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MÉDITATIONS
MÉTAPHYSIQUES
Du méme auteur
dans la méme collection
CORRESPONDANCE AVEC ÉLISABETH ET AUTRES LETTRES.
DISCOURS DE LA MÉTHODE suivi d'extraits de LA DIOPTRIQUE,
des MÉTÉORES, du MONDE, de L'HOMME, de LETTRES et
de LA VIE DE DESCARTES par Baillet.
LETTRE-PRÉFACE DES PRINCIPES DE LA PHILOSOPHIE.
MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES.
LES PASSIONS DE L’ÂME.
Chez le même éditeur
Jean-Marie Beyssade, LA PHILOSOPHIE PREMIÈRE DE DESCARTES
RENÉ DESCARTES
MÉDITATIONS
MÉTAPHYSIQUES
OBJECTIONS ET RÉPONSES
suivies de quatre LETTRES
Présentation, bibliographie et chronologie
par
Jean-Marie BEYSSADE
et
Michelle BEYSSADE
GF Flammarion
O Garnier-Flammarion, 1979.
O Flammarion, Paris, 1992,
et 2011 pour l'édition revue et corrigée.
ISBN : 978-2-0812-6536-3
PRÉSENTATION
Les Méditations métaphysiques peuvent se lire pour
elles-mémes, sans souci historique. Elles sont écrites au
présent, et le présent qui leur convient est le présent intem-
porel des principes, toujours actuels ou toujours inactuels,
comme on préférera. L'oeuvre fondamentale introduit à la
possibilité de tout savoir incontestable. Point de référence
ici à d'autres œuvres antérieures, point d'allusions non
plus à la physique qui pourrait se construire sur cette
métaphysique. « Ces six Méditations contiennent tous les
fondements de ma physique. Mais il ne le faut pas dire, s'il
vous plait » (à Mersenne, 28 janvier 1641). L'itinéraire est
réduit à ce qu'exige en toute rigueur l’accès à la vérité.
Est-ce à dire qu'il n'y ait ici point de temps ? La conclusion
serait absurde, et elle est manifestement insoutenable.
Le temps est dans les Méditations au moins deux fois,
sous deux formes liées.
D'abord, le temps est celui de la méditation, ou plutót
du sujet qui médite et qui rend la vérité sienne, en lui
consacrant le temps qu'elle requiert pour se rendre évi-
dente. D’où l'importance du rythme, rythme de lecture et
rythme de l'écrit tout ensemble, parce que d'abord rythme
de la pensée métaphysique. La force des démonstrations
n'est assurée que pour celui qui ne brisera pas le mouve-
ment continu de la clarification : l'ordre des raisons sup-
pose la conduite de l'attention, la volonté résolue de
s'orienter, à partir d'une obscurité initiale, vers la clarté
sans ombre de l'évidence. Descartes a lui-méme ménagé
les pauses. Chaque Méditation occupe une journée, et, de
8 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
jour en jour, les résultats acquis sont rappelés, les
démarches de la veille sont refaites et résumées, les dépla-
cements d'intérét sont signalés. Méme si le sujet qui se
découvre et se démontre capable de vérité est chacun et
n'importe qui, il n'est pas quelconque : il se définit dans cet
itinéraire méme, comme celui qui a douté, puis découvert
son existence, puis trouvé l'auteur de sa nature intellec-
tuelle, et ainsi de suite. La premiére journée, consacrée au
doute, n'exige pas seulement, pour porter ses fruits de
vérité, «le peu de temps qu'il faut pour la lire, mais
quelques mois, ou du moins quelques semaines » : il faut
le temps que se défassent, dans l'élément corrosif et factice
du doute, un certain nombre d'habitudes mentales, des
jugements précipités devenus avec le temps opinions fami-
liéres. Les quatre journées suivantes établissent, ensemble,
la possibilité de la science, le champ de vérité ou la chose
pensante, avec ses idées claires et distinctes, est assurée
d'atteindre la vérité de la chose : ce qu'on appellera désor-
mais vraie et certaine science, à quoi nul n'accéde qui n'a
fait, lui-méme et pour lui-méme, le parcours métaphy-
sique. Tout cela doit se lire comme « d'une haleine », car la
vertu du doute fait de son incertitude même le seul véri-
table point fixe, pour cet ensemble lié de propositions : Je
suis, j'existe ; Dieu existe ; tout ce que je connais clairement
et distinctement est vrai, dont la totalité cohérente consti-
tue, prise en bloc, le début de la science. Enfin la sixiéme
journée, tel un monde à part, commence la redescente vers
le sensible. Avec la distinction de l'àme et du corps, elle
libére pour la physique un espace géométrique sans obscu-
rité où, sitôt leur existence prouvée, les choses sensibles ne
seront plus que choses matérielles étendues en longueur,
largeur et profondeur : étendue, figure et mouvement
rendent désormais superflues, et comme chimériques,
toutes les qualités réelles et formes substantielles de
l'Ecole. Avec l'union substantielle de l'àme et d'un corps,
que j'appelle à juste titre le mien, elle prépare une forme de
sagesse, où l'unité de l'homme, sans effacer la distinction
métaphysique et la possibilité d'une séparation, restitue au
PRÉSENTATION 9
moi son sens plein. Je ne suis pas en mon corps comme un
pilote en son navire : je suis la méme personne, qui ai à la
fois un corps et une âme ou pensée. La scolastique a raison
sur un point : il existe une forme substantielle, et c'est mon
àme, qui informe le corps. Ainsi, du début à la fin de ce
bref ouvrage, la vérité se fonde en même temps que le lec-
teur qui médite se découvre et se transforme, ou se forme.
Mais il est sürement possible, et peut-étre nécessaire, de
replacer cet itinéraire idéal dans un itinéraire effectif, celui
de René Descartes, gentilhomme poitevin. Le présent
intemporel, qui convient à l'exposition des principes et à
l'éternité de leur validité, fut d'abord le présent historique
d'un cheminement individuel. « Il y a déjà quelque temps
que je me suis aperçu que, dés mes premières années,
J'avais reçu quantité de fausses opinions pour véritables. »
Qui parle, en cette première phrase de la première Médita-
tion ? Chacun sans doute, puisque chacun peut s’y recon-
naître ; mais d'abord Descartes, qui par elle situe la
démarche métaphysique dans son propre cheminement,
tel que l'autobiographie du Discours l'avait en 1637 expli-
citement déployé. En ce commencement, le Je cartésien est
indissociablement l'ego de la Méditation seconde, « je suis,
j'existe », c'est-à-dire chacun en tant qu'il pense et réflé-
chit sur sa pensée, et René Descartes, le premier qui par-
courut le chemin dangereux du doute hyperbolique à
l'indubitable science. Cette dualité, qui répète en l'appro-
fondissant une dualité entre les premiéres pensées de Des-
cartes et leur reprise en des écrits successifs, introduit à des
effets de style qui sont aussi des effets de pensée. Car le
péril, pour celui qui a ouvert le chemin, n'est pas tout à fait
le même que le péril, toujours un peu fictif, de celui qui le
refait. « J’avoue qu'il y aurait du danger, pour ceux qui ne
connaissent pas le gué, de s'y hasarder sans conduite, et
que plusieurs s'y sont perdus; mais vous ne devez pas
craindre d'y passer aprés moi. » L'histoire de l'ouvrage,
avec la constitution progressive d'une septuple muraille
d'objections et de réponses autour du corps entier et
immuable des six méditations, est ici accordée au sens de
10 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
la vérité qui cherche à s'y énoncer. La pluralité des voix
qui, de l'extérieur, objectent à la méditation cartésienne,
trouve, à l'intérieur de cette méditation, une pluralité de
plans, et comme de niveaux de pensée, qui lui est conso-
nante. Et, réciproquement, l'auteur a peu à peu renoncé à
corriger son texte jusqu'à obtenir /e texte parfait qui, en
emportant l'accord des doctes, pourrait acquérir l'autorité
du dogme. Il a préféré laisser chacun des objectants objec-
ter, librement, et chaque lecteur juger, librement. Il a ainsi
transformé l'antique forme des dialogues (où l'auteur
omniprésent fait parler à l'adversaire supposé un langage
toujours un peu suspect) et la forme traditionnelle des
sommes scolastiques (oü l'auteur sélectionne à son gré les
objections et s'accorde le droit de conclure). L'eeuvre n'a
tout son sens que par ce jeu ouvert, oü l'hétérogénéité des
locuteurs a su trouver, à travers la rudesse d'échanges sans
complaisance, sa libre harmonie. S1 Descartes y a perdu
l'approbation officielle de la Sorbonne, le livre y a gagné
ce qu'il appelle, avec un de ses plus rudes adversaires, la
liberté philosophique.
I
Les Méditations métaphysiques, avant méme leur
histoire, ont une préhistoire. Leur histoire commence,
aprés la publication du Discours de la Méthode, quand
Descartes se décide à développer complétement les racines
métaphysiques du systéme philosophique global qu'il a en
vue, et dont il n'a encore donné qu’aperçus ou résumés :
cette histoire se termine avec la parution des éditions origi-
nales, en latin (1641 et 1642) puis en frangais (1647). Mais
leur préhistoire a commencé beaucoup plus tót. Car Des-
cartes a eu, dés 1619, l'idée d'une refonte générale du
savoir, d'une philosophie au sens global et antique du
terme (qui envelopperait l'ensemble des sciences que nous
appelons aujourd'hui positives, et d'abord la physique)
dont les fondements (la métaphysique, les principes de la
PRÉSENTATION 11
connaissance humaine en général) soient plus assurés que
la vulgaire. Il a, dès l'hiver 1628-1629, entrepris de réaliser
ce projet différé pendant dix ans, et il s'est retiré en Frise où
il a consacré plusieurs mois, ses premiers mois de véritable
philosophe, à un commencement de métaphysique. La
préhistoire rejoint ici l'histoire, car la question reste
ouverte de savoir si les raisonnements de 1629 coincident
ou non, et dans quelle mesure, avec le texte définitif des
Méditations, qui nous est seul parvenu.
Cette question engage le sens même de l’œuvre achevée.
Car on pense parfois que le savant, en Descartes, a précédé
le métaphysicien. On date alors, non sans quelque arbi-
traire, d'« avant 1629 » les Regule, qui développent la
méthode cartésienne sans grand souci de la fonder, et
tournent court devant la recherche à faire, « une fois en sa
vie », de la valeur de l'entendement et des limites de notre
science : la lumière naturelle de l'esprit humain y est com-
parée à la lumiére du soleil, qui reste une en éclairant tous
les objets, sans que soit discutée son adéquation aux
choses réelles. Le Monde, achevé en 1633, mais dont la
condamnation de Galilée empécha la publication,
applique cette méthode aux choses corporelles, et mène à
son terme une critique de la physique scolastique, sans se
soucier beaucoup d'expliciter la métaphysique qui la
fonde. Le Discours de la Méthode enfin, introduction à
trois Essais scientifiques, ne donne de cette métaphysique,
et d'abord du doute, qu'une version abrégée : comme s'il
s'agissait surtout d'illustrer l'universalité de la méthode,
en l'appliquant, non seulement aux choses géométriques
et aux choses matérielles (lumière, météores), mais aussi
aux choses de la vie (comme le mouvement du cœur) et
méme aux choses métaphysiques ou immatérielles, l'àme
et Dieu. Cette présentation conduit à diminuer le travail
métaphysique de 1629, au profit du texte définitif. On
parle en ce sens d'une cassure, ou au moins d'une césure,
de 1637 : comme si, par une inversion de l'illustre loi, la
découverte de l'infini, dans l'étre divin et la liberté
12 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
humaine, avait reconduit d'une sorte de positivisme scien-
tifique à l’âge métaphysique, voire théologique. La pers-
pective s’inverse si l’on accorde que la démarche, au moins
pour l'essentiel, fut bien dés 1629 celle des Méditations.
Car, désormais, on comprend que Descartes ait dû se satis-
faire en métaphysique avant de passer à la constitution de
la vraie physique : non pas seulement, sur le mode hypo-
thétique, un ensemble de théories plus ou moins opéra-
toires, au sens des modernes, mais, au sens de l'antique
épistémé, une science certaine. On cesse de voir dans les
Regulae une étape archaïque et bientôt dépassée : le travail
méthodologique, méme s'il a été largement avancé et peut-
étre achevé avant l'interrogation philosophique, n'a pas
été rendu caduc par elle, il est comme l'autre versant de
l’œuvre scientifique. Bref, le métaphysicien devient
presque le contemporain du philosophe de la méthode, et
il précède le savant, l'auteur du Monde et des Essais. A
défaut du manuscrit perdu de 1629, les textes qui nous
restent, si l'on accepte le témoignage de Descartes, ne
prétent guére à équivoque.
Dés 1630, dans ses lettres àMersenne, Descartes affirme
la libre création par Dieu des vérités éternelles. Il a décou-
vert le contraste entre les vérités mathématiques, que nous
pouvons « comprendre et concevoir » (deux verbes syno-
nymes pour désigner ce qui est à la mesure de notre esprit),
et l'infinité divine, que nous pouvons certes savoir et
comme toucher de la pensée, mais qui passe les bornes de
notre esprit : l'incompréhensible n'est pas de l’inintelli-
gible, selon le sens donné à l'intellection, à cet « entendre »
qui, pour étre clair et distinct, n'a pas besoin d'étre adé-
quat, c'est-à-dire d'égaler son objet. Absente des Regulæ,
l'opposition entre l'infini, tout positif, et le simple indéfini,
dont nous ne voyons pas les limites, est acquise dés le
Monde. Fier d'en avoir été le premier inventeur, Descartes
l'applique constamment dans toutes les œuvres posté-
rieures, notamment à l'espace déclaré à la fois indéfini
dans sa grandeur et indéfiniment divisible. La métaphy-
sique où Descartes s'est ainsi satisfait lui a, seule, permis
PRÉSENTATION 13
de trouver les fondements de la physique. Il hésite pourtant
à la publier, car il rencontre dès ce premier moment la diffi-
culté spécifique de la communication : « je ne sais pas si je
le pourrai persuader aux autres » (15 avril 1630). Quand il
publie, au lieu de sa physique qui contient le mouvement
défendu, les trois Essais de sa méthode, sans leurs fonde-
ments « philosophiques », et qu'il y ajoute, dans la qua-
triéme partie du Discours introductif, un abrégé de sa
métaphysique, il le présente expressément, en 1637,
comme le compte rendu des méditations conduites « il y a
justement huit ans ». Mieux encore : on lui reproche
d'avoir affaibli, pour vouloir les abréger, ses premiéres rai-
sons métaphysiques ; il répond en se proposant d'ajouter,
à une éventuelle traduction latine du Discours, le commen-
cement de métaphysique écrit en latin « il y a environ huit
ans ». Naturellement, on ne saurait en conclure que le
texte latin qui sera publié en 1641 coincide exactement
avec ce commencement : la rédaction définitive de ces
« cinq ou six feuilles d'impression », de ces « cinq ou six
feuilles de métaphysique » que nous appelons les Médita-
tions, a dà entrainer développements et modifications.
Jusqu'au dernier moment, l'auteur reste libre et maitre de
son texte. Mais ces transformations, si profondes qu'elles
aient pu étre, n'ont pas paru à Descartes constituer une
véritable altération. À ses yeux, la métaphysique qu'il
publie en 1641 est la même que contenait l’écrit de 1629.
Lorsque, à la fin des Sixièmes Réponses, il retrace son
propre itinéraire de philosophe, et de métaphysicien, 1l le
fait partir de là : « Lorsque j'eus la première fois conclu, en
suite des raisons qui sont contenues dans mes Méditations,
que l’esprit humain est réellement distingué du corps, et
qu'il est même plus aisé à connaitre que lui, et plusieurs
autres choses dont il est là traité, je me sentais à la vérité
obligé d'y acquiescer ». Il présente lui-même la constitu-
tion de sa physique mécaniste comme la contre-épreuve,
qui transforma cette contrainte démonstrative en persua-
sion, en montrant que tout dans les corps s'explique par la
seule étendue, de méme que rien dans l'àme n'appartient à
14 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
une autre substance que l'esprit ou chose pensante. Il ne
reste plus qu'à comprendre l'origine du préjugé, par lequel
nous confondons les notions primitives de la pensée et de
l'étendue, en attribuant aux corps des formes ou qualités
qui supposent la pensée, comme nous attribuons à l'àme
des propriétés qui sont en vérité du corps. Curieusement,
cette origine renverra à la troisiéme notion primitive, celle
de l'union, qui, pourtant, ne deviendra objet privilégié
d'examen que plus tard, aprés les Méditations. Dans celles-
ci, le théme de la distinction (entre l'àme et le corps)
domine, qui vient de 1629 et entre dans le titre de l'écrit
définitif ; mais le théme de l'union (substantielle), quoique
subordonné, y est déjà clairement affirmé, et mis à sa place
dans l'édifice global des principes de notre connaissance,
au terme de l'ouvrage. La Méditation sixiéme, qui
contraste avec les cinq premières à lire tout d'une haleine,
représente sans doute par rapport aux écrits antérieurs
l'élaboration la plus originale. Dans les premiéres Médita-
tions en effet, on pourrait méme chercher à déceler cer-
taines traces, et comme des couches terminologiques plus
anciennes : ainsi, dans l'analyse du morceau de cire,
l'emploi de mens là où on attendrait, pour désigner l'enten-
dement, un mot plus restrictif, ou l'attribution de la faculté
de juger à cette activité plus intellectuelle que volontaire ;
ainsi, surtout, dans le recensement des pensées au début
de la Méditation troisiéme, l'opposition entre les volontés,
rattachées aux affections, et les jugements. Cette répu-
gnance, malgré la constitution d'une faculté unitaire du
vouloir, à lui rapporter l'affirmation et la négation, est
comme un indice. À l'identité de la démarche s'ajoute
peut-étre parfois la persistance du texte.
Cette continuité de mouvement, voire de reprise, ne
diminue aucunement l'unité et l'harmonieuse cohérence
de l’œuvre, quasi unanimement reconnue, méme lorsqu'on
en attaque le contenu, comme parfaitement accomplie,
comme un chef-d'eeuvre. Donner de sa métaphysique un
exposé achevé, suivant fidélement, dans sa continuité et sa
complexité, le cheminement inventif de sa pensée, a bien
PRÉSENTATION 15
été le dessein de Descartes, et ce à quoi il s'attache à la fin
de 1639. C'est peut-étre parce qu'il a déjà en main
d'anciens écrits, un commencement, qu'il rédige en un
temps relativement court, et qui ne lui est pas uniquement
consacré, ce qu'il appelle d'abord un discours, encore, puis
un essai, enfin un traité, ou sa métaphysique, avant de rete-
nir le terme de méditations. L'écrit, dont Descartes ne
commence à parler qu'en novembre 1639, semble terminé
en mars 1640, et la correspondance de ces quatre ou cinq
mois montre qu'il s'occupe aussi de bien d'autres sujets.
II
L'« essai de métaphysique » achevé, restait à le publier.
L'histoire de cette publication associe, comme toujours
chez Descartes, la prudence de celui qui agit avec l'assu-
rance de celui qui sait. Elles ne s'excluent pas, elles
s'appellent. Qui est sûr d'avoir raison n'a pas besoin d’être
téméraire, et il faut éviter à la vérité naissante les heurts
inutiles avec les préjugés vivaces. Descartes appréhende la
manière dont l'ouvrage sera reçu. Les polémiques susci-
tées par la publication du Discours et des Essais, la Vélita-
tion du P. Bourdin, l'occupent encore contre son gré : il
voudrait ménager à sa Métaphysique, dés son apparition,
un accueil favorable. Non qu'il doute de la vérité de ses rai-
sons. Il est sûr au contraire d'avoir pris pour connaitre
l'àme et Dieu l'unique chemin par lequel on en puisse bien
venir à bout. Mais il sait la difficulté de ce chemin, acces-
sible seulement à un petit nombre d'esprits attentifs et non
préoccupés des opinions de l'Ecole, et il craint que de nou-
velles controverses l'empéchent de mener à leur terme les
Principes de sa Philosophie. Il sait aussi combien compte,
aux yeux des ignorants, le premier accueil, et que «la
vérité est peu estimée étant seule ». Il ne suffit pas de prou-
ver, il faut aussi persuader.
Individu, il s'adresse au public : il souhaite donc l'appui
d'un corps collectif. Défenseur de la cause de Dieu, et
professant par ailleurs la religion catholique, il se tourne
naturellement vers le monde des théologiens. Favorables, ils
16 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
peuvent beaucoup pour l'autoriser auprès des lecteurs, et,
hostiles, ils peuvent peut-étre plus encore pour étouffer la
jeune philosophie. C'est pourquoi, dès le temps de la
rédaction de l'ouvrage, Descartes songe à éprouver les
jugements de vingt ou trente théologiens les plus savants,
afin de le corriger avant de le rendre public. Les cinq ou six
feuilles de métaphysique prêtes, il désire les faire approu-
ver par divers docteurs et, s'il le peut, par la Sorbonne en
corps. Descartes est très tôt décidé à une première mise en
circulation limitée de son texte; il hésite seulement,
jusqu’à la fin de l’année 1640, entre divers projets
constamment remodelés. Si finalement il renonce à faire
imprimer le petit nombre d'exemplaires requis pour une
première diffusion restreinte, c'est qu'il craint que l'inter-
médiaire du libraire n'entraine des indiscrétions nuisibles.
Il a plus de confiance, pour recueillir jugements et objec-
tions sans divulguer l'ouvrage, en son ami parisien, le
P. Mersenne, autour de qui gravite un groupe actif de
savants et de théologiens. Il lui a envoyé, en novembre, le
manuscrit des Méditations, dédiées aux Docteurs de la
Sorbonne, dont il attend les objections et espère l'approba-
tion, et, en décembre, l'Abrégé qui pourra les précéder. Le
manuscrit était accompagné des premiéres objections,
rédigées, à la demande de deux amis auxquels Descartes
l'avait montré, par un prétre hollandais, et des réponses de
l'auteur. Descartes a bientót l'intention d'imprimer, non
plus les Méditations seules, mais, à leur suite, sans inter-
rompre l'ordre de leurs raisons, objections et réponses, en
respectant pour elles la « vérité de l'histoire ».
Descartes souhaite ces objections aussi fortes, aussi
neuves et aussi mürement réfléchies que possible, afin
d'avoir l'occasion, en y répondant, non plus tant de corri-
ger son écrit que de confirmer ses raisons et d'en faire écla-
ter la vérité. Il insiste pour que Mersenne ne montre « sa
copie » qu'aux plus capables de le comprendre et de lui
opposer de solides raisons, excluant nommément certains
interlocuteurs virtuels ; il invite son ami à faire voir en
méme temps aux nouveaux lecteurs les objections déjà
PRÉSENTATION 17
faites, pour qu'ils ne les répétent pas, et souligne la néces-
sité de prendre son temps pour en faire de nouvelles.
L'ensemble constitué par les Méditations, les Objections et
les Réponses doit éclairer le lecteur sans le lasser : peu
importe si l'impression est retardée de deux ou trois ans.
En présentant des « réponses », Descartes laissera chacun
juger « si elles contiennent les solutions ou non », sans for-
cer l'adhésion aux vérités qu'il est tout à fait assuré d'avoir
solidement établies. L'évidence cartésienne ne craint pas
l'épreuve d'un jugement libre. Avec Mersenne, le cercle des
interlocuteurs s'élargit : il ne sollicite pas seulement des
théologiens, mais aussi des savants et des philosophes
illustres, tels Hobbes et Gassendi. La háte des secondes et
troisièmes objections, reçues en janvier 1641, déçoit Des-
cartes. Avec les suivantes, il trouve enfin ce qu'il avait
attendu des théologiens : Arnauld seul l'améne à intro-
duire en son texte quelques changements explicites,
preuves de bonne volonté consenties par le philosophe aux
inquiétudes du croyant plutót que concessions à une autre
facon de voir le monde. Descartes pense alors pouvoir pré-
senter le tout aux Docteurs de Sorbonne (dont le jeune
Arnauld sera bientót), et le faire imprimer. En fait, il
accueille encore deux séries d'objections et il y répond, en
juin et juillet, quand l'impression est déjà commencée.
Celle-ci est achevée le 28 aoüt 1641, et les Meditationes de
prima philosophia, suivies de six séries d'objections et de
réponses, paraissent sans que l'approbation des Docteurs
ait été obtenue. La page de titre en fait pourtant mention,
peut-étre parce que Descartes et Mersenne l'avaient
jusqu'à la fin escomptée, plutót que par une imposture
délibérée. « Que si mon dessein n'a pas réussi, écrit Des-
cartes à Mersenne en septembre, et qu'il y ait trop peu de
gens au monde qui soient capables d'entendre mes raisons,
ce n'est pas ma faute, et elles n'en sont pas moins vraies
pour cela.» Il prie Mersenne de ne plus lui envoyer
d'objections contre sa Métaphysique : tout a été dit.
Quelques mois apres, le livre imprimé en France ne par-
venant pas en Hollande, Descartes en autorise une édition
18 '. MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
à Amsterdam. Il envisage d'y joindre, d'abord les objec-
tions d'Hyperaspistes et sa réponse, parvenues trop tard à
l'imprimeur de Paris, ce à quoi il renonce, puis, s'il les
reçoit à temps, les objections des Jésuites à l'édition pari-
sienne. Il souhaite en effet un débat public avec cette puis-
sante société, dont il sait l'influence dans les écoles. Il
reçoit seulement, en janvier 1642, d'un des pères de la
Compagnie, Bourdin encore, une nouvelle série d'objec-
tions, et donne à l'impression ces septiémes objections et
réponses, suivies d'une lettre au P. Dinet, supérieur du
P. Bourdin, pour faire le point sur ces querelles. En
mai 1642, parait la seconde édition, augmentée, des Medi-
tationes de prima philosophia, qui ne mentionne plus
l'approbation des Docteurs, et dont le titre est plus exact :
à l'immortalité de l’âme, annoncée, peut-être par Mer-
senne à qui Descartes avait laissé le soin des titres, dans la
premiére édition, Descartes substitue la distinction de
l'àme et du corps.
Travaillant surtout aux Principia, Descartes continue,
certes, à répondre dans ses lettres à certaines objections,
mais ne publie en 1643 qu'une lettre polémique contre
Voet. Lorsque Gassendi écrit contre les Réponses aux cin-
quiémes objections une longue suite d' Instances qui, sous
le titre de Disquisitio Metaphysica, parait àAmsterdam au
début de 1644, avec le rappel des cinquièmes objections,
des réponses de Descartes, et, à la fin, des Méditations
elles-mêmes, Descartes n'a pas la patience de tout lire. Il
décide méme, en pensant à une nouvelle impression des
Méditations, dela « décharger » des cinquiémes objections
en les remplagant par une bréve explication. Il faut que
Clerselier lui envoie des extraits de ces Instances pour que
Descartes enfin y réponde dans sa lettre du 12 janvier
1646. Descartes veut maintenant clore l'ére des affronte-
ments, réponses contre objections. Une nouvelle édition
des Méditations se prépare, en effet, dans une version fran-
çaise. A Paris, dès leur parution en latin, le duc de Luynes
en a commencé la traduction ; de son cóté, Clerselier tra-
duit également objections et réponses. Lors de son séjour
PRÉSENTATION 19
à Paris en 1644, Descartes, hóte de l'abbé Picot qui traduit
les Principia, confie à Clerselier le soin de publier, avec la
traduction des Méditations faite par le duc de Luynes, sa
traduction des objections et réponses. Il revoit et corrige,
au cours des mois suivants, cette version frangaise qui
parait en 1647 à Paris, la méme année que la traduction des
Principes de la Philosophie. Le titre français, Méditations
métaphysiques, reprend le titre courant de la première édi-
tion latine : Meditationes Metaphysice. La composition de
l'ensemble n'est pas exactement la méme. Un avis du
libraire au lecteur remplace la préface de l'auteur au lec-
teur. Aprés les quatriémes objections et réponses, on
trouve un Avertissement de l'auteur touchant les cin-
quièmes objections. Les sixiémes objections et réponses
sont suivies, non des septièmes qui, imprimées seulement
en Hollande, sont absentes de cette traduction, mais des
cinquiémes, dont Clerselier n'a pas voulu priver le lecteur
et qu'il ajoute à la fin, aprés avoir expliqué sa décision dans
un Avertissement du traducteur. La Lettre de Descartes à
Clerselier, du 12 janvier 1646, sur les Instances de Gas-
sendi, termine le volume.
Traduites de la langue des doctes en langue vulgaire, les
Méditations n'étaient plus réservées à un petit nombre :
elles s'offraient au grand public. La préface de l'auteur
soulignait, en 1641, la nécessité d'une méditation sérieuse
et rarement pratiquée ; le libraire la remplace en 1647 par
un avis, qui certes fait toujours appel à l'attention des lec-
teurs, au risque d'en décourager beaucoup, mais qui
marque plus de confiance en la bonne docilité de ceux qui,
ne sachant pas, désirent apprendre. Telle a été la significa-
tion de l'usage successif des deux langues : deux publica-
tions destinées à deux publics différents. Descartes a
d'abord présenté sa métaphysique aux doctes de tous pays,
dans leur langue qui est celle de l'Ecole, pour lui trouver
des juges et des protecteurs ; il la livre ensuite en langue
vulgaire, pour trouver des lecteurs, à ce monde vers lequel
son expérience l'incite de plus en plus à se tourner. Déçu
par le silence de la Société de Jésus comme de la Société
20 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
de Sorbonne, lassé par la longueur des controverses avec
Gassendi et Bourdin (tous finiront pourtant par se récon-
cilier), il s'adresse à un public plus large, auquel la qua-
triéme partie du Discours n'avait osé offrir en 1637 qu'un
raccourci de sa métaphysique, auquel il avait d'abord
voulu soustraire ses Méditations. En 1644, quand il confie
à Clerselier la publication de leur version frangaise, Des-
cartes a acquis un degré de notoriété qu'il n'avait pas en
1640. Le succès de ses Principes, dédiés à la princesse Elisa-
beth, lui vaut d'emblée l'attention bienveillante de l'hon-
néte homme curieux de philosophie. Il peut espérer réussir
enfin à communiquer à tous sa difficile métaphysique,
comme aussi la nouvelle philosophie dans son entier.
L'avis du libraire précisait que Descartes avait non
seulement revu et corrigé la traduction, mais aussi éclairci
à cette occasion ses propres pensées : la version française
acquit vite d'autant plus d'autorité que Descartes ne
reconnaissait au latin aucun droit à être la langue de la
culture. Sans aller jusqu'à dire, avec son biographe Baillet,
qu'elle vaut beaucoup mieux que l'original latin, la plu-
part des commentateurs modernes l'ont, au moins en
France, tenue sans restriction pour un texte cartésien, et
c'est d'elle plutót que de l'original latin que sont parties
souvent les traductions étrangères.
Pourtant, sans mettre en doute le fait de la révision, ne
doit-on pas reconnaitre que le texte français reste une tra-
duction et, pour l'essentiel, une traduction faite par
d'autres que Descartes ? La déférence réciproque dont ont
témoigné l'auteur et les traducteurs fait de ce texte un
mixte, et nous laisse incapables de savoir exactement ce
qui, dans la version frangaise, a été voulu ou méme expres-
sément consenti par Descartes. Pour méditer sérieusement
avec lui et refaire le chemin qu'il a ouvert, c'est le texte
latin, seul totalement cartésien, qui doit étre d'abord
préféré.
La traduction masque en effet la spécificité de certains
concepts. L'acte de connaissance désigné par le verbe
intueri est difficile à identifier sous les verbes connaítre,
PRÉSENTATION 21
concevoir, ou considérer, qui le rendent, mais traduisent
aussi, à l'occasion, d'autres termes. La réticence de cer-
tains lecteurs à voir dans la conscience l'essence de la pen-
sée vient peut-étre en partie de l'hésitation des traducteurs
à rendre sans périphrases conscius et conscientia. Ce sont
encore des périphrases qui rendent le terme technique
adæquatus, et les mots de sa famille. La distinction rigou-
reuse entre intelligere et comprehendere est affaiblie par les
traducteurs, qui emploient souvent, pour rendre zintelli-
gere, le frangais concevoir, à l'inverse de son étymologie et
de la pratique dominante de Descartes.
Il arrive en outre à la traduction, relecture distante de
quelques années, d'abandonner certaines nuances ou cer-
tains accents de l'expérience inventive telle que l'original
latin l'exprime. Au début de la Méditation troisiéme (AT
VII 36 ; IX 28), un simple ou bien, prenant la place d'un
vel forte etiam, efface le décalage entre la certitude de mon
existence (qui seule a émergé des doutes) et la certitude
d'une vérité mathématique (elle aussi irrésistible dans son
actualité), décalage énoncé par Descartes dans l'expé-
rience méme de ces évidences, qui alterne, en ce moment
crucial de la méditation, avec l'exercice du doute hyperbo-
lique. Il est vrai que, corrélativement, la nouvelle lecture
profite du recul pour introduire parfois plus d'exactitude.
Dans la Méditation seconde, aprés l'affirmation de mon
existence (VII 25 ; IX 20), là où le texte latin suit le mouve-
ment d'une pensée inventive encore ignorante des progrès
à venir et célèbre la connaissance la plus certaine et la plus
évidente de toutes, le traducteur, qui revient sur le texte
aprés avoir connu plus de certitude encore, précise, comme
s'il tenait compte ce qui peut venir aprés, qu'elle est plus
certaine et plus évidente que toutes celles que j'ai eues
auparavant. Si le texte latin est plus vrai, parce que plus
proche de la véritable invention, le texte frangais apparait
quelquefois plus exact.
Il est aussi un autre texte, et, comme tel, il ne date plus
de 1640, ou 1641, ou 1642, mais de 1644, ou 1645. Certains
22 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
de ses écarts par rapport au texte latin semblent bien révé-
ler une intervention délibérée de Descartes. L'addition,
quand le début de la Méditation troisiéme (VII 34 ; IX 27)
recense les modes de la pensée, de l'amour et de la haine,
avant la césure du « aussi » qui marque le passage aux pen-
sées obscures nées de l'union entre l'àme et le corps, cor-
respond à la reconnaissance, développée dans les ouvrages
postérieurs, d'un amour et d'une haine purement intellec-
tuels ou raisonnables. Dans la Méditation quatriéme (VII
57-58 ; IX 46), l'introduction du terme indifférent là où le
latin parlait du pouvoir des contraires manifeste quelque
évolution dans la doctrine cartésienne de la liberté. Le
texte latin, en effet, dissocie d'abord la liberté et le pouvoir
des contraires, qui ne lui est pas essentiel, pour mettre
ensuite à sa place, la plus basse, l'indétermination due à
l'ignorance, cet état auquel Descartes réserve à l'époque le
nom d'indifférence. Ses réflexions ultérieures, et en parti-
culier ses discussions avec les Jésuites, champions du pou-
voir de choisir, l'ayant conduit à reconnaitre qu'en tout
acte libre nous avons le pouvoir du oui et du non, il préfère
désormais dissocier la liberté de la seule indétermination
due à notre ignorance. Le texte frangais fait silence sur le
pouvoir des contraires, et, anticipant sur le concept défini
quelques lignes plus loin, parle seulement d'indifférence à
choisir l'un ou l'autre des deux contraires. Mince diffé-
rence peut-étre, si le pouvoir de choisir et un minimum
d'indifférence vont toujours ensemble. Mais les accents
ont été, incontestablement, déplacés.
Le privilége de l'original latin ne supprime donc pas
l'intérét de la traduction frangaise, qui modifie et enrichit
notre compréhension de la métaphysique cartésienne.
Maintenant que chacun porte en soi les divers publics, la
spécificité des deux textes n'a plus à étre distribuée selon
la spécificité des publics : elle rend nécessaire, au moins
pour les Méditations elles-mêmes, la publication simulta-
née de l'original latin et de sa version frangaise autorisée.
PRÉSENTATION 23
III
Le titre retenu de Méditations exprime l'originalité, par
rapport aux autres exposés cartésiens de la métaphysique,
d'une œuvre où s'unissent et se fécondent la démonstra-
tion et l'ascése. Inaugurée par une décision, la quéte des
fondements indubitables commence comme une expé-
rience, que l'appel à la seule lumière naturelle élève à l'uni-
versalité et rend rigoureusement démonstrative. La
volonté de fonder une vraie science et de faire sienne la
vérité découverte, de la « convertir en séve et en sang »,
produit un texte qui contient tout au long la double trame
de l'exercice et du système. L'ordre des raisons s'insére
dans l'histoire d'un sujet que ces raisons affectent, trans-
forment et forment. Des événements succédent aux rai-
sonnements, et en appellent de nouveaux ; ou, mieux, les
raisonnements y sont des événements, qui ouvrent la voie
à d'autres formes de raisonnements.
La mise en œuvre du doute, manifestement, entrelace
ces deux aspects. L'entreprise, quoique volontaire,
s'appuie sur des raisons et développe des arguments. Mais
certains sont là pour surmonter, plutót que des objections,
les résistances d'un sujet qui a peine à pratiquer le doute.
Il ne suffit pas de vouloir douter pour pouvoir douter, et
méme de bonnes et solides raisons ne suffisent pas tou-
jours à toucher un esprit qui n'est pas seulement logicien.
Dans le systéme, l'erreur des sens suffirait à justifier un
doute universel sur tout ce qui est sensible. Je résiste pour-
tant à en douter jusqu'au bout ;mon attachement à ce
qu'il y a de plus proche dans l'univers sensible appelle pour
l'exercice un détour, la comparaison avec le fou. Et cette
comparaison reste en fait inopérante, elle se heurte à une
nouvelle réticence, d'une tout autre nature, qu'il faut
vaincre par l'appel au souvenir du réve et à la stupeur oü il
me jette. Folie et réve ne sont pas suscités ou convoqués
par la logique d'une argumentation, méme s'ils prennent
place, avec l'erreur des sens, dans des arguments. Les exi-
gences de l'exercice les font se succéder, sans supprimer la
24 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
trame de la démonstration. Cet aspect démonstratif s'éva-
nouit à la fin, pour un temps, quand la fiction du malin
génie succéde à l'argument du Dieu trompeur. Méme si
elle retient dans son contenu tels éléments de l'argument,
la fiction n'est plus une raison. Pour vaincre le retour du
probable, et ces opinions familiéres dont l'homme que je
suis ne parvient pas à se déprendre, l'argument, pleine-
ment valide et convaincant, est relayé par un pur instru-
ment : l'imagination le forge, qui sert la volonté de douter.
Gassendi méconnait cet aspect d'exercice, quand il
reproche à Descartes de se revêtir d'un nouveau préjugé.
Et cette méconnaissance fait peut-étre manquer l'exacte
portée du malin génie, fait moins pour douter de l'intelli-
gible, où le probable n'a guère de place, que pour rendre
durable le doute sur le sensible. Dans ces épreuves aux-
quelles sont soumises nos plus hautes facultés de
connaitre, l'exercice préside à l'assemblage des raisons. Il
en détermine le poids. Il finit presque par en tenir lieu.
L'entrecroisement de l'exercice et du systéme pourrait
bien éclairer aussi l’objection du cercle qui, depuis
Arnauld, ne cesse d'arréter le lecteur : pour étre valide, la
preuve de Dieu exige la certitude préalable que les idées
claires et distinctes ne trompent pas, mais une telle certi-
tude ne peut résulter que de la preuve. Cette redoutable
objection nait inéluctablement dés que l'exercice de la
méditation retombe en un système, d’où le sujet méditant
s'absente, où les propositions s'étalent en un temps neutre
qui n'est plus la durée d'une pensée en acte. Sitót que le
sujet se retire de ses pensées pour les laisser se transformer
en énoncés que personne n'énonce effectivement, doute et
certitude tendent à devenir des propriétés permanentes,
propres aux « choses » affirmées, et non plus des relations
entre le sujet et ce qu'il profére ou congoit. La marque
infamante du douteux, une fois pour toutes attachée au
genre du clair et du distinct, n'en saurait plus étre effacée.
On n'obtiendra jamais que du douteux en combinant du
douteux avec du douteux : toute preuve de la véracité
PRÉSENTATION 25
donne, à la sortie, une conclusion marquée de la tache ori-
ginelle. Mais on peut, et on doit, revenir à la méditation.
L'existence d'un Dieu non trompeur n'apparait dans son
inébranlable certitude qu'à celui qui exerce effectivement
le doute auquel cette vérité met fin, qui sait pourquoi et
surtout comment le doute peut ébranler les plus fortes évi-
dences. C'est seulement en doutant que je qualifie un
énoncé comme douteux, et donc aussi comme indubitable.
Les limites du doute ne se découvrent indubitablement que
dans son exercice, en s’y constituant.
Pour douter, il faut une raison de douter : l'unique rai-
son, pour douter du clair et du distinct, est l'hypothése que
j'ai été créé radicalement incapable de vérité, par exemple
par un Dieu trompeur, et mon ignorance sur l'origine de
mon être me laisse désarmé devant cette hypothèse, que je
ne puis détruire. Si l'évidence présente emporte irrésisti-
blement mon assentiment — telle est la nature de mon
esprit — toute évidence est pourtant fragile, et comme
instable : la crainte d’être trompé — que vaut la nature de
mon esprit ? — peut toujours, aprés coup, surgir et resurgir.
Elle peut aussi bien l'assaillir dans son actualité méme : car
je puis penser plusieurs choses à la fois. Il reste que, méme
si ce n'est pas aprés coup, en son absence, que je doute
d'une évidence, par exemple d'une proposition mathéma-
tique claire et distincte, c'est toujours de l'extérieur, pour
une raison de douter étrangère à son contenu. Cette seule
raison menace toutes les évidences, qui s'affirment dés
qu'elle s'efface de mon esprit, qui chancellent dés que je la
rappelle ou qu'elle me revient en l'esprit, qui ne sont
jamais science mais seulement persuasion tant qu'elle
continue à faire régner linquiétude et le soupçon. Le
doute hyperbolique ne conduit à la certitude de mon exis-
tence que parce qu'elle s'affirme dans l'exercice méme du
doute, et que tout retour du doute, et des raisons de douter,
conduit en méme temps à la réaffirmer.
Si maintenant un enchainement continu de raisons
claires et distinctes me conduit de la certitude de mon exis-
tence à celle d'un Dieu non trompeur, le doute pourra-t-il
26 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
attaquer, comme toute autre connaissance claire et dis-
tincte, cette nouvelle évidence ? Il faut ici savoir ce que
c'est que douter, et que le mot ne tient pas lieu d'actuelle
et effective pensée. La raison de douter, telle l'hypothése
du Dieu trompeur, rencontre désormais une évidence dont
lecontenu n'est plus sans rapport avec elle : l'évidence nou-
vellement acquise la contredit directement, l'étouffe ou la
dissipe. Elle surmonte le doute ou, mieux encore, elle
l'empéche de naitre. La persuasion est ici, du méme coup,
science. L'évidence d'un Dieu non trompeur, si elle est
vraiment établie, ne peut étre ébranlée par l'opinion d'un
Dieu trompeur, puisqu'en clarifiant l'idée de Dieu et le
rapport de mon esprit à cette source infinie de vérité elle a
fait disparaitre cette opinion, et jusqu'à sa possibilité. Au
sens strict, je n'ai plus de raison de douter. Si je prétends
encore douter, c'est en paroles seulement : paroles légéres
que je ne peux plus vraiment écouter ni croire, que ne peut
plus animer aucune effective pensée, même fictive.
C'est pour n'avoir pas assez douté que l'objecteur conti-
nue à douter : soit que, n'ayant pas poussé la méditation à
son terme, il garde latitude de feindre une fausseté radicale
de sa nature, soit plutót que, détachant la qualité du dou-
teux de l'acte effectif par lequel on doute, il en fasse une
propriété attachée immuablement aux idées claires et dis-
tinctes. Mais l'exercice méditatif, en méme temps qu'il rap-
porte la propriété à l'acte, accomplit cet acte jusqu'à ce que
la raison se libère elle-même : en s'explicitant dans sa cohé-
rence interne, elle expulse d'elle ses raisons de douter. Si
Descartes semble parfois méconnaitre l'objection du
cercle, c'est d'abord parce que l'objecteur méconnaît
l'exercice méditatif : l'objection ne peut pas en surgir, elle
manifeste au contraire le refus de le mener à son terme.
L'exercice ne disparait pas quand il s'agit de retrouver le
monde et le vrai homme. La Méditation sixiéme, si diffé-
rente en son rythme des cinq précédentes, l'est au moins
autant des articles correspondants, dans les Principes, où
ne sont retenus que les éléments d'une démonstration. Elle
engage l'examen du sentir par une lente remémoration des
PRÉSENTATION 27
croyances, puis des doutes non encore abolis : plus qu'un
bilan, c'est l'invitation à un nouvel exercice, à une classifi-
cation qui est aussi clarification des données. C'est d'elle
que se dégagent, comme un résidu irréductible, les deux
faits sur lesquels s'appuiera la preuve, cet étrange mouve-
ment qu'on appelle preuve de l'existence des corps : la pas-
sivité contraignante du sentir, qui s'impose autant mais
autrement que l'évidence intellectuelle des essences mathé-
matiques, et l'inclination naturelle à la rapporter au corps,
àcroire qu'un corps agit quand passivement je sens. La rai-
son cartésienne ne crée pas ces faits, elle en dégage au
contraire l'irréductible et indéductible opacité. Mais elle
les rend concluants, en les joignant, dans leur hétérogéné-
ité méme, à des principes évidents, et à des raisons déduites
des méditations précédentes : la distinction réelle de
l'esprit et du corps, et la véracité divine, cette garantie
apportée à notre nature, que la raison étend au-delà méme
de la raison, à tout ce qui nous emporte d'un élan spontané
et incorrigible. La complexité de la preuve peut donner
l'illusion que le systéme prend ici le pas sur l'exercice, et
la logique, voire les paralogismes, sur la performance. Au
demeurant, pour faire croire ce que chacun croit assez,
qu'il existe des corps et puis que j'en ai un, l'exercice
n'est-il pas encore plus inutile que la preuve ? Pourtant
l'exercice méditatif n'est pas seulement l'effort pour abs-
traire l'esprit des sens, l'ascése au sens banal. Il est l'effort
pour s'approprier la vérité et, dans son indivisibilité, la
vérité cartésienne est diverse. La quéte du vrai ne s'arréte
pas au cogito, ou à Dieu, ou aux sciences mathématiques.
Il y a aussi une vérité de l'existence du monde, et de
l'homme comme composé d'àme et de corps, comme un
dans cette composition. Seul le sentir voit clairement cette
vérité-là, ou la connait, comme on préférera dire. Sans les
autres vérités, qui sont d'entendement, cette vérité n'en
serait pas vraiment une, c'est-à-dire qu'elle n'accéderait
pas au statut d'indubitable conclusion, elle n'aurait pas la
certitude métaphysique que la raison exige. Mais sans elle,
28 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
les autres vérités seraient peut-étre aussi assurées, elles per-
suaderaient moins : quelque chose manquerait au savoir et
le recensement des notions primitives resterait incomplet.
Quand le métaphysicien revient vers les sens, non plus seu-
lement pour les suspecter, mais pour reconnaitre, à force
de patience et de scrupule, leurs clarté et distinction spéci-
fiques, et pour chercher aussi en moi le fondement de la
confusion elle-méme, il jette sur le monde et sur l'homme
une lumiére qui accroit celle qu'il a jetée sur l'àme et sur
Dieu. La vraie métaphysique outrepasse les choses
métaphysiques, c'est-à-dire immatérielles. Elle éclaire, en
la cernant, l'obscurité. Elle exerce la lumiére naturelle
jusqu'à lui faire manifester son essentielle limitation.
*
* *
Au fondement de l'édifice cartésien, les Méditations ont
une double fonction. Essai de métaphysique, elles poussent
le doute jusqu’à le retourner contre lui-même, et à assurer,
contre le scepticisme mais grâce à lui, une suite d'affir-
mations inébranlables : une vraie et certaine science est
possible, même si nous ignorons toujours laquelle. Traité
de philosophie première, elles constituent, contre le dogma-
tisme de l'Ecole, la première partie de cette science, de ce
nouveau systéme, aussi dogmatique que le précédent méme
si son contenu est différent. Les deux démarches, pour leur
auteur, n'en faisaient qu'une : métaphysique et philosophie
premiére étaient termes synonymes. Les deux combats se
confondaient : les principes qu'Aristote avait développés
dogmatiquement justifiaient par leur fragilité le refus scep-
tique de toute énonciation dogmatique. Le mouvement par
lequel le doute se creuse, en devenant hyperbolique, jusqu'à
se retourner en l'affirmation de soi et de l'infini, poserait en
méme temps, avec les concepts clairs et distincts d'un esprit
qui n'est que pensée et d'une matiére pure étendue, les bases
d'une nouvelle philosophie. Pour les lecteurs modernes, ces
deux démarches se sont dissociées. D’où l'inégal destin des
textes cartésiens. Les uns ne relévent plus que de l'histoire
PRÉSENTATION 29
des sciences, voire, pour certaines erreurs mémorables, de
l'histoire des idées. Les autres continuent à proposer,
comme un défi, leurs affirmations fondatrices, que l'his-
toire de la philosophie doit plutót dégager et préserver
qu'émousser et réduire.
Au début d'une ancienne édition, une gravure montre
Descartes, à sa table, foulant aux pieds un gros volume
dont la tranche porte un nom propre : Aristote. Il écrit lui
aussi, son volume a le méme format, c'est en somme le
méme ouvrage : au-dedans, tout peut étre à l'inverse, mais
dans sa forme il calque l'ancien, pour mieux s'y substituer.
Or le systéme des principes, cette mécanique du choc, cette
cosmographie des tourbillons, cette chimie des éléments,
cette physiologie des esprits animaux et de la glande piné-
ale, s'est effondré. Descartes demandait qu'on commence
à lire sa somme philosophique comme un roman; ses
contemporains l'ont écouté, et ils ont continué. Mais la
méditation métaphysique n'est pas si solidaire de la
construction romanesque que ne l'avait cru son auteur.
« Ces six Méditations contiennent tous les fondements de
ma physique. Mais il ne le faut pas dire, s'il vous plait. »
Heureusement, si on ne le dit pas, on ne s'en aperçoit guère.
Une autre image se présente : d'un jeune homme qui joue,
avec le sérieux naif et un peu pathétique de la jeunesse et
du jeu, contre l'hostilité et le mensonge du monde. Il joue
méthodiquement, concentré sur ses cartes, un jeu réglé : lui
ne triche pas, et il les abattra l'une aprés l'autre. Nous
n'avons pas plus de cartes que lui, ni d'autres. Notre science
est aussi démunie et fragile, dés qu'elle veut satisfaire la
volonté de vérité qu'elle libére sans la combler. C'est pour-
quoi le désir renaît sans cesse d'abaisser la barre, de se
contenter à moindres frais, de dénoncer comme pompeux
et vide un doute hyperbolique, dont l'excés méme menace
de déborder le métaphysicien et de l'enfermer dans un
cercle : aprés tout, et à quoi bon, sont les formulations
actuelles de ce pyrrhonisme larvé qui, de Gassendi à nos
jours, accompagne les sciences positives et renouvelle
l'antique que sais-je ? Le texte cartésien tire sa force de ne se
30 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
fonder sur rien d'autre que l'entreprise méme du sceptique,
comme le sceptique tire la sienne de suivre toujours la pré-
tention dogmatique. Prouve ta preuve, dit l'un. Pense ton
doute, et ose le dire, rétorque l'autre.
Nous avons une idée de la vérité, invincible à tout le pyr-
rhonisme. Elle s'élucide ici, en ces Méditations, elle y
retrouve sans cesse des forces, que ne cessent de
compromettre les systèmes où elle croit se réaliser.
J.-M. et M. BEYSSADE.
NOTE SUR LE TEXTE
DE CETTE EDITION
Les textes retenus ont été établis à partir des deux édi-
tions Adam et Tannery (AT) et F. Alquié, mentionnées
dans la bibliographie. Nous les avons vérifiés sur les édi-
tions originales, latines (1641 et 1642) et française (1647).
Pour la commodité des lecteurs, nous indiquons tou-
jours la pagination correspondante dans l'édition AT, à
laquelle les commentateurs modernes font tous réfé-
rence : soit que notre texte reproduise le texte d'AT, soit
qu'il en donne une traduction (quand l'original latin n'a
pas été traduit du vivant de Descartes, ou que la traduc-
tion n'a pas été revue et autorisée par lui, auquel cas elle
ne figure pas dans l'édition AT).
Méme revues et autorisées par Descartes, les traduc-
tions de Luynes et de Clerselier s'écartent souvent de
l'original latin. Nous n'indiquons ni les dédoublements
(deux mots frangais rendant un mot latin) ni les addi-
tions qui visent à expliciter une expression : nous ne
signalons que les différences qui modifient le sens. Pour
les Méditations, nos notes reprennent en caractéres droits
le dernier mot français qu'une traduction exacte garde-
rait et ajoutent la suite en italiques.
Quand elles n'ont pas été revues et autorisées par
Descartes, nous avons pourtant retenu de préférence les
traductions de l'époque, en particulier celle de Clerselier,
et nous en avons corrigé les inexactitudes les plus mani-
festes.
32 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
Nous avons modernisé l'orthographe, et modifié la
ponctuation. Nous avons également retouché, pour le
texte latin des Méditations, la répartition en alinéas,
incertaine dans les éditions originales (dont Descartes a
lui-méme dénoncé de ce point de vue les insuffisances)
et refaite arbitrairement dans l'édition AT. Nous avons
respecté les alinéas du texte frangais, sauf en de rares
endroits où nous avons retenu les améliorations appor-
tées par Clerselier dans l'édition de 1661.
Aux Méditations, et aux Objections et Réponses qui
les suivent, nous joignons quatre lettres, écrites par
Descartes entre la rédaction des Méditations et l'édition
latine de 1642 : elles constituent autant de réponses à
des objections, qui n'ont pas trouvé place dans l’œuvre
publiée.
LES MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
DE RENÉ DESCARTES
TOUCHANT LA PREMIÈRE PHILOSOPHIE
DANS LESQUELLES L'EXISTENCE DE DIEU
ET LA DISTINCTION RÉELLE ENTRE L’ÂME
ET LE CORPS DE L'HOMME SONT DÉMONTRÉES
ET LES OBJECTIONS FAITES CONTRE
CES MÉDITATIONS PAR DIVERSES PERSONNES
TRÈS DOCTES AVEC LES RÉPONSES DE L'AUTEUR
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ÉÉLNTATIONE MÉETAPHTST
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AUATUA 83 ?32WOR335 23.1 DAVA 2XTOOC 233]
À MESSIEURS
LE DOYEN ET LES DOCTEURS
DE LA SACRÉE FACULTÉ DE THÉOLOGIE DE PARIS
Messieurs,
La raison qui me porte à vous présenter cet ouvrage arx.
est si juste, et, quand vous en connaîtrez le dessein, je 4
m'assure que vous en aurez aussi une si juste de le
prendre en votre protection, que je pense ne pouvoir
mieux faire, pour vous le rendre en quelque sorte recom-
mandable, qu'en vous disant en peu de mots ce que je
m'y suis proposé. J'ai toujours estimé que ces deux ques-
tions, de Dieu et de l’âme, étaient les principales de celles
qui doivent plutót étre démontrées par les raisons de la
philosophie que de la théologie : car bien qu'il nous suf-
fise, à nous autres qui sommes fidéles, de croire par la
foi qu'il y a un Dieu, et que l'àme humaine ne meurt
point avec le corps, certainement il ne semble pas pos-
sible de pouvoir jamais persuader aux infidéles aucune
religion, ni quasi méme aucune vertu morale, si première-
ment on ne leur prouve ces deux choses par raison natu-
relle. Et d'autant qu'on propose souvent en cette vie de
plus grandes récompenses pour les vices que pour les ver-
tus, peu de personnes préféreraient le juste à l'utile, si
elles n'étaient retenues, ni par la crainte de Dieu, ni par
l'attente d'une autre vie. Et quoiqu'il soit absolument
vrai, qu'il faut croire qu'il y a un Dieu, parce qu'il est
ainsi enseigné dans les Saintes Ecritures, et d'autre part
qu'il faut croire les Saintes Ecritures, parce qu'elles
36 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
viennent de Dieu ; et cela parce que, la foi étant un don
de Dieu, celui-là méme qui donne la gráce pour faire
croire les autres choses, la peut aussi donner pour nous
faire croire qu'il existe : on ne saurait néanmoins propo-
ser cela aux infidéles, qui pourraient s'imaginer que l'on
commettrait en ceci la faute que les logiciens nomment
un Cercle.
Et de vrai, j'ai pris garde que vous autres, Messieurs,
avec tous les théologiens, n'assuriez pas seulement que
l'existence de Dieu se peut prouver par raison naturelle,
mais aussi que l'on infére de la Sainte Écriture, que sa
connaissance est beaucoup plus claire que celle que l'on
a de plusieurs choses créées, et qu'en effet elle est si facile,
que ceux qui ne l'ont point sont coupables. Comme il
parait par ces paroles de la Sagesse, chapitre 13, oü il est
dit que /eur ignorance n'est point pardonnable : car si leur
esprit a pénétré si avant dans la connaissance des choses
du monde, comment est-il possible qu'ils n'en aient point
trouvé plus facilement le souverain Seigneur ? Et aux
Romains, chapitre premier, il est dit qu'ils sont inexcu-
sables. Et encore, au méme endroit, par ces paroles : Ce
qui est connu de Dieu, est manifeste dans eux, il semble
que nous soyons avertis, que tout ce qui se peut savoir de
Dieu peut étre montré par des raisons qu'il n'est pas
besoin de chercher ailleurs que dans nous-mémes, et que
notre esprit seul est capable de nous fournir. C'est pour-
quoi j'ai pensé qu il ne serait point hors de propos, que
je fisse voir ici par quels moyens cela se peut faire, et
quelle voie il faut tenir, pour arriver à la connaissance de
Dieu avec plus de facilité et de certitude que nous ne
connaissons les choses de ce monde.
Et pour ce qui regarde l'àme, quoique plusieurs aient
cru qu'il n'est pas aisé d'en connaitre la nature, et que
quelques-uns aient méme osé dire que les raisons
humaines nous persuadaient qu'elle mourait avec le
corps, et qu'il n’y avait que la seule Foi qui nous ensei-
gnât le contraire, néanmoins, d'autant que le Concile de
Latran, tenu sous Léon X, en la Session 8, les condamne,
À MESSIEURS LE DOYEN ET LES DOCTEURS 37
et qu'il ordonne expressément aux philosophes chrétiens
de répondre à leurs arguments, et d'employer toutes les
forces de leur esprit pour faire connaitre la vérité, j'ai
bien osé l'entreprendre dans cet écrit. Davantage, sachant
que la principale raison, qui fait que plusieurs impies ne
veulent point croire qu'il y a un Dieu, et que l'àme
humaine est distincte du corps, est qu'ils disent que per-
sonne jusques ici n'a pu démontrer ces deux choses;
quoique je ne sois point de leur opinion, mais qu'au
contraire je tienne que presque toutes les raisons qui ont
été apportées par tant de grands personnages, touchant a
ces deux questions, sont autant de démonstrations,
quand elles sont bien entendues, et qu'il soit presque
impossible d'en inventer de nouvelles : si est-ce que je
crois qu'on ne saurait rien faire de plus utile en la philo-
sophie, que d'en rechercher une fois curieusement et avec
soin les meilleures et plus solides, et les disposer en un
ordre si clair et si exact, qu'il soit constant désormais à
tout le monde, que ce sont de véritables démonstrations.
Et enfin, d'autant que plusieurs personnes ont désiré cela
de moi, qui ont connaissance que j'ai cultivé une certaine
méthode pour résoudre toutes sortes de difficultés dans
les sciences ;méthode qui de vrai n'est pas nouvelle, n'y
ayant rien de plus ancien que la vérité, mais de laquelle
ils savent que je me suis servi assez heureusement en
d'autres rencontres ; j'ai pensé qu'il était de mon devoir
de tenter quelque chose sur ce sujet.
Or j'ai travaillé de tout mon possible pour comprendre
dans ce traité tout ce qui s'en peut dire. Ce n'est pas que
j'aie ici ramassé toutes les diverses raisons qu'on pourrait
alléguer pour servir de preuve à notre sujet : car je n'ai
jamais cru que cela fût nécessaire, sinon lorsqu'il n’y en
a aucune qui soit certaine ; mais seulement j'ai traité les
premières et principales d'une telle manière que j'ose bien
les proposer pour de trés évidentes et trés certaines
démonstrations. Et je dirai de plus qu'elles sont telles,
que je ne pense pas qu'il y ait aucune voie par où l'esprit
humain en puisse jamais découvrir de meilleures ; car
38 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
l'importance de l'affaire, et la gloire de Dieu à laquelle
tout ceci se rapporte, me contraignent de parler ici un
peu plus librement de moi que je n'ai de coutume. Néan-
moins, quelque certitude et évidence que je trouve en mes
raisons, je ne puis pas me persuader que tout le monde
soit capable de les entendre. Mais, tout ainsi que dans la
géométrie il y en a plusieurs qui nous ont été laissées par
Archiméde, par Apollonius, par Pappus!, et par plu-
sieurs autres, qui sont reçues de tout le monde pour trés
certaines et trés évidentes, parce qu'elles ne contiennent
rien qui, considéré séparément, ne soit trés facile à
connaitre, et qu'il n'y a point d'endroit où les consé-
quences ne cadrent et ne conviennent fort bien avec les
antécédents ; néanmoins, parce qu'elles sont un peu
longues, et qu'elles demandent un esprit tout entier, elles
ne sont comprises et entendues que de fort peu de per-
sonnes : de méme, encore que j'estime que celles dont Je
me sers ici, égalent, voire même surpassent en certitude et
évidence les démonstrations de géométrie, j'appréhende
néanmoins qu'elles ne puissent pas étre assez suffisam-
ment entendues de plusieurs, tant parce qu'elles sont
aussi un peu longues, et dépendantes les unes des autres,
que principalement parce qu'elles demandent un esprit
entièrement libre de tous préjugés et qui se puisse aisé-
ment détacher du commerce des sens. Et en vérité, il ne
s'en trouve pas tant dans le monde qui soient propres
pour les spéculations métaphysiques, que pour celles de
géométrie. Et de plus il y a encore cette différence que, -
dans la géométrie, chacun étant prévenu de l'opinion
qu'il he s'y avance rien qui n'ait une démonstration cer-
taine, ceux qui n'y sont pas entièrement versés péchent
1. Archimede, mathématicien du III? siècle av. J.-C., qui généralisa la
méthode d'exhaustion. Apollonius de Perga, mathématicien du II° siècle
av. J.-C., célèbre par ses travaux sur les sections coniques. Pappus
d'Alexandrie, mathématicien et compilateur du II? siècle ap. J.-C., dont
certains « problèmes » ne trouveront leurs solutions qu'au XVII siècle.
À MESSIEURS LE DOYEN ET LES DOCTEURS 39
bien plus souvent en approuvant de fausses démonstra-
tions, pour faire croire qu'ils les entendent, qu'en
réfutant les véritables. Il n'en est pas de méme dans la
philosophie, où, chacun croyant que toutes ses proposi-
tions sont problématiques, peu de personnes s'adonnent
à la recherche de la vérité ; et méme beaucoup, se voulant
acquérir la réputation de forts esprits, ne s'étudient à :
autre chose qu'à combattre arrogamment les vérités les
plus apparentes.
C'est pourquoi, Messieurs, quelque force que puissent
avoir mes raisons, parce qu'elles appartiennent à la philo-
sophie, je n’espère pas qu'elles fassent un grand effort sur
les esprits, si vous ne les prenez en votre protection. Mais
l'estime que tout le monde fait de votre compagnie étant
si grande, et le nom de Sorbonne d'une telle autorité, que
non seulement en ce qui regarde la Foi, aprés les sacrés
Conciles, on n'a jamais tant déféré au jugement d'aucune
autre compagnie, mais aussi en ce qui regarde l'humaine
philosophie, chacun croyant qu'il n'est pas possible de
trouver ailleurs plus de solidité et de connaissance, ni
plus de prudence et d'intégrité pour donner son juge-
ment : je ne doute point, si vous daignez prendre tant de
soin de cet écrit, que de vouloir premièrement le corriger,
car ayant connaissance non seulement de mon infirmité,
mais aussi de mon ignorance, je n'oserais pas assurer
qu'il n'y ait aucunes erreurs ; puis aprés y ajouter les
choses qui y manquent, achever celles qui ne sont pas
parfaites, et prendre vous-mémes la peine de donner une
explication plus ample à celles qui en ont besoin, ou du
moins de m'en avertir afin que j'y travaille; et enfin,
aprés que les raisons par lesquelles je prouve qu'il y a un
Dieu, et que l'àme humaine différe d'avec le corps,
auront été portées jusques au point de clarté et d'évi- co
dence, où je m'assure qu'on les peut conduire, qu'elles
devront étre tenues pour de trés exactes démonstrations,
vouloir déclarer cela méme, et le témoigner publique-
ment : je ne doute point, dis-je, que, si cela se fait, toutes
40 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
les erreurs et fausses opinions qui ont jamais été tou-
chant ces deux questions, ne soient bientót effacées de
l'esprit des hommes. Car la vérité fera que tous les doctes
et gens d'esprit souscriront à votre jugement ; et votre
autorité, que les athées, qui sont pour l'ordinaire plus
arrogants! que doctes et judicieux, se dépouilleront de
leur esprit de contradiction, ou que peut-étre ils soutien-
dront eux-mêmes les raisons qu'ils verront être reçues par
toutes les personnes d'esprit pour des démonstrations, de
peur qu'ils ne paraissent n'en avoir pas l'intelligence ; et
enfin tous les autres se rendront aisément à tant de
témoignages, et il n'y aura plus personne qui ose douter
de l'existence de Dieu, et de la distinction réelle et véri-
table de l'àme humaine d'avec le corps.
C'est à vous maintenant à juger du fruit qui revien-
drait de cette créance, si elle était une fois bien établie,
qui voyez les désordres que son doute produit ; mais je
n'aurais pas ici bonne grâce de recommander davantage
la cause de Dieu et de la Religion, à ceux qui en ont
toujours été les plus fermes colonnes ?.
1. Le latin dit : scioli, demi-savants.
2. Le latin dit : à vous qui avez toujours été les plus fermes colonnes
de l'Eglise catholique.
PRÉFACE DE L'AUTEUR AU LECTEUR !
(Traduction) ?
J'ai déjà touché ces deux questions de Dieu et de l'àme sia
humaine dans le Discours français que je mis en lumière, 7^".
en l'année 1637, touchant la méthode pour bien conduire
sa raison et chercher la vérité dans les sciences ; non pas
à dessein d'en traiter alors à fond, mais seulement
comme en passant, afin d'apprendre par le jugement
qu'on en ferait de quelle sorte j'en devrais traiter par
aprés. Car elles m'ont toujours semblé étre d'une telle
importance, que je jugeais qu'il était à propos d'en parler
plus d'une fois ; et le chemin que je tiens pour les expli-
quer est si peu battu, et si éloigné de la route ordinaire,
que je n'ai pas cru qu'il fût utile de le montrer en fran-
çais, et dans un discours qui püt être lu de tout le monde,
de peur que les faibles esprits ne crussent qu'il leur fût
permis de tenter cette voie.
Or, ayant prié dans ce Discours de la Méthode tous
ceux qui auraient trouvé dans mes écrits quelque chose
digne de censure de me faire la faveur de m'en avertir, on
ne m'a rien objecté de remarquable que deux choses sur
ce que j'avais dit touchant ces deux questions, auxquelles
je veux répondre ici en peu de mots, avant que d'entre-
prendre leur explication plus exacte.
1. Cette préface des éditions latines est remplacée dans l'édition fran-
caise de 1647 par l'avis du libraire au lecteur.
2. La traduction publiée en 1661 par Clerselier a été légèrement
modifiée par nous.
42 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
La premiére est qu'il ne s'ensuit pas, de ce que l'esprit
humain, faisant réflexion sur soi-même, ne se connaît
étre autre chose qu'une chose qui pense, que sa nature
ou son essence ne soit seulement que de penser ; en telle
sorte que ce mot seulement exclue toutes les autres choses
qu'on pourrait peut-étre aussi dire appartenir à la nature
de l’âme.
A laquelle objection je réponds que ce n'a point aussi
été en ce lieu-là mon intention de les exclure selon l'ordre
de la vérité de la chose (de laquelle je ne traitais pas
alors), mais seulement selon l'ordre de ma pensée; si
bien que mon sens était que je ne connaissais rien que je
susse appartenir à mon essence sinon que j'étais une
chose qui pense, ou une chose qui a en soi la faculté de
penser. Or, je ferai voir ci-aprés comment, de ce que je
ne connais rien autre chose qui appartienne à mon esprit,
il s’ensuit qu'il n’y a aussi rien autre chose qui, en effet,
lui appartienne.
La seconde est qu'il ne s'ensuit pas, de ce que j'ai en
moi l'idée d'une chose plus parfaite que je ne suis, que
cette idée soit plus parfaite que moi, et beaucoup moins
que ce qui est représenté par cette 1dée existe.
Mais je réponds que dans ce mot d'idée il y a ici de
l'équivoque : car, ou il peut étre pris matériellement pour
une opération de mon entendement, et en ce sens on ne
peut pas dire qu'elle soit plus parfaite que moi ; ou il
peut étre pris objectivement pour la chose qui est repré-
sentée par cette opération, chose qui quoiqu'on ne sup-
pose point qu'elle existe hors de mon entendement, peut
néanmoins étre plus parfaite que moi, à raison de son
essence. Or, dans la suite de ce traité, je ferai voir ample-
ment comment, de cela seulement que j'ai en moi l'idée
d'une chose plus parfaite que moi, il s'ensuit que cette
chose existe véritablement.
De plus, j'ai vu aussi deux autres écrits assez amples
sur cette matiére, mais qui ne combattaient pas tant mes
raisons, que mes conclusions, et ce par des arguments
tirés des lieux communs des athées. Mais, parce que ces
PRÉFACE DE L'AUTEUR AU LECTEUR 43
sortes d'arguments ne peuvent faire aucune impression »
dans l'esprit de ceux qui entendront bien mes raisons et
que les jugements de plusieurs sont si faibles et si peu
raisonnables ! qu'ils se laissent bien plus souvent persua-
der par les premiéres opinions qu'ils auront eues d'une
chose, pour fausses et éloignées de la raison qu'elles
puissent étre, que par une solide et véritable mais posté-
rieurement entendue réfutation de leurs opinions, je ne
veux point ici y répondre, de peur d’être premièrement
obligé de les rapporter.
Je dirai seulement en général que tout ce que disent les
athées pour combattre l'existence de Dieu, dépend tou-
jours ou de ce que l'on feint dans Dieu des affections
humaines, ou de ce qu'on attribue à nos esprits tant de
force et de sagesse que nous avons bien la présomption
de vouloir déterminer et comprendre ce que Dieu peut et
doit faire ; de sorte que tout ce qu'ils disent ne nous don-
nera aucune difficulté, pourvu seulement que nous nous
ressouvenions que nous devons considérer nos esprits
comme des choses finies et limitées, et Dieu comme un
être infini et incompréhensible.
Maintenant, après une première expérience du juge-
ment des hommes, j'entreprends derechef de traiter de
Dieu et de l’âme humaine, et ensemble de jeter les fonde-
ments de la première philosophie, mais sans en attendre
aucune louange du vulgaire, ni espérer que mon livre soit
vu de plusieurs. Au contraire je ne conseillerai jamais à
personne de le lire sinon à ceux qui pourront et voudront
méditer sérieusement avec moi, détacher leur esprit du
commerce des sens et le délivrer entièrement de toutes
sortes de préjugés; lesquels je ne sais que trop être en
fort petit nombre. Mais pour ceux qui, sans se soucier
beaucoup de l’ordre et de la liaison de mes raisons,
s’amuseront à syndiquer et épiloguer sur chacune des
parties, comme font plusieurs, ceux-là, dis-je, ne feront 0
pas grand profit de la lecture de ce traité ; et bien que
1. Le latin dit : prepostera, qui font tout à rebours.
44 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
peut-étre ils trouvent occasion de pointiller en plusieurs
lieux, à grand peine pourront-ils objecter rien de pressant
ou qui soit digne de réponse.
Et d'autant que je ne promets pas aux autres de les
satisfaire en tout de prime abord, et que je ne présume
pas tant de moi que de croire pouvoir prévoir tout ce
qui pourra faire de la difficulté à un chacun, j'exposerai
premiérement dans ces Méditations les mémes pensées
par lesquelles je me persuade étre parvenu à une certaine
et évidente connaissance de la vérité, afin de voir si, par
les mêmes raisons qui m'ont persuadé, je pourrai aussi
en persuader d'autres, et, aprés cela, je répondrai aux
objections qui m'ont été faites par des personnes d'esprit
et de doctrine, à qui j'avais envoyé mes Méditations pour
étre examinées avant que de les mettre sous la presse;
car ils m'en ont fait un si grand nombre et de si diffé-
rentes, que j'ose bien me promettre qu'il sera difficile à
un autre d'en proposer aucunes, qui soient de consé-
quence, qui n'aient point été touchées.
C'est pourquoi je supplie ceux qui désirent lire ces
Méditations de n'en former aucun jugement que premié-
rement ils ne se soient donné la peine de lire toutes ces
objections et leurs solutions.
LE LIBRAIRE AU LECTEUR !
La satisfaction que je puis promettre à toutes les per- «rx.
sonnes d'esprit dans la lecture de ce livre, pour ce qui i
regarde l'auteur et les traducteurs, m'oblige à prendre
garde plus soigneusement à contenter aussi le lecteur de
ma part, de peur que toute sa disgráce ne tombe sur moi
seul. Je tâche donc à le satisfaire, et par mon soin dans
toute cette impression, et par ce petit éclaircissement,
dans lequel je le dois ici avertir de trois choses, qui sont
de ma connaissance particuliére, et qui serviront à la leur.
La premiére est, quel a été le dessein de l'auteur, lorsqu'il
a publié cet ouvrage en latin. La seconde, comment et
pourquoi il parait aujourd'hui traduit en frangais ; et la
troisiéme, quelle est la qualité de cette version.
Lorsque l'auteur, aprés avoir conçu ces Méditations
dans son esprit, résolut d'en faire part au public, ce fut
autant par la crainte d'étouffer la voix de la vérité, qu'à
dessein de la soumettre à l'épreuve de tous les doctes ; à
cet effet il leur voulut parler en leur langue, et à leur
mode, et renferma toutes ses pensées dans le latin, et les
termes de l'Ecole. Son intention n'a point été frustrée, et
son livre a été mis à la question dans tous les tribunaux
]. Dans l'édition frangaise de 1647, cet avis remplace la préface de
l'auteur au lecteur.
46 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
de la philosophie. Les objections jointes à ces Médita-
tions le témoignent assez; et montrent bien que les
savants du siècle se sont donné la peine d’examiner ses
propositions avec rigueur. Ce n’est pas à moi de juger
avec quel succès, puisque c’est moi qui les présente aux
autres pour les en faire juges. Il me suffit de croire pour
moi, et d’assurer les autres, que tant de grands hommes
n’ont pu se choquer sans produire beaucoup de lumière.
II
D Cependant ce livre passe des universités dans les palais
des grands, et tombe entre les mains d'une personne
d'une condition trés éminente!. Aprés en avoir lu les
Méditations, et les avoir jugées dignes de sa mémoire, il
prit la peine de les traduire en frangais ; soit que par ce
moyen il se voulut rendre plus propres et plus familiéres
ces notions assez nouvelles ; soit qu'il n'eut autre dessein
que d'honorer l'auteur par une si bonne marque de son
estime. Depuis une autre personne aussi de mérite? n'a
pas voulu laisser imparfait cet ouvrage si parfait, et mar-
chant sur les traces de ce seigneur, a mis en notre langue
les objections qui suivent les Méditations, avec les
réponses qui les accompagnent ; jugeant bien que, pour
plusieurs personnes, le français ne rendrait pas ces Médi-
tations plus intelligibles que le latin, si elles n'étaient
accompagnées des objections, et de leurs réponses, qui en
sont comme les commentaires. L'auteur ayant été averti
de la bonne fortune des unes et des autres, a non seule-
ment consenti, mais aussi désiré, et prié ces messieurs, de
trouver bon que leurs versions fussent imprimées ; parce
qu'il avait remarqué que ses Méditations avaient été
1. Charles d'Albert, duc de Luynes (1620-1690), fils du ministre de
Louis XIII, ami d'Arnauld qui composa pour son fils, le duc de Che-
vreuse, futur ministre de Louis XIV, La Logique ou L'Art de penser.
2. Claude Clerselier (1614-1684), avocat au Parlement de Paris.
LE LIBRAIRE AU LECTEUR 47
accueillies et reçues avec quelque satisfaction, par un plus
grand nombre de ceux qui ne s'appliquent point à la phi-
losophie de l'Ecole, que de ceux qui s'y appliquent. Ainsi,
comme il avait donné sa premiére impression latine au
désir de trouver des contredisants, il a cru devoir cette
seconde frangaise au favorable accueil de tant de per-
sonnes, qui goütant déjà ses nouvelles pensées, sem-
blaient désirer qu'on leur ótát la langue et le goût de
l'Ecole, pour les accommoder au leur.
III
On trouvera partout cette version assez juste, et si reli-
gieuse, que jamais elle ne s’est écartée du sens de l'auteur.
Je le pourrais assurer sur la seule connaissance que j'ai
de la lumière de l'esprit des traducteurs, qui facilement
n'auront pas pris le change. Mais j'en ai encore une autre
certitude plus authentique, qui est qu'ils ont (comme il
était juste) réservé à l'auteur le droit de revue et de cor-
rection. Il en a usé, mais pour se corriger plutót qu'eux,
et pour éclaircir seulement ses propres pensées. Je veux
dire, que trouvant quelques endroits où il lui a semblé
qu'il ne les avait pas rendues assez claires dans le latin
pour toutes sortes de personnes, il les a voulu ici éclaircir :
par quelque petit changement, que l'on reconnaitra bien-
tôt en conférant le français avec le latin. Ce qui a donné
le plus de peine aux traducteurs dans tout cet ouvrage, a
été la rencontre de quantité de mots de l'art, qui étant
rudes et barbares dans le latin méme, le sont beaucoup
plus dans le français, qui est moins libre, moins hardi, et
moins accoutumé à ces termes de l'Ecole ; ils n'ont osé
pourtant les omettre, parce qu'il eüt fallu changer le sens,
ce que leur défendait la qualité d'interprétes qu'ils
avaient prise : d'autre part, lorsque cette version a passé
sous les yeux de l'auteur, il l'a trouvée si bonne, qu'il
n'en a jamais voulu changer le style, et s'en est toujours
48 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
défendu par sa modestie, et l'estime qu'il fait de ses tra-
ducteurs ; de sorte que par une déférence réciproque, per-
sonne ne les ayant Ôôtés, ils sont demeurés dans cet
ouvrage.
J'ajouterais maintenant, s'il m'était permis, que ce
livre contenant des méditations fort libres, et qui peuvent
méme sembler extravagantes à ceux qui ne sont pas
accoutumés aux spéculations de la métaphysique, il ne
sera ni utile, ni agréable aux lecteurs qui ne pourront
appliquer leur esprit avec beaucoup d'attention à ce
qu'ils lisent, ni s'abstenir d'en juger avant que de l'avoir
assez examiné. Mais j'ai peur qu'on ne me reproche que
je passe les bornes de mon métier, ou plutót que je ne le
sais guére, de mettre un si grand obstacle au débit de
mon livre, par cette large exception de tant de personnes
à qui je ne l'estime pas propre. Je me tais donc, et n'effa-
rouche plus le monde. Mais auparavant, je me sens
encore obligé d'avertir les lecteurs d'apporter beaucoup
d'équité et de docilité à la lecture de ce livre ; car s'ils y
viennent avec cette mauvaise humeur, et cet esprit contra-
riant de quantité de personnes qui ne lisent que pour
disputer, et qui faisant profession de chercher la vérité,
semblent avoir peur de là trouver, puisqu’au méme
moment qu'il leur en paraît quelque ombre, ils tâchent
de la combattre, et de la détruire, ils n'en feront jamais
ni profit, ni jugement raisonnable. Il le faut lire sans pré-
vention, sans précipitation, et à dessein de s'instruire;
donnant d'abord à son auteur l'esprit d'écolier, pour
prendre par aprés celui de censeur. Cette méthode est si
nécessaire pour cette lecture, que je la puis nommer la
clef du livre, sans laquelle personne ne le saurait bien
entendre.
. ABRÉGÉ
DES SIX MÉDITATIONS SUIVANTES
Dans la première, je mets en avant les raisons pour «rx
lesquelles nous pouvons douter généralement de toutes »
choses, et particulièrement des choses matérielles, au
moins tant que nous n'aurons point d'autres fondements
dans les sciences que ceux que nous avons eus jusqu'à
présent. Or, bien que l'utilité d'un doute si général ne
paraisse pas d'abord, elle est toutefois en cela trés grande,
qu'il nous délivre de toutes sortes de préjugés, et nous
prépare un chemin trés facile pour accoutumer notre
esprit à se détacher des sens, et enfin, en ce qu'il fait qu'il
n'est pas possible que nous puissions plus avoir aucun
doute, de ce que nous découvrirons après être véritable.
Dans la seconde, l'esprit, qui, usant de sa propre
liberté, suppose que toutes les choses ne sont point, de
l'existence desquelles il a le moindre doute, reconnait
qu'il est absolument impossible que cependant il n'existe
pas lui-même. Ce qui est aussi d'une trés grande utilité,
d'autant que par ce moyen il fait aisément distinction
des choses qui lui appartiennent, c'est-à-dire à la nature
intellectuelle, et de celles qui appartiennent au corps.
Mais parce qu'il peut arriver que quelques-uns attendent
de moi en ce lieu-là des raisons pour prouver l'immorta-
lité de l'àme, j'estime les devoir maintenant avertir,
qu'ayant táché de ne rien écrire dans ce traité, dont je -
n'eusse des démonstrations trés exactes, je me suis vu
obligé de suivre un ordre semblable à celui dont se
servent les géomètres, savoir est, d'avancer toutes les
50 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
choses desquelles dépend la proposition que l'on cherche,
avant que d'en rien conclure.
Or la premiére et principale chose qui est requise,
avant que de connaitre l'immortalité de l’âme, est d'en
former une conception claire et nette, et entiérement dis-
tincte de toutes les conceptions que l'on peut avoir du
corps : ce qui a été fait en ce lieu-là. Il est requis, outre
cela, de savoir que toutes les choses que nous concevons
clairement et distinctement sont vraies, selon que nous
les concevons : ce qui n'a pu étre prouvé avant la qua-
trième Méditation. De plus, il faut avoir une conception
distincte de la nature corporelle, laquelle se forme, partie
dans cette seconde,et partie dans la cinquième et sixième
Méditation. Et enfin, l'on doit conclure de tout cela que
les choses que l'on congoit clairement et distinctement
étre des substances différentes, comme l'on congoit
l'esprit et le corps, sont en effet des substances diverses,
et réellement distinctes les unes d'avec les autres : et c'est
ce que l'on conclut dans la sixiéme Méditation. Et en la
méme aussi cela se confirme, de ce que nous ne conce-
vons aucun corps que comme divisible, au lieu que
l'esprit, ou l'àme de l'homme, ne se peut concevoir que
comme indivisible : car, en effet, nous ne pouvons conce-
voir la moitié d'aucune àme, comme nous pouvons faire
du plus petit de tous les corps ; en sorte que leurs natures
ne sont pas seulement reconnues diverses, mais méme en
quelque façon contraires. Or il faut qu'ils sachent que je
ne me suis pas engagé d'en rien dire davantage en ce
traité-ci, tant parce que cela suffit pour montrer assez
clairement que de la corruption du corps la mort de
l'áàme ne s'ensuit pas, et ainsi pour donner aux hommes
lespérance d'une seconde vie aprés la mort ;comme
aussi parce que les prémisses, desquelles on peut conclure
l'immortalité de l'àme, dépendent de l'explication de
toute la physique : premiérement, afin de savoir que
généralement toutes les substances, c'est-à-dire les choses
qui ne peuvent exister sans être créées de Dieu, sont de
leur nature incorruptibles, et ne peuvent jamais cesser
ABRÉGÉ DES SIX MÉDITATIONS SUIVANTES 51
d’être, si elles ne sont réduites au néant par ce même
Dieu qui leur veuille dénier son concours ordinaire. Et
ensuite, afin que l’on remarque que le corps, pris en géné-
ral, est une substance, c'est pourquoi aussi il ne périt
point ; mais que le corps humain, en tant qu'il différe des
autres corps, n'est formé et composé que d'une certaine
configuration de membres, et d'autres semblables acci-
dents ; et l’âme humaine, au contraire, n'est point ainsi
composée d'aucuns accidents, mais est une pure sub-
stance. Car encore que tous ses accidents se changent,
par exemple, qu'elle congoive de certaines choses, qu'elle
en veuille d'autres, qu'elle en sente d'autres, etc., c'est
pourtant toujours la méme âme; au lieu que le corps
humain n'est plus le méme, de cela seul que la figure de
quelques-unes de ses parties se trouve changée. D'ou il
s'ensuit que le corps humain peut facilement périr, mais
que l'esprit, ou l'àme de l'homme (ce que je ne distingue
point), est immortelle de sa nature.
Dans la troisiéme Méditation, il me semble que j'ai
expliqué assez au long le principal argument dont je me
sers pour prouver l'existence de Dieu. Toutefois, afin que
l'esprit du lecteur se pût plus aisément abstraire des sens,
je n'ai point voulu me servir en ce lieu-là d'aucunes com-
paraisons tirées des choses corporelles, si bien que peut-
étre il y est demeuré beaucoup d'obscurités, lesquelles,
comme j'espère, seront entièrement éclaircies dans les
réponses que j'ai faites aux objections qui m'ont depuis
été proposées. Comme, par exemple, il est assez difficile
d'entendre comment l'idée d'un étre souverainement par-
fait, laquelle se trouve en nous, contient tant de réalité
objective, c'est-à-dire participe par représentation à tant
de degrés d'étre et de perfection, qu'elle doive nécessaire-
ment venir d'une cause souverainement parfaite. Mais je
l'ai éclairci dans ces réponses, par la comparaison d'une
machine fort artificielle, dont l'idée se rencontre dans
l'esprit de quelque ouvrier ; car, comme l'artifice objectif
de cette idée doit avoir quelque cause, à savoir la science
de l'ouvrier, ou de quelque autre duquel il l'ait apprise,
52 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
de méme il est impossible que l'idée de Dieu, qui est en
nous, n'ait pas Dieu méme pour sa cause.
Dans la quatriéme, il est prouvé que les choses que
nous concevons fort clairement et fort distinctement sont
toutes vraies ; et ensemble est expliqué en quoi consiste
la raison de l'erreur ou fausseté : ce qui doit nécessaire-
ment étre su, tant pour confirmer les vérités précédentes,
que pour mieux entendre celles qui suivent. (Mais cepen-
dant il est à remarquer que je ne traite nullement en ce
lieu-là du péché, c'est-à-dire de l'erreur qui se commet
dans la poursuite du bien et du mal, mais seulement de
celle qui arrive dans le jugement et le discernement du
vrai et du faux; et que je n'entends point y parler des
choses qui appartiennent à la foi, ou à la conduite de
la vie, mais seulement de celles qui regardent les vérités
spéculatives et connues par l'aide de la seule lumiére
naturelle !).
Dans la cinquiéme, outre que la nature corporelle prise
en général y est expliquée, l'existence de Dieu y est encore
démontrée par de nouvelles raisons, dans lesquelles
toutefois 11 se peut rencontrer quelques difficultés, mais
qui seront résolues dans les réponses aux objections qui
m'ont été faites ; et aussi on y découvre de quelle sorte
il est véritable, que la certitude méme des démonstrations
géométriques dépend de la connaissance d'un Dieu.
Enfin, dans la sixiéme, je distingue l'action de l'enten-
dement d'avec celle de l'imagination; les marques de
cette distinction y sont décrites. J'y montre que l'àme de
l'homme est réellement distincte du corps, et toutefois
qu'elle lui est si étroitement conjointe et unie, qu'elle ne
compose que comme une méme chose avec lui. Toutes
les erreurs qui procédent des sens y sont exposées, avec
les moyens de les éviter. Et enfin, j'y apporte toutes les
raisons desquelles on peut conclure l'existence des choses
matérielles : non que je les juge fort utiles pour prouver
1. Mise entre parenthèses dans le texte original, cette addition a été
faite à la demande d'Arnauld.
ABRÉGÉ DES SIX MÉDITATIONS SUIVANTES 53
ce qu'elles prouvent, à savoir, qu'il y a un monde, que les
hommes ont des corps, et autres choses semblables, qui
n'ont jamais été mises en doute par aucun homme de
bon sens ! ; mais parce qu'en les considérant de prés, l'on
vient à connaitre qu'elles ne sont pas si fermes ni si évi-
dentes, que celles qui nous conduisent à la connaissance
de Dieu et de notre àme ; en sorte que celles-ci sont les
plus certaines et les plus évidentes qui puissent tomber
en la connaissance de l'esprit humain. Et c'est tout ce
que j'ai eu dessein de prouver dans ces six Méditations ;
ce qui fait que j'omets ici beaucoup d'autres questions,
dont j'ai aussi parlé par occasion dans ce traité.
1. Le latin dit : qui n'ont jamais été sérieusement mises en doute par
aucun homme sain d'esprit.
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MÉDITATIONS
TOUCHANT
LA PREMIÈRE PHILOSOPHIE
DANS LESQUELLES
L'EXISTENCE DE DIEU,
ET LA DISTINCTION RÉELLE
ENTRE L'ÀME ET LE CORPS DE L'HOMME
SONT DÉMONTRÉES
MEDITATIO PRIMA
AT, VII, De iis que in dubium revocari possunt.
17
Animadverti jam ante aliquot annos quam multa,
ineunte aetate, falsa pro veris admiserim, & quam dubia
sint quecunque istis postea superextruxi, ac proinde fun-
ditus omnia semel in vita esse evertenda, atque a primis
fundamentis denuo inchoandum, si quid aliquando fir-
mum & mansurum cupiam in scientiis stabilire ; sed
ingens opus esse videbatur, eamque ætatem expectabam,
qua foret tam matura, ut capessendis disciplinis aptior
nulla sequeretur. Quare tamdiu cunctatus sum ut dein-
ceps essem in culpa, si quod temporis superest ad agen-
dum, deliberando consumerem. Opportune igitur hodie
mentem curis omnibus/exsolvi, securum mihi otium pro-
curavi, solus secedo, serio tandem & libere generali huic
mearum opinionum eversioni vacabo.
Ad hoc autem non erit necesse, ut omnes esse falsas
ostendam, quod nunquam fortassis assequi possem ; sed
quia jam ratio persuadet, non minus accurate ab iis quz
non plane certa sunt atque indubitata, quam ab aperte
falsis assensionem esse cohibendam, satis erit ad omnes
rejiciendas, si aliquam rationem dubitandi in unaquaque
reperero. Nec ideo etiam singula erunt percurrendæ, quod
operis esset infiniti; sed quia, suffossis fundamentis,
PREMIERE MÉDITATION
Des choses que l'on peut révoquer en doute. AT, IX,
13
Il y a déjà quelque temps que je me suis aperçu que,
dés mes premières années, j'avais reçu quantité de fausses
opinions pour véritables, et que ce que j'ai depuis fondé
sur des principes si mal assurés, ne pouvait étre que fort
douteux et incertain ; de façon qu'il me fallait entre-
prendre sérieusement une fois en ma vie de me défaire de
toutes les opinions que j'avais reçues jusques alors en ma
créance, et commencer tout de nouveau dés les fonde-
ments, si je voulais établir quelque chose de ferme et de
constant dans les sciences. Mais cette entreprise me sem-
blant étre fort grande, j'ai attendu que j'eusse atteint un
âge qui fût si mûr, que je n'en pusse espérer d'autre après
lui, auquel je fusse plus propre à l'exécuter ;ce qui m'a
fait différer si longtemps, que désormais je croirais
commettre une faute, si J'employais encore à délibérer le
temps qui me reste pour agir.
Maintenant donc que mon esprit est libre de tous
soins, et que je me suis procuré un repos assuré dans une
paisible solitude, je m'appliquerai sérieusement et avec
liberté à détruire généralement toutes mes anciennes opi-
nions. Or il ne sera pas nécessaire, pour arriver à ce des-
sein, de prouver qu'elles sont toutes fausses, de quoi
peut-étre je ne viendrais jamais à bout ; mais, d'autant 4
que la raison me persuade déjà que je ne dois pas moins
soigneusement m'empécher de donner créance aux
choses qui ne sont pas entièrement certaines et indubi-
tables, qu'à celles qui nous paraissent manifestement étre
58 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
quidquid iis superædificatum est sponte collabitur, aggre-
diar statim ipsa principia, quibus illud omne quod olim
credidi nitebatur.
Nempe quidquid hactenus ut maxime verum admisi,
vel a sensibus, vel per sensus accepi ; hos autem interdum
fallere deprehendi, ac prudentiæ est nunquam illis plane
confidere qui nos vel semel deceperunt.
Sed forte, quamvis interdum sensus circa minuta quæ-
dam & remotiora nos fallant, pleraque tamen alia sunt
de quibus dubitari plane non potest, quamvis ab iisdem
hauriantur : ut jam me hic esse, foco assidere, hyemali
toga esse indutum, chartam istam manibus contrec-
tare, & similia. Manus vero has ipsas, totumque hoc cor-
pus meum esse, qua ratione posset negari? nisi me forte
comparem nescio quibus insanis, / quorum cerebella tam
contumax vapor ex atra bile labefactat, ut constanter
asseverent vel se esse reges, cum sunt pauperrimi, vel pur-
pura indutos, cum sunt nudi, vel caput habere fictile, vel
se totos esse cucurbitas, vel ex vitro conflatos ; sed
amentes sunt isti, nec minus ipse demens viderer, si quod
ab iis exemplum ad me transferrem.
Praeclare sane, tanquam non sim homo qui soleam
noctu dormire, & eadem omnia in somnis pati, vel etiam
interdum minus verisimilia, quam quz isti vigilantes.
Quam frequenter vero usitata ista, me hic esse, toga ves-
tiri, foco assidere, quies nocturna persuadet, cum tamen
positis vestibus jaceo inter strata! Atqui nunc certe
vigilantibus oculis intueor hanc chartam, non sopitum
est hoc caput quod commoveo, manum istam prudens &
sciens extendo & sentio ; non tam distincta contingerent
PREMIÈRE MÉDITATION 59
fausses, le moindre sujet de douter que j'y trouverai suf-
fira pour me les faire toutes rejeter. Et pour cela il n'est
pas besoin que je les examine chacune en particulier, ce
qui serait d'un travail infini ; mais, parce que la ruine des
fondements entraine nécessairement avec soi tout le reste
de l'édifice, je m'attaquerai d'abord aux principes sur les-
quels toutes mes anciennes opinions étaient appuyées.
Tout ce que j'ai reçu jusqu'à présent pour le plus vrai
et assuré, je l'ai appris des sens, ou par les sens : or j'ai
quelquefois éprouvé que ces sens étaient trompeurs, et il
est de la prudence de ne se fier jamais entiérement à ceux
qui nous ont une fois trompés.
Mais, encore que les sens nous trompent quelquefois,
touchant les choses peu sensibles et fort éloignées, il s'en
rencontre peut-étre beaucoup d'autres, desquelles on ne
peut pas raisonnablement douter!, quoique nous les
connaissions par leur moyen : par exemple, que je sois ici,
assis auprès du feu, vêtu d'une robe de chambre, ayant ce
papier entre les mains, et autres choses de cette nature.
Et comment est-ce que je pourrais nier que ces mains et
ce corps-ci soient à mol ? si ce n'est peut-étre que je me
compare à ces insensés, de qui le cerveau est tellement
troublé et offusqué par les noires vapeurs de la bile, qu'ils
assurent constamment qu'ils sont des rois, lorsqu'ils sont
trés pauvres; qu'ils sont vétus d'or et de pourpre,
lorsqu'ils sont tout nus ; ou s'imaginent étre des cruches,
ou avoir un corps de verre. Mais quoi ? ce sont des fous ;
et je ne serais pas moins extravagant, si je me réglais sur
leurs exemples.
Toutefois j'ai ici à considérer que je suis homme, et par
conséquent que j'ai coutume de dormir et de me repré-
senter en mes songes les mémes choses, ou quelquefois de
moins vraisemblables, que ces insensés, lorsqu'ils veillent.
Combien de fois m'est-il arrivé de songer, la nuit, que
j'étais en ce lieu, que j'étais habillé, que j'étais auprès du
feu, quoique je fusse tout nu dedans mon lit? Il me
1. Desquelles i/ est tout à fait impossible de douter
60 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
dormienti. Quasi scilicet non recorder a similibus etiam
cogitationibus me alias in somnis fuisse delusum ; que
dum cogito attentius, tam plane video nunquam certis
indiciis vigiliam a somno posse distingui, ut obstupes-
cam, & fere hic ipse stupor mihi opinionem somni
confirmet.
Age ergo somniemus, nec particularia ista vera sint,
nos oculos aperire, caput movere, manus extendere, nec
forte etiam nos habere tales manus, nec tale totum cor-
pus ; tamen profecto fatendum est visa per quietem esse
veluti quasdam pictas imagines, qua non nisi ad similitu-
dinem rerum verarum fingi potuerunt ; ideoque saltem
generalia haec, oculos, caput, manus, totumque corpus,
res quasdam non imaginarias, sed veras existere. Nam
20 sane pictores ipsi, ne tum qui/dem, cum Sirenas & Saty-
riscos maxime inusitatis formis fingere student, naturas
omni ex parte novas iis possunt assignare, sed tantum-
modo diversorum animalium membra permiscent ; vel si
forte aliquid excogitent adeo novum, ut nihil omnino ei
simile fuerit visum, atque ita plane fictitium sit & falsum,
certe tamen ad minimum veri colores esse debent, ex qui-
bus illud componant. Nec dispari ratione, quamvis etiam
generalia hac, oculi, caput, manus, & similia, imaginaria
esse possent, necessario tamen saltem alia quaedam
adhuc magis simplicia & universalia vera esse fatendum
est, ex quibus tanquam coloribus veris omnes iste, seu
vere, seu false, qua in cogitatione nostra sunt, rerum
imagines effinguntur.
PREMIÈRE MÉDITATION 61
semble bien à présent que ce n'est point avec des yeux
endormis que je regarde ce papier ; que cette téte que je
remue n'est point assoupie ; que c'est avec dessein et de
propos délibéré que j'étends cette main, et que je la sens:
ce qui arrive dans le sommeil ne semble point si clair ni si S
distinct que tout ceci. Mais, en y pensant soigneusement,
je me ressouviens d'avoir été souvent trompé, lorsque je
dormais, par de semblables illusions. Et m'arrétant sur
cette pensée, je vois si manifestement qu'il n'y a point
d'indices concluants, ni de marques assez certaines par oü
l'on puisse distinguer nettement la veille d'avec le sommeil,
que j'en suis tout étonné ; et mon étonnement est tel, qu'il
est presque capable de me persuader que je dors.
Supposons donc maintenant que nous sommes endor-
mis, et que toutes ces particularités-ci, à savoir, que nous
ouvrons les yeux, que nous remuons la téte, que nous
étendons les mains, et choses semblables, ne sont que de
fausses illusions ; et pensons que peut-étre nos mains, ni
tout notre corps, ne sont pas tels que nous les voyons.
Toutefois il faut au moins avouer que les choses qui nous
sont représentées dans le sommeil sont comme des
tableaux et des peintures, qui ne peuvent étre formées
qu'à la ressemblance de quelque chose de réel et de véri-
table ; et qu'ainsi, pour le moins, ces choses générales, à
savoir, des yeux, une téte, des mains, et tout le reste du
corps, ne sont pas choses imaginaires, mais vraies et exis-
tantes. Car de vrai les peintres, lors méme qu'ils s'étu-
dient avec le plus d'artifice à représenter des sirénes et
des satyres par des formes bizarres et extraordinaires, ne
leur peuvent pas toutefois attribuer des formes et des
natures entiérement nouvelles, mais font seulement un
certain mélange et composition des membres de divers
animaux ; ou bien, si peut-étre leur imagination est assez
extravagante pour inventer quelque chose de si nouveau,
que jamais nous n'ayons rien vu de semblable, et qu'ainsi
leur ouvrage nous représente une chose purement feinte
et absolument fausse, certes à tout le moins les couleurs
dont ils le composent doivent-elles étre véritables.
62 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
Cujus generis esse videntur natura corporea in com-
muni, ejusque extensio ; item figura rerum extensarum ;
item quantitas, sive earumdem magnitudo & numerus ;
item locus in quo existant, tempusque per quod
durent, & similia.
Quapropter ex his forsan non male concludemus Phy-
sicam, Astronomiam, Medicinam, disciplinasque alias
omnes, que a rerum compositarum consideratione
dependent, dubias quidem esse; atqui Arithmeticam,
Geometriam, aliasque ejusmodi, qua nonnisi de simpli-
cissimis & maxime generalibus rebus tractant, atque
utrum ez sint in rerum natura necne, parum curant, ali-
quid certi atque indubitati continere. Nam sive vigilem,
sive dormiam, duo et tria simul juncta sunt quinque,
quadratumque non plura habet latera quam quatuor;
nec fieri posse videtur ut tam perspicuz veritates in sus-
picionem falsitatis incurrant.
21 Verumtamen infixa quedam est meæ menti vetus opi-
nio, Deum esse qui potest omnia, & a quo talis, qualis
existo, sum creatus. Unde autem scio illum non fecisse ut
nulla plane sit terra, nullum coelum, nulla res extensa,
nulla figura, nulla magnitudo, nullus locus, & tamen hzc
omnia non aliter quam nunc mihi videantur existere?
Imo etiam, quemadmodum judico interdum alios errare
circa ea quz se perfectissime scire arbitrantur, ita ego ut
fallar quoties duo & tria simul addo, vel numero quadrati
latera, vel si quid aliud facilius fingi potest ? At forte
PREMIERE MÉDITATION 63
Et par la méme raison, encore que ces choses géné-
rales, à savoir, des yeux, une téte, des mains, et autres
semblables, pussent être imaginaires, il faut toutefois
avouer qu'il y a des choses encore plus simples et plus
universelles, qui sont vraies et existantes, du mélange des-
quelles, ni plus ni moins que de celui de quelques véri-
tables couleurs, toutes ces images des choses qui résident
en notre pensée, soit vraies et réelles, soit feintes et fan-
tastiques, sont formées. De ce genre de choses est la
nature corporelle en général, et son étendue ; ensemble
la figure des choses étendues, leur quantité ou grandeur,
et leur nombre ; comme aussi le lieu où elles sont, le
temps qui mesure leur durée, et autres semblables.
C'est pourquoi peut-étre que de là nous ne conclurons 6
pas mal, si nous disons que la physique, l'astronomie, la
médecine, et toutes les autres sciences qui dépendent de
la considération des choses composées, sont fort dou-
teuses et incertaines ; mais que l'arithmétique, la géomé-
trie, et les autres sciences de cette nature, qui ne traitent
que de choses fort simples et fort générales, sans se
mettre beaucoup en peine si elles sont dans la nature, ou
si elles n'y sont pas, contiennent quelque chose de certain
et d'indubitable. Car, soit que je veille ou que je dorme,
deux et trois joints ensemble formeront toujours le
nombre de cinq, et le carré n'aura jamais plus de quatre
côtés ; et il ne semble pas possible que des vérités si appa-
rentes puissent étre soupconnées d'aucune fausseté ou
d'incertitude.
Toutefois il y a longtemps que j'ai dans mon esprit une
certaine opinion, qu'il y a un Dieu qui peut tout, et par
qui j'ai été créé et produit tel que je suis. Or qui me peut
avoir assuré que ce Dieu n'ait point fait qu'il n'y ait
aucune terre, aucun ciel, aucun corps étendu, aucune
figure, aucune grandeur, aucun lieu, et que néanmoins
j'aie les sentiments de toutes ces choses, et que tout cela
ne me semble point exister autrement que je le vois ? Et
méme, comme je juge quelquefois que les autres se
méprennent, méme dans les choses qu'ils pensent savoir
64 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
noluit Deus ita me decipi, dicitur enim summe bonus;
sed si hoc ejus bonitati repugnaret, talem me creasse ut
semper fallar, ab eadem etiam videretur esse alienum per-
mittere ut interdum fallar; quod ultimum tamen non
potest dici.
Essent vero fortasse nonnulli qui tam potentem ali-
quem Deum mallent negare, quam res alias omnes cre-
dere esse incertas. Sed iis non repugnemus, totumque hoc
de Deo demus esse fictitium ; at seu fato, seu casu, seu
continuata rerum serie, seu quovis alio modo me ad id
quod sum pervenisse supponant ; quoniam falli & errare
imperfectio quadam esse videtur, quo minus potentem
originis mez authorem assignabunt, eo probabilius erit
me tam imperfectum esse ut semper fallar. Quibus sane
argumentis non habeo quod respondeam, sed tandem
cogor fateri nihil esse ex iis quz olim vera putabam, de
quo non liceat dubitare, idque non per inconsiderantiam
vel levitatem, sed propter validas & meditatas rationes;
ideoque etiam ab iisdem, non minus quam ab aperte fal-
Sis, / accurate deinceps assensionem esse cohibendam, si
quid certi velim invenire.
Sed nondum sufficit hæc advertisse, curandum est ut
recorder ; assidue enim recurrunt consuete opiniones,
PREMIÈRE MÉDITATION 65
avec le plus de certitude, il se peut faire qu'il ait voulu
que je me trompe toutes les fois que je fais l'addition de
deux et de trois, ou que je nombre les cótés d'un carré,
ou que je juge de quelque chose encore plus facile, si l'on
se peut imaginer rien de plus facile que cela. Mais peut-
être que Dieu n'a pas voulu que je fusse déçu de la sorte,
car il est dit souverainement bon. Toutefois, si cela répu-
gnerait à sa bonté, de m'avoir fait tel que je me trom-
passe toujours, cela semblerait aussi lui étre aucunement
contraire, de permettre que je me trompe quelquefois, et
néanmoins je ne puis douter qu'il ne le permette.
Il y aura peut-être ici des personnes qui aimeront
mieux nier l'existence d'un Dieu si puissant, que de croire
que toutes les autres choses sont incertaines. Mais ne leur
résistons pas pour le présent, et supposons, en leur
faveur, que tout ce qui est dit ici d'un Dieu soit une fable.
Toutefois, de quelque façon qu'ils supposent que je sois
parvenu à l'état et à l'étre que je posséde, soit qu'ils
l'atribuent à quelque destin ou fatalité, soit qu'ils le
réferent au hasard, soit qu'ils veuillent que ce soit par
une continuelle suite et liaison des choses, il est certain
que, puisque faillir et se tromper est une espéce d'imper- 1
fection, d'autant moins puissant sera l'auteur qu'ils attri-
bueront à mon origine, d'autant plus sera-t-il probable
que je suis tellement imparfait que je me trompe tou-
jours. Auxquelles raisons je n'ai certes rien à répondre,
mais je suis contraint d'avouer que, de toutes les opinions
que j'avais autrefois reçues en ma créance pour véritables,
il n'y en a pas une de laquelle je ne puisse maintenant
douter, non par aucune inconsidération ou légèreté, mais
pour des raisons trés fortes et mürement considérées : de
sorte qu'il est nécessaire que j'arrête et suspende désor-
mais mon jugement sur ces pensées, et que je ne leur
donne pas plus de créance, que je ferais à des choses qui
me paraitraient évidemment fausses, si je désire trouver
quelque chose de constant et d'assuré dans les sciences.
Mais il ne suffit pas d'avoir fait ces remarques, il faut
encore que je prenne soin de m'en souvenir; car ces
66 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
occupantque credulitatem meam tanquam longo usu &
familiaritatis jure sibi devinctam, fere etiam me invito;
nec unquam iis assentiri & confidere desuescam, quam-
diu tales esse supponam quales sunt revera, nempe ali-
quo quidem modo dubias, ut jam jam ostensum est, sed
nihilominus valde probabiles, & quas multo magis rationi
consentaneum sit credere quam negare. Quapropter, ut
opinor, non male agam, si, voluntate plane in contrarium
versa, me ipsum fallam, illasque aliquandiu omnino fal-
sas imaginariasque esse fingam, donec tandem, velut
æquatis utrimque præjudiciorum ponderibus, nulla
amplius prava consuetudo judicium meum a recta rerum
perceptione detorqueat. Etenim scio nihil inde periculi
vel erroris interim sequuturum, & me plus æquo diffiden-
tie indulgere non posse, quandoquidem nunc non rebus
agendis, sed cognoscendis tantum incumbo.
Supponam igitur non optimum Deum, fontem verita-
tis, sed genium aliquem malignum, eundemque summe
potentem & callidum, omnem suam industriam in eo
posuisse, ut me falleret : putabo calum, aerem, terram,
colores, figuras, sonos, cunctaque externa nihil aliud esse
quam ludificationes somniorum, quibus insidias creduli-
tati mez tetendit : considerabo meipsum tanquam manus
non / habentem, non oculos, non carnem, non sangui-
nem, non aliquem sensum, sed haec omnia me habere
falso opinantem : manebo obstinate in hac meditatione
s
PREMIÈRE MÉDITATION 67
anciennes et ordinaires opinions me reviennent encore sou-
vent en la pensée, le long et familier usage qu'elles ont eu
avec moi leur donnant droit d'occuper mon esprit contre
mon gré, et de se rendre presque maitresses de ma créance.
Et je ne me désaccoutumerai jamais d'y acquiescer, et de
prendre confiance en elles, tant que je les considérerai telles
qu'elles sont en effet, c'est à savoir en quelque fagon dou-
teuse, comme je viens de montrer, et toutefois fort pro-
bables, en sorte que l'on a beaucoup plus de raison de les
croire que de les nier. C'est pourquoi je pense que j'en use-
rai plus prudemment, si, prenant un parti contraire,
j'emploie tous mes soins à me tromper moi-même, feignant
que toutes ces pensées sont fausses et imaginaires ! ;
jusques à ce qu'ayant tellement balancé mes préjugés, qu'ils
ne puissent faire pencher mon avis plus d'un cóté que d'un
autre, mon jugement ne soit plus désormais maitrisé par de
mauvais usages et détourné du droit chemin qui le peut
conduire à la connaissance de la vérité. Car je suis assuré
que cependant il ne peut y avoir de péril ni d'erreur en cette
voie, et que je ne saurais aujourd'hui trop accorder à ma
défiance, puisqu'il n'est pas maintenant question d'agir,
mais seulement de méditer et de connaitre.
Je supposerai donc qu'il y a, non point un vrai Dieu,
qui est la souveraine source de vérité, mais un certain
mauvais génie, non moins rusé et trompeur que puissant,
qui a employé toute son industrie à me tromper. Je pense-
rai que le ciel, l'air, la terre, les couleurs, les figures, les
sons et toutes les choses extérieures que nous voyons, ne
sont que des illusions et tromperies ?, dont il se sert pour
surprendre ma crédulité. Je me considérerai moi-méme 8
comme n'ayant point de mains, point d'yeux, point de
chair, point de sang, comme n'ayant aucun sens, mais
croyant faussement avoir toutes ces choses. Je demeurerai
obstinément attaché à cette pensée ; et si, par ce moyen,
|l. Feignant pour quelque temps que ces pensées sont entièrement
fausses et imaginaires
2. Illusions des songes
68 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
defixus, atque ita, siquidem non in potestate mea sit ali-
quid veri cognoscere, at certe hoc quod in me est, ne
falsis assentiar, nec mihi quidquam iste deceptor, quan-
tumvis potens, quantumvis callidus, possit imponere,
obfirmata mente cavebo.
Sed laboriosum est hoc institutum, & desidia quedam
ad consuetudinem vite me reducit. Nec aliter quam
captivus, qui forte imaginaria libertate fruebatur in som-
nis, cum postea suspicari incipit se dormire, timet exci-
tari, blandisque illusionibus lente connivet : sic ! sponte
relabor in veteres opiniones, vereorque expergisci, ne pla-
cidæ quieti laboriosa vigilia succedens, non in aliqua
luce, sed inter inextricabiles jam motarum difficultatum
tenebras, in posterum sit degenda.
1. La première édition porte hic au lieu de sic.
PREMIERE MÉDITATION 69
il n'est pas en mon pouvoir de parvenir à la connaissance
d'aucune vérité, à tout le moins il est en ma puissance de
suspendre mon jugement. C'est pourquoi je prendrai
garde soigneusement de ne point recevoir en ma croyance
aucune fausseté, et préparerai si bien mon esprit à toutes
les ruses de ce grand trompeur, que, pour puissant et rusé
qu'il soit, il ne me pourra jamais rien imposer.
Mais ce dessein est pénible et laborieux, et une certaine
paresse m'entraine insensiblement dans le train de ma vie
ordinaire. Et tout de même qu'un esclave qui jouissait
dans le sommeil d'une liberté imaginaire, lorsqu'il com-
mence à soupçonner que sa liberté n'est qu'un songe,
craint d'étre réveillé, et conspire avec ces illusions agré-
ables pour en étre plus longuement abusé, ainsi je
retombe insensiblement de moi-même dans mes
anciennes opinions, et j'appréhende de me réveiller de cet
assoupissement, de peur que les veilles laborieuses qui
succéderaient à la tranquillité de ce repos, au lieu de
m'apporter quelque jour et quelque lumiére dans la
connaissance de la vérité, ne fussent pas suffisantes pour
éclaircir toutes les ténébres des difficultés qui viennent
d'étre agitées.
MEDITATIO SECUNDA
De natura mentis humana :
quod ipsa sit notior quam corpus.
In tantas dubitationes hesterna meditatione conjectus
sum, ut nequeam amplius earum oblivisci, nec videam
tamen qua ratione solvendæ sint ;sed, tanquam in pro-
24 fundum gurgitem ex improviso delapsus, ita turbatus
sum, ut nec possim in imo pedem figere, nec enatare ad
summum. Enitar tamen & tentabo rursus eandem viam
quam heri fueram ingressus, removendo scilicet illud
omne quod vel minimum dubitationis admittit, nihilo
secius quam si omnino falsum esse comperissem ; per-
gamque porro donec aliquid certi, vel, si nihil aliud, sal-
tem hoc ipsum pro certo, nihil esse certi, cognoscam.
Nihil nisi punctum petebat Archimedes, quod esset fir-
mum & immobile, ut integram terram loco dimoveret;
magna quoque speranda sunt, si vel minimum quid inve-
nero quod certum sit & inconcussum.
Suppono igitur omnia qua video falsa esse; credo
nihil unquam extitisse eorum quæ mendax memoria
repraesentat ; nullos plane habeo sensus ; corpus, figura,
extensio, motus, locusque sunt chimeræ. Quid igitur erit
verum ? Fortassis hoc unum, nihil esse certi.
MÉDITATION SECONDE
De la nature de l'esprit humain ;
et qu'il est plus aisé à connaítre que le corps.
La Méditation que je fis hier m'a rempli l'esprit de tant
de doutes, qu'il n'est plus désormais en ma puissance de
les oublier. Et cependant je ne vois pas de quelle facon
je les pourrai résoudre ; et comme si tout à coup j'étais
tombé dans une eau trés profonde, je suis tellement sur-
pris, que je ne puis ni assurer mes pieds dans le fond, ni
nager pour me soutenir au-dessus. Je m'efforcerai néan-
moins, et suivrai derechef la même voie où j'étais entré
hier, en m'éloignant de tout ce en quoi je pourrai imagi-
ner le moindre doute, tout de méme que si je connaissais
que cela füt absolument faux ; et je continuerai toujours
dans ce chemin, jusqu'à ce que j'aie rencontré quelque 9
chose de certain ou du moins, si je ne puis autre chose,
jusqu'à ce que j'aie appris certainement, qu'il n'y a rien
au monde de certain.
Archimède, pour tirer le globe terrestre de sa place et
le transporter en un autre lieu, ne demandait rien qu'un
point qui füt fixe et assuré. Ainsi j'aurai droit de conce-
voir de hautes espérances, si je suis assez heureux pour
trouver seulement une chose qui soit certaine et indubi-
table.
Je suppose donc que toutes les choses que je vois sont
fausses ; je me persuade que rien n'a jamais été de tout ce
que ma mémoire remplie de mensonges me représente ; je
pense n'avoir aucun sens ; je crois que le corps, la figure,
l'étendue, le mouvement et le lieu ne sont que des fictions
42 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
Sed unde scio nihil esse diversum ab iis omnibus quæ
jam jam recensui, de quo ne minima quidem occasio sit
dubitandi? Nunquid est aliquis Deus, vel quocunque
nomine illum vocem, qui mihi has ipsas cogitationes
immittit? Quare vero hoc putem, cum forsan ipsemet
illarum author esse possim ? Nunquid ergo saltem ego
aliquid sum ? Sed jam negavi me habere ullos sensus, &
ullum corpus. Hæreo tamen ; nam quid inde ? Sumne ita
corpori sensibusque alligatus, ut sine illis esse non pos-
sim ? Sed mihi persuasi nihil plane esse in mundo, nullum
celum, nullam terram, nullas mentes, nulla corpora;
nonne igitur etiam me non esse ? [mo certe ego eram, si
quid mihi persuasi. Sed est deceptor nescio quis, summe
potens, summe callidus, qui de industria me semper fallit.
Haud dubie igitur ego etiam sum, si me fallit ;& fallat
quantum potest, nunquam tamen efficiet, ut nihil sim
quamdiu me aliquid esse cogitabo. Adeo ut, omnibus
satis superque pensitatis, denique statuendum sit hoc
pronuntiatum, Ego sum, ego existo, quoties a me profer-
tur, vel mente concipitur, necessario esse verum.
Nondum vero satis intelligo, quisnam sim ego ille, qui
jam necessario sum ; deincepsque cavendum est ne forte
quid aliud imprudenter assumam in locum mei, sicque
aberrem etiam in ea cognitione, quam omnium certissi-
mam evidentissimamque esse contendo. Quare jam
denuo meditabor quidnam me olim esse crediderim,
priusquam in has cogitationes incidissem ; ex quo deinde
subducam quidquid allatis rationibus vel minimum
potuit infirmari, ut ita tandem precise remaneat illud
tantum quod certum est & inconcussum.
MÉDITATION SECONDE 73
de mon esprit. Qu'est-ce donc qui pourra étre estimé
véritable ? Peut-étre rien autre chose, sinon qu'il n'y a
rien au monde de certain.
Mais que sais-je s'il n'y a point quelque autre chose diffé-
rente de celles que je viens de juger incertaines, de laquelle
on ne puisse avoir le moindre doute ? N’y a-t-il point
quelque Dieu, ou quelque autre puissance, qui me met en
l'esprit ces pensées ? Cela n'est pas nécessaire ; car peut-
être que je suis capable de les produire de moi-même. Moi
donc à tout le moins ne suis-je pas quelque chose ? Mais
j'ai déjà nié que j'eusse aucun sens ni aucun corps. J'hésite
néanmoins, car que s'ensuit-il de là? Suis-je tellement
dépendant du corps et des sens, que je ne puisse étre sans
eux ? Mais je me suis persuadé qu'il n'y avait rien du tout
dans le monde, qu'il n'y avait aucun ciel, aucune terre,
aucuns esprits, ni aucuns corps ; ne me suis-je donc pas
aussi persuadé que je n'étais point ? Non certes, j'étais sans
doute, si je me suis persuadé, ou seulement si j'ai pensé
quelque chose. Mais il y a un je ne sais quel trompeur trés
puissant et trés rusé, qui emploie toute son industrie à me
tromper toujours. Il n’y a donc point de doute que je suis,
s'il me trompe; et qu l me trompe tant qu 1l voudra, il ne
saurait jamais faire que je ne sois rien, tant que je Ruso
Mais je ne connais pas encore assez clairement ce que
je suis, moi qui suis certain que je suis; de sorte que
désormais il faut que je prenne soigneusement garde de
ne prendre pas imprudemment quelque autre chose pour t2
moi, et ainsi de ne me point méprendre dans cette
connaissance, que je soutiens étre plus certaine et plus
évidente que toutes celles que j'ai eues auparavant .
1. Être la plus certaine et la plus évidente de toutes.
74 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
Quidnam igitur antehac me esse putavi? Hominem
scilicet. Sed quid est homo ? Dicamne animal rationale ?
Non, quia postea quarendum foret quidnam animal
sit, & quid rationale, atque ita ex una quaestione in plures
dificilioresque delaberer ; nec jam mihi tantum otii est,
ut illo velim inter istiusmodi subtilitates abuti. Sed hic
potius attendam, quid sponte & natura duce cogitationi
26 mez antehac occurrebat, quoties quid essem considera-
bam. Nempe occurrebat primo, me habere vultum,
manus, brachia, totamque hanc membrorum machinam,
qualis etiam, in cadavere cernitur & quam corporis
nomine designabam. Occurrebat praterea me nutriri,
incedere, sentire, & cogitare : quas quidem actiones ad
animam referebam. Sed quid esset hac anima, vel non
advertebam, vel exiguum nescio quid imaginabar, instar
venti, vel ignis, vel ætheris, quod crassioribus mei parti-
bus esset infusum. De corpore vero ne dubitabam qui-
dem, sed distincte me nosse arbitrabar, ejus naturam,
quam si forte, qualem mente concipiebam, describere
tentassem, sic explicuissem : per corpus intelligo illud
omne quod aptum est figura aliqua terminari, loco cir-
cumscribi, spatium sic replere, ut ex eo aliud omne cor-
pus excludat; tactu, visu, auditu, gustu, vel odoratu
MÉDITATION SECONDE 75
C'est pourquoi je considérerai derechef ce que je
croyais étre avant que j'entrasse dans ces derniéres
pensées; et de mes anciennes opinions je retrancherai
tout ce qui peut étre combattu par les raisons que j'ai
tantót alléguées, en sorte qu'il ne demeure précisément
rien que ce qui est entiérement indubitable. Qu'est-ce
donc que j'ai cru être ci-devant ? Sans difficulté, j'ai
pensé que j'étais un homme. Mais qu'est-ce qu'un
homme ? Dirai-je que c'est un animal raisonnable ? Non
certes : car il faudrait par apres rechercher ce que c'est
qu'animal, et ce que c'est que raisonnable, et ainsi d'une
seule question nous tomberions insensiblement en une
infinité d'autres plus difficiles et embarrassées, et je ne
voudrais pas abuser du peu de temps et de loisir qui me
reste, en l'employant à déméler de semblables subtilités.
Mais je m'arréterai plutót à considérer ici les pensées qui
naissaient ci-devant d'elles-mémes en mon esprit, et qui
ne m'étaient inspirées que de ma seule nature, lorsque
je m'appliquais à la considération de mon étre. Je me
considérais, premiérement, comme ayant un visage, des
mains, des bras, et toute cette machine composée d'os et
de chair, telle qu'elle parait en un cadavre, laquelle je
désignais par le nom de corps. Je considérais, outre cela,
que je me nourrissais, que je marchais, que je sentais et
que je pensais, et je rapportais toutes ces actions à l'àme ;
mais je ne m'arrétais point à penser ce que c'était que
cette àme, ou bien, si je m'y arrétais, j'imaginais qu'elle
était quelque chose extrémement rare et subtile, comme
un vent, une flamme ou un air trés délié, qui était insinué
et répandu dans mes plus grossiéres parties. Pour ce qui
était du corps, je ne doutais nullement de sa nature ; car
je pensais la connaitre fort distinctement, et si je l'eusse
voulu expliquer suivant les notions que j'en avais, je
l'eusse décrite en cette sorte : Par le corps, j'entends tout
ce qui peut étre terminé par quelque figure ; qui peut étre
compris en quelque lieu, et remplir un espace en telle
sorte que tout autre corps en soit exclu ; qui peut être
senti, ou par l'attouchement, ou par la vue, ou par l'ouie,
76 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
percipi, necnon moveri pluribus modis, non quidem a
seipso, sed ab alio quopiam a quo tangatur : namque
habere vim seipsum movendi, item sentiendi, vel cogi-
tandi, nullo pacto ad naturan corporis pertinere judica-
bam; quinimo mirabar potius tales facultates in
quibusdam corporibus reperiri.
Quid autem nunc !, ubi suppono deceptorem aliquem
potentissimum, &, si fas est dicere, malignum, data opera
in omnibus, quantum potuit, me delusisse ? Possumne
affirmare me, habere vel minimum quid ex iis omnibus,
qua jam dixi ad naturam corporis pertinere ? Attendo,
27 cogito, revolvo, nihil occurrit; fatigor eadem frustra
repetere. Quid vero ex iis que animæ tribuebam ? Nutriri
vel incedere? Quandoquidem jam corpus non habeo,
hac quoque nihil sunt nisi figmenta. Sentire? Nempe
etiam hoc non fit sine corpore, & permulta sentire visus
sum in somnis quz deinde animadverti me non sensisse.
Cogitare ? Hic invenio : cogitatio est; hac sola a me
divelli nequit. Ego sum, ego existo ; certum est. Quandiu
autem ? Nempe quandiu cogito ; nam forte etiam fieri
posset, si cessarem ab omni cogitatione, ut illico totus
esse desinerem. Nihil nunc admitto nisi quod necessario
sit verum ; sum igitur precise tantum res cogitans, id est,
mens, sive animus, sive intellectus, sive ratio, voces mihi
prius significationis ignota. Sum autem res vera, & vere
existens ; sed qualis res ? Dixi, cogitans.
s
1. La première édition omet nunc.
MÉDITATION SECONDE 77
ou par le goût, ou par l’odorat ; qui peut être mû en
plusieurs façons, non par lui-même, mais par quelque
chose d'étranger duquel il soit touché et dont il regoive
l'impression. Car d'avoir en soi la puissance de se mou-
voir, de sentir et de penser, je ne croyais aucunement que
l'on dût attribuer ces avantages à la nature corporelle ; au
contraire, je m'étonnais plutót de voir que de semblables ©
facultés se rencontraient en certains corps.
Mais moi, qui suis-je, maintenant que je suppose qu'il
y a quelqu'un qui est extrémement puissant et, si je l'ose
dire, malicieux et rusé, qui emploie toutes ses forces et
toute son industrie à me tromper? Puis-je m'assurer
d'avoir la moindre de toutes les choses que j'ai attribuées
ci-dessus à la nature corporelle ? Je m'arréte à y penser
avec attention, je passe et repasse toutes ces choses en
mon esprit, et je n'en rencontre aucune que je puisse dire
être en moi. Il n'est pas besoin que je m'arréte à les
dénombrer. Passons donc aux attributs de l’âme, et
voyons s'il y en a quelques-uns qui soient en moi. Les
premiers sont de me nourrir et de marcher ; mais s'il est
vrai que je n'ai point de corps, il est vrai aussi que je ne
puis marcher ni me nourrir. Un autre est de sentir ; mais
on ne peut aussi sentir sans le corps : outre que j'ai pensé
sentir autrefois plusieurs choses pendant le sommeil, que
jai reconnu à mon réveil n'avoir point en effet senties.
Un autre est de penser ; et je trouve ici que la pensée
est un attribut qui m'appartient. Elle seule ne peut étre
détachée de moi. Je suis, j'existe : cela est certain ; mais
combien de temps ? À savoir, autant de temps que je
pense; car peut-étre se pourrait-il faire, si je cessais de
penser, que je cesserais en méme temps d'étre ou d'exis-
ter. Je n'admets maintenant rien qui ne soit nécessaire-
ment vrai : je ne suis donc, précisément parlant, qu'une
chose qui pense, c'est-à-dire un esprit, un entendement
ou une raison, qui sont des termes dont la signification
m'était auparavant inconnue. Or je suis une chose vraie,
et vraiment existante ; mais quelle chose ? Je l'ai dit : une
chose qui pense. Et quoi davantage? J'exciterai encore
78 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
Quid praeterea ? Imaginabor : non sum compages illa
membrorum, quæ corpus humanum appellatur ; non sum
etiam tenuis aliquis aer istis membris infusus, non ventus,
non ignis, non vapor, non halitus, non quidquid mihi
fingo : supposui enim ista nihil esse. Manet positio : nihilo-
minus tamen ego aliquid sum. Fortassis vero contingit, ut
hec ipsa, quæ suppono nihil esse, quia mihi sunt ignota,
tamen in rei veritate non differant ab eo me quem novi?
Nescio, de hac re jam non disputo ; de iis tantum qua mihi
nota sunt, judicium ferre possum. Novi me existere ; quero
quis sim ego ille quem novi. Certissimum est hujus sic præ-
28 cise sumpti notitiam non pendere ab iis qua existere non-
dum novi ; non igitur ab iis ullis, quz imaginatione effingo.
Atque hoc verbum, effingo, admonet me erroris mei : nam
fingerem revera, si quid me esse imaginarer, quia nihil aliud
est imaginari quam rei corporea figuram, seu imaginem,
contemplari. Jam autem certo scio me esse, simulque fieri
posse ut omnes istæ imagines, & generaliter quecunque ad
corporis naturam referuntur, nihil sint prater insomnia.
Quibus animadversis, non minus ineptire videor, dicendo :
imaginabor, ut distinctius agnoscam quisnam sim, quam si
dicerem : jam quidem sum experrectus, videoque nonnihil
veri, sed quia nondum video satis evidenter, data opera
MÉDITATION SECONDE 79
mon imagination, pour chercher si je ne suis point
quelque chose de plus. Je ne suis point cet assemblage de
membres, que l'on appelle le corps humain ; je ne suis
point un air délié et pénétrant, répandu dans tous ces
membres; je ne suis point un vent, un souffle, une
vapeur, ni rien de tout ce que je puis feindre et imaginer,
puisque j'ai supposé que tout cela n'était rien, et que,
sans changer cette supposition, je trouve que je ne laisse
pas d'étre certain que je suis quelque chose.
Mais aussi peut-il arriver que ces mémes choses, que
je suppose n'étre point, parce qu'elles me sont inconnues,
ne sont point en effet différentes de moi que je connais ! ?
Je n'en sais rien ; je ne dispute pas maintenant de cela, je
ne puis donner mon jugement que des choses qui me sont
connues : j'ai reconnu que j'étais, et je cherche quel je
suis, moi que j'ai reconnu être ?. Or il est trés certain que
cette notion et connaissance de moi-même, ainsi précisé- 2
ment prise?, ne dépend point des choses dont l'existence
ne m'est pas encore connue ; ni par conséquent, et à plus
forte raison, d'aucune de celles qui sont feintes et inven-
tées par l'imagination. Et méme ces termes de feindre et
d'imaginer m'avertissent de mon erreur ; car je feindrais
en effet, si j'imaginais être quelque chose, puisque imagi-
ner n'est autre chose que contempler la figure ou l'image
d'une chose corporelle. Or je sais déjà certainement que
je suis, et que tout ensemble il se peut faire que toutes
ces images-là, et généralement toutes les choses que l'on
rapporte à la nature du corps, ne soient que des songes
ou des chiméres. En suite de quoi je vois clairement que
jaurais aussi peu de raison en disant : j'exciterai mon
imagination pour connaitre plus distinctement qui je suis,
que si je disais : je suis maintenant éveillé, et j'apergois
quelque chose de réel et de véritable ; mais, parce que je
ne l’aperçois pas encore assez nettement, je m'endormirai
1. De ce moi que je connais.
2. Quel je suis, moi, ce moi que j'ai reconnu étre.
3. De cet étre ainsi précisément pris
80 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
obdormiam, ut hoc ipsum mihi somnia verius eviden-
tiusque repræsentent. Itaque cognosco nihil eorum quæ
possum imaginationis ope comprehendere, ad hanc quam
de me habeo notitiam pertinere, mentemque ab illis diligen-
tissime avocandam esse, ut suam ipsa naturam quam dis-
tinctissime percipiat.
Sed quid igitur sum? Res cogitans. Quid est hoc?
Nempe dubitans, intelligens, affirmans, negans, volens,
nolens, imaginans quoque, & sentiens. Non pauca sane
hac sunt, si cuncta ad me pertineant. Sed quidni perti-
nerent? Nonne ego ipse sum qui jam dubito fere de
omnibus, qui nonnihil tamen intelligo, qui hoc unum
verum esse affirmo, nego caetera, cupio plura nosse, nolo
decipi, multa vel invitus imaginor, multa etiam tanquam
a sensibus venientia animadverto? Quid est horum,
S quamvis semper dormiam, quamvis etiam is qui me crea-
vit, quantum in se est, me deludat, quod non eque verum
sit ac me esse ? Quid est quod a mea cogitatione distin-
guatur ? Quid est quod a me ipso separatum dici possit ?
Nam quod ego sim qui dubitem, qui intelligam, qui
velim, tam manifestum est, ut nihil occurrat per quod
evidentius explicetur. Sed vero etiam ego idem sum qui
imaginor ; nam quamvis forte, ut supposui, nulla prorsus
res imaginata vera sit, vis tamen ipsa imaginandi revera
existit, & cogitationis mez partem facit. Idem denique
ego sum qui sentio, sive qui res corporeas tanquam per
sensus animadverto : videlicet jam lucem video, strepi-
tum audio, calorem sentio. Falsa hac sunt, dormio enim.
At certe videre videor, audire, calescere. Hoc falsum esse
non potest ; hoc est proprie quod in me sentire appella-
tur ; atque hoc praecise sic sumptum nihil aliud est quam
cogitare.
MÉDITATION SECONDE 81
tout exprés, afin que mes songes me représentent cela
méme avec plus de vérité et d'évidence. Et ainsi, je recon-
nais certainement que rien de tout ce que je puis com-
prendre par le moyen de l'imagination, n'appartient à
cette connaissance que j'ai de moi-méme, et qu'il est
besoin de rappeler et détourner son esprit de cette facon
de concevoir, afin qu'il puisse lui-méme reconnaitre bien
distinctement sa nature.
Mais qu'est-ce donc que je suis ? Une chose qui
Qu'est-ce qu'une chose qui pense ?
pas peu si toutes ces choses appartiennent à ma nature.
Mais pourquoi n'y appartiendraient-elles pas ? Ne suis-je
pas encore ce méme qui doute presque de tout, qui néan-
moins entends et congois certaines choses, qui assure et
affirme celles-là seules êtres véritables, qui nie toutes les
autres, qui veux et désire d'en connaitre davantage, qui
ne veux pas étre trompé, qui imagine beaucoup de
choses, méme quelquefois en dépit que j'en aie, et qui en
sens aussi beaucoup, comme par l'entremise des organes
du corps? Y a-t-il rien de tout cela qui ne soit aussi
véritable qu'il est certain que je suis, et que j'existe,
quand méme je dormirais toujours, et que celui qui m'a
donné l'étre se servirait de toutes ses forces pour m'abu-
ser ? Y a-t-il aussi aucun de ces attributs qui puisse étre
distingué de ma pensée, ou qu'on puisse dire étre séparé
de moi-même ? Car il est de soi si évident que c'est moi
qui doute, qui entends, et qui désire, qu'il n'est pas ici
besoin de rien ajouter pour l'expliquer. Et j'ai aussi cer- 23
tainement la puissance d'imaginer; car encore qu'il
puisse arriver (comme j'ai supposé auparavant) que les
choses que j'imagine ne soient pas vraies, néanmoins
cette puissance d'imaginer ne laisse pas d'étre réellement
en moi, et fait partie de ma pensée. Enfin je suis le méme
qui sens, c'est-à-dire qui regois et connais les choses
comme par les organes des sens, puisqu'en effet je vois
la lumière, j'ouis le bruit, je ressens la chaleur. Mais l'on
82 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
Ex quibus equidem aliquanto melius incipio nosse quis-
nam sim ; sed adhuc tamen videtur, nec possum abstinere
quin putem, res corporeas, quarum imagines cogitatione
formantur, & quas ipsi sensus explorant, multo distinctius
agnosci quam istud nescio quid mei, quod sub imaginatio-
nem non venit : quanquam profecto sit mirum, res quas
animadverto esse dubias, ignotas, a me alienas, distinctius
quam quod verum est, quod cognitum, quam denique me
ipsum, a me comprehendi. Sed video quid sit : gaudet
aberrare mens mea, necdum se patitur intra veritatis
limites cohiberi. Esto igitur, & adhuc semel laxissimas
habenas ei permittamus, ut, illis paulo post opportune
reductis, facilius se regi patiatur.
Consideremus res illas que vulgo putantur omnium dis-
tinctissime comprehendi : corpora scilicet, quz tangimus,
qua videmus ; non quidem corpora in communi, generales
enim iste perceptiones aliquanto magis confusæ esse
solent, sed unum in particulari. Sumamus, exempli causa,
hanc ceram : nuperrime ex favis fuit educta ; nondum ami-
sit omnem saporem sui mellis ;nonnihil retinet odoris
florum ex quibus collecta est; ejus color, figura, magni-
tudo, manifesta sunt ; dura est, frigida est, facile tangitur,
ac, si articulo ferias, emittet sonum ; omnia denique illi
adsunt qua requiri videntur, ut corpus aliquod possit
quam distinctissime cognosci. Sed ecce, dum loquor, igni
admovetur; saporis reliquie purgantur, odor expirat,
color mutatur, figura tollitur, crescit magnitudo, fit
MÉDITATION SECONDE 83
me dira que ces apparences sont fausses et que je dors.
Qu'il soit ainsi ; toutefois, à tout le moins, il est trés certain
quil me semble que je vois, que j'ouis et que je
m'échauffe ; et c'est proprement ce qui en moi s'appelle
sentir, et cela, pris ainsi précisément, n'est rien autre chose
que penser. D’où je commence à connaitre quel je suis,
avec un peu plus de lumière et de distinction que ci-devant.
Mais je ne me puis empécher de croire que les choses
corporelles, dont les images se forment par ma pensée, et
qui tombent sous les sens, ne soient plus distinctement
connues que cette je ne sais quelle partie de moi-méme qui
ne tombe point sous l'imagination : quoiqu'en effet ce soit
une chose bien étrange, que des choses que je trouve dou-
teuses et éloignées, soient plus clairement et plus facile-
ment connues de moi, que celles qui sont véritables et
certaines, et qui appartiennent à ma propre nature. Mais je
vois bien ce que c'est : mon esprit se plait de s'égarer, et ne
se peut encore contenir dans les justes bornes de la vérité.
Relâchons-lui donc encore une fois la bride, afin que,
venant ci-aprés à la retirer doucement et à propos, nous le
puissions plus facilement régler et conduire.
