L'Afrique, Nouvelle Terre D'islam
L'Afrique, Nouvelle Terre D'islam
Julien Loiseau
Julien Loiseau
Les événements qui affectent le Proche-Orient à partir des années 630 – les conquêtes
arabes et la formation de l’empire de l’Islam – ont en un siècle radicalement transformé
l’Ancien Monde. Les vieux empires ne sont plus ou ont dramatiquement reculé ; la frontière
de l’Euphrate qui séparait depuis l’Antiquité l’ouest et l’est de l’Ancien Monde
est durablement abolie ; une nouvelle économie-monde se met en place, maillée par
un nouveau réseau d’itinéraires transcontinentaux, polarisée par des villes nombreuses
et quelques grandes métropoles nouvellement fondées, à commencer par la capitale
de l’empire, Bagdad. Les anciennes provinces romaines du nord de l’Afrique, de l’Égypte
à la Maurétanie tingitane, ont basculé dans ce nouveau monde qui les réoriente de
manière longitudinale, les orientalise au sens propre, et associe étroitement leur
destin aux événements du Proche-Orient.
Partie en 681 de Kairouan, ville-camp fondée une décennie plus tôt par les conquérants
arabes au centre de l’actuelle Tunisie et capitale de la nouvelle province d’Ifriqiya (qui
comme son nom le suggère s’étendait sur le territoire de l’ancienne province romaine
d’Afrique), l’expédition conduite par le gouverneur ‘Uqba ibn Nafi‘ traversa victorieusement,
selon la légende, le nord du continent d’est en ouest, seulement stoppée dans son élan par
l’océan Atlantique, atteint dans la région du Souss, sur la côte sud-ouest de l’actuel Maroc.
Quinze ans plus tôt, en 666, le même ‘Uqba soumettait déjà les oasis du Fezzan, dans le
désert Libyque, à l’empire de l’Islam. Mais en 683, ‘Uqba est tué dans une embuscade près
de Biskra (en actuelle Algérie) et les Arabes évacuent l’Ifriqiya, sous la pression d’une
coalition de tribus berbères. Tous les éléments de la difficile conquête arabe du nord de
l’Afrique sont réunis dans cette histoire : l’immensité des distances parcourues par les
expéditions arabes, le relai déterminant des villes dans l’établissement de la domination
islamique, l’effondrement rapide de la présence byzantine en Afrique du nord, la farouche
résistance des Berbères, enfin la part irréductible de la légende dans l’écriture de l’histoire.
Les fondations de la conquête arabe du nord de l’Afrique ont été jetées au début des années
640 avec la prise décisive de l’Égypte. Le nord-est du continent était loin d’être inconnu des
Arabes. ‘Amr ibn al-‘As, avant de commander les troupes qui font la conquête de l’Égypte,
s’est rendu à plusieurs reprises avant l’Hégire (622) tant en Égypte qu’en Éthiopie pour y
faire du commerce. Certains généalogistes rangent ‘Amr parmi les Arabes célèbres dont la
mère était éthiopienne ; lorsque vers 615, un groupe de Compagnons du Prophète émigre à
la cour du “Najashi”, le roi chrétien d’Éthiopie – l’introduction de l’islam en Afrique est très
précoce –, la puissante tribu de Quraysh qui domine alors La Mecque envoie ‘Amr, qui n’est
pas encore converti à l’islam, en ambassade pour réclamer le retour des fugitifs. Ce n’est
cependant pas en Éthiopie, restée à l’écart des conquêtes – le raid contre le port d’Adulis au
début du VIIIe siècle mis en part, en rétorsion de la brève prise de Jedda par les troupes
d’Axum –, mais en Égypte que ‘Amr forge sa légende. Motivée par la richesse agricole du
pays, grenier à blé de l’Empire byzantin, la conquête arabe de l’Égypte est entreprise depuis
la côte méditerranéenne par des troupes stationnées en Syrie : les Byzantins évacuent
Alexandrie en 642. Entre-temps, les Arabes ont établi sous les murs de la cité de Babylone
d’Égypte, à l’apex du Delta, la ville-camp de Fustat, premier noyau de ce qui va devenir
Le Caire : c’est là qu’en 641 ‘Amr fonde la première mosquée d’Afrique qui porte encore son
nom. Avec l’Égypte, les Arabes soumettent à l’Islam une population presque exclusivement
chrétienne, de rite miaphysite, les Coptes, pour longtemps encore majoritaires dans les
campagnes de la vallée du Nil.
