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Mon École Buissonnière (1991 Arthur Ramiandrisoa)

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Mon École Buissonnière (1991 Arthur Ramiandrisoa)

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ARTHUR

mon école
buissonnière
Arthur a passé son BEPC à 9
ans, son BAC à 11 ans.
Aujourd'hui, à 14 ans, il ter­
mine une Maîtrise de
Mathématiques Pures à
l’université. Doué ? Sans
doute, mais Arthur est
aussi le fruit d'une famille
et d'une éducation : il
n’est jamais allé à l’école, ce sont ses parents
qui se sont chargés de son instruction. “Mon
école buissonnière” nous raconte l'aventure
d'un génie - peut-être -, une histoire hors du
commun - sûrement...

document

FIXOT
MON ÉCOLE
BUISSONNIÈRE
Arthur

MON ÉCOLE
BUISSONNIÈRE
document

FIXOT
© Fixot, 1991.
A Kalvine, le petit amour.
REMERCIEMENTS

A Dadou et Jaona, mes parents, pour leur inestimable collabora­


tion; et à Kalvine, ma petite sœur, pour ses précieux encourage­
ments.
AVANT-PROPOS

Ma petite sœur Kalvine allait avoir deux ans. Elle paraissait si


heureuse qu’en l’observant, j’ai eu envie de revoir le film de ma
propre vie. J’avais alors tout juste douze ans et demi et je commen­
çais à fréquenter les bancs de l’université. J’y suivais des modules de
licence et de maîtrise de mathématiques simultanément. J’étais entré
dans la cour des « grands ».
Je voulais mieux comprendre cette aventure qui fut la nôtre, à
mes parents et à moi. Il m’en fallait retracer le parcours. Pour cela,
écrire un livre sur ma vie me semblait être le moyen le plus appro­
prié. Je l’ai donc suggéré à mes parents.
Jaona, mon père, fut contre : pour lui, garder mon histoire au sein
de la famille renforcerait notre « clan ». Dadou, ma mère, fut pour :
selon elle, je ne pouvais plus continuer à me cacher, à « raser les
murs », sous prétexte d’être « différent ». Comme moi, elle pensait
que me faire connaître en racontant mon parcours m’épargnerait
d’être exposé à l’incrédulité, à l’incompréhension, comme ce fut
hélas! trop souvent le cas.
Après que nous en avons débattu durant plus de quatre mois, j’ai
finalement eu le feu vert, en juillet 1990. Et mes parents ont accepté
de m’apporter leur précieuse collaboration.
Dadou et Jaona témoignent ainsi pour mes sept premières années,
celles dont je n’ai pas un souvenir très précis. Ensuite, ce sera mon
tour de parler de « mon » école buissonnière.

Arthur, juillet 1991.


Première partie

PREMIERS PAS
1

DADOU
Montpellier, fin août 1976.

Je ne savais pas trop quoi penser de la situation où je m’étais


embarquée : au bout de quelques jours, le choc de la rencontre
passée, je me demandais bien où cela pouvait nous mener.
Jaona était vraiment à part. Je le trouvais touchant. Pour moi,
c’était un poète. Euphorique parfois, mais le plus souvent ailleurs,
plongé dans sa dérive. Loin de la réalité que je vivais tous les
jours.
Son intrusion dans ma vie risquait de me distraire de mon
objectif immédiat : en finir avec mes études d’infirmière - j’avais
déjà vingt-cinq ans ! Mes examens avaient lieu fin janvier, dans à
peine cinq mois. J’étais alors en plein stage de fin d’études, en
service de nuit en cardiologie-réanimation où les interventions me
confrontaient souvent au drame. En fait, j’étais amoureuse et j’en
redoutais les conséquences.
Il me fallait prendre du recul. Lui devait préciser ses intentions
exactes. J’ai souhaité qu’il parte un moment, pour faire les ven­
danges par exemple. Je lui donnai l’adresse d’un de mes cousins
germains, en Côte-de-Beaune.

15
JAONA

N’ayant pas tenu très longtemps aux vendanges - le cœur n’y était
pas ! -, je devais assez vite rentrer à Mornant-la-Plaine, dans cette
grande maison de la région lyonnaise où j’avais établi, depuis juin,
mon point de chute, au sein d’une communauté écolo-baba-cool...
La jeune femme qui avait été ma compagne pendant plus de trois
ans - et avec laquelle je me voyais définitivement partager ma vie -
venait de partir avec notre meilleur ami commun... Ce fut pour moi
une immense détresse. Heureusement, il y avait l’été, sa lumière, sa
chaleur, sa générosité. Sans lui, j’aurais peut-être définitivement
sombré, corps et âme.
Dadou, la Vosgienne, et moi, le Malgache, avions une chance sur
des milliards de nous rencontrer ; pourtant nos regards se sont bel et
bien croisés. Béni soit ce bel été.
Avant de partir pour les vendanges, Dadou m’avait proposé de
l’accompagner en Suède rendre visite à sa meilleure amie, Malin
(prononcez «môline»). Elles s’étaient connues en 1969 dans la
région parisienne au sein de l’ATD, Aide à toute détresse, l’organi­
sation caritative du Père Joseph pour le quart-monde.
J’étais partant. Mais lorsque je suis allé chercher mon visa, je me
suis aperçu, en pleine file d’attente, que je courais tout droit à la
catastrophe : mon permis de séjour allait expirer, et mes chances de
pouvoir le renouveler s’annonçaient plutôt minces. Je prenais le
risque de quitter la France, sans espoir de retour! Je dus renoncer à
ce voyage, non sans avoir poussé un grand « ouf! » de soulagement.
Finalement, le 15 septembre, comme convenu, je retrouvai Dadou
à Lyon, à son retour de Suède. Là, je lui annonçai, à sa grande joie,
semblait-il, ma décision de la rejoindre définitivement à Montpellier.
Il me fallait juste régler mes affaires dans cette région lyonnaise où
j’avais vécu près de quinze ans.

Je suis arrivé en France en 1961, à l’âge de huit ans, en prove­


nance de mon pays, Madagascar, avec mes grands-parents maternels

16
et une cousine, de quatre ans plus âgée que moi. Je ne devais
connaître qu’une seule ville : Lyon.
Je m’intégrai vite à l’école (grâce aux « bons points » en classe et
au foot à la récré) et à la vie de mon quartier. Tous les soirs, je
regardais la télé chez la Jeannette, la patronne savoyarde du café qui
se trouvait juste en face de l’appartement de mes grands-parents, au
29 rue d’Anvers.
Mon grand-père, Jérôme Rakotoson, était un personnage singu­
lier. Autodidacte, il se fit à la force du poignet, s’arrachant à la dure
vie des champs pour gravir un à un les échelons de la Régie des che­
mins de fer de Madagascar. Il y avait culminé au titre de chef de
gare deuxième classe de la capitale, Tananarive, et avait reçu la
Légion d’honneur en prime. Il incarnait le modèle du fonctionnaire
âpre au travail, exigeant et loyal. Et pour la famille, il était pater,
le chef incontesté, celui qui avait surmonté tous les handicaps et cer­
taines humiliations pour offrir aux siens un rang honorable.
Cet homme, «né vers 1900» selon l’état civil, n’avait jamais pu
connaître son vrai père; il avait dû se convertir - lui, le catholique
fervent - au protestantisme de sa femme Rahalisy, qui était d’une
caste supérieure, avait vu sa maison et tous ses biens partir en fumée
après qu’une main criminelle avait mis le feu à celle-ci. Il dut donc
repartir de zéro. Il avait perdu son fils Seta, le plus brillant de ses six
enfants, dans des conditions étranges (on parla beaucoup d’acte de
sorcellerie dirigé contre sa famille).
Lui et ma grand-mère m’avaient pris sous leur coupe depuis que
j’avais trois ans, mes parents ne semblant pas avoir été en mesure
d’assurer mon éducation.
Au départ, mon père était à la fois un auteur-compositeur à la
mode dont on diffusait les mélodies à la radio malgache; le pianiste
d’un bouge de la capitale, le Bar Flip, où les militaires français
venaient allègrement s’encanailler; et un dandy auquel on avait
donné le sobriquet de « Rahastyla », ce qui équivalait en gros à « la
classe » !
Mais la petite vedette locale a dû aussitôt se reconvertir en fonc­
tionnaire « gratte-papier » - précisément, « employé aux écritures »

17
aux Chemins de fer - le jour où il a épousé Fine, ma mère, une fille
de bonne famille - les Rakotoson -, vive et intelligente. Je fus l’aîné
de leurs sept enfants.
L’ancien mode de vie de dandy noctambule lui avait cependant
laissé un penchant dur et persistant pour le cognac, entre autres spi­
ritueux. Ma mère, de son côté, dévoilait un caractère hystérique. Le
cocktail fut explosif, et l’enfant que j’étais devait payer cher la note
de leurs violences. Inquiétés par l’évolution de la situation, mes
grands-parents maternels m’ont enlevé de là; et depuis, se sont
comportés avec moi exactement comme s’ils avaient été mes propres
parents. Sans eux, je ne puis imaginer ce qu’il serait advenu de mon
existence.
Venir à l’âge de huit ans en France fut une chance inestimable.
Mes grands-parents se sont révélés relativement éclairés en matière
d’éducation, veillant d’assez près à la bonne marche de mes études
tout en m’accordant pas mal de liberté. En pieux protestants, ils
m’inculquèrent l’honnêteté, la miséricorde et la tolérance. Et, comme
j’étais un brillant catéchumène, ils me voyaient même pasteur! Sur
ce point, ils durent peu à peu déchanter, même si j’ai toujours
conservé la foi et le culte de leurs valeurs morales.
Ma culture fut aussi mélangée que l’était mon quartier, où les
maisons bourgeoises - comme celle qu’on partageait avec d’autres
propriétaires, dont un colonel - côtoyaient des immeubles modestes,
voire délabrés, où s’entassaient le plus souvent des travailleurs immi­
grés.
Mon grand-père avait une retraite confortable de haut fonction­
naire; nous menions une existence plutôt petite-bourgeoise mais sans
luxe véritable - sinon, pour moi, partir en vacances chaque été.
A l’âge de dix ans, l’assassinat du président John F. Kennedy me
fit l’effet d’un choc. Depuis ce jour, j’ai porté un intérêt croissant aux
questions politiques, au sens large du terme. Je parcourais avec pas­
sion les pages du Monde, puis de /.’Express.
Notre appartement était le point de rencontre privilégié des res­
sortissants malgaches de Lyon, des étudiants pour la plupart. Le
dimanche après-midi, ces « futurs cadres de la nation » débattaient de

18
l’avenir du pays, autour d’un bon gâteau et d’une bonne tasse de thé
que leur préparait ma grand-mère. Ainsi le langage de Sciences-Po
m’était devenu familier. J’avais acquis une conscience politique rela­
tivement précoce.
A l’école, j’étais bon élève, si l’on exceptait mes « écarts » de
conduite. Un côté déconneur que je devais à la rue, mon autre uni­
vers : j’aimais bien traîner avec la bande de jeunes du quartier. Ils
m’emmenaient volontiers faire des grands tours sur leurs motos.
Dès que la journée d’école était finie, je me ruais sur ma radio
pour écouter sur Europe 1, « SLC, Salut les Copains!». Le soir,
c’était « Pour ceux qui aiment le jazz » ; ou « Age tendre et Tête de
bois » à la télé. Rock’n roll, rythm’n blues, jazz : ces musiques
m’enthousiasmaient tant que j’ai voulu moi aussi jouer d’un instru­
ment.
J’ai commencé à jouer de la guitare vers l’âge de douze ans. A
quatorze, je me produisais dans les bals populaires, accompagnant
mon copain chanteur, et grand « tombeur », Kelly, d’origine mal­
gache lui aussi. C’est lui qui m’a servi de mentor pour la bringue, la
drague, etc. J’ai mordu là-dedans à pleines dents. Et j’y ai brûlé
quelques ailes... Surtout lorsqu’à déferlé la vague 1968. En 1971, j’ai
obtenu mon bac; mais à dix-huit ans, je songeais plus à vivre intensé­
ment, au jour le jour, qu’à préparer sérieusement mon avenir. « Just
do il!» clamait haut et fort le slogan de l’époque...
A soixante-deux ans, mon grand-père, lui, commençait des études
de droit. Il voulait rester actif, d’une part ; et d’autre part, il souhai­
tait acquérir les connaissances juridiques nécessaires pour défendre
le mieux possible son patrimoine immobilier à Madagascar, où il est
définitivement retourné après mon bac, en 1971.
A défaut de me voir pasteur, il aurait aimé que je fisse du droit
pour prendre en charge la gestion du patrimoine familial. La situa­
tion qu’il m’offrait là-bas était matériellement confortable et sociale­
ment enviable; mais j’avais trop envie de rester en France, par goût
de la liberté et de l’esprit d’aventure qui y soufflaient très fort à
l’époque.

19
DADOU

Pour me rejoindre à Montpellier, Jaona était venu en stop. Sur­


pris par une averse en rase campagne, il est arrivé tout trempé au
pavillon de cancérologie, où j’étais nouvellement affectée, pour pas­
ser prendre les clés de ma chambre à la Cité universitaire. Le jeune
homme avec qui je voulais vivre repartait vraiment de zéro ! Il avait
en tout et pour tout un balluchon de l’armée où il avait rassemblé ses
affaires : tout ce qui lui restait de ces vingt-trois premières années
d’existence.
Je m’étais engagée dans un drôle de challenge. Mais ça ne
m’effrayait pas. Bien au contraire, l’idée de relever le défi me stimu­
lait. Jaona, pourtant, ne cessait de ruminer son malheur, ce qui ne
m’aidait pas vraiment. Il me fallait être optimiste pour deux...
Pour commencer, nous avons habité une piaule dans un grand
appartement avec Danielle, une copine de l’école d’infirmière, et
d’autres étudiants. Ambiance sympa très baba-cool : porte d’entrée
jamais fermée, veillées interminables à « refaire le monde » autour de
bonnes bouteilles de corbières. Bref, pas vraiment l’idéal pour prépa­
rer un examen.
Comme Danielle paniquait à mesure que l’échéance approchait,
Jaona prit l’initiative de nous « coacher » toutes les deux. Il organi­
sait notre révision tout en se chargeant des tâches ménagères.
Il avait bien essayé de trouver un travail, mais ce ne pouvait être
qu’au noir : depuis octobre, il était sans permis de séjour. Il avait
aussi passé les délais d’inscription à la Fac. Et comme le veut la for­
mule : pas de permis de travail sans permis de séjour; et pas de per­
mis de séjour sans permis de travail!
Jaona s’était retrouvé coincé dans cet imbroglio administratif : il
était considéré comme un « primo rentrant », c’est-à-dire quelqu’un
qui venait d’entrer en territoire français pour la première fois, et en
situation irrégulière. C’était la nouvelle loi qui s’appliquait aux res­
sortissants malgaches, devait-on lui opposer à chaque fois qu’il se
rendait à la Préfecture pour essayer de résoudre ce véritable casse-
tête. Lui qui vivait en France depuis plus de quinze ans était devenu
un « clandestin » par la grâce d’un décret...

20
Il ne s’en formalisa pas outre mesure et préféra vivre ainsi, plutôt
que risquer l’expulsion pure et simple, ce qui aurait été dramatique
pour lui et pour moi plus encore, car je désirais avoir un enfant de
lui.

C’était un après-midi de novembre, après que nous avons fait


l’amour. Nous fumions tranquillement une Marlboro tout en conti­
nuant d’écouter le trio d’Oscar Peterson enregistré live à Chicago.
L’appartement était désert, calme. On appréciait ces moments où
nous avions le sentiment d’être un peu chez nous.
Sans quitter le plafond des yeux, je lui suggérai le plus sérieuse­
ment du monde que nous fassions un enfant.
Il commença par pouffer de rire :
- Faire un gosse? Mais tu rêves! Tu euphorises un peu, là...
Puis, voyant bien que je parlais très sérieusement, il se mit à me
dresser un tableau plutôt sombre de notre situation : lui risquait
l’expulsion à tout moment, nous n’avions pour vivre que les
800 francs que mes parents m’envoyaient tous les mois ; et j’avais
encore mon examen à passer.
- Suicidaire pour assumer un enfant, conclut-il.
Je lui ai simplement répondu que, s’il voulait continuer à vivre
avec moi, il devait prendre en compte ce désir que je m’efforçais de
lui faire partager. Et un salaire d’infirmière pouvait nous suffire,
enfant compris...
Il s’est rapidement défilé après que le ton a monté de plusieurs
crans. J’ai remis ça trois jours plus tard ; calmement, posément, à un
moment où il me paraissait réceptif. Entre le deuil sentimental qu’il
continuait à porter et la précarité de sa situation, Jaona avait peu
d’instants de sérénité.
Ma persévérance finit par payer. Mais au prix fort! Jaona avait
posé ses conditions. Il acceptait de me faire un enfant, mais ne vou­
lait pas s’engager à l’élever avec moi. Il ne se considérait pas apte à
cela. J’étais très contente malgré tout; j’avais obtenu l’essentiel:
avoir un enfant de ce type que j’aimais! Et je ne désespérais pas qu’il

21
veuille un jour partager ma vie et celle de notre enfant... En outre, il
m’avait promis d’être auprès de moi au moment de l’accouchement,
quoi qu’il arrive. C’était la seule et unique condition, mais combien
essentielle à mes yeux, que j’avais posée en retour...
Quelques semaines plus tard, j’étais enceinte. J’étais folle de joie.
Avant même le test de grossesse, je savais que j’étais enceinte. Je ne
cessais d’en parler à Jaona, de lui confier mes impressions. Mais lui
s’inquiétait plutôt de me voir avec des triplés ou plus, parce que ma
grossesse s’était déclarée trop peu de temps après que j’ai arrêté la
pilule. Moi, j’étais sûre de n’en attendre qu’un seul.
Je l’avais mon enfant!
Pour les vacances de Noël je devais me rendre chez mes parents à
Vecoux, dans les Vosges. Et, bien sûr, leur annoncer la nouvelle...
2

DADOU

Pour moi, aller aux « Raîtières » à Vecoux, c’était toujours un


retour aux sources : la famille, la maison, l’enfance. J’étais profondé­
ment attachée à tout cela. J’étais née là-bas - dans la salle de bains
du premier étage et j’y avais passé les dix-sept premières années de
ma vie, nourrie de l’air vivifiant des Vosges, au milieu de la nature.
Avec mes cinq sœurs aînées et mes deux cousins, j’avais partagé les
joies d’une enfance heureuse, sans histoires. Mes parents nous
avaient donné une éducation de type traditionnel faite de morale
religieuse, de bienséance.
A Vecoux, l’esprit pratique était également loué : la carrière
d’ingénieur textile, puis, de directeur d’usine, de mon père celle qui
avait subi cinq dures années de captivité pendant la guerre - mar­
quées par quatre tentatives d’évasion - y était sans doute pour quel­
que chose.
Mon père était issu de la bonne bourgeoisie locale. La famille
Antoine envoyait les garçons à Saint-Croix-de-Neuilly, et les filles à
Sainte-Marie - comme ma tante Solange, entrée par la suite dans les
ordres. Il se méfiait des discours et de tout ce qui ressemblait à une
approche abstraite des choses, ce qui ne devait pas faciliter la
communication entre lui et nous, ses enfants. Tout ce qu’il voulait,
c’était que nous soyons débrouillards, que nous ayons un travail, une

23
situation correcte, stable, et... le permis de conduire! En un mot, que
nous devenions rapidement autonomes!
Assez sportif, du genre fonceur, il nous donna aussi le goût de
l’activité physique : natation, ski, vélo, etc. et celui des voyages un
peu bohèmes, en nous emmenant tous chaque été avec la « roulotte »,
son espèce de camping-car qu’il avait bricolé lui-même.
Ma mère, de deux ans plus jeune, incarnait à merveille le rôle de
la maîtresse de maison, avec ses huit enfants à élever. Issue d’une
famille modeste mais instruite - les Lescure, artisans ferblantiers qui
devaient s’illustrer en créant, à Selongey, en Côte-d’Or, la Société
d’emboutissage de Bourgogne, la célèbre marque SEB - elle était
plus sensible aux choses de l’esprit, à la « culture » en général. C’est
à elle que nous devions notre goût pour la lecture, le piano, la danse
classique, les pièces de théâtre - que nous écoutions à la radio.
Après une enfance studieuse, j’ai été gagnée durant mon adoles­
cence par un désir d’évasion. Parcourir le monde en stop, tel était
mon rêve. J’ai choisi d’être infirmière, avec l’idée d’exercer ce métier
sous toutes les latitudes.
J’eus beau, d’entrée de jeu, manifester mon bonheur d’attendre un
enfant, mes parents furent franchement mal à l’aise. Leur inquié­
tude avait trait au côté matériel de la situation : Jaona et moi
n’avions pas à leurs yeux de quoi bâtir une famille. Ils avaient peur
que je me sois embarquée dans une histoire impossible. Mais ils
m’accordaient toute leur sollicitude; ils avaient toujours été plutôt
indulgents avec moi, la petite dernière...
Le moment des explications passé, on ne parla plus à Vecoux que
de la grossesse en général, et avec chaleur. Mes soeurs - celles qui
étaient déjà mères de famille - me prodiguaient de multiples
conseils. J’en fus très touchée et gardai de ce court séjour chez moi,
au milieu de ma famille, le souvenir du puissant lien qui nous unis­
sait.

De retour à Montpellier, j’eus le plaisir de voir que Jaona allait


mieux; il trouvait un certain équilibre dans la lecture de bouquins
d’anthropologie.

24
Pour l’examen, ce fut impeccable ! J’ai eu mon diplôme, ma copine
également. Mais le plus satisfait était presque Jaona; pour lui,
c’était une issue heureuse dans une période pleine d’incertitudes,
même s’il n’y avait pas de bons présages pour l’avenir immédiat :
coincé dans une impasse administrative, et sociale par contrecoup, il
n’avait pas d’autres solutions que de vivre en marge. Il lui fallait
trouver une activité qui ne réclame pas de « papiers », mais simple­
ment un savoir-faire, voire du talent. Il a pensé à l’écriture, au
théâtre... Ce n’était pas évident; mais le simple fait d’envisager ces
possibilités l’extirpa un peu de sa torpeur.
Quant à moi, en ce début de mars 1977, je devais impérativement
trouver un travail, puis un logement.
Enceinte de trois mois et demi, j’ai dû cacher mon ventre arrondi
en mettant un grand pull en mohair qu’avait tricoté ma mère,
lorsque je me suis présentée au CHU de Montpellier. La notoriété
de l’École d’infirmière de Montpellier, dont j’étais fraîchement issue,
était alors telle que la surveillante qui me reçut m’a tout de suite
proposé un poste pour le 16 mars, en service de rhumatologie.
J’acceptai sans grand enthousiasme : l’essentiel, c’était d’avoir un
boulot !
Nous avons cherché un bon moment avant de dénicher, dans un
quartier calme, un joli studio ensoleillé, avec un grand balcon, à
deux pas du campus universitaire. Et mon lieu de travail ne se trou­
vait qu’à cinq minutes à peine à mobylette.
Le défi ne s’engageait pas si mal, finalement. Petit à petit, Jaona
retrouvait ses marques. Il se ressourçait au contact des étudiants, de
toutes nationalités, avec lesquels il discutait au Bar des Lettres, le
lieu de rassemblement du quartier. Il y avait notamment rencontré
des étudiants passionnés de théâtre comme lui. Ensemble, ils avaient
bâti des projets de spectacle; mais aucun ne vit le jour.
Il lui restait la musique, les « jam-sessions » sans prétention où il
jouait de la guitare.
Notre couple fonctionnait plutôt bien. J’exerçais très conscien­
cieusement mon métier d’infirmière pour un salaire net de
2 500 francs ; pour l’heure, cela nous suffisait amplement. Et,

25
lorsque je rentrais éprouvée après mon service, les longues soirées
passées avec Jaona m’étaient d’un précieux réconfort. Nous écou­
tions de la musique, toujours; lisions, souvent; jouions aux tarots
avec des copains, parfois. Et surtout, nous discutions.

La grossesse se passa sans problèmes ; après les examens d’usage,


nous étions sûrs de n’attendre qu’un seul enfant.
Je suivais scrupuleusement des séances de préparation à l’accou­
chement, au cabinet du docteur Griboul, gynécoloque obstétricien. Il
offrait aux couples la possibilité d’accoucher « autrement » grâce à ce
qu’on appelait alors la « méthode Leboyer », à la suite du film et du
fameux ouvrage de Frédéric Leboyer : Pour une naissance sans vio­
lence.
A certaines séances qui le concernaient lui aussi, Jaona
m’accompagnait. Il découvrit parmi les couples assemblés toute
l’espérance que chacun d’eux fondait sur l’enfant qui allait bientôt
naître.
Le docteur Griboul ne se gargarisait pas d’un jargon pompeux, il
s’adressait à notre émotion : avec chaleur et conviction, et avec
l’accent, il nous disait que ça allait être bientôt à nous de jouer, de
donner la vie, de créer! Sans pouvoir me l’expliquer, j’ai eu sur le
coup le sentiment étrange que ces mots-là s’adressaient plus parti­
culièrement à Jaona; et plus tard, lorsque nous en avons parlé, il
m’avoua avoir effectivement ressenti la même chose.
Ce personnage direct, galvanisant, renforçait la confiance qui, peu
à peu, nous gagnait tous les deux. J’étais impatiente d’accoucher. Et
la sage-femme, qui devait prochainement m’assister pour la nais­
sance de mon enfant, avait vraiment tout pour conforter ma sérénité :
la compétence, l’expérience et le tact.

Pour le week-end de Pentecôte, nous avons passé, Jaona et


moi, quelques jours à Vecoux. C’était la toute première fois qu’il
rencontrait mes parents. Et, comme souvent en pareil cas, chacun

26
rivalisait de réserve et de pudeur. Louise, ma mère, se montra fort
accueillante et affable. Mon père, lui, se cantonna dans une hospita­
lité sans faille, mais Jaona eût peut-être souhaité un peu plus de sen­
timents de sa part, même négatifs. Il s’est vite aperçu que mon père
était toujours comme ça : peu loquace, mais pas forcément insensible.
Toutefois, il était évident que Jaona n’était pas vraiment le gendre
qu’il aurait souhaité... La question de son « activité » constituait le
problème principal, le fait qu’il soit malgache n’ayant absolument
pas joué.
Dans l’expectative, personne ne manifesta de gêne, encore moins
de réticence vis-à-vis de nos projets, même s’ils relevaient plus, par­
fois, du flou artistique que du béton armé. A l’arrivée, tout le monde
à Vecoux se montra heureux d’avoir fait connaissance avec Jaona, et
rendez-vous fut pris pour le début du mois d’août où je pensais reve­
nir y passer quelques jours avant mon accouchement.
Lorsque nous sommes rentrés à Montpellier avec la vieille 504
Diesel que nous a offerte mon père - car il ne voulait pas que sa fille
prenne des secousses à mobylette -, les beaux jours s’étaient défini­
tivement installés dans ce magnifique pays du Languedoc que je
connaissais déjà, mais que les balades en voiture nous permettaient
enfin de découvrir et d’apprécier ensemble. La vie était belle, j’étais
de plus en plus confiante, persuadée que Jaona m’aimait et qu’il
voudrait partager ma vie et celle de notre enfant à venir. Dans mon
ventre, le bébé manifestait de plus en plus sa présence.
Début août, en congé maternité, je repris donc la route pour
Vecoux afin de préparer la layette de mon enfant. Jaona était un peu
inquiet de me voir partir sous cette chaleur, avec ce gros ventre tout
rond et le souffle court.

JAONA

Comme nous n’avions pas le téléphone, j’appelais Dadou le soir -


c’était moins cher ! - depuis la cabine qui se trouvait juste au bas de
la côte qui menait chez nous. Je le faisais souvent. J’en avais besoin

27
pour me rassurer. Un soir, elle m’annonça tranquillement que le col
de son utérus s’était ouvert pour atteindre la taille d’une pièce de
1 franc!
Il me fallait la ramener au plus vite pour qu’elle puisse accoucher
à Montpellier comme prévu. Le 15 août je pris le premier train pour
Vecoux, d’où nous sommes aussitôt repartis.
Dadou était tellement heureuse que son euphorie confinait à
l’inconscience. Elle souhaitait carrément mettre son enfant au monde
en chemin, comme ça, dans la nature ! Après tout, elle avait assisté à
plus d’une dizaine d’accouchements pendant ses études, et se voyait
bien « s’accoucher » !
3

DADOU

Depuis plusieurs semaines déjà, je lui parlais à mon enfant.


Nous commençions à bien nous connaître. Je lui confiais mes joies,
mes peines; et surtout, ma grande espérance. Je l’encourageais
aussi: lui murmurant qu’il était beau, qu’il grandissait bien!
Je l’appelais « mon bébé », mais j’avais constamment à l’esprit
l’image d’un petit garçon. Jaona et moi souhaitions ardemment un
garçon. Nous pensions que cela correspondrait davantage à nos
tempéraments. Nous avions déjà choisi un prénom : ce serait
Arthur.
Arthur, préféré à Oscar : une histoire de pianistes de jazz virtuoses
- Art Tatum et Oscar Peterson - que Jaona et moi apprécions parti­
culièrement. A cause du côté un peu « valet de chambre » d’Oscar,
nous avons opté pour Arthur. Et puis Arthur, c’était aussi Arthur
Rubinstein - toujours le piano ! -, Arthur Honegger - toujours la
musique! -, et pour les lettres, Arthur Koetsler, Arthur Miller, et
naturellement, Arthur Rimbaud.
J’aimais le caresser, le déplaçer doucement lorsqu’il bougeait.
J’éprouvais énormément de plaisir à ce jeu. Lui donnait surtout
des bons coups de talons que je pouvais parfaitement sentir dans
ma main. Avec toute cette musique de jazz qui le berçait presque
continuellement, j’espérais bien qu’il swinguât déjà dans son petit

29
univers. Il avait assisté dans mon ventre à son premier concert, et ce
fut aussi le mien : nous étions allés écouter Ella Fitzgerald.

Ce mercredi 24 août 1977 fut particulièrement chaud. Le


temps lourd et étouffant m’avait littéralement exténuée; j’avais
été d’une humeur massacrante tout au long de la journée. En fin
d’après-midi, l’atmosphère dans le studio ayant fini par tourner à
l’orage, une violente dispute éclata. Suivie peu après d’une tendre
réconciliation...
Le calme, et même une certaine sérénité régnaient chez nous,
lorsque vers 20 heures, je ressentis nettement les premières
contractions. Leur fréquence, mes sensations, rien ne correspon­
dait précisément aux cas d’école que nous avions passés en revue
durant la préparation à l’accouchement. Nous hésitions à inter­
préter ce signal. Nous avons donc attendu que les contractions
deviennent de plus en plus intenses et rapprochées pour nous
rendre en voiture à la clinique, sans précipitation. Il était alors
minuit.
Pour nous sonnait l’heure la plus importante de notre vie!
La sage-femme de garde ausculta mon col afin de déterminer
la proximité de l’accouchement. Elle affirma avec autorité que ce
n’était pas pour tout de suite, comme pour me rassurer; mais son
ton péremptoire me laissa perplexe.
- Comment allez-vous faire pour prévenir madame B., la sage-
femme du docteur Griboul qui doit m’accoucher?, osai-je quand
même lui demander.
- Oh! Mais ne vous affolez pas, ma p’tite dame. Y’a le temps!
On nous installa dans une chambre vide pour attendre. Jaona
était calme et gagné par le sommeil; alors que moi, bien qu’éga-
lement somnolente, je n’étais pas du tout rassurée. Je me méfiais
un peu de la tranquille assurance du personnel hospitalier : et
pour cause, j’étais du métier!
Je connaissais bien cette façon d’apaiser le patient pour qu’il
ne vienne pas vous déranger toutes les cinq minutes, persuadé
qu’il est d’avoir décelé « quelque chose qui ne va pas ».

30
Je tenais tellement à accoucher avec ma sage-femme, que j’avais
du mal à supporter cette incertitude supplémentaire.
Dans la chambre, nous avons fini par nous endormir tous les
deux : Jaona complètement; moi, en me réveillant à chaque
contraction, c’est-à-dire toutes les minutes. Sentant arriver l’heure
fatidique, et lasse de me soucier du ridicule éventuel de mon atti­
tude, j’ai réveillé Jaona et lui ai demandé d’appeler instamment la
sage-femme de garde. A moitié endormi, il se leva d’un bond, et,
tel un automate, obtempéra.
J’avais eu raison de m’alarmer, et la sage-femme me reprocha
presque de ne pas l’avoir avertie plus tôt! Nous avons presque dû
descendre en catastrophe à la salle de travail, alors tout allumée,
comme pour un accouchement classique.
Jaona m’aida à m’installer à la table de travail, et, quelques
minutes plus tard, nous avons vu arriver Marie-Thérèse B., la
sage-femme qui devait nous assister, seulement, dans l’accouche­
ment. La « méthode Leboyer » suggère en effet que le couple
accouche lui-même l’enfant, l’assistance médicale devant assurer sa
sécurité et celle de la mère, mais dans le respect absolu de l’inti­
mité du couple et du nouveau-né.
La sage-femme commença par éteindre les lumières, pour ne
conserver qu’une douce pénombre : juste ce qu’il fallait pour voir
suffisamment, tout en créant une ambiance paisible et recueillie.
Car nous devions parler peu et, si nous avions à le faire, nous
devions plutôt chuchoter.
C’était ce que nous faisions, Jaona et moi, à présent très
concentrés sur le « travail ». La sage-femme restait discrètement à
l’écart, n’intervenant qu’à ma demande. J’étais entièrement nue,
les pieds dans les étriers. Jaona me soutenait le dos et le soulevait
pour m’aider à chaque fois que je devais « pousser ».
La sage-femme se joignit définitivement à nous pour la phase
finale, dite « d’expulsion »... L’enfant pointait sa tête aux cheveux
tout noirs, elle prit un miroir pour me la montrer.

31
JAONA

Je soutenais Dadou de toutes mes forces malgré mes bras presque


tétanisés. Elle donna tout ce qui lui restait, haletante, le corps trem­
blant, le visage crispé par l’effort violent... et la tête de l’enfant sortit.
La sage-femme le dégagea prestement, en glissant un doigt sous
chaque aisselle, et m’invita à le tirer à mon tour, en le tenant sous les
bras. Complètement concentré sur ce que je faisais, je ne fis même
pas attention à son sexe. D’un geste lent, je déposai directement
notre enfant, qui n’avait poussé qu’un petit vagissement en guise de
« cri », sur le ventre de sa mère. Elle lui donna tout de suite le sein
qu’il suça goulûment, les yeux grands ouverts et, dans un état
second, elle demanda à la sage-femme si c’était une fille ou un gar­
çon. Après avoir délicatement soulevé la jambe gauche du nou­
veau-né, la sage-femme lui répondit de sa voix calme et claire :
- C’est un petit garçon!
J’accueillis cette nouvelle comme la plus naturelle qui soit, alors
que Dadou, elle, montait d’un cran dans l’extase.
Tout allait donc bien. Notre bébé reposait ventre contre ventre, sur
la peau tiède et souple du petit nid douillet que lui offrait sa mère.
D’un geste ondulant, Dadou lui massait lentement le dos encore tout
visqueux, mais si tendre... J’ai joint ma main à la sienne pour cette
longue caresse pleine de notre sensualité que notre enfant approuvait
d’un léger soupir.
Un peu à l’écart, madame B., la sage-femme, préparait mainte­
nant la petite baignoire en plastique bleue pour le bain. Elle l’ins­
talla juste au bord de la table, prête à recevoir notre bébé que je plon­
geai doucement dans l’eau tiède. Les mains de Dadou le soutenaient
et le berçaient, puis le laissèrent Hotter. Et ce fut à mon tour de sentir
ce petit corps s’abandonner, léger comme une plume.
Puis il rouvrit les yeux tout grands. Un regard intense, profond et
doux à la fois : des yeux noirs immenses qui semblaient interroger le
monde alentour sur ce qui lui arrivait, tout en paraissant avoir sa
petite idée sur la question...
Tous ces sourires, ces murmures, toutes ces caresses : toute cette

32
fête saluait sa naissance, sa venue tant attendue au royaume des
humains !
Alors, il s’anima à son tour, tourna la tête, à droite, à gauche,
ouvrit la bouche, puis la referma; il sortit la langue, et la rentra,
avança ses lèvres, et suça son poing... Aussitôt sa main explora à
nouveau l’espace, comme s’il désirait retrouver au plus vite cette
délicieuse sensation.
Il s’essayait même à l’immobilité, le temps d’une fraction de
seconde, comme pour mieux apprécier son petit manège, mieux goû­
ter l’enchantement des tout premiers instants de sa vie.
Le cordon ombilical ne battait plus depuis quelque temps déjà.
C’était l’heure idéale pour le couper enfin. Instant solennel, rite mil­
lénaire chargé de tous les sens, que j’accomplis avec précaution et
gravité. Avec le bonheur immense d’être père...
La sage-femme nous quitta. Elle avait été formidable. Quelques
instants plus tard, Dadou donna le sein à Arthur pour une vraie
tétée cette fois; la toute première! J’étais émerveillé. Elle me jura
qu’Arthur était mon portrait tout craché...
Une fois remonté dans la voiture, j’avoue avoir exulté : le sourire
triomphant, j’ai roulé au pas durant tout le trajet qui me ramenait
au studio. Un peu à la manière des vainqueurs lors d’une parade.
C’est vrai, j’étais très fier! Fier d’être père sans doute; mais plus
sûrement, fier d’avoir été au rendez-vous ! Dans une vie, il y a quel­
ques rares moments de vérité : pour Dadou et moi, la naissance
d’Arthur fut de ceux-là. Un test que nous avions passé avec succès, et
qui nous ouvrait les portes de l’espérance.
Comment oublier les yeux clos de ce bébé, serein tel un bonze en
pleine méditation zen. Comment oublier l’enchantement qui, tout au
long de cet accouchement, avait bercé cette salle de travail où il n’y
eut pas un seul cri, pas un seul pleur! Seulement des gestes simples :
ceux de l’amour, de la vie.
Pour couronner cette matinée magique, il y avait le soleil. Majes­
tueux et imposant, il venait annoncer une journée superbe. Présage
d’un avenir radieux ?
Lorsque je revins l’après-midi, Dadou m’apprit qu’elle n’avait pas

33
dormi un seul instant, tant elle était bouleversée : elle n’avait eu de
cesse de contempler son bébé, de le caresser, de lui parler. Tous deux
firent ainsi connaissance en toute intimité.
Ses parents, à qui j’avais bien sûr annoncé la nouvelle le matin,
l’avaient appelée, ainsi que ses sœurs. Tout le monde chez elle s’était
uni à sa joie; elle en était fort émue.
Au service administratif de la clinique, je déclarai l’enfant, né le
jeudi 25 août 1977 à 6 h 12, au nom de sa mère, Antoine. Je
reconnus officiellement en être le père à la mairie, quelques jours
plus tard.
Nous l’avons appelé Arthur Lewis Robert. Lewis, c’était mon
petit souhait personnel, en pensant à Lewis Caroll ; et Robert, parce
que nous aimions ce prénom, tout simplement.
4

DADOU

La première semaine que nous avons passée ensemble, Arthur et


moi, ne fut qu’extase et émerveillement. L’allaitement, les caresses,
et les regards que nous échangions nous unissaient dans une totale
symbiose.
Arthur ne dormait jamais dans son berceau, mais avec moi, dans
mon lit : soit à côté de moi, soit sur moi, blotti dans mes bras. En fait,
il ne me quittait jamais, sauf durant les dix minutes du bain.
Nous devions impérativement quitter notre studio. Avant que je
sorte de la clinique, Jaona dégota de justesse un deux-pièces meublé
dans un motel à Pérols, en direction des plages. Là-bas, nous ne son­
gions pas trop à l’avenir. Je récupérais peu à peu, en bouquinant au
soleil; Jaona, lui, se formait au métier de nurse dans la bonne
humeur. Et toutes les fins d’après-midi, on emmenait Arthur voir la
mer.
Un mois plus tard, je suis allée passer quelques jours à Vecoux
avec Arthur. Jaona nous écrivit une lettre émouvante. Il avouait le
bouleversement que la naissance de notre enfant avait provoqué en
lui, et surtout, il disait « ne pas vouloir en rester là ».
Tout allait donc pour le mieux. Nous avions même trouvé un
endroit à habiter. C’était à Prades-le-lez, un petit village, à une
dizaine de kilomètres au nord de Montpellier.

35
J’avais obtenu un prolongement de mon congé maternité, pour
cause d’allaitement, et nous en profitions, Jaona et moi, pour réflé­
chir à ce qui devait constituer notre « projet » pour les dix années à
venir. Jaona en effet s’était engagé à rester - au moins dix ans - avec
Arthur et moi. Il estimait à présent que son devoir était d’assumer
cet enfant.
J’étais folle de joie! Je n’avais jamais cessé de croire que ça mar­
cherait, qu’il finirait par sortir de son « deuil ».
Le temps que sa blessure se referme et qu’il reprenne goût à la vie,
j’avais dû, c’est vrai, faire preuve de beaucoup de patience, voire
d’abnégation, durant ses crises. Mais je voulais tellement vivre avec
lui! Il m’inspirait une telle confiance que je ne pouvais m’imaginer
avec un autre.
Il voulait maintenant relever le défi que j’avais lancé au temps de
nos premières conversations, lorsque j’avais exprimé mes idées sur
l’éducation. Chacun avait alors dessiné pour l’autre une esquisse de
son idéal, mais il n’était pas encore question d’avoir un enfant
ensemble.
Mon souhait le plus cher était d’avoir un enfant original! Un
gosse qui ne sortirait pas inexorablement du moule, qui aspirerait à
une activité artistique par exemple. En fait, mon rêve secret, était
d’avoir un fils danseur étoile! Fantasme dû à l’immense admiration
que j’avais pour les Noureïev et autres Jorge Donn, mon danseur
préféré d’alors.
En tout cas, je voulais donner à mon enfant la chance de réussir sa
vie, plutôt que, de réussir dans la vie, comme l’on dit.
Mais, si je désirais un enfant original, je ne voulais pas pour
autant qu’il ait une vie de paria. Il me fallait imaginer le moyen de
lui faire emprunter une voie de traverse sans qu’il se casse la gueule !
Et pour cela, je comptais beaucoup sur Jaona.
Toute la question avait été de savoir s’il accepterait de faire
l’enfant ; et ensuite s’il allait « faire sa vie » avec Arthur et moi, en y
engageant toute son énergie. Ces deux hypothèques étaient mainte­
nant levées, et l’on pouvait commencer, malgré la situation toujours
aussi précaire de Jaona, à tirer quelques plans sur la comète...

36
Notre premier objectif était de nous occuper en permanence de
notre enfant. Concrètement, cela voulait dire que nous n’envisagions
pas de le mettre à la crèche, ni même de l’envoyer à l’école avant au
moins l’entrée en sixième.
Nous pensions que la famille était le cadre idéal durant ces pre­
mières années, cette période si capitale pour son épanouissement.
Nous voulions pouvoir lui accorder toute notre attention, lui appor­
ter toute notre affection. En un mot, lui offrir toute notre disponibi­
lité. Arthur devait être la priorité de nos priorités. Notre vie s’orga­
niserait en conséquence.
Un mois à peine après avoir repris mon travail à plein temps, je
démissionnai de mon poste de stagiaire pour signer un contrat à
durée déterminée de six mois renouvelable. C’était la seule possibilité
pour moi de travailler à mi-temps - en fait, un service de nuit de
vingt-sept heures par semaine.
Jaona, lui, était entièrement disponible. Arthur profitait pleine­
ment de ses parents et nous en étions très heureux.
Nous ne sortions que très exceptionnellement. En deux ans, nous
avons donné Arthur à garder deux fois seulement. Pour participer à
une conférence-débat sur la « méthode Leboyer » et pour un concert
de jazz dans un village voisin.
Le deuxième objectif était de lui offrir une éducation harmonieuse.
On aurait pu résumer cela en une seule formule : un esprit sain dans
un corps sain — la méthode d’accouchement que nous avions choisie
en était le symbole.
Entretenir une hygiène de vie de qualité avait donc une impor­
tance primordiale. Il fallait d’abord un bon air. En l’occurrence,
celui de la mer proche et celui de la campagne où nous habitions
convenait merveilleusement.
Ensuite, une alimentation saine et équilibrée. J’ai allaité notre
enfant jusqu’au moment où ce n’était plus possible : Arthur mordait
un peu trop, et le lait commençait à tarir.
Puis, il s’est mis, comme nous, à la nourriture végétarienne :

37
céréales complètes, protéines végétales - soja principalement-,
légumes, fruits, mais aussi poisson, oeufs et fromage. Une version soft
du menu végétarien, avec des produits de l’agriculture biologique,
garantie sans engrais chimiques ni pesticides : celle-ci gardait aux
aliments toutes leurs qualités nutritionnelles, leur saveur également !
C’était essentiel, à la fois pour le plaisir et pour l’éducation du goût.
Le massage indien, lui, devait apporter, à la fois le plaisir, la santé
et la communion entre mon enfant et moi. Un moment de bonheur
total qui prolongeait merveilleusement celui, ô combien inoubliable!
de l’accouchement.
L’expérience « bébé nageur » s’inscrivait dans la même démarche.
Dès quatre mois et demi, il s’agissait pour notre enfant de retrouver
son milieu originel, l’eau, tout en développant sa psycho-motricité
grâce à une activité d’éveil extrêmement conviviale. Les séances réu­
nissaient dans la piscine les parents et leurs enfants dans une
ambiance joyeuse, pleine de tendresse.
Arthur semblait être très en avance sur le plan psycho-moteur,
notamment lorsqu’il jouait avec une balle. Il avait l’air d’être litté­
ralement fasciné. Il y jouait plus de trois heures au total dans une
journée. Cet enfant, manifestement, aimait bouger!
Avec ses pieds, il en faisait des tonnes : shootant tout ce qui pou­
vait l’être sur son passage, au point même de se faire une entorse au
pied gauche dès l’âge de quatorze mois. Pas de doute, son bon pied,
c’était le gauche...
Cette agilité n’était pas sans risques. Arthur avait tendance à
explorer dangereusement l’espace, et nous devions faire preuve d’une
extrême vigilance avec lui, ce qui ne l’empêchait pas de nous donner
quelques sacrées frayeurs.
Un matin, il se tenait tout joyeux, debout, les mains secouant
vigoureusement le bord de son petit lit en toile écrue, qui était au
pied du nôtre. Tout à coup, alors que Jaona et moi étions en train de
nous prélasser, voici qu’Arthur partit pour une franche culbute en
avant... et se retrouva, une « lune » plus tard, les fesses par terre, ses
mains venant juste de lâcher le bord du lit.
Une autre fois, dans la cuisine, il piqua du nez, du haut de sa

38
chaise haute où il était sensé manger en toute sécurité. Trop tard
pour Jaona, assis à trois mètres de là, qui ne put que voir le corps
tomber, la tête la première. Miracle : au lieu de se fracasser contre le
sol carrelé, la tête d’Arthur ne le toucha qu’à peine! Il avait effectué
une sorte de roulade pour finalement atterrir presque en douceur sur
le dos...
Et les deux fois, pas un cri, pas une larme ! A peine un peu d’éton­
nement : celui d’un enfant qui découvrait le monde, après tout!

La musique de jazz swinguait en permanence à la maison. Cela


avait l’air de plaire à Arthur, à en croire la manière dont il se balan­
çait, avec cette façon très particulière de bouger son derrière ! Bizar­
rement, les autres musiques ne le stimulaient pas tellement : ni la
grande musique classique, ni la chanson française, encore moins le
chant grégorien ou le folklore suédois que Malin avait bien essayé,
une fois, de lui faire apprécier.
Par contre, Oscar Peterson, Art Tatum, Charlie Mingus ou les
pianistes de boogie-woogie le mettaient en transe dès son lever. A
quatre pattes déjà, il se ruait vers le petit salon où se trouvaient les
enceintes de la chaîne stéréo, près desquelles il écoutait, tout en
remuant le derrière! Et il réclamait impatiemment l’autre face
lorsque le pick-up s’arrêtait...

Arthur adorait la compagnie des autres enfants. Il avait plusieurs


copains dans la région et retrouvait toujours avec plaisir ses cousins
et cousines à Vecoux.
La propriété de ses grands-parents représentait pour lui le lieu de
référence absolu dès qu’il était question de maison, d’enfants, de
famille. A ses yeux, c’était un cadre magique. Cette maison lui
paraissait gigantesque et recélait mille trésors : une multitude de
jouets dans la grande salle de jeux, avec son piano ; des rangées de
merveilleux livres un peu partout, notamment dans le grand salon
avec son feu de cheminée fascinant; la chaleur des grands repas

39
familiaux sur la terrasse, l’été, ou bien dans la grande cuisine-salle à
manger, l’hiver.
Le jardin de devant à l’ombre de son majestueux Sequoia gigan-
tea, était l’endroit idéal pour jouer à cache-cache ou au ballon. Il
y avait aussi, le potager, où mamie l’emmenait cueillir les légumes
ou les succulentes fraises et, juste au-dessus, le ruisseau et son
« barrage » du côté des chênes et des sapins ; la piscine, avec un
magnifique tulipier juste à côté, et tous ces arbres fruitiers (ceri­
sier, mirabellier, quetschier, prunier, noyer, framboisier, groseiller,
pêcher, poirier et pommier!), et l’hiver, la neige et la luge sur la
butte qui domine le tennis en dalles de ciment (on pouvait égale­
ment y faire du vélo). Un vrai paradis!
Il y avait aussi les visites à la ferme du voisin, le gentil mon­
sieur Galmiche, où l’on donnait à manger aux lapins, aux poules,
et où l’on assistait à la traite des vaches ou encore au chargement
du foin dans la grange. Et cet air tonifiant des Vosges qu’Arthur
respirait à pleins poumons.

Nous parlions délibérément à Arthur comme à un être déjà


capable de comprendre notre langage, et cela depuis qu’il était
dans mon ventre. Jamais nous ne nous sommes adressés à lui avec
un langage et un ton pour bébé.
Communiquer normalement nous paraissait plus naturel, plus
authentique. Cela signifiait aussi que notre enfant pouvait être
entièrement témoin de ce que nous vivions, et que d’une certaine
manière il partageait toutes les joies et les peines de sa famille.
Cette exposition précoce aux décharges émotionnelles avait sans
doute exacerbé sa sensibilité, à en croire la franchise de son
comportement. Il pouvait être excessif en tout, dans sa tendresse,
ses colères, ses joies, ses peines. Ce caractère entier le fit passer
pour un enfant un peu sauvage, alors qu’il n’avait pas encore
deux ans!
Ainsi, il ne supportait pas d’être largué derrière le grillage pen­
dant que ses parents jouaient au tennis, et il ne manquait pas de

40
le faire savoir. Il braillait de toutes ses forces, ameutant le regard
désapprobateur de tous les joueurs, gênés dans leur concentration
et surpris par la virulence de sa colère impossible à calmer.
« Que ce gosse est chiant ! », lâchions-nous fatalement sans songer
que de son côté, il devait sans doute penser de nous la même
chose...
En tout cas, il ne se gênait pas pour le dire, puisqu’il parlait,
comme ses parents, un langage parfois cru...
5

DADOU

Mon contrat à l’hôpital n’a pas été renouvelé pour cause de res­
tructuration et nous nous sommes retrouvés pendant plus d’une
année, de juillet 1978 à octobre 1979, avec mes seules indemnités de
chômage pour vivre. Dur à supporter matériellement, mais Arthur
devait profiter de ma totale disponibilité. Je l’emmenais même à mes
cours de claquettes, espérant toujours lui donner le goût de la danse,
d’une façon ou d’une autre...
Seulement cette vie-là ne pouvait être que provisoire. Nous avons
quitté Prades-le-Lez et toute cette belle région pour nous replier à
Vecoux. Nous y sommes restés jusqu’à ce que ma copine Danielle
me proposât de reprendre sa clientèle d’infirmière libérale à Leucate,
près de Narbonne. Mes parents m’ont avancé le prix de la cession et,
tous les trois, nous nous sommes installés là-bas durant une année et
demie.
Je connaissais déjà un peu ce village traditionnel d’un millier
d’habitants, paisible pays de pêcheurs soudainement envahi par les
touristes en été.
En effet, avec une de mes soeurs et Malin, mon amie suédoise, je
m’y étais rendue à l’invitation de Danielle et de son mari, en avril
1978. Nous y avions passé quatre jours. Le premier, j’ai été prise
d’une soudaine et forte fièvre - 40° de température - qui disparut

42
aussitôt le lendemain, et que j’ai attribuée au fait d’avoir été séparée
pour la toute première fois d’Arthur, alors âgé de sept mois. Je me
demandais comment cela se passait entre lui et Jaona à Prades-le-
Lez.

Arthur grandissait et notre vie à Leucate, petit à petit, s’est orga­


nisée. Jaona s’occupait de lui le matin, en partageant ses jeux de
construction, ou en l’emmenant faire les courses dans le village. Il le
laissait aussi jouer seul aux voitures ou écouter sur cassette des his­
toires comme les Trois petits cochons ou Pierre et le Loup.
L’après-midi, pendant que Jaona se retirait seul pour lire stu­
dieusement, je m’occupais d’Arthur à mon tour. Je lui lisais des his­
toires et faisais des dessins avec lui. En fin d’après-midi, je repartais
au travail. Arthur et son père allaient le plus souvent au stade de
rugby du village, à deux pas de chez nous, pour jouer au foot, à la
grande joie d’Arthur, tout ravi d’avoir cet immense terrain de jeu
pour lui tout seul!
Et maintenant qu’il avait un vélo - notre tout premier achat
important -, Arthur jouissait d’une liberté de mouvement, d’explora­
tion dont il ne se privait pas.
Cependant, ce qu’il aimait le plus, c’était de m’accompagner pour
la tournée du soir. J’avais pensé que la fréquentation des malades et
de leur entourage pouvait beaucoup lui apporter, même s’il était
encore très jeune.
Mes patients le trouvaient bien mignon, ce petit Arthur! Je le pre­
nais avec moi de cinq à sept, pour aller, par exemple, chez madame
Hugla dont le mari hémiplégique devait être assisté dans sa toilette.
Arthur venait souvent chez eux, il y restait même pendant que je fai­
sais ma tournée dans le secteur. Les Hugla s’habituèrent peu à peu à
le voir regarder « Rue Sésame » devant leur poste de télévision.
Leurs relations étaient si chaleureuses qu’Arthur les considérait un
peu comme ses grands-parents.
A trois ans, Arthur commençait à se montrer plutôt dégourdi pour
son âge, surtout avec les jeux de construction. Il manifestait un sacré

43
timing avec le ballon, shootant du pied gauche avec un bel équilibre.
Et il parlait surtout, beaucoup, en prononçant parfaitement les mots.
Il posait une infinité de questions, suggérant lui-même des réponses
pleines de bon sens, dans une syntaxe parfaitement logique. Ainsi,
disait-il par exemple : « Parle-moi de le clown » ; au lieu bien sûr de :
« Parle-moi du clown. »
Cependant, c’était sa capacité d’écoute, d’attention, de concentra­
tion - il était parfois tellement absorbé qu’il en ronflait ! -, qui nous
frappait le plus. Davantage encore qu’une mémoire étonnante.
Jaona nous avait branché sur le rock des années 70, et Arthur
devint vite un fan des « J » : Joe Cocker, Janis Joplin, Jim Mor-
risson et les Doors, et surtout Jimi Hendrix et de Johnny Winter,
qu’il réclamait le plus fréquemment. Il les écoutait avec délecta­
tion grâce à un casque dont les grands écouteurs lui recouvraient
presque toute la tête.
Les gens du village qui le rencontraient lui demandaient souvent :
«Tu ne vas pas à l’école, petit ? » Et lui répondait invariablement :
« Non, je reste avec mes parents ! » sur un ton joyeux et même plutôt
fier, comme si cela valait au moins autant que d’aller à l’école.
Son royaume à lui, c’était sa rue, devant chez lui. Il y passait tout
au plus deux voitures dans la journée, excepté les nôtres : une 2 CV
en leasing et la dernière 504 rachetée à mon père. Il était averti du
danger. Au moindre véhicule qui pointait à l’horizon, Arthur venait
vite se plaquer contre le mur avant de reprendre possession de son
domaine. De là, il lui arrivait d’invectiver son père, par exemple,
lorsque celui-ci le contrariait un peu trop.

Après un an et demi, nous avons dressé un bilan de notre vie à


Leucate. Malgré un relatif confort financier, nous n’étions pas vrai­
ment satisfaits. Nous avions l’impression de nous être un peu éloi­
gnés de notre projet de départ.
Jaona s’était engagé dans la voie de la psychanalyse et ses activités
lui prenaient un temps chaque jour plus important. De mon côté, je
commençais à me lasser sérieusement de travailler sept jours sur

44
sept. Et puis, il y avait l’enfer de la saison estivale où Jaona et moi
étions tellement débordés qu’Arthur se retrouvait livré à lui-même -
ce qu’il semblait plutôt bien assumer, d’ailleurs.
Nous avons décidé de céder la clientèle pour rebondir ailleurs.
Nous ne connaissions pas le Sud-Ouest, mais cette région nous
tentait.
6

JAONA

Au mois de mars 1981, nous étions à Pau. La situation entre


plaine, montagne et mer nous avait séduits. Nous voulions nous
mettre au vert pour réfléchir à notre avenir immédiat, la maison
béarnaise que nous avons louée à la campagne, près du village de
Bosdarros, nous convenait parfaitement.
Nos propriétaires étaient fermiers et vivaient juste à côté. Arthur
sympathisa vite avec leurs animaux. Il pouvait pleinement jouir de
la liberté que lui donnaient ces prés, ces bois, du calme et de la splen­
deur de cette nature. Il adorait nos grandes balades à la rencontre
des vaches, des moutons et des chèvres dont il s’amusait à imiter le
bêlement.
Et puis, il y avait le foot dans le pré, le vélo et le ruisseau, mot
magique qui lui rappelait l’image de Mowgli, le héros du Livre de la
Jungle - retrouvant « la petite fille venue chercher de l’eau » ; le met­
tait dans un état d’extase immédiat.
Arthur avait une immense chambre à lui tout seul, remplie de
jouets, de livres dont il réclamait sans cesse la lecture ; et la musique
continuait à rythmer sa vie. Après le rock des années 70, il décou­
vrait le Chicago blues et la soul music. Et surtout, il avait sa mère.
Arthur était alors un enfant particulièrement choyé.
Il se régalait de recevoir nos invités et de leur faire visiter les lieux.

46
Malin, l’amie suédoise de Dadou, venue passer quelques jours,
accepta de devenir sa « marraine » !
Il avait repris le chemin de la piscine avec Dadou. Ce ne fut pas
facile de se remettre à la natation. Il lui fallut retrouver des sensa­
tions qu’il avait quelque peu perdues pendant son séjour à Leucate,
faute de piscine. Là-bas, il regardait sa mère nager parmi les vagues,
tard le soir; et, ne sachant malheureusement pas nager, je faisais
comme lui...
Nous jouions régulièrement au tennis Dadou et moi, Arthur
devait faire son petit effet au club, en imitant à la perfection les
manières de servir des grands champions - Borg, Mac Enroe, etc.
Avec une certaine adresse, il jouait aussi au mur, muni d’une petite
raquette et d’une balle en mousse. Toutefois, nous ne souhaitions pas
tellement qu’il attrape trop le virus du tennis, de crainte qu’il ne
veuille plus faire que ça; ce qui aurait nui à l’harmonie de son déve­
loppement.

DADOU

Les élections de mai 1981 nous ont apporté un lot de bonnes nou­
velles. Jaona vit sa situation rapidement régularisée grâce aux dispo­
sitions prises par le nouveau gouvernement. Nous pouvions désor­
mais nous marier. Il obtiendrait ainsi une carte de séjour privilégiée
de dix ans et même, s’il le souhaitait, une prochaine et rapide natu­
ralisation « par mariage ». En plus, Jaona bénéficiait enfin de la
Sécurité sociale, à laquelle il n’avait plus droit depuis octobre 76.
Notre mariage eut lieu au village de Bosdarros, par un temps
superbe, dans la plus stricte intimité. Lorsque nous avons dit « oui »
devant monsieur le maire, seules deux personnes assistaient à la
scène : les employés de mairie qui avaient accepté d’être nos témoins.
Arthur s’était caché derrière la porte et boudait la cérémonie, après
avoir piqué une grosse colère : il ne voulait pas que ses parents se
marient ! Pourtant, au départ, il avait été ravi de se déguiser en cow­
boy pour cette cérémonie. Il l’avait peut-être imaginée autrement.

47
Désormais, nous adoptions tous les trois le patronyme de Jaona :
Ramiandrisoa, qui signifiait en malgache « celui qui attend le
don »...
Nous ne pouvions plus continuer à vivre ainsi. Notre petit pécule
s’étant peu à peu épuisé, il nous fallait trouver un logement plus
modeste et un travail. J’avais dû admettre l’impossibilité d’exercer
mon métier en « libérale » dans la région. Il fallait se résoudre à trou­
ver un poste dans un hôpital.
En décembre, nous avons emménagé à Pau, dans un appartement
de trois pièces au premier étage du 2 de la rue Bernès-Cambot.
C’était un ancien atelier fraîchement remis à neuf, avec un joli petit
jardin privatif où trônaient deux majestueux palmiers, un figuier et
un lilas. Il n’y avait personne au-dessus et au-dessous de nous, et
nous avions pas mal de liberté. Arthur, surtout, pouvait s’éclater sans
risquer de déranger qui que ce soit, excepté ses parents.
L’endroit était vraiment bien situé, entre le centre-ville et le cam­
pus universitaire dans un quartier miraculeusement calme, et une
ville particulièrement sûre.
Malgré mes tentatives, je ne devais trouver un poste qu’en juillet
1982, huit mois après notre arrivée à Pau. Jaona, lui, se préparait à
exercer le métier de psychanalyste. Entre-temps, la vente de la 504
nous permit de tenir le coup.
Au moment d’ailleurs où l’acheteur emmena notre voiture avec
l’un de ses enfants à bord, Arthur se jeta sur moi, me griffant, me
battant de ses petits poings, m’assénant des coups de pied, déchirant
la poche de ma veste. Jamais je ne l’avais vu dans un pareil état de
fureur, de rage désespérée et d’amertume. Il avait tendance à ne pas
cacher ses émotions.

En général, Arthur se montrait plutôt extraverti. Un jour à Leu-


cate, de ma terrasse, je l’aperçus les fesses à l’air, près du mur d’en
face. J’ai pensé qu’il faisait pipi tranquillement, quand j’ai vu et
entendu la voisine d’à côté lui dire d’un ton goguenard :
— Je vais te le couper, si tu ne le caches pas!

48
- Non, ce n’est pas vrai! lui lança Arthur, furieux.
- Mais si ! Si tu recommences, je te le coupe ! reprit-elle, visible­
ment amusée de le provoquer ainsi.
Et comme Arthur s’égosillait à rétorquer que « non, elle n’avait
pas le droit ! », je suis intervenue pour le rassurer d’abord en
l’approuvant - « elle raconte des blagues, c’est pas vrai... » et pour
reprocher à cette dame son style d’humour.
Mais enfin, il ne s’était pas trop mal défendu : lorsque la dame
nous tourna le dos pour rentrer chez elle, la culotte d’Arthur n’était
toujours pas remontée!
Il nous a fallu ensuite calmer l’exaspération toute verbale de notre
fils, qui continuait d’incendier cette pauvre dame en des termes, pour
tout dire, un peu crus. Le langage d’Arthur n’était pas des plus châ­
tiés. On lui recommandait d’éviter de prononcer des « gros mots »
lorsqu’il se trouvait en présence de ses grands-parents.
A la même époque, à Vecoux, tout le monde était réuni dans la
salle à manger pour passer à table lorsque Jaona proféra un fort dis­
tinct « putain de merde ! » fort courant dans le Midi. Arthur fit ins­
tantanément remarquer :
« Jaona, on ne dit pas putain de merde chez mamie et bon-papa! »
Silence de stupéfaction amusée de tous devant ce petit bonhomme
qui, du haut de ses presque trois ans, se permettait de faire la leçon à
son père avec un ton plein d’autorité.
Finalement, sa grand-mère, en l’approuvant d’un « tu as bien rai­
son, Arthur ! », soulagea toute l’assemblée qui s’était retenue de pouf­
fer de rire...

« Je veux dire ce que je veux dire » était devenu son éternel


refrain.
Un jour, Jaona et lui écoutaient à la cuisine le fameux standard
« Stormy Weather ».
- Ça, c’est « Stormi Zower»! clama-t-il, tout fier.
- On dit « Stormy Weather » rectifia calmement Jaona, qui
ajouta sur le même ton : Va te brosser les dents maintenant.

49
- Ça n’existe pas ça, c’est dans les livres! rétorqua Arthur, très
doctement.
- Va te brosser les dents, je te dis, c’est un ordre!
- Eh ben, non, je ne veux pas! Je fais ce que je veux! conclut-il
contestant ainsi l’autorité paternelle.
Il alla quand même se brosser les dents, comme tous les soirs,
après une petite leçon de chose sur l’importance de l’hygiène den­
taire.
Il pouvait aussi se montrer beaucoup plus expéditif. Il ne put
s’empêcher un jour de déclarer tout de go à son père :
- Ta compagnie m’énerve!
Ou pour dénoncer la mauvaise humeur de ce dernier, il lâcha, un
tantinet moralisateur :
- Enfin Jaona, on est là pour vivre, on n’est pas là pour s’engueu­
ler!
Une autre fois, dans un jardin public proche de chez nous, un
groupe d’enfants jouait « aux cow-boys et aux indiens ». L’un d’eux,
qui avait à peu près l’âge d’Arthur - quatre ans et demi, cinq ans -
et superbement déguisé en Zorro lui demanda gaillardement au pas­
sage s’il était chinois. Arthur lui répondit, très fier :
- Mais non, je ne suis pas chinois. Je suis noir. Je suis malgache.
- C’est quoi ça ? reprit l’autre, le charriant gentiment en imitant
l’idiot du village, ce qui attira les autres enfants.
- Malgache! répéta distinctement Arthur.
- Quoi ? fit l’autre ostensiblement, ameutant ainsi encore plus de
monde.
- Malgache! MAL-GA-CHEU! finit par gueuler Arthur, nulle­
ment démonté.
Il appréciait toujours autant la compagnie des autres enfants, avec
son lot d’apprivoisement réciproque, d’intimidation, de compétition;
mais aussi de solidarité, de complicité et de tendre affection.
Un après-midi, l’envie irrépressible lui vint de se joindre à un petit
groupe d’enfants, un peu plus âgés que lui, et qui faisaient un mini­
match de foot juste à côté de nous.
« Va leur demander!, lui avons-nous dit. Arthur s’avança alors, les
mains sur les hanches et leur lança :

50
- Salut les mecs, alors ça va les mecs!...
Juste à ce moment-là, une équipe de rugby entra sur le terrain
pour un match d’entraînement et il leur fallut dégager la pelouse!
Mais ils se sont revus, au même endroit, quelques jours plus tard, et
depuis, se sont mis à jouer régulièrement ensemble.
Il se sentait à son aise presque partout, et parfois ne manquait pas
d’à-propos dans ses répliques. Deux de ses copains, un peu plus âgés
que lui et avec lesquels il avait discuté à la bibliothèque, m’ont un
jour rapporté le fruit de ses profondes réflexions :
- La guerre, c’est intéressant pour ceux qui fabriquent les armes,
mais pas pour ceux qui la font.

Arthur aimait se montrer créatif.


A la belle époque de Bosdarros, lorsque nous, ses parents, étions
complètement disponibles, son grand numéro était la dictée de
poèmes.
Il me demandait de m’installer à la table; et munie d’un crayon et
d’une feuille de papier, je devais écrire ce qu’il me dictait, d’un air
très inspiré. Et cela, au moins une fois par jour.
Pour souhaiter la nouvelle année à sa marraine Malin, il me dicta
ceci - il avait alors un peu plus de quatre ans :

Un petit chat dans une maison


Un petit chien qui dort dans un panier
avec une couverture
Un petit moulin qui est un peu cassé : pas grave
Une lampe qui est déjà tombée sur la table,
n’est-ce pas dommage?
Le sel qui n’était pas fermé et qui tombe par terre
Un téléphone qui ne marche plus :
il n’a plus de jus!

Il n’hésitait pas non plus à exprimer son affection.


A la piscine, me rejoignant alors que j’étais à genoux dans le petit
bain, il me déclara en toute simplicité :

51
- On va faire l’amour!
Il se pencha tendrement sur moi, m’embrassa à pleine bouche - la
tête bien penchée sur le côté - me serrant très fort dans ses bras. Je
dus quand même lui préciser que ce que nous faisions, c’étaient des
« mamours », et non l’amour...
Pour marquer son amour de la terre, il déclara solennellement à la
fin d’une promenade en montagne :
- La terre nous offre tout ce qui pousse et tout ce qui est
construit. J’embrasse la terre. Et il joignit le geste à la parole...
Un soir, il nous demanda gentiment de laisser la porte entrouverte
entre sa chambre et la nôtre, afin que nous puissions « avoir la moi­
tié » de ses rêves... qu’il nous racontait d’ailleurs tous les matins, à
son réveil entre onze heures et midi. Assis sur son lit, adossé au mur,
ou sur une chaise dans la cuisine, pendant le petit déjeuner - un fruit
et du muesli -, il replongeait posément dans des scènes et des images
dont le délire apparent ne le choquait pas vraiment :
- Un rêve, c’est bizarre. C’est pour ça que c’est un rêve.
Jaona lui avait demandé ce qu’était pour lui un psychanalyste, et
il répondit spontanément :
- C’est celui qui recopie ce que les autres ne disent pas, comme
les rêves par exemple.

