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Bachelard Sujet (Pradelle)

pradelle

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Dominique Pradelle

Historicité des sciences et du sujet de la connaissance


chez Bachelard

Le problème général qui sera ici traité est celui de l’historicité des sciences,
tel qu’il a été éclairé par la pensée bachelardienne et en tant qu’il se situe
au centre de l’épistémologie historique à la française. Précisons ce que dé-
signe une telle expression. Il ne s’agit pas simplement du fait que les sciences
aient une histoire ou se fassent dans l’histoire, c’est-à-dire qu’il existe de facto
une succession de découvertes scientifiques étalées dans le temps, un échelon-
nement des résultats scientifiques découlant non seulement de l’élaboration
d’instruments conceptuels adéquats (par exemple, en mécanique, des concepts
de masse, d’énergie cinétique et potentielle, de travail, etc.1), mais également
de l’appareillage scientifique que les théories permettent de mettre au point
et des protocoles expérimentaux qu’ils permettent de mettre en œuvre2. Ce
qui est en question, c’est l’historicité qui est inhérente à la connaissance elle-
même, au sujet de la connaissance scientifique, à la raison ou à la rationali-
té scientifique : si les découvertes scientifiques prennent place dans le temps,
dans une forme de progressivité temporelle, est-il légitime d’affirmer que tel
est également le cas de la raison elle-même ? Le terme de raison, qui désigne
les structures noétiques de la rationalité, renvoie-t-il à un invariant noétique,
à quelque constitution invariable de l’esprit connaissant qui ne ferait que dé-
ployer son effort dans l’histoire en s’appliquant à des problèmes successifs
et changeants, et qui serait présupposé par toute histoire des sciences et des
découvertes scientifiques ? Ou bien la rationalité scientifique admet-elle au
contraire une évolution intrinsèque, des transformations essentielles, voire des
ruptures de style ou des changements de paradigme ? Bref, l’expression de
raison scientifique désigne-t-elle un invariant structurel qui serait condition
de possibilité de toute histoire, ou bien est-elle affectée en retour par cette
histoire et admet-elle une forme de progressivité intrinsèque ?

1
Cf. Mach, E., Die Mechanik in ihrer Entwickelung, Leipzig, 1883 (trad. fr. de É. Bertrand, La
mécanique. Exposé historique et critique de son développement, Paris, Hermann, 1904).
2
Cf. Duhem, P., La théorie physique, II, chap. IV, § 3, La théorie physique, son objet, sa structure, Paris,
Chevalier et Rivière, 1906, rééd. Paris, Vrin, 19933, p. 231-239, not. 235.
Bachelard Studies / Études Bachelardiennes / Studi Bachelardiani, nn. 1-2, 2022 • Mimesis Edizioni, Mila-
no-Udine Web: mimesisjournals.com/ojs/index.php/bachelardstudies • ISSN (online): 2724-5470 • ISBN:
9788857594941 • DOI: 10.7413/2724-5470056 © 2022 – MIM EDIZIONI SRL. This is an open access article
distributed under the terms of the Creative Commons Attribution License (CC-BY-4.0).
138

Position du problème à partir de la pensée kantienne


138

Tâchons de poser et préciser cette question en nous situant dans le cadre de


la pensée kantienne, pour la raison essentielle que Kant pose le problème de la
validité de l’objectivation scientifique et que sa pensée oscille entre deux pôles :
la fixation anhistorique ou supratemporelle d’une structure noétique ou catégo-
riale du sujet connaissant fini, et la reconnaissance de l’historicité de la production
conceptuelle et des connaissances scientifiques.
Dominique Pradelle

D’un côté, en effet, Kant fixe sub specie aeternitatis la table des catégories ou
concepts purs de l’entendement, c’est-à-dire des formes et règles de la synthèse
objectivante qui est susceptible de produire des connaissances douées de validi-
té nécessaire et universelle, omni-subjective et omni-temporelle. L’ensemble des
fonctions de l’entendement pur est fixé une fois pour toutes et définit ne varietur la
structure eidétique du sujet de la connaissance, et ce en vertu d’un principe d’iso-
morphisme – à savoir le principe de l’identité des fonctions d’unification des repré-
sentations sensibles qui œuvrent à la synthèse objectivante et de celles du sujet et du
prédicat qui œuvrent à la synthèse apophantique3. En vertu de ce principe d’identité
des formes respectives des synthèses objectivante et propositionnelle, la table des
catégories s’avère isomorphe à celle des formes propositionnelles qui, pour Kant,
est fixée de manière définitive (Aristote ayant conféré à la logique sa forme finale4).
De là s’ensuit l’anhistoricité de la structure de l’entendement connaissant, laquelle
est déterminée par le système de ces concepts souches (Stammbegriffe) que sont
les catégories5. Ainsi, par exemple, le système des catégories, joint à l’exigence de
construction des concepts dans l’intuition pure, définit-il le système clos des possi-
bilités de la pensée mathématique.
De l’autre cependant, Kant reconnaît l’historicité du travail de la connaissance
et de conceptualisation de la pensée scientifique. Ainsi écrit-il, dans un énigma-
tique passage de la section sur les phénomènes et les noumènes :

Ce dernier [scil. l’objet transcendantal] désigne cependant un quelque chose = x


dont nous ne savons rien, ni ne pouvons en général (en vertu de la disposition actuelle de
notre entendement) [nach der jetzigen Einrichtung unseres Verstandes] rien savoir6.

Ce qui nous intéresse ici, c’est uniquement la mention explicite (et fort éton-
nante) d’une « disposition présente et actuelle » de l’entendement, comme si une
telle disposition pouvait se transformer dans l’histoire et déterminer une para-
doxale historicité d’un sujet transcendantal que Kant avait pourtant déterminé par
un ensemble fixe de facultés et de structures a priori. En outre, dans l’Appendice à

3
Kant, I., Kritik der reinen Vernunft, Transz. Analytik, A 79 (1781) / B 104-105 (1787) (trad. fr. de
A. J.-L. Delamarre et Fr. Marty, Critique de la raison pure, Paris, Gallimard, 1980, coll. folio, p. 140).
4
Kant, I., Kr. d. r. Vern., Erste Vorrede, A XIV, Zweite Vorrede, B VIII-IX (trad. fr., p. 35 et 40- 41).
5
Kant, I., Kr. d. r. Vern., Einleitung, A 13-B 27, Transz. Analytik, Transz. Deduktion, § 10, A
81-B 107, § 11, B 111 (trad. fr., 84, 141 et 144).
6
Kant, I., Kr. d. r. Vern., Transz. Analytik, Phaenomena und Noumena, A 250 (nous souli-
gnons, trad. fr., 285, note, p. 302).
139

la Dialectique transcendantale, Kant insiste sur la fonction régulatrice des Idées de

139
la raison, qui ouvre la possibilité d’une historicité de la raison scientifique. Si en ef-
fet les propositions fondamentales (Grundsätze) de l’entendement pur fournissent
à chaque fois le concept qui est « la condition et comme l’exposant [Exponent]
d’une règle en général », c’est-à-dire le fondement de l’obéissance de la nature
à un système de lois7 (à savoir, pour l’essentiel, les principes de substantialité, de
causalité et de connexion dynamique des phénomènes), en revanche les lois déter-
minées ne sont nullement obtenues par simple application des catégories et pro-

Historicité des sciences et du sujet de la connaissance chez Bachelard


positions fondamentales aux données sensibles : loin en effet que l’on détermine
les lois précises de la nature par subsomption des phénomènes sous les catégories
et principes, la logique de la découverte des lois scientifiques procède toujours
par jugements réfléchissants, tentatives de découverte de lois universelles et d’uni-
fication toujours plus poussée de types variés de phénomènes sous des concepts
et lois plus généraux8 – le cas paradigmatique étant la subsomption, par Newton,
de la chute des corps terrestres, du phénomène des marées et des révolutions des
astres sous la même loi d’attraction universelle9. Partant, si l’entendement possède
toujours la même structure catégoriale anhistorique, la dynamique heuristique des
sciences s’avère en revanche être l’œuvre de la raison, du jugement réfléchissant, de
la production de concepts et de lois empiriques nouveaux à fonction unificatrice.
Or, dans la mesure où elle est située dans l’histoire, cette dynamique d’invention
de concepts et de postulation de lois universelles laisse-t-elle invariante la struc-
ture noétique de l’entendement fini ? La structure de l’entendement n’est-elle pas
remodelée de l’intérieur par les exigences et le travail historique de la raison ? N’y
a-t-il pas une historicité de la structure même de l’entendement scientifique, et non
de la seule découverte des concepts et lois ?
Enfin, quelle est la structure même d’une telle historicité ? Quel en est le para-
digme ? Doit-on adopter la thèse continuiste de Duhem, selon laquelle les progrès
de la science physique proviennent d’une suite continue de perfectionnements in-
sensibles, ou celle de Koyré, pour qui son histoire est striée par des révolutions
scientifiques qui sont autant de mutations de la rationalité elle-même ?

