Gabriel Chevallier
LA PEUR
Roman
Gabriel Chevallier
Publié en 1930, ce roman raconte la terrible expérience des combattants
de 14-18 face à la férocité et l’inutilité de la guerre à laquelle ils doivent
participer malgré eux. Il dépeint autant l’atroce souffrance des poilus que la
stupidité des « stratèges » de l’arrière qui les ont maintenus dans les
tranchées du front.
Terrés parmi les cadavres et les blessés agonisants, ils n’avaient
finalement pas d’autres choix que de vivre au jour le jour leur vie de bêtes
destinées à la boucherie. Ce livre au ton cynique et réaliste n’avait pas été
réédité depuis 1951.
« J’en ai lu d’autres, depuis, sur le sujet […] mais mon préféré reste La
Peur, de Gabriel Chevallier et les premiers chapitres du Voyage au bout de
la nuit. »
Jacques TARDI, C’était la guerre des tranchées
Mobilisé dès 1914 à l’âge de dix-neuf ans, Gabriel Chevallier (1895-
1969) fut blessé un an plus tard. Il retourna cependant au front, jusqu’à la
signature de l’armistice. Rendu à la vie civile, il exerça divers métiers
(journaliste, dessinateur, affichiste…) et écrivit de nombreux romans dont le
fameux Clochemerle qui le fit connaître auprès d’un large public.
Table des matières
Table des matières
LA BLESSURE
I
L’AFFICHE
II
L’INSTRUCTION
III
LA ZONE DES ARMÉES
IV
LE BAPTÊME DU FEU
V
LA BARRICADE
VI
L’HÔPITAL
VII
LA CONVALESCENCE
EMBUSQUE
I
SECTEURS CALMES
II
30°DE FROID
III
LE CHEMIN DES DAMES
IV
DANS L’AISNE
V
EN CHAMPAGNE
VI
CESSEZ LE FEU !
Préface de Jacques Tardi
PRÉFACE
Ça fait un sacré moment que je n’ai pas relu La Peur, mais j’ai le
souvenir d’un passage, au début du livre, où un homme (âgé ?) à la terrasse
d’un café, place Bellecour à Lyon, refuse de se lever et d’entonner La
Marseillaise au passage d’une clique militaire, à moins que ce soit
l’orchestre de l’établissement qui joue ?… Je vous cite ça de mémoire. Ma
Mémoire est-elle bonne ? Vous verrez à la lecture…
J’avoue ni être inspiré de ce passage pour un petit ouvrage en bande
dessinée sur ta Première Guerre mondiale.
Dans le film Cabaret de Bob Fosse (1972), il y a une séquence
semblable. Dans une auberge allemande et campagnarde, un groupe de
jeunes garçons en culottes courtes et de jeunes filles aux tresses en macaron
roulées sur les oreilles, chante un truc nazi. Un homme âgé plonge le nez
dans sa bière alors que tous les consommateurs reprennent le chant à
l’unisson de cette jeunesse blonde et dangereuse à la voix de cristal.
Chez le premier homme – celui du livre – souvenir d’une guerre au
terme de laquelle la France perdit l’Alsace et la Lorraine ?
Chez le deuxième homme – celui du film – souvenir d’une guerre au
terme de laquelle la France récupéra l’Alsace et la Lorraine ?
Chez l’un et chez l’autre, refus de suivre la troupe.
Qu’ils nous inspirent !… Mais je vois bien que de Washington à Kaboul
personne n’écoute ! Personne n’a suffisamment d’imagination ! On suit la
fanfare sans penser aux atrocités qui vont surgir.
Tout le monde devrait lire et relire La Peur de Gabriel Chevallier !
Jacques TARDI Paris, le 4 mars 2002
LA BLESSURE
Je ne suis pas mouton, ce qui fait que je ne suis rien.
STENDHAL
I
L’AFFICHE
Le danger de ces communautés (les peuples), fondées sur des individus
caractéristiques d’une même sorte, est l’abêtissement peu à peu accru par
hérédité, lequel suit d’ailleurs toujours la stabilité ainsi que son ombre.
NIETZSCHE
Le feu couvait déjà dans les bas-fonds de l’Europe, et la France
insouciante, en toilettes claires, en chapeaux de paille et pantalons de
flanelle, bouclait ses bagages pour partir en vacances. Le ciel était d’un bleu
sans nuages, d’un bleu optimiste, terriblement chaud : on ne pouvait
redouter qu’une sécheresse. Il ferait bon à la campagne ou à la mer. Les
terrasses de café sentaient l’absinthe fraîche et les tziganes y jouaient La
Veuve joyeuse, qui faisait fureur. Les journaux étaient pleins des détails
d’un grand procès qui occupait l’opinion ; il s’agissait de savoir si celle que
certains appelaient la « Caillaux de sang » serait acquittée ou condamnée, si
le tonnant Labori, son avocat, et le petit Borgia en jaquette, cramoisi et
rageur, qui nous avait quelque temps gouvernés (sauvés, au dire de
quelques-uns), son mari, l’emporteraient. On ne voyait pas plus loin. Les
trains regorgeaient de voyageurs et les guichets des gares distribuaient des
billets circulaires : deux mois de vacances en perspective pour les gens
riches.
Coup sur coup, dans ce ciel si pur, d’énormes éclairs zigzaguèrent :
Ultimatum… Ultimatum… Ultimatum… Mais la France dit, en regardant
les nuages amoncelés vers l’Est : « C’est là-bas que se passera l’orage. »
Un coup de tonnerre dans le ciel léger de l’Ile-de-France. La foudre
tombe sur le ministère des Affaires étrangères.
Priorité ! Le télégraphe fonctionne sans arrêt, pour raison d’État. Les
bureaux de poste transmettent des dépêches chiffrées portant la mention :
« Urgent. »
Sur toutes les mairies, on pose l’affiche.
Les premiers cris : C’est affiché !
La rue se bouscule, la rue se met à courir.
Les cafés se vident, les magasins se vident, les cinémas, les musées, les
banques, les églises, les garçonnières, les commissariats se vident.
Toute la France est devant l’affiche et lit : Liberté, Égalité, Fraternité –
Mobilisation générale.
Toute la France, dressée sur la pointe des pieds pour voir l’affiche,
serrée, fraternelle, ruisselante de sueur sous le soleil qui étourdit, répète :
« La Mobilisation », sans comprendre.
Une voix dans la foule, comme un pétard : C’EST LA GUERRE !
Alors la France se met à tournoyer, se lance à travers les avenues trop
étroites, à travers les villages, à travers les campagnes : la guerre, la guerre,
la guerre…
Ohé ! Là-bas : la guerre !
Les gardes-champêtres avec leurs tambours, les clochers, les vieux
clochers romans, les minces clochers gothiques, avec leurs cloches,
annoncent : la guerre !
Les factionnaires devant leurs guérites tricolores présentent les armes.
Les maires ceignent leurs écharpes. Les préfets revêtent leurs uniformes.
Les généraux rassemblent leur génie. Les ministres, très émus, très embêtés,
se concertent. La guerre, ça ne s’est jamais vu !
Les employés de banque, les calicots, les ouvriers, les midinettes, les
dactylographes, les concierges eux-mêmes ne peuvent plus tenir en place.
On ferme ! On ferme ! On ferme les guichets, les coffres-forts, les usines,
les bureaux. On baisse les rideaux de fer. Allons voir !
Les militaires prennent une grande importance et sourient aux
acclamations. Les officiers de carrière se disent : « L’heure sonne. Fini de
croupir dans les grades subalternes ! »
Dans les rues grouillantes, les hommes, les femmes, bras dessus, bras
dessous, entament une grande farandole étourdissante, privée de sens, parce
que c’est la guerre, une farandole qui dure une partie de la nuit qui suit ce
jour extraordinaire où l’on a collé l’affiche sur les murs des mairies.
Ça commence comme une fête.
Les cafés, seuls, ne ferment pas.
Et l’on sent toujours cette odeur d’absinthe fraîche, cette odeur du temps
de paix.
Des femmes pleurent. Est-ce le pressentiment d’un malheur ? Est-ce les
nerfs ?
*
La guerre !
Tout le monde s’y prépare. Tout le monde y va.
Qu’est-ce que la guerre ?
Personne n’en sait rien…
La dernière date de plus de quarante ans. Ses rares témoins, qu’une
médaille désigne, sont des vieillards qui radotent, que la jeunesse fuit et
qu’on verrait très bien aux Invalides. Nous avons perdu la guerre de 70, non
sur notre valeur, mais parce que Bazaine a trahi, pensent les Français. Ah !
sans Bazaine…
Durant les années qui viennent de s’écouler, on nous a parlé de quelques
guerres lointaines. Celle des Anglais et des Boers, par exemple. Nous la
connaissons surtout à travers les caricatures de Caran d’Ache et les gravures
des grands illustrés. Le brave président Kruger a fait une belle résistance,
on l’aimait, et nous souhaitions qu’il triomphât, pour embêter les Anglais
qui ont brûlé Jeanne d’Arc et martyrisé Napoléon à Sainte-Hélène. Ensuite
la guerre russo-japonaise, Port-Arthur. Il paraît que ces Japonais sont de
fameux soldats ; ils ont battu les célèbres cosaques, nos alliés, qui
manquaient, il est vrai, de voies ferrées. Les guerres coloniales ne nous
semblent pas très dangereuses. Elles évoquent des expéditions aux limites
du désert, des smalas pillées, les burnous rouges des spahis, les Arabes qui
tirent en l’air des coups de leurs fusils damasquinés et détalent sur leurs
petits chevaux en soulevant le sable doré. Quant aux guerres balkaniques,
providence des reporters, elles ne nous ont pas troublés. Européens du
centre, persuadés de la supériorité de notre civilisation, nous estimons que
ces régions sont peuplées de gens de basse condition. Leurs guerres nous
semblent des combats de voyous, dans des terrains vagues de banlieue.
Nous étions loin de penser à la guerre. Pour l’imaginer, il faut nous
reporter à l’Histoire, au peu que nous en savons. Elle nous rassure. Nous y
trouvons tout un passé de guerres brillantes, de victoires, de mots
historiques, animé de figures curieuses et célèbres : Charles Martel,
Charlemagne, Saint-Louis installé sous un chêne au retour de la Palestine,
Jeanne d’Arc qui boute les Anglais hors de France, cet hypocrite de
Louis XI qui met les gens en cage en embrassant ses médailles, le galant
François 1er : « Tout est perdu fors l’honneur ! » Henri IV cynique et bon
enfant : « Un royaume vaut bien une messe ! » Louis XIV, majestueux,
prolifique en bâtards, tous nos rois trousseurs et cocardiers, nos
révolutionnaires éloquents, et Bayard, Jean Bart, Condé, Turenne, Moreau,
Hoche, Massena… Et par-dessus tout, le grand mirage napoléonien, où le
Corse génial apparaît à travers la fumée des canons, dans son uniforme
sévère, au milieu de ses maréchaux, de ses ducs, de ses princes, de ses rois
écarlates, tout empanachés.
Certes, après avoir troublé l’Europe par notre turbulence pendant des
siècles, nous sommes devenus pacifiques, en vieillissant. Mais quand on
nous cherche, on nous trouve… Il faut aller à la guerre, le sort en est jeté !
On n’a pas peur, on ira ! Nous sommes toujours les Français, pas vrai ?
*
Les hommes sont bêtes et ignorants. De là vient leur misère. Au lieu de
réfléchir, ils croient ce qu’on leur raconte, ce qu’on leur enseigne. Ils se
choisissent des chefs et des maîtres sans les juger, avec un goût funeste pour
l’esclavage.
Les hommes sont des moutons. Ce qui rend possibles les armées et les
guerres. Ils meurent victimes de leur stupide docilité.
Quand on a vu la guerre comme je viens de la voir, on se demande :
« Comment une telle chose est-elle acceptée ? Quel tracé de frontières, quel
honneur national peut légitimer cela ? Comment peut-on grimer en idéal ce
qui est banditisme, et le faire admettre ? »
On a dit aux Allemands : « En avant pour la guerre fraîche et joyeuse !
Nach Paris et Dieu avec nous, pour la plus grande Allemagne ! » Et les
bons Allemands paisibles, qui prennent tout au sérieux, se sont ébranlés
pour la conquête, se sont mués en bêtes féroces.
On a dit aux Français : « On nous attaque. C’est la guerre du Droit et de
la Revanche. À Berlin ! » Et les Français pacifistes, les Français qui ne
prennent rien au sérieux, ont interrompu leurs rêveries de petits rentiers
pour aller se battre.
Il en a été de même pour les Autrichiens, les Belges, les Anglais, les
Russes, les Turcs, et ensuite les Italiens. En une semaine, vingt millions
d’hommes civilisés, occupés à vivre, à aimer, gagner de l’argent, à préparer
l’avenir, ont reçu la consigne de tout interrompre pour aller tuer d’autres
hommes. Et ces vingt millions d’individus ont accepté cette consigne parce
qu’on les avait persuadés que tel était leur devoir.
Vingt millions, tous de bonne foi, tous d’accord avec Dieu et leur
prince… Vingt millions d’imbéciles… Comme moi !
Ou plutôt non, je n’ai pas cru à ce devoir. Déjà, à dix-neuf ans, je ne
pensais pas qu’il y eût de la grandeur à plonger une arme dans le ventre
d’un homme, à me réjouir de sa mort.
Mais j’y suis allé tout de même.
Parce qu’il eût été difficile de faire autrement ? Ce n’est pas la vraie
raison, et je ne dois pas me faire meilleur que je ne suis. J’y suis allé contre
mes convictions, mais cependant de mon plein gré – non pour me battre,
mais par curiosité : pour voir.
Par ma conduite, je m’explique celle de beaucoup d’autres, surtout en
France.
En quelques heures, la guerre a tout bouleversé, mit partout cette
apparence de désordre qui plaît aux Français. Ils partent sans haine, mais
attirés par l’aventure dont on peut tout attendre. Il fait très beau. Vraiment,
cette guerre tombe bien au début du mois d’août. Les petits employés sont
les plus acharnés : au lieu de quinze jours de vacances, on va s’en payer
plusieurs mois, aux frais de l’Allemagne, visiter du pays.
Un bariolage de vêtements, de mœurs et de classes sociales, une fanfare
de clameurs, un grand mélange de boissons, l’impulsion donnée aux
initiatives individuelles, un besoin de briser les choses, de sauter les
palissades et de violer les lois, rendirent, au début, la guerre acceptable. On
la confondit avec la liberté et l’on accepta la discipline en croyant y
manquer.
Par-dessus tout régnait une atmosphère qui tenait de la fête foraine, de
l’émeute, de la catastrophe et du triomphe, un grand bouleversement qui
grisait. On avait changé les trajets quotidiens de la vie. Les hommes
cessaient d’être des employés, des fonctionnaires, des salariés, des
subordonnés, pour devenir des explorateurs et des conquérants. Du moins
s’ils le croyaient. Ils rêvaient du Nord comme d’une Amérique, d’une
pampa, d’une forêt vierge, de l’Allemagne comme d’un banquet, et de
provinces ravagées, de tonneaux percés, de villes incendiées, du ventre
blanc des femmes blondes de Germanie, de butins immenses, de tout ce
dont la vie habituellement les privait. Chacun faisait confiance à sa
destinée, on ne pensait à la mort que pour les autres.
En somme la guerre ne s’annonçait pas mal sous les auspices du
désordre.
*
À Berlin, ceux qui ont voulu cela paraissent aux balcons des palais, en
grand uniforme, dans la posture où il convient que soient immortalisés les
conquérants fameux.
Ceux qui lancent sur nous deux millions de fanatiques, armés de canons
à tir rapide, de mitrailleuses, de fusils à répétition, de grenades, d’avions, de
la chimie et de l’électricité, resplendissent d’orgueil. Ceux qui ont donné le
signal du massacre sourient à leur gloire prochaine.
C’est l’instant où devrait être tirée la première bande de mitrailleuse – et
la seule – sur cet empereur et ses conseillers, qui se croient forts et
surhumains, arbitres de nos destinées, et ne sont que misérables imbéciles.
Leur vanité d’imbéciles perd le monde.
À Paris, ceux qui n’ont pas su éviter cela, et que cela surprend et
dépasse, et qui comprennent que les discours ne suffisent plus, s’agitent, se
consultent, conseillent, préparent en hâte des communiqués rassurants, et
lancent la police contre le spectre de la révolution. La police, toujours zélée,
cogne dans les figures qui ne sont pas assez enthousiastes.
À Bruxelles, à Londres, à Rome, ceux qui se sentent menacés font le
total des forces en présence, supputent les chances et choisissent un camp.
Et des millions d’hommes, pour avoir cru ce qu’enseignent les
empereurs, les législateurs et les évêques dans leurs codes, leurs manuels et
leurs catéchismes, les historiens dans leurs histoires, les ministres à la
tribune, les professeurs dans les collèges et les honnêtes gens dans leurs
salons, des millions d’hommes forment des troupeaux innombrables que
des bergers galonnés conduisent vers les abattoirs, au son des musiques.
En quelques jours, la civilisation est anéantie. En quelques jours, les
chefs ont fait faillite. Car leur rôle, le seul important, était justement
d’éviter cela.
Si nous ne savions pas où nous allions, eux, du moins, auraient dû savoir
où ils menaient leurs nations. Un homme a le droit d’être bête pour son
propre compte, mais non pas pour le compte des autres.
*
Dans l’après-midi du 3 août, en compagnie de Fontan, un camarade de
mon âge, je parcours la ville.
À la terrasse d’un café du centre, un orchestre attaque La Marseillaise.
Tout le monde l’entend debout et se découvre. Sauf un petit homme chétif,
de mise modeste, au visage triste sous son chapeau de paille, qui se tient
seul dans un coin. Un assistant l’aperçoit, se précipite sur lui, et, d’un revers
de main, fait voler le chapeau. L’homme pâle, hausse les épaules et riposte :
« Bravo ! courageux citoyen ! » L’autre le somme de se lever. Il refuse. Des
passants s’approchent, les entourent. L’agresseur continue : « Vous insultez
le pays, je ne le supporterai pas ! » Le petit homme, très blanc maintenant,
mais obstiné, répond : « Je trouve bien que vous offensez la raison et je ne
dis rien. Je suis un homme libre, et refuse de saluer la guerre ! » Une voix
crie : « Cassez-lui la gueule à ce lâche ! » Une bousculade se produit de
l’arrière, des cannes se lèvent, des tables sont renversées, des verres brisés.
L’attroupement, en un instant, devient énorme. Ceux des derniers rangs, qui
n’ont rien vu, renseignent les nouveaux arrivants : « C’est un espion. Il a
crié : Vive l’Allemagne ! » L’indignation soulève la foule, la précipite en
avant. On entend des bruits de coups sur un corps, des cris de haine et de
douleur. Enfin, le gérant accourt, sa serviette sous le bras, et écarte les gens.
Le petit homme, tombé de sa chaise, est étendu à travers les crachats et les
bouts de cigarettes des consommateurs. Son visage tuméfié est
méconnaissable, avec un œil fermé et noir ; un filet de sang coule de son
front et un autre de sa bouche ouverte et enflée ; il respire difficilement et
ne peut se lever. Le gérant appelle deux garçons et leur commande :
« Enlevez-le de là ! » Ils le traînent plus loin sur le trottoir ou ils
l’abandonnent. Mais un des garçons revient, se penche et le secoue d’un air
menaçant : « Dis donc, et ta consommation ? » Comme le malheureux ne
répond pas, il le fouille, retire de la poche de son gilet une poignée de
monnaie dans laquelle il choisit, en prenant la foule à témoin : « Ce salaud
serait parti sans payer ! » On l’approuve : « Ces individus sont capables de
tout ! – Heureusement qu’on l’a désarmé ! – Il était armé ? – Il a menacé les
gens de son revolver. – Aussi, nous sommes trop bons en France ! – Les
socialistes font le jeu de l’Allemagne, pas de pitié pour ces cocos-là ! – Les
prétendus pacifistes sont des coquins. Ça ne se passera pas comme en 70,
cette fois ! »
Pour fêter cette victoire, on réclame à nouveau La Marseillaise. On
l’écoute en regardant le petit homme sanglant et souillé, qui geint
faiblement. Je remarque près de moi une femme pâle et belle, qui murmure
à son compagnon : « Ce spectacle est horrible. Ce pauvre homme a eu du
courage… » Il lui répond : « Un courage d’idiot. On ne s’avise pas de
résister à l’opinion publique. »
Je dis à Fontan :
— Voilà la première victime de la guerre que nous voyons.
— Oui, fait-il rêveusement, il y a beaucoup d’enthousiasme !
*
Je suis témoin silencieux de la grande frénésie.
Du jour au lendemain, les civils diminuent, se muent en soldats
hâtivement accoutrés, qui courent la ville pour jouir de leurs dernières
heures et se faire admirer, et qui ne boutonnent plus leur tunique depuis que
c’est la guerre. Le soir, ceux qui ont trop bu provoquent les passants, les
prenant pour des Allemands. Les passants y voient un bon signe et
applaudissent.
On entend partout des marches guerrières. Les vieux messieurs
regrettent leur jeunesse, les enfants détestent la leur, et les femmes
gémissent de n’être que femmes.
Je vais me mêler à la foule qui encombre les abords des casernes, des
casernes sordides qui sont devenues les accumulateurs de l’énergie
nationale. J’en vois sortir des régiments qui partent. La multitude les
enveloppe, les étreint, les fleurit et les saoule. Chaque rang entraîne des
grappes de femmes délirantes, échevelées, qui pleurent et qui rient, et
offrent leur taille et leur poitrine aux héros, comme à la patrie, qui
embrassent les visages humides des rudes hommes en armes et crient leur
haine pour l’ennemi qui les défigurent.
Je vois défiler les cavaliers, aristocrates de l’armée. Les lourds
cuirassiers, dont le torse aveugle sous le soleil, masse irrésistible lorsqu’elle
est lancée à plein poitrail. Les dragons, pareils avec leurs casques à plumet,
leurs lances et leurs oriflammes à des jouteurs du Moyen Age s’apprêtant
au tournoi. Les chasseurs qui caracolent et font des grâces dans leur tenue
bleu tendre, les chasseurs légers des avant-postes, qui surgissent d’un pli de
terrain pour sabrer un détachement ou occuper par surprise un village.
L’artillerie fait trembler les maisons ; on se dit que les 75 tirent vingt-cinq
coups à la minute et touchent sûrement l’objectif au troisième obus. On
regarde avec respect la gueule silencieuse des petits monstres qui vont dans
quelques jours déchiqueter des divisions.
Les zouaves et les coloniaux, bronzés, tatoués, farouches, ne pliant pas
sous leurs énormes sacs, et qui exagèrent leurs rictus d’individus sans aveu,
obtiennent un énorme succès. On pense qu’ils sont des bandits, qu’ils ne
feront pas de quartier ; ils inspirent confiance.