La journée d’Arthur était particulièrement chargée. Après son


petit-déjeuner tardif, il attaquait le Lego, tout en écoutant la
musique de Charlie Mingus, Thelonious Monk. Il pouvait mainte­
nant chantonner note pour note les chorus d’une étourdissante ver­
sion live de « Blue Monk » ou les standards d’Ella Fitzgerald. Il pla­
nait dans ses montages complexes et réalisait, à un peu moins de
cinq ans, des constructions réservées aux enfants de neuf ans. Le
Lego, c’était vraiment son truc!
Sa chambre devenait un immense chantier, à mesure qu’il extir­
pait de ses boîtes les pièces qu’il assemblait dans une jubilation soli­
taire : il était heureux !
Passer à table, pour le déjeuner, ne l’enchantait donc pas

52
spécialement. Il fallait le rappeler plusieurs fois, et même carrément
l’engueuler pour qu’il vienne.
Il faut bien se nourrir, surtout lorsqu’on veut être grand et fort
comme toi!
- Bientôt, je serai grand, avec plein de poils tout noirs!
Il le disait joyeusement, comme si devenir adulte constituait son
idéal.
7

DADOU

Arthur avait soif de savoir, de savoir faire. Il était terriblement


impatient, en particulier, de commencer l’apprentissage de la lec­
ture : il allait alors vers ses cinq ans.
A cette époque, j’ai fait une découverte qui allait s’avérer capitale
pour son éducation. Je recherchais des moyens d’éducation « alterna­
tifs » et j’ai trouvé à la bibliothèque un ouvrage signé Glenn Doman,
intitulé J'apprends à lire à mon bébé, lire avant 4 ans. J’ai littérale­
ment dévoré ce petit livre dont la première édition en langue fran­
çaise remontait à 1965. Fort séduite, j’ai entrepris de faire l’expé­
rience de cette méthode avec mon fils.
Je voyais avec bonheur certaines de mes propres intuitions confir­
mées par les propos de Glenn Doman. L’ouvrage se fondait sur deux
idées essentielles. Lejeune enfant jouit d’un potentiel très important,
mais insuffisamment développé, parce que sous-évalué. Les pre­
mières années de la vie sont cruciales pour le développement des
habiletés mentales et, en particulier, les habiletés cognitives néces­
saires à tout apprentissage.
Doman, neuro-psychiatre américain, et les psychologues dits
« cognitifs » pour la plupart anglo-saxons tels Bloom, ont montré que
la capacité intellectuelle d’un individu est immense, et qu’à cinq ans
le cerveau a déjà atteint 80 % de son poids adulte. C’est une période

54
de plasticité (dans le sens de plasticité cérébrale, de capacité d’adap­
tation) pendant laquelle l’impact de l’instruction peut avoir son
influence la plus grande. En un mot, c’est une période privilégiée
pour apprendre car l’enfant y est biologiquement déjà fort capable
d’intelligence. Cela signifie qu’avant l’âge de six ans, la nature l’a
déjà doté des capacités cérébrales nécessaires et suffisantes pour
accomplir un certain nombre d’opérations intellectuelles, comme par
exemple lire.
Doman s’insurge contre cette idée selon laquelle il faut attendre
d’avoir six ans avant d’apprendre à lire. Il est selon lui non seule­
ment possible, mais même recommandé, d’apprendre à lire avant
l’âge de six ans.
Le développement exponentiel du cerveau entre la naissance et
huit ans, âge où ce développement est pratiquement achevé - entre
huit et dix-huit ans, la croissance du cerveau est moindre que dans la
seule année qui va de sept à huit ans -, offre une opportunité
d’apprentissage exceptionnelle qui reste généralement négligée.
Moi-même, j’ai su lire à cinq ans avant d’aller pour la première
fois à l’école. Ma mère m’avait appris. Jaona s’y était mis encore
un peu plus tôt en allant chez les bonnes sœurs de Moramanga à
Madagascar.
Pour mieux convaincre son lecteur, Glenn Doman raconte l’his­
toire de Tommy. Cet enfant était né avec une grave malformation
cérébrale et les médecins l’avaient voué à une vie végétative. Selon
eux, il était condamné à ne jamais pouvoir parler, ni marcher. Ils
conseillaient de le placer à vie dans une institution spécialisée.
Le cas semblait désespéré, mais Doman accepta quand même
d’essayer de faire quelque chose pour Tommy à « l’institut pour le
développement du potentiel humain » qu’il avait créé à Philadelphie.
L’enfant avait exactement trois ans et quinze jours. Il ne savait ni
marcher ni parler.
Avec le soutien de ses parents, qui se sont investis à 120 % dans le
programme d’apprentissage qu’avaient prescrit Doman et son
équipe, Tommy finit par savoir parfaitement lire à cinq ans. Il lisait
plus vite qu’il ne pouvait parler et comprenait, de toute évidence, ce
qu’il lisait.

55
A six ans, il marchait, avec des jambes encore vacillantes certes,
mais il marchait bel et bien. Et, il lisait alors comme un élève de
onze, douze ans! Ses parents recherchèrent donc pour lui une école
expérimentale pour enfants particulièrement « doués ». A cette
époque - au début des années 60 - il existait déjà des établissements
de ce type aux États-Unis. Cette histoire me tira des larmes et des
larmes. J’étais bouleversée par le petit Tommy, mais aussi par la foi
et la générosité de ses parents.
Pour Glenn Doman et son équipe, l’aventure de Tommy servit de
catalyseur à vingt années de recherches sur l’apprentissage.
Encore sous le choc, j’ai pensé que si un enfant handicapé pouvait
arriver à ce résultat, il n’y avait aucune raison pour que le mien n’en
soit pas capable. Et Arthur manifestait depuis longtemps déjà son
désir de lire, depuis qu’il lisait parfaitement les lettres de l’alphabet à
l’âge de deux ans, en regardant « Des chiffres et des lettres ». Sur le
moment, je n’ai eu qu’un seul regret : n’avoir pas connu plus tôt cette
méthode !
La lecture précoce avait acquis depuis le début des années 60, sur­
tout dans les pays anglo-saxons, un crédit grandissant. J’estimais
qu’il était grand-temps de m’y mettre, vingt ans après les pionniers !
Ce que je fis, avec un fol enthousiasme.
La méthode préconisée par Glenn Doman repose d’abord sur la
soif infinie d’apprendre qu’on observe généralement chez un enfant
de deux ou trois ans, sur sa formidable capacité d’assimilation, sur
son plaisir intense de lire, et enfin sur l’intérêt évident de la lecture
précoce pour son épanouissement intellectuel. Telles sont les raisons
d’apprendre à lire dès cet âge.
Refuser cette possibilité, insiste Doman, sous prétexte qu’en satis­
faisant son insatiable curiosité il se priverait de sa précieuse enfance,
revient à s’opposer à une loi naturelle évidente : apprendre est néces­
saire pour survivre.
Le petit chat qui joue avec une pelote de laine utilise cette pelote
en guise de souris; et les chiots qui se mordillent entre eux, en fei­
gnant la férocité, apprennent en fait les moyens de survivre en cas
d’attaque. De même, souligne Doman, le jeu de l’enfant, comme

56
celui du petit chat ou du chiot, a un but : il tend à apprendre plutôt
qu’à s’amuser. Apprendre à lire peut devenir un jeu facile et amu­
sant.

Comment apprendre, c’est le cœur même de cette méthode qui a


demandé à une importante équipe de chercheurs de longues années
d’étude sur le développement et le fonctionnement du cerveau.
Notamment sur le fait que la lecture est bien une fonction cérébrale,
au même titre que l’audition du langage, et non pas une discipline
scolaire telle l’orthographe, par exemple.
Les possibilités et les limites du système visuel chez le tout-petit
doivent être prises en considération afin que l’on puisse mettre à sa
disposition un matériel répondant à ses besoins, de la vision rudi­
mentaire à la vision complexe, et de la fonction cérébrale au phéno­
mène d’assimilation.
Concrètement, j’ai confectionné des pancartes en carton blanc,
assez rigides pour résister à l’emploi, et sur lesquelles je devais dessi­
ner en script - au feutre rouge, puis noir - les lettres des éléments du
programme d’apprentissage. D’abord, il y avait les trois premiers
mots maman, papa et Arthur, puis les vingt mots de base du « moi »,
les mots de base de l’univers immédiat de l’enfant ; puis le vocabu­
laire de l’articulation des phrases; le vocabulaire de phrases
construites, puis un petit livre au vocabulaire volontairement réduit;
et enfin, septième et dernière étape, l’alphabet ce qui n’était pas utile
pour Arthur qui le connaissait depuis longtemps. Glenn Doman
explique que la connaissance de l’alphabet peut paradoxalement
constituer un obstacle pour apprendre à lire. L’enfant aura tendance
à prononcer la lettre au lieu de la syllabe. Par exemple, pour le mot
ballon, il risque de dire bé-a au lieu de ba ! D’où la position finale
qu’occupe l’alphabet dans le processus d’apprentissage de la lecture.
Faire ces pancartes demandait pas mal de temps : leurs dimen­
sions, ainsi que le format et l’épaisseur de trait des caractères, étaient
rigoureusement spécifiés. Il fallait une application de tous les
instants pour éviter de se planter, et de recommencer toute une

57
pancarte. Mais le résultat valait largement ces petites contraintes :
Arthur démarrait sur les chapeaux de roue, comme un affamé!
Il guettait l’heure de l’apprentissage de la lecture comme l’instant
le plus magique de la journée. Son excitation était à la mesure de son
plaisir.
Les « exercices » devaient être conduits selon un protocole d’une
précision toute scientifique si l’on voulait garantir l’essentiel : une
atmosphère de communion joyeuse unissant la mère et l’enfant. Et ce
fut le cas : entre Arthur et moi, c’était tout bonnement euphorique.
Dès Prades-le-lez, je lui faisais presque deux heures de lecture
quotidienne - d’où la petite montagne de livres qui, à mesure,
s’accumulaient dans sa petite chambre - et depuis que nous étions à
Pau, Arthur écoutait religieusement les cassettes ou les disques de
contes que nous empruntions à la bibliothèque, accompagnés du petit
livre pour « suivre ». La lecture était devenue un rite, et le livre un
objet sacré. Savoir lire, pour lui, relevait pratiquement de la magie.

Arthur fréquentait assidûment la bibliothèque municipale. Cet


endroit le fascinait, avec ses interminables rayons de livres et son
père qui lisait en silence des ouvrages à l’aspect austère, sans images.
Un tel recueillement devant un objet d’apparence aussi simple l’éton­
nait.
La bibliothèque, c’était aussi l’occasion de retrouver les copains.
Certains parents trouvaient pratique et judicieux de laisser leurs
enfants à la bibliothèque après la sortie de l’école. Cela donnait un
petit air de cour de récréation - mais silencieuse - à la salle réservée
aux enfants. Ils pouvaient y faire du dessin, du coloriage, s’adonner
aux jeux de sociétés - depuis les cartes jusqu’au Monopoly, en pas­
sant par les dames ou les échecs pour les plus grands -, écouter au
casque des disques, et bien entendu, lire, surtout les bandes dessi­
nées!
Arthur évoluait tout à son aise dans cette ruche où le chucho­
tement, le calme et la détente étaient de rigueur! Au bout de quel­
ques temps, les habitués se reconnaissaient entre eux, et il se fit

58
rapidement des copains, généralement plus âgés que lui d’un an ou
deux. Il s’est tout de suite entendu avec un couple de jumeaux très
doux et chaleureux. Ils étaient souvent parmi les derniers à quitter
les lieux, impatients à l’idée de se revoir.
Au même endroit se tenaient, deux samedis par mois, les séances
de la ludothèque. Une multitude de jeux était mise à la disposition
des enfants et jonchaient le sol un peu partout. Arthur, comme ses
copains, ne se privait point d’y jouer.
Il avait d’autres occasions de se divertir : par exemple, je conti­
nuais de l’emmener à la piscine. Au milieu des bébés nageurs, il
retrouvait peu à peu ses repères, explorant toutes les sensations que
l’univers aquatique pouvait lui offrir. Il jouait régulièrement au foot
avec Jaona. Sa vista et sa hargne témoignaient de sa santé resplen­
dissante et de la joie grandissante qu’il éprouvait à pratiquer ce
sport.
Dans un autre registre, il aimait improviser pour nous des his­
toires, souvent inspirées de ses lectures du moment, et se laissait par­
fois entraîner dans des « longueurs » coupables. Comme le lui disait
gentiment son père, cela lui garantissait une bonne marge de pro­
gression dans cet exercice périlleux de conteur.
Arthur montait aussi des shows sur la musique de « Johnny B.
Goode », version Johnny Winter ou Jimmy Hendrix, avec guitare
entièrement en Lego, gesticulation scénique très réaliste et, pour le
final, simulation de crise d’épilepsie aiguë en se roulant par terre. II
lui arrivait aussi de faire des numéros de danse plus cools sur le
fameux « Just A Gigolo » de Louis Prima, imitant la démarche du
canard, avec petit sautillement - comme dans les dessins animés-, le
tout dans le tempo, bien sûr!

Cet été 1982, Arthur retrouva tous ses cousins et cousines à


Vecoux, où toute la famille Antoine avait coutume de se réunir.
L’ambiance de vacances, pour lui, n’était pas très différente de
celle de tous les jours : jeux, rires, coups de gueule. Il se chamaillait
surtout avec son cousin Édouard, l’aîné de la bande - il avait trois

59
ans de plus que lui - qui le frustrait terriblement en monopolisant le
rôle de « chef ». Il avait aussi des instants de grande intimité avec moi
lorsque je lui faisais la lecture, ou d’intense convivialité, à l’occasion
des repas de fête en plein air.
Seul le nombre de personnes autour de lui changeait, et cela exa­
cerbait son dynamisme jusqu’à parfois le mettre dans un état de
surexcitation qu’il convenait de calmer rapidement. Bon-papa ne
supportait pas trop le tapage.
Certains soirs, Arthur n’avait plus qu’un filet de voix, à force de
s’égosiller toute la journée. Mais dès le lendemain matin, il repartait
de plus belle!
Durant ce même été, Arthur découvrit la peinture - il avait cinq
ans. Il peignait dans sa chambre baignée par la lumière du soleil,
bercé par la douce musique de Charlie Mingus, de Bessie Smith ou
des Doors. Ses œuvres furent affichées sur les murs de notre
chambre.
Les saisons se déroulaient pour lui au rythme des activités aux­
quelles il s’adonnait toujours avec la même passion, la même
flamme.
8

DADOU

Jaona et moi organisions notre vie professionnelle en vue


d’offrir à notre enfant le plus de disponibilité possible, dans les
limites imposées par les exigences matérielles : il fallait bien
gagner de quoi vivre.
C’était principalement moi qui m’occupait d’Arthur. Jaona consa­
crait beaucoup de temps à son activité de psychanalyste. De toute
façon ce qui intéressait le plus Arthur à cette époque était davantage
de mon ressort : la natation, le dessin, la peinture, et tout ce qui tour­
nait autour de la lecture.
Jaona l’emmenait à la bibliothèque de temps en temps, et jouait au
foot avec lui pendant le week-end.
Au football, Arthur montrait beaucoup d’enthousiasme. Jaona le
faisait jouer avec un petit ballon très léger qui lui permettait de shoo­
ter sans retenue, et ménageait les articulations encore très fragiles à
cet âge. Arthur de son côté ne s’embarrassait pas d’arracher quelques
chevilles au passage lors de petits matchs.
Lorsqu’il marquait un beau but, c’était du délire : comme s’il
jouait un match capital de la Coupe du monde. Il se donnait à fond,
comme dans tout ce qu’il entreprenait.
Il exprima la plus simplement du monde son allégresse, un
dimanche matin de février 1983 - il avait cinq ans et demi -, alors

61
qu’il était venu nous rejoindre dans notre grand lit, un rituel domini­
cal.
Nous étions chaudement installés tous les trois, Jaona nous lisait
des bouquins sur un ton théâtral. Après qu’il eut fini, Arthur, tout
en se tournant vers nous, les yeux rieurs, nous souffla, visiblement
ravi :
- Je suis content de ma vie!

D’une manière générale, Jaona et moi n’entretenions aucun mys­


tère sur les questions qu’Arthur pouvait se poser. Nous avions pris le
parti de lui expliquer tout simplement les choses, à mesure qu’il
nous interrogeait; même quand il s’agissait de sujets délicats, qui
touchait à la sexualité par exemple.
Arthur vivait la sienne aussi librement que la société le lui permet­
tait. La société, en l’occurrence, c’était nous, ses parents, dont l’atti­
tude pourrait se résumer par les quatre petits faits suivants.
Dans le salon de la maison de Bosdarros (il avait alors trois ans et
demi), vautré en petite culotte sur le canapé à côté de moi alors que
je discutais tranquillement avec ma mère, il s’exclama tout à coup,
l’air complètement affolé :
- Mais qu’est-ce qui m’arrive ?
Je me retournai aussitôt vers lui. Il avait extirpé de sa culotte son
pénis en pleine érection et le regardait fixement ! D’un ton rassurant,
je lui dis :
- Mais c’est rien ça, Arthur...Ça va revenir tout seul à son état
normal.
11 sortit alors dans le jardin, tout en maintenant sa culotte baissée
sur le devant et sans quitter des yeux son sexe, pendant que ma mère
me demandait ce qui se passait. Je fis comme si de rien n’était.
Un peu plus tard, lorsque nous nous sommes retrouvés seuls, je lui
élucidai de mon mieux le phénomène qui l’avait tant préoccupé.
A quatre ans et demi, dans notre appartement de Pau, il allait
dans la salle de bains, Jaona en sortait. Ils se croisèrent, tous les
deux nus.

62
- On se touche les couilles et le « béti » (petit nom qu’il donnait
parfois au pénis) proposa joyeusement Arthur.
Ce qui fut fait tout simplement.
Moins d’un mois plus tard, le lendemain d’un jour où Jaona lui
avait expliqué, pour répondre à ses questions, comment on faisait les
enfants, je venais de lui donner, schéma à l’appui, de nouveaux
éclaircissements et Arthur résuma très fièrement l’étendue de ses
connaissances en commençant ainsi :
- Bon, c’est pas bien difficile. Je vais t’expliquer Dadou. Le père
met la graine dans le vagin, etc.
Le jour de son sixième anniversaire, le 25 août 1983, Arthur et
moi étions étendus tête-bêche sur son lit, assez tard le soir, avant
qu’il ne s’endorme. J’avais gardé ma robe de chambre, alors qu’il
était tout nu, comme à son habitude l’été.
Il se mit à genoux sur le lit et me dit posément, tout en me dési­
gnant mon sexe :
- J’aimerais bien mettre mon pénis pour voir ce que ça fait.
Habituée à le voir se masturber pendant que je lui faisais la lec­
ture, je m’étonnai qu’il ne fût pas du tout en train de bander. Je lui
répondis alors que pour rentrer dans le vagin, il fallait bander. Il eut
l’air à la fois surpris et amusé. Je poursuivis mon exposé :
- Arthur, la mère ne fait jamais l’amour avec le fils, mais avec le
père! Je suis très contente que tu sois mon fils. Un jour, tu trouveras
une jolie fille que tu aimeras très fort... et tu feras l’amour avec elle!
- Euh bon... eh bien, je vais bientôt chercher alors..., se consola-
t-il apparemment sans regret.
Jaona et moi parlions beaucoup entre nous du comportement de
notre fils en général ; et de son comportement sexuel en particulier,
compte tenu de la phase œdipienne qu’il traversait depuis un certain
temps déjà.
Dès l’époque de Leucate, Arthur se montrait possessif à mon
égard. 11 tolérait mal la présence de son père auprès de moi, il le
chassait du geste et même de la voix quelques fois. Il était encouragé
en cela par l’attitude délibérément passive de Jaona qui essuyait
l’humiliation d’être ainsi exclu sans broncher. Difficilement parfois,

63
mais sans broncher quand même. Beaucoup de pères sont meurtris
par l’attitude ouvertement hostile de leurs fils et réagissent, sponta­
nément mais à mauvais escient, en les sanctionnant, violemment par­
fois. Pour le père psychanalyste d’Arthur, il ne suffisait pas de théo­
riser sur le drame de l’Œdipe.
Il fallait laisser agir naturellement le phénomène, tout en le
contrôlant, sans jamais le provoquer. Il fallait laisser l’enfant se
livrer complètement à son fantasme, tout en essayant de diluer
celui-ci par de petites et savantes diversions. En quelque sorte, le
désamorcer avec tact et douceur.
La sexualité occupait une place essentielle dans notre réflexion
concernant l’éducation d’Arthur. Le développement harmonieux de
sa sexualité nous paraissait constituer le garant de son équilibre.
Nous tenions à ce que notre fils soit libéré : bien dans sa peau, bien
dans sa tête.
Un jour d’avril 1983, il me confia, l’air heureux et avec ce ton un
peu solennel qu’il adoptait lorsqu’il avait quelque chose d’important
à dire, après y avoir bien réfléchi :
- Je croyais que tu étais ma femme quand j’étais petit; mais
depuis que j’ai cinq ans, je sais maintenant que tu es ma mère!...
9

DADOU

L’année 1983 s’est révélée celle de tous les succès pour Arthur, il
franchissait une étape capitale dans les divers apprentissages entre­
pris : natation, lecture, musique.
Il s’acquittait facilement des exercices qu’on lui demandait de
faire à la piscine, il avait même réussi une roulade complète dans
l’eau :
- Ce que pas mal d’autres n’étaient pas arrivés à bien exécuter,
tint-il à me souligner après la séance.
Mais son plongeon lui avait paru médiocre, et il s’en voulait de
trop s’enfoncer à la nage sur le dos. Moi qui l’avait bien observé à ce
moment-là, ce n’était pas mon avis.
La méthode de lecture précoce de Glenn Doman ne pouvait pas
s’appliquer à la lettre au cas d’Arthur. Il était enthousiaste et dyna­
mique, mais avait déjà cinq ans; et sa connaissance de l’alphabet
pouvait être un obstacle. Il me fallait adapter la méthode en pilotant
un peu à vue. Mais l’essentiel était ce plaisir intense que nous parta­
gions lui et moi durant ces moments-là!
En septembre 1982, après deux mois d’apprentissage, il savait lire
une soixantaine de mots : autrement dit, lorsque je lui brandissais la
pancarte où était inscrit un mot, il le disait correctement, il l’avait
reconnu. Ces séances quotidiennes ne duraient que trois minutes, en

65
tout et pour tout. C’était dans cette brièveté que résidait tout le génie
de la méthode.
Deux mois plus tard, il franchissait la barre des deux cents mots,
toujours un mot par pancarte. Puis, nous sommes passés aux petites
phrases toutes simples utilisant les mots de base; et enfin à l’étape
magique du premier « livre ». Un tout petit livre, sans histoire,
constitué de douze petites phrases toutes simples accompagnées cha­
cune d’un dessin correspondant. Avec seulement vingt-quatre mots
différents !
Ce livre très facile à lire et qui avait pour titre Ma chemise est
blanche devait être le premier tremplin à l’appétit grandissant
qu’Arthur manifestait pour la lecture. Cette expérience devait l’ame­
ner progressivement vers la maîtrise, non seulement des mots et de
leur sens, de leur combinaison en phrases, mais surtout d’une his­
toire complète racontée dans un vrai livre.
C’est en février 1983 qu’il lut son premier vrai livre. Arthur avait
cinq ans et demi. Ce n’était pas précoce, mais relativement rapide,
puisqu’il avait commencé son apprentissage six mois plus tôt. La
méthode de Glenn Doman avait permis à Arthur d’accéder à la lec­
ture en 200 jours environ; multipliés par 3 minutes par jour cela fai­
sait 600 minutes, soit 10 heures d'apprentissage en tout et pour tout!
Ah! le plaisir, la fierté d’Arthur, après avoir lu ce petit livre d’une
centaine de mots intitulé Chat qui danse de Friedrik Vahle, illustré
par Helme Heine! C’était le deuxième tremplin. Il était maintenant
définitivement propulsé vers la découverte par soi-même du monde,
à travers cet objet simple, précieux et unique : le livre.
Quel moment inoubliable pour moi ! Quel bonheur pour une mère
de voir son propre enfant si radieux, si épanoui ! Ce fut peut-être un
des instants les plus merveilleux de ma vie.
Au fil de ses lectures, il apprenait de nouveaux mots par la
méthode traditionnelle désormais, dite « syllabique » ; il étoffait pro­
gressivement son vocabulaire.

66
JAONA

A force de me voir tambouriner sur tout ce qui me tombait entre


les mains lorsque la musique jouait chez nous, Arthur devait fatale­
ment s’y mettre.
A ses débuts, il n’était pas toujours dans le bon tempo. Il le sentait
bien et m’a demandé de lui apprendre. Je lui ai d’abord fait écouter
des boogie-woogies en solo - Sammy Price -, en duo — Albert
Ammons et Pete Johnson -, en grande formation - le swing de
Count Basie Orchestra de la grande époque avec le saxo de Lester
Young et l’immense blues shouter Jimmy Rushing en vedette! -, ou
encore, dans le style rock’n roll du grand Big Joe Turner, à l’époque
légendaire de la firme Atlantic des années 50, comme les classiques
« Shake Rattle’n Roll », « Flip Flop & Fly ».
Là, il était relativement aisé pour Arthur de saisir le downbeat, à
savoir le temps faible de la mesure qu’il fallait marquer. Puis, je
l’initiai à des rythmes un peu plus complexes, plus syncopés, sur
« Night Train » en particulier, l’album culte qu’Oscar Peterson
grava en 1962.
Le jour de novembre 1982 où il marqua à l’aise la fameuse syn­
cope de « Night Train » - le morceau -, j’eus le sentiment qu’un
déclic s’était produit chez lui, comme si sa ferveur avait d’un seul
coup décuplé pour cette musique noire qu’il adorait. Et, dans l’année
qui suivit, nous avons eu le bonheur de découvrir deux guitaristes de
blues hors du commun : Stevie Ray Vaughan (prononcez « vone ») et
Albert Collins. Albert Collins, avec son incroyable allure de pistolero
mexicain - banane gominée mais peau d’ébène -, devint très rapide­
ment l’idole d’Arthur, avant qu’il ne soit un fan inconditionnel de
Stevie Ray Vaughan. Il ne se lassait jamais de danser sur ces ryth­
mes endiablés, funky et boogie \
Arthur témoignait d’une ouïe de plus en plus fine sur le plan
musical.
En juillet 1983 - il allait avoir six ans -, alors que j’étais en train
d’esquisser une suite d’accords à la guitare, il vint tranquillement me
dire :

67
- Ça, c’est du Pink Floyd!
Et c’était exactement ça. Ce qui était assez étonnant, c’est qu’il ne
connaissait pas grand-chose de ce groupe, mis à part « Atom Heart
Mother » qu’il ne voulait jamais écouter parce que le début du mor­
ceau lui faisait un peu peur...
A la même époque - écoutant la radio tout en jouant au Lego, il
reconnut, au bout de quelques mesures seulement « Witch Hunt »,
une composition de Wayne Shorter; ici joué live à Juan-les-Pins par
les Jazz Messengers d’Art Blakey. Pourtant Arthur n’avait écouté
qu’une ou deux fois l’album de Wayne Shorter d’où était extrait
« Witch Hunt ». Une musique aux antipodes de ce qu’il entendait
d’habitude.

1983, l’année des six ans d’Arthur, fut aussi celle de nos premières
conversations « philosophiques », sous l’influence probable des débats
de France-Culture que je suivais de temps à autre, et qu’il devait
sans doute écouter tout en jouant au Lego.
Il voulut un jour que je lui explique ce qu’était la philosophie. Je
lui ai d’abord demandé ce qu’il pensait de l’amour.
- C’est bien! répondit Arthur
- Et que penses-tu de la mort?
- Euh...
- As-tu peur de mourir ?
- Euh, non...j’ai tout le temps pour vivre, lâcha-t-il d’un ton très
assuré, un grand sourire éclairant son doux visage.
Il était comme ça Arthur, d’un optimisme radieux. Lorsque je lui
demandai ce qu’il ferait si ses parents l’abandonnaient, il répondit
tout simplement :
- J’irai dans la forêt. Mais il faudra que tu me donnes de l’argent
pour acheter une canne à pêche, parce que j’irai pêcher du pois­
son!...Puis si je trouve une maison abandonnée, j’habiterai dedans.
Arthur aimait beaucoup jouer avec les mots ou les situations. Un
jour de janvier 1984 - il n’avait pas encore six ans et demi -, Dadou
ironisait sur ce qu’il disait :

68
- C’est très philosophique tout ça!
- On fera appel à Heidegger! dis-je, de volée, pour renchérir.
Et Arthur d’avoir le dernier mot, hilare :
- Ouais, il faut déterrer la hache de guerre!
Il faisait de curieux rapprochements. Nous jouions aux cartes,
quand soudain, se tordant de rire, il jeta la dame de trèfle en lan­
çant :
- On dirait une pute!
Un jour où je mangeais tranquillement des biscuits secs avec du
fromage blanc, un morceau de biscuit me tomba des mains et atterrit
dans le bocal de fromage. Ce qui fit rire Arthur, qui me lança :
- Là, tu as fait un lapsus!
Bien vu, puisque au sens figuré, le mot latin lapsus veut dire :
« faux pas, erreur, acte manqué. »
Le 1er avril 1983, Arthur confectionnait un poisson d’avril pour le
coller à quelqu’un, le lendemain, à la piscine. Comme je lui deman­
dai à qui il allait le mettre, il répondit :
- Eh bien, à quelqu’un que je ne connais pas, pour le connaître!
10

JAONA

La grande nouveauté de l’automne 1983 ne fut pas la rentrée des


classes, mais l’initiation aux mathématiques modernes - les fameux
ensembles.
Dadou et moi, nous savions depuis longtemps qu’il était possible
de ne pas envoyer son enfant à l’école, à condition de le signaler par
lettre recommandée au maire de sa commune et à l’inspecteur de
l’académie, en indiquant les moyens dont on entendait user pour
donner à l’enfant une instruction au moins équivalente à celle dis­
pensée dans les écoles! (application au décret du 18 février 1966).
L’inspecteur départemental de l’Éducation nationale est chargé de
vérifier le bien-fondé de cette déclaration (décret du 17 février 1936).
Enfin, l’enfant non scolarisé fait, à l’âge de huit ans, dix ans et
douze ans, l’objet d’une enquête menée par la mairie. Le résultat de
cette enquête est communiqué à l’inspecteur départemental qui peut,
s’il l’estime nécessaire, demander à l’inspecteur d’académie de faire
vérifier l’état physique et intellectuel de l’enfant (loi du 11 août
1936).
Le même article prévoit les conditions de notification aux per­
sonnes responsables de l’enfant de cette démarche de l’inspec­
teur d’académie et des suites et sanctions prévues; il rappelle que le
versement des prestations familiales afférentes à un enfant soumis à

70
l’obligation scolaire est subordonné à la présentation soit d’un certifi­
cat d’inscription, soit d’un certificat de l’inspecteur d’académie ou de
son délégué attestant que l’enfant est instruit dans sa famille..., soit
d’un certificat médical (article 9 du décret n° 66104 du 18 février
1966). Le titre II du décret précise les sanctions - suspension ou
suppression des prestations familiales -, et le titre V les sanctions
pénales applicables aux manquements à l’obligation scolaire.
Si nous étions informés de la loi sur l’instruction dite gratuite et
obligatoire, nous n’ignorions pas pour autant la difficulté de faire
admettre la non-scolarisation d’Arthur. Et à l’intéressé lui-même,
pour commencer. Arthur, à force de s’entendre dire qu’il était
« obligé d’y aller », comme tous les enfants, que « ce n’était pas bien
du tout qu’il n’y aille pas », etc., finissait par se demander si ses
parents ne le privaient pas de quelque chose d’essentiel...
Il a soudainement piqué une crise, aussi surprenante qu’embar­
rassante pour nous. Il se mit à bouder à longueur de journée, et ne
faisait plus grand chose en dehors de quelques bêtises.
Au bout de trois ou quatre jours, il a fallu mettre les choses au
point. Nous lui avons demandé pourquoi il voulait, tout d’un coup,
absolument aller à l’école : il n’en avait jamais été question jusque-là
et pourtant Arthur savait très bien que les enfants commençaient à
aller à l’école à trois ans!
- Ben, je veux aller à l’école, comme les autres enfants, c’est tout,
avança-t-il d’un ton décidé.
Était-ce réellement par envie, ou par pur conformisme, par peur...
Je lui posai la question.
- Bon, mais dis-moi, c’est apprendre qui t’intéresse, non ? C’est
connaître des tas de choses. C’est bien ça?
- Oui, c’est bien ça.
- Alors, écoute Arthur, je vais t’expliquer quelque chose d’impor­
tant. Si tu vas à l’école demain, tu n’apprendras pas plus que tu
n’apprends avec nous. Les autres enfants vont apprendre à lire. Toi,
tu sais déjà lire. Ils apprendront à compter ; toi tu sais déjà compter.
Ils apprendront à écrire; toi tu sais déjà écrire. Maintenant, ils
n’apprendront pas l’anglais, comme toi à la maison. Ils ne se lèvent

71
pas à midi comme toi, mais tôt le matin, chose que tu ne connais pas
et que tu n’apprécierais pas vraiment, crois-moi. En plus, à l’école,
tu ne pourras pas t’exprimer comme à la maison : pas de gros mots,
pas de grosses vannes ni de calembours à l’avenant. Tu ne pourras
pas chanter comme ici, en faisant tes Lego. Et je te signale que c’est
de 8 h 30 à 11 h 30, puis de 13 h 30 à 16 h 30 ou 17 heures... Mais
attention, c’est tous les jours sauf le mercredi, le samedi après-midi et
le dimanche! Alors tu veux toujours y aller, à l’école?
- Ben, si je sais faire ce qu’ils vont apprendre ceux qui ont mon
âge, j’ai qu’à aller avec les plus grands!
- Pas con, le jeune homme. Mais les plus grands, eux, ils sont
vraiment grands, et Arthur, il sera tout petit; et comme avec
Édouard à Vecoux, eh bien ! Arthur, il voudra être le chef, mais les
grands, ils ne le voudront pas. Et qu’est-ce qui se passe dans ces
conditions ? La bagarre ! La bagarre incessante : tous les jours, tu
chercheras à les dépasser, et eux te remettront à ta place, celle du
petit qui veut faire sa loi. Résultat : tu vas passer ton temps à te cha­
mailler, et tu rentreras tous les soirs complètement K.-O. !... ça n’en
vaut peut-être pas la peine, non?.
- Euh...ben...
- Tu sais, nous pensons très sincèrement, Dadou et moi, pouvoir
t’apporter beaucoup. On a fait de belles choses toi et nous, oui ou
non ? réponds franchement à cette question.
- Euh..., oui, bien sûr...
- On n’est pas bien à la maison ? On n’y est pas cool ? Réponds
clairement par oui ou par non.
Arthur était à court d’arguments ; il nous lança un « oui » rageur à
la figure.
Nous avions de la peine pour lui; mais nous pensions le préserver
ainsi de grandes désillusions. L’incident était clos : la question de
l’école ne se posa plus jamais.

A la fin de l’année 1982, à cinq ans, Arthur savait compter


jusqu’à 130 sans se tromper. Il avait appris assez vite à maîtriser

72
l’addition et la soustraction des chiffres entiers, résolvant ainsi
rapidement les problèmes élémentaires du type : « Paul avait
54 billes, il en a perdu 26, combien lui en reste-t-il ? » Ou bien
«Julie a 4 crayons de plus que Marie qui en a 18, combien en a-t-
elle ? ».
Dadou, qui s’occupait plus particulièrement de l’enseignement
d’Arthur à cette époque, s’interrogeait sur la direction à suivre en
mathématiques. Comme elle fouinait toujours à la bibliothèque à la
recherche d’idées, elle tomba sur un livre de pratique pédagogique
destiné aux professeurs : /’Enseignement mathématique à l’école élé­
mentaire de R. Dézaly. Elle décida de « le potasser » tranquillement,
sans même m’en parler, puis se lança avec Arthur dans l’exploration
de la théorie des ensembles à partir de petits exercices progressifs
adaptés à son niveau de compréhension.
Arthur, toujours avide de nouveauté, réserva un accueil enthou­
siaste à des notions qu’il connaissait en fait déjà un peu. Dadou,
lorsqu’elle lui apprenait à lire, lui avait parlé d’ensembles en lui
demandant de classer les mots selon qu’ils appartenaient au groupe
des noms, des adjectifs, des verbes, des adverbes; ou selon leur son
final, etc.
L’apprentissage fut relativement rapide.
Tout le matériel environnant - Lego, Playmobil, petites voitures,
dominos, cartes,... - était utilisé pour une exploitation maximale des
notions de la théorie. Ils ont même utilisé le parquet comme tableau.
Ils y dessinaient les ensembles et les sous-ensembles, étudiant
patiemment les différents cas de figure - l’union, l’intersection et
l’inclusion.
Très vite, Arthur s’était pris au jeu : il commençait à raisonner
tout haut en terme d’ensembles!
11

JAONA

L’année 1984 fut marquée par un choc musical : B.B. King, le


grand maître du blues, redécouvert dans des enregistrements très
anciens - des rééditions d’album du label Modem sortis entre 1949
et 1962.
Arthur voulait en savoir toujours plus sur cette musique, dont
l’ambiance baignait notre maison. Je lui parlais donc des maîtres du
blues et des grands styles. Presque chaque région des États-Unis
possédait le sien. Cette diversité témoignait à la fois de l’autorité des
règles fondamentales du blues - les fameuses 12 mesures à quatre
temps et les blue notes - et de la liberté de création qu’il laissait à ses
interprètes.
A Chicago, la capitale mondiale du blues, chaque grande zone de
la ville se caractérisait même par un style particulier : celui, heurté,
voire rebelle, joué dans les clubs du Bronx du South West n’avait pas
grand chose à voir avec celui beaucoup plus feutré des clubs petits-
bourgeois du centre-ville.
Je souhaitais ardemment faire partager cette culture musicale à
mon fils. Pour moi, le blues dépassait largement le cadre de la
seule musique : il touchait à la civilisation américaine même, et
cette civilisation m’avait toujours passionné. J’étais très heureux
de voir mon fils lui manifester un intérêt sans cesse croissant.

74
En ce début d’année 1984, je me suis abonné au magazine
américain Living Blues, la seule publication consacrée unique­
ment au blues et distribué dans le monde entier - il comptait
5 000 abonnés en 1984.
Arthur m’avait demandé ce que voulait dire exactement le blues,
et je lui avais fait remarquer le malentendu persistant qui fait définir
cette musique comme une complainte exclusivement, une manifesta­
tion de la seule mélancolie - en référence à l’expression anglaise « to
be blue», courante depuis le xvie siècle; puis, bien sûr, à la «note
bleue » du mélancolique Frédéric Chopin.
Pour l’Afro-Américain, ces blue notes, qui remontent à des pra­
tiques musicales africaines, servent plus généralement à exprimer
l’emphase, pour signaler un trouble émotionnel, quel qu’il soit : la
peine, mais aussi la joie ou la colère. Le blues, de toute façon, mani­
feste un état de choc.

Arthur s’était rendu compte de cette passion que j’avais pour la


culture américaine en me voyant lire régulièrement l’hebdomadaire
Newsweek,. Nous n’avons pas été surpris lorsqu’il nous a demandé
s’il pouvait apprendre l’anglais.
J’ai passé en revue les différentes méthodes d’initiation dispo­
nibles, et lui ai proposé de commencer par un ensemble cassette-
livre : Récré ANGLAIS.
Au début, Arthur était un peu dépaysé par la musique d’accompa­
gnement du style « chant scout », mais il a rapidement pris le rythme
de la langue, et suivait parfaitement les exercices. Il était très fier des
compliments que je lui faisais; il avait des qualités d’intonation et
d’accent très étonnantes.
Après le Lego, la natation, le foot, la lecture, les maths et le blues,
Arthur s’était découvert une autre passion : l’anglais. Il s’adonnait à
toutes ces choses sans restriction aucune. Dadou, à nouveau au chô­
mage pendant six mois, - elle avait fini de remplacer une infirmière
titulaire en congé maternité - pouvait lui offrir une disponibilité
totale. La joie d’Arthur compensait largement nos vicissitudes maté­
rielles.

75
En voyant des affiches sur l’« école libre » pendant la « guerre sco­
laire» de 1984, il s’exclama:
- Finalement, l’école libre, c’est nous! On fait l’école quand on
veut, on est libres!
Quand Dadou recommença à travailler, en juillet 1984, Arthur
allait avoir sept ans. Je dus m’en occuper davantage et c’était pour
moi l’occasion de constater les progrès dont Dadou me parlait. Elle
ne tarissait pas d’éloges sur la vivacité d’esprit d’Arthur, son dyna­
misme, son étonnante rapidité d’assimilation, et surtout son
incroyable désir d’apprendre, de tout connaître.
J’ai pu observer qu’Arthur lisait comme un très bon élève de CE2,
prêt à entrer en GM1. Je testais ses aptitudes avec les exercices
savamment élaborés par Jean et Jeanine Guion dans leurs petits
cahiers de la collection Apprendre. Dadou et moi apprécioins beau­
coup leur méthode.
De même pour l’orthographe, il fit un « sans faute » avec le cahier
de CEI de la même collection.
Depuis plus d’un an, Arthur écrivait très lisiblement, en script, et
à une vitesse étonnante. Il commençait maintenant à écrire attaché,
au stylo feutre, sans jamais avoir fait de lignes d’écriture et suivant la
méthode que j’avais préconisée. J’étais convaincu qu’écrire n’était
pas dessiner et que, par conséquent, il fallait écrire les mots plutôt
que dessiner les lettres. L’écriture était moins belle au départ, mais
beaucoup plus rapide.
Écrire n’est pas au premier chef une affaire de graphisme, il s’agit
bien de communiquer un message, une pensée, à l’aide de mots, de
phrases. Il était donc plus important à mon sens d’écrire à la vitesse
de la pensée que de s’acharner à faire de jolies lettres : non seulement
cela n’était pas le but essentiel, mais cela pouvait aussi diluer
complètement cette pensée. Seule la lisibilité comptait pour moi ; et
de ce point de vue, l’écriture d’Arthur était parfaite.
Pour le calcul, Arthur se situait encore largement, en exactitude
comme en rapidité, au niveau d’un très bon élève de CE2 entrant en
CM1. D’une façon générale, en ce qui concernait les mathé­
matiques, il avait une capacité de raisonnement logique déjà

76
développée, grâce aux diverses activités relatives à la théorie des
ensembles auxquelles Dadou et lui s’étaient consacrés depuis déjà
près d’un an.
Ses facultés psychomotrices se révélaient également remarquables.
Cela pouvait se constater durant les séances de natation ou au foot :
la dextérité de son pied gauche étonnait même ses copains étudiants
d’Afrique noire. L’ensemble de ses mouvements confirmait l’avis de
Malin (médecin-kinésithérapeute) qui avait décelé chez lui dès 1978,
alors qu’il avait tout juste un an, un timing rare à cet âge. Enfin, ses
capacités audio-phonatoires se révélaient excellentes : oreille musi­
cale, prononciation de l’anglais.
Je commençais à me demander sérieusement si Arthur n’était pas
doté d’un potentiel d’exception, et je me demandais s’il n’était pas
dommage que ce potentiel ne soit pas mieux développé encore.
J’en parlai alors avec Dadou. Elle insista sur deux points tout
particulièrement : l’enthousiasme débordant d’Arthur et le très fort
désir qu’il manifestait d’apprendre aussi avec moi.
Après une longue réflexion, je proposai à Arthur de m’occuper de
lui, c’est-à-dire de lui consacrer tout le temps que son appétit de
connaître, de découvrir, exigeait. Ce projet, a priori un peu fou,
impliquait un investissement total de ma part. Je me devais de faire
appel à toutes mes compétences et à toute mon énergie pour
répondre à la demande d’un enfant qui, manifestement, aspirait aux
plus hautes destinées.
J’ai décidé de suspendre pour un temps mon activité de psychana­
lyste, sans trop de regret. J’étais bien trop exalté par la chance que
représentait cette expérience originale, unique.
Deuxième partie

PAS D’ÉCOLE
1

ARTHUR

Quand j’ai eu sept ans, Jaona m’a demandé si je voulais « bosser »


avec lui. J’ai tout de suite trouvé que c’était une proposition de rêve.
En fait, je n’attendais que ça! J’admirais énormément mon père et,
en pensant que j’allais pouvoir apprendre des tas de choses en sa
compagnie, j’ai vraiment été ravi. Et cela, malgré nos « petits
heurts »...
Il me reprochait souvent de le prendre pour autre chose que ce
qu’il était, à savoir mon père. A chaque clash sur la question, il me
rappelait fermement : « Je ne suis pas ton petit copain, et ici, ce n’est
pas une cour de récréation! » Nous vivions tous les trois dans une
telle intimité, je jouissais d’une telle liberté, qu’il m’arrivait parfois
d’en faire un peu trop. Je n’arrivais pas toujours à comprendre que
je ne devais pas le charrier ou le chahuter comme lui le faisait avec
moi. En tout cas, avec autant d’impertinence. En fait, il fallait que
j’apprenne à connaître les limites de ma liberté.
Mon père, que j’avais cessé d’appeler papa à l’âge d’un an et demi
pour toujours l’appeler Jaona, tout naturellement - idem pour
Dadou -, m’inspirait un sentiment double : un mélange d’amour et
de crainte. J’avais l’impression de le connaître très bien d’un côté - il
me parlait de tout, m’avait raconté sa vie dans les moindres détails -
et finalement peu d’un autre, comme si quelque chose en lui restait

81
mystérieux pour moi. Il m’en imposait par son autorité, surtout
lorsqu’il parlait de « choses sérieuses ». Dans ces moments-là, Dadou
me soufflait à chaque fois : « Arthur, écoute ton père, c’est impor­
tant! ». Pour moi, Jaona, c’était celui qui parlait, celui qui pensait.
C’est pour ça surtout qu’il m’impressionnait. A l’idée de travailler
avec lui, j’ai eu peur de ne pas être à la hauteur. Mais, en même
temps, il se montrait si tendre avec moi, que j’étais persuadé que ça
se passerait très bien.
Dadou, elle, ne m’intimidait pas du tout. Nos relations étaient
plus intimes. Sa douceur, ses câlins nous liaient d’une autre façon. Je
la sentais beaucoup mieux.

Avant toute chose, pour Jaona, il fallait absolument une excellente


ambiance de travail. Donc de la bonne humeur. Une ambiance
contractée empêchait la communication efficace - son maître mot -
et nuisait à la transmission du message, à la communion indispen­
sable au partage des connaissances. L’euphorie était même
recommandée : apprendre à la maîtriser était un excellent exercice.
Question bonne humeur, je pouvais lui faire confiance. Il n’arrê­
tait pas de déconner pour me faire rire. Avec son langage bizarre,
par exemple, un mélange du style raffiné genre intello de France-
Culture et du parler de la « zone » ; ou encore, le soir, lorsqu’il faisait
des numéros de clown à la Jango Edwards.
Au début, ce ne fut donc pas évident pour moi de situer les choses.
Est-ce qu’on allait travailler ou s’amuser?
Eh bien, les deux! On allait travailler... en s’amusant. Comme le
disait mon père, personne n’a envie de s’emmerder dans la vie, et les
gosses encore moins.
Mais ce qui m’intéressait avant tout, c’était quand même
d’apprendre. Depuis tout petit, le monde des adultes m’avait tou­
jours fasciné. J’avais le sentiment que nous, les enfants, nous étions
bien faibles, bien maladroits, bien ignorants, et que les adultes
avaient toutes les qualités du monde. En tout cas, moi, je voulais
faire comme eux : courir vite, sauter haut, bien m’habiller, bien

82
parler, bien écrire, savoir conduire, aimer une femme et faire
l’amour avec elle... Pour moi, c’était ça la belle vie.
Donc, on allait bien rigoler mais surtout travailler. Dès la pre­
mière séance, le principe était appliqué. C’était un cours d’anglais,
où Jaona m’a fait travailler la prononciation d’expressions élé­
mentaires. Nous avons enregistré mes phrases et écouté tranquille­
ment le résultat.
A la fin, il m’a expliqué qu’il fallait toujours tout forcer : le ton,
l’intonation et l’accent. Il m’a fait une démonstration en se tordant la
gueule dans tous les sens, postillonnant de partout! Bref, le délire!
J’étais mort de rire. Sur le moment, j’ai eu du mal à en faire autant,
tellement j’étais plié. Par la suite, j’ai bien profité de cette méthode.
Le deuxième principe de nos séances de travail était de réserver
une part à l’improvisation. Une sorte de happening de 40 minutes
pour lequel Jaona se préparait aussi intensément que s’il allait se
donner en spectacle. Et se donner à fond, car lui aussi voulait
prendre son pied.
Par exemple, un jour, il abordait la question du sens, et m’a mon­
tré comment le grand ethnologue Claude Lévi-Strauss classait diffé­
rents domaines en fonction du son et du sens : pas de son, pas de sens
= les mathématiques; pas de son et du sens = le mythe; du son et
pas de sens = la musique; du son et du sens = la parole.
Jaona m’a fait recopier le petit tableau de classification, en
m’expliquant pourquoi on disposait les critères en colonne et les
domaines en ligne, pourquoi il y avait le signe - pour signifier « pas
de » et le signe + pour dire le contraire - on aurait pu mettre respec­
tivement les termes « non » et « oui » à la place, etc.
Je trouvais tout cela génial : Lévi-Strauss bien sûr ; mais aussi,
tout bêtement, le principe du tableau de classification qui pouvait
s’appliquer à la résolution de devinettes, en recoupant les réponses,
positives ou négatives, aux différentes questions posées. Et on s’est
immédiatement mis à jouer aux devinettes de cette manière.
Cette méthode des passerelles - on passait d’une activité à une
autre sans préméditation - faisait partie intégrante de nos séances.
Elle exerçait selon Jaona des qualités primordiales : la vivacité

83
d’esprit, la souplesse, l’ouverture... Cela contribuait à affiner la
réflexion, le raisonnement, et surtout la façon d’exprimer ses idées.
Ce dernier point devait primer sur le pur savoir, c’était même le troi­
sième principe de l’éducation qu’il me donnait - après la bonne
humeur et l’improvisation : je devais apprendre à communiquer avec
clarté, précision et finesse.
Je passais deux heures par jour avec mon père, réparties en trois
séances de 40 minutes environ qui se déroulaient toujours dans
l’ordre suivant : une séance de type improvisé, comme le cours
d’anglais ou les jeux de devinettes introduits par Lévi-Strauss; une
séance de type méthodique - il m’apprenait par exemple à composer
des phrases à partir des propriétés fonctionnelles de chaque mot
(déterminant, substantif, adjectif, verbe, adverbe, préposition,
locution) et de la ponctuation ; et enfin une séance de type mécanique
- du calcul.
Dans le premier cas, la principale difficulté résidait dans le
contrôle de l’euphorie. Jaona stoppait quelquefois le cours de la
séance pour limiter les digressions et me rappelait les notions essen­
tielles avant de recommencer. Pour lui, la compréhension et la
mémorisation allaient de pair : on ne pouvait correctement mémori­
ser que ce que l’on avait compris et vice versa, le « par cœur » non
compris ne pouvant pas être mémorisé longtemps correctement.
Dans le deuxième cas, il s’agissait de rédiger une histoire à partir
d’une phrase simple, du type « la dame mangea une pomme », en uti­
lisant toutes les possibilités qu’autorisent les propriétés fonctionnelles
des mots. Par exemple, « la dame mangea une pomme » devenait par
simple adjonction « qualificative » d’adjectifs pour les noms, et
d’adverbe pour le verbe, « la petite dame blonde mangea rapidement
une grosse pomme verte ». L’histoire était structurée au départ par le
seul souci de construire une phrase grammaticalement correcte. Les
phrases s’enchaînaient pour former un scénario non projeté. La
phrase faisait l’histoire, la forme induisait le fond.
L’idée de Jaona se fondait sur une constatation qu’il avait souvent
faite : les enfants veulent raconter des histoires mais, faute de savoir
s’exprimer dans une syntaxe correcte, ils en perdent le fil, et donc le

84
sens. L’enfant qui arriverait à maîtriser la syntaxe pourrait projeter
ses fantasmes dans un récit qu’il aurait la possibilité de mieux
contrôler. Il en contrôlerait l’outil - le langage - et dominerait
d’autant mieux la direction thématique de son scénario.
Il fallait concevoir la syntaxe, non comme une simple contrainte
grammaticale, mais comme la condition de l’attrait que peut exercer
une phrase; et, par suite, une histoire. Selon Jaona, c’était là que
résidait la magie du conte, autant, sinon plus, que dans son contenu
mythique.
Cet exercice contribuait en même temps à me libérer de mes fan­
tasmes, à développer mes capacités d’expression verbale et à
m’apprendre la grammaire. Cela faisait d’une pierre...trois coups!
J’avais l’habitude depuis l’âge de quatre ans de raconter mes rêves
lorsque je me réveillais, ou de raconter des histoires. Mais avant, je
les dictais, avec toutes les imperfections que cela comportait, dans les
enchaînements surtout : les quantités de « et puis » et de « alors ».
Maintenant, je devais moi-même les rédiger.
Au tout début, Jaona, pour me faire la démonstration de sa
méthode, inventait les histoires les plus cocasses. Il ne lésinait ni sur
le comique des situations, ni sur le langage ordurier de certains dia­
logues. Ce n’était pas par pure fantaisie qu’il passait sans cesse d’un
type de langage à un autre. Il voulait me montrer l’étendue des
registres de la langue. Il était important de connaître les différentes
façons possibles de s’exprimer si l’on voulait pouvoir entrer en
contact avec les individus de tous horizons.
Dans le troisième cas, les séances de calcul, la créativité n’était pas
sollicitée et la fantaisie peu recommandée. Jaona me présentait cette
activité comme de la « programmation mentale ». Pour lui, le calcul
était un exercice purement mécanique. L’objectif était de condition­
ner l’esprit pour qu’il réagisse automatiquement au moment de
résoudre une opération. Du pur réflexe conditionné en somme ! D’où
le terme de programmation mentale, il fallait ancrer dans mon esprit
le mécanisme des opérations.
Bien calculer, exigeait deux conditions : que l’énoncé de l’opéra­
tion soit clair, et que l’on soit parfaitement concentré.

85
Pour répondre à la première condition, Jaona m’a appris à pré­
senter de façon rationnelle et dépouillée les différentes opérations
simples - addition, soustraction, multiplication, division. Leur réso­
lution devenait un véritable rituel, combinant l’action de la voix, qui
devait dicter ce que l’on faisait phase par phase, celle de la main, qui
devait transcrire dans le même mouvement, et celles de l’œil et de
l’oreille, qui devaient contrôler ce qui se passait.
Je devais, à chaque phase de l’opération, saisir la cohérence de ce
que je disais, écrivais, voyais et entendais simultanément. La
moindre contradiction faisait l’objet d’une vérification. Une extrême
vigilance était nécessaire. D’où la concentration indispensable.
La concentration, cela se « travaillait » comme le souffle et le
muscle pour la forme physique. Là, intervenaient diverses méthodes
de relaxation (respiration profonde, streching, palming). Il fallait
aussi la volonté de réussir, une certaine exigence qui faisait partie du
souci de soi.
Le travail que je faisais avec Jaona devait combiner la créativité et
la rigueur, et concilier en même temps le jeu, le plaisir et... l’effort
total. Le « schéma directeur » de cette discipline éducative reposait
sur l’idée maîtresse de coordination. Ce principe s’est appliqué, en
dehors de la formation de l’esprit, à celle du corps, tout aussi impor­
tante aux yeux de mes parents.
2

« Formateur, c’est formateur ! », ne cessait de me rappeler mon


père à propos des vertus de la natation, lui qui ne savait pourtant pas
nager ! Cela devait m’apprendre à aller jusqu’au bout de mes forces,
à me dépasser.
Dès la rentrée 1984, j’ai repris le chemin de la piscine, pour un
véritable entraînement de deux séances hebdomadaires d’une heure
et demie chacune. L’effort était dosé - le pouls ne devait jamais excé­
der les 120 pulsations/minute - mais quand même intense - dur,
dur la nage papillon ! Il fallait s’accrocher pour aligner les longueurs
de bassin. Heureusement, les encouragements de l’entraîneur et sur­
tout la dynamique du groupe - tout le monde voulait progresser -
m’ont aidé à relancer la machine quand elle s’essoufflait un peu.
En 1985, à sept ans et demi, j’ai commencé le «jogging », le basket
et, pour le foot ce fut un tournant. Pratiquement tous les jours, je fai­
sais au moins une heure de sport.
Avec mes parents, nous allions courir au Bois de Pau, un endroit
sympathique au nord de la ville, que les joggers prenaient d’assaut à
partir de 4 heures de l’après-midi en semaine, et dès le petit matin le
week-end. Je m’y étais souvent promené à vélo aux côtés de mes
parents : au début, ils marchaient, puis ils se sont mis à trottiner et
couraient sérieusement depuis deux ans seulement. Chacun pouvait
faire son jogging où il voulait dans ce vaste bois; mais, pour commen­
cer, le parcours fléché semblait recommandé.

87
Je courais sans appréhension, escorté à distance par mes parents.
Au début, je faisais un tour du parcours - 2,4 kilomètres - à une
allure très modérée; puis au bout de quelques semaines d’entraîne­
ment, je suis monté jusqu’à quatre tours de suite — près de 10 kilo­
mètres -, toujours à la même allure. Je travaillais là l’endurance, et
courais deux fois par semaine environ.
La phase de la « résistance douce » a suivi : je faisais seulement
deux tours à chaque séance, mais en allant un peu plus vite, toujours
deux fois par semaine.
J’apprenais à courir, à contrôler mon souffle, à travailler la foulée,
pour économiser mon énergie tout en me faisant plaisir.
Tu dois te sentir léger, aérien, comme si tu allais t’envoler! me
disaient mes parents.
Le 11 novembre 1985, après plusieurs mois d’entraînement, j’ai
accompli mon premier test de Cooper. Il fallait parcourir la plus
grande distance possible en courant pendant douze minutes, cela per­
mettait de mesurer le VO2 MAX, c’est-à-dire la capacité de consom­
mation d’oxygène d’un individu.
Depuis son ouverture, nous fréquentions le nouveau stade d’athlé­
tisme de Pau, en face du campus universitaire. Courir sur cette piste
toute neuve donnait à mon entraînement une dimension symbolique
et cela renforçait ma motivation : c’était le monde des adultes,
l’endroit où les athlètes accomplissaient leurs exploits dans une émo­
tion grandiose ; je pouvais presque m’imaginer courant à leur place.
Lorsque cet après-midi-là nous nous sommes préparés pour le
test, j’avais l’impression moi aussi, d’avoir un petit exploit à réaliser.
Il faisait tout juste huit degrés, température limite pour mon père,
et il pleuvinait. J’étais en survêtement, chaussé de simples tennis
Palladium.
Dadou est restée dans les tribunes, alors que Jaona me faisait ses
dernières recommandations. Il tenait à mettre au point notre mode
de communication : je contrôlerais le rythme de ma foulée d’après les
indications qu’il me donnerait en cours de route. Il fallait que je sois
informé sans que cela ne perturbe ma concentration. Ces douze
interminables minutes de « résistance dure » réclamaient avant tout

88
une parfaite coordination du physique et du mental, et pour cela je
devais être absolument concentré.
Je me suis senti parfaitement bien durant toute la course, accélé­
rant progressivement, comme convenu, dans les dernières secondes,
pour finalement couvrir un peu plus de 2 500 mètres.
D’après le tableau des performances de Cooper, je me situais à
huit ans avec mes 2 500 mètres au niveau des hommes âgés de trente
à trente-neuf ans en « excellente » condition physique, consommant
environ 50 ml/kg/mn d’oxygène. Et je n’avais pas spécialement
forcé - j’ai rapidement récupéré.
Ce test a augmenté la confiance que j’avais en mes possibilités ath­
létiques et cela s’est répercuté sur toutes mes activités sportives. Je
me défonçais sans retenue.
Jaona avait trouvé un moyen astucieux de faire du basket dans
une salle municipale, à deux pas de chez nous, et je m’y suis enfin
mis.
Quand j’étais tout petit, mon père m’avait montré certaines
séquences de basket. J’avais trouvé cela magique et, depuis, je vou­
lais y jouer. Mais Jaona m’avait expliqué que ce sport était phy­
siquement très exigeant, pour le dos surtout, et qu’il valait mieux
que j’attende d’avoir huit ans pour commencer, grâce au mini­
basket.
J’avais enfin huit ans! Jaona a élaboré un programme d’entraîne­
ment de deux séances hebdomadaires d’une heure et quart environ,
échauffement gymnique compris. C’était essentiellement des exer­
cices d’apprentissage des « fondamentaux » du basket. Pas très mar­
rant au tout début, pas plus que les gammes pour un apprenti musi­
cien.
J’ai commencé à vraiment m’amuser quand j’ai enfin pu tirer au
panier. Et marquer, bien évidemment! Mes progrès ont été si
rapides, que Dadou a voulu voir ça.
A la cinquième séance - cela faisait une quinzaine de jours que je
jouais au basket -, j’ai aligné 42 paniers de suite à environ trois
mètres du panier, à un angle 45° du panneau, en utilisant la
« planche » comme me l’avait indiqué mon père. A l’échec du 43e,

89
Jaona, jusque-là hyperconcentré sur mon exercice, s’est mis à exul­
ter comme un fou. Et Dadou renchérissait :
- Tu es un champion!
Elle m’encourageait toujours par ce terme de champion qui avait
le don de me gonfler à bloc.
J’étais dans un état second depuis le premier tir et, dans la rue,
sur le chemin du retour, je n’entendais même plus ce qu’ils disaient.
Je planais complètement, comme si j’avais été hypnotisé par ce pan­
neau qu’il avait fallu viser, et les paniers qui s’accumulaient comme
par enchantement dans un silence de cathédrale. Le basket m’avait
vraiment envoûté!
L’anniversaire de mes huit ans fut un grand jour pour moi : j’ai
reçu de mes parents et de mes grands-parents des cadeaux magni­
fiques. D’abord, l’Iliade et l’Odyssée dans une édition de luxe -
reliure en plein cuir, dorée à l’or fin - pour m’encourager à lire
encore mieux ; et surtout, ce que j’attendais depuis des lustres : un
vrai ballon de cuir et une paire de crampons, le haut de gamme, et
naturellement tout l’équipement du parfait petit footballeur : chaus­
settes montantes, short et maillot assortis. Le bonheur!
Quand nous sommes arrivés sur la pelouse du campus universi­
taire où nous avions l’habitude de jouer, j’étais terriblement excité.
Mon père m’a fait un peu patienter en exigeant un échauffement
gymnique. Cela n’a fait que multiplier mon désir de shooter dans ce
superbe ballon de cuir. Lorsque j’ai enfin pu le toucher, j’ai ressenti
une jouissance indescriptible. Dès les premières passes, j’étais aux
anges et quand j’ai été autorisé à vraiment shooter, ce fut du délire !
Et puis, on est passé à la surprise du chef. Jaona m’a montré com­
ment je devais jongler avec le ballon : le faire rebondir sur un pied le
plus de fois possibles à la suite, sans qu’il ne retombe au sol. Il fallait
s’y mettre tout de suite pour apprendre à maîtriser la balle, condition
sine qua non pour maîtriser le jeu, et donc pour bien s’éclater au foot.
C’était un exercice complet : fondamental pour la coordination
gestuelle - l’agilité -, mais aussi pour développer la maîtrise men­
tale. Pour Jaona, quand on s’investissait dans une activité, il fallait
toujours y aller à fond.

90
Je ne m’attendais pas à ça; ça ne me disait rien du tout. Je voulais
shooter dans les buts où mon père ferait le gardien, point final. Mais
comme il insista lourdement, j’ai fait un essai, avec mon pied gauche
- j’étais gaucher du pied et droitier de la main.
C’était atrocement difficile. Mais lorsqu’au bout d’un quart
d’heure de tentatives plus ou moins laborieuses, j’ai réussi quatre
contacts consécutifs, mon père s’est mis à jubiler. Il m’embrassait,
m’étreignait comme un fou :
- Tu vois que ça vient!
Moi, je ne réalisais rien de tout ça. Je ruminais juste mon regret
de ne pas avoir pu shooter.
La deuxième séance de foot, qui a eu lieu trois jours après, s’est
terminée par le même exercice de jonglerie du pied gauche. Résul­
tat : cinq contacts, et franchement, pas de quoi s’enthousiasmer, du
moins de mon côté. Parce que mon père, lui, en fit tout un plat :
- En t’exerçant, régulièrement, un petit quart d’heure par jour
dans le jardin, tu verras que très bientôt tu passeras le palier cri­
tique, vers vingt contacts, à partir duquel le geste est définitivement
assimilé.
Je n’y croyais pas trop; mais j’ai fait exactement ce qu’il me
demandait.
Le jardin était si petit que je ne voyais pas comment j’allais pou­
voir m’y entraîner. Jaona me regardait depuis une des fenêtres de
notre appartement, et me conseillait de là-haut :
- Choisis un axe de déplacement. Concentre-toi sur la qualité du
contact et non sur le nombre. D’ailleurs, c’est moi qui compte!
Pas facile, sur à peine quinze mètres carrés coincés entre un mur
et un hangar! Mais je m’appliquais à répéter une séquence standard
de contrôles qui stabilisait le ballon entre mon pied et la hauteur de
mes épaules, à peu près à un mètre du sol. Le déplacement du ballon
était d’une telle amplitude pour mon modeste gabarit - un mètre
vingt-six, pour vingt-quatre kilos - que la concentration nécessaire
me bouffait complètement!
Ce petit quart d’heure quotidien était devenu redoutable pour
moi. Mais en même temps, les progrès que je faisais à chaque test
m’y faisaient prendre goût.

91
Au cours de mon douzième test, le 25 septembre 1985, un mois
jour pour jour après mon anniversaire, j’ai atteint la fameuse barre
des vingt contacts. Et, le jour de Noël, j’ai fait passer mon record de
41, deux jours auparavant, à 61 contacts. Le lendemain, pour mon
vingt-cinquième test, je suis arrivé à 71. J’avais alors tout juste huit
ans et quatre mois.
Ces derniers jours de l’année 1985 ont été purement magiques :
j’avais une telle maîtrise de la balle, un tel plaisir à jouer avec, que je
ne rêvais que de ça.
A la maison, ce fut d’ailleurs le délire pour les fêtes de fin d’année.
A côté du foot, tout marchait du tonnerre : le basket, la natation, la
course à pied, les activités intellectuelles, surtout l’anglais et les
maths, où je franchissais aussi un palier décisif. J’avais de nouveaux
copains à la bibliothèque. C’était vraiment une période faste!
3

Mes parents voulaient avant tout que leur éducation m’aide à


m’épanouir. Ils voulaient me donner les ressources qui me permet­
traient de devenir autonome, d’affronter la vie d’adulte. Dans cet
objectif, ils tenaient beaucoup à ce que je respecte quelques principes
simples mais essentiels.
D’abord, être soi-même. C’est-à-dire exprimer clairement ses
désirs, mais aussi avouer ses erreurs. Donc, ne jamais mentir. Ils
m’avaient appris que mentir c’était avouer une faiblesse en même
temps que mépriser l’autre. Or, le respect d’autrui, et plus largement
le sens de la responsabilité, était indissociable de la liberté. Mentir,
en plus, c’était désinformer, ce qui était grave et pouvait conduire à
un engrenage dangereux. Au total, le mensonge ne payait même pas.
Alors, à quoi bon mentir ?
J’ai observé sans difficulté leur consigne, trouvant ces arguments
logiques, et finalement sécurisants. Je me disais tout bêtement que, si
je faisais une bêtise, eh bien, je devais l’annonçer tout de suite. Le
plus important c’était de la « rattraper »; et, comme on dit : « Faute
avouée, faute à moitié pardonnée »...
Le respect d’autrui impliquait une discipline élémentaire : être
poli, disponible, humble. Il fallait veiller à ne pas couper inconsidé­
rément la parole à quelqu’un, à dire «S’il te/vous plaît» ou
« Merci », à ne pas prononcer de grossièretés en public - ce qui
n’était pas facile avec des parents qui en usaient plutôt

93
abondamment... -, à prêter un maximum d’attention aux gens, à
essayer d’être toujours positif dans son action, à rester humble dans
ses succès comme dans ses échecs.
Ils avaient un principe fondamental : un enfant doit absolument
savoir obéir. Il s’agissait de réserver son sens critique, et sa salive,
pour les choses véritablement problématiques. Je n’avais pas à dis­
cuter les ordres, mais à les exécuter, tout simplement. A condition
qu’ils soient justifiés; et Jaona ou Dadou ne manquaient jamais de
me donner des explications lorsque je ne comprenais pas tout de
suite les raisons de ce que l’on me demandait.
Je devais donc apprendre à ranger ma chambre, et plus générale­
ment veiller à ne pas semer le désordre. Ou encore me brosser les
dents après chaque repas. Ne jamais toucher à un produit dangereux
ou tripoter un objet délicat. Je m’acquittais assez bien de ces petites
choses. C’était là ce que mon père appelait l’intendance : un mini­
mum de dispositions simples, nécessaires pour ne pas se compliquer
inutilement la vie. Parmi ces dispositions, l’hygiène de vie dépassait
le cadre de l’« intendance » et touchait à un domaine plus capital :
l’énergie.

