Franz Kafka
TOUS LES TEXTES PARUS
DU VIVANT DE KAFKA
II
Un artiste
de la faim
À la colonie pénitentiaire
et autres récits
Traduction nouvelle
préface et notes
de Claude David
Professeur honoraire à l’université de Paris-Sorbonne
Gallimard
© Schocken Books Inc., 1948, renouvelé en 1975, pour
Les Aéroplanes à Brescia,
Le Premier Grand Voyage en chemin de fer,
À la colonie pénitentiaire,
Un médecin de campagne
et Un artiste de la faim.
1946, renouvelé en 1975, pour
À cheval sur le seau à charbon.
© Éditions Gallimard, 1980, pour la traduction française de
Les Aéroplanes à Brescia
et Le Premier Grand Voyage en chemin de fer,
1990, pour la traduction française des autres récits,
pour la préface et pour les notes.
PRÉFACE
Le projet de cette édition est, rappelons-le, de réunir tous les textes que
Kafka avait laissé publier de son vivant et ces textes seulement. Un premier
tome avait paru, intitulé « La Métamorphose et autres récits ». Voici le
deuxième et dernier. C’était une œuvre fort discrète et de peu de volume ;
on comprend qu’elle ait pu échapper à l’attention des contemporains. C’est
au cours des ans et grâce à Max Brod que la postérité allait la découvrir
dans toute son ampleur. Il n’empêche que l’essentiel était là, dans ces
quelques récits qu’il avait réprouvés moins que les autres et qu’il avait
accepté de faire paraître sous son nom.
Il n’y a pas si longtemps que les récits de Kafka étaient encore traités
comme des devinettes à déchiffrer. Comme on ne les comprenait pas, on
leur prêtait des sens cachés, on y cherchait des significations allégoriques,
on en faisait des grimoires. Jamais sans doute la recherche littéraire ne
s’était pareillement égarée : on reste stupéfait quand, dans l’éloignement
du temps, on retrouve aujourd’hui ces élucubrations. On eût dit qu’il y avait
d’un côté tous les écrivains, qu’il fallait traiter avec respect et selon la
raison, et, de l’autre, Franz Kafka, avec qui on pouvait se permettre tous les
dévergondages. Un personnage du Château apparaissait-il en train de
repriser un bas, ce bas était la botte italienne, et donc Rome, et donc le
Pape et donc la religion catholique, qu’on opposait à la foi juive. Une
pseudo-littérature s’était ainsi développée pendant des années, qui était
parvenue à rendre suspecte, ou gratuite, ou illisible, l’œuvre qu’elle avait
eu la prétention d’honorer.
On n’en est plus là ; on a appris à lire Kafka. Le temps a fait son œuvre,
beaucoup mieux sans doute que toutes les exégèses. On s’est aperçu que ce
n’était pas la complication de ces récits qui écartait les masses et qui
excitait l’ingéniosité des doctes ; c’était au contraire leur simplicité
extrême, la nudité de leur contour, qui semblait refuser toute prise à
l’interprétation. Un père raconte qu’il a onze fils et il fait en quelques
lignes le portrait de chacun d’eux ; sur quoi, le récit s’arrête abruptement :
comment accrocher un sens à un texte aussi lisse ? Ou bien un mineur voit
un jour descendre au fond de la galerie onze ingénieurs, dont il décrit, sans
d’ailleurs les comprendre, les gestes et le comportement. Que faire de cette
simplicité ? Qui ne voit que, si l’on pouvait « traduire » ces pures images
dans le langage courant, non seulement on les affadirait à l’extrême, mais
on détruirait le sens même qu’on voulait saisir. Aucune littérature n’est
moins ésotérique que celle-là : rien n’est caché, tout est dit, le sens adhère
de si près à l’image que ce serait tout casser que de vouloir les séparer.
L’auteur lui-même n’en serait pas capable ; s’il le pouvait, ce serait le
signe que l’image est mal faite et que l’invention est boiteuse. Il arriva, par
exemple, que Max Brod, qui ne comprenait pas le récit « Onze Fils »,
demanda à Kafka de le lui expliquer. Comment répondre ? Comment
détruire une fiction si parfaite ? Un poète ne peut expliquer la poésie qu’il
vient d’écrire, si toutefois elle est bonne. Que faire ? Kafka n’eut pas
d’autre ressource que de mentir : il dit à Max Brod qu’il s’agissait de onze
histoires qu’il venait tout juste de terminer. La réponse n’avait
manifestement aucun sens : mais, comme la critique préfère d’ordinaire les
commentaires aux œuvres, parce qu’ils sont plus faciles à comprendre, on
prit à la lettre le propos de Kafka ; on chercha les onze récits et, bien
entendu, on les trouva ; car, dans ce genre de recherche où aucun contrôle
n’est possible, on est sûr de gagner à tout coup. Il y eut même plusieurs
identifications, parfaitement contradictoires entre elles, mais qui avaient
toutes cependant leur dose de vraisemblance. On avait seulement oublié un
texte admirable ou, plutôt, on l’avait saccagé.
Rien n’est caché, tout est dit, et de la manière la plus simple. La clé est
donnée en même temps que le secret. Et pourtant, on pourrait dire aussi
bien le contraire, qui ne serait pas moins vrai. L’image n’épuise rien, elle
indique seulement une direction à suivre. L’auteur lui-même ne sait pas
jusqu’où elle peut mener. Contrairement aux significations ésotériques,
qu’on lui avait faussement prêtées et qui se laissaient si aisément cerner
par les mots, ces images ouvrent une route sans fin. Même quand le texte est
apparemment achevé, il n’est jamais clos : il ouvre un chemin indéfini, où
le lecteur, à son tour, est invité à s’engager. S’ils enseignaient des vérités,
ces récits n’auraient évidemment pas ces prolongements indéfinis. Mais ils
formulent des interrogations ; ils enserrent le mystère sans l’épuiser ; ils le
signalent et l’approfondissent. Les sens cachés qu’on leur prêtait, loin
d’expliquer, obscurcissaient ; ils trahissaient l’intention de l’écrivain, ils
méconnaissaient son projet et son art.
Mais, puisque ces errements ont cessé et qu’il n’est plus personne
aujourd’hui qui ne sache lire Kafka, le commentaire qui va suivre sera pour
l’essentiel historique. Et, comme les textes qui constituent ce deuxième et
dernier volume s’étendent sur une durée de quinze années, il sera possible
d’apercevoir l’évolution de sa manière et les formes de son art, beaucoup
plus diverses qu’on ne le suppose parfois.
Les deux premiers récits constituent, au vrai sens du mot, des « hors-
d’œuvre », en marge de la vraie création littéraire et, par la suite,
également réprouvés l’un et l’autre par leur auteur. Le premier des deux lui
fut littéralement extorqué par Max Brod. En 1909, Kafka, comme il le fit
encore les trois années suivantes, passe ses vacances d’été avec Max Brod.
Ils sont, cette année-là, à Riva, sur le lac de Garde ; et de là, ils décident
d’aller à Brescia assister à un meeting d’aviation. Max Brod rappelle dans
sa biographie de Kafka le goût de celui-ci pour l’actualité et pour la
technique. Mais il a, en même temps, un autre projet en tête. Comme
l’activité littéraire de Kafka s’était, à cette époque, entièrement tarie (c’est
le moment où il est employé aux Assicurazioni generali, dont le rythme de
travail lui interdit toute production personnelle), Max Brod l’invite à
rédiger en même temps que lui un article sur cet événement : « En lui
faisant cette offre », écrit-il, « j’agissais avec préméditation. Les travaux
littéraires de Franz restaient à l’époque en souffrance, il n’avait rien
produit depuis des mois […]. Je voulais lui prouver que ses craintes au
sujet de sa stérilité littéraire n’étaient pas fondées ». Il envoya donc au
quotidien pragois Bohemia le petit texte de Kafka, qui fut accepté et parut
le 28 septembre 1909. Par la suite, Max Brod conçut encore le projet de
publier à nouveau l’article de Kafka, en même temps que le sien, dans un
recueil de textes, qui reçut le titre De la beauté des images laides. Le livre
était déjà en placards, quand l’éditeur, trouvant qu’il était trop long,
proposa de supprimer les deux articles. Kafka, qui n’acceptait que de très
mauvaise grâce cette réimpression (« Il veut prendre à nouveau mon
“ Brescia ” pour son livre. Tout ce qu’il y a de bon en moi s’y oppose ») ne
put que se réjouir de cette décision. Le lecteur d’aujourd’hui est sensible à
la fois à l’alacrité du récit de Kafka et à la sorte de naïveté qui l’inspire.
Mais les exercices littéraires étaient si éloignés des projets de Kafka qu’il
considéra toujours avec irritation ce compte rendu journalistique, en
regrettant d’avoir cédé trop facilement aux instances de Max Brod.
Le second texte, qui devait être intitulé « Le Premier Grand Voyage en
chemin de fer », lui inspira autant de regrets, mais, cette fois-là, il était lui-
même le responsable de l’affaire. En 1911, deux ans après le voyage à Riva
et à Brescia, Kafka se dispose à nouveau à partir avec Max Brod pour un
nouveau périple, qui, après quelques hésitations dues à une epidémie de
choléra, devait les mener, à travers la Suisse, jusqu’à Milan et Paris. Kafka
avait eu, au moment de partir, l’idee d’un roman écrit en commun par lui-
même et par Brod, qui relaterait les incidents du voyage. Le roman devait
s’intituler Richard et Samuel, selon les prénoms fictifs attribués aux deux
voyageurs. À peine parti, cependant, il comprend — et le note dans son
Journal — que le projet est boiteux, car il poursuit deux objectifs à la fois :
d’une part celui d’évoquer les pays traversés, avec leurs paysages et leurs
curiosités ; d’autre part, celui d’opposer l’un à l’autre les deux voyageurs,
avec leur caractère, leurs manies, leurs singularités. Belle occasion pour
Kafka d’exagérer à dessein ses propres défauts et ses lubies ; le projet
prévoyait enfin qu’on feindrait à Paris une dispute entre les deux amis, qui
devait être suivie d’une réconciliation. Et surtout, Kafka avait surestimé la
conformité intellectuelle entre Brod et lui : lorsqu’il fallut confronter les
ébauches pour aboutir à un texte commun, les difficultés apparurent ; il y
eut plusieurs séances de travail, au cours desquelles Kafka se plia
malaisément aux exigences et au goût de son collaborateur et ami. Le
roman, qui devait illustrer une amitié, avait abouti à en souligner les
incompatibilités et les dissonances. Plusieurs chapitres étaient prévus à
l’origine, on s’en tint à un seul, qui s’arrête à Zurich et qui parut, en mai
1912, dans la revue pragoise Herder-Blätter. Quatre ans plus tard encore,
Kafka écrivait à Max Brod : « Tu as toujours eu, je le sais, un faible pour
Richard et Samuel. Ce fut une époque merveilleuse, en effet ; mais pourquoi
eût-ce dû être aussi de la bonne littérature ? »
Entre « Le Premier Grand Voyage en chemin de fer » et « À la colonie
pénitentiaire », trois années se sont écoulées, qui sont un tournant essentiel
dans l’évolution de Kafka. C’est au cours de ces trois années qu’il écrit
« Le Verdict » et « La Métamorphose » ainsi que Le Procès. Le récit est
rédigé en quelques jours en octobre 1914, au moment où il renonce à
achever son roman. Il fut généralement mal reçu quand Kafka en donna
lecture à l’époque ; sans doute n’était-on pas encore préparé à accepter la
nouveauté d’une telle invention ; et les rares jugements qui parurent dans la
presse, même quand ils n’étaient pas défavorables à l’extrême, passaient
manifestement à côté du sens ; l’un d’eux, le moins hostile de tous, ne
prétendait-il pas que l’œuvre « ignorait les questions et les doutes » ?
Comme « La Métamorphose » et comme plusieurs chapitres du Procès,
« À la colonie pénitentiaire » est un texte pathétique et violent. Les thèmes
sadomasochistes y abondent, les nerfs du lecteur n’y sont pas ménagés. Une
machine de torture, inspirée du Jardin des Supplices d’Octave Mirbeau,
occupe le centre du récit. Un coup de théâtre expressif constitue la matière
de l’histoire. Il n’y a dans le déroulement des événements aucune place
pour l’humour. C’est la manière de Kafka au début de ses grands récits :
« À la colonie pénitentiaire » en est le dernier témoin.
En même temps cependant, il abandonnait les cadres naturalistes des
textes précédents : à l’atmosphère confinée d’une famille de petite
bourgeoisie, occupée par les soucis domestiques et par l’argent, il substitue
un paysage exotique ou imaginaire. Sur ce point, il ne reviendra plus jamais
en arrière ; son art prend ici un tournant décisif.
Et cependant, « À la colonie pénitentiaire » reste, par son sujet, très
proche des récits précédents, en particulier du Procès. Dans Le Procès,
Josef K. est confronté aux deux personnages antagonistes de Huld et de
Titorelli : d’un côté, le témoin de croyances périmées, de l’autre un
anarchiste sans foi ni loi, le représentant de l’agnosticisme des temps
nouveaux. L’intrigue de « À la colonie pénitentiaire » place le Voyageur
dans une situation identique : il est appelé à arbitrer entre les mœurs
cruelles, héritées du temps de l’Ancien Commandant et les « droits de
l’homme », introduits par son successeur. D’un côté, des pratiques
inacceptables, que le Voyageur ne peut que condamner sans nuance,
maintenant qu’a disparu la foi qui les avait fait naître. Mais ce qui a
succédé aux temps de la foi n’est que veulerie et bassesse, que le Voyageur
ne peut admettre davantage. L’histoire ne peut de la sorte que rester
suspendue sans conclusion et Kafka ne peut imaginer qu’un épilogue assez
étrange : le Voyageur part (pourquoi ?) à la recherche de la tombe de
l’Ancien Commandant ; il la trouve dissimulée dans un mauvais lieu ; une
épitaphe prophétise la résurrection du vieil homme et le retour des
anciennes croyances. Cette fin s’accordait assez mal au reste du récit et
Kafka n’en fut jamais satisfait. Au moment où il fut question d’éditer le
récit, en 1917, il tenta, mais sans succès, d’imaginer un épilogue nouveau.
Finalement, le texte parut en 1919 dans sa forme ancienne, tel qu’il avait
été conçu en 1914.
Le recueil qui parut en 1919 sous le titre Un médecin de campagne.
Petits récits, que Kafka dédia à son père, se compose de quatorze histoires.
On ignore, pour la plupart d’entre elles, la date exacte de leur rédaction.
Deux seulement, « Devant la Loi » et « Un rêve » étaient anciennes. Elles
étaient l’une et l’autre des fragments détachés du Procès, les deux seuls que
Kafka, de son vivant, ait livrés au public. Tous les autres récits du recueil
semblent avoir été écrits entre les derniers mois de 1916 et l’été de 1917.
Certains étaient extraits d’un ensemble plus vaste, dont les lecteurs d’alors
ne pouvaient pas soupçonner l’existence : c’est ainsi que le récit intitulé
« Un message impérial » est un fragment détaché d’une assez longue
histoire, que nous connaissons aujourd’hui sous le titre « Lors de la
construction de la muraille de Chine ». Mais, alors que, dans ce texte, les
réflexions se mêlent librement aux légendes et aux récits, Kafka livre au
public une parabole ou un épilogue dépouillé de tout commentaire et de
tout appareil intellectuel. Il en va de même de la célèbre histoire du
Gardien de la porte qui est suivie dans Le Procès d’une longue exégèse :
elle est livrée ici dans toute sa nudité ; le mystère est entier et, sans
contexte, plus expressif.
L’art de Kafka dans ces textes du milieu de sa production est devenu plus
exigeant. Les procédés pathétiques et cruels des premiers récits ont
disparu ; l’auteur agit moins sur les nerfs, beaucoup plus sur l’intelligence.
Le destin personnel de Kafka, ses conflits intimes cessent d’être le thème
unique de sa littérature. (« À la colonie pénitentiaire » était auparavant le
seul récit qui fît exception) et, quand maintenant il parle de lui, il le fait
avec tant de discrétion et en se masquant avec tant de soin qu’on ne le
reconnaît plus. Le vécu cesse de revendiquer le premier plan : une distance
s’établit, qui autorise l’humour. Kafka retrouve la brièveté expressive des
petits textes de jeunesse dans le recueil Regard : mais, au lieu de
« sketches » saisis sur le vif, ce sont maintenant des récits soigneusement
concertés et d’une écriture raffinée. C’est une phase toute nouvelle. Kafka
n’attachait cependant pas plus de prix à ces récits qu’à ses autres histoires
et aurait volontiers renoncé à leur publication. Si le recueil avait à ses yeux
quelque valeur, c’est seulement parce qu’il avait résolu de le dédier à son
père. Pour un seul de ces textes, il marque un peu plus de tendresse que
pour les autres : pour celui qui donne son titre à l’ensemble, « Un médecin
de campagne ». Au bord du cauchemar, entrecoupé de thèmes fantastiques,
ménageant des zones d’ombre qui échappent au rationnel, le récit réalisait
la forme dont Kafka avait toujours rêvé et qu’il avait cependant si rarement
pratiquée : il l’avait réussie une fois, à sa surprise et pour son propre
émerveillement, dans « Le Verdict ». Depuis, il avait fait entrer dans ce
qu’il écrivait beaucoup plus de calcul et d’intention. Ici se mêlent, dans un
contrepoint mal déchiffrable, quelques-uns de ses thèmes familiers : la
sexualité trahie (avec la figure du palefrenier brutal et de la servante Rose,
rose comme la plaie du malade que le médecin était venu soigner) ; puis
l’impuissance de la vocation : comment le médecin (l’écrivain ?) pourrait-il
guérir un patient lorsqu’il souffre du même mal que lui, du même dégoût de
vivre, qui est le signe de l’époque où nous sommes ? À la fin de l’histoire, le
médecin, dépouillé de ses vêtements, est devenu la risée de ceux qu’il
prétendait aider. C’est à propos de ce récit que Kafka note dans son
Journal, à la fin de septembre 1917 : « Je puis encore tirer une satisfaction
passagère de travaux comme ceux-là (à supposer, ce qui est improbable,
que je parvienne à en écrire d’autres). Mais le bonheur, je ne pourrai
l’avoir que si je réussis à soulever le monde pour le faire entrer dans le
vrai, dans le pur, dans l’immuable. » Ce bonheur-là ne lui était
manifestement pas destiné ; l’écriture le ramenait, quoi qu’il fît, vers le
trop-humain, vers la misère du quotidien. La littérature est pour Kafka ce
double mouvement : la recherche de l’ « indestructible » et la perpétuelle
retombée. Le médecin de campagne, lui aussi, est traîné jusqu’à la fin des
temps à travers un désert de neige, à la fois par « des chevaux qui ne sont
pas d’ici-bas », et par une « carriole terrestre ».
« Nu, exposé au froid de cet âge parmi tous infortuné… » Ainsi s’achève
l’histoire du médecin de campagne. D’autres récits du même recueil
dessinent l’image de cet âge infortuné où nous sommes. Tantôt, « est morne,
sans grandeur, sans horizon — et c’est l’histoire de l’avocat Bucéphale :
que peut faire de mieux le cheval de bataille d’Alexandre le Grand, que de
compulser les livres du passé ? Tantôt le présent est barbare et cruel ; des
nomades du Nord ont envahi la ville et campent jusque sous les fenêtres du
palais impérial ; l’Empereur est devenu invisible ; c’est maintenant aux
paysans et aux ouvriers qu’il revient d’assurer le salut de l’État ; mais qui
leur donnera la force d’affronter de pareils périls ? C’est l’histoire que
relate « Un vieux parchemin ». La même cruauté apparaît avec peut-être
plus de force encore dans le petit récit intitulé « Un fratricide » : c’est
l’histoire a un crime, dont les mobiles sont passés sous silence ; il n’en
reste que la gesticulation ; tout paraît accordé comme un ordre nécessaire ;
chacun est à sa place et joue son rôle, le meurtrier comme la victime,
comme aussi le voisin, à la fois indifférent et avide de spectacle ; tout paraît
organisé pour le mal et l’absurde, comme une Providence à l’envers. Et le
pire est sans doute que ce monde intolérable est accepté et même choyé : on
s’engagerait volontiers pour porter secours à ceux qui souffrent, mais que
faire, s’ils aiment leur destin ? on ne peut plus que verser des larmes
inutiles : c’est ce que raconte « Le Spectateur de la galerie », en se servant
des images cruelles et grotesques du cirque.
Dans d’autres récits de la même série, l’auteur intervient davantage,
avec sa vie et ses problèmes, mais il porte un masque et il faut maintenant
chercher un peu pour le trouver. C’est ce qui se passe dans la
« Communication à une académie », qui est comme une « Métamorphose »
à l’envers : dans le grand récit de 1914, le héros s’enfermait chaque jour
un peu plus dans la solitude, il s’identifiait toujours davantage à sa
condition de bête ; ici, au contraire, une bête s’apprivoise, s’humanise,
s’accommode de toutes les mœurs humaines, qui ne lui inspiraient d’abord
que du dégoût. Cinq ans avaient passé depuis sa capture dans les forêts de
la Côte de l’Or ; il ne pouvait continuer de la sorte, il lui fallait trouver une
issue. Quand Kafka, en 1917, écrit ce récit à l’humour grinçant, il y a cinq
ans qu’il traîne derrière lui ses amours malheureuses avec Felice Bauer ;
lui aussi doit trouver une issue (il vient de se fiancer, pour la deuxième
fois) ; il s’accommode, lui aussi, de la banalité du mariage, auquel il aspire
et qu’en même temps il redoute. Mais les drames personnels n’apparaissent
plus que sous une forme discrète, sans l’éloquence pathétique des premiers
récits. Et faut-il — ce n’est pas sûr — chercher une cruelle caricature de
l’auteur dans l’inquiétant personnage d’Odradek, inutile, indigne de vivre,
et sans doute indigne aussi de mourir ? L’insignifiante créature ne peut que
provoquer « le souci des pères de famille ».
D’autres récits du même recueil de 1919 s’engagent dans une autre
direction, plus métaphysique. C’est le cas de la parabole du Gardien de la
porte (« Devant la Loi »), maintes fois commentée depuis par les exégètes
de Kafka : pour chacun une Loi est préparée, dont on voit briller la lumière
sous la porte ; mais aucun ne parvient à franchir le seuil. Il n’a omis
pourtant aucun effort, il n’a pas de reproches à se faire : quoi qu’il ait fait,
il était destiné à rester séparé de la Loi qui le concerne. Comme dit Kafka,
à peu près à la même époque, dans un de ses aphorismes les plus fameux :
« Il y a un but, mais il n’existe aucun chemin qui y mène. » Et c’est la même
idée d’une distance infinie qui est reprise dans « Un message impérial » ; à
chacun de ses sujets l’Empereur de Chine adresse un message, qui ne vaut
que pour lui ; mais la route est si longue, les obstacles si nombreux, que la
missive ne parvient jamais à son destinataire ; si elle arrivait jusqu’à lui,
d’ailleurs, ce ne serait plus que la pensée d’un Empereur depuis longtemps
défunt. Que peut faire le lointain sujet dans sa province, sinon rêver à sa
fenêtre d’un message qu’il ignorera toujours ? Et c’est une pensée toute
voisine qu’exprime aussi le plus court de tous ces récits, « Le Plus Proche
Village » ; ici la distance parait minime et pourtant le village voisin ne sera
jamais atteint, car, quoi que nous fassions, nous restons fixés là où nous
sommes ; tout notre effort n’est jamais qu’un « assaut immobile ». Depuis
que le monde est monde, il ne s’est encore rien passé ; toute l’histoire n’est
qu’un piétinement sans progrès ; le même combat stérile se répète depuis le
commencement des temps.
Et l’on ne s’abuse sans doute pas, si l’on rattache à la même série les
deux récits si simples d’allure et, à cause de cela, si secrets, que sont « Une
visite à la mine » et « Onze Fils ». Un père parle de ses onze fils : en
chacun d’eux, il démêle qualités et défauts ; il suffit parfois d’un défaut très
minime pour rejeter dans l’ombre les talents les plus rares ; certains de ces
fils sont innocents, mais parfois aussi « trop innocents » ; le père pèse les
mérites et les torts sur une balance capricieuse et imprévisible. À tel de ses
enfants qui lui est fidèlement attaché, il peut préférer le rebelle, qui s’est
détourné de lui. Qui pourrait deviner les décrets d’un amour si secret, si
souverainement maître de ses choix ? Kafka n’en dit pas plus, et rien
n’interdit de penser qu’il décrit ici seulement le père d’une famille
nombreuse. Le lecteur pourtant est tenté de ne pas se satisfaire d’une
explication aussi courte. Le père ne figure-t-il pas ici le Créateur, qui ne
rejette assurément aucune de ses créatures, mais qui distribue entre elles sa
faveur et son amour selon des critères à jamais indéchiffrables ici-bas ?
Qui pourrait se vanter de connaître le jugement du Père ? et comment faire
pour être sûr de lui plaire ?
La « Visite à la mine » exprime, avec des images toutes différentes, une
pensée voisine. Ces onze ingénieurs qui sont descendus au fond de la mine
agissent chacun selon leur goût ou leur caprice. Des mesures qu’ils
prennent ce jour-là dépend pour de longues semaines sans doute le travail
des mineurs. Mais que dire de leurs gestes ? Nous n’y pouvons déceler
aucun sens, aucune méthode. Faut-il dire que le monde est régi par des
forces incohérentes, dont chacune ignore ce que fait la voisine ? Ou bien y
a-t-il, derrière l’apparent désordre, un ordre secret, que nous ne pouvons
pas discerner ? Kafka se livre dans ces quatre récits au moins à une sorte
de fantaisie théologique, à une libre réflexion, dans laquelle ses
interrogations et ses doutes trouvent place.
Un de ces récits de 1917 est peut-être de tous celui dont le sens reste le
plus incertain : c’est celui qui est intitulé « Chacals et Arabes ». Il est
certain que les chacals accumulent tous les vices : ils sont à la fois haineux
et lâches, hypocrites et flatteurs, veules et avides. La pureté dont ils se
targuent ne parvient pas à cacher leur turpitude. En face de la vitalité
tranquille des Arabes, ils ne peuvent inspirer que de la répulsion. Mais on
est encore mal armé pour les identifier avec certitude : s’agit-il d’une des
innombrables auto-caricatures de l’auteur ? Ou bien pense-rait-il aux Juifs
(auquel cas ce texte sarcastique tiendrait une place unique dans son
œuvre ?). Pour l’instant, il faut ici rester prudent.
Aux quatorze récits du recueil Un médecin de campagne, un quinzième
devait primitivement s’ajouter Kafka l’écarta finalement de la publication
et ne le laissa paraître qu’en 1921 dans le journal Prager Presse. C’est le
petit texte intitulé « À cheval sur le seau à charbon ». Le héros de l’histoire
reste suspendu entre ciel et terre ; mais quand la femme du charbonnier lui
refuse l’humble pelletée de houille qu’il reclame, il n’y a plus pour lui
aucune place sur la terre il ne lui reste plus qu’à « s’envoler vers les cimes
glacées » et à s’y perdre à jamais.
« Le Souci du père de famille » — apparemment le dernier composé de
ces petits récits — est mentionné pour la première fois dans une lettre de
Kafka à son éditeur le 20 août 1917. Dix jours plus tôt s’était produite
l’hémoptysie qui révélait la maladie. Une nouvelle période s’ouvre dans la
vie de Kafka. Il compose encore quelques très courts récits (« La Vérité sur
Sancho Pança », « Le Silence des Sirenes ») qu’il ne songe pas à publier,
puis se livre pendant un temps (jusque dans les premiers mois de 1918) à
des réflexions religieuses, qui le conduisent à rédiger une série
d’aphorismes. Après quoi s’ouvre une longue période de silence, qui dure
quelque dix-huit mois et qui mène jusqu’à l’automne de 1920. Il se remet
alors à écrire, mais tous ces textes, dont la plupart restent fragmentaires,
demeurent dans ses cartons et ses tiroirs. C’est surtout dans la production
de cette période que les éditeurs posthumes iront puiser, lorsqu’ils
s’aviseront de révéler au public ceux des inédits de Kafka qui avaient
atteint — ou presque — la forme d’un récit achevé. Parmi ces textes de
1920, certains sont devenus depuis familiers aux lecteurs de Kafka, comme
« Les Armes de la ville », « La Requête », « Au sujet des lois » ou « La levée
de troupes ». Mais Kafka ne publie rien ; le contact entre le public et lui est
entièrement rompu. Et Max Brod est maintenant moins présent pour
l’aiguillonner et pour vaincre ses résistances. Il faudra attendre une
vingtaine d’années pour que ces écrits sortent de l’ombre où Kafka les avait
confinés.
Et on arrive ainsi aux dernières années. À partir de 1922, au milieu du
pire délabrement physique et moral, Kafka retrouve un sursaut d’énergie et,
sans doute pressentant sa fin, il se remet à produire. Autant son séjour à
Matliary, dans les Tatra, en 1921, avait été stérile et désolé, autant, dès les
premiers mois de 1922 et jusqu’à l’heure de sa mort, il se reprend à écrire.
On dirait qu’il s’est enfin accepté tel qu’il est ; il a compris que son talent,
s’il en a un, n’est pas séparable de ses infirmités et de ses misères ; dans
une sorte de second souffle, trouvé au-delà du désespoir et du mépris de
soi-même, Kafka redevient écrivain. Ses deux dernières années comptent
parmi les plus fécondes de sa vie. Mais des œuvres principales qu’il écrit au
cours de ses derniers mois, Le Château, « Le Terrier », les « Recherches
d’un chien », aucune n’est publiée. La littérature est plus un dialogue avec
lui-même qu’une ouverture vers autrui.
Cependant, les temps sont durs ; les maisons de repos et les sanatoriums
où il vit coûtent cher ; il faut tirer quelque argent de la publication d’un
nouveau livre. Kurt Wolff, l’éditeur habituel de Kafka, se montre peu
empressé à publier encore un de ces ouvrages qui se vendent si mal. Et Max
Brod négocie avec une maison berlinoise, die Schmiede. Kafka corrige
encore les épreuves sur son lit d’agonie, mais le livre ne paraît qu’après sa
mort. Il porte le titre Un artiste de la faim (Ein Hungerkünstler).
Kafka, pour son dernier livre, n’avait pas choisi le meilleur de sa
production récente : sur les quatre récits qui composent le volume, deux au
moins ne comptent certainement pas au nombre de ses réussites majeures.
On dirait qu’il craint maintenant de livrer au public le plus intime de lui-
même. Personne ne comptera sans doute au nombre de ses grandes
inventions l’histoire du trapéziste qui exige un deuxième trapèze pour s’y
tenir (« Première Souffrance »). Et même la peinture d’un cas de manie de
la persécution, où le narrateur, méconnaissant le mal dont il souffre,
s’invente une ennemie imaginaire (« Une petite femme »), témoigne peut-
être de plus d’habileté que de profondeur, encore que ce récit tardif
contienne une étrange analyse du cheminement de la folie, dans lequel
s’entend comme un écho de certains passages du « Terrier », de peu de
semaines postérieur.
Mais le dernier recueil de Kafka contient aussi deux textes majeurs. « Un
artiste de la faim » (parfois traduit également « Un champion de jeûne »)
est un des portraits les plus profonds et les plus cruels que Kafka ait laissés
de lui-même. Il y met en question l’existence ascétique que, par faiblesse et
par goût, il avait toujours menée ; il en souligne les contradictions et la
mauvaise foi ; il suffit, à la fin, de l’arrivée d’une splendide bête fauve pour
qu’éclatent aux yeux de tous les vertus de la vitalité. Mais il n’y a pas que
du sarcasme dans le récit : c’est en même temps, au travers de ces images
burlesques, une histoire de la vie spirituelle, de moins en moins acceptée
dans le monde d’aujourd’hui, rejetée en marge, bafouée. Encore que ce soit
dans la solitude et l’oubli que l’artiste de la faim batte ses propres records
de jeûne, comme si les temps de matérialisme étaient finalement, en dépit
des apparences, les plus propices à la vie spirituelle.
Le champion de jeûne était, à sa manière, un artiste qu’on exhibait dans
les spectacles de variétés. Et c’est encore sur l’image d’une artiste que
s’achève l’œuvre de Kafka. Joséphine, l’héroïne du récit « Joséphine la
cantatrice et le peuple des souris », est un petit personnage plein de
coquetterie et de morgue. Pourtant, son chant, dont elle est fière, est à peine
différent du couinement ordinaire des souris. On se rend à ses concerts, et
cependant, chez un peuple menacé de mille périls, on s’adonne peu à la
musique ; c’est à peine si on la comprend encore. On aime bien Joséphine,
comme une sorte de célébrité nationale, mais cela n’empêche pas le public
de se moquer un peu d’elle et de ses prétentions. C’est un art de fin des
temps que Kafka évoque dans son récit. Le moment n’est plus aux chants
des ancêtres, au lyrisme, à la grande musique : l’âge est venu de la sobriété
et de la prose. À quoi peut encore servir l’art dans la sécheresse du monde
d’aujourd’hui ? Et pourtant, quand Joséphine ne sera plus, il n’y aura
personne pour tenir sa place et quelque chose d’irremplaçable aura
disparu. Si ténu que soit le chant de Joséphine, il invite au recueillement ;
un peu de l’esprit d’enfance et des temps d’autrefois se réveille ; il arrache
à la banalité du quotidien.
Qui irait imaginer que, dans ce personnage arrogant et odieux, dans
cette misérable idole des foules, Kafka ait voulu dessiner son propre
destin ? Et pourtant, il y a plus d’un trait commun entre Joséphine et lui.
Lui aussi ne fait entendre dans ses récits qu’un modeste couinement, car
qui pourrait aujourd’hui élever la voix davantage ? Lui aussi pratique un
art de fin des temps. Et pourtant cet art a encore son sens et sa raison
d’être. Ne dirait-on pas qu’à travers ce récit plein d’ironie, Kafka, pour une
unique fois, se cherche humblement une justification ?
Un artiste de la faim
et autres récits
LES AÉROPLANES À BRESCIA{1}
La Sentinella Bresciana du 9 septembre 1909 annonce avec
enthousiasme : « Nous avons en ce moment à Brescia une foule comme on
n’en avait jamais vu, même pas au moment des grandes courses
d’automobiles ; les voyageurs venus de Vénétie, de Ligurie, du Piémont, de
Toscane, de Rome et même de Naples, les grandes personnalités venues de
France, d’Angleterre, d’Amérique se pressent sur nos places, dans nos
hôtels, dans les moindres recoins chez l’habitant : les prix montent à n’y pas
croire ; les moyens de transport ne suffisent pas à mener la foule jusqu’au
circuito aereo ; les restaurants du champ d’aviation sont en mesure
d’approvisionner parfaitement deux mille personnes ; mais devant ces
milliers de visiteurs, ils doivent déclarer forfait ; il faudrait la troupe Pour
protéger les buffets ; cinquante mille personnes sont debout toute la journée
aux places bon marché. »
La lecture de ces informations nous inspire, à mes deux amis et à moi-
même, à la fois du courage et de la peur. Du courage : car, lorsqu’il y a une
affluence aussi terrifiante, tout se passe d’ordinaire de façon fort
démocratique, et là où il n’y a pas de places, on est dispensé d’avoir à en
chercher une. De la peur : peur de l’organisation italienne pour une
entreprise telle que celle-là, peur des comités qui prendront soin de nous,
peur des chemins de fer, auxquels la Sentinella attribue glorieusement des
retards de quatre heures. Tout ce que nous attendons se révèle faux, tous nos
souvenirs d’Italie se contredisent dès le départ, se mélangent, on ne peut se
fier à eux.
Dès que nous arrivons dans le trou noir de la gare de Brescia, où les gens
hurlent comme s’ils marchaient sur un sol brûlant, nous prenons gravement
l’engagement, quoi qu’il arrive, de ne jamais nous séparer. N’arrivons-nous
pas avec une sorte d’esprit d’hostilité ?
Nous descendons ; une voiture qui parvient à peine à se tenir sur ses
roues nous recueille ; le cocher est de très bonne humeur ; nous nous
rendons par des rues presques vides jusqu’au palais du Comité, où l’on
traite par le mépris notre secrète malveillance ; nous apprenons tout ce que
nous avons besoin de savoir. L’auberge vers laquelle on nous dirige nous
paraît à première vue la plus sale de toutes celles que nous avions vues
jusqu’alors, mais nous trouvons bientôt que ce n’est pas si grave. Une saleté
bien installée, dont on ne parle plus, une saleté qui ne change plus, qui
appartient aux lieux où elle se trouve, qui rend la vie humaine en quelque
sorte plus sérieuse et plus terrestre, une saleté d’ou notre hôtelier émerge en
toute hâte, fier de lui, humble envers nous, nous prenant à tout moment par
le coude et projetant sans cesse avec ses mains (chaque doigt est un
compliment) de nouvelles ombres sur son visage, avec des flexions du buste
que nous reconnaîtrons tous plus tard sur le champ d’aviation, par exemple
chez Gabriele D’Annunzio ; vraiment, dans de telles conditions, qui aurait
encore quelque chose sur le cœur contre cette saleté ?
Le champ d’aviation se trouve à Montechiari, qu’on peut atteindre en une
petite heure par la ligne d’intérêt local qui mène à Mantoue. Cette ligne
d’intérêt local s’est réservé sur la route commune une petite bande munie de
rails, où elle fait modestement passer ses trains exactement au même niveau
que le reste du trafic, au milieu des cyclistes qui roulent dans la poussière,
les yeux presque fermés, au milieu des voitures à chevaux, tout à fait
inutilisables, de la province entière — lesquelles recueillent autant de
passagers que l’on veut et roulent à une rapidité qu’on ne parvient pas à
s’expliquer — et au milieu des automobiles parfois gigantesques, dont on
dirait que, livrées à elles-mêmes, elles vont littéralement capoter à l’instant
suivant, avec les multiples signaux qu’elles échangent et qui, dans la
vitesse, donnent l’impression d’avoir perdu la tête.
De temps en temps, on perd totalement l’espoir de parvenir jamais avec
ce train lamentable jusqu’au circuito. Mais on rit tout autour de nous, de
droite et de gauche les éclats de rire pénètrent dans le train. Je suis sur la
plate-forme, pressé contre un géant, debout, les jambes écartées sur les
soufflets entre deux wagons, sous une douche de suie et de poussière, qui
tombe du plafond des voitures doucement secouées. Deux fois le train
s’arrête pour attendre un train qui vient en sens inverse, aussi patiemment et
aussi longtemps que si cette rencontre n’était due qu’au hasard. Quelques
villages défilent lentement, des affiches criardes du dernier meeting
automobile apparaissent çà et là sur les murs, toutes les plantes au bord de
la route sont méconnaissables sous leur couche de poussière blanche, qui a
pris la couleur des feuilles d’olivier.
Comme il ne peut pas aller plus loin, le train s’arrête définitivement. Un
groupe d’automobiles freine au même moment, nous apercevons à travers
un nuage de poussière un grand nombre de petits drapeaux qui battent dans
le vent non loin de nous ; nous sommes retenus encore par un troupeau de
bœufs qui, désemparé, trébuchant sur le sol inégal, court littéralement se
jeter dans les automobiles.
Nous sommes arrivés. Devant l’aérodrome s’étend encore une vaste
place avec de petites cabanes de bois suspectes, sur lesquelles on
s’attendrait à trouver de tout autres inscriptions que : Garage, Grand Buffet
international ou autres choses semblables. D’énormes mendiants, devenus
obèses dans leurs petites voitures, tendent le bras vers nous jusqu’au milieu
du chemin ; on est tenté dans la précipitation de sauter par-dessus eux. Nous
dépassons beaucoup de gens, beaucoup de gens nous dépassent. Nous
regardons en l’air, puisque c’est en l’air que tout doit se passer. Dieu merci,
personne n’a encore pris le départ ! Nous ne cédons pas d’un pouce et
pourtant nous ne nous faisons pas écraser. Entre les milliers de véhicules,
derrière eux, devant eux évolue la cavalerie italienne. L’ordre est
impossible, impossibles aussi les accidents.
Un soir, à Brescia, nous voulions nous rendre rapidement dans une rue
qui, selon nous, devait être assez éloignée. Un cocher demande trois lires,
nous en offrons deux. Le cocher renonce à la course et, par pure amitié,
nous décrit la distance épouvantable qui nous sépare de cette rue. Nous
commençons à avoir honte de la somme que nous avions proposée. Soit,
trois lires. Nous montons ; en trois tours de roue par de petites rues, nous
sommes là où nous voulions aller. Otto, plus énergique que les deux autres,
déclare qu’il n’a pas du tout l’intention de payer trois lires pour une course
qui a duré une minute. Une lire était plus qu’il ne fallait. Voilà une lire. Il
fait déjà nuit, la ruelle est déserte, le cocher est robuste. Il se prend de
colère, comme si la discussion durait déjà depuis une heure : Quoi ? —
C’était un vol. — À quoi pensions-nous ? — On s’était mis d’accord sur
trois lires, il fallait payer trois lires, trois lires tout de suite, ou bien nous
allions voir. Otto : « Le tarif ou la police ! » Le tarif ? Il n’y avait pas de
tarif. — Où existait-il un tarif pour cela ? — On s’était mis d’accord pour
une course de nuit ; mais si nous lui donnions deux lires, il nous laisserait
partir. Otto, d’un ton terrifiant : « Le tarif ou la police ! » On crie encore un
peu, on cherche, finalement on sort un tarif, où l’on ne voit rien d’autre que
de la crasse. Nous nous mettons donc d’accord sur une lire cinquante et le
cocher continue sa route par la ruelle étroite, où il ne peut pas tourner ; non
seulement furieux, me semble-t-il, mais mélancolique aussi. Car nous ne
nous sommes malheureusement Pas comportés comme il fallait ; on n’a pas
le droit de se conduire ainsi en Italie ; ailleurs peut-être, mais pas ici. Mais
comment penser à tout cela sur-le-champ ? Nous n’avons pas à nous faire
de reproches, nous ne pouvons pourtant pas nous transformer en Italiens
pour cette petite semaine de meetings aériens.
Mais le remords ne doit pas gâcher notre plaisir sut le champ d’aviation ;
nous ne ferions ainsi que récolter de nouveaux remords, et nous courons à
l’aérodrome plutôt que nous n’y allons, dans cette allégresse de tous les
membres qui se saisit soudain de chacun de nous à tour de rôle sous ce
soleil.
Nous passons devant les hangars qui, avec leurs rideaux tirés, font penser
à des scènes fermées de comédiens ambulants. Sur les frontons on lit les
noms des aviateurs dont les appareils sont cachés là, avec les insignes
tricolores de leur pays natal. Nous lisons Cobianchi, Cagno, Rougier,
Curtiss, Moucher (qui est originaire du Trentin, mais qui porte les couleurs
italiennes, auxquelles il fait plus confiance qu’aux nôtres), Anzani, club des
aviateurs romains. Et Blériot ? demandons-nous. Où est Blériot ? Blériot{2},
à qui nous n’avons pas cessé de penser depuis le début.
Dans le petit enclos devant son hangar, Rougier, un petit homme au nez
bizarre, fait les cent pas en manches de chemise. Il dépense une activité
intense, dont on ne démêle pas bien l’objet, il lance ses bras en avant en
agitant vivement les mains, il se palpe le corps tout en marchant, envoie ses
aides derrière le rideau du hangar, les rappelle, y va lui-même, en chassant
tout le monde, tandis que sa femme se tient un peu à l’écart dans une étroite
robe blanche, un petit chapeau noir profondément enfoncé sur ses cheveux,
les jambes délicatement écartées dans sa jupe courte ; elle regarde devant
elle, dans la chaleur ; on dirait une commerçante traînant dans sa petite tête
tous les soucis de son négoce.
Devant le hangar voisin, Curtiss est assis tout seul. À travers les rideaux
légèrement soulevés on aperçoit son appareil ; il est plus grand qu’on ne dit.
Au moment où nous passons, Curtiss tient le New York Herald en l’air
devant lui et lit une ligne en haut d’une page ; nous repassons au bout d’une
demi-heure, il est déjà arrivé au milieu de la page ; à nouveau au bout d’une
demi-heure il a fini la page et en commence une nouvelle. Il ne semble pas
vouloir voler aujourd’hui.
Nous nous retournons et regardons l’immense champ. Il est si grand que
tout ce qui s’y trouve semble abandonné : la perche du but à côté de nous, le
mât de signalisation là-bas dans le lointain, la catapulte de départ quelque
part à droite, une automobile du comité, qui décrit une courbe sur le champ,
son petit fanion jaune tendu dans le vent, s’arrête au milieu de sa propre
poussière, puis repart.
On a installé ici un désert artificiel dans un pays presque tropical, et la
haute noblesse d’Italie, les belles dames venues de Paris et des milliers
d’autres gens sont réunis là pour passer quelques heures à cligner des yeux
dans ce désert ensoleillé. On ne trouve rien qui distraie le regard, comme
dans les autres établissements sportifs. Il manque les jolies clôtures des
champs de courses, les dessins blancs des courts de tennis, le gazon frais
des terrains de football, le va-et-vient pesant des autodromes et des
vélodromes. Seule, deux ou trois fois au cours de l’après-midi, une colonne
de cavalerie aux uniformes colorés passe au trot à travers la plaine. Les
pieds des chevaux sont invisibles dans la poussière, la lumière égale du
soleil reste immuable jusque vers cinq heures de I’après-midi. Et, afin que
rien ne choque dans le spectacle de cette plaine, il n’y a pas non plus de
musique ; seule la rumeur de la foule du côté des places bon marché répond
aux exigences de l’oreille et de l’impatience. Mais, vue des places chères
dans les tribunes, derrière nous, cette foule doit se confondre entièrement
avec la plaine vide.
D’un côté de la barrière de bois, de nombreuses personnes sont debout
les unes à côté des autres. « Comme il est petit ! » s’écrie un groupe
français, presque comme un soupir, que se passe-t-il ? Nous nous frayons
un chemin. Mais voilà sur le champ, tout près, un petit aéroplane avec sa
vraie couleur jaune, que l’on prépare pour le vol. À cet instant nous
découvrons aussi le hangar de Blériot et, à côté, celui de son élève Leblanc ;
ils sont construits en plein milieu du champ. Appuyé à l’une des deux ailes
de l’appareil, voici Blériot, que nous reconnaissons immédiatement ; il
regarde attentivement, la tête bien plantée sur son cou, ses mécaniciens
s’affairer autour du moteur.
