0% ont trouvé ce document utile (0 vote)
73 vues57 pages

6 de La Delinquance A La Deviance

Transféré par

hafsalekhdar45
Copyright
© © All Rights Reserved
Nous prenons très au sérieux les droits relatifs au contenu. Si vous pensez qu’il s’agit de votre contenu, signalez une atteinte au droit d’auteur ici.
Formats disponibles
Téléchargez aux formats PDF, TXT ou lisez en ligne sur Scribd
0% ont trouvé ce document utile (0 vote)
73 vues57 pages

6 de La Delinquance A La Deviance

Transféré par

hafsalekhdar45
Copyright
© © All Rights Reserved
Nous prenons très au sérieux les droits relatifs au contenu. Si vous pensez qu’il s’agit de votre contenu, signalez une atteinte au droit d’auteur ici.
Formats disponibles
Téléchargez aux formats PDF, TXT ou lisez en ligne sur Scribd
Vous êtes sur la page 1/ 57

6.

De la délinquance
à la déviance

« Quand j’emploie un mot, dit Humpty


Dumpty d’un air méprisant, il signifie juste
ce que j’ai décidé qu’il signifie, ni plus ni
moins. – La question qui se pose, dit Alice,
est de savoir si vous pouvez faire exprimer
aux mots des choses différentes. – La ques-
tion est, dit Humpty Dumpty : qui est le
maître ? C’est tout. »
Lewis Carroll, De l’autre côté du miroir.

De l’anomie à la désorganisation

L’interactionnisme fait de la notion de déviance un haut lieu de


réflexion (Herpin, 1973 ; Ogien, 1995). Il met en évidence les con-
flits d’interprétation ou plutôt les ambiguïtés de sa construction
sociologique et de ses enjeux éthiques et politiques. Longtemps en
effet la sociologie américaine considère la délinquance comme un
fait incontestable induit par une rupture de la loi. Dès lors la
recherche porte sur les conditions sociales qui y prédisposent et sur
la culture qui en régit le fonctionnement. Nul ne s’interroge vrai-
ment, avant Sutherland, sur les ambiguïtés d’une telle posture qui
entérine sans discussions le fonctionnement social. Avec Becker sur-
tout le questionnement se transforme radicalement. En devenant une
sociologie de la déviance, elle change d’objet et cesse de considérer
la délinquance comme une donnée évidente pour en faire un motif
d’interrogation. Le glissement du thème de la délinquance vers celui
de la déviance modifie radicalement le statut de l’analyse. La ques-
tion devient celle de savoir qui décide de la déviance, où et com-
ment ? Celle-ci devient « une propriété non du comportement lui-
même, mais de l’interaction entre la personne qui commet l’acte et
celles qui réagissent à cet acte » (Becker, 1985, 38). Dans ce chapitre
nous allons esquisser l’histoire de cette recherche menant de la délin-
quance à la déviance, passant par des notions comme celles

interactionnisme_symbolique.indd 189 25/06/12 10:06


184 L’interactionnisme symbolique
d’anomie puis de désorganisation sociale, ces dernières tombées
aujourd’hui en désuétude.
Durkheim donne à l’anomie ses lettres de noblesse, mais dans la
première École de Chicago la notion de désorganisation prend le
relais avant que Merton ne revienne sur les traces de Durkheim
pour formuler sa propre version. Entre-temps la désorganisation fait
l’objet de débats avant d’être précisée et purifiée de son contenu
implicite de désordre. E. Sutherland ou W. Whyte montrent qu’il
s’agit là finalement d’une autre organisation répondant également à
des logiques sociales, à des valeurs, à des codes. La notion d’anomie
est peu à peu abandonnée au profit de celle de déviance.
L’anomie est une notion susceptible d’abriter nombre de signifi-
cations différentes d’un auteur à un autre, son usage prête à la polé-
mique ou à l’exigence de précision des termes. Elle apparaît chez un
jeune philosophe, mort précocement, Jean-Marie Guyau (1854-
1888), qui se réclame de la sociologie. Ce terme grec renvoie
à l’absence de règles, à l’indécision de l’homme ayant perdu ses
repères. Mais pour Guyau l’anomie est positive, elle est associée à
l’affranchissement de l’individu se dégageant d’une société trop ten-
taculaire. La morale kantienne accommode la liberté à l’universalité
de la loi. Dans une perspective épicurienne, les règles morales se
dégagent de situations concrètes et non de formes transcendantes
imposées de l’extérieur, elles doivent venir de la réflexion de
l’individu lui-même. Guyau préfigure en cela les approches de
l’interactionnisme à venir. Artisan de son existence, l’individu ne
répète pas des modèles, il projette du sens sur le monde et agit en
conséquence.
Pour Guyau l’anomie coïncide avec l’individualisation des déci-
sions, l’originalité affirmée d’un homme qui ne se laisse plus dicter
mécaniquement sa conduite par la société. Elle aboutit de fait à
l’autonomie des individus, à une « morale sans obligation, ni sanc-
tion »1. Les turbulences induites par la révolution industrielle et tech-
nique qui marquent l’époque ne sont pas un risque mais une chance
de libération pour l’individu susceptible d’avoir désormais le recul
pour s’arracher au conformisme et jouer sa partition personnelle sur
la trame collective. L’affranchissement graduel des contraintes
sociales amène à une marge de manœuvre élargie, loin de toute
morale religieuse ou laïque transcendante.

1. J.-M. Guyau, Esquisse d’une morale sans obligation, ni sanction, Paris, Fayard, 1985
(1885).

interactionnisme_symbolique.indd 190 25/06/12 10:06


De la délinquance à la déviance 185
Durkheim partage avec Guyau le souci de l’émancipation indivi-
duelle, mais à ses yeux l’autonomie grandissante de chacun n’est
aucunement contradictoire avec l’emprise sur lui de la société
comme il le démontre dans Le suicide (1897). L’anomie prend avec
Durkheim une connotation critique (Orru, 1983, 1998). Pour lui le
lien social ne saurait se soutenir sans règles. Dans la préface à la
seconde édition de La division du travail social (1895), il observe que
« rien n’est plus faux que cet antagonisme qu’on a trop souvent
voulu établir entre l’autorité de la règle et la liberté de l’individu... Je
ne puis être libre que dans la mesure où autrui est empêché de
mettre à profit la supériorité physique, économique ou autre dont il
dispose pour asservir ma liberté, et seule la règle sociale peut mettre
obstacle à ces abus de pouvoir » (1932, IV).
Quelques pages plus loin, il ajoute : « Si l’anomie est un mal,
c’est avant tout parce que la société en souffre, ne pouvant se passer,
pour vivre, de cohésion et de régularité » (p. VI). Durkheim pointe
dans l’anomie l’absence de « centres régulateurs ». À ce propos il
dénonce vigoureusement l’impact délétère de l’économie sur la
trame sociale. « Rien ne contient les forces en présence et ne leur
assigne de bornes qu’elles soient tenues de respecter, elles tendent à
se développer sans terme, et viennent se heurter les unes contre les
autres pour se refouler et se réduire mutuellement. Sans doute les
plus intenses parviennent bien à écraser les plus faibles ou à se les
subordonner... Une forme d’activité qui a pris une telle place dans
l’ensemble de la vie sociale ne peut évidemment rester à ce point
déréglée sans qu’il en résulte les troubles les plus profonds. C’est
notamment une source de démoralisation générale. Car précisément
parce que les fonctions économiques absorbent aujourd’hui le plus
grand nombre de citoyens, il y a une multitude d’individus dont la
vie se passe presque tout entière dans le milieu industriel et commer-
cial » (p. IV). L’économie que les sociétés ou l’État sont impuissants à
réguler plonge ainsi en permanence les hommes dans le désarroi. De
moyen elle devient une fin. Dans Le suicide, l’anomie est décrite
comme un « mal d’infini » enraciné dans les rouages mêmes de nos
sociétés. Déjà Durkheim relativise le progrès, il en voit les limites.
En principe, écrit-il, « chacun dans sa sphère, se rend vaguement
compte du point extrême jusqu’où peuvent aller ses ambitions et
n’aspire à rien au-delà. Si, du moins, il est respectueux de la règle et
docile à l’autorité collective, c’est-à-dire s’il a une saine constitution
morale, il sent qu’il n’est pas bien d’exiger davantage. Un but et un
terme sont ainsi marqués aux passions. Sans doute, cette détermina-

interactionnisme_symbolique.indd 191 25/06/12 10:06


186 L’interactionnisme symbolique
tion n’a rien de rigide ni d’absolu. L’idéal économique assigné à
chaque catégorie de citoyens, est compris lui-même entre certaines
limites à l’intérieur desquelles les désirs peuvent se mouvoir avec
liberté. Mais il n’est pas illimité (...). Chacun, du moins en général,
est alors en harmonie avec sa condition et ne désire que ce qu’il peut
légitimement espérer comme prix normal de son activité. D’ailleurs,
l’homme n’est pas pour cela condamné à une sorte d’immobilité »
(1930, 277). Pour Durkheim le bonheur est une équation mobile
entre les désirs de l’individu et ses moyens pour les réaliser. Le lien
social borne les limites du désirable et en principe il donne aux indi-
vidus les ressources pour les assouvir. « Seule la société, soit directe-
ment et dans son ensemble, soit par l’intermédiaire d’un de ses orga-
nes, est en état de jouer ce rôle modérateur ; car elle est le seul
pouvoir moral supérieur à l’individu, et dont celui-ci accepte la supé-
riorité. Seule, elle a l’autorité nécessaire pour dire le droit et mar-
quer aux passions le point au-delà duquel elles ne doivent pas aller »
(p. 275). L’anomie est cette rupture de réciprocité entre le lien social
et ses membres qui projette ces derniers dans la désorientation.
Durkeim décrit l’impact des crises économiques poussant au sui-
cide des individus en proie au « mal d’infini ». Si celles-ci aggravent
le penchant au suicide, ce n’est pas toujours en approfondissant la
misère. Ce sont les retentissements de la crise dans la relation au
monde qui immergent dans le désarroi. Le « désastre économique »
déracine les individus de leurs aspirations, ils cessent d’être « ajustés
à la situation qui leur est faite, et la perspective même leur en est
intolérable ; de là les souffrances qui les détachent d’une existence
diminuée avant même qu’ils en aient fait l’expérience » (1930, 280).
Dans la mesure où il s’agit moins de turbulences économiques que
des tremblements de sens qui en résultent, les « crises de prospérité »
altèrent non moins en profondeur leurs repères en les projetant dans
l’inédit. Dans les deux cas l’angle moral de la relation au monde est
affecté, car la trame sociale n’est plus en mesure de contenir des
désirs affranchis de toute limite. Les horizons s’ouvrent sur l’infini, et
l’homme meurtri ne se reconnaissant plus entre en lutte contre lui-
même. L’anomie n’est pas chez Durkheim une transgression des
règles, mais leur débordement, leur ébranlement, l’échec du système
de sens et de valeurs à orienter les individus.
Pour Durkheim, à l’opposé de Guyau, les règles morales sont
transcendantes et contraignent l’individu. Là où Guyau mise sur la
responsabilité d’un sujet posé comme acteur, Durkheim le perçoit en
agent dont les comportements sont dirigés de l’extérieur. Là où Guyau

interactionnisme_symbolique.indd 192 25/06/12 10:06


De la délinquance à la déviance 187
voit le passage de l’anomie à l’autonomie comme une suite naturelle et
heureuse, exercice de lucidité chez un individu juge de son action,
Durkheim pense la morale en termes d’hétéronomie s’imposant à des
individus toujours enclins au pire. « L’anomie est la contradiction de
toute morale », dit Durkheim, et donc ouverture vers le chaos. Il n’y a
pas pour lui de sociétés sans impératifs moraux, là où pour Guyau une
morale en acte fondée sur la liberté et le souci d’autrui prend son
essor. Guyau est tendu vers l’avenir dans un sentiment de confiance en
la condition humaine, là où Durkheim est hanté par la décomposition
du tissu social, moins enclin à cause de sa conception de l’homo duplex à
accorder sa confiance au monde qui vient. La vision tranquille et heu-
reuse de Guyau et celle, plus tragique, de Durkheim, sont en opposi-
tion radicale.
Durkheim adopte une position étonnante en considérant le crime
comme un fait social « normal parce qu’une société qui en serait
exempte est impossible » (1977, 66). C’est seulement l’excès, c’est-à-
dire la dimension statistique du crime qui le trouble. « Ce qui est
normal, c’est simplement qu’il y ait une criminalité, pourvu que
celle-ci atteigne et ne dépasse pas, pour chaque type social, un cer-
tain niveau qu’il est peut-être impossible de fixer » (p. 66). Durkheim
n’est pas intéressé par les logiques sociales ou individuelles suscep-
tibles de provoquer le crime. Son regard reste en surplomb, dans le
souci d’analyser sa fonction à l’intérieur de l’organisation sociale
(Ogien, 1995, 18 sq.). La délinquance est un fait social dépendant de
normes en vigueur, c’est l’infraction qui la désigne, c’est-à-dire une
rupture avec la loi. Durkheim adopte une définition institutionnelle
de l’acte. La délinquance est due à un état social, à une norme dont
la transgression est sanctionnée par le choc en retour de la loi.
L’anomie offre l’avantage de maintenir sur la brèche les princi-
pes du droit. Durkheim la voit même comme un « agent régulier de
la vie sociale ». Son approche dissout le crime ou la délinquance
dans la trame social. L’individu en rupture de ban est une anomalie
qu’il rattache à l’ « incorrigible méchanceté des hommes » (1977,
66). Dans l’approche durkheimienne la singularité des actions dispa-
raît au profit d’une vision globale de la société en tant qu’orga-
nisation générant impersonnellement ses normes et ses déviants.
Durkheim n’est pas intéressé par les mécanismes de production de la
délinquance, ni pourquoi, plongés dans les mêmes conditions socia-
les, certains individus entrent dans la délinquance et d’autres non, il
est seulement sensible à ses conséquences sociales. Il n’explique pas
pourquoi certains individus décrochent des normes en vigueur,

interactionnisme_symbolique.indd 193 25/06/12 10:06


188 L’interactionnisme symbolique
oubliant par ailleurs que celles-ci sont multiples au sein d’une société
hétérogène, même si en principe elles s’accordent plus ou moins
sur la nécessité du respect des lois. La sociologie de Durkheim est
sans sujet, elle pense le monde en terme d’organisation et de
fonction.

La désorganisation sociale

Durkheim observait que l’anomie naît aussi bien de l’appau-


vrissement que de la prospérité dans la mesure où elle implique un
décalage de sens et de valeurs entre l’individu et la société. Chez les
sociologues américains, et notamment la première École de Chicago,
les ruptures sociales naissent moins de la prospérité que de la misère, et
d’une autre donnée que Durkheim n’a pas envisagée, celle de
l’immigration de populations pauvres venues d’autres horizons cultu-
rels et cumulant un double désavantage au regard de la société améri-
caine. La notion de désorganisation introduite par Thomas et Zna-
niecki dans The Polish Peasant connaît une longue postérité non
seulement à Chicago mais dans toute la sociologie américaine. C’est
une version américaine de l’anomie. Associée à la notion de démorali-
sation, déjà présente chez Durkheim, elle s’appuie sur celle d’orga-
nisation sociale issue de Cooley désignant l’ensemble des institutions
qui soudent un groupe. La désorganisation traduit la rupture sensible
provoquée par des attentes individuelles et collectives qui ne s’engrè-
nent plus mutuellement. Symptôme d’une perte d’autorité de la culture
et du contrôle social à l’intérieur de la communauté. « Les nouvelles
valeurs introduites de l’extérieur dans la vie de la communauté ouvrent
la voie à beaucoup de nouvelles situations que les règles traditionnelles
de comportement n’avaient pas prévues » (Thomas, Znaniecki, 2000,
273). C’est un mouvement de délégitimation libérant les individus de
leurs anciennes fidélités et les livrant à leurs choix personnels.
Cette déchirure sociale est liée à un état de crise, de mutation.
Pour Thomas et Znaniecki elle existe déjà en Pologne après la chute
de la monarchie et la rupture des formes de la vie communautaire
liée au passage à une économie marchande. Dans la société tradi-
tionnelle le groupe primaire est prégnant. L’individu est porté par sa
communauté, il dépend étroitement des règles qui en régissent le
fonctionnement. Sous le regard exigeant de ses pairs, il est immergé

interactionnisme_symbolique.indd 194 25/06/12 10:06


De la délinquance à la déviance 189
dans le « nous autres ». Les tensions, si elles existent, sont résolues
par la parole. La communauté rurale s’efforce de trouver un accord
unanime ou d’en débattre. Si la conduite d’un de ses membres per-
turbe le groupe, elle en discute et rappelle à l’ordre le récalcitrant.
Dans la société rurale polonaise, Thomas observe l’apparition
d’attitudes individualistes dans les familles, des conflits de généra-
tions, la désagrégation des anciennes valeurs morales. Les ouvriers
engagés pour des travaux saisonniers en Allemagne reviennent avec
le souvenir d’expériences inédites qu’ils s’emploient à reproduire :
boire avec des amis, sans lien avec un événement à fêter ou un rite,
avoir des relations sexuelles sans faire la cour et sans se subordonner
au « respect », gagner de l’argent hors de la ferme familiale en
louant ses services ailleurs, etc. La poursuite de visées hédonistes par
certains membres de la communauté traditionnelle, leur émigration,
leur engagement dans les mouvements révolutionnaires viennent
perturber les solidarités nécessaires à la bonne marche des commu-
nautés ou des familles. L’individu ne se reconnaît plus dans les réfé-
rences morales de son groupe, il décide désormais lui-même de
l’orientation de ses comportements. Thomas qualifie l’individualisme
de « schématisation personnelle de l’existence » (1969, 86). La défini-
tion de la situation n’incombe qu’à lui et il décide de ses principes de
conduites en conflit éventuel avec les autres.
Sur le territoire américain, l’immigrant est encore plus livré à lui-
même. Détaché de ses repères sociaux et humains, son affranchisse-
ment s’accentue ou s’amorce car il s’installe dans une société dont il
ne possède pas encore les clés. Il est contraint à transformer en pro-
fondeur le sentiment qu’il a de soi et de son orientation dans le
monde. L’établissement comme acteur à part entière au sein de la
société américaine ne se fait pas sans turbulences. L’immigrant est
seul ou avec une infime partie des siens, il n’est plus encadré avec
autant d’autorité par la famille élargie. Par la force des choses le
mariage change de centre de gravité. Dans la société traditionnelle,
il est lié aux arrangements entre les familles, au respect de l’autorité
parentale. Aux États-Unis, il est fondé sur l’amour, sur une affection
mutuelle qui ne doit plus rien aux arrangements sociaux. L’emploi
que le migrant trouve est souvent précaire et mal payé, il n’offre
guère le sentiment d’un épanouissement personnel. Le lien conjugal
se fait plus fragile, des violences, des ruptures apparaissent. Les
modes d’emploi de la société américaine manquent à ces hommes
arrachés à leur ancien cadre social. L’existence est pour une longue
période privée de programme pour le meilleur de la liberté ou pour

interactionnisme_symbolique.indd 195 25/06/12 10:06


190 L’interactionnisme symbolique
le pire de l’ancrage dans la société. Dans The unadjusted girl, publié
en 1923, Thomas insiste sur le contraste entre une condition sociale
marquée de misère et l’opulence banale qui s’étale autour de soi
hors du quartier (1969, 72). La frustration sociale, le ressentiment
d’être tenu à l’écart des biens de consommation élémentaires, préci-
pitent d’autant plus vers la délinquance ou la prostitution que les
cadres sociaux sont mis à mal, surtout en matière d’éducation. Les
familles et la communauté ne sont plus en mesure de transmettre les
valeurs. « Vous pouvez avoir une bonne vie de famille avec de mau-
vaises conditions économiques mais vous ne pouvez pas avoir de
bonne famille sans l’influence de la communauté » (1969, 213).
Thomas et Znaniecki dédoublent la notion de désorganisation,
non seulement sociale, affectant une communauté, elle devient per-
sonnelle, touchant un individu singulier. Attentifs aux significations
que les acteurs attribuent à leur comportement et contrairement à
Durkheim, ils notent la cohérence paradoxale de comportements
détachés de leur enracinement traditionnel et voués à des formes de
débrouille souvent proches de la délinquance. La démoralisation
signe l’éloignement hors de la communauté, la rupture avec les
anciens attachements familiaux, la fin de l’emprise collective sur un
individu qui joue désormais sa partition personnelle en se délivrant
du lien social originaire et pour s’en sortir par n’importe quel
moyen. La déviance a une origine sociale, elle obéit à un principe
d’analyse mais elle est peu à peu pondérée par la réorganisation de
la communauté. Elle a également une origine plus personnelle,
notamment chez les enfants de la seconde génération noyés entre
deux modèles culturels, confrontés de surcroît aux multiples référen-
ces animant les autres communautés présente, et qui paient un lourd
tribut à la délinquance, à la prostitution, au crime, à l’errance,
à l’alcoolisme, aux activités sexuelles précoces, aux maternités ado-
lescentes pour les filles1. Thomas cite une étude qui montre que
9 jeunes prostituées sur 10 sont issues de familles disloquées (bad
homes) (p. 209).

