0% ont trouvé ce document utile (0 vote)
165 vues117 pages

Les Représentations Sociales - Moliner Et Guimelli (2015)

Copyright
© © All Rights Reserved
Nous prenons très au sérieux les droits relatifs au contenu. Si vous pensez qu’il s’agit de votre contenu, signalez une atteinte au droit d’auteur ici.
Formats disponibles
Téléchargez aux formats PDF, TXT ou lisez en ligne sur Scribd
0% ont trouvé ce document utile (0 vote)
165 vues117 pages

Les Représentations Sociales - Moliner Et Guimelli (2015)

Copyright
© © All Rights Reserved
Nous prenons très au sérieux les droits relatifs au contenu. Si vous pensez qu’il s’agit de votre contenu, signalez une atteinte au droit d’auteur ici.
Formats disponibles
Téléchargez aux formats PDF, TXT ou lisez en ligne sur Scribd
Vous êtes sur la page 1/ 117

Le code de la propriété intellectuelle n’autorisant, aux termes de l’article L.

122-5, 2° et 3° a, d’une part,


que les « copies ou reproductions strictement réservées à l’usage privé du copiste et non destinées à une
utilisation collective » et, d’autre part, que les analyses et les courtes citations dans un but d’exemple et
d’illustration, « toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite sans le consentement de
l’auteur ou de ses ayants droit ou ayants cause est illicite » (art. L. 122-4).
Cette représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, constituerait donc une
contrefaçon sanctionnée par les articles L. 335-2 et suivants du code de la propriété intellectuelle.

Adaptation de couverture : Corinne Tourrasse, d’après une création de Jean-Noël Moreira.

© Presses universitaires de Grenoble, février 2015


5, place Robert-Schuman
BP 1549 – 38025 Grenoble cedex 1
[email protected] / www.pug.fr

ISBN 978-2-7061-2213-2 (e-book ePub)


Pascal Moliner et Christian Guimelli

Les représentations sociales


Fondements théoriques et développements récents

Presses universitaires de Grenoble


Série « Psychologie sociale »
Dirigée par Nicole Dubois

À la fin des années 1990, la collection « Psychologie sociale », dirigée par Jean-
Léon Beauvois, avait entrepris de dresser un état des lieux de la recherche en
psychologie sociale. À travers six volumes denses, les meilleurs chercheurs de la
discipline avaient travaillé sur ses grands concepts.
La présentation de ce travail intellectuel majeur méritait d’être remise à jour et
présentée à nouveau au public sous une forme plus courte et plus accessible.
C’est l’objet de cette série « Psychologie sociale » dirigée par Nicole Dubois.

À paraître dans la même collection :


– Les petits groupes
– L’influence sociale
– Les attitudes
– La cognition sociale
– Les attributions causales
– les relations intergroupes
– Moralité et valeurs
– Internalisation et valeurs

La série « Psychologie sociale » s’inscrit dans la collection « Psychologie en


plus », dirigée par Pascal Pansu.
Sommaire

Copyright
Titre
Dans la même collection
Sommaire
Avant-propos
Introduction
Chapitre 1 - Historique
1.1 La filiation de la sociologie française du début du XXe siècle
1.2 L’influence des pionniers nord-américains de la cognition sociale
1.3 Les représentations dans le champ des sciences humaines et
sociales
1.4 La diffusion de la théorie
Chapitre 2 - Les approches théoriques
2.1 Le modèle sociogénétique
2.2 Le modèle structural
2.3 Le modèle sociodynamique
2.4 Le modèle dialogique
Chapitre 3 - Les méthodes
3.1 Approches ethnographiques, sociologiques, interculturelles ou
expérimentales
3.1.1 L’approche ethnographique
3.1.3 L’approche interculturelle
3.1.4 L’approche expérimentale
3.2 Les méthodes de recueil des contenus
3.2.1 Les techniques d’entretien
3.2.2 Les techniques d’association verbale
3.2.3 Les questionnaires
Le questionnaire de caractérisation
3.2.4 Les supports iconographiques
3.3 Les méthodes d’analyse des contenus
3.3.1 L’analyse lexico-métrique
3.3.2 L’analyse prototypique
3.3.3 L’analyse thématique
3.4 Les méthodes d’analyse de l’organisation des contenus
3.4.1 L’analyse de similitude
3.4.2 L’analyse en composantes principales
3.5 Les méthodes d’identification du noyau
3.5.1 La technique de mise en cause (MEC)
3.5.3 Une méthode de repérage des éléments centraux de la
représentation
Chapitre 4 - Les applications
4.1 Comprendre les logiques sociales
4.2 Communiquer
4.3 Orienter le changement social
Chapitre 5 - Développements de la recherche sur les représentations
sociales
5.1 Représentations et cognition sociale
5.1.1 Catégorisation sociale et identité
5.1.2 Attitudes, influence sociale et communication persuasive
5.1.3 Attribution causale et explication naïve
5.1.4 Dissonance cognitive et rationalisation
5.2 Effets de masquage et de démasquage
5.3 Représentations sociales et comportements
5.4 Des pistes pour l’avenir
5.4.1 Le noyau matrice
5.4.2 L’iconographie et les représentations
Conclusion
Bibliographie
Avant-propos

Le Traité de psychologie sociale en six volumes dirigé par Jean-Léon Beauvois et


édité par les Presses universitaires de Grenoble aura bientôt atteint la fin du
cycle de vie qu’on pouvait attendre d’un tel travail pédagogique et scientifique.
Le premier volume (Beauvois, Mugny et Oberlé : Relations humaines, groupes et
influence sociale, publié en 1995) a eu 20 ans en 2015. Les Presses universitaires
de Grenoble ont pensé qu’il fallait envisager une réactualisation et m’ont
demandé de faire des suggestions. Après discussion avec quelques collègues et
les responsables des Presses universitaires de Grenoble, il est apparu :
1. que les champs de recherches présentés avaient évolué depuis la parution des
volumes et méritaient bien, pour la plupart, une actualisation ;
2. qu’il serait difficile (je ne dis pas impossible !) de trouver un collègue connu
et présentant une ouverture suffisante aux diverses problématiques pour
reprendre la formule « Traité de psychologie sociale » en X volumes.
3. que les mœurs éditoriales actuelles étaient plutôt à la production d’ouvrages
courts, plus ouverts aux étudiants des premier et deuxième cycles, que ne l’était
la formule adoptée par Beauvois dont la cible était plutôt les chercheurs et
enseignants.
4. que l’essentiel de chaque volume antérieur pouvait être repris en un ou deux
ouvrages ainsi conçus.
C’est la raison pour laquelle a été adopté le principe d’une collection dont j’ai
accepté de prendre la direction. Elle sera constituée de tels ouvrages faisant une
synthèse actualisée des champs essentiels couverts par le Traité antérieur,
impliquant si possible les auteurs engagés dans ces volumes (ce qui ne sera
évidemment pas toujours le cas).

Quatre ouvrages sont attendus :


– un ouvrage sur les petits groupes et les processus qui leur sont propres,
domaine qui était l’un des champs privilégiés du volume 1 du Traité de
psychologie sociale ;
– un ouvrage reprenant et actualisant le domaine de l’influence sociale, thème
lui aussi essentiel de ce même volume 1 ;
– un ouvrage sur les représentations sociales, l’un des domaines typiques du
volume 2 ;
– un ouvrage sur les attitudes, second domaine traité dans ce volume 2 du
Traité.
Deux autres volumes sont en chantier : l’un toujours en rapport avec le volume
2 (les attributions causales) et l’autre en rapport avec le volume 3 du Traité (la
cognition sociale).
Cela donne l’esprit de la nouvelle collection.
Notre souhait était que les ouvrages paraissent dans un ordre fidèle à celui du
Traité, mais les aléas du rythme de production des auteurs font que la
collection débute avec l’ouvrage sur les représentations sociales.
J’espère que les lecteurs, et notamment les étudiants, intéressés par la
psychologie sociale trouveront un intérêt tel que, ces ouvrages lus et travaillés,
ils éprouvent le désir de comprendre les évolutions et, qui sait, pour cela, de
revenir au Traité antérieur.
Nicole Dubois
Introduction

Au printemps 2013, à l’occasion du débat sur le « mariage pour tous » on


découvre qu’il existe en France des conceptions extrêmement contrastées de la
famille. Pour les uns, il s’agit d’une institution en évolution et la loi qui la régit
se doit de tenir compte de ces changements. Notamment en autorisant le
mariage entre personnes du même sexe. Parmi les valeurs qu’ils invoquent pour
justifier leur point de vue, l’Égalité occupe une place privilégiée. Les autres
résument leur conviction en un seul slogan : « Une famille, c’est un papa, une
maman et des enfants ». Cette conviction, ils la justifient en faisant appel à
l’anthropologie, à la morale ou à la biologie et ils vont l’exprimer dans la rue de
façon parfois très véhémente. Dans les deux camps, on multiplie les arguments,
souvent raisonnables, parfois totalement farfelus, voire excessifs.
Pour le psychologue social, ce débat constitue un parfait exemple de ce que
l’on pourrait appeler un conflit de « représentations sociales » et il donne
l’occasion d’illustrer quelques-uns des aspects essentiels de cette notion.
On peut en premier lieu remarquer que, quel que soit le point de vue adopté
par les partisans ou les adversaires du « mariage pour tous », chacun paraît
intimement persuadé du bien-fondé de sa position. Chacun semble
profondément convaincu de détenir une vérité. Et chaque camp pense que
c’est l’autre qui est dans l’erreur. On se trouve ici bien loin d’un débat
contradictoire et rationnel où chaque partie pourrait envisager, ne serait-ce que
par intermittence, le bien-fondé des arguments de la partie adverse. Ce
phénomène est la conséquence d’une propriété fondamentale des
représentations sociales. Aux yeux de ceux qui les partagent, elles ne sont
jamais perçues comme des constructions intellectuelles élaborées à propos de la
réalité. Elles ne sont pas perçues comme des « univers d’opinions » ou des
points de vue particuliers. Elles apparaissent comme les reflets objectifs d’une
réalité évidente et indiscutable. Pour se convaincre de la force d’un tel
phénomène, le regard historique est riche d’enseignements. Des travaux tels
que ceux de Robert Mandroux (1968), à propos du traitement judiciaire de la
sorcellerie entre le XVII e et le XVIII e siècle, ou ceux de Georges Vigarello (1985),
à propos de l’hygiène corporelle depuis le Moyen Âge, nous apprennent que
des conceptions que nous considérons comme parfaitement erronées
aujourd’hui étaient perçues comme des vérités incontournables à certaines
époques.
Mais existe-t-il une vérité à propos de la famille ? Qu’en disent alors les
historiens, sociologues, psychologues et autres spécialistes des sciences
humaines ? Là encore, l’observateur des débats sur le « mariage pour tous » ne
peut remarquer qu’une chose : les points de vue sont contrastés. À l’évidence, il
paraît bien difficile de trouver une définition incontestable de l’objet
« famille ». Sans-doute parce qu’il s’agit d’un objet complexe, voire
polymorphe. Peut-être aussi parce qu’il s’agit d’un objet porteur de nombreux
enjeux, notamment de par le rôle structurant qu’il joue dans nos sociétés. Peut-
être enfin parce qu’au printemps 2013, il n’y a plus, dans la société française,
de voix suffisamment légitime pour imposer une définition orthodoxe et donc
consensuelle de la famille. On touche ici à un second aspect fondamental des
représentations sociales. Elles se développent à propos d’objets structurant ou
menaçant l’ordre social et sur lesquels plane une incertitude. Cette incertitude
résulte d’abord de la complexité des objets qu’elles concernent. Mais elle peut
aussi résulter des faiblesses ou du manque de légitimité des institutions du
savoir, qu’elles soient religieuses, scientifiques ou politiques. En un sens, les
représentations sociales viennent combler la place laissée vacante par ces
institutions. C’est pourquoi, à propos des représentations sociales, on emploie
souvent le terme de « connaissance naïve ». Non pas qu’elles soient moins
performantes ou moins utiles que les connaissances « expertes », mais parce
qu’elles se construisent, se transmettent et évoluent selon des règles
relativement éloignées de la rationalité scientifique.
Pendant toute la durée du débat sur le « mariage pour tous », les médias vont
relayer les prises de position des parties en présence. Presse « papier »,
télévisions et radio sont autant de tribunes où intellectuels, militants et
commentateurs vont s’exprimer. Un examen rapide des journaux dits
« d’opinion » permet de faire un constat : les lignes de clivage qui divisent la
société française se superposent bien souvent à l’orientation idéologique de ces
médias. C’est dans le Figaro ou La Croix que l’on trouve des prises de position
d’intellectuels qui défendent la conception « traditionnelle » de la famille. C’est
Marianne ou Libération qui relaient les conceptions « évolutives ». Sur le
terrain du débat parlementaire, on reconnaît évidemment l’affrontement
droite-gauche. Sur celui des manifestations de rue, bien que les choses soient
plus nuancées, on devine l’orientation politique des militants du « Printemps
Français », opposés au mariage entre personnes du même sexe. Nous touchons
ici à une troisième propriété des représentations sociales. Elles s’inscrivent
toujours dans des paysages conceptuels ou idéologiques qui leur préexistent. Il
s’agit là d’une nécessité, parce que la connaissance ne saurait être utile si elle
paraît incohérente. Or les représentations sociales sont une des formes de la
connaissance que nous pouvons avoir sur notre environnement social. Ainsi,
depuis leur émergence jusqu’à leur transmission, nous les ajustons en
permanence aux autres connaissances dont nous disposons sur le monde qui
nous entoure. Ces ajustements ont une conséquence importante. À chaque
groupe social (défini par des appartenances sociodémographiques,
socioéconomiques, sociopratiques ou idéologiques) correspondent des
représentations spécifiques. Le cas du « mariage pour tous » est un exemple de
ce phénomène.
Pour compléter ce tableau introductif, il nous faut souligner le caractère
éminemment interindividuel, intergroupe et finalement collectif du
phénomène de représentation sociale.
Un phénomène interindividuel parce que les représentations naissent, se
transmettent et évoluent par le biais d’interactions de proximité. On a parlé à
leur propos de savoirs de « sens commun » et c’est bien dans les conversations
ordinaires que s’exprime le mieux le « bon sens » partagé par le plus grand
nombre.
Un phénomène intergroupe parce que les objets de représentation sont au
cœur de l’interaction sociale. Ils la structurent ou la menacent et ce faisant, ils
constituent des enjeux pour les différents groupes qui composent une société.
De sorte qu’à leur propos, chacun est amené à prendre position non pas en
tant qu’individu isolé, mais bien en tant que membre d’un groupe donné, dans
le respect des intérêts et des préoccupations de ce groupe. Par ailleurs, les
représentations sont aussi étroitement liées au sentiment d’identité. Elles
participent d’un double mouvement d’identification (le sentiment du « nous »)
et de différenciation (le sentiment du « eux ») qui fonde notre identité sociale.
Dans cette perspective, elles s’inscrivent nécessairement dans des logiques de
rapports intergroupes.
Un phénomène collectif parce que les représentations sociales sont d’abord des
instruments de compréhension de l’environnement social. À ce titre, la
garantie de leur efficience repose sur leur caractère partagé. De quelle utilité
pourrait être un système d’interprétation du monde social si nous ne le
partagions pas avec autrui ? Si les représentations dont nous allons parler ici
sont « sociales » c’est aussi parce qu’il s’agit de systèmes de compréhension
partagés par des individus qui savent que leurs croyances sont aussi les
croyances de ceux qui leur ressemblent.
Avec cet ouvrage, nous avons voulu réaliser un panorama aussi complet que
possible de cinquante années de réflexion et de recherche sur les représentations
sociales. C’est pourquoi il nous a semblé utile d’entamer notre propos par un
premier chapitre consacré à l’historique de cette aventure scientifique. Non pas
seulement pour rendre hommage aux pionniers et autres précurseurs, mais
aussi pour montrer qu’il s’agit d’un domaine de recherche qui, bien que
prenant sa source aux racines de la sociologie, s’est très vite inscrit dans les axes
fondamentaux qui structurent encore aujourd’hui la psychologie sociale
contemporaine.
Dans un second chapitre seront présentées les principales théorisations de la
notion. Ici, nous avons essayé de mettre en évidence la logique des évolutions
théoriques qui ont marqué ce domaine de recherche et surtout les liens de
complémentarité qui les unissent.
Le troisième chapitre de cet ouvrage est consacré aux développements
méthodologiques suscités par la recherche sur les représentations sociales. Là
encore, nous avons eu le souci de respecter, autant que faire se peut, la
chronologie des événements pour bien montrer les avancées conceptuelles et
finalement techniques qui ont balisé le travail des chercheurs.
Le quatrième chapitre présente diverses applications de la théorie des
représentations sociales.
Enfin, un dernier chapitre est consacré à l’exposé des évolutions les plus
récentes de la recherche, autant sur le plan des problématiques que sur celui de
la théorie.
Chers lecteurs, à la lecture de cet ouvrage, il est possible que vous éprouviez
parfois la frustration de ne pas obtenir toutes les réponses aux questions que
vous vous posez. Vous comprendrez aisément que le format auquel nous étions
tenus ne nous permettait pas de réaliser un exposé exhaustif. Nous avons donc
adjoint à ce texte une bibliographie conséquente qui vous permettra, nous
l’espérons, de satisfaire votre curiosité. Nous souhaitons que ceux d’entre vous
qui êtes déjà informés de l’essentiel de la recherche sur les représentations
sociales trouvent dans cet ouvrage une mise en perspective instructive. Nous
faisons le pari que ceux d’entre vous qui sont ignorants de ce domaine
trouveront ici des bases essentielles pour s’y investir.
Chapitre 1

Historique

En 1961, Serge Moscovici, un jeune chercheur français d’origine roumaine


publie aux Presses universitaires de France les résultats d’une vaste enquête sur
l’opinion française à propos de la psychanalyse. Cette enquête, menée dans le
cadre d’une thèse en psychologie, s’intéresse à la manière dont le « grand
public » s’est approprié les concepts psychanalytiques. À l’occasion de ce
travail, Moscovici va jeter les bases de sa théorie des représentations sociales.
Pour ce faire, il s’inspire d’une vieille notion – celle de représentation collective
– proposée en 1898 par le sociologue français Emile Durkheim. Cette notion
avait probablement été le phénomène le plus marquant des sciences sociales en
France au tout début du XX e siècle. Ce qui ne l’avait pas empêché de tomber
en désuétude pendant près de cinquante ans. Pourtant, Moscovici s’en empare
pour la faire évoluer et son travail suscite l’intérêt d’un petit groupe de
psychologues sociaux qui contribueront à faire revivre la notion de
représentation (Abric, 1976 ; Codol, 1970 ; Flament, 1971). Ils y voient la
possibilité d’aborder les problèmes de leur discipline dans un esprit neuf et
original. L’étude de la diffusion des savoirs, du rapport entre la pensée et la
communication, de la genèse du sens commun formaient les éléments d’un
programme nouveau devenu aujourd’hui familier. Mais depuis l’apparition de
la notion de représentations collectives jusqu’aux recherches actuelles sur les
représentations sociales, le concept a subi bien des métamorphoses qui lui ont
donné des colorations et des formes différentes. C’est cette histoire que nous
allons tenter de retracer ici.
1.1 La filiation de la sociologie française du début du XX e siècle
Toute tentative de reconstituer le passé de la notion part nécessairement de la
sociologie. Simmel (1908) est sans doute le premier à reconnaître le rapport
existant entre la séparation de l’individu se situant à distance des autres et la
nécessité de se les représenter. Il défend l’idée que la manière dont on se les
représente façonne l’action réciproque et les cercles sociaux qu’ils forment
ensemble. Dans un sens différent, Weber (1921) fait des représentations un
cadre de référence et un vecteur de l’action des individus. Il s’attache à décrire
un savoir commun ayant le pouvoir d’anticiper et de prescrire le
comportement des individus.
Mais le véritable inventeur du concept est Durkheim (1893, 1895, 1898) dans
la mesure où il en fixe les contours et lui reconnaît le droit d’expliquer les
phénomènes les plus variés dans la société. Il le définit par une double
séparation. D’abord, les représentations collectives se séparent des
représentations individuelles. Ces dernières, propres à chaque individu, sont
extrêmement variables, transitoire, éphémères et constituent un flot continu
alors que les représentations collectives se situent hors du devenir et sont
impersonnelles. Ensuite, les représentations individuelles ont pour substrat la
conscience individuelle alors que les représentations collectives trouvent leur
terreau dans la totalité de la société. De telles représentations sont donc
homogènes et partagées par tous les membres de la société. Elles ont pour
fonction de préserver le lien qui les unit, de les préparer à penser et à agir de
manière uniforme. C’est pour toutes ces raisons qu’elles sont collectives,
qu’elles perdurent dans le temps à travers les générations et qu’elles exercent
chez les individus une forte contrainte cognitive. Pour Durkheim, l’objectif est
clair : la pensée collective doit être étudiée en elle-même et pour elle-même. Il
s’agit de faire des formes et du contenu des représentations un domaine à part
entière de manière à revendiquer et à prouver l’autonomie du social. Et cette
tâche, selon lui, incombe à la psychologie sociale, encore en gestation, et dont
l’objet paraît alors mal défini.
Toutefois, durant tout le début du XX e siècle, ce sont surtout la sociologie,
l’anthropologie et l’ethnologie (Lévi-Strauss, 1962 ; Lévy-Bruhl, 1922 ; Linton,
1945 ; Mauss, 1903 : cf. Mauss et Karady, 1974) qui feront usage de la notion
de représentation, dans une visée principalement descriptive, en étudiant les
différentes représentations collectives de communautés culturelles ou
ethniques.
Il faudra attendre le début des années 1960 pour que, poursuivant les
intuitions de Durkheim et s’appuyant sur les suggestions de la psychologie de
l’enfant (Piaget, 1932) et de la psychologie clinique (Freud, 1908, 1922), Serge
Moscovici (1961) entreprenne d’élaborer une psychologie sociale des
représentations. En considérant que les conceptions de Durkheim laissent
relativement peu de place à la question des interactions entre l’individuel et le
collectif, il propose de substituer à la notion de représentation collective, celle
plus restreinte de représentation sociale. Selon les propres mots de l’auteur, il
s’agit de « …transférer à la société moderne une notion qui semblait réservée
aux sociétés traditionnelles », en réponse à la « …nécessité de faire de la
représentation une passerelle entre le monde individuel et le monde social, de
l’associer ensuite à la perspective d’une société qui change… » (Moscovici,
1989, p. 82). Cette évolution se fait par deux changements fondamentaux par
rapport aux conceptions durkheimiennes. D’une part, Moscovici va considérer
que les représentations ne sont pas les produits d’une société dans son
ensemble, mais qu’elles sont plutôt les produits des groupes sociaux qui
constituent cette société. D’autre part, il va mettre l’accent sur les processus de
communication, considérés comme explicatifs de l’émergence et de la
transmission des représentations sociales. Le premier point permet de
concevoir une pensée sociale qui reste surdéterminée par les structures de la
société, mais aussi par les insertions des individus au sein de ces structures. De
telle sorte que l’on puisse rendre compte du fait qu’il existe différentes
représentations sociales d’un même objet dans une société donnée. Le second
changement introduit par Moscovici permet de concevoir qu’au travers des
communications – et des processus d’influence, de normalisation et de
conformité qui les accompagnent – des croyances individuelles peuvent faire
l’objet de consensus en même temps que des croyances collectives peuvent
s’imposer à l’individu.
Toutefois, la notion de représentation sociale aura encore à connaître une
période de latence avant de mobiliser le vaste courant de recherche que l’on
sait. Le déploiement de la théorie n’a pu véritablement s’effectuer qu’après la
levée de plusieurs obstacles épistémologiques dont le plus important fût la
dominance du modèle behavioriste qui déniait toute validité à la prise en
compte des phénomènes mentaux et de leur spécificité. Le déclin du
behaviorisme et l’émergence du « new-look », dans les années 1970, puis du
cognitivisme, dans les années 1980, ont permis d’enrichir progressivement le
paradigme « stimulus-réponse » (S-R). Ce développement a permis que les états
psychologiques internes, conçus comme une construction cognitive active de
l’environnement et tributaires de facteurs individuels et sociaux, reçoivent un
rôle créateur dans le processus d’élaboration des conduites. C’est parfaitement
ce qu’exprime Moscovici en affirmant que la représentation détermine à la fois
le stimulus et la réponse, autrement dit « qu’il n’y a pas de coupure entre
l’univers extérieur et l’univers intérieur de l’individu ou du groupe » (1969,
p. 9).
1.2 L’influence des pionniers nord-américains de la cognition
sociale
Lorsqu’en 1946, Solomon Ash publie ses premiers travaux, il suggère l’idée
selon laquelle certaines cognitions joueraient un rôle particulier dans
l’impression que nous nous forgeons d’autrui. Un peu plus tard Heider (1958)
explique que les individus tentent de maintenir une certaine consistance dans
la manière dont ils perçoivent et évaluent les éléments de leur environnement
social. À la même époque, Festinger (1957), suppose l’existence d’un principe
de cohérence cognitive qui conduirait l’individu à rechercher une certaine
harmonie entre les différentes cognitions dont il dispose à propos de lui-même.
Pour Festinger, une incohérence entre ces cognitions serait à l’origine d’un état
de dissonance qui déclencherait un travail de rationalisation visant à rétablir de
la cohérence dans l’univers cognitif du sujet. Dans le même temps, Heider jette
les bases de sa théorie de l’attribution en distinguant des causalités internes et
des causalités externes. En d’autres termes, il avance l’idée que les explications
auxquelles nous avons recours à propos des événements et des comportements
que nous pouvons rencontrer s’organisent en deux grands sous-ensembles.
Enfin, avec leur modèle tri-componentiel, Rosenberg et Hovland (1960),
proposent de décrire les attitudes selon trois dimensions interreliées (dimension
cognitive, affective et comportementale). Pour tous ces pionniers de la
cognition sociale, il paraît évident que les connaissances dont nous disposons
sur notre environnement social s’organisent en ensembles structurés. C’est
cette organisation qui explique que ces connaissances sont à la fois nombreuses
et facilement accessibles.
Contemporaine des premiers travaux sur la cognition sociale, la théorie des
représentations sociales va s’inspirer de cette posture épistémique. Pour
Moscovici (1961, p. 27) « la représentation est un ensemble organisé de
connaissances… ». Plus précisément, une représentation sociale peut se décrire
comme un ensemble d’éléments (information, opinions, croyances…) entre
lesquels les individus établissent des relations. Dans cette perspective, les
représentations sociales sont des structures cognitives. Et parce qu’elles sont
« sociales », ce sont des structures cognitives partagées.
1.3 Les représentations dans le champ des sciences humaines et
sociales
Dès lors, c’est probablement parce que les concepts initiaux de la théorie des
représentations sont relativement larges que des disciplines plutôt éloignées de
la psychologie ont pu s’en emparer. En voici trois exemples :
Le premier nous est fourni par des travaux d’historiens qui, souhaitant dépasser
la simple historiographie des faits et des événements, commencèrent à
s’intéresser aux formes de pensées et de croyances caractéristiques des époques
du passé. Ils placèrent alors la notion de « mentalité » au centre de leurs
préoccupations. Empruntée à Lévy-Bruhl (1922), cette notion renvoyait
directement à celle de représentation mentale, en lien avec les interactions du
champ social. Mais il est clair aujourd’hui que le projet d’une « histoire des
mentalités » revient à celui d’une histoire des représentations sociales.
Le second exemple que nous voudrions brièvement évoquer ici concerne la
géographie. Avec d’abord l’introduction de la notion de carte mentale (Gould
& White, 1974 ; Downs & Stea, 1977), puis l’idée d’une certaine subjectivité
du rapport à l’espace (Tuan, 1975) et enfin le postulat selon lequel il convient
de s’intéresser aux processus mentaux qui concourent à la perception d’un
espace, mais qui surtout feront que cet espace se trouve doté de significations et
de valeurs. Apparaît alors une « géographie des représentations » qui considère
finalement les représentations comme des déterminants des pratiques spatiales
(Bailly, 1995 ; Lussaut, 2007).
Évoquons enfin certains travaux menés en linguistique et plus particulièrement
en didactique des langues où est apparue la nécessité de comprendre les
significations attachées à l’apprentissage puis à l’emploi d’une langue donnée.
Cette préoccupation est devenue centrale dans les situations de plurilinguisme
en raison des questions identitaires qu’elles peuvent soulever. On a vu alors se
forger la notion de « représentation linguistique » (Dagenais & Jacquet, 2008),
notion directement inspirée par la théorie des représentations et désignant des
ensembles de croyances relatives aux langues, à leurs usages et aux groupes qui
les utilisent.
Ces exemples suggèrent donc qu’en dehors du champ de la psychologie,
lorsque les chercheurs se posent la question des déterminants cognitifs des
pratiques, ils trouvent dans la théorie des représentations sociales un cadre
conceptuel adaptable à leurs problématiques. Mais cela n’est possible qu’en
raison de la latitude qu’offre cette théorie et c’est, de notre point de vue, l’une
des raisons de son succès applicatif dans les sciences sociales.
1.4 La diffusion de la théorie
Les années 1980 marquent le début de la diffusion internationale de la théorie
des représentations. Sous l’influence de Robert Farr et de Miles Hewstone, elle
va ainsi trouver des points d’ancrage et de développement au Royaume-Uni
dont vont émerger par exemple les travaux de Gerard Duveen (2003) centrés
sur l’articulation entre l’individuel et le collectif dans le cadre des processus
microgénétiques de socialisation ; ceux de Sandra Jovchelovitch (1995), qui
propose d’envisager les représentations sociales comme un espace entre
l’individu et la société reliant objets, sujets et activités ; ceux de Caroline
Howarth (2002), centrés sur les liens entre représentations et théorie de
l’identité sociale ; ou encore ceux d’Ivana Markova (2007), qui développent les
liens entre langage et représentations sociales. En Autriche, les travaux de
Wolfgang Wagner (1994), ont permis de démontrer le rôle des interactions
sociales et des échanges discursifs dans les processus de construction des
représentations sociales. En Italie, d’abord sous l’impulsion d’Augusto
Palmonari, puis de Felice Carrugati, l’action institutionnelle d’Anna Maria de
Rosa 1 a permis l’implantation et la diffusion de la théorie dans l’ensemble des
pays européens. Outre-Atlantique, c’est principalement dans les pays
d’Amérique latine et d’Amérique du Sud (et notamment le Mexique, le Brésil,
l’Argentine et le Venezuela) que la théorie des représentations va trouver, à
partir des années 1990, un formidable terrain d’expansion. L’incidence des
contextes sociaux, historiques et culturels sur la formulation des
problématiques scientifiques latino-américaines est pour beaucoup dans ce
succès. Les chercheurs en psychologie sociale y ont trouvé une pensée créative,
réflexive et critique, propre à répondre aux transformations et aux crises
politiques, économiques et sociales. Ils participent aujourd’hui activement aux
développements de la théorie des représentations en l’articulant notamment
avec d’autres problématiques psychosociales telles que, par exemple, la
mémoire sociale ou les processus de changements sociaux.
On pointera en revanche que, dans ce tableau international, les États-Unis
constituent les grands absents. Malgré le remarquable travail de Gina
Philogene et de Serge Moscovici pour tenter de diffuser la théorie des
représentations au sein de la psychologie sociale nord-américaine, force est de
constater que celle-ci n’a pas su y trouver un véritable terrain de
développement. Les raisons en sont multiples. Le relatif laxisme des arguments
théoriques initiaux et la publication quasi exclusivement francophone des
premiers travaux y sont sans doute pour beaucoup. Mais il existe aussi des
raisons plus profondes et métathéoriques, qui ont pendant longtemps tenu la
théorie des représentations sociales et le courant de la cognition sociale
étrangers l’une à l’autre.
Parmi ces raisons, celle qui nous semble avoir eu le plus de poids concerne la
différence de niveaux d’analyse auxquels se situent les recherches menées dans
les deux domaines. Par tradition, le courant de la Cognition sociale s’intéresse à
des processus intra-individuels qui sous-tendent l’interaction sociale, tandis
que celui des représentations concerne historiquement des phénomènes
interindividuels, qui affectent des consciences individuelles.
On peut toutefois espérer une évolution favorable de cet état de fait. En
témoigne notamment un chapitre sur les représentations sociales (Rateau,
Moliner, Guimelli, Abric, 2011), dans un imposant ouvrage collectif, publié
aux États-Unis, consacré aux théories majeures de la psychologie sociales et
dirigé par des figures du main stream de la recherche en psychologie sociale.

