Cahiers Du Cinéma HS Cinéastes 2 David Lynch - 11.2023
Cahiers Du Cinéma HS Cinéastes 2 David Lynch - 11.2023
CAHIERS
CINEMA
HORS-SERIE CINEASTES N°2
Le continent Lynch
www. cahiersducinema.com
par Thierry Jousse et Marcos Uzal
‘Numéro coordonné et digs par :Thiety Jousse
cet Marcos Uzal
Direction artistique : Primo & Primo
eonographie : Magali Aubert prés Frangois Truffaut, au printemps atypique, qui inclut des formes en perpétuelle
Ont collaboré ce numéro : Hervé Aubron,
Philippe Fauvel, Fernando Ganzo, Vincent Malausa, dernier, c’est au tour de David Lynch de métamorphose, les Cahiers l’'ont accompagné
Thierry Méranges, Raphas! Nieuwjaer, Yal Sadat,
Jean-Marie Samacki, lodie Tamayo.
faire Pobjet d’un nouveau hors-série des dune maniére parfois discontinue. Des films
Cahiers du cinéma. Ce nest pas le fait du ha- comme Sailor & Lula ou, davantage encore,
REDACTION
Redacteur en chef: Marcos Uzal sard car, de tous les cinéastes contemporains, Twin Peaks: Fire Walk With Me, ont été, en
Redacteurs en chef adjoints: Fernando Ganzo
ct Charlotte Garson
Lynch est sans doute celui dont l’aura brille de leur temps, a tort ou 4 raison, mal regus et sur-
Correction; Alexis Gau Ja maniére la plus éclatante et dont influence, tout, mal compris, mais, malgré ces brouilles
Comité
de rédaction: Cae Allouche, Hervé Aubron,
Ofvia Cooper Hadjan, Pierre Eugne, Philippe bien au-dela du cinéma, est la plus manifeste. passagéres, Pceuvre a toujours été considérée
Fauve, Elsabeth Lequeret, Ace Leroy, Vincent
Malausa, Eva Markov, Thierry Méranger, Yal Saat,
La diffusion des 18 épisodes de Tivin Peaks: comme singuliére et importante. A partir de
‘el Schweitzer, Elodie Tamayo The Return, en 2017, a parachevé (provisoi- Lost Highway, les rédactions successives des
ADMINISTRATION / COMMUNICATION rement, espérons-le) un parcours débuté dans Cahiers se sont penchées sur le cinéma de
Responsable marketing: Fanny Parfus (93)
Assistante commerciale: Sophie Ewengue (75) la deuxiéme moitié des années 1970, avec Pap- Lynch avec une curiosité toujours renouvelée,
Communication fpartenaviat: parition inopinée d’un film déja inclassable, jusqu’au coup de tonnerre que fut la troisitme
communication @cahiersducinema.com
Compiabilite- [email protected] Eraserhead, court métrage de fin d’études de- saison de sa série phare, Tivin Peaks: The Re-
PUBLICITE venu long métrage culte, peaufiné avec amour turn, ceuvre-monde qui, entre autres choses, a
Mediaobs
pendant des années d’obstination et d’artisanat opéré un puissant dépassement de la tradition-
‘M4, rue Notre-Dame
des Vieoires ~ 75002 Paris
T 433 1 44 8897 70 mai: [email protected] furieux, dans des conditions parfois trés pré- nelle opposition cinéma/télé, provoquant par-
Directrice générale: Corinne Rougé (93 70)
Directeur de publicts: Romain Provast (89 27) caires. Entretemps, des films cruciaux comme fois Pincompréhension de certains cinéphiles,
VENTES KIOSQUE
Blue Velvet, Lost Highway ou Mulholland désorientés par
les 18h de ce récit ensorcelant,
Destination Media, TO1 56
82 12 06 Drive, sans oublier l'ensemble Twin Peaks en forme de résurrection. Bien entendu, au fil
reseau@destnationmedia ft
(Géservé aux dépositares et aux marchands de ont dessiné Pimage d’un cinéaste démiurge, des années, les Cahiers ont rencontré, aussi
journaux)
mystérieux et séduisant, dont Poeuvre fasci- réguligrement que possible, David Lynch, un
‘ABONNEMENTS: nante a été soumise
a de multiples et constants cinéaste dont on sait qu’il déteste expliquer
Cahiers du cinéma, sevice abonnements
S70001 — 59361 Avesnes sur Helpe cedex déchiffrements. Dans Phistoire du cinéma amé- ses films. Ce qui ne I’a pas empéché, au fil des
T0361 99 20.09,
abonnement@cahiersducinema,com ricain, on ne voit guére qu’Hitchcock ou, plus entretiens, de décrire sa méthode de travail
Suisse: Asendia Press Edigroup SA ~ Chemin encore, Kubrick qui pourraient en ce sens lui avec précision ou d’évoquer ’imaginaire dans
du Chateau Bloch, 10-1219 Le Lignon, Suisse.
T 441 22 86084 01 étre comparés. Iequel il vit et il crée.
Belgique: Asendia Press Edigroup SA Bastion
Toner, étage 20, place du Champ-de-Mars 5, Lunivers de David Lynch s'est, au fil du Dece parcours croisé entre Lynch et les Ca-
1060 Bruxelles,
temps, révélé encore plus vaste qu’on aurait hiers,ce hors-série est largement nourti mais,3
T 43270 233 304
pu le croire puisque cet artiste complet a aussi cette précieuse histoire commune, nous avons
EDITIONS
Contact: [email protected] touché 4 la photographie,
a la peinture, au des- ajouté de nouveaux entretiens (Mary Sweeney
DIRECTION
sin, a la musique, a la télévision, sans oublier ou Barry Gifford), de nouveaux regards (ceux
Directeur de la publication: Eric Lenoir son activité de pionnier d’internet, un espace des cinéastes Bertrand Bonello et Claire Denis,
Directice générale: Jue Lethiphu
qu'il a su trés tot investir de maniére ludique mais aussi d’artistes et musiciens contempo-
64, rue de Turbigo- 75008 Paris
Sidge social : 241, Bd Pereire~ 75017 Paris
et inventive. Venu des arts plastiques, Lynch rains), sans oublier les contributions de la
wr cahiorslucinera com West pourtant pas un artiste converti au ci- rédaction actuelle de la revue, ainsi qu’une
101 83.44 75 75
Ci-dessus, ene parentheses, les deux deriers néma. II serait plus juste de le décrire comme cartographie des films qui ont influencé cette
chufes de la ligne diecte de vole cortespondant
T0153.44 75 x4 un cinéaste total qui fait entrer dans ses films filmographie, ou, encore, un portfolio de ses
‘Mail: @cahiersducinema com précédé et créations diverses tout un cosmos peuplé de ceuvres de plasticien.
de Vntiale du prénom et du nom de famille
de votre correspondant, créatures étranges, de flux sonores et musicaux, Ces dernigres années, nous n’avons pas eu
Ree écliée par les Cahiers du cinéma, de procédures narratives expérimentales... Une la joie de découvrir au cinéma un nouveau
soci a responsabilité limitée, au capital
de 18 113,82 euros.
galaxie qui, au premier abord, parait relever de film de David Lynch. Ce temps de silence, dont
CS Paris B 572 193 738, Gérant: Eric Lenoir la pure fantasmagorie mais qui,
au total, habite on espére grandement qu’il ne sera pas défi-
Commission paritare n° 1027 K 82093,
ISBN . 978.2:37716.102-7 etéclaire,a sa maniére trés singuliére, le monde nitif, a pourtant continué a étre peuplé par
Depot lal & parution,
Photograure: Fotimprim Paris, dans lequel nous vivons et qui, en retour, nous ses films qui, pour la plupart, ont été magni-
Iimprime
en France (printed in France)
hante comme un réve ou un cauchemar plus fiquement restaurés, et qui continuent a sus-
‘par Aubin, Ligues.
Papier: Vivid 80e/m?. Origine papier: Anjala réaliste qu’on pourrait Pimaginer. citer un grand engouement a chacune de leur
en Finlande (2 324k entre Anjala et Ligue.
Taux fibres ecyolées: 0% de papier recycle. Depuis P’irruption d’ Eraserhead, tel un as- projections, dune génération de spectateurs
Certification: PEFC 100%
Phot: 0.0056ke/T
téroide chu d’un désastre obscur, cette revue a autre. Cette absence de David Lynch sur
a suivi passionnément la trajectoire d’un ci- les écrans équivaut, en réalité, 4 une présence
néaste quia souvent pris & contrepied ses com- persistante, obsédante dont ce hors-série est
mentateurs. Ce parcours accidenté et plutot aussi un témoignage fervent. 77
Photo de couverture © Mel Yates
SOMMAIRE
6 CARTOGRAPHIE 42 LYNCH
16 Lynch avant Lynch
par Thierry Jousse
AU TRAVAIL
44, Capter la couleur
par Freddie Francis
ICODLEANSH4U1MRPd
54 Une complicité ideale
26 Lost Highway Entretien avec Barry Gifford
40 REGARD
par Thierry Jousse
Médias monstres
62 ENTRETIEN
par Elodie Tamayo
66 LYNCH
& TWIN PEAKS
68 Expérimenter un monde
Twin Peaks, saisons1 et 2
par Jean-Marie Samocki
H 7 Lhistorien
d'0z
par Hervé Aubron
David Lynch: The Art Life de Jon Nguyen (2016) © Potemkine Films /agnés
b,
CIaeEDNAlHQUM:RS
100
La liberté dans la rigueur
Entretien avec Bertrand Bonello 101 Six Men Getting Sick, The Alphabet,
The Grandmother par Raphaél Nieuwjaer
92 Bricolage, numérologie et météo. 121 Une histoire vraie par Clélia Cohen
Le laboratoire en ligne de David Lynch
par Philippe Fauvel 123 Mulholland Drive par Thierry Jousse
D avid Lynch ne s'est jamais dit cinéphile, et pourtant, comme la plupart des cinéastes nés aprés-guerre,
sa mémoire est forcément peuplée de films qui l’ont marqué enfant ou adolescent, voire méme a l’'age
adulte. De cette mémoire vivante, Lynch n’a jamais fait explicitement, comme Quentin Tarantino ou
Brian De Palma, un réservoir de citations. Pourtant, au fil du temps, il s‘est parfois exprimé sur ses films favoris
et ona pu déceler ici et 1a des traces de ces ceuvres influentes dans ses propres films ou séries. Cette cartographie
cinéphilique en images nous donne I’occasion de montrer l'imaginaire cinématographique qui a nourrien
profondeur les films de David Lynch. Un imaginaire trés fort qui, en retour, nous fait voir certains des films du
passé comme des ceuvres déja lynchiennes. Borges a écrit : « Chaque écrivain crée ses propres précurseurs. Son
travail modifie notre conception du passé, comme il modifiera l'avenir. » A condition de remplacer écrivain par
cinéaste, on ne voit pas meilleure définition de la relation que Lynch a créé avec sa propre histoire du cinéma.T. J.
Victor,
Fleming
Tod
Browning
Eraserhead
/ Freaks
ICODLEANSH4U1MRPd
de Lynch, les soi-disant « monstres » sont souvent plus
humains que les personages dits « normaux ». Si Pauteur
de Eraserhead n’a jamais mentionné Freaks, parmi ses
films favoris, le cousinage est pourtant évident.
Twin Peaks
Scorpio Rising
PFroiducltmnks
utilisé la méme chanson, « Blue Velvet », a deux époques différentes.
— Anger fait figurer la version originale, interprétée par Bobby
Vinton, dans son court métrage, Scorpio Rising (1960). Ils partagent
également une conception du cinéma comme cérémonial chamanique
et, le cas échéant, un gofit pour les motards en cuir
— voir le
personnage de James dans la série Twin Peaks...
Lost Highway
/ Le Septieme Sceau
C4SIDAN1HErUMdR
Sil y a un cinéaste influent sur Punivers de David Lynch, c’est bien Ingmar Bergman. Le réalisateur
américain a d’ailleurs mentionné a plusieurs reprises le nom de son ainé suédois comme appartenant
a sa galaxie intime. Dans Lost Highway, Lynch cite explicitement Le Septi¢me Sceau (1957) en
transposant la figure de la Mort sur celle de Phomme mystére, doué du don d’ubiquité, que croise
Fred Madison au détour dune féte californienne. Quant Persona (1966), il est assurément la
matrice de la relation dédoublée entre les deux jeunes femmes de Mulholland Drive. On pourrait
encore ajouter L’Heure du loup (1968), vision cauchemardesque de artiste enfermé dans son univers
mental, quia infiltré le cinéma de Lynch de maniére diffuse mais durable.
10 CARTOGRAPHIE
Roman
Polanski
Eraserhead
/ Répulsion
ICODLEANSH4U1MRPd
Rosemary’s Baby (1968) et Le Locataire (1976). On retrouve
la puissance mentale et paranoiaque de la trilogie polanskienne
dans Inland Empire, par exemple. Mais les matiéres pourrissantes
qui gisent dans l'appartement de Carole (Catherine Deneuve),
dans Répulsion, entrent également en collision avec P'univers en
décomposition d’ Eraserhead.
Jacques
Tati
Lost Highway
/ Mon oncle
Dans le registre du burlesque distancié et graphique, Tati fait figure de référence pour David Lynch,
tout particuliérement Mon oncle, le plus célebre des films du cinéaste francais aux USA, Oscar du
meilleur film étranger en 1959. $'il n’a jamais directement cité Mon oncle, Lynch a néanmoins puisé
dans Poeuvre de Jacques Tati, ne serait-ce que par ses choix de design et d’architecture, dans Lost
Highway, par exemple.
11
Federico
Fellini
Mulholland Drive
©Gaument
Linvention tourbillonnante et la liberté créatrice de
Federico Fellini ont exercé une certaine fascination sur
David Lynch. Plutét que @'influence, il faudrait plutdt
C4SIDAN1HErUMdR
parler ici de contamination entre les deux ceuvres, comme
si Fellini avait encouragé, Lynch 4 trouver son propre
chemin dans le cinéma. De tous les films de Fellini, c’est en
tout cas 8 1/2 (1963) que Lynch a retenu en priorité. La
magic fellinienne de cet étourdissant autoportrait artistique
opére jusqu’au Silencio de Mulholland Drive.
Twin Peaks
Carnival of Souls
Pre
Film unique réalisé par Herk Harvey, Carnival of Souls (1962),
P©Hraoductins
ceuvre spectrale et quelque peu hallucinée, n’est pas une influence
revendiquée par David Lynch. Pourtant, l’ambiance étrangement
inquiétante de Carnival of Souls préfigure assurément Punivers du
créateur de Tivin Peaks. On dira donc que Carnival of Souls est un
film pré-lynchien.
12 CARTOGRAPHIE
Comme tout cinéaste américain qui se respecte, David Lynch a subi P’influence d’Alfred Hitchcock.
Le personnage de Kyle MacLachlan dans Blue Velvet s’appelle Jeffrey comme celui de James
Stewart dans Fenétre sur cour. Deux voyeurs qui finissent par entrer dans image qui les fascine.
Mais c’est bien stir Vertigo (1958) que Pon retrouve dans Mulholland Drive et surtout dans Lost
Highway, a travers le double personage, brune et blonde, de Patricia Arquette, avatar direct de
celui de Kim Novak dans Vertigo. Vertiges du double.
13
CI4SDAN1HErMUdR
Twin Peaks: The Return
/ 2001
14 CARTOGRAPHIE
Werner
Herzog
©20F
David Lynch a mentionné quelques fois La Ballade de
Bruno (1977) de Werner Herzog parmi les films qui Pont
vraiment impressionné. La Ballade de Bruno montre
notamment, dans sa seconde partie, un trio de laissés-
pour-compte — un ancien détenu accordéoniste, un vieux
ICODLEANSH4U1MRPd
musicien, une prostituée — égarés dans le Wisconsin. Un
voyage qui n’est pas sans rappeler celui d’Alvin Straight,
sillonnant en tracteur une Amérique rurale et révée dans
Une histoire vraie.
Blake
Edwards
Twin Peaks
/ Experiment in Terror
P©Ciocltumrbesa
presque trente avant la série culte créée, au début des années 1990,
par David Lynch et Mark Frost. Une maniére de rappeler qu’avant
etre le titre de la série, Twin Peaks est d’abord un quartier
situé sur les hauteurs de San Francisco. Pour autant, ’apparition
nocturne du nom de Twin Peaks dans le film de Blake Edwards
résonne comme une incroyable prémonition lynchienne.
15
Billy
Wilder
Saurez-vous
retrouver de quels
films sont issues ces
plans lynchiens ?
>
DECOUVREZ TOUS LES AVANTAGES D’ETRE ABONNE-E
Sur le tournage
d'Inland Empire (2006)
20 AU FIL DES ENTRETIENS
Cahiers du cinéma n° 482, ‘Vous n’avez donc fait appel a aucune sonothéque ni ades sons
électroniquement générés ?
juillet-aodt 1994 = C’est ¢a. Cest & partir de nos installations que nous
avons créé des sons et que nous les avons ensuite
s sur le Nagra d’Al. Nous les avons alors
équalisés et parfois ralentis. Nous n’avons fait que ce
qui nous était possible.
Comment a évolué la bande-son d'Eraserhead ?
w=» Eraserhead a été terminé en 1976 et commencé en Expliquez-moi un peu plus ce que vous entendez par « or-
1971. Alan Splet et moi avions travaillé sur un grand ganique ».
nombre de sons avant de commencer le tournage effec- = Eh bien, c’est exactement comme dans les films
ICODLEANSH4U1MRPd
tif. Pour moi, le son représentait la moitié du film. Si le numériques, on ne peut encore pas faire des images
cinéma est aussi formidable, ’est parce qu’ily
a leson et totalement organiques aujourd’hui...
Pimage,et le temps, et toutes ces possibilités fabuleuses
de créer une sorte d’émotion totalement neuve. Le son (a ressemble un peu a un dessin animé.
est donc particulitrement important. A cette époque, = Oui... les choses organiques sont les plus difficiles
tous ces merveilleux équipements électroniques d’alté- A réaliser. Je crois qu’il en va de méme pour le son :
ration des sons n’existaient pas,
et je voulais que le son on ne peut pas créer certains sons numériquement.
soit trés organique. De méme que je créais toutes sortes Is ont Pair « toc ». J'aime bien toutes ces techniques
de choses devant
la caméra, je voulais créer des effets so- nouvelles, mais j’aime aussi procéder comme nous
nores avec Alan. Nous avons donc mis au point des tas avons fait, Alan et moi : construire des appareils
de petits accessoires étranges avec lesquels nous avons qui générent des sons.
fait des expériences,
sans savoir
ce que nous allions obte-
nir. Beaucoup de ces sons s’avérérent inutilisables, mais Donnez-moi un exemple.
beaucoup d’autres me donnérent
des idées et générérent w Je vais vous en donner un trés spécifique. Il y a un
des tonalités d’ambiance qui ont été trés importantes son, lorsque la caméra passe au-dessus
du lit d’Henry,
pour le film. Le reste de la bande sonore a été réalisé au moment oi il semble étre dans un bain de lait
en post-production sur le méme principe — obtenir le avec la fille d’a c6té. Ce son a été créé en mettant un
meilleur son possible pour le film. Nous avons créé un petit microphone dans une bouteille d’eau gazeuse
grand nombre de pistes. Nous avons utilisé des bandes que nous avons ensuite enfoncée dans une baignoire
optiques que nous trouvions dans les poubelles de la pleine. Nous avions mis une sorte de tuyau dans le
Warner Bros. Nous étions stupéfaits et, je dois le dire, goulot de la bouteille, et nous pouvions murmurer
assez tristes de voir la quantité de choses qu’on jetait dans le tuyau ; et c’est Peau, le verre, espace 4 ’in-
la-bas. Al a nettoyé la matrice et mixé lintégralité du térieur de la bouteille qui ont créé ce son étrange.
matériel, et nous avons construit toutes les bandes so-
nores4 partir de ces chutes trouvées dans les poubelles. lly a aussi des sons de vent, et d'autres sons effrayants et
bas en arriére-plan.
= ... des bourdonnements...
Oui.
Lidée était d’entrer dans une salle, de voir = Nous avons enregistré beaucoup de ventilateurs
d’aération, a Pintérieur méme des conduits d’aéra-
la lumiére s'éteindre et d’entendre un son tion... puis nous avons ralenti les enregistrements tout
en remontant les basses pour créer ces « présences »,
vraiment énorme, et de pouvoir flotter dans un
comme nous les appelions. Ce sont des ambiances,
réve, de pouvoir sentir cette puissance. sans étre tout a fait des ambiances. Chaque scéne a
une présence quia été mise au point de cette facon...
pas trés subtile, comme vous le voyez.
21
La bande sonore d'Eraserhead ressemble vraiment a un mor- ‘Avez-vous appris quelque chose de neuf qui ait joué un rdle
ceau de musique. On pourrait presque en faire un disque. dans cette nouvelle version d'Eraserhead ? (Lentretien est
= Mais est un disque ! Pas Pintégralité de la bande- réalisé en 1994, a toccasion de Ia ressortie d'une version res-
son, mais de grands extraits. Pour moi, c’est comme taurée du film, ndir)
une symphonie. Quand un film parvient 4 Pabstrac- w= Je vais vous dire ce que j’ai appris, d’une certaine
tion, la bande sonore peut étre considérée comme facon. Il y a davantage d’équipement et on apprend
une ceuvre musicale. rapidement ce que ces techniques peuvent apporter,
aussi de nouvelles opportunités apparaissent-elles.
Quel est le pourcentage de sons que vous Mais en méme temps, on peut
avez créés avant le début du tournage ? créer tous les sons de Punivers.
» Je dirais ... un bon quart. dans une chambre de motel,
a condition d’avoir un Nagra
Jusqu’a quel point cela a-t-il influencé et un équipement trés raison-
le film? nable. On peut écrire des sym-
= Tout ce qui est fait d’avance et phonies dans cette chambre.
qui concerne la tonalité générale
aide grandement. Mais j’écoute Puisqu’ll n'y a plus eu a propre-
toujours de la musique en écri- ment parler dévolution technique
vant, et trés souvent j’écoute de la dans votre travail du son, pourqui
musique en tournant. L’ingénieur avez-vous décidé de refaire celui
eIECRDNAHUMSd
du son met de la musique dans Eraserhead ?
mes écouteurs ; j’entends le dia- w Jen avais envie, mais je n’en
logue, mais je peux aussi entendre avais jamais eu loccasion.
la musique. Cela m’aide a trouver Aussi, quand le film m’est
un rythme et a vérifier si les dia revenu au bout de dix ans de
logues fonctionnent harmonieu- distribution, j’en ai parlé a Al
sement avec la tonalité générale et nous nous sommes mis d’ac-
que je désire. Alan m’avait aussi cord sur le fait de refaire le son
fait connaitre Fats Waller que je en stéréo. Nous sommes partis
ne cessais d’écouter. Bien stir, nous de la bande optique 35 mm.
Pavons modifié aussi, mais la tona- Chaque son est exactement le
lité de cet orgue d’église baptiste de méme, mais en stéréo. Cepen-
1927 sur lequel jouait Fats Wallera dant, pour qu’il en soit ainsi, il
vraiment été déterminante. ne suffit pas d’appuyer sur un
bouton. Il faut isoler chaque
La premiere fois qu’Henry marche le élément et réassembler le tout
long de cette espéce d'entrepi une nouvelle fois. Je travail-
tend cette musique, trés faiblement, et a longue distance. Avec Jack Nance lais avec Alan deux jours sur sept. Lidée maitresse
Ceci et les présences, et certains des autres sons dont on ne sur le tournage consistait a étaler les sons et a obtenir plus d’étendue
peut trouver rorigine dans le film, imposent le sentiment dun d'Eraserhead. dynamique et de puissance sur les pistes. Beaucoup
monde plus vaste qui serait comme bombardé par quelque de ces sons ne valaient plus rien lorsqu’on les étalait,
chose venu de espace. mais d’autres, comme les atmosphéres et les présences
= C'est le son qui contribue pour beaucoup ala créa- pouvaient étre utilisés. Ma principale motivation
tion de l'environnement. C’est un monde industriel Cest qu’ainsi, les sons acquiérent beaucoup plus de
trés oppressant. puissance. J’ai toujours voulu augmenter le volume
sonore sur Eraserhead ... pas de facon assourdissante,
Prenons exemple d'un son qui vient de quelque chose dans mais afin de le ressentir mieux et d’entrer dans cet
le champ : le bourdonnement de la lampe. univers. Aujourd’hui, le volume sonore est trés élevé
= Nous avons enregistré des ampoules fluorescentes dans une bonne salle d’exclusivité ; je trouve ¢a trés
et d’autres ampoules classiques. Nous avons mis du bien. Mais Eraserhead a été projeté dans beaucoup
sucre sur les ampoules chauffées puis nous avons tout de salles qui ne profitaient pas de ces progrés. Aussi
ralenti. Lorsque vous voyez une image d’Henry dans ne montaient-ils pas suffisamment le volume sonore
sa chambre sans aucun son, il reste un nombre infini ou, s’ils le faisaient, les hauts-parleurs se mettaient 4
de possibilités pour le son que vous allez mettre. Je dis grésiller... Vidée était d’entrer dans une salle, de voir
toujours qu’il n’y
en a pas vraiment un qui soit parfait. la lumiére s’éteindre et d’entendre un son vraiment
Ily a peut-étre dix ou vingt sons sur un million qui énorme, et de pouvoir flotter dans un réve, de pouvoir
marcheront, mais on sait quand a marche, et on sait sentir cette puissance. A ’époque, nous ne pouvions
quand ga ne marche pas. II faut persévérer. tout simplement pas nous permettre la stéréo. C’était
22 AU FIL DES ENTRETIENS
ICODLEANSH4U1MRPd
du(©cCaiohnléemr,s
a Sur le tournage pouvait pas faire le film,
ilm’a recommandé Alan. Pen
d'Eraserhead. ai été trés peiné jusqu’a ce que je découvre la dexté-
rité et Penthousiasme d’Alan. Sur The Grandmother,
nous avons travaillé entre neuf A quinze heures par
jour, puis pendant cing ans sur Eraserhead, pas de
facon continue, mais souvent neuf dix heures par
jour. Ensuite nous avons fait Elephant Man et Dune,
est au centre, que le son est vraiment petit. Il faut et aprés cela j'ai travaillé avec d’autres techniciens
monter le volume sonore le plus possible, et malgré puisqu’Alan vit A Berkeley. Alan est un trés grand
ingénieur du son, d’une sensibilité trés rare, puisqu’il
est aveugle. Il est difficile de décrire notre facon de
travailler, mais il sait toujours oti je veux en venir,
et Cest si important d’avoir quelqu’un qui soit sur
Alan Splet est un trés grand ingénieur la méme longueur d’onde. C’est un trés bon ami &
moi. ¥Y
du son, d'une sensibilité trés rare, puisqu’il
Entretien réalisé par Bill Krohn,
est aveugle. traduit de raméricain par Serge Grinberg.
ELEPHANT MAN
eIECRDNAHUMSd
genre de problémes qu’on rencontre quand on tra- porte. Il est sorti en courant, s’est précipité vers moi
vaille avec une équipe syndicale, des horaires, des en hurlant : « tu es fou, je t’adore ! ». Et aprés, aa
acteurs célébres et qu’on dépense beaucoup d'argent. marché. Mel m’a totalement soutenu, il a vraiment
En un sens c’était plus facile, chacun était A pour protégé lespace dans lequel nous travaillions. Il avait
faire ce que vous vouliez qui soit fait mais la pression le pouvoir
de parer A toute intervention extérieure qui
était tellement forte ! Je n’aurais jamais soupgonné aurait pu stopper le film. Voila comment ga s’est fait
ga! Je ne sais pas d’oii venait cette pression, cette
pression énorme. Dans ce genre-la c’était trés difficile, Quest-ce que vous avez apporté au scénario, qui a lair tres
comparé 4 Eraserhead. Mais ca.a marché ! Je suis sir classique ?
que tous les réalisateurs ressentent cette pression ou = Le scénario de Chris et Eric était trés bon, mais tel-
« comment finir dans les temps ? » Et tous ces gens qui lement proche de la réalité que ga montait et puis en
sont [A autour de vous, ca aun effet terrible sur vous fait ca s’aplatissait. On a travaillé ensemble. On a pra-
et souvent il est difficile de penser dans ces condi- tiquement mis a la poubelle leur premier scénario, on
tions. Chaque chose a un mouvement et roule. On a a tout restructuré. On a écrit beaucoup de nouvelles
impression qu’on vous pousse, que la marée vous scénes, mais on en a gardé aussi plusieurs. Ona travaillé
entraine. En Angleterre chaque membre de Péquipe ensemble & partir Pune nouvelle approche, ce fut un
était tellement professionnel, chacun connaissait tel- véritable travail d’équipe, nous nous sommes mutuel-
lement bien son travail que cette poussée en avant lement influencés et il est difficile de dire ce qui vient de
était organisée, ’était comme un orchestre qui exé- chacun. Le début et la fin, par exemple, n’étaient pas
cutait en douceur. Je ne me suis jamais dit « si je dans le scénario original. J'ai beaucoup appris de ce
pouvais retourner en arriére ! » ... travail d’écriture que je n’avais jamais pratiqué.
Comment se fait-il que ce soit vous qui ayez réalisé le film, Vous ne vous sentiez pas capable de le faire seul alors que
Tidée de départ n’étant pas de vous ? vous aviez écrit histoire et les dialogues d’Eraserhead?
= D’abord, c’est basé sur une histoire vraie. Chris- = Dans un sens, oui. Chaque film est différent. Quel
topher de Vore et Eric Bergren ont écrit le scénario que soit son genre, dés que vous commencez un film,
original. Jonathan Sanger,
qui devint plus tard le pro-
ducteur du film, prit alors une option sur le sujet.
A cette époque-la, j’ai fait la connaissance de Stuart
Cornfeld qui devint plus tard le producteur exécutif
du film. Il travaillait avec Mel Brooks et Stuart ado-
rait Eraserhead. Un jour il m’a téléphoné, nous nous
sommes bien entendus et sommes devenus amis. Je Mel Brooks est sorti en courant, s'est précipité
lui ai demandé s'il ne voyait pas un scénario que je
pourrais tourner, il m’a parlé de 3 ou 4 scénarios et
vers moi en hurlant : « tu es fou, je t’adore! ».
mentionna Elephant Man. Quelque chose fit « tilt »
dans ma téte, me donna envie de lire le scénario.
Stuart me mit en contact avec Jonathan qui me le
24 AU FIL DES ENTRETIENS
ducC©aiohnléemr.s
Tourneur, mais vous save7, je viens de la peinture, je
ne suis pas cinéphile. Je vois des films mais en fait je
vois n’importe quoi, ca bouge, je regarde. Je n’étais
pas vraiment concerné par le cinéma jai fait ces pe-
tits films assez innocemment mais ¢a m’a impliqué,
une facon trés particuliére, et je pense que ca a été
une bonne chose.
eIECRDNAHUMSd
film comme Alien. La peur doit s’en aller et Cest quand Comment
sest passée la direction dacteurs
dans Elephant Man?
‘on commence & connaitre les choses que la peur s’en va. =» C%était d’abord trés énervant mais les gens étaient
Sion avait la connaissance totale de tout il n’y aurait plus trés professionnels, trés bons, et au bout d’un certain
de peur du tout. Sans doute. Dans Eraserhead le monde temps je m’y suis habitué. Il y a un certain travail 4
entier est étrange, on est en plein dedans et si on franchit faire. Ils sont professionnels, ils connaissent leur mé-
la porte c’est encore 1a, c’est partout. tier, on fait ceci, on fait cela. Ce n’était pas du tout la
méme chose que sur Eraserhead oii on avait plus de
‘Vous semblez plus intéressé par fame du monstre que par son temps. J'aimerais faire un film qui mélangerait les deux
corps... styles de travail. Avoir un peu plus de temps, peut-étre.
= Oui, pour moi John Merrick est une Ame magnifique.
Lame c'est ce qu'il y a au-dela de la surface, cest ce qui Faisiez-vous beaucoup de prises ?
apparait 4 travers John Merrick. L’me influence sa per- = Jamais plus de deux, dont une par sécurité.
sonnalité d’une facon tellement bonne qu’aussi étrange
que cela paraisse il était comme ¢a malgré tout ce qui lui Vous répétiez beaucoup avant ?
arrivait dans la vie, dans sa condition. = Oui, je crois que si on répéte une scéne et qu’on
sait ce qu’on veut, quand on tourne on n’a jamais
Votre problématique est tres différente de celle d'un film comme besoin de plus de 3 ou 4 prises, 6 grand maximum si
Le Portrait de Dorian Gray out extérieur du corps est le reflet de on veut telle ou telle petite chose. Et on peut toujours
Fintérieur. interrompre le tournage pour répéter plus. Toutes ces
= En un sens, ?Elephant Man aussi a quelque chose prises que font les gens, ¢a me semble fou !
Pintérieur de lui, qui pousse dans son corps. Il n’était
pas un étre humain parfaitement accompli mais il avait Pensez-vous refaire un jour un film dans les mémes conditions
quand méme des qualités trés spirituelles. Cétait comme que Eraserhead ?
si deux choses se passaient en lui, une dans son corps et = Non. On ne peut pas revenir en arriére.
Je ne pour-
Pautre qui gardait sa personnalité si innocente et bonne. rais plus faire un film étalé sur cing ans et sans argent.
La peinture m’a plus influencé que les films. aime Fran- Non, je ne pourrais plus. 3
cis Bacon, Edward Hopper, Rousseau.
Entretien réalisé par Serge Daney et Charles Tesson,
traduit par Dominique Villain.
Et animation ?
w Je ne connais rien au cinéma d’animation. J’ai fait
de Panimation en peinture. Il m’a fallu apprendre des
choses techniques et la fagon dont j’ai fait ¢a était loin
tre parfaite !
LOST HIGHWAY
ICODLEANSH4U1MRPd
on regarde par la fenétre). Cest aussi ma maison, la siques trouvées un peu partout, qu’on a passées non
premiére maison que j’ai cue, et Cest Pintérieur de seulement dans les casques, mais aussi parfois sur le
celle-li que j’ai imaginé pendant
que nous écrivions le plateau, trés fort, pour des scénes qui ne nécessitaient
scénario. Comme vous pouvez le voir, les fenétres sont pas le son synchrone.
presque des meurtriéres ; aussi, avons-nous installé des
fenétres trés étroites dans la maison oii nous avons Vous est-il arrivé de commencer avec un morceau de mu-
tourné ; nous avons pu en modifier Parchitecture inté- sique?
rieure pour qu’elle cadre avec Phistoire. Cette maison = Bien sir ! Les idées peuvent venir de n’importe
est venue aprés. La maison que vous apercevez par oii mais, dans mon cas, elles viennent souvent di-
la fenétre a donc été ma maison. Ma voisine, Peggy rectement de la musique — des scénes entiéres, des
Lecky,
estmorte, et un an et demi plus tard, j’ai acheté personnages, des tas de choses qui me sautent dessus.
cette maison-ci. Puis, mon voisin Chet est mort, et j’ai
pu acheter sa maison - celle que vous voyez dans le ‘Vous voyez les images dans votre téte.
film. A présent, je vais la transformer complétement = Oui, des tas ! C’est parfois un simple fragment,
en studio d’enregistrement et en atelier de peintre. Ca mais ¢a entraine énormément d’autres choses. Mais
va étre fantastique ! Dans le studio d’enregistrement, ces idées, quelle que soit la fagon dont vous les obte-
je pourrai mixer des films et enregistrer de la musique. nez, ne vous appartiennent pas vraiment. Elles sont
‘Mais je ne pense pas que je m’en servirai pour réaliser venues jusque dans votre esprit. Ce sont des dons,
un mixage final. une certaine fagon. Et si vous leur étes fidéle, tout
marche bien.
Vous avez beaucoup travaillé avec Angelo Badalamenti, ces
derniers temps. Vous avez en particulier coécrit plusieurs Si fai bien compris, vous avez tourné Lost Highway dans la
chansons de Twin Peaks: Fire Walk With Me. maison da cété, vous avez monté en bas, et a présent vous
=» C'est vrai. Sans Angelo, je serais complétement ex- transformez la maison de Lost Highway en studio denregis-
térieur a la musique. Je me suis toujours intéressé aux trement. Est-ce que vous essayez de revenir a votre fagon de
effets sonores, et aux effets sonores qui sont comme travailler a fépoque d'Eraserhead ?
la musique - des sons qui créent des ambiances— mais = Absolument. C'est la racine méme de ce qu’est le ci-
est Angelo qui m’a initié a la musique
en me permet- néma. Un film peut tellement souffrir des contraintes
tant de travailler. En fait, je n’ai qu’a parler 4 Angelo, de temps quand vous enregistrez une musique dans
et c'est tout en m’écoutant qu’il se concentre soudain un studio ot il y a un tarif horaire, un maximum
sur une chose, et dés que ga m’intéresse, il exploite de pressions, et ott Pon est forcé de réduire Pexpé-
cette veine. Il parvient, par actions et réactions, a pé- rimentation au minimum. Plus on a de temps pour
nétrer dans de nouveaux espaces qui sont trés beaux. expérimenter, moins on est dépendant de Phoraire,
Cest ainsi que, parfois, nous en arrivons coproduire mieux ce sera pour le film. On peut trouver tant de
des musiques dans le studio ; parfois aussi, écris les choses en faisant des expériences pendant une seule
paroles. C’est quelque chose qui tient de la magie. aprés-midi — on trouve une veine et soudain on est
Presque tout cela se passe dans [’éther. embarqué dans une direction toute nouvelle.
27
eIECRDNAHUMSd
mais on ne verra le résultat définitif qu’en toute fin. Me : la premiére partie du film - avec les cassettes et
Et alors, il est trop tard.
Je ne sais pas si les gens qui le couple. Barry a beaucoup aimé Pidée. C’est ce qui
travaillent sur l’effet peuvent prévoir si effet va étre nous a poussés A continuer sur cette voie et, une chose
bon avant de voir la version finale. en amenant une autre, au bout d’un mois et demi,
le scénario était écrit. Il y avait beaucoup de choses
Sil suffisait de pousser un bouton pour voir, est-ce que vous dans le script que les producteurs de Ciby 2000 n’ont
vous sentiriez plus a laise ? pas comprises, mais je crois que d’autres personnes
w Oui. Je crois que pendant de nombreuses années Lont lu et Pont aimé et, en fin de compte, ils ont pris
le son a été le parent pauvre, et aujourd'hui il a am- le risque et m’ont donné le feu vert.
plement dépassé image quant a ses capacités de ma-
nipulation. Mais quand Pimage finira par rattraper Dans le dossier de presse frangais, le synopsis dit qu’ll s‘agit
le son, je crois qu’on pourra tout se permettre. Sauf d'un assassin avec une double personnalité.
que... n’importe qui peut acheter des tubes de pein- Je ne peux pas faire de commentaire sans avoir
ture, mais vous connaissez beaucoup de gens qui font lu en entier.
des chefs-d’ceuvre en peinture ?
Je n'ai méme pas pensé a cette interprétation, quia une cer-
Lacouleur dominante de Blue Velvet était le bleu ; la dominante taine plausil avec une
de Sailor& Lula était
le rouge. Est-ce
le jaune qui domine dans double personnalité dans Twin Peaks. Vouliez-vous vraiment
Lost Highway? réduire le scénario a quelque chose d’aussi linéaire ?