1. De la fille délinquante, Thomas écrit qu’elle est le symptôme de la faillite des régula-
tions familiales et communautaires. Sa conduite « est influencée en partie par les codes tra-
ditionnels, et en partie par les définitions de situation nées du spectacle du monde qui lui
suggère une quête de plaisir et de reconnaissance (...) Elle n’est pas immorale, car cela im-
plique une perte de moralité, mais a-morale, elle n’a jamais eu de code moral » (1969, 82
et 98). Elle use de la prostitution pour transformer sa condition, obtenir ce qu’elle pense être
une vie meilleure avec un peu d’argent pour s’acheter des vêtements agréables, des objets,
s’amuser, être plus libre, trouver de l’affection, recevoir des cadeaux, etc. (p. 109).

interactionnisme_symbolique.indd 196 25/06/12 10:06


De la délinquance à la déviance 191
Les groupes sociaux migrants sont écartelés entre la fidélité aux
valeurs anciennes et la nécessité de s’ajuster à des conditions cultu-
relles nouvelles. Le refuge dans un ritualisme plus prononcé que
dans la société d’origine est l’une des formes de défense ; une autre
consiste à s’affranchir des lois et des normes et à forcer le passage
pour trouver au plus vite les avantages de la société d’accueil sans
avoir à en payer le prix. Cette période de transition, de passage d’un
monde à l’autre, induit un relâchement des modèles sociaux et de la
morale collective, élargissant la marge de manœuvre de l’individu.
L’issue à l’anomie impose des formes de transition entre les tradi-
tions culturelles d’origine et les modalités d’existence dans la société
américaine : associations pour favoriser l’installation dans la ville, la
recherche d’un emploi, commémoration et célébration des fêtes tradi-
tionnelles, scolarisation bilingue, etc. Ces associations qui favorisent le
passage d’un monde à l’autre sans heurt sont des formes d’éman-
cipation des anciennes manières d’être, elles sont le lieu où s’élaborent
une identité nouvelle menant à l’intégration en tant qu’acteur à part
entière dans la société américaine. L’école publique joue un rôle fon-
dateur dans cette intégration sociale. « S’il faut chercher un outil pour
remplacer l’influence sociale manquante ce doit être l’école. L’école
peut être une sorte de communauté formant un arrière fond à la
famille et pouvant suppléer à ses manques, au moins dans cette fonc-
tion de prévenir dans une large mesure la délinquance ou le crime, si
elle exerce toute son influence, et elle le peut, elle est bien plus efficace
que n’importe quel service d’aide sociale pour socialiser la famille »
(Thomas, 1969, 214). Thomas esquisse cependant une critique de
l’école, notamment dans sa tendance à la routine qui la fait échouer à
intéresser nombre d’enfants qui la fuient.
L’école, si elle est investie par le jeune, contribue à faire de la
double appartenance culturelle une force et non une faiblesse. Les
cultures polonaise et américaine s’ajoutent au lieu de se retrancher
mutuellement. Thomas et Znaniecki observent que la délinquance
est forte là où s’exerce une pression sociale de la société américaine
pour l’intégration des populations. Les institutions et d’entraide n’y
sont pas encouragées, on limite les formes de regroupement social
et culturel liées aux traditions du pays d’origine, et on empêche
ainsi la progressive adaptation des groupes à leur nouvelle implan-
tation. D’où la nécessité de laisser le temps faire son œuvre sans
forcer les choses, ménager des zones de transition identitaire, car
l’émigration est une épreuve humaine redoutable qui exige une
lente accommodation.

interactionnisme_symbolique.indd 197 25/06/12 10:06


192 L’interactionnisme symbolique
Pour Thomas et Znaniecki, l’état de désorganisation est provi-
soire. C’est un désordre momentané du sens et du lien social provo-
qué par le changement des conditions d’existence et l’impossibilité
de renouer avec des manières de vivre et de penser anciennes1. Il
faut composer avec un monde inédit, et ce réaménagement est
malaisé à cause de la situation de pauvreté. Ce ne sont pas seule-
ment de nouveaux repères, de nouvelles valeurs, mais aussi une
autre langue qu’il convient d’acquérir. La désorganisation marque la
difficulté du passage. Le migrant n’appartient plus à son univers
d’origine, mais il ne se reconnaît pas encore dans sa société
d’accueil. D’inéluctables turbulences accompagnent le passage d’un
monde à un autre. De même que chez Durkheim la sociologie de
Thomas a pour tâche de lutter contre l’anomie. Dans le contexte de
la démocratie américaine, elle doit contribuer à un climat social plus
propice à l’épanouissement individuel. Souvent anciens pasteurs ou
fils de pasteurs, profondément marqués par le protestantisme, les
sociologues de Chicago entendent élaborer une connaissance qui soit
la matière première d’une action possible pour amender la société de
ses zones de tension sociale (Mills, 1943).
Les monographies de la première École de Chicago décrivent des
modes de socialisation propres à des communautés particulières sai-
sies dans leur spécificité et leur arrangement avec la société globale.
L. Wirth décrit ainsi les formes d’existence et de liens à l’intérieur du
quartier juif de Chicago (1988). D’autres groupes sont répertoriés.
La ville est une mosaïque où coexistent maints rapports au monde et
bien des compromis avec la société américaine. Le principe de la
déviance n’est pas recherché dans les particularités psychologiques
ou ethniques de l’individu mais dans ses conditions d’existence et
dans la manière dont il en dispose.
La première École de Chicago cherche avec une inlassable curio-
sité et une grande sagacité méthodologique et conceptuelle, à saisir
le point de cristallisation qui amène un jeune de milieu pauvre à
choisir la délinquance comme activité centrale de son existence.

1. Pour Thomas les comportements de rupture ne sont désordre qu’au regard des nor-
mes de la société américaine. Il rappelle implicitement que la notion de désorganisation est
normative et qu’il faut aussi saisir les logiques de ces partitions personnelles : « Le conflit naît
de ce que l’individu introduit d’autres définitions à la situation et assume des attitudes autres
que conventionnelles. En conséquence, il tend à changer les plans d’action, à introduire du
désordre, à déranger les normes existantes (...). Quand des jeunes font des escapades,
fuguent, mentent, volent, etc., ils suivent un plan, poursuivent des fins, tentent de résoudre
des problèmes selon la définition qu’ils ont de la situation » (1969, 234).

interactionnisme_symbolique.indd 198 25/06/12 10:06


De la délinquance à la déviance 193
D’emblée le souci de savoir comment le délinquant ou le dénommé
tel définit les situations où il est impliqué amène les sociologues à lui
donner la parole et surtout à l’écouter. Thomas ouvre la voie avec le
paysan polonais ou les femmes en rupture. Cette approche compré-
hensive restaure toute l’épaisseur humaine du sujet, elle récuse que
le délinquant soit un malade ou un pervers, elle le rétablit dans sa
souveraineté d’acteur immergé dans la pesanteur d’une situation
sociale dont il n’est pas le jouet sans son consentement. Sans minimi-
ser, bien au contraire, l’impact des conditions sociales sur l’entrée
dans la délinquance, il s’agit de rappeler que l’individu demeure le
maître d’œuvre de son existence. Aux lendemains de la guerre
de 1914-1918 et dans le sillage de la prohibition, un nombre gran-
dissant de sociologues investissent le champ de la délinquance.

Les bandes vues par Thrasher

Frederic M. Thrasher est à l’origine travailleur social avant de


commencer des études de sociologie. En 1927, il publie The gang. A
study of 1313 gangs in Chicago (1963), ouvrage issu d’une thèse sou-
tenue l’année précédente sur les bandes de jeunes de Chicago.
L’étude dure sept années au cours desquelles Thrasher interroge une
centaine de jeunes, observe la vie quotidienne des bandes, sollicite
les travailleurs sociaux, les policiers, les propriétaires de bars, les gar-
çons de café, les instituteurs, les politiciens locaux. Il pointe les liens
fréquents qui se nouent entre des politiciens et les bandes. Il encou-
rage en outre la rédaction d’autobiographies chez d’anciens délin-
quants, il fréquente les tribunaux et les institutions religieuses qui
essaient de prévenir la criminalité par l’encadrement des jeunes. Les
fragments autobiographiques constellent l’ouvrage et lui donnent
une dimension sensible et vivante, restituant en permanence la
manière dont ces jeunes perçoivent leur monde. Un doute subsiste
sur la manière dont il a chiffré les bandes, d’autant qu’il insiste lui-
même sur leur aspect transitoire. Dans leur majorité les acteurs
impliqués sont des adolescents, mais les âges vont de 6 à 50 ans. Ce
sont 25 000 jeunes que Thrasher compte dans ses groupes.
Les bandes commencent souvent par une simple association de
jeunes dans une lutte commune contre l’ennui à travers la parole ou
le jeu, avant de se cristalliser au fil du temps en activités délictueuses.

interactionnisme_symbolique.indd 199 25/06/12 10:06


194 L’interactionnisme symbolique
« La bande est un groupe interstitiel formé originellement de
manière spontanée, et qui se structure autour des conflits. Elle se
caractérise par une série de comportements : relations de face à face,
mouvements communs à travers l’espace, conflits et plans. La consé-
quence de cette conduite collective est le développement d’une tradi-
tion, d’une structure interne, d’un esprit de corps, d’une solidarité,
d’une morale, d’une connaissance commune, et d’un attachement à
un territoire » (Thrasher, 1963, 46). Ce sont des groupes primaires,
selon la définition de Cooley, touchant donc des membres ayant des
relations de face à face, d’association et de coopération. Ces
1 313 bandes sont de nature bien différentes selon leur composition,
leur durée de vie, l’âge de leurs membres, etc. Ce travail méticuleux
décline les diverses modalités de leur rapport au monde.
La bande s’établie en marge des quartiers, là où le tissu social est
déchiré, dans ce que Thrasher appelle la « ceinture de pauvreté »,
elle est enracinée dans les communautés pauvres, désarmées devant
l’adversité sociale et économique. « Elle peut être considérée comme
un élément interstitiel au sein de la société, et son territoire est lui-
même une région interstitielle dans le découpage de la cité » (p. 20).
Sa cristallisation et son engagement dans de petits délits sont une
conséquence de la pauvreté, de l’indifférence de la municipalité à
l’égard des équipements collectifs, de l’abandon de certains quartiers,
de la déscolarisation, de l’absence de perspective. Mais la bande est
aussi un lieu de passage vers l’âge d’homme, un substitut à une
famille insuffisante ou impuissante à donner affection et sécurité, elle
est une réponse à des conditions de logement et d’existence sinistres,
la conséquence d’une éducation défaillante, d’une autorité parentale
discréditée. La protestation contre l’absence de reconnaissance de soi
par une société indifférente ou posée comme telle.
Mode de survie congruent avec la dislocation du lien social, la
bande est une solution à la désorganisation sociale, une manière de
maintenir la tête hors de l’eau et de trouver une reconnaissance par
le fait de partager une expérience commune, de courir les mêmes
dangers. Elle offre une sécurité affective bien réelle. Les formes de
leadership varient selon la tonalité de sa composition, ses origines
culturelles, ses activités, etc. Mais le plus souvent, l’autorité est
incarnée par un garçon courageux, intelligent et sachant bien se
battre. La bande de jeunes est une « démocratie primitive ».
La rencontre avec d’autres groupes hostiles pour la défense du ter-
ritoire précipite l’entrée dans la délinquance, le groupe prend alors
conscience de sa force et s’organise. Un trait courant des bandes

interactionnisme_symbolique.indd 200 25/06/12 10:06


De la délinquance à la déviance 195
consiste dans leur caractère provisoire, précaire, la solidarité n’est
jamais totale, l’autorité fluctue selon le style des leaders. Les groupes se
font et se défont selon les mouvements des familles, les vicissitudes des
uns et des autres, les tensions internes, etc. La prison disperse ses mem-
bres, provoque des défections, perturbe les anciennes loyautés. Chaque
bande est établie sur un territoire auquel elle est attachée, et dont elle
ne s’éloigne guère pour éviter un affrontement trop direct avec d’autres
bandes, ou pour ne pas se fragiliser sur un terrain mal connu. Telle
ligne de chemin de fer, telle rue, tel panneau de signalisation marquent
des frontières symboliques infranchissables. Le fait d’habiter la même
rue ou le même pâté de maisons a parfois plus d’importance que
l’appartenance ethnique. Les bandes sont souvent ethniquement mix-
tes. Mais la majorité est constituée sur une base ethnique (60 %).
Les bandes de filles sont pratiquement inexistantes, Thrasher en
compte seulement quatre ou cinq. L’une étant centrée sur la pra-
tique de base-ball, une autre autour du vol, les autres s’assimilant
davantage à des clubs. La présence des filles est peu commune dans
les bandes de garçons. La sexualité elle-même est peu investie.
Quand elle existe, elle passe après les entreprises délinquantes,
l’affrontement avec les autres bandes ou le fait d’être ensemble à
traîner1. Thrasher pointe une multitude de fonctionnement interne
des groupes, certains étant soudés par des formes de loyauté et de
codes bien réglés, alors que d’autres s’épuisent en permanents rap-
ports de force. Des regroupements sont informels, d’autres solide-
ment organisés, unis par des objectifs communs, des activités crimi-
nelles et la nécessité d’éviter la police ou la justice. Certaines sont
spécialisées dans le détroussement des ivrognes (les jack rollers),
d’autres campent dans la violence et les règlements de compte,
l’opposition brutale aux bandes des rues avoisinantes...
Thrasher montre comment une bande est source de plaisir,
d’intensité d’être, elle suscite projets et rêves d’avenir doré. Le vol est
autant l’occasion d’un défi, d’une affirmation de soi dans le cadre d’une
société virile, que le témoignage d’une volonté franche de s’enrichir.
Les actes de délinquance réalisés vont de soi, signalant la prouesse, la
gloriole personnelle. Aucune considération morale ne les amortit.
« Une fois qu’un garçon a goûté la vie de rue palpitante d’un gang, il
trouve les programmes des travailleurs sociaux insipides et insatisfai-
1. La sexualité est en revanche très présente dans le Jack Roller de Shaw (1966). Stan-
ley évoque des adolescentes ayant des relations sexuelles précoces avec les membres de son
groupe ; il aborde également sans censure les viols entre jeunes détenus et l’homosexualité
de circonstance dans les établissements accueillant les jeunes délinquants.

interactionnisme_symbolique.indd 201 25/06/12 10:06


196 L’interactionnisme symbolique
sants. Peu à peu le gang absorbe le temps habituellement consacré à
l’école et au travail et, en prenant le pas sur la famille, l’école, l’église ou
le travail, il s’impose comme l’intérêt premier » (p. 65-66). La bande est
attractive par la liberté qu’elle laisse à l’adolescent, le soutien affectif
qu’elle lui procure. Il trouve en elle l’excitation, le frisson du danger
dans le sentiment de la proximité des autres.
« Le désir de vivre des expériences nouvelles », pointé par Tho-
mas comme l’un des types privilégiés de comportements, est, selon
Thrasher, au cœur de l’engagement dans la bande. Le groupe cris-
tallise chez ses membres une énergie vive et indisciplinée et lui
donne l’opportunité de s’exprimer. La société manque d’alternatives
exaltantes à leur opposer. La bande favorise l’émulation et donc le
passage à l’acte. La majorité des délits commis par des jeunes gar-
çons s’accomplit à deux ou davantage. Seuls, ils auraient sans doute
retenu leur geste ou n’y auraient même pas pensé. Les délits
s’échelonnent avec l’âge. Les plus jeunes sont adeptes de l’école buis-
sonnière, de petites incivilités, du jack-rolling (détroussement des ivro-
gnes), du vol à l’étalage, de la récupération de matériel au cours de
maraudes autour des voies ferrées, les entrepôts, les camions, etc.
Les plus âgés ne craignent plus de frapper physiquement leurs vic-
times, de se livrer à des cambriolages, à des règlements de compte,
à nourrir des relations plus âpres avec leur milieu.
La prohibition leur donne une nouvelle zone d’activités lucratives.
En bonne logique puritaine, les partisans de la prohibition avaient cru
bon d’interdire la consommation d’alcool pour s’opposer aux habitu-
des d’intempérance des immigrants d’Europe centrale. Le Volstead
Act, le 18e amendement de la Constitution, entre en vigueur le 17 jan-
vier 1920. L’alcool est interdit hormis pour des usages religieux, celui
contenu dans les médicaments, les articles de toilettes, les sirops, le
vinaigre, le cidre est autorisé mais avec une basse alcoolémie. Les bras-
series fabriquent de la bière mais jamais au-delà de 0,5o d’alcool. « Le
Volstead Act est violé dès l’origine par la prolifération des bars et des
bouilleurs de cru clandestins. Il entraîne un prodigieux essor de la cri-
minalité. »1 Comme beaucoup de villesaméricaines, mais à une échelle
plus massive, Chicago est gangrené par le crime, le racket, la corrup-
tion de la justice et les complicités de la pègre avec les autorités politi-
ques. La guerre des gangs débouche sur des tueries régulières dans les
1. Sur l’ampleur de la délinquance et de la corruption dans une ville de Chicago
dans le premier quart du siècle, cf. E. Behr, L’Amérique hors la loi, Paris, Plon, 1996 ;
H. M. Enzenberger, Politique et crime, Paris, Gallimard, 1967. Sur le racket et sur la corrup-
tion de la police au regard des jeux clandestins de loterie, cf. Whyte (1995, 149 sq.).

interactionnisme_symbolique.indd 202 25/06/12 10:06


De la délinquance à la déviance 197
rues ou les bars. La prohibition permet de formidables bénéfices à ceux
qui organisent le trafic d’alcool. Elle structure le crime organisé pour
une période allant bien au-delà de son abrogation en 1933.
Les sociologues de Chicago sont contre cette mesure. Considé-
rant que l’alcoolisme n’est pas un trait biologique héréditaire, mais
une conséquence de la misère, ils insistent sur la nécessité d’une
réhabilitation des quartiers, d’une prise en charge des jeunes à tra-
vers des loisirs qui puissent les intéresser, d’un meilleur encadrement
par les travailleurs sociaux des familles en difficultés.
Dans ce contexte, la bande de jeunes délinquants donne un coup
de main aux adultes dans la contrebande d’alcool, elle se mue en
voie de passage vers la grande criminalité. Le vol, le cambriolage, les
attaques à main armée, le trafic d’alcool, le racket, etc., deviennent
des activités régulières. Les aînés exercent une attraction par leur
prestige, leur réussite, le modèle qu’ils proposent1. Le passage des
petits délits à une délinquance plus sérieuse est insensible, lié au fait
seulement de grandir et de se lancer dans des activités plus lucrati-
ves, plus exaltantes et de se rapprocher ainsi des adultes. Une sociali-
sation s’opère au fil du temps au contact des aînés déjà versés dans
la haute délinquance. Thrasher associe la démoralisation à un décro-
chage graduel de la civilité américaine. L’usage du terme « démora-
lisation » ne signifie en aucun cas le désordre, la désorganisation au
sens commun du terme, mais bien plutôt, une autre morale, un
autre ordre, une autre organisation, dont l’ouvrage donne au fil des
pages une méticuleuse description. Des attitudes et des normes en
rupture au regard de l’ajustement aux codes sociaux dominants se
développent dans les bandes. Mais elles sont cohérentes au regard de
leurs propres manières d’être ensembles (p. 258 sq.)