C’est avec cette chose minuscule qu’il veut se lancer dans les airs ? Sur
l’eau, par exemple, c’est plus facile. On peut s’exercer d’abord sur des
mares, puis sur des étangs, puis sur des fleuves et seulement beaucoup plus
tard se lancer sur la mer ; pour celui-là, il n’y a que la mer.
Voilà Blériot déjà assis sur son siège, il tient la main sur un levier, mais
laisse encore faire les mécaniciens, comme des écoliers trop studieux. Il
regarde lentement de notre côté, puis détourne ses regards de nous, les porte
ailleurs, sans cependant les laisser jamais s’éloigner beaucoup de lui. Il va
s’envoler, rien de plus naturel. C’est cette impression de naturel, unie au
sentiment de l’extraordinaire attaché à sa personne et qu’on éprouve en
même temps, qui lui donne cette tenue.
Un ouvrier saisit une des pales de l’hélice pour la mettre en route ; il tire,
il se produit un mouvement, on entend quelque chose comme le souffle
d’un homme robuste dans son sommeil ; mais l’hélice ne va pas plus loin.
On essaie encore une fois, on essaie dix fois ; parfois l’hélice s’arrête tout
de suite, parfois elle accepte de faire quelques tours. Cela vient du moteur.
On se remet au travail, les spectateurs se lassent plus vite que les intéressés.
On met de l’huile partout dans le moteur ; des vis cachées sont desserrées
ou mieux serrées ; un homme court au hangar, il part chercher une pièce de
rechange ; elle ne va toujours pas ; il repart en courant et accroupi sur le sol
du hangar, il la martèle en la tenant entre les jambes. Blériot cède sa place à
un mécanicien, le mécanicien la cède à Leblanc. Tantôt un ouvrier tantôt un
autre tire sur la vis. Mais le moteur est intraitable, comme un écolier qu’on
veut aider ; toute la classe lui souffle, non, il ne peut pas, il s’arrête, il
s’arrête toujours au même endroit, il reste en panne. Pendant un bref
moment, Blériot demeure assis tranquillement sur son siège ; ses six
assistants sont debout autour de lui, sans bouger ; tous paraissent rêver.
Les spectateurs peuvent un peu respirer et regarder autour d’eux. La
jeune Mme Blériot avec son visage maternel passe à coté de nous, deux
enfants derrière elle. Si son mari ne peut pas voler, elle n’est pas satisfaite et
s’il vole, elle a peur ; en outre sa belle robe est un peu trop lourde, par cette
température.
On tourne à nouveau l’hélice, peut-être mieux que tout à l’heure, peut-
être pas ; le moteur se met en marche à grand bruit, comme s’il s’agissait
d’un autre ; quatre hommes retiennent l’appareil en arrière et tandis que
l’air reste immobile à l’entour, le courant d’air de l’hélice en mouvement
passe en rafales à travers les salopettes de ces ouvriers. On n’entend pas un
mot, seul le bruit de l’hélice semble commander, huit mains lâchent
l’appareil, qui court longtemps sur les mottes de terre comme un lourdaud
sur un parquet.
On fait beaucoup de tentatives de cette sorte et toutes s’achèvent
malencontreusement. À chacun de ces essais, le public se lève ; il monte sur
les fauteuils de paille, sur lesquels on peut se tenir en équilibre en étendant
les bras et exprimer en même temps l’espoir, la peur et la joie. Mais, dans
les intervalles, la société de la noblesse italienne défile devant les tribunes.
On se salue, on s’incline, on se reconnaît, il y a des embrassades, on monte
et on descend l’escalier des tribunes. On se montre la Principessa Laetitia
Savoia Bonaparte, la Principessa Borghese, une assez vieille dame, dont le
visage a la couleur jaune foncé du raisin, la Contessa Morosini. Marcello
Borghese est auprès de toutes les dames et auprès d’aucune, il semble de
loin avoir un visage aisément déchiffrable, mais, de près, ses joues
s’abaissent sur les coins de sa bouche et son visage se ferme. Gabriele
D’Annunzio, petit et débile, sautille d’un air qu’on dirait timide devant le
comte Oldofredi, un des personnages les plus importants du comité. Dans la
tribune on voit passer au-dessus de la rampe le vigoureux visage de Puccini,
avec un nez que l’on pourrait appeler un nez d’ivrogne.
Mais on n’aperçoit ces personnes que si on les cherche, sinon on ne voit,
retirant toute valeur à tout le reste, que la haute stature des dames de la
mode nouvelle. Elles aiment mieux marcher que de rester assises, leurs
robes ne sont pas commodes pour s’asseoir. Tous les visages, voilés à
l’asiatique, sont tenus dans une légère pénombre. La robe, floue sur le haut
du corps, donne à toute leur silhouette quelque chose d’hésitant, quand on
les voit de dos ; on a une impression mêlée et inquiète quand de telles
dames semblent hésitantes. Le corsage tombe bas, il est presque impossible
de le saisir ; la taille semble plus large qu’à l’ordinaire, tant tout le reste est
mince ; il faut saisir ces femmes plus en dessous quand on les prend dans
les bras.
On n’avait montré jusqu’à présent que l’appareil de Leblanc. Voici
maintenant l’appareil avec lequel Blériot a survolé la Manche ; personne ne
l’a dit, tout le monde le sait. Un long moment d’attente, et Blériot est dans
les airs, on voit le haut de son corps tout droit au-dessus des ailes, ses
jambes pendent par en bas et font partie de la machine. Le soleil a décliné et
illumine le vol plané des ailes à travers la verrière des tribunes. Tous les
regards se portent vers lui avec ferveur, dans aucun cœur il n’y a place pour
personne d’autre. Il tourne un peu en rond et se montre maintenant presque
à la verticale. Et, en tordant la tête, tout le monde regarde le monoplan qui
fléchit, puis est repris en main par Blériot et monte même encore un peu.
Que se passe-t-il ? Là, au-dessus de nous, à vingt mètres au-dessus du sol,
un homme est prisonnier dans une cage de bois et lutte contre un danger
invisible, certes délibérément affronté. Mais nous, en bas, nous sommes là,
inexistants, comme si on nous avait rejetés et nous regardons cet homme-là.
Tout se passe bien. Le mât de signalisation indique à la fois que le vent
est devenu plus favorable et que Curtiss va essayer d’emporter le grand prix
de Brescia. Il se décide donc ? À peine s’en est-on rendu compte que déjà le
moteur de Curtiss vrombit ; à peine a-t-on levé les yeux que déjà il
s’éloigne de nous ; il vole par-dessus la plaine qui s’agrandit devant lui,
vers les forêts dans le lointain, qui maintenant seulement donnent
l’impression de s’élever. Il vole longtemps au-dessus de ces forêts, il
disparaît, nous voyons les forêts, nous ne le voyons plus. Dernière des
maisons, Dieu sait où, il réapparaît à la même altitude que tout à l’heure et
fond sur nous ; quand il monte, on voit les faces inférieures du biplan
s’incliner et s’obscurcir, quand il descend, les surfaces supérieures brillent
au soleil. Il tourne autour du mât de signalisation et repart, indifférent au
tumulte des acclamations, tout droit dans la direction d’où il était venu, afin
de redevenir dès que possible petit et solitaire. Il effectue ainsi cinq tours,
vole 50 kilomètres en 49′ 24″ et gagne ainsi le grand prix de Brescia, 30 000
lires. C’est une performance parfaite. Mais comment apprécier des
performances parfaites ? Chacun s’estime à la fin capable de performances
parfaites ; il semble que pour des performances parfaites le courage ne soit
pas nécessaire. Et tandis que Curtiss travaille là-haut au-dessus des forêts,
tandis que sa femme, que tout le monde connaît, se fait du souci pour lui, la
foule l’a presque oublié. On se plaint seulement un peu partout, parce que
Calderara ne volera pas (son appareil est brisé), parce que Rougier rafistole
depuis deux jours sa machine Voisin, sans la faire voler, parce que
Zodiaque, le dirigeable italien, n’est toujours pas arrivé. Sur l’accident de
Calderara circulent les rumeurs si glorieuses qu’on croirait volontiers que
l’amour que lui voue la nation le porte plus sûrement dans les airs que sa
machine Wright.
Curtiss n’a pas encore achevé son vol que déjà, dans trois hangars, les
moteurs se mettent en marche, comme mus par l’enthousiasme. Le vent et
la poussière s’élèvent de directions opposées. Deux yeux ne suffisent plus.
On se tourne sur sa chaise, on vacille, on se retient à quelqu’un, on
demande pardon, un autre vacille à son tour, entraîne quelqu’un d’autre
avec lui, on reçoit des remerciements. Le soir précoce de l’automne italien
commence ; sur l’aérodrome on ne voit plus très distinctement.
Juste au moment où Curtiss passe à côté de nous, après son vol
triomphal, et soulève sa casquette en souriant un peu, sans regarder, Blériot
commence le Petit tour que tout le monde attendait de lui ! On ne sait pas si
on applaudit Curtiss ou Blériot ou déjà Rougier, dont le grand appareil
pesant vient de se lancer. Rougier est assis à ses leviers, comme un
monsieur à sa table de travail, à laquelle on peut accéder derrière son dos
par une petite échelle. Il monte en exécutant de petits cercles, survole
Blériot, qu’il transforme en spectateur, et ne cesse pas de monter.
Si nous voulons encore trouver une voiture, il est grand temps de partir ;
beaucoup de gens se hâtent déjà vers la sortie. On sait bien que ce vol n’est
qu’une expérience ; comme il est près de 7 heures, il ne sera plus enregistré
officiellement. Dans le vestibule de l’aérodrome, les chauffeurs et les
domestiques sont debout sur leurs sièges et montrent Rougier du doigt ;
devant l’aérodrome, les cochers sont debout dans les voitures rangées là en
désordre et montrent Rougier du doigt ; trois trains, pleins jusqu’aux
soufflets, restent arrêtés à cause de Rougier. Nous avons la chance de
trouver une voiture, le cocher vient se caser à côté de nous (il n’y a pas de
siège spécial pour le cocher) et, redevenus enfin des existences
indépendantes, nous nous mettons en route. Max remarque avec raison que
l’on pourrait, et même que l’on devrait, organiser à Prague quelque chose
d’analogue. Il n’est pas nécessaire que ce soit un concours, pense-t-il, bien
qu’un concours aussi se justifie ; mais il serait bien facile d’inviter un seul
aviateur et personne n’aurait à le regretter. La chose était très simple :
Wright allait maintenant voler à Berlin. Il faudrait seulement obtenir des
gens qu’ils fassent ce petit détour. Nous deux ne répondons rien, d’abord
parce que nous sommes fatigués et aussi parce que nous n’avons rien à
objecter. La route tourne et Rougier paraît si haut qu’on a l’impression de
ne plus pouvoir déterminer sa position que par rapport aux étoiles,
lesquelles ne vont pas tarder à se montrer dans le ciel, qui s’assombrit déjà.
Nous ne cessons pas de nous retourner ; Rougier monte toujours, mais nous
nous enfonçons maintenant définitivement dans la Campagna.
LE PREMIER GRAND VOYAGE
EN CHEMIN DE FER{3}
(Prague-Zurich)
SAMUEL : Départ le 26 août 1911, à 1 h 02 de l’après-midi.
RICHARD : À la vue de Samuel{4}, qui écrit quelques mots rapides dans
son minuscule agenda bien connu, je retrouve une belle idée, que j’ai déjà
eue souvent : chacun de nous devrait tenir un journal de voyage. Je le lui
dis. Il commence par refuser, puis accepte ; il motive les deux opinions, je
ne comprends les deux raisonnements que superficiellement ; mais peu
importe, pourvu que nous tenions nos journaux. Le voilà maintenant qui se
moque une fois de plus de mon calepin, lequel, à vrai dire, relié de toile
noire, tout neuf, très grand, carré, ressemble plutôt à un cahier d’écolier. Je
prévois qu’il sera difficile et en tout cas désagréable d’avoir à porter ce
cahier dans ma poche pendant tout le voyage. D’ailleurs, je n’aurai qu’a
m’en acheter tout de suite avec lui un autre à Zurich. Il a aussi un stylo. Je
le lui emprunterai de temps en temps.
SAMUEL : Dans une station, en face de notre fenêtre un wagon avec des
paysannes. L’une d’elles dort sur les genoux d’une autre, qui rit. En
s’éveillant, elle nous fait signe, inconvenante dans son demi-sommeil :
« Viens ! » Comme si elle se moquait de nous, parce que nous ne pouvons
pas aller la rejoindre. Dans le compartiment d’à côté, une paysanne toute
noire, héroïque, immobile. La tête rejetée en arrière, elle regarde le long de
la vitre. Sibylle de Delphes.
RICHARD : Mais ce qui ne me plaît pas, c’est ce salut aguichant qu’il a
adressé aux paysannes, presque obséquieux et qui simule une fausse
familiarité. Voilà d’ailleurs que le train se remet en marche, et Samuel reste
seul avec son grand début de sourire et sa casquette brandie. — Est-ce que
je n’exagère pas ? — Samuel me lit sa première remarque, elle fait grande
impression sur moi. J’aurais dû prêter plus d’attention aux paysannes. — Le
contrôleur demande, en termes d’ailleurs très indistincts, comme s’il n’avait
affaire qu’à des gens qui ont déjà souvent utilisé cette ligne, si quelqu’un
veut commander du café pour Pilsen. Si on en commande, il colle pour
chaque portion une petite étiquette verte sur la fenêtre du compartiment, de
même qu’autrefois à Misdroy{5}, quand il n’y avait pas encore de ponton de
débarquement, le vapeur indiquait de loin par des fanions le nombre de
chaloupes qui serait nécessaire pour le débarquement. Samuel ne connaît
pas Misdroy. Dommage que je n’y sois pas aile avec lui. C’était très beau,
en ce temps-là. Cette fois-ci, ce sera merveilleux aussi. Nous roulons trop
rapidement, le voyage passe trop vite ; comme j’ai envie maintenant de
faire des voyages lointains ! —Quelle comparaison désuète, celle que j’ai
faite plus haut, alors qu’il y a un ponton de débarquement à Misdroy depuis
cinq ans. — Le café sur le quai à Pilsen. On n’est pas obligé d’en prendre
quand on a un ticket et on en obtient aussi sans ticket.
SAMUEL : Du quai nous apercevons à la fenêtre de notre compartiment
une jeune fille inconnue, la future Dora Lippert{6}. Jolie, un gros nez, un
petit décolleté dans sa blouse de dentelle blanche. Première constatation
pour notre cohabitation dans le compartiment : son grand chapeau,
enveloppé dans du papier, pend légèrement hors du filet au-dessus de ma
tête. — Nous apprenons qu’elle est la fille d’un officier qui a été envoyé en
garnison à Innsbruck et qu’elle part rejoindre ses parents, qu’elle n’a pas
vus depuis longtemps. Elle travaille à Pilsen, toute la journée, dans un
bureau d’études ; elle a beaucoup à faire, mais cela lui fait plaisir, elle est
très contente de sa vie. Au bureau on l’appelle notre mascotte, notre petite
hirondelle. Elle est la seule femme et la plus jeune de tous. Oh ! on s’amuse
bien au bureau ! On mélange les chapeaux au vestiaire, on cloue les
croissants de la collation de dix heures ou bien on colle le manche de la
plume au sous-main avec de la gomme arabique. Nous avons d’ailleurs
l’occasion de participer à une de ces farces « sensationnelles ». Elle écrit en
effet une carte à l’un de ses collègues de bureau, où elle dit : « Ce que je
prévoyais s’est malheureusement produit. Je suis montée dans le mauvais
train et me trouve maintenant à Zurich. Amitiés. » Nous devons jeter cette
carte à Zurich. Elle compte sur notre parole d’ « hommes d’honneur », pour
ne rien ajouter à la carte. Au bureau, on va naturellement s’inquiéter,
télégraphier, Dieu sait quoi encore. — Elle est wagnérienne, ne manque
aucune représentation de Wagner, « Kurz{7} récemment dans le rôle
d’Isolde » ; elle est en train de lire la correspondance de Wagner et de la
Wesendonck ; elle emporte même le livre à Innsbruck ; c’est un monsieur,
naturellement celui qui joue des passages de Wagner au piano, qui le lui a
prêté. Elle-même n’a malheureusement pas beaucoup de talent pour le
piano ; nous le savons d’ailleurs, depuis qu’elle nous a fredonné quelques
leitmotiv. — Elle fait collection de papier de chocolat{8}, elle en fait une
grosse boule d’étain, qu’elle a avec elle. Cette boule est destinée à une
amie, l’utilisation ultérieure est inconnue. Elle collectionne aussi les bagues
de cigares, très certainement pour s’en faire un plateau. — Le premier
contrôleur bavarois l’amène à exprimer d’un son bref et très péremptoire les
opinions assez obscures et contradictoires de cette fille d’officier sur
l’armée autrichienne et les militaires en général. Elle considère en effet non
seulement l’armée autrichienne, mais aussi l’armée allemande et tous les
militaires comme avachis. Mais ne va-t-elle pas à la fenêtre du bureau,
quand passe une musique militaire ? Non, car ce ne sont pas des militaires.
Oui, sa sœur cadette est tout à fait différente. Elle va régulièrement danser
au cercle des officiers à Innsbruck. L’uniforme ne lui en impose pas du tout
et les officiers sont zéro pour elle. Visiblement le monsieur qui lui prête les
partitions de piano en est pour une part responsable, mais pour une part
aussi notre arrêt à la gare de Fürth, où nous faisons les cent pas avec elle sur
le quai, car elle se sent toute ragaillardie de marcher un peu, après avoir
roulé et se frotte les hanches avec la paume de ses mains. Richard prend la
défense des militaires, mais très sérieusement. Ses expressions favorites :
sensationnel — vitesse grand V — pouffer — illico — avachi.
RICHARD : Dora L. a des joues rondes avec beaucoup de duvet blond ;
mais elles sont si exsangues qu’il faudrait y appuyer longtemps la main
avant de les faire rougir. Le corset est mal fait : la blouse fait des plis sur le
bord, au-dessus de la poitrine ; il ne faut pas regarder cela.
Je suis content d’être assis en face d’elle et pas à côté d’elle ; je ne peux
en effet pas parler à quelqu’un qui est assis à côté de moi. Samuel, par
exemple, aime bien s’asseoir à côté de moi ; il s’assied aussi volontiers à
côté de Dora. Mais moi, je me sens épié, quand quelqu’un s’assied à côté de
moi. On n’a jamais l’œil prêt à regarder de ce côté-là, il faut d’abord
tourner les yeux. 11 est vrai que, comme je suis assis en face, je suis par
moments exclu de la conversation entre Dora et Samuel, surtout quand le
train roule ; on ne peut pas avoir tous les avantages à la fois. En revanche,
je les ai vus déjà, pas longtemps il est vrai, rester assis l’un à côté de l’autre
sans rien dire ; je n’y suis naturellement pour rien.
Je l’admire : elle est si musicienne. Il est vrai que Samuel semble
esquisser un sourire ironique, quand elle lui fredonne quelque chose à voix
basse. Ce n’était Peut-être pas tout à fait juste, mais, malgré tout, est-ce
qu’on ne doit pas admirer qu’une jeune fille, toute seule dans une grande
ville, s’intéresse si passionnément à la musique ? Elle a même fait monter
dans sa chambre, qu’elle n’occupe qu’en location, un piano de location. Il
faut imaginer la chose : une affaire aussi compliquée que le transport d’un
piano (fortepiano), qui créerait des difficultés à une famille entière, et cette
faible jeune fille ! Quelle indépendance et quel esprit de décision cela
suppose !
Je lui demande comment elle vit. Elle vit avec deus amies ; le soir, une
d’entre elles va acheter le dîner dans une épicerie, elles s’amusent bien et
rient beaucoup. Je trouve bizarre, en l’écoutant, que tout cela se passe avec
l’éclairage au pétrole, mais je ne veux pas le lui dire. Elle n’attache
visiblement pas d’importance à ce mauvais éclairage, car, avec son énergie,
elle pourrait certainement en obtenir un meilleur de sa logeuse, si l’envie lui
en prenait.
Comme il faut qu’elle nous montre, au cours de la conversation, tout ce
qu’elle a dans son sac à main, nous voyons aussi une bouteille de
médicament, avec une horrible drogue jaune à l’intérieur. C’est seulement
maintenant que nous apprenons qu’elle ne se porte pas très bien, qu’elle a
même été malade et a dû garder le lit. Et elle est restée assez faible. Son
patron lui a alors conseillé (voyez comme on est prévenant avec elle) de ne
venir au bureau qu’à mi-temps. Maintenant elle va mieux, mais il lui faut
prendre ce produit ferrugineux. Je lui conseille de le jeter plutôt par la
fenêtre. Elle m’approuve sans peine (car la chose a un goût détestable),
mais ne se décide pas à le faire pour de bon, bien que j’essaye, penché plus
près d’elle que jamais, de lui faire comprendre mes opinions parfaitement
claires sur le traitement naturel de l’organisme humain, avec l’intention
sincère de lui venir en aide ou tout au moins d’éviter que cette jeune fille
mal conseillée ne prenne mal — et je me considère pour un instant comme
un hasard providentiel dans sa vie. Mais, comme elle n’arrête pas de rire, je
m’interromps. Ce qui m’a nui aussi, c’est que Samuel n’a pas cessé de
hocher la tête pendant tout mon discours. Je le connais. Il croit aux
médecins et tient la thérapeutique naturiste pour ridicule{9}. Je comprends
cela sans peine : il n’a jamais eu besoin d’un médecin et n’a donc jamais eu
à réfléchir sérieusement à ces choses-là ; il ne peut, par exemple, pas
imaginer qu’il ait lui-même à avaler cette drogue répugnante. — Si j’avais
été seul avec cette jeune fille, je serais bien parvenu à la convaincre. Car si
je n’ai pas gain de cause en cela, je ne l’aurai en rien.
L’origine de son anémie m’a paru claire depuis le début. Le bureau. On
peut bien considérer la vie de bureau, ainsi que n’importe quoi, comme
quelque chose d’amusant (et cette jeune fille la considère sincèrement ainsi,
elle se trompe entièrement de bonne foi), mais la vérité, les suites
pernicieuses !? — Je sais bien où j’en suis, moi par exemple. Et maintenant
une jeune fille au bureau ! les robes de femmes ne sont pas faites pour cela ;
comme elles doivent se déformer de partout à être ainsi continuellement
tirées en tous sens des heures durant sur un tabouret de bois. Et ces petits
derrières ronds sont tout écrasés pendant que la poitrine s’écrase de son côté
contre le rebord du bureau. — Exagéré ? — En tout cas, une jeune fille dans
un bureau est toujours pour moi un spectacle navrant.
Samuel est déjà devenu assez intime avec elle. Il l’a même décidée, je
n’y aurais pas pensé, à aller avec nous au wagon-restaurant. Il est
incroyable de voir à quel point nous semblons déjà appartenir les uns aux
autres, tous les trois, lorsque nous faisons notre entrée au wagon-restaurant
au milieu des autres voyageurs. Il faudra retenir que rien ne raffermit mieux
l’amitié qu’un changement de cadre. Je suis même assis maintenant à côté
d’elle, nous buvons du vin, nos bras se frôlent, la joie que nous éprouvons
tous les trois à partir en vacances nous donne vraiment un air de famille. Ce
Samuel l’a convaincue, en dépit de sa vive résistance, renforcée encore par
une grosse averse, d’utiliser l’arrêt d’une demi-heure à Munich pour une
promenade en auto. Tandis qu’il va chercher une voiture, elle me dit, sous
les arcades de la gare, en me prenant par le bras : « Je vous en prie,
empêchez que cette promenade ait heu. Je ne peux pas aller avec vous.
C’est tout à fait impossible. Je vous dis cela à vous, parce que j’ai confiance
en vous. On ne peut pas parler à votre ami. Il est complètement fou ! » —
Nous montons en voiture ; toute cette histoire me paraît pénible, elle me
rappelle tout à fait le film de cinématographe L’Esclave blanche, où
l’héroïne innocente est attaquée dans le noir par des inconnus dès la sortie
de la gare, jetée dans une automobile et enlevée. Samuel, au contraire, est
de bonne humeur. Comme la grande capote de l’auto nous prend toute la
vue, nous ne voyons de tous les bâtiments que le premier étage, et encore à
grand-peine. Il fait nuit. Perspective dans les sous-sols. Samuel, au
contraire, en déduit des appréciations tout à fait fantaisistes sur la hauteur
des châteaux et des églises. Comme Dora, dans l’obscurité du siège arrière,
continue à rester silencieuse et que je commence à redouter une sortie, il
finit par s’inquiéter un peu et lui demande, d’une manière un peu trop
conventionnelle pour mon goût : « Allons, vous ne m’en voulez pas,
mademoiselle ? Que vous ai-je donc fait ? », etc. Elle répond : « Puisque je
suis ici, je ne veux pas gâcher votre plaisir. Mais vous n’auriez pas dû me
forcer. Quand je dis non, je ne le dis pas sans raison. Je ne devais pas faire
cette promenade. — Pourquoi ? demande-t-il. — Je ne peux pas vous le
dire. Vous devez pourtant comprendre qu’il n’est pas convenable pour une
jeune fille d’aller se promener en voiture la nuit avec des messieurs. Et puis,
il y a encore autre chose. Imaginez que je ne sois pas libre… » Nous
devinons, chacun pour soi, avec un silence respectueux, que cette affaire
doit être en relation avec le monsieur wagnérien. Je n’ai pas de reproches à
me faire, j’essaie cependant de la rasséréner. Même Samuel, qui l’a jusqu’à
présent traitée un peu de son haut, paraît avoir des remords et ne veut plus
parler que de la promenade. Le chauffeur, à notre demande, nous indique
les noms des curiosités invisibles. Les pneumatiques sur l’asphalte font le
même bruit que l’appareil au cinématographe. À nouveau cette « Esclave
blanche ». Ces longues rues vides, noires, délavées. Ce que nous voyons le
plus clairement, ce sont les grandes fenêtres fermées par des rideaux du
restaurant des Quatre-Saisons, dont nous connaissons un peu le nom comme
celui d’un endroit très élégant. Le maître d’hôtel en livrée s’incline devant
des clients qui arrivent. Près d’un monument, que nous avons l’heureuse
inspiration de désigner comme le fameux monument de Wagner, elle
montre quelque intérêt. Nous ne pouvons nous arrêter un peu qu’au
monument de la Liberté, avec ses fontaines qui clapotent dans la pluie. Pont
sur l’Isar ; nous ne faisons que deviner le fleuve. Belles maisons de maître
le long du Jardin anglais. Ludwigstrasse, église des Théatins, portique des
Capitaines (Feldhernhalle), brasserie Pschorr. Je ne sais pas d’où cela vient,
mais je ne reconnais rien, bien que j’aie été déjà plusieurs fois à Munich.
Porte de Sendling. La gare, que je craignais (surtout à cause de Dora) de ne
pas regagner en temps voulu. Nous avons donc mis, comme un ressort de
montre bien réglé, tout juste vingt minutes pour traverser Munich, selon le
taximètre.
Nous installons notre Dora, comme si nous étions ses parents de Munich,
dans un compartiment direct pour Innsbruck, où une dame vêtue de noir,
qui semble beaucoup plus redoutable que nous, lui propose sa protection
pour la nuit. C’est seulement alors que je comprends qu’on peut nous
confier en toute tranquillité une jeune fille.
SAMUEL : Notre histoire avec Dora a complètement échoué. Plus le temps
passait, moins cela allait. J’avais l’intention d’interrompre le voyage et de
passer la nuit à Munich. Jusqu’au dîner, c’est-à-dire à peu près jusque vers
Ratisbonne, j’étais convaincu que cela marcherait. J’ai essayé de me mettre
d’accord avec Richard en lui griffonnant quelques mots sur un bout de
papier. Il ne semble même pas l’avoir lu ; il ne pensait qu’à le dissimuler.
Finalement, peu importe ; cette personne insipide ne me plaisait pas du tout.
Seul Richard en faisait toute une affaire, en lui adressant cérémonieusement
la parole et en lui faisant des amabilités. Elle n’en fut que renforcée dans sa
stupide coquetterie, qui, dans l’automobile, devint tout à fait insupportable.
Au moment du départ, elle s’était transformée, comme il fallait s’y attendre,
en une sorte de Gretchen sentimentale. Richard, qui portait naturellement
ses valises, se comportait comme si elle l’avait fait bénéficier d’un bonheur
tout immérité ; moi seul j’éprouvais un sentiment pénible. Pour le dire en
deux mots : les femmes qui voyagent seules ou, plus généralement, toutes
celles qui veulent qu’on les considère comme des personnes indépendantes,
ne doivent pas ensuite retomber dans la coquetterie habituelle et peut-être
déjà désuète aujourd’hui, en cherchant tantôt à vous attirer tantôt à vous
éloigner et à tirer parti en tout cas de la confusion qu’elles provoquent. Car
on les a vite percées à jour et on se laisse bientôt éloigner avec plus de
plaisir que probablement elles ne le souhaitent.
Nous montons dans notre compartiment, où nous avions laissé nos
bagages, pour la plus grande inquiétude de Richard. Richard se livre à ses
préparatifs bien connus pour la nuit, en se servant de son plaid comme
coussin pour la tête et en laissant pendre autour de sa tête le havelock. Il me
plaît de voir qu’il est dénué de scrupule, dès qu’il s’agit de son sommeil,
baisse par exemple la lampe sans rien demander, bien qu’il sache que je ne
peux pas dormir en chemin de fer. Il s’étend sur sa banquette, comme s’il
avait à cela un droit particulier que n’ont pas les autres voyageurs. Il
s’endort d’ailleurs immédiatement d’un sommeil paisible. Et, avec cela, cet
être-là n’arrête pas de se plaindre de ses insomnies.
Dans le compartiment se trouvent aussi deux jeunes Français (des
lycéens de Genève). L’un des deux, un brun, n’arrête pas de rire ; il rit
même que Richard ne lui laisse pas de place pour s’asseoir (tant il s’est
couché de tout son long) ; il rit aussi quand il profite d’un moment où
Richard se lève et demande à ses compagnons de ne pas tant fumer, pour
occuper une partie de la banquette de Richard. Les petits conflits de ce
genre, qui se règlent sans mot dire entre gens de langues différentes, sont
vite résolus, sans excuses et sans reproches. Les Français, pour passer le
temps, se tendent à tour de rôle une boîte de fer-blanc avec des petits
gâteaux, roulent des cigarettes, vont à tout moment dans le couloir et
reviennent à nouveau, sans cesser de s’interpeller. À Lindau (ils prononcent
« Lendo »), ils se moquent de bon cœur et d’une voix étonnamment forte
pour cette heure de la nuit, du contrôleur autrichien. Les contrôleurs des
pays étrangers font toujours un effet comique, ainsi pour nous à Fürth le
contrôleur bavarois, avec sa grande sacoche rouge, qui ballottait autour de
ses jambes. —-Vue prolongée sur le lac de Constance, illuminé et comme
lissé par les lumières du train, jusqu’aux lumières lointaines de la rive
opposée, obscure et plongée dans la brume. Une vieille poésie apprise à
l’école me revient à l’esprit : Le Cavalier du lac de Constance{10}. Je passe
un bon moment à la reconstituer de mémoire. — Trois Suisses font
irruption. Un d’entre eux fume. L’un, qui reste après que les deux autres
sont descendus, paraît d’abord insignifiant, puis se précise vers le matin. Il a
mis fin à la dispute entre Richard et le Français brun en donnant tort à tous
les deux et en s’asseyant entre eux pour le reste de la nuit, droit comme un I
et son alpenstock entre les jambes. Richard apporte la preuve qu’il peut
aussi dormir assis.
La Suisse se signale par les maisons isolées, et qui donnent ainsi
l’impression de s’élever particulièrement haut, qu’on voit dans toutes les
petites villes et dans les villages, tout au long de la ligne de chemin de fer.
À Saint-Gall aucune rue ne se dessine. C’est peut-être le particularisme bien
allemand de chacun qui s’exprime ainsi, favorisé par les difficultés du
terrain. Chaque maison, avec ses volets vert foncé et beaucoup de vert dans
le colombage et sur les balcons, a un peu le caractère d’une villa. Renferme
pourtant une maison de commerce, une seule ; la famille et l’affaire se
confondent. Cette particularité, qui consiste à installer les affaires dans des
villas, me rappelle beaucoup le roman de R. Walser, Der Gehilfe (Le
Commis){11}.
C’est dimanche, 5 heures du matin, le 27 août. Toutes les fenêtres encore
fermées, tout le monde dort. Toujours l’impression, dans ce train où nous
sommes enfermés, de respirer le seul mauvais air qui règne à l’entour, alors
que la campagne, que l’on ne Peut bien observer que d’un train de nuit
comme sous l’éclairage d’un projecteur, commence tout naturellement à se
dévoiler. Les montagnes sombres ne laissent Passer d’abord qu’une très
étroite vallée entre notre train et elles ; puis, éclairées d’une lueur
blanchâtre Par la brunie du matin comme par le jour d’une lucarne, les
prairies apparaissent peu à peu dans toute leur fraîcheur, comme si personne
ne les avait encore jamais foulées ; elles sont d’un beau vert plantureux, ce
qui, dans cette année de sécheresse, me plonge dans l’étonnement ; enfin,
l’herbe pâlit lentement à mesure que le soleil s’élève. — Des arbres avec de
grosses et lourdes branches couvertes d’aiguilles, qui tombent le long du
tronc jusqu’au pied.
On voit ces formes fréquemment sur les tableaux des peintres suisses et
je les avais prises jusqu’aujourd’hui pour des stylisations.
Une mère avec ses enfants commence sa promenade du dimanche sur la
route bien propre. Cela me rappelle Gottfried Keller, qui a été élevé par sa
mère{12}.
Dans le pays de prairies, partout des clôtures soigneusement entretenues ;
certaines sont faites de troncs d’arbres gris, pointus comme des crayons ;
d’autres des mêmes troncs coupés en deux. C’est ainsi que nous coupions
nos crayons, quand nous étions enfants pour recueillir la mine de plomb. Je
n’avais encore jamais vu de clôture de cette sorte. C’est ainsi que tous les
pays offrent de la nouveauté au milieu du quotidien et il faut se garder, en
cédant au plaisir de ces impressions, de négliger de remarquer ce qui est
rare.
RICHARD : La Suisse, livrée à elle-même aux premières heures du matin.
Samuel me réveille, à ce qu’il prétend, pour me montrer un pont curieux,
mais qui est déjà passé avant que j’aie le temps de lever les yeux et se
procure peut-être ainsi sa première forte ; impression de la Suisse. Je
regarde, trop longtemps, passant de ma pénombre intérieure à la pénombre
du dehors.
J’ai particulièrement bien dormi cette nuit, comme presque toujours en
chemin de fer. Mon sommeil en chemin de fer est un véritable travail. Je me
couche, en installant d’abord la tête ; j’essaye ensuite, en manière de
préambule, quelques positions ; je me mets bien à l’abri des gens qui
m’entourent, même s’ils me regardent faire tous à la fois en me couvrant le
visage de mon pardessus ou de mon bonnet de voyage, et le bien-être que
me procure une nouvelle position, que je viens d’essayer, me plonge dans le
sommeil. Au début, l’obscurité est naturellement une aide précieuse, par la
suite elle n’est même plus indispensable. Même la conversation pourrait
continuer comme auparavant. Car l’expérience prouve qu’au spectacle d’un
homme sérieusement endormi, le pire bavard, même s’il n’est pas assis tout
à côté, ne peut pas s’empêcher d’en tenir compte. Car il n’existe guère
d’endroit où les plus grands contrastes dans le mode de vie soient aussi
rapprochés, à l’improviste et de la manière la plus surprenante, que dans un
compartiment de chemin de fer ; et, comme on n’arrête pas de se considérer
réciproquement, ils ne tardent pas à faire sentir leur effet les uns sur les
autres. Et si un dormeur n’endort pas tout de suite les autres voyageurs, il
les rend toutefois plus silencieux et incite même leur humeur méditative à
les pousser à fumer, ce qui s’est malheureusement produit au cours de ce
voyage, où, au milieu du bon air de rêves impénétrables, j’ai dû respirer des
nuages de fumée de tabac.
J’explique ainsi le fait que je dorme bien en chemin de fer : d’ordinaire
ma nervosité, qui provient de l’excès de travail, m’empêche de dormir par
le vacarme qu’elle fait naître en moi, lequel vacarme s’accroît, la nuit, de
tout le hasard des bruits dans la grande maison que j’habite et dans la rue,
de tout roulement de voiture que j’entends venir de loin, de toutes les
querelles d’ivrognes, de tous les pas dans l’escalier, à tel point que, dans
mon exaspération, j’attribue souvent toute la faute à ces bruits du dehors.
En chemin de fer, au contraire, la régularité des bruits de la marche, que ce
soit le travail des amortisseurs sous les wagons, ou la vibration de tout cet
édifice de fer, de bois et de verre, forme comme un niveau de repos total, ou
je peux dormir, apparemment comme un homme en bonne santé. Cette
apparence cède naturellement aussitôt, par exemple lorsqu’elle est
transpercée par le sifflement des locomotives, ou bien lorsque se produit un
changement de rythme et, en tout cas, par l’impression du passage dans les
stations, qui se répercute à travers mon sommeil comme à travers le train
entier, jusqu’à ce que je me réveille. J’entends alors sans étonnement le
nom de localités que je ne me suis jamais attendu à traverser : ainsi, cette
fois-ci, Lindau, Constance, je crois bien aussi Romanshorn ; j’en ai moins
de bénéfice que si je les avais vues en rêve, j’ai seulement le dérangement.
Quand je m’éveille pendant la marche, alors mon réveil est plus fort parce
qu’il a lieu, en quelque sorte, contre la nature du sommeil en chemin de fer.
J’ouvre les yeux, et je me tourne un instant vers la fenêtre. Je ne vois pas
grand-chose et, ce que je vois, je ne le saisis qu’avec la mémoire négligente
du rêveur. Pourtant, je pourrais jurer avoir vu quelque part en Wurtemberg,
comme si j’avais expressément reconnu cette localité wurtembergeoise, à
deux heures du matin, un homme se pencher au-dessus du garde-fou dans la
véranda de sa maison. La porte de son bureau éclairé entrouverte derrière
lui, comme s’il venait de sortir seulement pour se rafraîchir un peu les idées
avant d’aller se coucher. À la gare de Lindau on entendait chanter dans la
nuit, mais aussi au moment où nous y sommes arrivés et au moment où
nous en sommes repartis ; d’ailleurs, quand on voyage, comme nous
faisions ce jour-là, pendant la nuit du samedi au dimanche, on balaye sur de
longs bouts de chemin simplement un peu troublé par le sommeil beaucoup
de vie nocturne ; on a alors l’impression d’un sommeil particulièrement
profond et d’une agitation extérieure particulièrement bruyante. Également
les contrôleurs, que je voyais souvent passer le long de ma fenêtre embuée,
et qui ne voulaient réveiller personne, mais seulement accomplir leur
métier, criaient à tue-tête dans les gares vides une syllabe du nom de la
station de notre côté et un peu plus loin les autres syllabes. Cela incitait mes
compagnons de voyage à recomposer le nom entier et ils se levaient pour
lire, à travers la vitre qu’ils n’arrêtaient pas d’essuyer de la main, le nom de
la gare ; mais ma tête était déjà retombée sur le bois.
Mais, quand on peut bien dormir en train, comme c’est mon cas —
Samuel passe toute la nuit les yeux ouverts, à ce qu’il prétend —, il faudrait
aussi pouvoir ne s’éveiller qu’à l’instant de l’arrivée, pour ne pas, au
moment où l’on sort d’un bon sommeil, se retrouver le visage gras, le corps
mouillé, les cheveux plaqués et en désordre, dans du linge et des vêtements
qui sont restés vingt-quatre heures dans la poussière du chemin de fer sans
être nettoyés ni aérés, accroupi dans un coin du compartiment, et devoir
continuer à rouler de la sorte. Si on en avait la force, on maudirait le
sommeil ; mais on se contente d’envier en silence les gens qui, comme
Samuel, n’ont sans doute dormi que de courts instants, mais qui, par
compensation, ont pu mieux veiller sur eux-mêmes, qui ont pu faire presque
tout le voyage en pleine conscience et qui, en réprimant un sommeil auquel
ils auraient fort bien pu s’abandonner eux aussi, sont restés sans cesse
l’esprit clair. Le matin, j’étais comme livré à Samuel.
Nous étions debout l’un à côté de l’autre à la fenêtre, moi seulement pour
lui faire plaisir et, pendant qu’il me montrait ce qu’il y avait à voir en
Suisse et me racontait tout ce que j’avais perdu pendant mon sommeil, je
hochais la tête et admirais autant qu’il le voulait. C’est encore une chance,
quand je suis dans cet état-là, qu’il ne s’en rende pas compte ou qu’il ne
juge pas comme il faudrait, car c’est précisément à ces moments-là qu’il est
plus I aimable avec moi que quand je le mérite davantage Mais je ne
pensais alors sérieusement qu’à Mlle Lippert. Il m’est très difficile d’avoir
un jugement exact sur les gens dont j’ai fait récemment et brièvement la
connaissance, surtout quand il s’agit de femmes. Au moment, en effet, où la
rencontre se produit, c’est plutôt moi que je contrôle, parce qu’il y a fort à
faire de ce côté-là ; et c’est ainsi que je n’ai remarqué qu’une part dérisoire
de tout ce que je pressentais en elle de manière fugitive et que je laissais
aussitôt échapper. Dans le souvenir, en revanche, ces personnes rencontrées
prennent immédiatement un aspect adorable, parce qu’elles y sont
silencieuses, se contentent de vaquer à leurs occupations et montrent par
leur oubli total de notre personne le dédain dans lequel elles tiennent leur
rencontre avec nous. Mais il y avait aussi une autre raison, pour laquelle
j’éprouvais une telle nostalgie de Dora, la dernière jeune fille à figurer dans
mon souvenir. C’est que Samuel ne me suffisait pas, ce matin-là. Il voulait,
en tant que mon ami, faire un voyage avec moi, mais ce n’était pas grand-
chose. Cela signifiait seulement que j’aurais, tous les jours que durerait ce
voyage, un homme habillé à côté de moi, dont je ne pourrais voir le corps
qu’au moment du bain, sans avoir d’ailleurs le moindre désir de ce
spectacle. Samuel tolérerait que je mette ma tête sur sa poitrine, si j’avais
envie d’y pleurer ; mais, au spectacle de ce visage d’homme, avec sa
barbiche pointue légèrement agitée par le vent, avec ses lèvres serrées —
j’arrête là ma description — les larmes libératrices pourront-elles couler de
mes yeux ?
À LA COLONIE PÉNITENTIAIRE{13}
« C’est un appareil tout à fait particulier », dit l’officier à la personne
venue là en voyage d’étude ; en même temps, il contemplait d’un regard
quasiment admiratif cet appareil qu’il devait pourtant bien connaître. Le
voyageur semblait n’avoir déféré que par politesse à l’invitation du
Commandant, qui l’avait prié d’assister à l’exécution d’un soldat condamné
pour désobéissance et outrages à son supérieur. Il ne semblait pas que
l’intérêt pour cette exécution fût bien grand à la colonie pénitentiaire. En
dehors de l’officier et du voyageur, il n’y avait en tout cas, dans cette petite
vallée profonde, couverte de sable et enserrée tout à l’entour par des pentes
dénudées, que le condamné, un homme à l’air hébété, avec une bouche
taillée à coups de serpe, un visage et des cheveux mal soignés et un soldat,
qui tenait la lourde chaîne où venaient aboutir les petites chaînes fixées aux
chevilles et aux poignets du condamné ainsi qu’à son cou, lesquelles étaient
encore reliées entre elles par d’autres chaînes. Le condamné avait d’ailleurs
l’air si servilement soumis qu’il semblait qu’on aurait pu le laisser courir en
liberté sur les pentes et qu’il aurait suffi d’un coup de sifflet au
commencement de l’exécution pour le faire revenir.
Le voyageur s’intéressait peu à l’appareil et il faisait les cent pas derrière
le condamné avec une indifférence presque visible, tandis que l’officier
s’adonnait aux derniers préparatifs, tantôt en rampant sous l’appareil
profondément encastré dans le sol, tantôt en grimpant sur une échelle pour
en contrôler les parties supérieures. C’étaient là des travaux qu’on aurait pu
a vrai dire laisser aux soins d’un ouvrier mécanicien, mais l’officier les
exécutait lui-même avec la plus grande application, soit qu’il ait été
particulièrement partisan de cet appareil, soit que, pour d’autres raisons, il
ait été impossible de confier ce travail à personne d’autre. « Voilà ! tout est
prêt », s’écria-t-il enfin en descendant de l’échelle. Il était absolument
épuisé, il respirait la bouche grande ouverte et il avait glissé deux fins
mouchoirs de dame derrière le col de son uniforme. « Ces uniformes sont
vraiment trop lourds pour les tropiques », dit le voyageur, au lieu de se
renseigner au sujet de l’appareil comme l’officier s’y était attendu. « C’est
vrai », dit l’officier, tout en lavant ses mains souillées d’huile et de graisse
dans un baquet d’eau préparé à cet effet, « mais, pour nous, ils s’identifient
au pays natal et nous ne voulons pas nous couper du pays natal. — Mais
maintenant regardez cet appareil », ajouta-t-il aussitôt, tout en s’essuyant
les mains avec une serviette et en désignant en même temps la machine.
« Jusqu’à présent, il a fallu y mettre la main, mais à partir de maintenant,
l’appareil marche tout seul. » Le voyageur acquiesça d’un signe de tête et
suivit l’officier. Celui-ci chercha à se garantir contre toute éventualité et
ajouta : « Naturellement, il peut toujours se produire des pannes ; j’espère
bien qu’il n’y en aura pas aujourd’hui, mais malgré tout il faut compter
avec elles. L’appareil doit en effet fonctionner douze heures sans
interruption. Mais s’il doit y avoir des pannes, elles sont de toute façon
insignifiantes et vite réparées. »
« Ne voulez-vous pas vous asseoir ? », demanda-t-il enfin en extrayant
un siège d’un tas de fauteuils en rotin et en l’offrant au voyageur ; celui-ci
ne put pas refuser. Il était maintenant assis au bord d’une fosse, sur laquelle
il jeta un rapide regard. D’un côté de la fosse, la terre qu’on avait retirée
formait un talus, l’appareil se dressait de l’autre côté. « Je ne sais pas », dit
l’officier, « si le Commandant vous a déjà expliqué l’appareil. » Le
voyageur répondit par un geste évasif de la main ; l’officier n’en exigeait
pas davantage, car il pouvait maintenant donner lui-même les explications.