= Peter Deming, le directeur
de la photo, et moi avons = Personnellement, je préférerais ne rien réduire du
arrété notre choix sur un filtre brun chocolat, ce qui tout. Pour ce qui est du script, Barry et moi n’avons
fait que la couleur dominante tendrait 4 une sorte jamais rien réduit. On a pensé que ¢a arrivait bien
de rouge jaune brundtre qui pénétre tout quand on et, quand nous n’étions pas contents, ca devenait
filme par ce filtre. horriblement évident. Ce n’est qu’au moment oii tout
est terminé qu’on réalise ce que c’est vraiment. Ou
Je crois savoir que vous avez beaucoup travaillé en laboratoire quand c’est presque terminé et qu’on a soudain une
pour obtenir ce que vous vouliez. idée qui apporte beaucoup de nouveaux détails qui
=» Nous avons sans doute passé plus de temps sur le rendent le tout vraiment correct.
timing de ce film que pour aucun autre. C'est avec
les scdnes d’extérieurs que nous avons eu le plus de Et quelle a été cette idée pour Lost Highway?
mal a obtenir ’ambiance désirée. = La caméra vidéo qui arrive au niveau de la téte de
Phomme mystérieux - c’est un moment critique qui
Comment en étes-vous venu a faire Lost Highway ? explique beaucoup de choses. Le scénario n’arréte
= D’une certaine fagon, Lost Highway a commencé pas de vous parler. Il contient beaucoup de choses
avec un roman de Barry Gifford qui s’appelait Night qui, méme sielles ne sont pas exprimées, vous aident
People. Night People ne raconte pas histoire de ce 4 comprendre. Et pendant le tournage du film, tout
film, mais un des personages y utilise Pexpression se passe tellement au feeling qu’on n’a pas beau-
« lost highway ». Ces seuls mots créaient une impres- coup de discussions intellectuelles. Je travaille avec
28 AU FIL DES ENTRETIENS
Saviez-vous dés le début que Sheryl Lee était une grande Le personnage de Loggia fait quelque chose de tres inhabituel
actrice ? quand, sur la route, il arréte le type qui le suit en voiture @
w= C'est ce qu’il y a de vraiment étrange. Je me sou- moins d'un métre. Cela m’a rappelé la scéne oii Leland Palmer
viens avoir rencontré Sheryl 4 Seattle. Elle devait jouer devient comme fou avec Laura parce quelle ne sest pas lavé
les mains.
= Suivre une voiture a une si courte distance est
quelque chose de grave. Dans la vie, ai vraiment hor-
Un mystére est ce qui se rapproche le plus
reur de cela. Et je déteste cette nouvelle race @’imbé-
du réve. Le simple mot « mystére » est excitant. ciles qui grille les feux rouges. Celui qui fait cela met
en danger sa propre vie et celle d’une famille entiére
Les énigmes, les mystéres sont merveilleux qu'il risque d’envoyer dans le fossé. C’est tellement
béte ! Au prochain carrefour, il y aura un autre feu
jusqu’a ce qu’on les résolve. Je crois donc qu'il tricolore qui passera au rouge avant qu’ils arrivent.
Ily ade plus en plus de ce que les Anglais appellent
faut respecter les mystéres.
la « rage de la route ».
29
Lorsque
je vous avais interviewé durant la pré-production de On pourrait donner une explication rationnelle a deux de ces
Dune, vous maviez dit que, ayant débuté comme peintre, vous plis: Robert Blakea une complice et les deux filles sont sceurs ;
deviez vous habituera unesituation ou il vous fallait parler aux cest dailleurs ce que Getty découvre sur une photo...
gens pour réaliser quelque chose — et pour Dune, ca impliquait = Mais 3 la fin, quand la police arrive, nous verrons
de parler @ beaucoup de gens. la méme photo avec une fille seulement.
= Les gens parlent, dans les films, mais on peut faire
tellement de choses au cinéma qui n’ont rien a voir Jenavais pas remarqué. Cela reste possible. Mais il est impos-
avec les mots. C’est ce qui, 4 mes yeux, en fait toute sible que Bill Pullman ait pu se transformer
en Balthazar Getty.
la beauté. = Si vous allez dans un asile d’aliénés, Punivers
mental d’une personne peut devenir trés intéressant
Ilvous
a done fallu trouver des moyens de communiquer ver- —méme celui des gens prétendument sains d’esprit.
balement sans gacher la partie non verbale du cinéma. Ilse passe des tas de choses et parfois on donne des
= Le non-verbal est ce qui prime au cinéma. Mais il noms a ces choses. Deborah Wolliger, l’attachée de
est vrai qu’il faut répondre aux questions que les gens presse de la production, avait trouvé dans un livre
vous posent et je pense parfois que j’ai eu beaucoup le terme de « fugue psychogénique », que je trouve
de chance de pouvoir travailler avec des gens avec trés beau ; c’est musical et ca désigne un état oii une
qui parler est facile. Si je travaillais pour un gros stu- personne adopte une identité et une vie totalement
dio oi il y a un comité A qui je devrais expliquer les différentes, tout un monde nouveau. Cette personne
moindres détails, et s’il fallait que tous les membres a toujours les mémes empreintes digitales et le méme
soient d’accord, ce serait un désastre. visage, bien siir, mais intéricurement, pour cette per-
rCIDLNAHEeUMRS
sonne, tout est nouveau.
mais le secret est resté entre nous pendant des mois. débarrasser. C’est comme une image trés brillante
Quand nous nous sommes décidés a le confier & qui persiste aprés avoir disparu, et dont on tombe
quelqu’un, nous avons dit 4 Benjamin Horn, Leland amoureux. II faut que ces idées soient si excitantes
Palmer, Laura Palmer et Bob. Nous nous sommes qu’on aura envie de passer un long moment avecelles.
assis dans mon bureau (oi il n’y avait pas de meuble), Une bonne idée est un don. C’est le titre de mon film
sur le tapis, nous avons fermé les portes, nous nous préféré de W.C. Fields : It’s a Gift (C’est un don).
sommes rapprochés et nous avons dit ce que ’était.
Ce fut vraiment étrange ! Car dés ce moment, c’est Dans ce film, c'est la vidéo.
devenu réel — avant, ¢a valsait. Et quand Maddy = Oui, d’abord la vidéo de Pextérieur de la maison,
s'est faite assassiner, nous avons retourné la méme puis la vidéo qui entre a Pintérieur de la maison.
scéne avec Leland Palmer et Benjamin Horn, pour Ce pourrait étre la manifestation évidente de ce
que l’équipe ne puisse jamais avoir de certitude. J’ai qui va mal, la pensée rendue manifeste. Quand j’ai
passé autant de temps avec Benjamin Horn pour trouvé cette idée, elle m’a fait peur. Et les mots « lost
cette scéne qu’avec Leland — peut-étre méme plus. highway », que j’ai trouvés dans le livre de Barry,
sont aussi le titre d’une chanson de Hank Williams.
Et la décision de mettre fin ala série...
= Cest ABC qui I’a prise. Ils nous ont dit : « Vous Cest peut-étre lui qui envoie ces vidéos... Il le fait peut-étre
devez mettre fin au mystére concernant Laura Pal- pour faire sortir
sa femme de son apathie. Il est évident quelle
mer, », et nous leur avons répondu : « Si vous faites aun probleme...
¢, c'est la fin de la série ». Ce n’était pas correct. w= (la cassette du magnétophone s’arréte)
Parfait ! (rires) ¥
ICODLEANSH4U1MRPd
Les idées qui viennent dans les réves cessent souvent détre
Entretien réalisé @ Los Angeles par Bill Krohn,
compréhensibles quand on se réveille, ou le lendemain. Mais
et traduit par Serge Grinberg.
vous avez di apprendre a retenir ces idées qui viennent sou-
vent par éclairs.
= Certaines, oui. D’autres sont oubliées deux
jours plus tard. Mais il en est, dont on ne peut se
wv Sur le tournage de
Twin Peaks: Fire Walk
With Me (1991) .
2c0ity
31
rCIDLNAHEeUMRS
faitune véritable fixation. Ellen’arrétait pas d’en parler il faut épouser tout cela ... C'est un processus qui en-
et elle a cherché a acheter les droits de Phistoire. Mais gage l’imagination des gens et finalement, le spectateur
les droits étaient bloqués. Finalement, en 1998, elle a apporte sa propre expérience. Et c’est Richard qui aide
acquis les droits et a écrit un scénario avec son ami John A se mettre en prise.
Roach, qu’elle connait depuis ’age de six ans. Dés qu'il
a été terminé, ils me Pont donné A lire. Je ne pensais pas Dune certaine fagon, 'émotion vient du fait quill sagit d'un vieil
que ce serait pour moi. Mais une fois lu, j’ai tout de homme et que nous avons impression quill fait quelque chose
suite voulu le tourner. pourla premiére fois,comme
un enfant, quil découvrele monde.
Cest une contradiction puisque d’habitude les vieux sont censés
Quest-ce qui vous a décidé ? tout connaftre ; lui est
un innocent.
=» Lémotion. Quand on lit une histoire, on se met & = Je crois que Al dit 4 un moment qu’il a voyagé toute
Pimaginer. Cest comme avoir une idée, sauf que les sa vie. Mais voyager est une chose, et voyager dans
idées sont organisées... Je me suis imaginé Phistoire, je un but précis en est une autre. Une fois qu’il a fait la
Pai ressentie ; et ’ai été motivé par les émotions que j'ai paix avec lui-méme, qu'il a décidé ce voyage, c’est une
cues, et par Pidée de traduire ces émotions. libération, ila libéré quelque chose en lui qui lui permet
de prendre son envol.
Mais au départ, vous dites que histoire ne semblait pas vous
6tre destinée. Jai impression que, durant son périple, Alvin dit a tous ceux
w Je ne sais pas... ’ai été un peu béte. Je me retenais, quil rencontre ce quiil aurait da dire a son frére. Il ne fait pas
je ne pensais pas... En fait, de toute ma vie, je n’ai hu une répétition de ce quil va lui dire, il parle a son frére a travers
que quatre scénarios qui m’aient plu ; et celui-ci est le tous les autres personnages.
quatriéme.
J’ai été tellement surpris de tant aimer cette =» Peut-tre... il dit ce qwil a appris. Il est triste qu’en
histoire... Amérique personne n’écoute les vieux malgré Pexpé-
rience qu’ils ont de la vie. Parfois, on devrait s’asseoir
Vous ne pensez pas que la plupart
de vos films traitent du motif avec son grand-pére ou son pére ou son frére... Parfois
central d'Une histoire vraie, a savoir la famille ? méme il n’est pas nécessaire de parler.
= Non ! Mes films traitent de la nature humaine, qui
est un sujet tellement vaste, mais la plupart du temps Le film porte aussi sur le Midwest, sur un état desprit du Mid-
il s’agit d’étres humains qui vivent dans les ténzbres et west que les Francais connaissent mal. Est-ce quelque chose
la confusion. Ils s’attirent des ennuis, et parfois ils s’en de familier pour vous ?
sortent. La famille fait partie de la vie, mais mes films = Personnellement, je viens du « northwest ». Ily a des
traitent de situations trés diverses. On ne peut pas dire resemblances et des différences entre ces deux par-
quiils se focalisent sur la famille. ties du pays. J'ai traversé Plowa, mais je n’y ai jamais
vraiment vécu. Etant donné que Mary Sweeney est de
Mais ce film est plus proche d’Elephant Man que de n’importe Madison, Wisconsin, je suis allé dans le Wisconsin avant
quel autre de vos films. le tournage d’ Une histoire vraie. Ce qui m’a frappé, au
= Oui. Cela vient de Pémotion que l’on ressent a décou- ‘Wisconsin,
ctaussi dans P’lowa,c’est que les gens y sont
vrir un étre humain et a s’en rapprocher. On comprend plus vieux. Ils ont Phabitude de s’entraider parce que
32 AU FIL DES ENTRETIENS
cette région est peu peuplée, que les gens vivent dans des un cut et on voit quelqu’un ; le public croit qu’on va
fermes, et qu’ils doivent affronter la nature tout seuls. Si couper, mais on reste sur la personne et si Pon regarde
Pon a besoin de voyager, on trouvera toujours des gens une deuxiéme fois on découvre quelque chose et esprit
pour vous donner un coup de main ; ’est un peu ca qui se met & travailler Parfois, faire une pause peut aider
permet 3 Alvin d’entreprendre un si long voyage. On Pesprit a partir ailleurs, mais il faut toujours qu’il y ait
voit bien que les gens plaisantent et qu’ils sont tous trés action, réaction et sentiment... Et est souvent Phistoire
gentils, si on les compare aux gens des villes. Mais ils elle-méme qui dicte le rythme du film.
sont réellement comme ga. Quand on arrive la-bas, on
a des tas de présupposés qui disparaissent immédiate- Dans plusieurs de vos films, Lost Highway, Twin Peaks et ceux
ment. On voit le pays en étranger, et on remarque tous du début de votre carriére, le style est déterminant, histoire
les petits détails @’un ceil neuf. Dans le film, on ressent semble étre racontée par une « machine-cerveau » et le style
des choses différentes, nous allons de P’été a Pautomne, change assez souvent... la tonalité générale varie dela parodie
du plat pays aux collines, et la peur d’Alvin grandit & arharmonie, arhorreur ou ala peur. Alors que dans Une histoire
mesure, il y a des changements subtils mais toujours trés vraie, il semble n'y avoir qu‘une idée du début ala fin, une unité
beaux ; et nous finissons 4 ’automne et est vraiment de style, de ton, ce qui était déja le cas avec Elephant Man...
le destin qui s’incarne dans ces variations. Comment sest effectué ce changement par rapport a vos deux
films précédents ? Dans The Straight Story, vous en revenez a
On dit toujours quiil est impossible d’écrire une histoire comme un esprit unique et droit (straight).
« Roméo aime Juliette et leurs parents sont d’accord », quon =» Cest histoire ! Quand Phistoire dicte tout, il faut
‘ne peut obtenir une bonne histoire que silya des conflits. Dans essayer de lui rester fidéle. Dans Lost Highway, c’était
quelque chose d’autre. On pénétre donc dans un monde
ICODLEANSH4U1MRPd
Une histoire vraie, il n'y en a en apparence pas, mais en fait on
sent quily aun conflit... et on essaie de le vivre aussi profondément que pos-
=» Cest vrai... Méme si ce conflit grandit, il reste de sible, de vivre Phorreur et le mystére et les doutes et la
nature trés modeste, mais pourtant, quand on a hai désorientation ... Mais avec Une histoire vraie,comme
quelqu’un
si longtemps
et qu’on souhaite sa mort, qu’on. vous le dites, on est en face de quelque chose de droit
a cessé de se parler, le ressentiment est comme un poi- et de continu, il n’y a nulle part oi se cacher. Il faut
son au plus profond des étres, des deux cétés. Crest s’immerger autant que possible dans cette histoire.
un conflit intérieur d’une grande importance mais qui
parait minuscule, vu de Pextérieur, Vous dites quiln’y a « nulle part oll se cacher », est-ce une facon
de dire que vous avez vécu ce film comme un défi?
Cestaussile conflit d'un homme seul face afunivers, et chaque w Non ! Tout film est un défi. Le matin, avant de tra-
partie du paysage qu’il traverse est une nouvelle découverte. vailler, on a impression d’étre face & une structure en
= Tout le monde ressent cela — quand on va se coucher, verre trés délicate... ga pourrait se casser, ¢a pourrait
par exemple—on est seul ! Et pourtantil y a beaucoup de aller trés mal. Cest une horreur de devoir transformer
choses autour de nous. De méme, je pense que lorsque cette structure de verre en acier a la fin de la journée. Si
nous prenons la décision de faire quelque chose, on Cest le cas, vous avez réussi. II n’empéche que, le matin,
la prend seul... Alvin partira en dépit de tout, ce qui ce n’est que du verre et on ne sait pas si ¢a tiendra,
si ga
contribue a renforcer sa solitude. Quand on voyage va fonctionner. C’est done un travail au jour le jour :
trés lentement, on voit beaucoup de détails, le monde @tre fidéle a son histoire et tenter de la traduire correc-
semble différent. Quand nous avons fait les repérages, la tement. Comme Alvin, en fait : un jour il va aussi loin
voiture roulait a cent kilométres/heure, parfois il fallait qu'il peut
et ensuite, il s'arréte et attend le jour suivant.
ralentir, mais la voiture ne pouvait pas rouler si lente-
ment. Il fallaits’arréter. Quand le tournage
a commencé, Apropos de son style formel, Une histoire vraie est une sorte
de
nous roulions au rythme d’Alvin, et nous avons réussi film anti-numérique : sans effets spéciaux, ni au niveau de la
vraiment voir les choses : nous nous sommes apercus mise en scéne, nia celui de la photo ou du son. Cest un peu le
que nous avions presque tout raté en roulant vite. contraire d'un film de rere numérique, on est davantage dans
la texture, la lumiére, la nature..
‘Vous pensez que cst une métaphore du cinéma ? Aujourd’hui, = histoire est simple et se réduit souvent4 un homme
le cinéma américain est si rapide... vous faites exactement le dans un paysage immense; c’est moins facile a réaliser
contraire, que a en a Lair, parce qu’on ne peut pas s’appuyer
= De fagon générale, le film est plutét lent, mais sur grand-chose. Aussi, dés qu’on travaille sur quelque
il contient des choses plus rapides : la musique, par chose, cette chose devient
trés importante. Chaque détail
exemple... elle est parfois rapide, parfois lente, il y a devient important, chaque son aussi. II n’y a pas vingt
une musique symphonique qui est d’une trés grande sons différents, mais deux ou trois. Donc, la maniére
lenteur. La vie a des rythmes sans cesse différents. II dontils apparaissent
et disparaissent devient essentielle.
est ridicule et arbitraire de croire qu’il faut aller vite, Ils bougent avec le film, ils se mélangent comme une
jouer sur la violence, tout le temps, il faut du contraste musique. C’est ce que je vous disais 4 propos de la
pour produire quelque chose de grand. Parfois on fait musique : 4 quel rythme faut-il la faire intervenir pour
33
produire une émotion ? Et cest ce que j’ai aimé dans On sent dans Une histoire vraie influence de deux artistes :
ce film : la sensation des séquences et le mélange, et Edward Hopper et Norman Rockwell. Et les deux se mélent @
réaliser cela d’une maniére minimale. votre vision
(je pense aux premiers plans de Dorothy qui
se fait
bronzer sur la pelouse) ; comme chez Hopper, ily a dans votre
Jaime beaucoup 'immobilité de certains plans ; il n'y a pas film quelque chose de complétement surréaliste et de vrai ala
beaucoup de mouvements de caméra. fois. Chez Hopper, les images sont surréalistes parce quil est
= Faire bouger la caméra de facon arbitraire, est une difficile d'imaginer
le monde aussi parfaitement cadré, éclairé.
plaisanterie ... une fois de plus, c'est intellectuel.
Au début, Mais en revanche, on sent dans ses tableaux la matiére de la
dans les scénes avec Dorothy (Jane Calloway Heitz), peinture, qui rend ces images authentiques. Une histoire vraie
quand la caméra descend vers la maison @’Alvin,
on entre procure la méme impression.
dans [histoire. Une fois de plus, c'est Phistoire qui dicte = Tout d’abord, j'adore Hopper autant que vous, sa
le pas ; est simple, sans cela on sortirait de Phistoire... peinture engage l’imagination du spectateur, on n’y
peut rien, c’est un acte magique...
Dans Une histoire vraie, vous avez De nombreux peintres ont peint
saisi des faits objectifs que vous des chambres avec des gens 4 'in-
avez transformés en images sub- térieur ; mais ¢a n’a rien a voir,
jectives:comme les pompiers qui chez Hopper on est attiré dans la
Sentrainent ... on pourrait penser chambre et on se met a imaginer. Il
un flashback de lincendie de la yatellement plus dans un tableau,
il
maison de Rose. yun film, dix films, quand il peint
= Ce qui est bien avec Pima- des paysages, on est dans la méme
N“S°ER2I
gination, c’est que les gens zone ... Cest pareil avec Rockwell,
sont comme des détectives, son Americana rejoint Hopper.
ils accordent beaucoup d’at- Lorsqu’on prépare un film, on ne
CIDNEATHeUMLRS
tention 4 des détails qui, pour pense pas 4 ces choses-13 mais, une
ceux, deviennent des pitces 4 fois de plus, & Phistoire. Je sais que
conviction : leur esprit tra- Jack Fisk - mon plus vieil ami, qui
vaille... C’est pourquoi il est si est aussi décorateur du film - adore
dangereux de donner du tout Hopper, et dans Pun des films qu’il
cuit au public qui prend alors adécorés, Heartbeat, 1979, de John
Phabitude de rester passif. Les Byrum) avec Sissy (Spacek) et Nick
films se ressemblent tous, ce Nolte, ily a des hétels & la Hopper
qui différe C'est cette interac- «Je comprends ce que vous voulez
tion entre le film et le public dire, mais je ne crois méme pas que
qui peut étre si merveilleuse ; son nom ait été évoqué. Pour moi,
ce qui se passe a Pintérieur de Hopper a une tonalité un peu plus
chaque spectateur peut étre 4 sombre.
chaque fois un peu différent...
a Sur la route d'Une La grande différence entre vous et Clint Eastwood (Sura route
La plupart des cinéastes ont peur de ne pas remplir image histoire vraie (1998). de Madison, par exemple), c'est que chez vous il n'y a pas de
sur fécran, alors que vous semblez trés serein avec ce film... nostalgie. Peut-étre est-ce grace a la musique ?
=» Tout cinéaste éprouve des doutes un jour ou autre ; w=» Avec Angelo Badalamenti, nous travaillons toujours
on peut prendre conseil ici ou Ia, mais finalementtoutse dea méme facon. Nous n’avons tien de tangible ni un
passe
a 'intérieur d’un processus dont
on ne connait pas nilautre, mais ily ale film, Phistoire, et nous travaillons
Tissue 4 Pavance. Et Cest grace & cela que le film a des en parlant— je parle de tonalités, d’émotions, et Angelo
chances de ressembler A quelque chose, car s'il fallait joue. Et j’ajoute d’autres mots au fur et & mesure, en
en passer par plusieurs personnes, ce serait impossible. Jui indiquant ce qui ne va pas dans ce qu’il me joue, et
Ce n'est pas un exercice intellectuel, parce qu’on est soudain, c'est la. C’est un processus de découverte pour
au plus profond du film, c’est une intuition... il faut nous deux. C’est toujours une surprise quand ¢a arrive.
prendre des décisions, petites ou grandes, et finalement Ensuite,
ce qui devient critique, est de savoir
oti mettre
¢a prend forme. Je ne cherche jamais 4 trop préparer cette musique, comment lui donner la bonne intensité...
un plan : il y a les personages, et le monde dans
lequel ils vivent, et il faut ressentir les deux. Ca peut Le « theme
de Rose » par exemple contient ala fois des éléments
étre trop grand ou trop petit, il faut que le rapport soit dejoie et de tristesse. Comme le film lui-méme.
juste. Si on en montre trop, ¢a pourrait induire une = Etje crois que si ces thémes sont si beaux, c’est parce
idée qui ruinerait l’ensemble. Mais si ’on montre un. que la musique influence la tonalité du film, P'accom-
détail 4 un instant précis, on donne le sentiment que pagne ou joue contre elle. Angelo a ce pouvoir de tou-
tout est en place. cher
le coeur des gens. On pourrait aller trop loin dans 6 6
34 AU FIL DES ENTRETIENS
cette direction, mais non. II fusionne la joie et la tristesse, Je crois que c’est pour cela que votre rencontre avec Angelo
et ici, j'ai vraiment adoré ce quill a fait ; sa musique Badalamenti a été aussi importante, parce qu’l parvenait @
éléve les choses ... mélanger des facteurs aussi déterminants.
= Je crois que les rapports qu’entretient un cinéaste
Mais sans aucune ironie, alors que souvent, Angelo Badala- avec chaque élément cinématographique est essentiel.
menti met un trés léger accent d‘ironie dans ses composi- Angelo m’a permis d’aller plus loin ; est tellement
tions... amusant de travailler avec lui. Il est ouvert A toutes
w= Ce n’est peut-étre pas dé a lui. Par exemple, il y a les expériences. Quant aux effets sonores que vous
toujours une combinaison qui résulte de la musique qualifiez de « réalistes » ou ces effets qui deviennent
que vous mettez & un moment précis du film, et qui pratiquement de la musique, et la musique elle-méme,
crée soudain une troisiéme chose qui vous échappe tout ce qui les lie est essentiel, tenu. Et Angelo comprend
un peu ... Ici tout est droit, rien ne doit tordre cette parfaitement l'importance des espaces qu’il faut com-
« histoire simple » (straight story), il faut faire atten- bler entre effets sonores et musique.
tion, ou tout casse.
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je crois. Cette musique commence comme une « mu- représenter, en séquences, par organisation du film et
sique trouvée » et quand la chanson arrive 4 la fin, elle par le son. Et le résultat est une chose qu’il est difficile
se dissout mais reste, comme une présence musicale, et de définir, c’est son langage qui vous parle, mais pas
donne une sensation trés abstraite et subtile. Je pense forcément de maniére intellectuelle. Cest un pouvoir
que dans certaines salles, on ne l’entendra méme pas, extraordinaire.
mais elle garde vivant Pesprit du passé entre ces deux
anciens combattants. C’est la rémanence de cette mu- Cela faisait longtemps, depuis Dune, que vous n‘aviez pas tra-
sique qui maintient le passé chez ces deux hommes, vaillé avec Freddie Francis. I fait partie d'une génération qui
avec les anecdotes qu’ils ont gardées en eux depuis si est presque celle d’Alvin. Vous favez choisi pour cette raison?
longtemps. =» Oui. Je voulais retravailler avec lui. Freddie est Pun
des plus grands chefs opérateurs du monde. II n’est ni
Lutilisation que vous faites du son permet parfois d’éloigner compliqué, ni tordu, il va directement aux choses. II
fattention. Dans certains plans larges, le son semble enregistré est trés raffiné, mais trés pur. II passait du temps avec
de trés loin. On entend a peine les mots, comme dans certains Richard tous les jours (ils ont en effet & peu pris le
documentaires de lécole américaine ... méme Age). C’était bien d’avoir des vieux de la vieille
w= Ce n’est pas que ce qui se dit n’a pas d’importance, des deux cdtés de la caméra. La plus grande partie du
mais le fait que ¢a paraisse plus réel importe davantage. film est en extérieurs ; et ce sont les vraies couleurs. Tout
La vie continue, mais on ne se trouve pas totalement est assez simple. Ce qu’on a est ce qu’on voit. On peut
dedans, c’est comme une transition . juste varier un peu les éclairages.
Vous faites la méme chose dans la derniére scéne, et cela On a impression que, dans l'industrie ameéricaine, vous étes
donne au spectateur
le sentiment quon est enfin arrivé dans plutata part,
que vous étes le seul faire ce genre dexpeérience,
la réalité, que la rencontre a enfin eu lieu. Cest sans doute le = Tout le monde est a part, vous savez. C'est la
moment le plus « mis en scéne » du film. Est-ce conscient méme chose a Paris. Il arrive que les gens de cinéma
chez vous ? se retrouvent dans les mémes restaurants, mais 4 Los
= Non, je ne savais pas, intellectuellement, pourquoi Angeles, j'aime rester chez moi et je ne connais pas
je voulais cela, mais j’entendais et je voyais ... grand-monde a Pintérieur de Pindustrie.
Je nentendais pas cela dans un sens intellectuel mais plu- La plupart de vos films - et surtout Lost Highway- mettent en
‘tOt comme une somme d'approche globale et sensuelle dela jeudes images heurtées, avec des chevauchements,
des coupes
personne et du monde, brutales, des interruptions, quifinissent par créer
un sentiment
=» Cest exactement cela. Je ne sais pas exactement ce de malaise.
Aussi, je trouve assez ironique que vous ayiez choisi
qu’est Pintuition, mais j'ai entendu dire que était la de faire Une histoire vraie apres vos deux derniers films, qui
combinaison de la sensation et du raisonnement, qui montrent ce qui est en train de se passer actuellement tout
vous donne accés a autre chose. Il y a l’instinct, ’émo- autour de nous. Le sentiment déconcertant que nous avions
tion et la raison, et tout cela donne intuition, mais c’est éprouve a la sortie de Twin Peaks: Fire Walk with Me et Lost
abstrait ; on ne peut le vérifier, mais ¢a peut vous guider. Highway, nous 'éprouvons maintenant presque chaque jour en
35
‘surfant sur internet. La maniére dont nous pouvons plonger gens pour dire a Ford que ses films leur rappelaient
dans ce tourbillon d'images contradictoires me fait penser ala ceci ou cela, mais depuis ... ils sont bien devenus ses
‘structure organique de ces films. Et aujourd’hui, justement, vous ceuvres personnelles,
redevenez « straight ». Vous
ne trouvez pas cela assezironique?
= Ironique ? Non. Vironie et le cynisme sont vraiment ‘Aux Etats-Unis, a Hollywood, il y a des metteurs en scene qui
dans lair du temps. C’est sans doute parce qu’ils sont de- se réclament d'une certaine tradition. lls citent parfois les ré-
venus tellement forts, que les gens craignent aujourd'hui alisateurs dont ils ont fait leurs modéles. Au pire, ils copient le
de ressentir des choses trop simples, trop pures. Ils se travail de leurs
ainés. Vous ne semblez pas concerné par ce type
ferment. Depuis Blue Velvet, chaque fois qu’on les place approche. Au fond, vous nétes pas un cinéphile.
devant... disons, l'amour, ou la tendresse, les gens se re- = Non. Je ne suis pas un cinéphile. D’ailleurs, j'ai
gardent en se demandant ce qu’ils sont censés éprouver, toujours Pimpression de devoir m’en excuser. Il y a
S'ils peuvent se laisser aller honnétement a P’émotion. beaucoup de metteurs en scéne que je respecte, mais
Ty a done un chemin qui s’est perdu. Il serait donc Pimportant n’est pas la. Je crois vraiment a ce qu’il y a
souhaitable de renverser la vapeur, sur ce point. Vironie dans l’air méme lorsqu’on poursuit sa route en solitaire.
et le cynisme... le cynisme surtout ... sont des défenses. On litun scénario qu’on adore, et ce qui se produit fi,
en
Car lorsqu’on abuse les gens pendant assez longtemps, fait, c'est qu’on le sent, sans se poser de questions, juste
ils ne croient plus & rien. parce qu’on pergoit quelque chose qui est dans Pair et
qui va marcher ici et maintenant. Lorsque j'ai lu Wild
Comment faites-vous lorsque vous travaillez pour la télévision, at Heart, le livre de Barry Gifford (dont Lost Highway
qui est le lieu méme du cynisme? est ’'adaptation), je l’ai senti tout de suite, évidemment.
eIECRDNAHUMSd
= Pai faite pilote d'une série, que les responsables dela APépoque, le monde allait passer A un niveau supérieur
chaine ont détesté. Ils ont donc refusé le projet et ¢a s’est dans la folie... c’était dans l’air, justement. Et cette his-
arrété la. Je n’ai pas Pintention d’insister. Le cynisme toire d’amour dans un monde de dingues ’annongait
est ou était, pendant un moment, trés en vogue. Or, avec un tout petit peu d’avance. Méme chose pour Une
la télévision, on tente toujours de fournir aux gens ce histoire vraie : ne me demandez pas pourquoi, mais cela
qu’on croit qu’ils désirent. Et lorsque quelque chose de correspond 3 quelque chose dans air
différent survient, les gens rigolent
car ils pensent alors
que est ce qu’ils sont supposés faire. Ga marche de Mais ou sommes-nous exactement, ici ? Dans votre bureau ?
la méme fagon avec les films cyniques od les gens sont = Nous sommes dans atelier oft je peins. J'ai com-
censés rire de quelqu’un qui n’est pas comme eux, ou mencé a peindre en dehors de chez moi, a un moment,
de quoi que ce soit de différent. Mais au fond @eux- pendant Lost Highway, je crois, car je travaille avec de
mémes, lorsqu’ils se retrouvent entre quatre murs au lacolle et parfois des produits toxiques ... Il m’arrive de
cceur de la nuit, ils s’en veulent beaucoup. Il est done mettre le feu 4 mes tableaux,
et on ne peut pas faire
ca a
grand temps de faire machine arriére
et de revenir& des Pintérieur. Cet endroit a été créé lorsqu’ils ont construit
choses différentes. Songez aux films des années 1940 les habitations et comme Pexigeait le r8glement muni-
«Ils étaient tellement ouverts ! Les gens en rient, au- cipal, ce mur a été élevé. Pai donc pu aménager mon
jourd’hui, ce qui n’était pas le cas 4 Pépoque. Ce qui atelier de peinture dans cet espace. Mais ¢a me convient
était au départ une défense a fini par nous faire plus de trés bien, moitié dedans, moitié a Pair libre. Et en Ca-
mal que de bien. lifornie, on peut sortir quand on veut.
Pensez-vous avoir été vous-méme cynique, jusqua un certain Comment avez-vous congu votre maison ? Pour répondre a
point? quelles fonctions ?
= Tout le monde I’a été, jusqu’a un certain point. = En fait, ’ai trois maisons. La premiére pour
y vivre,et
Lessence du boulot, c’est d’étre fidéle 4 son histoire. les deux autres pour y travailler. Paime bien avoir
ce que
Quand certaines séquences d’un film vont un peu plus j'appelle mon organisation : un endroit pour peindre,
dans un certain sens, le public peut se mettre 3 rire en qui doit répondre 4 certains impératifs, pour que je sois
les voyant, alors qu’il ne rirait pas s'il le visionnait en tranquille et libre de peindre, un studio pour bidouiller
vidéo, tout seul. des sons, un bureau pour écrire. Jai aussi un atelier de
menuiserie. Ga prend un certain temps pour organiser
‘Vous parliez
des années 1940... ly aun autre film oulles person- tout ¢a et pouvoir commencer a produire. Pour moi,
ages traversent les Etats-Unis, un film essentiel, une veritable une maison doit étre un endroit ot on peut bosser. Je
référence
pour les Américains : Les Raisins
dela colére. Etle style vais vous faire visiter mon auditorium. Je vais d’abord
d'Une histoire vraie a quelque chose de fordien. voirsi John Neff, mon collaborateur, est disponible. ¥¢
= J'adore ce film, mais je n’y ai pas pensé en faisant Une
Entretien réalisé le vendredi 8 octobre 1999a Los Angeles
histoire vraie. Je crois quesi on aime certains réalisateurs
par Nicolas Saada et Serge Toubiana.
et certains films, c’est parce que ces réalisateurs étaient
Traduit par Sylvie Durastanti,
fidéles a leurs histoires. Et quis étaient de prodigieux
Serge Grinberg et Jean Pécheux.
conteurs. A Pépoque, il s’est probablement trouvé des
36
/FPo©aiteglmk.ns
répondt Non, non, non. C’est toi qui dois le faire, Cela rejoint le sujet de The Fabelmans : une idée entétante, et
David. — Bon, d'accord, d’accord ... » Fin acceptant comment elle se change inéluctablement en film.
le job, je me suis rendu compte que Steven Spielberg w= Cest un récit sur le cinéma, oui, et sur la maniére
était un type super. Je veux dire par IA : un étre humain dont Steven en est tombé amoureux. Et ca va méme au-
réellement bon. J'ai finalement adoré travailler avec lui, dela : pour moi, The Fabelmans porte sur cette question
pour lui. Je n’ai tourné qu’un seul jour, mais était trés qu’on se pose quand on voit, par exemple, ces gens qui
amusant. Pour me préparer, j'ai regardé des interviews savent jouer parfaitement du piano a Page de 3 ans.
de John Ford. D’une fagon trés bizarre, je lui ressemblais On se demande : comment se fait-il que cet enfant de
assez quand j'aiessayé le chapeau et le bandeau sur ceil. maternelle sache jouer les sonates de Beethoven, alors
Alors je me suis dit : « OK, je peux le faire ». Les piéces que Billy, le gosse du voisin, n’est méme pas arrivé &
du costume me sont parvenues
en avance afin de pouvoir suivre Pécole jusqu’au lycée ? On en vient a penser
my habituer, me sentir a P'aise dedans. De toute fagon, que les étres humains ont plusieurs vies. C’est comme
Cétait A peu prés mon genre de vétements : j’aime les le film Un jour sans fin : 8 force de vivre plusieurs fois,
pantalons taille haute a l’anglaise, ce genre de choses. certains ont développé un talent et arrivent dans leur
nouvelle vie avec des compétences optimisées. Spielberg,
‘Que pensez-vous du conseil donné par Ford dans la scéne : ne nait dans cette famille, et boum ! il a le cinéma dans le
jamais mettre horizon au milieu du champ, sans quoi image sang. C'est la preuve qu'il vient d’une existence anté-
est « ennuyeuse
a crever »? ricure qui continue dans le présent. On dit que la vie est
= Cest intéressant. Ford a fait beaucoup de westerns un continuum. On ramasse toujours ce qu’on a laissé :
denvergure, oii les paysages comptent tant. Ce doit étre on s‘endort le dimanche soir, puis on se réveille, Cest
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une découverte faite au fil de sa carriére et qui ne valait lundi. Et on continue ...
que pour lui jusque-1a. Cest le conseil de quelqu’un qui
devait beaucoup regarder dans Pceilleton de la caméra The Fabelmans confronte aussi deuxidées dela mise en scene:
et composer Iui-méme le plan. Il y a des cinéastes-pho- comme la captation d'un chaos, ou comme forganisation d'un
tographes : ils cadrent, s’orientent vers la gauche, vers monde dont on garde le contrdle, pour
se rassurer.
la droite, pergoivent la meilleure décision sans trop la = A moins d’étre un documentariste qui filme le chaos
comprendre, puis prennent Ia photo. Ce qu’a dit Ford comme il se produit, un cinéaste dirige plutét les images
vient d'une émotion, plus que Pune théorie. qu'il a attrapées comme des poissons. Elles sont i, &
moitié advenues, enregistrées dans son cerveau, et elles
l aurait semblé contradictoire de vous choisir, vous, pour incarner peuvent revenir sans cesse puisqu’elles sont comme une
ladéfense d'une théorie, galerie dans son esprit, une galerie d'images, de sons et
= Je n’ai jamais fait d’école de cinéma, je pense qu’on de sentiments, il peut les consulter aussi souvent qu’il
apprend par la pratique. Chaque individu a son propre veut. Le scénario est [i pour vous rappeler ce qui se
style, il faut juste trouver sa voix, rester fidéle 4 Pidée. trouve dans cette galerie - c’est la seule raison pour
Crest Ia seule régle : rester fidéle a Pidée. Mais chacun laquelle je m’en sers, d’ailleurs.
voit midi a sa porte : les mordus de cinéma cherchent
inspiration dans les films du passé, comme Martin Votre ancien producteur Neal Edelstein pense que labsence
Scorsese quien stocke des dizaines de milliers dans sa vi- hésitation est le point commun entre vous
et Ford.
déothéque. Moi, je ne veux pas me confronter a trop de = Absolument, je sais ce que je veux. Et je vais le cher-
modéles, je tiens 4 découvrir les choses par moi-méme cher. Chaque élément doit sembler juste avant
de quitter
et ne rien apprendre intellectuellement.
Je sors de chez le plateau. Je ne sais pas comment font Ford et les autres,
moi, j'ai une idée, je fais un film. Et j’ai confiance dans mais j’éprouve de admiration pour quiconque a le
lesens commun pour me montrer comment avancer en courage de faire un long métrage. On partage tous une
m’impliquant dans chaque aspect. Les idées sont tout expérience commune. Je ne sais pas grand-chose des
pour moi. D’aprés les yogis, toutes les composantes du différences entre les réalisateurs. Enfin, je suis arrivé a
monde proviennent de la conscience. Et la conscience un stade ob j’ai vu beaucoup de films, mais je sais juste
peut prendre la forme de n’importe quoi : un hiver que j’aime Billy Wilder, Frank Capra, Stanley Kubrick,
a L.A, un étre humain, un écureuil . Cet océan de Alfred Hitchcock et plein d’autres.
conscience pure, est ce que la physique quantique
appelle un champ unifié. Toutes les idées jaillissent de Selon Edelstein, on ne pourrait pas faire Une histoire vraie au-
ce champ par trillions, et on les attrape comme des jourd’hui car cest justement une simple histoire, sans concept.
poissons. Alors, de temps en temps, j’en attrape une, ‘= Oh, on peut faire ce qu’on veut. Je ne sais pas si Pair
et si j’en tombe amoureux, c’est pour deux raisons : du temps est si important. On continue de faire des
la beauté de Pidée en elle-méme et la maniére dont le films sur la Seconde Guerre mondiale alors qu’elle est
cinéma pourrait Pexprimer. La combinaison des deux finie depuis longtemps, ou méme surJeanne d’Arc. On
vous fait tomber amoureux, et vous avez alors assez peut faire ce qu’on veut si on trouve une équipe et des
énergie pour transmettre l’idée & tous vos collabora- lieux de tournage. Si on peut le penser, on peut le faire.
teurs, pour finalement emmener le poisson sur P’écran. Et si ona assez d’argent.