Les aires de délinquance

Première étape d’un glissement vers la criminalité, les bandes


sont une matrice de la délinquance juvénile2. C. Shaw et H. McKay
prolongent les recherches de Thrascher en recourant à un appareil

1. Voir à ce propos le témoignage de Stanley fasciné par les jeunes détenus qui sont
ses aînés (Shaw, 1966).
2. Sur la délinquance juvénile, voir également N. Herpin (1973, p. 99 sq.) et
A. Ogien (1995).

interactionnisme_symbolique.indd 203 25/06/12 10:06


198 L’interactionnisme symbolique
statistique, mais sans négliger les témoignages biographiques des jeu-
nes délinquants. C. R. Shaw est le fils d’un fermier de l’Indiana. Il
songe un moment à devenir pasteur mais s’inscrit finalement à la
faculté de sociologie de Chicago. Personnage socialement engagé, il
participe à un settlement où il rencontre des immigrants et s’initie aux
conséquences réelles de la désorganisation de certains quartiers de
Chicago. En 1924, il est délégué à la liberté conditionnelle des déte-
nus (probation officer) auprès d’un tribunal. Il devient directeur du
département de sociologie de l’Institute of Juvenile Research, un
centre de recherche sur la délinquance juvénile associé à un centre
de traitement. McKay (1899-1980) est aussi d’origine rurale et étu-
diant en sociologie à Chicago quand il est recruté par Shaw dans
son institution (Chapoulie, 2001, 262 sq.).
Dans leur ouvrage Juvenile delinquency and urban aereas (1942), Shaw
et McKay étudient la distribution de la délinquance juvénile de dif-
férents quartiers de Chicago et d’autres villes américaines : Phila-
delphie, Boston, Cincinnati, Cleveland, et Richmond. Leur souci est
de dégager l’influence de l’environnement sur les actions individuel-
les. Dans la perspective de l’écologie humaine développée par la pre-
mière École de Chicago, ils examinent les dossiers de jeunes délin-
quants jugés par le tribunal des enfants ou ayant eu maille à partir
avec la police. Trois périodes sont retenues de 1900 à 1906, de 1917
à 1923 et de 1927 à 1933. Sur un plan de Chicago ils dessinent des
cercles concentriques partant du Centre des affaires et allant jusqu’à
la banlieue. En s’intéressant au lieu d’origine des jeunes auteurs des
infractions commises, ils observent qu’au fil des années, indépen-
damment de leur composition « ethnique », les mêmes lieux alimen-
tent un fort contingent d’activités criminelles. Pendant une trentaine
d’années, les taux demeurent les mêmes en dépit de la mobilité des
populations. Car leur contenu de misère, de chômage, de désarroi
social ne change pas.
La délinquance est concentrée près du Centre des Affaires et du
Commerce, là où règne la pauvreté, elle ne cesse de décroître en allant
vers la périphérie où sont installées les classes sociales moyennes et pri-
vilégiées. Dans certaines zones aucun garçon n’a été appréhendé, dans
d’autres près d’un cinquième l’ont été en une seule année. Shaw et
McKay notent que les zones touchées sont marquées par la pauvreté,
la mobilité et l’hétérogénéité de leurs populations. Elles connaissent de
forts taux de divorce, d’abandon de l’épouse et des enfants, d’école
buissonnière, de criminalité adulte, de mortalité infantile, de tuber-
culose ou de maladie mentale. La fragmentation de ces populations

interactionnisme_symbolique.indd 204 25/06/12 10:06


De la délinquance à la déviance 199
multiples et mobiles, l’accès inégal aux comportements et aux valeurs
de la société américaine sur un fond de misère accentuent le démantè-
lement du lien social. Au sein même des familles « les attitudes et les
intérêts des parents reflètent souvent le Vieux Monde, alors que leurs
enfants sont nettement plus Américains, plus sophistiqués, assumant
dans maintes circonstances la tâche d’interprètes. Dans ce contexte le
contrôle parental est affaibli, et la famille peut être sans effet pour neu-
traliser l’attraction des groupes de jeux et des bandes organisées où la
vie, même si elle est plus incertaine, est indéniablement plus colorée,
stimulante et excitante » (Shaw, McKay, 1969, 184). Thrasher l’avait
déjà noté : « L’échec des coutumes et des institutions qui normale-
ment régissent efficacement les conduites se traduit dans l’expérience
du jeune par la désintégration de la vie familiale, l’échec de l’école, le
formalisme et l’extériorité de la religion, le constat de la corruption et
donc l’indifférence à l’égard des partis dans la politique locale, les bas
salaires, la monotonie du travail, le chômage et les rares occasions de
s’amuser » (1963, 33).
Les lieux ne sont pas propices à un épanouissement de soi, frus-
tration, ressentiment y abondent. Les manières de vivre étalées dans
les journaux, les magazines ou les films aiguisent l’impuissance.
Exclus de la consommation et des conditions d’existence des autres
Américains, les populations n’en éprouvent pas moins le désir
d’accéder au plus vite à ces biens, qui leur sont interdits. Mais elles
n’y parviennent qu’au prix de la dissidence sociale. La délinquance
est le chemin le plus court pour atteindre ces valeurs que la société
leur fait miroiter. De même que les aînés déjà engagés dans des acti-
vités criminelles qu’ils côtoient en permanence, les jeunes appren-
nent le monde de la délinquance comme ils entrent dans la connais-
sance du base-ball. Ses techniques « sont transmises à travers une
pratique d’arrière-cours, de terrains, de carrières et en d’autres lieux
où les jeunes se rassemblent. De la même façon (...) si le tribunal ne
vient en rompre la transmission, les contacts entre délinquants dans
la communauté sont nombreux, permanents et essentiels » (1969,
175). De génération en génération, les plus jeunes acquièrent auprès
de leurs aînés un langage, des gestes, des techniques, une légitimité à
leurs actions. Ils grandissent dans la banalité du chapardage, des vols
dans les boutiques ou les étalages, les camions ou les wagons, sou-
vent encouragés par leurs parents. Plus tard, adolescents, ils com-
mettent des vols avec effraction. En grandissant ils passent de leur
petite activité délictueuse à un engagement criminel. La délinquance
s’apprend au contact des autres. Elle n’est ni un trait spontané de la

interactionnisme_symbolique.indd 205 25/06/12 10:06


200 L’interactionnisme symbolique
personnalité, ni un destin inhérent à une biologie particulière propre
à un groupe. Le groupe de pairs joue un rôle essentiel.
Ces jeunes vivent un entre-deux favorable à la débrouille et au
mépris de la loi. Loin d’une imputation ethnique ou « raciale », ce
sont bien leurs conditions d’existence qui orientent leur comporte-
ment en les poussant vers la délinquance. « La proportion
d’étrangers et de Noirs est plus forte dans les zones avec des taux
élevés de délinquance. Mais les faits donnent une base solide à la
conclusion que les garçons amenés au tribunal ne le sont pas car
leur parents sont étrangers ou noirs, mais à cause de certains
aspects des conditions dans lesquelles ils vivent » (Shaw, McKay,
1969, 163-164). Leur classe sociale d’origine et leur appartenance à
certains quartiers tendent d’emblée à les disqualifier et à les canton-
ner dans la marginalité. Les conditions défavorables forment le
vivier où prospère la délinquance. Les groupes constitués exercent
une forte pression sur les jeunes en déshérence, mais il n’y a pas
non plus de fatalité. Pour que le passage à l’acte advienne,
l’individu ne doit pas être arrêté par une raison morale et définir, à
tort ou à raison, la situation comme lui étant favorable. Face aux
mêmes circonstances, par exemple l’absence provisoire du proprié-
taire du magasin, tous ne définissent pas la situation comme étant
propice au vol à l’étalage.
Le taux de délinquance juvénile décline avec la durée de pré-
sence de leur famille sur le sol américain. L’intégration sociale et cul-
turelle de leurs parents est une donnée fondamentale. Lorsque les
populations abandonnent ces quartiers minés par la misère et
s’installent en des lieux plus propices, leurs enfants abandonnent ces
activités. La prévention repose sur la restauration de l’égale dignité
des hommes par une série de mesures sociales, l’encouragement sco-
laire, l’animation sociale et culturelle de ces quartiers qui sont des
foyers de rupture sociale. Seule une minorité des habitants entrent
dans une activité délictueuse. La pesanteur sociologique n’explique
pas tout et doit être recoupée par les histoires de vie, la mise en évi-
dence des ressources de sens de l’individu toujours capable
d’inventer son existence malgré la pression de son milieu. « La tradi-
tion dominante de chaque communauté est conventionnelle, même
pour celle qui connaissent un taux élevé de délinquance. Ces valeurs
traditionnelles sont enracinées dans la famille, l’église et les autres
institutions et organisations. Ainsi, plus d’individus poursuivent des
carrières en conformité avec la loi qu’avec la délinquance comme on
pourrait s’y attendre » (p. 320).

interactionnisme_symbolique.indd 206 25/06/12 10:06


De la délinquance à la déviance 201

Le Jack Roller

La délinquance juvénile ne peut être comprise seulement à partir


de sa dimension sociale et culturelle. Certes, cette première
approche est essentielle en ce qu’elle dévoile les conditions d’exis-
tence du jeune, les traditions locales de délinquance, les bandes à
l’œuvre, les normes et les valeurs qui coexistent. L’histoire de vie
montre à la première personne comment l’individu les perçoit, s’en
accommode, passe des compromis, oscille entre délinquance et
volonté de s’établir dans un travail ou de se tenir tranquille, elle
révèle les valeurs et les principes d’action qui le guident, quels dilem-
mes il affronte. Elle restaure l’individu en acteur de son histoire.
Thomas ouvre la voie dans son étude sur la délinquance des filles
largement nourrie de séquences de vie et de témoignages (Thomas,
1923). D’autres ouvrages centrés sur des autobiographies sont égale-
ment publiés par Shaw et Moore (1931) sur le parcours d’un jeune
homme accusé de viol et par Shaw, McKay et McDonald (1938) sur
l’histoire de cinq frères délinquants. On y retrouve les mêmes techni-
ques de recoupement des données biographiques avec des docu-
ments issus des services sociaux, des tribunaux, de la police, de
l’école, etc. De manière parfois proche de Merton, la délinquance
est analysée comme une manière de résoudre la contradiction radi-
cale entre les objectifs d’existence prônés par la société américaine
(réussite sociale, bon salaire, consommation, etc.) et la difficulté d’y
parvenir sans recourir à des moyens illégitimes.
Nombre de travaux de la première École de Chicago sont consa-
crés à la délinquance, par exemple Reckless (1933) sur la prostitution
ou Landesco (1929) sur la criminalité organisée.
The Jack-Roller : a delinquant boy’s own story (1930) est un ouvrage
fameux de l’École de Chicago. Shaw rencontre un jeune voleur,
d’origine polonaise (un jack-roller est un détrousseur d’ivrognes) et
s’occupe de lui plusieurs années. Stanley rédige plusieurs versions de
son autobiographie sous le regard exigeant de Shaw qui lui pose des
questions, lui demande de s’attarder sur tel ou tel épisode de sa car-
rière. Ce fut pour l’adolescent une enquête sur soi, une auto-analyse
avant de trouver une place plus propice dans la société. Le souci de
Shaw n’est nullement de recueillir un témoignage objectif des situa-
tions au sein desquelles il a été plongé. Le récit de Stanley met en

interactionnisme_symbolique.indd 207 25/06/12 10:06


202 L’interactionnisme symbolique
évidence ses valeurs, ses rationalisations, ses préjugés, ses fantasmes,
ses rêves, ses sentiments, ses attitudes envers les autres. Shaw rap-
pelle à ce propos le principe de W. Thomas selon lequel si un indi-
vidu définit une situation comme réelle elle le devient dans ses
conséquences.
Le premier entretien a lieu alors que Stanley a presque 17 ans, il
est en prison pour une série de vols. Le père de Stanley est polonais
d’origine rurale. Après son immigration il trouve des emplois sous-
qualifiés. Sa première femme, la mère de Stanley, elle-même polo-
naise d’une famille de petits paysans, lui donne cinq enfants avant de
mourir de tuberculose une quinzaine d’années après son mariage.
Stanley est orphelin à 4 ans et ne s’entend pas avec la nouvelle
femme de son père qui amène avec elle dans l’appartement les sept
enfants issus de deux mariages précédents. Son père est buveur et
violent, souvent absent du foyer, les conflits du couple sont innom-
brables. En outre, la belle-mère de Stanley privilégie ses propres
enfants au détriment de ceux de son mari, attisant ainsi les tensions
entre les enfants des différents lits. Stanley particulièrement est
l’objet de sa haine. Elle ne craint pas de l’envoyer voler à l’étalage
dans les marchés tout en lui reprochant son influence néfaste sur ses
propres enfants, pourtant déjà bien impliqués dans les bandes du
quartier.
Stanley commence son histoire dans la délinquance à 6 ans et
demi par une fugue qui l’amène pour la première fois dans les
bureaux de la police. À 7 ans, il appartient déjà à une bande de jeu-
nes délinquants plus âgés que lui. Stanley raconte sa détresse, la
faim, la solitude, la colère, l’injustice, les ambivalences de sa belle-
mère, les délits mineurs, la délinquance, la maison de redressement
et la prison, puis son cheminement progressif vers la société globale
à travers son mariage, la naissance de ses enfants et l’exercice d’un
métier qui le passionne.
De manière conventionnelle, dès les premières lignes de son récit,
Stanley se met sous l’égide du destin, délaissant sa responsabilité
propre : il regrette d’être né sous une mauvaise étoile et il charge
lourdement sa belle-mère dont les alternances imprévisibles de ten-
dresse et de rejet le désoriente. Seul ou avec l’un ou l’autre des
membres de la bande à laquelle il appartient, il écume les boutiques
du voisinage, les étals des marchés, les voitures ou les camions en
stationnement, récupère des matériaux pour les vendre. Ce sont là
des activités communes parfois approuvées ou encouragées par les
parents. Le vol est une occupation majeure des bandes d’adolescents.