1. Doctorat européen : http://www.europhd.eu/home.html


Chapitre 2

Les approches théoriques

On peut aujourd’hui considérer quatre orientations théoriques dans la manière


d’aborder le phénomène de représentation sociale. L’approche fondatrice,
proposée par Moscovici et communément appelée sociogénétique, s’attache
principalement à décrire les conditions et les processus impliqués dans
l’émergence des représentations. L’approche structurale (Abric, 1976) s’intéresse
davantage aux contenus des représentations, à leur organisation et à leur
dynamique. L’approche sociodynamique (Doise, 1990), porte son attention sur
les liens entre rapports sociaux et représentations sociales. Enfin, l’approche
dialogique (Markova, 2007), met l’accent sur le rôle du langage et de la
communication dans l’élaboration des représentations.
Loin d’être en opposition, ces différentes orientations sont en réalité
complémentaires car elles développent et approfondissent l’une ou l’autre des
facettes du concept forgé par Moscovici. Elles renvoient moins à des
divergences de points de vue qu’à des nuances dans la manière d’aborder les
représentations sociales. Cette diversité d’orientation provient sans doute du
fait que Moscovici lui-même a proposé diverses définitions des représentations
sociales, toutes complémentaires. Les raisons de cette flexibilité sont multiples.
D’abord, elle permet de ne pas limiter les recherches en les enfermant dans un
cadre théorique rigide et étroit. Ensuite, elle permet d’inscrire l’étude des
représentations sociales dans le cadre d’un paradigme, d’un courant de pensée
et d’un espace de structuration des savoirs plutôt que dans celui d’un cadre
théorique constitué et borné. Enfin, la réalité des représentations sociales est
telle que leur conceptualisation peut varier en fonction de la perspective
adoptée par tel ou tel chercheur. On peut ainsi les étudier dans leur émergence,
dans leur rôle régulateur des interactions sociales, sous l’angle de leur structure
interne ou encore sous celui de leurs liens avec le langage.
2.1 Le modèle sociogénétique
Lorsqu’il formule sa théorie, Moscovici (1961) souhaite avant tout proposer
une description de la genèse et du développement des représentations sociales.
Selon lui, l’émergence d’une représentation sociale coïncide toujours avec
l’apparition d’une situation innovante, d’un phénomène inconnu ou d’un
événement inhabituel. Ce caractère nouveau de l’objet ou du phénomène
implique que l’information à son sujet est limitée, incomplète et très dispersée
dans les différents groupes sociaux impliqués par l’émergence de cet objet (ce
que Moscovici dénomme la dispersion de l’information). Cet objet suscite
inquiétude, attention, ou bouleverse le cours habituel des choses. Il motive
donc une activité cognitive intense visant à le comprendre, le maîtriser, voire
s’en défendre (phénomène de pression à l’inférence) et occasionne une
multiplicité de débats et de communications interpersonnelles et médiatiques.
Par ce biais se réalise la mise en commun des informations, des croyances, des
hypothèses ou des spéculations aboutissant à l’émergence de positions
majoritaires dans les différents groupes sociaux. Cette émergence de consensus
est facilitée par le fait que les individus traitent les informations sur l’objet ou
la situation de façon sélective, en se focalisant sur un aspect particulier en
fonction des attentes ou des orientations du groupe (phénomène de
focalisation).
L’émergence progressive d’une représentation, qui se réalise de façon
spontanée, repose donc sur trois ordres de phénomènes : la dispersion de
l’information, la focalisation et la pression à l’inférence. Mais ces phénomènes
eux-mêmes se développent sur la toile de fond de deux processus majeurs
définis par Moscovici : l’objectivation et l’ancrage.
L’objectivation renvoie à la façon dont l’objet nouveau va, par le biais des
communications à son propos, être rapidement simplifié, imagé et schématisé.
Par un phénomène de construction sélective, les différentes facettes de l’objet
sont extraites de leur contexte et soumises à un tri en fonction de critères
culturels (tous les groupes n’ont pas un égal accès aux informations relatives à
l’objet) et de critères normatifs (n’est retenu que ce qui concorde avec le
système de valeurs du groupe). Les différents aspects de l’objet sont ainsi
détachés du champ auquel ils appartiennent pour être appropriés par les
groupes qui, en les projetant dans leur univers propre, peuvent mieux les
maîtriser. Ces éléments sélectionnés vont former ce que Moscovici appelle un
noyau figuratif, c’est-à-dire un ensemble imagé et cohérent qui reproduit l’objet
de façon concrète et sélective. En pénétrant dans le corps social au moyen des
communications, en se généralisant de manière collective, cette schématisation
de l’objet se substitue à la réalité même de l’objet et se « naturalise ». La
représentation est alors constituée et prend le statut d’évidence. Elle constitue
une « théorie autonome » de l’objet qui va servir de base pour orienter les
jugements et les conduites à son propos.
C’est ainsi qu’à propos de l’émergence de la représentation de la psychanalyse
dans la société française, Moscovici constate l’apparition d’un noyau figuratif
composé de quatre éléments : le conscient, l’inconscient, le refoulement et le
complexe. Ces éléments sont totalement extraits de leur contexte théorique
initial. Ils sont aussi naturalisés dans le sens où les individus ne considèrent
plus qu’il s’agit de notions abstraites mais bien d’éléments concrets et
observables de l’appareil psychique. De là découle qu’il devient possible de
communiquer sur la psychanalyse en dehors de son cadre conceptuel, de
reconnaître des catégories de troubles ou de symptômes (le complexe de
supériorité, de modestie, le lapsus, le refoulement inconscient, l’acte manqué,
etc.) et des catégories de personnes (le complexé, le refoulé, le névrosé, etc.).
L’ancrage complète le processus d’objectivation. Il rend compte de la façon
dont l’objet nouveau va trouver sa place dans le système de pensée préexistant
des individus et des groupes. Selon un mode élémentaire de production de
connaissance qui repose sur un principe d’analogie, l’objet nouveau va être
assimilé à des formes déjà connues, des catégories familières. Il va, dans le
même temps, s’inscrire dans un réseau de significations déjà présent. La
hiérarchie des valeurs propres aux différents groupes va constituer un réseau de
sens à partir duquel l’objet va être situé et évalué. L’objet va donc être
interprété de façon différente selon les groupes sociaux. Cette interprétation va,
de plus, s’étendre à tout ce qui concerne de près ou de loin cet objet. Chaque
groupe social rattache ainsi l’objet à ses propres réseaux de significations,
garants de son identité. De cette manière se constitue un ensemble très vaste de
significations collectives de l’objet. De cette manière aussi, l’objet devient un
médiateur et un critère de relations entre les groupes. Toutefois, et c’est là un
aspect essentiel de l’ancrage, cette intégration de la nouveauté dans un système
de normes et de valeurs déjà présent ne se fait pas sans heurts. Il résulte, de ce
contact entre l’ancien et le nouveau, un mélange d’innovation, dû à
l’intégration de l’objet inconnu jusqu’alors, et de rémanence, cet objet venant
réactiver les cadres de pensée coutumiers de manière à l’y incorporer. De là
découle qu’une représentation sociale apparaît toujours comme à la fois
novatrice et rémanente, mouvante et rigide.
Ajoutons, enfin, que lorsque les processus d’objectivation et d’ancrage
parviennent à leur terme, les représentations vont s’organiser selon trois
dimensions qui sont aussi des éléments de leur analyse ou de leur comparaison.
L’information correspond aux contenus des représentations, ces derniers
pouvant être plus ou moins nombreux et diversifiés (on parle alors de
représentation riche ou pauvre). Le champ désigne l’organisation et la
hiérarchisation de l’information contenue dans une représentation (deux
représentations peuvent avoir les mêmes contenus, néanmoins organisés et
hiérarchisés différemment). Enfin l’attitude renvoie à la polarisation des
contenus d’une représentation (on parle alors de représentations positives ou
négatives).
Sur cette base théorique générale du processus de genèse des représentations
sociales s’est développé un large courant d’études, initié notamment par les
travaux de Denise Jodelet (1989). Ce courant s’attache à l’étude descriptive des
représentations sociales en tant que systèmes de signification qui expriment le
rapport que les individus et les groupes entretiennent avec leur environnement.

Encadré 1. Le concept de thémâta


En 1994, Mocovici et Vignaux proposent un enrichissement du modèle sociogénétique au travers du
concept de thêmata. Il s’agit de considérer qu’en amont des processus d’objectivation et d’ancrage, il
existerait des « principes premiers », fondés sur des invariants anthropologiques, qui organiseraient
nos perceptions et donc nos représentations du monde. Ces thêmata agiraient comme des « idées-
sources » ou « concepts-images » orientant notre fonctionnement cognitif (notamment au niveau des
processus d’imagerie mentale), mais aussi sur un plan davantage collectif et donc normatif, nos
activités linguistiques. Ainsi, des thêmata premiers tels que les oppositions masculin vs féminin,
extérieur vs intérieur, causes vs conséquences, stabilité vs mouvement, ancien vs nouveau, pourraient
constituer les cadres anthropologiques de nos activités cognitives et discursives. Sur le plan de la
recherche, le concept n’a pas encore donné lieu à des opérationnalisations qui puissent convaincre. Il
faut toutefois admettre qu’il n’est pas dénué d’une certaine validité écologique. Pour s’en convaincre,
on peut songer aux croyances largement répandues concernant les prétendues correspondances entre
les formes du corps, du visage ou de l’écriture et la personnalité. Morphopsychologie, physiognomie
ou graphologie sont autant de pratiques fondées sur l’idée d’une équivalence analogique entre le
visible et l’invisible, entre l’extérieur et l’intérieur des êtres humains.
En considérant que c’est avant tout dans l’interaction et au contact des
discours circulant dans l’espace public que se forgent les représentations, ce
courant s’intéresse, en premier lieu, au langage et aux discours sous deux angles
complémentaires.
D’une part, les représentations sociales sont abordées comme inscrites dans le
langage. On considère alors que les mots que nous employons pour évoquer le
monde qui nous entoure sont imprégnés des croyances que nous entretenons à
son propos.
D’autre part, on considère que les représentations sociales fonctionnent comme
un langage en raison de leur valeur symbolique et des cadres qu’elles
fournissent pour coder et catégoriser l’environnement des individus.
Les approches dites monographiques et qualitatives de recueil et d’analyse des
discours et des pratiques (techniques ethnographiques, enquêtes sociologiques,
analyses historiques, entretiens approfondis, focus-group, analyses du discours,
analyses documentaire, techniques d’associations verbales, etc.) constituent la
charpente méthodologique principale des travaux effectués dans ce cadre (cf.
par exemple Kronberger & Wagner, 2000 ; Wagner, 1994, Wagner et al.,
1999).
2.2 Le modèle structural
En prenant appui, à la fois sur le processus d’objectivation décrit par Moscovici
et sur les travaux de Asch (1946) relatifs à la perception sociale, Jean-Claude
Abric et Claude Flament vont proposer une approche connue sous le nom de
théorie du noyau central (cf. Abric, 1976, 1993). Cette approche a largement
contribué à clarifier la logique sociocognitive qui soutient l’organisation
générale des représentations sociales.
Rappelons qu’à l’occasion de ses célèbres observations, Asch avait montré que,
parmi les sept traits de caractère proposés aux sujets pour évaluer l’image d’un
partenaire, l’un d’entre eux (chaleureux/froid) jouait un rôle capital et central
dans le processus étudié dans la mesure où il déterminait à lui seul la
perception d’autrui d’une manière significativement plus importante que tous
les autres.
En s’inspirant de ce résultat, Abric va proposer de dépasser le cadre purement
génétique du concept de noyau figuratif pour lui attribuer un rôle
prépondérant dans toute représentation constituée. Le fondement de la théorie
du noyau central est de considérer que, dans l’ensemble des éléments cognitifs
qui constituent la représentation, certains vont jouer un rôle différent des
autres. Ces éléments, appelés éléments centraux, se regroupent en une structure
qu’Abric nomme « noyau central ». Cette structure interne à la représentation
assure deux fonctions essentielles :
– d’une part une fonction génératrice de sens. C’est par le noyau central que les
autres éléments du champ représentationnel acquièrent un sens et une valeur
spécifique pour les individus ;
– d’autre part une fonction organisatrice. C’est autour du noyau que s’agencent
les autres éléments de la représentation. Et c’est ce même noyau qui
détermine les relations que ces éléments entretiennent les uns avec les autres.
Ainsi, en tant que structure cognitive assurant une fonction génératrice de sens
et organisatrice, le noyau structure à son tour les éléments se rapportant à
l’objet de représentation. Ces éléments, placés sous la dépendance du noyau,
sont appelés « éléments périphériques ».
Ainsi que le propose Flament (1989), en référence à la théorie des scripts
(Schank & Abelson, 1977), ces éléments périphériques permettent le
fonctionnement de la représentation comme grille de « décryptage » des
situations sociales rencontrées par les individus. Si le noyau central peut se
comprendre comme la partie abstraite de la représentation (Moliner, 1988), le
système périphérique doit être entendu comme sa partie concrète et
opérationnelle.
En définitive, selon Abric, une représentation sociale fonctionne comme une
entité, mais avec deux composantes dont le statut est différent et
complémentaire :
– Le système central structure les éléments cognitifs relatifs à l’objet et est le
fruit des déterminismes historiques, symboliques et sociaux particuliers
auxquels sont soumis les différents groupes sociaux. Il se caractérise par deux
propriétés fondamentales. Il présente tout d’abord une grande stabilité, et
assure, de ce fait même, la permanence et la pérennité de la représentation.
Autrement dit, c’est le système central qui va résister à tout ce qui pourrait
mettre en cause, d’une manière ou d’une autre, l’assise générale de la
représentation. Il est par ailleurs le lieu de consensus de la représentation. Il
constitue ainsi la base commune, collectivement partagée de la représentation.
Il permet à chaque membre du groupe de « voir les choses » à peu près de la
même façon, et c’est par son intermédiaire que se définit l’homogénéité du
groupe par rapport à un objet de représentation donné. Grâce à lui, les
membres d’un même groupe peuvent se reconnaître, mais aussi se différencier
des membres des groupes voisins et il contribue ainsi, dans une large mesure,
à l’identité sociale.

Encadré 2. Le concept de nexus


Longtemps préoccupé par la question politique, Rouquette propose en 1994 le concept de nexus,
désignant une combinaison de phénomènes linguistiques, cognitifs et émotionnels. Le nexus est un
signifiant (étiquette verbale, emblème, etc.) qui condense un ensemble flou de significations à forte
valeur émotionnelle (la patrie, la justice, le parti, la liberté, le drapeau, etc.). Il a la propriété, lorsqu’il
est mobilisé, de masquer les différences intra et inter groupales, permettant ainsi les rassemblements
les plus larges. Enfin, parce qu’il repose fondamentalement sur l’émotion, le nexus se situe en amont
de la rationalité. Selon Rouquette, à certains moments de l’histoire d’un groupe, le nexus devient
l’équivalent d’un principe de cohérence pour « toute une série de jugements, d’engagements et d’actes
publics » (1994, p. 68). On pourrait dire qu’il s’agit en quelque sorte d’un « super noyau » donnant
sens, non pas à un ensemble de croyances relatives à un objet donné, mais à l’ensemble des croyances
d’un groupe social à l’égard de tous les aspects du monde dans lequel il évolue.

– Le système périphérique, en prise avec les contingences quotidiennes, permet


l’adaptation de la représentation à des contextes sociaux variés. Flament lui
assigne trois fonctions essentielles : a) il prescrit les comportements et les
prises de position en permettant aux individus de savoir ce qu’il est normal de
dire ou de faire dans une situation donnée, compte tenu de la finalité de celle-
ci ; b) il permet une personnalisation de la représentation et des conduites qui
lui sont attachées. Selon le contexte, une même représentation peut donner
lieu à des prises de positions interindividuelles différenciées au sein du
groupe. Ces différences restent compatibles avec le système central mais
correspondent à une variabilité à l’intérieur du système périphérique ; c) il
protège le noyau central en cas de nécessité et joue le rôle de « pare-chocs » de
la représentation. En ce sens, la transformation d’une représentation sociale
s’opère dans la plupart des cas par la modification préalable de ses éléments
périphériques.
D’un point de vue épistémologique, l’approche structurale constitue un
tournant majeur pour la théorie des représentations sociales. D’abord parce
qu’elle fournit aux chercheurs un cadre conceptuel permettant d’étudier des
représentations stabilisées et non plus des représentations en formation. Dans
cette perspective, les représentations sociales ne sont plus de simples « univers
d’opinions », mais deviennent des univers structurés. En ce sens, l’étude de leur
structure prend le pas sur celle de leurs contenus. D’autre part, l’approche
structurale offre un cadre d’analyse qui permet de saisir l’interaction entre le
fonctionnement individuel et les contextes sociaux dans lesquels évolue
l’individu. Enfin, parce qu’elle propose des concepts formalisés, l’approche
structurale va permettre la formulation d’hypothèses concernant l’adaptation
sociocognitive des acteurs sociaux face aux évolutions de leur environnement.
Et ces hypothèses sont à l’origine de l’apparition de la méthode expérimentale
dans l’étude des représentations sociales.
2.3 Le modèle sociodynamique
C’est à partir du processus d’ancrage défini par Moscovici que Willem Doise
(cf. Clémence, 2001 pour une présentation générale) va proposer un modèle
théorique visant à concilier la complexité structurelle des représentations
sociales et leur insertion dans des contextes sociaux et idéologiques pluriels.
Selon Doise, les représentations ne peuvent s’envisager que dans la dynamique
sociale qui, par le biais de rapports de communication, place les acteurs sociaux
en situation d’interaction. Cette dynamique sociale, lorsqu’elle s’élabore autour
de questions importantes, suscite des prises de position spécifiques, liées aux
insertions sociales des individus. C’est-à-dire que les positions exprimées à
propos d’une question donnée, dépendent fondamentalement des
appartenances sociales de chacun, ce qui renvoie au processus d’ancrage décrit
par Moscovici. Mais Doise ajoute que ces prises de position dépendent aussi
des situations dans lesquelles elles sont produites. Cette double source de
variation peut générer une multiplicité apparente de prises de positions qui
sont pourtant produites à partir de principes organisateurs communs.
En effet, pour Doise, toute interaction sociale a un caractère symbolique. Elle
conduit les individus et les groupes à se définir les uns par rapport aux autres.
Elle participe donc à la définition de l’identité de chacun. C’est pourquoi elle
doit s’organiser selon des règles communes aux membres d’un groupe donné.
En fournissant des « points de référence » partagés par rapport auxquels les
individus et les groupes pourront prendre position, les représentations
constituent ces règles. Elles organisent donc les processus symboliques qui
sous-tendent l’interaction sociale.
Autrement dit, ce modèle assigne aux représentations une double fonction.
Elles sont définies, en premier lieu, comme des principes générateurs de prises
de position. Mais ce sont aussi des principes organisateurs des différences
individuelles. D’une part, elles fournissent aux individus des points de
références communs. Mais dans le même mouvement, ces points de référence
deviennent des enjeux à propos desquels se nouent les divergences
individuelles. Si les représentations permettent de définir l’objet du débat, elles
organisent aussi ce débat en suggérant les questions qu’il faut se poser.
Dans cette conception, il n’y a pas nécessairement consensus au niveau des
opinions exprimées par les individus. Ce ne sont pas les points de vue qui sont
partagés, ce sont les questions autour desquelles s’affrontent ces points de vue.
En somme, les prises de positions peuvent diverger tout en se référant à un
principe commun. Remarquons enfin que la théorie des principes
organisateurs fait une place importante aux relations intergroupes en essayant
de montrer comment les différentes appartenances sociales peuvent déterminer
l’importance accordée à différents principes. Dans cette optique, il s’agit
d’étudier l’ancrage des représentations dans les réalités collectives.
L’approche sociodynamique introduit une nouvelle façon de concevoir la
question du consensus dans la théorie. Pour Moscovici, ce consensus résulte du
partage de certaines croyances au sein d’un groupe donné. Et ce partage est lui-
même le fruit de processus de communication. Pour Doise, les consensus se
situent davantage au niveau des points d’ancrage d’une représentation sociale.
Et les convergences, ou les divergences entre ces points d’ancrage, trouvent leur
origine dans la structuration des rapports sociaux existant entre les groupes.
Dans cette perspective, l’étude des représentations sociales doit faire appel à des
méthodes multivariées permettant de mettre en évidence des liens entre
éléments cognitifs mais également entre des individus ou des groupes et des
éléments cognitifs (cf. Doise, Clémence et Lorenzi-Cioldi, 1992). Il s’agit alors
d’établir des principes d’homologie entre les positions sociales des individus et
leurs prises de position de manière à faire émerger les principes organisateurs
des représentations étudiées (cf. Clémence, 2001 ; Lorenzi-Cioldi & Clémence,
2001 ; Spini, 2002).
Encadré 3. Le principe d’homologie structurale
Selon Bourdieu (1979, p. 545), « la connaissance pratique du monde social […] met en œuvre des
schèmes classificatoires […] schèmes historiques de perception et d’appréciation qui sont le produit
de la division objective en classe ». L’adoption par les individus de ces modes opératoires est le fruit de
« l’incorporation des structures fondamentales d’une société » (Bourdieu, 1979, p. 546). Il en résulte
que nos représentations du monde seraient largement déterminées par nos appartenances sociales
puisque ces dernières nous suggéreraient (ou nous inculqueraient ?) les processus par lesquels nous
formerions ces représentations. Selon cette perspective, il existerait donc des correspondances (des
homologies) entre les positions occupées par les individus dans l’espace social et les représentations
qu’ils élaborent de cet espace. Dans sa théorie des champs sociaux Bourdieu (1977), avance que les
hiérarchies sociales s’organisent selon deux dimensions fondamentales. Le « capital économique »
renvoie aux ressources matérielles tandis que le « capital culturel » correspond à la reconnaissance
sociale (par exemple les diplômes), des compétences et des savoirs. Plus tard Bourdieu (1998)
enrichira sa description des hiérarchies sociales en y incorporant le genre. Ainsi, le croisement de ces
trois dimensions permettrait de définir un espace social hiérarchisé dont le point le plus élevé serait
occupé par des hommes disposant d’importantes ressources matérielles et ayant bénéficié des plus
hauts niveaux d’éducation. De fait, la plupart des études de représentation qui ont pris en
considération ces trois dimensions montrent qu’elles déterminent d’importantes différences dans la
structuration des représentations sociales (cf. Tafani et Bellon, 2001). C’est aux chercheurs genévois
Clémence, Deschamps, Doise, Lorenzi-Cioldi que l’on doit la prise en compte du principe
d’homologie structurale dans l’étude des représentations. Ce faisant, ils ont injecté les questions du
pouvoir et de la domination sociale dans la problématique de l’étude du sens commun.

2.4 Le modèle dialogique


Markova (2007), propose de revisiter la théorie des représentations comme une
théorie de la connaissance sociale. C’est-à-dire une théorie qui permet
d’expliquer comment, en dehors de cadres idéologiques ou scientifiques, les
individus élaborent des connaissances partagées sur leur environnement social.
Pour cet auteur, cette élaboration repose sur une propriété fondamentale de
l’esprit humain : la dialogicité, définie comme « la capacité de l’Égo à concevoir
et comprendre le monde dans la perspective de l’Alter et à créer des réalités
sociales dans la perspective de l’Alter », (Markova, 2007, p. 288). En d’autres
termes, comme le suggérait Moscovici en 1984, lorsque l’individu pense les
objets de son environnement, lorsqu’il communique à leur propos, il le fait
toujours par rapport à autrui. Dans cette perspective, une représentation ne se
résume pas à la simple vision qu’un groupe a d’un objet social. C’est aussi une
vision qui intègre la connaissance d’un autrui susceptible d’avoir un point de
vue différent. C’est ce qui, selon Markova, explique que les représentations
sont souvent organisées selon des logiques d’opposition ou d’antinomie. C’est
aussi ce qui permet de comprendre les phénomènes de polyphasie cognitive
(Moscovici, 1961), qui conduisent à la cohabitation de modes de pensée et de
connaissance divers et parfois opposés chez un même individu.
Le modèle dialogique des représentations sociales attire évidemment l’attention
sur les actes langagiers qui expriment la plus ou moins grande distinction entre
l’Égo et l’Alter ainsi que la volonté plus ou moins affirmée par l’Égo de prendre
en compte les points de vue de l’Alter dans ses représentations. Mais à ce stade
de son développement, force est de constater que ce modèle paraît encore bien
désarmé sur le plan méthodologique, en dépit de sa portée explicative.
Chapitre 3

Les méthodes

La recherche sur les représentations sociales a donné lieu à de très nombreux


développements méthodologiques que nous passerons en revue plus loin dans
ce chapitre. Mais d’abord, il convient de préciser les objectifs possibles d’une
étude de représentation. En effet, ces objectifs renvoient à différentes approches
développées dans le champ des sciences humaines et sociales en général ou de la
psychologie sociale en particulier. En outre, ils conditionnent en premier lieu le
choix des populations auxquelles le chercheur va s’intéresser.
3.1 Approches ethnographiques, sociologiques, interculturelles ou
expérimentales
3.1.1 L’approche ethnographique
Les travaux qui relèvent de ce type d’approche visent principalement à explorer
les contenus d’une représentation donnée au sein d’une communauté supposée
globalement homogène. Cette homogénéité repose à la fois sur l’appartenance
des individus à une culture commune et sur leur engagement dans des pratiques
sociales similaires. Mais aussi sur la faible incidence de facteurs idéologiques,
socioéconomiques ou sociodémographiques laissant supposer l’existence de
sous-groupes au sein de la population étudiée. Par exemple, Jodelet (1989)
s’intéresse à la représentation de la maladie mentale chez les habitants d’Ainay-
le-Château, petite commune rurale du centre de la France dans laquelle, depuis
le tout début du XX e siècle, se pratique l’hébergement familial de malades
mentaux. Ces patients y sont pris en charge par des familles qui les hébergent,
les nourrissent, les occupent et les surveillent. Le projet de Jodelet consiste alors
à étudier comment ces familles se représentent la maladie mentale. Mais
comment aussi les différentes formes de cette représentation sociale déterminent
les modalités relationnelles et les comportements mis en œuvre à l’égard des
malades. On trouve ici un autre aspect essentiel de l’approche ethnographique
des représentations sociales. Il ne s’agit pas seulement de mettre en évidence les
contenus ou les structures des représentations étudiées, mais bien de
comprendre comment ces contenus et ces structures déterminent des pratiques
sociales inscrites dans la quotidienneté des individus.

Encadré 4. Comportement ou pratique sociale ?


La littérature sur les représentations sociales abonde de textes où il est question de comportements ou
de pratiques sociales. Ces deux termes renvoient en fait à deux réalités assez différentes.
Le terme de « comportement » désigne une action qui n’est pas nécessairement réalisée par un grand
nombre d’individus, qui peut paraître au sein d’un groupe comme désirable ou non désirable et qui
peut être ponctuelle ou durable.
Le terme de « pratique sociale » désigne généralement un ensemble de comportements, adoptés et/ou
prescrits par un grand nombre d’individus, parfois une majorité. Ces comportements peuvent être
assez divers, mais leur finalité est en principe reconnue par l’ensemble des individus qui les adoptent.
Enfin la pratique sociale se caractérise par son inscription temporelle. Elle n’est pas ponctuelle mais
durable. Ainsi, la chasse est une pratique sociale… Tandis que rouler au-dessus des limitations de
vitesse est un comportement.