« Cet appareil », dit-il en saisissant la tige d’une manivelle, sur laquelle il
prit appui, « est une invention de notre précédent Commandant. J’ai
immédiatement collaboré avec lui dès les premiers essais et j’ai ensuite
participé à tous les travaux jusqu’à ce que fût atteinte une mise au point
parfaite. Mais le mérite de l’invention ne revient qu’à lui seul. Avez-vous
entendu parler de notre ancien Commandant ? Non ? Je n’exagère pas en
disant que toute l’organisation de la colonie pénitentiaire est son œuvre.
Nous autres, ses amis, nous savions déjà au moment de sa mort que
l’organisation de la colonie est un ensemble si cohérent que son successeur,
eût-il mille projets en tête, ne pourrait rien changer au système ancien, tout
au moins pendant un grand nombre d’années. Nos prévisions se sont
d’ailleurs réalisées ; le nouveau Commandant a été obligé de le reconnaître.
Quel dommage que vous n’ayez pas connu l’ancien Commandant ! —
Mais », s’interrompit-il, « je suis là à bavarder, alors que son appareil est ici
devant nous. Il se compose, comme vous voyez, de trois parties. On a
inventé au cours du temps des appellations quasiment populaires pour
désigner chacune de ces trois parties. La partie inférieure s’appelle le lit,
celle d’en haut s’appelle la dessinatrice et celle qui pend là au milieu se
dénomme la herse. » « La herse ? », demanda le voyageur. Il n’avait pas
écouté très attentivement, le soleil s’enfonçait si profondément dans cette
vallée sans ombre qu’on avait du mal à suivre ses idées. Il n’en éprouvait
que plus d’admiration pour l’officier, qui, engoncé dans son uniforme de
parade chargé de lourdes épaulettes et couvert de brandebourgs, expliquait
son affaire avec tant d’ardeur et, tout en parlant, continuait, armé d’un
tournevis, à resserrer encore un boulon ici ou là. Le soldat semblait être
d’une humeur semblable à celle du voyageur. Il avait enroulé la chaîne du
condamné autour de ses deux poignets, s’appuyait d’une main sur son fusil,
laissait retomber sa tête en arrière et ne se souciait de rien. Le voyageur ne
s’en étonnait pas, car l’officier parlait en français et certainement ni le
soldat ni le condamné ne connaissaient cette langue. Cela rendait à vrai dire
d’autant plus étonnant le fait que le condamné s’efforçait de suivre malgré
tout les explications de l’officier. Avec une sorte d’insistance somnolente, il
dirigeait toujours ses regards sur les endroits que désignait l’officier et,
quand celui-ci fut interrompu par une question du voyageur, il se mit, lui
aussi, tout comme l’officier, à regarder ce dernier. « Oui, la herse », disait
l’officier, « c’est bien le mot adéquat. Les aiguilles sont disposées comme
sur une herse et l’ensemble est manœuvré comme une herse, à cette seule
différence près qu’il reste sur place et qu’il est d’une conception bien plus
ingénieuse. Vous allez d’ailleurs le comprendre tout de suite. On étend le
condamné ici sur le lit. — Je veux, en effet, vous décrire d’abord l’appareil
et je ne ferai procéder qu’ensuite à l’opération. Vous pourrez ainsi suivre
plus facilement. Et puis, une des roues dentées de la dessinatrice a été trop
limée ; elle grince très fort quand elle fonctionne et on ne peut presque plus
s’entendre ; il est malheureusement difficile ici de se procurer des pièces de
rechange. Voici donc le lit, comme je vous disais. Il est entièrement
recouvert d’une couche d’ouate, dont vous saurez bientôt la raison d’être.
Le condamné est couché à plat ventre sur cette ouate, tout nu
naturellement ; voilà les courroies qui servent à l’attacher, celle-ci pour les
mains, celle-là pour les pieds et cette autre pour le cou. Ici, à la tête du lit,
où l’homme, comme je vous l’ai dit, est d’abord couché sur le visage, il y a
ce petit tampon de feutre, qu’on peut facilement régler de telle sorte qu’il
entre juste dans la bouche. Il est destiné à l’empêcher de crier et de se
mordre la langue. L’homme est naturellement obligé de prendre le feutre
dans sa bouche, sinon la courroie du cou lui briserait la nuque. « C’est de
l’ouate ? », demanda le voyageur en se penchant en avant. « Oui, bien sûr »,
dit l’officier en souriant, « tâtez donc vous-même. » Il saisit la main du
voyageur et la promena sur le lit. « C’est une ouate d’une préparation
particulière, c’est pourquoi on a d’abord du mal à la reconnaître ; nous
aurons encore l’occasion de parler de son utilisation. » Le voyageur était
déjà un peu gagné en faveur de l’appareil ; en plaçant la main au-dessus de
ses yeux pour se protéger du soleil, il levait ses regards vers le haut de la
machine. C’était une construction imposante. Le lit et la dessinatrice étaient
de même taille ; on eût dit deux coffres de couleur sombre. La dessinatrice
était placée à environ deux mètres au-dessus du lit. Les deux étaient reliés
dans les coins par quatre tiges de laiton, presque étincelantes dans le soleil.
Entre les deux coffres était suspendue la herse, maintenue par un ruban
d’acier.
L’officer avait à peine remarqué la précédente indifférence du voyageur ;
en revanche, il vit bien que son intérêt commençait maintenant à s’éveiller;
il s’interrompit donc dans ses explications pour donner au voyageur tout
loisir d’examiner posément l’appareil. Le condamné imitait le voyageur ;
comme il ne pouvait pas lever la main pour protéger ses yeux, le soleil
faisait clignoter ses paupières quand il regardait en l’air.
« L’homme est donc maintenant couché », dit le voyageur, en s’appuyant
au dossier de son fauteuil et en croisant les jambes.
« Oui », dit l’officier, en repoussant un peu son képi en arrière et en
passant la main sur son visage brûlant, « et maintenant, écoutez ! Aussi bien
le lit que la dessinatrice ont chacun leur propre batterie électrique ; le lit en
a besoin pour lui-même, la dessinatrice pour la herse. Dès que l’homme est
ligoté, on met le lit en mouvement. Il se produit alors de minuscules
vibrations très rapides à la fois de gauche à droite et de bas en haut, qui font
trembler le lit. Vous aurez probablement vu des appareils analogues dans les
établissements hospitaliers ; mais, dans notre lit, tous les mouvements sont
exactement calculés ; ils doivent en effet être rigoureusement réglés sur les
mouvements de la herse. C’est à cette herse qu’est réservée à proprement
parler l’exécution du jugement. »
« Comment le jugement est-il donc formulé ? », demanda le voyageur.
« Vous ne savez pas cela non plus ? », dit l’officier avec étonnement en se
mordant les lèvres. « Excusez-moi, si mes explications sont quelquefois
désordonnées ; je vous prie de bien vouloir me pardonner. C’était en effet
autrefois le Commandant lui-même qui avait coutume de donner ces
explications ; mais le nouveau Commandant s’est affranchi de ce devoir
d’honneur ; malgré tout, que, le jour où il reçoit un hôte si distingué » — le
voyageur fit des deux mains un geste de protestation, mais l’officier tenait à
cette expression — « un hôte si distingué, il ne le mette même pas au
courant de la forme que revêtent nos jugements, c’est à nouveau une
innovation, qui… », il avait un juron sur les lèvres, mais se ressaisit et se
contenta d’ajouter : « On Ne m’avait pas avisé, je n’y suis pour rien.
D’ailleurs, c’est moi qui suis à vrai dire le mieux qualifié pour expliquer le
mode de nos jugements, car je porte ici » — dit-il en frappant sur sa poche
de tunique, du côté du cœur, « je porte ici tous les dessins qu’il faut, tracés
de la propre main de l’ancien Commandant. »
« De la propre main du Commandant ? », demanda le voyageur. « Était-il
donc tout en même temps ? Était-il soldat, juge, ingénieur, chimiste,
dessinateur ? »
« Parfaitement », dit l’officier en hochant la tête, le regard fixe et
songeur. Puis il examina ses mains ; elles ne lui parurent pas assez propres
pour toucher les dessins ; il alla donc au baquet les laver à nouveau.
Ensuite, il sortit un petit portefeuille de cuir et dit : « Notre verdict n’est pas
sévère. Au moyen de la herse, on inscrit sur le corps du condamné le
commandement qu’il a enfreint. En ce qui concerne par exemple ce
condamne-la » — l’officier désigna l’homme du doigt —, « on va lui écrire
sur le corps : Respecte ton supérieur ! »
Le voyageur jeta sur l’homme un rapide regard ; lorsque l’officier l’avait
montré du doigt, il tenait la tête baissée et semblait de toutes ses forces
tendre l’oreille pour apprendre quelque chose. Mais les mouvements de ses
grosses lèvres boursouflées, qu’il serrait l’une contre l’autre, montraient à
l’évidence qu’il ne pouvait rien comprendre. Le voyageur s’apprêtait à
poser différentes questions, mais, à la vue de l’homme, il se contenta de
dire : « Connaît-il son verdict ? » « Non », répondit l’officier, et il
s’apprêtait à poursuivre ses explications, quand le voyageur l’interrompit :
« Il ne connaît pas son propre verdict ? » « Non », répéta l’officier ; il resta
silencieux un instant, comme s’il attendait du voyageur une justification
plus précise de sa question, puis reprit : « Il serait inutile de le lui faire
connaître, puisqu’il va l’apprendre dans sa propre chair. » Le voyageur
voulait garder le silence, quand il sentit que le condamné dirigeait son
regard sur lui ; il paraissait lui demander s’il approuvait la procédure qu’on
venait de lui décrire. Le voyageur, qui s’était déjà reculé dans son fauteuil,
se pencha à nouveau en avant et demanda : « Mais il sait au moins qu’il a
été condamné ? » « Pas davantage », dit l’officier, en souriant du côté du
voyageur, comme s’il attendait encore de lui d’autres propos aussi
singuliers. « Non ? », dit le voyageur, en passant la main sur son front,
« l’homme ne sait donc pas encore comment sa défense a été accueillie ? »
« Il n’a pas eu l’occasion de se défendre », dit l’officier en portant ses
regards de côté, comme s’il se parlait à lui-même et voulait éviter
d’humilier le voyageur en lui exposant des choses aussi évidentes. « Il faut
bien pourtant qu’il ait eu l’occasion de présenter sa défense », dit le
voyageur, en se levant de son fauteuil.
L’officier s’aperçut qu’il courait le risque d’être interrompu pour un bon
moment dans son explication de l’appareil ; il se dirigea donc vers le
voyageur, le prit par le bras et d’un geste de la main lui montra le
condamné, lequel, voyant que l’attention était manifestement dirigée vers
lui, se mit au garde-à-vous — le soldat lui aussi tira sur la chaîne —, puis il
dit : « Voilà comment la chose se présente. J’exerce ici, à la colonie
pénitentiaire, les fonctions de juge. En dépit de ma jeunesse. Car j’étais déjà
au côté de l’ancien Commandant dans toutes les affaires pénales et c’est
moi qui connais le mieux l’appareil. Le principe en vertu duquel je
prononce est que la faute est toujours hors de doute. Les autres tribunaux ne
peuvent pas appliquer ce principe, car ils jugent à plusieurs et ont aussi
d’autres cours plus importantes au-dessus d’eux. Ici, ce n’est pas le cas ; ou
du moins ce ne l’était pas du temps de l’ancien Commandant. Le nouveau, à
vrai dire, a déjà manifesté son désir de s’immiscer dans mon tribunal ; mais,
jusqu’à présent, je suis toujours parvenu à lui résister et j’y parviendrai
encore dans l’avenir. — Vous vouliez qu’on vous explique le cas présent ; il
est aussi simple que les autres. Un capitaine est venu ce matin déposer une
plainte, selon laquelle cet homme, qui lui a été attribue comme ordonnance
et qui dort devant sa porte, s’est endormi pendant son service. Il a en effet la
charge, chaque fois que l’heure sonne, de se lever et de faire le salut
militaire devant la porte du capitaine. Ce n’est certes pas une tâche bien
difficile et c’est un devoir indispensable, car il faut être toujours d’attaque,
tant pour la surveillance que pour l’exécution du service. Le capitaine a
voulu vérifier, la nuit dernière, si l’ordonnance accomplissait bien sa tâche.
Il ouvrit la porte à 2 heures sonnantes et le trouva replié sur lui-même en
train de dormir. Il alla chercher l’étrivière et le frappa au visage. Or, au lieu
de se lever et de demander pardon, l’homme saisit son maître par les jambes
et se mit à le secouer, en criant : « Jette ton fouet ou je te croque ! » —
Voilà les faits. Le capitaine est venu me voir, il y a une heure, j’ai consigné
ses déclarations et prononcé incontinent le jugement. Ensuite, j’ai fait
enchaîner l’homme. Tout cela était très simple. Si j’avais d’abord fait
comparaître l’homme pour l’interroger, cela n’aurait pu que créer de la
confusion. Il aurait menti et, si j’étais parvenu à réfuter ses mensonges, il en
aurait inventé d’autres, et ainsi de suite. Alors que maintenant je le tiens et
je ne le lâche plus. — Tout est-il clair désormais ? Mais le temps passe,
l’exécution aurait déjà dû commencer et je n’ai même pas terminé
l’explication de l’appareil. » Il invita le voyageur à reprendre place sur son
fauteuil, se rapprocha à nouveau de l’appareil et commença son discours :
« Comme vous voyez, la herse correspond à la forme du corps ; voici la
herse pour le torse et voici les herses pour les jambes. Pour la tête, on a
prévu seulement cette petite pointe. Tout cela est-il clair dans votre
esprit ? » Il s’inclina aimablement vers le voyageur, prêt à lui donner les
explications les plus détaillées.
Le voyageur considérait la herse en plissant le front. Les renseignements
qu’on venait de lui communiquer sur la procédure du tribunal ne l’avaient
pas satisfait. Il devait se dire, il est vrai, qu’il s’agissait d’une colonie
pénitentiaire, où des règles particulières étaient nécessaires et où la
discipline militaire devait être appliquée jusqu’au bout. Il plaçait d’autre
part quelque espoir dans le nouveau Commandant, qui avait manifestement
l’intention d’instituer, assez lentement à vrai dire, une nouvelle procédure,
qui ne parvenait pas à entrer dans le cerveau borné de cet officier. En
suivant ces pensées, le voyageur demanda si le Commandant allait assister à
l’exécution. « Ce n’est pas sûr », dit l’officier, péniblement surpris par cette
question abrupte, au point que l’expression aimable de son visage disparut
tout à coup. « C’est pour cette raison que nous devons nous dépêcher. Je :
vais même être obligé, à mon grand regret, d’abréger mes explications.
Mais je pourrai toujours demain, quand l’appareil aura été nettoyé — son
seul défaut est de se salir pareillement —, vous donner après coup des
explications plus détaillées. Je m’en tiendrai donc pour l’instant à
l’essentiel. Quand l’homme est étendu sur le lit et qu’on a mis en route les
vibrations de ce dernier, on abaisse la herse sur le corps. Elle se place
d’elle-même de telle façon que les pointes ne font que le frôler ; quand
l’installation est faite, ce câble d’acier se tend aussitôt comme une barre.
C’est alors que le jeu commence. Un non-initié ne fait extérieurement
aucune différence entre les châtiments. La herse donne l’impression de
travailler toujours de la même manière. En vibrant, elle enfonce ses pointes
dans le corps, que le lit, de son côté, fait vibrer lui aussi. Pour permettre à
tout le monde de contrôler l’exécution du jugement, on a construit la herse
en verre. Cela a créé quelques difficultés techniques, pour y fixer les
aiguilles ; mais, après quelques essais, on y est parvenu. Car nous n’avons
jamais marchandé notre peine. Et maintenant tout le monde peut voir à
travers le verre la sentence s’inscrire sur le corps. Ne voulez-vous pas I
vous rapprocher pour regarder les aiguilles ? »
Le voyageur se leva lentement, s’approcha de la machine et se pencha
sur la herse. « Vous voyez », dit l’officier, « deux sortes d’aiguilles
diversement disposées. Toute aiguille longue est couplée avec une aiguille
courte. L’aiguille longue écrit et la courte projette de l’eau pour laver le
sang et laisser toujours l’inscription lisible. L’eau ensanglantée s’échappe
ensuite par de petits canaux, pour aboutir au conduit principal, dont le tuyau
d’évacuation se termine dans la fosse. » L’officier montra du doigt
exactement le trajet que devait suivre l’eau souillée de sang. Lorsque, pour
rendre la chose aussi expressive que possible, il plaça les deux mains à
l’embouchure du tuyau d’évacuation, comme pour recueillir le liquide, le
voyageur releva la tête et en s’aidant de ses mains voulut retourner à
reculons jusqu’à son fauteuil. Il s’aperçut alors avec effroi que le condamné
avait, comme lui, obéi à l’invitation de l’officier, pour observer de près le
mécanisme de la herse. En tirant un peu sur la chaise, il avait entraîné avec
lui le soldat somnolent et s’était penché, lui aussi, au-dessus du verre. On le
vit chercher, lui aussi, d’un regard incertain, ce que les deux messieurs
venaient d’observer ; mais il ne pouvait y parvenir, parce que l’explication
lui manquait. Il se penchait d’un côté et de l’autre. Il n’arrêtait pas
d’explorer des yeux le verre de la herse. Le voyageur voulut le faire reculer,
car ce qu’il faisait était probablement punissable. Mais l’officier le retint
d’une main, tandis que de l’autre il prenait une motte de terre sur le remblai
et la lançait sur le soldat. Celui-ci ouvrit tout d’un coup les yeux, aperçut ce
que le condamné s’était permis de faire, laissa tomber son fusil, planta ses
talons dans le sol, tira le condamné en arrière d’une secousse qui l’allongea
aussitôt par terre puis le regarda de son haut se débattre en faisant cliqueter
ses chaînes. « Remets-le sur ses pieds ! », cria l’officier, car il avait
remarqué que l’attention du voyageur se laissait trop distraire par le
condamné. Le voyageur penchait même ses regards de l’autre côté de la
herse, sans se soucier de celle-ci, intéressé seulement par ce qui arrivait au
condamné. « Traite-le comme il faut ! », cria encore l’officier. Il fit en
courant le tour de l’appareil, saisit lui-même le condamné sous les bras et,
comme il arrivait souvent à celui-ci de glisser sur le sol, il le redressa avec
l’aide du soldat.
« Maintenant, je sais tout », dit le voyageur lorsque l’officier fut revenu
vers lui. « Sauf l’essentiel », répondit celui-ci, en le prenant par le bras et en
lui montrant le haut de la machine. « C’est là, dans la dessinatrice, que se
trouve le mécanisme qui commande le mouvement de la herse ; et ce
mécanisme est réglé en fonction du dessin prévu par le, verdict. J’utilise
encore les dessins de l’ancien Commandant. Les voici » — il tira quelques
papiers du portefeuille de cuir —, « mais je ne peux malheureusement pas
vous les remettre en main propre, ils sont ce que je possède de plus
précieux. Asseyez-vous, je vais vous les montrer d’ici, à cette distance vous
pourrez tout voir comme il faut. » Il sortit la première feuille. Le voyageur
aurait aimé dire un mot d’approbation, mais il ne voyais qu’un labyrinthe de
lignes qui s’entrecroisaient en tous sens et recouvraient à tel point le papier
qu’on avait peine à apercevoir les espaces blancs qui les séparaient.
« Lisez », dit l’officier. « Je ne peux pas », dit le voyageur. « C’est pourtant
clair », dit l’officier. « C’est très ingénieux », dit le voyageur pour éluder
une réponse, « mais je ne parviens pas à le déchiffrer ». « Oui », dit
l’officier en riant et en remettant le portefeuille dans sa poche, « ce n’est
pas un modèle d’écriture pour les écoliers. Il faut du temps pour le lire.
Vous-même y parviendriez sans aucun doute. Il ne peut naturellement pas
s’agir d’une écriture simple ; il ne faut pas qu’elle tue immédiatement, mais
seulement dans un délai moyen d’une douzaine d’heures ; le tournant est
calculé pour se produire à la sixième heure. Il faut donc que de nombreuses,
de très nombreuses fioritures entourent l’inscription proprement dite ; la
véritable inscription ne concerne sur le corps qu’une étroite ceinture ; le
reste du corps est réservé aux fioritures. Êtes-vous maintenant en mesure
d’apprécier le travail de la herse et de l’appareil tout entier ? — Regardez
donc ! » Il sauta sur l’échelle, tourna une roue, cria de là-haut : « Attention !
effacez-vous ! » et tout se mit en branle. Si la roue n’avait pas grincé,
ç’aurait été magnifique. L’officier, comme s’il était surpris de cette avarie,
menaça la roue du poing, puis, pour s’excuser, étendit les bras en se
tournant du côté du voyageur ; après quoi, il redescendit vivement pour
observer d’en bas le fonctionnement de la machine. Quelque chose clochait
encore, quelque chose qu’il était seul à remarquer ; il grimpa à nouveau,
fouilla des deux mains à l’intérieur de la dessinatrice ; puis, Pour
redescendre plus rapidement, il se laissa glisser le long d’une des tiges au
lieu d’utiliser l’échelle, après quoi, pour se faire entendre en dépit du
vacarme, il cria de toutes ses forces dans l’oreille du voyageur :
« Comprenez-vous le fonctionnement ? La herse commence à écrire, quand
elle a terminé la première inscription sur le dos de l’homme, la couche
d’ouate se met à rouler et tourne lentement le corps sur le côté pour offrir
un nouvel espace à la herse. Pendant ce temps-là, les endroits à vif viennent
se poser sur l’ouate, qui, grâce à sa préparation spéciale, arrête
immédiatement l’écoulement du sang et les prépare à recevoir une
inscription plus profonde. Les pointes que vous voyez ici sur le bord de la
herse, arrachent alors l’ouate des plaies et, tandis qu’on fait à nouveau
tourner le corps, l’ouate est jetée dans la fosse et la herse peut se remettre
au travail. Elle continue ainsi à écrire, toujours plus profondément, douze
heures durant. Pendant les six premières heures, le I condamné continue à
vivre à peu près comme par le passé, à ceci près qu’il souffre. Au bout de
deux heures on retire le feutre, car l’homme n’a plus la force de crier. Ici, à
la tête du lit, dans cette écuelle chauffée électriquement, on met du riz, dont
l’homme, quand il en a envie, peut prendre ce qu’il parvient à attraper avec
sa langue. Personne ne laisse passer cette occasion. Personne, croyez-moi,
et j’ai de expérience. C’est seulement à la sixième heure qu’il perd le goût
de la nourriture. J’ai coutume de me mettre à genoux à ce moment-là pour
observer ce phénomène. Il est rare que l’homme avale la dernière bouchée,
il se contente de la retourner dans sa bouche, puis il la crache dans la fosse.
Je suis obligé de me baisser, sinon je la recevrais en plein visage. Mais quel
paix s’établit alors dans l’homme, à la sixième heure{14} ! L’esprit vient
alors aux plus stupides. Cela commence autour des yeux, puis s’étend à
l’entour. Un spectacle, qui pourrait vous amener à vous coucher vous-même
sous la herse. Il ne se passe cependant rien de particulier, l’homme
commence seulement à déchiffrer l’inscription, il tend les lèvres comme s’il
écoutait. Vous avez vu qu’il n’est pas facile de déchiffrer l’écriture avec les
yeux ; mais notre homme la déchiffre maintenant avec ses plaies. Ce n’est
pas, il est vrai, un mince travail, il faut six heures pour l’accomplir. Mais, à
ce moment, la herse l’embroche complètement et le jette dans la fosse où il
s’effondre bruyamment sur l’eau sanguinolente et sur l’ouate. La justice a
fait son œuvre ; nous n’avons plus qu’à enterrer le corps, le soldat et moi. »
Le voyageur tendait l’oreille, penché du côté de l’officier tout en
regardant, les mains dans les poches, le travail de la machine. Le condamné
regardait, lui aussi, mais sans comprendre. Il se baissait un peu pour
regarder les oscillations des aiguilles, lorsque, sur un signe de l’officier, le
soldat coupa par-derrière d’un coup de couteau sa chemise et son pantalon,
qui tombèrent sur le sol ; le condamné voulut ramasser ses effets pour
couvrir sa nudité, mais le soldat le força à se redresser et fit glisser de son
corps les derniers lambeaux. L’officier arrêta la machine, le silence se fit et
on fixa les courroies à la place ; on eût dit que, dans le premier moment, le
condamné s’en sentit presque soulagé. Mais la herse s’abaissa encore un
peu, car l’homme était maigre. Lorsque les pointes l’effleurèrent, un frisson
passa sur sa peau ; pendant que le soldat était occupé avec sa main droite, il
étendit la main gauche, sans bien savoir dans quelle direction ; mais c’était
celle où se trouvait le voyageur. L’officier ne cessait d’épier celui-ci, pour
essayer de lire sur son visage l’impression que lui produisait l’exécution,
qu’il lui avait maintenant, au moins sommairement expliquée.
La courroie destinée au poignet se rompit ; le soldai l’avait sans doute
trop serrée. On avait besoin de l’aide de l’officier, le soldat lui montrait le
bout de courroie déchiré. L’officier alla donc vers lui et dit, tourné vers le
voyageur : « La machine comporte un grand nombre de pièces ; il est
prévisible que quelque chose se déchire ou se brise de temps en temps ;
mais ce n’est pas une raison pour que cela modifie le jugement qu’on porte
sur l’ensemble. En ce qui concerne la courroie, en tout cas, la pièce de
rechange est immédiatement trouvée ; je vais utiliser une chaîne ; il est vrai
que cela affectera un peu la délicatesse des vibrations sur le bras droit. » Et,
tout en fixant la chaîne, il dit encore : « Les moyens dont nous disposons
pour la maintenance de la machine sont devenus aujourd’hui très limités.
Du temps de l’ancien Commandant, il existait une caisse destinée
uniquement à cet effet ; je pouvais y puiser à ma guise. Il y avait un
magasin où l’on conservait toutes les pièces de rechange imaginables. Je
confesse que j’avais presque une tendance au gaspillage ; j’entends
autrefois, pas maintenant, comme l’affirme le nouveau Commandant, à qui
tous les prétextes sont bons ; pour combattre les vieilles institutions. C’est
lui maintenant qui administre lui-même le budget de la machine et si je fais
demander une nouvelle courroie, il exige la courroie usée à titre de
justificatif, la nouvelle n’arrive que dix jours plus tard et elle est de moins
bonne qualité et ne vaut pas grand-chose. Et entre-temps, personne ne se
demande comment faire fonctionner la machine sans courroie. »
Le voyageur réfléchissait : il est toujours scabreux d’intervenir de
manière décisive dans les affaires d’autrui. Il ne faisait pas partie de la
colonie pénitentiaire, il n’était pas citoyen de l’État auquel elle appartenait.
S’il voulait condamner ou, plus encore, empêcher l’exécution, on pouvait
lui dire : Tu es un étranger, tu n’as rien à dire. Il n’aurait rien pu répliquer à
cela, il aurait seulement pu ajouter qu’il ne comprenait pas lui-même son
attitude dans cette affaire, car il voyageait dans l’intention d’ouvrir les yeux
et pas du tout pour modifier les coutumes judiciaires des autres. Il faut dire
toutefois que, dans ce cas-là, la chose était tentante. L’injustice de la
procédure et le caractère inhumain de l’exécution étaient hors de doute.
Personne ne pouvait soupçonner chez le voyageur le moindre intérêt
personnel, car le condamné lui était inconnu, ce n’était pas un compatriote
ni un homme fait le moins du monde pour inspirer la pitié. Le voyageur lui-
même était porteur de hautes recommandations, on l’avait reçu ici avec la
plus grande courtoisie et le fait qu’il ait été invité à cette exécution semblait
même indiquer qu’on souhaitait connaître son opinion sur ce tribunal. Cela
était d’autant plus vraisemblable que le Commandant, comme on venait de
le lui faire entendre plus que clairement, n’était pas un partisan de ces
méthodes et qu’il se conduisait de façon presque hostile envers l’officier.
En cet instant, le voyageur entendit l’officier pousser un cri de fureur. Il
venait tout juste, non sans peine, d’introduire le tampon de feutre dans la
bouche du condamné, quand celui-ci, pris d’une nausée irrépressible, avait
fermé les yeux et s’était mis à vomir. L’officier le redressa en toute hâte et
éloigna sa bouche du tampon ; il voulait tourner sa tête du côté de la fosse ;
mais il était trop tard, la vomissure coulait déjà sur la machine. « Tout cela
est la faute du Commandant ! », cria l’officier en secouant, hors de lui, les
tiges de laiton, « voilà qu’on souille ma machine comme une étable à
cochon ! ». Les mains tremblantes, il montrait au voyageur ce qui s’était
passé. « Ne me suis-je pas échiné pendant des heures pour essayer de faire
comprendre au Commandant qu’il ne faut plus donner de nourriture un jour
avant l’exécution. Mais la nouvelle tendance, la tendance à la douceur est
d’un autre avis. Les dames qui sont autour du Commandant bourrent
l’homme de sucreries avant qu’on ne l’emmène. Il s’est nourri toute sa vie
de poissons puants et on lui donne maintenant des sucreries à manger !
Mais, après tout, ce serait encore admissible, je ne ferais pas d’objection, si
seulement on m’avait envoyé un nouveau feutre, comme je le demande
depuis trois mois. Comment voulez-vous qu’on mette sans dégoût dans sa
bouche un feutre que plus d’une centaine d’hommes ont sucé et mordu
avant de mourir ? »
Le condamné avait laissé retomber sa tête et semblait paisible, le soldat
était occupé à nettoyer la machine avec la chemise du condamné. L’officier
se dirigea vers le voyageur, qui, mû par quelque pressentiment, recula d’un
pas, mais l’officier le prit par la main et l’entraîna de côté. « Je voudrais
vous dire quelques mots en confidence », dit-il, « puis-je le faire ? »
« Certainement », dit le voyageur, qui baissa les yeux et l’écouta.
« La procédure et l’exécution que vous venez d’avoir l’occasion
d’admirer n’ont présentement plus aucun partisan éclairé dans notre
colonie. J’en suis le dernier défenseur et en même temps l’unique
représentant de l’héritage de l’ancien Commandant. Je ne peux plus songer
à développer davantage nos méthodes, j’use déjà toutes mes forces à
conserver ce qui s’est encore maintenu. Lorsque l’ancien Commandant
vivait, la colonie était remplie de ses partisans, j’ai hérité en partie de sa
force de persuasion, mais son pouvoir me fait complètement défaut, ce qui
fait que ses partisans se cachent ; il y en a encore beaucoup, mais personne
ne le professe ouvertement. Si vous allez aujourd’hui, jour d’exécution, à la
maison de thé et si vous prêtez l’oreille a ce qui s’y dit, vous n’entendrez
peut-être que des propos ambigus. Tous ces gens sont de nos partisans, mais
avec le Commandant actuel et ses théories nouvelles, ils sont pour moi
inutilisables. Alors, je vous demande : me faut-il, à cause de ce
Commandant et de ses femmes, qui l’influencent, laisser péricliter l’œuvre
d’une vie entière ? » — il montra du doigt la machine. « A-t-on le droit
d’accepter cela ? Même si l’on est un étranger et qu’on ne passe que
quelques jours sur notre île ? Mais il n’y a pas de temps à perdre, des choses
se fomentent contre ma compétence en matière judiciaire ; il y a déjà eu des
délibérations au haut commandement, auxquelles je n’ai pas été convié,
même votre visite d’aujourd’hui me paraît caractéristique pour la situation
dans son ensemble ; comme on est lâche, on vous envoie en avant, vous un
étranger — Ah ! comme l’exécution était différente autrefois ! La veille
déjà, la vallée entière était pleine de gens ; ils venaient tous, rien que pour
voir ; de grand matin, le Commandant faisait son apparition avec toutes ses
dames ; les fanfares réveillaient tout le camp ; je venais annoncer que tout
était prêt ; la société — aucun haut fonctionnaire n’avait le droit de
manquer — se groupait autour de la machine ; ce tas de fauteuils en rotin
est une misérable survivance de ce temps-là. La machine étincelait, fourbie
de près ; presque pour chaque exécution, j’utilisais de nouvelles pièces de
rechange. Devant des centaines d’yeux — tous les spectateurs étaient
dressés sur la pointe des pieds, d’ici jusque sur les collines — le condamné
était étendu sous la herse par le Commandant en personne. Ce
qu’aujourd’hui un simple soldat a le droit de faire ! était en ce temps-là la
besogne qui me revenait à moi-même, en tant que président du tribunal, une
besogne qui me faisait honneur. Et c’est alors que commençait l’exécution !
Aucune fausse note ne dérangeait le travail de la machine. Beaucoup de
gens ne regardaient même plus, ils étaient étendus sur le sable, les yeux
fermés ; tout le monde savait qu’à ce moment-là, justice était rendue. On
n’entendait dans le silence que les soupirs du condamné, étouffés par le
tampon de feutre. Aujourd’hui, la machine ne parvient plus à arracher au
condamne un soupir assez fort pour n’être pas étouffé par le tampon ; mais,
à cette époque, les aiguilles traceuses instillaient goutte à goutte un liquide
corrosif, qu’on n’a plus le droit d’utiliser. Enfin !…, mais ensuite venait la
sixième heure ! Il était impossible d’accorder à tout le monde le droit de
regarder de près. Le Commandant, dans sa sagesse, avait prescrit de donner
avant tout priorité aux enfants ; en ce qui me concerne cependant, j’avais,
en vertu de mes fonctions, le droit d’être toujours là ; il m’est arrivé souvent
d’être accroupi, avec, à droite et à gauche, deux petits enfants dans les bras.
Comme nous étions tous là, à recueillir l’expression d’extase sur le visage
torturé, comme nous étions tous à tendre nos joues dans la lumière de cette
justice enfin atteinte et déjà sur le point de s’évanouir ! Que ces temps
étaient beaux, camarade ! » L’officier avait manifestement oublié qui se
trouvait devant lui ; il avait pris le voyageur dans ses bras et pose la tête sur
son épaule. Le voyageur était dans un grand embarras, il promenait
impatiemment ses regards sans les fixer sur l’officier. Le soldat avait
terminé son nettoyage, il versait maintenant une portion de riz d’une boîte
de conserve dans l’écuelle. À peine le condamne, qui semblait déjà
complètement rétabli, s’en fut-il aperçu qu’il commença à laper le riz avec
sa langue. À chaque fois, le soldat le repoussait, car le riz était
apparemment réservé pour plus tard ; mais il était en tout cas peu
admissible de voir le soldat plonger, lui aussi, ses mains sales dans l’écuelle
et se mettre à manger sous les regards avides du condamné.
L’officier se ressaisit rapidement. « Mon intention », dit-il, « n’était pas
du tout de vous émouvoir, je sais qu’il est impossible de faire comprendre
aujourd’hui ce qu’étaient ces temps-la. D’ailleurs, la machine fonctionne
toujours et se suffit à elle-même ; même isolée dans cette vallée, elle se
suffit à elle-même. Et le cadavre finit toujours par tomber dans la fosse,
dans un mouvement d’une inimaginable douceur, même si des centaines de
gens ne se pressent plus comme des mouches autour de la fosse. Il avait
fallu autrefois faire construire un solide garde-fou autour de la fosse ; on l’a
retiré depuis longtemps. »
Le voyageur chercha à détourner ses yeux du regard de l’officier et laissa
errer le sien au hasard. L’officier crut qu’il méditait sur l’absence de public
dans la vallée ; aussi le prit-il par les mains, il tourna autour de lui pour
attraper son regard et lui demanda : « Ne trouvez-vous pas que c’est une
honte ? »
Mais le voyageur gardait le silence. L’officier cessa un moment de
s’occuper de lui ; les jambes écartées, les mains sur les hanches, il resta
sans rien dire, les yeux tournes vers le sol. Puis il sourit au voyageur
comme pour l’encourager et lui dit : « J’étais près de vous hier, quand le
Commandant vous a invité. J’ai entendu l’invitation. Je connais le
Commandant. J’ai tout de suite compris quelle était son intention en vous
invitant. Bien qu’il ait assez de pouvoir pour agir li contre moi, il n’ose pas
encore, mais il veut me soumettre à votre jugement, celui d’un étranger de
marque. Il a fait soigneusement ses calculs ; vous n’êtes dans l’île que
depuis deux jours, vous n’avez pas connu l’ancien Commandant, vous
ignorez ses idées, vous êtes prisonnier de vos conceptions européennes ;
peut-être êtes-vous par principe adversaire de la peine de mort et tout
particulièrement des exécutions opérées comme celles-ci à la machine. Vous
allez voir également que l’exécution a lieu sans que le public s’y intéresse,
tristement, au moyen d’une machine déjà un peu endommagée. Ne serait-il
pas tout à fait possible, pense le Commandant, que, compte tenu de tout
cela, vous estimiez que ma méthode n’est pas la bonne ? Et si vous ne la
jugez pas bonne (je parle toujours dans l’esprit du Commandant), vous n’en
ferez pas mystère, car vous faites certainement confiance à vos convictions,
maintes fois éprouvées. Vous avez aussi appris, il est vrai, à connaître et à
respecter les particularités de bien des peuples différents ; aussi ne vous
exprimerez-vous probablement pas contre ces méthodes aussi
catégoriquement que vous l’auriez fait peut-être dans votre pays. Mais le
Commandant n’en demande pas tant. Un mot jeté en passant, une simple
parole imprudente lui suffira. Elle n’aura même pas besoin de correspondre
à vos convictions, pourvu qu’elle aille en apparence au-devant de ce qu’il
souhaite. Je suis certain qu’il saura vous interroger avec astuce. Et toutes les
dames feront cercle autour de lui et dresseront l’oreille. Vous direz, par
exemple : « Chez nous, la procédure est différente », ou bien : « Chez nous,
l’inculpé est interrogé avant le jugement », ou bien : « Chez nous, le
condamné a connaissance du verdict », ou bien : « Il existe chez nous
d’autres châtiments que la peine de mort », ou bien : « Chez nous, la torture
n’a existé qu’au Moyen Âge ». Ce sont là des remarques aussi judicieuses
qu’elles vous paraissent évidentes, d’innocentes réflexions qui ne portent
pas éteinte à mes méthodes. Mais comment le Commandant va-t-il les
accueillir ? Je le vois déjà, notre bon Commandant, repoussant sa chaise et
se précipitant sur le balcon, je vois ses dames se presser à sa suite, j’entends
d’ici sa voix — les dames l’appellent une voix de tonnerre — je l’entends
dire : « Un grand savant d’Occident, appelé à examiner les procédés de la
justice dans tous les pays, vient de déclarer que notre procédure, conforme à
d’anciens usages, est inhumaine. Après ce jugement d’une telle
personnalité, il ne m’est naturellement plus possible de tolérer ces
méthodes. Je décide donc, à dater d’aujourd’hui, etc. Vous voulez
intervenir, vous n’avez pas du tout dit ce qu’il proclame ; vous n’avez pas
traité mes méthodes d’inhumaines ; au contraire, avec votre profond
discernement, vous les considérez comme les plus humaines de toutes,
comme celles qui respectent le mieux la dignité de l’homme, vous admirez
aussi nos machines —, mais il est trop tard ; vous ne parvenez pas jusqu’au
balcon, qui est déjà envahi par les dames ; vous voulez vous faire entendre,
vous voulez crier, mais la main d’une dame vous ferme la bouche et nous
voilà perdus et moi-même et l’œuvre entière de l’ancien Commandant. »
Le voyageur dut réprimer un sourire ; sa tâche, qu’il avait considérée
comme si malaisée, était donc facile. Il dit, en éludant la réponse : « Vous
exagérez mon influence ; le Commandant a lu ma lettre de
recommandation, il sait que je ne suis pas grand connaisseur en matière de
justice. Si j’exprimais une opinion, ce serait l’opinion d’un homme privé,
qui n’aurait pas plus d’importance que l’opinion du premier venu, et en tout
cas beaucoup moins d’importance que l’opinion du Commandant, qui, dans
cette colonie pénitentiaire, jouit, à ce que je crois savoir, de droits très
étendus. Si son opinion sur ces méthodes est aussi déterminée que vous le
croyez, alors je crains bien que la fin de cette procédure ne soit proche, en
effet, sans qu’il soit besoin de mon modeste concours. »
L’officier avait-il compris ? Non, il ne comprenait pas encore. Il secoua
vivement la tête, jeta un rapide coup d’œil du côté du condamné et du
soldat, qui sursautèrent et s’éloignèrent de l’écuelle de riz ; puis, il
s’approcha tout près du voyageur et, en portant les yeux, non vers son
visage, mais quelque part du côté de son veston, il dit, d’une voix plus basse
qu’auparavant : « Vous ne connaissez pas le Commandant ; en face de lui et
de nous tous, vous êtes — pardonnez l’expression — un peu candide ; votre
influence, croyez-moi, ne saurait être exagérée. J’ai été enchanté
d’apprendre que vous deviez assister seul à l’exécution. Cette disposition du
Commandant était destinée à me nuire, mais maintenant, je la retourne à
mon profit. Sans être distrait par les insinuations mensongères et par les
regards méprisants — qui n’auraient pas été évitables si le public avait été
plus nombreux — vous avez écouté mes explications, vous avez vu la
machine et vous êtes sur le point d’assister à l’exécution. Votre jugement est
sûrement déjà établi ; s’il devait encore subsister en vous de petites
incertitudes, le spectacle de l’exécution les fera disparaître. Et maintenant,
je vous le demande : aidez-moi en face du Commandant. »
Le voyageur ne le laissa pas continuer. « Comment le pourrais-je ? »,
s’écria-t-il, « c’est tout à fait impossible. Il ne m’est pas plus possible de
vous aider que de vous nuire. »
« Cela vous est possible », dit l’officier. Le voyageur constata, non sans
quelque crainte, que l’officier serrait les poings. « Cela vous est possible »,
répéta l’officier d’un ton encore plus pressant. « J’ai un plan qui doit
réussir. Vous croyez que votre influence n’est pas suffisante. Je sais qu’elle
est suffisante. Mais, à supposer même que vous ayez raison, n’est-il pas
nécessaire, pour sauvegarder cette procédure, de tenter même ce qui peut-
être peut s’avérer insuffisant ? Ecoutez donc quel est mon projet. Pour le
mettre à exécution, il est surtout indispensable qu’aujourd’hui, à la colonie,
vous dissimuliez autant qu’il est possible votre sentiment sur notre
procédure. À moins de questions directes, ne vous prononcez pas et, si vous
avez à parler, il faut que vos déclarations soient brèves et imprécises ; on
doit remarquer qu’il vous est difficile de vous exprimer à ce sujet, que les
questions vous irritent et que s’il vous fallait parler ouvertement, vous
seriez littéralement contraint de tenir des propos violents. Je ne vous
demande pas de mentir, il vous suffit de répondre brièvement, par exemple :
“ Oui, j’ai vu l’exécution ” ou “ Oui, j’ai entendu toutes les explications ”.
Uniquement cela, rien d’autre. Quant à l’irritation que l’on doit vous prêter,
les motifs ne manquent pas, mais pas dans le sens où l’entend le
Commandant. Lui va naturellement se méprendre et l’interpréter dans la
direction de ses idées. C’est là-dessus que repose mon plan. Demain doit
avoir lieu au quartier général une grande réunion de tous les hauts
fonctionnaires de l’administration sous la présidence du Commandant. Le
Commandant a su naturellement transformer ces séances en de véritables
exhibitions. On a construit une galerie, qui est toujours pleine de
spectateurs. Je suis obligé d’assister aux délibérations, mais j’y vais secoué
de dégoût. Vous allez certainement être invité à la séance ; si vous vous
conduisez aujourd’hui conformément à mon plan, l’invitation se changera
en prière instante. Mais si, pour quelque raison que j’imagine mal vous
deviez n’être pas invité, il faudra en tout cas que vous exigiez une
invitation ; il n’est pas douteux que vous en receviez une. Vous voilà donc
demain avec les dames dans la loge du Commandant. Il vérifie souvent que
vous êtes bien la en lançant des coups d’œil vers le haut de la salle. Après
quelques sujets de discussion indifférents et ridicules, calculés pour le
public — il s’agit, la plupart du temps, de constructions portuaires, toujours
les constructions portuaires ! — c’est la procédure judiciaire qui viendra sur
le tapis. Si le Commandant n’en prenait pas l’initiative ou s’il ne le faisait
pas assez tôt, je m’arrangerais pour que cela ait lieu. Je me lèverai et je
rendrai compte de l’exécution d’aujourd’hui. Très brièvement, une simple
information. Ce genre de compte rendu n’est pas habituel, il est vrai, mais
je le ferai quand même. Le Commandant me remercie, comme toujours,
avec un aimable sourire, mais ensuite, il ne peut pas se retenir et il veut
profiter de la bonne occasion. “ Il vient d’être rendu compte de
l’exécution ”, dira-t-il à peu près. “ Je voudrais simplement ajouter à cette
information que le grand savant, dont la visite, comme vous le savez tous,
constitue pour notre colonie un honneur extraordinaire, assistait à cette
exécution. Il est également parmi nous aujourd’hui, ce qui donne à cette
séance une importance toute particulière. N’est-ce pas le moment de
demander à ce grand savant son opinion sur les exécutions selon l’ancienne
coutume et sur la procédure judiciaire qui les précède ? ” Naturellement,
tout le monde applaudit, l’approbation est générale, je suis le premier à
battre des mains. Le Commandant s’incline devant vous et dit : “ Dans ce
cas, je vous pose la question au nom de tous. ” Et alors vous vous avancez
jusqu’à la rampe. Posez bien les mains visiblement sur cette rampe, sinon
les dames les saisiront et joueront avec vos doigts. — Et maintenant, enfin,
vous prenez la parole. Je ne sais pas comment aurais pu supporter toutes ces
heures d’attente. Dans votre discours, ne vous gênez pas, faites éclater la
vérité, penchez-vous sur la rampe et hurlez, mais oui, hurlez votre opinion,
votre inébranlable opinion aux oreilles du Commandant. Mais peut-être ne
le voulez-vous pas, peut-être cela ne correspond-il pas à votre caractère,
peut-être, dans des cas semblables, procède-t-on autrement dans votre pays
— fort bien, on s’en accommodera, cela suffira parfaitement, vous n’avez
pas besoin de vous lever, dites seulement quelques mots, contentez-vous de
chuchoter, il suffit que les fonctionnaires qui sont au-dessous de vous vous
entendent. Vous n’avez pas besoin de parler du manque d’intérêt pour
l’exécution, de la roue qui grince, de la courroie déchirée, du tampon de
feutre dégoûtant, non, je m’occuperai de tout le reste et, croyez-moi, si mon
discours ne l’oblige pas à sortir de la salle, il le fera tomber à genoux et
proclamer : “ Ancien commandant, je m’incline devant toi ” — Voilà mon
plan ; voulez-vous m’aider à le réaliser ? Mais bien sûr, vous voulez
m’aider, je dirai même que vous le devez. » Et l’officier, en saisissant le
voyageur par les deux bras, le regarda dans les yeux en respirant
péniblement. Il avait crié les dernières phrases, au point que le soldat et le
condamné avaient prêté l’oreille ; bien qu’ils ne pussent rien comprendre,
ils s’arrêtèrent de manger et se tournèrent vers le voyageur, en continuant à
mâcher.