interactionnisme_symbolique.indd 208 25/06/12 10:06


De la délinquance à la déviance 203
« À chaque fois que les garçons étaient ensemble ils parlaient de vols
et faisaient des plans pour de nouvelles actions » (Shaw, 1966, 54).
Le centre de détention où il fait ses premières armes après ses
fugues, lui parait un « palais » à cause d’un ordre et d’une propreté
dont il n’est guère accoutumé chez lui. Il y rencontre des aînés
enfermés là pour des délits plus sérieux que Stanley découvre avec
étonnement. Il dissimule mal son admiration pour certains délin-
quants déjà réputés. Il entame là un apprentissage paradoxal. Les
institutions répressives censées lutter contre la délinquance se ré-
vèlent déjà, au plus jeune âge, un lieu de diffusion.
Son père meurt alors que Stanley est encore adolescent. À
chaque retour chez sa belle-mère il connaît les mêmes ambivalences
de sa part, son mépris, son souci de l’utiliser pour des rapines loca-
les. Stanley retrouve alors sa bande et se livre à ses activités habituel-
les. Au terme d’autres fugues, il est enfermé à l’École Saint-Charles
dont il décrit l’ordre militaire. C’est une maison de redressement où
la punition, la promiscuité, les brimades sexuelles sont permanentes.
De retour chez sa belle-mère, il fugue à nouveau. « J’étais entre
deux enfers », dit Stanley. « J’étais comme un animal sauvage,
chassé et poursuivi, capturé et mis en cage, puni et battu » (p. 72).
Les familles d’accueil qu’on lui propose se révèlent inadaptées, rigi-
des dans leur souci de discipline. Même pris en charge par une
famille riche et sans enfant qui s’intéresse à lui et envisage d’en faire
son héritier, il trouve l’existence dans ce foyer si terne, si éloignée de
lui qu’il préfère s’enfuir. Il multiplie les petits boulots sans réussir à
s’établir une fois pour toutes, même s’il est satisfait de son travail et
de son salaire. Il entre inéluctablement en conflit avec les uns ou les
autres, et toujours, il dit sa jubilation de retrouver sa liberté. Ce qui
ne l’empêche pas de chercher aussitôt un autre emploi qu’il perd à
nouveau pour les mêmes raisons quelques semaines plus tard.
Après un cambriolage dans une chambre d’hôtel, Stanley, alors
âgé de 15 ans, est emprisonné. Respectueux des règles tacites de son
milieu il refuse de donner le nom de ses compagnons. « Là, pour la
première fois, je réalisais que j’étais un criminel. Avant, je n’étais
qu’un sale gamin, une petite épave des villes, un petit voleur, un
fugueur chronique. Mais maintenant, assis dans ma cellule de pierre
et de fer, vêtu de l’uniforme gris, avec le crâne rasé, la casquette sur
la tête, avec des criminels endurcis autour de moi, un étrange senti-
ment m’envahit » (Shaw, 1966, 103). Au regard de l’autre intériorisé
naît le sentiment d’être un délinquant. Stanley a poursuivi des
années ses activités sans éprouver de remords, dans une sorte

interactionnisme_symbolique.indd 209 25/06/12 10:06


204 L’interactionnisme symbolique
d’évidence qui lui venait de la culture de rue où il s’était socialisé.
Mais le fait de se voir soudain comme un autre avec cet uniforme de
détenu l’amène à sentir sa marginalité pour la première fois. Une
hiérarchie se dégage de la nature des activités menées hors de la pri-
son. Stanley, petit détrousseur d’ivrogne, n’est guère à son avantage
face à de prestigieux aînés arborant de hauts faits d’arme. Ses
contacts dans l’institution pourraient le lancer dans une carrière cri-
minelle prometteuse mais, libéré, il décide de rompre avec cet uni-
vers et entreprend une reconquête de son existence, même s’il
continue à être régulièrement renvoyé de ses emplois. Sa rencontre
avec Shaw est décisive.
Les services sociaux fonctionnent de manière formaliste, indiffé-
rents à la singularité des enfants placés, privilégiant en leur faveur
des familles aisées, moralement irréprochables, sans mesurer l’écart
avec les manières dont ils sont accoutumées. Shaw trouve pour
Stanley une famille chaleureuse peu formelle, soucieuse de ses com-
portements, mais sans rigidité. Prenant acte du souci d’indé-
pendance de Stanley, de sa débrouillardise, Shaw lui propose un
travail de vendeur qui va bien vite le passionner. Simultanément,
on lui fait rencontrer des jeunes de son âge et proches du lieu où il
vit. Régulièrement, Shaw lui rend visite et l’aide à résoudre ses dif-
ficultés. Stanley entame une métamorphose personnelle, il retrouve
la voie commune, prend plaisir à ce qu’il fait, soigne son appa-
rence, se cultive, il rencontre une jeune femme qu’il épouse. « Je
suis maintenant installé dans la chaleur et la sympathie de ma
propre maison avec ma femme et un enfant. Pour la première fois
dans ma vie je travaille pour quelque chose qui en vaut la peine. Je
veux que mon fils dispose de tous les avantages dont j’ai été privé »
(Shaw, 1966, 182).
Burgess, dans la discussion qui clôt l’ouvrage, observe la dimen-
sion à la fois singulière et typique de l’expérience de Stanley. Si elle
n’appartient qu’à lui, du fait de son histoire propre et de ses attitudes
personnelles devant les événements, elle répond aussi à une série de
données sociologiques : Stanley vit dans l’une des aires de délin-
quance de Chicago (85,4 % des garçons arrêtés par la police
en 1926 viennent de ces zones), il grandit dans un foyer brisé
(comme 31,1 % des jeunes délinquants arrêtés la même année), il
commence sa carrière avant même d’aller à l’école, il connaît une
série d’institutions de travail social aussi inopérantes les unes que les
autres à prévenir ses récidives. En tant que Jack roller, ses comporte-
ments sont relativement prévisibles (Shaw, 1966, 184 sq.).

interactionnisme_symbolique.indd 210 25/06/12 10:06


De la délinquance à la déviance 205
L’étude de cas donne les significations et les valeurs qui comman-
dent l’action de l’individu. Shaw propose au lecteur de se déprendre
de ses préjugés, de se mettre dans la peau d’un petit délinquant et de
voir un moment le monde avec ses yeux, ses stratégies à l’encontre
de ses victimes. Technique de distanciation qui rappelle en même
temps la cohérence de la vision du monde du narrateur. Dans la
préface écrite pour la réédition de l’ouvrage en 1966, Becker écrit :
« Pour comprendre la conduite d’un individu, on doit savoir com-
ment il percevait la situation, les obstacles qu’il croyait devoir affron-
ter, les alternatives qu’il voyait s’ouvrir devant lui ; on ne peut com-
prendre les effets du champ des possibilités des sous-cultures de la
délinquance, des normes sociales et d’autres explications de compor-
tement communément invoquées, qu’en les considérant du point de
vue de l’acteur » (Becker, 1986, 76).

Le traitement de la délinquance
par les services sociaux

La profusion des bandes soulève pour Thrasher une question


essentielle de prévention. Selon lui un dixième des 250 000 garçons
de Chicago de 10 à 20 ans sont sous leur influence. Shaw cite de son
côté une étude de 600 cas de vol jugés dans un tribunal pour enfants
où, dans 90,4 %, deux ou plusieurs jeunes garçons sont impliqués.
Thrasher et les autres sociologues de Chicago dénoncent la préven-
tion et la prise en charge des jeunes délinquants comme s’ils
n’étaient « que des mécaniques individuelles, purement biologiques
et prédéterminées » (Shaw, 1966, 344). On retrouve ici l’un des axes
de la première École de Chicago que prolonge l’interactionnisme,
celui de considérer le sujet social comme une personne, un acteur
susceptible de réagir à sa manière aux influences sociales, loin de
toute détermination inéluctable. Burgess, dans un article fameux
paru en 1923, plaide pour une approche personnalisée de la délin-
quance juvénile. « Dans l’explication et le contrôle de la délin-
quance, il est essentiel de déterminer la nature de la participation de
l’individu à l’organisation sociale, à la fois dans son insécurité, la
dégradation de son statut, les modalités de ses conduites, son degré
de mobilité, le changement de l’environnement social, et l’effon-
drement du monde social de l’individu. Dans l’étude de la délin-

interactionnisme_symbolique.indd 211 25/06/12 10:06


206 L’interactionnisme symbolique
quance, les méthodes psychiatriques, psychologiques et sociologiques
ne sont pas en conflit les unes les autres mais elles sont complémen-
taires et interdépendantes » (Burgess, 1923, 657).
À quoi Thrasher ajoute qu’il ne suffit pas d’envisager le délin-
quant comme une personne seulement pour le comprendre, mais
prolonger cette attitude dans les manières de le prendre en charge :
« Il ne doit pas être traité comme s’il existait dans une sorte de vide
social, mais comme le membre des différents groupes auxquels il
participe – non seulement sa bande, mais aussi sa famille, son voisi-
nage, l’école, l’église, les groupes d’occupation, et ainsi de suite »
(p. 345). La méconnaissance par les services sociaux des jeunes délin-
quants dans leur singularité, la perception péjorative de leur per-
sonne, le traitement instrumental de leur situation sont impropres à
une résolution efficace de leur cas susceptible de les détourner de
l’exaltation ressentie lors de leurs entreprises. Bien au contraire,
elle engendre l’ennui, le ressentiment et l’installation dans la
délinquance.
Le Jack Roller de Shaw et les autres récits de délinquants recueillis
dans les années qui suivent renforcent le sentiment de l’inefficacité,
voire de la nocivité de leurs prises en charge par les services sociaux.
La biographie des cinq frères recueillie par Shaw et Moore (1931)
montre de manière explicite que les institutions pénitentiaires radica-
lisent leur dissidence et contribuent à l’acquisition affinée des tech-
niques de criminalité par les contacts entre les détenus. Non seule-
ment les prises en charge échouent dans leur rôle de prévention mais
elles enracinent l’apprentissage du crime.
La sociologie de Chicago sollicite une conception active et créa-
tive de l’individu. Elle implique en conséquence que le travail social
tienne compte de ses potentialités et de son existence réelle au sein
de zones vouées à la misère. Thrasher appelle à une reconnaissance
de ses attitudes face aux autres, à sa famille, ses aspirations, et à
comprendre la place occupée par la bande dans ses relations avec le
monde. Seule l’élucidation de sa singularité et le respect de sa per-
sonne peuvent briser son engagement dans la délinquance. À cet
égard l’éloignement de sa bande ou la transformation de cette der-
nière lui paraissent des outils essentiels. Thrasher reconnaît la diffi-
culté d’une telle mise en œuvre, car les institutions qui prennent en
charge les jeunes délinquants, si elles sont agissantes sur certains
points, ne suffisent pas si le jeune retourne dans son quartier et
retrouve les membres de sa bande. Aussitôt il renoue avec les com-
portements routiniers de la petite délinquance. Le déménagement

interactionnisme_symbolique.indd 212 25/06/12 10:06


De la délinquance à la déviance 207
des familles n’est guère propice, car leurs moyens d’existence les
condamnent à s’installer dans une nouvelle zone de pauvreté où
d’autres groupes délictueux sont à l’œuvre.
La reconnaissance de la bande, et surtout de son leader, est une
étape pour promouvoir des activités passionnantes mais dirigées vers
le bénéfice de la communauté. Cette transformation, non de la com-
position de la bande mais de son orientation, est une voie efficace de
prévention. Thrasher publie à ce propos, entre autres, une photo-
graphie instructive qui montre une quinzaine d’adolescents dans la
rue avec une attitude frondeuse, puis quelques mois plus tard, sou-
riants, entourés d’adultes et fièrement revêtus de l’uniforme des boys
scouts (!). Mais Thrasher évoque d’autres modalités de ces transfor-
mations d’activités qui sollicitent les ressources des quartiers, des ser-
vices sociaux, des institutions philanthropiques ou religieuses. Avec
Burgess, Shaw, McKay ou Landesco, il pointe un principe fonda-
mental du travail social auprès des jeunes délinquants : « La préven-
tion du crime est fonction d’un programme concerté de la commu-
nauté concernée bien plutôt que de l’action d’une agence de travail
social » (Thrasher, 1963, 355).
La tâche est de contribuer à donner du sens à l’existence du
jeune en le plongeant dans des activités qui simultanément
l’épanouissent et le réinsèrent au sein du lien social comme acteur de
son existence. Développer la citoyenneté de ces jeunes en rupture
exige en amont de les considérer avec dignité et attention à
l’encontre de maintes institutions dont la violence ou la contention
accentuent la révolte et renforcent leur socialisation délinquante à
travers les rencontres innombrables qui s’y nouent. L’objectif central
des services sociaux est « d’accomplir un programme social systéma-
tique, compréhensif et intégré pour l’incorporation de tous les
enfants d’une aire de délinquance – surtout ceux qui sont mal inté-
grés et enclins à entrer dans la délinquance – à travers des activités,
des groupes, des organisations aussi bien pour leur temps de loisir
que pour leurs autres besoins » (Thrasher, 1963, 363).
Thrasher énumère une série de principes d’action que l’on
retrouve ultérieurement dans la mise en œuvre du Chicago Area
Project. Par exemple le souci de concentrer la prévention du crime
entre les mains de la communauté d’appartenance du jeune. La
connaissance du fonctionnement des individus et des groupes à tra-
vers une politique systématique de prévention, la création de nou-
veaux outils, l’implication dans une politique d’éducation, la néces-
sité de prendre en considération tous les enfants d’un même quartier

interactionnisme_symbolique.indd 213 25/06/12 10:06


208 L’interactionnisme symbolique
nourrissent l’efficacité du travail social. Pour Thrasher comme pour
les autres sociologues engagés dans une recherche sur la délin-
quance, la production de connaissance n’est pas une fin en soi mais
le passage nécessaire pour comprendre les attitudes et les valeurs des
jeunes afin de prévenir leur conduite en les considérant comme des
partenaires et non comme de malheureuses victimes ou les produits
inertes de leurs conditions d’existence. La dimension de reconnais-
sance du point de vue de l’autre, la nécessité pour qu’il devienne un
acteur de son existence, de ne pas le prendre de haut mais de le
considérer en permanence comme partenaire imprègne l’éthique de
la sociologie de Chicago.
« La société peut contraindre les enfants dans ses institutions
mais elle ne peut les transformer. Pour transformer un enfant vous
devez changer son esprit, non pas le briser, et seul un traitement
chaleureux peut y parvenir », dit Stanley en conclusion de son
témoignage (Shaw, 1966, 182). Dans le même ouvrage Burgess écrit
que le travail social ne doit pas se faire seulement avec sympathie
mais aussi avec empathie. À partir des années 1930, lucide sur les
carences des outils traditionnels, Shaw se consacre à un programme
d’action inspiré par ses travaux et ceux de Burgess ou de Thrasher,
le Chicago Area Project financé en partie par l’État d’Illinois, sous
l’égide de l’Institute for Juvenile Research et du Behavior Research
Fund (Shaw, McKay, 1969, 322 sq.)1. Dans la préface à la réédition
de l’ouvrage McKay, dit de Shaw que « son expérience avec les jeu-
nes et les adultes délinquants l’affectait profondément et le mettait
dans l’état d’esprit de comprendre la nature de leurs problèmes. Il
était convaincu de l’humanité essentielle de ces jeunes hommes et
impressionné par leur détachement des normes conventionnelles (...)
Shaw était l’un des premiers, peut-être le premier, à saisir la perti-
nence et le potentiel de la tradition américaine profondément enra-
cinée dans l’autonomie, l’organisation, de l’entraide et de
l’autodétermination des habitants des taudis » (Shaw, McKay, 1969,
XLII et XLIX). Prenant acte de l’échec des formes traditionnelles de
prévention et de la nécessité de saisir le jeune délinquant comme
une personne au sein de relations de face-à-face, la communauté
elle-même devient le principe d’action. Le tissu social où il est parti
prenante est seul susceptible d’exercer une influence sur lui. La tâche
consiste à impliquer les habitants des zones de délinquance. Dans les

1. Pour un bilan du Chicago Area Project, voir l’introduction de J. F. Short Jr., in


Shaw, McKay (1969, XLVI sq.)

interactionnisme_symbolique.indd 214 25/06/12 10:06


De la délinquance à la déviance 209
espaces choisis des résidents proposent des activités multiples où les
jeunes s’engagent : organisation systématique de loisirs, camps d’été,
amélioration des conditions d’existence de la communauté, des insti-
tutions publiques (écoles, hôpitaux, etc.), travail avec les bandes de
jeunes, contrôle des délinquants en liberté surveillée, etc. (Chapoulie,
2001, 272-273).
À cet effet toutes les ressources de la communauté sont sollici-
tées : écoles, églises, centre récréatifs, syndicats, clubs, industries, etc.
« Dans le quartier polonais de la zone sud de Chicago, l’église catho-
lique polonaise devint le principal instrument d’action ; dans le quar-
tier italien de l’Ouest, c’est l’église catholique qui joua ce rôle ; dans
un quartier italien situé dans le nord, un club d’athlétisme italien
devint le point de rencontre » (Sutherland, Cressey, 1966, 638). Il ne
s’agit pas seulement d’accompagner les jeunes, mais de modifier leur
habitat et leur condition de vie de manière globale et de leur propo-
ser des loisirs attractifs en nombre suffisant. Les acteurs de la préven-
tion sont issus des rangs de la communauté, ils gèrent les crédits du
programme, ils connaissent les jeunes dont ils ont la responsabilité.

L’association différentielle
selon Edwin H. Sutherland

Sutherland (1883-1950) est formé dans le département de socio-


logie de Chicago avant 1914 où il est élève de W. Thomas. Il y
revient comme enseignant entre 1930 et 1935. En 1937 il publie The
professional thief, traduit en français en 1963, une étude sociologique
sur les voleurs professionnels fondée sur l’autobiographie d’un
homme ayant exercé une vingtaine d’années. L’ouvrage est semé
d’anecdotes, de témoignages, de commentaires d’autres profession-
nels. C’est une introduction sociologique au monde de la délin-
quance et un véritable manuel d’initiation pour l’amateur des
années 1930.
L’homme s’appelle Chic Conwell, il est né à Philadelphie dans
une famille aisée. Devenu escroc professionnel, il fait plusieurs
séjours en prison. Il décrit en détail les techniques et les particulari-
tés de son métier en répondant aux questions que lui pose Suther-
land. Les deux hommes discutent ensemble sept heures par semaine
pendant trois mois. Puis Sutherland rédige le tout sous le contrôle de

interactionnisme_symbolique.indd 215 25/06/12 10:06


210 L’interactionnisme symbolique
Chic Conwell. Le manuscrit est ensuite donné à lire à quatre autres
voleurs professionnels et à deux anciens détectives. Pour étayer ses
analyses, Sutherland rencontre également d’autres voleurs, des
détectives privés, des membres de la police, etc. Les activités du
voleur y sont analysées comme un métier exigeant un apprentissage,
une sagacité d’observation et une technique du corps à toute
épreuve. Elles reposent sur des codes auxquels sont aussitôt sensibles
les initiés, elles possèdent leurs traditions, leurs hiérarchies. « Elles
ont une existence tout aussi réelle que la langue anglaise par
exemple, et peuvent comme cette dernière être étudiées avec un
minimum d’attention par n’importe quel apprenti voleur » (Suther-
land, 1963, 9). Ces entreprises appellent la collaboration de diffé-
rents professionnels. Ceux qui réussissent dans le métier obtiennent
la reconnaissance des pairs.
La première partie de l’ouvrage décrit les méthodes éprouvées
des voleurs : vols à l’étalage, escroqueries, rackets, faux, extorsions
de fonds, entreprises de rats d’hôtel ou de pickpockets, etc. Dans cer-
tains cas la victime est au départ celle à qui l’on propose de voler
quelqu’un d’autre ou de transgresser la loi pour un bon coup. C’est
le thème du jobard qui passionnera également Goffman : un type se
voit proposé un coup fourré où il est sûr d’empocher de l’argent. Il
gagne en effet. On lui propose plus fort. Encouragé par le succès, il
accepte, mais la combinaison s’effondre, il perd tout. « Le complice
annonce à sa dupe que lui aussi a tout perdu par l’erreur commise ;
mais il va chercher à emprunter de l’argent pour compenser leurs
pertes à tous les deux, il lui conseille de rentrer chez lui et d’attendre
de ses nouvelles. Ce procédé réussit non seulement à calmer le bon-
homme, mais laisse une porte de sortie pour l’éponger une seconde
fois, car ce genre d’individus se fait facilement plumer plusieurs fois
de suite » (Sutherland, 1963, 50).
Sutherland montre le réseau de complicité unissant les voleurs
professionnels aux avocats, aux policiers, etc., moyennant des pots-
de-vin, des participations aux bénéfices. La lecture de l’ouvrage
donne le sentiment que la corruption est présente à tous les étages
de la société, même au plus haut niveau. Sutherland pointe
l’impuissance des méthodes répressives ou administratives de prise
en charge de la délinquance. « C’est l’ordre social dans sa profon-
deur qu’il faut modifier » (p. 161).
La délinquance est un élément parmi d’autres du rapport au
monde de l’individu. Même immergé dans une activité criminelle, il
n’en demeure pas moins sensible aux valeurs et aux normes de sa

interactionnisme_symbolique.indd 216 25/06/12 10:06


De la délinquance à la déviance 211
société d’appartenance. L’entrée dans la criminalité ne diffère pas de
celle qui se réalise pour toute autre formation. On ne naît pas délin-
quant, on le devient par le fait de vivre dans un milieu qui encou-
rage la délinquance comme une forme de « débrouille ». On le
devient non comme une victime passive des circonstances ou par
une psychologie douteuse, mais par une décision personnelle d’y
adhérer et par un apprentissage qui contient simultanément une
dimension technique et morale : un argot, des compétences diverses,
des savoir-faire, des manières de se partager le travail, des ritualités
communes, etc. Il s’agit d’être efficace dans l’action mais aussi d’en
éprouver la légitimité à travers une série de raisonnements ou
d’attitudes. Mais au sein d’une « aire de délinquance » seule une
minorité passe à l’acte, une poignée persistant jusqu’à la criminalité.
Sutherland décrit le moment de bascule qui amène certains à des
activités criminelles régulières sans état d’âme, là où d’autres, même
s’ils en éprouvent la tentation, ne passent pas à l’acte. « Un individu
devient criminel lorsque les interprétations défavorables au respect
de la loi l’emportent sur les interprétations favorables » (Sutherland,
Cressey, 1966, 89). Sutherland théorise la notion d’association diffé-
rentielle selon laquelle la criminalité est le fait d’un apprentissage qui
s’effectue auprès des initiés (p. 88 sq.), à côté des normes et des
valeurs de la société globale. Sutherland récuse la notion de « désor-
ganisation sociale » au sens trivial du terme. L’implication person-
nelle dans la délinquance (association) est modulée par le sentiment
de distance ou de proximité éprouvé face à la légalité (différentielle).
Le passage à l’acte est favorisé par la conviction que la loi n’est pas
pour soi mais qu’elle est un paravent pour dissimuler l’injustice. La
délinquance n’est nullement un désordre, un chaos, mais un système
de valeurs et d’actions cohérent et organisé. Sutherland préfère par-
ler d’ « organisation sociale différentielle » (p. 90).

