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Jean Jacques Rousseau Et La Democratie D

Lumière sur la démocratie distributive

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JEAN-JACQUES ROUSSEAU ET

LA DÉMOCRATIE DÉLIBÉRATIVE :
BIEN COMMUN, DROITS INDIVIDUELS ET UNANIMITÉ

Charles Girard

Jean-Jacques Rousseau tient une place à part dans les théories


contemporaines de la démocratie délibérative. Si la plupart des écrits
associés à ce thème depuis plus de vingt ans se situent avant tout dans
le prolongement des œuvres politiques de John Rawls et de Jürgen
Habermas, Rousseau est pour ce courant une référence à la fois centrale
et ambivalente. Parmi les penseurs politiques classiques, il est le plus
fréquemment cité, et pourtant ces citations restent souvent allusives,
voire embarrassées.
En effet, si les partisans de la démocratie délibérative aiment à se
réclamer de Rousseau comme d’une figure tutélaire vénérable dans leur
effort pour interpréter l’idéal démocratique en terme de promotion du
bien commun, de protection de la liberté individuelle et de recherche de
l’unanimité, ils se heurtent à l’absence apparente de toute délibération
dans l’Assemblée du Contrat social comme à un douloureux désaveu du
fondement même de leurs théories. Les invocations de la philosophie
rousseauiste dans cette littérature sont, il est vrai, en partie instrumentales,
et s’appuient sur une lecture partielle, sinon tronquée, de la philosophie
rousseauiste, car souvent limitée au Contrat social. Elles sont d’autant
plus surprenantes qu’elles prétendent tirer une théorie de la démocratie
pertinente pour des sociétés complexes et pluralistes d’une œuvre
200 Charles Girard

préoccupée avant tout par le gouvernement d’une République de petite


taille et aux mœurs homogènes. Il serait pourtant trompeur de n’y voir
que des hommages de pure forme.
En empruntant une voie que Rousseau paraît avoir rejetée, celle de
la délibération, les théories de la démocratie délibérative s’efforcent de
réaliser la fin de la politique rousseauiste : la conciliation de la liberté
du citoyen et de la souveraineté du peuple. Mais elles s’efforcent en
même temps d’en éviter les apories – l’indétermination de la volonté
générale quand elle n’est pas exprimée par la volonté majoritaire et la
thèse paradoxale selon laquelle il faut parfois forcer les hommes à être
libres. Il n’est pas certain qu’elles y parviennent, mais elles réussissent
au moins, en renouant avec la visée politique du Contrat social, et en la
redéployant au sein des débats contemporains, à renouveler la théorie
démocratique.
Après avoir présenté de manière succincte le socle théorique
commun aux théories délibératives de la démocratie et avoir examiné
le problème que pose l’absence de la délibération dans le Contrat social,
nous aborderons trois aspects du projet délibératif qui constituent
autant de reprises, plus ou moins explicites et convaincantes, de la
politique rousseauiste : la formulation d’une conception épistémique
de la démocratie centrée sur la découverte du bien commun, le projet
radical d’une auto-fondation du corps politique permettant de penser
la co-originarité des droits individuels et de la souveraineté du peuple,
et l’enracinement de la légitimité dans l’unanimité.

La démocratie délibérative
L’expression « démocratie délibérative » renvoie à un ensemble
hétérogène de théories normatives développées depuis une trentaine
d’années et qui ont en commun de faire reposer la légitimité démocratique
sur la délibération publique. Malgré de nombreux désaccords, des
philosophes comme Seyla Benhabib, Joshua Cohen ou Bernard Manin
s’entendent pour affirmer que le processus de prise de décision collective,
afin d’être légitime au regard de l’idéal démocratique, doit mettre en
œuvre un échange libre, public et argumenté d’opinions et de raisons
entre citoyens égaux.
Dans son article « La délibération et la légitimité politique »,
Joshua Cohen en propose la caractérisation suivante : « La notion de
démocratie délibérative prend ses racines dans l’idéal intuitif d’une
association démocratique dans laquelle la justification des termes et des
Jean-Jacques Rousseau et la démocratie délibérative 201

conditions d’association procède par l’argumentation et le raisonnement


publics entre citoyens égaux »1. Quoique Cohen ne mentionne pas
explicitement Rousseau dans ce texte, les trois traits qui rattachent les
théories contemporaines de la délibération à la politique rousseauiste y
sont déjà identifiables.
Premièrement, la démocratie délibérative s’oppose aux conceptions
agrégatives de la démocratie : elle ne conçoit pas la décision politique
comme le résultat d’une agrégation de préférences privées déjà fixées
ou d’une somme d’intérêts individuels, mais comme l’issue d’un effort
commun pour déterminer la solution qui est la meilleure pour tous.
En conséquence, il est attendu de chaque citoyen qu’il exprime par
son vote et défende dans le débat non son intérêt particulier, mais son
opinion sur ce qui constitue le bien commun. Il s’agit d’une conception
épistémique de la démocratie : la prise de décision a pour fin la découverte
de ce qui constitue le bien commun (et non la construction d’une
solution de compromis ou d’équilibre).
Deuxièmement, la démocratie délibérative s’oppose aux conceptions
instrumentales de la démocratie : celle-ci n’est pas un instrument en
vue de la réalisation d’une autre fin (comme la prospérité ou la paix),
ni un idéal dérivé d’un idéal plus fondamental (comme la justice ou
l’équité), mais un idéal premier. En conséquence, aucune contrainte
préalable ne doit limiter la délibération : les citoyens ne sont liés que par
les lois qui résultent de leur délibération ou qui sont nécessaires pour
que celle-ci soit possible. Il s’agit, en ce sens, d’une conception radicale
de la démocratie.
Troisièmement, la démocratie délibérative s’oppose aux conceptions
qui pensent la politique démocratique en termes de négociation ou
d’alternance entre des groupes politiques opposés : la délibération ne
doit pas permettre de départager des groupes concurrents ou de faire
apparaître une majorité stable, elle vise l’émergence d’un consensus de
tous les citoyens. Ce n’est pas le fait majoritaire, mais le consentement
de tous qui constitue le fondement ultime de la légitimité politique.
C’est une conception unanimiste de la démocratie.

1. Joshua Cohen, « La délibération et la légitimité politique » [1989], trad. C. Girard, in La


Démocratie délibérative. Textes Fondamentaux, C. Girard et A. Le Goff éds., Paris, Hermann,
2010 (à paraître). Cet article est considéré comme l’une des formulations fondatrices de la
démocratie délibérative, et est notamment cité comme tel par Rawls et Habermas. Ancien
élève de Rawls, J. Cohen est professeur de philosophie et de sciences politiques à Stanford
University.
202 Charles Girard

Il est aisé de voir, à partir de cette caractérisation minimale –


qui ne rend certes pas justice à la diversité des théories délibératives
contemporaines mais décrit le socle théorique commun à nombre
d’entre elles – en quoi la politique délibérative rejoint la politique
rousseauiste. Dans cette perspective, les lois politiques ne sont légitimes
que si elles correspondent à un accord de tous les citoyens sur la nature
du bien commun, car c’est seulement ainsi que peuvent être conciliées
l’autonomie individuelle et la souveraineté collective. Comme Cohen
le soulignait dans un article antérieur, spécifiquement consacré à un
examen de lectures contemporaines de Rousseau, c’est là précisément
le projet du Contrat social : en voulant le bien commun, chaque citoyen
peut se voir protégé par la force commune tout en restant libre. Dans
une société où, selon la formule de Rousseau, chacun met en commun
sa personne et sa puissance sous la suprême direction de la volonté
générale, « l’autorité politique repose en dernière instance sur une
conception partagée du bien commun » 2.
Mais parce que c’est la délibération publique qui doit, selon les
théories de la démocratie délibérative, produire cet accord constituant
le fondement premier de l’association politique, il est tout aussi aisé
de comprendre que les références à Rousseau dans cette littérature
soient souvent allusives et parfois négatives, l’érigeant alors en contre-
modèle.

