Bachelard Sujet (Pradelle)
Bachelard Sujet (Pradelle)
Le problème général qui sera ici traité est celui de l’historicité des sciences,
tel qu’il a été éclairé par la pensée bachelardienne et en tant qu’il se situe
au centre de l’épistémologie historique à la française. Précisons ce que dé-
signe une telle expression. Il ne s’agit pas simplement du fait que les sciences
aient une histoire ou se fassent dans l’histoire, c’est-à-dire qu’il existe de facto
une succession de découvertes scientifiques étalées dans le temps, un échelon-
nement des résultats scientifiques découlant non seulement de l’élaboration
d’instruments conceptuels adéquats (par exemple, en mécanique, des concepts
de masse, d’énergie cinétique et potentielle, de travail, etc.1), mais également
de l’appareillage scientifique que les théories permettent de mettre au point
et des protocoles expérimentaux qu’ils permettent de mettre en œuvre2. Ce
qui est en question, c’est l’historicité qui est inhérente à la connaissance elle-
même, au sujet de la connaissance scientifique, à la raison ou à la rationali-
té scientifique : si les découvertes scientifiques prennent place dans le temps,
dans une forme de progressivité temporelle, est-il légitime d’affirmer que tel
est également le cas de la raison elle-même ? Le terme de raison, qui désigne
les structures noétiques de la rationalité, renvoie-t-il à un invariant noétique,
à quelque constitution invariable de l’esprit connaissant qui ne ferait que dé-
ployer son effort dans l’histoire en s’appliquant à des problèmes successifs
et changeants, et qui serait présupposé par toute histoire des sciences et des
découvertes scientifiques ? Ou bien la rationalité scientifique admet-elle au
contraire une évolution intrinsèque, des transformations essentielles, voire des
ruptures de style ou des changements de paradigme ? Bref, l’expression de
raison scientifique désigne-t-elle un invariant structurel qui serait condition
de possibilité de toute histoire, ou bien est-elle affectée en retour par cette
histoire et admet-elle une forme de progressivité intrinsèque ?
1
Cf. Mach, E., Die Mechanik in ihrer Entwickelung, Leipzig, 1883 (trad. fr. de É. Bertrand, La
mécanique. Exposé historique et critique de son développement, Paris, Hermann, 1904).
2
Cf. Duhem, P., La théorie physique, II, chap. IV, § 3, La théorie physique, son objet, sa structure, Paris,
Chevalier et Rivière, 1906, rééd. Paris, Vrin, 19933, p. 231-239, not. 235.
Bachelard Studies / Études Bachelardiennes / Studi Bachelardiani, nn. 1-2, 2022 • Mimesis Edizioni, Mila-
no-Udine Web: mimesisjournals.com/ojs/index.php/bachelardstudies • ISSN (online): 2724-5470 • ISBN:
9788857594941 • DOI: 10.7413/2724-5470056 © 2022 – MIM EDIZIONI SRL. This is an open access article
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138
D’un côté, en effet, Kant fixe sub specie aeternitatis la table des catégories ou
concepts purs de l’entendement, c’est-à-dire des formes et règles de la synthèse
objectivante qui est susceptible de produire des connaissances douées de validi-
té nécessaire et universelle, omni-subjective et omni-temporelle. L’ensemble des
fonctions de l’entendement pur est fixé une fois pour toutes et définit ne varietur la
structure eidétique du sujet de la connaissance, et ce en vertu d’un principe d’iso-
morphisme – à savoir le principe de l’identité des fonctions d’unification des repré-
sentations sensibles qui œuvrent à la synthèse objectivante et de celles du sujet et du
prédicat qui œuvrent à la synthèse apophantique3. En vertu de ce principe d’identité
des formes respectives des synthèses objectivante et propositionnelle, la table des
catégories s’avère isomorphe à celle des formes propositionnelles qui, pour Kant,
est fixée de manière définitive (Aristote ayant conféré à la logique sa forme finale4).
De là s’ensuit l’anhistoricité de la structure de l’entendement connaissant, laquelle
est déterminée par le système de ces concepts souches (Stammbegriffe) que sont
les catégories5. Ainsi, par exemple, le système des catégories, joint à l’exigence de
construction des concepts dans l’intuition pure, définit-il le système clos des possi-
bilités de la pensée mathématique.