La délinquance en col blanc

L’ambiguïté du terme « désorganisation sociale » est souvent


évoquée dans les années 1930 ou 1940, notamment par Sutherland
dans les travaux qu’il mène à partir de 1938 sur la « criminalité en
col blanc ». Lors d’une allocution prononcée en 1939 au congrès de
la Société américaine de sociologie, Sutherland dénonce la définition

interactionnisme_symbolique.indd 217 25/06/12 10:06


212 L’interactionnisme symbolique
unilatérale de la criminalité comme une sorte de monopole douteux
des milieux populaires. Celle qui repose par ailleurs sur la notion de
désorganisation sociale. Sutherland, lui-même, concluait Le voleur pro-
fessionnel en écrivant : « Dans cet état de déliquescence morale le cri-
minel navigue à son aise. Ce climat pourrait s’appeler d’un mot la
“désorganisation sociale”, dans laquelle non seulement personne ne
travaille à supprimer le crime, mais où les fonctionnaires eux-mêmes
coopèrent avec les bandits pour qu’ils agissent en toute sécurité »
(Sutherland, 1963, 157). Sutherland élargit nettement la notion en y
ajoutant les ambiguïtés morales d’une collusion entre le monde du
crime et celui de la société en apparence bien pensante. Il rappelle la
banalité de la violation des lois par des dirigeants de grandes entre-
prises, les professions libérales, les commerçants, etc., c’est-à-dire une
délinquance générée par des individus parfaitement intégrés au tissu
social et partageant, en principe, les codes moraux censés être ceux
de la société américaine. Sutherland effectue un revirement de pers-
pective en notant la dimension ethnocentrique qui préside aux
approches de la délinquance. Il « posa une question très simple :
comment peut-il être vrai qu’il existe des crimes commis par des
gens très aisés n’affichant aucun des signes extérieurs de pathologie
sociale, et par des entreprises comptant parmi les plus grandes et les
plus respectées du pays, qui, elles non plus, n’étaient pas issues de
familles éclatées » (Becker, 2002, 190).
Comme le dit la sagesse populaire, il vaut mieux voler un million
qu’un morceau de pain pour nourrir sa famille. Le traitement insti-
tutionnel des violations de la loi est profondément inégal selon les
conditions sociales des individus concernés. Deux poids, deux mesu-
res. La société est hésitante à poursuivre les auteurs de fraudes à
cause de leur notoriété ou de leur position sociale. Les délinquants
en col blanc disposent de moyens légaux pour se défendre. Ils savent
contourner les lois grâce à des pots-de-vin, des relations, leurs
connaissances juridiques. Les instances judiciaires ferment les yeux
ou témoignent d’une indulgence dont ne bénéficient guère les indivi-
dus de milieux populaires1. Les instances juridiques souhaitent plutôt
qu’un terme soit mis à ces activités. Elles témoignent d’une largesse
qu’ils ne concèdent jamais à des délinquants de milieux populaires.
En outre, rappelle Becker (2002, 190-191), si dans le cas de la crimi-
nalité ordinaire (une agression, une attaque à main armée, etc.) la

1. Sur cette approche de Sutherland (1949), cf. également Chapoulie (2001, 274 sq.),
Becker (2002, 189 sq.) ; Sutherland, Cressey, 1966, 638 sq.), Short (1960).

interactionnisme_symbolique.indd 218 25/06/12 10:06


De la délinquance à la déviance 213
nature du délit est tangible, ce n’est pas le cas de la délinquance en
col blanc où il est loisible de jouer sur des subtilités : erreurs
d’appréciation, de calcul, distraction, complicités difficiles à éta-
blir, etc. La fraude, la corruption sont plus insaisissables que les
autres formes de criminalité. Les faux-fuyants abondent. S’il y a des
victimes concrètes, les responsabilités sont malaisées à établir et les
failles de la loi utilisées adroitement par les avocats pour défendre
leurs clients. De surcroît si des représentants de professions honora-
bles (procureurs, policiers, chefs d’entreprise, etc.) sont coupables de
violations de la loi, l’explication est plutôt : « “Y a des fruits pourris
dans les tonneaux de pommes.” Cette explication vise à contrer tout
argument fondé sur l’acceptation de l’hypothèse plus sociologique
selon laquelle c’est le tonneau qui fait pourrir les pommes –c’est-à-
dire que l’organisation et la culture du service peuvent pousser des
policiers qui, sans cela, se montreraient respectueux de la loi, à agir
de manière comparable » (Becker, 2002, 192).
L’époque de la prohibition cristallise dans les années 1920, et
pour longtemps, une formidable collusion entre la pègre et la sphère
politique, judiciaire, policière, etc. La notion de délinquance en col
blanc rétablit une justice sociologique en rappelant que la criminalité
n’est pas seulement l’effet d’une socialisation dans un quartier
pauvre en proie à maintes contradictions, mais qu’elle touche aussi
des membres des classes privilégiées. « La criminalité ainsi comprise,
n’hésite pas à dire Sutherland, est probablement plus répandue dans
le monde des affaires que dans la pègre » (Sutherland, Cressey,
1966, 55). En outre, ajoute-t-il, la poursuite de l’intérêt personnel
dans une perspective individualiste amène à l’indifférence à
l’encontre du bien public et des lois qui régissent le lien social.
L’importance de ces dernières devient relative selon qu’elles servent
ou non des avantages individuels. leur respect est une question
d’interprétation plutôt que de soumission sans critique. En ce sens
l’écart entre le délinquant et celui qui se soucie strictement de lui
dans l’indifférence aux autres n’est pas si significatif. Sutherland cite
T. Veblen : « L’homme d’argent idéal est semblable au délinquant
idéal par sa façon dénuée de tout scrupule de traiter les biens et les
hommes pour servir ses propres fins, et par son indifférence mépri-
sante pour les sentiments et les désirs des autres, ainsi que pour les
conséquences lointaines de ses actes, mais il est différent du criminel
en ce qu’il possède un sens plus aigu de la hiérarchie sociale, et en
ce qu’il travaille à plus longue échéance, qu’il poursuit un but plus
lointain » (p. 97).

interactionnisme_symbolique.indd 219 25/06/12 10:06


214 L’interactionnisme symbolique
La flexibilité de la relation à la règle ou à la loi, notion essentielle
de l’interactionnisme, est présente chez Sutherland qui observe com-
bien celle-ci n’est pas une frontière étanche séparant les honnêtes
gens des délinquants. « L’opposition à la loi est une tradition aux
États-Unis, note-t-il. Les révoltes populaires contre la loi n’ont pas
cessé depuis le début de la période coloniale jusqu’à la polémique
célèbre sur la prohibition et nombre de lois anciennes ne furent pas
davantage respectées que la loi nationale sur la prohibition. » Il
donne toute une série d’exemples marquants de l’histoire américaine
où la loi a été collectivement bafouée. Certaines circonstances sus-
pendent provisoirement toute légalité, induisent des « vacances
morales » lors de périodes de grève ou de luttes sociales, ou lors de
moments festifs comme la veille de la Toussaint ou du Nouvel an, les
soirs d’élection, de victoires sportives. Sutherland n’hésite pas à
écrire « que la délinquance des jeunes gens dans les quartiers en voie
de détérioration est une extension de cette attitude tout au long de
l’année » (p. 48).

Whyte ou la critique de la notion


de désorganisation

Là où Thrasher cerne de manière générale le fonctionnement


des bandes de Chicago à travers leur diversité, W. Whyte, boursier à
l’Université de Harvard, effectue un minutieux travail d’ethno-
graphie sur une bande d’un quartier populaire de Eastern City dans
le Boston d’avant-guerre en pleine période de crise économique et
de chômage. Les habitants sont essentiellement des immigrants ita-
liens. Street Corner Society (la société du coin de la rue) paraît en 1943,
Whyte entend par là ces groupes composés d’individus sans travail,
qui « traînent » ensemble d’une activité à une autre pour tuer le
temps.
Whyte s’immerge dans ce quartier qu’il nomme Cornerville,
une zone surpeuplée, pauvre, avec un taux important de crimina-
lité, des immeubles et des rues délabrés, une population d’enfants
souvent engagés dans des activités délictueuses. Une forte partie
de ses habitants vit grâce à l’aide sociale ou des travaux d’utilité
publique dans le cadre du New Deal. Whyte s’y installe pour plus de
trois ans en février 1937. Issu d’une famille d’universitaires, il est

interactionnisme_symbolique.indd 220 25/06/12 10:06


De la délinquance à la déviance 215
un membre typique de la société WASP (White Anglo-Saxon Protestant).
Sa présence tranche singulièrement dans ce quartier italien. On lui
prête l’intention d’écrire un livre en lui faisant endosser ainsi un
statut prestigieux qui l’inscrit sans danger à la périphérie du
groupe. Le quartier susciterait chez certains membres de l’École de
Chicago l’appellation de « désorganisation sociale », mais Whyte
opère un déplacement de regard, il voit autre chose que le
chaos ou la violence. Sans méconnaître les turbulences du quartier
il pose dans l’esprit de la sociologie de l’époque « qu’aucune
solution immédiate ou directe ne peut être donnée aux problèmes
posés par Cornerville. C’est seulement quand on aura dégagé la
structure de la société et ses schèmes de fonctionnement que des
questions plus précises pourront trouver une réponse » (Whyte,
1995, 36). Contrairement à Thrasher, Whyte parle à la première
personne, il est omniprésent dans le récit, partenaire des inter-
actions décrites.
En permanence Whyte est confronté à la réflexivité de ses inter-
locuteurs, à la ritualité de leurs pratiques. Il observe les rapports de
force et les enjeux symboliques qui en découlent en laissant parfois
la parole à ses protagonistes. Ainsi, Doc, nouveau venu dans le quar-
tier, alors âgé de 12 ans, explique comment il est devenu chef d’une
bande. Natsy était le garçon le plus fort et Doc se faisait brutaliser
par lui, hors du regard des autres. Le jour où il l’humilie publique-
ment. Doc refuse de subir plus longtemps son joug. « Tu vois, on
était en train de lutter, et je l’avais mis au sol. Je lui ai dit : “Si je te
laisse filer, tu me cogneras pas, promis ?” Il a dit oui, mais quand je
l’ai laissé se relever et que je me suis écarté, il m’a collé une beigne
sur le nez, et j’ai saigné du nez. Je l’ai rattrapé, et j’étais en train de
le tabasser quand les grands nous ont arrêtés. Le lendemain, je le
vois appuyé contre un mur. Je me dirige vers lui et je lui dis : “Je te
tuerai”, et là, je lui en ai collée une. Il a pas réagi. J’ai compris que
je le tenais. Et puis ça s’est su. Alors, après, le chef, c’était moi, et
lui, il était mon second » (p. 44). Des pages très fines rappellent la
fonction du chef dans la bande et la manière dont les comporte-
ments s’organisent toujours autour de lui (p. 286 sq.). Les défis entre
bandes rivales répondent à des ritualités précises. Chacun sait jus-
qu’où aller trop loin. Doc se souvient d’une sévère bagarre contre les
membres d’une autre bande qui s’achève aussitôt quand l’un des
protagonistes reçoit une boite de conserve qui lui ouvre l’œil. « On
avait jamais pensé que quelqu’un pouvait être blessé à vie pendant
un raid. Après ça, il n’y a plus eu de raids. Je me souviens pas d’en

interactionnisme_symbolique.indd 221 25/06/12 10:06


216 L’interactionnisme symbolique
avoir vu d’autres après ça. Et puis nous étions plus âgés maintenant,
entre 17 ou 18 ans » (p. 47). De manière subtile Whyte observe les
logiques symboliques du fonctionnement des groupes, bien au-delà
de tout jugement de désordre.
Une fois son enquête achevée Whyte est accueilli à Chicago par
son ancien professeur de Harvard, L. Warner (1898-1970). Il sou-
tient sa thèse face notamment à L. Wirth qui lui reproche son
manque de définition de la notion de slum et son absence de réfé-
rence à la littérature sur le sujet. En fait Wirth ne comprend pas
qu’un sociologue aborde un quartier pauvre sans recourir à la notion
de désorganisation sociale. Whyte soutient « que les nombreuses for-
mes de cohésion qui caractérisaient le North End en font une réalité
fortement organisée » (p. 372). Il écarte résolument l’idée de « désor-
ganisation » qu’il perçoit implicitement comme une forme d’ethno-
centrisme. Il y a simplement une autre organisation, d’autres valeurs
que celles de la société américaine. « La plupart des écrits sociologi-
ques disponibles présentaient les communautés en termes de problè-
mes sociaux, de telle sorte que la communauté comme système
social organisé n’existait tout simplement pas » (p. 314). En fait
l’usage courant de la notion de désorganisation par les sociologues
de Chicago ne méconnaît nullement que ce désordre apparent dissi-
mule un ordre d’un autre genre, mais transitoire. À leurs yeux ces
circonstances ne pouvaient durer, immanquablement les populations
démunies allaient s’assimiler et s’approprier les normes de la société
américaine. Les immigrants devaient s’émanciper des normes et des
valeurs de leur communauté d’origine pour accéder en toute lucidité
à une nouvelle identité.
Nuançant la notion d’ « organisation sociale différentielle » de
Sutherland, l’idée que la délinquance populaire est une culture
coupée de la société globale, Whyte décrit le va-et-vient entre les
deux systèmes chez les jeunes qu’il accompagne. Il n’y a aucune
étanchéité entre le monde de la norme et celui de la délinquance.
Les comportements oscillent d’un pôle à l’autre et s’enracinent dans
l’évidence de l’action et de sa continuité. Le même individu se
meut aisément au sein de différents systèmes d’interprétation, il
n’est jamais prisonnier d’un seul statut. On verra plus loin
comment Matza donne une consistance sociologique à cette
« dérive » entre comportements délinquants et respect des normes
ou de la loi.
L’étude de Whyte met surtout en question l’ouvrage de Zorbaugh,
un peu plus ancien, The gold coast and the slum (1929) où la communauté

interactionnisme_symbolique.indd 222 25/06/12 10:06


De la délinquance à la déviance 217
italienne concernée est décrite comme désorganisée, chaotique, déro-
geant aux règles de conduite américaine mais jamais saisie dans ses
logiques sociales propres. Il est vrai par ailleurs que la bande étudiée
par Whyte est surtout vouée au racket ou à la fraude électorale. Ainsi
le racket de la loterie est pour les habitants de Cornerville « une entre-
prise » comme une autre, avec ses routines (p. 154). La corruption de
la police est parfaitement rodée, agents, inspecteurs ou commissaires
passent régulièrement à la caisse1. Whyte remet en place les ambiguï-
tés de la notion de désorganisation quand il écrit que « le problème de
Cornerville n’est pas un manque d’organisation mais l’échec de sa
propre organisation sociale à s’intégrer à la société qui l’englobe »
(p. 299). Une autre recherche de Whyte sur la sexualité dans les quar-
tiers pauvres observe que des comportements qui paraissent relever de
la promiscuité et du désordre participent de codes précis ne laissant
rien au hasard (1943).
L’idée de désorganisation est un jugement de valeur venu de
milieux sociaux ignorant les codes des groupes contestés et les éva-
luant à l’aune de ce qui est attendu des classes moyennes de la
société blanche. Whyte questionne la provenance de l’accusation de
déviance et de désorganisation. On est déviant ou désorganisé, mais
par rapport à qui et à quoi ? Aussitôt jaillit la question de
l’ethnocentrisme de classe d’une telle définition. On est déviant sans
doute par une rupture avec la loi, mais toutes les fractions sociales
ne prennent pas la loi au sérieux. Et celle-ci n’est pas une nature,
mais un trait culturel. Dans une société aux multiples références
morales et sociales, il n’y a pas unanimité sur les manières de vivre,
de penser ou de sentir. La culture délinquante valorise des compor-
tements que la société globale réprouve comme boire avec excès,
savoir se battre, mépriser les femmes, etc. Nombre de vols ou
d’agressions sont le fait de jeunes qui s’efforcent d’être à la hauteur
de la réputation de leur bande et cherchent à y faire leurs preuves
(Burgess, 1923 ; Bloch, Niederhoffer, 1963). La désorganisation ou la
déviance est une question de point de vue.