La délibération introuvable du Contrat Social


Il est fort difficile, en effet, de trouver la trace d’une délibération
dans le Contrat social, du moins si l’on entend par délibération, comme
le font nos auteurs, un échange public de raisons et d’opinions en vue
de la prise de décision collective. C’est le passage fameux du chapitre 3
du livre II du Contrat Social qui est habituellement invoqué pour établir
le caractère non-délibératif de la détermination de la volonté générale
chez Rousseau : « Si, quand le peuple suffisamment informé délibère,
les citoyens n’avaient aucune communication entre eux, du grand
nombre de petites différences résulterait toujours la volonté générale, et
la délibération serait toujours bonne »3.

2. Joshua Cohen, « Reflections on Rousseau. Autonomy and Democracy », Philosophy and


Public Affairs, vol. 15, n° 3, 1986, p. 275-297.
3. CS, II, 3, OC III, p. 371.
Jean-Jacques Rousseau et la démocratie délibérative 203

Mais en quoi peut consister une délibération sans communication ?


Affirmant qu’il n’y a pas de délibération collective chez Rousseau,
Bernard Manin souligne que le terme « délibération », qui revient
fréquemment dans le Contrat Social, y désigne un résultat (la décision
qui a été prise), et non un processus (la pesée des options qui précède la
prise de décision)4. Il y a sans doute un processus délibératif à l’œuvre,
mais il est individuel et solitaire : chaque citoyen doit opiner seul.
Si la communication compromet la qualité de la délibération,
c’est parce qu’elle rend possible l’émergence de factions. Quand les
citoyens réunis en assemblée communiquent entre eux, ils risquent de
se constituer en associations partielles, en groupes d’opinion dotés de
volontés particulières qui menacent alors de s’imposer aux dépens de
la volonté générale : « Il importe donc, pour avoir bien l’énoncé de la
volonté générale, qu’il n’y ait pas de société partielle dans l’État, et que
chaque Citoyen n’opine que d’après lui »5.
Le danger factionnel vient notamment de ce que dans le débat public,
les orateurs les plus habiles risquent d’influencer les autres citoyens et
de les gagner à leur opinion : c’est par la persuasion politique que se
constituent les associations partielles. Dans le Discours sur l’économie
politique, Rousseau voit là l’unique raison susceptible d’expliquer qu’une
assemblée démocratique prenne une décision injuste :
Cela n’arrivera jamais que le peuple ne soit séduit par des intérêts particuliers,
qu’avec du crédit et de l’éloquence quelques hommes adroits sauront substituer
aux siens. Alors autre chose sera la délibération publique, et autre chose la
volonté générale. Qu’on ne m’oppose donc point la démocratie d’Athènes, parce
qu’Athènes n’était point en effet une démocratie, mais une aristocratie très
tyrannique, gouvernée par des savants et des orateurs6.
Il n’est pourtant pas certain que Rousseau ait voulu exclure tout débat
de la prise de décision collective. Il est possible que ce soit seulement
une forme particulière de communication qui soit en cause ici, celle,
précisément, qui consiste à former une association d’opinion, un corps
intermédiaire entre le citoyen individuel et le corps politique. C’est ce
qu’affirment plusieurs spécialistes de Rousseau7, mais également de

4. Bernard Manin, « Volonté générale ou délibération ? Esquisse d’une théorie de la délibéra-


tion politique », Le Débat, vol. 33, 1985, p. 78.
5. CS, II, 3, p. 372.
6. DEP, OC III, p. 246.
7. C’est le cas de B. Bernardi : « On a beaucoup moqué l’idée paradoxale d’une délibération
sans communication. Il convient, pour commencer, de ne pas se tromper sur le sens de ce
dernier terme, il veut dire ici former une communauté intermédiaire entre l’individualité et
204 Charles Girard

nombreux théoriciens de la démocratie délibérative. Joshua Cohen ou


Philip Pettit affirment ainsi que ce n’est pas « le dialogue et le débat,
avec la formation du jugement individuel qu’ils favorisent »8 que rejette
Rousseau, mais « la division de la population en factions organisées »9.
David Estlund souligne de son côté que Rousseau n’affirme pas qu’il
faille éviter la communication : de ce qu’en l’absence de communication
le résultat du vote exprimerait infailliblement la volonté générale, on
ne peut déduire qu’en cas de communication le résultat du vote s’en
écarte nécessairement. Rousseau signale simplement que le fait de la
communication rend possible la dérive factionnelle10. Soutenant lui aussi
que ce n’est pas le débat en tant que tel, mais plutôt les tractations par
lesquelles les membres de l’Assemblée passent des alliances stratégiques
qu’il faut éviter, Waldron affirme qu’il est difficile de comprendre
l’insistance de Rousseau sur la nécessité de réunir l’assemblée du peuple en
un même lieu si elle n’est pas motivée par le souci de réunir les conditions
d’une délibération commune11.
La confrontation du Contrat social aux autres textes rousseauistes
permet par ailleurs d’étayer l’hypothèse d’une délibération rousseauiste
par d’autres arguments12. Bruno Bernardi rappelle ainsi la défense offerte
par Rousseau, dans sa Lettre à d’Alembert, de la pratique des cercles de
citoyens, où « les hommes entre eux, dispensés de rabaisser leurs idées
à la portée des femmes et d’habiller galamment la raison, peuvent se

la communauté politique » (La Fabrique des concepts. Recherches sur l’invention conceptuelle
chez Rousseau, Paris, Honoré Champion, 2006, p. 219).
8. Philip Pettit, « Deliberative Democracy, the Discursive Dilemma and Republican Theo-
ry », in Debating Deliberative Democracy, J. Fishkin et P. Laslett éds., Oxford, Blackwell,
2003, p. 140. Pettit suit sur ce point la lecture d’Estlund, qui attribue l’émergence des
factions au phénomène de la déférence : certains citoyens, intimidés ou impressionnés par
d’autres, abandonnent leur pouvoir de juger par eux-mêmes. Mais si Rousseau affirme que
chaque membre de l’Assemblée ne doit « opiner que d’après lui », il n’affirme pas pour
autant que la déférence soit une condition nécessaire de la constitution de factions : elles
peuvent émerger si certains citoyens opinent de manière coordonnée, en fonction d’intérêts
particuliers qui leur sont communs.
9. J. Cohen, « Reflections on Rousseau », art. cit., p. 292.
10. David Estlund, Jeremy Waldron, Bernard Grofman et Scott L. Feld, « Democratic Theory
and the Public Interest : Condorcet and Rousseau Revisited », The American Political Sci-
ence Review, vol. 83, n° 4, 1989, p. 1318-1319. D. Estlund enseigne la philosophie morale
et politique à Brown University.
11. Ibid., p. 1323. J. Waldron est professeur de droit et de philosophie à New York University.
Les critiques par Waldron et Estlund d’un article antérieur de B. Grofman et S. Feld, ainsi
qu’une réponse de ces derniers, furent publiées ensemble dans le même volume.
12. CS, B. Bernardi éd., Paris, Garnier-Flammarion, 2001, n. 74, p. 206.
Jean-Jacques Rousseau et la démocratie délibérative 205