De l’autre cependant, Kant reconnaît l’historicité du travail de la connaissance
et de conceptualisation de la pensée scientifique. Ainsi écrit-il, dans un énigma-
tique passage de la section sur les phénomènes et les noumènes :
Ce qui nous intéresse ici, c’est uniquement la mention explicite (et fort éton-
nante) d’une « disposition présente et actuelle » de l’entendement, comme si une
telle disposition pouvait se transformer dans l’histoire et déterminer une para-
doxale historicité d’un sujet transcendantal que Kant avait pourtant déterminé par
un ensemble fixe de facultés et de structures a priori. En outre, dans l’Appendice à
3
Kant, I., Kritik der reinen Vernunft, Transz. Analytik, A 79 (1781) / B 104-105 (1787) (trad. fr. de
A. J.-L. Delamarre et Fr. Marty, Critique de la raison pure, Paris, Gallimard, 1980, coll. folio, p. 140).
4
Kant, I., Kr. d. r. Vern., Erste Vorrede, A XIV, Zweite Vorrede, B VIII-IX (trad. fr., p. 35 et 40- 41).
5
Kant, I., Kr. d. r. Vern., Einleitung, A 13-B 27, Transz. Analytik, Transz. Deduktion, § 10, A
81-B 107, § 11, B 111 (trad. fr., 84, 141 et 144).
6
Kant, I., Kr. d. r. Vern., Transz. Analytik, Phaenomena und Noumena, A 250 (nous souli-
gnons, trad. fr., 285, note, p. 302).
139
139
la raison, qui ouvre la possibilité d’une historicité de la raison scientifique. Si en ef-
fet les propositions fondamentales (Grundsätze) de l’entendement pur fournissent
à chaque fois le concept qui est « la condition et comme l’exposant [Exponent]
d’une règle en général », c’est-à-dire le fondement de l’obéissance de la nature
à un système de lois7 (à savoir, pour l’essentiel, les principes de substantialité, de
causalité et de connexion dynamique des phénomènes), en revanche les lois déter-
minées ne sont nullement obtenues par simple application des catégories et pro-
7
Kant, I., Kr. d. r. Vern., Transz. Analytik, Anal. d. Grundsätze, A 159 / B 198 (trad. fr., p. 205).
8
Kant, I., Kr. d. r. Vern., Transz. Dialektik, Anhang, A 647 / B 675 sq. (trad. fr., p. 556 sq.).
9
Kant, I., ibid., A 662-663 / B 690-691 (trad. fr., p. 567-568). Le texte ne mentionne cepen-
dant pas expressément cette diversité de phénomènes.
10
Cf. Clavelin, M., « Le débat Koyré-Duhem, hier et aujourd’hui », History and Technology, t. 4
(1987), p. 13-35.
140
En fait, c’est la notion de discontinuité qui a changé de statut […]. Elle est devenue
maintenant un des éléments fondamentaux de l’analyse historique […]. Il faut accepter
de comprendre ce qu’est devenue l’histoire dans le travail réel des historiens : un certain
usage réglé de la discontinuité dans l’analyse des séries temporelles12.
11
Canguilhem, G., Idéologie et rationalité dans les sciences de la vie, Paris, Vrin, 1988, p. 24 (nous
soulignons).
12
Foucault, M., « Sur l’archéologie des sciences. Réponse au Cercle d’épistémologie », Cahiers
pour l’analyse, n° 9 : Généalogie des sciences, 1968, Dits et écrits I, n° 59, Paris, Gallimard, (1994), 20012,
p. 726-727 (nous soulignons).
13
Duhem, P., Les origines de la statique, Paris, Hermann, 1905, p. IV : « La science mécanique et
physique dont s’enorgueillissent à bon droit les temps modernes découle, par une suite ininter-
rompue de perfectionnements à peine sensibles, des doctrines professées au sein des écoles du
moyen âge ; les prétendues révolutions intellectuelles n’ont été, le plus souvent, que des évolutions
lentes et longuement préparées ». De même La Théorie Physique, son objet, sa structure, I, chap. I, § 3,
Paris, Chevalier et Rivière, 1906, rééd. Paris, Vrin, 1993, p. 8 : « À travers les siècles, les doctrines
se développent par un progrès continu, sans que les conquêtes nouvelles fassent rien perdre des
domaines antérieurement acquis. », et « Physique de croyant », Annales de Philosophie chré-
tienne, 1905 (rééd. in La théorie physique, p. 448).