1. S. Kobrin montre la dialectique entre conventions sociales et délinquance selon la


nature des zones interrogées. Certaines connaissent une organisation méthodique de la dé-
linquance mais dans le souci de composer en permanence avec les conventions sociales.
Les leaders occupent des positions reconnues, à travers notamment la politique ou les af-
faires. Dans ces lieux la violence est en principe exclue, et les apparences sont respectées.
D’autres zones marquées selon Kobrin, par des populations de différentes origines,
pauvres, sans réelle régulation morale, tendent à l’inverse à une délinquance imprévisible
et souvent violente (Kobrin, 1951).

interactionnisme_symbolique.indd 223 25/06/12 10:06


218 L’interactionnisme symbolique

Autres approches de la délinquance

L’étude systématique de Whyte pointe la cohérence morale et


pratique du fonctionnement des bandes de jeunes. D’autres sociolo-
gues prolongent ces recherches au risque de concevoir la bande
comme une forme culturelle rigide en oubliant la souplesse d’esprit
de ces jeunes délinquants mêlant sans état d’âme convention et
délinquance. A. Cohen (1955) est ainsi opposé à la notion de désor-
ganisation sociale. Bien que la délinquance naisse du désordre du
sens dans une communauté, elle est pour lui une modalité essentielle
d’exister à l’intérieur d’un groupe particulier. Cohen met en évi-
dence une sous-culture délinquante masculine, un ensemble de
valeurs et de normes diffusément partagées, en rupture avec celles de
la société globale. Manières pour des jeunes issus de milieu populaire
de renchérir sur des valeurs autrefois associées à la culture ouvrière
mais tombées en désuétude du fait de l’évolution de la société.
L’ambition, le différemment des satisfactions, la civilité, le respect
de la hiérarchie, etc., s’inscrivent en porte-à-faux avec le statut social
de ces jeunes et leur aspiration à un sentiment de dignité emprunté
au passé, marquant une impuissance à se saisir autrement du présent
qu’en termes d’opposition. Le courage, l’endurance à la douleur, le
fait d’être le plus fort, le goût du conflit, le refus de l’autorité, la bru-
talité, la roublardise, le fatalisme, sont des valeurs masculines des
jeunes de milieux ouvriers sur lesquelles renchérit la sous-culture
délinquante. Pour Cohen trois principes structurent la délinquance
juvénile : en partie détachée du souci de s’approprier ou de jouir
indûment du bien d’autrui, elle est non utilitaire, cherchant plutôt le
défi, la jubilation d’être ensemble, l’excitation, l’hédonisme de
l’instant. Il s’agit moins de s’enrichir que de s’amuser. D’autre part
elle vise à nuire à autrui, et elle est enfin négative, c’est-à-dire en
opposition délibérée aux normes établies. « La conduite délinquante
est juste selon les normes de cette sous-culture, car elle est fausse
selon les normes de la culture plus large. La pierre d’angle de la
sous-culture délinquante est la répudiation explicite et totale des nor-
mes de la classe moyenne et l’adoption de leur antithèse » (Cohen,
1955, 129).
En confrontant le jeune à une culture de classe moyenne qui lui
est étrangère, l’école le convie à renoncer aux modèles familiaux qui

interactionnisme_symbolique.indd 224 25/06/12 10:06


De la délinquance à la déviance 219
sont les siens, il ne se reconnaît guère dans le vocabulaire ou la
vision du monde qu’on lui propose. Elle devient à son insu un lieu
de déculturation qui induit l’affrontement avec les enseignants et les
autres élèves. Ceux qui y réussissent sont plongés dans une situation
délicate. Ils intègrent peu à peu une culture dont économiquement
ils sont exclus. Aucune médiation ne leur est proposée pour favoriser
leur adaptation. Cette contradiction est une source de conflit person-
nel. Le jeune des milieux populaires issu de l’immigration est con-
fronté à la pression de deux cultures, il échoue à se reconnaître dans
l’une et l’autre. « Au lieu d’élaborer une culture de conciliation,
résume N. Herpin, il règle d’une façon symbolique (ou fantasma-
tique) le problème dans lequel il se trouve », et son choix de la délin-
quance traduit sous une forme déguisée son incapacité à résoudre la
contradiction entre ces deux cultures intériorisées (1973, 113).
Des auteurs comme H. Bloch et A. Niederhoffer (1963, 223 sq.)
critiquent les thèses de Cohen et récusent que les jeunes délinquants
aient une telle connaissance de la culture bourgeoise pour en
prendre le contre-pied. Cette opposition tranchée et systématique
avec les normes américaines ne leur parait pas fondée. Ils contestent
également que leur visée ne soit pas utilitaire. Sociologue pour l’un
et commissaire de police pour l’autre, ils observent que les délits
impliquent pratiquement toujours une quête d’argent ou de biens à
vendre ultérieurement.
Dans le même souci de dégager les contours d’une sous-culture
délinquante, W. Miller insiste sur l’écart entre les normes d’existence
des jeunes issus des milieux socialement défavorisés et les classes
moyennes porteuses des standards américains. « Les pratiques culturel-
les qui composent l’essentiel des éléments de la vie de la classe la plus
basse (lower class) violent automatiquement certaines normes légales »,
dit Miller (1958, 18). Qu’un jeune de ces milieux sociaux réussisse à se
conduire selon la légalité implique un effort sur soi guère encouragé.
Cloward et Ohlin (1960) rangent également la délinquance dans
une sous-culture, qui lui donne ses cadres symboliques, en insistant
sur le préfixe « sous » qui atteste qu’elle est une culture régionale
insérée dans un ensemble plus vaste. L’acte délinquant est une
infraction aux lois. Cette définition institutionnelle fait de la délin-
quance un fait matériel et incontestable. L’individu s’efface de la
signification qu’il donne à son acte, et la société est réduite à un
mécanisme impersonnel. Cloward et Ohlin distinguent trois formes
de sous-culture délinquante (p. 20 sq.) : Le modèle criminel est fondé
sur la poursuite d’un gain matériel à travers des moyens illégaux

interactionnisme_symbolique.indd 225 25/06/12 10:06


220 L’interactionnisme symbolique
comme l’extorsion de fond, le vol ou la fraude. Le modèle conflictuel
manipule une violence qui est aussi une forme d’affirmation statu-
taire. Il est surtout agissant dans les lieux où sévit la misère,
l’abandon, la relégation sociale. Les rapports de force priment dans
ces lieux où les valeurs de la société globale sont lointaines. Ce sont
des groupes de « guerriers » voués à des combats de rue par
exemple. Le modèle du retrait1 manifeste le choix d’une mise à l’écart
du groupe voué essentiellement à une activité valorisée : alcool,
marijuana, drogues dures, expériences sexuelles, etc.
Cloward et Ohlin introduisent un opérateur social marquant
l’entrée dans la délinquance : la structure de l’occasion, c’est-à-dire
l’opportunité d’une mise en œuvre des apprentissages effectués au
sein d’un groupe. Dans leur perspective fonctionnaliste, ils soulignent
l’illégitimité des moyens employés. « Il est évident que la différencia-
tion des espaces et la ségrégation des populations dans la ville
engendre une large variation d’opportunité dans la lutte pour une
position à l’intérieur de l’ordre social. Les groupes vivant dans les
espaces à faible statut économique se trouvent à leur désavantage
dans cette lutte (...). L’existence d’un système de valeurs validant les
comportements criminels devient important comme facteur régissant
les modèles d’existence individuels, car c’est seulement là où un tel
système existe que les personnes à travers une activité criminelle
peuvent acquérir les biens matériels si essentiels à leur statut dans la
société » (Cloward, Ohlin, 1960, 180-183).
Cloward et Ohlin s’enracinent dans la filiation de R. Merton
pour qui l’anomie mesure l’écart entre les buts définis par la culture
et la possibilité de les atteindre à travers les institutions. Si les pre-
miers sont valorisés de manière consensuelle (réussite sociale, argent,
pouvoir...), les moyens de les rejoindre sont déréglés ou inaccessibles
livrant l’individu à l’impuissance ou à l’emprunt de chemins détour-
nés. La perspective de Merton est normative. Elle aboutit à décrire
des faits de déviance appliqués essentiellement à des individus en
rupture de ban et appartenant à des milieux populaires. La trans-
gression de la loi est parfois le seul moyen qui reste à l’individu pour
atteindre les buts prescrits par la société et qu’il entend faire siens.
En le plongeant dans une situation insoluble sans le recours à des
moyens illicites ou illégaux, la société engendre structurellement la
tentation de la déviance, c’est-à-dire le mépris des moyens.

1. Sur la critique de ce modèle en prenant l’exemple de la ritualisation très fine de


l’univers de la toxicomanie, cf. Ogien, 1995, p. 101.

interactionnisme_symbolique.indd 226 25/06/12 10:06


De la délinquance à la déviance 221
La délinquance est plus encline à se produire là où des individus
sont privés d’accès aux modèles prisés par la majorité de la société1.
Elle devient un moyen rapide de s’enrichir ou d’obtenir les biens de
consommation rêvés sans passer par le travail. « Dans ce contexte,
dit Merton, Al Capone représente le triomphe de l’intelligence amo-
rale sur les “échecs” dus à une conduite morale dans une société où
les canaux qui assurent la mobilité sociale sont fermés ou trop
étroits, et où tous les individus sont invités à concourir pour obtenir
le grand prix de la réussite économique et sociale » (1965, 181).
Merton est lucide sur l’application d’un tel schéma à l’analyse de la
délinquance. Il observe bien que la « pauvreté » est une notion très
relative et que son insertion dans l’ensemble social est spécifique
selon les communautés humaines. Les liens entre pauvreté et délin-
quance diffèrent par exemple en Europe du Sud et aux États-Unis.
« Les chances du pauvre, du point de vue économique, semblent
bien moins grandes dans cette partie de l’Europe qu’aux États-Unis,
de sorte que ni la pauvreté, ni les conséquences qu’elle peut avoir
sur les possibilités de l’individu n’expliquent une telle différence.
Mais si nous considérons ensemble ces trois facteurs (pauvreté, possi-
bilités limités et buts culturels) nous avons une base d’explication suf-
fisante. Dans le sud-est de l’Europe, la structure de classes
s’accompagne d’une différenciation des symboles de succès suivant
les classes » (1965, 181).
Pour Cloward et Ohlin, la société américaine valorise la quête
maximale du statut et de la réussite. Le fait d’être à cet égard en
position d’échec est perçu comme relevant non d’une condition
sociale défavorable mais d’une incapacité personnelle. Si le succès
relève du travail, de l’ambition, de l’intelligence, le manque de réus-
site renvoie à une faillite au regard de ces qualités. Si l’individu
attribue son échec à lui-même, il cherche à se réformer ou admet
qu’il lui revient une position modeste. Mais s’il considère que la
société est fautive, qu’elle ne lui a pas donné sa chance, alors il se
dissocie de son allégeance à ses normes et entre éventuellement dans
la délinquance.
Le modèle d’analyse de Merton est souvent repris dans la socio-
logie américaine de la délinquance et notamment par Shaw, mais il
oublie que la délinquance fait l’objet d’un apprentissage dans le

1. Sachant que la délinquance « en col blanc » est nettement moins stigmatisée, mais
elle relève pourtant du même type d’analyse, de la même volonté de court-circuiter les
moyens pour accéder aux fins (l’argent, le pouvoir, etc.).

interactionnisme_symbolique.indd 227 25/06/12 10:06


222 L’interactionnisme symbolique
groupe d’appartenance en opposition avec le cadre légal de la
société et valorisant l’argent facile, le risque, les sensations, etc. Il
méconnaît la part de l’acteur dans la mise en œuvre de son exis-
tence. Le discours qu’il est susceptible de tenir sur son activité. Ainsi
la délinquance est volontiers légitimée comme une forme de résis-
tance aux valeurs dominantes, au racisme ambiant, à l’inégalité
sociale, à l’injustice, etc. S’il y a anomie dans ce contexte selon le
jugement de valeur de la société globale, il n’en reste pas moins que
ces comportements obéissent à des logiques sociales, à des apprentis-
sages et relèvent de processus sociaux ordinaires pour une catégorie
sociale. Le modèle fonctionnaliste de Merton s’intéresse aux
ensembles sociaux, il est loin de l’approche plus sensible de
l’interactionnisme.

David Matza et l’oscillation


entre convention et délinquance

Matza introduit dans l’analyse de la délinquance un regard plei-


nement interactionniste. Cette fois les ressources de sens de
l’individu sont sollicitées. L’engagement dans la délinquance est non
seulement une question de connaissances acquises, mais aussi la pos-
sibilité de les appliquer de manière propice. Saisir l’occasion, la lais-
ser passer, la sentir ou la sous-évaluer, jouer avec des valeurs de
registres différents, ce sont les compétences de l’individu qui sont en
jeu. Matza nuance les approches en termes d’apprentissage et
d’occasions, il insiste sur l’engagement personnel dans la délin-
quance. Pourquoi de jeunes délinquants cessent-ils leurs activités à
un moment de leur existence ? Pourquoi le passage de la délin-
quance juvénile à la criminalité adulte est-il rare ? L’esprit du jeune
n’est pas façonné de manière unique par la délinquance. Il alterne
des comportements conformes à d’autres en rupture.
Le jeune oscille entre l’acceptation des règles morales de la
société, celles qui règnent plus ou moins dans sa famille, et celles de
son groupe de pairs au sein de la culture de rue. Il est « encerclé »
(c’est la formule de Matza) par les membres de la société adulte, à
commencer par sa famille, il en partage la plupart des valeurs et des
comportements. Dans la majorité des cas il n’est que de manière
occasionnelle engagé dans une activité délictueuse. Matza parle de

interactionnisme_symbolique.indd 228 25/06/12 10:06


De la délinquance à la déviance 223
dérive (drift) entre les pôles opposés de la morale sociale. Le jeune
délinquant est un acteur ni contraint ni livré à ces actions. Il ne les
choisit pas non plus tout à fait librement. Il n’est guère différent de
celui qui respecte la loi, il se conforme essentiellement à la manière
américaine de vivre. La délinquance, rappelle opportunément
Matza, n’est « qu’un statut légal, non une personne brisant conti-
nuellement les lois » (1964, 26). Il récuse les approches positivistes,
celle de la biologie ou de la psychiatrie, mais aussi les théories socio-
logiques de la délinquance faisant d’elle une nature, une conformité
à une culture délinquante intériorisée et englobant toute l’existence
du jeune. Matza mène une vive critique des thèse de Cohen ou de
Cloward et Ohlin.
Quand il est en compagnie des autres le jeune adhère à ce qu’il
imagine être la vision du monde de son groupe. Mais la notion de
sous-culture délinquante est une illusion partagée à la fois par les
sociologues qui croient pouvoir la décrire comme un structure
établie et par les jeunes eux-mêmes (p. 59). Et la fiction transforme
en effet le réel puisque tous y adhèrent suffisamment. Mais, dit
Matza, « chaque membre croit que les autres sont engagés dans les
actions délictueuses, mais qu’en est-il de chaque membre, que croit-
il de lui-même ? » (p. 52). La notion de culture délinquante est une
perspective qui refuse de voir l’ambivalence du jeune délinquant à la
fois soucieux de ne pas décevoir sa famille et simultanément de ne
pas déchoir aux yeux de ses pairs.
S’il existait une sous-culture délinquante homogène et distincte de
la culture des classes moyennes américaines, les délits ne susciteraient
aucune culpabilité, aucune gêne chez les jeunes délinquants, ils
seraient revendiqués avec fierté selon une culture d’opposition.
L’expérience montre que ce n’est guère le cas des jeunes appréhendés.
Ils tentent de se justifier, émettent des regrets. Accusés à tort ils se
défendent ardemment, non seulement à cause des éventuelles consé-
quences pénales, mais par souci de justice et pour ne pas ternir leur
réputation. De même, les jeunes délinquants appelés à évaluer des
délits se révèlent à cet égard proches des jugements de la société. Loin
de les légitimer, ils les condamnent et ne s’inscrivent guère en rupture
morale. Si Cohen perçoit le va-et-vient chez les jeunes délinquants
entre accord et transgression des valeurs des classes moyennes, il
résout implicitement le dilemme à travers l’idée que les normes exer-
cent à leur corps défendant une influence sur les jeunes délinquants.
L’analyse de Matza est fine et permet de mieux comprendre
sociologiquement l’oscillation entre les deux pôles de la délinquance

interactionnisme_symbolique.indd 229 25/06/12 10:06


224 L’interactionnisme symbolique
et du respect des règles. Le jeune délinquant reconnaît la légitimité
des règles sociales, mais il les redéfinit en sa faveur selon les circons-
tances afin de pouvoir les transgresser sans dommage moral pour
l’idée qu’il se fait de lui-même. « Il évite la culpabilité morale pour
ses actions criminelles – et esquive les sanctions de la société s’il peut
prouver que l’intention criminelle lui faisait défaut. C’est notre argu-
ment que beaucoup d’actes délictueux sont fondés sur une extension
non reconnue des arguments de la défense des crimes, sous forme de
justifications pour la délinquance. Ils sont vus comme valables pour
le délinquant mais non pour le système légal ou plus largement pour
la société » (Sykes, Matza, 1957, 666). La loi est soumise à une inter-
prétation qui en redéfinit le sens. Et cette nouvelle qualification est
une condition de l’entrée en action. « Ces justifications sont couram-
ment décrites comme des rationalisations. Elles sont vues comme
prolongeant la conduite déviante et comme une protection de
l’individu pour que ni lui ni les autres aient honte après leur acte.
Mais il y aussi des raisons de croire qu’elles précèdent la conduite
déviante et la rendent possible » (Sykes, Matza, 1957, 666).
L’univers de sens des jeunes délinquants est traversé des valeurs
de leurs parents ou des autres adultes de leurs quartiers. Ils ne sont
guère en condition de former une culture propre, encore moins,
comme l’imaginent Cohen ou Miller, en opposition radicale à la
société. La sous-culture délinquante devient de manière moins pré-
gnante une culture de délinquance. Elle donne des principes
d’action, des justifications, elle alimente une connaissance commune,
elle sollicite une dimension collective à l’intérieur du groupe. Le
caractère incertain, précaire de l’appartenance à la délinquance se
traduit par la multitude des défis ou des insultes qui visent à tester la
position des uns et des autres au sein du groupe. Le jeune délinquant
est-il un homme ou encore un enfant, appartient-il réellement au
groupe ? Il y a chez ces jeunes une « anxiété statutaire » liée à la
peur de ne pas être à la hauteur des exigences présumées de la mas-
culinité et de celles du groupe. Sans cesse l’un des membres est la
cible d’une attaque et doit se défendre sous le regard des autres.
Quand il est en compagnie, le jeune adhère fortement à la vision du
monde qu’il imagine être celle de son groupe. Cette anxiété se dis-
sipe lentement au fur et à mesure de l’entrée dans l’âge d’homme.
Dans Becoming deviant (1969), Matza montre comment une série
de comportements disparates convergent soudain en opérant une
sorte de conversion. On entre dans une carrière délinquante par une
immersion voulue dans l’expérience et surtout à travers une affilia-