Une épistémologie des discontinuités

Le concept régulateur implicite de l’épistémologie historique de Bachelard est


celui de discontinuité.
Dans le débat qui a opposé le continuisme de Duhem et le discontinuisme de
Koyré10, Bachelard a tranché en faveur de ce dernier, c’est-à-dire de la thèse de

7
Kant, I., Kr. d. r. Vern., Transz. Analytik, Anal. d. Grundsätze, A 159 / B 198 (trad. fr., p. 205).
8
Kant, I., Kr. d. r. Vern., Transz. Dialektik, Anhang, A 647 / B 675 sq. (trad. fr., p. 556 sq.).
9
Kant, I., ibid., A 662-663 / B 690-691 (trad. fr., p. 567-568). Le texte ne mentionne cepen-
dant pas expressément cette diversité de phénomènes.
10
Cf. Clavelin, M., « Le débat Koyré-Duhem, hier et aujourd’hui », History and Technology, t. 4
(1987), p. 13-35.
140

l’existence de fractures ou de ruptures épistémologiques, ou encore de révolutions


140

scientifiques. Or de telles discontinuités affectent la structure noétique du sujet


connaissant : loin qu’on puisse parler, au singulier, du sujet de la connaissance,
sujet dont la structure intellectuelle serait invariante ou anhistorique, il existe au
contraire des transformations ou des mutations de la structure de l’entendement
scientifique. À cet égard, Bachelard fonde avec Koyré l’épistémologie historique
française comme une épistémologie des ruptures ou des discontinuités, dont Can-
guihem et Foucault furent les héritiers et les continuateurs. Qu’il nous suffise ici
Dominique Pradelle

de citer quelques déclarations significatives de ces deux théoriciens des sciences :

Il convient donc, d’admettre comme indispensables un bon usage de la récurrence et


une éducation de l’attention aux ruptures11 […].

En fait, c’est la notion de discontinuité qui a changé de statut […]. Elle est devenue
maintenant un des éléments fondamentaux de l’analyse historique […]. Il faut accepter
de comprendre ce qu’est devenue l’histoire dans le travail réel des historiens : un certain
usage réglé de la discontinuité dans l’analyse des séries temporelles12.

Une telle position est dirigée contre deux positions épistémologiques.


D’une part, la thèse duhémienne de progression du savoir par accumulation
des connaissances et transitions insensibles, « évolutions lentes et longuement
préparées » ou « une suite ininterrompue de perfectionnements à peine sensibles »13
– ce qui conduit l’auteur, dans son histoire de la statique, à accorder une importance
décisive à Jordanus de Némore et à un « géomètre inconnu » qui aurait découvert
le notion moderne de moment et résolu le problème du plan incliné14, ainsi qu’à
réévaluer, dans l’histoire de la mécanique et du problème de la chute des corps, l’im-
portance de l’école de Jean Buridan et de la physique de l’impetus, où il lit une mise
en évidence du double rôle de la gravité naturelle et de la résistance du milieu, ainsi
qu’une préfiguration de l’unification galiléenne des mécaniques terrestre et céleste15.

11
Canguilhem, G., Idéologie et rationalité dans les sciences de la vie, Paris, Vrin, 1988, p. 24 (nous
soulignons).
12
Foucault, M., « Sur l’archéologie des sciences. Réponse au Cercle d’épistémologie », Cahiers
pour l’analyse, n° 9 : Généalogie des sciences, 1968, Dits et écrits I, n° 59, Paris, Gallimard, (1994), 20012,
p. 726-727 (nous soulignons).
13
Duhem, P., Les origines de la statique, Paris, Hermann, 1905, p. IV : « La science mécanique et
physique dont s’enorgueillissent à bon droit les temps modernes découle, par une suite ininter-
rompue de perfectionnements à peine sensibles, des doctrines professées au sein des écoles du
moyen âge ; les prétendues révolutions intellectuelles n’ont été, le plus souvent, que des évolutions
lentes et longuement préparées ». De même La Théorie Physique, son objet, sa structure, I, chap. I, § 3,
Paris, Chevalier et Rivière, 1906, rééd. Paris, Vrin, 1993, p. 8 : « À travers les siècles, les doctrines
se développent par un progrès continu, sans que les conquêtes nouvelles fassent rien perdre des
domaines antérieurement acquis. », et « Physique de croyant », Annales de Philosophie chré-
tienne, 1905 (rééd. in La théorie physique, p. 448).
14
Duhem, P., La théorie physique, op. cit., p. 134-155 – cf. Brenner, A., Duhem. Science, réalité et appa-
rence, Paris, Vrin, 1990, p. 144 sq.
15
Duhem, P., L’aube du savoir. Épitomé du système du monde, Paris, Hermann, 1997, p. 547- 586,
et l’Introduction d’A. Brenner, p. XXIX-XXXIII.
141

D’autre part, la thèse meyersonienne de l’identité anhistorique et invariante du

141
sens commun perceptif et de la connaissance scientifique qui en est le simple pro-
longement. C’est contre cette double position qu’est dirigée la thèse bachelardienne
de l’existence de mutations de la pensée scientifique. Elle implique qu’en-deçà des
démarches et découvertes scientifiques, il existe cette entité noétique qui a pour
nom esprit scientifique, qui les précède et les fonde et, loin de demeurer identique
à soi à travers le temps, subit des mutations historiques essentielles :

Historicité des sciences et du sujet de la connaissance chez Bachelard


on voit qu’il n’y a pas développement des anciennes doctrines vers les nouvelles, mais
bien plutôt enveloppement des anciennes pensées par les nouvelles. Les générations
spirituelles procèdent par emboîtements successifs. De la pensée non newtonienne à la
pensée newtonienne, il n’y a pas non plus contradiction, mais contraction16.

On ne peut manquer de voir que cette allure révolutionnaire de la science


contemporaine doit réagir profondément sur la structure de l’esprit. L’esprit a une
structure variable dès l’instant où la connaissance a une histoire17.

De la physique newtonienne à la physique relativiste, il n’y a pas seulement


passage d’un état historique des connaissances physiciennes à un autre, pas simple-
ment extension ou enrichissement des connaissances, mais révision des principes
fondamentaux et mutation d’un esprit scientifique passé en un nouvel esprit scien-
tifique, d’une structure noétique de la connaissance à une autre.
Cependant, que veut dire exactement l’expression d’esprit scientifique, de même
que celle, bien étrange, de structure de la connaissance ?
Prima facie, le terme de structure semble en effet réservé au versant noéma-
tique ou objectif de la connaissance : on parlera ainsi de structure syntaxique
du langage scientifique (logique des prédicats du premier ordre, principe de
causalité) ou de structure ontologique-formelle d’un domaine d’idéalités (struc-
tures de groupe, de corps, d’anneau) ; or, tant les structures syntaxiques que les
structures ontologiques-formelles semblent douées d’invariance et ne pouvoir
subir de mutations. Qu’en revanche, sur le versant noétique, l’esprit connaissant
connaisse des mutations de structure, qu’est-ce que cela veut dire ? Cela signi-
fie-t-il, en termes kantiens, que le système des catégories, à savoir des fonctions
synthétiques de l’entendement, se transforme au gré de l’évolution des connais-
sances ? Ou, en termes heideggériens, qu’il y a dans l’histoire des mutations du
projet fondamental du savoir ?
L’analyse que fait Bachelard de la transition de la mécanique newtonienne à la
mécanique relativiste nous donnera une première réponse. Dans Le Nouvel Esprit
Scientifique, il brosse un bref synopsis des paliers de conceptualisation du concept
de vitesse : en mécanique aristotélicienne vaut le principe de création continuée
de la vitesse par l’action de la force, une force constamment imprimée s’avérant
nécessaire pour maintenir une même vitesse ; en mécanique galiléenne puis newto-
nienne, on trouve une anticipation, puis une formulation expresse de la loi d’iner-

16
Bachelard, G., Le nouvel esprit scientifique, Paris, Alcan, 1934, Puf, 197111, p. 62.
17
Op. cit., p. 177.
142

tie comme loi de conservation de la direction et de la vitesse uniforme d’un corps


142

isolé ; en mécanique relativiste règne le principe fondamental de constance de la


vitesse de la lumière dans tous les référentiels possibles, ce qui entraîne une com-
plexification des lois de composition des vitesses et l’admission de la vitesse de la
lumière comme constante et borne indépassable de la vitesse de tout corps de la
nature18. Or, si ces paliers de conceptualisation sont ici énoncés relativement à un
seul concept de la mécanique (celui de vitesse), ils possèdent cependant une portée
beaucoup plus générale, du fait qu’ils concernent ce concept dans sa connexion
Dominique Pradelle

avec plusieurs autres (ceux de position, de force, d’accélération et de masse), au


point de s’appliquer au système global des concepts fondamentaux de la méca-
nique :

Nous ne rappelons ces révolutions relatives à un seul concept que pour attirer l’attention
sur le fait qu’elles sont synchrones de révolutions générales qui marquent profondément
l’histoire de l’esprit scientifique. Tout va de pair, les concepts et la conceptualisation (…)
la pensée se modifie dans sa forme si elle se modifie dans son objet19.

