C. BALLANDRAS-ROZET - QUELLE EFFECTIVITÉ POUR LES RÉFÉRÉS-ENVIRONNEMENT ?
QUELLE EFFECTIVITÉ
POUR LES RÉFÉRÉS-ENVIRONNEMENT ?
Christelle BALLANDRAS-ROZET
Maître de conférences en droit public
Université Jean Moulin-Lyon 3
Résumé Les référés-environnement révèlent une effectivité textuelle contrariée
par l’imperium juridictionnel. Les dispositions du Code de justice administrative et
du Code de l’environnement facilitent le prononcé de mesures de suspension, au
point de les rendre automatiques. L’urgence qui est exigée pour certains référés
– en l’occurrence, les référés d’urgence -, est, dans ces cas, présumée ; la pro-
tection de l’environnement impliquant nécessairement cette notion. Or, le juge, en
vertu de son pouvoir souverain d’appréciation, en limite l’automaticité en exerçant
une analyse factuelle à la fois approfondie et restrictive qui le conduit à requalifier
les conclusions du commissaire-enquêteur et à se prononcer au titre des réfé-
rés de droit commun, alors même que la demande se fonde simultanément sur
ceux-ci et les référés-environnement. Cette conception réductrice est renforcée
par une position jurisprudentielle dogmatique dont il ressort que le juge, en vérifiant
la présence de l’étude d’impact et en veillant au respect de l’intérêt général, peut
s’opposer à la suspension de l’acte.
Mots clés : contentieux, procédure administrative contentieuse, référé devant
le juge administratif, référés-environnement, procédure de suspension prévue à
l’article L. 123-12 C. env., référé-étude d’impact, référé-enquête publique, présomp-
tion d’urgence, effectivité, pouvoir souverain d’appréciation du juge.
Summary What effectiveness for emergency proceedings in environment?
Emergency proceedings in environment are not really effective. The provisions of the
administrative Code and the environment Code allow judges to automatically suspend
an administrative act. In this case, urgency is presumed, even if it is expressly required for
ordinary emergency proceedings. However, judge use their sovereign authority to appre-
ciate facts, which re-raises the question of the automatic suspension.They are able to
analyze the facts of the case and contradict the investigator. They can choose the emer-
gency proceeding on which they will make the decision, when they are seized by a legal
request founded on ordinary emergency proceedings and also emergency proceedings
in environment. Besides, judges are empowered to oppose a suspending act, when they
note the reality of the environmental study while respecting the public interest.
Keywords: litigation, Administrative litigation proceeding, Emergency proceeding
before administrative court, Emergency proceeding in environment, Procedure of
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suspension of the article L 123-16 of the Environmental Code, Emergency proceeding-
environmental study, Emergency proceeding-public inquiry, Urgency presumed,
Effectiveness, discretional power of the court.
En 2011, X. Domino et A. Bretonneau, dans leur chronique sur la procédure conten-
tieuse, « Dix ans d’urgence »1, regrettaient le faible nombre d’affaires de référés ins-
crites au rôle du Conseil d’État. Leur bilan mitigé sur le succès de ces mécanismes
contentieux, à l’occasion de l’anniversaire de l’entrée en vigueur de la loi du 30 juin
20002, n’affecte pourtant pas les certitudes quant à leur efficacité et leur effectivité
qui nourrissent l’espoir d’un succès futur certain. Même si plusieurs arrêts ont été
rendus depuis par la Haute juridiction3, ce questionnement conserve son actualité,
surtout en matière de référés environnementaux.
Le contentieux administratif, dont les liens étroits avec le droit de l’environnement
remontent au XIXe siècle au cours duquel a été pris le décret du 15 octobre 1810
relatif aux manufactures et ateliers incommodes et insalubres, offre une panoplie de
techniques favorisant la protection de la nature. Sans pour autant être fondamen-
talement à son service, il renforce la prise en compte de l’environnement, lequel
devient prétexte à l’annulation de décisions administratives pour vice de procédure,
en cas d’absence d’étude d’impact, d’évaluation environnementale ou de conclu-
sions défavorables du commissaire-enquêteur, malgré une position jurisprudentielle
restrictive issue de l’arrêt Danthony du 23 décembre 20114, dont il ressort qu’un
vice n’entache d’illégalité un acte que s’il est susceptible d’exercer une influence sur
le sens de la décision prise ou s’il a privé les intéressés d’une garantie. En abandon-
nant la distinction entre les formalités substantielles et non substantielles, la Haute
juridiction invite le juge à distinguer entre les vices de procédure qui continueront à
entraîner l’annulation de la décision administrative prise irrégulièrement et ceux qui
seront sans effet sur la légalité de l’acte. Dans le domaine environnemental, l’appli-
1 X. Domino et A. Bretonneau, « Dix ans d’urgence », AJDA 2011, p. 1369.
2 Loi n° 2000-597 du 30 juin 2000 relative au référé devant les juridictions administratives,
JO du 1er juillet 2000, p. 9948.
3 On peut citer, notamment : CE, Sect., 16 novembre 2011, Ville de Paris et Société d’écono-
mie mixte PariSeine, Rec., p. 552, concl. Botteghi ; BJCL, 2012, p. 60 ; RFDA 2012, p. 269,
concl. ; DA 2012, p. 18, note Spitz ; JCP A 2012, n° 2017, note Pacteau ; RJEP février 2012,
p. 20, note Chabrier ; CE, Sect., 16 avril 2012, Commune de Conflans Saint-Honorine et
autres, Rec., p. 153 ; RFDA 2012, p. 719, concl. Botteghi ; AJDA 2012, p. 791, note Graud ;
AJDA 2012, p. 943, note X. Domino et A. Bretonneau ; DA 2012, n° 6, comm. 59, p. 31,
note Melleray ; RDI 2012, n° 7/8, note Soler-Couteaux ; JCP A 2012, n° 2295, note Hostiou ;
RJEP 2012, n° 701, note Chabrier, JCPA 2012, n° 74, obs. Ph. Billet ; CE, 5 décembre 2014,
Consorts Le Breton, req. n° 369522, Rec. T., p. 792 ; AJDA 2015, p. 583, note F. Priet.
4 CE, Ass., 23 décembre 2011, Danthony, Rec., p. 649-653 ; RFDA 2012, p. 284, concl.
Dumortier, p. 296, note Cassia, p. 423, étude Hostiou ; AJDA 2012, p. 195, chr. Domino et
Bretonneau, p. 1484, étude Mialot, p. 1609, trib. Seiller ; DA 2012, n° 3, comm. 22, p. 29,
note Melleray ; JCP A 2012, n° 2089, note Broyelle, JCP G 2012, n° 558, note Connil.