Et voici les noirs, qu’on reconnaît de loin à leurs dents blanches dans
leurs visages sombres, les noirs puérils et cruels, qui décapitent leurs
adversaires et leur coupent les oreilles pour s’en faire des amulettes. Ce
détail réjouit. Braves noirs ! On les fait boire, on les aime, on aime cette
odeur forte, cette odeur exotique d’Exposition qui flotte dans l’air à leur
passage. Eux sont heureux, heureux d’avoir mérité soudain l’amitié des
hommes blancs, et parce qu’ils se représentent la guerre comme une
bamboula de leur pays.
Les gares sont interdites. Leurs alentours ressemblent à des camps,
tellement ils sont encombrés de faisceaux, de troupes qui attendent leur tour
de s’engouffrer dans les convois en station le long des quais. Les gares sont
des cœurs où afflue tout le sang du pays, qu’elles lancent à pleines artères, à
pleines voies ferrées, vers le Nord et l’Est, où les hommes culottés de
garance pullulent comme des globules rouges. Les wagons portent ces
mots, tracés à la craie : « Destination : Berlin. » Les trains partent vers
l’aventure et couvrent les campagnes de clameurs, plus joyeuses encore que
belliqueuses. À tous les passages à niveau, des cris leur répondent et des
mouchoirs s’agitent. On dirait des trains de plaisir, tant les hommes là-
dedans sont fous et inconscients.
*
Dans toute l’Europe, depuis les bords de l’Asie, des armées, assurées de
combattre pour une bonne cause et de vaincre, sont en route avec
l’impatience de se mesurer contre l’ennemi.
Qui a peur ? Personne ! Personne encore...
Vingt millions d’hommes, que cinquante millions de femmes ont
couverts de fleurs et de baisers, se hâtent vers la gloire, avec des chansons
nationales qu’ils chantent à pleins poumons.
Les esprits sont bien dopés. La guerre est en bonne voie. Les hommes
d’État peuvent être fiers !
II
L’INSTRUCTION
Il pleuvait le matin où j’allai me présenter au conseil de révision, qui
siégeait à la mairie de mon arrondissement. Prévoyant que le vestiaire serait
insuffisant, j’avais pris de vieux vêtements, les plus sales qui me restaient.
J’envisageais cette exhibition avec un peu d’irritation, car il me semblait
vexant qu’un homme habillé pût me considérer entièrement nu, tout à loisir,
et porter un jugement sur mon anatomie, en profitant de l’état d’infériorité
où me mettrait cette posture. Je trouvais injuste qu’en cette circonstance on
demandât tout à mon corps, que la société m’ordonnait habituellement de
cacher, et que les artifices de l’esprit ne fussent d’aucun secours dans cette
affaire. J’estimais qu’un jugement ainsi basé condamnait déjà le système
militaire. Enfin, sans être, en aucune manière, difforme, je n’étais pas
certain que les proportions de mon corps fussent parfaites (n’ayant jamais
été jugé, et rarement, que par des femmes, qui n’y connaissent
généralement pas grand’chose), et j’aurais été fâché que devant lui on fît la
grimace.
J’avais toujours espéré, par quelque moyen de la dernière heure,
échapper au service militaire, à sa discipline injurieuse, et ce jour de
décembre, au contraire, ma seule inquiétude était de me voir refusé.
En effet la guerre durait depuis quelques mois, et je commençais à
craindre qu’elle se terminât sans que j’y fusse allé. Je ne voyais dans la
guerre ni une carrière ni un idéal, mais un spectacle – de même ordre
qu’une course d’autos, une semaine d’aviation ou les jeux du stade. J’étais
plein d’une curiosité voulue, et, pensant que la guerre serait le plus
extraordinaire spectacle de l’époque, je désirais ne pas le manquer.
La cérémonie fut des plus brèves, et les majors y apportèrent une
discrétion discrète. Leur patriotisme consistait à s’accommoder de tous les
corps, chétifs ou non, pour en alimenter le front. Il fallait qu’un individu
clamât sans pudeur ses tares pour qu’ils l’examinassent, en le suspectant.
On nous fit déshabiller dans une étroite antichambre, où les corps nus se
touchaient, et qui eut bientôt une atmosphère d’étuve. Puis nous
pénétrâmes, un peu gauches, dans la pièce obscure, tapissée de cartonniers,
où se tenaient les majors, entourés de leurs assesseurs, les scribes de la
mairie. Je n’avais que le désir d’écourter cet examen dérisoire. Quand on
appela mon nom, je passai sous la toise et montai rapidement sur la balance.
Un major lut ma fiche :
— Dartemont Jean, 1 mètre 72,67 kilos. C’est vous ?
— Oui, monsieur le major.
— Bon pour le service. Au suivant…
Je dus fouiller dans un amoncellement de chaussettes, de souliers et de
chemises pour rassembler mes vêtements. Une fois vêtu, je courus en ville,
joyeux et assez fier au fond d’être apte à faire un soldat, de ne pas
appartenir à cette catégorie de citoyens méprisés qu’on voyait encore à
l’arrière, dans la force de l’âge. Sans m’en douter, j’étais un peu victime de
l’état d’esprit général. En outre, l’intégrité physique m’avait toujours
semblé l’un des plus grands biens, et j’avais confirmation de la mienne par
la décision du major.
J’annonçai la nouvelle à ma famille, qui la publia aussitôt avec orgueil,
ce qui lui valut un tribut d’estime. Je l’annonçai également à une jeune fille
qui s’essayait avec moi à rêver d’avenir, bien inutilement, mais je la
décourageais un peu trop tendrement.
*
Par un soir froid de décembre 1914, le train de recrutement déversa dans
la garnison son contingent de jeunes hommes. Nous nous portâmes en foule
à la caserne. Mais la sentinelle nous en interdit l’entrée et alerta les gradés.
Un sergent, puis un adjudant, effrayé par notre masse, coururent prévenir un
commandant, qui arriva bientôt, mécontent qu’on l’eût dérangé. Il s’enquit :
— Qu’est ce que c’est que cette histoire ?
— La classe 15 qui débarque, mon commandant.
— Qu’est-ce qu’on veut que j’en fasse à six heures du soir ! déclara ce
chef en jurant.
— On peut s’en aller… proposa une voix dans l’ombre.
— Silence ! cria le sergent.
Le chef de casernement et les fourriers, mandés en hâte, déclarèrent
qu’ils n’avaient rien prévu, n’étant pas informés de notre arrivée, qu’ils
manquaient de vivres, de paillasses et de couvertures. Le commandant
réfléchit et prit une décision énergique :
— Je m’en fous ! dit-il aux fourriers. Que ces hommes soient nourris et
logés dans deux heures. Débrouillez-vous !
Et il s’en alla. Il y eut quelques commentaires de notre part.
— Y fait l’effet d’être bien gracieux, ce commandant !
— Ça a l’air bien organisé, ce truc-là !
La plupart décidèrent de rester civils une nuit encore et de revenir le
lendemain. Nous allâmes fouiller la ville.
*
Le grand désordre qui régnait alors dans les casernes nous rendit la vie
supportable. Nous exploitâmes naturellement ce désordre de notre mieux, et
nous fumes vite au fait des ruses du métier de soldat, des fausses
permissions, des faux appels et des fausses maladies. Les gradés étaient trop
peu nombreux pour nous contenir, et, promis à la guerre dans un avenir
prochain, nous étions bien décidés à nous amuser au dépôt et à ne pas
tolérer qu’on nous traitât comme des recrues ordinaires. L’absence
d’anciens, qui avait entraîné l’oubli des traditions de caserne, favorisa
encore notre insoumission, et nous n’eûmes à subir aucune des brimades du
temps de paix.
Le premier mois de service ressembla à une mascarade. Comme les
magasins manquaient d’effets militaires, on nous avait simplement distribué
des pantalons de treillis et des bourgerons, qui ne recouvraient pas
entièrement nos vestes civiles. Les calots et les képis manquant également,
beaucoup avaient conservé leur ancienne coiffure. On vit circuler des
soldats en chapeau melon, et un farceur se fit une célébrité en se découvrant
d’un geste large et en s’inclinant gracieusement au passage des officiers.
C’est dans cette tenue qu’on nous enseigna les marques extérieures de
respect et les premiers rudiments de cette discipline qui fait la force
principale des armées, à laquelle nous opposâmes une joyeuse résistance.
Car nos déguisements empêchaient que nous prissions rien très au sérieux,
et, en rappelant que les circonstances étaient exceptionnelles, désarmaient la
colère des chefs. D’ailleurs nos instructeurs étaient généralement des
caporaux de la classe précédente, formée en trois mois, qui n’étaient pas
suffisamment persuadés de l’efficacité guerrière des mouvements que nous
exécutions.
Cette instruction nous semblait un simulacre mutile, qui ne pouvait rien
avoir de commun avec les aventures qui nous attendaient -aventures dont la
perspective ne nous troublait pas, mais dont nous nous réclamions à
l’avance pour nous émanciper.
*
À cette époque remonte une épreuve qui eût pu avoir une répercussion
sur ma vie et changer entièrement ma carrière militaire.
Nous étions soldats depuis une dizaine de jours lorsque la décision
invita les commandants d’unités à désigner les hommes aptes à subir
l’examen de candidats au cours d’élèves officiers. C ‘était à nous à faire
valoir nos titres auprès de nos chefs immédiats.
La question se posait de savoir si je participerais à la guerre comme
soldat ou comme officier. En prenant des galons, il est certain que j’adhérais
dans une certaine mesure à l’armée, que je détestais d’instinct, comme tout
ce qui limite l’individu et incorpore aux foules, et que je me mettais en
contradiction avec moi-même. Mais je sentais déjà, quelle que fut ma
situation, que ma liberté m’échapperait, et qu’en demeurant soldat j’aurais à
subir plus durement la discipline, empiétement intolérable sur mes idées,
que je considérais comme mes droits. Je trouvais excessif, par soucis d’une
loyauté contestable, de me subordonner à des autorités subalternes et
grossières que ma raison haïssait, et j’avais aussi le désir d’échapper aux
corvées, à certains travaux physiques pour lesquels j’ai naturellement de la
répugnance. Enfin, je me dis que le rôle d’officier, en me conférant parfois
de l’initiative et des responsabilités, rendrait ma tâche plus utile et plus
intéressante. D’ailleurs, je n’imaginais pas clairement ce que pouvait être
un commandement au feu, mais je me croyais assez de dignité, de pudeur
ou d’orgueil pour assumer les obligations qu’il entraînerait. Il me semblait
qu’une valeur individuelle, que je croyais confusément ressentir, me
tiendrait lieu de valeur militaire, et même lui serait supérieure. Car j’avais
pour la valeur strictement militaire une grande méfiance. Après avoir ainsi
débattu avec moi-même, je me fis inscrire.
À l’examen écrit, on nous proposa ce thème prophétique : « Montrer les
origines historiques de la guerre actuelle, prévoir son développement, sa fin
et ses conséquences », et l’on nous tint enfermés trois heures pour épuiser
ce vaste sujet. Peu documenté sur l’histoire, je me tirai d’affaire avec un
lyrisme imité de nos plus retentissants patriotes, je flétris les empires
centraux, exaltai notre courage, celui de nos alliés et je conclus à un
triomphe prochain qui étonnerait le monde et le sauverait de la barbarie. Ce
brillant morceau me valut d’être classé quatrième des cent cinquante
candidats retenus, juste à côté d’un ancien camarade de collège, brillant
élève, déjà admissible à Centrale de Paris. Je pensais la partie gagnée.
Mais il restait l’examen oral. Par un temps glacial on nous rassembla
dans les curieux accoutrements que l’on sait, sur le Champ de Mars. Après
une attente prolongée, on vit déboucher une automobile à fanion. Il en
descendit un colonel, qui s’avança avec la mâle assurance que donne la
certitude de n’être jamais contredit. Cet officier supérieur à la moustache
rude, aux sourcils touffus, au teint recuit d’oisif vivant au grand air, respirait
l’énergie. Il la recherchait aussi et pensait la discerner dans la vigueur des
apostrophes sur un terrain de manœuvres.
De son regard habitué à juger les hommes sur l’alignement, l’astiquage
et la longueur des cheveux il parcourut notre rangée et décida :
— Nous allons voir ceux qui ont des aptitudes militaires !
L’épreuve commença aussi tôt. On exigea que nous fissions manœuvrer
une section. Ignorant tout, nous fumes très maladroits. Cependant, comme
on avait débuté par les premiers, ceux qui avaient été près d’échouer à
l’écrit, après deux heures de démonstration, saisirent enfin cette intonation
truquée qui donne de la force à un commandement. Quand ce fut fini un
officier tendit au colonel un paquet de copies.
— Mon colonel, voici les épreuves écrites.
— Laissons la paperasserie, c’est jugé ! répondit ce chef perspicace.
En effet, le lendemain on désigna vingt candidats, choisi soigneusement
dans les derniers.
Cette décision d’un colonel si bon connaisseur d’hommes mit un terme
à mes ambitions et me relégua au rang de soldat que je décidai, pour exercer
mes représailles contre la bêtise, de ne plus quitter. C’est alors qu’on me
désigna d’office pour faire partie du peloton des élèves-caporaux, où l’on
me maintint malgré mes protestations. J’y retrouvais heureusement
beaucoup de camarades d’études et nous passâmes gaiement le temps en
dehors de l’exercice. Cette camaraderie fut le seul bénéfice que j’en devais
retirer, car on ne nous nomma jamais caporaux.
Voilà pourquoi, après un an de vie militaire, je suis toujours soldat.
Beaucoup sont dans mon cas, qui auraient pu mieux faire si on les avait
mieux utilisés. Je ne regrette rien, mais je constate que c’est l’armée, par le
truchement d’un colonel irréfutable, qui a refusé l’offre que je lui avais faite
de ma bonne volonté.
*
En fouillant dans mes souvenirs, j’y retrouve un fait que j’avais oublié
et qui, sur le moment, m’irrita. Aujourd’hui je l’apprécie différemment et je
me repens de cette irritation.
J’étais au régiment depuis trois semaines lorsqu’on me fit appeler au
bureau de la compagnie. J’y trouvai notre vieux capitaine, assez paternel,
qui me questionna :
— Qu’est-ce qu’il y a, mon ami, vous ne vous portez pas bien ?
— Mais si, mon capitaine, fis-je étonné.
— Oui, vraiment, vous êtes sûr ?
— Absolument sûr !
— Dites-moi donc alors ce que signifie cette lettre ?
Je lus :
« Monsieur le commandant, je me permets d’attirer votre attention sur
mon petit-fils, le soldat Jean Dartemont. Cet enfant, sur lequel j’ai
longtemps veillé, a toujours été faible, et je suis certaine qu’il ne pourra
supporter les fatigues d’une campagne. Il est très malheureux, dans les
tristes jours où nous vivons, qu’on ne tienne pas compte de la santé de nos
enfants, qu’on abuse de leur enthousiasme et de leur inexpérience. On ne
devrait envoyer à la guerre que ceux qui sont forts (sic) et ne pas exposer
les jeunes gens trop délicats, incapables de résister aux émotions violentes,
qui ne seront là-bas d’aucune utilité. Chacun doit servir sa patrie dans la
mesure de ses moyens, et mon petit-fils, qui est instruit, rendrait sûrement
plus de services dans les bureaux. Je sais que cet enfant n’osera pas se
plaindre ; c’est pourquoi, m’autorisant de mon âge et des malheurs que j’ai
vus autour de moi, je vous écris, monsieur le Commandant, afin que vous
preniez les justes dispositions que doit lui valoir sa frêle constitution… »
Je haussai les épaules, avec humeur.
— Alors ? demanda le capitaine.
— Ce sont les exagérations d’une grand’mère. Je ne suis pas si débile !
— Donc, vous n’avez pas à vous plaindre, vous ne demandez rien ?
— Absolument rien, mon capitaine.
— C’est bon. Allez !
Il me regarda partir en souriant. J’étais furieux de cette intervention
maladroite et que l’on eût pu croire que j’avais poussé ma grand’mère à
intercéder de la sorte. Je murmurais : « Elle est toujours la même, elle a
toujours peur de tout ! » Je pensais à ses recommandations, alors que je
passais les vacances chez elle, à ses craintes quand je tirais au pistolet au
fond du jardin, quand je traversais la rivière en bateau. Pour aller me
baigner, je devais me cacher, et me cacher aussi pour manquer la messe. Je
me dis : « Quand donc me laisseront-ils tranquille ! » la confondant ainsi
avec le reste de la famille, ce qui ne m’arrivait pas généralement, car je lui
savais gré de son affection, inquiète peut-être, mais douce et profonde.
Aujourd’hui, j’ai honte de cette colère. Certes, ma grand’mère, en
écrivant ainsi, n’était guère Spartiate et son confesseur eût pu même lui
reprocher de manquer à la résignation chrétienne. Mais je me rends compte
que sa timidité en face des événements était plus humaine, plus près de la
vérité que la belle attitude de ces gens auxquels le courage coûtait peu,
puisqu’ils l’exerçaient au détriment des autres. Son cœur défaillant lui
permettait d’imaginer ce que serait la guerre pour moi, qui ne m’en doutais
pas, et elle redoutait d’y risquer, d’y voir souffrir ce qu’elle aimait. Elle
plaçait ma sécurité avant toute vanité et préférait résolument ma vie à toutes
les conventions. Et sa lettre, que mon ignorance m’avait fait juger ridicule,
me semble maintenant la meilleure raison que la bonne vieille femme m’ait
jamais fournie de la chérir.
*
Il n’existe pas pour moi d’état intermédiaire entre le plaisir et l’ennui.
Or, je ne peux bien faire que ce que je fais avec plaisir, et je ne peux trouver
de plaisir qu’à une fonction qui m’occupe l’esprit, l’état militaire est de tous
les états celui où l’esprit a le moins à s’employer. Il faut qu’il en soit ainsi
pour que l’armée puisse recruter ses cadres et les reconstituer aisément
lorsqu’ils sont décimés. Toute la force de l’armée réside dans le principe du
garde-à-vous, qui détruit chez les subordonnés la faculté de raisonner. On
comprend cette nécessité. Que deviendrait l’armée si les soldats s’avisaient
de demander aux généraux où ils les mènent et se mêlaient d’en discuter
avec eux ? Cette question embarrasserait les généraux, car un chef ne doit
jamais se trouver contraint de répondre à un inférieur : « Je n’en sais pas
plus que vous ! ».
Il m’arrive, après un an de vie militaire, de me dire que je suis un
mauvais soldat, et de le déplorer, comme je déplorais autrefois d’être un
mauvais élève. Je ne peux décidément me plier à aucune règle. Dois-je me
condamner ? Est-ce que le fait de n’avoir pas accepté les principes qu’on
m’a enseignés est une tare ? Je crois généralement que c’est un bien et que
ces principes sont funestes. Mais à voir tous les gens ligués contre moi,
assurés dans leurs convictions, je me prends parfois à douter : j’ai mes
faiblesses comme les autres et je cède à l’opinion publique… Je crains
d’être inapte à cette guerre qui ne demande que passivité et endurance. Ne
serait-il pas mieux pour mon repos que je fusse un combattant convaincu,
comme il en existe (mais en ai-je jamais rencontré de tels ?), luttant
férocement pour sa patrie et persuadé que la mort de chaque ennemi qu’il
tue lui gagne des indulgences auprès de son dieu ? J’ai ce malheur de ne
pouvoir agir qu’en vertu d’un mobile approuvé par ma raison, et ma raison
refuse des tutelles qu’on voudrait lui imposer. Mes maîtres, autrefois, me
reprochaient mon indépendance ; plus tard, j’ai compris qu’ils redoutaient
mon jugement et que ma logique d’adolescent soulevait des questions qu’ils
avaient décidé de tenir dans l’ombre. Mais aujourd’hui les tutelles sont les
plus fortes, et ceux qui les exercent me feront peut-être tuer.
*
Au dépôt, notre instruction au peloton étant terminée, on nous avait
nommés soldats de première classe (les nominations de caporaux ne devant
se faire qu’au front) et confié à chacun une escouade. Pour ma part, je
commandais à vingt-cinq hommes. Jamais je n’ai réussi à m’intéresser à ce
commandement, soit vérifier le brillant des crosses de fusil, le sens des
boutons, la symétrie des paquetages, harceler des hommes pour leur faire
sentir leur dépendance et ma supériorité, imposer à d’autres ce dont, à leur
place, j’aurais souffert. Il faut une certaine médiocrité pour prendre goût à
de telles choses, et ceux, placés au-dessus de moi, qui avaient ce goût,
eurent vite discerné que je n’étais pas des leurs. Ils s’en vengèrent en me
désignant pour le premier départ au front. Je distinguai dans leur attitude
une menace que je ne devais comprendre qu’ensuite. Sur le moment, je ris
de cette préférence fatale et j’y vis une contradiction (qui aurait dû
m’éclairer) avec la doctrine de l’armée : si l’honneur est dans le péril
pourquoi m’y envoya t-on avant les plus méritants ? Mais j’avais décidé
d’aller au front. Le plus tôt était le mieux, et je commençais à me fatiguer
de ce régime de l’arrière qui revenait insensiblement aux rigueurs de la
caserne.
Notre départ fut gai. On nous avait distribué des équipements neufs et
des tenues bleu-horizon d’un modèle nouveau, dans lesquelles nous nous
fîmes coquets. Nous eûmes quarante-huit heures pour nous promener en
ville et lire dans le regard des femmes le tendre intérêt que nous méritaient
notre jeunesse et notre intrépidité. Des deux, nous étions assez fats.
Je pris congé d’une personne qui avait eu pour moi des bontés et
l’indulgence d’une aînée, informée par l’expérience de l’ingratitude des
hommes et qu’il ne faut pas trop leur demander. Sachant qu’elle n’était dans
ma vie qu’un relais, je ne l’avais pas interrogée sur son passé (que
j’estimais assez chargé) et, en deux mois, n’avais connu d’elle que son
prénom, indispensable pour le dialogue. C’est dire que ma force était
intacte, destinée à d’autres buts, et que je n’étais pas diminué par les sots
attendrissements qui peuvent affaiblir un cœur viril. Je me séparais de cette
femme commode résolument, sans regret ni esprit de retour. Je crois que
j’aurais refusé de lui consacrer une semaine, que j’aurais même sacrifié la
vanité de me sentir aimé à mon désir d’aller visiter un champ de bataille, de
connaître enfin ce qui s’y passait. Je n’envisageais toujours que le
pittoresque de la guerre.
Dix mois après ceux de 14, nous partîmes pour le front, en faisant bonne
contenance, et la population, un peu blasée, nous fêta encore très
honorablement parce que nous n’avons guère que dix-neuf ans.