3.1.2 L’approche sociologique


Les travaux qui s’inspirent de l’approche sociologique ont pour objectif de
mettre en évidence l’impact de variables sociodémographiques ou
socioéconomiques sur les contenus ou les structures des représentations
étudiées. Par construction, les populations interrogées se répartissent en sous-
groupes selon leurs insertions sociales (âge, sexe, niveau d’éducation ou de
revenus, appartenances idéologiques, etc.). Historiquement, la première étude
de représentation relevant de l’approche sociologique est celle que publie
Moscovici en 1961. S’intéressant alors à la manière dont le « grand public » se
représente la psychanalyse, il constitue un échantillon segmenté selon l’âge, le
sexe, le statut socioéconomique (ouvriers, cadres, étudiants, etc.), et
l’appartenance idéologique ou religieuse. Le programme de recherche consiste
alors à montrer comment ces différentes insertions sociales déterminent
différents contenus de la représentation de la psychanalyse. Comment,
notamment au travers du processus d’ancrage, ces contenus sont sélectionnés,
hiérarchisés et mis en cohérence avec les valeurs dominantes des différents sous-
groupes interrogés.
3.1.3 L’approche interculturelle
Selon cette approche, il s’agit de montrer comment des normes ou des
traditions issues d’appartenances nationales, territoriales ou linguistiques
différentes sont susceptibles d’impacter les contenus ou la structure de la
représentation d’un objet donné. On va donc s’intéresser ici à la comparaison
de sous-groupes distingués selon ces appartenances. Par exemple, dans une
recherche sur les représentations de la mondialisation (Guimelli et Abric,
2007), on compare les réponses d’étudiants français et d’étudiants brésiliens. En
principe dans ce type de recherches, on suppose que des insertions culturelles
différentes impliquent à la fois des positionnements différents par rapport à
l’objet de représentation étudié, mais aussi des systèmes différents de normes et
de valeurs.
3.1.4 L’approche expérimentale
Cette approche s’intéresse à l’impact d’une ou de plusieurs variables sur le
fonctionnement, la dynamique ou l’expression d’une représentation. Ici les
individus se distinguent soit par leur expérience concrète (i. e. groupe ayant
expérimenté une situation vs groupe ne l’ayant pas expérimentée : cf. à propos
des représentations de l’intelligence entre parents avec enfant unique vs parents
avec deux enfants, Mugny et Carrugati, 1989), soit par leur expérience
subjective (i. e. groupe ayant une représentation A vs groupe ayant une
représentation B), soit par la manière dont leur sont présentées des
informations à propos de l’objet de représentation (cf. à propos des
représentations du groupe, un groupe avec un chef vs un groupe avec des
divergences d’opinion, Moliner, 1988). À travers cette approche, il s’agit de
comprendre comment se construisent les représentations sociales, comment
elles évoluent ou se modulent, comment elles fonctionnent ou interagissent
avec d’autres processus psychosociaux.
La classification que nous venons d’exposer est évidemment toute théorique.
Dans bon nombre de recherches, plusieurs des approches décrites se combinent.
Il n’en reste pas moins vrai que répondant à des objectifs différents, ces
approches, et plus encore leurs possibles combinaisons, nécessitent une
réflexion préalable sur la nature et la structure des échantillons de population
qu’il convient d’interroger.
3.2 Les méthodes de recueil des contenus
3.2.1 Les techniques d’entretien
L’entretien est une technique très utilisée dans le cadre de l’étude des
représentations sociales. D’une manière générale, il a pour objectif de recueillir
les contenus discursifs qui sont exprimés par les membres d’un groupe
concernant un objet social donné. Dans les faits, il est, avec les techniques
d’association verbale et du questionnaire, l’un des moyens privilégiés
permettant l’accès à ces contenus discursifs, eux-mêmes constitués d’opinions,
de croyances, d’idées et d’attitudes et constituant le champ représentationnel de
l’objet social étudié. Il s’agit donc d’une situation d’interaction particulière et
spécifique qui se différencie fondamentalement de la discussion, de l’échange
d’arguments dans le but de convaincre ou de controverser, de l’interrogatoire
policier ou encore de la confession.
Pour l’étude des représentations sociales, l’entretien est souvent utilisé dans un
but exploratoire pour identifier les contenus des représentations d’un groupe de
personnes. Dans ce cas, le chercheur ou l’enquêteur a pour objectif de
développer et d’approfondir ses connaissances de l’objet et/ou du groupe qu’il
veut étudier, ce qui, généralement, lui permet de construire ses hypothèses de
travail avec davantage de finesse et de précision. Souvent aussi, l’entretien
exploratoire est utilisé en vue de dégager des indicateurs pour la réalisation
d’une enquête par questionnaires. Il s’agit donc, dans ce cas, de mettre en
œuvre la technique d’entretien pour procéder à un repérage des contenus
représentationnels afin de construire un questionnaire (cf. 3.2.3) qui sera
soumis à une population élargie dans une deuxième phase de l’étude.
L’entretien peut également être utilisé en tant que seul mode d’étude des
représentations sociales. Il convient alors de réaliser un nombre important
d’entretiens, sachant que la spécificité de cette approche n’est pas que
quantitative. Elle peut être aussi qualitative, dans le sens où l’entretien est
souvent considéré comme apportant des informations moins superficielles que
le questionnaire (pour un panorama relativement exhaustif des différentes
formes d’entretiens utilisés dans le domaine du recueil de contenus
représentationnels, voir Moliner, Rateau et Cohen-Scali, 2002).
Dans la plupart des cas, les entretiens utilisés dans le but de recueillir les
contenus représentationnels sont semi-directifs ou guidés. Dans ce type
d’entretien, l’enquêteur a déterminé a priori des zones d’exploration du champ
de représentation et son objectif prioritaire est que l’interviewé traite et
approfondisse un certain nombre de thèmes. L’atteinte de cet objectif est
facilitée par la mise au point et l’utilisation d’un guide d’entretien. Généralement
établi après quelques entretiens exploratoires, il se présente sous la forme d’un
inventaire de questions répertoriant les thèmes qui devront être abordés au
cours de l’entretien.
Quel que soit l’objet de représentation étudié, le guide d’entretien peut être
fondé sur trois fonctions essentielles des représentations sociales (Guimelli,
1995) :
• La fonction descriptive : cette fonction intervient lorsqu’il s’agit de décrire ou
de définir, au sens large, l’objet ou la situation. Elle constitue, en quelque
sorte, le reflet du registre descriptif des éléments de connaissance mis en œuvre
et utilisés par les sujets.
• La fonction prescriptive : elle entretient un rapport direct avec l’action et les
pratiques. Globalement elle se définit en termes d’acteurs, d’outils et de
moyens d’action. Elle correspond à un registre fonctionnel qui prescrit les
comportements et les pratiques devant être mis en œuvre par rapport à l’objet.
• La fonction d’évaluation ou de jugement : cette fonction intervient lorsqu’il
s’agit d’évaluer l’objet de représentation ou de porter un jugement sur cet
objet. Elle peut être rattachée aux valeurs sociales et aux normes de jugement
qui se rapportent à cet objet. Elle correspond ainsi au registre évaluatif des
éléments de connaissance.
Si l’on admet, avec Rouquette et Rateau (1998), que la quasi-totalité des
éléments de connaissance propres à un objet de représentation donné se
distribuent selon ces trois registres cognitifs, alors ces derniers peuvent être
utilisés pour constituer le guide d’entretien dans le but d’une exploration
relativement exhaustive du champ de représentation. Chaque registre sera alors
exploré systématiquement par le biais de quelques questions centrées sur l’objet.
On trouvera ci-dessous quelques exemples de questionnement, pour un guide
d’entretien centré sur le délinquant :
– registre descriptif :
• Qu’est-ce qu’un délinquant selon vous ? Que fait un délinquant ?
• Quelles sont, à votre avis, les caractéristiques essentielles d’un délinquant ?
• Généralement, qu’est-ce que les gens associent au délinquant ?, etc.
– registre prescriptif :
• À votre avis quelles sont les actions qui doivent être mises en œuvre face aux
délinquants ?
• En présence d’un délinquant que doit-on faire absolument ?
• À votre avis, quels sont les outils que la société doit utiliser pour faire face aux
délinquants ?, etc.
– registre évaluatif :
• Quels jugements portez-vous sur les délinquants ?
• Selon vous, qu’est-ce qui est le plus répréhensible dans le comportement d’un
délinquant ?
• Quels sont les préjudices les plus pénibles que les délinquants imposent à la
société ?, etc.
Cinq ou six questions par registre permettent généralement une exploration
efficace du champ de représentation. Le guide d’entretien doit comporter une
consigne initiale qui définit le cadre général de l’entretien, comme : « Vous avez
accepté que nous ayons un entretien centré sur les délinquants. Ce qui nous
intéresse ici c’est de connaître ce que pensent les personnes de ce quartier à
propos des délinquants. L’avis de personnes diverses est important pour nous. Si
vous le permettez, je vais donc vous poser quelques questions concernant le
délinquant. » Le guide d’entretien n’est pas un cadre rigide. L’ordre des
questions prévu est celui qui a été défini par l’enquêteur, mais il ne doit pas être
imposé. Chaque entretien est spécifique et le seul point important est que
toutes les questions du guide soient abordées par toutes les personnes faisant
l’objet de l’enquête.
Lors de l’entretien, l’enquêteur doit adopter un rôle de stimulateur et de
facilitateur. Il doit établir un climat de confiance en montrant au sujet qu’il
l’écoute et qu’il comprend ses propos. Il doit également apparaître comme
quelqu’un de neutre qui ne suggère pas, qui n’évalue pas, qui n’argumente pas
et qui ne contredit pas.
Pour établir ce climat et le maintenir tout au long de l’entretien, l’enquêteur
dispose d’une technique privilégiée qui est la reformulation. La reformulation
consiste à redire en d’autres termes, de façon résumée, ce qui vient d’être
exprimé par le sujet en faisant en sorte que l’essentiel du contenu ne soit pas
modifié. Elle peut prendre des formes diverses : « Si j’ai bien compris ce que
vous me dites… », « Vous voulez dire que… », « En d’autres termes… », « Pour
résumer ce que vous venez de me dire… », etc. La reformulation doit être
utilisée régulièrement, tout au long de l’entretien. Associée à une attitude
empathique qui manifeste la compréhension et l’intérêt pour ce qui est dit
(« oui, je vois… », « Je comprends », « Oui, bien sûr… ») et à des
encouragements sans verbalisation, prenant la forme de mimiques ou de
regards, elle contribue à relancer la production discursive du sujet et donc à
augmenter son volume. La reformulation peut être associée à des interventions
complémentaires qui ont toutes pour objectif de relancer la production du sujet
et qu’il sera utile de connaître pour améliorer l’efficacité de l’entretien (pour
cela, voir Berthier, 1998).
La reformulation a beaucoup de vertus dans la conduite d’un entretien. Elle
oblige tout d’abord l’enquêteur à porter toute son attention aux contenus
discursifs exprimés par les sujets, et ceci tout au long de l’entretien. Comment,
en effet, l’enquêteur pourrait-il reformuler les propos du sujet si, pendant que
celui-ci les exprime, il pense au film qu’il a vu la veille ! Par conséquent, en
mobilisant fermement l’attention de l’enquêteur tout au long de l’entretien, la
reformulation lui permet de développer ses capacités d’écoute. Par ailleurs, en
reformulant les propos du sujet, l’enquêteur est actif du point de vue cognitif et
il les mémorise beaucoup mieux. Ce qui est très utile dans le cas où le contenu
de l’entretien doit être retranscrit à la fin de l’entretien. Enfin, la reformulation
est également très précieuse dans le sens où elle permet à l’enquêteur de vérifier
l’état de sa compréhension. Si le résumé qu’il renvoie au sujet est erroné ou
comporte des lacunes, le sujet réagira dans la plupart des cas en le corrigeant ou
en le complétant. Ce dernier point est très important. Il s’agit en effet de l’un
des rares moyens dont dispose l’enquêteur pour accroître la validité, voire la
fidélité de l’entretien. Ajoutons pour terminer que l’enquêteur peut utiliser en
complément de la reformulation des demandes d’éclaircissements
(manifestations d’incompréhensions volontaires) : « Je ne comprends pas bien.
Pouvez-vous m’expliquer ? » ou bien « Je ne vois pas bien ce que vous voulez
dire. », etc. Outre le fait qu’elle permet d’améliorer encore le climat de
confiance entre l’enquêteur et le sujet, cette façon de procéder a généralement
pour effet de relancer la production discursive du sujet et donc d’accroître le
volume des contenus discursifs recueillis, ce qui est toujours l’objectif ultime
d’un entretien de recherche.
3.2.2 Les techniques d’association verbale
Au même titre que l’entretien, l’association verbale permet d’accéder aux
contenus discursifs d’une représentation sociale. Elle consiste à demander aux
sujets d’associer à un mot inducteur, généralement constitué par l’objet de
représentation, une série de mots induits (le plus souvent : trois, quatre ou
cinq). Dès lors, la consigne donnée aux sujets pour un objet « X » est la
suivante : « Quels sont les quatre mots ou expressions qui vous viennent
spontanément à l’esprit quand vous pensez à X ». Mais, on peut aussi être plus
précis et demander des éléments de définition de l’objet « X » ou encore des
caractéristiques de cet objet.
Les sujets doivent écrire les mots, sur une feuille de réponse, dans l’ordre où ils
leur viennent à l’esprit. Généralement, cette première tâche, est suivie de deux
autres. En effet, une fois les réponses obtenues, on demande aux sujets de
classer les mots ou expressions qu’ils viennent d’écrire en fonction de
l’importance qu’ils leur accordent sur une échelle allant de 1 (le mot qu’ils
jugent être le plus important) à 4 (pour celui qu’ils jugent être le moins
important). Ceci étant fait, il leur est demandé, pour terminer, de bien vouloir
évaluer chacun des mots qu’ils ont produits, sur une échelle allant de 1 (très
négatif ) à 10 (très positif ).
Ces différentes tâches sont le plus souvent proposées sous la forme d’un
questionnaire, ce qui présente plusieurs avantages. Non seulement, il est très
bien accepté par les sujets mais il est aussi particulièrement économique. En
effet, à l’issue du recueil des données, généralement effectué de façon collective,
on dispose d’un corpus très large (par exemple : nombre de mots ou d’idées
associés à l’inducteur : 4 x 100 = 400 pour 100 sujets produisant chacun 4
induits) qui recouvre une partie importante du champ représentationnel. Il
s’agit donc d’une procédure très efficace qui permet rapidement d’obtenir au
moins quatre mesures pour chacun des mots produits par les sujets :
a) sa fréquence dans la population : Si dans une population de 100 sujets
soumis à une épreuve d’association verbale, 10 sujets ont produit le terme
« travail », on va considérer que la fréquence d’apparition de ce terme est de
10 %. La fréquence d’un terme se calcule donc en divisant le nombre
d’apparitions de ce terme par le nombre de sujets, soit dans notre exemple
10/100. Il s’agit de la fréquence relative qui est donnée par le rapport : f ⁄ N,
où f est la fréquence observée du mot dans la population et N le nombre de
sujets ayant répondu au questionnaire.
b) son importance moyenne dans la population, donnée par le rapport d / f où
d est l’évaluation individuelle de l’importance du mot replacée dans le
contexte donné par l’inducteur. Ainsi, l’importance moyenne d’un mot se
calcule en faisant la somme des évaluations individuelles de son importance,
divisée par le nombre de sujets ayant produit ce mot. Si par exemple, trois
sujets ont donné le même terme, l’un en lui attribuant la note d’importance 1,
le second en lui attribuant la note 2 et le troisième en lui donnant la note 3,
l’importance moyenne du mot est : (1 + 2 + 3)/3 = 2.
c) son rang moyen dans la suite associative : dans une épreuve d’association
verbale les sujets produisent leurs réponses successivement. On peut donc
s’intéresser au rang d’apparition de ces réponses en considérant qu’un mot
produit en premier lieu aura plus d’importance qu’un mot produit à la fin de
la séquence associative.

Encadré 5. Un exemple de questionnaire d’association verbale (mot inducteur : bon site internet).
Nous vous demandons de répondre à ce questionnaire le plus spontanément possible et en respectant
l’ordre des questions présentées. Le traitement des réponses est strictement anonyme et confidentiel.
Merci de votre participation.
1 Quels sont les quatre mots ou expressions qui vous viennent spontanément à l’esprit pour décrire les
caractéristiques d’un « bon site internet ». Écrivez-les sur les lignes suivantes :

2 À présent, veuillez classer les mots ou expressions que vous venez d’écrire selon l’importance que
vous leur accordez. Pour cela, merci d’indiquer pour chaque mot ou expression son classement dans les
cases prévues à cet effet (de 1 pour le mot que vous jugez être le plus important pour caractériser un
bon site internet à 4 pour celui que vous jugez être le moins important pour caractériser un bon site
internet).
3 Après avoir classé ces mots, nous vous demandons de bien vouloir les évaluer sur les échelles
suivantes. Pour répondre, vous devez simplement entourer le chiffre qui traduit le mieux votre
opinion. Afin de ne pas provoquer d’erreurs, nous vous demandons de réécrire les mots ou
expressions que vous avez donnés précédemment et de répondre sur les échelles leur correspondant.
Très négatif Très positif

MOT 1 … 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10

MOT 2 … 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10

MOT 3 … 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10

MOT 4 … 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10

Merci de votre participation

Ainsi, le rang moyen d’apparition se calcule en faisant la somme des rangs


d’apparition du mot, divisée par le nombre de sujets l’ayant produit. Si par
exemple 3 sujets ont donné le même terme, l’un en première position, le
second en cinquième position et le troisième en seconde position, le rang
moyen du mot considéré est : (1 + 5 + 2)/3 = 2.66.
On a donc le rapport r / f où r est le rang auquel le mot apparaît pour un
individu donné dans la suite associative, les sujets enregistrant leurs réponses
dans l’ordre où elles leur viennent à l’esprit.
d) sa connotation moyenne dans la population, soit c / f où c est l’évaluation
individuelle de la connotation du mot (positive vs négative) par rapport à
l’inducteur. Ainsi, pour un mot produit par 3 sujets, le premier lui ayant
donné la note 6, le second la note 7 et le troisième la note 8, la connotation
moyenne du mot est : (6 + 7 + 8)/3 = 7.
3.2.3 Les questionnaires
Très utilisés pour l’étude des représentations sociales, les questionnaires sont
fondés sur un objectif de quantification. Il s’agit donc d’un outil devant
permettre d’effectuer une mesure. L’intérêt de la mesure est évident. Il est en
effet plus facile et toujours plus efficace d’enregistrer, de manipuler et de traiter
des valeurs quantitatives pour décrire ou expliquer un phénomène. L’énoncé « Il
mesure 1,80 mètre » élimine les confusions ou les désaccords d’estimation qui
pourraient résulter de l’appréciation générale « C’est un homme grand ».
Le questionnaire est une technique très générale qui fait partie des méthodes
basiques de la psychologie sociale, mais aussi plus généralement de la
psychologie, de la sociologie, voire des sciences humaines ou sociales ! Il ne
s’agit donc pas d’un outil spécifiquement adapté à l’étude des phénomènes
socio-représentationnels, mais plutôt d’une méthode de questionnement que
l’on peut appliquer à l’étude des représentations sociales.
Le questionnement portera sur les manières de penser et sur les jugements
(opinions, attitudes, préférences, satisfaction, croyances, etc.). Comme on va le
voir, il peut prendre des formes multiples. D’une manière générale, on évite les
questions à réponses oui/non qui inhibent la réflexion et induisent des réponses
de convenance ou d’acceptation.
Les questionnaires les plus fréquemment utilisés dans l’étude des
représentations sociales sont fondés sur le modèle des échelles d’attitudes de
type Likert : chaque question est constituée d’un énoncé ou d’une proposition
issus des entretiens réalisés lors d’une phase préalable destinée à recueillir les
contenus de la représentation. On demande alors aux sujets d’indiquer leur
position sur chacun des énoncés ou sur chacune des propositions constituant le
questionnaire. Pour répondre à cette demande, ils disposent d’échelles
numériques comportant au minimum 4 modalités (11 au maximum), ce qui
permet de répondre avec plus ou moins de nuances. Sur ces échelles, on peut
demander aux sujets d’indiquer leur degré d’accord ou de désaccord avec la
proposition (voir l’exemple ci-dessous) ou de satisfaction ou d’insatisfaction, on
peut leur demander aussi de juger de son importance par rapport à l’objet, etc.
On observera que le nombre de modalités sur l’échelle peut être impair (avec
une position médiane), ou pair (sans la position médiane). La position médiane
est considérée comme indiquant la position des indécis. Dès lors, si l’on veut
obliger les sujets à prendre position dans un sens ou dans l’autre en évitant le
compromis, on optera pour un nombre pair de modalités.

Encadré 6. Quelques exemples d’échelles de Likert


L’Islam est une religion de tolérance
Tout à fait en désaccord 1 2 3 4 5 6 Tout à fait d’accord
Dans mon entreprise, les conditions de travail sont…
Très insatisfaisantes 123456789 Très satisfaisantes
Pour évaluer la qualité d’une automobile, la puissance du moteur joue un rôle…
Très peu important 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 Très important

On notera également que les mêmes échelles peuvent être utilisées pour amener
les sujets à porter des jugements sur des propositions ou des affirmations. Issues
du différenciateur sémantique d’Osgood, elles sont construites sous une forme
bipolaire : bon-mauvais, efficace-inefficace, vrai-faux, propre-sale, intéressant-
inintéressant, simple-compliqué, etc. Ces échelles comportent généralement
sept modalités.
Le succès de ces questionnaires pour l’étude des représentations sociales réside
dans leur facilité d’utilisation qui permet, notamment, des passations collectives
sur un nombre important de sujets. Par ailleurs, ils sont, le plus souvent, bien
acceptés par les sujets. Leur exploitation et le traitement des données qui en
découle nécessitent toutefois la mise en œuvre d’outils statistiques parfois
complexes que l’utilisateur devra maîtriser pour tirer un profit maximum des
données recueillies.
Le questionnaire de caractérisation
Ce type de questionnaire est généralement considéré comme spécifique à
l’étude des représentations sociales. Il est en tout cas très souvent utilisé dans ce
cadre particulier, et ceci depuis de très nombreuses années (Guimelli, 1988).
On propose aux sujets une liste de propositions (ou d’énoncés, ou d’items)
qu’on va leur demander de hiérarchiser en fonction d’un critère. En raison du
nombre de propositions présentées (au minimum 12, mais le plus souvent 15
ou 20), il est difficile de procéder à une hiérarchisation directe des items. Pour
faciliter la tâche des sujets, on va donc leur proposer de procéder à des choix
successifs par blocs. Par exemple, si la liste présentée aux sujets comporte 15
items, on demande aux sujets de choisir et de hiérarchiser cinq blocs
comprenant chacun trois items (cinq blocs comprenant chacun quatre items
pour une liste de 20 items, ou six blocs comprenant chacun deux items pour
une liste de 12 items, etc.).
Dans l’exemple suivant, on s’intéresse aux représentations sociales du guérisseur.
Des entretiens préalables, centrés sur la question suivante : « D’après vous,
comment peut-on expliquer l’efficacité du guérisseur ? » ont permis de dégager
15 items qui paraissaient refléter et résumer correctement les réponses des
sujets. Le questionnaire de caractérisation obtenu a donc été le suivant :
L’efficacité de l’action du guérisseur peut s’expliquer par :
1. Le fait qu’il a du fluide.
2. La prière qu’il récite en lui-même.
3. Son pouvoir sur la personne qui vient le consulter.
4. Son expérience acquise au fil du temps.
5. Les croix qu’il dessine sur la partie brûlée.
6. Un don.
7. Un secret qu’on lui a transmis.
8. L’apprentissage qu’il a réalisé lui-même.
9. Son action sur l’inconscient.
10. Ses impositions de mains.
11. Le fait qu’il y croit.
12. Une intervention divine qui descend en lui.
13. Le fait qu’il entre en transe.
14. L’énergie qu’il canalise sur la brûlure.
15. La foi de celui qui le consulte.
Après avoir explicité le contenu du questionnaire, la consigne donnée aux sujets
(au nombre de 15 dans cet exemple) est alors la suivante (pour une liste de
quinze items) :
« On dit que certains guérisseurs ont la possibilité d’arrêter le feu. Lisez
attentivement les propositions qui suivent et, parmi celles-ci, essayez de repérer
les 3 qui, à votre avis, expliquent le mieux l’efficacité de leur action. En face de
chacune d’elles, vous voudrez bien inscrire le score +2. Parmi les 12
propositions restantes, veuillez ensuite repérer les trois propositions qui
expliquent le moins bien l’efficacité de l’action du guérisseur et donnez-leur le
score –2). Puis, parmi les 9 propositions qui restent, sélectionnez les 3 qui
correspondent encore assez bien au critère de choix et notez-les +1. Enfin, sur
les 6 propositions restantes, choisissez les 3 qui y correspondent encore assez
mal (score –1). Il reste alors 3 propositions (celles qui ne sont ni choisies ni
rejetées) notés 0. »
Chaque item est ainsi évalué sur une échelle comportant cinq modalités en
fonction de son appartenance à un bloc donné (de +2 à –2) :
Une fois recueillies, les réponses sont disposées dans un tableau de
dépouillement qui comporte, en colonnes, les différents éléments et, en lignes,
les sujets (Tableau 1). Ainsi, dans notre exemple, le sujet n° 1 a affecté l’élément
1 au bloc (–1), l’élément 2 au bloc (+2), l’élément 3 au bloc (0), etc. Chaque
élément est donc affecté, pour chacun des sujets, d’une pondération qui
correspond au bloc dans lequel il a été rangé et qui, par conséquent, indique
l’importance qu’il occupe dans l’ensemble considéré. Évidemment, la somme de
chaque ligne est égale à zéro.
Tableau 1. Réponses des 15 sujets relatives aux choix par blocs effectués sur
15 éléments (tableau de dépouillement). D’après Guimelli, 1998.
Items

Sujets 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15

– – –
s1 2 0 1 2 2 0 –1 1 –2 –2 0 1
1 1 2

– –
s2 1 2 0 1 2 0 2 –1 0 1 –2 –1 –2
2 1

– – – – –
s3 2 0 2 2 0 1 1 0 –2 1
1 2 1 2 1

– – – –
s4 1 0 0 0 2 1 1 –2 –2 2 2
2 1 1 1

– – –
s5 2 0 0 1 2 1 –1 1 –1 –2 0 2
1 2 2

– – –
s6 1 0 2 1 2 0 1 0 –1 –2 2 –1
2 2 1

– – – –
s7 2 0 1 2 1 0 1 –2 –2 2 0
2 1 1 1

– – –
s8 0 2 1 0 1 1 0 2 –2 –1 –1 2
2 2 1
– – –
s9 1 2 0 2 2 0 –1 1 0 –2 –1 1
2 1 2

– – –
s10 1 0 1 1 2 2 –1 0 –2 –2 0 2
1 1 2

– – – –
s11 0 0 1 2 2 0 2 –1 –2 1 1
2 1 1 2

– – –
s12 2 2 1 2 1 1 0 0 –2 –2 0 –1
1 2 1

– – –
s13 1 2 1 0 0 0 –1 1 –2 –2 2 2
2 1 1

– – – –
s14 2 0 0 1 1 0 2 –1 –2 1 2
2 1 2 1

– – – –
s15 0 1 2 0 2 0 2 –2 –2 1 1
1 1 1 2

On notera que le recueil des données sous cette forme permet de calculer les
moyennes relatives à chacun des items (tableau 2).
Dès lors, il devient possible d’évaluer l’importance relative d’un item par
rapport aux autres. Ainsi, on observe (tableau 2) que c’est l’item 11, c’est-à-dire
« le fait qu’il y croit » qui, en moyenne, explique le mieux l’efficacité du
guérisseur. Par contre « le fait qu’il entre en transe » est l’item qui, dans notre
population, explique le moins bien son action. Par ailleurs, lorsque c’est
nécessaire, le calcul des moyennes permet d’établir les comparaisons statistiques
habituelles entre deux ou plusieurs populations et d’associer ainsi une analyse
quantitative des données (à l’aide d’un test statistique) à l’analyse qualitative
classique.
Tableau 2. Scores moyens des 15 items, calculés à partir du tableau 1.
1. Le fait qu’il a du fluide. 0,53