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cation de cette jurisprudence est surtout relative au respect du principe de participa-
tion et d’information du public énoncé à l’article 7 de la Charte de l’environnement,
par la procédure d’enquête publique et par l’existence et les modalités de consul-
tation de l’étude d’impact. C’est ainsi que la procédure d’enquête publique sera
considérée comme irrégulière en cas de publication insuffisante de l’avis d’enquête
publique5 et d’inexactitudes, omissions ou insuffisances d’une étude d’impact6, « si
elle a eu pour effet de nuire à l’information de la population ou si elle a été de nature
à exercer une influence sur les résultats de l’enquête et, par suite, sur la décision
de l’autorité administrative »7. En revanche, il a été jugé que le défaut de mention
de l’étude d’impact dans les arrêtés d’ouverture des enquêtes publiques et les avis
au public qui « n’est pas de nature à faire obstacle, faute d’information suffisante,
à la participation effective du public à l’enquête ou à exercer une influence sur les
résultats de l’enquête », ne peut justifier l’annulation de l’arrêté portant déclaration
d’utilité publique8.
C’est également en de pareils cas, que le juge pourra prononcer la suspension de
l’acte, dans le cadre du référé-étude d’impact et du référé-enquête publique. Issus
respectivement de la loi du 10 juillet 1976 relative à la protection de la nature9 modi-
fiée notamment par la loi du 12 juillet 2010 portant engagement national pour l’envi-
ronnement qui étend le référé au défaut d’évaluation environnementale10, et de la loi
du 12 juillet 1983 relative aux enquêtes publiques, ces mécanismes contentieux ont
été codifiés tant au Code de justice administrative (articles L. 554-11 et L. 554-12)
qu’au Code de l’environnement (articles L. 123-12, L. 122-2 et L. 122-12). L’un et
l’autre obéissent aux règles définies par l’article L. 123-16 C. env., aux termes duquel
« Le juge administratif des référés, saisi d’une demande de suspension d’une déci-
sion prise après des conclusions défavorables du commissaire-enquêteur ou de la
commission d’enquête, fait droit à cette demande si elle comporte un moyen propre
à créer, en l’état de l’instruction, un doute sérieux quant à la légalité de celle-ci. Il
fait également droit à toute demande de suspension d’une décision prise sans que
l’enquête publique requise par le présent chapitre ait eu lieu. L’alinéa précédent s’ap-
plique dans les mêmes conditions en cas d’absence de mise à disposition du public
de l’évaluation environnementale ou de l’étude d’impact et des documents visés aux
articles L. 122-1-1 et L. 122-8 (…) ».
5 CE, 3 juin 2013, Commune de Noisy-Le-Grand, req. n° 345174, Rec. T., p. 640.
6 CE, 14 octobre 2011, Société Ocréal, req. n° 323257, Rec. T., p. 734-966-1028-
1033-1108.
7 Formule reprise par les deux arrêts précités.
8 CE, 27 février 2015, Ministre de l’Intérieur c/Communauté urbaine de Lyon, req. n° 382502.
9 Article 2 de la loi n° 76-629 du 10 juillet 1976 relative à la protection de la nature, JO du
13 juillet 1976, p. 4203.
10 Loi n° 2010-788 du 12 juillet 2010 portant engagement national pour l’environnement, JO
du 13 juillet 2010, p. 12905.
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Le référé-étude d’impact et le référé-enquête publique complètent opportunément
l’arsenal juridique dont dispose le juge administratif pour prendre, à titre provisoire,
les décisions visant à éviter les risques d’atteinte à l’environnement, sans qu’une
quelconque urgence soit exigée. Contrairement aux référés-suspension (article
L. 521-1 CJA) et référés-liberté (article L. 521-2 CJA) pour lesquels l’urgence est
requise, et dont l’intérêt pour la protection de l’environnement est limité11, ces pro-
cédures facilitent tant la suspension d’une décision administrative prise en dépit
des conclusions défavorables rendues par le commissaire-enquêteur dans le cadre
d’une enquête publique, que celle d’un acte de l’administration élaboré sans qu’ait
été réalisée ou mise à disposition du public l’étude d’impact imposée dans les cas
prévus par l’article L. 122-1 C. env.
En cela, elles sont porteuses d’un véritable potentiel juridique digne des espérances
écologiques. Or, leur propension à se développer a été contrariée par une jurispru-
dence rendant plus difficile leur recours, au point de douter de leur effectivité. En
vertu de son pouvoir souverain d’appréciation, le juge administratif n’a de cesse
de compliquer l’obtention du référé, notamment, en requalifiant les conclusions du
commissaire-enquêteur de favorables12, et en tenant compte de l’atteinte à l’intérêt
général13. Dans bien des cas, les référés en matière d’environnement ne fondent
pas directement les décisions du juge administratif. Ils sont délaissés au profit du
référé-suspension de droit commun, alors même que les requérants invoquent
simultanément les référés-suspension et environnement. Tout en admettant la com-
binaison de ces procédures, le Conseil d’État tend à privilégier la première d’entre
elles14. Pourtant, ces techniques contentieuses demeurent des réalités juridiques,
des procédures offertes aux administrés qui entendent contester des projets d’amé-
nagement pris sans étude d’impact et malgré les conclusions défavorables du
commissaire-enquêteur.
Ce contexte juridique pose la question de l’effectivité des référés-environnement,
envisagée comme concept sous-tendant la notion d’efficacité, laquelle est perçue
comme la « condition de la validité » de la norme15. Il incite à identifier les raisons
de ce relatif désintérêt en menant une étude didactique portant sur les conditions
et les modalités de mise en œuvre de ces mécanismes contentieux. Sans entrer
11 P. Trouilly, « L’environnement et les nouvelles procédures d’urgence devant le juge admi-
nistratif », Environnement, août-septembre 2002, n° 8-9, p. 7 ; X. Braud, « Les impacts
négatifs du référé suspension sur la protection de l’environnement », RJE 2003, p. 193.
12 CE, 27 juillet 2005, Lafitte, req. n° 273870, inédit.
13 CE, Sect., 16 avril 2012, Commune de Conflans-Sainte-Honorine et autres, préc.
14 CE, 5 décembre 2014, Consorts Le Breton, req. n° 369522, préc. Dans cette espèce,
la Haute juridiction se fonde sur l’article L. 521-1 CJA pour prononcer la suspension de l’ar-
rêté de cessibilité, alors même que les parties invoquaient simultanément le référé-enquête
publique et le référé-étude d’impact.