Telle est la loi que nous pourrions appeler loi du holisme des transforma-
tions conceptuelles : la modification de sens qui affecte un concept n’est jamais
isolée, mais s’insère toujours dans une transformation significative du réseau de
connexions entre les concepts fondamentaux de la théorie. Ici, la vitesse passe
du statut de réalité produite et constamment entretenue par une force (physique
aristotélicienne) à celui de grandeur primitive irrelative à la force imprimée, mais
modifiable par l’action de la force (mécanique newtonienne), puis à celui de gran-
deur relative à un référentiel choisi, dont les expressions, transformations et modes
de composition sont fondés sur le principe de constance de la vitesse de la lumière
en tout référentiel (mécanique relativiste).
Or ce changement diacritique des relations entre concepts détermine à son
tour un changement de structure noétique, c’est-à-dire de la structure de l’en-
tendement scientifique. Pour le comprendre, il faut se référer à la caractérisa-
tion, par Bachelard, des tendances noétiques qui sont immanentes à la réflexion
relativiste : « réflexion sur les concepts initiaux », « mise en doute des idées
évidentes », « dédoublement fonctionnel des idées simples »20. Le meilleur
exemple de telles mises en question et refontes est fourni par le concept de
simultanéité, c’est-à-dire, en première approche, du fait que deux événements
aient lieu en même temps. D’un tel concept, le sens commun possède une com-
préhension spontanément réaliste : que deux événements soient simultanés, cela
signifie qu’ils ont effectivement lieu en même temps, indépendamment de la
connaissance que peut en avoir un observateur. À ce postulat réaliste d’exis-
tence simultanée, le physicien relativiste oppose l’exigence d’un modèle idéal
de construction du concept dans l’intuition : élaboration d’une expérimentation

18
Op. cit., p. 55.
19
Ibidem.
20
Op. cit., p. 47.
143

idéale ou d’une expérience de pensée où puisse s’attester pour un observateur

143
la simultanéité de deux événements disjoints. Règne désormais un impératif
d’implication des concepts fondamentaux dans des jugements expérimentaux
ou protocolaires, d’incorporation de l’expérience de pensée dans la conceptua-
lisation21. Contre le primat platonicien de l’Idée pure et le mathématisme situé
au fondement de la science galiléenne prévaut désormais la corrélation entre
conceptualisation et construction du concept dans l’expérience – cette dernière
étant entendue comme une expérience de pensée, une expérience idéalisée ou

Historicité des sciences et du sujet de la connaissance chez Bachelard


un idéal-type. Le processus noétique fondamental qui est ici en jeu est la déré-
alisation d’un concept initialement primitif, jointe à son remplissement expéri-
mental. Ainsi ce qui vaut du concept de simultanéité vaut-il également de celui
de masse : alors qu’elle est estimée primitive en physique newtonienne où, égale
au quotient de la force par l’accélération, elle exprime la substantialité même de
la matière, la physique relativiste la dédouble en masse inerte et masse pesante,
longitudinale et transversale.
De là découle une conséquence antiduhémienne, anticontinuiste, dirigée contre
la conception cumulative du savoir scientifique qui l’assimile à une capitalisation
ou un développement progressif :

Au point de vue astronomique, la refonte du système einsteinien est totale.


L’astronomie relativiste ne sort en aucune façon de l’astronomie newtonienne. Le système
de Newton était un système achevé. (…) Il n’y a pas de transition entre le système de
Newton et le système d’Einstein22.

La structure d’une révolution ou d’une mutation de l’esprit scientifique se ca-


ractérise comme un enveloppement, et non comme un développement : loin que
de Newton à Einstein il y ait simplement une suite de transitions insensibles ou
de corrections des résultats, le second procède à une mise en question radicale
des concepts fondamentaux de la science antérieure, à une déréalisation de ces
concepts et une restructuration du réseau conceptuel ; cette ἐποχή épistémique
va de pair avec une mutation de l’habitus noétique, à savoir l’émergence de l’idéal
régulateur nouveau qu’est l’exigence de construction expérimentale des concepts
fondamentaux. Ainsi les progrès essentiels de la science ne sont-ils pas simplement
fondés sur le sol de l’expérience, mais offrent la forme d’une refondation polémique
du savoir et de la conceptualité qui précédaient ; tout nouveau savoir est le fruit
d’une rupture avec un pseudo-savoir antérieur.

Polemos : la vérité comme dépassement des obstacles internes

Au § 44 de Sein und Zeit, Heidegger assimile la vérité à un rapt (Raub) ou un ar-


rachement au cèlement (der Verborgenheit Entreissen), ainsi qu’à un découvrement

21
Op. cit., p. 48.
22
Op. cit., p. 45-46.
144

(Entdecken) de ce qui est de prime abord recouvert (verdeckt) ou une désoccul-


144

tation (Entbergung) de ce qui est de prime abord occulté (verborgen)23. Dans une
perspective voisine, Bachelard confère à la notion d’obstacle le statut de concept
fondamental de l’épistémologie :

Quand on cherche les conditions psychologiques des progrès de la science (…), c’est
en termes d’obstacles qu’il faut poser le problème de la connaissance scientifique24.

En fait, il ne peut y avoir conscience de normalité du savoir sans une référence à un


Dominique Pradelle

désordre réduit, éliminé, de sorte que nous devons rapprocher systématiquement l’un de
l’autre la psychologie des règles et la psychologie des obstacles (…). Comme le dit Maine
de Biran (…), « les obstacles à la science (et ceci est bien remarquable), les obstacles, dis-
je, font partie de la science ». (…) il faut toujours considérer un rationalisme du contre,
c’est-à-dire une action psychologique constante contre les erreurs insidieuses25.

Outre les théories antérieures, il existe en effet un deuxième plan, niveau ou


dimension d’antécédence vis-à-vis de toute nouvelle théorie scientifique in statu
nascendi : la « base affective » de la pensée scientifique26, à savoir le soubas-
sement d’intérêts, de tendances, d’habitus et de croyances infrarationnels qui
constituent des obstacles internes à la pensée, des empêchements proprement
noétiques. La pensée scientifique ne s’édifie pas simplement sur le sol vierge de
l’expérience, comme on peut bâtir un édifice sur un sol ferme ; elle implique au
contraire une essentielle pars destruens, dans la mesure où elle doit se construire
de façon polémique, s’édifiant sur un fond et luttant contre les habitus affectifs
de la pensée préscientifique. Le rationalisme véritable est ainsi un rationalisme
de la lutte contre une spontanéité noétique fallacieuse, de la rectification d’une
mauvaise tendance de pensée préexistante, d’une opinion spontanée qui « pense
mal » ou « ne pense pas »27.
Notons bien le caractère antipositiviste d’une telle thèse, qui s’oppose radica-
lement au positivisme logique du Cercle de Vienne. Si l’on suit la thèse bachelar-
dienne, il devient en effet impossible de se limiter à une analyse purement logique
de la science dont la fonction essentielle serait d’élucider la syntaxe logique du
langage scientifique et les connexions explicites entre systèmes d’énoncés et faits –
et ce pour une raison simple : c’est qu’entre le niveau des théories énoncées et celui
des faits se trouve le niveau intermédiaire et implicite des habitus préscientifiques
internes à la pensée, qui constituent autant d’obstacles ou de contrepensées que
doit surmonter la raison. Elle possède également, et pour la même raison, un carac-
tère antihusserlien : car si pour Husserl toutes les formations catégoriales de la pen-

23
Heidegger, M., Sein und Zeit, § 44b et 44a, Tübingen, Niemeyer, 1927, p. 222 (Raub),
219- 220 et 218 (Entdecken) (trad. fr. de E. Martineau, Être et temps, Paris, Authentica, 1985, p. 179,
177-178 et 176).
24
Bachelard, G., La formation de l’esprit scientifique, Paris, Vrin, 1938, 198312, p. 13.
25
Bachelard, G., Le rationalisme appliqué, Paris, Puf, 1949 (19866), p. 15.
26
Bachelard, G., La formation de l’esprit scientifique, p. 9.
27
Op. cit., p. 14.
145

sée sont en dernière instance fondées sur le sol des perceptions sensibles28, comme

145
si la pensée procédait à partir de ce dernier, de façon progressive et construc-
tive, à l’édification graduelle d’étages théoriques, pour Bachelard en revanche les
constructions théoriques s’édifient sur le terrain de dispositions préscientifiques
ou affectives, d’un inconscient de la pensée scientifique.
Une telle orientation avait déjà été esquissée par Hélène Metzger dans plusieurs
textes parus dans les années trente, en particulier « L’a priori dans la doctrine
scientifique et l’histoire des sciences » et « La méthode philosophique en his-

Historicité des sciences et du sujet de la connaissance chez Bachelard


toire des sciences ». La méthode de l’historien des sciences doit être, écrit-elle, de
« tenter de déterminer, en se transportant hypothétiquement au-dessous du niveau
d’affleurement de telles doctrines, quels sont les ressorts profonds qui ont animé la
doctrine »29. Que trouve-t-on au-dessous du niveau d’affleurement des doctrines
explicites ? En-deçà du projet théorétique de détermination des objets ou des
modalités spécifiques prises par l’attitude théorétique à tel ou tel moment décisif
de l’histoire d’une discipline, on trouve un arrièreplan de dispositions infra-théo-
rétiques que Metzger, empruntant à la conceptualité déployée par Lévy-Bruhl à
propos des formes éloignées de culture, caractérise comme une « mentalité » –
c’est-à-dire, préalable à toute activité scientifique, une attitude, une orientation,
une disposition ou un ensemble de tendances :

si l’esprit humain est toujours et partout semblable à lui-même dans ses caractères
fondamentaux, s’il a vraisemblablement une armature immuable, les attitudes qu’il peut
prendre et qui déterminent effectivement l’orientation de la mentalité des hommes sont
diverses et fort variées ; il faut voir même dans cette hétérogénéité d’orientations de mentalités
la principale source de l’hétérogénéité des opinions professées par les divers chercheurs30.