livrer à des discours graves et sérieux sans crainte du ridicule »13. La suite
du passage célèbre les vertus intellectuelles – et masculines – du débat
argumenté :
Si le tour de la conversation devient moins poli, les raisons prennent plus de
poids ; on ne se paye point de plaisanterie ni de gentillesse. On ne se tire point
d’affaire par de bons mots. On ne se ménage point dans la dispute ; chacun
se sentant attaqué de toutes les forces de son adversaire, est obligé d’employer
toutes les siennes pour se défendre et c’est ainsi que l’esprit acquiert de la justesse
et de la vigueur.
Mais plus que sur cet éloge des cercles de citoyens en tant que
lieux propices aux débats raisonnés, c’est dans les Lettres écrites de la
montagne qu’apparaît, selon B. Bernardi, un « modèle bien déterminé
de la délibération » chez Rousseau14. Celui-ci y distingue trois actes
distincts au sein de la prise de décision : « Délibérer, opiner, voter, sont
trois choses très différentes, et que les Français ne distinguent pas assez.
Délibérer, c’est peser le pour et le contre ; opiner, c’est dire son avis
et le motiver ; voter, c’est donner son suffrage, quand il ne reste plus
qu’à recueillir les voix »15. La délibération ici, est bien un processus16, et
non simplement un résultat – processus dont rien n’indique qu’il soit
d’ordre privé ou individuel. Ces trois actes correspondent par ailleurs aux
séquences successives de la prise de décision dans un système électoral
précis : « On met d’abord la matière en délibération. Au premier tour
on opine ; on vote au dernier »17.
Il est dès lors envisageable que ce soit seulement après avoir opiné,
c’est-à-dire pris position, et non au moment de délibérer, qu’il importerait
de ne pas communiquer. La première séquence, la délibération, ne se

13. Lettre à d’Alembert, OC V, p. 96.


14. Selon B. Bernardi la délibération, entendue comme résultat et comme processus, est au
cœur de la problématique rousseauiste : « La délibération est cette boîte noire dans laquelle
entre la pluralité des voix des citoyens et de laquelle sort l’unité de la volonté générale dé-
clarée. Le Contrat social a-t-il un autre objet que d’essayer de comprendre comment peut
fonctionner cette boîte noire ? » (La Fabrique des concepts, op. cit., p. 216).
15. LEM, OC III, p. 833.
16. Mais comme le remarque B. Bernardi, la délibération dont il est question ici est celle des
« tribunaux » – terme général renvoyant au gouvernement aussi bien qu’aux assemblées
de magistrats, mais non à l’assemblée souveraine. Il en va de même aux livres III et IV du
Contrat Social, où le terme « délibération » désigne bien le processus et non son résultat : là
aussi, il est question du gouvernement, et non de l’Assemblée des citoyens. « C’est bien là
que semble résider la difficulté ultime : ce modèle, Rousseau se refuse à le mettre en œuvre
pour penser les délibérations de l’assemblée souveraine, l’assemblée des citoyens » (op. cit.,
p. 217).
17. LEM, p. 833.
206 Charles Girard

limiterait pas alors forcément à une délibération intérieure de chacun,


mais permettrait un échange d’opinions et d’arguments, du moins tant
que cette pesée collective du pour et du contre n’implique pas d’exprimer
publiquement son opinion. Le risque de voir des groupes d’opinions se
former n’apparaît en effet que lorsque chacun a fait connaître clairement
la position qui est la sienne, et qu’il devient possible, pour ceux qui ont des
avis et des intérêts communs, de se compter et de s’associer en fonction de
ceux-ci. C’est là la source de la « scission secrète, [la] confédération tacite,
qui pour des vues particulières sait éluder la disposition naturelle de
l’assemblée »18. Une telle interprétation suppose toutefois que les citoyens
puissent débattre tout en se dissimulant les uns aux autres leur opinion
réfléchie, même une fois qu’ils l’ont arrêtée. Il s’agirait là d’un mode fort
restrictif, en un sens assez peu plausible, de délibération collective. Mais
il devient plus plausible si l’on considère que c’est seulement une fois les
opinions entièrement fixées – quand la délibération est achevée – que
les opinions des uns et des autres ne doivent plus être partagées. Après
tout, le souci de ne pas voir les votes s’influencer les uns les autres justifie
souvent la pratique commune du vote simultané à bulletins secrets :
votant l’un après l’autre et de manière publique, les votants risqueraient
de s’influencer et de former des coalitions de dernière minute. Rousseau
nous dit que l’assemblée qui, sans communiquer, pourrait exprimer par
le vote la volonté générale, est déjà « suffisamment informée », sans nous
donner d’indication sur l’origine de cette information – sans se prononcer
sur la part qu’y jouent, ou non, les discussions politiques préalables.
Cohen souligne de son côté que dans ces mêmes Lettres écrites de la
montagne, Rousseau affirme à maintes reprises la fonction délibérative
des assemblées législatives. Ainsi, quand il critique la limitation du
pouvoir des Conseils Généraux de Genève, qui en fait un « simulacre
de liberté », Rousseau dénonce les entraves posées à la délibération
collective :
D’ailleurs on ne peut rien proposer dans ces assemblées, on n’y peut rien discuter,
on n’y peut délibérer sur rien […] N’est-il pas contre toute raison que le corps
exécutif règle la police du corps législatif, qu’il lui prescrive les matières dont il
doit connaître, qu’il lui interdise le droit d’opiner, et qu’il exerce sa puissance
absolue jusque dans les actes faits pour la contenir ? 19
De même critique-t-il la révocation de ces Conseils généraux
périodiques, imposée sans délibération législative : « c’est [ainsi] que la

18. DEP, p. 246-247.


19. LEM, p. 830.
Jean-Jacques Rousseau et la démocratie délibérative 207

révocation passe, sans programme antérieur qui ait instruit les membres
de l’assemblée de la proposition qu’on leur voulait faire, sans leur donner
le loisir d’en délibérer entre eux, même d’y penser »20. Les fameuses lignes
du chapitre 3 du livre II du Contrat social ont dès lors un sens « ambigu »
aux yeux de Cohen, qui dénonce la thèse d’un refus de la délibération
dans l’assemblée comme une « mauvaise interprétation » du texte. Si
Rousseau y met en garde contre les dangers liés à la communication
entre membres de l’assemblée, il ne la prescrit pas pour autant, et ne
s’oppose pas explicitement au débat21.
La position de Rousseau par rapport à la délibération politique est
certainement plus complexe que ne le laisse paraître la lecture du seul
Contrat Social et les arguments ne manquent pas pour remettre en cause
l’idée d’un refus rousseauiste de la délibération. Il n’en reste pas moins
que Rousseau ne propose aucune théorie explicite de la délibération
publique, comprise comme échange public de raisons et d’opinions,
et que le rôle exact que doit jouer la pesée du pour et du contre n’est
guère développé, même au niveau individuel : la délibération collective
est absente du Contrat social. Si elle est, comme l’affirme B. Bernardi,
cette « boîte noire » qui permet de passer de la multiplicité des voix
des citoyens à l’unité de la volonté générale, elle conserve ses secrets et
n’est à aucun moment ouverte. La méfiance de Rousseau à l’égard de
la persuasion politique et de la communication publique est par contre
très claire, et rend périlleuse l’inscription des théories contemporaines
de la démocratie délibérative dans la droite lignée du Contrat social.
L’accent mis par ces théories sur la délibération apparaît dès lors
comme une tentative, sinon anti-rousseauiste, du moins non rousseauiste,
de réaliser les fins politiques de Rousseau : penser l’autogouvernement
comme découverte collective du bien commun, poser la co-originarité
de la souveraineté et des droits individuels, fonder la légitimité sur
l’unanimité.