14
Duhem, P., La théorie physique, op. cit., p. 134-155 – cf. Brenner, A., Duhem. Science, réalité et appa-
rence, Paris, Vrin, 1990, p. 144 sq.
15
Duhem, P., L’aube du savoir. Épitomé du système du monde, Paris, Hermann, 1997, p. 547- 586,
et l’Introduction d’A. Brenner, p. XXIX-XXXIII.
141
141
sens commun perceptif et de la connaissance scientifique qui en est le simple pro-
longement. C’est contre cette double position qu’est dirigée la thèse bachelardienne
de l’existence de mutations de la pensée scientifique. Elle implique qu’en-deçà des
démarches et découvertes scientifiques, il existe cette entité noétique qui a pour
nom esprit scientifique, qui les précède et les fonde et, loin de demeurer identique
à soi à travers le temps, subit des mutations historiques essentielles :
16
Bachelard, G., Le nouvel esprit scientifique, Paris, Alcan, 1934, Puf, 197111, p. 62.
17
Op. cit., p. 177.
142
Nous ne rappelons ces révolutions relatives à un seul concept que pour attirer l’attention
sur le fait qu’elles sont synchrones de révolutions générales qui marquent profondément
l’histoire de l’esprit scientifique. Tout va de pair, les concepts et la conceptualisation (…)
la pensée se modifie dans sa forme si elle se modifie dans son objet19.
Telle est la loi que nous pourrions appeler loi du holisme des transforma-
tions conceptuelles : la modification de sens qui affecte un concept n’est jamais
isolée, mais s’insère toujours dans une transformation significative du réseau de
connexions entre les concepts fondamentaux de la théorie. Ici, la vitesse passe
du statut de réalité produite et constamment entretenue par une force (physique
aristotélicienne) à celui de grandeur primitive irrelative à la force imprimée, mais
modifiable par l’action de la force (mécanique newtonienne), puis à celui de gran-
deur relative à un référentiel choisi, dont les expressions, transformations et modes
de composition sont fondés sur le principe de constance de la vitesse de la lumière
en tout référentiel (mécanique relativiste).
Or ce changement diacritique des relations entre concepts détermine à son
tour un changement de structure noétique, c’est-à-dire de la structure de l’en-
tendement scientifique. Pour le comprendre, il faut se référer à la caractérisa-
tion, par Bachelard, des tendances noétiques qui sont immanentes à la réflexion
relativiste : « réflexion sur les concepts initiaux », « mise en doute des idées
évidentes », « dédoublement fonctionnel des idées simples »20. Le meilleur
exemple de telles mises en question et refontes est fourni par le concept de
simultanéité, c’est-à-dire, en première approche, du fait que deux événements
aient lieu en même temps. D’un tel concept, le sens commun possède une com-
préhension spontanément réaliste : que deux événements soient simultanés, cela
signifie qu’ils ont effectivement lieu en même temps, indépendamment de la
connaissance que peut en avoir un observateur. À ce postulat réaliste d’exis-
tence simultanée, le physicien relativiste oppose l’exigence d’un modèle idéal
de construction du concept dans l’intuition : élaboration d’une expérimentation
18
Op. cit., p. 55.
19
Ibidem.
20
Op. cit., p. 47.
143
143
la simultanéité de deux événements disjoints. Règne désormais un impératif
d’implication des concepts fondamentaux dans des jugements expérimentaux
ou protocolaires, d’incorporation de l’expérience de pensée dans la conceptua-
lisation21. Contre le primat platonicien de l’Idée pure et le mathématisme situé
au fondement de la science galiléenne prévaut désormais la corrélation entre
conceptualisation et construction du concept dans l’expérience – cette dernière
étant entendue comme une expérience de pensée, une expérience idéalisée ou
21
Op. cit., p. 48.
22
Op. cit., p. 45-46.