Suivant la formule qui définit la vie comme « une combinaison


d’énergie et d’information », mes parents pensaient qu’il fallait
concentrer leurs efforts autour de ces deux pôles, en ce qui concernait
le corps comme l’esprit, pour créer les conditions idéales d’une édu­
cation harmonieuse.
L’énergie, premier pôle, constituait le support de l’autre pôle,
l’information - comme pour l’ordinateur, le hardware, l’électro­
nique, véhicule le software, le programme informatique. Ils étaient
convaincus que chaque individu recélait des ressources insoup­
çonnées pour élever son niveau d’énergie, physique ou mentale, dans
le but de communiquer plus intensément et plus efficacement. Ils
considéraient cette communication comme la fonction même de la
vie. Ils ont donc recherché, puis cultivé les méthodes propres à déve­
lopper ces ressources. C’était là ce qu’ils nommaient le « souci de

94
soi ». Il ne s’agissait pas de narcissisme, mais du désir d’être au
mieux de ses possibilités - bien dans sa peau, bien dans sa tête - afin
d’être en harmonie avec le monde, et ceux qui nous entouraient tout
particulièrement.
Les relations avec les autres ne pouvaient être positives que si la
relation avec soi-même l’était ; et plus on était bien avec soi-même,
mieux on l’était avec les autres!
Je sais combien j’ai été ardemment désiré. Du ventre de ma mère,
de ma naissance, jusqu’à aujourd’hui, leur démarche a toujours pro­
cédé du même souci : me rendre tonique et serein. En un mot, heu­
reux.
Les caresses et les paroles tendres de Dadou avant ma naissance,
la « méthode Leboyer » par laquelle j’ai eu la chance de venir au
monde, l’allaitement au sein maternel, les massages indiens - Shan-
tala -, l’hygiène de vie - calme et grand air, sommeil profond, ali­
mentation bio et médecines douces-, le jeu, le rire, tout cela a contri­
bué au même idéal d’équilibre et de bien-être : un esprit sain dans un
corps sain.
Au fur et à mesure que je grandissais, mes parents m’ont apporté
de nouvelles sources de bien-être; le DO-IN, la respiration profonde,
l’étirement musculaire, les ions négatifs; mais aussi la diététique, la
gymnastique des yeux, le biorythme.
Jaona nous a initiés - Dadou et moi - au DO-IN lorsque j’avais
cinq ans. Il avait découvert cette pratique au début des années 1970,
du temps de ses années « écolo » pures et dures où il militait pour ce
qu’on a appelé depuis les médecines « douces » : acupuncture,
homéopathie, ostéopathie, phytothérapie, les soins à l’argile, etc.
Le DO-IN est une technique d’auto-massage fondée sur les prin­
cipes d’équilibre du yin et du yang de la médecine traditionnelle
chinoise. Cela sert à la fois à remettre de l’ordre dans son organisme
- fonction diagnostique et thérapeutique - et à capter, par les
360 points d’acupuncture, l’énergie universelle - appelée ki - que
l’on fait ainsi circuler dans le corps par l’intermédiaire des 12 méri­
diens d’acupuncture.
La pratique quotidienne du DO-IN contribue à optimiser la libre

95
circulation de cette énergie ki, et nous rend plus réceptifs à ce qui se
passe en nous et en dehors de nous. Le DO-IN est une technique
simple d’éveil, qui augmente notre acuité sensorielle, stimule nos
facultés d’intuition, d’anticipation et de création, élève notre niveau
de vigilance.
Au réveil, je faisais, comme mes parents, mon petit quart d’heure
de DO-IN quotidien qui me mettait en pleine forme pour commen­
cer la journée.
Après l’effort physique, nous avions aussi l’habitude de nous faire
des massages, d’un genre plus classique, à ces moments-là. Jaona
confectionnait lui-même l’huile - à base d’huile d’olive vierge pre­
mière pression à froid, de romarin et de camphre - dont nous nous
enduisions alors. Au-delà de cette question d’intendance, la séance de
massage représentait surtout un moment privilégié : celui de la ten­
dresse, du lien affectif qui nous unissait lui et moi, ou qui unissait
mes parents, qui se massaient aussi entre eux bien sûr.
Autre rite : les séances régulières de respiration profonde
accompagnées d’étirement musculaire (streching en anglais). L’oxy­
génation intense qui en résultait détendait le corps et l’esprit tout en
les maintenant hyperéveillés. Je faisais cela avant les repas, et à
chaque fois qu’une grande concentration mentale s’imposait.
C’est-à-dire avant les séances de travail de l’après-midi, de 15 heures
à 17 heures, avant les activités sportives qui suivaient, et avant mes
lectures du soir. Et aussi lorsque je jouais au Lego où je ronflais, tel­
lement j’étais plongé dans mes constructions.
En vue toujours d’une oxygénation optimale, nous possédions un
ioniseur, c’est-à-dire un appareil diffusant des ions négatifs. Natu­
rellement, les ions négatifs, ou oxions se trouvent en abondance dans
l’atmosphère des bords de mer, de la forêt, et surtout de la montagne.
Grâce au ioniseur, je pouvais en permanence bénéficier chez moi de
l’air pur et vivifiant qu’on respire dans ces endroits.
La diététique tenait une place centrale dans l’apport énergétique.
Cela commençait par l’eau. Très tôt, on m’a fait comprendre
l’importance de son rôle. Je devais penser à boire régulièrement de la
Volvic dans la journée, dès mon lever, puis avant et après les repas,
mais jamais pendant.

96
Nous avions choisi une alimentation végétarienne complète et
équilibrée, cette nourriture était aussi absolument délicieuse. Dadou
déployait tout son talent culinaire pour me faire profiter des plaisirs
de la table.
II y avait aussi les super-aliments complets énergétiques. Pour la
forme physique, je prenais tous les matins du « super-miel » - cock­
tail à base de miel, de pollen et d’acérola - que Dadou nous prépa­
rait. Avant l’effort sportif, de la spiruline - spirulina platensis : une
petite algue bleue, concentré de protéines et d’acides aminés essen­
tiels ; lors des pauses, je me ravitaillais avec du « thé de trois ans »,
sans théine, la composante excitante du thé, mais avec toute la vita­
mine G et des barres énergétiques à base d’amande et de germe de
blé. Et après l’effort, pour récupérer, j’absorbais des gélules d’algues
laminaires, riches en minéraux oligo-éléments et en vitamines A, B,
G, D3, K, PP et en iode.
Pour la forme cérébrale, le blé germé, très complet, extrêmement
riche en minéraux et en vitamines A, B, C; et de la Lecitone, un
concentré diététique de vitamines E et B12, à base de laitance de
poisson, de phospholipides cérébraux et de concentré d’huiles végé­
tales riches en acides gras polyinsaturés.
La gymnastique des yeux est une méthode naturelle d’éducation
visuelle d’origine américaine qui apprend à mieux voir et à ne pas
fatiguer inutilement ses yeux. Le rôle de la vue se révèle primordial
pour notre santé - une fatigue oculaire entraîne un déficit de la
concentration et du tonus général - mais également pour se dévelop­
per efficacement : la vue assure 75 % de nos sources d’information!
A chaque fois que mes yeux allaient être sollicités par le travail
scolaire, le Lego, le basket-ball, j’effectuais différents exercices pour
les détendre - palming, cillement, balancement du corps, oscillation
du regard - ou pour les régénérer : contraction des paupières, mus­
culation oculaire.
Le terme palming vient du mot français « paume ». C’est un exer­
cice de relaxation que l’on peut pratiquer à tout moment pour avoir
l’esprit clair. Il s’agit tout simplement de respirer profondément
durant cinq petites minutes, confortablement assis, le visage reposant

97
sur la partie charnue des paumes, et les mains couvrant les yeux
pour ne plus voir que du noir - la pensée vidée de tout stimulus.
En dehors de leur efficacité, toutes ces méthodes m’ont apporté
une certaine conscience écologique, l’idée en particulier que la
nature recèle une énergie formidable qu’il faut préserver coûte que
coûte - notamment l’oxygène. Tout semble lié à une vibration cos­
mique qui nous dépasse. La théorie du biorythme cherche à en
retrouver la trace...
Cette théorie avance l’idée suivante : la vie de tout individu est
réglée par les fluctuations de trois cycles - physique (23 jours), émo­
tif (28 jours), intellectuel (33 jours). Le jour de la naissance, les trois
cycles sont au point médian. Chaque cycle a une phase ascendante
ou de « décharge », correspondant au rendement optimal de soi-
même, et une phase descendante ou de « recharge », correspondant à
une période de récupération. Le passage de la courbe au point
médian, en début et milieu de cycle, est la zone dite « critique » où
l’individu est instable et a le plus souvent des réactions négatives.
J’avais donc mon biorythme mensuel, avec les trois courbes dessi­
nées sur une fiche bristol, établi à partir de ma date de naissance.
Mes parents aussi. On l’utilisait systématiquement pour organiser
mon programme -sports, jeux, études - en fonction des phases
d’ascendance ou de récupération de chacun des cycles.
Toutes ces dispositions destinées à développer mon énergie ont
constitué un cadre de vie pour le petit garçon que j’étais. J’y ai
trouvé des repères indispensables, une structure positive pour les dis­
ciplines corporelles comme mentales.
Mes parents n’ont cessé de poursuivre leur idée maîtresse : me
donner les meilleures chances de m’épanouir totalement, de vivre
pleinement heureux. Je pouvais voir à chaque instant comme ils
s’investissaient dans cette tâche et j’étais conscient de la chance qui
m’était offerte. C’était une grande motivation pour moi. Et la péda­
gogie que mon père avait mise en oeuvre pour m’apprendre à
apprendre renforçait encore plus la confiance en moi qu’ils avaient
toujours essayé de me donner.
4

Conformément à la loi, mes parents faisaient leur déclaration


annuelle aux autorités municipales et académiques au sujet de leur
souhait d’assumer par eux-mêmes mon éducation. Nous savions que
nous étions passibles l’année de mes huit ans, d’une enquête de la
mairie et de l’inspection académique. La première devait remettre
un rapport à la seconde, l’inspection académique pouvant alors
approfondir l’enquête dans les cas douteux et prendre éventuelle­
ment des mesures de régularisation, où même des sanctions, vis-à-vis
des parents négligents.
Au mois d’octobre 1985, nous avons donc reçu la visite d’une assis­
tante sociale dépêchée par la mairie pour s’enquérir de mon état
physique et intellectuel. Seuls Jaona et moi étions présents cet après-
midi-Ià, Dadou était à son travail.
L’assistante sociale a regardé les cahiers que Jaona lui présentait,
puis m’a demandé de lire à voix haute un passage tiré d’un livre dont
mon père a fait remarquer qu’il s’adressait aux enfants âgés de dix
ans et plus.
J’ai lu comme d’habitude, avec plaisir et sans trac particulier. En
ce qui concernait le calcul, le contenu des cahiers semblait lui suffire.
Idem pour l’écriture, sans parler de l’anglais...
Elle est partie au bout de vingt minutes. Nous pensions avoir
réglé, auprès des autorités concernées, la question de mon niveau
scolaire. Je me situais manifestement au moins au niveau des élèves

99
de CE2, soit de la classe de neuvième, qui avaient huit ans comme
moi.
L’inspecteur d’académie de son côté nous accusa réception de
notre déclaration. Il regrettait explicitement que je ne sois pas inscrit
dans une école et demandait à mes parents de justifier les moyens
dont ils entendaient user pour me donner une instruction au moins
équivalente.
En réponse à cette lettre du 11 septembre, Jaona rédigea un
compte rendu extrêmement précis de mon niveau effectif - une lettre
de onze pages. Nous espérions que cela suffirait à les convaincre.
Mon père rappelait en introduction qu’à l’issue du cycle primaire,
c’est-à-dire avant l’âge de onze ans, j’étais tenu de savoir lire, écrire
et compter. Il faisait le point sur ces trois questions.
Jaona commençait par dire que j’adorais lire. La lecture consti­
tuait la base de mes connaissances. Il indiquait ma vitesse de lecture
pour 50 pages de 240 mots par page, lues d’affilée, sans préparation,
et suivies d’un test de compréhension.
Cela faisait, en lecture à voix haute, moins de 2 minutes par page;
et, en lecture silencieuse, moins de 1 minute. Il précisait que plus
c’était écrit petit, et plus vite je lisais, ce qui était conforme, d’après
les ouvrages spécialisés, aux conditions de fonctionnement du couple
oeil-cerveau dans le mécanisme de la lecture. Je lisais environ douze
livres par mois, d’un niveau correspondant à celui de sixième.
En français, la méthode ORTH de Jean et Jeanine Guion
m’aidait à acquérir une bonne orthographe. J’effectuais intégrale­
ment les 400 exercices pour la classe de sixième, sous la supervision
de Dadou, tout comme pour la lecture.
Pour l’écriture, nous avions joint une lettre, en anglais, que j’avais
écrite au stylo-plume, et où je disais ma joie de parler l’anglais, de
travailler chez moi et de jouer au foot.
Sous la supervision de Jaona, je consolidais mon anglais avec
O.-K. classe de cinquième - livre + cassettes - que je comptais termi­
ner quelques semaines plus tard, en janvier 1986.
En calcul et en raisonnement logique, il donnait quelques
exemples pour situer mon niveau :
- j’effectuais une multiplication du type 7 38 2 946 X 596 372 =

100
4 402 982 271 912 - preuve par 9 incluse - en 9 minutes, avec exac­
titude, naturellement;
- une division du type 73 281 : 312 au 0,001 près, en 1 minute et
15 secondes;
- l’extraction d’une racine carrée « à la main », comme celle de
172 au 0,001 près en 3 minutes et demie;
- la résolution d’une équation à une inconnue dans l’ensemble Q
des rationnels (niveau cinquième, quatrième).
- la résolution des problèmes de proportionnalité ou de pourcen­
tage (même niveau);
- la résolution des problèmes d’analyse combinatoire (permuta­
tion, arrangement, combinaison) abordés seulement en classe de
seconde, du type : « Comment peut-on asseoir différemment à une
table 13 convives », ou encore « Comment disposer différemment
14 enfants 3 par 3, ou les grouper 2 par 2».
Je maîtrisais même certains calculs, avant d’avoir été initié à leur
explication théorique. Par exemple : les produits de facteurs du
type:

(x - 2) (4x2 + 3) (1 - 2x) = ? ; ou encore ($ - S) + x) = ?


Pour le calcul mental décimal, mon père me faisait faire les tests
suivants.
D’abord je devais prendre sous la dictée les énoncés du type :
2 001,3004 x 1 000; 514 809 604x0,00001 ;9 072 840,13032x0,000001.
Jaona dictait « neuf millions soixante-douze mille huit cent quarante
virgule treize mille trente-deux multiplié par un millionième».
Après la dictée, 20 énoncés du premier type, 20 du deuxième et
15 du troisième, soit un total de 55 énoncés à noter. Je prenais
5 minutes de repos; puis je devais écrire un à un les résultats des
55 lignes en moins de 3 minutes. Un vrai régal !
Je maîtrisais des astuces de calcul, mises au point par Jaona, qui
me permettaient par exemple de donner quasi instantanément les
carrés entiers jusqu’à 50 au moins. J’aimais beaucoup faire aussi les
conversions décimale-binaire ou binaire-décimale, surtout en base 2,
par commodité.

101
Je ne faisais pas encore vraiment de géométrie, mais pour ce qui
concernait les activités d’organisation de l’espace, Jaona indiquait
que je ne me défendais pas trop mal au Lego - le modèle pour qua­
torze ans -, au puzzle - 1 500 pièces - et que je m’adonnais aussi au
dessin de précision, avec compas, équerre, rapporteur, etc., et à la
peinture.
Tout était mis en oeuvre, concluait Jaona, pour assurer une for­
mation intellectuelle cohérente et stimulante. On cherchait à pro­
duire une gymnastique mentale combinant l’organisation logique de
la pensée - maths et dérivés -, à la capacité associative de la langue,
et à la capacité cognitive que procuraient les diverses lectures.
Et enfin, la lettre mentionnait mon goût pour les activités sportives
ou créatrices, comme la poésie.
En réponse, nous avons reçu une lettre d’un inspecteur départe­
mental de l’Éducation nationale, qui m’invitait à me rendre à une
sorte d’examen, portant sur 4 épreuves du niveau du CE2 - rédac­
tion, lecture silencieuse suivie de questions, mathématique - et qui
devait durer 1 heure et demie.
Nous avons été surpris, nous avons même pensé que c’était une
méprise - comme ça arrive souvent avec l’Administration. La convo­
cation était pour le 14 octobre. Cela nous ennuyait franchement:
nous avions prévu de partir en vacances dans les Landes juste à cette
période, et nous avions loué un petit chalet.
Mon père a décidé qu’il enverrait une nouvelle lettre pour régler
la question. En attendant, vive les vacances!
A notre retour, nous avions reçu une seconde lettre de l’inspecteur.
Il nous proposait une autre date de convocation pour l’examen. Cela
nous a vraiment agacés; nous avions l’impression que les justificatifs
de Jaona n’avaient pas été pris en considération. Finalement, esti­
mant que nous étions dans notre droit, nous avons décidé de ne pas
bouger et de voir venir. « Wait and see » comme disent les anglo-
saxons. Mais rien n’est venu... Ouf!

Les vacances, en tout cas, avaient été formidables, à Moliets, dans


les Landes, du côté du Boucau : grandes balades en forêt et en bord

102
de mer, foot sur une magnifique pelouse de rugby à Léon, un bourg
voisin, et même basket sur la place du village de Moliets où il y avait
un vrai terrain de basket, pas vraiment neuf, mais bienvenu tout de
même. Jaona s’y régalait tous les soirs vers 19 heures, avant le dîner,
sous les yeux parfois bluffés des passants, surtout lorsqu’il faisait son
killingshot - en français, le « panier qui tue » : cela consistait à partir
d’une récupération de la balle sous son propre panier - un « rebond »
en langage technique - et à marquer en un temps record, moins de
deux secondes, en tirant depuis la moitié de son terrain.
C’était toujours impressionnant, surtout lorsqu’il le marquait du
premier coup. Une fois, il l’a même fait dos au panier. Pour un type
d’un mètre soixante-deux, ça faisait plutôt drôle...
Moi, j’ai réussi un panier de dos depuis la ligne de lancer franc et
j’étais déjà très content. Mon père avait quand même vingt ans
d’avance sur moi au basket...
Le soir, c’étaient les parties acharnées de dominos, « en version
originale malgache sous-titrée ». L’invective la plus crue devait
accompagner le geste afin de déstabiliser les adversaires. Un jeu de
stratégie épicé de provocations verbales pour chauffer l’ambiance.
Comme pour tous les jeux, la honte, c’était de ne rien marquer ; ce
qu’en malgache on appelle lovy (traduisez fanny aux jeux de boules).
Le côté « défouloir » m’excitait, et la stratégie du jeu me captivait
encore plus : ce n’était pas évident du tout, surtout pour un novice
comme moi. Même si je ne me sentais pas trop mauvais, je me faisais
souvent avoir par Jaona. Il possédait une telle expérience des domi­
nos que, parfois, il devinait, non seulement les pions que nous avions
en mains, mais aussi les choix qui nous embarrassaient. Il avait une
façon de nous narguer qui nous agaçait au point de provoquer des
clashs terribles. Dadou et moi, on trouvait qu’il en faisait un peu
trop. Lui prétendait que ça nous faisait progresser.
Même si le gain d’une partie dépendait aussi du «jeu » que cha­
cun avait en mains, mon père gagnait presque tout le temps, et nous
infligeait parfois quelques double lovy - l’équivalent du « capot » à la
belote ou du « grand chelem » au bridge ou au tarot, c’est-à-dire qu’il
marquait 120 points ou plus sans que Dadou ni moi ne marquions le
moindre point!

103
Le double lovy, dans cette ambiance survoltée, est un monument
de honte totale. Surtout qu’une des bases tactiques du jeu consiste à
se coaliser contre le joueur qui est seul en tête. Du coup, les deux
joueurs double lovy s’engueulent et se rejettent mutuellement la res­
ponsabilité de la déroute, pendant que l’heureux gagnant essaie de
les calmer en invoquant - le faux modeste, l’hypocrite ! - la chance
insolente qui lui a permis de réaliser ce double lovy.
Malgré ces déboires, j’adorais ce jeu. A tel point que mon père,
pour me punir d’une bêtise que j’avais pu faire, annulait la soirée
dominos initialement prévue. Et, même si lire à la place me pro­
curait finalement un plaisir différent, dans un contexte opposé, celui
de la solitude tranquille, mais égal et aussi intense, sur le coup, j’en
avais quand même gros sur la patate!
J’aurais voulu lui fermer un peu le caquet. Dadou aussi, mais
nous n’arrivions pas à bien nous coaliser quand l’occasion se présen­
tait... et lui continuait à nous charrier. Agaçant...

En « vacances », je continuais de travailler. Pas beaucoup, entre


1 heure et 1 heure et demie, mais un peu tout de même, puisque
j’aimais ça. J’avais d’ailleurs émis le vœu solennel de faire des maths
tous les jours ! 11 me fallait ma petite dose de calcul et de problèmes
de raisonnement, le matin de préférence, vers 10-11 heures : ça me
mettait en forme pour toute la journée.
L’autre séance, celle de français, se déroulait le soir vers
20 heures trente, après le dîner, et avant les parties de dominos.
J’effectuais les exercices de l’ouvrage ORTH, Apprendre l’ortho­
graphe, classe de sixième de Jean et Jeanine Guion, en mettant un
point d’honneur à faire à chaque fois un « sans faute », à la grande
satisfaction de ma mère. C’est elle qui supervisait cette séance; mon
père lui s’occupait de moi pour les maths, le matin.
J’attaquais la partie de dominos qui suivait avec une certaine
euphorie, mais je devais m’abstenir d’y penser pendant la séance de
français. Jaona m’avait bien mis en garde contre cette tentation.
Pour lui, c’était un excellent test de concentration : la maîtrise glo­
bale passait par celle de chaque situation, même les plus ordinaires.

104
Avec Dadou, et grâce au manuel de rédaction pour l’apprentissage
de l’expression écrite conçu par Catherine Eterstein et Florence
Benoît, j’écrivais de longues histoires dont le scénario était « guidé ».
Les personnages principaux, le décor et le thème étaient donnés. A
moi de raconter les péripéties, et de créer les multiples rebondisse­
ments de l’intrigue.
Rien de plus excitant que d’inventer tout ça : trouver des situa­
tions invraisemblables et les enchaîner de la manière la plus cohé­
rente possible; écrire des dialogues marrants, en forçant un peu sur
le ton ou sur le langage. J’étais pris d’une telle exaltation que, par
moments, je me prenais pour les grands conteurs que je lisais avec
vénération.
Mon récit s’intitulait Lihi et le Peuple contre Tiran (prononcez
« tirane »). Je lui dois de m’être génialement amusé, tout en appre­
nant la rédaction.

Mon éducation ne s’arrêtait pas au travail scolaire ou aux diverses


activités annexes. Elle me semblait quasi permanente.
Depuis que j’étais tout petit, mon père me parlait comme si j’étais
capable de comprendre tout ce qu’il disait. Il prenait un air plutôt
intelligent et j’en déduisais que ce devait être important d’écouter, et
d’essayer de piger. Je ne suis pas sûr que ce fût toujours le cas, mais
il m’a expliqué plus tard que ce n’était pas l’essentiel. Il faisait cela
pour m’initier à l’écoute de la musique des mots, pour que je per­
çoive l’acte de parler comme quelque chose de naturel, même si le
sens des mots m’échappait quelquefois.
Mais son langage mélangé m’a joué quelques mauvais tours. Il
n’imaginait pas la difficulté qu’il y avait pour moi à jongler avec
cette sorte de « schizophrénie linguistique » : certaines de mes gros­
sièretés ont dû choquer des parents et m’éloigner d’enfants qui
auraient pu être de bons copains.
Cela dit, je me fendais bien la gueule avec ce langage outrancier
qui convenait parfaitement à mon tempérament.
Le soir après le dîner, et pendant une heure au moins, je lisais
avec Dadou. C’était notre moment privilégié.

105
Je lisais une bonne douzaine de livres par mois. Ça allait de la
pure fiction, comme celle un peu loufoque de Roald Dahl, un de mes
auteurs favoris à l’époque, aux documentaires de la collection
« Découverte Cadet », en passant par la fiction-documentaire, du
genre L’archer blanc de James Houston, sur la vie des esquimaux.
J’avais une prédilection pour les récits à énigmes, comme les
enquêtes de Molly Colt, la grand-mère shérif, par Ursel Scheffler,
celles de Sans Atout, héros de Boileau-Narcejac; ou encore les Aven­
tures d’Arthur^ contées par Alan Coren.
En général, je choisissais avec Dadou, en fonction des auteurs.
Dès que le livre me plaisait, je prenais tous les autres ouvrages du
même auteur disponibles à la bibliothèque. Après la lecture de mon
premier « suspense » Hitchcock, je n’ai plus juré que par ce cher
Alfred. C’est bien plus tard que j’ai vu la série des « Short Stories » à
la télévision.
En dehors de la recherche de la solution de l’intrigue, ce que
j’aimais tout spécialement chez Hitchcock, c’était cette petite frayeur,
ce petit frisson qui me parcourait l’échine aux moments cruciaux de
l’histoire. Je comprenais très bien pourquoi ce type de récit rempor­
tait un tel succès. Cela provoquait une fascination bizarre. Le sus­
pense, c’était comme une drogue. En tout cas moi, j’étais « accro » !
Lire était d’autant plus essentiel pour moi que cela constituait
pratiquement ma seule source de fiction. Je n’avais pas de télé, je
n’allais pas au spectacle, sauf une fois, pour voir Jango Edwards, et
très rarement au cinéma. A huit ans, je n’avais vu que trois films : le
Livre de la Jungle en 1980 - j’avais trois ans -, une compilation de
huit dessins animés de Walt Disney en 1984, et Astérix et Obélix
dans La surprise de César en 1985.

A huit ans, je ne savais pas vraiment ce que je voulais faire plus


tard. Ça me gênait un peu lorsqu’on me posait la question : j’avais
l’impression de passer pour un idiot, à côté des enfants du même âge,
ou plus jeunes quelquefois, qui clamaient déjà haut et fort leur futur
métier : « Moi je serai pompier, pilote d’avion, conducteur de train,
champion de tennis, etc. ».

106
En fait, je n’étais sûr que de trois choses.
Primo, et c’était là l’essentiel : j’étais très très heureux.
Deuxio, j’étais très confiant, assuré d’être entre de bonnes mains :
chaque soir avant de me coucher, vers 22 heures, on faisait une petite
réunion pour faire le bilan de la journée et établir le programme du
lendemain.
Tertio, plus tard, je ferais d’abord ce qui me plairait, et ce serait
quelque chose de grandiose, de terriblement excitant. C’était mon
vœu le plus cher à cet âge.
5

L’année 1985 s’est terminée dans l’allégresse générale. Pour Noël,


mes parents m’ont offert les 8 volumes de la collection L’Univers en
couleurs, une véritable encyclopédie à l’usage des juniors où j’allais
pouvoir découvrir toutes les richesses de la connaissance humaine et
assouvir en même temps ma passion de la lecture. Un merveilleux
trésor pour lequel, je le savais, mes parents avaient dû consentir à
quelques petits sacrifices.
Les premiers mois de 1986 ont confirmé mes dispositions intellec­
tuelles et sportives, dans un cadre de travail désormais habituel. Mon
père ne ménageait pas sa peine pour rechercher et étudier toutes les
publications ou expériences qui pourraient contribuer à m’épanouir
davantage.
En maths, nous travaillions depuis la fin août 1985 sur la base de
l’ouvrage Je comprends les mathématiques, de 10 à 13 ans de Nicole
Gauthier, agrégée de mathématiques. Mon père a cru avoir trouvé là
l’outil qu’il nous fallait pour aborder sérieusement les fondements
des mathématiques modernes. Et ce fut un véritable enchantement.
Imaginez, qu’un jour - le 3 septembre exactement - nous avons
passé sept heures d’affilée, de 15 à 22 heures, à bosser comme des
dingues sur la théorie des ensembles, notamment sur les opérations
d’union, d’intersection et d’inclusion, planant sur un petit nuage,
oubliant même de manger. Nous étions dévorés par une passion. La
magie de l’univers mathématique avait définitivement opéré en nous.

108
Un mois plus tard, nous avons attaqué les relations, puis très rapi­
dement la partie consacrée aux nombres.
Je faisais, au propre, sur un cahier, la synthèse du cours de Nicole
Gauthier, avec un soin tout particulier accordé à la présentation
générale, de façon à obtenir un bel ouvrage.
Ensuite, pour consolider mes connaissances et réviser, j’ai travaillé
avec un autre livre, celui de la classe de cinquième de la collection
Pierre Louquet. J’ai effectué environ 80 % de ses exercices et pro­
blèmes, soit un petit millier en quatre mois : ceux relatifs aux
ensembles, aux relations et aux nombres ; ceux concernant la géomé­
trie plane et dans l’espace, et aussi ceux relatifs à la mesure de la
masse, de la durée et de la vitesse, notions que j’étudiais alors en
parallèle.
A huit ans et demi, j’ai abordé le livre de quatrième de la même
collection. Jaona appréciait la rigueur formelle et la qualité de ces
exercices qu’il avait décidé de suivre en attendant mieux.
J’attendais chaque séance avec impatience : tout cela m’excitait
tellement que je ne pouvais pas m’imaginer ne pas faire de maths un
seul jour ! Pour me charrier, mon père proposa que nous défilions
ensemble dans la rue, en brandissant une banderole, avec comme seul
slogan : VIVE LES MATHS! J’ai trouvé l’idée géniale, mais on n’a pas
osé...
A cette époque, je lui ai posé une question qui me trottait depuis
un petit moment dans la tête : quel est le diplôme qu’il faut avoir
pour dire qu’on est bon en maths ? Il m’avait répondu : « être agrégé
de maths »; alors, je me suis dit que, plus tard, j’aimerais bien être
agrégé de maths!

J’avançais également assez vite en anglais. J’avais entamé l’étude


du livre OK classe de quatrième début 1986. Je l’ai travaillé à fond -
en effectuant naturellement tous les exercices - pour le finir fin
mars. A huit ans et demi, j’attaquai celui de la classe de troisième.
Depuis octobre 1985, je tenais un journal écrit en anglais, intitulé
Comments Of The Day, où je décrivais ma journée. Le but était

109
d’améliorer la qualité de l’expression écrite, en recherchant les for­
mules appropriées aux différentes situations, mais surtout d’entraî­
ner l’esprit à penser instantanément en anglais. Gela constituait
l’objectif suprême : la maîtrise maximale de la langue.
Jaona me donnait des leçons supplémentaires à partir de certains
mots clés du vocabulaire, tels les verbes un peu particuliers to come,
to get, to set, etc. Ou encore, il me faisait lire - en anglais - et com­
menter - en français - les publicités des différentes compagnies
aériennes parues dans l’hebdomadaire américain Newsweek.. Cet
exercice était vraiment passionnant, il combinait l’étude de la langue
anglaise et l’analyse de la rhétorique publicitaire, le décodage du
message.
Mes parents ont même fait un petit emprunt à la banque pour
améliorer notre équipement : nous avons acheté une radio portable
capable de parfaitement capter sur les ondes courtes des programmes
en anglais, dont ceux de la BBC. Cette petite merveille a complète­
ment bouleversé notre relation avec la langue anglaise. Nous vivions
presque à l’heure anglo-américaine avec cette radio que nous écou­
tions régulièrement, avec la presse - Newsweek -, la musique, et les
nouvelles du blues dans le magazine Living Blues.
Jaona s’est mis à écrire ses rêves et à rédiger ses réflexions en
anglais; il dirigeait même les entraînements de basket dans cette
langue.
Lui et moi nous discutions de temps en temps en anglais; ça ne
gênait pas trop Dadou, elle avait d’ailleurs promis de s’y mettre
sérieusement dès qu’elle en aurait le temps.

L’incroyable métamorphose de mon écriture a été l’une des nou­


veautés de cette époque. Mes premières phrases en écriture attachée
remontaient à juillet 1984; et à sept ans, j’écrivais comme la
moyenne des enfants de cet âge, un peu plus vite peut-être. Avec des
lettres pas très jolies, mais lisibles.
En suivant la méthode de mon père, écrire à la vitesse de la pen­
sée, c’est-à-dire le plus vite possible en se concentrant sur le message

110
à transcrire, et pas sur le dessin des lettres, j’étais parvenu un an
après, toujours avec un stylo-feutre, à une écriture déjà nettement
plus évoluée. Elle se situait au niveau du programme de travail que
j’effectuais alors, notamment en français. Et il fallait pas mal écrire :
je devais recopier tous les exercices « exemplaires » sélectionnés par
mon père dans O.R. T.H., classe de sixième, pour me constituer un
répertoire d’étude.
En septembre 1985 - j’avais tout juste huit ans -, mes progrès
m’ont valu de changer d’instrument, troquant mon vénérable feutre
pour un stylo à encre bon marché, que je devais garder un bon petit
bout de temps. Et là, en quelques jours, mon écriture est devenue
soudain beaucoup plus mûre : les lettres étaient beaucoup plus
petites - d’une hauteur d’environ 1,5 millimètre - et avaient gagné
en lisibilité : elles étaient nettement mieux dessinées et parfaitement
liées.
Comme nous trouvions maintenant que j’écrivais bien mais un peu
trop petit, parce qu’un peu trop rond, Jaona m’a suggéré d’écrire
systématiquement « debout » : c’est-à-dire d’allonger mes lettres dans
le sens vertical. En deux ou trois jours, mon écriture était modifiée,
comme par je ne sais quel truc d’illusion optique, passant du carac­
tère « rond minuscule » au « grand allongé ». Les lettres dépassaient
désormais les 2 millimètres de l’interligne standard.
Au bout de quelques semaines, j’avais même auto-caricaturé mon
écriture, à l’occasion d’un résumé d’environ 250 mots que je devais
rédiger sur un livre de 238 pages que j’avais lu et bien aimé : Har­
riett l’espionne de Louise Fitzhugh.
Mais c’était en écrivant mes Comments Of The Day que je prenais
le plus mon pied. Je m’amusais à chaque fois à rechercher la perfec­
tion pour la perfection : vitesse, rythme et précision dans le geste,
pour le plus beau résultat possible dans le dessin des lettres. Une
belle page pour le simple plaisir des yeux.

En ce qui concernait le sport, les intenses entraînements de nata­


tion ont été couronnés par la médaille des « 4 x 50 m x 4 nages », que

111
j’ai obtenue dans une belle ambiance de fête, le 19 avril 1986. Une
date importante pour moi, car c’était ma première grande
récompense « sociale », la première reconnaissance hors du petit
cercle familial.
En basket, mon apprentissage des fondamentaux - passe, récep­
tion, déplacement, dribble et shoot - commençait à me doter, à ma
grande joie, d’une coordination, d’un timing «basket».
Nous avons renoué avec le foot au mois d’avril 1986, après plus de
trois mois et demi d’arrêt total pendant l’hiver. Pour retrouver une
condition physique correcte, nous avons commencé par quelques
séances de course à pied dans le Bois de Pau.
A mon grand étonnement, j’ai très vite retrouvé mes sensations. A
mon premier test de jonglerie, le 15 avril, je n’ai fait que 41, mais au
deuxième, le surlendemain, j’ai atteint 75-4 contacts de mieux que
mon précédent record établi en décembre 1985. J’étais très heureux :
j’avais peur d’avoir perdu la main, pour ainsi dire... Le foot réclame
beaucoup d’entraînement si l’on veut entretenir les sensations sans
lesquelles on reste un peu « manchot ».
Durant les trois mois suivants, je n’ai rien fait de plus que consoli­
der mon niveau antérieur. J’ai juste acquis plus de puissance dans le
shoot : du pied gauche, je marquais pas mal de coups francs « aux
18 mètres » à des gardiens de but de treize, quatorze ans. A moins de
neuf ans, du haut de mes 1,26 mètre pour 25 kilos, je n’étais pas peu
fier!
Nous nous entraînions juste sur le terrain voisin de celui des
équipes du FC-Pau, le club phare de la région. Jaona cherchait à
communiquer avec les responsables techniques de ce club pour
échanger des idées sur la formation des tout jeunes joueurs.
Un jour, il a exposé son point de vue à l’un d’eux : maîtrise tech­
nique d’abord, et, ensuite, le jeu, qui en découle naturellement.
L’absence de jeu qui caractérise les matchs de petits, jusqu’à douze,
treize ans, est essentiellement due à l’absence de maîtrise du ballon.
Il voyage tant bien que mal, au gré des maladresses et de l’immatu­
rité tactique des enfants, et cela aboutit à une débauche anarchique
d’énergie, qui procure finalement plus de frustration que de réel

112
plaisir. Reste la magie du terrain et du match, avec son rituel
mythique, comme à la télé. La plupart des adultes adorent ce fol­
klore, ces petits joueurs sérieux et maladroits.
Jaona, lui, estime que les enfants ont le droit d’apprendre, et
qu’ils en sont capables; mais il faudrait pour cela que les adultes
prennent conscience de cette faculté inutilisée. Rien ne dit a priori
que ces enfants n’ont pas les moyens de réaliser leur rêve.
Depuis que nous fréquentions ce terrain de foot, Jaona et moi
avions remarqué un très brillant joueur. Il était d’origine portugaise
et, physiquement, il me ressemblait étrangement : élancé, teint mat,
cheveux noir de jais, et gaucher. En juin 1986, nous étions à peu près
au même niveau, il avait un an de plus que moi.
Jaona a cherché à contacter le père de ce garçon talentueux -
c’était le meilleur de son club - pour lui proposer qu’on s’entraîne
ensemble, une fois par semaine; cela pouvait nous aider à progresser
tous les deux. Il a donc fait passer le message par un des respon­
sables du club. Il semble que le message n’ait pas été bien reçu...
J’étais très déçu, vexé même. Je ne sais pas s’il y a eu un phéno­
mène de cause à effet direct, mais quelques jours plus tard, le 27 juin
1986, j’ai réalisé 75 contacts et 5 jours plus tard, le 2 juillet 1986 -
j’avais huit ans et demi - j’ai établi mon nouveau record à...
136 contacts du pied gauche. Presque le double ! Ça m’a valu une
sacrément belle surprise : mes parents ont fait graver au dos d’une
splendide médaille mes nom et prénom, ma date de naissance, la
date, et enfin « 136 x PG » pour mentionner mon record (PG, pour
pied gauche).
6

L’été 1986 a apporté son lot de changements importants.


D’abord, il y a eu l’intrusion de la télé. A l’origine, c’était pour
voir la Coupe du monde de football. Mais comme mes parents
l’avaient louée pour un an, ils ont acheté un magnétoscope. Ils pou­
vaient maintenant me sélectionner des programmes intéressants
d’information ou de divertissement. On les regardait toujours
ensemble, une petite heure par jour environ. Ils pensaient que la télé
pouvait apporter beaucoup à ma culture générale. J’adorais rire et
les films drôles - Ah! Louis de Funès! - ou autres spectacles
comiques - Ah ! Alex Métayer ! - ne pouvaient que me rendre la vie
encore plus gaie.
Dadou allait être nommée titulaire de son poste, donc fonctionnaire,
en juillet. Elle avait pris ses vacances en juin pour assouvir, elle aussi,
sa passion du foot : elle était toujours aussi fan de son compatriote lor­
rain Michel Platini, dont ce serait la troisième et dernière Coupe du
monde, et toujours aussi attentive à mes progrès. Elle m’encourageait
chaleureusement et faisait même le gardien de but au début. Elle a
abandonné lorsque j’ai commencé à lui faire un peu trop mal avec mes
shoots. Chez nous, décidément, tout se faisait en famille!
En juin, nous sommes donc partis trois semaines à La Tranche-
sur-Mer en Vendée, une charmante station balnéaire de la côte
Atlantique, juste en face de l’île de Ré. J’ai peut-être vécu là mes
plus belles vacances, avec celles de Vecoux, bien sûr.

114
Je passais de longs moments à la plage, d’assez courts moments à
étudier, et surtout des moments magiques sur le terrain de foot. J’ai
réalisé quelques prouesses techniques et acrobatiques : la volée en
ciseaux retournée et la reprise de volée classique qui catapulte la
balle dans les filets. En même temps, je commençais à jongler du pied
droit.
A partir du 20 juin environ, nos voisins sont arrivés. Une famille
dont le père, monsieur Million, était, ça ne s’invente pas, banquier!
Le fils, Arnaud, âgé de douze ans, avait invité son copain d’école.
Comme je les regardais souvent jouer au Ping-Pong, un matin, ils
m’ont proposé d’y jouer. Je leur ai répondu que je n’avais jamais
essayé, et que j’allais être particulièrement nul, mais ils ont quand
même insisté, ce qui était plutôt sympa.
J’envoyais la balle un peu n’importe où, et mon jeu tout à fait
déroutant provoquait de gros éclats de rire. J’étais destroy à mort, je
réagissais d’instinct aux caprices de cette petite balle blanche, un peu
comme si je chassais un moustique...Mon père, lui, ne raffolait pas
trop de mon style, d’autant plus que nos éclats de voix et de rire
dérangeaient « môssieur » quand il écoutait la BBC ou lisait son
Newsweek, juste à côté.
Nous avons invité Arnaud et son copain à assister à la finale du
Mundial : ils préféraient la voir avec des passionnés comme nous,
question d’ambiance.
Arnaud devait d’ailleurs suivre, quelques jours plus tard, un stage
chez Michel Platini à Saint-Cyprien-Plage, vers Perpignan. De là, il
m’a envoyé une gentille carte postale avec, heureuse surprise, un
cadeau qui m’a beaucoup touché : l’autographe de Joël Bats, gardien
de but de l’équipe de France, héros du légendaire France-Brésil où il
multiplia les exploits.
Arnaud et son copain avaient bien vu que je travaillais avec des
ouvrages qui ne correspondaient pas tout à fait à mon âge. Lui-
même était particulièrement brillant à l’école et il paraissait un peu
dérouté par mon cas, mais il n’a manifesté aucune jalousie. Il gardait
toujours un flegme de vrai gentleman derrière ses petites lunettes qui
lui donnaient déjà l’austère et imposante allure d’un futur membre
de l’establishment.

115
Même si nous n’appartenions pas au même milieu social, même si
nos caractères étaient assez différents, ce fut très sympa entre nous.

La grande décision du mois de juillet qui a suivi ces formidables


vacances tomba comme un énorme coup de bluff, signé Jaona!
Un soir, alors que nous avions une grande conversation au sujet de
mes études, il a dressé en quelques mots le bilan de mon niveau du
moment, à presque neuf ans : c’est en anglais que j’étais le plus en
avance, puique je commençais le OK classe de troisième-, en maths,
j’abordais la seconde moitié du programme de quatrième, toujours en
effectuant au moins 80 % des exercices et problèmes du livre de la
collection Pierre Louquet. Seul le français paraissait à la traîne.
Jaona tenait absolument à ce que les bases soient solides, spéciale­
ment pour l’orthographe et la conjugaison. Dans ces matières, et
pour la qualité de l’expression, je me situais au niveau d’une bonne
rentrée en classe de cinquième. A côté de ces trois matières fonda­
mentales, ma culture générale ne correspondait pas exactement à ce
que les autres enfants apprenaient à l’école. Nous n’avions pas de
programme d’histoire, de géographie ou de sciences naturelles déter­
miné. J’apprenais par la lecture ce qui m’intéressait le plus.
Jaona a conclu son exposé comme ceci :
- Dans les conditions de travail actuelles, et si le timing de sa pro­
gression est respecté, Arthur devrait pouvoir espérer passer le brevet
des collèges - ou le BEPG -, avec une grosse marge de sécurité, en
décembre 1987. Malheureusement, l’examen n’a pas lieu à cette date
idéale pour nous, mais en juin. Tu as donc le choix, Arthur, entre le
passer en juin 1987 ou en juin 1988. Ton niveau général est correct
pour 1987, mais il faudrait bosser les autres matières : l’histoire et la
géographie, les sciences physiques et les sciences naturelles. Le bre­
vet se passe à la fin du programme de troisième. Ça veut dire que tu
seras avec des adolescents de quinze ans en moyenne, et toi tu en
auras neuf et demi. Mais, surtout, ça veut dire que tu devras passer
de trois à quatre heures et demie de travail par jour, pour être fin
prêt pour l’examen un bon mois avant de le passer, avec un objectif

116
minimum : avoir au moins la moyenne dans toutes les matières.
Sachant que tu vas « cartonner », au moins en maths et en anglais,
cela devrait faire l’affaire.
- Mais le brevet, ça me sert à quoi de le passer?
- Bon. Arthur, tu ne peux pas continuer comme ça à devoir te
justifier sans cesse auprès de l’Éducation nationale. Il serait temps
qu’une bonne fois pour toutes, on puisse évaluer ton niveau grâce à
un examen national, comme le brevet des collèges. Là, tout le monde
verra qu’on est tout à fait sérieux. Alors, primo, ils nous foutront la
paix sur le plan administratif; et secundo, l’avenir devrait s’ouvrir
tout grand devant toi, puisque tes capacités seront reconnues.
Pas d’hésitation possible, j’ai opté pour juin 1987, à la grande joie
de tous. Ce soir-là, nous nous sommes couchés très tard, fêtant l’évé­
nement à grands coups de boogie et de rock’n roll blues, et je me suis
endormi avec plein de beaux rêves dans la tête.
Dès le lendemain, j’étais « sur le pont », parfaitement d’attaque.
Ce challenge imprévu m’avait galvanisé : j’avais une pêche d’enfer.
Un vrai choc « à effet turbo » qui devait me propulser jusqu’à l’exa­
men.

Le mois d’août a été très cool. J’ai beaucoup joué au foot. Finale­
ment, ça me passionnait autant que mes études. Sur des terrains
désertés, je suivais une sorte de mini-stage individuel sous la
conduite de Jaona. Je devais réussir toutes les séquences-types de
contrôle de balle, des pieds, de la cuisse, de la poitrine, ou de la tête,
et enchaîner par une passe, un dribble ou un tir instantané. Je jon­
glais également du pied droit : 35 contacts à la mi-août.
Quand début octobre, à peine un mois et demi plus tard, nous
sommes repartis en vacances dans les Landes, et que Jaona me pro­
posa de travailler spécialement la jonglerie du pied droit, j’ai fait
exploser en trois jours mon record, passant de 36 à ... 103 contacts!
Nous étions tous les trois ébahis sur cette pelouse déserte, exul­
tant comme des poussins qui auraient gagné une finale de coupe
régionale. Jaona avait eu raison : je pouvais le faire, donc je devais le
faire !

117
Mon père et moi fonctionnions selon un scénario désormais bien
rodé. Il m’informait de mon potentiel à partir de ses propres critères
et me suggérait ensuite un objectif et une méthode à suivre. Je lui
faisais confiance pour me guider dans la réalisation de cet objectif,
que je pouvais d’ailleurs proposer moi-même. Il y avait entre nous
une harmonie et une compréhension parfaites. Nous pouvions donc
définir exactement les performances à accomplir. Cela nous évitait à
la fois de nous féliciter pour des exploits dérisoires et de nous casser
les dents sur des buts un peu trop présomptueux.
Dans le fond, tout se résumait à une affaire de communication :
chacun jouait à fond la transparence - pas de cinéma ! -, la détermi­
nation - au besoin, sortir les tripes ! -, l’envie de réussir et, ainsi, le
plaisir, ce qui était bien l’essentiel.
Ainsi, le lendemain, à ma demande, il m’expliqua comment je
devais tirer les coups francs du pied droit, pour les réussir aussi bien
que ceux du pied gauche, ce qui était devenu ma spécialité. Son truc
a immédiatement marché.
La réussite de ce que j’entreprenais avec lui me donnait de mon
père un peu l’image d’un magicien. J’avais vraiment l’impression
qu’il me suffisait d’écouter, de regarder, pour que le miracle se pro­
duise. En m’aidant ainsi à me dépasser, il me révélait jour après jour
l’étendue de mes capacités et le bonheur de vivre.
Juste récompense de mes exploits : une médaille gravée à mon
nom - comme la première, pour le pied gauche - pour mes « 103 x
P.D » du 5 octobre 1986!
Le reste swinguait au même diapason : les études et le sport
allaient joyeusement de concert; c’était la grande forme.
Pour mes neuf ans, mes parents et mes grands-parents m’avaient
offert de somptueux cadeaux : un ballon de foot - dernier modèle -
tout neuf, deux nouvelles paires de crampons (une pour chaque type
de terrain) et un jeu d’échecs en bois, avec un ouvrage de base pour
débutants. Et comme nous débutions justement tous les trois, les pre­
mières parties furent plutôt folkloriques. Au bout d’un mois, je me
suis mis à trouver ce jeu vraiment excitant, au point de vouloir y
jouer très sérieusement.

118
Mais j’ai vite renoncé à cette tentation : il m’aurait fallu trop de
temps et surtout trop d’efforts alors que j’avais d’autres priorités. Les
échecs, pour bien y jouer, il faudrait presque s’y consacrer entière­
ment ; et moi, je visais un autre objectif : le brevet des collèges !
7

Dès la rentrée de septembre, alors que j’avançais bien dans mon


programme, Dadou est partie en éclaireur pour se renseigner auprès
des services de l’inspection d’académie de Pau. Elle voulait connaître
très précisément les conditions d’inscription au brevet pour un candi­
dat libre de mon type.
Sans déclarer ses intentions, elle a commencé par demander s’il y
avait une limite d’âge pour s’inscrire au brevet.
Comme on lui a répondu par un « non » un peu évasif, elle a
décidé de chercher la confirmation dans les textes officiels. Aucun
passage des règlements ne mentionnait une limite d’âge obligatoire.
Nous étions rassurés, persuadés par notre expérience que les
démarches auprès de l’Éducation nationale, pour une éventuelle
dérogation, n’auraient pas été une simple formalité...
A la mi-octobre, au moment de la rentrée universitaire, Jaona s’est
mis à éplucher les petites annonces à la recherche d’un enseignant
pour me donner des cours de sciences physiques.
Peu de temps après, nous avons reçu la visite d’une étudiante en
maîtrise de chimie. Je l’ai trouvée assez sympa, malgré sa grande
timidité. On a décidé de faire un essai avec elle, deux jours plus tard.
Pour la toute première fois, quelqu’un de l’extérieur me dispen­
sait un enseignement régulier, deux fois par semaine. Mais la jeune
fille devait suivre scrupuleusement le programme du manuel que
Jaona et moi avions choisi, pour ses qualités de présentation

120
surtout : Sciences physiques classe de quatrième, collection Chirouze-
Lacourt. D’autre part, le cours était intégralement enregistré. Ce qui
permettait à Jaona de superviser son déroulement, et me donnait
aussi la possibilité de me le repasser si j’en avais besoin.
L’atmosphère était à la fois sérieuse et détendue. Je crois qu’elle
me considérait un peu comme son petit frère, ou son petit cousin.
Je m’appliquais à bien suivre ses cours, posant de temps à autre
une question; mais pas trop, car mon père ne voulait pas que cet
enseignement tourne au forum. Dans un domaine comme les sciences
physiques, il faut bien accepter des théories que le bon sens ne per­
met pas d’appréhender immédiatement.
Au départ, j’étais curieux de connaître cette nouvelle matière,
mais dans le fond, les objets, les phénomènes matériels, et toute cette
technologie qui gravitaient autour ne m’inspiraient pas beaucoup.
Les choses abstraites - comme les maths - m’excitaient beaucoup
plus.
Pendant deux bons mois, tout semblait bien se passer. Jusqu’à ce
que Jaona procède à une évaluation de notre travail.
Il a estimé que la jeune étudiante s’installait dans la routine, et
qu’elle ne se rendait pas compte de l’enjeu tout de même assez parti­
culier de notre entreprise. Bref, elle manquait d’enthousiasme. C’est
en résumé ce que Jaona a expliqué pour lui annoncer la fin de notre
collaboration. Elle partit désolée, apparemment sans rancune, en me
souhaitant bonne chance.
J’étais un peu triste car on s’entendait bien, mais Jaona avait eu
raison : si je voulais y arriver, il fallait que je travaille avec
quelqu’un de plus efficace, et de plus motivé surtout.

A cette époque, je progressais surtout au foot.


Une année jour pour jour après mon test de Cooper, j’ai pulvérisé
mon record de contrôles du pied gauche avec 202 contacts, et quel­
ques jours plus tard celui du droit avec 106.
Mais surtout, je m’entraînais inlassablement à accomplir un exer­
cice très ardu. Il fallait parcourir le plus rapidement possible la

121
distance entre la ligne des 16,50 mètres et la ligne de but, avec le bal­
lon bien sûr, mais sans qu’il touche le sol. Mes records à cette
époque s’établissaient à 6 secondes et demie du pied gauche et 9 du
pied droit. J’avais neuf ans et trois mois.
Il fallait pour cela coordonner la vitesse de course et l’adresse du
jongleur, allier puissance musculaire et toucher de balle, engagement
physique et contrôle mental. Cet exercice constituait pour mon père
un test intéressant, au-delà même de la pratique du football : toutes
les conditions de maîtrise - physique, technique et psychique - se
trouvaient impliquées durant cette poignée de secondes.
Je continuais également à courir au Bois de Pau pour travailler
l’endurance et la résistance « douce », à la manière d’un coureur de
demi-fond. Jaona a eu l’idée de prendre conseil auprès du plus
illustre d’entre eux en France, Michel Jazy, au sujet de mes pieds en
canard notamment. Le grand champion, très amicalement, lui a rap­
pelé que lui aussi avait connu ce problème à ses débuts. Son entraî­
neur lui avait donné le meilleur des tuyaux : s’entraîner à courir sur
une ligne, tout simplement.
Nous nous y sommes mis dès le lendemain et même si ça n’a pas
été facile, je lui dois une fière chandelle. Aujourd’hui encore, je lui
suis très reconnaissant d’avoir donné un peu de son temps pour
encourager un jeune débutant.

A Noël, cette année-là, mes parents m’ont offert un magnifique


stylo-plume. Ils me l’avaient fait choisir quelques jours auparavant
parmi les modèles haut de gamme. La dépense m’avait paru exorbi­
tante pour le petit garçon de neuf ans et quatre mois que j’étais, et
surtout pour le budget familial. Mais Dadou et Jaona étaient heu­
reux que j’aie en main le plus merveilleux outil qui soit pour écrire.
Ce stylo avait également une valeur de symbole : celui de la foi qu’ils
avaient en moi.
Tout allait vraiment très bien. Peut-être un peu trop... Mon
entrain me faisait parfois perdre les pédales. J’avais souvent une
telle impression de facilité que mes parents devaient me rappeler à

122
l’ordre : je n’étais qu’un enfant et donc, pour l’heure, devais me
comporter comme tel.
Il m’arrivait d’être un peu familier avec eux. Mon père essayait de
me faire comprendre qu’il devait exister une relation d’autorité, hié­
rarchisée, entre parents et enfants. Que chacun devait tenir son rôle :
ce n’était peut-être pas drôle, mais c’était vital pour tout le monde.
Nos clashs révélaient bien mon état de frustration : j’enviais leur
pouvoir. J’avais beau gueuler moi aussi, ils avaient, toujours le der­
nier mot; ils me renvoyaient à mon statut d’enfant, alors que je
croyais pouvoir me hisser à leur niveau.
Ma mère voyait bien quelle était leur responsabilité dans cette
situation. Par souci de transparence, d’information - d’éducation
tout simplement - ils m’impliquaient dans presque tout ce qui tou­
chait à la vie d’adulte, ils me consultaient pour beaucoup de ques­
tions importantes. Pas étonnant, dès lors, que je me croie parfois tout
permis, disait-elle.
Mon père, lui, m’a tenu un jour tout un laïus sur le pouvoir. Il
n’était pas possible, encore moins souhaitable, que j’aie du pouvoir,
et certainement pas le pouvoir, car je n’avais pas les moyens de
l’assumer. Il ne suffisait pas de commander pour être le chef de
famille, il fallait surtout être responsable; et je n’avais pas encore la
carrure suffisante pour une telle charge.
J’avais fait un rêve et je suis tombé de haut. Je ne maîtrisais pas
encore bien la notion de liberté, il était temps que je me responsabi­
lise davantage.
8

Les six mois qui allaient précéder le brevet ont été marqués par la
rencontre des consultants avec lesquels je devais préparer l’examen,
tout en travaillant la suite. En règle générale, mon père préconisait
désormais l’intervention de spécialistes pour mener à bien ma forma­
tion, mais il continuait à superviser l’ensemble.
Le premier de ces consultants, fut Emmanuel B. Début janvier, il
avait fait paraître une annonce dans un journal gratuit. Au bout de
deux heures de conversation au téléphone, mon père a fini par le
convaincre de bien vouloir venir nous voir.
C’était la neuvième personne contactée par Jaona pour m’ensei­
gner les sciences physiques en vue du brevet. Ça n’avait pas été
facile.
D’abord, il y avait eu ceux qui, pensant à un canular, répondaient
invariablement : « Ah, la belle blague ! Désolé, mais ça ne marche pas
avec moi... » Et hop! ils raccrochaient aussi sec. Puis une deuxième
catégorie qui ne savait pas trop si c’était du lard ou du cochon, mais
qui se défilait toujours, sous des prétextes aussi divers que confus.
Enfin le dernier lot, dont les propos ne s’embarrassaient d’aucune
gêne : « Mais pourquoi vous l’abrutissez comme ça ce gosse ? »,
« Vous êtes complètement irresponsable, vous allez le détruire ! » ou
encore « Monsieur, je refuse de collaborer à ce que j’appellerai du
bourrage de crâne ! », « Passer le brevet à cet âge, mais vous n’y pen­
sez pas! De toutes les façons, il se fera étendre, le pauvre, et vous

124
l’aurez bien cherché! Et après, qu’est-ce qu’il va devenir cet
enfant ? ».
Naturellement, tous ces gens ne se rendaient pas compte qu’en
disant tout cela, et faute de vouloir connaître avant de juger, ils
allaient me faire beaucoup de mal. Le choc fut dur à encaisser pour
moi. Je trouvais ça injuste d’être traîté ainsi d’« abruti ». Ma naïveté
d’enfant de neuf ans en avait pris un sérieux coup. J’avais déjà
essuyé l’humiliation d’être différent, montré du doigt parce que je
n’allais pas à l’école..., mais jamais à ce point. Quel mal avions-nous
fait, mes parents et moi, pour être agressés de la sorte?
Lorsque mon père m’a annoncé qu’un certain Emmanuel B.
acceptait de nous rendre visite, ce fut donc pour moi une très, très
bonne nouvelle! Il était le sosie de Philippe Starck, le célèbre desi­
gner dont Dadou et moi apprécions d’ailleurs le style. Nous avons
très vite été sous le charme. Il correspondait exactement au profil de
consultant que mon père recherchait : compétence, rigueur et humi­
lité.
Emmanuel B. était en dernière année d’études au mythique Insti­
tut géophysique du globe de Strasbourg - devenu École et observa­
toire du globe. Il bouclait son stage terminal à ELF-Aquitaine dont
le centre de recherche se trouvait à Pau, qu’il devait normalement
quitter en novembre 1987.
C’était un type calme et sérieux; mais surtout, il avait une réelle
envie d’enseigner. C’était une démarche qui le passionnait, il regret­
tait presque d’avoir choisi de devenir ingénieur, de s’être laissé
séduire par l’attrait de la recherche, aux dépens de la relation
humaine intense qu’on pouvait ressentir en enseignant.
Il était le fils d’un ingénieur chimiste et les sciences physiques
étaient son univers quotidien depuis qu’il s’était pris de passion pour
les...cailloux vers l’âge de quatorze ans!
Son curriculum vitae montrait un tempérament plutôt anti­
conformiste. Reçu au bac D, il avait refait une année de terminale
pour passer et réussir le bac C. Tout ça, parce qu’un jour, en classe
de quatrième, sa nonchalance lui avait valu les sarcasmes d’un pro­
fesseur qui lui avait lancé à la figure et devant toute la classe : « B.,
de toutes les façons, vous n’aurez jamais votre bac ! »

125
Sa réponse a été d’en avoir deux ! L’humiliation l’avait extirpé de
la somnolence. Emmanuel B. nous a avoué que, sans ce prof, il
n’aurait jamais eu cette réaction d’orgueil, qui s’est muée en franche
ambition par la suite. N’ayant pas eu accès aux classes préparatoires,
il avait dû impérativement terminer premier au DEUG de l’univer­
sité de Poitiers. C’était sa seule et unique chance d’intégrer l’institut
géophysique du globe. Il l’a fait avec brio.
L’itinéraire d’Emmanuel B. nous a vraiment plu. Il témoignait
d’un authentique caractère. Et lorsqu’Emmanuel a admis devoir
encore progresser sur le plan pédagogique, il nous a définitivement
conquis. C’était faire preuve d’humilité et de lucidité. A vingt-trois
ans, son expérience s’était en effet limitée à quelques cours parti­
culiers pour élèves en difficulté. Son attitude compréhensive et désin­
téressée nous donnait l’impression d’une personne fiable et
consciente de l’enjeu, sa décontraction et son humour ne gâchaient
rien. Nous sommes convenus d’un cours pour la fin de la semaine.
- J’aime bien les mecs qui s’arrachent comme ça, nous a confié
mon père, alors qu’Emmanuel rentrait chez lui en vélo sous une
pluie battante, avec son ciré jaune à capuche sur la tête.
Entre nous deux, ça devait rapidement marcher très fort. Emma­
nuel était assez gamin. Nous nous amusions souvent, au point qu’un
jour Jaona le « pro », furieux, a dû nous « remonter les bretelles ».
J’avais eu de la chance de rencontrer un type comme ça.

Il fallait encore quelqu’un pour m’enseigner les mathématiques.


Le deuxième consultant, déniché quelques jours après Emmanuel
B., était une jeune femme d’origine vénézuélienne, Maria Helena B.
Elle s’est montrée si spontanément intéressée que nous en sommes
restés un peu perplexes. Était-il possible que l’on croie aussi facile­
ment à mon histoire?
Elle nous a reçus - Jaona et moi - chez elle, dans un grand
immeuble, à deux pas de chez nous. Elle y partageait un apparte­
ment avec deux étudiantes anglaises.
Maria Helena B. terminait sa thèse de doctorat de troisième cycle

126
en statistiques appliquées. Elle était aussi diplômée d’informatique
et titulaire de tous les diplômes universitaires français du deuxième
cycle, après une scolarité et un premier cycle brillants au Venezuela
(Bac G avec mention très bien!). Elle a immédiatement compris
notre situation. Elle était disposée à me donner autant de leçons que
son emploi du temps le lui permettait, et gratuitement.
Mon père a refusé, en vertu d’un principe qui lui était cher :
payer, c’est responsabiliser. Etre rémunéré pour un travail, c’est
donc être tenu de l’assumer totalement, sans faille. Il lui a expliqué
qu’elle devait être dédommagée pour la disponibilité et l’énergie que
ces cours allaient lui coûter.
Finalement, Maria Helena n’a pas voulu accepter plus de
50 francs par séance. La somme était presque symbolique : elle met­
tait tant d’ardeur et de passion à m’apprendre les mathématiques
que les séances en effet pouvaient largement dépasser les deux
heures.
Nous avions deux objectifs à atteindre : obtenir une excellente note
au brevet et avancer dans le programme. Dès le mois de février 1987,
nous nous étions mis d’accord pour aborder d’ores et déjà le pro­
gramme de seconde, pour ne revenir à la préparation du brevet qu’au
mois de juin, notamment à l’aide des annales. Et c’est là que les
mathématiques ont commencé à sérieusement me fasciner, de quoi
me rendre accro!
Je devais alors passer des moments formidables avec Maria
Helena. Notre passion commune pour les maths compensait large­
ment certains défauts dans son enseignement. Elle manquait parfois
d’autorité et n’était pas vraiment un modèle d’organisation, mais elle
avait du coeur, de l’enthousiasme, une générosité formidable.
Parfois Jaona tempêtait contre elle et Emmanuel en disant qu’ils
étaient trop affectueux, que la rigueur dans le travail s’en faisait sen­
tir. Il pensait que cette situation, positive en soi, pouvait en fin de
compte m’être préjudiciable. Et le pire, c’est qu’il avait raison :
j’avais tendance à me laisser aller à la facilité. Ces deux personnes
avaient trop les yeux de Chimène pour se comporter en vigiles effi­
caces.

127
Mon père avait dû les avertir :
- Vous êtes les maîtres et lui l’élève. Vous devez assumer ce rôle à
fond, surtout que vous aurez affaire à un gosse créatif et assez
convaincant. Ne vous laissez pas séduire; car, si les rôles s’inver­
saient, ce serait une catastrophe. Arthur doit d’abord et surtout
apprendre, se constituer une base solide.
Il va sans dire qu’avant et après le cours la relation affective pou­
vait naturellement avoir... cours!
Après cette petite leçon, la pression est revenue : chacun a
montré plus de tonus, plus de rigueur et encore plus d’enthou­
siasme. Bref, le « Psy » de service avait parlé et tout le monde
devint « pro » !
Cette question de pression constitue une des idées maîtresses de
mon père. Pour lui, rien de bon ne peut se faire sans pression ! Mais
attention, il y a deux types de pression : la haute, celle qui vous
élève, vous galvanise et vous maintient au beau fixe ; et la basse, celle
qui vous écrase, vous désintègre et vous précipite dans les profon­
deurs.
Nos actes ordinaires sont exécutés sans pression. Faire cuire un
œuf au plat, passer l’aspirateur ou prendre une douche, cela ne nous
met pas dans un état de stress particulier, autre nom pour dire la
pression. Mais les problématiques, les obstacles, les challenges font
naître une pression. Dans ce cas, on réagit différemment selon qu’on
est positif et optimiste - le battant, le gagneur - ou négatif et pessi­
miste - le loser : la pression fortifie le premier et ratatine le second.
L’euphorie épanouit l’un vers l’extérieur, l’angoisse dévore l’autre de
l’intérieur.
Toute mon éducation a été marquée par cette pression euphori­
sante. Un enchaînement continu de challenges savamment dosés
devait provoquer un état de grâce presque permanent. Mes parents
ne m’ont jamais suggéré de franchir un palier que je n’étais pas en
mesure de passer. Toute leur responsabilité a justement consisté à
gérer ma progression, de façon à ce que j’avance au meilleur rythme
possible.

128
Passer le brevet des collèges à neuf ans et dix mois ne semblait pas
déraisonnable à tous ceux qui connaissaient ma situation au prin­
temps 1987; ainsi, monsieur Christian A.
Mon père avait trouvé son nom parmi les auteurs d’un ouvrage de
maths de seconde dont le contenu et la présentation l’avaient rude­
ment impressionné. Imaginez un monumental pavé de 575 pages
avec cette idée directrice : montrer toutes les facettes, donc les
richesses, que recèle l’univers mathématiques, afin de le rendre
attrayant, voire irrésistiblement fascinant. La gageure avait été par­
faitement soutenue par l’équipe d’enseignants « modernes » dont
monsieur A. faisait partie.
Monsieur A. enseignait - quelle chance! - dans le plus grand
lycée de la ville : le vénérable lycée Louis-Barthou. C’est le libraire
qui avait donné le tuyau à Jaona alors que celui-ci consultait avec
grand intérêt l’ouvrage en question. Ne perdant pas un instant, il
contacta le professeur le jour même.
Il lui a fallu deux heures et demie pour arracher à Christian A. la
promesse de passer nous voir, mais par « simple curiosité » avait-il
tenu à préciser. Il était très pris. Professeur au lycée Louis-Barthou,
pédagogue formateur des enseignants en mathématiques du
secondaire à l’IREM - institut de recherche pour l’enseignement des
mathématiques -, conférencier au Centre pédagogique régional,
ainsi qu’à l’Ecole supérieure de commerce et d’administration des
entreprises de Pau, et enfin co-auteur d’ouvrages scolaires... il ne lui
restait plus beaucoup de temps à consacrer au tennis, dont il avouait
être un vrai mordu, ni même à sa famille : il était marié et père de
deux enfants.
Il avait été deux fois « admissible » à l’agrégation, mais ce
concours n’était plus vraiment intéressant pour sa carrière; il avait
pratiquement atteint l’échelon maximal.
Sa femme était prof de sciences naturelles dans un collège, et par­
ticulièrement active sur le terrain syndical. La disponibilité était une
denrée plutôt rare chez lui. Jaona n’a pas trop insisté pour les cours,
et s’est contenté d’obtenir sa visite.
Pull marin bleu, pantalon de velours de la même couleur,

129
chaussures noires : Christian A., la quarantaine, plutôt grand
et costaud, m’a tout de suite paru décontracté. Sa tignasse
brune légèrement bouclée et ses moustaches sombres rehaussaient
l’éclat de ses yeux bleus. Il a finalement accepté de me donner
un cours. Et lorsqu’il s’est mis à parler ou plutôt à tonner
avec son accent du Béarn, je pouvais dire qu’enfin j’avais le prof
idéal.
Jaona lui avait conseillé d’être extrêmement ferme. Christian A.
m’est carrément rentré dedans! A tel point que mon père qui se trou­
vait dans la chambre à côté, et ma mère dans la cuisine, ont avoué
s’être un peu inquiétés pour moi.
C’est vrai que ce prof était particulièrement dur, pointilleux, me
reprenant assez sèchement à la moindre imprécision, au moindre
écart formel. Avec lui, j’ai appris que l’argumentation se devait
d’être purement mathématique, sur le fond naturellement, mais
aussi dans la forme : il me montrait que la maîtrise du langage, du
jargon mathématique était essentielle pour conduire sans faille une
démonstration.
- Tu dois savoir exposer dans ce langage particulier les configu­
rations qu’on te donne à analyser! martelait-il de sa voix magistrale,
ajoutant en référence à Boileau : Vois-tu Arthur, en mathématiques
aussi, ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement!
Malgré tout le barouf qu’il faisait, j’étais hyperconcentré, hyper-
attentif à la moindre inflexion de sa voix, au moindre mouvement de
son stylo. Ce type-là était vraiment fascinant : un véritable pro des
maths !
Il a finalement consenti à me consacrer une petite heure de cours
par semaine. Quand il est parti, j’ai sauté de joie, à la surprise de
mes parents qui ne pouvaient s’attendre à ce que ce traitement de fer
suscite chez moi tant d’enthousiasme.
- C’est la bête ce mec, je vous dis ! C’est le boss ! Plus pro que lui
tu meurs! leur ai-je lancé, rigolard, en guise d’explication. J’étais
aux anges! Et ce n’était pas fini...