15 H. Kelsen, Théorie générale du droit et de l’État, Bruylant – LGDJ, 2010, p. 91-92.
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dans des considérations de sociologie juridique afin d’éviter « les pièges d’une
pure et simple idolâtrie »16, qui nous inviteraient à appréhender « les phénomènes
d’ineffectivité »17 en envisageant successivement l’ineffectivité totale et l’inef-
fectivité partielle, « tantôt statistiquement, tantôt individuellement partielle »18, il
convient de procéder à une double analyse : une analyse textuelle et une ana-
lyse pragmatique. La première renvoie aux différents articles du Code de justice
administrative et du Code de l’environnement traitant des référés-environnement,
afin de déterminer le caractère rigoureux des conditions de leur mise en œuvre.
La seconde suppose une démarche procédant de l’empirisme et de l’utilitarisme,
par laquelle sera appréhendée l’attitude du juge et examinée la solution qu’il rend
en cas de demande de référé-environnement. Cette double approche révèle une
situation pour le moins paradoxale qui illustre, in fine, le principe de séparation des
pouvoirs prôné par Montesquieu19 et confirmé par la Déclaration des droits de
l’homme et du citoyen du 26 août 1789 en son article 1620. Elle semble indiquer
que les textes tendent à faciliter l’obtention des référés, tandis que le juge admi-
nistratif, en vertu de son pouvoir souverain d’appréciation, soumet ces derniers à
des contraintes supplémentaires, aboutissant, de facto, à une effectivité limitée.
Nous appréhenderons les référés-environnement au regard de cette double analyse,
en envisageant tout d’abord, les conditions textuelles à leur effectivité (I), puis le pou-
voir souverain d’appréciation du juge, vecteur d’une effectivité relative (II).
I. LES CONDITIONS TEXTUELLES À L’EFFECTIVITÉ
DES RÉFÉRÉS-ENVIRONNEMENT
Les règles définies à l’article L. 123-16 C. env., auxquelles sont soumis les réfé-
rés-étude d’impact et enquête publique, tendent à faciliter l’obtention de la suspen-
sion de l’acte administratif, même si elles les contraignent au respect de la notion de
« doute sérieux quant à la légalité de la décision » qui est également retenue pour
le référé-suspension de l’article L. 521-1 CJA. Loin d’apparaître comme un facteur
d’ineffectivité, cette condition a pour objet d’empêcher les demandes injustifiées (A),
tout en sous-tendant le caractère automatique de la suspension (B).
16 J. Carbonnier, Flexible droit, Pour une sociologie du droit sans rigueur, LGDJ, Xe édition,
2001, p. 136.
17 Op. cit., p. 137.
18 Ibid.
19 Montesquieu, De l’esprit des lois, Œuvres complètes, tome II, Bibliothèque de La Pléiade, 1951.
20 Article 16 DDHC : « Toute société dans laquelle la garantie des droits n’est pas assurée,
ni la séparation des pouvoirs déterminée, n’a point de Constitution ».
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A. LA NOTION DE « DOUTE SÉRIEUX » SUR LA LÉGALITÉ
DE LA DÉCISION
En retenant que la demande doit comporter « un moyen propre à créer, en l’état
de l’instruction, un doute sérieux quant à la légalité » de la décision, l’article L. 123-
16 du Code de l’environnement soumet les référés-environnement à une condition
dont la finalité semble être d’exclure les requêtes injustifiées et non fondées. Cette
exigence n’est toutefois pas spécifique à ce type de procédure. On la retrouve égale-
ment pour le référé-suspension de l’article L. 521-1 CJA et la suspension sur déféré
préfectoral régie par l’article L. 2131-6 CGCT.
Cette condition apparaît beaucoup plus souple que celle qui prévalait sous le régime
du sursis à exécution, lequel reposait sur l’exigence de « moyens sérieux et de
nature » à justifier l’annulation de la décision attaquée21. Il en ressortait que seuls
étaient admis les moyens fondés ou quasi-fondés. Les recours purement dilatoires
étaient ainsi rejetés. La loi du 30 juin 2000 précitée qui a modifié profondément les
procédures de référés, a favorisé un assouplissement des conditions du prononcé
de la suspension d’un acte, en remplaçant la notion restrictive de « moyens sérieux »
par celle de « doute sérieux » sur la légalité de la décision attaquée.
De manière générale, cette notion invite le juge à n’accepter la suspension que s’il
« doute » de la légalité de l’acte, en l’état de l’instruction. Il se prononce sans avoir
de certitude quant à l’illégalité de la décision. Aussi cette hésitation n’est-elle envisa-
geable qu’en cas de violation manifeste de la loi. Par hypothèse, dans le cadre des
mesures de référés qui ont un caractère provisoire22, le juge n’a pas à mener une
instruction approfondie qui aboutirait à un jugement au fond. Le doute est d’autant
plus prégnant qu’il est appelé à se prononcer seul et à ne suivre que sa propre
appréciation. Il ne s’agit cependant pas, pour lui, de retenir tout moyen et tout élé-
ment qui le conduirait à suspendre l’acte, mais de fonder son hésitation sur une
analyse réfléchie et raisonnée du fait juridique23.
Les référés-environnement illustrent parfaitement cette démarche rationnelle. Ils per-
mettent d’assimiler le moyen propre à créer un doute sérieux quant à la légalité de
l’acte au constat du caractère défavorable des conclusions du commissaire-enquê-
teur, de la présence de l’étude d’impact ou de l’évaluation environnementale et de
21 CE, Ass., 12 novembre 1938, Chambre syndicale des constructeurs de moteurs d’avion,
Rec., p. 940 ; D. 1939, n° 3, p. 12, concl. Dayras ; S. 1939, n° 3, p. 65.
22 CE, Sect., 5 novembre 2003, Association « Convention Vie et Nature pour une écolo-
gie radicale » et Association pour la protection des animaux sauvages, Rec., p. 444, concl.
Lamy ; AJDA 2003, p. 2253, chr. Donnat et Casas ; DA 2004, n° 2, comm. 34, p. 29, note
M.V. ; Dr Rur. janvier 2004, p. 32 ; JCP A 2004, n° 1015, obs. Broyelle, n° 1029, obs. Gautier.
23 En application de l’article L. 521-1 CJA, le juge a retenu le doute sérieux : CE, 27 février
2012, Commune de Dardilly, req. n° 347063, Juris-Data n° 2012-003558 ; CE, 23 janvier
2012, Sté Française de radiotéléphonie - SFR, req. n° 352694, inédit.