144
tation (Entbergung) de ce qui est de prime abord occulté (verborgen)23. Dans une
perspective voisine, Bachelard confère à la notion d’obstacle le statut de concept
fondamental de l’épistémologie :
Quand on cherche les conditions psychologiques des progrès de la science (…), c’est
en termes d’obstacles qu’il faut poser le problème de la connaissance scientifique24.
désordre réduit, éliminé, de sorte que nous devons rapprocher systématiquement l’un de
l’autre la psychologie des règles et la psychologie des obstacles (…). Comme le dit Maine
de Biran (…), « les obstacles à la science (et ceci est bien remarquable), les obstacles, dis-
je, font partie de la science ». (…) il faut toujours considérer un rationalisme du contre,
c’est-à-dire une action psychologique constante contre les erreurs insidieuses25.
23
Heidegger, M., Sein und Zeit, § 44b et 44a, Tübingen, Niemeyer, 1927, p. 222 (Raub),
219- 220 et 218 (Entdecken) (trad. fr. de E. Martineau, Être et temps, Paris, Authentica, 1985, p. 179,
177-178 et 176).
24
Bachelard, G., La formation de l’esprit scientifique, Paris, Vrin, 1938, 198312, p. 13.
25
Bachelard, G., Le rationalisme appliqué, Paris, Puf, 1949 (19866), p. 15.
26
Bachelard, G., La formation de l’esprit scientifique, p. 9.
27
Op. cit., p. 14.
145
sée sont en dernière instance fondées sur le sol des perceptions sensibles28, comme
145
si la pensée procédait à partir de ce dernier, de façon progressive et construc-
tive, à l’édification graduelle d’étages théoriques, pour Bachelard en revanche les
constructions théoriques s’édifient sur le terrain de dispositions préscientifiques
ou affectives, d’un inconscient de la pensée scientifique.
Une telle orientation avait déjà été esquissée par Hélène Metzger dans plusieurs
textes parus dans les années trente, en particulier « L’a priori dans la doctrine
scientifique et l’histoire des sciences » et « La méthode philosophique en his-
si l’esprit humain est toujours et partout semblable à lui-même dans ses caractères
fondamentaux, s’il a vraisemblablement une armature immuable, les attitudes qu’il peut
prendre et qui déterminent effectivement l’orientation de la mentalité des hommes sont
diverses et fort variées ; il faut voir même dans cette hétérogénéité d’orientations de mentalités
la principale source de l’hétérogénéité des opinions professées par les divers chercheurs30.
28
Husserl, E., Logische Untersuchungen, VI. Unters., § 46, éd. U. Panzer, Den Haag / Boston /
Lancaster, M. Nijhoff, 1984, Hua XIX/2, p. 674-675 (trad. fr. H. Élie, A. L. Kelkel et R. Schérer,
Recherches logiques, tome III : Sixième recherche, Paris, P.U.F., 1974, p. 178-179).
29
Metzger, H. « La méthode philosophique en histoire des sciences », in La méthode philoso-
phique en histoire des sciences. Textes 1914-1939, Paris, Fayard, 1987, p. 58.
30
Op. cit., p. 60.
31
Op. cit., p. 66-67.
146
factualité du fait est en chacune précédée par un ensemble plus ou moins normatif
d’exigences définitionnelles, expérimentales et méthodiques, de sorte que, comme
l’écrit Federigo Enriques que cite Metzger, « un fait ne reçoit la signification qui
lui appartient que des idées selon lesquelles nous l’interprétons »32. Un exemple en
est fourni par l’étrange théorie de la combustion de Robert Boyle : si les briques et
métaux soumis à la flamme voient leur poids augmenter, c’est que leur matière s’est
incorporé la substance du feu ; or cette curieuse interprétation ne dérive pas direc-
Dominique Pradelle
En tant que tels, les problèmes du jugement ne pouvaient absolument pas être
isolés […] L’intentionnalité n’est pas quelque chose d’isolé [Intentionalität ist nichts
Isoliertes], elle ne peut être considérée que dans l’unité synthétique qui relie de manière
téléologique toutes les pulsations particulières de la vie psychique qui se réfèrent de
façon unitaire à des objectités35.
32
Metzger, H. « La méthode en histoire des sciences selon F. Enriques », in op. cit., p. 144.
33
Metzger, H. « Tribunal de l’histoire… », in op. cit., p. 36-37.