130
Le troisième consultant s’appelait Denys W., citoyen de Sa
Majesté, diplômé de l’Université de Cambridge et language consultant
de son état. Son métier, que son talent avait élevé au niveau d’un art,
consistait tout naturellement à enseigner la langue anglaise. Lorsque
mon père l’a contacté pour la première fois, grâce à une petite annonce,
Denys W. s’est montré surpris, presque sceptique. En quoi pourrait-il
être utile à un enfant assez doué pour passer le brevet des collèges à
neuf ans et demi ? Flattant Jaona pour la qualité de son anglais, Mon­
sieur W. disait ne pas voir ce qu’il pourrait m’apporter de plus.
Mais Jaona souhaitait que je maîtrise parfaitement l’anglais, il
voulait que cette langue devienne pour moi aussi familière que le
français. Il avait le sentiment de ne plus pouvoir rien m’apporter
en ce domaine, si ce n’était l’illusion d’être presque arrivé au som­
met, alors que je n’étais qu’au milieu de l’ascension, à l’endroit et
à l’instant décisifs où une langue étrangère devient vôtre.
Lorsque Denys W. et sa femme, française d’origine, nous ont
reçus, quelques jours plus tard, mon père et moi, ils ont pu mieux
comprendre notre situation et notre demande.
Denys W., au look typically british, a exprimé dans un français
impeccable son étonnement de voir un si jeune enfant parvenu à
un tel niveau d’études.
D’accord pour effectuer un essai, il a demandé à mon père s’il
souhaitait, compte tenu de mon âge, que certains sujets ne soient
pas abordés, citant la violence ou la religion. Sachant qu’en aucun
cas ne serait abordé celui de la pornographie, Jaona lui a répondu
qu’a priori, aucun sujet n’était tabou, et qu’il lui faisait une totale
confiance pour mener à bien le projet.
Je devais me rendre chez lui deux fois par semaine pour un
cours d’une demi-heure, durée que nous avions estimée la plus
judicieuse, compte tenu de l’intensité de la session. Car, avec
Denys W., on ne risquait pas de chômer! Il parvenait, comme
mon père ou Christian A, à tirer le meilleur de moi-même. Tous
les trois avaient le feeling et le timing appropriés pour appréhen­
der avec justesse le bon dosage des exercices et leur bon enchaîne­
ment. C’était magique!

131
Et je ne croyais pas si bien dire le jour où Denys W. m’a pro­
posé un exercice qu’il réservait habituellement aux adultes qu’il
formait au sein de grands groupes multinationaux comme Schlum­
berger ou ELF-Aquitaine.
Il s’agissait d’écouter la retransmission radiophonique d’une
course de chevaux. Cela commençait par la présentation de chaque
concurrent et de sa cote de départ, et se poursuivait par l’évolution
de cette cote jusqu’ au moment où les chevaux sont « aux ordres »
du starter, c’est-à-dire le moment de l’arrêt des enjeux. Là, Denys
W. a interrompu le magnétophone pour me demander de miser la
somme que je voulais sur un cheval. Je trouvais ça rigolo et j’ai
misé 5 livres « gagnant » sur Irish Prince qui était coté à 3 contre
1...
La cassette est repartie avec le commentaire de la course en
direct, depuis le lâcher des élastiques jusqu’au franchissement du
poteau d’arrivée, en passant par la montée, la descente, le dernier
virage et la ligne droite d’arrivée.
A la fin de cette seule et unique audition, sans que j’aie eu le
droit de prendre aucune note écrite, Denys W. m’a soumis une
liste de questions auxquelles je devais instantanément répondre, du
type : « Qui a fini quatrième ?» « A combien se trouvait le cheval
n° 2 au départ de la cote ? Et le cheval n° 7 “ aux ordres ” ? « Qui
menait dans la ligne opposée ? » « Qui rétrograda de la deuxième à
la cinquième place dans le dernier virage ? » « Quelle position
occupait le cheval arrivé deuxième à 100 mètres du poteau d’arri­
vée ? » etc.
Je répondis juste à toutes les questions! Il m’avoua qu’il n’avait
jamais eu d’élève capable d’une pareille performance.
- Fantastic! s’enthousiasma-t-il, au point de sortir un peu de
son côté très austère, de son flegme tout britannique.
Et pour couronner le tout, mon Irish Prince, sur lequel j’avais
misé « gagnant » mes modestes 5 livres, avait tout simplement
gagné!
Jaona voulait encore me trouver un prof de français. Dans cette
matière, il fallait voir où j’en étais, en vue du brevet, mais il fallait

132
aussi travailler le moyen et le long terme. J’avais besoin de pro­
gresser en expression écrite, de faire des exercices d’analyse, de
synthèse et de dissertation, et de développer ma culture littéraire
proprement dite. Malheureusement, nous n’avons pas trouvé ce
que nous voulions et mon père a dû continuer d’assurer l’ensei­
gnement de cette matière fondamentale.
9

Tous ces cours, ces consultants coûtaient de l’argent. Pas mal


d’argent pour les modestes finances de mes parents. Avec le salaire
de Dadou, ils ne pouvaient pas raisonnablement payer les quelques
1 500 francs mensuels qu’une telle organisation exigeait. Sans
compter les livres et les fournitures.
Et pourtant ils se sont résolument lancés dans cette aventure, per­
suadés de faire le bon choix. Il faut dire qu’en dehors de cela, il n’y
avait pas d’autre solution que l’école. Pas d’autre solution que de me
mettre avec des élèves de six ans plus âgés que moi. Ce qui serait
revenu à me faire passer pour un infirme sur le plan physique. Pas
vraiment conseillé pour l’équilibre psychique...
Jaona et Dadou se sont donc mis à rechercher des sources de
financement susceptibles de couvrir les dépenses jusqu’au brevet ; et,
pourquoi pas, de me mener au bout de trois ans à l’entrée du
deuxième cycle universitaire.
L’objectif maintenant fixé était de passer le bac en 1988, d’entrer
en année de licence en 1990, à l’âge de treize ans. Le projet était a
priori ambitieux, mais les consultants l’avaient cautionné, pourvu
que je bénéficie de conditions privilégiées : cours particuliers, équi­
pement de premier ordre, qualité du cadre de vie, etc.
Dans cette perspective, mes parents avaient présenté ma situation
à l’oncle de Dadou, cet homme qui avait fait fortune grâce au succès
de son entreprise aujourd’hui très renommée, la SEB. J’y avais

134
moi-même joint une petite lettre où je lui disais mon enthousiasme
d’apprendre et mon envie de réussir de grandes choses dans la vie.
En réponse, mon grand-oncle nous a assuré, qu’il était prêt à nous
aider un peu. Nous avons pris cette réaction positive pour un soutien
non négligeable, compte tenu surtout des moyens de sa société par
rapport au coût de notre projet. Mais, avant de le relancer plus pré­
cisément, mes parents ont attendu que je sois effectivement inscrit au
brevet des collèges. Il fallait que notre demande soit rendue crédible
par cet élément tangible.

Les services chargés de mon inscription à cet examen devaient


nous donner quelques sueurs froides.
Cela a commencé au début du mois de février. Mon père se ren­
seignait au téléphone sur la date d’ouverture et de clôture des
registres d’inscription.
- C’est pourquoi, Monsieur? lui demanda une voix de femme.
- C’est pour inscrire mon fils au brevet des collèges, Madame. En
candidat libre.
- Il a quel âge votre fils?
- Il a neuf ans et demi.
- Combien vous dites ?
- Neuf ans et demi...
- Et il veut se présenter au brevet?
- Eh bien oui...
- Houlà ! Mais vous n’y pensez pas, cher Monsieur. Il est beau­
coup trop jeune! ricana-t-elle.
- Écoutez Madame, je vous demande simplement les dates
d’ouverture et de clôture des inscriptions. Notre fils n’a que neuf ans
et demi, mais il peut parfaitement se présenter à cet examen. S’il le
fait, c’est que nous pensons qu’il réussira. Quel intérêt aurions-nous
à lui faire courir le risque de se ridiculiser, et par la même de ridi­
culiser ses propres parents?
Mon père était peu enclin à rediscuter cette question d’âge.
- Bon. Attendez un instant...

135
Une minute plus tard :
- Bien, écoutez. Après tout, hein, vous faites ce que vous voulez.
C’est votre droit d’inscrire votre fils. Enfin, le pauvre - soupir -...les
dates ont été fixées du 12 février au 13 mars 1987.
- Bien. Je vous remercie, Madame. On peut se présenter à partir
du 12 février, alors?
- Attendez un instant...
Trente secondes plus tard :
- ...c’est-à-dire que la personne qui s’en occupe sera en vacances
juste à ce moment-là.
- Ah bon? questionna-t-il, un peu estomaqué.
- Oui, c’est bien ça : elle part pour une bonne quinzaine de jours
en congé.
- Mais il y a bien quelqu’un qui la remplace quand même!...
- Euh non! non, personne. Il faudra venir à la fin du mois...
- Nous n’aurons donc que deux semaines, finalement! ce n’est
pas facile, l’Administration. Bon, eh bien ! je vous remercie quand
même. Au revoir, Madame.
Mes parents n’ont pu s’empêcher de craindre que cette inscription
ne se fasse sans difficultés.
Le 27 février, soit quinze jours plus tard, Dadou s’est rendue au
service des inscriptions. Et là, stupéfaction : elle a appris que mon
inscription était soumise à une condition préalable. Il me fallait une
attestation de l’inspecteur d’académie certifiant que j’étais en effet
« dégagé de l’obligation scolaire ».
En septembre 1986 pourtant, mes parents avaient comme chaque
année depuis 1983 envoyé par pli recommandé les déclarations selon
lesquelles ils assumaient par eux-mêmes mon instruction. Aussi,
Dadou s’est-elle étonnée qu’un service de l’inspection d’académie ne
demande pas directement à un autre l’attestation en question. Pour­
quoi fallait-il que ce soit le candidat qui en fasse la demande?
Jaona et moi, nous attendions tranquillement dans la voiture
lorsque Dadou est revenue avec sa tête des mauvais jours.
- Ils veulent une attestation maintenant! lança-t-elle furieuse.
- Bon. J’ai compris. Pas la peine de discuter. On rentre immé­
diatement la demander, leur attestation...

136
La lettre a été postée en pli recommandé, naturellement, le soir
même, et reçue le 2 mars. J’ai finalement obtenu mon attestation
définitive et officielle d’inscription le 9, à quatre jours de la clôture.
Ouf!
Mes parents ont réécrit à mon grand-oncle pour le « relancer ».
Depuis le début des cours, seuls mes grands-parents nous avaient
aidés à payer les consultants. Le 29 mars, par lettre, il nous a
demandé des garanties et des précisions avant de s’engager.
Nous étions fous de joie. Je pouvais donc compter sur son aide, au
moins pour une bonne part.
Jaona a demandé à chaque consultant de lui fournir rapidement
un curriculum vitae, ainsi que leurs appréciations sur mon niveau et
mon avenir.
A ces lettres, mon père a joint une évaluation chiffrée du projet.
Le coût s’élevait à mesure que les études avançaient : d’abord les
séances qui précédaient le brevet, puis le budget pour le programme
de seconde, chiffré à 22 000 francs, à quoi il fallait ajouter l’ensemble
du matériel - informatique, expérimentation en sciences physiques,
vidéo, livres, fournitures... - évalué à 100 000 francs.
Pour les trois ans, on atteignait une somme de 280 000 francs. A
savoir, 7 000 francs par mois sur 40 mois, matériel compris - plus du
1/3 du budget total -, soit environ 4 500 francs de cours par mois.
A la fin de sa lettre, mon père précisait à mon grand-oncle qu’il le
tiendrait au courant des démarches que nous engagerions auprès des
grandes entreprises, des fondations et des particuliers comptant
parmi les grosses fortunes de France.
Le 17 avril, une bonne nouvelle : le directeur de notre banque
nous a accordé un prêt de 100 000 francs (sur la seule caution des
assurances écrites de mon grand-oncle, dans sa lettre du 29 mars).
Ce monsieur nous a reçus très courtoisement dans son bureau. Il
avait l’air d’être impressionné par mon cas.
Il a commencé par nous parler de son fils qui préparait le
concours d’entrée à HEC, puis nous a appris qu’il avait été
professeur, et que sa femme l’était encore... Il était donc en mesure
d’apprécier mon niveau et le bien-fondé de mon ambition.

137
Il semblait souhaiter sincèrement que notre projet marche. Mais il
ne nous a pas caché que le seul salaire de Dadou ne pouvait justifier
le prêt qu’il consentait à nous accorder.
- Je vous accorde volontiers ce prêt, car, en tant que directeur
d’agence, je dispose d’un certain « volant » de crédit que je peux
accorder à ma seule discrétion. Votre dossier me paraît correct,
même si les garanties de départ sont plutôt faibles. Toutefois, la cau­
tion de votre oncle me paraît a priori suffisante. La somme devrait
être bien maigre au regard des possibilités de son entreprise.
Le directeur a terminé en m’invitant à passer une journée à pêcher
sur le gave de Pau, la grande rivière du pays. C’était sa passion.
Heureux! Nous étions heureux! Nous avions rencontré un
homme charmant, plein de compréhension. Un homme qui était cer­
tainement un banquier avisé aussi, car le prêt n’était pas donné.
Mais pour mes parents, il n’y avait pas d’hésitation possible. On
pouvait très probablement compter sur mon grand-oncle, et l’on pou­
vait raisonnablement s’attendre à quelque chose de la part des entre­
prises, fondations et grandes fortunes contactées. Il fallait courir ce
risque.
Mamie et bon-papa ont été les premiers à contribuer puisque, dès
le 20 avril, ils nous ont envoyé 20 000 francs. Cela représentait une
somme importante pour eux.
Fort de ce budget de départ, mes parents croyaient vraiment qu’ils
allaient enfin pouvoir m’offrir la belle vie.
Leur premier souci fut le cadre de vie. Pour eux, il me fallait
avant tout de l’espace, du confort. Ils se sont mis en quête d’un
endroit à louer dans un coin calme. La chance leur sourit sous la
forme d’une belle maison, spacieuse - 250 m2 -, à l’entrée de Thèze,
un village à 20 km au nord de Pau avec une vue imprenable sur les
Pyrénées, pour 4 000 francs par mois. C’était certes un peu grand,
donc un peu cher, mais il n’y avait rien d’autre qui convenait.
L’autre priorité était la sécurité. La vieille Diane qu’on avait
depuis octobre 1984 - cadeau de feu tante Solange - faisait peur à
mes parents. Ils ont décidé d’acheter une voiture neuve à crédit. Pas
facile. Seul le concessionnaire BMW leur accorda un crédit pour un

138
premier modèle qu’ils ont finalement pris. Ce ne fut pas sans scru­
pules, car le budget prévu était du coup dépassé.
L’avenir s’annonçait radieux. Depuis quelque temps, Dadou et
Jaona - surtout Jaona - avaient le désir de faire un deuxième
enfant. Dadou comptait déjà s’arrêter de travailler au mois de mai :
elle avait en vue, avec Jaona, un projet professionnel pédagogique.

Les premières réponses des entreprises, fondations et grandes for­


tunes que nous avions choisi de solliciter nous sont parvenues. Elles
furent toutes négatives, à notre grande déception. Nous doutions
même d’avoir été pris au sérieux par qui que ce soit. Une dame pos­
sédant l’une des plus grandes fortunes de France, prit elle-même la
plume pour citer Jean Cocteau : Un enfant prodige est généralement
un enfant dont les parents ont beaucoup d’imagination. Elle
concluait : « A dix ans, s’il est si intelligent, il se débrouillera beau­
coup mieux seul. »
Cette lettre m’a beaucoup affecté. J’en étais malade. Passe encore
de susciter l’indifférence, voire la perplexité; mais pourquoi donc
une telle méchanceté?
Le choc a été tel qu’on s’est mis à paniquer tout d’un coup. Et si
mes copies se retrouvaient sous-notées à l’examen ? Nous avions
maintenant l’impression que quelque chose clochait dans la façon
dont nous étions considérés, notamment par l’Éducation nationale.
Nous n’avions pas le sentiment d’inspirer beaucoup de sympathie de
ce côté-là. Toutes ces difficultés qu’on avait eues avec l’inspection
d’académie pouvaient fort bien mal tourner après tout. Il fallait donc
réagir. Au plus vite.
Il fallait alerter la presse locale. Nous avions besoin qu’on atteste
objectivement mes capacités de passer le brevet. Dès le lendemain,
Jaona avait un journaliste de Sud-Ouest au bout du fil, à qui il
annonçait l’envoi imminent - à son intention - d’un dossier impor­
tant me concernant. Nous pensions que le journaliste en question,
Monsieur B. réagirait très vite. Mais non! Il y avait pourtant dans
ce pli toutes les références, faciles à vérifier : la photocopie de

139
l’attestation d’inscription, les curriculums vitae des consultants avec
leurs coordonnées - nous les avions avertis qu’un journaliste de Sud-
Ouest les contacterait peut-être.
Au bout d’une semaine, Jaona a décidé d’appeler le journaliste.
Tranquillement, Monsieur B. avoua qu’il avait bien reçu le dossier,
mais qu’il ne comptait rien en faire pour l’instant. Il n’avait contacté
aucun des consultants. En un mot, il n’était pas curieux de savoir si
cette histoire d’enfant préparant son brevet à neuf ans et demi était
vraie.
Lorsque nous nous sommes déplacés au bureau de sa rédaction
pour essayer de comprendre son comportement, Monsieur B. a tout
simplement refusé d’accorder la moindre attention à notre cas...
En allant lui rendre visite, nous n’avions pas beaucoup d’espoir de
le faire changer d’attitude. C’est pourquoi, quelques jours plus tôt,
Jaona avait envoyé au Nouvel Observateur un dossier de douze
pages, le plus exhaustif possible.
Il y était fait mention de mes objectifs : se présenter au brevet en
juin 1987, au bac un an plus tard, et entrer en licence à la rentrée
1990. A nouveau étaient jointes les appréciations des consultants et
leurs coordonnées. Jaona donnait aussi mes résultats aux tests de
mesure du QI (quotient intellectuel) contenu dans le livre d’Alain
Sartron : l’intelligence.
Peu de temps auparavant, il m’avait proposé de faire une batterie
de tests, destinés aux adultes, qui prétendaient mesurer avec fiabilité
les différents caractères d’intelligence - verbale, numérique et spa­
tiale. C’était pour nous un moyen d’être pris au sérieux.
Au départ, je n’étais pas très « chaud » . Un peu par crainte de ne
pas être à la hauteur, et un peu par flemme aussi : cela devait durer
3 x 30 minutes, soit une heure et demie sans interruption. Mais
Jaona a insisté. Lui les avait déjà faits et m’assurait que ce n’était
pas vraiment difficile. En tout cas, largement à ma portée.
J’ai accepté sans beaucoup d’enthousiasme. Mais dès le premier
exercice, j’ai été pris au jeu. J’étais fasciné par la « petite musique »
des relations logiques à établir entre les mots - intelligence verbale -,
puis entre les chiffres - intelligence numérique -, et enfin entre les
formes - intelligence spatiale.

140
A l’arrivée, j’étais totalement survolté, prêt à en faire plein
d’autres. Je ne voyais plus là qu’un jeu! Un jeu stimulant, jonché de
pièges, réclamant une extrême vigilance et une certaine subtilité. J’ai
fait exactement le même score que mon père au total des trois tests :
117 points sur 150 possibles, soit un QI global de 163...
L’analyse des résultats nous apprenait que, primo, j’étais parti­
culièrement performant dans le domaine spatial - cela s’accordait à
mon goût prononcé pour le Lego!. Il était donc particulièrement
indiqué d’utiliser cette compétence dans ma stratégie d’apprentis­
sage.
Deuxio, mon score au test verbal montrait que mes capacités en ce
domaine avaient beaucoup mûri ces derniers mois, et me laissait
espérer un bon résultat au brevet, notamment en orthographe où je
ne me défendais pas mal.
Tertio, j’avais réalisé un score élevé dans le domaine qui se rap­
prochait le plus de l’« intelligence générale » des psychologues,
c’est-à-dire l’expression numérique, et cela m’a rendu assez fier, je
dois l’avouer.
Cette séance de tests avait surtout servi à renforcer, la confiance
que j’avais dans mon potentiel. Mais il me fallait traduire ces apti­
tudes dans des réalisations plus créatives que les tests d’intelligence.
La lettre se poursuivait par l’exposé des grands principes de mon
éducation, elle évoquait aussi notre modeste situation sociale, les
diverses difficultés que nous avions pu rencontrer, avec l’Éducation
nationale par exemple, et le problème que représentait pour moi le
fait de ne pas être reconnu, pire, d’être incompris. Enfin Jaona citait
les références de ses diverses sources d’information ou d’inspiration.
Avec une mention spéciale pour Françoise Dolto qu’il admirait par
dessus tout.
L’œuvre de Dolto et l’âpreté de sa lutte sont depuis longtemps
connues ; mais il a pratiquemment fallu attendre sa disparition pour
apprendre qu’elle avait été une enfant prodige ! L’éclectisme de son
talent, allié à son incroyable force intérieure, lui permettait d’avoir
toutes les audaces, et d’essuyer sans trop de mal les humiliations suc­
cessives, tributs payés à l’ignorance, à l’intolérance et à la bêtise.

141
En lisant la Cause des enfants, je devais, tout naturellement, me
retrouver en phase avec elle. Cela m’a été d’un grand réconfort, d’un
soutien moral sans prix.
En conclusion de sa longue lettre, Jaona disait son enthousiasme à
continuer dans la voie qu’il avait choisie. Il déclarait vouloir consa­
crer sa réflexion aux méthodes de communication dans le processus
d’apprentissage. Apprendre à apprendre lui paraissant un domaine
dans lequel il y avait beaucoup à faire.
La réponse du Nouvel Observateur a été négative : aucun reporter
ne viendrait nous rendre visite. Mais le plus décevant c’est qu’une
fois de plus, on nous faisait comprendre entre les lignes qu’on ne
croyait pas vraiment à notre histoire...
La série noire des déconvenues allait continuer de nous saper le
moral.
Nous avons reçu une petite lettre de l’oncle de Dadou accompa­
gnée d’un chèque de 2 500 francs. Il me souhaitait les plus grands
succès « avec le regret de ne pouvoir faire davantage »... Le choc a été
rude. Un minuscule chèque de 2 500 francs après nous avoir fait
espérer une contribution à un budget de 280 000 francs... Ce n’était
même pas le centième!
Nous ne comprenions plus rien. Tout notre challenge reposait sur
la promesse de cet oncle. Mes parents avaient compté sur lui et
s’étaient grandement endettés : auprès de bon-papa et mamie
d’abord, auprès de la banque ensuite; sans compter l’achat à crédit
d’une voiture neuve et la signature d’un bail de location de
4000 francs par mois !
Dadou venait de se mettre en disponibilité - un congé sans solde —
et le projet professionnel de mes parents n’avançait pas. Nous étions
soudainement dans une situation très difficile.
Sur le coup, Dadou était très en colère. Mon père, étrangement
silencieux, me paraissait encore plus atteint. Il me donnait l’impres­
sion d’être complètement K.-O. ! Moi, je ne mesurais pas toute
l’étendue des dégâts, mais j’avais de la peine pour mes parents. C’est
vrai, ils avaient beaucoup misé sur cet oncle, et tout notre édifice
semblait s’écrouler d’un seul coup, par le simple reniement d’une
promesse...

142
Je comprenais Dadou, toute sa désillusion. C’était quand même
quelqu’un de sa famille, qu’enfant elle avait admiré.
Elle a décidé de téléphoner à son cousin, le fils de ce fameux oncle.
C’était lui qui dirigeait maintenant le groupe. Il lui a répondu d’une
seule phrase :
- Vous vous êtes mis dans la merde; maintenant, à vous de vous
démerder !
Pour Jaona, il fallait quand même aller jusqu’au bout, c’est-à-dire
passer le brevet avec succès. Il a donc rappelé le rôle de chacun à un
mois de l’examen :
- Toi, Arthur, tu assures le coup! Dadou, tu gères la maison; et
moi le reste! O.-K. ?.
O.-K. ! Le boss avait parlé. Nous étions remontés à bloc! Jamais je
n’avais été aussi motivé de ma vie.
10

A un mois du brevet, nous étions plus préoccupés que jamais par


le fait de ne pas être pris au sérieux. Pour Jaona, la seule solution
était de passer des tests standards d’intelligence auprès d’un psycho­
logue agréé.
A Pau, personne ne voulait me faire passer ces tests. Mon père
s’est donc tourné vers un psychologue clinicien qui habitait Nice. Il
s’appelait Jean-Claude Terrassier, c’était un spécialiste, de renom­
mée mondiale, des enfants « surdoués ». Je préfère le terme « talen­
tueux » utilisé dans les pays anglo-saxons, ou encore « précoces ».
Mes parents avaient toujours été hostiles aux tests, et au QI. Ils
en contestaient le principe, ils refusaient la validité des critères à
l’aide desquels on mesurait l’intelligence. Ils pensaient qu’elle était
bien trop difficile à mesurer pour que l’on puisse se fier complète­
ment à ce type d’outil. Cela pouvait donner une indication, sans
plus... Mais pour l’heure, ces tests avaient à nos yeux une tout autre
valeur. Ils pouvaient nous mettre à l’abri de l’incrédulité suscitée par
notre projet.
Mon père avait obtenu l’adresse de Terrassier par la directrice
d’un institut pour « surdoués » ; il avait entendu cette femme à la
radio et l’avait appelée pour la consulter sur les possibilités qui pou­
vaient s’offrir à moi en France, voire en Europe.
Jaona a donc écrit à Jean-Charles Terrassier. Il a essayé de lui
expliquer mon mode de vie, les grandes étapes de mon parcours,

144
l’apport des méthodes de type « cognitiviste », l’apprentissage de
l’eau avec les « bébés-nageurs », l’apprentissage dit « précoce » de la
lecture, ou encore l’« eutonie » de Gerda Alexander pour ce qui
concerne la stimulation des facultés psychomotricielles. Enfin il lui
faisait part du problème de crédibilité auquel nous étions confrontés
et lui demandait s’il acceptait d’évaluer mon quotient intellectuel, et
ce le plus vite possible.
Quelques jours plus tard, nous avons reçu sa réponse sous la
forme d’un rapide coup de fil. Il nous invitait à nous rendre à son
cabinet, à Nice, le dimanche 25 mai à 15 heures précises.
Nous n’allions pas tout à fait à Nice pour le charme de la baie des
Anges. Nous sommes arrivés vers 8 heures du matin, par le train de
nuit. Le ciel était maussade, et nous n’avions rien de précis à faire de
toute la matinée. L’attente s’annonçait pénible.
Heureusement pour moi, j’étais assez « flippé » pour passer près
de trois heures à regarder la mer et à y lancer des cailloux, sans dire
un mot, comme hypnotisé par ce tableau : l’immensité bleue face à
moi, le chuintement des vagues qui échouaient sur les petits galets, le
« flop » des cailloux que je balançais comme un rituel infini. Tout
cela m’apaisait.
Nous sommes arrivés pile à l’heure au cabinet de Jean-Charles
Terrassier.
Un très grand monsieur à lunettes, souriant et à la voix douce,
nous a ouvert. J’ignorais à ce moment-là que nous passerions près de
six heures chez lui avant de reprendre le train du soir pour Pau. Et
pas n’importe quelles heures. Pour la première fois, nous avons eu le
sentiment d’être compris, pour ne pas dire franchement encouragés
dans notre projet.
Cela s’est passé tout simplement. Nous avons commencé dans son
grand bureau par une petite conversation en guise de préambule, et
hop ! j’ai attaqué dans une pièce voisine une première série de tests
pendant que la conversation continuait sans moi.
Quand j’avais fini, je ramenais ma copie et le psychologue me
redonnait une autre série et ainsi de suite pendant près de deux
heures d’affilée.

145
Après une demi-heure de pause au cours de laquelle Jean-Charles
Terrassier nous a beaucoup fait rire - c’était apparemment
quelqu’un qui aimait s’amuser -, j’ai remis ça pour une dernière
épreuve particulièrement difficile. Il s’agissait du test Advanced
Progressive Matrices PMA I et II, habituellement réservé aux ingé­
nieurs diplômés des grandes écoles, et qui consistait à établir des
relations logiques entre des figures géométriques très complexes. Au
total, ça a fait trois heures de tests et trois heures de conversation -
six pour mes parents - avec ce monsieur passionnant, plein
d’humour et de gentillesse.
Avant de nous raccompagner à la gare dans sa superbe Porsche
928S, Jean-Charles Terrassier m’a offert son livre les Enfants sur­
doués ou la précocité embarrassante, avec une gentille dédicace : « A
Arthur ou les joies de la précocité. Amuse-toi bien. »
Je n’aurais certainement pas pu endurer trois heures de tests si je
n’avais pas trouvé ça amusant. J’ai ressenti un peu de fatigue sur la
fin, au moment où les épreuves devenaient plus ardues. Mais autre­
ment, je baignais dans une douce euphorie, ponctuée par des phases
d’excitation intense.

Désormais, nous étions donc installés à Thèze, un charmant vil­


lage en pleine campagne, comme à Bosdarros. J’avais tout l’espace, à
l’intérieur comme à l’extérieur, pour m’éclater!
Ma première envie a été de courir jusqu’au champ d’en bas. De là
je regardais du côté de la maison où mes parents me faisaient de
grands signes, plutôt humoristiques quand c’était mon père, et
j’avais l’impression de vivre dans une autre dimension.
En remontant le chemin, j’entendais bourdonner les abeilles, je
voyais voleter les libellules, les papillons de toutes les couleurs ; je
surprenais les lézards se dorant au soleil et les fourmis, infatigables,
qui annexaient le terrain. Tout cela m’enchantait. Mais le brevet
approchait à toute allure... Nous devions maintenant entrer dans la
dernière phase de la préparation mise au point par Jaona.
Nous nous sommes arrangés avec Emmanuel B. pour qu’il occupe

146
l’appartement de la rue Bernès-Cambot jusqu’à l’expiration du bail.
En même temps, je continuais d’y prendre mes cours avec lui, mais
aussi avec Maria-Helena et Christian A. C’était assez pratique.
L’essentiel du programme avait été vu, il ne me restait plus qu’à
opérer une révision-consolidation. Il fallait que j’aie le maximum
d’efficience possible au jour J ; je devais acquérir une confiance suffi­
sante pour résister à la pression parfois déstabilisante d’un examen.
Surtout pour un gamin de neuf ans et demi comme moi qui n’avait
encore jamais mis les pieds dans une salle de classe!
Jaona m’avait toujours expliqué que, pendant l’examen, lorsqu’on
avait la maîtrise de ses connaissances, il était plus facile d’assurer
celle de ses nerfs. Et réciproquement dans la phase d’apprentissage.
J’étais dans la période propice aux examens blancs. Je travaillais
à partir des sujets des annales du brevet des collèges. Nous avions
acheté les fascicules d’au moins trois années, afin d’avoir le plus de
variété possible dans les exercices. Cela ne modifiait pas beaucoup
mon emploi du temps, puisque je me levais vers 10 heures, travaillais
de 11 à 13 heures; puis de 15 à 17 heures l’après-midi, et consacrais
enfin une petite heure, le soir, à l’histoire, la géographie ou aux
sciences naturelles. Ces matières dites cognitives nécessitant une
bonne mémorisation ; je les révisais avant de me coucher, ce que je
faisais tranquillement vers 23 heures.
Le soir, je partais me balader à vélo un peu partout, avec ou sans
Dadou, notamment pour aller chercher du lait chez le fermier voisin.
Ou encore, avec mes parents, vers les 19 heures, on allait jouer au
foot ou au basket au stade du village.

A la mi-juin, nous avons reçu de Jean-Charles Terrassier le rap­


port des tests passés à Nice. Les résultats étaient plutôt concluants et
mes parents ont changé d’avis sur les tests d’intelligence et le QI ! A
la lecture du rapport, nous avons eu le sentiment de détenir un élé­
ment d’évaluation intéressant - mon QI était situé à 170 -, partiel
peut-être, mais correspondant globalement à mon niveau général
d’instruction. Il ne me restait plus qu’à réussir le brevet pour confir­
mer tout cela.

147
J’étais assez fier en lisant dans ce rapport l’extrait suivant : Nous
avons osé ensuite présenter à l’enfant un test (PMA I et II) habi­
tuellement utilisé par certaines firmes au niveau du recrutement
d’ingénieurs diplômés. Dans cette population déjà sélectionnée,
l’enfant atteint une efficience qui le situe au rang de 23e sur 176.
Ça m’a fait drôle d’être situé sur une échelle d’efficience intellec­
tuelle, mais je ne crois pas que ça m’ait donné la « grosse tête ». Au
contraire, cela m’a aidé à me situer le plus objectivement possible, et
m’a incité plus encore à progresser, à développer ce potentiel intel­
lectuel qualifié d’exceptionnel.
A propos de modestie, mon père m’avait appris qu’il n’y a pas pire
que la modestie affectée. Il me cita la Torah qui énonce le précepte
suivant : « Ne te dis donc pas si petit puisque tu n’es pas si grand! »
En fait, cette évaluation m’imposait une certaine exigence vis-à-vis
de moi-même. La chance que j’avais entraînait aussi une responsabi­
lité : je n’avais pas le droit de me laisser aller et de gâcher tout ce qui
avait été bâti jusque-là. Désormais, je savais que d’une certaine façon
j’étais différent.

Les derniers jours précédant l’examen furent consacrés à la prépa­


ration « logistique ». Il fallait prendre les dispositions matérielles
pour que tout se passe le mieux possible.
Tout d’abord, nous sommes allés reconnaître les lieux. Le collège
Marguerite-de-Navarre était le plus grand de la ville. J’en croisais
les élèves lorsque je me rendais à la bibliothèque municipale qui se
trouvait juste à côté. Le principal avait accepté sans problème de
nous faire visiter un mardi matin à 9 heures, moment tranquille où
les couloirs sont vides, la salle d’examen où je devais « plancher »
durant les deux journées des 22 et 23 juin.
De l’extérieur, le bloc de bâtiments ne m’était donc pas inconnu.
Mais lorsque j’ai pénétré dans l’enceinte du collège, ce fut pour moi
le choc : quelque chose de terrible qui me nouait la gorge. Une sorte
de malaise devant cette atmosphère de désolation glaciale qu’accen­
tuait la vétusté des locaux.

148
Le principal nous a reçus sans affectation particulière, comme s’il
désirait s’en tenir strictement à la satisfaction de notre demande. Les
présentations faites, nous nous sommes directement dirigés vers la
fameuse salle d’examen. Et là, nouvelle stupeur : jamais je n’aurais
imaginé qu’une salle de classe serait si triste, si lugubre ; les tables et
les chaises, aussi inconfortables. Beaucoup plus prosaïque, ma mère
m’a fait asseoir pour voir comment je me sentirais. Pas de doute,
j’étais trop petit pour le mobilier standard : mon mètre trente-sept
me laissait les pieds suspendus. Un peu gênant.
- Je crois qu’il faudra apporter une boîte à chaussures pour tes
pieds, Arthur, a fait remarquer Dadou d’un ton gentiment moqueur.
- C’est autorisé, Monsieur le principal ? s’est enquis Jaona, un
brin rigolard.
- Naturellement! a répondu le principal enfin déridé.
La visite a été aussi courte que fonctionnelle. L’essentiel était que
je prenne mes marques. J’avais repéré les lieux, mais tout cela ne
pouvait être considéré comme une véritable répétition : il manquait
les quelques 800 élèves que le principal nous avait annoncé pour le
jour J. Je pensais que c’étaient peut-être eux - nous n’avions croisé
personne - qui avaient manqué à ce gros vaisseau de collège pour
qu’il paraisse moins froid. J’étais persuadé que ce serait beaucoup
moins sordide pendant l’examen.
Nous avons aussi pris des précautions pour m’éviter la fatigue des
déplacements : je dormirais à l’hôtel, à cinq minutes à pied du col­
lège, et déjeunerais à l’ancien appartement de la rue Bernès-Cambot.
Le seul petit problème, c’était le réveil matinal auquel je devais
m’habituer progressivement afin d’être opérationnel dès 8 heures du
matin, deux journées d’affilée. Mes parents ont acheté pour la cir­
constance un gros réveil, dont la méchante sonnerie ne pouvait
s’ignorer.
Quant à mon biorythme, il me fallait redouter l’excès de
confiance : la position ascendante de mon cycle émotif et celle descen­
dante du cycle intellectuel me recommandaient d’être particulière­
ment vigilant.

149
La veille du week-end qui précédait l’examen, nous étions fin
prêts, mais cela ne nous empêchait pas d’avoir un peu d’appréhen­
sion. Nous étions toujours inquiets à l’idée qu’on ne me traite pas
équitablement. C’est alors que Jean-Charles Terrassier nous a
appelé depuis Nice. Un journaliste et un photographe du Journal du
Dimanche - des personnes qu’il connaissait depuis longtemps et dont
il se portait garant - souhaitaient faire un reportage sur moi pour le
numéro de ce dimanche. Nous n’avions qu’à leur téléphoner si nous
étions d’accord et ils sauteraient dans le premier avion.
Pierre P. et René T. débarquèrent vers 17 heures pour ne repartir
qu’à 22 heures. Interviews et séances de photos durant cinq heures
dans une atmosphère hypercool. Pierre P. « suivait » la question des
enfants surdoués depuis déjà pas mal de temps.
Ils sont revenus le lendemain en fin de matinée, l’air toujours
aussi ravi, et nous ont quittés à 15 heures, dernière limite pour
prendre l’avion qui les ramenait à Paris.
Le dimanche matin, Dadou est allée à Pau pour trouver le JdD -
Journal du Dimanche. L’article, en page 7, titrait en caractère gras
et sur deux lignes : « Arthur, 9 ans; QI : 170. » En bon journaliste,
Pierre P. avait essayé de transcrire le plus objectivement possible ce
qu’il avait vu, entendu.
Pour « vendre » son article, il ne s’était pas privé de formules
chocs. Normal pour un sujet choc. Sujet pas facile du tout d’ailleurs,
comme il nous l’avait confié avant de partir. Il disait n’être pas très à
l’aise à l’idée d’écrire son papier, il ne voulait surtout pas me porter
préjudice par une quelconque maladresse d’interprétation. Mais
lorsqu’il me cite déclarant : « Je crois que j’ai compris les principes
de la psychanalyse. Ce n’est pas très difficile », le fait qu’il n’ait pré­
cisé nulle part dans l’article que mon père était psychanalyste change
évidemment tout...
Cette première expérience avec les médias m’incita à la plus
grande prudence. La presse pouvait contribuer à déformer plus
encore l’image que les gens avaient de moi. J’avais peur d’être pris
pour quelqu’un que je n’étais pas.
Le lundi matin, heureux que ce jour d’examen soit enfin arrivé,

150
nous nous sommes tranquillement préparés dans la bonne humeur.
Sur le chemin du collège, j’ai reçu de mes parents les dernières
recommandations :
- Restaure-toi et bois régulièrement, prends ton temps, soit vigi­
lant et concentre-toi sur ton travail!
11

Huit cents élèves dans une cour, ça impressionne! Encore plus,


j’imagine, celui qui n’a jamais mis les pieds dans une école. Les
élèves en question étaient plutôt calmes pourtant, et même intimidés
par l’événement. Pour tous, mis à part les redoublants naturelle­
ment, c’était le premier examen de leur vie.
Nous étions donc engagés dans la même « galère », ce qui atténuait
un peu la pression que j’ai ressentie au moment de franchir le por­
tail.
On m’observait avec un étonnement parfois amusé; mais dans
l’ensemble l’accueil des candidats qu’on croisait était plutôt sympa­
thique, voire gentil, du côté des filles. Ça m’a mis définitivement à
l’aise. J’étais fin prêt pour ce brevet!
L’examen se déroulerait du lundi matin 22 juin à 7h 45, heure de
l’appel, au mardi après-midi 16h 25. J’étais dans une classe où l’on
avait réuni les candidats libres - la plupart repassait le brevet. Parmi
nous se trouvait un autre candidat non scolarisé, Valéry S., âgé de
treize ans et demi. Nous nous étions repérés dès l’entrée dans la
salle. Une sorte de solidarité de corps nous avait instinctivement liés.
Il souffrait d’un retard de croissance; sa taille était comparable à la
mienne et son corps très frêle.
De 8 heures à llh 15, l’épreuve de français s’est relativement bien
déroulée pour moi. J’ai même trouvé ça facile. En fait, je m’attendais
à quelque chose de plus grandiose, de plus stimulant. Surprise à la

152
fin de cette première épreuve : l’envoyé spécial de Radio-France
Pau-Béarn, attendait ma sortie. Il était allé voir mes parents, assis
sur un banc dans la cour du collège, et leur avait discrètement
demandé l’autorisation de faire une interview-express de leur fils
pour «Le journal de 13 heures» sur France Inter.
A côté de cela, nous avons refusé de jouer le jeu de certains repor­
ters beaucoup moins corrects, et qui avaient tendance à me prendre
pour la « bête curieuse du jour ».
Ce fut plus calme à 14 heures pour l’épreuve d’histoire-
géographie. Mais j’ai quand même fait une grosse erreur. J’ai oublié
de tourner la dernière page de l’énoncé des questions de géographie;
je n’ai donc pas répondu à la dernière partie du devoir. C’est Valéry
qui me l’a signalé un peu plus tard. Comme quoi l’inattention peut
coûter aussi cher qu’une mauvaise préparation. Cette bourde m’a
valu de me faire un peu « remonter les bretelles » par mon père. Et
là, j’ai craqué; à la grande joie de certains journalistes ravis de
constater que le petit prodige savait pleurer. Jaona commençait à
redouter sérieusement le harcèlement des médias.
Une journaliste d’un quotidien local de tendance droite plutôt
« extrême » a débarqué à l’improviste chez nous à Thèze, juste après
l’épreuve d’histoire-géo. Elle a carrément voulu forcer la porte
d’entrée pour nous soutirer une interview. Dadou a failli se faire très
mal en lui interdisant l’accès de notre maison, mais la jeune femme a
tout de même sorti son papier le lendemain...
Le soir à l’hôtel, deux nouveaux journalistes, l’un envoyé par
l’AF-P, l’autre pour le compte de plusieurs radios périphériques,
accompagnés d’un reporter-photographe nous attendaient pour une
interview, convenue cette fois-ci. Mes parents avaient pensé que ce
n’était pas une mauvaise idée de recevoir ces personnes, a priori
fiables, au salon de l’hôtel vers 20h 30.
Erreur : le montage de l’article, et encore plus celui des bobines
radios, donnaient de moi une image outrée. Une fois de plus, on vou­
lait me faire passer pour un surdoué qui avait la « grosse tête ».
A-t-on pensé une seconde à ce que je pouvais ressentir?

153
Le lendemain matin, à 8 heures, c’était l’épreuve de maths. Je l’ai
bouclée en une heure et demie, après avoir lu et relu ma copie. Mes
parents m’avaient interdit de quitter la salle avant 9 h 30, quoi qu’il
arrive. Ça n’a pas été terriblement excitant, d’autant plus que j’avais
comme consigne « d’assurer ». Ils m’avaient demandé de mettre toute
créativité de côté et de m’en tenir aux résolutions standard, celles que
le correcteur devait attendre. Du travail purement scolaire, comme le
disait ma mère.
D’ailleurs, mon « copain » Valéry, sorti en même temps que moi,
avait eu la même impression : épreuve facile. Et lui pouvait large­
ment se permettre ce type de commentaire. Il se dégageait une telle
maîtrise de ses paroles et de son attitude, que le brevet des collèges
semblait vraiment n’être pour lui qu’une formalité : il devait finale­
ment obtenir un 18/20 de moyenne contre 14 pour moi...
L’épreuve suivante, l’anglais, n’avait lieu qu’à lOh 45. Nous
avions donc pas mal de temps pour nous restaurer, discuter, mais
aussi pour réviser ensemble sous la houlette de Jaona.
Valéry nous a un peu raconté sa vie. Son père était enseignant. Il
martyrisait sa famille et Valéry le qualifiait lui-même de « fou dan­
gereux ». Sa mère s’était entièrement occupée de lui. Peu satisfaite
du système scolaire traditionnel, elle avait assumé son instruction
depuis la sixième. Avec la réussite que l’on pouvait constater. Valéry
avait une petite soeur adorable, âgée de huit ans et non scolarisée elle
aussi. Elle était toute tendre avec moi : à l’issue de l’épreuve
d’anglais, elle m’a pris par la main, alors qu’elle était venue chercher
Valéry avec sa maman.
J’étais terriblement impressionné par la détermination de sa mère
à élever seule ses enfants. Et, comme nous, ils n’avaient pas de gros
moyens, loin de là. La marginalité se paie au prix fort, si l’on en juge
par la volonté nécessaire pour sauvegarder la simple liberté de vivre
ce à quoi on croit.
J’étais vraiment admiratif face à ce garçon qui arrivait à parler de
ses problèmes - et ils n’étaient pas simples - avec lucidité et maturité
sans s’apitoyer sur son sort un seul instant. Bien au contraire, son
sourire rayonnant, ses yeux brillants derrière ses petites lunettes

154
illustraient sa joie de vivre. Il était devenu pour moi un modèle de
courage, d’enthousiasme et de passion. Dans mon cœur, il était
devenu un frère. Mon frère.
J’ai surtout retenu de ces deux journées d’examen ma sublime
rencontre avec Valéry S. comme côté positif, et les péripéties média­
tiques comme côté négatif. Les épreuves ne m’ont pas laissé un sou­
venir impérissable, mais l’essentiel était d’obtenir le diplôme. Mis­
sion accomplie : je pouvais poursuivre mon chemin.
12

Ce mardi 23 juin - je l’ai appris plus tard - mon portrait et mon


nom ont été à la « une » de tous les quotidiens régionaux de France
abonnés au « fil » de l’AF-P.
A partir d’un petit communiqué, des journalistes donnaient libre
cours à leur inspiration. Certains articles étaient carrément
méchants. La journaliste que nous avions dû repousser de chez nous
semblait vouloir prendre sa « revanche » et donnait dans le racisme et
la calomnie: Monsieur Joana Ramandzissoa (sic), père du jeune
prodige, “snobe ” la presse locale. Après tout, les Ramiandzissoa ne
sont pas béarnais, et de surcroît, ils sont probablement de passage
dans le pays...; ou encore : Joana Ramadzissoa vend l’intelligence de
son rejeton dans les méandres de la presse nationale... il accorde la
faveur d’une interview au plus offrant s’entend...
Malgré le droit de réponse que nous avons obtenu, le mal était
fait. Il y avait fort à craindre que nous ne fussions « grillés » dans la
région.
D’autres ne se référaient à aucune réalité, parlant par exemple de
« forcing à la japonaise »...
Il y avait aussi l’article « bidon » du journaliste qui avait refusé au
tout début de s’intéresser à notre cas, et faisait maintenant comme s’il
m’avait effectivement rencontré et longuement interviewé...
Le soir du mardi 23 juin, je n’étais pas vraiment fatigué, ce que
j’ai dit à mamie et bon-papa qui nous avaient appelés au téléphone.

156
Je ressentais surtout un grand soulagement : le diplôme était dans la
poche; alors vive les vacances! J’allais enfin pouvoir me consacrer
aux choses qui me passionnaient réellement, c’est-à-dire pour
l’essentiel les maths, le foot, et l’anglais. Mes parents ont d’ailleurs
eu la géniale idée de m’offrir la collection complète des Aventures de
7'intin, en anglais, qui n’attendait plus que je la dévore! « Billions of
billions blue blistering barnacles in a thundering typhoon!» comme
dirait Captain Haddock.
Mais les médias ne m’ont pas laissé beaucoup de répit. Dès le
mercredi 24, la télévision est venue en la personne de deux reporters
chevronnés de FR3-Aquitaine, Jean Pourre et Jean-Paul Itey.
Lorsqu’ils sont arrivés vers 11 heures du matin, ils n’étaient pas
franchement aimables. Plus tard ils nous ont avoué avoir été victimes
de l’impression répandue par la presse locale. Ils se sont donc
contentés d’installer leur matériel en nous donnant leurs instructions
sur un ton pas vraiment chaleureux...
Petit à petit, ils ont pu se faire leur propre opinion et l’atmosphère
s’est détendue. Ils ont eu l’« agréable surprise » de découvrir qui nous
étions réellement : notre mode de vie, plutôt décontracté, surtout
qu’il y avait là Emmanuel avec qui on a bien rigolé, et notre projet,
pas si fou que ça. Ils ont, je crois, été sensibles à notre situation maté­
rielle précaire, à notre détermination.
Ils ont reconnu que notre franchise avait été savamment exploitée
par des journalistes malveillants. Et même si, comme ils nous l’ont
déclaré, la solidarité entre journalistes était très forte - d’où leur atti­
tude peu amène du début -, ils regrettaient le comportement et les
propos de certains de leurs confrères.
Au moment de nous quitter, après la dernière séance de prise de
vue sur le stade du village - je devais jongler avec un ballon de foot -,
les deux reporters nous ont souhaité « Bonne chance ! » avec une sin­
cérité qui nous a profondément touchés.
Le reportage en question est passé au journal de FR3-Aquitaine
le lendemain soir. Ça fait un effet bizarre de se voir sur l’écran ! Le
sujet, d’à peu près quatre minutes, m’a assez plu. II donnait une
image plutôt fidèle de ce que je vivais. Le ton était juste, le

157
commentaire sans fioritures. Notamment lorsqu’il évoquait l’« iner­
tie » des pouvoirs publics et de l’initiative privée face à nos
démarches.
Le sujet des « surdoués » est souvent tiré vers le « spectaculaire »,
et traité sans délicatesse. Là, j’ai eu le soulagement de ne pas passer
pour le petit « singe savant » que je n’étais pas. Ni singe, ni savant!
A la suite de ce reportage, nous n’avons plus eu droit qu’à la visite
de journalistes parfaitement corrects et honnêtes dans leurs articles,
aussi bien dans La Vie, que dans Actuel, en passant par Le Figaro.
Cela devait achever de me réconcilier avec les médias.
Le vendredi 26, nous avons téléphoné à Vecoux afin d’avertir
mamie et bon-papa que le reportage de FR3 passait sur Antenne 2.
A leur tour, ils ont transmis le message au reste de la famille. J’étais
très heureux qu’ils puissent tous voir à travers ce reportage
l’ampleur de notre espérance et combien nous étions résolus, mes
parents et moi.
C’était aussi l’anniversaire de Jaona : il avait trente-quatre ans.
Autant dire que la fête a été complète à la maison.
Cette folle semaine allait se terminer en apothéose : Dadou nous
annonça que j’allais avoir un petit frère ou une petite soeur! Nous
étions heureux, vraiment très heureux. En observant ma mère, je
pensais déjà avec beaucoup de tendresse à celui ou à celle qu’elle por­
tait dans son ventre encore plat, et à qui je souhaitais la plus belle
enfance possible.

Le vendredi 10 juillet, je pris pour la première fois l’avion. J’étais


invité par Patrice Drevet à participer en direct à son « Mini JT », un
magazine d’infos pour les jeunes qui passait à 18 heures, sur TF1.
Mes parents m’accompagnaient. Le lendemain, nous devions
rejoindre Nice par le TGV, à l’invitation de Jean-Charles Terras­
sier. Le programme s’annonçait particulièrement chargé et il le fut
encore plus que je l’imaginais!
Pour mon baptême de l’air, j’ai été gâté. On m’a autorisé à visiter
le cockpit de l’Airbus A320. J’ai été accueilli comme un prince. On
m’a solennellement présenté les membres de l’équipage qui m’ont

158
éclairé avec beaucoup de patience sur la fonction des multiples élé­
ments du tableau de bord. Tout le monde était vraiment gentil avec
moi et ça m’a beaucoup touché. J’ai vraiment pu apprécier le prix de
la délicatesse et de la courtoisie.
A Paris, les gens de TF1 nous ont aussi réservé un très sympa­
thique accueil. J’étais cordialement invité à participer à la prépara­
tion de l’émission et j’ai pu observer un peu comment les choses se
passaient à la télévision. Ambiance jeune et super cool - normal pour
le « Mini JT ». Les éclats de rire chassaient quelquefois le sérieux
implacable du pro. Mais en définitive, c’était l’horloge obsédante qui
commandait tout: «Le timing, les mecs! Le timing'.»...
Une équipe de reportage m’avait suivi depuis mon arrivée aux
studios de la rue Cognacq-Jay pour tourner la séquence qui devait
passer le soir. Ma mère était un peu à l’écart, et mon père avait tota­
lement disparu dans les cintres, observant de très loin tout ce
manège.
J’étais donc livré à moi-même devant cette armada de projecteurs,
de caméras, de journalistes. Ils avaient beau être sympathiques, ils
exerçaient malgré tout une sacrée pression, heureusement euphori­
sante. Et ça a duré plus de trois heures et demie!
L’émission s’est très bien passée. Patrice Drevet m’a même offert
un superbe livre-album sur Elvis Presley qu’il m’a gentiment dédi­
cacé. A la fin, j’étais quand même un peu vidé : j’avais passé plus de
cinq heures dans cet immeuble. Mais j’étais suffisamment d’attaque
pour monter en haut de la tour Eiffel, une autre première. Sous un
ciel crépusculaire, la vue de Paris était féerique.
Le lendemain matin, nous avons pris le TGV - encore une
première - pour gagner Nice où nous attendait Jean-Charles
Terrassier. Il nous proposa un programme original pour le lende­
main, dimanche : déjeuner, tests pour moi, puis concert pour tous à
la Grande parade du Jazz!
Nous avons attaqué les tests vers 15 heures. Il s’agissait d’une
nouvelle batterie habituellement présentée aux étudiants, et tout spé­
cialement à ceux du deuxième cycle universitaire. Toujours des
épreuves de type logico-mathématique, qui ne nécessitaient aucune

159
connaissance académique particulière, et consistaient essentiellement
à établir des relations logiques entre des formes; donc à évaluer
l’intelligence dite « spatiale », selon la terminologie proposée par
Alain Sartron.
Cette fois, ça n’a pas été bien long : à peine trois quarts d’heure !
Le résultat confirmait l’évaluation faite à partir des tests passés le
25 mai. Et le plaisir était le même ! Il a d’ailleurs immédiatement été
suivi d’un autre : le concert de jazz ! Le hasard avait voulu que Jean-
Charles Terrassier soit également un vrai mordu du downbeat et de
la syncope...
Ce fut encore une première pour moi, en exceptant bien sûr le
concert d’Ella Fitzgerald auquel j’avais assisté depuis le ventre de
ma mère! Dans un cadre champêtre, après une bonne séance de
swing et le James Cotton Blues Band dans l’après-midi, Dexter
Gordon a clos le concert. Le jazzman était tout auréolé du rôle,
désormais légendaire, qu’il avait tenu dans le film de Bertrand
Tavernier Round Midnight. Là, sous un magnifique ciel étoilé, la
foule recueillie était littéralement suspendue au souffle de l’immense
saxo-ténor noir américain.
Pour moi, cette soirée fut tout simplement magique : j’étais litté­
ralement en transe - à force de battre le tempo ? - et tout le monde
avait l’air si heureux!
Lorsque le train de nuit nous a ramenés à Pau, j’ai ressenti une
étrange impression : comme si j’avais, durant ces trois merveilleux
jours, vécu un drôle de rêve.
13

La priorité, c’était désormais de prévoir la suite. Pas question que


j’entre en seconde au lycée. Pour les psychologues, le décalage avec
les autres élèves aurait mis tout le monde mal à l’aise, personnel
enseignant et administratif compris. Donc pas d’autre choix que de
poursuivre notre aventure, en essayant une fois de plus de trouver
une aide capable de financer ce type de tutorat. L’inertie qui avait
répondu à nos diverses sollicitations nous laissait tout de même
inquiets. Je n’arrivais pas à comprendre cette attitude. Je pensais
qu’après le brevet, les choses devraient naturellement s’arranger
puisque j’avais fait mes preuves...
Je continuais donc à prendre des cours avec mes consultants, et
d’autant plus activement que nous n’étions plus coincés par les impé­
ratifs du brevet. A Thèze, je pouvais travailler en toute liberté. Les
maths surtout. Au milieu de cette nature généreuse, sous un soleil
éclatant, j’étais très inspiré.
Nous voulions nous rendre, début août, pendant une dizaine de
jours, à Salt Lake City aux USA et assister au septième congrès
mondial pour les enfants surdoués et talentueux. Jean-Charles
Terrassier en était l’un des animateurs-conférenciers et, en tant que
membre du Conseil mondial pour les enfants surdoués depuis sa fon­
dation à Londres en 1975, il y représentait la France. C’était pour
nous l’occasion d’observer ce qui se faisait ailleurs pour les enfants
comme moi, tout en voyant du pays. Et l’Amérique, ce n’était pas

161
rien. Seulement, nous n’avions pas les moyens d’une telle expédition.
Il nous fallait impérativement trouver un financement.
Partira, partira pas ? Le suspense a pris fin le mardi 28 juillet à
14 heures. La secrétaire générale du groupe Bernard-Tapie, auquel
nous nous étions adressés, confirmait le voyage et le séjour pour
Jaona et moi. Dadou n’avait pas vraiment souhaité y aller, à cause
de sa grossesse. Dommage, quand même. Moi, j’aurais beaucoup
aimé qu’elle vienne.
En deux jours, toutes les formalités administratives ont été
accomplies à Pau. Le jeudi soir, nous étions à Paris. A notre hôtel, la
secrétaire générale en personne nous apporta les précieux billets
aller et retour Paris-Salt Lake City-Paris via Chicago.
Le vendredi, jour du départ, 14 heures à Roissy, nous devions
dans un premier temps passer aux services des visas de l’ambassade
des USA, rue Saint-Florentin. Et là, une queue énorme, impression­
nante, alors qu’il n’était que 8h 30 seulement. De quoi doucher tout
enthousiasme. Au moment de la fouille systématique, les respon­
sables de la sécurité ne nous ont donné aucun espoir de passer suffi­
samment tôt pour pouvoir prendre notre avion à 14 heures. Ils ont
même rigolé, trouvant la détermination de Jaona un peu ridicule.
Il nous a finalement fallu attendre plus de deux heures avant de
franchir l’entrée du service. Arrivé au guichet, Jaona a expliqué que
nous devions prendre l’avion à 14 heures pour assister au congrès
mondial pour les enfants surdoués à Salt Lake City. C’était d’ail­
leurs précisé sur le formulaire - et sur le mien que j’avais un QI 170
à la rubrique « signe particulier ». Il était 11 heures. Il ne restait
plus qu’à attendre, mais pour combien de temps ? A entendre les
gens qu’on interrogeait à ce sujet, c’était plutôt mal barré. Certains
espéraient entendre leur nom au micro depuis plus de deux heures et
demie...
Au bout de dix minutes, alors que nous pensions nous être instal­
lés pour un bon petit moment, nous avons entendu notre nom au
micro. Jaona se leva d’un bond :
- Putain vite, c’est nous ça!
L’employé nous a tendu nos passeports avec pour chacun un beau
visa tout neuf pour les USA!

162
- Bon voyage!, nous a-t-il souhaité en souriant.
En sortant, nous étions euphoriques, Jaona et moi, on se tapait
joyeusement dans les mains. On avait vraiment eu peur de le rater
cet avion.
Lorsque le Boeing décolla enfin, à peine les ceintures détachées,
nous n’avons pas pu nous empêcher de chantonner entre nous. Le
vieux standard du blues « Sweet Home Chicago » :

Come on, Baby don’t you wanna go.


That’s the same way, Sweet Home Chicago.

J’ai été complètement émerveillé par cette traversée de


l’Atlantique, par le magnifique paysage de la banquise, sous une
lumière à vous couper le souffle, par la forêt canadienne : une véri­
table mer de touffes vertes et brunâtres clairsemée ici et là de flaques
d’un bleu métallique. Cette image évoquait d’emblée les dimensions
gigantesques du continent et la rudesse de son milieu. Et à chaque
fois, les appareils photos qui crépitaient de partout du côté des
hublots allègrement assaillis avec des «ho!» admiratifs.
A Chicago, notre avion a atterri en retard et nous avons dû courir
comme des fous pour arriver à attraper notre correspondance. Nous
avons quand même eu le temps de trouver les Américains très sym­
pathiques et très accueillants. Après le décollage, nous avons regardé
avec regret Chicago. Nous n’avions pas le temps de visiter cette ville
mythique, capitale mondiale de l’architecture moderne, de l’agro-
alimentaire et naturellement du blues, notre musique favorite. Dom­
mage,... mais ce serait pour une prochaine fois!
A bord du vol Delta Airlines, il n’ y avait que des Amerloques
pure souche pour qui prendre l’avion était d’un banal!... L’atmo­
sphère n’avait rien de commun avec l’ambiance franco-française :
silence feutré dans les rangs, à peine quelques doigts pointés vers les
hublots pour désigner un paysage archiconnu pour eux, mais telle­
ment magnifique pour nous - le coucher de soleil sur les montagnes
rougeoyantes...
L’arrivée à Salt Lake City était annoncée par les magnifiques

163
lumières de la ville. En nous voyant attendre vainement un taxi, un
employé de la Delta nous a gentiment proposé deux places dans son
bus, pas trop confortables mais correctes. J’étais sur les genoux d’une
hôtesse noire. L’ambiance là-dedans était vraiment super : les plai­
santeries fusaient de partout, tout le monde se marrait. Ma
deuxième impression sur les autochtones confirma bien la première :
ils étaient vraiment sympas.
Westin Hotel Utah était plus qu’un hôtel, c’était un monument
historique. Construit vers le début du siècle, il imposait son style
rétro en plein centre de la ville. Notre chambre donnait sur la petite
place intérieure qui menait au temple des mormons. Cela nous
réjouissait, car Salt Lake City est avant tout la capitale de l’« Église
de Jésus Christ des saints du dernier jour » qu’ont fondée les mor­
mons en 1846.
Avant de nous coucher, nous avons appelé Dadou comme
convenu. Malgré sa solitude dans cette grande maison de Thèze, elle
allait plutôt bien. Notre humeur joyeuse l’a rassurée. On s’est promis
de s’appeler tous les soirs, heure de Salt Lake City. Je lui ai dit
avant de raccrocher combien j’aurais aimé qu’elle soit venue...
Après une excellente nuit, nous avons retrouvé Jean-Charles
Terrassier. Nous avons déjeuné avec lui dans un des restaurants de
l’hôtel, et fait une balade en voiture de location - une superbe Cadil­
lac ! - du côté du Grand Lac Salé - pas terrible - sous un soleil de
plomb. Mais très vite l’envie de dormir nous a gagnés de nouveau...
Bonjour le «.jet lag».
J’étais très heureux en compagnie de Jaona et de Jean-Charles,
que j’appelais maintenant par son prénom. On se marrait bien
ensemble. Pour le dimanche, Jean-Charles a eu l’idée d’une autre
sortie, toujours en Cadillac, du côté de la montagne cette fois : à Park
City, la fameuse station de sports d’hiver, à une heure et demie de
route à peine.
Nous avons quitté l’hôtel vers 11 heures par un temps splendide.
Installés confortablement dans la Cadillac avec air conditionné et le
bon middle-jazz d’une radio locale, nous avons roulé peinards sur
une route qui montait tout en longues courbes, comme si la voiture

164
était aspirée. Le paysage était étrangement polissé, la nature sauvage
semblait ne plus exister, un vrai décor de série télé. Dommage...
Vers 14 heures, nous nous sommes enfin décidés à déjeuner. Jean-
Charles nous a proposé un sunday brunch.. Cette coutume domini­
cale tout américaine invitait le client à manger jusqu’à satiété, pour
un prix forfaitaire plus que correct. Entrées, plats de résistance, des­
serts, à volonté! Je n’avais jamais vu une pareille « orgie » : à croire
que les Américains ont inventé le brunch pour résorber leur surplus
alimentaire...
Pour rentrer, il a suffi de laisser la voiture glisser en souplesse
dans un trafic totalement fluide. Vraiment rien à voir avec les
retours de week-ends en France. Les conducteurs ne paraissaient
guère se préoccuper que de la musique qui inondait leur bagnole.
Hypercool...
Salt Lake City n’était pas très représentatif des USA. Dans la
capitale des mormons, pas de violence, pas de délinquance manifeste,
pas de misère criarde. Tout était clean. Seule la célèbre stratification
des couches sociales américaines y était représentée, presque carica-
turalement. Au sous-sol, rien que des colored people, qui se raré­
fiaient à mesure qu’on montait les étages. Le seul Noir aperçu au
Roof, le superbe restaurant panoramique du dernier étage de notre
hôtel, était une copie conforme du brave Uncle Ben’s de la pub -
vous savez, celle du riz qui ne colle jamais. Il était préposé à l’accueil
solennel des clients et embauché à l’occasion pour pousser la chan­
sonnette, du type « Old Man River»... Jaona était le seul client colo­
red : on devait sûrement le prendre pour quelqu’un de très impor­
tant.
Le lendemain, c’était le jour de l’ouverture du congrès. La céré­
monie était présidée par le chef de l’Église mormone. Ambiance
solennelle sans surprise avec le traditionnel discours de bienvenue
accompagné de vœux généreux pour l’avenir, le tout agrémenté de
quelques bons mots pour, de temps à autre, sortir la nombreuse
assistance de sa somnolence.
Nous avons eu l’honneur, Jaona et moi, d’être conviés à la table
des chefs de délégation de la trentaine de pays qui participaient à ce

165
congrès mondial. Pour la plupart ils étaient « psy ». L’atmosphère y
était particulière. Le grand sérieux alternait avec la rigolade et
même parfois la drague - à peine discrète. Le tout dans un anglais
aussi polyphonique qu’international!
En général, je comprenais presque tout ce que les gens disaient, et
cela me mettait vraiment à l’aise. J’avais même l’impression, par
moments, d’avoir vécu en Amérique depuis toujours. Mais c’est en
accordant une interview au correspondant local de l’Associated Press
que j’ai vraiment eu l’occasion d’éprouver mon anglais. Cela a duré
près de deux heures, et l’ambiance était très décontractée. Pour rigo­
ler, j’ai même imité les joueurs de football américain, vus à la télé­
vision, en plaquant ce cher Jean-Charles, qui n’en revenait pas.
L’article parut le lendemain dans le journal local, le Deseret News,
sous le titre « With IQ of 170, O-years-old has big plans for life »
qu’on pourrait traduire par : « Un QI de 170, 9 ans et déjà de grands
projets d’avenir ».
J’ai pu suivre sans trop de mal les quelques conférences aux­
quelles nous avons assisté. Elles se déroulaient simultanément, une
trentaine en même temps, et le choix était souvent difficile, voire
déchirant, pour les 1 500 congressistes. Au total, cela représentait
300 interventions en cinq jours réparties entre deux sites : le Sait
Palace Convention Center et le Westin Hotel Utah. Et parmi toutes
ces conférences, il n’y en avait qu’une seule au crédit de la France,
mais ô combien importante...
Jean-Charles Terrassier y a annoncé pour la rentrée de septembre
1987 la création à Nice de la première école pilote publique pour
enfants surdoués. Cette nouvelle tant attendue par la communauté
internationale a quelque peu sorti la France du rang de « sous-
développée » dans ce domaine éducatif spécifique. Domaine spéci­
fique peut-être, mais capital à en croire la somme, la qualité des
conférences et l’enthousiasme communicatif des intervenants venus
de tous les continents, issus de toutes les races et de toutes les reli­
gions.
La conférence « française » a eu lieu le mardi 4 août à 14 heures
dans une salle du Sait Palace. Placé entre l’exposé d’un Sud-Africain

166
blanc sur « Le développement de la créativité chez des élèves des
classes primaires » et celui d’un Brésilien sur un thème voisin, la
délégation tricolore que Jean-Charles et moi avions l’honneur de
représenter avait juste une petite demi-heure pour parler de cette
école de Nice, le tout en anglais, bien sûr. Après avoir introduit le
sujet en offrant un aperçu du système éducatif français, Jean-
Charles m’a passé le micro pour que je lise un texte de six pages
qu’il avait rédigé le matin même. Ce que je me suis empressé de faire
devant l’assistance recueillie.
A côté de cela, les enfants d’écoles spéciales américaines ont pré­
senté leurs réalisations dans les domaines d’expression les plus variés
- pictural, musical, chorégraphique, théâtral ou technologique. Il y
avait une ambiance de fête à laquelle j’étais content de participer, en
les félicitant chaleureusement.
Ce qui m’a le plus marqué durant ce congrès, c’est la détermina­
tion des participants à faire admettre l’idée qu’une politique éduca­
tive qui ne prend pas en compte le cas des enfants surdoués - QI
supérieur à 125 -, frappe tout spécialement les enfants des milieux
défavorisés. En effet, contrairement à une idée largement répandue,
on compte autant de surdoués parmi les couches socio-culturelles
défavorisées que favorisées. Et sans politique éducative adéquate, le
fossé qui sépare ces deux mondes se creuse davantage encore. Les
enfants issus de couches aisées pouvant compter sur la compensation
familiale, cela accentue inexorablement l’inégalité des chances de
réussite sociale.
En cela, les réalisations américaines sont exemplaires. Sans la
mise en place de structures éducatives spéciales, beaucoup de colored
people pourtant doués au départ n’auraient pu accéder aux universi­
tés, et de là à une carrière brillante. Cela aurait représenté un préju­
dice pour les intéressés, bien sûr, mais aussi pour la société entière
qui se serait privée de ses meilleurs atouts. Idem en Israël, autre
pays phare où les surdoués sont particulièrement bien traités, c’est-à-
dire normalement traités.
Car l’idée prétendument égalitaire selon laquelle les surdoués,
déjà « avantagés par la nature », ne devraient faire l’objet d’aucun

167
soin particulier, est complètement disqualifiée par les faits. Beau­
coup trop d’enfants surdoués s’ennuyaient à mourir dans leur classe,
et se sont retrouvés complètement à la dérive, car ils n’ont tout sim­
plement pas cultivé l’habitude de travailler. Leurs « dons » se sont
envolés, faute d’une stimulation nécessaire. Et l’échec scolaire les
conduit le plus souvent à une démission intellectuelle. Résultat : la
catastrophe, le gâchis total. C’est un drame pour l’enfant, pour sa
famille, mais aussi pour la société. « C’est Mozart qu’on assassine ! »,
s’écriait Antoine de Saint-Exupéry...
Einstein, qu’on disait cancre quand il était enfant, ne l’était qu’au
regard d’un travail scolaire qui ne pouvait pas l’intéresser. Il préfé­
rait de loin rêvasser sur la nature de l’univers. Au bout du compte, il
rentre à dix-sept ans à l’École polytechnique fédérale de Zurich, ce
qui est plutôt bien, et obtient le prix Nobel à quarante-deux ans, qui
récompense des travaux publiés à vingt-cinq ans seulement! Génial,
non ?
Jean-Charles Terrassier l’explique très bien, et avec humour,
dans ses multiples interventions contre tout système éducatif qui
refuse la différenciation pédagogique :

Le drame d’un tel système, c’est d’avoir à choisir quels sont les
enfants qu’il va léser, les lents ou les rapides, ou bien ceux qui
présentent un rythme de développement moyen. Bien sûr c’est le
rythme moyen qui va être retenu comme norme, et même
promu, de façon abusive, référence de développement normal. Ni
les lents, ni les enfants rapides ne vont trouver leur compte dans
cette normalisation qui leur est imposée. Les lents vont s’épuiser
pour de maigres résultats. Ce sont eux qui sont les véritables
enfants < poussés », <r forcés », alors que les rapides, les précoces,
sont au contraire retardés dans leur développement naturel.
L’enfant précoce est le malheureux prisonnier de sa date de nais­
sance lorsqu’il est inséré dans un système éducatif qui le range
automatiquement dans une classe donnée selon ce seul critère et
en refusant de tenir compte de l’essentiel : son développement
personnel. Il serait tout aussi absurde de demander la date de

168
naissance d’un enfant lorsqu’il achète une paire de chaussures.
Là par contre on tient compte de sa pointure. Les pieds ont le
droit de se développer à leur rythme, quitte à transgresser la
norme. Là, c’est admis. Alors, quand croyez-vous que les sys­
tèmes éducatifs accorderont au cerveau des enfants la même
liberté de développement que celle dont leurs pieds bénéficient ?
Nous réclamons une charte qui affirme qu’un système éducatif
n’a le droit de reprocher à un enfant ni son avance, ni son retard
intellectuel. Une charte qui affirme que refuser de tenir compte
de la diversité des enfants et de leurs besoins est un crime contre
l’intelligence et relève des <• mauvais traitements à enfants > ou
même de < non-assistance à personne en danger », termes juri­
diques utilisés lorsqu’un enfant est soumis à un environnement
néfaste. Il s’agit de réaffirmer qu’un système éducatif est au ser­
vice des enfants, et non pas l’inverse, et si l’un des deux doit sur­
vivre, il faut que ce soit l’enfant.