Ce primat de la mentalité sur la conceptualité et les méthodes scientifiques dicte


l’impératif premier en épistémologie et en histoire des sciences : il faut « s’impré-
gner des attitudes fondamentales qui ont déterminé les orientations de la mentalité
des auteurs étudiés »31. Un tel mot d’ordre est fondamentalement antipositiviste
: il est en effet impossible de partir du niveau des faits comme d’un sol absolu-
ment donné et ferme, ou d’une base observationnelle brute à partir de laquelle
on pourrait élucider l’émergence des actes de théorisation – et ce pour la raison
essentielle que loin d’être originaire, la notion de fait observé est déjà fonction
des « exigences d’une mentalité » ou de l’« orientation d’une mentalité » qui lui
préexiste et est spécifique d’une époque ou d’un groupe d’esprits donné. Ainsi ne
saurait-on parler dans l’absolu de fait chimique comme d’un donné premier précé-
dant tout acte de théorisation, car la notion même de fait chimique n’a pas le même

28
Husserl, E., Logische Untersuchungen, VI. Unters., § 46, éd. U. Panzer, Den Haag / Boston /
Lancaster, M. Nijhoff, 1984, Hua XIX/2, p. 674-675 (trad. fr. H. Élie, A. L. Kelkel et R. Schérer,
Recherches logiques, tome III : Sixième recherche, Paris, P.U.F., 1974, p. 178-179).
29
Metzger, H. « La méthode philosophique en histoire des sciences », in La méthode philoso-
phique en histoire des sciences. Textes 1914-1939, Paris, Fayard, 1987, p. 58.
30
Op. cit., p. 60.
31
Op. cit., p. 66-67.
146

sens en chimie paracelsienne, prélavoisienne, lavoisienne et mendeleïevienne : la


146

factualité du fait est en chacune précédée par un ensemble plus ou moins normatif
d’exigences définitionnelles, expérimentales et méthodiques, de sorte que, comme
l’écrit Federigo Enriques que cite Metzger, « un fait ne reçoit la signification qui
lui appartient que des idées selon lesquelles nous l’interprétons »32. Un exemple en
est fourni par l’étrange théorie de la combustion de Robert Boyle : si les briques et
métaux soumis à la flamme voient leur poids augmenter, c’est que leur matière s’est
incorporé la substance du feu ; or cette curieuse interprétation ne dérive pas direc-
Dominique Pradelle

tement de recherches expérimentales, mais « de la forme même de l’interrogation


posée » : si le traité de Boyle s’intitule Nouvelles expériences pour rendre le feu et
la flamme stables et pondérables, « il est clair qu’un tel programme dirige l’inter-
prétation de l’expérience »33. De même, avant la mutation du regard et l’exigence
de précision analytique qu’a provoquées la classification des éléments de Mende-
leïev, les réactifs ne pouvaient encore être définis avec la précision qui aujourd’hui
nous paraît naturelle ; c’est seulement quand, de manière rétroactive, on introduit
dans l’orientation épistémique passée l’exigence contemporaine de précision ana-
lytique, que l’on peut considérer les faits relatés dans les anciens traités comme
une base expérimentale indubitable ; si en revanche on fait abstraction du regard
contemporain pour se replacer dans l’attitude épistémique ancienne, non encore
régie par l’idéal de précision, le fait apparaîtra impossible à dissocier de la théorie.
C’est là pour l’essentiel la thèse dite de « Duhem-Quine » selon laquelle, en vertu
du cercle vicieux qui les relie l’un à l’autre, il est quasiment impossible de séparer
le fait de la théorie : « l’interprétation au moyen des théories admises par l’obser-
vation fait partie intégrante d’une expérience de physique »34.
Si l’on veut tracer un parallèle avec Husserl, on ne devra plus se référer au
principe de fondation du catégorial sur le plan sensible énoncé dans la Sixième
recherche, mais plutôt au principe de holisme intentionnel énoncé au § 100 de Lo-
gique formelle et logique transcendantale :

En tant que tels, les problèmes du jugement ne pouvaient absolument pas être
isolés […] L’intentionnalité n’est pas quelque chose d’isolé [Intentionalität ist nichts
Isoliertes], elle ne peut être considérée que dans l’unité synthétique qui relie de manière
téléologique toutes les pulsations particulières de la vie psychique qui se réfèrent de
façon unitaire à des objectités35.

32
Metzger, H. « La méthode en histoire des sciences selon F. Enriques », in op. cit., p. 144.
33
Metzger, H. « Tribunal de l’histoire… », in op. cit., p. 36-37.
34
Duhem, P., « Quelques réflexions au sujet de la physique expérimentale », Revue des ques-
tions scientifiques, 36 (1894), p. 182, et La théorie physique, op. cit., p. 217 – cf. Brenner, A., Duhem, op. cit.,
1990, p. 44-50, et Les origines françaises de la philosophie des sciences, Paris, Puf, 2003, p. 174 sq. C’est
à l’évidence la source directe de la thèse de Thomas Kuhn, jugée en son temps révolutionnaire
par des philosophes des sciences qui ignoraient tout des apports de l’épistémologie historique
française : « Scientific fact and theory are not categorically separable. » (The Structure of Scientific
Revolutions, 1962, Chicago/London, University of Chicago Press, 19963, p. 7 ; trad. fr. de L. Meyer,
La structure des révolutions scientifiques, Paris, Flammarion, 1983, p. 25).
35
Husserl, H., Formale und transzendentale Logik, § 100, Hua XVII, p. 269 (trad. fr. S. Bache-
lard, Logique formelle et logique transcendantale, Paris, Puf, 1957, p. 350).
147

Les multiples catégories d’objets qui se constituent sont […] entrelacées par essence

147
les unes avec les autres [miteinander wesensmäßig verflochten] et, par conséquent, non
seulement tout objet possède son évidence propre, mais cette évidence exerce aussi des
fonctions qui empiètent sur les autres36.

Si, pour les besoins de l’analyse, toute forme d’intentionnalité peut de façon
abstractive être considérée isolément, il ne faut cependant pas oublier qu’il
s’agit d’une abstraction relative aux exigences de décomposition des phéno-
mènes et de focalisation sur un de leurs aspects. Ainsi est-il toujours possible

Historicité des sciences et du sujet de la connaissance chez Bachelard


de fixer son attention sur une méthode scientifique et de déterminer, grâce à la
réflexion transcendantale, les actes intentionnels qui lui appartiennent. Mais,
dans un second temps, il faudra lever cette abstraction analytique et replacer
cette méthode (et les actes intentionnels qui la constituent) dans leur unité syn-
thétique et téléologique avec d’autres actes intentionnels qui, de prime abord,
lui semblent hétérogènes ; on sera ainsi conduit à considérer les formes scien-
tifiques de l’intentionnalité dans la connexion synthétique primordiale qu’elles
forment avec des modes d’intentionnalité préscientifiques. L’intentionnalité
proprement scientifique ne peut donc être scindée des formes préscientifiques de
l’intentionnalité. Certes, Husserl n’a lui-même thématisé cette coappartenance
qu’en termes d’unité entre les formes catégoriales de la pensée scientifique et
le sol de l’activité perceptive ; toutefois, la pensée préscientifique ne se limitant
pas au seul mode de l’intentionnalité perceptive, mais englobant au contraire
les modes affectifs, axiologiques, pratiques et esthétiques de l’intentionnalité,
ce principe holiste signifie qu’on ne saurait isoler la pensée scientifique des
habitus noétiques qui appartiennent à la pensée préthéorétique au sens large.
Et ce sont précisément de tels habitus que Bachelard désigne par l’expression
d’obstacles épistémologiques.
Loin cependant que Bachelard s’en tienne à cette thèse générale et abstraite de
l’existence d’obstacles épistémologiques internes à la pensée elle-même, il tente
d’en donner une caractérisation à la fois nomologique et concrète en la mettant
en relation avec la loi des trois états pour l’esprit scientifique, dont la formule est
analogiquement inspirée d’Auguste Comte, et qui détermine les paliers d’habi-
tus épistémiques que doit nécessairement traverser l’esprit scientifique au cours
de son développement : d’abord vient l’état concret, puis l’état concret-abstrait,
enfin l’état abstrait37. L’état concret consiste en ce que la pensée demeure priori-
tairement orientée sur les images données du phénomène, d’où résulte l’exigence
d’adéquation à l’expérience première ou au fait primitif, ainsi que de recherche de
la variété de ses formes en extension ; cette tendance de la pensée préscientifique
se caractérise par son intérêt primordial pour l’accumulation et la variété des faits
observables, sans aucune mise en jeu de la variation méthodique des composantes
du phénomène considéré : c’est le niveau de l’« empirisme évident et foncier »,
d’un empirisme immédiat et coloré de la curiosité chez qui le recours aux faits n’est

36
Op. cit., § 107c, Hua XVII, p. 293-294 (trad. fr., p. 381).
37
Bachelard, G., La Formation de l’esprit scientifique, p. 8.
148

une garantie ni de solidité, ni de fondation empirique38. Ainsi, par exemple, aux


148

débuts de la théorisation de l’électricité, Priestley considérait-il au premier chef,


dans ses expériences sur les corps électriques, « les plus claires et les plus agréables
de toutes celles qu’offre la physique », ne cherchant qu’à accumuler sans ordre mé-
thodique une pluralité de faits électriques qui fournissaient autant d’occasions de
divertissement du regard39. Par opposition, l’état concret-abstrait apparaît comme
étant l’époque de la schématisation géométrique, de la recherche de généralité et
de l’orientation sur la simplicité de l’abstraction : au lieu d’élargir la multiplicité
Dominique Pradelle

des phénomènes, l’entendement scientifique s’efforce désormais d’« en déterminer


les variations », c’est-à-dire d’isoler les variables mathématiques et d’en déterminer
la coordination fonctionnelle, afin d’acquérir une compréhension mathématique
du phénomène et de pouvoir compléter ce dernier40. Le dernier état, abstrait, se
caractérise par une double orientation négative : il est en effet à la fois orienté
contre la multiplication qualitative des expériences immédiates et la facilité de la
généralisation trop rapide ; à cette étape, la pensée cherche à s’écarter des condi-
tions ordinaires de l’expérience, à substituer aux observations immédiates l’expé-
rimentation méthodique et composée, inspirée d’hypothèses théoriques, à tester
la coordination fonctionnelle de plusieurs variables, et enfin à réunir sous l’unité
nomologique d’un même ensemble de principes des domaines d’objets distincts et
en apparence hétérogènes.
De là découle une conséquence essentielle : toute transition d’un niveau à un
autre suppose le refoulement d’une tendance noétique naturelle ou spontanée.
Ainsi l’état concret se caractérise-t-il par la domination d’une curiosité exten-
sionnelle ou par l’intérêt pris à la pluralité qualitative des faits ; toutefois, le retour
aux faits n’y émane pas d’un souci de corroboration empirique ou n’apparaît pas
comme moyen de s’assurer de la solidité empirique des résultats, mais trahit plutôt
l’attitude préscientifique d’un empirisme immédiat qui a pour trait essentiel une
curiosité spontanée et pour finalité la recherche de la pluralité et de l’originali-
té des faits. A contrario, le premier niveau de la rationalisation implique la mise
en question des croyances premières et spontanées, la formulation d’hypothèses
contradictoires, ainsi que l’élaboration de concepts nouveaux et d’un réseau de
relations exactes entre grandeurs41.
Dans cette perspective, l’obstacle du réalisme possède une importance essen-
tielle, dans la mesure où il s’agit d’une tendance épistémique constitutive de l’es-
prit humain qui peut cependant revêtir des formes différenciées et prendre place à
divers niveaux du développement de l’esprit scientifique42. Une forme particulière
de cette orientation générale réside dans la tendance à la « substantialisation d’une
qualité immédiate saisie dans une intuition directe ». Par exemple, au XVIIIe
siècle, Priestley observe que les corps légers ont tendance à s’agréger à un corps