La conquête achevée dès 642, sauf pour Alexandrie provisoirement reprise par les Byzantins
en 645, des expéditions sont lancées depuis l’Égypte en direction du sud et de l’ouest. Le
raid conduit en Nubie, sans doute par ‘Uqba ibn Nafi‘ (déjà lui), est un échec, annonçant
celui du siège de Dongola, capitale du royaume nubien de Makuria, dix ans plus tard : le
« barrage nubien » tient bon, tandis que la frontière de l’empire de l’Islam se stabilise sur la
première cataracte, avec la conquête définitive d’Assouan par les Arabes en 651-652. Mais la
continuité des chrétientés d’Afrique de l’Est est brisée : l’Église de Nubie, de même que
l’Église d’Éthiopie, étroitement dépendantes de l’Église copte, devront désormais passer par
l’intermédiaire des autorités islamiques dans leurs relations avec le Patriarcat d’Alexandrie.
Dans l’ouest comme dans l’est de l’Ancien Monde, des rives de l’Atlantique à la vallée de
l’Indus, l’empire de l’Islam s’établit dans de vieux pays de villes et de commerce et féconde
d’une vie nouvelle une culture urbaine millénaire. Le nord de l’Afrique n’échappe pas à ce
mouvement de recomposition des réseaux urbains, qui voit renaître certaines villes antiques
et éclore des villes nouvelles. Sur la côte nord-africaine, Tripoli et Bougie appartiennent à la
première catégorie, Mahdiyya et plus tard Rabat, à la seconde ; Tunis est fondée à proximité
de l’antique Carthage pour servir d’arsenal. Mais c’est dans l’intérieur du Maghreb que les
fondations sont les plus nombreuses : villes-camps établies pour les conquérants arabes
comme à Kairouan ; cités princières créées pour soutenir une ambition dynastique ou un
projet de conquête, comme Fès par les Idrissides et Marrakech par les Almoravides ;
comptoirs de commerce comme Sijilmâsa aux portes du Sahara. En Égypte également, les
villes antiques – Alexandrie, Qûs, Assouan – jouent les seconds rôles après Le Caire : ville
nouvelle constituée de plusieurs noyaux, dont les plus importants sont la ville-camp de
Fustat (641) et la cité princière d’al-Qahira (969) qui lui donne son nom, la capitale
égyptienne devient très vite la plus grande métropole d’Afrique et l’une des plus grandes
villes du monde médiéval.
Cités anciennes ou nouvelles, quel qu’ait été le rôle initial d’un projet politique dans leur
renaissance ou leur fondation, leur pérennité est indissociable des réseaux du grand
commerce qui les irriguent et dont elles forment les points d’appui indispensables. Le
système-monde de l’Islam est en effet avant tout une économie-monde, dont la prospérité
repose sur la mise en relation de régions fortement peuplées mais isolées les unes des
autres par d’immenses espaces faiblement humanisés, voire par de véritables barrières
naturelles. Or la forte croissance de quelques grands centres urbains – comme Bagdad,
Le Caire ou Cordoue – a accru la demande pour des produits que l’on est prêt à aller
chercher très loin, la distance augmentant la valeur, à l’exemple des fourrures de la forêt
boréale ou des esclaves slaves dont le commerce enrichit ses intermédiaires russes et
scandinaves. De la même manière, des régions africaines situées très au-delà du front des
conquêtes arabes, sur un « rivage » situé de l’autre côté du désert ou de l’océan – auquel la
langue arabe donne le même nom de sahel –, ont été progressivement intégrées au
système-monde de l’Islam, pour en importer des matières premières recherchées : l’or,
l’ivoire, les bois précieux, les esclaves. De nouvelles routes s’ouvrent. Le long des côtes de
l’océan Indien, entre le golfe Persique et la côte orientale de l’Afrique, où sont signalées au
Xe siècle de nouvelles cités portuaires, de Mogadiscio (Somalie) à Kilwa (Tanzanie),
fréquentées par des intermédiaires arabes et persans. Mais aussi à travers le Sahara, entre
les cités du sud marocain (Sijilmâsa) et les « ports » du sud mauritanien (Awdaghust, Ghana),
entre Wargla dans le Sahara algérien et Gao sur le Niger, entre les oasis de Fezzan et le lac
Tchad – itinéraires et étapes où les intermédiaires sont plus souvent berbères et juifs
qu’arabes.