La réponse que devait donner le voyageur n’était pas douteuse ; il la
connaissait depuis le commencement ; il avait acquis trop d’expérience au
cours de sa vie pour balancer ici un seul instant ; il était fondamentalement
honnête et il n’avait pas peur. Il hésita cependant un bref instant à la vue du
soldat et du condamné. Mais finalement, il fit la réponse qu’il devait faire ;
il répondit : « Non. » L’officier cligna des yeux à plusieurs reprises, mais
sans le quitter du regard. « Voulez-vous une explication ? », demanda le
voyageur. L’officier fît un signe de tête sans mot dire. « Je suis un
adversaire de ces méthodes », dit alors le voyageur, « déjà avant que vous
ne m’ayez mis dans votre confidence — dont je n’abuserai naturellement
sous aucun prétexte, je m’étais demandé si j’avais le droit d’intervenir
contre ces méthodes et si mon intervention pourrait avoir la moindre chance
de succès. Je savais très clairement à qui je devais m’adresser d’abord :
évidemment au Commandant. Vous m’avez rendu les choses encore plus
claires, mais sans m’avoir toutefois confirmé dans ma résolution ; je suis au
contraire sensible à la loyauté de vos convictions, même si elles ne sont pas
capables d’ébranler les miennes. »
L’officier resta silencieux, il se tourna vers la machine, saisit l’une des
tiges de laiton et, un peu penché en arrière, il leva les yeux du côté de la
dessinatrice, comme s’il vérifiait si tout était bien en ordre. Le soldat et le
condamné paraissaient s’être liés d’amitié ; le condamné, bien que ce ne fût
pas simple pour un homme étroitement ligoté, faisait des signes au soldat, le
soldat se penchait vers lui, le condamné lui chuchota quelque chose et le
soldat approuva de la tête.
Le voyageur se dirigea vers l’officier et dit : « Vous ne savez pas encore
ce que je vais faire. Je vais bien dire au Commandant mon opinion sur la
procédure judiciaire, mais je ne le ferai pas en séance publique ; je la lui
dirai en tête à tête. D’ailleurs, je ne resterai pas assez longtemps pour qu’on
puisse m’entraîner à quelque séance publique que ce soit ; dès demain
matin, je m’en irai ou tout au moins je monterai à bord.
On n’avait pas l’impression que l’officier l’eût écouté. « Vous n’avez
donc pas été convaincu par nos méthodes », dit-il à part lui, en souriant
comme un homme d’âge sourit des sottises que dit un enfant, mais
dissimule derrière ce sourire sa pensée véritable.
« Le moment est donc venu », dit-il enfin, en regardant tout à coup le
voyageur avec des yeux brillants, qui semblaient exprimer quelque
invitation, quelque exhortation à coopérer.
« De quoi le moment est-il venu ? » demanda le voyageur avec
inquiétude, mais il n’obtint pas de réponse.
« Tu es libre », dit l’officier au condamne dans la langue de cet homme.
Celui-ci tout d’abord ne voulut pas comprendre. « Eh bien quoi ! tu es
libre », dit l’officier. Pour la première fois, le visage du condamné prit
vraiment une expression de vie. Etait-ce vrai ? N’était-ce pas un caprice de
l’officier, qui pourrait n’avoir qu’un temps ? Le voyageur étranger avait-il
obtenu sa grâce ? De quoi s’agissait-il ? Son visage semblait exprimer
toutes ces questions. Mais cela ne dura pas longtemps. Quel que fût le
motif, il voulait être libre si c’était possible, vraiment libre et il se mit à
s’agiter dans la mesure où la herse le lui permettait.
« Tu vas me déchirer les courroies », cria l’officier, « tiens-toi tranquille !
Nous allons te délier. » Et il se mit au travail avec le soldat, auquel il avait
fait un signe. Le condamné se mit doucement à rire tout seul, sans dire un
mot, en tournant le visage tantôt à gauche vers l’officier tantôt à droite vers
le soldat, sans oublier le voyageur.
« Tire-le de là », ordonna l’officier au soldat. Cela Exigeait quelque
précaution, à cause de la herse. Le condamné s’était déjà fait quelques
égratignures sur le dos à cause de son impatience.
Mais, à partir de ce moment, l’officier ne s’occupa plus guère de lui. Il
alla vers le voyageur, sortit à nouveau le petit portefeuille de cuir, fouilla
dedans, finit par trouver le papier qu’il cherchait et le montra au voyageur.
« Lisez », dit-il. « Je ne peux pas », dit le voyageur, « je vous ai déjà dit que
je ne sais pas lire ces papiers. » « Mais regardez donc comme il faut », dit
l’officier, en venant à côté de lui pour lire avec lui. Comme cela ne servait
non plus à rien, il suivit les caractères du petit doigt, très haut au-dessus di
papier, comme si celui-ci ne devait sous aucun prétexte être effleuré ; il
essayait ainsi de faciliter au voyageur le travail de la lecture. Le voyageur,
pour complaire au moins sur ce point à l’officier, s’appliqua de son mieux,
mais en vain. L’officier se mit alors à épeler l’inscription, puis il la lut
encore tout entière. « Il est écrit : Sois juste », dit-il, « maintenant vous
pouvez pourtant lire. » Le voyageur se pencha si bas sur le papier que
l’officier, de peur qu’il ne vînt à le toucher, I’éloigna un peu ; le voyageur
ne dit rien, mais il était clair qu’il n’avait toujours rien pu lire. « Sois juste
— c’est marqué », répéta l’officier. « C’est possible », dit le voyageur, « je
crois volontiers que c’est inscrit là-dessus. » « Bien », dit l’officier, au
moins partiellement satisfait et, le papier à la main, il monta sur l’échelle ;
avec de grandes précautions, il le plaça dans la dessinatrice et eut l’air de
modifier entièrement la disposition des rouages. C’était un travail très
pénible, il devait s’agir de toutes petites roues, la tête de l’officier
disparaissait parfois tout à fait dans la dessinatrice, tant ces vérifications
exigeaient de minutie.
Le voyageur suivait sans cesse d’en bas tout ce travail, il en avait le cou
tout raide et les yeux lui faisaient mal sous ce ciel inondé de soleil. Le
soldat et le condamné ne s’occupaient que d’eux-mêmes. Le soldat retira de
la pointe de la baïonnette la chemise et le pantalon du condamné, qui étaient
déjà tombés dans la fosse. La chemise était horriblement sale et le
condamné la lava dans le baquet. Lorsqu’il l’eut enfilée, ainsi que le
pantalon, le soldat et le condamné ne purent s’empêcher de rire
bruyamment, car ces vêtements étaient coupés en deux du haut en bas.
Peut-être le condamné se croyait-il obligé de divertir le soldat, car il tourna
en rond avec ses habits fendus devant le soldat, qui était accroupi sur le sol
et qui se tapait sur les genoux en riant. Ils finirent cependant par se contenir
à cause de la présence des deux messieurs.
Quand l’officier eut enfin terminé son travail, il contrôla encore une fois
en souriant le mécanisme dans tous ses détails, referma cette fois le
couvercle de la dessinatrice, qui était resté ouvert jusqu’alors, redescendit,
jeta un coup d’œil dans la fosse et sur le condamné, fut satisfait de voir que
celui-ci avait sorti ses vêtements, se dirigea vers le baquet pour se laver les
mains, s’aperçut trop tard de l’horrible saleté de l’eau, fut dépité de ne pas
pouvoir s’y nettoyer les mains, finalement — cet expédient ne le satisfit
pas, mais il dut s’en contenter — il les plongea dans le sable, se releva et se
mit à déboutonner la tunique de son uniforme. Ce faisant, les deux
mouchoirs de dames qu’il avait glissés dans son col lui tombèrent dans les
mains. « Tiens, prends tes mouchoirs », dit-il en les jetant au condamné.
Tourné vers le voyageur, il ajouta, en guise d’explication : « Cadeaux des
dames. »
En dépit de la hâte manifeste avec laquelle il retira sa tunique, puis se
déshabilla entièrement, il prenait le plus grand soin de chacun de ses
vêtements, il caressa même du bout des doigts les brandebourgs d’argent de
sa veste et secoua un gland pour le remettre en place. En revanche, en
apparente contradiction avec tout ce soin, il se hâtait, dès qu’il en avait
terminé avec un de ses vêtements, de le jeter d’un geste impatient dans la
fosse. Il ne lui resta finalement que sa courte épée avec sa dragonne. Il
retira l’épée du fourreau, la brisa en deux, puis ramassa tout à la fois,
l’épée, le fourreau et la dragonne et les jeta d’un geste si brusque qu’on les
entendit cliqueter dans le fond de la fosse.
Il était maintenant entièrement nu. Le voyageur se mordit les lèvres sans
rien dire. Il savait bien ce qui allait se passer, mais il n’avait pas le droit
d’empêcher l’officier de faire ce qu’il voulait. Si vraiment la procédure
judiciaire à laquelle l’officier était attaché était si près d’être abolie — peut-
être à cause de l’intervention du voyageur, à laquelle de son côté celui-ci
s’était senti astreint —, alors l’officier faisait tout à fait bien ; à la place de
l’officier, il n’aurait pas agi autrement.
Le soldat et le condamné commencèrent par ne rien comprendre ; au
début, ils ne regardaient même pas. Le condamné était très heureux d’avoir
récupéré les mouchoirs, mais il ne put pas s’en réjouir longtemps, car le
soldat les lui arracha d’un geste brusque et qu’il n’avait pas pu prévoir. Le
condamné chercha alors à reprendre les mouchoirs que le soldat avait
glissés derrière son ceinturon, mais celui-ci était vigilant. Ils se disputèrent
de la sorte, à moitié par jeu. C’est seulement quand l’officier fut
entièrement nu qu’ils devinrent attentifs. Le condamné surtout semblait
frappé, comme s’il pressentait quelque grand revirement. Ce qui lui était
arrivé arrivait maintenant à l’officier. Peut-être irait-on cette fois jusqu’à la
fin. C’était sans doute le voyageur étranger qui avait donné l’ordre. Il
s’agissait donc d’une vengeance. Lui-même n’avait pas été torturé jusqu’au
bout, mais c’est jusqu’au bout qu’il allait être vengé. Un large rire
silencieux apparut sur son visage et ne le quitta plus.
L’officier s’était tourné du côté de la machine. S’il était déjà apparu
auparavant qu’il comprenait bien cette machine, il était maintenant
stupéfiant de voir comment il la maniait et comment elle lui obéissait. Il lui
avait suffi d’approcher la main de la herse pour qu’elle se lève et retombe à
plusieurs reprises, jusqu’a ce qu’elle eût atteint la position correcte pour le
recevoir ; il ne fit que toucher le lit sur le bord et déjà celui-ci se mit à
vibrer ; le tampon de feutre vint à la rencontre de sa bouche, on vit que
l’officier chercha un peu à l’éviter, mais l’hésitation ne dura qu’un instant,
bientôt il obéit et le prit entre ses dents. Tout était prêt, seules les courroies
pendaient encore sur les côtés, mais elles étaient manifestement inutiles,
l’officier n’avait pas besoin d’être ligoté. Mais le condamné remarqua alors
ces courroies détachées ; l’exécution ne pouvait pas être parfaite, selon lui,
si les courroies n’étaient pas bouclées ; il fit signe au soldat avec insistance
et tous deux coururent attacher l’officier. Celui-ci avait déjà avancé un pied
pour pousser la manivelle qui devait mettre en marche la dessinatrice ; il
retira donc son pied et se laissa ligoter. Mais il ne pouvait plus, dans ces
conditions, atteindre la manivelle ; ni le soldat ni le condamné ne sauraient
la trouver et le voyageur était résolu à ne pas bouger. Ce ne fut pas
nécessaire : à peine les courroies furent-elles attachées que la machine
commença déjà à fonctionner ; le lit se mit à vibrer, les aiguilles dansèrent
sur la peau, la herse monta et descendit. Il y avait un moment que le
voyageur contemplait ce spectacle, quand il se rappela qu’une roue de la
dessinatrice aurait dû se mettre à grincer ; mais tout restait silencieux, on
n’entendait pas le moindre bourdonnement.
À cause de ce travail silencieux, la machine échappait littéralement à
l’attention. Le voyageur regarda du côté du soldat et du condamné. Ce
dernier était le plus affairé des deux, tout l’intéressait sur la machine, tantôt
il se baissait, tantôt il se penchait en avant ; il avait constamment l’index
étendu pour montrer quelque chose au soldat. Le voyageur trouvait cela
pénible. Il était décidé à rester jusqu’au bout, mais il n’aurait pas pu
supporter longtemps le spectacle de ces deux-là. « Rentrez chez vous », dit-
il. Le soldat se serait peut-être trouvé prêt à obéir, mais le condamné
considérait littéralement cet ordre comme une punition. Il supplia, les mains
jointes, qu’on veuille bien le laisser la et, quand le voyageur secoua la tête
pour signifier qu’il ne voulait pas céder, il se mit même à genoux Le
voyageur vit que des ordres ne serviraient à rien, il voulut aller vers eux et
les faire partir À ce moment, il entendit un bruit dans la dessinatrice. Il leva
les yeux. Ainsi donc, la roue dentée ne fonctionnait pas ? Mais il s’agissait
de quelque chose d’autre. Le couvercle de la dessinatrice se souleva
lentement, puis s’ouvrit tout à fait. On vit sortir les dents d’une roue qui se
soulevèrent, bientôt apparut la roue tout entière ; on eût dit qu’une grande
force comprimait la dessinatrice de telle sorte qu’il ne restait plus de place
pour cette roue, qui roula jusqu’au bord de la dessinatrice, tomba par terre,
continua un moment bruyamment son chemin sur le sable, puis se coucha
sur le sol. Mais déjà une autre roue surgissait, suivie aussitôt de bien
d’autres, des grandes, des petites, certaines même imperceptibles, toutes
avaient le même destin ; on croyait à tout moment que la dessinatrice était
déjà entièrement vide, mais un autre groupe, particulièrement considérable,
surgissait, tombait par terre, roulait bruyamment sur le sable et se couchait
sur le sol. À ce spectacle, le condamné oublia tout à fait l’ordre du
voyageur, les roues dentées l’emplissaient de joie, il essayait toujours d’en
attraper une, tout en invitant le soldat à l’aider. Mais il retirait tout de suite
la main avec effroi, car une autre roue survenait aussitôt qui, au moins dans
son premier élan, l’emplissait de terreur.
Le voyageur, en revanche, était très inquiet ; il était visible que la
machine se désarticulait ; son fonctionnement paisible n’était qu’une
illusion ; il avait le sentiment qu’il devait maintenant porter secours à
l’officier, puisque celui-ci ne pouvait plus intervenir lui-même. Mais, tandis
que la chute des roues dentées avait retenu toute son attention, il avait omis
d’observer le reste de la machine ; quand la dernière roue eut quitté la
dessinatrice et qu’il se pencha sur la herse, une nouvelle surprise l’attendait,
pire encore que la précédente. La herse n’inscrivait plus, elle se contentait
de piquer ; et le lit ne faisait pas rouler le corps, il le soulevait seulement en
vibrant et l’enfonçait dans les aiguilles. Le voyageur voulut intervenir et, si
possible, arrêter toute la machine ; car ce n’était plus le supplice que
l’officier avait cherché, c’était tout bonnement un assassinat. Il tendit les
mains. La herse se tourna sur le côté, après avoir embroché le corps, comme
elle ne faisait d’ordinaire qu’à la douzième heure. Le sang coulait en mille
ruisseaux (sans s’être mélangé à l’eau, les petits conduits qui devaient
amener l’eau n’avaient pas fonctionné, eux non plus). Le dernier
mécanisme tomba en panne à son tour, le corps ne se détacha pas des
longues pointes, il perdait son sang à grands flots et restait suspendu au-
dessus de la fosse sans tomber. La herse s’apprêtait à revenir à sa position
première, mais, comme si elle se rendait compte qu’elle n’était pas encore
délivrée de son fardeau, elle resta en place, au-dessus de la fosse. « Aidez
donc ! » cria le voyageur au soldat et au condamné, en empoignant lui-
même les pieds de l’officier. Il voulait prendre appui sur ces pieds, tandis
que les deux, de l’autre côté, saisiraient la tête de I’officier ; de la sorte, on
pourrait lentement le détacher des aiguilles. Mais les deux hommes ne
pouvaient pas se décider à venir, le condamné tourna même carrément le
dos ; le voyageur dut aller vers eux et les amener de force vers la tête de
l’officier. Ce faisant, il aperçut presque malgré lui le visage du cadavre. Il
avait gardé la même expression que quand il était en vie ; on ne pouvait
discerner aucun signe de la rédemption promise ; ce que tous les autres
avaient trouvé dans la machine, l’officier ne l’avait pas trouvé ; les lèvres
étaient serrées, les yeux grands ouverts donnaient l’impression d’être
vivants ; le regard était calme et convaincu ; la pointe de la grande aiguille
de fer avait traversé le front.
Lorsque le voyageur, suivi du soldat et du condamné, parvint aux
premières maisons de la colonie, le soldat lui désigna l’une d’entre elles en
disant : « Voilà la maison de thé. »
Au rez-de-chaussée de l’un des bâtiments se trouvait une salle profonde
et basse, qui faisait penser à une caverne ; les murs et le plafond étaient
brunis par la fumée. Du côté de la rue, elle était ouverte sur toute sa largeur.
Bien que la maison de thé se distinguât peu des autres maisons de la
colonie, qui, à l’exception du palais du quartier général, étaient toutes très
délabrées, elle produisit malgré tout sur le voyageur l’impression d’un
souvenir historique et il sentit toute la puissance des anciens temps. Il
s’approcha, passa, suivi de ses compagnons entre les tables inoccupées qui
étaient installées dans la rue, devant la maison de thé et respira l’air froid et
confiné qui venait de l’intérieur. « C’est ici que le vieux est enterré », dit le
soldat, « le prêtre lui a refusé une place au cimetière. On a hésité un
moment pour savoir où l’inhumer, finalement, on l’a mis ici. C’est une
chose que l’officier ne vous a certainement pas racontée ; c’était
naturellement ce qui lui faisait le plus honte. Il a même essayé plusieurs fois
la nuit de déterrer le vieux, mais on l’a toujours chassé. » « Où est la
tombe ? », demanda le voyageur qui ne parvenait pas à croire le soldat. Le
soldat et le condamné passèrent aussitôt devant lui en courant et, en
étendant le bras, ils lui montrèrent l’endroit où la tombe devait se trouver Ils
conduisirent le voyageur jusqu’au mur du fond où quelques clients étaient
attablés. Il s’agissait probablement d’ouvriers du port, des hommes
vigoureux avec des petites barbes noires et brillantes. Aucun d’eux ne
portait de veste, leurs chemises étaient déchirées, c’étaient de pauvres gens
humiliés. Quand le voyageur s’approcha, quelques-uns se levèrent se
pressèrent contre le mur et regardèrent de son côté. « C’est un étranger »,
murmurait-on autour du voyageur, « il veut voir la tombe. »
Ils poussèrent une table, sous laquelle se trouvait en effet une pierre
funéraire. C’était une simple dalle, assez basse pour pouvoir être cachée
sous une table. Elle portait une inscription en petits caractères ; le voyageur
dut s’agenouiller pour la lire. Elle disait : « Ici repose l’ancien
Commandant. Ses adeptes, qui n’ont aujourd’hui plus le droit de porter un
nom ont creuse ce tombeau et posé cette pierre. Une prophétie annonce
qu’au bout d’un temps donné, le Commandant ressuscitera et conduira ses
adeptes à la reconquête de la colonie. Croyez et attendez ! » Lorsque le
voyageur eut lu ces mots et qu’il se fut relevé, il vit les hommes debout
autour de lui, qui souriaient, comme s’ils avaient lu l’inscription en même
temps que lui, qu’ils l’eussent trouvée risible et qu’ils l’eussent invité à
partager leur opinion. Le voyageur fit comme s’il ne le remarquait pas, il
leur distribua quelque menue monnaie, attendit encore qu’on eût replacé la
table au-dessus de la tombe ; puis il quitta la maison de thé et rejoignit le
port.
Le soldat et le condamné avaient rencontré à la maison de thé des gens
de leur connaissance, qui les retinrent. Mais ils avaient dû s’arracher
rapidement à eux, car, à peine le voyageur se trouva-t-il au milieu du long
escalier qui menait aux embarcations, qu’ils couraient déjà derrière lui. Ils
voulaient apparemment obliger le voyageur au dernier instant à les
emmener. Tandis que le voyageur discutait avec un matelot pour se faire
conduire jusqu’au vapeur, les deux hommes descendaient l’escalier à toute
allure, silencieusement, car ils n’osaient pas se mettre à crier. Mais,
lorsqu’ils furent parvenus en bas, le voyageur était installé dans la chaloupe
que le matelot éloignait tout juste de la rive. Ils auraient encore pu sauter
dans la barque, mais le voyageur saisit un lourd cordage à nœuds, dont il les
menaça pour les décourager de sauter.
UN MÉDECIN DE CAMPAGNE
Petits récits
A mon père
LE NOUVEL AVOCAT{15}
Nous avons un nouvel avocat, maître Bucéphale. Peu de choses, dans son
aspect extérieur, rappellent le temps où il était encore le cheval de bataille
d’Alexandre de Macédoine. Quiconque, cependant, est un peu au courant,
ne peut manquer de remarquer certains détails. J’ai même vu récemment sur
le perron un huissier de justice sans malice considérer l’avocat d’un air
étonné avec le regard expert d’un petit habitué des courses de chevaux, au
moment où celui-ci, levant haut les cuisses, gravissait les degrés en faisant
sonner le marbre.
En général, le Barreau approuve l’admission de Bucéphale. Avec une
perspicacité étonnante, on se dit que Bucéphale se trouve dans une situation
difficile dans l’organisation actuelle de la société et que, pour cette raison et
aussi à cause de l’importance qu’il a eue dans l’histoire universelle, il
mérite qu’on lui témoigne de la bienveillance. Aujourd’hui — c’est un fait
indéniable il n’existe plus aucun grand Alexandre. Certains, il est vrai,
s’entendent encore à tuer ; il n’est pas rare de trouver certaines gens habiles
à frapper un ami d’un coup de lance par-dessus la table d’un banquet{16} ; et
pour beaucoup, la Macédoine est trop petite et ils maudissent leur père, le
roi Philippe{17} —, mais personne, personne ne peut plus mener jusqu’aux
Indes. En ce temps-là déjà, les portes des Indes étaient inaccessibles, mais
le glaive du roi pouvait en indiquer du moins la direction. Les portes
aujourd’hui ont été déplacées, elles sont ailleurs, bien pus loin et bien plus
haut ; personne n’en indique p us la direction ; beaucoup de gens tiennent
des épées, mais seulement pour les brandir en l’air et le regard qui tente de
les suivre a vite fait de s’égarer.
Peut-être donc, le mieux est-il de faire comme a fait Bucéphale et de se
plonger dans les codes de justice. Libre, ne sentant plus contre ses flancs les
cuisses du cavalier, assis près de sa lampe paisible, loin du tumulte de la
bataille d’Alexandre, il lit et tourne les pages de nos vieux livres.
UN MÉDECIN DE CAMPAGNE{18}
J’étais dans un vif embarras : un déplacement urgent m’appelait{19} ; un
grand malade m’attendait dans un village éloigné de dix lieues ; une forte
tempête de neige emplissait le vaste espace qui me séparait de lui ; j’avais
une voiture, une carriole légère, à grandes roues, comme celles qui
conviennent pour nos routes de campagne ; enveloppé dans ma fourrure, ma
trousse d’instruments à la main, j’étais déjà dans la cour, prêt à partir ; mais
le cheval ? où était le cheval ? Mon propre cheval avait succombé, la nuit
précédente à l’excès de labeur dans cet hiver glacial ; ma domestique
courait en ce moment vers le village pour qu’on lui en prête un ; mais
c’était sans espoir ; je le savais, et recouvert toujours davantage par la
neige, plus immobile d’instant en instant, je restais là, désemparé. La fille
apparut au portail, seule, agitant sa lanterne ; bien sûr, qui prêterait
maintenant son cheval pour un tel voyage ? Une fois de plus, je mesurai la
cour du regard, je ne voyais aucun moyen ; distrait, tourmente, je heurtai du
pied la porte délabrée de la soue à cochons, restée inutilisée depuis déjà
bien des années. Elle s’ouvrit, en allant et venant sur ses gonds. Une chaleur
et une odeur de chevaux émanaient de l’endroit. Une lanterne sourde
d’écurie se balançait au bout d’une corde. Un homme accroupi dans l’étroit
réduit montrait son visage, aux yeux bleus pleins de franchise. « Dois-je
atteler ? » demanda-t-il, en rampant à quatre pattes. Je ne savais quoi dire et
je me contentai de me baisser pour voir ce qu’il y avait encore dans l’écurie.
La servante était debout à mon côté. « On ne sait jamais », dit-elle, « ce
qu’on a en réserve dans sa propre maison », et tous deux nous nous mîmes à
rire.
« Holà, garçon, holà, la fille », s’écria le palefrenier, et deux chevaux, de
fortes bêtes aux reins puissants se frayèrent un chemin l’une derrière
l’autre, les pattes collées au corps, inclinant leurs têtes aux formes
harmonieuses à la manière des chameaux et ne franchissant que par de
puissants coups de croupe l’ouverture de la porte qu’elles occupaient tout
entière. Mais, une fois dehors, les deux bêtes se redressèrent aussitôt sur
leurs hautes pattes, le corps enveloppé d’une épaisse vapeur. « Aide-le »,
dis-je, et la servante docile se hâta de tendre au valet le harnachement pour
la voiture. Mais à peine est-elle arrivée près de lui que le valet la prend dans
ses bras et applique son visage sur le sien. Elle crie et cherche refuge auprès
de moi ; deux rangées de dents s’impriment en rouge sur sa joue.
« Animal ! », criai-je avec fureur, « veux-tu le fouet ? », mais aussitôt je me
rappelle que c’est un étranger, que j’ignore d’où il vient et qu’il m’apporte
volontairement son aide quand tous les autres se dérobent. Comme s’il
devinait mes pensées, il ne prend pas mal ma menace ; il se contente de se
retourner une fois vers moi, toujours occupé des chevaux. « Montez ! », dit-
il ensuite et en effet tout est prêt. Jamais, pensai-je, je n’ai voyagé avec plus
bel attelage et je monte joyeusement. « Mais c’est moi qui conduirai, tu ne
connais pas le chemin », dis-je. « Bien sûr », dit-il, « je ne pars pas avec
vous, je reste avec Rose. » « Non », cria Rose, et, pressentant son destin
inéluctable, elle s’enfuit dans la maison ; j’entends cliqueter la chaîne de la
porte, qu’elle tire ; j’entends claquer le verrou ; je la vois encore éteindre les
lumières dans le vestibule et dans toutes les pièces, qu’elle traverse en
courant pour qu’on ne puisse pas la trouver. « Tu pars avec moi », dis-je au
valet, « ou je renonce à ma course, si urgente soit-elle. Je n’entends pas te
donner cette jeune fille pour prix du voyage. » « Allons-y gaiement ! » dit-
il ; il frappe dans ses mains et la voiture est emportée comme un bout de
bois dans un torrent ; j’entends encore la porte de ma maison céder et
tomber en éclats sous les coups du valet, puis mes yeux et mes oreilles
s’emplissent d’un tumulte qui pénètre également tous mes sens à la fois.
Mais cela aussi ne dure qu’un instant ; comme si la ferme de mon malade se
trouvait à la porte de chez moi, j’y suis déjà arrivé ; mes chevaux
s’arrêtent ; la neige a cessé ; un clair de lune tout à l’entour ; les parents du
malade se précipitent hors de la maison ; sa sœur est derrière eux ; on me
tire presque hors de ma voiture ; je ne comprends rien aux propos confus
qu’on me tient ; dans la chambre du malade, l’air est à peine respirable ; le
poêle, dont on a néglige de s’occuper, s’est mis à fumer ; je vais devoir
ouvrir la fenêtre, mais je veux d’abord voir le malade. Maigre, sans fièvre,
ni froid ni chaud, les yeux vides, sans chemise, le jeune garçon se relève
sous l’édredon, se pend à mon cou, me murmure à l’oreille : « Docteur,
laisse-moi mourir. » Je me retourne ; personne n’a entendu ; les parents sont
là, penchés sans rien dire dans l’attente de mon verdict ; la sœur a approché
une chaise pour ma trousse. J’ouvre la trousse et je cherche parmi mes
instruments ; le jeune garçon, dans son lit, tend sans cesse les mains vers
moi pour me rappeler sa prière ; je prends une pincette, je la passe à la
flamme d’une bougie, puis je la repose. « Oui », pensé-je en jurant, « c’est
dans ces cas-là que les Dieux vous aident, ils vous envoient le cheval qu’on
attendait, ils en ajoutent même un autre à cause de l’urgence et vous font
même cadeau d’un palefrenier par-dessus le marché… » C’est seulement
maintenant que je repense à Rose ; que faire ? Comment la sauver ?
Comment la tirer des mains de ce valet d’écurie, à dix lieues de là-bas,
quand les chevaux attelés à ma voiture refusent de m’obéir ? Les chevaux
sont parvenus à desserrer les rênes, ils ont, je ne sais comment, poussé les
fenêtres du dehors ; ils ont passé la tête, chacun à une fenêtre, et, sans se
soucier des cris de la famille, ils contemplent le malade. « Il faut que je
rentre immédiatement », pensé-je, comme si c’étaient les chevaux qui
m’invitaient à partir, mais j’accepte que la sœur, qui me croit incommodé
par la chaleur, me retire ma fourrure. On me prépare un verre de rhum ; le
vieux me tape sur l’épaule, qu’il me confie l’être qui lui est le plus cher
justifie cette familiarité. Je secoue la tête ; dans l’étroite cervelle du vieux,
je pourrais me trouver mal : c’est la seule raison pour laquelle je refuse de
boire. La mère est debout à côté du lit et veut m’attirer de ce côté-là ;
j’obéis et tandis qu’un des chevaux pousse vers le plafond un grand
hennissement, je pose la tête sur la poitrine du gamin, que ma barbe
mouillée fait frissonner. Ce que j’ai toujours su se confirme : le gamin se
porte bien, il est un peu anémique, un peu trop imbibé de café par le soin
inquiet de sa mère, mais il est bien portant et le mieux serait de le sortir du
lit avec une bonne bourrade. Je ne suis pas venu pour réformer le monde et
je le laisse au lit. Je suis employé du district et je fais mon devoir jusqu’au
bout, presque jusqu’à l’excès. Je suis mal payé et pourtant généreux,
charitable avec les pauvres. Il faut encore que je m’occupe de Rose et
finalement le gamin n’a peut-être pas tort ; moi aussi, j’ai envie de mourir.
Que fais-je ici dans cet hiver sans fin ? Mon cheval est crevé, personne au
village ne veut me prêter le sien. C’est dans la soue aux cochons qu’il me
faut chercher mon attelage ; si le hasard n’y avait pas mis des chevaux, je
devrais atteler avec des truies. C’est comme cela. Et je hoche la tête devant
la famille. Ils ne savent rien de tout cela, et, s’ils le savaient, ils n’en
croiraient pas un mot. Écrire des ordonnances est facile, mais, au
demeurant, se faire comprendre des gens, bien difficile. Bon, voilà donc ma
visite terminée, on m’a encore une fois dérangé inutilement, j’y suis
habitué, le district entier me met à la torture avec ma sonnette de nuit ; mais
qu’il m’ait fallu cette fois sacrifier de surcroît Rose, cette jolie fille qui vit
chez moi depuis des années, sans que j’aie même pris garde à elle — cette
fois, c’en est trop, et il me faut combiner dans ma tête de nombreux
stratagèmes pour ne pas me jeter sur cette famille, qui, avec la meilleure
volonté, n’est pas capable de me rendre Rose. Mais, quand je ferme ma
trousse, que je demande ma fourrure et que la famille est la réunie, le père
reniflant le verre de rhum qu’il tient à la main, la mère, probablement déçue
par moi — mais qu’attendent donc ces gens-là ? — se mordant les lèvres au
milieu des larmes et la sœur agitant un essuie-mains couvert de sang, je suis
prêt en quelque sorte à concéder, à certaines conditions, que le gamin est
peut-être malade, malgré tout. Je me dirige vers lui, il me sourit, comme si
je lui apportais un brouet fortifiant — ah ! voila maintenant que les deux
chevaux se mettent à hennir ; ce bruit a dû être ordonné en haut lieu pour
faciliter l’auscultation — et maintenant je trouve en effet que le gamin est
malade. Sur le côté droit, dans la région de la hanche, une blessure s’est
ouverte, grande comme la paume de la main{20}. Rose, d’aspect variable
selon les endroits, sombre au fond, plus claire à mesure qu’on se rapproche
du bord, d’un grain délicat, avec du sang inégalement accumulé, étalée
comme une mine à ciel ouvert. Voilà de quoi elle a l’air de loin. De près,
c’est encore pis. Qui peut regarder cela sans siffler entre ses dents ? Des
vers, épais et longs comme mon petit doigt, de chair rose et de surcroît
barbouillés de sang, essaient de ramper vers la lumière, avec leurs
nombreuses petites pattes, leur petite tête blanche, mais ils sont retenus à
l’intérieur de la plaie. Pauvre garçon, on ne peut plus rien pour toi. J’ai
découvert ta grande blessure ; c’est de cette grande fleur que tu portes au
côté que tu vas mourir. La famille est heureuse, elle me voit m’agiter ; la
sœur le dit à sa mère, la mère à son mari, le père à quelques visiteurs, qui
entrent sur la pointe des pieds, les bras étendus pour garder l’équilibre, par
le clair de lune de la porte ouverte. « Vas-tu me sauver ? », murmure le
garçon en sanglotant, ébloui par toute cette vie qu’il découvre dans sa
blessure. C’est comme cela que sont les gens dans mon pays, au médecin ils
demandent toujours l’impossible. Ils ont perdu la foi ancienne ; le curé est
assis chez lui à réduire en charpie les vêtements de messe, l’un après
l’autre ; mais du médecin on attend qu’il fasse tout, de sa main fragile de
chirurgien. Soit ! qu’il en soit comme il vous plaira ; ce n’est pas moi qui
me suis proposé ; si vous voulez m’utiliser pour du sacré une fois de plus, je
vous laisserai faire ; que puis-je vouloir de mieux, vieux médecin de
campagne que je suis, privé de sa servante ! Et les voilà qui arrivent, les
gens de la famille et les anciens du village et ils me dépouillent de mes
vêtements ; un chœur d’écoliers, l’instituteur à sa tête, s’est installé devant
la maison, ils chantent sur une mélodie toute simple :
Mettez-le nu, il vous guérira.
S’il ne guérit pas, on le tuera !
N’est qu’un docteur, rien qu’un docteur.
Me voilà donc dévêtu ; et je regarde les gens paisiblement, la tête penchée,
les doigts dans ma barbe. Je suis tout à fait de sang-froid, je me sens
supérieur à tous et je le suis en effet, encore que cela ne me serve à rien ;
car ils me prennent maintenant par la tête et par les pieds et me portent dans
le lit. Du côte du mur, là où est la blessure. Puis ils quittent tous la
chambre ; on ferme la porte ; le chant s’arrête ; des nuages passent devant la
lune ; les couvertures sont bien chaudes autour de mon corps ; semblables à
des ombres, les chevaux agitent leurs têtes dans les lucarnes. « Tu sais », me
dit-on à l’oreille, « je n’ai en toi qu’une confiance très minime. Tu viens
aussi de n’importe où, apporté par le hasard, tu n’es pas venu de ton plein
gré. Au lieu de m’aider, tu viens me prendre de la place sur mon lit de mort.
Si je m’écoutais, je t’arracherais les yeux. » « C’est vrai », dis-je, « c’est
une honte. Mais aussi, je ne suis qu’un médecin. Que faire ? Crois-moi, ce
n’est pas facile pour moi non plus. » « Il me faut donc me contenter de cette
excuse ? Hélas, je suis bien obligé. Je suis toujours obligé de me contenter.
Je suis venu au monde avec cette belle blessure, je n’avais pas d’autre
équipement. » « Mon jeune ami », lui dis-je, « l’origine de ton erreur est
que tu manques d’une vue d’ensemble. Moi qui ai déjà fréquenté toutes les
chambres de malades à la ronde, je te dis que ta blessure n’est pas si
terrible : ce sont deux coups de pioche à angle aigu. Il en est beaucoup qui
offrent eux-mêmes leur flanc et qui entendent à peine le bruit de la pioche
dans la forêt ; à plus forte raison, ils l’entendent encore moins quand elle se
rapproche d’eux. » « En est-il vraiment ainsi ou veux-tu me tromper, en
profitant de ma fièvre ?» « Il en va vraiment ainsi, crois-en la parole
d’honneur d’un médecin de district et emporte-la de l’autre côté. » Il
m’entendit et resta silencieux. Mais il était temps maintenant de penser à
mon salut. Les chevaux étaient restes fidèlement à leur place. Ramasser mes
vêtements, ma fourrure et ma trousse fut l’affaire d’un instant ; je ne voulais
pas perdre de temps à m’habiller ; si les chevaux se hâtaient comme ils
l’avaient fait à l’aller, il me suffirait en quelque sorte de sauter de ce lit-là
dans le mien propre. Docilement, un des chevaux s’éloigna de la fenêtre ; je
lançai le baluchon dans la voiture ; la fourrure partit trop loin, elle ne resta
suspendue que par une manche à un crochet. Peu importait. Je bondis sur le
cheval. Les courroies défaites traînant par terre, les chevaux à peine
attachés l’un à l’autre, la voiture brinquebalant par-derrière et la fourrure
pour finir, balayant la neige. « Allons-y gaiement ! », m’écriai-je, mais nous
n’allions pas gaiement, nous avancions lentement comme de vieux hommes
à travers le désert de neige ; derrière nous retentit longtemps la nouvelle
chanson des enfants, la chanson maintenant mensongère
Soyez heureux, amis,
Le docteur aussi est au lit.
Jamais je n’arriverai chez moi, ma florissante clientèle est perdue ; mon
successeur me vole, mais sans profit, car il ne peut pas me remplacer ; dans
ma maison sévit l’horrible palefrenier ; Rose est sa victime ; je préfère ne
pas y penser. Nu, exposé au froid de cet âge parmi tous infortuné, avec ma
carriole terrestre et mes chevaux qui ne sont pas d’ici-bas, le vieil homme
que je suis s’en va à la dérive. Ma fourrure pend derrière la voiture, mais je
ne peux pas l’atteindre et, parmi ces canailles de malades toujours si
remuants, il n’en est pas un seul qui lèverait le petit doigt. Dupé ! je suis
dupé ! Il a suffi d’une fois : j’ai obéi à tort à la sonnette de nuit — c’est
irréparable à jamais.
LE SPECTATEUR DE LA GALERIE{21}
Si quelque écuyère fragile et poitrinaire, perchée sur son cheval qui
flanche, était contrainte, sous la chambrière sans pitié de son patron à
tourner en rond dans le manège, passant sur son cheval dans un
frémissement d’air, jetant des baisers, roulant les hanches, sans interruption
pendant des mois sous les yeux d’un public infatigable et que ce jeu se
poursuivît, dans l’incessant grondement de l’orchestre et des ventilateurs,
jusque dans la grisaille toujours plus lointaine de l’avenir, accompagné des
acclamations comme de marteaux-pilons dont le bruit tantôt monte, tantôt
baisse, peut-être alors un jeune spectateur de la galerie descendrait-il
l’immense escalier tout au long des gradins et crierait-il : Halte ! au milieu
des fanfares de l’orchestre, toujours prompt à s’accommoder de toutes les
situations.
Mais, comme il n’en est pas ainsi, comme une belle dame blanche et rose
surgit, comme si elle volait, entre les rideaux que les fiers laquais en livrée
ouvrent devant elle, comme le directeur, cherchant ses regards avec ferveur,
se penche vers elle comme une bête, le souffle haletant, qu’il l’aide avec
mille précautions à monter sur son cheval pommelé, comme ferait un
grand-père pour une petite-fille chérie qui le quitterait pour un dangereux
voyage, qu’il ne peut se résoudre à donner le signal du départ, puis,
finalement, se faisant violence, fait claquer son fouet et court au côté du
cheval, la bouche ouverte, suit d’un œil attentif tous les sauts de l’écuyère,
sans parvenir jamais à comprendre tout à fait une pareille habileté, l’avertit
du danger par des exclamations en anglais, exhorte d’un air furieux à la
vigilance la plus stricte les garçons de cirque qui présentent les cerceaux,
conjure l’orchestre en levant les mains de rester silencieux au moment du
grand saut périlleux et aide enfin la petite femme à descendre de son cheval
frémissant, l’embrasse sur les deux joues et trouve insuffisants tous les
hommages du public, tandis qu’elle-même, soutenue par lui, dressée sur la
pointe des pieds et entourée de nuages de poussière, les bras ouverts et sa
petite tête renversée en arrière, veut partager son bonheur avec le cirque
entier, — comme il en est ainsi, le spectateur de la galerie pose son visage
sur la rampe et, s’abîmant dans la marche finale comme dans un rêve
profond, il se met à pleurer, sans même le savoir.
UN VIEUX PARCHEMIN{22}
On dirait qu’il y a eu beaucoup de négligences dans la défense de notre
patrie. Nous ne nous en sommes pas inquiétés jusqu’à présent, en
continuant à vaquer à notre travail ; mais les événements de ces derniers
temps nous donnent du souci{23}.
J’ai un atelier de savetier sur la place qui se trouve devant le palais
impérial. J’ai à peine ouvert ma boutique au point du jour que je vois déjà
les issues de toutes les rues qui débouchent ici occupées par des hommes en
armes. Mais ce ne sont pas nos soldats, ce sont manifestement des nomades
venus du Nord. D’une manière que je ne parviens pas à comprendre, ils se
sont infiltrés jusque dans la capitale, pourtant très éloignée de la frontière.
En tout cas, ils sont bien là ; on dirait que leur nombre augmente chaque
matin.
Comme il convient à leur nature, ils campent à la belle étoile, car ils
détestent les maisons d’habitation. Ils s’occupent à affûter leurs épées, à
aiguiser leurs flèches, à s’exercer à cheval. Ils ont changé cette place
paisible, dont la propreté était minutieusement entretenue, en une véritable
écurie. Nous essayons quelquefois, il est vrai, de sortir à la dérobée de nos
boutiques, et de retirer au moins les pires ordures, mais cela se produit
toujours plus rarement, car c’est un effort inutile et qui nous fait en outre
courir le risque de passer sous le sabot des chevaux furieux ou d’être
blessés par les coups de fouet.
On ne peut pas parler avec les nomades. Ils ignorent notre langue, c’est à
peine s’ils ont une langue eux-mêmes. Pour se comprendre entre eux, ils
procèdent à la façon des choucas. On entend à tout moment ce cri des
choucas. Notre mode de vie, nos coutumes leur sont aussi
incompréhensibles qu’indifférents. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle
ils refusent qu’on leur parle par signes. Tu as beau te décrocher les
mâchoires et te tordre les poignets, ils ne t’auront pas compris et ne te
comprendront jamais. Ils font souvent des grimaces ; on voit alors le blanc
de leurs yeux se retourner et l’écume sortir de leur bouche, mais ce n’est
pas pour exprimer quelque chose ni pour faire peur ; ils le font parce que
telle est leur nature. Quand ils ont besoin de quelque chose, ils le prennent.
On ne peut pas dire qu’ils usent de violence. Quand on les voit tendre la
main, on se recule et on leur abandonne tout.
Ils ne se sont pas fait faute de puiser aussi dans mes provisions. Mais je
ne peux pas me plaindre, quand je vois par exemple ce qui se passe chez le
boucher en face de chez moi. À peine a-t-il fait entrer sa marchandise,
qu’elle lui est déjà retirée et que les nomades la dévorent. Leurs chevaux,
eux aussi, mangent de la viande ; on voit souvent un cavalier couché à côté
de son cheval et les deux se nourrissent du même morceau de viande,
chacun par un bout. Le boucher a peur et n’ose pas faire cesser les
livraisons de viande. Nous le comprenons et réunissons de l’argent pour le
soutenir. Si les nomades n’avaient plus de viande, qui sait ce qui leur
passerait par la tête ? À vrai dire, qui sait ce qui va leur passer par la tête,
même s’ils continuent à avoir de la viande tous les jours ?
Dernièrement, le boucher a pensé qu’il pourrait tout au moins s’épargner
la peine d’abattre les bêtes : le matin, il a apporté un bœuf vivant. Il ne faut
pas qu’il recommence. Je suis reste couche une bonne heure par terre tout
au fond de mon atelier, et j’avais accumulé tous mes vêtements, toutes mes
couvertures, tous mes coussins au-dessus de moi, uniquement pour ne pas
entendre les meuglements du bœuf, sur lequel les nomades se jetaient de
toutes parts pour arracher avec leurs dents des morceaux de chair tout
chauds. Le calme était revenu depuis longtemps avant que j’eusse le
courage de sortir ; comme des buveurs autour d’un tonneau de vin, ils
étaient couchés, épuisés, autour des restes de la bête.