34
Duhem, P., « Quelques réflexions au sujet de la physique expérimentale », Revue des ques-
tions scientifiques, 36 (1894), p. 182, et La théorie physique, op. cit., p. 217 – cf. Brenner, A., Duhem, op. cit.,
1990, p. 44-50, et Les origines françaises de la philosophie des sciences, Paris, Puf, 2003, p. 174 sq. C’est
à l’évidence la source directe de la thèse de Thomas Kuhn, jugée en son temps révolutionnaire
par des philosophes des sciences qui ignoraient tout des apports de l’épistémologie historique
française : « Scientific fact and theory are not categorically separable. » (The Structure of Scientific
Revolutions, 1962, Chicago/London, University of Chicago Press, 19963, p. 7 ; trad. fr. de L. Meyer,
La structure des révolutions scientifiques, Paris, Flammarion, 1983, p. 25).
35
Husserl, H., Formale und transzendentale Logik, § 100, Hua XVII, p. 269 (trad. fr. S. Bache-
lard, Logique formelle et logique transcendantale, Paris, Puf, 1957, p. 350).
147
Les multiples catégories d’objets qui se constituent sont […] entrelacées par essence
147
les unes avec les autres [miteinander wesensmäßig verflochten] et, par conséquent, non
seulement tout objet possède son évidence propre, mais cette évidence exerce aussi des
fonctions qui empiètent sur les autres36.
Si, pour les besoins de l’analyse, toute forme d’intentionnalité peut de façon
abstractive être considérée isolément, il ne faut cependant pas oublier qu’il
s’agit d’une abstraction relative aux exigences de décomposition des phéno-
mènes et de focalisation sur un de leurs aspects. Ainsi est-il toujours possible
36
Op. cit., § 107c, Hua XVII, p. 293-294 (trad. fr., p. 381).
37
Bachelard, G., La Formation de l’esprit scientifique, p. 8.
148
38
Op. cit., p. 29 sq.
39
Op. cit., p. 29.
40
Ibid., p. 65.
41
Op. cit., p. 41.
42
Op. cit., p. 97 sq.
149
électrisé ; et cette observation empirique est aussitôt prise comme étant le signe
149
d’une propriété substantielle imaginée par Boyle, à savoir que le corps électrique
projetait une émanation glutineuse qui se saisissait des petits corps et les ramenait
vers le corps électrisé – d’où s’ensuit l’assimilation de l’électricité à une sorte de
colle ou de glu. C’est là une « tendance à la réalisation directe », c’est-à-dire à l’ex-
plication immédiate d’un effet observable par une substance agissante que l’ima-
gination se représente par analogie avec des phénomènes connus de l’expérience
ordinaire43. En conclusion, il se dégage un principe méthodique fondamental de
43
Op. cit., p. 109.
44
Op. cit., p. 109 – Metzger, H., « Réflexions sur Lévy-Bruhl », op. cit., p. 115.
45
Hélène Metzger cite, entre autres, le livre de Lévy-Bruhl intitulé La mentalité primitive
(1923) et caractérise sa recherche anthropologique de la façon suivante : « Le point de départ
de ses travaux fut un doute concernant l’unité de l’esprit humain, unité qui avait toujours été
admise comme allant de soi. […] Lévy-Bruhl s’est demandé si la mentalité de certaines races
d’hommes ne différait pas profondément de la nôtre. » (op. cit., p. 115).
46
Metzger, H., « L’a priori dans la doctrine scientifique… », op. cit., p. 47-51.
150
Cette raison ne peut espérer détruire l’âme primitive qui git en chacun de nous, car
c’est de cette âme primitive qu’elle tire la force qui lui permet d’aller de l’avant50.
47
Op. cit., p. 51-54.
48
Op. cit., p. 54 – cf. le compte rendu de Lévy-Bruhl, L., La mythologie primitive. Le monde my-
thique des Australiens et des Papous (Paris, Félix Alcan, 1915), Archeion Nr. 17 (1935), op. cit., p. 127.
49
« Réflexions sur Lévy-Bruhl », op. cit., p. 121.
50
Compte rendu de La mythologie primitive, op. cit., p. 127.
151
151
cle du réalisme des qualités sensibles immédiates ! Chaque révolution scientifique
advient par dépassement d’un obstacle épistémologique précis et historiquement
situé – ce qui nous conduit vers la question de l’historicité des sciences.