Commengons par la considération des choses les
plus communes, et que nous croyons comprendre le plus
distinctement, à savoir les corps que nous touchons
et que nous voyons. Je n'entends pas parler des corps
en général, car ces notions générales sont d'ordinaire
plus confuses, mais de quelqu'un en particulier DU
nons pour exemple ce morceau de cire qui vient d'étre
tiré de la ruche : il n'a pas encore perdu la douceur du
miel qu'il contenait, il retient encore quelque chose
de l'odeur des fleurs dont il a été recueilli ;sa couleur,
sa figure, sa grandeur, sont apparentes; il est dur,
il est froid, on le touche, et si vous le frappez, il rendra
quelque son. Enfin toutes les choses qui peuvent distinc-
tement faire connaitre un corps, se rencontrent en
"m voici que, cependant que je parle, on l'approche
du feu : ce qui y restait de saveur s'exhale, l'odeur
84 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
liquida, fit calida, vix tangi potest, nec jam, si pulses,
emittet sonum. Remanetne adhuc eadem cera ? Remanere
fatendum est ; nemo negat, nemo aliter putat.
Quid erat igitur in ea quod tam distincte comprehen-
debatur? Certe nihil eorum quz sensibus attingebam;
nam quacunque sub gustum, vel odoratum, vel visum,
vel tactum, vel auditum, veniebant, mutata jam sunt;
remanet cera. Fortassis illud erat quod nunc cogito :
nempe ceram ipsam non quidem fuisse istam dulcedinem
mellis, nec florum fragrantiam, nec istam albedinem, nec
figuram, nec sonum, sed corpus quod mihi apparebat
paulo ante modis istis conspicuum, nunc diversis. Quid
est autem hoc praecise quod sic imaginor? Attenda-
mus, &, remotis iis que ad ceram non pertinent, videa-
mus quid supersit : nempe nihil aliud quam extensum
quid, flexibile, mutabile. Quid vero est hoc flexibile,
mutabile? An quod imaginor, hanc ceram ex figura
rotunda in quadratam, vel ex hac in triangularem verti
posse? Nullo modo; nam innumerabilium ejusmodi
mutationum capacem eam esse comprehendo, nec pos-
sum tamen innumerabiles imaginando percurrere ; nec
igitur comprehensio hzc ab imaginandi facultate perfici-
tur. Quid extensum ? Nunquid etiam ipsa ejus extensio
MÉDITATION SECONDE 85
s'évanouit, sa couleur se change, sa figure se perd, sa
grandeur augmente, il devient liquide, il s'échauffe, à
peine le peut-on toucher, et quoiqu'on le frappe, il ne
rendra plus aucun son. La méme cire demeure-t-elle
après ce changement ? Il faut avouer qu'elle demeure;
et personne ne le peut nier!. Qu'est-ce donc que l'on
connaissait en ce morceau de cire avec tant de distinc-
tion ? Certes ce ne peut étre rien de tout ce que j'y ai
remarqué par l'entremise des sens, puisque toutes les
choses qui tombaient sous le goût, ou l'odorat, ou la vue,
ou l'attouchement, ou l'ouie, se trouvent changées, et
cependant la même cire demeure ?. Peut-être était-ce ce
que je pense maintenant, à savoir que la cire? n'était pas
ni cette douceur du miel, ni cette agréable odeur des
fleurs, ni cette blancheur, ni cette figure, ni ce son, mais
seulement un corps qui un peu auparavant me paraissait
sous ces formes, et qui maintenant se fait remarquer sous
d'autres. Mais qu'est-ce, précisément parlant, que j'ima-
gine, lorsque je la congois en cette sorte ? Considérons-le
attentivement, et éloignant toutes les choses qui n'appar-
tiennent point à la cire, voyons ce qui reste. Certes il ne
demeure rien que quelque chose d'étendu, de flexible et
de muable. Or qu'est-ce que cela : flexible et muable ?
N'est-ce pas que j'imagine que cette cire étant ronde est
capable de devenir carrée, et de passer du carré en une
figure triangulaire ? Non certes, ce n'est pas cela, puisque
je la congois capable de recevoir une infinité de sem-
blables changements ^, et je ne saurais néanmoins par-
courir cette infinité par mon imagination, et par
conséquent cette conception que j'ai de la cire ne
s'accomplit pas par la faculté d'imaginer. Qu'est-ce
maintenant que cette extension ? N'est-elle pas aussi
1. Personne ne le nie, personne ne pense autrement.
2. La cire demeure.
3. La cire elle-même
4. Puisque je comprends qu'elle est capable d'innombrables change-
ments de cette sorte. Plus loin, conception traduit de méme compre-
hensio.
86 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
est ignota ? Nam in cera liquescente fit major, major in
ferventi, majorque rursus, si calor augeatur ; nec recte
judicarem quid sit cera, nisi putarem hanc etiam plures
secundum extensionem varietates admittere, quam fue-
rim unquam imaginando complexus. Superest igitur ut
concedam, me nequidem imaginari quid sit hæc cera, sed
sola mente percipere ; dico hanc in particulari, de cera
enim in communi clarius est. Quænam vero est hzc cera,
que non nisi mente percipitur? Nempe eadem quam
video, quam tango, quam imaginor, eadem denique
quam ab initio esse arbitrabar. Atqui, quod notandum
est, ejus perceptio non visio, non tactio, non imaginatio
est, nec unquam fuit, quamvis prius ita videretur,
sed solius mentis inspectio, qua vel imperfecta esse
potest & confusa, ut prius erat, vel clara & distincta, ut
nunc est, prout minus vel magis ad illa ex quibus constat
attendo.
Miror vero interim quam prona sit mea mens in
errores ; nam quamvis hac apud me tacitus & sine voce
32 considerem, hæreo tamen in verbis ipsis, & fere decipior
ab ipso usu loquendi. Dicimus enim nos videre ceram
ipsammet, si adsit, non ex colore vel ex figura eam adesse
MÉDITATION SECONDE 87
inconnue, puisque dans la cire qui se fond elle augmente,
et se trouve encore plus grande quand elle est entière-
ment fondue, et beaucoup plus encore quand la chaleur
augmente davantage ? Et je ne concevrais pas clairement
et selon la vérité ce que c'est que la cire, si je ne pensais
qu'elle est capable de recevoir plus de variétés selon
l'extension, que je n'en ai jamais imaginé. Il faut donc
que je tombe d'accord, que je ne saurais pas méme
| concevoir par l'imagination ce que c'est que cette cire,
et quil n' a que mon entendement seul qui le
conçoive !. Je dis ce morceau de cire en particulier, car
pour la cire en général, il est encore plus évident. Or
quelle est cette cire, qui ne peut étre congue que par
l'entendement ou l'esprit? ? Certes c'est la méme que je
vois, que je touche, que j'imagine, et la méme que je
connaissais dés le commencement. Mais ce qui est à
remarquer, sa perception, ou bien l'action par laquelle
on l'apergoit, n'est point une vision, ni un attouchement,
ni une imagination, et ne l'a jamais été, quoiqu'il le sem-
blát ainsi auparavant, mais seulement une inspection de n25
l'esprit?, laquelle peut étre imparfaite et confuse, comme
elle était auparavant, ou bien claire et distincte, comme
elle est à présent, selon que mon attention se porte plus
ou moins aux choses qui sont en elle, et dont elle est
composée.
Cependant je ne me saurais trop étonner, quand je
considére combien mon esprit a de faiblesse, et de pente
qui le porte insensiblement dans l'erreur. Car encore que
sans parler je considére tout cela en moi-méme, les
paroles toutefois m'arrétent, et je suis presque trompé
par les termes du langage ordinaire ; car nous disons que
nous voyons la méme cire, si on nous la présente, et non
pas que nous jugeons que c'est la méme, de ce qu'elle a
1. Et que je la perçois par l'esprit seul.
2. Qui n'est perçue que par l'esprit.
3. Mais une inspection de l'esprit seul. De méme à l'alinéa suivant.
88 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
judicare. Unde concluderem statim : ceram ergo visione
oculi, non solius mentis inspectione, cognosci ; nisi jam
forte respexissem ex fenestra homines in platea transeun-
tes, quos etiam ipsos non minus usitate quam ceram dico
me videre. Quid autem video prater pileos & vestes,
sub quibus latere possent automata? Sed judico
homines esse. Atque ita id quod putabam me videre
oculis, sola judicandi facultate, que in mente mea est,
comprehendo.
Sed pudeat supra vulgus sapere cupientem, ex formis
loquendi quas vulgus invenit dubitationem quæsivisse ;
pergamusque deinceps, attendendo utrum ego perfectius
evidentiusque percipiebam quid esset cera, cum primum
aspexi, credidique me illam ipso sensu externo, vel saltem
sensu communi, ut vocant, id est potentia imaginatrice,
cognoscere ? An vero potius nunc, postquam diligentius
investigavi tum quid ea sit, tum quomodo cognoscatur ?
Certe hac de re dubitare esset ineptum ; nam quid fuit in
prima perceptione distinctum ? Quid quod non a quovis
animali haberi posse videretur ? At vero cum ceram ab
externis formis distinguo, & tanquam vestibus detractis
nudam considero, sic illam revera, quamvis adhuc error
in judicio meo esse possit, non possum tamen sine
humana mente percipere.
MÉDITATION SECONDE 89
méme couleur et méme figure ! ; d’où je voudrais presque
conclure, que l'on connait la cire par la vision des yeux,
et non par la seule inspection de l'esprit, si par hasard je
ne regardais d'une fenétre des hommes qui passent dans
la rue, à la vue desquels je ne manque pas de dire que je
vois des hommes, tout de méme que je dis que je vois de
la cire ;et cependant que vois-je de cette fenétre, sinon
des chapeaux et des manteaux, qui peuvent couvrir des
spectres ou des hommes feints qui ne se remuent que par
ressorts? ? Mais je juge que ce sont de vrais hommes ;
et ainsi je comprends, par la seule puissance de juger
qui réside en mon esprit, ce que Je croyais voir de mes
yeux.
Un homme qui táche d'élever sa connaissance au-delà
du commun, doit avoir honte de tirer des occasions de
douter des formes et des termes de parler du vulgaire;
jaime mieux passer outre, et considérer si je concevais
avec plus d'évidence et de perfection ce qu'était la cire,
lorsque je l'ai d'abord aperque, et que j'ai cru la connaitre
par le moyen des sens extérieurs, ou à tout le moins du
sens commun, ainsi qu'ils appellent, c'est-à-dire de la
puissance imaginative, que je ne la congois à présent,
aprés avoir plus exactement examiné ce qu'elle est, et de
quelle façon elle peut être connue. Certes il serait ridicule
de mettre cela en doute. Car qu'y avait-il dans cette pre-
miére perception qui füt distinct et évident, et qui ne
pourrait pas tomber en méme sorte dans le sens du
moindre des animaux ? Mais quand je distingue la cire
d'avec ses formes extérieures, et que, tout de méme que
si je lui avais Óté ses vêtements, je la considère toute nue,
certes, quoiqu'il se puisse encore rencontrer quelque
erreur dans mon jugement, je ne la puis concevoir de
cette sorte sans un esprit humain.
1. Nous disons que nous voyons /a cire elle-même, si elle est présente,
et non pas que nous jugeons, à partir de la couleur ou de la figure, qu'elle
est présente.
2. Couvrir des automates.
90 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
33 Quid autem dicam de hac ipsa mente, sive de me ipso ?
Nihildum enim aliud admitto in me esse prater mentem.
Quid, inquam, ego qui hanc ceram videor tam distincte
percipere ? Nunquid me ipsum non tantum multo verius,
multo certius, sed etiam multo distinctius evidentiusque,
cognosco? Nam, si judico ceram existere, ex eo quod
hanc videam, certe multo evidentius efficitur me ipsum
etiam existere, ex eo ipso quod hanc videam. Fieri enim
potest ut hoc quod video non vere sit cera ; fieri potest
ut ne quidem oculos habeam, quibus quidquam videa-
tur ; sed fieri plane non potest, cum videam, sive (quod
jam non distinguo) cum cogitem me videre, ut ego ipse
cogitans non aliquid sim. Simili ratione, si judico ceram
esse, ex eo quod hanc tangam, idem rursus efficietur,
videlicet me esse. Si ex eo quod imaginer, vel quavis alia
ex causa, idem plane. Sed & hoc ipsum quod de cera
animadverto, ad reliqua omnia, qua sunt extra me
posita, licet applicare. Porro autem, si magis distincta
visa sit cere perceptio, postquam mihi, non ex solo visu
vel tactu, sed pluribus ex causis innotuit, quanto distinc-
tius me ipsum a me nunc cognosci fatendum est, quan-
doquidem nulle rationes vel ad cere, vel ad cujuspiam
alterius corporis perceptionem possint juvare, quin
eædem omnes mentis mea naturam melius probent !
Sed & alia insuper tam multa sunt in ipsa mente, ex qui-
bus ejus notitia distinctior reddi potest, ut ea, qua ex
corpore ad illam emanant, vix numeranda videantur.
MÉDITATION SECONDE 91
Mais enfin que dirai-je de cet esprit, c’est-à-dire de
moi-même ? Car jusques ici je n'admets en moi autre
chose qu’un esprit. Que prononcerai-je, dis-je, de moi qui
semble concevoir avec tant de netteté et de distinction ce
morceau de cire ? Ne me connais-je pas moi-même, non
seulement avec bien plus de vérité et de certitude, mais
encore avec beaucoup plus de distinction et de netteté?
Car si je juge que la cire est, ou existe, de ce que je la
vois, certes il suit bien plus évidemment que je suis ou
que j'existe moi-même, de ce que je la vois. Car il se peut
faire que ce que je vois ne soit pas en effet de la cire ; il
peut aussi arriver que je n'aie pas méme des yeux pour
voir aucune chose; mais il ne se peut pas faire que,
lorsque je vois, ou (ce que je ne distingue plus) lorsque
je pense voir, que moi qui pense ne sois quelque chose.
De méme, si je juge que la cire existe, de ce que je la
touche, il s'ensuivra encore la méme chose, à savoir que
je suis ; et si je le juge de ce que mon imagination me le
persuade, ou de quelque autre cause que ce soit, je
conclurai toujours la méme chose. Et ce que j'ai remar-
qué ici de la cire, se peut appliquer à toutes les autres
choses qui me sont extérieures, et qui se rencontrent hors
de moi. Or si la notion ou la connaissance de la cire
semble étre plus nette et plus distincte, aprés qu'elle a été
découverte non seulement par la vue ou par l'attouche-
ment, mais encore par beaucoup d'autres causes, avec
combien plus d'évidence, de distinction et de netteté, me
dois-je connaitre moi-méme, puisque toutes les raisons
qui servent à connaitre et concevoir la nature de la cire,
ou de quelque autre corps, prouvent beaucoup plus faci-
lement et plus évidemment la nature de mon esprit ? Et
il se rencontre encore tant d'autres choses en l'esprit
méme, qui peuvent contribuer à l'éclaircissement de sa
nature, que celles qui dépendent du corps!, comme
celles-ci, ne méritent quasi pas d’être nombrées.
1. Celles qui émanent du corps vers l'esprit
92 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
Atque ecce tandem sponte sum reversus eo quo vole-
bam ; nam cum mihi nunc notum sit ipsamet corpora,
non proprie a sensibus, vel ab imaginandi facultate, sed
a solo intellectu percipi, nec ex eo percipi quod tangantur
aut videantur, sed tantum ex eo quod intelligantur, aperte
cognosco nihil facilius aut evidentius mea mente posse a
me percipi. Sed quia tam cito deponi veteris opinionis
consuetudo non potest, placet hic consistere, ut altius
hac nova cognitio memoriz mez diuturnitate meditatio-
nis infigatur.
MÉDITATION SECONDE 93
Mais enfin me voici insensiblement revenu oü je vou-
lais; car, puisque c'est une chose qui m'est à présent
connue, qu'à proprement parler nous ne concevons les
corps ! que par la faculté d'entendre qui est en nous, et
non point par l'imagination ni par les sens, et que nous
ne les connaissons pas de ce que nous les voyons, ou que
nous les touchons, mais seulement de ce que nous les
concevons par la pensée, je connais évidemment qu'il n'y
a rien qui me soit plus facile à connaitre que mon esprit.
Mais, parce qu'il est presque impossible de se défaire si
promptement d'une ancienne opinion, il sera bon que je
| m'arréte un peu en cet endroit, afin que, par la longueur
de ma méditation, j'imprime plus profondément en ma
mémoire cette nouvelle connaissance.
1. Nous ne percevons les corps eux-mêmes
MEDITATIO TERTIA
De Deo, quod existat.
Claudam nunc oculos, aures obturabo, avocabo omnes
sensus, imagines etiam rerum corporalium omnes vel ex
cogitatione mea delebo, vel certe, quia hoc fieri vix
potest, illas ut inanes & falsas nihili pendam, meque
solum alloquendo & penitius inspiciendo, meipsum pau-
latim mihi magis notum & familiarem reddere conabor.
Ego sum res cogitans, id est dubitans, affirmans, negans,
pauca intelligens, multa ignorans, volens, nolens, imagi-
nans etiam & sentiens ; ut enim ante animadverti, quam-
vis illa qua sentio vel imaginor extra me fortasse nihil
sint, illos tamen cogitandi modos, quos sensus & imagi-
nationes / appello, quatenus cogitandi quidam modi tan-
tum sunt, in me esse sum certus. Atque his paucis omnia
recensui qua vere scio, vel saltem qua me scire hactenus
animadverti.
Nunc circumspiciam diligentius an forte adhuc apud
me alia sint ad quæ nondum respexi. Sum certus me esse
rem cogitantem. Nunquid ergo etiam scio quid requira-
tur ut de aliqua re sim certus ? Nempe in hac prima cog-
nitione nihil aliud est, quam clara quedam & distincta
perceptio ejus quod affirmo ; qua sane non sufficeret ad
MÉDITATION TROISIÈME
De Dieu, qu'il existe. 27
Je fermerai maintenant les yeux, je boucherai mes
oreilles, je détournerai tous mes sens, j'effacerai méme de
ma pensée toutes les images des choses corporelles, ou
du moins, parce qu'à peine cela se peut-il faire, je les
réputerai comme vaines et comme fausses; et ainsi
m'entretenant seulement moi-méme, et considérant mon
intérieur, je tâcherai de me rendre peu à peu plus connu
et plus familier à moi-méme. Je suis une chose qui pense,
c'est-à-dire qui doute, qui affirme, qui nie, qui connait
peu de choses, qui en ignore beaucoup, qui aime, qui
hait !, qui veut, qui ne veut pas, qui imagine aussi, et qui
sent. Car, ainsi que j'ai remarqué ci-devant, quoique les
| choses que je sens et que j'imagine ne soient peut-être
rien du tout hors de moi et en elles-mêmes, je suis néan-
moins assuré que ces façons de penser, que j'appelle sen-
| timents et imaginations, en tant seulement qu'elles sont
des façons de penser, résident et se rencontrent certai-
nement en moi. Et dans ce peu que je viens de dire, je
crois avoir rapporté tout ce que je sais véritablement, ou
du moins tout ce que jusques ici j'ai remarqué que je
savais.
Maintenant je considérerai plus exactement si peut-
être il ne se retrouve point en moi d'autres connaissances
que je n'aie pas encore aperçues. Je suis certain que je
suis une chose qui pense ; mais ne sais-je donc pas aussi
l. Qui aime, qui hait : addition de la version française.
96 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
me certum de rei veritate reddendum, si posset unquam
contingere, ut aliquid, quod ita clare & distincte perci-
perem, falsum esset ;ac proinde jam videor pro regula
generali posse statuere, illud omne esse verum, quod
valde clare & distincte percipio.
Verumtamen multa prius ut omnino certa & manifesta
admisi, quz tamen postea dubia esse deprehendi. Qualia
ergo ista fuere? Nempe terra, coelum, sydera & cetera
omnia quz sensibus usurpabam. Quid autem de illis clare
percipiebam ? Nempe ipsas talium rerum ideas, sive cogi-
tationes, menti mez observari. Sed ne nunc quidem illas
ideas in me esse inficior. Aliud autem quiddam erat quod
affirmabam, quodque etiam ob consuetudinem credendi
clare me percipere arbitrabar, quod tamen revera non
percipiebam : nempe res quasdam extra me esse, a quibus
ideæ istæ procedebant, & quibus omnino similes erant.
Atque hoc erat, in quo vel fallebar, vel certe, si verum
judicabam, id non ex vi meæ perceptionis contingebat.
Quid vero ? Cum circa res Arithmeticas vel Geometri-
cas aliquid valde simplex & facile considerabam, ut quod
duo & tria simul juncta sint quinque, vel similia, nunquid
saltem illa satis perspicue intuebar, ut vera esse affirma-
rem ? Equidem non aliam ob causam de iis dubitandum
esse postea judicavi, quam quia veniebat in mentem forte
aliquem Deum talem mihi naturam indere potuisse, ut
etiam circa illa deciperer, quz manifestissima viderentur.
Sed quoties haec præconcepta de summa Dei potentia
b
MÉDITATION TROISIÈME 97
ce qui est requis pour me rendre certain de quelque
chose? Dans cette premiére connaissance, il ne se ren-
contre rien qu'une claire et distincte perception de ce que
je connais ; laquelle de vrai ne serait pas suffisante pour
m'assurer qu'elle est vraie!, s'il pouvait jamais arriver
qu'une chose que je concevrais ainsi clairement et dis-
tnctement se trouvât fausse. Et partant il me semble que
déjà je puis établir pour régle générale, que toutes les
choses que nous concevons fort clairement et fort distinc-
tement, sont toutes vraies.
Toutefois j'ai regu et admis ci-devant plusieurs choses
comme trés certaines et trés manifestes, lesquelles néan-
moins j'ai reconnu par aprés étre douteuses et incer-
taines. Quelles étaient donc ces choses-là ? C'était la
terre, le ciel, les astres, et toutes les autres choses que
japercevais par l'entremise de mes sens. Or qu'est-ce que D8
je concevais clairement et distinctement en elles ? Certes,
rien autre chose sinon que les idées ou les pensées de ces
choses se présentaient à mon esprit. Et encore à présent
| je ne nie pas que ces idées ne se rencontrent en moi. Mais
il y avait encore une autre chose que j'assurais, et qu'à
cause de l'habitude que j'avais à la croire, je pensais aper-
cevoir trés clairement, quoique véritablement je ne l'aper-
çusse point, à savoir qu'il y avait des choses hors de moi,
d'oü procédaient ces idées, et auxquelles elles étaient tout
à fait semblables. Et c'était en cela que je me trompais;
ou, si peut-être je jugeais selon la vérité, ce n'était aucune
connaissance que j'eusse, qui füt cause de la vérité de
mon jugement.
Mais lorsque je considérais quelque chose de fort simple
et de fort facile touchant l'arithmétique et la géométrie,
par exemple que deux et trois joints ensemble produisent
le nombre de cinq, et autres choses semblables, ne les
concevais-je pas au moins assez clairement pour assurer
qu'elles étaient vraies ? Certes, si j'ai jugé depuis qu'on
pouvait douter de ces choses, ce n'a point été pour autre
1. Pour me rendre certain de la vérité de la chose
98 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
opinio mihi occurit, non possum non fateri, siquidem
velit, facile illi esse efficere ut errem, etiam in iis quæ me
puto mentis oculis quam evidentissime intueri. Quoties
vero ad ipsas res, quas valde clare percipere arbitror, me
converto, tam plane ab illis persuadeor, ut sponte erum-
pam in has voces : fallat me quisquis potest, nunquam
tamen efficiet ut nihil sim, quandiu me aliquid esse cogita-
bo ; vel ut aliquando verum sit me nunquam fuisse, cum
jam verum sit me esse ; vel forte etiam ut duo & tria simul
juncta plura vel pauciora sint quam quinque, vel similia,
in quibus scilicet repugnantiam agnosco manifestam. Et
certe cum nullam occasionem habeam existimandi ali-
quem Deum esse deceptorem, nec quidem adhuc satis
sciam utrum sit aliquis Deus, valde tenuis &, ut ita loquar,
Metaphysica dubitandi ratio est, que tantum ex ea opi-
nione dependet. Ut autem etiam illa tollatur, quampri-
mum occurret occasio, examinare debeo an sit Deus, &, si
sit, an possit esse deceptor ; hac enim re ignorata, non
videor de ulla alia plane certus esse unquam posse.
Nunc autem ordo videtur exigere, ut prius omnes
37 meas cogitationes in certa genera distribuam, & in qui-
busnam ex illis veritas aut falsitas proprie consistat,
inquiram.
MÉDITATION TROISIÈME 99
raison, que parce qu'il me venait en l'esprit, que peut-étre
quelque Dieu avait pu me donner une telle nature, que je
me trompasse méme touchant les choses qui me semblent
les plus manifestes. Mais toutes les fois que cette opinion
ci-devant conçue de la souveraine puissance d'un Dieu se
présente à ma pensée, je suis contraint d'avouer qu'il lui est
facile, s'il le veut, de faire en sorte que je m'abuse, méme
dans les choses que je crois connaitre avec une évidence
trés grande!. Et au contraire toutes les fois que je me
tourne vers les choses que je pense concevoir fort claire-
ment, je suis tellement persuadé par elles, que de moi-
méme je me laisse emporter à ces paroles : Me trompe qui
pourra, si est-ce qu'il ne saurait jamais faire que Je ne sois
rien, tandis que je penserai étre quelque chose ; ou que
quelque jour il soit vrai que je n'aie jamais été, étant vrai
maintenant que je suis ; ou bien? que deux et trois joints
ensemble fassent plus ni moins que cinq, ou choses sem-
blables, que je vois clairement ne pouvoir étre d'autre
façon que je les conçois.
Et certes, puisque je n'ai aucune raison de croire qu'il
y ait quelque Dieu qui soit trompeur, et méme que je n'ai
pas encore considéré celles qui prouvent qu'il y a un
Dieu, la raison de douter qui dépend seulement de cette
opinion est bien légère, et pour ainsi dire métaphysique.
Mais afin de la pouvoir tout à fait ôter, je dois examiner
s'il y a un Dieu, sitót que l'occasion s'en présentera; et
si je trouve qu'il y en ait un, je dois aussi examiner s'il
peut étre trompeur : car sans la connaissance de ces deux
vérités, je ne vois pas que je puisse jamais être certain
d'aucune chose ?.
Et afin que je puisse avoir occasion d'examiner cela
sans interrompre l'ordre de méditer que je me suis
1. Que je pense voir le plus évidemment qu'il se peut avec les yeux de
l'esprit.
2. Ou peut-étre méme
3. Car dans l'ignorance de cette chose, je ne vois pas que je puisse
jamais étre tout à fait certain d'aucune autre.
100 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
Quadam ex his tanquam rerum imagines sunt, quibus
solis proprie convenit idee nomen : ut cum hominem, vel
Chimæram, vel Colum, vel Angelum, vel Deum cogito.
Aliæ vero alias quasdam praterea formas habent
ut, cum volo, cum timeo, cum affirmo, cum nego, sem-
per quidem aliquam rem ut subjectum mez cogitatio-
nis apprehendo, sed aliquid etiam amplius quam istius
rei similitudinem cogitatione complector; & ex his
alie voluntates, sive affectus, aliæ autem judicia appel-
lantur.
Jam quod ad ideas attinet, si sole in se spectentur,
nec ad aliud, quid illas referam, false proprie esse non
possunt ; nam sive capram, sive chimæram imaginer, non
minus verum est me unam imaginari quam alteram.
Nulla etiam in ipsa voluntate, vel affectibus, falsitas est
timenda ; nam, quamvis prava quamvis etiam ea qua
nusquam sunt, possim optare, non tamen ideo non
verum est illa me optare. Ac proinde sola supersunt
judicia, in quibus mihi cavendum est ne fallar. Precipuus
autem error & frequentissimus qui possit in illis reperiri,
consistit in eo quod ideas, quæ in me sunt, judicem rebus
quibusdam extra me positis similes esse sive conformes ;
nam profecto, si tantum ideas ipsas ut cogitationis
mea quosdam modos considerarem, nec ad quidquam
MÉDITATION TROISIÈME 101
proposé, qui est de passer par degrés des notions que je
trouverai les premiéres en mon esprit à celles que j'y
pourrai trouver par aprés, il faut ici ! que je divise toutes
mes pensées en certains genres, et que je considére dans
lesquels de ces genres il y a proprement de la vérité ou
de l'erreur.
Entre mes pensées, quelques-unes sont comme les
images des choses, et c'est à celles-là seules que convient
proprement le nom d'idée : comme lorsque je me repré-
sente un homme, ou une chimére, ou le ciel, ou un ange,
ou Dieu méme. D'autres, outre cela, ont quelques autres
formes : comme, lorsque je veux, que je crains, que
jaffirme ou que je nie, je congois bien alors quelque
chose comme le sujet de l'action de mon esprit, mais
J'ajoute aussi quelque autre chose par cette action à l'idée
que j'ai de cette chose-là ; et de ce genre de pensées, les
unes sont appelées volontés ou affections, et les autres
jugements.
Maintenant, pour ce qui concerne les idées, si on les
considére seulement en elles-mémes, et qu'on ne les rap-
porte point à quelque autre chose, elles ne peuvent, à
proprement parler, étre fausses ; car soit que j'imagine
une chévre ou une chimére, il n'est pas moins vrai que
jimagine l'une que l'autre.
Il ne faut pas craindre aussi qu'il se puisse rencontrer
de la fausseté dans les affections ou volontés ; car encore
que je puisse désirer des choses mauvaises, ou méme qui
ne furent jamais, toutefois il n'est pas pour cela moins
vrai que je les désire.
Ainsi il ne reste plus que les seuls jugements, dans les-
quels je dois prendre garde soigneusement de ne me point
tromper. Or la principale erreur et la plus ordinaire qui
s’y puisse rencontrer, consiste en ce que je juge que les
idées qui sont en moi sont semblables ou conformes à
1. Et maintenant l'ordre semble exiger
102 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
aliud referrem, vix mihi ullam errandi materiam dare
possent.
Ex his autem ideis aliz innate, aliæ adventitiæ, aliæ a
38 me ipso facte mihi videntur : nam quod intelligam quid
sit res, quid sit veritas, quid sit cogitatio, hæc non aliunde
habere videor quam ab ipsamet mea natura ; quod autem
nunc strepitum audiam, solem videam, ignem sentiam,
a rebus quibusdam extra me positis procedere hactenus
judicavi ; ac denique Syrenes, Hippogryphes, & similia, a
me ipso finguntur. Vel forte etiam omnes esse adventitias
possum putare, vel omnes innatas, vel omnes factas :
nondum enim veram illarum originem clare perspexi.
Sed hic precipue de iis est querendum, quas tanquam
a rebus extra me existentibus desumptas considero, quæ-
nam me moveat ratio ut illas istis rebus similes esse existi-
mem. Nempe ita videor doctus a natura. Et preterea
experior illas non a mea voluntate nec proinde a me ipso
pendere ; sepe enim vel invito obversantur : ut jam, sive
velim, sive nolim, sentio calorem, & ideo puto sensum
illum, sive ideam caloris, a re a me diversa, nempe ab
ignis, cui assideo, calore, mihi advenire. Nihilque magis
obvium est, quam ut judicem istam rem suam similitudi-
nem potius quam aliud in me immittere.
MÉDITATION TROISIÈME 103
des choses qui sont hors de moi ; car certainement, si je
considérais seulement les idées comme de certains modes
ou façons de ma pensée, sans les vouloir rapporter à
quelque autre chose d'extérieur, à peine me pourraient-
elles donner occasion de faillir.
Or de ces idées les unes me semblent être nées avec
moi, les autres être étrangères et venir de dehors, et les
autres être faites et inventées par moi-même. Car, que
| yaie la faculté de concevoir ce que c'est qu'on nomme en
général une chose, ou une vérité, ou une pensée, il me
semble que je ne tiens point cela d'ailleurs que de ma
nature propre ; mais si j'ouis maintenant quelque bruit,
si je vois le soleil, si je sens de la chaleur, jusqu'à cette uuO
heure j'ai jugé que ces sentiments procédaient de
quelques choses qui existent hors de moi ; et enfin il me
semble que les sirénes, les hippogriffes et toutes les autres
semblables chiméres sont des fictions et inventions de
mon esprit. Mais aussi peut-être me puis-je persuader
que toutes ces idées sont du genre de celles que j'appelle
étrangères, et qui viennent de dehors, ou bien qu'elles
sont toutes nées avec moi, ou bien qu'elles ont toutes
été faites par moi; car je n'ai point encore clairement
découvert leur véritable origine. Et ce que j'ai principale-
ment à faire en cet endroit, est de considérer, touchant
celles qui me semblent venir de quelques objets qui sont
hors de moi, quelles sont les raisons qui m'obligent à les
croire semblables à ces objets.
La première de ces raisons est qu'il me semble que cela
m'est enseigné par la nature ; et la seconde, que j'expéri-
mente en moi-même que ces idées ne dépendent point de
ma volonté ! ; car souvent elles se présentent à moi mal-
gré moi, comme maintenant, soit que je le veuille, soit
que je ne le veuille pas, je sens de la chaleur, et pour cette
cause je me persuade que ce sentiment ou bien cette idée
de la chaleur est produite en moi par une chose différente
de moi, à savoir par la chaleur du feu auprés duquel
1. De ma volonté ni par conséquent de moi-même.
104 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
Que rationes, an satis firme sint, jam videbo. Cum
hic dico me ita doctum esse a natura, intelligo tantum
spontaneo quodam impetu me ferri ad hoc credendum,
non lumine aliquo naturali mihi ostendi esse verum. Que
duo multum discrepant ;nam quecumque lumine natu-
rali mihi ostenduntur, ut quod ex eo quod dubitem,
sequatur me esse, & similia, nullo modo dubia esse
possunt, quia nulla alia facultas esse potest, cui eque
39 fidam ac lumini isti, queque illa/non vera esse possit
docere ; sed quantum ad impetus naturales, jam sepe
olim judicavi me ab illis in deteriorem partem fuisse
impulsum, cum de bono eligendo ageretur, nec video cur
iisdem in ulla alia re magis fidam.
Deinde, quamvis ideæ ille a voluntate mea non pen-
deant, non ideo constat ipsas a rebus extra me positis
necessario procedere. Ut enim impetus illi, de quibus
mox loquebar, quamvis in me sint, a voluntate tamen
mea diversi esse videntur, ita forte etiam aliqua alia est in
me facultas, nondum mihi satis cognita, istarum idearum
effectrix, ut hactenus semper visum est illas, dum somnio,
absque ulla rerum externarum ope, in me formari.
Ac denique, quamvis a rebus a me diversis pro-
cederent, non inde sequitur illas rebus istis similes esse
debere. Quinimo in multis sepe magnum discrimen
videor deprehendisse : ut, exempli causa, duas diversas
solis ideas apud me invenio, unam tanquam a sensibus
haustam, & qua maxime inter illas quas adventitias exis-
timo, est recensenda, per quam mihi valde parvus appa-
ret, aliam vero ex rationibus Astronomie desumptam,
MÉDITATION TROISIEME 105
je me rencontre. Et je ne vois rien qui me semble plus
raisonnable, que de juger que cette chose étrangére
envoie et imprime en moi sa ressemblance plutót
qu'aucune autre chose.
Maintenant il faut que je voie si ces raisons sont assez
fortes et convaincantes. Quand je dis qu'il me semble que
cela m'est enseigné par la nature, j'entends seulement par
ce mot de nature une certaine inclination qui me porte à
croire cette chose, et non pas une lumiére naturelle qui
me fasse connaitre qu'elle est vraie. Or ces deux choses
différent beaucoup entre elles ; car je ne saurais rien révo-
quer en doute de ce que la lumière naturelle me fait voir
étre vrai, ainsi qu'elle m'a tantót fait voir que, de ce que
je doutais, je pouvais conclure que j'étais. Et je n'ai en
moi aucune autre faculté, ou puissance, pour distinguer
le vrai du faux, qui me puisse enseigner que ce que cette
lumière me montre comme vrai ne l'est pas, et à qui je
me puisse tant fier qu'à elle. Mais, pour ce qui est des
inclinations qui me semblent aussi m'étre naturelles, j'ai
souvent remarqué, lorsqu'il a été question de faire choix
entre les vertus et les vices, qu'elles ne m'ont pas moins
porté au mal qu'au bien ; c'est pourquoi je n'ai pas sujet
de les suivre non plus en ce qui regarde le vrai et le faux.
Et pour l'autre raison, qui est que ces idées doivent
venir d'ailleurs, puisqu'elles ne dépendent pas de ma
volonté, je ne la trouve non plus convaincante. Car tout
de méme que ces inclinations, dont je parlais tout main-
tenant, se trouvent en moi, nonobstant qu'elles ne
s'accordent pas toujours avec ma volonté, ainsi peut-étre
qu'il y a en moi quelque faculté ou puissance propre à
produire ces idées sans l'aide d'aucune chose extérieure,
bien qu'elle ne me soit pas encore connue ;comme en
effet il m'a toujours semblé jusques ici que, lorsque je
dors, elles se forment ainsi en moi sans l'aide des objets
qu'elles représentent. Et enfin, encore que je demeurasse
d'accord qu'elles sont causées par ces objets, ce n'est pas
une conséquence nécessaire qu'elles doivent leur
étre semblables. Au contraire, j'ai souvent remarqué, en
106 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
hoc est ex notionibus quibusdam mihi innatis elicitam,
vel quocumque alio modo a me factam, per quam ali-
quoties major quam terra exhibetur; utraque profecto
similis eidem soli extra me existenti esse non potest, &
ratio persuadet illam ei maxime esse dissimilem, quæ
quam proxime ab ipso videtur emanasse.
Qua omnia satis demonstrant me non hactenus ex
certo judicio !, sed tantum ex cæco aliquo impulsu, credi-
disse res quasdam a me diversas existere, quæ ideas sive
imagines suas per organa sensuum, vel quolibet alio
pacto, mihi immittant.
Sed alia quaedam adhuc via mihi occurrit ad inquiren-
dum an res aliqua, ex iis quarum ideæ in me sunt, extra
me existant. Nempe, quatenus ideæ iste cogitandi qui-
dam modi tantum sunt, non agnosco ullam inter ipsas
inæqualitatem, & omnes a me eodem modo procedere
videntur ; sed, quatenus una unam rem, alia aliam repræ-
sentat, patet easdem esse ab invicem valde diversas. Nam
proculdubio ille quz substantias mihi exhibent, majus
aliquid sunt, atque, ut ita loquar, plus realitatis objectivæ
in se continent, quam illæ quae tantum modos, sive acci-
dentia, repraesentant ; & rursus illa per quam summum
aliquem Deum, aeternum, infinitum, omniscium, omni-
potentem, rerumque omnium, qua prater ipsum
sunt, creatorem intelligo, plus profecto realitatis objec-
1. La première édition porte : ex certo aliquo judicio.
MÉDITATION TROISIÈME 107
beaucoup d'exemples, qu'il y avait une grande différence
entre l'objet et son idée. Comme, par exemple, je trouve
dans mon esprit deux idées du soleil toutes diverses :
l'une tire son origine des sens, et doit étre placée dans le
genre de celles que j'ai dit ci-dessus venir de dehors, par
laquelle il me parait extrémement petit ; l'autre est prise
des raisons de l'astronomie, c'est-à-dire de certaines
notions nées avec moi, ou enfin est formée par moi-méme
de quelque sorte que ce puisse être, par laquelle il me
parait plusieurs fois plus grand que toute la terre. Certes,
ces deux idées que je congois du soleil, ne peuvent pas
étre toutes deux semblables au méme soleil ; et la raison
me fait croire que celle qui vient immédiatement de son
apparence !, est celle qui lui est le plus dissemblable.
Tout cela me fait assez connaitre que jusques à cette
heure ce n'a point été par un jugement certain et prémé-
dité, mais seulement par une aveugle et téméraire impul-
sion, que j'ai cru qu'il y avait des choses hors de moi, et
différentes de mon étre, qui, par les organes de mes sens,
ou par quelque autre moyen que ce puisse étre,
envoyaient en moi leurs idées ou images, et y imprimaient
leurs ressemblances.
Mais il se présente encore une autre voie pour recher-
cher si, entre les choses dont j'ai en moi les idées, il y en
a quelques-unes qui existent hors de moi. A savoir, si ces
idées sont prises en tant seulement que ce sont de cer-
taines facons de penser, je ne reconnais entre elles aucune
différence ou inégalité, et toutes semblent procéder de
moi d'une méme sorte ; mais, les considérant comme des
images, dont les unes représentent une chose et les autres
une autre, il est évident qu'elles sont fort différentes les
unes des autres. Car, en effet, celles qui me représentent
des substances sont sans doute quelque chose de plus,
et contiennent en soi (pour ainsi parler) plus de réalité
objective, c'est-à-dire participent par représentation à
1. Celle qui semble en avoir émané le plus immédiatement qu'il se peut
108 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
tive in se habet, quam ille per quas finite subtantiæ
exhibentur.
Jam vero lumine naturali manifestum est tantumdem
ad minimum esse debere in causa efficiente & totali,
quantum in ejusdem cause effectu. Nam, quæso,
undenam posset assumere realitatem suam effectus, nisi
a causa? Et quomodo illam ei causa dare posset, nisi
etiam haberet ? Hinc autem sequitur, nec posse aliquid a
nihilo fieri, nec etiam id quod magis perfectum est, hoc
4 est quod realitatis in se con / tinet, ab eo quod minus.
Atque hoc non modo perspicue verum est de iis effecti-
bus, quorum realitas est actualis sive formalis, sed etiam
de ideis, in quibus consideratur tantum realitas objectiva.
Hoc est, non modo non potest, exempli causa, aliquis
lapis, qui prius non fuit, nunc incipere esse, nisi produca-
tur ab aliqua re in qua totum illud sit vel formaliter vel
eminenter, quod ponitur in lapide ; nec potest calor in
subjectum quod prius non calebat induci, nisi a re que
sit ordinis saltem aque perfecti atque est calor, & sic de
caeteris ;sed praterea etiam non potest in me esse idea
caloris, vel lapidis, nisi in me posita sit ab aliqua causa,
in qua tantumdem ad minimum sit realitatis quantum
esse in calore vel lapide concipio. Nam quamvis ista
causa nihil de sua realitate actuali sive formali in meam
ideam transfundat, non ideo putandum est illam minus
realem esse debere, sed talem esse naturam ipsius ideæ,
ut nullam aliam ex se realitatem formalem exigat, prater
illam quam mutuatur a cogitatione mea, cujus est modus.
4j
MÉDITATION TROISIÈME 109
plus de degrés d'étre ou de perfection, que celles qui me
représentent seulement des modes ou accidents. De plus,
celle par laquelle je congois un Dieu souverain, éternel,
infini, immuable, tout connaissant, tout puissant, et
Créateur universel de toutes les choses qui sont hors de
lui ; celle-là, dis-je, a certainement en soi plus de réalité
objective, que celles par qui les substances finies me sont
représentées.
Maintenant c'est une chose manifeste par la lumiére
naturelle qu'il doit y avoir pour le moins autant de réalité
dans la cause efficiente et totale que dans son effet : car
d’où est-ce que l'effet peut tirer sa réalité, sinon de sa
cause ? Et comment cette cause la lui pourrait-elle com-
muniquer, si elle ne l'avait en elle-même?
Et de là il suit, non seulement que le néant ne saurait
produire aucune chose, mais aussi que ce qui est plus
parfait, c'est-à-dire qui contient en soi plus de réalité, ne
peut étre une suite et une dépendance du moins parfait.
Et cette vérité n'est pas seulement claire et évidente dans
les effets qui ont cette réalité que les philosophes
appellent actuelle ou formelle, mais aussi dans les idées
où l'on considère seulement la réalité qu'ils nomment
objective. Par exemple, la pierre qui n'a point encore été,
non seulement ne peut pas maintenant commencer
d'étre, si elle n'est produite par une chose qui posséde en
soi formellement, ou éminemment, tout ce qui entre en
la composition de la pierre, c'est-à-dire qui contienne en
soi les mémes choses ou d'autres plus excellentes que
celles qui sont dans la pierre ; et la chaleur ne peut étre
produite dans un sujet qui en était auparavant privé, si
ce n'est par une chose qui soit d'un ordre, d'un degré ou
d'un genre au moins aussi parfait que la chaleur, et ainsi
des autres. Mais encore, outre cela, l'idée de la chaleur,
ou de la pierre, ne peut pas étre en moi, si elle n'y a été
mise par quelque cause, qui contienne en soi pour le
moins autant de réalité que j'en conçois dans la chaleur
ou dans la pierre. Car encore que cette cause-là ne trans-
mette en mon idée aucune chose de sa réalité actuelle ou
110 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
Quod autem hzc idea realitatem objectivam hanc vel
illam contineat potius quam aliam, hoc profecto habere
debet ab aliqua causa in qua tantumdem sit ad minimum
realitatis formalis quantum ipsa continet objectiva. Si
enim ponamus, aliquid in idea reperiri, quod non fuerit
in ejus causa, hoc igitur habet a nihilo ; atqui quantumvis
imperfectus sit iste essendi modus, quo res est objective
intellectu per ideam, non tamen profecto plane nihil est,
nec proinde a nihilo esse potest.
Nec etiam debeo suspicari, cum realitas quam
considero in meis ideis sit tantum objectiva, non opus
24 esse ut eadem realitas sit formaliter in causis istarum
idearum, sed sufficere, si sit in iis etiam objective. Nam
quemadmodum iste modus essendi objectivus competit
ideis ex ipsarum natura, ita modus essendi formalis com-
petit idearum causis, saltem primis & præcipuis, ex
earum natura. Et quamvis forte una idea ex alia nasci
possit, non tamen hic datur progressus in infinitum, sed
tandem ad aliquam primam debet deveniri, cujus causa
sit instar archetypi, in quo omnis realitas formaliter
contineatur, que est in idea tantum objective. Adeo ut
lumine naturali mihi sit perspicuum ideas in me esse
veluti quasdam imagines, qua possunt quidem facile
deficere a perfectione rerum a quibus sunt desumpta,
non autem quicquam majus aut perfectius continere.
MÉDITATION TROISIÈME 111
formelle, on ne doit pas pour cela s'imaginer que cette
cause doive être moins réelle ; mais on doit savoir que
toute idée étant un ouvrage de l'esprit, sa nature est telle
qu'elle ne demande de soi aucune autre réalité formelle,
que celle qu'elle reçoit et emprunte de la pensée ou de
l'esprit, dont elle est seulement un mode, c'est-à-dire une
manière ou façon de penser. Or, afin qu'une idée
contienne une telle réalité objective plutót qu'une autre, -3
elle doit sans doute avoir cela de quelque cause, dans
laquelle il se rencontre pour le moins autant de réalité
formelle que cette idée contient de réalité objective. Car
si nous supposons qu'il se trouve quelque chose dans
l'idée, qui ne se rencontre pas dans sa cause, il faut donc
qu'elle tienne cela du néant ; mais, pour imparfaite que
soit cette facon d'étre, par laquelle une chose est objecti-
vement ou par représentation dans l'entendement par
son idée, certes, on ne peut pas néanmoins dire que cette
facon et manière-là ne soit rien, ni par conséquent que
cette idée tire son origine du néant. Je ne dois pas aussi
douter qu'il ne soit nécessaire que la réalité soit formelle-
ment dans les causes de mes idées, quoique la réalité que
je considére dans ces idées soit seulement objective, ni
penser qu'il suffit que cette réalité se rencontre objective-
ment dans leurs causes ; car, tout ainsi que cette manière
d'étre objectivement appartient aux idées de leur propre
nature, de méme aussi la manière ou la façon d’être for-
mellement appartient aux causes de ces idées (à tout le
moins aux premières et principales) de leur propre
nature. Et encore qu'il puisse arriver qu'une idée donne
la naissance à une autre idée, cela ne peut pas toutefois
être à l'infini, mais il faut à la fin parvenir à une première
idée, dont la cause soit comme un patron ou un original,
dans lequel toute la réalité ou perfection soit contenue
formellement et en effet, qui se rencontre seulement
objectivement ou par représentation dans ces idées. En
sorte que la lumière naturelle me fait connaitre évidem-
ment que les idées sont en moi comme des tableaux, ou
des images, qui peuvent à la vérité facilement déchoir de
112 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
Atque hzc omnia, quo diutius & curiosius examino,
tanto clarius & distinctius vera esse cognosco. Sed quid
tandem ex his concludam ? Nempe si realitas objectiva
alicujus ex meis ideis sit tanta ut certus sim eandem nec
formaliter nec eminenter in me esse, nec proinde me
ipsum ejus ideæ causam esse posse, hinc necessario sequi,
non me solum esse in mundo, sed aliquam aliam rem,
quz istius idez est causa, etiam existere. Si vero nulla
talis in me idea reperiatur, nullum plane habebo argu-
mentum quod me de alicujus rei a me diversa existentia
certum reddat; omnia enim diligentissime circum-
spexi, & nullum aliud potui hactenus reperire.
Ex his autem meis ideis, preter illam quz me ipsum
mihi exhibet, de qua hic nulla difficultas esse potest, alia
43 est que Deum, alie qua res corporeas & inanimes, alie
qua Angelos, alie qua animalia, ac denique alie quae
alios homines mei similes repræsentant.
Et quantum ad ideas qua alios homines, vel animalia,
vel Angelos exhibent, facile intelligo illas ex iis quas
habeo mei ipsius & rerum corporalium & Dei posse com-
poni, quamvis nulli preter me homines, nec animalia,
nec Angeli, in mundo essent.
Quantum autem ad ideas rerum corporalium, nihil in
illis occurrit, quod sit tantum ut non videatur a me ipso
potuisse proficisci ; nam si penitius inspiciam, & singulas
examinem eo modo quo heri examinavi ideam ceræ, ani-
madverto, perpauca tantum esse quz in illis clare & dis-
tincte percipio : nempe magnitudinem, sive extensionem
in longum, latum, & profundum ; figuram, quz ex termi-
natione istius extensionis exsurgit ; situm, quem diversa
figurata inter se obtinent ;& motum, sive mutationem
istius situs ;quibus addi possunt substantia, duratio, &
MÉDITATION TROISIÈME 113
la perfection des choses dont elles ont été tirées, mais qui
ne peuvent jamais rien contenir de plus grand ou de plus
parfait.
Et d'autant plus longuement et soigneusement j'exa-
mine toutes ces choses, d'autant plus clairement et dis-
tinctement je connais qu'elles sont vraies. Mais enfin que
conclurai-je de tout cela ? C'est à savoir que, si la réalité
objective de quelqu'une de mes idées est telle, que je
connaisse clairement qu'elle n'est point en moi, ni for-
mellement, ni éminemment, et que par conséquent je ne
puis pas moi-même en être la cause, il suit de là nécessai-
rement que je ne suis pas seul dans le monde, mais qu'il
y a encore quelque autre chose qui existe, et qui est la
cause de cette idée ; au lieu que, s'il ne se rencontre point
en moi de telle idée, je n'aurai aucun argument qui me
puisse convaincre et rendre certain de l'existence
d'aucune autre chose que de moi-même ; car je les ai tous
soigneusement recherchés, et je n'en ai pu trouver aucun
autre jusqu'à présent.
Or entre ces idées, outre celle qui me représente à moi-
méme, de laquelle il ne peut y avoir ici aucune difficulté,
il y en a une autre qui me représente un Dieu, d'autres
des choses corporelles et inanimées, d'autres des anges,
d'autres des animaux, et d'autres enfin qui me repré-
sentent des hommes semblables à moi. Mais pour ce qui
regarde les idées qui me représentent d'autres hommes,
ou des animaux, ou des anges, je congois facilement
qu'elles peuvent étre formées par le mélange et la compo-
sition des autres idées que j'ai de moi-méme, des choses
corporelles et de Dieu, encore que hors de moi il n'y eüt
point d'autres hommes dans le monde, ni aucun animal,
ni aucun ange. Et pour ce qui regarde les idées des choses
corporelles, je n'y reconnais rien de si grand ni de si
excellent, qui ne me semble pouvoir venir de moi-méme ;
car, si je les considére de plus prés, et si je les examine de
la méme facon que j'examinai hier l'idée de la cire, je
trouve qu'il ne s'y rencontre que fort peu de chose que
je congoive clairement et distinctement : à savoir, la
114 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
numerus : cætera autem, ut lumen & colores, soni, odores,
sapores, calor & frigus, aliæque tactiles qualitates, non-
nisi valde confuse & obscure a me cogitantur, adeo ut
etiam ignorem an sint veræ, vel false, hoc est, an ideæ,
quas de illis habeo, sint rerum quarundam idez, an non
rerum. Quamvis enim falsitatem proprie dictam, sive for-
malem, nonnisi in judiciis posse reperiri paulo ante nota-
verim, est tamen profecto quadam alia falsitas materialis
in ideis, cum non rem tanquam rem repræsentant : ita,
exempli causa, ideæ quas habeo caloris & frigoris, tam
parum clare & distincte sunt, ut ab iis discere non pos-
sim, an frigus sit tantum privatio caloris, vel calor priva-
tio frigoris, vel utrumque sit realis qualitas, vel neutrum.
Et quia nulle ideæ nisi tanquam rerum esse possunt,
siquidem verum sit frigus nihil aliud esse quam privatio-
nem caloris, idea quz mihi illud tanquam reale quid &
positivum repræsentat, non immerito falsa dicetur, & sic
de cæteris. Quibus profecto non est necesse ut aliquem
authorem a me diversum assignem ; nam, si quidem sint
false, hoc est nullas res repræsentent, lumine naturali
MÉDITATION TROISIÈME 115
grandeur ou bien l'extension en longueur, largeur et pro-
fondeur ; la figure qui est formée par les termes et les
bornes de cette extension ; la situation que les corps
diversement figurés gardent entre eux ; et le mouvement
ou le changement de cette situation ; auxquelles on peut
ajouter la substance, la durée, et le nombre. Quant aux
autres choses, comme la lumiére, les couleurs, les sons,
les odeurs, les saveurs, la chaleur, le froid, et les autres
qualités qui tombent sous l'attouchement, elles se ren-
contrent dans ma pensée avec tant d'obscurité et de
confusion, que j'ignore même si elles sont véritables, ou
fausses et seulement apparentes, c'est-à-dire si les idées
que je conçois de ces qualités sont en effet les idées de
quelques choses réelles, ou bien si elles ne me repré-
sentent que des étres chimériques, qui ne peuvent exister.
Car, encore que j'aie remarqué ci-devant, qu'il n'y a que
dans les jugements que se puisse rencontrer la vraie et
formelle fausseté, il se peut néanmoins trouver dans les
idées une certaine fausseté matérielle, à savoir,
lorsqu'elles représentent ce qui n'est rien comme si c'était
quelque chose. Par exemple, les idées que j'ai du froid et
de la chaleur sont si peu claires et si peu distinctes, que
par leur moyen je ne puis pas discerner si le froid est
seulement une privation de la chaleur, ou la chaleur une
privation du froid, ou bien si l'une et l'autre sont des
qualités réelles, ou si elles ne le sont pas ; et d'autant que,
les idées étant comme des images, il n'y en peut avoir
aucune qui ne nous semble représenter quelque chose,
s'il est vrai de dire que le froid ne soit autre chose qu'une
privation de la chaleur, l'idée qui me le représente comme
quelque chose de réel et de positif, ne sera pas mal à
propos appelée fausse, et ainsi des autres semblables
idées ; auxquelles certes il n'est pas nécessaire que jattri-
bue d'autre auteur que moi-méme. Car, si elles sont
fausses, c'est-à-dire si elles représentent des choses qui ne
sont point!, la lumiére naturelle me fait connaitre
1. Si elles ne représentent aucune chose
116 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
notum mihi est illas a nihilo procedere, hoc est, non
aliam ob causam in me esse quam quia deest aliquid
naturæ mez, nec est plane perfecta ; si autem sint verae,
quia tamen tam parum realitatis mihi exhibent, ut ne qui-
dem illud a non re possim distinguere, non video cur a
me ipso esse non possint.
Ex iis vero qua in ideis rerum corporalium clara &
distincta sunt, quzdam ab idea mei ipsius videor mutuari
potuisse, nempe substantiam, durationem, numerum, &
si qua alia sint ejusmodi ; nam cum cogito lapidem esse
substantiam, sive esse rem quz per se apta est existere,
itemque me esse substantiam, quamvis concipiam me
esse rem cogitantem & non extensam, lapidem vero esse
rem extensam & non cogitantem, ac proinde maxima
inter utrumque conceptum sit diversitas, in ratione tamen
substantie videntur convenire ; itemque, cum percipio
me nunc esse, & prius etiam aliquamdiu fuisse recordor,
cumque varias habeo cogitationes quarum numerum
45 intelligo, acquiro/ideas durationis & numeri, quas deinde
ad quascunque alias res possum transferre.
Caetera autem omnia ex quibus rerum corporearum
ideæ conflantur, nempe extensio, figura, situs, & motus,
in me quidem, cum nihil aliud sim quam res cogitans,
formaliter non continentur ; sed quia sunt tantum modi
quidam substantie, ego autem substantia, videntur in me
contineri posse eminenter.
MÉDITATION TROISIÈME 117
qu'elles procédent du néant, c'est-à-dire qu'elles ne sont
en moi, que parce qu'il manque quelque chose à ma
nature, et qu'elle n'est pas toute parfaite. Et si ces idées
sont vraies, néanmoins, parce qu'elles me font paraitre si
peu de réalité, que méme je ne puis pas nettement discer-
ner la chose représentée d'avec le non-étre, je ne vois
point de raison pourquoi elles ne puissent étre produites
par moi-méme, et que je n'en puisse étre l'auteur.
Quant aux idées claires et distinctes que j'ai des choses
corporelles, il y en a quelques-unes qu'il semble que j'ai
pu tirer de l'idée que j'ai de moi-méme, comme celle que
jai de la substance, de la durée, du nombre, et d'autres
choses semblables. Car, lorsque je pense que la pierre est
une substance, ou bien une chose qui de soi est capable
d'exister, puisque je suis une substance, quoique je
congoive bien que je suis une chose qui pense et non
étendue, et que la pierre au contraire est une chose éten-
due et qui ne pense point, et qu'ainsi entre ces deux
conceptions il se rencontre une notable différence, toute-
fois elles semblent convenir en ce qu'elles représentent
des substances. De méme, quand je pense que je suis
maintenant, et que je me ressouviens outre cela d'avoir
été autrefois, et que je conçois plusieurs diverses pensées
dont je connais le nombre, alors j'acquiers en moi les
idées de la durée et du nombre, lesquelles, par aprés, je
puis transférer à toutes les autres choses que je voudrai.
Pour ce qui est des autres qualités dont les idées des
choses corporelles sont composées, à savoir, l'étendue, la
figure, la situation, et le mouvement de lieu, il est vrai
qu'elles ne sont point formellement en moi, puisque je
ne suis qu'une chose qui pense ; mais parce que ce sont
seulement de certains modes de la substance, et comme
les vétements sous lesquels la substance corporelle nous
parait !, et que je suis aussi moi-méme une substance, il
l. Et comme les vétements sous lesquels la substance corporelle nous
paraít : addition de la version frangaise.
118 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
Itaque sola restat idea Dei, in qua considerandum est
an aliquid sit quod a me ipso non potuerit proficisci. Dei
nomine intelligo substantiam quandam infinitam, inde-
pendentem, summe intelligentem, summe potentem, & a
qua tum ego ipse, tum aliud omne, si quid aliud extat,
quodcumque extat, est creatum. Quz sane omnia talia
sunt ut, quo diligentius attendo, tanto minus a me solo
profecta esse posse videantur. Ideoque ex antedictis,
Deum necessario existere, est concludendum.
Nam quamvis substantiae quidem idea in me sit ex hoc
ipso quod sim substantia, non tamen idcirco esset idea
substantie infinitae, cum sim finitus, nisi ab aliqua sub-
stantia, qua revera esset infinita, procederet.
Nec putare debeo me non percipere infinitum per
veram ideam, sed tantum per negationem finiti, ut perci-
pio quietem & tenebras per negationem motus & lucis,
nam contra manifeste intelligo plus realitatis esse in sub-
stantia infinita quam in finita, ac proinde priorem quo-
dammodo in me esse perceptionem infiniti quam finiti,
hoc est Dei quam mei ipsius. Qua enim ratione intellige-
rem me dubitare, me /cupere, hoc est, aliquid mihi
deesse, & me non esse omnino perfectum, si nulla idea
entis perfectioris in me esset, ex cujus comparatione
defectus meos agnoscerem?
Nec dici potest hanc forte ideam Dei materialiter fal-
sam esse, ideoque a nihilo esse posse, ut paulo ante
de ideis caloris & frigoris, & similium, animadverti ;
nam contra, cum maxime clara & distincta sit, & plus
MÉDITATION TROISIÈME 119
semble qu'elles puissent être contenues en moi émi-
nemment.
Partant il ne reste que la seule idée de Dieu, dans
laquelle il faut considérer s'il y a quelque chose qui n'ait
pu venir de moi-méme. Par le nom de Dieu j'entends
une substance infinie, éternelle, immuable, indépendante, pEX
toute connaissante, toute puissante, et par laquelle moi-
même, et toutes les autres choses qui sont (s'il est vrai
qu'il y en ait qui existent) ont été créées et produites.
Or ces avantages sont si grands et si éminents, que plus
attentivement je les considére, et moins je me persuade
que l'idée que j'en ai puisse tirer son origine de moi seul.
Et par conséquent il faut nécessairement conclure de tout
ce que j'ai dit auparavant, que Dieu existe ; car, encore
que l'idée de la substance soit en moi, de cela méme que
je suis une substance, je n'aurais pas néanmoins l'idée
d'une substance infinie, moi qui suis un étre fini, si elle
n'avait été mise en moi par quelque substance qui füt
véritablement infinie.
Et je ne me dois pas imaginer que je ne congois pas
l'infini par une véritable idée, mais seulement par la
négation de ce qui est fini, de méme que je comprends le
repos et les ténébres par la négation du mouvement et de
la lumiére : puisqu'au contraire je vois manifestement
qu'il se rencontre plus de réalité dans la substance infinie
que dans la substance finie, et partant que j'ai en quelque
facon premiérement en moi la notion de l'infini, que du
fini, c'est-à-dire de Dieu, que de moi-méme. Car com-
ment serait-il possible que je pusse connaitre que je doute
et que je désire, c'est-à-dire qu'il me manque quelque
chose et que je ne suis pas tout parfait, si je n'avais en
moi aucune idée d'un étre plus parfait que le mien, par
la comparaison duquel je connaitrais les défauts de ma
nature ?
Et l'on ne peut pas dire que peut-étre cette idée de
Dieu est matériellement fausse, et que par conséquent je
la puis tenir du néant, c'est-à-dire qu'elle peut étre en
moi pour ce que j'ai du défaut, comme j'ai dit ci-devant
120 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
realitatis objective quam ulla alia contineat, nulla est per
se magis vera, nec in qua minor falsitatis suspicio repe-
riatur. Est, inquam, hæc idea entis summe perfecti & infi-
niti maxime vera ; nam quamvis forte fingi possit tale ens
non existere, non tamen fingi potest ejus ideam nihil reale
mihi exhibere, ut de idea frigoris ante dixi. Est etiam
maxime clara & distincta; nam quidquid clare & dis-
tincte percipio, quod est reale & verum, & quod perfec-
tionem aliquam importat, totum in ea continetur. Nec
obstat quod non comprehendam infinitum, vel quod alia
innumera in Deo sint, quz nec comprehendere, nec forte
etiam attingere cogitatione, ullo modo possum ; est enim
de ratione infiniti, ut a me, qui sum finitus, non compre-
hendatur ; & sufficit me hoc ipsum intelligere, ac judi-
care, illa omnia quae clare percipio, & perfectionem
aliquam importare scio, atque etiam forte alia innumera
qua ignoro, vel formaliter vel eminenter in Deo esse, ut
idea quam de illo habeo sit omnium qua in me sunt
maxime vera, & maxime clara & distincta.
Sed forte majus aliquid sum quam ipse intelligam,
omnesque ille perfectiones quas Deo tribuo, potentia
quodammodo in me sunt, etiamsi nondum sese exerant,
4 neque / ad actum reducantur. Experior enim jam cogni-
tionem meam paulatim augeri; nec video quid obstet
quo minus ita magis & magis augeatur in infinitum, nec
etiam cur, cognitione sic aucta, non possim ejus ope reli-
quas omnes Dei perfectiones adipisci ;nec denique cur
potentia ad istas perfectiones, si jam in me est, non
s
MÉDITATION TROISIÈME 121
des idées de la chaleur et du froid, et d'autres choses
semblables : car, au contraire, cette idée étant fort claire
et fort distincte, et contenant en soi plus de réalité objec-
tive qu'aucune autre, il n'y en a point qui soit de soi plus
vraie, ni qui puisse être moins soupçonnée d'erreur et de
fausseté.
L'idée, dis-je, de cet étre souverainement parfait et
infini est entiérement vraie ; car, encore que peut-étre l'on
puisse feindre qu'un tel étre n'existe point, on ne peut
pas feindre néanmoins que son idée ne me représente rien
de réel, comme j'ai tantót dit de l'idée du froid.
Cette méme idée est aussi fort claire et fort distincte,
puisque tout ce que mon esprit congoit clairement et dis-
tinctement de réel et de vrai, et qui contient en soi
quelque perfection, est contenu et renfermé tout entier
dans cette idée.
Et ceci ne laisse pas d'étre vrai, encore que je ne com- E]
prenne pas l'infini, ou méme qu'il se rencontre en Dieu
une infinité de choses que je ne puis comprendre, ni peut-
étre aussi atteindre aucunement par la pensée : car il est
de la nature de l'infini, que ma nature, qui est finie et
bornée, ne le puisse comprendre; et il suffit que je
conçoive bien cela, et que je juge que toutes les choses
que je conçois clairement, et dans lesquelles je sais qu'il
y a quelque perfection, et peut-étre aussi une infinité
d'autres que j'ignore, sont en Dieu formellement ou émi-
nemment, afin que l'idée que j'en ai soit la plus vraie, la
plus claire et la plus distincte de toutes celles qui sont en
mon esprit.
Mais peut-étre aussi que je suis quelque chose de plus
que je ne m'imagine, et que toutes les perfections que
jattribue à la nature d'un Dieu, sont en quelque façon
en moi en puissance, quoiqu'elles ne se produisent pas
encore, et ne se fassent point paraitre par leurs actions.
En effet j'expérimente déjà que ma connaissance
s'augmente et se perfectionne peu à peu, et je ne vois
rien qui la puisse empécher de s'augmenter de plus en
plus jusques à l'infini; puis, étant ainsi accrue et
122 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
sufficiat ad illarum ideam producendam. Imo nihil
horum esse potest. Nam primo, ut verum sit cognitionem
meam gradatim augeri, & multa in me esse potentia quz
actu nondum sunt, nihil tamen horum ad ideam Dei per-
tinet, in qua nempe nihil omnino est potentiale ; namque
hoc ipsum, gradatim augeri certissimum est imperfectio-
nis argumentum. Praeterea, etiamsi cognitio mea semper
magis & magis augeatur, nihilominus intelligo nunquam
illam idcirco fore actu infinitam, quia nunquam eo deve-
nietur, ut majoris adhuc incrementi non sit capax ; Deum
autem ita judico esse actu infinitum, ut nihil ejus perfec-
tioni addi possit. Ac denique percipio esse objectivum
idez non a solo esse potentiali, quod proprie loquendo
nihil est, sed tantummodo ab actuali sive formali posse
produci.
Neque profecto quicquam est in his omnibus, quod
diligenter attendenti non sit lumine naturali manifestum ;
sed quia, cum minus attendo, & rerum sensibilium ima-
gines mentis aciem excæcant, non ita facile recordor, cur
idea entis me perfectioris necessario ab ente aliquo pro-
cedat quod sit revera perfectius, ulterius quærere libet an
ego / ipse habens illam ideam esse possem, si tale ens
nullum existeret.
MÉDITATION TROISIÈME 123
perfectionnée, je ne vois rien qui empéche que je ne
puisse m'acquérir par son moyen toutes les autres perfec-
tions de la nature divine ; et enfin il semble que la puis-
sance que j'ai pour l'acquisition de ces perfections, si elle
est en moi, peut étre capable d'y imprimer et d'y intro-
duire leurs idées. Toutefois, en y regardant un peu de
près, je reconnais que cela ne peut être ; car, première-
ment, encore qu'il füt vrai que ma connaissance acquit
tous les jours de nouveaux degrés de perfection, et qu'il
y eüt en ma nature beaucoup de choses en puissance,
qui n'y sont pas encore actuellement, toutefois tous ces
avantages n'appartiennent et n'approchent en aucune
sorte de l'idée que j'ai de la Divinité, dans laquelle rien
ne se rencontre seulement en puissance, mais tout y est
actuellement et en effet. Et méme n'est-ce pas un argu-
ment infaillible et trés certain d'imperfection en ma
connaissance, de ce qu'elle s'accroit peu à peu, et qu'elle
s'augmente par degrés? Davantage, encore que ma
connaissance s'augmentát de plus en plus, néanmoins je
ne laisse pas de concevoir qu'elle ne saurait étre actuelle-
ment infinie, puisqu'elle n'arrivera jamais à un si haut
point de perfection, qu'elle ne soit encore capable
d'acquérir quelque plus grand accroissement. Mais je
congois Dieu actuellement infini en un si haut degré,
qu'il ne se peut rien ajouter à la souveraine perfection
qu'il posséde. Et enfin je comprends fort bien que l'étre
objectif d'une idée ne peut étre produit par un étre qui
existe seulement en puissance, lequel à proprement parler s
n'est rien, mais seulement par un étre formel ou actuel.
Et certes je ne vois rien en tout ce que je viens de dire,
qui ne soit trés aisé à connaitre par la lumiére naturelle
à tous ceux qui voudront y penser soigneusement ; mais
lorsque je relâche quelque chose de mon attention, mon
esprit se trouvant obscurci et comme aveuglé par les
images des choses sensibles, ne se ressouvient pas facile-
ment de la raison pourquoi l'idée que j'ai d'un étre plus
parfait que le mien, doit nécessairement avoir été mise en
moi par un étre qui soit en effet plus parfait.
124 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
Nempe a quo essem ? A me scilicet, vel a parentibus,
vel ab aliis quibuslibet Deo minus perfectis ;nihil enim
ipso perfectius, nec etiam æque perfectum, cogitari aut
fingi potest.
Atqui, si a me essem, nec dubitarem, nec optarem, nec
omnino quicquam mihi deesset; omnes enim perfec-
tiones quarum idea aliqua in me est, mihi dedissem,
atque ita ipsemet Deus essem. Nec putare debeo illa for-
san quæ mihi desunt difficilius acquiri posse, quam illa
qua jam in me sunt ; nam contra, manifestum est longe
difficilius fuisse me, hoc est rem sive substantiam cogi-
tantem, ex nihilo emergere, quam multarum rerum quas
ignoro cognitiones |, qua tantum istius substantia acci-
dentia sunt, acquirere. Ac certe, si majus illud a me
haberem, non mihi illa saltem, qua facilius haberi pos-
sunt, denegassem, sed neque etiam ulla alia ex iis, qua in
idea Dei contineri percipio ; quia nempe nulla difficiliora
factu mihi videntur; si qua autem difficiliora factu
essent, certe etiam mihi difficiliora viderentur, siquidem
reliqua qua habeo, a me haberem, quoniam in illis poten-
tiam meam terminari experirer.
Neque vim harum rationum effugio, si supponam
me forte semper fuisse ut nunc sum, tanquam si inde
1. La première édition porte cogitationes au lieu de cognitiones.
MÉDITATION TROISIÈME 125
C'est pourquoi je veux ici passer outre, et considérer
si moi-méme, qui ai cette idée de Dieu, je pourrais étre,
en cas qu'il n'y eüt point de Dieu. Et je demande, de qui
aurais-je mon existence ? Peut-étre de moi-méme, ou de
mes parents, ou bien de quelques autres causes moins
parfaites que Dieu ; car on ne se peut rien imaginer de
plus parfait, ni méme d'égal à lui.
Or, si j'étais indépendant de tout autre, et que je fusse
moi-méme l'auteur de mon étre, certes je ne douterais
d'aucune chose, je ne concevrais plus de désirs, et enfin
il ne me manquerait aucune perfection ; car je me serais
donné moi-même toutes celles dont j'ai en moi quelque
idée, et ainsi je serais Dieu.
Et je ne me dois point imaginer que les choses qui me
manquent sont peut-étre plus difficiles à acquérir, que
celles dont je suis déjà en possession ; car au contraire il
est trés certain qu'il a été beaucoup plus difficile que moi,
c'est-à-dire une chose ou une substance qui pense, sois
sorti du néant, qu'il ne me serait d'acquérir les lumiéres
et les connaissances de plusieurs choses que j'ignore, et
qui ne sont que des accidents de cette substance. Et ainsi
sans difficulté, si je m'étais moi-méme donné ce plus que
je viens de dire, c'est-à-dire si j'étais l'auteur de ma nais-
sance et de mon existence, Je ne me serais pas privé au
moins des choses qui sont de plus facile acquisition, à
savoir de beaucoup de connaissances dont ma nature est
dénuée ; je ne me serais pas privé non plus d'aucune des
choses qui sont contenues dans l'idée que je congois de
Dieu, parce qu'il n'y en a aucune qui me semble de plus
difficile acquisition ! ; et s'il en avait quelqu'une, certes
elle me paraitrait telle (supposé que j'eusse de moi toutes
les autres choses que je possède), puisque j'expérimente-
rais que ma puissance s'y terminerait, et ne serait pas
capable d'y arriver.
Et encore que je puisse supposer que peut-étre jai tou-
jours été comme je suis maintenant, je ne saurais pas
1. Qui me semble plus difficile à faire.
126 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
sequeretur, nullum existentie mea authorem esse quæ-
rendum. Quoniam enim omne tempus vitæ in partes
49 innumeras / dividi potest, quarum singulæ a reliquis
nullo modo dependent, ex eo quod paulo ante fuerim,
non sequitur me nunc debere esse, nisi aliqua causa me
quasi rursus creet ad hoc momentum, hoc est me conser-
vet. Perspicuum enim est attendenti ad temporis natu-
ram, eadam plane vi & actione opus esse ad rem
quamlibet singulis momentis quibus durat conservan-
dam, qua opus esset ad eandem de novo creandam, si
nondum existeret ;adeo ut conservationem sola ratione
a creatione differre, sit etiam unum ex iis qua lumine
naturali manifesta sunt.
Itaque debeo nunc interrogare me ipsum, an habeam
aliquam vim, per quam possim efficere ut ego ille, qui
jam sum, paulo post etiam sim futurus : nam, cum nihil
aliud sim quam res cogitans, vel saltem cum de ea tantum
mei parte precise nunc agam qua est res cogitans, si quz
talis vis in me esset, ejus proculdubio conscius essem.
Sed & nullam esse experior, & ex hoc ipso evidentissime
cognosco me ab aliquo ente a me diverso pendere.
Forte vero illud ens non est Deus, sumque vel a paren-
tibus productus, vel a quibuslibet aliis causis Deo minus
perfectis. Imo, ut jam ante dixi, perspicuum est tantum-
dem ad minimum esse debere in causa quantum est in
effectu ; & idcirco, cum sim res cogitans, ideamque quan-
dam Dei in me habens, qualiscunque tandem mei causa
assignetur, illam etiam esse rem cogitantem, & omnium
perfectionum, quas Deo tribuo, ideam habere fatendum
est. Potestque de illa rursus quaeri, an sit a se, vel ab alia.
MÉDITATION TROISIÈME 127
pour cela éviter la force de ce raisonnement, et ne laisse »
pas de connaitre qu'il est nécessaire que Dieu soit
l'auteur de mon existence !. Car tout le temps de ma vie
peut étre divisé en une infinité de parties, chacune des-
quelles ne dépend en aucune façon des autres ; et ainsi,
de ce qu'un peu auparavant j'ai été, il ne s'ensuit pas que
je doive maintenant étre, si ce n'est qu'en ce moment
quelque cause me produise et me crée, pour ainsi dire,
derechef, c'est-à-dire me conserve.
En effet, c'est une chose bien claire et bien évidente (à
tous ceux qui considéreront avec attention la nature du
temps), qu'une substance, pour étre conservée dans tous
les moments qu'elle dure, a besoin du méme pouvoir et
de la méme action qui serait nécessaire pour la produire
et la créer tout de nouveau, si elle n'était point encore.
En sorte que la lumiére naturelle nous fait voir claire-
ment que la conservation et la création ne différent qu'au
regard de notre façon de penser, et non point en effet.
Il faut donc seulement ici que je m'interroge moi-
méme, pour savoir si je posséde quelque pouvoir et
quelque vertu, qui soit capable de faire en sorte que moi,
qui suis maintenant, sois encore à l'avenir : car, puisque
je ne suis rien qu'une chose qui pense (ou du moins
puisqu'il ne s'agit encore jusques ici précisément que de
cette partie-là de moi-méme), si une telle puissance rési-
dait en moi, certes je devrais à tout le moins le penser, et
en avoir connaissance ?, mais je n'en ressens aucune dans
moi, et par là je connais évidemment que je dépends de
quelque étre différent de moi.
Peut-étre aussi que cet étre-là, duquel je dépends, n'est
pas ce que j'appelle Dieu, et que je suis produit, ou par
mes parents, ou par quelques autres causes moins par-
faites que lui? Tant s'en faut, cela ne peut étre ainsi.
Car, comme j'ai déjà dit auparavant, c'est une chose trés
l. De ce raisonnement, comme s'il s'ensuivait qu'il n'y a pas à cher-
cher d'auteur à mon existence.
2. Certes j'en serais conscient
128 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
Nam si a se, patet ex dictis illam ipsam Deum esse, quia
nempe, cum vim / habeat per se existendi, habet procul-
dubio etiam vim possidendi actu omnes perfectiones
quarum ideam in se habet, hoc est omnes quas in Deo
esse concipio. Si autem sit ab alia, rursus eodem modo
de hac altera quæretur, an sit a se, vel ab alia, donec
tandem ad causam ultimam deveniatur, qua erit Deus.
Satis enim apertum est nullum hic dari posse progressum
in infinitum, praesertim cum non tantum de causa, quæ
me olim produxit, hic agam, sed maxime etiam de illa
qua me tempore praesenti conservat.
Nec fingi potest plures forte causas partiales ad me
efficiendum concurrisse, & ab una ideam unius ex perfec-
tionibus quas Deo tribuo, ab alia ideam alterius me acce-
pisse, adeo ut omnes quidem ille perfectiones alicubi in
universo reperiantur, sed non omnes simul junctæ in uno
aliquo, qui sit Deus. Nam contra, unitas, simplicitas, sive
inseparabilitas eorum omnium quz in Deo sunt, una est
ex praecipuis perfectionibus quas in eo esse intelligo. Nec
certe istius omnium ejus perfectionum unitatis idea in me
potuit poni ab ulla causa, a qua etiam aliarum perfectio-
num ideas non habuerim : neque enim efficere potuit ut
illas simul junctas & inseparabiles intelligerem, nisi simul
effecerit ut quenam illæ essent agnoscerem.
MÉDITATION TROISIÈME 129
évidente qu'il doit y avoir au moins autant de réalité dans
la cause que dans son effet. Et partant, puisque je suis
une chose qui pense, et qui ai en moi quelque idée de
Dieu, quelle que soit enfin la cause que l'on attribue à
ma nature, il faut nécessairement avouer qu'elle doit
pareillement étre une chose qui pense, et posséder en soi
l'idée de toutes les perfections que j'attribue à la nature
Divine. Puis l'on peut derechef rechercher si cette cause
tient son origine et son existence de soi-méme, ou de
quelque autre chose. Car si elle la tient de soi-même, il
s'ensuit, par les raisons que j'ai ci-devant alléguées,
qu'elle-méme doit étre Dieu ; puisqu'ayant la vertu d'étre
et d'exister par soi, elle doit aussi avoir sans doute la
puissance de posséder actuellement toutes les perfections
dont elle conçoit les idées, c'est-à-dire toutes celles que
je congois étre en Dieu. Que si elle tient son existence de
quelque autre cause que de soi, on demandera derechef,
par la méme raison, de cette seconde cause, si elle est par
soi, ou par autrui, jusques à ce que de degrés en degrés
on parvienne enfin à une derniére cause qui se trouvera
étre Dieu. Et il est trés manifeste qu'en cela il ne peut y
avoir de progrés à l'infini, vu qu'il ne s'agit pas tant ici
de la cause qui m'a produit autrefois, comme de celle qui
me conserve présentement.
On ne peut pas feindre aussi que peut-étre plusieurs
causes ont ensemble concouru en partie à ma production,
et que de l'une j'ai recu l'idée d'une des perfections que
j'attribue à Dieu, et d'une autre l'idée de quelque autre, en
sorte que toutes ces perfections se trouvent bien à la vérité
quelque part dans l'Univers, mais ne se rencontrent pas
toutes Jointes et assemblées dans une seule qui soit Dieu.
Car, au contraire, l'unité, la simplicité, ou l'inséparabilité
de toutes les choses qui sont en Dieu, est une des princi-
pales perfections que je conçois être en lui ; et certes l'idée
de cette unité et assemblage de toutes les perfections de
Dieu, n'a pu étre mise en moi par aucune cause, de qui
je n’aie point aussi reçu les idées de toutes les autres
perfections. Car elle ne peut pas me les avoir fait
130 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
Quantum denique ad parentes attinet, ut omnia vera
sint quz de illis unquam putavi, non tamen profecto illi
me conservant, nec etiam ullo modo me, quatenus sum
res cogitans, effecerunt ; sed tantum dispositiones quas-
dam in ea materia posuerunt, cui me, hoc est mentem,
quam solam nunc pro me accipio, inesse judicavi. Ac
31 proinde hic nulla / de iis difficultas esse potest; sed
omnino est concludendum, ex hoc solo quod existam,
quadamque idea entis perfectissimi, hoc est Dei, in me
sit, evidentissime demonstrari Deum etiam existere.
Superest tantum ut examinem qua ratione ideam istam
a Deo accepi; neque enim illam sensibus hausi, nec
unquam non expectanti mihi advenit, ut solent rerum
sensibilium idez, cum istz res externis sensuum organis
occurunt, vel occurrere videntur ; nec etiam a me efficta
est, nam nihil ab illa detrahere, nihil illi superaddere
plane possum ; ac proinde superest ut mihi sit innata,
quemadmodum etiam mihi est innata 1dea mei ipsius.
Et sane non mirum est Deum, me creando, ideam
illam mihi indidisse, ut esset tanquam nota artificis operi
suo impressa; nec etiam opus est ut nota illa sit aliqua
res ab opere ipso diversa. Sed ex hoc uno quod Deus me
creavit, valde credibile est me quodammodo ad imagi-
nem & similitudinem ejus factum esse, illamque similitu-
dinem, in qua Dei idea continetur, a me percipi per
eandem facultatem, per quam ego ipse a me percipior :
hoc est, dum in meipsum mentis aciem converto, non
modo intelligo me esse rem incompletam & ab alio
MÉDITATION TROISIÈME 131
comprendre ! ensemblement jointes et inséparables, sans
avoir fait en sorte en méme temps que je susse ce qu'elles
étaient, et que je les connusse toutes en quelque façon.
Pour ce qui regarde mes parents, desquels il semble
que je tire ma naissance, encore que tout ce que j'en ai
jamais pu croire soit véritable, cela ne fait pas toutefois
que ce soit eux qui me conservent, ni qui m'aient fait et
produit en tant que je suis une chose qui pense, puisqu'ils
ont seulement mis quelques dispositions dans cette
matiére, en laquelle je juge que moi, c'est-à-dire mon
esprit, lequel seul je prends maintenant pour moi-méme,
se trouve renfermé ; et partant il ne peut y avoir ici à
leur égard aucune difficulté, mais 1l faut nécessairement
conclure que, de cela seul que j'existe, et que l'idée d'un
étre souverainement parfait (c'est-à-dire de Dieu) est en
moli, l'existence de Dieu est trés évidemment démontrée.
Il me reste seulement à examiner de quelle façon j'ai
acquis cette idée. Car je ne l'ai pas reçue par les sens, et
jamais elle ne s'est offerte à moi contre mon attente, ainsi
que font les idées des choses sensibles, lorsque ces choses
se présentent ou semblent se présenter aux organes exté-
rieurs de mes sens. Elle n'est pas aussi une pure produc- E
tion ou fiction de mon esprit ; car il n'est pas en mon
pouvoir d'y diminuer ni d'y ajouter aucune chose. Et par
conséquent il ne reste plus autre chose à dire, sinon que,
comme l'idée de moi-méme, elle est née et produite avec
moi dès lors que j'ai été créé.
Et certes on ne doit pas trouver étrange que Dieu, en
me créant, ait mis en moi cette idée pour être comme la
marque de l'ouvrier empreinte sur son ouvrage ; et il
n'est pas aussi nécessaire que cette marque soit quelque
chose de différent de ce méme ouvrage. Mais de cela seul
que Dieu m'a créé, il est fort croyable qu'il m'a en
quelque facon produit à son image et semblance, et que
je congois cette ressemblance (dans laquelle l'idée de
Dieu se trouve contenue) par la méme faculté par
1. Me les avoir fait entendre
132 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
dependentem, remque ad majora & majora sive meliora
indefinite aspirantem ; sed simul etiam intelligo illum, a
quo pendeo, majora ista omnia non indefinite & potentia
tantum, sed reipsa infinite in se habere, atque ita Deum
esse. Totaque vis argumenti in eo est, quod agnoscam
fieri non posse ut existam talis nature qualis / sum,
nempe ideam Dei in me habens, nisi revera Deus etiam
existeret, Deus, inquam, ille idem cujus idea in me est,
hoc est, habens omnes illas perfectiones, quas ego non
comprehendere, sed quocunque modo attingere cogita-
tione possum, & nullis plane defectibus obnoxius.
Ex quibus satis patet illum fallacem esse non posse ;
omnem enim fraudem & deceptionem a defectu aliquo
pendere, lumine naturali manifestum est.
Sed priusquam hoc diligentius examinem, simulque in
alias veritates quz inde colligi possunt inquiram, placet
hic aliquandu in ipsius Dei contemplatione immorari,
ejus attributa apud me expendere, & immensi hujus lumi-
nis pulchritudinem, quantum caligantis ingenii mei acies
ferre poterit, intueri, admirari, adorare. Ut enim in hac
sola divinæ majestatis contemplatione summam alterius
vitz fœlicitatem consistere fide credimus, ita etiam jam
ex eadem, licet multo minus perfecta, maximam, cujus in
hac vita capaces simus, voluptatem percipi posse
experimur.
MÉDITATION TROISIÈME 133
laquelle je me conçois moi-même; c'est-à-dire que,
lorsque je fais réflexion sur moi, non seulement je
connais que je suis une chose imparfaite, incomplète, et
dépendante d'autrui, qui tend et qui aspire sans cesse à
quelque chose de meilleur et de plus grand que je ne suis,
mais je connais aussi, en méme temps, que celui duquel
je dépends, possède en soi toutes ces grandes choses aux-
quelles j'aspire, et dont je trouve en moi les idées, non
pas indéfiniment et seulement en puissance, mais qu'il en
jouit en effet, actuellement et infiniment, et ainsi qu'il est
Dieu. Et toute la force de l'argument dont j'ai ici usé
pour prouver l'existence de Dieu, consiste en ce que je
reconnais qu'il ne serait pas possible que ma nature füt
telle qu'elle est, c'est-à-dire que j'eusse en moi l'idée d'un
Dieu, si Dieu n'existait véritablement ; ce méme Dieu,
dis-je, duquel l'idée est en moi, c'est-à-dire qui possède
toutes ces hautes perfections, dont notre esprit peut bien
avoir quelque idée sans pourtant les comprendre toutes,
qui n'est sujet à aucun défaut, et qui n'a rien de toutes
les choses qui marquent quelque imperfection.
D'oü il est assez évident qu'il ne peut être trompeur,
puisque la lumière naturelle nous enseigne que la trompe-
rie dépend nécessairement de quelque défaut.
Mais, auparavant que j'examine cela plus soigneuse-
ment, et que je passe à la considération des autres vérités
que l'on en peut recueillir, il me semble trés à propos de
m'arréter quelque temps à la contemplation de ce Dieu
tout parfait, de peser tout à loisir ses merveilleux attri-
buts, de considérer, d'admirer et d'adorer l'incomparable
beauté de cette immense lumiére, au moins autant que la
force de mon esprit, qui en demeure en quelque sorte
ébloui, me le pourra permettre.
Car, comme la foi nous apprend que la souveraine félicité
de l'autre vie ne consiste que dans cette contemplation de la
Majesté divine, ainsi expérimentons-nous dés maintenant
qu'une semblable méditation, quoique incomparablement
moins parfaite, nous fait jouir du plus grand contentement
que nous soyons capables de ressentir en cette vie.
MEDITATIO QUARTA
De vero & falso.
Ita me his diebus assuefeci in mente a sensibus abdu-
cenda, tamque accurate animadverti perpauca esse quæ
$p de rebus corporeis vere percipiantur, multoque plura de
mente humana, multo adhuc plura de Deo cognosci, ut
jam absque ulla difficultate cogitationem a rebus imagi-
nabilibus ad intelligibiles tantum, atque ab omni materia
secretas, convertam. Et sane multo magis distinctam
habeo ideam mentis humanz, quatenus est res cogitans,
non extensa in longum, latum, & profundum, nec aliud
quid a corpore habens, quam ideam ullius rei corporea.
Cumque attendo me dubitare, sive esse rem incomple-
tam & dependentem, adeo clara & distincta idea entis
independentis & completi hoc est Dei, mihi occurrit ; &
ex hoc uno quod talis idea in me sit, sive quod ego ideam
illam habens existam, adeo manifeste concludo Deum
etiam existere, atque ab illo singulis momentis totam
existentiam meam dependere, ut nihil evidentius, nihil
certius ab humano ingenio cognosci posse confidam.
Jamque videre videor aliquam viam per quam ab ista
contemplatione veri Dei, in quo nempe sunt omnes the-
sauri scientiarum & sapientiæ absconditi, ad ceterarum
rerum cognitionem deveniatur.
MÉDITATION QUATRIÈME
Du vrai et du faux.
Je me suis tellement accoutumé ces jours passés à déta-
cher mon esprit des sens, et j'ai si exactement remarqué
qu'il y a fort peu de choses que l'on connaisse avec certi-
tude touchant les choses corporelles, qu'il y en a beau-
coup plus qui nous sont connues touchant l'esprit
humain, et beaucoup plus encore de Dieu méme, que
maintenant je détournerai sans aucune difficulté ma pen-
sée de la considération des choses sensibles ou imagi-
nables, pour la porter à celles qui, étant dégagées de
toute matiére, sont purement intelligibles.
Et certes l'idée que j'ai de l'esprit humain, en tant qu'il
est une chose qui pense, et non étendue en longueur, lar-
geur et profondeur, et qui ne participe à rien de ce qui
appartient au corps, est incomparablement plus distincte
que l'idée d'aucune chose corporelle. Et lorsque je consi-
dère que je doute, c’est-à-dire que je suis une chose
incompléte et dépendante, l'idée d'un étre complet et
indépendant, c’est-à-dire de Dieu, se présente à mon
esprit avec tant de distinction et de clarté ; et de cela seul
que cette idée se retrouve en moi, ou bien que je suis ou
existe, moi qui possède cette idée, je conclus si évidem-
ment l'existence de Dieu, et que la mienne dépend entiè-
rement de lui en tous les moments de ma vie, que je ne
pense pas que l'esprit humain puisse rien connaitre avec
plus d'évidence et de certitude. Et déjà il me semble que
je découvre un chemin qui nous conduira de cette
contemplation du vrai Dieu (dans lequel tous les trésors
136 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
In primis enim agnosco fieri non posse ut ille me
unquam fallat ; in omni enim fallacia vel deceptione ali-
quid imperfectionis reperitur ;& quamvis posse fallere,
nonnullum esse videatur acuminis aut potentiæ argumen-
tum, proculdubio velle fallere, vel malitiam vel imbecilli-
tatem testatur, nec proinde in Deum cadit.
Deinde experior quandam in me esse judicandi facul-
tatem, quam certe, ut & reliqua omnia quæ in me sunt,
a Deo accepi ; cumque ille nolit me fallere, talem pro-
fecto non dedit, ut, dum ea recte utor, possim unquam
errare.
Nec ullum de hac re dubium superesset, nisi inde sequi
videretur, me igitur errare nunquam posse ; nam si quod-
cunque in me est, a Deo habeo, nec ullam ille mihi dede-
rit errandi facultatem, non videor posse unquam errare.
Atque ita prorsus, quamdiu de Deo tantum cogito,
totusque in eum me converto, nullam erroris aut falsitatis
causam deprehendo ; sed, postmodum ad me reversus,
experior me tamen innumeris erroribus esse obnoxium,
quorum causam inquirens animadverto non tantum Dei,
sive entis summe perfecti, realem & positivam, sed etiam,
ut ita loquar, nihili, sive ejus quod ab omni perfectione
summe abest, negativam quandam ideam mihi obver-
sari, & me tanquam medium quid inter Deum & nihil,
sive inter summum ens & non ens ita esse constitutum,
ut, quatenus a summo ente sum creatus, nihil quidem
in me sit, per quod fallar aut in errorem inducar, sed
s
MÉDITATION QUATRIÈME 137
de la science et de la sagesse sont renfermés) à la connais-
sance des autres choses de l'Univers.
Car, premiérement, je reconnais qu'il est impossible
que jamais il me trompe, puisqu'en toute fraude et trom-
perie il se rencontre quelque sorte d'imperfection. Et
quoi qu'il semble que pouvoir tromper soit une marque
de subtilité, ou de puissance, toutefois vouloir tromper
témoigne sans doute de la faiblesse ou de la malice. Et,
partant, cela ne peut se rencontrer en Dieu.
En aprés j'expérimente en moi-même une certaine
puissance de juger, laquelle sans doute j'ai reçue de Dieu,
de méme que tout le reste des choses que je posséde ; et
comme il ne voudrait pas m'abuser, il est certain qu'il ne
me l'a pas donnée telle que je puisse jamais faillir, lorsque
jen userai comme il faut. Et il ne resterait aucun doute
de cette vérité, si l'on n'en pouvait, ce semble, tirer cette
conséquence, qu'ainsi donc je ne me puis jamais trom-
per ; car, si je tiens de Dieu tout ce que je possède, et s’il
ne m'a point donné de puissance pour faillir, il semble
que je ne me doive jamais abuser. Et de vrai, lorsque je
ne pense qu'à Dieu, je ne découvre en moi aucune cause
d'erreur ou de fausseté! ; mais puis aprés, revenant à
moi, l'expérience me fait connaitre que je suis néanmoins
sujet à une infinité d'erreurs, desquelles recherchant la
cause de plus prés, je remarque qu'il ne se présente pas
seulement à ma pensée une réelle et positive idée de Dieu,
ou bien d'un étre souverainement parfait, mais aussi,
pour ainsi parler, une certaine idée négative du néant,
c’est-à-dire de ce qui est infiniment éloigné de toute sorte
de perfection ; et que je suis comme un milieu entre Dieu
et le néant, c'est-à-dire placé de telle sorte entre le souve-
rain étre et le non-étre, qu'il ne se rencontre, de vrai, rien
en moi qui me puisse conduire dans l'erreur?, en tant
1. Dieu, et que je me tourne tout entier vers lui, je ne découvre aucune
cause d'erreur ou de fausseté.
2. Rien en moi par quoi je me trompe ou qui me puisse conduire dans
l'erreur
138 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
quatenus etiam quodammodo de nihilo, sive de non ente,
participo, hoc est quatenus non sum ipse summum ens,
desuntque mihi quamplurima, non adeo mirum esse
quod fallar. Atque ita certe intelligo errorem, quatenus
error est, non esse quid reale quod a Deo dependeat, sed
tantummodo esse defectum ; nec proinde ad errandum
mihi opus esse aliqua facultate in hunc finem a Deo tri-
buta, sed contingere ut errem, ex eo quod facultas verum
judicandi, quam ab illo habeo, non sit in me infinita.
Verumtamen hoc nondum omnino satisfacit; non
An enim error est pura negatio, sed privatio, sive carentia
cujusdam cognitionis, que in me quodammodo esse
deberet ;atque attendenti ad Dei naturam non videtur
fieri posse, ut ille aliquam in me posuerit facultatem, quz
non sit in suo genere perfecta, sive qua aliqua sibi debita
perfectione sit privata. Nam si, quo peritior est artifex,
eo perfectiora opera ab illo proficiscantur, quid potest a
summo illo rerum omnium conditore factum esse, quod
non sit omnibus numeris absolutum ? Nec dubium est
quin potuerit Deus me talem creare, ut nunquam falle-
rer ; nec etiam dubium est quin velit semper id quod est
optimum : anne ergo melius est me falli quam non falli ?
Dum hzc perpendo attentius, occurrit primo non mihi
esse mirandum, si quedam a Deo fiant quorum rationes
non intelligam ; nec de ejus existentia ideo esse dubitan-
dum, quod forte quzdam alia esse experiar, quz quare
vel quomodo ab illo facta sint non comprehendo. Cum
enim.jam sciam naturam meam esse valde infirmam &
MÉDITATION QUATRIÈME 139
qu'un souverain étre m'a produit; mais que, si je me
considére comme participant en quelque facon du néant
ou du non-étre, c'est-à-dire en tant que je ne suis pas
moi-méme le souverain étre, je me trouve exposé à une
infinité de manquements, de facon que je ne me dois pas
étonner si je me trompe.
[Beier
; et partant, que je n'ai pas
besoin po e quelque puissance qui m'ait été
donnée de Dieu particuliérement pour cet effet, mais
qu'il arrive que je me trompe, de ce que la puissance que
Dieu m'a donnée pour discerner le vrai d'avec le faux
n'est pas en moi infinie.
Toutefois cela ne me satisfait pas encore tout à fait;
car l'erreur n'est pas une pure négation, c'est-à-dire, n'est
p
r. Et considérant la nature de Dieu, il ne me semble
pas possible qu'il m'ait donné quelque faculté qui soit
imparfaite en son genre, c'est-à-dire, qui manque de
quelque perfection qui lui soit due ; car s'il est vrai que
plus l'artisan est expert, plus les ouvrages qui sortent de
ses mains sont parfaits et accomplis, quel étre nous ima-
ginerons-nous avoir été produit par ce souverain Créa-
teur de toutes choses, qui ne soit parfait et entiérement
achevé en toutes ses parties ? Et certes il n’y a point de
doute que Dieu n'ait pu me créer tel que je ne me pusse
jamais tromper! ; il est certain aussi qu'il veut toujours
ce qui est le meilleur : m'est-il donc plus avantageux de
faillir, que de ne point faillir?
Considérant cela avec plus d'attention, il me vient
d'abord en la pensée que je ne me dois point étonner, si
mon intelligence n'est pas capable de comprendre pour-
quoi Dieu fait ce qu'il fait, et qu'ainsi je n'ai aucune rai-
1. Tel que je ne me trompasse jamais.
140 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
limitatam, Dei autem naturam esse immensam, incom-
prehensibilem, infinitam, ex hoc satis etiam scio innume-
rabilia illum posse quorum causas ignorem ; atque ob
hanc unicam rationem totum illud causarum genus, quod
a fine peti solet, in rebus Physicis nullum usum habere
existimo ; non enim absque temeritate me puto posse
investigare fines Dei.
Occurrit etiam non unam aliquam creaturam separa-
tim, sed omnem rerum universitatem esse spectandam,
quoties an opera Dei perfecta sint inquirimus ; quod
enim forte non immerito, si solum esset, valde imperfec-
56 tum videretur, ut habens/in mundo rationem partis est
perfectissimum ; & quamvis, ex quo de omnibus volui
dubitare, nihil adhuc prater me & Deum existere certo
cognovi, non possum tamen, ex quo immensam Dei
potentiam animadverti, negare quin multa alia ab illo
facta sint, vel saltem fieri possint, adeo ut ego rationem
partis in rerum universitate obtineam.
Deinde, ad me propius accedens, & qualesnam sint
errores mei (qui soli imperfectionem aliquam in me argu-
unt) investigans, adverto illos a duabus causis simul
concurrentibus dependere, nempe a facultate cogno-
scendi que in me est, & a facultate eligendi, sive ab arbi-
trii libertate, hoc est ab intellectu & simul a voluntate.
Nam per solum intellectum percipio tantum 1deas de qui-
bus judicium ferre possum, nec ullus error proprie dictus
in eo praecise sic spectato reperitur; quamvis enim
s
MÉDITATION QUATRIÈME 141
son de douter de son existence, de ce que peut-étre je vois
par expérience beaucoup d'autres choses, sans pouvoir
comprendre pour quelle raison ni comment Dieu les a
produites. Car, sachant déjà que ma nature est extréme-
ment faible et limitée, et au contraire que celle de Dieu
est immense, incompréhensible, et infinie, je n'ai plus de
peine à reconnaitre qu'il y a une infinité de choses en sa
puissance, desquelles les causes surpassent la portée de
mon esprit. Et cette seule raison est suffisante pour me
persuader que tout ce genre de causes, qu'on a coutume
de tirer de la fin, n'est d'aucun usage dans les choses
physiques, ou naturelles ; car il ne me semble pas que je
puisse sans témérité rechercher et entreprendre de décou-
vrir les fins impénétrables de Dieu.
De plus il me tombe encore en l'esprit, qu'on ne doit
pas considérer une seule créature séparément, lorsqu'on
recherche si les ouvrages de Dieu sont parfaits, mais
généralement toutes les créatures ensemble. Car la méme
chose qui pourrait peut-étre avec quelque sorte de raison
sembler fort imparfaite, si elle était toute seule, se ren-
contre trés parfaite en sa nature, si elle est regardée
comme partie de tout cet Univers. Et quoique, depuis
que j'ai fait dessein de douter de toutes choses, je n'aie
connu certainement que mon existence et celle de Dieu,
toutefois aussi, depuis que j'ai reconnu l'infinie puissance
de Dieu, je ne saurais nier qu'il n'ait produit beaucoup
d'autres choses, ou du moins qu'il n'en puisse produire,
en sorte que j'existe et sois placé dans le monde, comme
faisant partie de l'université de tous les étres.
En suite de quoi, me regardant de plus prés, et considé- 45
rant quelles sont mes erreurs (lesquelles seules témoignent
qu'il y a en moi d erfection),
142 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
innumeræ fortasse res existant, quarum ideæ nulle in me
sunt, non tamen proprie illis privatus, sed negative tan-
tum destitutus, sum dicendus, quia nempe rationem nul-
lam possum afferre, qua probem Deum mihi majorem
quam dederit cognoscendi facultatem dare debuisse ;
atque quantumvis peritum artificem esse intelligam, non
tamen ideo puto illum in singulis ex suis operibus omnes
perfectiones ponere debuisse, quas in aliquibus ponere
potest. Nec vero etiam queri possum, quod non satis
amplam & perfectam voluntatem, sive arbitrii libertatem,
a Deo acceperim ; nam sane nullis illam limitibus circum-
3 scribi experior. Et quod valde notandum mihi videtur,
nulla / alia in me sunt tam perfecta aut tanta, quin intel-
ligam perfectiora sive majora adhuc esse posse. Nam si,
exempli causa, facultatem intelligendi considero, statim
agnosco perexiguam illam & valde finitam in me esse,
simulque alterius cujusdam multo majoris, imo maxima
atque infinite, ideam formo, illamque ex hoc ipso quod
ejus ideam formare possim, ad Dei naturam pertinere
percipio. Eadem ratione, si facultatem recordandi vel
imaginandi, vel quaslibet alias examinem, nullam plane
invenio, quam non in me tenuem & circumscriptam, in
Deo immensam esse intelligam. Sola est voluntas, sive
arbitrii libertas, quam tantam in me experior, ut nullius
majoris ideam apprehendam; adeo ut illa praecipue sit,
ratione cujus imaginem quandam & similitudinem Dei
me referre intelligo. Nam quamvis major absque compa-
MÉDITATION QUATRIÈME 143
en le considérant ainsi précisément, on peut dire qu'il ne se
trouve jamais en lui aucune erreur, pourvu qu'on prenne
. Et encore qu'il y
it peut-étre une infinité de choses dans le monde, dont je
n'ai aucune idée en mon entendement, on ne peut pas dire
pour cela qu'il soit privé de ces idées, comme de quelque
chose qui soit due à sa nature, mais seulement qu'il ne les
à pas ; parce qu'en effet il n'y a aucune raison qui puisse
prouver que Dieu ait dû me donner une plus grande et plus
ample faculté de connaitre, que celle qu'il m'a donnée ; et,
quelque adroit et savant ouvrier que je me le représente, je
ne dois pas pour cela penser qu'il ait dû mettre dans cha-
cun de ses ouvrages toutes les perfections qu'il peut mettre
dans quelques-uns. J
Et ce qui me semble bien remarquable en cet
endroit, est que, de toutes les autres choses qui sont en
moi, il ny en a aucune si parfaite et si étendue, que je ne
reconnaisse bien qu'elle pourrait étre encore plus grande
et plus parfaite. Car, par exemple, si je considère la faculté
de concevoir qui est en moi, je trouve qu'elle est d'une fort
petite étendue, et grandement limitée, et tout ensemble je
me représente l'idée d'une autre faculté beaucoup plus
ample, et méme infinie ; et de cela seul que je puis me
représenter son idée, je connais sans difficulté qu'elle
appartient à la nature de Dieu. En méme fagon, si j'exa-
mine la mémoire, ou l'imagination, ou quelqu'autre puis-
sance, je n'en trouve aucune qui ne soit en moi trés petite
et bornée, et qui en Dieu ne soit immense et infinie.
ar, encore qu'elle soit incompara-
1. Volonté ou libre arbitre
144 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
ratione in Deo quam in me sit, tum ratione cognitionis &
potentie quæ illi adjunctæ sunt, reddduntque ipsam
magis firmam & efficacem, tum ratione objecti, quoniam
ad plura se extendit, non tamen, in se formaliter & præ-
cise spectata, major videtur ; quia tantum in eo consistit,
quod idem, vel facere vel non facere (hoc est affirmare
vel negare, prosequi vel fugere) possimus, vel potius in eo
tantum, quod ad id quod nobis ab intellectu proponitur
affirmandum vel negandum, sive prosequendum vel
fugiendum, ita feramur, ut a nulla vi externa nos ad id
determinari sentiamus. Neque enim opus est me in
utramque partem ferri posse, ut sim liber, sed contra,
quo magis in unam propendeo, sive quia rationem /
æ veri & boni in ea evidenter intelligo, sive quia Deus
intima cogitationis mez ita disponit, tanto liberius illam
eligo; nec sane divina gratia, nec naturalis cognitio
unquam imminuunt libertatem, sed potius augent & cor-
roborant. Indifferentia autem illa, quam experior, cum
nulla me ratio in unam partem magis quam in alteram
impellit, est infimus gradus libertatis, & nullam in ea per-
fectionem, sed tantummodo in cognitione defectum, sive
negationem quandam, testatur; nam si semper quid
verum & bonum sit clare viderem, nunquam de eo quod
esset judicandum vel eligendum deliberarem; atque ita,
quamvis plane liber, nunquam tamen indifferens esse
possem.
Ex his autem percipio nec vim volendi, quam a Deo
habeo, per se spectatam, causam esse errorum meorum,
est enim amplissima, atque in suo genere perfecta ; neque
MÉDITATION QUATRIÈME 145
blement plus grande dans Dieu, que dans moi, soit à rai-
son de la connaissance et de la puissance, qui s’y trouvant 46
jointes la rendent plus ferme et plus efficace, soit à raison
de l'objet, d'autant qu'elle se porte et s'étend infiniment à
plus de choses; elle ne me semble pas toutefois plus
grande, si je la considère formellement et précisément en
elle-méme. Car elle consiste seulement en ce que nous pou-
vons faire une chose, ou ne la faire pas (c'est-à-dire affir-
mer ou nier, poursuivre ou fuir), ou plutót seulement en ce
que, pour affirmer ou nier, poursuivre ou fuir les choses
que l'entendement nous propose, nous agissons en telle
sorte que nous ne sentons point qu'aucune force extérieure
nous y contraigne. Car, afin que je sois libre, il n'est pas
nécessaire que je sois indifférent à choisir l'un ou l'autre
des deux contraires! ; mais plutót, d'autant plus que je
penche vers l'un, soit que je connaisse évidemment que le
bien et le vrai s'y rencontrent, soit que Dieu dispose ainsi
l'intérieur de ma pensée, d'autant plus librement j'en fais
choix et je l'embrasse. Et certes la grâce divine et la
connaissance naturelle, bien loin de diminuer ma liberté,
l'augmentent plutót, et la fortifient. De facon que cette
in
; urs clairement
ce qui est vrai et ce qui est bon, je ne serais jamais en peine
de délibérer quel jugement et quel choix je devrais faire ; et
ainsi je serais entiérement libre, sans jamais étre indifférent.
De tout ceci je reconnais que ni la puissance de vou-
loir, laquelle j'ai reçue de Dieu, n'est point d'elle-méme
la cause de mes erreurs, car elle est trés ample et trés
1. Il n'est pas nécessaire que je puisse me porter à l'un ou l'autre des
deux contraires.
2. Quant à cette indifférence que je sens... elle est le plus bas degré
de la liberté, et elle ne fait paraître en elle aucune perfection, mais seule-
ment, en la connaissance, un défaut ou une négation.
146 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
etiam vim intelligendi, nam quidquid intelligo, cum a
Deo habeam ut intelligam, procul dubio recte intelligo,
nec in eo fieri potest ut fallar. Unde ergo nascuntur mei
errores? Nempe ex hoc uno quod, cum latius pateat
voluntas quam intellectus, illam non intra eosdem limites
contineo, sed etiam ad illa quæ non intelligo extendo;
ad qua cum sit indifferens, facile a vero & bono deflectit,
atque ita & fallor & pecco.
Exempli causa, cum examinarem hisce diebus an ali-
quid in mundo existeret, atque adverterem, ex hoc ipso
quod illud examinarem, evidenter sequi me existere, non
potui quidem non judicare illud quod tam clare intellige-
bam verum esse, non quod ab aliqua vi externa fuerim ad
id / coactus, sed quia ex magna luce in intellectu magna
consequuta est propensio in voluntate, atque ita tanto
magis sponte & libere illud credidi, quanto minus fui ad
istud ipsum indifferens.
Nunc autem, non tantum scio me, quatenus sum res
quadam cogitans, existere, sed praterea etiam idea quæ-
dam nature corporeæ mihi obversatur, contingitque ut
dubitem an natura cogitans qua in me est, vel potius
qua ego ipse sum, alia sit ab ista natura corporea, vel an
ambæ idem sint; & suppono nullam adhuc intellectui
meo rationem occurrere, que mihi unum magis quam
aliud persuadeat. Certe ex hoc ipso sum indifferens ad
utrumlibet affirmandum vel negandum, vel etiam ad
nihil de ea re judicandum.
Quinimo etiam hzc indifferentia non ad ea tantum se
extendit de quibus intellectus nihil plane cognoscit, sed
generaliter ad omnia qua ab illo non satis perspicue
MÉDITATION QUATRIÈME 147
parfaite en son espéce ; ni aussi la puissance d'entendre
ou de concevoir : car ne concevant rien que par le moyen
de cette puissance que Dieu m'a donnée pour concevoir,
sans doute que tout ce que je congois, je le congois
comme il faut, et il n'est pas possible qu'en cela je me
Par exemple, examinant ces jours passés si quelque
chose existait dans le monde, et connaissant que, de cela
seul que j'examinais cette question, il suivait trés évidem-
ment que j'existais moi-même, je ne pouvais pas m'empé-
cher de juger qu'une chose que je concevais si clairement
était vraie, non que je m'y trouvasse forcé par aucune
cause extérieure, mais seulement parce que, d'une grande
clarté qui était en mon entendement, a suivi une grande
inclination en ma volonté ; et je me suis porté à croire
avec d'autant plus de liberté, que je me suis trouvé avec
moins d'indifférence. Au contraire, à présent je ne
connais pas seulement que j'existe, en tant que je suis
quelque chose qui pense, mais il se présente aussi à mon
esprit une certaine idée de la nature corporelle : ce qui
fait que je doute si cette nature qui pense, qui est en moi,
ou plutót par laquelle je suis ce que je suis, est différente
de cette nature corporelle, ou bien si toutes deux ne sont
qu'une méme chose. Et je suppose ici que je ne connais
encore aucune raison, qui me persuade plutót l'un que
l'autre : d’où il suit que je suis entièrement indifférent à
le nier, ou à l'assurer, ou bien méme à m'abstenir d'en
donner aucun jugement.
Et cette indifférence ne s'étend pas seulement aux
choses dont l'entendement n'a aucune connaissance,
mais généralement aussi à toutes celles qu'il ne découvre
148 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
cognoscuntur eo ipso tempore, quo de iis a voluntate
deliberatur : quantumvis enim probabiles conjecture me
trahant in unam partem, sola cognitio quod sint tantum
conjecture, non autem certe atque indubitabiles
rationes, sufficit ad assensionem meam in contrarium
impellendam. Quod satis his diebus sum expertus, cum
illa omnia quz prius ut vera quammaxime credideram,
propter hoc unum quod de iis aliquo modo posse dubi-
tari deprehendissem, plane falsa esse supposuit.
Cum autem quid verum sit non satis clare & distincte
percipio, si quidem a judicio ferendo abstineam, clarum
est me recte agere, & non falli. Sed si vel affirmem vel
negem, tunc libertate arbitrii non recte utor ; atque si in
eam partem quz falsa est me convertam, plane fallar ; si
vero alteram amplectar, casu quidem incidam in verita-
tem, sed non ideo culpa carebo, quia lumine naturali
manifestum est perceptionem intellectus præcedere sem-
per debere voluntatis determinationem. Atque in hoc
liberi arbitrii non recto usu privatio illa inest quz for-
mam erroris constituit : privatio, inquam, inest in ipsa
operatione, quatenus a me procedit, sed non in facultate
quam a Deo accepi, nec etiam in operatione quatenus ab
illo dependet.
Neque enim habeo causam ullam conquerendi, quod
Deus mihi non majorem vim intelligendi, sive non majus
lumen naturale dederit quam dedit, quia est de ratione
intellectus finiti ut multa non intelligat, & de ratione
intellectus creati ut sit finitus ; estque quod agam gratias
ill; qui mihi nunquam quicquam debuit, pro eo quod
largitus est, non autem quod putem me ab illo iis esse
privatum, sive illum mihi ea abstulisse, quz non dedit.
Non habeo etiam causam conquerendi, quod volunta-
tem dederit latius patentem quam intellectum ; cum enim
voluntas in una tantum re, & tanquam in indivisibili
consistat, non videtur ferre ejus natura ut quicquam ab
MÉDITATION QUATRIÈME 149
pas avec une parfaite clarté, au moment que la volonté
en délibére ; car, pour probables que soient les conjec-
tures qui me rendent enclin à juger quelque chose, la
seule connaissance que j'ai que ce ne sont que des conjec-
tures, et non des raisons certaines et indubitables, suffit
pour me donner occasion de juger le contraire. Ce que
jai suffisamment expérimenté ces jours passés, lorsque
jai posé pour faux tout ce que j'avais tenu auparavant
pour trés véritable, pour cela seul que j'ai remarqué que
l'on en pouvait douter en quelque sorte.
Or si je m'abstiens de donner mon jugement sur une
chose, lorsque je ne la congois pas avec assez de clarté et
de distinction, il est évident que j'en use fort bien, et que
je ne suis point trompé ; mais si je me détermine à la nier,
ou assurer, alors je ne me sers plus comme je dois de
mon libre arbitre ; et si j'assure ce qui n'est pas vrai, il
est évident que je me trompe ; méme aussi, encore que je
juge selon la vérité, cela n'arrive que par hasard, et je ne
laisse pas de faillir, et d'user mal de mon libre arbitre ! ;
car la lumiére naturelle nous enseigne que la connais-
sance de l'entendement doit toujours précéder la déter-
mination de la volonté. Et c'est dans ce mauvais usage du
libre arbitre que se rencontre la privation qui constitue la
forme de l'erreur. La privation, dis-je, se rencontre dans
l'opération, en tant qu'elle procéde de moi ; mais elle ne
se trouve pas dans la puissance que j'ai reçue de Dieu, ni
méme dans l'opération, en tant qu'elle dépend de lui. Car
je n'ai certes aucun sujet de me plaindre, de ce que Dieu
ne m'a pas donné une intelligence plus capable, ou une
lumière naturelle plus grande que celle que je tiens de lui,
puisqu'en effet il est du propre de l'entendement fini de
ne pas comprendre une infinité de choses, et du propre
d'un entendement créé d'étre fini : mais j'ai tout sujet de
lui rendre gráces, de ce que, ne m'ayant jamais rien dü,
il m'a néanmoins donné tout le peu de perfections qui
est en moi : bien loin de concevoir des sentiments si
1. Et d'user mal de mon libre arbitre : addition de la version française.
150 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
illa demi possit ; & sane quo amplior est, tanto majores
debeo gratias ejus datori.
Nec denique etiam queri debeo, quod Deus mecum
concurrat ad eliciendos illos actus voluntatis, sive illa
judicia, in quibus fallor : illi enim actus sunt omnino
veri & boni, quatenus a Deo dependent, & major in me
quodammodo perfectio est, quod illos possim elicere,
quam si non possem. Privatio autem, in qua sola ratio
formalis falsitatis & culpz consistit, nullo Dei concursu
indiget, quia non est res, neque ad illum relata ut causam
privatio, sed tantummodo negatio dici debet. Nam sane
nulla imperfectio in Deo est, quod mihi libertatem dede-
rit assentiendi vel non assentiendi quibusdam, quorum
claram & distinctam perceptionem in intellectu meo non
posuit ; sed proculdubio in me imperfectio est, quod ista
libertate non bene utar, & de iis, quz non recte intelligo,
judicium feram.
Video tamen fieri a Deo facile potuisse, ut, etiamsi
manerem liber, & cognitionis finite, nunquam tamen
errarem : nempe si vel intellectui meo claram & distinc-
tam perceptionem omnium de quibus unquam essem
deliberaturus indidisset ; vel tantum si adeo firmiter
memoriæ impressisset, de nulla unquam re esse judican-
dum quam clare & distincte non intelligerem, ut
MÉDITATION QUATRIÈME 151
injustes que de m'imaginer qu'il m'ait óté ou retenu
injustement les autres perfections qu'il ne m'a point don-
nées. Je n'ai pas aussi sujet de me plaindre, de ce qu'il
m'a donné une volonté plus étendue que l'entendement,
puisque, la volonté ne consistant qu'en une seule chose,
et son sujet étant comme indivisible, il semble que sa
nature est telle qu'on ne lui saurait rien ôter sans la
détruire ; et certes plus elle se trouve étre grande, et plus
jai à remercier la bonté de celui qui me l'a donnée. Et
enfin je ne dois pas aussi me plaindre, de ce que Dieu
concourt avec moi pour former les actes de cette volonté,
c'est-à-dire les jugements dans lesquels je me trompe,
parce que ces actes-là sont entiérement vrais, et absolu-
ment bons, en tant qu'ils dépendent de Dieu ; et il y a en
quelque sorte plus de perfection en ma nature, de ce que
je les puis former, que si je ne le pouvais pas. Pour la
privation, dans laquelle seule consiste la raison formelle
de l'erreur et du péché, elle n'a besoin d'aucun concours
de Dieu, puisque ce n'est pas une chose ou un être, et
que, si on la rapporte à Dieu comme à sa cause, elle ne
doit pas étre nommée privation, mais seulement néga-
tion, selon la signification qu'on donne à ces mots dans
l'Ecole.
Car en effet ce n'est point une imperfection en Dieu,
de ce qu'il m'a donné la liberté de donner mon jugement,
ou de ne le pas donner, sur certaines choses dont il n'a
pas mis une claire et distincte connaissance en mon
entendement ; mais sans doute c'est en moi une imperfec-
tion, de ce que je n'en use pas bien, et que je donne
témérairement mon jugement, sur des choses que je ne
congois qu'avec obscurité et confusion.
Je vois néanmoins qu'il était aisé à Dieu de faire en
sorte que je ne me trompasse jamais, quoique je demeu-
rasse libre, et d'une connaissance bornée, à savoir, en
donnant à mon entendement une claire et distincte intel- E9
ligence de toutes les choses dont je devais jamais délibé-
rer, ou bien seulement s'il eüt si profondément gravé dans
ma mémoire la résolution de ne juger jamais d'aucune
152 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
nunquam ejus possem oblivisci. Et facile intelligo me,
quatenus rationem habeo totius cujusdam, perfectiorem
futurum fuisse quam nunc sum, si talis a Deo factus
essem. Sed non ideo possum negare quin major quodam-
modo perfectio sit in tota rerum universitate, quod quæ-
dam ejus partes ab erroribus immunes non sint, aliæ vero
sint, quam si omnes plane similes essent. Et nullum
habeo jus conquerendi quod eam me Deus in mundo per-
sonam sustinere voluerit, quæ non est omnium præci-
pua & maxime perfecta. Ac præterea etiam ut non
possim ab erroribus abstinere priori illo modo qui pendet
ab evidenti eorum omnium perceptione de quibus est
deliberandum, possum tamen illo altero qui pendet ab
6 eo tantum,/quod recorder quoties de rei veritate
non liquet, a judicio ferendo esse abstinendum ; nam,
quamvis eam in me infirmitatem esse experiar, ut non
possim semper uni & eidem cognitioni defixus inhærere,
possum tamen attenta & sæpius iterata meditatione
efficere, ut ejusdem, quoties usus exiget, recorder, atque
ita habitum quemdam non errandi acquiram. Qua
in re cum maxima & praecipua hominis perfectio
consistat, non parum me hodierna meditatione lucratum
esse existimo, quod erroris & falsitatis causam investi-
garim.
Et sane nulla alia esse potest ab ea quam explicui;
nam quoties voluntatem in judiciis ferendis ita contineo,
ut ad ea tantum se extendat quz illi clare & distincte ab
intellectu exhibentur, fieri plane non potest ut errem,
quia omnis clara & distincta perceptio proculdubio est
aliquid, ac proinde a nihilo esse non potest, sed necessa-
rio Deum authorem habet, Deum, inquam, illum summe
MÉDITATION QUATRIÈME 153
chose sans la concevoir clairement et distinctement que
je ne la pusse jamais oublier. Et je remarque bien qu'en
tant que je me considére tout seul, comme s'il n'y avait
que moi au monde, j'aurais été beaucoup plus parfait
que je ne suis, si Dieu m'avait créé tel que je ne faillisse
jamais. Mais je ne puis pas pour cela nier que ce ne soit
en quelque facon une plus grande perfection dans tout
l'Univers, de ce que quelques-unes de ses parties ne sont
pas exemptes de défauts, que si elles étaient toutes
semblables. Et je n'ai aucun droit de me plaindre, si
Dieu, m'ayant mis au monde, n'a pas voulu me mettre
au rang des choses les plus nobles et les plus parfaites ;
méme j'ai sujet de me contenter de ce que, s'il ne m'a pas
donné la vertu de ne point faillir, par le premier moyen
que j'ai ci-dessus déclaré, qui dépend d'une claire et évi-
dente connaissance de toutes les choses dont je puis déli-
bérer, il a au moins laissé en ma puissance l'autre moyen,
qui est de retenir fermement la résolution de ne jamais
donner mon jugement sur les choses dont la vérité ne
m'est pas clairement connue. Car quoique je remarque
cette faiblesse en ma nature, que je ne puis attacher
continuellement mon esprit à une méme pensée, je puis
toutefois, par une méditation attentive et souvent
réitérée, me l'imprimer si fortement en la mémoire, que
je ne manque jamais de m'en ressouvenir, toutes les fois
que j'en aurai besoin, et acquérir de cette facon l'habi-
tude de ne point faillir. Et, d'autant que c'est en cela
que consiste la plus grande et principale perfection de
l'homme, j'estime n'avoir pas peu gagné par cette Médi-
tation, que d'avoir découvert la cause des faussetés et des
erreurs.
Et certes il n'y en peut avoir d'autre que celle que j'ai
expliquée ; car toutes les fois que je retiens tellement ma
volonté dans les bornes de ma connaissance, qu'elle ne
fait aucun jugement que des choses qui lui sont claire-
ment et distinctement représentées par l'entendement, il
ne se peut faire que je me trompe; parce que toute
conception claire et distincte est sans doute quelque
154 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
perfectum, quem fallacem esse repugnat ; ideoque pro-
culdubio est vera.
Nec hodie tantum didici quid mihi sit cavendum ut
nunquam fallar, sed simul etiam quid agendum ut asse-
quar veritatem ; assequar enim illam profecto, si tantum
ad omnia quz perfecte intelligo satis attendam, atque illa
a reliquis, quæ confusius & obscurius apprehendo, secer-
nam. Cui rei diligenter imposterum operam dabo.
MÉDITATION QUATRIÈME 155
chose de réel et de positif, et partant ne peut tirer son
origine du néant, mais doit nécessairement avoir Dieu
pour son auteur, Dieu, dis-je, qui, étant souverainement
parfait, ne peut étre cause d'aucune erreur ; et par consé-
quent il faut conclure qu'une telle conception ou un tel
jugement est véritable !.
Au reste je n'ai pas seulement appris aujourd'hui ce
que je dois éviter pour ne plus faillir, mais aussi ce que
je dois faire pour parvenir à la connaissance de la vérité.
Car certainement j'y parviendrai, si j'arréte suffisamment
mon attention sur toutes les choses que je concevrai
parfaitement, et si je les sépare des autres que je ne
comprends ? qu'avec confusion et obscurité. À quoi doré-
navant je prendrai soigneusement garde.
1. Qu'une telle perception est véritable.
2. Que je ne saisis
MEDITATIO QUINTA
De essentia rerum materialium ;
& iterum de Deo, quod existat.
Multa mihi-supersunt de Dei attributis, multa de mei
ipsius sive mentis mez natura investiganda ; sed illa forte
alias resumam, jamque nihil magis urgere videtur (post-
quam animadverti quid cavendum atque agendum sit ad
assequendam veritatem), quam ut ex dubiis, in que supe-
rioribus diebus incidi, coner emergere, videamque an ali-
quid certi de rebus materialibus haberi possit.
Et quidem, priusquam inquiram an alique tales res
extra me existant, considerare debeo illarum ideas, quate-
nus sunt in mea cogitatione, & videre quanam ex iis sint
distincte, quenam confusæ.
Nempe distincte imaginor quantitatem, quam vulgo
Philosophi appellant continuam, sive ejus quantitatis aut
potius rei quantz extensionem in longum, latum & pro-
fundum ; numero in ea varias partes ; quaslibet istis par-
tibus, magnitudines, figuras, situs, & motus locales,
motibusque istis quaslibet durationes assigno.
Nec tantum illa, sic in genere spectata, mihi plane
nota & perspecta sunt, sed praterea etiam particularia
MÉDITATION CINQUIÈME
De l'essence des choses matérielles ;
et, derechef de Dieu, qu'il existe.
Il me reste beaucoup d'autres choses à examiner, tou-
chant les attributs de Dieu, et touchant ma propre
nature, c'est-à-dire celle de mon esprit : mais j'en repren-
drai peut-étre une autre fois la recherche. Maintenant
(aprés avoir remarqué ce qu'il faut faire ou éviter pour
parvenir à la connaissance de la vérité), ce que j'ai princi-
palement à faire, est d'essayer de sortir et me débarrasser
de tous les doutes où je suis tombé ces jours passés, et
voir si l'on ne peut rien connaitre de certain touchant les
choses matérielles.
Mais avant que j'examine s'il y a de telles choses qui
existent hors de moi, je dois considérer leurs idées, en
tant qu'elles sont en ma pensée, et voir quelles sont celles
qui sont distinctes, et quelles sont celles qui sont
confuses.
En premier lieu, j'imagine distinctement cette quantité
que les philosophes appellent vulgairement la quantité
continue, ou bien l'extension en longueur, largeur et pro-
fondeur, qui est en cette quantité, ou plutót en la chose
à qui on l'attribue. De plus, je puis nombrer en elle plu-
sieurs diverses parties, et attribuer à chacune de ces par-
ties toutes sortes de grandeurs, de figures, de situations,
et de mouvements ; et enfin, je puis assigner à chacun de
ces mouvements toutes sortes de durée.
Et je ne connais pas seulement ces choses avec distinc-
tion, lorsque je les considére en général ; mais aussi, pour
158 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
innumera de figuris, de numero, de motu, & similibus,
attendendo percipio, quorum veritas adeo aperta est &
nature mez consentanea, ut, dum illa primum detego,
non tam videar aliquid novi addiscere, quam eorum quæ
jam ante sciebam reminisci, sive ad ea primum advertere,
qua dudum quidem in me erant, licet non prius in illa
obtutum mentis convertissem.
Quodque hic maxime considerandum puto, invenio
apud me innumeras ideas quarumdam rerum, quz, etiam
si extra me fortasse nullibi existant, non tamen dici pos-
sunt nihil esse ; & quamvis a me quodammodo ad arbi-
trium cogitentur, non tamen a me finguntur, sed suas
habent veras & immutabiles naturas. Ut cum, exempli
causa, triangulum imaginor, etsi fortasse talis figura nul-
libi gentium extra cogitationem meam existat, nec
unquam extiterit, est tamen profecto determinata quæ-
dam ejus natura, sive essentia, sive forma, immutabilis &
eterna, que a me non efficta est, nec a mente mea depen-
det ; ut patet ex eo quod demonstrari possint variae pro-
prietates de isto triangulo, nempe quod ejus tres anguli
sint equales duobus rectis; quod maximo ejus angulo
maximum latus subtendatur, & similes, quas velim nolim
clare nunc agnosco, etiamsi de iis nullo modo antea cogi-
taverim, cum triangulum imaginatus sum, nec proinde a
me fuerint effictæ.
Neque ad rem attinet, si dicam mihi forte a rebus
externis per organa sensuum istam trianguli ideam adve-
nisse, quia nempe corpora triangularem figuram haben-
tia interdum vidi ; possum enim alias innumeras figuras
excogitare, de quibus nulla suspicio esse potest quod mihi
MÉDITATION CINQUIÈME 159
peu que j'y applique mon attention, je congois une infi-
nité de particularités touchant les nombres, les figures, un
les mouvements, et autres choses semblables, dont la
vérité se fait paraitre avec tant d'évidence et s'accorde
si bien avec ma nature, que lorsque je commence à les
découvrir, il ne me semble pas que j'apprenne rien de
nouveau, mais plutót que je me ressouviens de ce que
je savais déjà auparavant, c'est-à-dire que j’aperçois des
choses qui étaient déjà dans mon esprit, quoique je
n'eusse pas encore tourné ma pensée vers elles.
Et ce que je trouve 1ci de plus considérable, est que je
trouve en moi une infinité d'idées de certaines choses,
qui ne peuvent pas étre estimées un pur néant, quoique
peut-étre elles n'aient aucune existence hors de ma pen-
sée, et qui ne sont pas feintes par moi, bien qu'il soit en
ma liberté de les penser ou ne les penser pas ; mais elles
ont leurs natures vraies et immuables. Comme, par
exemple, lorsque j'imagine un triangle, encore qu'il n'y
ait peut-étre en aucun lieu du monde hors de ma pensée
une telle figure, et qu'il n'y en ait jamais eu, il ne laisse
pas néanmoins d'y avoir une certaine nature, ou forme,
ou essence déterminée de cette figure, laquelle est
immuable et éternelle, que je n'ai point inventée, et qui
ne dépend en aucune façon de mon esprit; comme il
parait de ce que l'on peut démontrer diverses propriétés
de ce triangle, à savoir, que ses trois angles sont égaux à
deux droits, que le plus grand angle est soutenu par le
plus grand cóté, et autres semblables, lesquelles mainte-
nant, soit que je le veuille ou non, je reconnais trés claire-
ment et trés évidemment être en lui, encore que je n'y aie
pensé auparavant en aucune façon, lorsque je me suis
imaginé la premiére fois un triangle; et partant on ne
peut pas dire que je les aie feintes et inventées.
Et je n'ai que faire ici de m'objecter, que peut-étre cette
idée du triangle est venue en mon esprit par l'entremise
de mes sens, parce que j'ai vu quelquefois des corps de
figure triangulaire ; car je puis former en mon esprit une
infinité d'autres figures, dont on ne peut avoir le moindre
160 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
unquam per sensus illapsæ sint, & tamen varias de iis,
65 non minus quam de triangulo, proprietates demonstrare.
Quz sane omnes sunt verz, quandoquidem a me clare
cognoscuntur, ideoque aliquid sunt, non merum nihil :
patet enim illud omne quod verum est esse aliquid ; &
jam fuse demonstravi illa omnia quz clare cognosco esse
vera. Atque quamvis id non demonstrassem, ea certe est
natura mentis meæ ut nihilominus non possem iis non
assentiri, saltem quamdiu ea clare percipio, meminique
me semper, etiam ante hoc tempus, cum sensuum objectis
quammaxime inhærerem, ejusmodi veritates, quae nempe
de figuris, aut numeris, aliisve ad Arithmeticam vel Geo-
metriam vel.in genere ad puram atque abstractam
Mathesim pertinentibus, evidenter agnoscebam, pro
omnium certissimis habuisse.
Jam vero si ex eo solo, quod alicujus rei ideam possim
ex cogitatione mea depromere, sequitur ea omnia, quae
ad illam rem pertinere clare & distincte percipio, revera
ad illam pertinere, nunquid inde haberi etiam potest
argumentum, quo Dei existentia probetur? Certe ejus
ideam, nempe entis summe perfecti, non minus apud me
invenio, quam ideam cujusvis figure aut numeri; nec
minus clare & distincte intelligo ad ejus naturam perti-
nere ut semper existat, quam id quod de aliqua figura
aut numero demonstro ad ejus figuræ aut numeri natu-
MÉDITATION CINQUIÈME 161
soupçon que jamais elles me soient tombées sous les sens,
et je ne laisse pas toutefois de pouvoir démontrer diverses
propriétés touchant leur nature, aussi bien que touchant
celle du triangle : lesquelles certes doivent être toutes
vraies, puisque je les conçois clairement. Et partant elles
sont quelque chose, et non pas un pur néant; car il est
très évident que tout ce qui est vrai est quelque chose, et
j'ai déjà amplement démontré ci-dessus que toutes les
choses que je connais clairement et distinctement sont
vraies. Et quoique je ne l’eusse pas démontré, toutefois
la nature de mon esprit est telle, que je ne me saurais
empêcher de les estimer vraies, pendant que! je les
conçois clairement et distinctement. Et je me ressouviens
que, lors même que j'étais encore fortement attaché aux
objets des sens, j'avais tenu au nombre des plus
constantes vérités celles que je concevais clairement et
distinctement touchant les figures, les nombres, et les
autres choses qui appartiennent à l'arithmétique et à la
géométrie ?.
Or maintenant, si de cela seul que je puis tirer de ma
pensée l’idée de quelque chose, il s'ensuit que tout ce que
je reconnais clairement et distinctement appartenir à
cette chose, lui appartient en effet, ne puis-je pas tirer de
ceci un argument et une preuve démonstrative de l'exis-
tence de Dieu? Il est certain que je ne trouve pas moins
en moi son idée, c'est-à-dire l'idée d'un étre souveraine-
ment parfait, que celle de quelque figure ou de quelque
nombre que ce soit. Et je ne connais pas moins claire-
ment et distinctement qu'une actuelle et éternelle exis-
_tence * appartient à sa nature, que je connais que tout ce
que je puis démontrer de quelque figure ou de quelque
nombre, appartient véritablement à la nature de cette
l. Vraies, au moins pendant que
2. À l'arithmétique, à la géométrie ou en général à la mathématique
pure et abstraite.
3. La 2* éd. latine a remplacé actu (l'* éd.) par semper. Le texte
français traduit les deux mots.
162 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
ram etiam pertinere ; ac proinde, quamvis non omnia,
qua superioribus hisce diebus meditatus sum, vera
essent, in eodem ad minimum certitudinis gradu esse
deberet apud me Dei existentia in quo fuerunt hactenus
Mathematicz veritates.
Quanquam sane hoc prima fronte non est omnino per-
spicuum, sed quandam sophismatis speciem refert. Cum
enim assuetus sim in omnibus aliis rebus existentiam ab
essentia distinguere, facile mihi persuadeo illam etiam ab
essentia Dei sejungi posse, atque ita Deum ut non exis-
tentem cogitari. Sed tamen diligentius attendenti fit
manifestum, non magis posse existentiam ab essentia Dei
separari, quam ab essentia trianguli magnitudinem trium
ejus angulorum æqualium duobus rectis, sive ab idea
montis ideam vallis : adeo ut non magis repugnet cogi-
tare Deum (hoc est ens summe perfectum) cui desit exis-
tentia (hoc est cui desit aliqua perfectio), quam cogitare
montem cui desit vallis.
Verumtamen, ne possim quidem cogitare Deum nisi
existentem, ut neque montem sine valle, at certe, ut neque
ex eo quod cogitem montem cum valle, ideo sequitur ali-
quem montem in mundo esse, ita neque ex eo quod cogi-
tem Deum ut existentem, ideo sequi videtur Deum
existere : nullam enim necessitatem cogitatio mea rebus
imponit ; & quemadmodum imaginari licet equum ala-
tum, etsi nullus equus habeat alas, ita forte Deo existen-
tiam possum affingere, quamvis nullus Deus existat.
b
MÉDITATION CINQUIÈME 163
figure ou de ce nombre. Et partant, encore que tout ce
que j'ai conclu dans les méditations précédentes ne se
trouvát point véritable, l'existence de Dieu doit passer en
mon esprit au moins pour aussi certaine, que j'ai estimé
jusques ici toutes les vérités des mathématiques, qui ne
regardent que les nombres et les figures : bien qu'à la
vérité cela ne paraisse pas d'abord entiérement manifeste,
mais semble avoir quelque apparence de sophisme. Car,
ayant accoutumé dans toutes les autres choses de faire
distinction entre l'existence et l'essence, je me persuade
aisément que l'existence peut étre séparée de l'essence de
Dieu, et qu'ainsi on peut concevoir Dieu comme n'étant
pas actuellement!. Mais néanmoins, lorsque j'y pense
avec plus d'attention, je trouve manifestement que l'exis-
tence ne peut non plus étre séparée de l'essence de Dieu,
que de l'essence d'un triangle rectiligne la grandeur de
ses trois angles égaux à deux droits, ou bien de l'idée
d'une montagne l'idée d'une vallée ; en sorte qu'il ny a
pas moins de répugnance de concevoir un Dieu (c'est-à-
dire un étre souverainement parfait) auquel manque
l'existence (c’est-à-dire auquel manque quelque perfec-
tion), que de concevoir une montagne qui n'ait point de
vallée.