C’est précisément à cette époque que je crus avoir aperçu l’empereur lui-
même à une fenêtre du palais ; il ne vient jamais d’ordinaire dans ces
appartements extérieurs, il vit toujours dans le jardin le plus proche du
centre du palais ; mais, cette fois-la, c’est du moins ce qu’il m’a semblé, il
était debout à l’une des fenêtres et considérait, la tête baissée, les
agissements qui se déroulaient devant son château.
« Que va-t-il se passer ? », nous demandons-nous tous. « Combien de
temps allons-nous supporter ce fardeau et ce tourment ? C’est le palais
impérial qui a attiré les nomades, mais il ne parvient pas à les chasser. Le
portail reste fermé ; la garde, dont la relève autrefois donnait lieu à un défilé
militaire, se tient cachée maintenant derrière des fenêtres grillagées. C’est à
nous autres, artisans et gens de commerce, qu’est confié aujourd’hui le salut
de la patrie ; mais nous ne sommes pas à la hauteur de cette tache ; nous ne
nous en sommes d’ailleurs jamais vantés. Il s’agit d’un malentendu et nous
allons en périr.
DEVANT LA LOI{24}
Devant la Loi se tient un gardien. Un homme de la campagne vient un
jour trouver ce gardien et le prie de le laisser entrer dans la Loi. Mais le
gardien lui dit qu’il ne peut pas en ce moment lui accorder le droit d’entrer.
L’homme réfléchit et lui demande alors s’il aura donc plus tard le droit
d’entrer. « C’est possible », dit le gardien de la porte, « mais pas
maintenant. » Comme la porte qui mène à la Loi est ouverte comme
toujours et que le gardien s’efface sur le côté, homme se penche pour
regarder à l’intérieur à travers le portail. Quand le gardien s’en aperçoit, il
se met à rire et lui dit : « Si tu en as tellement envie, essaye donc d’entrer
malgré mon interdiction. Mais fais attention : je suis puissant. Et je suis
seulement le gardien d’en bas. Mais, de salle en salle, il y a d’autres
gardiens, plus puissants les uns que les autres. Même moi, je ne suis pas
capable de supporter la vue du troisième. » L’homme de la campagne ne
s’attendait pas à des difficultés de ce genre ; la Loi, pense-t-il, doit pourtant
être accessible à tout le monde et en tout temps ; mais, quand il regarde
mieux maintenant le gardien de la porte dans sa pelisse de fourrure, qu’il
voit son nez pointu, sa barbe longue et rare, une barbe noire de Tartare, il se
résout malgré tout à attendre plutôt le moment où il aura l’autorisation
d’entrer. Le gardien lui donne un tabouret et le laisse s’asseoir à côté de la
porte. Il reste assis là des jours et des années. Il fait de nombreuses
tentatives pour être admis et il fatigue le gardien par les prières qu’il lui
adresse. Le gardien lui fait subir parfois de petits interrogatoires, il
l’interroge sur son pays natal et sur beaucoup d’autres choses, mais ce sont
des questions posées avec indifférence, comme font les grands seigneurs ;
en conclusion desquelles il lui dit à chaque fois qu’il ne peut pas encore le
laisser entrer. L’homme, qui s’est soigneusement équipé pour son voyage,
utilise tous ses biens, même les plus précieux, pour soudoyer le gardien.
Celui-ci accepte tout, mais en disant : « Je le prends seulement pour que tu
ne croies pas avoir rien négligé. » Pendant toutes ces années, l’homme ne
cesse presque jamais de considérer le gardien du regard. Il en oublie les
autres gardiens et celui-ci lui paraît être le seul obstacle à son entrée dans la
Loi. Il maudit le hasard malheureux ; dans les premières années à voix
haute et sans se gêner ; plus tard, à mesure qu’il vieillit, il se contente de
marmonner. Il tombe en enfance et comme, au cours des longues années où
il a étudié le gardien, il a fini par connaître aussi les puces dans son col de
fourrure, il supplie également les puces de l’aider et de fléchir le gardien. À
la fin, sa vue baisse et il ne sait plus si c’est la lumière autour de lui qui est
tombée ou si seulement ses yeux l’ont trompé. Mais il reconnaît maintenant
dans l’obscurité une lumière qui perce à travers la porte de la Loi, une
lumière inextinguible. Il ne lui reste plus longtemps à vivre désormais.
Avant sa mort, toutes les expériences qu’il a faites au cours des années se
pressent dans sa tête et s’unissent en une question, qu’il n’a pas encore
posée au gardien. Il lui fait un signe, car il ne peut plus maintenant redresser
son corps presque paralysé. Le gardien doit se pencher très bas vers lui, car
leur différence de taille s’est beaucoup modifiée au détriment de l’homme
de la campagne. « Que veux-tu donc encore savoir ? », lui demande le
gardien, « tu es insatiable. » « Tout le monde cherche à atteindre la Loi »,
dit l’homme, « d’où vient qu’au cours de toutes ces années, personne
d’autre que moi n’ait demandé à entrer ? » Le gardien comprend que
l’homme est près de sa fin et, pour accéder encore à son oreille, qui est
devenue faible, il se met à hurler : « Ici, personne d’autre que toi ne pouvait
avoir droit d’accueil, car cette entrée n’était destinée qu’à toi seul. Je m’en
vais maintenant fermer cette porte. »
CHACALS ET ARABES{25}
Nous avions dressé le camp dans l’oasis. Mes compagnons de voyage
dormaient. Un grand Arabe vêtu de blanc passa près de moi, il venait de
porter leur pitance aux chameaux et rejoignait sa couche.
Je me jetai dans l’herbe ; je voulais dormir mais n’y parvenais pas ; un
chacal hurlait plaintivement dans le lointain ; je me relevai. Et le bruit
éloigné fut soudain tout près de moi. J’avais un grouillement de chacals
autour de moi ; des yeux d’or mat, qui brillaient, puis s’éteignaient ; des
corps sveltes qui s’agitaient mécaniquement avec agilité, comme sous le
fouet.
L’un d’eux arriva par-derrière et, en passant sous mon bras, se pressa
étroitement contre moi, comme s’il avait besoin de ma chaleur ; puis, il
passa devant moi et, ses yeux presque dans mes yeux, il me dit :
« Je suis le plus vieux de tous les chacals à la ronde. Je suis heureux de
pouvoir encore te saluer ici. J’en avais déjà presque perdu l’espoir, voilà un
temps infini que nous t’attendons ; ma mère t’a attendu et sa mère et toutes
les mères, en remontant jusqu’à la mère de tous les chacals. Crois-moi »
« Je suis étonné », dis-je, en oubliant d’allumer le tas de bois préparé,
dont la fumée devait éloigner les chacals, « je suis très étonné de ce que
j’entends. C’est par hasard que je viens ici, parti du grand Nord et mon
voyage sera de courte durée. Que voulez-vous donc, chacals ? »
Alors, comme encouragés par ces propos, peut-être trop aimables, ils
resserrent le cercle ; leur haleine était brève et rauque.
« Nous savons », commença le plus vieux des chacals, « que tu viens du
Nord, c’est bien là-dessus que se fonde notre espérance. Là-bas règne
l’intelligence, qu’on chercherait en vain ici chez les Arabes. De cet orgueil
glacé, il est impossible, tu sais, de faire jaillir la moindre étincelle
d’intelligence. Ils tuent des animaux pour les dévorer et ils dédaignent les
charognes. »
« Ne parle pas si fort », lui dis-je, il y a des Arabes qui dorment tout près
d’ici. »
« Tu es bien un étranger », dit le chacal, « sinon tu saurais que jamais,
dans toute l’histoire de l’univers, un chacal n’a eu peur d’un Arabe. Ils
devraient nous faire peur ? N’est-ce pas déjà un malheur suffisant que d’être
relégués au milieu d’un tel peuple ?
« Il se peut », dis-je, « il se peut, je ne me permets pas de porter un
jugement sur des choses si éloignées de moi ; ce semble être une très vieille
querelle ; c’est donc une chose qui vient du sang, et qui ne se terminera
peut-être que dans le sang. » « Tu es très intelligent », dit le vieux chacal ;
et leur haleine se fit plus courte encore, leurs poumons haletaient, bien
qu’ils restassent immobiles, une odeur âcre, qu’on ne pouvait supporter par
moments qu’à condition de serrer les dents, s’échappait de leurs gueules
ouvertes, « tu es très intelligent, ce que tu dis correspond à notre vieille
doctrine. Nous allons donc prendre leur sang et la querelle sera terminée. »
« Oh ! », dis-je plus vivement que je ne le voulais, « ils vont se
défendre ; ils vont vous abattre par hardes entières avec leurs carabines. »
« Tu ne nous comprends pas », dit-il, « c’est bien la façon de penser des
hommes, qu’on retrouve donc même dans le grand Nord. Il ne s’agit pas de
les tuer. Le Nil n’aurait pas assez d’eau pour nous laver de cette souillure.
La seule vision de leur corps vivant suffit déjà à nous faire fuir là où l’air
est plus pur, dans le désert, devenu pour cette raison notre terre d’élection. »
Et tous les chacals à la ronde, que d’autres, venus de loin, avaient
rejoints, plongèrent leur tête entre leurs griffes de devant et la frottèrent de
leurs pattes comme pour la laver ; on eût dit qu’ils voulaient cacher une
répulsion si terrible que j’aurais souhaite d’un bond audacieux fuir loin de
leur société.
« Quel est donc votre projet ? », demandai-je ; j’essayai de me lever,
mais je ne pus ; deux jeunes chacals avaient planté leurs crocs par-derrière
dans ma veste et ma chemise ; je fus obligé de rester assis. « Ils tiennent ta
traîne », dit le vieux chacal d’un ton grave, en guise d’explication, « c’est
une façon de te rendre hommage. » « Qu’ils me lâchent ! », criai-je, tourné
tantôt vers le vieux, tantôt vers les jeunes. « Ils vont te lâcher,
naturellement, puisque tu le demandes », dit le vieux, « mais cela va durer
un moment, car ils ont mordu profondément, comme le veut notre coutume
et ne peuvent que lentement desserrer les mâchoires. En attendant, écoute
ce que nous te demandons. » « Votre attitude ne m’a pas vraiment prévenu
en votre faveur », dis-je. « Ne nous tiens pas rigueur de notre maladresse »,
dit-il, en utilisant pour la première fois le ton plaintif de sa voix naturelle,
« nous sommes de pauvres bêtes, nous n’avons que nos dents ; pour tout ce
que nous voulons faire, en bien comme en mal, nous en sommes réduits
uniquement à nos dents. » « Que veux-tu donc », lui demandai-je, à peine
radouci.
« Seigneur », s’écria-t-il, et tous les chacals se mirent à glapir ; aussi loin
que portait l’oreille, on eût cru une mélodie. « Seigneur, il faut mettre fin à
la querelle qui divise le monde. C’est ainsi exactement que nos anciens ont
décrit celui qui le fera. Il nous faut la paix, du côté des Arabes ; il nous faut
un air respirable, un horizon tout entier purifié de leur vue et de leur
présence ; nous voulons ne plus entendre le cri des moutons égorgés par
l’Arabe ; toutes les bêtes doivent crever en paix ; il faut que nous puissions
sans gêne boire leur sang jusqu’à la dernière goutte et les nettoyer
jusqu’aux os. Nous voulons de la propreté, rien que de la propreté » —
maintenant, ils s’étaient mis tous ensemble à verser des larmes et à
sangloter —, « comment peux-tu supporter qu’il en aille ainsi par le monde,
homme au noble cœur et aux douces entrailles ? Leur blanc est souillure ;
leur noir est souillure ; leur barbe est une horreur ; on est forcé de cracher,
rien qu’à voir la commissure de leurs yeux et s’ils lèvent le bras, c’est
l’enfer qui s’ouvre sous leurs aisselles. C’est pourquoi, Seigneur, c’est
pourquoi, cher Seigneur, il faut qu’avec l’aide de tes mains toutes-
puissantes tu leur tranches la gorge avec les ciseaux que voilà. » Il fit un
signe bref de la tête, sur quoi un chacal arriva, portant à l’un de ses crocs
une petite paire de ciseaux de couture, couverts d’une vieille couche de
rouille.
« Ah ! voilà enfin les ciseaux, c’est fini ! », s’écria le guide arabe de
notre caravane, qui s’était glissé jusqu’à nous contre le vent et brandissait
maintenant son immense fouet.
Tous se dispersèrent au plus vite, mais ils restèrent à quelque distance,
étroitement accroupis les uns contre les autres ; toutes ces bêtes raidies
étaient si étroitement serrées qu’on eût dit un petit parc à moutons
environné de feux follets.
« Ainsi, Seigneur », dit l’Arabe, « tu as vu ce théâtre, tu as entendu cette
comédie », et il se mit à rire aussi joyeusement que le permettait la retenue
ordinaire de sa race. « Tu sais donc ce que veulent ces bêtes ? », demandai-
je. « Naturellement, Seigneur », dit-il, « tout le monde sait cela ; aussi
longtemps qu’il y aura des Arabes, ces ciseaux parcourront le désert, ils
chemineront avec nous jusqu’à la fin des temps. Dès que passe un
Européen, on les lui propose pour le grand œuvre. Le premier Européen
venu est exactement celui qui leur paraît propre à cette besogne. Ces bêtes
vivent avec un espoir insensé ; ce sont des fous, de vrais fous. C’est pour
cela que nous les aimons bien ; ce sont nos chiens, ils sont plus beaux que
les vôtres. Regarde donc : un chameau est mort, cette nuit, je l’ai fait
amener ici. »
Quatre porteurs arrivèrent et jetèrent le pesant cadavre devant nous. À
peine fut-il là que les chacals firent entendre leur voix. Chacun d’eux,
comme tiré irrésistiblement par une corde, approcha, en hésitant, en frottant
le sol de son ventre. Ils avaient oublié les Arabes, ils avaient oublie leur
haine, la présence du cadavre avec sa forte odeur avait tout effacé et les
tenait fascines. Déjà l’un d’eux s’était accroché au cou du chameau et, du
premier coup de dents, avait troué l’artère. Comme une petite pompe
forcenée qui veut à toute force éteindre un immense incendie sans espoir
d’y parvenir, chaque muscle de leur corps travaillait, tressaillait à sa place.
Et déjà tous, occupés au même labeur, recouvraient le cadavre, empilés les
uns sur les autres.
Le guide, à cet instant, fit vigoureusement claquer son fouet cinglant de
droite et de gauche au-dessus d’eux. Ils relevèrent la tête ; à demi évanouis,
à demi pris d’ivresse ; ils aperçurent les Arabes devant eux ; les coups de
fouet maintenant leur frappaient le museau ; ils firent un bond en arrière et
reculèrent un peu. Mais le sang du chameau formait déjà des flaques ; il en
montait de la fumée ; le corps était largement ouvert en plusieurs endroits.
Ils ne pouvaient pas résister, ils étaient à nouveau là ; le guide avait à
nouveau levé son fouet, je retins son bras.
« Tu as raison, Seigneur », dit-il, « laissons-les faire leur métier. Il est
d’ailleurs temps de partir. Tu les as vus. D’étranges bêtes, n’est-ce pas ? Et
comme elles nous détestent ! »
À
UNE VISITE À LA MINE{26}
Aujourd’hui, les ingénieurs principaux sont descendus au fond, là où
nous sommes. Il a dû y avoir un ordre de la Direction pour faire ouvrir de
nouvelles galeries et les ingénieurs sont venus prendre les toutes premières
mesures. Que ces gens sont jeunes et pourtant si différents déjà les uns des
autres ! Ils se sont tous développés librement et leur caractère nettement
défini apparaît en toute clarté, en dépit de leur jeune âge.
L’un, qui a les cheveux noirs et la démarche vive, promène les yeux de
tous côtés.
Un second, un calepin à la main, prend des notes tout en marchant,
regarde autour de lui, compare, enregistre.
Un troisième, les mains dans les poches de sa veste, ce qui a pour effet
de tendre ses vêtements sur son corps, marche en redressant l’échine ; il
garde sa dignité ; c’est seulement dans le fait qu’il n’arrête pas de se mordre
les lèvres que se trahit une jeunesse impatiente, qu’il ne parvient pas à
réprimer.
Un quatrième donne au troisième des explications que celui-ci ne lui a
pas demandées ; il est plus petit que lui, il court à ses côtés comme s’il
voulait le tenter et semble, l’index toujours en l’air, lui psalmodier une
litanie sur tout ce qu’il y a à voir ici.
Un cinquième, peut-être le plus élevé dans la hiérarchie, n’accepte pas
qu’on l’accompagne ; il est tantôt devant, tantôt derrière ; le groupe règle
son pas sur le sien ; il est pale et faible ; la responsabilité a creusé ses yeux ;
souvent, en réfléchissant, il porte la main sur son front.
Le sixième et le septième marchent un peu penchés ; leurs têtes se
touchent presque ; ils vont bras dessus bras dessous, engagés dans un
entretien confidentiel ; si nous n’étions pas manifestement dans notre mine
de charbon et à notre lieu de travail, dans la galerie la plus profonde, on
pourrait croire que ces messieurs au visage osseux et imberbe, avec leur nez
en pomme de terre, sont de jeunes ecclésiastiques. L’un d’eux rit sous cape
presque tout le temps et fait penser à un chat qui ronronne ; l’autre, tout en
souriant lui aussi, mène la conversation et on dirait que de sa main libre, il
bat la mesure pour accompagner ses paroles. Comme il faut que ces deux
messieurs soient sûrs de leur situation et que de mérites ils ont dû déjà
acquérir dans la mine malgré leur jeunesse pour pouvoir, au cours d’un acte
professionnel si important et sous les yeux de leur chef, s’occuper sans se
troubler de leurs propres affaires ou tout au moins d’affaires sans rapport
direct avec leur mission présente ! Ou bien est-il possible que, malgré leur
rire et leur inattention, ils remarquent cependant fort bien tout ce qu’il y a
lieu de remarquer ? On ose à peine formuler un jugement assuré quand il
s’agit de tels personnages.
Mais, d’un autre côté, il est hors de doute aussi que le huitième, par
exemple, est beaucoup plus près de son travail que ces deux-là et même que
tous les autres. Il faut qu’il mette la main sur tout et qu’il tapote tout au
moyen d’un petit marteau, qu’il n’arrête pas de tirer de sa poche et de
remettre à sa place. Quelquefois, il s’agenouille dans la boue, malgré ses
vêtements élégants et tapote le sol ; puis, tout en marchant, il tapote les
murs ou la paroi au-dessus de sa tête. Une fois, il s’était couché de tout son
long et restait immobile ; nous pensions déjà qu’il était arrivé un malheur,
mais il se releva soudain d’un petit soubresaut de son corps svelte. Il venait
seulement de se livrer à une nouvelle vérification. Nous croyons connaître
notre mine et toutes les pierres qu’elle contient. Mais nous ne parvenons pas
à comprendre ce que cet ingénieur vérifie constamment de la sorte.
Un neuvième pousse devant lui une sorte de voiture d’enfant, dans
laquelle sont placés les instruments de mesure. Ce sont des appareils
extrêmement précieux, délicatement enfouis dans du coton. C’est
apparemment le garçon qui devrait pousser ce chariot, mais on ne le lui
confie pas ; il a fallu faire appel à un ingénieur, qui, à ce qu’on voit,
accomplit volontiers ce travail. C’est, semble-t-il, le plus jeune et sans
doute ne connaît-il pas encore tous les appareils, mais il ne les quitte pas
des yeux, on dirait presque qu’il risque parfois de pousser la voiture dans le
mur.
Mais il y a un autre ingénieur, qui marche à côté du chariot et qui évite
que cela ne se produise. Celui-ci connaît visiblement à fond les appareils ; il
semble être celui qui est directement chargé de veiller sur eux. De temps en
temps, sans arrêter le chariot, il prend une pièce qui appartient à l’un des
appareils, regarde au travers, serre ou desserre un boulon, secoue la pièce,
la tapote, la porte à son oreille, écoute ; enfin, — l’ingénieur qui pousse le
chariot s’arrête généralement à ce moment —, il y dépose avec mille
précautions le minuscule objet, à peine visible à distance. Cet ingénieur est
un peu autoritaire, mais c’est seulement à cause des appareils. À dix pas du
chariot, nous devons déjà nous effacer, même lorsqu’il n’y a pas de place
pour reculer.
Derrière ces deux messieurs s’avance le garçon, qui reste inoccupé. Ces
messieurs ont depuis longtemps déposé tout orgueil, comme il est naturel
avec leur grand savoir ; le garçon, en revanche, semble avoir accumulé tout
l’orgueil sur sa personne. Une main dans le dos, caressant de l’autre ses
boutons dorés ou le drap fin de sa tunique d’uniforme, il incline souvent la
tête vers la droite ou vers la gauche, comme si nous l’avions salué et qu’il
veuille nous répondre ou comme s’il supposait que nous l’ayons salue, sans
pouvoir, de sa hauteur, vérifier que c’est bien le cas. Nous ne le saluons
évidemment pas, cependant on croirait, à le voir, que c’est une chose
extraordinaire que d’être garçon de bureau à la Direction des mines. Certes,
nous rions derrière son dos ; mais, comme la foudre ne pourrait le décider à
se retourner, il reste à nos yeux incompréhensible et comme tel il a droit à
une part de notre respect.
On ne travaillera plus guère aujourd’hui ; l’interruption a été trop riche
d’enseignements ; une telle visite vous enlève toute idée de travail. Il est
trop tentant de suivre ces messieurs du regard, dans l’obscurité de la galerie
d’essai, dans laquelle tous ont disparu. D’ailleurs, notre équipe aura bientôt
achevé son temps de travail ; nous ne serons plus là pour voir le retour de
ces messieurs.
LE PLUS PROCHE VILLAGE{27}
Mon grand-père avait coutume de dire : « La vie est étonnamment brève.
Elle se ramasse aujourd’hui à tel point dans mon souvenir que je
comprends, par exemple, à peine qu’un jeune homme puisse se décider à
partir à cheval pour se rendre au plus proche village, sans craindre que —
tout hasard malheureux écarté — une existence ordinaire et se déroulant
sans heurts ne suffise pas, et de loin, pour une promenade telle que celle-là.
UN MESSAGE IMPÉRIAL{28}
L’Empereur, dit-on, t’a envoyé un message ; à toi, le plus lamentable de
ses sujets, ombre infime qui cherche abri dans le plus lointain du lointain
devant l’éclat de son soleil, c’est à toi en particulier que l’Empereur, depuis
son lit de mort, a adressé un message. Il a demandé au messager de
s’agenouiller auprès de son lit et il lui a chuchoté le message à voix basse ;
l’affaire avait pour lui tant d’importance qu’il se l’est fait répéter à l’oreille.
D’un signe de tête, il a confirmé l’exactitude du propos. Et devant tous ceux
qui assistaient au spectacle de sa mort — toutes les cloisons qui peuvent
faire obstacle sont abattues et sur le haut et vaste perron aux amples
courbes, tous les Grands de l’Empire forment cercle —, devant tous ces
gens, il a dépêché le messager. Le messager s’est tout de suite mis en route ;
c’est un homme vigoureux, infatigable ; en avançant tantôt un bras tantôt
l’autre, il se fraye un chemin à travers la foule ; s’il rencontre une
résistance, il montre sa poitrine, où figure le signe du soleil ; il avance
d’ailleurs aisément, mieux qu’aucun autre ne pourrait le faire. Mais la foule
est si grande, ses demeures s’étendent à perte de vue. Qu’il bondirait, s’il
trouvait le champ libre ! et tu ne tarderais à entendre sur la porte le bruit
merveilleux de ses poings. Mais, au lieu de cela, que ses efforts sont vains !
Il en est encore à s’ouvrir un chemin à travers les appartements du centre du
palais ; jamais il ne parviendra à les traverser ; et, s’il réussissait, rien ne
serait gagné pour autant ; il lui faudrait se battre pour descendre l’escalier
et, s’il réussissait, rien ne serait gagné encore ; il lui faudrait franchir les
cours ; et, après les cours, le second palais, qui entoure le premier ; puis des
escaliers à nouveau et d’autres cours, et encore un palais ; et il en serait
ainsi pendant des millénaires ; et s’il surgissait enfin de l’ultime portail mais
jamais, non jamais il n’y parviendra — c’est alors qu’il trouverait devant lui
la ville impériale, le milieu du monde, tout encombrée de sa propre lie. Là,
personne ne pénètre, surtout avec le message d’un mort. — Mais toi, tu
restes assis à ta fenêtre et tu rêves du message, tandis que le soir tombe.
LE SOUCI DU PÈRE DE FAMILLE{29}
Les uns disent que le mot Odradek vient du slave et cherchent en
conséquence à établir la formation du mot. D’autres, en revanche, pensent
qu’il vient de l’allemand et qu’il n’a été qu’influencé par le slave. Mais
l’incertitude des deux interprétations permet à bon droit de conclure
qu’aucune des deux n’est exacte, d’autant que ni l’une ni l’autre ne permet
de donner un sens à ce mot.
Personne, naturellement, ne se livrerait à ces spéculations s’il n’existait
pas vraiment un être qui s’appelle Odradek. À première vue, il ressemble à
une bobine de fil plate, en forme d’étoile et on dirait en effet qu’il est
entouré de fil ; à vrai dire, il ne pourrait s’agir que de vieux bouts de fil
dépareillés, de toute nature et de toute couleur, noués bout à bout, mais
aussi emmêlés les uns dans les autres. Mais ce n’est pas seulement une
bobine : du centre de l’étoile sort aussi un petit bâtonnet transversal et à ce
bâtonnet un autre bout de bois vient encore s’ajuster à angle droit. À l’aide
de ce bout de bois d’un côté, et d’une des extrémités de l’étoile de l’autre, le
tout parvient à tenir debout comme sur des jambes.
On serait tenté de penser que cet objet a eu dans le passé une forme
fonctionnelle et qu’on ne le voit aujourd’hui que brisé. Mais ce ne semble
pas être le cas ; rien ne montre du moins qu’il en soit ainsi ; nulle part on ne
trouve de pièce rapportée ni de trace de fracture qui autorise à le penser ; le
tout paraît, en effet, vide de sens, mais se suffisant à lui-même. On ne peut
d’ailleurs rien dire de plus à ce sujet, car Odradek est extraordinairement
mobile et il est impossible de l’attraper.
Il se tient alternativement au grenier, dans la cage d’escalier, dans les
couloirs, dans le vestibule. Il disparaît quelquefois pendant des mois, c’est
sans doute qu’il est allé s’installer dans d’autres maisons, mais il revient
immanquablement dans la nôtre. Quelquefois, quand on passe la porte et
qu’on le trouve en bas, appuyé contre la rampe de l’escalier, on a envie de
lui adresser la parole. On ne lui pose naturellement pas de questions
difficiles, mais — on y est déjà porté par sa petite taille — on le traite en
enfant. « Comment t’appelles-tu donc ? », lui demande-t-on. « Odradek »,
répond-il. « Et où habites-tu ? » « Pas de domicile fixe », dit-il en riant ;
mais c’est un rire tel qu’on peut le produire quand on n’a pas de poumons,
un rire qui ressemble au bruit que fait le vent dans les feuilles mortes. Cela
met fin d’ordinaire à la conversation. Il arrive d’ailleurs qu’on ne puisse
même pas obtenir ces réponses ; il reste souvent muet, comme le bois dont
il semble fait.
C’est en vain que je me demande ce qu’il va lui arriver. Peut-il donc
mourir ? Tout ce qui meurt a eu auparavant une sorte de raison d’être, une
sorte d’activité qui l’a usé ; ce n’est pas le cas d’Odradek. Va-t-il donc plus
tard dégringoler les marches de l’escalier devant les pieds de mes enfants et
des enfants de mes enfants, en faisant traîner derrière lui ses bouts de fil ? Il
ne fait manifestement de mal à personne ; mais l’idée qu’il doive encore me
survivre est pour moi presque une souffrance.
ONZE FILS{30}
J’ai onze fils.
Extérieurement, le premier ne paie pas de mine ; pourtant il est sérieux et
intelligent ; maigre tout, bien que je l’aime en tant qu’enfant autant que les
autres, je n’ai pas une grande estime pour lui. Sa pensée me semble trop
simple. Il ne voit rien, ni à sa droite ni à sa gauche ; il ne voit pas non plus
dans le lointain, parcourt sans cesse le même petit cercle d’idées ; autant
dire qu’il tourne en rond.
Le deuxième est beau, svelte, bien bâti ; c’est un plaisir de le voir en
escrimeur. Lui aussi est intelligent, mais il a en outre l’expérience du
monde ; il a vu beaucoup de choses et c’est la raison pour laquelle la nature,
même celle des choses familières, lui parle plus intimement qu’à ceux qui
n’ont jamais quitte leur pays. Pourtant, ce n’est certes pas seulement, même
pas essentiellement, aux voyages qu’il est redevable de cette supériorité ;
elle tient bien plutôt aux qualités inimitables de cet enfant, que
reconnaissent, par exemple, tous ceux qui ont voulu imiter la manière qu’il
a de plonger, après plusieurs sauts périlleux, avec un mélange de frénésie et
de maîtrise. Pour parvenir jusqu’au bout du tremplin, le courage et l’envie
de bien faire suffisent ; mais, arrivé la, l’imitateur, au lieu de sauter, tout à
coup s’assied et lève les bras en manière d’excuse. — Et, malgré cela (je
devrais, à vrai dire, être comblé de bonheur par un pareil enfant), malgré
cela, mes rapports avec lui ne sont pas sans nuage. Son œil gauche est un
peu moins grand que l’œil droit et clignote beaucoup ; ce n’est qu’un petit
défaut, assurément, qui ne fait même que donner à son visage plus de
hardiesse qu’il n’en aurait autrement ; et personne, face à l’impression
d’inaccessible équilibre qui émane de tout son être, n’ira remarquer et
critiquer cet œil plus petit et qui clignote. Moi, le père, je le fais. Ce n’est
naturellement pas ce défaut physique qui me fait souffrir, mais une petite
irrégularité un peu analogue dans son esprit, je ne sais quel poison qui coule
dans ses veines, je ne sais quelle incapacité à donner le dernier fini à son
talent naturel, que je suis seul à connaître. À vrai dire, ce défaut fait de lui
mon véritable fils, car c’est en même temps le défaut de toute ma famille ; il
est seulement trop visible chez lui.
Le troisième fils est beau, lui aussi, mais ce n’est pas la beauté qui me
plaît. C’est la beauté du ténor : la bouche en cœur ; l’œil rêveur ; la tête qui
a besoin d’une draperie derrière elle pour se faire valoir ; la poitrine gonflée
à l’excès ; les mains qui se lèvent pour un rien et retombent aussi vite ; les
jambes, qui font des grâces, parce qu’elles sont trop faibles pour porter. Et
surtout : le timbre de sa voix, qui n’est pas net ; il trompe un instant, fait
dresser l’oreille au connaisseur, mais s’essouffle aussitôt. — Bien qu’en
général tout inviterait à faire étalage de ce fils, je préféré le tenir cache ; lui-
même ne se pousse pas en avant, non pas parce qu’il connaît ses lacunes,
mais simplement par innocence. D’ailleurs, il se sent étranger à notre
époque ; comme s’il n’appartenait pas seulement à ma famille, mais à une
autre famille, qu’il aurait à jamais perdue, il est souvent morose et rien ne
peut l’égayer.
Mon quatrième fils est peut-être le plus sociable de tous. C’est le
véritable enfant de son temps, tous les gens le comprennent, il est sur le
même terrain que tout le monde et tout le monde est tenté de lui adresser
des signes d’intelligence. Peut-être à cause de cette approbation universelle,
son caractère a contracté une certaine légèreté, ses mouvements ont de la
liberté, ses jugements de l’insouciance. On a souvent envie de répéter
certains de ses propos ; à vrai dire, certains seulement car, dans l’ensemble,
il souffre maigre tout d’un excès de légèreté. Il est comme quelqu’un qui
s’élance admirablement dans le vide, qui fend les airs comme une
hirondelle, mais qui va finir misérablement anéanti dans la poussière,
comme un zéro. C’est pour cela que je ne peux pas voir ce fils sans avoir un
goût de bile dans la bouche.
Le cinquième fils est doux et bon ; il promettait beaucoup moins qu’il
n’a tenu ; il était si insignifiant qu’on se sentait littéralement seul quand on
était avec lui, mais il a fini cependant par acquérir quelque crédit. Si on me
demandait comment cela s’est fait, je serais à peine capable de répondre.
L’innocence est peut-être malgré tout ce qui perce le mieux dans ce inonde
à travers le tumulte des éléments. Peut-être trop innocent. Il est aimable
avec tout le monde. Peut-être trop aimable. J’avoue que je ne me sens pas à
mon aise quand j’entends faire sa louange devant moi. C’est vraiment se
rendre la louange trop facile que de louer un garçon aussi manifestement
louable que ce fils-là.
Le sixième fils semble être, au moins à première vue, le plus
mélancolique de tous. Un bonnet de nuit et pourtant un bavard. C’est
pourquoi il n’est pas facile d’en faire le tour. Quand il est sur le point
d’avoir le dessous, il tombe dans une invincible tristesse ; mais, s’il reprend
le dessus, il s’entend à le conserver par son bavardage. Je ne puis cependant
lui dénier une sorte de passion faite d’abnégation ; en plein jour, en matière
de réflexion, il parvient à faire son chemin comme dans un rêve. Sans être
malade — il a au contraire une très bonne santé —, il lui arrive de tituber,
surtout au crépuscule ; mais il n’a pas besoin qu’on l’aide, il ne tombe pas.
Peut-être son développement physique est-il responsable de cette faiblesse :
il est beaucoup trop grand pour son âge, Cela le rend plutôt laid dans
l’ensemble, malgré certains détails qui frappent par leur beauté, par
exemple les mains et les pieds. Son front, par ailleurs, est assez laid, lui
aussi : la peau, aussi bien que l’ossature, le font paraître ratatiné.
Le septième fils est de tous celui qui m’appartient peut-être le plus. Le
monde ne sait pas l’apprécier ; il ne comprend pas sa forme d’esprit. Je ne
le surestime pas ; je sais qu’il est assez insignifiant : si le monde n’avait pas
d’autre tort que de ne pas savoir l’apprécier, on pourrait encore le dire sans
défaut. Mais, à l’intérieur de la famille, je n’aimerais pas être privé de lui. Il
apporte à la fois l’inquiétude et le respect de la tradition et sait, du moins
selon mon sentiment, réunir les deux et en faire un ensemble inattaquable.
À vrai dire, il est aussi le dernier à savoir quoi faire de cet ensemble ; ce
n’est pas lui qui mettra en branle la roue de l’avenir ; mais son talent est si
vivifiant, si chargé d’espoir ; je voudrais qu’il eût des enfants et que ceux-ci
eussent des enfants à leur tour. On n’a malheureusement pas l’impression
que ce souhait aille se réaliser. Il est content de ce qu’il est — ce qu’à vrai
dire, je comprends tout en le regrettant et encore que son entourage, dont il
prend gaillardement le contrepied, pense juste le contraire ; et il traîne
toujours tout seul, sans s’inquiéter des jeunes filles, ce qui d’ailleurs ne lui
fait rien perdre de sa bonne humeur.
Mon huitième fils est l’objet de mon souci, sans que j’en puisse donner
la raison. Il me regarde comme un étranger et pourtant je me sens très
paternellement lié à lui. Le temps a un peu arrange les choses, mais
autrefois, il me suffisait parfois de penser à lui pour me mettre à trembler. Il
va seul son chemin et a rompu tout rapport avec moi ; avec son crâne têtu et
son petit corps athlétique — il avait seulement les jambes un peu faibles
quand il était petit, mais cela a dû s’arranger avec le temps —, il réussira
certainement tout ce qu’il voudra. J’ai eu souvent envie de l’appeler, de lui
demander où il en est, pourquoi il se tient ainsi à l’écart de son père et
quelles sont au juste ses intentions ; mais il s’est maintenant tellement
éloigné et tant de temps s’est déjà écoulé que les choses peuvent rester en
l’état. J’entends dire qu’il est le seul de mes fils à porter toute sa barbe ;
quand on est petit comme lui, ce n’est naturellement pas très beau.
Mon neuvième fils est très élégant et il a ce doux regard que l’on destine
aux femmes. Un si doux regard qu’il a pu à l’occasion me séduire moi-
même, alors que je sais qu’il suffit littéralement d’une éponge mouillée
pour effacer tout cet éclat surnaturel. Mais ce qu’d y a de particulier chez ce
garçon, c’est qu’il n’est pas du tout soucieux de séduire ; il lui suffirait de
rester sa vie entière couché sur un canapé et de laisser ses regards se perdre
sur le plafond de sa chambre ou, mieux encore, de les laisser reposer sous
ses paupières. Quand il est dans cette position, qui est celle qu’il préfère, il
parle volontiers et assez agréablement, de façon concise et claire, mais
seulement dans d’étroites limites ; s’il veut aller au-delà, ce qui, vu cette
étroitesse, est difficilement évitable, ses discours deviennent complètement
vides. On lui ferait signe de se taire si l’on espérait que son regard
ensommeillé pourrait s’en apercevoir.
Mon dixième fils passe pour faux. Je ne veux ni contester entièrement ni
confirmer tout à fait ce défaut. Il est sûr que quand on le voit avec sa
solennité, qui ne correspond pas à son âge, dans sa redingote strictement
fermée, avec son vieux chapeau noir toujours brossé avec un soin
maniaque, son visage impassible, son menton un peu projeté en avant, ses
paupières lourdement bombées au-dessus des yeux, avec les deux doigts
qu’il porte volontiers à sa bouche, on ne peut que se dire : quel fieffé
hypocrite ! Mais qu’on l’écoute donc parler ! Sagement, avec componction,
sans phrases inutiles ; coupant les questions avec une malicieuse vivacité,
éprouvant de manière étonnante un accord avec l’univers entier, un accord
évident et joyeux, qui nécessairement lui fait dresser la tête et raidir le cou.
Bien des gens qui se croient très malins et qui, à cause de cela, pensaient-
ils, se disaient repoussés par son apparence extérieure, ont été fascinés par
sa parole. Mais il y a aussi des gens que son apparence extérieure laisse
indifférents, mais à qui son verbe, en revanche, semble hypocrite. Je suis
son père et je ne veux pas ici prendre parti, cependant, je dois avouer que
ces derniers me paraissent en tout cas dans leur jugement plus dignes de
considération que les premiers.
Mon onzième fils est délicat, c’est sans doute le plus faible de mes fils ;
mais cette faiblesse est trompeuse ; il peut, en effet, par moments, faire
preuve d’énergie et de décision ; cependant c’est bien la faiblesse qui
constitue le fond de sa nature. Mais ce n’est pas une faiblesse infamante,
c’est une chose qui ne paraît une faiblesse qu’ici-bas. L’aptitude à voler, par
exemple, n’est-elle pas faiblesse, elle aussi, elle qui est faite de
vacillements, d’incertitudes, de battements d’ailes ? C’est une chose de ce
genre dont mon fils fait preuve. Ce sont des dispositions dont un père
naturellement n’a pas lieu de se réjouir : elles tendent manifestement à la
destruction de la famille. Il me regarde quelquefois comme pour me dire :
« Je t’emmènerai, père. » Dans ces cas-là, je pense : « Tu serais bien le
dernier à qui je me confierais. » Et son regard alors semble dire : « Eh
bien ! que je sois au moins le dernier ! »
Voilà mes onze fils.
UN FRATRICIDE{31}
Il a été établi que le meurtre s’est déroulé comme suit : Schmar, le
meurtrier, se posta vers neuf heures du soir, par clair de lune, au croisement
par où Wese, la victime, devait tourner pour passer de la rue où était son
bureau dans celle où il habitait.
Chacun frissonnait au vent froid de la nuit. Mais Schmar n’avait mis
qu’un mince vêtement bleu et sa petite tunique était même déboutonnée. Il
ne sentait pas le froid ; il faut dire aussi qu’il n’arrêtait pas de bouger. Il
avait dégainé l’arme du crime, mi-baïonnette mi-couteau de cuisine, et la
tenait fermement dans son poing. Il faisait jouer le couteau dans le clair de
lune ; la lame étincelait, mais pas assez au gré de Schmar ; il en frappait les
briques de la chaussée au point d’en faire jaillir des étincelles ; regrettait
peut-être son geste ; et, pour réparer le dommage, il frottait la lame contre la
semelle de ses bottes comme on frotte un archet de violon, tandis que,
perché sur une jambe, le corps penché en avant, il épiait à la fois la musique
du couteau sur sa botte et la rue transversale d’où le destin allait surgir.
Pourquoi le rentier Pallas, qui, tout près de là, observait tout de sa fenêtre
du deuxième étage, le laissait-il faire ? Allez donc sonder la nature
humaine ! Le col relevé, la robe de chambre serrée par un cordon sur son
large ventre, il regardait dans la rue en hochant la tête.
Et, cinq maisons plus loin, de biais par rapport à Pallas, Mme Wese, sa
fourrure de renard jetée sur sa chemise de nuit, guettait son mari, qui
aujourd’hui tardait singulièrement.
Enfin retentit la clochette de la porte devant le bureau de Wese, un bruit
trop fort pour une simple clochette ; il gagne la ville entière, s’élève
jusqu’au ciel ; et le laborieux Wese, quittant son labeur nocturne, sort là-bas
de la maison, encore invisible dans la rue, annoncé seulement par le signal
de la clochette ; aussitôt, le pavé dénombre ses pas tranquilles.
Pallas se penche tant qu’il peut ; il ne veut rien perdre. Mme Wese,
rassurée par la clochette, ferme sa fenêtre, dont on entend vibrer les
carreaux. Schmar cependant se met à genoux ; comme seuls en cet instant
son visage et ses mains sont nus, il les presse contre le pavé ; tout le monde
a froid, mais Schmar brûle.
Juste à la limite des deux rues, Wese s’arrête, reste un moment appuyé
sur sa canne, penché vers l’autre rue. Un simple caprice. Le ciel nocturne
l’a séduit, ce bleu profond, cet or. Lui qui ne sait rien soulève son chapeau,
se caresse les cheveux. Là-haut, rien ne bouge pour lui annoncer son très
proche avenir ; tout reste en place, hors du sens, insondable. Il est très
raisonnable, au fond, que Wese continue son chemin, mais il s’en va vers le
couteau de Schmar.
« Wese ! », crie Schmar, dressé sur la pointe des pieds, le bras levé, le
couteau baissé à angle aigu. « Wese ! Julia t’attend pour rien !» Et à droite
dans la gorge, et à gauche dans la gorge et un troisième coup en bas dans le
ventre. Les rats d’eau, quand on leur crève la panse, font ce bruit-là.
« Voilà qui est fait ! », dit Schmar et il se déleste de son couteau sanglant,
qui ne sert plus à rien en le jetant vers la plus proche maison. « Quel
bonheur donne le meurtre ! Que je me sens léger, ailé, quand coule le sang
d’autrui ! Wese, vieux compagnon de mes nuits, ami, pilier de cabaret, te
voilà saigné sur le pavé noir. Que n’es-tu simplement une vessie pleine de
sang pour que je m’asseye sur toi et que de toi plus rien ne subsiste. On
n’est jamais comblé ; toutes les fleurs de nos rêves ne portent pas de fruit ;
tés restes pesants sont là, qu’aucun pas ne peut franchir. À quoi bon cette
question muette que tu poses ? »
Pallas, remuant pêle-mêle dans son corps tout ce poison qu’il vient
d’ingurgiter, est debout à sa porte, ouverte à deux battants. « Schmar !
Schmar ! J’ai tout vu, je n’ai rien manqué. » Pallas et Schmar se mesurent
du regard. Pallas paraît satisfait, Schmar ne sait que penser.
Mme Wese, suivie des deux côtés par la foule, accourt, le visage vieilli
par l’épouvante. La fourrure s’ouvre, elle se jette sur Wese ; son corps,
couvert de la chemise de nuit, appartient à Wese ; la fourrure, déployée au-
dessus du couple comme le gazon d’une tombe, appartient à la foule.
Schmar, réprimant avec peine une dernière nausée, appuie sa bouche sur
l’épaule de l’agent de police, qui l’entraîne d’un pas léger.
UN RÊVE{32}
Joseph K. rêvait :
C’était une belle journée et K. voulait faire une promenade. Mais à peine
eut-il fait deux pas qu’il se trouva au cimetière. Il y avait là des allées aux
formes compliquées et qui serpentaient bizarrement, mais il se mit à glisser
sur l’une d’elles comme sur un courant rapide, en planant avec un équilibre
inébranlable. Il aperçut de loin déjà une tombe fraîchement ouverte auprès
de laquelle il résolut de s’arrêter. Ce tertre exerçait sur lui une attraction
presque irrésistible et il pensait ne pas pouvoir y arriver assez vite. Mais
par-moments, il ne le voyait plus qu’à peine ; il était caché par des
drapeaux, dont les étoffes s’enroulaient au vent et venaient battre
violemment les unes contre les autres ; on ne voyait pas les porte-drapeau,
mais on avait l’impression qu’il régnait là-bas une grande allégresse.
Tandis qu’il dirigeait encore ses regards vers le lointain, il aperçut
soudain cette même tombe sur le bord du chemin, à côté de lui et déjà
presque derrière lui. Il se hâta de sauter sur le gazon. Comme le chemin
continuait à avancer rapidement sous ses pieds au moment où il sautait, il
trébucha et tomba à genoux juste devant la tombe. Il y avait deux hommes
derrière la tombe, qui tenaient en l’air entre eux deux une pierre tombale ; à
peine était-il apparu qu’ils fichèrent la dalle dans la terre où celle-ci resta
debout comme si elle était cimentée. Aussitôt sortit d’un buisson un
troisième homme, en qui K. reconnut aussitôt un artiste. Il n’était vêtu que
d’un pantalon et d’une chemise mal boutonnée ; il portait sur la tête un
bonnet de velours ; il tenait à la main un crayon ordinaire, avec lequel, en
s’approchant, il se mit à tracer des figures dans l’air.
Puis, il commença à dessiner des lettres sur le haut de la pierre avec son
crayon ; la pierre était très haute, il n’avait pas du tout besoin de se baisser,
mais il devait cependant se pencher en avant, car le tertre, sur lequel il ne
voulait pas marcher, le séparait de cette pierre. Il se tenait donc sur la pointe
des pieds et s’appuyait de la main gauche à la surface de la pierre. Grâce à
des manœuvres particulièrement adroites, il parvint, avec ce crayon
ordinaire, à tracer des lettres d’or ; il écrivit : « Ci-gît… » Chacune de ces
lettres était pure et belle, profondément gravée et d’un or sans défaut.