interactionnisme_symbolique.indd 230 25/06/12 10:06


De la délinquance à la déviance 225
tion. De la même manière que le fumeur de marijuana de Becker
pour persister dans sa pratique doit réaliser une synthèse cohérente
de ses sensations au regard des attentes du groupe. Une fois acquise,
la culture de délinquance n’est pas une chape de plomb, elle est
selon les circonstances en sommeil ou en pleine activité. Des condi-
tions sociales ou individuelles particulières peuvent éloigner à tout
jamais un jeune de ses anciennes tentations ou, à l’inverse, l’y enraci-
ner. D’où le fait que les membres d’une même bande ont des destins
opposés les uns des autres. L’existence n’est pas une ligne droite sans
incident, amenant l’individu à rester définitivement ce qu’il est.
Le déviant est une personne en accord avec les valeurs conven-
tionnelles de la société, mais il les met parfois entre parenthèses. S’il
n’ignore pas avoir transgressé la loi, il pense que celle-ci ne
s’applique pas à son cas pour toute une série de raisons. Il mar-
chande avec elle, élabore des raisonnements qui lui permettent de
suspendre un moment son sens moral et de pouvoir ainsi violer épi-
sodiquement les normes sans que son allégeance soit rompue. Tout
simplement, explique Matza, la soumission aux règles est neutralisée
par une justification qui vaut sur le moment. Dès lors il est possible
de passer à l’acte sans se contredire. L’infraction devient une activité
comme une autre. L’apprentissage de ces techniques de neutralisa-
tion morale est une donnée de la culture de délinquance aussi cru-
ciale que celle relevant de l’acquisition des compétences. Leur maî-
trise les autorise à transgresser la loi sans état d’âme tout en
maintenant la croyance dans la légitimité des règles. Sykes et Matza
en définissent cinq :
Le déni de responsabilité : L’irresponsabilité au regard de la loi est
susceptible d’être fondée sur la légitime défense, la folie ou
l’accident. Ce sentiment est partagé aussi bien par l’institution judi-
ciaire que par la culture de délinquance. Ainsi, si l’on est provoqué
ou agressé, le fait de ne pas se laisser faire est valorisé et fonctionne
comme une circonstance atténuante en cas de suites judiciaires. La
prégnance morale de la loi est neutralisée. De même dans le « coup
de folie » où l’individu « ne sait plus ce qu’il fait » et prétend avoir
perdu la responsabilité de ses actes. L’évocation de l’accident, de la
malchance, de la fatalité, etc., est également une justification cou-
rante. Le déni de responsabilité est une manière de se déprendre de
toute culpabilité en prétendant avoir agi sous l’emprise d’une cause
extérieure à soi : quartier défavorisé, mauvaises influences, foyer
désuni, etc. L’idéologie du Child Welfare qui pose l’enfant délinquant
comme une victime des circonstances renforce cette croyance du

interactionnisme_symbolique.indd 231 25/06/12 10:06


226 L’interactionnisme symbolique
jeune en ce qu’il ne pouvait faire autrement (Matza, 1964, 95 sq.).
Les « contes de l’injustice », rappelle Matza, abondent dans la justifi-
cation d’une carrière délinquante. Nous l’avons vu avec le Jack Roller
évoquant la persécution sans relâche de sa belle-mère pour justifier
ses chapardages ou ses fugues. « Son sens de l’injustice se développe
à l’intérieur de l’influence de la justice juvénile contemporaine. Ce
contexte ne provoque pas le sens de l’injustice, mais il aide à la sou-
tenir » (Matza, 1964, 149). En outre, le délinquant possède souvent
une vision légaliste du crime. Il entend ne pas être accusé sans que
des preuves solides soient établies sur sa culpabilité. L’élargissement
de la sphère de l’irresponsabilité par un moyen ou un autre autorise
la dérogation aux règles.
Le déni de la souffrance provoquée : Le déni des conséquences de l’acte
est un autre système de neutralisation morale. Ainsi un vol de voi-
ture est reformulé en « emprunt », une bagarre en vengeance privée,
la vieille personne agressée est censée avoir assez d’argent pour ne
pas souffrir de ce prélèvement, le jeune racketté se fera payer un
autre blouson par ses parents, etc. L’agression ou le vol relève finale-
ment d’une haute conception de la justice. Le monde s’ordonne obli-
geamment selon le seul point de vue du délinquant et toujours en sa
faveur, lui seul a des droits, les autres des devoirs, mais ils sont réti-
cents à y souscrire alors on les aide un peu.
Le déni de la victime : Il y a un choix parmi les victimes potentielles.
On ne s’attaque pas aux personnes du quartier possédant des vertus
appréciées. Certaines sont exclues à cause de leur proximité ou de
leur appartenance à la famille ou à celle des pairs. D’autres sont
visées pour assouvir une vengeance ou à cause de traits de personna-
lité qui attisent la haine. « Les homosexuels ou les pervers sexuels,
les ivrognes, les escrocs, les membres de minorités méprisées, ou
ceux de groupes politiques discrédités, à cause de leurs imperfec-
tions, sont passibles d’enclencher un processus criminel à leur
encontre » (Matza, 1964, 175). Le préjudice subi par la victime est
un juste châtiment puisque sa sexualité est méprisable, qu’il est
riche, d’une autre religion, d’un autre quartier, etc. En l’agressant,
l’individu devient une sorte de redresseur de tort ne méritant que
des éloges.
L’accusation des accusateurs : Le sentiment d’injustice incite à la neu-
tralisation morale. La force de la loi tient d’abord à sa légitimité, si
celle-ci n’est plus perçue par l’individu, il se sent autorisé à la briser
pour poursuivre des objectifs personnels. Les personnes incarnant
l’autorité peuvent être socialement discréditées à cause de leur

interactionnisme_symbolique.indd 232 25/06/12 10:06


De la délinquance à la déviance 227
conduite ou de leur malhonnêteté présumée. La loi n’a aucune vertu
intrinsèque suscitant son respect. Les défaillances de ceux qui
l’incarnent sont brandies haut et fort par le jeune délinquant. Il fait
valoir que la police ou la justice est corrompue ou qu’on lui en veut
particulièrement. Les accusateurs sont finalement plus coupables que
lui, ce qui le justifie par avance dans ces conduites.
L’allégeance à des loyautés supérieures : Le jeune délinquant légitime
ses actes par le fait qu’il ne pouvait faire autrement sans déroger à
ses obligations face au groupe. Écartelé entre loi et honneur, il ne
pouvait rompre ses engagements face à ses amis ou à sa famille. Pris
dans une action délictueuse il devait suivre pour éviter de perdre
l’estime des autres par exemple.
De longs développements sont consacrés aux institutions dont la
charge est de désigner la délinquance et de la traiter sur la scène
publique. Pour l’institution judiciaire le délit répond à un certain
nombre de critères que l’enquête et la procédure pénale doivent
attester : la lucidité dans l’accomplissement de l’acte, l’intention de le
commettre, la préméditation ou non, etc. Matza observe la conver-
gence entre le discours des jeunes délinquants et celui de l’institution
judiciaire. Les premiers sont habiles à se réapproprier à leur usage
les propos ou les procédures de la seconde en les utilisant comme
des techniques de neutralisation. « Le procès de neutralisation prend
forme et s’enchevêtre au système légal lui-même (...). La sous-culture
de délinquance n’est pas ignorance ou négation de la loi ; au con-
traire, elle lui est reliée de manière complexe et existe dans un anta-
gonisme symbiotique avec elle » (Matza, 1964, 176). La transgression
des règles n’est nullement l’affirmation d’une autre culture, mais
l’énonciation d’un point de vue sur une loi jamais intangible et avec
laquelle il est toujours possible de s’arranger moralement.

La déviance pour Howard Becker

À partir des années 1950, l’Université de Chicago, encore, est à


l’origine d’une nouvelle manière de soulever la question de la délin-
quance, approfondissant et renouvelant le questionnement antérieur
de W. Thomas, R. Shaw, H. McKay, E. Sutherland, etc. Dès lors,
avec notamment les travaux de H. Becker, surtout Outsiders,
l’interactionnisme impose ses modalités d’analyse à l’intelligence de

interactionnisme_symbolique.indd 233 25/06/12 10:06


228 L’interactionnisme symbolique
la délinquance. Cette dernière se mue plutôt en une forme de
« déviance », elle n’est plus une nature inhérente à un acte ou à un
individu mais un fait de désignation sociale. L’approche interaction-
niste n’est pas causale mais compréhensive, elle ne fait pas de la
déviance un fait dont il s’agirait de retrouver les causes, mais une
activité socialement ambiguë décrite comme déviante par un public,
mais qui ne l’est pas nécessairement pour d’autres ni pour l’individu
lui-même. En d’autres termes la déviance ne se définit pas unique-
ment par une rupture avec la loi, engageant une infraction objective,
mais comme une attribution extérieure à l’individu par un public à
travers une interprétation de la loi et de son application. Pour
l’interactionnisme la loi n’est pas un principe absolu dont la trans-
gression définit les faits de délinquance, elle est l’objet d’inter-
prétation particulière, de négociation. Toute société se donne une
marge de manœuvre à son propos.
La notion de déviance est socialement équivoque. Certains cher-
cheurs utilisent le terme en accord avec le sens commun en naturali-
sant ainsi des faits sociaux, les interactionnistes en revanche mettent
l’accent sur le processus qui aboutit à la désignation de déviance.
L’individu est étiqueté sur ce registre par les autres mais il ne se
reconnaît pas nécessairement sous ce terme. À partir d’une étude sur
l’alcoolisme ou l’émission de chèques sans provision, E. M. Lemert
observe le jeu de cette appréciation sociale. Certains comportements
ne sont pas sans conséquence s’ils sont découverts mais, tant qu’ils
passent inaperçus, ils n’affectent en rien le statut de l’individu.
Lemert distingue ainsi une déviance primaire (la rupture d’une
norme), l’individu ne nie pas la transgression mais ne se définit pas
par elle. Le fait de vivre dans des mondes sociaux parfois éloignés
autorise un acteur à cacher sa dérogation aux normes, par exemple
son homosexualité ou son goût des relations sado-masochistes, alors
qu’il fréquente assidûment les boites spécialisées. Mais son entourage
l’ignore s’il sait prendre les précautions requises. Un homme poli-
tique peut dissimuler ses ennuis conjugaux ou ses frasques amoureu-
ses auprès de ses électeurs soucieux de la morale. Tout dépend de
l’habileté de l’acteur à verrouiller soigneusement le placard qui
contient le cadavre. Un certain nombre d’individus sont en position
de vulnérabilité au regard des autres, ils sont susceptibles à tout
moment d’être découverts et doivent prendre des précautions. Dans
la déviance secondaire la transgression est officiellement reconnue,
elle modifie le statut de la personne et l’amène à organiser son exis-
tence et son identité autour d’elle (Lemert, 1967, 62). En outre,

interactionnisme_symbolique.indd 234 25/06/12 10:06


De la délinquance à la déviance 229
Lemert observe qu’un certain nombre de comportements stigmatisés
par un groupe sont communs à d’autres. Le pluralisme éthique
d’une démocratie est pensable seulement si nul ne part en guerre
contre les valeurs ou les attitudes des autres : « Si les valeurs domi-
nantes d’un groupe distinct du point de vue culturel s’élargissent
pour devenir une base de régulation commune pour des populations
possédant des valeurs divergentes (...). Par définition ou par décret,
certaines des pratiques des groupes culturellement minoritaires
deviennent des crimes soumis à des sanctions et à des punitions
imposées par le groupe dominant » (Lemert, 1964, 64-65).
C’est ce processus social de désignation que démonte Becker
dans Outsiders (1985), paru en 1963 aux États-Unis avec un retentis-
sement considérable. Becker n’est pas à l’origine un spécialiste de la
délinquance. Il dit lui-même lors d’un entretien qu’il pensait alors
écrire un ouvrage de sociologie du travail et des professions. En
principe quand un acteur découvre en lui une impulsion déviante il
est capable de la réprimer en pensant aux conséquences qui s’en sui-
vraient. Éviter la réprobation ou la perte de l’estime de soi, sauver la
face aux yeux des autres représentent un enjeu suffisant pour préve-
nir le passage à l’acte. À un moment ou à un autre de son existence
l’individu peut se trouver à l’écart de l’une des normes régissant le
comportement de son groupe. La transgression peut se réaliser à
l’encontre de la loi exposant alors à la réaction de la police et du tri-
bunal. D’autres normes sont diffuses, informulées, elles reposent sur
des traditions, des usages courants. Le rappel à l’ordre relève du voi-
sinage ou de témoins mécontents et se traduit par une réprobation
collective à l’encontre du trouble-fête. Selon les circonstances le
groupe réagit avec compréhension ou virulence, parfois avec indiffé-
rence ou ironie. La personne en rupture de ban se reconnaît elle-
même dans la réprobation dont elle est l’objet (crime, viol), oscille
d’une position à une autre (alcoolique, par exemple) ou élabore un
système de défense, une culture, qui légitime son action (homosexua-
lité, toxicomanie).
La déviance n’est pas une substance inhérente à l’individu ou
une prédisposition psychologique inéluctable. Elle est une relation et
elle dépend de la marge de tolérance des acteurs en présence. Juge-
ment de valeur étayé sur les manières les plus courantes de vivre à
l’intérieur d’un groupe, la déviance est dans le regard de l’Autre et
non un contenu objectif de la conduite. Le déviant est un homme
dont l’imposition de statut par les autres est un succès.
L’interactionnisme déplace le centre de gravité de l’analyse de la

interactionnisme_symbolique.indd 235 25/06/12 10:06


230 L’interactionnisme symbolique
délinquance hors de l’individu, non pour mettre en cause la société,
mais pour l’inscrire dans l’entre-deux, dans la relation entre
l’individu et les membres de son groupe. « Je considérerai la
déviance comme le produit d’une transaction effectuée entre un
groupe social et un individu qui, aux yeux du groupe, a transgressé
une norme. Je m’intéresserai moins aux caractéristiques personnelles
et sociales des déviants qu’au processus au terme duquel ils sont
considérés comme étrangers au groupe, ainsi qu’à leurs réactions à
ce jugement » (Becker, 1985, 33).
Un jeu complexe autour des normes diffuses en vigueur à
l’intérieur d’un groupe social prépare la qualification de déviance.
Celle-ci n’a pas la qualité d’un acte mais d’un jugement opéré sur
lui par les membres d’un groupe. En ce sens l’arbitraire social est
sans cesse agissant, car la norme n’est pas un absolu. Des conduites
qui ne posaient guère de problèmes sont soudain désignées du doigt
comme attentant à l’ordre public. Dans les années 1970, la pédo-
philie faisait l’objet d’une apologie sans critique de la part de cer-
tains écrivains, elle est aujourd’hui perçue comme un crime. La dis-
tinction entre le normal et le déviant est négociée, fluctuante,
dépendante des circonstances. Toujours en chantier, elle n’a pas
l’assurance d’une formule mathématique. Aucune ligne précise ne
sépare une fois pour toute normalité et déviance puisque l’une et
l’autre dépendent d’un jugement social. Comme l’écrit Goffman,
« notre hypothèse est que, pour comprendre la différence, ce n’est
pas la différence qu’il convient de regarder, mais bien l’ordinaire.
La question des normes sociales demeure certes au centre de
l’étude, mais notre intérêt ira moins à ce qui s’écarte extraordinai-
rement du commun qu’à ce qui dévie communément de
l’ordinaire » (Goffman, 1975, 150).
Les normes des sociétés culturellement hétérogènes ne sont pas
univoques, elles diffèrent selon une série de variables comme la
classe sociale, le groupe « ethnique », les religions, voire même
aujourd’hui les classes d’âge. La transgression des uns n’est pas
celle des autres. Qu’un Juif ou un Musulman mange du porc ne
tracasse guère les agnostiques ou les adeptes d’une autre religion, ni
même ceux qui manifestent de la tolérance à ce propos tout en
étant croyants. Qu’un jeune porte un tatouage sur l’épaule ne
préoccupe guère que ses parents, nullement ceux de son âge qui
s’enquièrent aussitôt de l’adresse du tatoueur pour aller prendre
rendez-vous. Un groupe génère son système de comportement et
ses zones de transgressions. La déviance est une notion ambiguë car

interactionnisme_symbolique.indd 236 25/06/12 10:06


De la délinquance à la déviance 231
elle n’est pas l’objet d’un consensus sans défaut. Sa désignation
renvoie à l’origine à une dissension sur les formes normatives de
l’existence. « Les homosexuels pensent que leur vie sexuelle est nor-
male, mais les autres ne le pensent pas. Les voleurs pensent que le
vol leur convient, mais personne d’autre ne le pense » (Becker,
1985, 105). Les normes de l’un sont la déviance de l’autre. Les rou-
tines d’existence d’un toxicomane ou d’un cambrioleur provoquent
l’horreur de ceux qui ne sont pas concernés par ce mode de vie,
mais de même, leur normalité peut être perçue par les premiers
comme un monde sinistre de conformités suscitant une égale répro-
bation.
En outre l’existence d’une norme n’implique pas forcément son
respect. Quand un individu est en rupture de ban avec la morale de
son groupe, il peut encourir simplement la réprobation ou
l’indifférence. Lorsque la désignation de déviant se referme sur lui,
ce n’est pas une entité abstraite comme la « société » qui met en
œuvre un contrôle vétilleux de son comportement. En fait les mem-
bres de la société jouent avec une marge de tolérance, ils acceptent
dans certaines conditions des infractions en fermant les yeux. À
d’autres moments ils répriment sévèrement.
La notion de déviance est polémique, objet de rapports de force
et de négociation entre points de vue différents. « En fait, résume
A. Ogien, toute théorie de la déviance défend une certaine idée de la
normalité, c’est-à-dire qu’elle attribue un contenu chaque fois diffé-
rent à un système de normes spécifiques » (1995, 202). La qualifica-
tion de déviance ou de délinquance traduit un jugement de valeur,
une prise de position morale sur un événement. Elle dépend de qui a
le pouvoir de définir la situation. « Les groupes sociaux créent la
déviance en instituant des normes dont la transgression constitue la
déviance, écrit Becker, en appliquant ces normes à certains individus
et en les étiquetant comme des déviants. De ce point de vue la
déviance n’est pas une qualité de l’acte commis par une personne,
mais plutôt la conséquence de l’application par les autres, de normes
et de sanctions à un “transgresseur” » (Becker, 1985, 33). Le déviant
est celui qui est assigné à ce rôle.
Ce jugement est sous la dépendance d’une multitude de données
relationnelles. Il est la conséquence d’une mobilisation sociale. Cer-
tains acteurs sociaux ont le pouvoir d’imposer cette étiquette et de la
justifier éventuellement par des relations d’autorité ou des textes de
loi. Pour qu’une transgression devienne un fait de déviance ou un
délit, quelqu’un doit prendre l’initiative de faire punir le présumé