Mais encore qu'en effet je ne puisse pas concevoir un
Dieu sans existence, non plus qu'une montagne sans val-
lée, toutefois, comme de cela seul que je congois une
montagne avec une vallée, il ne s'ensuit pas qu'il y ait
aucune montagne dans le monde, de méme aussi,
quoique je congoive Dieu avec l'existence, il semble qu'il
ne s'ensuit pas pour cela qu'il y en ait aucun qui existe :
car ma pensée n'impose aucune nécessité aux choses ; et
comme il ne tient qu'à moi d'imaginer un cheval ailé,
encore qu'il n'y en ait aucun qui ait des ailes, ainsi je
pourrais peut-étre attribuer l'existence à Dieu, encore
qu'il n’y eût aucun Dieu qui existât. Tant s'en faut, c'est
1. Le texte français traduit le mot actu (I éd. latine) absent dans la
2* éd.
164 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
Imo sophisma hic latet ; neque enim, ex eo quod non
possim cogitare montem nisi cum valle, sequitur alicubi
montem & vallem existere, sed tantum montem & val-
67 lem, sive existant, sive non existant, a se mutuo sejungi
non posse. Atqui ex eo quod non possim cogitare Deum
nisi existentem, sequitur existentiam a Deo esse insepara-
bilem, ac proinde illum revera existere ;non quod mea
cogitatio hoc efficiat, sive aliquam necessitatem ulli rei
imponat, sed contra quia ipsius rei, nempe existentia
Dei, necessitas. me determinat ad hoc cogitandum : neque
enim mihi liberum est Deum absque existentia (hoc est
ens summe perfectum absque summa perfectione) cogi-
tare, ut liberum est equum vel cum alis vel sine alis ima-
ginari.
Neque etiam hic dici debet, necesse quidem esse ut
ponam Deum existentem, postquam posui illum habere
omnes perfectiones, quandoquidem existentia una est ex
illis, sed priorem positionem necessariam non fuisse ; ut
neque necesse est me putare figuras omnes quadrilateras
circulo inscribi, sed posito quod hoc putem, necesse erit
me fateri rhombum circulo inscribi, quod aperte tamen
est falsum. Nam, quamvis non necesse sit ut incidam
unquam in ullam de Deo cogitationem, quoties tamen
de ente primo & summo libet cogitare, atque ejus ideam
tanquam ex mentis mez thesauro depromere, necesse est
ut illi omnes perfectiones attribuam, etsi nec omnes tunc
enumerem, nec ad singulas attendam : quz necessitas
plane sufficit ut postea, cum animadverto existentiam
esse perfectionem, recte concludam ens primum & sum-
MÉDITATION CINQUIÈME 165
ici qu'il y a un sophisme caché sous l'apparence de cette
objection : car de ce que je ne puis concevoir une mon-
tagne sans vallée, il ne s'ensuit pas qu'il y ait au monde
aucune montagne, ni aucune vallée, mais seulement que
ia montagne et la vallée, soit qu'il y en ait, soit qu'il n’y
en ait point, ne se peuvent en aucune façon séparer l'une
d'avec l'autre ; au lieu que, de cela seul que je ne puis
concevoir Dieu sans existence, il s'ensuit que l'existence
est inséparable de lui, et partant qu'il existe véritable-
ment : non pas que ma pensée puisse faire que cela soit
de la sorte, et qu'elle impose aux choses aucune nécessi-
té ; mais, au contraire, parce que la nécessité de la chose
méme, à savoir de l'existence de Dieu, détermine ma pen-
sée à le concevoir de cette facon. Car il n'est pas en ma
liberté de concevoir un Dieu sans existence (c'est-à-dire
un étre souverainement parfait sans une souveraine per-
fection), comme il m'est libre d'imaginer un cheval sans
ailes ou avec des ailes.
Et on ne doit pas dire ici qu'il est à la vérité nécessaire
que j'avoue que Dieu existe, aprés que j'ai supposé qu'il
possède toutes sortes de perfections, puisque l'existence
en est une, mais qu'en effet ma premiére supposition
n'était pas nécessaire ;de méme qu'il n'est point néces-
saire de penser que toutes les figures de quatre cótés se
peuvent inscrire dans le cercle, mais que, supposant que
jaie cette pensée, je suis contraint d'avouer que le
rhombe se peut inscrire dans le cercle, puisque c'est une
figure de quatre cótés ; et ainsi je serai contraint d'avouer
une chose fausse. On ne doit point, dis-je, alléguer cela :
car encore qu'il ne soit pas nécessaire que je tombe
jamais dans aucune pensée de Dieu, néanmoins, toutes
les fois qu'il m'arrive de penser à un étre premier et sou-
verain, et de tirer, pour ainsi dire, son idée du trésor de
mon esprit, il est nécessaire que je lui attribue toutes
sortes de perfections, quoique je ne vienne pas à les nom-
brer toutes, et à appliquer mon attention sur chacune
d'elles en particulier. Et cette nécessité est suffisante pour
me faire conclure (aprés que j'ai reconnu que l'existence
166 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
mum existere : quemadmodum non est necesse me ullum
triangulum unquam imaginari, sed quoties volo figuram
rectilineam tres tantum angulos habentem considerare,
necesse est ut illi ea tribuam, ex quibus recte infertur ejus
tres angulos non majores esse duobus rectis, etiamsi hoc
ipsum tunc non advertam. Cum vero examino quaenam
figure circulo inscribantur, nullo modo necesse est ut
putem omnes quadrilateras ex eo numero esse; imo
etiam idipsum nequidem fingere possum, quamdiu nihil
volo admittere nisi quod clare & distincte intelligo. Ac
proinde magna differentia est inter ejusmodi falsas posi-
tiones, & ideas veras mihi ingenitas, quarum prima &
praecipua est idea Dei. Nam sane multis modis intelligo
illam non esse quid fictitium a cogitatione mea depen-
dens, sed imaginem vere & immutabilis nature : ut,
primo, quia nulla alia res potest a me excogitari, ad cujus
essentiam existentia pertineat, preter solum Deum;
deinde, quia non possum duos aut plures ejusmodi Deos
intelligere, & quia, posito quod jam unus existat, plane
videam esse necessarium ut & ante ab æterno extiterit, &
in æternum sit mansurus ; ac denique, quod multa alia
in Deo percipiam, quorum nihil a me detrahi potest nec
mutari.
Sed vero, quacumque tandem utar probandi ratione,
semper eo res redit, ut ea me sola plane persuadeant,
quz clare & distincte percipio. Et quidem ex iis quz ita
percipio, etsi nonnulla unicuique obvia sint, alia. vero
nonnisi ab iis qui propius inspiciunt & diligenter investi-
gant deteguntur, postquam tamen detecta sunt, hec non
minus certa quam illa existimantur. Ut quamvis non tam
MÉDITATION CINQUIÈME 167
est une perfection), que cet étre premier et souverain
existe véritablement :de même qu'il n'est pas nécessaire 54
que j'imagine jamais aucun triangle ;mais toutes les fois
que je veux considérer une figure rectiligne composée
seulement de trois angles, il est absolument nécessaire
que je lui attribue toutes les choses qui servent à conclure
que ses trois angles ne sont pas plus grands que deux
droits, encore que peut-être je ne considère pas alors cela
en particulier. Mais quand j'examine quelles figures sont
capables d'étre inscrites dans le cercle, il n'est en aucune
facon nécessaire que je pense que toutes les figures de
quatre cótés sont de ce nombre ; au contraire, je ne puis
pas méme feindre que cela soit, tant que Je ne voudrai
rien recevoir en ma pensée, que ce que je pourrai conce-
voir clairement et distinctement. Et par conséquent il y
a une grande différence entre les fausses suppositions,
comme est celle-ci, et les véritables idées qui sont nées
avec moi, dont la première et principale est celle de Dieu.
Car en effet je reconnais en plusieurs façons que cette
idée n'est point quelque chose de feint ou d’inventé,
dépendant seulement de ma pensée, mais que c'est
l'image d'une vraie et immuable nature. Premièrement, à
cause que je ne saurais concevoir autre chose que Dieu
seul, à l'essence de laquelle l'existence appartienne avec
nécessité. Puis aussi, parce qu'il ne m'est pas possible de
concevoir deux ou plusieurs Dieux de méme façon. Et,
posé qu'il y en ait un maintenant qui existe, je vois claire-
ment qu'il est nécessaire qu'il ait été auparavant de toute
éternité, et qu'il soit éternellement à l'avenir. Et enfin,
parce que je connais une infinité d'autres choses en Dieu,
desquelles je ne puis rien diminuer ni changer.
Au reste, de quelque preuve et argument que je me
serve, il en faut toujours revenir là, qu'il n'y a que les
choses que je congois clairement et distinctement, qui
aient la force de me persuader entièrement. Et
quoiqu'entre les choses que je congois de cette sorte, il y
en ait à la vérité quelques-unes manifestement connues
d'un chacun, et qu'il y en ait d'autres aussi qui ne se
168 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
facile appareat in triangulo rectangulo quadratum basis
69 aequale esse quadratis laterum, quam istam basim
maximo ejus angulo subtendi, non tamen minus creditur,
postquam semel est perspectum. Quod autem ad Deum
attinet, certe nisi præjudiciis obruerer, & rerum sensibi-
lium imagines cogitationem meam omni ex parte obsi-
derent, nihil illo prius aut facilius agnoscerem ; nam quid
ex se est apertius, quam summum ens esse, sive Deum,
ad cujus solius essentiam existentia pertinet, existere ?
Atque, quamvis mihi attenta consideratione opus fue-
rit ad hoc ipsum percipiendum, nunc tamen non modo
de eo æque certus sum ac de omni alio quod certissimum
videtur, sed praterea etiam animadverto caeterarum
rerum certitudinem ab hoc ipso ita pendere, ut absque eo
nihil unquam perfecte sciri possit.
Etsi enim ejus sim nature ut, quamdiu aliquid valde
clare & distincte percipio, non possim non credere verum
esse, quia tamen ejus etiam sum natura ut non possim
obtutum mentis in eandem rem semper defigere ad illam
clare percipiendam, recurratque saepe memoria judicii
MÉDITATION CINQUIÈME 169
découvrent qu'à ceux qui les considérent de plus prés et
qui les examinent plus exactement; toutefois, aprés
qu'elles sont une fois découvertes, elles ne sont pas esti-
mées moins certaines les unes que les autres. Comme par
exemple, en tout triangle rectangle, encore qu'il ne
paraisse pas d'abord si facilement que le carré de la base
est égal aux carrés des deux autres cótés, comme il est
évident que cette base est opposée au plus grand angle,
néanmoins, depuis que cela a été une fois reconnu, on est
autant persuadé de la vérité de l'un que de l'autre. Et
pour ce qui est de Dieu, certes, si mon esprit n'était pré-
venu d'aucun préjugé, et que ma pensée ne se trouvát
point divertie par la présence continuelle des images des
choses sensibles, il n'y aurait aucune chose que je D5
connusse plutót ni plus facilement que lui. Car y a-t-il
rien de soi plus clair et plus manifeste, que de penser
qu'il y a un Dieu, c'est-à-dire un étre souverain et parfait,
en l'idée duquel seul l'existence nécessaire ou éternelle est
comprise, et par conséquent qui existe ! ?
Et quoique, pour bien concevoir cette vérité, j'aie eu
besoin d'une grande application d'esprit, toutefois à pré-
sent je ne m'en tiens pas seulement aussi assuré que de
tout ce qui me semble le plus certain : mais, outre cela,
je remarque que la certitude de toutes les autres choses
en dépend si absolument, que sans cette connaissance il
est impossible de pouvoir jamais rien savoir parfai-
tement.
Car encore que je sois d'une telle nature, que, dés aus-
sitót que je comprends quelque chose fort clairement et
fort distinctement, je suis naturellement porté à la croire
vraie?, néanmoins, parce que je suis aussi d'une telle
nature, que je ne puis pas avoir l'esprit toujours attaché
à une méme chose, et que souvent je me ressouviens
1. Car y a-t-il rien de soi plus manifeste que l'être du souverain être,
c'est-à-dire l'existence de Dieu, à l'essence duquel seul appartient l'exis-
tence ?
2. Je ne peux pas ne pas croire qu'elle est vraie
170 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
ante facti, cum non amplius attendo ad rationes propter
quas tale quid judicavi, rationes alie afferri possunt quz
me, si Deum ignorarem, facile ab opinione dejicerent,
atque ita de nulla unquam re veram & certam scientiam,
sed vagas tantum & mutabiles opiniones, haberem. Sic,
exempli causa, cum naturam trianguli considero, eviden-
tissime quidem mihi, utpote Geometrie principiis
imbuto, apparet ejus tres angulos equales esse duobus
70 rectis, nec possum non credere id verum esse, quamdiu
ad / ejus demonstrationem attendo ; sed statim atque
mentis aciem ab illa deflexi, quantumvis adhuc recorder
me illam clarissime perspexisse, facile tamen potest acci-
dere ut dubitem an sit vera, si quidem Deum ignorem.
Possum enim mihi persuadere me talem a natura factum
esse, ut interdum in iis fallar que me puto quam eviden-
tissime percipere, cum presertim meminerim me saepe
multa pro veris & certis habuisse, quz postmodum, aliis
rationibus adductus, falsa esse judicavi.
Postquam vero percepi Deum esse, quia simul etiam
intellexi cætera omnia ab eo pendere, illumque non esse
fallacem ; atque inde collegi illa omnia, quz clare & dis-
tincte percipio, necessario esse vera ; etiamsi non atten-
dam amplius ad rationes propter quas istud verum esse
judicavi, modo tantum recorder me clare & distincte per-
spexisse, nulla ratio contraria afferri potest, que me ad
dubitandum impellat, sed veram & certam de hoc habeo
scientiam. Neque de hoc tantum, sed & de reliquis omni-
bus quz memini me aliquando demonstrasse, ut de Geo-
metricis & similibus. Quid enim nunc mihi opponetur?
MÉDITATION CINQUIÈME 171
d'avoir jugé une chose étre vraie; lorsque je cesse de
considérer les raisons qui m'ont obligé à la juger telle, il
peut arriver pendant ce temps-là que d'autres raisons se
présentent à moi, lesquelles me feraient aisément changer
d'opinion, si j'ignorais qu'il y eüt un Dieu. Et ainsi je
n'aurais jamais une vraie et certaine science d'aucune
chose que ce soit, mais seulement de vagues et incon-
stantes opinions.
Comme, par exemple, lorsque je considére la nature du
triangle, je connais évidemment, moi qui suis un peu
versé dans la géométrie, que ses trois angles sont égaux
à deux droits, et il ne m'est pas possible de ne le point
croire, pendant que j'applique ma pensée à sa démonstra-
tion ; mais aussitót que je l'en détourne, encore que je
me ressouvienne de l'avoir clairement comprise, toutefois
il se peut faire aisément que je doute de sa vérité, si
Jignore qu'il y ait un Dieu. Car je puis me persuader
d'avoir été fait tel par la nature, que je me puisse aisé-
ment tromper, méme dans les choses que je crois com-
prendre avec le plus d'évidence et de certitude; vu
principalement que je me ressouviens d'avoir souvent
estimé beaucoup de choses pour vraies et certaines, les-
quelles par aprés d'autres raisons m'ont porté à juger
absolument fausses.
Mais aprés que j'ai reconnu qu'il y a un Dieu, parce
qu'en méme temps j'ai reconnu aussi que toutes choses
dépendent de lui, et qu'il n'est point trompeur, et qu'en
suite de cela j'ai jugé que tout ce que je congois claire-
ment et distinctement ne peut manquer d'étre vrai
encore que je ne pense plus aux raisons pour lesquelles
j'ai jugé cela être véritable, pourvu que je me ressou- ;
vienne de l'avoir clairement et distinctement compris, on
ne me peut apporter aucune raison contraire, qui me le
fasse jamais révoquer en doute ; et ainsi j'en ai une vraie
et certaine science. Et cette méme science s'étend aussi
à toutes les autres choses que je me ressouviens d'avoir
autrefois démontrées, comme aux vérités de la géométrie,
et autres semblables : car qu'est-ce que l'on me peut
172 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
Mene talem factum esse ut sepe fallar ?At jam scio me
in lis, quae perspicue intelligo, falli non posse. Mene
multa alias pro veris & certis habuisse, qua postea falsa
esse deprehendi ? Atqui nulla ex iis clare & distincte per-
ceperam, sed hujus regulae veritatis ignarus ob alias cau-
sas forte credideram, quas postea minus firmas esse
detexi. Quid ergo dicetur? Anne (ut nuper mihi obji-
ciebam) me forte somniare, sive illa omnia, quz jam
cogito, non magis vera esse quam ea qua& dormienti
occurrunt ? Imo etiam hoc nihil mutat; nam certe, /
quamvis somniarem, si quid intellectui meo sit evidens,
illud omnino est verum.
Atque ita plane video omnis scientie certitudinem &
veritatem ab una veri Dei cognitione pendere, adeo ut,
priusquam illum nossem, nihil de ulla alia re perfecte
scire potuerim. Jam vero innumera, tum de ipso Deo ali-
isque rebus intellectualibus, tum etiam de omni illa
natura corporea, qui est pure Matheseos objectum,
mihi plane nota & certa esse possunt.
MÉDITATION CINQUIÈME 173
objecter, pour m'obliger à les révoquer en doute? Me
dira-t-on que ma nature est telle que je suis fort sujet à
me méprendre ? Mais je sais déjà que je ne puis me trom-
per dans les jugements dont je connais clairement les rai-
sons. Me dira-t-on que j'ai tenu autrefois beaucoup de
choses pour vraies et certaines, lesquelles j'ai reconnu par
aprés étre fausses ? Mais je n'avais connu clairement ni
distinctement aucune de ces choses-là, et, ne sachant
point encore cette régle par laquelle je m'assure de la
vérité, j'avais été porté à les croire par des raisons que
j'ai reconnu depuis étre moins fortes que je me les étais
pour lors imaginées. Que me pourra-t-on donc objecter
davantage ? Que peut-être je dors (comme je me l'étais
moi-méme objecté ci-devant), ou bien que toutes les pen-
sées que j'ai maintenant ne sont pas plus vraies que les
réveries que nous imaginons étant endormis? Mais
quand bien méme ! je dormirais, tout ce qui se présente
à mon esprit avec évidence, est absolument véritable.
Et ainsi je reconnais trés clairement que la certitude et
la vérité de toute science dépend de la seule connaissance
du vrai Dieu : en sorte qu'avant que je le connusse, je
ne pouvais savoir parfaitement aucune autre chose. Et à
présent que je le connais, j'ai le moyen d'acquérir une
science parfaite touchant une infinité de choses, non seu-
lement de celles qui sont en lui, mais aussi de celles qui
appartiennent à la nature corporelle, en tant qu'elle peut
servir d'objet aux démonstrations des géométres, lesquels
n'ont point d'égard à son existence ?.
1. Mais cela non plus ne change rien : car en tout cas quand bien
méme
2. Mais à présent une infinité de choses, non seulement de Dieu lui-
méme, et des autres choses intellectuelles, mais aussi de toute cette nature
corporelle qui est l'objet de la mathématique pure, peuvent m'être entière-
ment connues et certaines.
Dans la méditation suivante, géométrie, ou géométrie spéculative, tra-
duit de méme pura Mathesis.
MEDITATIO SEXTA
De rerum materialium existentia,
& reali mentis a corpore distinctione.
Reliquum est ut examinem an res materiales existant.
Et quidem jam ad minimum scio illas, quatenus sunt
pure Matheseos objectum, posse existere, quandoqui-
dem ipsas clare & distincte percipio. Non enim dubium
est quin Deus sit capax ea omnia efficiendi qua ego sic
percipiendi sum capax ; nihilque unquam ab illo fieri non
posse judicavi, nisi propter hoc quod illud a me distincte
percipi repugnaret. Preterea ex imaginandi facultate, qua
me uti experior, dum circa res istas materiales versor,
sequi videtur illas existere ;nam attentius consideranti
quidnam sit imaginatio, / nihil aliud esse apparet quam
quadam applicatio facultatis cognoscitivæ ad corpus ipsi
intime prasens, ac proinde existens.
Quod ut planum fiat, primo examino differentiam quz
est inter imaginationem & puram intellectionem. Nempe,
exempli causa, cum triangulum imaginor, non tantum
intelligo illud esse figuram tribus lineis comprehensam,
sed simul etiam istas tres lineas tanquam praesentes acie
mentis intueor, atque hoc est quod imaginari appello. Si
vero de chiliogono velim cogitare, equidem eque bene
intelligo illud esse figuram constantem mille lateribus, ac
MÉDITATION SIXIÈME
De l'existence des choses matérielles, et de la réelle
distinction entre l'âme et le corps de l'homme.
Il ne me reste plus maintenant qu'à examiner s'il y a
des choses matérielles : et certes au moins sais-je déjà
qu'il y en peut avoir, en tant qu'on les considére comme
l'objet des démonstrations de géométrie, vu que de cette
facon je les congois fort clairement et fort distinctement.
Car il n'y a point de doute que Dieu n'ait la puissance
de produire toutes les choses que je suis capable de
concevoir avec distinction ; et je n'ai jamais jugé qu'il
lui fût impossible de faire quelque chose, qu'alors que je
trouvais de la contradiction à la pouvoir bien concevoir.
De plus, la faculté d'imaginer qui est en moi, et de
laquelle je vois par expérience que je me sers lorsque je
m'applique à la considération des choses matérielles, est
capable de me persuader leur existence : car quand je
considére attentivement ce que c'est que l'imagination, je
trouve qu'elle n'est autre chose qu'une certaine applica-
tion de la faculté qui connait, au corps qui lui est intime-
ment présent, et partant qui existe.
Et pour rendre cela trés manifeste, je remarque premiè-
rement la différence qui est entre l'imagination et la pure
intellection ou conception. Par exemple, lorsque j'ima-
gine un triangle, je ne le congois pas seulement comme
une figure composée et comprise de trois lignes, mais
outre cela je considére ces trois lignes comme présentes
par la force et l'application intérieure de mon esprit; et
c'est proprement ce que j'appelle imaginer. Que si je veux
176 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
intelligo triangulum esse figuram constantem tribus ; sed
non eodem modo illa mille latera imaginor, sive tanquam
præsentia intueor. Et quamvis tunc, propter consuetudi-
nem aliquid semper imaginandi, quoties de re corporea
cogito, figuram forte aliquam confuse mihi repræsentem,
patet tamen illam non esse chiliogonum, quia nulla in re
est diversa ab ea quam mihi etiam repræsentarem, si de
myriogono aliave quavi figura plurimorum laterum cogi-
tarem ; nec quicquam juvat ad eas proprietates, quibus
chiliogonum ab aliis polygonis differt, agnoscendas. Si
vero de pentagono quæstio sit, possum quidem ejus figu-
ram intelligere, sicut figuram chiliogoni, absque ope ima-
ginationis; sed possum etiam imaginari eandem,
applicando scilicet aciem mentis ad ejus quinque latera,
simulque ad aream iis contentam ; & manifeste hic ani-
1
> madverto mihi peculiari quadam animi contentione opus
esse ad imaginandum, qua non utor ad intelligendum :
qua nova animi contentio differentiam inter imaginatio-
nem & intellectionem puram clare ostendit.
Ad hzc considero istam vim imaginandi quæ in me
est, prout differt a vi intelligendi, ad mei ipsius, hoc est
ad mentis meæ essentiam non requiri ; nam quamvis illa
a me abesset, procul dubio manerem nihilominus ille
idem qui nunc sum ; unde sequi videtur illam ab aliqua
re a me diversa pendere. Atque facile intelligo, si corpus
aliquod existat cui mens sit ita conjuncta ut ad illud
veluti inspiciendum pro arbitrio se applicet, fieri posse ut
per hoc ipsum res corporeas imaginer; adeo ut hic
modus cogitandi in eo tantum a pura intellectione
MÉDITATION SIXIÈME 177
penser à un chiliogone, je congois bien à la vérité que
c'est une figure composée de mille cótés, aussi facilement
que je congois qu'un triangle est une figure composée de
trois cótés seulement ; mais je ne puis pas imaginer les
mille cótés d'un chiliogone, comme je fais les trois d'un
triangle, ni, pour ainsi dire, les regarder comme présents
avec les yeux de mon esprit. Et quoique, suivant la cou-
tume que j'ai de me servir toujours de mon imagination,
lorsque je pense aux choses corporelles, il arrive qu'en
concevant un chiliogone je me représente confusément
quelque figure, toutefois i| est trés évident que cette
figure n'est point un chiliogone, puisqu'elle ne diffère
nullement de celle que je me représenterais, si je pensais
à un myriogone, ou à quelque autre figure de beaucoup
de cótés ; et qu'elle ne sert en aucune fagon à découvrir
les propriétés qui font la différence du chiliogone d'avec
les autres polygones.
Que s'il est question de considérer un pentagone, il est
bien vrai que je puis concevoir sa figure, aussi bien que
celle d'un chiliogone, sans le secours de l'imagination;
mais je la puis aussi imaginer en appliquant l'attention de
mon esprit à chacun de ses cinq cótés, et tout ensemble à
l'aare, ou à l'espace qu'ils renferment. Ainsi je connais
clairement que j'ai besoin d'une particuliére contention
d'esprit pour imaginer, de laquelle je ne me sers point
pour concevoir ; et cette particuliére contention d'esprit
montre évidemment la différence qui est entre l'imagina-
tion et l'intellection ou conception pure.
Je remarque outre cela que cette vertu d'imaginer qui
est en moi, en tant qu'elle diffère de la puissance de
concevoir, n'est en aucune sorte nécessaire à ma nature
ou à mon essence, c'est-à-dire à l'essence de mon esprit ;
car, encore que je ne l'eusse point, il est sans doute que
je demeurerais toujours le méme que je suis maintenant :
d'oü il semble que l'on puisse conclure qu'elle dépend de
quelque chose qui diffère de mon esprit. Et je conçois
facilement que, si quelque corps existe, auquel mon esprit
soit conjoint et uni de telle sorte qu'il se puisse appliquer
178 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
differat, quod mens, dum intelligit, se ad seipsam quo-
dammodo convertat, respiciatque aliquam ex ideis qua
illi ipsi insunt ;dum autem imaginatur, se convertat ad
corpus, & aliquid in eo ideæ vel a se intellectæ vel sensu
percepte conforme intueatur. Facile, inquam, intelligo
imaginationem ita perfici posse, siquidem corpus exis-
tat ; & quia nullus alius modus æque conveniens occurrit
ad illam explicandam, probabiliter inde conjicio corpus
existere ; sed probabiliter tantum, & quamvis accurate
omnia investigem, nondum tamen video ex ea nature
corporez idea distincta, quam in imaginatione mea inve-
nio, ullum sumi posse argumentum, quod necessario
concludat aliquod corpus existere.
74 Soleo vero alia multa imaginari prater illam naturam
corpoream, qua est pure Matheseos objectum, ut
colores, sonos, sapores, dolorem, & similia, sed nulla tam
distincte ; & quia hzc percipio melius sensu, a quo viden-
tur ope memoriz ad imaginationem pervenisse, ut com-
modius de ipsis agam, eadem opera etiam de sensu est
agendum, videndumque an ex iis qua& isto cogitandi
modo, quem sensum appello, percipiuntur, certum ali-
quod argumentum pro! rerum corporearum existentia
habere possim.
Et primo quidem apud me hic repetam quanam illa sint
quæ antehac, ut sensu percepta, vera esse putavi, & quas ob
causas id putavi ;deinde etiam causas expendam propter
quas eadem postea in dubium revocavi ; ac denique consi-
derabo quid mihi nunc de iisdem sit credendum.
1. Au lieu de pro la 1'* édition porte de.
MÉDITATION SIXIÈME 179
à le considérer quand il lui plait, il se peut faire que par
ce moyen il imagine les choses corporelles : en sorte que
cette facon de penser diffère seulement de la pure intel-
lection, en ce que l'esprit en concevant se tourne en
quelque façon vers soi-même, et considère quelqu'une
des idées qu'il a en soi; mais en imaginant il se tourne
vers le corps, et y considére quelque chose de conforme
à l'idée qu'il a formée de soi-même ou qu'il a reçue par
les sens. Je conçois, dis-je, aisément que l'imagination se
peut faire de cette sorte, s'il est vrai qu'il y ait des corps ;
et parce que je ne puis rencontrer aucune autre voie pour
expliquer comment elle se fait, je conjecture de là proba-
blement qu'il y en a : mais ce n'est que probablement,
et quoique j'examine soigneusement toutes choses, je ne
trouve pas néanmoins que de cette idée distincte de la
nature corporelle, que j'ai en mon imagination, je puisse
tirer aucun argument qui conclue avec nécessité l'exis-
tence de quelque corps.
Or j'ai accoutumé d'imaginer beaucoup d'autres
choses, outre cette nature corporelle qui est l'objet de la
géométrie, à savoir les couleurs, les sons, les saveurs, la
douleur, et autres choses semblables, quoique moins dis-
tinctement. Et d'autant que j'apergois beaucoup mieux
ces choses-là par les sens, par l'entremise desquels, et de
la mémoire, elles semblent étre parvenues jusqu'à mon
imagination, je crois que, pour les examiner plus commo- 59
dément, il est à propos que j'examine en méme temps ce
que c'est que sentir, et que je voie si des idées que je
reçois en mon esprit par cette facon de penser, que
jappelle sentir, je puis tirer quelque preuve certaine de
l'existence des choses corporelles.
Et premièrement je rappellerai dans ma mémoire
quelles sont les choses que j'ai ci-devant tenues pour
vraies, comme les ayant reçues par les sens, et sur quels
fondements ma créance était appuyée. En aprés, j'exami-
nerai les raisons qui m'ont obligé depuis à les révoquer
en doute. Et enfin je considérerai ce que j'en dois mainte-
nant croire.
180 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
Primo itaque sensi me habere caput, manus, pedes, &
membra cetera ex quibus constat illud corpus, quod tan-
quam mei partem, vel forte etiam tanquam me totum
spectabam ; sensique hoc corpus inter alia multa corpora
versari, a quibus variis commodis vel incommodis affici
potest, & commoda ista sensu quodam voluptatis, &
incommoda sensu doloris metiebar. Atque, prater dolo-
rem & voluptatem, sentiebam etiam in me famem, sitim,
aliosque ejusmodi appetitus; itemque corporeas quas-
dam propensiones ad hilaritatem, ad tristitiam, ad iram,
similesque alios affectus; foris vero, prater corporum
75 extensionem, & figuras, & 7,motus, sentiebam etiam in
illis duritiem, & calorem, aliasque tactiles qualitates ; ac
praterea lumen, & colores, & odores, & sapores, & sonos,
ex quorum varietate celum, terram, maria, & reliqua
corpora ab invicem distinguebam. Nec sane absque
ratione, ob ideas istarum omnium qualitatum quz cogi-
tationi mez se offerebant, & quas solas proprie & imme-
diate sentiebam, putabam me sentire res quasdam a mea
cogitatione plane diversas, nempe corpora a quibus ideæ
istæ procederent ; experiebar enim illas absque ullo meo
consensu mihi advenire, adeo ut neque possem objectum
ullum sentire, quamvis vellem, nisi illud sensus organo
esset praesens, nec possem non sentire cum erat praesens.
Cumque idee sensu perceptæ essent multo magis
vivide & expresse, & suo etiam modo magis distincte,
quam^ulle ex iis quas ipse prudens & sciens meditando
effingebam, vel memorie meæ impressas advertebam,
fier! non posse videbatur ut a meipso procederent ; ideo-
que supererat ut ab aliüs quibusdam rebus advenirent.
Quarum rerum cum nullam aliunde notitiam haberem
MÉDITATION SIXIÈME 181
Premiérement donc j'ai senti que j'avais une téte, des
mains, des pieds, et tous les autres membres dont est
composé ce corps que je considérais comme une partie
de moi-méme, ou peut-étre aussi comme le tout. De plus
j'ai senti que ce corps était placé entre beaucoup d'autres,
desquels il était capable de recevoir diverses commodités
et incommodités, et je remarquais ces commodités par
un certain sentiment de plaisir ou volupté, et les incom-
modités par un sentiment de douleur. Et outre ce plaisir
et cette douleur, je ressentais aussi en moi la faim, la soif,
et d'autres semblables appétits, comme aussi de certaines
inclinations corporelles vers la joie, la tristesse, la colère,
et autres semblables passions. Et au-dehors, outre
extension, les figures, les mouvements des corps, je
remarquais en eux de la dureté, de la chaleur, et toutes
les autres qualités qui tombent sous l'attouchement. De
plus j'y remarquais de la lumiére, des couleurs, des
odeurs, des saveurs et des sons, dont la variété me don-
nait moyen de distinguer le ciel, la terre, la mer, et géné-
ralement tous les autres corps les uns d'avec les autres.
Et certes, considérant les idées de toutes ces qualités
qui se présentaient à ma pensée, et lesquelles seules je
sentais proprement et immédiatement, ce n'était pas sans
raison que je croyais sentir des choses entièrement diffé-
rentes de ma pensée, à savoir des corps d'oü procédaient
ces idées. Car j'expérimentais qu'elles se présentaient à
elle, sans que mon consentement y füt requis, en sorte
que je ne pouvais sentir aucun objet, quelque volonté
| que j'en eusse, s'il ne se trouvait présent à l'organe d'un
de mes sens; et il n'était nullement en mon pouvoir de
ne le pas sentir, lorsqu'il s'y trouvait présent.
Et parce que les idées que je recevais par les sens 60
étaient beaucoup plus vives, plus expresses, et méme à
leur facon plus distinctes, qu'aucunes de celles que je
pouvais feindre ! de moi-même en méditant, ou bien que
je trouvais imprimées en ma mémoire, il semblait qu'elles
1. Que, avec dessein et de propos délibéré, je feignais
182 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
quam ex istis ipsis ideis, non poterat aliud mihi venire
in mentem quam illas iis similes esse. Atque etiam quia
recordabar me prius usum fuisse sensibus quam ratione,
videbamque ideas quas ipse effingebam non tam expres-
sas esse, quam illa erant quas sensu percipiebam, & ple-
rumque ex earum partibus componi, facile mihi
persuadebam nullam plane me habere in intellectu, quam
non prius habuissem in sensu. Non etiam sine ratione
76 corpus illud, quod speciali quodam jure meum ap-
pellabam, magis ad me pertinere quam alia ulla arbitra-
bar : neque enim ab illo poteram unquam sejungi, ut a
reliquis ;omnes appetitus & affectus in illo & pro illo
sentiebam ; ac denique dolorem & titillationem volupta-
tis in ejus partibus, non autem in aliis extra illud positis,
advertebam. Cur vero ex isto nescio quo doloris sensu
quadam animi tristitia, & ex sensu titillationis letitia
quadam consequatur, curve illa nescio qua vellicatio
ventriculi, quam famem voco, me de cibo sumendo
admoneat, gutturis vero ariditas de potu, & ita de
ceteris, non aliam sane habebam rationem, nisi quia ita
doctus sum a natura ; neque enim ulla plane est affinitas
(saltem quam ego intelligam) inter istam vellicationem &
cibi sumendi voluntatem, sive inter sensum rei dolorem
inferentis, & cogitationem tristitia ab isto sensu exorta.
Sed & reliqua omnia, quæ de sensuum objectis judica-
bam, videbar a natura didicisse : prius enim illa ita se
habere mihi persuaseram, quam rationes ullas quibus hoc
ipsum probaretur expendissem.
MÉDITATION SIXIÈME : 183
ne pouvaient procéder de mon esprit ; de façon qu'il était
nécessaire qu'elles fussent causées en moi par quelques
autres choses. Desquelles choses n'ayant aucune connais-
sance, sinon celle que me donnaient ces mémes idées, il
ne me pouvait venir autre chose en l'esprit, sinon que ces
choses-là étaient semblables aux idées qu'elles causaient.
Et parce que je me ressouvenais aussi que je m'étais
plutôt servi des sens que de la raison, et que je reconnais-
sais que les idées que je formais de moi-même n'étaient
pas si expresses, que celles que je recevais par les sens, et
méme qu'elles étaient le plus souvent composées des par-
ties de celles-ci, je me persuadais aisément que je n'avais
aucune idée dans mon esprit, qui n'eüt passé auparavant
par mes sens.
Ce n'était pas aussi sans quelque raison que je croyais
que ce corps (lequel par un certain droit particulier
jappelais mien) m'appartenait plus proprement et plus
étroitement que pas un autre. Car en effet je n'en pouvais
jamais être séparé comme des autres corps ; je ressentais
en lui et pour lui tous mes appétits et toutes mes affec-
tions ; et enfin j'étais touché des sentiments de plaisir et
de douleur en ses parties, et non pas en celles des autres
corps qui en sont séparés.
Mais quand j'examinais pourquoi de ce je ne sais quel
sentiment de douleur suit la tristesse en l'esprit, et du
sentiment de plaisir nait la joie, ou bien pourquoi cette
je ne sais quelle émotion de l'estomac, que j'appelle faim,
nous fait avoir envie de manger, et la sécheresse du gosier
nous fait avoir envie de boire, et ainsi du reste, je n'en
pouvais rendre aucune raison, sinon que la nature me
l'enseignait de la sorte ; car il n'y a certes aucune affinité
ni aucun rapport (au moins que je puisse comprendre)
entre cette émotion de l'estomac et le désir de manger,
non plus qu'entre le sentiment de la chose qui cause de
la douleur, et la pensée de tristesse que fait naitre ce sen-
timent. Et en méme façon il me semblait que j'avais
appris de la nature toutes les autres choses que je jugeais
touchant les objets de mes sens ; parce que je remarquais
184 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
Postea vero multa paulatim experimenta fidem omnem
quam sensibus habueram labefactarunt ;nam & inter-
dum turres, quz rotundæ visz fuerant e longinquo, qua-
dratæ apparebant e propinquo, & statue permagnæ, in
eorum! fastigiis stantes, non magne e terra spectanti
videbantur ; & talibus aliis innumeris in rebus sensuum
externorum judicia falli deprehendebam. Nec exter-
norum duntaxat, sed etiam internorum ; nam quid
TI dolore intimius esse potest? / Atqui audiveram ali-
quando ab iis; quibus crus aut brachium fuerat abscis-
sum, se sibi videri adhuc interdum dolorem sentire in ea
parte corporis qua carebant ; ideoque etiam in me non
plane certum esse videbatur membrum aliquod mihi
dolere, quamvis sentirem in eo dolorem. Quibus etiam
duas maxime generales dubitandi causas nuper adjeci :
prima erat, quod nulla unquam, dum vigilo, me sentire
crediderim, qua non etiam inter dormiendum possim ali-
quando putare me sentire ; cumque illa, quz sentire mihi
videor in somnis, non credam a rebus extra me positis
mihi advenire, non advertebam quare id potius crederem
de iis quæ sentire mihi videor vigilando. Altera erat,
quod cum authorem mez originis adhuc ignorarem, vel
saltem ignorare me fingerem, nihil videbam obstare quo-
minus essem natura ita constitutus ut fallerer, etiam in iis
qua mihi verissima apparebant. Et quantum ad rationes
quibus antea rerum sensibilium veritatem mihi persuase-
ram, non difficulter ad illas respondebam. Cum enim
1. Erreur, pour earum, signalée par G. Crapulli.
MÉDITATION SIXIÈME 185
que les jugements que j'avais coutume de faire de ces
objets se formaient en moi avant que j'eusse le loisir de
peser et considérer aucunes raisons qui me pussent obli-
ger à les faire.
Mais par après plusieurs expériences ont peu à peu ruiné
toute la créance que j'avais ajoutée aux sens. Car j'ai
observé plusieurs fois que des tours, qui de loin m'avaient
semblé rondes, me paraissaient de près être carrées, et que
des colosses, élevés sur les plus hauts sommets de ces tours,
me paraissaient de petites statues à les regarder d'en bas ;
et ainsi, dans une infinité d'autres rencontres, j'ai trouvé
de l'erreur dans les jugements fondés sur les sens exté-
rieurs. Et non pas seulement sur les sens extérieurs, mais
méme sur les intérieurs : car y a-t-il chose plus intime ou
plus intérieure que la douleur ? Et cependant j'ai autrefois
appris de quelques personnes qui avaient les bras et les
jambes coupés, qu'il leur semblait encore quelquefois sen-
tir de la douleur dans la partie qui leur avait été coupée ;
ce qui me donnait sujet de penser, que je ne pouvais aussi
étre assuré d'avoir mal à quelqu'un de mes membres,
quoique je sentisse en lui de la douleur.
Et à ces raisons de douter j'en ai encore ajouté depuis
peu deux autres fort générales. La première est que je
n'ai jamais rien cru sentir étant éveillé, que je ne puisse
aussi quelquefois croire sentir quand je dors ; et comme
je ne crois pas que les choses qu'il me semble que je sens
en dormant procèdent de quelques objets hors de moi, je
ne voyais pas pourquoi je devais plutót avoir cette cré-
ance, touchant celles qu'il me semble que je sens étant
éveillé. Et la seconde, que, ne connaissant pas encore, ou
plutót feignant de ne pas connaitre l'auteur de mon étre,
je ne voyais rien qui pût empêcher que je n'eusse été fait
tel par la nature, que je me trompasse méme dans les
choses qui me paraissaient les plus véritables.
Et pour les raisons qui m'avaient ci-devant persuadé
la vérité des choses sensibles, je n'avais pas beaucoup de
peine à y répondre. Car la nature semblant me porter à
beaucoup de choses dont la raison me détournait, je ne
186 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
viderer ad multa impelli a natura, quz ratio dissuadebat,
non multum fidendum esse putabam iis quæ a natura
docentur. Et quamvis sensuum perceptiones a voluntate
mea non penderent, non ideo concludendum esse puta-
bam illas a rebus a me diversis procedere, quia forte ali-
qua esse potest in meipso facultas, etsi mihi nondum
cognita, illarum effectrix.
Nunc autem, postquam incipio meipsum meæque
authorem originis melius nosse, non quidem omnia, qua
habere videor a sensibus, puto esse temere admittenda;
78 sed neque / etiam omnia in dubium revocanda.
Et primo, quoniam scio omnia qua clare & distincte
intelligo, talia a Deo fieri posse qualia illa intelligo, satis
est quod possim unam rem absque altera clare & dis-
tincte intelligere, ut certus sim unam ab altera esse diver-
sam, quia potest saltem a Deo seorsim poni; & non
refert a qua potentia id fiat, ut diversa existimetur ; ac
proinde, ex hoc ipso quod sciam me existere, quodque
interim nihil plane aliud ad naturam sive essentiam
meam pertinere animadvertam, prater hoc solum quod
sim res cogitans, recte concludo meam essentiam in hoc
uno consistere, quod sim res cogitans. Et quamvis for-
tasse (vel potius, ut postmodum dicam, pro certo)
habeam corpus, quod mihi valde arcte conjunctum est,
quia *amen ex una parte claram & distinctam habeo
ideam mei ipsius, quatenus sum tantum res cogitans, non
extensa, & ex alia parte distinctam ideam corporis, qua-
tenus est tantum res extensa, non cogitans, certum est me
a corpore meo revera esse distinctum, & absque illo posse
existere.
MÉDITATION SIXIÈME 187
croyais pas me devoir confier beaucoup aux enseigne-
ments de cette nature. Et quoique les idées que je reçois
par les sens ne dépendent pas de ma volonté, je ne pen-
sais pas que l'on düt pour cela conclure qu'elles procé-
daient de choses différentes de moi, puisque peut-être il
se peut rencontrer en moi quelque faculté (bien qu'elle
m'ait été jusques ici inconnue), qui en soit la cause, et
qui les produise.
Mais maintenant que je commence à me mieux
connaitre moi-méme et à découvrir plus clairement
l'auteur de mon origine, je ne pense pas à la vérité que
je doive témérairement admettre toutes les choses que les
sens semblent nous enseigner, mais je ne pense pas aussi
que je les doive toutes généralement révoquer en doute.
Et premièrement, parce que je sais que toutes les 2
choses que je congois clairement et distinctement peuvent
étre produites par Dieu telles que je les congois, il suffit
que je puisse concevoir clairement et distinctement une
chose sans une autre, pour être certain que l'une est dis-
tincte ou différente de l'autre, parce qu'elles peuvent étre
posées séparément au moins par la toute-puissance de
Dieu ; et il n'importe pas par quelle puissance cette sépa-
ration se fasse, pour m'obliger à les juger différentes. Et
partant, de cela méme que je connais avec certitude que
Jexiste, et que cependant je ne remarque point qu'il
appartienne nécessairement aucune autre chose à ma
nature ou à mon essence, sinon que je suis une chose qui
pense, je conclus fort bien que mon essence consiste en
cela seul, que je suis une chose qui pense, ou une sub-
stance dont toute l'essence ou la nature n'est que de pen-
ser. Et quoique peut-étre (ou plutót certainement,
comme je le dirai tantót) j'aie un corps auquel je suis trés
étroitement conjoint ;néanmoins, parce que d'un côté
j'ai une claire et distincte idée de moi-méme, en tant que
je suis seulement une chose qui pense et non étendue, et
que d'un autre j'ai une idée distincte du corps, en tant
qu'il est seulement une chose étendue et qui ne pense
point, il est certain que ce moi, c'est-à-dire mon âme, par
188 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
Preterea invenio in me facultates specialibus quibus-
dam modis cogitandi, puta facultates imaginandi & sen-
tiendi, sine quibus totum me possum clare & distincte
intelligere, sed non vice versa illas sine me, hoc est sine
substantia intelligente cui insint : intellectionem enim
nonnullam in suo formali conceptu includunt, unde per-
cipio illas a me, ut modos a re, distingui. Agnosco etiam
quasdam alias facultates, ut locum mutandi, varias figu-
"9 ras induendi, & similes, quæ quidem non magis quam
praecedentes absque / aliqua substantia cui insint, pos-
sunt intelligi, nec proinde etiam absque illa existere : sed
manifestum est has, siquidem existant, inesse debere sub-
stantiæ corporeæ sive extensæ, non autem intelligenti,
quia nempe aliqua extensio, non autem ulla plane intel-
lectio, in earum claro & distincto conceptu continetur.
Jam vero est quidem in me passiva quzdam facultas sen-
tiendi, sive ideas rerum sensibilium recipiendi & cogno-
scendi, sed ejus nullum usum habere possem, nisi
quadam activa etiam existeret, sive in me, sive in alio,
MÉDITATION SIXIÈME 189
laquelle je suis ce que je suis, est entiérement et véritable-
ment distincte de mon corps, et qu'elle peut étre ou exis-
ter sans lui.
Davantage, je trouve en moi des facultés de penser
toutes particulières, et distinctes de moi, à savoir les
facultés d'imaginer et de sentir, sans lesquelles je puis
bien me concevoir clairement et distinctement tout entier,
mais non pas elles sans moi, c'est-à-dire sans une sub-
stance intelligente à qui elles soient attachées. Car dans
la notion que nous avons de ces facultés, ou (pour me
servir des termes de l'École) dans leur concept formel,
elles enferment quelque sorte d'intellection : d'oü je
congois qu'elles sont distinctes de moi, comme les
figures, les mouvements, et les autres modes ou accidents
des corps, le sont des corps mêmes qui les soutiennent ?.
Je reconnais aussi en moi? quelques autres facultés,
comme celles de changer de lieu, de se mettre en plu-
sieurs postures ^, et autres semblables, qui ne peuvent étre
conçues, non plus que les précédentes, sans quelque sub-
stance à qui elles soient attachées, ni par conséquent exis-
ter sans elles ; mais il est très évident que ces facultés, s'il
est vrai qu'elles existent, doivent étre attachées à quelque
substance corporelle ou étendue, et non pas à une sub-
stance intelligente, puisque, dans leur concept clair et dis-
tinct, il y a bien quelque sorte d'extension qui se trouve
contenue, mais point du tout d'intelligence.
De plus, il se rencontre en moi une certaine faculté
passive de sentir ^, c’est-à-dire de recevoir et de connaître
les idées des choses sensibles ; mais elle me serait inutile,
et je ne m'en pourrais aucunement servir, s'il n'y avait en
moi, ou en autrui, une autre faculté, active , capable de
. Et distinctes de moi : addition de la version française.
. Distinctes de moi, comme les modes le sont de la chose.
. En moi : addition de la version frangaise.
. De revétir diverses figures
4= . Maintenant, c'est bien en moi que se rencontre une certaine faculté
Cn
ND
UO
passive de sentir
6. S'il n'y avait aussi, en moi ou en autrui, une faculté active
190 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
facultas istas ideas producendi vel efficiendi. Atque hac
sane in me ipso esse non potest, quia nullam plane intel-
lectionem praesupponit, & me non cooperante, sed sepe
etiam invito, idez istae producuntur : ergo superest ut sit
in aliqua substantia a me diversa, in qua quoniam omnis
realitas vel formaliter vel eminenter inesse debet, quæ est
objective in ideis ab ista facultate productis (ut jam supra
animadverti), vel haec substantia est corpus, sive natura
corporea, in qua nempe omnia formaliter continentur
quz in ideis objective ; vel certe Deus est, vel aliqua crea-
tura corpore nobilior in qua continentur eminenter.
Atqui, cum Deus non sit fallax, omnino manifestum est
illum nec per se immediate istas ideas mihi immittere, nec
etiam mediante aliqua creatura, in qua earum realitas
objectiva, non formaliter, sed eminenter tantum conti-
neatur. Cum enim nullam plane facultatem mihi dederit
ad hoc agnoscendum, sed contra magnam / propensio-
80 nem ad credendum illas a rebus corporeis emitti, non
video qua ratione posset intelligi ipsum non esse falla-
cem, si aliunde quam a rebus corporeis emitterentur. Ac
proinde res corporez existunt.
Non tamen forte omnes tales omnino existunt, quales
illas sensu comprehendo, quoniam ista sensuum compre-
hensio in multis valde obscura est & confusa ; sed saltem
illa omnia in iis sunt, que clare & distincte intelligo, id
est omnia, generaliter spectata, quae in purz Matheseos
objecto comprehenduntur.
MÉDITATION SIXIÈME 191
former et produire ces idées. Or cette faculté active ne
peut étre en moi en tant que je ne suis qu'une chose qui
| pense, vu qu'elle ne présuppose point ma pensée!, et
aussi que ces idées-là me sont souvent représentées sans
que j'y contribue en aucune sorte, et méme souvent
contre mon gré ; il faut donc nécessairement qu'elle soit
en quelque substance différente de moi, dans laquelle
toute la réalité, qui est objectivement dans les 1dées qui
en sont produites, soit contenue formellement ou émi-
nemment (comme je l'ai remarqué ci-devant). Et cette
substance est ou un corps, c'est-à-dire une nature corpo-
relle, dans laquelle est contenu formellement et en effet
tout ce qui est objectivement et par représentation dans
les idées ; ou bien c'est Dieu méme, ou quelqu'autre créa-
ture plus noble que le corps, dans laquelle cela méme est
contenu éminemment.
Or, Dieu n'étant point trompeur, il est trés manifeste
qu'il ne m'envoie point ces idées immédiatement par lui-
méme, ni aussi par l'entremise de quelque créature, dans
| laquelle leur réalité ne soit pas contenue formellement,
| mais seulement éminemment. Car ne m'ayant donné
aucune faculté pour connaitre que cela soit, mais au
contraire une trés grande inclination à croire qu'elles me
| sont envoyées ou qu'elles partent des choses corporelles,
|je ne vois pas comment on pourrait l'excuser de trompe-
rie, si en effet ces idées partaient ou étaient produites par
| d'autres causes que par des choses corporelles. Et partant
| il faut confesser qu'il y a des choses corporelles qui
. existent.
Toutefois elles ne sont peut-étre pas entiérement telles
que nous les apercevons par les sens, car cette perception
| des sens est fort obscure et confuse en plusieurs choses ;
| mais au moins faut-il avouer que toutes les choses que
| j'y congois clairement et distinctement, c'est-à-dire toutes
| les choses, généralement parlant, qui sont comprises
l. Et cette faculté active ne peut assurément pas étre en moi, parce
qu'elle ne présuppose absolument aucune intellection.
192 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
Quantum autem attinet ad reliqua qua vel tantum
particularia sunt, ut quod sol sit talis magnitudinis aut
figure &c., vel minus clare intellecta, ut lumen, sonus,
dolor, & similia, quamvis valde dubia & incerta sint, hoc
tamen ipsum, quod Deus non sit fallax, quodque idcirco
fieri non possit ut ulla falsitas in meis opinionibus repe-
riatur, nisi aliqua etiam sit in me facultas a Deo tributa
ad illam emendandam, certam mihi spem ostendit verita-
tis etiam in iis assequendæ. Et sane non dubium est quin
ea omnia qua doceor a natura aliquid habeant veritatis :
per naturam enim, generaliter spectatam, nihil nunc
aliud quam vel Deum ipsum, vel rerum creatarum coor-
dinationem a Deo institutam intelligo ; nec aliud per
naturam meam in particulari, quam complexionem
eorum omnium quz mihi a Deo sunt tributa.
Nihil autem est quod me ista natura magis expresse
doceat, quam quod habeam corpus, cui male est cum
dolorem sentio, quod cibo vel potu indiget, cum famem
aut sitim patior, & similia ;nec proinde dubitare debeo,
quin aliquid in eo sit veritatis.
8 Docet etiam natura, per istos sensus doloris, famis,
sitis &c., me non tantum adesse meo corpori ut nauta
adest navigio, sed illi arctissime esse conjunctum & quasi
permixtum, adeo ut unum quid cum illo componam.
Alioqui enim, cum corpus laeditur, ego, qui nihil aliud
sum quam res cogitans, non sentirem idcirco dolorem,
sed puro intellectu laesionem istam perciperem, ut nauta
visu percipit si quid in nave frangatur ;& cum corpus
cibo vel potu indiget, hoc ipsum expresse intelligerem,
non confusos famis & sitis sensus haberem. Nam certe
isti sensus sitis, famis, doloris &c., nihil aliud sunt quam
MÉDITATION SIXIÈME 193
dans l'objet de la géométrie spéculative, s'y retrouvent
véritablement. Mais pour ce qui est des autres choses,
lesquelles ou sont seulement particuliéres, par exemple,
que le soleil soit de telle grandeur et de telle figure, etc.,
ou bien sont conçues moins clairement et moins distinc-
tement, comme la lumiére, le son, la douleur, et autres
semblables, il est certain qu'encore qu'elles soient fort
douteuses et incertaines, toutefois de cela seul que Dieu 64
n'est point trompeur, et que par conséquent il n'a point
permis qu'il püt y avoir aucune fausseté dans mes opi-
nions, qu'il ne m'ait aussi donné quelque faculté capable
de la corriger, je crois pouvoir conclure assurément que
j'ai en moi les moyens de les connaitre avec certitude.
Et premiérement il n'y a point de doute que tout ce
que la nature m'enseigne contient quelque vérité. Car par
la nature, considérée en général, je n'entends maintenant
autre chose que Dieu méme, ou bien l'ordre et la disposi-
tion que Dieu a établie dans les choses créées. Et par
ma nature en particulier, je n'entends autre chose que la
complexion ou l'assemblage de toutes les choses que
Dieu m'a données.
Or il n'y a rien que cette nature m'enseigne plus
expressément, ni plus sensiblement, sinon que j'ai un
corps qui est mal disposé quand je sens de la douleur,
| qui a besoin de manger ou de boire, quand j'ai les senti-
ments de la faim ou de la soif, etc. Et partant je ne dois
aucunement douter qu'il n'y ait en cela quelque vérité.
La nature m'enseigne aussi par ces sentiments de dou-
leur, de faim, de soif, etc. , que je ne suis pas seulement
| logé dans mon corps, ainsi qu un pilote en son navire,
| mais, outre cela, que je lui suis conjoint trés étroitement
et tellement confondu et mêlé, que je compose comme
un seul tout avec lui. Car, si cela n'était, lorsque mon
corps est blessé, je ne sentirais pas pour cela de la dou-
leur, moi qui ne suis qu'une chose qui pense, mais j'aper-
cevrais cette blessure par le seul entendement, comme un
pilote aperçoit par la vue si quelque chose se rompt dans
son vaisseau ; et lorsque mon corps a besoin de boire ou
194 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
confusi quidam cogitandi modi ab unione & quasi per-
mixtione mentis cum corpore exorti.
Praeterea etiam doceor a natura varia circa meum cor-
pus alia corpora existere, ex quibus nonnulla mihi prose-
quenda sunt, alia fugienda. Et certe, ex eo quod valde
diversos sentiam colores, sonos, odores, sapores, calorem,
duritiem, & similia, recte concludo, aliquas esse in corpo-
ribus, a quibus variæ istæ sensuum perceptiones adveni-
unt, varietates iis respondentes, etiamsi forte iis non
similes ; atque ex eo quod quadam ex illis perceptionibus
mihi gratæ sint, aliæ ingrate, plane certum est meum cor-
pus, sive potius me totum, quatenus ex corpore & mente
sum compositus, variis commodis & incommodis a cir-
cumjacentibus corporibus affici posse.
Multa vero alia sunt qua, etsi videar a natura doctus
esse, non tamen revera ab ipsa, sed a consuetudine qua-
dam inconsiderate judicandi accepi, atque ideo falsa esse
facile contingit : ut quod omne spatium, in quo nihil
plane occurrit quod meos sensus moveat, sit vacuum ;
quod in corpore, exempli gratia, calido aliquid sit plane
simile ideæ caloris quae in me est, in albo aut viridi sit
eadem albedo aut viriditas quam sentio, in amaro aut
dulci idem sapor, & sic de ceteris; quod & astra &
turres, & quavis alia remota corpora ejus sint tantum
magnitudinis & figure, quam sensibus meis exhibent, &
alia ejusmodi.
MÉDITATION SIXIÈME 195
de manger, je connaitrais simplement cela même, sans en
étre averti par des sentiments confus de faim et de soif.
Car en effet tous ces sentiments de faim, de soif, de dou-
leur, etc., ne sont autre chose que de certaines façons
confuses de penser, qui proviennent et dépendent de
l'union.et comme du mélange de l'esprit avec le corps.
Outre cela, la nature m'enseigne que plusieurs autres
corps existent autour du mien, entre lesquels je dois
poursuivre les uns et fuir les autres. Et certes, de ce que
je sens différentes sortes de couleurs, d'odeurs, de
saveurs, de sons, de chaleur, de dureté, etc., je conclus
fort bien qu'il y a dans les corps, d’où procèdent toutes
ces diverses perceptions de sens, quelques variétés
qui leur répondent, quoique peut-étre ces variétés ne leur
soient point en effet semblables. Et aussi, de ce qu'entre
ces diverses perceptions des sens, les unes me sont
agréables, et les autres désagréables, je puis tirer une
conséquence tout à fait certaine, que mon corps (ou
plutôt moi-même tout entier, en tant que je suis composé
du corps et de l’âme) peut recevoir diverses commodités
ou incommodités des autres corps qui l'environnent.
Mais il y a plusieurs autres choses qu'il semble que
la nature m'ait enseignées, lesquelles toutefois je n'ai
pas véritablement reçues d'elle, mais qui se sont intro-
duites en mon esprit par une certaine coutume que j'ai
de juger inconsidérément des choses; et ainsi il peut
aisément arriver qu'elles contiennent quelque fausseté.
Comme, par exemple, l'opinion que j'ai que tout espace
dans lequel il n’y a rien qui meuve, et fasse impression
sur mes sens, soit vide; que dans un corps qui est
chaud, il y ait quelque chose de semblable à l'idée de
la chaleur qui est en moi ; que dans un corps blanc ou
noir il y ait la méme blancheur ou noirceur que je
sens ; que dans un corps amer ou doux, il y ait le méme
goüt ou la méme saveur, et ainsi des autres ; que les
astres, les tours et tous les autres corps éloignés soient de
la méme figure et grandeur qu'ils paraissent de loin à nos
yeux, etc.
196 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
Sed ne quid in hac re non satis distincte percipiam,
accuratius debeo definire quid proprie intelligam, cum
dico me aliquid doceri a natura. Nempe hic naturam
strictius sumo, quam pro complexione eorum omnium
quae mihi a Deo tributa sunt ; in hac enim complexione
multa continentur que ad mentem solam pertinent, ut
quod percipiam id quod factum est infectum esse non
posse, & reliqua omnia qua lumine naturali sunt nota,
de quibus hic non est sermo ; multa etiam qua ad solum
corpus spectant, ut quod deorsum tendat, & similia, de
quibus etiam non ago, sed de iis tantum quæ mihi, ut
composito ex mente & corpore, a Deo tributa sunt. Ideo-
que hac natura docet quidem ea refugere quæ sensum
doloris inferunt, & ea prosequi quæ sensum voluptatis, &
talia ; sed non apparet illam praterea nos docere ut quic-
quam ex istis sensuum perceptionibus sine prævio intel-
lectus examine de rebus extra nos positis concludamus,
[^ quia de iis verum scire / ad mentem solam, non autem
ad compositum, videtur pertinere. Ita quamvis stella non
magis oculum meum quam ignis exiguæ facis afficiat,
nulla tamen in eo realis sive positiva propensio est ad
credendum illam non esse majorem, sed hoc sine ratione
ab ineunte aetate judicavi ; & quamvis ad ignem accedens
sentio calorem, ut etiam ad eundem nimis prope
accedens sentio dolorem, nulla profecto ratio est qua
suadeat in igne aliquid esse simile isti calori, ut neque
etiam isti dolori, sed tantummodo in eo aliquid esse,
MÉDITATION SIXIÈME 197
Mais afin qu'il ny ait rien en ceci que je ne congoive
distinctement, je dois précisément définir! ce que
jentends proprement lorsque je dis que la nature
m'enseigne quelque chose. Car je prends ici la nature en
une signification plus resserrée, que lorsque je l'appelle
un assemblage ou une complexion de toutes les choses
que Dieu m'a données ; vu que cet assemblage ou com-
plexion comprend beaucoup de choses qui n'appar-
tiennent qu'à l'esprit seul, desquelles je n'entends point
ici parler, en parlant de la nature : comme, par exemple,
la notion que j'ai de cette vérité, que ce qui a une fois
été fait ne peut plus n'avoir point été fait, et une infinité
d'autres semblables, que je connais par la lumiére natu-
relle, sans l'aide du corps, et qu'il en comprend aussi plu-
sieurs autres qui n'appartiennent qu'au corps seul, et ne
sont point ici non plus contenues sous le nom de nature :
comme la qualité qu'il a d'étre pesant, et plusieurs autres
semblables, desquelles je ne parle pas aussi, mais seule-
ment des choses que Dieu m'a données, comme étant
composé de l'esprit et du corps. Or cette nature
m'apprend bien à fuir les choses qui causent en moi le
sentiment de la douleur, et à me porter vers celles qui me
communiquent quelque sentiment de plaisir ;mais je ne
vois point qu'outre cela elle m'apprenne que de ces
diverses perceptions des sens nous devions jamais rien
conclure touchant les choses qui sont hors de nous, sans
que l'esprit les ait soigneusement et mürement examinées.
Car c'est, ce me semble, à l'esprit seul, et non point au
composé de l'esprit et du corps, qu'il appartient de
connaitre la vérité de ces choses-là.
Ainsi, quoiqu'une étoile ne fasse pas plus d'impression
en mon œil que le feu d'un petit flambeau, il n’y a toute-
fois en moi aucune faculté réelle ou naturelle? qui me
porte à croire qu'elle n'est pas plus grande que ce feu,
1. Que je ne perçoive avec une distinction suffisante, je dois définir
plus précisément
2. Aucune inclination réelle ou positive
198 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
quodcunque demum sit, quod istos in nobis sensus calo-
ris vel doloris efficiat ; & quamvis etiam in aliquo spatio
nihil sit quod moveat sensum, non ideo sequitur in eo
nullum esse corpus : sed video me in his aliisque permul-
tis ordinem naturz pervertere esse assuetum, quia nempe
sensuum perceptionibus, qua proprie tantum a natura
datæ sunt ad menti significandum quanam composito,
cujus pars est, commoda sint vel incommoda, & eatenus
sunt satis clare & distincte, utor tanquam regulis certis
ad immediate dignoscendum quanam sit corporum extra
nos positorum essentia, de qua tamen nihil nisi valde
obscure & confuse significant.
Atqui jam ante satis perspexi qua ratione, non
obstante Dei bonitate, judicia mea falsa esse contingat.
Sed nova hic occurrit difficultas circa illa ipsa quz tan-
quam persequenda vel fugienda mihi a natura exhiben-
tur, atque etiam circa internos sensus in quibus errores
videor deprehendisse : ut cum quis, grato cibi alicujus
sapore delusus, venenum intus latens assumit. Sed nempe
« tunc / tantum a natura impellitur ad illud appetendum
MÉDITATION SIXIÈME 199
mais je l'ai jugé ainsi dés mes premiéres années sans
aucun raisonnable fondement. Et quoiqu'en approchant
du feu je sente de la chaleur, et méme que m'en appro-
chant un peu trop près je ressente de la douleur, il n'y a
toutefois aucune raison qui me puisse persuader qu'il y
a dans le feu quelque chose de semblable à cette chaleur,
non plus qu'à cette douleur ;mais seulement j'ai raison
de croire qu'il y a quelque chose en lui, quelle qu'elle
puisse étre, qui excite en moi ces sentiments de chaleur
ou de douleur.
De méme aussi, quoiqu'il y ait des espaces dans les-
quels je ne trouve rien qui excite et meuve mes sens, je
ne dois pas conclure pour cela que ces espaces ne
contiennent en eux aucun corps ; mais je vois que, tant
en ceci qu'en plusieurs autres choses semblables, j'ai
accoutumé de pervertir et confondre l'ordre de la nature,
parce que ces sentiments ou perceptions des sens n'ayant
été mises en moi que pour signifier à mon esprit quelles
choses sont convenables ou nuisibles au composé dont il
est partie, et jusque là étant assez claires et assez distinc-
tes, je m'en sers néanmoins comme si elles étaient des
règles trés certaines, par lesquelles je pusse connaitre
immédiatement l'essence et la nature des corps qui sont
hors de moi, de laquelle toutefois elles ne me peuvent
rien enseigner que de fort obscur et confus.
Mais j'ai déjà ci-devant assez examiné comment, non-
obstant la souveraine bonté de Dieu, il arrive qu'il y ait
de la fausseté dans les jugements que je fais en cette sorte.
Il se présente seulement encore ici une difficulté touchant
les choses que la nature m'enseigne devoir être suivies ou
évitées, et aussi touchant les sentiments intérieurs qu'elle
a mis en moi ; car il me semble y avoir quelquefois remar-
qué de l'erreur et ainsi que je suis directement trompé
par ma nature. Comme, par exemple, le goût agréable de
quelque viande, en laquelle on aura mélé du poison, peut
m'inviter à prendre ce poison, et ainsi me tromper. Il est
vrai toutefois qu'en ceci la nature peut étre excusée, car
elle me porte seulement à désirer la viande dans laquelle
200 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
in quo gratus sapor consistit, non autem ad venenum,
quod plane ignorat ; nihilque hinc aliud concludi potest,
quam naturam istam non esse omnisciam : quod non
mirum, quia, cum homo sit res limitata, non alia illi com-
petit quam limitatz perfectionis.
At vero non raro etiam in iis erramus ad qua a natura
impellimur : ut cum ii qui ægrotant, potum vel cibum
appetunt sibi paulo post nociturum. Dici forsan hic pote-
rit, illos ob id errare, quod natura eorum sit corrupta;
sed hoc difficultatem non tollit, quia non minus vere
homo ægrotus creatura Dei est quam sanus ; nec proinde
minus videtur repugnare illum a Deo fallacem naturam
habere. Atque ut horologium ex rotis & ponderibus
confectum non minus accurate leges omnes natura
observat, cum male fabricatum est & horas non recte
indicat, quam cum omni ex parte artificis voto satisfacit :
ita, si considerem hominis corpus, quatenus machina-
mentum quoddam est ex ossibus, nervis, musculis, venis,
sanguine & pellibus ita aptum & compositum, ut, etiamsi
nulla in eo mens existeret, eosdem tamen haberet omnes
motus qui nunc in eo non ab imperio voluntatis nec
proinde a mente procedunt, facile agnosco illi eque natu-
rale fore, si, exempli causa, hydrope laboret, eam faucium
ariditatem pati, qua sitis sensum menti inferre solet,
atque etiam ab illa ejus nervos & reliquas partes ita dis-
85 poni ut potum sumat ex quo morbus augeatur, quam,
cum nullum tale in eo vitium est, a simili faucium
siccitate moveri ad potum sibi utile! assumendum. Et
quamvis, respiciens ad præconceptum horologii usum,
dicere possim illud, cum horas non recte indicat, a natura
sua deflectere ;atque eodem modo, considerans machi-
namentum humani corporis tanquam comparatum
ad motus qui in eo fieri solent, putem illud etiam a
natura sua aberrare, si ejus fauces sint aridæ, cum potus
1. Erreur, pour utilem, signalée par G. Crapulli.
MÉDITATION SIXIÈME 201
| je rencontre une saveur agréable, et non point à désirer
le poison, lequel lui est inconnu ; de fagon que je ne puis 7
6
conclure de ceci autre chose, sinon que ma nature ne
connait pas entièrement et universellement toutes
choses : de quoi certes il n'y a pas lieu de s'étonner,
puisque l'homme, étant d'une nature finie, ne peut aussi
avoir qu'une connaissance d'une perfection limitée.
Mais nous nous trompons aussi assez souvent, méme
dans les choses auxquelles nous sommes directement
portés par la nature, comme il arrive aux malades,
lorsqu'ils désirent de boire ou de manger des choses qui
leur peuvent nuire. On dira peut-étre ici que ce qui est
cause qu'ils se trompent, est que leur nature est corrom-
pue ; mais cela n'óte pas la difficulté, parce qu'un homme
malade n'est pas moins véritablement la créature de
Dieu, qu'un homme qui est en pleine santé ; et partant il
répugne autant à la bonté de Dieu qu'il ait une nature
trompeuse et fautive, que l'autre. Et comme une horloge,
composée de roues et de contrepoids, n'observe pas
moins exactement toutes les lois de la nature, lorsqu'elle
est mal faite, et qu'elle ne montre pas bien les heures, que
lorsqu'elle satisfait entiérement au désir de l'ouvrier ; de
méme aussi, si je considère le corps de l'homme comme
étant une machine tellement bátie et composée d'os, de
nerfs, de muscles, de veines, de sang et de peau, qu'encore
bien qu'il n'y eût en lui aucun esprit, il ne laisserait pas
de se mouvoir en toutes les mêmes façons qu'il fait à
présent, lorsqu'il ne se meut point par la direction de sa
volonté, ni par conséquent par l'aide de l'esprit, mais
seulement par la disposition de ses organes, je reconnais
facilement qu'il serait aussi naturel à ce corps, étant, par
exemple, hydropique, de souffrir la sécheresse du gosier,
qui a coutume de signifier à l'esprit le sentiment de la
soif, et d'étre disposé par cette sécheresse à mouvoir ses
nerfs et ses autres parties, en la façon qui est requise pour
boire, et ainsi d'augmenter son mal et se nuire à soi-
méme, qu'il lui est naturel, lorsqu'il n'a aucune indisposi-
tion, d'étre porté à boire pour son utilité par une
202 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
ad ipsius conservationem non prodest; satis tamen
animadverto hanc ultimam naturæ acceptionem ab altera
multum differre : hec enim nihil aliud est quam denomi-
natio a cogitatione mea, hominem zgrotum & horolo-
gium male fabricatum cum idea hominis sani & horologii
recte facti comparante, dependens, rebusque de quibus
dicitur extrinseca ; per illam vero aliquid intelligo quod
revera in rebus reperitur, ac proinde nonnihil habet veri-
tatis.
At ! certe etiamsi, respiciendo ad corpus hydrope labo-
- rans, sit tantum denominatio extrinseca, cum dicitur ejus
natura esse corrupta, ex eo quod aridas habeat fauces,
nec tamen egeat potu ; respiciendo tamen ad composi-
tum, sive ad mentem tali corpori unitam, non est pura
denominatio, sed verus error nature, quod sitiat cum
potus est ipsi nociturus ; ideoque hic remanet inquiren-
dum, quo pacto bonitas Dei non impediat quominus
natura sic sumpta sit fallax.
Nempe imprimis hic adverto magnam esse differen-
tiam inter mentem & corpus, in eo quod corpus ex natura
sua sit semper divisibile, mens autem plane indivisibilis ;
s nam sane cum hanc considero, sive meipsum quatenus
1. At dans les deux éditions originales, et non Ac comme l'imprime
l'édition AT, suivie par F. Alquié et G. Rodis-Lewis.
MÉDITATION SIXIÈME 203
semblable sécheresse de gosier. Et quoique, regardant à
l'usage auquel l'horloge a été destinée par son ouvrier, je
puisse dire qu'elle se détourne de sa nature, lorsqu'elle
ne marque pas bien les heures; et qu'en méme fagon,
considérant la machine du corps humain comme ayant
été formée de Dieu pour avoir en soi tous les mouve-
ments qui ont coutume d'y étre, j'aie sujet de penser
qu'elle ne suit pas l'ordre de sa nature, quand son gosier
est sec, et que le boire nuit à sa conservation ; je recon-
nais toutefois que cette derniére fagon d'expliquer la
nature est beaucoup différente de l'autre. Car celle-ci
n'est autre chose qu'une simple dénomination, laquelle
dépend entiérement de ma pensée, qui compare un
homme malade et une horloge mal faite, avec l'idée que
jai d'un homme sain et d'une horloge bien faite, et
laquelle ne signifie rien qui se retrouve en la chose dont
elle se dit ;au lieu que, par l'autre façon d'expliquer la
nature, j'entends quelque chose qui se rencontre vérita-
blement dans les choses, et partant qui n'est point sans
quelque vérité.
Mais certes, quoiqu'au regard du corps hydropique, ce
ne soit qu'une dénomination extérieure, lorsqu'on dit que
sa nature est corrompue, en ce que, sans avoir besoin de
boire, il ne laisse pas d'avoir le gosier sec et aride ; toute-
fois, au regard de tout le composé, c'est-à-dire de l'esprit
ou de l'àme unie à ce corps, ce n'est pas une pure déno-
mination, mais bien une véritable erreur de nature, en ce
qu'il a soif, lorsqu'il lui est trés nuisible de boire ; et par-
tant, il reste encore à examiner comment la bonté de
Dieu n'empéche pas que la nature de l'homme, prise de
cette sorte, soit fautive et trompeuse.
Pour commencer donc cet examen, je remarque ici,
premiérement, qu'il y a une grande différence entre
l'esprit et le corps, en ce que le corps, de sa nature, est
toujours divisible, et que l'esprit est entiérement indivi-
sible. Car en effet, lorsque je considére mon esprit, c'est-
à-dire moi-méme en tant que je suis seulement une chose
qui pense, je n'y puis distinguer aucunes parties, mais je
204 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
sum tantum res cogitans, nullas in me partes possum
distinguere, sed rem plane unam & integram me esse
intelligo ;& quamvis toti corpori tota mens unita esse
videatur, abscisso tamen pede, vel brachio, vel quavis alia
corporis parte, nihil ideo de mente subductum esse cog-
nosco ; neque etiam facultates volendi, sentiendi, intelli-
gendi &c. ejus partes dici possunt, quia una & eadem
mens est quz vult, qua sentit, qua intelligit. Contra vero
nulla res corporea sive extensa potest a me cogitari |,
quam non facile in partes cogitatione dividam, atque hoc
ipso illam divisibilem esse intelligam : quod unum suffi-
ceret ad me docendum, mentem a corpore omnino esse
diversam, si nondum illud ? aliunde satis scirem.
Deinde adverto mentem non ab omnibus corporis par-
tibus immediate affici, sed tantummodo a cerebro, vel
forte etiam ab una tantum exigua ejus parte, nempe ab
ea in qua dicitur esse sensus communis ; qua, quoties-
cunque eodem modo est disposita, menti idem exhibet,
etiamsi relique corporis partes diversis interim modis
possint se habere, ut probant innumera experimenta, quz
hic recensere non est opus.
Adverto praterea eam esse corporis naturam, ut nulla
ejus pars possit ab alia parte aliquantum remota moveri,
quin possit etiam moveri eodem modo a qualibet ex iis
qua interjacent, quamvis illa remotior nihil agat. Ut,
exempli causa, in fune A, B, C, D, si trahatur ejus ultima
87 pars D, non alio pacto movebitur prima A, quam moveri
etiam posset, si traheretur una ex intermediis B vel C, &
ultima D maneret immota. Nec dissimili ratione, cum
sentio. dolorem pedis, docuit me Physica sensum illum
1. La première édition porte : excogitari.
2. La première édition porte : si non illud aliunde scirem.
MÉDITATION SIXIÈME 205
me conçois comme une chose seule et entière. Et quoique
tout l'esprit semble étre uni à tout le corps, toutefois un
pied, ou un bras, ou quelqu'autre partie étant séparée de
mon corps, il est certain que pour cela il n'y aura rien de
retranché de mon esprit. Et les facultés de vouloir, de
sentir, de concevoir, etc., ne peuvent pas proprement étre
dites ses parties : car le même esprit s'emploie tout entier
à vouloir, et aussi tout entier à sentir, à concevoir, etc.
Mais c'est tout le contraire dans les choses corporelles
ou étendues : car il n'y en a pas une que je ne mette
aisément en piéces par ma pensée, que mon esprit ne
divise fort facilement en plusieurs parties et par consé-
quent que je ne connaisse étre divisible. Ce qui suffirait
pour m'enseigner que l'esprit ou l'àme de l'homme est
entièrement différente du corps, si je ne l'avais déjà
d'ailleurs assez appris.
Je remarque aussi que l'esprit ne reçoit pas immédiate-
ment l'impression de toutes les parties du corps, mais
seulement du cerveau, ou peut-étre méme d'une de ses
plus petites parties, à savoir de celle oü s'exerce cette
faculté qu'ils appellent le sens commun, laquelle, toutes
les fois qu'elle est disposée de méme façon, fait sentir la
méme chose à l'esprit, quoique cependant les autres par-
ties du corps puissent étre diversement disposées, comme
le témoignent une infinité d'expériences, lesquelles il n'est
pas ici besoin de rapporter.
Je remarque, outre cela, que la nature du corps est
telle, qu'aucune de ses parties ne peut étre mue par une
autre partie un peu éloignée, qu'elle ne le puisse étre aussi
de la méme sorte par chacune des parties qui sont entre
deux, quoique cette partie plus éloignée n'agisse point.
Comme, par exemple, dans la corde A B C D qui est
toute tendue, si l'on vient à tirer et remuer la dernière
partie D, la premiére A ne sera pas remuée d'une autre
facon, qu'on la pourrait aussi faire mouvoir, si on tirait
une des parties moyennes, B ou C, et que la derniére D
demeurát cependant immobile. Et en méme façon, quand
je ressens de la douleur au pied, la physique m'apprend
206 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
fieri ope nervorum per pedem sparsorum, qui, inde ad
cerebrum usque funium instar extensi, dum trahuntur in
pede, trahunt etiam intimas cerebri partes ad quas per-
tingunt, quemdamque motum in iis excitant, qui institu-
tus est a natura ut mentem afficiat sensu doloris tanquam
in pede existentis. Sed quia illi nervi per tibiam, crus,
lumbos, dorsum, & collum transire debent, ut a pede ad
cerebrum perveniant, potest contingere ut, etiamsi eorum
pars, qua est in pede, non attingatur, sed aliqua tantum
ex intermediis, idem plane ille motus fiat in cerebro qui
fit pede male affecto, ex quo necesse erit ut mens sentiat
eundem dolorem. Et idem de quolibet alio sensu est
putandum.
Adverto denique, quandoquidem unusquisque ex
motibus, qui fiunt in ea parte cerebi quz immediate men-
tem afficit, non nisi unum aliquem sensum illi infert, nihil
hac in re melius posse excogitari, quam si eum inferat
qui, ex omnibus quos inferre potest, ad hominis sani
conservationem. quammaxime & quam frequentissime
conducit. Experientiam autem testari, tales esse omnes
sensus nobis a natura inditos ; ac proinde nihil plane in
iis reperiri, quod non immensam Dei potentiam bonita-
temque testetur. Ita, exempli causa, cum nervi qui sunt
in pede vehementer & praeter consuetudinem moventur,
88 ille eorum motus, per spine dorsi medullam ad intima
cerebri pertingens, ibi menti signum dat ad aliquid sen-
tiendum, nempe dolorem tanquam in pede existentem, a
quo illa excitatur ad ejus causam, ut pedi infestam, quan-
tum in se est, amovendam. Potuisset vero natura hominis
a Deo sic constitui, ut ille idem motus in cerebro quidvis
aliud menti exhiberet: nempe vel seipsum, quatenus est
in cerebro, vel quatenus est in pede, vel in aliquo ex locis
intermediis, vel denique aliud quidlibet, sed nihil aliud
ad corporis conservationem æque conduxisset. Eodem
modo, cum potu indigemus, quadam inde oritur siccitas
in gutture, nervos ejus movens & illorum ope cerebri inte-
riora ; hicque motus mentem afficit sensu sitis, quia nihil
MÉDITATION SIXIÈME 207
que ce sentiment se communique par le moyen des nerfs
dispersés dans le pied, qui se trouvant étendus comme des
cordes depuis là jusqu'au cerveau, lorsqu'ils sont tirés
dans le pied, tirent aussi en méme temps l'endroit du cer-
veau d’où ils viennent et auquel ils aboutissent et y excitent
un certain mouvement, que la nature a institué pour faire
sentir de la douleur à l'esprit, comme si cette douleur était
dans le pied. Mais parce que ces nerfs doivent passer par
la jambe, par la cuisse, par les reins, par le dos et par le col,
pour s'étendre depuis le pied jusqu'au cerveau, il peut arri-
ver qu'encore bien que leurs extrémités qui sont dans le
pied ne soient point remuées, mais seulement quelques-
unes de leurs parties qui passent par les reins ou par le col,
cela néanmoins excite les mêmes mouvements dans le cer-
veau, qui pourraient y être excités par une blessure reçue
dans le pied, en suite de quoi il sera nécessaire que l'esprit
ressente dans le pied la même douleur que s'il y avait reçu
une blessure. Et il faut juger le semblable de toutes les
autres perceptions de nos sens.
Enfin je remarque que, puisque de tous les mouvements
qui se font dans la partie du cerveau dont l'esprit reçoit
immédiatement l'impression, chacun ne cause qu'un cer-
tain sentiment, on ne peut rien en cela souhaiter ni imaginer
de mieux, sinon que ce mouvement fasse ressentir à l'esprit,
entre tous les sentiments qu'il est capable de causer, celui qui >=0
est le plus propre et le plus ordinairement utile à la conser-
vation du corps humain, lorsqu'il est en pleine santé. Or
l'expérience nous fait connaitre, que tous les sentiments que
la nature nous a donnés sont tels que je viens de dire ; et par-
tant, il ne se trouve rien en eux qui ne fasse paraitre la puis-
sance et la bonté du Dieu qui les a produits.
Ainsi, par exemple, lorsque les nerfs qui sont dans le
pied sont remués fortement, et plus qu'à l'ordinaire, leur
mouvement, passant par la moelle de l'épine du dos
jusqu'au cerveau !, fait une impression à l'esprit qui lui
fait sentir quelque chose, à savoir de la douleur, comme
1. Jusqu'aux parties les plus intérieures du cerveau
208 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
in toto hoc negotio nobis utilius est scire, quam quod
potu ad conservationem valetudinis egeamus, & sic de
caeteris.
Ex quibus omnino manifestum est, non obstante
immensa Dei bonitate, naturam hominis ut ex mente &
corpore compositi non posse non aliquando esse falla-
cem. Nam si quæ causa, non in pede, sed in alia quavis
ex partibus per quas nervi a pede ad cerebrum porrigun-
tur, vel etiam in ipso cerebro, eundem plane motum exci-
tet qui solet excitari pede male affecto, sentietur dolor
tanquam in pede, sensusque naturaliter falletur, quia,
cum ille idem motus in cerebro non possit nisi eundem
semper sensum menti inferre, multoque frequentius oriri
soleat a causa qua lædit pedem, quam ab alia alibi exis-
8e tente, rationi consentaneum est ut pedis potius quam
alterius partis dolorem menti semper exhibeat. Et si
quando faucium ariditas, non ut solet ex eo quod ad cor-
poris valetudinem potus conducat, sed ex contraria ali-
qua causa oriatur, ut in hydropico contingit, longe melius
est illam tunc fallere, quam si contra semper falleret, cum
corpus est bene constitutum ; & sic de reliquis.
MÉDITATION SIXIÈME 209
étant dans le pied, par laquelle l'esprit est averti et excité
à faire son possible pour en chasser la cause, comme trés
dangereuse et nuisible au pied.
I] est vrai que Dieu pouvait établir la nature de
l'homme de telle sorte, que ce méme mouvement dans le
cerveau fit sentir toute autre chose à l'esprit : par
exemple, qu'il se fit sentir soi-méme, ou en tant qu'il est
dans le cerveau, ou en tant qu'il est dans le pied, ou bien
en tant qu'il est en quelqu'autre endroit entre le pied et
le cerveau, ou enfin quelqu'autre chose telle qu'elle peut
être ;mais rien de tout cela n’eût si bien contribué à la
conservation du corps, que ce qu'il lui fait sentir.
De méme, lorsque nous avons besoin de boire, il nait de
là une certaine sécheresse dans le gosier, qui remue ses
nerfs, et par leur moyen les parties intérieures du cerveau ;
et ce mouvement fait ressentir à l'esprit le sentiment de la
soif, parce qu'en cette occasion-là il n'y a rien qui nous soit
plus utile que de savoir que nous avons besoin de boire,
pour la conservation de notre santé ; et ainsi des autres.
D'oü il est entièrement manifeste que, nonobstant la
souveraine bonté de Dieu, la nature de l'homme, en tant
qu'il est composé de l'esprit et du corps, ne peut qu'elle
ne soit quelquefois fautive et trompeuse.
Car s'il y a quelque cause qui excite, non dans le pied,
mais en quelqu'une des parties du nerf qui est tendu
depuis le pied jusqu'au cerveau, ou méme dans le cer-
veau, le méme mouvement qui se fait ordinairement
quand le pied est mal disposé, on sentira de la douleur
comme si elle était dans le pied, et le sens sera naturelle-
ment trompé ; parce qu'un méme mouvement dans le
cerveau ne pouvant causer en l'esprit qu'un méme senti-
ment, et ce sentiment étant beaucoup plus souvent excité E
par une cause qui blesse le pied, que par une autre qui
soit ailleurs, il est bien plus raisonnable qu'il porte à
l'esprit la douleur du pied que celle d'aucune autre par-
tie. Et quoique la sécheresse du gosier ne vienne pas tou-
jours, comme à l'ordinaire, de ce que le boire est
nécessaire pour la santé du corps, mais quelquefois d'une
210 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
Atque hac consideratio plurimum juvat, non modo ut
errores omnes quibus natura mea obnoxia est animadver-
tam, sed etiam ut illos aut emendare aut vitare facile pos-
sim. Nam sane, cum sciam omnes sensus circa ea, qua ad
corporis commodum spectant, multo frequentius verum
indicare ! quam falsum, possimque uti fere semper pluri-
bus ex iis ad eandem rem examinandam, & insuper
memoria, qua præsentia cum præcedentibus connec-
tit, & intellectu, qui jam omnes errandi causas perspexit ;
non amplius vereri debeo ne illa, que mihi quotidie a
sensibus exhibentur, sint falsa, sed hyperbolicæ superio-
rum dierum dubitationes, ut risu digna, sunt explo-
denda. Praesertim summa illa de somno, quem a vigilia
non distinguebam ; nunc enim adverto permagnum inter
utrumque esse discrimen, in eo quod nunquam insomnia
cum reliquis omnibus actionibus vite a memoria conjun-
gantur, ut ea que vigilanti occurrunt ; nam sane, si quis,
dum vigilo, mihi derepente appareret, statimque postea
dispareret, ut fit in somnis, ita scilicet ut nec unde venis-
set, nec quo abiret, viderem, non immerito spectrum
potius, aut phantasma in cerebro meo effictum, quam
verum hominem esse judicarem. Cum vero ez res occur-
runt, quas distincte, unde, ubi, & quando mihi adveniant,
adverto, earumque perceptionem absque ulla interrup-
1. La première édition porte : Judicare.
| MÉDITATION SIXIÈME 211
cause toute contraire, comme expérimentent les hydro-
piques, toutefois il est beaucoup mieux qu’elle trompe en
ce rencontre-là, que si, au contraire, elle trompait tou-
jours lorsque le corps est bien disposé; et ainsi des
autres.
Et certes cette considération me sert beaucoup, non
seulement pour reconnaitre toutes les erreurs auxquelles
ma nature est sujette, mais aussi pour les éviter, ou pour
les corriger plus facilement : car sachant que tous mes
sens me signifient plus ordinairement le vrai que le faux,
touchant les choses qui regardent les commodités ou
incommodités du corps, et pouvant presque toujours me
servir de plusieurs d'entre eux pour examiner une méme
| chose, et outre cela, pouvant user de ma mémoire pour
lier et joindre les connaissances présentes aux passées, et
de mon entendement qui a déjà découvert toutes les
causes de mes erreurs, je ne dois plus craindre désormais
| qu'il se rencontre de la fausseté dans les choses qui me
sont le plus ordinairement représentées par mes sens. Et
je dois rejeter tous les doutes de ces jours passés, comme
hyperboliques et ridicules, particuliérement cette incerti-
| tude si générale touchant le sommeil, que je ne pouvais
| distinguer de la veille : car à présent j'y rencontre une
trés notable différence, en ce que notre mémoire ne peut
jamais lier et joindre nos songes les uns aux autres et
avec toute la suite de notre vie, ainsi qu'elle a de coutume
| de joindre les choses qui nous arrivent étant éveillés. Et,
en effet, si quelqu'un, lorsque je veille, m'apparaissait
tout soudain et disparaissait de méme, comme font les
images que je vois en dormant, en sorte que je ne pusse
| remarquer ni d’où il viendrait, ni où il irait, ce ne serait
pas sans raison que je l'estimerais un spectre ou un fan-
tóme formé dans mon cerveau, et semblable à ceux qui
s'y forment quand je dors, plutót qu'un vrai homme.
Mais lorsque j'apergois des choses dont je connais dis-
tinctement et le lieu d’où elles viennent, et celui où elles
| sont, et le temps auquel elles m'apparaissent, et que, sans
| aucune interruption, je puis lier le sentiment que j'en ai
212 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
tione cum tota reliqua vita connecto, plane certus sum,
non in somnis, sed vigilanti occurre. Nec de ipsarum veri-
tate debeo vel minimum dubitare, si, postquam omnes
sensus, memoriam & intellectum ad illas examinandas
convocavi, nihil mihi, quod cum ceteris pugnet, ab ullo
ex his nuntietur. Ex eo enim quod Deus non sit fallax,
sequitur omnino in talibus me non falli. Sed quia rerum
agendarum necessitas non semper tam accurati examinis
moram concedit, fatendum est humanam vitam circa res
particulares sepe erroribus esse obnoxiam, & nature
nostre infirmitas est agnoscenda.
MÉDITATION SIXIÉME 213
avec la suite du reste de ma vie, je suis entièrement assuré
que je les aperçois en veillant, et non point dans le som-
meil. Et je ne dois en aucune façon douter de la vérité
de ces choses-là, si aprés avoir appelé tous mes sens, ma
mémoire et mon entendement pour les examiner, il ne
m'est rien rapporté par aucun d'eux, qui ait de la répu-
gnance avec ce qui m'est rapporté par les autres. Car de
ce que Dieu n'est point trompeur, il suit nécessairement
que je ne suis point en cela trompé.
Mais parce que la nécessité des affaires nous oblige
souvent à nous déterminer, avant que nous ayons eu le
loisir de les examiner si soigneusement, il faut avouer que
la vie de l'homme est sujette à faillir fort souvent dans
les choses particuliéres ; et enfin il faut reconnaitre l'infir-
| mité et la faiblesse de notre nature.
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OBJECTIONS
FAITES PAR DES PERSONNES
TRÈS DOCTES
CONTRE LES PRÉCÉDENTES
MÉDITATIONS
AVEC LES RÉPONSES DE L'AUTEUR
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PREMIÈRES OBJECTIONS
D'UN SAVANT THÉOLOGIEN DU PAYS-BAS
Messieurs !,
Aussitôt que j'ai reconnu le désir que vous aviez que xx,
| j'examinasse soigneusement les écrits de Monsieur »
| Descartes, j'ai pensé qu il était de mon devoir de satisfaire
| en cette occasion à des personnes qui me sont si chères,
| tant pour vous témoigner par là l'estime que je fais de votre
| amitié, que pour vous faire connaítre ce qui manque à ma
| suffisance et à la perfection de mon esprit ; afin que doré-
navant vous ayez un peu plus de charité pour moi, si j'en
ai besoin, et que vous m'épargniez une autre fois, si je ne
|puis porter la charge que vous m'avez imposée.
|. On peut dire avec vérité, selon que j'en puis juger, que
| Monsieur Descartes est un homme d'un trés grand esprit
|et d'une très profonde modestie, et sur lequel je ne pense
|pas que Momus, le plus médisant de son siécle, püt trouver
|à reprendre ?.Je pense, dit-il, donc je suis ; voire même je
|suis la pensée même, ou l'esprit. Cela est vrai. Or est-il
|qu'en pensant j'ai en moi les idées des choses, et première-
| ment celle d'un être très parfait et infini. Je l'accorde. Mais
"—-
l. Les objections de Caterus (J. de Kater) prétre catholique
d'Alkmaar, ont été transmises à Descartes par l'intermédiaire de deux
amis communs, Bannius et Bloemaert, auxquels Descartes adressera
ses réponses.
2. Momus, dieu de la raillerie selon la Théogonie d'Hésiode,
confondu par une erreur de typographie, dans la premiére édition
latine, avec le poète Mævius, contemporain et ennemi de Virgile et
d'Horace.
218 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
je n'en suis pas la cause, moi qui n'égale pas la réalité
objective d'une telle idée ; donc quelque chose de plus par-
fait que moi en est cause ; et partant il y a un étre différent
de moi qui existe, et qui a plus de perfections que je n'ai
pas . Ou, comme dit saint Denis, au chapitre cinquiéme des
NOMS DIVINS ! : Il y a quelque nature qui ne possède pas
l'étre à la facon des autres choses, mais qui embrasse et
contient en soi trés simplement, et sans aucune circon-
scription, tout ce qu'il y a d'essence dans l'étre, et en
qui toutes choses sont renfermées comme dans une cause
première et universelle.
Mais je suis ici contraint de m'arrêter un peu, de peur
de me fatiguer trop : car j'ai déjà l'esprit aussi agité que
le flottant Euripe?. J'accorde, je nie, j'approuve, je réfute,
je ne veux pas m'éloigner de l'opinion de ce grand homme,
et toutefois, je n'y puis consentir. Car, je vous prie, quelle
cause requiert une idée ? Ou dites-moi ce que c'est qu'idée ?
C'est donc la chose pensée, en tant qu'elle est objective-
ment dans l'entendement. Mais qu'est-ce qu'étre objecti-
vement dans l'entendement ? Si je l'ai bien appris, c'est
terminer à la facon d'un objet l'acte de l'entendement, ce
qui en effet n'est quune dénomination extérieure, et qui
n'ajoute rien de réel à la chose. Car, tout ainsi qu'étre vu
n'est en moi autre chose sinon que l'acte que la vision tend
vers moi?, de méme étre pensé, ou étre objectivement dans
l'entendement, c'est terminer et arréter en soi la pensée
de l'esprit ; ce qui se peut faire sans aucun mouvement et
changement en la chose, voire méme sans que la chose soit.
Pourquoi donc recherché-je la cause d'une chose, qui
actuellement n'est point, qui n'est qu'une simple dénomina-
tion et un pur néant ?
1. Ouvrage néoplatonicien, sans doute écrit vers l'an 500, attribué
par la tradition à Denys l'Aréopagite, premier évéque d'Athénes
(If siècle).
2. Détroit entre l'Eubée et la Grèce continentale, célèbre par le ren-
versement des courants qui s’y produit plusieurs fois par jour.
3. Le latin dit : sinon que d'attirer sur moi l'acte de la vision.
| PREMIÈRES OBJECTIONS 219
Et néanmoins, dit ce grand esprit, afin qu’une idée
| contienne une réalité objective, plutôt qu'une autre, elle
doit sans doute avoir cela de quelque cause. Au contraire,
d'aucune ; car la réalité objective est une pure dénomina-
tion; actuellement elle n'est point. Or l'influence que
donne une cause est réelle et actuelle ; ce qui actuellement
n'est point, ne la peut pas recevoir, et partant ne peut pas
dépendre ni procéder d'aucune véritable cause, tant s'en
faut qu'il en requiert. Donc j'ai des idées, mais il ny a
point de causes de ces idées ; tant s'en faut qu'il y en ait
une plus grande que moi et infinie.
Mais quelqu'un me dira peut-étre : si vous ne donnez
| point la cause des idées, donnez au moins la raison pour-
| quoi cette idée contient plutôt cette réalité objective que
celle-là. C'est trés bien dit ; car je n'ai pas coutume d'étre
réservé avec mes amis, mais je traite avec eux libéralement.
Je dis universellement de toutes les idées ce que Monsieur p
Descartes a dit autrefois du triangle : Encore que peut-
être, dit-il, il n'y ait en aucun lieu du monde hors de ma
pensée une telle figure, et qu'il n’y en ait jamais eu, il ne
laisse pas néanmoins d'y avoir une certaine nature, ou
| forme, ou essence déterminée de cette figure, laquelle est
immuable et éternelle. Ainsi cette vérité est éternelle, et
| elle ne requiert point de cause. Un bateau est un bateau,
let rien autre chose ; Davus est Davus, et non Œdipus !. Si
| néanmoins vous me pressez de vous dire une raison, je vous
dirai que c'est l'imperfection de notre esprit, qui n'est pas
infini ; car, ne pouvant par une seule appréhension embras-
ser l'universel, qui est tout ensemble et tout à la fois, il le
divise et le partage ; et ainsi ce qu'il ne saurait enfanter ou
produire tout entier, il le conçoit petit à petit, ou bien,
comme on dit en l'Ecole (inadequate) imparfaitement et
| par partie.
Mais ce grand homme poursuit : Or, pour imparfaite
que soit cette facon d'étre, par laquelle une chose est
1. «Je suis Davus et non CEdipe », vers de Térence (Andrienne, 194)
signifiant : je n'entends rien aux énigmes.
220 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
objectivement dans l'entendement par son idée, certes on
ne peut pas néanmoins dire que cette facon et maniére-là
ne soit rien, ni par conséquent que cette idée vienne du
néant.
Il y a ici de l'équivoque ; car, si ce mot Rien est la méme
chose que n'étre pas actuellement, en effet ce n'est rien,
parce qu'elle n'est pas actuellement, et ainsi elle vient du
néant, c'est-à-dire qu'elle n'a point de cause. Mais si ce
mot Rien dit quelque chose de feint par l'esprit, qu'ils
appellent vulgairement Etre de raison, ce n'est pas un Rien
mais quelque chose de réel, qui est congue distinctement.
Et néanmoins, parce qu'elle est seulement conçue, et
qu'actuellement elle n'est pas, elle peut à la vérité étre
concue, mais elle ne peut aucunement étre causée, ou mise
hors de l'entendement.
Mais je veux, dit-il, outre cela examiner, si moi, qui ai
cette idée de Dieu, je pourrais être, en cas qu'il n’y eût
point de Dieu, ou comme il dit immédiatement aupara-
vant, en cas qu'il n'y eût point d’être plus parfait que le
mien, et qui ait mis en moi son idée. Car, dit-il, de qui
aurais-je mon existence ? Peut-être de moi-même, ou de
mes parents, ou de quelques autres, etc. Or est-il que, si
je l’avais de moi-même, je ne douterais point, ni ne dési-
rerais point, et il ne me manquerait aucune chose ; car je
me serais donné toutes les perfections dont j’ai en moi
quelque idée, et ainsi moi-même je serais Dieu. Que si
jai mon existence d'autrui, je viendrai enfin à ce qui l'a
de soi; et ainsi le méme raisonnement que je viens de
e faire pour moi est pour lui, et prouve qu'il est Dieu. Voilà
certes, à mon avis, la méme voie que suit saint Thomas,
qu'il appelle la voie de la causalité de la cause efficiente,
laquelle il a tirée du Philosophe ; hormis que saint Thomas
ni Aristote! ne se sont pas souciés des causes des idées. Et
1. Saint Thomas d'Aquin (1225-1274) recense dans la Somme Théo-
logique (Ia, q. 2, art. 3) cinq voies vers Dieu : la voie « par l’ordre des
causes efficientes » retrouverait les leçons du Philosophe, c'est-à-dire
d'Aristote (384-322) en sa Métaphysique (livre Lambda).
PREMIÈRES OBJECTIONS p
peut-étre n'en était-il pas besoin ; car pourquoi ne suivrai-je
pas la voie la plus droite et la moins écartée ? Je pense,
donc je suis, voire méme je suis l'esprit méme et la pensée ;
or, cette pensée et cet esprit, ou il est par soi-méme, ou par
autrui ; si par autrui, celui-là enfin par qui est-il ? s'il est
par soi, donc il est Dieu; car ce qui est par soi se sera
aisément donné toutes choses.
Je prie ici ce grand personnage, et le conjure de ne se
point cacher à un lecteur qui est désireux d'apprendre, et
qui peut-étre n'est pas beaucoup intelligent. Car ce mot
Par soi est pris en deux façons. En la première, il est pris
positivement, à savoir par soi-méme comme par une cause ;
et ainsi ce qui serait par soi et se donnerait l'étre à soi-
méme, si par un choix prévu et prémédité il se donnait ce
qu'il voudrait, sans doute qu'il se donnerait toutes choses,
et partant il serait Dieu. En la seconde, ce mot Par soi est
pris négativement, et est la méme chose que de soi-méme
ou non par autrui ; et de cette façon, si je m'en souviens,
il est pris de tout le monde.
Or maintenant, si quelque chose est par soi, c'est-à-dire
non par autrui, comment prouverez-vous pour cela qu'elle
comprend tout, et qu'elle est infinie ? Car, à présent, je ne
vous écoute point, si vous dites : puisqu'elle est par soi,
elle se sera aisément donné toutes choses; d'autant
qu'elle n'est pas par soi comme par une cause, et qu'il ne
lui a pas été possible, avant qu'elle füt, de prévoir ce qu'elle
pourrait étre, pour choisir ce qu'elle serait aprés. Il me
souvient d'avoir autrefois entendu Suarez | raisonner de la
sorte : Toute limitation vient d'une cause ; car une chose
est finie et limitée, ou parce que la cause ne lui a pu
donner rien de plus grand ni de plus parfait, ou parce
qu'elle ne l'a pas voulu ; si donc quelque chose est par
1. Francisco Suarez, théologien espagnol (1548-1617) dont les Dispu-
tationes Metaphysice (1597) seront citées par Descartes, dans les Qua-
trièmes Réponses (AT-IX-182), comme ouvrage de référence pour
l'Ecole.
222 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
soi et non par une cause, il est vrai de dire qu'elle est
infinie et non limitée.
Pour moi, je n'acquiesce pas tout à fait à ce raisonne-
ment. Car, qu'une chose soit par soi tant qu'il vous plaira,
c'est-à-dire qu'elle ne soit point par autrui, que pourrez-
vous dire si cette limitation vient de ses principes internes
et constituants, c'est-à-dire de sa forme méme et de son
essence, laquelle néanmoins vous n'avez pas encore prouvé
étre infinie ?Certainement, si vous supposez que le chaud
est chaud, il sera chaud par ses principes internes et consti-
tuants, et non pas froid, encore que vous imaginiez qu'il ne
soit pas par autrui ce qu'il est. Je ne doute point que Mon-
sieur Descartes ne manque pas de raisons pour substituer
T à ce que les autres n'ont peut-étre pas assez suffisamment
expliqué, ni déduit assez clairement.
Enfin je conviens avec ce grand homme, en ce qu il éta-
blit pour régle générale, que les choses que nous conce-
vons fort clairement et fort distinctement sont toutes
vraies. Méme je crois que tout ce que je pense est vrai, et
il y a déjà longtemps que j'ai renoncé à toutes les chiméres
et à tous les étres de raison, car aucune puissance ne se
peut détourner de son propre objet : si la volonté se meut,
elle tend au bien; les sens mémes ne se trompent point,
car la vue voit ce qu'elle voit, l'oreille entend ce qu'elle
entend, et si on voit de l'oripeau, on voit bien ; mais on se
trompe lorsqu'on détermine par son jugement, que ce que
l'on voit est de l'or. De sorte que Monsieur Descartes attri-
bue avec beaucoup de raison toutes les erreurs au jugement
et à la volonté.
Mais maintenant voyons si ce qu'il veut inférer de cette
régle est véritable. Je connais, dit-il, clairement et distinc-
tement l'Etre infini; donc c'est un être vrai et qui est
quelque chose. Quelqu'un lui demandera : Connaissez-
vous clairement et distinctement l'Étre infini? Que veut
donc dire cette commune sentence, laquelle est connue d'un
chacun : L'infini, en tant qu'infini, est inconnu? Car si,
PREMIÈRES OBJECTIONS 223
lorsque je pense à un chiliogone, me représentant confusé-
ment quelque figure, je n'imagine ou ne connais pas distinc-
tement le chiliogone, parce que je ne me représente pas
distinctement ses mille cótés, comment est-ce que je conce-
vrais distinctement, et non pas confusément, l'Étre infini,
en tant qu'infini, vu que je ne puis pas voir clairement, et
comme au doigt et à l'œil, les infinies perfections dont il
est composé ?
Et c'est peut-étre ce qu'a voulu dire saint Thomas ; car,
ayant nié que cette proposition Dieu est, füt claire et
connue sans preuve, il se fait à soi-méme cette objection
des paroles de saint Damascéne : La connaissance que
Dieu est, est naturellement empreinte en l'esprit de tous
les hommes ; donc c'est une chose claire, et qui n'a point
besoin de preuve pour étre connue. À quoi il répond :
Connaître que Dieu est, en général, et, comme il dit, sous
quelque confusion, à savoir en tant qu'il est la béatitude
de l'homme, cela est naturellement imprimé en nous ;
mais ce n'est pas, dit-il, connaitre simplement que Dieu
est ; tout ainsi que connaitre que quelqu'un vient, ce n'est
pas connaitre Pierre, encore que ce soit Pierre qui vienne,
etc. Comme s'il voulait dire que Dieu est connu sous une
raison commune, ou de fin derniére, ou méme de premier
étre, et trés parfait, ou enfin sous la raison d'un étre qui
comprend et embrasse confusément et en général toutes
choses, mais non pas sous la raison précise de son étre, car
ainsi il est infini et nous est inconnu. Je sais que Monsieur
Descartes répondra facilement à celui qui l'interrogera de
la sorte ; je crois néanmoins que les choses que j'allègue
ici, seulement par forme d'entretien et d'exercice, feront
qu'il se ressouviendra de ce que dit Boéce!, qu'il y a cer-
taines notions communes, qui ne peuvent étre connues
sans preuve que par les savants ; de sorte qu'il ne se faut
1. Saint Thomas, dans le passage de la Somme Théologique ici com-
menté (Ia, q. 2, art. 1), cite saint Jean Damascène (675-749), théologien
et docteur de l'Eglise, et Boéce (470-525), philosophe et homme d'Etat
latin.
224 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
pas fort étonner, si ceux-là interrogent beaucoup, qui
désirent savoir plus que les autres, et s'ils s'arrétent long-
temps à considérer ce qu'ils savent avoir été dit et avancé,
comme le premier et principal fondement de toute l'affaire,
et que néanmoins ils ne peuvent entendre sans une longue
recherche et une trés grande attention d'esprit.
Mais demeurons d'accord de ce principe, et supposons
que quelqu'un ait l'idée claire et distincte d'un étre souve-
rain et souverainement parfait : que prétendez-vous inférer
de là ? C'est à savoir, que cet étre infini existe, et cela si
certainement, que je dois étre au moins aussi assuré de
l'existence de Dieu, que je l'ai été jusques ici de la vérité
des démonstrations mathématiques ; en sorte qu'il n'y a
pas moins de répugnance de concevoir un Dieu (c'est-à-
dire un étre souverainement parfait) auquel manque
l'existence (c'est-à-dire auquel manque quelque perfec-
tion), que de concevoir une montagne qui n'ait point de
vallée. C'est ici le neud de toute la question : qui céde à
présent, ilfaut qu'il se confesse vaincu ; pour moi, qui ai à
faire avec un puissant adversaire, il faut que j'esquive un
peu, afin qu'ayant à être vaincu, je diffère, au moins pour
quelque temps, ce que je ne puis éviter.
Et premièrement, encore que nous n'agissions pas ici par
autorité, mais seulement par raison, néanmoins, de peur
qu'il ne semble que je me veuille opposer sans sujet à ce
grand esprit, écoutez plutót saint Thomas, qui se fait à
soi-méme cette objection! : Aussitót qu'on a compris et
entendu ce que signifie ce nom Dieu, on sait que Dieu
est ; car, par ce nom, on entend une chose telle, que rien
de plus grand ne peut étre congu. Or ce qui est dans
l'entendement et en effet, est plus grand que ce qui est
seulement dans l'entendement. C'est pourquoi, puisque,
ce nom Dieu étant entendu, Dieu est dans l'entendement,
il s'ensuit aussi qu'il est en effet. Lequel argument je rends
1. Saint Thomas, en ce méme passage de la Somme, discute l'argu-
ment dit « ontologique », sans nommer saint Anselme (1033-1109) qui
l'avait proposé dans le Proslogion (ch. Il).
PREMIÈRES OBJECTIONS 225
ainsi en forme : Dieu est ce qui est tel que rien de plus
grand ne peut étre concu ; mais ce qui est tel que rien de
plus grand ne peut être conçu enferme l'existence ; donc
Dieu, par son nom ou par son concept, enferme l'exis-
tence ; et partant il ne peut être, ni être conçu sans exis-
tence. Maintenant, dites-moi, je vous prie, n'est-ce pas là E9
le méme argument de Monsieur Descartes ? Saint Thomas
définit Dieu ainsi : Ce qui est tel que rien de plus grand
ne peut être conçu. Monsieur Descartes l'appelle un être
souverainement parfait ; certes rien de plus grand que lui
ne peut être conçu. Saint Thomas poursuit : Ce qui est
tel que rien de plus grand ne peut être conçu, enferme
l'existence ; autrement quelque chose de plus grand que
lui pourrait être conçu, à savoir ce qui est conçu enfermer
aussi l'existence. Mais Monsieur Descartes ne semble-t-il
pas se servir de la méme mineure dans son argument ? Dieu
est un étre souverainement parfait ; or est-il que l'étre sou-
verainement parfait enferme l'existence, autrement il ne
serait pas souverainement parfait. Saint Thomas infère :
Donc, puisque, ce nom Dieu étant compris et entendu, il
est dans l'entendement, il s'ensuit aussi qu'il est en effet ;
c’est-à-dire, de ce que, dans le concept ou la notion essen-
tielle d'un étre tel que rien de plus grand ne peut étre
conçu, l'existence est comprise et enfermée, il s'ensuit que
cet étre existe. Monsieur Descartes infére la méme chose.
Mais, dit-il, de cela seul que je ne puis concevoir Dieu
sans existence, il s'ensuit que l'existence est inséparable
de lui, et partant qu'il existe véritablement. Que main-
tenant saint Thomas réponde à soi-méme et à Monsieur
Descartes. Posé, dit-il, que chacun entende que par ce
nom Dieu il est signifié ce qui a été dit, à savoir ce qui
est tel que rien de plus grand ne peut étre concu, il ne
s'ensuit pas pour cela qu'on entende que la chose qui est
signifiée par ce nom soit dans la nature, mais seulement
dans l'appréhension de l'entendement. Et on ne peut pas
dire qu'elle soit en effet, si on ne demeure d'accord qu'il
y a en effet quelque chose telle que rien de plus grand ne
peut étre concu ; ce que ceux-là nient ouvertement, qui
226 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
disent qu'il n'y a point de Dieu. D'où je réponds aussi en
peu de paroles : encore que l'on demeure d'accord que l'étre
souverainement parfait par son propre nom emporte l'exis-
tence, néanmoins il ne s'ensuit pas que cette méme exis-
tence soit dans la nature actuellement quelque chose, mais
seulement qu'avec le concept, ou la notion de l'étre souve-
rainement parfait, celui de l'existence est inséparablement
conjoint. D'où vous ne pouvez pas inférer que l'existence
de Dieu soit actuellement quelque chose, si vous ne suppo-
sez que cet étre souverainement parfait existe actuelle-
ment ; car pour lors il contiendra actuellement toutes les
perfections, et celle aussi d'une existence réelle.
Trouvez bon maintenant, Messieurs, qu'aprés tant de
fatigues je délasse un peu mon esprit. Ce composé, lion
80 existant, enferme essentiellement ces deux parties, à savoir,
lion et l'existence; car si vous ótez l'une ou l'autre, ce
ne sera plus le méme composé. Maintenant Dieu n'a-t-il
pas de toute éternité connu clairement et distinctement ce
composé ? Et l'idée de ce composé, en tant que tel,
n'enferme-t-elle pas essentiellement l'une et l'autre de ces
parties ? c'est-à-dire l'existence n'est-elle pas de l'essence
de ce composé lion existant ? Et néanmoins la distincte
connaissance que Dieu a eue de toute éternité, ne fait pas
nécessairement que l'une ou l'autre partie de ce composé
soit, si on ne suppose que tout ce composé est actuelle-
ment ; car alors il enfermera et contiendra en soi toutes ses
perfections essentielles, et partant aussi l'existence
actuelle. De méme, encore que je connaisse clairement et
distinctement l'étre souverain, et encore que l'étre souverai-
nement parfait dans son concept essentiel enferme l'exis-
tence, néanmoins il ne s'ensuit pas que cette existence soit
actuellement quelque chose, si vous ne supposez que cet
étre souverain existe ; car alors, avec toutes ses autres per-
fections, il enfermera aussi actuellement celle de l'exis-
tence; et ainsi il faut prouver d'ailleurs que cet étre
souverainement parfait existe.
J'en dirai peu touchant l'existence de l'áme et sa distinc-
tion réelle d'avec le corps; car je confesse que ce grand
PREMIÈRES OBJECTIONS 227
esprit m'a déjà tellement fatigué, qu'au-delà je ne puis
quasi plus rien. S'il y a une distinction entre l'áme et le
corps, il semble la prouver de ce que ces deux choses
peuvent être conçues distinctement et séparément l'une de
l'autre. Et sur cela je mets ce savant homme aux prises
avec Scot!, qui dit qu'afin qu'une chose soit concue dis-
tinctement et séparément d'une autre, il suffit qu'il y ait
entre elles une distinction, qu'il appelle formelle et objec-
tive, laquelle il met entre la distinction réelle et celle de
raison ; et c'est ainsi qu'il distingue la justice de Dieu
d'avec sa miséricorde ; car elles ont, dit-il, avant aucune
opération de l'entendement, des raisons formelles diffé-
rentes, en sorte que l'une n'est pas l'autre ; et néanmoins
ce serait une mauvaise conséquence de dire : la justice
peut étre congue séparément d'avec la miséricorde, donc
elle peut aussi exister séparément. Mais je ne vois pas que
j'ai déjà passé les bornes d'une lettre.
Voilà, Messieurs, les choses que j'avais à dire touchant
ce que vous m'avez proposé, c'est à vous maintenant d'en
étre les juges. Si vous prononcez en ma faveur, il ne sera
pas malaisé d'obliger Monsieur Descartes à ne me vouloir
point de mal, si je lui ai un peu contredit ; que si vous étes
pour lui, je donne dés à présent les mains, et me confesse
vaincu, et ce d'autant plus volontiers que je craindrais de
l'étre encore une autre fois. Adieu.
1. Jean Duns Scot (1266-1308), surnommé dans l'École le Docteur
Subtil, avait défini la « distinction formelle » comme la plus petite des
distinctions fondées dans le réel avant l'acte d'intellection (Opus oxo-
niense 1, D2, q. 4).
RÉPONSES DE L'AUTEUR
AUX PREMIÈRES OBJECTIONS
FAITES PAR UN SAVANT THÉOLOGIEN DU PAYS-BAS
Messieurs, :
Je vous confesse que vous avez suscité contre moi un
puissant adversaire, duquel l'esprit et la doctrine eussent
pu me donner beaucoup de peine, si cet officieux et dévot
théologien n’eût mieux aimé favoriser la cause de Dieu
et celle de son faible défenseur, que de la combattre à
force ouverte. Mais quoiqu'il lui ait été très honnête d'en
user de la sorte, je ne pourrais pas m'exempter de blâme,
si je tâchais de m'en prévaloir ; c'est pourquoi mon des-
sein est plutôt de découvrir ici l'artifice dont 1l s’est servi
pour m'assister, que de lui répondre comme à un adver-
saire.
Il a commencé par une bréve déduction de la princi-
pale raison dont je me sers pour prouver l'existence de
Dieu, afin que les lecteurs s'en ressouvinssent d'autant
mieux. Puis, ayant succinctement accordé les choses qu'il
a jugé être suffisamment démontrées, et ainsi les ayant
appuyées de son autorité, il est venu au nœud de la diffi-
culté, qui est de savoir ce qu'il faut ici entendre par le
nom d'idée, et quelle cause cette idée requiert.
Or j'ai écrit en quelque part, que l'idée est la chose
méme conçue, ou pensée, en tant qu'elle est objectivement
dans l'entendement, lesquelles paroles il feint d'entendre
tout autrement que je ne les ai dites, afin de me donner
occasion de les expliquer plus clairement. Être, dit-il,
objectivement dans l'entendement, c'est terminer à la facon
PREMIÈRES RÉPONSES 229
d'un objet l'acte de l'entendement, ce qui n'est qu'une déno-
mination extérieure, et qui n'ajoute rien de réel à la chose,
etc. Oü il faut remarquer qu'il a égard à la chose méme,
comme étant hors de l'entendement, au respect de»
laquelle c'est de vrai une dénomination extérieure, qu'elle
soit objectivement dans l'entendement ; mais que je parle
de l'idée, qui n'est jamais hors de l'entendement, et au
respect de laquelle étre objectivement ne signifie autre
chose, qu'étre dans l'entendement en la maniére que les
objets ont coutume d'y étre. Ainsi, par exemple, si
quelqu'un demande, qu'est-ce qu'il arrive au soleil de ce
qu'il est objectivement dans mon entendement, on
répond fort bien qu'il ne lui arrive rien qu'une dénomina-
tion extérieure, à savoir qu'il termine à la façon d'un
objet l'opération de mon entendement; mais si on
demande de l'idée du soleil ce que c'est, et qu'on réponde
que c'est la chose pensée, en tant qu'elle est objective-
ment dans l'entendement, personne n'entendra que c'est
le soleil même, en tant que cette extérieure dénomination
est en lui. Et là étre objectivement dans l'entendement ne
signifiera pas terminer son opération à la façon d'un
objet, mais bien étre dans l'entendement en la maniére
que ses objets ont coutume d'y être; en telle sorte que
l'idée du soleil est le soleil méme existant dans l'entende-
ment, non pas à la vérité formellement, comme il est au
ciel, mais objectivement, c'est-à-dire en la maniére que
les objets ont coutume d'exister dans lentendement :
laquelle facon d'étre est de vrai bien plus imparfaite que
celle par laquelle les choses existent hors de l'entende-
ment ; mais pourtant ce n'est pas un pur rien, comme j'ai
déjà dit ci-devant.
Et lorsque ce savant théologien dit qu'il y a de l'équi-
voque en ces paroles, un pur rien, il semble avoir voulu
m'avertir de celle que je viens tout maintenant de remar-
quer, de peur que je n'y prisse pas garde. Car il dit, pre-
miérement, qu’une chose ainsi existante dans
l'entendement par son idée, n'est pas un être réel ou
actuel, c'est-à-dire, que ce n'est pas quelque chose qui
230 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
soit hors de l'entendement ; ce qui est vrai. En après il
dit aussi que ce n'est pas quelque chose de feint par
l'esprit, ou un étre de raison, mais quelque chose de réel,
qui est congu distinctement ; par lesquelles paroles il
admet entièrement tout ce que j'ai avancé. Mais néan-
moins il ajoute, parce que cette chose est seulement
conçue, et qu'actuellement elle n'est pas (c'est-à-dire, parce
qu'elle est seulement une idée, et non pas quelque chose
hors de l'entendement), elle peut à la vérité être conçue,
mais elle ne peut aucunement étre causée, c'est-à-dire,
qu'elle n'a pas besoin de cause pour exister hors de
l'entendement ; ce que je confesse, mais certes elle a
83 besoin de cause pour être conçue, et de celle-là seule 1l
est ici question. Ainsi, si quelqu'un a dans l'esprit l’idée
de quelque machine fort artificielle, on peut avec raison
demander quelle est la cause de cette idée ; et celui-là ne
satisferait pas, qui dirait que cette idée hors de l'entende-
ment n'est rien, et partant qu'elle ne peut étre causée,
mais seulement conçue ; car on ne demande ici rien autre
chose, sinon quelle est la cause pourquoi elle est conçue.
Celui-là ne satisfera pas aussi, qui dira que l'entendement
méme en est la cause, en tant que c'est une de ses opéra-
tions ; car on ne doute point de cela, mais seulement on
demande quelle est la cause de l'artifice objectif qui est
en elle. Car que cette idée contienne un tel artifice objec-
tif plutót qu'un autre, elle doit sans doute avoir cela de
quelque cause, et l'artifice objectif est la méme chose au
respect de cette idée, qu'au respect de l'idée de Dieu la
réalité objective. Et de vrai on peut assigner diverses
causes de cet artifice ; car ou c'est une réelle et semblable
machine qu'on aura vue auparavant, à la ressemblance
de laquelle cette idée a été formée, ou une grande
connaissance de la mécanique qui est dans l'entende-
ment, ou peut-étre une grande subtilité d'esprit, par le
moyen de laquelle il a pu l'inventer sans aucune connais-
sance précédente. Et il faut remarquer que tout l'artifice,
qui n'est qu'objectivement dans cette idée, doit étre for-
mellement ou éminemment dans sa cause, quelle que
PREMIÈRES RÉPONSES 231
cette cause puisse étre. Le méme aussi faut-il penser de
la réalité objective qui est dans l'idée de Dieu. Mais en
qui est-ce que toute cette réalité, ou perfection, se pourra
rencontrer telle, sinon en Dieu réellement existant ? Et
cet esprit excellent a fort bien vu toutes ces choses ; c'est
pourquoi il confesse qu'on peut demander pourquoi
cette idée contient cette réalité objective plutót qu'une
autre : à laquelle demande il a répondu, premiérement,
que de toutes les idées, il en est de méme que de ce que j'ai
écrit de l'idée du triangle, savoir est que, bien que peut-étre
il n'y ait point de triangle en aucun lieu du monde, il ne
laisse pas d'y avoir une certaine nature, ou forme, ou
essence déterminée du triangle, laquelle est immuable et
éternelle, et laquelle i| dit n'avoir pas besoin de cause. Ce
que néanmoins il a bien jugé ne pouvoir pas satisfaire;
car, encore que la nature du triangle soit immuable et
éternelle, il n'est pas pour cela moins permis de deman-
der pourquoi son idée est en nous. C'est pourquoi il a
ajouté : Si néanmoins vous me pressez de vous dire une
raison, je vous dirai que c'est l'imperfection de notre esprit,
etc. Par laquelle réponse il semble n'avoir voulu signifier
autre chose, sinon que ceux qui se voudront ici éloigner
de mon sentiment, ne pourront rien répondre de vraisem-
blable. Car, en effet, il n'est pas plus probable de dire
que la cause pourquoi l'idée de Dieu est en nous, soit
l'imperfection de notre esprit, que si on disait que l'igno-
rance des mécaniques fût la cause pourquoi nous imagi-
nons plutót une machine fort pleine d'artifice qu'une
autre moins parfaite. Car, tout au contraire, si quelqu'un
a l'idée d'une machine, dans laquelle soit contenu tout
l'artifice que l'on saurait imaginer, l'on infère fort bien
de là, que cette idée procède d'une cause dans laquelle il
y avait réellement et en effet tout l'artifice imaginable,
encore qu'il ne soit qu'objectivement et non point en
effet dans cette idée. Et par la méme raison, puisque nous
avons en nous l'idée de Dieu, dans laquelle toute la per-
fection est contenue que l'on puisse jamais concevoir, on
peut de là conclure trés évidemment, que cette idée
232 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
dépend et procéde de quelque cause, qui contient en soi
véritablement toute cette perfection, à savoir, de Dieu
réellement existant. Et certes la difficulté ne paraitrait
pas plus grande en l'un qu'en l'autre, si comme tous les
hommes ne sont pas savants en la mécanique, et pour
cela ne peuvent pas avoir des idées de machines fort arti-
ficielles, ainsi tous n'avaient pas la méme faculté de
concevoir l'idée de Dieu. Mais, parce qu'elle est
empreinte d'une méme façon dans l'esprit de tout le
monde, et que nous ne voyons pas qu'elle nous vienne
jamais d'ailleurs que de nous-mémes, nous supposons
qu'elle appartient à la nature de notre esprit. Et certes
non mal à propos ; mais nous oublions une autre chose
que l'on doit principalement considérer, et d’où dépend
toute la force, et toute la lumière, ou l'intelligence de cet
argument, qui est que cette faculté d'avoir en soi l'idée
de Dieu ne pourrait pas étre en nous, si notre esprit était
seulement une chose finie, comme il est en effet, et qu'il
n'eut point, pour cause de son être, une cause qui fût Dieu.
C'est pourquoi, outre cela, j'ai demandé savoir si je pour-
rais être, en cas que Dieu ne fût point, non tant pour appor-
ter une raison différente de la précédente, que pour
expliquer la méme plus exactement \.
Mais ici la courtoisie de cet adversaire me jette dans
un passage assez difficile, et capable d'attirer sur moi
l'envie et la jalousie de plusieurs ; car il compare mon
argument avec un autre tiré de saint Thomas et d'Aris-
tote?, comme s'il voulait par ce moyen m'obliger à dire
la raison pourquoi, étant entré avec eux dans un méme
chemin, je ne l'ai pas néanmoins suivi en toutes choses;
mais je le prie de me permettre de ne point parler des
autres, et de rendre seulement raison des choses que j'ai
écrites. Premiérement donc, je n'ai point tiré mon argu-
ment de ce que je voyais, que dans les choses sensibles il
s y avait un ordre ou une certaine succession de causes
1. Le latin dit : absolutius, de façon plus absolue.
2. Voir Premières Objections (AT-IX-76), note 1.
PREMIÈRES RÉPONSES 233
efficientes, partie à cause que j'ai pensé que l'existence
de Dieu était beaucoup plus évidente que celle d'aucune
chose sensible, et partie aussi parce que je ne voyais pas
que cette succession de causes me pût conduire ailleurs
qu'à me faire connaitre l'imperfection de mon esprit, en
ce que je ne puis comprendre comment une infinité de
telles causes ont tellement succédé les unes aux autres de
toute éternité, qu'il n'y en ait point eu de premiére. Car
certainement, de ce que je ne puis comprendre cela, il ne
s'ensuit pas qu'il y en doive avoir une premiére :comme
aussi, de ce que je ne puis comprendre une infinité de
divisions en une quantité finie, il ne s'ensuit pas que l'on
puisse venir à une derniére, aprés laquelle cette quantité
ne puisse plus être divisée ; mais bien il suit seulement
que mon entendement, qui est fini, ne peut comprendre
l'infini. C'est pourquoi j'ai mieux aimé appuyer mon rai-
sonnement sur l'existence de moi-méme, laquelle ne
dépend d'aucune suite de causes, et qui m'est si connue
que rien ne le peut étre davantage ; et, m'interrogeant sur
cela moi-méme, je n'ai pas tant cherché par quelle cause
jai autrefois été produit, que j'ai cherché quelle est la
cause qui à présent me conserve, afin de me délivrer par
ce moyen de toute suite et succession de causes. Outre
cela, je n'ai pas cherché quelle est la cause de mon étre,
en tant que je suis composé de corps et d'àme, mais seu-
lement et précisément en tant que je suis une chose qui
pense. Ce que je crois ne servir pas peu à ce sujet, Car
ainsi j'ai pu beaucoup mieux me délivrer des préjugés,
considérer ce que dicte la lumière naturelle, m'interroger
moi-même, et tenir pour certain que rien ne peut être en
moi, dont je n'aie quelque connaissance. Ce qui en effet
est autre chose que si, de ce que je vois que je suis né de
mon père, je considérais que mon pére vient aussi de mon
aïeul ; et si, parce qu'en cherchant ainsi les pères de mes
péres je ne pourrais pas continuer ce progrés à l'infini,
pour mettre fin à cette recherche, je concluais qu'il y a
une première cause. De plus, je n'ai pas seulement cher-
ché quelle est la cause de mon être, en tant que je suis une
234 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
chose qui pense, mais principalement en tant qu'entre
plusieurs autres pensées, je reconnais que j'ai en moi
l'idée d'un étre souverainement parfait ; car de cela seul
dépend toute la force de ma démonstration. Premiére-
ment, parce que cette idée me fait connaitre ce que c'est
que Dieu, au moins autant que je suis capable de le
86 connaître ; et, selon les lois de la vraie logique, on ne doit
jamais demander d'aucune chose, si elle est, qu'on ne
sache premiérement ce qu'elle est. En second lieu, parce
que c'est cette méme idée qui me donne occasion d'exa-
miner si je suis par moi ou par autrui, et de reconnaitre
mes défauts. Et en dernier lieu, c'est elle qui m'apprend
que non seulement il y a une cause de mon étre, mais
de plus aussi, que cette cause contient toutes sortes de
perfections, et partant qu'elle est Dieu.
Enfin, je n'ai point dit qu'il est impossible qu'une
chose soit la cause efficiente de soi-même ; car, encore
que cela soit manifestement véritable, lorsqu'on restreint
la signification d'efficient à ces causes qui sont différentes
de leurs effets, ou qui les précédent en temps, il semble
toutefois que dans cette question elle ne doit pas étre
ainsi restreinte, tant parce que ce serait une question fri-
vole : car qui ne sait qu'une méme chose ne peut pas étre
différente de soi-même ni se précéder en temps ? comme
aussi parce que la lumière naturelle ne nous dicte point,
que ce soit le propre de la cause efficiente de précéder en
temps son effet : car au contraire, à proprement parler,
elle n'a point le nom ni la nature de cause efficiente,
sinon lorsqu'elle produit son effet, et partant elle n'est
point devant lui. Mais certes la lumière naturelle nous
dicte qu'il ny a aucune chose de laquelle il ne soit loisible
de demander pourquoi elle existe, ou dont on ne puisse
rechercher la cause efficiente, ou bien, si elle n'en a point,
demander pourquoi elle n'en a pas besoin ; de sorte que,
si je pensais qu'aucune chose ne peut en quelque façon
étre, à l'égard de soi-méme, ce que la cause efficiente est
PREMIÈRES RÉPONSES 235
à l'égard de son effet !, tant s'en faut que de là je voulusse
conclure qu'il y a une premiére cause, qu'au contraire de
celle-là méme qu'on appellerait première, je rechercherais
derechef la cause, et ainsi je ne viendrais jamais à une
premiére. Mais certes j'avoue franchement qu'il peut y
avoir quelque chose dans laquelle il y ait une puissance
si grande et si inépuisable, qu'elle n'ait jamais eu besoin
d'aucun secours pour exister, et qui n'en ait pas encore
besoin maintenant pour être conservée, et ainsi qui soit
en quelque façon la cause de soi-même ; et je conçois que
Dieu est tel. Car, tout de méme que, bien que j'eusse été
de toute éternité, et que par conséquent il n'y eüt rien eu
avant moi, néanmoins, parce que je vois que les parties
du temps peuvent étre séparées les unes d'avec les autres,
et qu'ainsi, de ce que je suis maintenant, il ne s'ensuit
pas que je doive étre encore aprés, si, pour ainsi parler,
je ne suis créé de nouveau à chaque moment par quelque
cause, je ne ferais point difficulté d'appeler efficiente la
cause qui me crée continuellement en cette facon, c'est-à-
dire qui me conserve. Ainsi, encore que Dieu ait toujours v
été, néanmoins, parce que c'est lui-méme qui en effet se
conserve, il semble qu'assez proprement, il peut étre dit
et appelé /a cause de soi-méme. (Toutefois il faut remar-
quer que je n'entends pas ici parler d'une conservation
qui se fasse par aucune influence réelle et positive de la
cause efficiente, mais que j'entends seulement que
l'essence de Dieu est telle, qu'il est impossible qu'il ne
soit ou n'existe pas toujours ?.)
Cela étant posé, il me sera facile de répondre à la dis-
tinction du mot par soi, que ce trés docte théologien
m'avertit devoir étre expliqué. Car, encore bien que ceux
1. Descartes avait demandé à Mersenne, le 18 mars 1641, que l'on
ajoute ici : « Il faut noter que, par ces mots, on entend seulement que
l'essence d'une chose peut être telle qu'elle n'ait besoin d'aucune cause
efficiente pour exister ». Cette adjonction a été faite dans la première
édition (latine), et omise dans les éditions ultérieures.
2. Adjonction demandée par Descartes à Mersenne le 18 mars 1641.
236 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
qui, ne s'attachant qu'à la propre et étroite signification
d'efficient, pensent qu'il est impossible qu'une chose soit
la cause efficiente de soi-méme, et ne remarquent ici
aucun autre genre de cause, qui ait rapport et analogie
avec la cause efficiente, encore, dis-je, que ceux-là n'aient
pas de coutume d'entendre autre chose, lorsqu'ils disent
que quelque chose est par soi, sinon qu'elle n'a point de
cause, si toutefois ils veulent plutôt s'arréter à la chose
qu'aux paroles, ils reconnaitront facilement que la signi-
fication négative du mot par soi ne procède que de la
seule imperfection de l'esprit humain, et qu'elle n'a
aucun fondement dans les choses ; mais qu'il y en a une
autre positive; tirée de la vérité des choses ; et sur laquelle
seule mon argument est appuyé. Car si, par exemple,
quelqu'un pense qu'un corps soit par soi, il peut
n'entendre par là autre chose, sinon que ce corps n'a
point de cause ; et ainsi il n'assure point ce qu'il pense
par aucune raison positive, mais seulement d'une facon
négative, parce qu'il ne connait aucune cause de ce corps.
Mais cela témoigne quelque imperfection en son juge-
ment, comme il reconnaitra facilement aprés, s'il consi-
dére que les parties du temps ne dépendent point les unes
des autres, et que partant, de ce qu'il a supposé que ce
corps jusqu'à cette heure a été par soi, c'est-à-dire sans
cause, il ne s'ensuit pas pour cela qu'il doive étre encore
à l'avenir, si ce n'est qu'il y ait en lui quelque puissance
réelle et positive, laquelle, pour ainsi dire, le reproduise
continuellement. Car alors, voyant que dans l'idée du
corps il ne se rencontre aucune puissance de cette sorte,
il lui sera aisé d'inférer de là que ce corps n'est pas par
soi, et ainsi il prendra ce mot par soi positivement. De
méme, lorsque nous disons que Dieu est par soi, nous
pouvons aussi à la vérité entendre cela négativement, et
n'avoir point d'autre pensée, sinon qu'il n'y a aucune
cause de son existence, mais si nous avons auparavant
recherché la cause pourquoi il est, ou pourquoi il ne cesse
point d'étre, et que, considérant l'immense et incompré-
s hensible puissance qui est contenue dans son idée, nous
PREMIÈRES RÉPONSES 237
l'ayons reconnue si pleine et si abondante qu'en effet elle
soit la cause pourquoi il est et ne cesse point d'étre, et
qu'il n'y en puisse avoir d'autre que celle-là, nous disons
que Dieu est par soi, non plus négativement, mais au
contraire trés positivement. Car, encore qu'il ne soit pas
besoin de dire qu'il est la cause efficiente de soi-même,
de peur que peut-étre on n'entre en dispute du mot,
néanmoins, parce que nous voyons que ce qui fait qu'il
est par soi, ou qu'il n'a point de cause différente de soi-
méme, ne procède pas du néant, mais de la réelle et véri-
table immensité de sa puissance, il nous est tout à fait
loisible de penser qu'il fait en quelque facon la méme
chose à l'égard de soi-méme, que la cause efficiente à
l'égard de son effet, et partant, qu'il est par soi positive-
ment. Il est aussi loisible à un chacun de s'interroger soi-
méme, savoir si en ce méme sens il est par soi, et lorsqu'il
ne trouve en soi aucune puissance capable de le conserver
seulement un moment, il conclut avec raison qu'il est par
un autre, et méme par un autre qui est par soi, parce
qu'étant ici question du temps présent, et non point du
passé ou du futur, le progrés ne peut pas étre continué à
l'infini. Voire méme j'ajouterai ici de plus (ce que néan-
moins je n'ai point écrit ailleurs), qu'on ne peut pas seu-
lement aller jusqu'à une seconde cause, parce que celle
qui a tant de puissance que de conserver une chose qui
est hors de soi, se conserve à plus forte raison soi-méme
par sa propre puissance, et ainsi elle est par soi.
Maintenant, lorsqu'on dit que toute limitation est par
une cause, je pense, à la vérité, qu'on entend une chose
vraie, mais qu'on ne l'exprime pas en termes assez
propres, et qu'on n'óte pas la difficulté ;car, à propre-
ment parler, la limitation est seulement une négation
d'une plus grande perfection, laquelle négation n'est
point par une cause, mais bien la chose limitée. Et encore
qu'il soit vrai que toute chose est limitée par une cause,
cela néanmoins n'est pas de soi manifeste, mais il le faut
prouver d'ailleurs. Car, comme répond fort bien ce subtil
théologien, une chose peut être limitée en deux façons,
238 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
ou parce que celui qui l'a produite ne lui a pas donné
plus de perfections, ou parce que sa nature est telle
qu'elle n'en peut recevoir qu'un certain nombre, comme
il est de la nature du triangle de n'avoir pas plus de trois
cótés. Mais il me semble que c'est une chose de soi évi-
dente et qui n'a pas besoin de preuve, que tout ce qui
existe, est ou par une cause, ou par soi comme par une
cause ; car puisque nous concevons et entendons fort
bien, non seulement l'existence, mais aussi la négation de
l'existence, il n'y a rien que nous puissions feindre étre
tellement par soi, qu'il ne faille donner aucune raison
pourquoi plutót il existe, qu'il n'existe point; et ainsi
nous devons toujours interpréter ce mot éfre par soi posi-
tivement, et comme si c'était étre par une cause, à savoir
par une surabondance de sa propre puissance, laquelle
ne peut étre qu'en Dieu seul, ainsi qu'on peut aisément
démontrer.
Ce qui m'est ensuite accordé par ce savant docteur,
bien qu'en effet il ne reçoive aucun doute, est néanmoins
ordinairement si peu considéré, et est d'une telle impor-
tance pour tirer toute la philosophie hors des ténébres
où elle semble être ensevelie, que lorsqu'il le confirme par
son autorité, il m'aide beaucoup en mon dessein.