Quand il eut écrit les deux mots, il se retourna vers K. ; K., qui était curieux
de voir la suite de l’inscription, s’inquiéta fort peu de l’homme ; tous ses
regards étaient fixés sur la pierre. L’homme s’apprêtait, en effet, à
continuer, mais il ne put y parvenir ; il semblait se heurter à quelque
difficulté ; il laissa retomber son crayon et se tourna une fois encore du côté
de K. Cette fois, K. regarda, lui aussi, artiste et remarqua que celui-ci était
dans un grand embarras, mais qu’il ne pouvait en dire la cause. Toute sa
vivacité antérieure avait disparu. K. en conçut à son tour de l’embarras ; ils
échangèrent des regards désemparés ; il y avait là quelque vilain
malentendu, que ni l’un ni l’autre ne pouvait dissiper. La petite cloche de la
chapelle funéraire se mit alors à sonner hors de saison, mais l’artiste fit un
grand geste de la main et elle se tut. Elle recommença au bout d’un
moment, très doucement cette fois-ci et s’arrêtant aussitôt sans qu’on l’eût
priée ; on eût dit qu’elle voulait seulement essayer son timbre. K. ne pouvait
se consoler de la fâcheuse situation de l’artiste ; il se mit à pleurer et
sanglota longuement, le visage dans les mains. L’artiste attendit que K. se
fût calmé ; puis, comme il ne voyait pas d’autre solution, il se décida
malgré tout à continuer son travail. Le premier petit trait qu’il traça fut pour
K. une véritable délivrance, mais l’artiste ne s’y était manifestement résolu
que tout à fait à contrecœur ; l’écriture n’était d’ailleurs plus aussi belle,
l’or surtout semblait manquer, le trait était pâle et incertain, mais la lettre
que l’artiste dessinait était très grande. C’était un J ; il était déjà presque
terminé quand l’artiste donna un coup de pied furieux dans le tertre, qui fit
voler la terre tout à l’entour. K. le comprit enfin ; il n’était plus temps de lui
demander pardon ; K. creusa avec tous ses doigts dans la terre, qui n’offrit
presque aucune résistance ; une mince couche de terre n’était là que pour
faire illusion ; un grand trou aux parois à pic s’ouvrit immédiatement
derrière elle, dans lequel K. vint s’abîmer, poussé dans le dos par un léger
courant. Mais, tandis qu’il dressait encore la tête, au moment d’être
accueilli par les profondeurs insondables, son nom se dessina soudain en
immenses arabesques sur la pierre.
Enchanté du spectacle, il s’éveilla.
À É
COMMUNICATION À UNE ACADÉMIE{33}
Éminents membres de l’Académie.
Vous me faites l’honneur de m’inviter à faire à l’Académie une
communication sur ma vie antérieure de singe.
Sous cette forme, il ne m’est malheureusement pas possible de répondre
à votre invitation. Près de cinq années{34} me séparent de la condition
simienne ; c’est un laps de temps peut-être court quand on le mesure sur le
calendrier, mais qui est infiniment long quand on doit le parcourir au galop,
comme je l’ai fait, accompagné par moments d’hommes remarquables, de
conseils, d’applaudissements et d’orchestre, mais finalement tout seul, car
ma compagnie se tenait toujours, pour garder l’image, loin de la rampe.
Cette performance eût été impossible, si j’avais voulu m’entêter à rester
fidèle à mes origines et à mes souvenirs de jeunesse. Renoncer à tout
entêtement fut précisément la règle suprême que je m’imposai ; moi, libre
singe, je me soumis à ce joug. Mais la conséquence fut que mes souvenirs,
de leur côté, se fermèrent à moi toujours davantage. J’aurais encore pu, au
début, si les hommes en avaient décidé ainsi, revenir par le grand porche
que forme le ciel au-dessus de la terre ; mais, à mesure qu’avançait mon
évolution, vivement menée à coups de fouet, ce porche devint toujours plus
bas et plus étroit ; je me sentis mieux à mon aise et plus à l’abri dans le
monde des hommes ; la tempête que mon passé faisait souffler sur moi
s’apaisa ; ce n’est plus aujourd’hui qu’un léger courant d’air, qui me
rafraîchit les talons ; et le trou dans le lointain par où il passe et par lequel
j’étais moi-même passé autrefois, est devenu si petit que, même si j’avais la
force et la volonté suffisantes pour retourner jusque-là, il faudrait que je
déchire la peau de mon corps pour le franchir. À franchement parler, bien
que je préfère user d’images pour évoquer ces choses-là, à franchement
parler : votre vie de singe, Messieurs, si toutefois vous avez derrière vous
une existence de cette sorte, ne peut pas être plus éloignée de vous que
celle-ci ne l’est de moi. Mais elle vient toujours chatouiller au talon tous
ceux qui cheminent sur cette terre, le petit chimpanzé aussi bien que le
grand Achille.
Ce n’est donc que dans de très étroites limites que je puis répondre à
votre question, mais je le fais avec grand plaisir. La première chose que
j’appris fut la poignée de main ; la poignée de main est une marque de
franchise : puisse donc aujourd’hui, où j’ai atteint le point culminant de ma
carrière, la franchise de ma parole venir compléter cette première poignée
de main. Cela n’apportera rien à l’Académie de fondamentalement nouveau
et restera très en deçà de ce qui m’a été demandé, et qu’avec la meilleure
volonté, je suis incapable de vous donner — mais cela vous montrera, à tout
le moins, selon quels cheminements quelqu’un qui a été singe autrefois a
pénétré dans le monde des hommes et s’y est établi. Cependant, je ne
pourrais même pas fournir les médiocres renseignements qui vont suivre, si
je n’étais pas entièrement sûr de moi et si ma position n’était pas devenue
inébranlable sur toutes les scènes de variétés du monde civilisé.
Je suis originaire de la Côte de l’Or. Pour dire comment je fus capturé, je
dois faire appel à des témoignages étrangers. Une troupe de chasseurs de la
maison Hagenbeck — avec le chef de laquelle j’ai d’ailleurs vidé depuis
lors plus d’une bonne bouteille de vin rouge — s’était mise à l’affût dans
les taillis du rivage, un soir que j’allais boire parmi les miens. On tira ; je
fus le seul touché ; je reçus deux balles.
L’une à la joue : c’était une blessure sans gravité, mais c’est elle qui m’a
laissé cette grande cicatrice rouge qu’on voit au milieu de mes poils et qui
m’a valu le nom abominable et totalement inadéquat de Pierre le Rougeaud
— il faut que celui qui l’a inventé ait été lui-même un singe —, comme si
seule cette tache rouge sur ma joue me distinguait de ce singe dressé qu’on
appelait Pierre, qui s’était acquis une petite renommée et qui est récemment
crevé. Ceci entre parenthèses.
La seconde balle m’atteignit au-dessous de la hanche. Cette blessure-là
était grave ; c’est à cause d’elle que je boite encore un peu aujourd’hui. J’ai
lu dernièrement dans un article de l’un des dix mille chiens courants qui se
sont déchaînés contre moi dans les journaux, que je n’avais pas encore
entièrement dominé ma nature de singe ; la preuve en serait que, quand
viennent des visiteurs, j’aime retirer mon pantalon pour montrer l’endroit
par où la balle est entrée. Il faudrait faire sauter l’un après l’autre à coups de
pistolet chacun des doigts de la main qui a écrit cela. J’ai bien le droit, moi,
de retirer mon pantalon devant qui bon me semble ; on ne trouvera à cet
endroit rien d’autre qu’une fourrure bien soignée et la cicatrice qu’a laissée
— choisissons dans ce cas précis un mot également précis, mais qui ne doit
donner lieu à aucun malentendu —, la cicatrice qu’a laissée un coup de feu
criminel. Tout est là au grand jour ; il n’y a rien à cacher ; quand il s’agit de
vérité, les plus nobles esprits laissent tomber les manières raffinées. Si
l’auteur de ce libelle ôtait son pantalon quand il reçoit une visite, ce serait
évidemment tout autre chose et je veux voir une marque de bon sens dans le
fait qu’il ne le fasse pas. Mais qu’il me laisse en paix avec sa délicatesse !
Après ces coups de feu, je me réveillai — à partir d’ici interviennent peu
à peu mes propres souvenirs dans une cage de l’entrepont du vapeur de
Hagenbeck. Ce n’était pas une cage grillagée à quatre parois, on s’était
contenté de fixer trois parois à une caisse ; c’était la caisse elle-même qui
constituait la quatrième paroi. Le tout était trop bas pour qu’on puisse y
tenir debout et trop étroit pour qu’on puisse s’y asseoir. Je restais donc
accroupi, les genoux repliés et sans cesse tremblants, tourné du côté de la
caisse, avec les barreaux du grillage enfoncés dans la chair, car il est
probable qu’au début je ne voulais voir personne et que j’avais pris la
résolution de rester dans le noir. On estime que cette façon de garder les
bêtes sauvages présente des avantages dans les premiers temps et
aujourd’hui, avec l’expérience que j’ai acquise, je ne peux pas nier que,
d’un point de vue humain, ce soit en effet le cas.
Mais, en ce temps-là, je ne pensais pas à cela. Pour la première fois de
ma vie, je me trouvais dans une situation sans issue ; en tout cas, s’il y en
avait une, elle n’était pas devant moi ; devant moi, c’était la caisse, aux
planches solidement ajustées l’une à l’autre. À vrai dire, il y avait bien un
intervalle qui allait d’un bout à l’autre de la caisse, et lorsque je le découvris
pour la première fois, je me mis dans ma stupidité à verser des larmes de
béatitude ; mais cet intervalle était bien trop étroit pour qu’on pût même y
passer la queue et toute ma force de singe ne serait pas parvenue à l’élargir.
D’après ce qu’on m’a dit plus tard, je faisais particulièrement peu de
bruit ; d’où l’on avait conclu que je n’allais pas tarder à périr ou bien qu’au
cas où je parviendrais à survivre à la période critique du début, je serais
facile à dresser. Je survécus. Je sanglotais en secret, je partais
douloureusement à la recherche de mes puces, léchais indolemment une
noix de coco, j’allais donner de la tête contre la paroi de la caisse, je tirais la
langue quand quelqu’un s’approchait trop près de moi —, telles étaient mes
occupations dans ma vie nouvelle. Mais, au milieu de tout cela, revenait
toujours le même sentiment : il n’y avait pas d’issue. Je ne puis
naturellement reproduire aujourd’hui qu’en langage humain ce qu’à cette
époque-Ià j’éprouvais à la manière d’un singe et par conséquent, je le
déforme ; mais même, si je ne puis retrouver la vieille vérité de singe, il
n’est pas douteux cependant qu’elle allait dans le sens de ma description.
J’avais eu tant d’issues jusqu’alors, et voila que je n’en avais plus. J’étais
coincé. Même si l’on m’avait cloué au mur, ma liberté de mouvement
n’aurait pas été moindre. Pourquoi cela ? Gratte-toi jusqu’au sang entre les
orteils, tu n’en trouveras pas la raison. Appuie-toi par-derrière sur le barreau
de ta cage jusqu’à ce qu’il te coupe presque en deux, tu n’en trouveras pas
la raison. Il n’y avait pas d’issue, mais il me fallait en trouver une ; je ne
pouvais pas vivre sans une issue. À rester toujours contre la paroi de cette
caisse, je serais sans nul doute crevé. Mais, chez Hagenbeck, la place d’un
singe est contre la paroi d’une caisse — eh bien, il ne me restait plus qu’à
cesser d’être singe. C’était la une idée bien claire, un raisonnement
lumineux que j’avais dû, je ne sais comment, concevoir avec mon ventre,
car les singes pensent avec le ventre.
J’ai peur qu’on ne comprenne pas bien ce que j’entends par une issue.
J’emploie le mot dans son sens le plus ordinaire et le plus étendu. J’évite à
dessein de parler de liberté. Je ne pense pas à ce grand sentiment de liberté
dans tous les azimuts. Je l’ai peut-être connu quand j’étais singe et j’ai
rencontré des hommes qui en avaient la nostalgie. Mais, en ce qui me
concerne, je n’ai jamais réclamé la liberté, ni en ce temps-là ni aujourd’hui.
La liberté — soit dit en passant — est bien souvent une source d’illusion
parmi les hommes. Et, de même que la liberté compte au nombre des
sentiments les plus sublimes, l’illusion correspondante ne manque pas, elle
non plus, de sublime. J’ai souvent vu, dans les spectacles de variétés, avant
mon propre numéro, un couple d’artistes travailler au trapèze volant, en
haut, sous le chapiteau. Ils prenaient leur élan, se balançaient, sautaient,
volaient dans les bras l’un de l’autre, l’un des deux portait son compagnon
par les cheveux avec les dents. « Voilà encore la liberté humaine », pensais-
je, « la parfaite autonomie du mouvement. » Ô dérision de la sainte nature !
N’importe quelle bâtisse croulerait sous les rires de la race des singes
devant un tel spectacle.
Non, je ne voulais pas de la liberté ; je, voulais seulement une issue : à
droite, à gauche, n’importe où ; je n’avais pas d’autre exigence, même si
l’issue n’était qu’une illusion ; l’exigence était modeste, l’illusion ne serait
pas beaucoup plus grande. S’en sortir, seulement s’en sortir ! Ne pas rester
sur place, les bras levés, collé contre la paroi d’une caisse.
Aujourd’hui, je vois clairement que, si je n’avais pas été extrêmement
calme au-dedans de moi-même, je n’aurais jamais pu m’en tirer. Et, en
effet, c’est au calme qui se saisit de moi après les premiers jours passés à
bord que je suis peut-être redevable de tout ce que je suis devenu. Mais ce
calme, à son tour, c’est aux gens du bateau que je le dois.
Ce sont de braves gens, malgré tout. Je me souviens volontiers
aujourd’hui encore du bruit pesant de leurs pas, qui, en ce temps-là, venait
retentir au milieu de mon demi-sommeil. Ils avaient l’habitude de tout
entreprendre avec une extrême lenteur. Si l’un d’eux voulait se frotter les
yeux, il soulevait la main comme un punching-ball. Leurs plaisanteries
étaient grossières, mais cordiales. Leur rire s’accompagnait toujours d’une
toux, qu’on aurait pu croire dangereuse, mais dont il n’y avait rien à
redouter. Ils avaient toujours dans la bouche quelque chose à cracher et peu
leur importait de savoir où ils crachaient. Ils se plaignaient sans cesse que
mes puces sautassent sur eux ; mais ils ne m’en voulaient pas sérieusement
à cause de cela ; ils savaient que les puces se sentaient bien dans mon poil
et que les puces ont besoin de sauter, ils en prenaient leur parti. Quand ils
n’étaient pas de service, quelques-uns d’entre eux s’asseyaient parfois en
demi-cercle autour de moi ; ils se parlaient peu, ils se contentaient de
glousser les uns en face des autres ; ils fumaient la pipe, étendus sur des
caisses ; au moindre de mes mouvements, ils se tapaient sur les cuisses ; par
moments, l’un d’eux prenait un bâton et me chatouillait à l’endroit qui me
faisait plaisir. Si l’on m’invitait aujourd’hui à refaire une traversée sur ce
bateau, je refuserais sûrement l’invitation, mais il est non moins sûr que je
n’aurais pas seulement de vilains souvenirs à évoquer, là-bas dans
l’entrepont.
Le calme que j’avais acquis au milieu de ces gens me détourna d’abord
de toute tentative de fuite. Dans la perspective d’aujourd’hui, il me semble
avoir tout au moins pressenti qu’il me fallait trouver une issue, si je voulais
vivre, mais que cette issue ne pouvait pas être dans la fuite. Je ne sais plus
si la fuite était possible, mais je le crois ; pour un singe, la fuite devrait être
toujours possible. Avec les dents que j’ai aujourd’hui, il me faut être
prudent, rien que pour casser tout bonnement des noix, mais, en ce temps-
là, je serais certainement parvenu avec le temps à briser avec mes dents la
serrure de ma porte. Je ne l’ai pas fait. Qu’y aurais-je gagné ? À peine
aurais-je passé la tête qu’on m’aurait rattrapé et placé ensuite dans une cage
encore pire ; ou bien j’aurais subrepticement cherché refuge auprès d’autres
animaux, auprès des serpents géants, par exemple, et j’aurais rendu l’âme
dans leur étreinte ; ou bien je serais même parvenu à me glisser jusque sur
le pont et à sauter par-dessus bord, auquel cas j’aurais été bercé un moment
par les flots de l’océan ; après quoi, je me serais noyé. Gestes de désespoir.
Je ne calculais pas d’une manière si humaine, mais, sous l’influence de mon
entourage, je me comportais comme si j’avais fait ces calculs.
Je ne calculais pas, mais j’observais en toute tranquillité. Je voyais ces
gens aller et venir, c’étaient toujours les mêmes visages, les mêmes
mouvements ; j’avais quelquefois l’impression qu’il s’agissait toujours de la
même personne. Cet homme ou ces hommes se mouvaient donc sans
entraves. Je vis poindre devant moi un grand objectif à atteindre. Personne
ne me promettait que, si je devenais semblable à eux, la grille s’ouvrirait
devant moi. On ne fait pas de pareilles promesses quand il s’agit de
réalisations qui paraissent impossibles. Mais, une fois l’exploit réalisé, on
découvre rétrospectivement les promesses au lieu même où on les avait
jadis vainement cherchées. Or, il n’y avait rien en ces gens qui fût
proprement attirant. Si j’avais été un adepte de cette liberté dont je viens de
parler, j’aurais certainement préféré l’océan à l’issue que j’apercevais dans
le trouble regard de ces hommes. En tout cas, je les avais longtemps
observés avant de penser à ces choses ; seules des observations accumulées
m’engagèrent dans la direction que j’adoptai.
Il était si facile d’imiter ces gens-là. Dès les premiers jours, je savais
cracher. Nous nous crachions mutuellement à la figure ; la seule différence
était que je me léchais ensuite pour me nettoyer le visage ; eux pas. Je ne
tardai pas à fumer la pipe comme un ancien ; si, de surcroît, j’enfonçais
mon pouce dans le fourneau de la pipe, c’était le délire dans tout
l’entrepont ; il me fallut seulement du temps pour comprendre la différence
entre une pipe bourrée et une pipe vide.
Ce qui me donna le plus de mal fut la bouteille de schnaps. Son odeur me
mettait à la torture ; je faisais tous mes efforts ; mais des semaines passèrent
avant que je pusse prendre sur moi. Chose curieuse, ce furent ces combats
intérieurs que les gens prirent en moi le plus au sérieux. Même dans mon
souvenir, je ne puis distinguer ces gens les uns des autres, mais il y en avait
un qui revenait constamment, seul ou avec des camarades, de jour, de nuit,
aux heures les plus diverses ; il s’installait devant moi avec la bouteille et
me donnait une leçon. Il ne me comprenait pas ; il voulait résoudre
l’énigme de ma nature. Il débouchait lentement la bouteille, puis me
regardait, pour voir si j’avais compris ; je confesse que je me précipitais
pour le regarder avec une attention passionnée ; aucun professeur humain
ne trouvera un élève humain plus docile que moi ; quand la bouteille était
débouchée, il la levait jusqu’à la hauteur de sa bouche ; je le suivais du
regard jusqu’au fond du gosier ; satisfait de moi, il hoche la tête et approche
la bouteille de ses lèvres ; quant à moi, ravi de sentir la connaissance
pénétrer en moi peu à peu, tout en poussant des cris aigus, je me gratte le
corps en long et en large, partout où le hasard dirige ma main ; il est
content, porte la bouteille à ses lèvres et avale une gorgée ; moi,
désespérément impatient de l’imiter, je me souille dans ma cage, ce qui
provoque encore en lui une grande satisfaction ; alors, en éloignant de lui la
bouteille et en la levant à nouveau d’un geste large jusqu’au niveau de sa
bouche, il la vide d’un seul trait et rejette le corps en arrière, en exagérant le
mouvement pour le rendre plus instructif. Epuisé par l’excès de mon désir,
je ne peux plus suivre et, dans ma faiblesse, je m’accroche aux barreaux de
ma cage, tandis qu’il termine l’enseignement théorique en se frottant le
ventre et en faisant la grimace.
C’est maintenant seulement que commencent les exercices pratiques. Ne
suis-je pas déjà trop épuisé par la théorie ? Si, sans doute, je suis au-delà de
l’épuisement. Cela fait partie de mon destin. Malgré cela, j’attrape du
mieux que je peux la bouteille qu’on me tend, je la débouche en tremblant ;
le succès de cette opération fait que je sens peu à peu mes forces revenir ; je
soulève la bouteille ; c’est à peine déjà si on peut me distinguer de mon
modèle ; je porte la bouteille a mes lèvres et — et je la rejette avec horreur,
avec horreur, bien qu’elle soit vide et ne contienne plus que l’odeur, je la
rejette avec horreur, sur le sol. À la grande tristesse de mon maître, et pour
ma plus grande tristesse, à moi aussi ; je ne me réhabilite ni à ses yeux ni
aux miens en n’oubliant pas, après avoir jeté la bouteille, de me caresser le
ventre à la perfection, tout en faisant une grimace.
L’enseignement se déroula trop souvent de la sorte. Et je dois dire à
l’honneur de mon maître qu’il ne m’en voulait pas ; certes, il lui arrivait de
me mettre sa pipe allumée sur la peau, jusqu’à ce que mes poils prissent feu
en quelque endroit de ma personne que j’avais du mal à atteindre ; mais
ensuite, il était le premier à éteindre le feu de ses grandes mains
débonnaires ; il ne m’en voulait pas, il reconnaissait que nous étions tous
les deux dans le même camp pour lutter contre la nature simienne et que
c’était moi qui avais le rôle le plus difficile.
Mais quel triomphe, en revanche, pour lui comme pour moi, lorsqu’un
soir, devant une grande assemblée de spectateurs — peut-être était-ce une
fête, un gramophone jouait, un officier s’était mêlé aux gens —, lorsque
donc, ce soir-là, à un moment où l’on ne prenait pas garde à moi, je
m’emparai d’une bouteille de schnaps qu’on avait laissée traîner par
inadvertance devant ma cage, je la débouchai selon toutes les règles de l’art
sous les regards toujours plus attentifs de l’assistance, la portai à mes lèvres
et, sans hésitation, sans la moindre grimace, comme un véritable
professionnel, en roulant les yeux et en arrêtant un moment le liquide dans
mon gosier, je vidai pour de bon la bouteille jusqu’à la dernière goutte ;
après quoi, je la rejetai, non plus en désespéré, mais en : artiste ; j’oubliai, il
est vrai, de me caresser le ventre, mais en revanche, parce que je ne pouvais
pas faire autrement, parce que j’en ressentais en moi l’impérieux besoin,
parce qu’un tumulte s’était empare de mes sens, bref, je me mis à hurler :
« Hourra ! », je proférai des sons humains et cette exclamation me fît entrer
d’un bond dans la communauté des hommes. « Écoutez donc, voilà qu’il
parle ! », entendis-je en écho, et j’accueillis ces mots comme un baiser sur
tout mon corps ruisselant de sueur.
Je le répète : je n’avais pas envie d’imiter les hommes, je les imitais
parce que je cherchais une issue, pas pour une autre raison. D’ailleurs, ma
victoire était encore loin d’être suffisante : je perdis à nouveau la voix
aussitôt après et je ne la retrouvai qu’au bout de plusieurs mois ; ma
répulsion envers la bouteille de schnaps ne fit même que croître, mais ma
direction était prise une fois pour toutes.
Quand je fus remis à Hambourg entre les mains de mon premier dresseur,
je compris rapidement que deux possibilités s’ouvraient devant moi : le
jardin zoologique ou les spectacles de variétés. Je n’hésitai pas. Je me dis :
emploie-toi de toutes tes forces à aller vers les spectacles de variétés ; c’est
là l’issue, le jardin zoologique n’est qu’une nouvelle cage et un nouveau
grillage ; si tu y entres, tu es perdu.
Et je me mis a apprendre, Messieurs. Ah ! on apprend vite quand il faut ;
on apprend quand on veut trouver une issue ; on apprend sans plus se
soucier de rien d’autre. On se contrôle soi-même, le fouet à la main ; à la
moindre résistance, on s’arrache la chair. Ma nature simienne bascula, elle
fut furieusement expulsée hors de moi-même, à telle enseigne que mon
premier maître fut sur le point d’être lui-même changé en singe et qu’il dut
abandonner son enseignement pour être emmené dans un asile.
Heureusement, il ne tarda pas à en ressortir.
Mais j’usai beaucoup de maîtres, quelquefois même plusieurs à la fois.
Quand j’eus pris un peu confiance en mon talent, quand le public se mit à
suivre mes progrès et que mon avenir commença à se dessiner, j’engageai
moi-même des professeurs, je les installai dans cinq pièces contiguës et pris
mes leçons auprès de tous à la fois, en sautant sans arrêt d’une pièce à
l’autre.
Ah ! ces progrès ! Quand les lumières du savoir entrent de toutes parts à
la fois dans le cerveau qui s’éveille ! Je ne le nie pas, j’étais empli de
bonheur. Mais j’avoue aussi que je n’ai jamais rien surestimé : même en ce
temps-là, à plus forte raison aujourd’hui. Grâce à un effort resté jusqu’à
présent unique ici-bas, j’ai atteint la formation moyenne d’un Européen. Ce
ne serait peut-être pas grand-chose en soi, mais c’était malgré tout
considérable, dans la mesure où cela m’a aidé à sortir de ma cage et où cela
m’a procuré cette issue particulière qu’est l’issue humaine. Vous connaissez
tous l’expression : « se mettre la tête sous l’oreiller » ; c’est ce que j’ai fait ;
je me suis mis la tête sous l’oreiller ; je n’avais pas d’autre solution,
toujours dans l’hypothèse où d’avance on renonçait à la liberté.
Quand je considère mon évolution et l’objectif qu’elle a poursuivi
jusqu’à présent, je n’ai lieu ni de me plaindre ni de me réjouir. Les mains
dans les poches de mon pantalon, la bouteille de vin sur ma table, je suis là
dans mon fauteuil à bascule, à demi couché, à demi assis et je regarde par la
fenêtre. S’il vient une visite, je la reçois comme il se doit Mon imprésario
est dans la pièce d’à côté ; il vient quand je le sonne et écoute ce que j’ai à
dire. Le soir, il y a presque toujours représentation et je recueille des succès
qui ne peuvent plus guère être surpassés. Quand, à une heure avancée de la
nuit, je reviens d’un banquet, de la séance d’une société savante ou d’une
soirée passée avec des amis, une jeune femelle chimpanzé à demi dressée
m’attend et je me donne du bon temps avec elle à la manière des singes. De
jour, je ne veux pas la voir ; il y a en effet dans son regard l’égarement et le
trouble de la bête dressée ; je suis le seul à voir cela et je ne peux pas le
supporter.
Dans l’ensemble, j’ai en tout cas réalisé ce que je voulais. Qu’on ne
vienne pas dire que cela n’en valait pas la peine. D’ailleurs, je ne cherche
pas à savoir ce que pensent les gens, je veux seulement répandre des
connaissances, je me contente de rendre compte ; devant vous également,
éminents membres de l’Académie, j’ai seulement voulu rendre compte.
À CHEVAL SUR LE SEAU À CHARBON{35}
Tout le charbon est fini, le seau est vide ; la pelle ne sert plus à rien ; la
pièce est gonflée par le gel ; devant la fenêtre, des arbres raidis par le givre ;
le ciel, un bouclier d’argent, face à celui qui lui réclame de l’aide. Il me faut
du charbon, je ne peux pourtant pas mourir de froid ; derrière moi, le poêle
impitoyable, devant moi le ciel, qui ne l’est pas moins ; il me faut, en
conséquence, viser juste et passer à cheval entre les deux pour aller
demander secours au charbonnier. Mais il est déjà insensible à mes prières
ordinaires ; il me faut lui démontrer en détail que je n’ai plus la moindre
parcelle de charbon et qu’il est donc exactement pour moi ce qu’est le soleil
au firmament. Je dois arriver comme le mendiant, torturé par la faim, près
de périr, dans un râle, sur le seuil de la porte et à qui la cuisinière de la
maison se décide à verser le marc resté au fond de la cafetière ; il faut de
même que le marchand, furieux, mais tenu en bride par le commandement :
« Tu ne tueras point », jette dans mon seau une pleine pelletée.
Il faut que tout se décide au moment même où j’arrive ; je pars donc à
califourchon sur le seau. À cheval sur le seau à charbon, la main posée en
haut sur l’anse — il n’existe pas de plus simple harnachement — je
descends non sans peine mon escalier. Mais, dès qu’il est en bas, mon seau
s’élève merveilleusement dans les airs, c’est magnifique ; des chameaux,
couchés à plat sur le sol, ne se redressent pas plus allègrement, en
frémissant sous le bâton de leur conducteur. Par la rue verglacée, nous
avançons d’un trot régulier ; je suis soulevé par moments jusqu’à la hauteur
des premiers étages ; jamais je ne descends jusqu’au niveau des portes. Et je
plane extraordinairement haut dans les airs en arrivant devant la cave
voûtée du charbonnier, où il est en train d’écrire, accroupi dans le fond, près
de sa petite table ; pour dissiper la chaleur trop forte, il a laissé sa porte
ouverte.
« Charbonnier ! », lui crié-je, d’une voix enrouée par le froid, tout
enveloppé dans le nuage de mon haleine, « je t’en prie, charbonnier, donne-
moi un peu de charbon. Mon seau est déjà si vide que je puis monter à
cheval dessus. S’il te plaît. Je te paierai dès que je pourrai.
Le marchand porte la main à son oreille :
« Ai-je bien entendu ? » demanda-t-il, en tournant l’épaule vers sa
femme, qui tricote sur le banc du poêle, « ai-je bien entendu ? Un client ! »
« Je n’entends rien du tout », dit la femme, qui respire paisiblement,
penchée sur ses aiguilles, le dos agréablement réchauffé par la chaleur du
poêle.
« Si, si ! », criai-je, « c’est moi, un vieux client, un client fidèle ; mais
momentanément sans ressources. »
« Femme », dit le marchand, « il y a quelqu’un, il y a certainement
quelqu’un ; je ne peux pourtant pas m’être trompé ainsi ; il faut que ce soit
un vieux client, un très vieux client pour que son appel m’aille pareillement
jusqu’au cœur. »
« Qu’as-tu donc ? », dit la femme, et elle cesse un moment son travail,
son tricot appuyé contre sa poitrine. « Il n’y a personne, la rue est vide, tous
nos clients sont servis. Nous pourrions fermer boutique pour plusieurs jours
et nous reposer. »
« Mais je suis là, assis sur mon seau », m’écriai-je, le regard voilé par de
cruelles larmes de froid, « levez donc un peu les yeux ; vous allez me voir ;
je vous demande une pelletée ; et si vous m’en donnez deux, vous me
rendrez plus qu’heureux. Tout le reste de votre clientèle est déjà servi. Ah !
que je voudrais l’entendre déjà résonner dans le fond de mon seau ! »
« J’arrive », dit le charbonnier, et, de ses jambes courtes, il s’apprête à
gravir l’escalier de la cave, mais la femme est déjà à son côté, le retient par
le bras et lui dit : « Tu n’iras pas. Si tu restes entêté, c’est moi qui vais
monter. Rappelle-toi comme tu as toussé fort, la nuit dernière. Mais quand il
s’agit d’une affaire, même d’une affaire imaginaire, tu oublies femme et
enfant et tu sacrifies tes poumons. C’est moi qui vais y aller ! » « Alors, dis-
lui bien toutes les sortes que nous avons en magasin. Je te crierai les prix. »
« Bon », dit la femme, et elle monte jusqu’à la rue. Naturellement, elle me
voit aussitôt. « Madame la charbonnière », crié-je, « je vous présente mes
devoirs ; rien qu’une pelletée de charbon, à verser tout de suite dans le seau
que voilà ; je l’emporterai moi-même à la maison. Une pelletée du plus
mauvais charbon. Je paierai le prix, naturellement, mais pas tout de suite,
pas tout de suite. » Les mots « pas tout de suite » rendent un curieux son de
cloche ; ils se confondent, au point qu’on en perdrait la tête, avec l’angélus
que sonne justement le clocher voisin. « Que veut-il ? » crie le marchand.
« Rien », lui répond la femme, « ce n’est rien ; je ne vois rien, je n’entends
rien ; il vient seulement de sonner six heures et on va fermer. Il fait
atrocement froid ; demain, nous aurons probablement encore beaucoup de
travail. »
Elle ne voit rien, elle n’entend rien ; mais elle n’en dénoue pas moins son
tablier, qu’elle secoue pour me chasser. Malheureusement, elle y parvient.
Mon seau a toutes les qualités d’un bon cheval de selle, mais il manque de
résistance ; il suffit d’un tablier de femme pour le soulever du sol.
« Méchante ! » crié-je encore derrière son dos, tandis que, tournée vers la
boutique, elle secoue la main en l’air d’un geste mi-méprisant, mi-satisfait,
« méchante ! je t’ai demandé une pelletée de ton plus mauvais charbon et tu
ne me l’as pas donnée. » Et à ces mots, je m’envole vers les cimes glacées
et m’y perds à jamais.
UN ARTISTE DE LA FAIM
PREMIÈRE SOUFFRANCE{36}
Un trapéziste — on sait que cet art, qui s’exerce dans les hauteurs, sous
le chapiteau des grandes scènes de variétés, est un des plus difficiles
auxquels l’homme puisse accéder — un trapéziste donc avait, tout d’abord
dans un désir de perfectionnement, puis par une habitude devenue
tyrannique, organisé sa vie de telle manière, qu’aussi longtemps qu’il
travaillait dans le même établissement, il restait jour et nuit sur son trapèze.
Pour répondre à ses besoins, d’ailleurs très minimes, des serviteurs, qui se
relayaient, veillaient en bas et, grâce à des récipients spécialement conçus à
cet effet, faisaient monter et descendre le nécessaire. Ce mode de vie
n’entraînait aucune véritable difficulté pour l’entourage ; c’était seulement
un peu gênant pendant les autres numéros du programme ; on ne pouvait
pas dissimuler qu’il fût resté là-haut et, bien qu’il se tint généralement à ce
moment-là tout à fait immobile, les regards du public s’égaraient
quelquefois de son côté. Mais les directeurs ne lui en tenaient pas rigueur,
car c’était un extraordinaire, un irremplaçable artiste. On comprenait
naturellement qu’il ne vivait pas ainsi par pur caprice et que c’était pour lui
la seule manière de se maintenir en forme et d’exercer son métier à la
perfection.
Il était d’ailleurs sain de vivre là-haut et, quand la saison devenait plus
chaude et qu’on ouvrait toutes les fenêtres de la coupole, quand, en même
temps que l’air frais, le soleil pénétrait de toutes ses forces dans la
pénombre de ces lieux, on pouvait même dire que le spectacle était beau.
Évidemment, les relations humaines étaient réduites ; seul quelquefois, un
collègue gymnaste grimpait jusqu’à lui en montant par l’échelle de corde ;
ils s’asseyaient tous les deux sur le trapèze et restaient à bavarder, en
s’appuyant sur les cordes, à droite et à gauche ; ou bien des ouvriers
venaient réparer le toit et échangeaient avec lui quelques mots par une
fenêtre ouverte ; ou bien un pompier venait vérifier l’éclairage de secours
sur la galerie d’en haut et lui lançait un mot respectueux, mais difficile à
comprendre. Le reste du temps, tout restait silencieux ; il pouvait arriver
seulement que quelque employé, égaré l’après-midi dans le théâtre vide,
jette un coup d’œil vers ces hauteurs qui se dérobaient presque au regard,
où le trapéziste, sans savoir qu’on l’observait, exécutait ses tours ou bien se
reposait.
Le trapéziste aurait pu vivre tranquillement ainsi, s’il n’y avait eu les
inévitables déplacements d’un lieu à un autre, qui lui pesaient beaucoup.
L’impresario veillait, il est vrai, à ce que soit épargnée au trapéziste toute
prolongation inutile de ses souffrances ; dans les villes, on utilisait des
automobiles de course, avec lesquelles on s’élançait à toute vitesse, si
possible la nuit ou aux premières heures du matin à travers les rues
désertes ; mais on allait toujours trop lentement au gré du trapéziste ; en
train, on faisait réserver un compartiment entier où le trapéziste, pour
trouver, faute de mieux, un équivalent de son mode de vie ordinaire, faisait
le trajet allongé dans le filet à bagages ; au nouveau lieu des
représentations, on avait installé le trapèze à sa place bien avant l’arrivée du
trapéziste, on avait également ouvert à deux battants toutes les portes qui
menaient à la salle de spectacle, on avait dégagé tous les couloirs —, mais
les plus beaux moments dans la vie de l’impresario étaient cependant ceux
où le trapéziste mettait le pied sur l’échelle de corde et, en un clin d’œil,
retrouvait enfin sa place, là-haut sur son trapèze.
Bien qu’il eût déjà mené à bien de nombreux voyages, tout nouveau
déplacement était pour l’imprésario une épreuve pénible, car ces voyages,
indépendamment de tout le reste, étaient épuisants pour les nerfs du
trapéziste.
Ils voyageaient une fois de la sorte l’un avec l’autre, le trapéziste occupé
à rêver là-haut dans son filet, l’impresario en train de lire à la fenêtre d’en
lace, quand le trapéziste l’appela à voix basse. L’imprésario fut
immédiatement à ses ordres. Le trapéziste lui dit, en se mordant les lèvres,
qu’il avait besoin désormais pour ses exercices, au lieu du trapèze unique
qu’il avait eu jusqu’alors, de deux trapèzes, l’un en face de l’autre.
L’impresario exprima aussitôt son accord. Mais le trapéziste, comme pour
montrer que l’approbation de l’imprésario était pour lui aussi dénuée
d’intérêt que l’eût été éventuellement un refus de sa part, déclara qu’à partir
de maintenant et quelles que fussent les circonstances, il ne travaillerait plus
jamais sur un seul trapèze. Il paraissait frissonner à l’idée que cette
éventualité pourrait encore une fois se présenter. L’impresario, tout en
hésitant et en l’observant avec attention, lui répéta son accord total ; deux
trapèzes valaient mieux qu’un ; d’ailleurs, ce nouveau système était en tout
point préférable, il apporterait plus de variété dans le spectacle. Mais à ce
moment, le trapéziste fondit en larmes. Profondément effrayé, l’imprésario
se leva précipitamment et lui demanda ce qui était arrivé ; et, comme il
n’obtenait pas de réponse, il grimpa sur la banquette, le caressa et pressa le
visage du trapéziste contre le sien, de telle sorte qu’il fut inondé par les
larmes que celui-ci versait. Mais c’est seulement après mainte question et
après mainte caresse que le trapéziste lui dit, en sanglotant : « Rien que
cette seule barre de trapèze entre les mains comment pourrais-je vivre
pareillement ? » Il était maintenant plus facile pour l’impresario de consoler
le trapéziste, il lui promit, dès la première station, de télégraphier à leur
prochaine étape au sujet du second trapèze ; il se fit des reproches pour
avoir si longtemps laissé travailler le trapéziste sur un seul trapèze ; et il le
remercia et le loua grandement d’avoir enfin attiré son attention sur ce
manquement. C’est ainsi que l’impresario parvint peu à peu à rassurer le
trapéziste et lui-même put retourner dans son coin. Mais il n’était pas
tranquille ; plein de souci, il regardait subrepticement le trapéziste par-
dessus son livre. Si de telles idées s’étaient mises à le tourmenter,
pourraient-elles jamais cesser ? N’allaient-elles pas sans cesse s’aggraver ?
N’étaient-elles pas une menace pour son existence ? Et l’impresario crut
voir, en effet, dans le sommeil apparemment paisible qui avait succédé aux
larmes, les premières rides se dessiner sur le front du trapéziste, resté
jusqu’alors aussi lisse que le front d’un enfant.
UNE PETITE FEMME{37}
C’est une petite femme ; très mince de nature, elle est pourtant
strictement sanglée ; je lui vois toujours la même robe, coupée dans un tissu
gris-jaune qui fait un peu penser à du bois, une robe garnie çà et là de
pompons et de pendeloques de la même couleur, qui ressemblent à des
boutons. Elle ne porte jamais de chapeau. Ses cheveux, d’un blond mat,
sont lissés et peignés avec assez de soin, mais elle les garde très flous. Bien
qu’elle soit serrée dans ses vêtements, elle est pourtant très mobile, encore
qu’elle exagère cette mobilité ; elle aime mettre les deux mains sur les
hanches et faire pivoter soudain le haut du corps avec une rapidité qui
surprend. Pour exprimer l’impression que me fait sa main, je puis seulement
dire que je n’ai jamais vu une main dont les doigts fussent aussi nettement
séparés les uns des autres ; cette main ne comporte cependant aucune
particularité anatomique ; c’est une main tout à fait normale.
Or, cette petite femme est très mécontente de moi, elle a toujours en moi
quelque chose à critiquer, je n’arrête pas de lui faire du tort, je l’énerve à
tous les pas que je fais ; si on pouvait diviser la vie en parcelles minuscules
et considérer isolément chacune de ces parcelles, chaque parcelle de ma vie
serait certainement pour elle une source d’irritation. Je me suis souvent
demandé pourquoi je l’irrite de la sorte. Il se peut que tout en moi
contredise son sens esthétique, son sentiment de la justice, ses habitudes,
ses traditions, ses espérances ; il existe des natures pareillement
incompatibles ; mais pourquoi en souffre-t-elle tant ? Il n’existe entre nous
aucune relation qui puisse l’obliger à souffrir par ma faute. Il lui suffirait de
se décider à me considérer totalement comme un étranger, comme
l’étranger que je suis en effet pour elle ; non seulement je n’aurais rien à
objecter à une telle décision, mais j’en serais ravi ; il lui suffirait de se
décider à oublier mon existence, que je ne lui ai jamais imposée et que je ne
songe pas à lui imposer jamais et c en serait fini de sa souffrance. Je ne
tiens, ce disant, aucun compte de moi ni du fait que son attitude est
évidemment très pénible pour moi. Je n’en tiens aucun compte, parce que je
reconnais que ce tourment n’est rien en comparaison de sa souffrance. Ce
disant, je suis convaincu que cette souffrance ne procède pas du tout de la
sympathie ; elle se soucie fort peu de m’amender, d’autant que rien de ce
qu’elle me reproche n’est de nature à compromettre mon avenir ; peu lui
importe mon avenir ; elle ne se soucie que de son intérêt personnel, qui
consiste à se venger du tourment que je pourrais lui infliger dans le futur.
J’ai déjà essayé une fois de lui faire comprendre que le mieux serait de
mettre un terme à cette perpétuelle irritation, mais je n’ai fait par là que
provoquer une telle fureur, que je n’essaierai jamais plus.
J’ai d’ailleurs, si l’on veut, une certaine responsabilité, car, bien que cette
petite femme me soit tout à fait étrangère et que la seule irritation qui existe
entre nous soit l’irritation que je lui cause, ou plutôt l’irritation qu’elle veut
que je lui cause, il ne devrait pas m’être indifférent qu’elle souffre, à n’en
pas douter, et même physiquement, de cette irritation. On me rapporte de
temps en temps, et plus encore ces temps derniers, qu’on la retrouve le
matin livide, la mine défaite par l’insomnie, tourmentée de maux de tête et
presque incapable de travailler. Ses proches se font du souci, ils essayent de
mille façons de deviner la raison de son état, sans parvenir à la trouver. Je
suis seul à la connaître ; c’est sa vieille irritation, son irritation toujours
renouvelée. Je ne partage certes pas pour autant les soucis de ses proches ;
elle est forte et tenace ; quand on est capable de s’irriter de la sorte, on est
probablement capable de supporter aussi les conséquences de son irritation ;
je la soupçonne même de faire, au moins dans une certaine mesure,
semblant d’être souffrante, uniquement pour attirer ainsi les soupçons des
gens sur moi. Pour dire ouvertement à quel point je la fais souffrir par mon
existence, elle est bien trop fière ; elle penserait se rabaisser, si elle en
appelait auprès des autres de ma conduite ; c est seulement par aversion
qu’elle s’occupe de moi, c’est son éternelle aversion qui ne cesse de
l’aiguillonner ; si elle devait porter devant le public cette sordide affaire,
c’en serait trop pour sa pudeur. Mais, d’un autre côté, c’en est trop aussi de
taire complètement cette affaire qui ne cesse de l’obséder. Aussi essaye-t-
elle, dans sa rouerie de femme, une solution intermédiaire ; c’est
silencieusement qu’elle cherche à porter l’affaire devant le tribunal de
l’opinion, uniquement par les marques extérieures d’une souffrance intime.
Peut-être espère-t-elle même que, le jour où le monde aura porté sur moi
toute son attention, je serai l’objet d’un immense scandale public, lequel,
disposant de grands moyens, me condamnera beaucoup plus vite et bien
plus fortement, m’anéantira définitivement, bien mieux que ne peut le faire
sa petite irritation privée, relativement impuissante ; ce jour-là, elle n’aura
plus qu’à se retirer, elle pourra respirer et me tourner le dos. Mais si c’est ce
qu’elle espère, elle se trompe. L’opinion publique ne se substituera pas à
elle ; l’opinion, même en m’examinant à la loupe la plus grossissante, ne
trouvera jamais cette infinité de reproches à m’adresser. Je ne suis pas aussi
inutile qu’elle le croit ; je ne veux pas me vanter, surtout en pareille
occasion ; mais, même si je ne me signale pas par des talents
particulièrement utilisables, je ne me fais certainement pas remarquer non
plus par le contraire ; c est elle seule, avec son regard quasiment glacial, qui
me voit ainsi ; elle est incapable de convaincre personne d’autre. Je pourrais
donc être tout à fait tranquille de ce côté-là. Eh bien, non ! car, si le bruit se
répand que c’est moi qui la rends littéralement malade par ma conduite —
et quelques espions professionnels, quelques zélés colporteurs de nouvelles
ne sont déjà pas loin de s’en être aperçu ou de faire du moins comme s’ils
s’en étaient aperçu —, alors le monde viendra me demander pourquoi je
tourmente pareillement la pauvre petite femme avec mon caractère
incorrigible, ou me demandera si j’ai l’intention de la mener jusqu’à la mort
et quand j’aurai enfin le bon sens et le simple respect humain de m’arrêter
—, quand le monde me posera ces questions, j’aurai du mal à répondre.