38
Op. cit., p. 29 sq.
39
Op. cit., p. 29.
40
Ibid., p. 65.
41
Op. cit., p. 41.
42
Op. cit., p. 97 sq.
149

électrisé ; et cette observation empirique est aussitôt prise comme étant le signe

149
d’une propriété substantielle imaginée par Boyle, à savoir que le corps électrique
projetait une émanation glutineuse qui se saisissait des petits corps et les ramenait
vers le corps électrisé – d’où s’ensuit l’assimilation de l’électricité à une sorte de
colle ou de glu. C’est là une « tendance à la réalisation directe », c’est-à-dire à l’ex-
plication immédiate d’un effet observable par une substance agissante que l’ima-
gination se représente par analogie avec des phénomènes connus de l’expérience
ordinaire43. En conclusion, il se dégage un principe méthodique fondamental de

Historicité des sciences et du sujet de la connaissance chez Bachelard


l’épistémologie, qui exige de replacer l’intentionnalité propre à la pensée scientifique
dans le cadre général de ses soubassements, c’est-à-dire dans le cadre des modalités
préscientifiques de l’intentionnalité. Ici se manifeste un curieux parallélisme entre
l’anthropologie et l’épistémologie : pour Lévy-Bruhl et Mircea Éliade, la forme de
pensée de l’homme contemporain continue d’être habitée, voire déterminée par
des formes antérieures de la « mentalité primitive » ou de la « pensée magique » ;
de façon tout à fait analogue, pour Bachelard et Hélène Metzger, la pensée scien-
tifique est prise dans une lutte constante contre les tendances qui sont inhérentes
à la « mentalité préscientifique »44. Cet usage du concept de mentalité provient de
l’anthropologie de Lévy-Bruhl, lequel avait émis un doute de fond quant à l’unité
et l’unicité de la forme de pensée propre à l’humanité et avait à l’inverse tenté, à
l’aide de ce concept, de caractériser la pluralité des formes de pensée culturelles au
sein de l’humanité ; Hélène Metzger applique à l’épistémologie historique la « loi
de participation » dégagée par Lévy-Bruhl45 : de même que la pensée magique des
cultures dites primitives était dominée par la loi prélogique de participation, selon
laquelle il peut exister une identité à la fois partielle et complète entre des choses
ou processus en apparence hétérogènes (ce qui implique une forme de pensée
par association immédiate), la pensée préscientifique de forme « expansive » se
conforme à la loi de l’analogie spontanée, selon laquelle il existe une analogie im-
médiate entre diverses sortes de phénomènes ; et de même que, pour Lévy-Bruhl,
le mode de comportement et de pensée de l’homme contemporain est encore
partiellement déterminé par la loi de participation, de même, pour Metzger et
Bachelard, la pensée scientifique à ses stades de développement tardifs est encore
souterrainement déterminée par des habitus et tendances préscientifiques.
Il existe pourtant entre Metzger et Bachelard une différence essentielle.
La première dégage deux formes permanentes de l’a priori : celui de la pensée
expansive, analogon de la mentalité primitive de Lévy-Bruhl qui s’identifie à un be-
soin concret de généralisation et de sympathie qui tend à pratiquer spontanément
l’inférence analogique entre des domaines différents46 ; et celui de la pensée ré-

43
Op. cit., p. 109.
44
Op. cit., p. 109 – Metzger, H., « Réflexions sur Lévy-Bruhl », op. cit., p. 115.
45
Hélène Metzger cite, entre autres, le livre de Lévy-Bruhl intitulé La mentalité primitive
(1923) et caractérise sa recherche anthropologique de la façon suivante : « Le point de départ
de ses travaux fut un doute concernant l’unité de l’esprit humain, unité qui avait toujours été
admise comme allant de soi. […] Lévy-Bruhl s’est demandé si la mentalité de certaines races
d’hommes ne différait pas profondément de la nôtre. » (op. cit., p. 115).
46
Metzger, H., « L’a priori dans la doctrine scientifique… », op. cit., p. 47-51.
150

fléchie, besoin inverse de vérification et de justification des savoirs acquis, de prise


150

de conscience de leurs conditions de validité, attitude polémique orientée contre


l’erreur et la superstition47. Or, loin que la pensée expansive primitive représente
un stade premier qui doive céder définitivement le pas à la pensée réfléchie au
cours du développement de la science, les tendances opposées que sont les pen-
sées expansive et réfléchie apparaissent au contraire comme des forces également
indispensables à l’effort de connaissance, dont l’antagonisme et l’équilibre relatif
déterminent le style épistémique d’une époque ou d’un savant48. Ainsi une pensée
Dominique Pradelle

qui serait exclusivement critique et réfléchie demeurerait-elle incapable de trouver


des résultats scientifiques significatifs et d’ouvrir à la recherche de nouvelles voies :

L’intelligence humaine a toujours trouvé dans l’impulsion fournie par la pensée


spontanée, que M. Lévy-Bruhl appelle à tort mentalité primitive, l’inspiration première
de ses plus belles découvertes, de ses plus admirables inventions49.

Cette raison ne peut espérer détruire l’âme primitive qui git en chacun de nous, car
c’est de cette âme primitive qu’elle tire la force qui lui permet d’aller de l’avant50.

Pour Metzger, les tendances globales de la pensée humaine demeurent donc


déterminées par une loi de développement : une pensée possédant une véritable fé-
condité scientifique ne saurait être exclusivement réfléchie, mais doit au contraire
puiser sa force intérieure d’invention dans la pensée préscientifique de nature ex-
pansive, tandis qu’à l’opposé, la fonction de la pensée réfléchie réside dans la cri-
tique et la maîtrise de cette pensée spontanée. En dépit des mutations qualitatives
de l’attitude scientifique, celle-ci possède donc une structure permanente : à savoir
un équilibrage entre la puissance d’invention de la pensée expansive et analogique,
qui trouve spontanément des connexions analogiques entre des domaines hétéro-
gènes, et les scrupules de la pensée critique, qui en met à l’épreuve avec méthode la
validité. Partant, l’a priori de la pensée expansive n’a nullement le statut temporel
d’un stade de développement primitif de la pensée scientifique qui s’intégrerait à
une série d’états successifs (comme c’est le cas de l’état concret pour Bachelard),
mais d’une disposition noétique permanente qui habite en son sein et continue de
la nourrir : en toute rigueur il ne s’agit pas d’un stade préscientifique, mais d’une
tendance non rigoureusement rationnelle qui, à toute époque, est nécessaire à la
pensée scientifique.
Rien de cela chez Bachelard : les obstacles épistémologiques ne sont nullement
des tendances noétiques invariantes et conaturelles à l’esprit humain qui seraient
susceptibles de réapparaître à tout moment de l’histoire, mais des tendances histo-
riquement situées que la pense scientifique doit surmonter à une époque détermi-
née de son développement. Ainsi n’y aurait-il aucun sens, par exemple, à dire que

47
Op. cit., p. 51-54.
48
Op. cit., p. 54 – cf. le compte rendu de Lévy-Bruhl, L., La mythologie primitive. Le monde my-
thique des Australiens et des Papous (Paris, Félix Alcan, 1915), Archeion Nr. 17 (1935), op. cit., p. 127.
49
« Réflexions sur Lévy-Bruhl », op. cit., p. 121.
50
Compte rendu de La mythologie primitive, op. cit., p. 127.
151

la physique relativiste ou la mécanique quantique ont encore à surmonter l’obsta-

151
cle du réalisme des qualités sensibles immédiates ! Chaque révolution scientifique
advient par dépassement d’un obstacle épistémologique précis et historiquement
situé – ce qui nous conduit vers la question de l’historicité des sciences.