51
Bachelard, G., Le Rationalisme appliqué, Paris, Puf, 1949 (19866), p. 44.
52
Bachelard, G., La Philosophie du Non. Essai d’une philosophie du Nouvel Esprit scientifique, Paris,
Puf, 1940 (19757), p. 19-21.
152
53
Op. cit., p. 22-25.
54
Op. cit., p. 25-27
55
Op. cit., p. 27-30.
153
153
pas le même comportement vis-à-vis de l’accélération normale et tangentielle ;
à ce stade a donc lieu la décomposition fonctionnelle interne des concepts, avec
pour conséquence un accroissement du nombre des fonctions internes d’un
même concept56. Pour finir, le cinquième et ultime niveau est celui du concept
rationnel dialectisé de masse ou du surrationalisme dialectique, qui correspond à
la mécanique de Dirac : à ce dernier niveau s’accomplit la complète déréalisation
du concept, du fait de la reconnaissance de la possibilité de masses négatives,
56
Op. cit., p. 30-33.
57
Op. cit., p. 33-36.
58
Op. cit., p. 49 ; Le Rationalisme appliqué, p. 7. Cf. Lecourt, D., L’épistémologie historique de Gaston
Bachelard, Paris, Vrin, 1969, p. 48 sq.
59
G. Bachelard, La Philosophie du Non, p. 45.
154
cienne, dans la mesure où celle-ci a laissé derrière soi toute trace de réalisme et s’est
154
Il n’y a donc pas d’ego cogitans qui se caractériserait par une préconstitution
intellectuelle, mais au contraire assimilation du sujet scientifique à un cogitamus
intersubjectif, à une communauté scientifique qui se définit par l’admission d’un
ensemble de concepts fondamentaux, de normes de rigueur et de validation, d’ins-
truments permettant l’élaboration de protocoles expérimentaux, et d’un champ
de problèmes à résoudre. Le sujet de la pensée scientifique est essentiellement dé-
terminé par les problématiques immanentes à son domaine théorique, probléma-
tiques dont pour une bonne part il n’est que l’héritier tardif, mais qu’il est appelé
à réactiver et à transformer ; il est donc lui-même constitué par l’intériorisation des
méthodes, concepts, normes et problèmes livré par une intersubjectivité consti-
60
La formule est tirée du Nouvel esprit scientifique, p. 177 – cf. Le Rationalisme appliqué, p. 47 : « On
comprendra alors ce qu’est cette raison risquée, sans cesse réformée, toujours auto-polémique. »
61
Bachelard, G., Études, Paris, Vrin, 1970, p. 92-93.
155
155
de son domaine et des générations antérieures qui les ont élaborés62.
Cela contribue sans aucun doute à remettre les pendules à l’heure et à recti-
fier certaines perspectives faussées. En particulier, c’est la méconnaissance de la
tradition épistémologique historique française de la part du milieu universitaire
anglo-saxon qui a fait considérer l’œuvre principale de Thomas Kuhn, La struc-
ture des révolutions scientifiques, comme porteuse de thèses épistémologiques
révolutionnaires63.
62
Bachelard, G., Le Rationalisme appliqué, p. 57. Cf. Fichant, M., « L’épistémologie » in Châtelet,
F., La Philosophie au XXe siècle, Paris, Hachette, 1973, Verviers, Marabout, 19792, p. 148 : « si “la
première et la plus essentielle fonction du sujet est de se tromper” (Études, p. 89), il n’y aura
pas de “sujet originellement constitué” et, ajouterait-on, pas davantage de sujet originellement
constituant. »
63
Nous avions développé cette critique au chap. VI de Généalogie de la raison (Paris, Puf,
2013), intitulé « Historicité et ruptures épistémologiques : cheminements vers l’a priori », dans le
cadre d’une mise en perspective des pensées de Metzger, Bachelard, Kuhn, Koyré et Foucault.
64
Kuhn, T., The Structure of Scientific Revolution, Chicago, University of Chicago Press, 1962
(19702), I, p. 1-3 (trad. fr. Laure Meyer, La structure des révolutions scientifiques, Introduction, Paris,
Flammarion, 1983, p. 18-19) – cf. Duhem, P., « Physique de croyant », in La Théorie Physique,
p. 416-419.