Et il demande ici, avec beaucoup de raison, si je
connais clairement et distinctement l'infini ; car bien que
jaie tâché de prévenir cette objection, néanmoins elle se
présente si facilement à un chacun, qu'il est nécessaire
que j'y réponde un peu amplement. C'est pourquoi je
dirai ici premièrement que l'infini, en tant qu'infini, n'est
point, à la vérité compris, mais que néanmoins il est
entendu; car, entendre clairement et distinctement
qu'une chose soit telle qu'on ne puisse y rencontrer de
limites, c'est clairement entendre qu'elle est infinie. Et je
mets ici de la distinction entre /'indéfini et l'infini. Et il
n'y a rien que je nomme proprement infini, sinon ce en
quoi de toutes parts je ne rencontre point de limites,
auquel sens Dieu seul est infini. Mais les choses aux-
quelles sous quelque considération seulement je ne vois
PREMIÈRES RÉPONSES 239
point de fin, comme l'étendue des espaces imaginaires, la
multitude des nombres, la divisibilité des parties de la
quantité et autres choses semblables, je les appelle indéfi- 90
nies, et non pas infinies, parce que de toutes parts elles
ne sont pas sans fin ni sans limites. Davantage, je mets
distinction entre la raison formelle de l'infini, ou l'infi-
nité, et la chose qui est infinie. Car, quant à l'infinité,
encore que nous la concevions étre trés positive, nous ne
l'entendons néanmoins que d'une façon négative, savoir
est, de ce que nous ne remarquons en la chose aucune
limitation. Et quant à la chose qui est infinie, nous la
concevons à la vérité positivement, mais non pas selon
toute son étendue, c'est-à-dire que nous ne comprenons
pas tout ce qui est intelligible en elle. Mais tout ainsi que,
lorsque nous jetons les yeux sur la mer, on ne laisse pas
de dire que nous la voyons, quoique notre vue n'en
atteigne pas toutes les parties et n'en mesure pas la vaste
étendue : et de vrai, lorsque nous ne la regardons que de
loin, comme si nous la voulions embrasser toute avec les
yeux, nous ne la voyons que confusément, comme aussi
n'imaginons-nous que confusément un chiliogone,
lorsque nous tâchons d'imaginer tous ses côtés
ensemble ; mais, lorsque notre vue s’arrête sur une partie
de la mer seulement, cette vision alors peut être fort
claire et fort distincte, comme aussi l’imagination d’un
chiliogone, lorsqu'elle s'étend seulement sur un ou deux
de ses cótés. De méme j'avoue avec tous les théologiens,
que Dieu ne peut étre compris par l'esprit humain et
méme qu'il ne peut étre distinctement connu par ceux
qui tâchent de l'embrasser tout entier et tout à la fois par
la pensée, et qui le regardent comme de loin : auquel
sens saint Thomas a dit, au lieu ci-devant cité, que la
connaissance de Dieu est en nous sous une espéce de
confusion seulement, et comme sous une image obscure ;
mais ceux qui considèrent attentivement chacune de ses
perfections, et qui appliquent toutes les forces de leur
esprit à les contempler, non point à dessein de les
comprendre, mais plutót de les admirer, et reconnaitre
240 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
combien elles sont au-delà de toute compréhension,
ceux-là, dis-je, trouvent en lui incomparablement plus de
choses qui peuvent étre clairement et distinctement
connues, et avec plus de facilité, qu'il ne s'en trouve en
aucune des choses créées. Ce que saint Thomas a fort
bien reconnu lui-méme en ce lieu-là, comme il est aisé de
voir de ce qu'en l'article suivant i] assure que l'existence
de Dieu peut étre démontrée. Pour moi, toutes les fois
que j'ai dit que Dieu pouvait étre connu clairement et
distinctement, je n'ai Jamais entendu parler que de cette
connaissance finie, et accommodée à la petite capacité de
nos esprits. Aussi n'a-t-il pas été nécessaire de l'entendre
autrement pour la vérité des choses que j'ai avancées,
91 comme on verra facilement, si on prend garde que je
n'ai dit cela qu'en deux endroits. En l'un desquels il était
question de savoir si quelque chose de réel était contenu
dans l'idée que nous formons de Dieu, ou bien s'il n'y
avait qu'une négation de chose (ainsi qu'on peut douter
si, dans l'idée du froid, il n'y a rien qu'une négation de
chaleur), ce qui peut aisément étre connu, encore qu'on
ne comprenne pas l'infini. Et en l'autre, j'ai maintenu
que l'existence n'appartenait pas moins à la nature de
l'étte souverainement parfait, que trois côtés appar-
tiennent à la nature du triangle : ce qui se peut aussi
assez entendre, sans qu'on ait une connaissance de Dieu
si étendue, qu'elle comprenne tout ce qui est en lui.
Il compare ici derechef un de mes arguments avec un
autre de saint Thomas, afin de m'obliger en quelque
facon de montrer lequel des deux a le plus de force. Et il
me semble que je le puis faire sans beaucoup d'envie,
parce que saint Thomas ne s'est pas servi de cet argu-
ment comme sien, et il ne conclut pas la méme chose que
celui dont je me sers; et enfin, je ne m'éloigne ici en
aucune façon de l'opinion de cet angélique docteur. Car
on lui demande, savoir, si la connaissance de l'existence
de Dieu est si naturelle à l'esprit humain qu'il ne soit
point besoin de la prouver, c'est-à-dire si elle est claire et
manifeste à un chacun ; ce qu'il nie, et moi avec lui. Or
PREMIÈRES RÉPONSES 241
l'argument qu'il s'objecte à soi-même, se peut ainsi pro-
poser. Lorsqu'on comprend et entend ce que signifie ce
nom Dieu, on entend une chose telle que rien de plus
grand ne peut étre congu ; mais c'est une chose plus
grande d'étre en effet et dans l'entendement, que d'étre
seulement dans l'entendement ; donc, lorsqu'on com-
prend et entend ce que signifie ce nom Dieu, on entend
que Dieu est en effet et dans l'entendement : où il y a
une faute manifeste en la forme, car on devrait seulement
conclure : donc, lorsqu'on comprend et entend ce que
signifie ce nom Dieu, on entend qu'il signifie une chose
qui est en effet et dans l'entendement ; or ce qui est signi-
fié par un mot, ne parait pas pour cela étre vrai. Mais
mon argument a été tel : ce que nous concevons claire-
ment et distinctement appartenir à la nature, ou à
l'essence, ou à la forme immuable et vraie de quelque
chose, cela peut être dit ou affirmé avec vérité de cette
chose ; mais aprés que nous avons assez soigneusement
recherché ce que c'est que Dieu, nous concevons claire-
ment et distinctement qu'il appartient à sa vraie et
immuable nature qu'il existe ;donc alors nous pouvons
affirmer avec vérité qu'il existe. Où du moins la conclu-
sion est légitime. Mais la majeure ne se peut aussi nier,
parce qu'on est déjà tombé d'accord ci-devant, que tout
ce que nous entendons ou concevons clairement et dis- *
tinctement est vrai. Il ne reste plus que la mineure, oü je
confesse que la difficulté n'est pas petite. Premiérement,
parce que nous sommes tellement accoutumés dans
toutes les autres choses de distinguer l'existence de
l'essence, que nous ne prenons pas assez garde comment
elle appartient à l'essence de Dieu, plutót qu'à celle des
autres choses ; et aussi parce que, ne distinguant pas les
choses qui appartiennent à la vraie et immuable essence
de quelque chose, de celles qui ne lui sont attribuées que
par la fiction de notre entendement, encore que nous
apercevions assez clairement que l'existence appartient à
l'essence de Dieu, nous ne concluons pas toutefois de là
que Dieu existe, parce que nous ne savons pas si son
242 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
essence est immuable et vraie, ou si elle a seulement été
inventée. Mais, pour ôter la première partie de cette diffi-
culté, il faut faire distinction entre l'existence possible et
la nécessaire ; et remarquer que l'existence possible est
contenue dans le concept ou l'idée de toutes les choses
que nous concevons clairement et distinctement, mais
que l'existence nécessaire n'est contenue que dans la seule
idée de Dieu. Car je ne doute point que ceux qui considé-
reront avec attention cette différence qui est entre l'idée
de Dieu et toutes les autres idées, n’aperçoivent fort bien,
qu'encore que nous ne concevions jamais les autres
choses, sinon comme existantes, il ne s'ensuit pas néan-
moins de là qu'elles existent, mais seulement qu'elles
peuvent exister ;parce que nous ne concevons pas qu'il
soit nécessaire que l'existence actuelle soit conjointe avec
leurs autres propriétés ; mais que, de ce que nous conce-
vons clairement que l'existence actuelle est nécessaire-
ment et toujours conjointe avec les autres attributs de
Dieu, il suit de là que Dieu nécessairement existe. Puis,
pour óter l'autre partie de la difficulté, il faut prendre
garde que les idées qui ne contiennent pas de vraies et
immuables natures, mais seulement de feintes et compo-
sées par l'entendement, peuvent étre divisées par le méme
entendement, non seulement par une abstraction ou res-
triction de sa pensée, mais par une claire et distincte opé-
ration ; en sorte que les choses que l'entendement ne peut
pas ainsi diviser, n'ont point sans doute été faites ou
composées par lui. Par exemple, lorsque je me représente
un cheval ailé, ou un lion actuellement existant, ou un
triangle inscrit dans un carré, je congois facilement que
je puis aussi tout au contraire me représenter un cheval
qui n'ait point d'ailes, un lion qui ne soit point existant,
un triangle sans carré, et partant, que ces choses n'ont
point de vraies et immuables natures. Mais si je me repré-
93 sente un triangle, ou un carré (je ne parle point ici du
lion ni du cheval, parce que leurs natures ne nous sont
pas encore entiérement connues), alors certes toutes les
choses que je reconnaitrai étre contenues dans l'idée du
PREMIÈRES RÉPONSES 243
triangle, comme que ses trois angles sont égaux à deux
droits, etc., je l'assurerai avec vérité d'un triangle ; et d'un
carré, tout ce que je trouverai étre contenu dans l'idée du
Carré ; car encore que je puisse concevoir un triangle, en
restreignant tellement ma pensée, que je ne congoive en
aucune facon que ses trois angles sont égaux à deux
droits, je ne puis pas néanmoins nier cela de lui par une
claire et distincte opération, c'est-à-dire entendant nette-
ment ce que je dis. De plus, si je considére un triangle
inscrit dans un carré, non afin d'attribuer au carré ce
qui appartient seulement au triangle, ou d'attribuer au
triangle ce qui appartient au carré, mais pour examiner
seulement les choses qui naissent de la conjonction de
l'un et de l'autre, la nature de cette figure composée du
triangle et du carré ne sera pas moins vraie et immuable,
que celle du seul carré ou du seul triangle. De façon que
je pourrai assurer avec vérité que le carré n'est pas
moindre que le double du triangle qui lui est inscrit, et
autres choses semblables qui appartiennent à la nature
de cette figure composée. Mais si je considére que dans
l'idée d'un corps trés parfait, l'existence est contenue, et
cela parce que c'est une plus grande perfection d'étre en
effet et dans l'entendement que d'étre seulement dans
l'entendement, je ne puis pas de là conclure que ce corps
trés parfait existe, mais seulement qu'il peut exister. Car
je reconnais assez que cette idée a été faite par mon
entendement, lequel a joint ensemble toutes les perfec-
tions corporelles ; et aussi que l'existence ne résulte point
des autres perfections qui sont comprises en la nature du
corps, parce que l'on peut également affirmer ou nier
qu'elles existent. Et de plus, à cause qu'en examinant
l'idée du corps, je ne vois en lui aucune force par laquelle
il se produise ou se conserve lui-méme, je conclus fort
bien que l'existence nécessaire, de laquelle seule il est ici
question, convient aussi peu à la nature du corps, tant
parfait qu'il puisse étre, qu'il appartient à la nature d'une
montagne de n'avoir point de vallée, ou à la nature du
triangle d'avoir ses trois angles plus grands que deux
244 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
droits. Mais maintenant, si nous demandons, non d'un
corps, mais d'une chose, telle qu'elle puisse être, qui ait
toutes les perfections qui peuvent étre ensemble, savoir si
l'existence doit étre comptée parmi elles ; il est vrai que
d'abord nous en pourrons douter, parce que notre esprit,
qui est fini, n'ayant pas coutume de les considérer que
94 séparées, n'apercevra peut-étre pas du premier coup,
combien nécessairement elles sont jointes entre elles.
Mais si nous examinons soigneusement, savoir, si l'exis-
tence convient à l'étre souverainement puissant, et quelle
sorte d'existence, nous pourrons clairement et distincte-
ment connaître, premièrement, qu'au moins l'existence
possible lui convient, comme à toutes les autres choses
dont nous avons en nous quelque idée distincte, méme à
celles qui sont composées par les fictions de notre esprit.
En aprés, parce que nous ne pouvons penser que son
existence est possible, qu'en méme temps, prenant garde
à sa puissance infinie, nous ne connaissions qu'il peut
exister par sa propre force, nous conclurons de là que
réellement il existe, et qu'il a été de toute éternité. Car il
est trés manifeste, par la lumière naturelle, que ce qui
peut exister par sa propre force, existe toujours ; et ainsi
nous connaitrons que l'existence nécessaire est contenue
dans l'idée d'un étre souverainement puissant, non par
aucune fiction de l'entendement, mais parce qu'il appar-
tient à la vraie et immuable nature d'un tel être, d'exister ;
et nous connaitrons aussi facilement qu'il est impossible
que cet étre souverainement puissant n'ait point en lui
toutes les autres perfections qui sont contenues dans
l'idée de Dieu, en sorte que, de leur propre nature, et
sans aucune fiction de l'entendement, elles soient toutes
jointes ensemble, et existent dans Dieu. Toutes lesquelles
choses sont manifestes à celui qui y pense sérieusement,
et ne différent point de celles que j'avais déjà ci-devant
écrites, si ce n'est seulement en la façon dont elles sont
ici expliquées, laquelle j'ai expressément changée pour
m'accommoder à la diversité des esprits. Et je confesserai
ici librement que cet argument est tel, que ceux qui ne se
PREMIÈRES RÉPONSES 245
ressouviendront pas de toutes les choses qui servent à
sa démonstration, le prendront aisément pour un
sophisme ; et que cela m'a fait douter au commencement
si je m'en devais servir, de peur de donner occasion à
ceux qui ne le comprendront pas, de se défier aussi des
autres. Mais parce qu'il n'y a que deux voies par les-
quelles on puisse prouver qu'il y a un Dieu, savoir : l'une
par ses effets, et l'autre par son essence, ou sa nature
méme ; et que j'ai expliqué, autant qu'il m'a été possible,
la première dans la troisième Méditation, j'ai cru
qu'aprés cela je ne devais pas omettre l'autre.
Pour ce qui regarde la distinction formelle que ce trés
docte théologien dit avoir prise de Scot !,je réponds briè-
| vement qu'elle ne diffère point de la modale, et qu'elle
ne s'étend que sur les étres incomplets, lesquels j'ai soi-
gneusement distingués de ceux qui sont complets ; et
qu'à la vérité elle suffit pour faire qu'une chose soit
conçue séparément et distinctement d'une autre, par une ©5
abstraction de l'esprit qui congoive la chose imparfaite-
ment, mais non pas pour faire que deux choses soient
conçues tellement distinctes et séparées l'une de l’autre,
que nous entendions que chacune est un étre complet et
différent de tout autre ; car pour cela il est besoin d'une
distinction réelle. Ainsi, par exemple, entre le mouvement
et la figure d'un méme corps, il y a une distinction for-
melle, et je puis fort bien concevoir le mouvement sans
la figure, et la figure sans le mouvement, et l'un et l'autre
sans penser particuliérement au corps qui se meut ou qui
est figuré ; mais je ne puis pas néanmoins concevoir plei-
nement et parfaitement le mouvement sans quelque
corps auquel ce mouvement soit attaché, ni la figure sans
quelque corps oü réside cette figure ; ni enfin je ne puis
pas feindre que le mouvement soit en une chose dans
laquelle la figure ne puisse pas étre, ou la figure en une
chose incapable du mouvement. De méme je ne puis pas
concevoir la justice sans un juste, ou la miséricorde sans
l. Voir Premières Objections (AT-IX-80), note.
246 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
un miséricordieux ; et on ne peut pas feindre que celui-là
méme qui est juste, ne puisse pas étre miséricordieux.
Mais je congois pleinement ce que c'est que le corp:
(c'est-à-dire je congois le corps comme une chose com-
pléte), en pensant seulement que c'est une chose étendue.
figurée, mobile, etc., encore que je nie de lui toutes le:
choses qui appartiennent à la nature de l'esprit; et je
congois aussi que l'esprit est une chose complète, qui
doute, qui entend, qui veut, etc., encore que je n’accorde
point qu'il y ait en lui aucune des choses qui sont conte:
nues en l'idée du corps ; ce qui ne se pourrait aucune:
ment faire, s'il n'y avait une distinction réelle entre le
corps et l'esprit.
Voilà, Messieurs, ce que j'ai eu à répondre aux objec:
tions subtiles et officieuses de votre ami commun. Mais
si je n'ai pas été assez heureux d'y satisfaire entièrement
je vous prie que je puisse être averti des lieux qui méritent
une plus ample explication, ou peut-être méme sa cen
sure. Que si je puis obtenir cela de lui par votre moyen
je me tiendrai à tous infiniment votre obligé.
SECONDES OBJECTIONS
RECUEILLIES PAR LE R. P. MERSENNE
DE LA BOUCHE DE DIVERS THÉOLOGIENS
ET PHILOSOPHES !
Monsieur,
Puisque, pour confondre les nouveaux géants du siècle, «
qui osent attaquer l'auteur de toutes choses, vous avez
entrepris d'en affermir le tróne en démontrant son exis-
tence, et que votre dessein semble si bien conduit que les
gens de bien peuvent espérer qu'il ne se trouvera désormais
personne qui, aprés avoir lu attentivement vos Méditations,
ne confesse qu'il y a une divinité éternelle de qui toutes
choses dépendent, nous avons jugé à propos de vous avertir
et vous prier tout ensemble de répandre encore sur de cer-
tains lieux, que nous vous marquerons ci-aprés, une telle
lumiére qu'il ne reste rien dans tout votre ouvrage qui ne
soit, s'il est possible, trés clairement et trés manifestement
démontré. Car d'autant que depuis plusieurs années vous
avez, par de continuelles méditations, tellement exercé
votre esprit, que les choses qui semblent aux autres obs-
cures et incertaines vous peuvent paraítre plus claires, et
que vous les concevez peut-étre par une simple inspection
de l'esprit, sans vous apercevoir de l'obscurité que les
autres y trouvent, il sera bon que vous soyez averti de celles
l. Mersenne (1588-1648), ami et correspondant de Descartes, est
peut-étre le principal auteur de ces objections, envoyées à la háte de
Paris en Hollande (lettres à Mersenne du 24 décembre 1640 et à Huy-
gens du 16 janvier 1641).
248 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
qui ont besoin d'étre plus clairement et plus amplement
expliquées et démontrées ; et, lorsque vous nous aurez
satisfaits en ceci, nous ne jugeons pas qu'il y ait guère per-
sonne qui puisse nier que les raisons dont vous avez com-
mencé la déduction pour la gloire de Dieu et l'utilité du
public doivent étre prises pour des démonstrations.
Premiérement, vous vous ressouviendrez que ce n'est pas
actuellement et en vérité, mais seulement par une fiction
de l'esprit, que vous avez rejeté, autant qu'il vous a été
possible, les idées de tous les corps, comme des choses
feintes ou des fantómes trompeurs, pour conclure que vous
étiez seulement une chose qui pense, de peur qu'aprés cela
vous ne croyiez peut-étre que l'on puisse conclure qu'en
effet et sans fiction vous n'êtes rien autre chose qu'un esprit
ou une chose qui pense; ce que nous avons seulement
trouvé digne d'observation touchant vos deux premiéres
97 Méditations, dans lesquelles vous faites voir clairement
qu'au moins il est certain que vous qui pensez étes quelque
chose. Mais arrétons-nous un peu ici. Jusque-là vous
connaissez que vous étes une chose qui pense, mais vous ne
savez pas encore ce que c'est que cette chose qui pense. Et
que savez-vous si ce n'est point un corps qui, par ses divers
mouvements et rencontres, fait cette action que nous appe-
lons du nom de pensée ? Car encore que vous croyiez avoir
rejeté toutes sortes de corps, vous vous étes pu tromper en
cela que vous ne vous étes pas rejeté vous-méme, qui étes
un corps. Car comment prouvez-vous qu'un corps ne peut
penser, ou que des mouvements corporels ne sont point la
pensée méme ? Et pourquoi tout le systéme de votre corps,
que vous croyez avoir rejeté, ou quelques parties d'icelui,
par exemple, celles du cerveau, ne peuvent-elles pas
concourir à former ces mouvements que nous appelons des
pensées ? Je suis, dites-vous, une chose qui pense ; mais que
savez-vous si vous n'étes point aussi un mouvement corporel
ou un corps remué ?
Secondement, de l'idée d'un étre souverain, laquelle
vous soutenez ne pouvoir étre produite par vous, vous ose:
conclure l'existence d'un souverain être, duquel seul peut
SECONDES OBJECTIONS 249
procéder l'idée qui est en votre esprit. Mais nous trouvons
en nous-mémes un fondement suffisant, sur lequel étant
seulement appuyés nous pouvons former cette idée,
quoiqu'il n'y eût point de souverain être, ou que nous ne
sussions pas s'il y en a un, et que son existence ne nous
vínt pas méme en la pensée ; car ne vois-je pas qu'ayant la
faculté de penser, j'ai en moi quelque degré de perfection ?
Et ne vois-je pas aussi que d'autres que moi ont un sem-
blable degré ? Ce qui me sert de fondement pour penser à
quelque nombre que ce soit, et aussi pour ajouter un degré
de perfection sur l'autre jusqu'à l'infini ; tout de méme que,
quand il n'y aurait au monde qu'un degré de chaleur ou
de lumiére, je pourrais néanmoins en ajouter et en feindre
toujours de nouveaux jusques à l'infini. Pourquoi pareille-
ment ne pourrais-je pas ajouter à quelque degré d'étre que
j'aperçois être en moi, tel autre degré que ce soit, et, de
tous les degrés capables d'étre ajoutés, former l'idée d'un
étre parfait ?Mais dites-vous, l'effet ne peut avoir aucun
degré de perfection, ou de réalité, qui n'ait été auparavant
dans sa cause. Mais (outre que nous voyons tous les jours
que les mouches, et plusieurs autres animaux, comme aussi
les plantes, sont produites par le soleil, la pluie et la terre,
dans lesquels il n'y a point de vie comme en ces animaux,
laquelle vie est plus noble qu'aucun autre degré purement
corporel, d'où il arrive que l'effet tire quelque réalité de sa
cause, qui néanmoins n'était pas dans sa cause) ; mais, dis-
je, cette idée n'est rien autre chose qu'un étre de raison, qui
n'est pas plus noble que votre esprit qui la conçoit. De plus,
que savez-vous si cette idée se füt jamais offerte à votre
esprit, si vous eussiez passé toute votre vie dans un désert,
et non point en la compagnie de personnes savantes ? Et
ne peut-on pas dire que vous l'avez puisée des pensées que
vous avez eues auparavant, des enseignements des livres,
des discours et entretiens de vos amis, etc., et non pas de
votre esprit seul, ou d'un souverain étre existant ? Et par-
tant il faut prouver plus clairement que cette idée ne pour-
rait étre en vous, s'il n'y avait point de souverain étre ; et
250 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
alors nous serons les premiers à nous rendre à votre raison-
nement, et nous y donnerons tous les mains. Or, que cette
idée procéde de ces notions anticipées, cela paraít, ce
semble, assez clairement, de ce que les Canadiens, les
Hurons et les autres hommes sauvages n'ont point en eux
une telle idée, laquelle vous pouvez méme former de la
connaissance que vous avez des choses corporelles ; en
sorte que votre idée ne représente rien que ce monde corpo-
rel, qui embrasse toutes les perfections que vous sauriez
imaginer ; de sorte que vous ne pouvez conclure autre
chose, sinon qu'il y a un étre corporel trés parfait ; si ce
n'est que vous ajoutiez quelque chose de plus, qui élève
votre esprit jusqu'à la connaissance des choses spirituelles
ou incorporelles. Nous pouvons ici encore dire, que l'idée
d'un ange peut étre en vous, aussi bien que celle d'un étre
trés parfait, sans qu'il soit besoin pour cela qu'elle soit
formée en vous par un ange réellement existant, bien que
l'ange soit plus parfait que vous. Mais vous n'avez pas
l'idée de Dieu, non plus que celle d'un nombre ou d'une
ligne infinie ; laquelle quand vous pourriez avoir, ce nombre
néanmoins est entiérement impossible. Ajoutez à cela que
l'idée de l'unité et simplicité d'une seule perfection qui
embrasse et contienne toutes les autres, se fait seulement
par l'opération de l'entendement qui raisonne, tout ainsi
que se font les unités universelles, qui ne sont point dans
les choses, mais seulement dans l'entendement, comme on
peut voir par l'unité générique, transcendantale, etc. !
En troisiéme lieu, puisque vous n'étes pas encore assuré
de l'existence de Dieu, et que vous dites néanmoins que
vous ne sauriez étre assuré d'aucune chose, ou que vous ne
pouvez rien connaítre clairement et distinctement si pre-
miérement vous ne connaissez certainement et clairement
que Dieu existe, il s'ensuit que vous ne savez pas encore
que vous étes une chose qui pense, puisque, selon vous, cette
1. L'unité générique rassemble la diversité des individus d'un méme
genre ; l'unité des transcendantaux (l'un, le vrai, le bien) rassemble la
diversité des genres d'étres.
SECONDES OBJECTIONS 251
connaissance dépend de la connaissance claire d'un Dieu
existant, laquelle vous n'avez pas encore démontrée, aux
lieux où vous concluez que vous connaissez clairement ce
que vous êtes |. Ajoutez à cela qu'un athée connaît claire-
ment et distinctement que les trois angles d'un triangle sont
égaux à deux droits, quoique néanmoins il soit fort éloigné
de croire l'existence de Dieu, puisqu'il la nie tout à fait :
parce que, dit-il, si Dieu existait, il y aurait un souverain
étre et un souverain bien, c'est-à-dire un infini ; or ce qui
est infini en tout genre de perfection exclut toute autre
chose que ce soit, non seulement toute sorte d'étre et de
bien, mais aussi toute sorte de non-étre et de mal ; et néan-
moins il y a plusieurs étres et plusieurs biens, comme aussi
plusieurs non-étres et plusieurs maux ; à laquelle objection
nous jugeons qu'il est à propos que vous répondiez, afin
qu'il ne reste plus rien aux impies à objecter, et qui puisse
servir de prétexte à leur impiété.
En quatrième lieu, vous niez que Dieu puisse mentir ou
décevoir ; quoique néanmoins il se trouve des scolastiques
qui tiennent le contraire, comme Gabriel, Ariminensis, et
quelques autres, qui pensent que Dieu ment, absolument
parlant?, c'est-à-dire qu'il signifie quelque chose aux
hommes contre son intention, et contre ce qu'il a décrété
et résolu, comme lorsque, sans ajouter de condition, il dit
aux Ninivites par son prophéte : Encore quarante jours,
et Ninive sera subvertie, et lorsqu'il a dit plusieurs autres
choses qui ne sont point arrivées, parce qu'il n'a pas voulu
que telles paroles répondissent à son intention ou à son
décret. Que s'il a endurci et aveuglé Pharaon, et s'il a mis
dans les prophétes un esprit de mensonge, comment pou-
vez-vous dire que nous ne pouvons étre trompés par lui? ?
1. Le latin dit : quod sis, que vous êtes (et non pas ce que vous êtes,
quid sis).
2. Les théologiens Gabriel Biel (1418-1495), Grégoire de Rimini
(1300-1349), avec toute une tradition dite nominaliste, reconnaissaient
à Dieu une « puissance absolue » de tromper.
3. Allusions aux textes bibliques de l'Exode (7,3 et 9,12) et de Jonas
(3, 4 et 10).
252 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
Dieu ne peut-il pas se comporter envers les hommes,
comme un médecin envers ses malades, et un pére envers
ses enfants, lesquels l'un et l'autre trompent si souvent,
mais toujours avec prudence et utilité ? Car si Dieu nous
montrait la vérité toute nue, quel eil ou plutôt quel esprit
aurait assez de force pour la supporter ?
Combien qu'à vrai dire il ne soit pas nécessaire de
feindre un Dieu trompeur, afin que vous soyez déçu dans
les choses que vous pensez connaítre clairement et distinc-
tement, vu que la cause de cette déception peut étre en
vous, quoique vous ny songiez seulement pas. Car que
savez-vous si votre nature n'est point telle qu'elle se trompe
toujours, ou du moins fort souvent ? Et d'où avez-vous
appris que, touchant les choses que vous pensez connaítre
clairement et distinctement, il est certain que vous n'étes
jamais trompé, et que vous ne le pouvez étre ? Car combien
de fois avons-nous vu que des personnes se sont trompées
en des choses qu'elles pensaient voir plus clairement que
le soleil! Et partant, ce principe d'une claire et distincte
connaissance doit étre expliqué si clairement et si distincte-
ment, que personne désormais, qui ait l'esprit raisonnable,
ne puisse être déçu dans les choses qu'il croira savoir claire-
ment et distinctement ; autrement nous ne voyons point
encore que nous puissions répondre avec certitude de la
vérité d'aucune chose.
En cinquième lieu, si la volonté ne peut jamais faillir,
ou ne péche point, lorsqu'elle suit et se laisse conduire par
les lumières claires et distinctes de l'esprit qui la gouverne,
et si, au contraire, elle se met en danger, lorsqu'elle pour-
suit et embrasse les connaissances obscures et confuses de
l'entendement, prenez garde que de là il semble que l'on
puisse inférer que les Turcs et les autres infidéles non seule-
ment ne péchent point lorsqu'ils n'embrassent pas la reli-
gion chrétienne et catholique, mais méme qu'ils péchent
lorsqu'ils l'embrassent, puisqu'ils n'en connaissent point la
vérité ni clairement ni distinctement. Bien plus, si cette
régle que vous établissez est vraie, il ne sera permis à la
volonté d'embrasser que fort peu de choses, vu que nous ne
SECONDES OBJECTIONS 253
connaissons quasi rien avec cette clarté et distinction que
vous requérez, pour former une certitude qui ne puisse étre
sujette à aucun doute. Prenez donc garde, s'il vous plaít,
que, voulant affermir le parti de la vérité, vous ne prouviez
plus qu'il ne faut, et qu'au lieu de l'appuyer vous ne la
renversiez.
En sixième lieu, dans vos réponses aux précédentes
objections, il semble que vous ayez manqué de bien tirer la
conclusion, dont voici l'argument : Ce que clairement et
distinctement nous entendons appartenir à la nature, ou
à l'essence, ou à la forme immuable et vraie de quelque
chose, cela peut étre dit ou affirmé avec vérité de cette
chose ; mais (aprés que nous avons assez soigneusement
observé ce que c'est que Dieu) nous entendons claire-
ment et distinctement qu'il appartient à sa vraie et
immuable nature, qu'il existe. // faudrait conclure : Donc
(aprés que nous avons assez soigneusement observé ce que
c'est que Dieu), nous pouvons dire ou affirmer avec vérité,
qu'il appartient à la nature de Dieu qu'il existe. D'où il ne
suit pas que Dieu existe en effet, mais seulement qu'il doit
exister, si sa nature est possible, ou ne répugne point ;
c'est-à-dire que la nature ou l'essence de Dieu ne peut étre
conçue sans existence, en telle sorte que, si cette essence
est, il existe réellement. Ce qui se rapporte à cet argument
que d'autres proposent de la sorte : s'il n'implique point
que Dieu soit, il est certain qu'il existe; or il n'implique
point qu'il existe ; donc, etc. Mais on est en question de la 01
mineure, à savoir, qu'il n'implique point qu'il existe, /a
vérité de laquelle quelques-uns de nos adversaires
révoquent en doute, et d'autres la nient. Davantage, cette
clause de votre raisonnement (aprés que nous avons assez
clairement reconnu et observé ce que c'est que Dieu) est
supposée comme vraie, dont tout le monde ne tombe pas
encore d'accord, vu que vous avouez vous-méme que vous
ne comprenez l'infini qu'imparfaitement ; le méme faut-il
dire de tous ses autres attributs : car, tout ce qui est en
Dieu étant entiérement infini, quel est l'esprit qui puisse
comprendre la moindre chose qui soit en Dieu, que trés
254 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
imparfaitement ? Comment donc pouvez-vous avoir assez
clairement et distinctement observé ce que c'est que Dieu ?
En septiéme lieu, nous ne trouvons pas un seul mot dans
vos Méditations touchant l'immortalité de l'âme de
l'homme, laquelle néanmoins vous deviez principalement
prouver ; et en faire une trés exacte démonstration pour
confondre ces personnes indignes de l'immortalité,
puisqu'ils la nient, et que peut-étre ils la détestent. Mais,
outre cela, nous craignons que vous n'ayez pas encore assez
prouvé la distinction qui est entre l'âme et le corps de
l'homme, comme nous avons déjà remarqué en la premiére
de nos observations, à laquelle nous ajoutons qu'il ne
semble pas que, de cette distinction de l'âme d'avec le
corps, il s'ensuive qu'elle soit incorruptible ou immortelle ;
car qui sait si sa nature n'est point limitée selon la durée
de la vie corporelle, et si Dieu n'a point tellement mesuré
ses forces et son existence, qu'elle finisse avec le corps ?
Voilà, Monsieur, les choses auxquelles nous désirons que
vous apportiez une plus grande lumiére, afin que la lecture
de vos trés subtiles, et, comme nous estimons, trés véri-
tables Méditations soit profitable à tout le monde. C'est
pourquoi ce serait une chose fort utile, si, à la fin de vos
solutions, aprés avoir premiérement avancé quelques défini-
tions, demandes et axiomes, vous concluiez le tout selon la
méthode des géométres, en laquelle vous étes si bien versé,
afin que tout d'un coup, et comme d'une seule œillade, vos
lecteurs y puissent voir de quoi se satisfaire, et que vous
remplissiez leur esprit de la connaissance de la divinité.
RÉPONSES DE L'AUTEUR
AUX SECONDES OBJECTIONS
RECUEILLIES DE PLUSIEURS THÉOLOGIENS
ET PHILOSOPHES PAR LE R. P. MERSENNE
Messieurs,
C'est avec beaucoup de satisfaction que j'ai lu les io
observations que vous avez faites sur mon petit traité de
la première philosophie ; car elles m'ont fait connaître la
bienveillance que vous avez pour moi, votre piété envers
Dieu, et le soin que vous prenez pour l'avancement de sa
gloire; et je ne puis que je me réjouisse non seulement
de ce que vous avez jugé mes raisons dignes de votre
censure, mais aussi de ce que vous n'avancez rien contre
elles à quoi il ne me semble que je pourrai répondre assez
commodément.
En premier lieu, vous m'avertissez de me ressouvenir
que ce n'est pas actuellement et en vérité, mais seulement
par une fiction de l'esprit, que j'ai rejeté les idées ou les
fantómes des corps pour conclure que je suis une chose qui
pense, de peur que peut-étre je n'estime qu'il suit de là que
je ne suis qu'une chose qui pense. Mais j'ai déjà fait voir
dans ma seconde Méditation que je m'en étais assez sou-
venu, vu que j'y ai mis ces paroles : Mais aussi peut-il
arriver que ces mêmes choses que je suppose n'être point,
parce qu'elles me sont inconnues, ne sont point en effet
différentes de moi que je connais : je n'en sais rien, je ne
dispute pas maintenant de cela, etc. ; par lesquelles j'ai
voulu expressément avertir le lecteur que je ne cherchais
pas encore en ce lieu-là si l'esprit était différent du corps,
256 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
mais que j'examinais seulement celles de ses propriétés
dont je puis avoir une claire et assurée connaissance. Et,
d'autant que j'en ai là remarqué plusieurs, je ne puis
admettre sans distinction ce que vous ajoutez ensuite :
que je ne sais pas néanmoins ce que c'est qu'une chose qui
pense. Car, bien que j'avoue que je ne savais pas encore
si cette chose qui pense n'était point différente du corps,
ou si elle l'était, je n'avoue pas pour cela que je ne la
connaissais point; car qui a jamais tellement connu
aucune chose qu'il sût n'y avoir rien en elle que cela
méme qu'il connaissait? Mais nous pensons d'autant
mieux connaitre une chose qu'il y a plus de particularités
en elle que nous connaissons : ainsi nous avons plus de
connaissance de ceux avec qui nous conversons tous les
jours que de ceux dont nous ne connaissons que le nom
ou le visage ; et toutefois nous ne jugeons pas que ceux-ci
103 nous solent tout à fait inconnus ; auquel sens je pense
avoir assez démontré que l'esprit, considéré sans les
choses que l'on a de coutume d'attribuer au corps, est
plus connu que le corps considéré sans l'esprit : et c'est
tout ce que j'avais dessein de prouver en cette seconde
Méditation.
Mais je vois bien ce que vous voulez dire : c'est à savoir
que, n'ayant écrit que six Méditations touchant la pre-
miére philosophie, les lecteurs s'étonneront que dans les
deux premiéres je ne conclue rien autre chose que ce que
je viens de dire tout maintenant, et que pour cela ils les
trouveront trop stériles, et indignes d'avoir été mises en
lumière. À quoi je réponds seulement que je ne crains
pas que ceux qui auront lu avec jugement le reste de ce
que j'ai écrit aient occasion de soupçonner que la matière
m'ait manqué, mais qu'il m'a semblé trés raisonnable que
les choses qui demandent une particuliére attention, et
qui doivent étre considérées séparément d'avec les autres,
fussent mises dans des Méditations séparées.
C'est pourquoi, ne sachant rien de plus utile pour par-
venir à une ferme et assurée connaissance des choses, que
SECONDES RÉPONSES 257
si, auparavant que de rien établir, on s'accoutume à dou-
ter de tout et principalement des choses corporelles,
encore que j'eusse vu il y a longtemps plusieurs livres
écrits par les sceptiques et académiciens touchant cette
matière, et que ce ne fût pas sans quelque dégoût que je
remáchais une viande si commune, je n'ai pu toutefois
me dispenser de lui donner une Méditation tout entière ;
et Je voudrais que les lecteurs n'employassent pas seule-
ment le peu de temps qu'il faut pour la lire, mais
quelques mois, ou du moins quelques semaines, à consi-
dérer les choses dont elle traite, auparavant que de passer
outre ; car ainsi je ne doute point qu'ils ne fissent bien
mieux leur profit de la lecture du reste.
De plus, à cause que nous n'avons eu jusques ici
aucune idée des choses qui appartiennent à l'esprit qui
n'aient été trés confuses et mélées avec les idées des
choses sensibles, et que cela a été la premiére et principale
raison pourquoi on n'a pu entendre assez clairement
aucune des choses qui se disaient de Dieu et de l’âme,
j'ai pensé que je ne ferais pas peu si je montrais comment
il faut distinguer les propriétés ou qualités de l'esprit des
propriétés ou qualités du corps, et comment il les faut
reconnaitre ; car, encore qu'il ait déjà été dit par plusieurs
que, pour bien entendre les choses immatérielles ou 04
métaphysiques, il faut éloigner son esprit de sens, néan-
moins personne, que je sache, n'avait encore montré par
| quel moyen cela se peut faire. Or le vrai et, à mon juge-
ment, l'unique moyen pour cela est contenu dans ma
seconde Méditation ; mais il est tel que ce n'est pas assez
de l'avoir envisagé une fois, il le faut examiner souvent et
le considérer longtemps, afin que l'habitude de confondre
les choses intellectuelles avec les corporelles, qui s'est
enracinée en nous pendant tout le cours de notre vie,
puisse étre effacée par une habitude contraire de les dis-
tinguer, acquise par l'exercice de quelques journées. Ce
qui m'a semblé une cause assez juste pour ne point traiter
| d'autre matière en la seconde Méditation.
258 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
Vous demandez ici comment je démontre que le corps
ne peut penser; mais pardonnez-moi si je réponds que
je n'ai pas encore donné lieu à cette question, n'ayant
commencé d'en traiter que dans la sixiéme Méditation,
par ces paroles : C'est assez que je puisse clairement et
distinctement concevoir une chose sans une autre pour étre
certain que l'une est distincte ou différente de l'autre, etc. ;
et un peu après : Encore que j'aie un corps qui me soit
fort étroitement conjoint, néanmoins, parce que, d'un cóté,
j'ai une claire et distincte idée de moi-méme en tant que je
suis seulement une chose qui pense, et non étendue, et que,
d'un autre, j'ai une claire et distincte idée du corps, en tant
qu il est seulement une chose étendue et qui ne pense point,
il est certain que moi, c'est-à-dire mon esprit ou mon áme,
par laquelle je suis ce que je suis, est entiérement et vérita-
blement distincte de mon corps, et qu 'elle peut étre ou exis-
ter sans lui. À quoi il est aisé d'ajouter :Tout ce qui peut
penser est esprit ou s'appelle esprit. Mais, puisque le corps
et l'esprit sont réellement distincts, nul corps n'est esprit.
Donc nul corps ne peut penser. Et, certes, je ne vois rien
en cela que vous puissiez nier ; car nierez-vous qu'il suffit
que nous concevions clairement une chose sans une autre
pour savoir qu'elles sont réellement distinctes ? Donnez-
nous donc quelque signe plus certain de la distinction
réelle, si toutefois on en peut donner aucun. Car que
direz-vous ? Sera-ce que ces choses-là sont réellement dis-
tinctes, chacune desquelles peut exister sans l'autre?
Mais derechef je vous demanderai d’où vous connaissez
qu'une chose peut exister sans une autre : car, afin que
ce soit un signe de distinction il est nécessaire qu'il soit
connu.
Peut-étre direz-vous que les sens vous le font connaitre,
parce que vous voyez une chose en l'absence de l'autre,
ou que vous la touchez, etc. Mais la foi des sens est plus
105 incertaine que celle de l'entendement ; et il se peut faire
en plusieurs façons qu'une seule et méme chose paraisse
à nos sens sous diverses formes, ou en plusieurs lieux ou
manières, et qu'ainsi elle soit prise pour deux. Et enfin,
SECONDES RÉPONSES 259
si vous vous ressouvenez de ce qui a été dit de la cire à
la fin de la seconde Méditation, vous saurez que les corps
mémes ne sont pas proprement connus par les sens, mais
par le seul entendement ; en telle sorte que sentir une
chose sans une autre n'est rien sinon avoir l'idée d'une
chose, et entendre que cette idée n'est pas la méme que
l'idée d'une autre : or cela ne peut étre connu d'ailleurs
que de ce qu'une chose est conçue sans l'autre ; et cela
ne peut être certainement connu si l'on n'a l'idée claire
et distincte de ces deux choses : et ainsi ce signe de réelle
distinction doit étre réduit au mien pour étre certain.
Que s'il y en a qui nient qu'ils aient des idées distinctes
de l'esprit et du corps, je ne puis autre chose que les prier
de considérer assez attentivement les choses qui sont
contenues dans cette seconde Méditation, et de remar-
quer que l'opinion qu'ils ont que les parties du cerveau
concourent avec l'esprit pour former nos pensées n'est
point fondée sur aucune raison positive, mais seulement
sur ce qu'ils n'ont jamais expérimenté d'avoir été sans
corps, et qu'assez souvent ils ont été empéchés par lui
dans leurs opérations, et c'est le méme que si quelqu'un,
de ce que dés son enfance il aurait eu des fers aux pieds,
estimait que ces fers fissent une partie de son corps, et
qu'ils lui fussent nécessaires pour marcher.
En second lieu, lorsque vous dites que nous avons en
nous-mémes un fondement suffisant pour former l'idée de
Dieu, vous ne dites rien de contraire à mon opinion ; car
j'ai dit moi-même en terme exprès, à la fin de la troisième
Méditation, que cette idée est née avec moi, et qu'elle ne
me vient point d'ailleurs que de moi-méme. J'avoue aussi
que nous la pourrions former encore que nous ne sussions
pas qu'il y a un souverain Étre, mais non pas si en effet il
n'y en avait point ; car au contraire j'ai averti que toute
la force de mon argument consiste en ce qu'il ne se pourrait
faire que la faculté de former cette idée füt en moi si je
n'avais été créé de Dieu.
Et ce que vous dites des mouches, des plantes, etc., ne
prouve en aucune facon que quelque degré de perfection
260 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
peut étre dans un effet qui n'ait point été auparavant
dans sa cause. Car, ou il est certain qu'il ny a point de
perfection dans les animaux qui n'ont point de raison
qui ne se rencontre aussi dans les corps inanimés, ou, s'il
y en a quelqu'une, qu'elle leur vient d'ailleurs, et que le
soleil, la pluie et la terre ne sont point les causes totales
de ces animaux. Et ce serait une chose fort éloignée de
la raison si quelqu'un, de cela qu'il ne connait point de
cause qui concoure à la génération d'une mouche et qui
ait autant de degrés de perfection qu'en a une mouche,
n'étant pas cependant assuré qu'il n'y en ait point
d'autres que celles qu'il connait, prenait de là occasion
de douter d'une chose laquelle, comme je dirai tantót
plus au long, est manifeste par la lumière naturelle.
A quoi j'ajoute que ce que vous objectez ici des
mouches, étant tiré de la considération des choses maté-
rielles, ne peut venir en l'esprit de ceux qui, suivant
l'ordre de mes méditations, détourneront leurs pensées
des choses sensibles pour commencer à philosopher.
I] ne me semble pas aussi que vous prouviez rien
contre moi en disant que l'idée de Dieu qui est en nous
n'est qu'un étre de raison. Car cela n'est pas vrai, si par
un étre de raison l'on entend une chose qui n'est point,
mais seulement si toutes les opérations de l'entendement
sont prises pour des êtres de raison, c'est-à-dire pour des
étres qui partent de la raison ; auquel sens tout ce monde
peut aussi étre appelé un étre de raison divine, c'est-à-
dire un étre créé par un simple acte de l'entendement
divin. Et j'ai déjà suffisamment averti en plusieurs lieux
que je parlais seulement de la perfection ou réalité objec-
tive de cette idée de Dieu, laquelle ne requiert pas moins
une cause en qui soit contenu en effet tout ce qui n'est
contenu en elle qu'objectivement ou par représentation,
que fait l'artifice objectif ou représenté qui est en l'idée
que quelque artisan a d'une machine fort artificielle.
Et certes je ne vois pas que l'on puisse rien ajouter
pour faire connaitre plus clairement que cette idée ne
peut étre en nous si un souverain Etre n'existe, si ce n'est
SECONDES RÉPONSES 261
que le lecteur, prenant garde de plus prés aux choses que
jai déjà écrites, se délivre lui-même des préjugés qui
offusquent peut-être sa lumière naturelle, et qu'il s'accou-
tume à donner créance aux premiéres notions, dont les
connaissances sont si vraies et si évidentes que rien ne le
peut étre davantage, plutót qu'à des opinions obscures et
fausses, mais qu'un long usage a profondément gravées
en nos esprits.
Car, qu'il n'y ait rien dans un effet qui n'ait été d'une
semblable ou plus excellente façon dans sa cause, c'est
une première notion, et si évidente qu'il n'y en a point
de plus claire ; et cette autre commune notion, que de
rien rien ne se fait, la comprend en soi, parce que, si on
accorde qu'il y ait quelque chose dans l'effet qui n'ait
point été dans sa cause, il faut aussi demeurer d'accord
que cela procéde du néant ; et s'il est évident que le rien
ne peut étre la cause de quelque chose, c'est seulement 07
parce que dans cette cause i| n'y aurait pas la méme
chose que dans l'effet.
C'est aussi une premiére notion que toute la réalité,
ou toute la perfection, qui n'est qu'objectivement dans
les idées, doit étre formellement ou éminemment dans
leurs causes ; et toute l'opinion que nous avons jamais
eue de l'existence des choses qui sont hors de notre esprit
n'est appuyée que sur elle seule. Car d’où nous a pu venir
le soupçon qu'elles existaient, sinon de cela seul que leurs
idées venaient par les sens frapper notre esprit?
Or, qu'il y ait en nous quelque idée d'un étre souverai-
nement puissant et parfait, et aussi que la réalité objec-
tive de cette idée ne se trouve point en nous, ni
formellement, ni éminemment, cela deviendra manifeste
à ceux qui y penseront sérieusement, et qui voudront avec
moi prendre la peine d'y méditer ; mais je ne le saurais
pas mettre par force en l'esprit de ceux qui ne liront mes
Méditations que comme un roman, pour se désennuyer,
et sans y avoir grande attention. Or de tout cela on
conclut trés manifestement que Dieu existe. Et toutefois,
en faveur de ceux dont la lumière naturelle est si faible
262 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
qu'ils ne voient pas que c'est une premiére notion que
toute la perfection qui est objectivement dans une idée doit
étre réellement dans quelqu'une de ces causes, je l'ai encore
démontré d'une fagon plus aisée à concevoir !, en mon-
trant que l'esprit qui a cette idée ne peut pas exister par
soi-même ; et partant je ne vois pas ce que vous pouvez
désirer de plus pour donner les mains, ainsi que vous
l'avez promis.
Je ne vois pas aussi que vous prouviez rien contre moi
en disant que j'ai peut-étre recu l'idée qui me représente
Dieu des pensées que j'ai eues auparavant des enseigne-
ments des livres, des discours et entretiens de mes amis,
etc, et non pas de mon esprit seul. Car mon argument
aura toujours la méme force, si, m'adressant à ceux de
qui l’on dit que je l'ai reçue, je leur demande s'ils l'ont
par eux-mêmes ou bien par autrui, au lieu de le deman-
der de moi-même; et je conclurai toujours que celui-là
est Dieu de qui elle est premiérement dérivée.
Quant à ce que vous ajoutez en ce lieu-là, qu'elle peut
être formée de la considération des choses corporelles,
cela ne me semble pas plus vraisemblable que si vous
disiez que nous n'avons aucune faculté pour ouir, mais
que, par la seule vue des couleurs, nous parvenons à la
connaissance des sons. Car on peut dire qu'il y a plus
d'analogie ou de rapport entre les couleurs et les sons
qu'entre les choses corporelles et Dieu. Et lorsque vous
108 demandez que j'ajoute quelque chose qui nous éléve
jusqu'à la connaissance de l'être immatériel ou spirituel, je
ne puis mieux faire que de vous renvoyer à ma seconde
Méditation, afin qu'au moins vous connaissiez qu'elle
n'est pas tout à fait inutile ; car que pourrais-je faire ici
par une ou deux périodes, si je n'ai pu rien avancer par
un long discours préparé seulement pour ce sujet, et
auquel il me semble n'avoir pas moins apporté d'indus-
trie qu'en aucun autre écrit que j'aie publié !
1. Le latin dit : palpabilius, d'une façon plus palpable.
SECONDES RÉPONSES 263
Et encore qu'en cette Méditation j'aie seulement traité
de l'esprit humain, elle n'est pas pour cela moins utile à
faire connaitre la différence qui est entre la nature divine
et celle des choses matérielles. Car je veux bien ici avouer
franchement que l'idée que nous avons, par exemple, de
l'entendement divin ne me semble point différer de celle
que nous avons de notre propre entendement, sinon seu-
lement comme l'idée d'un nombre infini différe de l'idée
du nombre binaire ou du ternaire ; et il en est de méme
de tous les attributs de Dieu dont nous reconnaissons en
nous quelque vestige.
Mais outre cela, nous concevons en Dieu une immen-
sité, simplicité ou unité absolue, qui embrasse et contient
tous ses autres attributs, et de laquelle nous ne trouvons
ni en nous ni ailleurs aucun exemple ; mais elle est, ainsi
que j'ai dit auparavant, comme la marque de l'ouvrier
imprimée sur son ouvrage. Et, par son moyen, nous
connaissons qu'aucune des choses que nous concevons
étre en Dieu et en nous, et que nous considérons en lui
par parties, et comme si elles étaient distinctes, à cause
de la faiblesse de notre entendement, et que nous les
expérimentons telles en nous, ne conviennent point à
Dieu et à nous en la facon qu'on nomme univoque dans
les écoles. Comme aussi nous connaissons que de plu-
sieurs choses particuliéres qui n'ont point de fin, dont
nous avons les idées, comme d'une connaissance sans fin,
d'une puissance, d'un nombre, d'une longueur, etc., qui
sont aussi sans fin!, il y en a quelques-unes qui sont
contenues formellement dans l'idée que nous avons de
Dieu, comme la connaissance et la puissance, et d'autres
qui n'y sont qu'éminemment, comme le nombre et la lon-
gueur ; ce qui certes ne serait pas ainsi si cette idée n'était
rien autre chose en nous qu'une fiction.
Et elle ne serait pas aussi congue si exactement de la
méme facon de tout le monde ; car c'est une chose trés
remarquable que tous les métaphysiciens s'accordent
l. Le latin dit : indefinitae sive infinitae, indéfinies ou infinies.
264 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
unanimement dans la description qu'ils font des attributs
de Dieu, au moins de ceux qui peuvent étre connus par
la seule raison humaine, en telle sorte qu'il n'y a aucune
chose physique ni sensible, aucune chose dont nous ayons
une idée si expresse et si palpable, touchant la nature de
laquelle il ne se rencontre chez les philosophes une plus
grande diversité d'opinions qu'il ne s'en rencontre tou-
chant celle de Dieu.
Et certes jamais les hommes ne pourraient s'éloigner
de la vraie connaissance de cette nature divine s'ils vou-
laient seulement porter leur attention sur l'idée qu'ils ont
de l'Etre souvèrainement parfait. Mais ceux qui mêlent
quelques autres idées avec celle-là composent par ce
moyen un Dieu chimérique, en la nature duquel il y a des
choses qui se contrarient ; et, aprés l'avoir ainsi composé,
ce n'est pas merveille, s'ils nient qu'un tel Dieu, qui leur
est représenté par une fausse idée, existe. Ainsi, lorsque
vous parlez ici d'un étre corporel trés parfait, si vous pre-
nez le nom de trés parfait absolument, en sorte que vous
entendiez que le corps est un étre dans lequel se ren-
contrent toutes les perfections, vous dites des choses qui
se contrarient : d'autant que la nature du corps enferme
plusieurs imperfections : par exemple, que le corps soit
divisible en parties, que chacune de ses parties ne soit pas
l'autre, et autres semblables ; car c'est une chose de soi
manifeste que c'est une plus grande perfection de ne pou-
voir étre divisé que de le pouvoir étre, etc. Que si vous
entendez seulement ce qui est trés parfait dans le genre
du corps, cela n'est point le vrai Dieu.
Ce que vous ajoutez de l'idée d'un ange, laquelle est
plus parfaite que nous, à savoir, qu'il n'est pas besoin
qu'elle ait été mise en nous par un ange, j en demeure aisé-
ment d'accord ; car j'ai déjà dit moi-méme, dans la troi-
siéme Méditation, qu'elle peut étre composée des idées que
nous avons de Dieu et de l'homme. Et cela ne m'est en
aucune façon contraire.
Quant à ceux qui nient d'avoir en eux l'idée de Dieu,
et qui au lieu d'elle forgent quelque idole, etc., ceux-là,
SECONDES RÉPONSES 265
dis-je, nient le nom et accordent la chose. Car certaine-
ment je ne pense pas que cette idée soit de méme nature
que les images des choses matérielles dépeintes en la fan-
taisie ;mais, au contraire, je crois qu'elle ne peut étre
congue que par le seul entendement, et qu'en effet elle
n'est rien autre chose que ce qu'il nous en fait connaitre,
soit par la premiére, soit par la seconde, soit par la troi-
siéme de ses opérations!. Et je prétends maintenir que
de cela seul que quelque perfection, qui est au-dessus de
moi, devient l'objet de mon entendement en quelque
facon que ce soit qu'elle se présente à lui : par exemple,
de cela seul que j’aperçois que je ne puis jamais, en nom-
brant, arriver au plus grand de tous les nombres, et que
de là je connais qu'il y a quelque chose en matiére de
nombrer qui surpasse mes forces, je puis conclure néces- 10
sairement, non pas à la vérité qu'un nombre infini existe,
ni aussi que son existence implique contradiction,
comme vous dites ; mais que cette puissance que j'ai de
comprendre qu'il y a toujours quelque chose de plus à
concevoir dans le plus grand des nombres que je ne puis
jamais concevoir?, ne me vient pas de moi-méme, et que
je l'ai reçue de quelque autre être qui est plus parfait que
je ne suis.
Et il importe fort peu qu'on donne le nom d'idée à ce
concept d'un nombre indéfini, ou qu'on ne le lui donne
pas. Mais, pour entendre quel est cet étre plus parfait
que je ne suis, et si ce n'est point ce méme nombre dont
je ne puis trouver la fin qui est réellement existant et
infini, ou bien si c'est quelque autre chose, il faut consi-
dérer toutes les autres perfections, lesquelles, outre la
puissance de me donner cette idée, peuvent étre en la
| méme chose en qui est cette puissance ; et ainsi on trou-
vera que cette chose est Dieu.
1. Les trois opérations de l'entendement sont : le concept ou idée, le
| jugement et le raisonnement.
2. Le latin dit : cette puissance que j'ai de concevoir qu'est toujours
pensable un nombre plus grand que je n'en peux jamais penser.
266 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
Enfin, lorsque Dieu est dit être inconcevable, cela
s'entend d'une pleine et entière conception qui com-
prenne et embrasse parfaitement tout ce qui est en lui, et
non pas de cette médiocre et imparfaite qui est en nous,
laquelle néanmoins suffit pour connaitre qu'il existe. Et
vous ne prouvez rien contre moi en disant que l’idée de
l'unité de toutes les perfections qui sont en Dieu soit for-
mée de la méme façon que l'unité générique et celle des
autres universaux. Mais néanmoins elle en est fort diffé-
rente ; car elle dénote une particuliére et positive perfec-
tion en Dieu, au lieu que l'unité générique n'ajoute rien
de réel à la nature de chaque individu.
En troisième lieu, où j'ai dit que nous ne pouvons rien
savoir certainement, si nous ne connaissons premiérement
que Dieu existe, j'ai dit, en termes exprès, que je ne par-
lais que de la science de ces conclusions, dont la mémoire
nous peut revenir en l'esprit, lorsque nous ne pensons plus
aux raisons d'ou nous les avons tirées. Car la connaissance
des premiers principes ou axiomes n'a pas accoutumé
d'étre appelée science par les dialecticiens. Mais quand
nous apercevons que nous sommes des choses qui
pensent, c'est une première notion qui n'est tirée d'aucun
syllogisme ; et lorsque quelqu'un dit : Je pense, donc je
suis, ou jexiste, il ne conclut pas son existence de sa pen-
sée comme par la force de quelque syllogisme, mais
comme une chose connue de soi ; il la voit par une simple
inspection de l'esprit !. Comme il paraît de ce que, s'il la
déduisait par le syllogisme, il aurait dû auparavant
connaître cette majeure : Tout ce qui pense, est ou existe.
Mais, au contraire, elle lui est enseignée de ce qu'il sent
111 en lui-méme qu'il ne se peut pas faire qu'il pense, s'il
n'existe. Car c'est le propre de notre esprit, de former les
propositions générales de la connaissance des particu-
lières.
1. Le latin dit : i/ ne déduit pas l'existence de la pensée par syllogisme,
mais il la reconnaît comme une chose connue de soi par simple intuition
de l'esprit.
SECONDES RÉPONSES 267
Or, qu'un athée puisse connaítre clairement que les trois
angles d'un triangle sont égaux à deux droits, je ne le nie
pas ; mais je maintiens seulement qu'il ne le connait pas
par une vraie et certaine science, parce que toute connais-
sance qui peut étre rendue douteuse ne doit pas étre
appelée science ; et puisqu'on suppose que celui-là est un
athée, il ne peut pas être certain de n'étre point déçu dans
les choses qui lui semblent étre trés évidentes, comme il
a déjà été montré ci-devant ; et encore que peut-étre ce
doute ne lui vienne point en la pensée, il lui peut néan-
moins venir, s'il l'examine, ou s'il lui est proposé par un
autre ; et jamais il ne sera hors du danger de l'avoir, si
premiérement il ne reconnait un Dieu.
Et il n'importe pas que peut-être il estime qu'il a des
démonstrations pour prouver qu'il n'y a point de Dieu ;
car, ces démonstrations prétendues étant fausses, on lui
en peut toujours faire connaitre la fausseté, et alors on
le fera changer d'opinion. Ce qui à la vérité ne sera pas
| difficile, si pour toutes raisons il apporte seulement ce
que vous ajoutez ici, c'est à savoir, que l'infini en tout
| genre de perfection exclut toute autre sorte d'étre, etc.
Car, premièrement, si on lui demande d’où il a appris
que cette exclusion de tous les autres étres appartient à
la nature de l'infini, il n'aura rien qu'il puisse répondre
pertinemment ; d'autant que, par le nom d'infini, on n'a
| pas coutume d'entendre ce qui exclut l'existence des
choses finies, et qu'il ne peut rien savoir de la nature
d'une chose qu'il pense n'étre rien du tout, et par consé-
|! quent n'avoir point de nature, sinon ce qui est contenu
dans la seule et ordinaire signification du nom de cette
chose. De plus, à quoi servirait l'infinie puissance de cet
infini imaginaire, s'il ne pouvait jamais rien créer? Et
enfin de ce que nous expérimentons avoir en nous-mémes
quelque puissance de penser, nous concevons facilement
| qu'une telle puissance peut être en quelque autre, et
| méme plus grande qu'en nous ; mais encore que nous
pensions que celle-là s'augmente à l'infini, nous ne crain-
drons pas pour cela que la nótre devienne moindre. Il en
268 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
est de méme de tous les autres attributs de Dieu, méme
de la puissance de produire quelques effets hors de soi,
pourvu que nous supposions qu'il n'y en a point en nous
qui ne soit soumise à la volonté de Dieu ; et partant il
peut étre entendu tout à fait infini sans aucune exclusion
des choses créées.
112 En quatrième lieu, lorsque je dis que Dieu ne peut mentir
ni étre trompeur, je pense convenir avec tous les théolo-
giens qui ont jamais été et qui seront à l'avenir. Et tout
ce que vous alléguez au contraire n'a pas plus de force
que si, ayant nié que Dieu se mit en colère ou qu'il fût
sujet aux autres passions de l'àme, vous m'objectiez les
lieux de l'Écriture où il semble que quelques passions
humaines lui sont attribuées.
Car tout le monde connait assez la distinction qui est
entre ces facons de parler de Dieu dont l'Écriture se sert
ordinairement, qui sont accommodées à la capacité du
vulgaire, et qui contiennent bien quelque vérité, mais
seulement en tant qu'elle est rapportée aux hommes ; et
celles qui expriment une vérité plus simple et plus pure,
et qui ne change point de nature, encore qu'elle ne leur
soit point rapportée, desquelles chacun doit user en phi-
losophant, et dont j'ai dû principalement me servir dans
mes Méditations, vu qu'en ce lieu-là méme je ne suppo-
sais pas encore qu'aucun homme me fût connu, et que je
ne me considérais pas non plus en tant que composé de
corps et d'esprit, mais comme un esprit seulement.
D'où il est évident que je n'ai point parlé en ce lieu-là
du mensonge qui s'exprime par des paroles, mais seule-
ment de la malice interne et formelle qui est contenue
dans la tromperie, quoique néanmoins ces paroles que
vous apportez du prophéte : Encore quarante jours, et
Ninive sera subvertie, ne soient pas méme un mensonge
verbal, mais une simple menace, dont l'événement dépen-
dait d'une condition ; et lorsqu'il est dit que Dieu a
endurci le ceur de Pharaon, ou quelque chose de
SECONDES RÉPONSES : 269
semblable, il ne faut pas penser qu'il ait fait cela positive-
ment, mais seulement négativement, à savoir, ne donnant
pas à Pharaon une grâce efficace pour se convertir !.
Je ne voudrais pas néanmoins condamner ceux qui
disent que Dieu peut proférer par ses prophétes quelque
mensonge verbal, tels que sont ceux dont se servent les
médecins quand ils déçoivent leurs malades pour les gué-
rir, c'est-à-dire qui füt exempt de toute la malice qui se
rencontre ordinairement dans la tromperie ; mais, bien
davantage, nous voyons quelquefois que nous sommes
réellement trompés par cet instinct naturel qui nous a été
donné de Dieu, comme lorsqu'un hydropique a soif ; car
alors il est réellement poussé à boire par la nature qui lui
a été donnée de Dieu pour la conservation de son corps,
quoique néanmoins cette nature le trompe, puisque le
boire lui doit être nuisible ;mais j'ai expliqué dans la
sixieme Méditation comment cela peut compatir avec la
bonté et la vérité de Dieu.
Mais dans les choses qui ne peuvent pas étre ainsi 13
expliquées, à savoir, dans nos jugements trés clairs et trés
exacts, lesquels, s'ils étaient faux, ne pourraient étre cor-
rigés par d'autres plus clairs, ni par l'aide d'aucune autre
faculté naturelle, je soutiens hardiment que nous ne pou-
vons étre trompés. Car Dieu étant le souverain Etre, il
faut nécessairement qu'il soit aussi le souverain bien et
| la souveraine vérité, et partant il répugne que quelque
chose vienne de lui qui tende positivement à la fausseté.
Mais puisqu'il ne peut y avoir rien en nous de réel qui
ne nous ait été donné par lui, comme il a été démontré
en prouvant son existence, et puisque nous avons en nous
une faculté réelle pour connaitre le vrai et le distinguer
d'avec le faux (comme on peut prouver de cela seul que
| nous avons en nous les idées du vrai et du faux), si cette
faculté ne tendait au vrai, au moins lorsque nous nous
en servons comme il faut (c'est-à-dire lorsque nous ne
donnons notre consentement qu'aux choses que nous
1. Voir Secondes Objections (AT-IX-99), note 3 p. 251.
270 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
concevons clairement et distinctement, car on ne peut
pas feindre un autre bon usage de cette faculté), ce ne
serait pas sans raison que Dieu, qui nous l'a donnée,
serait tenu pour un trompeur.
Et ainsi vous voyez qu'aprés avoir connu que Dieu
existe il est nécessaire de feindre qu'il soit trompeur si
nous voulons révoquer en doute les choses que nous
concevons clairement et distinctement ; et parce que cela
ne se peut pas méme feindre, il faut nécessairement
admettre ces choses comme trés vraies et trés assurées.
Mais d'autant que je remarque ici que vous vous arré-
tez encore aux doutes que j'ai proposés dans ma première
Méditation, et que je pensais avoir levés assez exactement
dans les suivantes, j'expliquerai ici derechef le fondement
sur lequel il me semble que toute la certitude humaine
peut étre appuyée.
Premiérement, aussitót que nous pensons concevoir
clairement quelque vérité, nous sommes naturellement
portés à la croire. Et si cette croyance est si forte que
nous ne puissions jamais avoir aucune raison de douter
de ce que nous croyons de la sorte, il n'y a rien à recher-
cher davantage : nous avons touchant cela toute la certi-
tude qui se peut raisonnablement souhaiter.
Car que nous importe si peut-étre quelqu'un feint que
cela méme de la vérité duquel nous sommes si fortement
persuadés parait faux aux yeux de Dieu ou des anges, et
que partant, absolument parlant, il est faux ?Qu'avons-
nous à faire de nous mettre en peine de cette fausseté
absolüe, puisque nous ne la croyons point du tout, et que
114 nous n'en avons pas méme le moindre soupçon ? Car
nous supposons une croyance ou une persuasion si ferme
qu'elle ne puisse étre ótée, laquelle par conséquent est en
tout la méme chose qu'une trés parfaite certitude. Mais
on peut bien douter si l'on a quelque certitude de cette
nature, ou quelque persuasion ferme et immuable.
Et certes, il est manifeste qu'on n'en peut pas avoir des
choses obscures et confuses, pour peu d'obscurité ou de
confusion que nous y remarquions ; car cette obscurité,
SECONDES RÉPONSES 271
quelle qu'elle soit, est une cause assez suffisante pour
nous faire douter de ces choses. On n'en peut pas aussi
avoir des choses qui ne sont aperçues que par les sens,
quelque clarté qu'il y ait en leur perception, parce que
nous avons souvent remarqué que dans le sens il peut y
avoir de l'erreur, comme lorsqu'un hydropique a soif ou
que la neige parait jaune à celui qui a la jaunisse ; car
celui-là ne la voit pas moins clairement et distinctement
de la sorte que nous à qui elle parait blanche; il reste
donc que, si on en peut avoir, ce soit seulement des choses
que l'esprit congoit clairement et distinctement.
Or, entre ces choses, il y en a de si claires et tout
ensemble de si simples, qu'il nous est impossible de pen-
ser à elles que nous ne les croyions étre vraies : par
exemple, que j'existe lorsque je pense ; que les choses qui
ont une fois été faites ne peuvent pas n'avoir point été
faites, et autres choses semblables, dont il est manifeste
que l'on a une parfaite certitude.
Car nous ne pouvons pas douter de ces paces là sans
penser à elles, mais nous n'y pouvons jamais penser sans
croire qu'elles sont vraies comme je viens de dire ;donc
nous n'en pouvons douter que nous ne les croyions étre
vraies, c'est-à-dire que nous n'en pouvons jamais douter.
Et il ne sert de rien de dire que nous avons souvent
expérimenté que des personnes se sont trompées en des
choses qu'elles pensaient voir plus clairement que le soleil.
Car nous n'avons jamais vu, ni nous ni personne, que
cela soit arrivé à ceux qui ont tiré toute la clarté de leur
perception de l'entendement seul, mais bien à ceux qui
l'ont prise des sens ou de quelque faux préjugé. Il ne sert
de rien aussi que quelqu'un feigne que ces choses
semblent fausses à Dieu ou aux anges, parce que l'évi-
dence de notre perception ne permettra pas que nous
écoutions celui qui l'aura feint et nous le voudra per-
suader.
Il y a d'autres choses que notre entendement congoit
aussi fort clairement lorsque nous prenons garde de prés
aux raisons d’où dépend leur connaissance, et pour ce i:
27. MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
nous ne pouvons pas alors en douter; mais parce que
nous pouvons oublier les raisons, et cependant nous res-
souvenir des conclusions qui en ont été tirées on
demande si on peut avoir une ferme et immuable persua-
sion de ces conclusions tandis que nous nous ressouve-
nons qu'elles ont été déduites de principes trés évidents ;
car ce souvenir doit étre supposé pour pouvoir étre appe-
lées conclusions. Et je réponds que ceux-là en peuvent
avoir qui connaissent tellement Dieu qu'ils savent qu'il
ne se peut pas faire que la faculté d'entendre, qui leur a
été donnée par lui, ait autre chose que la vérité pour
objet ;mais que les autres n'en ont point : et cela a été
si clairement expliqué à la fin de la cinquiéme Médita-
tion, que je ne pense pas y devoir ici rien ajouter.
En cinquiéme lieu, je m'étonne que vous niiez que la
volonté se met en danger de faillir lorsqu'elle poursuit et
embrasse les connaissances obscures et confuses de l'enten-
dement ; car, qu'est-ce qui la peut rendre certaine si ce
qu'elle suit n'est pas clairement connu ? Et quel a jamais
été le philosophe ou le théologien, ou bien seulement
l'homme usant de raison, qui n'ait confessé que le danger
de faillir où nous nous exposons est d'autant moindre
que plus claire est la chose que nous concevons aupara-
vant que d'y donner notre consentement ; et que ceux-là
péchent qui, sans connaissance de cause, portent quelque
jugement? Or, nulle conception n'est dite obscure ou
confuse, sinon parce qu'il y a en elle quelque chose de
contenu qui n'est pas connu.
Et partant, ce que vous objectez touchant la foi qu'on
doit embrasser n'a pas plus de force contre moi que
contre tous ceux qui ont jamais cultivé la raison
humaine, et, à vrai dire, elle n'en a aucune contre pas un.
Car, encore qu'on die que la foi a pour objet des choses
obscures, néanmoins ce pourquoi nous le croyons n'est
pas obscur, mais il est plus clair qu'aucune lumiére natu-
relle. D'autant qu'il faut distinguer entre la matiére ou la
chose à laquelle nous donnons notre créance et la raison
formelle qui meut notre volonté à la donner, car c'est
SECONDES RÉPONSES 273
dans cette seule raison formelle que nous voulons qu'il y
ait de la clarté et de l'évidence.
Et quant à la matiére, personne n'a jamais nié qu'elle
peut étre obscure, voire l'obscurité méme ; car, quand je
juge que l'obscurité doit être ótée de nos pensées pour
leur pouvoir donner notre consentement sans aucun dan-
ger de faillir, c'est l'obscurité méme qui me sert de
matiére, pour former un jugement clair et distinct.
Outre cela, il faut remarquer que la clarté ou l'évidence 16
par laquelle notre volonté peut étre excitée à croire est
de deux sortes : l'une qui part de la lumière naturelle, et
l'autre qui vient de la gráce divine.
Or, quoiqu'on die ordinairement que la foi est des
choses obscures, toutefois cela s'entend seulement de sa
matiére, et non point de la raison formelle pour laquelle
nous croyons ; car, au contraire, cette raison formelle
consiste en une certaine lumiére intérieure, de laquelle
Dieu nous ayant surnaturellement éclairés, nous avons
une confiance certaine que les choses qui nous sont pro-
posées à croire ont été révélées par lui, et qu'il est entiére-
ment impossible qu'il soit menteur et qu'il nous trompe :
ce qui est plus assuré que toute autre lumière naturelle,
et souvent même plus évident à cause de la lumière de la
gráce.
Et certes les Turcs et les autres infidéles, lorsqu'ils
n'embrassent point la religion chrétienne, ne péchent pas
pour ne vouloir point ajouter foi aux choses obscures
comme étant obscures ; mais ils péchent, ou de ce qu'ils
résistent à la gráce divine qui les avertit intérieurement,
ou que, péchant en d'autres choses, ils se rendent
indignes de cette gráce. Et je dirai hardiment qu'un infi-
dèle qui, destitué de toute grâce surnaturelle et ignorant
tout à fait que les choses que nous autres chrétiens
croyons ont été révélées de Dieu, néanmoins, attiré par
quelques faux raisonnements, se porterait à croire ces
mémes choses qui lui seraient obscures, ne serait pas
pour cela fidéle, mais plutót qu'il pécherait en ce qu'il ne
se servirait pas comme il faut de sa raison.
274 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
Et je ne pense pas que jamais aucun théologien ortho-
doxe ait eu d'autres sentiments touchant cela ; et ceux
aussi qui liront mes Méditations n'auront pas sujet de
croire que je n'aie point connu cette lumière surnaturelle,
puisque, dans la quatrième, où j'ai soigneusement recher-
ché la cause de l'erreur ou fausseté, j'ai dit, en paroles
expresses, qu'elle dispose l'intérieur de notre pensée à vou-
loir, et que néanmoins elle ne diminue point la liberté.
Au reste, je vous prie ici de vous souvenir que, tou-
chant les choses que la volonté peut embrasser, j'ai tou-
jours mis une trés grande distinction entre l'usage de la
vie et la contemplation de la vérité. Car, pour ce qui
regarde l'usage de la vie, tant s'en faut que je pense qu'il
ne faille suivre que les choses que nous connaissons trés
clairement, qu'au contraire je tiens qu'il ne faut pas
méme toujours attendre les plus vraisemblables, mais
qu'il faut quelquefois, entre plusieurs choses tout à fait
117 inconnues et incertaines, en choisir une et s'y déterminer,
et après cela ne la pas croire moins fermement (tant que
nous ne voyons point de raisons au contraire) que si nous
l'avions choisie pour des raisons certaines et trés évi-
dentes, ainsi que j'ai déjà expliqué dans le Discours de la
Méthode, p. 26!. Mais où il ne s'agit que de la contem-
plation de la vérité, qui a jamais nié qu'il faille suspendre
son jugement à l'égard des choses obscures et qui ne sont
pas assez distinctement connues? Or, que cette seule
contemplation de la vérité ait lieu dans mes Méditations,
outre que cela se reconnait assez clairement par elles-
mémes, je l'ai de plus déclaré en paroles expresses sur la
fin de la premiére, en disant que je ne pouvais trop douter
ni user de trop de défiance en ce lieu-là, d'autant que je ne
m'appliquais pas alors aux choses qui regardent l'usage de
la vie, mais seulement à la recherche de la vérité.
En sixiéme lieu, oà vous reprenez la conclusion d'un
syllogisme que j'avais mis en forme, il semble que vous
1. Voir AT, VI, 24-25 ; allusion à la seconde maxime de la morale
par provision, dite maxime de la résolution.
SECONDES RÉPONSES 275
péchiez vous-mémes en la forme ; car, pour conclure ce
que vous voulez, la majeure devait étre telle : Ce que
clairement et distinctement nous concevons appartenir à la
nature de quelque chose, cela peut étre dit ou affirmé avec
vérité appartenir à la nature de cette chose. Et ainsi elle
ne contiendrait rien qu'une inutile et superflue répétition.
Mais la majeure de mon argument a été telle : Ce que
clairement et distinctement nous concevons appartenir à la
nature de quelque chose, cela peut étre dit ou affirmé avec
vérité de cette chose. C'est-à-dire, si étre animal appar-
tient à l'essence ou à la nature de l'homme, on peut assu-
rer que l'homme est animal; si avoir les trois angles
égaux à deux droits appartient à la nature du triangle
rectiligne, on peut assurer que le triangle rectiligne a ses
trois angles égaux à deux droits ; si exister appartient à
la nature de Dieu, on peut assurer que Dieu existe, etc.
Et la mineure a été telle : Or est-il qu'il appartient à la
nature de Dieu d'exister. D'oü il est évident qu'il faut
| conclure comme j'ai fait, c'est à savoir : Donc on peut
avec vérité assurer de Dieu qu'il existe ; et non pas
|! comme vous voulez : Donc nous pouvons assurer avec
vérité qu'il appartient à la nature de Dieu d'exister.
Et partant, pour user de l'exception que vous apportez
ensuite, il vous eût fallu nier la majeure, et dire que ce
que nous concevons clairement et distinctement apparte-
nir à la nature de quelque chose, ne peut pas pour cela
étre dit ou affirmé de cette chose, si ce n'est que sa nature
| soit possible, ou ne répugne point. Mais voyez, je vous
| prie, la faiblesse de cette exception. Car, ou bien par ce 18
mot de possible vous entendez, comme l'on fait d'ordi-
naire, tout ce qui ne répugne point à la pensée humaine,
| auquel sens il est manifeste que la nature de Dieu, de la
facon que je l'ai décrite, est possible, parce que je n'ai
rien supposé en elle, sinon ce que nous concevons claire-
ment et distinctement lui devoir appartenir, et ainsi je
n'ai rien supposé qui répugne à la pensée ou au concept
humain ; ou bien vous feignez quelque autre possibilité,
de la part de l'objet méme, laquelle, si elle ne convient
276 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES |
avec la précédente, ne peut jamais être connue par |
l'entendement humain ; et partant elle n'a pas plus de |
force pour nous obliger à nier la nature de Dieu ou son |
existence, que pour renverser toutes les autres choses qui
tombent sous la connaissance des hommes. Car, par la
méme raison que l'on nie que la nature de Dieu est |
possible, encore qu'il ne se rencontre aucune impossibi- |
lité de la part du concept ou de la pensée, mais qu'au |
contraire toutes les choses qui sont contenues dans ce |
concept de la nature divine, soient tellement connexes |
entre elles, qu'il nous semble y avoir de la contradiction |
à dire qu'il y en ait quelqu'une qui n'appartienne pas à -
la nature de Dieu, on pourra aussi nier qu'il soit possible
que les trois angles d'un triangle soient égaux à deux
droits, ou que celui qui pense actuellement existe ; et à
bien plus forte raison l'on pourra nier qu'il y ait rien de
vrai de toutes les choses que nous apercevons par les
sens ; et ainsi toute la connaissance humaine sera renver-
sée, mais ce ne sera pas avec aucune raison ou fon-
dement.
Et pour ce qui est de cet argument que vous comparez
avec le mien, à savoir : S'il n'implique point que Dieu
existe, il est certain qu'il existe ; mais il n'implique point ;
donc, etc., matériellement parlant il est vrai, mais formel-
lement c'est un sophisme. Car, dans la majeure, ce mot i/
implique regarde le concept de la cause par laquelle Dieu
peut étre, et, dans la mineure, il regarde le seul concept
de l'existence et de la nature de Dieu, comme il parait de
ce que, si on nie la majeure, il la faudra ainsi prouver :
Si Dieu n'existe point encore, il implique qu'il existe,
parce qu'on ne saurait assigner de cause suffisante pour
le produire ; mais il n'implique point qu'il existe, comme
il a été accordé dans la mineure ; donc, etc.
Et si on nie la mineure, il la faudra prouver ainsi :
Cette chose n'implique point, dans le concept formel
de laquelle il n'y a rien qui enferme contradiction ; mais
m dans le concept formel de l'existence ou de la nature
SECONDES RÉPONSES 273
divine, il n’y a rien qui enferme contradiction ; donc, etc.
Et ainsi ce mot i/ implique est pris en deux divers sens.
Car il se peut faire qu'on ne concevra rien dans la
chose méme qui empéche qu'elle ne puisse exister, et que
cependant on concevra quelque chose de la part de sa
| cause, qui empéche qu'elle ne soit produite.
Or, encore que nous ne concevions Dieu que trés
imparfaitement, cela n'empéche pas qu'il ne soit certain
que sa nature est possible, ou qu'elle n'implique point;
ni aussi que nous ne puissions assurer avec vérité que
nous l'avons assez soigneusement examinée, et assez clai-
rement connue (à savoir autant qu'il suffit pour connaitre
qu'elle est possible, et aussi que l'existence nécessaire lui
appartient). Car toute impossibilité, ou, s'il m'est permis
de me servir ici du mot de l'Ecole, toute implicance
| consiste seulement en notre concept ou pensée, qui ne
peut conjoindre les idées qui se contrarient les unes les
autres! ; et elle ne peut consister en aucune chose qui
soit hors de l'entendement, parce que, de cela méme
qu'une chose est hors de l'entendement, il est manifeste
qu'elle n'implique point, mais qu'elle est possible.
Or l'impossibilité que nous trouvons en nos pensées ne
vient que de ce qu'elles sont obscures et confuses, et il
n’y en peut avoir aucune dans celles qui sont claires et
| distinctes ; et partant, afin que nous puissions assurer
| que nous connaissons assez la nature de Dieu pour savoir
qu'il n’y a point de répugnance qu'elle existe, il suffit que
nous entendions clairement et distinctement toutes les
choses que nous apercevons étre en elle, quoique ces
| choses ne soient qu'en petit nombre, au regard de celles
que nous n'apercevons pas, bien qu'elles soient aussi en
elle; et qu'avec cela nous remarquions que l'existence
nécessaire est l'une des choses que nous apercevons ainsi
étre en Dieu.
1. Le latin dit : male conjungente, qui conjoint mal à propos des idées
qui se contrarient.
278 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
En septième lieu, yai déjà donné la raison, dans
l'abrégé de mes Méditations, pourquoi je n'ai rien dit ici
touchant l'immortalité de l'áàme; j'ai aussi fait voir ci-
devant comme quoi j'ai suffisamment prouvé la distinc-
tion qui est entre l'esprit et toute sorte de corps.
Quant à ce que vous ajoutez, que de la distinction de
l'àme d'avec le corps il ne s'ensuit pas qu'elle soit immor-
telle, parce que nonobstant cela on peut dire que Dieu l'a
faite d'une telle nature, que sa durée finit avec celle de la
12 > vie du corps, je confesse que je n'ai rien à y répondre;
car je n'ai pas tant de présomption que d'entreprendre
de déterminer, par la force du raisonnement humain, une
chose qui ne dépend que de la pure volonté de Dieu.
La connaissance naturelle nous apprend que l'esprit
est différent du corps, et qu'il est une substance ; et aussi
que le corps humain, en tant qu'il différe des autres
corps, est seulement composé d'une certaine configura-
tion de membres, et autres semblables accidents ; et enfin
que la mort du corps dépend seulement de quelque divi-
sion ou changement de figure. Or nous n'avons aucun
argument ni aucun exemple, qui nous persuade que la
mort, ou l'anéantissement d'une substance telle qu'est
l'esprit, doive suivre d'une cause si légère comme est un
changement de figure, qui n'est autre chose qu'un mode,
et encore un mode, non de l'esprit, mais du corps, qui
est réellement distinct de l'esprit. Et méme nous n'avons
aucun argument ni exemple, qui nous puisse persuader
qu'il y a des substances qui sont sujettes à étre anéanties.
Ce qui suffit pour conclure que l'esprit, ou l'àme de
l'homme, autant que cela peut étre connu par la philoso-
phie naturelle, est immortelle.
Mais si on demande si Dieu, par son absolue puis-
sance, n'a point peut-étre déterminé que les ámes
humaines cessent d'étre, au méme temps que les corps
auxquels elles sont unies sont détruits, c'est à Dieu seul
d'en répondre. Et puisqu'il nous a maintenant révélé que
cela n'arrivera point, il ne nous doit plus rester touchant
cela aucun doute.
SECONDES RÉPONSES 279
Au reste, j'ai beaucoup à vous remercier de ce que vous
avez daigné si officieusement, et avec tant de franchise,
m'avertir non seulement des choses qui vous ont semblé
dignes d'explication, mais aussi des difficultés qui pou-
valent m'être faites par les athées, ou par quelques
envieux et médisants.
Car encore que je ne voie rien, entre les choses que
vous m'avez proposées, que je n'eusse auparavant rejeté
ou expliqué dans mes Méditations (comme, par exemple,
ce que vous avez allégué des mouches qui sont produites
par le soleil, des Canadiens, des Ninivites, des Turcs, et
autres choses semblables, ne peut venir en l'esprit à ceux
qui, suivant l'ordre de ces Méditations, mettront à part
pour quelque temps toutes les choses qu'ils ont apprises
des sens, pour prendre garde à ce que dicte la plus pure
et plus saine raison, c'est pourquoi je pensais avoir déjà
rejeté toutes ces choses), encore, dis-je, que cela soit, je
juge néanmoins que ces objections seront utiles à mon
dessein, d'autant que je ne me promets pas d'avoir beau- 21
coup de lecteurs qui veuillent apporter tant d'attention
aux choses que j'ai écrites, qu'étant parvenus à la fin, ils
se ressouviennent de tout ce qu'ils auront lu auparavant ;
et ceux qui ne le feront pas, tomberont aisément en des
difficultés, auxquelles ils verront, puis aprés, que j'aurai
satisfait par cette réponse, ou du moins ils prendront de
là occasion d'examiner plus soigneusement la vérité.
Pour ce qui regarde le conseil que vous me donnez, de
disposer mes raisons selon la méthode des géométres,
afin que tout d'un coup les lecteurs les puissent com-
prendre, je vous dirai ici en quelle façon j'ai déjà tâché
ci-devant de la suivre, et comment j'y tâcherai encore ci-
aprés.
Dans la façon d'écrire des géomètres, je distingue deux
choses, à savoir l'ordre, et la maniére de démontrer.
L'ordre consiste en cela seulement, que les choses qui
sont proposées les premiéres doivent étre connues sans
l’aide des suivantes, et que les suivantes doivent après
étre disposées de telle facon, qu'elles soient démontrées
280 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
par les seules choses qui les précédent. Et certainement
j'ai tâché, autant que j'ai pu, de suivre cet ordre en mes
Méditations. Et c'est ce qui a fait que je n'ai pas traité,
dans la seconde, de la distinction de l'esprit d'avec le
corps, mais seulement dans la sixiéme, et que j'ai omis
de parler de beaucoup de choses dans tout ce traité,
parce qu'elles présupposaient l'explication de plusieurs
autres.
La maniére de démontrer est double : l'une se fait par
l'analyse ou résolution, et l'autre par la synthése ou com-
position.
L'analyse montre la vraie voie par laquelle une chose
a été méthodiquement inventée, et fait voir comment les
effets dépendent des causes ! ; en sorte que, si le lecteur
la veut suivre, et jeter les yeux soigneusement sur tout ce
qu'elle contient, il n'entendra pas moins parfaitement la
chose ainsi démontrée, et ne la rendra pas moins sienne,
que si lui-méme l'avait inventée.
Mais cette sorte de démonstration n'est pas propre à
convaincre les lecteurs opiniátres ou peu attentifs : car si
on laisse échapper, sans y prendre garde, la moindre des
choses qu'elle propose, la nécessité de ses conclusions ne
paraitra point ; et on n'a pas coutume d'y exprimer fort
amplement les choses qui sont assez claires de soi-même,
bien que ce soit ordinairement celles auxquelles il faut le
plus prendre garde.
122 La synthése, au contraire, par une voie tout autre, et
comme en examinant les causes par leurs effets (bien que
la preuve qu'elle contient soit souvent aussi des effets par
les caüuses)?, démontre à la vérité clairement ce qui est
contenu en ses conclusions, et se sert d'une longue suite
de définitions, de demandes, d'axiomes, de théorémes et
1. Le latin dit : l'analyse montre la vraie voie par laquelle une chose a
été méthodiquement et comme a priori inventée.
2. Le latin dit : /a synthése au contraire, par une voie opposée et
recherchée comme a posteriori (bien que la preuve elle-méme y soit sou-
vent davantage a priori que dans l'analyse).
SECONDES RÉPONSES 281
de problémes, afin que, si on lui nie quelques consé-
quences, elle fasse voir comment elles sont contenues
dans les antécédents, et qu'elle arrache le consentement
du lecteur, tant obstiné et opiniátre qu'il puisse étre, mais
elle ne donne pas, comme l'autre, une entiére satisfaction
aux esprits de ceux qui désirent d'apprendre, parce
qu'elle n'enseigne pas la méthode par laquelle la chose a
eté inventée.
Les anciens géomètres avaient coutume de se servir
seulement de cette synthése dans leurs écrits, non qu'ils
ignorassent entiérement l'analyse, mais, à mon avis, parce
qu'ils en faisaient tant d'état, qu'ils la réservaient pour
eux seuls, comme un secret d'importance.
Pour moi, j'ai suivi seulement la voie analytique dans
mes Méditations, parce qu'elle me semble étre la plus
| vraie, et la plus propre pour enseigner ;mais quant à la
synthèse, laquelle sans doute est celle que vous désirez ici
de moi, encore que, touchant les choses qui se traitent en
la géométrie, elle puisse utilement étre mise aprés l'ana-
lyse, elle ne convient pas toutefois si bien aux matiéres
qui appartiennent à la métaphysique. Car il y a cette dif-
férence, que les premiéres notions qui sont supposées
| pour démontrer les propositions géométriques, ayant de
la convenance avec les sens, sont reçues facilement d'un
chacun ; c'est pourquoi il n'y a point là de difficulté,
sinon à bien tirer les conséquences, ce qui se peut faire
| par toutes sortes de personnes, méme par les moins
| attentives, pourvu seulement qu'elles se ressouviennent
des choses p précédentes ;; et on les oblige
g aisément à s'en
| Souvenir, en distinguant autant de diverses propositions
qu'il y a de choses à remarquer dans la difficulté propo-
sée, afin qu'elles s'arrétent séparément sur chacune, et
qu'on les leur puisse citer par aprés, pour les avertir de
celles auxquelles elles doivent penser. Mais au contraire,
| touchant les questions qui appartiennent à la métaphy-
sique, la principale difficulté est de concevoir clairement
et distinctement les premières notions. Car, encore que
de leur nature elles ne soient pas moins claires, et méme
282 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
que souvent elles soient plus claires que celles qui sont
considérées par les géométres, néanmoins, d'autant
qu'elles semblent ne s'accorder pas avec plusieurs préju-
123 gés que nous avons reçus par les sens, et auxquels nous
sommes accoutumés dés notre enfance, elles ne sont par-
faitement comprises que par ceux qui sont fort attentifs
et qui s'étudient à détacher, autant qu'ils peuvent, leur
esprit du commerce des sens ; c'est pourquoi, si on les
proposait toutes seules, elles seraient aisément niées par
ceux qui ont l'esprit porté à la contradiction.
Ce qui a été la cause pourquoi j'ai plutót écrit des
Méditations que des disputes ou des questions, comme
font les philosophes, ou bien des théorémes ou des pro-
blémes, comme les géomètres, afin de témoigner par là
que je n'ai écrit que pour ceux qui se voudront donner
la peine de méditer avec moi sérieusement et considérer
les choses avec attention. Car, de cela méme que
quelqu'un se prépare pour impugner la vérité, il se rend
moins propre à la comprendre, d'autant qu'il détourne
son esprit de la considération des raisons qui la persua-
dent, pour l'appliquer à la recherche de celles qui la
détruisent.
Mais néanmoins, pour témoigner combien je défère à
votre conseil, je tácherai ici d'imiter la synthèse des géo-
mètres, et y ferai un abrégé des principales raisons dont
jai usé pour démontrer l'existence de Dieu, et la distinc-
tion qui est entre l'esprit et le corps humain : ce qui ne
servira peut-étre pas peu pour soulager l'attention des
lecteurs !.
Traduit de [Mais, objectera-t-on peut-étre ici, si l'on ne doit pas
AT, VIL,
157 chercher de raisons pour contredire quand on sait que ce
158 qui nous est proposé est bien la vérité, on a le droit, tant
que cela reste douteux, de peser toutes les raisons pour
et contre, afin de découvrir lesquelles sont les plus
1. Ce paragraphe remplace, dans la traduction française, un texte
latin beaucoup plus long (AT-VII, 157 à 159), dont nous donnons,
entre crochets, une traduction.
SECONDES RÉPONSES 283
solides, et mon exigence est donc injuste de vouloir qu'on
admette mes raisons pour vraies avant de les avoir exami-
nées, et d'interdire qu'on en considére d'autres qui les
contredisent.
Cette objection serait certes légitime si, parmi les
choses pour lesquelles je réclame un lecteur attentif et
non porté à contredire, il en était de telles qu'elles
pussent le détourner d'en considérer certaines autres
dans lesquelles on pourrait, si peu que ce soit, espérer
trouver plus de vérité que dans les miennes. Mais entre
celles que je propose se trouve ce grand doute universel,
et Je recommande surtout d'examiner toutes choses une
à une avec le plus grand soin et de n'admettre absolument
rien qui n'ait été si clairement et distinctement perçu que
nous ne puissions pas ne pas l'accorder; et, tout au
contraire, celles dont je désire détourner l'esprit des lec-
| teurs sont celles-là mêmes qu'ils n'ont jamais suffisam-
ment examinées et qu'ils n'ont tirées d'aucune raison
| solide, mais seulement des sens. Je ne pense donc pas que
personne puisse croire qu'il sera en plus grand danger de
se tromper, s'il considére seulement les choses que je lui
propose, que s'il en détourne son esprit, et le tourne vers
| d'autres qui en quelque manière leur font obstacle et
répandent sur elles des ténébres (c'est-à-dire vers les pré-
jugés des sens).
C'est pourquoi, non seulement c'est à bon droit que je
réclame de mes lecteurs une attention particuliére, et que
jai choisi de préférence à toutes les autres cette facon
d'écrire par laquelle j'ai pensé pouvoir me la concilier le
| plus possible, et de laquelle je me persuade que les lec-
teurs recueilleront plus de profit qu'ils n'en apercevront 59
| eux-mêmes, alors qu'au contraire, de la façon d'écrire
| synthétique, ils ont coutume de s'imaginer avoir appris
plus qu'ils n'en ont effectivement appris ;mais encore,
j'estime qu'il est juste que je récuse absolument les juge-
ments que ceux qui n'auront pas voulu méditer avec moi
et qui s'attacheront aux opinions qui les ont préoccupés
284 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
porteront sur les miennes, et que je les méprise comme
de nulle importance.
Mais parce que je sais combien 1l sera difficile, méme
à ceux qui feront attention et chercheront sérieusement
la vérité, de voir dans sa totalité le corps de mes Médita-
tions, et en méme temps d'en discerner chacun des
membres un à un, deux choses qu'il faut à mon avis faire
ensemble pour en retirer tout le fruit, J'ajouterai ici un
petit nombre de choses dans le style de la synthése qui,
je l’espère, ne seront pas sans les aider, pourvu cependant
qu'on remarque, s'il vous plait, que je ne veux pas en
embrasser ici autant que dans les Méditations, parce que
je devrais étre beaucoup plus prolixe qu'en celles-là, et
que méme ce que j'embrasserai, je ne l'expliquerai pas
avec exactitude, en partie pour faire bref, et en partie de
crainte que, estimant cet exposé suffisant, on examine
plus négligemment les Méditations elles-mêmes, d’où je
me persuade qu'on peut recueillir beaucoup plus de
profit.]
RAISONS
QUI PROUVENT L'EXISTENCE DE DIEU
ET LA DISTINCTION QUI EST ENTRE L'ESPRIT
ET LE CORPS HUMAIN
DISPOSÉES D'UNE FACON GÉOMÉTRIQUE
Définitions.
I. Par le nom de pensée, je comprends tout ce qui est «x
tellement en nous, que nous en sommes immédiatement ix
connaissants !. Ainsi toutes les opérations de la volonté,
| de l'entendement, de l'imagination et des sens, sont des
| pensées. Mais j'ai ajouté immédiatement, pour exclure les
| choses qui suivent et dépendent de nos pensées : par
exemple, le mouvement volontaire a bien, à la vérité, la
|volonté pour son principe, mais lui-même néanmoins
| n'est pas une pensée.
II. Par le nom d'idée, j'entends cette forme de chacune
| de nos pensées, par la perception immédiate de laquelle
nous avons connaissance de ces mémes pensées. En telle
| Sorte que je ne puis rien exprimer par des paroles, lorsque
| j'entends ce que je dis, que de cela même il ne soit certain
que j'ai en moi l'idée de la chose qui est signifiée par mes
| paroles. Et ainsi je n'appelle pas du nom d'idée les seules
| images qui sont dépeintes en la fantaisie ;au contraire,
je ne les appelle point ici de ce nom, en tant qu'elles sont
| en la fantaisie corporelle, c'est-à-dire en tant qu'elles sont
| dépeintes en quelques parties du cerveau, mais seulement
1. Le latin dit : consci, conscients (de même, à la définition suivante,
nous avons connaissance traduit le latin conscius sum, je suis conscient).
286 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
en tant qu'elles informent l'esprit méme, qui s'applique
à cette partie du cerveau.
III. Par la réalité objective d'une idée, j'entends l'entité
ou l'étre de la chose représentée par l'idée, en tant que
cette entité est dans l'idée ; et de la méme fagon, on peut
dire une perfection objective, ou un artifice objectif, etc.
Car tout ce que nous concevons comme étant dans les
objets des idées, tout cela est objectivement, ou par repré-
sentation, dans les idées mêmes.
125 IV. Les mêmes choses sont dites être formellement dans
les objets des idées, quand elles sont en eux telles que
nous les concevons ; et elles sont dites y être éminemment,
quand elles n'y sont pas à la vérité telles, mais qu'elles
sont si grandes, qu'elles peuvent suppléer à ce défaut par
leur excellence.
V. Toute chose dans laquelle réside immédiatement
comme dans son sujet, ou par laquelle existe quelque
chose que nous concevons, c'est-à-dire quelque propriété,
qualité, ou attribut, dont nous avons en nous une réelle
idée, s'appelle Substance. Car nous n'avons point d'autre
idée de la substance précisément prise, sinon qu'elle est
une chose dans laquelle existe formellement, ou éminem-
ment, ce que nous concevons, ou ce qui est objectivement
dans quelqu'une de nos idées, d'autant que la lumière
naturelle nous enseigne que le néant ne peut avoir aucun
attribut réel.
VI. La substance, dans laquelle réside immédiatement
la pensée, est ici appelée Esprit. Et toutefois ce nom est
équivoque, en ce qu'on l'attribue aussi quelquefois au
vent et aux liqueurs fort subtiles; mais je n'en sache
point de plus propre.
VII. La substance, qui est le sujet immédiat de l'exten-
sion et des accidents qui présupposent l'extension,
comme de la figure, de la situation, du mouvement local,
etc., s'appelle Corps. Mais de savoir si la substance qui
est appelée Esprit est la méme que celle que nous appe-
lons Corps, ou bien si elles sont deux substances diverses
et séparées, c'est ce qui sera examiné ci-après.
SECONDES RÉPONSES 287
VIII. La substance que nous entendons étre souverai-
nement parfaite, et dans laquelle nous ne concevons rien
qui enferme quelque défaut, ou limitation de perfection,
s'appelle Dieu.
IX. Quand nous disons que quelque attribut est
contenu dans la nature ou dans le concept d'une chose,
c'est de méme que si nous disions que cet attribut est vrai
de cette chose, et qu'on peut assurer qu'il est en elle.
X. Deux substances sont dites étre distinguées réelle-
ment, quand chacune d'elles peut exister sans l'autre.
Demandes.
Je demande, premiérement, que les lecteurs considérent
combien faibles sont les raisons qui leur ont fait jusques
ici ajouter foi à leurs sens, et combien sont incertains
tous les jugements qu'ils ont depuis appuyés sur eux ; et
qu'ils repassent si longtemps et si souvent cette considé-
. ration en leur esprit, qu'enfin ils acquièrent l'habitude de
. ne se plus confier si fort en leurs sens ; car j'estime que 126
cela est nécessaire pour se rendre capable de connaitre la
| vérité des choses métaphysiques, lesquelles ne dépendent
point des sens.
En second lieu, je demande qu'ils considèrent leur
propre esprit, et tous ceux de ses attributs dont ils recon-
naitront ne pouvoir en aucune façon douter, encore
méme qu'ils supposassent que tout ce qu'ils ont jamais
reçu par les sens fût entièrement faux ; et qu'ils ne cessent
point de le considérer, que premiérement ils n'aient
acquis l'usage de le concevoir distinctement, et de croire
| qu'il est plus aisé à connaître que toutes les choses corpo-
| relles.
En troisième lieu, qu'ils examinent diligemment les
propositions qui n'ont pas besoin de preuve pour étre
connues, et dont chacun trouve les notions en soi-méme,
| comme sont celles-ci : qu'une méme chose ne peut pas être
et n'étre point tout ensemble ; que le rien ne peut pas étre
| la cause efficiente d'aucune chose, et autres semblables;
288 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
et qu'ainsi ils exercent cette clarté de l'entendement qui
leur a été donnée par la nature, mais que les perceptions
des sens ont accoutumé de troubler et d'obscurcir, qu'ils
l'exercent, dis-je, toute pure et délivrée de leurs préjugés ;
car par ce moyen la vérité des axiomes suivants leur sera
fort évidente.
En quatrième lieu, qu'ils examinent les idées de ces
natures, qui contiennent en elles un assemblage de plu-
sieurs attributs ensemble, comme est la nature du tri-
angle, celle du carré ou de quelque autre figure ; comme
aussi la nature de l'esprit, la nature du corps, et, par-
dessus toutes, la nature de Dieu ou d'un étre souveraine-
ment parfait. Et qu'ils prennent garde qu'on peut assurer
avec vérité, que toutes ces choses-là sont en elles, que
nous concevons clairement y étre contenues. Par exemple,
parce que, dans la nature du triangle rectiligne, il est
contenu que ses trois angles sont égaux à deux droits, et
que dans la nature du corps ou d'une chose étendue la
divisibilité y est comprise (car nous ne concevons point
de chose étendue si petite, que nous ne la puissions divi-
ser, au moins par la pensée), il est vrai de dire que les
trois angles de tout triangle rectiligne sont égaux à deux
droits, et que tout corps est divisible.
En cinquième lieu, je demande qu'ils s'arrétent long-
temps à contempler la nature de l'étre souverainement
parfait; et, entre autres choses, qu'ils considérent que,
dans les idées de toutes les autres natures, l'existence pos-
sible se trouve bien contenue, mais que, dans l'idée de
Dieu, non seulement l'existence possible y est contenue,
mais de plus la nécessaire. Car, de cela seul, et sans aucun
raisonnement, ils connaitront que Dieu existe ; et il ne
127 leur sera pas moins clair et évident, sans autre preuve,
qu'il leur est manifeste que deux est un nombre pair, et
que trois est un nombre impair, et choses semblables. Car
il y a des choses qui sont ainsi connues sans preuves par
quelques-uns, que d'autres n'entendent que par un long
discours et raisonnement.
SECONDES RÉPONSES 289
En sixiéme lieu, que, considérant avec soin tous les
exemples d'une claire et distincte perception, et tous ceux
dont la perception est obscure et confuse, desquels j'ai
parlé dans mes Méditations, ils s'accoutument à distin-
guer les choses qui sont clairement connues, de celles qui
sont obscures; car cela s'apprend mieux par des
exemples que par des régles, et je pense qu'on n'en peut
donner aucun exemple, dont je n'aie touché quelque
chose. ;
En septiéme lieu, je demande que les lecteurs, prenant
garde qu'ils n'ont jamais reconnu aucune fausseté dans
les choses qu’ils ont clairement conçues, et qu'au
contraire ils n’ont jamais rencontré, sinon par hasard,
aucune vérité dans les choses qu'ils n’ont conçues
qu'avec obscurité, ils considérent que ce serait une chose
entiérement déraisonnable, si, pour quelques préjugés des
sens, ou pour quelques suppositions faites à plaisir, et
fondées sur quelque chose d'obscur et d'inconnu, ils
révoquaient en doute les choses que l'entendement
congoit clairement et distinctement. Au moyen de quoi
ils admettront facilement les axiomes suivants pour vrais
et indubitables, bien que j'avoue que plusieurs d'entre
eux eussent pu être mieux expliqués et eussent dû être
plutót proposés comme des théorémes que comme des
axiomes, si j'eusse voulu étre plus exact.
Axiomes ou Notions communes.
I. Il n'y a aucune chose existante de laquelle on ne
puisse demander quelle est la cause pourquoi elle existe.
Car cela méme se peut demander de Dieu ; non qu'il
| ait besoin d'aucune cause pour exister, mais parce que
l'immensité méme de sa nature est la cause ou la raison
pour laquelle il n'a besoin d'aucune cause pour exister.
II. Le temps présent ne dépend point de celui qui l'a
immédiatement précédé; c'est pourquoi il n'est pas
besoin d'une moindre cause pour conserver une chose,
que pour la produire la première fois.
290 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
III. Aucune chose, ni aucune perfection de cette chose
actuellement existante, ne peut avoir le Néant, ou une
chose non existante, pour la cause de son existence.
128 IV. Toute la réalité ou perfection qui est dans une
chose se rencontre formellement, ou éminemment, dans
sa cause première et totale.
V. D'oü il suit aussi que la réalité objective de nos idées
requiert une cause, dans laquelle cette méme réalité soit
contenue, non seulement objectivement, mais méme for-
mellement, ou éminemment. Et il faut remarquer que cet
axiome doit si nécessairement étre admis, que de lui seul
dépend la connaissance de toutes les choses, tant sen-
sibles qu'insensibles. Car d’où savons-nous, par exemple,
que le ciel existe ? Est-ce parce que nous le voyons ? Mais
cette vision ne touche point l'esprit, sinon en tant qu'elle
est une idée : une idée, dis-je, inhérente en l'esprit méme,
et non pas unc image dépeinte en la fantaisie; et, à
l'occasion de cette idée, nous ne pouvons pas juger que
le ciel existe, si ce n'est que nous supposions que toute
idée doit avoir une cause de sa réalité objective, qui soit
réellement existante ; laquelle cause nous jugeons que
c'est le ciel méme ; et ainsi des autres.
VI. Il y a divers degrés de réalité ou d'entité : car la
substance a plus de réalité que l'accident ou le mode, et
la substance infinie que la finie. C'est pourquoi aussi il y
a plus de réalité objective dans l'idée de la substance que
dans celle de l'accident, et dans l'idée de la substance
infinie que dans l'idée de la substance finie.
VII. La volonté se porte volontairement, et librement
(car cela est de son essence), mais néanmoins infaillible-
ment, au bien qui lui est clairement connu. C'est pour-
quoi, si elle vient à connaitre quelques perfections qu'elle
n'ait pas, elle se les donnera aussitót, si elles sont en sa
puissance ; car elle connaitra que ce lui est un plus grand
bien de les avoir, que de ne les avoir pas.
VIII. Ce qui peut faire le plus, ou le plus difficile, peut
aussi faire le moins, ou le plus aisé.
SECONDES RÉPONSES 291
IX. C'est une chose plus grande et plus difficile de
créer ou conserver une substance, que de créer ou conser-
ver ses attributs ou propriétés; mais ce n'est pas une
chose plus grande, ou plus difficile, de créer une chose
que de la conserver, ainsi qu'il a déjà été dit.
X. Dans l'idée ou le concept de chaque chose, l'exis-
tence y est contenue, parce que nous ne pouvons rien
concevoir que sous la forme d'une chose qui existe ; mais
avec cette différence que, dans le concept d'une chose
limitée, l'existence possible ou contingente est seulement
contenue, et dans le concept d'un étre souverainement
parfait, la parfaite et nécessaire y est comprise.
PROPOSITION PREMIERE
L'EXISTENCE DE DIEU SE CONNAÎT
DE LA SEULE CONSIDÉRATION DE SA NATURE
Démonstration.
Dire que quelque attribut est contenu dans la nature
ou dans le concept d’une chose, c’est le même que de dire
que cet attribut est vrai de cette chose, et qu’on peut
assurer qu'il est en elle (par la définition neuvième).
Or est-il que l’existence nécessaire est contenue dans la
nature ou dans le concept de Dieu (par laxiome
dixiéme).
Donc il est vrai de dire que l'existence nécessaire est
en Dieu, ou bien que Dieu existe.
Et ce syllogisme est le méme dont je me suis servi en
ma réponse au sixiéme article de ces objections ; et sa
conclusion peut étre connue sans preuve par ceux qui
sont libres de tous préjugés, comme il a été dit en la
cinquiéme demande. Mais parce qu'il n'est pas aisé de
parvenir à une si grande clarté d'esprit, nous tácherons
de prouver la méme chose par d'autres voies.
292 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
PROPOSITION SECONDE
L'EXISTENCE DE DIEU EST DÉMONTRÉE PAR
SES EFFETS, DE CELA SEUL QUE SON IDÉE EST EN NOUS
Démonstration.
La réalité objective de chacune de nos idées requiert
une cause dans laquelle cette méme réalité soit contenue,
non pas objectivement, mais formellement ou éminem-
ment (par l'axiome cinquième).
Or est-il que nous avons en nous l'idée de Dieu (par la
définition deuxiéme et huitiéme), et que la réalité objec-
tive de cette idée n'est point contenue en nous, ni formel-
lement, ni éminemment (par l'axiome sixiéme), et qu'elle
ne peut étre contenue dans aucun autre que dans Dieu
même (par la définition huitième).
Donc cette idée de Dieu, qui est en nous, demande
Dieu pour sa cause : et par conséquent Dieu existe (par
l'axiome troisiéme).
PROPOSITION TROISIÈME
L'EXISTENCE DE DIEU EST ENCORE DÉMONTRÉE DE
CE QUE NOUS-MÉMES, QUI AVONS EN NOUS SON
IDÉE, NOUS EXISTONS
Démonstration.
m — Si J'avais la puissance de me conserver moi-même,
j'aurais aussi, à plus forte raison, le pouvoir de me don-
ner toutes les perfections qui me manquent (par l'axiome
8 et 9) ; car ces perfections ne sont que des attributs de
la substance, et moi je suis une substance.
Mais je n'ai pas la puissance de me donner toutes ces
perfections, car autrement je les posséderais déjà (par
l'axiome 7).
Donc je n'ai pas la puissance de me conserver moi-
méme.
SECONDES RÉPONSES 293
En aprés, je ne puis exister sans étre conservé tant que
j'existe, soit par moi-méme, supposé que j'en aie le pou-
voir, soit par un autre qui ait cette puissance (par
l'axiome 1 et 2).
Or est-il que j'existe, et toutefois je n'ai pas la puis-
sance de me conserver moi-méme, comme je viens de
prouver.
Donc je suis conservé par un autre.
De plus, celui par qui je suis conservé a en soi formelle-
ment, ou éminemment, tout ce qui est en moi (par
l'axiome 4).
Or est-il que j'ai en moi l'idée ou la notion de plusieurs
perfections qui me manquent, et ensemble l'idée d'un
Dieu (par la définition 2 et 8).
Donc la notion de ces mêmes perfections est aussi en
celui par qui je suis conservé.
Enfin, celui-là méme par qui je suis conservé ne peut
avoir la notion d'aucunes perfections qui lui manquent,
c’est-à-dire qu'il n'ait point en soi formellement, ou émi-
nemment (par l'axiome 7) ; car, ayant la puissance de me
conserver, comme il a été dit maintenant, il aurait à plus
forte raison le pouvoir de se les donner lui-méme, s'il ne
les avait pas (par l'axiome 8 et 9).
Or est-il qu'il a la notion de toutes les perfections que
je reconnais me manquer, et que je congois ne pouvoir
étre qu'en Dieu seul, comme je viens de prouver.
Donc il les a déjà toutes en soi formellement, ou émi-
nemment ; et ainsi 1l est Dieu.
294 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
COROLLAIRE
31 DIEU A CRÉÉ LE CIEL ET LA TERRE, ET TOUT CE QUI
Y EST CONTENU, ET OUTRE CELA, IL PEUT FAIRE
TOUTES LES CHOSES QUE NOUS CONCEVONS
CLAIREMENT, EN LA MANIÈRE QUE NOUS
LES CONCEVONS
Démonstration.
Toutes ces choses suivent clairement de la proposition
précédente. Car nous y avons prouvé l'existence de Dieu,
parce qu'il est nécessaire qu'il y ait un étre qui existe,
dans laquelle toutes les perfections, dont il y a en nous
quelque idée, soient contenues formellement, ou émi-
nemment.
Or est-il que nous avons en nous l'idée d'une puissance
si grande, que, par celui-là seul en qui elle se retrouve,
non seulement le ciel et la terre, etc., doivent avoir été
créés, mais aussi toutes les autres choses que nous
connaissons comme possibles !.
Donc, en prouvant l'existence de Dieu, nous avons
aussi prouvé de lui toutes ces choses.
PROPOSITION QUATRIÈME
L'ESPRIT ET LE CORPS SONT RÉELLEMENT DISTINCTS
Démonstration.
Tout ce que nous concevons clairement peut être fait
par Dieu en la maniére que nous le concevons (par le
corollaire précédent).
Mais nous concevons clairement l'esprit, c'est-à-dire
une substance qui pense, sans le corps, c'est-à-dire sans
une substance étendue (par la demande 2); et d'autre
1. Le latin dit : non seulement le ciel et la terre, etc., ont été créés,
mais aussi toutes les autres choses que nous connaissons comme possibles
peuvent se produire, fieri possint.
SECONDES RÉPONSES 295
part nous concevons aussi clairement le corps sans
l'esprit (ainsi que chacun accorde facilement).
Donc, au moins par la toute-puissance de Dieu,
l'esprit peut étre sans le corps, et le corps sans l'esprit.
Maintenant les substances qui peuvent étre l'une sans
| l'autre sont réellement distinctes (par la définition 10).
Or est-il que l'esprit et le corps sont des substances
(par les définitions 5, 6 et 7) qui peuvent étre l'une sans
l'autre (comme je le viens de prouver).
Donc l'esprit et le corps sont réellement distincts.
Et il faut remarquer que je me suis ici servi de la toute-
puissance de Dieu pour en tirer ma preuve ; non qu'il soit
besoin de quelque puissance extraordinaire pour séparer
l'esprit d'avec le corps, mais parce que, n'ayant traité que
| de Dieu seul dans les propositions précédentes, je ne la
pouvais tirer d'ailleurs que de lui. Et il n'importe aucune-
ment par quelle puissance deux choses soient séparées,
| pour que nous connaissions qu'elles sont réellement dis-
tinctes.
TROISIÈMES OBJECTIONS
FAITES PAR
UN CÉLÈBRE PHILOSOPHE ANGLAIS !
AVEC LES RÉPONSES DE L'AUTEUR
OBJECTION PREMIÈRE
SUR LA PREMIERE MÉDITATION
DES CHOSES
QUI PEUVENT ÉTRE RÉVOQUÉES EN DOUTE
133 Il paraít assez, par les choses qui ont été dites dans cette
Méditation, qu'il n'y a point de marque certaine et évidente
par laquelle nous puissions reconnaítre et distinguer nos
songes de la veille et d'une vraie perception des sens ; et
partant, que les images des choses que nous sentons étant
éveillés, ne sont point des accidents attachés à des objets
extérieurs, et qu'elles ne sont point des preuves suffisantes
pour montrer que ces objets extérieurs existent en effet.
C'est pourquoi si, sans nous aider d'aucun autre raisonne-
ment, nous suivons seulement nos sens, nous avons juste
sujet de douter si quelque chose existe ou non. Nous recon-
naissons donc la vérité de cette Méditation. Mais d'autant
que Platon a parlé de cette incertitude des choses sensibles,
et plusieurs autres anciens philosophes avant et aprés lui,
et qu'il est aisé de remarquer la difficulté qu'il y a de dis-
cerner la veille du sommeil, j'eusse voulu que cet excellent
1. Thomas Hobbes (1588-1679) s'opposa à Descartes sur les prin-
cipes de la physique et de la métaphysique. Descartes ne rendra justice
qu'à sa grandeur de philosophe politique (lettre de 1643, AT-IV-67).
TROISIÈMES OBJECTIONS ET RÉPONSES 297
auteur de nouvelles spéculations se füt abstenu de publier
des choses si vieilles.
RÉPONSE
Les raisons de douter, qui sont ici reçues pour vraies
par ce philosophe, n'ont été proposées par moi que
comme vraisemblables ; et je m'en suis servi, non pour
les débiter comme nouvelles, mais en partie pour prépa-
rer les esprits des lecteurs à considérer les choses intellec-
tuelles et les distinguer des corporelles, à quoi elles m'ont
toujours semblé trés nécessaires; en partie pour y
répondre dans les Méditations suivantes ; et en partie
aussi pour faire voir combien les vérités que je propose
ensuite sont fermes et assurées, puisqu'elles ne peuvent
étre ébranlées par des doutes si généraux et si extraordi-
naires. Et ce n'a point été pour acquérir de la gloire que 34
| Je les ai rapportées, mais je pense n'avoir pas été moins
obligé de les expliquer, qu'un médecin de décrire la mala-
die dont il a entrepris d'enseigner la cure.
OBJECTION SECONDE
SUR LA SECONDE MÉDITATION
DE LA NATURE DE UESPRIT HUMAIN
Je suis une chose qui pense. C'est fort bien dit ; car, de
ce que je pense, ou de ce que j'ai une idée, soit en veillant,
soit en dormant, l'on infére que je suis pensant : car ces
deux choses, je pense et je suis pensant, signifient la méme
chose. De ce que je suis pensant, il s'ensuit que je suis,
| parce que ce qui pense n'est pas un rien. Mais où notre
auteur ajoute : c'est-à-dire, un esprit, une âme, un enten-
dement, une raison, de là naît un doute. Car ce raisonne-
ment ne me semble pas bien déduit, de dire : je suis
pensant, donc je suis une pensée; ou bien je suis intelli-
gent, donc je suis un entendement. Car de la méme façon
298 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
je pourrais dire : je suis promenant, donc je suis une pro-
menade. Monsieur Descartes donc prend la chose intelli-
gente et l'intellection, qui en est l'acte, pour une méme
chose ; ou du moins il dit que c'est le méme que la chose
qui entend et l'entendement, qui est une puissance ou
faculté d'une chose intelligente. Néanmoins tous les philo-
sophes distinguent le sujet de ses facultés et de ses actes,
c'est-à-dire de ses propriétés et de ses essences, car c'est
autre chose que la chose méme qui est, et autre chose que
son essence. I] se peut donc faire qu'une chose qui pense
soit le sujet de l'esprit, de la raison, ou de l'entendement,
et partant, que ce soit quelque chose de corporel, dont le
contraire est pris, ou avancé, et n'est pas prouvé. Et néan-
moins c'est en cela que consiste le fondement de la conclu-
sion qu'il semble que Monsieur Descartes veuille établir.
Au méme endroit il dit : Pai reconnu que j'existe, je
cherche maintenant qui je suis, moi que j'ai reconnu étre.
Or il est trés certain que cette notion et connaissance de
moi-méme, ainsi précisément prise, ne dépend point des
choses dont l'existence ne m'est pas encore connue.
Il est très certain que la connaissance de cette proposi-
tion : j'existe, dépend de celle-ci : je pense, comme il nous
a fort bien enseigné. Mais d'où nous vient la connaissance
de celle-ci : je pense ? Certes, ce n'est point d'autre chose,
que de ce que nous ne pouvons concevoir aucun acte sans
son sujet, comme la pensée sans une chose qui pense, la
science sans une chose qui sache, et la promenade sans une
chose qui se proméne.
135 Et de là il semble suivre, qu'une chose qui pense est
quelque chose de corporel ; car les sujets de tous les actes
semblent étre seulement entendus sous une raison corpo-
relle; ou sous une raison de matiére, comme il a lui-méme
montré un peu aprés par l'exemple de la cire, laquelle,
quoique sa couleur, sa dureté, sa figure, et tous ses autres
actes soient changés, est toujours conçue être la même
chose, c'est-à-dire la méme matière sujette à tous ces chan-
gements. Or ce n'est pas par une autre pensée qu'on infére
que je pense ; car, encore que quelqu'un puisse penser qu'il
TROISIÈMES OBJECTIONS ET RÉPONSES 299
a pensé (laquelle pensée n'est rien autre chose qu'un souve-
nir), néanmoins il est tout à fait impossible de penser qu'on
pense, ni de savoir qu'on sait ; car ce serait une interroga-
tion qui ne finirait jamais : d’où savez-vous que vous savez
que vous savez que vous savez, etc. ?
Et partant, puisque la connaissance de cette proposi-
tion : j'existe, dépend de la connaissance de celle-ci : je
pense ; et la connaissance de celle-ci, de ce que nous ne
pouvons séparer la pensée d'une matiére qui pense; il
semble qu'on doit plutót inférer qu'une chose qui pense est
matérielle, qu'immatérielle.
RÉPONSE
Où j'ai dit : c'est-à-dire un esprit, une âme, un entende-
ment, une raison, etc., je n'ai point entendu par ces noms
les seules facultés, mais les choses douées de la faculté
de penser, comme par les deux premiers on a coutume
d'entendre, et assez souvent aussi par les deux derniers :
ce que j'ai si souvent expliqué, et en termes si exprès, que
je ne vois pas qu'il y ait eu lieu d'en douter.
Et il n'y a point ici de rapport ou de convenance entre
la promenade et la pensée, parce que la promenade n'est
jamais prise autrement que pour l'action méme ; mais la
pensée se prend quelquefois pour l'action, quelquefois
pour la faculté, et quelquefois pour la chose en laquelle
réside cette faculté.
Et je ne dis pas que l'intellection et la chose qui entend
soient une méme chose, non pas méme la chose qui
entend et l'entendement, si l'entendement est pris pour
une faculté, mais seulement lorsqu'il est pris pour la
chose méme qui entend. Or j'avoue franchement que
pour signifier une chose ou une substance, laquelle je
voulais dépouiller de toutes les choses qui ne lui appar-
tiennent point, je me suis servi de termes autant simples
et abstraits que j'ai pu, comme au contraire ce philo-
sophe, pour signifier la méme substance, en emploie ix
300 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
d'autres fort concrets et composés, à savoir ceux de sujet,
de matière et de corps, afin d'empécher, autant qu'il peut,
qu'on ne puisse séparer la pensée d'avec le corps. Et je
ne crains pas que la fagon dont il se sert, qui est de
joindre ainsi plusieurs choses ensemble, soit trouvée plus
propre pour parvenir à la connaissance de la vérité,
qu'est la mienne, par laquelle je distingue, autant que je
puis, chaque chose. Mais ne nous arrétons pas davantage
aux paroles, venons à la chose dont il est question.
Il se peut faire, dit-il, qu'une chose qui pense soit quelque
chose de corporel. dont le contraire est pris et n'est pas
prouvé. Tant s'en faut. Je n'ai point avancé le contraire,
et ne m'en suis en facon quelconque servi pour fonde-
ment, mais je l'ai laissé entiérement indéterminé jusqu'à
la sixième Méditation, dans laquelle il est prouvé.
En aprés, il dit fort bien que nous ne pouvons concevoir
aucun acte sans son sujet, comme la pensée sans une chose
qui pense, parce que la chose qui pense n'est pas un rien ;
mais c'est sans aucune raison, et contre toute bonne
logique, et méme contre la facon ordinaire de parler, qu'il
ajoute que de là il semble suivre qu'une chose qui pense est
quelque chose de corporel ; car les sujets de tous les actes
sont bien à la vérité entendus comme étant des sub-
stances (ou, si vous voulez, comme des matiéres, à savoir
des matiéres métaphysiques), mais non pas pour cela
comme des corps.
Au contraire, tous les logiciens, et presque tout le
monde avec eux, ont coutume de dire qu'entre les sub-
stances les unes sont spirituelles, et les autres corporelles.
Et je n'ai prouvé autre chose par l'exemple de la cire,
sinon que la couleur, la dureté, la figure, etc., n'appar-
tiennent point à la raison formelle! de la cire; c'est-à-
dire qu'on peut concevoir tout ce qui se trouve
nécessairement dans la cire, sans avoir besoin pour cela
de penser à elles. Je n'ai point aussi parlé en ce lieu-là de
la raison formelle de l'esprit, ni même de celle du corps.
1. Terme de l'Ecole qui désigne la nature ou essence.
TROISIÈMES OBJECTIONS ET RÉPONSES 301
Et il ne sert de rien de dire, comme fait ici ce philo-
sophe, qu'une pensée ne peut pas étre le sujet d'une autre
pensée. Car qui a jamais feint cela que lui ? Mais je tâche-
rai ici d'expliquer toute la chose dont il est question en
peu de paroles.
Il est certain que la pensée ne peut pas étre sans une
chose qui pense, et en général aucun accident ou aucun
acte ne peut étre sans une substance de laquelle il soit
l'acte. Mais, d'autant que nous ne connaissons pas la
substance immédiatement par elle-méme, mais seulement
parce qu'elle est le sujet de quelques actes, il est fort
convenable à la raison, et l'usage méme le requiert, que 37
nous appelions de divers noms ces substances que nous
connaissons étre les sujets de plusieurs actes ou accidents
entiérement différents, et qu'apres cela nous examinions
si ces divers noms signifient des choses différentes, ou
une seule et méme chose.
Or il y a certains actes que nous appelons corporels,
comme la grandeur, la figure, le mouvement, et toutes
les autres choses qui ne peuvent être conçues sans une
extension locale, et nous appelons du nom de corps la
substance en laquelle ils résident; et on ne peut pas
feindre que ce soit une autre substance qui soit le sujet
de la figure, une autre qui soit le sujet du mouvement
local, etc., parce que tous ces actes conviennent entre
eux, en ce qu'ils présupposent l'étendue. En aprés, il y a
d'autres actes que nous appelons intellectuels !, comme
entendre, vouloir, imaginer, sentir, etc., tous lesquels
conviennent entre eux en ce qu'ils ne peuvent étre sans
pensée, ou perception, ou conscience et connaissance ; et
la substance en laquelle ils résident, nous disons que c'est
une chose qui pense, ou un esprit, ou de quelque autre
nom que nous veuillions l'appeler, pourvu que nous ne
la confondions point avec la substance corporelle,
d'autant que les actes intellectuels n'ont aucune affinité
avec les actes corporels, et que la pensée, qui est la raison
1. Le latin dit : cogitativos, que nous appelons des actes de pensée.
302 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
commune en laquelle ils conviennent, différe totalement
de l'extension, qui est la raison commune des autres.
Mais, aprés que nous avons formé deux concepts clairs
et distincts de ces deux substances, il est aisé de
connaître, par ce qui a été dit en la sixième Méditation,
si elles ne sont qu'une méme chose, ou si elles en sont
deux différentes.
OBJECTION TROISIÈME
Qu'y a-t-il donc qui soit distingué de ma pensée ? Qu'y
a-t-il que l'on puisse dire étre séparé de moi-méme ?
Quelqu'un répondra peut-étre à cette question : Je suis
distingué de ma pensée, moi-méme qui pense : et
quoiqu'elle ne soit pas à la vérité séparée de moi-méme,
elle est néanmoins différente de moi : de la méme façon
que la promenade (comme il a été dit ci-dessus) est distin-
guée de celui qui se proméne. Que si Monsieur Descartes
13 eo montre que celui qui entend et l'entendement sont une
méme chose, nous tomberons dans cette facon de parler
scolastique : l'entendement entend, la vue voit, la volonté
veut ; et par une juste analogie, la promenade, ou du moins
la faculté de se promener, se proménera : toutes lesquelles
choses sont obscures, impropres, et trés indignes de la net-
teté ordinaire de Monsieur Descartes.
RÉPONSE
Je ne nie pas que moi, qui pense, sois distingué de ma
pensée, comme une chose l'est de son mode ; mais où je
demande : qu'y a-t-il donc qui soit distingué de ma pen-
sée ? j'entends cela des diverses façons de penser, qui sont
là énoncées, et non pas de ma substance ; et où j'ajoute :
qu'y a-t-il que l'on puisse dire être séparé de moi-même ?
je veux dire seulement que toutes ces manières de penser,
qui sont en moi, ne peuvent avoir aucune existence hors
| TROISIÉMES OBJECTIONS ET RÉPONSES 303
de moi : et je ne vois pas qu'il y ait en cela aucun lieu de
doute, ni pourquoi l'on me blâme ici d'obscurité.
OBJECTION QUATRIÈME
Il faut donc que je demeure d'accord que je ne saurais
pas méme concevoir par l'imagination ce que c'est que
cette cire, et qu'il n'y a que mon entendement seul qui le
congoive.
Il y a grande différence entre imaginer, c'est-à-dire avoir
quelque idée, et concevoir, de l'entendement, c'est-à-dire
conclure, en raisonnant, que quelque chose est ou existe ;
mais Monsieur Descartes ne nous a pas expliqué en quoi
ils différent. Les anciens Péripatéticiens ont aussi enseigné
assez clairement que la substance ne s'aperçoit point par
les sens, mais qu'elle se collige par la raison.
Que dirons-nous maintenant, si peut-étre le raisonne-
ment n'est rien autre chose qu'un assemblage et enchaíne-
ment de noms par ce mot est ? D'où il s'ensuivrait que, par
la raison, nous ne concluons rien du tout touchant la nature
| des choses, mais seulement touchant leurs appellations,
| c'est-à-dire que, par elle, nous voyons simplement si nous
assemblons bien ou mal les noms des choses, selon les
| conventions que nous avons faites à notre fantaisie tou-
| chant leurs significations. Si cela est ainsi, comme il peut
| être, le raisonnement dépendra des noms, les noms de l'ima-
gination, et l'imagination peut-étre (et ceci selon mon sen-
timent) du mouvement des organes corporels; et ainsi
|! l'esprit ne sera rien autre chose qu'un mouvement en cer-
taines parties du corps organique.
RÉPONSE
J'ai expliqué, dans la seconde Méditation, la différence 39
qui est entre l'imagination et le pur concept de l'entende-
ment ou de l'esprit, lorsqu'en l'exemple de la cire j'ai fait
voir quelles sont les choses que nous imaginons en elle,
304 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
et quelles sont celles que nous concevons par le seul
entendement ; mais j'ai encore expliqué ailleurs comment
nous entendons autrement une chose que nous ne l'ima-
ginons, en ce que, pour imaginer, par exemple, un penta-
gone, il est besoin d'une particuliére contention d'esprit
qui nous rende cette figure (c'est-à-dire ses cinq cótés et
l'espace qu'ils renferment) comme présente, de laquelle
nous ne nous servons point pour concevoir. Or l'assem-
blage qui se fait dans le raisonnement n'est pas celui des
noms, mais bien celui des choses signifiées par les noms ;
et je m'étonne que le contraire puisse venir en l'esprit de
personne.
Car qui doute qu'un Frangais et qu'un Allemand ne
puissent avoir les mémes pensées ou raisonnements tou-
chant les mêmes choses, quoique néanmoins ils
conçoivent des mots entièrement différents ? Et ce philo-
sophe ne se condamne-t-il pas lui-même, lorsqu'il parle
des conventions que nous avons faites à notre fantaisie
touchant la signification des mots ? Car s’il admet que
quelque chose est signifié par les paroles, pourquoi ne
veut-il pas que nos discours et raisonnements soient plu-
tót de la chose qui est signifiée, que des paroles seules ?
Et certes, de la méme facon et avec une aussi juste raison
qu'il conclut que l'esprit est un mouvement, il pourrait
aussi conclure que la terre est le ciel, ou telle autre chose
qu'il lui plaira ; parce qu'il n’y a point d'autres choses au
monde, entre lesquelles il n'y ait autant de convenance
qu'il y en a entre le mouvement et l'esprit, qui sont de
deux genres entiérement différents.
OBJECTION CINQUIÈME
SUR LA TROISIÈME MÉDITATION
DE DIEU
Quelqu'unes d'entre elles (à savoir d'entre les pensées
des hommes) sont comme les images des choses, aux-
quelles seules convient proprement le nom d'idée, comme
TROISIÈMES OBJECTIONS ET RÉPONSES 305
lorsque je pense à un homme, à une chimère, au ciel, à
un ange, ou à Dieu.
Lorsque je pense à un homme, je me représente une idée
ou une image composée de couleur et de figure, de laquelle 40
Je puis douter si elle a la ressemblance d'un homme, ou si
elle ne l'a pas. Il en est de méme, lorsque je pense au ciel.
Lorsque je pense à une chimére, je me représente une idée,
ou une image, de laquelle je puis douter si elle est le por-
trait de quelque animal qui n'existe point, mais qui puisse
étre, ou qui ait été autrefois, ou bien qui n'ait jamais été.
Et lorsque quelqu'un pense à un ange, quelquefois
l'image d'une flamme se présente à son esprit, et quelque-
fois celle d'un jeune enfant qui a des ailes, de laquelle je
pense pouvoir dire avec certitude qu'elle n'a point la res-
semblance d'un ange, et partant, qu'elle n'est point l'idée
d'un ange ; mais, croyant qu'il y a des créatures invisibles
et immatérielles, qui sont les ministres de Dieu, nous don-
nons à une chose que nous croyons ou supposons, le nom
d'ange, quoique néanmoins l'idée sous laquelle j'imagine un
ange soit composée des idées des choses visibles.
Il en est de méme du nom vénérable de Dieu, de qui
nous n'avons aucune image ou idée ; c'est pourquoi on nous
défend de l'adorer sous une image, de peur qu'il ne nous
semble que nous concevions celui qui est inconcevable.
Nous n'avons donc point en nous, ce semble, aucune idée
de Dieu; mais tout ainsi qu'un aveugle-né, qui s'est plu-
sieurs fois approché du feu et qui en a senti la chaleur,
reconnaít qu'il y a quelque chose par quoi il a été échauffé,
et, entendant dire que cela s'appelle du feu, conclut qu'il y
a du feu, et néanmoins n'en connaît pas la figure ni la cou-
leur, et n'a, à vrai dire, aucune idée, ou image du feu, qui
se présente à son esprit ; de méme l'homme, voyant qu'il
doit y avoir quelque cause de ses images ou de ses idées,
et de cette cause une autre premiére, et ainsi de suite, est
enfin conduit à une fin, ou à une supposition de quelque
cause éternelle, qui, parce qu'elle n'a jamais commencé
d'étre, ne peut avoir de cause qui la précéde, ce qui fait
qu'il conclut nécessairement qu'il y a un étre éternel qui
306 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
existe; et néanmoins il n'a point d'idée qu'il puisse dire
étre celle de cet étre éternel, mais il nomme ou appelle
du nom de Dieu cette chose que la foi ou sa raison lui
persuade.
Maintenant, d'autant que de cette supposition, à savoir
que nous avons en nous l'idée de Dieu, Monsieur Descartes
vient à la preuve de ce théoréme : que Dieu (c'est-à-dire
un être tout-puissant, trés sage, Créateur de l'Univers, etc.)
existe, il a dû mieux expliquer cette idée de Dieu, et de là
en conclure non seulement son existence, mais aussi la cré-
ation du monde.
RÉPONSE
141 Par le nom d'idée, il veut seulement qu'on entende ici
les images des choses matérielles dépeintes en la fantaisie
corporelle ; et cela étant supposé, 1l lui est aisé de mon-
trer qu'on ne peut avoir aucune propre et véritable idée
de Dieu ni d'un ange ; mais j'ai souvent averti, et princi-
palement en ce lieu-là méme, que je prends le nom d'idée
pour tout ce qui est concu immédiatement par l'esprit.
En sorte que, lorsque je veux et que je crains, parce que
je conçois en méme temps que je veux et que je crains,
ce vouloir et cette crainte sont mis par moi au nombre
des idées ; et je me suis servi de ce nom, parce qu'il était
déjà communément recu par les philosopbes, pour signi-
fier les formes des conceptions de l'entendement divin,
encore que nous ne reconnaissions en Dieu aucune fan-
taisie ou imagination corporelle ; et je n'en savais point
de plus propre. Et je pense avoir assez expliqué l'idée de
Dieu, pour ceux qui veulent concevoir le sens que je
donne à mes paroles ;mais pour ceux qui s'attachent à
les entendre autrement que je ne fais, je ne le pourrais
jamais assez. Enfin, ce qu'il ajoute ici de la création du
monde, est tout à fait hors de propos ; car j'ai trouvé que
Dieu existe, avant que d'examiner s'il y avait un monde
créé par lui, et de cela seul que Dieu, c'est-à-dire un étre
TROISIÈMES OBJECTIONS ET RÉPONSES 307
souverainement puissant, existe, il suit que, s'il y a un
monde, il doit avoir été créé par lui.
OBJECTION SIXIÈME
Mais il y en a d'autres (à savoir d'autres pensées) qui
contiennent de plus d'autres formes : par exemple,
lorsque je veux, que je crains, que j'affirme, que je nie, je
congois bien, à la vérité, toujours quelque chose comme
le sujet de l'action de mon esprit, mais j'ajoute aussi
quelque autre chose par cette action à l'idée que j'ai de
cette chose-là ;et de ce genre de pensées, les unes sont
appelées volontés ou affections, et les autres jugements.
Lorsque quelqu'un veut ou craint, il a bien, à la vérité,
l'image de la chose qu'il craint et de l'action qu'il veut ;
mais qu'est-ce que celui qui veut, ou qui craint, embrasse
de plus par sa pensée, cela n'est pas ici expliqué. Et
quoiqu'à le bien prendre la crainte soit une pensée, je ne
vois pas comment elle peut étre autre que la pensée ou 142
l'idée de la chose que l'on craint. Car qu'est-ce autre chose
que la crainte d'un lion qui s'avance vers nous, sinon l'idée
de ce lion, et l'effet (qu'une telle idée engendre dans le
cœur) par lequel celui qui craint est porté à ce mouvement
animal que nous appelons fuite ? Maintenant ce mouve-
ment de fuite n'est pas une pensée ; et partant, il reste que,
dans la crainte, il n'y a point d'autre pensée, que celle qui
consiste en la ressemblance de la chose que l'on craint. Le
méme se peut dire aussi de la volonté.