Devant le peu d’intérêt suscité par ce drame qui touche statis­


tiquement 400 000 petits Français âgés de six à seize ans (soit 5 % de
la population de cette tranche d’âge!) et l’inertie que mon cas per­
sonnel rencontrait, la chef de la délégation israélienne me proposa ni
plus ni moins que d’émigrer dans son pays.
- Venez! nous disait-elle, vous serez les bienvenus! Elle s’est
amusée naturellement de notre mine interloquée, mais a vite précisé
qu’elle parlait tout à fait sérieusement.
- Votre invitation nous flatte beaucoup, lui a répondu Jaona,
Israël est un grand pays, mais nous préférons attendre qu’une solu­
tion française apparaisse. Un pays comme la France devrait quand
même finir par réagir...
Je garde de cette semaine américaine le souvenir d’un moment très
heureux. Ce pays m’a vraiment plu, à cause de l’immensité de son
espace, du gigantisme du décor. Et, à cause surtout, de l’enthou­
siasme communicatif de ses habitants. C’est vrai que là-bas, tout
semble possible. La mentalité m’a eu l’air fondamentalement positive
- le fameux « Can do » spirit. C’est le genre d’ambiance qui doit
mettre à l’aise les créateurs, ou toute personne entreprenante.

169
Le vol de nuit qui nous ramenait à Paris a été nettement moins
animé. La plupart des gens essayaient de dormir, d’autres comme
Jaona regardaient en silence le film Karaté Kid II, et le plus souvent
finissaient par s’endormir. Un seul faisait des maths : on aura deviné
qui.
Plus exactement, j’effectuais des épreuves d’entraînement au SAT
- Scholastic Aptitude Test -, un examen américain destiné à évaluer
les capacités des lycéens à suivre l’enseignement universitaire dis­
pensé dans les colleges, indépendamment des résultats scolaires qu’ils
ont obtenu dans les high schools.
Cet examen se déroule en trois heures et comporte trois groupes
d’épreuves de QCM - questions à choix multiples. Le premier ques­
tionnaire est dit verbal : il sert à mesurer la compétence verbale du
candidat, à savoir son niveau de compréhension dans la lecture -
vocabulaire, esprit d’analyse et de synthèse, raisonnement logique.
Le second est mathématique : il mesure son aptitude à raisonner, à
savoir utiliser les concepts mathématiques fondamentaux dans des
situations originales - pas utile donc de connaître des formules par
cœur. Le troisième questionnaire, qui ne compte pas dans le score
final, concerne la compétence rédactionnelle - grammaire, connais­
sance de l’usage et des idiomes. En résumé, le SAT cherche à déter­
miner si le candidat sait bien lire, raisonner, compter et écrire correc­
tement.
Cet examen constitue un véritable passeport pour intégrer directe­
ment l’université. Et, à ce titre, il rencontre un engouement fantas­
tique, puisqu’il n’exige pas de connaissances particulières, mais plu­
tôt les qualités qui permettent à chacun de comprendre et de
raisonner. Il privilégie le domaine logique et associatif au détriment
du pur cognitif : il réclame une tête bien faite plutôt que bien pleine.
En un mot, il donne sa chance au « surdoué », qui préfère être
confronté aux problèmes de raisonnement qu’à un simple exercice de
mémoire.
Comme le niveau de cet examen s’apparente à celui de la classe de

170
seconde en France, Jaona a pensé que potasser sur le SAT pouvait
constituer pour moi un exercice complet, alliant la maîtrise du rai­
sonnement à celle de l’anglais. Il m’a donc acheté dans la plus
grande librairie de Salt Lake City un volumineux bouquin de près de
700 pages - la taille d’un annuaire téléphonique de Paris - sensé
préparer à cet examen : BARRON’S How To Prepare For The SAT
J’avais commencé à dévorer les épreuves de maths dès le retour à
l’hôtel. Je tournais alors autour de 85 % de réponses correctes.
C’était plutôt encourageant. Cela dit, à ce stade de mes études, je
préférais l’enseignement français des mathématiques : son côté abs­
trait et austère me semblait mieux préparer aux études supérieures.
La France a quand même la réputation d’avoir le niveau mathéma­
tique le plus élevé du monde à l’entrée de l’Université.
L’intérêt pour moi résidait donc surtout dans le perfectionnement
de mon anglais. Il me fallait absolument et instantanément penser
dans cette langue pour effectuer les divers exercices en temps limité.
Sur ce point, ce fut instructif et efficace : depuis lors, ma progression
en anglais s’est très sensiblement accélérée.
De retour chez moi, par un magnifique dimanche après-midi,
j’étais vraiment euphorique : j’aurais aimé tout raconter à ma mère
sur-le-champ, mais j’étais, comme mon père, bien trop crevé...
14

Pendant l’été qui a suivi, j’ai vécu l’un des tournants décisifs de
ma formation intellectuelle avec l’étude des célèbres petits ouvrages
de Martin Gardner : «• Haha » ou l’éclair de la compréhension mathé­
matique et la Magie des paradoxes.
Jaona me les avait achetés depuis quelques mois déjà. Mais je ne
voulais les aborder qu’après le brevet, je voulais pouvoir m’y consa­
crer totalement. Je dois avouer que je n’ai pas été déçu. Jaona
m’avait présenté ces deux livres apparemment rigolos comme une
des plus sérieuses initiations qui soient à la pensée subtile, comme un
palier intéressant à franchir pour ma « p’tite tête »...
Eh bien, la p’tite tête en question s’est régalée avec les casse-tête
du professeur Gantorbaki, dont les solutions réclament ce que les
psychologues appellent le « haha », une sorte d’illumination où inter­
viennent intuition subite et astuce ; et je me suis régalé avec les para­
doxes que nous offrent la logique, la géométrie, les nombres, les sta­
tistiques, les probabilités ou le temps.
Les paradoxes d’abord. Mon père m’avait déjà un peu branché sur
ce sujet, notamment sur le paradoxe bien connu du « menteur », qui
remonterait à Épiménide le Crétois auquel on attribue la fameuse
déclaration : « Tous les Crétois sont des menteurs. »
On voit bien le problème. Si nous prenons pour règle que les men­
teurs mentent toujours et que les personnes qui disent la vérité la
disent toujours, dès lors « Tous les Crétois sont des menteurs » ne

172
peut être tenue pour une proposition vraie parce qu’elle ferait
d’Épiménide un menteur et de ce qu’il dit un mensonge. Toutefois,
elle ne peut être fausse non plus car elle impliquerait que les Crétois
disent toujours la vérité, donc qu’Épiménide a dit vrai, et que les
Crétois sont des menteurs. En d’autres termes, si Épiménide dit vrai,
il a menti ; et s’il a menti, il a dit la vérité. Comment peut-il à la fois
mentir et dire la vérité. That’s the question ! Stupéfiant, non ?
Il paraît que ce paradoxe, où l’on voit une proposition apparem­
ment simple ne pouvoir être ni vraie ni fausse sans se contredire elle-
même, a fait complètement flipper quelques logiciens grecs. Un stoï­
cien, Chrysippe, a consacré pas moins de six traités à ce problème, et
un poète, Philétas de Cos, en fut tellement perturbé qu’il devint
maboul et mourut rapidement.
Martin Gardner explique parfaitement le mécanisme de ce para­
doxe en le présentant sous sa forme la plus simple dans l’exemple
suivant.
Soit la phrase : « Cette phrase est fausse. » Question : est-ce vrai ?
Si oui, alors elle est fausse. Est-ce faux ? Si oui, alors elle est vraie.
L’auteur explique judicieusement, d’une part, que cette forme
dans laquelle une phrase traite d’elle-même - d’où le terme de para­
doxe « autoréférentiel » - rend le paradoxe plus apparent parce
qu’elle élimine toute ambiguïté sur le fait qu’un menteur mente tou­
jours et qu’une personne sincère dise toujours la vérité. D’autre part,
il souligne que ce type de propositions est contradictoire parce que
chacune d’entre elles est une violation de la loi qu’elle prétend impo­
ser. Exemples : une affiche où l’on peut lire « Ne lisez pas ceci »; un
autocollant qui énonce « Non aux autocollants » ; le célibataire qui
n’accepterait de se marier qu’avec une femme assez intelligente pour
ne pas l’épouser; l’homme qui refuse de faire partie de tous les clubs
qui voudront bien accepter sa candidature; le fameux « Ici, il est
interdit d’interdire! »; ou encore « Toutes les règles ont leurs excep­
tions », etc.
Lorsqu’en 1947, le premier ordinateur au monde programmé
pour déterminer la véracité des propositions en logique a été
construit par William Burkhart et Theodore Kalin, alors étudiants à

173
Harvard, et qu’ils ont inséré le paradoxe du menteur sous sa forme
simplifiée - cette phrase est fausse - dans leur machine, celle-ci entra
dans une phase oscillatoire, basculant sans arrêt du vrai au faux, pié­
gée dans une alternance infinie vrai-faux, vrai-faux, vrai-faux... fai­
sant, selon les propres termes de Kalin, un « boucan du diable » !
Ce fameux paradoxe autoréférentiel, a priori amusant sans plus, a
souvent été un sujet de réflexion tout à fait sérieux. Gardner
démontre que le problème se situe au-delà de la simple auto­
référence. Ainsi, le paradoxe de Platon et de Socrate, où Platon dit :
« La prochaine proposition de Socrate sera fausse », et où Socrate
répond : « Platon a dit la vérité ! » Dans une version simplifiée, cela
donne : phrase A : « La phrase B est fausse », et phrase B : « la
phrase A est vraie ». On voit que si la phrase A est vraie, alors la
phrase B est fausse; mais si B est fausse, alors la phrase A devient
obligatoirement fausse. Maintenant, supposons A fausse; cela
implique que B est vraie. Mais si B est vraie, on est obligé d’en
conclure que A est vraie; ce qui contredit le point de départ. Ce rai­
sonnement peut durer indéfiniment. Conclusion : quelle que soit la
valeur de vérité accordée à l’une de ces phrases, elle entre en contra­
diction avec l’autre; et bien qu’aucune de ces phrases ne soit l’objet
de son propre énoncé, lorsqu’elles sont accouplées, on retrouve le
paradoxe du menteur sous une forme appelée « boucle récursive ».
Quelque soit le côté par lequel on aborde le couple de propositions,
on tombe toujours dans le piège de la contradiction.
Le paradoxe de la carte de visite illustre très concrètement le pro­
blème. Il a été imaginé, nous dit Gardner, par P. Jourdain, un
mathématicien anglais. Sur l’une des faces d’une carte, on écrira :
« La phrase écrite sur l’autre face est vraie » ; et sur l’autre : « La
phrase écrite sur l’autre face est fausse. »
Ce fameux problème de logique pure a beaucoup inspiré les philo­
sophes grecs. Ils l’ont astucieusement posé dans l’histoire du croco­
dile et du bébé. Soit un crocodile qui un jour s’empara d’un bébé et
dit à sa mère :
- Vais-je manger ton bébé ? Réponds sans mentir et je te le ren­
drai intact!

174
- Oh ! Oh ! Tu vas croquer ma petite Odile ! - Notez le vilain jeu
de mots...
- Que faire ? Si je te rends ton bébé, tu auras menti et j’aurais
donc dû le manger. Mais si je le mange, tu auras dit la vérité et je
devrais te le rendre intact!
Épilogue : le pauvre crocodile était si abasourdi qu’il laissa le bébé
s’en aller. La mère s’en saisit et s’enfuit en courant.
- Morbleu! Si seulement elle avait dit que je le lui rendrai,
j’aurais fait un excellent repas, pensa le crocodile.
En effet, dans ce cas de figure, le crocodile peut rendre ou manger
le bébé, sans qu’il y ait de contradiction. S’il le laisse aller, la mère
disait vrai et le crocodile tenait sa parole. Et si le crocodile veut se
montrer méchant, il peut manger le bébé, ce qui rend fausse la pro­
position de la mère et l’autorise bien à ne pas restituer le bébé.
Gomme quoi la bonne réponse n’était pas la plus naturelle, mais bien
la plus subtile.
Idem dans Don Quichotte, où un pays est doté d’une curieuse loi.
A la frontière, les soldats demandent à chaque visiteur :
— Pourquoi venez-vous ici ?
Si le voyageur dit la vérité, tout va bien. Sinon il est pendu.
Un jour, un voyageur répond :
-Je viens ici pour être pendu!
Les soldats sont aussi interloqués que le crocodile. S’ils ne pendent
pas cet homme, il aura menti et donc mérite de l’être. Mais s’ils le
pendent, il aura dit la vérité et pas mérité de l’être.
Le paradoxe de la pendaison se trouve au chapitre 51 du second
livre du roman de Cervantès. Sancho Pança, valet de Don Quichotte,
est devenu gouverneur d’une île et a juré de maintenir la curieuse loi
concernant les visiteurs. Quand notre visiteur lui est amené, il
tranche avec clémence et bon sens, puisque la réponse du visiteur
empêche les autorités de l’île d’appliquer la loi sans l’enfreindre!
Qui aurait pu prédire que ce plaisant paradoxe autoréférentiel
parti d’Épiménide le Crétois au VIe siècle avant J.-C. allait ressurgir
au xxc siècle pour constituer l’un des tournants décisifs de la logique
mathématique avec Russel et Gôdel... Mais ce n’est pas tout. Selon

175
Gregory Bateson, ce paradoxe est à l’origine de la schizophrénie -
concept de double bind, ou double contrainte en français; pour
George Spencer-Brown, au fondement de toute connaissance; pour
le philosophe René Girard, au cœur même du monde humain, à la
source du sacré et des cultures. Pour d’autres, spécialistes du vivant
comme le biologiste René Atlan, ce même paradoxe unit circulaire-
ment le même à l’autre, la différenciation et l’indifférenciation; et
son collègue Francisco Varela l’utilise pour s’interroger sur le
concept d’auto-organisation.
La petite curiosité du départ a accouché d’une montagne d’œuvres
d’importance capitale qui placent le paradoxe autoréférentiel au
centre d’une féconde réflexion universelle, dans tous les domaines de
la pensée et de la vie.
Le concept de double contrainte est peut-être le produit le plus
fascinant que ce fameux paradoxe ait inspiré. Imaginer que la schi­
zophrénie - cette pathologie psychique qui se caractérise notamment
par une ambivalence des pensées, des sentiments et par un comporte­
ment paradoxal - puisse être abordée sous l’angle de la logique
mathématique, relève a priori d’une certaine audace intellectuelle. Et
pourtant...
Que penser en effet d’un individu qui ne désire pas communiquer
avec autrui, et qui pour le faire savoir doit nécessairement le lui
communiquer. En d’autres termes : comment communiquer le fait
qu’on ne désire pas communiquer ? Ou encore, que dire de ce qu’on
appelle 1’ « injonction paradoxale » qui consiste, par exemple, pour
certains psychothérapeutes, à piéger un paranoïaque qui se méfie de
tout et de rien en lui disant : « Méfiez-vous ! » En d’autres termes
doit-il aussi se méfier de quelqu’un qui lui dit justement de se
méfier. Si la réponse est non, eh bien! - de fait - il cesse par
conséquent de se méfier; si c’est oui, il doit se méfier du fait de se
méfier, ce qui revient au même : cesser de se méfier.
Pour Bateson, un tel paradoxe peut être dénoué en se référant à la
théorie des types logiques d’Alfred Whitehead et Bertrand Russell.
Dans leur fameux Principia mathematica, ces derniers stipulent
qu’aucun ensemble ne peut être inclus dans lui-même, ce qui élimine

176
du coup tous les ensembles auto-contradictoires. Bateson fait
seulement remarquer qu’il y a ici confusion entre les niveaux d’abs­
traction, entre le niveau inférieur - niveau I ou langage-oQ'eZ - et le
niveau supérieur - niveau II ou métalangage - qui est un discours
sur le niveau I. Ici, le langage-objet serait «je ne veux pas communi­
quer », le métalangage consisterait à dire, donc à communiquer, que
l’on ne veut pas communiquer. En d’autres termes, «je méta-
communique que je ne veux pas communiquer ». En conséquence,
Bateson définit le schizophrène adulte par son incapacité à distin­
guer ces deux niveaux de langage, à métacommuniquer. Ce dernier
prend littéralement tout message émis ou reçu. Un peu comme celui
qui ne distingue pas métaphore et réalité et prend tout aussi litté­
ralement l’une pour l’autre.
Il y avait là de quoi « décotontiger » la p’tite tête. J’avais pris une
sacrée « claque »! Et ce n’était pas tout. Je passe sur les stupéfiants
paradoxes du temps - depuis celui bien connu de Zénon jusqu’à ceux
de l’inversion du temps - qui ont trait, pour la plupart, à des théories
fondamentales des mathématiques, de la physique relativiste ou de la
mécanique quantique.
Voici tout de même un petit problème amusant dû à ce cher Lewis
Carroll - le célèbre auteur ééAlice aux pays des merveilles - alias
Charles Dodgson, professeur de mathématiques à Christ Church, un
des collèges de l’Université d’Oxford, et fervent amateur de para­
doxes : « Quelle est l’horloge qui marche le mieux ? Celle qui perd
une minute chaque jour ou celle qui ne marche pas du tout ? »
Réponse : l’horloge qui perd une minute par jour indique l’heure
une fois tous les 2 ans. Calcul simple : si elle perd une minute par
jour, elle sera à l’heure après avoir perdu 12 heures, soit après
(60 X 12) — 720 jours. Alors que celle qui est arrêtée définitivement
indique l’heure exacte 2 fois tous les 24 heures! Pas mal, non?

« Haha », l’autre chef-d’œuvre de Martin Gardner, fourmille de


petits problèmes particulièrement « tordus ». Leur résolution passe
par une certaine démarche de pensée, la pensée créatrice. Dans

177
l’introduction de son livre, l’auteur énumère les différentes questions
que l’on doit se poser pour suivre cette démarche :

7/ Le problème peut-il se réduire à un cas plus simple?


2/ Existe-t-il un isomorphisme — une équivalence — entre le pro­
blème posé et un autre plus facile à résoudre?
3/ Peut-on inventer un algorithme simple - procédé de calcul
pratique - pour résoudre le problème?
4/ Peut-on utiliser un théorème appartenant à un autre
domaine des mathématiques?
5/ Peut-on vérifier le résultat par de bons exemples et contre-
exemples ?
6/ Peut-on déceler dans l’énoncé du problème des éléments
n’intervenant en rien dans la solution, et dont le seul but est
d’induire en erreur?

Nous serons bientôt tentés de résoudre la totalité des problèmes


mathématiques en rédigeant des programmes d’ordinateur, ajoute
Gardner.
L’ordinateur, en procédant par tâtonnements, peut résoudre un
problème en quelques secondes, mais il n’empêche :
- qu’écrire un bon programme et en éliminer toutes les erreurs
demande beaucoup de temps;
- que la rédaction de tels programmes exige fréquemment des
« hahas » ;
- et qu’enfin, une bonne intuition permet souvent de trouver la
solution sans aucun programme!
Il nous met donc en garde contre cette dérive qui risque d’entraî­
ner chez l’être humain la paresse intellectuelle et la perte de toute
capacité imaginative. Il nous invite à exercer notre habileté afin de
combattre cette triste tendance. C’est le principal objectif qu’il
assigne à son recueil; et il l’a parfaitement atteint. Avec beaucoup
d’humour en plus!
Commençons par « la stratégie du bifteck ». Imaginez que vous
avez un petit gril juste assez grand pour faire cuire 2 biftecks à la

178
fois. Comment faire cuire 3 biftecks le plus vite possible, sachant
qu’il faut - mettons 3 minutes - pour faire cuire une face de bifteck ?
Réponse naïve : on fait cuire les deux faces des 2 premiers biftecks,
soit 3 mn X 2 = 6 minutes; puis les deux faces du troisième, soit
3 mn X 2 = 6 minutes. Soit un total de 6 + 6 = 12 minutes.
Réponse subtile : désignons les biftecks par les lettres A, B et C, et
les côtés de chaque bifteck par les chiffres 1 et 2. On fait d’abord
cuire les côtés Al et B1 - 3 minutes. Puis on met le bifteck B de côté
et on fait cuire les côtés A2 et Cl - 3 minutes. Le bifteck A est donc
prêt. Restent à cuire les côtés B2 et C2 - 3 minutes. Soit un total de :
3 mn X 3 = 9 minutes!
Le « Haha » ici est de voir qu’il n’est pas nécessaire de faire cuire
le second côté d’un bifteck juste après le premier. En fait, nous avons
affaire là à un problème de combinatoire simple qui appartient à la
branche des mathématiques modernes appelée « recherche opéra­
tionnelle » ou encore « optimisation ». Cette branche a une utilité
pratique immédiate : elle sert habituellement à résoudre des pro­
blèmes commerciaux, industriels, stratégiques, logistiques, etc.
Autre problème : Paul et Hélène remontent une rivière à bord
d’un canoë. Paul s’assied confortablement et Hélène pagaie ferme à
l’arrière. A 14 heures, elle enlève son chapeau neuf et le pose der­
rière elle à la poupe. Un coup de vent emporte immédiatement le
chapeau sans qu’Hélène ni Paul ne s’en aperçoivent.
Après avoir ramé 3 kilomètres à contre-courant, Hélène s’aperçoit
qu’elle a perdu son chapeau et fait demi-tour pour descendre la
rivière jusqu’à ce qu’ils rattrapent le chapeau.
Question : si la vitesse du canoë dans l’eau est de 6 km/h, et si la
rivière coule uniformément à 2 km/h, à quelle heure Hélène retrou-
ve-t-elle son chapeau ?
Réponse: à...15 heures. Tout d’abord, et c’est le type d’énoncé-
piège, la vitesse de l’eau - 2 km/h - a le même effet sur le canoë que
sur le chapeau et donc peut être complètement ignorée. Ensuite, par
rapport à l’eau, le canoë s’éloigne de 3 km du chapeau, puis revient
3 km en arrière, soit un total de (3 + 3) — 6 km. Et comme le canoë
fait 6 km à l’heure, le voyage en amont et en aval prendra juste une

179
heure. Hélène ramasse donc son chapeau à : 14 heures +1 = 15
heures ! Génial, non ?
Maintenant, l’histoire du numéro de téléphone.
Imaginez que vous avez un nouveau numéro de téléphone, à
8 chiffres, qui n’est pas dans l’annuaire, et que vous aimeriez le faire
deviner, parmi les millions de numéros existants, à un de vos amis
sans lui répondre autrement que par oui ou par non. Combien de
questions doit-il vous poser avant de le trouver à coup sûr ? Et
approximativement en combien de temps?
Réponse : Il suffit à votre ami de poser au maximum 27 questions
auxquelles vous répondez simplement par oui ou par non. Ce qui
devrait lui prendre moins d’une minute (avec l’aide d’une calcula­
trice de poche tout de même).
La résolution se trouve dans ce que les informaticiens appellent le
« tri binaire », un algorithme finalement tout bête qui part du constat
suivant : 1 question identifie exactement 1 élément d’un ensemble à
(2 puissance 1) = 2 éléments. 2 questions suffisent pour un ensemble
de (2 puissance 2) = 4 éléments; 3 questions pour un ensemble à
(2 puissance 3) = 8 éléments, 4 questions pour un ensemble à
(2 puissance 4) = 16 éléments et, en général, n questions identifient
un élément choisi dans un ensemble - naturellement ordonné - de
2 puissance n éléments. En ce qui concerne notre numéro de télé­
phone, 27 questions suffisent pour identifier tout nombre inférieur
ou égal à (2 puissance 27) = 134 217 728. Ce nombre est supérieur à
99 999 999, le plus grand numéro de téléphone à 8 chiffres. 26 ques­
tions n’auraient pas suffi, puisque 2 puissance 26 = 67 108 864, ce
qui est inférieur à 99 999 999!
La première question de votre ami devra donc être : le nombre
est-il supérieur, ou inférieur, à 134 217 728 : 2 soit 67 108 864? La
réponse divisant immédiatement le nombre de possibilités par 2, en
continuant de la sorte, votre ami est sûr de déterminer le numéro
correct en un maximum de 27 questions.
Lancez le défi suivant à un de vos amis : dites-lui de lancer une
balle de tennis de manière à ce qu’elle parcoure une courte distance,
arrive à un point mort, renverse son mouvement et revienne en

180
direction opposée, sans la faire rebondir ni la frapper avec quelque
chose, ni l’attacher à quelque chose, ni la pousser vers le haut d’une
pente !
Réponse : Hé! Hé! Hé oui...il faut et il suffit de la lancer en l’air
- verticalement - et de la rattraper ! Et une petite dernière : quel est
le mot de trois lettres que tous les profs orthographient mal ?
Réponse : « mal », comme il était indiqué dans la question même.
Finalement, un truc amusant du type « quelle est la couleur du che­
val blanc d’Henri IV?»...
En fait, quels que soient les thèmes abordés - combinatoire, arith­
métique ou méthodologie -, ces diverses petites « colles » stimulent
les neurones, au point parfois de les affoler un peu.
Le « haha » était pour moi une source d’allégresse, comme si tout à
coup une onde de bonheur envahissait mon corps, de la tête au pied,
et me laissait des fourmis de satisfaction partout. Le pied, quoi!
Thank you Mr Gardner !
Tout ceci devait m’apporter beaucoup d’inspiration pour mes
petits travaux de recherche, en maths naturellement, sur la théorie
des nombres, sur une nouvelle théorie des groupes et sur une étude
des ensembles nilpotents dont j’explorais à la fois les structures et les
calculs. Le délire total.

L’été 1987 fut un bien bel été. L’esprit mathématique m’a été
révélé. Vraiment, de quoi décoller très haut dans le ciel et se retrou­
ver sur un nuage. Au milieu d’une nature magnifique, j’avais une
pêche d’enfer et je me laissais porter par mon imagination.
Cette période, pourtant, était marquée par un curieux paradoxe.
Pendant que je vivais un été radieux, mes parents se faisaient pas
mal de mouron pour mon avenir. J’étais confiant pour la suite des
événements, mais j’étais bien le seul. Peu à peu, j’ai constaté que leur
moral déclinait, à mesure que les mauvaises nouvelles nous parve­
naient.
Rien à espérer des pouvoirs publics, qui ne daignaient même pas
répondre à nos appels, sinon parfois par un « votre dossier est

181
actuellement à l’étude ». Rien du côté des chefs d’entreprise « dyna­
miques »... pas plus que du côté des fondations. Bref, de quoi
franchement s’inquiéter. En plus, le projet professionnel que mes
parents avaient essayé de monter était définitivement compromis. Le
spleen total, quoi...
Dadou en voulait au monde entier. Et de la voir si meurtrie me
peinait, mais je ne disais rien. Elle savait ce que je ressentais et,
d’une certaine façon, mon silence attentif la soulageait un peu.
Mon père, lui, était complètement sonné. La chaleur lourde, son
désarroi, tout contribuait à le réduire à cet état pitoyable. Il n’était
plus que l’ombre de lui-même. Un sournois sentiment de culpabilité
le tourmentait. Il était malade pour moi, pour mon avenir.
Pour Dadou,qui prenait dès lors les commandes de notre navire
en détresse, la solution était d’aller à Paris! Un nouvel épisode qui
s’annonçait plutôt mal.
Troisième partie

GALÈRE
1

Nous étions terriblement seuls. Monsieur et madame Pédelabat,


les propriétaires de la villa que nous louions, se sont montrés très
compréhensifs : nous nous sommes entendus à l’amiable pour quitter
les lieux à la fin du mois d’octobre. Ils ne manquaient jamais de nous
insuffler un peu de leur optimisme.
- Vous avez tout pour réussir. Avec un peu de chance, il n’ y a
pas de raison que vous n’y arriviez pas ! dit un jour tout simplement
ce monsieur.
Cet encouragement nous est allé droit au cœur; à Jaona sur­
tout qui avait vraiment besoin de retrouver sa confiance. Nous,
nous avions besoin de lui, et en pleine possession de ses moyens.
Tous les soirs, pendant une demi-heure, j’allais courir seul sur le
stade du village, dans un silence de cathédrale.
Dadou s’occupait de ranger toutes nos affaires. Nous devions les
transporter dans un garde-meuble, à une dizaine de kilomètres sur la
route de Pau : l’opération devait avoir lieu le 26 octobre, et elle loua
une fourgonnette pour une demi-journée.
Il a fallu faire deux voyages. Pour le premier voyage, mes parents
sont partis vers 16 heures, et pour le second, dont j’étais, puisque
nous quittions définitivement les lieux, vers 18 heures. Entre les
deux, je me suis retrouvé tout seul avec les affaires qui restaient sous
l’auvent et cette grande villa toute vide. Ça m’a serré le cœur. Cela

185
ressemblait étrangement à une débâcle, un peu comme ces gens dans
les images d’archives qui fuient les ravages de la guerre.
Le garde-meuble en question n’était pas d’un grand luxe, mais le
patron était sympathique et nous inspira confiance. Il le fallait : on
ne lui laissait pas que nos biens, mais aussi un peu de notre âme.
Nous avons rendu la fourgonnette, et Maria Helena B. notre amie
consultante en maths, nous a rejoints comme convenu avec sa petite
R5. Nous nous sommes tous rendus chez elle dans sa voiture archi-
bourrée par les bagages que nous avions gardés. J’avais de quoi faire
un peu de maths, du foot - ballon et crampons -, et aussi des cas­
settes de blues.
L’ambiance n’était pas à la fête; la conversation réduite au mini­
mum. Notre amie s’est gentiment chargée de conserver pour nous
quelques affaires précieuses et nous a conduits à la gare.
Les derniers instants passés à Pau furent d’une tristesse infinie ; et
lorsqu’est venue l’heure de quitter Maria Helena, je crois bien
l’avoir lu dans ses yeux noirs, c’est vrai que quelque chose s’était
cassé. L’avenir s’annonçait plutôt incertain, voire angoissant. Maria
Helena avait peur pour moi, pour nous.
Après une nuit de train, nous sommes arrivés à Paris-Austerlitz,
pas vraiment frais, voire fourbus, mais tout de même contents d’être
arrivés. Mission accomplie.
De là nous avons rejoint notre point de chute : l’oncle de Jaona -
le frère de sa mère - et sa tante qui habitaient avec leurs trois enfants
au deuxième étage d’un petit immeuble à Alfortville. Randry et
Rahely nous ont fait un accueil à la « malgache », c’est-à-dire simple
et chaleureux.
Ils étaient enchantés de faire la connaissance de Dadou - moi,
j’étais déjà venu chez eux en 1980 avec Jaona. Ils m’ont félicité pour
mon succès au brevet. Leurs trois grands enfants m’ont immédiate­
ment pris sous leur coupe. Randry, fort de sa grande expérience de
la région parisienne, qu’il habitait depuis plus de vingt ans, avait
déjà cherché quelques tuyaux pour un logement ou un travail,
notamment une place d’infirmière pour Dadou, puisque c’était ainsi
qu’elle pensait pouvoir s’installer en Ile-de-France.

186
Mais pour elle, la priorité des priorités était de résoudre mon pro­
blème de scolarité. Je n’avais pratiquement rien sur moi mis à part
un cahier, un livre de maths de première S, une calculatrice scienti­
fique et ma trousse. D’ailleurs il m’était impossible de travailler.
Durant la journée, nous partions à Paris pour des démarches variées
et le soir nous nous retrouvions à huit dans un appartement pour
cinq.

Dadou avait la conviction depuis toujours que l’Éducation natio­


nale finirait par faire quelque chose pour moi. Elle imaginait une
structure spéciale faisant intervenir des formateurs free lance, qu’ils
soient enseignants ou chercheurs. Déjà, et depuis Thèze, elle n’avait
cessé de prendre contact avec des fonctionnaires du ministère pour
essayer de les faire bouger dans ce sens. Elle n’a reçu qu’un petit
écho favorable, mais c’était une lumière d’espoir dans cette grisaille.
Monsieur Jean-Claude S. est le DLC16 du ministère de l’Éduca-
tion nationale. Cela doit signifier qu’il occupe le poste n° 16 dans la
hiérarchie de la Direction des lycées et collèges au ministère.
Au mois de juillet, Dadou avait envoyé un dossier au ministère, et
depuis elle multipliait les appels pour savoir où il en était. Situation
classique : il était à l’étude. Finalement, le 19 octobre, Dadou a eu ce
monsieur au bout du fil. Contrairement aux précédents inter­
locuteurs, celui-ci avait l’air de comprendre ma situation. Il s’est mis
à la recherche de ce dossier et il a mis la main dessus le 21. 11 a ins­
tantanément proposé la solution du CNED de Vanves, c’est-à-dire
les cours par correspondance du Centre national de l’éducation à dis­
tance. Pour mes parents, rien ne pouvait remplacer le contact
humain, ils n’ont donc pas retenu cette solution. Mais le DLC16
avait également émis la possibilité, si nous venions à Paris, de mettre
sur pied une structure impliquant des enseignants de l’Université
qui seraient détachés pour l’occasion. C’était donc avec un tout petit
espoir, mais espoir quand même, que nous sommes allés le voir dans
son bureau, rue de Grenelle.
Nous avions en face de nous une personne comme on aimerait en

187
rencontrer beaucoup dans l’Administration. Courtoisie, grande capa­
cité d’écoute, analyse fine et synthèse rapide, décision et mise en
oeuvre énergiques. Il ne faisait que son job, qui était de résoudre ce
genre de problème, mais à la différence de beaucoup de ses collègues,
lui le faisait.
Est-ce que des enseignants-chercheurs de l’Université seraient dis­
posés à me dispenser des cours, au moins dans les matières essen­
tielles que sont les maths, les sciences physiques, le français et
l’anglais ? Nous devions attendre la réponse concernant le plan du
DLC16.

Je ne restais pas pour autant inactif.


Après avoir passé une petite semaine chez l’oncle de Jaona, nous
avons été invités à nous installer provisoirement chez une de ses
sœurs qui habitait, avec son mari et sa petite fille, un appartement
suffisamment spacieux et confortable pour nous accueillir, à une
trentaine de kilomètres de Paris, sur la route de Melun.
Malgré l’éloignement, j’allais tous les jours à Paris, accompagné
ou seul, après un petit banc d’essai où Dadou m’avait suivi à dis­
tance. Un véritable périple pour le petit provincial de dix ans que
j’étais...
Je me rendais dans le 14e arrondissement, aux séances de Jeunes
vocations. Cette association organisait des activités le mercredi et le
samedi après-midi pour les enfants dits surdoués. L’inscription était
conditionnée par le résultat du test de QI, qui devait être supérieur à
125. Et même si les moments passés à Jeunes vocations n’étaient pas
franchement terribles, y aller, c’était toujours mieux que se mor­
fondre entre quatre murs.
Certaines choses m’y mettaient mal à l’aise.
Tout d’abord, les enfants étaient classés par âge et non par niveau.
Mes parents avaient quand même obtenu que je sois avec le groupe
des onze ans. Je me suis donc retrouvé avec des enfants plus âgés
d’un an. Ils étaient plutôt dissipés. Apparemment, ils venaient là à
des fins récréatives, pour faire les zouaves quoi! Ils manifestaient

188
peu d’intérêt pour les activités qu’organisaient les enseignants, de
haut niveau pour la plupart. Pendant qu’ils chahutaient, j’essayais
de tirer un profit maximum des séances, celles de poésie surtout où
seuls le professeur et moi semblions être concernés. Un jour, il nous a
demandé de rédiger un sonnet sur place, voici ce que je lui ai rendu :

Je me repose sous le feuillage la nuit,


Qu’illuminent mille lumières de claire lune
Où le silence règne en maître sur la dune
Et où tout dérangement ici et là-bas nuit.

Je cherche le repos sur le beau sable cuit,


Un acte accompli sans réflexion aucune,
L’éveil m’inspirant à dire vrai la rancune,
Sentiment même pour quelque autre autrui.

Et tant pis que ce soit l’éternelle neige,


Toute menue et camouflée dans un peignoir beige,
Harcelant le Grand Seigneur tout puissant sans trêve.

Onctueuse substance blanche tellement éclatante de beauté


Ne renfermant point de parasites dits petites saletés,
Et quoi qu’il en soit je ne changerai point de rêves.

La fois d’après, il s’est fâché devant les incessants bavardages et


ricanements des autres. D’un ton presque méprisant, il a lâché :
- De toutes les façons, les poèmes d’Arthur n’ont rien à voir avec
les vôtres, ils sont d’un autre niveau!
Un de mes « camarades » a instantanément répondu :
- C’est normal, c’est son père qui les écrit!
Je ne me suis pas laissé démonter par la remarque, non plus que
par leurs petits ricanements à peine dissimulés derrière leurs
mains... Mais, lorsque j’ai raconté ça à mes parents, qui n’étaient
déjà pas particulièrement joyeux, leur moral est tombé encore plus
bas. Eux aimaient que j’écrive ces petits poèmes :

189
- Merci Arthur, ce que tu écris nous fait du bien, surtout en ce
moment ! » disait Dadou.
Le 5 décembre 1987, j’ai écrit une ballade pour la rendre à mon
prof de poésie, le mercredi suivant, à Jeunes vocations :

Ange meurtri, dans les yeux une poutre en buis,


Seigneur Bon Dieu s’évanouit en mensonge,
Justice changée en cette armée d’éponge,
Trahison du Diable, à pas de loup, sans bruit,
Comme trompette boursouflée dans son étui.

Quoi qu’il en soit, trouvé l’être plus terrible que suie,


Le mal effroyable, approfondi en songe,
Serre à la gorge, dans le bassin le plonge,
Ange vidé se roule tout comme une truie,
Comme trompette boursouflée dans son étui.

La préparation diabolique qui le cuit,


Des braises rougeoyantes dans une chambre,
Dans une humeur toute puante de l’ambre,
Et l’argent, discordant avec harmonie, reluit,
Comme trompette boursouflée dans son étui.

Barque chère au Seigneur, l’Emportée, crétin vent,


Ce cloporte commandant de son propre élan,
Comme trompette boursouflée dans son étui.

Je trouvais dans la poésie plus qu’un refuge à mon passager


désenchantement. J’aimais cette façon de jouer avec les mots, d’har-
moniser leur son et leur sens, seul face à soi-même. Un moment
d’extrême solitude, mais une solitude jubilatoire, un plaisir presque
charnel. Trouver les mots, les images justes, pour exprimer exacte­
ment ses sentiments, ça fait du bien. Ça libère. Ça dégage, comme
dirait mon père qui m’avait poussé à taquiner la muse. « La vraie
poésie, c’est lorsque l’écriture a son mot à dire », tel était le précepte,
emprunté à Philippe d’Entremont, qu’il m’avait prodigué.

190
Nous allions régulièrement à Beaubourg. La bibliothèque du
Centre constituait notre QG à chaque fois que nous nous rendions à
Paris.
Chacun de nous trouvait là de quoi rester actif : lecture, écoute
musicale, vidéo, expositions, et même cours de langue en laboratoire
pour moi. Malgré de longues files d’attente, j’ai pu suivre l’intégra­
lité des leçons d’anglais. 11 y avait pour ces cours un tel engouement
qu’il fallait avoir beaucoup de patience. Mais c’était très émouvant
en même temps de voir exprimée cette soif de connaissance, de voir
cette richesse commune ainsi partagée par des gens venus du monde
entier.
Toujours à la bibliothèque, j’ai eu l’occasion, un samedi après-
midi, d’aider un petit groupe de filles assises à la même table que
moi à faire leur devoir de maths - elles étaient en classe de pre­
mière B.
Etonnées de me voir travailler avec mon manuel de première S,
elles m’ont gentiment abordé disant m’avoir reconnu comme le gosse
qui avait eu le brevet à neuf ans et demi. Je ne pouvais décemment le
nier, et une fois les présentations faites, elles m’ont branché sans
complexe sur leur devoir. Ravies de ce coup de main aussi bénéfique
qu’inattendu, elles n’ont pas hésité à me donner rendez-vous pour le
samedi suivant, histoire de remettre ça. Le plus sérieusement du
monde... Sympa, mais un peu gonflées, j’ai trouvé!
Beaubourg m’apparaissait comme un refuge. Un beau et chaud
refuge, car dehors il faisait très froid à ce moment-là. A cause de ce
froid, j’ai été d’autant plus frappé par la performance d’un type qui
- le torse nu et le crâne rasé, tel un gladiateur mongol - bandait ses
muscles impressionnants avant de les éprouver dans des numéros de
force avec des chaînes, et lançait des défis de plus en plus audacieux.
Habituellement, ce genre de spectacle ne m’attire pas particulière­
ment. Mais là, je trouvais une grâce infinie à cet étrange colosse. Son
regard surtout, doux et vif à la fois, laissait échapper une lueur
d’espérance à laquelle je ne pouvais qu’être sensible, compte tenu des
circonstances particulières où je me trouvais alors.

191
A la fin de son numéro, il était très essoufflé, en sueur, visiblement
éprouvé par son violent effort ; et naturellement il a fait le tour des
badauds pour la traditionnelle manche. Je n’ai pas pu résister, j’ai
demandé à mes parents quelques pièces de monnaie, je voulais les lui
donner moi-même. Il m’a remercié en me caressant la tête avec son
immense poigne et m’a embrassé affectueusement sur les joues.
Ce fut l’un des moments qui m’ont le plus touché dans ma vie.
J’étais très fier qu’il m’ait appelé « mon copain »! Nous étions deve­
nus frères, lui et moi. Mes parents suivaient la scène avec un sourire
ému.
2

Nous avons bien rencontré à Paris des gens qui voulaient nous
aider pour le logement, le travail ou pour mes études. Mais leurs
efforts n’ont abouti qu’à des résultats négatifs, ou pour le moins
approximatifs.
Ainsi, ce professeur de mathématiques à l’Université, « branché »
- appelons-le Norbor -, qui nous a proposé de nous prêter son
appartement pour une durée indéterminée. Nous sommes restés pan­
tois d’émotion et plutôt admiratifs. Plus qu’une lueur d’espoir, une
vague d’euphorie nous a envahis lorsqu’il nous a emmenés sur le
champ voir notre future demeure. Cela se trouvait en plein Belleville
- nous ne connaissions pas ce quartier.
Il était déjà 20 heures lorsque nous sommes partis de son
bureau et pendant que nous roulions sous une pluie battante,
Norbor continuait à réfléchir à voix haute sur notre situation. Il
a eu l’idée « géniale » d’envisager de m’initier à l’informatique au
sein de l’entreprise qu’il dirigeait - son autre activité -, avec des
personnes qui disposaient d’un matériel très haut de gamme.
Il s’est déclaré très sensible à mon épanouissement personnel, et
s’est proposé de me donner de temps à autre quelques heures de
cours de maths, mais sous la forme d’une discussion libre abordant
des thèmes originaux comme l’analyse non-standard par exemple,
afin de susciter à la fois ma curiosité et ma créativité spontanée. Je

193
me sentais ressusciter : maths, informatique, discussion, créativité. Je
croyais rêver.
L’appartement, situé au rez-de chaussée, était composé d’une
chambre aux vitres brisées et sans volets. Dans la plus grande pièce,
le sol était à peine cimenté. Face à la porte d’entrée que l’on ne pou­
vait fermer, un énorme trou béant de deux mètres sur deux donnait
sur un terrain vague... De quoi nous refroidir un peu. Norbor l’a
compris sans mal.
En revenant vers notre lointaine banlieue, même si nous étions
déprimés, nous n’avons pas pu réprimer un gros fou rire en évoquant
le fameux « trou d’obus » qui, pour reprendre la tchatche de Norbor,
symbolisait tout à fait son esprit... d’ouverture.
Il ne m’a jamais rappelé, et je ne devais pas plus faire d’informa­
tique que discuter maths avec lui... La désillusion totale.

Nous avons enfin obtenu la réponse du ministère à propos de la


structure suggérée par le DLC16, J.C. S. - affecter des enseignants-
chercheurs universitaires à ma formation intellectuelle. Son initiative
n’avait obtenu aucun écho favorable. Quand il nous a reçus dans son
bureau, il paraissait aussi navré que nous par les blocages que ren­
contrait cette possible expérience pédagogique. Ce projet lui avait
semblé non seulement justifié, mais encore intéressant en lui-même.
Il était gêné, par le « non » de son administration. Peut-être a-t-il
pris ce refus pour un désavoeu personnel.
Nous avions presque de la peine pour lui. En ce qui nous concer­
nait, cela faisait longtemps que nous ne nous faisions plus beaucoup
d’illusions sur l’aide que je pouvais attendre de l’Éducation natio­
nale.
Pour résoudre le problème que je posais, il aurait déjà fallu que
l’on cesse de nier, au nom de l’égalité des chances, la réalité de la dif­
férence entre les enfants et la nécessité d’une différenciation pédago­
gique, au moins dans les cas extrêmes.
On entend souvent dire que, l’Éducation nationale c’est d’abord
des centaines de milliers d’écoliers normaux à instruire

194
normalement. Mais c’est en contradiction même avec sa mission offi­
cielle qui est d’offrir à tous les enfants une instruction adaptée à
leurs aptitudes. Je pourrais ajouter que je n’avais, à ce stade, pas
encore coûté le moindre centime à l’État, pour atteindre un niveau
correspondant à celui d’un enfant ayant suivi, aux frais de l’État,
plus de dix années de scolarité - plus de 90 % d’enfants vont à l’école
dès la maternelle.
Dadou était vraiment affectée par cette attitude. Elle avait voulu y
croire, elle pensait que notre demande était suffisamment légitime
pour susciter un minimum d’intérêt. C’était compter sans l’impla­
cable force d’inertie de l’Administration.
Ma mère n’a pas voulu baisser les bras. Persuadée que les
démarches ne pourraient jamais aboutir par la voie strictement hié­
rarchique et administrative, elle a entrepris de frapper directement à
la porte du ministre via le cabinet de celui-ci. Nous nous sommes
donc retrouvés rue de Bellechasse, au ministère de l’Éducation. Là,
nous avons demandé à être reçus d’urgence par un membre du cabi­
net.
Le planton nous a reçus comme de dangereux terroristes et
s’apprêtait à nous refouler, lorsque la dame de l’accueil est
intervenue. Après avoir écouté Dadou expliquer ma situation,
elle m’a adressé un grand sourire et nous a gentiment invités à
faire sur-le-champ une demande par écrit qu’elle transmettrait
d’urgence.
En sortant, nous avons bien vu que le planton continuait à nous
regarder d’un sale œil. Jaona était choqué par son attitude ouverte­
ment raciste.
- Il a fallu que j’attende d’être en France depuis plus de vingt-
cinq ans pour voir ça!, pestait-il, nous rappelant ainsi qu’il n’avait
pas eu à souffrir d’un quelconque sentiment agressif d’exclusion lié à
son origine ethnique.
Juste un peu de condescendance parfois, du paternalisme, normal,
selon lui, avec le passé colonial de la France.
Alors ce planton, ça tombait vraiment mal !

195
En attendant le rendez-vous au ministère, je passais mes journées
à la bibliothèque de Beaubourg, pendant que mes parents conti­
nuaient à chercher logement et travail.
Avec son ventre désormais bien rond, Dadou avait du mal à décro­
cher un poste d’infirmière. Elle m’a rappelé avec un peu de nostalgie
qu’elle avait pourtant réussi, alors qu’elle était enceinte de moi, à
camoufler le même ventre pour obtenir son premier emploi. Mais
cette fois, ça ne marchait pas.
La situation aujourd’hui n’était pas la même. Le moral non plus.
Ma mère était tombée dans un grand désarroi. Elle disait n’avoir
plus la force nécessaire pour lutter. La fatigue physique commençait
à entamer ses ressources. Elle se sentait de plus en plus impuissante
devant l’accumulation des échecs et l’indigence de notre situation
matérielle.
Elle en souffrait au point de pleurer souvent. D’une manière de
plus en plus imprévisible : en pleine rue parfois, comme si elle ne
pouvait plus retenir sa peine. On sentait qu’elle avait peur aussi
pour l’enfant qu’elle portait de son mieux.
Nous essayions bien de la consoler, mon père et moi, de l’entourer
de notre affection, mais le ressort était cassé. Je n’aurais jamais ima­
giné voir un jour ma mère dans cet état, à ce point meurtrie. Je
n’avais jamais été aussi silencieux, muet, comme pétrifié par sa dou­
leur. Je ne m’étais jamais fait aussi petit. « Nous sommes là, Dadou;
nous t’aimons; nous y arriverons. We shall overcome», lui répétait
tendrement mon père. Désormais la responsabilité de conduire notre
barque reposait sur ses seules épaules.

Nous n’avons pas attendu très longtemps avant d’être reçus par un
membre du cabinet du ministre, monsieur L. Dans le bâtiment, un
huissier en habit protocolaire nous a fait patienter une dizaine de
minutes. Tout ce décorum - les lustres, les lambris - m’impression­
nait un peu. Je me disais : « Cette fois j’espère, c’est du sérieux. »
Monsieur L., la cinquantaine dynamique, costume bleu marine,
nous a reçus dans un confortable bureau qui donnait sur un joli petit

196
jardin verdoyant avec, ici et là, de belles statues antiques. Ce cadre
apaisant devait présider à notre très courtoise entrevue.
Notre interlocuteur nous a attentivement écoutés, avant d’apporter
à notre problème ce qu’il a lui-même qualifié de réponses mal­
heureusement limitées. Il n’y avait aucune possibilité de mettre sur
pied une structure individualisée comme nous le souhaitions. On
pouvait envisager seulement de m’intégrer dans un établissement
proche de mon actuelle résidence en région parisienne. Il ferait son
maximum pour trouver un lycée acceptant de m’accueillir afin de me
préparer dans les meilleures conditions au bac C pour la session de
septembre 1988 au plus tôt, celle de juin 1989 au plus tard. Mon­
sieur L. était désolé de n’offrir que le possible, faute du souhaitable.
Nous avons eu l’impression qu’il se souciait de mon cas.
Quelques jours plus tard, il nous a priés de nous mettre en contact
avec le proviseur d’un grand lycée de la banlieue sud-est, dépendant
de l’académie de Créteil. Une telle offre n’était pas compatible avec
ma situation, mais Dadou s’est quand même rendue au bureau de ce
proviseur. Seule, car j’étais cloué au lit par une vilaine grippe intesti­
nale - la toute première fois que je tombais sérieusement malade - et
Jaona veillait sur moi.
Le proviseur a étonné ma mère en manifestant un optimisme à
tout crin. Il me voyait déjà en classes préparatoires, et à Polytech­
nique - sur ce point, il s’est immédiatement ravisé à cause de mon
âge. Pour lui, tout était simple : j’étais un petit prodige et « ses » pro­
fesseurs allaient tout particulièrement s’occuper de moi. « Ses » pro­
fesseurs étant à ses ordres, tout se passerait très bien. Idem pour les
élèves : au moindre problème, ils auraient directement affaire à lui.
En un mot, il ferait la police lui-même, pesant de son autorité quasi
militaire.
Cet homme ne manquait ni de bonne volonté ni de punch, mais il
paraissait sous-estimer les problèmes psychologiques que pouvaient
poser une telle intégration. Il imposait à chacun une véritable
gageure que lui seul était en mesure, semble-t-il, de soutenir. De
toute façon, au point où j’en étais, tout cela ne pouvait pas m’accabler
davantage.

197
Jaona a fini par trouver un job. Pas un truc mirobolant mais
l’opportunité tout de même de gagner de l’argent. Une activité tran­
sitoire dont il espérait qu’elle resterait le plus transitoire possible.
Son travail consistait à promouvoir et vendre une nouvelle
méthode individuelle pour apprendre l’anglais, pour le compte d’un
grand groupe d’édition international. La méthode paraissait bien
conçue. A l’aide d’outils sophistiqués, elle tendait vers un but essen­
tiel : faire penser directement en anglais. L’ensemble était assez
séduisant et probablement efficace, à en croire la réputation du pres­
tigieux groupe qui l’éditait...
Mon père était relativement confiant. Convaincu de la qualité du
produit, du sérieux de la boîte, et de l’intérêt général suscité pour la
maîtrise de l’anglais, il était déterminé à réussir de son mieux dans
cette activité inédite pour lui.
Compte tenu de la précarité de notre situation - nous n’avions
toujours pas trouvé d’endroit à habiter -, Jaona a pensé qu’il était
plus prudent que Dadou et moi battions en retraite à Vecoux. Nous
avons donc décidé de nous séparer jusqu’à ce que des conditions cor­
rectes nous permettent de revenir à Paris. Ce qui était impératif, si
l’on voulait que Dadou accouche à la « Leboyer », comme pour moi.
Mon père m’a fait quelques recommandations pour Vecoux : veil­
ler sur ma mère, rester actif sur tous les plans, et bien me comporter
avec mamie et bon-papa. Il faut « se sortir les tripes » a-t-il conclu à
l’issue d’une sorte de veillée d’armes. Au moment d’accepter cette
séparation, nous avions la gorge nouée.
C’est à la gare de l’Est seulement, en cet après-midi glacial du
19 décembre 1987, que je me suis vraiment rendu compte de notre
galère. Ce fut un choc de constater, alors que nous marchions sur le
quai, la démarche fébrile et hésitante de ma mère, secouée par des
pleurs de plus en plus fréquents, et enfin de voir mon père rester sur
le quai et nous saluer une dernière fois avant que le train ne se mette
en marche et ne nous éloigne de lui.
3

Mes grands-parents ont tâché de faire en sorte que la vie à


Vecoux soit la plus normale possible.
Au début, ce ne fut pas évident : ma seule activité intellectuelle
consistait à lire les ouvrages d’histoire de la bibliothèque. Heureuse­
ment, Dadou a retrouvé d’anciens cours par correspondance, datant
de l’époque où elle avait préparé son bac. Cela m’a permis de travail­
ler mon anglais. J’ai fait de multiples exercices et devoirs, et cela m’a
réconforté. Car rester comme ça au chômage alors qu’on a envie de
tout apprendre, c’était dur et même parfois déprimant.
Je gardais beaucoup d’espoir. Je n’ai pas eu le malheur de me
laisser décourager. Je ne pouvais pas imaginer que je resterais une
éternité à végéter. J’avais hâte de montrer de quoi j’étais capable.
Etudier, c’était aussi ma façon d’exprimer ma liberté, ma joie de
vivre. Cela me plaisait vraiment, et la frustration que je ressentais
me rendait la chose encore plus désirable. Je souffrais en silence.
Je commençais à avoir l’expérience des difficultés que pouvait
engendrer ma différence. Il fallait que je sois patient, et, excepté
quelques colères contre cette situation que je trouvais injuste, j’étais
relativement serein.
L’arrivée de mes cousins et cousines venus pour les vacances de fin
d’année a apporté un peu de bonne humeur.
Il y avait aussi la musique, notre musique, le blues. Dadou faisait
écouter nos cassettes au « bébé » en plaquant les écouteurs du casque

199
sur son ventre rond. A chaque fois que ma mère flanchait un peu,
j’essayais de lui apporter toute ma tendresse.
Enfin, il y avait les lettres de mon père qui m’exhortait à tenir le
coup, à soutenir ma mère; en un mot, à me conduire en adulte plus
qu’en enfant. « Arthur, il te faudra - plus tôt que prévu - être un
homme, mon fils ! », avait-il solennellement conclu dans une de ces
lettres. Gela m’avait empli d’une émotion étrange : un mélange de
gravité et de fierté qui m’a fait instantanément fondre en larmes.
De son côté, Jaona galérait. Il logeait ici et là chez des membres de
sa famille. Dans son travail, il était réconforté par la solidarité qu’il
y avait parmi ses collègues. Ils étaient venus d’horizons divers pour
la plupart, et ils étaient comme lui en situation plus ou moins pré­
caire.
Les fêtes de fin d’année ne furent pas très gaies. Séparés de Jaona,
démunis face à nos problèmes, nous ne pouvions mieux faire que
contempler la joie des membres de la famille, réunis chaque année à
Vecoux pour cette occasion, et partager aussi l’espérance de tous à
l’heure rituelle des vœux.
La petite montre et un peu d’argent que mamie et bon-papa m’ont
offerts ont été une surprise totale pour moi. J’étais très, très heureux,
car je ne m’étais pas attendu à recevoir quoi que ce soit pour ce
Noël-là. Je n’avais pas tellement la tête à ça.
L’allégresse générale m’a entraîné dans la fête. J’avais le cœur
léger, pour quelques heures.
Dadou se réjouissait bien sûr de me voir partager ces courts
moments de bonheur avec mes cousins et mes cousines. Mais je sen­
tais bien qu’au fond d’elle-même c’était la Bérézina. Le décalage
entre le tumulte environnant et la détresse qui la rongeait en silence
était pour elle insupportable au point qu’elle s’éclipsait de temps à
autre pour aller pleurer dans un coin tranquille où j’allais la conso­
ler.
Elle pensait à Jaona. Nous l’avions eu au téléphone et il nous
avait rassuré pour l’essentiel. Il avait le moral, et l’extrême gen­
tillesse de ses hôtes ne pouvait que l’encourager.
Dadou parlait au bébé dans son ventre. Elle lui avait déjà donné

200
un prénom : Calvin - prononcez à l’américaine - si l’enfant était un
garçon et Kalvine - même prononciation - pour une fille. Une idée
que Jaona et moi avions trouvée géniale. Ainsi, elle pouvait déjà le
ou la nommer, lui parler en douceur, communiquer indifféremment
avec Calvin ou Kalvine.
Le suspense ne dura pas longtemps. Quelques jours plus tard, le
7 janvier 1988 exactement, Dadou a appris par l’échographie que
c’était une... fille! Donc Kalvine.
Elle a appelé Jaona le soir-même pour lui annoncer la nouvelle. Il
était un peu décontenancé, car il s’attendait à un autre garçon - ce
qu’avait laissé prévoir l’échographie précédente. Surpris, mais nulle­
ment déçu. Au contraire. Il a trouvé cela encore plus excitant.
- Ça sera différent, tout nouveau. Une formidable expérience en
perspective!, s’est-il réjoui à l’autre bout du fil. Maintenant, c’est à
moi de faire le maximum pour que nous puissions nous retrouver le
plus vite possible à Paris, et que notre fille y naisse dans les meil­
leures conditions!
Le fait d’avoir bientôt une petite sœur m’a fait un drôle d’effet :
j’avais imaginé moi aussi que ce serait un frère, à qui je comptais,
par exemple, apprendre à jouer au foot. Il me fallait réviser tous mes
petits plans...

J’ignorais à ce moment-là que cette heureuse nouvelle allait être


en fait la première d’une petite série.
D’abord, Dadou allait beaucoup mieux depuis qu’elle avait
accepté l’idée d’accoucher, faute de mieux, à la maternité de Remire-
mont, où elle pouvait faire de la sophrologie et de la gymnastique en
piscine. Puis, la sage-femme qui s’occupait d’elle, lui avait confié que
son fils, brillant élève de première S, prenait des cours particuliers
avec une très bonne prof de maths de Remiremont, madame H. Cette
femme était l’un des deux professeurs de terminale C à enseigner
dans un établissement public de cette ville. Dadou a naturellement
demandé à la sage-femme ses coordonnées : madame H. habitait un
village pas loin, qui n’était autre que... Vecoux!

201
En maths, cela faisait près de quatre mois que je travaillais tout
seul avec comme unique référence le manuel de première S de la col­
lection Pierre Louquet. J’avais pu emmener ce livre depuis Pau et
j’en abordais les tout derniers chapitres. Par ailleurs, j’avais un petit
cahier à spirales sur lequel je griffonnais à mesure que l’inspiration
me venait. En géométrie, j’étudiais en particulier les surfaces planes
qu’on pouvait construire à partir, soit d’un cercle, soit d’un triangle,
alors qu’en algèbre, je ne faisais que rêver de fonctions logarith­
miques et exponentielles.
Je souffrais de ne pouvoir, à propos de mathématiques, communi­
quer avec quiconque autour de moi. L’opportunité de rencontrer
cette prof et d’éventuellement travailler avec elle - ne serait-ce qu’un
tout petit peu - s’est donc annoncée pour moi comme une chance
inouïe, à saisir absolument! Je comptais d’ailleurs payer ces cours
avec mon argent, celui que j’avais reçu à Noël.
Ce fut un véritable cadeau du ciel. Madame H. a tout de suite
accepté de me donner un cours à son tarif habituel. Nous avons tra­
vaillé sur « l’étude des variations d’une fonction », dans une ambiance
rapidement décrispée par son dynamisme naturel et mon entrain
retrouvé. Cette prof-là, grande et mince dame de quarante ans aux
longs cheveux châtains, le regard vif derrière ses fines lunettes, était
une vraie passionnée de maths; et comme l’élève l’était aussi, quoi de
plus normal que de se trouver sur la même longueur d’onde. Celle
des maths, of course! A l’issue du cours, elle m’a dit se rappeler
m’avoir vu à la télé, lors du mémorable « Mini-JT » de Patrice
Drevet le 10 juillet 1987.
Elle est revenue quelques jours plus tard pour un deuxième cours.
Cette fois, le courant est si bien passé qu’à la fin de l’heure, elle nous
a avoué son enchantement de travailler avec moi. Elle n’en revenait
pas de me voir là, en train de ronger mon frein. Elle était stupéfaite
que je ne bénéficie pas d’une attention particulière de la part de
l’Éducation nationale, et elle nous a proposé, en toute simplicité, de
me donner désormais ses cours gratuitement.
Deux jours plus tard, Agnès H. nous a invités à faire connaissance
avec sa petite famille : son mari Jean-Pierre, également prof de
maths et leurs deux enfants de neuf ans et quatre ans et demi.

202
Jean-Pierre H. était plutôt du genre facétieux. II s’est déclaré prêt
à manifester en ma faveur, en brandissant pancartes et banderoles
sous les fenêtres du ministre s’il le fallait! Avec humour, il incitait
fougueusement sa femme à s’occuper de moi.
Cette visite chez les H. nous a fait l’effet d’une énorme bouffée
d’oxygène.
A Paris, le 14 janvier, J.C. S. le DLC16 a contacté Jaona pour lui
demander que je lui fasse rapidement parvenir un devoir de maths
de mon choix. Il avait besoin d’évaluer mon niveau actuel. De
Vecoux, je lui ai envoyé un devoir sur « l’étude des variations d’une
fonction ». J’approfondissais justement ce sujet avec Madame H. qui
a contrôlé ma copie avant que je la mette définitivement au propre.
En réponse, nous avons été conviés, Dadou et moi, à nous rendre
au rectorat de l’académie de Nancy pour y rencontrer, le samedi 23
janvier à 11 heures précises, le DLC1, à savoir le directeur des lycées
et collèges au ministère de l’Éducation nationale, monsieur Michel
Lucius, mathématicien de formation.
Ce grand monsieur massif, la cinquantaine très classe, nous a
reçus très cordialement dans le propre bureau du recteur. Confor­
tablement assis face à nous, il a commencé par inviter Dadou à
raconter mon parcours; puis il lui a demandé d’exposer nos souhaits.
Ma mère lui a expliqué que je ne pouvais pas raisonnablement
être intégré dans un établissement scolaire ni en seconde, ni en pre­
mière, compte tenu du trouble qu’une telle situation pouvait engen­
drer pour tous : élèves, enseignants, personnel administratif, comme
pour moi-même. D’autre part, elle a tâché de lui faire comprendre
nos difficultés matérielles.
Monsieur Lucius a manifesté beaucoup d’attention. Il prenait
méthodiquement des notes sur une feuille de papier, ponctuant
souvent par un admiratif « étonnant! » les propos de Dadou ou les
miens, posant ici et là quelques questions qui traduisaient bien sa
sincère volonté de trouver une solution pour nous sortir de cette
impasse.
Puis, il s’est adressé à moi et s’est mis à tranquillement parler de
maths, tenant la copie que j’avais envoyée à Paris à portée de main.

203
Il m’a fait un bref commentaire sur ce devoir : « A part quelques
petits détails, c’est bon ! »
Je voulais avoir des précisions sur ces petits détails. J’ai donc sorti
l’énoncé du problème que j’avais emmené avec moi. Monsieur
Lucius a commencé à m’en signaler quelques-uns au fil des notes
qu’il avait prises et puis il m’a remis la feuille pour que je lise moi-
même ses commentaires. Alors s’est engagé un dialogue entre mathé­
maticiens. Peu à peu, nous avons fait totalement abstraction du reste.
Le temps - à peu près cinq grosses minutes - de nous apercevoir que
nous n’étions pas seuls dans le bureau, et que ce petit aparté n’était
pas vraiment le propos du jour.
Pour conclure cette escapade, il m’a offert deux bouquins, de
maths, naturellement. Un cadeau précieux pour me relancer en ces
temps de vaches maigres. De quoi me redonner des ailes, avec les
cours de madame H. Merci, monsieur Lucius!
Enfin, nous avons parlé du baccalauréat. Il nous a certifié que
j’obtiendrais la dérogation, nécessaire à mon âge, pour passer l’exa­
men. C’était lui, au titre de directeur des lycées et collèges, qui, en
dernier ressort, décidait de cela. Nous lui avons détaillé nos projets.
Passer le bac en septembre 1988 au cas où je serais prêt à cette date,
ou sinon en juin 1989. Dadou lui a précisé qu’il n’était pas question
de faire de moi une bête à concours, que seul mon équilibre impor­
tait, et que nous cherchions justement une structure adaptée à cette
exigence prioritaire.
Le directeur des lycées et collèges du ministère de l’Éducation
nationale paraissait très déterminé à nous aider. Il ne nous restait
plus qu’à attendre et à recueillir le fruit de ces initiatives encoura­
geantes, même si... Même si le DLC1 n’avait pas l’air de mesurer
l’ampleur de nos difficultés, dues notamment à l’inertie de ses
propres troupes. Lui, comptait bel et bien sur les personnels adminis­
tratifs et enseignants de l’Éducation nationale pour trouver une solu­
tion adaptée à ma situation.
Cette période de bonnes nouvelles m’a redonné du poil de la bête.
Je revivais un peu, je retrouvais mes sensations euphoriques dès que
je plongeais dans les maths.

204
Dadou était ravie de me voir ainsi renaître; mais elle avait un
sujet d’inquiétude qui l’empêchait de partager mon optimisme : elle
craignait d’accoucher à Remiremont sans Jaona. Elle pensait qu’il
n’arriverait jamais à temps pour participer à l’accouchement comme
tous deux l’avaient ardemment désiré. Cette question la tourmentait
davantage à mesure que les jours passaient et la rapprochaient de
l’heure fatidique. Dadou entrait désormais dans la phase ultime de
sa grossesse.
Dès les premiers jours de février, les choses se sont précipitées.
Le 8, monsieur Lucius nous a téléphoné à Vecoux pour nous
annoncer que le lycée Henri-IV à Paris était éventuellement disposé
à m’intégrer... Ce grand établissement parisien était surtout réputé
pour préparer à des études littéraires et l’offre nous laissa perplexes.
Le DLC1 avait prévu de me faire étudier au lycée mes matières
fortes - maths, sciences physiques principalement - et celles-ci
n’étaient pas vraiment prioritaires à Henri-IV. Nous ne comptions
pas trop sur cette solution, d’autant plus que nous n’étions pas
encore prêts à habiter Paris. Mais nous gardions toujours l’espoir
qu’une solution appropriée apparaisse.
A peine trois jours plus tard, Jaona nous a annoncé la meilleure
des nouvelles - surtout pour Dadou - : une chambre d’hôtel nous
attendait à Paris. Il avait pris cette décision malgré la dépense : la
priorité absolue, c’était la naissance de ma petite sœur à la
« Leboyer ».
Et pour le reste... advienne que pourra.
4

Le lundi 15 février à 16 h 58, sous un ciel gris d’hiver, notre train


a marqué son arrêt définitif à la gare de l’Est. Dadou et moi étions
très émus à l’idée de retrouver Jaona; nous étions séparés depuis
deux bons mois. Lorsque nous avons fini par le repérer, le choc a été
tel que nous sommes restés tous les trois figés, comme si nous avions
besoin de ce plan fixe pour prendre le temps de nous reconnaître, et
de nous assurer que tout allait bien.
D’emblée, je l’ai trouvé beaucoup plus « fonctionnel » dans sa
communication avec Dadou et moi. On aurait dit qu’il avait mis en
hibernation tout le côté bon enfant de son caractère. Il semblait obnu­
bilé par la nécessité de mener à bien sa mission : assurer la naissance de
Kalvine. Il se composait délibérément un rôle de pro irréductible. Ce
n’était pas forcément drôle pour nous. On attendait de lui toute sa
verve, sa chaleur, son humour, bref, tout ce qui faisait son charme et on
était un peu frustré de devoir patienter avant de retrouver notre Jaona.
L’hôtel était tout à fait convenable, un « deux étoiles ». Il fallait
juste en payer le prix...
Nous étions de nouveau ensemble, mais notre vie n’est pas deve­
nue vraiment exaltante pour autant. A 10 heures, après un solide
petit déjeuner, Jaona partait au travail et n’était de retour que vers
21 h 30, parfois plus tard encore. Quant à Dadou et moi, nous déjeu­
nions et dînions chez Randry, l’oncle de Jaona, à un petit quart
d’heure de marche lente de l’hôtel.