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sa mise à disposition du public. Dans ce dernier cas, son absence n’est constitutive
d’une irrégularité que si les modifications projetées ont un caractère mineur24. La
suspension est nécessairement prononcée au regard des moyens invoqués par le
requérant. Il est important que ceux-ci portent sur ces différents points, dans la
mesure où ils ne constituent pas des moyens d’ordre public pouvant être soulevés
d’office par le juge25. Sans doute ces éléments sur lesquels repose la décision de
référé, procèdent-ils d’une approche pragmatique qui limite l’office du juge au simple
constat de leur présence, sans possibilité d’apprécier dans chaque cas s’il y a lieu
d’ordonner la suspension de l’acte attaqué, contrairement à la solution dégagée
initialement pour le sursis à exécution dans l’arrêt d’assemblée du Conseil d’État du
13 février 1976, Association de sauvegarde du quartier Notre-Dame26.
Au demeurant, les pouvoirs détenus par le juge vont bien au-delà de la simple mise
en suspens de l’autorisation visant la réalisation de projets d’aménagement du ter-
ritoire, pour sous-tendre un pouvoir d’injonction qui lui est reconnu explicitement
depuis la loi du 8 février 199527. En particulier, il lui revient d’enjoindre à l’adminis-
tration de ne pas exécuter l’acte qu’elle a édicté, en lui signifiant une injonction qui
s’analyse en une obligation de ne pas faire. La décision de suspension neutralise
provisoirement les effets de la décision sans impliquer de mesure positive de la part
du juge et sans imposer une conduite active à l’administration. Si la manifestation
du pouvoir d’injonction paraît bien réelle, elle est de loin moins étendue que celle
que détient le juge dans le cadre du référé-suspension, puisque seules les déci-
sions d’autorisation et d’approbation d’un projet d’aménagement sont visées par
les articles L. 554-11 et L. 554-12 CJA. Les actes de refus ne sont pas concernés,
contrairement à ce que prévoit l’article L. 521-1 CJA. Dans le cadre de cette procé-
dure, peuvent être suspendus tant les actes positifs que négatifs. La loi du 30 juin
2000 précitée a modifié l’état du droit antérieur, en revenant sur la jurisprudence
Amoros28, aux termes de laquelle le sursis à exécution ne pouvait porter sur les
décisions de rejet. Le référé-suspension, quant à lui, confère au juge un réel pouvoir
d’injonction qui lui permet d’adresser à l’administration une obligation de faire, dans
le cas où est visé un acte de refus. Cette compétence juridictionnelle assoit l’autorité
du juge, dès lors qu’il parvient à paralyser les effets positifs d’une décision et d’en
gommer les effets négatifs. La portée de la mesure de référé doit être cependant
relativisée en raison de son caractère provisoire et de la solution finalement retenue
24 CE 19 juin 2015, Commune de Saint-Leu, req. n° 386291.
25 CE, 30 novembre 1984, Société des ciments français, Rec., p. 390 ; AJDA 1985, p. 164,
note J.C.
26 CE, Ass., 13 février 1976, Association de sauvegarde du quartier Notre-Dame,
Rec., p. 100, concl. Morisot ; AJDA 1976, p. 300, chr. L. Fabius et M. Nauwelaers.
27 Loi n° 85-125 du 8 février 1995 relative à l’organisation des juridictions et à la procédure
civile, pénale et administrative, JO du 9 février 1995, p. 2175.
28 CE, Ass., 23 janvier 1970, Amoros et autres, Rec., p. 51 ; AJ 1970, p. 174, note Delcros ;
RDP 1970, p. 1035, note M. Waline.
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par le juge du principal. S’il ne fait pas de doute que le jugement intervenant au fond
met fin à l’ordonnance de référé, les effets de celle-ci sont effacés, dès lors que la
juridiction rejette le recours au principal. L’acte administratif s’appliquera à nouveau.
Dans le cas contraire, la suspension continuera à exercer pleinement ses effets.
En dépit de cette restriction au pouvoir du juge, les référés-environnement jouent
pleinement leur rôle, en permettant de suspendre les actes susceptibles d’impac-
ter la nature. Ceux qui refusent les opérations d’aménagement n’ont par définition
aucun effet. Leur suspension ne peut se justifier selon une démarche protectrice.
Précisément, celle-ci explique la procédure de ces mécanismes contentieux et tend
à justifier leur caractère automatique.
B. L’AUTOMATICITÉ DES RÉFÉRÉS-ENVIRONNEMENT
À la différence du référé-suspension (article L. 521-1 CJA), du référé-liberté (article
L. 521-2 CJA) et du référé-mesures utiles (article L. 521-3 CJA), pour lesquels l’ur-
gence est requise, les référés en matière d’environnement aboutissent, alors même
que cette condition n’est pas remplie. La suspension est prononcée automatique-
ment, contrairement à ce qu’a jugé le Conseil d’État en matière de sursis à exécu-
tion29. Aux termes de l’article L. 123-16 C. env., le juge doit faire droit à la demande
de suspension d’une décision prise après avis défavorable du commissaire-enquê-
teur ou de la commission d’enquête, en cas de doute sérieux sur la légalité de l’acte.
Il en est de même en cas d’absence de mise à disposition du public de l’évaluation
environnementale, de l’étude d’impact et de son insuffisance manifeste, dès lors que
le « document ne comportait, même de façon sommaire, aucun des éléments d’in-
formation énumérés à l’article 2 de la loi du 10 juillet 1976 »30 et que « (ses) inexac-
titudes, omissions ou insuffisances ont pour effet de nuire à l’information complète
de la population ou si elles ont été de nature à exercer une influence sur la décision
de l’autorité administrative »31.
De ce fait, l’office du juge s’en trouve nécessairement simplifié. Il n’a pas à statuer sur
l’urgence en se livrant à une appréciation objective et globale par la mise en balance
des intérêts publics et privés32, comme il le fait en matière de référé-suspension et
29 CE, Ass., 13 février 1976, Association de sauvegarde du quartier Notre-Dame, préc.
30 Le juge assimile à l’absence d’étude d’impact l’étude manifestement insuffisante. CE,
Sect., 29 juillet 1983, Commune de Roquevaire, Rec., p. 353, concl. Ph. Dondoux.
31 CE, 14 octobre 2011, Société Ocréal, req. n° 323257, préc. ; CE, 27 février 2015, Ministre
de l’Intérieur c/Communauté urbaine de Lyon, req. n° 382502, préc.
32 CE, 19 janvier 2001, Confédération nationale des radios libres, Rec., p. 29 ; RFDA 2001,
p. 378, concl. L. Touvet ; AJDA 2001, p. 150, chr. M. Guyomar et P. Collin ; D. 2001, p. 1414,
obs. B. Seiller ; D. 2002, p. 2220, obs. R. Vandermeeren. V. aussi, CE, Sect., 28 février 2001,
Préfet des Alpes-Maritimes et Société Sud-Est Assainissement, Rec., p. 109 ; AJDA 2001,
p. 461, chr. Guyomar et Collin ; D. 2002, p. 2222, obs. Vandermeeren ; CE, ord., 28 octobre
2011, SARL PCRL Exploitation, Rec. T., p. 1180.