Style ou typique de l’historicité des sciences

Historicité des sciences et du sujet de la connaissance chez Bachelard


Nous pourrions caractériser de la façon suivante la thèse bachelardienne sur
l’historicité de la rationalité scientifique : il n’y a pas, au sein du sujet de la connais-
sance, de permanence anhistorique et de coexistence simultanée de tendances de
la pensée préscientifique et d’exigences contraires de la pensée scientifique, de
telle sorte que les premières seraient toujours à surmonter et que la connaissance
effective serait une arène de combat entre les deux. Bachelard tente au contraire
de caractériser les types de paliers historiques de la rationalité que doit nécessai-
rement parcourir et tour à tour surmonter l’esprit scientifique. La méthode es-
sentielle de l’épistémologie historique est de « trouver des mutations de la ratio-
nalité »51, d’élaborer une description systématique des stades critiques qu’elle doit
dépasser en surmontant à chaque fois un obstacle épistémologique. Il y a donc là
une tentative de caractériser en son essence la structure de l’historicité scientifique
qui échoit au progrès des sciences.
À cette fin, la méthode d’investigation consiste à déterminer le « profil épisté-
mologique d’un concept », lequel est constitué par la succession des « stades de
l’évolution épistémologique » de sa thématisation scientifique, ordonnés selon un
« sens de l’évolution épistémologique ». La conception de toute notion fondamen-
tale doit en effet passer par des étapes de conceptualisation qui correspondent à
des thèses philosophiques immanentes ; il s’agit là d’une odyssée de la conscience
ou d’une véritable phénoménologie de l’esprit scientifique au sens hégélien, qui
élucide la suite des figures de la conscience d’objet scientifique – étant entendu
que ce qu’elle trouve à chaque fois à titre d’objet correspond à ce qu’elle a élaboré
comme concept, et que le passage d’une figure à l’autre obéit à une loi de transition
ou de transformation dont il n’est cependant pas certain qu’il s’agisse d’une loi
d’autodépassement dialectique.
Prenons avec Bachelard l’exemple du concept physique de masse, dont il carac-
térise de la façon suivante la séquence des étapes de formation : concept animiste,
concept empirique-objectif, concept rationnel, concept rationnel complexe, enfin
concept rationnel dialectisé52.
Le concept animiste de masse se détermine, sur un plan exclusivement percep-
tif, par la « contradiction entre le gros et le pesant » : il y a, pour la perception
sensible, contradiction entre l’évaluation extensive de la grosseur d’un objet et
l’appréciation intensive de sa pesanteur ou de son poids ; ce concept purement

51
Bachelard, G., Le Rationalisme appliqué, Paris, Puf, 1949 (19866), p. 44.
52
Bachelard, G., La Philosophie du Non. Essai d’une philosophie du Nouvel Esprit scientifique, Paris,
Puf, 1940 (19757), p. 19-21.
152

empirique a, dans le développement de la pensée physicienne, la fonction d’un


152

« concept-obstacle », dans la mesure où il n’ouvre ni voie ni méthode de re-


cherche53. La seconde étape de la formation de concept est celle du concept
empirique-objectif, qui correspond à un « usage simple » et une « détermination
objective précise » : bien qu’il reste de nature purement empirique, ce concept
acquiert cependant une validité objective, c’est-à-dire intersubjective, car sous-
traite à l’imprécision de l’évaluation subjective du « plus ou moins lourd », du
fait qu’il se réfère à l’opération de mesure grâce à l’usage de la balance ; cette
Dominique Pradelle

forme d’objectivité demeure toutefois immédiatement empirique dans la mesure


où « l’instrument précède sa théorie », l’existence de l’instrument de mesure
qu’est la balance n’impliquant en effet aucune théorisation du concept de masse,
et la pensée de ce concept se limitant à l’opération de pesage – « Peser, c’est
penser. Penser, c’est peser »54. On franchit une nouvelle étape de la formation de
concept avec le concept rationnel, où il faut entendre le terme de raison au double
sens de faculté théorétique et de proportion numérique : au sein du mécanisme
newtonien, la masse se définit par l’équation F = mA, c’est-à-dire comme coef-
ficient de la force par l’accélération, dans une connexion à la fois rationnelle et
quantitative avec ces deux concepts de grandeur ; ainsi, alors que le réalisme
immédiat de la perception sensible pose la question de savoir, entre la masse, la
force et l’accélération, quelle est la grandeur réelle – « De la force, de la masse,
de l’accélération, qu’est-ce qui est réel ? » –, le rationalisme newtonien considère
désormais comme fait physique véritable la connexion globale (l’ensemble des
relations), à la fois mathématique et conceptuelle, entre ces grandeurs ; et tandis
que la masse est considérée en son être par le réalisme sensible, elle apparaît
désormais exclusivement, dans cette nouvelle corrélation conceptuelle, comme
une composante mathématique au sein du devenir des phénomènes, c’est-à-dire
un « coefficient du devenir » ; avec cette étape, on passe du réalisme substan-
tialiste au réalisme nomologique, de celui des choses à un « réalisme des lois »
au sein duquel le concept de masse se réduit à un élément d’une construction
rationnelle55. Au quatrième niveau, le concept de masse devient un concept ra-
tionnel complexe : alors que dans la mécanique newtonienne l’espace, le temps et
la masse absolus constituent des éléments simples et séparés, sortes d’« atomes
notionnels » qui sont toujours reconnaissables comme identiques à eux-mêmes
et n’entrent qu’après coup dans des connexions fonctionnelles extrinsèques, le
concept de masse acquiert au contraire en théorie de la relativité une « structure
fonctionnelle interne », dans la mesure où il se laisse décomposer et manifeste
une complexité intrinsèque ; de même en effet que le concept de repos absolu
n’a plus aucun sens dès lors que celui de mouvement devient relatif à un réfé-
rentiel choisi, de même l’idée de masse absolue perd désormais tout sens : car
tandis qu’en mécanique classique la grandeur de la masse est indépendante de
la vitesse, il y a désormais duplication du concept de masse en masse inerte et

53
Op. cit., p. 22-25.
54
Op. cit., p. 25-27
55
Op. cit., p. 27-30.
153

masse pesante, cette dernière n’étant plus indépendante de la vitesse et n’ayant

153
pas le même comportement vis-à-vis de l’accélération normale et tangentielle ;
à ce stade a donc lieu la décomposition fonctionnelle interne des concepts, avec
pour conséquence un accroissement du nombre des fonctions internes d’un
même concept56. Pour finir, le cinquième et ultime niveau est celui du concept
rationnel dialectisé de masse ou du surrationalisme dialectique, qui correspond à
la mécanique de Dirac : à ce dernier niveau s’accomplit la complète déréalisation
du concept, du fait de la reconnaissance de la possibilité de masses négatives,

Historicité des sciences et du sujet de la connaissance chez Bachelard


au-delà même de la notion relativiste de masse57.
De ce spectre conceptuel appartenant à une notion singulière, il s’ensuit que
l’on ne saurait se contenter d’adhérer à une unique thèse philosophique, mais que
l’on est conduit à adopter un « pluralisme philosophique » ou une « polyphilo-
sophie » qui intègre dans leur diversité les paliers de thématisation, de forma-
tion et de transformation du concept58 : au concept empiriste-animiste de masse
correspond en effet un réalisme substantialiste qui pose l’être en soi de qualités
immédiatement perceptibles ; au concept pragmatique, un rationalisme opératoire
ou instrumental qui pose comme objet le résultat d’une opération de mesure ; au
concept newtonien, un rationalisme conceptuel qui part des relations entre gran-
deurs posées dans les lois fondamentales de la mécanique ; au concept relativiste,
un rationalisme de la complexité qui décompose un même concept en une dualité
ou une pluralité de fonctions ; au concept de Dirac enfin, un rationalisme discursif
ou dialectique qui en parachève la coupure avec toute réalité positive en admettant
des masses négatives59. L’ensemble de ces transitions d’une thèse philosophique à
une autre s’identifie ainsi à un processus de déréalisation progressive, scandé par
des étapes qualitatives de métamorphose de la conscience d’objet : odyssée de la
conscience d’objet, phénoménologie de l’esprit scientifique dont la loi n’est pas
celle de l’autodépassement dialectique, sinon sous la forme d’une déréalisation de
la notion posée comme réalité à l’étape précédente.
L’idée de rationalisme dialectique enveloppe par conséquent en soi deux thèses
fort différentes, mais néanmoins corrélatives.
D’une part, elle exprime l’ultime niveau des métamorphoses historiques du
concept, où ce dernier ne retient plus en soi aucune sorte de réalité effective im-
médiate, mais se voit totalement désubstantialisé, déréalisé ; d’autre part, elle cor-
respond à l’ensemble du devenir historique du concept, où ce dernier se dépouille
progressivement de toute trace de réalité effective – tout d’abord de la réalité subs-
tantielle, puis de la réalité opératoire immédiate, ensuite de la simplicité concep-
tuelle, enfin de la positivité : chaque nouvelle étape résulte du dépassement de la
naïveté réaliste du niveau immédiatement inférieur. Le titre de rationalisme dia-
lectique exprime donc d’un côté la fine pointe du rationalisme de la pensée physi-

56
Op. cit., p. 30-33.
57
Op. cit., p. 33-36.
58
Op. cit., p. 49 ; Le Rationalisme appliqué, p. 7. Cf. Lecourt, D., L’épistémologie historique de Gaston
Bachelard, Paris, Vrin, 1969, p. 48 sq.
59
G. Bachelard, La Philosophie du Non, p. 45.
154

cienne, dans la mesure où celle-ci a laissé derrière soi toute trace de réalisme et s’est
154

convertie à l’idéalisme constitutif, en admettant que l’objet physique est intégra-


lement constitué par les opérations de la pensée scientifique, sans aucun reste de
réalité immédiate ; de l’autre, elle désigne une thèse de théorie de la connaissance
selon laquelle l’histoire de la connaissance physicienne s’identifie à un refoulement
progressif de toute forme d’immédiateté et à une déréalisation par paliers d’une
notion initialement réaliste.
Dominique Pradelle

Plaidoyer pour l’épistémologie historique et critique de Kuhn

La thèse fondamentale de Bachelard nous apparaît ainsi comme une posi-


tion paradigmatique de l’école épistémologique française qui s’est développée
dans le sillage de la controverse de fond entre Duhem et Koyré et a abouti aux
contributions respectives de Canguilhem et Foucault : à savoir qu’il n’existe pas
de structure éternelle, anhistorique ou omnitemporelle de l’esprit humain ou du
sujet de la connaissance scientifique – pas de sujet constituant absolu qui serait
doté d’une nature préconstituée ou d’un équipement de facultés de connais-
sance et de structures a priori. Le sujet est au contraire toujours constitué au
sein d’une histoire, se trouve toujours situé à une place temporelle déterminée
de la constitution de l’esprit scientifique, et se caractérise toujours par une dif-
férentielle polémique de la connaissance60, une lutte contre un obstacle épisté-
mologique précis ou une tendance spontanément réaliste de degré déterminé.
Peut-être cette thèse fondamentale trouve-t-elle son expression la plus aboutie
dans ce passage des Études :

[l’idéalisme immédiat] est fautif en posant un sujet originellement constitué, alors


que l’esprit est une valeur d’ordre essentiellement dynamique, qui ne se manifeste
pleinement qu’au moment de sa reconstitution active et hiérarchique (…). L’idée
correspond toujours à une modification spirituelle61.