Davantage, l'affirmation et la négation ne se font point
sans parole et sans noms; d'où vient que les bêtes ne
peuvent rien affirmer ni nier, non pas méme par la pensée,
et partant, ne peuvent aussi faire aucun jugement. Et néan-
moins la pensée peut étre semblable dans un homme et dans
une béte ; car, quand nous affirmons qu'un homme court,
nous n'avons point d'autre pensée que celle qu'a un chien
qui voit courir son maítre, et partant, l'affirmation et la
négation n'ajoutent rien aux simples pensées, si ce n'est
308 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
peut-étre la pensée que les noms, dont l'affirmation est
composée, sont les noms de la chose méme qui est en
l'esprit de celui qui affirme ; et cela n'est rien autre chose
que comprendre par la pensée la ressemblance de la chose,
mais cette ressemblance deux fois.
RÉPONSE
Il est de soi trés évident, que c'est autre chose de voir
un lion, et ensemble de le craindre, que de le voir seule-
ment ; et tout de méme, que c'est autre chose de voir un
homme qui court, que d'assurer qu'on le voit. Et je ne
remarque rien ici qui ait besoin de réponse ou d'expli-
cation.
OBJECTION SEPTIÈME
Il me reste seulement à examiner de quelle façon j'ai
acquis cette idée ; car je ne l'ai point reque par les sens,
et jamais elle ne s'est offerte à moi contre mon attente,
comme font les idées des choses sensibles, lorsque ces
choses se présentent aux organes extérieurs de mes sens,
ou qu'elles semblent s'y présenter. Elle n'est pas aussi
une pure production ou fiction de mon esprit, car il n'est
pas en mon pouvoir d'y diminuer, ni d'y ajouter aucune
chose; et partant, il ne reste plus autre chose à dire,
sinon que, comme l'idée de moi-méme, elle est née et
produite avec moi, dés lors que j'ai été créé.
143 S'il n'y a point d'idée de Dieu (or on ne prouve point
qu'il y en ait), comme il semble qu'il n'y en a point, toute
cette recherche est inutile. Davantage l'idée de moi-méme
me vient (si on regarde le corps) principalement de la vue ;
(si l'âme) nous n'en avons aucune idée ; mais la raison
nous fait conclure qu'il y a quelque chose de renfermé dans
le corps humain, qui lui donne le mouvement animal par
TROISIÈMES OBJECTIONS ET RÉPONSES 309
lequel il sent et se meut ; et cela, quoi que ce soit, sans
aucune idée, nous l'appelons àme.
RÉPONSE
S'il y a une idée de Dieu (comme il est manifeste qu'il
y en a une), toute cette objection est renversée ; et
lorsqu'on ajoute que nous n'avons point l'idée de l'àme,
mais qu'elle se collige par la raison, c'est de méme que
si on disait qu'on n'en a point d'image dépeinte en la
fantaisie, mais qu'on en a néanmoins cette notion que
jusques ici j'ai appelée du nom d'idée.
OBJECTION HUITIÈME
Mais l'autre idée du soleil est prise des raisons de
l'astronomie, c'est-à-dire de certaines notions qui sont
naturellement en moi.
Il semble qu'il ne puisse y avoir en méme temps qu'une
idée du soleil, soit qu'il soit vu par les yeux, soit qu'il soit
concu par le raisonnement étre plusieurs fois plus grand
qu'il ne paraît à la vue ; car cette dernière n'est pas l'idée
du soleil, mais une conséquence de notre raisonnement, qui
nous apprend que l'idée du soleil serait plusieurs fois plus
grande, s'il était regardé de beaucoup plus prés. Il est vrai
qu'en divers temps il peut y avoir diverses idées du soleil,
comme si en un temps il est regardé seulement avec les
yeux, et en un autre avec une lunette d'approche ; mais les
raisons de l'astronomie ne rendent point l'idée du soleil plus
grande ou plus petite, seulement elles nous enseignent que
l'idée sensible du soleil est trompeuse.
310 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
RÉPONSE
Derechef, ce qui est dit ici n'étre point l'idée du soleil,
et néanmoins est décrit, c'est cela méme que j'appelle
idée. Et pendant que ce philosophe ne veut pas convenir
avec moi de la signification des mots, il ne me peut rien
objecter qui ne soit frivole.
OBJECTION NEUVIEME
Car il est certain que les idées qui me représentent des
substances sont quelque chose de plus, et pour ainsi dire,
ont plus de réalité objective que celles qui me repré-
sentent seulement des modes ou accidents ; et derechef
celle par laquelle je congois un Dieu souverain, éternel,
infini, tout connaissant, tout-puissant, et créateur univer-
sel de toutes les choses qui sont hors de lui, a sans doute
en soi plus de réalité objective que celles par qui les sub-
stances finies me sont représentées.
J'ai déjà plusieurs fois remarqué ci-devant que nous
n'avons aucune idée de Dieu ni de l'áme ; j'ajoute mainte-
nant : ni de la substance ; car j'avoue bien que la sub-
stance, en tant qu'elle est une matiére capable de recevoir
divers accidents, et qui est sujette à leurs changements, est
apercue et prouvée par le raisonnement ; mais néanmoins
elle n'est point conçue, ou nous n'en avons aucune idée. Si
cela est vrai, comment peut-on dire que les idées qui nous
représentent des substances, sont quelque chose de plus et
ont plus de réalité objective, que celles qui nous repré-
sentent des accidents? Davantage, que Monsieur Des-
cartes considére derechef ce qu'il veut dire par ces mots,
ont plus de réalité. La réalité reçoit-elle le plus et le
moins ? Ou, s'il pense qu'une chose soit plus chose qu'une
autre, qu'il considére comment il est possible que cela
puisse étre expliqué avec toute la clarté et l'évidence qui
TROISIÈMES OBJECTIONS ET RÉPONSES 311
est requise en une démonstration, et avec laquelle il a plu-
sieurs fois traité d'autres matiéres.
RÉPONSE
J'ai plusieurs fois dit que j'appelais du nom d'idée cela
méme que la raison nous fait connaitre, comme aussi
toutes les autres choses que nous concevons, de quelque
façon que nous les concevions. Et i'ai suffisamment
expliqué comment la réalité reçoit le plus et le moins, en
disant que la substance est quelque chose de plus que le
mode, et que, s'il y a des qualités réelles ou des sub-
stances incomplétes, elles sont aussi quelque chose de
plus que les modes, mais quelque chose de moins que les
substances complètes ; et enfin que, s'il y a une substance
infinie et indépendante, cette substance est plus chose, ou
a plus de réalité, c'est-à-dire participe plus de l'étre ou
de la chose, que la substance finie et dépendante. Ce qui
est de soi si manifeste, qu'il n'est pas besoin d'y apporter
une plus ample explication.
OBJECTION DIXIÈME
Et partant, il ne reste que la seule idée de Dieu, dans
laquelle il faut considérer s'il y a quelque chose qui n'ait
| pu venir de moi-même. Par le nom de Dieu, j'entends
une substance infinie, indépendante, souverainement
intelligente, souverainement puissante, et par laquelle
tant moi que tout ce qui est au monde, s'il y a quelque
| monde, a été créé. Toutes lesquelles choses sont telles
que, plus j'y pense, et moins me semblent-elles pouvoir
venir de moi seul. Et par conséquent il faut conclure
nécessairement de tout ce qui a été dit ci-devant, que
| Dieu existe.
Considérant les attributs de Dieu, afin que de là nous en
ayons l'idée, et que nous voyions s'il y a quelque chose en
312 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
elle qui n'ait pu venir de nous-mémes, je trouve, si je ne me
trompe, que ni les choses que nous concevons par le nom de
Dieu ne viennent point de nous, ni qu'il n'est pas nécessaire
qu'elles viennent d'ailleurs que des objets extérieurs. Car,
par le nom de Dieu, j'entends une substance, c'est-à-dire
j'entends que Dieu existe (non point par aucune idée, mais
par le discours) ; infinie (c'est-à-dire que je ne puis conce-
voir ni imaginer ses termes ou de parties si éloignées, que
je n'en puisse encore imaginer de plus reculées) : d'où il
suit que le nom d'infini ne nous fournit pas l'idée de l'infi-
nité divine, mais bien celle de mes propres termes et
limites ; indépendante, c'est-à-dire je ne conçois point de
cause de laquelle Dieu puisse venir : d'où il paraît que je
n'ai point d'autre idée qui réponde à ce nom d'indépen-
dant, sinon la mémoire de mes propres idées, qui ont toutes
leur commencement en divers temps, et qui par conséquent
sont dépendantes.
C'est pourquoi, dire que Dieu est indépendant, ce n'est
rien dire autre chose, sinon que Dieu est du nombre des
choses dont je ne puis imaginer l'origine ; tout ainsi que,
dire que Dieu est infini, c'est de méme que si nous disions
qu'il est du nombre des choses dont nous ne concevons
point les limites. Et ainsi toute l'idée de Dieu est réfutée ;
car quelle est cette idée qui est sans fin et sans origine ?
Souverainement intelligente. Je demande ici par quelle
idée Monsieur Descartes conçoit l'intellection de Dieu.
Souverainement puissante. Je demande aussi par quelle
idée sa puissance, qui regarde les choses futures, c'est-à-
dire non existantes, est entendue.
Certes, pour moi, j'entends la puissance par l'image ou
la mémoire des choses passées, en raisonnant de cette
sorte : Il a fait ainsi; donc il a pu faire ainsi ; donc, tant
qu'il sera, il pourra encore faire ainsi, c'est-à-dire il en a
la puissance. Or toutes ces choses sont des idées qui
peuvent venir des objets extérieurs.
Créateur de toutes les choses qui sont au monde. Je
puis former quelque image de la création par le moyen des
choses que j'ai vues, par exemple, de ce que j'ai vu un
TROISIÈMES OBJECTIONS ET RÉPONSES 313
homme naissant, et qui est parvenu, d'une petitesse presque
inconcevable, à la forme et grandeur qu'il a maintenant ;
et personne, à mon avis, n'a d'autre idée à ce nom de Créa-
teur ; mais il ne suffit pas, pour prouver la création, que
nous puissions imaginer le monde créé.
C'est pourquoi, encore qu'on eüt démontré qu'un étre
infini, indépendant, tout-puissant, etc., existe, il ne
s'ensuit pas néanmoins qu'un créateur existe, si ce n'est
que quelqu'un pense qu'on infère fort bien, de ce que
quelque chose existe, laquelle nous croyons avoir créé
toutes les autres choses, que pour cela le monde a autrefois
été créé par elle.
Davantage, où il dit que l'idée de Dieu et de notre âme
est née et résidante en nous, je voudrais bien savoir si les
âmes de ceux-là pensent, qui dorment profondément et
sans aucune réverie. Si elles ne pensent point, elles n'ont
alors aucune idée ; et partant, il n'y a point d'idée qui soit
née et résidante en nous, car ce qui est né et résidant en
nous, est toujours présent à notre pensée.
RÉPONSE
Aucune chose, de celles que nous attribuons à Dieu,
ne peut venir des objets extérieurs comme d'une cause
exemplaire : car il n'y a rien en Dieu de semblable aux
choses extérieures, c'est-à-dire aux choses corporelles. Or
il est manifeste que tout ce que nous concevons étre en
Dieu de dissemblable aux choses extérieures, ne peut
venir en notre pensée par l'entremise de ces mémes
choses, mais seulement par celle de la cause de cette
| diversité, c'est-à-dire de Dieu.
| Et je demande ici de quelle facon ce philosophe tire
l'intellection de Dieu des choses extérieures ; car, pour
| moi, j'explique aisément quelle est l'idée que j'en ai, en
disant que, par le mot d'idée, j'entends tout ce qui est la
forme de quelque perception; car qui est celui qui
conçoit quelque chose, qui ne s'en aperçoive, et partant,
314 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
qui n'ait cette forme ou idée de l'intellection, laquelle
étendant à l'infini, il forme l'idée de l'intellection divine ?
Et ainsi des autres attributs de Dieu.
147 Mais d'autant que je me suis servi de l'idée de Dieu
qui est en nous pour démontrer son existence, et que
dans cette idée une puissance si immense est contenue,
que nous concevons qu'il répugne (s'il est vrai que Dieu
existe), que quelque autre chose que lui existe, si elle n'a
été créée par lui, il suit clairement de ce que son existence
a été démontrée, qu'il a été aussi démontré que tout ce
monde, c'est-à-dire toutes les autres choses différentes de
Dieu qui existent, ont été créées par lui.
Enfin, lorsque je dis que quelque idée est née avec
nous, ou qu'elle est naturellement empreinte en nos àmes,
je n'entends pas qu'elle se présente toujours à notre pen-
sée, car ainsi il n'y en aurait aucune ; mais seulement,
que nous avons en nous-mêmes la faculté de la produire.
OBJECTION ONZIÈME
Et toute la force de l'argument dont j'ai usé pour prou-
ver l'existence de Dieu, consiste en ce que je vois qu'il ne
serait pas possible que ma nature fût telle qu'elle est,
c'est-à-dire que j'eusse en moi l'idée d'un Dieu, si Dieu
n'existait véritablement, à savoir ce méme Dieu dont j'ai
en moi l'idée.
Donc, puisque ce n'est pas une chose démontrée que nous
ayons en nous l'idée de Dieu, et que la Religion chrétienne
nous oblige de croire que Dieu est inconcevable, c'est-à-
dire, selon mon opinion, qu'on n'en peut avoir d'idée, il
s'ensuit que l'existence de Dieu n'a point été démontrée, et
beaucoup moins la création.
TROISIÈMES OBJECTIONS ET RÉPONSES 315
RÉPONSE
Lorsque Dieu est dit inconcevable, cela s'entend d'une
conception qui le comprenne totalement et parfaitement.
Au reste, j'ai déjà tant de fois expliqué comment nous
avons en nous l'idée de Dieu, que je ne le puis encore ici
répéter sans ennuyer les lecteurs.
OBJECTION DOUZIÈME
SUR LA QUATRIÈME MÉDITATION
DU VRAI ET DU FAUX
Et ainsi je connais que l'erreur, en tant que telle, n'est
pas quelque chose de réel qui dépende de Dieu, mais que
c'est seulement un défaut ; et partant, que je n'ai pas
besoin, pour errer, de quelque puissance qui m'ait été
donnée de Dieu particuliérement pour cet effet.
Il est certain que l'ignorance est seulement un défaut, et 48
qu'il n'est pas besoin d'aucune faculté positive pour ignorer ;
mais, quant à l'erreur, la chose n'est pas si manifeste : car il
semble que, si les pierres et les autres choses inanimées ne
| peuvent errer, c'est seulement parce qu'elles n'ont pas la
faculté de raisonner ni d'imaginer ; et partant, ilfaut conclure
que, pour errer, il est besoin d'un entendement, ou du moins
d'une imagination, qui sont des facultés touies deux positives,
accordées à tous ceux qui errent, mais aussi à eux seuls.
Davantage, Monsieur Descartes ajoute : Y'apergois que
mes erreurs dépendent du concours de deux causes, à
savoir, de la faculté de connaitre qui est en moi, et de la
| faculté d'élire ou du libre arbitre, ce qui semble avoir de
la contradiction avec les choses qui ont été dites aupara-
vant. Où il faut aussi remarquer que la liberté du franc-
arbitre est supposée sans être prouvée, quoique, cette
supposition soit contraire à l'opinion des calvinistes|.
1. Les disciples de Calvin (1509-1564), en insistant sur la prédestina-
tion ou « préordination de Dieu », mettaient en question le libre arbitre
de l'homme.
316 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
RÉPONSE
Encore que, pour errer, il soit besoin de la faculté de
raisonner (ou plutót de juger, ou bien d'affirmer ou de
nier), d'autant que c'en est le défaut, il ne s'ensuit pas
pour cela que ce défaut soit réel, non plus que l'aveugle-
ment n'est pas appelé réel, quoique les pierres ne soient
pas dites aveugles pour ce seulement qu'elles ne sont pas
capables de voir. Et je suis étonné de n'avoir encore pu
rencontrer dans toutes ces objections aucune consé-
quence, qui me semblát étre bien déduite de ses principes.
Je n'ai rien supposé ou avancé, touchant la liberté, que
ce que nous ressentons tous les jours en nous-mémes, et
qui est trés connu par la lumière naturelle ; et je ne puis
comprendre pourquoi il est dit ici que cela répugne, ou
a de la contradiction, avec ce qui a été dit auparavant.
Mais encore que peut-étre il y en ait plusieurs qui,
lorsqu'ils considèrent la préordination de Dieu, ne
peuvent pas comprendre comment notre liberté peut sub-
sister et s'accorder avec elle, il n'y a néanmoins personne
qui, se regardant seulement soi-méme, ne ressente et
n'expérimente que la volonté et la liberté ne sont qu'une
méme chose, ou plutót qu'il n'y a point de différence
entre ce qui est volontaire et ce qui est libre. Et ce n'est
pas ici le lieu d'examiner quelle est en cela l'opinion des
calvinistes.
OBJECTION TREIZIÈME
149 Par exemple, examinant ces jours passés si quelque
chose existait dans le monde, et prenant garde que, de
cela seul que j'examinais cette question, il suivait trés
évidemment que j'existais moi-même, je ne pouvais pas
m'empécher de juger qu'une chose que je concevais si
clairement était vraie ; non que je m'y trouvasse forcé par
aucune cause extérieure, mais seulement parce que, d'une
grande clarté qui était en mon entendement, a suivi une
TROISIÈMES OBJECTIONS ET RÉPONSES 317
grande inclination en ma volonté, et ainsi je me suis porté
à croire avec d'autant plus de liberté, que je me suis
trouvé avec moins d'indifférence.
Cette facon de parler, une grande clarté dans l'entende-
ment, est métaphorique, et partant, n'est pas propre à
entrer dans un argument : or celui qui n'a aucun doute,
prétend avoir une semblable clarté, et sa volonté n'a pas
une moindre inclination pour affirmer ce dont il n'a aucun
doute, que celui qui a une parfaite science. Cette clarté
peut donc bien étre la cause pourquoi quelqu'un aura et
défendra avec opiniátreté quelque opinion, mais elle ne lui
peut pas faire connaítre avec certitude qu'elle est vraie.
De plus, non seulement savoir qu'une chose est vraie,
mais aussi la croire, ou lui donner son aveu et consente-
ment, ce sont choses qui ne dépendent point de la volonté ;
car les choses qui nous sont prouvées par de hons argu-
ments, ou racontées comme croyables, soit que nous le
veuillons ou non, nous sommes contraints de les croire. Il
est bien vrai qu'affirmer ou nier, soutenir ou réfuter des
| propositions, ce sont des actes de la volonté; mais il ne
s'ensuit pas que le consentement et l'aveu intérieur
dépendent de la volonté.
Et partant, la conclusion qui suit n'est pas suffisamment
démontrée : Et c'est dans ce mauvais usage de notre
liberté, que consiste cette privation qui constitue la forme
de l'erreur.
RÉPONSE
Il importe peu que cette facon de parler, une grande
clarté, soit propre, ou non, à entrer dans un argument,
pourvu qu'elle soit propre pour expliquer nettement
notre pensée, comme elle est en effet. Car il n'y a per-
| sonne qui ne sache que par ce mot, une clarté dans
l'entendement, on entend une clarté ou perspicuité de
connaissance, que tous ceux-là n'ont peut-étre pas, qui
318 . MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
pensent l'avoir ;mais cela n'empéche pas qu'elle ne dif-
fére beaucoup d'une opinion obstinée, qui a été congue
sans une évidente perception.
Or, quand il est dit ici que, soit que nous voulions, ou
que nous ne voulions pas, nous donnons notre créance
aux choses que nous concevons clairement, c'est de
méme que si on disait que, soit que nous voulions, ou
que nous ne voulions pas, nous voulons et désirons les
choses bonnes, quand elles nous sont clairement
connues ; car cette facon de parler, soit que nous ne vou-
lions pas, n'a point de lieu en telles occasions, parce qu'il
y a de la contradiction à vouloir et ne vouloir pas une
méme chose.
OBJECTION QUATORZIÈME
SUR LA CINQUIÈME MÉDITATION DE L'ESSENCE
DES CHOSES CORPORELLES
Comme, par exemple, lorsque j'imagine un triangle,
encore qu'il n'y ait peut-être en aucun lieu du monde
hors de ma pensée une telle figure, et qu'il n'y en ait
jamais eu, il ne laisse pas néanmoins d'y avoir une cer-
taine nature, ou forme, ou essence déterminée de cette
figure, laquelle est immuable et éternelle, que je n'ai point
inventée, et qui ne dépend en aucune fagon de mon
esprit, comme il parait de ce que l'on peut démontrer
diverses propriétés de ce triangle.
S'il n'y a point de triangle en aucun lieu du monde, je ne
puis comprendre comment il a une nature ; car ce qui n'est
nulle part, n'est point du tout, et n'a donc point aussi d'étre
ou de nature. L'idée que notre esprit conçoit du triangle,
vient d'un autre triangle que nous avons vu, ou inventé sur
les choses que nous avons vues ; mais depuis qu'une fois
nous avons appelé du nom de triangle la chose d'où nous
pensons que l'idée du triangle tire son origine, encore que
cette chose périsse, le nom demeure toujours. De méme, si
TROISIÈMES OBJECTIONS ET RÉPONSES 319
nous avons une fois concu par la pensée que tous les angles
d'un triangle pris ensemble sont égaux à deux droits et que
nous ayons donné cet autre nom au triangle : qu'il est une
chose qui a trois angles égaux à deux droits, quand il
n'y aurait au monde aucun triangle, le nom néanmoins ne
laisserait pas de demeurer. Et ainsi la vérité de cette propo-
sition sera éternelle, que le triangle est une chose qui a
trois angles égaux à deux droits ; mais la nature du tri-
angle ne sera pas pour cela éternelle, car s'il arrivait par
hasard que tout triangle généralement périt, elle cesserait
d'étre.
De méme cette proposition, l'homme est un animal,
sera vraie éternellement, à cause des noms éternels ; mais,
supposé que le genre humain fát anéanti, il n'y aurait plus
| de nature humaine.
D'où il est évident que l'essence, en tant qu'elle est dis-
tinguée de l'existence, n'est rien autre chose qu'un assem-
| blage de noms par le verbe est ; et partant, l'essence sans
l'existence est une fiction de notre esprit. Et il semble que,
comme l'image de l'homme qui est dans l'esprit est à
l'homme, ainsi l'essence est à l'existence ; ou bien, comme
cette proposition, Socrate est homme, est à celle-ci,
Socrate est ou existe, ainsi l'essence de Socrate est à l'exis-
tence du méme Socrate. Or ceci, Socrate est homme,
quand Socrate n'existe point, ne signifie autre chose qu'un
assemblage de noms, et ce mot est ou être a sous soi
l'image de l'unité d'une chose, qui est désignée par deux
noms.
RÉPONSE
La distinction qui est entre l'essence et l'existence est
connue de tout le monde; et ce qui est dit ici des noms
éternels, au lieu des concepts ou des idées d'une éternelle
vérité, a déjà été ci-devant assez réfuté et rejeté.
320 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
OBJECTION QUINZIÈME
SUR LA SIXIÈME MÉDITATION DE L'EXISTENCE DES
CHOSES MATÉRIELLES
Car Dieu ne m'ayant donné aucune faculté pour
connaître que cela soit (à savoir que Dieu, par lui-même
ou par l'entremise de quelque créature plus noble que le
corps, m'envoie les idées du corps), mais, au contraire,
m'ayant donné une grande inclination à croire qu'elles
me sont envoyées ou qu'elles partent des choses corpo-
relles, je ne vois pas comment on pourrait l'excuser de
tromperie, si en effet ces idées partaient (d'ailleurs) ou
étaient produites par d'autres causes que par des choses
corporelles ; et partant, il faut avouer qu'il y a des choses
corporelles qui existent.
C'est la commune opinion que les médecins ne péchent
point, qui décoivent les malades pour leur propre santé, ni
les péres qui trompent leurs enfants pour leur propre bien,
et que le mal de la tromperie ne consiste pas dans la faus-
seté des paroles, mais dans la malice de celui qui trompe.
Que Monsieur Descartes prenne donc garde si ceite propo-
sition : Dieu ne nous peut jamais tromper, prise universel-
lement, est vraie; car si elle nest pas vraie, ainsi
universellement prise, cette conclusion n'est pas bonne :
donc il y a des choses corporelles qui existent.
RÉPONSE
15 Le] Pour la vérité de cette conclusion, il n'est pas néces-
saire que nous ne puissions jamais étre trompés (car, au
contraire, j'ai avoué franchement que nous le sommes
souvent) ; mais seulement, que nous ne le soyons point,
quand notre erreur ferait paraître en Dieu une volonté
de décevoir, laquelle ne peut étre en lui ; et il y a encore
ici une conséquence qui ne me semble pas étre bien
déduite de ses principes.
TROISIÈMES OBJECTIONS ET RÉPONSES 321
OBJECTION DERNIÈRE
Car je reconnais maintenant qu'il y a entre l’un et
l'autre (savoir est, entre la veille et le sommeil) une trés
grande différence, en ce que notre mémoire ne peut
jamais lier et joindre nos songes les uns aux autres et
avec toute la suite de notre vie, ainsi qu'elle a de coutume
de joindre les choses qui nous arrivent étant éveillés.
Je demande : savoir si c'est une chose certaine, qu'une
personne, songeant qu'elle doute si elle songe ou non, ne
puisse songer que son songe est joint et lié avec les idées
d'une longue suite de choses passées. Si elle le peut, les
choses qui semblent à une personne qui dort étre les actions
de sa vie passée, peuvent étre tenues pour vraies, tout ainsi
que si elle était éveillée. Davantage, d'autant, comme il dit
lui-méme, que toute la certitude de la science et toute sa
vérité dépend de la seule connaissance du vrai Dieu, ou
bien un athée ne peut pas reconnaítre qu'il veille par la
mémoire de sa vie passée, ou bien une personne peut savoir
qu elle veille sans la connaissance du vrai Dieu.
RÉPONSE
Celui qui dort et songe ne peut pas joindre et assem-
bler parfaitement et avec vérité ses réveries avec les idées
des choses passées, encore qu'il puisse songer qu'il les
assemble. Car qui est-ce qui nie que celui qui dort se
puisse tromper ? Mais après, étant éveillé, il connaîtra
facilement son erreur.
Et un athée peut reconnaitre qu'il veille par la
mémoire de sa vie passée ; mais il ne peut pas savoir que
ce signe est suffisant pour le rendre certain qu'il ne se
trompe point, s'il ne sait qu'il a été créé de Dieu, et que
Dieu ne peut étre trompeur.
QUATRIEMES OBJECTIONS
FAITES PAR MONSIEUR ARNAULD,
DOCTEUR EN THÉOLOGIE !
Lettre dudit S. au R. P. Mersenne
Mon Révérend Père,
133 Je mets au rang des signalés bienfaits la communication
qui m'a été faite par votre moyen des Méditations de Mon-
sieur Descartes ; mais, comme vous en saviez le prix, aussi
me l'avez-vous vendue fort chérement, puisque vous n'avez
point voulu me faire participant de cet excellent ouvrage,
que je ne me sois premiérement obligé de vous en dire mon
sentiment. C'est une condition à laquelle je ne me serais
point engagé, si le désir de connaítre les belles choses
n'était en moi fort violent, et contre laquelle je réclamerais
volontiers, si je pensais pouvoir obtenir de vous aussi facile-
ment une exception pour m'être laissé emporter par la
volupté, comme autrefois le Préteur en accordait à ceux de
qui la crainte ou la violence avait arraché le consentement.
Car que voulez-vous de moi : Mon jugement touchant
l'auteur ? Nullement ; il y a longtemps que vous savez en
quelle estime j'ai sa personne, et le cas que je fais de son
esprit et de sa doctrine. Vous n'ignorez pas aussi les
1. Le grand Arnauld (1612-1694), philosophe et théologien se récla-
mant de la tradition augustinienne, fut reçu docteur en décembre 1641,
mais dut attendre 1643 pour étre admis comme membre de la Société
de Sorbonne.
QUATRIÈMES OBJECTIONS 323
fücheuses affaires qui me tiennent à présent occupé, et si
vous avez meilleure opinion de moi que je ne mérite, il ne
s'ensuit pas que je n'aie point connaissance de mon peu de
capacité. Cependant, ce que vous voulez soumettre à mon
examen, demande une trés haute suffisance, avec beaucoup
de tranquillité et de loisir, afin que l'esprit, étant dégagé
de l'embarras des affaires du monde, ne pense qu'à soi-
méme ; ce que vous jugez bien ne se pouvoir faire sans une
méditation trés profonde et une trés grande recollection
d'esprit. J'obéirai néanmoins, puisque vous le voulez, mais
à condition que vous serez mon garant, et que vous répon-
drez de toutes mes fautes. Or quoique la philosophie se
puisse vanter d'avoir seule enfanté cet ouvrage, néanmoins,
parce que notre auteur, en cela trés modeste, se vient lui-
méme présenter au tribunal de la théologie, je jouerai ici
deux personnages : dans le premier, paraissant en philo-
sophe, je représenterai les principales difficultés que je
jugerai pouvoir étre proposées par ceux de cette profession,
touchant les deux questions de la nature de l'esprit humain
et de l'existence de Dieu; et aprés cela, prenant l'habit 54
d'un théologien, je mettrai en avant les scrupules qu'un
homme de cette robe pourrait rencontrer en tout cet
ouvrage.
De la nature de l'esprit humain
La premiére chose que je trouve ici digne de remarque,
est de voir que Monsieur Descartes établisse pour fonde-
ment et premier principe de toute sa philosophie ce
qu'avant lui saint Augustin, homme de trés grand esprit
et d'une singuliére doctrine, non seulement en matiére de
théologie, mais aussi en ce qui concerne l'humaine philoso-
phie, avait pris pour la base et le soutien de la sienne. Car,
dans le livre second du Libre Arbitre, chap. 3, Alipius dis-
putant avec Evodius, et voulant prouver qu'il y a un Dieu :
Premièrement, dit-il, je vous demande, afin que nous
commencions par les choses les plus manifestes, savoir :
324 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
si vous étes, ou si peut-étre vous ne craignez point de
vous méprendre en répondant à ma demande, combien
qu'à vrai dire, si vous n'étiez point, vous ne pourriez
jamais étre trompé. Auxquelles paroles reviennent celles-ci
de notre auteur : Mais il y a un je ne sais quel trompeur
trés puissant et trés rusé, qui met toute son industrie à
me tromper toujours. Il est donc sans doute que je suis,
s'il me trompe. Mais poursuivons, et afin de ne nous point
éloigner de notre sujet, voyons comment de ce principe on
peut conclure que notre esprit est distinct et séparé du
corps.
Je puis douter si j'ai un corps, voire méme je puis douter
s'il y a aucun corps au monde, et néanmoins je ne puis pas
douter que je ne sois, ou que je n'existe, tandis que je doute,
ou que je pense.
Donc, moi qui doute et qui pense, je ne suis point un
corps : autrement, en doutant du corps, je douterais de
moi-méme.
Voire méme, encore que je soutienne opiniátrement qu'il
n'y a aucun corps au monde, cette vérité néanmoins sub-
siste toujours : je suis quelque chose, et partant, je ne suis
point un corps.
Certes cela est subtil ; mais quelqu'un pourra dire (ce
que méme notre auteur s'objecte) : de ce que je doute, ou
méme de ce que je nie qu'il y ait aucun corps, il ne s'ensuit
pas pour cela qu'il n'y en ait point.
Mais aussi peut-il arriver que ces choses mémes que je
suppose n'étre point, parce qu'elles me sont inconnues,
ne sont point en effet différentes de moi, que je connais.
Je n'en sais rien, dit-il, je ne dispute pas maintenant de
cela. Je ne puis donner mon jugement que des choses qui
155 me sont connues ; j'ai reconnu que j'étais, et je cherche
quel je suis, moi que j'ai reconnu être. Or il est trés cer-
tain que cette notion et connaissance de moi-méme, ainsi
précisément prise, ne dépend point des choses dont l'exis-
tence ne m'est pas encore connue.
QUATRIÈMES OBJECTIONS 325
Mais, puisqu'il confesse lui-méme que, par l'argument
qu'il a proposé dans son traité de la Méthode p. 34, la
chose en est venue seulement à ce point, d'exclure tout ce
qui est corporel de la nature de son esprit, non pas eu
égard à la vérité de la chose, mais seulement suivant
l'ordre de sa pensée et de son raisonnement (en telle sorte
que son sens était, qu'il ne connaissait rien qu'il süt
appartenir à son essence, sinon qu'il était une chose qui
pense), il est évident, par cette réponse, que la dispute en
est encore aux mémes termes, et partant, que la question,
dont il nous promet la solution, demeure encore en son
entier : à savoir, comment, de ce qu'il ne connait rien
autre chose qui appartienne à son essence ( sinon qu'il est
une chose qui pense), il s'ensuit qu'il n'y a aussi rien autre
chose qui en effet lui appartienne. Ce que toutefois je n'ai
pu découvrir dans toute l'étendue de la seconde Médita-
tion, tant j'ai l'esprit pesant et grossier. Mais, autant que
je le puis conjecturer, il en vient à la preuve dans la sixiéme,
parce qu'il a cru qu'elle dépendait de la connaissance claire
et distincte de Dieu, qu'il ne s'était pas encore acquise dans
la seconde Méditation. Voici donc comment il prouve et
décide cette difficulté :
Parce que, dit-il, je sais que toutes les choses que je
congois clairement et distinctement peuvent étre pro-
duites par Dieu telles que je les conçois, il suffit que je
puisse concevoir clairement et distinctement une chose
sans une autre, pour étre certain que l'une est distincte
ou différente de l'autre, parce qu'elles peuvent étre posées
séparément, au moins par la toute-puissance de Dieu ; et
il n'importe pas par quelle puissance cette séparation se
fasse pour m'obliger à les juger différentes. Donc, parce
que, d'un cóté, j'ai une claire et distincte idée de moi-
méme, en tant que je suis seulement une chose qui pense
et non étendue ; et que, d'un autre, j'ai une idée distincte
1. Voir AT, VI, 32-33 : ce passage de la Quatrième Partie du Discours
de la Méthode est discuté par Descartes dans sa Préface au Lecteur
(AT, VII, 8).
326 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
du corps, en tant qu'il est seulement une chose étendue
et qui ne pense point, il est certain que ce moi, c'est-à-
dire mon âme, par laquelle je suis ce que je suis, est entié-
rement et véritablement distincte de mon corps, et qu'elle
peut étre ou exister sans lui, en sorte qu'encore qu'il ne
fût point, elle ne laisserait pas d’être tout ce qu'elle est.
Il faut ici s'arréter un peu, car il me semble que dans ce
peu de paroles consiste tout le neud de la difficulté.
156 Et premiérement, afin que la majeure de cet argument
soit vraie, cela ne se doit pas entendre de toute sorte de
connaissance, ni méme de toute celle qui est claire et dis-
tincte, mais seulement de celle qui est pleine et entière
(c'est-à-dire qui comprend tout ce qui peut étre connu de
la chose). Car Monsieur Descartes confesse lui-méme,
dans ses Réponses aux premières Objections, qu'il n'est pas
besoin d'une distinction réelle, mais que la formelle suffit,
afin qu'une chose soit concue distinctement et séparément
d'une autre, par une abstraction de l'esprit qui ne conçoit
la chose qu'imparfaitement et en partie ; d'où vient qu'au
méme lieu il ajoute :
Mais je congois pleinement ce que c'est que le corps
(c'est-à-dire je conçois le corps comme une chose
compléte), en pensant seulement que c'est une chose
étendue, figurée, mobile, etc., encore que je nie de lui
toutes les choses qui appartiennent à la nature de l'esprit.
Et d'autre part je congois que l'esprit est une chose
compléte, qui doute, qui entend, qui veut, etc., encore
que je n'accorde point qu'il y ait en lui aucune des choses
qui sont contenues en l'idée du corps. Donc il y a une
distinction réelle entre le corps et l'esprit.
Mais si quelqu'un vient à révoquer en doute cette
mineure, et qu'il soutienne que l'idée que vous avez de vous-
méme n'est pas entiére mais seulement imparfaite, lorsque
vous vous concevez (c'est-à-dire votre esprit) comme une
chose qui pense et qui n'est point étendue, et pareillement,
lorsque vous vous concevez (c'est-à-dire votre corps)
comme une chose étendue et qui ne pense point, il faut
voir comment cela a été prouvé dans ce que vous avez dit
(QUATRIÉMES OBJECTIONS 327
auparavant ; car je ne pense pas que ce soit une chose si
claire, qu'on la doive prendre pour un principe indémon-
trable, et qui n'ait pas besoin de preuve.
Et quant à sa premiére partie, à savoir que vous conce-
vez pleinement ce que c'est que le corps, en pensant seu-
lement que c'est une chose étendue, figurée, mobile, etc.,
encore que vous niiez de lui toutes les choses qui appar-
tiennent à la nature de l'esprit, e/le est de peu d'impor-
tance; car celui qui maintiendrait que notre esprit est
corporel, n'estimerait pas pour cela que tout corps füt
esprit, et ainsi le corps serait à l'esprit comme le genre est
à l'espéce. Mais le genre peut étre entendu sans l'espéce,
encore que l'on nie de lui tout ce qui est propre et particu-
lier à l'espéce : d'où vient cet axiome de logique, que,
l'espéce étant niée, le genre n'est pas nié, ou bien, là oü
est le genre, il n'est pas nécessaire que l’espèce soit ; ainsi
je puis concevoir la figure sans concevoir aucune des pro-
priétés qui sont particuliéres au cercle. Il reste donc encore 57
à prouver que l'esprit peut être pleinement et entièrement
entendu sans le corps.
Or, pour prouver cette proposition, je n'ai point, ce me
semble, trouvé de plus propre argument dans tout cet
ouvrage que celui que j'ai allégué au commencement : à
savoir, je puis nier qu'il y ait aucun corps au monde,
aucune chose étendue, et néanmoins je suis assuré que je
suis, tandis que je le nie ou que je pense ; je suis donc
une chose qui pense, et non point un corps, et le corps
n'appartient point à la connaissance que j'ai de moi-
méme.
Mais je vois que de là il résulte seulement que je puis
acquérir quelque connaissance de moi-méme sans la
connaissance du corps, mais, que cette connaissance soit
complète et entière, en telle sorte que je sois assuré que je
ne me trompe point, lorsque j'exclus le corps de mon
essence, cela ne m'est pas encore entiérement manifeste.
Par exemple :
Posons que quelqu'un sache que l'angle du demi-cercle
est droit, et partant, que le triangle fait de cet angle et du
328 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
diamétre du cercle est rectangle ; mais qu'il doute et ne
sache pas encore certainement, voire méme qu' ayant été
déçu par quelque sophisme, il nie que le carré de la base
d'un triangle rectangle soit égal aux carrés des cótés, il
semble que, par la méme raison que propose Monsieur
Descartes, il doive se confirmer dans son erreur et fausse
opinion. Car, dira-t-il, je connais clairement et distincte-
ment que ce triangle est rectangle ; je doute néanmoins que
le carré de sa base soit égal aux carrés des cótés ; donc il
n'est pas de l'essence de ce triangle que le carré de sa base
soit égal aux carrés des cótés.
En aprés, encore que je nie que le carré de sa base soit
égal aux carrés des côtés, je suis néanmoins assuré qu'il est
rectangle, et il me demeure en l'esprit une claire et distincte
connaissance qu'un des angles de ce triangle est droit, ce
qu'étant, Dieu méme ne saurait faire qu'il ne soit pas rec-
tangle.
Et partant, ce dont je doute, et que je puis méme nier,
la méme idée me demeurant en l'esprit, n'appartient point
à son essence.
Davantage, parce que je sais que toutes les choses que
je congois clairement et distinctement peuvent étre pro-
duites par Dieu telles que je les congois, c'est assez que
je puisse concevoir clairement et distinctement une chose
sans une autre, pour étre certain que l'une est différente
de l'autre, parce que Dieu les peut séparer. Mais je
conçois clairement et distinctement que ce triangle est rec-
tangle, sans que je sache que le carré de sa base soit égal
aux carrés des cótés; donc, au moins par la toute-
is puissance de Dieu, il se peut faire un triangle rectangle
dont le carré de la base ne sera pas égal aux carrés des
cótés.
Je ne vois pas ce que l'on peut ici répondre, si ce n'est
que cet homme ne connaít pas clairement et distinctement
la nature du triangle rectangle. Mais d'où puis-je savoir
que je connais mieux la nature de mon esprit, qu'il ne
connaít celle de ce triangle ? Car il est aussi assuré que le
triangle au demi-cercle a un angle droit, ce qui est la notion
|
|QUATRIÈMES OBJECTIONS 329
| du triangle rectangle, que je suis assuré que j'existe, de ce
| que je pense.
Tout ainsi donc que celui-là se trompe, de ce qu'il pense
| qu'il n'est pas de l'essence de ce triangle (qu'il connaît
clairement et distinctement étre rectangle), que le carré de
sa base soit égal aux carrés des cótés, pourquoi peut-étre
| ne me trompé-je pas aussi, en ce que je pense que rien autre
chose n'appartient à ma nature (que je sais certainement
| et distinctement être une chose qui pense), sinon que je
| suis une chose qui pense ? vu que peut-être il est aussi de
| mon essence, que je sois une chose étendue.
Et certainement, dira quelqu'un, ce n'est pas merveille
si, lorsque, de ce que je pense, je viens à conclure que je
suis, l'idée que de là je forme de moi-méme, ne me repré-
sente point autrement à mon esprit que comme une chose
qui pense, puisqu'elle a été tirée de ma seule pensée. Et
ainsi il ne semble pas que cette idée nous puisse fournir
aucun argument, pour prouver que rien autre chose
n'appartient à mon essence, que ce qui est contenu en elle.
On peut ajouter à cela que l'argument proposé semble
prouver trop, et nous porter dans cette opinion de quelques
platoniciens (laquelle néanmoins notre auteur réfute), que
rien de corporel n'appartient à notre essence, en sorte que
l'homme soit seulement un esprit, et que le corps n'en soit
que le véhicule, d'où vient qu'ils définissent l'homme un
esprit vivant ou se servant du corps.
Que si vous répondez que le corps n'est pas absolument
exclu de mon essence, mais seulement en tant que précisé-
ment je suis une chose qui pense, on pourrait craindre que
quelqu'un ne vínt à soupconner que peut-étre la notion ou
l'idée que j'ai de moi-méme, en tant que je suis une chose
qui pense, ne soit pas l'idée ou la notion de quelque étre
complet, lequel soit pleinement et parfaitement concu, mais
seulement imparfaitement et avec quelque sorte d'abstrac-
tion d'esprit et restriction de la pensée.
C'est pourquoi, tout ainsi que les géométres conçoivent
la ligne comme une longueur sans largeur, et la superficie
comme une longueur et largeur sans profondeur, quoiqu'il
330 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
15 S n'y ait point de longueur sans largeur, ni de largeur sans
profondeur ; peut-être aussi quelqu'un pourra-t-il mettre en
doute, savoir si tout ce qui pense n'est point aussi une chose
étendue, mais qui, outre les propriétés qui lui sont com-
munes avec les autres choses étendues, comme d'être
mobile, figurable, etc., ait aussi cette particulière vertu et
faculté de penser, ce qui fait que, par une abstraction de
l'esprit, elle peut être conçue avec cette seule vertu comme
une chose qui pense, quoique en effet les propriétés et quali-
tés du corps conviennent à toutes les choses qui pensent ;
tout ainsi que la quantité peut être conçue avec la longueur
seule, quoique en effet il n'y ait point de quantité à laquelle,
avec la longueur, la largeur et la profondeur ne
conviennent.
Ce qui augmente cette difficulté est que cette vertu de
penser semble être attachée aux organes corporels, puisque
dans les enfants elle paraît assoupie, et dans les fous tout
à fait éteinte et perdue ; ce que les personnes impies et
meurtrières des âmes nous objectent principalement.
Voilà ce que j'avais à dire touchant la distinction réelle
de l'esprit d'avec le corps. Mais puisque Monsieur Des-
cartes a entrepris de démontrer l'immortalité de l'áme, on
peut demander avec raison si elle résulte évidemment de
cette distinction. Car, selon les principes de la philosophie
ordinaire, cela ne s'ensuit point du tout ; vu qu'ordinaire-
ment ils disent que les ámes des bétes sont distinctes de
leurs corps, et que néanmoins elles périssent avec eux.
J'avais étendu jusques ici cet écrit, et mon dessein était
de montrer comment, selon les principes de notre auteur
(lesquels je pensais avoir recueillis de sa façon de philoso-
pher), de la réelle distinction de l'esprit d'avec le corps,
son immortalité se conclut facilement, lorsqu'on m'a mis
entré les mains un sommaire des six Méditations fait par
le méme auteur, qui, outre la grande lumiére qu'il apporte
à tout son ouvrage, contenait sur ce sujet les mémes raisons
que j'avais méditées pour la solution de cette question.
Pour ce qui est des ámes des bétes, il a déjà assez fait
connaítre, en d'autres lieux, que son opinion est qu'elles
I
|
I
| QUATRIÈMES OBJECTIONS 331
| n'en ont point, mais seulement un corps figuré d'une cer-
taine facon, et composé de plusieurs différents organes dis-
posés de telle sorte, que toutes les opérations que nous
voyons peuvent étre faites en lui et par lui.
Mais il y a lieu de craindre que cette opinion ne puisse
pas trouver créance dans les esprits des hommes, si elle
n'est soutenue et prouvée par de trés fortes raisons. Car
cela semble incroyable d'abord, qu'il se puisse faire, sans
le ministére d'aucune áme, que la lumiére qui réfléchit du 60
corps du loup dans les yeux de la brebis, remue les petits
filets des nerfs optiques, et qu'en vertu de ce mouvement,
qui va jusqu au cerveau, les esprits animaux soient répan-
dus dans les nerfs en la maniére qu'il est nécessaire pour
faire que la brebis prenne la fuite.
J'ajouterai seulement ici que j'approuve grandement ce
que Monsieur Descartes dit touchant la distinction qui est
entre l'imagination et la pensée ou l'intelligence ; et que
cela a toujours été mon opinion, que les choses que nous
concevons par la raison sont beaucoup plus certaines que
celles que les sens corporels nous font apercevoir. Car il y
| a longtemps que j'ai appris de saint Augustin, chap. 15, De
la quantité de l'àme, qu'il faut rejeter le sentiment de ceux
qui se persuadent que les choses que nous voyons par
l'esprit, sont moins certaines que celles que nous voyons
par les yeux du corps, qui sont toujours troublés par la
pituite!. Ce qui fait dire au méme saint Augustin, dans le
livre premier de ses Soliloques, chap. 4, qu'il a expérimenté
plusieurs fois qu'en matiére de géométrie les sens sont
comme des vaisseaux.
Car, dit-il, lorsque, pour l'établissement et la preuve
de quelque proposition de géométrie, je me suis laissé
conduire par mes sens jusqu'au lieu oü je prétendais aller,
je ne les ai pas plutót quittés que, venant à repasser par
ma pensée toutes les choses qu'ils semblaient m'avoir
1. L’une des quatre humeurs fondamentales qui, selon la médecine
ancienne, sont encloses dans le corps des animaux et constituent leur
tempérament. j
332 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
apprises, je me suis trouvé l'esprit aussi inconstant que
sont les pas de ceux que l'on vient de mettre à terre aprés
une longue navigation. C'est pourquoi je pense qu'on
pourrait plutót trouver l'art de naviguer sur la terre, que
de pouvoir comprendre la géométrie par la seule entre-
mise des sens, quoiqu'il semble qu'ils n'aident pas peu
ceux qui commencent à l'apprendre.
De Dieu
La premiére raison que notre auteur apporte pour
démontrer l'existence de Dieu, laquelle il a entrepris de
prouver dans sa troisième Méditation, contient deux par-
ties : la première est que Dieu existe, parce que son idée
est en moi ; et la seconde, que moi, qui ai une telle idée, je
ne puis venir que de Dieu.
Touchant la premiére partie, il n'y a qu'une seule chose
que je ne puis approuver, qui est que, Monsieur Descartes
161 ayant soutenu que la fausseté ne se trouve proprement que
dans les jugements, il dit néanmoins, un peu aprés, qu'il y
a des idées qui peuvent, non pas à la vérité formellement,
mais matériellement, étre fausses : ce qui me semble avoir
de la répugnance avec ses principes.
Mais, de peur qu'en une matiére si obscure je ne puisse
pas expliquer ma pensée assez nettement, je me servirai
d'un exemple qui la rendra plus manifeste. Si, dit-il, le froid
est seulement une privation de la chaleur, l'idée qui me
le représente comme une chose positive, sera matérielle-
ment fausse.
Au contraire, si le froid est seulement une privation, il
ne pourra y avoir aucune idée du froid, qui me le représente
comme une chose positive ; et ici notre auteur confond le
jugement avec l'idée.
Car qu'est-ce que l'idée du froid ? C'est le froid méme,
en tant qu'il est objectivement dans l'entendement ; mais
si le froid est une privation, il ne saurait étre objectivement
dans l'entendement par une idée de qui l'étre objectif soit
|QUATRIÈMES OBJECTIONS 333
un être positif ; donc, si le froid est seulement une priva-
tion, jamais l'idée n'en pourra être positive, et conséquem-
ment il n'y en pourra avoir aucune qui soit matériellement
|fausse.
|. Cela se confirme par le méme argument que Monsieur
Descartes emploie pour prouver que l'idée d'un étre infini
est nécessairement vraie. Car, bien que l'on puisse feindre
qu'un tel étre n'existe point, on ne peut pas néanmoins
| feindre que son idée ne me représente rien de réel.
La méme chose se peut dire de toute idée positive ; car,
encore que l'on puisse feindre que le froid, que je pense
étre représenté par une idée positive, ne soit pas une chose
| positive, on ne peut pas néanmoins feindre qu'une idée posi-
tive ne me représente rien de réel et de positif, vu que les
idées ne sont pas appelées positives selon l'étre qu'elles ont
en qualité de modes ou de maniéres de penser, car en ce
sens elles seraient toutes positives ; mais elles sont ainsi
| appelées de l'étre objectif qu'elles contiennent et repré-
| sentent à notre esprit. Partant, cette idée peut bien n'être
| pas l'idée du froid, mais elle ne peut pas être fausse.
Mais, direz-vous, elle est fausse pour cela même qu'elle
n'est pas l'idée du froid. Au contraire, c'est votre jugement
qui est faux, si vous la jugez étre l'idée du froid ; mais,
pour elle, il est certain qu'elle est trés vraie ; tout ainsi que
l'idée de Dieu ne doit pas matériellement même être appe-
| lée fausse, encore que quelqu'un la puisse transférer et rap-
| porter à une chose qui ne soit point Dieu, comme ont fait
les idolátres.
Enfin cette idée du froid, que vous dites étre matérielle-
ment fausse, que représente-t-elle à votre esprit ? Une pri-
vation ? Donc elle est vraie. Un étre positif ? Donc elle n'est l62
pas l'idée du froid. Et de plus, quelle est la cause de cet
étre positif objectif qui, selon votre opinion, fait que cette
idée soit matériellement fausse ? C'est, dites-vous, moi-
méme, en tant que je participe du néant. Donc l'être
objectif positif de quelque idée peut venir du néant, ce qui
néanmoins répugne tout à fait à vos premiers fondements.
334 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
Mais venons à la seconde partie de cette démonstration,
en laquelle on demande, si moi, qui ai l'idée d'un étre
infini, je puis étre par un autre que par un étre infini, et
principalement si je puis étre par moi-méme. Monsieur
Descartes soutient que je ne puis étre par moi-méme,
d'autant que, si je me donnais l'étre, je me donnerais aussi
toutes les perfections dont je trouve en moi quelque idée.
Mais l'auteur des premières Objections réplique fort subti-
lement : Etre par soi ne doit pas étre pris positivement,
mais négativement, en sorte que ce soit le méme que n'étre
pas par autrui. Or, ajoute-t-il, si quelque chose est par
Soi, c'est-à-dire non par autrui, comment prouverez-vous
pour cela qu'elle comprend tout, et qu'elle est infinie ?
Car à présent je ne vous écoute point, si vous dites :
puisqu'elle est par soi, elle se sera aisément donné toutes
choses ; d'autant qu'elle n'est pas par soi comme par une
cause, et qu'il ne lui a pas été possible, avant qu'elle füt,
de prévoir ce qu'elle pourrait étre, pour choisir ce qu'elle
serait aprés.
Pour résoudre cet argument, Monsieur Descartes répond
que cette façon de parler, être par soi, ne doit pas être
prise négativement, mais positivement, eu égard méme à
l'existence de Dieu; en telle sorte que Dieu fait en
quelque facon la méme chose à l'égard de soi-m&me, que
la cause efficiente à l'égard de son effet. Ce qui me semble
un peu hardi, et n'étre pas véritable.
C'est pourquoi je conviens en partie avec lui, et en partie
je n'y conviens pas. Car j'avoue bien que je ne puis étre par
moi-méme que positivement, mais je nie que le méme se
doive dire de Dieu. Au contraire, je trouve une manifeste
contradiction que quelque chose soit par soi positivement
et comme par une cause. C'est pourquoi je conclus la méme
chose que notre auteur, mais par une voie tout à fait diffé-
rente, en cette sorte :
Pour étre par moi-méme, je devrais étre par moi positi-
vement ef comme par une cause ; donc il est impossible
que je sois par moi-méme. La majeure de cet argument est
prouvée par ce qu'il dit lui-méme, que les parties du temps
|
|
|QUATRIÈMES OBJECTIONS 335
|pouvant étre séparées, et ne dépendant point les unes des
| autres, il ne s'ensuit pas, de ce que je suis, que je doive
| être encore à l'avenir, si ce n'est qu'il y ait en moi quelque
| puissance réelle et positive, qui me crée quasi derechef en 63
| tous les moments.
Quant à la mineure, à savoir que je ne puis étre par moi
positivement et comme par une cause, elle me semble si
manifeste par la lumière naturelle, que ce serait en vain
qu'on s'arréterait à la vouloir prouver, puisque ce serait
perdre le temps à prouver une chose connue par une autre
moins connue. Notre auteur méme semble en avoir reconnu
la vérité, lorsqu'il na pas osé la nier ouvertement. Car,
je vous prie, examinons soigneusement ces paroles de sa
| Réponse aux premières Objections :
Je n'ai pas dit, dit-il, qu'il est impossible qu'une chose
soit la cause efficiente de soi-même ; car, encore que cela
| soit manifestement véritable, quand on restreint la signi-
| fication d'efficient à ces sortes de causes qui sont diffé-
| rentes de leurs effets, ou qui les précédent en temps, il ne
semble pas néanmoins que, dans cette question, on la
doive ainsi restreindre, parce que la lumiére naturelle ne
nous dicte point que ce soit le propre de la cause effi-
| ciente de précéder en temps son effet.
Cela est fort pour ce qui regarde le premier membre de
cette distinction ; mais pourquoi a-t-il omis le second, et
que n'a-t-il ajouté que la méme lumiére naturelle ne nous
| dicte point que ce soit le propre de la cause efficiente d'être
| différente de son effet, sinon parce que la lumière naturelle
ne lui permettait pas de le dire ?
| — Et de vrai, tout effet étant dépendant de sa cause, et
| recevant. d'elle son étre, n'est-il pas trés évident qu'une
| méme chose ne peut pas dépendre ni recevoir l'être de soi-
| méme ?
| A.Davantage, toute cause est la cause d'un effet, et tout
| effet est l'effet d'une cause, et partant, il y a un rapport
|mutuel entre la cause et l'effet : or il ne peut y avoir de
| rapport mutuel qu'entre deux choses.
336 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
En aprés, on ne peut concevoir, sans absurdité, qu'une
chose reçoive l'être, et que néanmoins cette méme chose ait
l'étre auparavant que nous ayons conçu qu'elle l'ait reçu.
Or cela arriverait, si nous attribuions les notions de cause
et d'effet à une méme chose au regard de soi-méme. Car
quelle est la notion d'une cause ? Donner l'étre. Quelle est
la notion d'un effet ? Le recevoir. Or la notion de la cause
précéde naturellement la notion de l'effet.
Maintenant, nous ne pouvons pas concevoir une chose |
sous la notion de cause, comme donnant l'étre, si nous ne
concevons qu'elle l'a ; car personne ne peut donner ce qu'il
n'a pas. Donc nous concevrions premiérement qu'une chose
a l'étre, que nous ne concevrions qu'elle l'a regu ; et néan- |
moins, en celui qui reçoit, recevoir précède l'avoir. |
Cette raison peut étre encore ainsi expliquée : personne |
ne donne ce qu'il n'a pas ; donc personne ne se peut donner |
l'étre, que celui qui l'a déjà ; or, s'il l'a déjà, pourquoi se le |
donnerait-il ? |
Enfin, il dit qu'il est manifeste, par la lumière naturelle, |
que la création n'est distinguée de la conservation que |
par la raison. Mais il est aussi manifeste, par la méme |
lumière naturelle, que rien ne se peut créer soi-même, ni |
par conséquent aussi se conserver. |
Que si de la thése générale nous descendons à l'hypo-
thése spéciale de Dieu, la chose sera encore, à mon avis,
plus manifeste, à savoir, que Dieu ne peut être par soi posi- |
tivement, mais seulement négativement, c'est-à-dire non |
par autrui. |
Et premièrement cela est évident par la raison que Mon-
sieur Descartes apporte pour prouver que, si le corps est
par soi, il doit être par soi positivement. Car, dit-il, les.
parties du temps ne dépendent point les unes des autres; |
et partant, de ce que l'on suppose que ce corps jusqu’à
cette heure a été par soi, c'est-à-dire sans cause, il ne
s'ensuit pas pour cela qu'il doive être encore à l'avenir, si!
ce n'est qu'il y ait en lui quelque puissance réelle et posi- '
tive, qui, pour ainsi dire, le reproduise continuellement.
QUATRIEMES OBJECTIONS 337
Mais tant s'en faut que cette raison puisse avoir lieu,
lorsqu'il est question d'un étre souverainement parfait et
infini, qu'au contraire, pour des raisons tout à fait oppo-
sées, il faut conclure tout autrement. Car, dans l'idée d'un
étre infini, l'infinité de sa durée y est aussi contenue, c'est-
à-dire qu'elle n'est point renfermée dans aucunes limites, et
partant, qu'elle est indivisible, permanente et subsistante
tout à la fois, et dans laquelle on ne peut sans erreur et
qu'improprement, à cause de l'imperfection de notre esprit,
concevoir de passé ni d'avenir.
D'où il est manifeste qu'on ne peut concevoir qu'un être
infini existe, quand ce ne serait qu'un moment, qu'on ne
| concoive en méme temps qu'il a toujours été et qu'il sera
éternellement (ce que notre auteur méme dit en quelque
endroit), et partant, que c'est une chose superflue de
| demander pourquoi il persévére dans l'étre.
Voire méme, comme l'enseigne saint Augustin (lequel,
aprés les auteurs sacrés, a parlé de Dieu plus hautement et
| plus dignement qu'aucun autre), en Dieu il n'y a point de
passé ni de futur, mais un continuel présent ; ce qui fait voir
clairement qu'on ne peut sans absurdité demander pourquoi
Dieu persévére dans l'étre, vu que cette question enveloppe 65
manifestement le devant et l'aprés, le passé et le futur, qui
doivent étre bannis de l'idée d'un étre infini.
Davantage on ne peut pas concevoir que Dieu soit par
soi positivement, comme s'il s'était lui-même première-
ment produit, car il aurait été auparavant que d'être ; mais
seulement (comme notre auteur déclare en plusieurs
lieux), parce qu'en effet il se conserve.
Mais la conservation ne convient pas mieux à l'être
infini que la première production. Car qu'est-ce, je vous
prie, que la conservation, sinon une continuelle reproduc-
tion d'une chose ? d'ou il arrive que toute conservation sup-
pose une premiére production. Et c'est pour cela méme que
le nom de continuation, comme aussi celui de conservation,
étant plutót des noms de puissance que d'acte, emportent
avec soi quelque capacité ou disposition à recevoir ; mais
338 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
l'étre infini est un acte trés pur, incapable de telles disposi-
tions.
Concluons donc que nous ne pouvons concevoir que Dieu
soit par soi positivement, sinon à cause de l'imperfection
de notre esprit, qui conçoit Dieu à la façon des choses cré-
ées ; ce qui sera encore plus évident par cette autre raison :
On ne demande point la cause efficiente d'une chose,
sinon à raison de son existence, et non à raison de son
essence : par exemple, quand on demande la cause effi-
ciente d'un triangle, on demande qui a fait que ce triangle
soit au monde ; mais ce ne serait pas sans absurdité que je
demanderais la cause efficiente pourquoi un triangle a ses
trois angles égaux à deux droits ; et à celui qui ferait cette
demande, on ne répondrait pas bien par la cause efficiente,
mais on doit seulement répondre, parce que telle est la
nature du triangle ; d'où vient que les mathématiciens, qui
ne se mettent pas beaucoup en peine de l'existence de leur
objet, ne font aucune démonstration par la cause efficiente
et finale. Or il n'est pas moins de l'essence d'un étre infini
d'exister, voire méme, si vous voulez, de persévérer dans
l'étre, qu'il est de l'essence d'un triangle d'avoir ses trois
angles égaux à deux droits. Donc, tout ainsi qu'à celui qui
demanderait pourquoi un triangle a ses trois angles égaux
à deux droits, on ne doit pas répondre par la cause effi-
ciente, mais seulement : parce que telle est la nature
immuable et éternelle du triangle ; de méme, si quelqu'un
demande pourquoi Dieu est, ou pourquoi il ne cesse point
d'étre, il ne faut point chercher en Dieu, ni hors de Dieu,
de cause efficiente, ou quasi efficiente (car je ne dispute
pas ici du nom, mais de la chose), mais il faut dire, pour
toute raison, parce que telle est la nature de l'étre souverai-
nement parfait.
C'est pourquoi, à ce que dit Monsieur Déscartés) que la
lumière naturelle nous dicte qu'il n'y a aucune chose de
laquelle il ne soit permis de demander pourquoi elle
existe, ou dont on ne puisse rechercher la cause efficiente,
ou bien, si elle n'en a point, demander pourquoi elle n'en
a pas besoin, je réponds que, si on demande pourquoi Dieu
|
QUATRIÈMES OBJECTIONS 339
existe, il ne faut pas répondre par la cause efficiente, mais
seulement : parce qu'il est Dieu, c'est-à-dire un être infini.
Que si on demande quelle est sa cause efficiente, il faut
répondre qu'il n'en a pas besoin ; et enfin, si on demande
pourquoi il n'en a pas besoin, il faut répondre : parce qu'il
est un étre infini, duquel l'existence est son essence ; car il
n'y a que les choses dans lesquelles il est permis de distin-
guer l'existence actuelle de l'essence, qui aient besoin de
cause efficiente.
Et partant, ce qu'il ajoute immédiatement aprés les
paroles que je viens de citer, se détruit de soi-méme, à
savoir : Si je pensais, dit-il, qu'aucune chose ne püt en
quelque facon être à l'égard de soi-même ce que la cause
efficiente est à l'égard de son effet, tant s'en faut que de
là je voulusse conclure qu'il y a une premiére cause,
qu'au contraire de celle-là méme qu'on appellerait pre-
miére, je rechercherais derechef la cause, et ainsi je ne
viendrais jamais à une première.
Car, au contraire, si je pensais que, de quelque chose
que ce füt, il fallüt rechercher la cause efficiente, ou quasi
efficiente, j'aurais dans l'esprit de chercher une cause diffé-
rente de cette chose ; d'autant qu'il est manifeste que rien
ne peut en aucune facon étre à l'égard de soi-méme ce que
la cause efficiente est à l'égard de son effet.
Or il me semble que notre auteur doit étre averti de
| considérer diligemment et avec attention toutes ces choses
parce que je suis assuré qu'il y a peu de théologiens qui ne
s'offensent de cette proposition, à savoir, que Dieu est par
soi positivement, et comme par une cause.
Il ne me reste plus qu'un scrupule, qui est de savoir com-
ment il se peut défendre de ne pas commettre un cercle,
lorsqu'il dit que nous ne sommes assurés que les choses
que nous concevons clairement et distinctement sont
vraies, qu'à cause que Dieu est ou existe.
Car nous ne pouvons étre assurés que Dieu est, sinon
parce que nous concevons cela trés clairement et trés dis-
tinctement ; donc, auparavant que d'être assurés de l'exis-
tence de Dieu, nous devons étre assurés que toutes les
340 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
choses que nous concevons clairement et distinctement sont
toutes vraies.
J'ajouterai une chose qui m'était échappée, c'est à savoir,
que cette proposition me semble fausse, que Monsieur Des-
16 3 cartes donne pour une vérité trés constante, à savoir, que
rien ne peut étre en lui, en tant qu'il est une chose qui
pense, dont il n'ait connaissance. Car par ce mot, en lui,
en tant qu'il est une chose qui pense, i/ n'entend autre
chose que son esprit, en tant qu'il est distingué du corps.
Mais qui ne voit qu'il peut y avoir plusieurs choses en
l'esprit, dont l'esprit méme n'ait aucune connaissance ? Par
exemple, l'esprit d'un enfant qui est dans le ventre de sa
mére, a bien la vertu ou la faculté de penser, mais il n'en a
pas connaissance. Je passe sous silence un grand nombre
de semblables choses.
DES CHOSES QUI PEUVENT ARRÉTER LES THÉOLOGIENS
Enfin, pour finir un discours qui n'est déjà que trop
ennuyeux, je veux ici traiter les choses le plus briévement
qu'il me sera possible, et à ce sujet mon dessein est de
marquer seulement les difficultés, sans m'arréter à une dis-
pute plus exacte.
Premiérement, je crains que quelques-uns ne s'offensent
de cette libre façon de philosopher, par laquelle toutes
choses sont révoquées en doute. Et de vrai notre auteur
méme confesse, dans sa Méthode, que cette voie est dange-
reuse pour les faibles esprits ; j'avoue néanmoins qu'il tem-
pére un peu le sujet de cette crainte dans l'abrégé de sa
premiére Méditation.
Toutefois je ne sais s'il ne serait point à propos de la
munir de quelque préface, dans laquelle le lecteur fût averti
que ce n'est pas sérieusement et tout de bon que l'on doute
de ces choses, mais afin qu'ayant pour quelque temps mis
à part toutes celles qui peuvent donner le moindre doute,
ou, comme parle notre auteur en un autre endroit, qui
peuvent donner à notre esprit une occasion de douter la
plus hyperbolique, nous voyions si, aprés cela, il n'y aura
QUATRIÈMES OBJECTIONS 341
pas moyen de trouver quelque vérité qui soit si ferme et si
assurée, que les plus opiniátres n'en puissent aucunement
douter. Et aussi, au lieu de ces paroles : ne connaissant
pas l'auteur de mon origine, je penserais qu'il vaudrait
mieux mettre : feignant de ne pas connaitre.
Dans la quatrième Méditation, qui traite du vrai et du
faux, je voudrais, pour plusieurs raisons qu'il serait long de
rapporter ici, que Monsieur Descartes, dans son abrégé, ou
dans le tissu méme de cette Méditation, avertít le lecteur
de deux choses.
La premiére que, lorsqu'il explique la cause de l'erreur,
il entend principalement parler de celle qui se commet dans
le discernement du vrai et du faux, et non pas de celle qui 68
arrive dans la poursuite du bien et du mal.
Car, puisque cela suffit pour le dessein et le but de notre
auteur, et que les choses qu il dit ici touchant la cause de
l'erreur souffriraient de trés grandes objections, si on les
étendait aussi à ce qui regarde la poursuite du bien et du
mal, il me semble qu'il est de la prudence, et que l'ordre
méme, dont notre auteur paraît si jaloux, requiert que
toutes les choses qui ne servent point au sujet, et qui
peuvent donner lieu à plusieurs disputes, soient retranchées,
de peur que, tandis que le lecteur s'amuse inutilement à
disputer des choses qui sont superflues, il ne soit diverti de
la connaissance des nécessaires.
La seconde chose dont je voudrais que notre auteur don-
nát quelque avertissement, est que, lorsqu'il dit que nous
ne devons donner notre créance qu'aux choses que nous
concevons clairement et distinctement, cela s'entend seule-
ment des choses qui concernent les sciences, et qui tombent
sous notre intelligence, et non pas de celles qui regardent la
foi et les actions de notre vie ; ce qui a fait qu'il a toujours
condamné l'arrogance et présomption de ceux qui opinent,
c'est-à-dire de ceux qui pensent savoir ce qu'ils ne savent
pas, mais qu'il n'a jamais blámé la juste persuasion de ceux
qui croient avec prudence.
342 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
Car, comme remarque fort judicieusement saint Augus-
tin au chapitre! de l'Utilité de la Croyance, il y a trois
choses en l'esprit de l'homme qui ont entre elles un trés
grand rapport, et semblent quasi n'étre qu'une méme
chose, mais qu'il faut néanmoins trés soigneusement dis-
tinguer, savoir est : entendre, croire et opiner.
Celui-là entend, qui comprend quelque chose par des
raisons certaines. Celui-là croit, lequel, emporté par le
poids et le crédit de quelque grave et puissante autorité,
tient pour vrai cela méme qu'il ne comprend pas par des
raisons certaines. Celui-là opine, qui se persuade ou plu-
tót qui présume de savoir ce qu'il ne sait pas.
Or c'est une chose honteuse et fort indigne d'un
homme que d'opiner, pour deux raisons : la première,
parce que celui-là n'est plus en état d'apprendre, qui s'est
déjà persuadé de savoir ce qu'il ignore ; et la seconde,
parce que la présomption est de soi la marque d'un esprit
mal fait et d'un homme de peu de sens.
Donc ce que nous entendons, nous le devons à Ja rai-
son ; ce que nous croyons, à l'autorité ; ce que nous opi-
nons, à l'erreur. Je dis cela afin que nous sachions
qu'ajoutant foi méme aux choses que nous ne compre-
nons pas encore, nous sommes exempts de la présomp-
tion de ceux qui opinent.
Car ceux qui disent qu'il ne faut rien croire que ce que
169 nous savons, táchent seulement de ne point tomber dans
la faute de ceux qui opinent, laquelle en effet est de soi
honteuse et blàmable. Mais si quelqu'un considère avec
soin la grande différence qu'il y a entre celui qui présume
savoir ce qu'il ne sait pas, et celui qui croit ce qu'il sait
bien qu'il n'entend pas, y étant toutefois porté par
quelque puissante autorité, il verra que celui-ci évite
sagement le péril de l'erreur, le blàme de peu de confiance
et d'humanité, et le péché de superbe.
Et un peu aprés, chapitre 12, il ajoute :
1. Erreur de référence : le passage cité est tiré du chapitre 11 (et non
15).
| QUATRIÈMES OBJECTIONS 343
|
|
| On peut apporter plusieurs raisons qui feront voir qu'il
|
ne reste plus rien d'assuré parmi la société des hommes,
| Si nous sommes résolus de ne rien croire que ce que nous
pourrons connaitre certainement. Jusques ici saint
Augustin.
Monsieur Descartes peut maintenant juger combien il
est nécessaire de distinguer ces choses, de peur que plu-
| sieurs de ceux qui penchent aujourd'hui vers l'impiété, ne
puissent se servir de ses paroles pour combattre la foi et la
vérité de notre créance.
Mais ce dont je prévois que les théologiens s'offenseront
le plus, est que, selon ses principes, il ne semble pas que les
choses que l'Eglise nous enseigne touchant le sacré mystére
de l'Eucharistie puissent subsister et demeurer en leur
entier.
Car nous tenons pour article de foi que la substance du
| pain étant ótée du pain eucharistique, les seuls accidents
y demeurent. Or ces accidents sont l'étendue, la figure, la
couleur, l'odeur, la saveur, et les autres qualités sensibles.
De qualités sensibles notre auteur n'en reconnaít point,
mais seulement certains différents mouvements des petits
corps qui sont autour de nous, par le moyen desquels nous
sentons ces différentes impressions, lesquelles puis aprés
nous appelons du nom de couleur, de saveur, d'odeur, etc.
Ainsi il reste seulement la figure, l'étendue et la mobilité.
Mais notre auteur nie que ces facultés puissent étre enten-
dues sans quelque substance en laquelle elles résident, et
partant aussi qu'elles puissent exister sans elle; ce que
méme il répéte dans ses Réponses aux premiéres Objec-
tions.
Il ne reconnaít point aussi entre ces modes ou affections
| de la substance, et la substance, de distinction autre que la
formelle, laquelle ne suffit pas, ce semble, pour que les
| choses qui sont ainsi distinguées puissent être séparées
| l'une de l'autre, méme par la toute-puissance de Dieu.
Je ne doute point que Monsieur Descartes, dont la piété v
| nous est trés connue, n'examine et ne pése diligemment ces
choses, et qu'il ne juge bien qu'il lui faut soigneusement
344 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
prendre garde, qu'en táchant de soutenir la cause de Dieu
contre l'impiété des libertins, il ne semble pas leur avoir mis
des armes en main pour combattre une foi que l'autorité du
Dieu qu'il défend a fondée, et au moyen de laquelle il espére
parvenir à cette vie immortelle qu'il a entrepris de persua-
der aux hommes.
RÉPONSES DE L'AUTEUR
AUX QUATRIÈMES OBJECTIONS FAITES PAR
MONSIEUR ARNAULD, DOCTEUR EN THÉOLOGIE
Lettre de l'Auteur au R. P. Mersenne.
Mon R. Pére,
Il m'eát été difficile de souhaiter un plus clairvoyant et
| plus officieux examinateur de mes écrits, que celui dont
| vous m'avez envoyé les remarques ; car il me traite avec tant
| de douceur et de civilité, que je vois bien que son dessein
n'a pas été de rien dire contre moi ni contre le sujet que j'ai
| traité ; et néanmoins c'est avec tant de soin qu'il a examiné
ce qu'il a combattu, que j'ai raison de croire que rien ne lui
a échappé. En outre cela il insiste si vivement contre les
choses qui n'ont pu obtenir de lui son approbation, que je
n'ai pas sujet de craindre qu'on estime que la complaisance
| lui ait rien fait dissimuler ; c'est pourquoi je ne me mets pas
| tant en peine des objections qu'il m'a faites, que je me
réjouis de ce qu'il n’y a point plus de choses en mon écrit
| auxquelles il contredise.
RÉPONSES À LA PREMIÈRE PARTIE
DE LA NATURE DE L'ESPRIT HUMAIN
| Je ne m'arréterai point ici à le remercier du secours
qu’il m'a donné en me fortifiant de l'autorité de saint
Augustin, et de ce qu'il a proposé mes raisons de telle
sorte, qu'il semblait avoir peur que les autres ne les trou-
vassent pas assez fortes et convaincantes.
346 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
Mais je dirai d'abord en quel lieu j'ai commencé de
Vi prouver comment, de ce que je ne connais rien autre chose
qui appartienne à mon essence, c'est-à-dire à l'essence de
mon esprit, sinon que je suis une chose qui pense, il s'ensuit
qu'il n'y a aussi rien autre chose qui en effet lui appar-
tienne. C'est au méme lieu oü j'ai prouvé que Dieu est
ou existe, ce Dieu, dis-je, qui peut faire toutes les choses
que je congois clairement et distinctement comme pos-
sibles.
Car, quoique peut-étre il y ait en moi plusieurs choses
que je ne connais pas encore (comme en effet je suppo-
sais en ce lieu-là que je ne savais pas encore que l'esprit
eüt la force de mouvoir le corps, ou de lui étre substan-
tiellement uni) néanmoins, d'autant que ce que je
connais étre en moi me suffit pour subsister avec cela
seul, je suis assuré que Dieu me pouvait créer sans les
autres choses que je ne connais pas encore, et partant,
que ces autres choses n'appartiennent point à l'essence
de mon esprit.
Car il me semble qu'aucune des choses sans lesquelles
une autre peut étre, n'est comprise en son essence ; et
encore que l'esprit soit de l'essence de l'homme il n'est
pas néanmoins, à proprement parler, de l'essence de
l'esprit, qu'il soit uni au corps humain.
Il faut aussi que j'explique ici quelle est ma pensée,
lorsque je dis qu'on ne peut pas inférer une distinction
réelle entre deux choses, de ce que l'une est conçue sans
l'autre par une abstraction de l'esprit qui conçoit la chose
imparfaitement, mais seulement, de ce que chacune d'elles
est concue sans l'autre pleinement, ou comme une chose
complète. |
Car je n’estime pas qu’une connaissance entière et par-
faite de la chose soit ici requise, comme le prétend
Monsieur Arnauld ; mais il y a en cela cette différence,
qu'afin qu'une connaissance soit entière et parfaite, elle
doit contenir en soi toutes et chacune les propriétés qui
sont dans la chose connues. Et c’est pour cela qu’il n’y a
| QUATRIEMES RÉPONSES 347
que Dieu seul qui sache qu'il a les connaissances entiéres
et parfaites de toutes les choses.
Mais, quoiqu'un entendement créé ait peut-étre en
effet les connaissances entières et parfaites de plusieurs
choses, néanmoins jamais il ne peut savoir qu'il les a, si
Dieu méme ne lui révéle particuliérement. Car, pour faire
qu'il ait une connaissance pleine et entiére de quelque
chose, il est seulement requis que la puissance de
connaitre qui est en lui égale cette chose, ce qui se peut
faire aisément ; mais pour faire qu'il sache qu'il a une
telle connaissance, ou bien que Dieu n'a rien mis de plus
dans cette chose que ce qu'il en connait, il faut que, par
sa puissance de connaitre, il égale la puissance infinie de
Dieu, ce qui est entièrement impossible.
Or, pour connaitre la distinction réelle qui est entre
deux choses, il n'est pas nécessaire que la connaissance
que nous avons de ces choses soit entière et parfaite, si
nous ne savons en méme temps qu'elle est telle ;mais
| nous ne le pouvons jamais savoir, comme je viens de
| prouver ; donc il n'est pas nécessaire qu'elle soit entière
et parfaite.
C'est pourquoi, oü j'ai dit qu'il ne suffit pas qu'une
chose soit conçue sans une autre par une abstraction de
l'esprit qui conçoit la chose imparfaitement, je n'ai pas
| pensé que de là l'on püt inférer que, pour établir une
| distinction réelle, il fût besoin d'une connaissance entière
| et parfaite, mais seulement d'une qui fût telle, que nous
| ne la rendissions point imparfaite et défectueuse par l'abs-
traction et restriction de notre esprit.
|| Car il y a bien de la différence entre avoir une connais-
| sance entièrement parfaite, de laquelle personne ne peut
| jamais être assuré, si Dieu méme ne lui révèle, et avoir
|une connaissance parfaite jusqu'à ce point que nous
sachions qu'elle n'est point rendue imparfaite par aucune
abstraction de notre esprit.
Ainsi, quand j'ai dit qu'il fallait concevoir pleinement
une chose, ce n'était pas mon intention de dire que notre
|conception devait être entière et parfaite, mais seulement,
348 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
qu'elle devait être assez distincte, pour savoir que cette
chose était complète.
Ce que je pensais étre manifeste, tant par les choses
que j'avais dites auparavant, que par celles qui suivent
immédiatement après : car J'avais distingué un peu aupa-
ravant les étres incomplets de ceux qui sont complets, et
j'avais dit qu'il était nécessaire que chacune des choses
qui sont distinguées réellement, fût conçue comme un
étre par soi et distinct de tout autre.
Et un peu aprés, au méme sens que j'ai dit que je
concevais pleinement ce que c'est que le corps, j'ai ajouté
au méme lieu que je concevais aussi que l'esprit est une
chose complète, prenant ces deux façons de parler, conce-
voir pleinement, et concevoir que c'est une chose complète,
en une seule et méme signification.
Mais on peut ici demander avec raison ce que j'entends
par une chose compléte, et comment je prouve que, pour
la distinction réelle, il suffit que deux choses soient concues
l'une sans l'autre comme deux choses complètes.
À la premiére demande je réponds que, par une chose
complète, je n'entends autre chose qu'une substance revé-
tue des formes, ou attributs, qui suffisent pour me faire
connaitre qu'elle est une substance.
Car comme j'ai déjà remarqué ailleurs, nous ne
connaissons point les substances immédiatement par
173 elles-mémes ; mais, de ce que nous apercevons quelques
formes, ou attributs, qui doivent étre attachés à quelque
chose pour exister, nous appelons du nom de Substance
cette chose à laquelle ils sont attachés.
Que si, aprés cela, nous voulions dépouiller cette
méme substance de tous ces attributs qui nous la font
connaitre, nous détruirions toute la connaissance que
nous en avons, et ains) nous pourrions bien à la vérité
dire quelque chose de la substance, mais tout ce que nous
en dirions ne consisterait qu'en paroles, desquelles nous
ne concevrions pas clairement et distinctement la signifi-
cation.
QUATRIÈMES RÉPONSES 349
Je sais bien qu'il y a des substances que l'on appelle
vulgairement incomplétes ; mais, si on les appelle ainsi
parce que de soi elles ne peuvent pas subsister toutes
seules et sans étre soutenues par d'autres choses, je
confesse qu'il me semble qu'en cela il y a de la contradic-
tion, qu'elles soient des substances, c'est-à-dire des
choses qui subsistent par soi, et qu'elles soient aussi
incomplétes, c'est-à-dire des choses qui ne peuvent pas
subsister par soi. Il est vrai qu'en un autre sens on les
peut appeler incomplètes, non qu'elles aient rien
d'incomplet en tant qu'elles sont des substances, mais
seulement en tant qu'elles se rapportent à quelque autre
substance avec laquelle elles composent un tout par soi
et distinct de tout autre.
Ainsi la main est une substance incompléte, si vous la
rapportez à tout le corps dont elle est partie ; mais si
vous la considérez toute seule, elle est une substance
compléte. Et pareillement l'esprit et le corps sont des
substances incomplètes, lorsqu'ils sont rapportés à
l'homme qu'ils composent ; mais étant considérés séparé-
ment, ils sont des substances complètes.
Car tout ainsi qu'étre étendu, divisible, figuré, etc.,
sont des formes ou des attributs par le moyen desquels
je connais cette substance qu'on appelle corps ; de méme
étre intelligent, voulant, doutant, etc., sont des formes
par le moyen desquelles je connais cette substance qu'on
appelle esprit; et je ne comprends pas moins que la
substance qui pense est une chose compléte, que je
comprends que la substance étendue en est une.
Et ce que Monsieur Arnauld a ajouté ne se peut dire
en facon quelconque, à savoir, que peut-étre /e corps est
à l'esprit comme le genre est à l'espéce : car, encore que le
genre puisse être conçu sans cette particulière différence
spécifique, ou sans celle-là, l'espéce toutefois ne peut en
aucune façon être conçue sans le genre.
Ainsi, par exemple, nous concevons aisément la figure
sans penser au cercle (quoique cette conception ne soit
350 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
pas distincte, si elle n'est rapportée à quelque figure par-
ticuliére ; ni d'une chose complète, si elle ne comprend la
174 nature du corps); mais nous ne pouvons concevoir
aucune différence spécifique du cercle, que nous ne pen-
sions en méme temps à la figure.
Au lieu que l'esprit peut étre congu distinctement et
pleinement, c'est-à-dire autant qu'il faut pour étre tenu
pour une chose compléte, sans aucune de ces formes, ou
attributs, au moyen desquels nous reconnaissons que le
corps est une substance, comme je pense avoir suffisam-
ment démontré dans la seconde Méditation ; et le corps
est aussi congu distinctement et comme une chose
compléte, sans aucune des choses qui appartiennent à
l'esprit.
Ici néanmoins Monsieur Arnauld passe plus avant, et
dit : Encore que je puisse acquérir quelque notion de moi-
méme sans la notion du corps, il ne résulte pas néanmoins
de là, que cette notion soit compléte et entiére, en telle
sorte que je sois assuré que je ne me trompe point, lorsque
j'exclus le corps de mon essence.
Ce qu'il explique par l'exemple du triangle inscrit au
demi-cercle, que nous pouvons clairement et distincte-
ment concevoir étre rectangle, encore que nous ignorions,
ou méme que nous niions, que le carré de sa base soit
égal aux carrés des cótés ; et néanmoins on ne peut pas
de là inférer qu'on puisse faire un triangle rectangle,
duquel le carré de la base ne soit pas égal aux carrés des
côtés.
Mais, pour ce qui est de cet exemple, il diffère en plu-
sieurs façons de la chose proposée. Car, premièrement,
encore que peut-être par un triangle on puisse entendre
une substance dont la figure est triangulaire, certes la
propriété d’avoir le carré de la base égal aux carrés des
côtés, n’est pas une substance, et partant, chacune de ces
deux choses ne peut pas être entendue comme une chose
complète, ainsi que le sont l'esprit et le corps. Et même
cette propriété ne peut pas étre appelée une chose, au
QUATRIÈMES RÉPONSES 351
méme sens que j'ai dit que c'est assez que je puisse conce-
voir une chose (c'est à savoir une chose compléte) sans
une autre, etc., comme il est aisé de voir par ces paroles
qui suivent : Davantage je trouve en moi des facultés, etc.
Car je n'ai pas dit que ces facultés fussent des choses,
mais j'ai voulu expressément faire distinction entre les
choses, c'est-à-dire entre les substances, et les modes de
ces choses, c'est-à-dire les facultés de ces substances.
En second lieu, encore que nous puissions clairement
et distinctement concevoir que le triangle au demi-cercle
est rectangle, sans apercevoir que le carré de sa base est
égal aux carrés des cótés, néanmoins nous ne pouvons
pas concevoir ainsi clairement un triangle duquel le carré
de la base soit égal aux carrés des cótés, sans que nous
apercevions en méme temps qu'il est rectangle ; mais
nous concevons clairement et distinctement l'esprit sans 7S
le corps, et réciproquement le corps sans l'esprit.
En troisiéme lieu, encore que le concept ou l'idée du
triangle inscrit au demi-cercle puisse être telle, qu'elle ne
contienne point l'égalité qui est entre le carré de la base
et les carrés des cótés, elle ne peut pas néanmoins étre
telle, que l'on congoive que nulle proportion qui puisse
étre entre le carré de la base et les carrés des cótés
n'appartient à ce triangle; et partant, tandis que l'on
ignore quelle est cette proportion, on n'en peut nier
aucune que celle qu'on connait clairement ne lui point
appartenir, ce qui ne peut jamais étre entendu de la pro-
portion d'égalité qui est entre eux.
Mais il n'y a rien de contenu dans le concept du corps
de ce qui appartient à l'esprit, et réciproquement dans le
concept de l'esprit rien n'est compris de ce qui appartient
au COrps.
C'est pourquoi, bien que j'aie dit que c'est assez que je
puisse concevoir clairement et distinctement une chose sans
une autre, etc., on ne peut pas pour cela former cette
mineure : Or est-il que je concois clairement et distincte-
ment que ce triangle est rectangle, encore que je doute ou
352 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
que je nie que le carré de sa base soit égal aux carrés des
cótés, etc.
Premiérement, parce que la proportion qui est entre le
carré de la base et les carrés des cótés n'est pas une chose
complète.
Secondement, parce que cette proportion d'égalité ne
peut étre clairement entendue que dans le triangle rec-
tangle.
Et en troisième lieu, parce que nul triangle ne peut être
distinctement concu, si on nie la proportion qui est entre
les carrés de ses cótés et de sa base.
Mais maintenant il faut passer à la seconde demande,
et montrer comment il est vrai que, de cela seul que je
conçois clairement et distinctement une substance sans une
autre, je suis assuré qu'elles s'excluent mutuellement l'une
l'autre : ce que je montre en cette sorte.
La notion de la substance est telle, qu'on la conçoit
comme une chose qui peut exister par soi-même, c'est-à-
dire sans le secours d'aucune autre substance, et il n'y a
jamais eu personne qui ait congu deux substances par
deux différents concepts, qui n'ait jugé qu'elles étaient
réellement distinctes.
C'est pourquoi, si je n'eusse point cherché de certitude
plus grande que la vulgaire, je me fusse contenté d'avoir
montré, en la seconde Méditation, que l'esprit est congu
comme une chose subsistante, quoiqu'on ne lui attribue
rien de ce qui appartient au corps, et qu'en même façon
le corps est congu comme une chose subsistante,
17 e quoiqu'on ne lui attribue rien de ce qui appartient à
l'esprit. Et je n'aurais rien ajouté davantage pour prouver
que l'esprit est réellement distingué du corps, d'autant
que vulgairement nous jugeons que toutes les choses sont
en effet, et selon la vérité, telles qu'elles paraissent à
notre pensée.
Mais, d'autant qu'entre ces doutes hyperboliques que
jai proposés dans ma première Méditation, celui-ci en
était un, à savoir, que je ne pouvais étre assuré que les
choses fussent en effet, et selon la vérité, telles que nous
QUATRIÈMES RÉPONSES 353
les concevons, tandis que je supposais que je ne connais-
sais pas l'auteur de mon origine, tout ce que j'ai dit de
Dieu et de la vérité, dans la troisiéme, quatriéme et cin-
quiéme Méditation, sert à cette conclusion de la réelle
distinction de l'esprit d'avec le corps, laquelle enfin j'ai
achevée dans la sixième.
Je congois fort bien, dit Monsieur Arnauld, /a nature
du triangle inscrit dans le demi-cercle, sans que je sache
que le carré de sa base est égal aux carrés des cótés. A
quoi je réponds que ce triangle peut véritablement étre
concu, sans que l'on pense à la proportion qui est entre
le carré de sa base et les carrés de ses cótés, mais qu'on
ne peut pas concevoir que cette proportion doive étre
niée de ce triangle, c'est-à-dire qu'elle n'appartienne
point à la nature de ce triangle ; et qu'il n'en est pas ainsi
de l'esprit; parce que non seulement nous concevons
qu'il est sans le corps, mais aussi nous pouvons nier
qu'aucune des choses qui appartiennent au corps, appar-
tienne à l'esprit ; car c'est le propre et la nature des sub-
stances de s'exclure mutuellement l'une l'autre.
Et ce que Monsieur Arnauld a ajouté ne m'est aucune-
ment contraire, à savoir, que ce n'est pas merveille si,
lorsque de ce que je pense je viens à conclure que je suis,
l'idée que de là je forme de moi-méme, me représente seule-
ment comme une chose qui pense. Car, de la même façon,
lorsque j'examine la nature du corps, je ne trouve rien en
elle qui ressente la pensée ; et on ne saurait avoir un plus
fort argument de la distinction de deux choses, que
lorsque, venant à les considérer toutes deux séparément,
nous ne trouvons aucune chose dans l'une qui ne soit
entièrement différente de ce qui se retrouve en l'autre.
Je ne vois pas aussi pourquoi cet argument semble
prouver trop ; car je ne pense pas que, pour montrer
qu'une chose est réellement distincte d'une autre, on
puisse rien dire de moins, sinon que par la toute-
puissance de Dieu elle en peut être séparée ; et il m'a
semblé que j'avais pris garde assez soigneusement à ce
354 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
que personne ne pût pour cela penser que l'homme n'est
rien qu'un esprit usant ou se servant du corps.
177 Car, dans la méme sixiéme Méditation, oü j'ai parlé de
la distinction de l'esprit d'avec le corps, j'ai aussi montré
qu'il lui est substantiellement uni ; pour preuve de quoi
je me suis servi de raisons qui sont telles, que je n'ai point
souvenance d'en avoir jamais lu ailleurs de plus fortes et
convaincantes.
Et comme celui qui dirait que le bras d'un homme est
une substance réellement distincte du reste de son corps,
ne nierait pas pour cela qu'il est de l'essence de l'homme
entier, et que celui qui dit que ce méme bras est de
l'essence de l'homme entier, ne donne pas pour cela occa-
sion de croire qu'il ne peut pas subsister par soi ; ainsi Je
ne pense pas avoir trop prouvé en montrant que l'esprit
peut étre sans le corps, ni avoir aussi trop peu dit, en
disant qu'il lui est substantiellement uni ; parce que cette
union substantielle n'empéche pas qu'on ne puisse avoir
une claire et distincte idée ou concept de l'esprit, comme
d'une chose compléte; c'est pourquoi le concept de
l'esprit differe beaucoup de celui de la superficie et de la
ligne, qui ne peuvent pas étre ainsi entendues comme des
choses complètes, si, outre la longueur et la largeur, on
ne leur attribue aussi la profondeur.
Et enfin, de ce que /a faculté de penser est assoupie
dans les enfants, et que dans les fous elle est, non pas à la
vérité éteinte, mais troublée, il ne faut pas penser qu'elle
soit tellement attachée aux organes corporels, qu'elle ne
puisse étre sans eux. Car, de ce que nous voyons souvent
qu'elle est empéchée par ces organes, il ne s'ensuit aucu-
nement qu'elle soit produite par eux ; et il n'est pas pos-
sible d'en donner aucune raison, tant légère qu'elle puisse
étre.
Je ne nie pas néanmoins que cette étroite liaison de
l'esprit et du corps, que nous expérimentons tous les
jours, ne soit cause que nous ne découvrons pas aisé-
ment, et sans une profonde méditation, la distinction
réelle qui est entre l'un et l'autre.
QUATRIÈMES RÉPONSES 355
Mais, à mon jugement, ceux qui repasseront souvent
| dans leur esprit les choses que j'ai écrites dans ma
seconde Méditation, se persuaderont aisément que
l'esprit n'est pas distingué du corps par une seule fiction
ou abstraction de l'entendement, mais qu'il est connu
| comme une chose distincte, parce qu'il est tel en effet.
A Je ne réponds rien à ce que Monsieur Arnauld a ici
ajouté touchant l'immortalité de l’âme, puisque cela ne
m'est point contraire ; mais, pour ce qui regarde les àmes
des bétes, quoique leur considération ne soit pas de ce
lieu, et que, sans l'explication de toute la physique, je
n'en puisse dire davantage que ce que j'ai déjà dit dans
la 5° partie de mon traité de la Méthode, toutefois je dirai
encore Ici qu'il me semble que c'est une chose fort remar- 78
quable, qu'aucun mouvement ne se peut faire, soit dans
les corps des bêtes, soit même dans les nôtres, si ces corps
n'ont en eux tous les organes et instruments, par le
moyen desquels ces mémes mouvements pourraient aussi
étre accomplis dans une machine ; en sorte que, méme
dans nous, ce n'est pas l'esprit (ou l’âme) qui meut immé-
diatement les membres extérieurs, mais seulement il peut
déterminer le cours de cette liqueur fort subtile, qu'on
nomme les esprits animaux, laquelle, coulant continuelle-
ment du cœur par le cerveau dans les muscles, est cause
de tous les mouvements de nos membres, et souvent en
peut causer plusieurs différents, aussi facilement les uns
que les autres. Et méme il ne le détermine pas toujours ;
car, entre les mouvements qui se font en nous, il y en a
plusieurs qui ne dépendent point du tout de l'esprit,
comme sont le battement du cœur, la digestion des
viandes, la nutrition, la respiration de ceux qui dorment,
et même, en ceux qui sont éveillés, le marcher, chanter,
et autres actions semblables, quand elles se font sans que
l'esprit y pense. Et lorsque ceux qui tombent de haut,
présentent leurs mains les premiéres pour sauver leur
téte, ce n'est point par le conseil de leur raison qu'ils font
cette action ; et elle ne dépend point de leur esprit, mais
356 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
seulement de ce que leurs sens, étant touchés par le dan-
ger présent, causent quelque changement en leur cerveau
qui détermine les esprits animaux à passer de là dans
les nerfs, en la facon qui est requise pour produire ce
mouvement tout de même que dans une machine, et sans
que l'esprit le puisse empécher.
Or, puisque nous expérimentons cela en nous-mémes,
pourquoi nous étonnerons-nous tant, si la lumière réflé-
chie du corps du loup dans les yeux de la brebis a la
méme force pour exciter en elle le mouvement de la
fuite ?
Après avoir remarqué cela, si nous voulons un peu rai-
sonner pour connaitre si quelques mouvements des bétes
sont semblables à ceux qui se font en nous par le minis-
tere de l'esprit, ou bien à ceux qui dépendent seulement
des esprits animaux et de la disposition des organes, il
faut considérer les différences qui sont entre les uns et les
autres, lesquelles j'ai expliquées dans la cinquième partie
du Discours de la Méthode, car je ne pense pas qu'on en
puisse trouver d'autres ; et alors on verra facilement que
toutes les actions des bétes sont seulement semblables à
celles que nous faisons sans que notre esprit y contribue.
A raison de quoi nous serons obligés de conclure que
nous ne connaissons en effet en elles aucun autre prin-
179 cipe de mouvement que la seule disposition des organes
et la continuelle affluence des esprits animaux produits
par la chaleur du cœur, qui atténue et subtilise le sang ;
et ensemble nous reconnaitrons que rien ne nous a ci-
devant donné occasion de leur en attribuer un autre,
sinon que, ne distinguant pas ces deux principes du mou-
vement, et voyant que l'un, qui dépend seulement des
esprits animaux et des organes, est dans les bétes aussi
bien que dans nous, nous avons cru inconsidérément que
l'autre, qui dépend de l'esprit et de la pensée, était aussi
en elles.
Et certes, lorsque nous nous sommes persuadés
quelque chose dés notre jeunesse, et que notre opinion
s'est fortifiée par le temps, quelques raisons qu'on
| QUATRIÈMES RÉPONSES 357
emploie aprés cela pour nous en faire voir la fausseté, ou
plutót quelque fausseté que nous remarquions en elle, il
est néanmoins trés difficile de l'óter entiérement de notre
créance, si nous ne les repassons souvent en notre esprit,
et ne nous accoutumons ainsi à déraciner peu à peu ce
que l'habitude à croire, plutôt que la raison, avait profon-
dément gravé en notre esprit.
RÉPONSE À L'AUTRE PARTIE
DE DIEU
Jusques ici j'ai tâché de résoudre les arguments qui
m'ont été proposés par Monsieur Arnauld, et me suis
mis en devoir de soutenir tous ses efforts ;mais désor-
mais, imitant ceux qui ont à faire à un trop fort adver-
saire, je tâcherai plutôt d'éviter les coups, que de
m'opposer directement à leur violence.
Il traite seulement de trois choses dans cette partie, qui
peuvent facilement étre accordées selon qu'il les entend ;
mais je les prenais en un autre sens, lorsque je les ai
écrites, lequel sens me semble aussi pouvoir être reçu
comme véritable.
La premiére est que quelques idées sont matériellement
fausses ; c'est-à-dire, selon mon sens, qu'elles sont telles
qu'elles donnent au jugement matiére ou occasion
d'erreur ; mais lui, considérant les idées prises formelle-
ment, soutient qu'il n'y a en elles aucune fausseté.
La seconde, que Dieu est par soi positivement et comme
par une cause, où j'ai seulement voulu dire que la raison
pour laquelle Dieu n'a besoin d'aucune cause efficiente
pour exister, est fondée en une chose positive, à savoir,
dans l'immensité méme de Dieu, qui est la chose la plus
positive qui puisse étre ; mais lui, prenant la chose autre-
ment, prouve que Dieu n'est point produit par soi-méme,
et qu'il n'est point conservé par une action positive de la i»
cause efficiente, de quoi je demeure aussi d'accord.
358 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
Enfin, la troisième est, qu’il ne peut y avoir rien dans
notre esprit dont nous n'ayons connaissance ; ce que j'ai
entendu des opérations, et lui le nie des puissances.
Mais je tácherai d'expliquer tout ceci plus au long. Et
premièrement, où il dit que, si le froid est seulement une
privation, il ne peut y avoir d'idée qui me le représente
comme une chose positive, il est manifeste qu'il parle de
l'idée prise formellement.
Car, puisque les idées mémes ne sont rien que des
formes, et qu'elles ne sont point composées de matière,
toutes et quantes fois qu'elles sont considérées en tant
qu'elles représentent quelque chose, elles ne sont pas
prises matériellement, mais formellement ; que si on les
considérait, non pas en tant qu'elles représentent une
chose ou une autre, mais seulement comme étant des
opérations de l'entendement, on pourrait bien à la vérité
dire qu'elles seraient prises matériellement, mais alors
elles ne se rapporteraient point du tout à la vérité ni à la
fausseté des objets.
C'est pourquoi je ne pense pas qu'elles puissent étre
dites matériellement fausses, en un autre sens que celui
que j'ai déjà expliqué : c'est à savoir, soit que le froid soit
une chose positive, soit qu'il soit une privation, je n'ai
pas pour cela une autre idée de lui, mais elle demeure en
moi la méme que j'ai toujours eue ; laquelle je dis me
donner matiére ou occasion d'erreur, s'il est vrai que le
froid soit une privation, et qu'il n'ait pas autant de réalité
que la chaleur, d'autant que, venant à considérer l'une et
l'autre de ces idées, selon que je les ai reçues des sens, je
ne puis reconnaître qu'il y ait plus de réalité qui me soit
représentée par l'une que par l'autre.
Et certes je n'ai pas confondu le jugement avec l'idée;
car j'ai dit qu'en celle-ci se rencontrait une fausseté maté-
rielle, mais dans le jugement il ne peut y en avoir d'autre
qu'une formelle. Et quand il dit que l'idée du froid est le
froid méme en tant qu'il est objectivement dans l'entende-
ment, je pense qu'il faut user de distinction ; car il arrive
QUATRIÈMES RÉPONSES 359
souvent dans les idées obscures et confuses, entre les-
quelles celles du froid et de la chaleur doivent étre mises,
qu'elles se rapportent à d'autres choses qu'à celles dont
elles sont véritablement les idées.
Ainsi, si le froid est seulement une privation, l'idée du
froid n'est pas le froid même en tant qu'il est objective-
ment dans l'entendement, mais quelque autre chose qui
est prise faussement pour cette privation : savoir est, un a
certain sentiment qui n'a aucun étre hors de l'enten-
dement.
Il n'en est pas de méme de l'idée de Dieu, au moins de
celle qui est claire et distincte, parce qu'on ne peut pas
dire qu'elle se rapporte à quelque chose à quoi elle ne
soit pas conforme.
Quant aux idées confuses des dieux qui sont forgées
par les idolátres, je ne vois pas pourquoi elles ne pour-
ralent point aussi étre dites matériellement fausses, en
tant qu'elles servent de matiére à leurs faux jugements.
Combien qu'à dire vrai, celles qui ne donnent, pour
ainsi dire, au jugement aucune occasion d'erreur, ou qui
la donnent fort légére, ne doivent pas avec tant de raison
étre dites matériellement fausses, que celles qui la
donnent fort grande ; or il est aisé de faire voir, par plu-
sieurs exemples, qu'il y en a qui donnent une bien plus
grande occasion d'erreur les unes que les autres.
Car elle n'est pas si grande en ces idées confuses que
notre esprit invente lui-même (telles que sont celles des
faux dieux), qu'en celles qui nous sont offertes confusé-
ment par les sens, comme sont les idées du froid et de la
chaleur, s'il est vrai, comme j'ai dit, qu'elles ne repré-
sentent rien de réel.
Mais la plus grande de toutes est dans ces idées qui
naissent de l'appétit sensitif. Par exemple, l'idée de la soif
dans un hydropique ne lui est-elle pas en effet occasion
d'erreur, lorsqu'elle lui donne sujet de croire que le boire
lui sera profitable, qui toutefois lui doit étre nuisible ?
Mais Monsieur Arnauld demande ce que cette idée du
froid me représente, laquelle j'ai dit étre matériellement
360 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
fausse : car, dit-il, si elle représente une privation, donc
elle est vraie ; si un étre positif, donc elle n'est point l'idée
du froid. Ce que je lui accorde; mais je ne l'appelle
fausse, que parce que étant obscure et confuse, je ne puis
discerner si elle me représente quelque chose qui, hors de
mon sentiment, soit positive ou non ; c'est pourquoi j'ai
occasion de juger que c'est quelque chose de positif,
quoique peut-être ce ne soit qu'une simple privation.
Et partant, il ne faut pas demander quelle est la cause
de cet étre positif objectif, qui, selon mon opinion, fait que
cette idée est matériellement fausse ; d'autant que je ne
dis pas qu'elle soit faite matériellement fausse par
quelque étre positif, mais par la seule obscurité, laquelle
néanmoins a pour sujet et fondement un étre positif, à
savoir le sentiment méme.
Et de vrai, cet étre positif est en moi, en tant que je
182 suis une chose vraie ; mais l'obscurité, laquelle seule me
donne occasion de juger que l'idée de ce sentiment repré-
sente quelque objet hors de moi qu'on appelle froid, n'a
point de cause réelle, mais elle vient seulement de ce que
ma nature n'est pas entiérement parfaite.
Et cela ne renverse en facon quelconque mes fonde-
ments. Mais ce que j'aurais le plus à craindre, serait que,
ne m'étant jamais beaucoup arrété à lire les livres des
philosophes, je n'aurais peut-étre pas suivi assez exacte-
ment leur facon de parler, lorsque j'ai dit que ces idées,
qui donnent au jugement matiére ou occasion d'erreur,
étaient matériellement fausses, si je ne trouvais que ce
mot matériellement est pris en la méme signification par
le premier auteur qui m'est tombé par hasard entre les
mains pour m'en éclaircir : c'est Suarez, en la Dispute 9,
section 2, n. 4 !.
Mais passons aux choses que M. Arnauld désapprouve
le plus, et qui toutefois me semblent mériter le moins sa
censure : c'est à savoir, oü j'ai dit qu'il nous était loisible
de penser que Dieu fait en quelque façon la méme chose à
1. Voir Premières Objections (AT, IX, 76), note 2.
QUATRIÈMES RÉPONSES 361
l'égard de soi-méme, que la cause efficiente à l'égard de
son effet.
Car, par cela méme, j'ai nié ce qui lui semble un peu
hardi et n'étre pas véritable, à savoir, que Dieu soit la
cause efficiente de soi-méme, parce qu'en disant qu'il fait
en quelque facon la méme chose, j'ai montré que je ne
croyais pas que ce füt entiérement la méme ; et en met-
tant devant ces paroles : i/ nous est tout à fait loisible de
penser, j'ai donné à connaitre que je n'expliquais ainsi ces
choses, qu'à cause de l'imperfection de l'esprit humain.
Mais qui plus est, dans tout le reste de mes écrits, j'ai
toujours fait la méme distinction. Car dés le commence-
ment, oü j'ai dit qu'il n'y a aucune chose dont on ne puisse
rechercher la cause efficiente, j'ai ajouté : ou, si elle n'en
a point, demander pourquoi elle n'en a pas besoin ; les-
quelles paroles témoignent assez que j'ai pensé que
quelque chose existait, qui n'a pas besoin de cause effi-
ciente.
Or quelle chose peut étre telle, excepté Dieu ? Et méme
un peu après j'ai dit : qu'il y avait en Dieu une si grande et
si inépuisable puissance, qu'il n'a jamais eu besoin d'aucun
secours pour exister, et qu'il n'en a pas encore besoin pour
être conservé, en telle sorte qu'il est en quelque façon la
cause de soi-méme.
Là où ces paroles, /a cause de soi-même, ne peuvent en
facon quelconque étre entendues de la cause efficiente,
mais seulement que la puissance inépuisable de Dieu est
la cause ou la raison pour laquelle il n'a pas besoin de
cause.
Et d'autant que cette puissance inépuisable, ou cette
immensité d'essence, est trés positive, pour cela j'ai dit 83
que la raison ou la cause pour laquelle Dieu n'a pas
besoin de cause, est positive. Ce qui ne se pourrait dire
en méme façon d'aucune chose finie, encore qu'elle fût
trés parfaite en son genre.
Car si on disait qu'une telle chose füt par soi, cela ne
pourrait être entendu que d'une façon négative, d'autant
qu'il serait impossible d'apporter aucune raison, qui fût
362 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
tirée de la nature positive de cette chose, pour laquelle
nous dussions concevoir qu'elle n'aurait pas besoin de
cause efficiente.
Et ainsi, en tous les autres endroits, j'ai tellement com-
paré la cause formelle, ou la raison prise de l'essence de
Dieu, pour laquelle il n'a pas besoin de cause pour exister
ni pour étre conservé, avec la cause efficiente, sans
laquelle les choses finies ne peuvent exister, que partout
il est aisé de connaitre, de mes propres termes, qu'elle est
tout à fait différente de la cause efficiente.
Et il ne se trouvera point d'endroit, où j'aie dit que
Dieu se conserve par une influence positive, ainsi que les
choses créées sont conservées par lui, mais bien seule-
ment ai-je dit que l'immensité de sa puissance ou de son
essence, qui est la cause pourquoi il n'a pas besoin de
conservateur, est une chose positive.
Et partant, je puis facilement admettre tout ce que
M. Arnauld apporte pour prouver que Dieu n'est pas la
cause efficiente de soi-méme et qu'il ne se conserve pas
par aucune influence positive, ou bien par une conti-
nuelle reproduction de soi-méme, qui est tout ce que l'on
peut inférer de ses raisons.
Mais il ne niera pas aussi, comme j'espère, que cette
immensité de puissance, qui fait que Dieu n'a pas besoin
de cause pour exister, est en lui une chose positive, et que
dans toutes les autres choses on ne peut rien concevoir
de semblable, qui soit positif, à raison de quoi elles
n'aient pas besoin de cause efficiente pour exister ; ce que
jai seulement voulu signifier, lorsque j'ai dit qu'aucune
chose.ne pouvait étre congue exister par soi que négative-
ment, hormis Dieu seul ; et je n'ai pas eu besoin de rien
avancer davantage, pour répondre à la difficulté qui
m'était proposée.
Mais d'autant que M. Arnauld m'avertit ici si sérieuse-
ment qu'il y aura peu de théologiens qui ne s'offensent de
cette proposition, à savoir, que Dieu est par soi positive-
ment et comme par une cause, je dirai ici la raison pour-
i» quoi cette façon de parler est, à mon avis, non seulement
QUATRIÈMES RÉPONSES 363
trés utile en cette question, mais aussi nécessaire et telle
qu'il n'y a personne qui puisse avec raison la trouver
mauvaise.
Je sais que nos théologiens, traitant des choses divines,
ne se servent point du nom de cause, lorsqu'il s'agit de
la procession des personnes de la trés sainte Trinité, et
que là où les Grecs ont mis indifféremment aïtiov et
doxT|v, ils aiment mieux user du seul nom de principe,
comme trés général, de peur que de là ils ne donnent
occasion de juger que le Fils est moindre que le Pére.
Mais où il ne peut y avoir une semblable occasion
d'erreur, et lorsqu'il ne s'agit pas des personnes de la
Trinité, mais seulement de l'unique essence de Dieu, je
ne vois pas pourquoi il faille tant fuir le nom de cause,
principalement lorsqu'on en est venu à ce point, qu'il
semble très utile de s'en servir, et en quelque façon néces-
saire.
Or ce nom ne peut étre plus utilement employé que
pour démontrer l'existence de Dieu ; et la nécessité de
s'en servir ne peut étre plus grande que si, sans en user,
on ne la peut pas clairement démontrer.
Et je pense qu'il est manifeste à tout le monde que la
considération de la cause efficiente est le premier et le
principal moyen, pour ne pas dire le seul et l'unique, que
nous ayons pour prouver l'existence de Dieu.
Or nous ne pouvons nous en servir, si nous ne donnons
licence à notre esprit de rechercher les causes efficientes
de toutes les choses qui sont au monde, sans en excepter
Dieu méme ; car pour quelle raison l'excepterions-nous
de cette recherche, avant qu'il ait été prouvé qu'il existe ?
On peut donc demander de chaque chose, si elle est
par soi ou par autrui; et certes par ce moyen on peut
conclure l'existence de Dieu, quoiqu'on n'explique pas
en termes formels et précis, comment on doit entendre
ces paroles : étre par soi.
Car tous ceux qui suivent seulement la conduite de la
lumière naturelle, forment tout aussitôt en eux dans cette
rencontre un certain concept qui participe de la cause
364 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
efficiente et de la formelle, et qui est commun à l'une et
à l'autre : c'est à savoir, que ce qui est par autrui, est par
lui comme par une cause efficiente ; et que ce qui est par
soi, est comme par une cause formelle, c'est-à-dire, parce
qu'il a une telle nature qu'il n'a pas besoin de cause effi-
ciente. C'est pourquoi je n'ai pas expliqué cela dans mes
Méditations, et je l'ai omis, comme étant une chose de soi
manifeste, et qui n'avait pas besoin d'aucune explication.
185 Mais lorsque ceux qu'une longue accoutumance a
confirmés dans cette opinion de juger que rien ne peut
être la cause efficiente de soi-même, et qui sont soigneux
de distinguer cette cause de la formelle, voient que l'on
demande si quelque chose est par soi, il arrive aisément
que ne portant leur esprit qu'à la seule cause efficiente
proprement prise, ils ne pensent pas que ce mot par soi
doive étre entendu comme par une cause, mais seulement
négativement et comme sans cause; en sorte qu'ils
pensent qu'il y a quelque chose qui existe, de laquelle on
ne doit point demander pourquoi elle existe.
Laquelle interprétation du mot par soi, si elle était
reçue, nous Óterait le moyen de pouvoir démontrer l'exis-
tence de Dieu par les effets, comme il a été bien prouvé
par l'auteur des premiéres Objections ; c'est pourquoi
elle ne doit aucunement étre admise.
Mais pour y répondre pertinemment, j'estime qu'il est
nécessaire de montrer qu'entre /a cause efficiente propre-
ment dite, et nulle cause, il y a quelque chose qui tient
comme le milieu, à savoir, l'essence positive d'une chose,
à laquelle l'idée ou le concept de la cause efficiente se
peut étendre en la méme façon que nous avons coutume
d'étendre en géométrie le concept d'une ligne circulaire,
la plus grande qu'on puisse imaginer, au concept d'une
ligne droite, ou le concept d'un polygone rectiligne, qui
a un nombre indéfini de cótés, au concept du cercle.
Et je ne pense pas que j'eusse jamais pu mieux expli-
quer cela, que lorsque j'ai dit que la signification de la
cause efficiente ne doit pas étre restreinte en cette question
à ces causes qui sont différentes de leurs effets, ou qui les
QUATRIÈMES RÉPONSES 365
précédent en temps ; tant parce que ce serait une chose
frivole et inutile, puisqu'il n'y a personne qui ne sache
qu'une méme chose ne peut étre pas différente de soi-
méme, ni se précéder en temps, que parce que l'une de ces
deux conditions peut étre ótée de son concept, la notion de
la cause efficiente ne laissant pas de demeurer tout entière.
Car qu'il ne soit pas nécessaire qu'elle précède en
temps son effet, il est évident, puisqu'elle n'a le nom et
la nature de cause efficiente que lorsqu'elle produit son
effet, comme il a déjà été dit.
Mais de ce que l'autre condition ne peut pas aussi étrc
Ôtée, on doit seulement inférer que ce n'est pas une cause
efficiente proprement dite, ce que j'avoue ; mais non pas
que ce n'est point du tout une cause positive, qui par
analogie puisse étre rapportée à la cause efficiente, et cela
est seulement requis en la question proposée. Car par la
méme lumière naturelle, par laquelle je congois que je me 86
serais donné toutes les perfections dont j'ai en moi
quelque idée, si je m'étais donné l'étre, je congois aussi
que rien ne se le peut donner en la maniére qu'on a cou-
tume de restreindre la signification de la cause efficiente
proprement dite, à savoir, en sorte qu'une méme chose,
en tant qu'elle se donne l’être, soit différente de soi-même
en tant qu'elle le reçoit ; parce qu'il y a de la contradic-
tion entre ces deux choses, étre le méme, et non le méme,
ou différent.
C'est pourquoi, lorsque l'on demande si quelque chose
se peut donner l'étre à soi-méme, il ne faut pas entendre
autre chose que si on demandait, savoir, si la nature ou
l'essence de quelque chose peut étre telle qu'elle n'ait pas
besoin de cause efficiente pour étre ou exister.
Et lorsqu'on ajoute, si quelque chose est telle, elle se
donnera toutes les perfections dont elle a les idées, s'il est
vrai qu'elle ne les ait pas encore, cela veut dire qu'il est
impossible qu'elle n'ait pas actuellement toutes les per-
fections dont elle a les idées ; d'autant que la lumière
naturelle nous fait connaître que la chose dont l'essence
est si immense qu'elle n'a pas besoin de cause efficiente
366 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
pour étre, n'en a pas aussi besoin pour avoir toutes les
perfections dont elle a les idées, et que sa propre essence
lui donne éminemment tout ce que nous pouvons imagi-
ner pouvoir étre donné à d'autres choses par la cause
efficiente.
Et ces mots, si elle ne les a pas encore, elle se les don-
nera, servent seulement d'explication ; d'autant que par
la méme lumiére naturelle nous comprenons que cette
chose ne peut pas avoir, au moment que je parle, la vertu
et la volonté de se donner quelque chose de nouveau,
mais que son essence est telle, qu'elle a eu de toute éter-
nité tout ce que nous pouvons maintenant penser qu'elle
se donnerait, si elle ne l'avait pas encore.
Et néanmoins toutes ces maniéres de parler, qui ont
rapport et analogie avec la cause efficiente, sont trés
nécessaires pour conduire tellement la lumière naturelle,
que nous concevions clairement ces choses ; tout ainsi
quil y a plusieurs choses qui ont été démontrées par
Archimede touchant la sphère et les autres figures com-
posées de lignes courbes, par la comparaison de ces
mêmes figures avec celles composées de lignes droites ; ce
qu'il aurait eu peine à faire comprendre, s'il en eüt usé
autrement !.
Et comme ces sortes de démonstrations ne sont point
désapprouvées, bien que la sphére y soit considérée
comme une figure qui a plusieurs cótés, de méme je ne
pense pas pouvoir étre ici repris de ce que je me suis servi
de l'analogie de la cause efficiente, pour expliquer les
187 choses qui appartiennent à la cause formelle, c'est-à-dire
à l'essence méme de Dieu.
Et il n'y a pas lieu de craindre en ceci aucune occasion
d'erreur, d'autant que tout ce qui est le propre de la cause
efficiente, et qui ne peut étre étendu à la cause formelle,
porte avec soi une manifeste contradiction, et partant, ne
pourrait jamais étre cru de personne, à savoir, qu'une
1. Archiméde, mathématicien grec du III? siècle av. J.-C. : allusion
possible au premier livre du traité De la sphère et du cylindre.
QUATRIÈMES RÉPONSES 367
chose soit différente de soi-méme, ou bien qu'elle soit
ensemble la méme chose, et non la méme.
Et il faut remarquer que j'ai tellement attribué à Dieu
la dignité d'étre la cause, qu'on ne peut pas de là inférer
que je lui aie aussi attribué l'imperfection d'étre l'effet :
car, comme les théologiens, lorsqu'ils disent que le Pére
est le principe du Fils, n'avouent pas pour cela que le Fils
soit principié, ainsi, quoique j'aie dit que Dieu pouvait
en quelque façon être dit /a cause de soi-même, il ne se
trouvera pas néanmoins que je l'aie nommé en aucun lieu
l'effet de soi-même ; et ce d'autant qu'on a coutume de
rapporter principalement l'effet à la cause efficiente, et
de le juger moins noble qu'elle, quoique souvent il soit
plus noble que les autres causes.
Mais, lorsque je prends l'essence entière de la chose
pour la cause formelle, je ne suis en cela que les vestiges
d'Aristote ; car, au livre 2 de ses Analyt. postér., chap. 16,
ayant omis la cause matérielle, la premiére qu'il nomme
est celle qu'il appelle aitiav td ti nv eivau, ou, comme
l'ont tourné ses interprétes, la cause formelle, laquelle il
étend à toutes les essences de toutes les choses, parce
qu'il ne traite pas en ce lieu-là des causes du composé
physique (non plus que je fais ici), mais généralement des
causes d'oü l'on peut tirer quelque connaissance.
Or, pour faire voir qu'il était malaisé, dans la question
proposée, de ne point attribuer à Dieu le nom de cause,
il n'en faut point de meilleure preuve que, de ce que
Monsieur Arnauld ayant tâché de conclure par une autre
voie la méme chose que moi, il n'en est pas néanmoins
venu à bout, au moins à mon jugement.
Car, aprés avoir amplement montré que Dieu n'est pas la
cause efficiente de soi-même, parce qu'il est de la nature de
la cause efficiente d'étre différente de son effet ; ayant aussi
fait voir qu'il n'est pas par soi positivement, entendant par
ce mot positivement une influence positive de la cause, et
aussi qu'à vrai dire il ne se conserve pas soi-méme, prenant
le mot de conservation pour une continuelle reproduction
de la chose (de toutes lesquelles choses je suis d'accord avec
368 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
lui) aprés tout cela il veut derechef prouver que Dieu ne
doit pas être dit la cause efficiente de soi-même : parce que,
188 dit-il, /a cause efficiente d'une chose n'est demandée qu'à rai-
son de son existence, et jamais à raison de son essence : or
est-il qu'il n'est pas moins de l'essence d'un étre infini d'exis-
ter, qu'il est de l'essence d'un triangle d'avoir ses trois angles
égaux à deux droits ; donc il ne faut non plus répondre par la
cause efficiente, lorsqu'on demande pourquoi Dieu existe,
que lorsqu'on demande pourquoi les trois angles d'un triangle
sont égaux à deux droits.
Lequel syllogisme peut aisément étre renvoyé contre
son auteur, en cette maniére : Quoiqu'on ne puisse pas
demander la cause efficiente à raison de l'essence, on la
peut néanmoins demander à raison de l'existence ; mais
en Dieu l'essence n'est point distinguée de l'existence,
donc on peut demander la cause efficiente de Dieu.
Mais, pour concilier ensemble ces deux choses, on doit
dire qu'à celui qui demande pourquoi Dieu existe, il ne
faut pas à la vérité répondre par la cause efficiente pro-
prement dite, mais seulement par l'essence méme de la
chose, ou bien par la cause formelle, laquelle, pour cela
méme qu'en Dieu l'existence n'est point distinguée de
l'essence, a un trés grand rapport avec la cause efficiente,
et partant, peut étre appelée quasi-cause efficiente.
Enfin il ajoute, qu'à celui qui demande la cause effi-
ciente de Dieu, il faut répondre qu'il n'en a pas besoin ; et
derechef à celui qui demande pourquoi il n'en a pas besoin,
ilfaut répondre, parce qu'il est un étre infini duquel l'exis-
tence est son essence ; car il n'y a que les choses dans les-
quelles il est permis de distinguer l'existence actuelle de
l'essence, qui aient besoin de cause efficiente.
D'oü il infère que ce que j'avais dit auparavant est
entiérement renversé; c'est à savoir si je pensais
qu'aucune chose ne peut en quelque facon étre à l'égard de
soi-méme ce que la cause efficiente est à l'égard de son
effet, jamais en cherchant les causes des choses je ne vien-
drais à une première ; ce qui néanmoins ne me semble
aucunement renversé, non pas méme tant soit peu
QUATRIÈMES RÉPONSES 369
affaibli ou ébranlé ; car il est certain que la principale
force non seulement de ma démonstration, mais aussi de
toutes celles qu'on peut apporter pour prouver l'exis-
tence de Dieu par les effets, en dépend entiérement. Or
presque tous les théologiens soutiennent qu'on n'en peut
apporter aucune, si elle n'est tirée des effets.
Et partant, tant s'en faut qu'il apporte quelque éclair-
cissement à la preuve et démonstration de l'existence de
Dieu, lorsqu'il ne permet pas qu'on lui attribue à l'égard
de soi-même l'analogie de la cause efficiente, qu'au
contraire il l'obscurcit et empéche que les lecteurs ne le
puissent comprendre, particulièrement vers la fin, où il
conclut que, s'il pensait qu'il fallát rechercher la cause effi- 89
ciente, ou quasi efficiente, de chaque chose, il chercherait
une cause différente de cette chose.
Car comment est-ce que ceux qui ne connaissent pas
encore Dieu, rechercheraient la cause efficiente des autres
choses, pour arriver par ce moyen à la connaissance de
Dieu, s'ils ne pensaient qu'on peut rechercher la cause
efficiente de chaque chose ?
Et comment enfin s'arréteraient-ils à Dieu comme à
la cause premiére, et mettraient-ils en lui la fin de leur
recherche, s'ils pensaient que la cause efficiente de
chaque chose dût être cherchée différente de cette chose ?
Certes, il me semble que M. Arnauld a fait en ceci la
méme chose que si (aprés qu'Archiméde, parlant des
choses qu'il a démontrées de la sphére par analogie aux
figures rectilignes inscrites dans la sphére méme, aurait
dit : si je pensais que la sphére ne püt étre prise pour une
figure rectiligne, ou quasi rectiligne, dont les cótés sont
infinis, je n'attribuerais aucune force à cette démonstra-
tion, parce qu'elle n'est pas véritable, si vous considérez
la sphére comme une figure curviligne, ainsi qu'elle est en
effet, mais bien si vous la considérez comme une figure
rectiligne dont le nombre des cótés est infini).
Si, dis-je, M. Arnauld, ne trouvant pas bon qu'on
appelát ainsi la sphére, et néanmoins désirant retenir la
démonstration d'Archiméde, disait : si je pensais que ce
370 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
qui se conclut ici, se dût entendre d'une figure rectiligne
dont les cótés sont infinis, je ne croirais point du tout
cela de la sphére, parce que j'ai une connaissance certaine
que la sphére n'est point une figure rectiligne.
Par lesquelles paroles il est sans doute qu'il ne ferait
pas la méme chose qu'Archiméde, mais qu'au contraire
il se ferait un obstacle à soi-méme et empécherait les
autres de bien comprendre sa démonstration.
Ce que j'ai déduit ici plus au long que la chose ne
semblait peut-étre le mériter, afin de montrer que je
prends soigneusement garde à ne pas mettre la moindre
chose dans mes écrits, que les théologiens puissent censu-
rer avec raison.
Enfin j'ai déjà fait voir assez clairement, dans les
réponses aux secondes Objections, nombre 3 et 4, que je
ne suis point tombé dans la faute qu'on appelle cercle,
lorsque j'ai dit que nous ne sommes assurés que les
choses que nous concevons fort clairement et fort distinc-
tement sont toutes vraies, qu'à cause que Dieu est ou
existe ; et que nous ne sommes assurés que Dieu est ou
existe, qu'à cause que nous concevons cela fort claire-
ment et fort distinctement ; en faisant distinction des
choses que nous concevons en effet fort clairement,
d'avec celles que nous nous ressouvenons d'avoir autre-
fois fort clairement conçues.
Car, premiérement, nous sommes assurés que Dieu
existe, parce que nous prétons notre attention aux rai-
sons qui nous prouvent son existence ; mais aprés cela, il
suffit que nous nous ressouvenions d'avoir congu une
chose clairement, pour étre assurés qu'elle est vraie : ce
qui ne suffirait pas, si nous ne savions que Dieu existe et
qu'il ne peut étre trompeur.
Pour la question savoir s'il ne peut y avoir rien dans
notre esprit, en tant qu'il est une chose qui pense, dont
lui-méme n'ait une actuelle connaissance !, il me semble
1. Dans tout ce passage, le latin parle de conscience, conscia, actu
conscii, là où le traducteur parle de connaissance et de savoir («il ne
sache qu'il pense »).
QUATRIÈMES RÉPONSES 371
qu'elle est fort aisée à résoudre, parce que nous voyons
fort bien qu'il n'y a rien en lui, lorsqu'on le considère
de la sorte, qui ne soit une pensée, ou qui ne dépende
entiérement de la pensée : autrement cela n'appartien-
drait pas à l'esprit, en tant qu'il est une chose qui pense ;
et il ne peut y avoir en nous aucune pensée, de laquelle,
dans le méme moment qu'elle est en nous, nous n'ayons
une actuelle connaissance.
C'est pourquoi je ne doute point que l'esprit, aussitót
qu'il est infus dans le corps d'un enfant, ne commence à
penser, et que dés lors il ne sache qu'il pense, encore qu'il
ne se ressouvienne pas aprés de ce qu'il a pensé, parce
que les espéces de ses pensées ne demeurent pas
empreintes en sa mémoire.
Mais il faut remarquer que nous avons bien une
actuelle connaissance des actes ou des opérations de
notre esprit, mais non pas toujours de ses facultés, si ce
n'est en puissance ; en telle sorte que, lorsque nous nous
disposons à nous servir de quelque faculté, tout aussitôt,
si cette faculté est en notre esprit, nous en acquérons
une actuelle connaissance ; c'est pourquoi nous pouvons
alors nier assurément qu'elle y soit, si nous ne pouvons
en acquérir cette connaissance actuelle.
RÉPONSE AUX CHOSES
QUI PEUVENT ARRÉTER LES THÉOLOGIENS
Je me suis opposé aux premières raisons de Monsieur
Arnauld, j'ai táché de parer aux secondes, et je donne
entiérement les mains à celles qui suivent, excepté à la
derniére, pour raison de laquelle j'espére qu'il ne me sera
pas difficile de faire en sorte que lui-même s'accommode
à mon avis.
Je confesse donc ingénument avec lui que les choses 91
qui sont contenues dans la premiére Méditation, et méme
dans les suivantes, ne sont pas propres à toutes sortes
d'esprits, et qu'elles ne s'ajustent pas à la capacité de tout
le monde ; mais ce n'est pas d'aujourd'hui que j'ai fait
372 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
cette déclaration : je l'ai déjà faite, et la ferai encore
autant de fois que l'occasion s'en présentera.
Aussi a-ce été la seule raison qui m'a empéché de trai-
ter de ces choses dans le Discours de la Méthode, qui était
en langue vulgaire, et que j'ai réservé de le faire dans
ces Méditations, qui ne doivent étre lues, comme j'en ai
plusieurs fois averti, que par les plus forts esprits.
Et on ne peut pas dire que j'eusse mieux fait, si je me
fusse abstenu d'écrire des choses dont la lecture ne doit
pas étre propre ni utile à tout le monde ; car je les crois
si nécessaires, que je me persuade que sans elles on ne
peut jamais rien établir de ferme et d'assuré dans la phi-
losophie.
Et quoique le fer et le feu ne se manient jamais sans
péril par des enfants ou par des imprudents, néanmoins,
parce qu'ils sont utiles pour la vie, il n'y a personne qui
juge qu'il se faille abstenir pour cela de leur usage.
Or, que dans la quatriéme Méditation je n'aie parlé
que de l'erreur qui se commet dans le discernement du vrai
et du faux, et non pas de celle qui arrive dans la poursuite
du bien et du mal ; et que j'aie toujours excepté les choses
qui regardent la foi et les actions de notre vie, lorsque
ji dit que nous ne devons donner créance qu'aux choses
que nous connaissons évidemment, tout le contenu de
mes Méditations en fait foi ; et outre cela je l'ai expressé-
ment déclaré dans les réponses aux secondes Objections,
nombre cinquiéme, comme aussi dans l'abrégé de mes
Méditations ;ce que je dis pour faire voir combien je
défére,au jugement de Monsieur Arnauld, et l'estime que
je fais de ses conseils.
Il reste le sacrement de l'Eucharistie, avec lequel Mon-
sieur Arnauld juge que mes opinions ne peuvent pas
convenir, parce que, dit-il, nous tenons pour article de foi
que, la substance du pain étant ótée du pain eucharistique,
les seuls accidents y demeurent. Or il pense que je
n'admets point d'accidents réels, mais seulement des
modes, qui ne peuvent pas étre entendus sans quelque
QUATRIÈMES RÉPONSES 373
substance en laquelle ils résident, et partant, ils ne peuvent
pas exister sans elle.
A laquelle objection je pourrais trés facilement
m'exempter de répondre, en disant que jusques ici je n'ai 92
jamais nié que les accidents fussent réels : car, encore que
je ne m'en sois point servi dans la Dioptrique et dans les
Météores, pour expliquer les choses que je traitais alors,
jai dit néanmoins en termes exprès, dans les Météores,
page 164, que je ne voulais pas nier qu'ils fussent réels !.
Et dans ces Méditations j'ai de vrai supposé que je ne
les connaissais pas bien encore, mais non pas que pour
cela il n'y en eût point : car la manière d'écrire analytique
que j'y ai suivie permet de faire quelquefois des supposi-
tions, lorsqu'on n'a pas encore assez soigneusement exa-
miné les choses, comme il a paru dans la première
Méditation, où j'avais supposé beaucoup de choses que
j'ai depuis réfutées dans les suivantes.
Et certes ce n'a point été ici mon dessein de rien définir
touchant la nature des accidents, mais j'ai seulement pro-
posé ce qui m'a semblé d'eux de prime abord ; et enfin,
de ce que j'ai dit que les modes ne peuvent pas étre enten-
dus sans quelque substance en laquelle ils résident, on ne
doit pas inférer que j'aie nié que par la toute-puissance
de Dieu ils en puissent étre séparés, parce que je tiens
pour trés assuré et crois fermement que Dieu peut faire
une infinité de choses que nous ne sommes pas capables
d'entendre.
Mais pour procéder ici avec plus de franchise, je ne
dissimulerai point que je me persuade qu'il n’y a rien
autre chose par quoi nos sens soient touchés, que cette
seule superficie qui est le terme des dimensions du corps
1. À la fin du Discours I des Météores (AT, VI, 239), Descartes écrit :
Sachez aussi que, pour ne point rompre la paix avec les philosophes, je
ne veux rien du tout nier de ce qu'ils imaginent dans les corps de plus que
je n'ai dit, comme leurs formes substantielles, leurs qualités réelles, et
choses semblables.
374 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
qui est senti ou aperçu par les sens. Car c'est en la super-
ficie seule que se fait le contact, lequel est si nécessaire
pour le sentiment, que j'estime que sans lui pas un de
nos sens ne pourrait être mü ; et je ne suis pas le seul de
cette opinion : Aristote méme et quantité d'autres philo-
sophes avant moi en ont été. De sorte que, par exemple,
le pain et le vin ne sont point aperçus par les sens, sinon
en tant que leur superficie est touchée par l'organe du
sens, ou immédiatement, ou médiatement par le moyen
de l'air ou des autres corps, comme je l'estime, ou bien,
comme disent plusieurs philosophes, par le moyen des
espéces intentionnelles !.
Et il faut remarquer que ce n'est pas la seule figure
extérieure des corps qui est sensible aux doigts et à la
main, qui doit étre prise pour cette superficie, mais qu'il
faut aussi considérer tous ces petits intervalles qui sont,
par exemple, entre les petites parties de la farine dont le
pain est composé, comme aussi entre les particules de
19:e l'eau-de-vie, de l'eau douce, du vinaigre, de la lie ou du
tartre, du mélange desquelles le vin est composé, et ainsi
entre les petites parties des autres corps, et penser que
toutes les petites superficies qui terminent ces intervalles,
font partie de la superficie de chaque corps.
Car certes, ces petites parties de tous les corps ayant
diverses figures et grosseurs et différents mouvements,
jamais elles ne peuvent étre si bien arrangées ni si juste-
ment jointes ensemble, qu'il ne reste plusieurs intervalles
autour d'elles, qui ne sont pas néanmoins vides, mais qui
sont remplis d'air ou de quelque autre matiére, comme il
s'en voit dans le pain, qui sont assez larges et qui peuvent
étre remplis non seulement d'air, mais aussi d'eau, de vin,
ou de quelque autre liqueur ; et puisque le pain demeure
toujours le méme, encore que l'air, ou telle, autre matiére
qui est contenue dans ses pores soit changée, il est
1. «Petites images voltigeantes par l'air». Discours I de la Diop-
trique (AT, VI, 85), que les objets étaient supposés envoyer pour les
représenter. Voir aussi plus loin, Sixiémes Réponses-9, AT, IX, 236.
QUATRIÈMES RÉPONSES 375
constant que ces choses n'appartiennent point à la sub-
stance du pain, et partant, que sa superficie n'est pas
celle qui par un petit circuit l'environne tout entier, mais
celle qui touche immédiatement chacune de ses petites
parties.
Il faut aussi remarquer que cette superficie n'est pas
seulement remuée tout entiére, lorsque toute la masse du
pain est portée d'un lieu en un autre, mais qu'elle est
aussi remuée en partie, lorsque quelques-unes de ses
petites parties sont agitées par l'air ou par les autres
corps qui entrent dans ses pores ; tellement que, s'il y a
des corps qui soient d'une telle nature que quelques-unes
de leurs parties, ou toutes celles qui les composent, se
remuent continuellement (ce que j'estime étre vrai de plu-
sieurs parties du pain et de toutes celles du vin), il faudra
aussi concevoir que leur superficie est dans un continuel
mouvement.
Enfin, il faut remarquer que, par la superficie du pain
ou du vin, ou de quelque autre corps que ce soit, on
n'entend pas ici aucune partie de la substance, ni méme
de la quantité de ce méme corps, ni aussi aucune partie
des autres corps qui l'environnent, mais seulement ce
terme que l'on conçoit être moyen entre chacune des parti-
cules de ce corps et les corps qui les environnent, et qui n'a
point d'autre entité que la modale.
Ainsi, puisque le contact se fait dans ce seul terme, et
que rien n'est senti, si ce n'est par contact, c'est une chose
manifeste que, de cela seul que les substances du pain et
du vin sont dites être tellement changées en la substance
de quelque autre chose, que cette nouvelle substance soit
contenue précisément sous les mémes termes sous qui les
autres étaient contenues, ou qu'elle existe dans le méme
lieu où le pain et le vin existaient auparavant (ou plutôt, 94
d'autant que leurs termes sont continuellement agités,
dans lequel ils existeraient s'ils étaient présents), il
s'ensuit nécessairement que cette nouvelle substance doit
mouvoir tous nos sens de la méme facon que feraient le
376 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
pain et le vin, si aucune transsubstantiation n'avait été
faite.
Or l'Église nous enseigne dans le Concile de Trente,
section 13, can. 2 et 4, qu'il se fait une conversion de toute
la substance du pain en la substance du Corps de Notre-
Seigneur Jésus-Christ, demeurant seulement l'espéce du
pain. Où je ne vois pas ce que l'on peut entendre par
l'espéce du pain, si ce n'est cette superficie qui est
moyenne entre chacune de ses petites parties et les corps
qui les environnent.
Car, comme il a déjà été dit, le contact se fait en cette
seule superficie ; et Aristote méme confesse que, non seu-
lement ce sens que par privilège spécial on nomme
l'attouchement, mais aussi tous les autres, ne sentent que
par le moyen de l'attouchement. C'est dans le livre 3 De
l'Ame, chap. 13, où sont ces mots : xol xà &\a
aic9Wtrpu. àpñ eioOvecou.