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à l’instar de la théorie du bilan33. L’urgence est donc avérée, « lorsque l’exécution
(de l’acte) porte atteinte de manière suffisamment grave et immédiate, à un intérêt
public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu’il entend défendre »34. Dans ce
contexte, l’urgence est présumée35. Est-ce alors reconnaître qu’elle est induite par
la matière environnementale, en sous-tendant les deux éléments qui la caractérisent,
l’un substantiel lié à l’existence d’un péril ou d’un danger d’une certaine importance,
l’autre temporel lié à l’imminence des impacts irréversibles qu’impliquent les projets
d’aménagement du territoire36. Le lien urgence-environnement est tellement fort en
ce domaine qu’il apparaît comme la marque d’une consubstantialité que le droit doit
appréhender. Cette prise en compte est d’autant plus nécessaire que la réparation
de ce qui a été détruit est bien souvent illusoire − la restitution in integrum ne per-
mettant pas le remplacement d’une espèce ou d’un milieu disparu et le retour au
statu quo ante.
De toute évidence, l’environnement lance un défi au droit qu’il lui appartient de rele-
ver en tentant de lier autant que possible le temps environnemental - temps long - et
le temps juridique - temps plus court. Or, cette référence au temps nous conduit à
considérer la singularité de la dimension temporelle de l’environnement, lequel s’ins-
crit dans le long terme, et à apprécier la prise en compte par le droit de cette spécifi-
cité. Sans pour autant envisager la question du temps retenu pour conjuguer le droit
de l’environnement37, convient-il de souligner, en paraphrasant F. Ost, que, « liant
ce qui menace de se dénouer, déliant ce qui est devenu inextricable », le temps
juridique ne sait opérer qu’à « contretemps »38. Ainsi, il « se démarque nettement
du temps naturel »39, au point d’œuvrer partiellement en faveur de l’environnement.
Pourtant, c’est à travers le prisme des mécanismes contentieux liés à l’urgence
que la dimension du temps se révèle être appréhendée avec force par le droit. En
empêchant la réalisation des opérations, ceux-ci tentent de lier les exigences de
préservation de la nature avec la rigueur juridique, suspendant ainsi provisoirement
le temps environnemental.
33 CE, Ass., 28 mai 1971, Ville Nouvelle Est, Rec., p. 409, concl. Braibant.
34 J. Raymond, « L’urgence, condition essentielle du référé suspension », JCP A, 2003, n° 1935.
35 CE, 29 mars 2004, Commune de Soignolles-en-Brie et autres, AJDA 2004, p. 1263, note
S. Hul ; RDI 2004, p. 262, obs. Fonbaustier ; dans le même sens : CE, 20 avril 2005, Ville
de Lille, req. n° 278186, inédit ; CE, 13 juillet 2007, Société Carrières et Matériaux, Rec. T.,
p. 962 ; AJDA 2007, p. 1440 ; RDI 2007, p. 448, obs. P. Soler-Couteaux.
36 P.-L. Frier, L’Urgence, Paris, LGDJ, 1987 ; G. Michel, La notion d’urgence en droit
administratif de l’environnement, thèse droit, Université de Limoges, 2006.
37 Th. Soleilhac, Le temps et le droit de l’environnement, thèse droit, Lyon 3, 2006 ;
J. Makowiak, « À quels temps se conjugue le droit de l’environnement ? », in Pour un droit
commun de l’environnement, Mélanges en l’honneur de Michel Prieur, Dalloz, 2007, p. 263.
38 F. Ost, Le temps du droit, Odile Jacob, Paris, 1999, p. 37.
39 J. Makowiak, op. cit.
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Le juge, en ordonnant la suspension d’une décision administrative sur le fondement
de l’article L. 521-1 CJA, évite momentanément que les effets de l’acte ne se pro-
duisent. Il agit comme s’il laissait un peu de répit à la nature jusqu’au jugement au
fond de l’affaire, en prenant une mesure « statique »40 qui empêche qu’évolue la
situation. Sans doute le répit laissé à la nature se justifie-t-il par l’urgence, laquelle
tente de parer la réalisation d’un péril imminent. Cette condition place l’environne-
ment au centre du débat juridique pour fonder la suspension eu égard au caractère
exécutoire de l’acte – l’autorisation délivrée par l’administration devient exécutoire
dès sa notification à son bénéficiaire, lui permettant ainsi de réaliser sans délai les
travaux – et à ses effets anthropiques concrets – les opérations autorisées ont iné-
vitablement des impacts négatifs sur la nature. Ce contexte explique d’ailleurs l’ad-
mission de la présomption d’urgence dans les cas où l’application de la décision
administrative est de nature à créer une situation irréversible, en particulier lorsqu’est
demandée la suspension d’un permis de construire41 ou celle d’un arrêté de cessi-
bilité dans le cadre de la procédure d’expropriation42.
Plus saisissante encore est l’appréhension drastique que fait le juge de l’urgence en
cas de référé-liberté. Si la mesure de référé ne peut se justifier qu’en raison de l’at-
teinte grave portée à une liberté fondamentale, la gravité ne s’apprécie qu’au regard
de l’urgence, voire d’un contexte d’« extrême » urgence43 lié à la brièveté du délai
imparti au juge pour se prononcer, qui est de 48 heures. De toute évidence, ce critère
d’appréciation tend à réserver le référé aux situations dans lesquelles l’impact sur
l’environnement d’une décision publique est prégnant44, alors même que le requé-
rant n’a que peu d’éléments propres à en établir le caractère préjudiciable. Loin d’en
faciliter l’obtention, il en permet une régulation rationnelle à des fins écologiques.
L’immédiateté de l’atteinte à l’environnement fonde là encore la mesure de référé,
au même titre d’ailleurs que celle intervenant dans le cadre du référé-mesures utiles
de l’article L. 521-3 CJA. Dans ce cas toutefois, l’urgence est liée à la nécessité
de prévenir une situation irréversible qui résulte d’une atteinte grave et immédiate
40 Ph. Billet, « Le juge administratif et les techniques processuelles au service de la protec-
tion de l’environnement », Cour de Cassation, 2005, www.courdecassation.fr.
41 CE, 27 juillet 2001, Commune de Tulle c/Consorts Dufour, Rec. T., p. 1115 ; BJDU
2001, n° 5, p. 381, concl. D. Chauvaux ; CE, 27 juillet 2001, Commune de Meudon, Rec. T.,
p. 1115 ; RDI 2001, p. 542, obs. P. Soler-Couteaux, cités par F. Priet, op. cit.