Si le commerce de l’or anime principalement les pistes du Sahara occidental, celui des
esclaves concerne l’ensemble des itinéraires terrestres et maritimes qui relient les
« rivages » africains (le Sahel et la Côte orientale) au monde islamique. La traite négrière,
soit le commerce à longue distance des esclaves noirs, est née sous l’impulsion du
développement du système-monde de l’Islam, dès la seconde moitié du VIIe siècle dans le cas
de la Nubie comme dans celui de la Côte orientale, le « pays des Zanj » des géographes
arabes. La culture islamique attribuait aux différences races issues de la descendance de Noé
des qualités et des défauts distinctifs : aussi les esclaves étaient-ils achetés pour des tâches
précises. Si les Éthiopiennes faisaient des concubines recherchées et les Éthiopiens des
eunuques de grand prix, les « Noirs » (Sûdân) importés d’Afrique étaient généralement
affectés aux tâches les plus pénibles. Les Zanj, locuteurs de langue bantu, travaillèrent ainsi
massivement à la bonification des terres du bas-Irak : leur révolte entre 869 et 883, conduite
par un prédicateur kharijite, ébranla fortement l’empire de Bagdad. Les esclaves noirs (‘abd)
étaient plus rarement affectés au métier des armes, réservé d’ordinaire aux esclaves blancs
(mamluk). L’histoire de l’Égypte connaît cependant plusieurs dynasties qui eurent recours à
des troupes noires d’origine servile, sans doute importées de Nubie – les Tulunides à la fin
du IXe siècle et surtout les Fatimides aux XIe-XIIe siècles. Le service domestique de la maison
du souverain ouvrait parfois aux esclaves noirs le chemin du pouvoir : pouvoir d’influence
dans le cas des concubines, pouvoir effectif dans de rares cas comme celui de l’eunuque noir
Kafur (Camphre, nom donné par antiphrase), maître de l’Égypte de 946 à 968, d’abord
comme régent puis comme seul souverain.
La conquête arabe introduit au nord du continent africain une langue et une religion
nouvelles, intimement associées dans la révélation coranique, dont la diffusion vers l’ouest
est un puissant vecteur de « l’orientalisation » du Maghreb. Mais la diffusion de l’arabe et la
conversion des populations à l’islam n’ont pas obéi aux mêmes rythmes ni aux mêmes
modalités d’une extrémité à l’autre de cet espace. L’Égypte a délivré les premiers
témoignages de l’adoption de la langue arabe hors de son bassin d’origine (la péninsule
Arabique et la steppe syro-iraqienne) : la plus ancienne stèle funéraire arabe datée de
l’hégire (31 H./652) provient du cimetière d’Assouan ; l’usage du grec est rapidement
abandonné par la nouvelle administration ; le copte, langue vernaculaire de la majorité des
Égyptiens lors de la conquête, se maintient en revanche comme langue vivante jusqu’au Xe
siècle. C’est que les chrétiens représentent encore la majorité de la population égyptienne ;
à cela, l’adoption de l’arabe par les Coptes comme langue vernaculaire à partir du IXe siècle
puis comme langue liturgique au XIIe siècle ne change rien, avant que l’islamisation ne
s’accélère à la fin du XIIIe siècle. En Égypte, l’arabisation a précédé l’islamisation religieuse.