2. La prière qu’il récite en lui-même. –0,26

3. Son pouvoir sur la personne qui vient le consulter. 0,4


4. Son expérience acquise au fil du temps. 0,13

5. Les croix qu’il dessine sur la partie brûlée. –0,4

6. Un don. 0,93

7. Un secret qu’on lui a transmis. 0,4

8. L’apprentissage qu’il a réalisé lui-même. –0,66

9. Son action sur l’inconscient. –0,06

10. Ses impositions de mains. –0,26

11. Le fait qu’il y croit. 1.00

12. Une intervention divine qui descend en lui. –1,2

13. Le fait qu’il entre en transe. –1,8

14. L’énergie qu’il canalise sur la brûlure. 0,4

15. La foi de celui qui le consulte. +0, 86

On a pu ainsi montrer (Guimelli, 1989, 1998), grâce à cette procédure, que


dans une population de chasseurs, dichotomisée selon que les sujets étaient
sensibilisés ou non aux approches écologiques de la chasse, cinq propositions
sur les vingt qui leur étaient présentées, étaient classées différemment. Le
changement dans l’évaluation de ces cinq propositions a été mis en évidence par
une comparaison statistique des deux populations à l’aide du t de Student. Ces
résultats ont pu alors être considérés comme la marque d’une évolution des
représentations sociales de la chasse sous l’influence de ces nouvelles pratiques
écologiques.
3.2.4 Les supports iconographiques
Dans de nombreuses recherches, des productions iconographiques ont été
utilisées pour accéder aux contenus des représentations sociales. L’une des plus
anciennes recherches de ce type est celle de Milgram et Jodelet (1976). Dans ce
travail, les auteurs, qui s’intéressent aux représentations de l’espace urbain,
demandent aux sujets de produire un plan de leur ville. L’un des résultats les
plus remarquables de la recherche suggère un lien entre la fréquentation
préférentielle d’une zone donnée (par exemple un quartier) et la place que cette
zone occupe dans le dessin. Plus tard, l’utilisation de matériaux
iconographiques sera souvent mise à contribution et nous ne saurions faire ici
l’inventaire de tous les travaux qui y ont eu recours. Il reste toutefois possible de
dresser une typologie de l’utilisation des images pour l’étude des
représentations. Rapidement, on distinguera trois formes.
La première consiste à utiliser des supports iconographiques (photographies ou
dessins) comme stimuli. Ainsi ces supports sont présentés aux sujets à qui l’on
demande de les commenter. La difficulté de cette technique réside évidemment
dans le choix des images présentées. Mais elle a l’avantage d’être une assez
bonne alternative aux entretiens. En effet, les images constituent tout à la fois
un support et un guide à ces entretiens et facilitent donc leur conduite.
La seconde technique consiste à demander aux sujets de produire eux-mêmes
une iconographie, puis de la commenter. On considère alors que les
productions discursives ainsi recueillies seront étroitement rattachées aux
préoccupations des sujets puisqu’ils sont eux-mêmes à l’origine des images qu’ils
commenteront. L’un des inconvénients de cette technique réside toutefois dans
la grande variabilité que l’on peut observer dans les productions
iconographiques qui seront commentées.
La troisième technique consiste à rassembler un corpus iconographique que l’on
tentera d’analyser. Les images constitutives du corpus pourront provenir de
sources médiatiques ou de sources institutionnelles (par exemple les images que
des villes diffusent pour leur promotion). L’hypothèse qui sous-tend cette
technique est celle d’un lien entre la manière dont un objet est montré (mis en
image) et la représentation sociale de cet objet. C’est évidemment une
hypothèse séduisante, mais à ce jour, elle n’a jamais été véritablement validée.
En outre, il faut reconnaître qu’en raison du caractère toujours ambigu des
images, leur analyse en termes de contenus reste une difficulté majeure.
3.3 Les méthodes d’analyse des contenus
Quel que soit le mode de recueil des données (entretiens, associations verbales,
corpus textuel), le chercheur se trouve face à un corpus discursif qu’il s’agit de
« faire parler ». Diverses méthodes peuvent être mises en œuvre pour tenter de
saisir les significations que les personnes interrogées associent à l’objet de
représentation.
3.3.1 L’analyse lexico-métrique
Une des premières façons de caractériser un corpus textuel associé à un objet de
représentation consiste à prendre en considération certaines de ses propriétés
lexico-métriques. Comme nous allons le voir, elles peuvent nous renseigner sur
le degré de structuration de la représentation étudiée ainsi que sur
l’homogénéité de la population interrogée. Trois indicateurs sont à prendre en
compte.
– Le volume du corpus ou nombre d’occurrences.
Quelle que soit la provenance du corpus (entretiens, associations verbales,
textes, etc.), on va dénombrer le nombre d’éléments qui le composent.
Généralement, cet inventaire se fait en excluant les articles et les conjonctions.
– Le nombre de mots différents ou nombre de types.
Dans un corpus textuel, certains mots vont apparaître plus ou moins
fréquemment. Par exemple, dans un corpus de 100 occurrences, on pourra
rencontrer 10 fois le mot « couleur » et 15 fois le mot « nuance ». Tant et si bien
que les 100 occurrences du corpus vont se répartir en un nombre plus restreint
de types.
– Le nombre de mots uniques ou nombre d’hapax.
Il peut arriver que certains mots n’apparaissent qu’une seule fois dans un même
corpus. Ces occurrences sont appelées des hapax et leur nombre va nous
intéresser lorsqu’on le combine aux autres indicateurs.
À partir des trois indicateurs que nous venons de décrire, il est possible de
calculer deux indices qui nous renseignent sur le degré de structuration du
corpus (cf. Flament et Rouquette, 2003).
L’indice de diversité
Il s’agit du rapport Types/Occurrences. Par définition, ce rapport varie de 0 à 1.
S’il est égal à 1, cela indique qu’aucun mot du corpus n’a été répété. On a donc
un corpus qui, lorsqu’il a été recueilli auprès d’individus différents, témoigne
d’une extrême diversité lexicale. Mais cette diversité peut résulter d’une richesse
lexicale dans la population interrogée ou d’une hétérogénéité de cette
population.
L’indice de variabilité
Il s’agit du rapport Hapax/Types. Ici encore, ce rapport varie de 0 à 1. Plus il se
rapproche de 1 et plus on doit soupçonner que certaines sources du corpus se
distinguent des autres par le lexique employé. En d’autres termes, cet indice
nous renseigne sur l’hétérogénéité des sources du corpus. Ainsi, l’indice de
variabilité vient préciser le sens de l’indice de diversité.

En pratique, les indices de diversité et de variabilité n’ont pas de valeur


intrinsèque. On ne leur connaît pas de normes de variation qui permettrait de
décider qu’un corpus est plus ou moins riche ou qu’une population est plus ou
moins homogène par rapport à ce corpus. En revanche, ces indices peuvent
s’avérer très utiles lorsqu’il s’agit de comparer des corpus obtenus auprès de
populations différentes.
3.3.2 L’analyse prototypique
En 1992, Vergès propose une méthode d’analyse des corpus recueillis par
association verbale. Cette méthode repose sur l’utilisation combinée de deux
indicateurs.
– La fréquence d’apparition des associations produites.
– Le rang moyen d’apparition des associations produites.
À partir de ces deux indices (cf. 3.2.1 les techniques d’association verbale),
Vergès propose la construction d’un tableau où vont se ventiler les différentes
associations recueillies selon leur fréquence et leur rang moyen d’apparition (cf.
tableau 3).
On considère alors que les associations apparaissant dans la case supérieure
droite (rang moyen minimal et fréquence maximale) sont susceptibles
d’appartenir au noyau de la représentation étudiée (cf. 2.2). Ce sont en effet des
réponses qui sont données par le plus grand nombre de sujets (consensus) et qui
apparaissent le plus vite dans la séquence associative (importance ou saillance
du terme).
Tableau 3. Ventilation des réponses associatives selon le rang moyen et la
fréquence d’apparition.
Rang moyen minimal Rang moyen maximal
Fréquence maximale

Fréquence minimale

Cette technique offre un excellent moyen d’explorer le lexique associé à un


objet de représentation. Toutefois, il n’est pas assuré que les associations les plus
fréquentes et les plus précoces appartiennent effectivement au noyau de la
représentation étudiée. On doit parfois se méfier d’usages linguistiques qui
confèrent ces propriétés à certains termes sans pour autant que ces termes
renvoient à des cognitions structurantes. C’est pourquoi Abric (2003) propose
de croiser la fréquence, non pas avec le rang moyen d’apparition des
associations produites, mais avec leur rang moyen d’importance. C’est donc
pourquoi les questionnaires d’association verbale comportent désormais une
question sur l’importance que les sujets accordent à chacune des associations
qu’ils ont produites (cf. 3.2.1 Les techniques d’association verbale).
3.3.3 L’analyse thématique
La plupart des corpus textuels se caractérisent par une grande diversité lexicale.
En se focalisant exclusivement sur la fréquence des occurrences (les mots) qui
les composent, il est souvent difficile de discerner le sens général de ces
productions discursives. C’est pourquoi il peut être utile de regrouper ces
occurrences en catégories thématiques plus larges. Par exemple, à propos du
nom de leur université d’appartenance, 62 étudiants de première année de
psychologie sont invités à produire trois mots ou expressions qui leur viennent à
l’esprit. On recueille ainsi 186 associations. Le calcul des fréquences ne fait
apparaître que 2 mots donnés par au moins 10 % des sujets : « cours »
(16,13 %) et « Études » (11,29 %). On comprend aisément qu’à partir de ce
type de données, il est malaisé de cerner les significations que ces étudiants
associent à leur université. Face à cette difficulté, on décide donc de regrouper
les 186 occurrences en catégories. Il s’agit alors de construire un système de
catégories tel que chaque occurrence sera placée dans une catégorie et seulement
une. On aboutit finalement à l’identification des 12 catégories thématiques
décrites dans le tableau 4. On voit alors que les associations les plus fréquentes
(46,77 %) concernent les espaces verts de cette université, suivies par
l’évocation des études en tant qu’activité (29,03 %) ainsi que par l’évocation de
l’organisation de cet établissement (27,42 %). Par ailleurs, l’identification des
mots les plus fréquents de chaque catégorie permet de préciser leur sens. Ainsi,
lorsque les sujets évoquent l’organisation de l’établissement, c’est le mot
« désorganisé » qui est le plus fréquent.
Tableau 4. Catégorisation des associations verbales produites à partir du
nom d’une université. Descriptions, mots fréquents et fréquence de chaque
catégorie.

Catégories Descriptions Mots fréquents Fréquences

Cadre Évocation des espaces verts Pelouse, vert 46,77 %

Évocation des études comme Études, liberté,


Études 29,03 %
activité autonomie

Organisation Information et horaires Désorganisée 27,42 %

Activités de Situations de cours ou


Cours, partiels 22,58 %
cours d’examen

Évocation d’activités extra-


Vie étudiante Rire, convivialité 17,74 %
universitaires

Filière Évocation d’une discipline Psychologie, lettres 16,13 %

Hippies, étudiants
Population Types d’usagers 14,52 %
glandeurs

Services ou fonctionnement
Administration Administration 12,90 %
administratifs

Lieu de cours Évocation des lieux physiques Amphithéâtre 12,90 %

Hétéroclite,
Diversité Diversité sociale ou nationale 11,29 %
cosmopolite

Architecture Espace et bâtiments Grand, vieux 9,68 %

Évocation des grèves et


Grève Grève 9,68 %
blocages
Ce travail d’Analyse de Contenu (Bardin, 2001) obéit à diverses règles mais il
n’en reste pas moins empreint d’une grande subjectivité. C’est pourquoi
certains chercheurs ont développé des logiciels permettant de regrouper les
éléments d’un corpus textuel sur la base de leur apparition simultanée (co-
occurrence) dans les réponses des sujets. Par exemple, si à l’occasion d’une
épreuve d’association verbale, tous les sujets ayant produit le mot « travail » ont
aussi produit le mot « salaire », la co-occurrence entre ces deux mots sera
maximale. Si au contraire aucun des sujets ayant produit le mot « travail » n’a
produit le mot « salaire » la co-occurrence sera minimale. Par extension, ce
principe peut s’appliquer aux mots d’une même phrase ou d’un même
entretien. Ainsi, ce type de logiciels propose au chercheur des regroupements de
mots fondés sur un principe de proximité (dans une même séquence associative,
dans une même phrase, dans un même entretien), ce qui minimise fortement la
subjectivité inhérente à l’établissement de catégories. Toutefois, la subjectivité
du chercheur réapparaît évidemment lorsqu’il tentera de nommer les catégories
identifiées par le logiciel. À l’heure actuelle, le logiciel le plus performant dans
ce domaine a été développé par Pierre Ratinaud de l’Université de Toulouse. Il a
en outre l’avantage d’être « open source », donc d’accès gratuit
(www.iramuteq.org). On trouvera une belle illustration de son utilisation dans
l’ouvrage de Marchand et Ratineau (2012).
3.4 Les méthodes d’analyse de l’organisation des contenus
L’analyse du contenu d’un corpus discursif associé à un objet de représentation
permet l’élaboration de questionnaires standardisés. Le principal avantage de
ces outils tient au fait que les données recueillies pourront faire l’objet de
traitements statistiques sophistiqués qui vont permettre d’explorer
l’organisation des contenus de la représentation étudiée.
3.4.1 L’analyse de similitude
L’analyse de similitude a été introduite en 1962 par Flament. Cette technique
permet de dégager la structure des relations fortes entre les éléments d’un
ensemble d’items. Le premier moment de la méthode consiste à calculer les
distances entre tous les items de l’ensemble, pris deux à deux. Dans le cadre des
recherches sur les représentations sociales, les items en question correspondent à
des opinions relatives à un objet de représentation (voir par exemple les items
présentés en 3.2.3). Ces items sont évalués par les sujets selon une procédure de
choix par bloc (cf. 3.2.3), ou selon une simple procédure de classification. Il
existe de nombreux moyens de calculer les distances entre les éléments (voir
Guimelli, 1998), mais dans tous les cas, on aboutit à une matrice de distances
telle que celle présentée dans le tableau 5. Dans ce type de matrice, deux items
sont d’autant plus proches 2 que l’indice qui leur correspond est élevé.
Tableau 5. Matrice des distances entre 6 items (A, B, C, D, E et F), d’après
Guimelli (1998).
A B C D E F

A .40 –.70 –.30 .52 .81

B .31 .32 .76 .00

C .72 .60 .55

D .00 .54

E .30

À partir de cette matrice, la seconde étape de la méthode consiste à établir


« l’arbre maximum » des distances. Il s’agit d’un graphe dont les sommets sont
constitués par les différents items et dont les arêtes correspondent aux différents
indices contenus dans la matrice. Pour parvenir à ce résultat, on considère
toutes les arêtes possibles du graphe à partir de celle ayant la valeur la plus forte
en valeur absolue jusqu’à celle ayant la valeur la plus faible (toujours en valeur
absolue). Dans l’exemple du tableau 5, l’arête la plus forte est celle qui relie les
items A et F (.81), la plus faible est celle qui relie les items B et F ou D et E.

Figure 1. Arbre maximum de la matrice du tableau 4. D’après Guimelli


(1998).
Pour le dessin du graphe, on ne retient que les arêtes qui ne forment pas de
cycle avec les arêtes précédentes. À partir des données du tableau 5, la méthode
aboutit au graphe de la figure 1. Ce type de représentation graphique permet
alors d’identifier des regroupements d’items ou des oppositions entre groupes
d’items. Par exemple, dans la figure 1, on voit apparaître deux blocs. À gauche,
les items A et F fortement liées entre eux (.81) et à droite le groupe formé par
les items C, D, E et B. On constate que ces deux blocs s’opposent puisque
l’arête qui les relie a une valeur de -.70.
Il est à noter que cette technique peut s’appliquer à des corpus textuels ou à des
mots recueillis selon une procédure d’association verbale. Le logiciel
« iramuteq », évoqué plus haut permet le traitement de ce type de matériaux.

Encadré 7. L’analyse de classification hiérarchique (ACH)


Il s’agit d’une technique de classification automatique permettant de repérer des regroupements entre
les différents items d’un questionnaire. Supposons que l’on ait demandé à des sujets de choisir 5 items
(opinions) dans une liste de 10. On va alors s’intéresser à la distance des choix entre chacun des 10
items et tous les autres. Si tous les sujets ayant choisi l’item A ont aussi choisi l’item B, la distance
entre A et B sera minimale. Si au contraire aucun des sujets ayant choisi A n’a choisi B, la distance
entre A et B sera maximale.
On calcule ainsi un indice de distance pour toutes les paires possibles d’items. Précisons toutefois qu’il
existe de nombreux indices de distance que nous ne saurions présenter ici. À partir de la matrice des
distances, la technique va alors agréger les items entre eux sur la base de leurs distances réciproques. Le
résultat d’une ACH se présente sous la forme d’un graphique appelé dendrogramme (cf. figure 2).

Figure 2. Résultat de l’analyse de classification hiérarchique


Le principe de lecture d’un tel graphique est le suivant : plus le chemin est long pour aller d’un item à
l’autre, plus ces items ont donné lieu à des réponses différentes de la part des sujets. En d’autres
termes, plus la distance entre ces items est importante. Dans cet exemple, on voit donc se dessiner
deux grandes classes rassemblant les items A, B, C pour la première et tous les autres pour la seconde.
Par ailleurs, à l’intérieur de la seconde classe, on peut identifier deux sous-classes constituées des items
D, E et F pour la première et G, H, I, J pour la seconde. Ainsi, l’ACH appliquée à l’étude des
représentations permet de repérer des regroupements d’opinions que l’on peut interpréter en référence
à la notion de champ proposée par l’approche sociogénétique (cf. 2.1). On trouvera une présentation
plus détaillée de cette méthode dans Moliner, Rateau et Cohen-Scali, 2002.
3.4.2 L’analyse en composantes principales
L’analyse en composantes principales (ACP) appartient à la famille des analyses
factorielles. C’est l’ouvrage de Doise, Clémence et Lorenzi-Cioldi (1992), qui a
popularisé l’utilisation de ces méthodes pour l’étude des représentations
sociales. L’ACP vise à identifier des covariations entre différentes variables
généralement mesurées par le biais de questionnaires. Elle a pour objectif ultime
de repérer des variables latentes, appelées « facteurs » qui résument les variations
observées dans les réponses des sujets interrogés. Par exemple, on demande à
des étudiants de première année de psychologie d’exprimer leur degré d’accord
à propos de 12 opinions relatives aux causes de la délinquance (Doise et
Papastamou, 1987). La question se pose alors de savoir quels sous-ensembles de
ces opinions recueillent des degrés d’accord comparables et quels sous-
ensembles de ces opinions recueillent des degrés d’accord opposés. On va donc
s’intéresser à la structure des corrélations entre les 12 variables (les 10 opinions)
qui constituent notre questionnaire.
Les résultats de l’ACP se présentent comme indiqué dans le tableau 6. Dans
cette recherche, trois facteurs sont identifiés. Nous verrons plus loin comment il
convient de les interpréter. Mais intéressons-nous d’abord à la dernière ligne du
tableau. Pour chaque facteur y est indiqué le pourcentage de variance expliquée.
Pour dire les choses simplement, ce pourcentage correspond à la « quantité »
d’information résumée par chaque facteur. Ici, les trois facteurs identifiés
résument finalement 45,9 % des variations observées dans les réponses des
sujets. Ce qui n’est pas très satisfaisant car, finalement, cette analyse délaisse
54,1 % de ces variations qui resteront inexpliquées. À l’époque où cette étude
fut réalisée, ce résultat était jugé acceptable. Mais aujourd’hui, dans les études
de représentation, on ne retient les résultats d’une ACP que si le pourcentage
total de variance expliquée dépasse 50 %.
Dans chaque ligne du tableau 6 sont indiquées les causes sur lesquelles les sujets
se sont prononcés et un coefficient pour chaque facteur. Par exemple pour la
cause « Inégalités sociales », on peut lire 0,66 pour le facteur 1, -0,04 pour le
facteur 2 et -0,14 pour le facteur 3.
Tableau 6. Résultats de l’ACP sur les causes de la délinquance. D’après
Doise et Papastamou (1987)
Facteur 1 Facteur 2 Facteur 3
Inégalités sociales 0,66 –0,04 –0,14

Système socioéconomique 0,59 –0,04 0,09

Récidive après prison 0,43 0 0,16

Exploitation sociale 0,41 –0,04 –0,31

Réaction de révolte 0,24 –0,18 0,21

Origine sociale 0,23 0,17 –0,14

Frustration interpersonnelle 0,06 –0,11 0,49

Anomalies congénitales 0,06 0,74 –0,18

Lois de l’hérédité 0,04 0,57 0,1

Crise de l’adolescence –0,01 0,02 0,77

Histoire personnelle –0,02 0,03 0,26

Causes organiques –0,26 0,48 0,05

% de variance expliquée 17,20 % 15,60 % 13,10 %

Ces coefficients sont appelés des « saturations ». On peut les comprendre


comme des coefficients qui expriment le lien entre la variable (ici la cause
« Inégalités sociales ») et le facteur. Selon la valeur positive ou négative de la
saturation, ce lien sera donc positif ou négatif. Lorsque la saturation est voisine
de 0, cela indique qu’il n’y a pas de lien entre la variable et le facteur. Pour
interpréter un facteur, on va considérer les variables qui ont les saturations les
plus fortes.
On remarque que pour le facteur 1, les causes ayant les saturations les plus
élevées sont « les inégalités sociales », « le système socioéconomique », « la
récidive » et « l’exploitation sociale ». Il semble donc que l’on soit ici en
présence de causes qui renvoient toutes à une explication sociale de la
délinquance.
Pour le facteur 2, ce sont les « anomalies congénitales », « les lois de l’hérédité »
et « les causes organiques » qui obtiennent les saturations les plus élevées. Selon
toute vraisemblance le facteur 2 renvoie à des explications biologiques de la
délinquance.
Enfin, pour le facteur 3, « les frustrations » et « la crise de l’adolescence »
affichent les saturations les plus élevées. On peut alors supposer que ce facteur
regroupe les explications psychologiques de la délinquance.
En définitive, l’analyse a permis d’identifier trois types d’explications (sociales,
biologiques et psychologiques). Selon le modèle sociogénétique des
représentations (cf. 2.1), on va considérer qu’il s’agit là de trois dimensions qui
structurent le champ de la représentation des causes de la délinquance. Selon le
modèle sociodynamique (cf. 2.3), on dira plutôt qu’il s’agit de trois principes
organisateurs des différences individuelles dans la représentation des causes de la
délinquance. En d’autres termes, lorsque les étudiants de psychologie divergent
quant à leurs explications de la délinquance, c’est parce qu’ils privilégient, qui
des explications biologiques, qui des explications sociales ou psychologiques.

Encadré 8. L’analyse factorielle des correspondances (AFC).


Il s’agit d’une variante de l’analyse factorielle. Cette technique (Benzécri, 1980), permet de résumer
des tableaux de contingence. Dans les études de représentation, la forme la plus classique de ces
tableaux est la suivante : les lignes correspondent à des unités statistiques (le plus souvent des sujets),
tandis que les colonnes correspondent aux modalités d’une variable nominale (par exemple 10
opinions parmi lesquelles on a demandé aux sujets d’en choisir 5). À l’intérieur de chaque case du
tableau, on trouve le chiffre 1 ou 0 selon que l’unité statistique indiquée dans la ligne est caractérisée
ou non par la modalité de la variable nominale indiquée dans la colonne. Par exemple, si l’on a
présenté 10 opinions aux sujets
en leur demandant d’en choisir 5 et si le premier sujet a choisi les 5 premières opinions, la première
ligne du tableau se présentera ainsi : 1 1 1 1 1 0 0 0 0 0.
L’algorithme de l’AFC permet alors de repérer les correspondances entre les lignes et les colonnes du
tableau initial. Ces correspondances sont de trois types. L’attraction désigne un lien positif entre deux
colonnes, deux lignes ou une ligne et une colonne. On peut rapprocher ce lien de l’idée de corrélation
positive. La répulsion désigne un lien négatif (corrélation négative) entre deux colonnes, deux lignes ou
une ligne et une colonne. L’indépendance désigne l’absence de lien entre deux colonnes, deux lignes ou
une ligne et une colonne. Si, comme dans notre exemple, on s’intéresse aux liens entre nos dix
opinions, on se focalisera sur les correspondances entre colonnes. L’analyse produira alors un jeu de
facteurs dont l’interprétation est assez comparable de ce qui est fait avec l’ACP.
L’intérêt de l’AFC tient aussi au fait que les lignes du tableau initial peuvent désigner des groupes de
sujets. Dans ce cas, la technique permet d’explorer les liens entre ces groupes et les opinions proposées
aux sujets. On trouvera une description de la méthode appliquée à l’étude des représentations dans un
texte de Deschamps (2003).

3.5 Les méthodes d’identification du noyau


Dans le cadre de l’approche structurale (cf. 2.2), plusieurs techniques ont été
développées pour identifier les éléments centraux d’une représentation sociale.
Ces méthodes reposent toutes sur l’utilisation de questionnaires spécifiques,
élaborés à partir d’analyses de contenus préalables (cf. 3.2).
3.5.1 La technique de mise en cause (MEC)
Selon l’approche structurale, les éléments centraux d’une représentation sont
des caractéristiques que les individus considèrent comme indissociables de
l’objet (cf. 2.2). Donc, un objet ne pourra pas être reconnu comme tel par les
individus s’il présente une caractéristique contradictoire avec un élément central
de la représentation. Diriez-vous d’un animal que c’est un oiseau si l’on vous
explique qu’il n’a pas de plumes ? Évidemment non, puisque vous pensez que
les plumes sont une caractéristique indissociable des oiseaux ! Ce processus de
réfutation de l’objet peut dès lors servir d’indicateur de la centralité : seule la
mise en cause d’un élément central pourra le provoquer. Les éléments
périphériques, eux, acceptent la contradiction. Leur mise en cause ne
constituera donc pas un risque pour la représentation et n’entraînera pas de
processus de réfutation de l’objet. Le mécanisme de la technique de mise en
cause (Moliner, 1989, 1994), repose donc sur un principe de double négation :
si la négation d’un élément entraîne une négation de l’objet, c’est qu’il s’agit
d’un élément central de la représentation. Opérationnellement, la technique de
mise en cause propose aux sujets d’estimer si un objet X peut être considéré ou
non comme l’objet de représentation s’il ne possède pas les caractéristiques dont
on souhaite tester la centralité. Deux cas de figure peuvent se présenter pour
chaque élément : soit les sujets reconnaissent que l’objet X peut être l’objet de
représentation malgré la mise en cause de l’élément. On dira alors qu’il s’agit
d’un élément périphérique. Soit les sujets ne reconnaissent pas l’objet X comme
objet de représentation lorsque cet élément est mis en cause. Il s’agit alors d’un
élément central de la représentation.
Concrètement, on construit un questionnaire évoquant, en introduction,
l’objet étudié de manière ambiguë en utilisant un terme générique et imprécis.
Par exemple, pour évoquer le travail, on parlera d’activité, pour évoquer
l’entreprise, on utilisera le terme d’organisation, etc. Le questionnaire est ainsi
introduit à l’aide d’une interrogation du type : « Direz-vous d’une activité qu’il
s’agit d’un travail si… ». Suite à cette question est présentée la liste des éléments
à tester sous leur forme négative. Par exemple, à propos du travail, « cette
activité n’est pas rémunérée », « cette activité n’est pas épanouissante », etc.
Chacune de ces mises en cause est suivie d’une échelle de réponses permettant
aux sujets d’indiquer leur accord depuis un pôle totalement négatif jusqu’à un
pôle totalement positif. On interprète alors les données en considérant qu’une
caractéristique correspond à un élément central de la représentation de l’objet
étudié lorsque sa mise en cause provoque un taux de réponses négatives
statistiquement comparable à 100 % 3. Ainsi, lorsque la quasi-totalité des sujets
interrogés considèrent qu’une activité qui n’est pas rémunérée n’est pas un
travail, c’est que la rémunération constitue, pour ces individus, une
caractéristique centrale de leur représentation du travail.

Encadré 9. Le test d’indépendance au contexte (TIC)


La technique de mise en cause est un excellent moyen d’identifier les éléments centraux d’une
représentation. Mais pour diverses raisons, elle ne peut pas toujours être mise en œuvre (difficultés du
terrain, particularités de la population, etc.). Depuis 2008, on dispose d’une bonne alternative à cette
technique : le test d’indépendance au contexte (Lo Monaco et al., 2008). Cette nouvelle technique
repose sur une autre propriété théorique des éléments centraux : leur caractère non contextuel (cf. 2.2).
En d’autres termes, les éléments centraux correspondent à des caractéristiques toujours présentes de
l’objet de représentation. Tandis que les éléments périphériques correspondent à des caractéristiques
qui peuvent être absentes selon les cas. Pour reprendre l’exemple précédent on pourrait dire que tous
les oiseaux ont des plumes, mais que certains ne volent pas ! Ainsi, tester le caractère systématique et
non contextuel de l’association entre un objet et ses caractéristiques permet d’identifier les éléments
centraux de sa représentation. Les promoteurs du test d’indépendance au contexte proposent de le faire
à partir d’une question de ce type : « À votre avis, dans tous les cas, un oiseau a-t-il des plumes ? » Ils
considèrent que lorsqu’on obtient un taux de réponses positives statistiquement comparable à 100 %,
l’élément testé appartient au noyau de la représentation.