La découverte collective du bien commun


Dans un autre article, intitulé « Une conception épistémique de
la démocratie »22, J. Cohen invoque explicitement Rousseau afin

20. Ibid., p. 856.


21. J. Cohen, « Reflections on Rousseau », art. cit., n. 16, p. 291-292.
22. J. Cohen, « An Epistemic Conception of Democracy », Ethics, vol. 97, n° 1, 1986, p. 26-
38.
208 Charles Girard

de défendre, contre les attaques de William Riker, les théories dites


« populistes » de la démocratie, c’est-à-dire les théories qui voient dans
le vote l’expression d’une volonté générale des citoyens. Selon Riker23,
ces théories sont incohérentes, car les théories du choix social – qui
s’intéressent à la détermination de choix collectifs à partir de préférences
individuelles – montrent que les résultats produits par des votes à la
majorité sont instables, contingents et cycliques – ils ne peuvent donc
pas exprimer une volonté cohérente. Riker insiste notamment sur le
fait qu’un même ensemble de préférences individuelles peut produire
des résultats collectifs totalement différents selon le type de procédure
majoritaire employé – ce sont les institutions majoritaires, et non
une quelconque volonté générale, qui déterminent les résultats du
vote. Cohen reproche à Riker de ne pas comprendre que les théories
« populistes » sérieuses ne considèrent pas le vote comme le révélateur
infaillible de la volonté générale, mais comme un indicateur faillible de
ce qu’elle est. Ces théories ne confondent donc pas le résultat majoritaire
et la volonté générale, mais voient dans le premier une procédure
imparfaite pour découvrir la seconde. Ce sont des théories épistémiques
de la démocratie et la philosophie politique de Rousseau en est, pour
Cohen, le meilleur exemple.
Les théories épistémiques de la démocratie comprennent, affirme
Cohen, trois éléments : i) un critère non procédural permettant
d’évaluer la justesse des décisions, ii) une interprétation cognitive du
vote, et iii) une compréhension de la prise de décision comme processus
d’ajustement des croyances.
Les deux premiers critères sont clairement satisfaits par la politique
du Contrat Social.
D’une part, en effet, la bonne décision n’est pas, chez Rousseau, toute
décision produite par le vote des citoyens, mais seulement la décision
qui exprime la volonté générale. Celle-ci constitue donc le critère non
procédural que doit satisfaire la décision du peuple pour être juste :
Il s’ensuit de ce qui précède que la volonté générale est toujours droite et tend
toujours à l’utilité publique : mais il ne s’ensuit pas que les délibérations du
peuple aient toujours la même rectitude. On veut toujours son bien, mais on
ne le voit pas toujours : jamais on ne corrompt le peuple, mais souvent on le
trompe, et c’est alors seulement qu’il paraît vouloir ce qui est mal24.

23. William H. Riker, Liberalism against Populism. A Confrontation between the Theory of De-
mocracy and the Theory of Social Choice, Prospect Heights, Waveland Press, 1982.
24. CS, p. 371.
Jean-Jacques Rousseau et la démocratie délibérative 209

D’autre part, il est clair que le vote chez Rousseau a une fonction
cognitive et non expressive. Il ne s’agit pas, quand l’on vote, d’exprimer
ce que l’on veut en tant qu’homme particulier, mais de dire ce que l’on
croit que chacun devrait vouloir en tant que citoyen. C’est pourquoi
les errements du peuple peuvent s’expliquer comme autant d’erreurs : il
est possible de se tromper dans la détermination de ce qu’est la volonté
générale. Le chapitre sur les suffrages est également explicite à cet
égard :
Quand on propose une loi dans l’assemblée du peuple, ce qu’on leur demande
n’est pas précisément s’ils approuvent la proposition ou s’ils la rejettent, mais
si elle est conforme ou non à la volonté générale, qui est la leur : chacun en
donnant son suffrage dit son avis là-dessus ; et du calcul des voix se tire la
déclaration de la volonté générale25.
Le troisième trait des théories épistémiques s’applique par contre
difficilement à la pensée de Rousseau (et Cohen n’aborde pas ce point),
précisément parce que chacun opinant seul, il n’y a pas de place pour
la transformation des opinions individuelles sous l’effet de l’échange
discursif – il n’y a pas d’ajustement des croyances. Chaque citoyen
paraît pouvoir accéder immédiatement à la connaissance de la volonté
générale.
De fait, la théorie du Contrat Social se laisse plus facilement
interpréter comme une théorie épistémique strictement agrégative que
comme une théorie épistémique délibérative, dans laquelle l’agrégation
des préférences exprimées par les faits succède à un échange public de
raisons et d’opinions. Bernard Grofman et Scott Feld ont d’ailleurs
proposé, dans leur article « La volonté générale de Rousseau – Une
perspective condorcetienne », une lecture de ce type. Elle articule trois
axiomes : 1) il existe un bien commun, 2) les individus peuvent se
tromper dans leur appréciation du bien commun, 3) si les individus en
votant expriment leur opinion sur le bien commun indépendamment les
uns des autres (donc sans communication), alors le vote majoritaire est
le meilleur moyen de découvrir ce bien commun.
Grofman et Feld justifient ce dernier principe en invoquant le
« théorème du jury » élaboré par Condorcet vingt ans après le Contrat
social, et souvent repris et développé depuis26. Selon ce théorème, si
l’on suppose 1) qu’il existe une opinion juste sur un sujet donné ; 2)

25. Ibid., IV, 2, p. 440-441.


26. Nicolas de Condorcet, Essai sur l’application de l’analyse à la probabilité des décisions rendues
à la pluralité des voix, Paris, 1785.
210 Charles Girard

qu’en moyenne, chaque individu a plus d’une chance sur deux d’avoir
une opinion juste sur ce sujet, et 3) que les opinions des individus sont
indépendantes les unes des autres, alors la probabilité que la majorité
du groupe ait une opinion juste augmente avec le nombre de ses
membres, jusqu’à tendre vers 1. Grofman et Feld poussent leur lecture
condorcetienne de Rousseau jusqu’à expliquer son refus des factions
– qui font « qu’il n’y a plus autant de votants que d’hommes mais
seulement autant que d’associations »27 – par le souci de ne pas voir
décroître le nombre d’électeurs, ce qui réduirait la probabilité que le
résultat majoritaire soit juste.
Mais cette interprétation du Contrat social est problématique.
Estlund et Waldron la critiquent à la fois au nom de la fidélité au texte
de Rousseau et au nom de l’idéal délibératif. Tout d’abord, le problème
des factions n’est pas tant pour Rousseau celui du nombre de votants
que celui de l’objet du vote. Celui-ci doit exprimer la volonté générale
du corps politique, et non les volontés générales des associations
partielles :
Ce qui généralise la volonté est moins le nombre des voix, que l’intérêt commun
qui les unit : car dans cette institution chacun se soumet nécessairement aux
conditions qu’il impose aux autres ; accord admirable de l’intérêt et de la
justice qui donne aux délibérations communes un caractère d’équité qu’on voit
s’évanouir dans la discussion de toute affaire particulière, faute d’un intérêt
commun qui unisse et identifie la règle du juge avec celle de la partie28.
En conséquence, le danger posé par les factions n’est pas la réduction
du nombre de votants se prononçant sur le bien commun, ce qui
réduirait la probabilité que le jugement collectif soit juste, c’est bien
plutôt que les membres des factions ne se prononcent pas, en votant,
sur le bien commun mais sur tout autre chose : sur le bien particulier
qui est commun seulement aux membres de chaque faction. Comme
le souligne Estlund, « là où les individus ne sont pas préoccupés par le
même objet, les considérations condorcetiennes ne sont clairement pas
pertinentes »29.