38 AU FIL DES ENTRETIENS
Mais précisément, aujourd’hui on utilise fargent différemment. Afin de sonner vraiment bien a la télé, vous devez com-
= Ceest vrai. Les longs métrages sont en mauvaise pos- presser le son. C’est un compromis, sans lequel ga ne
ture, les séries ont pris leur place. Les gens ne vont plus sonne pas bien. La télé, ce n’est pas mal, ca permet ce
autanten salles qu’avant, le coronavirus a mis un coup principe de continuum dont je parlais, on peut entrer
@arrét. Avant, on fabriquait un long métrage pour le plus en profondeur dans Phistoire, déverser ses idées
grand écran, avec de belles et grandes enceintes. On comme dans un fleuve, ¢a peut continuer encore et
batissait le film comme s’il était lui-méme un théatre. encore, cest si excitant. Mais dire au revoir aux salles
On pouvait s’asseoir
et vivre réellement cette expérience de cinéma est la partie la plus dure. Vart et essai, est
dentrer dans un tout nouveau monde. Maintenant, fini. Les propriétaires de salles doivent montrer des films
tout ca appartient aux foutus livres Phistoire ! C’est de super-héros pour survivre, mais ils ne deviennent
affligeant. Et plein de choses sont vues sur les téléphones. pas multimillionnaires. Ils continuent pour l'amour du
Je dis toujours : les gens pensent qu’ils ont vu un film, cinéma. II reste des héros qui se battent pour lui.
mais s’ils Pont regardé sur un téléphone, ils n’ont rien
vu. Crest triste. Mais ils disent: « Ons’en tape,on’a vu, Le portrait d’Hollywood que vous faisiez dans Mulholland Drive
est ton probléme situ penses le contraire. » Qu’est-ce reste-t-il pertinent ?
que vous voulez faire ? wm Je ne savais méme pas que c’était un film sur Hol-
lywood ! Je’ai compris aprés. Des idées surgissent dans
Vous pensez que la défense des salles est essentielle
ala survie votre conscience, vous les voyez, les entendez, et quand
des auteurs
a Hollywood ? elles coagulent, vous voyez. un theme émerger. Vous
= Big time. Big time! Et encore, dans les multiplexes, le couchez sur le papier, et ca se change en scénario.
les gens sont sur leurs téléphones ou discutent dans une Ce n’est pas une fin, mais un moyen d’organiser les
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salle a moitié vide, le son est moyen, les niveaux ne sont idées. Et alors vous traduisez ¢a, et vous vous dites : oh,
pas vérifiés. Ga reste mieux que la télé, mais 4 peine. Je C'est une histoire qui parle d’Hollywood. Mais
ce n’est
crois que la plus belle expérience que j’ai eue en salle, pas un commentaire sur Hollywood en soi. C’est une
Cétait de voir Sailor & Lula sur grand écran 4 Cannes. histoire qui y est située. J'ai compris tardivement que
Les projecteurs ressemblaienta des engins de science-fic- Mulholland Drive devait commencer ...sur Mulholland
tion soviétique. Ils étaient si massifs, si space age. Leson Drive ! Les gens disent : « C’est sur la condition des
et Pimage n’étaient pas joints, c’était une copie 35 mm femmes 4 Hollywood », mais non ! Ce n’est pas sur les
pleinement magnétique. Thierry Frémaux m’a dit que actrices, mais sur une femme et son expérience, sur un
Pécran était plus grand a cette époque, ils Pauraient homme et son expérience.
rétréci depuis. Jai répondu : « Thierry, c'est une blague
?
Un écran plus petit ? A Cannes, le plus grand festival Pourquoi a nostalgie s‘empare-t-elle des filmeurs de L.A. ?
du monde ? — Oui, il faut pouvoir le faire disparaitre = Parce que c’est une ville-réve, la cité des réves. De
pour
les conférences sur scéne. » Sinctrement, vous allez si grandes choses sont arrivées ici. Cette ville a attiré
compromettre le cinéma pour une conférence ? C’est des gens de toute la planéte pour vivre la vie comme
horrible ! Bref, a cette époque, l’écran était géant. Le un songe. Ils sont venus pour différentes raisons, mais
son était analogique, pas numérique, et il a rempli cette surtout pour
le cinéma. Alors tous les effets collatéraux
salle de maniére incroyable. C était si puissant, pas pour de ce média se sont concentrés dans la ville. Et elle est
faire mal, mais pour vous emplir, vous faire éprouver le devenue autre chose :elle s'est mise elle-méme a inspirer
son au plus profond de vous-méme. Cette expérience des idées qui sortent de partout, qui bourgeonnent et
incroyable ne se reproduira plus jamais. poussent comme des plantes. Ces films récents expri-
ment Pidée du temps qui passe, de toutes ces choses
Twin Peaks a été pensé pour la télé, et Mulholland Drive a failli du vieil Hollywood qui tient encore a peine debout.
@tre un pilote de série. Comme la ville est reconstruite chaque année, toutes
w= La projection de Mulholland Drivea Cannes avait été ces vieilles choses sont transformées, perdues, démolies.
sacrément réussie. Tivin Peaks, c’était pour le cable, et Alors il y a une langueur, une nostalgie pour Page d’or
était super, mais ¢a aurait été mieux sur grand écran ! du cinéma. Bon, des tas de mauvaises choses devaient
arriver & cette époque. Mais ’est le réve qu’on regrette.
Peut-étre qu’il pourrait revenir.
La télé, ce n'est pas mal, ca permet Ce Principe {gcie sestrévellée de son réve,
en somme?
de continuum dont je parlais,on peut entrer 7 Onpoust dire qu’elles'estrévellée avec une gueule
le bois.
Une des plus belles choses dans vos courts, c'est quils re-
nouent avec le noir et blanc.
= C'est dréle que vous m’en parliez, j'avais ren-
dez-vous il y a deux jours, avec Fred Elmes, le chef
et je peux encore la voir... Et ces gens en smoking,
est le sommet de P’élégance. C’est ce que devrait étre
une projection ; une soirée avec plein de monde en
smoking, C’est une tradition si précieuse.
Cest parmi ce que vous avez fait de plus horrifique, dans une
ere oll Fépouvante fonctionne bien.
eIECRDNAHUMSd
opérateur d’ Eraserhead, qu’on a tourné avec de la pel- » Lhorreur, franchement, je pourrais en parler des
licule noir et blanc Double-X. Ily a la + X, la Double-X heures ... En général, je dis bien « en général », le ci-
et la Tri-X. Fred m’a dit qu’on ne faisait plus que de néma, la musique et les livres refl8tent P’époque dans
la Double-X, ma préférée. Elle est tout simplement laquelle on vit. En regardant autour de vous, vous
exquise. Le noir et blanc est si sublime. (Il marque une voyez que les films d’horreur sont super populaires.
pause soudaine et longue, sa voix se met
a trembler). Et la violence aussi. On vit dans un monde flippant,
On peutremonter
le temps plus facilement avec le noir brutal. Des tas de choses terribles se produisent. Je
et blanc, on peut... visiter un autre monde. Un jour, pense réellement qu’on se rapproche du point oi les
onavait envoyé une magnifique copie d’EraserheadA mauvaises choses vont s’arréter, et de bonnes vont
Deauville. Le film a été projeté tard le soir, lors d'une commencer. Enfin... Je ne peux pas vous le prouver,
séance avec tenue correcte exigée, les gens sont venus mais c’est mon sentiment. Et d’aprés ce que j’entends,
s’asseoir
en smoking dans ce cinéma flambant neuf
qui nous vivons une année décisive : 2023 est la fin d’une
était
4 la pointe du raffinement technique. Un Frangais transition en cours depuis longtemps, et il semble
dont j'ai oublié le nom m’a raconté : « Sur Pécran qu’on atteigne vite un moment trés heureux pour le
est apparu ton film, Eraserhead. Mais ce n’était pas monde. Pespére que c'est vrai. 3
du noir et blanc. C’était du noir et argenté... C’était
Entretien réalisé par Yal Sadat é Los Angeles,
tellement beau. Les couleurs de la foule répondaient
fe 6 mars 2023.
4 celles de V'écran. » Je me suis représenté cette soirée,
40 REGARD
Médias
monstres
ICODLEANSH4U1MRPd
tants contrechamps du public médusé, aux bouches
creusées de cris et yeux troublés de larmes. C’est que
la scine a moins pour fonction de tenir A distance le
monstre que de générer un espace lui-méme mons-
trueux, propice aux chocs et aux révélations. Le mon-
tré devient montrant. Ainsi du géant de Tivin Peaks
(Carel Struycken),
dont la taille, en butte aux bords de
la pigce comme A ceux du cadre, accuse Pétroitesse du
Des géants et des nains, des foetus difformes et des visible. Sa présence invite 4 remodeler le champ, tant
chairs acnéiques, des organes en trop ou en moins, des par des interventions scéniques (ses apparitions s’ac-
entités épileptiques, des corps d’ombres, des femmes compagnent de poursuites lumineuses) qu’optiques
mi-anges mi-sirénes, un homme-éléphant, un batra- (outre cet effet d’éclairage diégétique, le découpage
Il faut dire que cien ailé, un singe A bouche d’homme, ou encore ce mise sur des contre-plongées radicales et des amorces
bras-démon-arbre surmonté d’une téte en forme de déroutantes). De son cdté, depuis sa lodge expression-
nombre de
chewing-gum ! Le cinéma de David Lynch est une niste, « ‘The Man from Another Place » (Michael J. An-
créatures de Lynch usine A monstres, oft pulse la mémoire des freaks so- derson), prolonge Part du magnétiseur Caligari. Le
se présentent pour ciétaux de Tod Browning, des chiméres oniriques de visiteur se trouve immergé dans un milieu suggestif oi
Jean Cocteau ou des parades felliniennes. les paramétres perceptifs sont manipulés (le temps s’y
ce quelles sont : Mais qu’ont-ils de singulier, les monstres de Lynch ? étire, les voix s’y rembobinent, le liquide s’y solidifie).
des images, des Ils ont qu’ils sont des médias. Le nain de Tivin Peaks Il faut dire que nombre de créatures de Lynch se
est indissociable de sa lodge hypnotique, le géant de présentent pour ce qu’elles sont : des images, des ar-
artefacts. Les ‘Twin Peaks: The Return de ses appareils opératiques tefacts. Les doppelgingers et autres tulpas peuplent
doppelgiingers (gramophone, salle de projection), le Mystery Man de sa filmographie en jouissant de leur statut de copie.
Lost Highway de ses téléphones ; la dame chantante Linquiétant prestidigitateur de Mulholland Drive
et autres tulpas
Eraserhead de son thédtre-radiateur ; Elephant Man connait bien ces créatures spectrales, qui s’écrie « No
peuplent sa des fantasmagories de la Belle Epoque... En somme, hay banda ! Il n'y a pas d’orchestre. » — seulement
filmographie en ces entités sont des intercesseurs du spectaculaire, des des simulacres. Idem de Pangoissant mime de Lost
supports d’accueil et de transmission de signes. Dans Highway. Cet étre appareillé emprunte au téléphone
jouissant de leur son cinéma, la tératologie (ou science des monstres) re- son mode ubiquitaire : a la fois la et ailleurs,
a la source
statut de copie. noue avec son étymologie : le tépac grec et le monstrum de Pémission du signal et au point de son arrivée,
latin désignant un prodige adressé par les diewx, in- onde acoustique
et électrique. Le prodige donc, cest le
carnant Pacte d’avertir, éclairer, inspirer. médiatique,
avec sa faculté de transcender les mesures
communes de la perception, par distorsion et amplifi-
TERATOMEDIALOGIE cation. Depuis le numérique, Lynch accroit @ailleurs
Les monstres chez Lynch ont pour fonction de gé- son bestiaire biomécanique de chiméres mi-indicielles,
nérer Pespace ott le prodige apparait, Cest-A-dire de mi-artificielles. Ainsi du singe du court métrage de
créer une scéne. Cela passe bien sir par leur propre 2017 What Did Jack Do ?, avec sa bouche humaine
41
THEATRE DE LA CRUAUTE
Au fond, 4 quoi servent les médias, si ce n’est & in-
4 Twin Peaks:
The Return (2017).
poreuse au mouvement du monde. D’oii cette hybrida-
tion de Phumain a Panimal, au végétal, aux machines.
D’oui encore cette traque d’un milieu énergétique -
électrique, acoustique, atomique — partagé par l’en-
semble de la création et que les ceuvres tentent de
/Cs©haonwtilme
rendre visible. Depuis la fissure nucléaire (« trou » fi-
gural central dans filmographie de Lynch), ls’agit de
passer du corps anatomique a son pendant atomique,
CIaeEDNAlHQUM:RS
venter d'autres fagons de faire corps ? IIs’agit, comme Cest-a-dire son devenir vibratoire, infini, explosif. II
Je réclame Antonin Artaud avec le théatre de la cruauté west pas anodin que la science des monstres se soit
de « refaire son anatomie. Lhomme est malade parce développée de fagon conjointe 4 Pembryologie. Ce
qu'il est mal construit. II faut se décider 4 le mettre motif, depuis le bébé d’Eraserhead jusqu’aux ceufs
a nu pour lui gratter cet animalcule qui le démange de tous types qui éclosent dans ses films, nous renvoie
mortellement. [...] Lorsque vous lui aurez fait un corps Ala matrice des images : la puissance de ’incréé, les
sans organes, alors vous Vaurez délivré de tous ses figures en gestation, le « quasi-modo », soit Pensemble
automatismes et rendu a sa veritable liberté. » Soit, des formes & venir.
non pas nier le corps, mais au contraire ’éprouver
comme un champ de forces, intensif, mutant. Lynch
explore la matérialité monstre du médium. Pour incar-
ner John Merrick, il souhaitait créer une sorte d’épi-
derme mouvant. Ses excroissances osseuses et cutanées
devaient évoquer des nuées faites chair, ou encore de
lentes explosions. Lorganisme de ce rejeton issu de
la civilisation industrielle devait lui-méme « usiner ».
Autrement dit, dans sa monstruosité, le corps
constitue moins le cerne d’un sujet qu’une interface
42
44 LYNCH AU TRAVAIL
CAPTER
LA COULEUR
par
Freddie Francis
Apres avoir été l'un des plus importants directeurs de la photographie anglais des années
1960 (notamment pour Joseph Losey, Jack Clayton, Karel Reisz), Freddie Francis sest pendant
longtemps uniquement consacré a la réalisation. II dut son retour a son premier métier a David
Lynch, qui fit appel lui pour Elephant Man. Ils travailleront ensuite ensemble sur Dune et
ICODLEANSH4U1MRPd
Une histoire vraie. Cet entretien a eu lieu a occasion de la présentation de ce dernier film au
Festival de Cannes, en mai 1999.
PILE OU FACE mes yeux, plus que les considérations sur le noir
Lorsque David Lynch est arrivé en Angleterre pour et blanc ou la couleur, c'est de réfléchir, a partir des
préparer Elephant Man, j’avais arrété le métier de discussions avec le réalisateur, en termes @’humeur,
directeur de la photographie depuis dix ans pour me d’ambiance. David et moi n’avons pas eu besoin de
consacrer uniquement a la réalisation. II avait vu un nous concerter beaucoup avant de faire Une histoire
grand nombre de films sur lesquels j’avais travaillé. Le vraie. Avec Scorsese, avant de tourner Les Nerfs a
fait que j'avais cessé cette activité ne semblait pas le vif, ’ai di parler, en tout, cing minutes. Cela a suffi
troubler le moins du monde. Lors de notre rencontre, pour s’entendre sur le style d’image que nous recher-
avec David et Jonathan Sanger, le producteur, nous chions. C’est ainsi que je concois le travail entre le
nous sommes merveilleusement entendus. Je crois réalisateur et le directeur
de la photographie. Elephant
que c’est aussi cela qui les a décidés. Nous sommes Man était le premier grand film de David en studio,
ailleurs, aujourd’hui encore, trés proches. Tout le et il me faisait entigrement confiance pour l'image
monde disait 4 David : « Tu ne peux pas engager car il avait tant 4 superviser par ailleurs. Sur Dune,
Freddie, ila arrété depuis trop longtemps. » Et David nous avons plus parlé, méme si je n’ai jamais eu de
répondait : « C'est comme faire du vélo, il n'y a pas Tongues discussions car je n’aime pas ¢a et je n’en vois,
de raison qu’il ait oublié. » David Lynch et Jonathan pas l’intérét. Si un metteur en scéne et un directeur
Sanger tenaient absolumentA ce que je fasse le film. Un photo ne parviennent pas a voir assez vite, ensemble,
autre directeur de la photo était pressenti. Finalement, A quoi ressemblera image d’un film, d’interminables
David a pris une pigce de monnaie dans sa poche, et, concertations n’y changeront rien. Voila comment je
avec Jonathan, ils se sont dit : « Face, nous engageons procéde : je lis le scénario, puis je m’entretiens avec le
Freddie, pile nous prendrons l'autre type. » La pitce réalisateur. Si, au bout de quelques minutes, je ne suis
est retombée cété pile, et David a ajouté : « Nous pas dans sa téte, c’est que cela ne marchera pas. Avant
prendrons Freddie quand méme. » Une histoire vraie, David n’a pas eu 4 m’expliquer
quelles étaient les raisons pour lesquelles il voulait
VOIR VITE, ENSEMBLE que je fasse la photo de ce film. Il a simplement précisé
Elephant Man était tourné en noir et blanc, comme qu'il aimerait que ce soit moi.
Les Innocents de Jack Clayton (1961), dont j'avais
fait la photo. Jai revu ce film récemment et je Pai FAIRE AU PLUS SIMPLE
trouvé superbe. C’est une de mes plus belles réussites, Pétais A Londres, et il m’a appelé de Los Angeles. Je
en termes de photographie, méme si je n’ai pas eu lui ai dit que je ne voulais plus passer entre seize 4
une seule récompense pour ce film ! Ce qui importe dix-huit heures par jour sur un film. Ce n’est plus de
4s
mon ge. Il m’a demandé : « Combien d’heures dé- Ce quiimporte n’existe plus. Autant la remplacer par des intertitres.
sirerais-tu travailler ? » Je lui ai répondu : « Pour toi, Jai été tres heureux de voir le film terminé hier soir
David, comme tu es un ami, je pourrai aller jusqu’a
ames yeux, [au festival de Cannes, ndlr], car, aussi étrange que
dix heures par jour. » Nous n’avons jamais dépassé plus que les cela puisse paraitre, je n’avais pas encore vu une seule
ces horaires, et avons fini le film avec deux ou trois image du film. Pendant le tournage, en Iowa, il était
considérations
jours d’avance sur le plan de travail. Quand deux prévu de voir les rushes dans un petit cinéma. Mais
personnes savent exactement oit elles vont, il n’est pas sur le noir et les conditions de projection étaient si mauvaises que
nécessaire de trainer des semaines supplémentaires. blanc ou la j'ai préféré continuer a travailler sans voir de rushes.
Une histoire vraie est différent des autres expériences Tout ce que je savais du film, jusqu’a hier soir, était
que j'ai cues avec David sur Elephant Man et Dune couleur, cest uniquement dans ma téte. Cela dit, deux séquences
car nous avons tourné en extérieurs. D’une maniére de réflechir, mont choqué car le son y était trés lointain.
Je croyais
générale, j’ai plus souvent travaillé en studio, mais que était diia un probléme technique et j’en ai parlé
a partir des
cette différence n’a aucune importance. Tout cela n’est a David, mais il avait voulu ainsi. C’est un de ces
que de la photographie.A mon arrivée en Iowa,
je n’ai discussions tours dont il a le secret. J’aime beaucoup le film. Il
pas pu assister aux repérages des paysages, car j’ai été tranche nettement avec ce que David a fait aupara-
avec le
contraint de me rendre au Canada pour obtenir un vant. C’est un pas important pour lui, qui prouve
visa et un permis de travail. Pourquoi au Canada ? réalisateur, qu'il peut s’aventurer sur des chemins différents. 1%
Je Vignore. Bref, j’ai raté quatre ou cing jours de re- en termes
pérages, mais cela n’a pas eu d’incidence sur Ia suite. Propos recueillis par Charles Tesson
‘Avec David, nous avons trés vite capté la couleur que
d’humeur,
@ Cannes, le 22 mai 1999.
nous voulions donner ace film
et nous avons générale- dambiance.
Traduit par Clélia Cohen.
ment les mémes goiits. Avec lui, je ne parle pas de style
A proprement parler. Tout ce que je veux, c'est saisir Cahiers du cinéma, n° 540, novembre 1999
Pidée qu’il s’en fait. Nous avons évoqué ensemble la
maniére de filmer les paysages et nous sommes arri-
vy Freddie Francis
vés 4 la conclusion suivante : « Il faut faire au plus
sur le tournage de
simple. » Trés peu de plans compliqués interviennent
Dune (1983).
dans le film. Méme le premier plan, un mouvement
@’appareil assez long, ne fut pas difficile a régler. Ce
qui importait surtout, c’était d’obtenir ce silence par-
ticulier qui ’entoure. La simplicité des plans est en
harmonie totale avec
ce dont le film parle. Cela permet
au public de s*habituer a ce rythme particulier. Ily a
beaucoup de vues des champs et du ciel. Je n’avais
pour ma part jamais visité 'Towa, mais il faut savoir
que cet Etat n’est qu’une espéce d’énorme champ de
mais, traversé par de longues routes rectilignes qui
semblent ne jamais finir... Raconter Phistoire de cet
homme qui monte sur sa tondeuse pour faire tant
de kilométres en tant de jours n’avait aucun intérét
sion ne le replagait pas dans ce paysage particulier.
Nous avons eu la chance de pouvoir tourner au bon
moment, car les couleurs changent entre Plowa et le
Wisconsin, lorsque le personage traverse le Missis-
sipi. Les couleurs sont plus jaunes avant le fleuve, plus
automnales aprés.
ICODLEANSH4U1MRPd
répétition, il a su tout de suite qu'il pourrait s’en
servir directement pour le film. Voila dans quelles
circonstances j’ai fait la connaissance de David. Cela
nous a permis d’entamer notre collaboration sous
@excellents auspices. Ensuite, lorsqu’il a fallu trouver
une chanson pour Blue Velvet, David en a écrit les
paroles. Nous avons travaillé ensemble et ¢a a donné
« The Mysteries of Love ».
RBSeaocnrds
de notre collaboration et de notre amitié.
ott David envisage un projet et commence a écrire le = En général, David vient chez moi, dans le New
scénario, il vient me confier ses idées.
Je m’assieds alors Jersey,4 mon bureau de New York ou au studio d’en-
devant le clavier et demande a David, installé cété de registrement pour me décrire le film qu’il a en téte.
moi: « Alors 2 De quoi ga va parler ? » I me répond : Il parle, je me mets au piano et j’improvise parfois
« Eh bien, il s'agit d’une série télé qui va s'appeler vingt minutes d’affilée. Et c’est stupéfiant de constater
Twin Peaks. C'est un univers trés sombre. Il y a une qu’une grande partie de mes impros se retrouve dans
fille au fond des bois. Il est onze heures, minuit. Tout le film, a Parrivée. Prenez. Une histoire vraie ; des le
semble lent, sombre et sinistre. Elle sort et on entend générique, David m’a dépeint Pambiance de ce petit
un burlement aVarriére-plan.
A la lueur
de la lune, elle David me décrit patelin du Midwest, avec ces gens trés chaleureux.
avance vers toi. » Je me mets & improviser. Et David Je n’ai cu qu’a m’asseoir devant le piano, et toute la
les choses
s’emballe : « C'est ga ! C'est exactement la bonne musique du générique est sortie. Cette fois-la, j’étais
tonalité ! Maintenant, elle marche & cété de toi. Ta quilimagine, allé le voir au studio,
en Californie, ot il m’a raconté
pourrais distinguer ses traits. » Alors, naturellement, etnous son histoire. J’ai pensé simplement lui proposer des
je me mets 4 moduler. « Maintenant, elle est tout prés. échantillons, mais David a choisi de les utiliser dans
Alors, il faut que ¢a monte. » Je m’exécute. « Parfait,
enregistrons le film tels quels. Je ne les avais joués qu’une seule
dit David. Maintenant, elle s’en va. Elle repart vers les ce que cela fois, sur ce petit piano. On s’est contentés d’y ad-
bois, alors toi aussi, tu redescends, tu redescends... » Et joindre des cordes par la suite, pour étoffer un peu.
minspire sur un
je reviens au théme du début. En fait, David me décrit Cest pour vous dire 4 quel point les choses peuvent
les choses qu’il imagine, et nous enregistrons ce que magnétophone. étre spontanées entre nous ; ¢a fonctionne comme
cela m’inspire sur un magnétophone. Ensuite, au mo- un mariage idéal. Chacun comprend tout de suite ce
ment du tournage —de Tivin Peaks, par exemple—il que ressent l'autre.
IC1@DRNAHreEUMdSQ
fait écouter ces enregistrements aux acteurs et leur
demande d’évoluer en fonction du tempo et de l’at- Méme si vous travaillez de cette maniére, en créant les
mosphere. La est toute la différence : écrire la musique themes ensemble, assis devant le piano,
je crois que 'ins-
aprés le tournage, ou la concevoir avant. David aime trumentation est le second aspect important. Le climat
tellement la musique, il lui accorde tant d’importance de Blue Velvet est tres différent de celui de Sailor & Lula.
qu'il sinvestit beaucoup dans cette activité et, bien Pour le premier, vous avez opté pour un climat jazzy, assez
souvent, il tourne en fonction des éléments définis par mélancolique, qui méle les ingrédients de la bande sonore
la musique. hollywoodienne classique et le langage du jazz. Tandis que
1aB.0. de Sailor
& Lula est beaucoup plus dure, et emprunte
Travaillez-vous toujours de cette fagon avec David Lynch y Angelo Badalamenti, plutot a univers du hard rock, ou méme du heavy metal.
depuis 1989 ? En établissant le climat du film avant méme pianiste dans Blue Vous intervenez donc sur ce registre, en choisissant les
que celui-ci ne soit tourné ? Velvet (1986). instruments ?
48 LYNCH AU TRAVAIL
= Oui, également. Si David n’est pas musicien de aaussi d’autres thémes, qui illustrent les moments ott
formation, il est tout de méme trés doué. Pour Une his- on voit Alvin Straight sur sa tondeuse, et symbolisent
toire vraie, nous savions tous deux que P'atmosphére son voyage au cours duquel il fait beaucoup d’expé-
devait restituer le parfum de I’ Amérique profonde, riences et croise beaucoup de gens. C’est vraiment
du Midwest en particulier, avec une saveur country. une histoire d'amour... d'amour fraternel. Vhistoire
Pas la country qu’on entend partout aux Etats-Unis, un homme qui traverse son pays, soulignée par cette
mais celle qu’écoutent vraiment les gens Ii-bas. Ce qui guitare qui s’adapte son rythme avec ces violons
imposait un son délicat, ténu, et le choix de certains décalés au son légérement midwestern. C’est empreint
instruments. Nous savions tous deux qu’il faudrait se une simplicité qui n’a rien a voir avec ignorance.
contenter d’une formation assez réduite : huit ou neuf
cordes (avec violoncelle, alto et quelques violons).. Oui, cest tres direct, contrairement a ce que vous avez fait
Jai utilisé trois guitares séches. La premiére avec des auparavant. Prenez le theme de Laura Palmer par exemple,
cordes en nylon, pour prendre la mélodie, tandis que dans Twin Peaks. Il semble tres évident, et pourtant, on dirait
les deux autres assuraient la rythmique. Pour nous, quil dissimule un secret. On pourrait le siffloter, mais en fait,
ces trois guitares sur fond de cordes contribuaient ilse révele bien plus complexe et bien plus sombre quill n'y
vraiment 4 poser le décor du Midwest. Je m’occupe parait. Cela vous rapproche de Bernard Hermann, qui était
de orchestration mais, comme je lai dit, David a des passé maitre dans lart de présenter sous une forme extré-
dons musicaux, et il sait ce qu’il veut, tout comme il mement accessible les orchestrations les plus élaborées.
sait me faire comprendre le style, P'atmosphére ou le Mais pour Une histoire vraie, vous avez changé de technique.
rythme qu’il recherche. C’est immense avantage de = Oui. Sous un trés beau théme, vous pouvez glisser
travailler avec quelqu’un qui, s'il ne peut pas vous des nuances, pour donner au tout un aspect un peu
ICODLEANSH4U1MRPd
dicter les notes, ou vous dire : « Joue-moi un sol diése, sombre. Ce qui laisse 4 entendre que la vie n’est pas
ou un si naturel... » peut parfaitement vous décrire si belle, ni si parfaite que ga. Mais pour Une his-
Patmosphére d’une fagon trés élégante. Mais Pessen-
Lessentiel,
toire vraie, on a privilégié la limpidité, la fluidité et
tiel, quand il écoute, c’est qu’il vous dit tout de suite quand il écoute, Pémotion.
si vous étes dans la bonne direction. Et il ne change
cest quil vous
plus d’avis ensuite, ce qui est tout de méme trés rare. Vos partitions empruntent souvent au langage du jazz. Quelle
La plupart des gens se ravisent trés vite, jamais David. dit tout de suite aété votre formation
? Venez-vous de la musique classique?
Lorsqu’il me donne son accord, je peux considérer si vous étes Comment en étes-vous venu a composer pour image ?
a chose comme acquise. Jaffine un peu, naturelle- = Je suis issu d’une famille ott la musique comp-
ment... La structure des accords, les arrangements...
dans la bonne tait beaucoup. Mes deux parents sont italiens, ou
Mais le plus important se passe entre nous, lorsque direction. Etil origine italienne, car si ma mére est née aux Etats-
je traduis son discours en musique. Ca marche dans Unis, mon pére n’y est arrivé qu’a Page de 5 ans. Ils
ne change plus
99% des cas, pratiquement au niveau inconscient. adoraient tous deux la musique, et particuliérement
davis ensuite, Popéra : Verdi, Puccini, etc. Tous nos dimanches soir
Jai tout de méme I'impression que les partitions que vous ce quiest tout étaient consacrés 4 écouter de la musique, aprés le
avez écrites constituent une sorte de commentaire ironique. diner, en famille. Mon pére était un excellent chanteur.
Elles sont toujours un peu décalées par rapport au film
de méme tres Il wétait pas professionnel, bien stir, mais il avait une
quelles sont censées illustrer. Sauf dans Une histoire vraie. Tare. trés belle voix. Mon grand frére était trompettiste de
w= C’est exact. La plupart des musiques que j’ai écrites jazz. Pai commencé le piano a Page de 8 ans et j’ai
pour David sont effectivement assez. décalées, musica- continué. Au lycée, un prof m’a fait découvrir le cor
Jement parlant. J’ai joué sur les dissonances, et sur les @harmonie, et je suis devenu corniste. Mais dés le
personages, comme celui du jeune Mike dans Twin lycée, j'ai commencé a composer. J’adorais écrire des
Peaks, ou celui de la fille sexy. Pour Une histoire vraie, chansons. Je demandais a tout le monde de m’écrire
jai tablé sur une certaine limpidité, en proposant plu- des paroles, sur lesquelles je composais. Dés l’age de
sieurs déclinaisons du méme théme. Ga convient trés 11, 12 ans, j’adorais m’asseoir au piano et composer.
bien a ’émotion du film. Surtout
des chansons. J'ai continué tout en me perfec-
tionnant encore. J’ai fait une maitrise de musique. J'ai
de crois qu'il y a deux themes dans Une histoire vraie. Le étudié la composition, ’harmonie et Parrangement.
premier au violon, tres obsédant, et le second, joué par Cétait a la Eastman School of Music de Rochester.
la guitare, sur peu d’accords. Le premier accompagne les Unexcellent conservatoire. Je suis donc de formation
grands plans larges du paysage, tandis que le second est classique, mais, comme je vous Pai dit, mon frére
réservé aux scénes plus intimistes entre Alvin Straight (Ri- jouait du jazz. Tous les samedis et les dimanches, des
chard Famsworth) et les gens quill rencontre. musiciens de jazz venaient jouer chez nous, a Brook-
= Le theme de Rose (Sissy Spacek) est trés émouvant, lyn,au sous-sol oii il y avait un piano, Ma mére faisait
mais il ne verse jamais dans la guimauve. Il a une sorte des macaronis, des boulettes ou des saucisses pour
de beauté tragique, qui la décrit trés bien, je crois. Il y nourrir tout ce monde qui allait et venait durant tout
FPo©lteimkns
le week-end. Ils jouaient dans le style de Charlie Par- principal réside dans la fusion de tous ces univers. Et 4 Bill Pullman dans
ker, de Dizzy Gillespie et de Miles Davis : be-bop et de conserver votre identité, votre son, au-dessus de Lost Highway (1997).
hard-bop. Alors, je m’y suis mis moi aussi. J'ai joué ces éléments contingents.
du piano, j'ai bossé dans des boites oit'accompagnais
des chanteurs ou des danseurs.
Je connais donc bien le Quelle fut votre premiere composition pour le cinéma ?
jazz, Cela m’a permis,
comme j’écrivais des chansons, = Javais surtout fait des disques, et travaillé pour des
@aborder aussi le rhythm and blues et la musique artistes de musique noire. J’étais donc sous contrat
noire en général, au tout début de ma carriére. Je chez un éditeur qui avait un secteur cinéma, et il y
collectionnais les disques de musique soul. avait des scénarios qui trainaient. Un jour, a la pause
déjeuner, je suis tombé sur un scénario dont le titre
Lesquels, par exemple ? était Law and Disorder (La Loi et la pagaille, 1974).
» Nina Simone, George Benson, Patti Austin... J'ai Jeme suis mis a le lire et j’ai créé quelques thémes qui
méme écrit des chansons pour Roberta Flack. écou- me semblaient correspondre aux personnages dont je
tais aussi de la musique country a la radio, et je me suis découvrais Phistoire. Le tournage de ce film venait de
mis 3 écrire des chansons dans ce style, pour Burl Ives, s’achever. Le réalisateur était Ivan Passer, un Tchéque,
Jerry Wallace, des gens comme ¢a. Cela augmentait ami de Milos Forman. J’ai donc rencontré Ivan, que je
encore ma palette et s’est révélé trés utile par la suite connaissais un tout petit peu... On se disait bonjour
pour écrire des musiques de film. Cette saveur country quand on se croisait... Je lui ai dit que j’avais lu son
se retrouve de toute évidence dans Une histoire vraie. scénario et que j’avais composé quelques thémes que
Je suis donc imprégné de toutes ces influences, et cela je pouvais lui jouer. II se trouve qu’il avait justement
contribue & créer mon style personnel. dans sa poche la lettre qu’ills’apprétait 4 envoyer Aun
compositeur auquel il pensait proposer le film.
Je lui ai
Pensez-vous que ce style vienne de votre musique, ou de suggéré de venir tout de méme écouter ce que j’avais
votre fagon de mixer ? De doser les timbres et les instru- fait. Il a accepté poliment. C’était un film 20th Cen-
ments. tury Fox, avec Ernest Borgnine et Carol O’Connor. Je
w= Le mixage est capital, bien sir lui ai donc joué les thémes que j’avais imaginés pour
chacun des deux acteurs, avant de lui montrer com-
Le résultata une saveur country, mais ce n'est pas vraiment ment ils pouvaient se répondre et s’entreméler, chacun
dela country. offrant un contrepoint a Pautre... Je lui ai décrit les
= Ce serait méme plutét classique, par certains as- possibilités de modulation, les éventuels changements
pects. Le duo de violon et de violoncelle, pour le théme daccords. Jai fait tout cela en improvisant. Il était
de Rose, a plutét une saveur classique. J'ai écrit un complétement sidéré. Il m’a demandé d’écrire la par-
air baptisé « Puccini Country » qui figure sur album tition du film, en prenant appui sur les thémes que je
et sonne presque comme une aria de Puccini, dont venais de lui faire entendre. Ila tiré la lettre qu’il avait
‘on aurait tiré une valse country. Une fois encore, le dans la poche, et il m’a dit: « Regarde un peu ce que
50 LYNCH AU TRAVAIL
tu me fais faire. » Pai regardé Venveloppe, elle était que je tentais de vous décrire touta Pheure : j'ai essayé
adressée 4 Aaron Copland. Elle était déja timbrée, de trouver un esprit correspondant a celui des per-
mais il ’'a déchirée et I’a fichue a la corbeille. Law sonnages, pour qu’en écoutant simplement on puisse
and Disorder fut donc ma premiere musique de film. accéder leur univers, a leur ame méme.
Jai vraiment eu beaucoup de chance de tomber au
bon moment... et qu’Ivan apprécie mes propositions. Ilvous arrive également de collaborer avec dautres artistes.
Mais c’est avec David Lynch que tout a vraiment Comme pour Lost Highway oii on trouve, en plus de votre
commencé.
Je ne sais pas exactement combien de films musique, des contributions de Barry Adamson, d'un groupe
jai faits depuis Blue Velvet. Vingt-cing ou vingt-six, de rock allemand et une chanson de David Bowie. Comment
peut-étre, ce qui est tout de méme considérable en « Regarde un ce collage a-t-il été réalisé 2
aussi peu de temps.
Je me suis totalement investi dans = David adorait la chanson de Bowie, « I’m De-
peu ce que tu
lecinéma. Aprés Blue Velvet, David m’a réguligrement ranged », dans sa version des années 1970, qui mar-
associé A tous ses projets. me fais faire. » chait d’ailleurs trés bien sur le début du film. Il s'est
donc occupé de caler ces musiques, en sachant trés
Y avait-il des compositeurs de musiques de film que vous bien oi il voulait les mettre. Il a fait acheter les droits.
admiriez, avant de travailler dans cette branche ? Ensuite, quand il s’est agi de musiquer le reste du film,
J'ai toujours admiré les B.O. de Bernard Herrmann. David est venu me voir en mindiquant les endroits a
Son travail est trés proche de ma sensibilité. Mais illustrer. C’est une des rares fois oii j’ai eu A musiquer
j'adore toute la musique, pourvu qu’elle soit bonne. un de ses films aprés tournage, et c’était 4 Prague.
Curieusement, je me sens trés proche de toutes sortes
de musiques « ethniques ». Je les apprécie beaucoup.
ICODLEANSH4U1MRPd
lly avait aussi un morceau que le personnage principal -
interprété par Bill Pullman - devait jouer au saxo dans une
Votre musique la plus proche de Bernard Hermann est sans boite.
doute celle d’Etrange séduction de Paul Schrader. = David avait besoin d’un morceau pour cette sé-
= J'adore cette partition. Et je ne dois pas étre le quence. Il voulait que le personnage se mette a jouer
seul, puisque le British Film Institute m’a décerné le vy Angelo Badalamenti tranquillement avec l’orchestre, et qu’il devienne de
prix Anthony Asquith de la meilleure bande originale. et David Bowie lors de plus en plus dingue, complétement dingue. Ce mor-
Pour moi, c’était occasion de marier des arabesques lenregistrement de A ceau a été fait spécialement pour le film. Une fois
turquisantes avec un grand théme, presque opéra- Foggy Day In London encore, il a été enregistré avant méme le tournage. Et
tique, pour le personnage du pére, et de rapprocher Town, reprise de Bill Pullman a appris les doigtés sous la direction d’un
ces deux univers. C’est un bon exemple du processus Gershwin (1998). professionnel, en Californie, pour donner impression
qu’il savait jouer.
La plupart des films de David Lynch sur lesquels vous avez Vous faites le dessin, et vous ajoutez les couleurs ensuite.
travaillé changent plusieurs fois de climat en cours de route, = Sivous voulez, Mais le principal, c’est
ce qui se passe
passent de la parodie aironie ou a rhorreur... Cela vaut bien lorsque je suis avec David, et qu’il me décrit le film
‘sir pour Sailor& Lula, mais aussi pour Blue Velvet, qui est un quill envisage de faire. Et comme je vous le disais, dans
film tres ambigu. Cest dailleurs également le cas pour Twin 99% des cas, on garde ce qui sort en premier. C’est
Peaks ou Lost Highway : le climat varie sans cesse et la mu- magique. ¥
‘sique doit suivre le mouvement. Tandis que, pour Une histoire Entretien réalisé par Nicolas Saada
vraie, David Lynch se cantonne a un seul registre du début a fe 5 octobre 1999.
Ja fin, un peu comme pour Elephant Man. Dans les deux cas, il
Traduit par Syivie Durastanti et Jean Pécheux.