3.5.2 La méthode des schèmes cognitifs de base (SCB)


Un certain nombre d’études entrant dans le cadre de l’analyse structurale des
représentations sociales ont pour but, entre autres, d’identifier la force des
relations intervenant entre les éléments de connaissance constitutifs du champ
de représentation d’un objet donné. C’est le cas, notamment, de l’analyse de
similitude (Flament, 1962, 1981), présentée par ailleurs dans cet ouvrage (cf.
3.4.1).
La relation qui lie deux à deux les éléments de l’ensemble peut être définie
comme une relation de type associatif qui se traduit par le fait qu’un élément de
connaissance A « va avec » un élément de connaissance B. Mais il existe de
multiples raisons pour que A aille avec B.
Le modèle des schèmes cognitifs de base (SCB) (Guimelli et Rouquette, 1992 ;
Rouquette et Rateau, 1998 ; Guimelli, 2003) a été créé précisément pour
spécifier cette relation. Il suggère qu’entre un élément de connaissance A et un
élément de connaissance B, il existe une relation R qui peut prendre plusieurs
états (on peut dire aussi : plusieurs modalités). Chaque état ou modalité de la
relation peut être formalisé et opérationnalisé par la notion de connecteur (c i).
Toute association entre A et B peut ainsi prendre la forme d’un triplet de type
(A c i B) qui définit un aspect particulier de l’élément A. Par exemple,
considérons le triplet : (Groupe c x ensemble d’individus), dans lequel
« Groupe » correspond à A, « ensemble d’individus » à B et c x à un connecteur
définitoire. Le triplet peut alors être traduit dans le langage courant par « un
groupe peut être défini comme un ensemble d’individus ».
Dans sa forme actuelle, le modèle propose 28 connecteurs organisés et
regroupés en cinq familles désignées par le terme générique de schèmes cognitifs
de base (pour plus de détails sur la formalisation, voir Rouquette, 1994). Ces
cinq SCB sont désignés par les termes : Lexique (3 connecteurs), Voisinage (3),
Composition (3), Praxie (12) et Attribution (7). Le tableau 7 présente les 28
connecteurs du modèle.
Le modèle a donné lieu à une procédure empirique originale (voir Guimelli,
1994), qui comporte trois étapes :
1) Association continuée
On présente aux sujets un terme inducteur A et on leur demande de donner,
par écrit et le plus rapidement possible, trois mots ou expressions qui leur
viennent à l’esprit en relation avec le terme A. On obtient alors trois réponses
induites désignées R1, R2 et R3.
2) Justification des réponses
Les sujets sont ensuite amenés à justifier leurs propres réponses. Autrement dit,
ils doivent expliciter les raisons pour lesquelles ils les ont données. Ils le font par
écrit, rapidement en une ou deux phrases, et pour chacune de leurs trois
réponses.
Cette étape est fondamentale dans le cadre de la procédure empirique. Il est
clair en effet qu’au moment de la procédure d’association verbale, le sujet n’a
pas une conscience claire du (ou des) connecteur(s) qui a déterminé sa réponse.
Ce qui est clair pour lui, c’est la réponse qu’il fournit, non les processus
cognitifs qui en sont à l’origine ou qui l’ont générée. Or, l’étape de justification
va fournir au sujet l’occasion d’expliciter ces processus, ce qui va rendre plus
facile la réalisation de l’exercice suivant pour les sujets.
3) Analyse des relations entre inducteurs et induits
On présente aux sujets la liste des 28 connecteurs définis dans le modèle. Ils
doivent alors décider si oui, non ou peut-être chacun des connecteurs qui leur
sont présentés correspond à la relation qui intervient, selon eux, entre
l’inducteur et leur propre réponse. Les 28 connecteurs sont présentés aux sujets
d’abord pour leur réponse R1, puis pour R2 et enfin pour R3.
Tableau 7. Les 28 connecteurs du modèle SCB.

1 A signifie la même chose que B.

LEXIQUE 2 A peut être défini comme B.

3 A est le contraire de B.

4 A fait partie de, est inclus dans B.

VOISINAGE 5 A a pour exemple, pour cas particulier, comprend, inclut B.

6 A appartient à la même classe ou catégorie que B.

7 A est une composante de B.

COMPOSITION 8 A a pour composante, pour constituant B.

9 A et B sont tous deux constituants de la même chose.


10 A fait B.

11 A a une action sur B.


PRAXIE
12 A utilise B.

13 B qui fait A.

14 A est une action qui a pour objet, porte sur, s’applique à B.

15 Pour faire A, on utilise B.

16 B est quelqu’un (une personne, une institution) qui agit sur A.

17 B désigne une action que l’on peut faire sur A.


PRAXIE
18 B est un outil que l’on utilise sur A.

19 A est utilisé par B.

20 On utilise A pour faire B.

21 A est un outil que l’on peut utiliser pour B.

22 A est toujours caractérisé par B.

23 A est souvent caractérisé par B.

24 A est parfois, éventuellement caractérisé par B.

ATTRIBUTION 25 A doit avoir la qualité de B.

26 B évalue A.

27 A a pour effet (conséquence ou but), entraîne B.

28 A a pour cause, dépend de, est entraîné par B.

Pour faciliter la tâche des sujets, les 28 connecteurs leur sont présentés non pas
de manière formelle (par exemple : connecteur « antonymie »), mais sous la
forme d’« expressions standard » (par exemple : « est le contraire de ») qui les
traduisent en langage courant.
Le sujet donne ainsi au total : (28 x 3 réponses associatives) = 84 réponses
« Oui », ou « Non », ou « Peut-être ». La durée de la passation de l’ensemble du
questionnaire se situe entre 20 et 30 minutes selon les sujets.
Le traitement des données est effectué en examinant la fréquence des réponses
« oui » à la partie du questionnaire relative à l’analyse des relations
inducteur/induits. La réponse « Oui » à l’une des expressions standard (l’un des
28 connecteurs) indique en effet que le sujet a reconnu une relation entre le
terme inducteur et sa propre réponse associative. Cette réponse du sujet reflète
donc l’activation du connecteur correspondant.
On peut alors calculer pour ce sujet le rapport du nombre de réponses « Oui »
au nombre total de réponses possibles, soit : 41 / 84 = 0,48.
Ce rapport varie dans l’intervalle [ 0 ; 1 ]. Plus il tend vers 1, plus il indique que
l’inducteur entretient des relations nombreuses et diversifiées avec les items
associés. Dès lors, en considérant l’ensemble des réponses des sujets d’un groupe, on
définit un indice de valence que l’on calcule en prenant la moyenne des
rapports individuels. Autrement dit, on calcule la valence totale d’un item
inducteur donné, dans une population donnée, en considérant la moyenne des
valences individuelles obtenues pour cet item. La valence totale (V t) reflète
alors, dans une population donnée, la propriété d’un inducteur A d’entrer dans
un plus ou moins grand nombre de relations de type (A c i B) (Pour la
justification de la procédure empirique et une présentation détaillée du
traitement des données, voir Guimelli, 2003).
3.5.3 Une méthode de repérage des éléments centraux de la
représentation
La valence totale constitue une mesure qui est apparue utile, entre autres, au
repérage systématique du système central des représentations sociales. En effet,
les propositions théoriques formulées à propos de ce système (Abric, 1994)
suggèrent qu’il « organise » et qu’il « gère » la signification de l’ensemble du
champ représentationnel. Par conséquent, un élément de connaissance
appartenant à ce système devrait être caractérisé par une grande diversité de
connexions avec les autres éléments du champ. Il devrait donc être affecté d’une
valence plus élevée que celles qui caractérisent les éléments périphériques.
Une première étude expérimentale a permis de valider cette hypothèse
(Guimelli, 1993). Cette étude était centrée sur les représentations sociales du
groupe idéal dont on sait qu’elles s’organisent autour de deux éléments
centraux : l’amitié (dans un groupe idéal, les membres entretiennent des
relations positives) et l’égalité (dans un groupe idéal, il n’y a pas de chef )
(Flament, 1981 ; Moliner, 1989, Flament et Moliner, 1989). Dès lors, l’étude a
consisté à étudier la valence totale de quatre éléments appartenant aux
représentations sociales du groupe idéal. Deux d’entre eux font partie du
système central (l’amitié et l’égalité), les deux autres sont des éléments
périphériques : la convergence des opinions (dans un groupe idéal, les membres
de ce groupe partagent les mêmes opinions), et l’appartenance à un même milieu
social. Pour cela, 77 sujets, tous étudiants en 1 re année de psychologie, ont été
répartis de façon aléatoire dans l’une des conditions expérimentales, chacune
correspondant à l’un des quatre termes proposés en inducteur, pour répondre
au questionnaire SCB. Les résultats sont présentés dans le tableau 8.
Tableau 8. Valences totales (V t ) des quatre éléments.

Amitié Égalité Mêmes opinions Même milieu


(N = 18) (N = 20) (N = 19) (N = 20)

.50 .50 .41 .42

Les résultats de cette étude et les comparaisons statistiques qui en résultent


montrent, comme le prévoyait l’hypothèse, que la valence des éléments
centraux est largement supérieure à la valence des éléments périphériques. Ces
résultats sont très importants dans le sens où ils autorisent le repérage
systématique des éléments centraux à l’aide de la procédure empirique décrite
ci-dessus. Désormais, utilisé de manière régulière dans de nombreuses études, le
modèle des SCB est considéré comme une méthode originale de diagnostic des
éléments centraux, qui s’appuie sur la propriété de connexité de ces éléments.
Un certain nombre de prolongements théoriques et empiriques ont permis
d’affiner les diagnostics. On citera notamment la mesure λ qui permet de
différencier les éléments centraux des éléments périphériques activés (voir
Rouquette et Rateau, 1998).

Encadré 10. L’induction par scénario ambigu (ISA)


Cette méthode (Moliner, 1993) repose sur le postulat théorique selon lequel la réalité sociale des
individus est davantage une réalité construite qu’une réalité perçue. On va donc présenter aux sujets
un objet ambigu qui sera soit explicitement placé dans le champ de la représentation étudiée (i. e. voici
une organisation qui est effectivement une entreprise), soit explicitement exclu de ce champ (i. e. voici
une organisation qui malgré les apparences n’est pas une entreprise). La procédure nécessite de pouvoir
construire une description ambiguë de l’objet afin que ce dernier puisse être tout autant présenté
comme appartenant au champ de la représentation étudiée ou n’y appartenant pas. On interrogera
ensuite les sujets sur les caractères qu’ils attribuent à l’objet décrit. L’hypothèse posée est que
lorsqu’une caractéristique est attribuée à cet objet uniquement lorsque ce dernier est placé dans le
champ de la représentation étudiée, alors cette caractéristique a toutes les chances d’appartenir au
noyau de cette représentation. La présentation de l’objet peut être réalisée à partir d’un scénario écrit.
Mais elle peut aussi être réalisée par un support iconographique. C’est ainsi que s’intéressant aux
représentations de l’autisme, Amahmi (thèse en cours) montre à ses sujets (des éducateurs et
psychologues algériens) le film d’un enfant présentant divers troubles. Selon les cas, l’enfant est
explicitement désigné comme autiste ou comme déficient intellectuel. Les premiers résultats montrent
d’importantes différences concernant les caractéristiques et symptômes attribués à cet enfant. Par bien
des aspects, la méthode ISA s’inspire des études menées sur l’influence des stéréotypes sur notre
perception d’autrui (Bodenhausen, 1988 ; Condry et Condry, 1976).

2. Deux items sont d’autant plus proches qu’ils ont été évalués de la même manière par un nombre
important de sujets.
3. On peut pour cela utiliser un test de comparaison de distribution tel que le test de Kolmogorov-
Smirnov (Kanji, 1999). Mais lorsque les effectifs le permettent (N>60), on peut aussi utiliser un simple
Chi-carré comparé à une fréquence théorique de 75 % (Flament et Rouquette, 2003).
Chapitre 4

Les applications

On pourrait aujourd’hui consacrer un ouvrage entier à la présentation des


applications de la théorie des représentations sociales. Depuis plus de
cinquante années, cette théorie a été mise à contribution dans des domaines
extrêmement variés, concernant la plupart des espaces de la société (éducation,
travail, santé, marketing, environnement, politique, etc.). Dans le cadre du
présent ouvrage, plutôt que de présenter des exemples d’application selon ces
différents domaines, il nous a semblé plus pertinent de considérer les différents
objectifs poursuivis par la recherche appliquée sur les représentations. Il
apparaît en effet que, contrairement aux domaines d’application qui sont très
nombreux, les objectifs de cette recherche appliquée sont en nombre bien plus
restreint. Nous en distinguerons trois : la compréhension des logiques sociales,
la communication, et enfin le changement social.
4.1 Comprendre les logiques sociales
Ainsi que l’a écrit Flament (1994), les individus et les groupes ont toujours de
« bonnes raisons » de faire ce qu’ils font ou de ne pas faire ce qu’ils pourraient
(ou devraient), faire. D’ailleurs, on pourrait même avancer que lorsqu’un
individu est incapable de justifier son action ou ses prises de position par de
bonnes raisons, il y a tout lieu de penser que l’on se trouve en présence d’un
dysfonctionnement pouvant relever de la pathologie (songeons par exemple
aux addictions au jeu ou au sexe). Selon les cas, ces bonnes raisons renvoient à
la tradition ou au désir de changement, à des contraintes situationnelles ou à
leur absence, à l’adhésion à la norme ou à sa contestation, etc. Mais elles
peuvent aussi concerner les significations que les individus attribuent à l’objet
de l’action ou de la prise de position. Dans ce dernier cas, c’est alors la
représentation de l’objet qui justifie la logique sociale de l’action ou de la prise
de position. Son étude permet donc de mieux comprendre les raisons pour
lesquelles les individus agissent ou n’agissent pas et les raisons pour lesquelles
ils prennent position dans un sens ou dans un autre.
Par exemple, dans une étude conduite en Autriche avant l’introduction de
l’euro (Meier et Kirchler, 1998), on interroge un échantillon représentatif de la
population. Les auteurs identifient cinq postures à l’égard de la monnaie
unique, depuis une opposition totale jusqu’à une adhésion totale. Ils explorent
aussi la représentation de l’euro par le biais d’une épreuve d’association verbale
(cf. 3.2.2). Par ailleurs, ils demandent aux participants d’indiquer la
connotation (positive, neutre ou négative) des associations produites. L’analyse
de ces données montre que chez les opposants, la monnaie unique est perçue
comme une devise vouée à l’instabilité, source de pertes financières et cause
probable d’une perte de l’autonomie nationale. Au contraire, les partisans de la
monnaie unique voient dans l’euro une devise qui facilitera le tourisme et les
affaires en Europe. Pour eux, cette monnaie permettra la comparaison des prix
et des revenus entre les pays européens et contribuera à l’accroissement de
l’économie nationale. On reconnaît bien ici le lien affirmé par le modèle
bidimensionnel (Moliner, 1995), entre attitude et représentation sociale (cf.
4.1.2). Finalement, la logique des prises de position à l’égard de l’euro repose
sur divers éléments de la représentation de cet objet, éléments négativement ou
positivement connotés.
L’étude des représentations sociales permet aussi d’identifier des croyances ou
des opinions qui sous-tendent des logiques d’action. Un exemple de ce mode
d’application de la théorie nous est fourni par une recherche concernant la
prise en charge de patients séropositifs (VIH) par des médecins généralistes de
la région de Marseille (Morin, Souville, Obadia, 1996). Les auteurs partent du
constat d’une grande hétérogénéité des pratiques de prise en charge de ces
patients, depuis le refus pur et simple jusqu’à l’accompagnement au stade
terminal, en passant par une prise en charge duelle (couple généraliste +
spécialiste). L’étude de représentation fait apparaître un clivage net chez les
médecins interrogés. Ce clivage concerne l’origine de l’infection par le VIH.
Pour certains médecins, elle est « la conséquence d’un mode de vie sans
morale », tandis que d’autres refusent nettement cette opinion. Dans leur
pratique professionnelle, les premiers se montrent très réticents à toute prise en
charge d’un patient infecté tandis que les seconds font preuve d’un engagement
très supérieur à la moyenne en ce qui concerne cette prise en charge. Par
ailleurs, cet élément de la représentation des causes de la contamination
détermine des jugements de valeur sur les personnes infectées ; jugements
particulièrement négatifs dans le premier groupe. Ainsi, on comprend que la
représentation des causes de la contamination recèle des croyances qui sont
autant de bonnes raisons pour justifier le refus de prise en charge chez certains
médecins.
On trouve un autre exemple de ce type d’application dans une recherche
concernant les problèmes de la gestion de l’eau en Afrique du Sud (Orne-
Gliemann, 2011). Depuis la fin de l’Apartheid, les autorités Sud-Africaines ont
décidé de confier aux agriculteurs eux-mêmes la responsabilité de la gestion
locale de l’eau. Ces derniers se sont donc regroupés en « associations d’usagers
de l’eau ». Ces associations ont pour missions d’organiser l’entretien des
infrastructures de distribution de l’eau (canaux, vannes, pompes, etc.),
nécessaire à l’irrigation des cultures sur un périmètre donné. Elles sont en outre
censées veiller à la répartition équitable de la ressource entre les différents
utilisateurs et elles peuvent même intervenir pour régler des conflits d’usages.
Or, l’efficience de ces associations se révèle très inégale d’un périmètre à l’autre.
Dans certains cas, elles sont très bien organisées et l’on constate alors un bon
niveau d’entretien des infrastructures. Dans d’autres, leur fonctionnement est
chaotique et les missions d’entretien sont négligées. Après une phase
exploratoire, la recherche se focalise donc sur les représentations de la gestion
de l’eau dans deux zones différentes. Ces deux zones, très comparables sur le
plan géographique, se distinguent nettement quant au fonctionnement de leur
association d’usagers. Dans la première, ce fonctionnement est satisfaisant,
tandis qu’il est défaillant dans la seconde. L’étude de représentation fait
apparaître deux représentations contrastées de la gestion de l’eau. Sur la
première zone d’enquête, on constate que la gestion de l’eau est pensée en
termes de préservation et d’acheminement de la ressource. Sur la seconde, la
gestion de l’eau est pensée en termes de gestion de l’utilisation de la ressource.
Ainsi, pour les agriculteurs de la première zone, gérer l’eau revient à protéger la
ressource et à l’acheminer efficacement sur les lieux de culture. On comprend
alors pourquoi c’est dans cette zone que la maintenance des infrastructures est
la mieux assurée. Pour les agriculteurs de la seconde zone, gérer l’eau revient
plutôt à veiller à une répartition équitable et à trouver des solutions aux
conflits d’usages. On comprend que pour eux, l’entretien des infrastructures
passe donc au second plan.
4.2 Communiquer
Dans sa théorie du « contrat de communication », Ghiglione (1986) insiste sur
la nécessaire coopération qui doit s’instaurer entre interlocuteurs, entre source
et audience. Pour l’émetteur d’un message, cette coopération implique la prise
en compte des informations et des croyances dont dispose le récepteur à propos
de l’objet du message. Le conflit de représentations que nous évoquions en
introduction de cet ouvrage résulte d’ailleurs pour beaucoup du non-respect de
cette règle par les partisans et les opposants au mariage pour tous. Ainsi, la
théorie des représentations sociales peut apparaître comme un outil
particulièrement efficace lorsqu’il s’agit de préparer une action communicante,
voire de définir une stratégie de communication.
Par exemple Vaast (2007), s’intéresse au problème de la sécurité des systèmes
d’information (bases de données informatisées). Elle note que pour les
responsables de ces systèmes, leur sécurité passe, entre autres, par une
information des utilisateurs finaux. Il s’agit de les sensibiliser aux questions de
sécurité en les informant des conséquences possibles d’éventuelles infractions
au respect des procédures. Mais elle note aussi que généralement, dans une
organisation, les utilisateurs finaux de ces systèmes occupent des positions
différentes, exercent des métiers différents et utilisent le système d’information
à des fins différentes. Elle fait alors l’hypothèse que la sécurité du système
d’information ne fait peut-être pas l’objet de la même représentation pour tous
les utilisateurs. Dans l’étude qu’elle réalise au sein d’un grand hôpital, elle
identifie 7 groupes d’utilisateurs (informaticiens, médecins, infirmières,
travailleurs sociaux, administratifs, techniciens médicaux et cadres de
direction). Comme attendu, elle constate que ces différents groupes n’ont pas
exactement la même représentation de la sécurité du système. Par exemple,
pour les médecins, la sécurité du système signifie prioritairement l’accessibilité
permanente des données, tandis que pour les infirmières, elle signifie davantage
la protection du secret professionnel dû aux patients. Ce qui explique que ces
dernières sont beaucoup plus sensibles que les médecins aux menaces que
représentent les logiciels espions (spyware), les hackers ou les usurpations
d’identité (vol de mots de passe). La conséquence de ces constats est qu’il est
probable que, dans leur utilisation du système, les médecins soient plus enclins
à commettre des infractions permettant à des individus malveillants
d’espionner le système.
Dans ses conclusions, l’auteur insiste donc sur le fait que les responsables de la
sécurité du système doivent tenir compte de ces différences dans leur politique
d’information et de sensibilisation des personnels.
La théorie des représentations a aussi été mise à contribution dans des
problématiques de communication commerciale. L’une des premières
applications dans ce domaine concerne la notion d’image d’entreprise
(Moliner, 1996), définie comme l’ensemble des caractéristiques attribuées à
une entreprise donnée. Le point de départ de ces travaux repose sur l’idée d’un
lien fonctionnel entre catégories d’objets et objets spécifiques. On considère
alors que la catégorie d’objets donne lieu à l’émergence d’une représentation
sociale et que cette représentation est mobilisée pour former l’image d’un objet
spécifique appartenant à cette catégorie. Ainsi, l’image d’une entreprise donnée
dans un groupe donné serait déterminée par la représentation sociale que ce
groupe a élaborée à propos des entreprises en général. Par exemple, chez des
étudiants en gestion des ressources humaines, on constate que la représentation
du monde de l’entreprise s’organise selon 5 grandes dimensions (hiérarchie,
organisation, activité, économie et facteur humain). On demande ensuite à ces
étudiants de penser à une entreprise bien précise et de la décrire en produisant
de 5 à 10 adjectifs. On constate alors que les adjectifs produits recoupent très
largement les 5 dimensions préalablement identifiées. Ainsi, la représentation
qu’un groupe partage à propos du monde de l’entreprise peut être considérée
comme une grille de lecture à partir de laquelle ce groupe formera des images
d’entreprises spécifiques. Dès lors, la connaissance des contenus et de la
structure de la représentation générique fournit des clés qui permettront
d’organiser la communication pour suggérer une image recherchée. En 2007,
Tafani, Haguel et Ménager étendront ce raisonnement à l’image des produits.
Dans un secteur très voisin Michel (1999), s’intéresse à la notion d’image de
marque (Aaker, 1991), définie comme l’ensemble des caractéristiques
attribuées à une marque. Michel propose alors de considérer l’image de marque
comme une représentation sociale en supposant que les caractéristiques qui la
composent s’organisent selon un double système central et périphérique (cf.
2.2). En appliquant la méthode de mise en cause (cf. 3.4.1), elle montre en
effet que parmi les caractéristiques qui constituent une image de marque,
certaines sont centrales. Michel montre en outre que les stratégies de
communication visant à faire évoluer une image de marque doivent tenir
compte de ces éléments centraux car ils sont les plus résistants au changement.
Signalons enfin une proposition récente d’application en matière de
communication sur l’innovation (Audebrand et Iacobus, 2008). Se situant
dans le cadre de l’approche sociogénétique (cf. 3.1), ces auteurs considèrent
que, confrontés à un produit, un service ou une pratique nouvelle, les
individus mettraient en œuvre un processus représentationnel destiné à
s’approprier la nouveauté. Audebrand et Iacobus portent alors leur attention
sur les deux processus majeurs de formation des représentations sociales,
l’ancrage et l’objectivation. Ce qui leur permet d’identifier deux grandes
stratégies de communication. Lorsque la communication se concentre sur le
processus d’objectivation, elle peut osciller entre deux pôles extrêmes. En se
fondant sur l’évocation de grands principes ou de valeurs universelles, elle
contribue à propager une représentation très abstraite de l’innovation. En se
fondant au contraire sur les fonctionnalités de l’innovation ou sur ses bénéfices,
elle contribue à une réification de cette dernière, la privant ainsi de ses aspects
symboliques.
Lorsque la communication se concentre sur le processus d’ancrage, elle oscille
aussi entre deux pôles. En insistant trop sur les ressemblances entre
l’innovation et ce qui existe déjà, la communication risque d’aboutir à une
trivialisation de cette dernière. Au contraire, en se fondant sur le caractère
révolutionnaire de l’innovation, la communication risque de donner à cette
dernière une connotation par trop exotique, susceptible d’entraver son
adoption. Les auteurs fondent leur réflexion sur une série de travaux relatifs à la
promotion du commerce équitable et l’on comprend que, de leur point de vue,
l’efficacité des campagnes de communication repose sans doute sur un
équilibre entre les deux pôles extrêmes des stratégies d’ancrage et
d’objectivation. Il n’est pas certain que cette idée soit validée un jour. Mais il
nous semble qu’il y a là une piste fort intéressante.
4.3 Orienter le changement social
Dans des domaines aussi variés que ceux de la santé, du travail, de
l’environnement, de l’économie ou des relations sociales, les acteurs sociaux
sont régulièrement confrontés à la question du changement. Il s’agit alors
d’impulser et si possible d’orienter des changements de comportement
débouchant sur l’adoption de nouvelles pratiques sociales. Parfois, la simple
introduction de dispositifs techniques suffit à induire les changements
souhaités (voir par exemple l’introduction des radars automatiques le long des
routes de France). Mais il arrive aussi que dans nos sociétés démocratiques, de
tels dispositifs soient perçus comme des atteintes à la liberté et soient
finalement violemment rejetés 4. C’est pourquoi le plus souvent les acteurs
sociaux qui souhaitent impulser le changement se tournent vers la psychologie
sociale pour essayer d’atteindre leurs objectifs.

Encadré 11. Les illusions de la communication


Supposons que des élèves aient régulièrement suivi, à partir de l’âge de 8 ans et jusqu’à 17 ans des
séances de sensibilisation aux dangers du tabac (65 en tout, réparties sur 9 ans, soit presque une
séance tous les deux mois). Supposons qu’à l’âge de 17 ans, l’on compare ces élèves à ceux d’un
groupe n’ayant pas du tout suivi ces séances. Selon toute vraisemblance, on devrait s’attendre à ce que
la proportion de fumeurs dans le premier groupe soit significativement inférieure à celle du second.
Ce n’est pourtant pas ce qu’observent Peterson et ses collègues (2000), qui ayant réalisé cette
expérience, dénombrent sensiblement la même proportion de fumeurs dans les deux groupes ! Certes,
la communication et l’éducation permettent sans doute d’informer les individus, probablement aussi
de faire évoluer leurs attitudes. Mais les évidences scientifiques se font de plus en plus nombreuses
aujourd’hui pour contester l’idée que la classique communication persuasive puisse avoir un
quelconque effet durable sur les comportements.

Pendant longtemps, on a cru que puisque les représentations étaient


intimement liées aux pratiques (cf. 4.1 et 5.2), l’évolution des premières était la
condition obligée de l’évolution des secondes. Les modèles conceptuels
dominants étaient alors ceux de la communication persuasive (cf. 4.1.2), ou de
l’éducation, assis tous deux sur l’idée naïve de « changement des mentalités ».
Mais on sait maintenant qu’il est très difficile de faire rapidement évoluer les
représentations sociales. De plus, à partir des années 2000, les modèles de la
communication persuasive appliqués au changement comportemental ont
montré leurs limites (voir encadré 11). Ainsi, plutôt que de vouloir à tout prix
faire évoluer les représentations, les chercheurs ont alors eu l’idée de créer des
synergies entre ces dernières et des processus directement impliqués dans le
changement comportemental.
Par exemple, dans une étude sur le don d’organes (Eyssartier, Joule &
Guimelli, 2007), on identifie 4 éléments centraux et 4 éléments périphériques
de la représentation (cf. 2.2). On élabore ensuite une procédure du type « pied-
dans-la-porte » (Freedman & Fraser, 1966), destinée à convaincre les gens de
signer une carte de donneur d’organe. Rappelons que le principe du pied-dans-
la-porte consiste à obtenir peu (acte préparatoire) avant de demander
davantage (requête finale). Or, on sait que l’importance que les individus
accordent à l’acte préparatoire est un facteur d’augmentation de l’engagement
(Kiesler, 1971 ; Joule & Beauvois, 1987). Les auteurs considèrent alors qu’un
acte préparatoire ayant trait à un élément central de la représentation est plus
important qu’un acte préparatoire relatif à un élément périphérique. Ils font
donc l’hypothèse que les effets d’engagements comportementaux seront plus
marqués dans le premier cas que dans le second. Pour tester cette hypothèse,
un expérimentateur se présente comme bénévole de l’Établissement français
des greffes. Il s’adresse uniquement à des personnes seules, déambulant dans le
hall de l’université, et leur demande de signer une pétition (acte préparatoire).
Cette pétition doit prétendument être adressée au ministère de la Santé afin
qu’il accepte de financer une campagne de communication pour le don
d’organe. Le titre de la pétition débute par un slogan utilisant soit un élément
central de la représentation du don (i. e. « Donner ses organes, c’est aider les
autres »), soit un élément périphérique (i. e. « Donner ses organes, c’est un acte
civique »). Que la requête préparatoire soit acceptée ou non, l’expérimentateur
demande ensuite à la personne si elle accepte de signer une carte de donneur
d’organe (requête finale). Huit conditions expérimentales sont étudiées (quatre
« slogans centraux » et quatre « slogans périphériques »). Les résultats montrent
que lorsque l’acte préparatoire concerne un élément central de la représentation
du don, les participants sont significativement plus nombreux (51,25 %) à
signer une carte de donneur d’organe que lorsque l’acte préparatoire concerne
un élément périphérique (33,75 %).
Un autre exemple de mise en synergie des représentations avec d’autres
processus nous est apporté par une étude relative aux comportements de
propreté dans les espaces publics (Liu et Sibley, 2004). Les chercheurs
s’intéressent à la place centrale du campus d’une université néo-zélandaise. Il
s’agit d’un espace qui n’a d’autre fonction que de servir de point de ralliement
aux étudiants. Ces derniers s’y retrouvent pour y consommer leur sandwich à
midi. Ce faisant, ils y abandonnent papiers gras, canettes vides et mégots de
cigarettes. Compte tenu du caractère relativement anonyme de l’espace où ces
comportements se déroulent, on peut supposer qu’ils n’obéissent qu’à une
logique du « moindre effort ». L’idée des chercheurs est alors de « réinjecter »
du sens dans l’espace en question et dans les comportements de propreté. Pour
ce faire, ils mettent en place un dispositif d’observation. Pendant trois
semaines, chaque jour, les observateurs dénombrent les personnes qui
abandonnent leurs déchets sur le sol en prenant soin de noter leur sexe.
Chaque jour, une bannière est affichée sur la zone. On peut y lire le
pourcentage de garçons et de filles ayant abandonné leurs déchets la veille. Le
message est complété par l’injonction suivante : « Vous connaissez vos
performances. Maintenant essayez de faire mieux ! ». Les résultats montrent
une diminution de 16,9 % des mégots jetés au sol et de 19,6 % des dépôts de
papiers et de canettes. Durant les trois derniers jours de l’expérience, des
cendriers et des poubelles sont rajoutés sur la place. On constate alors une
diminution de 64,3 % des mégots jetés au sol, mais seulement de 7,2 % des
dépôts de papiers et de canettes. Quoi qu’il en soit, l’expérience aboutit
globalement à un succès. Il semble que ce succès puisse s’expliquer par les
nouvelles significations associées à l’espace et au comportement de propreté.
En effet, le dispositif mis en place suggérait aux étudiants que cette place
initialement anonyme était devenue un lieu de compétition entre filles et
garçons. Dans ce lieu, le comportement de propreté était donc devenu un geste
investi d’une nouvelle signification, puisque pour chacun il contribuait à la
victoire de son propre groupe.