206
Dadou préparait elle-même nos repas et le dîner de Jaona que
nous lui rapportions bien chaud à l’hôtel.
Je ne pouvais pas vraiment bosser sur le petit bureau de notre
chambre. Passer toute la journée à l’hôtel à attendre le retour de
Jaona n’avait rien de passionnant. Pour des retrouvailles, nous ne
nous voyions pas beaucoup! Mais il fallait avant tout que je
m’acquitte de ma mission : veiller sur ma mère dont l’accouchement
était proche.
Le moral variait selon que Jaona nous annonçait une vente
conclue - on exultait alors de joie -, ou qu’il revenait bredouille, ce
qui était le plus souvent le cas... Là, nous nous sentions bien vulné­
rables, à la merci du moindre pépin. Heureusement que Jaona ne
fléchissait pas. Il essayait de nous remonter le moral alors que c’était
tout de même lui qui encaissait les coups. Il y avait dans son regard
une intense détermination, une rage de vivre contagieuse qui nous
aidait à surmonter notre passager abattement.
Le jeudi 18, nous avons reçu un coup de fil de la part de J.G. S., le
DLC16 au ministère de l’Éducation, à qui Randry, l’oncle de Jaona,
avait dû transmettre le numéro de téléphone de notre hôtel. Il nous
informait que Paul Deheuvels, proviseur du lycée Louis-le-Grand,
était disposé à nous rencontrer. Nous devions convenir d’une date
avec la secrétaire de monsieur Deheuvels. C’était une nouvelle inté­
ressante, même si les circonstances ne nous permettaient pas de
l’apprécier complètement. Louis-le-Grand, c’était un nom magique
bien sûr ! Mais étant donné la galère où on était embarqué, ça passait
un peu au second rang de nos préoccupations. On se disait simple­
ment qu’on verrait ça après s’être occupé de l’essentiel, qui appro­
chait de jour en jour : la naissance du bébé !

Le samedi 20 février, nous avons eu l’immense plaisir, Dadou et


moi - Jaona travaillait ce jour-là -, de retrouver Emmanuel B., mon
consultant de sciences physiques de Pau, devenu mon grand copain
et l’ami de la famille.
On l’a revu à l’occasion d’un match de rugby du Tournoi des

207
Cinq-Nations, France-Irlande, à la télé, chez son frère Gilles -
Emmanuel pratiquait le rugby. Je ne me souviens plus très bien du
match, sauf que la France a largement gagné, tellement j’étais ému
de retrouver mon grand copain. Maintenant, il avait son diplôme
d’ingénieur de l’institut géophysique du globe en poche; il préparait
son service militaire au Commissariat à l’Énergie atomique de
Saclay : il serait chargé de mesurer les secousses séismiques à
Papeete, Tahiti.
Nous étions très contents de sa réussite, et tout heureux de la vic­
toire des Bleus. Lui, nous réservait une petite surprise qui allait
constituer pour mes parents et moi un véritable cadeau du ciel.
Comme nous lui avions raconté notre problème de logement,
Emmanuel nous a promis de contacter le plus vite possible un copain
à lui, Jean-Paul P., qui devait pouvoir nous louer un studio meublé
pas cher, du côté de Boulogne, à l’ouest de Paris.
Nous avons attendu fébrilement la confirmation jusqu’au lende­
main soir, dimanche. Le rendez-vous avec Jean-Paul P. était pris
pour le mardi 23 à 17 heures, sur place. Nous étions terriblement
impatients et nous espérions ne pas tomber sur un gag du genre
Norbor.
Le lundi 22, Jaona est parti au boulot comme d’habitude, tandis
que Dadou et moi ne cessions de penser à ce studio. Si jamais elle
avait dû accoucher dans les heures qui venaient, cette chambre
n’aurait franchement pas été l’idéal pour un nouveau-né, même si
son petit lit, arrivé de Vecoux juste après nous en « bagage accompa­
gné », l’y attendait. Et puis, allait-on l’accepter à l’hôtel ?
Le soir, alors que ma mère et moi prenions comme d’habitude
notre repas chez Randry, ce dernier en l’observant attentivement lui
a dit posément :
- Tu vois, Dadou, je sens que je ne te verrai pas demain.
- Ah bon, et pourquoi ? lui a-t-elle demandé, d’un ton un peu
amusé.
- Parce que tu vois, Dadou, je pense que tu vas accoucher
demain. Le grand jour, c’est pour demain ; crois-en mon expérience
- c’était sa formule favorite.

208
Quand Jaona rentra, vers 22 heures, Dadou lui a annoncé la
prémonition de son oncle. Mon père lui a répondu qu’il fallait de
toute façon être vigilant et extrêmement prudent. Le mot d’ordre
était « assurer ». Nous ne pensions plus qu’au rendez-vous du lende­
main après-midi, à la visite de ce studio. Nous comptions l’occuper
tout de suite s’il nous convenait.
Le mardi matin, Dadou a attendu que Jaona et moi nous nous
réveillions, vers 9 heures, pour nous annoncer que pour elle le
moment était venu d’accoucher.
Pendant que Jaona expliquait à la patronne de l’hôtel que lui et
Dadou allaient partir à Paris pour qu’elle y accouche pendant que
j’attendrais sagement à l’hôtel, ma mère, avant de boucler sa petite
valise, m’a rassuré :
- Ça se passera bien. Je suis confiante. Reste tranquillement ici
en attendant qu’on te téléphone. Nous t’aimons Arthur. Tu vas être
grand frère. Dieu est avec nous. Tu verras, ça se passera très bien.
La gorge nouée par l’émotion, je lui ai tout simplement répondu
que j’étais fier de devenir grand frère, que j’étais confiant moi aussi,
et enfin, en lui tapotant gentiment l’épaule, juste avant qu’elle ne
quitte la chambre :
— Tu sais bien Dadou, we shall overcome, on va y arriver, tu ver­
ras!
Dernières embrassades, dernières recommandations, et les voilà
partis pour ce qui allait constituer l’événement le plus important de
leur vie, et de la mienne, après ma propre naissance, dix ans et demi
plus tôt.
Je me suis retrouvé dans notre chambre d’hôtel soigneusement
remise en ordre par la femme de ménage. Un sentiment de solitude
m’a soudainement envahi et m’a donné de cette pièce une impression
de froideur presque insupportable. Il fallait que je m’occupe. J’ai
décidé de lire un bouquin.
5

Il était presque 14 h 15 lorsque le téléphone de la chambre a


retenti. J’ai sursauté, les battements de mon cœur ont accéléré.
- Allô, c’est toi Joe? Tu as une ravissante petite soeur, Arthur!...
Depuis exactement 13 h 23. Elle pèse 2,950 kilos pour 47 cm, et 34
pour le périmètre crânien. Bien sûr, c’est pas la bête comme tu le
vois, mais elle est superbe! Tout s’est très bien passé. Dadou a fait ça
tranquille, comme une lettre à la poste. Super pro, quoi! Elle va très
bien. Tout le monde va bien. Tu es content ? a aligné d’un trait mon
père.
J’étais un peu chamboulé, mais très très heureux :
- Oui, oui. Je suis... euh, je suis très content... Félicitations à
Dadou, elle a été super alors?
- Ah oui, ta mère, c’est une merveille de la nature, ta mère. Pour
faire des enfants, c’est une vraie perle!...
- Puis bravo à toi aussi! T’as été super pro, j’imagine?
- Ben, tu sais : la classe comme d’habitude! avec cet accent pied-
noir si drôle et qu’il imite si bien.
- Et ma petite soeur, elle, elle a la classe aussi ?, en mettant à
mon tour l’accent, ce qui donne plutôt « claisse ».
- Super! Elle est même née « coiffée ». Tu sais avec la poche des
eaux intacte. C’était assez spectaculaire. Le toubib était aux anges!
Bon écoute, il faut que je remonte maintenant pour m’occuper de
Dadou et de Kalvine. Je te rappellerai plus tard...

210
Quand j’ai raccroché une intense onde de chaleur m’a traversé le
corps. J’étais pris d’une rage incroyable. J’allais littéralement explo­
ser. Ah, si j’avais pu crier ma joie, hurler ma délivrance! Les yeux
exorbités, les muscles bandés, j’ai serré très fort mes poings à la
manière des champions sportifs vainqueurs et, du ventre, j’ai poussé
un petit cri de victoire, synonyme de soulagement et d’euphorie
contrôlée, que j’ai répété trois fois de suite avant de m’affaler sur le
grand lit.
Ma gorge n’a pas tardé à se nouer, et les larmes à me picoter les
yeux. Couché sur le ventre, je sanglotais en silence en pensant à nous
quatre. J’imaginais ce nouveau-né qui débarquait au monde dans les
bras de parents si merveilleux, oui, des parents vraiment super.
J’étais impatient de la voir et de la chérir. J’ai marmonné dans ma
tête « Kalvine, ma petite sœur, tu verras, tu seras la plus choyée des
petites sœurs ! »
Je suis resté là, figé dans cette position. Je décompressais. La faim
a fini par me tenailler d’un seul coup et je me mis à bâfrer comme un
fou, me remplissant le ventre sans plus penser à rien, la tête complè­
tement vidée.
Lorsque Jaona est venu me prendre à l’hôtel vers 16 heures, pour
aller visiter le studio, je ne l’avais jamais vu aussi survolté : jamais vu
marcher aussi vite, parler aussi distinctement, regarder aussi souvent
sa montre. Pendant tout le trajet dans le métro, il fut d’une tendresse
inouïe, il me prenait continuellement par l’épaule et me faisait de
gros baisers sur la joue. Il était euphorique!
Et le miracle s’est accompli. Le studio n’était pas immense - à
peine 18 petits mètres carrés - mais bien équipé : kitchenette, chauf­
fage, douche, WC, le téléphone et même une télé couleur. Il y avait
un canapé-lit du type clip pour mes parents, un petit lit de camp
pour moi, et assez de place pour le lit du bébé; une grande table à
rallonge et quatre chaises. Bref, une solution provisoire plutôt cor­
recte. Et si l’on considérait que sans logement, nous aurions dû nous
séparer à nouveau, Dadou, Kalvine et moi, devant nous replier à
Vecoux, ce petit studio représentait presque le paradis...
Jean-Paul P. l’a immédiatement mis à notre disposition, pour une

211
durée de quelques semaines, en précisant qu’il le faisait à titre gra­
cieux.
- Merci, Jean-Paul, mille fois merci. Nous te sommes reconnais­
sants, nous ne l’oublierons jamais! a conclu Jaona en lui serrant les
deux mains.
Revenus à l’hôtel vers 18 h 30, le temps de prendre nos affaires et
de régler la note, nous sommes retournés sur le champ à Boulogne,
rue Diaz. La vie était vraiment belle.
- La classe, Joe, la classe! me soufflait mon père, en m’étreignant
sous le regard un peu surpris du chauffeur de taxi qui pouvait voir
notre immense bonheur dans son rétroviseur...
Arrivés à notre nouveau « domicile », on a passé un coup de fil à
Dadou. Elle devait commencer à languir en attendant la réponse.
- Quelle chance! Oh, mon Dieu, quelle chance! s’est-elle excla­
mée quand on lui a annoncé la bonne nouvelle.
Une bonne demi-heure plus tard, nous étions à la clinique, avec
Emmanuel qui nous avait rejoints. Je tenais absolument à voir ma
petite sœur. Mais comme c’était formellement interdit pour des rai­
sons d’ordre sanitaire, il nous fallait trouver un stratagème.
J’ai dû attendre seul dans la salle d’attente, heureusement déserte
à cette heure-là, pendant d’interminables minutes avant de voir
apparaître Emmanuel. Il portait ma petite sœur dans ses bras velus,
emmaillotée dans sa couverture - celle qui avait servi à ma naissance
- avec sa jolie petite tête de nourrisson de quelques sept heures seu­
lement.
Elle avait déjà les yeux bien ouverts, un regard songeur et faisait
des petites mimiques avec sa bouche.
Pourvu qu’elle ne braille pas! a chuchoté Jaona tout en jetant un
coup d’œil du côté de l’accueil.
Apparemment il n’y avait personne. Je l’ai prise délicatement
dans mes bras pour lui parler de plus près, l’embrasser sur le front.
« Depuis le temps que j’attendais ce moment ! » me suis-je dit à cet
instant. Jaona, qui faisait toujours le guet, nous a fait signe qu’il
était temps d’y aller. Je l’ai vite repassée à Emmanuel - mais tout de
même pas comme un ballon de rugby.

212
Ouf! Quelle chance! comme le disait si bien Dadou. Tout mar­
chait comme sur des roulettes!
Il ne me restait plus qu’à téléphoner à Dadou depuis la cabine qui
se trouvait entre le bureau d’accueil et l’ascenseur. Une pièce de
1 franc m’a suffi pour engager avec ma mère une des rares conversa­
tions téléphoniques que nous ayons eue tous les deux ; et aussi para­
doxal que ça puisse paraître, ce fut ce soir-là, alors que seuls quel­
ques mètres nous séparaient, que nous avons elle et moi parlé le plus
longtemps au téléphone. Normal, après un tel événement, qu’une
mère et un fils aient tellement de choses à se dire. Pas des choses
vraiment nouvelles, ni extravagantes, mais l’émotion était telle que
ça ne pouvait être banal. Notre coeur s’épanchait sans retenue.
Nous ne pouvions pas encore nous voir, nous toucher, nous
embrasser, nous serrer très fort l’un contre l’autre; mais sa voix me
comblait déjà, tranchant sur le silence qui régnait dans le hall
d’entrée désert.
Le plus difficile a été de clore notre dialogue. Le temps passait, et
j’entendais mon père qui commençait à s’impatienter un peu. Nous
étions tous gagnés par la fatigue : la voluptueuse fatigue qui succé­
dait à l’extrême tension d’une journée palpitante. La joie était
retrouvée et l’espérance plus que jamais vivace!

Le lendemain, vers 13 heures, Jaona était parti depuis plus d’un


quart d’heure quand le téléphone a sonné. « Il a dû oublier de me
dire quelque chose » me suis-je dit en me précipitant sur le combiné.
- Allô Arthur ? »
Oui, c’est moi. Tout va bien ? ai-je enchaîné très content, mais un
peu surpris en reconnaissant la voix de Dadou.
- Jaona n’est pas là?
- Non, il vient juste de partir, il y a à peine un quart d’heure. Il
ne devrait pas tarder à te rejoindre...
- Arthur, j’ai une nouvelle sensationnelle à t’annoncer!...
- Quoi?...
Je n’essayai pas vraiment de deviner.

213
- Je sors aujourd’hui même!... J’en avais vraiment marre! J’ai le
feu vert à la fois du gynéco pour moi et du pédiatre pour Kalvine. Je
rentre avec elle et Jaona ce soir vers 6 heures et demie au plus tard!
C’est formidable, non ?
- Mais c’est super! dis-je complètement surexcité. Alors c’est
vrai, tu seras ici ce soir? Mais c’est super! Ouahou! Ça va être la
fête alors! Quand Jaona saura ça, je crois que là, il va être vraiment
content.
- Oh oui, j’espère bien! Quelle chance! Tu te rends compte, tous
les quatre enfin réunis ce soir... Il faudra absolument fêter ça!
- Autrement, ma petite sœur va bien?
- Très bien! En ce moment, elle dort. Elle a bien tété depuis sa
naissance. Tu verras, elle est très, très jolie... Nous te rappellerons
un peu plus tard...
En raccrochant je me disais que nous étions en train de traverser
une sorte d’état de grâce fabuleux : tous nos vœux, pour l’immédiat,
étaient exaucés comme par enchantement. Il n’aurait vraiment rien
pu nous arriver de mieux.
En attendant leur taxi, juste avant de quitter définitivement la cli­
nique, mes parents m’ont appelé une dernière fois au téléphone pour
me dire qu’ils arriveraient dans une petite demi-heure. Jaona a eu le
temps de me raconter qu’il avait fait un sprint pour surgir au bureau
chargé du registre de l’état-civil, cinq minutes avant sa fermeture. La
préposée n’avait heureusement pas posé le moindre problème avec le
premier prénom, Kalvine, qui n’existait dans aucune langue. Pour
les deux autres prénoms, mes parents ont choisi Mary et Lewis.
Lewis, comme pour moi, Jaona voulait que ses enfants aient en
commun ce prénom qu’il aimait beaucoup. J’ai trouvé l’ensemble
très musical, très classe! J’espérais qu’elle aimerait autant ses pré­
noms que moi les miens. C’est vachement important les prénoms!
Je ne tenais plus en place dans le petit studio où j’essayais de
mettre un peu d’ordre, plus par impatience d’ailleurs que par réel
souci de ranger. Comme j’avais reçu pour consigne de fermer les
volets, je ne pouvais guetter leur imminente arrivée qu’en écoutant
du côté de l’escalier...

214
Lorsque j’ai entendu leurs voix, qui accompagnaient leurs pas,
mon cœur s’est emballé. Je me suis précipité sur la clé pour leur
ouvrir la porte. Pour la première fois, nous étions tous les quatre
ensemble. L’émotion était si forte qu’aussitôt la porte refermée et les
affaires déposées, nous avons préféré nous affaler immédiatement sur
le grand canapé. Nous n’avions d’yeux que pour Kalvine.
C’est vrai qu’elle était jolie! Pour la deuxième fois de ma vie, je
l’ai prise délicatement dans mes bras, j’ai approché mon visage du
sien, je l’ai embrassée doucement. Quel regard! Ses beaux yeux noirs
semblaient s’interroger sur ce qui se passait autour d’elle. Elle était
toute ouïe, complètement sereine.
Comme c’est beau un bébé! «J’en aurai au moins deux, moi
aussi ! » ai-je songé en la regardant faire ses drôles de mimiques avec
sa bouche et jouer avec sa petite main. En silence, nos parents nous
couvaient de la tendresse de leur regard...
Et quoi de meilleur que de mettre une petite cassette d’Albert -
Collins, bien sûr - pour fêter ça! Et de danser sur « Frosty » un boo­
gie live où on ressent toute l’atmosphère survoltée du concert. Et de
fondre en larmes lorsqu’Albert enchaîne sur « Angel of Mercy » le
classique blues lent où sa voix implorante et sa guitare plaintive nous
ont fait irrémédiablement craquer tous les trois.
Jaona nous a fait remarquer plus tard que nous avions une drôle
de façon de fêter notre joie, en éclatant en sanglots comme ça. C’est
vrai que Dadou ne peut s’empêcher de pleurer quand elle est très,
très heureuse. Comme lorsqu’elle est très déprimée, mais pas de la
même manière. Les larmes ont en commun le choc fulgurant de
l’émotion, mais elles n’ont pas le même sens.
Pour mon père, c’est un peu différent. Je l’ai vu assez souvent
fondre en larmes. Il lui arrivait par exemple d’être réveillé par ses
pleurs lorsqu’il se voyait dans un rêve chanter une mélodie de blues
ou de gospel : cela le faisait immanquablement craquer. C’est fou
comme cette musique noire américaine pouvait le bouleverser.
Pour ce nourrisson qui vivait les premières heures de sa vie, ces
trois grandes personnes qui pleuraient ensemble, ça devait faire un
peu drôle.
6

Les temps qui ont suivi nous ont ramenés à notre galère. J’ai
fait les premiers cauchemars de ma vie pendant ces nuits où la
pauvre Kalvine braillait et où Dadou pour la bercer essayait tant
bien que mal de faire les cent pas dans le studio.
La journée, mon père était à son travail, et je me retrouvais,
avec Dadou et Kalvine, dans une atmosphère pas vraiment gaie.
J’avais du mal à me concentrer pour travailler. J’essayais de ter­
miner le programme de maths de première S avec les bouquins
que monsieur Lucius m’avait offerts.
Quelquefois, j’étais seul avec Kalvine, quand Dadou s’absentait
pour aller faire des courses. Elle ne nous laissait jamais plus d’une
heure car elle allaitait Kalvine à la demande. Et là, j’ai souvent
craqué. A voix basse, je lui parlais de nous quatre, je lui disais
que Jaona et Dadou faisaient le maximum, qu’ils étaient de mer­
veilleux parents, que nous allions nous en sortir, qu’elle allait être
la petite sœur la plus choyée du monde... Et pendant que je fon­
dais en larmes, elle me contemplait en tétant dans le vide.
Tous les trois, nous essayions de sortir le plus possible pendant
l’après-midi. Près de chez nous, il y avait une grande rue piétonne
qui faisait office de jardin public avec ses bancs, ses petits arbustes
et ses carrés de verdure. Je portais Kalvine dans la poche kangou­
rou de velours bleu marine, celle qui avait servi déjà onze ans plus

216
tôt à me balader. Bien calée face à moi, elle pouvait s’adonner aux
joies de la promenade.
Il y avait dans ce passage des tables de Ping-Pong en pierre et
j’avais pensé que je pourrais peut-être y jouer le dimanche avec
Jaona. Je n’y croyais pas trop, mais après que je lui en ai parlé,
il a décidé d’acheter une paire de raquettes et un paquet de
balles :
- On n’est pas riches, mais on a le droit de s’éclater un petit
peu, non ?
C’est ce qu’on a fait dès le dimanche suivant. Il faisait beau et
on s’en est donné à cœur joie. Comme j’avais toujours mon ballon
de foot et mes crampons, on a joué aussi au football, juste à côté,
sur le petit terrain de jeu réservé aux enfants du quartier. De
quoi retrouver furtivement quelques sublimes sensations!
Une autre fois, Dadou, qui avait appris qu’il y avait une pis­
cine dans le coin, m’y a emmené, pour me changer les idées. Cela
m’a fait le plus grand bien, mais ce n’était pas tout à fait ça
quand même.
J’avais grand besoin de tout cela, car notre situation commençait
sérieusement à me miner. Je ne savais pas où on allait, ce qu’on
allait devenir, ce que j’allais faire. Ce n’était pas mieux pour ma
mère qui continuait à s’effondrer en larmes, ni pour mon père qui
rentrait le plus souvent sans avoir rien vendu. Dadou supportait
de moins en moins que Jaona fasse ce genre de job. Elle pensait
qu’il s’y usait pour pas grand-chose. Elle le suppliait de faire ce
pour quoi il était fait...
Bref, nous devions serrer les dents, et bien nous serrer les
coudes pour sortir la tête hors de l’eau. L’horizon en cette fin
février 1988, semblait bouché; mais malgré quelques accès de
découragement, nous nous accrochions à notre espérance. Nous
continuions plus que jamais à croire en nous, persuadés que ce
que nous faisions et que ce à quoi nous croyions étaient justes.
« Waiting For The Tide To Turn » « En attendant que le vent
tourne » : c’est une des sublimes chansons de Robert Cray qu’on
écoutait alors. Avec beaucoup d’émotion, de nostalgie et d’espé­
rance.

217
Jaona avait rencontré au travail un ami auquel il avait confié
ses problèmes. Thierry N., grand amateur de jeu de go, pensait
que je pourrais venir avec lui au Bar-l’Eustache, du côté des
Halles, où se retrouvaient les amateurs parisiens de ce jeu. Bien
sûr, j’étais partant!
Là, dans l’atmosphère enfumée du premier étage de cet éta­
blissement, j’ai découvert l’univers assez particulier du jeu de go.
Il n’y avait que des adultes, jeunes dans l’ensemble. Ils étaient
agglutinés autour des tables où s’engageaient des parties acharnées,
supervisées parfois par Maître Lim, philosophe de son état et
grand buveur devant l’éternel, véritable maître des lieux. C’est lui
qui avait formé pratiquement tous ces joueurs, et les meilleurs
Français.
On m’a présenté à lui et Maître Lim m’a chaleureusement féli­
cité pour mes performances. Il m’a recommandé auprès des deux
meilleurs joueurs français - Maître Lim était numéro 3 au classe­
ment - pour qu’ils me prennent en main. J’ai eu le privilège de
faire une partie contre chacun de ces deux champions, avec un
handicap de départ pour eux.
J’ai évidemment perdu les deux parties, mais j’ai eu beaucoup
de plaisir à apprendre les infinies subtilités de ce jeu qui, au delà
de la pure stratégie, recèle une dimension philosophique qui lui
donne un statut particulier : les « pierres », c’est-à-dire les pions du
jeu, ont une âme.
Lorsque j’ai appris que ces trois meilleurs joueurs de France
avaient le grade de cinquième dan « amateur » et que cela les
situait seulement au niveau du « Shodan » - le premier des dix
dans « professionnels » - j’ai pu mesurer la hiérarchie des valeurs
de ce jeu sublime. Dans sa pièce le Maître de Go l’écrivain japo­
nais Kawabata montre bien l’importance de ce jeu dans la civilisa­
tion de son pays. Là-bas, des jeunes garçons de dix, onze ans s’y
consacrent à plein temps avec un grand maître dans l’espoir de
parvenir au sommet. Une discipline quasi mystique. De quoi

218
inspirer instantanément le respect, l’admiration et une tonne
d’humilité.
Au-delà du plaisir de chercher et de trouver les bonnes solu­
tions, j’imaginais tout le bénéfice intellectuel qu’un tel exercice
pouvait apporter. Dans la situation où je me trouvais, c’était plu­
tôt bien venu!
7

Le rendez-vous avec monsieur Deheuvels, le proviseur du lycée


Louis-le-Grand, a été finalement pris pour le mercredi 2 mars à
10 heures. Monsieur le proviseur est apparu au seuil de la porte de
son bureau pour nous inviter courtoisement à y entrer.
Ce petit bonhomme aux allures de Professeur Nimbus avec sa
drôle de bille toute ronde, son crâne chauve et luisant, ses yeux vifs et
rieurs derrière ses petites lunettes, nous écouta avec une extrême
attention. Après quelques remarques préliminaires, il se présenta
d’entrée comme un chaud partisan de l’excellence « à la française ».
Lui aussi me voyait déjà passant le concours général, puis en
classes préparatoires, toujours à Louis-le-Grand bien sûr, et décro­
chant finalement les premières places au concours de l’École normale
supérieure. Il nous a vanté, sans complexe aucun, la compétence de
ses enseignants - les meilleurs de France, - le palmarès de Louis-le-
Grand au baccalauréat, au concours général et aux concours d’entrée
aux grandes Écoles - le meilleur de France-, bref la réputation ultra
prestigieuse de l’établissement qu’il avait l’honneur et la fierté de
diriger depuis près de vingt ans. Vraiment impressionnant! Il a
ajouté que ce lycée avait une certaine expérience des surdoués et a
cité le cas de cette jeune fille bachelière avec 17 de moyenne à l’âge
de treize ans et demi, qui intégra ensuite l’École centrale de Paris.
Et pour bien nous montrer que nous étions au saint des saints, il
m’a rappelé que le bureau où nous étions avait vu passer des

220
personnages aussi illustres que Molière, Voltaire entre autres pour
les lettres et, pour les mathématiques, Évariste Galois, génie
incompris et figure de légende, mort en duel à l’âge de vingt et un
ans pour défendre ses idéaux républicains.
Monsieur Deheuvels apparemment souhaitait m’avoir parmi ses
élèves. Dans mon intérêt. Et aussi dans le sien. Ce qui l’intéressait
avant toute chose, il nous l’a dit lui-même entre les lignes, c’était le
palmarès de son établissement. Cela signifiait des points de gratifica­
tion traduits en crédits d’équipement, en crédits de voyages à l’étran­
ger, bref en avantages substantiels pour son lycée.
Selon lui, une émulation entre les lycées orchestrée d’en haut par
les chefs d’établissement eux-mêmes ne pouvait que concourir à
l’excellence, en poussant notamment les meilleurs éléments.
C’était justement le côté « bête à concours » inhérent à ce type de
compétition qui ne nous convenait pas à mes parents et à moi. Nous
étions gênés par le principe de l’excellence à la française : nous pen­
sions sincèrement que cette « Voie royale » n’était pas la mieux adap­
tée au monde d’aujourd’hui. Le bourrage de crâne destiné à préparer
à une vie active brillante n’engendrait pas forcément la forme d’intel­
ligence la plus riche. La compétition acharnée provoquait l’arro­
gance des vainqueurs, l’amertume des vaincus et une certaine puéri­
lité en général. Elle infantilisait les adolescents, alors qu’ils
aspiraient dans leur grande majorité, à être responsabilisés.
Je n’avais pas du tout envie de devenir une « grosse tête », un
crack, une « tête d’oeuf » ! Et encore moins pour le palmarès du lycée
Louis-le-Grand, même si son proviseur était très sympathique. Je
voulais faire des études pour mon plaisir avant tout, à mon rythme,
avec mes propres objectifs!
Nous n’avons évidemment pas exprimé notre réticence en ces
termes. Honorés de l’accueil chaleureux que nous a réservé monsieur
Deheuvels, et mesurant tout de même la chance d’une telle opportu­
nité, nous avons suggéré que je fasse un essai en classe de pre­
mière S. Il était question que je suive un emploi du temps spécial,
aménagé selon mes souhaits. Je devais être exempté de langues
vivantes, de latin et d’éducation physique. Et, si je le désirais, je

221
pouvais m’initier à l’informatique. En bref, un programme d’études
dense, varié et stimulant.
Monsieur Deheuvels nous a assuré du sérieux, du sens de la res­
ponsabilité et de la courtoisie de ses élèves.
- Il se fera vite des camarades, vous verrez, a-t-il lançé, tout sou­
rire, en s’adressant à Jaona. Il sera dans la classe de première SI, là
où sont les meilleurs élèves! Il n’y aura aucun problème. Ici, les
élèves sont très bien, très sympathiques!
Nous avons décidé de nous revoir le samedi 5 à 10 h 50 afin que je
rencontre mes professeurs principaux : ceux de maths et de sciences
physiques; les meilleurs de la place, selon notre hôte.
Chacun paraissait satisfait, enchanté de s’être rencontré et de ten­
ter cette expérience. Nous nous levions pour partir, et à ce moment,
très cool, monsieur Deheuvels m’a montré son objet fétiche, qui ne le
quittait jamais : un hippopotame en bronze de la taille d’un poing,
souvenir rapporté d’un long séjour en Afrique. Il m’a demandé de
deviner le nom qu’il lui avait donné. J’ai assez vite donné ma langue
au chat. Tout hilare, il s’est alors penché vers moi et m’a dit :
- Son nom est Arthur! comme toi. Incroyable!
Dans le métro, sur le chemin du retour, Jaona se réjouissait
comme moi qu’on fasse cet essai :
- Louis-le-Grand, c’est, paraît-il le must des must! Alors, c’est
plutôt bon, non ?
J’avais hâte qu’on soit samedi matin.
Dadou s’est montrée beaucoup plus sceptique, elle craignait,
compte tenu de l’esprit de compétition qui prévalait dans ce lycée,
que certains élèves immatures ne s’en prennent à moi et parviennent
à me déstabiliser. La pression de cette énorme machine sur mes frêles
épaules l’inquiétait. Elle pensait que j’étais beaucoup trop jeune
pour un cadre pareil.
Mon père était un peu plus optimiste, il prônait le wail and see -
attendons de voir.
Je lui donnais raison : il valait mieux être positif et y croire. C’est
dans cet état d’esprit que nous avons abordé notre rendez-vous de
samedi.

222
Nous avions demandé à Emmanuel de venir avec nous en tant
qu’informateur, et, à ce titre, d’expliquer où j’en étais en sciences
physiques. Nous étions contents aussi à l’idée d’avoir son avis sur
l’ensemble de l’entretien avec monsieur Deheuvels et les deux profs.
Le proviseur, toujours aussi courtois et chaleureux, nous présenta
Monsieur S., le prof de maths, l’autre prof n’avait pas pu venir.
Monsieur S. avait la poignée de main particulièrement molle et
froide, comme sa voix et le reste de son corps d’ailleurs. On l’aurait
mal vu au carnaval de Rio! Légèrement voûté, il illustrait parfaite­
ment l’image de l’intellectuel froid, voire glacial, qu’on associe par­
fois au mathématicien.
Des mathématiciens, j’en ai vu à la télé, et depuis j’ai même ren­
contré certains des plus illustres. Je peux affirmer que cette réputa­
tion n’est pas fondée : comme dans tous les domaines, on trouve
parmi les mathématiciens tous les types de tempérament. En tout
cas, monsieur S. était à l’opposé de Christian A., mon bouillant
consultant de Pau. Cela ne voulait pas dire que je ne m’entendrais
pas avec monsieur S.. On allait bien voir.
Emmanuel est peu intervenu : il s’est contenté de donner ses
impressions, en particulier sur la qualité de ma concentration, mon
application, ma créativité et ma détermination. Et il a conclu :
- Pour un enseignant, Arthur représente l’élève idéal.
Nous avons quitté le bureau du proviseur en compagnie de mon­
sieur S.. Une fois dans la cour, il m’a montré où se trouvaient les
salles de cours indiquées sur l’emploi du temps que m’avait remis
monsieur Deheuvels.
Monsieur S. m’a donné quelques problèmes du type « Olympiades
de mathématiques » à résoudre pour le week-end, en espérant me
revoir bientôt. Mon père avait précisé que, compte tenu de nos diffi­
cultés matérielles, je commencerais « quand je serais prêt ». Sa poi­
gnée de main « retour » a été encore plus molle et glaciale qu’à
« l’aller », et il semblait que sa frêle silhouette allait s’écrouler à
chaque instant. J’espérais seulement qu’il ne me chloroforme pas
trop pendant ses cours!

223
En essayant de bosser sur les problèmes que monsieur S. m’avait
donnés, je me suis vite rendu compte qu’il était impossible de suivre
un tel programme dans d’aussi mauvaises conditions. Nous étions
tous les quatre réunis dans un contexte où l’espace, le silence et sur­
tout la possibilité de s’isoler n’existaient pratiquement pas. Dans ce
petit studio, nous étions condamnés à la promiscuité la plus totale.
Nous vivions au rythme du bébé, de ses pleurs, de ses tétées, de son
cycle de sommeil.
Il y avait aussi un problème d’organisation. Chaque soir, Jaona
rentrait vers 21 h 30; et nous discutions tous ensemble pendant qu’il
dînait. Nous n’étions pas couchés avant 22 h 30 au plus tôt. Compte
tenu de mon quota indispensable de sommeil, comment allais-je pou­
voir faire pour me lever à 6h 30 et arriver à l’heure pour mon cours
de 8 heures ?
Et comment résoudre le casse-tête du déjeuner entre midi et
deux ? C’était trop court pour rentrer chez moi. Étant donné mon
régime alimentaire, la seule solution était le Bol en bois, un restau­
rant végétarien bio, rue Pascal, à environ dix minutes en bus de
Louis-le-Grand.
Mais les vrais problèmes étaient le manque d’espace et de tranqui-
lité nécessaires pour travailler, l’acquisition du matériel et des
ouvrages indispensables, comme les dictionnaires par exemple. Au
total, ça faisait une accumulation de handicaps matériels difficile­
ment surmontables. Le manque de disponibilité de mes parents
n’arrangeait rien. Et le pire, c’était le poids du stress qui nous minait
tous en profondeur depuis plus de six mois.
Dans ces conditions, il paraissait évident qu’aller à Louis-le-
Grand représentait une charge trop lourde pour mes dix ans et demi.
Nous nous étions laissés emporter par l’euphorie passagère que
monsieur Deheuvels, par son extrême chaleur et son sincère enthou­
siasme, avait allumée dans nos cœurs. Mais il ne s’était sans doute
pas rendu compte de notre situation.
C’était triste à admettre, mais c’était comme ça : je n’avais pas les
moyens d’aller à Louis-le-Grand. Et quand on sait combien il est
difficile d’entrer dans ce lycée, combien la sélection y est sévère,

224
combien de parents d’élèves non admis sont frustrés, nous avons
mesuré l’absurdité de ne pouvoir saisir une aussi rare opportunité.
Beaucoup de regrets, un peu d’amertume et me voilà revenu à la case
départ avec un moral forcément atteint.
Une semaine a passé avant que nous recevions un coup de fil de
Louis-le-Grand. C’était le secrétariat : ils se demandaient où j’étais
passé. Dadou a répondu que nos conditions d’existence étaient trop
difficiles pour que je puisse suivre correctement cette expérience.
- Ah bon! On ne savait pas... On a seulement entendu dire que
votre fils ne venait pas au lycée... parce qu’en fait euh... il avait peur
de ne pas être au niveau...
Le bruit courait donc à Louis-le-Grand que je me défilais, en
quelque sorte. Sympa. Dadou et moi, on était furax. Elle m’a rap­
pelé ses craintes. Et j’imaginais déjà la tête de Jaona lorsqu’il allait
apprendre la nouvelle...
Il a trouvé que ce n’était pas vraiment une surprise. C’était même
dans l’ordre des choses! Mais il ne s’est pas attardé sur ce qu’il
considérait désormais comme une affaire close.
- En tout cas, cette histoire de Louis-le-Grand nous aura au
moins appris une chose, a-t-il conclu, c’est qu’on ne pourra espérer
faire quoi que ce soit de tangible et de durable sans avoir résolu la
base même de nos problèmes : le logement et l’argent.
On en revenait toujours là!
8

Priorité donc à la recherche d’un logement correct. Il fallait en


même temps trouver le moyen de gagner de quoi prétendre à ce loge­
ment. C’était plutôt mal parti : Jaona gagnait beaucoup trop peu
pour espérer quoi que ce soit. Comme il le disait, nous étions dans
un contexte de survie, sans autres possibilités qu’un petit miracle.
« Il faudrait même un gros miracle ! » renchérissait Dadou. Elle pes­
tait encore contre son oncle. Même si Jaona lui répétait sans cesse
que cela ne servait à rien, qu’il fallait maintenant penser à ce qu’on
allait faire: «Il faut être positif! Il faut y croire!»
La situation pourtant ne s’est pas tellement améliorée jusqu’au
jour où nous avons dû, le 4 avril 1988, libérer le studio de la rue
Diaz. Nous l’avions habité cinq semaines. Nous nous sommes instal­
lés dans un meublé loué à la semaine du côté de Saint-Maur, dans
la banlieue sud-est de Paris, dans le prolongement du Bois de
Vincennes.
Nous occupions le troisième et dernier étage d’un petit immeuble
relativement récent. Le confort y était plus grand qu’à la rue Diaz :
d’abord, près de 40 mètres carrés, soit plus du double, répartis en
trois parties bien cloisonnées. Le tout dans un état fort correct, assez
bien équipé et orienté plein sud. On allait enfin pouvoir bouger,
s’isoler un peu plus facilement. Le quartier était assez résidentiel,
relativement tranquille, avec une petite cour en bas pour se dégour­
dir les jambes, pour faire un peu de jonglerie de foot, par exemple.

226
Tout cela avait un prix naturellement : exactement 1 700 francs
par semaine. Mais c’était ça ou la rue. Nous allions maintenant
dépendre des commissions de Jaona. Il lui fallait suffisamment
vendre pour qu’on puisse tenir en attendant mieux. Dur, dur.
Heureusement, nous avions le sentiment d’aller vers les beaux
jours, nos conditions de vie s’amélioraient sensiblement ! C’était une
sorte de pari que nous engagions sur notre avenir, sans état d’âme,
confiants. Et en ce lundi de Pâques du 4 avril 1988, en cette superbe
journée de printemps, nous fêtions tout simplement l’anniversaire de
Dadou. Elle avait trente-sept ans.

Pour Dadou, Kalvine et moi, la réalité quotidienne devenait beau­


coup plus supportable. Nous n’étions plus complètement les uns sur
les autres. Je dépendais moins du rythme de vie de Kalvine, la nuit
surtout.
Je pouvais suffisamment dormir à nouveau; peu à peu, je retrou­
vais un certain équilibre. Avec les petites joies que me procuraient
les maths, le jeu de go quand j’allais à Paris, et parfois le foot à la
télé, je commençais à revivre un peu.
Le dimanche après-midi, nous prenions le bus 112 pour aller
jouer au foot à Vincennes, du côté du stade Pershing, en lisière du
Bois. Là, sur une multitude de terrains se jouaient des matchs de
compétition amateur, âprement disputés, le plus souvent entre
équipes à forte particularité ethnique.
On pouvait y voir l’équipe des Kurdes, des Mauriciens, des
Algériens, des Turcs; mais aussi celle des Portugais, des Catalans,
des Israélites (le Maccabi), des Martiniquais, etc. Presque toute
l’humanité réunie autour de la passion pour le foot.
C’était l’occasion aussi pour les familles en exil de se retrouver le
dimanche. La nostalgie du pays - certains pique-niquaient « cuisine
locale» - mêlée aux retrouvailles familiales leur apportait un
moment de joie. Le dimanche pour eux, c’était un rayon de soleil et
une bouffée d’espoir.
Avec Jaona, on s’en donnait à coeur joie : une fois, on a même

227
participé à un petit match improvisé où j’ai marqué deux buts super­
bes. Pour nous aussi, le dimanche à Vincennes, c’était une paren­
thèse de bonheur ! Surtout lorsqu’on attrapait à temps notre bus du
retour, pour ne pas avoir à attendre une bonne demi-heure le sui­
vant.
Nous jouions à environ 200 mètres de l’arrêt. Vers 18 h 30, et
pendant que Jaona et moi on se préparait pour partir, Dadou devait
se charger de repérer l’heure de passage du bus qui précédait de
30 minutes le nôtre. Lorsque le timing était à peu près respecté, on
était à l’arrêt moins de 3 minutes avant le bus. Mais ce n’était pas
toujours le cas. Du coup, il nous filait juste sous le nez malgré le
valeureux sprint qu’on avait pu piquer. Dadou jurait tout en avan­
çant au pas de course la poussette de Kalvine. Si on le ratait, on
entendait systématiquement Jaona pester.
Un dimanche, toujours au stade du Bois de Vincennes, alors que
nous attendions le 112 pour rentrer, Dadou s’est mise à rêver tout
haut :
- Ah, si on pouvait habiter là ! Elle nous montrait un groupe de
petits immeubles du quartier résidentiel qui bordait le Bois, juste de
l’autre côté de l’arrêt.
- Vous vous rendez compte, continuait-elle, le calme... le Bois à
notre porte, l’espace, tout ce qui nous faudrait. Si on pouvait habiter
dans le coin, ça serait formidable!
- Eh bien, peut-être un jour ! Pourquoi pas ! lui a répondu mon
père en rigolant, sans trop y croire vraiment...

Autre parenthèse dans le stress ambiant : le vendredi 8 avril au


matin, je me suis envolé vers Nice à l’invitation de Jean-Charles
Terrassier.
Après un voyage sans problème, sinon quelques regards curieux
lorsque j’ai sorti mon bouquin de maths de première S, j’ai débarqué
à l’aéroport de Nice où Jean-Charles m’attendait. Nous sommes
montés dans sa Porsche 928S qu’il a conduit avec sa dextérité habi­
tuelle, à ma plus grande joie : j’adorais les accélérations foudroyantes
de son bolide de 300 chevaux.

228
J’ai passé un week-end super cool : grandes balades en bagnole au
rythme du middle-jazz qui swinguait sans relâche et à fond la caisse,
déjeuners au restaurant, parties interminables de flipper - dans sa
cuisine! - Il m’a même acheté d’autres bouquins de maths!
Bref, lorsque mon père m’a cueilli à Roissy le dimanche soir à
21 h 30, il a pu voir combien j’étais heureux d’avoir changé un peu
de décor le temps d’un week-end. Une fois revenu à Saint-Maur, il a
pu voir également combien j’étais content de retrouver les miens!

Toutes les démarches engagées ont fini par nous valoir, en cette
deuxième quinzaine du mois d’avril, quelques événements impor­
tants.
Le 14, J-C. S., le DLC16 au ministère de l’Éducation nationale,
nous a appelés pour nous donner une première liste de lycées qu’il
avait contactés pour des cours particuliers.
- Enfin, tout de même! s’est exclamée Dadou soulagée, ils
acceptent enfin l’idée des cours particuliers!
Le 18, il nous a contactés de nouveau pour nous annoncer cette
fois la liste des lycées qui étaient d’accord : Louis-le-Grand,
Henri-IV, Lavoisier et Saint-Louis. Des établissements parmi les
plus huppés ! Tout d’un coup, j’avais la sensation d’avoir la tête déjà
un peu hors de l’eau!
D’autre part, il nous invitait à nous mettre en rapport avec mon­
sieur Calaque, directeur de l’Aérospatiale aux Mureaux, dans la
grande banlieue ouest de Paris. Monsieur Lucius, notre cher direc­
teur des lycées et collèges au ministère de l’Éducation nationale,
l’avait prié de voir s’il pouvait trouver une solution rapide à nos dif­
ficultés. Aussitôt dit, aussitôt fait : nous avions rendez-vous à
l’Aérospatiale le lendemain 19 à 15 heures. Nous avions un espoir
immense. Nous nous imaginions enfin sortis de notre galère. Ma
mère ne tarissait pas d’éloges sur la formidable constance du DLC16
qui était vraiment à fond avec nous!
Le rendez-vous des Mureaux a été une véritable expédition : il
nous a fallu plus d’une heure et demie pour nous y rendre. Ensuite,

229
ce fut très impressionnant : le directeur de l’Aérospatiale, la quaran­
taine, hyperdynamique et décontracté à l’américaine - il était en bras
de chemise -, nous a chaleureusement accueillis tous les quatre dans
son immense bureau. Nous nous sommes installés autour de la
grande table de réunion. Il a pris son temps pour envisager diverses
solutions à nos problèmes, notamment celui du logement, avec un
certain optimisme :
- A l’Aérospatiale, nous ne manquons pas de moyens!
Puis, il nous a fait la surprise de visiter une partie des lieux, le
hangar, en particulier, où on assemblait la fusée Ariane. Rien de
moins !
Pour y pénétrer, il devait introduire une carte magnétique puis
annoncer son identité avant que la porte superblindée ne s’ouvre.
Nous avons vu les différents étages de la fusée Ariane IV entre les
mains expertes d’ingénieurs et de techniciens accoutrés comme des
chirurgiens en salle d’opération.
- Ce que vous voyez là sera bientôt expédié à Kourou en Guyane
française! nous a fièrement annoncé notre guide.
Dire que je me trouvais à portée de main d’une fusée qui allait
s’envoler loin, très haut dans le ciel ! J’étais terriblement ému de me
retrouver là. J’avais l’impression d’être privilégié. Je restais songeur
à l’idée de pouvoir fréquenter les ingénieurs-chercheurs du centre
d’études. Monsieur Calaque avait évoqué cette possibilité, disant que
je trouverais là de quoi stimuler ma créativité.
Il allait étudier les solutions que l’Aérospatiale pouvait envisager
pour résoudre notre problème de logement. Au moment de nous
quitter, après deux heures d’entretien, nous avions le sentiment de
nous approcher sérieusement de la délivrance.
- A très bientôt Arthur ! m’a lancé monsieur Calaque au moment
où allait démarrer la superbe 505 qui nous ramenait à la gare des
Mureaux. Il avait demandé à son chauffeur de nous raccompagner
jusque-là. Nous étions euphoriques, baignant dans un optimisme
presque béat. « A très bientôt Arthur », les mots d’adieu du directeur
de l’Aérospatiale résonnaient dans nos têtes.

230
Le 21, Dimitri N., un garçon sympathique qui avait essayé,
comme Norbor, de nous aider dès notre arrivée à Paris, nous a passé
un coup de fil pour nous annoncer une bonne nouvelle : Emmanuel
de la Taille, un de ses amis de longue date, était O.-K. pour m’invi­
ter à son émission du samedi matin à TF1, « Le club de l’enjeu».
Ça devait se passer sous la forme d’une très courte intervention en
fin d’émission : Dimitri N. expliquerait l’intérêt des actions de par­
rainage que les entreprises pouvaient engager en faveur des enfants
« surdoués » que je représenterais sur le plateau.
La date retenue était le samedi à venir, c’est-à-dire le 23 avril.
Nous devions, Jaona et moi, nous rendre la veille, à 15 heures, au
Bar du Press Club de France, avenue de léna, dans le 16e arrondisse­
ment, tout près du Palais de Chaillot, pour préparer l’émission en
compagnie des producteurs de l’émission et de Dimitri N.
Lorsqu’Emmanuel de la Taille et Alain Weller nous ont rejoints,
et après les présentations d’usage, nous avons attaqué la préparation
de mon intervention, sous la conduite magistrale d’Emmanuel de la
Taille. Il m’a tout de suite fait une très forte impression, ne serait-ce
que par cette façon paisible qu’il avait de tutoyer tout le monde.
Il paraissait très à son aise avec moi, comme s’il avait déjà tout
deviné et tout compris de mon parcours. Par exemple, il a demandé à
mon père quelles méthodes d’apprentissage, pour organiser la pensée
et son expression, et de développement mental, pour la concentration
et la mémoire, l’avaient inspiré. A moi, il a demandé quels domaines
et quels types d’activités intellectuels m’attiraient le plus, et dans
quel mode de pensée j’excellais particulièrement, dans l’analyse ou la
synthèse, et enfin si je me sentais l’âme d’un stratège ou plutôt celle
d’un tacticien ! Le tout avec une économie de paroles stupéfiante, fai­
sant le tour du sujet en un rien de temps!
Au moment de nous quitter, juste au seuil du Bar, Emmanuel de
la Taille nous a communiqué le programme de son émission du len­
demain matin :
- L’invité du « Club de l’enjeu » sera Emmanuel Lescure, PDG
du groupe SEB ! Imaginez la tronche stupéfaite de mon père... Il a
immédiatement réagi :

231
- Non, ce n’est pas possible ça!... Emmanuel Lescure est le cousin
d’Arthur; son père, Frédéric Lescure, et la grand-mère d’Arthur
sont frère et soeur ! Et il se trouve qu’en ce moment nous ne sommes
pas en très bons termes avec eux!...
- Ah bon? s’exclama Emmanuel de la Taille, un peu ennuyé.
Bon, Dimitri, il faudra peut-être revoir ça!
- En tout cas, si c’est gênant,... on peut reporter pour Arthur,
hein!... a tout de suite suggéré Jaona.
- De toutes les façons, le mieux c’est que tu ne viennes pas à
l’émission, demain matin, a annoncé franchement Dimitri en dési­
gnant mon père qui approuva d’un signe de tête.
- Bon, on verra, a conclu Emmanuel de la Taille. Je vais déjà
voir avec Lescure ce qu’il en pense... Dimitri, je t’appelle le plus vite
possible pour te donner ma décision définitive...
La décision nous est parvenue par un coup de fil très attendu de
Dimitri :
- C’est O.-K. pour demain matin, rendez-vous sans faute à 7h 30
au coin de la place d’Iéna.
Je me suis levé aux aurores - 5 h 30 : fait rarissime chez moi -
mais j’avais quand même la grande pêche au moment de franchir le
seuil du Bar du Press Club où l’émission aurait lieu de 8h 30 à
9 heures en direct sur TF1.
On nous a d’abord offert un petit déjeuner - juste un grand verre
de jus d’orange pour moi. Il y avait tous les invités, parmi lesquels
Emmanuel Lescure que je voyais pour la première fois...
A cinq minutes de la fin de l’émission comme prévu, Emmanuel
de la Taille a introduit Dimitri pour qu’il parle, en deux mots, des
enfants surdoués et de leur parrainage éventuel par les entreprises.
Puis, mon tour est venu. Je devais juste me présenter, dire que
j’avais dix ans et que j’étais titulaire du brevet des collèges, et parler
du plaisir que j’avais à faire des études, à bosser les maths surtout.
Dimitri a conclu en expliquant que les enfants comme moi avaient
besoin de moyens adaptés à leurs « prodigieuses » capacités, et que
les entreprises pourraient largement contribuer à les aider.
Quelques minutes après le générique, je me suis retrouvé seul à

232
seul avec Emmanuel Lescure. Nous ne savions pas trop quoi nous
dire. Finalement, je me suis hasardé :
- Je crois qu’il y a un an tu as eu un contact téléphonique assez
rude avec Dadou...
- Oh ! tu sais, je n’étais pas vraiment disponible à ce moment-là...
j’étais très occupé!... tu pourras dire à ta mère qu’elle n’a qu’à
m’écrire, hein!
Voilà tout ce qu’il m’a dit, juste au moment de partir. Puis il m’a
présenté sa femme et sa fille « enchantées », comme il se devait.
Lorsque je suis rentré à Saint-Maur, nous nous sommes réjouis de
la chance que représentait cette émission de télé : pouvoir exprimer
ma vocation dans l’espoir qu’elle reçoive, parmi beaucoup d’autres,
un soutien effectif. Et j’avais cru comprendre qu’Emmanuel Lescure
était finalement disposé à étudier mon cas. Une journée très positive
donc, d’autant plus que nous fêtions, en ce 23 avril, le deuxième mois
de Kalvine.
Le lendemain dimanche a été super au Bois de Vincennes et le
112 est arrivé à l’arrêt parfaitement dans le liming \ Nous traversions
décidément une bonne passe.
9

J-C. S., le DLC16, nous a annoncé que le lycée Condorcet, à


Paris dans le 9e, du côté de la gare Saint-Lazare, était O.-K. pour me
donner des cours particuliers. Ce lycée n’était pas dans la liste qu’il
nous avait donnée au départ, mais on n’allait pas chicaner! On
n’avait plus qu’à se mettre en rapport avec monsieur Chartrel, le
proviseur de Condorcet, pour démarrer le plus vite possible.
Nous avions rendez-vous le 3 mai à llh 30. Le proviseur nous a
reçus très courtoisement. Il regrettait au passage que je ne veuille
pas suivre une scolarité normale; c’est-à-dire que je ne fasse pas
« éventuellement » une classe de seconde. Il nous a précisé que seuls
des cours de maths, de physique-chimie et de français me seraient
dispensés, à raison d’une heure ou deux par semaine par des ensei­
gnants volontaires, donc a priori motivés. Enfin, il nous a proposé de
revenir le 10 mai à 10 heures pour rencontrer la prof de français,
Madame F.
Quelques jours plus tard, après nous avoir brièvement présentés,
monsieur le proviseur s’est éclipsé pour nous laisser seuls avec
Madame F. Jaona lui a d’abord expliqué où j’en étais en français,
puis comment il concevait ma formation dans ce domaine :
- Compte tenu du niveau d’Arthur et de son âge, il conviendrait
peut-être de donner la priorité à l’apprentissage des techniques
d’expression orale et écrite plutôt que de suivre à la lettre le pro­
gramme littéraire... Bien qu’il soit relativement mûr pour son âge, je

234
ne suis pas sûr que les tourments d’Emma Bovary ou ceux des héros
de Stendhal ou de Balzac le concernent vraiment... Je crois plutôt
qu’il a besoin d’apprendre à exprimer correctement ce qu’il ressent,
ce qu’il pense...c’est-à-dire de la façon la plus claire et la plus pré­
cise, le plus fidèlement possible.
Madame F. n’a pas dit grand-chose. Elle « voyait » ce que Jaona
voulait dire. Avant de nous quitter, elle m’a remis un poème de
Rimbaud, « Le dormeur du val ». Je devais en faire une explication
de texte et lui remettre la semaine suivante. J’ai glissé ma copie dans
sa boîte personnelle, mais je ne les ai plus jamais revues, ni la dame,
ni ma copie...
J’ai rencontré les deux autres profs le 16 mai et je me suis rendu
au lycée le 20 à 11 heures pour mon premier cours de physique avec
madame C. D’entrée, je ne me suis pas très bien entendu avec elle.
Elle passait son temps à me dire que j’aurais dû faire une classe de
seconde comme tout le monde, qu’elle était une très bonne prof -
« Pas agrégée mais presque, mais mon mari l’est! » -, qu’elle avait
déjà eu un surdoué, un élève qui avait passé son bac à quinze ans et
qui avait intégré ensuite Normale sup et l’École des mines... Le tout
sur un ton moralisateur que j’avais du mal à sacquer!
Elle n’arrêtait pas de me parler de ce que j’aurais dû faire et de ce
que j’allais rater, alors que moi, je ne lui demandais qu’une seule
chose: qu’elle m’enseigne la physique et la chimie!
Nous avons même eu des moments de clash, lorsqu’elle se mélan­
geait les pinceaux. Je n’arrivais pas à lui faire admettre qu’elle
s’était plantée.
- Ce n’est tout de même pas toi qui vas m’apprendre! s’est-elle
écriée, avant de se calmer et de clore l’incident en lançant d’un ton
assuré :
- Je demanderai à mon mari de contrôler...!
La fois d’après, elle a fini par reconnaître que j’avais raison, mais
que ce qu’elle avait fait n’était pas vraiment faux non plus...
Je n’ai pas conservé un grand souvenir de ce « grand » professeur,
qui mettait sa vanité avant sa fonction, et passait son temps à me
faire la morale!

235
La prof de maths, elle, a été impeccable. Sans état d’âme, ne se
souciant ni de mon âge, ni de mon parcours atypique, elle m’a ensei­
gné les maths le plus normalement du monde, avec beaucoup de
sérieux, d’application, de rigueur et de sobriété. Elle n’a pas empoi­
sonné notre relation prof-élève par des considérations extra­
mathématiques. Elle m’apportait ce qu’elle était sensée m’apporter
et respectait mon choix d’éducation.
Nous avons travaillé sur le programme de terminale C que j’avais
déjà bien potassé finalement. Compte tenu du peu de séances que
nous allions avoir, on s’était mis d’accord pour réviser à fond le cha­
pitre des « nombres complexes ». Ce que nous avons fait et bien fait.
L’expérience des cours particuliers au lycée Condorcet a montré,
une fois de plus, que tout dépendait de la façon dont les profs conce­
vaient leur rôle. Une question de personnalité, souvent. Les meil­
leurs à mon avis étaient ceux qui faisaient leur boulot, tout simple­
ment.
J’ai suivi au lycée Condorcet, durant deux semaines seulement,
trois fois deux heures de maths et cinq fois une heure et demie de
sciences physiques, soit moins de quatorze heures de cours en tout et
pour tout. Ce très court épisode ne m’a pas donné particulièrement
envie de fréquenter un établissement scolaire.
J’avais peur de tomber à nouveau sur des enseignants comme
madame C., qui se poseraient comme des détracteurs systématiques
de mon type d’éducation au lieu de m’aider à apprendre.
Et je redoutais toujours l’ambiance du lycée, l’esprit de compéti­
tion, le fait de me retrouver avec des élèves plus âgés...

Le 23 mai, pour fêter ses trois mois, Kalvine nous a fait une petite
cabriole : à plat ventre, elle s’est dressée sur ses poings pour se
retrouver sur le dos. Jaona n’allait plus à son travail depuis une
bonne semaine. Il en avait marre de se crever pour des prunes. Il fal­
lait qu’il arrête ce boulot qui ne menait à rien, sinon à la démoralisa­
tion.
Dadou avait fini par le convaincre. Il devait essayer de trouver

236
quelque chose dans son domaine : la communication dans l’appren­
tissage, la formation en général.
Dimitri avait évoqué la possibilité que Jaona dirige une structure
pour enfants surdoués, que devaient financer des entreprises dyna­
miques. Mais ce n’était qu’un projet, qui verrait le jour au plus tôt à
la rentrée de septembre... En tout cas, c’était bien dans cette direction
qu’il fallait chercher.
A son travail, Jaona avait fait la connaissance d’un cadre supé­
rieur qui avait le projet de créer un cabinet de consultants spécialisé
dans la formation des cadres et le développement de leur potentiel.
Un domaine où Jaona pouvait apporter sa compétence. Mais ça traî­
nait en longueur.
Il lui fallait vite une sorte de miracle. Et très vite, car les finances
s’amenuisaient au fil des jours.
Quatrième partie

CAP SUR LE BAC


1

Le lundi 16 mai, Dadou est sortie assez tôt le matin pour acheter
Le Figaro, à l’affût d’une offre d’emploi intéressante pour mon père.
Et là, surprise : une famille recherchait un précepteur pour un petit
garçon de six ans!
Jaona n’a pas immédiatement réagi. Assumer l’éducation d’un
enfant, de cet âge en particulier, était une responsabilité extrême­
ment lourde. Il ne voulait pas répondre avant d’être sûr d’en être
capable. Une fois décidé, il a pris sa plus belle plume pour postuler à
ce poste. Il faisait valoir sa formation de psychanalyste et évoquait
sommairement l’expérience originale qu’il avait tentée avec moi. Il a
joint une photocopie d’une photo parue dans Télé 7 jours en juillet
1987 où on pouvait me voir, l’air radieux, en compagnie de mes
parents. Il a envoyé sa lettre le 24 mai.
Le samedi 28 mai vers midi, le concierge nous a prévenus qu’une
personne attendait en bas, avec un « message important » à nous
communiquer. Très perplexe, Jaona est descendu pour remonter un
quart d’heure plus tard dans un état de mobilisation extrême.
- C’était pour l’annonce... il faut que je leur téléphone tout de
suite pour prendre rendez-vous! a-t-il dit tout en se concentrant
avant de passer son coup de fil.
La famille n’avait pu lire le numéro de téléphone sur la lettre de
Jaona, d’où ce déplacement. Le rendez-vous était pour le lendemain
matin à 11 heures, près du jardin du Luxembourg.

241
Le jour du rendez-vous, mon père est parti à 11 heures du matin
et n’est rentré que vers 20 heures. Toute la journée, il avait eu un
long entretien avec monsieur et madame Adonis - pseudonyme.
Ce couple de la bonne bourgeoisie parisienne souhaitait trouver un
précepteur pour ses trois enfants : Énée, âgé de quinze ans ; Cadet,
treize ans et demi; et Benjamin, six ans. Cette personne devrait
superviser leur scolarité et s’occuper entièrement du petit dernier qui
n’irait pas à l’école.
Les trois enfants avaient des problèmes scolaires et leurs parents
ne se sentaient pas en mesure de les résoudre par manque de dispo­
nibilité surtout, compte tenu de leurs occupations professionnelles et
mondaines.
Jaona avait très vite émergé du lot des candidats. Monsieur
Adonis avait effectivement remarqué dans Nice-Matin en juillet
1987 un article qui m’était consacré et qui l’avait pas mal impres­
sionné. Convaincu d’avoir trouvé en Jaona l’oiseau rare, le couple
s’est rapidement mis d’accord avec mon père sur les conditions de son
contrat. Mais les deux parties s’accordaient deux ou trois jours de
réflexion supplémentaires avant de donner leur réponse définitive.
Le mercredi 1er juin, tout le monde était O.-K.
Cela voulait dire que Jaona allait s’occuper des deux aînés de juil­
let à mi-août, et qu’il continuerait en septembre avec le petit dernier,
pour un contrat d’une durée de quatre ans ! Monsieur Adonis allait
provisoirement prendre en charge tous nos problèmes d’installation -
un nouveau logement et le déménagement de toutes nos affaires
depuis Pau.
- Quelle chance! Quelle chance! s’est extasiée Dadou.
On était tous fous de joie à l’idée de retrouver nos affaires, d’avoir
enfin un chez soi... Enfin!

On pouvait chercher un nouvel appartement. Nous avons vite


compris que Paris serait inabordable pour nous, et nous avons
regardé dans les banlieues sud et sud-est, à moins de vingt minutes
du centre de Paris. Mon père a trouvé une petite annonce, toujours

242
dans Le Figaro, qui proposait un trois-pièces à proximité du Bois de
Vincennes pour 5 000 F, charges non comprises.
Il est parti en éclaireur le visiter. Apparemment emballé, il nous a
invités d’urgence à y aller tous ensemble afin de nous décider au plus
vite. Dadou et moi étions franchement babas ! Cela paraissait irréel
tellement c’était formidable, par rapport à tout ce qu’on nous avait
proposé auparavant. On avait hâte de s’y installer. Et la meilleure :
cet appartement se trouvait juste parmi le groupe d’immeubles du
quartier résidentiel que Dadou avait désigné comme un coin idéal à
habiter, quand nous attendions le 112 en rentrant du foot...La
preuve, pour y aller, nous sommes descendus exactement au même
arrêt !
Monsieur Adonis n’avait plus qu’à régler la question du bail avec
l’agence. Nous avions désormais notre « chez nous » !
Sur le coup, face à ce miracle, nous n’en revenions pas ; mais on a
fini par se dire qu’un tel retournement de situation n’était peut-être
pas dû au seul hasard... En tout cas, nous étions comblés de joie!
Après les huit mois de galère endurés depuis notre départ de Pau,
pouvait-on rêver mieux que de se retrouver dans ce quartier calme et
verdoyant, à moins de deux minutes à pied du Bois? Pouvait-on
espérer mieux que d’habiter dans ce joli immeuble moderne avec ses
magnifiques massifs de Heurs à l’entrée, et de l’autre côté son beau
jardin planté d’arbres immenses dont les branches léchaient presque
notre grand balcon ? Pouvait-on, à cet instant, imaginer mieux que
ce trois-pièces tout nickel, et incroyablement spacieux en comparai­
son avec les endroits que nous venions d’habiter ? Il ne faisait peut-
être « que » soixante-dix mètres carrés, mais c’était la première fois
depuis Thèze que j’avais une chambre pour moi tout seul. Mainte­
nant, nous allions pouvoir enfin vivre à peu près normalement. Ouf!
Gomme nous étions heureux de retrouver nos affaires ! J’ai tout de
suite regardé si tous mes livres, et tous mes cahiers surtout, étaient
là, et dans quel état. Ouf, ils sentaient juste un peu le renfermé!
Tous ces cartons pleins de mes précieux cahiers que j’avais sans
exception conservés depuis mes débuts, même les brouillons : c’était
toute ma fortune, mon seul trésor.

243
Quelle émotion de les feuilleter à nouveau en compagnie de mes
parents et sous le regard innocent de ma petite sœur ! Nous étions en
pleine nostalgie : cela nous rappelait les moments merveilleux où
tout, ou presque, relevait pour moi de la magie : jouer au football,
danser, dessiner, peindre, écrire, lire, compter. L’âge d’or où j’avais
l’incroyable impression de tout pouvoir essayer, de tout pouvoir réus­
sir. A mesure que je grandissais, j’étais naturellement devenu plus
conscient de mes limites, de la réalité tout simplement.

Ce qui venait de nous tomber sur la tête pendant presque un an,


n’avait en rien changé mes plans, au contraire. Surtout au moment
où Dadou et Jaona m’encourageaient plus que jamais :
- Arthur, tu sais que tu as de quoi faire de grandes choses. Main­
tenant que la route est dégagée, à toi de jouer! Fais les choses comme
tu les ressens! Nous, on s’occupe de l’intendance...
En un mot, j’avais carte blanche ! A onze ans, mes parents me ren­
daient encore plus indépendant et responsable que je ne l’étais déjà.
C’était un privilège et une façon de me considérer comme une per­
sonne à part entière, capable de canaliser elle-même son énergie vers
ses propres objectifs, avec la volonté de réussir dans la voie qu’elle
s’était choisie : les mathématiques. Sachant tout de même que cela
devait passer par le baccalauréat en juin 1989.
J’avais une bonne année devant moi, mais je n’allais pas me
mettre à bachoter. J’avais une telle faim d’étudier que j’étais prêt à
tout dévorer d’un bloc!
Le bonheur que ce fut de m’acheter plein, plein, plein de bouquins
chez Gibert, rue Racine! Mes parents étaient heureux de me voir
comme ça, même s’ils venaient de se ruiner pour moi.
- Tu vois Arthur, pour te payer ce bonheur-là, j’irai toujours le
chercher, ce putain de fric! m’a soufflé Jaona dans le métro alors que
nous rentrions chez nous.
Puis il m’a serré très fort dans ses bras et m’a fait un gros baiser
sur la joue. Dadou caressait tendrement la tête de Kalvine qui brail­
lait un peu, la pauvre; elle devait avoir faim sans doute. Nous

244
remontions doucement la pente avec le sentiment d’être passés tout
prêt du gouffre...
Tout ne marchait pas à merveille pour autant. Le directeur géné­
ral d’une société d’informatique, que Dimitri avait dénichée pour me
fournir en matériel, nous a bien reçus le 16 juin, Jaona et moi, mais
il n’a donné aucune suite à l’entretien : pas une lettre, pas un coup
de fil.
Le cas de l’Aérospatiale était plus énigmatique. Nous n’avions pas
de nouvelles depuis le chaleureux accueil du directeur des Mureaux,
monsieur Calaque, il y avait deux bons mois de cela. Aucun signe :
ni lettre, ni coup de téléphone. Rien. Mystère. Monsieur Calaque
m’avait pourtant bien dit, en nous quittant, « à très bientôt Arthur! ».
Je n’avais pas rêvé?
Mais le bonheur retrouvé nous absorbait tellement durant cet été
1988 que le reste n’avait presque plus d’importance.
Nous avions à peu près tout : l’espace, le calme, un soleil magni­
fique. Depuis le matin, où la lumière baignait le jardin, le balcon et
toutes les pièces de l’appartement dans un flot de rythm’n blues inin­
terrompu, jusqu’au soir, après le dîner, où nous partions au Bois
pour une grande balade jusqu’à la tombée de la nuit.