Au Maghreb à l’inverse, le recul du christianisme et – dans une moindre mesure, les
communautés étant plus réduites – celui du judaïsme interviennent rapidement dans le
sillage de la conquête. Les populations berbères, nomades ou sédentaires, se sont
massivement converties à l’islam une fois brisés les mouvements de résistance au début du
VIIIe siècle. L’arabisation est en revanche beaucoup plus lente, limitée jusqu’au XIe siècle à
quelques grands foyers urbains, Kairouan et Fès principalement. Si les premières monnaies
d’or frappées par le gouverneur de l’Ifriqiya en 708 comportent des légendes en latin,
l’usage en disparaît très rapidement dans l’administration et ne se maintient que dans le
milieu désormais très restreint des communautés chrétiennes : au XIe siècle encore, des
stèles funéraires en latin attestent de la survivance du christianisme au Maghreb central et
oriental, jusqu’en Tripolitaine.
L’islam en tant que religion – mêlant articles de foi, normes sociales et mode de vie – s’est
diffusé d’autant moins uniment d’est en ouest qu’il est très tôt traversé de tendances
concurrentes et que l’effervescence doctrinale qui caractérise l’Orient jusqu’au XIe siècle
trouve au Maghreb un exutoire et un refuge pour ses nombreux dissidents. L’Égypte, malgré
les velléités d’indépendance de ses gouverneurs à partir de la fin du IXe siècle, reste une
province centrale de l’empire. L’aristocratie arabe, les tribus, les clients et convertis y
adhèrent pour la plupart à la religion impériale – l’islam sunnite, dont le corps de doctrine se
constitue progressivement – tout en montrant une révérence particulière pour les membres
de la Famille du Prophète. Les tenants des doctrines dissidentes, nées des fractures de la
guerre civile de 656-661 et dont la définition est plus précoce que celle du sunnisme, n’y
trouvent guère de prise dans un premier temps – qu’il s’agisse des chiites (les partisans d’Ali,
gendre et cousin du Prophète, qui lui reconnaissent ainsi qu’à la lignée de ses descendants
un charisme prophétique) ou des kharijites (tenants d’un islam égalitaire et sécessionniste,
où l’imam est placé à la tête de la communauté non en raison de sa généalogie mais de ses
qualités personnelles), deux catégories qui dissimulent mal le foisonnement doctrinal et la
concurrence sectaire qui les caractérisent. Le kharijisme fait en revanche une entrée
fracassante dans l’histoire du Maghreb à la faveur de la grande révolte de 740-742 contre les
gouverneurs arabes nommés par l’empire. L’aspiration des Berbères à l’égalité de traitement
avec les Arabes et à la fin d’une administration prédatrice au Maghreb rejoint certes très
largement les mouvements qui partout dans l’empire déstabilisent alors la dynastie
omeyyade de Damas et qui portent au pouvoir la dynastie abbasside au nom de la défense
des intérêts de la Maison du Prophète. Mais si le chiisme est très dynamique en Orient, c’est
le kharijisme qui a emporté l’adhésion des Berbères au Maghreb, au moins autant pour son
potentiel de révolte et de sécession que pour son esprit égalitaire. La course historique de
l’Occident de l’Islam commence alors à suivre sa propre pente.