III
LA ZONE DES ARMÉES
Notre arrivée dans le cercle enchanté fut une désillusion. À notre
descente du train, en pleine campagne, nous dûmes fournir une longue étape
sous la pluie, pendant laquelle nos beaux équipements, nos sacs complets,
nos cartouches et nos outils nous pesèrent lourdement. À la tombée de la
nuit, nous atteignîmes une grande demeure assez noble, dont le perron était
couvert d’officiers brillants. Mais on nous fit dresser nos tentes sur les
pelouses spongieuses, sous les arbres du parc ruisselants d’eau. Cette
manœuvre, à laquelle nous étions maladroits, nous prit beaucoup de temps
et se termina dans l’obscurité. Puis, déjà mouillés, il nous fallut dormir dans
ce marécage.
Le lendemain, on nous affecta à un bataillon de marche. Ces bataillons
constituaient des réservoirs d’hommes, que le commandement déplaçait
parallèlement à la ligne de feu pour les porter aux endroits menacés, afin
qu’on pût y puiser des renforts immédiats. Ces bataillons pouvaient se
comparer aussi à des dépôts du front, où l’on versait les blessés légers et les
malades qui sortaient des postes de secours. Ces blessés, des anciens, se
reconnaissaient à leurs tenues délavées, à leur soumission feinte et à leur air
soucieux. Les gradés avaient pour eux plus d’égards.
J’obtins d’appartenir à la même escouade que mon camarade Bertrand,
avec qui j’avais suivi le peloton et qui était comme moi soldat de première
classe. Mais il nous apparut vite que ce galon n’avait pas cours ici, qu’il
nous désignait seulement au ridicule, et nous décidâmes de le supprimer,
d’un coup de couteau. Pas assez tôt cependant pour que notre caporal ne
l’eût aperçu et n’en eût pris ombrage. Sans doute voyait-il dans ce galon un
commencement d’élévation qui menaçait sa puissance. Nous fûmes repérés
et les deux malheureux soldats de première classe, même dégradés,
devinrent les tristes objets de son acharnement et de ses vexations. Je dois
dire qu’il m’accorda la préférence. Bertrand était de caractère plutôt doux et
de visage peu expressif, ses sentiments étant moins violents. Mon visage, au
contraire, par le dégoût qu’il reflétait, était un perpétuel défi à notre
supérieur. On ne peut définir ce gradé, dont j’ai oublié le nom, que par ce
terme : une brute. Son aspect ne permettait pas qu’on s’y trompât et
inspirait de la répulsion : une face large et rouge, un crâne plat, une nuque
épaisse, un torse puissant mais laid, des jambes maigres dont les genoux se
frottaient, aux pieds rejetés en dehors, des poings monstrueux, quelque
chose d’ignoble dans le regard, et une voix de charretier ivre. Il nous
commandât avec une grossièreté révoltante, et se vantait constamment de
son courage. Nous eûmes plus tard la preuve qu’il en manquait.
Il est toujours facile dans l’armée de persécuter des hommes et de les
prendre en faute. Personnellement, je prêtais le flanc parce que, peu
entraîné, la fatigue m’accablait au point que je négligeais plus que jamais
l’entretien de mes armes et les détails de ma tenue. J’étais surtout très
mauvais marcheur. Notre tortionnaire s’en aperçut et ne manqua jamais,
lors d’un déplacement, de me charger d’un fardeau supplémentaire. Il me
fallait arrimer sur mon sac un bouteillon contenant la viande de l’escouade.
Ces quelques kilos en porte à faux me suppliciaient. Je pris bientôt le parti
d’aller au fossé après la deuxième pause. Étendu à la renverse, je laissais
partir la colonne et attendais que passât un des nombreux convois qui
sillonnaient les routes. Sautant d’un fourgon dans un autre, je terminais
l’étape commodément. Une fois, mon sac, tombant d’un caisson d’artillerie
où j’étais cramponné, glissa sous les roues. Le bouteillon fut broyé, et, le
soir, l’escouade ne put manger. On ne me confia plus la viande.
Creuser des feuillées, balayer des cantonnements, garnir des paillasses
étaient des occupations qui ne nous laissaient aucun repos. Nous y
apportions une nonchalance souriante et une maladresse jamais démentie.
Notre bonne humeur était soutenue par la pensée que le pays n’offrait
aucune ressource et qu’autant valait passer le temps ensemble, à nous
ingénier à saboter un travail ou à le rendre éternel, et à y affecter du plaisir.
Cela, finalement, nous passionna. Quand on appelait les hommes de
corvées, nous avions pris l’habitude de déclamer le morceau de Cicéron :
Quid abutere, Catilina, patienta nostra ? Notre chef, la première fois qu’il
entendit ces mots, soupçonnant une révolte, s’écria : « Qu’est-ce que vous
dites ? » À quoi je répondis, avec une extrême douceur : « Je ne suis pas
chargé, caporal, de vous apprendre le latin. »
Il fit tant que la patience, à la fin, m’échappa. Je revois l’endroit. Sur un
plateau dénudé où tapait le rude soleil de juin, notre demi-section était à
l’exercice sous les ordres de Catilina (le nom lui était resté). Sans autre
motif que sa haine, avait mis mes camarades au repos et me faisait exécuter
seul les épuisants mouvements de l’escrime à la baïonnette : pointez !
lancez !… La force a des limites dont il ne tenait pas compte, et cette
épreuve était une sorte de duel où je devais nécessairement succomber. Or
je le savais homme, lorsque je ne pourrais plus remuer les bras, à me
provoquer au refus d’obéissance. Plus que tout, sa face hideuse
m’exaspérait. Je marchai subitement sur lui, avec ma baïonnette au bout du
fusil, et, arrêtant contre sa poitrine, je lui dis : « Je t… ! » Je ne sais si je
l’aurais tué. Lui, qui voyait mon expression, n’en douta pas. Il pâlit et se tut,
et toute la demi-section tremblante comprit qu’il était vaincu.
En cet instant, où j’étais irresponsable, j’ai risqué le bagne. À quoi tient
l’honneur ! Mais ce geste insensé, qui eût pu me perdre, mit fin à notre
persécution. Ce caporal tenta par la suite de nous offrir son amitié. Nous lui
fîmes sentir que sa haine nous répugnait moins, et que d’ailleurs nous ne le
redoutions plus. Mais cette brute nous avait gâtés notre premier mois de
front et dégoûtés par avance de la vie nouvelle que nous espérions.
*
Pendant plusieurs semaines, on nous promena dans toutes les directions.
Nous faisions la cuisine en plein air et nous logions sous la tente. Je me
souviens surtout de deux marches. L’une, de jour, pendant laquelle nous
fumes victimes de la grosse chaleur. Notre bataillon se désagrégea
entièrement et sema le long des routes des groupes d’hommes boiteux, et
comme frappés d’insolation, qui se traînaient avec effort, s’étendaient dans
les champs et assaillaient les convois pour se faire transporter. Fidèle à mon
principe, j’avais quitté les rangs dès le début. Sachant que je ne pourrais
aller jusqu’au bout, je me disais que mieux valait ne pas attendre d’être
épuisé. Cette étape, sur la fin, ressembla à une déroute.
La seconde marche dura douze heures et eut lieu pendant la nuit. Nous
partîmes à l’improviste. Tout le bataillon somnolait et nous marchions les
yeux fermés, butant les uns dans les autres. À chaque halte, nous nous
endormions sur les talus. Les marches de nuit sont terribles, parce que rien
n’accroche le regard et ne distrait l’esprit qui détourne à son tour le corps de
sa fatigue. Nous étions à tout instant rejetés sur les bas-côtés par des
caissons d’artillerie galopant furieusement, des files de camions et de lourds
autobus de ravitaillement, qui n’avaient aucun ménagement pour les
titubantes colonnes d’infanterie. Ces véhicules soulevaient des tourbillons
d’une poussière blanche, qu’elle plaqua sur nos visages en sueur et les
rendait craquants comme un émail. Nous étions une troupe de fantômes et
de vieillards, qui ne savaient que crier. La pause ! Mais toujours des sifflets
nous remettaient debout, déclenchaient notre douloureux mécanisme de
porteurs de fardeaux, et semblait que nous avancions, non plus pour couvrir
une étape, mais pour atteindre les limites de cette nuit, déployée sur la terre
à l’infini.
Nous fumes tirés de cette torpeur par un embrasement du monde. Nous
venions de franchir une crête, et le front, devant nous, rugissait de toutes ses
gueules de feu, flamboyait comme une usine infernale, dont les monstrueux
creusets transformaient en lave sanglante la chair des hommes. Nous
frémissions à la pensée que nous n’étions qu’une houille destinée à
alimenter cette fournaise, que des soldats là-bas luttaient contre la tempête
de fer, le rouge cyclone qui incendiait le ciel et ébranlait les assises de la
terre. Les explosions étaient si denses qu’elles ne formaient qu’une lueur et
qu’un bruit. On eût dit que sur l’horizon inondé d’essence on avait posé une
allumette, que quelque génie malfaisant entretenait ces diaboliques flammes
de punch et ricanait dans la nue pour fêter notre destruction. Et pour que
rien ne manquât à cette fête macabre, pour qu’une opposition en accentuât
mieux le tragique, on voyait monter de gracieuses fusées, comme des fleurs
de lumière, qui s’épanouissaient au sommet de cet enfer et retombaient,
mourantes, avec une traînée d’étoile. Nous étions hallucinés par ce
spectacle, dont les anciens seulement savaient la poignante signification. Ce
fut ma première vision du front déchaîné.
C’est le lendemain que, ressentant une démangeaison, je glissai ma main
dans mon pantalon où quelque chose de mou s’incrusta sous mon ongle. Je
retirai mon premier pou, blafard et gras, dont la vue me contracta de dégoût.
M’étant isolé derrière une haie, je visitai mes vêtements. L’insecte avait
déjà des compagnons, et, dans les coutures, je découvris les points blancs de
leurs œufs. J’étais contaminé, mais il me fallait cependant conserver ces
vêtements répugnants, endurer les chatouillements et les morsures de la
vermine, à laquelle mon imagination prêtait une activité de tous les instants.
L’immonde famille devait désormais prospérer sur mon corps, pendant des
mois, et souiller ma vie intime de son pullulement. Cette découverte me
démoralisa et me fit haïr la solitude, hantée maintenant par l’essaim des
parasites. Les poux marquaient la chute dans l’ignominie et un homme ne
pouvait s’évader de cette crasse de la guerre que si son sang coulait. Les
héros étaient sordides comme des habitués d’asiles de nuit, et leurs
cantonnements, plus sales que ces asiles, étaient encore mortels.
L’arrière du front grouillait de troupes de toutes les armes. Comme les
rares villages ne pouvaient abriter tant de soldats, ceux-ci avaient édifié
partout des campements primitifs, des tentes, des huttes et des baraques, qui
animaient la campagne de leurs fumées. Chaque bouquet d’arbres, chaque
creux de ravin dissimulait une tribu de combattants, occupés de leur
subsistance et de leur lessive. La région était profondément ravagée par les
piétinements, les charrois et les déprédations, couverte de débris et de
pourritures, empreinte de cette désolation dont les armées frappent les
territoires où elles pénètrent. Le vin seul pourvoyait à l’idéal. Les tièdes
barriques des cantines versaient l’oubli à ceux qui avaient de l’argent pour
faire emplir leurs bidons.
Au matin, nous entendions vibrer l’air, et, dans l’azur aveuglant où le
soleil dissipait les restes de la brume qui annonce la grande chaleur, un
avion monta en tournoyant comme une alouette. Nous le suivions
longtemps des yeux jusqu’à ce que l’atmosphère l’eût dilué, ou qu’il ne fût
plus, au loin, qu’une étincelante plaque de mica balancée par le vent. Nous
envions cet homme qui faisait la guerre dans la pureté du ciel, cet ange
armé d’une mitrailleuse.
Devant nous, la ligne des saucisses indiquait le front, le front tonnant du
secteur d’attaque, dont la colère nous arrivait par bouffées sourdes. Parfois,
nous croisions sur les routes une démente procession de camions, pleins de
fantassins hagards, les uns frénétiques, hurlant comme des injures leur joie
de survivants, les autres étendus, jambes pendantes, immobiles comme des
morts, et tous maculés de terre et de sang. C’étaient les troupes qui venaient
de s’illustrer à Notre-Dame de Lorette, au Labyrinthe, à Souchez, à la
Targette, et nous savions, au nombre des camions vides, ce qu’il en avait
coûté à ces régiments pour arracher à l’ennemi quelques maisons en ruine
ou quelques morceaux de tranchées.
*
Le bataillon prit enfin ses quartiers à quelques kilomètres des lignes,
dans un village où la vie s’organisa. La route qui traversait ce village
commanda tout le secteur de Neuville-Saint-Vaast. Nous étions ainsi postés
à un carrefour et témoins de la vie du front, par le mouvement des relèves,
des ravitaillements et des ambulances. Le continuel embouteillage des voies
d’accès obligeait les unités à stationner longtemps sous nos yeux. Nous
pouvons considérer de près ces hommes qui s’étaient déjà battus, ces
hommes terribles, endurcis, qui retournaient encore attaquer. Ils ne disaient
que des grossièretés, pour narguer la mort, mais on les sentait anxieux sous
leurs bravades, à la limite du désespoir. Ils étaient guidés par des officiers
au visage tendu, en tenue sobre, qui se confondaient avec eux, les tutoyaient
souvent et réduisaient les commandements au minimum. Ces soldats
formaient des groupes pensifs autour des faisceaux, se querellaient
férocement avec les sous-officiers qu’ils menaçaient des représailles du
destin, et profitaient de la moindre inattention pour se ruer dans les
quelques estaminets du pays. Beaucoup étaient ivres, et pas seulement les
soldats. Le soir, ils prenaient lentement le chemin qui montait là-haut. On
entendait décroître leur tumulte, bientôt couvert par les bruits de la
canonnade sous les coups de laquelle ils se portaient.
Nous couchions sur la paille, dans des baraquements de bois goudronné,
où il faisait, dans la journée, une chaleur accablante. On nous utilisa à des
travaux de terrassement, à remettre en état de vielles tranchées, en vue
d’une offensive nouvelle. Nous partions au crépuscule, nous marchions
longtemps à travers d’anciennes positons. Arrivés sur le terrain, on nous
distribuait notre tâche par équipe de deux hommes, une pelle et une pioche.
Les nuits, passées une certaine heure, étaient calmes. On entendait
seulement crépiter des grenades au loin, de brèves fusillades, on voyait
monter des fusées, et des balles égarées chantaient comme des moustiques.
Quelques rafales d’artillerie s’écrasaient en avant de nous, loin aussi, et une
invisible batterie, tapie dans l’ombre, aboyait une réponse. Nous rentrions
au camp avec le jour et nous avions la matinée pour nous reposer.
Nos baraquements étaient tellement infestés de poux que j’allais souvent
dormir dans un champ, roulé dans ma couverture et ma toile de tente.
L’ennui, c’était l’humidité de la rosée. Sans doute fut-elle la cause de ces
coliques qui m’épuisèrent et me privèrent longtemps de toute tranquillité.
Ce malaise, dans une situation où l’on ne demandait rien qu’au physique,
prenait une grande importance.
Avec Bertrand et quelques autres soldats, nous étions attachés au bureau
de la compagnie, en quarté de plantons, et, au besoin de secrétaires. Cela ne
nous dispensait pas des travaux, mais nous procurait cependant des
avantages. Nous échappions à l’exercice d’après-midi, aux tracasseries, et
nous touchions nos vivres séparément pour faire notre cuisine chez
l’habitant, en ajoutant quelque argent pour améliorer l’ordinaire. Cette
cuisine était d’ailleurs l’occasion de disputes fréquentes, en raison des
corvées qu’elle entraînait, auxquelles nous n’apportions guère de bonne
volonté. J’ai remarqué souvent qu’au front l’ennui et la misère des hommes
se changeaient en colère au moindre prétexte, car, ne sachant à qui s’en
prendre ils se tournaient sauvagement les uns contre les autres. L’excès de
souffrance les portait à ces extrémités. Et comme les soucis matériels
étaient les seuls qui occupassent leur pensée (toute vie de l’esprit étant
suspendue, puisqu’elle n’avait là-bas aucune pâture), les plus misérables
satisfactions étaient l’origine de ces querelles. Tous les instincts, à la guerre,
se donnaient libre cours, sans aucun contrôle, sans aucun frein, que celui de
la mort qui frappait en aveugle. Ce frein même n’existait plus pour certains
que leurs fonctions protégeaient habituellement du danger. Dans ce village
où résidaient beaucoup d’officiers supérieurs, j’en vis deux exemples.
Le premier était le colonel d’un régiment d’infanterie, qui prenait son
repos dans un camp établi à la sortie du pays. Ancien colonial, robuste et
sanguin, cet officier avait la passion de rosser les soldats. Il procédait d’une
manière, dont je fus témoin, qui révélait le détraquement. Il interpellait un
homme, le faisait approcher, l’interrogeait doucement pour le mettre en
confiance, avec un bon sourire – mais ses yeux brillaient étrangement et ses
veines se gonflaient. Et subitement il lançait un grand coup de poing dans la
face du subordonné, accompagné d’un flot d’injures dont il s’excitait
encore : « Tiens, salopard ! Enfant de garce ! » et continua de taper jusqu’à
ce que l’autre, revenu de sa surprise, se sauvât. On voyait alors le colonel
poursuivre sa promenade, avec une démarche saccadée d’ataxique, claquant
des mâchoires, et l’air heureux. Souvent un soldat désœuvré, arrêté dans la
rue, recevait un furieux coup de pied dans les fesses : le colonel passait par
là. Il arriva très vite que ce chef fit le vide devant lui et ne put plus
approcher personne. La privation fut si cruelle qu’il changea, devint
neurasthénique. Il n’avait de bons moments que lorsqu’il lui tombait dans
les mains un homme d’une unité voisine ou d’une autre arme, qui ignorait
sa manie. Mais ces aubaines étaient rares. Il connut quelques beaux jours
quand son régiment reçu un renfort de quatre cents hommes arrivant du
dépôt. Pendant une semaine, il ne fit que cogner et injurier et reprit sa belle
humeur. Les anciens, embusqués dans les coins, assistaient à ce massacre de
nouveaux, éberlués que la guerre consistât à se faire abîmer le visage par un
officier supérieur. Les soldats affirmaient d’ailleurs que, ce travers excepté,
leur colonel n’était pas un méchant homme. Même, il avait levé plusieurs
fois des punitions graves qui eussent entraîné le conseil de guerre. Il est vrai
que les fautifs s’en étaient tirés la figure en sang, avec des dents cassées.
— Il est étonnant, me disait Bertrand, que jamais personne ne lui ait
rendu ses coups !
— Ce serait trop dangereux. L’homme qui se défendrait aurait sans
doute gain de cause. Mais rien n’empêcherait ensuite son chef de lui confier
une mission où il se ferait tuer.
Nous allions chaque semaine à la douche. Le service sanitaire avait
imaginé, pour détruire les parasites, de nous passer le corps au crésyl. Les
infirmiers nous aspergeaient avec une éponge. Ce traitement nous brûla
pendant une heure, mais demeurait sans effet pour les poux, que nous
retrouvions en bonne santé et pleins d’appétit dans nos vêtements qu’on ne
désinfectait pas. Ces douches constituaient une attraction, grâce au « père
Rondibe ». On avait surnommé ainsi un général de division, maigre, sale et
voûté, aux yeux sanguinolents, qui s’y tenait constamment. Ce chef sadique
n’aimait voir les soldats que nus. Il passait en revue chaque nouvelle
fournée, alignée sous les jets, à petits pas de vieillard, en tenant son regard à
mi-corps. Si quelque objet le frappait par la dimension, il félicitait
l’homme : « Tu en as une belle, toi ! » Son visage se ridait de contentement
et il bavait. On ne le rencontrait qu’à la douche et aux feuillées. Il
s’absorbait dans la contemplation des fosses, y plongeait sa canne, et
accueillait les hommes, surpris de le trouver là : « Allez-y, mes petits, ne
vous gênez pas. Quand le ventre va, tout va. Je viens m’informer de votre
moral. » Ces mœurs, qui eussent été inadmissibles ailleurs qu’à la guerre,
amusaient les soldats, peu difficiles sur les distractions.
Bertrand me disait :
— Il est terrible de penser que la vie de dix mille hommes peut dépendre
de ce général Comment veux-tu que nous gagnions la guerre avec des chefs
pareils ?
Je lui répondais :
— Nous ne voyons pas ce qui se passe dans l’autre camp. Ils ont aussi
leurs abrutis et commettent également des fautes. La meilleure preuve, c’est
qu’ils étaient partis pour vaincre, avec tous les éléments d’une victoire
rapide, et qu’ils ont échoué.
— Comment penses-tu que ça finira ?
— On ne sait pas. Les hommes qui ont pris la direction de la guerre sont
débordés par les événements, Les forces sont encore si considérables
qu’elles s’équilibrent. De même qu’au jeu de dames il faut supprimer
beaucoup de pions avant d’y voir clair, de même il faudra tuer encore
beaucoup d’êtres avant que les choses se dessinent.
— On les grignote, comme dit l’autre…
— Nous nous grignotons mutuellement. Les généraux des deux partis
font la guerre avec les mêmes principes militaires, ils s’annulent forcément.
On gagne une guerre avec une idée : le cheval de Troie, les éléphants
d’Annibal, le passage du Saint-Bernard étaient des idées.
— Et les taxis de Paris ?
— Une idée aussi – qui n’était pas militaire. Et pourtant !
— Et la bravoure ?
— La bravoure est une vertu de subalterne, l’intelligence est une vertu
de chef. Il manque une intelligence qui s’élève au-dessus des autres. Le
génie le bouscule les principes il invente.
— Tu crois que Napoléon ?…
— Napoléon serait lui-même. Il construirait sur les données de 1914
comme il construisait sur celles de 1800. Alexandre. César, Napoléon
étaient des penseurs. Il n’existe aujourd’hui que des spécialistes, dont
l’esprit est faussé par des doctrines, une longue déformation
professionnelle.
— Ils connaissent leur métier.
— Pas même. Où l’auraient-ils appris ? Cette guerre est venue après
quarante années de paix. Ils n’auraient pu se former qu’aux grandes
manœuvres, qui étaient de vains simulacres, dont les effets n’étaient pas
contrôlables. Les généraux étaient comme des diplômés sortant d’une
école : de la théorie et pas de pratique. Ils sont venus à la guerre avec un
matériel moderne et un système militaire qui retardait d’un siècle. Ils
apprennent maintenant, ils expérimentent sur nous. Les peuples d’Europe
sont livrés à ces tout-puissants et présomptueux ignorants.
— Que faudrait-il selon toi pour être un grand chef militaire ?
— Je me demande s’il ne faudrait pas d’abord ne pas être militaire, afin
d’apporter à la compréhension de la guerre un esprit neuf. Nous avons
moins besoin d’un chef militaire que d’un chef, qui serait bien davantage.
— Il se révélera peut-être dans la suite…
— Peut-être…
Nous étions accablés par la chaleur, la saleté et l’ennui.