Devrai-je avouer que je ne crois pas beaucoup à ces symptômes de maladie
et provoquer ainsi l’impression désagréable que, pour me disculper,
j’accuse d’autres personnes et même de façon fort peu délicate ? Ne serait-il
pas possible de dire ouvertement que, même si je la croyais vraiment
malade, je n’en éprouverais pas pour autant la moindre compassion,
puisqu’elle est tout à fait une étrangère pour moi et que la relation qui existe
entre nous n’a été créée que par elle seule et n’existe que de son côté ? Je ne
veux pas dire qu’on ne me croirait pas ; on ne chercherait ni à me croire ni à
ne pas me croire ; on n’irait même pas jusqu’à en parler ; on se contenterait
d’enregistrer la réponse que j’aurais faite au sujet d’une faible femme,
d’une femme malade et cela ne plaiderait pas en ma faveur ; avec cette
réponse comme avec toute autre réponse, je me heurterais toujours
obstinément au fait que les gens, dans un cas comme celui-là, sont
incapables de ne pas soupçonner une liaison amoureuse, alors qu’il apparaît
en toute clarté qu’il n’existe rien de la sorte ; ou que, si même une telle
relation existait, elle ne pourrait venir que de moi, qui serais, en un certain
sens, toujours prêt à admirer cette petite femme pour la pertinence de son
jugement et pour son implacable logique, si je n’avais moi-même à pâtir de
ces qualités mêmes. Mais chez elle, on ne pourrait pas trouver la moindre
trace d’amitié à mon endroit ; sur ce point, elle est sincère et véridique ;
c’est d’ailleurs en cela que réside mon dernier espoir ; même s’il devait
entrer dans son plan de campagne de faire croire à une relation de cette
sorte, elle ne pourrait jamais se renier au point de le faire. Mais l’opinion,
tout à fait aveugle en de pareilles matières, ne voudra jamais en démordre et
se prononcera toujours contre moi.
Il ne me resterait donc plus qu’à me transformer moi-même, pendant
qu’il en est encore temps, avant que les gens n’interviennent, non pour
éliminer l’irritation de la petite femme, ce qui est impensable, mais pour
l’atténuer. Et je me suis en effet fréquemment demandé si mon état présent
me satisfait au point de ne pas vouloir y toucher et s’il ne serait pas possible
de procéder en moi à certains changements, même si je ne le faisais pas
parce que j’étais convaincu de leur nécessité, mais uniquement pour calmer
un peu cette femme. Et je m’y suis loyalement employé, en me donnant du
mal et en y mettant du soin, cela allait même dans mon sens, j’y prenais
presque du plaisir ; il en résulta divers changements, visibles de loin ; je
n’ai pas eu besoin de les signaler à la petite femme, elle voit ces choses-la
avant moi, elle remarque mes intentions dans mon comportement ; mais
mes efforts ne furent pas couronnes de succès. Comment eût-il pu d’ailleurs
en aller autrement ? Son mécontentement envers moi, je le comprends
maintenant, est fondamental ; rien ne peut l’éliminer, pas même ma
disparition ; la nouvelle de mon suicide, par exemple, provoquerait chez
elle une interminable crise de fureur. Or, je ne puis pas imaginer qu’avec sa
perspicacité, elle ne comprenne pas tout cela aussi bien que moi, tout autant
l’inanité de ses efforts que ma propre innocence, l’incapacité où je me
trouve de répondre, même avec la meilleure volonté, à ses exigences. Il est
bien évident qu’elle le comprend, mais une nature guerrière comme la
sienne a tôt fait de l’oublier dans l’ardeur du combat ; et moi, je suis
malheureusement ainsi fait — on ne peut hélas ! pas se changer — que je ne
puis m’empêcher, quand je vois quelqu’un sortir de ses gonds, de 1 exhorter
doucement à reprendre son calme. Il nous sera naturellement difficile de la
sorte de jamais nous entendre. Je vais par exemple tous les jours sortir de la
maison dans l’allégresse des premières heures du matin et apercevoir ce
visage dévoré de chagrin à cause de moi, cette moue de contrariété, je vais
sentir passer sur moi ce regard inquisiteur qui, avant toute enquête, sait déjà
ce qu’il va trouver, ce regard auquel, si fugitif soit-il, rien ne peut échapper,
je vais revoir ces joues virginales creusées par un sourire amer, ces yeux
douloureusement levés vers le ciel, ces mains campées sur les hanches pour
se donner plus d’aplomb et, pour finir, ces pâleurs et ces tremblements que
provoque l’indignation.
J’ai fait récemment quelques allusions à cette affaire auprès d’un de mes
bons amis ; c était la première fois que cela m’arrivait, comme je me
l’avouai, à mon propre étonnement ; je le fis en quelques mots, légèrement
et comme incidemment ; si peu que j’attache extérieurement d’importance à
cette affaire, je la ramenai encore un peu au-dessous de la vérité. Chose
curieuse, cet ami fut très attentif à mes propos ; il donna même de son
propre chef de l’importance à cette affaire, il ne voulait pas changer de sujet
de conversation et en revenait toujours à celui-là. Mais il est plus curieux
encore qu’il ait, sur un point essentiel, sous-estimé l’affaire, car il me
conseilla, tout de bon, de partir un peu en voyage. On ne pouvait imaginer
un conseil moins sensé. La situation n’est évidemment pas compliquée, le
premier venu peut en faire le tour, pourvu qu’il regarde les choses d’un peu
près ; mais elle n’est tout de même pas si simple qu’il suffise de mon départ
pour que tout, ou même seulement l’essentiel, rentre dans l’ordre. Je dois
bien me garder de partir, au contraire ; si je dois me fixer une ligne de
conduite, ce doit être en tout cas de maintenir l’affaire dans les étroites
limites où elle s’est tenue jusqu’à présent, à l’écart du monde extérieur ; il
faut donc rester tranquillement là où je suis et ne tolérer aucun changement
spectaculaire provoqué par cette affaire ; ce qui signifie aussi que je ne dois
en parler à personne ; et tout cela, non parce qu’il s’agirait d’un secret
dangereux, mais au contraire d’une petite aventure strictement personnelle
et par conséquent facile à supporter, et qui doit garder ce caractère. C’est en
cela que les remarques de mon ami n’ont pas été malgré tout inutiles ; elles
ne m’ont rien appris de nouveau, mais elles m’ont confirmé dans mes vues.
D’ailleurs, à y bien réfléchir, il apparaît que les modifications que
l’affaire semble avoir subies au cours du temps n’affectent pas la chose elle-
même, elles traduisent seulement l’évolution de l’idée que je m’en fais ;
d’un côté, cette idée est devenue plus paisible, plus virile, elle va davantage
au cœur de la chose ; mais, d’un autre côté, j’en conviens, sous l’influence
inévitable de ces perpétuels ébranlements, si légers soient-ils, elle est
affectée d’une certaine nervosité.
Je considère la chose plus calmement quand je crois comprendre que le
dénouement, même s’il donne parfois l’impression d’être proche, n’est pas
encore si près de se produire ; on a fréquemment tendance, quand on est
jeune, à surestimer beaucoup la rapidité avec laquelle les dénouements
interviennent ; quand mon juge — je veux dire : cette petite femme —
tombant en faiblesse à ma vue, s’effondrait sur le côte de son fauteuil, se
cramponnait d’une main au dossier et, de l’autre main, tripotait les cordons
de son corset, quand des larmes de colère et de désespoir coulaient le long
de ses joues, je pensais toujours que l’heure du dénouement était venue et
que j’allais être convoqué pour me justifier. Mais il s’agissait bien de
dénouement ou de justification ! Les femmes ont facilement des malaises et
le monde n’a pas le temps de s’occuper de tout. Et, à vrai dire, que s’est-il
passé au cours de toutes ces années ? Rien, sinon que des incidents de ce
genre se sont renouvelés, tantôt plus forts, tantôt moins et que, par
conséquent, le total a augmenté. Et aussi, qu’il y a dans le voisinage des
gens qui rôdent et qui aimeraient bien intervenir, s’ils en trouvaient la
possibilité, mais ils n’y parviennent pas ; jusqu’à présent, ils ne se sont fiés
qu’à leur flair ; or, le flair tout seul suffit bien pour donner de l’occupation
aux gens qui en ont, mais il ne sert à rien d’autre. Au fond, rien n’a changé ;
il y a toujours eu de ces badauds inutiles et de ces pompeurs d’air ; ils ont
toujours su faire excuser leur présence par quelque malice, de préférence en
se donnant pour des parents ; ils n’ont jamais cessé d’espionner, ils avaient
du flair à ne savoir qu’en faire, sans autre résultat que d’être toujours
plantés là. La seule différence est que j’ai peu à peu appris à les connaître et
que maintenant je distingue leurs visages ; je croyais autrefois qu’il en
venait peu à peu de tous les côtés, que l’affaire prenait ainsi peu à peu de
l’importance et que le dénouement allait se produire de lui-même ; je crois
savoir aujourd’hui qu’il en a été ainsi de tout temps et que tout cela n’a
aucun rapport, ou fort peu, avec le dénouement. Et le dénouement lui-
même : pourquoi le baptiser d’un si grand nom ? Si un jour — ce ne sera
certainement pas demain ni après-demain, ce ne sera sans doute jamais —
l’opinion publique était amenée à s’occuper de cette affaire, pour laquelle,
je ne cesserai jamais de le répéter, elle n’est pas compétente, il est probable
que je ne sortirai pas indemne de cette procédure, mais il faudra bien tenir
compte du fait que je ne suis pas un inconnu, que j’ai toujours vécu au
grand jour, confiant et digne de confiance, et que, par conséquent, cette
petite femme souffreteuse survenue après coup — qu’entre parenthèses un
autre que moi aurait depuis longtemps reconnue comme une méchante
tique, qu’il aurait sans bruit et à l’insu du public écrasée sous sa botte —,
cette petite femme ne pourrait, en mettant les choses au pire, qu’apposer un
vilain paraphe sur le brevet de membre honorable de la société qui m’a été
depuis longtemps décerne. Voilà où en sont les choses aujourd’hui ; il n’y a
donc rien là qui soit fait pour m’inquiéter.
Si cependant je suis devenu un peu inquiet avec les années, cela n’a rien
à voir avec l’importance de l’affaire en elle-même ; c’est seulement qu’on
ne peut pas supporter d’être pour quelqu’un une cause perpétuelle
d’irritation, même si l’on reconnaît que cette irritation est sans fondement ;
on s’inquiète, on se met, physiquement en quelque sorte, à épier l’arrivée
d’un dénouement, même si raisonnablement on n’y croit pas beaucoup.
Mais il s’agit, pour une part aussi, d’un symptôme de l’âge ; quand on est
jeune, tout vous convient ; les vilains détails sont emportés par la source
sans cesse jaillissante de la vitalité ; si un jeune garçon a un regard un peu
inquisiteur, on ne lui en fait pas grief ; personne ne le remarque, même pas
lui ; mais, quand on est vieux, il ne subsiste plus que des restes ; chaque
chose compte, rien ne se renouvelle plus ; et le regard inquisiteur d’un
homme qui n’est plus tout jeune est en toute clarté un regard inquisiteur ; il
n’est pas difficile de s’en rendre compte. Mais rien de tout cela ne signifie
une aggravation de la chose en elle-même.
De quelque manière que je considère cette affaire, il apparaît toujours, et
je m’en tiens à cette conclusion, que, pourvu que je sache dissimuler cette
toute petite chose en posant la main dessus, je pourrai continuer encore
longtemps, sans être gêné par qui que ce soit, à mener tranquillement la vie
que j’ai menée jusqu’à présent, en dépit de toutes les fureurs de cette
femme.
UN ARTISTE DE LA FAIM{38}
L’intérêt que l’on porte aux jeûneurs professionnels a beaucoup baissé au
cours des dernières décennies. Alors qu’il était avantageux autrefois
d’organiser pour son propre compte des spectacles de cette nature, cela est
devenu aujourd’hui tout à fait impossible. C’étaient d’autres temps. À cette
époque, toute la ville s’occupait du jeûneur ; l’intérêt croissait de jour de
jeûne en jour de jeûne ; chacun voulait voir le jeuneur au moins une fois par
jour ; vers la fin, il y avait des abonnes qui restaient toute la journée assis
devant la petite cage grillagée ; même la nuit, on organisait des visites qui,
pour rehausser le spectacle, avaient lieu aux flambeaux ; quand le temps
était beau, on portait la cage dehors et c’était alors surtout aux enfants
qu’on allait montrer le jeûneur ; alors que ce n’était souvent pour les
grandes personnes qu’un amusement, auquel elles participaient parce que
c’était la mode, les enfants regardaient avec étonnement, la bouche ouverte
et, pour plus de sûreté, en se tenant par la main, cet homme blême, en
maillot noir, les côtes saillantes, couché sur une litière de paille, parce qu’il
dédaignait même d’utiliser une chaise, tantôt hochant la tête avec politesse
ou répondant avec un sourire forcé aux questions qu’on lui posait ou encore
passant le bras à travers la grille pour qu’on puisse tâter sa maigreur, tantôt
aussi s’abîmait à nouveau en lui-même, ne s’inquiétait plus de personne, ne
prêtait même plus attention à la sonnerie, pourtant si importante pour lui, de
la pendule, qui constituait tout le mobilier de sa cage ; il regardait alors
devant lui, les yeux presque clos et portant de temps à autre à sa bouche un
minuscule verre d’eau pour s’humecter les lèvres.
En dehors des spectateurs toujours différents, il y avait aussi en
permanence des surveillants, choisis par le public ; c’étaient, en général,
chose curieuse, de simples bouchers, qui restaient toujours là trois par trois,
et dont la mission consistait à observer jour et nuit le jeûneur, pour
l’empêcher de s’alimenter en cachette. Mais ce n’était qu’une formalité,
qu’on avait introduite seulement pour rassurer les foules, car les initiés
savaient bien que jamais pendant la période de jeûne, le jeûneur n’aurait
voulu, sous aucun prétexte et même sous la contrainte, absorber la moindre
nourriture ; l’honneur de son art le lui interdisait. Certes, tous les
surveillants ne pouvaient pas comprendre cela ; il y avait même quelquefois
des équipes de nuit, qui n’exerçaient leur surveillance qu’avec relâchement,
qui allaient s’installer à dessein dans un coin à l’écart et se plongeaient dans
une partie de cartes, avec l’intention manifeste de laisser le jeûneur prendre
un petit réconfort, qu’il devait pouvoir trouver, selon eux, dans quelque
réserve secrète. Il n’y avait rien que le champion de jeûne trouvât plus
pénible que les surveillants de cette espèce ; ils le remplissaient de
tristesse ; ils lui rendaient son jeûne atrocement difficile ; parfois, il lui
arrivait de dominer sa faiblesse et, aussi longtemps que ses forces le lui
permettaient, de se mettre à chanter pendant leur tour de veille, pour
montrer à ces gens-là combien ils étaient injustes de le soupçonner. Mais
cela ne servait pas à grand-chose ; ils s’étonnaient seulement de l’adresse
avec laquelle il parvenait à manger en chantant. Il préférait de beaucoup les
surveillants qui s’asseyaient tout contre la grille et, sans se contenter de
l’éclairage de nuit tamisé de la salle, dirigeaient sur lui les lampes
électriques de poche, que l’impresario mettait à leur disposition. La lumière
vive ne le gênait pas ; il ne pouvait, de toute façon, pas dormir, mais il était
toujours capable de somnoler un peu, quel que fût l’éclairage et quelle que
fût l’heure, même quand la salle était bondée et bruyante. Il était toujours
disposé, avec ces gardiens-là, à passer toute la nuit sans dormir ; il était prêt
à plaisanter avec eux, à leur raconter des anecdotes sur ses pérégrinations et
à écouter à son tour leurs histoires, uniquement pour les tenir éveillés, pour
être en mesure de leur montrer à tout moment qu’il n’avait rien de
comestible dans sa cage et qu’il jeûnait comme aucun d’entre eux n’aurait
pu le faire. Mais, le moment où il était le plus heureux, c’était quand, le
matin, on leur apportait à ses frais un petit déjeuner très copieux, sur lequel
ils se jetaient avec l’appétit d’hommes en bonne santé qui viennent de
passer une pénible nuit blanche. Il y avait bien, il est vrai, des gens qui
voulaient voir dans ce petit déjeuner une tentation illicite pour corrompre
les surveillants, mais c’était vraiment aller un peu trop loin et, quand on
demandait à ces gens si eux-mêmes accepteraient éventuellement,
uniquement dans l’intérêt de la chose, de prendre la garde de nuit sans petit
déjeuner, ils se dérobaient, sans toutefois revenir sur leurs insinuations.
Ces insinuations, à vrai dire, étaient de celles qui sont inséparables de
l’exercice du jeûne. Personne, en effet, n’était en mesure de passer ses jours
et ses nuits à surveiller le jeûneur sans arrêt, personne ne pouvait donc
savoir de ses propres yeux s’il avait vraiment jeûné sans interruption et de
manière irréprochable ; seul le champion de jeûne lui-même pouvait le
savoir, lui seul par conséquent pouvait être en même temps le spectateur
pleinement satisfait de son propre jeune. Mais, pour une autre raison, il
n’était jamais satisfait ; peut-être n’était-ce pas le jeûne qui le faisait
maigrir, au point que beaucoup de gens devaient à regret s’abstenir de venir
aux représentations, parce qu’ils ne pouvaient plus supporter sa vue ; peut-
être était-ce son insatisfaction envers lui-même qui le faisait ainsi maigrir. Il
était en effet seul à savoir combien le jeune était facile, aucun autre initié ne
le savait. Il n’était rien de plus aisé. Il n’en faisait d’ailleurs pas mystère,
mais on ne le croyait pas ; dans le meilleur des cas, on disait qu’il était
modeste, mais, la plupart du temps, on le prétendait trop occupé de sa
publicité ; ou bien on voyait en lui un faussaire qui, en effet, n’avait pas de
mal à jeûner, parce qu’il savait se faciliter les ! choses et qui avait encore le
front de l’avouer à moitié. Il lui fallait subir tout cela, il s’y était d’ailleurs
habitué au cours des années, mais intérieurement, ce mécontentement ne
cessait de le ronger, et jamais il fallait lui rendre cette justice — jamais il
n’avait quitté volontairement sa cage au bout d’une période de jeûne.
L’impresario avait fixé la limite du jeûne à quarante jours{39} ; passé ce
délai, il ne le laissait jamais jeûner, même dans les grandes métropoles et il
avait pour cela de bonnes raisons. L’expérience montrait, en effet, que l’on
pouvait, en forçant peu à peu là publicité, susciter toujours davantage
l’intérêt d’une ville, mais qu’ensuite le public faisait défaut ; on enregistrait
une diminution sensible de la demande ; il existait naturellement de légères
différences selon les villes et selon les pays, mais, en règle générale,
quarante jours étaient un maximum. Alors, le quarantième jour, on ouvrait
la porte de la cage enguirlandée de fleurs, un public enthousiaste emplissait
l’amphithéâtre, une musique militaire jouait, deux médecins entraient dans
la cage pour pratiquer sur le jeûneur les mensurations nécessaires, on
proclamait les résultats dans la salle au moyen d’un mégaphone et
finalement, deux jeunes dames, heureuses d’avoir été désignées par le sort,
se présentaient pour faire descendre au jeûneur les quelques marches de sa
cage et l’emmener jusqu’à la petite table où un repas de malade, composé
avec les plus grandes précautions, avait été servi. À ce moment-là, le
champion de jeûne se débattait toujours. Il acceptait encore de déposer
spontanément ses bras décharnés dans les mains que les dames, penchées en
deux, tendaient vers lui pour l’aider, mais il refusait de se lever. Pourquoi
s’arrêter juste maintenant, au bout de quarante jours ? Il aurait encore pu
tenir longtemps, il aurait pu tenir un temps illimité ; pourquoi s’arrêter
maintenant, en plein milieu du jeûne, avant même qu’il n’ait atteint le
meilleur du jeûne ? Pourquoi voulait-on le priver de la gloire de continuer à
jeûner et, non seulement de devenir le plus grand champion de jeûne de
tous les temps, ce qu’il était probablement déjà, mais encore de se dépasser
lui-même pour atteindre des records inimaginables, car il ne sentait aucune
limite à sa faculté de jeûner. Pourquoi cette foule, qui prétendait tellement
l’admirer, était-elle si impatiente ? S’il supportait de tenir encore plus
longtemps, pourquoi ne voulait-elle pas, de son côté, tenir un peu
davantage ? Et puis, il était fatigué ; il était bien, assis dans sa paille et il lui
fallait maintenant se mettre sur ses pieds, se lever de toute sa hauteur et se
rendre à ce repas, dont la seule idée lui donnait des nausées, qu’il réprimait
difficilement, uniquement par égard pour les dames. Et il levait son regard
vers les yeux de ces deux dames, apparemment si aimables et en réalité si
cruelles et il secouait la tête, cette tête trop lourde pour son faible cou. Mais
il se passait alors ce qui se passait toujours. L’impresario arrivait et, sans
dire un mot — car la musique empêchait de parler —, levait les bras au-
dessus du champion de jeûne, comme s’il invitait le ciel à venir contempler
sur la paille sa créature, ce martyr lamentable qu’était en effet le jeûneur,
encore que dans un sens tout différent ; il passait le bras autour de la taille
mince du jeuneur, avec d’excessives précautions, comme pour montrer la
fragilité de l’objet qu’il avait a manier ; après quoi, il le remettait — non
sans subrepticement le secouer un peu, tant et si bien que le jeûneur laissait
vaciller ses jambes et le haut de son corps, sans contrôler ses mouvements
— il le remettait entre les mains des dames, devenues pâles comme la mort.
Le jeûneur maintenant se laissait tout faire ; sa tête pendait sur sa poitrine,
on eût dit qu’on l’avait roulée jusque-là et qu’elle y restait, accrochée on ne
sait comment ; son corps s’était creusé ; ses jambes, comme mues par
l’instinct de conservation, serraient les genoux l’un contre l’autre, tout en
grattant le sol, comme si ce n’eut pas été le bon et qu’il eut fallu encore
chercher le sol véritable ; et tout le poids du corps, bien minime à vrai dire,
pesait sur l’une des dames, laquelle, en cherchant de l’aide et le souffle
haletant — ce n’est pas ainsi qu’elle avait imaginé cette fonction
honorifique — commençait par tendre le cou, afin de protéger au moins son
visage de tout contact avec le jeûneur ; puis, comme elle n’y parvenait pas
et que sa compagne plus chanceuse, au lieu de venir à son secours, se
contentait de tenir devant elle la main du jeûneur, ce petit paquet d’os, elle
éclatait en sanglots, au milieu des ricanements ravis de l’assistance et devait
céder sa place a un employé depuis longtemps tenu en réserve. Ensuite,
avait lieu le repas, dont I imprésario faisait ingurgiter quelques bouchées au
jeuneur, tombe dans un demi-sommeil proche de la pâmoison, tout en
bavardant gaiement avec lui, afin de détourner l’attention du public de l’état
dans lequel se trouvait le champion de jeûne ; puis, on portait un toast au
public, prétendument murmuré par le jeûneur à l’oreille de l’impresario ;
l’orchestre soulignait le tout par une bruyante fanfare ; après quoi, on se
séparait et personne n’avait le droit d’être mécontent du spectacle,
personne, sauf le jeûneur, toujours le seul jeûneur.
C’est ainsi qu’il vécut de nombreuses années avec de courtes périodes
régulières de repos, apparemment en pleine gloire, honoré par tous, et,
malgré tout cela, le plus souvent d’humeur mélancolique, d’une humeur
d’autant plus sombre qu’il n’y avait personne pour la prendre au sérieux.
Comment, d’ailleurs, eût-il été possible de le consoler ? Que pouvait-il
encore désirer ? Et s’il se trouvait par hasard un homme de bonne volonté
pour le plaindre et lui déclarer que sa tristesse venait probablement de la
faim, il pouvait arriver au jeûneur, surtout vers la fin d’une période de
jeûne, de répondre par un accès de fureur et, à la terreur de tous, de secouer
comme une bête les barreaux de sa cage. Mais l’impresario avait dans ces
cas-là un châtiment tout prêt, dont il faisait volontiers usage. Il excusait le
jeûneur devant toute l’assistance, concédait que seule l’irritabilité
provoquée par la faim, que des gens bien repus avaient assurément quelque
peine à comprendre, pouvait rendre pardonnable la conduite du champion
de jeûne ; puis, de fil en aiguille, il en venait à parler de l’autre prétention
du jeûneur, qui exigeait, elle aussi, une explication, à savoir qu’il pourrait
jeûner beaucoup plus longtemps qu’il ne le faisait ; il chantait la louange de
la haute ambition, de la bonne volonté, de l’abnégation que contenait cette
affirmation ; mais il cherchait ensuite à la réfuter, par un procédé très
simple, à savoir en montrant des photographies, qu’il faisait acheter en
même temps par le public, sur lesquelles on voyait le jeûneur au
quarantième jour, étendu sur son lit, presque anéanti par l’épuisement. Cette
déformation de la vérité, que le jeuneur connaissait bien, mais qui, chaque
fois, parvenait à lui retirer toute son énergie, passait vraiment la mesure. On
présentait ici comme la cause ce qui était seulement un effet de
l’interruption prématurée du jeûne. En face d’une telle incompréhension, en
face d’un tel monde d’incompréhension, il était impossible de lutter.
Chaque fois, avec une naïve bonne foi, il avait écouté, avidement pressé
contre les barreaux, les propos de l’impresario ; mais, dès qu’apparaissaient
les photographies, il lâchait les barreaux, retombait en soupirant sur sa
paille et le public rassure pouvait à nouveau s’approcher et le regarder.
Quand les témoins de pareilles scènes se les remémoraient quelques
années plus tard, ils ne parvenaient souvent même plus à comprendre ce
qu’ils disaient. Car entre-temps avait eu heu le revirement dont il a déjà été
question ; il s’était produit de manière presque soudaine ; ce revirement
avait peut-être des causes profondes, mais qui se serait soucié de les
découvrir ? Quoi qu’il en soit, le champion de jeune, habitue au succès, se
trouva un jour abandonné par le public en quête de distractions, qui
préférait se porter en foule vers d’autres spectacles. L’impresario sillonna
encore une fois la moitié de l’Europe avec lui, pour voir si on ne
retrouverait pas ici ou là l’intérêt d’autrefois, mais ce fut en vain ; on eût dit
que tout le monde s’était secrètement mis d’accord pour éprouver une
véritable aversion à l’égard des jeûneurs professionnels. Bien entendu, cela
n’avait pas pu se produire dans la réalité de maniéré si soudaine et on se
remémorait maintenant bien des signes prémonitoires, auxquels, à l’époque,
dans l’ivresse du succès, on n’avait pas suffisamment pris garde et qu’on
n’avait pas suffisamment combattus ; mais il était trop tard maintenant pour
y remédier en quelque manière. Il était certain, naturellement, que le temps
des jeûnes reviendrait un jour, mais ce n’était pas une consolation pour les
vivants. Que devait faire le jeûneur à présent ? Lui que des milliers de gens
avaient acclamé ne pouvait pas se montrer dans les petites baraques des
foires et, pour pratiquer un autre métier, il était non seulement trop vieux,
mais surtout trop passionnément adonné au jeûne. Il donna donc congé à
l’impresario, le compagnon d’une carrière sans pareille, et se fit engager par
un grand cirque ; pour ménager son amour-propre, il ne regarda même pas
les conditions du contrat.
Un grand cirque, avec le nombre immense d’hommes, de bêtes et
d’appareils qui ne cessent de se succéder et de se compléter, peut employer
n’importe qui à tout moment, même un jeûneur professionnel, à condition,
bien entendu, que ses prétentions soient modestes ; d’ailleurs, dans ce cas
particulier, ce n’était pas seulement le jeûneur qu’on engageait, mais aussi
son nom jadis illustre ; et, étant donne la nature particulière de cet art, qui
ne baisse pas à mesure que les années augmentent, on ne pouvait même pas
dire qu’on avait affaire à un artiste en fin de carrière qui n’était plus au
meilleur de sa forme et qui cherchait refuge au cirque dans un poste de tout
repos ; le jeûneur prétendait au contraire qu’il jeûnait aussi bien
qu’autrefois, ce qui était tout à fait vraisemblable, et que, si on le laissait
faire à son gré, ce qu’on lui promit sans difficulté, c’est maintenant
seulement qu’il allait plonger le monde dans un étonnement justifié,
affirmation qui, à vrai dire, vu le nouvel état d’esprit de l’époque, que le
champion de jeûne dans son ardeur était enclin à facilement oublier, n’était
reçue parmi les connaisseurs qu’avec le sourire.
Pourtant, le champion de jeûne ne méconnaissait pas au fond la situation
réelle et il admettait comme tout naturel qu’on ne le plaçât pas avec sa cage
au milieu du manège, comme clou de la soirée et qu’on le logeât au-dehors
en un lieu d’ailleurs facilement accessible à proximité de la ménagerie. De
grandes pancartes de toutes couleurs encadraient sa cage en indiquant ce
qu’il y avait à voir à cet endroit. Lorsque le public, pendant les entractes du
spectacle, se pressait du coté de la ménagerie pour voir les bêtes, il devait à
peu près inévitablement passer à proximité du champion de jeûne et s’y
arrêter un instant ; peut-être même serait-on resté plus longtemps auprès de
lui si, dans cet étroit passage, les gens qui poussaient derrière et qui ne
comprenaient pas cet arrêt sur le chemin qui menait à la ménagerie, où ils
étaient si presses d’arriver, n’avaient empêché de le contempler plus
longtemps à loisir. C’était aussi la raison pour laquelle le jeûneur, qui
aspirait naturellement à ces visites, puisqu’elles constituaient le but de sa
vie, tremblait aussi quand l’heure approchait. Dans les premiers temps, il
pouvait à peine attendre les entractes ; il avait vu d’abord avec ravissement
la foule affluer vers lui, mais il avait dû vite se convaincre — même une
illusion obstinée et presque consciente ne pouvait résister à l’expérience —
que, surtout dans leur intention, ces gens étaient toujours et sans exception
des visiteurs de la ménagerie. Encore ce spectacle était-il surtout beau
quand on le voyait de loin. Car, dès que la foule s’approchait de lui, il était
assourdi immédiatement par les cris et les injures qu’échangeaient deux
factions, qui ne cessaient de se former ; ceux qui voulaient regarder le
jeûneur tout à leur aise, non par sympathie, mais par caprice ou par défi —
et qui lui devinrent rapidement les plus odieux ; et les autres, qui avaient
avant tout envie de voir la ménagerie. Le gros de la foule écoulé, c’était le
tour des retardataires, et ceux-là, que rien n’empêchait plus de stationner
aussi longtemps qu’ils en avaient envie, passaient à grands pas, sans jeter le
moindre coup d’œil de côté, pour arriver à temps là où étaient les bêtes. Et
c’était une rare aubaine que de voir arriver avec ses enfants un père de
famille, qui leur montrait du doigt le champion de jeûne, leur expliquait en
détail de quoi il s’agissait, leur parlait de l’ancien temps, où il avait assisté à
des représentations de cette sorte, mais beaucoup plus grandioses ; les
enfants, que ni la vie ni l’école n’avaient suffisamment préparés à cela,
restaient là, il est vrai, sans comprendre — comment eussent-ils su ce
qu’était le jeûne ? —, mais on voyait cependant briller dans leur regard
inquisiteur comme la promesse de temps nouveaux et plus cléments. Peut-
être, se disait alors quelquefois le jeûneur, les choses iraient-elles un peu
mieux, si on ne l’avait pas installé si près des écuries. C’était rendre au
public le choix trop facile, sans compter que les émanations de la
ménagerie, le bruit inquiet que faisaient les bêtes pendant la nuit, le
transport des morceaux de viande crue pour les fauves, les cris des animaux
quand on leur apportait la nourriture, tout cela le blessait et le plongeait
dans l’accablement. Mais il n’osait pas présenter de réclamations à la
direction ; c’était aux bêtes malgré tout qu’il devait ce défilé de visiteurs,
parmi lesquels de loin en loin, il pouvait peut-être y en avoir un qui lui était
destiné ; et qui sait où on serait allé le cacher, s’il avait voulu rappeler qu’il
existait ? C’eût été rappeler en même temps qu’il n’était, à tout prendre,
qu’un obstacle sur le chemin de la ménagerie.
Un petit obstacle, à vrai dire, un obstacle qui devenait de jour en jour
plus minime. On s’était accoutumé à l’idée bizarre de prétendre de nos jours
attirer l’attention sur un jeuneur professionnel, et cette accoutumance
suffisait à sceller son destin. Il pouvait jeûner tout son saoul, et c’est bien
d’ailleurs ce qu’il faisait, mais rien ne pouvait plus le sauver, on passait
devant lui sans le voir. Allez donc expliquer à quelqu’un ce qu’est l’art du
jeûne ! À qui ne le comprend pas d’instinct, personne ne pourra l’expliquer.
Les belles pancartes s’étaient salies et étaient devenues illisibles ; on les
retira et il ne vint à l’esprit de personne de les remplacer ; la tablette sur
laquelle figurait le nombre des journées de jeûne accomplies, que, dans les
premiers temps, on mettait soigneusement à jour, indiquait depuis
longtemps déjà le même chiffre, car, au bout de quelques semaines, le
personnel s’était lassé de ce travail pourtant minime ; et ainsi, le jeuneur
continuait à jeûner comme il avait rêvé jadis de le faire, et il y parvenait
sans peine, comme il avait prédit autrefois ; mais personne ne comptait plus
les jours ; personne, pas même le jeûneur lui-même ne savait ou en était sa
performance et la tristesse prenait possession de son cœur. Et si, par hasard,
un oisif s’arrêtait, se moquait du chiffre périmé et parlait de supercherie,
c’était bien le mensonge le plus stupide que pussent imaginer l’indifférence
et la méchanceté innée, car ce n’était pas le champion de jeûne qui trompait
le monde, c’était le monde qui le trompait en le frustrant de son salaire.
Pourtant, il se passa encore de nombreux jours, après quoi cette période
prit fin, elle aussi. La cage attira un jour l’attention d’un inspecteur, qui
demanda aux garçons pourquoi on gardait inutilement cette cage pleine de
paille pourrie, qui aurait très bien pu servir ailleurs ; personne ne savait quoi
répondre, lorsque l’un d’eux, grâce à la tablette, se rappela le champion du
jeûne. On remua la paille avec des perches et on y trouva le jeûneur. « Tu
jeûnes toujours ? », demanda l’inspecteur, « quand vas-tu enfin cesser ? »
« Pardonnez-moi tous », dit le jeûneur ; seul l’inspecteur, qui avait mis
l’oreille contre la grille, comprit ce qu’il disait. « Bien sûr ! », dit
l’inspecteur en portant le doigt à son front pour indiquer au personnel l’état
dans lequel se trouvait le jeûneur, « bien sûr, nous te pardonnons ». « J’ai
toujours voulu que vous admiriez mon jeûne », dit le jeûneur. « Mais nous
l’admirons ! » dit l’inspecteur, conciliant. « Mais il ne faut pas l’admirer ! »,
dit le jeûneur. « Bon, dans ce cas-là, nous ne l’admirons pas », dit
l’inspecteur, « et pourquoi ne faut-il pas l’admirer ?» « Parce que je suis
forcé d’avoir faim, je ne peux pas faire autrement », dit le jeûneur. « Voyez-
moi cela », dit l’inspecteur, « et pourquoi ne peux-tu pas faire autrement ? »
« Parce que », dit le jeûneur, (en soulevant un peu sa petite tête et en
avançant les lèvres comme s’il voulait donner un baiser ; il parlait à l’oreille
de l’inspecteur, afin qu’aucune de ses paroles ne se perdît), parce que je n’ai
pas pu trouver d’aliment qui me plaise. Si j’en avais trouvé un, crois-moi, je
n’aurais pas fait tant de façons et je m’en serais repu comme toi et les
autres. » Ce furent ses derniers mots, mais dans ses yeux mourants
demeurait encore la conviction toujours assurée, mais maintenant dénuée de
fierté, qu’il continuait à jeûner.
« Il est temps de mettre un peu d’ordre », dit l’inspecteur et on enterra le
jeûneur en même temps que la paille. Et dans la cage on mit une jeune
panthère. Ce fut, même pour l’esprit le plus obtus, un sensible soulagement,
de voir, dans cette cage si longtemps délaissée, le mouvement de cette bête
sauvage. Elle avait tout ce qu’il lui fallait. Les gardiens n’avaient pas
longtemps à réfléchir pour trouver la nourriture qui lui plaisait ; elle ne
semblait même pas regretter sa liberté. Ce noble corps, doué de tout le
nécessaire jusqu’à en éclater, paraissait transporter aussi la liberté avec lui ;
on eût dit qu’elle était logée quelque part dans sa mâchoire ; et la joie de
vivre jaillissait avec tant de flamme du fond de son gosier que les
spectateurs avaient peine à y faire face. Mais ils se dominaient, se
pressaient en foule autour de la cage et il n’était plus possible de les en
écarter.
JOSÉPHINE LA CANTATRICE
OU LE PEUPLE DES SOURIS{40}
Notre cantatrice s’appelle Joséphine. Quiconque ne l’a pas entendue
ignore la puissance du chant. Il n’existe personne que son chant ne
transporte, ce qui est d’autant plus notable que notre race dans l’ensemble
n’aime pas la musique. Le calme et la paix sont la musique que nous
préférons ; nous avons une vie difficile ; même quand nous avons essayé de
nous délivrer de nos soucis quotidiens, il ne nous est plus possible de nous
élever jusqu’à des choses aussi éloignées que la musique du reste de notre
vie. Pourtant, nous ne nous en plaignons guère, nous n’allons même pas
jusque-là ; nous pratiquons une sorte de malice, dont nous avons d’ailleurs
assurément le plus pressant besoin et que nous considérons comme notre
qualité principale et c’est avec un sourire malicieux que nous avons pris
l’habitude de nous consoler de ce que nous n’avons pas ; il en serait ainsi, si
jamais — ce qui ne se produira pas —, nous devions éprouver un jour la
nostalgie du bonheur que procure peut-être la musique. Seule Joséphine
constitue une exception ; elle aime la musique et sait aussi l’exprimer ; elle
est la seule ; quand elle ne sera plus, la musique disparaîtra de notre vie —
qui sait pour combien de temps ?
Je me suis souvent demandé comment, à vrai dire, les choses se
passaient, avec cette musique. Nous n’avons aucun sens musical ; d’où
vient que nous comprenions le chant de Joséphine ou, puisque Joséphine
prétend que nous ne la comprenons pas, que nous croyons tout au moins la
comprendre ? La réponse la plus simple serait de dire que la beauté de ce
chant est si grande que l’esprit le plus obtus ne peut lui résister, mais cette
réponse n’est pas satisfaisante. S’il en était ainsi, nous devrions avoir de
prime abord et en toutes circonstances, quand nous entendons ce chant, le
sentiment de quelque chose d’extraordinaire, le sentiment que ce qui sort de
ce gosier est une chose que nous n’avons jamais entendue auparavant et que
nous n’avons même pas la capacité d’entendre, que seule Joséphine et
personne d’autre est capable de nous faire entendre. Mais c’est précisément,
à mon avis, ce qui ne se produit pas ; je n’éprouve rien de tel et je n’ai
jamais remarqué rien de tel chez les autres. Entre intimes, nous avouons
ouvertement que le chant de Joséphine, en tant que chant, n’a rien
d’extraordinaire.
Est-ce même du chant ? Malgré notre absence de sens musical, nous
avons des traditions en ce qui concerne le chant ; le chant existait dans les
anciens temps de notre peuple ; des légendes en font mention ; et quelques
chansons se sont même conservées que, bien entendu, personne ne sait plus
chanter. Nous avons donc quelque idée de ce qu’est le chant, à quoi l’art de
Joséphine ne correspond pas du tout. Est-ce même du chant ? Ne s’agit-il
pas plutôt d’un simple couinement ? Et naturellement nous savons tous
couiner ; c est le talent qui est propre à notre peuple, ou plutôt ce n’est
même pas un talent, mais une expression caractéristique de notre vie. Nous
couinons tous, mais il ne vient évidemment à l’esprit de personne de faire
passer cela pour un art, nous couinons sans y prêter attention et même sans
le remarquer et il y en a beaucoup parmi nous qui ne savent même pas que
le couinement est un de nos caractères distinctifs. Si donc il était vrai que
Joséphine ne chante pas, mais qu’elle se contente de couiner et peut-être
même c’est, du moins mon opinion — qu’elle ne dépasse guère les limites
du couinement ordinaire et n’a peut-être même pas la force suffisante pour
cela —, alors que le premier campagnard venu le fait sans peine, la journée
entière tout en travaillant —, si donc tout cela était vrai, l’art qu’on attribue
prétendument à Joséphine serait réduit à néant ; mais il serait alors plus
nécessaire encore de résoudre l’énigme que constitue l’effet qu’elle exerce
sur nous.
Mais, malgré tout, ce qu’elle émet n’est plus seulement un couinement.
Si on se met très loin d’elle et qu’on écoute ou, mieux encore, si on se
soumet à une expérience, si, par exemple, Joséphine chante au milieu
d’autres et qu’on se donne pour tâche de reconnaître sa voix, on n’entendra
incontestablement rien d’autre qu’un couinement ordinaire, remarquable
tout au plus par sa faiblesse ou sa gracilité. Mais, si l’on se tient devant elle,
il ne s’agit malgré tout pas seulement d’un couinement ; pour comprendre
son art, il ne suffit pas de l’entendre, il faut aussi la voir. Même s’il ne
s’agissait que de notre banal couinement, il y a là déjà cette particularité
que quelqu’un vient se camper solennellement pour ne rien taire que
d’ordinaire. Ce n’est certainement pas un art que de casser une noix et
personne ne se risquera donc à convoquer tout un public pour le distraire en
cassant des noix. S’il le fait cependant et que son projet réussisse, c’est la
preuve qu’il s’agit malgré tout d’autre chose que de casser des noix. Ou
bien il s’agit vraiment de casser des noix, mais il apparaît que nous n’avions
pas pris cet art en considération, parce que nous le pratiquions sans peine et
que ce nouveau casseur de noix nous en a le premier fait apparaître la vraie
nature, et peut-être n’est-il pas mauvais, pour obtenir cet effet, d’être un peu
moins habile à casser des noix que la majorité d’entre nous.
Peut-être en va-t-il de même du chant de Joséphine ; nous admirons en
elle ce que nous n’admirons pas du tout en nous ; elle est d’ailleurs, sur ce
dernier point, entièrement d’accord avec nous. J’étais présent, un jour que
quelqu’un, comme cela se produit naturellement souvent, attirait son
attention sur le couinement commun aux gens de notre peuple ; il le faisait
avec beaucoup de modestie, mais c’en était déjà trop pour Joséphine. Je n’ai
jamais vu un sourire aussi insolent et si plein de suffisance que celui qu’elle
arbora alors ; elle qui est extérieurement d’une parfaite délicatesse, d’une
délicatesse remarquable même dans notre peuple où les femmes délicates
ne manquent pas, parut alors littéralement vulgaire ; dans sa grande
sensibilité, elle dut d’ailleurs s’en apercevoir et se ressaisir. Elle nie en tout
cas qu’il existe le moindre rapport entre son art et le couinement. Envers
ceux qui sont d’une opinion opposée, elle n’éprouve que du mépris et sans
doute une haine inavouée. Il ne s’agit pas là d’une vanité ordinaire, car cette
opposition, à laquelle j’appartiens moi-même en partie, ne l’admire
certainement pas moins que ne fait la masse ; mais Joséphine ne veut pas
seulement être admirée, elle veut être admirée exactement comme elle l’a
décidé ; elle n’a que faire de la simple admiration. Et quand on est assis
devant elle, on la comprend ; c est seulement de loin qu’on peut pratiquer
l’opposition ; quand on est assis devant elle, on sait que ce qu’elle couine
ici n’est pas un couinement.
Comme le couinement appartient aux habitudes auxquelles nous nous
livrons sans y réfléchir, on pourrait penser qu’on couine aussi dans
l’auditoire de Joséphine ; nous nous sentons bien en présence de son art et,
quand nous nous sentons bien, nous couinons ; mais son auditoire ne couine
pas, il reste silencieux, au point qu’on entendrait une petite souris ; comme
si nous participions à cette paix dont nous rêvons et dont ad moins notre
propre couinement nous tient éloignés, nous gardons le silence. Est-ce son
chant qui nous ravit ou n’est-ce pas plutôt le silence solennel dont sa faible
petite voix est entourée ? Il arriva un jour qu’une péronnelle se mit en toute
innocence à couiner pendant le chant de Joséphine. C’était, ma foi,
exactement le même couinement que celui que Joséphine nous faisait
entendre : devant nous, un couinement, demeuré timide en dépit du métier
de la cantatrice et ici, dans le public, un couinement enfantin, tout
spontané ; il eût été impossible de faire la différence ; mais nous n’en
sifflâmes pas moins l’importune, nous la couvrîmes de nos couinements,
encore que nous eussions pu nous en dispenser, car elle serait allée se
cacher de peur et de honte, tandis que Joséphine ne se tenait plus et
entonnait son couinement de triomphe en écartant les bras et en tendant le
cou aussi haut qu’elle pouvait y parvenir.
Elle est d’ailleurs toujours ainsi : un rien, un hasard, le moindre
contretemps, un craquement du parquet, un grincement de dents, un
dérangement dans l’éclairage, tout lui paraît propre à rehausser l’effet de
son chant ; elle a de toute manière l’impression de chanter devant des
sourds, l’enthousiasme et les applaudissements ne lui ont jamais manqué ;
mais il y a longtemps, estime-t-elle, qu’elle a renoncé à trouver auprès de
nous une compréhension telle qu’elle l’entend. Aussi toutes les
perturbations sont-elles pour elle les bienvenues ; tout ce qui vient du
dehors pour s’opposer à la pureté de son chant et dont elle triomphe dans de
faciles combats et même sans combat du tout, rien qu’en faisant front, peut
contribuer à éveiller la foule et à lui enseigner, sinon la compréhension, du
moins quelque pressentiment respectueux.