Or il n'y a personne qui pense que par l'espéce on
entende autre chose que ce qui est précisément requis
pour toucher les sens. Et il n’y a aussi personne qui croie
la conversion du pain au Corps de Christ, qui ne pense
que ce Corps de Christ est précisément contenu sous la
méme superficie sous qui le pain serait contenu s’il était
présent, quoique néanmoins il ne soit pas là comme pro-
prement dans un lieu, mais sacramentellement, et de
cette maniére d'exister, laquelle, quoique nous ne puis-
sions qu'à peine exprimer par paroles, aprés néanmoins
que notre esprit est éclairé des lumiéres de la foi, nous
pouvons concevoir comme possible à un Dieu, et laquelle
nous sommes obligés de croire trés fermement. Toutes
lesquelles choses me semble être si commodément expli-
quées par mes principes, que non seulement je ne crains
pas d'avoir rien dit ici qui puisse offenser nos théologiens,
qu'au contraire j'espére qu'ils me sauront gré de ce que
les opinions que je propose dans la physique sont telles,
qu'elles conviennent beaucoup mieux avec la théologie,
que celles qu'on y propose d'ordinaire. Car, de vrai,
l'Eglise n'a jamais enseigné (au moins que je sache) que
QUATRIEMES RÉPONSES 377
les espéces du pain et du vin, qui demeurent au Sacre-
ment de l'Eucharistie, soient des accidents réels qui sub-
sistent miraculeusement tout seuls, après que la
substance à laquelle ils étaient attachés a été ôtée.
Mais peut-être ! à cause que les premiers théologiens
qui ont entrepris d’ajuster cette question avec la philoso-
phie naturelle se persuadaient si fortement que ces acci- 95
dents qui touchent nos sens étaient quelque chose de réel
différent de la substance, qu'ils ne pensaient pas seule-
ment que jamais on en püt douter, ils ont supposé, sans
aucune juste raison et sans y avoir bien pensé, que les
espéces du pain étaient des accidents réels de cette
nature ; puis ensuite ils ont mis toute leur étude à expli-
quer comment ces accidents peuvent subsister sans sujet.
En quoi ils ont trouvé tant de difficultés que cela seul
leur devait faire juger qu'ils étaient détournés du droit
chemin, ainsi que font les voyageurs quand quelque sen-
tier les a conduits à des lieux pleins d'épines et inacces-
sibles.
Car, premièrement, ils semblent se contredire (au
moins ceux qui tiennent que les objets ne meuvent nos
sens que par le moyen du contact), lorsqu'ils supposent
qu'il faut encore quelque autre chose dans les objets,
pour mouvoir les sens, que leurs superficies diversement
disposées ; d'autant que c'est une chose qui de soi est
évidente, que la superficie seule suffit pour le contact ; et
s’il y en a qui ne veulent pas tomber d'accord que nous
ne sentons rien sans le contact, ils ne peuvent rien dire,
touchant la facon dont les sens sont mus par leurs objets,
qui ait aucune apparence de vérité.
Outre cela, l'esprit humain ne peut pas concevoir que
les accidents du pain soient réels, et que néanmoins ils
1. Toute la fin du texte, à partir d'ici, avait été supprimée dans la
premiére édition latine, et remplacée par une phrase de conclusion :
« J'omets le reste de ce qui pourrait étre ici demandé, en attendant de
démontrer plus au long, dans la Somme Philosophique que j'ai en chan-
tier, tout ce dont se déduisent les solutions satisfaisantes à chacune des
objections habituelles en cette matière. »
378 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
existent sans sa substance, qu'il ne les conçoive en méme
façon que si c'était des substances; c'est pourquoi il
semble qu'il y ait en cela de la contradiction, que toute
la substance du pain soit changée, ainsi que le croit
l'Église, et que cependant il demeure quelque chose de
réel qui était auparavant dans le pain ; parce qu'on ne
peut pas concevoir qu'il demeure rien de réel, que ce qui
subsiste ; et encore qu'on nomme cela un accident, on le
congoit néanmoins comme une substance. Et c'est en
effet la même chose que si on disait qu'à la vérité toute
la substance du pain est changée, mais que néanmoins
cette partie de sa substance, qu'on nomme accident réel,
demeure : dans lesquelles paroles s'il n'y a point de
contradiction, certainement dans le concept il en parait
beaucoup.
Et il semble que ce soit principalement pour ce sujet
que quelques-uns se sont éloignés en ceci de la créance
de l'Eglise romaine !. Mais qui pourra nier que, lorsqu'il
196 est permis, et que nulle raison, ni théologique, ni méme
philosophique, ne nous oblige à embrasser une opinion
plutót qu'une autre, il ne faille principalement choisir
celles qui ne peuvent donner occasion ni prétexte à per-
sonne de s'éloigner des vérités de la foi ? Or, que l'opi-
nion qui admet des accidents réels ne s'accommode pas
aux raisons de la théologie, je pense que cela se voit ici
assez clairement ; et qu'elle soit tout à fait contraire à
celles de la philosophie, j'espére dans peu le démontrer
évidemment, dans un traité des principes que j'ai dessein
de publier?, et d'y expliquer comment la couleur, la
saveur, la pesanteur, et toutes les autres qualités qui
touchent nos sens, dépendent seulement en cela de la
superficie extérieure des corps.
1. Allusion au refus par les Protestants du dogme de la transsubstan-
tiation, et, en particulier, à la doctrine luthérienne de l'impanation.
2. Le latin dit : dans la Somme Philosophique que j'ai actuellement en
chantier.
QUATRIÈMES RÉPONSES 379
Au reste, on ne peut pas supposer que les accidents
soient réels, sans qu'au miracle de la transsubstantiation,
lequel seul peut étre inféré des paroles de la consécration,
on n'en ajoute sans nécessité un nouveau et incompré-
hensible, par lequel ces accidents réels existent tellement
sans la substance du pain, que cependant ils ne soient
pas eux-mémes faits des substances, ce qui ne répugne
pas seulement à la raison humaine, mais méme à
l'axiome des théologiens, qui disent que les paroles de la
consécration n'opérent rien que ce qu'elles signifient, et
qui ne veulent pas attribuer à miracle les choses qui
peuvent étre expliquées par raison naturelle. Toutes les-
quelles difficultés sont entiérement levées par l'explica-
tion que je donne à ces choses. Car tant s'en faut que,
selon l'explication que j'y donne, il soit besoin de quelque
miracle pour conserver les accidents aprés que la sub-
stance du pain est ótée, qu'au contraire, sans un nouveau
miracle (à savoir, par lequel les dimensions fussent chan-
gées), ils ne peuvent pas être ôtés. Et les histoires nous
apprennent que cela est quelquefois arrivé, lorsqu'au lieu
de pain consacré il a paru de la chair ou un petit enfant
| entre les mains du prêtre ; car jamais on n'a cru que cela
soit arrivé par une cessation de miracle, mais on a tou-
| jours attribué cet effet à un miracle nouveau.
Davantage, il n'y a rien en cela d'incompréhensible ou
de difficile, que Dieu, créateur de toutes choses, puisse
changer une substance en une autre, et que cette derniére
substance demeure précisément sous la méme superficie
sous qui la premiére était contenue. On ne peut aussi
rien dire de plus conforme à la raison, ni qui soit plus
| communément reçu par les philosophes, que non seule-
ment tout sentiment, mais généralement toute action
d'un corps sur un autre, se fait par le contact, et que
ce contact peut étre en la seule superficie : d'oü il suit 97
évidemment que la méme superficie doit toujours de la
méme fagon agir ou pátir, quelque changement qui arrive
en la substance qu'elle couvre.
380 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
C'est pourquoi, s'il m'est ici permis de dire la vérité
sans envie, j'ose espérer que le temps viendra, auquel
cette opinion, qui admet les accidents réels, sera rejetée
par les théologiens comme peu sûre en la foi, éloignée de
la raison, et du tout incompréhensible, et que la mienne
sera reçue en sa place comme certaine et indubitable. Ce
que j'ai cru ne devoir pas ici dissimuler, pour prévenir,
autant qu'il m'est possible, les calomnies de ceux qui,
voulant paraitre plus savants que les autres, et ne pou-
vant souffrir qu'on propose aucune opinion différente
des leurs, qui soit estimée vraie et importante, ont cou-
tume de dire qu'elle répugne aux vérités de la foi, et
tâchent d'abolir par autorité ce qu'ils ne peuvent réfuter
par raison !. Mais j'appelle de leur sentence à celle des
bons et orthodoxes théologiens, au jugement et à la cen-
sure desquels je me soumettrai toujours trés volontiers.
1. Le latin dit : les calomnies de ceux qui... ne peuvent souffrir qu'on
apporte quelque chose de nouveau dans les sciences, qu'ils ne puissent pas
feindre d'avoir connu auparavant. Et souvent ils s'y attaquent avec
d'autant plus d'aigreur qu'ils l'estiment plus vrai et de plus d'importance ;
et ce qu'ils n'ont pas la force de réfuter par raisons, ils l'affirment, sans
aucune raison, contraire aux Saintes Écritures et aux vérités de la foi.
AVERTISSEMENT DE L'AUTEUR AT, IX,
198
TOUCHANT LES CINQUIÈMES OBJECTIONS !
Avant la premiére édition de ces Méditations, je désirai
qu'elles fussent examinées, non seulement par Messieurs
les Docteurs de Sorbonne, mais aussi par tous les autres
savants hommes qui en voudraient prendre la peine, afin
que, faisant imprimer leurs objections et mes réponses
en suite des Méditations, chacunes selon l'ordre qu'elles
auraient été faites, cela servit à rendre la vérité plus évi-
dente. Et encore que celles qui me furent envoyées les
cinquiémes ne me semblassent pas les plus importantes,
et qu'elles fussent fort longues, je ne laissai pas de les
faire imprimer en leur ordre, pour ne point désobliger
leur auteur, auquel on fit méme voir de ma part les
épreuves de l'impression, afin que rien n'y füt mis comme
sien qu'il n'approuvát ; mais parce qu'il a fait depuis un 99
gros livre qui contient ces mémes objections avec plu-
sieurs nouvelles instances ou répliques contre mes
réponses ?, et que là-dedans il s'est plaint de ce que je les
avais publiées, comme si je l'avais fait contre son gré, et
qu'il ne me les eüt envoyées que pour mon instruction
particuliére, je serai bien aise de m'accommoder doréna-
vant à son désir, et que ce volume en soit déchargé. C'est
1. Ces objections sont l’œuvre de Pierre Gassendi (1592-1655), philo-
sophe et savant français, qui se réclamait, en particulier en physique,
de la tradition épicurienne.
2. La Disquisitio Metaphysica, publiée en 1644 : Descartes y répondit
dans une lettre à Clerselier, du 12 janvier 1646, qu'on trouvera plus
loin, à la suite des Réponses aux cinquièmes objections.
382 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
pourquoi, lorsque j'ai su que Monsieur C.L.R. prenait la
peine de traduire les autres objections, je l'ai prié
d'omettre celles-ci!. Et afin que le lecteur n'ait point
sujet de les regretter, j'ai à l'avertir en cet endroit que je
les ai relues depuis peu, et que j'ai lu aussi toutes les
nouvelles instances du gros livre qui les contient, avec
intention d'en extraire tous les points que je jugerais
avoir besoin de réponse, mais que je n'en ai su remarquer
aucun, auquel il ne me semble que ceux qui entendront
un peu le sens de mes Méditations pourront aisément
répondre sans. moi ; et pour ceux qui ne jugent des livres
que par la grosseur du volume ou par le titre, mon ambi-
tion n'est pas de rechercher leur approbation.
1. Clerselier (C.L.R.), malgré la prière de Descartes, publia dans
l'édition de 1647, en la rejetant à la fin de l'ouvrage, sa traduction des
Cinquiémes Objections (que nous renongons à donner, à cause de leur
longueur) et des Réponses aux Cinquiémes Objections.
RÉPONSES DE L'AUTEUR
AUX CINQUIÈMES OBJECTIONS
(Traduction) !
Monsieur, Traduit de
AT, VIL.
Vous avez impugné mes Méditations par un discours
si élégant et si soigneusement recherché, et qui m'a sem- 347
blé si utile pour en éclaircir davantage la vérité, que je
crois vous devoir beaucoup d'avoir pris la peine d'y
mettre la main, et n'étre pas peu obligé au Révérend Père
Mersenne de vous avoir excité de l'entreprendre. Car il a
trés bien reconnu, lui qui a toujours été trés curieux de
rechercher la vérité, principalement lorsqu'elle peut ser-
vir à augmenter la gloire de Dieu, qu'il n'y avait point
de moyen plus propre pour juger de la vérité de mes
démonstrations que de les soumettre à l'examen et à la
censure de quelques personnes reconnues pour doctes
par-dessus les autres, afin de voir si je pourrais répondre
pertinemment à toutes les difficultés qui me pourraient
être par eux proposées. À cet effet il en a provoqué plu-
sieurs, il l'a obtenu de quelques-uns, et je me réjouis que
vous ayez aussi acquiescé à sa priére. Car, encore que
vous n'ayez pas tant employé les raisons d'un philosophe
pour réfuter mes opinions que les artifices d'un orateur
pour les éluder, cela ne laisse pas de m'étre trés agréable,
1. Nous reproduisons la traduction de Clerselier (édition de 1647)
dont cependant Descartes n'a pas assumé la responsabilité (voir Avertis-
sement précédent). Nous signalons en note quelques passages où cette
traduction nous a paru peu satisfaisante.
384 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
et ce d'autant plus, que je conjecture de là qu'il est diffi-
cile d'apporter contre moi des raisons différentes de
celles qui sont contenues dans les précédentes objections
que vous avez lues. Car certainement, s'il y en eût eu
quelques-unes, elles ne vous auraient pas échappé ; et je
m'imagine que tout votre dessein en ceci n'a été que de
m'avertir des moyens dont ces personnes de qui l'esprit
est tellement plongé et attaché aux sens qu'ils ne peuvent
rien concevoir qu'en imaginant, et qui, partant, ne sont
pas propres pour les spéculations métaphysiques, se
pourraient servir pour éluder mes raisons, et me donner
lieu en méme temps de les prévenir. C'est pourquoi, ne
pensez pas que vous répondant ici, j'estime répondre à
un parfait et subtil philosophe, tel que je sais que vous
étes; mais comme si vous étiez du nombre de ces
hommes de chair dont vous empruntez le visage, je vous
adresserai seulement la réponse que je leur voudrais faire.
DES CHOSES QUI ONT ÉTÉ OBJECTÉES
CONTRE LA PREMIÈRE MÉDITATION
Vous dites que vous approuvez le dessein que j'ai eu
de délivrer l'esprit de ses anciens préjugés, qui est tel en
effet que personne n'y peut trouver à redire ; mais vous
voudriez que je m'en fusse acquitté « simplement et en
peu de paroles », c'est-à-dire, en un mot, « négligemment
et sans tant de précautions » ; comme si c'était une chose
si facile que de se délivrer de toutes les erreurs dont nous
sommes imbus dès notre enfance, et que l'on püt faire
trop exactement ce qu'on ne doute point qu'il ne faille
faire. Mais certes je vois bien que vous avez voulu m'indi-
quer qu'il y en a plusieurs qui disent seulement de
bouche qu'il faut soigneusement éviter la prévention,
mais qui pourtant ne l'évitent jamais, parce qu'ils ne
s'étudient point à s'en défaire, et se persuadent qu'on ne
doit point tenir pour des préjugés ce qu'ils ont une fois
CINQUIÈMES RÉPONSES 385
reçu pour véritable. Certainement vous jouez ici parfaite-
ment bien leur personnage, et n'omettez rien de ce qu'ils
me pourraient objecter, mais cependant vous ne dites
rien qui sente tant soit peu son philosophe. Car, où vous 349
dites qu'il n'était « pas besoin de feindre un Dieu trom-
peur, ni que je dormais », un philosophe aurait cru étre
obligé d'ajouter la raison pourquoi ces choses ne peuvent
étre révoquées en doute, ou s'il n'en eüt point eu, comme
de vrai il n'y en a point, il se serait abstenu de dire cela.
Il n'aurait pas non plus ajouté qu'il suffisait en ce lieu-là
d'alléguer, pour raison de notre défiance, le peu de
lumiére de l'esprit humain, ou la faiblesse de notre
nature ; car il ne sert de rien, pour corriger nos erreurs,
de dire que nous nous trompons parce que notre esprit
n'est pas beaucoup clairvoyant, ou que notre nature est
infirme ; car c'est le méme que si nous disions que nous
errons parce que nous sommes sujets à l'erreur. Et certes
on ne peut pas nier qu'il ne soit plus utile de prendre
garde, comme j'ai fait, à toutes les choses où 1l peut arri-
ver que nous errions, de peur que nous ne leur donnions
trop légérement notre créance. Un philosophe n'aurait
pas dit aussi qu'en « tenant toutes choses pour fausses,
je ne me dépouille pas tant de mes anciens préjugés, que
je me revéts d'un autre tout nouveau » ; ou bien il eût
premièrement tâché de montrer qu'une telle supposition
nous pouvait induire en erreur ; mais tout au contraire,
vous assurez un peu après qu'il n'est pas possible que je
puisse obtenir cela de moi, que de douter de la vérité et
certitude de ces choses que j'ai supposées être fausses;
c'est-à-dire que je puisse me revétir de ce nouveau pré-
jugé dont vous appréhendiez que je me laissasse prévenir.
Et un philosophe ne serait pas plus étonné de cette sup-
position que de voir quelquefois une personne qui, pour
redresser un báton qui est courbé, le recourbe de l'autre
part, car il n'ignore pas que souvent on prend ainsi des
choses fausses pour véritables, afin d'éclaircir davantage
la vérité, comme lorsque les astronomes imaginent au 350
ciel un équateur, un zodiaque et d'autres cercles, ou que
386 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
les géométres ajoutent de nouvelles lignes à des figures
données, et souvent aussi les philosophes en beaucoup
de rencontres ; et celui qui appelle cela « recourir à une
machine, forger des illusions, rechercher des détours et
des nouveautés », et qui dit que cela est « indigne de la
candeur d'un philosophe et du zèle de la vérité », montre
bien qu'il ne se veut pas lui-même servir de cette candeur |
philosophique, ni mettre en usage les raisons, mais seule- |
ment donner aux choses le fard et les couleurs de la rhé-
torique.
DES CHOSES QUI ONT ÉTÉ OBJECTÉES
CONTRE LA SECONDE MÉDITATION
I. Vous continuez ici à nous amuser par des feintes et |
des déguisements de rhétorique, au lieu de nous payer de
bonnes et solides raisons ; car vous feignez que je me |
moque lorsque (je) parle tout de bon, et vous prenez
comme une chose dite sérieusement et avec quelque assu- :
rance de vérité ce que je n'ai proposé que par forme
d'interrogation et selon l'opinion du vulgaire, pour en
faire par aprés une plus exacte recherche. Car quand j'ai
dit qu'il fallait «tenir pour incertains, ou méme pour
faux, tous les témoignages que nous recevons des sens »,
je l'ai dit tout de bon ; et cela est si nécessaire pour bien
entendre mes Méditations, que celui qui ne peut, ou qui
ne veut pas admettre cela, n'est pas capable de rien dire
à l'encontre qui puisse mériter réponse. Mais cependant
il faut prendre garde à la différence qui est entre les
actions de la vie et la recherche de la vérité, laquelle j'ai
35 tant de fois inculquée ; car, quand il est question de la
conduite de la vie, ce serait une chose tout à fait ridicule
de ne s'en pas rapporter aux sens ; d'oü vient qu'on s'est
toujours moqué de ces sceptiques qui négligeaient
jusqu'à tel point toutes les choses du monde, que, pour
empécher qu'ils ne se jetassent eux-mémes dans les préci-
pices, ils devaient étre gardés par leurs amis ; et c'est pour
|
CINQUIÈMES RÉPONSES 387
| cela que j'ai dit en quelque part : « qu'une personne de
bon sens ne pouvait douter sérieusement de ces choses » ;
mais lorsqu'il s'agit de la recherche de la vérité et de
savoir quelles choses peuvent étre certainement connues
par l'esprit humain, il est sans doute du tout contraire à
la raison de ne vouloir pas rejeter sérieusement ces
choses-là comme incertaines, ou méme aussi comme
fausses, afin de remarquer que celles qui ne peuvent pas
étre ainsi rejetées sont en cela méme plus assurées, et à
notre égard plus connues et plus évidentes.
Quant à ce que j'ai dit que «je ne connaissais pas
encore assez ce que c'est qu'une chose qui pense », il n'est
pas vrai, comme vous dites, que je l'aie dit tout de bon,
car je l'ai expliqué en son lieu ; ni méme que j'aie dit que
je ne doutais nullement en quoi consistait la nature du
corps, et que je ne lui attribuais point la faculté de se
mouvoir soi-même; ni aussi que j'umaginais l'àme
comme un vent ou un feu, et autres choses semblables
que j'ai seulement rapportées en ce lieu-là, selon l'opi-
nion du vulgaire, pour faire voir par aprés qu'elles étaient
fausses. Mais avec quelle fidélité dites-vous que « je rap-
porte à l'àme les facultés de marcher, de sentir, d'étre
nourri», etc., afin que vous ajoutiez immédiatement
aprés ces paroles : « Je vous accorde tout cela, pourvu
que nous nous donnions garde de votre distinction
d'entre l'esprit et le corps » ? car en ce lieu-là méme j'ai
dit en termes exprés que la nutrition ne devait étre rap-
portée qu'au corps ; et, pour ce qui est du sentiment et
du marcher, je les rapporte aussi, pour la plus grande
partie, au corps, et je n'attribue rien à l'àme de ce qui les
concerne que cela seul qui est une pensée.
De plus, quelle raison avez-vous de dire qu'il n'était s: 5
pas « besoin d'un si grand appareil pour prouver mon
existence » ? Certes je pense avoir fort bonne raison de
conjecturer de vos paroles mémes que l'appareil dont je
me suis servi n'a pas encore été assez grand, puisque je
n'ai pu faire encore que vous comprissiez bien la chose ;
car, quand vous dites que j'eusse pu conclure la méme
388 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
chose de chacune autre de mes actions indifféremment,
vous vous méprenez bien fort, parce qu'il n'y en a pas
une de laquelle je sois entiérement certain, j'entends de
cette certitude métaphysique de laquelle seule il est ici
question, excepté la pensée. Car, par exemple, cette
conséquence ne serait pas bonne : Je me proméne, donc
je suis, sinon en tant que la connaissance intérieure ! que
j'en ai est une pensée, de laquelle seule cette conclusion
est certaine, non du mouvement du corps, lequel parfois
peut étre faux, comme dans nos songes, quoiqu'il nous
semble alors que nous nous promenions, de facon que de
ce que je pense me promener je puis fort bien inférer
l'existence de mon esprit, qui a cette pensée, mais non
celle de mon corps, lequel se proméne. Il en est de méme
de toutes les autres.
II. Vous commencez ensuite par une figure de rhéto-
rique assez agréable qu'on nomme prosopopée, à
m'interroger, non plus comme un homme tout entier,
mais comme une âme séparée du corps ; en quoi il semble
que vous ayez voulu m'avertir que ces objections ne
partent pas de l'esprit d'un subtil philosophe, mais de
celui d'un homme attaché au sens et à la chair. Dites-moi
donc, je vous prie, à chair, ou qui que vous soyez, et quel
que soit le nom dont vous vouliez qu'on vous appelle,
avez-vous si peu de commerce avec l'esprit que vous
n'ayez pu remarquer l'endroit oü j'ai corrigé cette imagi-
nation du vulgaire par laquelle on feint que la chose qui
pense est semblable au vent ou à quelque autre corps de
cette sorte ? Car je l'ai sans doute corrigée lorsque j'ai
353 fait voir que l'on peut supposer qu'il n'y a point de vent,
point de feu, ni aucun autre corps au monde, et que
néanmoins, sans changer cette supposition, toutes les
choses par quoi je connais que je suis une chose qui
pense ne laissent pas de demeurer en leur entier. Et par-
tant toutes les questions que vous me faites ensuite, par
exemple : « Pourquoi ne pourrais-je donc pas étre un
1. Le latin dit : conscientia, la conscience.
| CINQUIÈMES RÉPONSES 389
_ vent? Pourquoi ne pas remplir un espace? Pourquoi
n'étre pas mû en plusieurs façons ? » et autres semblables,
sont si vaines et si inutiles qu'elles n'ont pas besoin de
réponse.
III. Ce que vous ajoutez ensuite n'a pas plus de force,
à savoir : «si je suis un corps subtil et délié, pourquoi
ne pourrais-je pas étre nourri? » et le reste. Car je nie
absolument que je sois un corps. Et pour terminer une
fois pour toutes ces difficultés, parce que vous m'objectez
quasi toujours la méme chose, et que vous n'impugnez
pas mes raisons, mais que les dissimulant comme si elles
étaient de peu de valeur, ou que les rapportant impar-
faites et défectueuses, vous prenez de là occasion de me
faire plusieurs diverses objections que les personnes peu
versées en la philosophie ont coutume d'opposer à mes
conclusions, ou à d'autres qui leur ressemblent, ou méme
qui n'ont rien de commun avec elles, lesquelles ou sont
éloignées du sujet, ou ont déjà été en leur lieu réfutées et
résolues, il n'est pas nécessaire que je réponde à chacune
de vos demandes, autrement il faudrait répéter cent fois
les mémes choses que j'ai déjà ci-devant écrites. Mais je
satisferai seulement en peu de paroles à celles qui me
sembleront pouvoir arréter des personnes un peu enten-
dues. Et pour ceux qui ne s'attachent pas tant à la force
des raisons qu'à la multitude des paroles, je ne fais pas
tant de cas de leur approbation que je veuille perdre le
temps en discours inutiles pour l'acquérir.
Premiérement donc, je remarquerai ici qu'on ne vous
croit pas quand vous avancez si hardiment et sans aucune
preuve que l'esprit croit et s'affaiblit avec le corps ; car
de ce qu'il n'agit pas si parfaitement dans le corps d'un s
enfant que dans celui d'un homme parfait, et que sou-
vent ses actions peuvent étre empéchées par le vin et par
d'autres choses corporelles, il s'ensuit seulement que tan-
dis qu'il est uni au corps il s'en sert comme d'un instru-
ment pour faire ces opérations auxquelles il est pour
l'ordinaire occupé, mais non pas que le corps le rende
plus ou moins parfait qu'il est en soi ; et la conséquence
390 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
que vous tirez de là n'est pas meilleure que si, de ce qu'un
artisan ne travaille pas bien toutes les fois qu'il se sert
d'un mauvais outil, vous infériez qu'il emprunte son
adresse et la science de son art de la bonté de son
instrument.
Il faut aussi remarquer qu'il ne semble pas, ó chair,
que vous sachiez en facon quelconque ce que c'est que
d'user de raison, puisque, pour prouver que le rapport et
la foi de mes sens ne me doivent point étre suspects, vous
dites que, « quoique sans me servir de l'oeil il m'ait sem-
blé quelquefois que je sentais des choses qui ne se
peuvent sentir sans lui, je n'ai pas néanmoins toujours
expérimenté la même fausseté » ; comme si ce n'était pas
un fondement suffisant pour douter d'une chose que d'y
avoir une fois reconnu de l'erreur, et comme s'il se pou-
vait faire que toutes les fois que nous nous trompons
nous puissions nous en apercevoir ; vu qu'au contraire
l'erreur ne consiste qu'en ce qu'elle ne parait pas comme
telle. Enfin, parce que vous me demandez souvent des
raisons lorsque vous-méme n'en avez aucune, et que c'est
néanmoins à vous d'en avoir, je suis obligé de vous avertir
que pour bien philosopher il n'est pas besoin de prouver
que toutes ces choses-là sont fausses que nous ne rece-
vons pas pour vraies, parce que leur vérité ne nous est
pas connue ; mais il faut seulement prendre garde trés
soigneusement de ne rien recevoir pour véritable que
nous ne puissions démontrer étre tel. Et ainsi, quand
55 J'apergois que je suis une substance qui pense, et que je
forme un concept clair et distinct de cette substance, dans
lequel il n’y a rien de contenu de tout ce qui appartient
à celui de la substance corporelle, cela me suffit pleine-
ment pour assurer qu'en tant que je me connais je ne suis
rien qu'une chose qui pense ; et c'est tout ce que j'ai
assuré dans la seconde Méditation, de laquelle il s'agit
maintenant : et je n'ai pas dà admettre que cette sub-
stance qui pense füt un corps subtil, pur, délié, etc.,
d'autant que je n'ai eu lors aucune raison qui me le per-
suadát ; si vous en avez quelqu'une, c'est à vous de nous
CINQUIÈMES RÉPONSES 391
|
Fenseigner, et non pas d'exiger de moi que je prouve
qu'une chose est fausse que je n'ai point eu d'autre raison
pour ne la pas admettre qu'à cause qu'elle m'était incon-
nue. Car vous faites le même que si, disant que je suis
maintenant en Hollande, vous disiez que je ne dois pas
étre cru si je ne prouve en méme temps que je ne suis pas
en la Chine, ni en aucune autre partie du monde;
d'autant que peut-être il se peut faire qu'un méme corps,
par la toute-puissance de Dieu, soit en plusieurs lieux.
Et lorsque vous ajoutez que je dois aussi prouver que les
âmes des bêtes ne sont pas corporelles et que le corps
ne contribue rien à la pensée, vous faites voir que non
seulement vous ignorez à qui appartient l'obligation de
prouver une chose, mais aussi que vous ne savez pas ce
que chacun doit prouver ; car pour moi je ne crois point
ni que les àmes des bétes ne soient pas corporelles, ni que
le corps ne contribue rien à la pensée ; mais seulement je
dis que ce n'est pas 1ci le lieu d'examiner ces choses.
IV. Vous cherchez ici de l'obscurité à cause de l'équi-
voque qui est dans le mot d’âme ; mais je l'ai tant de fois
nettement éclaircie que j'ai honte de le répéter 1ci ; c'est
pourquoi je dirai seulement que les noms ont été pour
l'ordinaire imposés par des personnes ignorantes, ce qui 356
fait qu'ils ne conviennent pas toujours assez proprement
aux choses qu'ils signifient ;néanmoins, depuis qu'ils
sont une fois reçus, il ne nous est pas libre de les changer,
mais seulement nous pouvons corriger leurs significa-
tions quand nous voyons qu'elles ne sont pas bien enten-
dues. Ainsi, d'autant que peut-étre les premiers auteurs
des noms n'ont pas distingué en nous ce principe par
lequel nous sommes nourris, nous croissons et faisons
sans la pensée toutes les autres fonctions qui nous sont
communes avec les bétes, d'avec celui par lequel nous
pensons, ils ont appelé l'un et l'autre du seul nom d'áme ;
et, voyant puis aprés que la pensée était différente de la
nutrition, ils ont appelé du nom d'esprit cette chose qui
en nous a la faculté de penser, et ont cru que c'était la
principale partie de l'àme. Mais moi, venant à prendre
392 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
garde que le principe par lequel nous sommes nourris est
entièrement distingué de celui par lequel nous pensons,
j'ai dit que le nom d'áme, quand il est pris conjointement
pour l'un et l'autre, est équivoque, et que pour le prendre
précisément pour ce premier acte, ou cette forme princi-
pale de l'homme, i| doit être seulement entendu de ce
principe par lequel nous pensons : aussi l'ai-je le plus
souvent appelé du nom d'esprit, pour ôter cette équi-
voque et ambiguïté. Car je ne considère pas l'esprit
comme une partie de l'àme, mais comme cette âme tout
entiére qui pense.
Mais, dites-vous, vous êtes en peine de savoir si «je
n’estime donc point que l'àme pense toujours ». Mais
pourquoi ne penserait-elle pas toujours, puisqu'elle est
une substance qui pense ? Et quelle merveille y a-t-il de
ce que nous ne nous ressouvenons pas des pensées qu'elle
a eues dans le ventre de nos méres, ou pendant une
léthargie, etc., puisque nous ne nous ressouvenons pas
méme de plusieurs pensées que nous savons fort bien
357 avoir eues étant adultes, sains et éveillés, dont la raison
est que, pour se ressouvenir des pensées que l'esprit a
une fois conçues tandis qu'il est conjoint au corps, il est
nécessaire qu'il en reste quelques vestiges imprimés dans
le cerveau, vers lesquels l'esprit se tournant, et appli-
quant à eux sa pensée, il vient à se ressouvenir ; or qu'y
a-t-il de merveilleux si le cerveau d'un enfant ou d'un
léthargique n'est pas propre pour recevoir de telles
impressions ?
Enfin, oü j'ai dit « que peut-étre il se pouvait faire que
ce que je ne connais pas encore (à savoir, mon corps)
n'est point différent de moi que je connais (à savoir, de
mon esprit), que je n'en sais rien, que je ne dispute pas
de cela, etc. », vous m'objectez : « Si vous ne le savez pas,
si vous ne disputez pas de cela, pourquoi dites-vous que
vous n'étes rien de tout cela ? » Oü il n'est pas vrai que
jaie rien mis en avant que je ne susse; car, tout au
contraire, parce que je ne savais pas lors si le corps était
une méme chose que l'esprit ou s'il ne l'était pas, je n'en
CINQUIÈMES RÉPONSES 393
ai rien voulu avancer, mais j'ai seulement considéré
l'esprit, jusqu'à ce qu'enfin, dans la sixième Méditation,
je n'aie pas simplement avancé, mais j'aie démontré trés
clairement qu'il était réellement distingué du corps. Mais
vous manquez vous-méme en cela beaucoup, que,
n'ayant pas la moindre raison pour montrer que l'esprit
n'est point distingué du corps, vous ne laissez pas de
l'avancer sans aucune preuve.
V. Ce que j'ai dit de l'imagination est assez clair si l'on
y veut prendre garde, mais ce n'est pas merveille si cela
semble obscur à ceux qui ne méditent jamais et ne font
aucune réflexion sur ce qu'ils pensent. Mais j'ai à les
avertir que les choses que j'ai assurées ne point apparte-
nir à cette connaissance que j'ai de moi-méme ne
répugnent point avec celles que j'avais dit auparavant ne
savoir pas si elles appartenaient à mon essence, d'autant
que ce sont deux choses entiérement différentes, apparte-
nir à mon essence, et appartenir à la connaissance que
j'ai de moi-même.
VI. Tout ce que vous alléguez ici, Óó trés bonne chair, p 58
ne me semble pas tant des objections que quelques mur-
mures qui n'ont pas besoin de repartie.
VII. Vous continuez encore ici vos murmures, mais il
n'est pas nécessaire que je m'y arréte davantage que j'ai
fait aux autres. Car toutes les questions que vous faites
des bétes sont hors de propos, et ce n'est pas ici le lieu
de les examiner ; d'autant que l'esprit, méditant en soi-
même et faisant réflexion sur ce qu'il est, peut bien expé-
rimenter qu'il pense, mais non pas si les bétes ont des
pensées ou si elles n'en ont pas; et il n'en peut rien
découvrir que lorsque, examinant leurs opérations, il
remonte des effets vers leurs causes. Je ne m'arréte pas
non plus à réfuter les lieux où vous me faites parler
impertinemment, parce qu'il me suffit d'avoir une fois
averti le lecteur que vous ne gardez pas toute la fidélité
qui est due au rapport des paroles d'autrui. Mais j'ai
souvent apporté la véritable marque par laquelle nous
pouvons connaitre que l'esprit est différent du corps, qui
394 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
est que toute l'essence ou toute la nature de l'esprit
consiste seulement à penser, là où toute la nature du
corps consiste seulement en ce point, que le corps est une
chose étendue, et aussi qu'il n’y a rien du tout de com-
mun entre la pensée et l'extension. J'ai souvent aussi fait
voir fort clairement que l'esprit peut agir indépendam-
ment du cerveau ; car 1l est certain qu'il est de nul usage
lorsqu'il s'agit de former des actes d'une pure intellec-
tion, mais seulement quand il est question de sentir ou
d'imaginer quelque chose ; et bien que, lorsque le senti-
ment ou l'imagination est fortement agitée, comme il
arrive quand le cerveau est troublé, l'esprit ne puisse pas
facilement s'appliquer à concevoir d'autres choses, nous
expérimentons néanmoins que, lorsque notre imagina-
tion n'est pas si forte, nous ne laissons pas souvent de
concevoir quelque chose d'entiérement différent de ce
que nous imaginons, comme lorsqu'au milieu de nos
songes nous apercevons que nous révons ; car alors c'est
359 bien un effet de notre imagination de ce que nous révons,
mais c'est un ouvrage qui n'appartient qu'à l'entende-
ment seul de nous faire apercevoir de nos réveries !.
VIII. Ici, comme souvent ailleurs, vous faites voir seu-
lement que vous n'entendez pas ce que vous tâchez de
reprendre ; car je n'ai point fait abstraction du concept
de la cire d'avec celui de ses accidents, mais plutót j'ai
voulu montrer comment sa substance est manifestée par
les accidents, et combien sa perception, quand elle est
claire et distincte, et qu'une exacte réflexion nous l'a ren-
due manifeste, différe de la vulgaire et confuse. Et je ne
vois pas, Ó chair, sur quel argument vous vous fondez
pour assurer avec tant de certitude que le chien discerne
et juge de la méme façon que nous, sinon parce que,
voyant qu'il est aussi composé de chair, vous vous per-
suadez que les mémes choses qui sont en vous se ren-
contrent aussi en lui. Pour moi, qui ne reconnais dans le
1. Le latin dit : car alors rêver est bien un ouvrage de l'imagination,
mais s'apercevoir qu'on réve est un ouvrage du seul entendement.
| CINQUIÈMES RÉPONSES 395
chien aucun esprit, je ne pense pas qu'il y ait rien en lui
de semblable aux choses qui appartiennent à l'esprit.
IX. Je m'étonne que vous avouiez que toutes les choses
que je considère en la cire prouvent bien que je connais
distinctement que je suis, mais non pas quel je suis ou
quelle est ma nature, vu que l'un ne se démontre point
sans l'autre. Et Je ne vois pas ce que vous pouvez désirer
de plus, touchant cela, sinon qu'on vous dise de quelle
couleur, de quelle odeur et de quelle saveur est l'esprit
humain, ou de quel sel, soufre et mercure il est composé,
car vous voulez que, comme par une espéce d'opération
chimique, à l'exemple du vin nous le passions par l'alam-
bic, pour savoir ce qui entre en la composition de son
essence. Ce qui certes est digne de vous, Ó chair, et de
tous ceux qui, ne concevant rien que fort confusément, 360 Pa)
ne savent pas ce que l'on doit rechercher de chaque
chose. Mais, quant à moi, je n'ai jamais pensé que pour
rendre une substance manifeste i| fût besoin d'autre
chose que de découvrir ses divers attributs ; en sorte que
plus nous connaissons d'attributs de quelque substance,
plus parfaitement aussi nous en connaissons la nature;
et tout ainsi que nous pouvons distinguer plusieurs divers
attributs dans la cire : l'un qu'elle est blanche, l'autre
qu'elle est dure, l'autre que de dure elle devient liquide,
etc. ; de méme y en a-t-il autant en l'esprit : l'un qu'il a
la vertu de connaitre la blancheur de la cire, l'autre qu'il
a la vertu d'en connaitre la dureté, l'autre qu'il peut
connaitre le changement de cette dureté ou la liquéfac-
tion, etc., car tel peut connaitre la dureté qui pour cela
ne connaitra pas la blancheur, comme un aveugle-né, et
ainsi du reste. D’où l'on voit clairement qu'il n'y a point
de chose dont on connaisse tant d'attributs que de notre
esprit, parce qu'autant qu'on en connait dans les autres
choses, on en peut autant compter dans l'esprit de ce
qu'il les connait ; et partant sa nature est plus connue
que celle d'aucune autre chose.
Enfin, vous m'arguez ici en passant de ce que, n'ayant
rien admis en moi que l'esprit, je parle néanmoins de la
396 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
cire que je vois et que je touche, ce qui toutefois ne se
peut faire sans yeux ni sans mains ; mais vous avez dû
remarquer que j'ai expressément averti qu'il ne s'agissait
pas ici de la vue ou du toucher, qui se font par l'entremise
des organes corporels, mais de la seule pensée de voir et
de toucher, qui n'a pas besoin de ces organes, comme
nous expérimentons toutes les nuits dans nos songes ; et
361 certes vous l'avez fort bien remarqué, mais vous avez seu-
lement voulu faire voir combien d'absurdités et d'injustes
cavillations sont capables d'inventer ceux qui ne tra-
vaillent pas tant à bien concevoir une chose qu'à l'impug-
ner et contredire.
DES CHOSES QUI ONT ÉTÉ OBJECTÉES
CONTRE LA TROISIÈME MÉDITATION
I. Courage; enfin vous apportez ici contre moi
quelque raison, ce que je n'ai point remarqué que vous
ayez fait jusques ici ; car, pour prouver que ce n'est point
une régle certaine, « que les choses que nous concevons
fort clairement et fort distinctement sont toutes vraies »,
vous dites que quantité de grands esprits, qui semblent
avoir dû connaitre plusieurs choses fort clairement et fort
distinctement, ont estimé que la vérité était cachée dans
le sein de Dieu méme, ou dans le profond des abimes ; en
quoi j'avoue que c'est fort bien argumenter de l'autorité
d'autrui; mais vous devriez vous souvenir, Ó chair, que
vous parlez ici à un esprit qui est tellement détaché des
choses corporelles qu'il ne sait pas méme si jamais il y a
eu aucun homme avant lui, et qui partant ne s'émeut pas
beaucoup de leur autorité. Ce que vous alléguez ensuite
des sceptiques est un lieu commun qui n'est pas mauvais,
mais qui ne prouve rien ; non plus que ce que vous dites
qu'il y a des personnes qui mourraient pour la défense
de leurs fausses opinions, parce qu'on ne saurait prouver
qu'ils congoivent clairement et distinctement ce qu'ils
CINQUIÈMES RÉPONSES 397
assurent avec tant d'opiniátreté. Enfin, ce que vous ajou-
tez, qu'il ne faut pas tant se travailler à confirmer la
vérité de cette régle qu'à donner une bonne méthode
pour connaitre si nous nous trompons ou non lorsque
nous pensons concevoir clairement quelque chose, est
trés véritable ; mais aussi je maintiens l'avoir fait exacte-
ment en son lieu, premièrement en ôtant les préjugés,
puis aprés en expliquant toutes les principales idées, et
enfin en distinguant les claires et distinctes de celles qui
sont obscures et confuses.
II. Certes j'admire votre raisonnement, par lequel vous
voulez prouver que toutes nos idées sont étrangères ou
venant de dehors, et qu'il n'y en a point que nous ayons
formée, « parce que, dites-vous, l'esprit n'a pas seulement
la faculté de concevoir les idées étrangères ; mais il a
aussi celle de les assembler, diviser, étendre, raccourcir,
composer, etc., en plusieurs manières »; d’où vous
concluez que l'idée d'une chimére que l'esprit fait en
composant, divisant, etc., n'est pas faite par lui, mais
qu'elle vient de dehors ou qu'elle est étrangère. Mais
vous pourriez aussi de la méme fagon prouver que
Praxitèle ! n'a fait aucunes statues, d'autant qu'il n'a pas
eu de lui le marbre sur lequel il les pût tailler ;et l'on
pourrait aussi dire que vous n'avez pas fait ces objec-
tions, parce que vous les avez composées de paroles que
vous n'avez pas inventées, mais que vous avez empruntées
d'autrui. Mais certes ni la forme d'une chimére ne
consiste pas dans les parties d'une chévre ou d'un lion,
ni celle de vos objections dans chacune des paroles dont
vous vous étes servi, mais seulement dans la composition
et l'arrangement des choses. J'admire aussi que vous sou-
teniez que l'idée de ce qu'on nomme en général une chose
ne puisse étre en l'esprit, « si les idées d'un animal, d'une
plante, d'une pierre et de tous les universaux n'y sont
ensemble » ; comme si, pour connaitre que je suis une
1. Praxitèle, célèbre sculpteur de l'Antiquité grecque (IV siècle av.
J.-C.).
398 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES |
chose qui pense, je devais connaitre les animaux et les
plantes, parce que je dois connaitre ce qu'on nomme une |
chose, ou bien ce que c'est en général qu'une c/iose. Vous
n'étes pas aussi plus véritable en tout ce que vous dites |
touchant la vérité. En enfin, puisque vous impugnez seu- |
lement des choses dont je n'ai rien affirmé, vous vous
armez en vain contre des fantómes.
363 III. Pour réfuter les raisons pour lesquelles j'ai estimé |
que l'on pouvait douter de l'existence des choses maté-
rielles, vous demandez ici « pourquoi donc je marche sur |
la terre, etc. » ; en quoi 1l est évident que vous retombez |
dans la première difficulté ; car vous posez pour fonde- |
ment ce qui est en controverse, et qui a besoin de preuve, |
savoir est, qu'il est si certain que je marche sur la terre, |
qu'on n'en peut aucunement douter.
Et lorsqu'aux objections que je me suis faites, et dont |
jai donné la solution, vous voulez y ajouter cette autre, |
à savoir, « pourquoi donc dans un aveugle-né n'y a-t-il |
point d'idée de la couleur, ou dans un sourd, des sons et |
de la voix ? » vous faites bien voir que vous n'en avez |
aucune de conséquence; car comment savez-vous que |
dans un aveugle-né il n'y a aucune idée des couleurs ? vu
que parfois nous expérimentons qu'encore bien que nous
ayons les yeux fermés, il s'excite néanmoins en nous des
sentiments de couleur et de lumiére ; et, quoiqu'on vous
accordât ce que vous dites, celui qui nierait l'existence |
des choses matérielles n'aurait-il pas aussi bonne raison |
de dire qu'un aveugle-né n'a point les idées des couleurs -
parce que son esprit est privé de la faculté de les former,
que vous en avez de dire qu'il n'en a point les idées parce
qu'il est privé de la vue?
Ce que vous ajoutez des deux idées du soleil ne prouve
rien, mais quand vous les prenez toutes deux pour une
seule, parce qu'elles se rapportent au même soleil, c'est
le méme que si vous disiez que le vrai et le faux ne dif-
ferent point lorsqu'ils se disent d'une méme chose; et
lorsque vous niez que l'on doive appeler du nom d'idée
celle que nous inférons des raisons de l'astronomie, vous
CINQUIÈMES RÉPONSES 399
restreignez le nom d'idée aux seules images dépeintes en 364
la fantaisie, contre ce que j'ai expressément établi.
IV. Vous faites le même lorsque vous niez qu'on puisse
avoir une vraie idée de la substance, à cause, dites-vous,
que la substance ne s’aperçoit point par l'imagination,
mais par le seul entendement. Mais j'ai déjà plusieurs
fois protesté, ó chair, que je ne voulais point avoir affaire
avec ceux qui ne se veulent servir que de l'imagination,
et non point de l'entendement.
Mais où vous dites que «l'idée de la substance n'a
point de réalité qu'elle n'ait empruntée des idées des acci-
dents sous lesquels ou à la façon desquels elle est
conçue », vous faites voir clairement que vous n'en avez
aucune qui soit distincte, parce que la substance ne peut
jamais être conçue à la façon des accidents, ni emprunter
d'eux sa réalité ; mais tout au contraire, les accidents
sont communément conçus par les philosophes comme
des substances, savoir, lorsqu'ils les conçoivent comme
réels ; car on ne peut attribuer aux accidents aucune réa-
lité (c’est-à-dire aucune entité plus que modale), qui ne
soit empruntée de l’idée de la substance.
Enfin, là où vous dites que « nous ne formons l’idée
de Dieu que sur ce que nous avons appris et entendu
des autres », lui attribuant, à leur exemple, les mêmes
perfections que nous avons vu que les autres lui attribuai-
ent, j'eusse voulu que vous eussiez aussi ajouté d’où c'est
donc que ces premiers hommes, de qui nous avons appris
et entendu ces choses, ont eu cette méme idée de Dieu.
Car, s'ils l'ont eue d'eux-mémes, pourquoi ne la pour-
rons-nous pas avoir de nous-mémes ? Que si Dieu la leur
a révélée, par conséquent Dieu existe.
Et lorsque vous ajoutez que « celui qui dit une chose
infinie donne à une chose qu'il ne comprend pas un nom
qu'il n'entend point non plus », vous ne mettez point de
distinction entre l'intellection conforme à la portée de
notre esprit, telle que chacun reconnait assez en soi-
méme avoir de l'infini, et la conception entiére et parfaite
des choses, c'est-à-dire qui comprenne tout ce qu'il y a
400 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
d'intelligible en elles, qui est telle que personne n'en eut
jamais non seulement de l'infini, mais méme aussi peut-
étre d'aucune autre chose qui soit au monde, pour petite
qu'elle soit; et il n'est pas vrai que nous concevions
l'infini par la négation du fini, vu qu'au contraire toute
l'imitation contient en soi la négation de l'infini.
Il n'est pas vrai aussi que « l'idée qui nous représente
toutes les perfections que nous attribuons à Dieu n'a pas
plus de réalité objective qu'en ont les choses finies ». Car
vous confessez vous-méme que toutes ces perfections
sont amplifiées par notre esprit, afin qu'elles puissent
être attribuées à Dieu ; pensez-vous donc que les choses
ainsi amplifiées ne soient point plus grandes que celles
qui ne le sont point ; et d’où nous peut venir cette faculté
d'amplifier toutes les perfections créées, c'est-à-dire de
concevoir quelque chose de plus grand et de plus parfait
qu'elles ne sont, sinon de cela seul que nous avons en
nous l'idée d'une chose plus grande, à savoir, de Dieu
même ? Et enfin il n'est pas vrai aussi que Dieu serait
peu de chose s'il n'était point plus grand que nous le
concevons ; car nous concevons qu'il est infini, et il n'y
a rien de plus grand que l'infini. Mais vous confondez
l'intellection avec l'imagination, et vous feignez que nous
imaginons Dieu comme quelque grand et puissant géant,
ainsi que ferait celui qui, n'ayant jamais vu d'éléphant,
s'imaginerait qu'il est semblable à un ciron d'une gran-
deur et grosseur démesurée, ce que je confesse avec vous
être fort impertinent.
366 V. Vous dites ici beaucoup de choses pour faire sem-
blant de me contredire, et néanmoins vous ne dites rien
contre moi, puisque vous concluez la méme chose que
moi. Mais néanmoins vous entremélez deçà et delà plu-
sieurs choses dont je ne demeure pas d'accord ; par
exemple, que cet axiome, i/ n'y a rien dans un effet qui
n'ait été premiérement dans sa cause, se doit plutót
entendre de la cause matérielle que de l'efficiente ; car il
est impossible de concevoir que la perfection de la forme
soit premièrement dans la cause matérielle, mais bien
CINQUIÈMES RÉPONSES 401
dans la seule cause efficiente, et aussi que /a réalité for-
melle d'une idée soit une substance, et plusieurs autres
choses semblables.
VI. Si vous aviez quelques raisons pour prouver l'exis-
tence des choses matérielles, sans doute que vous les eus-
siez ici rapportées Mais puisque vous demandez
seulement « s'il est donc vrai que je sois incertain qu'il y
ait quelqu'autre chose que moi qui existe dans le
monde », et que vous feignez qu'il n'est pas besoin de
chercher des raisons d'une chose si évidente, et ainsi que
vous vous en rapportez seulement à vos anciens préjugés,
vous faites voir bien plus clairement que vous n'avez
aucune raison pour prouver ce que vous assurez que si
vous n'en aviez rien dit du tout. Quant à ce que vous
dites touchant les idées, cela n'a pas besoin de réponse,
parce que vous restreignez le nom d'idée aux seules
images dépeintes en la fantaisie ; et moi je l'étends à tout
ce que nous concevons par la pensée.
Mais je vous demande, en passant, par quel argument
vous prouvez que «rien n'agit sur soi-méme ». Car ce
n'est pas votre coutume d'user d'arguments et de prouver
ce que vous dites. Vous prouvez cela par l'exemple du
doigt qui ne se peut frapper soi-même, et de l'ail qui ne
se peut voir si ce n'est dans un miroir : à quoi il est aisé
de répondre que ce n'est point l’œil qui se voit lui-même
ni le miroir, mais bien l'esprit, lequel seul connait et le
miroir, et l’œil, et soi-même. On peut même aussi donner
d'autres exemples, parmi les choses corporelles, de
l'action qu'une chose exerce sur soi, comme lorsqu'un
sabot se tourne sur soi-méme ; cette conversion n'est-elle
pas une action qu'il exerce sur soi ?
Enfin il faut remarquer que je n'ai point affirmé que
« les idées des choses matérielles dérivaient de l'esprit »,
comme vous me voulez ici faire accroire ; car j'ai montré
expressément aprés qu'elles procédaient souvent des
corps, et que c'est par là que l'on prouve l'existence des
choses corporelles ;mais j'ai seulement fait voir en cet
endroit qu'il n'y a point en elles tant de réalité qu'à cause
402 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
de cette maxime « qu'il n'y a rien dans un effet qui n'ait
été dans sa cause, formellement ou éminemment », on
doive conclure qu'elles n'ont pu dériver de l'esprit seul;
ce que vous n'impugnez en aucune fagon.
VII. Vous ne dites rien ici que vous n'ayez déjà dit
auparavant, et que je n'aie entièrement réfuté. Je vous
avertirai seulement ici, touchant l'idée de l'infini (laquelle
vous dites ne pouvoir étre vraie si je ne comprends
l'infini, et que ce que j'en connais n'est tout au plus
qu'une partie de l'infini, et méme une fort petite partie,
qui ne représente pas mieux l'infini que le portrait d'un
simple cheveu représente un homme tout entier), je vous
368 avertirai, dis-je, qu'il répugne que je comprenne quelque
chose, et que ce que je comprends soit infini ;car pour
avoir une idée vraie de l'infini il ne doit en aucune façon
étre compris, d'autant que l'incompréhensibilité méme
est contenue dans la raison formelle de l'infini ; et néan-
moins c'est une chose manifeste que l'idée que nous
avons de l'infini ne représente pas seulement une des ses
parties, mais l'infini tout entier, selon qu'il doit étre
représenté par une idée humaine ; quoiqu'il soit certain
que Dieu ou quelque autre nature intelligente en puisse
avoir une autre beaucoup plus parfaite, c'est-à-dire beau-
coup plus exacte et plus distincte que celle que les :
hommes en ont, en méme façon que nous disons que
celui qui n'est pas versé dans la géométrie ne laisse pas
d'avoir l'idée de tout le triangle lorsqu'il le congoit
comme une figure composée de trois lignes, quoique les
géomètres puissent connaitre plusieurs autres propriétés
du triangle, et remarquer quantité de choses dans son
idée que celui-là n'y observe pas. Car, comme il suffit de
concevoir une figure composée de trois lignes pour avoir
l'idée de tout le triangle, de même aussi il suffit de conce-
voir une chose qui n'est renfermée d'aucunes limites pour
avoir une vraie et entiére idée de tout l'infini.
VIII. Vous tombez ici dans la méme erreur lorsque
vous niez que nous puissions avoir une vraie idée de
Dieu : car, encore que nous ne connaissions pas toutes
CINQUIÈMES RÉPONSES 403
les choses qui sont en Dieu, néanmoins tout ce que nous
connaissons étre en lui est entiérement véritable. Quant
à ce que vous dites, « que le pain n'est pas plus parfait
que celui qui le désire, et que, de ce que je conçois que
quelque chose est actuellement contenue dans une idée,
i] ne s'ensuit pas qu'elle soit actuellement dans la chose
dont elle est l'idée, et aussi que je donne jugement de ce
que j'ignore », et autres choses semblables, tout cela, dis- 369
je. nous montre seulement que vous voulez téméraire-
ment impugner plusieurs choses dont vous ne comprenez
pas le sens ; car, de ce que quelqu'un désire du pain, on
n'infére pas que le pain soit plus parfait que lui, mais
seulement que celui qui a besoin de pain est moins par-
fait que lorsqu'il n'en a pas besoin. Et, de ce que quelque
chose est contenue dans une idée, je ne conclus pas que
cette chose existe actuellement, sinon lorsqu'on ne peut
assigner aucune autre cause de cette idée que cette chose
méme, qu'elle représente actuellement existante ;ce que
j'ai démontré ne se pouvoir dire de plusieurs mondes, ni
d'aucune autre chose que ce soit, excepté de Dieu seul.
Et je ne juge point non plus de ce que j'ignore, car j'ai
apporté les raisons du jugement que je faisais, qui sont
telles que vous n'avez encore pu jusques ici en réfuter la
moindre.
IX. Lorsque vous niez que nous ayons besoin du
concours et de l'influence continuelle de la cause pre-
miére pour étre conservés, vous niez une chose que tous
les métaphysiciens affirment comme trés manifeste, mais
à laquelle les personnes peu lettrées ne pensent pas sou-
vent, parce qu 'elles portent seulement leurs pensées sur
ces causes qu on appelle en l'École secundum fieri, c'est-
à-dire de qui les effets dépendent quant à leur produc-
tion, et non pas sur celles qu'ils appellent secundum esse,
c'est-à-dire de qui les effets dépendent quant à leur sub-
sistance et continuation dans l'étre. Ainsi l'architecte est
la cause de la maison, et le pére la cause de son fils, quant
à la production seulement; c'est pourquoi, l'ouvrage
étant une fois achevé, il peut subsister et demeurer sans
404 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
cette cause ; mais le soleil est la cause de la lumière qui
procéde de lui, et Dieu est la cause de toutes les choses
créées, non seulement en ce qui dépend de leur produc-
tion, mais méme en ce qui concerne leur conservation ou
leur durée dans l'étre. C'est pourquoi il doit toujours agir
sur son effet d'une méme facon, pour le conserver dans
le premier étre qu'il lui a donné. Et cela se démontre fort
clairement par ce que j'ai expliqué de l'indépendance des
parties du temps, ce que vous tâchez en vain d'éluder en
370 proposant la nécessité de la suite qui est entre les parties
du temps considéré dans l'abstrait, de laquelle il n'est pas
ici question, mais seulement du temps ou de la durée de
la chose méme, de qui vous ne pouvez pas nier que tous
les moments ne puissent étre séparés de ceux qui les
suivent immédiatement, c'est-à-dire qu'elle ne puisse ces-
ser d'étre dans chaque moment de sa durée.
Et lorsque vous dites qu'il y a « en nous assez de vertu
pour nous faire persévérer au cas que quelque cause cor-
ruptive ne survienne », vous ne prenez pas garde que
vous attribuez à la créature la perfection du Créateur, en
ce qu'elle persévére dans l'étre indépendamment
d'autrui ; et, en méme temps que vous attribuez au Créa-
teur l'imperfection de la créature, en ce que, si jamais il
voulait que nous cessassions d’être, il faudrait qu'il eût
le néant pour le terme d'une action positive.
Ce que vous dites aprés cela touchant le progrés à
l'infini, à savoir, qu'il n'y a « point de répugnance qu'il y
ait un tel progrès », vous le désavouez incontinent aprés ;
car vous confessez vous-méme, qu'il est « impossible
qu'il y en puisse avoir dans ces sortes de causes, qui sont
tellement connexes et subordonnées entre elles, que
l'inférieur ne peut agir si le supérieur ne lui donne le
branle ». Or, il ne s'agit ici que de ces sortes de causes, à
savoir, de celles qui donnent et conservent l'étre à leurs
effets, et non pas de celles de qui les effets ne dépendent
qu'au moment de leur production, comme sont les
parents ; et partant l'autorité d'Aristote ne m'est point
CINQUIÈMES RÉPONSES 405
ici contraire, non plus que ce que vous dites de la Pan-
dore ! ; car vous avouez vous-méme que je puis tellement
accroitre et augmenter toutes les perfections que je
reconnais étre dans l'homme, qu'il me sera facile de
reconnaitre qu'elles sont telles qu'elles ne sauraient
convenir à la nature humaine ; ce qui me suffit entiére-
ment pour démontrer l'existence de Dieu : car je soutiens
que cette vertu-là, d'augmenter et d'accroitre les perfec- 371
tions humaines jusqu'à tel point qu'elles ne soient plus
humaines, mais infiniment relevées au-dessus de l'état et
condition des hommes, ne pourrait étre en nous si nous
n'avions un Dieu pour auteur de notre étre. Mais, à n'en
point mentir, je m'étonne fort peu de ce qu'il ne vous
semble pas que j'aie démontré cela assez clairement ; car
je n'ai point vu jusques ici que vous ayez bien compris
aucune de mes raisons.
X. Lorsque vous reprenez ce que j'ai dit, à savoir,
« qu'on ne peut rien ajouter ni diminuer de l'idée de
Dieu », il semble que vous n'ayez pas pris garde à ce que
disent communément les philosophes, que les essences
des choses sont indivisibles; car l'idée représente
l'essence de la chose, à laquelle si on ajoute ou diminue
quoi que ce soit, elle devient aussitót l'idée d'une autre
chose : ainsi s'est-on figuré autrefois l'idée d'une Pan-
dore ; ainsi ont été faites toutes les idées des faux dieux
par ceux qui ne concevaient pas comme il faut celle du
vrai Dieu. Mais depuis que l'on a une fois conçu l'idée
du vrai Dieu, encore que l'on puisse découvrir en lui de
nouvelles perfections qu'on n'avait pas encore aperques,
son idée n'est point pourtant accrue ou augmentée, mais
elle est seulement rendue plus distincte et plus expresse,
d'autant qu'elles ont dû être toutes contenues dans cette
méme idée que l'on avait auparavant, puisqu'on suppose
qu'elle était vraie ;de la méme façon que l'idée du tri-
angle n'est point augmentée lorsqu'on vient à remarquer
1. La Pandore fut, selon Hésiode, dotée de toutes les qualités par les
dieux, dont chacun lui fit don d'une perfection.
406 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
en lui plusieurs propriétés qu'on avait auparavant igno-
rées. Car ne pensez pas que «l'idée que nous avons de
Dieu se forme successivement de l'augmentation des per-
fections des créatures » ; elle se forme tout entiére et tout
à la fois de ce que nous concevons par notre esprit l'étre
infini, incapable de toute sorte d'augmentation.
372 Et lorsque vous demandez « comment je prouve que
l'idée de Dieu est en nous comme la marque de l'ouvrier
empreinte sur son ouvrage, quelle est la manière de cette
impression, et quelle est la forme de cette marque », c'est
de méme que si, reconnaissant dans quelque tableau tant
d'art que je jugeasse n'étre pas possible qu'un tel ouvrage
fût sorti d'autre main que de celle d'Apelle!, et que je
vinsse à dire que cet artifice inimitable est comme une
certaine marque qu'Apelle a imprimée en tous ses
ouvrages pour les faire distinguer d'avec les autres, vous
me demandiez quelle est la forme de cette marque, ou
quelle est la maniére de cette impression. Certes, il
semble que vous seriez alors plus digne de risée que de
réponse. Et lorsque vous poursuivez, «si cette marque
n'est point différente de l'ouvrage, vous étes donc vous-
méme une idée, vous n'étes rien autre chose qu'une
manière de penser, vous êtes et la marque empreinte et le
sujet de l'impression », cela n'est-il pas aussi subtil que
si, moi ayant dit que cet artifice par lequel les tableaux
d'Apelle sont distingués d'avec les autres n'est point dif-
férent des tableaux mêmes, vous objectiez que ces
tableaux ne sont donc rien autre chose qu'un artifice,
qu'ils ne sont composés d'aucune matiére, et qu'ils ne
sont qu'une manière de peindre, etc. ?
Et lorsque, pour nier que nous avons été faits à l'image
et semblance de Dieu, vous dites que « Dieu a donc la
forme d'un homme », et qu'ensuite vous rapportez toutes
les choses en quoi la nature humaine est différente de la
1. Apelle, peintre de l'Antiquité grecque (IV? siècle av. J.-C.), dont
le talent dans le trompe-l’œil était célèbre, fut l'ami et le portraitiste
d'Alexandre le Grand.
CINQUIÈMES RÉPONSES 407
divine, étes-vous en cela plus subtil que si, pour nier que
quelques tableaux d'Apelle ont été faits à la semblance
d'Alexandre, vous disiez qu'Alexandre ressemble donc à
un tableau, et néanmoins que les tableaux sont composés
de bois et de couleurs, et non pas de chair comme
Alexandre? Car i| n'est pas de l'essence d'une image
d'étre en tout semblable à la chose dont elle est l'image,
mais il suffit qu'elle lui ressemble en quelque chose. Et il
est trés évident que cette vertu admirable et trés parfaite
de penser que nous concevons étre en Dieu, est représen-
tée par celle qui est en nous, quoique beaucoup moins
parfaite. Et lorsque vous aimez mieux comparer la créa-
tion de Dieu avec l'opération d'un architecte qu'avec la
génération d'un pére, vous le faites sans aucune raison ;
car, encore que ces trois maniéres d'agir soient totale-
ment différentes, l'éloignement pourtant n'est pas si
grand de la production naturelle à la divine que de l'arti-
ficielle à la méme production divine. Mais ni vous ne
trouverez point que j'aie dit qu'il y a autant de rapport
entre Dieu et nous qu'il y en a entre un père et ses
enfants ; ni 1l n'est pas vrai aussi qu'il n'y a jamais aucun
rapport entre l'ouvrier et son ouvrage, comme il parait
lorsqu'un peintre fait un tableau qui lui ressemble.
Mais avec combien peu de fidélité rapportez-vous mes
paroles lorsque vous feignez que j'ai dit que « je conçois
cette ressemblance que j'ai avec Dieu en ce que je connais
que je suis une chose incompléte et dépendante », vu
qu'au contraire je n'ai dit cela que pour montrer la diffé-
rence qui est entre Dieu et nous, de peur qu'on ne crût
que je voulusse égaler les hommes à Dieu, et la créature
au Créateur ! Car, en ce lieu-là méme, j'ai dit que je ne
concevais pas seulement que j'étais en cela beaucoup
inférieur à Dieu, et que j'aspirais cependant à de plus
grandes choses que je n'avais, mais aussi que ces plus
grandes choses auxquelles j'aspirais se rencontraient en
Dieu actuellement et d'une manière infinie, auxquelles
néanmoins je trouvais en moi quelque chose de sem-
blable, puisque j'osais en quelque sorte y aspirer.
408 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
374 Enfin, lorsque vous dites « qu'il y a lieu de s'étonner
pourquoi le reste des hommes n'a pas les mémes pensées
de Dieu que celles que j'ai, puisqu'il a empreint en eux
son idée aussi bien qu'en moi », c'est de méme que si
vous vous étonniez de ce que, tout le monde ayant la
notion du triangle, chacun pourtant n'y remarque pas
également autant de propriétés, et qu'il y en a méme
peut-étre quelques-uns qui lui attribuent faussement plu-
sieurs choses.
DES CHOSES QUI ONT ÉTÉ OBJECTÉES
CONTRE LA QUATRIÈME MÉDITATION
I. Pai déjà assez expliqué quelle est l'idée que nous
avons du néant, et comment nous participons du non-
être, en nommant cette idée négative et disant que cela
ne veut rien dire autre chose sinon que nous ne sommes
pas le souverain Être, et qu’il nous manque plusieurs
choses ; mais vous cherchez partout des difficultés où 1l
n'y en a point. Et lorsque vous dites « qu'entre les
ouvrages de Dieu, j'en vois quelques-uns qui ne sont pas
entiérement achevés », vous controuvez une chose que je
n'ai écrite nulle part, et que je ne pensai jamais ; mais
bien seulement ai-je dit que si certaines choses étaient
considérées, non pas comme faisant partie de tout cet
univers, mais comme des touts détachés et des choses
singuliéres, pour lors elles pourraient sembler impar-
faites. Tout ce que vous dites ensuite pour la cause finale
doit étre rapporté à la cause efficiente ; ainsi, de cet usage
admirable de chaque partie dans les plantes et dans les
animaux, etc., il est juste d'admirer la main de Dieu qui
les a faites, et de connaitre et glorifier l'ouvrier par
l'inspection de ses ouvrages, mais non pas de deviner
375 pour quelle fin il a créé toutes choses. Et quoique, en
matière de morale, où il est souvent permis d'user de
conjectures, il soit quelquefois pieux et utile de considérer
CINQUIÈMES RÉPONSES 409
la fin que Dieu s'est proposée pour la conduite de l'uni-
vers, certes dans la physique, où toutes choses doivent
étre appuyées de solides raisons, c'est une chose tout à
fait ridicule. Et on ne peut pas feindre qu'il y ait des fins
plus aisées à découvrir les unes que les autres ; car elles
sont toutes également cachées dans l'abime imperscru-
table de sa sagesse. Et vous ne devez pas aussi feindre
quil n'y a point d'homme qui puisse comprendre les
autres causes ; car il n'y en a pas une qui ne soit beau-
coup plus aisée à connaitre que celle de la fin que Dieu
s'est proposée en la création de l'univers ; et méme celles
que vous apportez pour servir d'exemple ! de la difficulté
qu'il y a de les connaître, sont si notoires, qu'il y a peu
de personnes qui ne se persuadent de les bien entendre.
Enfin, puisque vous me demandez si ingénument
« quelles idées j'estime que mon esprit aurait eues de
Dieu et de lui-méme si, du moment qu'il a été infus
dedans le corps, il y füt demeuré jusqu'à cette heure les
yeux fermés, les oreilles bouchées, et sans aucun usage
des autres sens », je vous réponds aussi ingénument et
sincèrement que (pourvu que nous supposions qu'il n’eût
été ni empéché ni aidé par le corps à penser et méditer)
je ne doute point qu'il n'aurait eu les mémes idées qu'il
en a maintenant, sinon qu'il les aurait eues beaucoup
plus claires et plus pures ; car les sens l'empéchent en
beaucoup de rencontres, et ne lui aident en rien pour les
concevoir. Et de fait il n'y a rien qui empéche tous les
hommes de reconnaitre qu'ils ont en eux également ces
mémes et pareilles idées, que parce qu'ils sont pour
l'ordinaire trop occupés à la considération des choses
corporelles.
1. Les valvules cardiaques, « ces petites peaux qui sont situées à l'ori-
fice des vaisseaux dans les concavités du cœur » : Descartes estime que
cette question, évoquée par Gassendi, dont traite le Discours de la
Méthode (V), est désormais résolue.
410 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
376 II. Vous prenez partout ici mal à propos éfre sujet à
l'erreur pour une imperfection positive, quoique néan-
moins ce soit seulement (principalement au respect de
Dieu) une négation d'une plus grande perfection dans les
créatures. Et la comparaison des citoyens d'une répu-
blique ne cadre pas avec les parties de l'univers; car la
malice des citoyens, en tant que rapportée à la répu-
blique, est quelque chose de positif ; mais 1l n'en est. pas
de méme de ce que l'homme est sujet à l'erreur, c'est-à-
dire de ce qu'il n'a pas toutes sortes de perfections, eu
égard au bien de l'univers. Mais la comparaison peut étre
mieux établie entre celui qui voudrait que le corps
humain füt tout couvert d'yeux, afin qu'il en parüt plus
beau, d'autant qu'il n'y a point en lui de partie plus belle
que l'ail, et celui qui pense qu'il ne devrait point y avoir
de créatures au monde qui ne fussent exemptes d'erreur,
c’est-à-dire qui ne fussent entièrement parfaites.
De plus, ce que vous supposez ensuite n’est nullement
véritable, à savoir, « que Dieu nous destine à des œuvres
mauvaises, et qu'il nous donne des imperfections et
autres choses semblables ». Comme aussi il n'est pas vrai
que « Dieu ait donné à l'homme une faculté de juger
incertaine, confuse et insuffisante pour les choses qu'il a
soumises à son jugement. »
III. Voulez-vous que je vous dise en peu de paroles,
« à quoi la volonté se peut étendre que l'entendement ne
connait point » ? C'est, en un mot, à toutes les choses où
il arrive que nous errions. Ainsi, quand vous jugez que
l'esprit est un corps subtil et délié, vous pouvez bien, à
la vérité, concevoir qu'il est un esprit, c'est-à-dire une
chose qui pense, et aussi qu'un corps délié est une chose
étendue ; mais que la chose qui pense et celle qui est éten-
377 due ne soient qu'une même chose, certainement vous ne
le concevez point, mais seulement vous le voulez croire,
parce que vous l'avez déjà cru auparavant, et que vous
ne vous départez pas facilement de vos opinions, ni ne
quittez pas volontiers vos préjugés. Ainsi, lorsque vous
jugez qu'une pomme qui de hasard est empoisonnée sera
CINQUIÈMES RÉPONSES 411
bonne pour votre aliment, vous concevez à la vérité fort
bien que son odeur, sa couleur et méme son goût sont
agréables, mais vous ne concevez pas pour cela que cette
pomme vous doive étre utile si vous en faites votre ali-
ment ; mais, parce que vous le voulez ainsi, vous en jugez
de la sorte. Et ainsi j'avoue bien que nous ne voulons
rien dont nous ne concevions quelque chose en quelque
facon que ce soit, mais je nie que notre entendre et notre
vouloir soient d'égale étendue ; car il est certain que nous
pouvons avoir plusieurs volontés d'une méme chose, et
cependant que nous n'en pouvons connaitre que fort peu.
Et lorsque nous ne jugeons pas bien, nous ne voulons
pas pour cela mal, mais peut-étre quelque chose de mau-
vals ; et méme on peut dire que nous ne concevons rien
de mal, mais seulement nous sommes dits mal concevoir
lorsque nous croyons concevoir quelque chose de plus
qu'en effet nous ne concevons !.
Quoique ce que vous niez ensuite touchant l'indiffé-
rence de la volonté soit de soi trés manifeste, je ne veux
pourtant pas entreprendre de vous le prouver ; car cela
est tel que chacun le doit plutót ressentir et expérimenter
en soi-méme que se le persuader par raison ; et certes ce
n'est pas merveille si dans le personnage que vous jouez,
et vu la naturelle disproportion qui est entre la chair et
l'esprit, i1 semble que vous ne preniez pas garde et ne
remarquiez pas la manière avec laquelle l'esprit agit au-
dedans de soi. Ne soyez donc pas libre, si bon vous
semble ; pour moi, je jouirai de ma liberté, puisque non
seulement je la ressens en moi-même, mais que je vois
aussi qu'ayant dessein de la combattre, au lieu de lui
opposer de bonnes et solides raisons, vous vous conten-
tez simplement de la nier. Et peut-étre que je trouverai
1. Le latin dit : car nous pouvons, d'une méme chose, vouloir beaucoup
et cependant fort peu connaître. Et, lorsque nous jugeons mal, nous ne
voulons pas pour cela mal, mais peut-étre quelque chose de mauvais ; et
on peut dire aussi que nous ne concevons mal aucune chose, mais seule-
ment nous sommes dits mal concevoir lorsque nous jugeons que nous
concevons quelque chose de plus que ce que nous concevons en effet.
412 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES |
plus de créance en l'esprit des autres en assurant ce que |
j'ai expérimenté et dont chacun peut aussi faire épreuve
en soi-méme, que non pas vous, qui niez une chose pour
cela seul que vous ne l'avez peut-étre jamais expérimen-
378 tée. Et néanmoins il est aisé de juger par vos propres
paroles que vous l'avez quelquefois éprouvée : car où
vous niez que « nous puissions nous empécher de tomber
dans l'erreur », parce que vous ne voulez pas que la |
volonté se porte à aucune chose qu'elle n'y soit détermi-
r x ^ |
née par l'entendement, là même vous demeurez d'accord
que « nous pouvons faire en sorte de n'y pas persévérer »,
ce qui ne se peut aucunement faire sans cette liberté que
la volonté a de se porter d'une part ou d'autre sans
attendre la détermination de l'entendement, laquelle
néanmoins vous ne vouliez pas reconnaitre. Car si
l'entendement a une fois déterminé la volonté à faire un
faux jugement, je vous demande, lorsqu'elle commence
la première fois à vouloir prendre garde de ne pas persé-
vérer dans l'erreur, qui est-ce qui la détermine à cela ? Si
c'est elle-même, donc elle se peut porter vers des choses
auxquelles l'entendement ne la pousse point, et néan-
moins c'était ce que vous niiez tantót et c'est aussi en
quoi consiste tout notre différend : que si elle est détermi-
née par l'entendement, donc ce n'est pas elle qui se tient
sur ses gardes ; mais seulement il arrive que, comme elle
se portait auparavant vers le faux qui lui était par lui
proposé, de méme par hasard elle se porte maintenant
vers le vrai, parce que l'entendement le lui propose. Mais
de plus je voudrais savoir quelle est la nature du faux que
vous concevez et comment vous pensez qu'il peut étre
l'objet de l'entendement. Car, pour moi, qui par le faux
n'entends autre chose que la privation du vrai, je trouve
quil y a une entière répugnance que l'entendement
appréhende le faux sous la forme ou l'apparence du vrai,
ce qui toutefois serait nécessaire s'il déterminait jamais
la volonté à embrasser la fausseté.
IV. Pour ce qui regarde le fruit de ces Méditations, j'ai,
ce me semble, assez averti dans la préface, laquelle
CINQUIEMES RÉPONSES 413
j'estime que vous avez lue, qu'il ne sera pas grand pour
ceux qui, ne se mettant pas en peine de comprendre 379
l'ordre et la liaison de mes raisons, tâcheront seulement
de chercher à toutes rencontres des occasions de dispute.
Et quant à la méthode par laquelle nous puissions discer-
ner les choses que nous concevons en effet clairement de
celles que nous nous persuadons seulement de concevoir
avec clarté et distinction, encore que je pense l'avoir assez
exactement enseignée, comme j'ai déjà dit, je n'oserais
» pas néanmoins me promettre que ceux-là la puissent aisé-
ment comprendre qui travaillent si peu à se dépouiller de
leurs préjugés qu'ils se plaignent que j'ai été trop long et
trop exact à montrer le moyen de s'en défaire.
DES CHOSES QUI ONT ÉTÉ OBJECTÉES
CONTRE LA CINQUIEME MÉDITATION
I. D'autant qu'aprés avoir ici rapporté quelques-unes
de mes paroles vous ajoutez que c'est tout ce que j'ai dit
touchant la question proposée, je suis obligé d'avertir le
lecteur que vous n'avez pas assez pris garde à la suite et
liaison de ce que j'ai écrit ; car je crois qu'elle est telle
que pour la preuve de chaque question toutes les choses
qui la précédent y contribuent et une grande partie de
celles qui la suivent : en sorte que vous ne sauriez fidéle-
ment rapporter tout ce que j'ai dit de quelque question
si vous ne rapportez en méme temps tout ce que j'ai écrit
des autres.
Quant à ce que vous dites que « cela vous semble dur :
de voir établir quelque chose d'immuable et d'éternel
autre que Dieu », vous auriez raison s'il était question
d'une chose existante, ou bien seulement si j'établissais
quelque chose de tellement immuable que son immutabi-
lité même ne dépendit pas de Dieu. Mais tout ainsi que
les poétes feignent que les destinées ont bien à la vérité
été faites et ordonnées par Jupiter, mais que depuis
qu'elles ont une fois été par lui établies il s'est lui-méme
414 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
obligé de les garder, de même je ne pense pas à la vérité
que les essences des choses, et ces vérités mathématiques
que l’on en peut connaître, soient indépendantes de
Dieu, mais néanmoins je pense que, parce que Dieu l'a
ainsi voulu et qu'il en a ainsi disposé, elles sont
immuables et éternelles ; or, que cela vous semble dur ou
non, il m'importe fort peu ; pour moi il me suffit que
cela soit véritable.
Ce que vous alléguez ensuite contre les universaux des
dialecticiens ne me touche point, puisque je les conçois
tout d'une autre facon qu'eux. Mais pour ce qui regarde
les essences que nous connaissons clairement et distincte-
ment, telles qu'est celle du triangle ou de quelque autre
figure de géométrie, je vous ferai aisément avouer que les
idées de celles qui sont en nous n'ont point été tirées des
idées des choses singuliéres ;car ce qui vous meut ici à
dire qu'elles sont fausses n'est que parce qu'elles ne
s'accordent pas avec l'opinion que vous avez conçue | de
la nature des choses. Et méme un peu aprés vous dites
que «l'objet des pures mathématiques, comme le point,
la ligne, la superficie et les indivisibles qui en sont com-
posés, ne peuvent avoir aucune existence hors de l'enten-
dement » ; d'oü il suit nécessairement qu'il n'y a jamais
eu aucun triangle dans le monde, ni rien de tout ce que
nous concevons appartenir à la nature du triangle, ou à
381 celle de quelque autre figure de géométrie, et partant que
ces essences n'ont point été tirées d'aucunes choses exis-
tantes. Mais, dites-vous, elles sont fausses. Oui, selon
votre opinion, parce que vous supposez la nature des
choses étre telle qu'elles ne peuvent pas lui étre
conformes. Mais si vous ne soutenez aussi que toute la
géométrie est fausse, vous ne sauriez nier qu'on n'en
démontre plusieurs vérités, qui ne changeant jamais et
étant toujours les mémes, ce n'est pas sans raison qu'on
les appelle immuables et éternelles.
1. Le latin dit : preconcepta, préconcue.
CINQUIÈMES RÉPONSES 415
Mais de ce qu'elles ne sont peut-étre pas conformes à
l'opinion que vous avez de la nature des choses, ni méme
aussi à celle que Démocrite et Epicure ont bátie et com-
posée d'atomes !, cela n'est à leur égard qu'une dénomi-
nation extérieure, qui ne cause en elles aucun
changement ; et toutefois on ne peut pas douter qu'elles
ne soient conformes à cette véritable nature des choses
qui a été faite et construite par le vrai Dieu : non qu'il y
ait dans le monde des substances qui aient de la longueur
sans largeur, ou de la largeur sans profondeur ; mais
parce que les figures géométriques ne sont pas considé-
rées comme des substances, mais seulement comme des
termes sous lesquels la substance est contenue. Cepen-
dant, je ne demeure pas d'accord que les idées de ces
figures nous soient jamais tombées sous les sens, comme
chacun se le persuade ordinairement ; car, encore qu'il
n'y ait point de doute qu'il y en puisse avoir dans le
monde de telles que les géométres les considèrent, je nie
pourtant qu'il y en ait aucune autour de nous, sinon
peut-étre de si petites qu'elles ne font aucune impression
sur nos sens : car elles sont pour l'ordinaire composées
de lignes droites, et je ne pense pas que jamais aucune
partie d'une ligne ait touché nos sens qui füt véritable-
ment droite. Aussi, quand nous venons à regarder au tra-
vers d'une lunette celles qui nous avaient semblé les plus we82
droites, nous les voyons toutes irréguliéres et courbées de
toutes parts comme des ondes. Et partant, lorsque nous
avons la première fois aperçu en notre enfance une figure
triangulaire tracée sur le papier, cette figure n'a pu nous
| apprendre comme il fallait concevoir le triangle géomé-
trique, parce qu'elle ne le représentait pas mieux qu'un
mauvais crayon une image parfaite. Mais, d'autant que
l'idée véritable du triangle? était déjà en nous, et que
|| notre esprit la pouvait plus aisément concevoir que la
]. L'atomisme de Gassendi se réclamait de la tradition antique, de
| Démocrite d’Abdère (460-370 av. J.-C.) et d'Epicure (341-270 av. J-C.).
|
2. Le latin dit : l'idée du véritable triangle.
416 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
figure moins simple ou plus composée d'un triangle
peint, de là vient qu'ayant vu cette figure composée nous
ne l'avons pas conçue elle-même, mais plutôt le véritable
triangle. Tout ainsi que quand nous jetons les yeux sur
une carte où il y a quelques traits qui sont tracés et
arrangés, de telle sorte qu'ils représentent la face d'un
homme, alors cette vue n'excite pas tant en nous l'idée
de ces mémes traits que celle d'un homme : ce qui n'arri-
verait pas ainsi si la face d'un homme ne nous était
connue d'ailleurs, et si nous n'étions plus accoutumés à
penser à elle que non pas à ces traits, lesquels assez sou-
vent méme nous ne saurions distinguer les uns des autres
quand nous en sommes un peu éloignés. Ainsi, certes,
nous ne pourrions jamais connaitre le triangle géomé-
trique par celui que nous voyons tracé sur le papier, si
notre esprit n'en avait eu l'idée d'ailleurs.
II. Je ne vois pas ici de quel genre de choses vous vou-
lez que l'existence soit, ni pourquoi elle ne peut pas aussi
bien étre dite une propriété, comme la toute-puissance,
prenant le nom de propriété pour toute sorte d'attribut
383 ou pour tout ce qui peut étre attribué à une chose, selon
qu'en effet il doit ici être pris. Mais, bien davantage,
l'existence nécessaire est vraiment en Dieu une propriété
prise dans le sens le moins étendu, parce qu'elle convient
à lui seul, et qu'il n'y a qu'en lui qu'elle fasse partie de
l'essence. C'est pourquoi aussi l'existence du triangle ne
doit pas étre comparée avec l'existence de Dieu, parce
qu'elle a manifestement en Dieu une autre relation à
l'essence qu'elle n'a pas dans le triangle ; et je ne com-
mets pas plutót en ceci la faute que les logiciens nom-
ment une pétition de principe, lorsque je mets l'existence
entre les choses qui appartiennent à l'essence de Dieu,
que lorsque entre les propriétés du triangle je mets l'éga-
lité de la grandeur de ses trois angles avec deux droits. Il
n'est pas vrai aussi que l'essence et l'existence en Dieu,
aussi bien que dans le triangle, peuvent être conçues l'une
sans l'autre, parce que Dieu est son étre, et non pas le
triangle. Et toutefois je ne nie pas que l'existence possible
CINQUIÈMES RÉPONSES 417
ne soit une perfection dans l'idée du triangle, comme
l'existence nécessaire est une perfection dans l'idée de
Dieu, car cela la rend plus parfaite que ne sont les idées
de toutes ces chiméres dont on suppose qu'il ny a
aucune existence !. Et partant vous n'avez en rien dimi-
nué la force de mon argument, et vous demeurez toujours
abusé par ce sophisme que vous dites avoir été si facile à
résoudre. Quant à ce que vous ajoutez ensuite, jy ai déjà
assez suffisamment répondu ; et vous vous trompez gran-
dement lorsque vous dites qu'on ne démontre pas l'exis-
tence de Dieu comme on démontre que tout triangle P84
rectiligne a ses trois angles égaux à deux droits ; car la
raison est pareille en tous les deux, hormis que la
démonstration qui prouve l'existence en Dieu est beau-
coup plus simple et plus évidente que l'autre. Enfin, je
passe sous silence le reste de ce que vous poursuivez,
parce que, lorsque vous dites que je n'explique pas assez
les choses, et que mes preuves ne sont pas convaincantes,
je pense qu'à meilleur titre on pourrait dire le méme de
vous et des vótres.
III. Contre tout ce que vous rapportez ici de Diagore,
de Théodore, de Pythagore?, et de plusieurs autres, je
vous oppose les sceptiques, qui révoquaient en doute les
démonstrations méme de géométrie, et je soutiens qu'ils
ne l'eussent pas fait s'ils eussent eu une connaissance cer-
taine de là vérité d'un Dieu ; et même de ce qu'une chose
parait vraie à plus de personnes, cela ne prouve pas que
cette chose soit plus notoire et plus manifeste qu'une
autre, mais bien de ce que ceux qui ont une connaissance
suffisante de l'une et de l'autre reconnaissent que l'une
est premièrement connue, plus évidente et plus assurée
que l'autre.
1. Le latin dit : les idées de ces chimères qu'on suppose ne pas pouvoir
exister.
2. Diagoras de Mélos, poète et philosophe (V siècle av. J.-C.) et Thé-
odore de Cyrène, dit Théodore l'Athée (IV siècle av. J.-C.) : philosophes
athées cités par Cicéron (De Natura Deorum, I, 2) et Sextus Empiricus.
Pythagore, philosophe et mathématicien (VI* siècle av. J.-C.).
418 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
DES CHOSES QUI ONT ÉTÉ OBJECTÉES
CONTRE LA SIXIÈME MÉDITATION
I. Pai déjà ci-devant réfuté ce que vous niez ici, à
savoir que «les choses matérielles, en tant qu'elles sont
l'objet des mathématiques pures, puissent avoir une exis-
tence ». Pour ce qui est de l'intellection d'un chiliogone,
il n'est nullement vrai qu'elle soit confuse, car on en peut
trés clairement et trés distinctement démontrer plusieurs
385 choses, ce qui ne se pourrait aucunement faire si on ne
le connaissait que confusément, ou, comme vous dites, si
on n'en connaissait que le nom ; mais il est trés certain
que nous le concevons trés clairement tout entier et tout
à la fois, quoique nous ne le puissions pas ainsi claire-
ment imaginer; d’où il est évident que les facultés
d'entendre et d'imaginer ne différent pas seulement selon
le plus ou le moins, mais comme deux maniéres d'agir
tout à fait différentes. Car dans l'intellection l'esprit ne
se sert que de soi-même, au lieu que dans l'imagination
il contemple quelque forme corporelle ; et encore que les
figures géométriques soient tout à fait corporelles, néan-
moins il ne se faut pas persuader que ces idées qui
servent à nous les faire concevoir soient aussi corporelles
quand elles ne tombent point sous l'imagination ; et
enfin cela ne peut être digne que de vous, Óó chair, de
penser que « les idées de Dieu, de l'ange et de l'àme de
l'homme soient corporelles ou quasi corporelles, ayant
été tirées de la forme du corps humain et de quelques
au. choses fort simples, fort légères et fort impercep-
tibles! ». Car quiconque se représente Dieu de la sorte
ou méme l'esprit humain, tâche d'imaginer une chose qui
n'est point du tout imaginable, et ne se figure autre chose
qu'une idée corporelle à qui il attribue faussement le nom
de Dieu ou d'esprit ; car, dans la vraie idée de l'esprit, il
n'y a rien de contenu que la seule pensée avec tous ses
1. Le texte latin ajoute : du genre desquelles sont l'air, ou l'éther.
CINQUIÈMES RÉPONSES 419
attributs, entre lesquels il n'y en a aucun qui soit cor-
porel.
II. Vous faites voir ici clairement que vous vous
appuyez seulement sur vos préjugés sans jamais vous en
défaire, puisque vous ne voulez pas que nous ayons le
moindre soupçon de fausseté pour les choses où jamais
nous n'en avons remarqué aucune ; et c'est pour cela que
vous dites « que lorsque nous regardons de prés, et que
nous touchons quasi de la main une tour, nous sommes
assurés qu'elle est carrée, si elle nous parait telle ; et que, 386
lorsque nous sommes en effet éveillés, nous ne pouvons
pas étre en doute si nous veillons ou si nous révons », et
autres choses semblables ; car vous n'avez aucune raison
de croire que vous ayez jamais assez soigneusement exa-
miné et observé toutes les choses en quoi il peut arriver
que vous erriez ; et peut-étre ne serait-il pas malaisé de
montrer que vous vous trompez quelquefois en des
choses que vous admettez ainsi pour vraies et assurées.
Mais lorsque vous en revenez là de dire « qu'au moins
on ne peut pas douter que les choses ne nous paraissent
comme elles font », vous en revenez à ce que j'ai dit ; car
cela méme est en termes exprés dans ma seconde Médita-
tion ; mais Ici il était question de la vérité des choses qui
sont hors de nous, sur quoi je ne vois pas que vous ayez
du tout rien dit de véritable.
III. Je ne m'arréte pas ici sur des choses que vous avez
tant de fois rebattues, et que vous répétez encore en cet
endroit si vainement ; par exemple, qu'il y a beaucoup de
choses que j'ai avancées sans preuve, lesquelles je main-
tiens néanmoins avoir trés évidemment démontrées ;
comme aussi que j'ai seulement voulu parler du corps
grossier et palpable lorsque j'ai exclu le corps de mon
essence, quoique néanmoins mon dessein ait été d'en
exclure toute sorte de corps, pour petit et subtil qu'il
puisse être, et autres choses semblables ; car qu'y a-t-il à
répondre à tant de paroles dites et avancées sans aucun
raisonnable fondement, sinon que de les nier tout simple-
ment? Je dirai néanmoins en passant que je voudrais
420 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
bien savoir sur quoi vous vous fondez pour dire que j'ai
plutót parlé du corps massif et grossier que du corps sub-
til et délié. C'est, dites-vous, parce que j'ai dit que « j'ai
un corps auquel je suis conjoint », et aussi qu'il est « cer-
tain que moi, c'est-à-dire mon âme, est distincte de mon
corps », où je confesse que je ne vois pas pourquoi ces
paroles ne pourraient pas aussi bien étre rapportées au
corps subtil et imperceptible qu'à celui qui est plus gros-
sier et palpable ; et je ne crois pas que cette pensée puisse
tomber en l'esprit d'un autre que vous. Au reste, j'ai fait
voir clairement dans la seconde Méditation que l'esprit
pouvait étre congu comme une substance existante, aupa-
ravant méme que nous sachions s'il y a au monde aucun
vent, aucun feu, aucune vapeur, aucun air, ni aucun autre
corps que ce soit, pour subtil et délié qu'il puisse étre;
387 mais de savoir si en effet 1l était différent de toute sorte
de corps, j'ai dit en cet endroit-là que ce n'était pas là le
lieu d'en traiter. Ce qu'ayant réservé pour cette sixiéme
Méditation, c’est là aussi où j'en ai amplement traité, et
où j'ai décidé cette question par une très forte et véritable
démonstration. Mais vous, au contraire, confondant la
question qui concerne comment l'esprit peut étre congu
avec celle qui regarde ce qu'il est en effet, ne faites
paraitre autre chose sinon que vous n'avez rien compris
distinctement de toutes ces choses.
IV. Vous demandez ici « comment j'estime que l'espéce
ou l'idée du corps, lequel est étendu, peut être reçue en
moi qui suis une chose non étendue ». Je réponds à cela
qu'aucune espèce corporelle n'est reçue dans l'esprit,
mais que la conception ou l'intellection pure des choses,
soit corporelles, soit spirituelles, se fait sans aucune
image ou espèce corporelle ; et quant à l'imagination, qui
ne peut étre que des choses corporelles, il est vrai que
pour en former une il est besoin d'une espéce qui soit un
véritable corps et à laquelle l'esprit s'applique, mais non
pas qui soit reçue dans l'esprit. Ce que vous dites de
l'idée du soleil, qu'un aveugle-né forme sur la simple
CINQUIÈMES RÉPONSES 421
connaissance qu'il a de sa chaleur, se peut aisément réfu-
ter; car cet aveugle peut bien avoir une idée claire et
distincte du soleil comme d'une chose qui échauffe,
quoiqu'il n'en ait pas l'idée comme d'une chose qui
éclaire et illumine. Et c'est sans raison que vous me com-
parez à cet aveugle ; premiérement parce que la connais-
sance d'une chose qui pense s'étend beaucoup plus loin
que celle d'une chose qui échauffe, voire méme elle est
plus ample qu'aucune que nous ayons de quelque autre
chose que ce soit, comme j'ai montré en son lieu, et aussi
parce qu'il n'y a personne qui puisse montrer que cette
idée du soleil que forme cet aveugle ne contienne pas tout
ce que l'on peut connaitre de lui, sinon celui qui étant
doué du sens de la vue connait outre cela sa figure et
sa lumiére ;mais pour vous, non seulement vous n'en
connaissez pas davantage que moi touchant l'esprit, mais
méme vous n'y apercevez pas tout ce que j'y vois, de sorte :
qu'en cela c'est plutót vous qui ressemblez à un aveugle,
et je ne puis tout au plus, à votre égard, étre appelé que
louche ou peu clairvoyant, avec tout le reste des hommes.
Or, je n'ai pas ajouté que l'esprit n'était pas étendu
pour expliquer quel il est et faire connaitre sa nature,
mais seulement pour avertir que ceux-là se trompent qui
pensent qu'il soit étendu. Tout de méme que s'il s'en
trouvait quelques-uns qui voulussent dire que Bucéphale
est une musique !, ce ne serait pas en vain et sans raison
que cela serait nié par d'autres. Et certes dans tout le
reste que vous ajoutez ici pour prouver que l'esprit a de
l'étendue, d'autant, dites-vous, qu'il se sert du corps,
lequel est étendu, il me semble que vous ne raisonnez pas
mieux que si, de ce que Bucéphale hennit et ainsi pousse
des sons qui peuvent étre rapportés à la musique, vous
tiriez cette conséquence que Bucéphale est donc une
musique. Car, encore que l'esprit soit uni à tout le corps, 389
"I
1. Bucéphale, le cheval d'Alexandre le Grand, n'est pas une mouche
(musca), avait dit Gassendi : Descartes a lu, à tort, musica, une
musique.
422 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
il ne s'ensuit pas de là qu'il soit étendu par tout le corps,
parce que ce n'est pas le propre de l'esprit d'étre étendu,
mais seulement de penser. Et il ne congoit pas l'extension
par une espéce étendue qui soit en lui, bien qu'il l'ima-
gine en se tournant et s'appliquant à une espéce corpo-
relle qui est étendue, comme j'ai dit auparavant. Et enfin
il n'est pas nécessaire que l'esprit soit de l'ordre et de la
nature du corps, quoiqu'il ait la force ou la vertu de mou-
voir le corps.
V. Ce que vous dites ici, touchant l'union de l'esprit
avec le corps, est semblable aux difficultés précédentes.
390 Vous n'objectez rien du tout contre mes raisons, mais
vous proposez seulement les doutes! qui vous semblent
suivre de mes conclusions, quoique en effet ils ne vous
viennent en l'esprit que parce que vous voulez soumettre
à l'examen de l'imagination des choses qui de leur nature
ne sont point sujettes à sa juridiction. Ainsi, quand vous
voulez comparer ici le mélange qui se fait du corps et de
l'esprit avec celui de deux corps mélés ensemble, il me
suffit de répondre qu'on ne doit faire entre ces choses
aucune comparaison, parce qu'elles sont de deux genres
totalement différents, et qu'il ne se faut pas imaginer que
l'esprit ait des parties, encore qu'il congoive des parties
dans le corps. Car, qui vous a appris que tout ce que
l'esprit congoit doive étre réellement en lui? Certaine-
ment, si cela était, lorsqu'il congoit la grandeur de l'uni-
vers, il aurait aussi en lui cette grandeur, et ainsi il ne
serait pas seulement étendu, mais il serait méme plus
grand que tout le monde.
VI. Vous ne dites rien ici qui me soit contraire, et ne
laissez pas d'en dire beaucoup; d'oü le lecteur peut
apprendre qu'on ne doit pas juger du nombre de vos rai-
sons par la prolixité de vos paroles.
Jusques ici l'esprit a discouru avec la chair, et, comme
il était raisonnable, en beaucoup de choses n'a pas suivi
ses sentiments. Mais maintenant je léve le masque et
1. Le latin dit : dubia, des choses douteuses.
CINQUIÈMES RÉPONSES 423
reconnais que véritablement je parle à M. Gassendi, per-
sonnage autant recommandable pour l'intégrité de ses
mceurs et la candeur de son esprit que pour la profon-
deur et la subtilité de sa doctrine, et de qui l'amitié me
sera toujours très chère ; aussi je proteste, et lui-même le
peut savoir, que je rechercherai toujours, autant qu'il me
sera possible, les occasions de l'acquérir. C'est pourquoi
je le supplie de ne pas trouver mauvais si, en réfutant ses
objections, j'ai usé de la liberté ordinaire aux philo-
sophes ; comme aussi de ma part je l'assure que je n'y ai pm91
rien trouvé qui ne m'ait été trés agréable ;mais surtout
j'ai été ravi qu'un homme de son mérite, dans un discours
si long et si soigneusement recherché, n'ait apporté
aucune raison qui détruisit et renversât les miennes, et
n'ait aussi rien opposé contre mes conclusions à quoi il
ne m'ait été très facile de répondre.
LETTRE
AT, IX,
202
DE M. DESCARTES À M. CLERSELIER,
SERVANT DE RÉPONSE À UN RECUEIL DES PRINCIPALES
INSTANCES FAITES PAR MONSIEUR GASSENDI CONTRE
LES PRÉCÉDENTES RÉPONSES !
Monsieur,
Je vous ai beaucoup d'obligation de ce que, voyant que
jai négligé de répondre au gros livre d'instances que
l'auteur des cinquièmes objections a produit contre mes
réponses, vous avez prié quelques-uns de vos amis de
recueillir les plus fortes raisons de ce livre, et m'avez
envoyé l'extrait qu'ils en ont fait. Vous avez eu en cela
203 plus de soin de ma réputation que moi-méme ; car je
vous assure qu'il m'est indifférent d'étre estimé ou
méprisé par ceux que de semblables raisons auront pu
persuader. Les meilleurs esprits de ma connaissance qui
ont lu son livre m'ont témoigné qu'ils n'y avaient trouvé
aucune chose qui les arrêtât ; c'est à eux seuls que je
désire satisfaire. Je sais que la plupart des hommes
remarquent mieux les apparences que la vérité, et jugent
plus souvent mal que bien ; c'est pourquoi je ne crois pas
que leur approbation vaille la peine que je fasse tout ce
qui pourrait étre utile pour l'acquérir. Mais je ne laisse
pas d'étre bien aise du recueil que vous m'avez envoyé,
1. Cette lettre, écrite en français par Descartes le 12 janvier 1646, a
été publiée par Clerselier dans l'édition de 1647, à la suite de sa traduc-
tion des Cinquiémes Objections et Réponses.
LETTRE DE M. DESCARTES À M. CLERSELIER 425
et je me sens obligé d'y répondre plutót pour reconnais-
sance du travail de vos amis que par la nécessité de ma
défense ; car je crois que ceux qui ont pris la peine de le
faire doivent maintenant juger, comme moi, que toutes
les objections que ce livre contient ne sont fondées que
sur quelques mots mal entendus ou quelques supposi-
tions qui sont fausses ; vu que toutes celles qu'ils ont
remarquées sont de cette sorte, et que néanmoins ils ont
été si diligents qu'ils en ont méme ajouté quelques-unes
que je ne me souviens point d'y avoir lues.
Ils en remarquent trois contre la premiére Méditation,
à savoir : « 1° que je demande une chose impossible en
voulant qu'on quitte toutes sortes de préjugés ; 2? qu'en
pensant les quitter on se revét d'autres préjugés qui sont
plus préjudiciables ; 3? et que la méthode de douter de
tout, que j'ai proposée, ne peut servir à trouver aucune
vérité ».
La première desquelles est fondée sur ce que l'auteur 2E
de ce livre n'a pas considéré que le mot de préjugé ne
s'étend point à toutes les notions qui sont en notre esprit,
desquelles j'avoue qu'il est impossible de se défaire, mais
seulement à toutes les opinions que les jugements que
nous avons faits auparavant ont laissées en notre cré-
ance ; et, parce que c'est une action de la volonté que de
juger ou ne pas juger, ainsi que j'ai expliqué en son lieu,
il est évident qu'elle est en notre pouvoir ; car enfin, pour
se défaire de toute sorte de préjugés, il ne faut autre
chose que se résoudre à ne rien assurer ou nier de tout ce
qu'on avait assuré ou nié auparavant, sinon après l'avoir
derechef examiné, quoiqu'on ne laisse pas pour cela de
retenir toutes les mêmes notions en sa mémoire. J'ai dit
néanmoins qu'il y avait de la difficulté à chasser ainsi
hors de sa créance tout ce qu'on y avait mis auparavant,
partie à cause qu'il est besoin d'avoir quelque raison de
douter avant que de s'y déterminer (c'est pourquoi j'ai
proposé les principales en ma premiére Méditation), et
partie aussi à cause que, quelque résolution qu'on ait
prise de ne rien nier ni assurer, on s'en oublie aisément
426 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
par aprés si on ne l'a fortement imprimée en sa mémoire ;
c’est pourquoi j'ai désiré qu'on y pensát avec soin.
La deuxiéme objection n'est qu'une supposition mani-
festement fausse; car, encore que j'aie dit qu'il fallait
méme s'efforcer de nier les choses qu'on avait trop assu-
rées auparavant, j'ai trés expressément limité que cela ne
205 se devait faire que pendant le temps qu'on portait son
attention à chercher quelque chose de plus certain que
tout ce qu'on pourrait ainsi nier, pendant lequel il est
évident qu'on ne saurait se revétir d'aucun préjugé qui
soit préjudiciable.
La troisiéme aussi ne contient qu'une cavillation ; car,
bien qu'il soit. vrai que le doute seul ne suffit pas pour
établir aucune vérité, il ne laisse pas d’être utile à prépa-
rer l'esprit pour en établir par aprés, et c'est à cela seul
que je l'ai employé.
Contre la seconde Méditation, vos amis remarquent
six choses. La premiére est qu'en disant : Je pense, donc
je suis, l'auteur des Instances veut que je suppose cette
majeure : Celui qui pense est; et ainsi que j'aie déjà
épousé un préjugé. En quoi il abuse derechef du mot de
préjugé : car, bien qu'on en puisse donner le nom à cette
proposition lorsqu'on la profére sans attention, et qu'on
croit seulement qu'elle est vraie à cause qu'on se souvient
de l'avoir ainsi jugée auparavant, on ne peut pas dire
toutefois qu'elle soit un préjugé lorsqu'on l'examine, à
cause qu'elle parait si évidente à l'entendement qu'il ne
se saurait empécher de la croire, encore que ce soit peut-
étre la premiére fois de sa vie qu'il y pense, et que par
conséquent il n'en ait aucun préjugé. Mais l'erreur qui
est ici la plus considérable est que cet auteur suppose
que la connaissance des propositions particuliéres doit
toujours étre déduite des universelles, suivant l'ordre des
syllogismes de la dialectique ; en quoi il montre savoir
bien peu de quelle facon la vérité se doit chercher ; car il
206 est certain que pour la trouver on doit toujours commen-
cer par les notions particuliéres, pour venir aprés aux
générales, bien qu'on puisse aussi, réciproquement, ayant
LETTRE DE M. DESCARTES À M. CLERSELIER 427
trouvé les générales, en déduire d'autres particuliéres.
Ainsi, quand on enseigne à un enfant les éléments de la
géométrie, on ne lui fera point entendre en général que,
lorsque de deux quantités égales on óte des parties égales,
les restes demeurent égaux, ou que le tout est plus grand
que ses parties, si on ne lui en montre des exemples en
des cas particuliers. Et c'est faute d'avoir pris garde à
ceci que notre auteur s'est trompé en tant de faux raison-
nements dont il a grossi son livre; car il n'a fait que
composer de fausses majeures à sa fantaisie, comme si
j'en avais déduit les vérités que j'ai expliquées.
La seconde objection que remarquent ici vos amis est
que, « pour savoir qu'on pense, il faut savoir ce que c'est
que pensée; ce que je ne sais point, disent-ils, à cause
que j'ai tout nié ». Mais je n'ai nié que les préjugés, et
non point les notions, comme celles-ci, qui se connaissent
sans aucune affirmation ni négation.
La troisiéme est que «la pensée ne peut étre sans
objet; par exemple, sans le corps ». Oü il faut éviter
l'équivoque du mot de pensée, lequel on peut prendre
pour la chose qui pense, et aussi pour l'action de cette
chose ; or, je nie que la chose qui pense ait besoin d'autre
objet que de soi-méme pour exercer son action, bien
qu'elle puisse aussi l'étendre aux choses matérielles
lorsqu'elle les examine.
La quatriéme, que, « bien que j'aie une pensée de moi-
méme, je ne sais pas si cette pensée est une action corpo-
relle ou un atome qui se meut, plutót qu'une substance
immatérielle » ; où l'équivoque du nom de pensée est
répétée, et je n'y vois rien de plus, sinon une question
sans fondement, et qui est semblable à celle-ci : Vous
jugez que vous étes un homme à cause que vous aperce-
vez en vous toutes les choses à l'occasion desquelles vous
nommez hommes ceux en qui elles se trouvent ; mais que
savez-vous si vous n'étes point un éléphant plutót qu'un
homme, pour quelques autres raisons que vous ne pou-
vez apercevoir? Car, aprés que la substance qui pense a
jugé qu'elle est intellectuelle, à cause qu'elle a remarqué
428 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
en soi toutes les propriétés des substances intellectuelles,
et n'y en a pu remarquer aucune de celles qui appar-
tiennent au corps, on lui demande encore comment elle
sait si elle n'est point un corps plutót qu'une substance
immatérielle.
La cinquième objection est semblable : que, « bien que
je ne trouve point d’étendue en ma pensée, il ne s’ensuit
pas qu'elle ne soit point étendue, parce que ma pensée
n'est pas la régle de la vérité des choses ». Et aussi la
sixième, « qu'il se peut faire que la distinction que je
trouve par ma pensée entre la pensée et le corps soit
fausse ». Mais il faut particulièrement ici remarquer
l'équivoque qui est en ces mots : Ma pensée n'est pas la
régle de la vérité des choses ; car si on veut dire que ma
pensée ne doit pas être la règle des autres pour les obliger
à croire une chose à cause que je la pense vraie, j'en suis
entiérement d'accord ; mais cela ne vient point ici à pro-
208 pos, car je n'ai jamais voulu obliger personne à suivre
mon autorité ; au contraire, j'ai averti en divers lieux
qu'on ne se devait laisser persuader que par la seule évi-
dence des raisons. De plus, si on prend indifféremment
le mot de pensée pour toute sorte d'opérations de l'àme,
il est certain qu'on peut avoir plusieurs pensées des-
quelles on ne doit rien inférer touchant la vérité des
choses qui sont hors de nous ; mais cela ne vient point
aussi à propos en cet endroit, où il n'est question que des
pensées qui sont des perceptions claires et distinctes, et
des jugements que chacun doit faire à part soi ensuite de
ces perceptions. C'est pourquoi, au sens que ces mots
doivent ici étre entendus, je dis que la pensée d'un cha-
cun, c'est-à-dire la perception ou connaissance qu'il a
d'uné chose, doit étre pour lui la régle de la vérité de
cette chose, c'est-à-dire que tous les jugements qu'il en
fait doivent étre conformes à cette perception pour étre
bons ; méme touchant les vérités de la foi, nous devons
apercevoir quelque raison qui nous persuade qu'elles ont
été révélées de Dieu, avant que de nous déterminer à les
croire ; et encore que les ignorants fassent bien de suivre
LETTRE DE M. DESCARTES À M. CLERSELIER 429
le jugement des plus capables touchant les choses diffi-
ciles à connaitre, il faut néanmoins que ce soit leur per-
ception qui leur enseigne qu'ils sont ignorants, et que
ceux dont ils veulent suivre les jugements ne le sont peut-
étre pas tant ; autrement ils feraient mal de les suivre, et
ils agiraient plutót en automates ou en bétes qu'en
hommes. Ainsi, c'est l'erreur la plus absurde et la plus
exorbitante qu'un philosophe puisse admettre, que de
vouloir faire des jugements qui ne se rapportent pas aux t209
perceptions qu'il a des choses ; et toutefois je ne vois pas
comment notre auteur se pourrait excuser d'étre tombé
en cette faute en la plupart de ses objections; car il ne
veut pas que chacun s'arréte à sa propre perception, mais
il prétend qu'on doit plutót croire des opinions ou fantai-
sies qu'il lui plait nous proposer, bien qu'on ne les aper-
çoive aucunement.
Contre la troisième Méditation vos amis ont remar-
qué : « 1° que tout le monde n’expérimente pas en soi
l'idée de Dieu ; 2° que si j'avais cette idée, je la compren-
drais ; 3? que plusieurs ont lu mes raisons, qui n'en sont
point persuadés; 4? et que, de ce que je me connais
imparfait, il ne s'ensuit pas que Dieu soit ». Mais si on
prend le mot d'idée en la facon que j'ai dit trés expressé-
ment que je le prenais, sans s'excuser par l'équivoque de
ceux qui le restreignent aux images des choses matérielles
qui se forment en l'imagination, on ne saurait nier
d'avoir quelque idée de Dieu, si ce n'est qu'on dise qu'on
n'entend pas ce que signifient ces mots : /a chose la plus
parfaite que nous puissions concevoir; car c'est ce que
tous les hommes appellent Dieu. Et c'est passer à
d'étranges extrémités pour vouloir faire des objections
que d'en venir à dire qu'on n'entend pas ce que signifient
les mots qui sont les plus ordinaires en la bouche des
hommes ; outre que c'est la confession la plus impie
qu'on puisse faire que de dire de soi-méme, au sens que
j'ai pris le mot d'idée, qu'on n'en a aucune de Dieu : car
ce n'est pas seulement dire qu'on ne le connait point par 21
raison naturelle, mais aussi que, ni par la foi, ni par
430 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
aucun autre moyen, on ne saurait rien savoir de lui, parce
que si on n'a aucune idée, c'est-à-dire aucune perception
qui réponde à la signification de ce mot, Dieu, on a beau
dire qu'on croit que Dieu est, c'est le méme que si on
disait qu'on croit que rien est, ainsi on demeure dans
l'abime de l'impiété, et dans l'extrémité de l'ignorance.
Ce qu'ils ajoutent, que « si j'avais cette idée, je la com-
prendrais », est dit sans fondement : car, à cause que le
mot de comprendre signifie quelque limitation, un esprit
fini ne saurait comprendre Dieu, qui est infini ; mais cela
n'empéche pas qu'il ne l'apergoive, ainsi qu'on peut bien
toucher une montagne, encore qu'on ne la puisse
embrasser.
Ce qu'ils disent aussi de mes raisons, que « plusieurs
les ont lues sans en étre persuadés », peut aisément étre
réfuté, parce qu'il y en a quelques autres qui les ont com-
prises et en ont été satisfaits ;car on doit plus croire à
un seul qui dit, sans intention de mentir, qu'il a vu ou
compris quelque chose, qu'on ne doit faire à mille autres
qui la nient pour cela seul qu'ils ne l'ont pu voir ou com-
prendre : ainsi qu'en la découverte des antipodes on a
plutót cru au rapport de quelques matelots qui ont fait
le tour de la terre qu'à des milliers de philosophes qui
n'ont pas cru qu'elle füt ronde. Et parce qu'ils alléguent
ici les Eléments d'Euclide, comme s'ils étaient faciles à
tout le monde, je les prie de considérer qu'entre ceux
qu'on estime les plus savants en la philosophie de l'École,
il n’y en a pas un de cent qui les entende, et qu'il n'y en a
pas un de dix mille qui entende toutes les démonstrations
d'Apollonius ou d'Archiméde !,bien qu'elles soient aussi
évidentes et aussi certaines que celles d'Euclide.
Enfin, quand ils disent que « de ce que je reconnais en
moi quelque imperfection, il ne s'ensuit pas que Dieu
soit », ils ne prouvent rien ; car je ne l'ai pas immédiate-
ment déduit de cela seul sans y ajouter quelque autre
chose ; et ils me font seulement souvenir de l'artifice de
1. Voir Építre (AT, IX, 6), note.
LETTRE DE M. DESCARTES À M. CLERSELIER 431
cet auteur qui a coutume de tronquer mes raisons, et n'en
rapporter que quelques parties pour les faire paraitre
imparfaites.
Je ne vois rien, en tout ce qu'ils ont remarqué touchant
les trois autres Méditations, à quoi je n'aie amplement
répondu ailleurs, comme à ce qu'ils objectent : « 1? que
jai commis un cercle en prouvant l'existence de Dieu par
certaines notions qui sont en nous, et disant aprés qu'on
ne peut étre certain d'aucune chose sans savoir aupara-
vant que Dieu est ; 2? et que sa connaissance ne sert de
rien pour acquérir celle des vérités de mathématique ; 3?
et qu'il peut étre trompeur ». Voyez sur cela ma réponse
aux secondes objections nombre 3 et 4 et la fin de la
seconde partie de la réponse aux quatriémes.
Mais ils ajoutent à la fin une pensée que je ne sache
point que notre auteur ait écrite dans son livre
d'Instances, bien qu'elle soit fort semblable aux siennes :
« Plusieurs excellents esprits, disent-ils, croient voir clai-
rement que l'étendue mathématique, laquelle je pose
pour le principe de ma physique, n'est rien autre chose
que ma pensée, et qu'elle n'a ni ne peut avoir nulle subsis-
tance hors de mon esprit, n'étant qu'une abstraction que
je fais du corps physique ; et, partant, que toute ma phy-
sique ne peut étre qu'imaginaire et feinte, comme sont
toutes les pures mathématiques ; et que, dans la physique
réelle des choses que Dieu a créées, il faut une matière
réelle, solide, et non imaginaire. » Voilà l'objection des
objections, et l'abrégé de toute la doctrine des excellents
esprits qui sont ici allégués. Toutes les choses que nous
pouvons entendre et concevoir ne sont à leur conte que
des imaginations et des fictions de notre esprit, qui ne
peuvent avoir aucune subsistance : d’où il suit qu'il n'y a
rien que ce qu'on ne peut aucunement entendre, ni
concevoir ou imaginer, qu'on doive admettre pour vrai :
c'est-à-dire qu'il faut entiérement fermer la porte à la
raison et se contenter d’être singe ou perroquet, et non
plus homme, pour mériter d'étre mis au rang de ces excel-
lents esprits. Car si les choses qu'on peut concevoir
432 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
doivent étre estimées fausses pour cela seul qu'on les peut
concevoir, que reste-il, sinon qu'on doit seulement rece-
voir pour vraies celles qu'on ne congoit pas, et en compo-
ser sa doctrine, en imitant les autres, sans savoir
pourquoi on les imite, comme font les singes, et en ne
proférant que des paroles dont on n'entend point le sens,
comme font les perroquets ? Mais j'ai bien de quoi me
consoler, parce qu'on joint ici ma physique avec les pures
x; mathématiques, auxquelles je souhaite surtout qu'elle
ressemble.
Pour les deux questions qu'ils ajoutent aussi à la fin,
à savoir, « comment l'àme meut le corps si elle n'est point
matérielle, et comment elle peut recevoir les espéces des
objets corporels », elles me donnent seulement ici occa-
sion d'avertir que notre auteur n'a pas eu raison lorsque,
sous prétexte de me faire des objections, il m'a proposé
quantité de telles questions dont la solution n'était pas
nécessaire pour la preuve des choses que j'ai écrites, et
que les plus ignorants en peuvent plus faire en un quart
d'heure que tous les plus savants n'en sauraient résoudre
en toute leur vie ; ce qui est cause que je ne me suis pas
mis en peine de répondre à aucunes. Et celles-ci entre
autres présupposent l'explication de l'union qui est entre
l'àme et le corps, de laquelle je n'ai point encore traité.
Mais je vous dirai à vous que toute la difficulté qu'elles
contiennent ne procéde que d'une supposition qui est
fausse, et qui ne peut aucunement étre prouvée, à savoir,
que si l’âme et le corps sont deux substances de diverse
nature, cela les empéche de pouvoir agir l'une contre
l'autre; car au contraire ceux qui admettent des acci-
dents réels, comme la chaleur, la pesanteur, et semblables,
ne doutent point que ces accidents ne puissent agir
contre le corps ; et toutefois il y a plus de différence entre
eux et lui, c'est-à-dire entre des accidents et une sub-
stance, qu'il n'y a entre deux substances.
Au reste, puisque j'ai la plume en main, je remarquerai
encore ici deux des équivoques que j'ai trouvées dans ce
x livre d'Instances, parce que ce sont celles qui me
LETTRE DE M. DESCARTES À M. CLERSELIER 433
semblent pouvoir surprendre le plus aisément les lecteurs
moins attentifs ; et je désire par là vous témoigner que si
jy avais rencontré quelque autre chose que je crusse
mériter réponse, je ne l'aurais pas négligée.
La première est en la page 63, où, pour ce que j'ai dit
en un lieu que, pendant que l'àme doute de l'existence t215
de toutes les choses matérielles, elle ne se connait que
précisément, precise tantum, comme une substance
immatérielle ; et, sept ou huit lignes plus bas, pour mon-
trer que par ces mots, precise tantum, je n'entends point
une entiére exclusion ou négation, mais seulement une
abstraction des choses matérielles, j'ai dit que, nonob-
stant cela, on n'était pas assuré qu'il n'y a rien en l'àme
qui soit corporel ; bien qu'on n'y connaisse rien, on me
traite si injustement que de vouloir persuader au lecteur
qu'en disant precise tantum j'ai voulu exclure le corps, et
ainsi que je me suis contredit par aprés en disant que je
ne le voulais pas exclure. Je ne réponds rien à ce que je
suis accusé ensuite d'avoir supposé quelque chose en la
sixième Méditation que je n'avais pas prouvé auparavant,
et ainsi d'avoir fait un paralogisme; car il est facile de
reconnaitre la fausseté de cette accusation, qui n'est que
trop commune en tout ce livre, et qui me pourrait faire
soupconner que son auteur n'aurait pas agi de bonne foi, t3
si je ne connaissais son esprit, et ne croyais qu'il a été le
premier surpris par une si fausse créance.
L'autre équivoque est en la page 84, oü il veut que
distinguere et abstrahere soient la méme chose ; et toute-
fois il y a grande différence, car en distinguant une sub-
stance de ses accidents on doit considérer l'un et l'autre,
ce qui sert beaucoup à la connaitre ; au lieu que si on
sépare seulement par abstraction cette substance de ses
accidents, c'est-à-dire si on la considère toute seule sans
penser à eux, cela empéche qu'on ne la puisse si bien
connaitre à cause que c'est par les accidents que la nature
de la substance est manifestée.
434 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
Voilà, Monsieur, tout ce que je crois devoir répondre
au gros livre d'Instances ; car, bien que je satisferais peut-
étre davantage aux amis de l'auteur si je réfutais toutes
217 ses instances l'une aprés l'autre, je crois que je ne satisfe-
rais pas tant aux miens, lesquels auraient sujet de me
reprendre d'avoir employé du temps en une chose si peu
nécessaire, et ainsi de rendre maîtres de mon loisir tous
ceux qui voudraient perdre le leur à me proposer des
questions inutiles. Mais je vous remercie de vos soins.
Adieu.
SIXIÈMES OBJECTIONS
FAITES PAR DIVERS THÉOLOGIENS ET PHILOSOPHES
Aprés avoir lu avec attention vos Méditations, et les ax,
réponses que vous avez faites aux difficultés qui vous ont ns
été ci-devant objectées, il nous reste encore en l'esprit
quelques scrupules, dont il est à propos que vous nous
releviez.
Le premier est, qu'il ne semble pas que ce soit un argu-
ment fort certain de notre étre, de ce que nous pensons.
Car, pour étre certain que vous pensez, vous devez aupara-
vant savoir quelle est la nature de la pensée et de l'exis-
tence ; et, dans l'ignorance où vous êtes de ces deux choses,
comment pouvez-vous savoir que vous pensez, ou que vous
êtes ? Puis donc qu'en disant : je pense, vous ne savez pas
ce que vous dites ; et qu'en ajoutant donc je suis, vous ne
vous entendez pas non plus ; que méme vous ne savez pas
si vous dites ou si vous pensez quelque chose, étant pour
cela nécessaire que vous connaissiez que vous savez ce que
vous dites, et derechef que vous sachiez que vous connaissez
que vous savez ce que vous dites, et ainsi jusques à l'infini,
il est évident que vous ne pouvez pas savoir si vous étes, ou
méme si vous pensez.
Mais, pour venir au second scrupule, lorsque vous
dites : je pense, donc je suis, ne pourrait-on pas dire que
vous vous trompez, que vous ne pensez point, mais que
vous étes seulement remué, et que ce que vous attribuez à
la pensée n'est rien autre chose qu'un mouvement corporel ?
personne n'ayant encore pu comprendre votre raisonne-
ment, par lequel vous prétendez avoir démontré qu'il n'y a
436 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
point de mouvement corporel qui puisse légitimement étre
appelé du nom de pensée. Car pensez-vous avoir tellement
coupé et divisé, par le moyen de votre analyse, tous les
mouvements de votre matiére subtile, que vous soyez
assuré, et que vous nous puissiez persuader, à nous qui
sommes trés attentifs et qui pensons étre assez clair-
voyants, qu'il y a de la répugnance que nos pensées soient
répandues dans ces mouvements corporels ?
Le troisième scrupule n'est point différent du second ;
car, bien que quelques Pères de l'Eglise aient cru, avec tous
les platoniciens, que les anges étaient corporels, d'ou vient
que le Concile de Latran a conclu qu'on les pouvait
peindre, et qu'ils aient eu la méme pensée de l'áme raison-
nable, que quelques-uns d'entre eux ont estimé venir de
pére à fils, ils ont néanmoins dit que les anges et que les
ámes pensaient ; ce qui nous fait croire que leur opinion
était que la pensée se pouvait faire par des mouvements
corporels, ou que les anges n'étaient eux-mémes que des
mouvements corporels, dont ils ne distinguaient point la
pensée. Cela se peut aussi confirmer par les pensées qu'ont
les singes, les chiens et les autres animaux, et de vrai, les
chiens aboient en dormant, comme s'ils poursuivaient des
lièvres ou des voleurs ; ils savent aussi fort bien, en veillant,
qu'ils courent, et en révant, qu'ils aboient, quoique nous
reconnaissions avec vous qu'il n'y a rien en eux qui soit
distingué du corps. Que si vous dites que les chiens ne
savent pas qu ils courent, ou qu'ils pensent, outre que vous
le dites sans le prouver, peut-étre est-il vrai qu'ils font de
nous un pareil jugement, à savoir, que nous ne savons pas
si nous courons, ou si nous pensons, lorsque nous faisons
l'une ou l'autre de ces actions. Car enfin vous ne voyez pas
quelle est la façon intérieure d'agir qu'ils ont en eux, non
plus qu'ils ne voient pas quelle est la vótre; et il s'est
trouvé autrefois de grands personnages, et s'en trouvent
encore aujourd'hui, qui ne dénient pas la raison aux bêtes.
Et tant s'en faut que nous puissions nous persuader que
toutes leurs opérations puissent étre suffisamment expli-
quées par le moyen de la mécanique, sans leur attribuer ni
SIXIÈMES OBJECTIONS 437
sens, ni âme, ni vie, qu'au contraire nous sommes prêts de
soutenir, au dédit de ce que l'on voudra, que c'est une chose
tout à fait impossible et méme ridicule. Et enfin, s'il est
vrai que les singes, les chiens et les éléphants agissent de
cette sorte dans toutes leurs opérations, il s'en trouvera
plusieurs qui diront que toutes les actions de l'homme sont
aussi semblables à celles des machines, et qui ne voudront
plus admettre en lui de sens ni d'entendement ; vu que, si
la faible raison des bétes différe de celle de l'homme, ce
n'est que par le plus et le moins, qui ne change point la
nature des choses.
Le quatriéme scrupule est touchant la science d'un
athée, laquelle il soutient étre trés certaine, et méme, selon
votre régle, trés évidente, lorsqu'il assure que, si de choses
égales on óte choses égales, les restes seront égaux ; ou
bien que les trois angles d'un triangle rectiligne sont égaux
à deux droits, et autres choses semblables ; puisqu'il ne
peut penser à ces choses sans croire qu'elles sont trés cer-
taines. Ce qu'il maintient étre si véritable, qu'encore bien
qu'il n'y eüt point de Dieu, ou méme qu'il füt impossible
qu'il y en eût, comme il s'imagine, il ne se tient pas moins 220>
assuré de ces vérités, que si en effet il y en avait un qui
existát. Et de fait, il nie qu'on lui puisse jamais rien objec-
ter qui lui cause le moindre doute ; car que lui objectez-
vous ? que, s'il y a un Dieu, il le peut décevoir ? mais il
vous soutiendra qu'il n'est pas possible qu'il puisse jamais
être en cela déçu, quand méme Dieu y emploierait toute sa
puissance.
De ce scrupule en naît un cinquième, qui prend sa force
de cette déception que vous voulez dénier entiérement à
Dieu. Car, si plusieurs théologiens sont dans ce sentiment,
que les damnés, tant les anges que les hommes, sont conti-
nuellement déçus par l'idée que Dieu leur a imprimée d'un
feu dévorant, en sorte qu'ils croient fermement, et s'ima-
ginent voir et ressentir effectivement, qu'ils sont tourmen-
tés par un feu qui les consume, quoiqu'en effet il n'y en ait
point, Dieu ne peut-il pas nous décevoir par de semblables
438 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
espèces |, et nous imposer continuellement, imprimant sans
cesse dans nos ámes de ces fausses et trompeuses idées ?
en sorte que nous pensions voir trés clairement, et toucher
de chacun de nos sens, des choses qui toutefois ne sont rien
hors de nous, étant véritable qu'il n'y a point de ciel, point
d'astres, point de terre, et que nous n'avons point de bras,
point de pieds, point d'yeux, etc. Et certes, quand il en
userait ainsi, il ne pourrait étre blámé d'injustice, et nous
n'aurions aucun sujet de nous plaindre de lui, puisqu' étant
le Souverain Seigneur de toutes choses, il peut disposer de
tout comme il lui plaît; vu principalement qu'il semble
avoir droit de le faire pour abaisser l'arrogance des
hommes, chátier leurs crimes, ou punir le péché de leur
premier pére, ou pour d'autres raisons qui nous sont incon-
nues. Et de vrai, il semble que cela se confirme par ces
lieux de l'Écriture, qui prouvent que l'homme ne peut rien
savoir, comme il paraît par ce texte de l'Apótre à la pre-
miére aux Corinth., chapitre 8, verset 2 : Quiconque
estime savoir quelque chose, ne connait pas encore ce
qu'il doit savoir ni comment il doit savoir; et par celui
de l'Ecclésiaste chapitre 8, verset 17 : Pai reconnu que,
de tous les ouvrages de Dieu qui se font sous le soleil,
l'homme n'en peut rendre aucune raison, et que, plus il
s'efforcera d'en trouver, d'autant moins il en trouvera;
méme s'il dit en savoir quelques-unes, il ne les pourra
trouver. Or, que le Sage ait dit cela pour des raisons müre-
ment considérées, et non point à la háte et sans y avoir
bien pensé, cela se voit par le contenu de tout le Livre, et
principalement où il traite la question de l'âme, que vous
soutenez étre immortelle. Car, au chapitre 3, verset 19, il
dit : Que l'homme et la jument passent de méme fagon ;
et afin que vous ne disiez pas que cela se doit entendre
seulement du corps, il ajoute, un peu aprés, que l'homme
221 n'a rien de plus que la jument ; et venant à parler de
l'esprit méme de l'homme, il dit qu'il n'y a personne qui
sache s'il monte en haut, c'est-à-dire s'il est immortel, ou
1. Voir Réponses aux Quatriémes Objections (AT, IX, 192), note.
SIXIÈMES OBJECTIONS 439
si, avec ceux des autres animaux, il descend en bas, c'est-
à-dire s'il se corrompt. Et ne dites point qu'il parle en ce
lieu-là en la personne des impies : autrement il aurait dû
en avertir, et réfuter ce qu'il avait auparavant allégué. Ne
pensez pas aussi vous excuser, en renvoyant aux théologiens
d'interpréter l'Ecriture; car, étant chrétien comme vous
étes, vous devez étre prét de répondre et de satisfaire à
tous ceux qui vous objectent quelque chose contre la foi,
principalement quand ce qu'on vous objecte choque les
principes que vous voulez établir.
Le sixième scrupule vient de l'indifférence du jugement,
ou de la liberté, laquelle tant s'en faut que, selon votre
doctrine, elle rende le franc arbitre plus noble et plus par-
fait, qu'au contraire c'est dans l'indifférence que vous met-
tez son imperfection ; en sorte que, tout autant de fois que
l'entendement connaît clairement et distinctement les
choses qu'il faut croire, qu'il faut faire, ou qu'il faut
omettre, la volonté pour lors n'est jamais indifférente. Car
ne voyez-vous pas que par ces principes vous détruisez
entiérement la liberté de Dieu, de laquelle vous ótez l'indif-
férence, lorsqu'il crée ce monde-ci plutót qu'un autre, ou
lorsqu'il n'en crée aucun ? étant néanmoins de la foi de
croire que Dieu a été de toute éternité indifférent à créer
un monde ou plusieurs, ou méme à n'en créer pas un. Et
qui peut douter que Dieu n'ait toujours vu trés clairement
toutes les choses qui étaient à faire ou à laisser ? Si bien
que l'on ne peut pas dire que la connaissance trés claire
des choses et leur distincte perception óte l'indifférence du
libre arbitre, laquelle ne conviendrait jamais avec la liberté
de Dieu, si elle ne pouvait convenir avec la liberté humaine,
étant vrai que les essences des choses, aussi bien que celles
des nombres, sont indivisibles et immuables ; et partant,
l'indifférence n'est pas moins comprise dans la liberté du
franc arbitre de Dieu, que dans la liberté du franc arbitre
des hommes.
Le septième scrupule sera de la superficie, en laquelle
ou par le moyen de laquelle vous dites que se font tous les
sentiments. Car nous ne voyons pas comment il se peut
440 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
faire qu'elle ne soit point partie des corps qui sont aperçus,
ni de l'air, ou des vapeurs, ni méme l'extrémité d'aucune
de ces choses ; et nous n'entendons pas bien encore com-
ment vous pouvez dire qu'il n'y a point d'accidents réels,
de quelque corps ou substance que ce soit, qui puissent par
la toute-puissance de Dieu étre séparés de leur sujet, et
exister sans lui, et qui véritablement existent ainsi au Saint
Sacrement de l'autel. Toutefois nos docteurs n'ont pas
occasion de s'émouvoir beaucoup, jusqu'à ce qu'ils aient vu
222 si, dans cette physique que vous nous promettez, vous aurez
suffisamment démontré toutes ces choses ; il est vrai qu'ils
ont de la peine à croire qu'elle nous les puisse si clairement
proposer, que nous les devions désormais embrasser, au
préjudice de ce que l'antiquité nous en a appris.
La réponse que vous avez faite aux cinquiémes objec-
tions a donné lieu au huitiéme scrupule. Et de vrai, com-
ment se peut-il faire que les vérités géométriques ou
métaphysiques, telles que sont celles dont vous avez fait
mention en ce lieu-là, soient immuables et éternelles, et que
néanmoins elles dépendent de Dieu ? Car en quel genre de
cause peuvent-elles dépendre de lui ? Et comment aurait-il
pu faire que la nature du triangle ne fát point ? ou qu'il
n'eüt pas été vrai, de toute éternité, que deux fois quatre
fussent huit ? ou qu'un triangle n'eát pas trois angles? Et
partant, ou ces vérités ne dépendent que du seul entende-
ment, lorsqu'il pense, ou elles dépendent de l'existence des
choses mémes, ou bien elles sont indépendantes : vu qu'il
ne semble pas possible que Dieu ait pu faire qu'aucune de
ces essences ou vérités ne füt pas de toute éternité.
Enfin le neuviéme scrupule nous semble fort pressant,
lorsque vous dites qu'il faut se défier des sens, et que la
certitude de l'entendement est beaucoup plus grande que la
leur. Car comment cela pourrait-il étre, si l'entendement
méme n'a point d'autre certitude que celle qu'il emprunte
des sens bien disposés ? Et de fait, ne voit-on pas qu'il ne
peut corriger l'erreur d'aucun de nos sens, si, première-
ment, un autre ne l'a tiré de l'erreur où il était lui-même ?
Par exemple, un báton paraít rompu dans l'eau à cause de
SIXIÈMES OBJECTIONS 441
la réfraction : qui corrigera cette erreur ? sera-ce l'entende-
ment ? point du tout, mais le sens du toucher. Il en est de
méme de tous les autres. Et partant, si une fois vous pouvez
avoir tous vos sens bien disposés, et qui vous rapportent
toujours la méme chose, tenez pour certain que vous
acquerrez par leur moyen la plus grande certitude dont un
homme soit naturellement capable. Que si vous vous fiez
par trop aux raisonnements de votre esprit, assurez-vous
d'étre souvent trompé ; car il arrive assez ordinairement
que notre entendement nous trompe en des choses qu'il
avait tenues pour indubitables.
Voilà en quoi consistent nos principales difficultés ; à
quoi vous ajouterez aussi quelque régle certaine et des
marques infaillibles, suivant lesquelles nous puissions
connaítre avec certitude, quand nous concevons une chose
si parfaitement sans l'autre, qu'il soit vrai que l'une soit
tellement distincte de l'autre, qu'au moins par la toute-
puissance de Dieu elles puissent subsister séparément :
c'est-à-dire, en un mot, que vous nous enseigniez comment
nous pourrons clairement, distinctement et certainement e223
connaítre que cette distinction, que notre entendement
forme, ne prend point son fondement dans notre esprit,
mais dans les choses mémes. Car, lorsque nous contem-
plons l'immensité de Dieu, sans penser à sa justice, ou que
nous faisons réflexion sur son existence, sans penser au
Fils ou au Saint-Esprit, ne concevons-nous pas parfaite-
ment cette existence, ou Dieu méme existant, sans ces deux
autres personnes, qu'un infidéle peut avec autant de raison
nier de la divinité, que vous en avez de dénier au corps
l'esprit ou la pensée ? Tout ainsi donc que celui-là conclu-
rait mal, qui dirait que le Fils et que le Saint-Esprit sont
essentiellement distingués du Pére, ou qu'ils peuvent étre
séparés de lui. De méme on ne vous concédera jamais que
la pensée, ou plutót que l'esprit humain, soit réellement
distingué du corps, quoi que vous conceviez clairement l'un
sans l'autre, et que vous puissiez nier l'un de l'autre, et
méme que vous reconnaissiez que cela ne se fait point par
aucune abstraction de votre esprit. Mais certes, si vous
442 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
satisfaites pleinement à toutes ces difficultés, vous devez
étre assuré qu'il n'y aura plus rien qui puisse faire ombrage
à nos théologiens.
ADDITION
J'ajouterai ici ce que quelques autres m'ont proposé,
afin de n'avoir pas besoin d'y répondre séparément ; car
leur sujet est presque semblable.
Des personnes de trés bon esprit, et de rare doctrine,
m'ont fait les trois questions suivantes :
La premiére est : comment nous pouvons étre assurés
que nous avons l'idée claire et distincte de notre áme.
La seconde : comment nous pouvons étre assurés que
cette idée est tout à fait différente des autres choses.
La troisième : comment nous pouvons être assurés
qu'elle n'a rien en soi de ce qui appartient au corps.
Ce qui suit m'a aussi été envoyé avec ce titre :
DES PHILOSOPHES ET GÉOMÉTRES
À MONSIEUR DESCARTES
Monsieur,
Quelque soin que nous prenions à examiner si l'idée que
nous avons de notre esprit, c'est-à-dire, si la notion ou le
224 concept de l'esprit humain ne contient rien en soi de corpo-
rel, nous n'osons pas néanmoins assurer que la pensée ne
puisse en aucune façon convenir au corps agité par de
secrets mouvements. Car, voyant qu'il y a certains corps
qui ne pensent point, et d'autres qui pensent, comme ceux
des hommes et peut-étre des bétes, ne passerions-nous pas
auprés de vous pour des sophistes, et ne nous accuseriez-
vous pas de trop de témérité, si, nonobstant cela, nous vou-
lions conclure qu'il ny a aucun corps qui pense ? Nous
avons méme de la peine à ne pas croire que vous auriez eu
raison de vous moquer de nous, si nous eussions les pre-
miers forgé cet argument qui parle des idées, et dont vous
vous servez pour la preuve d'un Dieu et de la distinction
SIXIÈMES OBJECTIONS 443
réelle de l'esprit d'avec le corps, et que vous l'eussiez
ensuite fait passer par l'examen de votre analyse. Il est vrai
que vous paraissez en étre si fort prévenu et préoccupé,
qu'il semble que vous vous soyez vous-méme mis un voile
devant l'esprit, qui vous empéche de voir que toutes les
opérations et propriétés de l'àme, que vous remarquez étre
en vous, dépendent purement des mouvements du corps ;
ou bien défaites le neud qui, selon votre jugement, tient
nos esprits enchaínés, et les empêche de s'élever au-dessus
du corps.