‘Sagit de histoire d'un homme, du destin d'un homme, montré
de fagon tres directe, tres sentie. Les modulations n'y sont
Cahiers du cinéma, n° 540, novembre 1999
pas aussi contrastées que dans ses autres films. Avez-vous
ce sentiment, en tant que compositeur?
w Face 4 Une histoire vraie, on éprouve le sentiment
que les choses doivent posséder un caractére direct,
beau, émouvant, simple, mais jamais niais... II fallait
que l’on soit ému par le personnage de Rose, et par la
profonde sagesse de Richard Farnsworth, par la forme
amour qu’ils manifestent, la forme la plus évoluée,
Paffection fraternelle. Pour respecter tout cela, pour
eIECRDNAHUMSd
suivre ce mouvement, la musique ne pouvait pas se
permettre des dissonances. II fallait que cela reste aussi
beau, aussi individualisé que possible.
FLOTTER
DANS LA MATIERE
Entretien avec A quoi tient votre relation privilégiée durant ces deux
Mary Sweeney décennies ?
= Notre travail sur P’épisode 7, notamment la sc8ne
de fin, a révélé que nous nous comprenions profon-
Mary Sweeney a été la monteuse attitrée de David Lynch, de Twin dément. C’était la premiere fois que j’exprimais ma
Peaks: Fire Walk With Me a Mulholland Drive, ainsi que la coscénariste créativité dans le montage, et nous savions que nous
allions continuer ensemble. Nous n’avons méme pas
d'Une histoire vraie, film dont elle est a lorigine. Autrement dit, une
eu besoin de le formuler. Je ne lui demandais jamais
figure centrale d'une galaxie en perpétuelle expansion.
ott il voulait en venir, le pourquoi du comment. De
ICODLEANSH4U1MRPd
toute facon, il ne m’expliquait rien. David et moi
sommes originaires de zones rurales des Etats-Unis,
Vous avez collaboré avec David Lynch a partir de 1986 (Blue nous venons tous deux de familles conservatrices,
Velvet) jusqu’a 2006 (Inland Empire) a plusieurs postes, heureuses, « normales », et nous aspirions 4 de plus
essentiellement au montage, mais également en tant que larges horizons. Nous partageons une fagon de flotter
scénariste et productrice. Comment votre duo est-il né ? dans la matiére, un refus de verbaliser les choses avec
= Au début des années 1980, j’ai commencé & New clarté, un sentiment poétique qu’il faut garder a P’état
York,
en tant qu’assistante monteuse sur la post-pro- demétaphore et transmettre au public, inviter le spec-
duction de Reds de Warren Beatty et de Tendre tateur a puiser dans son propre paysage émotionnel
bonheur de Bruce Beresford. Mais nous avons di Nous pour combler les espaces vacants.
déménager car mon mari partait étudier le droit 4
partageons une
Berkeley, en Californie, et j'ai fini par étre embau- En revoyant les films que vous avez faits avec lui, jai été
chée chez Sprocket Systems, la société fondée par fagon de flotter frappée de voir combien, de Twin Peaks a Mulholland Drive, la
George Lucas. J'ai alors eu la chance d’étre présentée dans la matiére, tasse de café réapparait en fil rouge comme un motif central
4 Duwayne Dunham, le chef monteur de Blue Velvet. des raccords. Par exemple, dans la scene ol! Naomi Watts se
Son assistante n’étant pas disponible, il m’a engagée.
unrefus de prépare un café dans fappartement
vide dela seconde moitié
Duwayne faisait une premiére version, David pas- verbaliser de Mulholland Drive, alors quelle est redevenue Diane Selwyn.
sait pour regarder, mais il était trés peu présent dans =» C’est un exemple qui prouve 4 quel point nous étions
les choses
la salle de montage. Au début des années 1990, au en phase : David et moi lisions exactement les mémes
moment du pilote de Tivin Peaks, je vivais 4 Was- avec clarté, choses dans Pinterprétation des comédiens. La scéne
hington, mais David et Duwayne ont souhaité que un sentiment est trés simple. Naomi se léve le matin et se fait un café.
je revienne pour Sailor & Lula. Vannée suivante, j'ai Son visage s*écroule, littéralement, la somme deffroi
été engagée sur la saison 2 de Tivin Peaks, toujours poétique quil et de dépression qui s’expriment dans son jeu sont
comme assistante. J'ai eu la chance de me voir confier faut garder bouleversants. David le voyait au tournage, je voyais
la responsabilité de quelques scénes, ce qui est trés la méme chose dans les rushes et je montais la scéne.
afétat de
rare. Pour véritablement apprendre le montage en Cela fonctionnait aussi pour des détails de jeu dis
tant qu’assistant, il faut qu’un chef monteur se risque métaphore et au hasard plutét qu’a un effort de performance. Je
A vous donner une scéne entigre 4 monter. J’ai pu me sentais pleinement en confiance car je comprenais
transmettre au
travailler de cette facon sur les six premiers épisodes parfaitement David sur un plan émotionnel, en tant
de la saison 2. Au moment de la post-production de public. quartiste. Cela me fait penser 4 ce que m’a dit un jour
Pépisode 7 de la saison 2, comme Duwayne assurait Walter Murch propos d’une sculpture du Christ re-
lui-méme la réalisation, David m’a confié le montage. couverte d’un drap : une puissance supplémentaire, un
Cest la premiére fois que nous collaborions direc- surcroit de force se dégage de la forme cachée. Face &
tement. A partir de Twin Peaks: Fire Walk With Me, cette absence, ce que l’on devine de ce sous-entendu,
mon premier long en tant que chef monteuse, j’ai ons’investit beaucoup plus en termes d’émotion. C’est
monté exclusivement ses films. souvent du mystére que nait la puissance.
Dans Mulholland
Drive, la scéne nocturne ou! Camilla vient cher-
cher Diane a Farriére de la voiture et la conduita travers bois
jusqua la maison d’Adam constitue un point dorgue du film.
Comment le montage final d'une telle séquence a-t-il éclos ?
= J'ai la chair de poule en y repensant, stirement
a cause de la chanson de Rebekah Del Rio. C’est
incroyable, car j’ai dit voir cette scéne des milliers de
fois. Elle est emblématique du cinéma de David, de
son imagerie du « réve dans les bois », qui crée des
sensations auxquelles je suis totalement réceptive.
Laura Harring se penche dune fagon si particuliére
lorsqu’elle s’engage dans ce raccourci... Face A une
telle scéne, en tant que monteuse, tout ce que l’on a
4 faire, Cest se montrer sensible (en francais, ndlr), y
répondre avec tous nos sens. J’étais trés libre car je
Wai pas travaillé directement sur la musique d’An-
gelo Badalamenti. David l’ajoutait par petites touches
une fois le montage image terminé, voire la modifiait
pour la faire correspondre a la scéne. En recevant les
rushes, je savais exactement comment David avait
eIECRDNAHUMSd
congu la scéne. Christian Metz
a Paris dans les années 1970. Lorsque 4 Mary Sweeney sur
nous avons remonté le pilote de Mulholland Drive le tournage d'Une
On voit votre goiit pour les transitions par fondu dans Une pour en faire un long métrage, nous étions en 2001, Histoire vraie (1999).
histoire vraie, dont vous avez co-écrit le scénario. Cest-a-dire dix ans avant que je ne commence 4 me
w= Une histoire vraie vient du fond de mon ceeur. Il plonger dans les neurosciences. Mais j’étais déja en
a été tourné dans le Midwest, en Iowa, non loin du train de m’y intéresser, simplement ce n’était pas
Wisconsin, a Pendroit ott sont ancrés tous mes sou- conscient, je ne le comprenais pas encore. A partir
venirs d’enfance. Mon pére est né dans une exploi- de 2010, la recherche neuroscientifique consacrée
tation laitiére, mon grand-oncle possédait une ferme au domaine de la créativité a explosé. Les articles
immense, et nous allions trés souvent lui rendre visite. scientifiques de type « Voici ce quise passe dans votre
Jai grandia Madison, une ville de 250 000 habitants, cerveau lorsque vous lisez de la poésie » m’ont permis
mais nous nous trouvions a cing minutes des champs de comprendre que je n’exprimais pas pleinement
et'ai des souvenirs trés vifs de ces paysages. Madison ma créativité. La meilleure fagon d’explorer quelque
est construite autour de cing lacs. Ces lumiéres, ces chose, c’est de l’enseigner a d’autres personnes, et en
champs 4 perte de vue constituent ma mémoire, ces 2011 j’ai ainsi créé A PUSC (University of Southern
images sont trés puissantes pour moi émotionnel- California) un cours intitulé « Dreams, the Brain,
lement. Je cherche immédiatement des transitions and Storytelling ». Nous étudions le réseau du mode
dans les images 4 ma disposition, je peux en trouver « par défaut », cet espace cérébral privilégié oi les
dans n’importe quels rushes. C’est Bobby Zajonc, idées abondent. Dans le montage, cette phase de re-
un chef opérateur exceptionnel, qui a réalisé toute la cherche, d’errance dans la matiére, de flottement dans
photographie aérienne d’Une histoire vraie. Le film les rushes, permet de voir émerger la scéne, de la
s’ouvre sur une petite ville dont on survole les rues, révéler profondément. Un mode de réverie par défaut,
puis on se dirige vers un immense champ de mais. La distinct de la méditation, s’enclenche, une zone spéci-
plongée donne un sentiment d’abstraction visuelle, fique du cerveau qui s’active aussi lors de la marche,
on ne comprend pas bien oit Pon se trouve, j'adore de la nage, ou sous la douche — l’eau peut jouer un
¢a. Les plans étaient tellement beaux que j'ai vite su réle important dans
ce processus. Apres avoir amassé
que je les utiliserais pour des fondus. Le fondu est suffisamment de matiére, les fonctions exécutives du
un outil proche du collage qui tend vers la peinture cerveau prennent le relais. Alors on peut se mettre A
visuelle, et je suis également peintre. peindre ou a écrire un scénario. ¥¥
Entretien réalisé par Cloé Tralci le 18 juin 2023,
Avec le neuroscientifique Jonas Kaplan, vous avez réalisé au Midnight Sun Film Festival de Sodankyld.
pendantle confinement un podcast intitulé FLOAT, consacré a
larelation entre arts et sciences. Vous enseignez également
un cours lié aux neurosciences a I'université depuis 2011.
Comment liez-vous ce domaine au cinéma ?
= D’abord, c’est par un biais analytique que j'ai
abordé le cinéma, en étudiant la sémiologie avec
54 LYNCH AU TRAVAIL
UNE COMPLICITE
IDEALE
Entretien avec
Barry Gifford
Auteur du roman Wild at Heart qui deviendra un célebre film de David Lynch, Sailor & Lula,
Barry Gifford fut également co-sceénariste de Lost Highway. II nous parle avec enthousiasme
de sa collaboration étroite et précieuse avec un cinéaste aussi sérieux que plein d'invention.
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Quand avez-vous rencontré David Lynch? Etiez-vous familier Cage et Laura Dern, et David m’a dit : « Comment
de son ceuvre auparavant? trouves-tu le scénario, maintenant ? — Il est bien, iln’a
= Je connaissais certains de ses films.
A la fin de Pan- qu'un seul défaut.—Lequel ?- Certains des dialogues
née 1989, Monty Montgomery (qui deviendra P'un les plus importants du roman sont passées a la trappe,
des producteurs de Sailor & Lula) est venu me voir. I] par exemple, quand Lula dit “This world is really wild
m’a dit qu’il partait a Washington pour commencer at heart and weird
on top”. » Ia regardé le scénario.
le tournage d’une série que David allait réaliser — a « Bon sang, Barry, tu as raison ! » Et il a réinjecté la
Pépoque ¢a s’appelait The Northwest Passage — et phrase dans le scénario, a l’endroit idéal : vers la fin,
est devenu Twin Peaks. Il m’a demandé sur quoi je quand Lula est dans la chambre du motel. Elle est
travaillais, je lui ai répondu que je venais de finir un enceinte et elle parle a une petite statue de cheval.
roman qui serait publié en avril 4 New York. Il m’a
demandé s'il pouvait le lire. Pai accepté qu’il emporte A-t-il ajouté de nouveaux éléments dans son adaptation ?
Je manuscrit parce que je lui faisais confiance, mais je = Bien sir. Ila ajouté les références au Magicien d’Oz
lui ai demandé dene le montrer a personne,
car j’étais, et quelques scénes, mais, le plus important, c’est qu’ill
encore en train de reprendre certains chapitres. II ’'a avait compris qu’il s’agissait d’une véritable histoire
emporté en songeant a l’adapter lui-méme et, deux amour. Ila gardé ¢a, il aimait les personages. Il a
jours plus tard, j’ai regu un appel de David Lynch : repris 80% des dialogues. Les personnages et Phis-
« Je viens de lire Wild at Heart (Sailor & Lula) et toire Pont vraiment inspiré. I] a d’ailleurs filmé tous
je veux en faire un film. — Ok, discutons-en, quand les chapitres du livre. Dans Pun des coffrets DVD,
voulez-vous le faire ?- Tout de suite. Dés que j'aurai on peut trouver en bonus de nombreuses scenes cou-
terminé ce tournage. » Il était en train de tourner pées, pour une durée d’environ 1h15. Il faut dire que
le pilote de Twin Peaks. Trés vite, il m’a proposé la premiere version durait 3h30.
écrire le scénario. Jai refusé parce que jétais pris
par Pécriture de la suite de Wild at Heart, Perdita Et que pensez-vous du résultat final ?
Durango. Je lui ai dit : « Pourquoi vous ne le faites w Test clair pour moi que le film est trés distinct du
pas vous-méme ? Envoyez-le-moi et je vous dirai ce livre, et doit Pétre, nécessairement. Il doit y avoir
qui ne va pas. » C’était assez drole. Ila ri, moi aussi, des ajouts, des retranchements... Je ne vais pas
et c'est exactement ce qui s’est passé. nv’étendre sur les détails, mais j’ai beaucoup aimé
Ie film de David. Quand nous étions 4 Cannes pour
Vous n’avez donc pas travaillé sur adaptation de votre le montrer, Monty Montgomery m’a dit : « Ca ne
roman ? sera plus jamais aussi facile. » La fagon dont tout
= Non, c’est lui quia écrit le scénario et il me Pa en- s’est combiné, dont Monty a acheté les droits, dont
voyé. Ce qui est amusant, c’est que le premier jour
du David et moi nous nous sommes pris d’affection
tournage j’étais sur le plateau, assis 4 coté de Nicolas Pun pour Pautre, et tout cela... Chaque étape s'est
55
IC1@DRNAHreEUMdSQ
enchainée : bang, bang, bang. Il avait raison, ga n’a 4 Laura Dern dans roman Night People et il Pa gardé a esprit pendant
plus jamais été aussi simple. Le film a remporté la Sailor & Lula (1990). une longue période. II ne pouvait pas s’empécher de
Palme d’or, a a lancé les choses. J’ai publié huit réfléchir a la maniére de Padapter au cinéma. II me
romans et nouvelles estampillés Sailor & Lula. Le disait : « Iy a deux lignes de dialogues dans le livre
deuxiéme, Perdita Durango, a été adapté au cinéma que j'aime beaucoup, je veux les utiliser. » Puis je lui
par Alex de la Iglesia. Jen ai écrit le premier scénario. ai dit: « Te sais, nous sommes tous les deux capables
A chaque fois, les gens revenaienta Sailor & Lula. IIs d’avoir des idées originales ; écrivons quelque chose
sont devenus des figures un peu iconiques, et c’est une de nouveau », et Cest devenu Lost Highway.
bonne chose pour nous deux. D’ailleurs, il a appelé
sa fille Lula d’aprés mon personnage. lest clair pour Comment lidée du film a-t-elle émergé ?
= Elle vient de mon roman Night People. David a eu
moi que le film
Que sest-il passé entre Sailor & Lula et Lost Highway ? Avez- Pidée de quelqu’un qui filmerait la vie d’un couple,
‘vous maintenu un dialogue avec David Lynch pendant cette est tres distinct et nous en avons fait les quarante-cing premiéres
période ? minutes du film. David aimait vraiment certains dia-
dulivre, et doit
= Tout le temps, oui. logues de mon roman. Par exemple, deux femmes
létre, néces- sont dans une voiture, en route pour aller voir leurs
Quel genre de dialogue ? sairement. amants,
et Pune dit A Pautre: « Tu sais, nous sommes
= Notre collaboration suivante — je crois que ¢était juste deux Apaches chevauchant sauvagement sur une
deux ans aprés (nous avions eu plusieurs autres pro-
IIdoit y avoir autoroute perdue [lost highway] ». Cette phrase Pa
jets ensemble) — était un programme pour HBO, Hotel des ajouts, inspiré et nous sommes partis 4 la découverte de ce
Room. On ma demandé d’écrire deux histoires, ;’en qu'il y avait sur cette autoroute perdue.
des retranche-
ai écrit trois, réunies dans le livre Hotel Room Trilogy.
Deux ont été tournées : Tricks et Blackout. Je les ai ments... Comment avez-vous collaboré avec lui pour 'écriture ? Qui
écrites seul, et David a fait un excellent travail de faisait quoi?
réalisateur. Ce qui est dommage, c’est qu’HBO avait w Il venait dans mon studio prés de San Francisco, et
une idée différente de ce que devait étre la série et, nous travaillions ensemble tous les jours. Au bout de
malheureusement, ils ne ont pas continuée. Mais, deux semaines, nous sommes arrivés a une premizre
les textes d’ Hotel Room Trilogy sont joués au théatre version du script. Puis, j'ai da aller en Espagne pour la
dans le monde entier, et c’est trés bien ! Ensuite, nous promotion d’un autre livre. Pendant ce temps, chacun
avons parlé de deux ou trois autres films potentiels, de notre cété, nous avons relu ce premier jet, mais
puis David a mis une option sur les droits de mon il ne nous a pas plu, a David comme 4 moi. Ce n’est
ICODLEANSH4U1MRPd
Propagnd
pas que nous ne Paimions pas, mais le probléme, _ Barry Gifford David Lynch, ni qui j’étais (elle ne regardait jamais
est qu’il y avait trop de moments vraiment dréles. sur le tournagede _ la télévision et n’allait pas au cinéma souvent).
Je lui
Pour obtenir le résultat que nous souhaitions, et pour —_Sqilor & Lula (1989). ai demandé de me parler de cet état particulier. Elle
raconter histoire de quelqu’un qui a ce breakdown a répondu que c’est une situation clinique appelée
mental, il nous fallait étre trés sérieux et mettre plus fugue psychogéne. Ilya des études sur ces personnes
de gravité un peu partout. Nous devions done faire qui essaient de s’échapper de cette facon. J’ai appelé
des changements. Nous avons écrit une autre ver- David et lui ai dit : « On est dans les clous, c’est une
sion du scénario. Mais David et moi avons toujours situation clinique. On peut partir sur cette base. »
conservé un principe : noustravaillions ensemble, de Nous avions obtenu la confirmation scientifique de
manitre trés étroite, Nous sommes trés complémen- notre intuition.
taires en ce sens. Je pense que nous avons besoin de
nous inspirer P'un de Pautre. C’était une trés bonne Pour vous, Lost Highway est-il un film noir ou quelque chose
expérience de travail. dautre ?
Je vais vous dire mon sentiment sur usage des
Et doll vient cette idée de changer de personnage principal mots « film noir ». C’est une expression trés galvau-
au milieu du film ? dée. D’une certaine fagon, c’est devenu une catégorie
Quand le film est sorti, certains spectateurs fourre-tout. Dire que Lost Highway est un film noir...
étaient troublés par Pidée qu’une personne devienne Ilena les traits, mais il ne ressemble pas a ce qui a
quelqu’un @’autre, mais cela arrive en permanence. été fait avant. Ce n’est pas du tout pour m’envoyer
Crest une situation psychologique qui existe. Des des fleurs, mais nous avons créé une histoire comple-
gens vivent ce genre de fracture quand ils essaient tement inédite. Le réalisateur espagnol Bigas Luna,
de s’échapper de quelque chose. C’est particuliére- un grand ami a moi (aujourd’hui décédé), m’a écrit
ment compréhensible dans ce cas-la,
oi le personnage aprés avoir vu le film. Il disait: « Les quarante-cing
principal - Fred Madison au début — se trouve avoir premiéres minutes de Lost Highway, c’est le film le
tué sa femme sans s’en souvenir. Quand j’étais dans plus effrayant que j'ai jamais vu. Cane ressemble
& rien
Pavion pour l’Espagne, aprés P’écriture du premier autre et ca introduit la suite. » Quelqu’un se met 3
jet, il se trouve que j’étais assis 4 cété d'une femme péter les plombs, vous voyez, a changer d’identité, &
qui était psychiatre et enseignait 4 l’école de médecine devenir quelqu’un d’autre, mais pas volontairement.
de Stanford University. Elle ne savait pas qui était Cest un phénoméne que je n’avais pas envie d’expli-
57
quer. D’ailleurs, David et moi nous étions mis d’ac- beaucoup ce mot qui est souvent mal employé mais
cord pour ne jamais expliquer le film. Aujourd’hui, un scénario doit toujours rester un objet vivant, avec
je crois que Lost Highway est mieux compris qu’a sa lequel on joue et dont on bouge des segments. Je n’ai
sortie, ily a vingt-six ans. pas d’autre réponse. J’ai le script ici, mais pourquoi
le lirais-je ? Le film est terminé et c’est ¢a qui compte.
Etiez-vous présent sur le tournage du film ?
= Je n’avais été 1 que de temps en temps pour Sai- Quand le film Que pensez-vous du résultat ? Est-ce votre film favori de
lor & Lula, mais pour Lost Highway j’étais présent David Lynch ?
est sorti,
pendant tout le tournage. David voulait que je sois = Mon favori, c'est Tricks, la premitre piéce d’ Hotel
assis a c6té de lui. II m’a dit que était la premiére certains Room, avec Harry Dean Stanton et Freddie Jones
fois qu'il demandait a Pauteur d’étre sur le plateau. spectateurs de la Royal Shakespeare Company. Il y a ailleurs
ly avait aussi des répliques qu’il fallait ajouter ou des éléments de Tricks qui se retrouvent dans Lost
changer en cours de tournage, parce que de nouveaux
étaient Highway. Je pense que ce n’est pas comparable a
Ppersonnages s’ajoutaient au casting, au fur et 4 me- troublés
par Pinter, ou a ce genre de chose, mais c’est une grande
sure, et je devais écrire leur texte. Done pour Lost ceuvre de David. Ca dure trente minutes, et c'est ma
lidée qu'une
Highway, j étais 14 pendant 90 4 95% du tournage. collaboration préférée avec lui.
Méme apres, lorsque Mary Sweeney montait le film, personne
j’étais a ses cétés a certains moments, puis David et devienne Comment décririez-vous Lynch, quelles
sont ses plus grandes
moiavons vu le film et nous étions d’accord sur Pidée qualités en tant que réalisateur ?
qu'il fallait enlever vingt minutes. Miraculeusement, quelqu'un =» C’est un type trés sérieux. Et un artiste. Il a com-
nous avions tous deux les mémes vingt minutes en dautre, mais mencé comme peintre, il peint toujours, il expose.
N“S°ER2I
téte.
Je raconte ca comme un conte de fées (rires) mais Mais il est aussi trés littéraire, c’est pourquoi les dia-
cela arrive en
ce n’en était pas un : cela nous a demandé énormé- logues sont importants pour lui. Nous n’avons jamais
ment de travail. permanence. eu de conflit et, sur le plan personnel, nous sommes
CIEDNAHUMLRS
devenus trés amis. Nous avons vraiment continué a
Jai lu une version complete du scénario de Lost Highway nous respecter et a respecter nos travaux respectifs.
(publiée
en frangais par les éditions des Cahiers du cinéma) Cette amitié, ce respect est la meilleure chose qui est
et je me rappelle quill était plus explicite que le film. Ily avait sortie de toute ces expériences en commun.
plus d'explications dans le scénario complet. Entretien réalisé par Thierry Jousse,
= Jene sais plus, je n’ai pas lu le scénario depuis vingt- au téléphone,
le 2 octobre 2023.
cing ans. Mais, comme David a toujours dit, le scénario
Traduit par Circé Faure.
est un plan : vous suivez ce plan autant que vous pou-
vez,comme vous pouvez. Donc bien siir que ¢a évolue,
en ce sens ga devient « organique ». Je n’aime pas -y Lost Highway (1997).
58 REGARD
par Thierry Jousse rest peut-étre qu’un masque qui dissimule le vrai sujet
ICODLEANSH4U1MRPd
autobiographique d’ Eraserhead, puisqu’on peut y dé-
celer les échos de Pexpérience intime vécue, quelques
années auparavant, par le cinéaste, pére d’une petite
fille, Jennifer (qui réalisera beaucoup plus tard le cu-
rieux Boxing Helena).
On a beaucoup décrit, étudié, disséqué les films de ‘Avec Elephant Man et Dune, deux films de commande,
David Lynch en termes de sensorialité, d’ambiances, David Lynch entre de plain-pied dans le monde de la
dirrationalité, de mystére... Pourtant, plus le temps narration. Mais c’est surtout dans Blue Velvet, son
passe, plus ce cinéma, qui semble de prime abord insai- quatriéme long métrage, que le cinéaste expérimente
sissable, apparait, en réalité, comme hyper narratif.On ses propres procédures de récit. Objet hybride, Blue
ne dira pas que narration en est Palpha et omega, le Velvet est incontestablement inspiré par Hitchcock
point ultime vers lequel tout converge, mais plutét que et par une logique du suspense, en particulier dans
les récits y proliférent comme des herbes folles et que sa premiére partie. Les incursions répétées de Jeffrey
la place du spectateur apparait comme une question (Kyle Maclachlan) dans Pappartement de Dorothy
centrale pour auteur de Blue Velvet. Valens (Isabella Rossellini) sont autant de moments
Venu de la peinture, David Lynch s’est distingué, 4 ott le spectateur est en position d’attente. Vimminence
ses tout débuts, par une approche trés plastique qui dune catastrophe et la peur délicieusement enfan-
s’apparentait parfois au cinéma d’animation, en parti- tine qui découle de ces situations dangereuses sont
culier dans ses premiers courts métrages et méme dans les moteurs d’un récit théatralisé of se jouent une
Eraserhead. Dans ces premiers essais, le travail sur la série de scenes primitives, dont la plus spectaculaire
matiére et sur les formes saute aux yeux, et la narration est P'accouplement monstrueux de Dorothy et Frank
parait secondaire. Pourtant,
si on y regarde d’un peu (Dennis Hopper) auquel Jeffrey assiste impuissant.
plus prés, des fragments de récit flottent dans Pair de Jeffrey est ’abord le substitut du spectateur, avant
The Grandmother, son troisi¢me court métrage. Un détre initié a son tour au mal, et de faire son entrée
jeune gargon martyrisé par des parents tres antipa- au coeur d’un univers
a la fois terrorisant
et grotesque,
thiques en est la figure centrale. Pour échapper A cette et surtout séduisant, voire méme trés stimulant. Blue
situation traumatisante, il construit un monticule de Velvet se distingue tout particuliérement par son jeu
terre qui finit par recréer la figure de sa grand-mére. sur un monde dédoublé qui fait coexister le visible et
Cet enfant, qui s’adonne a la sublimation, peut étre Pinvisible, un monde apparent et un monde caché qui
vu comme un double du cinéaste et comme l’inven- finissent par se rejoindre dans la plus belle sequence du
tion dune figure d’artiste que Lynch reprendra, d’une film, Dirruption nocturne de Dorothy, nue et défaite,
autre maniére, dans Eraserhead, méme si ’enjeu de ce en plein cceur du lotissement tranquille ot habitent
premier long métrage est sans doute d'un autre ordre. Jeffrey et Sandy (Laura Dern).
Le film évoque de maniére brutale, a la fois littérale et Désormais, le cinéma de Lynch va suivre les méandres
métaphorique, le désarroi d’un couple face aux cris une narration en proie 4 un dédoublement chro-
incessants de leur enfant en bas age. apparente bi- nique. Le monde de Tivin Peaks, la série, en est 'une
zarrerie du film et de son univers pesant et saugrenu des premieres preuves. La petite ville de Twin Peaks
59
cdCaihnuéemrs
aICErDNAHUMSRe4
Blue Velvet (1986). le bucher d’une Amérique corrompue de Pintérieur.
Dans Lost Highway, la question du dédoublement est
plus centrale encore. Avec son fameux changement de
personage, aprés quarante minutes de film, Lynch
pousse le curseur un peu plus loin. Sous Pinfluence
de ce coup de force narratif, le temps se désarticule,
Pidentité vacille, la métamorphose régne et, fort lo-
éclats narratifs qui s’entrecroisent
en permanence et giquement, le film disjoncte littéralement. Pourtant,
forment la matiére métamorphique de la série. Dale Lynch retombe, a sa facon,
sur ses pieds, puisque Lost
Cooper (Kyle MacLachlan) en est la fois le spectateur Highway, dans un puissant effet de boucle, s’achéve
et le metteur en scéne. Véritable démiurge fantasmé, 1a of il avait commencé. Il en résulte une narration
Pagent Cooper éléve le récit policier au rang d’un art parfaitement circulaire qui enferme le spectateur dans
divinatoire et alchimique qui cherche moins 4 résoudre un monde oii l’inquiétante étrangeté est partout et ot
les énigmes de ce monde détraqué qu’A se hausser régne un malaise de tous les instants. Ce sentiment
4 son niveau pour inverser les polarités, c’est-a-dire enfermement nous place en quelque sorte au coeur du
faire passer le Mal qui ronge la petite ville du cété film, comme si nous étions partie prenante de l’agen-
du Bien. Le tout avec un succés trés relatif puisque cement créé par Lynch, lovés dans ce récit perturbant.
la deuxiéme saison de la série s’achéve sur image De ce point de vue, Lost Highway est un grand film
d'un Dale Cooper, prisonnier
de la Black Lodge, est- de narration, un peu a la manire des ceuvres ensor-
a-dire de Pantre du Mal. intelligence de Lynch est celantes d’Apichatpong Weerasethakul, telles Tropical
avoir, dans le prequel Tivin Peaks: Fire Walk With Malady ou Oncle Boonmee. Non seulement Lynch
Me, su se concentrer sur le personnage qui flottait ne rompt pas avec la narration, mais il propose, au
tel un fantéme au-dessus de la série, Laura Palmer contraire, une narration amplifiée qui intégre puis-
(Sheryl Lee). Ici, tout en conservant le principe d’un samment le spectateur et ses capacités interprétatives
monde dédoublé, le regard est essentiellement mono- 4 son fascinant dispositif.
phonique. Lynch épouse, avec une certaine cruauté, Mulholland Drive se place dans la continuité directe
la trajectoire éprouvante de sa Marilyn de province, de Lost Highway. La encore, le film est coupéen deux,
transformée en martyre de l’inceste. Contrairement mais la césure se situe cette fois-ci beaucoup plus tard
4 ce qu’on pourrait croire de prime abord, le récit dans le cours du récit. Jamais autant que dans Mudl-
du film a quelque chose de limpide et prend la forme holland Drive Lynch n’aura joué avec son spectateur,
d'un requiem presque rossellinien a la gloire posthume puisqu’il lui propose explicitement d’interpréter cette
une Jeanne d’Arc coupée en deux et sacrifiée sur derniére partie, a la lumiére de ce qu’il a vu avant.
60 REGARD
Le film devient alors un jeu de miroirs interactif. Les dexpérimentation qui permet a Lynch de ramasser
indices disposés dans la premiere partie d’une maniére tout son cinéma et d’explorer, en méme temps, un
qui paraissait quelque peu aléatoires sont implaca- nombre presque incalculable de genres, de la comédie
blement redistribués et compressés dans la seconde. au mélodrame, en passant par le burlesque, le film
Lherméneutique devient la question centrale de Mul- noir, le fantastique, la sitcom, la poésie a la Cocteau
holland Drive, objet Pun déchiffrement infini. Jeu de ou méme le western. Comme dans Mulholland Drive,
réles lui aussi adossé aux collines d'Hollywood, Inland est Pamnésie d’un personnage (Dale Cooper) qui
Empire est comme lenvers de Mulholland Drive,son est au principe du récit. Mais, dans Twin Peaks: The
contraire autant que son complément. Le glamour a Return, recouvrer la mémoire est un processus qui
la fois obscur et lumineux de Mulholland Drive laisse prend beaucoup plus de temps et qui passe par nombre
place a image brute et presque repoussante d’ Inland de digressions apparentes. Cette véritable saga, qui
Empire. La caméra colle au visage de Laura Dern, prend la forme d’une odyssée hyper narrative, est le
produisant un effet d’étouffement qui exclut @’autant couronnement du cinéma de David Lynch, un chef-
plus le spectateur que le récit est au diapason. Inland ceuvre terminal qui inclut le vertige du temps qui a
Empire est un film presque irrespirable dont la mati¢re passé entre le début des années 1990 et le milieu des
semble tissée des songes et autres projections fantas- années 2010. Dans Tivin Peaks: The Return, les récits,
matiques de son héroine. Ce qui en fait une véritable partagés entre terreur et loufoquerie, se déploient 4
machine de guerre contre la séduction de Mulholland Pinfini, nous donnant le sentiment dun objet miroi-
Drive. En mettant le spectateur littéralement hors-jeu, tant et inépuisable qui ne se réduit pourtant jamais,
Lynch a réalisé, avec Inland Empire, son film le moins contrairement 4 beaucoup de séries contemporaines, A
narratif. sa logique narrative, mais qui s’en sert pour produire
ICODLEANSH4U1MRPd
Reste Twin Peaks: The Return, retour sur les liewx d'un le sentiment d’un monde en perpétuelle expansion,
crime presque parfait, vingt-cing ans aprés. Comme naviguant dans un espace-temps tout a la fois vivant
dans Mulholland Drive, Lynch propose ici une fusion ct fantomatique. Assurément, un aboutissement. 1
entre série et film, mais d’une maniére opposée. Dans
Mulholland Drive, il faisait entrer la forme sérielle
dans le cadre serré d’un long métrage. Dans Twin
Peaks: The Return, il fait, au contraire, imploser la
forme sérielle en proposant, sous le masque d’une hy-
pothétique troisiéme saison, un long métrage de 18
heures aux tours et détours presque infinis. La narra-
tion devient ici, plus que jamais,
un fantastique terrain
61
62 ENTRETIEN
UNE ROUTE
HYPNOTIQUE
Claire Denis
ICODLEANSH4U1MRPd
Cinéaste marquée Comment avez-vous rencontré le cinéma de David Lynch ?
m Je suis allée voir Eraserhead a sa sortie. Ce n’était
par un gott pour la pas un choc cinéphilique a proprement parler. C’était
plutét la découverte d’un cinéaste plastiquement
CDIANHEUMRS
des films pour le meilleur, Et je comprenais trés bien qui va faire mal.
pourquoi il avait aimé Twin Peaks: Fire Walk With
Me. Jai le sentiment qu'il aurait aimé avoir la liberté Cest une route intérieure...
de faire un film comme ¢a. Un jour, je suis allé me faire hypnotiser par curio-
sité. Ca n’a rien arrangé dans ma vie. En revanche,
Puis il y a Lost Highway est extraordinaire, m: is ce nest pas si intérieur
Cest peut-étre 1 qu’a eu lieu ma vraie rencontre que ¢a, malgré tout. C’est un travail qui a besoin
avec David Lynch, et que son cinéma a commencé 4 @un support, un son, une image, quelque chose &
me concerner beaucoup plus. Avant, c’était comme quoi tu peux t’accrocher pour que ¢a puisse entrera
un étranger admirable. Et tout 4 coup, devant Lost Pintérieur de toi. Je pense que est ce que fait Lynch
Highway, j'avais Pimpression que tout le film avait dans Lost Highway. Une fois, j’étais 4 Los Angeles et
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quelqu’un m’emmenait faire une interview quelque Au lieu d’étre une musique qui éclate dans le film,
part, Tout a coup, j’ai dit 4 la personne de s’arréter est une musique qui referme les scénes, qui les
car j’avais reconnu le virage et le mur gris, avec la englobe pour mieux les étouffer et pas du tout pour
porte, que l’on voit dans Lost Highway. Et le conduc- les ouvrir.
teur m’a tout de suite dit que c’était la maison de
David Lynch. Pétais complétement ébahie. C’est vrai ‘Nous n’avons pas parlé de Mulholland Drive...
que ce virage et ce mur sont impressionnants. Dans Pavais terriblement envie d’aller le voir parce que
Lost Highway, comme c'est filmé au grand angle, il Lost Highway m/avait laissé en suspens... Le début
y aun malaise immédiat. Et puis, il y a cette rupture de Mulholland Drive est spectaculaire. Et, encore
au milieu du film. Une rupture pareille pourrait faire une fois, ily a, mais d’une tout autre facon que dans
qu’on se désintéresse du récit, mais ¢’est inverse qui Lost Highway, un chapitre 2. Mais, cette fois-ci, les
se produit. C’est-a-dire qu’on essaie de raccorder ce deux parties sont céte-a-c6te, avec ces deux femmes.
nouveau personnage a ce qui s’est passé avant. On y Grace a elles, j'avais d’ailleurs ’impression que le
arrive un petit peu, seulement avec Patricia Arquette. film pouvait m’emmener partout dans Los Angeles,
Sinon, on ne peut pas... Quand elle apparait dans de Mulholland Drive au studio, en passant par la
le garage avec une autre couleur de cheveux, on est vallée, un vieux ranch... Je suis retourné voir le film
comme soulagé. On se dit qu’on va enfin pouvoir et, comme toujours quand je revois un film, je me
essayer de retendre ce fil qu’on avait perdu. Ce qui le reracontais. Je me disais que le personage du
n’est @ailleurs pas tout a fait vrai. jeune metteur
en scéne ressemble étrangement 4 Wim
Wenders arrivant dans les bureaux de Zoetrope, la
société de Coppola, pour faire Hammett. Et Wim
CLIDEANSHUMRrY
lly aune chose dont on n’a pas encore parlé, c'est la maniére
dont Lynch travaille le son. Aujourd’hui, cest presque devenu m’avait toujours dit que, aprés avoir connu une
un cliché, tellement il y a de films qui jouent sur le design grande liberté de cinéaste pour ses premiers films, il
‘sonore pour attraper le spectateur, mais, a 'époque, il me avait été d’un seul coup confronté A une structure
semble que ga ne [était pas. américaine trés contraignante. En plus, dans le film,
Non, en effet, ca n’était pas répandu. A Pépoque, ily avait cet étrange ranch avec ce vieux cow-boy
on pouvait d’ailleurs lire que David Lynch avait qui aurait pu étre une sorte de Harry Dean Stanton.
son propre studio, dans le fameux virage justement. Ca me semblait étre la vision d’un cow-boy vu par
La musique des films de David Lynch est comme un Allemand ou en tout cas un Européen, pas du
compressée, elle s’adresse & un spectateur solitaire, tout par un Américain. Une vision un peu grotesque,
A nous seul. On n’est pas tout A fait sir que tout le dans le bon sens du mot. Evidemment, je le gardais
monde la partage de la méme fagon. C’est comme pour moi, mais j’ai tout de méme fini par le dire
une voix qui crie avec un masque sur la bouche. Wim. Il était trés surpris. Il avait fait un film un peu
65
C4SIDAN1HErUMdR
Cest pour ga que je parlais de Paccident sur le bas-
c6té de la route dans Sailor & Lula. On roule mais,
sur le bas-cété de la route, il y a cet accident. On
ne peut méme pas le regarder comme un objet de
‘Quand
jai découvert The End of Violence,
jeme souviens avoir fascination trouble. On ne se rince pas Pceil, mais la
effectivement pensé a David Lynch. rétine a pris Phorreur. Et elle va la transporter tout
Tout est la pour qu’on pense 4 David Lynch. le temps aprés, comme une surimpression mentale.
Jusqu’au bout, on va garder Pimage de cet accident.
Lost Highway, Mulholland Drive et Inland Empire forment une Cest ca que je trouve tellement beau. Ce n’est pas
sorte de trilogie autour d'Hollywood comme lieu daliénation. atroce, ce n’est pas répugnant. Ca, pour moi, c’est
Contrairement
a Wim Wenders, qui est européen, David Lynch PAmérique, qui fait peur et en méme temps oti tout
ta pas de fascination pour Hollywood. peut étre sublimé. Je ne comprends pas forcément
Oui, Wim était fasciné par Amérique. Je pense ¢a. Ca reste un mystére.
qu’il y a dans les films de David Lynch une vraie
lucidité sur une Amérique qui ne fait pas de cadeau, David Lynch connait bien les routes américaines car, enfant,
méme en Californie. Tu peux toujours rouler vers il les a sillonnées avec son pére. Cest peut-étre resté gravé
POuest, mais quand tu arrives au bout du bout, a enlui. Le film qui s‘en fait Fécho le plus direct, cest sans doute
Los Angeles, la chute est rude. Quand Wim Wenders Une histoire vraie. C’est un film dont on parle dailleurs tres
filmait 'Amérique, méme un motel pourri, on y re- peu. Et, pourtant, il y filme la route comme un lieu inquiétant
trouvait la beauté des références photographiques, et pas tres apaisant, contrairement
a ce qu‘on pourrait croire.