42 CE, 5 décembre 2014, Consorts Le Breton, req. n° 369522, préc.
43 Cf. P. Cassia et A. Béal, « L’interprétation finaliste de l’urgence », obs. sous CE, ord.,
28 février 2003, Commune de Pertuis, AJDA 2003, p. 1171 ; sous le même arrêt, voir égale-
ment, note Quillien, JCP A 2003, n° 1584.
44 Le « droit à l’environnement » exposé à l’article 1er de la Charte de l’environnement
constitue une liberté fondamentale justifiant un référé-liberté, depuis l’ordonnance du TA
de Châlons-en-Champagne du 29 avril 2005, Conservatoire du patrimoine naturel, Ligue
de protection des oiseaux, Fédération des conservatoires d’espaces naturels c/Préfet de la
Marne, req. n° 0500828, 05008829 et 0500830, JCPA 2005, n° 1216, obs. Ph. Billet.
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portée à l’intégrité du domaine public, d’un risque sérieux ou d’un danger réel et
immédiat pour les occupants sans titre, ou d’un changement d’affectation de l’ou-
vrage intervenant dans l’intérêt d’un service public nécessitant ainsi une libération
des locaux sans délai.
Faut-il pour autant considérer que l’urgence est la condition nécessaire à l’efficacité
des techniques juridiques existant dans le domaine de l’environnement, au point de
reléguer à un rôle secondaire les référés qui en sont dépourvus ? Sa consubstantialité
avec la matière environnementale participe de toute évidence à son instrumentalisa-
tion, en la sous-tendant systématiquement. La prise en compte des préoccupations
écologiques impliquerait nécessairement l’urgence, au point de l’imposer comme
une constante environnementale. Sans doute cette approche semble-t-elle, a priori,
contrariée par le droit, et en particulier par les procédures des référés des articles
L. 554-11 et L. 554-12 CJA, lesquelles, en n’imposant pas l’urgence comme condi-
tion formelle à la décision du juge, limite l’office de celui-ci à la constatation d’un
doute sérieux quant à la légalité de l’acte, dès lors que l’avis du commissaire-enquê-
teur est négatif et que l’étude d’impact n’a pas été effectuée ou mise à la disposition
du public. L’urgence n’a pas à être révélée ni constatée, puisqu’elle est présumée.
Peu importe qu’il y ait urgence ou non, le juge fait droit à la demande dès lors que
les conditions sont réunies. Les procédures de référés-environnement s’en trouvent
largement simplifiées. Ce contexte juridique tend à faciliter les mesures de suspen-
sion, au point de les rendre automatiques. Pourtant, cette automaticité est amoin-
drie en raison de l’exercice par le juge de son pouvoir souverain d’appréciation : il
conserve une marge de manœuvre dans l’appréhension des faits, même lorsque les
conditions sont réunies.
II. LE POUVOIR SOUVERAIN D’APPRÉCIATION
DU JUGE, VECTEUR D’UNE EFFECTIVITÉ RELATIVE
DES RÉFÉRÉS-ENVIRONNEMENT
En dépit du caractère automatique des référés environnementaux, l’office du juge
est loin d’apparaître limité. Au contraire, il se renforce, au point de favoriser une
interprétation large de la règle de droit, laquelle est facilitée par le laconisme des
textes. À cet égard, il est permis de relever que l’évolution du rôle du juge vers celui
d’administrateur a été soulignée par Laferrière45, à une époque où précisément il
avait pris ses distances avec l’administration. Le passage de la justice retenue à la
justice déléguée qui a résulté de la loi du 24 mai 1872, a, certes, marqué la fin de
la conception administrative du rôle du Conseil d’État, l’empêchant alors de « se
faire administrateur »46. Mais, l’imperium de l’autorité juridictionnelle n’a cessé de
se développer depuis - le point d’orgue ayant été atteint avec la reconnaissance
45 E. Laferrière, Traité de la juridiction administrative et des recours contentieux, Paris,
Berger-Levrault, 1re édition, tome 2, 1888, réimpression 1989, LGDJ, p. 542.
46 J. Chevallier, « L’interdiction pour le juge de se faire administrateur », AJDA 1972, p. 67.
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C. BALLANDRAS-ROZET - QUELLE EFFECTIVITÉ POUR LES RÉFÉRÉS-ENVIRONNEMENT ?
du pouvoir d’injonction en 199547. La mise en œuvre des référés-environnement
confirme cette évolution, même si une impression mitigée quant à la volonté du
juge de garantir leur effectivité peut être relevée. Plusieurs arguments, pour le moins
contradictoires, montrent que celui-ci donne une interprétation à la fois large et
étroite des textes relatifs à ces procédures, témoignant ainsi de l’effet paradoxal de
son pouvoir souverain d’appréciation (A) et d’une approche dogmatique des référés
environnementaux (B).
A. L’EFFET PARADOXAL DU POUVOIR SOUVERAIN
D’APPRÉCIATION DU JUGE
On est tenté d’être réservé quant à la cohérence de la démarche du juge pour
assurer l’effectivité des référés-environnement, tant il apparaît clair que sa position,
marque en contrepoint une appréciation factuelle faite de contradictions. Dans un
certain sens, il adopte une ligne de conduite favorisant la mise en œuvre de ces
mécanismes contentieux, et, dans un autre sens, il en restreint l’application. Cette
attitude traduit l’exercice d’un pouvoir d’appréciation librement décidé dont les effets
opposés ne sont qu’incidents et relèvent des nécessités pragmatiques.
Le principal facteur d’effectivité partielle des référés-environnement résulte sans
aucun doute de l’admission, dans une même requête, des demandes de suspen-
sion sur des fondements différents. Si, de prime abord, cette acceptation est de
nature à faciliter les référés spéciaux, elle induit, en contrepoint, des conséquences
opposées. La position du juge qui est clairement définie par ses multiples décisions,
tend à n’admettre la recevabilité d’une requête en référé fondée sur plusieurs dispo-
sitions du Code de justice administrative que si elle est présentée, instruite, jugée et
susceptible de recours selon des règles identiques. C’est ainsi que le Conseil d’État
a refusé qu’une demande se fonde à la fois sur l’article L. 521-1 CJA et l’article L.
521-2 CJA ; dans le premier cas, la décision du juge est rendue en premier et dernier
ressort, laissant seulement la voie du recours en cassation devant le Conseil d’État,
alors que dans le second cas, une procédure d’appel accélérée devant le président
de la section du contentieux du Conseil d’État est ouverte48.