La reprise en main du Maghreb par l’empire est restée confinée à Kairouan et l’Ifriqiya –
bientôt confiées à une dynastie de gouverneurs héréditaires, les Aghlabides, qui
entreprennent au IX e siècle la conquête de la Sicile. D’autres réfugiés arrivés d’Orient
investissent les espaces mal maîtrisés du Maghreb extrême, à l’image des Idrissides,
descendants du Prophète par ‘Ali, qui créent avec la fondation de Fès en 808 le foyer
d’arabisation le plus occidental de l’Islam. Il faut attendre le Xe siècle, et l’arrivée d’un autre
aventurier chiite d’obédience ismaïlienne, qui se proclame calife en 909 sous le titre d’al-
Mahdi (celui que doit porter l’Imam de la Fin des temps) et s’empare de Kairouan avec
l’appui des Berbères Kutama, pour voir s’opérer un mouvement de recomposition politique
à l’échelle de l’ensemble du nord du continent. Fermement établis en Ifriqiya, où ils fondent
Mahdiyya (la cité du Mahdi), les califes fatimides entendent disputer à leurs rivaux de
Bagdad la souveraineté universelle sur l’Islam. La conquête de l’Orient passe par l’Égypte :
après plusieurs tentatives infructueuses, les troupes berbères prennent pied dans la vallée
du Nil ; la cité califale d’al-Qahira (Le Caire) est fondée en 969 à proximité de Fustat pour
accueillir le calife, arrivé du Maghreb avec les cercueils de ses ancêtres.
Si les califes fatimides échouent à pousser durablement leur avantage au-delà de la Palestine
et à renverser les califes de Bagdad, ils offrent à l’Égypte deux siècles de rayonnement
impérial. L’unification sous leur férule d’une grande moitié du nord de l’Afrique, du Maghreb
central à l’Égypte, n’a pas seulement conduit des troupes berbères à s’établir dans la vallée
du Nil : elle a accéléré de manière décisive l’arabisation du Maghreb. C’est en effet sous le
règne des Fatimides que des tribus arabes, passées de la péninsule Arabique en Égypte dans
le sillage de la conquête, ont entamé la grande « migration vers l’Ouest » (taghriba), en
commençant à s’infiltrer en Cyrénaïque. Ce lent mouvement est brutalement accéléré au
milieu du XIe siècle par la décision du calife fatimide de lancer contre l’Ifriqiya, dont le
gouverneur venait de se rendre indépendant, la tribu des Banu Hilal. Au-delà des
déprédations de la décennie 1050, les « invasions hilaliennes », telles que les a stigmatisées
l’historiographie coloniale française, n’ont pas conduit à la ruine d’un Maghreb resté jusque-
là essentiellement berbère mais a de fait favorisé son arabisation, sous l’effet de
l’installation de tribus arabes, nomades ou sédentaires, en Ifriqiya et au Maghreb central. La
grande « migration vers l’Ouest » s’est poursuivie vers les plaines atlantiques du Maghreb
extrême, atteintes à partir de la fin du XIIe siècle, plus tard vers la Mauritanie.
Ce n’est pas le moindre paradoxe de la grande « migration vers l’Ouest » que d’avoir
précipité la dissidence du Maghreb à l’égard de l’Égypte et, plus largement, de l’Orient.
L’installation des tribus arabes au Maghreb oriental et central coïncide en effet avec
l’émergence au milieu du XIe siècle d’un premier empire berbère au Sahara occidental, celui
des Almoravides, qui parvient en l’espace d’un demi-siècle à réaliser l’unité du Maghreb
occidental et d’al-Andalus. Le mouvement almoravide (de l’arabe al-murabitun, les gens du
ribat, lieu de retraite pour la défense spirituelle et militaire de l’islam) est né à partir de 1039
dans l’Adrar mauritanien, de la prédication d’Ibn Yasin, un Berbère saharien formé à
Kairouan, au sein de la tribu chamelière des Lamtuna. Les Almoravides portent à la fois un
projet de réforme rigoureuse de l’islam, fondé sur la doctrine sunnite de l’école malikite, et
un projet de conquête, fondé sur la solidarité tribale des Berbères Lamtuna et au-delà, de la
confédération des tribus Sanhaja. Cette dernière, après une première phase mal connue,
s’était sans doute reconstituée au début du XIe siècle, pour mieux lutter contre l’expansion
des royaumes noirs du Sahel, en particulier de Ghâna, qui dispute alors aux tribus Sanhaja la
maîtrise du port saharien d’Awdaghust. Dès l’aube du mouvement almoravide, son histoire
est ainsi liée à celle du Sahel.