27. CS, II, 3, p. 371-372.


28. Ibid., II, 4, p. 374.
29. D. Estlund, J. Waldron, B. Grofman et S. L. Feld, « Democratic Theory and the Public In-
terest : Condorcet and Rousseau Revisited », art. cit., p. 1319. Estlund ajoute que si Rous-
seau redoute bien que l’émergence de factions réduise le nombre de votants, c’est que le
grand nombre rend plus probable que les « petites différences » d’opinions, liées à l’influen-
ce qu’exerce néanmoins sur chacun son intérêt particulier, s’annulent les unes les autres.
Estlund reproche de plus à Grofman et Feld de supposer que la condition condorcetienne
d’indépendance suppose l’absence de communication. De même que, pour Rousseau, c’est
Jean-Jacques Rousseau et la démocratie délibérative 211

De plus, le théorème du jury de Condorcet implique également


que si la probabilité moyenne qu’un individu ait une opinion juste est
inférieure à une chance sur deux, c’est alors la probabilité que l’opinion
majoritaire soit erronée qui augmente avec le nombre de participants et
tend vers 1. Or, rappelle Waldron, Rousseau lui-même met en doute la
capacité des individus à choisir justement :
Comment une multitude aveugle qui souvent ne sait ce qu’elle veut, parce qu’elle
sait rarement ce qui lui est bon, exécuterait-elle d’elle-même une entreprise
aussi grande aussi difficile qu’un système de législation ? De lui-même le peuple
veut toujours le bien, mais de lui-même il ne le voit pas toujours30.
La taille et la complexité de la société, accroissant à la fois la complexité
des problèmes et des solutions satisfaisantes et la difficulté qu’éprouve
chacun à se rapporter à la volonté générale, aggravent le manque de
clairvoyance du peuple, car « les vues trop générales et les objets trop
éloignés sont également hors de sa portée »31. Waldron est bien conscient
que ce constat, qui contribue à saper la lecture proposée par Grofman et
Feld, soulève également une difficulté massive pour le projet consistant
à renouer avec la politique rousseauiste dans le contexte contemporain
des sociétés de masse.
Comment dès lors améliorer la capacité de jugement de chaque
citoyen ? Rousseau proposait certains mécanismes : restreindre les
décisions de l’Assemblée aux seules questions générales et faire intervenir
un législateur éclairé. Mais c’est la mise en œuvre d’une délibération
publique qui, aux yeux de Waldron, peut seule compenser l’aveuglement
des citoyens, en faisant circuler l’information et en façonnant les
opinions par la confrontation des arguments32. Waldron ne se contente
toutefois pas de défendre cette solution délibérative en elle-même : il la
justifie également en l’attribuant à Rousseau.
La référence à Rousseau qui nourrit les théories épistémiques de
la démocratie nous confronte donc à l’alternative entre conception
agrégative et conception délibérative. La délibération apparaît comme

la communication qui produit des factions, et non celle qui supporte la délibération, qu’il
faut éviter, pour Condorcet, c’est la communication qui rend les votes dépendants les uns
des autres, et non celle qui permet une meilleure information, qui est problématique.
30. CS, II, 6, p. 380.
31. Ibid, II, 7, p. 383.
32. La thèse affirmant que la délibération constitue un moyen fiable d’améliorer la qualité
épistémique de la procédure électorale fait l’objet de nombreux débats. Voir David Estlund,
Democratic Authority. A Philosophical Framework, Princeton, Princeton University Press,
2007.
212 Charles Girard

un moyen plus sûr d’approcher la volonté générale et de satisfaire le


critère rousseauiste que la simple agrégation de préférences supposées
déjà données. Ce moyen, toutefois, ne saurait être associé à l’auteur du
Contrat social que par des interprétations incertaines.

La co-originarité des droits et de la souveraineté


C’est précisément parce que la règle de majorité constitue une
procédure faillible de détermination du bien commun qu’il importe de
protéger les individus contre les errements possibles des décisions du
peuple. Mais comment sauvegarder les droits et libertés individuelles si
le suffrage majoritaire est la seule source de légitimité politique et si rien
ne doit contraindre la décision du souverain ?
L’issue proposée par Rousseau consiste notamment à faire intervenir
le législateur :
Les particuliers voient le bien qu’ils rejettent ; le public veut le bien qu’il ne voit
pas, Tous ont également besoin de guides. Il faut obliger les uns à conformer
leurs volontés à leur raison ; il faut apprendre à l’autre à connaître ce qu’il veut.
Alors des lumières publiques résulte l’union de l’entendement et de la volonté
dans le corps social ; de là l’exact concours des parties, et, enfin la plus grande
force du tout. Voilà d’où naît la nécessité d’un législateur33.
Cet appel à une figure extérieure au peuple, qui incarne une
« rationalité idéalisée », apparaît à Seyla Benhabib comme le signe d’un
renoncement de Rousseau à la démocratie radicale, c’est-à-dire à l’idée
d’auto-fondation démocratique. Ce renoncement prend la forme d’un
compromis entre le principe de légitimité (seul le peuple est souverain) et
le principe de rationalité (la décision majoritaire doit exprimer la volonté
générale). L’intervention du législateur permet que les lois promeuvent
le bien commun, mais restreint par là même la souveraineté du peuple.
Dans son article « Rationalité délibérative et modèle de légitimité
démocratique »34, Benhabib estime que si Rousseau est conduit à affirmer,
de manière paradoxale, qu’il faut forcer les citoyens à vouloir la volonté
générale, c’est-à-dire les contraindre à être libres, c’est « en partie parce
qu’il n’a pas permis que les mécanismes institutionnels incorporent le
débat et la délibération rigoureuse dans la détermination de la volonté
générale ». Non seulement la délibération publique permet la circulation