Le neud que nous trouvons en ceci est que nous compre-
nons fort bien que 2 et 3 joints ensemble font le nombre de
5, et que, si de choses égales on óte choses égales, les restes
seront égaux : nous sommes convaincus par ces vérités et
par mille autres, aussi bien que vous ; pourquoi donc ne
sommes-nous pas pareillement convaincus par le moyen de
vos idées, ou méme par les nótres, que l'àme de l'homme
est réellement distincte du corps, et que Dieu existe ? Vous
direz peut-étre que vous ne pouvez pas nous mettre cette
vérité dans l'esprit, si nous ne méditons avec vous ; mais
nous avons à vous répondre que nous avons lu plus de sept
fois vos Méditations avec une attention d'esprit presque
semblable à celle des anges, et que néanmoins nous ne
sommes pas encore persuadés. Nous ne pouvons pas toute-
fois nous persuader que vous veuillez dire que, tous tant
que nous sommes, nous avons l'esprit stupide et grossier
comme des bétes, et du tout inhabile pour les choses méta-
physiques, auxquelles il y a trente ans que nous nous exer-
cons, plutót que de confesser que les raisons que vous avez
tirées des idées de Dieu et de l'esprit, ne sont pas d'un si
grand poids et d'une telle autorité, que les hommes savants,
qui táchent, autant qu'ils peuvent, d'élever leur esprit au-
dessus de la matiére, s'y puissent et s'y doivent entiérement
soumettre.
Au contraire, nous estimons que vous confesserez le
méme avec nous, si vous voulez vous donner la peine de
relire vos Méditations avec le méme esprit, et les passer »s
par le méme examen que vous feriez si elles vous avaient
444 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
été proposées par une personne ennemie. Enfin, puisque
nous ne connaissons point jusqu'où se peut étendre la vertu
des corps et de leurs mouvements, vu que vous confessez
vous-méme qu'il n'y a personne qui puisse savoir tout ce
que Dieu a mis ou peut mettre dans un sujet, sans une
révélation particulière de sa part, d'où pouvez-vous avoir
appris que Dieu n'ait point mis cette vertu et propriété dans
quelques corps, que de penser, de douter, etc. ?
Ce sont là, Monsieur, nos arguments, ou, si vous aimez
mieux, nos préjugés, auxquels si vous apportez le reméde
nécessaire, nous ne saurions vous exprimer de combien de
gráces nous vous serons redevables, ni quelle sera l'obliga-
tion que nous vous aurons, d'avoir tellement défriché notre
esprit, que de l'avoir rendu capable de recevoir avec fruit
la semence de votre doctrine. Dieu veuille que vous en puis-
siez venir heureusement à bout, et nous le prions qu'il lui
plaise donner cette récompense à votre piété, qui ne vous
permet pas de rien entreprendre, que vous ne sacrifiez
entièrement à sa gloire.
RÉPONSES DE .'AUTEUR
AUX SIXIÈMES OBJECTIONS FAITES PAR DIVERS
THÉOLOGIENS, PHILOSOPHES ET GÉOMÈTRES
1. C'est une chose trés assurée que personne ne peut
être certain s’il pense et s’il existe, si, premièrement, il ne
connaît la nature de la pensée et de l’existence. Non que
pour cela il soit besoin d'une science réfléchie, ou acquise
par une démonstration, et beaucoup moins de la science
de cette science, par laquelle il connaisse qu'il sait, et
derechef qu'il sait qu'il sait, et ainsi jusqu'à l'infini, étant
impossible qu'on en puisse jamais avoir une telle
d'aucune chose que ce soit ; mais il suffit qu'il sache cela
par cette sorte de connaissance intérieure qui précède
toujours l’acquise, et qui est si naturelle à tous les
hommes, en ce qui regarde la pensée et l'existence, que,
bien que peut-étre étant aveuglés par quelques préjugés,
et plus attentifs au son des paroles qu'à leur véritable
signification, nous puissions feindre que nous ne l'avons
point, il est néanmoins impossible qu'en effet nous ne
l'ayons Ainsi donc, lorsque quelqu'un apergoit qu'il
pense et que de là il suit trés évidemment qu'il existe,
encore qu'il ne se soit peut-étre jamais auparavant mis
en peine de savoir ce que c'est que la pensée et que l'exis-
tence, il ne se peut faire néanmoins qu'il ne les connaisse
assez l’une et l’autre pour être en cela pleinement
satisfait.
2. Il est aussi du tout impossible, que celui qui d'un
cóté sait qu'il pense, et qui d'ailleurs connait ce que c'est
que d'étre agité par des mouvements, puisse jamais croire
446 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
qu'il se trompe, et qu'en effet il ne pense point, mais qu'il
est seulement remué. Car, ayant une idée ou notion toute
autre de la pensée que du mouvement corporel, il faut de
nécessité qu'il congoive l'un comme différent de l'autre ;
quoique, pour s'étre trop accoutumé à attribuer à un
méme sujet plusieurs propriétés différentes, et qui n'ont
entre elles aucune affinité, il se puisse faire qu'il révoque
en doute, ou méme qu'il assure, que c'est en lui la méme
chose de penser et d’être mû. Or il faut remarquer que
les choses dont nous avons différentes idées peuvent étre
prises en deux façons pour une seule et méme chose :
C'est à savoir, ou en unité et identité de nature, ou seule-
ment en unité de composition. Ainsi, par exemple, il est
bien vrai que l'idée de la figure n'est pas la méme que
celle du mouvement ; que l'action par laquelle j'entends
est conçue sous une autre idée que celle par laquelle je
veux ; que la chair et les os ont des idées différentes; et
que lidée de la pensée est toute autre que celle de l'exten-
sion. Et néanmoins nous concevons fort bien que la
méme substance, à qui la figure convient, est aussi
capable de mouvement, de sorte qu'étre figuré et étre
mobile n'est qu'une méme chose en unité de nature ;
comme aussi n'est-ce qu'une méme chose, en unité de
nature, qui veut et qui entend. Mais il n'en est pas ainsi
de la substance que nous considérons sous la forme d'un
os, et de celle que nous considérons sous la forme de
chair : ce qui fait que nous ne pouvons pas les prendre
pour une méme chose en unité de nature, mais seulement
en unité de composition, en tant que c'est un méme ani-
mal qui a de la chair et des os. Maintenant la question
est de savoir si nous concevons que la chose qui pense et
celle qui est étendue, soient une méme chose en unité de
nature, en sorte que nous trouvions qu'entre la pensée et
l'extension, il y ait une pareille connexion et affinité que
nous remarquons entre le mouvement et la figure,
l'action de l'entendement et celle de la volonté ; ou plutót
si elles ne sont pas appelées une en unité de composition,
en tant qu'elles se rencontrent toutes deux en un méme
SIXIÈMES RÉPONSES 447
homme, comme des os et de la chair en un méme animal.
Et pour moi, c'est là mon sentiment ; car la distinction
ou diversité que je remarque entre la nature d'une chose
étendue et celle d'une chose qui pense, ne me parait pas
moindre que celle qui est entre des os et de la chair.
Mais pour ce qu'en cet endroit on se sert d'autorités
pour me combattre, je me trouve obligé, pour empêcher
qu'elles ne portent aucun préjudice à la vérité, de
répondre à ce qu'on m'objecte (que personne n'a encore
pu comprendre ma démonstration), qu'encore bien qu'il y
en ait fort peu qui l'aient soigneusement examinée, il s'en
trouve néanmoins quelques-uns qui se persuadent de
l'entendre, et qui s'en tiennent entiérement convaincus.
Et comme on doit ajouter plus de foi à un seul témoin
qui, aprés avoir voyagé en Amérique, nous dit qu'il a vu
des antipodes, qu'à mille autres qui ont nié ci-devant
qu'il y en eüt, sans en avoir aucune raison, sinon qu'ils
ne le savaient pas : de méme ceux qui pésent comme il
faut la valeur des raisons, doivent faire plus d'état de
l'autorité d'un seul homme, qui dit entendre fort bien
une démonstration, que de celle de mille autres qui
disent, sans raison, qu'elle n'a pu encore étre comprise
de personne. Car, bien qu'ils ne l'entendent point, cela
|| ne fait pas que d'autres ne la puissent entendre ; et parce
|| qu'en inférant l'un de l'autre, ils font voir qu'ils ne sont
|| pas assez exacts dans leurs raisonnements, il semble que
| leur autorité ne doive pas être beaucoup considérée.
|. Enfin, à la question qu'on me propose en cet endroit,
| savoir : si j'ai tellement coupé et divisé par le moyen de
| mon analyse tous les mouvements de ma matiére subtile,
|| que non seulement je sois assuré, mais méme que je puisse
|faire connaître à des personnes trés attentives, et qui
|pensent étre assez clairvoyantes, qu'il y a de la répugnance
que nos pensées soient répandues dans des mouvements
| corporels, c'est-à-dire, comme je l'estime, que nos pensées
soient une même chose avec des mouvements corporels,
448 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
je réponds que, pour mon particulier, j'en suis trés cer-
tain, mais que je ne me promets pas pour cela de le pou-
voir persuader aux autres, quelque attention qu'ils y
apportent et quelque capacité qu'ils pensent avoir, au
moins tandis qu'ils n'appliqueront leur esprit qu'aux
choses qui sont seulement imaginables, et non pointà
celles qui sont purement intelligibles : comme il est aisé
de voir que ceux-là font, qui s'imaginent que toute la
distinction et différence qui est entre la pensée et le mou-
vement, se doit entendre par la dissection de quelque
matiére subtile. Car cela ne se peut entendre, sinon
lorsqu'on considère que les idées d'une chose qui pense,
et d'une chose étendue ou mobile, sont entiérement
diverses et indépendantes l'une de l'autre, et qu'il répu-
gne que des choses que nous concevons clairement et dis-
tinctement étre diverses et indépendantes, ne puissent pas
étre séparées, au moins par la toute-puissance de Dieu;
de sorte que, tout autant de fois que nous les rencontrons
ensemble dans un méme sujet, comme la pensée et le
mouvement corporel dans un méme homme, nous ne
devons pas pour cela estimer qu'elles soient une méme
chose en unité de nature, mais seulement en unité de
composition.
3. Ce qui est ici rapporté des platoniciens et de leurs
sectateurs, est aujourd'hui tellement décrié par toute
l'Église catholique, et communément par tous les philo-
sophes, qu'on ne doit plus s'y arréter. D'ailleurs il est
bien vrai que le Concile de Latran a conclu qu'on pou-
vait peindre les anges, mais il n'a pas conclu pour cela
qu'ils fussent corporels. Et quand en effet on les croirait
étre tels; on n'aurait pas raison pour cela de penser que
leurs esprits fussent plus inséparables de leurs corps que
ceux des hommes ; et quand on voudrait aussi feindre
que l'àme humaine viendrait de pére à fils, on ne pourrait
pas pour cela conclure qu'elle füt corporelle, mais seule-
ment que, comme nos corps prennent leur naissance de
ceux de nos parents, de méme nos àmes procéderaient
des leurs. Pour ce qui est des chiens et des singes, quand
SIXIÈMES RÉPONSES 449
je leur attribuerais la pensée, il ne s'ensuivrait pas de là
que l'àme humaine n'est point distincte du corps, mais
plutót que dans les autres animaux les esprits et les corps
sont aussi distingués : ce que les mémes platoniciens,
dont on nous vantait tout maintenant l'autorité, ont
estimé avec Pythagore, comme leur métempsycose fait
assez connaitre. Mais pour moi, je n'ai pas seulement dit
que dans les bêtes il n'y avait point de pensée, ainsi qu'on
me veut faire accroire, mais outre cela je l'ai prouvé par
des raisons qui sont si fortes, que jusques à présent je
n'ai vu personne qui ait rien opposé de considérable à
l'encontre. Et ce sont plutót ceux qui assurent que les
chiens savent en veillant qu'ils courent, et méme en dor-
mant qu'ils aboient, et qui en parlent comme s'ils étaient
d'intelligence avec eux, et qu'ils vissent tout ce qui se
passe dans leurs cœurs, lesquels ne prouvent rien de ce
qu'ils disent. Car bien qu'ils ajoutent : qu'ils ne peuvent
pas se persuader que les opérations des bétes puissent étre
suffisamment expliquées par le moyen de la mécanique,
-sans leur attribuer ni sens, ni áme, ni vie (c'est-à-dire, selon
que je l'explique, sans la pensée ; car je ne leur ai jamais
| dénié ce que vulgairement on appelle vie, âme corporelle,
et sens organique), qu'au contraire ils veulent soutenir, au
. dédit de ce que l'on voudra, que c'est une chose tout à fait
impossible et méme ridicule, cela néanmoins ne doit pas
être pris pour une preuve : car il n'y a point de proposi-
|tion si véritable, dont on ne puisse dire en méme façon 229
|qu'on ne se la saurait persuader ; et méme ce n'est point
la coutume d'en venir aux gageures, que lorsque les
|preuves nous manquent ; et, puisqu'on a vu autrefois de
|grands hommes qui se sont moqués, d'une façon presque
| pareille, de ceux qui soutenaient qu'il y avait des anti-
|podes, j'estime qu'il ne faut pas légèrement tenir pour
| faux tout ce qui semble ridicule à quelques autres.
Enfin, ce qu'on ajoute ensuite : qu'il s'en trouvera plu-
| sieurs qui diront que toutes les actions de l'homme sont
| semblables à celles des machines, et qui ne voudront plus
admettre en lui de sens ni d'entendement, s'il est vrai que
450 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
les singes, les chiens et les éléphants agissent aussi comme
des machines en toutes leurs opérations, n'est pas aussi
une raison qui prouve rien, si ce n'est peut-étre qu'il y a
des hommes qui congoivent les choses si confusément,
et qui s'attachent avec tant d'opiniátreté aux premières
opinions qu'ils ont une fois conçues, sans les avoir jamais
bien examinées, que, plutót que de s'en départir, ils nie-
ront qu'ils aient en eux-mémes les choses qu'ils expéri-
mentent y étre. Car, de vrai, il ne se peut pas faire que
nous n'expérimentions tous les jours en nous-mémes que
nous pensons; et partant, quoi qu'on nous fasse voir
qu'il n'y a point d'opérations dans les bétes qui ne se
puissent faire sans la pensée, personne ne pourra de là
raisonnablement inférer qu'il ne pense donc point, si ce
n'est celui qui, ayant toujours supposé que les bêtes
pensent comme nous, et pour ce sujet s'étant persuadé
qu'il n'agit point autrement qu'elles, se voudra tellement
opiniâtrer à maintenir cette proposition : l’homme et la
bête opèrent d'une même façon, que, lorsqu'on viendra à
lui montrer que les bêtes ne pensent point, il aimera
mieux se dépouiller de sa propre pensée (laquelle il ne
peut toutefois ne pas connaître en soi-même par une
expérience continuelle et infaillible !) que de changer
cette opinion, qu'il agit de méme façon que les bêtes. Je
ne puis pas néanmoins me persuader qu'il y ait beaucoup
de ces esprits ;mais Je m'assure qu'il s'en trouvera bien
davantage qui, si on leur accorde que la pensée n'est point
distinguée du mouvement corporel, soutiendront (et certes
avec plus de raison) qu'elle se rencontre dans les bétes
aussi bien que dans les hommes, puisqu'ils verront en
elles les mémes mouvements corporels que dans nous;
et, ajoutant à cela que la différence, qui n'est que selon le
plus ou le moins, ne change point la nature des choses, bien
que peut-étre ils ne fassent pas les bétes si raisonnables
que les hommes, ils auront néanmoins occasion de croire
1. Cette parenthèse traduit le latin : cujus non potest non esse sibi
conscius, dont il ne peut pas ne pas avoir en lui-méme conscience.
SIXIÈMES RÉPONSES 45]
qu'il y a en elles des esprits de semblable espéce que les
| nótres.
4. Pour ce qui regarde la science d'un athée, il est aisé
de montrer qu'il ne peut rien savoir avec certitude et
| assurance ; car, comme j'ai déjà dit ci-devant, d'autant
moins puissant sera celui qu'il reconnaitra pour l'auteur
de son étre, d'autant plus aurait-il occasion de douter si
sa nature n'est point tellement imparfaite qu'il se trompe,
méme dans les choses qui lui semblent trés évidentes ; et
jamais il ne pourra étre délivré de ce doute, si, premiére-
ment, il ne reconnait qu'il a été créé par un vrai Dieu,
principe de toute vérité, et qui ne peut étre trompeur.
5. Et on peut voir clairement qu'il est impossible que
Dieu soit trompeur, pourvu qu'on veuille considérer que
la forme ou l'essence de la tromperie est un non-étre, vers
lequel jamais le souverain étre ne se peut porter. Aussi
tous les théologiens sont-ils d'accord de cette vérité,
qu'on peut dire être la base et le fondement de la religion
chrétienne, puisque toute la certitude de sa foi en dépend.
Car comment pourrions-nous ajouter foi aux choses
que Dieu nous a révélées, si nous pensions qu'il nous
trompe quelquefois ? Et bien que la commune opinion
des théologiens soit que les damnés sont tourmentés
par le feu des enfers, néanmoins leur sentiment n'est pas
pour cela, qu'ils sont déçus par une fausse idée que Dieu
leur a imprimée d'un feu qui les consume, mais plutót
qu'ils sont véritablement tourmentés par le feu ; parce
que, comme l'esprit d'un homme vivant, bien qu'il ne soit
| pas corporel, est néanmoins détenu! dans le corps, ainsi
Dieu, par sa toute-puissance, peut aisément faire qu'il
souffre les atteintes du feu corporel aprés sa mort, etc.
(Voyez le Maitre des Sentences ?, Lib. 4, Dist. 44.) Pour
ce qui est des lieux de l'Ecriture, je ne juge pas que je
1. Le latin dit : tenetur naturaliter, il est naturellement détenu.
2. Nom traditionnellement donné à Pierre Lombard (XII° siècle),
auteur de quatre livres de Sentences approuvés par le Concile de Latran
et trés souvent commentés dans l'Ecole.
452 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
sois obligé d'y répondre, si ce n'est qu'ils semblent
contraires à quelque opinion qui me soit particulière ; car
lorsqu'ils ne s'attaquent pas à moi seul, mais qu'on les
propose contre les opinions qui sont communément
reçues de tous les chrétiens, comme sont celles que l'on
impugne en ce lieu-ci, par exemple : que nous pouvons
savoir quelque chose, et que l'àme de l'homme n'est pas
semblable à celle des animaux ; je craindrais de passer
pour présomptueux, si je n’aimais pas mieux me conten-
ter des réponses qui ont déjà été faites par d'autres, que
d'en rechercher de nouvelles ;vu que je n'ai jamais fait
profession de l'étude de la théologie, et que je ne m'y suis
appliqué qu'autant que j'ai cru qu'elle était nécessaire
pour ma propre instruction, et enfin que je ne sens point
en moi d'inspiration divine, qui me fasse juger capable
de l'enseigner. C'est pourquoi je fais ici ma déclaration,
que désormais je ne répondrai plus à de pareilles objec-
tions.
231 Mais je ne laisserai pas d'y répondre encore pour cette
fois, de peur que mon silence ne donnát occasion à
quelques-uns de croire que je m'en abstiens faute de pou-
voir donner des explications assez commodes aux lieux
de l'Ecriture que vous proposez. Je dis donc, première-
ment, que le passage de saint Paul de la première aux
Corinth., Chap. 8, vers. 2, se doit seulement entendre de
la science qui n'est pas jointe avec la charité, c'est-à-dire
de la science des athées : parce que quiconque connait
Dieu comme il faut, ne peut pas être sans amour pour
lui, et n'avoir point de charité. Ce qui se prouve, tant par
ces paroles qui précédent immédiatement : /a science
enfle, mais la charité édifie, que par celles qui suivent un
peu aprés : que si quelqu'un aime Dieu, icelui (à savoir
Dieu) est connu de lui. Car ainsi l'Apótre ne dit pas qu'on
ne puisse avoir aucune science, puisqu'il confesse que
ceux qui aiment Dieu le connaissent, c'est-à-dire qu'ils
ont de lui quelque science ; mais il dit seulement que ceux
qui n'ont point de charité, et qui par conséquent n'ont
pas une connaissance de Dieu suffisante, encore que
SIXIÈMES RÉPONSES 453
peut-étre ils s'estiment savants en d'autres choses, i/s ne
connaissent pas néanmoins encore ce qu'ils doivent savoir,
ni comment ils le doivent savoir : d'autant qu'il faut com-
| mencer par la connaissance de Dieu, et aprés faire
dépendre d'elle toute la connaissance que nous pouvons
avoir des autres choses, ce que j'ai aussi expliqué dans
mes Méditations. Et partant, ce même texte, qui était
allégué contre moi, confirme si ouvertement mon opi-
nion touchant cela, que je ne pense pas qu'il puisse étre
bien expliqué par ceux qui sont d'un contraire avis. Car,
si on voulait prétendre que le sens que j'ai donné à ces
paroles : que si quelqu'un aime Dieu, icelui (à savoir Dieu)
est connu de lui, n'est pas celui de l'Ecriture, et que ce
pronom icelui ne se référe pas à Dieu, mais à l'homme,
qui est connu et approuvé par lui, l'apótre saint Jean, en
sa première Epitre, Chapitre 2, vers. 2, favorise entière-
ment mon explication, par ces paroles : En cela nous
savons que nous l'avons connu, si nous observons ses com-
mandements ; et au Chap. 4, vers. 7 : Celui qui aime, est
enfant de Dieu, et le connaît.
Les lieux que vous alléguez de l'Ecclésiaste ne sont
point aussi contre moi : car il faut remarquer que Salo-
mon, dans ce livre, ne parle pas en la personne des
implies, mais en la sienne propre, en ce qu'ayant été aupa-
ravant pécheur et ennemi de Dieu, il se repent pour lors
de ses fautes, et confesse que, tant qu'il s'était seulement
voulu servir pour la conduite de ses actions des lumières
de la sagesse humaine sans la référer à Dieu ni la regar-
der comme un bienfait de sa main, jamais il n'avait rien
pu trouver qui le satisfit entiérement, ou qu'il ne vit rem-
pli de vanité. C'est pourquoi, en divers lieux, il exhorte n [s]
et sollicite les hommes de se convertir à Dieu et de faire
pénitence. Et notamment au Chap. 11, vers. 9, par ces
paroles : Et sache, dit-il, que Dieu te fera rendre compte
de toutes tes actions ; ce qu'il continue dans les autres
suivants jusqu'à la fin du livre. Et ces paroles du Chap.
8, vers. 17 : Et j'ai reconnu que, de tous les ouvrages de
Dieu qui se font sous le soleil, l'homme n'en peut rendre
454 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
aucune raison, etc., ne doivent pas étre entendues de
toutes sortes de personnes, mais seulement de celui qu'il
a décrit au verset précédent : 7] y a tel homme qui passe
les jours et les nuits sans dormir ; comme si le prophéte
voulait en ce lieu-là nous avertir que le trop grand travail,
et la trop grande assiduité à l'étude des lettres, empéche
qu'on ne parvienne à la connaissance de la vérité : ce que
je ne crois pas que ceux qui me connaissent particulière-
ment, jugent pouvoir étre appliqué à moi. Mais surtout
il faut prendre garde à ces paroles : qui se font sous le
soleil, car elles sont souvent répétées dans tout ce livre,
et dénotent toujours les choses naturelles, à l'exclusion
de la subordination et dépendance qu'elles ont à Dieu,
parce que, Dieu étant élevé au-dessus de toutes choses,
on ne peut pas dire qu'il soit contenu entre celles qui ne
sont que sous le soleil ;de sorte que le vrai sens de ce
passage est que l'homme ne saurait avoir une connais-
sance parfaite des choses naturelles, tandis qu'il ne
connaitra point Dieu : en quoi je conviens aussi avec le
prophète. Enfin, au Chapitre 3, vers. 19, où il est dit que
l'homme et la jument passent de méme facon, et aussi que
l'homme n'a rien de plus que la jument, il est manifeste
que cela ne se dit qu'à raison du corps ; car en cet endroit
il n'est fait mention que des choses qui appartiennent au
corps ; et incontinent aprés il ajoute, en parlant séparé-
ment de l'àme : Qui sait si l'esprit des enfants d'Adam
monte en haut, et si l'esprit des animaux descend en bas ?
c'est-à-dire qui peut connaitre, par la force de la raison
humaine, et à moins que de se tenir à ce que Dieu nous
en a révélé, si les âmes des hommes jouiront de la béati-
tude éternelle ? Certes j'ai bien tâché de prouver par rai-
son naturelle que l'àme de l'homme n'est point
corporelle ; mais de savoir si elle montera en haut, c'est-
à-dire si elle jouira de la gloire de Dieu, j'avoue qu'il n'y
a que la seule foi qui nous le puisse apprendre.
6. Quant à la liberté du franc arbitre, il est certain que
celle qui se retrouve en Dieu est bien différente de celle
qui est en nous, d'autant qu'il répugne que la volonté de
SIXIÈMES RÉPONSES 455
Dieu n'ait pas été de toute éternité indifférente à toutes
||i les choses qui ont été faites ou qui se feront jamais, n'y
ayant aucune idée qui représente le bien ou le vrai, ce M>
qu’il faut croire, ce qu'il faut faire, ou ce qu'il faut
omettre, qu'on puisse feindre avoir été l'objet de l'enten-
dement divin, avant que sa nature ait été constituée telle
par la détermination de sa volonté. Et je ne parle pas ici
d'une simple priorité de temps, mais bien davantage je
dis qu'il a été impossible qu'une telle idée ait précédé
la détermination de la volonté de Dieu par une priorité
d'ordre, ou de nature, ou de raison raisonnée, ainsi qu'on
la nomme dans l'Ecole, en sorte que cette idée du bien
ait porté Dieu à élire l'un plutót que l'autre. Par exemple,
ce n'est pas pour avoir vu qu'il était meilleur que le
monde fût créé dans le temps que dès l'éternité, qu'il a
voulu le créer dans le temps ; et il n'a pas voulu que les
trois angles d'un triangle fussent égaux à deux droits,
parce qu'il a connu que cela ne se pouvait faire autre-
ment, etc. Mais, au contraire, parce qu'il a voulu créer le
monde dans le temps, pour cela il est ainsi meilleur que
s'il eüt été créé des l'éternité ; et d'autant qu'il a voulu
| que les trois angles d'un triangle fussent nécessairement
égaux à deux droits, il est maintenant vrai que cela est
ainsi, et il ne peut pas être autrement, et ainsi de toutes
_ les autres choses. Et cela n'empéche pas qu'on ne puisse
dire que les mérites des saints sont la cause de leur béati-
tude éternelle; car ils n'en sont pas tellement la cause
qu'ils déterminent Dieu à rien vouloir, mais ils sont seu-
lement la cause d'un effet, dont Dieu a voulu de toute
éternité qu'ils fussent la cause. Et ainsi une entiére indif-
férence en Dieu est une preuve trés grande de sa toute-
puissance. Mais il n'en est pas ainsi de l'homme, lequel
trouvant déjà la nature de la bonté et de la vérité établie
et déterminée de Dieu, et sa volonté étant telle qu'elle ne
se peut naturellement porter que vers ce qui est bon, il
est manifeste qu'il embrasse d'autant plus volontiers, et
par conséquent d'autant plus librement, le bon et le vrai,
qu'il les connait plus évidemment ; et que jamais il n'est
456 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
indifférent que lorsqu'il ignore ce qui est de mieux ou de
plus véritable, ou du moins lorsque cela ne lui parait pas
si clairement qu'il n'en puisse aucunement douter. Et
ainsi l'indifférence qui convient à la liberté de l'homme
est fort différente de celle qui convient à la liberté de
Dieu. Et il ne sert ici de rien d'alléguer que les essences
des choses sont indivisibles ; car, premièrement il n'y en
a point qui puisse convenir d'une méme façon à Dieu et
à la créature; et enfin l'indifférence n'est point de
l'essence de la liberté humaine, vu que nous ne sommes
pas seulement libres, quand l'ignorance du bien et du
234 vrai nous rend indifférents, mais principalement aussi
lorsque la claire et distincte connaissance d'une chose
nous pousse et nous engage à sa recherche.
7. Je ne congois point la superficie par laquelle j'estime
que nos sens sont touchés, autrement que les mathémati-
ciens ou philosophes congoivent ordinairement, ou du
moins doivent concevoir, celle qu'ils distinguent du corps
et qu'ils supposent n'avoir point de profondeur. Mais le
nom de superficie se prend en deux façons par les mathé-
maticiens : à savoir, ou pour le corps dont on ne consi-
dére que la seule longueur et largeur, sans s'arréter du
tout à la profondeur, quoi qu'on ne nie pas qu'il en ait
quelqu'une ; ou il est pris seulement pour un mode du
corps, et pour lors toute profondeur lui est déniée. C'est
pourquoi, pour éviter toute sorte d'ambiguité, j'ai dit
que je parlais de cette superficie, laquelle, étant seulement
un mode, ne peut pas étre partie du corps ; car le corps
est une substance dont le mode ne peut étre partie. Mais
je n'ai jamais nié qu'elle füt le terme du corps; au
contraire, je crois qu'elle peut fort proprement étre appe-
lée l'extrémité, tant du corps contenu que de celui qui
contient, au sens que l'on dit que les corps contigus sont
ceux dont les extrémités sont ensemble. Car, de vrai,
quand deux corps se touchent mutuellement, ils n'ont
ensemble qu'une méme extrémité, qui n'est point partie
de l'un ni de l'autre, mais qui est le méme mode de tous
les deux, et qui demeurera toujours le méme, quoique
SIXIEMES RÉPONSES 457
ces deux corps soient Ôtés, pourvu seulement qu'on en
substitue d'autres en leur place, qui soient précisément
de la méme grandeur et figure. Et même ce lieu, qui est
appelé par les Péripatéticiens la superficie du corps qui
environne, ne peut étre concu étre une autre superficie,
que celle qui n'est point une substance, mais un mode.
Car on ne dit point que le lieu d'une tour soit changé,
quoique l'air qui l'environne le soit, ou qu'on substitue
un autre corps en la place de la tour ; et partant la super-
ficie, qui est ici prise pour le lieu, n'est point partie de la
tour, ni de l'air qui l'environne. Mais, pour réfuter entiè-
rement l'opinion de ceux qui admettent des accidents
réels, i1 me semble qu'il n'est pas besoin que je produise
d'autres raisons que celles que j'ai déjà avancées. Car,
premiérement, puisque nul sentiment ne se fait sans
contact, rien ne peut étre senti que la superficie des corps.
Or, s'il y a des accidents réels, ils doivent étre quelque
chose de différent de cette superficie, qui n'est autre
chose qu'un mode. Donc, s'il y en a, ils ne peuvent étre
sentis. Mais qui a jamais pensé qu'il y en eût, que parce
qu'il a cru qu'ils étaient sentis ? De plus, c'est une chose
entiérement impossible et qui ne se peut concevoir sans 235
répugnance et contradiction, qu'il y ait des accidents
réels, parce que tout ce qui est réel peut exister séparé-
ment de tout autre sujet : or ce qui peut ainsi exister
séparément est une substance, et non point un accident.
Et il ne sert de rien de dire que les accidents réels ne
peuvent pas naturellement étre séparés de leurs sujets,
mais seulement par la toute-puissance de Dieu ; car étre
fait naturellement n'est rien autre chose qu'étre fait par
la puissance ordinaire de Dieu, laquelle ne différe en rien
de sa puissance extraordinaire, et laquelle, ne mettant
rien de nouveau dans les choses, n'en change point aussi
la nature ; de sorte que, si tout ce qui peut étre naturelle-
ment sans sujet est une substance, tout ce qui peut aussi
étre sans sujet par la puissance de Dieu, tant extraordi-
naire qu'elle puisse étre, doit aussi étre appelé du nom de
substance. J'avoue bien, à la vérité, qu'une substance
458 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
peut étre appliquée à une autre substance ;mais, quand
cela arrive, ce n'est pas la substance qui prend la forme
d'un accident, c'est le seul mode ou la façon dont cela
arrive : par exemple, quand un habit est appliqué sur un
homme, ce n'est pas l'habit, mais être habillé, qui est un
accident. Et parce que la principale raison qui a má les
philosophes à établir des accidents réels a été qu'ils ont
cru que sans eux on ne pouvait pas expliquer comment
se font les perceptions de nos sens, j'ai promis d'expliquer
par le menu, en écrivant de la physique, la façon dont
chacun de nos sens est touché par ses objets ; non que je
veuille qu'en cela, ni en aucune autre chose, on s'en rap-
porte à mes paroles, mais parce que j'ai cru que ce que
j'avais expliqué de la vue, dans ma Dioptrique, pouvait
servir de preuve suffisante de ce que je puis dans le reste.
8. Quand on considére attentivement l'immensité de
Dieu, on voit manifestement qu'il est impossible qu'il y
ait rien qui ne dépende de lui, non seulement de tout ce
qui subsiste, mais encore qu'il n’y a ordre, ni loi, ni raison
de bonté et de vérité qui n'en dépende; autrement
(comme je disais un peu auparavant), il n'aurait pas été
tout à fait indifférent à créer les choses qu'il a créées. Car
si quelque raison ou apparence de bonté eüt précédé sa
préordination, elle l'eüt sans doute déterminé à faire ce
qui aurait été de meilleur. Mais, tout au contraire, parce
qu'il s'est déterminé à faire les choses qui sont au monde,
pour cette raison, comme il est dit en la Genèse, elles
sont trés bonnes, c'est-à-dire que la raison de leur bonté
dépend de ce qu'il les a ainsi voulu faire. Et il n'est pas
besoin de demander en quel genre de cause cette bonté,
23 e ni toutes les autres vérités, tant mathématiques que méta-
physiques, dépendent de Dieu ; car, les genres des causes
ayantété établis par ceux qui peut-être ne pensaient point
à cette raison de causalité, 1l n'y aurait pas lieu de s'éton-
ner, quand ils ne lui auraient point donné de nom ; mais
néanmoins ils lui en ont donné un, car elle peut être
appelée efficiente, de la méme facon que la volonté du
roi peut étre dite la cause efficiente de la loi, bien que la
SIXIÈMES RÉPONSES 459
loi méme ne soit pas un étre naturel, mais seulement
(comme ils disent en l'Ecole) un étre moral. Il est aussi
inutile de demander comment Dieu eût pu faire de toute
éternité que deux fois 4 n'eussent pas été 8, etc., car
j'avoue bien que nous ne pouvons pas comprendre cela ;
mais, puisque d'un autre cóté je comprends fort bien que
rien ne peut exister, en quelque genre d'étre que ce soit,
qui ne dépende de Dieu, et qu'il lui a été trés facile
d'ordonner tellement certaines choses que les hommes ne
pussent pas comprendre qu'elles eussent pu étre autre-
ment qu'elles sont, ce serait une chose tout à fait
contraire à la raison, de douter des choses que nous com-
prenons fort bien, à cause de quelques autres que nous
ne comprenons pas, et que nous ne voyons point que
nous devions comprendre. Ainsi donc il ne faut pas pen-
ser que /es vérités éternelles dépendent de l'entendement
humain, ou de l'existence des choses, mais seulement de
la volonté de Dieu, qui, comme un souverain législateur,
les a ordonnées et établies de toute éternité.
9. Pour bien comprendre quelle est la certitude du sens,
il faut distinguer en lui trois sortes de degrés. Dans le
premier, on ne doit considérer autre chose que ce que les
objets extérieurs causent immédiatement dans l'organe
corporel ; ce qui ne peut étre autre chose que le mouve-
ment des particules de cet organe, et le changement de
figure et de situation qui provient de ce mouvement. Le
second contient tout ce qui résulte immédiatement en
l'esprit, de ce qu'il est uni à l'organe corporel ainsi mü
et disposé par ses objets ; et tels sont les sentiments de la
douleur, du chatouillement, de la faim, de la soif, des
couleurs, des sons, des saveurs, des odeurs, du chaud, du
froid, et autres semblables, que nous avons dits, dans la
sixième Méditation, provenir de l'union et pour ainsi dire
du mélange de l'esprit avec le corps. Et enfin, le troisiéme
comprend tous les jugements que nous avons coutume
de faire depuis notre jeunesse, touchant les choses qui
sont autour de nous, à l'occasion des impressions, ou
mouvements, qui se font dans les organes de nos sens.
460 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
Par exemple, lorsque je vois un bâton, il ne faut pas
s'imaginer qu'il sorte de lui de petites images voltigeantes
par l'air, appelées vulgairement des espéces intention-
237 nelles, qui passent jusques à mon œil, mais seulement que
les rayons de la lumiére réfléchis de ce báton excitent
quelques mouvements dans le nerf optique, et par son
moyen dans le cerveau méme, ainsi que j'ai amplement
expliqué dans la Dioptrique. Et c'est en ce mouvement
du cerveau, qui nous est commun avec les bétes, que
consiste le premier degré du sentiment. De ce premier
suit le second, qui s'étend seulement à la perception de
la couleur et de la lumiére qui est réfléchie de ce báton,
et qui provient de ce que l'esprit est si étroitement et si
intimement conjoint avec le cerveau, qu'il se ressent
méme et est comme touché par les mouvements qui se
font en lui; et c'est tout ce qu'il faudrait rapporter au
sens, si nous voulions le distinguer exactement de l'enten-
dement. Car, que de ce sentiment de la couleur, dont je
sens l'impression, je vienne à juger que ce báton qui est
hors de moi est coloré, et que de l'étendue de cette cou-
leur, de sa terminaison et de la relation de sa situation
avec les parties de mon cerveau, je détermine quelque
chose touchant la grandeur, la figure et la distance de ce
méme báton, quoi qu'on ait accoutumé de l'attribuer au
sens, et que pour ce sujet je l'aie rapporté à un troisiéme
degré de sentiment, c'est néanmoins une chose manifeste
que cela ne dépend que de l'entendement seul. Et même
j'ai fait voir, dans la Dioptrique, que la grandeur, la dis-
tance et la figure ne s'apergoivent que par le raisonne-
ment, en les déduisant les unes des autres. Mais il y a
seulement en cela de la différence, que nous attribuons à
l'entendement les jugements nouveaux et non accoutu-
més que nous faisons touchant toutes les choses qui se
présentent, et que nous attribuons aux sens ceux que
nous avons été accoutumés de faire dés notre enfance
touchant les choses sensibles, à l'occasion des impres-
sions qu'elles font dans les organes de nos sens ; dont la
raison est que la coutume nous fait raisonner et juger si
SIXIÈMES RÉPONSES 461
promptement de ces choses-là (ou plutót nous fait res-
souvenir des jugements que nous en avons faits autre-
fois), que nous ne distinguons point cette facon de juger
d'avec la simple appréhension ou perception de nos sens.
D'où il est manifeste que, lorsque nous disons que la
certitude de l'entendement est plus grande que celle des
sens, nos paroles ne signifient autre chose, sinon que les
jugements que nous faisons dans un áge plus avancé, à
cause de quelques nouvelles observations, sont plus cer-
tains que ceux que nous avons formés dés notre enfance,
sans y avoir fait de réflexion ; ce qui ne peut recevoir
aucun doute, car il est constant qu'il ne s'agit point ici
du premier ni du second degré du sentiment, d'autant
qu'il ne peut y avoir en eux aucune fausseté. Quand donc n
on dit qu'un bâton paraît rompu dans l'eau, à cause de la
réfraction, c'est de méme que si l'on disait qu'il nous
parait d'une telle facon qu'un enfant jugerait de là qu'il
est rompu, et qui fait aussi que, selon les préjugés aux-
quels nous sommes accoutumés dés notre enfance, nous
jugeons la méme chose. Mais je ne puis demeurer
d'accord de ce que l'on ajoute ensuite, à savoir que cette
erreur n'est point corrigée par l'entendement, mais par le
sens de l'attouchement : car bien que ce sens nous fasse
juger qu'un bâton est droit, et cela par cette façon de
juger à laquelle nous sommes accoutumés dés notre
enfance, et qui par conséquent peut étre appelée senti-
ment, néanmoins cela ne suffit pas pour corriger l'erreur
de la vue, mais outre cela il est besoin que nous ayons
quelque raison, qui nous enseigne que nous devons en
cette rencontre nous fier plutót au jugement que nous
faisons en suite de l'attouchement, qu'à celui où semble
nous porter le sens de la vue ; laquelle raison n'ayant
point été en nous dés notre enfance, ne peut étre attri-
buée au sens, mais au seul entendement ; et partant, dans
cet exemple méme, c'est l'entendement seul qui corrige
l'erreur du sens, et il est impossible d'en apporter jamais
aucun, dans lequel l'erreur vienne pour s'étre plus fié à
l'opération de l'esprit qu'à la perception des sens.
462 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
10. D'autant que les difficultés qui restent à examiner,
me sont plutót proposées comme des doutes que comme
des objections, je ne présume pas tant de moi, que j'ose
me promettre d'expliquer assez suffisamment des choses
que je vois étre encore aujourd'hui le sujet des doutes de
tant de savants hommes. Néanmoins, pour faire en cela
tout ce que je puis, et ne pas manquer à ma propre cause,
je dirai ingénument de quelle façon il est arrivé que je me
sois moi-même entièrement délivré de ces doutes. Car, en
ce faisant, si par hasard il arrive que cela puisse servir à
quelques-uns, j'aurai sujet de m'en réjouir, et s'il ne peut
servir à personne, au moins aurai-je la satisfaction qu'on
ne me pourra pas accuser de présomption ou de témérité.
Lorsque j'eus la premiére fois conclu, en suite des rai-
sons qui sont contenues dans mes Méditations, que
l'esprit humain est réellement distingué du corps, et qu'il
est même plus aisé à connaitre que lui, et plusieurs autres
choses dont il est là traité, je me sentais à la vérité oblige
d'y acquiescer, parce que je ne remarquais rien en elles
239 qui ne fût bien suivi, et qui ne fût tiré de principes très
évidents, suivant les régles de la logique. Toutefois je
confesse que je ne fus pas pour cela pleinement persuadé,
et qu'il m'arriva presque la méme chose qu'aux astro-
nomes, qui, aprés avoir été convaincus par de puissantes
raisons que le soleil est plusieurs fois plus grand que
toute la terre, ne sauraient pourtant s'empécher de juger
qu’il est plus petit, lorsqu'ils jettent les yeux sur lui. Mais
après que j'eus passé plus avant, et qu'appuyé sur les
mémes principes, j'eus porté ma considération sur les
choses physiques ou naturelles, examinant premiérement
les notions ou les idées que je trouvais en moi de chaque
chose, puis les distinguant soigneusement les unes des
autres pour faire que mes jugements eussent un entier
rapport avec elles, je reconnus qu'il n'y avait rien qui
appartint à la nature ou à l'essence du corps, sinon qu'il
est une substance étendue en longueur, largeur et profon-
deur, capable de plusieurs figures et de divers mouve-
ments, et que ses figures et mouvements n'étaient autre
SIXIÈMES RÉPONSES 463
chose que des modes, qui ne peuvent jamais étre sans
lui; mais que les couleurs, les odeurs, les saveurs, et
autres choses semblables, n'étaient rien que des senti-
ments qui n'ont aucune existence hors de ma pensée, et
qui ne sont pas moins différents des corps que la douleur
diffère de la figure ou du mouvement de la flèche qui
la cause ; et enfin, que la pesanteur, la dureté, la vertu
d'échauffer, d'attirer, de purger, et toutes les autres quali-
tés que nous remarquons dans les corps, consistent seule-
ment dans le mouvement ou dans sa privation, et dans
la configuration et arrangement des parties.
Toutes lesquelles opinions étant fort différentes de
celles que j'avais eues auparavant touchant les mémes
choses, je commengai, aprés cela, à considérer pourquoi
jen avais eu d'autres par ci-devant, et je trouvai que la
principale raison était que, dés ma jeunesse, j'avais fait
plusieurs jugements touchant les choses naturelles
(comme celles qui devaient beaucoup contribuer à la
conservation de ma vie, en laquelle je ne faisais que
d'entrer), et que j'avais toujours retenu depuis les mémes
opinions que j'avais autrefois formées de ces choses-là.
Et d'autant que mon esprit ne se servait pas bien en ce
bas âge des organes du corps, et qu'y étant trop attaché
il ne pensait rien sans eux, aussi n'apercevait-il que
confusément toutes choses. Et bien qu'il eüt connais-
sance de sa propre nature, et qu'il n'eüt pas moins en soi
l'idée de la pensée que celle de l'étendue, néanmoins, par- t240
ce qu'il ne concevait rien de purement intellectuel, qu'il
n'imaginát aussi en méme temps quelque chose de corpo-
rel, il prenait l'un et l'autre pour une méme chose, et
rapportait au corps toutes les notions qu'il avait des
choses intellectuelles. Et d'autant que je ne m'étais jamais
depuis délivré de ces préjugés, il n'y avait rien que je
connusse assez distinctement et que je ne supposasse étre
corporel, quoique néanmoins je formasse souvent de
telles idées de ces choses mémes que je supposais étre
corporelles, et que j'en eusse de telles notions, qu'elles
représentaient plutót des esprits que des corps.
464 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
Par exemple, lorsque je concevais la pesanteur comme
une qualité réelle, inhérente et attachée aux corps massifs
et grossiers, encore que je la nommasse une qualité, en
tant que je la rapportais aux corps dans lesquels elle rési-
dait, néanmoins, parce que j'ajoutais ce mot de réelle, je
pensais en effet que c'était une substance : de méme
qu'un habit considéré en soi est une substance,
quoiqu'étant rapporté à un homme habillé, il puisse étre
dit une qualité ;et ainsi, bien que l'esprit soit une sub-
stance, il peut néanmoins être dit une qualité, eu égard
au corps auquel il est uni. Et bien que Je conçusse que la
pesanteur est répandue par tout le corps qui est pesant,
je ne lui attribuais pas néanmoins la méme sorte d'éten-
due qui constitue la nature du corps, car cette étendue
est telle qu'elle exclut toute pénétrabilité de parties ; et je
pensais qu'il y avait autant de pesanteur dans une masse
d'or ou de quelque autre métal de la longueur d'un pied
quil y en avait dans une pièce de bois longue de dix
pieds; voire méme j'estimais que toute cette pesanteur
pouvait étre contenue sous un point mathématique. Et
méme lorsque cette pesanteur était ainsi également éten-
due par tout le corps, je voyais qu'elle pouvait exercer
toute sa force en chacune de ses parties, parce que, de
quelque façon que ce corps fût suspendu à une corde, il
la tirait de toute sa pesanteur, comme si toute cette
pesanteur eût été renfermée dans la partie qui touchait
la corde. Et certes je ne congois point encore aujourd'hui
que l'esprit soit autrement étendu dans le corps, lorsque
je le congois étre tout entier dans le tout, et tout entier
dans chaque partie. Mais ce qui fait mieux paraitre que
cette idée de la pesanteur avait été tirée en partie de celle
que j'avais de mon esprit, est que je pensais que la pesan-
teur portait les corps vers le centre de la terre, comme si
24 elle eût eu en soi quelque connaissance de ce centre : car
certainement il n'est pas possible que cela se fasse sans
connaissance, et partout où il y a connaissance, il faut
quil y ait de l'esprit. Toutefois j'attribuais encore
d'autres choses à cette pesanteur, qui ne peuvent pas en
SIXIÈMES RÉPONSES 465
méme façon être entendues de l'esprit : par exemple,
qu'elle était divisible, mesurable, etc.
Mais après que j'eus suffisamment considéré toutes ces
choses, et que j'eus soigneusement distingué l'idée de
l'esprit humain des 1dées du corps et du mouvement cor-
porel, et que je me fus aperçu que toutes les autres idées
que j'avais eues auparavant, soit des qualités réelles, soit
des formes substantielles, en avaient été composées, ou
formées par mon esprit, je n'eus pas beaucoup de peine
à me défaire de tous les doutes qui sont ici proposés.
Car, premiérement, je ne doutai plus que je n'eusse une
claire idée de mon propre esprit, duquel je ne pouvais
pas nier que je n'eusse connaissance, puisqu'il m'était si
présent et si conjoint. Je ne mis plus aussi en doute que
cette idée ne füt entiérement différente de celles de toutes
les autres choses, et qu'elle n'eüt rien en soi de ce qui
appartient au corps : parce qu'ayant recherché trés soi-
gneusement les vraies idées des autres choses, et pensant
méme les connaitre toutes en général, je ne trouvais rien
en elles qui ne füt en tout différent de l'idée de mon
esprit. Et je voyais qu'il y avait une bien plus grande
différence entre ces choses, qui, bien qu'elles fussent tout
à la fois en ma pensée, me paraissaient néanmoins dis-
tinctes et différentes, comme sont l'esprit et le corps,
qu'entre celles dont nous pouvons à la vérité avoir des
pensées séparées, nous arrétant à l'une sans penser à
l'autre, mais qui ne sont jamais ensemble en notre esprit,
que nous ne voyions bien qu'elles ne peuvent pas subsis-
ter séparément. Comme, par exemple, l'immensité de
Dieu peut bien étre congue sans que nous pensions à sa
justice, mais on ne peut pas les avoir toutes deux pré-
sentes à son esprit, et croire que Dieu puisse étre
immense sans étre juste. De méme l'existence de Dieu
peut étre clairement connue, sans que l'on sache rien des
personnes de la trés sainte Trinité, qu'aucun esprit ne
saurait bien entendre, s'il n'est éclairé des lumières de la
foi ; mais lorsqu'elles sont une fois bien entendues, je nie
qu'on puisse concevoir entre elles aucune distinction
466 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
réelle à raison de l'essence divine, quoi que cela se puisse
à raison des relations.
242 Et enfin je n'appréhende plus de m'étre peut-étre laissé
surprendre et prévenir par mon analyse, lorsque, voyant
qu'il y a des corps qui ne pensent point, ou plutót conce-
vant trés clairement que certains corps peuvent étre sans
la pensée, j'ai mieux aimé dire que la pensée n'appartient
point à la nature du corps, que de conclure qu'elle en est
un mode, parce que j'en voyais d'autres (à savoir ceux
des hommes) qui pensent ; car, à vrai dire, je n'ai jamais
vu ni compris que les corps humains eussent des pensées,
mais bien que ce sont les mémes hommes qui pensent et
qui ont des corps. Et j'ai reconnu que cela se fait par la
composition et l'assemblage de la substance qui pense
avec la corporelle ; parce que, considérant séparément la
nature de la substance qui pense, je n'ai rien remarqué
en elle qui pût appartenir au corps, et que je n'ai rien
trouvé dans la nature du corps, considérée toute seule,
qui pût appartenir à la pensée. Mais, au contraire, exami-
nant tous les modes, tant du corps que de l'esprit, je n'en
ai remarqué pas un, dont le concept ne dépendit entière-
ment du concept méme de la chose dont il est le mode.
Aussi, de ce que nous voyons souvent deux choses jointes
ensemble, on ne peut pas pour cela inférer qu'elles ne
sont qu'une méme chose ; mais, de ce que nous voyons
quelquefois l'une de ces choses sans l'autre, on peut fort
bien conclure qu'elles sont diverses. Et il ne faut pas que
la puissance de Dieu nous empéche de tirer cette consé-
quence ; car il n'y a pas moins de répugnance à penser
que des choses que nous concevons clairement et distinc-
tement comme deux choses diverses soient faites une
méme chose en essence et sans aucune composition, que
de penser qu'on puisse séparer ce qui n'est aucunement
distinct. Et partant, si Dieu a donné à quelques corps la
faculté de penser (comme en effet il l'a donnée à ceux
des hommes), il peut, quand il voudra, l'en séparer, et
ainsi elle ne laisse pas d'étre réellement distincte de ces
COrps.
SIXIÈMES RÉPONSES 467
Et je ne m'étonne pas d'avoir autrefois fort bien com-
pris, avant méme que je me fusse délivré des préjugés de
mes sens, que deux et trois joints font le nombre de cinq,
et que, lorsque de choses égales on óte choses égales, les
restes sont égaux, et plusieurs choses semblables, bien que
je ne songeasse pas alors que l'àme de l'homme füt dis-
tincte de son corps : car je vois trés bien que ce qui a fait
que je n'ai point en mon enfance donné de faux jugement
touchant ces propositions qui sont reçues généralement
de tout le monde, a été parce qu'elles ne m'étaient pas
encore pour lors en usage, et que les enfants
n'apprennent point à assembler deux avec trois, qu'ils ne
soient capables de juger s'ils font le nombre de cinq, etc.
Tout au contraire, dés ma plus tendre jeunesse, j'ai concu
l'esprit et le corps (dont je voyais confusément que j'étais
composé) comme une seule et méme chose; et c'est le
vice presque ordinaire de toutes les connaissances impar-
faites, d'assembler en un plusieurs choses, et les prendre
toutes pour une méme ; c'est pourquoi il faut par après
. avoir la peine de les séparer, et par un examen plus exact
les distinguer les unes des autres.
Mais je m'étonne grandement que des personnes trés
doctes et accoutumées depuis trente années aux spécula-
tions métaphysiques, aprés avoir lu mes Méditations plus
de sept fois, se persuadent que, si je les relisais avec le
| méme esprit que je les examinerais si elles m'avaient été
| proposées par une personne ennemie, je ne ferais pas tant
| de cas et n'aurais pas une opinion si avantageuse des rai-
| sons qu'elles contiennent, que de croire que chacun se
|devrait rendre à la force et au poids de leurs vérités et
|liaisons, vu cependant qu'ils ne font voir eux-mémes
| aucune faute dans tous mes raisonnements. Et certes, ils
|m'attribuent beaucoup plus qu'ils ne doivent, et qu'on
ne doit pas méme penser d'aucun homme, s'ils croient
|que je me serve d'une telle analyse que je puisse par son
| moyen renverser les démonstrations véritables, ou donner
une telle couleur aux fausses, que personne n'en puisse
468 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
jamais découvrir la fausseté ;vu qu'au contraire je pro-
fesse hautement que je n'en ai jamais recherché d'autre
que celle au moyen de laquelle on peut s'assurer de la
certitude des raisons véritables, et découvrir le vice des
fausses et captieuses. C'est pourquoi je ne suis pas tant
étonné de voir des personnes trés doctes n'acquiescer pas
encore à mes conclusions, que je suis joyeux de voir
qu'aprés une si sérieuse et fréquente lecture de mes rai-
sons, ils ne me blâment point d'avoir rien avancé mal à
propos, ou d'avoir tiré quelque conclusion autrement que
dans les formes. Car la difficulté qu'ils ont à recevoir mes
conclusions peut aisément étre attribuée à la coutume
invétérée qu'ils ont de juger autrement de ce qu'elles
contiennent, comme il a déjà été remarqué des astro-
nomes, qui ne peuvent s'imaginer que le soleil soit plus
grand que la terre, bien qu'ils aient des raisons trés cer-
taines qui le démontrent. Mais Je ne vois pas qu'il puisse
y avoir d'autre raison pourquoi ni ces Messieurs, ni per-
244 sonne que je sache, n'ont pu jusques ici rien reprendre
dans mes raisonnements, sinon parce qu'ils sont entière-
ment vrais et indubitables ; vu principalement que les
principes sur quoi ils sont appuyés ne sont point obscurs,
ni inconnus, ayant tous été tirés des plus certaines et plus
évidentes notions qui se présentent à un esprit qu'un
doute général de toutes choses a déjà délivré de toutes
sortes de préjugés ; car il suit de là nécessairement qu'il
ne peut y avoir d'erreurs, que tout homme d'esprit un
peu médiocre n’eût pu facilement remarquer. Et ainsi je
pense que je n'aurai pas mauvaise raison de conclure,
que les choses que j'ai écrites ne sont pas tant affaiblies
par l'autorité de ces savants hommes qui, après les avoir
lues attentivement plusieurs fois, ne se peuvent pas
encore laisser persuader par elles, qu'elles sont fortifiées
par leur autorité méme, de ce qu'aprés un examen si
exact et des revues si générales, ils n'ont pourtant remar-
qué aucunes erreurs ou paralogismes dans mes démons-
trations.
REMARQUES DE L'AUTEUR
SUR LES SEPTIÈMES OBJECTIONS !
(Traduction) ? Traduit de
AT, VII,
451
(A) Les demandes que vous me faites. Ayant requ cette
dissertation par les mains de son auteur après l’instante
priére que je lui avais faite de « donner au public ou du
moins de m'envoyer les objections qu'il avait faites contre
les Méditations que j'ai écrites touchant la premiére phi-
losophie, pour les joindre à celles que j'avais reques
d'ailleurs sur le méme sujet ? », je n'ai pu me défendre de
la mettre ici, ni douter aussi que je ne sois celui à qui il
s'adresse, encore que je ne sache point lui avoir jamais
demandé son sentiment touchant la méthode dont je me
sers pour chercher la vérité. Car, au contraire, ayant vu
depuis un an et demi la Vélitation qu'il avait écrite contre
moi *, dans laquelle je voyais qu'il s'éloignait de la vérité,
m'attribuant plusieurs choses que je n'ai jamais ni écrites
ni pensées, je n'ai pas dissimulé que je jugerais désormais
que tout ce qui pourrait venir de lui seul ne vaudrait pas
1. Nous ne donnons pas le trés long texte du P. Bourdin, intitulé
Dissertation sur la philosophie première, mais seulement les Remarques
ou annotations critiques de Descartes, dont chacune, annoncée par une
lettre, commence par rappeler en quelques mots (mis en italiques) le
passage de Bourdin auquel répond Descartes.
2. La traduction publiée en 1661 par Clerselier a été revue et modi-
fiée par nous.
3. Extrait d'une lettre à Mersenne, du 22 décembre 1641.
4. Texte polémique écrit par le P. Bourdin, aprés la publication du
Discours de la Méthode, contre la physique cartésienne.
470 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
la peine qu'on perdit beaucoup de temps à y répondre.
Mais, parce qu'il est du corps d'une Société trés célébre
pour sa piété et pour sa doctrine, et de qui tous les
membres sont ordinairement si bien unis qu'il arrive
rarement que rien se fasse par quelqu'un d'eux qui ne
soit approuvé de tous les autres, j'avoue que non seule-
ment j'ai prié, mais méme que j'ai pressé trés instamment
quelques-uns d'entre eux de vouloir prendre la peine
d'examiner mes écrits, et s'ils y trouvaient quelque chose
de contraire à la vérité, d'avoir la bonté de m'en avertir.
A quoi j'ai méme ajouté plusieurs raisons qui me fai-
saient espérer qu'ils ne me refuseraient pas cette grâce ;
et, dans cette espérance, je me suis avancé de dire « que
désormais je ferais beaucoup d'état de tout ce qui vien-
drait tant de la part de cet auteur que de quelque autre
de la Compagnie, et que je ne douterais point que ce
qui me serait ainsi envoyé de leur part ne füt la censure,
l'examen et la correction, non pas de celui-là seul de qui
l'écrit pourrait porter le nom, mais de plusieurs des plus
doctes et des plus sages de la Société ; et, par conséquent,
qu'il ne contiendrait aucune cavillation, aucun sophisme,
453 aucune invective, ni aucun discours inutile, mais seule-
ment de bonnes et solides raisons, et qu'on n'y aurait
omis aucun des arguments qui se peuvent avec raison
alléguer contre moi : en sorte que, par ce seul écrit, je
pourrais espérer étre entiérement délivré de toutes mes
erreurs ; et que, s'il arrivait qu'il y eût quelque chose dans
mes ouvrages qui échappât à sa censure, je croirais qu'il
ne pouvait étre réfuté par personne, et partant qu'il serait
très certain et très véritable ! ». C'est pourquoi je jugerais
maintenant la méme chose de cette dissertation, et je
croirais qu'elle aurait été écrite par l'avis de toute la
Société, si j'étais assuré qu'elle ne contint aucune cavilla-
tion, aucun sophisme, ni aucun discours inutile ;mais,
s'il est vrai que cet écrit en soit plein, je croirais com-
mettre un crime de soupçonner qu'un si grand nombre
de pieux personnages y aient mis la main. Et pour ce
1. Extrait d'une lettre à Mersenne du 30 août 1640.
| SEPTIÈMES RÉPONSES 471
| qu'en ceci je ne m'en veux pas fier à mon jugement, je
dirai ingénument et franchement ce qu'il m'en semble,
non pas afin que le lecteur ajoute foi à mes paroles, mais
seulement pour lui donner occasion d'examiner de plus
prés la vérité.
(B) Je me tairai pourtant, etc. Ici, notre auteur promet
de ne combattre les opinions de personne, mais seule-
ment de répondre aux questions que je lui ai faites, bien
que je ne sache point lui en avoir jamais fait aucune, et
que méme je ne l'aie jamais ni vu ni entretenu d'aucune
chose ; mais cependant les questions qu'il feint que je lui
propose étant composées pour la plupart des paroles qui
sont couchées dans mes Méditations, ce serait s'aveugler
soi-méme que de ne pas voir que ce sont elles qu'il a
dessein de combattre par cet écrit. Toutefois il se peut
faire que les raisons qui l'obligent à feindre le contraire
soient pieuses et honnêtes ; mais, pour moi, je n'en puis
soupconner d'autres, sinon qu'il a cru que par ce moyen
il lui serait plus libre de m'imposer tout ce que bon lui
semblerait, parce qu'il ne pourrait pas étre convaincu de
mensonge par mes écrits, ayant déclaré tout d'abord qu'il
n'en voulait à personne ;comme aussi afin de ne pas
donner occasion à ceux qui viendront à lire son écrit
d'examiner mes Méditations, ce qu'il ferait peut-étre si
seulement il en avait parlé ; et qu'il aime mieux me faire
passer pour malhabile et pour ignorant, afin de les
détourner de lire Jamais aucune chose qui puisse venir de
moi. Et ainsi, aprés avoir fait un masque de quelques
pièces de mes Méditations mal cousues, il tâche, non pas
de cacher, mais de défigurer mon visage. C'est pourquoi
je léve ici le masque et me montre à découvert, tant parce
que je ne suis pas accoutumé à jouer de semblables per-
sonnages que parce qu'il me semble qu'il ne me serait pas
ici bienséant d'en user, ayant à traiter avec une personne
religieuse d'un sujet si sérieux et si important.
472 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
459 J'aurais honte de paraître trop diligent si j'employais
beaucoup de paroles à faire des annotations sur toutes
les choses que je ne reconnais point pour miennes, bien
qu'elles soient ici toutes congues presque dans mes
propres termes. C'est pourquoi je prie seulement les lec-
teurs de se ressouvenir de ce que j'ai écrit dans ma pre-
miére Méditation et au commencement de la seconde et
de la troisiéme, et aussi de ce que j'ai dit dans leur abré-
gé; car ils reconnaitront que la plupart des choses qui
sont ici rapportées en ont à la vérité été tirées, mais
qu'elles sont ici proposées dans un tel désordre, et telle-
ment corrompues et mal interprétées, que, bien que dans
les lieux où elles sont placées elles ne contiennent rien
que de fort raisonnable, ici néanmoins elles paraissent
pour la plupart fort absurdes.
(C) Pour des raisons très fortes. J'ai dit, sur la fin de la
première Méditation, que des raisons très fortes et müre-
ment considérées nous pouvaient obliger de douter de
toutes les choses que nous n'avions jamais encore assez
clairement conçues, parce qu'en cet endroit-là je traitais
seulement de ce doute universel dont j'ai souvent dit qu'il
était métaphysique, hyperbolique, à n'appliquer en rien à
la conduite de la vie, et pour lequel tout ce qui peut faire
naître le moindre soupçon d'incertitude doit être pris
pour une assez valable raison de douter. Mais ici cet ami
sincére apporte pour exemples des choses dont j'ai dit
que l'on pouvait douter pour de bonnes et solides rai-
sons, s'il y a une terre, si j'ai un corps, et choses sem-
blables, afin que les lecteurs qui n'auront point de
connaissance de ce doute métaphysique, le rapportant à
l'usage et à la conduite de la vie, me tiennent pour un
homme qui a perdu le sens.
(D) Rien, dites-vous, rien du tout. J'ai assez expliqué,
en divers endroits, en quel sens ce mot rien se doit
entendre. C'est à savoir que, tant que nous sommes atten- .
tifs à quelque vérité que nous concevons fort clairement,
nous n'en pouvons alors douter ; mais, lorsque nous n'y
sommes pas ainsi attentifs, comme il arrive souvent,
SEPTIÈMES RÉPONSES 473
encore que nous nous ressouvenions d'en avoir ainsi clai-
rement congu plusieurs, il n'y en a toutefois aucune de
laquelle nous ne puissions douter avec raison, si nous
ignorons que toutes les choses que nous concevons claire-
ment sont vraies. Mais ici cet homme fort exact inter-
préte tellement ce mot-là, rien, que de ce que j'ai dit une
fois dans ma premiére Méditation, oü je supposais n'étre
attentif à rien que je conçusse clairement, qu'il n'y avait
rien dont il ne me fût permis de douter, il conclut que je
ne puis aussi connaitre rien de certain dans les suivantes ;
comme si les raisons que nous avons quelquefois de dou-
ter d'une chose n'étaient pas valables ni légitimes si elles
ne prouvaient aussi que nous en devons toujours douter.
(E) Croire, dire et assurer l'opposé de la chose dont on
doute. Lorsque j'ai dit qu'il fallait pour quelque temps 461
tenir les choses douteuses pour fausses, ou bien les rejeter
comme telles, j'ai donné si clairement à connaitre que
jentendais seulement que, pour rechercher les vérités cer-
taines d'une certitude métaphysique, il ne fallait faire non
plus de compte des choses douteuses que de celles qui
étaient absolument fausses, qu'il me semble que tout
homme de bon sens ne pouvait autrement interpréter
mes paroles, et qu'il ne pouvait s'en rencontrer aucun qui
pût feindre que j'ai voulu croire l'opposé de ce qui est
douteux, et surtout, comme il est dit un peu après, « le
croire de telle sorte que je me persuade qu'il ne peut étre
autrement, et ainsi qu'il est trés certain », à moins qu'il
n'eüt point honte de passer pour un cavillateur ; et, bien
que notre auteur ne soit pas affirmatif sur ce dernier
point, mais qu'il le propose seulement comme douteux,
je m'étonne toutefois qu'une personne comme lui ait
semblé imiter en cela ces infámes détracteurs, qui se com-
portent souvent de la méme maniére qu'il a fait dans le
rapport des choses qu'ils veulent que l'on croie des
autres, ajoutant méme que pour eux ils ne le croient pas,
afin de pouvoir médire plus impunément.
(F) Mais il en va bien autrement des choses qui sont tout
à fait certaines ; car elles sont telles qu'à ceux mémes qui
474 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
révent ou qui délirent, elles ne peuvent paraítre douteuses.
Je ne sais pas quelle analyse cet homme subtil a pu
déduire cela de mes écrits ; car je ne me ressouviens point
d'avoir jamais rien pensé de tel, même en rêve. Il est bien
vrai qu'il eüt pu conclure de mes écrits que tout ce qui
est clairement et distinctement congu par quelqu'un est
vrai, encore que celui-là cependant puisse douter s'il réve
ou s'il veille, ou méme aussi, si l'on veut, encore qu'il
réve, encore qu'il délire, parce que rien ne peut étre clai-
rement et distinctement congu par qui que ce soit qu'il
ne soit tel qu'il le congoit, c'est-à-dire qu'il ne soit vrai.
[2] Mais, parce qu'il n'appartient qu'aux personnes sages de
distinguer entre ce qui est clairement conçu et ce qui
semble et parait seulement l'étre, je ne m'étonne pas que
ce bon homme prenne ici l'un pour l'autre.
(G) Et c'est proprement ce qu'on appelle douter, aller et
revenir sur ses pas, etc. J'ai dit qu'il ne fallait faire non
plus de compte des choses douteuses, que de celles qui
étaient absolument fausses, afin d'en détacher tout à fait
notre pensée, et non pas afin d'affirmer tantót une chose
et tantót son contraire. Mais notre auteur n'a laissé
échapper aucune occasion de pointiller ; et cependant
c'est une chose digne de remarque qu'en ce lieu-là méme
où sur la fin il dit vouloir faire une brève récapitulation
de ma doctrine, il ne m'attribue rien des choses qu'il avait
reprises ou qu'il reprend dans la suite et dont il se moque.
Ce que je dis afin que chacun sache que ce n'était que par
jeu et non pas tout de bon qu'il me les avait attribuées.
EIL
Il approuve ici, dans ces deux premières réponses, tout
ce que j'ai pensé touchant la question proposée, ou tout
ce qui se peut déduire de mes écrits ; mais il ajoute que
« cela est trés commun, et familier méme aux moindres
apprentis ». Et dans les deux derniéres, il reprend ce qu'il
veut que l'on croie que j'ai pensé là-dessus, encore qu'il
soit si peu croyable qu’il ne puisse tomber dans l'esprit
SEPTIÈMES RÉPONSES 475
d'aucune personne de bon sens. Mais il le fait sans doute
afin que ceux qui n'ont point lu mes Méditations, ou qui
ne les ont jamais lues avec assez d'attention pour bien
savoir ce qu'elles contiennent, s'en rapportant à ce qu'il
en dit, croient que je soutiens des opinions ridicules, et
que ceux qui ne pourront avoir une si mauvaise opinion
de moi se persuadent au moins que je n'ai rien mis dans
mes écrits qui ne soit trés commun et familier à tout le
monde. Mais je ne me mets pas fort en peine de cela ; et
je puis dire que je n'ai jamais eu dessein de tirer aucune
louange de la nouveauté de mes opinions; car, au
contraire, je les crois trés anciennes, étant trés véritables ;
et toute ma principale étude ne va qu'à remarquer cer-
taines vérités trés simples, qui, puisqu'elles sont innées
en nos esprits, sont, sitót signalées, estimées n'avoir
jamais été 1gnorées ; mais il est facile de reconnaitre que
cet auteur ne combat mes opinions que parce qu'il les
croit à la fois bonnes et nouvelles ; car il n'est pas pos-
sible que, s'il les avait crues si peu croyables qu'il le feint,
il ne les eüt plutót jugées dignes de mépris et du silence 465
que d'une réfutation si ample et si étudiée.
(H) Donc, suivant notre règle, j'assurerai et dirai le
contraire. Je voudrais bien savoir dans quelles tables il a
jamais trouvé cette loi écrite. Il est bien vrai qu'il l'a déjà
ci-dessus assez inculquée ; mais aussi est-il vrai que j'ai
déjà assez nié qu'elle vint de moi, à savoir, dans mes
remarques sur ces paroles : « Croire, dire et assurer
l'opposé de la chose dont on doute » et je ne pense pas
qu'il voulût soutenir qu'elle vient de moi si on l'interro-
geait là-dessus ;car un peu auparavant il m'a introduit
parlant des choses qui sont douteuses en cette sorte :
« Vous ne l'assurerez ni le nierez, vous ne vous servirez
ni de l'un ni de l'autre ; mais vous tiendrez l'un et l'autre
pour faux. » Et un peu après, dans l'abrégé qu'il fait de
ma doctrine, il dit qu'il faut « refuser son approbation à
une chose douteuse comme si elle était manifestement
fausse, et prenant de propos délibéré un parti contraire,
feindre que l'on a d'elle la méme opinion que d'une chose
476 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
fausse et imaginaire » ; ce qui est tout autre chose que
d'assurer et de croire l'opposé, en telle sorte que cet
opposé soit tenu pour vrai, comme il le suppose ici. Mais
moi, lorsque j'ai dit dans ma première Méditation que
je voulais pour quelque temps tácher de me persuader
l'opposé des choses que j'avais auparavant crues à la
légère, j'ai ajouté aussitôt que je ne le faisais qu'afin que
tenant pour ainsi dire la balance égale entre mes préju-
gés, je ne penchasse point plus d'un côté que de l'autre ;
mais non pas afin de prendre l'un ou l'autre pour vrai,
et de l'établir comme le fondement d'une science trés cer-
taine, comme il dit ailleurs. C'est pourquoi je voudrais
bien savoir à quel dessein il a apporté cette régle. Si c'est
pour me l’attribuer, je lui demande où est sa candeur;
car il est manifeste, par ce qui a été dit auparavant, qu'il
sait fort bien qu'elle ne vient pas de moi, parce qu'il n'est
pas possible qu'une personne croie qu'il faut tenir les
deux contraires pour faux, comme il a dit que je croyais,
et qu'en même temps elle assure et dise qu'il faut tenir
pour vrai l'opposé de l'un des deux, comme il est dit par
cette régle. Mais, si c'est seulement par plaisir qu'il l'a
apportée, afin d'avoir quelque chose à reprendre,
jadmire la subtilité de son esprit de n'avoir pu rien inven-
ter de plus vraisemblable ou de plus subtil ; j'admire son
loisir d'avoir employé tant de paroles à réfuter une opi-
nion si absurde qu'elle ne peut pas même sembler pro-
bable à un enfant de sept ans ; car il est à remarquer que
jusqu'ici il n'a repris autre chose que cette impertinente
loi; enfin, j'admire la force de son imagination d'avoir
pu, nonobstant qu'il ne combattit que contre cette vaine
chimére qu'il avait tirée de son cerveau, se comporter
tout à fait de la méme manière, et se servir toujours des
mêmes termes que s'il m’eût eu en effet pour adversaire,
et qu'il m'eüt vu en personne lui faire téte.
ones nns sn rs] ror hhh rrr rr rh rr rr] | mess] rr sg
SEPTIÈMES RÉPONSES 477
(I) Puisque toutes les choses que j'ai sues jusques ici sont sn
douteuses. ll a mis ici que j'ai sues pour que j'ai cru
savoir ; car, il y a de la contrariété entre ces termes, que «»
j'ai sues, et sont douteuses, à laquelle sans doute il n'a pas
pris garde ;mais il ne faut pas pour cela lui imputer à
malice, car autrement il ne l'aurait pas si légérement tou-
chée qu'il a fait ; mais au contraire, feignant qu'elle serait
venue de moi, il aurait employé beaucoup de paroles à
insister à l'encontre.
(K) Je dis point d'esprits, point de corps. Il dit cela afin
d'avoir lieu par aprés de pointiller longtemps sur ce
qu'au commencement, supposant que la nature de
l'esprit ne m'était pas encore assez connue, je l'ai mise
au rang des choses douteuses, et qu'aprés cela, reconnais-
sant que cependant une chose qui pense ne pouvait pas
ne point exister, et appelant du nom d'esprit cette chose
qui pense, j'ai dit qu'un esprit existait ; comme si j'eusse
oublié que je l'avais nié auparavant lorsque je prenais
l'esprit pour une chose qui m'était inconnue, et comme
si j'eusse cru que les choses que je niais en un temps,
pour ce qu'elles me paraissaient incertaines, dussent tou-
jours ainsi être niées, et qu'il ne se pût faire qu'elles me
devinssent par aprés évidentes et certaines. Et il est à
remarquer que partout il considére le doute et la certi-
tude, non pas comme des relations de notre connaissance
aux objets, mais comme des propriétés des objets mémes
qui y demeurent toujours attachées ; en sorte que les
choses que nous avons une fois reconnues étre douteuses
ne peuvent jamais étre rendues certaines. Ce que l'on doit
plutót attribuer à simplicité qu'à malice.
(L) Quoi, toutes choses? Il chicane ici sur ce mot
toutes, comme auparavant sur le mot rien, mais inuti-
lement.
(M) Vous avouez y étant forcé. Il en a fait de méme
sur ce terme, forcé; mais aussi inutilement que sur les
précédents, car il est certain que ces raisons-là sont assez
fortes pour nous obliger de douter, qui sont elles-mémes
douteuses, et qui pour cela ne doivent point étre retenues,
478 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
474 comme il a été remarqué ci-dessus; elles sont, dis-je,
assez fortes, tant que nous n’en avons point d’autres qui,
en chassant le doute, apportent en même temps la certi-
tude ; et parce que je n’en trouvais aucune de telles dans
la première Méditation, bien que je regardasse de tous
côtés, et que je méditasse sans cesse, j'ai dit pour cela
que les raisons que j'ai eues de douter étaient fortes et
máürement considérées. Mais cela passe la portée de notre
auteur ; car il a ajouté : « Lorsque vous avez promis de
bonnes et de fortes raisons, je me suis aussi attendu
qu'elles seraient certaines, telles que les demande votre
règle »; comme si cette règle qu'il feint pouvait être
appliquée aux choses que j'ai dites dans la première
Méditation. Et un peu après il dit : « Y a-t-il eu un temps
auquel vous ayez pu dire certainement : indubitablement,
mes sens me trompent à présent, je sais cela fort bien ? »
Où il tombe dans une contrariété pareille à la précédente,
ne s'apercevant pas que tenir une chose pour indubitable,
et en méme temps douter de la méme chose, sont deux
choses qui se contrarient. Mais c'est un bon homme.
(N) Pourquoi dites-vous si assurément que quelquefois
nous révons? I| tombe encore innocemment dans la
méme faute ; car je n'ai rien du tout assuré dans la pre-
miére Méditation, qui est toute remplie de doutes, et de
laquelle seule il peut avoir tiré ces paroles. Et, par la
méme raison, il aurait pu y trouver ceci Nous ne révons
jamais ; et Quelquefois nous révons. Et lorsqu'il ajoute un
peu aprés : « Car je ne vois pas bien comment vous pou-
vez, de ceci, je ne sais si je veille ou si je dors, inférer donc
je dors quelquefois », 11 m'attribue ici un raisonnement
purement digne de lui ; aussi est-ce un bon homme.
(O) Que savez-vous si ce rusé génie ne vous propose
point toutes choses comme douteuses et incertaines, nonob-
stant qu'elles soient certaines et assurées ? ll parait mani-
475 festement par ceci, comme j'ai déjà observé, qu'il
considére le doute et la certitude comme dans les objets,
et non pas comme dans notre pensée; car autrement
comment pourrait-il feindre que ce génie proposât
SEPTIÈMES RÉPONSES 479
quelque chose comme douteuse qui ne füt pas douteuse,
mais certaine, puisque, de cela seul qu'il me la propose-
rait comme douteuse, elle serait douteuse ? Mais peut-
étre que ce génie l'a empéché de reconnaitre la
contradiction qui est dans ses paroles ; et il est à plaindre
de ce que ce génie trouble ainsi si souvent sa pensée.
(P) Sans doute que c'est une chose d'une importance tout
| à fait grande que cette abdication générale de toutes nos
connaissances passées. J'en ai assez averti sur la fin de ma
réponse aux quatrièmes objections et dans la préface de
ces Méditations, que je n'ai pour cela proposées à lire
qu'aux plus solides esprits. J'ai aussi averti de la méme
chose fort expressément dans mon Discours de la
Méthode, imprimé en français en l'année 1637 page 16 et
17, où ayant décrit deux divers genres d'esprit à qui cette
abdication générale n'est pas propre, si peut-étre notre
auteur se trouve compris sous l'un ou sous l'autre genre,
il ne me doit pas pour cela imputer ses erreurs.
(Q) Que dites-vous, je sais? Lorsque j'ai dit que je
savais qu'il ne pouvait y avoir de péril en cette abdication
générale, j'ai ajouté : « Parce qu'il n'est pas maintenant
question d'agir, mais seulement de méditer et de
connaitre » ; ce qui fait voir si manifestement que je n'ai
parlé en cet endroit-là que d'une façon morale de savoir,
qui suffit pour la conduite de la vie, et que j'ai souvent
dit étre fort différente de la facon métaphysique, dont il
s'agit ici, qu'il semble qu'il n'y ait que notre auteur seul
| qui ait pu l'ignorer.
(R) Et l'on veut que je retienne celui-ci, qui est rempli « 6
de doutes et de difficultés : Je ne saurais trop accorder à
ma défiance ! ll y a encore ici derechef de la contradiction
dans ses paroles ; car tout le monde sait que celui qui
se défie, pendant qu'il se défie et que par conséquent il
n'affirme ni ne nie aucune chose, ne peut étre induit en
erreur par aucun génie; ce qu'on ne peut pas dire de
celui qui ajoute deux et trois ensemble, ainsi que le
480 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
prouve l’exemple, qu’il a lui-même apporté ci-dessus, de
celui qui comptait quatre fois une heure !.
(S) Ce n'est pas sans une grande appréhension de
paraître trop défiant que je rejette ces maximes anciennes.
Encore qu'il emploie ici beaucoup de paroles pour tâcher
de persuader qu'il ne faut pas se défier trop, c'est pour-
tant une chose digne de remarque qu'il n'apporte pas la
moindre raison pour le prouver, sinon seulement celle-ci,
qui est qu'il craint ou qu'il se défie qu'il ne faut pas se
défier. Oü il y a encore de la contradiction ; car de cela
qu'il craint seulement, sans le savoir certainement, qu'il
ne doit point se défier, de là il s'ensuit qu'il doit se défier.
(T) Rejetez-vous sans scrupule comme une chose fausse
cette proposition ancienne : J'ai en moi l'idée claire et dis-
tincte de Dieu? ou celle-ci : Tout ce que je congois fort
clairement et fort distinctement est vrai? ll appelle ces
choses-ci anciennes, parce qu'il craint qu'on ne les tienne
pour nouvelles, et que j'aie la gloire de les avoir le pre-
mier remarquées. Mais je m'en soucie fort peu. Il semble
aussi vouloir faire glisser quelque scrupule touchant
l'idée que nous avons de Dieu ; mais ce n'est qu'en pas-
sant, de peur peut-étre que ceux qui savent avec quel soin
jai excepté de cette abdication toutes les choses qui
regardent la piété, et en général les mœurs, ne le prissent
pour un calomniateur.
Enfin, il ne voit pas que l'abdication ne regarde que
celui qui ne congoit pas encore clairement et distincte-
ment quelque chose ; comme, par exemple, les sceptiques,
4T 3 auxquels cette abdication est familiére, en tant que scep-
tiques, n'ont jamais rien congu clairement; car, du
moment qu'ils auraient concu clairement quelque chose,
ils auraient cessé d'en douter et d'étre en cela sceptiques.
Et parce qu ^il est aussi fort difficile que personne, avant
que d'avoir fait cette abdication, puisse jamais rien
1. Le P. Bourdin avait rapporté l'exemple d'un homme qui, ayant
entendu en sommeillant une horloge sonner quatre coups, s'était étonné
qu'elle sonne quatre fois une heure.
SEPTIÈMES RÉPONSES | 481
concevoir fort clairement, j'entends d'une clarté telle
qu'il est requis pour une certitude métaphysique, c'est
pour cela que cette abdication est fort utile à ceux qui,
étant capables d'une connaissance si claire, ne l'ont pour-
tant pas encore, mais non pas à notre auteur, comme
l'événement le montre ; et j'estime au contraire qu'il la
doit soigneusement éviter.
(V) Ou enfin cette autre-ci : Les facultés de penser, de
se nourrir et de sentir n'appartiennent point au corps, mais
à l'esprit ? Il cite ces paroles comme venant de moi, et en
méme temps il les débite pour si certaines qu'il semble
que personne ne puisse en aucune façon les révoquer en
doute. Mais cependant il n'y a rien de plus clair dans mes
Méditations que je rapporte au corps seul la puissance de
se nourrir, et non pas à l'esprit ou à cette partie de
l'homme qui pense; en telle sorte que par cela seul l'on
voit manifestement, premièrement, qu'il ne les entend
point, encore qu'il ait entrepris de les réfuter, et, qu'il
n'est pas vrai que, de ce que dans la deuxième Méditation
jai parlé selon l'opinion du vulgaire, j'aie pour cela
voulu rapporter la puissance de se nourrir à l'àme ; et
ensuite qu'il tient plusieurs choses pour indubitables qu'il
ne faut pas admettre pour telles sans examen. Mais
toutefois il a fort bien conclu, vers la fin, que par toutes
ces choses il a fait seulement paraitre la faiblesse de son
esprit.
nn nn ness rrr rrr rr rr rr nr n rr
(X) Je commence de la sorte à philosopher : Je suis, je
pense ; je suis pendant que je pense. ll est ici à remarquer 480
qu'il avoue lui-même que pour bien commencer à philo-
sopher, ou pour établir la certitude de quelque proposi-
tion, il faut suivre la voie que j'ai tenue, qui est de
commencer par la connaissance de sa propre existence.
Ce que je dis afin que l'on sache que, dans les autres
endroits où il a feint que j'ai commencé par une positive
ou affirmative abdication de toutes les choses qui sont
482 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
douteuses, il a dit le contraire de ce qu'en effet il pensait.
Je n'ajoute point ici avec quelle subtilité il m'introduit
commengant à philosopher, lorsqu'il me fait parler de la
sorte : « Je suis ; je pense, etc. » ; car l'on peut aisément
reconnaître, sans méme que j'en parle, la candeur qu'il
garde en toutes choses.
(Y) Pourquoi faites-vous mention de l'esprit quand vous
dites : lorsque je la conçois en mon esprit ; n'avez-vous pas
méme banni le corps et l'esprit ? Pai déjà ci-devant averti
qu'il cherchait occasion de pointiller sur le mot d'esprit.
Mais ici concevoir en son esprit ne signifie rien autre
chose que penser ; et partant il suppose mal que je fais
mention de l'esprit en tant que considéré comme une
partie de l'homme. De plus, encore que j'aie rejeté ci-
devant le corps et l'esprit, avec tout le reste de mes
anciennes opinions, comme des choses douteuses ou des
choses que je ne concevais pas encore clairement, cela
n'empéche pas que je ne les puisse reprendre par après
s'il arrive que je les congoive clairement. Mais cela est
au-dessus de la portée de notre auteur, qui pense que
le doute est quelque chose attaché inséparablement aux
objets ; car il demande un peu aprés : « Comment se
pourra-t-il faire que les mémes choses qui auparavant
étaient douteuses ne soient plus maintenant douteuses et
incertaines ? » Il veut même que j'en aie fait une abdica-
tion solennelle ; et il admire aussi mon adresse, en ce que
je me sers de ce qui est douteux pour chercher ce qui est
certain, etc. ; comme si j'avais pris pour fondement de ma
philosophie qu'il faut tenir pour définitivement fausses
toutes les choses douteuses.
481 (Z) Voulez-vous que je consulte ce que j'ai cru autrefois
que j'étais, voulez-vous que je reprennece pot-pourri de
vieilleries, etc. ? Je me servirai ici d'un exemple fort fami-
lier pour lui faire ici entendre la raison de mon procédé,
afin que désormais il ne l'ignore plus, ou qu'il n'ose plus
feindre qu'il ne l'entend pas.
I
| SEPTIÈMES RÉPONSES 483
|. Si d'aventure il avait une corbeille pleine de pommes,
|et qu'il appréhendát que quelques-unes ne fussent pour-
;ries, et qu'il voulût les ôter, de peur qu'elles ne corrom-
pissent le reste, comment s'y prendrait-il pour le faire ?
Ne commencerait-il pas tout d'abord à vider sa cor-
beille; et aprés cela, regardant toutes ces pommes les
unes après les autres, ne choisirait-il pas celles-là seules
qu'il verrait n'étre point gátées ; et, laissant là les autres,
ne les remettrait-il pas dans son panier ? Tout de méme
aussi, ceux qui n'ont jamais bien philosophé ont diverses
opinions en leur esprit qu'ils ont commencé à y amasser
dés leur bas âge; et, appréhendant avec raison que la
plupart ne soient pas vraies, ils tâchent de les séparer
d'avec les autres, de peur que leur mélange ne les rende
toutes incertaines. Et, pour ne se point tromper, ils ne
sauraient mieux faire que de les rejeter une fois toutes
ensemble, ni plus ni moins que si elles étaient toutes
fausses et incertaines ; puis, les examinant par ordre les
unes aprés les autres, reprendre celles-là seules qu'ils
reconnaitront étre vraies et indubitables. C'est pourquoi
je n'ai pas mal fait au commencement de rejeter tout;
puis, considérant que je ne connaissais rien plus certaine-
ment ni plus évidemment sinon que moi, qui pensais,
existais, Je n'ai pas mal fait non plus d'établir cela comme
premiére assertion ; et enfin je n'ai pas mal fait de
demander aprés cela ce que j'avais cru autrefois que
j'étais : non pas afin que je crusse encore de moi toutes
les mémes choses, mais afin de reprendre celles que je
reconnaitrais être vraies, de rejeter celles que je trouverais
être fausses, et de remettre à examiner à un autre temps
celles qui me sembleraient douteuses. Ce qui fait voir que
notre auteur n'a pas raison d'appeler ceci un art de tirer
des choses certaines des incertaines, ou, comme il dit ci-
après, une méthode de rêver ; et que tout ce qu'il raconte 482
ici et dans les deux paragraphes suivants du coq de
Pythagore, et des opinions des philosophes touchant la
nature du corps et de l'àme, sont choses tout à fait
inutiles et hors de propos, puisque je n'ai ni dû ni voulu
484 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
recenser tout ce que les autres ont jamais cru là-dessus,
mais seulement ce qui m'en a semblé autrefois à moi-
méme, spontanément, en me laissant conduire par la
nature, ou ce qui en semble couramment aux autres, soit
qu'il füt vrai, soit qu'il füt faux ; parce que je ne l'ai point
recensé afin de le croire, mais seulement pour l'examiner.
Meters sess] rrr rrr nr rr] rr n | nnnm
(AA) Ou sentir comme un chien, ou penser comme un
singe, ou imaginer comme un mulet. Il tàche ici de nous
surprendre dans ces mots ; et, pour faire en sorte qu'on
trouve que j'ai mal établi la différence qui est entre
l'esprit et le corps, en ce que celui-là pense, et que celui-ci
ne pense point, mais est étendu, il dit que tout ce qui
sent, qui imagine et qui pense, il l'appelle corps ; mais
qu'il l'appelle aussi un mulet ou un singe, si bon lui
semble. S'il peut jamais faire que ces mots nouveaux
viennent en usage, je ne refuserai pas de m'en servir;
mais cependant il n'a aucun droit de me reprendre de ce
que je me sers de ceux qui sont communément reçus et
approuvés.
Meressssesssoonsuessssosensossesesssussssesesssostesessosssossssessonsscssesss ess n
487 (BB) C'est cela méme, me dites-vous. Ici, et presque
partout ailleurs, il m'introduit lui répondant des choses
tout à fait contraires à mon opinion. Mais il serait trop
ennuyeux de faire remarquer toutes ses fictions.
(CC) Et méme, puisque votre dessein est d'établir et de
démontrer que l'esprit de l'homme n'est pas corporel, vous
ne devez nullement le supposer. ll feint ici à tort que je
suppose ce que j'ai dû prouver. Mais à des choses qui
sont ainsi feintes gratuitement, et qui ne peuvent être
soutenues par aucune raison, on ne doit, ce me semble,
répondre autre chose sinon qu'elles sont fausses ; et je
n'ai jamais, en aucune façon, mis en dispute ce qui doit
étre appelé du nom de corps, ou d'áme, ou d'esprit, mais
| SEPTIÈMES RÉPONSES 485
J'ai seulement expliqué deux différentes sortes de choses,
savoir est, celle qui pense et celle qui est étendue, aux-
quelles seules j'ai fait voir que toutes les autres se rap-
portent, et que j'ai prouvé aussi, par de bonnes raisons,
étre deux substances réellement distinctes, l'une des-
quelles j'ai appelée esprit, et l'autre corps. Mais si ces
noms lui déplaisent, il leur en peut attribuer d'autres si
bon lui semble, je ne l'empécherai point.
(DD) Mais qu'est-ce que je suis ? Sans difficulté, je suis «
quelqu'une des choses que je croyais autrefois que j'étais. Il
m'attribue à son ordinaire ceci, et une infinité de choses
semblables, sans aucune apparence de vérité.
(EE) J'en suis bien certain depuis que j'en ai fait l'abdi-
cation. Il m'attribue encore ici une chose à quoi je n'ai
jamais pensé, car je n'ai jamais rien inféré d'une chose
pour en avoir fait l'abdication ; mais, tant s'en faut, j'ai
expressément averti du contraire par ces termes : « Mais
peut-étre aussi qu'il se peut faire que ces choses-là méme,
que je suppose n'étre point parce qu'elles me sont incon-
nues, ne sont point en effet différentes de moi que je
connais », etc.
(FF) Suis-je donc un esprit ? Il n'est pas vrai non plus
que j'aie examiné si j'étais un esprit; car pour lors je
n'avais pas encore expliqué ce que j'entendais par le nom
d'esprit. Mais j'ai examiné si j'avais en moi quelqu'une
des choses que j'attribuais à l’âme, dont je venais de faire
la description ; et, ne trouvant pas en moi toutes les
choses que je lui avais attribuées, mais n'y remarquant
que la pensée, pour cela je n'ai pas dit que j'étais une
âme, mais seulement j'ai dit que j'étais une chose qui
pense, et j'ai donné à cette chose qui pense le nom
d'esprit, ou celui d'entendement et de raison, n'enten-
dant rien de plus par le nom d'esprit que par celui d'une
chose qui pense : et partant je n'avais garde de
m'écrier, EUONXA, e£Uorxa, comme il fait ici assez mal à
486 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
propos ; car, au contraire, j'ai expressément ajouté que
Jignorais auparavant la signification de ces mots, en
sorte qu'il est impossible qu'on puisse douter que par ces
mots je n'aie entendu précisément la méme chose que par
celui d'une chose qui pense.
492 (GG) Je n'ai donc rien cru qui vaille. — Tout au contraire,
vous écriez-vous. Cela n'est pas vrai encore ; car je n'ai
jamais supposé nulle part que les choses que j'avais crues
auparavant fussent vraies, mais seulement j'ai examiné si
elles l'étaient.
(HH) Jl n'importe, dites-vous, vous êtes un corps ou un
esprit. Il n'est pas vrai non plus que j'aie jamais dit cela.
(II) Vous aviez mal cru autrefois, dites-vous, que la pen-
sée appartenait au corps. Vous deviez croire, au contraire,
qu'elle appartenait à l'esprit. Il est faux encore que j'aie
dit cela ; car qu'il dise, si bon lui semble, qu'une chose
qui pense est mieux nommée du nom de corps que du
nom d'esprit, je ne m'en mets pas en peine, et il n'a rien
à déméler là-dessus avec moi, mais seulement avec les
grammairiens. Mais s'il feint que j'aie voulu dire par le
nom d'esprit quelque chose de plus que par celui d'une
chose qui pense, c'est à moi à le nier. Comme un peu
après, où il dit : « Si vous posez ceci pour fondement de
toutes vos démonstrations, à savoir que penser est
quelque chose de propre à l'esprit, ou à une chose spiri-
tuelle et incorporelle, etc., n'est-ce pas demander une
gráce, et faire une pétition de principe ? » Je nie que j'aie
supposé en aucune façon que l'esprit fût incorporel;
mais je dis que je l’ai démontré dans la sixième Médi-
tation.
Mais je suis si las de le reprendre de ne pas dire la
vérité, que dorénavant je ferai semblant de ne pas le voir,
et écouterai seulement sans rien dire le reste de ses raille-
ries jusques à la fin. Quoique pourtant, si c'était un autre
que lui, je croirais qu'il se serait voulu déguiser pour
satisfaire à l'envie déréglée qu'il aurait eue de railler, et
qu'en contrefaisant tantót le craintif, tantót le paresseux,
et tantót l'homme de peu d'esprit, il aurait voulu imiter,
| SEPTIÈMES RÉPONSES 487
!
non les Epidiques ou les Parménons! de l'ancienne
| comédie, mais le plus vil personnage de la nôtre, qui par «
ses niaiseries et bouffonneries prend plaisir d'appréter à
rire aux autres.
sonores sonne sense sense nn esse sees estote ttt tt ns
Jusques ici le R. P. s'est joué ; et parce que dans la s
suite il semble vouloir agir sérieusement et prendre un
autre personnage, je mettrai cependant ici en peu de
paroles les remarques que j'ai faites sur les jeux de son
esprit. Voici ce qu'il dit :
(KK) Autrefois ? ce temps-là a-t-il été ? et en un autre
endroit : Je réve que je pense, je ne pense point ; mais tout
cela n'est que raillerie, digne du personnage qu'il a voulu
représenter. Comme aussi cette importante question qu'il
propose, savoir, si « penser a plus d'étendue que rêver » ;
et méme ce bon mot, de la « méthode de réver » ; et cet
autre, que « pour bien raisonner il faut rêver ». Mais je
ne pense pas avoir donné la moindre occasion de se
railler de la sorte ; car j'ai dit en termes exprès, en parlant
des choses dont j'avais fait abdication, que je n'assurais
point qu'elles fussent, mais seulement qu'elles semblaient
être : si bien qu'en cherchant ce que J'ai pensé que j'étais
autrefois, je n'ai voulu chercher autre chose que ce qu'il
me semblait à présent que j'avais pensé que j'étais autre-
fois. Et lorsque j'ai dit que je pensais, je n'ai point consi-
déré si c'était en veillant ou en dormant ; et je m'étonne
qu'il appelle cela la méthode de rêver, car il semble
qu'elle ne l'a pas peu éveillé.
(LL) Il raisonne encore conformément à son personnage so
lorsque, pour chercher ce que j'ai pensé que j'étais autre-
fois, il veut que j'avance ceci comme une maxime fonda-
mentale : «Je suis quelqu'une des choses que j'ai cru
autrefois que j'étais » ; ou bien : « Je suis cela méme que j'ai
cru autrefois que j'étais ». Et un peu aprés, pour chercher si
1. Personnages de comédies de Plaute {Æpidicus) et de Térence
(T Hécyre et l'Eunuque).
488 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
je ne suis point un corps, il veut que l'on prenne cette
maxime pour guide : « J'ai bien pensé autrefois touchant ce
qui appartient au corps » ; ou bien : « Rien n'appartient au
corps que ce que j'ai cru autrefois qui lui appartenait » ; car
les maximes qui répugnent manifestement à la raison sont
propres à faire rire. Et il est manifeste que j'ai pu rechercher
utilement ce que j'ai cru autrefois que j'étais, et méme si
j'étais un corps, bien que j'ignorasse si j'étais quelqu'une
des choses que j'ai cru étre autrefois, et que j'ignorasse
même si j'avais lors bien cru ; afin que, par le moyen des
choses que je viendrais à connaitre tout de nouveau, j'exa-
minasse le tout avec soin ; et si par ce moyen je ne décou-
vrais rien autre chose, que j'apprisse au moins que je ne
pouvais par là rien découvrir.
(MM) Il joue encore parfaitement bien son personnage
quand il raconte la fable de ce paysan !, et il n'y a rien
de plus plaisant que de voir qu'en pensant l'appliquer à
mes paroles, il l'applique seulement aux siennes. Car tout
maintenant il me reprenait de n'avoir pas avancé cette
maxime : « J'ai fort bien pensé autrefois touchant ce qui
appartient au corps » ; ou bien : « Rien n'appartient au
corps que ce que j'ai cru autrefois qui lui appartenait » ;
et maintenant, cela méme qu'il se plaignait n'avoir pas
été par moi avancé, et qu'il a tout tiré.de son imagination
propre, il le reprend comme s'il venait de moi, et le com-
pare avec le sot raisonnement de son paysan. Pour moi,
je n'ai jamais nié qu'une chose qui pense füt un corps,
3l pour avoir supposé que j'avais autrefois bien pensé tou-
chant la nature du corps ; mais parce que, ne me servant
point du nom de corps sinon pour signifier une chose qui
m'était bien connue, à savoir, pour signifier une sub-
stance étendue, j'ai reconnu que la substance qui pense
est différente de celle qui est étendue.
1. Un paysan, qui ne connaissait que quatre espèces d'animaux
(bœuf, cheval, chèvre, âne), rencontra un loup. Il jugea d'abord que
c'était un áne (puisque ce n'était aucun des trois premiers), ensuite que
c'était n'importe lequel des quatre (puisque ce n'était pas un des trois
autres), et, pour finir, que ce n'était pas un animal du tout.
I
[
SEPTIÈMES RÉPONSES 489
(NN) Ces façons de parler subtiles et galantes qui sont
|
ici plusieurs fois répétées, c’est à savoir : « Je pense, dites-
vous ; — je le nie, moi ; vous rêvez. — Cela est certain et
évident, ajoutez-vous ; — je le nie, vous rêvez ; il vous le
semble seulement, il le parait, mais il ne l'est pas », etc. ;
au moins seraient-elles capables de faire rire, de ce qu'en
la bouche d'une personne qui agirait sérieusement elles
seraient ineptes. Mais de peur que ceux qui ne font que
commencer ne se persuadent que rien ne peut étre certain
et évident à celui qui doute s'il dort ou s'il veille, mais
peut seulement lui sembler et lui paraitre, je les prie de
se ressouvenir de ce que j'ai ci-devant remarqué sous la
cote F : c'est à savoir que ce que l'on congoit clairement
et distinctement, par qui que ce puisse étre qu'il soit ainsi
congu, est vrai, et ne le semble ou ne le parait pas seule-
ment ; quoique pourtant, à vrai dire, il s'en trouve fort
peu qui sachent bien faire distinction entre ce que l'on
aperçoit véritablement et ce qu'on pense seulement aper-
cevoir, parce qu'il y en a fort peu qui s'accoutument à ne
se servir que de claires et distinctes perceptions.
(00) Jusques ici notre acteur ne nous a encore fait la
représentation d'aucune mémorable action ; mais il s'est
seulement forgé certains petits obstacles contre lesquels,
après s'étre un peu agité, tout aussitôt il a fait retraite, et
a tourné visage ailleurs. Il commence ici le premier
célébre combat contre un ennemi tout à fait digne de sa
scéne, à savoir, contre mon ombre, qui n'est à la vérité
visible qu'à lui, et qu'il a lui-même tirée de son cerveau ;
et de peur que cette ombre ne füt pas assez vaine, il l'a
composée du néant méme. Cependant, c'est tout de bon
qu'il en vient aux prises avec elle ; il argumente, il sue,
il demande trêve, il appelle la logique à son secours, il
recommence le combat, il examine tout, 1l pèse tout, il
balance tout ; et d'autant qu'il n'oserait pas recevoir sur
son bouclier les coups d'un si puissant adversaire, il les
esquive autant qu'il peut : il distingue ; et enfin, par le
moyen de ces mots, déterminément et indéterminément,
comme par autant de petits sentiers détournés, il s'enfuit
490 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
et s'échappe. Sans mentir, le spectacle en est assez
agréable, principalement quand on sait le sujet de la que-
relle. Il avait lu par hasard dans mes écrits que, si nous
avons, avant de bien philosopher, des opinions vraies,
elles sont mélées avec plusieurs autres qui sont la plupart
ou fausses ou douteuses, en sorte qu'il n'y a point de
meilleur moyen pour séparer celles-là des autres que de
les rejeter toutes au commencement sans en retenir
aucune, afin de pouvoir par aprés plus aisément recon-
naître celles qui étaient vraies, ou en découvrir de nou-
velles, et n'admettre que celles qui sont vraies ; ce qui est
la méme chose que si j'avais dit que, pour prendre garde
que dans un panier plein de pommes il n'y en ait
quelques-unes qui soient gâtées, 1l les faut toutes vider
au commencement et n'y en laisser pas une, et puis n'y
remettre ou n'y mettre que celles qu'on aurait reconnu
étre tout à fait saines. Mais notre auteur, ne comprenant
pas, ou plutót feignant de ne pas comprendre un raison-
nement d'une si sublime spéculation, s'est principalement
étonné de ce qu'on disait qu'il n'y avait rien qu'il ne fallût
rejeter ; et passant ce rien longtemps et souvent dans son
esprit, il se l'est si fortement imprimé dans son imagina-
tion qu'encore qu'à présent il ne combatte le plus sou-
vent que contre un rien et un fantóme, il a toutefois bien
de la peine à s'en délivrer. (PP) Aprés un combat si heu-
reusement entrepris et achevé, devenu superbe par l'opi-
nion de la victoire, il attaque un nouvel ennemi qu'il croit
513 encore étre mon ombre : car elle se présente sans cesse à
sa fantaisie ;mais il la compose d'une autre matiére, à
savoir, de mes paroles : « Je connais que j'existe, et je
cherche quel je suis, moi que je connais », etc. Et parce
qu'il ne la reconnait pas si bien que la précédente, il se
tient plus sur ses gardes, et ne l'attaque que de loin. Le
premier dard qu'il lui jette est celui-ci : « Pourquoi le
cherchez-vous si vous le connaissez?» Et parce qu'il
s'imagine que son ennemi lui présente aussitôt ce bou-
clier : « Je connais que je suis, et ne connais pas quel je
suis », tout aussitót il lance contre elle ce long javelot :
| SEPTIÉMES RÉPONSES 491
« Comment pouvez-vous connaitre quel vous étes, si ce
| n'est ou par les choses que vous avez autrefois connues,
| ou par celles que vous connaîtrez ci-après ? Ce ne sera
| pas par celles que vous avez autrefois connues ; elles sont
| pleines de doute, vous les avez toutes rejetées : ce sera
. donc par celles que vous ne connaissez pas encore et que
vous connaitrez ci-après. » Et, croyant de ce coup avoir
terrassé et effrayé cette pauvre ombre, il s'imagine qu'il
lentend qui s'écrie : «Je ne sais pas encore si ces
choses-là existent » ; et alors sa colére se changeant en
pitié, il la console par ces paroles : « Ayez bonne espé-
rance, vous le saurez quelque jour. » Et aussitót il sup-
pose que cette pauvre ombre, d'une voix plaintive et
suppliante, lui répond : « Que ferai-je cependant ? » Mais
Jui, d'un ton impérieux, tel qu'il convient à un victorieux,
lui dit : « Vous aurez patience. » Et toutefois, comme il
est bonasse, il ne la laisse pas longtemps en suspens ;
mais, gagnant derechef ses détours ordinaires, « détermi-
nément, indéterminément ; clairement, confusément », et
ne voyant personne qui l'y poursuive, il triomphe tout
seul. Toutes lesquelles choses sont sans doute trés
propres à faire rire, étant dites par un homme qui,
contrefaisant le grave et le sérieux, vient à dire quelque
trait de raillerie à quoi l'on ne s'attendait point.
Mais, pour voir cela plus clairement, il faut se figurer
notre acteur, comme un personnage grave et docte,
lequel, pour combattre cette méthode de rechercher la
vérité qui veut qu'ayant rejeté toutes les choses oü il y a
la moindre apparence de doute, nous commencions par
la connaissance de notre propre existence, et que de là
nous passions à la considération de notre nature, c'est-à-
dire de cette chose dont nous connaissons désormais
qu'elle existe ; lequel, dis-je, tàche de montrer que par
cette voie l'on ne saurait étendre plus avant sa connais-
sance, et qui pour le faire se sert de ce raisonnement :
« Puisque vous connaissez seulement que vous étes, et
non pas quel vous étes, vous ne le sauriez apprendre par
le moyen des choses que vous avez autrefois connues,
492 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
puisque vous les avez toutes rejetées : donc ce ne peut
étre que par le moyen de celles que vous ne connaissez
pas encore. » À quoi méme un tout jeune enfant pourrait
répondre que rien n'empéche qu'il ne le puisse apprendre
par les choses qu'il connaissait auparavant, à cause que,
quoiqu'il les eût toutes rejetées pendant qu'elles lui
paraissaient douteuses, il les pouvait néanmoins par
aprés reprendre quand il les reconnaitrait pour vraies. Et,
de plus, quand il lui accorderait qu'il ne pourrait rien
apprendre par le moyen des choses qu'il aurait autrefois
connues, au moins le pourrait-il par le moyen de celles
qu'il ne connaissait pas encore, mais qu'avec le soin et la
diligence qu'il pourrait apporter, il pourrait connaitre
par aprés. Mais notre acteur se propose ici un adversaire
qui ne lui accorde pas seulement que la premiére voie lui
est bouchée, mais qui se bouche lui-méme celle qui lui
reste en disant : « Je ne sais pas si ces choses-là existent. »
Comme si nous ne pouvions acquérir de nouveau la
connaissance de l'existence d'aucune chose, et comme si
l'ignorance de l'existence d'une chose pouvait empêcher
que nous eussions aucune connaissance de son essence !
Ce qui sans difficulté est fort impertinent. Mais il fait
allusion à quelques-unes de mes paroles ; car j'ai écrit en
quelque endroit qu'il n'était pas possible que la connais-
sance que j'ai de l'existence d'une chose dépendit de la
connaissance de celles dont l'existence ne m'est pas
encore connue ; et ce que j'ai dit seulement du temps
présent, il le transfère ridiculement au temps futur,
comme si, de ce que nous ne pouvons présentement voir
les personnes qui ne sont pas encore nées, mais qui naî-
tront cette année, il s'ensuivait que nous ne les pourrions
ss jamais voir. Car certainement il est manifeste que la
connaissance présente que l'on a d'une chose actuelle-
ment existante ne dépend point de la connaissance d'une
chose que l'on ne sait pas encore être existante ; car de
cela méme que l'on congoit une chose comme apparte-
nant à une chose existante, on congoit nécessairement en
méme temps que cette chose existe. Mais il n'en est pas
SEPTIÈMES RÉPONSES 493
de méme à l'égard du futur ; car rien n'empéche que la
connaissance d'une chose que je sais étre existante ne soit
augmentée par celle de plusieurs autres choses que je ne
sais pas encore exister, mais que je pourrai connaitre par
après quand je saurai qu'elles lui appartiennent.
Après il continue, et dit : « Ayez bonne espérance, vous
le saurez quelque jour. » Et incontinent aprés il ajoute :
«Je ne vous tiendrai pas longtemps en suspens. » Par
lesquelles paroles il veut que nous attendions de lui ou
qu'il démontrera que par la voie que j'ai proposée on ne
saurait étendre plus avant sa connaissance ; ou bien, s'il
suppose que son adversaire méme se l'est bouchée (ce
qui pourtant serait impertinent), qu'il nous en ouvrira
quelque autre. Mais néanmoins il ne nous dit rien autre
chose sinon : « Vous savez quel vous étes indéterminé-
ment et confusément, mais non pas déterminément et
clairement. » D'où l'on peut, ce me semble, fort bien
conclure que nous pouvons donc étendre plus avant
notre connaissance, puisqu'en méditant et repassant les
choses avec attention en notre esprit, nous pouvons faire
que celles que nous ne connaissons que confusément et
indéterminément nous soient par aprés connues claire-
ment et déterminément ; mais nonobstant cela il conclut
que « ces deux mots seuls, déterminément et indétermi-
nément, sont capables de nous arréter un siécle entier »,
et partant que nous devons chercher une autre voie. Il
me semble qu'il n'aurait rien pu imaginer de plus apte à
montrer l'extréme inaptitude et ineptie de son esprit.
(QQ) Je suis, dites-vous. — Je le nie. Vous poursuivez : t^16
Je pense. — Je le nie, etc. Il recommence ici le combat
contre la premiére ombre, et, croyant l'avoir taillée en
pièces du premier coup, tout glorieux il s'écrie : « Voilà
sans doute un trait bien remarquable ; j'ai d'un seul coup
tranché la téte à tout. » Mais, d'autant que cette ombre
ne tire sa vie que de son cerveau, et qu'elle ne peut mou-
rir qu'avec lui, tout en pièces qu'elle est, elle ne laisse pas
de revivre ; et, mettant la main sur le cœur, elle jure
qu'elle est et qu'elle pense. Sur quoi, s'étant laissé fléchir
494 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
et gagner, il lui permet de vivre et de dire, aprés avoir
repris ses esprits, tout plein de choses inutiles ou imperti-
nentes auxquelles il ne répond rien, et à l'occasion des-
quelles il semble plutót vouloir contracter amitié avec
elle. Aprés quoi il passe à d'autres galanteries.
(RR) Premiérement, il la tance ainsi : « Vous deman-
diez naguère qui vous étiez ; maintenant vous ne le savez
pas seulement, mais vous en avez méme une claire et dis-
tincte notion. » Puis aprés il la prie « de lui faire voir
cette notion claire et distincte, pour étre récréé de sa
vue ». Après cela il feint qu'on la lui montre, et dit : « Je
sais certainement que Je suis, que je pense, que je suis
une substance qui pense ; il n'y a rien à dire à cela. » Il
prouve ensuite que cela ne suffit pas par cet exemple :
« Vous connaissez qu'il n'y a point de montagne sans
vallée; vous avez donc une notion claire et distincte
d'une montagne sans vallée. » Ce qu'il interpréte ainsi :
« La notion que vous avez est claire, parce que vous la
connaissez certainement ; elle est distincte, parce que
vous ne connaissez rien autre chose; et partant cette
notion claire et distincte d'une substance qui pense, que
vous formez, consiste en ce qu'elle vous représente
qu'une substance qui pense existe, sans penser au corps, à
517 l'àme, à l'esprit ou à aucune autre chose, mais seulement
qu'elle existe. » Enfin, reprenant son humeur batailleuse,
il s'imagine voir là un grand appareil de guerre et de
vieux soldats rangés en bataille que, nouveau Pyrgopoli-
nice !, il renverse tous de son souffle
Comme le vent, les feuilles ou le chaume des toits sans qu'il
en reste pas un.
Au premier souffle il pousse ces mots : « Du connaitre
à l'étre la conséquence n'est pas bonne » ; et en méme
temps il porte en forme de drapeau une table oü il a mis
à sa fantaisie la division de la substance qui pense. Au
1. Pyrgopolinice, espèce de Matamore, héros du Miles Gloriosus de
Plaute, dont Descartes cite un vers (I, 1, 17).
SEPTIÈMES RÉPONSES 495
second il pousse ceux-ci : « Déterminément, indétermi-
nément; distinctement, confusément; explicitement,
implicitement.» Et au troisième ceux-ci : «Ce qui
conclut trop ne conclut rien.» Et voici comme il
l'explique : « Je connais que j'existe, moi qui suis une
substance qui pense; et néanmoins je ne connais pas
encore qu'un esprit existe, par conséquent la connais-
sance de mon existence ne dépend pas de la connaissance
d'un esprit existant. Partant, puisque j'existe et qu'un
esprit n'existe point, je ne suis point un esprit : donc je
suis un corps. » À ces paroles cette pauvre ombre ne dit
mot ; elle lâche pied, elle perd courage, et se laisse mener
par lui en triomphe comme une captive. Oü je pourrais
faire remarquer plusieurs choses dignes d'une immortelle
risée. Mais j'aime mieux épargner notre acteur et pardon-
ner à sa robe ; et méme je ne pense pas qu'il me füt bien-
séant de rire plus longtemps de choses si légères. C'est
pourquoi je ne remarquerai ici que les choses qui,
quoique fort éloignées de la vérité, pourraient peut-étre
néanmoins étre crues par quelques-uns comme des
choses que j'aurais accordées, si je m'en taisais tout à
fait.
Et premièrement je nie qu'il ait eu lieu de me reprocher s:
que j'aie dit que j'avais une claire et distincte conception
de moi-méme, avant que d'avoir suffisamment expliqué
de quelle facon on la peut avoir, ou, comme il dit, « ne
venant que de demander qui j'étais ». Car entre ces deux
choses, c'est-à-dire entre cette demande et la réponse, j'ai
rapporté toutes les propriétés qui appartiennent à une
chose qui pense, par exemple, qu'elle entend, qu'elle veut,
qu'elle imagine, qu'elle se ressouvient, qu'elle sent, etc. ;
et méme toutes les autres propriétés ordinairement
connues qui n'appartiennent point à son concept, pour
distinguer les unes d'avec les autres, qui était tout ce que
l'on pouvait souhaiter après avoir óté les préjugés. Mais
javoue bien que ceux qui ne se défont point de leurs
préjugés ne sauraient que trés difficilement avoir jamais
la conception claire et distincte d'aucune chose; car il
496 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
est manifeste que toutes les notions que nous avons eues
des choses en notre enfance n'ont point été claires et dis-
tinctes ; et partant toutes celles que nous acquérons par
aprés sont par elles rendues confuses et obscures, si l'on
ne les rejette une bonne fois. Quand donc il demande
qu'on lui fasse voir cette notion claire et distincte pour
étre récréé de sa vue, il se joue, comme aussi lorsqu'il
m'introduit comme la lui montrant en ces termes : « Je
sais certainement que je suis, que je pense, que je suis
une substance qui pense », etc, Et lorsqu'il veut réfuter
ces jeux de son esprit par cet exemple : « Vous savez aussi
certainement qu'il n'y a point de montagne sans vallée,
donc vous avez un concept clair et distinct d'une mon-
tagne sans vallée», il se trompe lui-même par un
sophisme; car de son antécédent il doit seulement
conclure : Donc vous concevez clairement et distincte-
ment qu'il n'y a point de montagne sans vallée ;et non
pas : Donc vous avez la notion d'une montagne sans val-
lée ; car, puisqu'il n'y en a point, on n'en doit point avoir
la notion, pour bien concevoir qu'il n'y a point de mon-
519 tagne sans vallée. Mais, quoi ! notre auteur a si bon esprit
qu'il ne saurait réfuter les inepties qu'il a lui-méme
controuvées que par d'autres nouvelles !
Et lorsqu'il ajoute aprés cela que je congois la sub-
stance qui pense sans rien concevoir de corporel ni de
spirituel, etc., je lui accorde pour le corporel, parce que
J'avais auparavant expliqué ce que j'entendais par le nom
de corps ou de chose corporelle, c'est à savoir, cela seul
qui a de l'étendue ou qui dans sa notion enferme de
l'étendue ; mais ce qu'il ajoute de spirituel, il le feint là
un peu grossiérement, comme aussi en plusieurs autres
lieux, où il me fait dire : « Je suis une chose qui pense ;
or est-il que je ne suis point un corps, ni une àme, ni un
esprit », etc. ; car je ne puis dénier à la substance qui
pense que les choses que je sais ne contenir dans leur
notion aucune pensée, ce que je n'ai jamais ni écrit ni
pensé que je savais de l'àme ou esprit. Et quand aprés
cela il dit qu'il comprend à présent fort bien ma pensée,
SEPTIÈMES RÉPONSES 497
qui est que je pense que le concept que j'ai est clair, parce
que je le connais certainement, et qu'il est distinct parce
que je ne connais rien autre chose, il fait voir qu'il n'est
pas fort intelligent ; car c'est autre chose de concevoir
clairement, et autre chose de savoir certainement ; vu que
nous pouvons savoir certainement plusieurs choses, soit
pour nous avoir été révélées de Dieu, soit pour les avoir
autrefois clairement conçues, lesquelles néanmoins nous
ne concevons pas alors clairement ; et de plus la connais-
sance que nous pouvons avoir de plusieurs autres choses
n'empéche point que celle que nous avons d'une chose
ne soit distincte, et je n'ai jamais écrit la moindre parole
d’où l'on pût conclure des choses si frivoles.
De plus, la maxime qu'il apporte, « Du connaitre à
l'étre la conséquence n'est pas bonne », est entiérement 520
fausse. Car, quoiqu'il soit vrai que pour connaître
l'essence d'une chose il ne s'ensuive pas que cette chose
existe, et que pour penser connaitre une chose il ne
s'ensuive pas qu'elle soit, s'il est possible que nous soyons
en cela trompés, il est vrai néanmoins que du connaitre
à l'étre la conséquence est bonne, parce qu'il est tout à
fait impossible que nous connaissions une chose si elle
n'est en effet comme nous la connaissons, à savoir, exis-
tante si nous apercevons qu'elle existe, ou bien de telle ou
telle nature s'il n’y a que sa nature qui nous soit connue.
Il est faux aussi, ou du moins il n'a pas été prouvé
qu'il y ait quelque substance qui pense qui soit divisible
en plusieurs parties, comme il met dans cette table oü il
propose les diverses espèces de la substance qui pense, de
méme que s'il avait été enseigné par un oracle. Car nous
ne pouvons concevoir en la pensée aucune étendue, ni
aucune divisibilité en parties ; et c'est une chose absurde
d'affirmer en paroles une chose pour vraie qui n'a pas
été révélée de Dieu, et que nous n'atteignons pas par
l'entendement ; et je ne puis ici m'empécher de dire que
cette opinion de la divisibilité de la substance qui pense
me semble trés dangereuse et fort contraire à la religion
chrétienne, à cause que tandis qu'une personne sera dans
498 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
cette opinion, jamais elle ne pourra reconnaitre par la
force de la raison la distinction réelle qui est entre l'àme
et le corps.
Ces mots-là, « déterminément, indéterminément ; dis-
tinctement, confusément ; explicitement, implicitement »,
étant tout seuls comme ils sont ici, n'ont aucun sens, et
ne sont autre chose que des subtilités par lesquelles notre
auteur semble vouloir persuader à ses disciples que
521 lorsqu'il n'a rien à leur dire il ne laisse pas de penser
quelque chose de bon.
Cette autre maxime qu'il apporte, « Ce qui conclut
trop ne conclut rien », ne doit pas non plus étre admise
sans distinction : car si par le mot de trop 1l entend seule-
ment quelque chose de plus que l'on ne demandait,
comme lorsqu'un peu plus bas il reprend les arguments
dont je me suis servi pour démontrer l'existence de Dieu,
à cause, dit-il, qu'il croit que par ces arguments on
conclut quelque chose de plus que n'exigent les lois de la
prudence, ou que jamais personne n'a demandé ; elle est
entiérement fausse et frivole : car plus on en conclut de
choses, pourvu que ce que l'on conclut soit bien conclu,
et meilleure elle est, et jamais les lois de la prudence n'ont
été contraires à cela. Que si par le mot de trop il entend,
non pas simplement quelque chose de plus que l'on ne
demandait, mais quelque chose d'incontestablement
faux, alors cette maxime est vraie. Mais le R. P. me par-
donnera si je dis qu'il se trompe quand il m'attribue
quelque chose de semblable ; car quand j'ai raisonné de
la sorte : « La connaissance des choses dont l'existence
m'est connue ne dépend point de celle des choses dont
l'existence ne m'est pas encore connue ; or est-il que je
sais qu'une chose qui pense existe, et que je ne sais pas
encore si aucun corps existe : donc la connaissance d'une
chose qui pense ne dépend point de la connaissance du
corps » ; je n'ai rien par là conclu de trop, ni rien qui
n'ait été bien conclu. Mais lorsqu'il dit : « Je sais qu'une
chose qui pense existe, et je ne sais pas encore si aucun
esprit existe, voire méme il n'y en a point qui existe, il
SEPTIÈMES RÉPONSES 499
n'y a rien, tout est rejeté », il dit une chose entiérement
fausse et frivole ; car je ne puis rien affirmer ou nier de
l'esprit si je ne sais auparavant ce que l'on doit entendre [322
par le nom d'esprit ; et je ne puis concevoir pas une des
choses que l'on a coutume d'entendre par ce nom où la
pensée ne soit enfermée : si bien qu'il est contradictoire
qu'on puisse savoir qu'une chose qui pense existe, sans
savoir en méme temps qu'un esprit, ou une chose qu'on
entend par le nom d'esprit, existe. Et ce qu'il ajoute un
peu aprés : « Voire méme il n'y a point d'esprit qui
existe ; 1l n'y a rien, tout est rejeté », est si absurde qu'il
ne mérite pas de réponse ; car, quand après cette abdica-
tion on a reconnu l'existence d'une chose qui pense, on
a en méme temps reconnu l'existence d'un esprit (au
moins en tant que par le nom d'esprit on entend une
chose qui pense), et partant l'existence d'un esprit n'a pu
alors étre rejetée.
Enfin, quand, ayant à se servir d'un argument en
forme, il l'exalte comme la véritable méthode de conduire
sa raison, laquelle il oppose à la mienne, il semble vouloir
insinuer que je n'approuve pas les formes de syllogismes,
et partant que je me sers d'une méthode fort éloignée de
la raison ; mais mes écrits me justifient assez là-dessus,
où toutes les fois qu'il a été nécessaire je n'ai pas manqué
de m'en servir.
(SS) Il propose ici un syllogisme composé de fausses
prémisses qu'il dit étre de moi; mais quant à moi je le
nie et le renie : car, pour ce qui est de cette majeure :
« Nulle chose qui est telle que je puis douter si elle existe
n'existe en effet », elle est si absurde que je ne crains pas
qu'il puisse jamais persuader à personne qu'elle vienne
de moi, si en méme temps il ne leur persuade que j'ai
perdu le sens. Et je ne puis assez admirer à quel dessein,
avec quelle fidélité, sous quelle espérance et avec quelle 523
confiance il a entrepris cela. Car dans la première Médi-
tation, où il ne s'agissait pas encore d'établir aucune
vérité, mais seulement de me défaire de mes anciens pré-
jugés, aprés avoir montré que toutes les opinions que
500 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
j'avais reçues dés ma jeunesse en ma créance pouvaient
étre révoquées en doute, et partant que je ne devais pas
moins soigneusement suspendre mon jugement à leur
égard qu'à l'égard de celles qui sont manifestement
fausses, de peur qu'elles ne m'empéchassent de chercher
comme il faut la vérité, j'ai expressément ajouté ces
paroles : « Mais il ne suffit pas d'avoir fait ces remarques,
il faut encore que je prenne soin de m'en souvenir ; car
ces anciennes et ordinaires opinions me reviennent encore
souvent en la pensée, le long et familier usage qu'elles
ont eu avec moi leur donnant droit d'occuper mon esprit
contre mon gré, et de se rendre presque maitresses de ma
créance. Et je ne me désaccoutumerai jamais d'y acquies-
cer et de prendre confiance en elles, tant que je les consi-
dérerai telles qu'elles sont en effet, c'est à savoir, en
quelque façon douteuses, comme je viens de montrer, et
toutefois fort probables ; en sorte que l'on a beaucoup
plus de raison de les croire que de les nier. C'est pourquoi
je pense que j'en userai plus prudemment si, prenant de
propos délibéré un parti contraire, je me trompe moi-
méme, et si je feins pour quelque temps que toutes ces
opinions sont entiérement fausses et imaginaires, jusqu'à
ce qu'enfin, ayant également balancé mes anciens et mes
nouveaux préjugés, mon jugement ne soit plus désormais
maîtrisé par de mauvais usages, et détourné du droit che-
min qui le peut conduire à la connaissance de la vérité. »
Entre lesquels notre auteur a choisi ces mots et laissé les
autres : « Prenant de propos délibéré un parti contraire,
je feindrai que les opinions qui sont en quelque façon
douteuses sont entièrement fausses et imaginaires. » Et
de plus, en la place du mot feindre, i1 met ceux-ci : « Je
dirai, je croirai, et croirai méme de telle sorte que j'assu-
rerai pour vrai le contraire de ce qui est douteux » ; et a
voulu que cela me servit de maxime ou de règle certaine,
524 non pour me délivrer de mes préjugés, mais pour jeter
les fondements d'une métaphysique tout à fait certaine
et accomplie. Il est vrai néanmoins qu'il a proposé cela
d'abord un peu ambigument, et comme en hésitant, dans
SEPTIÈMES RÉPONSES 501
les second et troisiéme paragraphes de la premiére ques-
tion ; et méme, dans ce troisiéme paragraphe, aprés avoir
supposé que suivant cette règle il devait croire que deux
et trois ne faisaient pas cinq, il demande si tout aussitót
il doit tellement le croire qu'il se persuade que cela ne
peut étre autrement. Et, pour satisfaire à cette belle
demande, aprés plusieurs paroles ambigués et superflues,
il m'introduit lui répondant de la sorte : « Vous ne l'assu-
rerez ni ne le nierez ; vous ne vous servirez ni de l'un ni
de l'autre, mais vous tiendrez l'un et l'autre pour faux. »
D'où il est manifeste qu'il a fort bien su que je ne tenais
pas pour vrai le contraire de ce qui est douteux, et que
personne, selon moi, ne s'en pouvait servir pour majeure
d'un syllogisme duquel on dût attendre une conclusion
certaine ; car il y a de la contradiction entre ne point
assurer, ne point nier, ne se servir ni de l'un ni de l'autre,
et assurer pour vrai l'un des deux contraires et s'en servir.
Mais, perdant par aprés insensiblement la mémoire de ce
qu'il avait rapporté comme étant mon opinion, il n'a pas
seulement assuré le contraire, mais 1l l'a méme si souvent
répété et inculqué qu'il ne reprend presque que cela seul
dans toute sa dissertation, et ne compose aussi que de
cela seul ces douze fautes qu'il m'attribue dans toute la
suite de son traité. D’où il suit, ce me semble, trés mani-
festement que non seulement ici, où il m'attribue cette
majeure : « Nulle chose qui est telle que l'on peut douter ss
si elle existe n'existe en effet », mais aussi en tous les
autres endroits où il m'attribue des choses semblables, il
ment de fagon inexcusable (à moins que j'ignore ce que
mentir veut dire) ou parle contre son sentiment et sa
conscience. Et quoique ce soit à regret que je me serve
d'un mot si rude, néanmoins la défense de la vérité que
j'ai entreprise exige que je n'hésite pas à appeler de son
vrai nom ce qu'il n'a pas rougi de faire si ouvertement.
Et comme dans toute sa dissertation 1l n'a, ce me semble,
presque point d'autre dessein que de persuader et
d'inculquer dans l'esprit de ses lecteurs cette fausse
maxime qu'il a déguisée en cent façons, je ne vois point
502 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
d'autre moyen pour l'excuser que de dire qu'il en a si
souvent parlé qu'à la fin il se l'est persuadée à lui-même
et n'en a plus reconnu la fausseté.
Pour ce qui est maintenant de la mineure, savoir est :
« Or est-il que tout corps est tel que je puis douter s'il
existe » ; ou bien, « Or est-il que tout esprit est tel que je
puis douter s'il existe » ; si on l'entend indéfiniment de
toute sorte de temps, ainsi qu'elle doit étre entendue pour
servir de preuve à la conclusion qu'on en tire, elle est
encore fausse, et je nie qu'elle soit de moi. Car un peu
après le commencement de la seconde Méditation, où j'ai
certainement reconnu qu'une chose qui pense existait,
laquelle, suivant l'usage ordinaire, on appelle du nom
d'esprit, je n'ai pu douter davantage qu'un esprit existât.
De même, après la sixième Méditation, dans laquelle j'ai
reconnu l'existence du corps, je n'ai pu aussi douter
davantage de son existence. Admirez cependant l'excel-
lence de l'esprit de notre auteur, d'avoir eu l'adresse
d'inventer si ingénieusement deux fausses prémisses que,
les employant en bonne forme dans un syllogisme, il s'en
soit ensuivi une fausse conclusion ! Mais je ne comprends
526 point pourquoi il ne veut pas que j'aie ici sujet de rire ;
car je ne trouve dans toute sa dissertation que des sujets
de joie pour moi, non pas à la vérité fort grande, mais
pourtant véritable et solide : d'autant que, reprenant là
plusieurs choses qui ne sont point de moi, mais qu'il m'a
seulement attribuées, il fait voir clairement qu'il a fait
tout son possible pour trouver dans mes écrits quelque
chose digne de censure, sans en avoir pourtant jamais pu
rencontrer.
(TT) Et de vrai il parait bien qu'il n'a pas ri de bon
cœur, par la sérieuse réprimande dontil conclut toute
cette partie ; ce que les réponses qui suivent font encore
mieux voir, dans lesquelles il ne paraît pas seulement
triste et sévére, mais méme chagrin et cruel. Car, n'ayant
aucune raison de me vouloir du mal, et n'ayant aussi rien
trouvé dans mes écrits qui püt mériter sa censure, sinon
cette seule absurdité qu'il m'attribue consciemment et
SEPTIÈMES RÉPONSES 503
délibérément, et que je n'ai pas pu un peu plus haut nom-
mer d'un mot moins rude que son mensonge ; toutefois,
parce qu'il croit l'avoir entiérement persuadé à ses lec-
teurs (non pas à la vérité par la force de ses raisons, car
il n'en a point, mais, premièrement, par cette admirable
confiance qu'il a eue de le dire, que dans un homme de
sa profession on ne soupçonne pas pouvoir être fausse,
et de plus par une fréquente et constante répétition de la
méme maxime, qui fait souvent qu'à force d'entendre la
méme chose nous acquérons l'habitude de recevoir pour
vrai ce que nous savons étre faux ; et ces deux moyens
sont ordinairement plus puissants que toutes les raisons
pour persuader le peuple et ceux qui n'examinent pas de
prés les choses), il insulte superbement le vaincu; et,
comme un grave pédagogue, me prenant pour un de ses
petits écoliers, il me tance aigrement, et, dans les douze
réponses suivantes, il me rend coupable de plus de péchés
qu'il n'y a de préceptes dans le Décalogue. Je veux bien
pourtant excuser le R. P. à cause qu'il semble n'étre pas
bien à soi ; et, quoique ceux qui ont bu un peu plus qu'ils
ne doivent aient coutume de ne voir tout au plus que deux
choses pour une, le zèle qui l'emporte le trouble tellement,
que, dans cette unique chose qu'il a lui-même controuvée,
il trouve en moi douze fautes à reprendre; lesquelles je
pourrais dire étre autant d'injures et de calomnies si je
voulais parler ouvertement et sans aucun déguisement de
paroles, mais que j'aime mieux appeler des égarements,
pour rire à mon tour comme il a fait ; et je prie le lecteur
de se souvenir que, dans tout ce qui suit, il n'a pas dit
contre moi une seule parole où il ne se soit égaré.
bessossvsosossosossoosssoosssossosostsssssssosesosssoosotesos osos sososcooeososo nn
Voilà tout ce que le R. P. m'a envoyé. Et, ayant été un35
supplié d'envoyer le reste, il fit réponse qu'il n'avait pas
alors le loisir d'en faire davantage. Mais pour moi
j'aurais cru commettre un crime d'omettre ici la moindre
syllabe de son écrit.
504 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
536 Je croirais que ce serait assez d’avoir rapporté le beau
jugement que vous venez d'entendre touchant la
méthode dont je me sers pour rechercher la vérité, pour
faire connaitre le peu de raison et de vérité qu'il contient,
s'il avait été rendu par une personne inconnue. Mais
d'autant que l'auteur de ce jugement tient un rang dans
le monde, qui est tel que difficilement se pourrait-on per-
suader qu'il eüt manqué d'esprit et de toutes les autres
qualités qui sont requises en un bon juge, de peur que la
trop grande autorité de son ministére ne porte préjudice
à la vérité, je supplie ici les lecteurs de se souvenir
qu'auparavant qu'il en soit venu à ses douze réponses
qu'il vient de faire, il n'a rien combattu de tout ce que
jai dit, mais qu'il a seulement employé de vaines cavilla-
tions pour prendre de là occasion de m'attribuer des opi-
nions si peu croyables qu'elles ne méritaient pas d'étre
réfutées ; et que maintenant dans ses douze réponses, au
lieu de prouver rien contre moi, il se contente de suppo-
ser vainement qu'il a déjà prouvé auparavant les choses
qu'il m'avait attribuées, et que, pour faire paraitre davan-
tage l'équité de son jugement, il s'est seulement voulu
jouer lorsqu il a rapporté les causes de ses accusations;
mais qu'ici, où il est question de juger, il fait le grave, le
sérieux et le sévére; et que, dans les onze premières
réponses, il prononce hardiment et définitivement contre
moi une sentence de condamnation ; et qu'enfin dans la
douzième il commence à délibérer et à distinguer en cette
sorte : « S'il entend ceci, il ne dit rien de nouveau; si
cela, il ne dit rien de bon », etc. ; quoique néanmoins il
ne s'agisse là que d'une seule et méme chose considérée
diversement, savoir est, de sa propre fiction, de laquelle je
veux vous faire voir ici l'absurdité par cette comparaison.
J'ai déclaré, en plusieurs endroits de mes écrits, que je
537 tâchais partout d'imiter les architectes, qui, pour élever
de solides édifices aux lieux où le roc, l'argile, et la terre
ferme est couverte de sable, creusent premiérement de
profondes fosses, et rejettent de là non seulement le sable,
mais tout ce qui se trouve appuyé sur lui, ou qui y est
SEPTIÈMES RÉPONSES 505
mélé, afin de poser par aprés leurs fondements sur la
terre ferme; car de la méme façon j'ai premièrement
rejeté comme du sable tout ce que j'ai reconnu étre dou-
teux ; et aprés cela, considérant qu'on ne peut pas douter
qu'au moins la substance qui doute, ou qui pense,
n'existe, je me suis servi de cela comme d'un roc sur
lequel j'ai posé les fondements de ma philosophie.
Or notre auteur est semblable à un certain magon,
lequel, pour paraitre plus habile homme qu'il n'était,
jaloux de la réputation d'un maiítre-architecte qui faisait
construire une chapelle dans sa ville, chercha avec grand
soin toutes les occasions de blàmer son art et sa maniére
de bâtir ; mais parce qu'il était si peu versé en cet art,
qu'il ne pouvait rien comprendre de tout de que ce
maître-architecte faisait, il n'osa se prendre qu'aux pre-
miers rudiments de cet art, et aux choses qui se pré-
sentent d'elles-mémes. Il remarqua qu'il commengait par
creuser la terre, et rejeter, non seulement le sable et la
terre mouvante, mais aussi les bois, les pierres et tout ce
qui se trouvait mélé avec le sable, afin de parvenir à la
terre ferme, et poser là-dessus les fondements de sa cha-
pelle. Et, de plus, il apprit que, à ceux qui lui deman-
daient d'oü venait qu'il creusait ainsi la terre, l'architecte
avait un jour répondu que la surface de la terre sur
laquelle nous marchons n'est pas toujours assez ferme
pour soutenir de grands édifices, et que principalement
le sable est instable, à cause que non seulement il
s'affaisse quand il est beaucoup chargé, mais aussi à
cause que les eaux et les ravines l'entrainent souvent avec
elles, d’où s'ensuit l'effondrement inattendu de tout ce
qui s'appuie sur lui ; et enfin que lorsque de pareils effon-
drements arrivent dans les fondations, les fossoyeurs
attribuent cela à des démons! ou malins génies qu'on
dit habiter les lieux souterrains. D’où notre maçon tira An38
occasion de feindre que l’architecte prenait pour la
1. Nous traduisons par démons le latin lemures, qui désigne les âmes
des morts ou revenants.