La silhouette des « hommes voilés » – les chameliers sahariens portaient en effet un voile de
bouche – s’impose progressivement, à partir de la prise de Sijilmâsa en 1054-55, à
l’ensemble du Maghreb occidental. Aux étapes de la conquête s’ajoute la fondation, en
1070, de Marrakech, appelée à devenir la capitale d’un empire s’étirant de part et d’autre du
détroit de Gibraltar. Appelés à la rescousse par les roitelets d’al-Andalus, issus de la
décomposition du califat omeyyade de Cordoue, contre la menace de l’expansion chrétienne
en péninsule Ibérique, les Almoravides remportent contre les Castillans la bataille de Zallaqa
en 1086. Ils annexent à leur empire dans les années qui suivent les petites principautés
andalouses. Pour la première fois depuis les conquêtes arabes, le Maghreb occidental et al-
Andalus sont unifiés sous le même empire, celui de nomades sahariens.
Au Sahara, les Almoravides ont pris le contrôle des ports et des pistes du commerce
caravanier – une mainmise qui explique la qualité des monnaies d’or frappées sous leur
règne, à Sijilmâsa aussi bien qu’à Valence. Leur expansion s’exerce également aux
débouchés méridionaux des pistes sahariennes : Awdaghust est reprise au milieu du XIe
siècle et Ghâna soumise en 1076-77. Depuis les première décennies du XIe siècle, déjà, les
chefs de plusieurs cités sahéliennes s’étaient convertis à l’islam : à Takrur et Silla sur le
moyen Sénégal, à Gao sur le haut Niger et plus au sud, à Mali. Il est probable que les
marchands berbères kharijites, acteurs principaux du commerce transsaharien depuis le VIIIe
siècle, aient joué un rôle majeur dans cette première islamisation à laquelle Ghâna s’était en
revanche refusée. Mais, dans le sillage des Almoravides et de leur volonté réformatrice, le
sunnisme de l’école malikite, dont les principaux foyers sont alors Kairouan et les villes d’al-
Andalus, s’implante en pays soninké. Si Ghâna fut soumise par les armes, il est peu probable
en revanche qu’elle fût détruite – si tant est que le site de Kumbi-Saleh corresponde bien à
sa capitale. D’autres royaumes soninké entretiennent des relations d’alliance avec les
Almoravides, comme le Zafunu dont le roi est reçu en ambassade à Marrakech. Au-delà du
pays soninké, dont les marchands jouent par la suite un rôle central dans la diffusion de
l’islam sunnite au Pays des Noirs (Bilâd al-Sûdân), d’autres cités sahéliennes entrent peu ou
prou dans les réseaux de l’empire almoravide : c’est sans doute à ces connexions nouvelles
que les rois et reines de Gao, en pays songhay, doivent les stèles funéraires qui ont préservé
leurs noms, gravées à Alméria et importées d’al-Andalus au début du XIIe siècle.
L’implantation de l’islam sunnite de rite malékite, celui des villes d’Ifriqiya et d’al-Andalus,
est l’un des principaux legs de l’empire almoravide au sud du Sahara. Le bilan est beaucoup
plus nuancé au nord, où la domination des Berbères sahariens est contestée par un
mouvement de réforme plus radical, celui des Almohades ou Unitaristes, né dans les années
1120 parmi les Berbères Masmuda de l’Atlas, autour de la figure d’Ibn Tumart. Berbère
originaire de l’Anti-Atlas, formé à Cordoue et en Orient, Ibn Tumart élabore, autour de la
réaffirmation du dogme de l’unicité divine (tawhid), une doctrine éclectique mêlant de
multiples influences, qui lui permet tout à la fois de s’autoproclamer imam (chef infaillible et
impeccable dans l’esprit du chiisme), de déclarer la guerre sainte (jihâd) contre les
Almoravides et de rejeter la pluralité des écoles juridiques sans rompre tout à fait avec le
malikisme. Plus encore, le mouvement almohade rejoue dans son berceau berbère la
partition des origines arabes de l’islam : Ibn Tumart accomplit son hégire à Tinmel, dans
l’Atlas, à l’image du Prophète à Médine ; le pèlerinage à La Mecque est remplacé par le
pèlerinage à Igiliz, son lieu de naissance dont la direction (qibla) oriente les mosquées
almohades ; quant à son successeur, ‘Abd al-Mu’min, il prend, comme les successeurs du
Prophète, le titre de calife. La proclamation de ce califat d’Occident ne prétend pas à la
domination universelle, comme autrefois le califat des Fatimides, mais s’ancre au contraire
dans une différence irréductible : celle de la langue berbère, dans laquelle est traduit le
Coran et qui, pour la première fois, devient langue de prédication de l’islam.