4. Voir par exemple en 2013 l’échec en France de l’introduction des portiques automatiques destinés au
contrôle du passage des véhicules poids-lourds pour la perception de « l’éco-taxe ».
Chapitre 5

Développements de la recherche
sur les représentations sociales

Comme on l’a vu dans les chapitres précédents, ces dernières cinquante années
de recherche sur les représentations sociales ont été jalonnées de nombreuses
avancées théoriques et méthodologiques. Au cours de cette histoire, plusieurs
problématiques se sont progressivement structurées. Ce chapitre est consacré
aux plus marquantes d’entre elles.
5.1 Représentations et cognition sociale
Pendant longtemps, la recherche sur les représentations sociales est restée
relativement fermée sur elle-même. C’est ainsi que dans la « bibliographie
générale » proposée par Jodelet et Ohana (1994), on peut remarquer que parmi
les articles inventoriés, seuls 16 % font dans leur titre un lien explicite entre les
représentations sociales et des objets, des phénomènes ou des processus ayant
donné lieu à des courants de recherche autonomes en psychologie sociale (i. e.
le groupe, l’identité, l’attribution causale, l’influence sociale, etc.). En fait, la
majorité des articles traitent soit du contenu de diverses représentations sociales
(i. e. les représentations de l’intelligence), soit du rôle de certaines
représentations dans diverses situations sociales (i. e. école, travail, etc.), soit de
questions méthodologiques liées à l’étude des représentations sociales, soit
enfin de phénomènes très généraux (i. e. le sens commun, la pensée sociale,
etc.). Au début des années 1990, cet état de fait conduisait à penser que la
recherche sur les représentations sociales constituait une « chapelle »
regroupant des chercheurs finalement plutôt sectaires. Pourtant, dès les années
1970, un mouvement d’ouverture au courant de la cognition sociale s’était
enclenché.
5.1.1 Catégorisation sociale et identité
C’est aux chercheurs de l’École genevoise des représentations sociales que l’on
doit l’introduction de la notion de « représentation intergroupe » (Deschamps,
1973 ; Doise, 1973). Il s’agit pour eux de comprendre comment les groupes
élaborent des savoirs utiles et valorisants sur eux-mêmes et comment ces savoirs
interviennent dans les rapports sociaux. Un processus majeur est alors invoqué
pour rendre compte de la formation des représentations intergroupes : le
processus de catégorisation (Tajfel, 1972), par lequel les individus organisent la
perception de leur environnement en catégories. Or, ce processus produit des
effets d’assimilation et de contraste (Tajfel et Wilkes, 1979). C’est-à-dire qu’il
conduit les individus à surestimer les ressemblances entre les exemplaires d’une
même catégorie (assimilation) et à surestimer les différences entre des
exemplaires assignés à des catégories différentes (contraste). Sur le plan cognitif,
les effets d’assimilation permettent d’expliquer un des phénomènes les plus
anciennement étudiés par la psychologie sociale : la stéréotypie. Rappelons
brièvement qu’un stéréotype est formé par l’ensemble des traits (personnalité,
comportements) que les membres d’un groupe attribuent de façon
consensuelle aux membres d’un autre groupe (voir Leyens, Yzerbyt et
Schadron, 1996). Il faut noter ici que la notion de stéréotype n’était pas
étrangère à la théorie des représentations sociales puisque Moscovici l’évoque
fréquemment dans son ouvrage fondateur. Mais les travaux de l’École
genevoise vont ouvrir la voie à des recherches systématiques sur les liens entre
le processus de catégorisation, les stéréotypes et les représentations. Ce faisant,
ils vont aussi permettre d’établir un pont solide entre la théorie des
représentations sociales et la théorie de l’Identité sociale (Tajfel et Turner,
1979). En effet, puisque cette dernière postule que pour l’individu, la
valorisation du Soi est proportionnelle à la valorisation du groupe
d’appartenance, on comprend que la représentation de ce groupe occupe une
place centrale dans le processus identitaire (à propos de ces questions voir
notamment Deschamps et Moliner, 2012).
5.1.2 Attitudes, influence sociale et communication persuasive
La question de l’influence sociale compte parmi les plus anciennes qui aient été
étudiées par les psychologues sociaux. Pour des raisons souvent davantage
pragmatiques que théoriques, les chercheurs s’y sont intéressés dès les années
1940 (Hovland, Janis et Kelley, 1953). Il s’agissait alors de comprendre et
surtout de démontrer comment il était possible d’induire chez l’individu des
changements d’attitude. Il serait trop long ici de présenter de manière
exhaustive le concept d’attitude et nous nous contenterons d’en retenir la
définition, sommaire mais consensuelle, proposée par Cerclé et Somat (1999,
p. 169) : « l’attitude envers un objet pourrait être caractérisée par sa polarité
négative ou positive ». En d’autres termes, avoir une attitude envers un objet
consiste à porter sur cet objet une évaluation négative ou positive. Évaluation
qui peut évidemment conduire à adopter des comportements d’évitement ou
d’attraction vis-à-vis de l’objet en question. Dès lors, comprendre les processus
qui permettent d’influencer les attitudes ouvre la voie à la possibilité de
modifier les comportements.
Bien qu’elle intègre le concept d’attitude (cf. 2.1), la théorie des représentations
sociales a posé un sérieux problème à la recherche sur l’influence et la
communication persuasive. En effet, ces travaux envisageaient la question de
l’influence sous l’angle du changement d’éléments discrets (une attitude, mais
aussi parfois une croyance ou une opinion), non reliés les uns aux autres. Or,
considérer les représentations sociales comme des « univers d’opinions » ou des
structures cognitives (approche structurale, cf. 2.2), laisse supposer que le
changement d’un élément discret de telles structures va être entravé par les
liens qu’il peut entretenir avec les autres. Par ailleurs, au regard du rôle attribué
aux représentations sociales, notamment leur fonction d’interprétation de
l’environnement, mais aussi de leur fonction identitaire, il est difficile
d’admettre qu’un message persuasif, aussi sophistiqué soit-il, puisse venir les
altérer. C’est pourquoi, pendant trente années, aucune recherche significative
n’a été entreprise sur les effets de la communication persuasive sur les
représentations sociales.
Yousef Aïssani (1991), est le premier chercheur à s’être attaqué frontalement à
cette question. Par le biais d’un protocole expérimental ambitieux, mais
rétrospectivement maladroit 5, il est le premier à avoir envisagé la possibilité
qu’un message persuasif puisse avoir un impact sur une représentation sociale.
Bien que les résultats publiés soient alors assez peu convaincants, le travail
précurseur d’Aïssani allait ouvrir la voie à de nouvelles recherches qui ont
permis de mieux cerner le problème.
En parallèle, les chercheurs se sont aussi intéressés aux liens entre attitudes et
représentations sociales. En se fondant sur le modèle bidimensionnel des
représentations sociales (Moliner, 1995), qui postule que toute représentation
stabilisée s’organise selon une dimension de « centralité » et une dimension
« évaluative », ils ont montré que l’attitude à l’égard d’un objet de
représentation repose sur les éléments évaluatifs de la représentation de cet
objet. En d’autres termes, lorsque les individus expriment une attitude à l’égard
d’un objet de représentation, cette attitude s’adosse aux éléments évaluatifs de
la représentation, éléments qui viennent la justifier. Ces chercheurs ont montré
par ailleurs qu’un changement d’attitude à l’égard d’un objet de représentation
n’implique pas forcément de changement du noyau de cette représentation
(pour une revue de ces questions voir Tafani et Souchet, 2001).
Aujourd’hui, on s’accorde à penser qu’un message persuasif est susceptible de
modifier certains éléments d’une représentation sociale s’il est attribué à une
source de haute autorité épistémique (par exemple s’il est porté par un
spécialiste reconnu et indiscutable). À la condition toutefois que le changement
impliqué par l’adhésion à ce message ne soit pas perçu par les récepteurs
comme une menace identitaire (notamment si cette adhésion met en évidence
l’incompétence ou l’ignorance des récepteurs).

Encadré 12. Idéologie, représentations et attitudes : une architecture simple


Selon Rouquette (1996, p. 167), « l’idéologie est ce qui rend un ensemble de croyances, d’attitudes et
de représentations à la fois possibles et compatibles ». Sa fonction principale est de « servir de
référentiel pour toute expérience du monde. L’idéologie assure la cohérence de l’univers pratique et
d’abord la continuité de l’action… ». C’est sur la base de ces postulats que l’auteur propose une
« architecture simple » selon laquelle, au sein d’un groupe, l’idéologie assurerait la cohérence des
représentations, représentations qui détermineraient à leur tour les attitudes. Cependant, en 1998,
Rouquette et Rateau notaient que bien que « ce développement semble très prometteur, il n’est pour
l’instant que peu formalisé ». Cette remarque ne s’applique en fait qu’au lien entre idéologie et
représentations car aujourd’hui, le lien entre représentations et attitudes ne fait plus de doute (cf.
4.1.2). Une recherche récente (Feertchak et Gamby-Mas, 2009) concernant les représentations de la
politique, semble pourtant valider les intuitions de Rouquette (1996). En étudiant les valeurs
d’« égalité » et de « liberté », qu’ils situent à un niveau idéologique, les chercheurs montrent en effet
que ces valeurs jouent un rôle dans la structuration de la représentation sociale de la politique.

Ajoutons qu’un message persuasif aura d’autant plus d’impact qu’il concernera
un élément périphérique de la représentation. Enfin, les travaux semblent
indiquer que si l’on assiste à des effets indéniables d’influence, ces effets ne
paraissent pas pouvoir se maintenir à long terme (pour une revue de ces
questions, voir Mugny, Souchet, Quiamzade et Codaccioni, 2009).
5.1.3 Attribution causale et explication naïve
Si, comme le suggère Jodelet (1984), les représentations sociales peuvent être
considérées comme des « théories naïves » de l’environnement social, on doit
alors pouvoir leur conférer une double fonction de description et d’explication.
Or, la fonction d’explication des représentations renvoie explicitement au
processus d’attribution causale. Rappelons brièvement ici que ce processus
correspond à une recherche de causalité destinée à identifier les causes d’un
comportement ou d’un événement auquel l’individu est confronté (Heider,
1958). Rappelons aussi que la recherche sur le processus d’attribution a
constitué un des courants dominants de la psychologie sociale des années 1970
à 1990 (pour une revue en français voir Deschamps et Clémence, 2000). Mais
les premiers travaux sur les représentations sociales ne se souciaient pas
vraiment d’établir des liens théoriques entre ce domaine et celui de
l’attribution causale. C’est ainsi qu’en 1989, Hewstone écrivait : « Il est
surprenant et regrettable que l’étude des attributions et celle des
représentations sociales se soient développées pratiquement indépendamment
l’une de l’autre ». Pourtant, plusieurs recherches avaient approché cette
problématique. Par exemple, en 1987, Doise et Papastamou publient une
étude sur la représentation des causes de la délinquance. Ils montrent alors que
ces causes renvoient à trois dimensions distinctes : une dimension sociale et
économique, une dimension biologique liée à l’hérédité et une dimension
psychologique (cf. 3.3.5). Dans sa célèbre étude sur la représentation de la
maladie mentale, Jodelet (1989), identifie deux explications naïves du trouble :
la maladie mentale comme conséquence d’un « choc émotionnel » ou comme
conséquence d’une « dégénérescence du sang ». Ce type de recherches suggérait
que les représentations sociales pouvaient intégrer des éléments explicatifs de
phénomènes ou de comportement sociaux. À partir des années 2000, cette
hypothèse sera clairement confirmée sur la base d’explorations quasi
expérimentales (Moliner et Gutermann, 2004 ; Vinet et Moliner, 2006 ;
Moliner, Lorenzi-Cioldi et Vinet, 2009).
Par ailleurs, dans une autre perspective, on pouvait aussi faire l’hypothèse que
les représentations d’une situation sociale donnée étaient susceptibles de
moduler les processus d’attribution se déroulant dans cette situation. C’est
ainsi qu’en 2000, une recherche expérimentale montrera que selon la
représentation que les individus se font d’une situation sociale (situation
relationnelle affective ou professionnelle utilitaire ou compétitive), ils n’ont pas
recours aux mêmes explications des comportements des acteurs qu’on leur
décrit (Moliner, 2000).
En définitive, sur un plan théorique, on en arrive à considérer trois types de
relations entre attributions causales et représentation sociales. Soit le processus
d’attribution est envisagé comme constitutif d’une représentation. Soit ce
processus exploite les contenus d’une représentation. Soit enfin il interagit avec
la représentation sociale (Moliner, 2009).
5.1.4 Dissonance cognitive et rationalisation
À n’en pas douter, la théorie de la dissonance cognitive (Festinger, 1957)
compte parmi les plus importantes de la psychologie sociale. Cette théorie
repose sur un postulat de consistance cognitive selon lequel les individus
tendraient à préserver une certaine harmonie au sein de leur univers cognitif.
C’est-à-dire qu’ils tenteraient de maintenir une cohérence relative entre les
différentes cognitions dont ils disposent sur eux-mêmes, sur leurs
comportements, sur leur environnement et sur leurs relations à cet
environnement. Pour Festinger, l’apparition de contradictions dans l’univers
cognitif du sujet induirait chez ce dernier un état de malaise (dissonance) qui,
sous certaines conditions, pourrait être résolu par un processus de
rationalisation consistant à modifier les cognitions problématiques. C’est ainsi
que dans une célèbre expérience (Festinger et Carlsmith, 1959), des sujets,
ayant réalisé une tâche objectivement fastidieuse, sont amenés à présenter cette
tâche sous un jour attractif. On observe alors que la dissonance induite par ce
comportement conduit les sujets à réviser leur évaluation de la tâche pour
l’estimer finalement plutôt intéressante.
A priori, le lien entre dissonance et représentations sociales paraît ténu. En
effet, la théorie des représentations postule que ces dernières s’élaborent à partir
d’un processus d’ancrage (cf. 2.1) justement destiné à préserver la cohérence de
l’univers cognitif des individus. C’est pourquoi il faudra attendre les années
1990 pour voir apparaître la première recherche s’attaquant frontalement à
cette problématique (Moliner, Joule, Flament, 1995). Cette recherche s’inscrit
dans la réflexion qui s’entamait alors à propos de la dynamique des
représentations sociales. Cette réflexion, conduite par Flament et Guimelli,
s’intéressait au rôle des comportements dans l’évolution des représentations
sociales. Comme nous le verrons plus loin, elle s’appuyait sur l’idée que
l’adoption par les individus de comportements nouveaux et contradictoires
avec les contenus d’une représentation pouvait être à l’origine d’une évolution
de cette dernière. C’est donc cette hypothèse que l’on a souhaité tester
expérimentalement.
Dans cette recherche, on s’intéressait à la représentation du monde de
l’entreprise, (Moliner, 1996), dont on savait par ailleurs qu’elle comptait parmi
ses éléments centraux la notion de profit (une entreprise a vocation à faire du
profit). Selon les cas, les sujets (des cadres d’entreprise) devaient rédiger un
argumentaire expliquant pourquoi et comment une entreprise pouvait négliger
ses objectifs de profit ou pourquoi et comment elle pouvait négliger un objectif
correspondant à un élément périphérique de la représentation (nécessité de
travailler en équipe). Les résultats montrent que dans le premier cas, la notion
de profit devient périphérique après rédaction de l’argumentaire.
Rétrospectivement, on peut considérer cette recherche comme une des
premières démonstrations expérimentales du rôle des comportements dans la
dynamique des représentations sociales.
5.2 Effets de masquage et de démasquage
De nombreux travaux, réalisés au cours de ces dernières années, montrent que
certaines croyances ou plus généralement certains éléments de connaissance,
propres à un champ de représentation donné ne sont pas évoqués ou exprimés
dans des conditions normales de production discursive. Elles forment des sous-
ensembles spécifiques d’éléments cognitifs à l’intérieur du champ de
représentation que l’on a désignés sous le terme de « zone muette » des
représentations sociales (Guimelli, 1998 ; Guimelli et Deschamps, 2000).
Quant au processus qui consiste à ne pas évoquer ou à ne pas exprimer tout ou
partie des éléments appartenant à ces sous-ensembles, il a été décrit sous le
terme de processus de « masquage ».
Du point de vue méthodologique, deux procédures différentes ont permis de
mettre en évidence ces processus de masquage.
La première, est une procédure d’association verbale (cf. 3.2.2). Appliquée à
l’étude des représentations sociales des Gitans, cette procédure a permis de
mettre en évidence, pour la première fois, des processus de masquage (ibid.).
Les sujets avaient été placés pour moitié sous une consigne dite « normale » :
on leur demandait leur opinion personnelle, sans aucune autre référence,
comme dans les enquêtes habituelles. L’autre moitié était placée sous consigne
de « substitution ». Dans ce cas, on demandait aux sujets de donner les
réponses qu’ils considéraient être spécifiques aux membres de leur groupe
d’appartenance (répondez au questionnaire « comme les Français, selon vous, le
feraient en général. »). La manipulation de la consigne sous cette forme devait
permettre d’observer que si le champ de représentation comportait des
éléments contre-normatifs, les sujets placés en consigne « normale » auraient
des réticences à les exprimer publiquement ; autrement dit, ces éléments
feraient l’objet de stratégies de masquage qui se manifesteraient, notamment,
par une baisse systématique de leur fréquence (cf. 3.2.2) dans ce groupe. En
revanche, la consigne de « substitution », en conduisant les sujets à s’exprimer
non pas en leur nom propre mais au nom des membres de leur propre groupe,
avait pour but de diminuer leur niveau d’implication par rapport à la situation
publique générée par la passation du questionnaire. Les sujets de ce groupe
devaient donc adopter plus facilement des stratégies de démasquage des
éléments contre-normatifs, ce qui devait se traduire par une augmentation
systématique de la fréquence de ces éléments.
C’est bien ce qui a été observé dans l’étude sur les représentations sociales des
Gitans. En effet, les résultats ont montré tout d’abord une forte tendance des
sujets placés en consigne « normale » à produire des réponses plutôt positives.
En effet, dans cette situation, les réponses associatives saillantes, c’est-à-dire
caractérisées par une fréquence élevée, font apparaître les Gitans comme des
« nomades » plutôt « musiciens » et attachés à leur « famille », portrait
relativement positif. Par contre, les sujets placés sous consigne de
« substitution » changent de registre connotatif. Leurs réponses sont beaucoup
plus négatives. En effet, même s’ils sont toujours perçus comme des
« nomades » sous cette consigne, les Gitans apparaissent dès lors comme
« voleurs » et aussi, mais dans une moindre mesure, « sales ». La comparaison
des fréquences de ces mots dans les deux conditions expérimentales met
clairement en évidence le processus de masquage, notamment pour la réponse
« voleurs ». Sous consigne de « substitution », la fréquence de ce terme est de
.64 alors qu’elle est seulement de .22 sous consigne « normale » (p  .001). On
observe donc un accroissement spectaculaire de l’expression de ce terme en
consigne de « substitution ». Désimpliqués par la situation dans laquelle ils se
trouvent, les sujets adoptent plus facilement des stratégies d’expression des
termes contre-normatifs. Cette conclusion est renforcée par le fait que le rang
moyen de ce terme dans la suite associative est également modifié par la
consigne. Égal à 3,5 sous consigne « normale » 6, il tend davantage vers 1 sous
consigne de « substitution » (2,21 ; t = 2,29, p. ;lt; .02). Dans cette situation, il
apparaît donc comme beaucoup plus disponible et susceptible d’être exprimé
plus facilement par les sujets. Cette première étude permet donc de conclure
qu’en situation « normale », les sujets masquent les réponses à connotation
négative, pourtant présentes et disponibles dans le champ représentationnel,
mais probablement soumises à des contraintes normatives qui seraient
fonction, selon Dambrun et Guimond (2003, 2004 ; voir aussi Franco et
Maass, 1999) du degré de protection normative du groupe étudié. Pour ces
auteurs, un haut degré de protection normative caractérisant un groupe social
donné se traduirait par le fait que les sujets chargés d’exprimer leurs opinions,
attitudes ou représentations à l’égard de ce groupe auraient pour stratégie de
contrôler fermement leurs préjugés et de ne pas exprimer publiquement leurs
croyances négatives en direction de ce groupe. Ils montrent d’ailleurs que le
groupe des Gitans bénéficie d’un degré relativement élevé de protection
normative chez des étudiants (m = 1,65 sur une échelle allant de 1 : totalement
inacceptable d’exprimer des jugements négatifs à 7 : totalement acceptable
d’exprimer des jugements négatifs).
Une procédure différente a également été utilisée pour mettre en évidence ces
processus de masquage. Utilisant des échelles de type Likert (cf. 3.2.3), elle
consiste à présenter aux sujets un questionnaire comportant des items formulés
en termes de propositions à partir desquelles ils doivent manifester leur degré
d’accord vs désaccord sur des échelles appropriées. Les propositions sont
élaborées lors d’une phase préliminaire fondée sur des entretiens semi-directifs.
À l’issue de cette première phase, certaines propositions sont choisies pour
figurer dans le questionnaire en raison de leur caractère contre-normatif,
d’autres apparaissent neutres ou encore pro-normatives. Dès lors, si des
stratégies de masquage interviennent, elles devraient se manifester par un degré
élevé de désaccord avec les propositions contre-normatives lorsque les sujets
sont en situation normale, alors que la consigne de substitution devrait
conduire les sujets à exprimer un haut degré d’accord avec ces mêmes
propositions. En revanche, c’est l’inverse qui devrait se produire lorsque les
propositions sont pro-normatives, les sujets manifestant alors leur accord avec
ces propositions sous consigne normale et leur désaccord en consigne de
substitution.
Une étude centrée sur les représentations sociales de la communauté
musulmane confirme ces prédictions dans une très large mesure. Les résultats
de cette étude montrent par exemple que les sujets se montrent davantage en
accord avec la proposition contre-normative « L’Islam est en contradiction avec
les valeurs démocratiques de la France » lorsqu’ils sont sous consigne de
substitution (m = 3,75 sur une échelle allant de 0 : désaccord total à 6 : accord
total) alors que la consigne normale les conduits à manifester plutôt leur
désaccord avec cette proposition (m = 2,57 ; p. < .001). Et c’est l’inverse qui se
produit lorsque les sujets sont en présence d’une proposition pro-normative :
« L’islam est une religion de tolérance ». Dans ce cas en effet, les sujets se
montrent davantage en désaccord avec cette proposition lorsqu’ils sont placés
en consigne de substitution (m = 1,75) que lorsqu’ils sont sous consigne
normale (m = 2,53 ; p.  .05).
Les deux procédures utilisées (associations verbales ou échelles de type Likert)
permettent ainsi, chacune de façon spécifique et malgré des approches très
différentes, de mettre en évidence les effets des pressions sociales qui s’exercent
sur les individus pour les conduire, en définitive, à ces stratégies de
masquage/démasquage des éléments sensibles du champ de représentation.
On observera cependant que les pressions sociales qui sont à l’origine du
processus sont très probablement déterminées de façon multifactorielle. C’est
en tout cas ce que suggèrent bon nombre de travaux dans le domaine des
préjugés et des stéréotypes (pour une revue de questions voir Crandall,
Eshelman et O’brien, 2002). Concernant le secteur des représentations
sociales, un certain nombre d’études vont dans ce sens. Ainsi, par exemple,
Flament, Guimelli et Abric (2006) manipulent les caractéristiques de
l’enquêteur dans une étude sur les représentations sociales de l’Islam. Pour la
moitié des sujets qui répondent au questionnaire, les enquêtrices, visiblement
d’origine maghrébine, se présentent en disant se prénommer « Yamina »,
prénom typiquement maghrébin. Pour l’autre moitié des sujets, les enquêtrices,
visiblement d’origine non maghrébine, déclarent se prénommer « Céline »,
prénom typiquement d’origine française. L’Islam étant la religion dominante
au Maghreb, on fait intervenir, dans le premier cas, un lien de congruence
et/ou de proximité entre l’objet de représentation et les caractéristiques propres
de l’enquêtrice, lien qui disparaît complètement dans le cas de Céline. Les
résultats de cette étude montrent que, devant Yamina, les sujets masquent (se
montrent en désaccord avec) les aspects négatifs de la représentation tandis
qu’ils les démasquent (se déclarent en accord avec) devant Céline. On notera
que c’est l’inverse qui se produit avec les aspects positifs de la représentation :
dans ce cas, le masquage apparaît devant Céline. Ces résultats montrent que les
sujets mettent en œuvre des stratégies de réponse au questionnaire qui sont
différentes et spécifiques à la situation dans laquelle ils se trouvent. Dès lors,
ces stratégies, probablement liées à la volonté du sujet de préserver son image
devant l’enquêteur (voir par exemple Wayne et Liden, 1995 ; voir aussi
Morrison et Bies, 1991) ou même à sa volonté de donner une image de lui-
même qu’il considère comme positive (Byrne, 1992), affectent de façon
significative les réponses du sujet au questionnaire, celles-ci étant très
différenciées en fonction des caractéristiques de l’enquêteur.
Ces stratégies, générant de fortes variations discursives en fonction de la
situation dans laquelle se trouvent les sujets, sont susceptibles de se manifester
dans des situations nombreuses, variées, et très différentes les unes des autres.
Ainsi, par exemple, dans une autre étude (Lo Monaco, Lheureux, Chianèse,
Codaccioni, Halimi-Falkowicz et Cano, 2009) dont les perspectives sont
relativement proches de la précédente, on s’intéresse aux variations discursives
susceptibles de se produire chez 138 sujets étudiants dans les enquêtes à propos
d’un objet de représentation socialement « sensible » : l’alcool. Dans cette
étude, l’un des facteurs consiste à manipuler la présentation de l’enquêteur en
amenant les sujets à donner leurs réponses associatives (au terme inducteur
« alcool »), soit face à un enquêteur se présentant comme un étudiant en
master de sociologie réalisant un mémoire universitaire (condition « Master »),
soit face à un enquêteur se présentant comme appartenant au Centre d’études
des toxicomanies alcooliques de Marseille (condition « CETAM », structure
fictive inventée pour les besoins de l’enquête). Un deuxième facteur
indépendant manipule la consigne (Normale vs Substitution). Les résultats de
cette étude montrent que lorsque les sujets répondent dans la condition
CETAM en leur nom propre, on trouve une forte prégnance des réponses
négatives (« danger », « dépendance », « mauvaise santé », « accidents de la
route ») alors que dans la condition Master, et notamment sous consigne de
substitution, les réponses renvoient à une dimension plus festive et
contextualisée (« fête », « amis », « détente », « bar », « boîte »). Les variations
discursives sont donc très importantes en fonction de la situation dans laquelle
se trouvent les sujets : devant l’enquêteur du CETAM, les sujets déclarent
penser l’alcool sous l’angle de la rationalité médicale et de la méfiance qu’elle
induit ; par contre, la mise en avant des aspects négatifs de l’alcool disparaît
complètement pour laisser la place aux aspects considérés comme positifs
lorsque les sujets s’expriment face à leurs pairs.
Si les deux situations que nous venons de présenter, celle de Yamina et celle du
CETAM, sont différentes, elles ont néanmoins un point commun. Dans les
deux cas, les sujets sont confrontés à des enquêteurs qui sont porteurs d’une
norme sociale rendue saillante par l’objet même de l’interaction et qu’il n’est
pas « conseillé » de contredire publiquement.
Le caractère public de la situation dans laquelle les sujets sont amenés à
s’exprimer constitue d’ailleurs un autre facteur qu’il est important de prendre
en compte. En effet, lorsque les sujets considèrent cette situation comme étant
plus ou moins « publique », ou qu’ils la perçoivent comme tel, le niveau de
pression normative augmente et conduit les sujets à des stratégies de masquage
des éléments de connaissance appartenant aux zones muettes, alors que ces
derniers sont exprimés avec beaucoup moins de réticences et avec plus de force
dans les situations considérées comme « privées » (Hidalgo, 2012).
On observera pour conclure que cet ensemble de résultats pose un problème de
fond dans l’étude des représentations sociales. En effet, pour des objets
sensibles, l’usage unique d’une consigne normale peut conduire le chercheur à
laisser dans l’ombre des pans entiers du champ représentationnel.

Encadré 13. Objets sensibles et effets de masquage


Les phénomènes de masquage ne sont pas observés à propos de tous les objets de représentation
sociale. Ils n’apparaissent qu’à propos d’objets qualifiés de « sensibles » par les initiateurs de la notion
de « zone muette » (Guimelli et Deschamps, 2000). Mais qu’est-ce qui permet de qualifier un objet
de sensible ? Selon toute vraisemblance, il est possible d’avancer qu’un objet est sensible lorsque les
opinions ou des croyances que nous entretenons à son propos ont un lien avec notre identité et plus
précisément avec l’image que nous donnons de nous-même. Dans une recherche menée sur le thème
de l’insécurité (Chokier et Moliner, 2006), on teste préalablement le caractère désirable, neutre ou
non désirable d’une liste d’items. On propose ensuite aux sujets d’exprimer leur adhésion à ces
différents items selon une consigne standard (en nom propre), ou selon une consigne de substitution
(au nom des Français en général). On constate alors que les scores moyens d’adhésion aux items
socialement désirables sont plus élevés en consigne standard qu’en consigne de substitution.
Inversement, les scores moyens d’adhésion aux items socialement non désirables sont plus élevés en
consigne de substitution qu’en consigne standard. Enfin, on remarque que les scores moyens
d’adhésion aux items neutres ne varient pas selon les deux consignes. Ces résultats suggèrent donc que
les effets de masquage et de démasquage sont probablement liés à des logiques de gestion de l’image
de soi qui s’activeraient lorsque les individus sont placés dans des situations de comparaison sociale
(Festinger, 1954).