interactionnisme_symbolique.indd 237 25/06/12 10:06


232 L’interactionnisme symbolique
coupable en sollicitant la police ou la justice. Les entrepreneurs de
morale rappellent les textes de loi en exigeant une rigueur accrue
dans leur application. Ou ils veulent créer de nouvelles lois pour
réprimer des comportements qu’ils réprouvent. Leur souhait est de
réformer les mœurs en imposant leur morale à tous. Ce sont les
agents actifs du bien et du mal, les animateurs des croisades morales.
La déviance ne saurait être étudiée sans leur influence. Leur ten-
dance est de naturaliser les normes. Il est « significatif, écrit Becker,
que la plupart des recherches et des spéculations scientifiques sur la
déviance s’intéressent plus aux individus qui transgressent les normes
qu’à ceux qui les établissent et les font appliquer » (p. 187). Les
acteurs qui s’autorisent de leur position morale ou institutionnelle
pour juger et dénigrer les autres réifient des faits sous l’étiquette de
déviance en les imputant à une sorte de nature, en oubliant que
l’imposition des normes est toujours sujette à débat. En bons « entre-
preneurs de morale », ils universalisent leur position dans une forme
d’ethnocentrisme.
Ainsi, par exemple, la loi s’applique avec infiniment plus de
rigueur à l’encontre de jeunes délinquants issus de milieux populai-
res que pour les autres issus de milieux privilégiés. Un jeune de ce
dernier groupe surpris à voler dans un magasin a plus de chance
de recevoir un avertissement et une leçon de morale que d’être
conduit au poste. Si un processus judiciaire est malgré tout engagé,
le tribunal sera sensible aux circonstances atténuantes, à la diffé-
rence d’un jeune vivant dans un quartier réputé « sensible ». De
même, dit Becker, un Noir censé avoir attaqué une Blanche sera
puni d’une peine nettement plus sévère qu’un Blanc ayant commis
le même délit. Les membres de la société, à travers leur regard ou
les institutions auxquelles ils participent disposent d’une marge de
manœuvre avant de se mobiliser pour juger et sanctionner pour
manquement aux règles communes. Les citoyens, voire les policiers
ou les tribunaux ne sont pas toujours enclins à repérer la transgres-
sion, ils peuvent transiger, laisser tomber à cause des difficultés de
poursuivre une affaire, être acheté pour fermer les yeux, faire
preuve de clémence, ou, dans d’autres cas, provoquer la conduite
délictueuse, l’inventer de toutes pièces, ou s’acharner contre toute
attente envers de simples suspects.
Ceux qui veillent au respect des normes attirent l’attention col-
lective sur les infractions et se dotent de moyens légaux pour interve-
nir. Mais surtout, « il faut trouver un intérêt personnel à crier aux
voleurs » (p. 146). Les vols ou le fait d’utiliser le matériel de l’usine

interactionnisme_symbolique.indd 238 25/06/12 10:06


De la délinquance à la déviance 233
pour fabriquer des objets à son propre usage donnent un autre
exemple des variations de l’application de la loi à l’encontre de ceux
qui transgressent les normes (p. 148). La situation est courante dans
certaines entreprises qui laissent tacitement faire, récompensant ainsi
à peu de frais les ouvriers ou les cadres. La plupart du temps la
« réserve » (Simmel) des éventuels témoins les inciter à ne pas
s’engager, à laisser faire, à se retenir de juger. « Quand deux grou-
pes se disputent le pouvoir dans une même organisation, le respect
des normes ne sera imposé que si les mécanismes de compromis qui
règlent les relations entre ces groupes s’enrayent ; sinon, c’est en lais-
sant libre cours aux infractions que chaque partie sert le mieux ses
intérêts » (p. 152). En créant des normes et en portant à leur respect
une attention vétilleuse, le groupe crée la déviance en définissant une
marge de manœuvre et en désignant dès lors les fauteurs de troubles.
Mais il n’échappe pas à l’arbitraire.
La désignation confirme les règles implicites du groupe en les
rendant vivantes et actives, elle fonctionne comme une forme de
contrôle social, une mise en évidence de l’individu. Elle le cerne
pour le dissuader de céder à son penchant, s’adressant au groupe
pour le prévenir du « danger » inhérent à son comportement. Une
fois nommé (délinquant, toxicomane, homosexuel, fou, etc.), il est vu
comme tel et enfermé dans ce rôle, harcelé par des jugements ou des
actions qui ne lui laissent guère le choix.
Mais l’expérience montre que des présomptions, des jugements
rapides, s’imposent parfois à l’acteur comme des inductions qui pro-
duisent la réalité des faits reprochés. L’efficacité symbolique toujours
possible du jugement de l’autre fonctionne si l’individu ne dispose
pas des ressources personnelles ou sociales pour s’en défaire ou s’il
est englué dans une situation sans issue. C’est ce que décrit Sartre à
propos de Jean Genet. Si l’individu possède une connaissance de lui-
même, celle-ci est toujours inachevée, car les autres ne cessent de
porter des jugements à son encontre qui valident ou non ce senti-
ment. « Mais il arrive que ces renseignements nous soient communi-
qués de telle sorte que nous donnions plus de réalité à ce qu’autrui
nous apprend qu’à ce que nous pourrions apprendre par nous-
mêmes (...). Ce type d’aliénation est fort répandu. Seulement, la plu-
part du temps, il s’agit d’aliénation partielle ou temporaire. Mais
lorsqu’on fait subir à des enfants, dès leur plus jeune âge, une pres-
sion sociale considérable, lorsque leur être-pour-autrui fait l’objet
d’une représentation collective accompagnée de jugements de valeur
et d’interdits sociaux, il arrive que l’aliénation soit totale et défini-

interactionnisme_symbolique.indd 239 25/06/12 10:06


234 L’interactionnisme symbolique
tive. »1 La procédure sociale informelle devient une « prophétie qui
se réalise » : l’acteur se voit contraint à modeler son comportement
sur l’image qu’en ont les autres, certains refusent d’avoir des rela-
tions avec lui, il est mis à l’écart et peine à maintenir une identité
normative s’il le souhaite. Ses faits et gestes sont redéfinis. La dési-
gnation implique en conséquence une difficulté grandissante à pour-
suivre les activités routinières de l’existence. Il devient difficile de
trouver du travail, de susciter la confiance des autres. De manière
subtile la restriction de comportements aboutit à l’engagement de
l’acteur dans des actions répréhensibles. Certes, ce n’est pas le fait de
la désignation seule qui induit le comportement déviant, mais il
risque d’y contribuer (Becker, 1985, 203).
Pour Becker la déviance doit être étudiée en termes de relations
entre toutes les parties sollicitées et notamment la manière dont les
différents acteurs impliqués définissent la situation qu’il s’agisse des
entrepreneurs de morale ou des individus visés. Le social n’est pas
une addition de faits mais un processus toujours en chantier. « Les
analyses interactionnistes adoptent une position relativiste à l’égard
des accusations et des définitions de la déviance construites par les
gens respectables et les pouvoirs établis, et elles traitent celles-ci non
comme l’expression de vérités morales incontestées, mais comme le
matériel brut des sciences sociales » (p. 232). Il ne s’agit en aucun cas
de faire une synthèse des points de vue, mais de décrire le regard
d’un ou de plusieurs groupes impliqués dans l’imposition des normes
ou de ceux qui sont perçus comme déviants. L’approche de Becker
et du courant de la théorie de la désignation abandonne l’idée d’une
« objectivité » de l’acte délictueux (Ogien, 1995, 113 sq.). « Il n’est
pas dans mon intention de soutenir ici que les seuls actes “réelle-
ment” déviants sont ceux que les autres considèrent comme tels,
écrit cependant Becker de manière sibylline. Toutefois on doit
reconnaître que cet aspect est important et qu’il faut en tenir compte
dans toute analyse du comportement déviant » (Becker, 1985, 43).
En ne prenant pas de méta-point de vue pour dire le vrai, Bec-
ker demeure de plein pied avec la polémique sociale sur le fait de
savoir si un acte est répréhensible et pour quelle raison. Sa perspec-
tive montre le jeu des délibérations collectives et observe la relati-
vité des conclusions auxquelles les unes et les autres aboutissent. Le
sociologue peut aborder l’expérience et les motivations des toxico-
manes comme il peut s’attacher à celles des fonctionnaires chargés

1. Jean-Paul Sartre, Saint Genet, comédien et martyr, Paris, Gallimard, 1952, p. 44 et 45.

interactionnisme_symbolique.indd 240 25/06/12 10:06


De la délinquance à la déviance 235
de lutter contre l’usage des drogues illégales, explique Becker. Son
propos est de rendre compte de l’univers de sens et de valeurs des
uns ou des autres. Il n’y a aucune raison épistémologique de dépré-
cier un point de vue, qu’il s’agisse de celui qui transgresse la loi ou
de celui qui la défend. « Notre travail, écrit Becker, soulève conti-
nuellement des questions éthiques, il est continuellement éclairé et
orienté par nos intérêts moraux. Nous ne voulons pas que nos
valeurs gênent nos estimations de la validité de nos affirmations
concernant la vie sociale, mais nous ne pouvons empêcher qu’elles
influencent le choix de nos objets et de nos hypothèses, ou les utili-
sations de nos résultats (cette influence ne devrait d’ailleurs pas
nous déranger). En même temps nous ne pouvons éviter que nos
jugements éthiques ne soient influencés par l’approfondissement des
connaissances auquel notre travail scientifique les confronte. Bref la
science et la morale s’interpénètrent » (p. 225). La tâche n’est
jamais simple, d’autant que l’étude des logiques d’institution à
l’œuvre en certains lieux, hôpitaux, école, prisons, bureaux, tribu-
naux, etc., rend difficile « d’ignorer les implications morales de
notre travail » (p. 233).
Pollner (1974) reproche à Becker une position trop nominaliste,
il rappelle que si la déviance est un processus social institué par éti-
quetage, il n’en reste pas moins que la démarche de désignation
s’appuie sur des données non négligeables car elles sont partagées
par les acteurs de sens commun et les agents des administrations.
Les acteurs s’accordent sur le fait que des délits sont commis et
qu’il convient de les sanctionner, mais qu’il y a aussi des erreurs et
que des innocents se trouvent parfois pris dans un engrenage. Poll-
ner distingue deux modalités d’interprétation de la déviance : la
première est celle du sens commun, elle se déduit de l’infraction à
la loi. L’anomalie consiste dans le fait du délinquant non découvert
ou dans la marge d’appréciation des peines pour le même délit. Le
second modèle est celui du sociologue qui observe que la déviance
est produite par une machinerie sociale distribuant ses labels. Mais
il oublie l’erreur judiciaire, c’est-à-dire un étiquetage qui fonctionne
dans le pur arbitraire. Pour Pollner, Becker a tort de mettre ces
deux paradigmes en concurrence. Le premier modèle doit être pris
en considération puisque c’est celui qui fait fonctionner les institu-
tions judiciaires ou policières. Pollner incite également à travailler
sur le sens commun de la déviance, sur les professionnels qui ont la
charge de la définir et de contribuer à la normalisation des
événements.

interactionnisme_symbolique.indd 241 25/06/12 10:06


236 L’interactionnisme symbolique

La carrière

Le fait d’être désigné comme déviant est souvent le moment de


cristallisation de la carrière. Dès lors l’individu se voit sans cesse
redéfini comme tel par ceux qui sont au courant. La notion de « car-
rière » est pertinente pour saisir l’ensemble des données sociales qui
concourent à la production des comportements d’un individu selon
les circonstances1. Elle renvoie à la sociologie des professions et aux
différentes séquences qui se succèdent dans le cheminement de
l’individu au sein d’un système institutionnel. Elle traduit l’acqui-
sition d’un savoir pratique et moral grandissant sur l’activité. Becker
propose d’employer ce terme pour décrire la logique de progression
d’un délinquant, même occasionnel, afin de mieux comprendre son
parcours qui n’est pas seulement biographique mais aussi social.
Lors des interactions avec ceux qui partagent sa pratique déviante, le
novice fait l’apprentissage des codes et des valeurs qui régissent
l’entre-soi du groupe et ceux qui règlent les relations avec les autres,
et notamment les techniques de dissimulation qui sauvent les appa-
rences et évitent la répression. S’il cherche à s’opposer à la pesanteur
sociale, s’il assume son choix de comportement, il doit apprendre à
maîtriser les contrôles sociaux qui le font apparaître comme immoral
ou dangereux.
Ainsi, la carrière du fumeur de marijuana connaît-elle différentes
étapes. Le débutant est encore dans son apprentissage des effets de
la drogue (infra), il ne sait pas si l’expérience mérite qu’on la pour-
suive. Le groupe de pairs est l’instrument du passage en même
temps que de l’initiation. S’il y prend goût, l’usager peut devenir un
fumeur régulier selon la disponibilité de la drogue. Il développe une
compétence pour trouver le produit, évaluer sa qualité, etc. Il entre
ainsi dans la connaissance des arcanes d’un milieu accoutumé à
l’usage d’un produit prohibé dont les dealers doivent se cacher
autant que les usagers. Il apprend à gérer le secret en louvoyant
aussi bien avec les autorités pour éviter l’arrestation quand il
s’approvisionne qu’avec ses proches qui pourraient lui être hostiles.
L’ultime étape d’une carrière déviante, dit Becker, consiste à entrer

1. Sur les carrières et leurs dilemmes au sein du groupe des musiciens de jazz,
cf. Becker (1985, 126 sq.).

interactionnisme_symbolique.indd 242 25/06/12 10:06


De la délinquance à la déviance 237
dans un groupe organisé. Le toxicomane ne fréquente plus que des
toxicomanes, le voleur d’autres voleurs, etc. Le cercle se referme. Au
sein du groupe l’individu trouve un système bien rodé de justification
pour maintenir sa ligne de conduite envers et contre tout. Une fois
inséré dans un tel groupe, le déviant est plus assuré de persévérer
dans son comportement car il n’est plus seul, il acquiert des valeurs
communes et dispose désormais d’un savoir moral et pratique pour
surmonter ses difficultés.

Aaron Cicourel : la délinquance


comme construction narrative

Dans une étude menée sur deux villes californiennes de même


taille, A. Cicourel déplace encore l’axe de l’analyse. Il n’y a plus
chez lui une théorie de la délinquance mais une analyse critique de
la production sociale des théories implicites de la délinquance par les
institutions et leurs acteurs. Ce n’est pas la déviance déjà instituée
qui mobilise Cicourel, mais le processus d’institutionnalisation de
récit en récit qui aboutit à l’étiquette de délinquance appliquée à un
individu qui s’est rendu coupable d’entorses aux relations sociales.
Une série de redéfinitions du comportement d’un jeune par la
police, les juges, les tribunaux, les chercheurs eux-mêmes transfor-
ment ses actions en conduites suspectes ou dangereuses.
Le pouvoir de nommer à travers une activité de typification qui
aboutit à normaliser les conduites apparaît comme la première ins-
tance de production de la délinquance. Cicourel décrit la manière
dont l’étiquette de délinquance se referme peu à peu sur un jeune
ayant accompli un acte suscitant la réprobation de son entourage.
Une jeune fille qui se laisse approcher risque d’être considérée
comme légère. Un différend dans la cour de l’école devient le signe
d’une violence potentielle des jeunes en litige. « Tant que la crédibi-
lité du récit proposé pour interpréter les événements n’est pas mis en
question, personne n’a conscience d’avoir affaire à une interpréta-
tion. Le sens colle aux événements » (Herpin, 1973, 141). Le jeune
est l’objet de discours le cataloguant selon des indices qui mettent
déjà à l’œuvre certains préjugés à son encontre : type de foyer
(divorcé, etc.), scolarité, appartenance à un groupe, à un quartier,
tenue vestimentaire, circonstances de l’arrestation, type de délit, atti-

interactionnisme_symbolique.indd 243 25/06/12 10:06


238 L’interactionnisme symbolique
tude face à la police ou au juge, casier judiciaire, etc. Il entre alors
dans une procédure de nomination fondée sur le sens commun de ce
que signifient ces indices pour la connaissance pratique des policiers.
Il n’y a pas nécessairement accord entre les discours de la police et
de la justice. L’une et l’autre pensent selon leur logique propre. Du
compte rendu du proviseur à celui du policier ou du juge, la vétille
de départ se transforme à travers les théories implicites des uns et
des autres en prémices d’une carrière en puissance. Le procès-verbal
des rencontres avec le jeune est constellé de jugements de valeurs sur
ses attitudes présumées. Si le chercheur et le lecteur, membres d’une
même société, identifient volontiers une chaise ou une table, écrit
Cicourel, « je suis intéressé à savoir comment on assigne un sens uni-
voque au ton de la voix du jeune quand l’officier de police déduit de
son attitude un “défi à l’autorité” ou une indication de “mauvaises
conduites”. Un autre problème implique l’accord sur la signification
de gestes, de manières de s’habiller, d’attitudes posturales,
d’expressions linguistiques à double sens, de blagues, de moments
d’anxiété, etc. » (1974, 3).
Au terme du processus narratif l’individu devient un personnage :
le délinquant. Il se mue en un produit fabriqué et estampillé pour le
fonctionnement judiciaire. Il n’a pas nécessairement rompu avec la
loi, mais de rapports en comptes rendus sa conduite a été évaluée en
ce sens. La mise en intrigue engendre le réel. En bout de course les
institutions de régulation sociale produisent l’efficacité symbolique
qui transforme le jeune en délinquant, mobilisant la mise en œuvre
de pratiques sociales à son encontre. À un autre niveau, le résultat
de l’action des fonctionnaires confirme les statistiques qui confirment
en retour la légitimité de leur action.
Cicourel poursuit sa mise en crise du fonctionnement social des
instances qui produisent raisonnements et pratiques autour de la
délinquance. Il montre les limites des statistiques de la police qui
décontextualisent les événements et feignent de prendre les chiffres à
la lettre. La différence du taux de délinquance juvénile entre deux
villes tient surtout aux disparités d’organisation des activités de
répression selon les objectifs policiers et les procédés de sens com-
mun mis en jeu dans l’arrestation des mineurs. « La signification des
statistiques doit être ressaisie dans un contexte en sachant comment
les hommes, les ressources, les politiques, et les stratégies de la
police, par exemple, couvrent une communauté. Comment celle-ci
interprète les appels téléphoniques reçus, comment elle assigne ses
hommes, déchiffre les plaintes et routinise ses rapports. Nombre

interactionnisme_symbolique.indd 244 25/06/12 10:06


De la délinquance à la déviance 239
d’études prouvent que la justice criminelle devient problématique
quand on examine la manière dont les individus sont étiquetés sus-
pects et victimes, et comment leur étiquette leur confère un statut
donné » (Cicourel, 1967, 28). Les statistiques, loin de mesurer la réa-
lité de la délinquance juvénile, traduisent surtout des mobilisations
ou des négligences policières, des préjugés, des procédés différents de
nomination, etc. Les accréditer, dit Cicourel, revient à prendre une
rumeur pour un fait. Car, « le passage d’activités organisées en taux
est dans ces conditions l’équivalent des modifications qui adviennent
quant les acteurs transforment des éléments d’informations vagues et
discontinues en un événement ordonné » (1974, 27). Il n’y a pas plus
d’objectivité dans les statistiques que dans les comptes rendus qui
aboutissent à la nomination d’un jeune fauteur de trouble aux yeux
de quelques-uns, en délinquant. Cicourel ne propose pas une théorie
de la délinquance, mais une étude de la manière dont elle est socia-
lement inventée.

interactionnisme_symbolique.indd 245 25/06/12 10:06

Vous aimerez peut-être aussi