Il n’y a donc pas d’ego cogitans qui se caractériserait par une préconstitution
intellectuelle, mais au contraire assimilation du sujet scientifique à un cogitamus
intersubjectif, à une communauté scientifique qui se définit par l’admission d’un
ensemble de concepts fondamentaux, de normes de rigueur et de validation, d’ins-
truments permettant l’élaboration de protocoles expérimentaux, et d’un champ
de problèmes à résoudre. Le sujet de la pensée scientifique est essentiellement dé-
terminé par les problématiques immanentes à son domaine théorique, probléma-
tiques dont pour une bonne part il n’est que l’héritier tardif, mais qu’il est appelé
à réactiver et à transformer ; il est donc lui-même constitué par l’intériorisation des
méthodes, concepts, normes et problèmes livré par une intersubjectivité consti-

60
La formule est tirée du Nouvel esprit scientifique, p. 177 – cf. Le Rationalisme appliqué, p. 47 : « On
comprendra alors ce qu’est cette raison risquée, sans cesse réformée, toujours auto-polémique. »
61
Bachelard, G., Études, Paris, Vrin, 1970, p. 92-93.
155

tuante au double niveau, synchrone et historique, de la communauté scientifique

155
de son domaine et des générations antérieures qui les ont élaborés62.
Cela contribue sans aucun doute à remettre les pendules à l’heure et à recti-
fier certaines perspectives faussées. En particulier, c’est la méconnaissance de la
tradition épistémologique historique française de la part du milieu universitaire
anglo-saxon qui a fait considérer l’œuvre principale de Thomas Kuhn, La struc-
ture des révolutions scientifiques, comme porteuse de thèses épistémologiques
révolutionnaires63.

Historicité des sciences et du sujet de la connaissance chez Bachelard


Ainsi, c’est dans le sillage de Duhem que Kuhn met en question la conception
accumulative de la science sur le modèle d’une histoire progressant par addition
de savoirs partiels : idéal-type inductiviste d’une science édifiée à partir d’énoncés
protocolaires portant sur des faits singuliers, de lois générales obtenues par induc-
tion à partir d’eux, et par accumulation de découvertes corroborées par des tests
expérimentaux et rejetant dans l’erreur les résultats faux des devanciers64.
Deuxièmement, c’est dans le sillage de Koyré et Bachelard qu’il élabore son
concept de science normale (normal science) pour rendre compte du fait que toute
recherche scientifique déterminée prend place dans un « ensemble de croyances
reçues » ou une « constellation particulière [de croyances] auxquelles souscrit de
facto le groupe à un moment donné »65 ; insister comme le fait Kuhn sur le carac-
tère implicite des paradigmes qui sous-tendent la science normale66 revient, pour
reprendre la belle formule de Metzger, à « creuser au-dessous du niveau d’affleu-
rement des doctrines » pour découvrir, sinon la mentalité spirituelle propre à une
époque ou à une école, du moins le cogitamus implicite, le sol de vues consensuelles
partagées par une communauté scientifique qui définissent la normalité scienti-
fique pour le on ou le jedermann relevant d’une telle communauté. Ensuite, que
la science normale implique des thèses sur le type d’instruments conceptuels utili-
sable dans la résolution de problèmes et le type d’outillage technique susceptible
d’être mis en œuvre dans les protocoles expérimentaux, c’est une simple reprise
de la thèse de Duhem selon laquelle les instruments techniques employés dans
les expérimentations sont de la « théorie incarnée »67, de celle de Bachelard selon
laquelle, à la phénoménologie de l’observation immédiate, la science substitue la

62
Bachelard, G., Le Rationalisme appliqué, p. 57. Cf. Fichant, M., « L’épistémologie » in Châtelet,
F., La Philosophie au XXe siècle, Paris, Hachette, 1973, Verviers, Marabout, 19792, p. 148 : « si “la
première et la plus essentielle fonction du sujet est de se tromper” (Études, p. 89), il n’y aura
pas de “sujet originellement constitué” et, ajouterait-on, pas davantage de sujet originellement
constituant. »
63
Nous avions développé cette critique au chap. VI de Généalogie de la raison (Paris, Puf,
2013), intitulé « Historicité et ruptures épistémologiques : cheminements vers l’a priori », dans le
cadre d’une mise en perspective des pensées de Metzger, Bachelard, Kuhn, Koyré et Foucault.
64
Kuhn, T., The Structure of Scientific Revolution, Chicago, University of Chicago Press, 1962
(19702), I, p. 1-3 (trad. fr. Laure Meyer, La structure des révolutions scientifiques, Introduction, Paris,
Flammarion, 1983, p. 18-19) – cf. Duhem, P., « Physique de croyant », in La Théorie Physique,
p. 416-419.
65
Kuhn, T., The Structure…, chap. I, p. 4-5 (trad. fr., Introd., p. 22).
66
Op. cit., chap. V, p. 44-45 et 49 (trad. fr., IV, p. 72-74 et 78).
67
Duhem, P., La Théorie Physique, II, chap. IV, § 3, p. 231-239, not. 235.
156

phénoméno-technique de l’expérimentation informée par la théorie68, ou celle de


156

Koyré selon laquelle l’application expérimentale des options générales est aussi
déterminante que la méthodologie abstraite69. Enfin, Kuhn est connu pour avoir
élaboré une épistémologie des ruptures, c’est-à-dire conçu l’histoire comme une
suite discontinue de paradigmes incommensurables scandée par des révolutions
qui sont autant de changements dans la manière de voir le monde (Revolutions as
Changes of World View) et de concevoir la rationalité scientifique ; et pour avoir
analysé ces révolutions au prisme gestaltiste du voir comme…, comme une mutation
Dominique Pradelle

qualitative dans la manière de voir les faits entraînant une mutation ontologique
du monde scientifique70. Un changement de paradigme est donc une mutation
qualitative de la manière de voir et de dire faits et choses, une nouvelle délimitation
de l’espace de visibilité et de dicibilité. Qu’est-ce d’autre qu’une simple reprise
de la thèse de Bachelard, inspirée de Koyré et totalement anti-duhémienne, de
l’existence de ruptures épistémologiques et de son credo méthodique d’éducation
du regard épistémologique au repérage des discontinuités historiques : « il nous
faut prendre les plus grands risques si nous voulons trouver des mutations de la
rationalité »71 ? C’est du reste dans le même esprit que Canguilhem affirme qu’« à
bien regarder, l’épistémologie n’a jamais été qu’historique » et assigne à l’épisté-
mologie la tâche d’une « éducation de l’attention aux ruptures », pour conclure
par la formule72, et que Foucault appelle à la mise en œuvre d’une « méthodologie
complexe de la discontinuité »73, en précisant :

C’est la notion de discontinuité qui a changé de statut. […] Elle est devenue
maintenant un des éléments fondamentaux de l’analyse historique. […] Il faut accepter

68
Bachelard, G., Le Rationalisme appliqué, op. cit., p. 3.
69
Koyré, A., Études d’histoire de la pensée scientifique, op. cit., p. 76.
70
Kuhn, T. The Structure…, op. cit, chap. X, p. 111-112 : « les changements de paradigmes sont
cause du fait que les scientifiques voient différemment le monde dans lequel est engagée leur
recherche » (to see the world of their research-engagement differently), « Ce qui, avant la révolution, était des
canards dans le monde du savant, devient des lapins après la révolution. (…) dans certaines si-
tuations familières, il doit apprendre à voir une nouvelle Gestalt. Après qu’il l’aura fait, le monde
de sa recherche lui semblera, sur certains points, incommensurable avec celui qu’il habitait la
veille » (incommensurable with the one he had inhabited before) (trad. fr., IX, p. 157-158).
71
Bachelard, G., Le Rationalisme appliqué, op. cit., p. 44 – cf. Lecourt, D., Bachelard ou le jour et la
nuit, Paris, Grasset, 1974, p. 78 : « Bachelard soutient qu’il y a dans l’histoire des sciences des
“sauts”, des “bonds”, des “failles” ou, pour reprendre l’une de ses plus fameuses expressions :
des “ruptures”. » Il est plaisant de lire, sous la plume de Laudan, L., que T. Kuhn « est proba-
blement le premier penseur qui ait insisté sur les qualités de résistance et de ténacité des théories
globales » (Progress and its Problems, Berkeley, University of California Press, 1977, trad. fr. Miller,
P., La dynamique de la science, Liège, P. Mardaga, 1987, p. 88) ; de fait, la bibliographie de l’auteur
ne mentionne pas un seul ouvrage de Bachelard, et un seul article de Koyré ! Kuhn était en re-
vanche bien conscient de sa dette à l’égard d’H. Metzger, A. Koyré et A. Maier, mentionnés dans
la Préface, l’Introduction et la sect. X de The Structure of Scientific Revolutions (p. vii-viii, 3 et 124 :
trad. fr., p. 8, 20 et 173-174).
72
Canguilhem, G., Idéologie et rationalité dans l’histoire des sciences de la vie, Paris, Vrin, 19932, p. 24
et 17-18.
73
Foucault, M., « Sur les façons d’écrire l’histoire » (entretien avec R. Bellour), Les Lettres
françaises, n° 1187 (Dits et écrits I, n° 48, p. 614).
157

de comprendre ce qu’est devenue l’histoire dans le travail réel des historiens : un certain

157
usage réglé de la discontinuité pour l’analyse des séries temporelles74.