65
Kuhn, T., The Structure…, chap. I, p. 4-5 (trad. fr., Introd., p. 22).
66
Op. cit., chap. V, p. 44-45 et 49 (trad. fr., IV, p. 72-74 et 78).
67
Duhem, P., La Théorie Physique, II, chap. IV, § 3, p. 231-239, not. 235.
156
Koyré selon laquelle l’application expérimentale des options générales est aussi
déterminante que la méthodologie abstraite69. Enfin, Kuhn est connu pour avoir
élaboré une épistémologie des ruptures, c’est-à-dire conçu l’histoire comme une
suite discontinue de paradigmes incommensurables scandée par des révolutions
qui sont autant de changements dans la manière de voir le monde (Revolutions as
Changes of World View) et de concevoir la rationalité scientifique ; et pour avoir
analysé ces révolutions au prisme gestaltiste du voir comme…, comme une mutation
Dominique Pradelle
qualitative dans la manière de voir les faits entraînant une mutation ontologique
du monde scientifique70. Un changement de paradigme est donc une mutation
qualitative de la manière de voir et de dire faits et choses, une nouvelle délimitation
de l’espace de visibilité et de dicibilité. Qu’est-ce d’autre qu’une simple reprise
de la thèse de Bachelard, inspirée de Koyré et totalement anti-duhémienne, de
l’existence de ruptures épistémologiques et de son credo méthodique d’éducation
du regard épistémologique au repérage des discontinuités historiques : « il nous
faut prendre les plus grands risques si nous voulons trouver des mutations de la
rationalité »71 ? C’est du reste dans le même esprit que Canguilhem affirme qu’« à
bien regarder, l’épistémologie n’a jamais été qu’historique » et assigne à l’épisté-
mologie la tâche d’une « éducation de l’attention aux ruptures », pour conclure
par la formule72, et que Foucault appelle à la mise en œuvre d’une « méthodologie
complexe de la discontinuité »73, en précisant :
C’est la notion de discontinuité qui a changé de statut. […] Elle est devenue
maintenant un des éléments fondamentaux de l’analyse historique. […] Il faut accepter
68
Bachelard, G., Le Rationalisme appliqué, op. cit., p. 3.
69
Koyré, A., Études d’histoire de la pensée scientifique, op. cit., p. 76.
70
Kuhn, T. The Structure…, op. cit, chap. X, p. 111-112 : « les changements de paradigmes sont
cause du fait que les scientifiques voient différemment le monde dans lequel est engagée leur
recherche » (to see the world of their research-engagement differently), « Ce qui, avant la révolution, était des
canards dans le monde du savant, devient des lapins après la révolution. (…) dans certaines si-
tuations familières, il doit apprendre à voir une nouvelle Gestalt. Après qu’il l’aura fait, le monde
de sa recherche lui semblera, sur certains points, incommensurable avec celui qu’il habitait la
veille » (incommensurable with the one he had inhabited before) (trad. fr., IX, p. 157-158).
71
Bachelard, G., Le Rationalisme appliqué, op. cit., p. 44 – cf. Lecourt, D., Bachelard ou le jour et la
nuit, Paris, Grasset, 1974, p. 78 : « Bachelard soutient qu’il y a dans l’histoire des sciences des
“sauts”, des “bonds”, des “failles” ou, pour reprendre l’une de ses plus fameuses expressions :
des “ruptures”. » Il est plaisant de lire, sous la plume de Laudan, L., que T. Kuhn « est proba-
blement le premier penseur qui ait insisté sur les qualités de résistance et de ténacité des théories
globales » (Progress and its Problems, Berkeley, University of California Press, 1977, trad. fr. Miller,
P., La dynamique de la science, Liège, P. Mardaga, 1987, p. 88) ; de fait, la bibliographie de l’auteur
ne mentionne pas un seul ouvrage de Bachelard, et un seul article de Koyré ! Kuhn était en re-
vanche bien conscient de sa dette à l’égard d’H. Metzger, A. Koyré et A. Maier, mentionnés dans
la Préface, l’Introduction et la sect. X de The Structure of Scientific Revolutions (p. vii-viii, 3 et 124 :
trad. fr., p. 8, 20 et 173-174).