L’aventure almohade se déploie après la mort d’Ibn Tumart en 1130, sous le règne d’Abd al-
Mu’min, qui s’empare de Marrakech en 1147 et soumet les cités d’al-Andalus, puis
entreprend la conquête de l’Ifriqiya où l’autorité des Almoravides n’avait jamais été
reconnue : l’empire almohade signe en 1160 la fin de la brève occupation du littoral de
l’Ifriqiya par les Normands de Sicile. L’unification du Maghreb et d’al-Andalus, plus complète
que sous leurs prédécesseurs, s’accompagne d’un recentrement de l’empire vers le nord – le
Sahara et ses débouchés sahéliens échappent à l’empire des Berbères de l’Atlas.
L’imposition de la doctrine almohade, si elle doit s’accommoder de la forte résistance du
sunnisme malikite dans les centres urbains du Maghreb et d’al-Andalus, a en revanche des
conséquences dévastatrices pour les communautés non-musulmanes d’Afrique du nord.
Contre l’esprit du pacte de protection (dhimma) reconnu par la Loi islamique aux « Gens du
livre », qui avait permis depuis la conquête arabe le maintien de communautés chrétiennes
et juives, les Almohades en durcissent tellement les conditions qu’ils contraignent les non-
musulmans à la conversion ou à la fuite. Les dernières communautés chrétiennes
autochtones d’Afrique du nord s’éteignent alors. Le judaïsme n’en disparaît pas, mais
nombreux sont les Juifs à émigrer vers des terres plus clémentes. La famille du grand
docteur de la Loi, philosophe et médecin juif Maïmonide, né à Cordoue en 1138, tente de
fuir à Fès les persécutions almohades avant de prendre le chemin de la Palestine et de
l’Égypte, où Maïmonide fait carrière et meurt en 1204. L’Égypte est alors en passe de
redevenir centrale à l’échelle de toute l’Afrique islamique.
III. Centralités égyptiennes
En 1249 comme en 1270, les deux expéditions outre-mer conduites par le roi de France
Louis IX pour reprendre Jérusalem à l’Islam ont l’Égypte pour objectif : la première se brise
dans le Delta, la seconde s’interrompt avec la mort de Louis IX à Carthage – que les
connaissances géographiques occidentales situaient à portée de marche de la vallée du Nil.
C’est que l’Égypte, davantage pour sa richesse agricole et la puissance militaire qu’elle
soutient que pour sa localisation, est alors considérée comme la clé de la Terre sainte et de
la maîtrise du Proche-Orient. Cette nouvelle centralité égyptienne prend toute sa mesure
sous le règne des Mamelouks, ces cavaliers turcs d’origine servile qui ont vaincu les croisés
et fait prisonnier Louis IX à la bataille de la Mansourah, avant de s’emparer du trône
d’Égypte en assassinant l’héritier de leur maître et en choisissant l’un des leurs comme
sultan. La destinée du sultanat mamelouk se joue dix ans plus tard, en 1260, lorsque l’armée
égyptienne inflige aux Mongols leur première défaite à l’ouest du monde en plus de trois
décennies de guerre. La victoire des Mamelouks à ‘Ayn Jalut, en Palestine, sauve l’Égypte
d’une attaque mongole, ouvre au sultan du Caire la domination de la Syrie, solidement unie
à l’Égypte pour deux siècles et demi, et offre au régime mamelouk une légitimité sans égale
à l’échelle du monde islamique. Le rétablissement du califat abbasside, abattu par les
Mongols à Bagdad en 1258, restauré au Caire par les Mamelouks, en est le meilleur
symbole : jusqu’à la prise de l’Égypte par les Ottomans en 1517, la principale autorité légale
de l’islam sunnite universel est établie dans la plus grande ville d’Afrique. C’est au Caire qu’à
la fin du XVe siècle encore, les souverains du Songhay (au Mali actuel) ou du Bornou (au
Tchad actuel) viennent chercher auprès du calife abbasside le diplôme qui fait d’eux des
souverains légitimes en Islam.