Eggleston, Robert Frank... Ca, est le réve de? Amé- C'est un film étrange, pas du tout apaisant, en
rique. Alors que ces mémes références chez David effet. La nuit sous les étoiles, avec la fille, la fin
Lynch, elles font peur. Et elles se referment comme avec le frére, cette réconciliation 4 laquelle je ne
des griffes. Quand on est européen, on est comme crois pas, ce n’est pas particulirement rassurant
drogué par les images de Amérique. David Lynch ou réconfortant.
a mis en scéne ces mémes images mais en pointant
leur caractére dangereux, morbide. Que pensez-vous du fait que David Lynch soit si américain et
pourtant moins reconnu dans son pays quen Europe?
A partir de Twin Peaks: Fire Walk With Me, ily aune dimension Il est reconnu aux Etats-Unis, mais il n’y trouve
de plus en plus anxiogéne dans sa maniére de décrire rAmé- pas d’argent pour faire ses films. Il est A part parce
rique de lintérieur. qu il est trop dérangeant, trop lucide, avec un hu-
Oui. Et, du reste, la premiére image de la série Twin mour froid. Aujourd’hui, dans le cinéma américain,
Peaks, au générique, c'est quand méme un embléme Fironie n’est plus permise. C’est Pempathie qui do-
de ’Amérique, un endroit qu’on ne verra jamais, mine. C’est fini de pouvoir dire qu'il y a des morts
peut-étre parce qu’il n’existe pas vraiment, mais 4 sur le bas-cété.
Pintérieur duquel le poison est la. Il n’y a méme pas
Wespoir d’étre sauvé. Chez Lynch, ce n’est pas la
——
68 LYNCH & TWIN PEAKS
Expérimenter
un monde
Twin Peaks, saisons 1 et 2
ICODLEANSH4U1MRPd
les deux premieres saisons ont été diffusées
entre 1990 et 1991 et la troisitme en 2017) et au film
qui en a été tiré en 1992. Les derniers épisodes de
chaque saison ne procédent pas non plus a sa mort
brutale. Pourtant, leurs ultimes séquences s’apparen-
tent moins a des cliffhangers destinés 4 maintenir le
spectateur en haleine qu’a des gestes de sabotage a
Pencontre des fondements mémes de la progression
du récit. Les coups de feu tirés sur Pagent du FBI Dale
Cooper 8 la toute fin de la premiére saison laissent
Pénigme de la mort de Laura Palmer irrésolue. A ce
moment-la, les créateurs de la série savent-ils méme qui
a véritablement tué Laura Palmer ? En demandant avec
un rictus effrayant au dernier plan de la deuxiéme sai-
son « Who's Annie? » puis, pour terminer la troisi¢me,
« What year is this? », Cooper remet en cause les lois
de Pidentité tout autant que celles de la temporalité.
Paradoxalement, loin d’arréter le développement
de cet univers, ces fins suspendues renforcent son exis-
tence en augmentant son entropie. Vinachévement in-
hérent a ce monde fictionnel garantit aussi sa voracité
esthétique, tant Tevin Peaks ne cesse de déborder le
média télévisuel originel, se ramifie, se fragmente tout
enchangeant
de forme, de support ou de mode narratif
pour continuer
a suivre l’évolution de ses personnages,
empruntant autant au rhizome deleuzien, qui croit
dans toutes les directions sans distinction de niveaux
ou de hiérarchies,qu’au labyrinthe antique, métaphore
une errance et d’un danger qui scellent la condition
humaine. Moins la série se referme sur la conclusion
rassurante d’un récit, plus elle engloutit comme un
vortex tout ce qui a trait au monde qu’elle construit,
rejetant autour d’elle une constellation de signes qui
supportent gloses et prolongements. > Twin
Quatre livres se surajoutent 4 la série, rendant la Peaks,
part réservée au texte plus substantiel qu’il n’y parait. saison let 2
Le Journal secret de Laura Palmer, écrit par Jennifer (1990-91)
69
Lynch, la fille du cinéaste, éclaire son existence a partir par effet de signature) par le monde de Twin Peaks.
de son douziéme anniversaire en 1984. L’Autobiogra- Celui-ci ne correspond pas seulement a un paradigme
phie
de lagent trés spécial Dale Cooper, prisen charge oua un exemple de monde lynchien, mais en constitue
par Scott Frost, remonte jusqu’a ’enfance de Coopera la matiére méme.
Philadelphie et documente sa relation avec son ancien
collégue Windom Earle, au coeur de la seconde partie LELAND EMPIRE
de la deuxiéme saison. Mark Frost rédige L’Histoire Impossible ds lors de ne pas repenser A cette dé-
secréte de Twin Peaks, qui regroupe les documents lais- claration, si dense, de David Lynch, en réponse & la
sés par un mystérieux archiviste et analysés par un non question posée par le journal Libération en 1987 :
moins mystérieux agent du FBI, ainsi que le Dossier « Pourquoi filmez-vous ? — Pour créer un monde et
Final, remplissant les vides qui séparent la deuxiéme Pexpérimenter. » Créer un monde : puissance d’ab-
et la troisiéme saison. sorption (tous les pays se retrouvent 4 Twin Peaks, de
Photographies, dates, rapports, confessions a la Paris 4 Hong Kong, de Hawai jusqu’a PIslande et la
premiére personne du singulier: la cohérence biogra- Norvége), auto-engendrement (chaque personnage ou
phique ne reléve pas seulement du souci scénaristique presque a un frére qui réapparait miraculeusement :
de Frost. Si les personages ménent dans les interstices Catherine Martell, Benjamin Horne, méme le maire
de la fiction sérielle une vie secréte, ils se réservent de la ville). Des lieux typiques mais aucun centre ; un
leur part oraculaire
et leurs réactions devant le surgis- monde habité, lumineux, souvent proche du pastiche,
sement de inexplicable et de Popaque. Tout ce que qui s’oppose a celui des bois, nocturne et secret ; une
Lynch a tourné et qui se rapporte 4 Tivin Peaks fait fascination pour la lisiére — frontiére avec le Canada
eIECRDNAHUMSd
partie intégrante de ce monde. Il a filmé la Femme «7 kilométres
au nord », tivages des lacs qui bordent
a la biche pour de courts prologues — les Log Lady le village, maisons dans un lointain proche oii les per-
Interventions — rajoutés aux deux premiéres saisons sonnages sont provisoirement cloitrés (Donna chez
et qui donnent au personnage, peu enrichi au cours de Harold Smith, Audrey au bordel qui appartienta son
la deuxidme saison, un rdle de pythie qui accentue sa pére, James chez son employeuse). Entre la ville et
grandeur. Un supplément DVD tel que Between Two la fiction, les caractéristiques s’échangent. La quéte
Worlds, dans lequel Lynch met en scéne la famille de du fantastique déplace Pétrangeté de la vie des pe-
Laura, se greffe légitimement a ensemble. La fin al- tites villes. En cherchant a créer un monde propre,
ternative de P’épisode-pilote apporte une issue parallale Lynch a trouvé un modéle moderne de série, utilisant
quialimente Punivers des possibles narratifs de la série. le rythme de diffusion et le morcellement des épisodes
Avec les trés amusantes publicités pour le café Georgia, pour favoriser une plongée addictive dans un espace
qui mettent en scéne Cooper, la serveuse Shelly et la 4 la plasticité hallucinatoire, entre lents effets de pla-
Femme a la biiche, Punivers de Twin Peaks s’infiltre titude et brusques ouvertures d’abimes. Le monde de
de facon inattendue dans notre réalité. la fiction se crée en proliférant en méme temps qu'il
La partie fascinante de cemonde vient précisément sauvegarde son autarcie.
de cette absence d’extériorité. N’importe quel frag- Le philosophe David Lapoujade, en interrogeant
ment fait sens et constitue un morceau de la totalité, univers de Philip K. Dick dans L’Altération des
a fortiori s'il parait retranché, oublié, exclu ou effacé : mondes, approche la spécificité de Pexpérimentation
les scénes écrites au scénario et non tournées ; les sé- lynchienne en opposant deux rapports au réve : « Tan-
quences exclues du montage de Tivin Peaks: Fire Walk t6t le réve est un monde imaginaire destiné
a dépasser le
With Me, récupérées pour former les Missing Pieces sles réel, 'enchanter, le symboliser ou le surréaliser ; tant6t
plans-fétiches de la série qu’on retrouve dans d’autres au contraire il posséde une réalité insistante qui révéle
films, antérieurs ou postérieurs, comme les camions es failles des mondes physiques
ou psychiques. » Lynch
qui transportent les troncs d’arbres en ouverture de appartient a la seconde catégorie. Le monde fantas-
Blue Velvet, mais aussi les rideaux, les parquets aux tique est alors « indécis
et inquiétant ».l se superpose
figures géométriques, les jeux avec le feu ou avec les 4 celui dans lequel nous habitons, le brouille le plus
cigarettes, essaimés d’ Eraserhead a Sailor & Lula ; les souvent, jusqu’a le remplacer. Le montage participe
acteurs que Lynch a déja filmés et qu'il regarde de 4 cette lente torsion du quotidien et de Phabituel a
nouveau,
tels Jack Nance, dans le rdle de Pete Martell, travers les fondus enchainés entre la forét et la ville,
qui a incarné le personnage principal d’Eraserhead, ou encore grace aux plans de coupe qui rythment les
ou Catherine Coulson, la Femme la biche, avec qui séquences avec des images récurrentes déconnectées
il a tourné en 1974 le court métrage The Amputee, du récit (cascades, feux rouges dans une rue vide) ou
quand elle était encore mariée 4 Nance. Méme Mul- insérées avec insistance (tablées de donuts ou de nour-
holland Drive, pensé @ailleurs 4 un moment donné riture, tasses de café). Les « failles » de Twvin Peaks ne
comme les aventures d’Audrey Horne a Los Angeles cessent des’approfondir jusqu’au climax dela seconde
dans le monde du cinéma, est aspiré (via notamment saison : la découverte d’un monde paralléle, la Black
les présences de Naomi Watts par anticipation et de Lodge, oii le café devient épais comme du pétrole et
Michael J. Anderson, le petit danseur vétu de rouge, oi les anges
de bonté
et les innocentes martyrisées sont
70 LYNCH & TWIN PEAKS
destitués par leur « doppelginger » (le mot appartient blessée a la Nicholas Ray) ; de autre, un soap-opéra
a la deuxiéme saison) : qu'il s’agisse de Laura Palmer, que Lynch dévoile par bribes dans presque tous les
d’Annie Blackburn dont Cooper tombe amoureux, de épisodes, « Invitation to Love ». Pour autant, aucun
Caroline Earle, son ancienne maitresse, ou de Cooper postmodernisme moqueur. Dans son dernier texte pu-
lui-méme. blié dans la revue Trafic, Serge Daney racontait avoir
La faille s’inscrit sur les visages, divise celui de Coo- succombé au « charme absolu » de cette capacité &
peren plein milieu par une large plaie sanglante, trans- « détourner les images de la publicité par le cinéma »,&
figure les apparitions de BOB en hurlements arrétés. retrouver dans ce qui est devenu un stéréotype le désir
Elle se condense sur la figure de Leland Palmer, dés lors qui lui a donné naissance. C’est ce que déclarent les
qu'il est identifié comme Pauteur
du crime originaire : quelques références explicites au cinéma : les prénoms
schizes, zébrures démoniaques de la lumiéres, reflets Maddy et Laura comme des hantises nées 3 l’age clas-
monstrueux et impossibles oi surgit Pimage de BOB. sique Hollywoodien ; Marilyn Monroe et JFK tels la
Le monde de Twin Pour autant, la force de ce monde consiste aussi a conscience d’une fissure inscrite dans la nostalgie elle-
pouvoir la refuser. Certains tabous sont transgressés, méme; le patronyme de Windom Earle, incarnation
Peaks est rempli
dont celui de Pinceste (qu’Audrey réussit 4 éviter avec maléfique de la seconde moitié de la seconde saison, as-
de puissances son pére, Benjamin, mais qui emporte Laura Palmer socie un acteur de télévision (William Windom, connu
surréelles qui, dans sa violence furieuse), mais des totems avertissent pour
la série Arabesque) et un truand légendaire (Mad
et protégent. Le monde de Twin Peaks est rempli de Dog Farle, joué par Bogart dans High Sierra de Raoul
plutét que de
puissances surréelles qui, plutét que de transfigurer le Walsh). Lynch recherche dans les situations du soap
transfigurer le réel, cohabitent avec lui. les traces éteintes d’un désir que la forme télévisuelle
Il suffit a la caméra de s’arréter sur un lieu ou sur ne sait plus relever. Quand la méme actrice joue dans
ICODLEANSH4U1MRPd
réel, cohabitent
un objet, sans méme avoir 4 bouger nia circuler @’un « Invitation to Love » deux sceurs jumelles au carac-
avec lui. espace 4 autre pour créer un flottement qui démaille tére opposé, elle alimente extravagance d’un monde
la réalité et fait se lever un autre monde. Au dixiéme impossible, tandis que lorsque Sheryl Lee interpréte le
épisode de la deuxiéme saison, un gros plan permet r6le de Laura Palmer
et celui de sa cousine Maddy, elle
A un appat accroché 4 un hamecon, le « Green Butt trouvesa place dans un monde endeuillé of Pinvention
Skunk », que le shérif Truman offre 4 Cooper en ca- de la cousine brune sert & perpétuer la mémoire de la
deau, de devenir une sculpture miniature, qui cristallise blonde défunte.
la transmission d’un héritage. Cette surréalité rejoint Au ceeur de Tevin Peaks, en effet, se loge moins
parfois une dimension fantastique. Mais celle-ci ne sert Pénigme d’un assassinat que la disparition d’un étre.
pas a inquiéter le monde : elle ’approfondit aussi, le Les investigations du détective permettent moins de
fait vivre, Palimente de Pintérieur et lui transmet une se rapprocher du coupable que de s'approcher pro-
part de son énergie. Le personage de Nadine Hur- gressivement de la vie et du corps de Laura Palmer,
ley, obsédée par le bruit que font les rideaux sur leur de Pinvoquer pour la ressusciter et garder trace de sa
tringle dans la premiére saison, rajeunit soudainement présence
4 Twin Peaks. Chaque épisode de la premigre
dans la seconde saison, a la suite d’un choc, tout en saison cherche toujours un peu plus a la faire renaitre,
développant une puissance surhumaine. La Femme alors que la deuxiéme saison cherche un peu plus 3
a la biche constitue aussi cette figure d’intercesseur Poublier — au dernier épisode prés, Pun des rares que
entre la réalité et ’énigme. Elle ne livre ses secrets que Lynch a signé, oi il n’a de cesse de faire revenir Phis-
lorsqu’on s’adresse 4 sa biiche, dont elle traduit les toire et la figure de Laura. La découverte du visage
paroles muettes. Cest ailleurs elle qui transmet 4 enveloppé dans son linceul de plastique constitue une
Cooper Phuile de moteur grace 4 laquelle il pourra origine autour de laquelle le monde de la série tourne,
entrer dans la Black Lodge. Des circuits positifs pro- comme un gond qui Particule 4 une autre dimension.
tégent ce monde et l’empéchent de s’effondrer. Laura renait progressivement par la télévision : par
des images ralenties que Cooper découvre au poste
LAVRAIE VIE, LA VIE REVEE, de police, puis par des agrandissements de son ceil. La
LAURA PALMER cousine Maddy est plus qu’un clin d’eeil hitchcockien :
La part comique de Tivin Peaks ’emporte souvent 4 en gardant la méme actrice sans jamais lui donner un
travers des saynétes qui semblent justifiées par les né- role prépondérant au sein de son univers fictionnel,
cessités feuilletonnesques du remplissage. Par exemple, Lynch fait revivre clandestinement Laura, partageant
les séquences burlesques autour dela standardiste Lucy avec son spectateur le secret dune résurrection privée.
et de ses deux prétendants, ou le concours pour élire Derrigre le charme, se développe une extraordi-
Miss Twin Peaks. La premiére saison est riche d’effets naire fiction du traumatisme oi les figures du sacré
decontrepoints. D’un cété, les dialogues stéréotypés du sont convoquées pour interroger la possibilité d'une
secret amoureux (en particulier, Ed et Norma, James consolation : psaume chrétien (proféré par Windom
et Donna, deux couples qui n’arrivent pas a vivre leur Farle), logique zen (revendiquée par Dale Cooper),
sentiment au grand jour — le premier sur le mode du légendes indiennes (perpétuées par Padjoint Hawk),
mélodrame sirkien, le second sur celui de la fougue références a Phindouisme. Le pilote de la série raconte
71
comment ce monde se construit dans les larmes au y ena deux antithétiques : Mrs. Tremond, qui habite
point de ressembler
& une procession de visages gémis- avec son petit-fils Pierre, et 4 qui Donna rend visite,
sants. Pourtant, dans cet univers qui n’a de cesse de mais qui disparait trés mystérieusement—elle ne réap-
multiplier les invocations, certains noms restent seuls, parait physiquement que deux fois, briévement, dans
pleurés
et évoqués par presque personne, Cooper men- Fire Walk With Me, mais son nom, ressurgi du passé,
tionne Teresa Banks, la premiére victime de BOB, dés vient clore énigmatiquement
la troisi¢me saison. Quant
Pépisode pilote, mais elle n’est incarnée par une actrice au serveur longiligne qui découvre le corps ensanglanté
que dans Fire Walk With Me et les Missing Pieces. IL de Cooper, il accompagne toutes les apparitions du
évoque souvent Caroline Earle ;celle-ci n’apparait que Géant. Il n’a pas d’autre nom ni @histoire que ceux
letemps d’une seconde fugitive, par une surimpression de son interpréte Hank Worden, quia participé A une
qui ’empéche de s’incarner tout a fait; lorsque Cooper vingtaine de films avec John Wayne et joué dans One-
la rencontre dans la Black Lodge, un double ’'a rem- Eyed Jacks (La Vengeance aux deux visages), le film de
placée. Alors que ce monde s’est étendu, approfondi, Marlon Brando quia donné son noma la maison close
ramifié, certains noms résistent 4 image, cantonnés canadienne de Twin Peaks... Lynch laisse toujours 4
au peu, & Pombre et & Vinvisible. Alors que, par ses un nom la possibilité de redevenir énigmatique pour
transactions avec le mystére et le crypté, Tivin Peaks qu’avec cette énigme un récit puisse se remettre & exis-
engendre des commentaires qui rendent indécises les ter,non plus insignifiant et défait comme un vestige du
frontiéres entre le raisonnement et la surinterprétation, passé, mais mystérieux comme la trace d’une origine,
il reste encore des noms qui renvoient peine a des comme la briilure d’une explosion qui menace.
personnages, a moins que des figures, encore en degi En examinant les pétroglyphes de la grotte dans
des codes et des hiéroglyphes
que la sériea disséminés, Pavant-demier épisode de la seconde saison, l'adjoint
résistant 4 sa furie de la dénomination. Andy voit clair : Pimage dissimule une horloge. Mais
La série regorge de figures étranges, qui ne semblent sia Twin Peaks Pimage mesure le temps, que mesurent
apparaitre que pour avoir le privilége de s’évanouir, alors lettres et noms ? Ils commémorent ce qui reste
rédant dans les lisi¢res de la consolation comme dans du feu. Fire read with me. ¥<
celles de ’épouvante. Ce sont des figures étrangéres,
sans passé connu, soustraites au temps et au devenir. II
72 LYNCH & TWIN PEAKS
ICODLEANSH4U1MRPd
avid Lynch n’avait pas menti. II nous avait 4 Twin Peaks: The maléfique, aux cheveux longs et gras, synthése crédible
annoncé que le retour de Twin Peaks serait Return (2017). de Dale Cooper et de BOB, tueur implacable, premier
Podyssée de Dale Cooper, et c’est bien de cela cavalier d’une Apocalypse qui a déa eu lieu et qui
qu'il s’est agi. On avait laissé Pagent spécial poursuit sa course folle ; ensuite, beaucoup plus bri8-
Cooper dans la Red Room aux prises avec vement, le vrai Dougie Jones, ventripotent, moumouté,
BOB. On I’a retrouvé multiple, diffracté, métamor- représentant typique de la classe moyenne pavillon-
phosé, nous laissant, pauvre spectateur, possédé par naire, un peu alcoolique, un peu joueur, un peu veule,
angoisse de ne jamais le retrouver tel qu’en lui-méme. dont on comprendra vite qu'il n’était qu’un personage
A vrai dire, Lynch a accompli ce qu’aucun autre ci- manufacturé ; et, pour finir, amorgant son retour dans
néaste, concepteur ou showrunner n’avait jamais osé Jemonde des vivants, au terme d'un ahurissant premier
tenter avant lui : la réinitialisation complete d’un per- trajet dans les limbes qui ressuscite les fantémes d’ Era-
sonnage. De telle sorte que Twin Peaks: The Return, serhead, Dale Cooper prenant possession de Pidentité
est tout simplement « Dale Cooper, Reset ». Geste de Dougie Jones, avec femme, enfant et patron ala clé.
lent et méthodique d’une infinie beauté qui, dans cette Deux Cooper
et demi en quelque sorte qui coexisteront
immense tapisserie,a pris toute son ampleur. D’abord, 4 distance pendant la presque totalité de cette saison
ily a eu Mr. C,, alias Evil Cooper, le doppelginger en enfer et au paradis.
73
Réinitialisation donc, c’est-a-dire retour a la case Pagent spécial entend, par hasard, le nom de Gordon
départ, passage par l’idiotie, reanimation d’un per- Cole lors d’un passage A la télévision de Sunset Boule-
sonnage sous une forme inédite. Avec, comme horizon vard. Gordon Cole, du nom d’un obscur accessoiriste,
feutré et assourdi, le clonage, la robotique, Pintelli- méme pas crédité au générique, accompagnant Cecil B.
gence artificielle, la virtualité... Autant d’échos du DeMille dans une séquence fameuse oii Gloria Swan-
monde d’aujourd’hui et de demain que Lynch laisse son/Norma Desmond tente précisément de redevenir
ce
aux commentateurs
le soin de prolonger, tantil préfere quelle n’est plus, cest-a-dire de ressusciter. Rarement,
se concentrer sur Pimprobable duo schizophrénique lacinéphilie aura eu un réle aussi directement salvateur,
formé par Dale Cooper et Dougie Jones, et, 4 travers et le paradoxe magnifique est que cette connexion se
Par rapport
lui, sur la création d’un burlesque inédit, teinté Pune produise chez David Lynch, un cinéaste qui ne s'est
vraie mélancolie, slow burn permanent, forme comique a tous les jamais défini par sa mémoire du cinéma, méme si on
de dilatation du temps, mouvement de différé absolu. Si personnages sait que Sunset Boulevard est un de ses films préférés.
ona tant aimé Dougie/Dale, c’est aussi parce que son Au passage, cette irruption du nom de Gordon Cole
comique enfantin aura finalement généré une forme
de la série qui dans ce lotissement pavillonnaire est une des pices
d’émotion franchement inattendue, méme si elle nous réapparaissent maitresses d’une véritable réverie onomastique, réverie
raméne au grand cinéma familial hollywoodien des sur les noms qui nourrissait déja largement Pimaginaire
au fil des
années 1950. L’émotion de voir une cellule familiale—le des saisons antérieures, mais qui prend une dimension
merveilleux trio formé par Janey-E, Sonny Jim
etDou- episodes, encore plus stupéfante dans cette nouvelle incamation
gie/Dale—se constituer sous nos yeux ébahis etfinir
par lagent Cooper dela série : Diane, Andy, Lucy, Hawk, Dougie, les Mi
devenir, pour Cooper, un port d’attache qu’on ne lui chum Brothers, Phillip Jeffries, le Major Briggs ou en-
avait jamais connu auparavant. A travers la privation aun statut core le Roadhouse, Le Double R, Lancelot Court, Blue
IC1@DRNAHreEUMdSQ
de ses pouvoirs les plus élémentaires, le dénuement totalement a Rose Case, le Jack Rabbit's Palace... Des noms qu’on
absolu dans lequel il se trouve, 'agent Cooper trouve aime entendre, ou répéter a Pinfini comme des mantras
part : le temps
également une autre incarnation, celle d’un super-héros domestiques et métaphysiques, et qui contiennent,
cha-
domestique, suburbain, qui finit par répandre le Bien na pas de prise cun, la promesse d’un univers étrange et familier, on
autour de lui. Ses superpouvoirs semblent dailleurs pourrait méme dire étrangement familier, qui s’épa-
sur lui.
infinis : il se transforme en « Mister Jackpot » au Silver nouit sous nos yeux mais via nos oreilles.
Mustang Casino, dévoile Pescroquerie 4 Passurance Lautre sommet de cette réinitialisation, ¢’est P’ins-
d'un de ses collegues, offre une rédemption inatten- tant crucial de P’épisode 16, oti Cooper se réveille du
due aux fréres Mitchum, maitrise un tueur a gages coma dans lequel il était tombé aprés avoir mis les
avec une invraisemblable maestria, redonne la joie de doigts dans la prise. Un moment de pure euphorie
vivre 4 Sonny Jim, et fait jouir son épouse Janey-E comme on en connait rarement dans une vie de spec-
comme si c’était la premiére fois. Parallélement, a tra- tateur. Un réveil qu’on attendait, sans y croire comple-
vers quelques stimuli élémentaires (un café, une tarte tement, non seulement depuis le début de cette nouvelle
aux cerises, un insigne de police), Cooper retrouve les saison mais en réalité depuis vingt-cing ans. Le temps
possibilités de redevenir lui-méme. Un lent processus v Twin Peaks: The retrouvé en quelque sorte dans un instantané sidérant
de résurrection qui culmine une premiére fois lorsque Return (2017). chargé dune électricité incroyable, qui culmine avec
cette phrase culte prononeée par Dale Cooper revenu
4 lui-méme : « I am the EBI .» Par rapport a tous les
personages de la série qui réapparaissent au fil des épi-
sodes, Pagent Cooper a d’ailleurs un statut totalement
a part: le temps n’a pas de prise sur lui. Alors que tous
les autres personnages sont proustiens, ressurgissant
vingt-cing ans plus tard avec les cicatrices du temps
inscrites sur leur visage ou sur leur corps, il est le seul
qui n’a pas vieilli, comme si les vingt-cing ans passés
dans la Black Lodge Pavaient préservé des outrages.
Ce qui n’empéche pas cette nouvelle saison d’étre se-
reinement hantée par la mort, comme en témoigne la
disparition de la Femme a la biiche qui donne lieu
une célébration magnifique dont PIndien Hawk est
le modeste grand prétre. Dale Cooper, lui, est inal-
térable, et est comme si, a lui tout seul, il rachetait
le vieillissement de ses anciens compagnons de Tivin
Peaks. A tel point qu’on peut se demander si Cooper
est vraiment un personnage ou s’il n’est pas plutét une
figure, une entité, un mythe, ou méme, pourquoi pas,
un extraterrestre ?
74 LYNCH & TWIN PEAKS
/CS©haonwtilme
sode 8 avec Pexplosion atomique et ses incalculables
conséquences plastiques, philosophiques, poétiques
mais également sociales et existentielles. Mais le Mal
peut se combattre et, de ce point de vue, Cooper, y
compris sous sa forme Dougie, est tout simplement
un antivirus qui répand, de Pautre cété du monde, le 4 Twin Peaks: quin’est pas sans rappeler Cocteau, comme si Orphée
Bien. La coexistence des deux Cooper ne peut durer, et The Return (2017). avait enfin retrouvé son Eurydice et qu’il tentait de
objet de Pépisode 17, un des sommets de cette saison, Pextraire des limbes. C’est surtout pour Lynch Pocca-
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est précisémentla destruction d’Evil Cooper, avec cette sion de revenir sur ses pas, de revisiter sa propre vie de
magnifique idée que c’est la plus inattendue de toutes cinéaste et de retrouver les trois grandes actrices de sa
et de tous qui va donner son premier coup de grace a filmographie, Naomi Watts, Laura Dern, Sheryl Lee,
ce Cooper aux cheveux longs qui se trahit en refusant trois figures qui incarnent, a elles seules ou presque,
le café offert par le shérif Truman. Nous le savons tout son cinéma. C’est un étrange et émouvant retour
bien : la coexistence des mondes paralléles, la dualité des fantémes, comme dans un enroulement du temps
est le principe de tout le cinéma de Lynch. Vunivers a qui est au ceeur du cinéma et dont la puissance émo-
un double fond, un peu cornme chez Philip K. Dick, tionnelle est immense lorsque Lynch recrée le couple de
A cette différence prés que le cinéaste est bien moins Blue Velvet sur une lointaine « lost highway ». Mais qui
paranoiaque que l’écrivain, et ne croit pas seulement, ne Pest sans doute pas moins lors de la grande errance
contrairement
a lui, la toute-puissance du Mal, mais de Dale Cooper et Laura Palmer dans un troublant
également au pouvoir infini de la bienveillance. Dans la flottement spatio-temporel. Retour dont le trouble est
saison 3 de Tivin Peaks, la dualité se niche un peu par- @autant plus grand qu’il se double d'une réapparition
tout, elle est4 P'intérieur de nous, spectateurs, mais éga- de quelques séquences de Tivin Peaks: Fire Walk With
Jement dans les recoins de ce récit initiatique puisque, Me, comme si, dans une forme de paradoxe temporel
par exemple, Cooper aime a la fois Janey-E et Diane et télévisuel, Cooper devenait spectateur de fragments
qui sont, comme par hasard, demi-sceurs, cest-a-dire du temps dont il n’aurait jamais di étre témoin et dont
une seule et méme femme. il tente une improbable relecture. Dés lors, la question
Que se passe-t-il vraiment dans ce dernier épisode de Pagent Cooper ne fait plus qu’une avec celle du
Pune saison qui nous aura fait voyager dans le temps cinéaste Lynch : peut-on inverser la marche du temps ?
et Pespace,
du Nouveau-Mexique des années 1950 4 la Peut-on changer le cours des événements ? « En quelle
banlicue pavillonnaire de Las Vegas dans Amérique année sommes-nous 2 », demande Cooper dans une
de Trump, en passant par les coins et recoins de Twin réplique désormais légendaire. Au terme de ce voyage
Peaks, cette petite ville intemporelle de l’Amérique fo- incroyable — Pun des plus beaux que ’on ait jamais
restiére que Lynch aura réussi A nous faire prendre pour faits—nousne le savons plus nous-mémes et, ailleurs,
le centre du monde ? Ce dernier épisode est surtout plus personne ne le sait vraiment. Ou plutét c’est ce
pour Cooper Poccasion de revoir les trois femmes de que nous croyons. Car le Temps a eu beau sortir de
sa vie. D’abord, Janey-E indissociable de Sonny Jim, ses gonds, fuir par toutes les extrémités possibles du
lors d’une trop bréve visite dans cette maison 4 la récit,
ce que Lynch et Cooper finissent par comprendre,
porte rouge qui fut, a sa maniére, un havre de paix et comme avant eux Billy Wilder et Norma Desmond,
amour pour Cooper, mais qu’il ne peut plus habiter. ‘ou encore Chris Marker et son personage de La
Ensuite, Diane, celle qui, dans les premiéres saisons, Jetée, tient en peu de mots : méme ceux qui se révent
wétait qu’une créature virtuelle 4 laquelle Cooper en maitres du Temps ne peuvent modifier ordre du
s’adressait par dictaphone interposé et qui s’incarne, ‘Temps. La boucle se boucle sur un cri, celui de Laura
elle aussi, dans une sorte de dualité permanente. Enfin, Palmer dans la nuit noire. Retour a origine. Forever
Laura Palmer, revenue d’entre les morts, tel un spectre Twin Peaks.<
vieilli et avec laquelle Cooper entame une promenade Cahiers du cinéma n°737, octobre 2017
Lhistorien
d’Oz
st imp ¢ d’emblée comme un objet embléma-
tique, « historique », des nineties naissantes. Lynch
ne pourra s’empécher d’en refaire histoire, d’abord
avec Fire Walk With Me, puis, un quart de siécle apres,
The Return, oii les corps des anciens comédiens sont
omme souvent chez Lynch, c’est une affaire comme des livres de ridules et de fatigues.
de pliure ou de trou.
Au milieu de ’épisode 8 La télévision est a la fois électricité et histoire, qui
de Twin Peaks: The Return, on valse entre foudroient Lynch. Fire Walk With Me s’ouvre en gros
les mondes et les personnages. Tout trac plan sur une neige cathodique
qui n’est pas siéloignée
apparait un paysage lunaire, le noir et blanc de la pyrotechnie abstraite qu’on explore, dans The
un désert phosphorescent. Nous voici, ainsi qu’in- Return, a Vintérieur du champignon atomique. Sup-
diqué a Pécran, le 16 juillet 1945. Un champignon posé tout effacer, il est bizarrement aussi une percée
atomique bourgeonne, et l’on s’approche de son pa- histoire. Il constitue ’'unique événement, dans tout
nache, jusqu’a s’y plonger. le cinéma de Lynch, distinctement situé dans le temps,
De prime abord, ce deus ex machina, ce nouveau le 16 juillet 1945 donc : date & la lettre historique
nuage de fumée dans une ceuvre qui en compte beau- puisque c'est celle du premier essai nucléaire amé-
coup, parait assez typique : Lynch s’est beaucoup in- ricain, Trinity, dans le cadre du projet Manhattan.
génié A atomiser ses récits, a la fois par explosions et Elire cette seule date, sur toute une ceuvre, n’est
dérivations, brusques syncopes et digressions inex- pas anodin, d’autant que Lynch la lie doublement
pliquées. Additionné a sa passion revendiquée pour A son propre destin. Le test Trinity a lieu six mois
la méditation transcendantale, ce tempérament a pu avant sa naissance, le 20 janvier 1946, il en est le
et peut toujours entretenir image d’un voyant ou contemporain dans le ventre de sa mére. Le feu nu-
dun démiurge assez indifférent A ce monde-ci, d’un cléaire marche avec lui : le personnage de Gordon,
cinéaste comme extraterrestre, ce que ses premiers
longs métrages accréditaient. Si a partir de Blue Vel-
vet, il parait revenir sur terre, c’est pour s’inscrire
dans des limbes historiques, des époques indécises,
oi Pimagerie des fifties de sa jeunesse domine,
tout en
étant réguligrement démentie par des anachronismes.
Exception notable : Twin Peaks : The Return,
précisément, dont Paction principale se déroule sans
aucune ambiguité aujourd’hui— pour la premiere fois
s’invitent par exemple dans intrigue des téléphones
portables et des ordinateurs. Comparé aux deux pre-
miéres saisons de la série, le folklore des fifties n’est
plus lA pour encapsuler Phorreur sous-jacente. C'est
un monde noir et gris, sec et coupant, dans lequel
errent les anciens personages vieillis et déboussolés,
et une nouvelle génération qui parait seulement vouée
au cynisme,a la voracité, au désespoir ou a la maladie.
Les personnages comme le cinéaste peuvent évoquer
le nouveau siécle comme un « dark age », que The
Return documente a sa maniére, dont il fait Phistoire.
Sans doute la télévision, au moment de Twin
Peaks, a-t-clle été décisive pour éveiller le démon de
Phistoire chez Pautarcique Lynch. Pour la premiere
fois, le cinéaste devait se résoudre a laisser d’autres
réalisateurs mettre la main a la pate, A devenir pour
une part spectateur d’une création qui, par ailleurs,
© Showtime
/ Canal
76 LYNCH & TWIN PEAKS
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jusqu’a tout inverser.
blémes existaient déja, mais on glissait dessus ; on Amérique, dans les fifties, est devenue Oz. Lal-
ne les voyait pas. Puis tout le lustre est parti, tout a légorie est alors devenue le monde commun, et le
pourri, et ca a commencé
a suinter. [...] La pollution « réel » une dimension paralléle. Ce monde est a la fois
commencait a se faire menagante. On venait d’inven- angélique et empoisonné, tout comme Judy Garland,
ter les matiéres plastiques, d’étranges composés de précocement essorée par Hollywood. La mére de tous
produits chimiques, les polyméres et un grand nombre les maux et de tous les démons, dans The Return, est
d’expériences médicales, la bombe atomique et beau- justement surnommée Judy. Tel est lenfer des clichés,
coup de tests. On croyait que le monde était si grand od les anges et démons, les victimes et bourreaux
qu'on pouvait
y jeter tout un tas de saloperies sans que virevoltent comme les cartes a jouer @’un casino.
¢a ait d’importance. Et c’est devenu incontrolable ». ‘Toutes les effigies sont malades, ce que retrace, juste
est dans ce fragment que Lynch s’attarde le plus apres le test dans The Return, un segment situé en
Jonguement sur sa conception de Phistoire américaine. 1956, encore en noir et blanc. II suit les conséquences
Tout est dit. La pseudo-innocence, la légereté frela- des radiations passées dans les environs : Péclosion
tée des fifties, tout en plastiques colorés, n’était pas dune bate mutante qui ira se glisser dans la bouche
simplement un paravent, mais l’envers solidaire de une jeune fille inconnue endormie (petite soeur de
technologies empoisonnées, sinon démoniaques : dans Judy Garland et possiblement Sarah Palmer, la mére
The Return, le test nucléaire semble désaxer les ar- de Laura), Patterrissage puis les exactions, dans une
canes du monde et libére surtout le diable BOB. Dans petite ville, des woodsmen (les biicherons, ainsi que
ces propos, Lynch a bien une approche historique, les créditent les génériques). Ce sont des cow-boys des
mais au long cours, qui intégre le temps géologique, temps anciens devenus cannibales, comme passés au
Pécologie au sens le plus large, celle de la « nature » cirage. Le plus agissant d’entre eux ressemble 4 un
certes, mais aussi celle des figures humaines désor- Lincoln carbonisé — et ce n'est pas un hasard : son
mais produites en série par ’industrie culturelle, et dés interpréte est & la ville un sosie du président.
lors jetables comme du plastique. The Return insiste Ainsi est Amérique pour Lynch : un pays quia
beaucoup sur la nature « manufacturée » de certains préféré a Phistoire le conte, a tenté de le faire perdu-
personnages, qui s’avérent étre des avatars ou des rer un bon demi-siécle jusqu’a ce que « tout le lustre
postiches, a leur insu. parte ».Sans histoire et sans imaginaire, Cooper et un
The Return ne sous-évalue pas la portée historique avatar de Laura, revenus devant la maison inaugurale
du geste renvoyant au test Trinity. Lépisode suivant de la série, ont deux réactions face 4 ce dénuement.
creuse encore le manuel @histoire-géo alternatif. « En quelle année sommes-nous ? », suffoque Coo-
Dougie est le duplicata idiot de Cooper, son cliché per—c’est Pultime phrase de The Return, a laquelle
tronqué, mal retransmis par une prise électrique. II Laura ne peut répondre que par un cri. YX
est amnésique, a perdu son histoire, comate dans la
salle d’attente d’un commissariat. Ses yeux absents
se posent sur un drapeau américain en berne dans
un coin de la pice, tandis qu’en sourdine s’entend
Phymne America the Beautiful. Son regard est ensuite
4LexplosinucéartmphysiqedTwnPak:hRtur(2017).
78 ENTRETIEN
LA LIBERTE
DANS LA RIGUEUR
Bertrand Bonello
ICODLEANSH4U1MRPd
De retour de Venise ot ‘Vous avez au moins un point commun avec David Lynch : vous
@tes tous les deux musiciens et cinéastes. Vous concevez
il venait de présenter vous-méme de plus en plus vos bandes-son. Etes-vous par-
ticuligrement sensible a cette dimension sonore et musicale
son dernier film, de son cinéma ?