Soulignons cependant pour finir l’écart qui sépare les positions respectives de
Kuhn et de Koyré, Bachelard et leurs successeurs. S’il existe un point aveugle dans
la théorie de Kuhn, il tient dans la double insuffisance de la détermination de la
notion même de paradigme et de l’analyse des changements de paradigme.
La difficulté à déterminer le concept de paradigme tient à son caractère impli-

Historicité des sciences et du sujet de la connaissance chez Bachelard


cite et infra-théorique, c’est-à-dire à son irréductibilité à des théories précises, des
règles et des hypothèses déterminées : d’une part, des savants travaillant dans des
domaines distincts peuvent adhérer à un même paradigme, de sorte qu’un para-
digme peut transcender la spécialisation des domaines, donc des théories ; mais à
l’inverse une même théorie (dynamique newtonienne, théorie électromagnétique,
mécanique quantique) peut donner lieu à des interprétations diverses, et ainsi sus-
citer des paradigmes distincts75. Dans la mesure où ils ont une antériorité vis-à-vis
des faits, des problèmes et de la formulation de thèses explicites concernant les
lois, les concepts ou les théories, les paradigmes demeurent aussi difficiles à situer
et à caractériser que les « mentalités » jadis évoquées par Hélène Metzger.
Quant aux changements de paradigme, la théorie de Kuhn souffre de plus d’im-
précision encore.
La modalité de ces changements est caractérisée en termes purement qualitatifs
de changement d’optique : de même que Metzger, insistant sur le caractère soudain
des révolutions scientifiques, écrivait qu’une « révolution brusque » se confond avec
« la découverte d’un point de vue nouveau et fécond »76, de même Kuhn les décrit
en termes d’« événement relativement soudain et non structuré, semblable au ren-
versement de vision d’une Gestalt », d’« éclairs d’intuition [flashes of intuition] grâce
auxquels naît un nouveau paradigme »77. Or, si l’analogie gestaltiste a pour fonction
obvie de récuser toute conception cumulative de l’histoire des sciences en concevant
les révolutions comme des « épisodes non cumulatifs du développement [non-cu-
mulative developmental episodes] au cours desquels un ancien paradigme est rem-
placé, en totalité ou partie, par un nouveau »78, quelles sont cependant, au-delà de
cette simple analogie, les modalités et causes précises d’un changement de paradigme
? C’est sur ce point que les analyses de Kuhn s’avèrent singulièrement insuffisantes,
pour peu qu’on les compare à celles de Koyré ou Bachelard. Prenons l’exemple de
la révolution galiléenne : si elle implique une mutation dans la manière de voir les
phénomènes mécaniques, elle a reposé sur l’« exploitation, par le génie [de Galilée],
des possibilités perceptives qu’avait rendues disponibles un changement médiéval
de paradigme », sur fond de « transition du paradigme aristotélicien originel du

74
Foucault, M., « Sur l’archéologie des sciences », Dits et écrits I, n° 59, p. 726-727, nous soulignons.
75
Kuhn, T., The Structure…, op. cit., chap. V, 49-50 (trad. fr., 79-80) – aucune précision n’étant ap-
portée quant à ce que peut être un paradigme commun à plusieurs domaines, ni ce que peuvent
être les différents paradigmes suscités par la mécanique quantique.
76
Metzger, H., « Tribunal de l’histoire… », in La méthode philosophique, op. cit., p. 38.
77
Kuhn, T., The Structure…, op. cit., chap. X, p. 122 (trad. fr., IX, p. 172).
78
Ibidem, chap. IX, p. 92 (trad. fr., VIII, p. 132).
158

mouvement au paradigme scolastique de l’impetus »79. Le changement aurait donc


158

été ouvert par la théorie de l’impetus de Jean Buridan, et par celle de la latitude des
formes dans la présentation qu’en donne Oresme : en affirmant que le projectile re-
çoit initialement une certaine impulsion (impetus) proportionnelle à la vitesse initiale
et au poids du corps qui diminue ensuite à cause de la résistance de l’air, Buridan
ouvrirait la voie à la quantification de l’accélération et de la vitesse instantanée, ainsi
qu’à l’application de ce modèle à l’étude des pendules et des cordes vibrantes80 ; et,
en élaborant un système géométrique de représentations de l’intensité de propriétés
Dominique Pradelle

qualitatives par des lignes de longueur correspondant à la mesure du degré, Oresme


fraierait la voie à la géométrisation indirecte des qualités, notamment de la vitesse
instantanée81. Simple reprise de la thèse de Pierre Duhem selon laquelle l’œuvre de
Galilée aurait été rendue possible par les avancées théoriques de l’école nominaliste
de Paris ! Tout en affirmant qu’il s’agit d’une mutation radicale dans la manière de
voir les phénomènes, Kuhn efface donc à mots couverts le caractère de révolution
scientifique de l’apport galiléen, en revenant (sans la citer) à la thèse de Duhem
selon laquelle la doctrine de l’impetus anticipe la dynamique galiléenne, voire newto-
nienne82, et la règle d’Oresme pour la latitude des formes, le calcul galiléen de la vi-
tesse instantanée83. Kuhn revient à la thèse continuiste de Duhem tout en appliquant
à l’historicité des sciences un modèle gestaltiste de nature discontinuiste qui est tota-
lement incompatible avec elle ; outre que l’on nage dans un océan d’incohérences, le
modèle gestaltiste a de la sorte permis d’éluder complètement la question de savoir
quelles sont les modalités exactes des révolutions scientifiques et de masquer l’insuf-
fisance de l’analyse de la révolution galiléenne !
Notre propos a ici consisté à montrer à quel point, de concert avec Koyré et
Hélène Metzger, la pensée de Bachelard assume résolument une thèse antipositi-
viste et anti-inductiviste, tout en en affrontant directement les difficultés. Ainsi, ja-
mais les théories physiques ne sont réduites à une simple superstructure théorique
élaborée sur le fond d’une infrastructure de faits observés, mais l’accent est mis
sur le travail de conceptualisation, c’est-à-dire d’élaboration des problématiques,
des concepts physiques pertinents et d’un réseau de relations fonctionnelles entre
grandeurs84. Mais si les révolutions scientifiques sont conçues comme des muta-
tions affectant la conceptualité et la manière de procéder de la science physique,
jamais elles ne sont caractérisées à la manière de Kuhn par une simple analogie

79
Ibidem, chap. X, p. 119 (trad. fr., IX, p. 168) et chap. X, p. 120 (trad. fr., IX, p. 169) – The
Copernican Revolution, New York, Vintage Books, 1957 (trad. fr. A. Hayli, La révolution coperni-
cienne, Paris, Fayard, 1973, p. 154-166).
80
Cf. Buridan, J., Questiones octavi libri physicorum cité dans Duhem, P., L’aube du savoir. Épitomé du
système du monde, p. 553-562, et l’Introduction de Brenner, A., p. XXIX-XXXIII.
81
Cf. l’Introduction de Brenner, A., à Duhem, P., L’aube du savoir, p. XXXIV-XXXIX.
82
Duhem, P., L’aube…, op. cit., p. 560. Au chap. 4 de The Copernican Revolution (trad. fr., p. 156-
157, 161- 162 et 163), Kuhn cite exactement les mêmes textes que Duhem dans Le système du monde
(cf. L’aube du savoir, p. 549 sq. et p. 575).
83
Ibidem, p. 520-522.
84
Cf. Lecourt, D., L’épistémologie historique de Gaston Bachelard, op. cit., p. 84 : « [Bachelard] dispose
alors du concept nouveau de “problématique” et conçoit l’histoire comme mutation dans les
problématiques. »
159

gestaltiste ; le véritable travail de l’épistémologie, c’est de repérer les indices de

159
rupture permettant d’identifier des coupures épistémologiques, mais encore de
caractériser au plus près des champs théoriques les modalités de changement du
style de rationalité.
À cet égard demeurent bien sûr ouvertes des questions concernant la notion de
profil épistémologique des concepts. Tout d’abord une question quant à l’universa-
lisabilité du modèle proposé : l’analyse de la masse a-t-elle une valeur paradigmatique
et un même profil vaut-il pour toutes les notions de physique, ou chaque notion

Historicité des sciences et du sujet de la connaissance chez Bachelard


admet-elle son propre profil épistémologique ? Certes Bachelard affirme lui-même
qu’un profil épistémologique est toujours particulier, parce que relatif à une notion
définie et non susceptible d’être généralisé85 : « ce n’est pas là un cas général », «
nous insistons sur le fait qu’un profil épistémologique doit toujours être relatif à un
concept désigné, qu’il ne vaut que pour un esprit particulier qui s’examine à un stade
particulier de sa culture »86. Mais sans doute la tâche la plus ardue de l’épistémo-
logue est-elle de tenter une telle généralisation et d’affronter la question des couches
de temporalisation hétérogènes, affectées de vitesses de dialectisation distinctes, qui
appartiennent à différents concepts, afin de sonder et d’analyser les relations entre
les paliers qualitatifs qui scandent l’histoire des sciences.

Dominique Pradelle
Sorbonne Université / Archives Husserl de Paris (UMR 8547)
[email protected]

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85
Bachelard, G., La Philosophie du Non, op. cit., p. 43.
86
Ibidem, p. 46.
160

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160

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