33. CS, II, 6, p. 380.


34. Seyla Benhabib, « Deliberative Rationality and Models of Democratic Legitimacy », Con-
stellations, vol. 1, 1994, p. 25-53. Seyla Benhabib enseigne la philosophie et les sciences
politiques à Yale University.
Jean-Jacques Rousseau et la démocratie délibérative 213

de l’information et la remise en cause des préconceptions individuelles,


mais, ajoute Benhabib, elle force chacun à chercher des arguments qui
soient acceptables par tous les autres citoyens : elle rationalise en ce sens le
processus de formation des opinions individuelles, qui a plus de chance
d’aboutir à une bonne décision. On retrouve ici le troisième élément
constitutif des conceptions épistémiques de la démocratie telles que
les définit Cohen, celui qui distingue les conceptions délibératives des
agrégatives : la compréhension de la prise de décision comme processus
d’ajustement des préférences individuelles, permettant leur alignement
sur le bien commun. La procédure délibérative doit donc permettre
selon Benhabib de dépasser le dilemme rousseauiste entre rationalité et
légitimité, ou entre droits individuels et règle majoritaire.
L’idée avait déjà été formulée par Habermas, dont Benhabib
s’inspire explicitement. Dans son article « La souveraineté populaire
comme procédure », Habermas présente son projet délibératif comme
prolongeant et dépassant la pensée de Rousseau. Nous avons hérité de la
Révolution française la dialectique entre droits de l’Homme et démocratie
radicale : comment les concilier sans donner de priorité normative ni
aux premiers, comme le font les libéraux, ni à la seconde, comme le
font les tenants de l’égalitarisme ? Comment, en d’autres termes, ne pas
subordonner la volonté du peuple démocratique à une Constitution
protégeant des droits préalablement définis, sans exposer pour autant
les droits individuels à l’arbitraire majoritaire ? Le Contrat social nous
indique la voie à suivre : « Rousseau, le précurseur de la Révolution
française, comprend la liberté comme autonomie du peuple, comme
participation égale de tous à la praxis de l’auto-législation »35. La solution
rousseauiste, notamment reprise par Kant, consiste, selon Habermas, à
réaliser « l’unification de la raison pratique et de la volonté souveraine,
des Droits de l’homme et de la démocratie » : c’est l’exercice même de la
souveraineté populaire qui doit garantir les droits individuels.
Mais la co-originarité des droits et de la souveraineté suppose que le
vote populaire exprime effectivement la volonté générale – le problème
perdure donc. Demander au citoyen qu’il veuille le bien commun plutôt
que son bien particulier, c’est trop exiger de lui, affirme Habermas, en
particulier dans les sociétés pluralistes contemporaines :
La surcharge morale du citoyen vertueux projette une longue ombre sur toutes
les variétés radicales du rousseauisme. L’hypothèse des vertus républicaines

35. J. Habermas, « La souveraineté populaire comme procédure : un concept normatif d’espace


public » trad. M. Hunyadi, in La Démocratie délibérative, op. cit.
214 Charles Girard

n’est réaliste que pour une communauté pourvue d’un consensus normatif
préalablement assuré par la tradition et l’éthos : « Or moins les volontés
particulières se rapportent à la volonté générale, c’est-à-dire les mœurs aux
lois, plus la force réprimante doit augmenter ». Les objections libérales contre
le rousseauisme peuvent ainsi s’appuyer sur Rousseau lui-même : les sociétés
modernes ne sont pas homogènes36.
Il ne saurait pour autant s’agir d’abandonner simplement la solution
rousseauiste, car la contradiction entre droits et souveraineté doit être
résolue : « un libéralisme démocratiquement éclairé doit tenir ferme à
l’intention de Rousseau »37. La solution habermassienne consiste dès
lors à faire du discours public le « médiateur entre raison et volonté ».
En séparant ces deux dernières, c’est-à-dire en distinguant l’opinion du
public des citoyens et la volonté majoritaire de l’assemblée souveraine
des représentants du peuple, ce qui est bien sûr impensable en termes
rousseauistes, Habermas fait de la délibération à l’œuvre dans les
espaces publics informels la procédure par laquelle l’opinion exerce une
influence rationalisante sur la volonté. La charge morale propre à la
théorie normative ne pèse plus alors sur les seules épaules des membres
de l’Assemblée au moment du vote, mais est répartie sur « plusieurs
niveaux du processus procéduraliste de formation de l’opinion et de
la volonté » et est « décomposée en plusieurs petites particules »38. La
délibération, ici encore, doit résoudre la tension entre droits individuels
et démocratie radicale, et permettre, en s’éloignant de Rousseau,
d’achever le projet rousseauiste39.
Une difficulté est bien sûr commune aux conceptions délibératives de
Habermas et de Benhabib, mais aussi de Cohen : même si l’on reconnait
les effets rationalisants de la procédure délibérative, ils ne sauraient
rendre infaillible la détermination collective du bien commun. Même
s’il débat, le peuple peut se tromper – la délibération ne rend l’erreur
que moins probable.
Ces trois auteurs proposent, pour résoudre cette difficulté, de
concevoir les droits et libertés individuelles qu’il importe de protéger
comme des pré-requis de la délibération, c’est-à-dire comme des
conditions de possibilité de l’échange public d’opinions et d’arguments.

36. Ibid.
37. Ibid.
38. Ibid.
39. Pour une tentative récente de fonder la co-originarité des droits et de la souveraineté
qui s’appuie également sur Rousseau mais n’emprunte pas la voie délibérative, voir Corey
Brettschneider, Les Droits du peuple, trad. Y. Meinard, Paris, Hermann, 2009.
Jean-Jacques Rousseau et la démocratie délibérative 215

Dans une telle perspective, il est toujours possible qu’une majorité


de citoyens décident, au cours de la délibération, de sacrifier certains
droits ou libertés qui sont pourtant nécessaires au bon exercice de la
délibération, et renoncent par là-même à celle-ci. Mais ils renoncent
alors à la démocratie en même temps qu’aux droits individuels : ceux-
ci et celle-là sont inséparables. Le problème, plus tard reconnu par
Cohen lui-même, est qu’il est difficile d’interpréter l’ensemble des
libertés individuelles reconnues comme fondamentales dans les sociétés
libérales contemporaines comme des pré-requis de la délibération – en
quoi le droit à la vie privée ou la liberté d’expression artistique sont-elles
nécessaires à l’échange public d’opinions et de raisons ?40 De nombreux
théoriciens de la démocratie délibérative insistent par ailleurs sur le
caractère provisoire et révisable des résultats produits par une procédure
délibérative reconnue comme faillible – mais la réversibilité des lois ne
saurait suffire à garantir leur légitimité, d’autant plus que leurs effets sur
les individus sont quant à eux souvent irréversibles.
L’intégration de la délibération à une théorie de la démocratie
d’inspiration rousseauiste ne suffit donc pas à fonder la co-originarité
des droits et de la souveraineté. Loin de le dissoudre, la voie délibérative
nous ramène au paradoxe rousseauiste.