En revanche, en cas d’identité de régime contentieux, le juge fait preuve de man-
suétude et admet la simultanéité des demandes de suspension fondées sur le référé
de droit commun (article L. 521-1 CJA) et sur les référés-environnement (articles
L. 554-11 et L. 554-12 CJA). Tout en relevant le caractère identique des voies de
47 Loi n° 95-125 du 8 février 1995 relative à l’organisation des juridictions et à la procédure civile,
pénale et administrative (préc.), spéc. article 62, repris aux articles L. 911-1 et L. 911-2 CJA.
48 CE, 28 février 2001, Philippart et Lesage, Rec., p. 111 ; D. 2002, p. 2225, obs.
R. Vandermeeren ; RFDA 2001, p. 390, concl. D. Chauvaux ; cité par F. Priet, op. cit.
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C. BALLANDRAS-ROZET - QUELLE EFFECTIVITÉ POUR LES RÉFÉRÉS-ENVIRONNEMENT ? a
recours de ces différents mécanismes contentieux49, il s’est prononcé en faveur du
cumul des demandes fondées à la fois sur le référé-suspension et le référé-enquête
publique50, sur le référé-étude d’impact et le référé-enquête publique51, et, enfin, sur
ces trois types de procédures52, témoignant ainsi de « la richesse des combinaisons
possibles »53.
On ne peut que se féliciter de cette position jurisprudentielle, dès lors qu’elle semble
favorable à l’effectivité des référés environnementaux. Pourtant, elle ne leur accorde
qu’une apparente faveur, pour induire un délaissement insidieux que traduit manifeste-
ment la solution retenue par le Conseil d’État dans sa décision Consorts Le Breton du
4 décembre 2014 précitée. Dans cette espèce, tout en acceptant la requête fondée sur
les trois articles du Code de justice administrative, il se prononce, in fine, sur la demande
de suspension de l’arrêté de cessibilité au seul titre de l’article L. 521-1 CJA. Sans pour
autant laisser lettre morte les référés-environnement, cet arrêt tend à réduire à la portion
congrue l’effectivité de ceux-ci, au risque de les cantonner à un rôle figuratif.
Aussi convient-il de relativiser la portée des décisions de référés qui peuvent être
remises en cause par le juge du fond, ou par le Conseil d’État saisi d’un pourvoi en
cassation. Elles se caractérisent par leur caractère provisoire et n’ont pas l’autorité
de chose jugée54, si bien que la suspension ainsi prononcée peut être invalidée
directement par le juge de cassation ou par le truchement du recours principal.
L’irrégularité constatée, dans ce cas, par le juge des référés ne constitue pas une
garantie d’annulation de la décision par le juge du fond : « le fait qu’un moyen ait été
considéré comme sérieux en référé ne saurait en aucun cas signifier, pour autant,
qu’au fond, il sera regardé comme fondé »55. Le pouvoir d’appréciation exercé,
dans ce cas, est approfondi et témoigne de l’imperium de l’autorité juridictionnelle.
49 CE, 14 mars 2001, Commune de Goutrens, Rec., p. 126 ; AJDA 2001, p. 465, chr.
M. Guyomar et P. Collin ; D 2001, p. 1364 ; RFDA 2001, p. 832, concl. D. Chauvaux, pour
l’article L. 554-11 CJA ; CE, 21 novembre 2001, Syndicat départemental d’ordures ména-
gères de l’Aude et Ministre de l’aménagement du territoire et de l’environnement, Rec.,
p. 1054, pour l’article L. 554-12 CJA.
50 CE, 13 juin 2003, Association de défense de la vallée du Loing et des sites environnants,
req. n° 252542, DAUH 2005, n° 830, chr. C. Debouy.
51 CE, 11 juin 2004, Commune de Biarritz c/Association amis et résidents de Biarritz res-
pectueux de l’environnement, AJDA 2004, p. 1887, note P. Proot ; BJDU 2004, n° 4, p. 311,
concl. M. Guyomar.
52 CE, 5 décembre 2014, Consorts Le Breton, req. n° 369522, préc.
53 F. Priet, op. cit.
54 CE, Sect., 5 novembre 2003, Association « Convention Vie et Nature pour une écologie
radicale » et Association pour la protection des animaux sauvages, préc.
55 Note X. Domino et A. Bretonneau, « De la bien curieuse existence d’un droit naturel des
référés », sous CE, Sect., 16 avril 2012, Commune de Conflans-Sainte-Honorine et autres,
AJDA 2012, p. 943.
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Le recours fondé sur l’article L. 554-12 CJA qui renvoie à l’article L. 123-16 C.
env., illustre notre propos en révélant clairement l’étendue du pouvoir du juge. La
mesure de suspension qui est automatique, dès lors qu’elle porte sur une déci-
sion prise après des conclusions défavorables du commissaire-enquêteur ou de
la commission d’enquête, peut être anéantie du fait de la requalification desdites
conclusions par le juge. Sans doute lui est-il permis de transformer l’avis défavo-
rable en avis favorable, et inversement, en tenant compte des réserves formulées
par l’autorité enquêtrice. C’est ainsi que le Conseil d’État a souligné, à propos des
cartes communales dont la soumission à cette procédure est admise56, que les
deux réserves explicites contenues dans l’avis du commissaire-enquêteur chargé
de conduire l’enquête publique préalable à l’approbation de la carte communale
de la commune de Castelnau d’Auzan tendant à ce que soit modifiée l’emprise
des zones NC2 pour rendre certaines parcelles inconstructibles, caractérisent
l’avis défavorable, car elles n’ont pu être levées dès lors qu’il n’a pas été procédé
aux modifications du projet de carte communale avant son adoption. L’analyse
des réserves à laquelle procède le juge, est déterminante en ce cas, car, elle par-
ticipe à la qualification de l’avis en le considérant comme défavorable, et tend à
justifier la décision de suspension.
Pour autant, aucune garantie d’une telle qualification ne résulte de cette étude. Les
réserves n’ont pas systématiquement pour effet de rendre les conclusions défavo-
rables et justifier une mesure de suspension. L’analyse faite par le juge demeure
rationnelle et ne peut reposer sur l’appréciation d’éléments juridiques qui sont étran-
gers au domaine visé par les faits. Le Conseil d’État a ainsi relevé, à propos de l’avis
favorable au projet prévoyant la réalisation de différents aménagements, que « les
vœux et les réserves dont il est assorti, qui portent sur des questions étrangères à la
législation sur l’eau, ne remettent pas en cause le caractère favorable de cet avis »,
et ne peuvent fonder une mesure de suspension57. De toute évidence, l’investiga-
tion poursuivie par le juge relève de son pouvoir souverain d’appréciation et illustre
clairement l’étendue de son office.