= Oui, mais on le fait de maniére différente. Je fais
La Béte, Bertrand la musique ; lui ne fait pas tant la musique de ses
films, mais crée tout Punivers sonore. Chez Lynch, il
Bonello, revient sur la est impossible de dissocier les images des sons, il est
un des cinéastes les plus sonores qui existent. Comme
fascination qu’exerce sur Godard, de maniére trés différente. Ce sont des gens
qui travaillent trés puissamment le rapport image/son.
lui le cinéma de David On partage le fait d’avoir tous les deux un studio chez
nous.
Je ne sais pas comment il travaille ; moi, pendant
Lynch, ala fois trés le scénario, je fais des allers-retours entre mon bureau
et le studio. Lui, j’imagine que ¢a doit étre entre la
mental et ultra concret, salle de montage et le studio. Je suis trés sensible a son.
approche sonore dans le sens oit le son va toujours
marquée pour Twin ‘Avez-vous des souvenirs spécifiques de moments qui vous
Peaks: The Return, pour ‘ont marqué dans les films de Lynch, sur ce plan sonore et
musical ?
wIlyena beaucoup. $’il fallait en sortir un seul main-
les expérimentations tenant ce serait ’épisode 8 de la saison 3 de Twin
Peaks, qui est totalement ahurissant 4 ces deux en-
sonores et musicales droits. Cet épisode-la se décontextualise, puisque est
une bifurcation avec la bombe atomique, Penderecki
du cinéaste et pour les a la musique (Krysztof Penderecki, compositeur de
« Thréne a la mémoire des victimes d’Hiroshima »,
actrices qui peuplent dont l’épisode fait entendre des extraits, ndlr), un
passage au noir et blanc, d’autre personages, une
ses films. autre temporalité... Tout cela contamine le reste des
79
4CIEDANH1FUMSR
épisodes, méme si on ne trouve pas un lien de sens Vous souvenez-vous de leffet qu’avait produit sur vous cette
immédiat et direct. premiere découverte de Lynch a la télé ? Faisiez-vous déja
des films a fépoque ?
Est-ce que pour vous Twin Peaks: The Return est un abou- Non, je ne m’intéressais pas beaucoup au cinéma.
tissement de son ceuvre ? Comment voyez-vous cet objet Jétais surtout musicien, mais les gens parlaient de
tellement a part ? a. On n’avait jamais vu des personnages, un décor,
Parmi les longs métrages, je crois que celui qui me une ambiance comme ¢a ; méme le générique, avec
touche et m’impressionne le plus est Fire Walk With cette musique. J’étais vraiment dans un milieu musi-
Me. Mais oui, dans The Return il y a quelque chose cal, Lynch avait ce rapport 4 la musique et, comme
de total 4 Pintérieur de ca. Il y a le fait que ca dure Jarmusch, il avait un cété rock. Donc il plaisait a mon
18h, qu'il ait tout réalisé, tout écrit—avec Mark Frost. milieu, on en parlait pas du tout de maniére cinéphile.
Cest
un voyage incroyable. La durée mélée au fait qu’il
pousse toutes ses obsessions au plus loin en fait pour Et comment avez-vous été amené a voir ses films ? Quel est
moi sa plus grande ceuvre. C’est ’un des plus grands votre cheminement
a travers lceuvre de David Lynch ?
objets cinématographiques du xx1* siécle, bien au-dela Je pense que ¢a a été assez classique, peut-étre Ele-
de Mulholland Drive... phant Man, que j’aime bien méme si je préfere Freaks.
Apres, le vrai choc a été Twin Peaks: Fire Walk With
Cest vrai qu’ily
a euun débat pour savoir
s'il sagit d'une série Me, quia vraiment déplu A sa sortie. Je pense que les
ou d'un film. Ce nest peut-étre pas une question centrale, et gens attendaient quelque chose de beaucoup plus en
‘en méme temps il se pose au centre d'un paysage qui est lien avec la série, alors qu'il n’y a aucun lien. Crest
extrémement mouvant entre la montée des séries, le cinéma juste le portrait d’une jeune femme, un film sur la
comme dans un camp retranché défonce et sur Dinceste. Mais je trouve que c’est le
La premiére fois que jai découvert David Lynch, film sur lequel il invente le plus son cinéma. Aprés,
était a la télé sur La Cing, par Tivin Peaks, en version il le reproduit, le maitrise de plus en plus, mais c’est
frangaise. Il y a quand méme une écriture sérielle dans comme s’il le découvrait lui-méme a cet endroit-la.
Twin Peaks saison 1. Dans la saison 3, plus du tout. Et par ailleurs je trouve que c’est ’un de ses films
Cest une écriture personnelle mais qui appartiendrait les plus émouvants, les plus bouleversants — et les
plutdt a ses longs métrages. C’est 18 fois une heure, plus atroces : je ne sais pas comment on pourrait en
mais tous les codes de la série, il les explose comple- produire les vingt dernigres minutes aujourd’hui...
tement, excepté le saucissonnage. Il n’a pas peur de
passer par quelque chose qui frise un peu plus Part Cest sans doute son film le plus douloureux. Dans cette der-
contemporain. C’est pour moi Paeuvre de Lynch sur niere demi-heure, il y a un cOté « chemin de croix », un coté
laquelle il y a a la fois la plus grande liberté et la plus presque rossellinien.
grande rigueur. Et ca montre bien —c’est pour ¢a que Ila réussi a filmer ce que peut étre la douleur d’une
je le rapproche de Godard —que plus on veut étre libre, jeune femme avec des traumas. Comme c’est un sujet
plus il faut étre rigoureux. contemporain, je pense qu’on ne laisserait pas au-
80 ENTRETIEN
jourd’hui
ce sujet étre traité de cette manire-Ia. Parce chez lui, puisquil révéle Kyle MacLachlan et Laura Dern.
qu'il n’y a pas assez de point de vue moral. Il est = Jadore le fait qu'il retrouve ses acteurs et ses actrices.
dans l’affect, la sensation, pas dans le point de vue Ce quill fait avec Laura Dem et Kyle MacLachlan cest
moral. Aprés, Lynch est pour moi ’'un des cinéastes magnifique, parce qu'il les prend trés jeunes etl les suit.
américains contemporains les plus féministes, dans le Lune des choses les plus bouleversantes de Tivin Peaks:
sens le plus simple du terme : il est celui qui a donné The Return, Cest de voir ressurgir ces gens dont on
4 des femmes les plus belles partitions. Ce qu’il offre avait perdu la trace pour beaucoup depuis vingt-cing
Laura Dern dans Inland Empire est d’une immense ans. Lune meurt d’un cancer pendant le tournage (la
beauté tout comme ce qu'elle lui offre en retour. Dans Femme
a la bitche, Catherine E. Coulson), et il rajoute
ce film-1a, on n’est pas trés loin de la coréalisation une scéne od elle appelle le shérif pour dire qu’elle
tellement ils sont main dans la main. va mourir. Cette proximité sur la durée, je la trouve
extrémement belle.
Est-ce que toute la dimension supposément ésotérique de ses
is et le cOté « délire interprétatif » vous intéresse ? Que pensez-vous de sa direction dacteur?
= Je ne sais pas si c’est si ésotérique que ga. Ce n’est = Il mest arrivé de lire des scénarios de Lynch, et il
pas un cinéaste sur lequel je passe huit heures et trois ya des scines d’une immense banalité. Par exemple,
visionnages pour essayer de comprendre le pourquoi au début de Lost Highway, Bill Pullman dit : « Je vais
du comment. Je me laisse complétement porter par la aller jouer du sax ce soir » et Patricia Arquette répond :
maniére dont il a décidé qu’on doit se laisser porter, et « Je vais rester. » On sent qu'il n’est pas content, il de-
ame va trés bien comme ca. II s’explique trés peu sur mande : « Qu’est-ce que tu vas faire ? », elle répond :
les films, mais une anecdote que avais lue est, je pense, « Je vais lire. - Tu vas lire quoi ? » Mais tout prend
CLIDEANSHUMRrY
symptomatique de sa maniére de faire : Fire Walk With sa force dans la maniére dont il dirige Bill Pullman.
Me se termine par un gros plan de mais qui sort de la « You gonna read... whaaat ? » : tout @'un coup cette
bouche. Un journaliste Pinterroge sur ce dernier plan phrase archi-banale devient terrorisante parce qu’un
et Lynch répond juste : « Je déteste le mais. » Voila, mot qui prend deux secondes a dire en met cing. Il
ce n’est pas si ésotérique que ¢a, simplement il veut étire le temps. Je pense que la direction d’acteurs est
terminer par une image de dégoiit, il se dit : « Moi, le beaucoup faite sur P’étirement du temps. De toute ma-
mais me dégoiite, donc je vais filmer ca. » C’est filmé niére, son cinéma,
ce n’est que de la distorsion du réel.
de telle maniére qu'il reste quelque chose de fort dans Y compris dans Sailor & Lula. Les dialogues ne sont
le plan, méme si on adore le mais. C’est la théorie de pas extraordinaires. Ce qui est extraordinaire, Cest ce
Poeil
du canard :sion filme un canard est trés mignon, qu’en fontles deux acteurs, comment
ils exagérent tout.
mais si on ne filme que Pceil ca devient terrifiant. Cest La langue anglaise le permet, pas la langue francaise,
ce qu'il a fait avec le mais et la bouche. sinon ¢a devient du cabotinage.
Vous n’avez pas évoque Blue Velvet. Quel effet vous a-t-il fait ? Est-ce quil y a quelque chose que vous n’aimez pas, qui vous
= Crest un film qui a encore une forme de classicisme met a distance ou qui ne vous touche pas dans le cinéma de
notamment au début, avec une enquéte basique (on Lynch?
trouve une oreille, etc.). Apres, le film dérape, mais w= Une histoire vraie, ca ne m’a pas passionné. Dune
plus par ce que les comédiens aménent. Evidemment, non plus, mais je ne suis pas un fou de SE. Eraserhead
Dennis Hopper
y est pour beaucoup. adore ce film sur me passe un peu au-dessus de la téte. J'aime quand
lecouple, sur la jeunesse, sur Kyle MacLachlan et Laura méme Elephant Man, mais je suis tellement fan de
Dern, Je trouve trés belle leur naiveté, leur rapport 4 Freaks que j'ai envie de dire oui a Pun et non a Pautre,
PAmérique, et comment Lynch les filme. Etc’est le rdle mais Cest un peu béte parce que est un trés beau mélo,
le plus marquant d’Isabella Rossellini. un magnifique mélo. Mais globalement tout le reste.
Ce que je trouve extraordinaire dans son cinéma, c’est
Vous avez un peu évoqué la question des actrices. D'une ma- qu'il est proprement terrorisant. II ne fait pas de films
niére plus générale, on peut parler d'un certain génie du casting @horreur,
mais ¢a fait bien plus peur,etily a beaucoup
@humour. Ce n’est pas un humour de dialogue, cest
un humour de situation, de grimace, de choses qui ne
devraient pas étre dréles, mais tout d’un coup on décale
une petite chose et ca Pest... Méme un de ses films les
moins aimables comme Inland Empire est totalement
fascinant. Il se sépare de sa femme, Mary Sweeney,
Ce que je trouve extraordinaire dans son
qui était sa productrice et sa monteuse, et il a envie de
cinéma, c’est qu'il est proprement terrorisant. bricoler encore plus tout seul comme un petit chimiste,
sans scénario. Il part avec son actrice et ils font le film
adeux. Mais non, rien ne me met
4 distance. ’ai vu un
making-of d’Inland Empire. Cestextraordinaire : Pest
81
un enfant qui fait tout lui-méme. On le voit tout d’un = Encore une fois, je vais faire une analogie avec Go-
coup peindre un mur parce qu’il a envie que le fond dard. Je pense que ce sont des cinéastes qui ferment &
soit d’une certaine fagon, installer quelque chose li, il lendroit de I’« influence ». On ne peut pas s’en sortir,
rigole tout le temps, il est trés joyeux. C’est un enfant est trop particulier, trop spécifique. La oi ils ouvrent,
dans un immense magasin de jouets qui s’appelle le est dans le fait qu’ils poussent a la liberté. Lynch
cinéma, son cinéma. Ce n’est pas le type assis sur sa donne ce désir-1a de piocher chez lui, parfois une image,
chaise qui dit « on passe au plan 42 », il fait tout avec une idée. Et parfois on pioche inconsciemment.
ses mains et je suis trés sensible a ¢a.
Est-ce que ¢a veut dire que vous vous méfiez de vous-méme
Etes-vous sensible & son caté « artiste multiple », a ce cété par rapport a Lynch, de 'éventuelle influence inconsciente quil
photographe, peintre, vidéaste, cette personnalité un peutotale pourrait exercer ?
qui faisait la météo pendant longtemps sur son site ? = Oui, je m’en méfie. Mais, pour moi, elle existe, avec
wm Il y a des choses dans les « a-cdtés » que j'aime, lui, avec Argento, avec Bresson... Il y a des cinéastes
autres que j'aime moins. aime beaucoup ses disques. qui ont tellement compté que, de toute maniére, on ne
Ily.ades idées de productions, de chansons. Ce sont des va pas leur « voler » quelque chose. Ils ont fait partie
vrais albums de haut niveau. J’aime aussi beaucoup ses de notre regard, et le regard est quelque chose qui se
petites vidéos. Ses photos et ses tableaux m’intéressent transmet. Un cinéaste, c'est une personne qui a aimé
moins, n’empéche que, s'il ne les faisait pas, ses films des films avant d’en faire, donc évidemment ¢a circule.
ne seraient pas ce qu’ils sont, il n’y aurait pas la méme Cette circulation est toujours bienvenue.
scénographie. Ses films sont 'endroit oii se rencontrent
ECIrDALNHUMRSe
toutes ses activités. Vous parlez du modeéle de liberté
de Lynch, mais il est dans une
situation complexe aux Etats-Unis. Il y a distribué lui-méme
On parle beaucoup de Lynch comme un cinéaste sensoriel, je Inland Empire,
et gaa été un totalJéchec. Arépoque, ily adixans,
trouve
quil y a aussi une dimension narrative, tres particuliere ildisait : « Le circuit
art et essai aux Etats-Unis, cst terminé. »
parfois, mais tout aussi passionnante. Twin Peaks: The Return, wm Lynch a été sauvé par
la France. Par Sarde, par Bouy-
par exemple, c'est une prolifération de narration hallucinante. gues. Sans ca, je pense que ses plus grands films, on ne
= On dit parfois que le cinéma de Lynch est un peu les aurait jamais vus. On n’a pas beaucoup de joie 4
abstrait. Ce n’est pas du tout abstrait, ce sont des his- tre frangais, mais on a quand méme quelques fiertés
toires extrémement concrtes et réelles. Fire Walk With cinématographiques, notamment celle d’avoir permis
Me est histoire d’une fille qui prend trop de drogue 4 beaucoup de cinéastes étrangers de pouvoir faire
et qui se fait violer par son pére. Lost Highway est un leurs films. Mais j’imagine bien que le Lynch qu’on
film sur la jalousie. Il prend des thémes extrémement connait n’a plus sa place depuis longtemps dans un
humains, liés a 'amour. Il y a souvent un postulat trés circuit américain « classique ». Il ’'a trouvée avec Twin
simple, et, comme un anti-Hitchcock, il prend le parti Peaks A la télévision, mais en fait il vend une marque.
de se mettre du c&té de affect du personnage qui se Quand c’est passé en France, est passé sur Canal+
perd dans le réel. Done ¢a fait un récit labyrinthique, en plein été, sans promo, parce que j’imagine que les
mais un récit tout de méme. gens 4 Canal se sont dit : « Mon Dieu, mais qu’est-ce
qu’on va faire de ca? »
Vous parliez
du cété concret, ily aun cété « au pied delalettre »
chez lui, ce quon pourrait rapprocher d'une tout autre maniere De ce point de vue [a aussi, la « marque », ca le rapproche de
de Godard ou Bufiuel. Godard. Il avait un peu la méme maniére de fonctionner, tres
wm Crest vrai. Je pense que Godard et Lynch nes’aiment ambivalente.
pas, mais je les trouve tellement similaires par plein = Oui, c’est devenu une marque. Et méme quand il
aspects : le rapport image/son, comment chaque plan ouvre un club, c’est une marque. Mais c’est aussi en
donne une sensation différente de celle du suivant, et faisant ces choses-la qu’il peut accéder a sa liberté.
comment le montage en crée une troisiéme. Et cette
idée venant des deux qui m’influence beaucoup selon Mon sentiment, c'est quill est toujours actif, méme si on ne le
laquelle pour étre libre il faut étre rigoureux. Ce sont sait pas forcément et que cest tres souterrain.
des cinéastes trés rigoureux. Je ne le connais pas du tout, mais je pense que est
quelqu’un qui se dit tous les matins : « Je dois bricoler
Lynch ma raconteé qu’un jour il avait vu Godard attable a Paris, quelque chose. » Il a son studio, il a la sérigraphie, je
ilest allé le saluer mais Godard ne lui a pas répondu ! crois qu’il vient beaucoup 4 Paris pour ¢a. Peut-étre,
m Je pense que si Godard disait qu’il n’aimait pas Lynch il écrit, s'il n’a rien a écrire il va faire son bulletin
et s'il ne le saluait pas, c’est qu'il Padmirait. météo... Enfin,
on sent que pour lui une journée sans
réinventer quelque chose est une journée perdue..3¥
Est-ce que vous considérez que Lynch est un cinéaste qui Entretien réalisé par Thierry Jousse,
« ferme » ou qui « ouvre » pour les autres cinéastes ? Vous
Je 29 septembre 2023.
en servez-vous comme« boite a outils », pour le dire vite ?
82 REGARD
A tomber par
terre
Le rire lynchien
incendie : dépité par sa propre maladresse, le tueur
par Yal Sadat nommé Joe Messing (messing comme « déconner » ou
« saloper » : Joe qui foire, en somme) attrape le carnet
d’adresses et s’enfuit par la fenétre, abandonnant les
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corps empilés.
Ce morceau de burlesque noir résume peut-étre
le comique lynchien : le gag se déroule & Penvers,
Bien que s’étant toujours dérobé aux codes de la commence par P’éclat de rire pour ensuite s’éparpil-
comédie, le rire lynchien s’est largement épanoui au ler dans le morbide, la plaisanterie étouffant sous un
travers d'un certain art de la chute qui délaisse les poids mort. Plus exactement, tout commence par la
facilités parodiques ou ironiques pour renouer avec chute dans tous les sens du terme (la conclusion de
les origines du burlesque. Deux hommes louches la blague qui amuse les deux hommes, puis le vacil-
s’esclaffent dans une officine décrépie. On ne sait pas Jement des cadavres) ou, en anglais, par la punchline,
pourquoi. « Tuy crois, a un accident pareil ? », lance la phrase coup de poing qui provoque l’effondrement
le premier au second, assis derriére un vieux bureau. des corps. C'est une dynamique récurrente, qu’elle
Ils peinent a s’arréter de rire, si bien qu’on entre dans serve un dessein comique ou non. On se souvient de
cette séquence de Mulholland Drive a travers leur hi- Pattaque cardiaque du pére de Jeffrey, tombé subite-
larité, sans néanmoins saisir de quelle histoire il est ment dans son jardin au début de Blue Velvet. Sa téte
question.
A peine remis de leur fou rire, ils entament renversée contre le gazon permettait au spectateur,
une conversation sur leurs situations professionnelles jusque-1a plongé par le prologue dans le chromo dela
Le gag se déroule
et sur un mystérieux carnet d’adresses qui se trouve banlieue pavillonnaire, d’accéder a Pinframonde situé
alenvers, dans un tiroir. Puis le premier dégaine une arme de ras du sol, et a la vérité dégueulasse de tout ce qui
poing et abat le second d’une balle dans la téte. grouille sur Pécorce de Punderground. Du reste, c'est
commence par
Quel était-il, cet accident si rigolo ? Il commence toujours en s’étalant de tout son long que Penvers du
léclat de rire peut-étre la seulement : en placant l’'arme dans la main réel apparait au personnage (conscient ou non) et au
pour ensuite du mort pour faire croire 4 un suicide, le tueur tire une public: Henry Spencer se laisse tomber sur son lit dans
autre balle malencontreuse qui traverse le mur et se Eraserhead et se voit alors happé par le show de la
séparpiller dans loge dans la hanche d’une femme obése, affairée dans « femme dans le radiateur » Dougie git sur le sol desa
le morbide. Ielocal voisin. Elle hurle. Le tueur soupire, passe& cOté maison dans Twin Peaks: The Return et, plus ou moins
en vue de supprimer la voisine qui le prend de court comiquement, il semble habiter au plus prés des secrets
en lui sautant & la gorge. Il perd P’équilibre, écrasé cachés dans la moquette, circulant sous le plancher
par son gros corps, mais finit par la trainer dans le ou derriére les plinthes — par exemple les miracles de
bureau du mort. Ils sont apergus par un homme de la fée électricité permettant les télécommunications,
ménage qui passe l’aspirateur dans le couloir. Le tueur motif entétant de cette troisiéme saison. Il y a un rap-
lui demande de Paide pour transporter la femme obése, port entre la position drolatique du pantin avachi et
projetant en fait de Pattirer lui aussi dans le bureau le contact avec la magie des choses triviales : au com-
pour descendre au méme endroit ces deux témoins missariat, la standardiste Lucy (qui forme avec son
génants. Il vient a bout de la femme avec une nouvelle mari, le policier Andy, le tandem le plus burlesque de
balle, tire sur ’homme de ménage qui entre a son tour, la série) s’évanouit a la vue du shérifa qui elle vient de
puis fait de méme sur Paspirateur (précaution en soi parler au téléphone, et qu’elle croyait doncloin alors
cartoonesque). Court-circuit, départ de feu, alarme qu'il utilisait tout simplement un portable, comme
IC1@DRNAHreEUMdSQ
Pexplique Andy & sa compagne tombée de sa chaise 4 Dale Cooper/ caustique et ménage des silences qui alourdissent la
a la renverse. Sommet d’absurde désopilant ? Oui et Dougie Jones dans conversation d’un malaise profond. Dans Eraserhead,
non : on rit de la naiveté de Lucy mais on bascule Twin Peaks: The la scéne de diner chez les beaux-parents de Spencer
(littéralement) avec elle dans l’étonnement anxieux Return (2017). témoigne de cette fagon de rire tout en refusant le
face aux simples indices technologiques du temps qui décorum sclérosé de la comédie. La séquence semble
a passé. Epiphanie par la chute chaplinesque : une @abord annoncer une sorte de relecture grotesque
fois de plus, le gag ne se borne pas a lui-méme mais une situation sociale identifiable : pantomime robo-
Gargit les perceptions, déverrouille de trés sérieux ar- tique de la belle-mére & la cuisine, verbiage lunaire du
rigre-mondes. beau-pére a table, micro-poulets pas tout a fait morts
Cette maniére de débuter par la chute, de changer le dans les assiettes, piratage calamiteux des usages. Mais
rire qu’inspire la dégringolade en véritable aspiration la dilatation des durées pousse ces éléments baroques
dans un puits d’angoisse ou d’émerveillement, a bien vers Pépouvante pure de maniére imperceptible, dans
sfir toute sa place chez Lynch. Car dans la Black Lodge, un geste subliminal de superposition d’humeurs (effroi
apris tout, les énonoés se déclament & Penvers ; alors et amusement) incarné par Spencer, et surtout par le
pourquoi les gags n’iraient-ils pas de la légéreté vers la visage de son interpréte Jack Nance, sorte de pierrot
gravité ? Mais, comme c'est le cas pour les messages aussi consterné que proprement hérissé.
mystérieux qui scandent Penquéte de Tivin Peaks, il La ott ses contemporains aiment chahuter sardo-
faut appréhender les traits d’humour comme des clefs. niquement les valeurs familiales américaines, Lynch
Elles ouvrent moins sur une révélation que sur une filme les repas de famille ou l’Americana sans ironie
certaine libération du registre comique : il n’est pas et les clins d’ceil auxquels s’abandonne a l'occasion un.
utilisé comme convention (c’est-a-dire par politesse, Tim Burton, afin de traiter le comique et ’horrifique
pour capter la bienveillance du spectateur) ni comme comme les deux faces @’un méme jeton. Il y a peut-étre
instrument dialectique. $i Lynch revendique son goiit 1a une maniére d’anticiper ce qu’on nommera plus
pour les comédies de Billy Wilder, il a toujours rendu tard, alors que sa carriére semble finie ou presque, la
les quiproquos plus anxiogénes que badins, et n’a ja- post-ironie. Convoquant des acteurs s’étant illustrés
mais donné dans la satire, 4 peine dans la parodie — dans son ceuvre comme Ray Wise (Leland Palmer) ou
la scéne de tuerie de Mulholland Drive est peut-étre Robert Loggia (Mister Eddy dans Lost Highway), le
Pun des rares exemples de mise en boite des codes du tandem Tim Heidecker et Eric Wareheim (Tim and
thriller (avec la scene de Blue Velvet oii Dennis Hopper Eric’s Billion Dollar Movie, 2012) revendiquera d’ail-
rentre dans son repaire en portant un masque risible, leurs la méme intrication de comique et d’épouvante,
avant de tirer sans raison sur des corps flasques et sans échappant aux facilités de la farce codifiée pour mieux
vie). Lorsque les répliques sont elles-mémes écrites revenir aux écroulements burlesques de P’ére Keaton
pour faire rire, il sabote leur effet en instaurant une dans tout ce qu’ils ont de violent, ’insoutenable, voire
distance avec la performance, comme dans son court de nauséeux. C’est peut-étre au bout d’une certaine
pour Netflix, Qu’a fait Jack ? : se filmant en plein branche de la comédie indépendante que perche le
échange de calembours ornithologiques avec un singe plus digne héritage de Lynch, et de son art secret de
parlant, il surjoue la mécanique affectée du dialogue rire 4 Penvers. ¥
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4 Long Arms, aquarelle, 26.04 x 35.56 cm (2008/2009).
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What did she say?, peinture
mixed media (2017-2023).
89
CIaeEDNAlHQUM:RS
Pour toutes les ceuvres
ICODLEANSH4U1MRPd
Quelle a été votre premiére fois avec un film de David Milwaukee Room et RWF (Chambre). Et puis une
Lynch? édition miniature, une pochette d’allumette bleu nuit
=» Blue Velvet,
a la sortie du film en France dans un avec Blue Velvet écrit en lettres anglaises blanches.
Je
cinéma de Grenoble, probablement place Grenette... Poffrais aux artistes que j'admirais.
Une émotion artistique, musicale et spatiale trés pro-
fonde. La sensation exaltante de découvrir une nou- Etes-vous particuliérement sensible au continent Twin
velle forme de cinéma et de beauté, un film-exposition Peaks, film et série confondus ?
pour sa configuration spatiale, sa lumigre mais aussi = Totalement. J'ai regardé chaque épisode avec ra-
son inquiétante étrangeté. La premiére chambre que vissement et passion au moment de sa premiére dif-
j’ai montrée, PAméthyste, en 1990, garde la trace fusion a la télévision, sans en rater un seul. Toute la
de cette projection, mais aussi plus tard A rebours, question des indices, la lettre sous les ongles mais aussi
» Milwaukee Room,
installation (1997). GD‘onzamleix-©Frqstu
91
{GDonzamle©i-Frqstu
pendant trés longtemps, et la troisiéme saison a été
trés forte aussi pour moi. La aussi j’ai regardé chaque
IC1@DRNAHreEUMdSQ
€pisode intensément au moment de sa premiére dif-
fusion, sans en rater un seul et avec, sans cesse, ce
rapport au temps qui s’était écoulé entre les saisons,
tout ce qui s’était passé pour moi et pour lui et qui > RWF(Chambre),
avait pu informer cette nouvelle saison... Ce travail installation (1993).
avec le temps, c’est ce qui me fascine le plus, mais aussi
tout ce qu’il y avait de nouveau, cette machine op- personnages et le questionnement sans fin sur les
tique hallucinante qui apparait dés le début et surtout formes de violences et leur représentation, mais aussi
Pépisode 8. Entretemps, j'avais réalisé Atomic Park... le monde comme alternance de beauté, d’énigmes
et de peur.
vos films préférés de David Lynch ?
Quels sont
wm Je pense que c’est Tivin Peaks, ensemble, et bien Que pensez-vous des figures féminines du cinéma de
sir toujours Blue Velvet, mais aussi Mulholland Lynch?
Drive et Inland Empire. = Elles sont trés fortes, trés présentes, portés par des
actrices fabuleuses qu’il a parfois révélées.
Etes-vous sensible au caractére multi-artistique du travail
de David Lynch, cinéaste, musicien, photographe, peintre, Quelle influence Foeuvre de David Lynch exerce-t-elle sur
bricoleur de Fart ? votre travail artistique ?
= Je préfére ses réalisations cinématographiques, = Longtemps la sortie de chacun de ses films était
pour moi ses expositions sont 1a, dans ses films... comme une sorte d’horloge artistique. Et une inspi-
Je suis aussi une fan absolue du Silencio (le club) ration pour les expositions, peut-étre plus que pour
et de sa scne, oft ’ai eu plusieurs fois le plaisir de mes films, étrangement, comme si son influence me
chanter, avec Exotourisme, un projet musical avec nourrissait plus sur le terrain de exposition que
Julien Perez. On nous dit souvent que nos concerts du cinéma. J’ai toujours espoir qu’il fasse encore au
sont trés lynchiens.... moins un film ou une série, méme si je comprends
Pextraordinaire complexité d’un tournage.
Pensez-vous que David Lynch
a réalisé une fusion entre le
cinéma et art contemporain
? Etes-vous sensible a univers
sonore et musical des films
= Je pense qu’il est aussi proche que possible du de Lynch ?
cinéma expérimental et donc artistique, et que son = Oui, je pense son rapport au son et aux chan-
langage résonne avec des opérations que ’on re- sons m’a beaucoup influencée. Je n’oublie jamais
trouve dans des formes d’art contemporain ; mais ces séquences sonores qui s’auto-aspirent soudain
une fusion... non je ne pense pas. en silence.
Qu‘est-ce qui vous touche particuliérement dans univers Propos recueillis par Thierry Jousse,
de David Lynch ? par e-mail, le 8 octobre 2023.
» Un rapport trés particulier a la narration et aux
92 LYNCH, ARTISTE POLYMORPHE
Bricolage, numérologie
et météo
Le laboratoire en ligne de David Lynch
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qu’un « milieu »,comme Ia défini Cyril Beghin cessaire : quel temps fait-il ? Lynch expérimente sa pré-
(Cahiers n° 620), ’est-d-dire un laboratoire, un diction, sans relache, de la méme facon jour aprés jour.
lieu pour soi, avec tout particuli¢rement sa section Ex- Et parfois va plus loin, au milieu de deux états de fait
periments, ces travaux vidéo reconnaissables a « lim- météorologiques, en pensant a une chose spécifique —
placable fixité
des plans et l’unicité des décors ».Ce lien souvent une chanson — qui lui viendrait précisément
ce
renvoie depuis 2020 une chaine YouTube, a un david- jour. Le 31 octobre 2020, par exemple, il faut écouter
Iynchtheater qui réunit aussi bien la série DumbLand « The Dust Blows Forward n’ the Dust Blows Back »
(2002) que le vaudeville torturé Rabbits (2002), mais de Captain Beefheart (1969) pour avoir une « image
aussi un ensemble, bien plus contemporain, titré « Sur globale » du temps tel qu’il va, maintenant. Soit, si
quoi David travaille-t-il aujourd’hui ? », trés pragma- vous y jetez une oreille : un univers surréaliste par-
tique (le bricoleur explique quel petit stand de micro Jé-chanté, sans instrument autre que la voix, en cut-up,
ou quelle applique murale pour lumigre ambiance il qui décrit au moins deux aspects de la réalité pergue,
acongus ces derniers jours, en concluant toujours ’un et donne l'image d’un monde désolé et chaotique, soit
« Keep on working! »),se mélant avec parcimonie A de assez lynchien. Le 12 décembre 2022, la journée est
courts documentaires animaliers oii le seul travail du « pluvieuse et trés calme », la température oscillera
son et le tremblé de la caméra créent la tension @’une entre 7 et 13°C, Etce commentaire tombe: « Today,no
existence, oit la nature cyclique et implacable de la vie music. » En trois mots, il évoque pudiquement la mort,
Pemporte toujours. Ainsi un essaim d’abeilles ou une la veille, d’Angelo Badalamenti. Une annonce égale
chenille qui gravit un petit monticule de terre, chute, aux autres, mais tranchée, toujours lancée A voix trés
cherche désespérément
a se hisser, deviennent peu a peu haute avec la puissance quasi incantatoire de Gordon
des visions terrorisantes. Au son : des bourdonnements Cole, le personnage qu’il incarne dans Twin Peaks. A
distordus, ou une basse continue, un éboulement de ce RIP élégant et pudique s’ajoute une lucur @espoir :
pierres et un bruit métallique quand un lézard attaque ily aune chance, dit-il, pour que le temps couvert laisse
et dévore par surprise. S’y ajoute aussi un autre film place a un ciel bleu et qu’un soleil doré resplendisse
animation, extrémement sombre et captivant : Fire pour le reste de la journée. Le tirage au sort du nombre
(poZar), mis en ligne en 2020, dans lequel tout espoir du jour, quant a lui, ne fait que densifier la matiére &
semble perdu. spéculer dans la vie ordinaire : pourquoi ce nombre
Enfin, classé par ordre chronologique, un ensemble tiré du bocal ? Question générant dans les commen-
trés conséquent (travail quasi journalier qui s’étend sur taires autant d’agitations et de calculs de probabilités
deux ans et demi) de vidéos se dédouble : 4 Pune sur la de mathématiciens plus ou moins confirmés (il faut
météo du jour répond autre sur le nombre, tiré au sort, lire les commentaires aussi stricts que loufoques de
du méme jour,a partir d’un bocal rempli de dix balles. Tinternaute Seth M-T) qu’il y a d’admirateurs préts
Ces stupéfiantes capsules, répétitives et sérielles, quasi A interpréter maniaquement tel ou tel plan, ou motif
absurdes, imaginées pendant le confinement Covid-19 un film, justifiant le mot de Pauline Kael sur Lynch :
depuis Los Angeles, se restreignent 4 un décor unique : « mystore et folie cachés dans la normalité ». Vidéos
un atelier-bureau aux murs et plafond de béton brut, primitives, comique de répétition, le petit théatre de
quelques placards en bois, et les Iégéres variations du Lynch en ligne est atelier paisible d’un cerveau débridé
temps qui passe, au jour le jour, sur
le visage du cinéaste de son génie. Y¢
93
Lexpérience
sensorielle
Entretien avec Benoit de Villeneuve, Benjamin Morando
et Jean-Yves Leloup
La musique et le son jouent un réle crucial dans le cinéma de David Lynch, qui est 'un des inventeurs du design
‘sonore. Pour parler de cette dimension fondamentale, nous avons réunis trois compositeurs d’aujourd’hui qui
travaillent pour et avec le cinéma : Jean-Yves Leloup, Benjamin Morando et Benoit de Villeneuve. Ensemble, ils
rCIDLNAHEeUMRS
évoquent en profondeur le monde sonore hanté et novateur de Lynch.
4 Le titre In Dreams Jean-Yves Leloup : Pour revenir a la question de la et des sons concrets. Il avait des banques de sons,
de Roy Orbison repris premiére expérience sensorielle, le premier film de notamment de vents enregistrés en Ecosse. Lynch
dans Blue Velvet par Lynch que j’ai vu doit étre Elephant Man, mais mon adorait ces sons. Mais il était quand méme frustré du
Dean Stockwell. premier grand souvenir, c’est Blue Velvet. La sctne fait que Splet était un peu conservateur
sur les moyens
ouverture est quasiment inaugurale de mon ouver- de produire des sons. Bien plus tard, dans les années
ture sonore au cinéma et d’une certaine conception 2000, Dean Hurley (qui gére son studio Assymetrical
sonore du cinéma. Ce film a été un tournant dans. depuis douze ans), son ingénieur du son, est devenu
sa maniere de traiter les sons et d’inviter différentes un collaborateur
trés proche. Ila beaucoup bossé sur
formes de musiques dans son cinéma. Cette plongée Twin Peaks: The Return et Inland Empire. Limpor-
organique et sensorielle dans un univers de vice et de tance de ces deux personnes dans Poeuvre sonore de
stupre se produit dans un environnement réaliste : il Lynch est gale & celle de Badalamenti pour le cété
y acette herbe, cette pelouse, cette terre, cette oreille purement musical.
sale, coupée...
Lynch fait partie des cinéastes chez lesquels on ne sépare
Aucun d’entre vous n’a encore prononcé le nom d’Angelo pas vraiment la bande-son de la musique, comme si tout
Badalamenti. II n’a pas travaillé sur tous les films de Lynch, était organique. En ce sens, n’est-il pas un des inventeurs
mais tout de méme sur beaucoup dentre eux. On crédite du design sonore ?
donc Lynch d'un cote « architecte » de la bande-son et de J-V.L: Pour étre juste, il faut dire que Pinvention du
la musique, méme quand ce nest pas lui quila compose. design sonore ponctue Phistoire du xx siécle: ily a les
BM. Il faut @abord parler d’Alan Splet et Dean effets sonores de King Kong (1933), de Jacques Tati,
Hurley. Ce sont ses deux collaborateurs principaux. de Planéte interdite (1956), de THX 1138 (1971) avec
J-V.L.: Moi, je mettrais Dean Hurley (quiest arrive Walter Murch, Apocalypse Now (1979), etc. Done
aprés) un peu sur le méme plan que Badalamenti. plein de choses sont arrivées avant Lynch, mais est
By.: Alan Splet est mort assez t6t. vrai que sa maniére de fusionner cet ensemble sonore
BN.: Oui, Lynch et Splet ont collaboré a partir avec une musique qui finit par se fondre dans une
des années 1960 sur son premier court métrage Six atmosphere, dans des drones, a été trés influente sur
Figures Getting Sick, et aprés sur Eraserhead. Ils ont Je cinéma actuel. C’est particuliérement sensible dans
bossé un an sur la bande-son, ce qui est quand méme sa maniére @utiliser des éléments sonores concrets,
hallucinant. des matiéres sonores, des drones, et notamment des
J-VL.:Il faut dire quils travaillaient de maniére « fonds d’air » ... Le fond air, c’est cette atmosphére
trés artisanale. environnementale qui nape chacune des séquences
Jailu qu’Alan Splet ne voulait pas du tout tra- de notre vie, qui sont travaillées, amplifiées, mélan-
vailler au synthétiseur, mais surtout avec des bandes gées a d’autre matigres sonores, proches de Pambient
95
IC1@DRNAHreEUMdSQ
idée de mélodie qui reviendra un peu plus loin dans sés, comme s'il faisait respirer notre environnement,
le film. La, on est déja vraiment au croisement de et effectivement ¢a peut étre un simple fond d’air, la
la musique, du design sonore et du théme presque réverbération du son d’une pice, d’un frigo, d'une
musical. Cest 14 qu’il est un réalisateur musical au- lampe... Toutes ses fréquences qui nous entourent,
tant qu’un réalisateur de cinéma, et il a trouvé en est commes’il les manipulait, les musicalisait effecti-
Badalamenti quelqu’un qui savait traduire en notes vement. Le bourdon en soia une influence trés particu-
et en émotions ce qu'il lui disait. lire sur notre cerveau, notre perception sonore—que
BM: A partir de Lost Highway, il va « sound-de- je serai bien en mal d’expliciter puisqu’il y a assez peu
signer » la musique en demandant & Badalamenti études, mais il y a quelque chose d’enveloppant qui
de créer plein de matiéres sonores orchestrales ou peut étre parfois angoissant mais aussi trés réconfor-
synthétiques, qu'il va retravailler, redécouper, inver- tant, qui nous fait pénétrer dans un monde en tout
ser, etc. Il est le premier 4 avoir musicalisé des sons qui cas plus introspectif.
jusque-la étaient considérés comme des bruitages. Par BM.: Pour revenie sur les obsessions de Lynch pour
exemple, le vent est quelque chose de trés important certains sons, le vent, ca commence dés Eraserhead.
qui revient tout le temps chez lui. Cest aussi le premier son qu’on entend dans le gé-
B.V.: Dans une scéne d’Elephant Man, Vinfirmiére nérique de Twin Peaks: Fire Walk With Me, est le fil
va monter la soupe a John Merrick, Phomme-élé- conducteur d’ Industrial Symphony n°1, le spectacle
phant, et elle est effrayée parce qu’elle ne sait pas 4 qu’il a fait avec Badalamenti et Julee Cruise. Pai vu
quoi il resemble. II n’y a pas de musique mais une un documentaire qui s’appelle Lynch/Oz, ot Lynch
sorte de vent, de soufflerie, harmonisée avec un son dit : « I n'y a pas une journée ott je ne pense pas au
un peu comme ga (il tape du poing sur la table a Magicien d’Oz. » Dans Sailor & Lula, Cest le plus
intervalles réguliers) qui fait office de battements de évident, mais pas seulement. C’est le vent qui améne
coeur. Ce sont des sons ambient auxquels les gens ne Dorothy dans le monde imaginaire. Cest un bruit
prétent pas attention parce que ce n’est pas fait pour, blanc, toutes les fréquences sont mélangées. Mais ce
mais la tension est la. bruit blanc est modulé avec des résonances.
justement, ce son ambient a l’hépital dans B.V.: Quand tu filtres le bruit blanc, tu peux arriver
Elephant Man, qui est pergu comme un drone dans A toutes les notes.