*
Ma plus forte impression de cette période, je la dois à ce cadavre que je
n’ai pas vu, mais senti. Une nuit que nous approfondissions un boyau, sans
même distinguer l’endroit où portaient nos coups, une pioche pénétra dans
la terre avec un bruit flasque, comme si elle avait crevé quelque chose. Elle
venait de fouiller un ventre, humide et pourri, qui nous lâcha à la face ses
miasmes, en une poussée de gaz brusquement détendus. Une puanteur
envahit la tranchée, nous mit sur la bouche un irrespirable tampon, nous
planta au bord des paupières des aiguilles empoisonnées qui nous tirèrent
des larmes. Ce geyser pestilentiel sema la panique parmi les travailleurs, qui
désertèrent en hâte ce coin maudit. Le cadavre développa ses ondes atroces,
prit possession de la nuit, nous pénétra jusqu’au fond des poumons de sa
décomposition, régna dans le silence. Il fallut que des gradés nous
ramenassent de force vers ce mort irrité, sur lequel on pelleta avec fureur
pour le recouvrir et le calmer. Mais nos corps avaient flairé l’odeur horrible
et féconde de la pourriture, qui est vie et mort, et longtemps cette odeur
picota nos muqueuses, fit sécréter nos glandes, réveilla en nous quelque
secréte attirance organique de la matière pour la matière, même corrompue
et près de s’anéantir. Notre pourriture promise, et peut-être prochaine,
communia dans cette pourriture puissante, à son apogée, qui domine l’âme
livide et la chasse.
Dans cette nuit, je songeais à la destinée de cet inconnu que nous
venions de troubler dans sa tombe et que d’autres piétineraient encore.
J’imaginais un homme pareil à moi, c’est-à-dire jeune, plein de projets et
d’ambitions, d’amours pas encore définies, à peine dégagé de l’enfance et
sur le point d’entreprendre. La vie ressemble pour moi à une partie qu’on
entame à vingt ans et dont le gain se nomme réussite : argent pour la
plupart, réputation pour quelques-uns, estime pour les plus rares. Vivre,
durer, n’est rien ; réaliser est tout. Je compare celui qui meurt jeune à un
joueur qui viendrait de toucher ses cartes, auquel on interdirait de jouer. Il
s'agissait peut-être pour ce joueur d’une revanche… Vingt ans d’études, de
subordination, de désirs et d’espoirs, cette somme de sentiments qu’un être
porte en lui et qui font sa valeur, avaient trouvé dans ce coin de boyau leur
aboutissement. Si je devais mourir maintenant, je ne dirais pas : c’est
affreux ou c’est terrible, mais : c’est injuste et c’est absurde, parce que je
n’ai encore rien tenté, rien fait qu’attendre ma chance et mon heure,
qu’emmagasiner de la force et patienter. La vie de ma volonté et de mes
goûts commence seulement – commencera, puisque la guerre l’a différée. Si
j’y succombe, je n’aurais été que dépendant et impersonnel. Donc vaincu.
Je découvris pour la première fois une grande étendue de front le
15 août 1915. À quelques kilomètres en avant de notre village se trouvait
une colline, nommée le mont Saint-Eloi dans les parages, je crois, de la
fameuse ferme de Berthonval, d’où était partie notre attaque du printemps
et qui ne devait plus être alors qu’un amas de décombres. Sur cette colline
s’élevait un monument, une église, entamé par les obus et dont l’accès était
interdit, comme dangereux. Mais, curieux de voir, je réussis à m’y glisser
avec Bertrand et nous montâmes dans l’une des tours par un escalier de
pierre, branlant par endroits et encombré de matériaux qui s’étaient
détachés des murailles, lézardées par le bombardement.
De là-haut, la vue portait au loin sur la plaine d’Artois, sans y rien
découvrir de l’activité d’une bataille. Quelques flocons blancs, qui
précédaient des détonations, nous informaient bien que c’était là qu’avait
lieu la guerre, mais nous n’apercevions aucune trace des armées terrées qui
s’observaient et se détruisaient lentement, dans cette campagne aride et
silencieuse. Cette étendue si calme, qui cuisait au soleil, déroutait nos
prévisions. Nous voyions bien les tranchées, mais comme de minuscules
remblais, de minces et tortueux canaux, et il nous semblait incroyable que
ce frêle lacis pût opposer une résistance sérieuse aux assauts, qu’on ne
l’enjambât pas aisément pour pousser de l’avant. J’ai pensé plus tard que
des généraux, qui n’avaient ni veillé au créneau ni affronté un réseau de
barbelés sous les tirs de mitrailleuses, pouvaient en effet voir les tranchées
comme nous les vîmes alors, avec nos yeux de novices, et se faire les
mêmes illusions. Ces illusions semblent avoir décidé de la meurtrière et
inutile offensive à laquelle j’ai pris part.
Peu après, on nous affecta à une unité combattante.
IV
LE BAPTÊME DU FEU
Nous montâmes en ligne au début de septembre, par un soir calme et
assez frais. Le système de tranchées s’étendait sur une profondeur de huit à
dix kilomètres, mais nous y errâmes toute la nuit, nos sacs sur le dos, la tête
de la colonne s’égarant constamment aux innombrables bifurcations qui
s’ouvraient devant nos guides. Nous dûmes plusieurs fois revenir sur nos
pas et attendre que des éclaireurs eussent fini d’explorer ce labyrinthe
silencieux et désolé, où ils s’égaraient à leur tour. Derrière nous, des
fractions avaient disparu, par la faute d’hommes qui s’étaient laissés
distancer de quelques mètres, avaient perdu de vue celui qui les précédait et
s’étaient engagés dans une mauvaise direction. Chacun de nous avait ainsi
la responsabilité de tous ceux qui le suivaient. La marche fut coupée de
« Halte ! » et de « Demi-tour ! » qui la rendirent très fatigante.
J’étais soutenu par l’idée que cette nuit était mon baptême du feu, et je
souffris moins que d’habitude du poids de mon équipement. Peu à peu, nous
atteignîmes la zone active, la zone aux aguets. Elle avait l’atmosphère plus
tiède des lieux qui sont habités : il y flottait la pénétrante odeur des corps,
un mélange de fermentations et de déjections, et celle des nourritures
aigries. Des ronflements sortaient des parois de terre que nous frôlions, et
de fugitifs rais de lumière indiquaient les orifices de quelques cavernes où
reposaient les dormeurs. Au-dessus de nous, l’enchevêtrement aérien se
compliquait : réseaux de fils, traverses, passerelles qui nous obligeaient à
chaque instant à nous courber. Les premières balles perdues commencèrent
de sillonner l’air, mais on distinguait à peine les coups de fusil. Des obus
passaient, comme des vols de gros ciseaux, très haut, pour aller tomber dans
quelques bas-fonds où ils éclataient sourdement. Les fusées maintenant
éclairaient un vacillant paysage, recouvraient une nature en loques d’un bref
et sinistre clair de lune. Après leurs explosions de lumière irréelle, notre
retour à la nuit était plus profond et nous avancions en tâtonnant comme
une procession d’aveugles. À mesure que nous progressions, les voies
devenaient plus tortueuses et nous y sentions la vie plus dense. Nous
débouchâmes enfin dans les ruines, et j’eus l’impression de pénétrer dans
quelque ville morte qu’on eût exhumée. Mais la nuit finissait. Nous voyions
nos visages pâles, teintés de vert par l’aube et la fatigue. Notre escouade se
glissa dans une cave, s’y installa à la lueur d’une bougie et s’endormit.
Réveillé quelques heures plus tard, je me souvins que je me trouvais à
Neuville-Saint-Vaast, à quelques centaines de mètres des premières lignes.
Je me dis que j’étais cette fois au cœur de l’aventure, avec ma chance et ma
force et ma curiosité intacte. Je fus aussitôt dehors, sans armes, en touriste.
Je saluais la pureté du ciel, qui me sembla un heureux présage, et je partis à
la découverte, en flâneur, par le boyau central, vrai boulevard de la guerre.
Ce boyau était encombré de soldats affairés qui ne prenaient pas garde à
moi. Le bouleversement était admirable. J’étais transporté dans une contrée
inconnue, qui ne ressemblait à rien de ce que j’avais pu voir, et ce chaos,
que j’avais l’intention de fouiller, m’enchantait, car, j’y voyais le symbole
de la liberté qui m’attendait certainement dans ces lieux. Des maisons, il ne
restait que des pans de murs et des amoncellements de pierres recouvrant
les caves où les soldats s’abritaient ; quelques-unes soutenaient encore des
charpentes inclinées, crevées, qui tendaient leurs poutres calcinées comme
des signaux de détresse.
Des arbres mutilés étaient figés dans des postures de suppliants. L’un,
qui portait des feuilles, me fit penser à la poignante gaîté d’un infirme. Je
pris plaisir à m’égarer dans le dédale infini des boyaux, pour y sentir
l’abandon et apprendre à retrouver mon chemin, avec le sens spécial d’un
guerrier.
Les abris, de dimensions et de formes variées, creusés dans les flancs de
la terre, présentaient un curieux spectacle. Ce qui frappait surtout dans ces
installations de fortune, c’est que les matériaux utilisés pour leur
établissement étaient déjà des déchets et des rognures : vieux bois, vieilles
armes, vieux ustensiles de cuisine. Les combattants, entièrement dépourvus,
en s’ingéniant, avaient abouti à cette industrie barbare. Quelques
instruments de fer suffisaient à tous les besoins, et la vie se trouvait
ramenée aux conditions les plus élémentaires, comme aux premiers âges du
monde.
Je revins à notre cave, pour la quitter à nouveau. En fouillant hors des
boyaux, je découvris dans le sous-sol d’une maison deux cadavres
allemands très anciens. Ces hommes avaient dû être blessés par des
grenades et murés ensuite, dans la précipitation du combat. Dans ce lieu
privé d’air, ils ne s’étaient pas décomposés, mais racornis, et un récent obus
avait éventré cette tombe et dispersé leurs dépouilles. Je demeurai en leur
compagnie, les retournant d’un bâton, sans haine ni irrespect, plutôt poussé
par une sorte de pitié fraternelle, comme pour leur demander de me livrer le
secret de leur mort. Les uniformes aplatis semblaient vides. De ces
ossements épars ne subsistait vraiment qu’une demi-tête, un masque, mais
d’une horreur magnifique. Sur ce masque, les chairs s’étaient desséchées et
verdies, en prenant les tons sombres d’un bronze patiné par le temps. Une
orbite rongée était creuse, et, sur ses bords, avait coulé, comme des larmes,
une pâte durcie qui devait être de la cervelle. C’était le seul défaut qui gâtât
l’ensemble, mais peut-être y ajoutait-il, comme la lèpre de l’usure ajoute
aux statues antiques dont elle a entamé la pierre. On eût dit qu’une main
pieuse avait fermé l’œil, et, sous la paupière, on devinait le contour lisse et
le volume de son globe. La bouche s’était crispée dans les derniers appels
de la terrible agonie, avec un rictus des lèvres découvrant les dents, grande
ouverte, pour cracher l’âme comme un caillot. J’aurais voulu emporter ce
masque que la mort avait modelé, sur lequel son génie fatal avait réalisé une
synthèse de la guerre, afin qu’on en fît un moulage qu’on eût distribué aux
femmes et aux enthousiastes. Du moins, j’en pris un croquis que je
conserve dans mon portefeuille, mais il n’exprime pas cette horreur sacrée
que m’inspire le modèle. Ce crâne mettait dans le clair-obscur des ruines
une grandeur dont je ne pouvais me détacher, et je ne partis que lorsque le
jour qui déclinait entoura d’ombres indistinctes les reflets du front, des
pommettes et des dents, le transforma en un Asiatique ricanant.
Je revins en hésitant, dans le crépuscule traversé de coups de feu et
d’obus, qui annonçaient l’inquiète querelle de la nuit, où les hommes tirent
pour se rassurer plus que pour détruire. Au fond de notre abri, un ancien me
dit : – Petit gars, tu as tort de rester dehors. Il t’arrivera malheur ! Mais
j’étais fier de ma trouvaille de l’après-midi et de penser qu’en une journée
de front j’avais déjà découvert une chose que les gens de l’arrière ne
pouvaient imaginer : ce masque pathétique, ce masque d’un Beethoven
qu’on aurait supplicié.
*
Le lendemain, on nous conduisit de jour aux premières lignes pour
travailler.
Il s’agissait de creuser des « sapes russes » en vue de la prochaine
offensive, désormais imminente. On nommait ainsi des boyaux souterrains,
étroits et bas, partant perpendiculairement de notre tranchée, pour s’avancer
d’une vingtaine de mètres en direction de la ligne ennemie, qu’on ne
déboucherait qu’au dernier moment. Un technicien inconnu avait imaginé
ce procédé qui devait permettre à nos vagues d’assaut, progressant à
couvert, de surgir près des positions allemandes et d’éviter qu’on eût à
retirer les fils de fer, afin de ne pas donner l’éveil. Mais les Allemands
avaient d’autres indices auxquels ils ne pouvaient se tromper, et l’effet de
surprise ne fut pas celui qu’on avait espéré.
Ce travail était long et fatigant. Un seul homme, à demi courbé, avançait
à la pioche, et les suivants se passaient des sacs remplis de terre, que les
derniers allaient vider dans les secondes lignes, pour dissimuler les déblais.
Une sape était confiée à chaque escouade, de distance en distance, sur tout
le front de l’armée d’attaque probablement. Leur achèvement nous prit une
quinzaine de jours, coupés d’autres travaux de réfection, de jour et de nuit,
sur tous les points du secteur. Notre fonction de combattants se bornait à un
rôle de terrassiers travaillant sous le feu, exposés et passifs, termes qui
définissent en général la situation des soldats dans cette guerre, mais je
l’ignorais encore et fus déçu que notre initiation débutât par des corvées.
Le secteur était assez calme, ainsi qu’il arrive souvent dans les périodes
qui précèdent les grands combats, et troublé seulement par les
déchaînements de notre artillerie, qui procédait à des tirs de réglage et de
destruction. L’artillerie allemande, qui ménageait sans doute ses munitions,
ne ripostait que par des tirs massifs et brefs sur des objectifs repérés.
En première ligne, on ne rencontrait que des hommes boueux, aux
gestes lents de paysans, pleins de précautions et rogues. Ils mangeaient avec
une grande attention, comme si cette tâche fût la plus importante de toutes
et que leur gamelle grasse et leur bidon bosselé continssent tout le plaisir
possible. Ils demeuraient des heures entières derrière un créneau, sans
parler, fumant la pipe et répondant par des injures aux éclatements les plus
proches.
J’étais étonné de me trouver au centre de la guerre et de ne pas la
découvrir, ne pouvant admettre qu’elle consistât dans cette immobilité. Pour
voir, me haussant sur une banquette de tir, je passai la tête au-dessus du
parapet. À travers l’embrouillement des barbelés, on apercevait, à moins de
cent mètres, un talus semblable au nôtre, silencieux, comme abandonné,
crénelé pourtant d’yeux et de lignes de mire qui nous surveillaient. L’autre
armée était là, tapie, retenant sa respiration pour nous surprendre, et nous
menaçant de ses méthodes, de ses engins et de la conviction de sa force.
Entre ces deux talus, le nôtre et le leur, s’étendait cette bande de terrain
bouleversée qui n’appartient à personne, où quiconque se dresse est une
cible aussitôt abattue, où pourrissent des cadavres qui servent d’appât, où se
risquent seulement la nuit des patrouilleurs que leur cœur inquiet suffoque
et qu’étourdit le bruit du sang à leurs tempes, bruit qui domine tous les
autres, lorsqu’ils rampent dans la zone sinistre défendue par l’appréhension
et la mort.
Je n’eus pas le temps de voir en détail. On me tirait par les pieds et
j’entendis une sourde voix furieuse :
— Si tu veux absolument faire un macchab, patiente un peu, les
occasions ne te manqueront pas. Mais ne fais pas repérer les copains.
Je voulus répliquer. Le ricanement des soldats et leurs haussements
d’épaules m’en empêchèrent. Ils disaient :
— Pour Berlin, mon gars, c’est tout droit, y a pas à se tromper !
— La nouvelle classe en ressent, faut croire, pour gagner la guerre !
— Ah ! là là, on les verra bientôt se dégonfler, les conscrits !
Je compris qu’ils prenaient ma curiosité pour une affectation de
bravoure inutile et qu’en cette matière il fallait être très circonspect devant
des hommes qui s’y connaissaient. Je compris que je devais éviter le
ridicule de montrer de la témérité par ignorance et que le plus sage était
d’imiter la prudence et la résignation des anciens. Je m’abstins désormais
d’observer autrement que par l’étroite lucarne d’un créneau, masqué de
maigres herbes grises qui arrêtaient le regard à quelques mètres. Au lieu de
l’armée ennemie, j’apercevais que de rares sauterelles et des fourmis, qui
fréquentaient seules l’étendue interdite aux hommes.
D’ailleurs, des balles s’écrasaient fréquemment dans les parapets.
Et notre sergent nous enseignait ainsi la sagesse :
— Fritz se chargera de te mettre du plomb dans la cervelle !
*
Nous reçûmes nos premiers obus.
Les journées étant encore chaudes, nous nous installions, l’après-midi,
sur les décombres, devant notre cave. Le torse nu, nous visitions notre
linge, afin de tuer les poux qui nous dévoraient et qu’entretenaient les
pailles pourries, mêlées d’épluchures, sur lesquelles nous dormions. Cette
chasse faisait partie de nos travaux les plus urgents. Nous y consacrions une
heure de notre repos et une grande attention dont dépendait notre sommeil.
Un jour, au milieu de cette occupation, un gros fusant éclata juste au-
dessus de notre escouade, nous enveloppa de son haleine chaude et de
sifflements stridents. Les éclats crépitèrent, sans nous atteindre, par miracle.
Cela me fit l’effet d’un coup sur la nuque et ma tête résonna d’une vibration
métallique douloureuse, comme si on m’eût foré la boîte crânienne. Nous
avions sauté dans la cave, par réflexe, trop tard déjà. Nous ramassâmes
ensuite des débris de fonte encore brûlants, et la façon dont ils étaient fichés
dans la terre me donna une idée de leur force.
Une nuit que nous travaillions, en arrière de la première ligne, à la
réfection d’une tranchée écrasée par le bombardement, nous fûmes pris
d’enfilade sous un double tir d’artillerie : deux batteries à droite et deux à
gauche. Les Allemands, qui avaient remarqué la démolition de notre
position, supposaient bien que nous étions occupés à la remettre en état.
Leurs rafales alternaient avec une régularité implacable. Mais ils « tiraient
long » dans les deux sens, en sorte que nous courions dans cette tranchée
pour échapper tantôt à une décharge, tantôt à l’autre. Quand nous
entendions les départs, nous formions contre la terre un honteux amas de
corps pantelants, qui attendaient la détente des explosions pour lâcher leur
souffle, dénouer leurs entrailles et bondir plus loin. L’artillerie se joua de
nous pendant une heure et nous obligea à nous rouler dans la boue. J’étais
furieux qu’on nous contraignît à une telle posture, et, plusieurs fois, je ne
« saluais » pas les obus. À la fin du tir, une fusée nous montra, sur les
planches d’une feuillée en retrait du boyau, un sergent qui remontait
lentement sa culotte. Il nous dit gaiement :
— Encore une qu’ils n’auront pas !
Son sang-froid nous donna une meilleure contenance.
Pourtant, au moment du rassemblement, je m’aperçus que tous les
anciens avaient disparu et que le caporal ne s’en étonnait pas. Nous les
retrouvâmes plus loin, et dans la cave, où certains dormaient déjà.
Une autre fois aussi, nous supportâmes un tir très violent. Tout l’après-
midi, nous avions travaillé imprudemment dans une parallèle, en rejetant la
terre sur le parapet. Le soleil venait de disparaître, il régnait sur le champ de
bataille un calme d’angélus et nous attendions la section de relève en
roulant des cigarettes. Les obus ravagèrent ce silence en un instant. Ils nous
assaillirent à coups pressés, bien réglés sur nous, ne tombant pas à plus de
cinquante mètres. Parfois si près qu’ils nous recouvraient de terre et que
nous respirions leur fumée. Les hommes qui riaient ne furent plus un gibier
traqué, des animaux sans dignité dont la carcasse n’agissait que par
l’instinct. Je vis mes camarades pâles, les yeux fous, se bousculer et
s’amonceler pour ne pas être frappés seuls, secoués comme des pantins par
les sursauts de la peur, étreignant le sol et s’y enfouissant le visage. Les
éclatements étaient si continus que leur souffle chaud et âcre éleva la
température de cet endroit et que nous transpirions d’une sueur qui se
glaçait sur nous, mais nous ne savions plus si ce froid n’était pas de la
chaleur. Nos nerfs se contractaient avec des brûlures d’entaille et plus d’un
se crut blessé et ressentit, jusqu’au cœur, la déchirure terrible que sa chair
imaginait à force de la redouter.
Dans cette tourmente, je fus soutenu par ma raison, qui d’ailleurs
s’exerçait à faux. Je ne sais où j’avais pris cette théorie que les canons de
campagne avaient une trajectoire très tendue. Dès lors, des obus nous
arrivant de face ne pouvaient tomber dans la tranchée, et il ne s’agissait que
de résister à leur fracas impressionnant. Cette sottise me tranquillisa et je
souffris moins que les autres.
Enfin la relève arriva. Mais le tir nous poursuivit ; nous courions et je
me trouvais le dernier dans la section. Des obus passèrent très bas, au-
dessus de moi, et éclatèrent juste en avant. Au premier détour, je tombai sur
deux hommes étendus dans leur sang qui avaient, pour appeler, ces visages
d’enfants battus et suppliants qu’on voit aux êtres que le malheur vient de
frapper, et j’enjambai en frissonnant leurs cris affreux. Ne pouvant rien pour
eux j’accélérai ma course pour les fuir. Devant les abris, on répétait leurs
noms : Michard et Rigot, deux jeunes de notre classe, que nous
connaissions. La guerre cessait d’être un jeu…
La nuit, nous étions fréquemment réveillés par un agent de liaison qui
criait à l’entrée de notre cave : « Alerte ! Tout le monde dehors ! » On
allumait la bougie, nous prenions nos équipements et nos fusils et nous
gravissions à regret les escaliers, derrière notre caporal. Dehors, nous étions
saisis dans une tornade de détonations. Nous débouchions dans le boyau
central ou grouillait une foule d’ombres en armes, attentives à ne pas se
mélanger, qui s’appelaient et se dirigeaient vers les positions de soutien.