B. L’APPROCHE DOGMATIQUE DES RÉFÉRÉS-
ENVIRONNEMENT PAR LE JUGE
Le juge a tendance à faciliter les référés-environnement et à faire preuve d’indulgence
face aux demandes qu’il reçoit. Parfois, l’analyse des éléments de fait le conduit à
écarter la suspension. La solution retenue, qu’elle soit d’acceptation ou de refus,
traduit une conception doctrinale et restrictive desdits mécanismes contentieux par
l’autorité juridictionnelle.
56 CE, 19 mars 2008, Association pour la sauvegarde du Gers en Gascogne c/Ministre des
Transports, de l’Équipement, du Tourisme et de la Mer, Rec. T., p. 852-973 ; AJDA 2008, p. 674.
57 CE, 27 juillet 2005, Lafitte, req. n° 273870, préc.
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De manière générale, il assimile à l’absence d’étude d’impact, l’étude manifeste-
ment insuffisante, c’est-à-dire celle ne comportant aucun des éléments prévus par
les textes58, et celle dont « les inexactitudes, omissions ou insuffisances ont pour
effet de nuire à l’information complète de la population ou si elles ont été de nature à
exercer une influence sur la décision de l’autorité administrative »59. Cette assimila-
tion qui permet au juge d’annuler la décision prise au vu de cette étude pour vice de
procédure, procède d’une analyse restrictive de la notion d’étude d’impact et ren-
force les possibilités d’annulation de l’acte de l’administration. Transposée au référé
de l’article L. 554-11 CJA, elle est un vecteur de développement de ces procédures
et d’obtention de la suspension de l’acte.
Toutefois, les velléités d’expansion du référé sont contrariées par une position juris-
prudentielle dont il ressort que l’insuffisance de l’étude d’impact ne permet pas à
elle seule de faire application de l’article L. 554-11 CJA et d’entraîner la suspen-
sion60. Cette approche réductrice est par ailleurs renforcée par l’exercice, par le
juge, de son pouvoir d’appréciation souveraine grâce auquel il vérifie la présence de
l’étude d’impact et sa conformité aux exigences posées par le Code de l’environne-
ment61. Il n’est dès lors pas surprenant que la procédure du référé-étude d’impact
n’ait pas été étendue à la notice d’impact62. La même remarque s’impose en l’ab-
sence d’évaluation environnementale. Le Conseil d’État a constaté que le caractère
mineur des modifications opérées par le schéma départemental des carrières exclut
la nécessité de procéder à une évaluation environnementale et justifie, de ce fait, le
rejet, par le juge des référés, de la demande de référé-suspension sur le fondement
de l’article L 122-12 du Code de l’environnement63.
Le Conseil d’État, dans l’arrêt de Section du 16 avril 2012, Commune de Conflans-
Sainte-Honorine précité, continue à œuvrer selon cette même logique qui abou-
tit inévitablement à une restriction de l’application de l’article L. 554-11 CJA, en
estimant, « contrairement à la lettre sans équivoque de la loi »64, que le juge peut
refuser la suspension d’une décision, dès lors qu’elle porterait à l’intérêt général
« une atteinte d’une particulière gravité », alors même que la commission d’enquête
a rendu un avis défavorable et que la condition de doute sérieux quant à la légalité
de l’acte est remplie. Le rapporteur public, D. Botteghi, dans ses conclusions sur cet
arrêt, a pourtant insisté sur la nécessité pour le Conseil d’État de ne pas faire une
58 CE, 29 juillet 1983, Commune de Roquevaire, préc.
59 CE, 14 octobre 2011, Société Ocréal, req. n° 323257, préc. Voir, également, CE,
27 février 2015, Ministre de l’Intérieur c/Communauté urbaine de Lyon, req. n° 382502, préc.
60 CE, 28 septembre 1984, Rondeau et Chemouny, RJE 1984, p. 303.
61 CE, 14 février 2003, M. Bernard Angelras et autres, req. n° 248556, BJDU 2003, p. 60.
62 CE, 24 juin 1987, Ministre de l’Industrie c/Entreprise Lecout et Hebard, RJE 1981, p. 159 ;
CE, 27 juillet 2005, Lafitte, préc.
63 CE 19 juin 2015, Commune de Saint-Leu, préc.
64 F. Priet, préc.
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C. BALLANDRAS-ROZET - QUELLE EFFECTIVITÉ POUR LES RÉFÉRÉS-ENVIRONNEMENT ?
utilisation abusive de son pouvoir juridictionnel en s’opposant à l’introduction de la
notion d’intérêt général dans le référé-environnement pour fonder les décisions de
refus de suspendre un acte. À cet effet, il n’a pas manqué de souligner que l’inten-
tion du législateur de rendre cette procédure automatique était sans ambiguïté. Mais
la Haute juridiction s’est prononcée contrairement à la position de son rapporteur
public. Même si elle s’applique à préciser que le pouvoir de refus du juge s’exerce
« à titre exceptionnel », afin d’éviter que la continuité et la sécurité du trafic aérien ne
soient compromises, cette décision marque un coup d’arrêt à la mise en œuvre du
référé-étude d’impact et illustre une logique de restriction de cette procédure pous-
sée à son paroxysme. Sans doute parvient-elle à révéler l’office « naturel du juge des
référés, qui reconnaît à ce dernier (…) un pouvoir d’appréciation en opportunité de
valeur supra-législative »65.
Au terme de ces réflexions au cœur des mécanismes contentieux, l’impression se
confirme d’une effectivité partielle des référés-environnement, à la fois voulue par le
juge lui-même, et sous-tendue par des causes fortuites liées à chaque cas d’espèce.
Le tableau ainsi dressé montre leur utilité pour la protection de l’environnement, tout
en révélant, en contrepoint, la présence d’un « droit-instrument au service de finali-
tés qui, même contingentes, multiples et changeantes, demeurent respectables »66.
Aussi parvient-il à mettre en lumière les modalités de l’intervention juridictionnelle en
redessinant les contours de la relation droit-environnement, sur laquelle s’adosse le
juge pour parfaire les techniques contentieuses.
65 Note X. Domino et A. Bretonneau, « De la bien curieuse existence d’un droit naturel des
référés », sous CE, Sect., 16 avril 2012, Commune de Conflans-Sainte-Honorine et autres,
op. cit.
66 J. Morand-Deviller, « Le juste et l’utile en droit de l’environnement », in Pour un droit
commun de l’environnement, Mélanges en l’honneur de Michel Prieur, Dalloz, Paris, 2007,
p. 323, loc. cit., p. 328.
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