Mais si les petites choses la servent tant, que dire des grandes ? Notre vie
est très agitée ; chaque jour apporte tant de surprises, d’inquiétudes,
d’espoirs et d’effrois, que l’individu ne pourrait les supporter, s’il n’était
pas à tout moment, de jour comme de nuit, épaulé par ses compagnons ;
mais, même dans ces conditions, la vie est souvent fort difficile ; il arrive
que mille épaules ploient sous le fardeau qui n’était destine qu’à un seul.
C’est alors que Joséphine pense que son heure est venue. Elle est déjà là,
toute frêle, tout agitée d’inquiétants tremblements, surtout au-dessous de la
poitrine, comme si elle avait ramassé toutes ses forces dans son chant,
comme si elle s’était dépouillée de toute vigueur, de toute possibilité de vie,
de tout ce qui n’est pas immédiatement au service de son chant et qu’elle
reste démunie, abandonnée, livrée à la protection de génies tutélaires, et
qu’il suffirait, tandis qu’étrangère à elle-même, elle ne vit plus que dans son
chant, d’un souffle d’air froid pour la tuer. Mais c’est devant ce spectacle
que nous autres, ses prétendus adversaires, avons coutume de dire : « Elle
ne sait même pas couiner ; quels efforts abominables elle est obligée de
faire pour arracher de son gosier, je ne dis pas un chant, mais le simple
couinement que l’on pratique dans nos provinces. » Voilà ce que nous
pensons, mais ce n’est, je l’ai dit, qu’une impression, sans doute inévitable,
mais aussi passagère et rapidement dissipée. Bientôt, nous nous
replongeons à notre tour dans le sentiment chaleureux de la foule, dans
lequel chacun, pressé contre son voisin, prête respectueusement l’oreille, en
retenant son souffle.
Et, alors que notre peuple est constamment en mouvement, qu’il court de
droite et de gauche pour des motifs qui ne sont pas toujours clairs, il suffit
le plus souvent à Joséphine, pour rassembler ces foules, de rejeter sa petite
tête en arrière, d’entrouvrir la bouche, de lever les yeux vers le ciel, en
prenant la posture qui indique qu’elle a l’intention de chanter. Elle peut
faire cela où elle veut, il n’est pas indispensable que ce soit un lieu visible
de loin, le moindre recoin cache, choisi dans l’humeur d’un instant, fait tout
aussi bien l’affaire. La nouvelle qu’elle va se mettre à chanter se répand
aussitôt et bientôt on se rend vers elle par processions entières.
Évidemment, il arrive que des obstacles se mettent parfois à la traverse :
Joséphine chante avec prédilection dans les périodes troublées, la détresse
et des soucis multiples nous obligent à toutes sortes de démarches, et nous
ne pouvons, malgré notre bonne volonté, nous réunir aussi rapidement
qu’elle le voudrait ; il peut lui arriver de prendre ses grands airs sans avoir
devant elle un auditoire suffisant ; naturellement, cela la rend furieuse, elle
se met à taper des pieds, elle jure d’une manière peu convenable pour une
jeune fille, il lui arrive même de mordre. Mais cette conduite ne nuit pas à
sa réputation ; au lieu de l’amener à mettre un frein à ses prétentions
abusives, cela nous invite au contraire à nous en rendre dignes ; on dépêche
des messagers pour aller chercher des auditeurs ; quand cela a lieu, cela se
fait en cachette et on voit alors sur tous les chemins des estafettes qui font
signe aux arrivants de se hâter ; et cela dure jusqu’au moment où l’on a
réuni un nombre acceptable de spectateurs.
Pour quelle raison notre peuple se donne-t-il tout ce mal pour
Joséphine ? C’est une question à laquelle il n’est pas plus facile de répondre
qu’à la question qui concerne son chant ; les deux sont liées. On pourrait
même supprimer la première et la confondre entièrement avec la deuxième,
si on pouvait par exemple affirmer que c’est à cause de son chant que l’on
accorde à Joséphine ce dévouement absolu. Mais ce n’est précisément pas
le cas ; le dévouement absolu est une chose que notre peuple ne connaît
guère ; ce peuple qui aime avant tout sa propre malice — dénuée de
méchanceté, qui aime les secrets enfantins qu’on se murmure à l’oreille, les
cancans innocents qu’on ne chuchote que du bout des lèvres, est malgré tout
incapable d’un dévouement absolu ; Joséphine le sait bien, d’ailleurs, c’est
même ce qu’elle combat de toutes les forces de son faible gosier.
Il ne faut pas cependant pousser trop loin ces vérités générales : notre
peuple est bien dévoué à Joséphine, en effet, mais non sans limites : il ne
serait pas capable, par exemple, de rire à son propos. Il faut bien l’avouer :
il y a en Joséphine bien des choses qui prêteraient à rire ; or, chez nous, on
est facilement prêt à rire ; malgré toutes les misères de notre vie, un léger
rire est chez nous toujours de mise ; mais nous ne rions pas de Joséphine.
J’ai parfois l’impression que notre peuple, s’il voulait définir ses relations
avec Joséphine, considérerait que cet être fragile et qui a besoin de
protection, cet être, dirait-on, marqué par le destin, — marqué, si on l’en
croit, par la perfection de son chant — est en quelque sorte remis à sa garde
et qu’il doit prendre soin d’elle ; la raison n’en est claire pour personne,
mais le fait est là, à ce qu’il semble. Or, on ne rit pas de ce qui est remis à
votre garde ; ce serait un manquement au devoir que d’en rire ; la pire
méchanceté que les plus méchants d’entre nous infligent à Joséphine
consiste à dire : « Rien que de la regarder nous fait passer l’envie de rire. »
C’est ainsi que notre peuple veille sur Joséphine à la manière d’un père
qui prend soin d’un enfant qui tend vers lui sa petite main — sans qu’on
sache bien si ce geste exprime une prière ou un ordre. On imaginerait que
notre peuple n’est pas fait pour exercer ces devoirs paternels, mais en fait il
les exécute, au moins dans ce cas, de manière exemplaire ; aucun individu
isolé ne pourrait faire ce que fait à cet égard la collectivité du peuple. Il
existe évidemment entre le peuple et l’individu une immense différence de
pouvoir ; il suffit que le peuple attire son protégé auprès de lui et le fasse
profiter de sa chaleur, pour qu’il soit à l’abri. Il est vrai qu’on n’ose guère
parler de ces choses-là à Joséphine. « Je me moque bien de votre
protection », dit-elle, « chansons que tout cela ! » « Oui, oui, c’est bien ce
que tu fais, tu chantes ! », pensons-nous. Et d’ailleurs, quand elle se rebelle
ainsi, ce n’est pas un démenti, c’est une attitude tout à fait semblable à celle
des enfants, c’est la façon qu’ils ont d’exprimer leur gratitude et un père n’a
pas à s’en offusquer.
Mais il intervient cependant un autre élément qu’il est plus difficile
d’expliquer par les relations entre notre peuple et Joséphine. Joséphine est,
en effet, d’une opinion opposée, elle croit que c’est elle qui protégé le
peuple. C’est son chant, à l’en croire, qui nous sauve dans les cas de
difficultés politiques ou économiques, il a ce pouvoir ; et, s’il ne chasse pas
le malheur, il nous donne du moins la force de le supporter. Ce n’est pas
ainsi qu’elle l’exprime, ni d’ailleurs autrement ; elle parle peu ; au milieu de
ce peuple de bavards, elle reste silencieuse ; mais on le voit briller dans ses
yeux, on le lit sur ses lèvres closes — peu de gens, chez nous, savent garder
les lèvres closes, elle en revanche, sait le faire. Lorsque arrive une mauvaise
nouvelle — et il y a des jours où les mauvaises nouvelles arrivent en foule,
mêlées aux fausses informations et aux demi-vérités —, elle se redresse tout
à coup, alors qu’elle se traîne d’ordinaire languissamment sur le sol, tend le
cou et cherche à dominer son troupeau du regard, comme le berger avant
l’orage. Certes, les enfants insupportables, qui n’ont aucun contrôle d’eux-
mêmes, ont aussi des prétentions du même genre ; mais, malgré tout, chez
Joséphine, ces prétentions ne sont pas aussi injustifiées. Bien sûr, elle ne
nous sauve pas et ne nous donne aucune force ; il est facile de se faire
passer pour le sauveur de ce peuple qui, habitué à la souffrance, et ne
s’épargnant jamais, prompt dans ses décisions et connaissant la mort, ce
peuple qui n’est craintif qu’en apparence dans l’atmosphère de témérité
dans laquelle il ne cesse de vivre, de façon d’ailleurs aussi féconde
qu’audacieuse — ; il est facile, dis-je, de se donner pour le sauveur de ce
peuple qui s’est toujours plus ou moins sauvé lui-même, fût-ce au prix de
sacrifices devant lesquels les historiens nous négligeons en général
entièrement les recherches historiques — restent pétrifiés d’épouvante. Et
pourtant, il est vrai que c’est dans les moments de détresse que nous prêtons
encore mieux l’oreille à la voix de Joséphine. Les menaces qui pèsent au-
dessus de nous, nous rendent plus calmes, plus modestes, plus prêts à nous
plier à son goût pour le commandement ; nous aimons alors à nous
rassembler, à nous presser les uns contre les autres, surtout quand il n’existe
aucun lien entre l’occasion qui nous réunit et les affaires qui nous
inquiètent ; c’est comme si nous buvions encore rapidement ensemble —
oui, il faut se hâter, Joséphine l’oublie trop souvent — une coupe de paix. Il
s’agit alors moins d’un spectacle de chant que d’une assemblée du peuple et
d’une assemblée où, à l’exception d’un petit couinement sur le devant de la
foule, tout est plongé dans le silence ; l’heure est bien trop grave pour que
nous la perdions en bavardages.
Ces relations ne pouvaient évidemment pas du tout satisfaire Joséphine.
Mais, en dépit de sa nervosité et du malaise que provoque en elle sa
situation toujours mal définie, il y a malgré tout beaucoup de choses qu’elle
ne voit pas, car elle est aveuglée par sa vanité et on peut s’arranger sans
grand effort pour lui en dissimuler beaucoup d’autres ; tout un essaim de
flatteurs s’y emploie constamment, finalement dans l’intérêt de tous —,
mais elle n’accepterait certainement jamais de jouer un rôle subalterne, de
rester inaperçue dans le coin d’une assemblée du peuple ; bien que ce rôle
fût loin d’être insignifiant, elle ne voudrait jamais prodiguer son chant à si
bas prix.
Mais rien ne l’y oblige, car il n’arrive jamais qu’on ne prenne pas garde à
son chant. Bien que nous soyons occupés en réalité de choses toutes
différentes et que le silence soit loin de régner seulement par amour du
chant, bien que plus d’un ne prenne même pas la peine de lever la tête et
enfonce son visage dans la fourrure de son voisin et que Joséphine, par
conséquent, semble se donner de la peine pour rien, il est incontestable
qu’un peu de son couinement parvient jusqu’à nous. Ce couinement, qui
s’élève quand le silence s’impose à tous les autres est presque comme un
message que le peuple adresse à chacun de ses membres ; le maigre
couinement de Joséphine, au milieu de nos graves décisions, ressemble
presque à la misérable existence de notre peuple au milieu du tumulte d’un
univers hostile. Joséphine parvient à s’affirmer, ce néant de voix, ce néant
de talent parvient à s’affirmer et se fraie un chemin jusqu’à nous — et cette
idée nous réconforte. Un chanteur véritable, si jamais il devait y en avoir un
parmi nous, nous paraîtrait intolérable et nous serions unanimes à refuser
l’absurdité d’un tel spectacle. Puisse Joséphine être préservée de savoir que
le fait que nous 1 écoutions est un argument qui ne plaide pas en faveur de
son chant. Elle doit bien en avoir une vague intuition ; sinon pourquoi
emploierait-elle tant de passion à nier que nous l’écoutions ? Mais elle
recommence à chanter, comme pour étouffer son pressentiment sous ses
propres couinements.
Il lui resterait toujours malgré tout une consolation : car, en fait, nous
l’écoutons dans une certaine mesure, nous l’écoutons, probablement à peu
près comme on écouterait une véritable artiste du chant ; elle obtient des
effets qu’un vrai chanteur s’efforcerait sans doute en vain d’obtenir avec
nous, des effets qui ne sont dus précisément qu’à l’insuffisance des moyens
dont elle dispose. Cela tient probablement surtout à notre mode de vie.
Notre peuple ignore la jeunesse, il connaît tout au plus une très brève
enfance ; on revendique, il est vrai, régulièrement une certaine liberté pour
les enfants, on veut leur garantir un peu de tranquillité, reconnaître leur
droit à jouir d’un peu d’insouciance, à s’ébattre à leur gré, à jouer comme
ils l’entendent ; on veut faire reconnaître ces droits et aider à les mettre en
pratique ; on entend ces revendications et presque tout le monde les
approuve ; il n’existe rien qui mérite davantage l’approbation, mais il n’est
rien non plus qu’il soit plus difficile de concéder dans la réalité de notre
vie ; on approuve les revendications, on fait des tentatives dans ce sens,
mais bientôt tout continue comme par le passé. Notre vie est ainsi faite, en
effet, qu’un enfant, dès qu’il commence à courir et à discerner un peu les
objets qui l’entourent, doit pourvoir à ses besoins, tout comme un adulte ;
les domaines sur lesquels, pour des raisons d’économie, nous vivons
dispersés, sont trop vastes, nos ennemis trop nombreux, les traquenards
qu’on nous tend partout trop imprévisibles — ; nous ne pouvons tenir nos
enfants à l’écart de la lutte pour la vie ; le faire serait les vouer à une fin
prématurée. À ces tristes raisons s’ajoute, il est vrai, un motif plus exaltant,
à savoir la fécondité de notre race. Une génération pousse l’autre et chacune
est nombreuse ; les enfants n’ont pas le temps d’être enfants. D’autres
peuples peuvent accorder le plus grand soin à l’éducation de leurs enfants,
ils peuvent construire des écoles pour leurs petits ; leurs enfants, espoir de
la nation, sortent tous les jours en masse de ces écoles ; mais ce sont
toujours les mêmes enfants que l’on en voit sortir. Nous autres, nous
n’avons pas d’écoles, mais notre peuple fait naître en de courts laps de
temps les foules innombrables de nos enfants, pépiant et piaillant
joyeusement tant qu’ils ne savent pas encore couiner, se roulant sur le sol
ou se laissant pousser sous la pression des autres tant qu’ils ne savent pas
encore courir, entraînant tout maladroitement sous leur masse tant qu’ils ne
savent pas encore voir clair, voilà les enfants que nous avons. Et non pas,
comme dans les écoles des autres peuples, toujours les mêmes enfants, non,
il en vient toujours de nouveaux, sans interruption et sans fin ; à peine un
enfant apparaît-il, qu’il n’est déjà plus un enfant, mais déjà se pressent
derrière lui de nouveaux visages d’enfants, impossibles à distinguer, dans la
foule et dans la précipitation, roses de bonheur. Évidemment, tout cela est
bien beau et les autres n’ont pas tort de nous envier ; mais il nous est
impossible de donner à nos enfants une véritable enfance. Et ce n’est pas
sans conséquence. Il y a un certain esprit d’enfance, qui ne meurt jamais en
nous, qui reste indéracinable dans notre peuple ; en contradiction avec ce
que nous possédons de meilleur, notre infaillible sens pratique, nous
agissons quelquefois de façon très inconsidérée, tout à fait à la manière des
enfants, sans raison, avec prodigalité, avec générosité, avec légèreté et tout
cela souvent par goût de la plaisanterie. Si la joie que nous en éprouvons ne
peut naturellement plus avoir la même force que la joie des enfants, il en
demeure cependant à coup sûr quelque chose. C’est de cet enfantillage de
notre peuple que Joséphine tire avantage depuis toujours.
Mais notre peuple n’est pas seulement enfantin, il est aussi, dans un autre
sens, prématurément vieux ; l’enfance et la vieillesse sont différentes chez
nous de ce qu’elles sont ailleurs. Nous n’avons pas de jeunesse, nous
sommes tout de suite adultes, si bien que nous sommes adultes trop
longtemps ; aussi une certaine lassitude, un certain découragement ont-ils
laissé à cause de cela de larges traces dans la nature pourtant opiniâtre et
confiante de notre peuple. C’est de cela aussi que procède probablement
notre absence de sens musical ; nous sommes trop vieux pour la musique ;
ses émotions et ses élans ne conviennent pas à la pesanteur de notre
tempérament ; nous l’écartons d’un geste las ; nous nous sommes rabattus
sur le couinement ; un petit couinement par-ci, par-là, voilà ce qui nous
convient. Qui sait s’il n’y a pas des talents musicaux parmi nous ; mais, s’il
y en avait, le caractère de nos compatriotes les étoufferait avant même
qu’ils aient pu s’épanouir. Joséphine, en revanche, peut à sa guise couiner
ou chanter — peu importe le mot qu’elle emploie, cela ne nous gêne pas,
cela correspond à nos besoins, c’est une chose que nous tolérons sans
difficulté ; s’il devait y subsister quelque reste de musique, elle serait
réduite à sa plus simple expression ; une certaine tradition musicale se
trouve sauvegardée, mais sans que cela nous gêne le moins du monde.
Mais Joséphine apporte encore bien davantage à un peuple qui se trouve
dans cet état d’esprit. Dans ses concerts, surtout quand l’heure est grave, il
n’y a plus que les tout jeunes pour s’intéresser encore à la cantatrice, pour
contempler avec étonnement la façon qu’elle a de froncer les lèvres, de faire
passer l’air à travers ses mignonnes petites dents de devant, de se pâmer en
admirant les sons qu’elle émet et de se servir de son évanouissement pour y
puiser le courage de nouvelles performances, à ses yeux encore plus
fabuleuses, mais la foule proprement dite, comme on s’en rend compte
aisément, s’est déjà repliée sur elle-même. C’est ici, dans les précaires
intervalles entre les combats, que notre peuple rêve ; on dirait que chacun
sent ici ses membres se détendre et qu’après tant de tribulations, son âme
inquiète peut enfin à loisir s’allonger et prendre ses aises dans la chaude
couche de son peuple. Et dans ce rêve tinte çà et là le couinement de
Joséphine ; elle le dit perlé, nous le trouvons saccadé ; mais, quoi qu’il en
soit, il est ici à sa place, mieux que nulle part ailleurs ; jamais on n’eût pu
trouver un moment plus favorable pour accueillir de la musique. Il y a là un
peu de notre brève et misérable enfance, un peu de l’irrécupérable bonheur
que nous avons perdu, mais il y a aussi quelque chose de notre vie active
d’aujourd’hui, un peu de notre incompréhensible enjouement qui, en dépit
de tout, se maintient et que rien ne saurait détruire. Et pour cela, il n’est pas
besoin de beaucoup de bruit ; tout est dit légèrement, dans un murmure,
comme une confidence, d’une voix par moments enrouée. Il s’agit d’un
couinement. Comment pourrait-il en être autrement ? Le couinement est
l’idiome de notre peuple ; simplement, beaucoup d’entre nous couinent leur
vie entière sans le savoir, mais ici le couinement est libéré des chaînes de la
vie quotidienne et nous libère, nous aussi, pour un bref instant. Nous ne
voudrions certes pas être privés de ces spectacles.
Mais, de là à prétendre, comme Joséphine, qu’elle nous apporte dans ces
moments-là des forces nouvelles, etc., il y a loin. Pour le public ordinaire,
s’entend, non pour les flatteurs de Joséphine. « Comment pourrait-il en aller
autrement ? » disent-ils avec une candide audace, « comment expliquer
autrement ce grand concours d’auditeurs, surtout en cas de danger pressant,
qui a même plus d’une fois empêché de prendre en temps voulu les mesures
de défense pour écarter ce danger ? » Oui, ce dernier point est
malheureusement exact, mais on ne va pourtant pas le compter parmi les
titres de gloire de Joséphine, surtout si l’on ajoute que, lorsque des réunions
ont été ainsi inopinément interrompues par l’ennemi et que plus d’un des
nôtres a dû y laisser la vie, Joséphine, qui était responsable de tout, qui avait
peut-être même attiré l’ennemi par son couinement, était toujours en
possession de la place la plus sûre et que, sous la protection de ses fidèles,
elle était toujours la première à disparaître sans bruit séance tenante. Mais,
au fond, tout le monde sait cela aussi et cela n’empêchera pas les gens de
revenir en toute hâte, dès que Joséphine décidera à la première occasion,
selon son caprice, n’importe où, n’importe quand, de se lever pour chanter.
On pourrait en conclure que Joséphine est presque au-dessus des lois,
qu’elle peut faire ce qu’elle veut, même au risque de mettre la communauté
en danger, et qu’on lui pardonne tout. S’il en était ainsi, les prétentions de
Joséphine seraient parfaitement compréhensibles, on pourrait même voir, en
quelque sorte, dans cette liberté que le peuple lui concédé, dans ce présent
extraordinaire qui semble même bafouer la loi et qu’on n’a jamais accordé à
personne d’autre, l’aveu que le peuple, en effet, comme Joséphine le
prétend, ne la comprend pas, qu’il reste interdit et impuissant devant son
art, qu’il ne se sent pas digne d’elle et qu’il cherche presque désespérèrent à
compenser par des faveurs tout le mal qu’il lui fait et que, de même que son
art échappe à la compréhension du public, de même sa personne et tout ce
qu’elle désire échappent à son autorité. Or, cela est totalement faux ; et, s’il
peut se faire que tel ou tel capitule trop vite devant Joséphine, notre peuple,
qui n’a jamais capitulé sans condition devant personne, ne capitule pas non
plus devant elle.
Depuis déjà longtemps, peut-être même dès le début de sa carrière
artistique, Joséphine lutte pour être exemptée de tout travail en
considération de son chant ; il faudrait la dispenser du souci du pain
quotidien et de tout ce qui a quelque rapport avec la lutte que nous menons
pour notre existence, et, probablement, de faire supporter ces charges par le
peuple entier. Un esprit prompt à l’enthousiasme il s’en est trouvé —
pourrait déjà conclure de l’étrangeté de cette exigence et de l’état d’esprit
qu’il a fallu pour concevoir une pareille exigence, à la justification de cette
dernière. Mais notre peuple raisonne autrement et refuse tranquillement ces
prétentions. Il ne se donne même pas beaucoup de mal pour réfuter
l’argumentation de la requête. Joséphine explique par exemple que l’effort
qu’exige le travail est nuisible pour sa voix, que cet effort est assurément
minime en comparaison de celui qu’elle fournit pour chanter, mais qu’il lui
retire malgré tout la possibilité de se reposer suffisamment après le chant et
de reprendre des forces pour un nouveau tour de chant, qu’à ce compte elle
va s’épuiser complètement, sans pouvoir malgré tout donner toute sa
mesure. Le peuple l’écoute et ne tient aucun compte de ce qu’elle dit. Ce
peuple si facile à émouvoir peut aussi parfois rester tout à fait insensible. Il
refuse quelquefois avec une telle dureté que Joséphine elle-même en reste
interdite, elle fait mine de céder, travaille comme il faut, chante du mieux
qu’elle peut ; mais tout cela ne dure pas et elle reprend la lutte avec des
forces nouvelles, dont elle semble avoir pour ce combat une réserve
intarissable.
Or, il est clair que Joséphine ne cherche pas vraiment à obtenir ce qu’elle
réclame si expressément. Elle est raisonnable, elle n’a pas peur du travail —
personne chez nous n’a d’ailleurs peur du travail — même si I on faisait
droit à ses prétentions, elle continuerait certainement à vivre comme par le
passé, le travail ne constituerait pas un obstacle pour son chant, sans que
son chant toutefois en devienne plus beau pour autant —, ce qu’elle
recherche, c’est donc seulement une reconnaissance publique et sans
équivoque de son art, une reconnaissance qui ignorerait l’usure du temps et
qui dépasserait tout ce qu’on a connu jusqu’à ce jour. Mais, alors que
presque tout le reste lui semble facile à obtenir, cette reconnaissance lui est
obstinément refusée. Peut-être aurait-elle dû des le début engager le combat
dans une autre direction, peut-être comprend-elle maintenant l’erreur
qu’elle a commise, mais elle ne peut plus reculer : reculer serait se renier
elle-même ; il lui faut aujourd’hui obtenir ce qu’elle veut ou périr.
Si elle avait vraiment des ennemis, comme elle le dit, ceux-ci pourraient,
sans avoir à bouger le petit doigt, s’amuser à regarder le combat qu’elle
mène. Mais elle n’a pas d’ennemis et, même s’il peut arriver que te ! ou tel
ait un reproche à lui faire, ce combat n’amuse personne. Ne serait-ce que
parce que le peuple se montre ici dans une froide attitude de juge, qu’on ne
voit que très rarement chez nous. Et si quelqu’un estimait que cette attitude
est ici justifiée, la simple idée que le peuple pourrait un jour se conduire
envers lui de manière analogue, suffirait à lui retirer son plaisir. Dans ce
refus, comme dans les prétentions de Joséphine, ce n’est pas, à vrai dire, le
fond de l’affaire qui compte : c’est le fait que le peuple puisse se fermer de
manière aussi absolue envers l’un de ses membres, et de manière d’autant
plus absolue qu’il continue, pour le reste, à prendre paternellement soin de
lui, avec même plus d’humilité que ne ferait un père.
S’il s’agissait d’un individu et non du peuple, on pourrait croire que cet
individu n’avait tout ce temps-là cédé à Joséphine que parce qu’il avait eu
toujours ardemment envie de mettre un terme un beau jour à l’esprit de
conciliation, qu’il ne lui avait cédé d’abord au-delà de toute raison qu’avec
la ferme conviction qu’il faudrait bien une fois que le désir
d’accommodement parvienne à sa juste limite, que, s’il lui avait cédé plus
qu’il n’était nécessaire, c’était seulement pour accélérer les choses, pour
donner à Joséphine de mauvaises habitudes et la pousser à formuler
toujours de nouveaux désirs, jusqu’au moment où elle avait en effet émis
cette dernière exigence ; c’est évidemment à ce moment-là que, préparé
comme il l’était, il lui avait en peu de mots signifié un refus définitif. Mais
ce n’est certainement pas comme cela que les choses se sont passées ; le
peuple n’a pas besoin d’avoir recours à de pareilles ruses ; de plus, sa
vénération envers Joséphine est sincère et éprouvée et la revendication
qu’elle présentait, si énorme que même un enfant innocent aurait pu lui en
prédire l’issue ; mais il est possible, malgré tout, que dans la conception que
Joséphine se fait de cette affaire, ces suppositions aient pu aussi jouer un
rôle et qu’elles ajoutent encore de l’amertume à la souffrance qu’elle
éprouve à cause du refus.
Mais, même si elle se livre à des suppositions de ce genre, ce ne sont pas
elles qui la détourneraient du combat. Ce combat s’est même aggravé ces
derniers temps ; si elle ne l’a mené jusqu’ici qu’en paroles, elle commence
maintenant à employer d’autres moyens, à son avis plus efficaces, à notre
avis plus dangereux pour elle.
Beaucoup de gens croient que, si Joséphine devient aussi pressante, c est
parce qu’elle se sent vieillir, que sa voix donne des signes de faiblesse et
qu’il est donc grand temps pour elle, si elle veut obtenir la reconnaissance
qu’elle désire, de livrer son dernier combat. Je n’y crois pas. Joséphine ne
serait plus elle-même s’il en était ainsi. Il n’existe pour elle ni vieillissement
ni voix qui faiblisse. Si elle exige quelque chose, elle n’y est pas poussée
par des raisons d’ordre extérieur, mais par une logique intérieure. Si elle
veut conquérir la suprême couronne, ce n’est pas parce que celle-ci se
trouve un moment plus aisément à sa portée, mais uniquement parce qu’elle
est la plus haute ; si cela ne dépendait que d’elle, elle irait la chercher
encore plus haut.
Ce mépris des difficultés extérieures ne l’empêche pas, à vrai dire, d’user
des moyens les plus indignes. Son bon droit est pour elle hors de doute :
qu’importe donc la façon dont elle l’obtiendra ? D’autant que dans le
monde tel qu’elle se l’imagine, les moyens corrects sont précisément
destinés à échouer. C’est peut-être même la raison pour laquelle elle a
transporté son combat sur un autre terrain que celui du chant, sur un terrain
qui lui tient moins à cœur. Ses partisans ont répandu des bruits selon
lesquels elle se sent parfaitement capable de chanter de telle manière que le
peuple entier, dans toutes ses classes et jusque dans l’opposition la plus
clandestine éprouve un vrai plaisir, non point dans le sens où l’entend le
peuple, qui prétend depuis toujours éprouver du plaisir à la musique de
Joséphine, mais dans le sens qu’elle-même désire. Cependant, ajoute-t-elle,
comme il ne lui est pas possible de falsifier le grand art pour flatter le
vulgaire, les choses resteraient nécessairement en l’état. Mais il en va
autrement dans le combat qu’elle mène pour se faire dispenser du travail ; il
s’agit évidemment là aussi d’un combat, dont son chant est l’enjeu, mais là,
elle ne fait pas usage directement de l’arme précieuse de la musique ; tous
les moyens sont donc assez bons.
C’est ainsi qu’on avait répandu une rumeur, selon laquelle Joséphine
avait l’intention, si on ne lui cédait pas, d’abréger les vocalises. J’ignore
tout des vocalises, je n’ai jamais remarqué dans son chant la moindre
vocalise. Mais Joséphine veut abréger les vocalises ; provisoirement, elle ne
les supprime pas, elle se contente de les abréger. Elle a, paraît-il, mis sa
menace à exécution ; en ce qui me concerne, je n’ai vu aucune différence
avec ses prestations antérieures. Le peuple, dans son ensemble, a écouté
comme toujours, sans exprimer d’opinion sur les vocalises et rien n’a
change dans la façon d’accueillir les exigences de Joséphine. Il y a
d’ailleurs quelquefois, dans la personne et indéniablement aussi dans la
pensée de Joséphine, quelque chose de vraiment gracieux. C’est ainsi
qu’après ce spectacle, elle a déclaré, comme si sa décision au sujet des
vocalises avait été trop dure envers le peuple ou trop soudaine, qu’elle allait
bientôt se remettre à chanter entièrement les vocalises. Mais après le
premier concert, elle changea d’avis à nouveau ; c’en était fait
définitivement des grandes vocalises, elle ne les reprendrait pas avant
d’avoir reçu gain de cause. Le peuple ne tient pas le moindre compte de ces
déclarations, de ces résolutions et de tous ces changements, pas plus qu’un
adulte ne tient compte dans ses pensées des bavardages d’un enfant ; on
l’écoute avec bienveillance, mais on reste sourd à ses arguments.
Mais Joséphine n’abandonne pas. C’est ainsi, par exemple, qu’elle a
prétendu récemment s’être blessé le pied au cours de son travail, ce qui lui
rend la station debout pénible quand elle chante ; mais, comme elle ne peut
chanter que debout, elle serait obligée d’écourter son chant lui-même. Bien
qu’elle boite et se fasse soutenir par ses partisans, personne ne croit à une
véritable blessure. Même compte tenu de la vulnérabilité particulière de son
petit corps, nous sommes un peuple de travailleurs et Joséphine, elle aussi,
fait partie de notre peuple. S’il fallait nous mettre à boiter à la moindre
écorchure, le peuple entier n’arrêterait pas de boiter. Mais elle a beau se
faire traîner comme une estropiée, elle a beau se faire voir plus souvent
qu’à l’ordinaire dans ce déplorable état, le peuple écoute ses chants avec
gratitude et avec ravissement, mais ne s’inquiète guère du fait qu’ils soient
devenus plus courts.
Comme elle ne peut pas boiter tout le temps, elle imagine quelque chose
d’autre, elle prétexte la fatigue, le mauvais moral, la faiblesse. Nous avons
maintenant un spectacle en même temps qu’un concert. Nous voyons
derrière Joséphine le clan de ses partisans qui la prie de chanter, la conjure
de chanter. Elle voudrait bien, mais elle ne peut pas. On la console, on la
flatte, on la porte presque à la place choisie d’avance où elle doit chanter.
Finalement, elle cède en versant des pleurs, dont on ne peut interpréter le
sens ; mais, au moment où, au prix d’un effort visiblement immense, elle
veut se mettre à chanter, suprêmement lasse, sans écarter les bras comme a
l’ordinaire, mais en les laissant pendre sans vie le long de son corps — ce
qui donne l’impression qu’ils sont peut-être un peu trop courts —, au
moment ou elle veut entonner sa chanson, elle n’y parvient pas, elle le fait
comprendre d’un geste impatient de la tête, puis s’affaisse sous nos yeux.
Après quoi, il est vrai, elle se relève et se remet à chanter, d’une manière, à
ce qu’il me semble, peu différente de sa manière ordinaire : peut-être, si
l’on a l’oreille qu’il faut pour percevoir de subtiles nuances, y remarque-t-
on une petite nervosité inaccoutumée qui ne fait qu’améliorer la qualité de
son chant. Et, à la fin, elle est même moins fatiguée qu’avant et c’est d’un
pas ferme, s’il est possible de dénommer ainsi son trottinement furtif, et en
refusant l’aide de ses partisans, qu’elle s’éloigne, en toisant d’un regard
glacé la foule qui s’écarte devant elle avec respect.
C’est ce qui s’est passé récemment, mais la dernière nouveauté, c’est
qu’elle disparut, un jour où l’on attendait qu’elle se mette à chanter. Ses
partisans ne sont pas les seuls à la chercher, beaucoup de gens se mettent en
quête, mais en vain. Joséphine a disparu, elle ne veut pas chanter, elle ne
veut même pas qu’on la supplie de chanter, elle nous a, cette fois, tout à fait
abandonnés.
Il est curieux qu’elle calcule si mal, la rusée, si mal qu’on croirait qu’elle
ne calcule pas du tout et qu’elle est seulement entraînée par sa destinée qui,
dans notre univers, ne peut être que fort triste. C’est elle-même qui se refuse
au chant, elle-même qui détruit le pouvoir qu’elle s’était acquis sur les
esprits. Comment a-t-elle pu acquérir ce pouvoir, alors qu’elle les connaît si
mal ? Elle se cache et ne chante pas ; mais le peuple, tranquillement, sans
déception visible, maître de lui et se suffisant à lui-même, le peuple qui, en
dépit des apparences peut bien dispenser des présents, mais n’en peut
recevoir aucun, même de Joséphine, ce peuple continue sa route.
Mais Joséphine ne pourra que décliner. Le temps viendra bientôt, où elle
émettra son dernier couinement, puis se taira. Elle n’est qu’un petit épisode
dans l’histoire éternelle de notre peuple et le peuple saura se consoler de sa
perte. Nous n’aurons pas la tâche facile ; comment nos assemblées seront-
elles possibles dans un silence total ? À vrai dire, n’était-ce pas déjà le
silence du temps de Joséphine ? Son couinement réel était-il notablement
plus fort et plus vivant que le souvenir qu’il va laisser ? Était-il même,
lorsqu’elle ? vivait encore, plus qu’un simple souvenir ? Ne dirait-on pas
plutôt que le peuple, dans sa sagesse, n’a placé si haut le chant de Joséphine
que parce qu’il ne ! risquait pas de perdre quoi que ce soit le jour où il la
perdrait ?
Peut-être ne nous sentirons-nous donc pas si frustrés, mais Joséphine,
libérée de ce martyre d’ici-bas, qu’elle disait réservé aux élus, ira
joyeusement se perdre dans la foule innombrable des héros de notre peuple,
et bientôt, comme nous ne pratiquons pas la science de l’histoire, elle
connaîtra une deuxième délivrance, en disparaissant dans le même oubli
que tous ses frères.
NOTES
{1}
L’article de Kafka fut publié dans la Bohemia du 29 septembre 1909.
L’article parallèle de Max Brod, « La Semaine aérienne de Brescia »
(Flugwoche in Brescia) parut dans la revue Mǎrz. Il a été reproduit dans
l’ouvrage Max Brod/Franz Kafka : Eine Freundschaft. Briefwechsel (Une
amitié. Correspondance), publié par Malcolm Pasley, Frankfurt/Main, S.
Fischer, 1987).
{2}
C’est le 25 juillet 1909 que Louis Blériot avait traversé la Manche.
{3}
Les notes de voyage de Max Brod qui ont servi à l’élaboration de ce
chapitre rédigé en commun avec Kafka ont été publiées sous le titre
« Voyage Lugano-Milan-Paris » dans l’ouvrage Max Brod/Franz Kafka :
Eine Freundschaft (Frankfurt/Main, 1987), mentionné plus haut. Les notes
de Kafka figurent dans son Journal, du 26 août au 11 septembre 1911 (la
partie de ce voyage consacrée au trajet Prague-Zurich va du 26 au 28 août).
{4}
On comprend aisément que Richard figure ici Kafka et Samuel Max.
{5}
Misdroy est une station balnéaire sur la Baltique.
{6}
La jeune fille dont nous devons ensuite découvrir qu’elle se nomme Dora
Lippert. Ce personnage figure dans le journal de Kafka sous ses initiales
véritables : Alice R.
{7}
Selma Kurz, cantatrice viennoise.
{8}
On faisait alors collection de papier d’étain, pour venir en aide aux
enfants indigents de Chine.
{9}
On connaît la méfiance de Kafka envers la médecine.
{10}
Il s’agit d’une ballade du poète souabe Gustav Schwab (1792-1850).
{11}
Ce roman de Robert Walser avait paru en 1907.
{12}
C’est dans son grand roman autobiographique Henri le Vert que
l’écrivain zurichois Gottfried Keller a raconté son enfance orpheline,
confiée aux soins de sa mère.
{13}
Écrit entre 4 et le 18 octobre 1914, mais publié seulement en édition de
luxe tirée à 1 000 exemplaires, en 1919.
{14}
Certains commentateurs ont cru reconnaître ici une allusion à la sixième
heure de la crucifixion de Jésus, où les ténèbres se sont répandues sur la
terre. Mais cette allusion est très peu probable.
{15}
Écrit vraisemblablement en janvier 1917, ce petit récit devait paraître la
même année dans le premier numéro de la revue Marsyas.
{16}
Allusion à la légende selon laquelle Alexandre le Grand aurait assassiné
son compagnon Cleitos d’un coup de lance au cours d’un banquet.
{17}
Alexandre ne s’est jamais révolté contre son père Philippe de
Macédoine. Kafka ne se soucie pas de rigueur historique.
{18}
Ce grand récit fut certainement composé avant la fin de 1916, peut-être
même déjà dès le milieu de cette année. Il fut édité pour la première fois à
Leipzig dans l’almanach Die neue Dichtung (qui porte la date de 1918).
{19}
On pense que Kafka a pu s’inspirer pour la figure du médecin de
campagne de son oncle Siegfried Löwy, médecin à Triesch et célibataire.
Mais on s’égarerait évidemment si on cherchait ici un portrait.
{20}
Après l’hémoptysie qui signale la tuberculose, Kalka écrit à Max Brod,
le 5 septembre 1917 : « Je ne me plains pas, aujourd’hui moins que jamais.
D’ailleurs, je l’ai moi-même prédit. Te rappelles-tu la blessure sanglante
dans le « Médecin de campagne » ?
{21}
Selon toute probabilité, composé avant la fin de 1916. On a souvent
signalé comme « sources » possibles de ce récit deux textes de Robert
Walser, « Ovation » et « Gebirgshallen ».
{22}
Ce texte, qui appartient manifestement au cycle de la « Muraille de
Chine », date selon toute apparence de mars 1917. Il est publié pour la
première fois en juillet-août 1917, dans la revue Marsyas. Il est repris en
1921 dans le numéro spécial pour le Nouvel An hébraïque de la revue
sioniste Selbstwehr.
{23}
On a voulu parfois, sans beaucoup de raison, trouver ici une allusion à
l’invasion de Gog.
{24}
Ce texte, que Kafka emprunte au manuscrit du Procès, date de 1914 ; il
fut écrit, selon toute apparence, dans la première quinzaine de décembre. Le
roman comporte égaleraient une exégèse de cette histoire, que Kafka ne
reproduit pas ici. Le 23 ou le 24 janvier 1915, il donne lecture à Felice
Bauer de cette parabole du Gardien. Fin 1915, au moment où il abandonne
définitivement son roman, il publie « Devant la Loi » dans l’almanach Vom
jüngsten Tag, à Leipzig.
{25}
Composé apparemment dans les premiers jours de janvier 1917. Martin
Buber choisit ce texte, en même temps que « Communication pour une
Académie » pour les premiers numéros de la revue Der Jude, qu’il vient de
fonder. Buber avait le projet de publier ces deux textes sous le titre commun
de Gleichnisse (Allégories). Kafka lui écrit, le 12 mai 1917 : « Je vous
demande de ne pas nommer ces deux récits “ Allégories ” ; ce ne sont pas à
proprement parler des allégories ; si vous voulez un titre pour les deux,
peut-être “ Deux histoires d’animaux ”. » « Chacals et Arabes » est publié
dans Der Jude en octobre 1907.
{26}
Probablement composé entre la mi-avril et la fin juin 1917.
{27}
Sous les titres, ensuite abandonnés. « Un cavalier » et « Le temps est
court », le récit est mentionné en février 1917 et en avril de la même année,
ce qui situe à peu près la date de la rédaction.
{28}
Ce récit, extrait du long récit « Lors de la construction de la muraille de
Chine », fut écrit en mars 1917. Kafka l’avait déjà détaché de cet ensemble
en septembre 1919 pour le faire paraître dans la revue sioniste Selbstwehr.
{29}
Le titre de ce récit apparaît pour la première fois dans une Lettre de
Kafka à son éditeur le 20 août 1917. Ce fut donc, selon toute apparence, un
des derniers rédigés parmi les textes du recueil Un médecin de campagne. Il
est publié, le 19 décembre 1919, dans la revue Selbstwehr et à peu près au
même moment dans le recueil de récits.
{30}
Il semble que ce récit est identique à celui que Kafka désigne pendant un
temps sous le titre « Esprit de caste ». Ce dernier récit date apparemment
des derniers mois de 1916.
{31}
Ce récit paraît être de rédaction assez ancienne, c’est-à-dire qu’il doit
remonter aux derniers mois de 1916. Il est publié en juillet-août 1917 dans
le premier cahier de la revue Marsyas, et, à la fin de la même année, sous le
titre « Un meurtre », dans l’almanach de l’éditeur Kurt Wolff. Die neue
Dichtung. Après sa publication dans le recueil Un médecin de campagne, il
est repris à nouveau à Berlin en 1921 dans le recueil Die Entfaltung.
Novellen an die Zeit.
{32}
Ce petit récit, dans lequel Joseph K. rêve de sa propre mort comme d’un
apaisement et d’une libération, est un des chapitres marginaux du Procès,
que Kafka n’avait pas intégrés au texte principal de son roman,
probablement parce qu’ils étaient de nature uniquement onirique.
{33}
Cet assez long récit, que Kafka a placé à la fin de son recueil, date
d’avril 1917. À la fin de ce mois, Kafka l’envoie avec onze autres textes à
Martin Buber, qui le choisit pour le deuxième numéro de sa revue Der Jude,
où il paraît en novembre 1917.
{34}
Au moment où il écrit ce récit, il y a cinq ans que durent les relations
orageuses entre Felice Bauer et lui. Un terrain d’entente a finalement été
trouvé; trois mois plus tard, ils célébreront leurs secondes fiançailles. Il
fallait trouver une « issue » à ces longs combats. Le singe savant, lui aussi,
cherche une « issue ».
{35}
Écrit en février 1917, ce texte figure d’abord dans les listes de titres que
Kafka destine au recueil Un médecin de campagne. Il en est cependant
finalement écarté au moment de la correction des épreuves et ne paraît que
le 25 décembre 1921 dans le numéro du dimanche de la Prager Presse.
{36}
La date de rédaction de ce récit reste incertaine; elle se situe entre le
début d’octobre 1921 et le 1er mai 1922. Il est publié une première fois en
1922 dans la revue Genius, éditée par H. Mardersteig, un ami de l’éditeur
Kurt Wolff. À peine Kafka l’a-t-il envoyé qu’il s’en repent, car il est
convaincu de la médiocrité de son récit.
{37}
On hésiterait sur la date de rédaction de ce récit, si Max Brod (confirmé
par Dora Diamant) n’avait raconté que le « modèle » de la « petite femme »
était sa logeuse à Berlin-Steglitz, Miguelstrasse 8 : or, il avait occupé cet
appartement du 24 septembre au 15 novembre 1923. Ce qui, dans la mesure
où on fait foi à l’affirmation de Max Brod, situe approximativement la date
de la rédaction.
{38}
Ce récit fut écrit selon toute vraisemblance en 1922 Rudolf Kayser le
directeur d’alors de la Neue Rundschau, après en avoir fait l’éloge dans une
lettre à Max Brod, se décide à le publier en octobre 1922 dans sa revue.
Kafka lui-même juge son texte « tolérable » et dans le billet qu’il adresse à
Max Brod le 29 novembre 1922 pour lui demander, s’il venait à mourir, de
détruire son œuvre, « Un artiste de la faim » est un des six textes pour
lesquels il accepterait éventuellement de faire une exception.
{39}
Certains commentateurs ont évoqué ici les quarante jours que mirent les
Israélites pour traverser le désert, les quarante jours de jeune de Moïse sur
le Sinaï ou les quarante jours de jeûne de Jésus-Christ. Mais ces
rapprochements sont sans doute ici gratuits.
{40}
Ce récit est écrit à Prague, au mois de mars 1924. En avril, alors qu’il
séjourne dans le luxueux sanatorium Wiener Wald, où il ne restera que
quelques jours, il écrit à Max Brod : « Cela coûte et, le cas échéant,
continuera à coûter énormément d’argent. Il va falloir que Joséphine me
vienne un peu en aide, il n’y a pas moyen de faire autrement. Propose-la, je
te prie, à Otto Pick [un publiciste avec lequel Kafka était en relation] ; s’il
la prend, ne l’envoie qu’ensuite à la Schmiede [la maison d’édition qui
devait publier son dernier recueil] ; s’il n’en veut pas, envoie-la tout de
suite. » Otto Pick accepta le texte, qui parut le 20 avril dans le supplément
de Pâques de la Prager Presse. Et au dernier volume, qui ne devait contenir
primitivement que trois récits (« Première souffrance », « Une petite
femme » et « Un artiste de la faim »), on décida d’ajouter l’histoire de
Joséphine, qui ne reçut qu’à Kierling (le sanatorium où Kafka allait mourir)
son titre définitif : « Joséphine la cantatrice ou le peuple des souris ».