L’unanimité, fondement de la légitimité


Ce paradoxe conduit les théoriciens de la démocratie délibérative à
rejoindre une dernière fois Rousseau : en faisant de l’unanimité l’horizon,
sinon la condition, de la délibération démocratique, ils fondent en
dernière instance la légitimité sur l’unanimité.
L’unanimité est dans le Contrat social le signe le plus sûr de
l’expression de la volonté générale : « plus le concert règne dans les
assemblées, c’est-à-dire plus les avis approchent de l’unanimité, plus
aussi la volonté générale est dominante ; mais les longs débats, les
dissensions, le tumulte, annoncent l’ascendant des intérêts particuliers
et le déclin de l’État »41. L’unanimité ne saurait certes toujours garantir

40. Voir J. Cohen, « Procedure and Substance in Deliberative Democracy », in Democracy and
Difference : Contesting the Boundaries of the Political, S. Benhabib éd., Princeton, Princeton
University Press, 1996, p. 95-119. Dans l’introduction de ce même recueil, qu’elle a dirigé,
S. Benhabib souligne l’écart séparant la conception « plus substantielle » de la démocratie
défendue par Cohen de la conception procédurale qu’elle développe dans la lignée d’Ha-
bermas (p. 6-7).
41. CS, IV, 2, p. 439.
216 Charles Girard

la justesse de la décision collective, car il est toujours possible que tous


les citoyens se trompent de concert – mais cela ne peut se produire que
si les citoyens ne veulent plus être libres : « À l’autre extrémité du cercle
l’unanimité revient. C’est quand les citoyens tombés dans la servitude
n’ont plus ni liberté ni volonté. Alors la crainte et la flatterie changent
en acclamations les suffrages ; on ne délibère plus, on adore ou l’on
maudit ». Mais l’unanimité parmi des hommes libres signale bien que
le jugement de tous exprime la volonté générale.
Cela tient à la nature même de la solution imaginée par Rousseau
pour articuler souveraineté et autonomie : c’est seulement si chaque
citoyen veut ce que tous les citoyens peuvent vouloir en même temps
qu’il peut conserver sa liberté. Quoiqu’elle ne se confonde pas avec « la
volonté de tous », une simple somme de volontés, la volonté générale
« doit partir de tous, pour s’appliquer à tous »42. Telle est la condition
d’un ordre politique juste, dans lequel des hommes motivés par leur
intérêt peuvent se gouverner eux-mêmes, en citoyens libres et égaux.
Comme le souligne Robert Derathé, la volonté générale est « dans son
essence, une volonté unanime »43.
Certes l’unanimité n’est pas une condition stricte que doit satisfaire
tout vote effectif, mais plutôt un idéal duquel il convient de s’approcher
autant que possible, et dont il est possible de s’éloigner, en se contentant
d’une simple majorité, quand les circonstances l’exigent : « Plus les
délibérations sont importantes et graves, plus l’avis qui l’emporte doit
approcher de l’unanimité ; […] plus l’affaire agitée exige de célérité,
plus on doit resserrer la différence prescrite dans le partage des avis :
dans les délibérations qu’il faut terminer sur-le-champ, l’excédent d’une
seule voix doit suffire »44.
Cela n’est toutefois possible que dans la mesure où chaque citoyen,
même celui qui se trouve être minoritaire, doit reconnaître la décision
majoritaire comme exprimant sa propre volonté. En effet, dès lors que
la décision majoritaire exprime la volonté générale, il doit voir dans ce
résultat la preuve de son erreur ; il doit admettre qu’il s’est trompé sur
le contenu de la volonté générale, et donc sur le contenu de sa propre
volonté en tant que citoyen :

42. Ibid, II, 4, p. 373.


43. R. Derathé, Jean-Jacques Rousseau et la science politique de son temps, Paris, Vrin, 1988,
p. 235.
44. CS, IV, 2, p. 441.
Jean-Jacques Rousseau et la démocratie délibérative 217

Quand donc l’avis contraire au mien l’emporte, cela ne prouve autre chose
sinon que je m’étais trompé, et que ce que j’estimais être la volonté générale ne
l’était pas. Si mon avis particulier l’eût emporté, j’aurais fait autre chose que ce
que j’avais voulu ; c’est alors que je n’aurais pas été libre45.
C’est pourquoi une décision prise à la majorité peut obliger
tous les citoyens, et non seulement ceux qui l’ont défendu :
Hors [le] contrat primitif, la voix du plus grand nombre oblige toujours tous les
autres ; c’est une suite du contrat même. Mais on demande comment un homme
peut être libre et forcé de se conformer à des volontés qui ne sont pas les siennes.
[…] Je réponds que la question est mal posée. […] Le citoyen consent à toutes
les lois, même à celles qu’on passe malgré lui, et même à celles qui le punissent
quand il ose en violer quelqu’une. La volonté constante de tous les membres de
l’État est la volonté générale : c’est par elle qu’ils sont citoyens et libres46.
Cette thèse, qui justifie la substitution de la majorité à l’unanimité
comme règle pratique, a fait l’objet de nombreuses critiques. Affirmer
que le citoyen qui est contraint à respecter une loi qu’il n’a pas
effectivement voulue reste néanmoins libre, car l’adoption majoritaire
de cette loi prouve qu’il la veut en réalité – puisque la majorité doit
exprimer la volonté générale – paraît pour le moins paradoxal.
Brettschneider reproche ainsi à Rousseau de procéder à une
« attribution fallacieuse » en affirmant que les individus veulent en
réalité ce qu’ils devraient vouloir et non ce qu’ils affirment vouloir, c’est-
à-dire en confondant le contenu psychologique des volontés effectives
et le contenu normatif de la volonté juste47. Mais cette critique suppose
que Rousseau attribue au citoyen minoritaire une volonté qu’il n’a
pas, or le sens du passage cité plus haut semble tout autre : ce que le
citoyen minoritaire doit accepter, c’est qu’il ne comprend pas en quoi
consiste sa volonté constante, c’est-à-dire sa volonté d’être libre. Vouloir
être libre implique de vouloir la volonté générale : celui qui se trompe
en exprimant, par son vote, une volonté particulière, ne comprend
donc pas ce qu’il veut en voulant être libre. Rousseau n’attribue pas un
état psychologique fictif, déterminé par une exigence normative, aux
individus concrets ; il affirme simplement que les hommes – du moins
ceux à qui s’adresse le Contrat social – veulent être libres, même s’ils ne
voient pas toujours ce que cela signifie. Il n’est donc pas nécessaire que
tous les citoyens consentent effectivement pour que la loi soit légitime
et respecte l’autonomie de chacun : il suffit que « tous les caractères de la

45. Ibid., p. 441.


46. Ibid., p. 440.
47. C. Brettschneider, Les Droits du peuple, op. cit., p. 105.
218 Charles Girard

volonté générale [soient] encore dans la pluralité ; quand ils cessent d’y
être, quelque parti qu’on prenne, il n’y a plus de liberté » 48.
Cette conception de la légitimité se retrouve, sous différentes formes,
dans les théories de la démocratie délibérative. Habermas et Cohen
font ainsi de l’unanimité des citoyens la fin véritable de la délibération.
L’unanimité est certes encore moins évidente et spontanée dans les
sociétés complexes et hétérogènes que dans la République rousseauiste,
mais elle est précisément ce que doit viser l’échange public d’arguments
et d’opinions sur le bien commun. La contrainte de la publicité agit
chez ces auteurs comme la contrainte de généralité dans le Contrat
social : elle élimine les décisions incompatibles avec le bien commun.
Seules les options qui peuvent être acceptées par tous les citoyens – qui
ne sacrifie l’intérêt d’aucun d’entre eux – devraient résister à l’épreuve
délibérative. L’unanimité effective faisant presque toujours défaut
dans la pratique, il faut certes le plus souvent clore la délibération
par un vote à la majorité. Mais, comme chez Rousseau, la décision
majoritaire peut conserver la légitimité de la décision unanime si elle
en conserve les propriétés : selon la formule de Cohen, « les résultats
[de la délibération] sont légitimes d’un point de vue démocratique si
et seulement s’ils pourraient faire l’objet d’un accord libre et raisonné
entre égaux »49. L’unanimité hypothétique, et non effective, demeure le
critère départageant les décisions majoritaires justes et injustes.
Tout le problème, dès lors, est de savoir comment déterminer si une
décision pourrait faire l’objet d’un accord unanime, en l’absence effective
d’un tel accord. Soucieux de maintenir une conception strictement
procédurale de légitimité, Habermas affirme qu’il n’y a pas d’autre
moyen que les délibérations effectives pour déterminer ce qui pourrait
en droit faire l’objet d’un accord de tous ; il se prive en conséquence de
tout critère extérieur permettant d’évaluer les débats réels. À l’inverse,
Cohen, sous l’influence de Rawls, entend trouver un tel critère dans
une conception substantielle, et non seulement procédurale, de la
démocratie, qui permette de tracer les frontières du raisonnable et du
déraisonnable50 ; mais il est alors confronté à un dilemme insoluble :
invoquer soit une conception riche de la démocratie, qui permette
d’évaluer les résultats des délibérations effectives mais rende par là-
même celles-ci secondaires, sinon superflues, soit une conception