Pesprit de ceux d’ Eraserhead, c'est souvent celui de BAM: Exactement, mais le vent ce n’est jamais du
Péclairage au gaz. Dans Twin Peaks: Fire Walk With bruit blanc pur
et statique, parfois ca ressemble a des
Me, il y a un peu la méme chose dans la scéne ot voix, ily a quelque chose de hanté. C’est & la fois un
Leland Palmer allume le ventilateur dans sa maison son continu et qui bouge, donc on peut Putiliser dans
avant de retrouver dans sa chambre sa fille Laura. des temps assez longs dans le montage sans que ce
Lallumage de ce ventilateur nous fait basculer dans soit ennuyeux. Etc’est en méme temps trés évocateur.
la scéne de possession de Leland en BOB. Le son du Mais Lynch utilise toutes les familles de sons soufflés,
ventilateur devient de plus en plus fort, et il dure pas seulement le vent.
trés longtemps. On voit vraiment la que le son in
devient la musique et sert de déclencheur pour nous Revenons a Badalamenti : il arrive sur Blue Velvet, au départ
montrer qu’on bascule dans le fantastique. Donc, pas en tant que musicien dailleurs, mais comme coach vocal
96 LYNCH, ARTISTE POLYMORPHE
d'lsabella Rossellini. Est-ce que son apport change profondé- A partir de Lost Highway, ga change un peu parce que Bada-
ment la bande-son dans le cinéma de David Lynch, sachant lamenti est moins présent, méme sill est encore la. Quand on
que Blue Velvet peut aussi étre considéré comme un « deu- pense a Lost Highway, on pense peut-étre plus ala chanson de
xiéme premier film », aprés faventure compliquée de Dune? Bowie « I'm Deranged », qui ouvre le film avec ce générique
BY. : Bizarrement, je trouve que, sur ce film, Ba- et cette route qui file a grande vitesse. Elle a été composée
dalamenti n’est pas encore le Badalamenti de David peu de temps avant, dailleurs, et produite par Brian Eno. On
Lynch. C’est encore un Badalamenti assez tradition- pense aussi a certaines ambiances de Barry Adamson qui
nel, finalement. fait son apparition dans les parties oil il y a Mister Eddy. II
J-VL: Cest la rencontre qui les transforme tous y a méme une petite citation d’Anténio Carlos Jobim assez
les deux, mais c’est surtout avec Twin Peaks que Pin- ‘surprenante.
fluence mutuelle de leurs deux talents se métamor- J-WL: Pai Pimpression qu’avec Lost Highway et
phose et s’incarne a travers le générique et toutes les ces bandes-son de musique préexistantes, on a décou-
musiques de la premiére saison de la série. Quand on vert une sorte de confrérie de musiciens, de chanteurs,
écoute la musique de Badalamenti avant, elle n’a pas dechanteuses, autour d’une conception dela musique
la méme force. et du son dont fait partie Barry Adamson dans ses
projets solo.
Vous avez mentionné Twin Peaks comme un tournant dans la
carriére de Badalamenti et de Lynch, pouvez-vous en dire un Barry Adamson avait lui-méme un lien avec la musique de
peu plus sur lexpérience de la série oll fon sent effectivement film puisqu'll faisait parfois des reprises et travaillait, par
une vraie osmose ? ailleurs, sur des bandes originales...
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J-VL.: Dans Twin Peaks, il y a des éléments de J-V.L:En tout cas, ce sont des gens qui partagent
chansons populaires inspirés par la pop des années des couleurs. Méme David Bowie et Trent Reznor.
1950, des aspects parfois plus blues, ou plus jazzy. Lynch a aussi parfois directement inspiré des musi-
BM: Ily ace son typique que l’on retrouve a partir ciens, par exemple Bohren & der Club of Gore, un
de Tivin Peaks dans d’autres films : la guitare avec le groupe de metal allemand quia viré vers une sorte de
trémolo qui est vraiment le son des années 1950 et jazz. atmosphérique et cinématographique ambient.
sera Pune des signatures de Twin Peaks. Ce ne sont pas des jazzmen.
J-V.L: Mais ces sons sonttransfigurés par le talent BM: C’est Rammstein qui fait du jazz.
de Badalamenti, comme s'il y avait de espace entre J-VL.: Oui, est un peu ¢a. Il y a une imagerie
les notes, comme si chacun des instruments —claviers, metal, mais ¢a n’est pas du tout du metal. C’est fas-
vibraphones, cordes ou guitares — raisonnaient dans cinant de voir 4 quel point, a partir de ces couleurs
un espace trés particulier. Cet espace de réverbération musicales des films de Lynch et de Badalamenti, ils
autour des notes, ce ne sont pas des silences, mais en ont tiré toute une esthétique qu’on retrouve chez
est un peu comme si tout résonnait dans un espace autres musiciens et musiciennes.
mental, intérieur, introspectif, comme un songe du
réalisateur, du spectateur ou d’un personnage du film. On peut ajouter, dans un registre plus pop, certains artistes
By.: A la sortie de Twin Peaks, j’avais 15 ans et quon rattache a la dream pop, ou Lana del Rey.
¢a passait en VE sur La Cing. J’ai plongé dedans JeV.L: Ga va effectivement de la new wave de This
et, comme toute émotion adolescente, e’est une des Mortal Coil ou Cocteau Twi Lana del Rey.
choses les plus importantes de ma vie. Musicalement, BM. : Pour en revenir a I’hétérogénéité de Lost
je pense que ¢a fait vraiment partie demon ADN pour Highway, je trouve que cette BO est un peu a part
ce cété trés vaporeux de la chanson, ces expérimen- parmi toutes celles de Lynch. Et c’est peut-étre aussi
tations Dans les années 1990, j’étais aussi fasciné di 4 une époque. On est en pleine ére des BO a la
par Trent Reznor, qu’on retrouve dans Lost Highway Tarantino oii on mélange des musiques connues. Ga
et dans la saison 3 ott, A chaque fin d’épisode, Lynch ressemble vraiment & une époque qui a duré quatre
permet a un artiste de montrer son travail. ou cing ans, aprés il ne le refera plus tellement.
plus blues, ou plus jazzy. trumentiste, ni je pense un trés bon compositeur, mais
est un excellent réalisateur musical. II sait s’entourer
de gens talentueux qu’il saura guider pour faire une
musique qui ressemble 4 du Lynch. Et en cela, un
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beaucoup marqué.
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dans les paroles et les mélodies, de cette forme d’in- bler a des synthés, ce sont des peaux frottées, avec
revoir Simone
nocence que l’on percoit a travers le filtre du souvenir plein de modes de jeu typiques de la musique contem-
dans Twin Peaks:
ou de la mémoire. Cest comme ga que je les entends. poraine et des Percussions de Strasbourg. On a com-
The Return.
BV. : Mais quand on rajoute beaucoup de réverb” posé des choses, mais le réalisateur a aussi utilisé des
Ace genre de morceau ou qu’on les ralentit un peu, choses qu’on avait enregistrées avec eux et qu’on a
Pun coup ils font peur. remontées. Done il y a eu ce travail de réappropria-
Bat: Ga commence dés Eraserhead, oi il y a tous tion par le réalisateur des pistes séparées. Il y a eu un
ces morceaux de Fats Waller a Porgue trés réverbérés. échange, sur une musique un peu plus abstraite qui
Je me demande si ga n’a pas inspiré Kubrick pour pourrait « ressembler » a celle de Lynch.
Shining avec « Midnight With the Stars and You » (Al -Dans les créations sonores et musicales que
Bowlly, Ray Noble et son orchestre). Dans la Golden i faites avec RadioMentale ou pour Quiet Voices,
Bal Room, il y a plein de musiques, surtout anglaises deux projets personnels en duo ou en collectif, ce sont
des années 1920, dont celle-ci. déja des sortes de films sonores qui mélangent des
voix parlées, fragmentées —ce n’est pas une narration
Quelle est influence sur votre propre travail de toutes ces trés développée, elle fait plut6t appel 4 Pimaginaire
conceptions sonores et musicales dont on a parlé ? et 4 Pintrospection — avec des sonorités musicales ou
BY.: La of Lynch nous a tous les deux influencés, des participations de musiciens comme Benjamin et
Benjamin et moi, c’est qu’on ne dissocie pas la com- Benoit sur des morceaux de Quiet Voices, Maxence
position musicale (avec des notes, des portées, une Cyrin au piano ou Héléne Vogelsinger au synthé sur
partition) de sons trés concrets qui ne proviennent autres morceaux. Cela
se mélange avec des voix, des
pas instruments traditionnels. C’est quelque chose matiéres sonores proches du drone, et les échos avec
qu’on fait et qu’on aimerait pouvoir imposer un peu le travail de Lynch sont siirement évidents. Dans mes
plus dans nos musiques de film, ¢a fait partie de notre travaux pour le cinéma, avec RadioMentale on a fait
vocabulaire. Et en méme temps, on est influencés de untravail de création sonore proche pour Carré Blane
maniére inconsciente par le travail de Lynch dans ses de Jean-Baptiste Leonetti, un film de science-fiction
bandes sonores. Pour raconter une anecdote, dans une dystopique avec Sami Bouajila et Julie Gayet. Iy avait
BO du film Trois nuits par semaine, que nous avons aussi de la « vraie » musique des fréres Galperine.
composée, on a glissé un clin deel: ily a une série Ona utilisé ce travail pour un de nos albums, Island,
accords qui appartient au theme de Twin Peaks. qui reprenait ces méthodes lynchiennes. Tout ne vient
8.1: Pour revenir a notre pratique, le dernier projet pas de Lynch, mais il est évident qu’il y a des échos
sur lequel on a travaillé est un documentaire, Paradis naturels. ¥¥
réalisé par Aleksander Abaturov, un cinéaste russe, Entretien réalisé par Thierry Jousse, a Paris,
(qui vit en France aujourd’hui) en collaboration avec Te 23 octobre 2023.
les Percussions de Strasbourg. On a fait des sessions
denregistrement avec eux, avec un travail sur une
matigre sonore trés abstraite. On ne voulait pas que
¢a sonne comme des percussions frappées, mais plus
comme des timbres évolutifs. Ca peut méme ressem-
ABONNEMENT A PARTIR DE
* * * x
“31% “299,
* * * *
-20% "28%,
aICErDAHNUSMRe4
The Grandmother
Six Men Getting Sick | The Alphabet | The Grandmother lui-méme, sur lequel une boucle d’images
est projetée par intermittence, dix minutes
Du fond obscur d’une toile qu’il est en sent le vent se lever et la matigre frémir. toutes les heures, accompagnée des hurle-
train de composer, David Lynch, alors Léquation semble posée : le cinéma sera ments d’une siréne. Des figures, nettement
étudiant aux Beaux-Arts de Philadelphie, pour lui de la peinture avec du mouvement tracées sur la gauche, plus indistinctes sur
la droite, se relient progressivement les
unes aux autres
a travers un réseau de traits
qui forment bientét des canalisations. Les
organes se réduisent & une tuyauterie de
sanitaires, tandis que le cinéma redonne &
la peinture sa fluidité. Elle circule, monte,
déborde, se répand en vomnissures - avant
que cela ne recommence, le titre pouvant
déja s’entendre comme une boucle
Men Getting Sick Men Getting Six
Le plus saisissant, dans cet exercice mené
sous la nette influence de Francis Bacon,
tient peut-étre au réle de la couleur. Elle
est P’inassimilable, Pabjection méme. Ce
qui, gonflant le coeur, améne a se couvrir la
bouche, les yeux,
de dégotit ou de honte. Le
rouge, vif, et le violet, profond, violentent
le noir et le blanc, le trouent, le souillent,
puiss’y substituent. La couleur est une ma-
ladie, ouvrant et retournant les corps, sens
dessus dessous. Dans The Grandmother
102 LES FILMS
(1970), les cauchemars du jeune garcon possédée par la sarabande des lettres, créa- menait de vastes expérimentations sur les
se répandent nuit aprés nuit en coulées tures sonores et graphiques exogénes quila maladies forestigres. Six Men : les coulures
orange ou jaunes, déchainant la furie du feront vomir du sang. Sein, phallus, miroir, forment des racines. The Alphabet : les
pére qui lui plaque le visage dessus. Bien convulsion : Lynch accumule un matériau lettres se diffusent comme des spores. Et
que pour Pessentiel tourné en prises de idéal pour
les psychanalystes, dans
ce court The Grandmother fait jaillir de Phumus
vues réelles, ce film, comme d’ailleurs The inspiré par un réve de la niéce de sa com- une famille. Selon quelles voies les puis-
Alphabet (1969),s°élabore encore a partir pagne, Peggy, et résonnant des pleurs de sances souterraines communiquent-elles
d'un contraste primitif entre fond noir et sa fille, Jennifer. Comme les deux autres, avec la lumiére ? Voila une question que le
figures blanches. Lynch repoussera jusqu’3 ce film n’est pas un rébus mais un spasme cinéaste n’aura cessé de reprendre. Sous ses
Dune, en 1984, le moment d’apprivoiser de nausée, suscité par Paltérité qui nous allures de conte cruel, The Grandmother
a couleur. Pour Pheure, elle est étrangére traverse, nous nourrit et nous constitue. est le premier film de Lynch faire des
aux personages. The Grandmother renverse la passivité, gouffres et des splendeurs de ’imaginaire
Comment la couleur se détache-t-elle du ou la réceptivité, des figures précédentes son sujet.
fond ? Comment le langage s’impose pour s’attacher a un acte de création. Pale
sur le cri ? Comment ’enfants’arrache comme un vampire, un enfant maltraité
4 la pulsion sexuelle dont il est issu ? La plante sur un lit immaculé la graine d'un
triade inaugurale figure les rapports de la arbre. Du tronc, qui évoque une patte ou
force et de la forme, de la matiére et de une trompe d°éléphant, suinte une grand-
Lobjet, sur le mode de la contamination, mere a affection dévorante. Cette image
de linfiltration, de ?’épanchement, de la @un arbre de chair essaimera, jusqu’a la
métamorphose. Clouée sur son lit, d'une série Tivin Peaks. On ne peut s’empécher
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blancheur qui se confond avec celle des de rappeler que le pére de Lynch, cher-
draps, la fille de The Alphabet
est peu a peu cheur pour le ministére de Agriculture,
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il part d’un style de figuration primitif et Ie film. Il s'agit de donner une dimension mother plante la graine d’oui sortira la
organique qui aboutit une incarnation palpable 4 un univers purement fantas- grand-mére mythique. Dans Eraserhead,
aux antipodes de la réalité photographique matique. D’oti Pimportance de la terre, ily aen particulier un de ces monceaux de
qu’est le monstrueux « Baby » [...].Onest des liquides, fluides, des viscéres du Baby, terre informe sur
la table de nuit d’Henry :
trés loin du pur spectacle du cinéma d’hor- des sortes d’embryons qu’Henry extirpe intrusion dune forme et d’une matiére ul-
reur,
qui repose souvent sur une transgres- du corps de Mary et qu’il lance sur les tra-primitive dans un univers urbain sa-
sion de la religion chrétienne (le Diable, murs, ou ceux, identiques, que la Dame turé et claustrophobique. On en retrouve
Dracula). De plus, au-dela de ce travail de du Radiateur écrase, etc. On retrouve cette méme une version stylisée (théatralisée) sur
remodelage total de la réalité (cf. le visage densité matérielle dans les énigmatiques a scéne oi officie la Dame du Radiateur.
de la Dame du Radiateur), le film finit par masses de fibres noires non identifiées sous Cest également dans un terrain vague
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oe
we gl
accidenté, encre des petits tas de terre, le son est ici tellement présent qu’il n’y a tiére/matrice essentielle, comme cette sorte
quHenry se fraie un chemin au début du pas d’autre musique que des lambeaux, it de larve qu’Henry dépose dans un meuble
film. On retrouvera cette figuration de ou off, de ritournelles de Fats Waller (en et qui plus tard danse une gigue avant de
Paltérité sauvage de la nature, réceptacle dehors de la chanson « In Heaven »). La devenir un ver a la bouche béante. Celui-ci
opaque et presque informe de Punité de bande son est une composition de musique évoque aussi bien le Baby vagissant que les
vie la plus effroyablement élémentaire électro-acoustique de la méme durée que vers géants de Dune. Les embryons, corol-
(les graines, germes, larves, vers), dans le le film. Cette musique quasi industrielle laires de cette forme, sont le lien précisé-
wagon abandonné de Twin Peaks ou Bob (on entend souvent des bruits répétitifs de ment organique entre les formes primitives
se livre a des sévices sadomasos machines imaginaires) module et oriente la et les humains dans le film.
Bruit blanc.
A Pinstar du blanc qui contient charge émotionnelle du film, en absence La force d’expression 4 Peuvre dans Era-
toutes les couleurs a la fois, le bruit blanc dune psychologie conventionnelle. Par serhead tient 4 son aspect élémentaire : en
est la résultante de toutes les harmoniques effet de contraste (souvent comique), les dehors des dialogues désincarnés, la com-
dun spectre sonore. Mélange de grésil- dialogues sont atones et plats. Chez Lynch, munication passe par le cri (une constante
lement, chuintement et souffle (selon les le dialogue est un cliché en porte-&-faux, ou dans le cinéma de Lynch),
la monstruosité,
cas), le bruit blanc est ce qu’on entend plutétil indique que le sens ne se trouve pas la violence irraisonnée.
parfois sur un poste de radio entre deux la, mais bien dans la profondeur du son, Expression. Le film (comme le cinéma de
stations. Eraserhead est un film sonore la densité des images et leur agencement. Lynch dans son ensemble) n’exprime rien
par excellence, mais il ne fonctionne pas Formes primitives. Premier aspect primi- autre que son besoin désespéré d’ex-
comme les autres films sur ce plan. Ici, les tif: un noir et blanc contrasté, chichement pression. En cela, il est trés contemporain
sons ne sont pas tant des événements si- éclairé ; le bain amniotique du cinéma des de comportements et préoccupations de
gnifiants et descriptifs qui ponctuent telle origines. Eraserhead entretient un lien notre monde — plus encore que dans les
ou telle action, qu’un flux continu de bruit fort, malgré la prégnance du son, avec le années 1970 oi il sortit. Pour paraphraser
blanc (et de sons plus réalistes, bien sir) cinéma muet, et cela sans distance rétro. Marshall MacLuhan, on pourrait dire que
et de sourdes rumeurs mélés, dont les va- Le masque du personnage d’Henry, figure expression est le message. Expression, au
riations ou les ruptures marquent le pas- de clown blanc inquiet, aphasique, évoque sens limité de mimique du visage (tour-
sage d’un plan ou d’une scéne a autre, le triste et lumineux Harry Langdon, le menté d’Henry), comme au sens d’exté-
ou interviennent parfois méme au milieu visage le plus irréel et lunaire du cinéma riorisation
et tentative de formulation
d’un
d'un plan. Dans Eraserhead, le son ne se muet. Lunivers urbain méme dans lequel sens, d'un désir enfoui. Le film s’équilibre
contente pas de souligner l’action ou de Henry évolue a un cété rudimentaire et entre Pillustration du paysage intérieur
la cerner, il fait corps avec le film. C’est antédiluvien. Pun cerveau (le cété onirique) et sa mise
son tissu conjonctif. On remarque que, On trouve d’autres formes de vie plus ar- A jour (son accouchement) horriblement
contrairement aux autres films de Lynch, chaiques que le fruste Baby, liées a la ma- douloureuse, qui se traduit par les crises
105
épileptiques de Mary et de sa mére, les du sens par la saturation du son — rendu atavique. (La force d’expression en devient
cris du Baby et sa présence hystérique au encore plus présent par cette nouvelle presque autonome).
propre comme au figuré,
le crime @' Henry, version Dolby, réalisée spécialement par Autobiographie. Moins essentiel, le
puis la désintégration libératoire de Puni- Lynch pour la réédition du film. contexte dans lequel s’est effectuée la ges-
vers d’Henry, dont a téte saute comme un Phobie. Eraserhead est une fantasmagorie tation du projet. Quatre ans avant de se
bouchon de champagne. phobique. Phobie de la paternité, vécue rendre & Hollywood, Lynch, étudiant en
Eraserhead. Téte & effacer que celle deI’ha- comme une sorte d’enfer tératologique : le beaux-arts, vivait avec sa femme Peggy
bitant de ce film-cerveau qui fonctionne Baby est un monstre hurlant et exigeant. dans un quartier sinistre et désert de Phi-
sur le mode de Pautodestruction : dispari- Point de vue paranoiaque. Phobie du sexe, ladelphie. Cest dans ce cadre urbain dépri-
tion ou annihilation des personages, un A une promiscuité physiologique et méca- mant digne d'un mélo A deux sous que le
un. D’ailleurs, une fois effacé de Phistoire, nique, génératrice de fluides et d’excrétions couple d’artistes pauvres eut une petite fille,
Henry, ou plutét sa téte, sert de matériau organiques immondes. Phobie du monde Jennifer, qui naquit avec les pieds déformé
dans une usine de crayons (toujours équi- organique, justement, envahissant et in- On imagine accumulation de chocs chez
pés de gommes aux Etats-Unis).
En dehors contrélable : un produit mousseux surgit un esprit impressionnable de 22 ans qui
de la géniale littéralité du titre qu’on ima- des viscéres du Baby éventré, tout comme avait vécu une jeunesse idyllique et pro-
gine bien avoir été inspirée par la contem- un liquide sombre et gluant (du sang ?) tégée a la campagne. Naturellement, cela
plation d’un simple crayon (le secret de s’écoulea flots
du coquelet qu’Henry s’ap- n’explique en rien la capacité d’un artiste
Lynch, est Pabsence presque absolue préte découper.
4 Phobie du monde urbain transformer une épreuve en ceuvre Part.
dautocensure dans son cinéma, il filme oppressant, noir, bruyant, et enfumé. Mais Les vies les plus bouleversées n’ont en gé-
tout ce qui lui passe par la téte), eraserhead on peut en méme temps voir dans toutes néral pas été transcendées par des créations
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peut aussi signifier « téted’effacement » de ces phobies une fascination perverse. Celle aussi maitrisées, cohérentes et originales
magnétophone. Car tout le film est un lent du puritain. Les grands cinéastes obses- qw Eraserhead. ¥¢
processus d’effacement, non seulement sionnels tirent leur inspiration de la vio- Cahiers du cinéma n° 482, juillet-aoiit 1994.
physique ou phobique, mais effacement lence qu’exerce sur eux un puritanisme
®D 1980
horreur qu’il devine. Le spectateur est
classique : la nuit, les couloirs déserts de tient pour un crétin connait la Bible par bas, celui du bas peuple et le regard (dur,
Phépital, Pheure du loup, la fuite rapide coeur. Plus tard, lorsque Treves le présente précis, sans aménité) de Lynch sur ce re-
des nuages sous un ciel plombé et soudain a sa femme, Merrick ne cesse de les sur- gard. Ily a des bouts de carnaval, dans la
ce plan de John Merrick dressé sur son prendre en leur montrant un portrait de scéne oii Merrick est saoulé et kidnappé.
lit, en proie a un cauchemar. Il le voit - sa propre mére (elle est trés belle) et en Dans le carnaval, il n’y a pas d’essence
vraiment
— pour la premiére fois, mais ce étant le premier A tendre un mouchoir 4 humaine a incarner (méme sous les traits
qu’il voit aussi c’est que ce monstre censé la femme de Treves qui a soudain fondu dun monstre), il y a de corps pour en
lui faire peur a peur lui-méme. Cest a ce en larmes. Ily a beaucoup d’humour dans rire. Il y a ensuite le regard moderne,
moment-Ii que Lynch libére son specta- cette facon Winscrire ’homme-éléphant celui du médecin fasciné, Treves (An-
teur du pidge qu'il lui a d’abord tendu comme celui qui toujours complete le thony Hopkins, remarquable) : respect de
(le pidge du « plus-de-voir »), comme s'il tableau dont il fait partie, le signe. Cest autre et mauvaise conscience, érotisme
lui disait : « Ce n’est pas toi qui compte, aussi une facon trés littérale, pas du tout morbide et épistémophilie. En s’occupant
Cest lui, Phomme-éléphant ; ce n’est pas psychologique, de faire avancer le récit : de Phomme-éléphant,
Treves se sauve lui-
ta peur qui m’intéresse, c'est la sienne ; ce par bonds, par une logique signifiante. méme : c’est le combat méme de l’hu-
nest pas ta peur d’avoir peur que je veux Cest ainsi que John Merrick trouve sa maniste (a la Kurosawa). Il y a enfin un
manipuler, c’est sa peur de faire peur, la place dans le tableau de la (haute) société troisiéme regard. Plus Phomme-éléphant
peur qu’il a de se voir dans le regard de anglaise, victorienne et puritaine, pour est connu et fété, plus ceux qui lui rendent
Pautre. » Le vertige change de camp. qui il devient une sorte de must touris- visite ont le temps de se faire un masque,
Elephant Man est une suite de coups tique. Il est quelque chose dont cette un masque de politesse qui dissimule ce
de théatre, certains drdles (la visite de société a besoin, sans laquelle elle n’est quiils ressentent 4 sa vue. Ils vont voir
la princesse & Phépital, en « dea ex ma- pas complete. Mais quoi au juste ? La John Merrick pourtester
ce masque : s’ils
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china »), d’autres plus troublants. On fin du psaume, le portrait, le mouchoir, trahissaient leur peur, ils en verraient le
ne sait jamais comment une scéne peut qu'est-ce que c’est, en définitive ? Plus le reflet dans le regard de Merrick. C'est
finir. Lorsque Treves veut convaincre Carr film avance, plus il est clair que, pour ceux en cela que Phomme éléphant est leur
Gomm, le directeur de Phépital (joué qui Pentourent, ’homme-éléphant est un miroir, pas un miroir oii ils pourraient
magnifiqtiement par John Gielgud), que miroir : ils le voient de moins en moins, se voir, se reconnaitre, mais un miroir
John Merrick n’est pas un incurable, il lui, mais ils se voient de plus en plus dans pour apprendre a jouer, 4 dissimuler, &
demande a ce dernier d’apprendre par son regard. mentir encore plus. Au début du film, il y
coeur et de réciter le début dun psaume : Au cours du film, John Merrick est ob- avait Pabjecte promiscuité entre le freak
mais a peine les deux médecins ont-ils jet de trois regards. Trois regards, trois et son montreur (Bytes), puis il y avait
quitté la pice qu’ils entendent Merrick ges du cinéma : burlesque, moderne, Phorreur muette, extatique de Treves
réciter la fin du psaume. Choc, coup de classique. Ou encore : la foire, Phdpital, dans la cave. A la fin, c’est Mrs Kendal,
théatre : cet homme que Treves lui-méme le thédtre. Il y a d’abord le regard d’en star du théatre londonien, qui décide, a
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la lecture du journal, de devenir ’amie de de Pautre tout autre chose que le reflet du lapplaudissent puissent mieux le voir, on
Thomme éléphant. Dans une scéne assez dégoiit qu’il inspire. Quoi ? Il ne saurait ne sait vraiment plus ce qu’il y a dans leur
malaisante, Anne Bancroft, en guest-star, dire. Il prend le comble de artifice pour regard, on ne sait plus ce qu’ils voient.
gagne son pari : pas un muscle de son vi- du vrai et, bien sir, il n’a pas tort. Puisque Lynch a alors réussi a racheter [’un par
sage ne tressaille quand elle est présentée nous sommes au théatre. l'autre, dialectiquement, le monstre et la
A Merrick 4 qui elle parle comme a un Car Phomme-éléphant nourrit deux société. Mais seulement au théatre, seule-
vieil ami, allant jusqu’a Pembrasser. La réves : dormir sur le dos et aller au théatre. ment pour un soir. I n’y aura pas d’autre
boucle est bouclée, Merrick peut mourir Il les réalisera tous deux le méme soir, représentation.¢
et le film se terminer. D’un été, le masque juste avant de mourir. La fin du film est Cahiers du cinéman® 322, avril 1981.
social s’est entigrement recomposé, de trés émouvante. Au théatre, quand Mer-
autre, Merrick a enfin vu dans le regard rick se léve dans sa loge pour que ceux qui
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jectoire que tout le monde connait, parce budget moyen mais conséquent (grace 4 défauts, dont certains s’imposent visible-
qu’ellea la forme, bien caractéristique du Mel Brooks), bonne distribution et grand ment comme problémes de construction
cinéma actuel, d’un effrayant escalier. Pre- suceds. Le grand public monte la marche (la déception relative de la fin, qui brasse
miére marche : Eraserhead, cing ans de avec le réalisateur, mais déja des cinéphiles hativement et répétitivement tout le ma-
travail, un budget de trois fois rien, et un. descendent (je trouve, pour ma part, le tériel de symboles, de thémes et d’images
succés lent et durable en tant que « cult film bouleversant). Troisiéme marche : la lentement exposé au début), cest, plus
PUnicvteursal
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me tuer » 5 « Pourvu qu'il s'approche » ; fondateur, de représenter le lieu, espace. et des sons. Passionné par la matiére ci-
« Suis-je VElu ? » Les planétes sont d’abord des noms, l’es- nématographique, il continue de croire
Tout ce qui se passe, dans Dune, est ainsi pace est intérieur (sublime séquence du que le cinéma est fait aussi de visages, de
précédé et repris par les mots. On est aux voyage vers Arrakis, en surplace). Le mot corps, de personnes, de visions et de mots.
antipodes de 2001, qui, pour créer la reste en écart avec ce que l'on voit, et le Moyennant quoi, tout ceci, qu’il prend &
méme dimension religieuse, pourchassait film vit, vibre, a partir de cet écart. bras-le-corps, lui résiste encore parfois,
les grands mots (Dieu, les extraterrestres) Singuliére progression, que celle de David mais cette résistance de ce qu’il filme dans
et réduisait les dialogues a @’insignifiants Lynch. Il ne se contente pas, avec les sa volonté de faire ceuvre, cette résistance
échanges techniques,
ou A des formules de moyens de plusen plus grands qui lui sont qu'il laisse étre, donne a ses ceuvres une
politesse. Le verbe, dans Dune, est omni- concédés, amplifier simplement tout ce tension, une intensité autrement plus inté-
présent, signifiant, rituel, sérieux. Sil y a qui lui a valu sa réputation (les registres ressante que toutes les poétiques actuelles
de Phumour (et il y en a), il est a partir de Pétrange, du répugnant, du morbide). dePartificiel. Est-il besoin de rappeler par
de ce sérieux. On sait que dans le roman Il s’engage dans le cinéma parlant, dont ailleurs que David Lynch est fou, qu’il
de Frank Herbert ’onomastique est trés il déploie de plus en plus, comme une a un imaginaire d’une violence et dune
importante : le fait, par exemple, que la grande tente, toutes les dimensions, pa- poésie incroyables ? Je ne sais pas si le
planéte Dune soit appelée le plus souvent raissant redécouvrir le cadre, le montage, cinéma est en fin de course, comme on
Arrakis. Frank Herbert n’ignore pas que le visage de Pacteur,
le poids neuf
etencore se remet & le dire, mais je sais qu’un film
Pespace entre les deux noms dune méme lourd des dialogues. C’est de anti « ci- comme Dune a lavenir devant lui.vy
planéte ou d’une méme personne, est pour néma filmé », comme on dit parfois aux Cahiers du cinéma n° 368, février 1985.
la réverie humaine un champ plus grand Cabiers. David Lynch n’est pas victime de
que les millions d’années-lumiére entre les cette formule nuisible, source selon moi
galaxies. Se faisant film, dans l’adaptation de la plupart des académismes actuels,
de David Lynch, le verbe continue d’étre qui veut que le cinéma,
ce soit des images
nile)
une femme ce serait la sauver du crime Phumanité que ses parties les plus ingé- « In Dreams » de Roy Orbison oi il est
des hommes qui se diffuse dans la part nues et lumineuses, comme les deux faces question dun « panure clown caramel »,
cauchemardesque du monde. Au milieu un méme astre. mais aussi la théatralité de Frank dans
de cela, la chaste Sandy incarnerait-elle Désir de voir, violence du désir, désir tout ce qu’il fait et touche, y compris ses
Vinnocence d’un temps virginal ? A y re- de la violence, ténébres conduisant & ébats sexuels, entouré de comparses gro-
garder de plus prés, c'est elle qui encou- Pamour... : il ne s’agit pas IA d’une su- tesques, sans oublier le macabre tableau
rage Jeffrey dans son enquéte, au moins rinterprétation, car la force du film est de vivant formé par les deux cadavres (l'un
parce qu’elle y pressent le besoin impé- montrer tout cela littéralement, en don- absurdement debout et l’autre figé dans
rieux qu'il a de s’y perdre. Elle comprend nant a ce cheminement intime la forme un cri comme dans une toile de Francis
peu A peu quel violent désir le traverse, un thriller. Et aussi de faire en sorte que Bacon) au milieu de l’appartement aux
ce qui la ménera & elle-méme accéder au ce qui meut Jeffrey ne soit jamais étranger rideaux rouges de Dorothy lors du dé-
sien, notamment lors de ce magnifique a notre propre envie de suivre ses pas. nouement de intrigue policiére. C’est en
slow sur la voix de Julee Cruise chantant Voyez comme il ne cesse d’étre un spec- cela que nous éprouvons profondément
« Mysteries of Love » oit ils s’embrassent tateur qui s’approche du décor pour y le trouble de Jeffrey : son désir de voir
pour la premitre fois. Le réve de Sandy devenir acteur. Et que Dorothy soit une et son insatiable besoin de fiction sont
un monde de rouges-gorges éclairant de chanteuse de cabaret n’est bien sir pas aussi les nétres. En d’autres termes, Blue
leur amour les ténébres (pour reprendre un hasard : tout Punivers que le jeune Velvet touche comme peu d’autres films
ses mots) vient d’étre essoré dans un cau- homme explore dans son enquéte sera aux raisons la fois les plus intimement
chemar, mais de l’autre cété il en ressort dune certaine maniére un prolongement inavouables et les plus sincérement sen-
un véritable amour, que Lynch filme sans monstrueux de ce spectacle. D’oi ’omni- timentales qui nous poussent 4 aller au
ironie. Il est trés émouvant de voir un présence des rideaux, des cadres dans le cinéma...
cinéaste regarder aussi clairement, sans cadre, de lieux qui sont autant de scénes
second degré ou surplomb moralisateur, ott tout est exhibition et représentation :
et dans un méme mouvement, autant les en premier lieu, Ben (Dean Stockwell)
recoins les plus pervers et sombres de chantant, entre deux rideaux jaunes,
de celui qui va mourir dépasse le simple
registre ordurier. C’est la sensation méme
Sailor & Lula de Phorreur et de la barbarie qui nous
envahit alors.