Les souverains maghrébins qui, à Fès, Tlemcen et Tunis, se sont partagés les dépouilles de
l’empire almohade, entretiennent des relations diplomatiques avec le sultan du Caire, à qui
ils fournissent des chevaux réputés, afin d’assurer la protection de leurs pèlerins. Sans
prendre eux-mêmes le risque du voyage, ils font parvenir par son intermédiaire manuscrits
et objets précieux aux trésors des sanctuaires de La Mecque et de Médine, mais aussi de
Jérusalem, à qui la domination mamelouke apporte une prospérité nouvelle. Depuis la fin du
XIIe siècle, un quartier des Maghrébins s’est formé à Jérusalem par suite de l’installation de
pèlerins du Maghreb sur le chemin du retour. Au Caire, ce sont des pèlerins soudanais qui,
au retour de La Mecque, décident de s’établir à demeure, auprès des innombrables
tombeaux de la grande nécropole de la Qarâfa. C’est que le pèlerinage à La Mecque draine
également en Égypte d’importantes caravanes venues du Sahel. Les mansa, souverains de
l’empire du Mali, ont commencé à accomplir le Hajj dès le règne de Mansa Ulî (après 1260),
contemporain du sultan mamelouk Baybars. À l’extrême fin du XVe siècle, c’est l’askiyâ
Muhammad, souverain de l’empire Songhay, qui se rend à son tour au Caire à l’occasion du
Pèlerinage.
siècle – mais dans l’émergence d’un nouveau pôle d’islamisation, qui est aussi la seule ville
de la région : Harar, nouvelle ville sainte de l’islam africain.
Huit siècles après la conquête arabe, au-delà du cas singulier de la Nubie, le XVe siècle
marque en fait à l’échelle du nord du continent tout entier un véritable printemps arabe. En
haute Égypte comme dans le Delta oriental, les tribus arabes ont imposé dans les campagnes
leur présence aux autorités du Caire, qui leur reconnaissent une autorité locale et la part
d’impôt que celle-ci recouvre. En Ifriqiya, le sultan ne tient plus que Tunis et doit s’appuyer
sur les tribus arabes du plat pays s’il veut lever une armée. Au Maghreb occidental, alors que
les dernières dynasties berbères ont vu leur territoire s’étioler, le pouvoir montant est celui
des chérifs, purs Arabes descendants du Prophète qui s’appuient sur les tribus arabes
établies dans le sud du pays et s’opposent à l’avancée des Portugais sur la côte. La conquête
rapide du Proche-Orient et de la côte méridionale de la Méditerranée, jusqu’à Alger, par les
Ottomans, dans les premières décennies du XVIe siècle, ne doit pas faire oublier, au même
moment, l’avènement des Sa‘adiens, dynastie arabe chérifienne qui depuis le sud du Maroc
étend ensuite son empire jusqu’aux cités du Sahel, Gao et Tombouctou.
Vers 615, à la cour du roi éthiopien d’Axum, un petit groupe d’exilés venus de La Mecque
faisait connaître pour la première fois hors de son berceau d’origine, si l’on en croit la
Tradition islamique, le message prêché par le Prophète Muhammad : l’Afrique fut ainsi la
première terre de prosélytisme de l’islam. Neuf siècles plus tard, à l’heure où un autre
royaume éthiopien, celui des rois Salomonides, s’apprête à affronter un mouvement de
jihâd né en Somalie, qu’est-ce que l’islamisation a changé dans le cours de l’histoire de
l’Afrique ?
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