Dadou se consacrait pleinement à Kalvine, moi à mon travail et


mon père au sien. Il s’occupait des enfants Adonis - Énée et Cadet -
quatres heures par jour seulement, de 10 à 12 heures et de 14 à
16 heures.
Je l’accompagnais tous les après-midi pour donner des cours de
maths à Énée. Il était complètement déprimé à l’idée de devoir
redoubler sa classe de seconde qu’il avait faite chez les jésuites, dans
l’est de la France. Son niveau tournait autour de 3 sur 20. Monsieur
Adonis souhaitait que Jaona fasse remonter les notes et le moral de
son fils pour qu’il puisse intégrer une première S dans une petite
boîte à bac de son quartier. Il devait pour cela réussir un examen
d’entrée qui comportait un test de maths, de sciences physiques et de
français.

245
Jaona m’a embauché pour prendre en charge Énée dans les
matières scientifiques, lui s’occupait de tout le reste ; c’est-à-dire : des
maths pour Cadet et du français pour les deux frères. Cadet avait
suivi une scolarité un peu fantasque. Il débarquait d’un collège privé
du Sud-Ouest, plus réputé pour sa « tradition » que pour son palma­
rès académique. Après être passé de la sixième à la quatrième, il
voulait absolument entrer directement en seconde, poussé par son
père qui le croyait capable de tous les exploits. Ça n’allait pas être de
la tarte, étant donné le niveau qu’il avait, - rien qu’en maths et en
français.
Vaste programme donc pour mon père et moi, d’autant plus que
les deux frangins avaient d’énormes difficultés de concentration!
Jaona a fait le diagnostic de chacun des problèmes, élaboré une
stratégie précise pour les résoudre et surtout, il a été capable de sus­
citer chez les deux frères l’enthousiasme nécessaire pour qu’ils
appliquent à la lettre ses méthodes.
Je faisais partie du système qu’il avait mis en place, et à ce titre, je
devais moi aussi suivre fidèlement ses consignes. Cela voulait dire en
particulier contrôler rigoureusement, à chaque étape, l’assimilation
d’une notion. Jamais de « t’as compris ? ». C’est toujours une très
mauvaise question : que l’élève réponde « oui » ne veut pas dire qu’il
ait effectivement compris, et vice versa. La bonne question est :
« Montre-moi ce que tu as compris ! ». Mais c’est encore mieux de
faire passer des tests qui épuisent la notion étudiée.
En maths, toutes choses étant liées, une notion fondamentale mal
assimilée peut ébranler un ensemble de connaissances normalement
acquises. Il n’ y a rien de plus déstabilisant que de ne rien piger tout
d’un coup, que de se retrouver « en rade en pleine brousse » selon le
mot de Jaona. Il faut donc faire le point à chaque étape.
Le résultat de l’opération a été plutôt encourageant : Énée est
passé de 3/20 à 12/20 environ en moins de cinq semaines de trai­
ning intensif avec moi. Il a un peu souffert par moments de la pres­
sion intense et soutenue de notre travail. Il lui arrivait de penser plus
à la plage qu’aux fonctions, - quoiqu’on maths on puisse aussi par­
ler de plage, à propos de plage de valeurs d’une fonction par

246
exemple ! -, ou plus au dériveur qu’à la dérivée ! Mais le fait d’être
sorti du trou où il se morfondait lui a redonné confiance et l’a motivé
encore plus. J’étais très heureux pour lui et assez fier de sa rapide
métamorphose.
Énée bossait suffisamment en sciences physiques et profitait bien
des cours de français de Jaona : pas de doute, il était sur la bonne
voie. Il avait bien mérité ses quinze jours de vacances à la mer en
famille. Pour Cadet, ce n’était pas évident. Il était beaucoup moins
stable que son frangin, et assez agaçant dans son genre d’après ce
que Jaona me racontait. Mais les parents Adonis trouvaient qu’il
avait déjà du mérite d’avoir tenu jusque-là.
Finalement, ils ont tous les deux réussi leur challenge : Énée inté­
gra une première S et Cadet une seconde dans la même «boîte à
bac » située à deux pas de chez eux. Le bonheur total pour ces deux
frangins longtemps éloignés de leur famille, et très heureux de se
retrouver ensemble, avec le petit dernier, Benjamin!
Cette expérience a été très instructive pour moi. J’ai appris deux
choses essentielles.
D’abord, j’ai pu voir de l’extérieur comment mon père opérait
pour enseigner. Je me retrouvais à la place de l’observateur, et même
carrément à celle de l’enseignant, pour constater et analyser les
mécanismes extrêmement précis de « contrôle du message ». Car
pour Jaona, enseigner c’est contrôler un message, de son émission à
sa réception en passant par sa transmission. En d’autres termes,
celui qui enseigne doit contrôler ce qu’il dit et ce qu’il montre, puis
contrôler comment il le dit et il le montre et enfin contrôler comment
l’autre l’a reçu et assimilé. Le schéma paraît simple, mais son exé­
cution exige tout un art auquel j’ai pu m’initier après en avoir bien
profité moi-même.
Par exemple. En expliquant un théorème de maths, on doit utili­
ser des formules claires, une formulation précise totalement dépouil­
lée de tout charabia, en synchronisation avec les modèles qui
s’imposent à l’esprit. Le message doit être affranchi de toute ambi­
guïté, de tout parasite, de façon à ce que celui qui le reçoit ne l’inter­
prète pas autrement.

247
Pour vérifier l’assimilation, on fait exécuter un exercice témoin
destiné à sonder le récepteur du message; il est suivi d’autres tests, de
plus en plus complexes, afin d’établir la limite de l’assimilation effec­
tive du théorème en question.
Enfin, on considère que le message est intégré lorsque le récepteur
réagit spontanément à la configuration du théorème dans un cadre
plus large, c’est-à-dire lorsque cette configuration crée un phéno­
mène de résonnance. En un mot, lorsque raisonner découle naturel­
lement de résonner, selon la formule de Jaona.
Deuxième chose : j’ai mesuré l’impact des menées psychologiques
de mon père, c’est-à-dire l’influence de son action sur la volonté des
deux frangins, sur l’aîné tout particulièrement qu’il devait impéra­
tivement sortir des ténèbres.
Dans un premier temps, il avait fallu lui révéler le bon niveau de
ses ressources intellectuelles pour qu’il retrouve une certaine
confiance en lui. Dans un deuxième temps, il avait dû exercer une
pression suffisamment forte pour entretenir la dynamique du travail
et éviter toute rechute chez un garçon menacé en permanence par sa
relative faiblesse morale.
Le résultat m’a franchement épaté. D’autant plus que Jaona avait
à faire à des « gosses de riches » : d’une certaine façon, ils le considé­
raient avec condescendance, comme un employé parmi les nombreux
autres. Il avait fallu qu’il se fasse rapidement respecter pour mener à
bien sa mission.
Énée a été le premier surpris par ses fulgurants progrès.
- A présent, il ne tient qu’à toi de continuer sur la même voie. Et
tu verras que ça paie toujours! a conclu mon père avant qu’il ne
s’envole vers la mer où toute sa famille les attendait, lui et son frère.
2

Le premier jour de notre installation dans notre nouveau foyer, ou


plutôt le lendemain matin, Dadou et Jaona m’ont confié le bonheur
qu’ils avaient eu de faire à nouveau l’amour...
- Près de dix mois sans faire l’amour, tu t’rends compte?
C’est fou!... Tout simplement parce qu’on n’y songeait même
pas, me dit Jaona en s’étirant, ... parce que faire l’amour
consacre la fête, tu vois, et que de fête, pour Dadou et moi, il
n’y en a pas eu, ou très peu, durant tout ce temps... Tu vois,
Joe, ce n’était qu’une parenthèse, vite oubliée car on n’a eu
aucun problème... Juste un peu d’appréhension avant, c’est tout...
C’était vraiment la fête!
- C’est vrai, a continué Dadou, c’était comme...comme s’il n’y
avait jamais eu cette longue interruption... C’est merveilleux!
- On était sexuellement « en vacances » quoi, c’est tout ! a conclu
mon père dans un grand sourire communicatif.
J’étais très ému et infiniment heureux pour mes parents, surtout
pour ma mère. Je revoyais, l’espace d’un instant, l’insoutenable
image de détresse, cette image de Dadou meurtrie par l’incompré­
hension des autres et son impuissance à défendre une cause, la
mienne, à laquelle elle tenait par-dessus tout. « Tu sais Arthur, je
ferais tout pour toi. C’est moi qui t’ai voulu! Tu sais bien que pour
toi je donnerais tout, je me battrais jusqu’au bout de mes forces! Tu
es ma chair! Tu es mon sang! Pour rien au monde je ne permettrais

249
qu’on touche à ta liberté, à ta vie! » Elle me le rappelait quand j’étais
tout petit déjà.
J’étais tout pour elle, plus même que mon père... A chaque fois
qu’elle me disait ça, je craquais complètement. On éclatait en san­
glots tous les deux, serrés très fort dans les bras l’un de l’autre,
mêlant le battement de nos cœurs, la chaleur de nos corps. Nous ne
faisions plus qu’un...

Avant que Jaona ne commençât son travail, nous sommes partis à


Vecoux le premier week-end de juillet. Nous rejoignions toute la
grande famille pour fêter le 50e anniversaire du mariage de mamie et
bon-papa, leurs noces d’or.
Plusieurs habitants du village s’étaient joints à nous pour la messe
donnée en leur honneur, le samedi matin à l’église de Vecoux. J’étais
placé sur le côté droit au tout premier rang, à trois pas du curé ; mes
parents et Kalvine se tenaient juste derrière moi. C’était la deuxième
fois que je pénétrais dans une église : je n’ai pas été baptisé, et
Kalvine non plus, au nom de la liberté de conscience chère à mes
parents. Je trouvais qu’il y avait une telle majesté dans ce lieu sacré
que cela imposait instinctivement le respect et le recueillement.
Je suivais donc « religieusement » la messe quand, au moment du
sermon, alors que j’écoutais très attentivement les paroles du curé,
j’ai reçu un terrible choc : j’avais l’impression qu’il m’interpellait
directement, d’autant plus que son regard enflammé se dirigeait le
plus souvent vers moi. Et vlan ! voilà que je me mets à pleurer en
silence, comme ça, la gorge complètement nouée, le corps et les
jambes paralysés par l’émotion. Et juste derrière moi, je sens Dadou
qui s’y met elle aussi...
- La grâce, m’a soufflé Jaona un peu plus tard en me caressant la
tête, tu as été touché par la grâce ! C’est bien, Arthur ! C’est magni­
fique, la grâce!

Pour mon onzième anniversaire, j’ai reçu de très beaux cadeaux :


un super walkman pour la musique; une paire de crampons de foot,

250
des pointes de course à pied et de magnifiques maillots et shorts pour
le sport. Dadou nous a fait un repas somptueux avec un délicieux
dessert de crème glacée accompagné d’une bonne coupe de cham­
pagne - un peu plus en fait. J’avoue avoir un certain faible pour le
champagne...
Se shooter au rocking blues avec un walkman par un bel après-
midi d’été, pour moi, c’était le super trip garanti! Johnny Winter,
Stevie Ray Vaughan et son idole, Jimi Hendrix : c’était mon trio
majeur. Trois guitar heroes qui avaient le don de me mettre en état
de suprême lévitation. « Tin Pan Alley », par exemple, que Stevie
Ray Vaughan chantait avec plein d’émotion, d’une voix chaude et
puissante; sa guitare m’emportait au paradis avec ce chorus monu­
mental, bouleversant de virtuosité et de poésie. « Des doigts de fée
avec un cœur gros comme ça! » voilà comment je dirais qu’il joue...
C’est sans doute le morceau que j’emporterais sur une île déserte.
J’ai autant envie d’être un grand mathématicien que de jouer de la
guitare comme Stevie Ray Vaughan. L’émotion et le plaisir auraient
pour moi la même intensité. La musique, c’est quelque chose que je
ressens dans tout mon corps, un peu comme si j’étais envoûté!
Chaque note de ces morceaux d’anthologie est gravée pour toujours
dans chacune de mes cellules. Les écouter reste mon « activité » pré­
férée number one, les maths viennent seulement après, comme le
sport, la poésie et le reste. Ça, c’est un truc qui me fait complètement
vibrer !
Et le walkman, c’était génial ! A condition de ne pas se crever les
tympans avec ! Ça me permettait d’écouter ce que je voulais quand je
le voulais.

Nous avions maintenant la possibilité de reprendre sérieusement


le sport. On allait au parc du Tremblay, à dix minutes de chez nous.
Là, on pouvait s’éclater sur des dizaines d’hectares de gazon répar­
ties en terrains de foot et de rugby. Il y avait aussi un superbe stade
d’athlétisme. En cette saison, c’était complètement désert. Il faut dire
qu’avec la chaleur torride de cet été-là, on ne pouvait faire du sport

251
que tôt le matin - très difficile pour nous... - ou tard dans l’après-
midi. Compte tenu de l’heure d’été, nous venions vers 20 heures pour
que ce soit supportable et heureusement ça ne fermait qu’à
22 heures !
Jaona m’a initié à la course sur piste avec les pointes. C’était
génial !
Le cadre changeait des courses dans le Bois, mais surtout, la sen­
sation voluptueuse que procuraient les pointes me donnait encore
plus envie de courir. Jaona me faisait faire soit une séance de sprint
- 50, 100, 200 mètres - soit une séance consacrée à la résistance dure
- 500 et 1 000 mètres. L’effort était plus violent que pour un footing
de 5 kilomètres au Bois. Sur la piste, les sensations étaient encore
plus excitantes.
Et puis, il y avait cette magie du stade : le revêtement rougeâtre
tout neuf qui accroche bien les pointes, les lignes de couloir impec­
cablement tracées... Avec le coaching toujours aussi pro de Jaona, le
regard attentif et les fervents encouragements de Dadou - et les
gazouillis de Kalvine-, tout cela m’offrait, au soleil couchant et le
temps d’une belle envolée, de quoi rêver un peu...
Pour le foot, on n’avait qu’à marcher cinq minutes pour se retrou­
ver au même endroit qu’avant, du temps où, le dimanche, on débar­
quait de notre hôtel meublé pour jouer ici, sur cette immense plaine
de jeux à l’orée du Bois de Vincennes.
Vers la fin du mois d’août, alors que je m’entraînais à shooter des
coups francs, avec mes tout nouveaux crampons, un monsieur, la
quarantaine sportive, accompagné d’une jeune fille en survêtement
de sport, nous a abordés après nous avoir longtemps observés depuis
la touche. Il était président du Club de Joinville, la commune voi­
sine, et faisait le tour des stades de la région pour découvrir des
joueurs intéressants. J’avais dû lui taper dans l’œil, comme on dit,
car il voulait absolument que je signe dans son club. Jaona lui a
répondu qu’il fallait voir ça de plus près...
Une semaine plus tard, j’ai suivi un entraînement au stade de
Joinville, et nous avons, Jaona et moi, quelque peu déchanté. Mau­
vaise ambiance, autoritarisme, pas d’échauffement, manque de ryth­
me...ce n’était pas du tout ce qu’on recherchait.

252
Jaona regrettait qu’il n’y eût pas de formation réelle, pas d’ins­
truction technique. Dans son analyse, il manquait là deux facteurs
essentiels : la concentration et la coordination.
Aucune assimilation, aucune intégration d’une nouvelle informa­
tion ne pouvait réellement se faire sans concentration et sans coordi­
nation; la concentration organisant la réception de l’information, et
la coordination, son traitement et sa transmission. En associant les
deux mots, on obtenait la formule magique « con-coord », la concorde
c’était la paix, l’harmonie qui devrait résulter de la bonne entente
entre les membres d’un groupe... Exactement ce qui manquait ici.
Une fois de plus, on en revenait à un problème de communication.
Gomme lire, écrire, compter, comme l’histoire, la géographie, le droit
constitutionnel ou l’anatomie, communiquer doit s’apprendre. Il ne
s’agit pas d’un don inné. Peu de gens le contestent d’ailleurs. Tout le
monde parle d’apprendre à apprendre, mais dans quelle mesure
applique-t-on ces idées?
Jaona était très heureux, en tout cas, d’avoir la chance de mettre
en pratique ces théories, celles dont il pensait qu’elles avaient joué
un rôle capital dans mon propre développement. On sentait qu’il
avait hâte de commencer son travail de précepteur avec Benjamin.
Nous étions très contents pour lui, et surtout, de le retrouver tel
qu’on l’aimait : déterminé et enthousiaste.
3

Mon père voulait maintenant mettre en place mon programme


d’études, et préparer tout particulièrement mon travail en français et
en philo. Il partait du principe qu’à mon âge, il y avait des sujets que
je ne pouvais pas traiter. Déjà, il estimait que la philo en terminale
avait un côté artificiel, compte tenu de l’expérience limitée des élèves.
« Alors toi... » feignait-il de se désoler en se marrant franchement.
Notre ami Jean-Charles suggérait que je fasse l’impasse totale;
mais Jaona pensait que la philo pourrait m’intéresser, au moins en
partie, et qu’il fallait de toute façon aller chercher tous les points
possibles.
Il fallait bien commencer à réfléchir sur certaines questions abor­
dables. Il m’a proposé de choisir les thèmes qui me branchaient vrai­
ment, en priant pour que je tombe dessus à l’examen . Sinon...c’était
la petite note garantie. Normal, et pas trop grave finalement.
Plus intéressant : la forme. Il m’a conseillé de travailler la sobriété
afin d’être sûr d’écrire précisément ce que je voulais exprimer.
Quitte à être plat. C’est toujours préférable que de se voir taxer d’un
« manque de cohérence de l’ensemble », de « propos flous », de « style
confus » : le genre d’annotations qui justifient souvent une note cata­
strophique...
A l’épreuve orale de français, je devais présenter une liste de tex­
tes.
- Je choisirai les textes de façon à constituer une liste homogène

254
et représentative de la littérature française du xvf au xxc siècle. Et
on les étudiera ensemble. Ça sera prêt dans un mois », m’a assuré
Jaona, a priori très confiant pour cet examen.
Il m’a conseillé de lire la presse pour apprendre à organiser mes
idées et à bien les exprimer. Il ne cessait de me louer le style des
« grandes plumes », il m’incitait à les prendre comme modèle. Elles
savaient joindre la clarté de l’argumentation à l’éloquence, s’il le fal­
lait, pour convaincre. La vertu pédagogique d’un bel éditorial ou
d’un bon article m’est vite apparue évidente en lisant Jean Boisson-
nat, Jacques Julliard, et bien d’autres. Et en plus, c’était intéressant.
Pour l’anglais, Jaona a repris un abonnement à Newsweek et il
m’a aussi abonné à Vocable, un journal qui faisait la compilation
d’articles parus dans la presse anglo-saxonne, avec des lexiques
adaptés au niveau de difficulté des textes. L’épreuve d’anglais était
orale, et Jaona devait également choisir une quinzaine de textes,
dans des bouquins de référence.

Le bac était important dans la mesure où il me permettrait de


poursuivre mon parcours à l’université, mais ça n’était pas la justifi­
cation essentielle de mon programme d’études. Jaona disait souvent
que le baccalauréat n’était pas un diplôme de fin d’études scolaires
mais le premier diplôme universitaire. C’était le ticket d’entrée à
l’université. C’est dans cette optique que nous le préparions, en
parallèle avec une formation intellectuelle plus générale qui tenait
compte de mes goûts personnels.
Je n’avais pas le même niveau dans toutes les matières : j’étais
bien mieux rodé à celles du type logique - maths, sciences physiques
- qu’aux autres, qu’elles soient du type associatif - français et philo
- ou cognitif - histoire-géo et sciences naturelles. Et, après un an de
chômage, le décalage n’avait fait que se creuser.
D’où la poursuite d’un triple objectif pour l’année scolaire 1988-
1989. Primo, mettre le turbo pour mes points forts, à savoir : maths,
sciences physiques et anglais.
Deuxio, développer impérativement mes qualités d’expression

255
écrite et orale. Compte tenu de la perte d’une année, cela voulait dire
que je devais passer du niveau de troisième à celui de terminale en
une seule année. Sacré challenge pour mes onze ans!
Et tertio, profiter du programme du bac pour étoffer ma culture
générale en sciences naturelles, en histoire, en géographie, en écono­
mie et sciences sociales. On avait pris cette dernière matière en
«option» avec l’informatique. Là, on espérait toujours bénéficier
d’un petit coup de pouce pour le matériel.
- Même si tu n’en as rien à foutre, ajoutait Jaona sans rire, il y a
des choses que tu ne dois pas ignorer afin de mieux comprendre
l’homme et son environnement.
Mon père avait fait le tableau des relations que les différentes
matières allaient entretenir dynamiquement entre elles. Ainsi
l’ensemble maths-physique-informatique-philo - logique-, puis
philo-français-anglais - associatif-linguistique -, puis anglais-
économie-géographie-histoire-français - associatif-cognitif -, et enfin
un petit couple un peu à part qui n’était vraiment pas ma tasse de
thé : chimie-sciences naturelles, l’horreur totale...
En pratique, j’allais suivre des cours particuliers à domicile. Je
ferais le programme de math sup en mathématiques et celui de pre­
mière, terminale-math sup, en partie seulement, en sciences phy­
siques.
On savait que les cours de maths et ceux de sciences physiques
allaient nous coûter une petite fortune. Pour les seuls bouquins, on
avait encore dû casquer plus de 1 000 francs chez Gibert.
Après sa journée de travail, Jaona dépensait son temps et son
énergie à s’occuper de moi. Il se reposait un peu le week-end. Et
encore...Il était d’un tel perfectionnisme qu’il n’arrêtait pas de réflé­
chir sur les moyens de s’améliorer.

Il fallait aussi continuer d’entretenir ma condition physique. Pour


le foot, depuis notre malheureuse expérience des clubs, on avait
perdu l’espoir de trouver un club qui nous convienne, pour l’ins­
tant... On y jouait un peu le week-end, c’est tout.

256
A côté de cela, on m’avait inscrit pour l’année dans un club de
natation à Nogent-sur-Marne. C’était assez cher - 750 francs - mais
comme c’était « formateur » Jaona a fait le chèque sans sourciller...
J’aurais deux entraînements hebdomadaires d’une heure, un peu
comme à Pau. J’étais très content car j’adorais nager - dans l’eau
j’étais vraiment dans mon élément - mais je savais aussi que ça serait
dur : au bout, il y avait une compétition officielle.
Autre sport formateur que je pratiquais assidûment, la course à
pied : je courais pendant une bonne demi-heure tous les jours au
Bois. Il fallait que je passe cette année à me forcir surtout, à défaut
de vraiment jouer.

Kalvine venait d’avoir six mois, elle avait la super forme : elle se
tenait très bien assise, se cachait avec une serviette et attendait qu’on
lui dise « coucou ! caché ! » pour la lever ou la baisser en rigolant. Elle
était absolument craquante! Elle paraissait si heureuse! Elle
gazouillait tant qu’elle pouvait dans son petit lit. Et allait même à la
piscine de Champigny pour les séances des bébés nageurs, comme
moi au même âge.
Avec Kalvine, Dadou et Jaona en ont repris pour une bonne dou­
zaine d’années encore. « Dadou, c’est une “ surdouée ” elle aussi,...
Ah ça oui, pour faire les enfants et pour les élever, c’est une crack ! »,
c’est ce que dit mon père pour gentiment charrier ma mère lorsqu’on
parle entre nous des surdoués.
En fait, et je le vois d’autant mieux depuis la naissance de ma
petite soeur, notre chance à nous, Kalvine et moi, c’est d’avoir eu des
parents qui désirent d’abord réussir leur vie de parents!
4

Mon programme d’étude mis en place, il ne restait plus qu’à trou­


ver des profs qui voudraient bien s’occuper de moi. Ça n’allait pas être
le plus évident.
Dès les premiers jours de septembre, Jaona a écrit à des auteurs de
manuels de classes préparatoires qui enseignaient en région pari­
sienne. Il n’a pas obtenu la moindre réponse.
Il a alors essayé de rechercher le nom de ces professeurs dans le
minitel pour les joindre par téléphone, mais il n’a trouvé que des
homonymes. Il a finalement décidé d’appeler au culot une personne
portant le moins courant de ces noms en espérant tomber sur un
parent.
Gagné ! Il a eu au bout du fil une charmante dame, assez âgée mais
très vive, qui l’a attentivement écouté et lui a répondu qu’en effet son
fils, R.G., avait enseigné pendant dix ans en mathématiques spéciales
- math spé - dans un grand lycée parisien. Il était l’auteur d’une série
complète de manuels destinés à préparer le concours d’entrée aux
grandes écoles. Peut-être serait-il intéressé. Elle a immédiatement
communiqué à Jaona le numéro de téléphone de son fils et l’a félicité
longuement avant de raccrocher.
Le soir-même, Jaona a appelé le prof en question. Il n’était pas très
expansif mais il a accepté de nous rencontrer, chez lui, à Choisy-le-
Roi.
Monsieur R.G. nous a reçus très courtoisement, il nous a parlé des

258
graves problèmes de santé qui l’avaient forcé à s’arrêter pendant
presque dix ans. Il reprenait cette année son activité dans un lycée
technique parisien où il faisait cours à des classes de seconde. Il s’est
levé un instant pour m’offrir les tomes qui me manquaient de sa série
épuisée. C’était sympa de sa part à un moment où rien n’était encore
décidé.
Il nous a annoncé son tarif : 200 francs de l’heure. Il devait réflé­
chir pour voir si notre proposition était compatible avec son emploi du
temps. De notre côté, le fait qu’il ait arrêté aussi longtemps ne nous
rassurait pas vraiment : enseigner le programme de math sup puis de
math spé ne serait pas une mince affaire et il me fallait un prof qui ait
la grosse pêche! Surtout en cours particulier. Mais nous avons tous
décidé de faire un essai chez lui, la semaine d’après.
Là, on a bossé durant deux heures et demie comme convenu, et sans
le moindre temps mort. Monsieur G. n’était pas du genre extraverti,
comme Christian A., mais il avait une formidable présence. Son
rythme de travail me convenait parfaitement. Je retrouvais cette
atmosphère dense, intense, cette pression qui mobilisait le meilleur de
moi-même. J’étais très, très content, et enthousiaste pour continuer.
Et, patatras, le vendredi 23 septembre, monsieur G. a soudaine­
ment demandé à nous rencontrer dans un café, tout près du
Luxembourg, Le petit journal, bien connu des amateurs de jazz. Il
voulait nous rendre les 500 francs qu’il avait reçu pour son premier
cours. Une trop grande fatigue l’obligeait à arrêter. Arrivés là-bas, on
est tombé sur un type visiblement abattu. Et comme il pleuvait, c’était
plutôt tristounet!
- Alors, lui a demandé mon père, un peu ennuyé, vous voulez lais­
ser tomber?
- Oui. Écoutez, je crois que ça me fatigue trop de donner ces cours.
Je ne pourrai pas aller jusqu’au bout. Alors je vous rends votre
argent ? Tenez... et il lui a tendu le billet de 500 francs, mais Jaona ne
l’a pas pris.
- Attendez. Si vous êtes fatigué, reposez-vous. Reposez-vous bien.
Et quand ça ira mieux, vous nous préviendrez, d’accord?
- Non, je vous assure, je n’y arriverai pas. Reprenez votre argent et
restons-en là...

259
- Écoutez, monsieur G., on a besoin de vous. On compte sur vous.
Reposez-vous, réfléchissez-bien. Vous verrez, je suis sûr que ça ira...
Quant à cet argent, il est à vous. Vous avez donné votre cours. Arthur
l’a apprécié. Gardez-le de toute façon. Nous attendons votre appel.
Reposez-vous bien et vous verrez!
Lorsque nous sommes rentrés, mon père nous a expliqué, à Dadou
et moi, pourquoi il avait tellement insisté pour convaincre monsieur
G. :
- Ce type sort d’une longue épreuve; il est encore profondément
marqué. Donner des cours à Arthur le branche vraiment, mais en
même temps, il ne s’en sent pas capable. Il doit comprendre que c’est
une chance pour lui de retrouver sa dignité. De retrouver les sensa­
tions du temps où il était un « grand » prof dans une prépa d’un
« grand » lycée parisien. On verra, mais je suis sûr qu’il sera d’accord.
Sinon, eh bien ! c’est qu’il n’était pas un « grand » prof, et qu’on
n’avait pas besoin de ses services.
Et monsieur G. a été O.-K. pour continuer! Il a pris son temps
pour bien se reposer et se décider : le premier cours a eu lieu après les
vacances de la Toussaint seulement. Mais l’essentiel, c’était qu’il soit
complètement décidé et que j’aie mes deux séances hebdomadaires de
deux heures trente chacune.
Un vrai régal de bosser avec ce prof! Il conduisait imperturbable­
ment chaque séance à un train soutenu, toujours totalement dispo­
nible et ne perdant pas la moindre miette de temps. Super pro!
Jaona pouvait voir que nous faisions du bon boulot. Sérieux, appli­
cation, contrôle, créativité : les critères d’évaluation étaient au rendez-
vous ; le niveau était excellent. Nous étions tous très heureux pour mes
maths !
Pour les sciences physiques, ce fut encore plus dur de dénicher
quelqu’un qui ait la disponibilité et, surtout, la motivation. Finale­
ment, on a trouvé à Bures-sur-Yvette - au diable quoi ! - un prof de
prépa également, mais tout jeune, vingt-huit ans, qui enseignait au
lycée de Saint-Cyr. Appelons-le monsieur Samson.
Il avait d’excellentes références : normalien - Saint-Cloud -,
agrégé de physique, un doctorat ès sciences en chimie, quelques

260
articles dans des revues internationales et il avait également enseigné
à la fac d’Orsay. Du béton, a priori.
Il avait bien quelques défauts dans sa façon d’enseigner, notam­
ment un côté un peu désordonné, une écriture illisible, mais j’appré­
ciais la clarté de son exposé oral, et surtout, sa compétence m’impres­
sionnait.
Au fil des semaines, il nous a paru un peu trop intéressé - il avait
l’air de nous croire plus riches que nous ne l’étions - mais on n’avait
personne d’autre et il me fallait absolument speeder un max en
sciences physiques si je voulais être dans le coup. J’avais aussi deux
séances avec lui, mais de deux heures chacune seulement. Samson
prenait le même tarif que monsieur G. : 200 francs de l’heure.

Après mes grandes vacances forcées d’une année, j’étais tellement


frustré de travail que j’avais envie de mettre les bouchées doubles. Je
voulais vraiment bosser. Mon emploi du temps était assez équilibré ; il
me permettait d’être relativement efficace.
Le lundi, j’avais mon cours à Bures chez monsieur Samson, de
10 à 12 heures. Cela signifiait : lever à 7h 45, et départ de chez moi à
8h 45. Je revenais vers 13h 15. Je déjeunais tranquillement avec ma
mère, je voyais un peu ma petite sœur, puis... je me mettais en pyjama
pour une bonne ronflette jusqu’à l’heure de partir pour l’entraîne­
ment de natation, de 17 à 18 heures. De retour de la piscine, je dînais,
puis je bossais avec mon père jusqu’à 22 heures avant de me (re)
coucher.
Le mardi, journée normale : lever à 10 heures, petit déjeuner, puis
première séance de travail de 11 à 13 heures. Déjeuner avec Dadou,
lecture de mes journaux en anglais, avant une deuxième séance de
15 à 17 heures. Footing d’une demi-heure au Bois, goûter léger, avant
la troisième séance - cette fois avec Jaona - de 18 à 19h30-20 heures.
Après le dîner, on se retrouvait en famille à discuter jusqu’à l’heure de
me coucher - vers 21 h 30 - car le mercredi, je devais me lever à 7
heures, et je n’aimais pas trop ça...
Le mercredi donc, je partais à 8 heures chez monsieur G. pour les

261
maths et j’en revenais vers 12h 30. Et là, comme le lundi, je dormais
après le déjeuner jusqu’à 17 heures, puis j’allais courir. Ensuite, je
travaillais avec Jaona jusqu’au dîner. Et je me couchais un peu tard
s’il le fallait. Mais jamais après 23 heures.
Le jeudi, c’était comme le mardi, avec l’entraînement de natation en
plus.
Le vendredi, je me levais à 9 heures pour le cours de monsieur Sam-
son qui avait lieu dans ma chambre de 10 à 12 heures. Je reprenais le
travail dans l’après-midi de 15 à 17 heures avant d’aller courir; et je
bossais avec Jaona après le dîner cette fois, de 21 à 22 heures environ.
Le samedi, lever à 11 heures et directement déjeuner vers midi pour
être en pleine forme durant ma séance avec monsieur G, de
14 h 30 à 17 heures. Après, détente familiale. Coucher à 22 heures.
Le dimanche, lever à 10 heures, petit déjeuner, puis «colle» de
11 à 13 heures dans les matières dites cognitives qui exigent de la
mémoire : histoire, géographie et sciences naturelles. Ma mémoire
était plutôt bonne, mais je n’étais pas fana de ces colles : je préférais de
loin résoudre des problèmes.
Somptueux repas du dimanche - et j’avais un solide appétit! -
avant d’aller nous balader, faire du sport, quelquefois du côté du parc
du Tremblay pour lequel on devait prendre le bus. Ce n’était vraiment
pas pratique, avec la poussette et tout, mais quand le temps était
magnifique, on se bougeait un peu. C’était sympa.
Le dimanche se terminait tôt pour moi : je me couchais vers
21 h 30 pour me lever à 7h 45 le lendemain matin pour aller à mon
cours de Bures-sur-Yvette.
Tout compte fait, avec une moyenne de quatre heures et demie de
travail effectif par jour, ma semaine était assez cool !
Comme mes parents, j’étais plutôt « gros dormeur ». Certains esti­
ment que dormir beaucoup c’est perdre son temps. Les petits dor­
meurs vont même jusqu’à prétendre qu’ils gagnent des années d’exis­
tence. Si Jacques dort 4 heures par nuit et Paul 8, alors Jacques aura
« vécu » 4 heures de plus par jour que Paul sur une vie, mettons de 72
ans, ce qui ferait en tout 12 années de gagnées. Je ne sais pas si ce rai­
sonnement est valide, mais je suis persuadé qu’un bon sommeil me
permet d’être beaucoup plus performant.

262
Pour étoffer mon environnement scientifique, mon père a décidé de
m’abonner aux revues Sciences et Avenir et La Recherche. Il m’a éga­
lement inscrit pour l’année au Palais de la Découverte. J’y ai assisté à
des expériences parfois spectaculaires, et très instructives. Je ne
connaissais presque rien au monde de l’expérimentation des sciences
physiques et tout cela m’impressionnait beaucoup. Il y a eu aussi un
exposé de génétique très intéressant, et une exposition sur les frac-
taies.
Les fractales sont des objets mathématiques « sealants » c’est-à-dire
que les parties de ces figures géométriques ont la même forme ou
structure que le tout, à ceci près qu’elles sont à une échelle différente.
A l’origine, c’est en observant les côtes maritimes qu’on a remarqué
que le contour extrêmement irrégulier et fragmenté - fractal au sens
intuitif - se répétait dans le détail : il était sealant.
Les fractales sont des figures aux frontières du chaos. Leur aspect
spectaculaire leur a même valu l’appellation de « monstre » pour les
plus tourmentées, semblables aux côtes.
A ceux qui s’imaginent - comme ce cher François-René de
Chateaubriand - que les mathématiques sont nulles, car fastidieuses,
inutiles, voire néfastes - elles tortureraient les esprits pour rien -, les
fractales apportent un démenti cinglant : un spectacle vertigineux de
beauté.
Les mathématiques, science des nombres et des formes, ne sont pas
seulement nécessaires - peu de choses en ce monde peuvent se réaliser
sans nombre et sans forme - mais belles. Magiques.
Tout le monde sans doute ne peut être à son aise dans cet univers
sans représentation, abstrait, apparemment aride, tel un désert, mais
infiniment riche en dessous. Il faut creuser profondément pour y
atteindre les filons mirifiques. Des explorateurs de génie en font
jaillir les richesses mais seuls quelques rares privilégiés - les mathé­
maticiens eux-mêmes - peuvent les percevoir.
L’avantage des fractales est de montrer à tous la beauté des mathé­
matiques. Les profanes peuvent s’émerveiller devant ces prodigieuses
formes sans se soucier du processus mathématique qui les a générées.

263
Jaona craignait toujours une possible défection de mon prof de
maths dont la santé demeurait fragile. Il continuait donc à faire des
recherches parmi les enseignants des classes préparatoires.
Il a contacté le siège du syndicat des agrégés. Là, il est tombé sur un
prof très courtois, surpris par mon cas mais nullement incrédule, qui
lui a donné les coordonnées téléphoniques du président des profes­
seurs agrégés, enseignants de classes préparatoires - maths sup-maths
spé -, monsieur D., qui officiait au lycée Louis-le-Grand.
Il était, lui aussi, l’auteur d’un ouvrage de référence pour les classes
préparatoires paru chez un grand éditeur parisien, et dirigeait
l’équipe de France des Olympiades de mathématiques. Un pilier, en
somme, du monde de l’enseignement des mathématiques en France,
une sorte de grand manitou des maths. Le professeur qui, au télé­
phone, avait répondu à mon père pensait que mon cas devrait intéres­
ser ce monsieur D.
Jaona l’a appelé à son domicile le soir-même. Il a commencé par se
présenter en lui précisant qu’il avait obtenu ses coordonnées par l’un
des représentants du syndicat des agrégés. Au bout du fil, nous avons
eu la désagréable surprise d’entendre une voix pas vraiment accueil­
lante. Mon père lui a exposé mon cas et demandé s’il était possible que
je le rencontre.
Monsieur D. était très sceptique. Pour lui, le fait que j’assimile à
onze ans le programme de math sup en le travaillant avec un prof
agrégé comme lui, et qu’il connaissait de nom, ne voulait rien dire.
Devant l’insistance courtoise de Jaona, il a proposé de m’envoyer un
feuillet d’épreuves des Olympiades de mathématiques à résoudre. En
précisant sur le ton « attention, pas de tricherie, hein ! » qu’il me fallait
marquer en face de chaque problème le temps effectivement mis pour
le faire, et que je rende le tout avant un mois!
Pour ce prof, c’était le test absolu. Devant pareille attitude, Jaona lui
a donné notre adresse pour qu’il nous envoie ces fameux problèmes des
Olympiades - monsieur S. que j’avais rencontré dans le bureau du pro­
viseur de Louis-le-Grand en mars 1988 m’en avait déjà donné un petit
échantillon à résoudre.

264
Mon père, déçu par l’accueil froid et presque suffisant de mon­
sieur D., s’était résigné à ce que je fasse ces tests. Mais moi, je ne voulais
pas.
J’en avais rien à foutre de ses Olympiades! D’accord, c’étaient des
petits problèmes à clé numérique ou géométrique, qui demandaient
peu ou pas de connaissances, mais de l’ingéniosité, de la logique et du
goût pour la recherche. Ce n’était pas très éloigné des problèmes de
Gardner et ça aurait même pu être amusant, comme n’importe quel jeu
de stratégie ou de logique. Mais de là à l’imposer de cette façon comme
test exclusif pour déterminer si j’étais apte à faire des mathématiques,
je trouvais cela un peu exagéré.
Et puis moi, ce qui m’intéressait, c’était la science mathématique,
pour laquelle j’éprouvais une authentique fascination, et pas ce petit
catalogue de casse-tête. Les casse-tête sont aux mathématiques un peu
ce que les gammes sont à la musique ou à la danse, sans être aussi néces­
saires.
Il me semblait même qu’avec de l’entraînement, on devait s’habituer
aux schémas des différents types de problèmes et en dégager assez faci­
lement le procédé de résolution. En un mot, à force d’en faire, on pou­
vait en acquérir les automatismes par analogie, par isomorphisme
comme on dit en langage mathématique. Pas vraiment si créatif que ça,
par conséquent. Je ne voulais absolument pas les faire.
- O.-K., je te comprends Arthur; mais je voudrais quand même
que tu les fasses, quitte à ne pas les lui renvoyer!, m’a fermement
ordonné mon père. J’ai obéi, et je les ai résolu petit à petit, en toute
décontraction, quand je n’avais plus rien d’autre à faire. Une petite
récréation, assez amusante parfois.
J’ai finalement gardé mes deux profs jusqu’en juin 1989. Les
deux matières principales étaient en quelque sorte « casées », et tout
le reste était à la charge de Jaona : il devait déployer toute son éner­
gie pour assumer à la fois son travail avec les enfants Adonis et la
préparation de mon bac.
5

Mon père avait classé les matières suivant son niveau de compé­
tence. Les sciences naturelles rejoignaient les maths et les sciences
physiques dans ce qu’il considérait comme son domaine d’incompé­
tence.
Dadou m’aidait de temps à autre pour ces sciences nat, même si le
programme ne correspondait pas vraiment à ce qu’elle avait fait pen­
dant ses études d’infirmière. On aurait préféré avoir un prof, comme
pour la philo aussi d’ailleurs, mais on n’avait plus d’argent.
Quant au reste - français, anglais, histoire-géo, économie et
sciences sociales - Jaona se sentait de taille à faire lui-même le prof.
Sa sphère s’apparentait plus à Sciences-Po qu’à Polytechnique.
Pour le français, il m’a concocté une liste dominée par l’étude
d’œuvres complètes, variée dans les genres comme dans les époques :
un essai, le Discours de la méthode de René Descartes pour le
xvf siècle; une pièce de théâtre, Tartuffe de Molière pour le XVIIe;
un conte philosophique, Candide de Voltaire pour le xvme; deux
romans, le Rouge et le Noir de Stendhal et Madame Bovary de
Gustave Flaubert pour le xixe; un recueil de poèmes, Alcools de
Guillaume Apollinaire pour le xxe. Et, en plus de cela, l’étude du
thème de la nature chez Jean-Jacques Rousseau. Pour moi, cela
représentait une somme de lecture assez importante, surtout si on
ajoutait les manuels de commentaires de textes, mais ô combien pas­
sionnante !

266
Je lisais d’abord chaque œuvre, puis je l’étudiais à l’aide des
manuels, l’indispensable Lagarde et Michard entre autres, ou
d’ouvrages plus originaux comme ceux que Marthe Robert a consa­
cré au roman - Roman des origines et origines du roman - et à
Flaubert - En haine du roman, étude sur Flaubert. Ensuite, j’en dis­
cutais très longuement avec Jaona qui m’apportait des éclaircisse­
ments plus ou moins personnels.
Chaque œuvre m’a pris environ un mois, un peu plus pour les
deux gros romans. L’atmosphère de ces cours de français était plutôt
cool. Mon père me faisait mourir de rire, par exemple quand il
m’expliquait avec un ton assez cru le personnage de Tartuffe, ou
encore les relations amoureuses et leurs enjeux pas toujours
avouables dans le Rouge et le Noir ou Madame Bovary.
Du coup, ces deux gros romans que j’ai lus avec un ennui assez
mortel - mais qu’est-ce qu’elle est conne cette Emma Bovary, alors !
- m’intéressaient presque. Heureusement, il y avait l’étude compa­
rée du style; là, j’étais quand même épaté par Flaubert. Quelle
classe! Quant à Stendhal, lui, il se lit plus vite, ce qui m’arrangeait
vachement, parce que le personnage de Julien Sorel, avec ses aven­
tures et autres états d’âme, commençait franchement à m’emmerder !
Je sais que c’est injuste de parler ainsi de pareils chefs-d’œuvre, et
qu’à mon âge, ça ne pouvait pas me toucher; mais quand même, ce
fut l’horreur de cogiter pendant près de trois mois sur ces deux
romans !
En plus, ils étaient gros à n’en plus finir. Heureusement que je
lisais vite. Enée Adonis, qui préparait aussi l’examen de français, et
qui avait comme moi le Rouge et le Noir dans sa liste d’œuvres, a
encore plus souffert parce que lui, en plus, il n’avait pas trop l’habi­
tude de lire.
Enfin, je l’ai fait par nécessité : je n’allais tout de même pas pré­
senter une aventure de Sans-Atout de Boileau-Narcejac, ou Tintin et
Milou ! Au bout du compte, si jamais j’étais interrogé là-dessus, je
pensais être scolairement plutôt au point, avec en prime, quelques
tuyaux de mon père sur une interprétation psychanalytique du meil­
leur effet au cas où l’examinateur serait branché « psy », bien sûr.

267
En dehors de ces deux romans, Jaona avait quand même déniché
des oeuvres qui m’intéressaient. Que ce soit le Discours de la
méthode, Tartuffe, Candide ou Alcools, ce fut un régal pour moi.
A la veille de l’examen, je souhaitais tout particulièrement tomber
sur Tartuffe ou Candide, parce que c’étaient ces deux-là, qui corres­
pondaient le mieux à mon tempérament et à ma maturité, précoce
peut-être mais quand même juvénile. Je ne me voyais pas du tout en
train de plancher sur les émois d’Emma Bovary ou de Julien Sorel !
Là, c’est le facteur chance qui jouerait. Et même si le coefficient de
cette épreuve orale de français n’était que de 1, je tenais beaucoup à
la réussir, à cause du goût que je m’étais découvert pour cette
matière et aussi pour ne pas traîner ensuite le mythe de l’« élève bon
en maths et nul par ailleurs - nulle part ailleurs ».

L’épreuve orale d’anglais était tout aussi importante, d’abord pour


son coefficient-3 ; mais surtout à cause de la véritable idylle que je
vivais avec cette langue. Elle m’attirait pas sa musicalité, son carac­
tère à la fois direct et concret pour exprimer ce qui ressortissait de
l’action comme de l’imagination. Là, je me sentais plus à l’aise qu’en
français. L’anglais me paraissait plus parlant, plus frappant et sur­
tout plus accessible; bref cela me touchait davantage.
Jaona a élaboré une stratégie un peu spéciale dans le choix des
textes. Je devais selon lui viser la meilleure note possible, c’est-à-dire
un 18/20. Et pour cela, il fallait que l’examinateur voie immédiate­
ment à la lecture de ma liste qu’il avait à faire à un candidat de haut
niveau.
Il a d’abord pris le parti d’évoquer les États-Unis, dans ses aspects
les plus caractéristiques - mythiques ou réels - et dans son évolution
historique depuis la naissance de ce pays jusqu’à nos jours. Pour
cela, j’ai dû commencer par lire, à titre d’introduction, pendant tout
l’été 1988, le Longman History Of The United States Of America de
Hugh Brogan, un pavé de plus de 700 pages qui raconte l’histoire
des États-Unis comme un roman. Absolument captivant!
Ensuite, mon père a discerné des lignes de force dans cette

268
histoire; à savoir, la lutte pour l’indépendance - Conflicting Interests
-, le personnage de Lincoln - Lincoln And The Sentry - la question
de la discrimination raciale — Discrimination; At The Public
Library; The Mississippi I if II -, les mythes de la modernité - TV :
What Hath Man Wrought —, du succès et de la fortune - Easy
Come, Easy Go; Winning is the game; Greed On Sesame Street?
-, les syndromes du Viêt-nam - A son Killed In Action — et du
Watergate - Watergate —, l’évolution du peuple américain - The
Land Of Opportunity ; A Wondrous Race In A Better America; A
Conflict Of The Have-Nots. Tous ces textes étaient, soit l’œuvre de
grands écrivains - W.E.B. Du Bois, William Saroyan, Mark
Twain, William Boyd soit écrits par des personnalités mar­
quantes - Ted Turner, John F. Kennedy -, par d’éminents jour­
nalistes comme ceux du Washington Post pour le Watergate -
Howard Simons et Benjamin C. Bradlee -, ou encore ceux de
Newsweek.
Dans Newsweek, mon père avait sélectionné des textes assez
originaux comme Greed On Sesame Street? qui parlait du sens
très précoce du « business » chez les teenagers américains. L’article
dénonçait tout un système qui encourage et récupère leur cupi­
dité : des camps d’été spécial « business », des vraies banques pour
enfants ou créées par les enfants, en passant par le jeu de simula­
tion boursière inscrit dans les programmes scolaires, jusqu’au busi­
ness effectif dans certaines écoles - avec constitution par des dix,
douze ans d’une société anonyme légale - où la vente de goûters,
de jeux de société et de toutes sortes de babioles peut générer
jusqu’à 150 000 francs de chiffre d’affaires par an! Outre-
Atlantique, pas de doute, business is business!
Je présentais seize textes parmi la bonne vingtaine que nous
avions bossés avec délectation. Le challenge était plus qu’excitant!
Jaona pensait que si l’examinateur voulait vraiment voir si j’étais
aussi fort que ma liste le suggérait, il me donnerait logiquement le
texte le plus difficile : c’était sans aucun doute, celui sur la guerre du
Viêt-nam, surtout pour un gamin de onze ans et demi : A Son Killed
In Action. Et si là, j’étais vraiment bon, alors j’aurais toutes les
chances de décrocher mon 18.

269
En histoire-géo, nous suivions tout simplement, le programme
classique de terminale G, et nous utilisions les annales. J’aimais
beaucoup cette matière.

L’économie était le domaine principal de mes lectures de presse.


Depuis longtemps déjà, ça m’intéressait de savoir comment les
hommes s’organisaient pour vivre.
Parmi les leçons d’anglais que mon père m’avait données, quand
j’avais à peu près huit ans, certaines portaient sur l’économie : il
m’avait déjà expliqué, par exemple, le rôle de l’offre et de la
demande dans la régulation des échanges économiques.
En préparant l’histoire et la géographie pour le brevet, j’en avais
appris un peu plus. Mais il fallait sérieusement renforcer mes
connaissances pour aborder les quatre dossiers que j’allais présenter
à l’épreuve optionnelle d’économie et sciences sociales. En dehors de
l’attrait que j’avais pour elle, cette matière avait deux avantages : le
premier, c’était d’être en phase parfaite avec l’histoire et la géo­
graphie du bac, et d’offrir une complémentarité extrêmement riche ;
la seconde, de permettre d’obtenir quelques points supplémentaires -
un maximum de 10 pour une note de 20/20 - pour le décompte
final, en vue des mentions, puisque nous visions haut.
J’ai commencé par bosser le manuel Initiation à l’économie de
J. Brémond : tout ce qu’il faut savoir sur les concepts de base, les
techniques économiques, les grands économistes et leurs théories. De
quoi attaquer les dossiers avec un minimum de bagage.
Jaona a trouvé judicieux de combiner les sujets des dossiers avec
l’étude des grandes questions économiques habituellement abordées
au bac, comme la puissance économique du Japon, l’état du tiers
monde, la politique économique de l’ère Reagan ou celle de \a peres­
troïka de Gorbatchev. La constitution de volumineux dossiers sur ces
quatre questions lui a coûté un travail colossal que je n’aurais pas pu
faire tout seul, pas plus qu’un autre candidat probablement.

270
Il y a consacré en moyenne deux heures par jour pendant près de
six mois. Recherche de documents, sélection, classement, montage : il
devait découper les articles ou les photos, les coller sur des feuilles au
format 21 X 27, puis photocopier chaque feuille soigneusement
placée dans une pochette en plastique neutre transparent, avant de
les ranger dans un gros classeur selon l’ordre du plan du dossier
annoncé par une courte introduction en page 1... Ouf! Un boulot de
titan ! Pour la perestroïka par exemple, il a passé des heures et des
heures à la bibliothèque de Beaubourg à sélectionner des articles de
presse, particulièrement ceux de l’agence de presse Novotsni parus
dans le journal Réalités soviétiques.
Il a eu l’idée originale de faire le dossier consacré à l’économie
reaganienne tout en anglais, avec des articles de presse - ainsi que
des documents officiels photocopiés - puisés à la meilleure source :
VUS Information Service de l’Ambassade des USA, rue Saint-
Florentin à Paris. Le dossier était intitulé Reaganomics.
Pour le Japon, il a passé pas mal de temps au sous-sol de l’office
franco-japonais des études économiques, rue Cimarosa dans le 16e à
Paris; il y avait là une information fraîche et abondante, le plus
souvent en anglais d’ailleurs.
Il avait réuni les quatre dossiers sous le même « chapeau », évo­
quant l’antagonisme des deux systèmes économiques concurrents du
xxc siècle - le socialiste et le capitaliste ou libéral - et la « victoire »
du second.
D’un côté la politique néo-libérale américaine de l’ère Reagan,
appelée Reaganomics, relance une économie en perte de vitesse,
sérieusement menacée par la concurrence européenne et surtout par
celle du Japon prospère et dominateur; de l’autre la perestroïka de
Gorbatchev - associant plus de démocratie politique - Glasnost - et
un peu de libéralisme économique, annonce un bouleversement capi­
tal dans les régimes socialistes.
Et enfin, « les » tiers mondes, impuissants à décoller parce que le
plus souvent coincés entre le néo-colonialisme « rouge » - Chine,
URSS, RD A, Cuba... - et le business des multinationales; exploités
dans les deux cas avec la complicité des pouvoirs locaux, véritables
nomenklaturas qui profitent du système, quel qu’il soit.

271
J’avais un vrai panorama de la réalité économique du monde. Un
éclairage précis pour mesurer les écarts de développement. C’était ce
que montrait, en illustration du « chapeau », le tableau de Rostow
qui situe, par exemple, l’URSS des années 1980 au niveau de la
Grande-Bretagne de 1830, et la Chine ou l’Inde de 1950 à celui de
la France de 1850! Ça donnait déjà une idée de l’état de développe­
ment actuel du tiers monde...
Ce qui m’intéresse dans l’économie, ce ne sont pas les chiffres, là
encore, mais la réalité vécue, ce que j’apprends sur l’état du monde.
J’essaie de comprendre la misère dans laquelle se débattent les trois
quarts de l’humanité.
Depuis que je suis tout petit, je suis sensible aux images de misère.
Quand j’avais sept ans, une couverture de Newsweek, consacrée à
des tout jeunes enfants se shootant à l’héroïne en Inde, m’a tellement
bouleversé que j’ai osé dire : « Le monde est pourri! » Je voulais que
mon père m’explique sur-le-champ comment ces enfants en étaient
arrivés là.
Il l’a fait avec beaucoup d’émotion; et je crois que ce jour-là, j’ai
pris conscience du privilège que j’avais de vivre dans un environne­
ment si favorable à l’épanouissement des individus, et d’abord des
enfants.
La télé que nous avions enfin pu nous offrir en mars 1989 m’en a
montré encore plus sur cet incroyable fossé entre riches et pauvres.
J’ai vu ces enfants qui poussent sur les montagnes d’immondices, qui
n’ont pas d’autres horizons qu’une crête d’ordures puantes. C’est le
genre d’image qui marque.
L’impuissance qu’on ressent face à un pareil malheur vire très vite
à la grosse mauvaise conscience. On se sent lâches devant tant de
pauvreté. On se sent cons avec nos petites misères.
Ma façon de réagir à ça, c’est de développer au maximum mes res­
sources, pour être à la hauteur de la chance que j’ai.
Il faut que je sois digne de l’espérance qu’on a fondée en moi. Cela
m’oblige à être de plus en plus exigeant vis-vis de moi-même, cela me
réclame de plus en plus d’énergie et d’attention. « Arthur, tu n’as pas
le droit d’être nul ! », voilà ce que pensent mes parents. La pression

272
se fait plus forte encore, et m’interdit pratiquement toute futilité,
toute faiblesse, toute régression. Je dois plus que jamais avancer.
Je comprends mieux la gravité de mes parents; de mon père sur­
tout, qui n’oublie jamais d’où il vient. Ils m’ont élevé dans la
compassion, la générosité. Le blues, c’est ça d’ailleurs : la générosité
des sentiments, qu’ils soient tristes ou joyeux ; la générosité des émo­
tions, qu’elles expriment la mélancolie ou l’euphorie. Gomment
contenir ses larmes quand le piano seul d’Oscar Peterson entonne le
pathétique « Hymn To Freedom », et ne pas s’éclater allègrement
quand, avec son trio, il interprète le bondissant « C Jam Blues » !

Tout ça, j’aurais aimé pouvoir en parler en philo, mais ce n’était


pas tout à fait ce qu’il y avait au menu. A part les questions liées aux
notions de vérité, de justice et de liberté, peu de thèmes m’avaient
réellement inspiré.
Jaona m’a donc fait faire plusieurs dissertations autour de ces
trois-là - sept copies en tout. J’ai surtout appris à creuser une pro­
blématique, à organiser mes idées selon un plan rigoureux, et à
composer un texte clair et concis sans être sec. C’était ça le plus dur
pour moi.
Je croyais pouvoir me faire comprendre par de simples schémas,
alors qu’il fallait des phrases éloquentes qui faisaient des para­
graphes denses qui faisaient des parties bien agencées en un tout
convaincant. Ouf! Ce fut une véritable révolution que j’ai dû opérer
dans ma p’tite tête comme disait mon père.
Si, pour reprendre le mot de Boileau, « ce qui se conçoit bien
s’énonce clairement », énoncer clairement aide aussi, en retour, à
bien concevoir!
J’ai profité de ces leçons pour l’examen écrit de français où j’avais
opté d’avance pour le premier type de sujet : un résumé de texte et
une dissertation sur un sujet de portée générale, comme l’éducation,
la culture, les médias, les relations humaines, le rôle de la machine et
de l’objet, l’art, l’argent, etc. Par rapport à la philo, là j’avais le senti­
ment de pouvoir mieux m’exprimer.

273
En fait, à ce moment-là, j’étais plus sensible qu’intellectuel. Je
réagissais beaucoup plus par intuition que par raisonnement. Je
n’étais pas du genre à me torturer l’esprit pour rien. Au contraire, je
ne phosphorais sérieusement que sur des questions qui me
touchaient. Mon caractère m’incitait aux jugements hâtifs et aux
opinions un peu péremptoires; je prenais plus position avec mon
cœur qu’avec la froide analyse que réclamait un bon devoir de philo.
En général, je n’aime pas tout ce qui est froid - sauf la crème gla­
cée, bien sûr! Mais attention, les maths, contrairement aux appa­
rences, ce n’est pas froid du tout ! Et le mathématicien, c’est un pas­
sionné! C’est un artiste avant tout, un artiste de l’abstraction et de la
vérité. On ne trouvera pas plus chaud qu’un débat entre mathémati­
ciens ; la recherche de la vérité enflamme les esprits, et l’abstraction
pure exalte les émotions.
Aussi bizarre que cela puisse paraître pour un fou de mathéma­
tiques, je suis allergique aux chiffres. Je n’aime pas trop les calculs,
même si, par nécessité, je les ai toujours plutôt bien faits. Cela
explique aussi ma réticence vis-à-vis des sciences physiques où les
calculs abondent. Je ne me sentais pas du tout l’âme d’un futur ingé­
nieur. Je n’avais pas le profil pour intégrer Polytechnique ou Cen­
trale.
Non, ce qui m’intéresse dans les maths, ce sont tout simplement
les maths, tels que les plus grands mathématiciens les ont abordées.
En planant! Ce qui m’attire c’est ce monde abstrait, merveilleux et
fascinant, tellement il est immense, en continuelle expansion,
complexe et subtil. C’est à vous donner le tournis. L’univers mathé­
matique m’enchante par sa beauté inimitable, son raffinement
incomparable, sa vérité indomptable et souveraine.
Je m’y sens complètement dans mon élément. On y trouve une
liberté de pensée et de création complète, tout en étant préservé de
l’arbitraire. Le jugement ici est le plus souvent juste, il ne se fait pas
selon les goûts de chacun. On ne peut contester le travail d’un
mathématicien que sur des critères objectifs... même si l’histoire des
mathématiques a montré plus d’un déni de justice : Galois, Abel,
Riemann, Cantor, pour citer quatre génies incompris ou ignorés à
leur époque.
6

L’inscription au bac s’est faite... comme prévu. Le jour où Jaona


s’est présenté à la Maison des examens d’Arcueil, il s’est fait envoyer
promener sous prétexte qu’il n’était pas possible d’inscrire un candi­
dat aussi jeune - « Voyez le règlement, cher Monsieur! ». Habitué à
ce type de déconvenue, il n’a pas insisté et a demandé à monsieur
J-C. S., le DLC16 au ministère de l’Éducation nationale, de bien
vouloir résoudre la question avec le directeur d’Arcueil. Ce fut fait
rapidement, comme tout ce qui dans l’Administration se règle par le
haut, le tout étant de l’atteindre...
La préparation de l’examen ne m’empêchait pas pour autant de
faire du sport, et de la natation en particulier. L’entraînement s’est
révélé comme prévu très dur pour les muscles, mais aussi pour les
nerfs.
En plus de la concentration qu’il fallait maintenir durant l’heure
d’effort, je devais répondre aux questions que me posaient les autres
enfants sur ma situation scolaire : « 11 paraît que tu prépares le bac,
toi ? ». Si je répondais oui, je me faisais traiter de menteur ; et si je
disais non pour avoir la paix, je n’étais pas plus avancé, parce qu’ils
me demandaient dans quelle classe j’étais. J’ai donc décidé de ne
plus rien répondre, et de faire ce que j’étais venu faire : nager. Je me
débrouillais pas trop mal d’ailleurs, malgré mon gabarit poids
plume.
J’ai participé à trois compétitions dans la saison.

275
Le 26 novembre 1988, à la piscine de Maisons-Alfort, j’ai dû
patienter trois interminables heures avant de courir la toute dernière
épreuve de la réunion, un 100 m brasse, et arriver bon dernier en
1 mn 51 s 32/100, «juste avant qu’on ferme la piscine! » a plaisanté
mon père, ravi de me voir confronté à une dernière place, ce qui était
peu glorieux mais très « formateur ».
Le 12 mars 1989, j’ai fait 4 mn 25 s 64/100 pour un 2 00 m
4 nages. Le fait de commencer par le « papillon » rendait les
150mètres restant absolument tuants! Mais c’était toujours aussi
formateur! Surtout que, pour se concentrer, c’était pas vraiment
l’idéal avec tout ce vacarme qui nous entourait. Une semaine plus
tard à l’entraînement, j’ai pulvérisé ce chrono de près de 16 secondes
en nageant la distance en 4 mn 9 s.
Et le 23 avril 1989 à Nogent-sur-Marne, j’ai gagné ma série de
100 m brasse en 1 mn 43 s 14/100. C’était huit secondes de mieux
que ma première course où j’avais terminé bon dernier, cinq mois
auparavant. J’étais tellement content! Vraiment super content
d’avoir autant progressé, plus que d’avoir gagné. J’étais heureux de
voir que j’étais capable de me surpasser, à la grande joie de mes
parents et de Kalvine, ma ravissante petite sœur particulièrement en
forme dans les tribunes. Mes fidèles supporters n’avaient cessé de
m’encourager avec enthousiasme.

Le semestre qui a précédé le bac s’est déroulé sans problème parti­


culier. Au contraire, tout était super cool. Je m’étais même permis de
faire des maths, en dansant debout devant ma table de travail sur du
Jerry Lee Lewis speedé à mort dans mon walkman! Le calcul inté­
gral sur « Whola Lotta Shakin’ Going On », c’est géant! Je dis bien
« je m’étais permis » parce ce n’était pas du tout du goût de mon
père. Je l’ai su le jour où, passant sa tête dans ma chambre, il a vu
ma drôle de dégaine...
- Stop ! Pas de ça : soit tu bosses soit tu danses, mais pas les deux
à la fois!
Il m’a sermonné gentiment, mais fermement.

276
Jaona et Dadou me parlaient souvent de la difficulté de tenir le
rôle de parents.
- Quand on t’engueule, ça nous ennuie plus qu’autre chose, tu
sais, seulement, si on ne le faisait pas, ce serait encore pire! On n’a
pas envie de se gâcher la vie avec des enfants « à problème », tu
comprends ; c’est pour ça qu’on intervient franchement pour dire ce
qu’on croit être bien ou pas. C’est notre rôle d’être agréables avec toi
et ta sœur, mais parfois c’est aussi notre rôle de l’être moins. Quand
tu auras des enfants toi aussi, tu verras...
En tout cas, avec mes parents, le dialogue a toujours été très
ouvert. Je ne crois pas avoir trop abusé de ma liberté d’expression. Il
faut dire, qu’à part une certaine dureté de ton que je reprochais
quelquefois à mon père - un trait de caractère que ma mère n’appré­
ciait pas trop non plus! -, on s’entendait plutôt bien.

A quelques jours de Pâques, nous avions fini de bosser les textes


d’anglais avec Jaona. Il a estimé qu’il fallait maintenant les réviser
avec un prof d’origine américaine, mais très compétent en français. Il
a trouvé quelqu’un assez rapidement : les propositions ne man­
quaient pas à Paris - avec la concurrence d’ailleurs, les prix étaient
beaucoup plus abordables que pour les maths.
Lorsque nous avons eu pour la première fois Caroline au télé­
phone, nous n’avons pas pensé un seul instant qu’elle soit d’origine
vietnamienne. Elle était née à New York et diplômée de l’Université
de cette ville. Son français était sans accent et naturellement, son
anglais non plus! La classe absolue, quoi!
Tout de suite, elle et moi, on s’est très bien entendus. Peut-être un
peu à cause du type asiatique qu’on partageait - un soupçon seule­
ment, pour moi ! -, ou de la solidarité qui existait entre elle et Jaona,
en tant qu’immigrés qui-veulent-réussir; ou du fait qu’elle était aussi
petite que moi - tout juste un mètre cinquante ! -, de son état d’esprit
hyperpro ou de tout ça à la fois...
Mon père supervisait de très près chaque séance, toutes enregis­
trées sur mon petit magnéto à cassette, et il semblait très satisfait du

277
déroulement des opérations. Moi, j’étais super content et enthou­
siaste à chaque fois que je me rendais chez elle.
En général, je tenais plutôt la forme. J’ai très bien réussi les exa­
mens blancs qui se sont succédé dans les dernières semaines avant le
bac. Avec le beau temps qui s’installait, j’avais vraiment une pêche
d’enfer !
Au fur et à mesure que le jour J approchait, Jaona avait affiné ses
calculs pour déterminer les objectifs raisonnables dans chaque
matière. Il les avait classés selon les aptitudes que j’avais montrées
jusque-là. Pour mes trois matières fortes - maths, sciences physiques
et anglais - je devais absolument obtenir des notes supérieures à
16/20. C’était aussi les matières où j’avais les plus gros coefficients -
respectivement 5, 5 et 3. Avec ces notes-là, cela devait arith­
métiquement me suffire pour décrocher le bac. La moyenne de
10/20 représentait dans mon cas 220 points - j’étais dispensé d’édu­
cation physique. Avec, par exemple, 18 en maths, 16 en sciences
physiques et 17 en anglais, cela me faisait (18 X 5) + (16 X 5) +
(17 x 3), soit un total de 221 points.
On pouvait donc considérer le reste comme un simple bonus pour
éventuellement obtenir une mention. La meilleure possible naturelle­
ment, même si ce n’était pas un but en soi. L’essentiel était bien
d’avoir le bac, le fameux ticket d’entrée pour accéder aux études
supérieures.
Les résultats des diverses et très nombreuses « colles » que j’avais
passées dans les autres matières me laissaient espérer au minimum
une mention bien - 14/20 de moyenne générale.
7

La première épreuve du bac a eu lieu le mercredi 17 mai à


14 heures. C’était l’examen oral d’économie et sciences sociales. Mon
père m’avait accompagné, il portait le lourd sac de sport où étaient
empilés les volumineux dossiers.
Malgré moi, j’ai suscité la stupéfaction plutôt sympathique des
autres candidats, au moment où, dans le couloir, on attendait tous
l’arrivée des profs-examinateurs. Un des profs a même cru un ins­
tant que c’était mon père qui passait l’examen!
Dans mon groupe, on a eu la chance de voir arriver rapidement
notre examinatrice, une jeune femme, la trentaine austère, car à côté,
ils ont attendu jusqu’à ce qu’on leur dise de revenir un autre jour,
faute d’examinateur!
J’ai appris que c’était une session réservée aux candidats libres :
cela voulait dire que tous les candidats passaient ou repassaient leur
bac sans avoir fréquenté d’établissement scolaire dans l’année. La
plupart d’entre eux étaient assez pessimistes, et certains étaient
même totalement défaitistes. Pendant la conversation que nous avons
eue avec eux, ils nous ont avoué espérer avoir leur bac à l’issue de
l’oral du deuxième groupe; ils estimaient qu’ils avaient peu de
chance de réussir du premier coup.
Lorsqu’est venu mon tour, la prof-examinatrice a semblé surprise
par le sac de sport d’où j’extirpais mes dossiers. En les voyant, elle a
tenu d’abord à me préciser que ce n’était pas sous la forme de

279
montage de documents que devaient être présentés les dossiers,
mais sous la forme de notes manuscrites. Je lui ai répondu que
j’avais cru bien faire.
Elle a consulté les quatre dossiers, et elle a tout de suite écarté
celui sur le Japon - trois bons kilos d’une documentation excep­
tionnelle - et celui consacré à la perestroïka en URSS. Elle n’avait
pas préparé ces sujets-là. Restaient donc celui sur le tiers monde,
fait à partir d’un cahier spécial du journal Le Monde et
Reaganomics, tout en anglais.
Ce fut à mon tour d’être surpris lorsqu’elle m’a demandé de
commencer par répondre par écrit, avec précision et concision et
en vingt minutes, à trois questions sur le tiers monde, avec la pos­
sibilité de consulter des documents : « Quelle est l’évolution des
prix des produits de base exportés par le tiers monde? Pouvez-
vous expliquer ce mouvement? Pourquoi cela constitue-t-il un
obstacle au développement des pays en voie de développement ? »
J’ai dû sortir dans le couloir pour demander un stylo à mon
père avant de m’y mettre, toujours un peu étonné, mais pas
décontenancé. Au contraire, je trouvai ça intéressant et plutôt
relax à traiter en vingt minutes. Quand j’eus terminé, elle est pas­
sée au corrigé de mes réponses qui, dans l’ensemble, lui ont paru
satisfaisantes.
A sa demande, je me suis ensuite lancé dans mon exposé sur la
politique économique américaine de l’ère Reagan. Elle m’a arrêté
un instant pour me demander si je comprenais bien tout ça,
compte tenu du fait que c’était en anglais. Comme je lui ai
répondu que oui, visiblement bluffée, elle m’a reposé sa question :
« absolument tout ? » Alors, je lui ai proposé de traduire un pas­
sage quelconque.
Mais elle m’a laissé continuer et terminer mon exposé dont
j’étais particulièrement content. Elle aussi, semblait-il, d’après les
commentaires assez élogieux qu’elle m’a fait d’un ton tout ce qu’il
y avait de plus neutre.
Cette prof-examinatrice à l’allure impassible m’avait semblé fort
consciencieuse. Quelques jours plus tard, j’ai reçu par courrier ma
note: un 15/20. Honnêtement, j’en attendais un peu plus...