L’air frais nous ranimait, ainsi que le claquement des balles, qui venaient
par milliers s’aplatir contre les murailles et nous assourdissaient de leurs
gifles sèches. Toutes les balles perdues de la fusillade allemande
convergeaient vers les ruines, et, si nous étions sortis des tranchées, il ne fut
rien resté de vivant de cette armée souterraine qui avait soudain peuplé la
nuit. Devant nous, sur les lignes, les grenades crépitaient comme des
étincelles de machine électrique. Les gros obus, qui ne s’annonçaient plus,
éclataient au hasard, avec une flamme rouge, nous secouaient de leur
souffle fétide, nous entouraient de jaillissements de métal et de pierres, qui
entamaient parfois nos rangs. De longs hurlements humains dominaient, par
instants, tous les bruits, se répercutaient en nous en ondes d’horreur et nous
rappelaient, jusqu’à nous rendre flageolants, la lamentable faiblesse de
notre chair, au milieu de ce volcan d’acier et de feu. Puis la saccade
forcenée des mitrailleuses déchirait la voix des mourants, criblait la nuit, la
découpait d’un pointillé de balles et de sons. On ne pouvait s’entendre
qu’en criant, se distinguer qu’à la lumière boréale des fusées, avancer qu’en
s’écrasant dans les boyaux gorgés d’hommes que cette angoisse étreignait :
Était-ce une attaque ? Allait-on se battre ? Car ce secteur, dans les mois qui
avaient précédé, s’était dispute jour et nuit à la grenade et au couteau, d’une
barricade à l’autre, d’une maison à l’autre, d’une pièce à l’autre dans la
même maison. Pas un mètre de terrain conquis qui n’eût été dallé d’un
cadavre, pas un hectare qui n’eût coûté un bataillon. Est-ce que la boucherie
recommençait ?
Nous atteignions enfin une tranchée, en avant du village, hors de la zone
des obus, qui avait le calme d’une banlieue. Nos fusils chargés sur le
parapet, en attendant l’ordre de nous accouder et de tirer, nous regardions la
ligne de combat s’aviver de brusques flambées comme un foyer qu’on
ranime. Nous nous demandions ce qu’il adviendrait de nous dans cette
obscurité, comment nous pourrions distinguer des assaillants les nôtres qui
reflueraient, et nous cherchions à imaginer des gestes de défense si, par
hasard, tout à l’heure ils devenaient nécessaires. Les balles tissaient
toujours leur trame sifflante, comme les mailles d’un filet aérien qu’on eût
tendu sur nous, et nous baissions la tête. Peu à peu, nous sentions le froid et
nous bâillions. Insensiblement, l’ombre recouvrait des coins d’horizon, le
ciel s’éteignait et les explosions devenaient rares. Nous rentrions.
Une fois, notre caporal me demanda :
— Tu n’as pas eu trop peur ?
— Oh ! répond un ancien j’étais derrière lui il n’a pas arrêté de siffler.
C’était vrai. Je n’aime pas à être réveillé brusquement. Aussi apportai-je
à ces alertes la mauvaise humeur d’un homme dont on choque les habitudes
et qui refuse absolument de s’intéresser à un spectacle qu’il blâme. Mes
sifflotements, qui avaient étonné l’ancien, exprimaient mon mépris pour
cette guerre qui empêchait les gens de dormir et faisait tant de bruit pour si
peu d’effets. La conviction que ma destinée ne pouvait avoir son terme sur
un champ de bataille n’était pas encore ébranlée. Je n’avais pas encore pris
la guerre (je pensais : leur guerre) au sérieux, la jugeant absurde dans ses
manifestations, que j’avais prévues tout autres. Il y avait là trop de crasse,
de poux, de corvées et d’excréments ; trop de destructions pour aboutir à
quoi ? Trouvant cette affaire mal montée, je la boudais. Ma bouderie me
rendait fort et me donnait une sorte de courage.
Le matin qui suivit la nuit de la relève, des camions nous débarquèrent
dans un village inconnu où l’on nous répartit dans des granges pour dormir.
Nous croyions aller au repos. En réalité, on nous ramenait à l’arrière pour
nous reformer et nous donner notre place dans l’échelonnement des troupes
d’attaque.
Après deux jours, une étape nous rapprocha du front, qui tonnait sans
arrêt. Dans un autre village, le capitaine nous lut une proclamation du
G.Q.G. qui disait en substance que l’armée française attaquait l’armée
allemande en deux points, Artois et Champagne, avec toutes ses divisions
disponibles, tous ses canons, tout son matériel, et la certitude de tout
emporter devant elle. Le commandant ne craignait pas de donner le chiffre,
vrai ou faux, des masses que nous engagions, tant il était assuré que les
Allemands seraient incapables d’y faire face.
Comme les vétérans murmuraient, le capitaine compléta en affirmant
que l’objectif du premier jour était Douai, à vingt-cinq kilomètres dans les
lignes ennemies, que notre division se trouvait là comme soutien d’artillerie
et pour occuper le terrain conquis.
La perspective de sortir des tranchées et d’avancer en rase campagne, à
travers les villes, de reprendre enfin la guerre traditionnelle, impériale,
qu’on nous avait enseignée, avec ses coups de main heureux, ses butins, son
imprévu, ses aubaines en belles filles, enchanta la classe 15. Mais les
anciens nous opposèrent un visage fermé, sarcastique, et douchèrent notre
enthousiasme.
— On les connaît leurs offensives à la graisse d’armes et leurs objectifs
qu’ils ont rêvés dans les popotes d’état-major !
— Tu vas voir le beau bisenesse que c’est, une attaque !
— Tout ça veut dire qu’on va se faire casser la gueule une fois de plus !
Dans le cantonnement, un ancien éprouvait avec soin la résistance de ses
bretelles. Il s’aperçut que je le regardais et m’expliqua :
— Ça t’épate, mon bleu, que je zyeute si attentivement mes bretelles ?
Retiens ça : ta vieillesse future dépend de ce qui sert à courir. L’agilité est la
première arme du fantassin conscient et organisé, quand les choses ne vont
pas tout à fait de la manière que le général avait prévue – ce qui n’est pas
rare, sans rien dire du mal du général qui fait ce qu’il peut, c’est-à-dire pas
grand’chose. Tu penses que les Boches sont plus marioles que nous ? Y a
du vrai. Mais nous ne le sommes pas plus qu’eux non plus. Un jour tu les
coullionnes et le lendemain c’est toi qui es couillonné ! La guerre, c’est du
hasard, une sacrée pagaille à laquelle personne n’a jamais rien compris. Il y
a des cas où il vaut mieux en jouer un air, sans user ta salive en discours
patriotiques. Suppose qu’il te tombe à l’improviste trois ou quatre Fritz
militaristes sur le porte-pipe: (C’est pas parce que t’as l’air d’un honnête
petit gars que ça ne t’arrivera pas !) Pendant que tu opères ta retraite
stratégique, en vitesse, si tes boutons de culotte te lâchent et que ton froc te
tombe sur les jambes, t’es proprement faisandé par les camarades de Berlin.
Je dis pas qu’ils sont pas des bons types dans leur genre, mais c’est quand
même pas bien sain de trop les fréquenter. Comme on parle pas le même
patois, on risque de pas se comprendre si on est pressé… J’en reviens à ça :
les lacets de souliers, les bretelles, les boutons de culotte, les ceintures, tout
ce qui sert à amarrer tes fringues, c’est des ustensiles qu’il faut pas
négliger !
On nous distribua des casques. Cette coiffure rigide nous déplut, parce
qu’on ne pouvait en briser la visière, la façonner à sa guise et lui donner ce
cachet personnel, genre Bat d’Af, avec une jugulaire tressée, qui était le
comble de l’élégance aux armées. Sous le casque, on ne distinguait plus au
premier coup d’œil les mecs affranchis. Mais les ordres étaient formels, on
nous retira les képis. Beaucoup conservèrent le leur dans une musette, dans
l’espoir de jours meilleurs, pour s’en coiffer à l’arrière et plaire aux
femmes, des souillons de cabaret, dont la vue excitait un bataillon.
Le caporal désigna ensuite les grenadiers ou nettoyeurs de tranchées.
J’en fis partie. Il nous tendit à chacun un grand couteau de cuisine à manche
de bois blanc, destiné vraisemblablement aux entrailles allemandes. Je reçus
le mien avec répulsion. J’avais la même répulsion pour les grenades.
Appliquant à ces objets ma funeste habitude de raisonner, je me disais
qu’un ouvrier travaillant aux pièces devait fatalement se tromper un jour ou
l’autre sur la longueur de la mèche reliant l’amorce au détonateur et que je
ferais non moins fatalement les frais de la distraction. En outre, j’étais
mauvais lanceur. Je ne concevais comme arme propre que le revolver, avec
lequel un tireur adroit a sa chance, qui évite d’en arriver au répugnant corps
à corps avec un ennemi dont l’odeur peut incommoder et qui est
généralement avantagé par le poids (ces Germains sont plus corpulents que
nous), et par la barbarie qu’on lui prête. Je savais bien que le Français passe
pour être nerveux et rageur. Mais c’est un on-dit et je ne désirais pas en
éprouver expérimentalement l’exactitude, ni me colleter avec le premier
venu. Telles étaient à peu près mes idées sur le combat d’homme à homme.
Elles ne cadraient pas absolument avec les méthodes employées. De cela
aussi j’en voulais à la guerre.
Tandis que je considérai, mon couteau, Poirier me tira par la manche :
— Donne-moi ta place comme nettoyeur de tranchées ?
Ce Poirier était petit, rouge, massif et vantard, et je le tenais peu en
estime depuis que je l’avais surpris la main plongée dans ma musette de
vivres, très allégée. Il m’avait répondu, sans se troubler : « C’est plein de
rats dans ce secteur ! » De plus, il portait depuis quelques jours une belle
paire de souliers de repos, neufs, qui ressemblaient étrangement aux miens,
qui avaient disparu. Mais sa proposition m’agréait. Je lui offris mon couteau
quand le caporal arriva. Je le mis au fait.
— Poirier voudrait être grenadier à ma place, et justement je ne sais pas
me servir des grenades.
— Non !
— Mais puisque Poirier a envie de faire ce travail et qu’il me répugne !
— Eh bien, Poirier ne le fera pas et tu le feras ! J’ai les ordres.
— C’est juste, dis-je avec humeur, c’est militaire !
Pourtant notre caporal, un tout jeune Parisien, blond et gai, était un
charmant garçon. Mais il avait beaucoup de mal à diriger notre escouade,
une douzaine d’hommes, soit des nouveaux indisciplinés et
impressionnables, soit de vieux Normands querelleurs et mécontents. Pour
nous décider à marcher, il se plaçait toujours en tête, mais il perdait parfois
en route une partie de son monde. La promptitude à se sauver caractérisait
les anciens, résultait de leur expérience des choses de la guerre. Je crois
qu’on avait recommandé aux gradés de choisir comme grenadiers des
hommes éprouvés. Notre jeune chef prenait pour de la valeur militaire la
curiosité que j’avais montrée lors de notre premier séjour aux tranchées, et
il me jugeait plus sûr que Poirier qu’il connaissait bien. Il est vrai que celui
ci devait nous quitter, après trois jours d’attaque, sous prétexte d’aller au
ravitaillement, et ne plus reparaître. Le bruit courut plus tard qu’on l’avait
fusillé.
Le même soir, le 24 septembre, nous repartions pour le front. Il pleuvait.
V
LA BARRICADE
Savary est un homme très bon pour des opérations secondaires, mais
qui n’a pas assez d’expérience et de calcul pour être à la tête d’une si
grande machine. Il n’entend rien à cette guerre.
Vous étiez à dix lieues de votre avant-garde ; le général Lasalle, qui la
commande, était à cinq lieues de Burgos, de sorte que tout finissait par un
colonel qui ne sait pas ce que l’on veut. Est-ce ainsi Monsieur le Maréchal,
que vous m’avez vu faire la guerre ?
NAPOLÉON
J’eus un étrange réveil le lendemain. Un monstre métallique me frôlait,
menaçant de me broyer : je vis d’énormes bielles et je reçus un jet de
vapeur. J’étais étendu sur le ballast d’une voie ferrée, un train blindé me
passée à côté de la tête.
Je me souvins que j’avais quitté la colonne pendant la marche de nuit et
terminé l’étape sur un fourgon. Arrivé après les autres, ne sachant où
m’abriter je m’étais couché sur la voie, sous un pont qui me protégeait de la
pluie, sans penser qu’une locomotive pût venir jusque-là.
Échappé à ce danger, je regardai autour de moi. Mon bataillon occupait
des abris dans le talus et je retrouvais facilement mon escouade.
La canonnade avait pris une ampleur extraordinaire de tous côtés
rugissaient d’invisibles pièces et bientôt le train blindé nous étourdit. Des
avions passaient très bas, tournoyant en dessous des nuages gris. Les
« saucisses », avancées de plusieurs kilomètres, nous dominaient. Partout
une grande agitation. L’attaque était déclenchée depuis des heures. Dans des
villages, des chemins camouflés, se dissimulait la cavalerie prête à
s’élancer. Franchissant le talus, je gagnai les bois environnants. Ils étaient
pleins d’hommes, qui attendaient aussi leur tour de marcher. Décidément,
nous étions en force. Mais il fallait laisser aux autres, là-bas, le temps de
porter les premiers coups, et ouvrir les brèches où l’armée s’engagerait. Du
succès de nos frères d’armes dépendait notre propre sort.
La journée se passa dans une attente anxieuse, sans nouvelles. Des
bruits circulèrent : l’attaque avançait, l’artillerie était attelée, pour suivre.
Le soleil se montra quelques heures et se voila tristement. Notre ignorance
nous désespérât et notre immobilité nous semblait de mauvais augure. Déjà,
nous savions bien que nous n’irions pas à Douai si facilement.
On nous distribua des grenades du genre raquette : une boîte de fer-
blanc fixée sur une plaque de bois, qu’on amorçait en tirant une ficelle,
terminée par un anneau de rideau. Cet anneau échappait au clou qui le
retenait et se balançait librement : une telle invention m’effraya et je refusai
de toucher aux deux engins que me tendait le caporal. Il prit le parti de les
assujettir lui-même au sommet de mon sac, sur la couverture.
Le soir, la pluie reprit. Nous doutions maintenant du succès. Enfin, nous
nous portâmes en avant. Après le Mont Saint-Eloi, le champ de bataille,
noyé de brume et de fumées, dévalait devant nous en pente douce. On
distinguait au loin des flammes rouges, et on entendait la rumeur terrible,
trouée par les mitrailleuses diaboliques. C’était là que nous allions, inquiets
et silencieux. La vue des blessés nous assombrit encore. Ils étaient couverts
de boue, déséquipés comme des fuyards, blêmes, et nous voyions dans leurs
regards cette lueur de folie qu’y avait mise la mort entrevue. Ils se retiraient
par groupes gémissants, appuyés les uns sur les autres, et nous ne pouvions
détacher les yeux de la tache blanche des pansements, traversée de sang par
endroits. Le sang encore dégoutta d’eux, marquait leur piste. Puis passèrent
des brancards silencieux, d’où pendaient des mains pâles et crispées. Quatre
infirmiers transportaient sur leurs épaules un malheureux dont le bras était
arraché, montrant les muscles à vif, effilochés. Il poussait des cris affreux,
face au ciel fermé, de quoi faire honte à Dieu.
Le capitaine circula parmi nous :
— Du cran, les enfants ! Il paraît que le casque protège et a déjà sauvé
la vie à beaucoup d’hommes.
C’était tout ce qu’il trouvait à nous dire ! Nous sûmes alors que
l’attaque hésitait et qu’au fond du brouillard nous attendait un dur travail.
Peu après, des obus éclatèrent en avant de la colonne. On nous donna
l’ordre de prendre les boyaux. En y sautant, un soldat poussa une plainte
rauque. Nous entendîmes’ « Foulé un pied ! » À côté de moi, quelqu’un
remarqua : « Y’en a qui savent y faire au bon moment ! »
L’avance devint très pénible. Le piétinement de milliers d’hommes avait
transformé le sol en une pâte glissante, où l’on s’enlisait. Chaque pas devint
un arrachement. Nous croisâmes aussi des unités qui retournaient vers
l’arrière. Ces rencontres étaient un supplice, dans les boyaux trop étroits
pour que deux hommes s’y tinssent de front. Or chacun était encore entouré
de musettes qui l’élargissaient.
Les deux colonnes s’enchevêtraient l’une dans l’autre et ne pouvant se
détacher qu’en s’écrasant à chaque mètre. Les hommes exaspères
s’injuriaient, se frappaient même parce qu’ils souffraient. Le souvenir me
revint de mes grenades et me donna une véritable terreur. Je transportais
contre ma nuque deux explosions, dont le déclenchement ballottait au bout
d’une ficelle. Il suffisait, dans cette bousculade, qu’un canon de fusil
rencontrât l’un des maudits anneaux pour que s’accomplît le désastre. Je
dus adopter une marche oblique, qui diminuait les chances d’accident, et
surveillait les gestes de tout homme qui se débattait contre moi. Cependant
que ma pensée, déchaînée, ricanante, me répétait sans arrêt : « Tu vas voir
où va rouler ta tête tout à l’heure ! »
La nuit vint. Avec elle, comme toujours, on s’égara. Le front s’était un
peu calmé. Les deux armées faisaient le bilan de cette première journée, et
prenaient leurs dispositions pour le lendemain. Après deux ou trois heures
de marche, on nous arrêta dans un chemin creux. Nous occupâmes de vieux
abris, découverts en tâtonnant. Le mien était envahi par l’eau. Avant de m’y
installer, j’avais démonté mon sac et jeté sur le parapet les deux grenades
qui me donnaient tant d’inquiétude, en me disant que je trouverais bien
d’autres engins sur la ligne de feu.
Nous commencions à dormir lorsqu’il fallut repartir. La nuit était très
profonde, zébrée, dans le lointain, de fusées, dont la lueur, qui n’arrivait pas
jusqu’à nous, éclatait le ciel de funèbres halos. Nous débouchâmes sur une
route encombrée de charrois confus. Nous croisâmes des tombereaux
étranges, pleins de débris raidis qui se découpaient sur la nue et que nous
reconnûmes en frissonnant : « Des macchabs ! » On retirait ainsi du front
ceux du matin, les premières vagues de l’offensive irrésistible qui piétinait
en avant de nous. On nettoyait le champ de bataille. Un loustic dit : « C’est
bien organisé, la section des corbillards ! » Le chargement de chaque
tombereau représentait le deuil de quinze familles.
Nous pénétrâmes dans un village en ruine. Ma section s’abrita dans une
cave. Faute de place, nous nous tenions assis, serrés entre nos équipements,
accoudés sur les sacs. Un sergent avait collé une bougie sur la poignée
d’une baïonnette. La faible lumière donnait à nos visages une expression
tragique. Un homme traduisit notre sentiment :
— Ça n’a pas l’air de marcher, cette attaque !
— Dis donc, répondit un autre, que c’est toujours la même c… !
— Frères, il faut mourir ! ricana un caporal blême.
— Ta gueule ! gronda la section.
Des hommes ronflaient, avec des sursauts et des cris, se débattaient
contre les cauchemars moins terribles que la réalité. Dehors de gros obus
commençaient d’arriver. Nous les écoutions tomber près de nous,
s’acharner sur ce village blessé, le pilonner, le fracasser encore, disperser
les dernières murailles, les dernières poutres, arroser de pierres les
cheminements. Parfois leur souffle s’engouffrait, éteignait la bougie et
l’explosion ébranla tout. Dans le noir nous faisions silence. Un sergent
demandait : « Personne n’est touché ? – Non – Non – Personne ! »
répondaient un à un les hommes des escaliers, remis de la secousse. On
rallumait la bougie, sa flamme jaune nous isolait, atténuait-les bruits de
l’extérieur.
— C’est quand même malheureux que ces idiots nous fassent toujours
faire la pause en plein marmitage !
— Ça manque jamais !
La voix d’un homme qui avait couru cria dans l’escalier : « Tenez-vous
prêts ! »
— Où va-t-on ?
Mais l’agent de liaison galopait déjà plus loin, se penchait sur d’autres
caves.
— Quelle heure ? demanda l’un des sergents.
— Trois heures…
— On ne dormira pas cette nuit.
Nous étions équipés, attendant une accalmie et un commandement. On
attendit longtemps. Nous avions posé nos sacs, nous nous étions assis à
nouveau. Les obus continuaient de pleuvoir. Soudain, dehors, frappant
comme un obus sur notre somnolence, le cri brusque, impératif :
— En avant !
— En avant ! en avant ! répétèrent les sergents. Déblayez l’entrée.
La bougie disparut. Les hommes s’engagèrent dans les escaliers pour
refluer subitement.
— Attention ! cria le soldat qui se tenait sur les premières marches.
La rafale craqua tout près. L’entrée fut un rectangle rouge, aveuglant,
devant nos yeux. La cave trembla. Les respirations haletaient.
— En avant ! Vite ! Vite !
On se jeta dehors en tombant, en s’accrochant, en criant. On se jeta dans
la nuit froide, sifflante, dans la nuit en déflagration, la nuit pleine
d’obstacles, d’embuscades, de tronçons et de clameurs, la nuit qui cachait
l’inconnu et la mort, rôdeuse muette aux prunelles d’éclatements, cherchant
ses proies terrifiées. Des êtres abandonnés, entamés, étendus quelque part,
de notre régiment peut-être, hurlaient comme des chiens malades. Des
caissons fous, ravitailleurs du tonnerre, passaient ventre à terre, culbutant,
écrasant tout pour échapper. Nous courions de toutes nos forces, sur des
jambes insuffisantes, surchargées, trop petites, trop faibles pour nous
soustraire aux trajectoires instantanées. Nos sacs, nos musettes, nous
serraient les poumons, nous tiraient en arrière, nous rejetaient dans la zone
étincelante, brusquement surchauffée, du fracas. Et toujours ce fusil qui
glisse de l’épaule, arme inutile, dérisoire, qui échappe et embarrasse ! Et
toujours cette baïonnette qui entrave ! Nous courions, nous guidant sur un
dos, les yeux dilatés mais prêts à se fermer pour ne pas voir le feu, à se
fermer sur la pensée recroquevillée, qui refuse sa fonction, qui voudrait ne
pas savoir, ne pas comprendre, qui est un poids mort pour la carcasse qui
bondit, cravachée par les lanières tranchantes de l’acier, qui fuit le knout
plombé rugissant à ses oreilles. Nous courions, le corps penché en avant,
avec l’inclinaison préparée de la chute, qui doit être plus rapide que l’obus.
Nous courions comme des brutes, non plus des soldats, mais déserteurs,
dans le sens de l’ennemi, résonnant intérieurement de ce seul mot : assez ! à
travers les maisons titubantes, soulevées et retombant en poussière sur leurs
assises.
Une salve, si directe qu’elle nous surprit debout, monta de la terre
comme un volcan, nous rôtit la face, nous brûla les yeux, tailla dans notre
colonne, comme dans la propre chair de chacun de nous.
La panique nous botta les fesses. Nous franchîmes comme des tigres les
trous d’obus fumants, dont les lèvres étaient des blessés, nous franchîmes
les appels de nos frères, ces appels sortis des entrailles et qui touchent aux
entrailles, nous franchîmes la pitié, l’honneur, la honte, nous rejetâmes tout
ce qui est sentiment, tout ce qui élève l’homme, prétendent les moralistes –
ces imposteurs qui ne sont pas sous les bombardements et exaltent le
courage ! Nous fumes lâches, le sachant, et ne pouvant être que cela. Le
corps gouvernait, la peur commandait.