C’est pourquoi, dès que l’on soupçonne la présence d’éléments de connaissance


contre-normatifs dans un champ de représentation, il est nécessaire
d’introduire une consigne de substitution dans le plan de recueil des données.
5.3 Représentations sociales et comportements
Selon Moscovici (1976), les représentations sociales constituent un guide pour
l’action. Il s’agit là de l’un des aspects fondamentaux de la théorie des
représentations sociales dans la mesure où connaître les représentations sociales
d’un objet X dans un groupe G devrait permettre de prédire les
comportements des membres de ce groupe G à l’égard ou en direction de cet
objet X. L’approche ethnographique présentée par Jodelet (1989) à propos de
la représentation de la maladie mentale chez des familles issues d’une
communauté rurale résidant à proximité d’un hôpital psychiatrique dont ils
hébergent les pensionnaires, par tradition, depuis de nombreuses décennies,
fournit une illustration empirique très convaincante de cet aspect essentiel des
représentations sociales. Au fil du temps, en effet, cette représentation s’est
élaborée autour de l’opposition des rôles respectifs du « cerveau » et des
« nerfs » au sein de l’organisme. Et c’est cette opposition qui permet aux sujets
« d’expliquer », ou en tout cas, d’éclairer concrètement la maladie mentale.
Fondamentale dans l’organisation de la représentation, elle leur permet, entre
autres, de différencier les « malades du cerveau », associés à l’innocence, des
« malades des nerfs », associés à la méchanceté. Dès lors, c’est encore cette
opposition qui va déterminer les pratiques sociales spécifiques à l’une ou à
l’autre des deux catégories. Les malades du cerveau sont considérés comme ne
posant pas de problèmes, notamment sur le plan relationnel. Par conséquent,
ils vont connaître un régime privilégié et vont être intégrés à la vie familiale.
Par contre, les malades des nerfs, associés dans la représentation à la
méchanceté, sont susceptibles de susciter ou d’occasionner une menace
relationnelle. Ils vont donc être tenus à l’écart (on lave leur linge à part, ils ont
leur propre couvert et/ou ne mangent pas à la table familiale, on ne leur laisse
pas « toucher les choses de la maison », on leur interdit les relations avec les
enfants, etc.).
Imaginons maintenant un observateur qui ne se centrerait que sur les pratiques
sociales des membres de ce groupe à l’égard des malades qu’ils reçoivent dans
leur famille. Il ne fait pas de doute que les attributions causales qu’il produirait
pour expliquer ces pratiques sociales seraient forcément erronées. Par exemple,
il pourrait considérer que les variations de pratiques d’une famille à l’autre
(intégratives vs ségrégatives) s’expliquent par des caractéristiques propres à
chaque famille : degré de tolérance très différent d’une famille à l’autre, ou bien
différences marquées chez les sujets observés dans le partage de certaines
valeurs sociales, etc., alors que la seule explication possible réside dans les
croyances et la « façon de voir » la maladie mentale partagées par l’ensemble
des familles.
Cette étude montre clairement que ce sont bien les représentations sociales qui
génèrent et qui orientent les pratiques sociales des groupes. Elle permet ainsi de
valider les propositions théoriques de Moscovici, selon lesquelles les
représentations constituent un guide pour l’action. Mais elle montre également
que si l’on ne connaît pas les représentations sociales et les constructions
mentales d’un groupe à l’égard d’un objet, il est très compliqué, voire
quasiment impossible dans certains cas, de comprendre (et donc de prédire) les
comportements et les pratiques sociales de ce groupe à l’égard de cet objet.
Pour le dire autrement : pour comprendre les pratiques sociales ou les
comportements, il est nécessaire de procéder à une analyse fine des
représentations sociales des groupes. Ainsi, par exemple, pour comprendre les
comportements d’achat d’un objet de consommation, il est nécessaire de se
donner les moyens de connaître de manière approfondie les représentations de
cet objet partagées par les différents groupes de consommateurs.
Des travaux de Dann (1992) vont également dans ce sens. Ils montrent
notamment que des groupes d’enseignants qui sont caractérisés par des
représentations différentes présentent de fortes variations dans leur capacité à
gérer les conflits dans leur classe. On note par exemple que les enseignants qui
réussissent cette gestion ont des représentations plus complexes, plus élaborées
et mieux organisées. En outre, une étude approfondie de la représentation
permet à Dann de faire des prédictions concernant les nouvelles actions de
l’enseignant dans des situations spécifiques. Il observe alors que les prédictions
correctes des comportements qu’il observe systématiquement sur le terrain se
révèlent significativement plus fréquentes que celles que pourrait donner le
hasard. Il note également des indices de prédiction très élevés. Ainsi, le degré
de consistance entre les prédictions et les comportements observés atteint
environ .70 pour un intervalle de [ 0 ; 1 ]. Par ailleurs, 43 % des prédictions
atteignent même le degré de consistance 1.00. Ainsi, ce sont bien les
représentations sociales qui orientent l’action des enseignants à l’école. Et les
résultats de cette étude montrent qu’une connaissance approfondie de leur
contenu et de leur organisation permet d’établir des prédictions relativement
correctes concernant les pratiques professionnelles des individus observés.
D’autre part, les travaux d’Abric relatifs au jeu expérimental du dilemme
itératif du prisonnier (1976, 1987) ont apporté des éléments particulièrement
utiles dans l’étude des liens qui existent entre représentations et
comportements. Rappelons que dans le cadre de ces observations, on donne
aux sujets le statut de joueur. Le jeu met en présence deux joueurs et chacun
des deux a pour objectif de gagner le plus grand nombre de points possible, le
score final d’un joueur étant défini par la somme de ses scores obtenus à
chaque itération (i. e. à chaque essai). Comme aucun des deux joueurs ne sait à
quel moment la partie va se terminer, il devient possible d’étudier la stratégie
de chaque joueur qui va se traduire, notamment et entre autres, en termes de
comportements de coopération vs de compétition. Les règles du jeu sont
également conçues de telle sorte qu’elles rendent possible l’étude approfondie
de ces comportements (pour les règles du jeu, voir Abric, 1987). Avec ces règles
du jeu, en effet, seul un sentiment de confiance envers le partenaire autorise
l’apparition et le maintien d’un comportement coopératif. Autrement dit, la
représentation du partenaire apparaît comme déterminante dans les stratégies
comportementales des sujets.
Trois manipulations expérimentales montrent que c’est bien la représentation
du partenaire qui détermine les stratégies des sujets. Dans la première, on
observe davantage de comportements coopératifs face à un partenaire réel (un
« autre étudiant », les sujets de l’expérience étant eux-mêmes étudiants) que
face à un partenaire « programme » 7 présenté comme une « machine », ce qui
induit chez les sujets la représentation d’un partenaire « déshumanisé ». Dès
lors, l’auteur conclut que la représentation du partenaire détermine les
comportements de jeu de sujets. Ils traduisent une réaction de méfiance et de
prudence lorsque le sujet est face à un partenaire « déshumanisé ». Une
deuxième expérience permet à Abric de préciser ces premiers résultats. Il
propose à ses sujets de changer de partenaire en cours de jeu. Il observe alors
un accroissement des comportements coopératifs lorsque le partenaire change
pour un autre étudiant et une diminution systématique de ces mêmes
comportements lorsque le partenaire change pour une machine. L’effet de la
représentation est donc très marqué concernant le choix des stratégies
comportementales. Dans la troisième observation, il manipule le statut du
partenaire. Les sujets, tous lycéens, sont confrontés soit à un partenaire de
même statut social (un autre lycéen), soit à un partenaire de statut supérieur
(un professeur). Les résultats montrent que les sujets mettent en œuvre
davantage de comportements non compétitifs avec un supérieur et donc
davantage de coopération, ce qui amène Abric à la conclusion selon laquelle
l’effet observé n’est pas en lien avec la similitude des statuts, mais bien avec la
représentation du partenaire dans la mesure où le favoritisme endogroupe
aurait impliqué des résultats inverses, à savoir davantage de coopération avec
un membre de l’endogroupe.
Ces trois recherches, dont les résultats montrent clairement que les
comportements de jeu sont déterminés par la représentation du partenaire, ont
donné lieu à des développements récents qui mettent en lien les stratégies de
masquage et les comportements. On a vu en effet (cf. 5.2) que, lorsque la
représentation comporte dans son champ des croyances ou des éléments de
connaissance contre-normatifs, les sujets ont tendance à adopter des stratégies
de masquage, ce qui va se traduire par un déficit au niveau de l’expression : les
éléments contre-normatifs ne seront pas exprimés par une majorité de sujets,
notamment dans les situations publiques. Mais qu’en est-il des
comportements ? La présence d’éléments contre-normatifs dans le champ
représentationnel va-t-elle affecter seulement l’expression des sujets ? Ou bien
ces éléments contre-normatifs vont-ils également générer des modifications du
comportement et/ou des comportements spécifiques ? Pour répondre à cette
question, une série d’observations expérimentales a été mise en place avec
reprise du paradigme expérimental proposé par Abric (cf. Hidalgo, 2012).
Dans l’une de ces observations (Guimelli, Hidalgo, Piermatteo, Lo Monaco &
Abric, 2012), 131 participants, tous étudiants en première année de
psychologie, ont été invités à participer au jeu du dilemme du prisonnier. Le
dispositif expérimental est identique à celui mis en place par Abric, à la
différence près qu’il est proposé « à distance », c’est-à-dire au travers d’une
communication par Internet.
Cette étude permettra de manipuler deux variables indépendantes :
1) Le statut du partenaire du joueur dans l’interaction : le partenaire est
présenté au sujet soit comme appartenant à la communauté des « Gitans », soit
comme étant un « autre étudiant ». Ce choix s’explique par le fait que le champ
de représentation des « Gitans » intègre des éléments négatifs contre-normatifs
(tels que « voleurs »), qui, comme on l’a vu ci-dessus, font l’objet d’un
masquage au niveau de l’expression de la représentation. Dès lors, on s’attend à
un comportement moins coopératif lorsque le partenaire est présenté comme
« Gitan », dans la mesure où ces éléments contre-normatifs sont probablement
associés à un sentiment de méfiance.
2) Le contexte de la situation d’interaction : le sujet est placé soit dans un
contexte « Public », soit dans un contexte « Privé ». L’étude des effets de cette
variable permet de mettre à l’épreuve l’hypothèse selon laquelle les
comportements peuvent faire, eux-mêmes, l’objet de stratégies de
masquage/démasquage. On s’attend en effet à un démasquage des
comportements coopératifs qui devraient être significativement plus fréquents
en contexte public qu’en contexte privé.
Les résultats mettent en évidence un effet massif du statut du partenaire : face à
un partenaire « Gitan », les sujets adoptent moins de comportements
coopératifs et plus de comportements compétitifs que face à un partenaire
appartenant à leur propre groupe. On peut donc conclure que les éléments
contre-normatifs du champ de représentation, qui sont masqués au niveau de
l’expression, amènent malgré tout les individus à produire des comportements
spécifiques.
Mais un autre résultat de cette étude nous paraît encore plus intéressant. On
observe en effet que c’est dans le contexte privé que la différenciation des
comportements coopératifs en fonction du partenaire est particulièrement
sensible. Il apparaît en effet que, dans le contexte public, cette différenciation
disparaît complètement. Autrement dit, le contexte public vient annuler ces
différences pour laisser la place à un comportement coopératif identique, quel
que soit le statut du partenaire.
L’étude des liens entre représentations et comportements constitue un enjeu
important de la recherche en sciences sociales. En effet, dans nombre de
contextes (sociaux, politiques, économiques, sanitaires, etc.), se pose la
question fondamentale du changement des comportements. Or, comment
espérer changer ces comportements si l’on n’en connaît pas les logiques, et
donc les représentations sociales qui les sous-tendent ? C’est pourquoi les
études approfondies des représentations sociales, dans la mesure où elles
permettent de mieux comprendre les comportements, apparaissent
incontournables dans les problématiques du changement social.
5.4 Des pistes pour l’avenir
Un domaine de recherche aussi dynamique que celui des représentations
suscite régulièrement l’apparition d’idées nouvelles. Le concept de thêmata (cf.
2.1), celui de nexus (cf. 2.2) ou l’idée d’une architecture simple entre idéologie,
représentations et attitudes en sont des exemples. Ce sont des pistes de
réflexions qui dans l’avenir, pourraient structurer des programmes entiers de
recherche. En voici deux autres.
5.4.1 Le noyau matrice
La théorie du noyau apparaît aujourd’hui comme un outil conceptuel
particulièrement efficace pour l’étude des représentations sociales. Pourtant, sa
filiation avec la notion de modèle figuratif (cf. 2.2), soulève plusieurs
interrogations à propos de la fonction génératrice de sens des éléments
centraux.
En effet, selon Moscovici, les notions clés (l’inconscient, le conscient, le
refoulement et le complexe), formant le modèle figuratif de la représentation
de la psychanalyse, ont « une valeur indicative sans avoir une signification très
précise » (Moscovici, 1976, p. 241). Il remarque ainsi que les individus sont
incapables de donner une définition du mot « complexe ». C’est d’ailleurs cette
imprécision conceptuelle qui permet au mot de devenir un symbole de la
psychanalyse : « vidé de toute précision, le complexe est source d’exactitude
symbolique » (ibid., p. 244). En d’autres termes, si les éléments du modèle
figuratif constituent bien les prémisses des éléments du noyau, on doit
admettre que dans le développement d’une représentation, ils acquièrent
progressivement une signification propre qui leur permettra de générer le sens
global de cette représentation.
Par ailleurs, pour expliquer les résultats obtenus par la méthode de mise en
cause (cf. 3.5.1), on évoque la valeur symbolique des éléments centraux
(Moliner, 1994). On se réfère donc aux propriétés des éléments du modèle
figuratif.
En d’autres termes, les résultats obtenus par le biais de la méthode de mise en
cause peuvent s’expliquer sans référence à la fonction génératrice de sens des
éléments du noyau 8.
Enfin, de nombreux résultats attestent de la capacité associative des éléments
centraux (Guimelli et Rouquette, 1992 ; Rouquette et Rateau, 1998). Ces
travaux montrent en effet que les sujets ont beaucoup plus de facilité pour
entrevoir des associations verbales à partir des éléments centraux qu’à partir des
éléments périphériques. Or, ce résultat ne peut s’expliquer qu’en invoquant ou
la grande polysémie des éléments centraux ou leur absence de signification
propre. Dans le premier cas, on peut admettre qu’ils assument une fonction
génératrice de sens. Mais on voit mal comment ils le pourraient dans le second.
Bataille (2002), enrichit cette discussion d’un point de vue original. Selon lui,
les éléments centraux sont effectivement polysémiques et leur signification est
précisée par les éléments périphériques. Cette conception n’est pas sans
rappeler les remarques de Flament (1994, p. 85) selon qui « le fonctionnement
du noyau ne se comprend qu’en dialectique continuelle avec la périphérie ».
Autrement dit, ce serait les éléments périphériques, concrets et contextualisés
qui moduleraient le sens des éléments centraux abstraits et symboliques. Les
éléments centraux permettraient alors aux individus de définir l’objet de
représentation à partir de termes communs, donnant ainsi une illusion de
consensus, mais susceptibles de recevoir des interprétations variées en fonction
des contextes et des expériences individuelles. Par exemple, nous pouvons tous
reconnaître que le « salaire » est déterminant pour définir l’activité « travail »,
mais derrière le mot « salaire » il se peut que nous mettions des réalités très
différentes selon nos expériences propres. En résumé, selon Bataille, les
éléments centraux seraient récepteurs de sens, et non pas générateurs.
Dans une série d’expérimentations (Moliner et Martos, 2005), on a pu
effectivement montrer qu’à propos de la représentation des Études, ainsi qu’à
propos de la représentation du Groupe, c’était bien les éléments périphériques
qui présentaient les significations les plus stables. Tandis que la signification des
éléments centraux pouvait varier selon qu’ils étaient associés à d’autres
éléments. Ce résultat, qui module les propositions de la théorie du noyau, a
conduit à proposer la notion de noyau matrice. Notion qui permet d’apporter
des réponses aux questions que nous venons d’évoquer plus haut, tout en
conservant l’essentiel des postulats de la théorie du noyau. La proposition tient
en trois points et concerne les fonctions du noyau des représentations sociales.
La première fonction du noyau serait une fonction de dénotation, reposant sur
les propriétés symboliques des éléments centraux. Le noyau fournirait ainsi des
étiquettes verbales permettant aux individus d’évoquer ou de reconnaître
l’objet de représentation en faisant l’économie de longs discours et d’analyses
approfondies. Mais l’essentiel ici serait plus la capacité d’indication de ces
étiquettes verbales que leur signification intrinsèque. Les éléments centraux
seraient donc des signes, permettant aux individus d’indiquer dans quels
univers d’opinions ils situent leur discours. Par exemple, dire de quelqu’un
qu’il a des complexes indique à notre interlocuteur que nous utilisons le
registre (la représentation) de la psychanalyse bien plus sûrement que si nous
parlions simplement de problèmes.
La seconde fonction du noyau serait une fonction d’agrégation, directement
liée au fort potentiel sémantique des éléments centraux. De fait, ces éléments,
relativement flous sur le plan de leur signification propre, permettraient aux
individus de rassembler, sous un même terme, des expériences disparates et
contextualisées. Par exemple, l’association « travail/salaire » évoque
effectivement un certain type de travail (fonction de dénotation), mais le terme
« salaire » peut renvoyer à des réalités très diverses (en argent, en nature, déclaré
ou non, etc.). En d’autres termes, les éléments centraux seraient des
« catégories du langage et de l’entendement – des catégories collectives certes –
propres à découper les faits et à diriger l’observation des événements concrets »
(Moscovici, 1976, p. 240).
La troisième fonction du noyau serait une fonction de fédération, découlant des
fonctions précédentes. En offrant au groupe des éléments de définition flous, le
noyau fournirait une matrice commune permettant à chacun d’évoquer l’objet
de représentation, tout en autorisant la cohabitation d’expériences individuelles
variées. Ainsi, les membres d’un groupe donné disposeraient d’un cadre
notionnel générateur de consensus et intégrateur des différences individuelles.
En effet, de la même façon qu’il n’est pas nécessaire de connaître tous les mots
d’une langue pour pouvoir l’utiliser, il n’est pas non plus nécessaire que tous les
membres d’un groupe donné adhèrent à tous les éléments du noyau d’une
représentation sociale. Quelques recherches portant sur le consensus dans les
représentations sociales fournissent des illustrations empiriques de ce
phénomène (Flament, 1996, 1999). Généralement, dans les études de
représentation, il est très rare de rencontrer des items faisant l’objet de
consensus à 100 %, même quand les populations interrogées sont très
homogènes. En revanche, si l’on considère l’ensemble des éléments centraux
d’une représentation et que l’on examine les réponses individuelles à ces items
dans une population donnée, on constate alors que 100 % des sujets adhèrent
à l’un ou l’autre des sous-ensembles possibles du noyau. Cela signifie donc qu’il
est toujours possible à deux individus d’un même groupe, de s’accorder sur un
élément au moins du noyau. De sorte qu’il leur sera possible de s’accorder sur
une définition commune de l’objet, même si elle est minimale et même si elle
renvoie à des expériences différentes.
En résumé, le noyau matrice permettrait de dénoter l’objet de représentation,
d’agréger en un même ensemble des expériences disparates de cet objet et de
fédérer les membres d’un groupe autour d’opinions apparemment
consensuelles à propos de cet objet. Ces hypothèses ne sont pas des remises en
cause de la théorie du noyau. Elles sont plutôt des aménagements de cette
théorie. Elles permettent de lever les contradictions que nous avons pointées à
propos de la fonction génératrice de sens des éléments centraux. Elles
présentent en outre l’avantage d’éclairer une dialectique qui est au cœur de la
théorie des représentations sociales et qui concerne les rapports entre croyances,
individus et groupes sociaux.
5.4.2 L’iconographie et les représentations
Ainsi que nous le décrivions dans le chapitre consacré aux méthodes, de très
nombreux travaux ont fait appel à des matériaux iconographiques pour l’étude
des représentations sociales. Dans certaines de ces recherches, on suppose que
l’analyse d’un corpus iconographique relatif à un objet peut permettre
d’élucider les représentations de cet objet qui circulent dans la société. C’est
par exemple le cas du travail de Rose (1996), qui à propos de la maladie
mentale, s’intéresse aux images de la télévision britannique. Dans d’autres
recherches, on suppose que l’analyse des iconographies produites par les
individus eux-mêmes permettra d’accéder aux contenus de leur représentation
de l’objet. Ainsi, dans une étude sur les représentations du réseau électrique, on
demande aux participants de dessiner des « usages quotidiens » de l’électricité
et « la provenance » de cette énergie (Devine-Wright et Devine-Wright, 2009).
Sur le plan méthodologique, ces recherches s’inspirent de la logique développée
par des chercheurs du courant de la sociologie dite « visuelle » (Grady, 2001 ;
Harper, 2000).
Sur le plan théorique, elles se fondent sur plusieurs éléments de la théorie des
représentations. En effet, pour Moscovici, toute représentation « fait
correspondre à toute figure un sens et à tous sens une figure » (1976, p. 63).
Cette association figure/sens s’explique par l’action conjointe du processus
d’objectivation, qui a pour fonction d’associer une image concrète à une
signification abstraite, et du processus d’ancrage qui a pour fonction d’injecter
du sens dans une figure non familière. On retrouve cette préoccupation dans la
notion de « noyau figuratif », défini comme un schéma mettant en
correspondance des notions objectivées, donc susceptibles d’évoquer des
images.
Pour autant, à notre connaissance, la démonstration expérimentale d’un lien
entre représentations sociales et iconographie n’a jamais été réalisée à ce jour.
En fait, les travaux qui utilisent des matériaux iconographiques pour mettre au
jour des contenus représentationnels posent a priori l’existence de ce lien. À
aucun moment ils ne s’intéressent aux conditions dans lesquelles l’hypothèse de
ce lien pourrait être falsifiée. Pour cela, il conviendrait d’élaborer un
programme de recherche visant trois objectifs.
Le premier serait d’apporter un début d’explication aux mécanismes cognitifs
qui sont à l’œuvre dans la production iconographique relative à un objet de
représentation. Ici, la notion d’image mentale semble incontournable. Les
images mentales se définissent en effet comme des « évocations mentales
d’expériences perceptives antérieures » (Denis, 1989, p. 40), et de très
nombreux travaux (Niedenthal et al., 2003), montrent qu’on peut associer à
chaque mot d’une langue une « valeur d’imagerie », qui reflète sa capacité à
susciter des images mentales chez le lecteur ou l’auditeur. Dès lors, on peut
s’interroger sur le rôle de ces images mentales dans la production
iconographique. Ainsi, on a pu montrer que, de la même façon que l’on
observe des consensus lexicaux quand on interroge des individus à propos d’un
objet de représentation (par exemple par association verbale), on observe aussi
des consensus d’imagerie mentale lorsqu’on leur demande de décrire les images
qui leur viennent à l’esprit (Moliner, 2008, 2010). Dans une autre direction,
lorsque l’on demande aux sujets de dessiner les images qui leur viennent à
l’esprit à propos d’un objet de représentation, on rencontre aussi des images
consensuelles 9. Sur la base de ces premiers résultats, on peut donc supposer
que lorsque des individus produisent une iconographie (dessin, photographie)
relative à un objet de représentation, c’est l’imagerie mentale suscitée par cette
représentation qui va les guider. On peut même supposer que le processus est le
même lorsqu’il s’agit de choisir une iconographie par rapport à un objet de
représentation (par exemple choisir des photographies jugées les plus
pertinentes dans une liste).
Le second objectif du programme serait de montrer que des individus qui ont
des représentations différentes d’un même objet produisent des iconographies
différentes de cet objet. Ici, quelques résultats commencent à émerger. Par
exemple, dans une thèse dont nous avons déjà parlé (Orne-Gliemann, 2011),
et qui s’intéresse aux représentations de la gestion de l’eau, on a demandé aux
participants de prendre des photographies sur les thèmes de l’eau, les usages de
l’eau, l’irrigation, la gestion de l’eau et les associations d’utilisateurs (cf. 4.1). Ils
disposaient chacun pour cela, pendant deux semaines, d’un appareil
photographique jetable. Les participants étaient des agriculteurs habitants de
deux zones différentes, mais tout à fait comparables du point de vue de la
géographie et de la climatologie. Cependant, une étude préalable avait montré
que ces deux groupes n’avaient pas la même représentation de la gestion de
l’eau. Dans un groupe, cette représentation s’exprimait en termes de
préservation et d’acheminement de la ressource, dans l’autre elle s’exprimait en
termes de gestion de l’utilisation de la ressource. Au total, plus de 1 500
photographies ont été recueillies et analysées du point de vue de leur contenu.
Ces analyses montrent la prédominance significative d’un type particulier de
photographies dans la première zone. Ainsi, là où la gestion de l’eau renvoie à
la gestion de sa préservation et de son acheminement, les participants
produisent plus de photographies qui montrent la ressource et les
infrastructures permettant son acheminement.
Dans la même direction, Le Moel 10 s’intéresse aux représentations du milieu
marin chez des élus de communes littorales. Elle fait l’hypothèse qu’en raison
du nombre important d’enjeux dont ce milieu est porteur (économie, risque,
protection, etc.), sa représentation conditionne la représentation du territoire
communal. De fait, deux représentations du milieu marin sont identifiées.
Pour certains élus, ce milieu est perçu comme une menace, pour d’autres il est
perçu comme une ressource économique. Lorsque l’on analyse les dessins que
ces élus font de leur commune, on constate que les premiers accordent
significativement plus de place à des éléments référés à la mer (mer, traits de
côte, plage, etc.), tandis que les seconds accordent davantage de place à des
motifs terrestres (bâtiments, routes, etc.). Ainsi, il semble bien que des
représentations différentes du milieu marin conduisent à des iconographies
différentes (Moliner et Le Moel, 2014).
Le troisième objectif d’un projet visant à démontrer le lien entre
représentations et iconographie doit montrer que des individus ayant des
représentations différentes d’un même objet devraient interpréter différemment
une même iconographie de cet objet. Ici encore, on dispose de premiers
résultats prometteurs. Dans une recherche que nous avons évoquée plus haut,
Hamahmi (2014), s’intéresse aux représentations de l’autisme. Une de ses
expériences utilise un film de quelques minutes montrant un jeune enfant dans
diverses situations scolaires. Cet enfant présente des troubles du comportement
et des troubles relationnels. Mais le film a été réalisé et testé de telle sorte qu’un
non spécialiste ne puisse décider si l’enfant en question présente un syndrome
autistique ou une simple déficience intellectuelle. Le film est étiqueté (bandeau
au bas de l’écran) de deux manières différentes. Soit il est indiqué que l’enfant
est autiste, soit il est indiqué qu’il est déficient intellectuel. Pendant le
visionnage, il est demandé aux spectateurs (des éducateurs et des psychologues
algériens) de décrire les comportements de l’enfant. L’analyse des descriptions
recueillies montre de grandes différences. Manifestement, l’étiquetage du film,
et donc les représentations qu’il induit modulent considérablement les
perceptions des participants.
L’étude expérimentale des liens entre représentations et iconographie n’en est
qu’à ses débuts. Mais les premiers résultats que nous venons de brièvement
exposer suggèrent qu’il s’agit là d’une problématique de recherche très
prometteuse. Souhaitons que l’avenir nous donne raison.
5. À l’époque où la recherche est réalisée, soit deux ou trois ans avant sa publication, la méthodologie qui
aurait permis de convenablement tester les hypothèses n’était pas disponible.
6. Dans une suite qui comporte cinq réponses associatives.
7. Il est important de préciser que seule la façon de nommer le partenaire diffère. La stratégie de jeu
adoptée par les partenaires (« programme » ou « autre étudiant ») est strictement identique.
8. Si le « complexe », vide de sens, est un symbole de la psychanalyse, alors une pratique thérapeutique
qui ne se préoccupe pas des complexes ne peut pas relever de la psychanalyse. Il n’est donc pas
nécessaire que le terme « complexe » génère du sens pour que sa mise en cause conduise à la réfutation
de la psychanalyse.
9. Nous évoquons ici les premiers résultats de la thèse en cours de Golda Cohen, menée à Montpellier sur
l’imagerie mentale et la représentation sociale du médicament.
10. Thèse en cours à l’université de Montpellier.
Conclusion