Theme lynchien par excellence : la fa-
mille. Mais au lieu de nous asséner les
Cette Palme d’or 1990 trés contestée se tout le dispositif lynchien @inquiétante quelques poncifs freudiens qui ont fait la
présente, dans Poeuvre de Lynch, comme étrangeté qui est la pour nous dire : « Vin- gloire du cinéma américain traditionnel,
une sorte de road-movie sans enjeu : un trigue n’a aucun intérét et les ficelles inter- Lynch, en théoricien de la monstruosité,
couple & P’éternelle jeunesse doit fuir la prétatives sontsi grosses que tu devrais, ne cesse de débusquer ce que la famille,
vengeance d’une mére. On remarquera a spectateur cultivé, tout bonnement les Penfantement, peuvent avoir de mons-
un petit détail (mére et fille ont le méme ignorer » ! trueux. La scéne de Pavortement de Lula
geste de la main pour exprimer Ia jouis- Lynch est en effet le cinéaste des intensi- —un flash-back - est d’une efficacité qui
sance) que la fille risque bien, dans le tés. On pourrait dire que Sailor & Lula rompt avec toutes les techniques du gore
futur, de ressembler & sa mére. Quant & travaille le spectateur au corps, par des «établi ». Le fil de intrigue est si ténu que
Sailor, éternel loser « qui a vu la scéne sensations pures (souvent sonores),
et trés ce sont les digressions, le luxe de détails
primitive » (le meurtre du pére de Lula), souvent par la représentation de sensa- dans des séquences tout
a fait secondaires,
il ne trouvera jamais le courage d’avouer tions qui n’existent tout simplement pas la galerie (pseudo-fellinienne) des carac-
Asa trés fidéle fiancée que la « méchante dans la gamme dont dispose le cinéma : téres qui, tous ensemble, contribuent 4
sorcitre de Est » n’est autre que sa mére. on se souviendra de la flaque de vomi créer un climat. Lart de Lynch tient tout
Latmosphre est donc celle d’un conte autour de laquelle volent des mouches ; entier dans ce qui ne ressort pas de Pin-
de fées (Sailor verra la bonne fée dans la sensation de l’odeur, de Podeur de la trigue ; mieux, il semble prendre un malin
la scéne finale) qui se développe a Pin- décomposition, voila le genre de défi que plaisir a laisser toutes les pistes de son
térieur de la sous-culture des teenagers le cinéaste aime relever. Mais le plus dé- histoire en suspens. Les personages prin-
américains — Le Magicien d’Oz, le rock, rangeant, bien siir, c’est que cette flaque cipaux (comme Marietta, la mére de Lula)
la superstition et la violence. Mais cette de vomi finira par devenir un « person- disparaissent tout simplement. Le film
fable ott le dragon peut prendre les traits nage » au méme titre que les autres. Dans est ailleurs scandé par des séquences
un psychopathe ancien combattant du une autre scéne, presque insoutenable — récurrentes (les stations de Sailor en pri-
Vietnam ou d’un tueur a gages, est comme celle du meurtre de Johnnie Farragut -, son) qui figurent un « surplace », une
speedée par une imagerie répugnante ou Pexécutrice lance au pauvre Harry Dean immobilité narrative qui va 4 Pencontre
grotesque, par une suite de trés gros plans Stanton : « I can smell your shit! » (litté- de toutes les traditions du cinéma amé-
sonores et d'images récurrentes (tournant ralement « Je sens ta merde! »). Zexpres- ricain. Comment ne pas remarquer, par
souvent autour du feu), en un mot par sion sadienne de jubilation devant la peur exemple, que les scénes de voiture sont
113
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filmées sans mouvements de caméra ? Mi- Psychose), voire pour ses personnages serhead ne respecte pas les traditions du
raculeusement, tout ce dispositif parvient (on peut considérer Sailor et Lula comme 7 art. Pour le plus grand plaisir de ceux
4 préserver son mystére. David Lynch est deux adolescents attardés et débiles), crée qui ne se font pas a Pidée qu’un film de-
un réalisateur de Pre du clip. Mais son un malaise. Ceux qui sont familiers des vrait nécessairement étre un échantillon.
ambition est bien entendu de créer son formes extrémes de l’art contemporain de culture « populaire » destiné au plus
propre univers, dont chaque film serait (Body Art, performances, etc.) y recon- grand nombres
une des portes d’entrée. Le mépris qu'il naitront son ironie grimacante et cruelle. Cahiers du cinéma hors-série n° 17,
affiche pour son histoire (mais Hitchcock Le malentendu entre Lynch et la critique décembre 1993.
confessait ce méme mépris 4 propos de « humaniste » est la. auteur d’Era-
Twin Peaks
(saisons 1 et 2)
Voir p. 66
114 LES FILMS
par Thierry Méranger celle du Lester Guy Show, et que les sui-
vants vont s’attacher, c6té coulisses, a la
Ilya bien un carton dessiné sépia qui af- par les autres instruments Pun quintet et fabrication des autres émissions,
tout aussi
fiche d’emblée une date - 1957 - et un que se découvre le logo de la chaine télé foutraques.
décor new-yorkais que le Chrysler Buil- fictive Z.B.C. (Zoblotnick Broadcasting La sitcom On the Air a été imaginée en
ding, 4 Pavant-plan, dispense de nommer. Corporation). La nature du son discordant plein mixage de la deuxiéme saison de
Puis un fondu qui accouche en vue réelle autorise cette fois une autre interpréta- Twin Peaks & partir de Pidée d’un plantage
d'un pano dévoilant le sommet du Rocke- tion : il pourrait s’agir tout autant d’un télévisuel perpétré par une équipe de bras
feller Center. Mais tout tient d’abord a une scratch ou d’un bruit parasite reflétant les cassés langant un nouveau show télé. Les
ambiance sonore. A Purbanité jazzy @’un aléas P’une transmission sonore en direct. décideurs d’ABC semblent d’abord ravis
solo de sax - Badalamenti en mode Col- « This is live television » sera @ailleurs un par ’autodérision de ce projet de série co-
trane tendance Naima, chambre d’écho & instant plus tard la premiere réplique de mique qui implique une bonne partie de
Pappui-dont le sur-lyrisme se trouve bru- lépisode initial, anonné par une actrice Péquipe des collaborateurs habituels de
talement interrompu par Pintrusion la plus nunuche dont la candeur finira par sau- Lynch, quien a été Pinitiateur. On va done
triviale. Cest bien un bruit de flatulence ver un show qui tourne a la débacle en retrouver aux commandes du pilote le tan-
qui semble se faire entendre aprés quelques interprétant une chanson désuéte. Tout dem qu'il constitue avec Mark Frost, cré-
instants du générique de la série On the se tient dans cet écart, entre le burlesque dité a la co-création, a la co-scénaristation
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Air. Leffet est doublé quelques secondes assumé dans toute sa trivialité ringarde et et a la co-production exécutive. Mais aussi
plus tard, aprés que le cuivre a été rejoint clicheteuse et la possibilité d’une réflexion Ron Garcia en chef opérateur (il Pa déja
115
été du pilote de Tivin Peaks et, quelques holland Drive, puis de la troisiéme saison des apparitions incongrues et des running
semaines auparavant, du long Fire Walk de Twin Peaks. Dans ce contexte quasi gags délibérément lourdingues
en font bien
With Me) et Pindispensable Mary Swee- familial, Lynch est d’abord Vinspirateur le rejeton monstrueux et déformé d’un
ney au montage. Les acteurs renvoient et superviseur, intervenant essentiellement Twin Peaks dont lenjeu scénaristique se-
eux aussi a Pintimité professionnelle du sur les épisodes d’entrée et de sortie qu’il rait cette fois de réussir 4 commettre le
maitre et plus particuligrement a des vi- co-écrit, le segment initial étant in fine le meurtre initial et salvateur, chaque épisode
sages apercus dans la série précédente. seul qu’il réalise. décrivant comment une partie de la troupe
A commencer par Ian Buchanan, dont le Sept épisodes vont étre tournés. Entre- cherche
a se débarrasser de la potiche Betty
réle-titre d’animateur has been et cabotin temps, la saison 2 de Twin Peaks a déplu, (jouée par Marla Rubinoff) devenue la star
tient beaucoup de la prétention infatuée du et Pétoile Lynch-Frost a sérieusement pili du show a son corps défendant. On re-
personnage de Dick Tremayne. $’y ajoute au point qu’ABC, en dépit d’un pilote de tiendra aussi de ce big bazar, au-dela de
Miguel Ferrer en Buddy Budwaller, pro- bon augure, va décider, en deux temps, de la critique des caciques des médias litté-
ducteur dont la morgue hérite de celle de saborder On the Air. D’abord en attendant ralement plongés téte la premiére dans la
Pagent du FBI Rosenfeld... et un caméo Pété pour sous-programmer la série sur patée pour chien, le déréglement généralisé
de pianiste offert
4 Badalamenti lui-méme. un créneau peu porteur. Puis en annulant de toute forme de communication, surtout
Les épisodes suivants feront appel 4 des purement et simplement sa diffusion apres verbale : la présence sur le plateau d’une
techniciens et auteurs lynchiens, comme trois soirées, prétextant l’insatisfaction des traductrice chargée de rendre compréhen-
Fincontournable Robert Engels, scénariste rares spectateurs et réservant sa diffusion sible le salmigondis du réalisateur ne fait
de trois épisodes et co-producteur exécutif intégrale a d’autres continents. Lironie est qu’ajouter aux quiproquos qui déstruc-
de six d’entre eux aprés avoir écrit 4 dix tragique : le show fictif se poursuit absur- turent ensemble. Sur cet univers régne le
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reprises pour Twin Peaks. Citons aussi dement contre vents et marées indépen- jeu de mots, révélateur de la vacuité d'une
Jack Fisk, sur
le navire depuis Eraserhead, damment de sa médiocrité, alors qu’On société du spectacle désormais privée de
{qui dirigera deux épisodes avant de deve- the Air, le mal nommé, n’atteindra jamais tout référent. Et Lynch de conclure, en
nir le chef déco d’Une histoire vraie et de son public. Faut-il pour autant le rejeter scénariste et anti-moraliste de Pépisode
Mulholland Drive, ou Lesli Linka Glatter, hors de la galaxie lynchienne ? Pas du tout. ultime : « There is no business like shoe
deja réalisatrice de Twin Peaks 4 quatre D’abord parce que la pulsion comique qui business ».¥¢
reprises. Peter Deming, unique chef-op des sous-tend Ia totalité de ’ceuvre atteint ici
six derniers segments, sera bientét amené un niveau de saturation quasi expérimen-
A diriger la photo de Lost Highway, Mul- tal. Que le foisonnement
des personnages,
Marshall) plein d'amour que derriére sa dont elle dispose pour se parer dans cette time le viol perpétré en prenant possession.
beauté il ne trouvera que le sombre abime ascension divine au ciel de Twin Peaks, son du corps de son pére Leland (Ray Wise),
une ame en chute libre vers Pinsondable saint-pagne a elle. II faut voir Phypnotique celle-ci ne peut s’empécher de vouloir sau-
profondeur de la mort ? C’est aussi le et insupportable scéne au club Power and ver un minimum de Pinnocence des autres.
talent d’actrice de Sheryl Lee qui permet the Glory, avec les voix des personages La seule interruption de la dilatation ma-
de raccrocher la détresse insoutenable et étouffées de fagon antinaturaliste par la gistrale du temps de Lynch dans le film —
infernale de son personnage a une sphére musique, dans un entre-deux entre parole encore une facon de tordre le temps de
empathique, réaliste, tirant de cet univers déclamée en sourdine et écriture en sous- la télévision pour Pintroduire dans celui
feuilletonesque surnaturel Pun des plus titre insistant sur la beauté lysergique des du cinéma, ce que The Return aménera
inoubliables et justes portraits de la dé- répliques - « Lam the Muffin », « Chug- encore plus loin — et dont cette scéne est
pression et de l’autodestruction jamais vus a-lug, Donna ! » Rythmé par la mélodie exemple parfait (I’autre serait le combat
sur un écran. lancinante d’Angelo Badalamenti, ce entre Desmond et le shérif dans Missing
Cet aspect a pu conduire certains vers une passage infini oii Laura et Donna (Moira Pieces) ne peut donc étre que d’ordre spi-
fausse piste, celle de la considération mo- Kelly) sombrent dans la corruption avec rituel : une Ame condamnée voulant en
rale de Lynch envers la corruption (drogue, Pimmonde Jacques Renault (Walter Olk- sauver un autre, encore pure. Fire Walk
libertinage), alors que ce qui compte ici est ewicz) ne s’arréte qu’au moment ot Laura With Me inscrit sur celluloid ce que la
la fagon dont il la filme. Twin Peaks: Fire décide d’arracher son amie des griffes des série Twin Peaks a de plus singulier : une
Walk With Me est le lieu ot corps et Ame hommes perfides qui la droguent a son mythologie qui relie tous ses personages
de Laura se brisent par étapes — meurtrie, insu. Fascinante séquence ot ’horreur de dans un tissu de mort et de folie, mani-
droguée, violée, agressée et rabaissée, ses Tautodestruction ne peut étre stoppée que festation de ce monde en méme temps
négligés étant autant le symbole vestimen- par le spectacle de celle des autres. Si BOB infernal et paisible, mais dont Lynch ne
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taire de sa dégradation que le seul appareil a brisé Laura, avec comme immoralité ul- cesse de vouloir, lui aussi, les sauver. ¥Y
118 LES FILMS
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terribles combinaisons, d’étranges co- chargées de cette logique de Pllogique, de amour, de pénétration : en qui Fred
pulations : entre un poéme haiku et les ces repéres que Lynch s’évertuait 4 don- Madison est-il ? Et oi est-il s°il est en
circonvolutions débordantes, délirantes, ner a Pirrepérable, banalisant une part de elle, Renee Madison ? Cette peur fugace
un récit de trip sous acide ; entre une Blue Velvet et caricaturant
une bonne part et tenace trouve vite une réponse (Fred
sculpture-machine
en mouvement de Jean, de Sailor & Lula et Twin Peaks: Fire Walk a peut-étre couché avec un homme dont
Tinguely et la forme pure d’un totem de With Me. Lost Highway, le meilleur de le visage terrifiant lui apparait a la place
pierre d’Henry Moore ; entre une gravure David Lynch - au sens aussi de best of : de celui de sa femme) qui ferait l’affaire
Escher tout en profondeur et la surface une compilation, un alliage de ses plus dans un film fantastique, mais ne résout
un Polaroid saturé de couleurs. Images chéres obsessions, de ses plus familiéres réellement rien dans Lost Highway, oii
une fusion contre-nature qui travaille fantasmagories -, tient dans une téte fra- les lois du genre sont, autant que l’'an-
souterrainement
le film et finira par surgir cassée par un accouplement dangereux et goisse, bien plus difficiles 4 désigner, 4
de maniére spectaculaire dans une scéne raconte strictement cela. nommer. Linquiétante étrangeté du film
montrant une sanglante imbrication entre Quand, au début de Lost Highway, Fred est partout et, dans cette premiére partie,
la chair Pun crane et le plateau en verre Madison (Bill Pullman) fait ’amour avec dune force impossible a décrire sans en
@une table design. Célébration d’une sa femme Renee (Patricia Arquette), un grossir le trait (au bas mot donc, un chef-
union entre matiéres organique et min surcroit d’intensité — d’ailleurs continu, oeuvre absolu de mise en scéne), Lynch
rale, entre le vivant et l’inerte, une union sensible de la premiere a la derniére image étend a tout l’espace de leur maison la
119
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son, d’oi il parle en effet 4 Fred a Pautre
bout du fil, tout en restant devant lui. La
logique imparable que confére Lynch 4
cette situation, filmée avec une tranquille
normalité, est évidemment terrassante et
dévastatrice pour Fred : comme un flash,
un éclat d’image vidéo sur ce qui semble
un carnage dans la chambre A coucher de
la maison,
dit que quelque chose a craqué.
Mais qu’avons-nous vu ? Au plan suivant,
Fred est en prison pour avoir tué Renee.
Et, a Pintérieur de sa cellule, c'est un autre
homme qui occupe sa place, venu de ’ex-
téricur, comme tombé du ciel. « Quand un
type sort comme ¢a de nulle part, ott va le
monde ? », se demandait un personage
de Twin Peaks: Fire Walk With Me.
Oii va le film ? Lost Highway est pré-
senté comme « I’histoire d’un assassin
schizopbréne racontée du point de vue
des différentes personnalités de Vassas-
sin lui-méme ». Mais les choses sont bien
plus indécidables, et que Fred soit « un
mari jaloux qui assassine sa femme » res-
tera 4 jamais 4 prouver — pas seulement
parce que la brune Renee revient sous
le nom d’Alice, blonde et fatale, s’unir &
scéne d’amour entre Fred et Renee. Sur un cadre fixe, parce qu’elle annonce in- Pete Dayton (Balthazar Getty) qui s’est
une cassette vidéo trouvée un matin de- dubitablement qu’un regard va pénétrer « substitué » 4 Fred (si Pete Dayton était
vant la porte, le couple reconnait sa villa ; 4 V'intérieur — ce que les personnages ne en lui, oi est-il 2). II n’y a plus intrigue,
le lendemain, sur une autre cassette, son peuvent craindre, ne pouvant le conce- que de Pintrigant : dans Lost Highway,
salon et, le jour d’aprés, sa chambre a voir. Ce qui s’ensuit est un viol de la mai- tout semble intériorisé, du jeu des acteurs
coucher, filmée pendant la nuit d’amour. son, une sorte d’expérience intime avec (stupéfiants d’hébétude, d’engourdisse-
De toutes ces images, la premiére (la mai- les murs, les sols, dont Pimage vidéo ru- ment, de langueur, changement assez
son vue de la rue) est la plus effrayante, dimentaire en noir et blanc accentue le radical chez Lynch, qui les aimait trop
parce qu’elle dégage une perspective sur caractére primitif, et qui fait naitre une volontiers grimagants) au scénario et
ce lieu et Penserre en méme temps dans fascination irrépressible et menagante jusqu’au cinéma méme. On peut ainsi dif-
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N“S°ER2I
vue ne lui permettant pas de conduire, il assis », et ce que David Lynch voit grace un camion le double et que la violence du
parcourra les 507 kilométres qui le sé- ce changement de position différe de tout souffle fait s’envoler son Stetson, Lynch
parent de Mount Zion, Wisconsin, sur ce qu'il a pu filmer auparavant. Trés vite accorde a Alvin tout le temps nécessaire
le petit tracteur qu’il utilise pour tondre s’efface le sentiment d’assister au voyage pour arréter son moteur, saisir ses deux
sa pelouse, et auquel il aura accroché une bizarre d’un original perché sur une ton- cannes et aller ramasser le chapeau échoué
remorque en bois. David Lynch retrace deuse a gazon au profit d’une familiarité sur la route quelques metres plus haut : si
pas pas, et en détail, Paventure d’Alvin. naturelle avec ’entreprise d’Alvin Straight. Alvin s’arréte, le film s’arréte. Cest Pune
Il suit avec minutie les préparatifs de dé- Le monde décrit est un monde oii, 3 la des plus belles scénes du film. Une de ses
part (achat de matériel et de provisions, question « pourquoi diable as-tu besoin plus belles croyances aussi.
assemblage mystérieux de planches de d'une pince
& attraper ? », la seule réponse Une histoire vraie est, ainsi, un film val-
bois), jusqu’au moment
ott Alvin Straight, attendue, donnée, possible est « pour at- lonné, 3 image du premier plan,
un mou-
assis sur son tracteur miniature, fait une traper ». Une histoire vraie est aussi simple vement de grue qui, d’une vue en plongée,
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descend et s’approche de la maison d’Al- particuligre de Rose, la fille d’Alvin, qui ne rappeler les enfants perdus. Au terme du
vin Straight, devant la porte, au moment parle que par jets de paroles interrompus voyage, Alvin retrouve Lyle (Harry Dean
ou retentit le bruit sourd de sa chute, puis par des silences soudains ; comme les lignes Stanton), un frére qui pourrait étre lui, qui
séloigne et parcourt le chemin inverse ; obliques de Paverse qui obture le champ et est lui (il se déplace a Paide d’un déambu-
ou des nombreux autres qui scandent le oblige Alvin 4 suspendre sa progression ; lateur, celui-la méme qu’ Alvin avait refusé
film, sinusoides qui, partir des lignes comme le visage de Richard Farnsworth, aprés sa chute, au début du film).
jaunes de la route, s’élévent vers le ciel aux rides aussi profondes que des entailles. Dis lors, ce film-réve n’est jamais éloigné
avant de redescendre se fixer sur le petit Suivant ce cours fait de dilatations et de un espace filmique idéal, d’un film révé,
véhicule d’Alvin, au centre de Pimage, de précipités, Une histoire vraie est une expé- oi les fondus superposent un soleil cou-
la route, du paysage, toujours. Vallonné, rience du Temps distendu, oit les repéres se chant A un feu de camp, oft Pévocation
le film Pest aussi parce qu’il est construit troublent, se désagrégent, une expérience par le personage de son expérience de la
en courbes, en collines. Aux moments ott qui prend toute sa mesure lorsqu’ Alvin dé- guerre est illustrée par la bande-son, fai-
Alvin contemple les étoiles ou ramasse des clare, vers le dernier quart du film, que son sant entrer le fracas des bombes dans le
branchages pour un feu, succédent parfois périple dure depuis cing semaines, consi- champ sonore, oft ’annonce, off, de Pat-
de véritables pics : lorsque la transmission dération depuis longtemps oubliée. Cette taque
de Lyle
se traduit instantanément par
de la tondeuse lache et que le personage perte de la notion du temps concourt
a faire un coup de tonnerte et le reflet livide d’un
dévale une pente, au cours d’une séquence Une histoire vraie un film-réve, émaillé éclair sur le visage d’Alvin Straight. Une
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au montage désordonné, soudain affolé. de symboles, pareils a ceux d’un conte : histoire vraie est le film parfait, en ce sens
Ou quand, hors-champ, une voiture per- un but
& atteindre (au nom biblique), une qu'il permet aux choses les plus simples,
cute un daim, et que la caméra cadre alors série d’épreuves initiatiques a surmonter, mais aussi les plus improbables, d’adve-
Richard Farnsworth, en zooms successifs, un ciel étoilé, un fleuve a traverser, un ci- nir 4 Pécran, comme lors de cette belle
pendant que le crissement aigu des freins metiére,un frére (un double) a retrouver... séquence en plan trés lointain, oi la ton-
déchire la bande-son. Lynch instille une in- Des événements, des silhouettes singuligres deuse, tombée en panne tout prés du but,
quiétude, une sorte de suspense entrelacé 4 peuvent émerger, qui semblent tout droit redémarre simplement aprés qu’un paysan
la lenteur, rappelant, par la friabilité de la sortis d'un livre de Lewis Carroll,
et oii le lui a conseillé de « réessayer encore une
matiére filmique, combien le personnage et Lynch d? « avant » s’autorise a ressurgir, fois ». Quelque chose d’idéal caractérise
son moyen de transport sont sensibles au lorsqu’il met en scéne une grosse voisine aussi le bout d’Amérique arpenté par le
moindre souffle. qui bronze 4 Paide d’une plaque de cuivre film, quelque chose qui vient, bien sir, du
Ainsi que la double signification du titre en se goinfrant de marshmallows, deux ju- road-movie, mais du road-movie originel :
original le laisse entrevoir (The Straight meaux garagistes chamailleurs, ou le dé- le western. Avec son chapeau de cowboy,
Story), la ligne parcourue est droite en lire hystérique d’une conductrice qui vient ses jeans et ses bottes, son visage qui rap-
effet. Mais elle n’en est pas moins soumise @écraser un daim. Et lorsque Rose révasse pelle celui de Walter Brennan, old timer
4 des ralentis (les rencontres), des arréts a la fenétre, un petit jet d’eau et un ballon des films de Ford ou de Mann, sa fagon
(les étapes), des stries. Comme la diction bleu qui roule dans le champ suffisent 4 d’abattre sa tondeuse en panne comme
123
un cheval blessé, sa volonté de reprendre que l’on foule n’est que cicatrices du passé. secret, limpide et changeant comme un.
la route et ses bivouacs, et de, surtout, ne Et puis, qu’est-ce que la route, sinon une cours d’eau, comme le Mississipi, derniére
jamais s’enfermer, pour profiter pleinement matiére idéale de cinéma ? Des visages sur étape, demniére frontiére (entre lowa et Wis-
des espaces que lui ouvrent son aventure des paysages, une trajectoire sur du temps. consin, entre la trajectoire et son terme) du
et son itinéraire ; c'est bien par cette vieille Une histoire vraie est, ainsi, un conte, un voyage d’Alvin Straight.
école-1a que sont travaillés le personage et réve, troué d’éclats de cauchemar, la in- ‘Au cours de ce voyage, Alvin aura croisé,
le film. Retrouver son passé, la profondeur quiets, ici insolites ; cest une balade aérée écouté, sans doute un peu changé plusieurs
de ses rides dans la terre parcourue
et ses sé- en méme temps qu’un sir cheminement personnes. A toutes pourtant, & la jeune
pultures,campera proximité
d’un cimetiére vers la mort — cette histoire et ce voyage fugueuse comme au prétre, A la famille
fordien, « le plus ancien cimetibre du Mid- sont les derniers ; si Lynch n’insiste jamais, comme au barman, il aura chaque fois ré-
west ». Le théme de guitare claire composé son film pourtant ne parle que de cela. pété la méme chose : d’oit il vient, oi il va,
par Angelo Badalamenti est d’ailleurs trés Crest une histoire vraie devenue une vraic et pourquoi ; comme s’il ne restait plus, 2
proche du « Claudia’s Theme » de Lennie histoire de cinéma. Un film simple autant présent, qu’une seule histoirea raconter.
¥
Niehaus pour Impitoyable, un film
oit le sol qu'indécidable, classique parce qu’un peu Cahiers du cinéman? 540, novembre 1999.
Mulholland Drive
tions a la clé. Prévu d’abord pour étre le
pilote dune série télé refusée par la chaine
ABC, Mulholland Drive est finalement
devenu un long métrage qui emprunte,
dans une certaine mesure, ses codes a cette
Ce film de David Lynch marque une nou- forme télévisuelle qui, depuis longtemps
velle étape dans sa conquéte d’un espace déja, nourrit le cinéma. Le film s’ouvre
narratif débarrassé des contingences de la sur un double événement inaugural :
124 LES FILMS
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spectateur qui se respecte, Betty est prise
dans une seconde partie, beaucoup plus au pidge des images qui Pont nourrie. méme temps, capteur privilégié des cli-
bréve, réinterprétation générale des faits Pour autant, Mulholland Drive ne se ré- mats, atmosphéres et autres flux que la
et gestes de tous les personages du film, sout pas, fort heureusement, un précis mise en scéne n’a de cesse de faire lever.
un peu comme si les données du probléme de décomposition de ces images, ni a une Ily a dans Mulholland Drive, un c6té
étaient, d’un seul coup, compressées et lecon, fait-elle magistrale. Son ambiguité film ambient,
au sens oi Ia création d’am-
redistribuées a seule fin d’étre élucidées. fondamentale est son carburant majeur, biances incroyablement sophistiquées et
Que les deux filles de Mulholland Drive la source méme de sa beauté. Car ces la permanente fluidité de leurs enchaine-
soient d’abord des personnages d’une images-piéges sont aussi le moteur du ments conduisent en priorité la percep-
série imaginaire ne fait aucun doute. cinéma, faute de quoi le contrat fonda tion du spectateur. Ce qui revient souvent
Physiquement, elles sont comme des ar- mental entre le film et le spectateur n’exis- A croire que tout est mystére, rien n’est
chétypes, des figures sans profondeur ala terait méme pas. Montrer leur caractére rationnel, explicable, et qu’il s’agit seule-
silhouette admirablement dessinée, em- dangereux et vénéneux ne fait bien sar ment de se laisser porter, comme dans un
barquées dans une aventure improbable. qu’augmenter leur potentiel de séduction environnement, une installation ou une
Betty, la blonde, peut étre vue comme et d’attraction, et non Pinverse. piéce musicale, par la pure sensorialité.
une héroine de série qui fantasmerait sur Mulholland Drive est aussi un nouvel Mais, en réalité, cette dimension ser
Hollywood et le monde mystérieux voire avatar du ruban de Moebius cher a rielle, pour fondamentale qu’elle soit, ne
pervers du cinéma. Tout se passe comme David Lynch, une forme dont on trouve doit jamais faire oublier que le film est
si on était d’abord plongé dans l’endroit Pesquisse dans Blue Velvet et un premier aussi un texte qu’il faut lire et interpréter.
positif de son fantasme avant d’en dé- achévement dans Lost Highway. Les deux Cest dans Pinterstice, la faille créée par
couvrir Penvers cauchemardesque et ter- c6tés du ruban se retournent comme les la disjonction ou ambivalence entre ces
rifiant, méme si les signes du cauchemar deux faces interchangeables
d’une seule et deux péles apparemment contradictoires,
sont déja présents a Pétat latent dans la méme réalité, et la fin rejoint le début en que s’engouffre ou se glisse précisément
premiere partie. De ce point de vue, Betty une circularité infinie. On pourra toujours le film, objet tout a la fois rationnel et
est aussi une spectatrice qui voudrait pé- dire que Pune des deux faces représente insaisissable.
nétrer de plain-pied dans Punivers de son le réve et Pautre la réalité, mais Pinverse En voyant Mulholland Drive, on pourra
fantasme, rompre la frontiére qui la sé- pourrait tout aussi bien étre vérifiable. Ici aisément le ranger dans cette tendance
pare de ’écran incarné par Rita, la femme encore, la dualité des personnages fémi: post-maniériste mise a jour il y a déja
fatale, la réincarnation de Gilda, ’héroine nins, qu’on retrouve incarnant d’autres quelques années. Post-mani¢riste, est-A-
de film noir par excellence. Comme dans réles 4 l’intérieur de la derniére partie dire ayant dépassé la citation, imitation,
toute bonne fiction hitchcockienne, Betty du film, renvoie trés directement a cette la déformation, voire la parodie, propres
est évidemment notre substitut, celle par forme fascinante qui fonctionne comme au maniérisme, au profit d’images plus
qui le film advient et atteint,4 mesure de un cerveau dont les deux hémisphéres subtiles et plus raffinées qui supposent
son déroulement labyrinthique et sensuel, se répondent sans cesse. C’est ainsi que une mémoire du cinéma déja assimilée et
les zones les plus profondes de notre cer- ce film de David Lynch, comme Lost digérée, invisible en quelque sorte, créa-
veau, d’abord innocente dans un monde Highway mais de maniére encore plus trice de formes fantomatiques, complexes
virtuellement coupable, puis coupable subtile, exige sans cesse du spectateur et composites. De ce point de vue, le der-
dans un monde corrompu. Comme tout une double postulation, a la fois lecteur nier film de Lynch est un objet d’autant
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126 LES FILMS
plus passionnant que cette assimilation une schizophréne, Betty, qui tente de bivalent, vital et mortel a la fois. Toute la
des images en est le sujet meme. Mulhol- passer de Pétat d’image a celui de per- premiére partie, euphorique si ’on veut,
land Drive raconte précisément l’aventure sonnage, de l’état de spectatrice a celui raconte avant tout la découverte et la
de personnages qui vivent sous Pinfluence dactrice. C’est a cet apprentissage de la montée progressive de cet amour jusqu’au
images anciennes, de modéles préexis- liberté, fat-il mortel, 4 cette assimilation point culminant de sa déclaration noc-
tants. $’il n’est pas sans rappeler certaines définitive de la mémoire que nous invite turne (le sublime I’m in love with you)
ceuvres de Brian De Palma (Snake Eyes, le film, apprentissage qui est aussi celui avant de révéler le poison qu’il porte en
pour prendre un exemple récent) ou de du cinéma contemporain qui ne peut vivre son sein méme, sa part d’ombre, de cau-
Quentin Tarantino (Pulp Fiction, auquel en dehors de son histoire, mais qui ne chemar. Tout revient en accéléré mais sur
on pense parfois),
il va plus loin qu’eux,
se peut pas exister non plus sans se retour- un mode définitivement morbide. Dans ce
situant dans un au-dela oi il ne s’agit plus ner contre elle et faire de ce retournement jeu de dupes, le cinéaste du film (auquel
@imiter mais de vivre avec ses fantémes, Linstrument de sa propre liberté. on ne peut en aucun cas identifier Lynch,
de les apprivoiser en quelque sorte, de Mais toute cette construction alambiquée, qui serait plutdt son contraire) joue un
les faire siens. A ce titre, ’éblouissante tout ce jeu de pistes, toute cette accumu- role décisif, tout a la fois miroir vaniteux
séquence du play-back au théatre ou lation incroyable de strates multiples, de cette industrie du réve dans laquelle
celle, non moins impressionnante, dans toute cette sédimentation métaphorique Betty voudrait tellement se fondre et lui-
laquelle Betty réinterpréte magistrale- ne serait rien si Mulholland Drive w’était méme dupe de ce systéme dont il est a
ment une scéne banale lors de son bout pas d’abord, et avant tout, une formidable la fois un reflet dérisoire et un maillon
dessai pour les studios, fonctionnent réflexion en actes sur Hollywood, sur le servile, c’est-a-dire tout le contraire d’un
comme de formidables métaphores du métier et le jeu d’acteur et surtout une authentique metteur en scéne. On le voit :
film lui-méme. Vivre, parler, chanter en magnifique histoire d’amour entre deux quelle que soit la porte qu’on ouvre pour
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play-back, Cest-a-dire répéter des paroles filles, ’un lyrisme pratiquement sans entrer dans Mulholland Drive, on re-
déja écrites en les interprétant différem- équivalent dans le cinéma contemporain. tombe sur la dualité. De cette dualité, &
ment, en changeant leur direction, voila Comme Twin Peaks —le film était d’abord la fois forme, fond, sujet, objet du dernier
toute Phistoire des personnages, et du ci- le récit d’un inceste, Lost Highway celui film de David Lynch, nait une fascination
néma d’aujourd’hui. On pourrait méme une crise conjugale-, Mulholland Drive qui n’est pas pres de se dissiper. 3
dire que Mulholland Drive est Vhistoire est Phistoire d’un amour impossible, am- Cahiers du cinéman? 562, novembre 2001.
cartes sur table : la voisine excentrique la séduction, le sexe facile, la trahison, qui ne se rejoignent pas et qui figurent
quis’invite chez Nikki Grace pour
lui an- Ia culpabilité, la dépréciation (jusqu’a la différents possibles (fantémes, fantasmes,
noncer qu’elle a obtenu un nouveau rdle prostitution), la jalousie, la vengeance, fantaisies) que la hantise suscite. C’était
(extraordinaire Grace Zabriskie, jadis Penfant adultérin, la famille recomposée, la beauté de la dernitre demi-heure de
mére éplorée de Laura Palmer) demande autant d’obsessions déployées en scénes Mulholland Drive, de ne répondre qu’aux
tout de go : « Is it about marriage ? » Un déconnectées qui, reliées entre elles par mouvements de panique d’une femme dé-
film sur le mariage, Lost Highway était les chaines conjugales, forment empire. laissée imaginant les situations les plus
déja, sur Pinsatisfaction (sentimentale et Les fruits de Padultére sont principale- pathétiques ; ici, il faut écouter Lynch
sexuelle), le désamour jusqu’a la haine. ment des affects qu’il va s’agir de distri- quand il affirme qu’il faut « pénétrer dans
Inland porte, lui, sur Padultére, et en buer. La grande nouveauté d'Inland est la profondeur de histoire ». A savoir
fait tourner les fruits dans un vertige : de les distribuer sur différentes strates ne pas faire se succéder les sc8nes et si
tuations provoquées par l’adultére dans les coulisses, sur le plateau : vont-ils cou- ‘ai traversé un moment difficile. » 4. Cha-
une histoire particuligre, mais les super- cher ensemble 2? 2. Sue, le personnage peautant le tout, une Polonaise brune
poser en autant de scénarios développant interprété par Nikki Grace, trompe son (Karolina Gruszka) assiste aux calvaires
des possibles de l’adultére. Le récit est mari avec Billy, un homme marié qui a de Laura Dern devant sa TV ; sa vie de
construit sur des personnages étrangers des enfants, joué par Devon. C'est de couple semble compromise, elle a appris
rassemblés par une méme terreur. dupliquer sa vie, de jouer ce qu’elle re- son mari qu’elle était enceinte sans sa-
La femme mariée connait au moins quatre doute d’éprouver qui fait basculer Nikki voir que celui-ci était stérile. Le cocu est
variantes. 1. Nikki Grace, comédienne, de Pautre cété. 3. Une femme anonyme joué de part et d’autre par le méme acteur
est tentée de flirter avec son partenaire, dans un interrogatoire (toujours Laura (Peter J. Lucas) qui incarne Pattachement
Devon ; & les voir, tout le monde a cette Dern) raconte sa vie et la perte de son conjugal jusqu’a Pemprisonnement : in-
question 4 Ia bouche, au show TV, dans garcon : « Aprés la mort de mon enfant, timidant, puissant, presque géant a Hol-
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lywood, minable en Pologne. Mais c’est prendre ensemble ces femmes et leurs mal- SDF noire et une Asiatique bavarde, indif-
Tautre cocue, la femme du scénario n° 2, heurs, pleurer le cortége d’étrangéres qui férentes 4 la tragédie qui a lieu sous leurs
Doris, ’épouse de Billy, qui franchit d’un sans se connaitre traversent le méme drame. yeux. On entend les bruits de la rue, ’ceuvre
bond les mondes, prend le tournevis et se Compassion, et pourtant sécheresse : dans ne s’était jamais ouverte a ce naturalisme.
fait justice. cet empire mat et coupant on tue a coup Crest A croire que la plasticité de la DV
Ces strates restent céte A cate, il est im- de tournevis. Mulholland Drive était si permet davantage au cinéaste d’emboiter
possible de les réduire 4 une méme trame, glamour, le lyrisme saphique révélant la les mondes, comme si une méme couleur
chacunea un réle a jouer dans le défilé adul- hantise romantique de perdre Pobjet de déteignait partout et rendait les frontiéres
térin. Liberté de Lynch : le récit ne trie pas son amour. Ici, le comédien avec qui flirte indiscernables. Dans ce brouillage, les es-
les idées que la hantise engendre, chacune Nikki Grace est un cabotin aussi pathétique paces-sas prennent de l’'ampleur, espaces
est accueillie 4 bras ouverts et provoque que le cinéaste de Mulholland (joué par le intermédiaires ott le personage débar-
une petite fiction au sein de Phistoire. Il y méme acteur drélissime, Justin Theroux). rassé de son nom (ni Nikki ni Sue) s’as-
a souvent un malentendu : ce cinéma ne Ce mest plus le coup de foudre qui pré- soit et pense ou parle. C’est le bureau de
défie pas la compréhension, mais Pex- cipite le désastre, juste un flirt misérable, Tinspecteur ot! une femme raconte sa vie
haustivité de la compréhension. On ne prévisible, programmé, et une scéne de sexe devant un visage impassible aux lunettes
comprend pas tout, d’une part parce que sous les draps, avec le mari qui réde dans la délicieusement de travers ; dans un autre
Phistoire est émaillée d'indices et de gags chambre. Un bon coup, c'est tout. Sordide bureau face A un autre inspecteur, la cocue
auxquels le cinéaste trouvera toujours une Inland, aussi sec que Mulholland était sexe vient montrer l’arme du crime qu’elle n’a
petite place pour nous divertir (aux deux et mouillé. pas encore entre les mains, mais tuer la dé-
sens) de histoire ; et d’autre part parce que Sécheresse aussi de cette image DV basse dé- mange tellement que l’arme est déja plantée
chaque affect avance fitrement avec un halo finition, ne craignant
ni le flou ni acide, qui dans son flanc. Cest la chambre of Laura
de possibles autour de lui, de la méme ma- achéve de décomposer le monde du dedans. Dern se repose et réfléchit : des troupes de
nigre que Nikki avance avec une ronde de La lumitre franche, bléme, blanche, blesse filles, starlettes du XXI° siécle, papotent et
personnages autour d’elle. C’est la théorie le visage ecchymosé de Nikki. Froideur, dansent autour d’elle. La souplesse du tour-
des mondes paralléles : dans un monde le grisaille polonaise, chambres nues od Pon nage en DV permet d’inventer ces moments
mari met en garde contre P'adultére, dans déshabille les prostituées, rues neigeuses ot de vide, oii le personage anonyme, juste
un autre il en est témoin, dans un troisiéme racolent des femmes du début du siécle. Le une femme qui a peur, se recueille sur un
ilapprend qu’il est cocu, dans un quatri8me réalisme accru débouche sur une sortie en sofa ou court en hurlant dans un chemin
il tue, dans un cinquiéme il accepte enfant plein air, sur Hollywood Boulevard, dans de terre.
du péché, etc. C’est ce que raconte Inland une scéne stupéfiante d’agonie. Les strates Oi va ce chemin ? Ou méne cette traver-
Empire, les possibles del’affect. C’est
ce qui trouvent un lieu de rencontre, ici et main- sée ? A Pinverse de Lost Highway oti la
provoque cette grande compassion : il faut tenant, sur un bout de trottoir, entre une voiture tourne sans fin dans la nuit, et de
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Mulholland, oi: le lit attend depuis le début dans les limbes. Que deviennent-ils une fois un masque de carnaval purement symbo-
le cadavre de la star, Inland méne quelque quiils ne servent plus ? Que devient la co- lique ; comme les autres démons, il n’était
part. Comme dans Une histoire vraie, ot médienne une fois qu’elle quitte son réle ? qu’une incarnation de la peur. C’était déja
il faut traverser des milliers et des milliers Aprés apparition de Penfant, Lynch reste le sens de la série Tivin Peaks (Bob se ré-
de kilométres pour rejoindre le frére, il magnifiquement sur Nikki Grace hagarde, pand & mesure que la peur augmente) ou
faut que la raison vacille pour retrouver comme une Ame en peine, carcasse vide de la sc8ne glacante de Mulholland Drive
enfin le fils. Car Pune femme a autre, quia accompli son travail de petit soldat. oii la peur @’un monstre tapi derriére un
Phistoire est hantée par l’enfant : enfant Son réle aura done été d’incarner le cou- café tuait littéralement celui qui s’en ap-
mort qui provoque la dépression de la rage, et de débusquer la peur Sielle semble prochait. Toute Pceuvre du cinéaste, par
mere, Penfant de P’adultre qui provoque perdue dans des couloirs 4 n’en plus finir, ailleurs méditant impénitent, se pose cette
sa disgrace. Lorsque le gargon parait, avec est qu’il faut creuser profond pour déni- question : comment cesser d’avoir peur ?
le pare, lorsque la famille est reconstituée, cher la béte. La béte, c’est le « Fantéme », Cest une grande joie, que le film se termine
le film peut se terminer. Les trois heures qui se fait beaucoup plus discret que les non par la peur mais dans Pallégresse, au
de calvaire étaient en fait un travail, un démons ricanants traversant les mondes son d'une chanson sur le péché, « Sinner-
immense travail de deuil ou de pardon, de Twin Peaks (Bob) et Lost Highway (le man » de Nina Simone. Comment rester
pour faire réapparaitre un fils, le signe de Mystery Man blafard) ; il est logique que de marbre devant ce gros plan de Laura
la réconciliation. les démons deviennent inutiles 4 mesure Dern fixant la caméra alors que la chan-
La superposition de strates provoque pour que les mondes s’avérent de plus en plus son supplie « Don't you know that I need
le coup un tragique particulier. Les retrou- perméables. On le découvre tressautant you » ? Un vertige nous prend un instant,
vailles ont lieu pour la Polonaise, elle qui (« Je cherche un acces ! ») comme Mé- alors que Ben Harper, le mari, dans la vie,
rCIDLNAHEeUMRS
a ouvert le bal, pleurant a chaudes larmes phisto parlant
a Dieu au début de Faust. Le de Laura Dern, joue du piano dans le fond
devant un écran
TV au spectacle hollywoo- diablotin revient en homme de cirque, hyp- de la piéce. Tentation d’adultére ou pas,
dien de Nikki en perdition, et qui le re- notisant vaguement les gens et déposant le sécheresse ou pas, il y a bien une histoire
ferme ensuite, lorsque ’Américaine entre tournevis dans la main de la tueuse. Mais d'amour fou dans Inland Empire, mais
dans sa chambre, Pembrasse et disparait. est lui et lui seul que la femme mariée elle est de autre cdté de P’écran, entre le
Il y a une forme d’injustice 4 ce que tous va dénicher au bout du voyage, chambre cinéaste et son actrice. ¥¢
les avatars sacrifiés de Laura Dern restent 47. Sa mort effrayante et lente fait tomber Cahiers du cinéma n° 620, février 2007.
® 207
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Version papier + numérique —————————————_ @ Version numérique
“Pour les offres en prélévement, je remplis le mandat ci-dessous a l'aide de mon RIB et n’oublie pas dejoindre mon RIB a mon bulletin d'abonnement. ¥
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CAHIERS DU CINEMA
_ Surle tournage de Sailor & Lula (1989).
CHANEL J12
UNE HISTOIRE DE SECONDES