280
Le mercredi 7 juin à 8 heures a commencé l’épreuve de philo. Je
pensais qu’avec un peu de chance je tomberais sur un de mes sujets
préférés. Manque de pot, rien de ce qui était proposé ne m’inspirait
vraiment.
Le sujet numéro 1 : « Que signifie l’expression : “ la force des
faibles ” ? » et le sujet numéro 2 : « La mesure : pourquoi est-il diffi­
cile de mesurer et tout peut-il l’être ? » étaient impossibles pour moi.
Il me restait le numéro 3 : « dégager l’intérêt philosophique d’un
texte de Spinoza en procédant à son étude ordonnée».
Je l’ai dégagé vite fait. L’essentiel du propos était résumé dans la
première phrase : « La plupart semble croire qu’ils sont libres dans
la mesure où il est permis d’obéir à leurs penchants, et qu’ils aban­
donnent de leur indépendance dans la mesure où ils sont tenus de
vivre selon la prescription de la loi divine. »
Il aurait fallu, pour être inspiré, que je sache un peu ce qu’était
une religion et sa pratique. Le texte dénonçait le fait que la plupart
suive la prescription de la loi divine pour recevoir, au Jugement der­
nier, la récompense d’avoir porté leur vie durant les « fardeaux » de
la moralité et de la religion, et la suive surtout par crainte d’aller en
enfer. Les gens se laisseraient sinon volontiers aller à leurs bas ins­
tincts...
A vrai dire, je ne me sentais pas tellement concerné par une aussi
grave question.
L’après-midi même, nous avons pris un train pour Vecoux.
C’était parti pour une dizaine de jours de « mise au vert » avant le
véritable marathon du bac qui m’attendait dans la dernière semaine
de juin. Il n’y avait rien de meilleur que l’air tonifiant des Vosges et
le cadre familial de Vecoux, pour réviser tranquillement.

Nous avions emmené Benjamin Adonis. Comme ça, mon père


pouvait concilier agréablement son travail et sa vie de famille.
Benjamin s’est d’ailleurs bien éclaté durant tout le séjour. Il

281
montrait, pour le travail scolaire comme pour les loisirs, un dyna­
misme phénoménal.
Il écrivait mieux que moi au même âge. C’était assez stupéfiant
pour quelqu’un qui ne savait presque rien faire neuf mois plus tôt.
Et surtout, il faisait plutôt bien ses additions et ses soustractions pour
son âge, alors qu’il n’avait commencé à apprendre que deux mois
plus tôt.
Sa mère s’en était d’ailleurs inquiétée auprès de Jaona, elle ne
comprenait pas pourquoi ils n’abordaient pas encore les opérations.
Il lui a expliqué que l’essentiel, et le plus difficile, restait pour
Benjamin la lecture, comme pour tout le monde d’ailleurs. Compter
ne demande en gros que de la concentration et une organisation
mécanique, lire oblige à mobiliser presque la totalité de ses res­
sources mentales et intellectuelles : concentration, mémoire, anti­
cipation, imagination, compréhension, esprit d’analyse et de syn­
thèse. Benjamin devait d’abord consolider certains domaines, et
surtout améliorer sa concentration dont la faiblesse constituait, selon
mon père, son principal handicap.
Ensuite, il a tout naturellement retrouvé confiance en lui-même en
lisant. Lire est vraiment un acte magique à cet âge. Mieux il lisait,
plus il y trouvait du plaisir et de la fierté, et plus il avait envie de
lire.
Il avait l’air vraiment content de lui, de ses progrès; il était heu­
reux d’être parmi nous, peinard, se goinfrant des bons petits plats de
mamie, et des somptueux desserts - ah, les glaces ! les fraises du jar­
din à la crème fraîche! qui terminaient toujours ces repas de fête.
Pendant ces quelques jours, j’ai pu observer de plus près ma petite
sœur. Elle avait presque seize mois. C’est fou ce qu’elle me ressem­
blait. A un point incroyable! Dadou n’avait même pas pu deviner
qui était qui en regardant deux photos de nous prises au même âge,
au même endroit dans la baignoire de mamie, et dans une posture
complètement identique : debout, nus, et de dos quand même...
Kalvine avait une pêche d’enfer elle aussi. Un vrai ouragan de
mots, de rires, de pleurs. La belle vie quoi ! Dehors, son coin préféré,
on se demande bien pourquoi, était celui des fraisiers; et à l’intérieur

282
de la maison, c’était le petit canapé dans la cuisine où Dadou,
mamie, Jaona ou moi lui faisions la lecture, tous les soirs, juste avant
qu’elle aille se coucher. Ce moment magique était un rituel à
Vecoux, au fil des ans, tous les petits enfants s’en sont délectés.

Je m’entraînais à travailler le matin surtout parce qu’il fallait que


je m’y habitue. Au programme du bac j’avais les deux journées
d’enfer du 22 et du 23 juin, précédées pour moi de l’écrit de français
Ie21del4àl8 heures. Et à chaque fois, sept heures d’examen, de
8 à 12 heures, puis de 14 à 17 heures. Soit sur trois jours, un total de
dix-huit heures d’examen.
L’idée de Jaona était de tester intensivement mes capacités durant
le séjour à Vecoux. Je ne faisais pratiquement plus que des examens
blancs, surtout dans les matières qui réclamaient pas mal de
mémoire et de compétence associative - l’histoire-géo et les sciences
nat. De retour à Nogent-sur-Marne, je devais me relaxer pendant
les derniers jours, en faisant un peu de sport par exemple, en par­
courant l’ensemble des matières. Comme ça, j’arriverais frais et dis­
pos pour le marathon de ces trois journées capitales.
Mon biorythme indiquait pour les journées des 21-22-23 des
phases plutôt défavorables. Je serais au plus bas physiquement et
intellectuellement, et au plus haut émotivement. Il fallait que je me
méfie d’un excès de confiance non justifié. Presque le même piège
que pour le brevet, deux années auparavant!
Mais, ce n’étaient pas mes biorythmes qui allaient passer le bac,
c’était bien moi. Je me disais « advienne que pourra ! » tout en sui­
vant le programme spécial que Jaona avait concocté.
A Vecoux, je me levais donc à 8 heures, pour me taper un examen
blanc de 3 ou 4 heures jusqu’au déjeuner. En fin d’après-midi, vers
17 heures, je potassais les annales de maths ou de sciences physiques
jusqu’à 19 heures, l’heure du dîner chez mamie. Et gare à celui qui
arrivait à la bourre aux heures de repas, il avait droit aux foudres de
bon-papa !
Ce régime pendant une bonne semaine, en se couchant à 22 heures

283
au plus tard, c’était relativement cool. Le résultat des examens blancs
était dans l’ensemble plutôt excellent, d’après les corrigés des
annales. Mais avec le temps splendide qui régnait à Vecoux, j’aurais
de loin préféré passer de vraies vacances, et sans avoir à me lever
aussi tôt le matin...
En rentrant à Nogent-sur-Marne, après cette série d’examens
blancs que j’avais très bien réussis, je me sentais fin prêt. Pour moi,
ce bac, il était dans la poche. Restait la mention, pour donner un peu
de lustre au diplôme. Mais l’objectif était simple : donner le meilleur
de soi en toutes circonstances.
8

Les trois jours d’examen ont eu lieu au lycée Condorcet de La


Varenne, à une demi-heure de chez nous.
Le marathon a débuté par les quatre heures de français, le mardi
21 juin à 14 heures. Naturellement, avec mon 1,53 m, j’ai un peu
attiré l’attention, mais c’était plutôt sympathique. Les candidats
avaient raté leur bac 1988 et se retapaient en candidat libre l’épreuve
de français qu’ils avaient passée deux ans auparavant. Ils avaient à
peu près dix-neuf ans et ils semblaient déterminés à réussir, cette
fois-ci.
Comme prévu, j’ai pris le sujet numéro 1. Un texte de Christian
Pociello sur le « spectacle de l’aventure » qu’il fallait résumer en
165 mots environ. On devait expliquer le sens de deux expressions
extraites du texte : « exploits vécus par procuration » ; « gratuité de
l’acte ». Enfin il y avait une discussion sur le thème suivant :
« l’auteur constate qu’on a érigé l’aventure en représentations sensa­
tionnelles. Le spectacle vous semble-t-il une dimension nécessaire de
l’aventure ? »
L’auteur citait presque toutes les grandes figures de l’aventure
médiatisée - Thierry Sabine, Philippe de Dieuleveult, Arnaud de
Rosnay. De quoi inspirer le candidat le plus endormi. Sans pour
autant déborder d’enthousiasme, j’ai passé une après-midi pas trop
rasoir par rapport à la matinée de philo par exemple.
Le lendemain matin à 6 heures, le réveil a été très difficile. Mais,

285
quand il faut y aller, faut y aller! En général, il me faut bien une
petite heure pour sortir à peu près correctement de mon sommeil. Je
partais toujours avec mon petit sac à dos dans lequel il y avait ma
trousse et surtout des barres énergétiques à base d’amande et de
germe de blé pour le petit ravitaillement de 9 heures et de 11 heures,
plus l’indispensable demi-litre d’eau minérale à boire régulièrement.
C’était le même dispositif que pour le brevet et il a provoqué le
même amusement dans la salle.
L’épreuve d’histoire-géo de ce jour-là m’a réservé une mauvaise
surprise : mes sujets de prédilection d’histoire n’étaient pas au ren­
dez-vous. Entre les États-Unis sous la présidence de Truman 1945-
1952, l’URSS et la Seconde Guerre mondiale, et le commentaire
d’un texte extrait des Mémoires de Charles de Gaulle, j’ai pris de
Gaulle, sans trop savoir pourquoi d’ailleurs; ce sujet me paraissait
être le plus sécurisant des trois.
En géographie, c’était un peu mieux : « L’agriculture des États-
Unis » me convenait plutôt bien a priori. En sortant des quatre
heures d’examen, j’avais une impression mitigée, surtout que je
n’étais pas sûr d’avoir été très vigilant, comme souvent le matin.
Mon père m’attendait avec mon déjeuner que j’ai pris sur un banc
du jardin public voisin. Je parlais peu, essayant de faire le vide au
maximum, car il fallait que je me branche sur les sciences physiques
désormais. Avec ses multiples calculs, cette matière exigeait une
attention extrême. Les trois heures se sont déroulées comme sur un
nuage. J’étais très confiant, très appliqué, et persuadé d’avoir fait du
bon boulot. Globalement, j’étais satisfait de ma journée, mais un peu
las tout de même.
Rebelote le jeudi pour les maths, le matin, et les sciences natu­
relles, l’après-midi. J’étais sûr de moi, complètement concentré sur
ce que je faisais. Je me sentais même si bien qu’en maths, à propos
d’une question, je n’ai pas voulu suivre les recommandations de
l’énoncé qui balisait littéralement la résolution. J’ai proposé une
résolution plus originale, selon moi...
J’avais l’impression d’avoir tellement rodé ces questions-là aussi
bien en maths qu’en sciences nat, que je baignais dans une douce
euphorie.

286
Les épreuves écrites s’étaient dans l’ensemble bien passées, mais à
la fin j’étais quand même très, très fatigué. J’avais tenu le coup, mais
au prix d’un gros effort physique et intellectuel.
Il me restait les épreuves orales de français et d’anglais. Et là,
j’avais un peu peur : comment l’examinateur allait-il juger ma pres­
tation ?
Sans critiquer systématiquement les enseignants-examinateurs,
compte tenu de l’expérience assez malheureuse que j’avais eue lors
de mes rares incursions dans le milieu scolaire, je m’attendais au
pire. Et je me sentais sans défense. D’autant plus que je n’avais pas,
contrairement aux autres candidats, de livret scolaire à montrer pour
donner une idée de mon niveau. C’était donc un peu partir à l’aven­
ture. Il fallait se jeter à l’eau en espérant ne pas tomber entre les
dents d’un requin.
L’anglais a eu lieu un après-midi, le mercredi 28 juin. L’examina­
teur était un petit monsieur, la cinquantaine grisonnante, qui m’a
accueilli par un « hello » sympathique que je lui ai rendu dans la
foulée. D’entrée, il m’a demandé en français si j’étais plutôt
« faible », « moyen » ou « bon ». Sans avoir eu le temps de m’étonner,
j’ai répondu spontanément : « plutôt bon ».
Il m’a expliqué ensuite qu’il y aurait deux épreuves. La première
consistait à écouter un texte en anglais sur cassette pour en faire un
résumé, oral naturellement. La deuxième, était l’étude d’un texte
choisi parmi la liste que présentait le candidat. Le texte de la cassette
avait trait au prince Charles d’Angleterre; il exposait son fameux
point de vue critique sur l’architecture moderne. Et j’ai eu largement
le temps de tout saisir et d’élaborer mon résumé mentalement.
L’examinateur a commencé par la deuxième épreuve, l’étude de
texte. Il lui a fallu une trentaine de secondes pour se décider, rejetant
d’emblée les sujets trop traditionnels et m’a finalement proposé ... « A
Son Killed In Action », le fameux texte sur la guerre du Viêt-nam !
J’étais hyperconcentré, et très confiant. A ce moment, et pendant
tout l’examen, je n’ai pas du tout pensé au pronostic de mon père,
mais il avait visé en plein dans le mille.
L’examinateur m’a d’abord demandé de lire un passage et,

287
surprise, il a enchaîné sur un tout autre sujet : moi ! Je lui ai raconté
mon parcours et confié mes projets d’avenir, lui avouant mon désir
de compter parmi les plus grands dans les mathématiques : « I’ll try
my best to set among the major jbrces in the mathematical field. »
Tout ça, sans complexe. Le prof avait l’air plutôt satisfait.
Puis, nous sommes revenus au texte sur le Viêt-nam. Il m’a
demandé d’expliquer précisément le sujet du texte. Il s’agissait du
discours plein d’amertume du père d’un jeune appelé mort au Viêt-
nam. Après les funérailles de son fils, cet Américain-très-moyen
exprimait, un soir de cafard, sa profonde douleur, et sa colère contre
ce qu’il considérait comme une injustice absolue.
Il dénonçait l’incohérence totale d’une politique gouvernementale
que les « p’tits gars », comme Ralph, son fils, chair à canon en pre­
mière ligne, payaient de leurs vies alors que les citoyens des classes
favorisées restaient bien planqués. Il reprenait à son compte l’idée
selon laquelle la guerre est l’affaire des riches qui la donnent à faire
aux pauvres. Le texte était bouleversant, c’était un témoignage dur et
poignant sur la tragédie d’une guerre qui devait devenir un cauche­
mar total pour une Amérique complètement meurtrie.
Pour finir, j’ai présenté mon résumé - à propos du prince Charles
et de son point de vue architectural - et l’examinateur l’a approuvé
d’un « that’s it » ! - c’est ça. Avant de faire - en anglais toujours - un
commentaire global sur ma prestation qui avait duré une bonne
demi-heure : en résumé, « bonne lecture, bonne compréhension, très
bonne expression ». Sur ces bonnes paroles nous nous sommes quit­
tés :
- « Good luck ! » Bonne chance ! m’a-t-il lancé au dernier moment,
juste avant que je ne sorte définitivement de la salle de classe.
Waouh! J’étais aux anges! Mon père m’attendait un peu plus
loin, rassuré par mon large sourire. J’étais sûr d’avoir réussi une
excellente performance. Après l’appréhension, c’était la délivrance.
Mieux, l’euphorie totale! J’avais été, je crois, très bon, et le prof-
examinateur aussi, d’ailleurs. En super pro chevronné, il m’avait
donné l’occasion de briller, il m’avait mis à l’aise d’entrée, tout sim­
plement en parlant anglais... J’ai appris plus tard que c’était un prof
coté, enseignant au lycée Henri-IV à Paris.

288
Pour l’oral de français, qui devait démarrer le lendemain matin à
10 heures, ça a plutôt mal commencé. Faute d’examinateur, on a fait
appel à un remplaçant : un prof du lycée où se déroulait l’épreuve. A
cause de cela, il y a eu plus d’une heure et demie de retard, que cha­
cun a utilisée selon son tempérament. Il y avait ceux qui choisis­
saient de tuer le temps dans la cour, discutant en petits groupes ou
fumant en solitaire; et une minorité dont j’étais, qui restait dans une
salle voisine pour procéder tranquillement à l’ultime révision.
Lorsqu’est venu mon tour, vers 13 h 30, l’examinateur - la qua­
rantaine austère avec des lunettes - a d’abord fait quelques
remarques plutôt élogieuses sur ma liste :
- Ah quelle liste! C’est une très bonne liste, très harmonieuse,
avec un choix de textes fort judicieux ! Mais cela a dû vous demander
beaucoup de travail, non ?
Je lui ai simplement répondu :
- Oui, pas mal en effet. Puis il m’a demandé franchement mon
genre préféré, entre le roman, le théâtre et la poésie. A priori plutôt
sympa, donc.
J’ai opté sans hésitation pour le théâtre, et j’ai donc eu Tartuffe.
En me disant que j’avais de la chance de tomber sur ce que j’avais
souhaité, je suis parti me préparer au fond de la salle de classe, le
temps que le candidat qui me précédait soit interrogé. J’avais un bon
quart d’heure. J’étais hyperconcentré, et très déterminé à réussir un
bel oral sur cette pièce de Molière que non seulement j’appréciais
beaucoup, mais que mon père et moi avions particulièrement étu­
diée. Nous avions élaboré une « lecture » globale de la pièce, articulée
autour du thème de la possession, dans tous les sens que l’on peut
donner à ce terme. Plutôt que de se focaliser sur la caricature habi­
tuelle de l’hypocrite, la fausse dévotion et l’hypocrisie religieuse
étant, à l’époque de Molière, des thèmes relativement classiques.
Selon cette « lecture », Tartuffe feint d’être possédé, d’être habité
par Dieu pour posséder, prendre, s’approprier la maison d’Orgon -
ce qui équivaut à posséder, mystifier, Orgon lui-même. Il obtient
pratiquement de ce dernier la « main » de sa fille Mariane, soit de
pouvoir la posséder, sexuellement parlant. Seulement, Tartuffe ne

289
résiste pas au désir de posséder charnellement Elmire qui joue un
instant la séductrice pour le posséder, le prendre à son propre jeu,
celui de l’hypocrisie; mais pour elle, dans le sens inverse. Car, si lui,
l’homme sensuel, feint le dévot, elle, l’honnête épouse à l’âme droite
et sincère, feint la séductrice pour le démasquer, en révélant sa dupe­
rie.
Ainsi dans cette capitale scène 3 de l’acte III, très sulfureuse,
paraît-il, pour l’époque, elle amorce l’hameçon :

Pour moi, je crois qu’au Ciel tendent tous vos soupirs,


Et que rien ici-bas n’arrête vos désirs.

Tartuffe, enhardi, s’empresse de mordre à l’appât :

L’amour qui nous attache aux beautés éternelles


N’étouffe pas en nous l’amour des temporelles.

Ferré à souhait, il engage toute sa flamme, au fameux vers 966,


véritable tournant au beau milieu de la pièce :

Ah! pour être dévôt, je n’en suis pas moins homme

L’épilogue pourrait vouloir dire qu’en fin de compte, c’est le roi


qui, par son intervention finale, rappelle à tous et à chacun qu’il est,
dans cette maison qu’est son royaume, le maître : celui qui les pos­
sède tous, et cela totalement et dans tous les sens du terme.
Aujourd’hui, en prolongeant la logique de la possession, je me
demande même si Molière n’a pas poussé le bouchon jusque, à son
tour, et en dernier ressort, posséder tout le monde, y compris le roi et
le spectateur, histoire de rappeler la toute puissance du créateur de
génie qu’il était - Deus ex machina à son échelle. Le pouvoir qu’il
avait de superposer plusieurs niveaux de « lecture » pouvait faire
passer les messages les plus subversifs derrière des « feuilles de
vigne», au nez et à la barbe des censeurs. Tartuffe a quand même
traversé quelques remous avant de pouvoir être définitivement adop­
tée le 5 février 1669!

290
Après avoir lu à voix haute une partie de la célèbre tirade de
Tartuffe de la scène 3, acte III, qui commence justement par
«Ah! pour être dévot... », j’ai exposé avec passion ces arguments à
mon examinateur. Il est resté de marbre, comme si tout cela allait
de soi, comme si c’était écrit dans tous les manuels, ce qui n’était
pas le cas. J’étais étonné par son attitude, un peu distante par
rapport à la ferveur que j’avais mise dans mon intervention.
Son commentaire global n’était tout de même pas mauvais :
« Bonne compréhension, bonne expression de l’analyse ». J’étais
rassuré. Ensuite, il m’a posé quelques questions auxquelles je ne
m’étais pas du tout attendu : est-ce que j’allais souvent au théâtre ?
J’ai répondu « non ». Qu’est-ce que j’allais lire cet été ? J’ai
répondu « pour l’instant, je ne sais pas. » Gomment ça avait mar­
ché dans les autres épreuves - cet oral de français était la dernière
épreuve ? J’ai répondu « Plutôt bien marché. »
Voilà, c’était terminé : le prof m’a fait signe que je pouvais par­
tir. Waouh! Pour moi, le bac était définitivement clos. Dans la
poche. Vive les vacances!
Mes parents et Kalvine m’attendaient joyeusement à la sortie.
Ma mère m’a pris en photo devant le petit portail du lycée.
J’avais nettement le sentiment de mériter une coupe de champagne
et je l’ai eue le soir même! C’était la grosse fête à la maison. Le
délire total avec nos bluesmen préférés à fond la caisse!

Les jours qui ont précédé l’annonce des résultats ont été très
oisifs sur le plan des études. Je m’offrais une petite cure de désin­
toxication scolaire. Je passais mon temps à jouer avec ma petite
sœur - on s’était un peu manqué pendant les dernières semaines
de révision -, à faire du sport et aussi à regarder la télé, surtout
des émissions enregistrées au magnétoscope : des films comiques
avec Michel Blanc par exemple - les Bronzés, Marche à
l’ombre -, un show de Michel Leeb, alors le number one à mon
Top Humour.
J’adore rire, et d’ailleurs il paraît que ça s’entend fort. Et ce

291
que j’aime, avant tout, ce sont les grimaces, le comique le plus
spontané. Mais j’aime aussi la dérision : le pastiche, les imitations,
le détournement, l’art aussi de décaler les situations et les propos.
D’une manière générale, ma préférence va plutôt à ceux qui font
rire sans nécessairement viser au-dessous de la ceinture...
9

Le mercredi 5 juillet, en toute décontraction, mon père et moi nous


avons pris le RER pour rejoindre le lycée de La Varenne où je
devais chercher les résultats à partir de 10 heures du matin. On
n’arrêtait pas de plaisanter lourdement tout au long du trajet, spé­
cialement au sujet de la mention que je comptais obtenir.
A l’entrée, j’ai suivi Jaona qui se dirigeait vers la table derrière
laquelle le censeur du lycée, responsable de l’organisation des
épreuves, annonçait à chaque candidat son résultat.
- Ah! Arthur, tu dois passer l’oral à 13 h 30! a-t-il dit à voix
haute en tendant la feuille des résultats à mon père qui les a pris
sans broncher.
A la question de savoir à quelles matières je me présenterai, Jaona
a répondu, après avoir jeté un rapide coup d’oeil aux notes :
- Mathématiques et sciences physiques.
Puis il a tourné aussi sec les talons, et sentant que je vacillais un
peu beaucoup, il m’a pris rapidement par le bras en direction de la
sortie. J’étais complètement sonné par cette nouvelle.
Tout en pressant le pas sur le chemin de la station de RER, il a
lancé, regardant droit devant lui :
- T’as eu 11 en maths et 7 en physique! Je ne sais pas ce que ça
veut dire. Tu as un oral dans trois heures, donc largement de quoi
réviser et te reprendre. Ce n’est pas possible : 11 et 7 ! Qu’est-ce que
c’est que cette merde, là?

293
Moi, j’arrivais à peine à me traîner jusqu’au quai de la station,
tellement j’étais paralysé par l’horrible stupéfaction d’entendre ces
deux notes. Jaona lui continuait :
- C’est pas possible, ils ont dû se planter, ce ne sont pas tes notes,
ça!... Bon. On verra ça après. Pour l’instant, remets-toi en phase
avec cet oral...
Essayant de sortir du brouillard, dans le doute, j’ai fini par me
sentir, une fois de plus, « visé » par des esprits malveillants qui
auraient voulu me mettre de méchants bâtons dans les roues. Alors
j’ai craqué, éclatant en sanglots. Et là, Jaona m’a pris tendrement
contre sa poitrine, m’a caressé la nuque, tout en me soufflant d’une
douce voix :
- Joe, nous on t’aime. Ne t’en fais pas. Tout se passera bien... On
a confiance en toi. Et puis, tu sais, si tu ne l’as pas ce bac, on s’en
fout... L’important, c’est qu’on t’aime et qu’on sera toujours là pour
toi.
Ces paroles, ces caresses, m’ont ressuscité; elles apaisaient ma
rancoeur tout en effaçant mon angoisse. C’est vrai, j’avais peur, non
pas d’échouer, mais de perdre la confiance de mes parents. Je m’étais
senti indigne de pareilles notes, d’un pareil résultat et je m’inter­
rogeais sur ce qui avait bien pu se passer.
Jaona lui aussi, se demandait comment Dadou allait réagir. En
ouvrant la porte, il a annoncé la nouvelle à la volée, se précipitant
sur le téléphone pour appeler la Maison des examens d’Arcueil. Il
voulait s’assurer que c’étaient bien mes notes.
- Mais non, ce ne sont pas tes notes ça, Arthur! Ils ont dû se
tromper!, me lançait pendant ce temps-là Dadou.
Elle était un peu sonnée elle aussi, mais tellement persuadée qu’il
s’agissait d’une erreur qu’elle ne paraissait pas trop affectée, contrai­
rement à ce qu’avait craint Jaona.
Arcueil certifia ces résultats. L’erreur n’était pas possible, le sys­
tème de report des notes passait par plusieurs contrôles indéfectibles.
Mais on pouvait toujours aller consulter les copies pour en vérifier
les notes et les appréciations, ou même les faire photocopier sur
place. Jaona est immédiatement reparti au lycée de La Varenne,

294
après m’avoir recommandé de bien réviser, et assuré que j’en avais
largement le temps.
Je n’ai révisé qu’une petite heure, je ne ressentais pas le besoin
d’en faire plus. Et puis avec Dadou on n’arrivait pas à se convaincre
que j’aie pu avoir d’aussi misérables notes pour l’écrit. Car, à part le
11 en maths et le 7 en physique, il y avait un 9 à l’écrit de français et
un 5 en philo - là, c’était à peu près prévisible -, mais un 5 en his-
toire-géo, un 5 en sciences nat, décidément non, pour elle et moi, ce
n’était pas possible. Et comme les notes d’oral, 18 en anglais et 12 en
français, paraissaient tout à fait crédibles, on pensait que les notes
des épreuves écrites ne devaient pas m’appartenir.
Mais Jaona nous a appelés depuis une cabine près du lycée pour
nous dire qu’il avait pu consulter les copies, et que c’étaient bien mes
notes. Pour les maths, la physique et les sciences nat, il n’était pas
compétent, mais pour le reste, même si les notes lui avaient semblé
plutôt sévères et les appréciations un peu curieuses, elles étaient
indiscutables. C’est-à-dire que le règlement n’admettait aucun
recours possible.
Ça ne s’annonçait pas si méchant après tout, puisqu’avec
204 points, il me suffisait de 16 points pour avoir les 220 points fati­
diques; et comme le règlement prenait désormais en compte mes
5 points de bonus pris à l’épreuve orale d’économie et sciences
sociales, je n’avais plus que 11 points à gagner, soit compte tenu du
coefficient 5 affecté aux maths et à la physique, 3 points de mieux au
total des deux matières.
A savoir, par exemple, un 10/20 en physique effacerait mon 7 de
l’écrit et m’améliorerait de (10 - 7) X 5 - 15 points mon total. Donc,
en principe, c’était tout à fait surmontable.
Ce n’était pas l’avis du censeur de l’établissement qui me voyait
« très mal barré ». C’est ce qu’il avait confié en aparté à mon père.
Par la même occasion, il lui avait tranquillement révélé qu’il avait lu
ma dissertation de philo, en avait discuté avec le correcteur, qu’il
connaissait bien, et qu’ensemble ils s’étaient accordés pour penser
que c’était « assez léger ».
En rentrant, Jaona ne nous a pas caché son étonnement devant un

295
comportement aussi peu orthodoxe, pour ne pas dire irrégulier.
Comment croire à l’anonymat absolu des copies devant de telles révé­
lations ? Et ce n’est pas le vieux système de cache à rabat, encore en
vigueur dans ce centre d’examen, qui pouvait apporter une garantie
sérieuse en la matière...
Je ne savais plus très bien où j’en étais, mais j’étais tout à fait
résolu à en découdre cet après-midi-là ; je voulais montrer ma vraie
valeur.
- Tu n’as rien à perdre, me soufflait mon père sur le chemin du
lycée, tu n’as que 3 points à gagner! Come on Joe, you're gonna hit it,
O.-K. ? Allez Joe, tu vas le décrocher, hein !

Le soleil était au rendez-vous. Une vingtaine de candidats atten­


daient dans la cour. Les épreuves allaient avoir lieu dans des préfa­
briqués. Mon père m’a indiqué la stratégie à suivre : primo,
commencer par les maths et passer en premier pour se rassurer
immédiatement, voire définitivement puisqu’un 14 en maths me suf­
fisait; cela me donnait aussi le temps de me concentrer sur la phy­
sique et de choisir le moment que je voulais pour passer. Secundo :
des deux examinateurs en maths, il m’a désigné la femme.
La quarantaine plutôt austère - elle aussi -, celle-ci m’a demandé
de tirer mon sujet parmi six petits papiers pliés en quatre. J’ai eu un
problème sur les « coniques » que j’ai tranquillement préparé en un
petit quart d’heure.
Je suis passé au tableau, ayant résolu sur mon brouillon toutes les
questions. Je ne me rendais pas compte à ce moment que c’était la
toute première fois de ma vie que j’allais écrire sur un tableau noir !
J’ai aligné la résolution complète du problème dans le silence glacial
de ce préfabriqué. La prof n’est intervenue qu’une fois, en tout et
pour tout, pour me poser en plein milieu de mon exposé une ques­
tion subsidiaire - le calcul de l’excentricité d’une conique - qui m’a
tellement dérouté sur le moment que je n’ai pas su quoi répondre
alors que j’aurais facilement dû.
C’était froid, beaucoup trop froid pour moi. Je n’avais jamais fait

296
de mathématiques dans de si lugubres conditions. Elle semblait
quand même penser que j’avais fait globalement une bonne presta­
tion, et elle m’a demandé timidement, avant que je ne quitte la salle,
ce que je comptais faire après le bac. Dans son esprit, je devais donc
l’avoir!
- Eh bien, je vais continuer à faire des maths, ai-je dit, en
essayant de sourire.
Au fond de moi-même, je n’étais pas à mon aise à cause de cette
question toute bête à laquelle j’aurais dû normalement répondre.
« Ça valait quand même au moins un 16/20. » C’est ce que je pen­
sais en rejoignant mon père dans la cour. Il était en pleine conversa­
tion avec d’autres candidats. Il y avait aussi une dame. Elle
accompagnait sa fille qui avait eu la désagréable surprise de prendre
un méchant 7/20 en physique, loin du 14 de moyenne affiché sur son
livret scolaire. Comme elle ne comptait pas trop sur les maths, elle
devait absolument réussir un minimum de 12 pour son oral de phy­
sique. Elle était en train de finir lorsque ce fut mon tour de préparer
les problèmes que je venais de tirer.
Mon père m’a raconté, après, qu’elle était ressortie de son examen
toute chamboulée mais plutôt contente :
- Ça a pas mal marché... C’est bizarre, mais le prof, il m’a dit que
c’était mieux que ce que j’avais fait à l’écrit. Il avait reconnu mon
nom...
- Plutôt bizarre, en effet, a commenté tout le petit attroupement...
Jaona et la dame avaient longuement discuté. Elle lui avait expli­
qué l’angoisse de sa fille à l’idée de rater son bac : elle avait sacrifié
pour le réussir une année de cheval - sa vraie passion. L’attente du
verdict risquait d’être insoutenable pour elle.
Pour les sciences physiques, Jaona m’a conseillé de prendre le
plus âgé des deux profs.
- L’expérience d’abord. Et puis, l’autre, il ne m’a pas l’air sym­
pathique, s’est-il justifié.
Il a visé juste.
Tout de suite, l’ambiance a été chaleureuse. Le prof n’avait que
ma note d’écrit comme référence, puisque je n’avais pas de livret

297
scolaire à présenter, mais il avait l’air d’être disposé à me voir à
l’œuvre. Il m’a proposé deux exercices. Je les ai résolus en dix
minutes à peine, au lieu du quart d’heure qu’il m’avait accordé.
Comme j’avais cessé d’écrire, il m’a demandé si j’étais prêt. J’ai
répondu que oui, et je me suis dirigé d’un pas décidé vers le tableau,
sans prendre mon brouillon. J’étais vraiment gonflé à bloc! J’ai
complètement cartonné, aussi bien en physique, sur l’effet photo­
électrique, qu’en chimie, sur les acides aminées, chlorure et anhy­
dride d’acide stimulé que j’étais par l’attitude encourageante du
prof. Il ne m’a corrigé qu’une fois, en chimie pour un H de trop et
n’a même pas vérifié mes calculs.
Le candidat qui préparait son oral pendant mon passage a dit
ensuite à tout le monde qu’il n’avait jamais vu une telle maestria.
- Ah, le carton! Il l’a éclaté!, a-t-il déclaré en rigolant.
C’est vrai que là, en sciences physiques, je m’étais senti assez
convaincant, et le prof-examinateur, lui, avait l’air franchement
convaincu. Après avoir jeté un œil sur ma liste de notes, il m’a
demandé quel autre oral j’avais passé ou je devais passer, et, avant de
me raccompagner à la porte, il m’a affirmé avec un large sourire
que, pour moi, « le bac devrait être dans la poche ». Cette fois j’étais
définitivement libéré. En tout cas, j’avais des raisons de l’espérer!
Arithmétiquement, il était même possible que je décroche une men­
tion...

Le temps que le jury délibère, il a fallu patienter près d’une heure


et demie. L’ambiance était relativement sereine; il n’ y avait plus
rien d’autre à faire qu’attendre.
En discutant avec le censeur, mon père avait appris que je n’avais
« pas été très bon à l’oral de français », que le prof, « major à l’agré­
gation de lettres classiques », m’avait « soutenu » durant tout l’oral,
que je n’avais même pas été capable de donner une définition cor­
recte de la dévotion, et qu’avec un 12/20 je m’en tirais plutôt bien.
Ce n’était pas tout à fait ma version des faits...
Nous étions quelques-uns à avoir été surpris par nos notes dans

298
nos matières fortes respectives. Un type, qui avait eu une moyenne
de 15/20 en sciences nat durant l’année se tapa un 5/20 comme moi.
Il avait cru lui aussi avoir plutôt bien passé cette épreuve. Un autre
était tellement bon en informatique qu’il était déjà admis dans un
IUT, où les places s’obtiennent sur dossier. Pour lui, le bac ne devait
être qu’une formalité, et pourtant il passait son oral avec nous.
Un candidat pris dans une bonne maths sup avait envoyé sa mère
chercher les résultats à sa place. Pour lui aussi, le bac n’était qu’une
formalité. Très sûre d’elle, la mère avait demandé au censeur de se
dépêcher un peu. Il a bien retrouvé le nom, mais parmi les candidats
convoqués à l’oral, et pour 10 h 30. Panique de la pauvre dame...
Elle a dû téléphoner en catastrophe à son fils qui travaillait déjà
pour les vacances, dans une entreprise, pour lui dire de quitter son
poste et de rappliquer en taxi tout de suite. Finalement, il l’a eu,
paraît-il. Mais celui-là, il a dû avoir très très chaud! S’il lui avait
pris l’idée de partir vendre des crèmes glacées sur les plages...
Il était maintenant 18 heures, et l’annonce des résultats semblait
sérieusement approcher. Toutes les mines se crispaient. C’est quand
même fou ce qu’un examen comme ça peut terroriser les gens. Je
n’aurais jamais imaginé que le bac puisse être quelque chose d’aussi
dramatique. Quelle responsabilité pour le jury! Quel pouvoir aussi...
Le censeur, tout sourire, continuait à pronostiquer ma perte.
- Il a trop de points à rattraper, disait-il à mon père, alors que
Jaona venait de lui déclarer que mes oraux avaient apparemment
bien marché.
Jaona m’a rejoint. Tout le monde guettait la porte de la salle du
jury.
- Ah! Ça y est, voilà les résultats, ils arrivent!
La rumeur assembla tout ce monde autour de la table d’où le cen­
seur allait annoncer la bonne ou la mauvaise nouvelle à chacun des
vingt candidats, tendus comme jamais peut-être.
- Ramiandrisoa, reçu ! dit-il, d’une voix bizarrement étranglée, en
tendant la feuille de notes à mon père.
Il n’y avait que trois recalés seulement dans notre groupe.
L’ambiance était donc joyeuse, mais très modérément. Jaona a foncé

299
vers la cabine pour avertir Dadou qui devait être malade d’avoir
attendu si longtemps ce coup de fil.
La fille passionnée de cheval pouvait faire un gros bisou à sa
maman, et le fan d’informatique pouvait partir tranquille en
vacances. Celui qui devait absolument rattraper son 5 en sciences nat
a décroché le bac d’un seul petit point grâce à un 13/20 en sciences
nat.
Nous avions l’impression que les notes de cette session d’oral
avaient été bridées à 13/20 - moi, j’ai eu 13 en maths, et 13 en phy­
sique. Mais en fin de compte, j’étais content d’avoir passé cet oral -
renseignement pris auprès de l’Éducation nationale, j’ai appris qu’il
n’était pas décerné de mention à l’issue de l’oral du deuxième
groupe. Comme ça, je ne suis pas resté sur la mauvaise impression
de l’écrit pour les maths et les sciences physiques.
J’étais plutôt satisfait de ma performance, tout particulièrement
en sciences physiques, compte tenu des circonstances qu’il m’avait
fallu surmonter. J’avais l’impression d’avoir remporté une victoire,
pas celle de l’intelligence, mais celle des tripes et de la passion.
En règle générale, l’oral me transcende plus que l’écrit. Face au
silence de ma copie d’examen, je n’ai pas la même fraîcheur d’esprit
et le même dynamisme que face à un examinateur; et si l’examina­
teur est sur ma longueur d’onde, alors là, je cartonne. D’après mon
père, c’est ma «jeunesse» qui explique ça.
- Tu es vif, spontané, créatif, voire culotté, sans complexe. En
fait, tu as exactement les qualités intellectuelles et émotionnelles de
l’enfant. C’est tout ce qu’il y a de plus normal.
En outre, j’ai plutôt reçu une instruction à base de communication
orale. Le système des leçons particulières crée une dynamique assez
efficace. Il s’y passe un échange physique intense - les gestes, la voix,
et surtout le regard -, une « vibration » stimulante, pour le maître
comme pour l’élève.
Contrairement à certains, je suis donc naturellement à l’aise dans
ce contexte, et je suis moins bon à l’écrit, faute de pression suffisante.
A l’écrit, je ne sens pas suffisamment l’enjeu, alors qu’à l’oral tous
mes sens sont mobilisés. A l’oral, la sanction est immédiate, dans le

300
regard, la voix, les gestes. Et comme je n’aime pas me sentir mau­
vais, ça peut me motiver pas mal...
L’essentiel, c’était de l’avoir, ce bac! Et d’avoir obtenu un résultat
conforme à mes capacités dans mes matières fortes : maths, sciences
physiques et anglais. En français, j’ai eu 30/60 au total, soit la
moyenne parfaite, malgré tout...
Pour le reste, j’ai seulement été très, très déçu de ma prestation en
histoire-géo où je comptais secrètement approcher le 18/20 que mon
père avait obtenu à son bac ; les notes de philo et de sciences nat fina­
lement étaient proportionnelles à l’intérêt que j’avais porté à ces
matières...
Dans l’ensemble, en incluant ma prestation en économie et
sciences sociales et le fait que mon orthographe avait été irrépro­
chable, j’avais plus ou moins traduit mon niveau d’alors. J’avais fait
honneur à ce qui me branchait le plus, et pour le lustre et le brio, ce
serait pour une autre fois mais pas dans le cadre du système sco­
laire : l’école, où je n’étais jamais allé, était maintenant finie pour
moi...
A onze ans et demi, j’étais plutôt fier d’avoir traversé toutes ces
émotions et réussi malgré tout!
10

Pour mon père, le bilan de l’année scolaire 1988-1989 était « glo­


balement positif » : tous ses poulains avaient plutôt bien réussi. En
dehors de mon bac, il y avait les bons résultats des enfants Adonis.
Enée passait en terminale D, Cadet en première et Benjamin était en
passe de rattraper son retard. Tout le monde a donc été ravi de
prendre de bonnes vacances.
Pour moi, l’après-bac a été marqué par le glandouillage et le
papotage, les deux mamelles de la décompression. Plus d’horaires :
des matinées bien « grasses », des journées à n’en plus finir, jusque
tard le soir, avec au menu, du sport, des balades en famille, de la
musique, de la lecture, un peu de télé, de grosses rigolades et, bien
sûr, un peu de maths! Un été splendide! En prime, Dadou avait eu
une idée géniale : nous inscrire tous les quatre à l’Aquaboulevard de
Paris.
Après un petit séjour à Vecoux, où toute la famille Antoine s’est
retrouvée avec grand plaisir, comme chaque été, pour jouir du bon
air de la campagne autour de mamie et bon-papa en pleine forme, le
cours des événements allait assez vite se préciser pour moi.
A la suite d’une entrevue avec une conseillère pédagogique du
CNED - Centre national d’enseignement à distance - de Vanves,
une prof de maths, la cinquantaine vive et passionnée, très chaleu­
reuse dans ses conseils, j’ai pu m’inscrire à cet organisme public de
cours par correspondance, en classe de mathématiques spéciales. Je

302
sautais par conséquent l’année de mathématiques supérieures. Nor­
mal, puisque j’avais couvert le programme de math sup pendant que
je préparais le bac.
En dehors des maths et des sciences physiques, Jaona souhaitait
que je poursuive ma formation intellectuelle en travaillant également
les modules de français et d’anglais. Avec en prime, un module de
maths supplémentaire consacré à l’algèbre de Boole.
En même temps, j’allais continuer les maths avec monsieur G. Le
programme de math spé devait être bouclé en janvier 1990. Cela a
été fait sans difficulté, comme l’attestent d’ailleurs mes résultats au
CNED : une moyenne de 17/20 sur les 18 copies que j’avais rendues
jusqu’à janvier 1990.
Dans les autres matières, j’ai obtenu partout la moyenne. Finale­
ment, le directeur des études du CNED avait donné cette apprécia­
tion :
D’excellents résultats en mathématiques. Des progrès peuvent
être faits dans les autres disciplines mais, compte tenu de l’âge,
l’ensemble est évidemment exceptionnel.
Nous vous souhaitons la réussite, même dans des domaines
autres que scolaires.
Plutôt encourageant, et même très sympa.
Cette période CNED, de septembre 1989 à janvier 1990, a été très
cool. Comme monsieur G. venait deux fois par semaine chez moi, je
n’avais plus à me déplacer! Ça me laissait le privilège, exorbitant,
c’est vrai, d’organiser tranquillement mon planning, sans avoir à me
soucier des horaires ni des réveils matinaux.
Je continuais aussi à bosser mon anglais avec Caroline. Mon père
avait monté des dossiers sur les grandes questions d’actualité à partir
des articles de Newsweek et Caroline et moi engagions des conversa­
tions à bâtons rompus sur chacun d’eux. Nous traitions de sujets
variés : les fléaux majeurs - la pollution, la violence, la drogue -, le
sous-développement, la morale en politique, le « déclin » américain.
Pour perfectionner encore plus mon anglais, je regardais en VO -
en cachant le sous-titrage - « CBS Evening News », diffusé par
Canal Plus en clair. Je suis vite devenu un habitué des Dan Rather,
Bob Schieffer, Leslie Stahl, Susan Spencer, etc.

303
Profitant des tarifs étudiants, je me suis abonné au quotidien
International Herald Tribune et aux hebdomadaires Newsweek et
l’Express. Ajouté à l’Expansion et au Canard enchaîné, cela consti­
tuait le principal de mes lectures, mis à part les biographies de
mathématiciens célèbres que je dévorais.
Je me suis également mis à la rédaction d’articles de synthèse en
anglais, à partir de ceux recueillis dans les diverses publications que
je lisais. Un vrai plaisir.
Et puis, il y avait les dessins humoristiques ! Chaque jour, je me
précipitais sur la page des « comics » du Herald Tribune où les épi­
sodes de Beetle Bailey, « Wizard Of ID », et surtout celui du phéno­
ménal Garfield me mettaient tout de suite de bonne humeur pour la
journée. Mais il y avait aussi Cardon, et bien sûr, Cabu dans le
Canard et la page « Perspectives » de l’hebdomadaire Newsweek avec
des « pointures » tels Gorrell et Mike Luckovich. Le délire absolu.
J’avais une liberté totale donc, mais aussi une totale responsabi­
lité : mes parents ne dirigeant plus mes études de maths, je devais
par moi-même mener à bien le projet qui me tenait à coeur, c’est-à-
dire entrer le plus vite possible dans le deuxième cycle à l’université
pour ne plus faire que des maths.
A cause de mon âge, je ne pouvais pas me présenter au moindre
concours. Mais de toute façon, la perspective de ne faire que des
maths, après avoir acquis une culture générale honnête, était extrê­
mement tentante. J’en ai parlé à mes parents. Après en avoir longue­
ment débattu avec moi, ils ont approuvé mon choix et se sont engagés
à faire les démarches nécessaires pour que je puisse commencer à
suivre des modules de licence et de maîtrise de maths à la Fac.

En novembre 1989, Jean-Charles Terrassier, le psychologue spé­


cialiste des enfants précoces m’a mis en contact avec Paul L. C’était
un des mille cinq cents enfants dont il avait détecté le haut potentiel
à l’aide de ses tests d’intelligence.
Dans une nouvelle édition de son ouvrage, Les enfants surdoués ou
la précocité embarrassante Jean-Charles Terrassier avait ajouté de

304
nouveaux paragraphes où il mentionnait justement nos noms, qu’il
avait rangés parmi les cas d’enfants « sévèrement doués ».
Paul L., bac « mention très bien » à quinze ans, normalien et plus
jeune agrégé de France à dix-neuf ans, était, à vingt-trois ans, en
train de faire sa thèse de doctorat sous la direction de Paul
Malliavin.
Paul Malliavin était une éminente sommité de la science mathé­
matique, il était mondialement réputé puisque cité deux fois au pal­
marès de l’Université de Harvard (USA) comme faisant partie de
ceux qui ont fait notablement « bifurquer » les mathématiques dans
ce siècle ! Bref, Paul L. avait un curriculum vitae en béton massif et
j’avais une petite appréhension à l’idée de le rencontrer, je craignais
d’être encore un peu trop tendre pour l’intéresser.
J’avais tort. C’était un jeune homme un peu timide mais très
attentionné, qui, dès la première seconde, m’a accordé sa sympathie.
Mon père lui a proposé de me faire bosser un peu, ne serait-ce que
pour contrôler mon niveau. Il a tout de suite accepté. Très vite, Paul
L. et moi, nous nous sommes vus régulièrement et sommes devenus
amis. Convaincu de mon authentique passion pour « la » mathéma­
tique - comme on dit parfois chez les mathématiciens - il a suggéré
de me présenter à Jean Dieudonné.
Il l’avait rencontré pour la première fois lorsqu’il était en classe de
seconde au lycée Louis-le-Grand, à l’âge de douze ans - l’âge que
j’avais alors Et depuis, il lui rendait régulièrement visite, une à
deux fois par an.
Avant que nous rencontrions ce grand mathématicien - le rendez-
vous était fixé au jeudi 18 janvier à 10 heures précises - Paul L.
m’avait longuement parlé de lui.
Jean Dieudonné avait connu tous les grands mathématiciens de
ces soixante dernières années. L’Allemand David Hilbert (1862-
1943) en particulier, dont la pensée a structuré la totale refonte de la
mathématique moderne : On disait de lui qu’il aurait mérité la
médaille Fields - le « Nobel » de mathémathiques - tous les jours.
Jean Dieudonné et ses collègues normaliens, fondateurs du groupe
Bourbaki, avaient, à partir de 1940, formulé les principes de cette

305
refonte, dans leur gigantesque ouvrage de référence, Les Eléments de
mathématiques. Ils avaient codifié et clarifié le langage mathéma­
tique à l’aide de la logique formelle et de la théorie des ensembles,
unifiant ainsi la science mathématique par l’établissement de struc­
tures communes à ses diverses branches. En un mot, Jean Dieu-
donné était co-auteur de la Bible des mathématiciens!
Malgré ses quatre-vingt-quatre ans, il demeurait très actif. Il diri­
geait encore la collection « Maîtrise en mathématiques pures » aux
éditions Masson avec son «jeune» collègue de l’Académie des
sciences, Paul Malliavin - vingt ans de moins -, tout en supervisant
la publication d’articles de chercheurs de pointe dans les grandes
revues internationales de mathématiques.
C’était un infatigable animateur et défenseur de sa discipline. Il
avait eu l’occasion de s’adresser à un large public lors d’un numéro
d’« Apostrophes », que j’ai vu ensuite, pendant lequel il avait fait très
forte impression. Il était venu parler de son ouvrage, Pour l’honneur
de l’esprit humain où il expliquait ce que font les mathématiciens, et
la fascination et le bonheur intenses qu’ils éprouvent à évoluer dans
leur univers.
A 10 heures pile, il nous a reçus chaleureusement du haut de son
massif mètre quatre vingt-dix, au moins, qui lui donnait l’aspect
d’un géant avec, tout là-haut, le doux visage d’un enfant. Dans son
grand bureau, il nous a installés près de son immense bibliothèque,
lui était assis à sa table de travail, à environ trois mètres de nous.
Il a commencé par me demander quelques précisions sur mon
parcours; il l’approuvait complètement. Selon lui, j’avais eu parfaite­
ment raison de contourner le système scolaire. J’avais pris la bonne
voie de traverse, une solution qui avait entretenu à la fois ma voca­
tion et mes capacités, au lieu de les éprouver dans un enseignement
généraliste.
Il était tout à fait prêt à m’apporter son soutien personnel dans
mes démarches auprès de l’Éducation nationale, il voulait m’aider à
poursuivre ma route dans les conditions les plus propices.
Il nous a raconté ensuite quelques souvenirs marquants. Quand
lui et Laurent Schwartz - premier « médaille Fields » français en

306
1950 -, par exemple, avaient initié Alexander Grothendieck à l’ana­
lyse complexe, avant de se retrouver, très peu de temps après, totale­
ment dépassés dans ce domaine par leur élève qui allait, lui aussi,
remporter en 1966 cette fameuse médaille Fields.
Jean Dieudonné nous a parlé du génie exceptionnel de ce grand
mathématicien d’origine allemande, né en 1928, et qui travaillait
alors à Montpellier, la ville où je suis né. Alexander Grothendieck,
l’auteur de la magistrale K-Théorie débordait tellement d’idées qu’il
avait besoin d’assistants pour les noter à mesure qu’elles lui
venaient !
Nous nous sommes mis à parler des caractéristiques respectives de
l’algèbre, de l’analyse et de la géométrie, sans perdre de vue le fait
que « la » mathématique est un tout indivisible.
J’ai voulu exprimer ce que je ressentais en algèbre c’est le
domaine, avec la géométrie, où je suis a priori le plus à l’aise. J’ai
tenté de rendre compte de l’« instinct » algébrique. Ce que mon père,
lui, appelait le phénomène de survision, c’est-à-dire la capacité de
voir mentalement. La superposition mentale des étapes qui mènent à
la résolution d’un problème est tellement rapide que « tout semble
être vu simultanément et de partout », selon la jolie formule du
mathématicien G. Cordonnier.
Il est vrai que l’algèbre offre un terrain d’exercice privilégié pour
ce type de processus mental. Dans la résolution d’une équation, par
exemple, la survision permet de « sauter » des pas d’opérations, et
d’être beaucoup plus rapide.
Pour Jean Dieudonné, à cet instinct algébrique, le mathématicien
doit associer les deux autres capacités que sont le réflexe analytique
et la vision globale en géométrie, le tout créant une synergie idéale.
De quoi faire rêver les jeunes vocations...
En une petite heure, le Maître m’avait apporté son message
d’homme d’expérience. Il m’avait engagé à continuer ma route avec
passion et persévérance et m’avait manifesté toute sa sympathie. J’ai
vécu là un des moments les plus forts de ma courte existence.
En sortant de chez Jean Dieudonné, je planais un peu. Normal :
je venais de rencontrer un véritable monument. Une mémoire vivante

307
de la mathématique de ces soixante dernières années. Et durant les
quarante dernières, cette science avait littéralement explosé.
Depuis 1950 à nos jours, les maths avaient plus progressé que du
début de l’humanité à 1950! Des personnes comme Jean Dieudonné
avaient été aux premières loges d’une authentique révolution. Ces
progrès avaient été à la base de toute la révolution scientifique et
technologique contemporaine, même si paradoxalement l’utilité
immédiate des travaux ne constitue pas nécessairement la motivation
essentielle pour la recherche fondamentale en mathématiques - pour
moi, c’est ce qui fait tout le charme de cette discipline. Alain Connes,
le dernier « médaille Fields » français en date (1982), et un des plus
jeunes membres de l’Académie des Sciences, professeur au Collège de
France, le dit très bien : « C’est quand on est mû par l’esthétique et
l’émotion, que l’on trouve ce qui sera peut-être un jour utile. »
11

Le 18 janvier 1990 a bel et bien été une date à marquer d’une


pierre blanche ! Pas surprenant, comme me l’a fait remarquer mon
père, pour une rencontre entre un Dieudonné et un Ramiandrisoa —
« celui qui attend le don » sous entendu « de Dieu ».
Gela m’a donné encore plus envie de faire des mathématiques au
plus haut niveau.
Il ne me restait plus qu’à agir : c’est-à-dire à me consacrer à mes
études. Il fallait que j’acquière l’ensemble des connaissances de base
indispensables à tout chercheur. J’espérais attaquer mon deuxième
cycle universitaire le plus rapidement possible. L’objectif était de
préparer des modules de licence ou de maîtrise de mon choix pour le
second semestre de l’année universitaire 1989-1990 qui commençait
début février.
Le hasard a voulu que Paul L. joue, une fois de plus, un rôle
important.
Il connaissait depuis longtemps Jacques Vauthier, le directeur de
l’UFR - Unité de formation et de recherche - de mathématiques de
l’université Pierre-et-Marie-Curie, Paris Vl-Jussieu. Jacques
Vauthier, en effet, était animateur à Jeunes vocations lorsque Paul L.
avait fréquenté cet endroit, à l’âge de douze ans. Aujourd’hui, Paul L.
dirigeait des séances de travaux dirigés à Paris VI pour les étudiants de
DEUG. Et il y était encore étudiant - il préparait sa thèse. Il a
convaincu Jacques Vauthier de nous recevoir, le lundi 5 février 1990.

309
Après nous avoir attentivement écoutés, Jacques Vauthier m’a
autorisé à faire un essai au sein de son UFR. Je pouvais immé­
diatement préparer les modules de mon choix! Je m’y suis mis
sur-le-champ, en prenant un module de licence « Variable
complexe, analyse de Fourier, espaces de Hilbert » et le module de
maîtrise qui en constituait la suite, « Fonctions analytiques de plu­
sieurs variables ». Ce n’était pas simple de mener de front ces deux
modules. Il fallait normalement les faire l’un après l’autre. Cela
relevait donc de la gageure, surtout pour un novice comme moi
qui ignorait tout de la Fac. Mais ces deux sujets étaient ceux qui
me convenaient le mieux au menu de ce second semestre.
A douze ans, ma vie d’étudiant du deuxième cycle ne démarrait
pas trop mal. Pour la première fois, je devais, en quelque sorte, aller
en classe. Pas « obligatoirement », comme c’était le cas à l’école ou au
lycée, mais tout de même pour quatre heures de cours - ceux de maî­
trise - et douze heures de travaux dirigés. Au total cela faisait seize
heures par semaine à passer dans des petites salles pas trop bondées :
une douzaine d’étudiants en maîtrise, et une petite quarantaine pour
les TD de licence. Les étudiants étaient plutôt cools, et pas du genre
à me poser des questions indiscrètes, sur mon âge par exemple...
Et pourtant, je ne devais pas passer inaperçu. Dans mon esprit,
aller en cours ou en TD ne voulait pas dire rester passif. Prendre des
notes et ingurgiter, la tête baissée, les paroles du prof. Certainement
pas. Pour moi, la fac, c’était au contraire participer activement aux
cours, et surtout aux séances de TD qui étaient faites pour ça.
Je m’éclatais, j’intervenais sans complexe à chaque fois que je le
croyais utile et, contrairement à mes camarades, j’acceptais volon­
tiers d’aller au tableau, et pas systématiquement pour y briller, d’ail­
leurs.
Une fois, en TD de licence, j’ai dû beaucoup insister auprès du
prof, monsieur L., un des rares enseignants à ne m’avoir manifesté ni
intérêt ni sympathie, pour qu’il m’autorise à écrire sur un quart de
tableau la résolution que je proposais pour un exercice sur le calcul
intégral que lui avait résolu au bout de trois tableaux pleins...
Le responsable du TD de maîtrise, lui, ne manquait jamais l’occa­
sion de se moquer gentiment de moi :

310
- Je suis sûr que pour Arthur, c’est déjà évident! a-t-il lancé un
jour, avec son accent slave, devant le groupe complice.
Et pourtant, chez lui, je ne brillais pas particulièrement au début
avec mon 6,5/20 à l’examen du partiel - la note la plus basse que
j’aie jamais eue de ma vie en maths. Je débutais dans la cour des
grands et le niveau de maîtrise, ce n’était pas évident du tout.
Mais, à mesure que je m’adaptais à la fac, j’ai rapidement
remonté la pente, pour finalement décrocher ce fameux module de
maîtrise avec 12/20, «mention assez bien». Pour le module de
licence, ce fut plus cool : une moyenne de 13/20, «mention assez
bien » aussi.
Mes débuts étaient honnêtes à défaut d’être brillants. Les profs me
reconnaissaient des qualités dont « une grande intuition », mais
pénalisaient des « imperfections » formelles dues à ma formation peu
conventionnelle. L’essentiel, pour moi, était de m’être intégré à la
fac, c’est-à-dire, non seulement de m’être adapté à l’enseignement
universitaire, mais aussi à l’environnement en général, dans mes
relations avec les profs ou les étudiants. De ce point de vue, ça s’est
toujours très bien passé. Je trouve qu’il y a à la fac - en tout cas dans
le deuxième cycle que je connais - un esprit d’indépendance et de
responsabilité très motivant. Surtout chez les étudiants de maîtrise
qui, à vingt-et-un ou vingt-deux ans, n’ont aucune envie de compro­
mettre leur avenir en travaillant mal. D’autant plus que les diplômés
de mathématiques sont bien accueillis sur le marché du travail.
Et maintenant, je pouvais même faire des maths dans ma chambre
tout en écoutant ma musique préférée au walkman ! Et même sifflo­
ter, chantonner à tue-tête! Le super trip, quoi!
J’étais sur de bons rails, bien calé entre ma petite famille, d’un
côté, et la fac de l’autre. Le pari de 1987 était bel et bien gagné!

Pour le sport, nous avons décidé de revenir au basket-ball. Tout


réfléchi, c’était le sport qui me convenait le mieux. En tout cas, ça
me plaisait autant que le foot.
Mais au foot, j’avais pas mal de handicaps pour envisager de

311
sérieusement m’éclater, mes jambes étaient plutôt hautes et pas du
tout arquées. Et puis la violence qui sévit un peu trop souvent sur les
terrains, et qui abîme ce jeu, coupait un peu mon envie...
Au basket, j’avais par rapport au football un double avantage. Je
pouvais me donner à fond sans craindre d’être démoli, et surtout, je
pouvais espérer atteindre un bon niveau. J’avais montré quelques
dispositions à l’occasion de tests standards de détection. Le 4 janvier
1991, nous avons eu, mon père et moi, une entrevue de deux heures
avec Jacques Donzel, le nouveau directeur de l’INSEP (Institut
national des sports et d’éducation physique). Ce dernier m’a ouvert
les portes de cet établissement « top niveau » et j’ai décidé de me
consacrer désormais tout particulièrement au basket.
Les matchs enregistrés au magnétoscope et la lecture quotidienne
du Trib - Y International Herald Tribune - me tenaient au courant
de toute l’actualité des championnats universitaire (NCAA) et pro­
fessionnel (NBA) de basket-ball aux USA, où ce sport est roi. His­
toire de rêver un peu...
Mener de front, et au plus haut niveau possible, les maths et le
basket, n’allait pas être évident, mais ça m’excitait terriblement. Et je
ne perdais rien à essayer. Musique, maths, basket : Voilà mon trio
majeur !

Et puis, il y a la petite Kalvine.


Celle-là, c’est notre enfant à tous les trois. Nous l’avons voulue
ensemble, et nous la choyons ensemble. A la voir, du haut de ses trois
ans, s’épanouir à chaque éclat de rire, à chaque frisson de plaisir, à
chaque cri de joie, à chaque soupir de jubilation, je me dis qu’il est
normal qu’elle profite aussi voluptueusement de son enfance, parce
que tout simplement elle le veut.
Elle veut parler. Dans une famille où chacun aime bien dire son
mot, ce n’est pas facile, surtout de zapper mon père, pour prendre un
exemple au hasard... Mais Kalvine, elle, a trouvé un bon moyen.
Elle se met tout simplement à s’écrier très fort :
- Je ne veux plus rien entendre! Je ne veux plus rien entendre!

312
Ferme ta bouche, Jaona! Ferme ta bouche, Arthur! Ferme ta
bouche, Dadou! Taisez-vous! C’est quelque chose d’important! Je
veux parler! Je veux parler!
Et elle vocifère jusqu’à ce qu’on la laisse parler. Le procédé est
radical! Et elle parle, elle parle.
Elle veut nager, et elle nage - excellemment.
Elle veut faire du vélo, et elle en fait partout - pour l’instant avec
des roulettes, bien sûr!
Elle veut aller faire sa « gymnastique d’éveil » à Gymboree et elle
s’y éclate allègrement!
Elle veut qu’on lui fasse la lecture, et on la lui fait très, très
souvent - jusqu’à plus de quinze livres par jour.
Elle veut lire, et elle lit - c’est une championne!
Elle veut Babar à la télé, et elle le regarde - un peu trop, peut-
être.
Elle veut écrire, et elle gribouille - pas si mal.
Elle veut dessiner, et elle s’y applique - pas trop mal...
Elle veut colorier, et elle colorie - plutôt bien.
Elle veut « travailler » avec ces journaux Pomme d’api, Youpi,
Blaireau, Toboggan, Wakou et ça a l’air de beaucoup lui plaire.
Elle veut qu’on mette du blues, et elle danse! La classe... Surtout,
lorsqu’avec Jaona, à genoux, pour être à sa hauteur, ils se lancent
dans un slow d’une tendresse infinie.
Elle veut jouer, et on se met à quatre pattes pour jouer avec elle -
et il faut l’faire!
Elle veut écouter pleins d’histoires sur cassette, et elle les écoute
religieusement - comme moi, elle est tellement concentrée qu’elle en
ronfle - tout en feuilletant les livres qui les accompagnent - ET
COMME ÇA, ENFIN, ELLE-NOUS-LES-LÂCHE-UN-
PEUÜ! Ouf!
Et, pour finir, lorsqu’elle veut vraiment, vraiment nous achever...
elle y arrive!
12

Le lundi 24 juin 1991 a constitué pour nous quatre une journée


d’apothéose.
Ça a commencé par l’attente de mes résultats à la fac. Ils ont fini
par tomber en fin de matinée : j’étais reçu - à ma licence de mathé­
matiques avec une « mention bien » 14,25 sur 20 de moyenne. Et
j’avais mon troisième module sur les quatre à obtenir pour la maî­
trise de mathématiques pures. Tout cela, deux ans seulement après
mon bac, quatre après le BEPC : comme le temps passait vite... Les
vacances s’annonçaient somptueuses, ainsi que la rentrée.
L’après-midi, mes parents m’ont offert les deux derniers albums
compacts de Stevie Ray Vaughan (mon idole, mon héros presque,
qui est mort à trente-cinq ans, en août 1990, dans un accident d’héli­
coptère, et auquel je ne peux jamais penser sans avoir une boule dans
la gorge). Le soir-même, nous avons pris tous les quatre le RER
direction l’Ile-Saint-Germain pour un concert champêtre avec au
programme: le Buddy Guy Blues Band et puis B.B. King!
Ce fut magique! Buddy Guy a ouvert son set avec... « Sweet
Home Chicago ! » Dadou s’est effondrée en sanglots dans les bras de
Jaona, Kalvine frappait des mains, et je me suis mis à chantonner :
« Come on, baby don’t you wanna go»...
BIBLIOGRAPHIE

Pour une naissance sans violence, Frédéric Leboyer, Éditions du Seuil.


Shantala, Frédéric Leboyer, Éditions du Seuil.
J'apprends à lire à mon bébé, lire avant 4 ans, Glenn Doman, Éditions Retz.
L’Enseignement mathématique à l’école élémentaire, R. Dézaly, Éditions Armand
Colin/Bourrelier.
L’Intelligence, Alain Sartron, Éditions Retz.
La Cause des enfants, Françoise Dolto, Éditions Robert Laffont.
L'Eutonie, Gerda Alexander, Densi Digelmann, Éditions Scarabée.

Ma chemise est blanche, Dick Bruna, Éditions Fernand Nathan.


Chat qui danse, Friedrik Vahle, Éditions Gallimard.
L’Archer blanc, James Houston, collection Castor Poche, Éditions Flammarion.
Molly Colt, Ursel Scheffler, Bibliothèque Rose, Éditions Hachette.
Sans-Atout, Boileau-Narcejac, collection Folio Junior, Éditions Gallimard.
Les Aventures d'Arthur, Alan Coren, collection Folio Junior, Éditions Gallimard.
Buffalo Bill, le roi des éclaireurs, George Fronval, collection Aventure, Éditions
Nathan.
Les États-Unis d’Amérique, collection Découvrir des Pays et des Hommes, Édi­
tions Larousse.
L’Univers en couleurs, Éditions Larousse.
t Haha » ou l’éclair de la compréhension mathématique, Martin Gardner, Biblio­
thèque Pour la science, Éditions Belin.
La Magie des paradoxes, Martin Gardner, Bibliothèque Pour la science, Éditions
Belin.
Pour l’honneur de l’esprit humain, Jean Dieudonné, Éditions Gauthier-Villars.
Les Éléments de mathématiques, Nicolas Bourbaki, Éditions Masson.

Récré anglais, Éditions Fernand Nathan.


Collection Apprendre, Jean et Jeanine Guion, Éditions Sermap-Hatier.
Rédaction, apprentissage de l’expression écrite, Catherine Eterstein et Florence
Benoît, Éditions Hatier.
ORTH, Jean et Jeanine Guion, Éditions Sermap-Hatier.

317
Le bon usage, Maurice Grevisse, Éditions Duculot.
OK, Éditions Fernand Nathan.
Je comprends les mathématiques, de 10 à 13 ans, Nicole Gauthier, Éditions Retz.
Mathématiques, collection Pierre-Louquet, Éditions Armand Colin.
Sciences physiques, quatrième, collection Chirouze-Lacourt, Éditions Armand
Colin.
Analyse Première S, collection Terracher, Éditions Hachette.
Algèbre et Géométrie, Terminales C et E, Éditions Hachette.
Roman des origines et origines du roman, Marthe Robert, collection TEL, Édi­
tions Gallimard.
En haine du roman, étude sur Flaubert, Marthe Robert, collection Biblio essais,
Livre de Poche.
Initiation à l’économie, J. Brémond, Éditions Hatier.
Table des matières

Avant-propos.................................................................................. 11
Première partie
Premier pas............................................................................. 13
Deuxième partie
Pas d’école.............................................................................. 79
Troisième partie
Galère................................................................................... 183
Quatrième partie
Cap sur le bac....................................................................... 239
Bibliographie................................................................................ 315
Crédits photographiques : droits réservés
Cet ouvrage a été réalisé par la
SOCIÉTÉ NOUVELLE FIRMIN-DIDOT
Mesnil-sur-l’Entrée
pour le compte des Éditions Fixot
64, rue Pierre-Charron, 75008 Paris
en octobre 1991

Imprimé en France
Dépôt légal : septembre 1991
N° d’impression: 19213
ISBN : 2-87645-119-0
50-60-5595-05
ARTHUR

mon école
buissonnière

L'histoire d'Arthur commence avec Jaona,


son père. Malgache, il arrive en France à
l’âge de 8 ans. En août 1976, alors que, en
situation irrégulière, il vit dans une semi'
clandestinité, il rencontre Dadou, une Fran-
çaise. Ils décident d'avoir un enfant, qu'ils
éduqueront autrement. En 1977, Arthur
naît. Dadou et Jaona réduisent au maximum
leur temps de travail et lui accordent une priorité absolue.
Arthur ne va pas à l’école, mais avec vigilance et amour
ses parents lui établissent un programme complet et équi­
libré : des jeux, du sport et de la musique ; peu d'heures
d'études quotidiennes, mais intenses et parfaitement adap­
tées à son évolution, une alimentation saine, beaucoup de
sommeil...
Expérience d’éducation originale et inédite, “Mon école
buissonnière” est le récit d'une enfance heureuse.

Diffusion Hachette
119,00 FF TTC
09.91
50.5595.9
Photo © Sylvie Lancrenon
9 782876451193 FIXOT Imprimé an Franco - SUD-OFFSET - 94 RUNGIS

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