72
Canguilhem, G., Idéologie et rationalité dans l’histoire des sciences de la vie, Paris, Vrin, 19932, p. 24
et 17-18.
73
Foucault, M., « Sur les façons d’écrire l’histoire » (entretien avec R. Bellour), Les Lettres
françaises, n° 1187 (Dits et écrits I, n° 48, p. 614).
157
de comprendre ce qu’est devenue l’histoire dans le travail réel des historiens : un certain
157
usage réglé de la discontinuité pour l’analyse des séries temporelles74.
Soulignons cependant pour finir l’écart qui sépare les positions respectives de
Kuhn et de Koyré, Bachelard et leurs successeurs. S’il existe un point aveugle dans
la théorie de Kuhn, il tient dans la double insuffisance de la détermination de la
notion même de paradigme et de l’analyse des changements de paradigme.
La difficulté à déterminer le concept de paradigme tient à son caractère impli-
74
Foucault, M., « Sur l’archéologie des sciences », Dits et écrits I, n° 59, p. 726-727, nous soulignons.
75
Kuhn, T., The Structure…, op. cit., chap. V, 49-50 (trad. fr., 79-80) – aucune précision n’étant ap-
portée quant à ce que peut être un paradigme commun à plusieurs domaines, ni ce que peuvent
être les différents paradigmes suscités par la mécanique quantique.
76
Metzger, H., « Tribunal de l’histoire… », in La méthode philosophique, op. cit., p. 38.
77
Kuhn, T., The Structure…, op. cit., chap. X, p. 122 (trad. fr., IX, p. 172).
78
Ibidem, chap. IX, p. 92 (trad. fr., VIII, p. 132).
158
été ouvert par la théorie de l’impetus de Jean Buridan, et par celle de la latitude des
formes dans la présentation qu’en donne Oresme : en affirmant que le projectile re-
çoit initialement une certaine impulsion (impetus) proportionnelle à la vitesse initiale
et au poids du corps qui diminue ensuite à cause de la résistance de l’air, Buridan
ouvrirait la voie à la quantification de l’accélération et de la vitesse instantanée, ainsi
qu’à l’application de ce modèle à l’étude des pendules et des cordes vibrantes80 ; et,
en élaborant un système géométrique de représentations de l’intensité de propriétés
Dominique Pradelle
79
Ibidem, chap. X, p. 119 (trad. fr., IX, p. 168) et chap. X, p. 120 (trad. fr., IX, p. 169) – The
Copernican Revolution, New York, Vintage Books, 1957 (trad. fr. A. Hayli, La révolution coperni-
cienne, Paris, Fayard, 1973, p. 154-166).
80
Cf. Buridan, J., Questiones octavi libri physicorum cité dans Duhem, P., L’aube du savoir. Épitomé du
système du monde, p. 553-562, et l’Introduction de Brenner, A., p. XXIX-XXXIII.
81
Cf. l’Introduction de Brenner, A., à Duhem, P., L’aube du savoir, p. XXXIV-XXXIX.
82
Duhem, P., L’aube…, op. cit., p. 560. Au chap. 4 de The Copernican Revolution (trad. fr., p. 156-
157, 161- 162 et 163), Kuhn cite exactement les mêmes textes que Duhem dans Le système du monde
(cf. L’aube du savoir, p. 549 sq. et p. 575).
83
Ibidem, p. 520-522.
84
Cf. Lecourt, D., L’épistémologie historique de Gaston Bachelard, op. cit., p. 84 : « [Bachelard] dispose
alors du concept nouveau de “problématique” et conçoit l’histoire comme mutation dans les
problématiques. »
159
159
rupture permettant d’identifier des coupures épistémologiques, mais encore de
caractériser au plus près des champs théoriques les modalités de changement du
style de rationalité.
À cet égard demeurent bien sûr ouvertes des questions concernant la notion de
profil épistémologique des concepts. Tout d’abord une question quant à l’universa-
lisabilité du modèle proposé : l’analyse de la masse a-t-elle une valeur paradigmatique
et un même profil vaut-il pour toutes les notions de physique, ou chaque notion
Dominique Pradelle
Sorbonne Université / Archives Husserl de Paris (UMR 8547)
[email protected]
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85
Bachelard, G., La Philosophie du Non, op. cit., p. 43.
86
Ibidem, p. 46.
160
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