Dans une large mesure, la psychologie sociale est l’étude du sens commun.
C’est tout particulièrement le cas lorsqu’elle s’intéresse aux connaissances et aux
croyances auxquelles nous avons spontanément recours pour expliquer et
comprendre le monde qui nous entoure. Chacun de nous est en effet désireux
de donner un sens aux événements, aux comportements, aux idées, aux
échanges avec autrui et cherche à trouver autour de lui une certaine cohérence
et une certaine stabilité. Chacun de nous cherche à expliquer, à comprendre
son environnement afin de pouvoir le rendre prévisible et mieux le maîtriser.
Or, cet environnement est constitué d’innombrables situations, d’une foule
d’événements et d’une multiplicité d’individus et de groupes. De la même
façon, nous sommes constamment sollicités, au cours de nos interactions
quotidiennes, pour prendre des décisions, nous prononcer sur tel ou tel sujet
ou expliquer tel ou tel comportement. Bref, nous sommes constamment
plongés dans un milieu qui nous submerge d’informations et qui nécessite que
nous traitions celles-ci. Afin de comprendre, de maîtriser, de donner un sens et
d’expliquer cet environnement, nous allons devoir le simplifier, le rendre plus
prévisible, plus familier. En un mot, nous allons devoir le reconstruire à notre
façon. Mais force est de constater que ce processus de reconstruction s’effectue
toujours à plusieurs. Dès notre plus jeune âge, l’école, la famille, les
institutions, les médias, nous inculquent des façons de voir, nous proposent
une certaine vision des choses qui nous entourent, et nous apprennent pour
une large part la construction déjà réglée du monde dans lequel on évolue, les
valeurs qui l’investissent, les catégories qui l’ordonnent et les principes mêmes
de sa compréhension. Ensuite, ce seront les groupes, les associations, les clubs
dans lesquels nous entrerons qui participeront à modeler notre perception de
l’environnement. C’est, et pour une très large part, dans nos échanges et nos
communications avec autrui que se constitue notre réalité du monde
environnant. Au gré de nos contacts et de nos multiples appartenances à
différents groupes sociaux, nous acquérons et nous transmettons nous-mêmes
des savoirs, des croyances, des valeurs qui nous permettent de partager une
conception commune des choses et des autres. En ce sens, cette reconstruction
de la réalité, cette représentation de la réalité, est avant tout sociale, c’est-à-dire
élaborée en fonction des caractéristiques sociales de l’individu et partagée par
un ensemble d’autres individus ayant ces mêmes caractéristiques. De ce point
de vue, la théorie des représentations sociales décrit et explique la manière dont
se déroule ce processus. C’est pourquoi elle a souvent été présentée comme une
théorie du sens commun. Depuis plus de cinquante ans, elle s’est
progressivement imposée dans le champ des sciences humaines et sociales.
Comme le montre cet ouvrage, elle a généré de nombreux développements
théoriques, mais aussi un très grand nombre de nouvelles méthodologies. C’est
là un signe évident de sa pertinence et de sa valeur heuristique. Mais elle a aussi
été mise à contribution dans de très nombreux domaines d’application. Et
comme nous l’avons vu dans le dernier chapitre de cet ouvrage, elle pose
encore des questions qui laissent entrevoir des développements futurs. Ce sont
là d’autres signes qui témoignent de son importance.
En tant que spécialistes des représentations, nous avons souvent été frappés du
vif intérêt que cette théorie suscite chez nos interlocuteurs étrangers au petit
monde de la psychologie sociale. Intérêt dont l’intensité contraste si souvent
avec celui manifesté par nos collègues psychologues sociaux. En rédigeant ce
texte, il entrait aussi dans nos objectifs de convaincre ces derniers des bénéfices
qu’il pourrait y avoir à intégrer la dimension des représentations sociales dans
leurs travaux.
Bibliographie

Aaker, D.A. (1991). Managing Brand Equity. New York: Free Press.
Abric, J.-C. (1976). Jeux, conflits et représentations sociales. Thèse de Doctorat,
Université de Provence : Aix-Marseille.
Abric, J.-C. (1984). A theoretical and experimental approach to the study of
representations in a situation of interaction. In R. Farr & S. Moscovici (Eds.).
Social Representations (pp. 169-184). Cambridge: Cambridge University Press.
Abric, J.-C. (1987). Coopération, compétition et représentations sociales. Cousset :
DelVal.
Abric, J.-C. (1993). Central System, Peripheral System: Their Functions and
Roles in the Dynamics of Social Representation. Papers on Social
Representations, 2(2), 75-78.
Abric, J.-C. (Ed.), (1994). Pratiques sociales et représentations. Paris : Presses
Universitaires de France.
Aïssani, Y. (1991). Étude expérimentale de la transformation d’une
représentation sociale dans le champ politique. Revue Internationale de
Psychologie Sociale, 4, 279-303.
Asch, S. E. (1946). Forming impressions of personality. Journal of Abnormal
and Social Psychology, 41, 258-290.
Audebrand, L. K., & Iacobus, A. (2008). Avoiding potential traps in fair trade
marketing: A social representation perspective. Journal of Strategic Marketing,
16(1), 3-19.
Bailly, A. (1995). Les représentations en géographie. Encyclopédie de géographie
(pp. 369-381). Paris : Economica.
Bardin, L. (2001). L’analyse de contenu (10 e édition). Paris : Presses
Universitaires de France.
Bataille, M. (2002). Un noyau peut-il ne pas être central. In C. Garnier & W.
Doise (Eds.). Les représentations sociales, balisage du domaine d’étude (pp. 25-
35). Montréal : Éditions Nouvelles.
Benzécri, J.-P. & F. (1980). Pratique de l’analyse des données, 1 : analyse des
correspondances, exposé élémentaire. Paris : Dunod.
Berthier, N. (1998). Les techniques d’enquête en sciences sociales. Méthodes et
exercices corrigés. Paris : Armand Colin, coll. Cursus.
Bodenhausen, G. V. (1988). Stereotypic biases in social decision making and
memory: Testing process models of stereotype use. Journal of Personality and
Social Psychology, 55(5), 726-737.
Bourdieu, P. (1977). La production des croyances : contribution à une
économie des biens symboliques. Actes de la Recherche en Sciences Sociales, 13,
3-43.
Bourdieu, P. (1979). La distinction : critique sociale du jugement. Paris : Éditions
de Minuit.
Bourdieu, P. (1998). La domination masculine. Paris : Éditions du Seuil.
Byrne, D. (1992). The transition from controlled laboratory experimentation
to less controlled settings: surprise! Additional variables are operative.
Communication Monographs, 59, 190-198.
Crandall, C. S., Eshleman, A. & O’Brien, L. (2002). Social norms and the
expression and suppression of prejudice: the struggle for internalization.
Journal of Personality and Social Psychology, 82(3), 359-378.
Cerclé, A., & Somat, A. (1999). Manuel de psychologie sociale. Paris : Dunod.
Chokier, N., & Moliner, P. (2006). La zone muette des représentations
sociales, pression normative et/ou comparaison sociale ? Bulletin de
Psychologie, 59, 281-286.
Clémence, A. (2001). Social positioning and social représentations. In K.
Deaux, & G. Philogène (Eds.). Representations of the social (pp. 83-95).
Oxford, UK, Malden, MA: Blackwell.
Codol, J.-P. (1970). Influence de la représentation d’autrui sur l’activité des
membres d’un groupe expérimental. L’Année Psychologique, 70, 131-150.
Condry, J., & Condry, S. (1976). Sex Differences: A Study of the Eye of the
Beholder. Child development, 47, 812-819.
Dagenais, D., & Jacquet, M. (2008). Theories of representation in French and
English scolarship multilingualism. International Journal of Multilingualism,
5(1), 41-52.
Dambrun, M. & Guimond, S. (2003). Les mesures implicites et explicites des
préjugés et leur relation : développements récents et perspectives théoriques.
Cahiers Internationaux de Psychologie Sociale, 57, 52-73.
Dambrun, M. & Guimond, S. (2004). Implicit and explicit mesures of
prejudice and stereotyping: Do they assess the same underlying construct in
long terme memory? European Journal of Social Psychology, 34, 663-676.
Dann, H. D. (1992). Subjective theories and their social foundation in
education. In M. Von Cranach, W. Doise & G. Mugny (Eds.). Social
representations and the social bases of knowledge (pp. 161-168). Lewiston, N.-
Y., Toronto, Bern, Göttingen: Hogrefe and Huber.
Denis, M. (1989). Image et Cognition. Paris : Presses Universitaires de France.
Deschamps, J.-C. (1973). L’attribution, la catégorisation sociale et les
représentations intergroupes. Bulletin de psychologie. 13-14, 710-721.
Deschamps, J.-C., & Clémence, A. (2000). L’explication quotidienne.
Perspectives psychologiques. Rennes : Presses Universitaires de Rennes.
Deschamps, J.-C. (2003). Analyse des correspondances et variations des
contenus des représentations sociales. In J.-C. Abric (Ed.). Méthodes d’étude
des représentations sociales (pp. 179-254). Ramonville Saint-Agnès : Érès.
Deschamps, J.-C., & Moliner, P. (2012). L’identité en psychologie sociale (1 re
édition 2008). Paris : Armand Colin.
Devine-Wright, H. & Devine-Wright, P. (2009). Social representations of
electricity network technologies: Exploring processes of anchoring and
objectification through the use of visual research methods. British Journal of
Social Psychology, 48, 357-373.
Doise, W. (1973). Relations et représentations intergroupes. In S. Moscovici
(Ed.). Introduction à la psychologie sociale (pp. 195-214). Paris : Larousse.
Doise, W. (1990). Les représentations sociales. In R. Ghiglione, C. Bonnet &
J.-F. Richard (Eds.). Traité de psychologie cognitive, 3. Cognition, représentation,
communication (pp. 111-174). Paris : Dunod.
Doise, W., Clémence, A. & Lorenzi-Cioldi, F. (1992). Représentations sociales et
analyse des données. Grenoble : Presses Universitaires de Grenoble.
Doise, W., & Papastamou, S. (1987). Représentations sociales des causes de la
délinquance : croyances générales et cas concrets. Déviance et société, 11, 153-
162.
Downs, R. M., & Stea, D. (1977). Maps in mind: Reflexions on cognitive
mapping. New York, NY: Harper & Row.
Durkheim, E. (1893, 1947). La division du travail. Paris : Presses Universitaires
de France.
Durkheim, E. (1895). Les règles de la méthode sociologique. Paris : Flammarion.
Durkheim, E. (1898). Représentations individuelles et représentations
collectives. Revue de métaphysique et de morale, 6, 273-302.
Duveen, G. (2003). Psychological development as social process. In L. Smith,
J. Dockrell, & P. Tomlinson (Eds.). Piaget, Vygotsky & Beyond: Central Issues in
Developmental Psychology and Education. London: Routledge.
Eyssartier, C., Joule, R.-V., & Guimelli, C. (2007). Effets comportementaux et
cognitifs de l’engagement dans un acte préparatoire activant un élément
central vs périphérique de la représentation du don d’organe. Psychologie
Française, 52, 499-517.
Feertchak, H., & Gamby-Mas, E. (2009). Valeurs et idéologie. Le cas des
valeurs démocratiques. In M.-L. Rouquette (Ed.). La pensée sociale (pp. 33-
57). Toulouse : Érès.
Festinger, L. (1954). A theory of social comparison processes. Human
Relations, 7, 117-140.
Festinger, L. (1957). A theory of cognitive dissonance. Evanston, Illinois: Row et
Peterson.
Festinger, L., & Carlsmith, J.-M. (1959). Cognitive consequences of forced
compliance. The Journal of Abnormal and Social Psychology, 58(2), 203-210.
Flament, C. (1962). L’analyse de similitude. Cahiers du Centre de Recherche
Opérationnelle, 1962, 4, 63-97.
Flament, C. (1971). Image des relations amicales dans les groupes hiérarchisés.
L’Année Psychologique, 71, 117-125.
Flament, C. (1981). L’analyse de similitude : une technique pour les recherches
sur les représentations sociales. Cahiers de Psychologie Cognitive, 1, 375-395.
Flament, C. (1989). Structure et dynamique des représentations sociales. In D.
Jodelet (Ed.). Les représentations sociales (pp. 204-219). Paris : Presses
Universitaires de France.
Flament, C. (1994). Structure, dynamique et transformation des
représentations. In J.-C. Abric (Ed.). Pratiques Sociales et Représentations
(pp. 37-58). Paris : Presses universitaires de France.
Flament, C. (1996). Les valeurs du travail, la psychologie des représentations
sociales comme observatoire d’un changement historique. In J.-C. Abric
(Ed.). Exclusion Sociale, Insertion et Prévention (pp. 11-17). Saint-Agnès : Erès.
Flament, C. (1999). La représentation sociale comme système normatif.
Psychologie et Société, 1, 29-54.
Flament, C., Guimelli, C., & Abric, J.-C. (2006). Effets de masquage dans
l’expression d’une représentation sociale. Les cahiers internationaux de
psychologie sociale, 69, 15-31.
Flament, C. & Moliner, P. (1989). Contribution expérimentale à la théorie du
noyau central d’une représentation. In J.-L. Beauvois, R.-V. Joule & J.-M.
Monteil (Eds.). Perspectives cognitives et conduites sociales. Tome 2 :
Représentations et processus socio-cognitifs, (pp. 37-58). Cousset : DelVal.
Flament, C., & Rouquette, M.-L. (2003). Anatomie des idées ordinaires. Paris :
Armand Colin.
Franco, F. M., & Maass, A. (1999). Intentional control over prejudice: when
the choice of the measure matters. European Journal of Social Psychology, 29,
469-477.
Freedman, J. L., & Fraser, S. C. (1966). Compliance without pressure: the
foot-in-the-door techniques. Journal of Personality and Social Psychology, 4,
195-202.
Freud, S. (1908). On the sexual theories of children (Vol. 9). London: Standard
Edition.
Freud, S. (1922). Some points in a comparative study of organic and hysterical
crisis (Vol. 1). London: Hogarth Press.
Ghiglione, R. (1986). L’homme communicant. Paris : Colin.
Gould, P., & White, R. (1974). Mental Maps. Harmondsworth: Penguin
Books.
Grady, J. (2001). Becoming a visual sociologist. Sociological Imagination, 38(1-
2), 83-119.
Guimelli, C. (1988). Agression idéologique, pratiques nouvelles et transformation
progressive d’une représentation. Thèse de doctorat. Aix-en-Provence :
Université de Provence.
Guimelli, C. (1989). Pratiques nouvelles et transformation sans rupture d’une
représentation sociale. In J.-L. Beauvois, R.-V. Joule & J.-M. Monteil (Eds.).
Perspectives cognitives et conduites sociales. Tome 2 : Représentations et processus
socio-cognitifs (pp. 117-138). Cousset : Delval.
Guimelli, C. (1993). Locating the central core of social representations:
towards a method. European Journal of Social Psychology, 23(5), 555-559.
Guimelli, C. (1994). Pratiques nouvelles, transformation des représentations
sociales et Schèmes Cognitifs de Base. In C. Guimelli (Ed.). Structures et
transformations des représentations sociales (pp. 171-198). Neuchâtel :
Delachaux et Niestlé.
Guimelli, C. (1995). Valence et structure des représentations sociales. Bulletin
de Psychologie, 49, 422, 58-72.
Guimelli, C. (1998). Differenciation between the central core elements of
social représentations: normative vs functional elements. Swiss Journal of
Psychology, 57(4), 209-224.
Guimelli, C. (1998). Chasse et nature en Languedoc. Paris : L’Harmattan.
Guimelli, C. (1998, septembre). Représentations sociales des Gitans et effet de
contexte sur la production d’associations verbales. Communication au Deuxième
Congrès International de Psychologie Sociale en Langue Française. Turin.
Guimelli, C. (2003). Le modèle des Schèmes Cognitifs de Base (SCB) :
méthodes et applications. In J.-C. Abric (Ed.). Méthodes d’étude des
représentations sociales (pp. 119-130). Toulouse : Érès.
Guimelli, C., & Abric, J.-C. (2007). La représentation sociale de la
mondialisation : rôle de l’implication dans l’organisation des contenus
représentationnels et des jugements évaluatifs. Bulletin de Psychologie, 60(2),
49-58.
Guimelli, C. & Deschamps, J.-C. (2000). Effets de contexte sur la production
d’associations verbales. Le cas des représentations sociales des Gitans. Les
Cahiers Internationaux de Psychologie Sociale, 47-48, 44-54.
Guimelli, C., Hidalgo, M., Piermatteo, A., Lo Monaco, G. & Abric, J.-C.,
(2012, juin). Zone muette des représentations sociales et comportements.
Communication à la 11 e Conférence Internationale sur les Représentations
Sociales. Evora (Portugal).
Guimelli, C., & Rouquette, M.-L. (1992). Contribution du modèle des
schèmes cognitifs de base à l’analyse structurale des représentations sociales.
Bulletin de Psychologie, 45, 405, 196-202.
Hamahmi, A. (2014). Représentations sociales et catégorisation du handicap.
Thèse de Doctorat. Université de Tlemcen (Algérie) et Université de
Montpellier III.
Harper, D. (2000). The image in sociology: Histories and issues: The
intellectual statute of photography. Journal des anthropologues, 80-81, 143-
160.
Heider, F. (1958). The psychology of interpersonal relations. New York: Wiley.
Hewstone, M. (1989). Représentations sociales et causalité. In D. Jodelet
(Ed.). Les Représentations sociales (pp. 252-276). Paris, Presses Universitaires de
France.
Hidalgo, M. (2012). Représentations sociales et contexte. Étude autour de
l’expression, des comportements en lien avec les éléments masqués. Thèse de
Doctorat en Psychologie. Aix-en-Provence : Aix-Marseille Université.
Hovland, C. I., Janis, I. L., & Kelley, H. H. (1953). Communication and
persuasion. Psychological studies of opinion change. New Haven: Yale University
Press.
Howarth, C. (2002). Identity in whose eyes? The role of representations in
identity construction. Journal for the theory of social behaviour, 32(2), 145-
162.
Jodelet, D. (1984). Représentations sociales : phénomènes, concept et théorie.
In S. Moscovici (Ed.). Psychologie sociale (pp. 357-378). Paris : Presses
Universitaires de France.
Jodelet, D. (1989). Folie et représentations sociales. Paris : Presses Universitaires
de France.
Jodelet, D. & Ohana. J. (1994). Bibliographie générale sur les représentations
sociales. In D. Jodelet (Ed.). Les représentations sociales (4 e édition). Paris :
Presses Universitaires de France.
Joule, R.-V., & Beauvois, J.-L. (1987). Petit traité de manipulation à l’usage des
honnêtes gens. Grenoble : Presses Universitaires de Grenoble.
Jovchelovitch, S. (1995). Social representations in and of the public sphere:
towards a theoretical articulation. Journal for the theory of social behaviour,
25(1), 81-102.
Kanji, G. K. (1999). 100 statistical tests. Londres: Sage Publications.
Kiesler, C. A. (1971). The psychology of commitment. Experiments linking
behavior to belief. New York, NY: Academic Press.
Kronberger, N., & Wagner, W. (2000). Key words in context: statistical
analysis of text features. In M. W. Bauer & G. Gaskell (Eds.). Qualitative
researching with text, image and sound. A pratical handbook (pp. 299-317).
London: Sage.
Lévi-Strauss, C. (1962, 1968). La pensée sauvage. Paris : Plon. [The savage
mind. Chicago : The University of Chicago Press]
Lévy-Bruhl, L. (1922). La mentalité primitive. Paris : Alcan.
Leyens, J.-P., Yzerbyt, V., & Schadron, G. (1996). Stéréotypes et cognition
sociale. Bruxelles : Mardaga.
Linton, R. (1945). The cultural background of personality. New York, NY: D.
Appleton-Century Co.
Liu, J. H., & Sibley, C. G. (2004). Attitudes and behavior in social space:
Public good interventions based on shared representations and environmental
influences. Journal of Environmental Psychology, 24, 373-384.
Lo Monaco, G., Lheureux, F. & Halimi-Falkowicz, S. (2008). Test
d’indépendance au contexte (TIC) et structure des représentations sociales.
Swiss Journal of Psychology, 67(2), 119-123.
Lo Monaco, G., Lheureux, F., Chianèse, L., Codaccioni, C., Halimi-
Falkowicz, S., & Cano, P. (2009). Le rôle du contexte d’expression et du
statut social des intervenants de santé dans la production d’un discours
normatif : le cas de la relation des jeunes à l’alcool. Pratiques psychologiques,
15, 367-386.
Lorenzi-Cioldi, F., & Clémence, A. (2001). Group processes and the
construction of social representations. In M. A. Hogg, & S. Tindale (Eds.).
Handbook of social psychology: Group processes (pp. 311-333). Oxford:
Blackwell.
Lussaut, M. (2007). L’homme spatial. Construction sociale de l’espace humain.
Paris : Seuil.
e
Mandroux, R. (1968). Magistrats et sorciers en France au XVIII siècle. Paris :
Plon.
Marchand, P., & Ratinaud, P. (2012). Être français aujourd’hui. Les mots du
grand débat sur l’identité nationale. Paris : Les Liens qui Libèrent.
Markova, I. (2007). Dialogicité et représentations sociales. Paris : Presses
Universitaires de France.
Mauss, M. & Karady, V. (1974). Représentations collectives et diversité des
civilisations. Œuvres II. (pp. 456-479). Paris : Les Éditions de Minuit.
Meier, K., & Kirchler, E. (1998). Social representations of the euro in Austria.
Journal of Economic Psychology, 19(1998), 755-774.
Michel, G. (1999). L’évolution des marques : Approche par la théorie du
noyau central. Recherche et Applications en Marketing, 14, 33-53.
Milgram, S. & Jodelet, D. (1976). Psychological map of Paris. In H. M.
Proshansky et al. (Eds.). Environmental Psychology: people and their physical
setting (pp. 104-124). New York: Halt, Rinehart and Winston.
Moliner, P. (1988). La représentation sociale comme grille de lecture. Thèse de
doctorat en psychologie sociale. Aix-en-Provence : Université de Provence.
Moliner, P. (1989). Validation expérimentale de l’hypothèse du noyau central
des représentations sociales. Bulletin de Psychologie, 42, 759-762.
Moliner, P. (1993). ISA : L’Induction par Scénario Ambigu. Une méthode
pour l’étude des représentations sociales. Revue Internationale de Psychologie
Sociale, 2, 7-21.
Moliner, P. (1994). Les méthodes de repérage et d’identification du noyau des
représentations. In C. Guimelli (Ed). Structures et transformations des
représentations sociales (pp. 199-232). Lausanne : Delachaux et Niestlé.
Moliner, P. (1995). A two-dimensional model of social representations.
European Journal of Social Psychology, 1, 27-40.
Moliner, P. (1996). Images et représentations sociales. Grenoble : Presses
Universitaires de Grenoble.
Moliner, P., (2000). De la norme d’internalité à la représentation des relations
sociales. Revue Internationale de Psychologie Sociale, 2, 7-32.
Moliner, P. (2008). Représentations sociales et iconographie. Communication et
Organisation, 34. 13-24.
Moliner, P. (2009). Attribution causale et représentations sociales. In P. Rateau
& P. Moliner (Eds.). Représentations sociales et processus socio-cognitifs (pp. 69-
84). Rennes : Presses Universitaires de Rennes.
Moliner, P. (2010, juillet). Représentation sociale et imagerie mentale. 10th
International Conference on Social Representations. Tunis.
Moliner, P., & Gutermann, M. (2004). Dynamique des descriptions et des
explications dans une représentation sociale. Papers On Social Representations,
13, 1-12.
Moliner P., Joule R.-V., & Flament C. (1995). « Essai contre-attitudinal et
structure des représentations sociales », Cahiers Internationaux de Psychologie
Sociale, 27, p. 44-55.
Moliner, P., & Le Moel, B. (2014, août). Représentation sociale et iconographie
des territoires littoraux. 10 e Congrès International de Psychologie Sociale en
Langue Française. Paris.
Moliner, P., Lorenzi-Cioldi, F., & Vinet, E. (2009). Utilité sociale des
représentations intergroupes de sexe. Domination masculine, contexte
professionnel et discrimination positive. Cahiers Internationaux de Psychologie
sociale, 83, 25-44.
Moliner, P. & Martos, A. (2005). La fonction génératrice de sens du noyau des
représentations sociales. Une remise en cause ? Papers On Social
Representations, 14. 1-9.
Moliner, P. Rateau, P. & Cohen-Scali, V. (2002). Les représentations sociales.
Pratique des études de terrain. Rennes : Presses Universitaires de Rennes.
Morin, M., Souville, M., & Obadia, Y. (1996). Attitudes, représentations et
pratiques de médecins généralistes confrontés à des patients infectés par le
VIH. Les cahiers internationaux de psychologie sociale, 29, 9-28.
Morrison, E.W. & Bies, R.J. (1991). Impression management in the feedback-
seeking process: a literature review and research agenda. Academy of
management Review, 16, 322-341.
Moscovici, S. (1961). La psychanalyse, son image et son public. Paris : Presses
Universitaires de France. Édition de 1976.
Moscovici, S. (1969). Préface. In C. Herzlich, Santé et maladie. Paris :
Mouton.
Moscovici, S. (1989). Des représentations collectives aux représentations
sociales. Éléments pour une histoire. In D. Jodelet (Ed.). Les représentations
sociales (pp. 62-86). Paris : Presses Universitaires de France.
Moscovici, S., & Vignaux, G. (1994). Le concept de Thêmata. In C. Guimelli
(Ed.). Structures et transformations des représentations sociales (pp. 25-72).
Lausanne : Delachaux et Niestlé.
Mugny, G., & Carugati, F. (1989). Social représentations of intelligence.
Cambridge: Cambridge University Press.
Mugny, G., Souchet, L., Quiamzade, A., & Codaccioni, C. (2009). Processus
d’influence sociale et représentations sociales. In P. Rateau & P. Moliner
(Eds.). Représentations sociales et processus socio-cognitifs (pp. 123-150).
Rennes : Presses Universitaires de Rennes.
Niedenthal, P., Bonin, P., Méot, A., Aubert, Malardier, N. & M.-C. Capelle-
Toczek, M.-C. (2003). Normes de concrétude, de valeur d’imagerie, de
fréquence subjective et de valence émotionnelle pour 866 mots. L’année
psychologique, 103,4, 655-694.
Orne-Gliemann, M. (2011). Des représentations de la gestion locale de l’Eau.
Thèse de Doctorat. Université Montpellier 3.
Peterson, A. V., Kealey, K. A., Mann, S. L., Marek, P. M. & Sarason, I. G.
(2000). Hutchinson Smoking Prevention Project: long-term randomized trial
in school-based tobacco use prevention-results on smoking. Journal of the
National Cancer Institute, 92, 1979-1991.
Piaget, J. (1932). Le jugement moral chez l’enfant. Paris : Presses Universitaires
de France.
Rateau, P., Moliner, P., Guimelli, C., & Abric, J.-C. (2011). Social
Representations Theory. In Paul A. M. Van Lange, Arie W. Kruglanski, E.
Tory Higgins (Eds.). Handbook of Theories of Social Psychology (pp. 477-497).
Thousand Oaks (USA): Sage Publications Ltd.
Rouquette, M.-L. (1994). Sur la connaissance des masses. Grenoble : Presses
Universitaires de Grenoble.
Rouquette, M.-L. (1996). Représentation et idéologie. In J.-C. Deschamps &
J.-L. Beauvois (Eds.). Des attitudes aux attributions. Sur la construction de la
réalité sociale (pp. 163-173). Grenoble : Presses Universitaires de Grenoble.
Rouquette, M.-L., & Rateau, P. (1998). Introduction à l’étude des représentations
sociales. Grenoble : Presses Universitaires de Grenoble.
Rose, D. (1996). Representations of madness on british television. PhD Thesis.
London University.
Rosenberg, M. J. & Hovland, C. I. (1960). Cognitive, affective and behavioral
components of attitudes. In C. I. Hovland & M. J. Rosenberg (Eds.). Attitude
Organization and Change (pp. 1-14). New Haven, CT: Yale University Press.
Schank, R., & Abelson, R. (1977). Scripts, plans, goals and understanding: an
inquiry into human knowledge structures. Hillsdale: Erlbaum.
Simmel, G. (1908). Soziologie. Berlin : Duncker Hamblot. Édition française de
1999, Paris : Presses Universitaires de France.
Spini, D. (2002). Multidimensional scaling. A technique for the analysis of the
common field of social representations. European Review of Applied Psychology,
52, 231-240.
Tafani, E., & Bellon, S. (2001). Principe d’homologie structurale et
dynamique représentationelle. In P. Moliner (Ed.). La dynamique des
représentations sociales (pp. 163-194). Grenoble : Presses Universitaires de
Grenoble.
Tafani, E., & Souchet, L. (2001). Changement d’attitude et dynamique
représentationnelle. In P. Moliner (Ed.). La dynamique des représentations
sociales (pp. 59-88). Grenoble : Presses Universitaires de Grenoble.
Tafani, E., Haguel, V., & Menager, A. (2007). From corporate images to social
representations: an application to the motor car industry. Les Cahiers
Internationaux de Psychologie Sociale, 73, 27-46.
Tajfel, H. (1972). La catégorisation sociale. In S. Moscovici (Ed.). Introduction
à la psychologie sociale (vol. 1, pp. 272-302). Paris : Larousse.
Tajfel, H. & Wilkes, A. L. (1979). Classification et jugements quantitatifs. In
W. Doise (Ed.). Expériences entre groupes. Paris : Mouton.
Tajfel, H. & Turner, J. C. (1979). An integrative theory of intergroup conflict.
In W. G. Austin & S. Worchel (Eds.). The social psychology of intergroup
relation (pp. 33-47). Monterey, CA: Brooks/ Cole.
Tuan, Y.-F. (1975). Images and mental maps. Annals of the Association of
American Geographers, 65(2), 205-212.
Vaast, E. (2007). Danger is in the eye of the beholders: Social representations
of Information Systems security in healthcare. Journal of Strategic Information
Systems, 16, 130-152.
Vergès, P. (1992). L’évocation de l’argent : une méthode pour la définition du
noyau central d’une représentation. Bulletin de Psychologie. 45, 405, 203-209.
Vigarello, G. (1985). Le Propre et le sale. L’hygiène du corps depuis le Moyen Âge.
Paris : Seuil.
Vinet, E., & Moliner, P. (2006). Asymétries de la fonction explicative des
représentations intergroupes hommes/femmes. Cahiers Internationaux de
Psychologie sociale, 69, 47-57.
Wagner, W. (1994). Fields of research and socio-genesis of social
representations: A discussion of criteria and diagnostics. Social Science
Information, 33, 199-228.
Wagner, W., Duveen, G., Farr, R., Jovchelovitch, S., Lorenzi-Cioldi, F.,
Markovà, I., & Rose, D. (1999). Theory and method of social
representations. Asian Journal of Social Psychology, 2, 95-125.
Wayne, S. J. & Liden, R. C. (1995). Effects of impression management on
performance ratings: a longitudinal study. Academy of Management Journal,
38, 232-260.
Weber, M. (1921). Economy and Society. Berkeley, CA: University of California
Press, 1978.

Vous aimerez peut-être aussi