Nous courûmes plus fort que jamais, le cœur bourré de coups de poing
par le sauve-qui-peut de nos organes, avec une telle accélération du sang
qu’elle faisait crépiter devant nos yeux des étincelles pourpres, qu’elle nous
hallucinait d’explosions nouvelles. Nous demandions : « Les boyaux ? Où
sont les boyaux ? »
Des rafales nous encadrèrent encore, nous étouffèrent d’angoisse. Puis
nous les distançâmes, nous nous éloignâmes du village.
Nous atteignîmes une large tranchée, à demi-écroulée, une zone calme
de la nuit qui nous déroba : à la vigilance mortelle de l’ennemi. Nous nous
laissâmes glisser à terre, complètement épuisés, pour épaissir encore
l’ombre au-dessus de nous, comme des enfants qui se cachent. Nous
entendions sauter les maisons à cinq cents mètres, ne comprenant pas
comment nous avions pu nous sauver, accablés de l’horreur de ces
bombardements contre lesquels il n’y a pas de défenses. Nous hésitions
entre une inutile révolte et une résignation de bêtes à l’abattoir. Nous nous
cramponnions de tout notre désir à cette accalmie, refusant de concevoir la
suite de l’aventure, qui débutait seulement. D’autres hommes, à leur tour,
accouraient. On percevait le bruit de leurs poumons. Nous attendions que
nos poitrines eussent repris un rythme normal pour interroger, nous enquérir
des manquants. Nous retardions le moment de les connaître, nous laissions
l’obscurité combler les vides de notre effectif. Tout camarade tombé
augmentait les possibilités de notre propre mort. Cependant le froid, qui
nous pénétra à travers nos vêtements imbibés d’eau, nous apaisa peu à peu.
Cette nouvelle souffrance nous ranimait. Redevenant des hommes, nous
envisagions tristement notre destinée.
Une question circula :
— Faites passer au capitaine : dix blessés à la troisième section, six à la
2° et une mitrailleuse hors d’usage.
L’ordre, toujours le même, suivit :
— En avant !
Nous hissâmes nos sacs et nous repartîmes courbés, plus las, avec moins
de confiance. Des obus fouillaient la nuit et nous allions dans leur direction.
Nous nous engageâmes sous ce nouveau tir. Les gros fusants, méthodiques
et précis, éclataient de minute en minute, à vingt mètres au-dessus du
boyau, et dispersaient sur nous leur gerbe furieuse. Chaque fois, nous
plongions dans la boue et nous attendions, contractés, que la détonation
fixât notre sort. Ensuite, nous nous lancions en avant. Quelques hommes
furent encore touchés. Le bataillon défila devant eux et fut témoin de leur
douleur. Mais ce n’était qu’un passage. Nous retrouvâmes plus loin la nuit
calme et interminable, qui nous dérobait nous ne savions quels objectifs
funestes. La fatigue, la lutte que le fantassin doit soutenir contre sa charge
qui l’étreint et l’épuise nous empêchait de penser. Nos dernières forces
étaient concentrées dans les muscles des épaules et du cou. Ces boyaux ne
finissaient donc pas ? Nous redoutions pourtant qu’ils prissent fin. Nous
nous dirigions vers un but que nous n’étions pas pressés d’atteindre.
Chaque mètre parcouru, chaque effort arraché à notre épuisement nous
enfonçait plus profondément vers le danger, rapprochait de leur terme un
grand nombre de destinées. Qui serait frappé ?
Il m’arriva pendant cette relève un accident insignifiant, auquel les
circonstances donnèrent de l’importance et dont je souffris beaucoup.
Tandis que nous traversions, par bonds haletants, le tir de harcèlement, ma
jambière droite se déroula, traîna dans la boue, fut piétinée par le suivant,
me fit trébucher. Il ne fallut pas songer à l’arrêter, à résister à la poussée de
centaines d’hommes qui fuyaient éperdument les obus. Je dus continuer
d’avancer, tenant ma jambière à la main, entravé comme un bétail. Au
moindre sifflement, je tombais un genou en terre et profitai de l’explosion
pour enrouler la bande précipitamment. Mais ce délai était trop court, et
j’éprouvais cruellement qu’un homme qui n’est pas libre de ses
mouvements se sent plus vulnérable. Cette situation incommode se
prolongea longtemps, jusqu’ à ce que nous fissions une vraie halte.
Nous n’avions plus de notions de l’heure, de la durée, ni de la distance.
Nous marchions toujours dans ces boyaux indéfiniment par pareils, dans la
nuit sans issue, de plus en plus froide qui nous engourdissait. Nous ne
sentions plus nos épaules meurtries. Nous n’avions même plus assez de
lucidité pour imaginer, pour redouter quoi que ce fût…
*
L’aube se dégagea enfin de sa couverture de nuages gris et humides.
Une aube livide et silencieuse, découvrant un désert terne et brumeux. Il
flottait sur terre une étrange odeur, d’abord sucrée, écœurante, où l’on
discernait ensuite les émanations plus riches d’une pourriture encore
contenue – comme une sauce onctueuse révèle peu à peu la force de ses
épices.
J’allais, penché sur le sol, privé de curiosité, toutes mes facultés
absorbées par mon sac, mon fusil et mes cartouchières. J’évitais les flaques
d’eau et les caillebotis branlants, qui augmentaient la difficulté de notre
marche. Nous contournions des pare-éclats, nous changions de direction
sans chercher à nous reconnaître, tous muets, espacés d’un mètre,
sommeillant et nous jetant les uns dans les autres au moindre
ralentissement. Les boyaux s’évasaient, de plus en plus ravagés.
Subitement, le soldat qui me précédait s’accroupit, se traîna sur les
genoux pour passer sous un encombrement de matériaux. Je m’accroupis
derrière lui. Quand il se releva, il démasqua un homme de cire, étendu sur le
dos, qu’ouvrait une bouche sans haleine, des yeux sans expression, un
homme froid, raidi, qui avait dû se glisser sous cet illusoire abri de planches
pour mourir. Je me trouvais brusquement nez à nez avec le premier cadavre
récent que j’eusse vu de ma vie. Mon visage passa à quelques centimètres
du sien, mon regard rencontra son effrayant regard vitreux, ma main toucha
sa main glacée, assombrie par le sang qui s’était glacé dans ses veines. Il
me sembla que ce mort, dans ce court tête-à-tête qu’il m’imposait, me
reprochait sa mère et me menaçait de sa vengeance. Cette impression est
l’une des plus horribles que j’ai rapportées du front.
Mais ce mort était comme le gardien d’un royaume de morts. Ce
premier cadavre français précédait des centaines de cadavres français. La
tranchée en était pleine. (Nous débouchions dans nos anciennes premières
lignes, d’où était partie notre attaque de la veille.) Des cadavres dans toutes
les postures, ayant subi toutes les mutilations, tous les déchirements et tous
les supplices. Des cadavres entiers, sereins et corrects comme des saints de
châsses ; des cadavres intacts, sans traces de blessure ; des cadavres
barbouillés de sang, souillés et comme jetés à la curée de bêtes immondes ;
des cadavres calmes, résignés, sans importance ; des cadavres terrifiants
d’être qui s’étaient refusés à mourir ceux-là, furieux, dressés, bombés,
hagards, qui réclamaient la justice et qui maudissaient. Tous avec leur
bouche tordue, leurs prunelles dépolies et leur teint de noyés. Et des
fragments de cadavres, des lambeaux de corps et de vêtements, des organes,
des membres déparés, liés, des viandes humaines rouges et violettes,
pareilles à des viandes de boucherie gâtées, des graisses jaunes et flasques,
des os laissant fuir la moelle, des entrailles déroulées, comme des vers
ignobles que nous écrasions en frémissant. Le corps de l’homme mort est
un objet de dégoût insurmontable pour celui qui vit, et ce dégoût est bien la
marque de l’anéantissement complet.
Pour échapper à tant d’horreur, je regardai la plaine. Horreur nouvelle,
pire : la plaine était bleue(1).
La plaine était couverte des nôtres, mitraillés, butés le visage en terre,
les fesses en l’air, indécents, grotesques comme des pantins, pitoyables
comme des hommes, hélas ! Des champs de héros, des chargements pour
les nocturnes tombereaux…
Une voix, dans le rang, formula cette pensée que nous taisions :
« Qu’est-ce qu’ils ont pris ! » qui eut aussitôt en nous ce retentissement
profond « Qu’est-ce que nous allons prendre ! »
Aucune vie, aucune lumière, aucune couleur n’accrochait le regard et ne
distrayait l’esprit. Il fallait suivre la tranchée, y chercher les cadavres, au
moins pour les éviter. Je constate qu’on ne distinguait plus les vivants des
morts. Nous avions rencontré quelques soldats immobiles, accoudés au
parapet, que j’avais pris pour des veilleurs. Je vis qu’ils étaient tués
également et qu’une légère inclinaison les avait maintenus droits contre le
talus de la tranchée.
J’aperçus de loin le profil d’un petit homme barbu et chauve, assis sur la
banquette de tir, qui semblait rire. C’était le premier visage détendu,
réconfortant, que nous rencontrions, et j’allai vers lui avec reconnaissance,
me demandant : « Qu’a-t-il à rire de la sorte ? »Il riait d’être mort ! Il avait
la tête tranchée très nettement par le milieu. En le dépassant, je découvris
avec un mouvement de recul, qu’il manquait la moitié de ce visage hilare,
l’autre profil. La tête était complètement vide. La cervelle, qui avait roulé
d’un bloc, était posée bien proprement à côté de lui – comme une pièce
chez le tripier – près de sa main qui la désignait. Ce mort nous faisait une
farce macabre. De là, peut-être son rire posthume. Cette farce atteignit au
comble de l’horreur lorsqu’un des nôtres poussa un cri étranglé et nous
bouscula sauvagement pour fuir.
— Qu’est-ce qui te prend ?
— Je crois que c’est… mon frère !
— Regarde-le de près, bon Dieu !
— Je n’ose pas… murmura-t-il en disparaissant.
Une étendue plate, morne et sans échos se développait devant nous en
tous sens, jusqu’à l’horizon pluvieux, chargé de nuages bas. Cette étendue
n’était que bouleversement et marécage, uniformément grise, d’une
désolation accablante. Nous savions que les armées, transies et sanglantes,
se trouvaient quelque part dans cette vallée de cataclysme, mais rien ne
décelait leur présence ni leurs positions respectives. On eût dit d’une terre
stérile, récemment mise à nu par un déluge, qui se serait retiré en la semant
d’épaves et de corps engloutis, après l’avoir recouverte d’une sombre vase.
Le ciel obscur pesait sur nos têtes comme une pierre tombale. Tout nous
rappelait que nous étions désignés pour un destin inexorable.
Nous finîmes par déboucher sur une sorte de place d’armes, aux voies
très larges. Cet endroit avait dû être miné, bouleversé, puis réorganisé avec
une grande quantité de sacs à terre. Marchant l’un derrière l’autre, nous ne
nous étions pas regardés depuis la veille, et nous fumes surpris de nous
reconnaître, tellement nous avions changé. Nous étions aussi pâles que les
cadavres qui nous environnaient, sales et fatigués, l’estomac tenaillé par la
faim et secoués par les frissons glacés du matin. Je rencontrai Bertrand, qui
appartenait à une autre unité. Sur son visage fripé et vieilli par les
inquiétudes de la nuit, je reconnus les marques de ma propre angoisse. Sa
vue me donna conscience de l’image que j’offrais. Il me glissa ces mots qui
traduisaient l’effroi et l’étonnement de la jeune classe :
— C’est ça, la guerre ?
— Qu’est-ce qu’on fait là ? demandaient les hommes. Personne ne
savait. Les ordres manquaient. Nous étions abandonnés à travers ces
terrains vagues, peuplés de morts, les uns ricanants et nous tenant sous la
menace de leurs yeux glauques, les autres détournés, indifférents, qui
semblaient dire : « Nous en avons fini. Arrangez-vous pour mourir à votre
tour ! »
La jaune lumière d’un jour hésitant, comme frappé lui-même d’horreur,
éclatait un champ de bataille inanimé, entièrement silencieux. Il semblait
que tout, autour de nous, et jusqu’à l’infini, fut mort, et nous n’osions parler
qu’à voix basse. Il semblait que nous avions atteint un lieu du monde qui
tenait du rêve, dépassé toutes les bornes du réel et de l’espoir. L’avant et
l’arrière se confondaient dans une désolation sans limites, pétris de la même
boue d’argile délayée et grise. Nous étions comme échoués sur quelque
banquise interplanétaire, entourée de nuées de soufre, dévastée par des
tonnerres soudains. Nous rôdions dans les limbes maudits qui allaient, d’un
instant à l’autre, se transformer en enfer.
*
Nos clairons qui sonnaient la charge déclenchèrent les machines de
guerre.
Fusillade, grenades, gardiennes de l’espace, dressèrent leurs barrières
mortelles, à la hauteur des ventres des soldats de France.
Les barrages s’abattirent sur nous, en rafales mêlées, percutantes et
fusantes, d’obus de tous calibres. Le ciel en feu nous tomba sur le dos, nous
serra la nuque, nous secoua d’un infernal roulis, nous tordit les entrailles de
coliques sèches et aiguës. Notre cœur nous déchirait d’explosions internes,
ébranlait les parois de notre thorax pour s’échapper. La terreur nous frappait
de suffocations, comme une angine de poitrine. Et nous avions sur la
langue, comme une amère hostie, notre âme, que nous ne voulions pas
vomir, que nous ravalions avec des mouvements de déglutition qui nous
contractaient la gorge.
Les clairons sonnaient un glas. Nous savions que devant nous, à
quelques centaines de mètres, nos frères blêmes allaient s’offrir aux
mitrailleuses acharnées. Nous savons que, eux tombés, puis d’autres, pareils
à nous, aussi hantés par l’idée de vivre, de fuir, de ne pas souffrir, ce serait
notre tour à nous, ne comptant pas plus qu’eux dans la masse des effectifs
sacrifiés. Nous savions que le massacre s’accomplissait, que le sol se
couvrait de nouveaux cadavres, aux gestes de naufragés.
Le tir nous avait surpris à un carrefour repéré. Nous nous glissâmes dans
une sape russe pour nous abriter des éclats.
L’attaque s’apaisa vite. La canonnade décrut. Des cris nous arrivèrent,
les terribles cris que nous connaissions déjà…
*
Nous demeurâmes dans cette sape trois jours et deux nuits.
Voyant qu’on nous y laissât, nous nous organisâmes. Dans ce boyau
souterrain d’une vingtaine de mètres, nous étions vingt hommes, le menton
sur les genoux, qui ne sortaient que pour satisfaire leurs besoins.
Plusieurs fois par jour, nous entendions les sinistres clairons et nous
subissions les barrages. Le moindre obus eût crevé la mince couche de terre
qui nous protégeait, mais nous avions empilé nos sacs, pour nous garantir
de ce côté. Cette entrée était gardée par un mort enfoui à cet endroit. Il ne
dépassait du sol que sa tête, comme si on l’eût enterré debout, et sa main,
dont un doigt tendu dans notre direction semblait indiquer : c’est là !
Chaque fois que nous sortions en rampant, nous heurtions presque cette tête
froide. Elle nous rappelait ce qui nous attendait dans ce chaos.
Nous ne recevions aucun ravitaillement. Nous mangeâmes nos vivres de
réserve, et quelques hommes, qui allaient de nuit fouiller les sacs des morts,
rapportèrent des biscuits et du chocolat. Mais nous étions dévorés par la
soif. J’avais dans ma musette un flacon d’alcool de menthe. Il circulait avec
défense d’en boire. Vingt bouches le suçaient pour s’humecter les lèvres, et
il revenait vers moi. Ce fut notre seule boisson pendant ces trois jours.
Quelques hommes pourtant burent de l’eau puisée dans les flaques où
baignaient les cadavres.
Nous nous arrangeâmes aussi pour dormir et éviter les crampes. Chacun
de nous, entre ses jambes écartées, fit place à son voisin. Nous étions
disposés comme des rameurs. La nuit, toute la rangée s’inclinait en arrière
et les ventres servaient d’oreiller aux têtes.
Cette sape devint un lieu tiède que nous n’osions quitter. Nous nous
bercions de l’illusion qu’on nous avait oubliés et qu’aucun autre ordre ne
viendrait plus nous trouver là. Mais l’ordre arriva le troisième jour. On
partit dans la nuit.
*
Le matin, après des haltes et des hésitations, nous trouva sur des
positions allemandes récemment conquises. Nous longeâmes de grands
abris, qui retentissaient des cris des blessés qu’on y avait transportés, en
attendant de pouvoir les acheminer vers l’arrière. Leur grand nombre
retardait l’évacuation, les brancardiers ne suffisaient plus.
On nous laissa finalement dans un boyau, où nous n’avions que la
ressource de nous tenir droits. Une pluie fine se mit à tomber et nous
pénétra. La boue recouvrait nos pieds et les maintenait si fortement collés
au sol que, pour les retirer, nous devions saisir une de nos jambes à deux
mains. Nous nous réchauffions alternativement chaque jambe. Nous
n’avions toujours pas de ravitaillement, Heureusement les obus ne
tombaient guère dans ce coin.
Vers le soir, nous imaginâmes de creuser, avec nos pelles-bêches, de
petites entailles dans le talus, juste de quoi nous engager les reins et nous
empêcher de glisser. Devant ces niches, nous développâmes nos toiles de
tente, tenues par des cartouches piquées dans la terre. Assis derrière ces
toiles ruisselantes, serrés deux par deux, les pieds dans l’eau et grelottant,
nous réussîmes à dormi quelques heures.
En pleine nuit nous fûmes alertes. Le cri que je redoutais retentit : « Les
grenadiers en tête ! » Les Allemands devaient contre-attaquer. Mais la
fusillade se calma avant que nous eussions atteint la ligne de combat.
*
Le lendemain, on nous porta encore en avant.
Nous prîmes position dans un boyau perpendiculaire aux lignes
ennemies, fermé par une barricade de sacs à terre, à la limite de notre
avance.
Nous étions plus sales, plus fatigués, plus pâles, plus silencieux que
jamais. Nous comprenions que notre heure était proche.
Après ce que nous venions de voir, aucune illusion ne pouvait subsister.
Dès qu’un bataillon était hors de combat, on faisait avancer le bataillon
suivant pour attaquer, sur le même terrain couvert de nos blessés et de nos
morts, après une préparation d’artillerie insuffisante, qui était plutôt pour
l’ennemi un signal qu’une destruction. L’inutile victoire qui consistait à
enlever un élément de tranchée allemande se payait d’un massacre des
nôtres. Nous regardions les hommes bleus étendus entre les lignes. Nous
savions que leur sacrifice avait été vain et que le nôtre, qui allait suivre, le
serait également. Nous savions qu’il était absurde et criminel de lancer des
hommes sur des fils de fer intacts, couvrant des machines qui crachaient des
centaines de balles à la minute. Nous savions que d’invisibles mitrailleuses
attendaient les cibles que nous serions, dès le parapet franchi et nous
abattraient comme un gibier. Seuls les assaillants se montraient à découvert,
et ceux que nous attaquions, retranchés derrière leurs remparts de terre,
nous empêcheraient d’aller jusqu’à eux, s’ils avaient un peu de sang-froid
pendant trois minutes.
Quant à avancer profondément, tout espoir était perdu. Cette offensive,
qui devait nous porter à vingt-cinq kilomètres au premier bond, tout
enfoncer, avait péniblement gagné quelques centaines de mètres en huit
jours. Il fallait que des officiers supérieurs justifiassent de leurs fonctions
devant le pays par quelques lignes de communiqué qui sentissent la
victoire. Nous n’étions plus là que pour acheter ces lignes de notre sang. Il
ne s’agissait plus de stratégie, mais de politique.
Une chose encore nous faisait réfléchir. Parmi tous ces morts qui nous
entouraient, on ne voyait presque pas d’Allemands. Il n’y avait pas
équivalence de pertes : nos faibles gains de terrain étaient mensongers,
puisque nous étions les seuls à mourir. Les troupes victorieuses sont celles
qui tuent davantage, et nous étions les victimes. Ceci acheva de nous
démoraliser. Depuis longtemps les soldats avaient perdu toute conviction.
Ils perdaient maintenant la confiance. Assaillants, soi-disant vainqueurs ils
murmurent : On nous fait tuer bêtement.
Témoin de ce désordre, de cette boucherie, je pensais : Bêtement n’est
pas assez dire. La Révolution guillotinait ses généraux incapables. C’était
une excellente mesure. Des hommes qui ont institué les cours martiales, qui
sont partisans d’une justice sommaire, ne devraient pas échapper à la
sanction qu’ils appliquent aux autres. Une pareille menace les guérirait de
leur orgueil olympien, ces manieurs du tonnerre, les ferait réfléchir sur eux-
mêmes. Aucune dictature n’est comparable à la leur. Ils refusent tout droit
de contrôle aux nations, aux familles, qui se sont, dans leur aveuglement
confiées à eux. Et nous qui voyons que leur grandeur est une imposture, que
leur puissance est un danger, si nous disions la vérité, on nous fusillerait.
Telles étaient les idées qui nous hantaient à la veille d’attaquer.
Courbés sous la pluie et les obus, les soldats blêmes ricanaient : Le
moral est bon ! Les troupes sont fraîches !
Nous entrons en agonie.
L’attaque est certaine. Mais, comme il faut renoncer aux assauts de front
qui n’avancent plus, on va progresser par les boyaux. Mon bataillon doit
attaquer à la grenade les barricades allemandes. Grenadier, je marcherai
dans les premiers.
Reste à connaître l’heure de l’attaque. Vers midi, on nous dit : « Ce sera
pour ce soir ou pour la nuit. »
Des feuillées, qui sont surélevées, on aperçoit la ligne ennemie. La
plaine, qui monte légèrement, est couronnée dans le lointain par un bois
déchiqueté, le bois de la Folie, que le commandement se propose, paraît-il,
d’occuper. Le bruit court que nous avons devant nous la garde impériale
allemande et qu’elle nous recevra avec des balles explosives.
Que faire jusqu’au soir ? Je ne compte guère sur les grenades, que je ne
sais pas manier. Je démonte mon fusil, je le nettoie avec soin, je le graisse et
l’enveloppe d’un chiffon. Je vérifie aussi ma baïonnette. J’ignore comment
on se bat dans un boyau, à la file indienne. Mais enfin le fusil est une arme,
la seule que je connaisse, et il faut me préparer à défendre ma vie. Je ne
compte pas non plus sur mon couteau.