48. CS, IV, 2, p. 441.


49. J. Cohen, « Délibération et légitimité démocratique », op. cit.
50. J. Cohen, « Procedure and Substance in Deliberative Democracy », op. cit.
Jean-Jacques Rousseau et la démocratie délibérative 219

pauvre de démocratie, qui maintienne la nécessité de fonder la prise de


décision collective sur les délibérations effectives des citoyens, mais ne
puisse alors permettre d’évaluer celles-ci51.
Manin suggère de son côté de rompre plus radicalement avec
Rousseau. Dans son article « Volonté générale ou délibération », il
identifie les difficultés soulevées par la conception rousseauiste de la
légitimité : la représentation des volontés individuelles comme déjà
fixées que révèle l’absence de réflexion sur le processus de délibération
collective ; la négation de la valeur de l’opinion minoritaire, dénoncée
comme une erreur à oublier ; le caractère injustifiable de la substitution
de la majorité à l’unanimité, exigée par la pratique mais inconciliable
avec le lien théorique entre légitimité et unanimité. Face à ces difficultés,
Manin propose de déplacer le lieu de la légitimité. Non seulement la
délibération doit précéder le vote, mais c’est la délibération de tous, et non
le consentement de tous, qui fonde la légitimité de la décision politique :
« Il faut affirmer, quitte à contredire une longue tradition : la loi est le
résultat de la délibération générale, et non l’expression de la volonté
générale »52. C’est l’inclusion de tous dans la procédure délibérative, et
non l’accord de toutes les volontés, qui permet de concilier le respect
de la liberté individuelle et l’efficace de la souveraineté collective ; mais
elle permet également de reconnaître l’existence et la validité possible
des opinions minoritaires, et de concevoir les décisions majoritaires
comme provisoires et réversibles, car faillibles. Plutôt que de refuser
aux citoyens minoritaires l’aptitude à savoir ce à quoi ils consentent
réellement, il faut paradoxalement déconnecter la légitimité de la
décision du consentement, pour respecter véritablement leur volonté.
Affirmer qu’il est possible que les citoyens minoritaires aient en
partie raison, et que le résultat majoritaire ne saurait être identifié au
bien commun, n’implique toutefois pas de renoncer à une conception
épistémique et radicale de la démocratie. Mais comment faire alors de
la délibération de tous le fondement de la légitimité politique, si elle
peut systématiquement s’égarer ? Quoiqu’il insiste sur la faillibilité de la
procédure démocratique majoritaire, Manin doit postuler au moins une
tendance de la délibération à produire des résultats compatibles avec le
bien commun – comment pourrait-elle, sinon, fonder la légitimité ? Il
emprunte ainsi à Perelman l’idée d’un « auditoire universel » auquel

51. Voir C. Girard, « Raison publique rawlsienne et démocratie délibérative. Deux conceptions
inconciliables de la légitimité politique ? », Raisons politiques, vol. 34, 2009, p. 73-99.
52. B. Manin, « Volonté générale ou délibération ? », art. cit., p. 84.
220 Charles Girard

tout intervenant dans la délibération démocratique serait contraint de


s’adresser :
La concurrence entre les différents points de vue [...] pousse aussi chacun des
protagonistes à utiliser les principes et les arguments susceptibles de recueillir
l’accord le plus large. Le processus d’argumentation se déroule face à l’auditoire
universel, l’ensemble de tous les citoyens, et chacun a donc intérêt, pour accroître
son audience, à montrer qu’il est plus universel que les autres. L’universel joue
donc ici aussi un rôle mais il n’est pas présupposé, il apparaît plutôt comme
le résultat du processus ; à la vérité l’universel, pris au sens strict, ne peut être
atteint par ce processus qui demeure conflictuel, […] l’universel [demeure]
seulement l’horizon53.
Il n’est pourtant pas clair que ce résultat ne soit pas en réalité ici
aussi présupposé. La concurrence politique peut en effet tout aussi bien
encourager chacun à tenter de construire des alliances majoritaires qu’à
chercher un accord universel – la première stratégie paraissant plus aisée
et donc plus efficace que la seconde. Contraint d’en appeler à un horizon
universel pour protéger les droits individuels de la délibération, Manin
rejoint ici malgré lui Habermas et Cohen, et au-delà Rousseau : c’est
l’accord unanime des citoyens, jamais réalisé mais toujours visé, qui
fonde la légitimité des décisions collectives qui s’imposent aux citoyens.
Une théorie démocratique qui fait de la détermination collective du
bien commun la solution à la tension entre souveraineté du peuple
et autonomie individuelle, ainsi que le fondement de la légitimité
politique, ne peut faire l’économie du postulat d’un accord unanime,
hypothétique ou effectif, de tous les citoyens.
Au-delà de leurs différences, les théories des démocraties délibératives
ici évoquées peuvent être lues comme autant d’efforts pour repenser
le projet politique de Rousseau sous des conditions contemporaines,
et justifier une conception épistémique, radicale et unanimiste de la
démocratie. Elles transposent un modèle philosophique conçu pour
une République de petite taille, simple, homogène et reposant sur la
participation directe à des démocraties de masse, complexes, pluralistes
et représentatives. L’enracinement de la légitimité dans la délibération
collective, laquelle ne saurait être associée au Contrat social qu’au
prix d’interprétations incertaines, est l’effet autant que le principe de
cette transposition. La délibération publique doit accroître l’efficacité
épistémique de la procédure décisionnelle, garantir que les décisions
majoritaires ne sacrifient pas les droits individuels et rapprocher les
citoyens de l’unanimité, dans un contexte où l’expression de la volonté

53. B. Manin, « Volonté générale ou délibération ? », art. cit., p. 89-90.


Jean-Jacques Rousseau et la démocratie délibérative 221

générale n’est garantie ni par l’homogénéité des mœurs ni par la force de


la tradition. Renouvelant la théorie contemporaine de la démocratie, qui
semblait avoir abandonné le bien commun, la démocratie délibérative
ne résout pas pour autant le problème qu’elle reformule, et qui reste,
longtemps après Rousseau, au cœur de la théorie démocratique.
Les citoyens peuvent-ils rester libres et égaux en se gouvernant eux-
mêmes54 ?

54. Mes remerciements vont à Céline Spector, Florence Hulak, Christopher Hamel et Pierre
Crétois pour leurs commentaires sur une première version de ce texte, ainsi qu’à Isabelle
Aubert et Gabrielle Radica pour leurs remarques lors de la journée sur Rousseau organisée
à l’Université de Bordeaux III en mars 2009.

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