506 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
construction de la chapelle le fossoiement qu'il prati-
quait, et pour la chapelle à construire, la fosse ou le roc
découvert en son fond, ou du moins ce qui était construit
sur cette fosse pendant qu'elle-m&me demeurait vide ; et
que cet architecte était si sot que de craindre que la terre
sur laquelle il marchait ne s'abimát sous ses pieds, ou
qu'elle ne füt bouleversée par des démons. Ce qu'ayant
fait croire à des enfants, ou à d'autres gens si peu versés
dans l'architecture qu'ils prenaient pour une chose nou-
velle et merveilleuse de voir creuser des fosses pour y
placer les fondements des édifices, et qui donnaient faci-
lement créance à cet homme, qu'ils connaissaient et qu'ils
tenaient pour homme de bien et pour assez expérimenté
en son art, s'agissant de cet architecte qui leur était
inconnu, et qu'on leur disait n'avoir encore rien báti,
mais avoir seulement creusé de grandes fosses, il devint
si joyeux de sa fiction, qu'il crut le pouvoir aussi persua-
der au reste des hommes. Et quoique cet architecte eût
déjà rempli de bonnes pierres toutes les fosses qu'il avait
faites, et que là il eût très fermement construit sa chapelle
d'une matiére trés solide, et qu'elle parüt aux yeux de
tout le monde, ce pauvre homme ne laissait pas néan-
moins de demeurer dans la méme espérance et dans le
méme dessein de persuader à tous les hommes ses bali-
vernes ; et pour cela il ne manquait pas tous les jours de
les débiter dans les places publiques à tous les passants,
et de faire devant tout le monde des comédies de notre
architecte, dont le sujet était tel !.
Premiérement, il le faisait paraitre commandant qu'on
fit des fosses, et qu'on n'en ótát pas seulement tout le
sable, mais aussi tout ce qui se trouvait mélé avec lui, ou
construit par-dessus, jusques aux moellons et aux pierres
de taille; en un mot, qu'on en ôtât tout et qu'on ny
laissât rien. Et il prenait plaisir d'appuyer principalement
sur ces mots : rien, tout jusques aux moellons et aux
1. À partir d'ici, et jusqu'à la fin, Descartes parodie les objections
de Bourdin, en transposant mot à mot, en termes d'architecture, ce que
son adversaire dénongait dans la nouvelle méthode.
|
SEPTIÈMES RÉPONSES 507
|pierres de taille ; et en méme temps faisait semblant de s»
vouloir apprendre de lui l'art de bien bátir, et de vouloir
descendre avec lui dans ces fosses. « Servez-moi de guide,
lui disait-il ; commandez, parlez, je suis tout prêt à vous
suivre, ou comme compagnon, ou comme disciple. Que
vous plait-il que je fasse ? je veux bien m'exposer dans ce
chemin, quoiqu'il soit nouveau et qu'il me fasse peur à
cause de son obscurité. Je vous entends, vous voulez que
je fasse ce que je vous verrai faire, que je mette le pied
où vous mettrez le vôtre. Voilà sans doute une façon de
commander et de conduire tout à fait admirable ; et
comme vous me plaisez en cela, je vous obéis. »
Puis aprés, faisant semblant d'avoir peur des démons
| dans ces fosses, il tâchait de faire rire ses spectateurs en
leur disant ces paroles : « Et de vrai, pourrez-vous bien
faire en sorte que je sois sans crainte et sans frayeur à
présent, et que je n'aie point de peur de ce mauvais
.génie? En vérité, quoique vous fassiez votre possible
| pour m'assurer, soit de la main, soit de la voix, ce n'est
pourtant pas sans beaucoup de frayeur que je descends
dans ces lieux obscurs et remplis de ténébres. » Et, pour-
suivant son discours : « Mais, hélas! que j'oublie aisé-
ment la résolution que j'ai prise ! Qu'ai-je fait ! je m'étais
abandonné au commencement tout entier à vous et à
votre conduite, je m'étais donné à vous pour compagnon
et pour disciple, et voici que j'hésite dés l'entrée, tout
effrayé et obstiné ! Pardonnez-moi, je vous conjure ; j'ai
| péché, je l'avoue, et péché largement ; et n'ai fait en cela
paraître que l'imbécillité de mon esprit. Je devais sans
aucune appréhension me jeter hardiment dans l'obscurité
|de cette fosse, et, tout au contraire, j'ai hésité et résisté. »
= Dans le troisième acte, il représentait cet architecte qui
Jui montrait dans le fond de cette fosse une pierre ou un
gros rocher, sur lequel il voulait appuyer tout son édifice ;
et lui en se moquant lui disait : « Voilà qui va bien ! vous
|avez trouvé ce point fixe d'Archiméde ; sans doute que
vous déplacerez le monde si vous l'entreprenez : toutes
choses branlent déjà. Mais je vous prie (car vous voulez,
508 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
comme je crois, couper toutes choses jusques au vif, afin
qu'il ny ait rien dans votre art que de propre, de bien
suivi et de nécessaire), pourquoi retenez-vous ici cette
pierre? n'avez-vous pas vous-méme commandé qu'on
jetât et qu'on mit dehors et les pierres et le sable ?Mais
peut-étre vous a-t-elle échappé : tant il est malaisé, méme
aux plus expérimentés, d'oublier tout à fait les choses
auxquelles ils se sont accoutumés dès leur jeunesse ; en
sorte qu'il ne faudra pas perdre espérance s'il arrive que
j'y manque, moi qui ne suis pas encore bien versé dans
cet art.» Outre cela, ce maître-architecte ramassait
quelques gravats qu'on avait auparavant jetés avec le
sable, afin de s'en servir pour bâtir ;de quoi l'autre se
riant lui disait : « Oserai-je bien, monsieur, avant que
vous passiez plus outre, vous demandez pourquoi, aprés
avoir rejeté solennellement, comme vous avez fait, tous
ces gravats comme ne les ayant pas jugés assez fermes,
vous voulez encore repasser les yeux dessus et les
reprendre, comme s'il y avait espérance de rien bâtir de
ferme de ces lopins de pierre, etc. ? Bien plus, puisque
toutes les choses que vous avez rejetées un peu aupara-
vant étaient faibles et chancelantes (car autrement pour-
quoi les auriez-vous rejetées ?), comment se pourra-t-il
faire que les mêmes choses ne soient plus à présent
faibles et chancelantes », etc. Et un peu aprés : « Souffrez
aussi que j'admire ici votre artifice, de vous servir de.
choses faibles pour en établir de fermes, et de nous plon-
ger dans les ténèbres pour nous faire voir de la lumière », |
etc. Aprés quoi il disait mille choses impertinentes du
nom et de l'office d'architecte et de magon qui ne ser-
vaient de rien à l'affaire, sinon que, confondant la signifi-
cation de ces mots, il faisait qu'il était plus difficile de!
distinguer l'un d'avec l'autre. |
Au quatriéme acte, on les voyait tous deux dans le fond.
de cette fosse ; et là cet architecte tâchait de commencer
la construction de sa chapelle ; mais en vain ; car, premié-
rement, sitôt qu'il pensait mettre la première pierre à son:
bátiment, tout aussitót le macon l'avertissait qu'il avait:
| SEPTIÈMES RÉPONSES 509
lui-même commandé qu'on jetát dehors toutes les
| pierres, et ainsi que cela était contre les régles de son art ;
| ce qu'entendant ce pauvre architecte, vaincu qu'il était
| par la force de cette raison archimédienne, était contraint
de quitter là son ouvrage ; et quand après cela il pensait
prendre les moellons, des briques, du mortier ou quelque 541
| autre chose pour recommencer, ce magon ne manquait
pas de lui souffler continuellement aux oreilles : « Vous
| avez commandé qu'on rejetât tout ; vous n'avez rien rete-
nu » ; et par ces paroles seules de rien et de tout, comme
par quelque enchantement, i| détruisait tout son
ouvrage ; et enfin tout ce qu'il disait était si conforme à
tout ce qui est ici depuis le paragraphe cinquième jusques
au neuvième, qu'il n'est pas besoin que je le répète.
Enfin, dans le cinquiéme acte, voyant un assez grand
nombre de peuple autour de soi, il changea tout d'un
coup et d'une fagon toute nouvelle la gaieté de sa comé-
die en une tragique sévérité ; et après avoir óté de dessus
| son visage les marques de chaux, d'un ton grave et d'un
visage sérieux 1l se mit à dénombrer et à condamner
toutes les fautes de cet architecte, qu'il disait avoir fait
remarquer auparavant dans les actes précédents. Et pour
vous faire voir le rapport qu'il y a entre notre auteur et
| ce maçon, je veux vous rapporter ici tout au long le juge-
ment qu'il fit la dernière fois qu'il divertit le peuple par
| de semblables spectacles. Il feignait avoir été prié par cet
architecte de lui dire son avis touchant l'art qu'il a de
bátir, et voici ce qu'il lui répondait :
« I? Cet art péche dans les fondements ; car il n'en a
point, et en a une infinité. Et de vrai tous les autres arts
qui prescrivent des règles pour bâtir se servent de fonde-
ments trés fermes, comme de pierres de taille, de briques,
de moellons, et de mille autres choses semblables, sur les-
quelles ils appuient leurs édifices, et les élévent fort haut.
Celui-ci, tout au contraire, pour faire un bátiment, non
de quelque matiére, mais de rien, renverse, creuse et
rejette tous les anciens fondements, sans en réserver quoi
que ce soit; et, prenant de propos délibéré un parti
510 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
contraire, pour ne pas paraítre manquer tout à fait de
moyens, il en invente lui-méme qui lui servent d'ailes,
mais d'ailes de cire ; et établit des fondements nouveaux
directement opposés à ceux des anciens; et par ce
54 [s] moyen, pensant éviter l'instabilité de ceux-ci, il tombe
dans une nouvelle : il renverse ce qui est ferme pour
s'appuyer sur ce qui ne l'est pas ; il prend des ailes, mais
des ailes de cire ; il éléve bien haut son bátiment, mais
c'est pour tomber ; enfin de rien il veut faire quelque
chose, mais en effet il ne fait rien. »
Or qui vit jamais rien de plus faible que tout ce dis-
cours, que la seule chapelle bátie auparavant par cet
architecte faisait voir manifestement être faux ? Car il
était aisé de voir que les fondements en étaient trés
fermes, qu'il n'avait rien détruit que ce qui le devait étre,
qu'il ne s'était écarté en quoi que ce soit de la facon
ordinaire que lorsqu'il avait eu quelque chose de meilleur,
et qu'il avait tellement soutenu en hauteur son bâtiment
qu'il ne menaçait point de chute ni de ruine; et enfin,
qu'il s'était servi d'une matière trés solide, et non pas de
rien, pour construire en l'honneur de Dieu, non pas rien,
mais une forte et durable chapelle. Je pourrais répondre
les mémes choses à notre auteur, puisque les seules médi-
tations que j'ai publiées font assez voir son égarement.
Et il ne faut pas 1ci accuser lhistorien de n'avoir pas
fait un rapport fidéle des paroles du magon, de ce qu'il
l'introduit donnant des ailes à l'architecture, et plusieurs
autres choses qui lui conviennent fort peu ; car peut-étre
l'a-t-il fait tout exprès pour faire voir le trouble où était
son esprit ; et je ne vois pas que ces choses-là conviennent
mieux à la méthode de rechercher la vérité, à laquelle
pourtant notre auteur les applique.
2? «Cette maniére d'architecture péche dans les
moyens ; car elle n'en a point, puisqu'elle retranche les
anciens sans en proposer de nouveaux. Les autres
maniéres ont une équerre, une régle, un plomb, par la
conduite desquels, ni plus ni moins que par un fil
d'Ariane, elles sortent aisément de leurs labyrinthes, et
| SEPTIÈMES RÉPONSES 511
| disposent avec justesse et facilité les pierres les plus
| informes. Mais celle-ci, tout au contraire, corrompt toute
| la forme ancienne, lorsqu'elle pâlit d'une crainte nouvelle
en se faisant peur par la fiction de démons, lorsqu'elle
craint que la terre ne lui manque et ne s'affaisse,
lorsqu'elle appréhende que le sable ne s'échappe. Propo-
| sez-lui d'élever une colonne, elle pâlira de crainte à la
seule position du stéréobate et de la base, de quelque
forme qu'elle puisse être : peut-être, dira-t-elle, que les
démons la renverseront ! Mais que fera-t-elle quand il
faudra dresser son fût? elle tremblera, et dira qu'il est
trop faible ; qu'il n'est peut-étre que de plátre, et non pas
de marbre ; et que souvent on en a vu qu'on croyait bien
durs et bien fermes que l'expérience a fait connaitre être
trés fragiles. Enfin qu'espérez-vous qu'elle fera quand il
sera question de poser l’architrave? elle se défiera de
| tout, comme si c'était des chaines qu'on lui voulût mettre
aux pieds. N'a-t-on pas vu, dira-t-elle, de mauvais archi-
tectes qui en ont dressé plusieurs qu'ils pensaient bien
fermes et qui n'ont pas laissé de tomber d'eux-mémes?
Que sais-je s'il n'arrivera point la méme chose à celui-ci,
et si les démons n'ébranleront point la terre? Ils sont
mauvais, et je ne sais pas encore si la base est si bien
appuyée que ces démons ne puissent rien contre elle. Que
pourriez-vous faire quand son auteur vous dira avec une
opiniátreté invincible que vous ne sauriez répondre de la
fermeté de l'architrave si vous ne savez auparavant que
la colonne n'est pas d'une matière fragile ; qu'il n'est pas
appuyé sur le sable, mais sur la pierre, et méme sur la
pierre si ferme qu'il n'y ait point de démons qui la
puissent ébranler ? Que faire quand il vous dira que la
matiére ni la forme de cette colonne ne vaut rien ? » (ici,
par une audace bouffonne, il montrait à tout le monde
l'image d'une des colonnes que cet architecte avait
employées dans sa chapelle), « et cent autres choses sem-
blables, sur lesquelles si vous pensez le presser, il vous
dira tout aussitót : Attendez que je sache si elle est bátie
sur le roc, et s'il n'y a point de démons en ce lieu-là.
512 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
Mais au moins, me direz-vous, cette manière d'architecture
a-t-elle cela de commode que, ne voulant point du tout de
colonnes, elle empéche infailliblement qu'on n'en dresse de
mauvaises ? La commodité est belle sans doute, et n'est-ce
pas comme qui arracherait le nez qui coule à un enfant ? »
etc. Car cela ne vaut pas la peine d'étre redit; et je prie
ici les lecteurs de vouloir prendre la peine de comparer
chacune de ces réponses à celles de notre auteur.
Or cette réponse, aussi bien que la précédente, était
manifestement convaincue de faux par la seule existence
de cette chapelle, puisqu'on y voyait quantité de colonnes
trés solides, et entre autres celle-là méme dont il avait fait
voir l'image comme d'une chose qui avait été rejetée par
cet architecte. Et de la méme façon mes seuls écrits font
assez voir que je ne réprouve point les syllogismes, et
méme que je n'en corromps point les formes, puisque je
m'en suis servi moi-même toutes les fois qu'il en a été
besoin. Et entre autres celui-là méme qu'il rapporte, et
dont il feint que je condamne la matiére et la forme, est
tiré de mes écrits, et on le peut voir sur la fin de la
réponse que j'ai faite aux Secondes Objections, dans la
proposition première, où je démontre l'existence de Dieu.
Et je ne puis deviner à quel dessein il feint cela, si ce n'est
peut-étre pour montrer que toutes les choses que j'ai pro-
posées comme vraies et certaines sont contraires à cette
abdication générale de tout ce qui est douteux, laquelle
il veut faire passer pour la seule méthode que j'aie de
rechercher la vérité ; ce qui ressemble tout à fait, et qui
n'est pas moins puéril et inepte que la fiction de ce
magon qui faisait consister tout l'art de l'architecture en
cette maniére de creuser pour jeter les fondements des
édifices, et qui reprenait tout ce que construisait ensuite
cet architecte comme contraire à cela.
3?'« Cette manière pèche contre la fin, ne pouvant rien
construire de ferme et de durable. Mais comment le
pourrait-elle, puisqu'elle s'óte elle-même tous les moyens
pour cela? Vous l'avez vu vous-même et expérimenté
avec moi dans ces détours, ou plutôt ces erreurs
SEPTIÈMES RÉPONSES 513
semblables à celles d'Ulysse que vous m'avez fait
prendre, et qui nous ont tous deux grandement fatigués ;
vous souteniez que vous étiez un architecte, ou que vous
en saviez l'art ; mais vous ne l'avez jamais su prouver, et
vous étes demeuré en chemin, embarrassé de mille diffi-
cultés, et cela tant de fois que j'ai de la peine à m'en
souvenir. Et néanmoins il sera bon de s'en souvenir à
présent, afin que la réponse que j'ai à vous faire ne perde ss
rien de sa force. Voici donc les principaux chefs de cette
nouvelle maniére d'architecture, par lesquels elle se
coupe elle-même les nerfs, et s’ôte toute espérance de
pouvoir jamais rien avancer dans cet art. 1° Vous ne
savez si au-dessous de la surface de la terre il y a du sable
ou du roc ; et partant vous ne devez non plus vous fier
au roc (si toutefois vous pouvez jamais vous appuyer sur
du roc) qu'à du sable méme. De là vient que tout est
incertain et chancelant, et que l'on ne peut rien bátir de
ferme. Je ne vous en apporterai point d'exemples ; pen-
sez-y vous-même, et parcourez tous les magasins de votre
mémoire, et voyez si vous y trouverez aucune chose qui
| ne soit infectée de cette tache ;vous me ferez plaisir de
m'en montrer quelqu'une. 2? Jusques à ce que j'aie
trouvé la terre ferme, au-dessous de laquelle je sache qu'il
n'y a point de sable, ni de démons qui puissent l'ébranler,
je dois rejeter toutes choses, et avoir pour suspecte toute
| sorte de matière ; ou pour le moins, selon la commune et
| ancienne façon de bâtir, je dois avant toutes choses défi-
nir s'il peut y avoir quelque matiére qu'on ne doive point
rejeter, et quelle est cette matiére, et avertir en méme
| temps les fossoyeurs de la retenir dans leur fosse. D'oü il
s'ensuit comme auparavant que tout est faible, et partant
inutile, pour la construction d'un édifice. 3? S'il y a
quelque chose qui puisse étre tant soit peu ébranlée, pre-
nant de propos délibéré un parti contraire, faites état
qu'elle est déjà renversée ; ne songez qu'à creuser et ser-
vez-vous de cette fosse vide comme d'un fondement. De
là il s'ensuit que tous les moyens pour bátir lui sont
retranchés : car que pourrait faire cet architecte ? il n'a
514 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
plus ni terre, ni sable, ni pierre, etc. Et ne me dites point
qu'on ne creusera pas toujours, que ce n'est que pour un
temps, comme un temps de vacances, et jusques à une
certaine profondeur, selon qu'il y aura plus ou moins de
sable. Car je veux bien que ce ne soit que pour un temps ;
mais toujours est-ce pour le temps que vous voulez bátir,
et pendant lequel vous usez et abusez de la vacuité de
cette fosse, comme si toute l'édification en dépendait, et
qu'elle s'appuyát sur elle comme sur son véritable sou-
bassement. Mais, me direz-vous, je m'en sers pour établir
le stylobate et la colonne, comme font ordinairement les
autres architectes. N'est-ce pas leur coutume de fabriquer
certaines machines qui ne leur servent que pour un
temps, afin d'élever leurs colonnes ? » etc.
Or, si en tout cela ce maçon vous a semblé ridicule, Je
trouve que notre auteur ne l'est guére moins. En effet,
que, par le rejet de ce qui est douteux, je ne me sois pas
plus coupé les chemins vers la connaissance de la vérité
que cet architecte, par le fossoiement, le chemin vers la
construction de sa chapelle, ce que j'ai démontré par
après le montre assez ; ou du moins il aurait dû me faire
voir que je me suis trompé, en m'y faisant remarquer
quelque chose de faux ou d'incertain ; ce que ne faisant
point, et même ce que ne pouvant faire, il faut confesser
qu'il ne peut s'excuser de s'étre grandement mépris. Et je
n'ai jamais plus songé à prouver que moi (c'est-à-dire
une chose qui pense) étais un esprit, que l'autre à prouver |
qu'il était un architecte. Mais, à dire vrai, notre auteur,
avec toute la peine qu'il s'est ici donnée, n'a rien prouvé
autre chose sinon que, s'il avait de l'esprit, il n'en avait
pas beaucoup. Et encore qu'en poussant son doute méta-
physique jusques au bout on en vienne jusqu'à ce point |
quede supposer qu'on ne sait si l'on dort ou si l'on veille,
il ne s'ensuit pas mieux que pour cela on ne puisse rien
trouver de certain et d'assuré que, de ce qu'un architecte |
qui commence à creuser ne sait pas s'il trouvera sous le -
sable ou de la pierre, ou de l’argile, ou quelque autre
{SEPTIÈMES RÉPONSES 515
I
|chose, il s'ensuit qu'il ne pourra jamais en ce lieu-là ren-
{contrer le roc, ou que, l'ayant trouvé, il ne devra point
s’y assurer. Et il s'ensuit aussi peu que toutes choses
soient inutiles pour la recherche de la vérité, de ce
| qu'auparavant que de savoir qu'il y a un Dieu chacun a
occasion de douter de toutes choses, à savoir, de toutes
celles dont on n'a pas la claire perception présente à
l'esprit, ainsi que j'ai dit plusieurs fois, que, de ce que cet
architecte avait commandé de rejeter toutes choses de ses
fosses jusques à ce qu'il eüt trouvé la terre ferme, il
s'ensuivait qu'il n'y avait eu ni moellons ni pierres dans
ces fosses qu'il jugeát devoir lui être utiles par aprés pour
jeter ses fondements. Et ce maçon n'errait pas moins 547
impertinemment en disant que, selon la commune et
ancienne architecture, on ne devait pas rejeter des fosses
toutes ces pierres et tous ces moellons, et qu'on devait
avertir les fossoyeurs de les retenir, que fait aujourd'hui
notre auteur, soit en disant qu'il faut «avant toutes
choses définir s'il peut y avoir des propositions exemptes
de doute, et quelles sont ces propositions » (car, comment
pourraient-elles étre définies par celui que nous suppo-
sons n'en connaitre encore pas une ?), soit en proposant
cela comme un des préceptes de la commune et ancienne
philosophie, en laquelle il ne se trouve rien de semblable.
Et ce magon ne feignait pas moins sottement que cet
architecte se voulait servir pour fondement de cette fosse
vide, et que tout son art en dépendait, que notre auteur
se trompe visiblement en disant « que je prends pour
principe le contraire de ce qui est douteux, et que j'abuse
des choses que j'ai une fois rejetées, comme si la vérité
en était dépendante, et qu'elle y fût appuyée comme sur
son véritable soubassement » : ne se ressouvenant pas de
ce qu'il avait dit un peu auparavant, et qu'il avait rap-
porté comme venant de moi, c'est à savoir : « Vous
n'assurerez ni l'un ni l'autre, ni vous ne le nierez aussi,
vous ne vous servirez ni de l'un ni de l'autre, et vous
tiendrez l'un et l'autre pour faux. » Et enfin ce magon ne
montrait pas mieux son ignorance en comparant la fosse
516 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
que l'on creuse pour jeter les fondements à une machine
que l'on ne fait que pour un temps, pour servir seulement
à dresser une colonne, que fait notre auteur en compa-
rant à cette machine l'abdication de tout ce qui est
douteux.
4? « Cette manière péche par excès, c'est-à-dire qu'elle
en fait plus que ne demandent d'elle les lois de la pru-
dence, et que jamais mortel n'a désiré. Il est bien vrai
qu'il s'en trouve assez qui veulent qu'on leur bátisse de
solides édifices, mais il ne s'est encore trouvé personne
jusques ici qui n'ait cru que Ç’ait été assez que la maison
où il habitait fût aussi ferme que la terre méme qui nous
soutient, en sorte qu'il est tout à fait superflu de recher-
cher en cela une plus grande fermeté. De plus, comme
pour se promener 1l y a certaines bornes de stabilité de
la terre qui sont plus que suffisantes pour pouvoir se
promener dessus avec assurance, de méme, pour la
construction des maisons, il y a certaines bornes, les-
quelles, quand on les a atteintes, on est assuré », etc.
Or, quoique ce maçon eût tort de reprendre ainsi cet
architecte, notre auteur eut encore moins de raison de
me reprendre comme il a fait en un sujet semblable ; car
il est bien vrai qu'en matiére de bátiment il y a certaines
bornes de fermeté de la terre au-dessous de la plus
grande, au-delà desquelles il est inutile de passer ; et ces
bornes sont diverses, selon la grandeur des bátiments
qu'on veut élever : car les modestes cabanes se peuvent
méme sürement appuyer sur le sable, et il n'est pas moins
ferme pour les soutenir que le roc l'est pour soutenir les
grandes tours. Mais il n'en va pas de même quand il est
question d'établir les fondements de la philosophie ; car
on ne peut pas dire qu'il y ait certaines bornes de douter
au-dessous de la plus grande certitude, à l'intérieur des-
quelles nous pouvons avec raison et assurance nous
appuyer ; car la vérité consistant dans un indivisible, il
peut arriver que ce que nous ne voyons pas étre tout à
SEPTIÈMES RÉPONSES 517
fait certain, pour probable qu'il nous paraisse, soit néan-
moins absolument faux ; et sans doute que celui-là philo-
sopherait fort mal qui n'aurait point d'autres fondements
pour toute sa science que des choses qu'il reconnaitrait
pouvoir étre fausses. Et que répondra-t-il aux sceptiques,
qui vont au-delà de toutes les limites de douter ? Com-
ment les réfutera-t-il? Sans doute qu'il les mettra au
nombre des désespérés et des incurables. Cela est fort
bien ; mais cependant en quel rang pensez-vous que ces
gens-là le mettront ? Et ne me dites point que cette secte
est à présent abolie : elle est en vigueur autant qu'elle fut
jamais ; et la plupart de ceux qui pensent avoir un peu
plus d'esprit que les autres, ne trouvant rien dans la phi-
losophie ordinaire qui les satisfasse, et n'en voyant point
de meilleure, se jettent aussitót dans celle des sceptiques ;
et ce sont principalement eux qui veulent qu'on leur
démontre l'existence de Dieu et l'immoralité de l'àme
humaine. De sorte que ce qui est dit ici par notre auteur
est de fort mauvais exemple, vu principalement qu'il
passe pour habile homme ; car cela montre qu'il croit
qu'on ne saurait réfuter les erreurs des sceptiques, qui
sont athées ; et ainsi il les soutient et les confirme autant
qu'il est en lui. Car tous ceux qui sont aujourd'hui scep-
tiques ne doutent point, quant à la pratique, qu'ils
n'aient une téte, et que deux joints avec trois ne fassent
cinq, et choses semblables ; mais ils disent qu'ils ne font
que s'en servir comme de choses vraies, parce qu'elles
leur apparaissent telles ;mais qu'ils ne les croient pas
avec certitude, parce qu'aucune raison certaine ne les y
pousse. Et d'autant qu'il ne leur apparait pas de méme
que Dieu existe et que l'àme humaine est immortelle, de
là vient qu'ils n'estiment pas qu'ils s'en doivent servir
comme de choses vraies, méme quant à la pratique, si
premiérement on ne leur prouve ces deux choses par des
raisons plus certaines qu'aucune de celles qui leur font
embrasser celles qui leur apparaissent. Or, les ayant ainsi
prouvées toutes deux, ce que personne, que je sache,
avant moi, n'avait fait, il me semble qu'on ne saurait rien
518 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
controuver de plus déraisonnable que de m'imputer,
comme fait notre auteur en cent endroits de sa disserta-
tion, cette unique erreur en quoi consiste la secte des
sceptiques, à savoir un excés de doute. Et certainement il
est tout à fait libéral à faire le dénombrement de mes
fautes ; car, bien qu'en ce lieu-là il dise que « ce n'est pas
une petite louange d'aller plus loin que les autres, et de
traverser un gué qui n'a jamais été tenté de personne »,
550 et qu'il n'ait aucune raison de croire que je ne l'aie pas
fait au sujet dont il s'agit, comme je ferai voir tout main-
tenant, néanmoins il met cela au nombre de mes fautes :
parce que, dit-il, « la louange n'est grande que lorsqu'on
peut le traverser sans faire naufrage » : oü il semble vou-
loir persuader aux lecteurs que j'ai fait ici naufrage, et
que j'ai commis quelque faute insigne : et néanmoins,
ni il ne le croit lui-même, ni il n'a aucune raison de le
soupconner ; car s'il en avait pu trouver quelqu'une, tant
légère qu'elle eût été, pour faire voir que je me suis écarté
du droit chemin dans tout le cours que j'ai pris pour
conduire notre esprit de la connaissance de sa propré
existence à celle de l'existence de Dieu, et à la distinction
de soi-même d'avec le corps, à coup sûr il ne l'aurait pas
omise dans une dissertation si longue, si pleine de paroles
et si vide de raisons ; et il aurait sans doute beaucoup
mieux aimé la produire que de changer toujours de ques-
tion comme il a fait lorsque le sujet demandait qu'il en
parlát, et de m'introduire disputant sottement si la chose
qui pense est esprit. Il n'a donc eu aucune raison de
soupconner que j'aie commis la moindre faute en tout ce
que j'ai avancé, et par quoi j'ai renversé, tout le premier,
le doute des sceptiques ; il confesse que cela est digne
d'une grande louange ; et néanmoins il a le front de me
reprendre comme coupable de cette faute, et de m'impu-
ter ce doute des sceptiques, qui pourrait étre attribué à
tous les autres qui ne l'ont jamais réfuté, à plus juste titre
qu'à moi.
5? « Cette maniére de bátir péche par défaut : c'est-à-
dire que, voulant entreprendre plus qu'il n'est juste, elle
|
|SEPTIÈMES RÉPONSES 519
|ne vient à bout de rien. Je ne veux point pour cela d’autre
témoin ni d'autre juge que vous. Que vous a apporté ce
magnifique appareil ? Que vous a apporté ce fossoiement
si solennel et méme si général et généreux, que vous
n'avez pas méme retenu les pierres les plus dures, sinon
cette banalité, à savoir que le roc qui est au-dessous du
sable est ferme et solide ? Banalité, dis-je, si familiére au [351
moindre des hommes », etc.
Je pensais que ce maçon dût ici prouver quelque chose,
comme aussi notre auteur en pareille occasion ; mais
comme celui-là reprochait à cet architecte de n'avoir fait
autre chose en creusant que de découvrir le roc, faisant
semblant de ne pas savoir que sur ce roc il avait báti sa
chapelle ; ainsi notre auteur semble me reprocher que je
n'ai fait autre chose, en rejetant tout ce qui est douteux,
que de découvrir cette banalité : Je pense, je suis ; à cause
peut-étre qu'il compte comme pour rien que par son
moyen j'ai prouvé l'existence de Dieu, et plusieurs autres
choses. Et il a bien l'assurance de me prendre seul ici à
témoin de la liberté qu'il se donne de dire ce que bon lui
semble ; comme en d'autres endroits, sur d'autres points
qui eux aussi sont faux, il ne laisse pas de dire que « tout
le monde le croit comme il le dit » ; que « les pupitres ne
chantent autre chose » ; que « nous avons tous appris la
méme chose de nos maitres, depuis le dernier jusques à
Adam », etc. À quoi l'on ne doit pas ajouter plus de foi
qu'aux serments de certaines personnes qui s'emportent
d'autant plus à jurer que ce qu'ils tâchent de persuader
aux autres est à leur sens moins croyable et plus éloigné
de la vérité.
6? «Cet architecte, par sa maniére de bátir, tombe
dans la faute qu'il reprend dans les autres. Car il s'étonne
que tous les hommes disent unanimement et posent avec
assurance que le sable qui nous soutient est assez ferme,
que la terre sur laquelle nous sommes ne branle point,
etc. et il ne s'étonne point qu'avec une assurance pareille
il dise qu'il faut rejeter le sable », etc.
520 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
Ce qui était aussi peu raisonnable que tout ce que dit
notre auteur en pareille occasion.
7° « Cet art pèche, et nous jette dans une faute qui lui
est particulière. Car ce que le reste des hommes tient
552 pour ayant un certain degré de fermeté, et qui suffit, à
savoir, la terre où nous sommes, le sable, les pierres ; cet
art, par un dessein qui lui est particulier, prend tout le
contraire, savoir est, la fosse d’où l’on a rejeté le sable,
les pierres et tout ce qui s’est rencontré dedans, non seu-
lement pour une chose ferme, mais même pour une chose
si ferme que l’on peut y fonder une chapelle très solide,
et s’y appuie de telle sorte que si vous lui ótez ce soutien
il tombera par terre. »
Où ce pauvre maçon ne se trompe pas moins que notre
auteur, lorsqu'il ne se ressouvient plus de ces mots qu'il
avait dits un peu auparavant, savoir est : « Vous ne l'assu-
rerez ni ne le nierez », etc.
8? « Cet art péche par imprudence ; car, ne prenant
pas garde que l'instabilité de la terre est comme un glaive
à deux tranchants, pensant éviter l'un, il se voit blessé
par l'autre. Le sable n'est pas pour lui un sol assez stable,
car il le rejette, et se sert de son opposé, savoir, de la fosse
vidée du sable ; et, s'appuyant imprudemment sur cette
fosse comme sur quelque chose de ferme, il se trouve
accablé. »
Ou derechef il ne faut que se ressouvenir de ces mots :
« Vous ne l'assurerez ni ne le nierez. » Et ce qui est dit
ici d'un glaive à deux tranchants est plus digne de la
sagesse de ce maçon que de celle de notre auteur.
9? « Cet art et cet architecte péchent avec connais-
sance. Car, le sachant et le voulant, et aprés en étre averti,
il s'aveugle lui-méme ; et, rejetant volontairement les
choses nécessaires pour bátir, il se laisse tromper soi-
méme par sa propre regle, en faisant non seulement ce
qu'il ne prétend point, mais méme ce qu'il appréhende le
plus. »
Or, comme ce qui est dit ici de cet architecte est suffi-
samment convaincu de faux par la seule construction de
SEPTIÈMES RÉPONSES 521
L chapelle, de méme les choses que j'ai démontrées
| prouvent assez que ce que l'on a dit de moi en pareille
|
Occasion est aussi peu véritable.
10? « Il péche par commission, lorsque, contre ce qu'il
avait solennellement défendu, il retourne aux choses
anciennes, et que, contre les lois qu'il avait observées en
creusant, il reprend ce qu'il avait rejeté. Vous vous en
souvenez bien. »
De méme notre auteur ne se ressouvient pas de ces
paroles : « Vous ne l'assurerez ni ne le nierez », etc. ; car
autrement comment oserait-il feindre qu'une chose a été
solennellement défendue qu'un peu auparavant il a dit
qu'il ne fallait pas même nier ?
11? «Il péche par omission; car, aprés avoir établi
pour fondement qu'il faut trés soigneusement prendre
garde de ne rien admettre pour vrai que nous ne puis-
sions prouver être tel, il s’en oublie souvent, admettant
inconsidérément pour vrai et pour trés certain tout ceci
sans le prouver : la terre sablonneuse n'est pas assez
ferme pour soutenir des édifices, et plusieurs autres sem-
blables maximes. »
En quoi ce magon ne se trompait pas moins que notre
auteur ; celui-là appliquant au fossoiement, et celui-ci au
rejet de ce qui est douteux, ce qui n'appartient propre-
ment qu'à la construction tant des bâtiments que de la
philosophie : car il est trés certain qu'il ne faut rien
admettre pour vrai que nous ne puissions prouver étre
tel quand il s'agit d'assurer ou d'établir ce qui est vrai;
mais quand il est seulement question de creuser ou de
rejeter, le moindre soupçon d'instabilité ou de doute suf-
fit pour cela.
12? « Cet art péche en ce qu'il n'a rien de bon, ou rien
de nouveau, et qu'il a beaucoup de superflu. Car, (1?)
si par le rejet qu'il fait du sable il entend seulement ce
fossoiement dont se servent tous les autres architectes,
qui ne rejettent le sable qu'en tant qu'il n'est pas assez
ferme pour soutenir le faix des édifices, il dira quelque
chose de bon, mais il ne dira rien de nouveau ; et cette
522 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
façon de creuser ne sera pas nouvelle, mais trés ancienne
et commune à tous les architectes, sans en excepter un
554 seul. (2°) Si, par cette façon de creuser, il veut qu'on
rejette tellement le sable qu'on l'enléve tout à fait, qu'on
n'en retienne rien et qu'on se serve de son néant ou de
son opposé, c'est-à-dire de la vacuité du lieu qu'il rem-
plissait auparavant, comme d'une chose ferme et solide,
il dira quelque chose de nouveau, mais il ne dira rien de
bon ; et cette facon de creuser sera à la vérité nouvelle,
mais elle ne sera pas légitime. (3?) S'il dit que, par la
force et le poids de ses raisons, 1l prouve certainement et
évidemment qu'il est expérimenté dans l'architecture, et
qu'il l'exerce, et que néanmoins, en tant que tel, il n'est
ni architecte, ni maçon, ni manœuvre, mais qu'il est une
chose tellement différente ou séparée de celles-là qu'on
peut concevoir quel il est sans qu'on ait connaissance des
autres, de méme que l'on peut concevoir l'animal c'est-à-
dire une chose qui sent sans que l'on congoive encore la
chose qui hennit, ou qui rugit, etc. ; 1l dira quelque chose
de bon, mais il ne dira rien de nouveau, puisque l'on ne
chante autre chose partout dans les carrefours, et que
cela est enseigné abondamment par tous ceux qui
tiennent qu'il y a des hommes versés dans l'architecture,
ou même (si l'architecture embrasse aussi la construction
des murs, en sorte que ceux-là soient dits savoir l'archi-
tecture qui mélent le sable avec la chaux, qui taillent les
pierres, ou qui portent le mortier) par tous ceux qui
croient que les manœuvres font ces opérations, c'est-à-
dire, par tous les hommes sans exception. (4?) S'il dit
avoir prouvé, par de bonnes raisons et mürement consi-
dérées, qu'il existe véritablement, et qu'il est versé dans
l'art de l'architecture, et que, pendant qu'il existe, il ne
s'ensuit pas pour cela qu'il y ait ni architecte, ni magon,
ni mänœuvre qui existe véritablement, il dira quelque
chose de nouveau, mais il ne dira rien de bon ; ni plus ni
moins que s'il disait qu'un animal existe, et qu'il n'y a
pourtant ni lion, ni renard, ni aucun autre animal qui
existe. (5?) S'il dit qu'il bátit, c'est-à-dire qu'il se sert de
|SEPTIÈMES RÉPONSES 523
l'art d'architecture dans la construction de ses bátiments,
et qu'il bátit de telle sorte que, par un acte réfléchi, il
| envisage et considère cette action, et qu'ainsi il sache et
considére qu'il bátit (ce qui proprement s'appelle étre
|| conscient, et avoir la conscience d'un acte), et s'il dit que
cela est le propre de l'architecture, ou de cet art de bátir
qui est au-dessus de l'expérience des maçons et des
manœuvres, et partant qu'il est véritablement architecte;
il dira ce qu'il n'a point encore dit, ce qu'il devait dire,
ce que je m'attendais qu'il dirait, et ce que je lui ai méme
voulu souvent suggérer lorsque je l'ai vu s’efforçant en
vain pour nous dire ce qu'il était ; il dira, dis-je, quelque
chose de bon, mais il ne dira rien de nouveau, n'y ayant
personne qui ne l'ait autrefois appris de ses précepteurs,
et ceux-ci de leurs maitres jusques à Adam. Certainement
s'il dit cela, combien y aura-t-il de choses superflues dans
cet art !combien d'exorbitantes! quelle battologie !com-
bien de machines qui ne servent qu'à la pompe ou qu'à
nous décevoir !À quoi bon nous faire peur de l'instabilité
du sable, des tremblements de la terre, des démons ou
d'autres vaines frayeurs ? Quelle est la fin d'un fossoie-
ment si profond qu'il ne nous laisse que le néant de
reste ?Pourquoi des pérégrinations si longues, et de tant
de durée, dans les pays étrangers, où les sens
n'approchent point, parmi des ombres et des spectres?
Que servent toutes ces choses pour la construction d'une
chapelle, comme si l'on ne pouvait en bátir une sans ren-
verser tout sens dessus dessous? Mais à quoi bon ce
mélange et ce changement de tant de diverses matières ?
Pourquoi tantót rejeter les anciennes et en employer de
nouvelles, et tantót rejeter les nouvelles pour reprendre
les anciennes ? Ne serait-ce point peut-étre que, comme
nous devons nous comporter autrement dans le temple,
ou en la présence des personnes de mérite, que dans une
gargote ou une taverne, de méme à ces nouveaux mys-
téres il faut de nouvelles cérémonies ? Mais pourquoi,
sans s'amuser à tant d'embarras, n'a-t-il point plutót
ainsi clairement, nettement et briévement exposé la
524 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
vérité : Je bâtis, j'ai conscience d'édifier un bâtiment,
556 donc je suis un architecte ? (6°) Enfin, s’il dit que de bâtir
des maisons, de disposer et d'ordonner leurs chambres,
cabinets, portiques, portes, fenétres, colonnes et autres
ornements, et de commander à tous les ouvriers qui y
mettent la main, comme charpentiers, tailleurs de pierres,
magons, couvreurs, manceuvres et autres, et de conduire
leurs ouvrages, c'est tellement le propre d'un architecte
qu'il n'y a pas un autre ouvrier qui le puisse faire, il dira
quelque chose de nouveau, mais il ne dira rien de bon, et
encore le dira-t-il sans preuve et sans aveu, si ce n'est
peut-étre qu'il nous garde et nous cache quelque chose
(qui est le seul refuge qui lui reste) pour nous la faire
sortir en son temps, comme d'une machine de théâtre, à
notre stupeur ; mais il y a si longtemps qu'on attend cela
de lui, qu'il n'y a plus du tout lieu de l'espérer. » En
dernier lieu il répondait : « Vous craignez ici sans doute
(et je vous le pardonne) pour votre art, lequel vous ché-
rissez, et que vous caressez et embrassez comme votre
propre production ; vous avez peur que, l'ayant rendue
coupable de tant de péchés, et la voyant maintenant qui
fait eau partout, je ne la condamne au rebut. Ne craignez
pourtant point : je suis votre ami; je vaincrai votre
attente, ou du moins je la tromperai, je me tairai et aurai
patience. Je sais qui vous étes, et je connais la force et
vivacité de votre esprit. Quand vous aurez pris du temps
suffisamment pour méditer, mais principalement quand
vous aurez consulté en secret votre régle qui ne vous
abandonne jamais, vous secouerez toute la poussiére,
vous laverez toutes les taches, et vous nous ferez voir une
architecture bien propre et bien nette. Cependant conten-
tez-vous de ceci, et continuez de me préter votre atten-
tion, pendant que je continuerai de satisfaire à vos
demandes. J'ai compris beaucoup de choses en peu de
paroles, pour n'étre pas long, et n'en ai touché la plupart
que légérement, comme sont celles qui concernent les
| SEPTIÈMES RÉPONSES 525
voütes, l'ouverture des fenétres, les colonnes, les por-
tiques, et autres semblables. » Mais voici le dessein d'une
nouvelle comédie.
SI L'ON PEUT INVENTER UNE NOUVELLE ARCHITECTURE [^7
« Vous demandez, en troisième lieu, si l'on peut inven-
Ter» "CC:
Comme il demandait cela, quelques-uns de ses amis,
voyant que son extréme jalousie et la haine dont il était
emporté étaient passées en maladie, ne lui permirent pas
de déclamer ainsi davantage dans les places publiques,
mais le firent aussitót conduire chez le médecin.
Pour moi, je n'oserais pas, à la vérité, soupçonner rien
de pareil de notre auteur ; mais je continuerai seulement
de faire voir ici avec quel soin il semble qu'il ait tâché
de l'imiter en toutes choses. Il se comporte entiérement
| comme lui en juge trés sévère, et qui prend soigneuse-
ment et scrupuleusement garde de ne rien prononcer
témérairement ; car, aprés m'avoir onze fois condamné
pour cela seul que j'ai rejeté tout ce qui est douteux pour
fonder et établir ce qui est certain, de méme que si j'avais
creusé profondément pour jeter les fondements de
quelque édifice, enfin, à la douziéme fois, il commence à
examiner la chose et dit : 1? que si je l'ai entendue de la
maniére qu'il sait bien que je l'ai entendue, ainsi qu'il
parait par ces paroles : « Vous ne l'assurerez ni ne le nie-
rez », et qu'il m'a lui-méme attribuées, à la vérité j'ai dit
quelque chose de bon, mais je n'ai rien dit de nouveau.
2? Que si je l'ai entendue de cette autre façon, d’où il
| a pris sujet de me rendre coupable de ces onze péchés
| précédents, et qu'il sait néanmoins être si éloignée du
véritable sens que j'y ai donné, qu'un peu auparavant,
dans le paragraphe III de sa premiére question, il
m'introduit lui-méme parlant d'elle avec risée et admira-
tion en cette sorte : « Et comment cela pourrait-il venir
|, en l'esprit d'un homme de bon sens?», pour lors j'ai
bien dit quelque chose de nouveau, mais je n'ai rien dit de
526 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
558 bon. Qui a jamais été, dans l'invective, je ne dirai pas si
impudent et si peu soucieux de la vérité, ou méme de la
vraisemblance, mais si imprudent et si oublieux que de
reprocher à quelqu'un, plus de cent fois, dans une disser-
tation étudiée, une opinion qu'il a confessé, tout au com-
mencement de cette dissertation méme, être si éloignée
de la pensée de celui à qui il en fait le reproche, qu'il ne
pense pas qu'elle puisse jamais venir en l'esprit d'un
homme de bon sens ?
Pour ce qui est des questions qui sont contenues dans
les nombres 3, 4, et 5, soit dans les réponses de notre
auteur, soit dans celles de ce maçon, elles ne font rien du
tout au sujet, et n'ont jamais été soulevées ni par moi ni
par cet architecte ; mais il est vraisemblable qu'elles ont
premiérement été inventées par ce magon, afin que,
comme il n'osait pas toucher aux choses qui avaient été
faites par cet architecte, de peur de découvrir trop mani-
festement son ignorance, l'on crüt néanmoins qu'il repre-
nait quelque chose de plus que cette seule façon de
creuser ; en quoi notre auteur l'a aussi parfaitement bien
imité.
3° Car, quand il dit qu on peut concevoir une chose
qui pense sans concevoir ni un esprit, ni une âme, ni un
corps, il ne philosophe pas mieux que fait ce maçon
quand i| dit qu'un homme qui est expérimenté dans
l'architecture n'est pas pour cela plutót architecte que
maçon ou manœuvre, et que l'un se peut fort bien conce-
voir sans pas un des autres.
4? Comme aussi c'est une chose aussi peu raisonnable
de dire qu'une chose qui pense existe sans qu'un esprit
existe, que de dire qu'un homme versé dans l'architecture
existe sans qu'un architecte existe (au moins quand on
prend le nom d'esprit, ainsi que du consentement de tout
le monde j'ai dit qu'il le fallait prendre). Et il y a aussi
peu de contradiction qu'une chose qui pense existe sans
559 qu'aucun corps existe, qu'il y en a qu'un homme versé
dans l'architecture existe sans qu'uncun maçon ou
manceuvre existe.
SEPTIÈMES RÉPONSES 527
5? De méme, quand notre auteur dit qu'il ne suffit pas
qu'une substance soit pensante pour étre au-dessus de la
matiére, et tout à fait spirituelle, ce qu'il exige pour
l'appeler du nom d'esprit ; mais qu'outre cela il est requis
que, par un acte réfléchi, elle pense qu'elle pense, ou
qu'elle ait la conscience de sa pensée; il se trompe en
cela comme fait ce magon quand il dit qu'un homme
expérimenté dans l'architecture doit, par un acte réfléchi,
considérer qu'il en a l'expérience avant que de pouvoir
étre architecte : car, bien qu'il n'y ait point d'architecte
qui n'ait souvent considéré, ou du moins qui n'ait pu
considérer qu'il savait l'art de bátir, c'est pourtant une
chose manifeste que cette considération n'est point néces-
saire pour étre architecte ; et une pareille considération
ou réflexion est aussi peu requise, afin qu'une substance
qui pense soit au-dessus de la matiére. Car la premiére
pensée, quelle qu'elle soit, par laquelle nous apercevons
quelque chose, ne différe pas davantage de la seconde,
par laquelle nous apercevons que nous l'avons déjà aupa-
ravant aperçue, que celle-ci diffère de la troisième par
laquelle nous apercevons que nous avons déjà aperçu
avoir aperçu auparavant cette chose ; et l'on ne saurait
apporter la moindre raison pourquoi la seconde de ces
pensées ne viendra pas d'un sujet corporel, si l'on
accorde que la premiére en peut venir. C'est pourquoi
notre auteur pèche en ceci bien plus dangereusement que
ce maçon; car, en Ôtant la véritable et trés intelligible
différence qui est entre les choses corporelles et les incor-
porelles, à savoir, que celles-ci pensent et que les autres
ne pensent pas, et en substituant une autre en sa place,
qui ne peut avoir le caractére d'une différence essentielle,
à savoir, que celles-ci considérent qu'elles pensent et que
les autres ne le considérent point, il empéche autant qu'il
peut qu'on entende la réelle distinction qui est entre
l'àme et le corps.
6? Il est encore moins excusable de favoriser le parti
des bétes brutes, en leur accordant la pensée aussi bien
qu'aux hommes, que ne l'est ce magon de s'étre voulu
528 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
attribuer à soi et à ses semblables la connaissance de
l'architecture aussi bien qu'aux architectes.
Et enfin il paraît bien que l'un et l'autre n'ont point
eu égard à ce qui était vrai ou méme vraisemblable, mais
seulement à ce qui pouvait étre inventé pour décrier son
adversaire, et le faire passer pour un homme tout à fait
malhabile et stupide auprés de ceux qui ne le connai-
traient point, et qui ne se mettraient pas beaucoup en
peine de le connaitre. Et pour cela celui qui a fait le rap-
port de toute cette histoire a fort bien remarqué, pour
exprimer la furieuse jalousie de ce magon, qu'il avait
vanté comme un magnifique appareil la facon de creuser
cet architecte ; mais que, pour le roc que l'on avait décou-
vert par son moyen, et pour la chapelle que l'on avait
bátie dessus, 1l l'avait méprisée comme une chose de peu
d'importance, et que néanmoins, pour satisfaire à l'ami-
tié qu'il lui portait et à la bonne volonté qu'il avait pour
lui, il n'avait pas laissé de le remercier, etc. ; comme aussi
dans la conclusion il l'introduit avec ces belles exclama-
tions en la bouche : « Enfin, s'il dit cela, combien y aura-
t-il de choses superflues, combien d'exorbitantes ! quelle
battologie ! combien de machines qui ne servent qu'à la
pompe ou à nous décevoir ! » Et un peu aprés : « Vous
craignez ici, sans doute, et je vous le pardonne, pour
votre art, lequel vous chérissez, et que vous embrassez,
etc. ; ne craignez pourtant point, je suis votre ami », etc.
Car tout cela représente si fidélement la maladie de ce
magon, que je doute qu'aucun poéte eüt pu la mieux
561 dépeindre. Mais je m'étonne que notre auteur l'ait si bien
imité en toutes choses, qu'il semble ne prendre pas garde
à ce qu'il fait, et avoir oublié de se servir de cet acte
réfléchi de la pensée, qu'il disait tout à l'heure faire la
différence de l'homme d'avec la béte. Car certainement il
ne dirait pas qu'il y a un trop grand appareil de paroles
dans mes écrits, s'il considérait que celui dont il s'est
servi, je ne dirai pas pour combattre, car il n'apporte
aucune raison pour le faire, mais pour aboyer (qu'il me
soit ici permis d'user de ce mot un peu rude, car je n'en
SEPTIÈMES RÉPONSES 529
sais point de plus propre pour exprimer la chose) après
ce seul doute métaphysique dont j'ai parlé, est beaucoup
plus grand que celui dont je me suis servi pour le propo-
ser. Et il n'aurait pas fait mention de battologie s'il avait
pris garde de quelle longue, superflue et inutile loquacité
il s'est servi dans toute sa dissertation, à la fin de laquelle
il assure pourtant n'avoir pas voulu étre long. Mais parce
qu'en cet endroit-là méme il dit qu'il est mon ami, pour
le traiter aussi le plus aimablement qu'il m'est possible,
de méme que ce maçon fut conduit par ses amis chez le
médecin, de méme aussi j'aurai soin de le recommander
à son supérieur.
LETTRE AU PÈRE DINET !
(Traduction) ?
Traduit de (... Chacun de vous étant presque incessamment
AT, VII,
5n occupé à ses études particulières, il est impossible que
tous puissent examiner tous les livres nouveaux qui se
mettent en lumiére tous les jours en grand nombre ; mais
je m'imagine que, pour le jugement d'un livre, on s'en
rapporte au sentiment de celui de la compagnie qui le
573 premier en entreprend la lecture ; et ainsi que selon le
jugement qu'il en fait, les autres, par la suite, ou le lisent,
ou s'en abstiennent. Il me semble avoir déjà éprouvé ceci
à l'égard du traité que j'ai fait imprimer touchant les
Météores : car y traitant d'une matiére de philosophie
que j'y explique, si je ne me trompe, d'une manière plus
exacte et plus vraie que pas un des auteurs qui en ont
écrit avant moi, je ne vois point qu'il y ait de raison pour
que vos maîtres de philosophie, qui enseignent tous les
ans les Météores dans vos colléges, n'en parlent point,
sinon parce que, s'en rapportant peut-étre aux mauvais
jugements que le R. P. en a fait, ils n'ont jamais voulu se
donner la peine de le lire. Et certes, tandis qu'il n'a fait
1. Nous ne donnons que certains fragments de la Lettre de Descartes
au R. P. Dinet, Provincial des Jésuites, écrite à l'occasion des Septiémes
Objections.
2. La traduction publiée en 1661 par Clerselier a été revue et modi-
fiée par nous. à
LETTRE AU PÈRE DINET 531
que combattre ceux de mes écrits qui regardent la phy-
sique ou les mathématiques, je me suis fort peu soucié de
ses jugements ; mais voyant que, dans sa dissertation, il
a entrepris de détruire, non par des raisons, mais par des
médisances, les principes métaphysiques desquels je me
suis servi pour démontrer l'existence de Dieu, et la dis-
tinction réelle de l'àme de l'homme d'avec le corps, j'ai
jugé la connaissance de ces vérités si importante, que j'ai
cru que pas un homme de bien ne pourrait trouver à
redire si j'entreprenais de défendre de tout mon pouvoir
ce que j'en ai écrit.
Et il ne me sera pas difficile de le faire : car, ne m'ayant
rien objecté autre chose qu'un doute excessif, il n'est pas
besoin, pour montrer combien c'est à tort qu'il me blàme
de l'avoir proposé, que je rapporte ici tous les endroits
de mes Méditations où j'ai tâché, avec tout le soin pos-
sible, et, si je ne me trompe, avec plus de solidité que pas
un autre de qui nous ayons les écrits, de l'óter et de le
réfuter ;mais il suffit que je vous avertisse ici de ce que
j'ai écrit en termes exprès au commencement de ma
réponse aux troisièmes objections, c'est à savoir, que je
n'avais proposé aucune raison de douter à dessein de les 574 7
persuader aux autres, mais au contraire pour les réfuter ;
ayant en cela suivi entiérement l'exemple des médecins,
qui décrivent les maladies dont leur dessein est d'ensei-
gner la cure. Et dites-moi, je vous prie, qui a jamais été
si osé et si impudent que de blàmer Hippocrate ou Galien
pour avoir exposé les causes qui ont coutume d'engen-
drer les maladies ? Et qui a jamais tiré de là cette mau-
vaise conséquence, qu'ils n'enseignaient tous deux rien
autre chose que la maniére de devenir malades? Certai-
nement ceux qui savent que le R. P. a eu cette audace,
auraient assez de peine à se persuader qu'il n'aurait en
cela suivi que son propre conseil, si je ne le témoignais
moi-méme, et si je ne faisais connaitre que ce qu'il avait
écrit auparavant contre moi n'a point été approuvé par
les vótres, et qu'il a fallu que votre R. ait interposé son
532 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
autorité pour l'obliger à m'envoyer sa dernière disserta-
tion. Ce que ne pouvant faire plus commodément que
dans cette lettre, je crois qu'il ne sera pas hors de propos
que je la fasse imprimer avec les notes que j'ai faites sur
sa dissertation.
Mais aussi, afin que j'en puisse tirer moi-méme
quelque profit, je veux vous dire ici quelque chose tou-
chant la philosophie que je rédige, et que j'ai dessein, s'il
ne survient rien qui m'en empêche, de mettre en lumière
dans un an ou deux !. Ayant fait imprimer en l'année
1637 quelques essais de cette philosophie, je fis tout ce
que je pus pour me mettre à couvert de l'envie que je
prévoyais bien, tout indigne que je suis, qu'ils attireraient
57 a sur mol. Ce qui fut la cause pourquoi je ne voulus point
y mettre mon nom; et non pas, comme il a peut-être
semblé à quelques-uns, parce que je me défiais de la
vérité des raisons qui y sont contenues, ou que j'en eusse
quelque honte. Ce fut aussi pour la même raison que je
déclarai en ces termes exprés, dans mon Discours de la
Méthode, p. 66, qu'il me semblait que je ne devais aucu-
nement consentir que ma philosophie füt publiée pen-
dant ma vie ; et je serais encore dans la méme résolution,
si, comme j'espérais, et que la raison semblait me pro-
mettre, j'eusse été par ce moyen délivré au moins partiel-
lement des envieux. Mais il en est arrivé tout autrement.
Car telle a été la fortune de mes Essais, que bien qu'ils
n'aient pu être entendus de plusieurs, néanmoins, parce
qu'ils l'ont été de quelques-uns, les plus doctes et les plus
ingénieux, qui ont daigné les examiner avec plus de soin
que les autres, on n'a pas laissé de reconnaitre qu'ils
contenaient plusieurs vérités qui n'avaient point ci-
devant été découvertes, et ce bruit, s'étant incontinent
répandu partout, a tout aussitót fait croire à plusieurs
que je savais quelque chose de certain en la philosophie,
et qui n'était sujet à aucune dispute ; ce qui fut cause
ensuite que la majorité des gens, à savoir non seulement
1. Il s'agit des Principes de la Philosophie, qui paraitront en 1644.
. LETTRE AU PÈRE DINET 533
| ceux qui, étant hors des écoles, philosophent librement,
mais méme la plupart de ceux qui font profession
d'enseigner, et surtout les plus jeunes, et qui se fondent
plus sur la force de leur esprit que sur une fausse réputa-
tion de science et de doctrine, et en un mot tous ceux qui
aiment la vérité, me sollicitérent de mettre au jour ma
philosophie dans son entier. Mais pour les autres, c'est-à-
dire ceux qui aiment mieux paraitre savants que l'étre en
effet, et qui s'imaginent déjà avoir acquis quelque renom
parmi les doctes pour cela seul qu'ils savent disputer for-
tement de toutes les controverses de l'Ecole, comme ils
craignent que, si la vérité venait une fois à étre décou-
verte, toutes ces controverses ne fussent abolies, et par
méme moyen toute leur doctrine ne devint méprisable ; et
d'ailleurs, ayant quelque opinion que la vérité se pourrait
découvrir si je publiais ma philosophie, ils n'ont pas à la
vérité osé déclarer ouvertement qu'ils ne souhaitaient
point qu'elle füt imprimée, mais ils ont été transportés
contre moi de la plus ardente envie. Or, il m'a été trés
facile de distinguer les uns d'avec les autres. Car ceux qui
souhaitaient de voir ma philosophie imprimée se ressou-
venaient fort bien que j'avais fait dessein de ne la point
publier de mon vivant, et méme plusieurs se sont plaints
à moi de ce que j'aimais mieux la laisser à nos neveux
que de la donner à mes contemporains ; bien que tous
les gens d'esprit qui en savaient la raison, et qui voyaient
que ce n'était point que je manquasse de volonté de ser-
vir le public, ne m'en aient pas pour cela moins aimé.
Mais pour ceux qui appréhendaient qu'elle ne vit le jour,
ils ne se sont point du tout ressouvenus de ce dessein que
javais pris, ou du moins ils n'ont pas voulu le croire,
mais, au contraire, ils ont supposé que j'en avais promis
la publication ; ce qui faisait que ces gens m'appelaient
quelquefois « célébre prometteur », et qu'ils me compa-
raient à certains qui s'étaient vantés pendant plusieurs
années de faire imprimer des livres auxquels ils n'avaient
pas mis la première main. Ce qui fait dire aussi au KR. P.
qu'on attend cette oeuvre de moi depuis si longtemps,
534 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
qu'il faut désormais en désespérer. Affirmation ridicule
assurément, s'il pense que, d'un homme qui n'est pas
encore vieux, on a pu attendre longtemps ce qui n'a
jusques ici été exécuté par personne pendant plusieurs
siécles. Et affirmation imprudente, puisqu'en pensant me
blàmer il avoue néanmoins que je suis tel, que peu
d'années ont suffi pour faire qu'on ait pu longtemps
attendre de moi une chose que je ne me promettrais pas
de lui en des siécles entiers, quand nous aurions tous
deux autant à vivre. Ces messieurs donc, ne doutant
point que je n'eusse résolu de mettre au jour, sitót qu'elle
serait préte, cette philosophie qui leur donnait tant
d'appréhension, commencérent à décrier par des médi-
sances, tant cachées que découvertes, non seulement les
opinions qui sont expliquées dans les écrits que j'avais
déjà publiés, mais principalement aussi cette philosophie
encore toute inconnue, à dessein ou de me détourner de
577 la faire imprimer, ou de la détruire sitót qu'elle verrait le
jour, et de l'étouffer, pour ainsi dire, dés son berceau. Je
ne faisais que rire au commencement de la vanité de tous
leurs desseins, et plus je les voyais portés à combattre
avec chaleur mes écrits, plus aussi faisaient-ils paraitre
qu'ils faisaient cas de moi. Mais quand je vis que leur
nombre croissait de jour en jour, et qu'il s'en trouvait
beaucoup plus qui n'oubliaient rien pour chercher les
occasions de me nuire qu'il n'y en avait d'autres qui
fussent portés à me protéger, j'appréhendai que, par leurs
secrétes pratiques, ils ne s'acquissent du pouvoir et de
l'autorité, et qu'ils ne troublassent davantage mon loisir
si je demeurais toujours dans le dessein de ne point faire
imprimer ma philosophie, que si je m'opposais à eux
ouvertement et si, en produisant la totalité de ce qu'ils
craignent, je faisais qu'ils n'eussent plus rien à craindre :
jai résolu de donner au public tout ce peu que j'ai médité
sur la philosophie, et de travailler pour que mes opinions
soient reçues du plus grand nombre possible si elles se
trouvent conformes à la vérité. Ce qui sera cause que je
ne les proposerai pas dans le méme ordre et le méme
LETTRE AU PERE DINET 535
style que j'ai déjà fait ci-devant la plus grande partie,
dans le traité dont j'ai expliqué l'argument dans le Dis-
cours de la Méthode ! ; mais dans un autre plus accom-
modé à l'usage des écoles, en consacrant un petit article
à chacune des questions et en les traitant dans un tel
ordre, que la preuve des suivantes dépende des seules pré-
cédentes et qu'elles ne composent toutes ensemble qu'un
méme corps. Et par ce moyen j'espère de faire voir si
clairement la vérité de toutes les choses dont on a cou-
tume de disputer en philosophie, que tous ceux qui vou-
dront la chercher l'y trouveront sans beaucoup de peine.
Or tous les jeunes gens la cherchent sans difficulté
lorsqu'ils commencent à s'adonner à l'étude de la philo- ES!8
sophie ; tous les autres aussi, de quelque âge qu'ils soient,
la cherchent pareillement, lorsqu'ils méditent seuls en
eux-mêmes, touchant les matières de la philosophie, et
qu'ils les examinent afin d'en tirer quelque utilité pour
eux. Les princes méme et les magistrats, et tous ceux qui
établissent des académies ou des colléges, et qui four-
nissent de grandes sommes pour y faire enseigner la phi-
losophie, veulent tous qu'autant que faire se peut on n'y
enseigne que la vraie. Et si les princes souffrent qu'on y
agite des questions douteuses et controversées, ce n'est
pas afin que leurs sujets, par cette habitude de disputer,
apprennent à devenir plus contentieux, plus réfractaires,
et plus opiniátres, et ainsi à étre moins obéissants à leurs
supérieurs, et plus propres à émouvoir des séditions, mais
bien seulement sous l'espérance qu'ils ont que par ces
disputes la vérité se pourra enfin découvrir : et bien
qu'une longue expérience leur ait déjà assez fait
connaitre que trés rarement on la découvre par ce
moyen, ils en sont toutefois si jaloux, qu'ils croient qu'on
ne doit pas méme négliger ce peu d'espérance qu'on en
peut avoir. Car il n'y a jamais eu de nation si sauvage ou
si barbare, et qui eüt tellement en horreur le bon usage
1. Il s'agit du Monde, rédigé en 1632-1633, dont le Discours de la
Méthode, publié en 1637, contient dans sa cinquiéme partie le résumé.
536 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
de la raison qui seul nous fait hommes, qui ait voulu
qu'on enseignát chez elle des opinions contraires à la
vérité connue ; et partant il n'y a point de doute qu'on
ne doive préférer la vérité à toutes les opinions qui lui
sont opposées, pour anciennes et communes qu'elles
puissent étre, et que tous ceux qui enseignent les autres
ne soient obligés de la rechercher de tout leur possible,
et de l'enseigner après l'avoir trouvée.
Mais on ne croit peut-étre pas que la vérité se ren-
contre dans cette nouvelle philosophie que je promets. Il
n'est pas vraisemblable que j'aie vu plus, à moi seul,
qu'une infinité de personnes des plus habiles du monde,
579 qui ont suivi les opinions communément reçues dans les
écoles ; les chemins fréquentés et connus sont toujours
plus sûrs que les nouveaux et inconnus, principalement à
cause de notre théologie, avec laquelle une expérience de
nombreuses années a déjà fait voir que s'accorde fort
bien l'ancienne et commune philosophie, ce qui est
encore incertain d'une nouvelle. Et c'est pour cela que
quelques-uns soutiennent qu'il faut de bonne heure en
empécher la publication, et l'éteindre avant qu'elle
paraisse, de peur qu'en attirant à soi, par les charmes de
la nouveauté, une multitude ignorante, elle ne croisse et
ne se fortifie peu à peu avec le temps, ou qu'elle ne
trouble la paix et le repos des écoles ou des académies,
ou méme qu'elle n'apporte avec soi de nouvelles hérésies
dans l'Eglise.
A quoi je réponds qu'à la vérité je ne me vante de rien,
et que je ne crois pas voir plus que les autres, mais que
peut-étre cela m'a beaucoup servi, de ce que, ne me fiant
pas trop à mon propre génie, j'ai suivi seulement des che-
mins simples et faciles ;car il ne se faut pas étonner si
l'on avance plus, en les suivant, que d'autres beaucoup
plus ingénieux en suivant des chemins difficiles et impé-
nétrables.
J'ajoute que je ne veux pas que l'on en croie ma simple
parole touchant la vérité des choses que je promets, mais
que je désire que l'on en juge par les essais que j'ai déjà
LETTRE AU PÈRE DINET 537
publiés; car je n'y ai pas traité une question ou deux
seulement, mais j'en ai traité des centaines qui n'avaient
point encore été ainsi expliquées par personne avant moi.
Et quoique jusques ici plusieurs aient regardé mes écrits
de travers, et qu'ils aient essayé par toutes sortes de
moyens de les réfuter, personne toutefois, que je sache,
n'y a encore pu rien trouver que de vrai. Que l'on fasse
le dénombrement de toutes les questions qui, depuis tant
de siécles que les autres philosophies ont eu cours, ont
été résolues par leur moyen, et peut-étre s'étonnera-t-on
de voir qu'elles ne sont pas en si grand nombre, ni si
célébres que celles qui sont contenues dans mes essais.
Mais bien davantage je dis hardiment que l'on n'a
jamais donné la solution d'une seule question suivant les
principes particuliers à la philosophie péripatéticienne,
que je ne puisse démontrer étre fausse ou non recevable.
Qu'on en fasse l'épreuve ; qu'on me les propose, non pas
toutes, car je n'estime pas qu'elles vaillent la peine qu'on
y emploie beaucoup de temps, mais quelques-unes des
plus choisies : je tiendrai ma promesse. J'avertis seule-
ment ici, pour ôter tout sujet de caption, que, quand je
parle des principes particuliers à la philosophie péripaté-
ticienne, j'en excepte ces questions dont les solutions sont
tirées, ou de la seule expérience qui est commune à tous
les hommes, ou de la considération des figures et des
mouvements qui est propre aux mathématiciens, ou enfin
des notions communes de la métaphysique que j’admets,
aussi bien que tout ce qui dépend de l'expérience, des
figures et des mouvements, comme il parait par mes
Méditations.
Je dis de plus, ce qui peut-étre pourra sembler para-
doxal, qu'il n'y a rien en toute cette philosophie, en tant
que péripatéticienne et différente des autres, qui ne soit
nouveau, et qu'au contraire il n’y a rien dans la mienne
qui ne soit ancien : car pour ce qui est des principes, je
ne recois que ceux qui jusques ici ont été connus et admis
généralement de tous les philosophes, et qui pour cela
méme sont les plus anciens de tous : et ce qu'ensuite j'en
538 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
déduis paraît si manifestement, ainsi que je fais voir, être
contenu et renfermé dans ces principes, qu'il parait aussi
en méme temps que cela est trés ancien, puisque c'est la
nature méme qui l'a imprimé dans nos esprits. Mais tout
au contraire, les principes de la philosophie vulgaire, du
moins à le prendre du temps qu'ils ont été inventés par
Aristote, ou par d'autres, étaient nouveaux, et ils ne
doivent pas à présent étre estimés meilleurs qu'ils étaient
alors ; or l'on n'en a encore rien déduit jusques ici qui ne
soit contesté, et qui, selon l'usage ordinaire des écoles, ne
soit sujet à étre changé par chaque philosophe, et qui par
581 conséquent ne soit aussi fort nouveau, puisque tous les
jours on le renouvelle.
Pour ce qui est de la théologie, comme une vérité ne
peut jamais étre contraire à une autre vérité, ce serait une
espéce d'impiété d'appréhender que les vérités décou-
vertes en la philosophie fussent contraires à celles de la
foi. Et méme j'avance hardiment que notre religion ne
nous enseigne rien qui ne se puisse expliquer aussi facile-
ment, ou méme avec plus de facilité, suivant mes prin-
cipes, que suivant ceux qui sont communément reçus ; et
il me semble avoir déjà donné une assez belle preuve de
cela, sur la fin de ma réponse aux quatriémes objections,
touchant une question oü l'on a pour l'ordinaire le plus
de peine à faire accorder la philosophie avec la théologie.
Et je serais encore prét de faire la méme chose sur toutes
les autres questions, s'il en était besoin ;même aussi de
faire voir qu'il y a au contraire plusieurs choses dans la
philosophie vulgaire qui en effet ne s'accordent pas avec
celles qui en théologie sont certaines, quoique ses secta-
teurs ordinairement le dissimulent, ou qu'on ne s'en
apergoive pas, à cause de la longue habitude qu'on a de
les croire.
Il ne faut pas aussi appréhender que mes opinions
prennent trop d'accroissement, en attirant aprés soi, par
leurs nouveautés, une multitude ignorante, puisque
l'expérience nous montre, au contraire, qu'il n’y a que les
plus habiles qui les approuvent ; lesquels ne pouvant étre
LETTRE AU PÉRE DINET 539
attirés à les suivre par les charmes de la nouveauté, mais
par la seule force de la vérité, doivent faire cesser l'appré-
hension qu'on pourrait avoir qu'elles ne prissent un trop
grand accroissement.
Enfin, il ne faut pas non plus appréhender qu'elles
troublent la paix des écoles ;mais tout au contraire, la
guerre étant maintenant autant allumée entre les philo-
sophes qu'elle le saurait étre, il n'y a point de meilleur
moyen pour établir la paix entre eux et pour réduire
toutes les hérésies, qui renaissent tous les jours de leurs
controverses, que de les obliger à recevoir des opinions
qui soient vraies, telles que j'ai déjà prouvé que sont les
miennes. Car leur claire perception ôtera tout sujet de
doute et de dispute.
Or de tout ceci l'on voit clairement qu'il n’y a point
d'autre raison pourquoi il y en a qui s'étudient avec tant
de soin de détourner les autres de la connaissance de mes
opinions, sinon que, les estimant trop évidentes et trop
certaines, ils craignent qu'elles ne diminuent cette vaine
réputation de gens savants qu'ils se sont acquise par la
connaissance d'autres opinions moins probables. En
sorte que cette envie méme qu'ils témoignent n'est pas
une petite preuve de la vérité de ma philosophie.
(...) Mais je viens aux choses qui me regardent le plus. 596
Il! allégue trois raisons pour lesquelles il condamne ma
nouvelle philosophie. La premiére est « qu'elle est oppo-
sée à l'ancienne ». Je ne répéte point ici ce que j'ai déjà
dit ci-dessus, à savoir que ma philosophie est la plus
ancienne de toutes, et qu'il n'y a rien qui en différe dans
la vulgaire, qui ne soit nouveau. Mais seulement je
demande s'il est croyable qu'un homme entende bien
cette philosophie qu'il condamne, qui est si stupide, ou
si vous voulez, si malveillant que d'avoir voulu la rendre
suspecte de magie à cause qu'elle considère les figures. Je
demande outre cela quelle est la fin de toutes ces disputes
l. Il s'agit de Voetius, théologien protestant, recteur de l'université
d'Utrecht, dont Descartes rapporte les attaques.
540 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
qui se font dans les écoles ; sans doute, me dira-t-on,
qu'elles ne se font que pour découvrir la vérité, car si on
l'avait une fois découverte, toutes ces disputes cesse-
raient, comme l'on voit dans la géométrie, de laquelle
pour l'ordinaire on ne dispute point. Mais si cette évi-
dente vérité, si longtemps recherchée et attendue, nous
était enfin proposée par un ange, ne faudrait-il point
aussi la rejeter, pour cela méme qu'elle semblerait nou-
velle à ceux qui sont accoutumés aux disputes de l'école ?
Mais peut-étre me dira-t-il que dans les écoles on ne dis-
59 Ex] pute point des principes, lesquels cependant sont renver-
sés par notre prétendue philosophie! : mais pourquoi
souffre-t-il ainsi qu'on les abatte ? Pourquoi ne les sou-
tient-il pas par de bonnes raisons? Et ne reconnait-on
pas assez leur incertitude, puisqu'on n'a encore pu rien
bátir dessus de certain ?
L'autre raison est «que la jeunesse, étant une fois
imbue des principes de cette prétendue philosophie, elle
n'est plus aprés cela capable d'entendre les termes de l'art
qui sont en usage chez les auteurs ». Comme si c'était
une chose nécessaire que la philosophie, qui n'est insti-
tuée que pour connaitre la vérité, enseignát aucuns
termes dont elle-méme n'a point de besoin. Pourquoi ne
condamne-t-il pas plutót pour cela la grammaire et la
rhétorique, puisque leur principal office est de traiter des
mots; et que cependant, bien loin de les enseigner, elles
rejettent ces mots-là comme barbares ? Qu'il se plaigne
donc que ce sont elles qui « détournent la jeunesse de
l'étude de la vraie philosophie, et qui empéchent qu'elle
parvienne au comble de l'érudition ». Il le peut faire sans
craindre pour cela de se rendre plus digne de risée que
lorsqu'il forme les mémes plaintes contre ma philoso-
phie : car ce n'est pas d'elle qu'on doit attendre l'explica-
tion de ces termes, mais de ceux qui s'en sont servis, ou
de leurs livres.
1. Le latin presumpta veut dire aussi bien présomptueuse que pré-
tendue.
LETTRE AU PÈRE DINET 541
La troisiéme et derniére raison contient deux parties,
dont l'une est tout à fait ridicule, et l'autre injurieuse et
fausse : car qu'y a-t-il de si vrai et de si clair dont « une
Jeunesse mal avisée ne puisse aisément déduire plusieurs
opinions fausses et absurdes » ? Mais de dire que de ma
philosophie « il s'ensuive en effet des opinions qui soient
contraires à la vraie théologie », c'est une chose entiére-
ment fausse et injurieuse. Et je ne veux point me servir
ici de cette exception, que je ne tiens pas sa théologie
pour vraie et pour orthodoxe ; je n'ai jamais méprisé per-
sonne pour n'étre pas de même sentiment que moi, prin- 598
cipalement touchant les choses de la foi, car je sais que
la foi est un don de Dieu ; bien au contraire, je chéris et
honore plusieurs théologiens et prédicateurs qui pro-
fessent la méme religion que lui. Mais j'ai déjà souvent
protesté que je ne voulais point me méler d'aucunes
controverses de théologie ; et d'autant que je ne traite
aussi dans ma philosophie que des choses qui sont
connues clairement par la lumiére naturelle, elles ne sau-
raient étre contraires à la théologie de personne, à moins
que cette théologie ne füt elle-méme manifestement
opposée à la lumiére de la raison ; ce que je sais que
personne n'avouera de la théologie dont il fait profession.
(...) Je ne doute point aussi que plusieurs honnétes 601
gens ne puissent avoir mes opinions pour suspectes ; tant
parce qu'ils voient que plusieurs les rejettent, que parce
qu'on les fait passer pour nouvelles, et que peu de per-
sonnes jusques ici les ont bien entendues. Et méme diffi-
cilement se pourrait-il rencontrer aucune compagnie,
dans laquelle, si on venait à délibérer sur mes opinions,
il ne s’en rencontrât beaucoup plus qui jugeraient qu’on
les doit rejeter, que d’autres qui osassent les approuver.
Car la prudence et la raison veulent qu'ayant à dire notre
avis sur une chose qui ne nous est pas tout à fait connue,
nous en jugions suivant ce qui a coutume d'arriver dans
une semblable rencontre. Or il est tant de fois arrivé que
l'on a voulu introduire de nouvelles opinions en philoso-
phie, qu'on a reconnues par aprés n'étre pas meilleures,
542 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
voire méme étre plus dangereuses que celles qui sont
communément reques, que ce ne serait pas sans raison si
tous ceux qui ne congoivent pas encore clairement les
miennes, étant consultés, jugeaient qu'il les faut rejeter.
Et partant, pour vraies qu'elles soient, je croirais néan-
moins avoir sujet d'appréhender qu'à l'exemple de cette
Académie! dont je vous ai parlé ci-dessus, elles ne
602 fussent peut-étre condamnées de toute votre Société, et
généralement de toutes les compagnies de ceux qui
enseignent, si je ne me promettais de votre bonté et pru-
dence que vous les prendrez en votre protection. Mais
d'autant que vous étes le Supérieur de cette partie de la
Société? qui peut plus facilement que les autres lire mes
Essais, dont la plus grande partie est écrite en français,
je ne doute point que vous ne puissiez seul beaucoup en
cela. Et je ne vous demande point ici d'autre gráce, sinon
que vous preniez vous-même la peine de les examiner, ou
si vos affaires ne vous le permettent pas, que vous n'en
donniez pas le soin et la charge au R. P. seul, mais à
d'autres plus sincéres que lui. Et comme dans les juge-
ments qui se rendent au barreau, lorsque deux ou trois
témoins dignes de foi disent avoir vu quelque chose, on
les en croit plus que toute la multitude des autres, qui,
portée peut-étre par de simples conjectures, s'imagine le
contraire, de méme je vous prie d'ajouter foi seulement à
ceux qui se feront fort d'entendre parfaitement les choses
sur lesquelles ils porteront leur jugement. Enfin, la der-
niére gráce que je vous demande est que, si vous avez
quelques raisons pour lesquelles vous jugiez que je doive
changer le dessein que j'ai de publier ma philosophie,
vous daigniez prendre la peine de me les faire savoir. Car
ce petit nombre de méditations que j'ai mises au jour
1. Le Sénat académique de l'université d'Utrecht avait condamné
en mars 1642 la nouvelle philosophie (cartésienne) et son défenseur
Regius.
2. De la compagnie de Jésus, le P. Dinet n'administrait comme Pro-
vincial que « la Province de Paris ».
LETTRE AU PÈRE DINET 543
contient tous les principes de cette philosophie que je
prépare ; et la Dioptrique et les Météores, oü j'ai déduit
de ces principes les raisons de plusieurs choses particu-
liéres, font voir quelle est ma maniére de raisonner. C'est
pourquoi, bien que je ne fasse pas encore paraitre toute
cette philosophie, j'estime néanmoins que ce peu que j'en
ai déjà fait voir est suffisant pour faire juger quelle elle
doit étre. Et je pense n'avoir pas eu mauvaise raison 603
d'avoir mieux aimé faire voir d'abord quelques-uns de
ses essais, que de la donner tout entière, avant qu'elle fût
souhaitée ; car, pour en parler franchement, quoique je
ne doute point de la vérité de ma philosophie, néan-
moins, pour ce que je sais que trés aisément la vérité
méme, pour étre combattue par quelques envieux sous
prétexte de nouveauté, peut étre condamnée par des per-
sonnes sages et avisées, je ne suis pas entièrement assuré
qu'elle soit désirée de tout le monde, et je ne veux point
la donner à ceux qui ne la souhaitaient point. C'est pour-
quoi j'avertis, longtemps auparavant, chacun que je la
prépare; plusieurs particuliers la souhaitent et
l’attendent ; une seule académie a jugé à la vérité qu'il
fallait la rejeter : mais, parce que je sais qu'elle ne l'a fait
qu'à la sollicitation de son recteur, homme turbulent et
peu judicieux, je ne fais pas grand compte de son juge-
ment. Mais si peut-étre plusieurs autres célébres compa-
gnies ne la voulaient pas non plus et qu'elles eussent des
raisons plus justes de ne la pas vouloir que ces particu-
liers n'en ont de la vouloir, je ne fais point de doute que
je ne dusse plutót les satisfaire que ceux-ci. Et enfin je
déclare sincérement que je ne ferai jamais rien de propos
délibéré, ni contre le conseil des sages, ni contre la
volonté des puissants. Et comme je ne doute point que
le parti où votre société se rangera ne doive l'emporter
par-dessus tous les autres, vous m'obligerez infiniment de
me mander quel est en cela votre avis et celui des vótres ;
afin que, comme je vous ai ci-devant toujours principale-
ment honorés et respectés, je n'entreprenne aussi rien
544 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
dans cette affaire, que je pense étre de quelque impor-
tance, sans vous avoir en méme temps pour conseillers et
pour protecteurs.
ANNEXE
LETTRES
À REGIUS 24 mai 1640.
(Traduction ) ! Traduit de
AT, Ill,
63
Monsieur,
Vous m'avez beaucoup obligé, vous et M. Emilius,
d'avoir examiné et corrigé. l'écrit que je vous avais
envoyé ; car je vois que vous avez porté le soin jusqu'à
corriger la ponctuation et les fautes d'orthographe. Mais
vous m'auriez obligé davantage encore, si vous aviez
voulu changer quelque chose aussi dans les mots et dans
les pensées. En effet, quelque petits qu'eussent été ces 64
changements, j'aurais pu me flatter que ce que vous
auriez laissé aurait été moins fautif ; au lieu que je crains
que vous n'ayez pas voulu tenter cette entreprise, parce
qu'il y aurait eu trop, ou peut-étre méme tout, à effacer.
Quant aux objections, vous dites dans la premiére que,
« de ce qu'il y a en nous quelque sagesse, quelque puis-
sance, quelque bonté, quelque quantité, etc., nous for-
mons l'idée d'une sagesse, d'une puissance, d'une bonté
infinie, ou du moins indéfinie, comme aussi pour les
autres perfections que nous attribuons à Dieu, ainsi que
pour l'idée d'une quantité infinie ». Je vous accorde
volontiers tout cela, et je me persuade tout à fait que
nous n'avons point d'autre idée de Dieu que celle que
nous formons de cette maniére. Mais toute la force de
mon argument consiste en ce que je soutiens que ma
1. La traduction anonyme de l'édition parisienne de 1724-1725 a été
revue et corrigée par nous.
546 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
nature ne pourrait étre telle que je pusse augmenter à
l'infini par un effort de ma pensée ces perfections qui
sont trés petites en moi, si nous ne tirions notre origine
de l'étre en qui ces perfections se trouvent actuellement
infinies ; de méme que, par la seule considération d'une
quantité fort petite, ou d'un corps fini, je ne pourrais pas
concevoir une quantité indéfinie, si la grandeur du
monde n'était ou du moins ne pouvait étre indéfinie.
Vous dites dans la seconde que « la vérité des axiomes
clairement et distinctement entendus est manifeste par
elle-même ». Cela aussi, je l'accorde, pour tout le temps
qu'on les entend clairement et distinctement, parce que
notre esprit est de telle nature qu'il ne peut qu'assentir à
ce qui est clairement entendu. Mais parce que souvent
nous nous ressouvenons des conclusions déduites de
telles prémisses, sans faire attention aux prémisses
mémes, je dis qu'alors, si nous ignorions Dieu, nous
pourrions feindre qu'elles sont incertaines, bien que nous
nous ressouvenions qu'elles ont été déduites de principes
clairs, et cela parce que nous sommes peut-étre d'une
nature telle que nous nous trompions méme dans les
choses les plus évidentes ;et par conséquent je dis que,
65 méme au moment oü nous les avons déduites de ces prin-
cipes, nous n'en avons pas eu la science, mais seulement
la persuasion. Et je distingue ainsi les deux : il y a persua-
sion lorsqu'il reste quelque raison qui peut nous porter
au doute, mais la science est la persuasion qui vient d'une
raison si forte qu'aucune autre plus forte ne puisse jamais
l'ébranler ; et ceux qui ignorent Dieu n'en ont aucune de
telle. Mais quand on a une fois clairement entendu les
raisons qui persuadent l'existence de Dieu, et qu'il n'est
point trompeur, méme si on ne fait plus attention à ces
raisons, pourvu seulement qu'on se ressouvienne de cette
conclusion, Dieu n'est pas trompeur, on gardera non seu-
lement la persuasion, mais encore la véritable science et
de cette conclusion, et aussi de toutes les autres dont on
se souviendra avoir un jour perçu clairement les raisons.
LETTRES 547
Vous dites aussi dans vos derniéres objections, que j'ai
recues hier, et qui m'ont fait souvenir de répondre en
méme temps aux précédentes, que « toute précipitation
d'un jugement mal venu dépend du tempérament du
COrps, soit acquis soit inné » ; ce que je ne puis pas du
tout admettre, parce que ce serait ôter la liberté et
l'amplitude de notre volonté, qui peut corriger cette pré-
cipitation ; et si elle ne la corrige pas, l'erreur qui en nait
est bien une privation par rapport à nous, mais par rap-
port à Dieu une simple négation.
AU P. MERSENNE 16 juin 1641.
AT, III, Je ne fais point encore réponse aux deux petits feuillets
382
d'objections que vous m'avez envoyées, à cause que vous
me mandez que je les pourrai joindre avec celles que je
n'ai pas encore reçues, bien que vous me les ayez
envoyées il y a huit jours. Mais à cause que celui qui
demande ce que j'entends par le mot idea, semble pro-
mettre davantage d'objections, et que la facon dont il
commence me fait espérer que celles qui viendront de lui
seront des meilleures et des plus fortes qui se puissent
faire, si par hasard il attendait ma réponse à ceci, avant
383 que d'en vouloir envoyer d'autres, vous lui en pourrez
faire savoir la substance, qui est que, par le mot idea,
jentends tout ce qui peut étre en notre pensée, et que
jen ai distingué de trois sortes : à savoir quedam sunt
adventitie!, comme l'idée qu'on a vulgairement du
soleil;alie facte vel factitie?, au rang desquelles on peut
mettre celle que les astronomes font du soleil par leur
raisonnement ; et alie innate ?, comme l'idée de Dieu, de
l'esprit, du corps, du triangle, et en général toutes celles
qui représentent des essences vraies, immuables et éter-
nelles. Mais maintenant, si, d'une idée faite par moi, je
concluais ce que j'ai explicitement posé en la- faisant, ce
serait une pétition de principe manifeste. Mais que, d'une
]. Certaines sont adventices.
2. D'autres sont faites (par moi) ou factices.
3. D'autres sont innées. Toute la fin de la lettre est en latin : nous en
donnons une traduction.
LETTRES 549
idée innée, je tire une conséquence, qui certes était impli-
citement contenue en elle, mais que cependant je n'y
remarquais pas auparavant, par exemple, de l'idée du tri-
angle, que ses trois angles sont égaux à deux droits, ou,
de l'idée de Dieu, qu'il existe, etc., tant s'en faut que ce
soit une pétition de principe que c'est plutót, selon Aris-
tote lui-méme, le plus parfait de tous les modes de
démonstration, à savoir celui dans lequel la vraie défini-
tion de la chose est prise pour moyen terme.
AU P. MERSENNE juillet 1641.
AT, III, Mon Révérend Père,
391
Si je ne me trompe, celui dont vous m'avez fait voir la
lettre latine qu'il vous a écrite, n'est pas encore à prendre
parti dans le jugement que nous devons faire des choses.
Il s'exprime trop bien, quand il explique ses propres pen-
sées, pour croire qu'il n'ait pas entendu celles des autres ;
je me persuade bien plutót qu'étant prévenu de ses opi-
nions, il a de la peine à goüter ce qui s'oppose à ses
jugements. Ainsi je prévois que ce ne sera pas là le der-
nier différend que nous aurons ensemble ; au contraire,
je m'imagine que cette première lettre est comme un car-
tel de défi qu'il me présente, pour voir de quelle façon je
le recevrai, et si, aprés avoir moi-méme ouvert le champ
de bataille à tout venant, je ne feindrai point de mesurer
392 mes armes avec les siennes, et d'éprouver mes forces
contre lui. Je vous avoue que je prendrais un singulier
plaisir d'avoir à faire avec des personnes d'esprit comme
lui, si, par ce qu'il m'en a fait paraitre, il ne me semblait
déjà trop engagé ; mais je crains fort qu'à son égard tout -
mon travail ne soit inutile, et que, quelque soin que je
prenne pour le satisfaire, et pour tâcher de le retirer du
malheureux engagement où je le vois, il ne s'y replonge
plus avant de lui-même, en cherchant les moyens de me
contredire.
Est-il croyable qu'il n'ait pu comprendre, comme il dit,
ce que j'entends par l'idée de Dieu, par l'idée de l’âme,
et par les idées des choses insensibles, puisque je
n'entends rien autre chose, par elles, que ce qu'il a dü
nécessairement comprendre lui-même, quand il vous a
LETTRES 551
écrit qu'il ne l'entendait point? Car il ne dit pas qu'il
n'ait rien conçu par le nom de Dieu, par celui de l’âme,
et par celui des choses insensibles ; il dit seulement qu'il
ne sait pas ce qu'il faut entendre par leurs idées. Mais s'il
a concu quelque chose par ces noms, comme il n'en faut
point douter, il a su en méme temps ce qu'il fallait
entendre par leurs idées, puisqu'il ne faut entendre autre
chose que cela méme qu'il a congu. Car je n'appelle pas
simplement du nom d'idée les images qui sont dépeintes
en la fantaisie ; au contraire, je ne les appelle point de ce
nom, en tant qu'elles sont dans la fantaisie corporelle;
mais j'appelle généralement du nom d'idée tout ce qui
est dans notre esprit, lorsque nous concevons une chose,
de quelque maniére que nous la concevions. 393
Mais j'appréhende qu'il ne soit de ceux qui croient ne
pouvoir concevoir une chose, quand ils ne se la peuvent
imaginer, comme s'il n'y avait en nous que cette seule
maniére de penser et de concevoir. Il a bien reconnu que
je n'étais pas de ce sentiment ; et 11 a aussi assez montré
qu'il n'en était pas non plus, puisqu'il dit lui-même que
Dieu ne peut étre congu par l'imagination. Mais si ce
n'est pas par l'imagination qu'il est congu, ou l'on ne
congoit rien quand on parle de Dieu (ce qui marquerait
un épouvantable aveuglement), ou on le congoit d'une
autre manière; mais de quelque manière qu'on le
congoive, on en a l'idée, puisque nous ne saurions rien
exprimer par nos paroles, lorsque nous entendons ce que
nous disons, que de cela méme il ne soit certain que nous
avons en nous l'idée de la chose qui est signifiée par nos
paroles.
Si donc il veut prendre le mot d'idée en la facon que
j'ai dit trés expressément que je le prenais, sans s'arréter
à l'équivoque de ceux qui le restreignent aux seules
images des choses matérielles qui se forment dans l'ima-
gination, il lui sera facile de reconnaitre que, par l'idée
de Dieu, je n'entends autre chose que ce que tous les
hommes ont coutume d'entendre lorsqu'ils en parlent,
et que ce qu'il faut aussi de nécessité qu'il ait entendu
552 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
lui-méme ; autrement, comment aurait-il pu dire que
Dieu est infini et incompréhensible, et qu'il ne peut pas
394 étre représenté par notre imagination ? et comment pour-
rait-il assurer que ces attributs, et une infinité d'autres
qui nous expriment sa grandeur, lui conviennent, s'il n'en
avait l'idée? Il faut donc demeurer d'accord qu'on a
l'idée de Dieu, et qu'on ne peut pas ignorer quelle est
cette idée, ni ce que l'on doit entendre par elle ; car sans
cela nous ne pourrions du tout rien connaitre de Dieu.
Et l'on aurait beau dire, par exemple, qu'on croit que
Dieu est, et que quelque attribut ou perfection lui appar-
tient, ce ne serait rien dire, puisque cela ne porterait
aucune signification à notre esprit ; ce qui serait la chose
la plus impie et la plus impertinente du monde.
Pour ce qui est de l'àme, c'est encore une chose plus
claire. Car, n'étant, comme j'ai démontré, qu'une chose
qui pense, il est impossible que nous puissions jamais
penser à aucune chose, que nous n'ayons en méme temps
l'idée de notre àme, comme d'une chose capable de pen-
ser à tout ce que nous pensons. Il est vrai qu'une chose
de cette nature ne se saurait imaginer, c'est-à-dire, ne se
saurait représenter par une image corporelle. Mais il ne
s'en faut pas étonner ; car notre imagination n'est propre
qu'à se représenter des choses qui tombent sous les sens ;
et parce que notre àme n'a ni couleur, ni odeur, ni saveur,
ni rien de tout ce qui appartient au corps, il n'est pas
possible de se l'imaginer, ou d'en former l'image. Mais
elle n'est pas pour cela moins concevable ; au contraire,
comme c'est par elle que nous concevons toutes choses,
elle est aussi elle seule plus concevable que toutes les
autres choses ensemble.
395 Aprés cela, je suis obligé de vous dire que votre ami
n'a nullement pris mon sens, lorsque, pour marquer la
distinction qui est entre les idées qui sont dans la fantai-
sie, et celles qui sont dans l'esprit, il dit que celles-là
s'expriment par des noms, et celles-ci par des proposi-
tions. Car, qu'elles s'expriment par des noms ou par des
LETTRES 553
propositions, ce n'est pas cela qui fait qu'elles appar-
tiennent à l'esprit ou à l'imagination ; les unes et les
autres se peuvent exprimer de ces deux maniéres, mais
c'est la maniére de les concevoir qui en fait la différence ;
en sorte que tout ce que nous concevons sans image est
une idée du pur esprit, et que tout ce que nous concevons
avec image en est une de l'imagination. Et comme les
bornes de notre imagination sont fort courtes et fort
étroites, au lieu que notre esprit n'en a presque point, il
y a peu de choses, méme corporelles, que nous puissions
imaginer, bien que nous soyons capables de les concevoir.
Et méme toute cette science que l'on pourrait peut-étre
croire la plus soumise à notre imagination, parce qu'elle
ne considére que les grandeurs, les figures et les mouve-
ments, n'est nullement fondée sur ses fantómes, mais seu-
lement sur les notions claires et distinctes de notre esprit ;
ce que savent assez ceux qui l'ont tant soit peu appro-
fondie.
Mais par quelle induction a-t-il pu tirer de mes écrits,
que l'idée de Dieu se doit exprimer par cette proposition :
Dieu existe, pour conclure, comme il a fait, que la princi-
pale raison dont je me sers pour prouver son existence,
n'est rien autre chose qu'une pétition de principe ? Il faut
qu'il ait vu bien clair, pour y voir ce que je n'ai jamais ua96
eu intention d'y mettre, et ce qui ne m'était jamais venu
en pensée, devant que j'eusse vu sa lettre. J'ai tiré la
preuve de l'existence de Dieu de l'idée que je trouve en
moi d’un être souverainement parfait, qui est la notion
ordinaire que l'on en a. Et il est vrai que la simple consi-
dération d'un tel étre nous conduit si aisément à la
connaissance de son existence, que c'est presque la méme
chose de concevoir Dieu, et de concevoir qu'il existe;
mais cela n'empéche pas que l'idée que nous avons de
Dieu, ou d'un étre souverainement parfait, ne soit fort
différente de cette proposition : Dieu existe, et que l'un
ne puisse servir de moyen ou d'antécédent pour prouver
l'autre.
554 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
De méme, il est certain qu'aprés étre venu à connais-
sance de la nature de notre àme, par les degrés que j'y
suis venu, et avoir par ce moyen connu qu'elle est une
substance spirituelle, parce que je vois que tous les attri-
buts qui appartiennent aux substances spirituelles lui
conviennent, il n'a pas fallu étre grand philosophe pour
conclure, comme j'ai fait, qu'elle n'est donc pas corpo-
relle ; mais sans doute qu'il faut avoir l'intelligence bien
ouverte, et faite autrement que le commun des hommes,
pour voir que l'un ne suit pas bien de l'autre, et trouver
du vice dans ce raisonnement. C'est ce que je le prie de
me faire voir, et ce que j'attends d'apprendre de lui,
quand il voudra bien prendre la peine de m'instruire.
Quant à moi, je ne lui refuserai pas mes petits éclaircisse-
397 ments, s’il en a besoin, et s'il veut agir avec moi de bonne
foi.
À HYPERASPISTES ! aoüt 1641.
(Traduction) ?
Monsieur,
Encore que j'eusse résolu, en mettant sous la presse les
objections qui m'ont ci-devant été faites, de réserver pour
un autre volume celles qui pourraient survenir de nou-
veau, toutefois, parce que celles-ci me sont proposées
comme les derniéres que l'on me puisse faire, je me háte-
rai trés volontiers d'y répondre, afin qu'elles puissent étre
imprimées conjointement avec les autres.
1. Certes, il serait à souhaiter autant de certitude dans
les choses qui regardent la conduite de la vie, qu'il en est
requis pour acquérir la science ;mais néanmoins il est
très facile de démontrer qu'il n’y en faut pas chercher ni
attendre une si grande. Et cela a priori, de ce que le com-
posé de l'homme est de sa nature corruptible, et que
l'esprit est incorruptible et immortel. Mais cela peut
1. Réponse aux objections d'un inconnu, qui terminait ainsi sa lettre
de juillet 1641 : «je ne vois pas que désormais on vous puisse rien
objecter que vous ne puissiez justement mépriser, à moins qu'un monde
nouveau ne fasse naitre de nouveaux adversaires (novos hyperaspis-
tas) ». Ce terme, retenu par Descartes lui-méme pour désigner son
interlocuteur (cf. lettre àMersenne du 22 juillet 1641), signifie « protec-
teur » ou « champion » dans le grec des Septante ; c'est aussi le titre
d'un ouvrage d'Erasme (1526), réponse à une réponse (de Luther),
comme l'inconnu revient sur la réponse (de Descartes à Gassendi).
2. La traduction publiée en 1659 par Clerselier dans le tome II des
Lettres a été revue et légérement modifiée par nous.
556 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
encore étre démontré plus facilement a posteriori, par les
conséquences qui s'en suivraient. Comme par exemple, si
quelqu'un voulait s'abstenir de toute nourriture, tant et
si longtemps qu'enfin il mourût de faim, sous ce prétexte
qu'il ne serait pas assuré qu'il n'y aurait point de poison
. mélé parmi, et qu'il croirait n'étre point obligé de man-
ger, parce qu'il ne connaitrait pas clairement et évidem-
ment qu'il aurait présent devant lui de quoi sustenter sa
vie, et qu'il vaut mieux attendre la mort en s'abstenant
de manger que de se tuer soi-méme en prenant des ali-
ments : certainement celui-là devrait étre qualifié de fou
423 et accusé d'étre l'auteur de sa mort. Bien plus, si nous
supposons que cet homme ne puisse avoir d'autres ali-
ments qu'empoisonnés, lesquels toutefois ne lui semblent
pas tels, mais au contraire trés salutaires ; et que nous
supposions aussi qu'il a reçu un tel tempérament de la
nature, que l'abstinence entiére serve à sa santé, bien qu'il
lui semble qu'elle ne lui doive pas moins nuire qu'aux
autres hommes, nonobstant cela, cet homme sera obligé
d'user de ces aliments, et ainsi de faire plutót ce qui
parait utile que ce qui l'est en effet. Et cela est de soi si
manifeste, que je m'étonne que le contraire ait pu venir
en l'esprit de quelqu'un.
2. Je n'ai dit nulle part que de ce que l'esprit agit plus
imparfaitement dans un petit enfant que dans un adulte,
il s'ensuivait qu'il n'était pas plus imparfait; et par
conséquent je ne dois point en étre repris : mais parce
qu'il ne s'ensuit pas aussi qu'il soit plus imparfait, celui
qui avait avancé cela en a été justement repris par moi.
Et ce n'est pas aussi sans raison que j'ai assuré que l'àme
humaine, quelque part qu'elle soit, pense toujours, méme
dans le ventre de nos méres. Car quelle raison plus cer-
taine ou plus évidente pourrait-on souhaiter que celle
dont je me suis servi, puisque j'ai prouvé que sa nature
ou son essence consistait en ce qu'elle pense, comme
l'essence du corps consiste en ce qu'il est étendu ; car il
n'est pas possible de priver aucune chose de sa propre
essence : et partant il me semble qu'on ne doit pas faire
LETTRES 557
plus de compte de celui qui nie que son àme ait pensé au
temps auquel il ne se ressouvient point d’avoir aperçu
qu'elle ait pensé, que s'il niait que son corps ait été
étendu pendant qu'il ne s'est point aperçu qu'il a eu de
l'étendue. Ce n'est pas que je me persuade que l'esprit
d'un petit enfant médite dans le ventre de sa mére sur les
choses métaphysiques. Au contraire, s'il m'est permis de
conjecturer d'une chose que l'on ne connait pas bien, 4 o4
puisque nous expérimentons que notre esprit est telle-
ment uni au corps que presque toujours il souffre de lui,
et quoiqu'un esprit agissant dans un corps adulte et sain
jouisse de quelque liberté de penser à d'autres choses
qu'à celles que les sens lui offrent, puisque cependant
l'expérience nous apprend qu'il n'y a pas une pareille
liberté dans les malades, dans ceux qui dorment, ni dans
les enfants, et méme qu'elle a coutume d'étre d'autant
moindre que l’âge est moins avancé : il n’y a rien de plus
conforme à la raison que de croire que l'esprit nouvelle-
ment uni au corps d'un enfant n'est occupé qu'à sentir
ou à percevoir confusément les idées de la douleur, du
chatouillement, du chaud, du froid, et semblables qui
naissent de l'union ou pour ainsi dire du mélange de
l'esprit avec le corps. Et toutefois, il n'a pas moins en soi
les idées de Dieu, de lui-méme, et de toutes ces vérités
qui sont dites connues de soi, que les personnes adultes
les ont lorsqu'elles n'y font pas attention; car il ne les
acquiert point par après avec l’âge. Et je ne doute point
que s'il était délivré des liens du corps, il ne les dût trou-
ver en soi. Et cette opinion ne nous jette en aucune diffi-
culté ; car il n'est pas plus difficile de concevoir que
l'esprit, quoique réellement distinct du corps, ne laisse
pas de lui étre joint et d'étre touché par les vestiges qui
sont imprimés en lui, ou méme aussi d'en imprimer en
lui de nouveaux, qu'il est facile à ceux qui supposent des
accidents réels de concevoir, comme ils font d'ordinaire,
que ces accidents agissent sur la substance corporelle,
encore qu'ils soient d'une nature totalement différente
d'elle. Et il ne sert de rien de dire que ces accidents sont
558 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
corporels : car si par corporel on entend tout ce qui peut,
en quelque maniére que ce soit, affecter le corps, l'esprit
en ce sens devra aussi étre dit corporel ; mais si par cor-
porel on entend ce qui est composé de cette substance
qui s'appelle corps, ni l'esprit ni méme ces accidents, que
425 lon suppose être réellement distincts du corps, ne
doivent point étre dits corporels : et c'est seulement en
ce sens qu'on a coutume de nier que l'esprit soit corporel.
Ainsi donc, quand l'esprit étant uni au corps pense à
quelque chose de corporel, certaines particules du cer-
veau sont remuées de leur place, quelquefois par les
objets extérieurs qui agissent contre les organes des sens,
et quelquefois par les esprits animaux qui montent du
cour au cerveau; mais quelquefois aussi par l'esprit
méme, à savoir lorsque de lui-même et par sa seule liberté
il se porte à quelque pensée. Et c'est par le mouvement
de ces particules du cerveau qu'il se fait un vestige duquel
dépend le ressouvenir. Mais pour ce qui est des choses
purement intellectuelles, à proprement parler on n'en a
aucun ressouvenir ; et la première fois qu'elles se pré-
sentent à l'esprit, on les pense aussi bien que la seconde,
si ce n'est qu'elles ont coutume d'étre attachées à certains
noms qui, étant corporels, font que nous nous ressouve-
nons aussi d'elles. Mais il y a encore plusieurs autres
choses à remarquer en tout ceci que ce n'est pas le lieu
d'expliquer plus exactement.
3. De ce que j'ai mis distinction entre les choses qui
m'appartiennent, c’est-à-dire à ma nature, et celles qui
appartiennent seulement à la connaissance que j'ai de
moi-méme, on ne peut avec raison inférer que ma méta-
physique n'établit rien du tout, que ce qui appartient à cette
connaissance, ni aucune des autres choses qui me sont ici
objectées. Car le lecteur peut facilement reconnaitre
quand j'ai traité seulement de la connaissance et quand
jai traité de la vérité même des choses. Et je ne me suis
servi en aucun lieu du mot de croire, où il aurait fallu
employer celui de savoir ; et méme dans le lieu ici cité, le
mot de croire ne s'y trouve point. Et dans ma réponse
LETTRES 559
aux Secondes Objections, j'ai dit qu'étant éclairés surna-
turellement de Dieu, nous avions cette confiance, que les
choses qui nous sont proposées à croire ont été révélées par
lui, parce qu'en cet endroit-là il était question de la foi et 4 26
non pas de la science humaine. Et je n'ai pas dit que, par
la lumiére de la gráce, nous connaissions clairement les
mystéres méme de la foi (encore que je ne nie pas que
cela se puisse faire), mais seulement que nous avions
confiance qu'il les faut croire. Or qu'il soit trés évident
qu'il faut croire les choses que Dieu a révélées, et qu'il
faille préférer la lumière de la grâce à celle de la nature,
personne, s'il a vraiment la foi catholique, ne peut le
trouver douteux ou étrange. Et tout ce que vous me
demandez ensuite ne me regarde point, puisque je n'ai
donné aucune occasion en mes écrits de me faire de telles
demandes. Et parce que j'ai déjà ci-devant déclaré, en ma
réponse aux Sixiémes Objections, que je ne répondrais
point à de telles questions, je n'ajouterai ici rien
davantage.
4. Je n'ai rien avancé qui ait pu servir de fondement à
cette quatriéme objection qui est, que le plus haut point
de ma certitude est lorsque nous pensons voir une chose si
clairement, que nous l'estimons d'autant plus vraie que
nous y pensons davantage ; et par conséquent je ne suis
point obligé de répondre à ce que vous ajoutez ensuite,
bien que ce soit fort facile pour une personne qui sait
distinguer la lumière de la foi de la lumière naturelle, et
qui préfère celle-là à celle-ci.
5. Je n'ai aussi rien avancé qui ait pu servir de fonde-
ment à cette cinquième objection ; et je nie tout net que
nous ignorions ce que c'est qu'une chose, ce que c'est
que la pensée, ou qu'il soit besoin que je l'enseigne aux
autres, parce que tout cela est de soi si manifeste, qu'il
n'y a rien par quoi on le puisse expliquer plus claire-
ment ; et enfin je nie que nous ne pensions à rien qu'à
des choses corporelles.
6. Il est trés vrai de dire que nous n'entendons pas
l'infini par la négation de la limitation ; et de ce que la «
560 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
limitation contient en soi la négation de l'infini, c'est à tort
qu'on infére que la négation de la limitation contient la
connaissance de l'infini; parce que ce par quoi l'infini
diffère du fini est réel et positif, et qu'au contraire la
limitation par laquelle le fini diffère de l'infini est un non-
étre ou une négation d'étre : or ce qui n'est point ne nous
peut conduire à la connaissance de ce qui est ;mais au
contraire, c'est à partir de la connaissance d'une chose
qu'on doit percevoir sa négation. Et lorsque j'ai dit ! qu'il
suffit que nous entendions une chose qui n'est comprise
en aucunes limites pour entendre l'infini, j'ai suivi en cela
la facon de parler la plus usitée ;comme aussi lorsque
j'ai retenu le nom d'infini, qui plus proprement aurait pu
étre appelé l'étre trés ample, si nous voulions que chaque
nom fût conforme à la nature de chaque chose ; mais
l'usage a voulu qu'on l'exprimát par la négation de la
négation : de même que si, pour désigner une chose très
grande, je disais qu'elle n'est pas petite ou qu'elle n'a
point du tout de petitesse ;mais par là je n'ai pas pré-
tendu montrer que la nature positive de l'infini se
connaissait par une négation, et partant je ne me suis en
aucune façon contredit.
Je n’ai jamais nié que notre esprit ait la faculté
d'amplifier les idées des choses ; mais que ces idées ainsi
amplifiées, et la faculté de les amplifier de la sorte, ne
pussent être en lui, si l'esprit même ne tirait son origine
de Dieu, dans lequel toutes les perfections où cette
amplification peut atteindre existent véritablement, je l'ai
souvent inculqué ; et je l'ai prouvé par cette raison qu'un
428 effet ne peut avoir aucune perfection qui n'ait été aupa-
ravant dans sa cause. Et il n’y a personne qui croie que
les atomes soient causes d'eux-mémes, qui puisse passer
en cela pour trés subtil philosophe, parce qu'il est mani-
feste par la lumiére naturelle que seul l'unique étre sou-
verain peut étre indépendant de tout autre. Et quand on
dit qu'une toupie n'agit pas sur elle-même lorsqu'elle
1. C£. AT, VII, 368.
LETTRES 561
tourne, mais seulement qu'elle subit passivement l'action
du fouet, encore qu'il soit absent, je voudrais bien savoir
de quelle maniére un corps peut souffrir d'un autre qui
est absent, et comment l'action et la passion sont distin-
guées l'une de l'autre ; car j'avoue que je ne suis pas assez
subtil pour pouvoir comprendre comment une chose
peut souffrir d'une autre qui n'est point présente, et
méme qu'on peut supposer ne plus exister, si, par
exemple, aussitót que la toupie a regu le coup de fouet,
le fouet cessait d'étre. Et je ne vois pas ce qui pourrait
empêcher qu'on ne pût aussi pareillement dire qu'il n'y
a plus maintenant d'actions dans le monde, mais que
tout ce qui se fait est l'effet passif des premiéres actions
qui ont été dés la création de l'univers. Pour moi j'ai
toujours cru que l'action et la passion ne sont qu'une
seule et méme chose à qui on a donné deux noms diffé-
rents, selon qu'elle est rapportée au terme d'oü part
l'action ou à celui oü elle se termine et en qui elle est
reçue ; en sorte qu'il répugne entièrement qu'il y ait
durant le moindre moment une passion sans action.
Enfin, bien que je demeure d'accord que les idées des
choses corporelles, et même, sinon certes tout ce monde
visible, ainsi qu'on m'objecte, mais bien l'idée d'autant
de choses qu'il y en a dans ce monde visible, puissent
étre produites par l'esprit humain ; c'est toutefois mal
raisonner que d'inférer de là que nous ne pouvons savoir
s'il y a quelque chose de corporel dans la nature. Et mes
opinions ne nous jettent dans aucune difficulté, mais seu-
lement les conséquences qui en sont mal déduites : car
je n'ai pas prouvé l'existence des choses matérielles de ce
que leurs idées sont en nous, mais de ce qu'elles nous
adviennent de telle sorte que nous avons conscience
qu'elles ne sont pas faites par nous, mais qu'elles nous 429
viennent d'ailleurs.
7. Je dis ici, premièrement, que la lumière du soleil ne
se conserve pas dans cette pierre de Bologne!, mais
l. La pierre de Bologne, ou Boulogne, corps phosphorescent,
« s'imbibe de lumière et la conserve » (Dictionnaire de Furetiére).
562 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
qu'une nouvelle lumiére s'allume en elle par les rayons
du soleil, laquelle est vue par aprés dans l'ombre. Et
secondement, que c'est mal conclure, de vouloir inférer
de là que chaque chose peut étre conservée sans le
concours de Dieu, parce que souvent il est permis
d'éclaircir des choses vraies par des exemples faux ; et il
est beaucoup plus certain qu'aucune chose ne peut exis-
ter sans le concours de Dieu, qu'il n'est certain
qu'aucune lumiére du soleil ne peut exister sans le soleil.
Et il ne faut point douter que si Dieu retirait une fois son
concours, toutes les choses qu'il a créées retourneraient
aussitót dans le néant, parce qu'avant qu'elles fussent
créées, et qu'il leur prétat son concours, elles n'étaient
qu'un néant : mais cela n'empéche pas qu'elles ne doivent
étre appelées des substances, parce que quand on dit de
la substance créée qu'elle subsiste par elle-méme, on
n'entend pas pour cela exclure le concours de Dieu,
duquel elle a besoin pour subsister, mais seulement on
veut dire qu'elle est telle qu'elle peut exister sans le
secours d'aucune autre chose créée : ce qui ne se peut
dire de même des modes qui accompagnent les choses,
comme sont la figure, ou le nombre. Et Dieu ne ferait
pas paraitre que sa puissance est immense, s'il créait des
choses telles, que par aprés elles pussent exister sans lui ;
mais, au contraire, 1l montrerait par là qu'elle serait finie,
en ce que les choses qu'il aurait une fois créées ne dépen-
draient plus de lui. Et je ne retombe point dans la fosse
que j'avais préparée, lorsque je dis qu'il est impossible
que Dieu détruise quoi que ce soit d'une autre facon que
par la cessation de son concours, parce qu'autrement il
s’ensuivrait que, par une action positive, il tendrait au
non-étre. Car il y a une trés grande différence entre les
choses qui se font par l'action positive de Dieu, lesquelles
ne sauraient étre que trés bonnes, et celles qui arrivent à
cause de la cessation de cette action positive, comme tous
430 les maux et les péchés, et la destruction d'un étre, si
jamais aucun étre existant était détruit. Et ce que vous
ajoutez de la nature du triangle n'a point de force : car,
LETTRES 563
comme j'ai dit souvent, quand il est question des choses
qui regardent Dieu, ou l'infini, il ne faut pas considérer
ce que nous en pouvons comprendre (puisque nous
savons qu'elles ne doivent pas pouvoir étre comprises par
nous), mais seulement ce que nous en atteignons par
quelque raison certaine. Maintenant, pour savoir en quel
genre de cause ces vérités dépendent de Dieu, voyez ma
réponse aux sixiémes objections, article 8.
8. Je ne me souviens point d'avoir jamais écrit, ni
méme pensé ce que l'on m'attribue ici.
9. Je ne me ressouviens point aussi que je me sois
jamais étonné de ce que tout le monde ne sent pas en soi
l'idée de Dieu ; car j'ai si souvent reconnu que les choses
que les hommes jugeaient étaient différentes de celles
qu'ils entendaient, qu'encore que je ne doute point qu'un
chacun n'ait en soi l'idée de Dieu, du moins implicite,
c'est-à-dire qu'il n'ait en soi la disposition pour la perce-
voir explicitement, je ne m'étonne pas pourtant de voir
des hommes qui ne sentent point avoir en eux cette idée,
ou qui ne s'en aperçoivent point et qui peut-être ne s'en
apercevront pas encore, aprés avoir lu mille fois mes
Méditations. Ainsi lorsqu'ils jugent que l'espace, qu'ils
appellent vide, n'est rien, ils l'entendent néanmoins
comme une chose positive ; et lorsqu'ils pensent que les
accidents sont réels, ils se les représentent comme des
substances, encore qu'ils ne jugent pas que ce soient des
substances, et ainsi souvent en beaucoup d'autres choses
les jugements des hommes différent de leur perception.
Mais ceux qui ne jugent jamais que des choses qu'ils per- 4 31
çoivent clairement et distinctement, ce que je tâche tou-
jours de faire autant que je puis, ne peuvent pas juger
d'une méme chose autrement en un temps qu'en un
autre. Et encore que les choses qui sont claires et indubi-
tables nous paraissent d'autant plus certaines que nous les
considérons plus souvent et avec plus d'attention, je ne me
souviens pas néanmoins d'avoir jamais donné cela pour
la marque d'une certitude claire et indubitable : et je ne
sais pas aussi en quel endroit est ce mot de toujours,
564 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
duquel il est ici fait mention ; mais je sais que lorsque
nous disons qu'une certaine chose se fait toujours par
nous, on n'a pas coutume par ce mot de :oujours de
dénoter l'éternité, mais seulement que nous la faisons
toutes les fois que l'occasion s'en présente.
10. C'est une chose qui de soi est manifeste, que nous
ne pouvons connaitre les fins de Dieu, si lui-méme ne
nous les révéle : et encore qu'il soit vrai, en morale, eu
égard à nous autres hommes, que toutes choses ont été
faites pour la gloire de Dieu, à cause que les hommes
sont obligés de louer Dieu pour tous ses ouvrages ; et
qu'on puisse aussi dire que le soleil a été fait pour nous
éclairer, parce que nous expérimentons que le soleil en
effet nous éclaire : ce serait toutefois une chose puérile et
absurde d'assurer en métaphysique que Dieu, à la façon
d'un homme superbe, n'aurait point eu d'autre fin en
bátissant le monde que celle d'étre loué par les hommes,
et qu'il n'aurait créé le soleil, qui est plusieurs fois plus
432 grand que la terre, à autre dessein que d'éclairer
l'homme, qui n'en occupe qu'une trés petite partie.
11. L'on confond ici les fonctions de la volonté avec
celles de l'entendement : car ce n'est pas le propre de la
volonté d'entendre, mais seulement de vouloir ; et encore
qu'il soit vrai que nous ne voulons jamais rien dont nous
n'entendions en quelque facon quelque chose, comme j'ai
déjà ci-devant accordé, toutefois l'expérience nous
montre assez que nous pouvons vouloir d'une méme
chose beaucoup plus que nous n'en pouvons connaitre.
Et le faux n'est point aussi appréhendé sous l'apparence
du vrai ; et ceux qui nient en nous l'idée de Dieu n'appré-
hendent point cela, quoique peut-étre ils l'assurent, qu'ils
le croient, et qu'ils le soutiennent ; car, comme j'ai remar-
qué au point 9, il arrive souvent que les jugements des
hommes sont fort différents de leur perception ou appré-
hension.
12. Puisqu'on ne m'oppose ici que l'autorité d'Aristote
et de ses sectateurs, et que je ne dissimule point que je
LETTRES 565
crois moins à cet auteur qu'à ma raison, je ne vois pas
que je doive me mettre beaucoup en peine de répondre.
Or il importe fort peu si celui qui est aveugle de nais-
sance a les idées des couleurs, ou non. Et c'est en vain
que l'on apporte ici le témoignage d'un philosophe
aveugle : car, encore que nous supposions qu'il a des
idées tout à fait semblables à celles que nous avons des
couleurs, il ne peut pas toutefois savoir qu'elles sont sem-
blables aux nótres, ni partant qu'elles s'appellent les idées
des couleurs, parce qu'iliignore quelles sont les nótres. Et
je ne vois pas en quoi je suis ici inférieur aux autres,
parce que, encore que l'esprit soit indivisible, il n'est pas
pour cela moins capable d'acquérir diverses propriétés.
Et il ne faut pas trouver étrange si durant le sommeil il
n'invente aucune démonstration semblable à celle
d'Archiméde ; car il demeure uni au corps, méme pen-
dant le sommeil, et il n'est alors en aucune façon plus
libre que durant la veille. Et le cerveau par une longue
veille n'est pas mieux disposé à retenir les vestiges qui
sont imprimés en lui ;mais, soit durant le sommeil, soit
pendant la veille, ces vestiges se retiennent d'autant
mieux qu'ils ont été plus fortement imprimés : et c'est
pour cela que nous nous ressouvenons quelquefois de
nos songes; mais nous nous ressouvenons mieux des
pensées que nous avons eues étant éveillés, de quoi je
rendrai clairement la raison en physique.
13. Lorsque j'ai dit que Dieu était son étre, je me suis
servi d'une facon de parler fort usitée par les théologiens
par laquelle on entend qu'il est de l'essence de Dieu qu'il
existe ;ce qu'on ne peut pas dire de méme du triangle,
parce que toute son essence se congoit fort bien encore
qu'on supposât qu'il n'y en eût aucun dans la nature.
Or j'ai dit que les sceptiques n'auraient jamais douté des
vérités géométriques s'ils eussent connu Dieu comme il
faut, parce que ces vérités géométriques étant fort claires,
ils n’auraient eu aucune occasion d'en douter, s'ils
eussent su que toutes les choses que l'on congoit claire-
ment sont vraies; et c'est ce que nous apprend la
566 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
connaissance que nous avons de Dieu quand elle est suf-
fisante, et cela méme est le moyen qu'ils n'avaient pas en
main.
Enfin cette question, savoir si la ligne est composée de
points ou de parties, ne sert ici de rien au sujet, et ce
n'est pas le lieu d'y répondre ; mais je vous avertis seule-
ment que, dans le lieu cité !,je n'ai pas entendu parler de
tout ce qui regarde la géométrie, mais seulement de celles
de ses démonstrations dont les sceptiques doutaient,
quoiqu'ils les eussent clairement conçues. Et c'est mal à
propos que l'on produit ici un sceptique, disant, que ce
mauvais génie me trompe autant qu'il pourra, etc. ; car
quiconque parlera de la sorte, dès là 1l ne sera plus scep-
tique, parce qu'il ne doutera pas de toutes choses. Et
certes je n'ai jamais nié que les sceptiques mémes, pen-
dant qu'ils perçoivent clairement une vérité, y adhérent
spontanément, en sorte qu'ils ne sont sceptiques que de
nom, et peut-étre méme ne persistent-ils dans l'hérésie
où ils sont de douter de toutes choses, que par volonté
et parti pris. Mais j'ai seulement parlé des choses que
nous nous ressouvenons avoir autrefois clairement
conçues, et non pas de celles que présentement nous
concevons clairement ?.
14. J'ai déjà expliqué par l'exemple de la pesanteur, en
tant que prise pour une qualité réelle, comment l'esprit
est co-étendu à un corps étendu, encore qu'il n'ait aucune
vraie extension, c'est-à-dire aucune par laquelle il occupe
un lieu et qui fait qu'il en chasse tout autre corps. Et j'ai
aussi montré que lorsque l'Ecclésiaste dit que l'homme
n'a rien de plus que la jument, il parle seulement du corps,
parce qu'aussitót aprés il parle séparément de l’âme en
ces termes, qui sait si l'esprit des enfants d'Adam, etc.?
1. AT, VII, 384.
2. AT, VII, 69 et 245-246. (AT, IX, 55 et 189-190).
3. Ces textes de la Bible (Ecclésiaste, Chapitre 3, vers. 19 et 21) sont
discutés dans les Sixiémes Réponses, au point n? 5. (AT, IX, 232).
LETTRES 567
Enfin, pour reconnaitre laquelle de ces deux maniéres
de concevoir est la plus imparfaite, et marque plutót la
faiblesse de notre esprit, ou bien celle par laquelle nous
ne pouvons concevoir une chose sans l'autre, comme
l'esprit sans le corps, ou bien celle par laquelle nous les
concevons distinctement l'une sans l'autre, comme des
choses complétes, il faut prendre garde laquelle de ces
deux maniéres de penser procéde d'une faculté positive,
dont la privation soit la cause de l'autre ; car on entendra
facilement que cette faculté-là de l'esprit est réelle, par
laquelle il conçoit distinctement deux choses l'une sans
l'autre, comme des choses complètes, et que c'est la pri-
vation de cette méme faculté qui fait qu'il appréhende
ces deux choses confusément, comme si ce n'en était
qu'une, ainsi que dans la vue il y a une plus grande per-
fection lorsqu'elle distingue exactement chaque particule
d'un objet que lorsqu'elle les apergoit toutes ensemble
comme une seule. Que si quelqu'un ayant les yeux mal
assurés prend une chose pour deux, comme il arrive sou-
vent aux ivrognes ; et si quelquefois les philosophes dis-
tinguent, je ne dis pas l'essence de l'existence, parce qu'ils
n'ont pas coutume de mettre une autre distinction entre
ces deux choses que celle qui y est en effet, mais bien
congoivent dans un méme corps la matiére, la forme et
plusieurs divers accidents, comme autant de choses diffé-
rentes l'une de l'autre, pour lors ils reconnaitront facile-
ment, par l'obscurité et la confusion de leur perception,
que cela vient non seulement d'une faculté positive, mais
aussi du défaut de quelque faculté, si, considérant de plus
prés les choses, ils prennent garde qu'ils n'ont pas des
idées tout à fait différentes de ces choses qu'ils supposent
ainsi étre diverses.
Au reste, s'il est vrai que tous les lieux que je n'avais
pas suffisamment expliqués dans mes précédentes
réponses aient été marqués dans ces objections, je suis
bien obligé à leur auteur de ce que par son moyen j'ai
un juste sujet de n'en plus attendre d'autres.
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CHRONOLOGIE
1596-1618 : Le cours des études
1596 (31 mars) : Naissance de René Descartes à La Haye, bour-
gade située aux confins du Poitou et de la Touraine (devenue
en 1802 La Haye-Descartes et en 1967 Descartes). Son pére,
fils d'un médecin, était conseiller au Parlement de Bretagne.
1597 : Mort de sa mère. Son père se remarie trois ans plus tard.
René est élevé à La Haye chez sa grand-mére.
1604 : Fondation par Henri IV du Collége des Jésuites à La
Fléche. Descartes y commence ses études entre 1604 (date
donnée par son biographe Baillet) et 1607 (date proposée par
certains historiens contemporains). Il y suit pendant huit ou
neuf ans le cours complet des études.
1610 : Henri IV est assassiné. Son cœur est transféré au Collège
de La Fléche.
Galilée découvre, grâce à la lunette astronomique, les satel-
lites de Jupiter. L'événement est célébré en 1611 au Collège
de La Flèche.
1616 : Baccalauréat et licence en droit à Poitiers.
1618-1628 : Cà et là dans le monde
1618 : Descartes s'engage pour faire son instruction militaire
dans l'armée du protestant Maurice de Nassau, stathouder
de Hollande.
(10 novembre) : Il rencontre à Breda Isaac Beeckman, jeune
savant hollandais qui cherche à unir physique et mathéma-
tique et qui lui fait découvrir le mécanisme.
(31 décembre) : Descartes offre à Beeckman pour ses
étrennes le Compendium Musicæ (Abrégé de Musique).
CHRONOLOGIE 573
1619 : Descartes s'embarque pour le Danemark, puis gagne
l'Allemagne, où la guerre de Trente Ans vient d'éclater.
(Juillet) : Descartes assiste aux fétes du couronnement de
l’empereur Ferdinand II. Il décide de rejoindre l'armée
catholique du duc de Baviére.
(10 novembre) : « j'étais rempli d'enthousiasme et je décou-
vrais les fondements d'une science admirable » (Olympica).
Descartes passe l'hiver prés de Neubourg, « enfermé seul
dans un poêle » (Discours de la Méthode, II). Il cherche à
fixer la vraie méthode en un petit nombre de préceptes et
forme le projet d'une refonte générale du savoir.
1620-1625 : Descartes, qui a abandonné la vie militaire, accom-
plit plusieurs voyages, notamment en Italie et en France. Il
applique sa méthode à diverses difficultés de mathématique
et de physique, en particulier aux questions d'optique, qu'il
cherche à « rendre quasi semblables à celles des mathéma-
tiques » (Discours de la Méthode, III). Il rédige certains
textes, dont le Studium bone mentis (Exercice du bon sens),
perdu.
1625-1627 : Séjour à Paris, oü il fréquente des milieux divers :
salons littéraires et mondains (Guez de Balzac), cercles scien-
tifiques (Mersenne), théologiens de l'Oratoire (Gibieuf). Une
aventure féminine l’amène à se battre en duel.
1627 (novembre) : Lors d'une conférence chez le nonce du pape,
le cardinal de Bérulle, frappé par une intervention de Des-
cartes, l'exhorte à se consacrer à la philosophie.
1627-1628 : Il est possible que Descartes rédige alors, au moins
pour la plus grande partie, les Regule ad directionem ingenii
(Régles pour la direction de l'esprit), au moment de passer
des disciplines mathématiques à des « sciences un peu plus
relevées » (Règle IV). L'ouvrage est resté inachevé. On ignore
la date exacte de la rédaction du manuscrit trouvé à la mort
de Descartes.
1628-1644 : La constitution du systéme philosophique
1628-1629 : Décidé à fonder une « philosophie plus certaine
que la vulgaire » (Discours de la Méthode, III), Descartes se
retire dans les Provinces-Unies, où il restera vingt ans, en
changeant souvent de résidence.
574 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
Il consacre les neuf premiers mois à un petit Traité de Méta-
physique : ce traité De la divinité ne nous est pas parvenu.
1629-1630 : S'étant satisfait de ce « commencement de méta-
physique », il passe à la constitution de sa physique, seconde
partie de la philosophie.
1630 (avril-mai) : Lettres à Mersenne sur la création des vérités
éternelles.
1630-1631 : Descartes poursuit ses recherches sur les météores,
l'anatomie et la physiologie (dissections), et diverses ques-
tions de mécanique et de mathématique.
1631-1632 : En résolvant le probléme de Pappus, Descartes
invente sa géométrie algébrique.
1632-1633 : Rédaction du Monde ou Traité de la Lumiére, dont
le Traité de l'Homme est le dernier chapitre.
1633 (novembre) : Descartes apprend la condamnation de Gali-
lée. Il décide aussitôt d'ajourner la publication du Monde,
qu'il pensait offrir à Mersenne pour Noél 1633.
1634 : Descartes termine sa Dioptrique et met au point les
Météores.
1635 : Il songe à publier ces deux essais avec une préface, et
rédige probablement alors ce qui deviendra la sixiéme partie
du Discours de la Méthode.
(Juillet) : Naissance de Francine, fille de René Descartes et
d'Héléne, une servante; Francine sera baptisée à l'Église
réformée.
1637 (juin) : Publication, à Leyde, sans nom d'auteur, du Dis-
cours de la Méthode pour bien conduire sa. raison et chercher
la vérité dans les sciences. Plus la Dioptrique, les Météores et
la Géométrie, qui sont des essais de cette méthode.
(Octobre) : À la demar.de de Constantin Huygens, Descartes
rédige un petit traité de mécanique : Explication des engins
par l'aide desquels on peut avec une petite force lever un far-
deau fort pesant.
1637-1640 : À l'occasion des Essais, correspondance et discus-
sions scientifiques, avec des mathématiciens (Fermat,
Debeaune, Desargues, Roberval) et des médecins (Plempius,
Regius).
CHRONOLOGIE 575
1639 (automne)-1640 (printemps) : Rédaction, en latin, de
l'«essai de métaphysique » qui s'intitulera Meditationes de
prima philosophia.
1640 (septembre-octobre) : Mort de sa fille Francine. Mort de
son pére Joachim. Descartes renonce au voyage en France
qu'il projetait.
(Novembre) : Envoi à Mersenne du manuscrit des Médita-
tions, accompagné des objections de Caterus et des réponses
de Descartes.
Descartes décide d'écrire et de publier «tout un cours de
(sa) philosophie en forme de théses », projet qui aboutira aux
Principia Philosophie.
1641 (janvier-juillet) : Descartes reçoit cinq séries d'objections
à ses Méditations et rédige ses réponses.
(Août) : Première édition, à Paris, des Meditationes de prima
philosophia, in qua Dei existentia et anime immortalitas
demonstratur, avec six séries d'objections et de réponses.
1642 (mars) : Condamnation de Regius, disciple de Descartes
devenu professeur à Utrecht, et de la nouvelle philosophie
(cartésienne) par les Magistrats d'Utrecht, à l'instigation du
recteur Voetius.
(Mai) : Deuxiéme édition, à Amsterdam, des Meditationes de
prima philosophia, in quibus Dei existentia et anime humane
a corpore distinctio demonstrantur, avec sept séries d'objec-
tions et de réponses, et une lettre au P. Dinet.
1643 (mai) : Publication, en latin, d'une longue lettre polémique
contre Voetius. 1
Début de la correspondance avec Elisabeth, princesse
palatine.
1644 (mai-novembre) : Voyage en France. Descartes se lie avec
Chanut, qui deviendra l'année suivante résident de France en
Suède.
(Juillet) : Publication, à Amsterdam, des Principia Philoso-
phiæ, dédiés à la princesse Elisabeth, et de la traduction latine
par Étienne de Courcelles, revue et corrigée par Descartes,
du Discours de la Méthode et des deux premiers Essais (Speci-
mina Philosophie, seu Dissertatio de Methodo, Dioptrice et
Meteora).
576 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
1644-1650 : De la science à la sagesse
1645-1646 : Descartes entreprend, à la demande de la princesse
Élisabeth, avec laquelle il échange une correspondance sur
la morale, un traité sur les passions de l’âme. Brouille avec
Regius.
1647 : Publication, à Paris, des Méditations métaphysiques, avec
six séries d'objections et de réponses, traduites du latin par
le duc de Luynes et Clerselier, puis, à la fin de l'été, des Prin-
cipes de la Philosophie, accompagnés d'une lettre-préface au
traducteur, l'abbé Picot.
Début de la correspondance avec Christine, reine de Suéde.
Polémiques avec l'Université de Leyde.
(Juin-novembre) : Voyage en France. Rencontre avec Pascal
et discussion sur le probléme du vide.
1647-1648 : Descartes rédige un petit traité sur la Description du
corps humain, où il aborde la question de la formation du fœtus.
1648 : Il publie contre Regius les Note in programma quoddam
(Remarques sur un placard).
(Avril) : Entretien avec Burman : Descartes répond à des
questions posées sur l'ensemble de son ceuvre philosophique.
Le compte rendu de cet entretien sera retrouvé en 1895
(Manuscrit de Góttingen).
(Mai-août) : Voyage en France, écourté par les troubles de la
Fronde.
Traités de Westphalie, mettant fin à la guerre de Trente Ans.
1649 (août) : Publication, à Leyde, de la traduction latine de la
Géométrie, avec des notes de Florimond Debeaune.
(Septembre) : A l'invitation de la reine Christine, Descartes
se résout à quitter les Provinces-Unies pour la Suéde.
Accueilli à la Cour, il donne des leçons de philosophie à la
jeune reine, et compose un ballet sur La Naissance de la Paix.
(Novembre) : Publication, à Paris et à Amsterdam, des Pas-
sions de l'Ame.
1650 (11 février) : Mort de Descartes, à Stockholm.
Inventaire des papiers de Descartes, parmi lesquels un petit
dialogue intitulé La Recherche de la vérité par la lumiére natu-
relle, inachevé, dont la date est inconnue. Les manuscrits sont
transmis à Clerselier, qui publiera trois volumes de Lettres
(1657, 1659, 1667) et contribuera à la publication posthume
des ceuvres inédites.
MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
Épitre (à Messieurs le Doyen et les Docteurs) ........ 35
Préface de l'auteur au lecteur (traduction) ............... 41
Is libraire au lecteur... eec desc 45
ANS AERE ee 49
Texte latin et texte français des six Méditations ...... 55
Premicre-Meditagoh uere ORE 56
Meditation Seconde uoces de ee 70
BMédatation: TrOISIe6 ee Eee 94
Méditation Ouattieues annee 134
MC tATION CIMAUÈNE « one TERR 156
Méditation SIT c cone Hrs ee 174
OBJECTIONS ET RÉPONSES
Premières ObICHORS ES nt ANT Ss 217
Réponses aux Premières Objections ........................ 228
Necondaes Objectións m EE ES eres ees eel 247
Réponses aux Secondes Objections ......................... 255
Troisiémes Objections et Réponses.......................... 296
Quatriémes ObjecllODit o naar 322
Réponses aux Quatrièmes Objections...................... 345
578 MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
Avertissement de l'auteur touchant les Cinquiémes
ObIeetiols 8 e eto ordei PIE 381
Réponses aux Cinquièmes Objections (traduction). 383
Lettre à Clerselier sur les Instances de Gassendi..... 424
Srseres ODIect fols oe ERE e E EGRE E EIUS 435
Réponses aux Sixiémes Objections .......................... 445
Remarques sur les Septiémes Objections
AE INT Icedet aao collem) Seas De d atte itin ace 469
Lettre au P. Dinet, extraits (traduction) .................. 530
LETTRES
à Regius, 24 mai 1640 (traduction)........................... 545
à Mersennesdó6 quin 1641 0 met i... 548
FÉES SRE RO icr Lo nac deae 550
à Hyperaspistes, août 1641 (traduction) ................... 555
Bibliographie-....::::::::::23:::1:5::.
229212214 B AUT 569
CODTONOÍOUTO Ere MOERS EAE e ET ETT TE EE ITE 572
N° d'édition : L.O1EHPNO000486.C004
Dépôt légal : septembre 2011
Imprimé en Espagne par Novoprint (Barcelone)
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Descartes
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UNUM
EURE
f Méditations métaphysiques
Objections et Réponses
paw 7 Poser les fondements de toute philo-
Descartes : f
Eras e b sophie et de a savoir, en retracant x
-—. chemin qui mène du doute radical à
l'indubitable science: telle est l'entreprise
de Descartes dans ses Méditations méta-
physiques. Tout au.long de cet ouvrage
original où se conjuguent démonstration
et ascèse, la vérité se fonde à mesure que
le lecteur se découvre et se forme, en éprouvant, aprés
l'incertitude de toute connaissance, l'existence du sujet
pensant, de Dieu, des choses matérielles, la distinction
de l'àme et du corps et leur union en l'homme.
Les Méditations, dont nous donnons ici les textes latin
«et français, sont suivies des Olbyections formulées par
d'illustres théologiens et philosophes — dont Arnauld
H bes, Gassendi - et des Réponses de l’auteur, à travers
lesquelles l'exposé de sa métaphysique se trouve prolongé
Présentation, chronologie et bibliographie
par Michelle Beyssade et Jean-Marie Beyssade
Edition revue et corrigée
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; Prix France: 5,ue
| ISBN: 978-2- 0812- dee
Texte intégral .
Illustration: ' ^s e
Virginie Bérthemet MN
O Flammarion i 65334
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