Surtout, je ne dois pas penser… Que pourrais-je envisager ? Mourir ? Je
ne peux pas l’envisager. Tuer ? C’est l’inconnu, et je n’ai aucune envie de
tuer. La gloire ? On n’acquiert pas de gloire ici, il faut être plus en arrière.
Avancer de cent, deux cents, trois cents mètres dans les positions
allemandes ? J’ai trop vu que cela ne changerait rien aux événements. Je
n’ai aucune haine, aucune ambition, aucun mobile. Pourtant, je dois
attaquer…
Ma seule idée : passer à travers les tirs de balles, de grenades et d’obus,
en réchapper, vainqueur ou vaincu. D’ailleurs : être vainqueur, c’est vivre.
C’est aussi la seule idée de tous les hommes qui m’entourent.
Les anciens sont soucieux et grognent pour se rassurer. Ils refusent de
prendre la garde, mais tous sont volontaires pour partir à l’arrière, à la
recherche d’un ravitaillement.
Des rafales d’obus et de mitrailleuses balaient la plaine. Le soleil se
montre un peu. Au loin, nous entendons encore des clairons, la fusillade, les
barrages.
Nous voudrions suspendre la marche du temps. Pourtant le crépuscule
envahit le champ de bataille, nous sépare les uns des autres, nous pénètre de
froid… le froid de la mort…
Nous attendons.
Rien ne se précise.
Je m’accroupis dans un trou pour dormir. Autant ne pas savoir à
l’avance !
Je me souviens que j’ai vingt ans, l’âge que chantent les poètes…
*
Je revois le jour. Dans la tranchée déserte, j’étire mes jambes
ankylosées. Je me dirige vers l’abri de notre caporal.
— Alors, on n’attaque plus ?
— C’est remis à ce soir.
Allons ! Cette journée encore ne sera pas gaie !
Il est tôt. Le front est calme. Sur la plaine, couverte de brumes, traînent
de longues plaintes déchirantes, s’élèvent des râles saccadés et rauques. Ce
sont nos blessés étendus entre les lignes, qui appellent : « Venez me
chercher… Camarades, frères, amis… Ne me laissez pas je peux vivre
encore… » On distingue des noms de femmes, les hurlements de ceux qui
souffrent trop : « Achevez-moi ! » de ceux qui nous injurient : « Lâches !
lâches ! ». Nous ne pouvons rien, que les plaindre, en frissonnant. Dans ces
cris, nous reconnaissons les cris que nous portons en nous, qui sortiront de
nous, ce soir peut-être… Il semble que les deux armées se soient tues pour
écouter, et, dans leurs tranchées, doivent rougir de honte.
Je me replie dans mon trou, je m’entoure la tête pour ne plus entendre,
tâcher de dormir.
On me réveille quelques heures plus tard. Des vivres viennent enfin
d’arriver : un ragoût figé dans les bouteillons, du vin, du café froid, de
l’alcool. L’escouade se rassemble autour de notre caporal qui fait la
distribution. Je mange sans appétit et j’ai terminé le premier. Le caporal me
tend une brassée de journaux :
— Lis-nous les nouvelles.
— Vas-y pour les bobards ! approuvent les autres en s’approchant pour
ne rien perdre.
En premier lieu, le communiqué, assez confus, leur fait hocher la tête.
— On est bons pour passer l’hiver dans cette mouscaille !
Puis je parcours les colonnes signées de noms illustres, d’académiciens,
de généraux en retraite, même de gens d’église, et j’en détache ces rares,
ces précieuses fleurs de prose :
« La valeur éducative de la guerre n’a jamais fait de doute pour
quiconque est capable d’un peu d’observation… »
« Il était temps que la guerre vint pour ressusciter ; en France, le sens
de l’idéal et du divin. »
« C’est encore une des surprises de cette guerre et l’une de ses
merveilles, le rôle éclatant qu’y joue la poésie. »
Une interruption :
— Qui est-ce qu’ils doivent toucher comme sous, ces gars-là, pour
écrire ces c… !
Poursuivant, je comble l’auditoire :
« 0 morts, que vous êtes vivants ! »
« La gaieté règne dans les tranchées ! »
« Je puis maintenant vous suivre à l’assaut : je puis constater la joie qui
vous prend au moment de l’effort suprême, extase, transfert de l’âme, vole
de l’esprit qui ne s’appartient plus. »
Ils méditent un instant. Et Bougnou, le petit Bougnou, effacé et soumis,
qui ne parle jamais, juge ces écrivains fameux et dit de sa voix de fille :
— Ah ! Les fumiers !
Dans l’après-midi, le caporal me tire par le bras :
— Tu viendras en corvée ce soir. Or ira chercher des claies.
— Ah ! non, non ! Je marche déjà comme grenadier, je ne veux pas aller
en corvée.
— Tais-toi donc, on coupera à l’attaque…
Cette assurance me calme. Je passe une assez bonne soirée.
Il fait nuit depuis longtemps quand nous partons. Nous sommes cinq.
J’ai laissé mon fusil et mon sac dans un petit élément de tranchée où je les
reprendrai ne conservant qu’une musette et mon équipement. Nous
marchons très vite dans les boyaux sombres, effondrés par les obus. Nous
sommes pressés de gagner l’arrière où nous nous abritons.
Malheureusement, l’humidité de ces derniers jours et les biscuits moisis
m’ont redonné des coliques. Je dois plusieurs fois m’arrêter et faire attendre
les autres, qui se plaignent, redoutant qu’un tir nous arrive dessus à
l’improviste. Pour moi ce n’est pas facile, dans l’obscurité, de trouver un
endroit propre. Une fois, un homme qui se dresse brusquement prétend me
chasser.
— Fous le camp d’ici ! C’est les feuillées du commandant.
Je réponds grossièrement à ce serviteur fidèle que nul commandant au
monde ne saurait imposer le garde-à-vous à mes entrailles. Son nez et des
borborygmes l’informent que je ne mens pas. Il disparaît.
Nous trouvons des claies dans un dépôt de matériel et nous préparons
notre chargement. Puis, dans un renfoncement couvert, nous nous asseyons,
bien serrés pour nous tenir chaud, et nous allumons des cigarettes.
Bientôt de gros obus tombent pas très loin et résonnent terriblement
dans cet endroit désert. Nous nous enfonçons au plus profond de l’ombre et
nous nous persuadons que notre abri est solide. Par-dessus tout, nous
pensons à ce qui se prépare là-bas pour le bataillon. Il vaut encore mieux
être ici.
D’ailleurs, le tir cesse. Le silence retombe. Nous ne parlons pas.
Nous écoutons les bruits confus du front, au loin. Nous sommeillons.
Nous laissons passer le temps. Nous avons l’impression d’être des
déserteurs.
Le caporal nous dit : « Il faut quand même retourner. » Nous repartons.
Nous avançons péniblement avec ces claies d’osier, plus larges que les
boyaux, qu’il faut transporter obliquement. Jamais, en temps normal, nous
n’aurions voulu faire cette corvée. Mais nous croyons que nous sommes
favorisés. Nous rejoignons nos positions.
Tout le bataillon est dans le boyau, baïonnette au canon, dans le plus
grand silence.
— Qu’est-ce que vous faites ?
— On va attaquer.
Ainsi l’attaque n’a pas eu lieu ! Le caporal dit :
— Faites passer au capitaine que les claies sont arrivées. L’information
chemine d’homme à homme. Je pense à mon fusil, à aller le chercher… un
ordre arrive :
— Les hommes de corvée en tête. Laissez les claies.
C’est un comble ! Qu’est-ce que cela veut dire ? Il n’y a pas à discuter.
Nous longeons le bataillon. Les hommes s’écartent pour nous laisser passer,
avec une obligeance inhabituelle.
*
En bas de la barricade se tient notre capitaine, jugulaire au menton, le
revolver dans la main. Il me montre des caisses :
— Prends des grenades.
— Mon capitaine, j’ignore leur fonctionnement.
C’est vrai. Ce sont des grenades cylindriques en fer blanc, comme je
n’en ai jamais vu. Il répond très sec :
— Pas d’explications !
En effet ! Je prends docilement cinq ou six grenades et les glisse dans
ma musette. Il me montre la barricade.
— Saute !
Je vois une courte échelle. J’y grimpe. J’enjambe les sacs et me trouve
au niveau de la plaine, au-dessus des tranchées. Des lueurs m’aveuglent.
Fusées, obus. Des balles sifflent, me frôlent. Je me laisse tomber.
*
De l’autre côté de la barricade…
Un homme court devant moi. Je cours derrière lui.
En courant, courtes réflexions : « Donc, j’attaque en tête d’un bataillon.
J’ai pour seule arme cinq grenades d’un modèle inconnu et je marche à la
garde impériale allemande… » Mes idées ne vont pas plus loin. Je regrette
mon fusil bien graissé.
D’autres hommes courent derrière moi. Il ne faut pas songer à m’arrêter,
et je n’y songe pas. Les fusées se succèdent et nous éclairent. J’aperçois un
fusil contre la paroi du boyau et m’en empare. Un vieux fusil français :
culasse bloquée, baïonnette tordue et rouillée. Mieux que rien !
Je n’imagine pas du tout le combat, je n’ai aucun réflexe de soldat. Je
me dis :
« Tout cela est idiot, absolument idiot ! » Et je cours, je cours comme si
j’étais pressé.
Ai-je peur ? Ma raison a peur. Mais je ne la consulte pas.
Idiot, idiot !
*
Au pied de la deuxième barricade, quatre énergumènes percutent des
grenades et les lancent, en hurlant pour s’exciter.
Ainsi nous sommes cinq bougres qui attaquons, l’armée allemande avec
ces cylindres de fer-blanc ? Quelle histoire !
L’un des furieux me crie :
Passe des grenades !
Je pense : Bien volontiers ! Je lui tends le contenu de ma musette. –
Encore !
L’homme de derrière me tend les siennes. Je transmets. D’autres
grenades arrivent, de main en main.
Les quatre n’arrêtent pas de percuter, de lancer et de hurler… Ça ne
pourra pas durer éternellement ?
*
Je suis soulevé, sourd, aveuglé par une fumée, traversé par une odeur
aiguë. Des griffes me labourent, me déchirent. Je dois crier sans
m’entendre.
Ma pensée jette cette lueur dans mon obscurité : tes jambes sont
arrachées ! Pour un début…
Mon corps s’élance et court. L’explosion l’a déclenché comme une
machine. Derrière moi, on crie : « Plus vite ! » sur un ton d’affolement et de
souffrance. Alors seulement je m’aperçois que je cours.
Ma raison revient un peu, s’étonne, contrôle. « Sur quoi cours-tu ? » Je
crois courir sur des tronçons de jambes… Elle ordonne : « Regarde ! » Je
m’arrête, dans le boyau où passent des hommes que je ne vois pas. Ma
main, qui a peur de rencontrer quelque chose d’affreux, descend lentement
le long de mes membres : les cuisses, les mollets, les souliers. J’ai mes deux
souliers !… Alors mes jambes sont entières ! Joie, mais joie
incompréhensible. Pourtant il m’est arrivé quelque chose, j’ai reçu un coup.
Ma raison poursuit : « Tu te sauves… As-tu le droit de te sauver ? »
Nouvelle inquiétude. Je sais plus si je souffre, ni où. J’ausculte mon corps,
je le tâte dans l’ombre. Je rencontre ma main gauche qui ne répond plus à
ma pression, dont les doigts ne peuvent serrer. Du poignet coule un liquide
tiède. « Bon ! je suis blessé, j’ai le droit de partir ! »
Cette constatation me calme et me rend aussitôt le sentiment de la
douleur. Je geins faiblement. Je suis surtout étourdi et étonné.
Je retrouve la première barricade où l’on a fait une brèche pour faciliter
le passage. Le capitaine est toujours là. Personne ne m’arrête. Les soldats de
mon bataillon, dont les baïonnettes brillent, tendent leurs visages pâles et
anxieux pour voir ce premier blessé. Je reconnais des hommes de la classe
15, qui me disent :
« Veinard ! » L’un se détache : Bertrand. Il me retire mon équipement et
me demande :
— C’est grave ?
— Je n’en sais rien.
— Ça marche là-bas ?
— Je n’ai pas eu le temps de me rendre compte.
— Bonne chance !
— À toi aussi, mon vieux !
— Sois sûr que je préférerais être à ta place.
Leur inquiétude, leurs paroles me donnent conscience de ma fortune.
Il s’agit maintenant de gagner l’arrière, de ne pas me perdre dans les
boyaux, d’échapper aux obus… Je répète : « Veinard. »
*
Peu à peu je me refroidis. Mes jambes se raidissent et je boite du pied
droit qui me fait mal. J’avance péniblement, à travers le lacis des boyaux
sombres et déserts. Ce secteur, dans lequel nous ne nous sommes déplacés
que de nuit, m’est inconnu. La nuit encore le recouvre et l’étend à l’infini.
Je n’ai qu’un indice, qui est de suivre les voies qui sont piétinées davantage,
où ont passé le plus de troupes. Je me guide sur la nature du sol et
m’applique à tourner le dos aux fusées qui indiquent l’avant. Je suis seul et
mes forces diminuent.
À ma montre : trois heures du matin. Je trouve un fusil brisé pour
m’appuyer. Je suis de plus en plus fatigué, mais je sens que si je m’arrête je
ne pourrai repartir. J’ai la chance d’avoir quitté, le premier, le lieu de
l’attaque, sans le secours des brancardiers. Il faut profiter de cette chance et
éviter d’être pris sous les barrages. Justement l’artillerie donne au loin, sur
les lignes.
Quatre heures. J’ignore toujours où je me trouve, où j’aboutirai et n’ai
encore rencontré personne. Des obus tombent aux environs. Je m’engage
dans un chemin creux. J’entends des pas, des voix, et je croise des corvées
de ravitaillement. Les hommes m’offrent à boire, du café, de l’alcool,
m’expliquent la direction à suivre pour atteindre le village et le poste de
secours, situé à l’extrémité. Ils disent qu’il faut une heure pour s’y rendre.
Une heure pour eux, mais il me faut bien davantage. Dans le village, je
quitte les boyaux et prends la route, pour gagner du temps. C’est un de ces
villages du Pas-de-Calais, tout en longueur. Le décor est sinistre. Et voici
les obus sur ma droite, les gros fusants qui craquent bas et les percutants qui
font jaillir des pierres. S’ils arrivent jusqu’à moi, je ne pourrai ni me sauver,
ni m’abriter ; je vais comme un infirme. Là, j’ai vraiment peur, peur qu’on
m’achève…
Une croix rouge. Je descends dans une cave. Le major me panse
sommairement, s’étonne du nombre d’éclats que j’ai reçus, mais me rassure
néanmoins. Le bas de ma capote est entièrement effrangé et mes jambières
sont cisaillées. Je n’ai plus de force pour repartir. Un infirmier me porte sur
son dos jusqu’au poste d’évacuation voisin. Le jour se lève. Il est plus de
dix heures.
Devant le poste d’évacuation se trouvent deux brancards, dont l’un est
occupé. Je m’étends sur le second. J’éprouve immédiatement un bien-être et
un sentiment de sécurité : le plus dur est fait, je n’ai plus qu’à me confier,
on s’occupera de moi.
Un jeune prêtre, au visage sympathique, s’approche, se penche et nous
demande avec cordialité si nous désirons quelque chose. Je lui demande une
cigarette. Lorsqu’elle est allumée, je souris, pour remercier. Il ouvre les bras
avec un geste un peu liturgique, et dit :
— Nos soldats sont admirables d’abnégation. Ils souffrent et ils ont
encore le courage de rire !
Pendant qu’il va nous chercher à boire, l’autre blessé me glisse :
— Il est naïf, le ratichon ! Il voit pas qu’on rigole parce qu’on fout le
camp !
On nous descend dans une cave encore vide qui est installée, avec des
portants pour recevoir trois rangées de brancards superposés. Je m’étonne
d’être là, de mon extraordinaire aventure… Mais je suis très fatigué et je
m’endors bientôt lourdement.
Quelques heures plus tard, à mon réveil, la cave est pleine de blessés qui
crient. Toutes les couchettes sont prises. Leurs occupants épuisent la gamme
des intonations de la douleur et du désespoir. Certains sentent venir la mort
et luttent contre elle farouchement, avec des imprécations et des gestes
frénétiques. D’autres au contraire laissent partir leur vie en un mince filet de
fluide, avec des soupirs étouffés. D’autres exhalent des gémissements
rauques, réguliers, par quoi ils bercent leur souffrance. D’autres implorent
pour qu’on les soulage ; d’autres pour qu’on les aide à en finir. D’autres
appellent à leur secours des êtres que nous ne connaissons pas. D’autres,
dans le délire, se battent toujours, poussent d’inhumains cris de guerre.
D’autres nous prennent à témoin de leur misère et nous reprochent de ne
rien faire pour eux. Quelques-uns invoquent Dieu ; quelques-uns s’en
prennent à lui, l’injurient, le somment d’intervenir s’il est puissant.
À ma gauche, je reconnais le jeune sous-lieutenant qui commandait
notre section. De sa bouche molle sort une plainte monotone et faible de
petit enfant. Il agonise. C’était un brave garçon et tout le monde l’aimait.
La place manque. À terre sont affalés des malheureux, des blocs boueux
surmontés d’un visage hagard, empreint de cette atroce soumission que
donne la douleur. Ils ont le regard des chiens qui rampent devant le fouet.
Ils soutiennent leurs membres brisés et psalmodient le chant lugubre monté
des profondeurs de leur chair. L’un a une mâchoire fracassée qui pend et
qu’il n’ose toucher. Le trou hideux de sa bouche, obstruée par une langue
énorme, est une fontaine de sang épais. Un aveugle, muré derrière son
bandeau, lève la tête vers le ciel, dans l’espoir de capter une faible lueur par
le soupirail de ses orbites, et retombe tristement dans le noir de son cachot.
Il sonde le vide autour de lui en tâtonnant, comme s’il explorait les parois
visqueuses d’une basse-fosse. Un troisième a les deux mains emportées, ses
deux mains de cultivateur ou d’ouvrier, ses machines, son gagne-pain, dont
il disait probablement, pour prouver son indépendance : « Quand un homme
a ses deux mains, il trouve partout du travail. » Elles lui manquent déjà pour
souffrir, pour satisfaire ce besoin si naturel, si habituel, qui consiste à les
porter à l’endroit douloureux, qu’elles serrent, afin de calmer. Elles lui
manquent pour se tordre, se crisper et supplier. Celui là ne pourra jamais
plus toucher. Je réfléchis que c’est peut-être le plus précieux des sens.
On a apporté aussi un débris humain si monstrueux que tous, à sa vue,
ont reculé, qu’il a étonné ces hommes que plus rien étonne. J’ai fermé les
yeux : je n’ai que trop vu déjà, je veux pouvoir oublier plus tard. Cela, cet
être, hurle dans un coin comme un dément. Notre chair soulevée nous
suggère qu’il serait généreux, fraternel de l’achever.
L’artillerie allemande coupe la route ; les obus résonnent sourdement.
On ne peut nous évacuer. Dehors, de nouveaux blessés arrivent
constamment qui attendent sous la pluie, pour entrer, que nous devenions
des cadavres. Les infirmiers sont débordés. Ils vont d’une couchette à
l’autre surveiller les râles. Dès que ces râles ne sont plus que des
balbutiements, qui indiquent que le moribond est au seuil du néant, on sort
l’homme qui achèvera de mourir dehors, aussi bien, et l’on apporte à sa
place un autre blessé qui a des chances de vivre. Le choix sans doute n’est
pas toujours heureux, mais les infirmiers font pour le mieux, et tout dans la
guerre est une loterie. On emporte de la sorte notre sous-lieutenant.
Tous ceux qu’on retire d’ici sont destinés à faire des macchabées, ces
rebuts du champ de bataille qui n’apitoient plus personne. Les morts
encombrent les vivants et épuisent leurs forces. Dans les périodes agitées on
les laisse à l’abandon, jusqu’à ce qu’ils se rappellent à l’attention par
l’odeur. Les fossoyeurs trouvent qu’ils sont vraiment trop nombreux et se
plaignent de ce surcroît de travail qui empiète sur leurs nuits. Tout ce qui est
mort est indifférent. S’attendrir serait s’affaiblir.
Un major pensif, surmené, et privé de moyens médicaux, circule à
travers les rangées. Il réconforte comme il peut, avec des paroles bourrues,
et montre ses galons aux plus crédules pour les persuader qu’ils s’en
tireront. On devine sa lassitude ; il sent l’alcool dont il use pour se soutenir.
Et il est tellement sillonné d’éclaboussures sanglantes que son sourire, qu’il
voudrait doux et ferme, paraît cruel comme celui d’un bourreau.
La plupart des blessés portent le numéro de mon régiment, mais j’en fais
partie depuis trop peu de temps pour les connaître, et beaucoup sont
méconnaissables. Des bribes de conversation m’apprennent que l’attaque de
la barricade a été très meurtrière. Elle a coûté plus de cent cinquante
hommes. On a d’abord avancé, puis il a fallu reculer et revenir aux
emplacements de départ. Les Allemands, qui sont moins épuisés que nous
et se cramponnent aux positions de crête, ont contre-attaqué
vigoureusement et profité de ce que nos flancs n’étaient pas couverts.
J’étais curieux de connaître le résultat de cette action, à laquelle j’ai
participé d’une manière si étrange. J’aimerai savoir aussi ce que sont
devenus mes camarades de la classe 15 et ceux de mon escouade. Cette
escouade, au sein de laquelle nous nous querellions fréquemment et qui
rassemblait des individus si différents, si peu faits pour se comprendre, était
pourtant une petite famille, et je serais peiné qu’il fût arrivé malheur à l’un
deux, surtout à notre jeune caporal. Mais je suis très mal placé, au ras du
sol, et n’aperçois que les blessés étendus contre la muraille. Ils sont trop
éloignés, trop recueillis sur eux-mêmes pour que je les interroge. D’ailleurs
mon désir d’apprendre est moins grand pourtant que mon désir de ne pas
faire d’efforts.
Et moi ?
J’ai honte. J’ai honte parce que je souffre moins que certains hommes
qui m’entourent et que j’occupe une place entière. J’ai honte, et aussi par
comparaison, je suis, non pas fier, non pas heureux mais satisfait de mon
destin. L’égoïsme, malgré tout, domine la pitié qui m’envahit parce que la
douleur ne m’absorbe pas entièrement, comme les malheureux qui sont très
gravement touchés. Je suis partagé entre ces deux sentiments : la gêne
d’étaler une trop grande richesse devant des misérables et la supériorité un
peu insolente des êtres que le sort a comblés. Mon corps, tourné vers
l’espoir, vers la vie, se détourne des corps broyés ; l’animal, qui veut rester
intact, me dit : « Réjouis-toi, tu es sauvé ! » Mais mon esprit est encore
solidaire des pauvres hommes de la tranchée, dont j’étais, il les aime et il
les plaint. Les risques que nous avons courus ensemble, la peur qui nous a
secoués, nous ont unis. Je ne suis pas encore détaché d’eux et leurs cris
trouvent en moi un écho. Peut-être est-ce la vue des mutilations qui auraient
pu me frapper qui m’émeut ? Notre pitié n’est-elle pas une méditation sur
nous-mêmes, à travers les autres ? Je ne sais. Ce qui doit m’excuser à leurs
yeux, c’est que nous étions exposés aux mêmes coups, que ce qui les a
atteints eût pu m’atteindre. Pourtant, immobile sous ma couverture, les yeux
clos, je leur dissimule ma chance injuste.
J’ai aussi mes motifs d’inquiétude. Si je porte à plat sur mon dos, la
blessure du thorax m’étouffe. Si je veux me tourner, il semble qu’on
m’enfonce des poignards dans le corps. Il se pourrait que ma main, si
pesante au bout de mon bras, ne retrouve jamais sa souplesse… Si je ne
pensais que mes camarades sont encore là-bas derrière la barricade, les
pieds dans les flaques d’eau, environnés de cadavres, et que leur vie est en
jeu à chaque instant, je considérerais sans doute qu’un grand malheur m’est
arrivé. Si j’avais subi pareille commotion ailleurs qu’à la guerre, on m’eût
sans doute emporté évanoui. Ici, j’ai marché plus de trois heures pour
trouver un poste de secours. Mais en somme mon sort n’est pas fixé je ne
serai rassuré que lorsque toute menace d’amputation sera écartée.
Avec le soir, les cris redoublent, le délire s’empare de nous. La
température là-dedans est très élevée, l’atmosphère irrespirable, chargée de
l’odeur fade du sang, des pansements souillés, des excréments. Je suis
affaibli, la tête me tourne, il me semble que cette cave m’oppresse, me
descend sur la poitrine…
La fièvre me prend, me secoue, m’hallucine. Elle dresse devant moi une
barricade fulgurante, un bûcher ou flamboient des hommes bleus et gris, qui
ont des visages de cadavres ricanants, des mâchoires privées de gencives,
comme le masque de Neuville-Saint-Vaast. Ils se lancent à la tête des
grenades qui les couronnent d’explosions. Le nuage dissipe, à moitié
décapités, sanguinolents, ils continuent de se battre avec acharnement. L’un
a un œil qui pend. Pour ne pas perdre de temps, il tire la langue et le gobe.
Un autre, un grand Allemand, a le dessus du crâne ouvert ; le cuir chevelu
fait charnière et retient l’os qui ballotte comme un couvercle. Au moment
où il manque de munitions, il plonge la main dans son crâne, en retire la
cervelle et la jette à la figure d’un français qu’elle enduit d’une bouillie
répugnante. Le Français s’essuie, et, furieux, entrouvre sa capote. Il déroule
ses intestins et leur fait un nœud coulant. Il lance ce lasso au cou de
l’Allemand, lui met son pied contre la poitrine, et, penché en arrière,
suspendu de tout son poids, l’étrangle avec ses boyaux. L’Allemand tire la
langue. Le Français la tranche avec son couteau et la fixe à sa capote avec
une épingle anglaise, comme une décoration. Puis arrive une femme qui
allaite un enfant. Elle détache l’enfant de son sein, le pose au sommet de la
barricade où il grésille. La femme se retire tristement, en gémissant : « Ah !
mon Dieu, comment cela est arrivé ! » Alors accourent les ordonnances. Ils
placent dans un plat de campement l’enfant rôti à point, comme un cochon
de lait, et emplissent de pleins seaux de sang, qu’ ils emportent pour la
popote du feld-maréchal, qui prend l’apéritif dans le lointain, en observant
le champ de bataille avec des jumelles à prismes et en bâillant parce qu’il a
faim. La barricade s’effondre, il n’y a ni vainqueurs ni vaincus, parce qu’il
ne reste que des cadavres.
Me voici en première ligne, dans un petit poste, armé d’une mitrailleuse.
Soudain, un papillon noir, taché de rouge, voltige au-dessus des fils de fer.
J’ai la consigne de tuer ce papillon. Je pose le doigt sur la détente et je le
cherche dans le cran de mire. Tout, coup, je comprends cette chose terrible :
ce papillon, c’est mon cœur. Affolé, j’appelle le sergent et je lui explique. Il
me répond : « C’est l’ordre ! Tue-le ou tu seras fusillé ! » Alors, je ferme les
yeux, et je passe des bandes, des bandes, pour tuer mon cœur… Le papillon
vole toujours… Survient le général qui se met en colère : « Qui est-ce qui
m’a foutu un conscrit aussi maladroit ! Moi, je le descends du premier
coup ! » D’un étui de peau humaine, il sort un revolver tout en or. Il vise et
il tue mon cœur… Je pleure… J’irai chercher le pauvre papillon noir, cette
nuit, en rampant…
Et maintenant, je suis seul sur un brancard, entre les tranchées. Le soir
tombe. Les armées s’éloignent et m’abandonnent, j’entends une sonnerie de
clairon, des commandements, j’aperçois sur une route, là-bas, des troupes
qui présentent les armes. D’une automobile à fanion descend un colonel. Je
le reconnais malgré la distance : c’est celui qui m’a fait passer un examen
sur le Champs de Mars, au dépôt... Il s’accroupit, craque une allumette et
enflamme quelque chose près du sol. Puis il remonte dans sa voiture qui
démarre rapidement. Encore un bruit d’armes, encore une sonnerie de
clairons. Les sections se forment par quatre et s’alignent à leur tour, sans se
retourner. Je voudrais appeler, mais quelque chose m’obstrue la gorge. Me
voici seul à nouveau et j’ai froid. Je pense aux rats qui grouillent sur la
plaine et vont peut-être m’assaillir. Comment me défendrai-je ? Je n’ai
aucune force et je suis attaché sur mon brancard. Je cherche du secours dans
cette étendue morne et glacée… Je découvre une petite lueur, que je prends
d’abord pour un ver luisant. Mais elle vient à ma rencontre, lentement, en
ondulant sur la terre. Je la croyais à des kilomètres, et c’est seulement sa
petitesse qui me donnait cette impression d’éloignement. En réalité, elle est
proche et avance toujours. Qu’est-ce donc ? Subitement, tout se révèle !
Mes cheveux se dressent, je transpire d’horreur. Oui : ce colonel était mon
ennemi depuis que je l’avais salué de la main gauche, par distraction. La
lueur est une flamme qui court au bout de la mèche qu’il a allumée, de cette
mèche qui vient de la route jusqu’à moi, qui me traverse la gorge ; qui
m’empêche d’appeler. Et ma poitrine, mon ventre sont bourrés de cheddite,
je le sais…
*
Le train sanitaire roulait depuis une heure, nous ramenant à l’intérieur.
Dans le wagon à bestiaux aménagé avec des couchettes, nous étions douze
blessés fiévreux, fatigués d’avoir attendu plusieurs jours déjà sur un
brancard, de poste de secours en poste de secours. Quelques-uns étaient
atteints sérieusement et souffraient cruellement.
Pris d’une inspiration soudaine, celui qui avait un éclat d’obus dans la
hanche surmonta sa douleur, et nous annonça une ère nouvelle :
— Dites, les copains : écoutez, on n’entend plus le canon !
— Pour nous, lui répondit-on, la guerre est finie !
Il y a de cela un grand mois. Je le croyais aussi. J’en doute aujourd’hui.
VI
L’HÔPITAL
Il (Jésus Christ) a révélé au monde cette vérité que la patrie n’est pas
tout, et que l’homme est antérieur et supérieur au citoyen.
RENAN
Je suis étendu dans un lit d’hôpital et couvert de pansements, À la tête
de mon lit est accrochée une feuille sur laquelle est figuré un corps humain,
sur ses deux faces. Une dizaine de points, à encre rouge, indiquent les
blessures de ce corps : mon corps. Au poignet gauche, au thorax, aux
jambes, au pied droit. « Rien dans la tripe ni dans le buffet. Bonne
affaire ! » m’avait dit le petit major de la cave de La Targette, où j’avais pu
me traîner après l’attaque de la barricade. À côté du croquis, un diagramme
de température. En bas de la feuille, on lit : « Entrée : le 7 octobre 1915 ;
Opéré : le 20 octobre. Sorti :… » Je souhaite qu’on ne remplisse ce blanc
que le plus tard possible.
Sur ma table de nuit se trouvent des livres, des cigarettes, des pastilles,
de quoi écrire ; dans le tiroir, mon portefeuille, des lettres, mon couteau,
mon stylo, ma plaque d’identité désormais inutile, et mon quart en
aluminium que j’ai retrouvé dans une musette qui ne m’avais pas quittée.
Bonne affaire, en effet ! Je suis bien. Je coupe à la campagne d’hiver, et la
guerre va sûrement finir. Je suis heureux : j’ai sauvé ma peau…
*
La grenade m’avait criblé d’éclats. Heureusement, elle était en fer-
blanc, tellement divisée par l’explosion, que ces éclats avaient pas grande
force. Presque tous sont demeurés à fleur de peau, et maintenant encore,
après quelques semaines, si je presse fortement ces boutons qui me viennent
dans le milieu du corps, ils suppurent une parcelle de métal très aiguë. Il
doit en rester pas mal d’autres, car, en changeant de position, il m’arrive de
sentir une brusque piqûre comme lorsqu’on s’assied sur une épingle. J’ai
craint pendant longtemps que ces petits débris n’amènent de mauvais abcès.
Mais l’ennui de montrer mes fesses aux infirmières m’a toujours retenu
d’en parler. Les fesses sont liées pour moi à l’idée de la femme et me
semblent contraire à la virilité. Aussi, peut-être, un reste de ce préjugé
guerrier, absurde aujourd’hui un combattant ne doit pas être blessé dans le
dos. Je fais moi-même mes recherches, à tâtons sous les couvertures. Quand
j’ai bien repéré avec le doigt une petite dureté, en me contorsionnant je
l’examine dans ma glace. Ensuite, j’entreprends le curetage avec l’ongle ou
une épingle. Cela m’occupe aux instants où je suis fatigué de lire ou de
fumer, et mes voisins le trouvent naturel, s’occupant souvent eux-mêmes à
des travaux semblables. D’ailleurs, nous n’avons plus rien à nous cacher de
nos corps, ni de leurs besoins, et nous détournons notre attention de ceux
qui sont découverts pour ne pas les gêner. Nous ne nous incommodons les
uns les autres que par l’odeur, quelque discrétion que nous y puissions
mettre.
J’ai retiré beaucoup d’éclats de mes jambes, le long des tibias, avec la
pointe de mon couteau. J’estime en avoir reçu une quarantaine. Cependant
mon corps ne porte que onze plaies sérieuses, mais pas graves. L’ennui est
que les blessures sont réparties partout, qu’il faut m’envelopper presque
entièrement, et que, le pus adhérant à la gaze, les plaies sont solidaires, de
sorte qu’au moindre mouvement je ressens à chacune la petite déchirure du
décollement. Et comme il y a un léger délai de transmission de l’une à
l’autre, ma grimace est multipliée par plusieurs élancements successifs. Je
remue donc le moins possible. Mais, à toujours demeurer sur le dos, j’ai
pris de l’inflammation, et je dois, chaque jour, passer quelques heures sur le
côté. Parfois, je réussis à m’asseoir. C’est une manœuvre que je prépare
longuement, afin d’éviter une douleur trop vive qui me ferait retomber
brusquement. D’ailleurs, j’ai tout mon temps. Je me lève même un peu,
pendant qu’on refait mon lit.
J’ai « passé sur le billard », et n’en conserve pas un trop mauvais
souvenir. Le major d’une ambulance du front avait sondé mes plaies et
retiré à vif – ce fut sans agrément – les principaux éclats. Il m’en restait un
dans le pied droit et un dans le poignet gauche, qui était venu se loger, sans
les entamer, entre les tendons qui commandent les deux doigts du milieu de
la main. Pour les extraire on décida de m’endormir. Or, je ne redoutais que
de ne pas l’être, qu’on me traitât ici comme on avait fait là-bas. Après une
journée de diète, on me transporta vers six heures à la salle d’opérations,
d’une blancheur, d’une nudité cruelles, éclairée d’une lampe à arc qui faisait
briller les aciers de feux bleus et tranchants. On me mit nu au milieu de ce
blanc, on m’offrit tendre et frissonnant aux durs instruments, comme pour
un supplice, et tous les assistants dans leur blouse semblaient les bourreaux
d’une froide inquisition. Le major me dit, tandis qu’on approchait déjà le
tampon : « N’aie pas peur. Ouvre la bouche et respire profondément. » Ce
que je fis volontiers, ne voulant pas être témoin de tortures qu’ils allaient
infliger à mon corps.
L’anesthésie m’a donné nettement l’impression de la mort, et depuis je
pense que la mort, le passage, ne doit pas être un instant si difficile qu’on le
croit, s’il ne s’accompagne des douleurs qui sont le fait de la maladie. Il
faut surmonter l’angoisse, prendre la résolution de s’anéantir. Sous l’action
du chloroforme, on cesse rapidement de sentir son corps ; il n’existe plus.
Toute la vie reflue dans le cerveau qui bourdonne. Le mien, jusqu’au
moment où il s’évanouit à son tour, ne perdit pas sa lucidité. Libéré de toute
pesanteur charnelle, je n’étais plus qu’un esprit, et j’eus la notion fugitive
du pur esprit, de l’ange, petite flamme dansante, petite flamme d’allégresse.
Je me disais : « Tu meurs ! » et : « Tu ne meurs pas sérieusement », et peut-
être : « Après tout… » Je n’opposais aucune résistance à cette destruction
grandissante. Puis ma pensée, lointaine veilleuse, ne jeta plus en moi
qu’une lueur confuse, vacilla sur le clair-obscur de mon être, et je tombai
dans la nuit, dans la mort, sans en avoir conscience.
Mon esprit ressuscita le premier. Je sentis aussitôt à mon bras une
douleur de feu. Et j’entendis des voix dont je percevais le sens léger, mais
comme dans une anti chambre de moi-même, car le lourd sommeil
m’enveloppait encore d’une trame serrée. Les voix disaient : « Il dort. En
bas on a pas pu le réveiller. » Je n’avais qu’à entrouvrir les paupières,
comme des volets au matin, pour leur montrer que mon âme vivante
m’habitait. C’était un effort si grand que je fus un long temps avant de m’y
décider. Enfin, je considérai les visages penchés sur moi je les vis s’éclairer,
et je refermai les yeux. Le chloroforme ne me laissait plus qu’une
écœurante saveur qui venait expirer à mes lèvres en bulles fades. Et la
fièvre m’enlaça de ses bras brûlants, me secoua de ses frissons glacés et me
frappa les tempes de son martèlement.
Depuis quinze jours, je n’ai plus de température, et toute inquiétude a
disparu relativement aux conséquences de mes blessures. Je ne conserverai
que quelques cicatrices, qui témoigneront que j’ai bien couru la grande
aventure de la guerre, et feront dire aux femmes plus tard, lorsque apaisées
par la volupté, reconnaissantes et rêvant à demi, elles s’attendrissent :
« Comme tu as dû souffrir mon chéri ! » et leur main délicate caressera,
avec de douces inflexions, les endroits où autrefois avait pénétré le fer. Du
moins, je le suppose…
À ma droite est couché le sergent Nègre, de Limoges, qui peut avoir
trente-cinq ans. Une petite tête à peu près chauve, des yeux malicieux, une
barbiche. Le type du sous-officier français de réserve : prompt à l’invective
mais ne punissant pas, prenant sur lui de faire défiler son monde et de
l’abriter, même contre les ordres s’il le juge nécessaire, serviable et
blagueur. Lui aussi apprécie son sort, il est encore mieux partagé que moi
sur la durée. Il a un trou dans le mollet ; la blessure ne présente rien de
grave, mais un tendon est touché. Il faudra un traitement pour qu’il marche
de nouveau normalement. Quand il descend de son lit, il sautille sur sa
jambe valide et parcourt en chemise, en se tenant aux barreaux, la rangée
placée contre les fenêtres, qui est la nôtre. Il s’arrête au chevet de chacun
pour s’enquérir : « Eh bien, mon petit vieux, ça va ? Nous y sommes, cette
fois, à l’hosto. Ça vaut mieux qu’une croix de guerre, tu peux me croire ! »
À ceux qui souffrent, il dit, en pointant un doigt vers le nord, après un
temps de silence comme pour écouter le canon : « Ils ne nous ont pas eus !
Pense aux beaux macchabs bien gonflés, mon fils, et remercie le dieu des
armées ! » Pour les distraire de leur douleur, il crie : « Debout là-dedans !
Les volontaires pour la patrouille, à vos numéros ! Qui est-ce qui s’en
ressent pour aller taire une brèche dans les fils de fer, avec une jolie
cisaille ?… Ne vous bousculez pas, chacun à son tour ! »
Un jour que nous riions de ses contorsions à cloche-pied, il a expliqué :
« La guerre m’a foutu la crampe. Ça m’est venu en voulant attraper la
Gloire. Je lui ai couru après pendant quatorze mois, et la garce est allée
trouver le général baron de Poculote, qui était justement en train d’organiser
sa soixante-treizième dernière offensive avec des crayons de couleur, du
papier calque et des mitrailleuses à écrire, dans son P.C. avancé de quarante
kilomètres vers l’intérieur. Et sais-tu ce qu’il a répondu, quand on lui a
annoncé que la Gloire s’apportait ? « J’aime pas qu’on me fasse attendre,
scrongneugneu ! » Voui, mon gars, comme je te le dis ! Tu connais pas les
de Poculote ? Une sacrée souche, de la vieille noblesse d’épée, qu’ils
prétendent.
Tous étoilés dans la famille. Ça sait te manier les décisions et les contre-
ordres, et la cavalerie, les tringlots, l’artillerie, le génie, les crapouillots, les
avions, tout l’armement, quoi, et faire bousiller proprement la biffe à
l’heure H, en quantité industrielle. La biffe boche, comme de juste ! Parce
que le troupier français est indestructible, c’est bien connu à Perpignan…
Premier principe militaire : un soldat français vaut deux soldats allemands.
Deuxième principe militaire : les obstacles ça n’existe pas nom de Dieu !
Troisième principe militaire : un mort français représente dix morts
allemands, pour le moins. Parce que les Allemands attaquent en formations
serrées, pour ne pas se perdre en pays inconnu et se donner du courage ; tu
n’as qu’à taper dedans, tu en descends tant que tu veux. Tous les
journalistes te le diront. Tu es bien d’avis que ces mecs-là en savent plus
long que toi, ver de terre, chair à canon, mutilé à la noix, et qu’on peut les
croire ?
« Et puis, pauvre ignorant, je vais t’apprendre encore des tas de bonnes
choses. Je les tiens de Poculote lui-même qui a renseigné devant moi un
monsieur du Parlement, afin qu’il renseignât à son tour le pays, qui a besoin
d’y voir clair.
« Primo, nous avons la baïonnette. Cette baïonnette, tu la mets au bout
d’un lebel tu mets un fantassin animé de la furia française. En face, tu
disposes les boches. Qu’est-ce qui arrive, immanquablement ? Les Boches
foutent le camp ou font camarade. Pourquoi penses-tu qu’ils ont planté des
barbelés devant leur ligne ? À cause de la baïonnette, dit de Poculote.
« Secundo, nous avons la boule de pain. Le héros français l’élève au-
dessus de la tranchée, et crie d’un ton méprisant :” Fritz, tu veux bâfrer ?”
Qu’est-ce qui arrive, immanquablement ? Fritz pose son flingue, salue ses
copains et rapplique vers la boule, ventre à terre. Pourquoi penses-tu qu’ils
ont planté des barbelés devant leurs lignes ? À cause de nos boules de pain,
à seule fin qu’ils n’accourent pas tous au moment de la distribution en
laissant leur kronprinz tout seul comme un… Nous serions propres si toute
cette armée de crève-la-faim venait becqueter chez nous ! Ce sont des
goinfres, affirme Poculote en buvant son bourgogne ils n’ont pas
d’élévation morale : on les aura quand on voudra !
« Enfin tertio, nous avons le 75, qui démolit tout en trois coups de
cuillère à pot. Y’a pas plus précis, ni plus rapide. Pourquoi penses-tu qu’ils
ont fabriqué des 420 ? Pour contre-batterie nos 75, ni plus ni moins.
Seulement avec nos 75, on les baisera toujours. J’entends encore de
Poculote : « Les armements caractérisent une race. Ils ont adopté l’artillerie
lourde parce qu’ils ont l’esprit lourd, et nous l’artillerie légère parce que
nous avons l’esprit léger. L’esprit, monsieur le ministre, domine la matière.
Et la guerre, c’est le triomphe de l’esprit ! » Retiens bien ça, mon pote : la
guerre, c’est le triomphe de l’esprit ! »
Quand il entreprend le récit des hauts faits du général baron de Poculote,
Nègre ne tarit plus. Le brillant officier supérieur est devenu une grande
figure, un symbole, et nous sentons constamment sa présence parmi nous.
Sa ferme tradition gouverne notre salle ; lorsque quelque mesure nous
étonne et nous embarrasse, nous le consultons sur le pur dogme militaire
Ainsi, à la lecture du communiqué, quelqu’un demande.
— Mon général, comment faut-il interpréter « Rien à signaler sur
l’ensemble du front » ?
— Le véritable esprit militaire interdit d’interpréter, répond le général
par l’organe de Nègre. « Rien à signaler » doit être admis à la lettre par les
bons patriotes et cette sobre formule s’entend clairement.
— Est-ce donc qu’il n’y aurait pas eu de morts ni de blessés ?
— Ni morts ni blessés ! hurle le général indigné. Quel est le coquin qui
ose mettre en doute la capacité des chefs ? Que ressemblerait une guerre où
il n’y aurait ni morts ni blessés ?
— Cependant, mon général, l’économie des vies humaines ?
— Taisez-vous, subordonné, la guerre ne se propose pas l’économie,
mais la destruction des vies humains, ne l’oubliez jamais, C’est une mission
généreuse qui a pour but de nous délivrer de la barbarie. Rompez !
Il convient de préciser que le général n’apparaît ordinairement qu’après
le départ des infirmières. Nous nous trouvons alors entre militaires, et le
baron de Poculote peut s’exprimer en toute franchise, sans craindre que ses
propos soient captés par des civils imbéciles, qu’il méprise profondément.
*
À ma gauche, c’est Diuré, un rouquin tâché de son, au corps laiteux, qui
souffre sans se plaindre, avec de rares et sourds gémissements. Phlegmon à
la cuisse, à la suite d’une blessure qui s’est infectée, On a fait une longue
entaille, fouillé jusqu’à l’os et sillonné de drains ; il est plein de tuyauteries
comme une machine. Les draps levés, l’odeur de cette cuisse est pénible,
pareille à une odeur de halle pendant l’été. Cependant il a le courage de se
pencher sur cette fissure de sa chair décomposée, souillée de suppurations
vertes. Il observe quand on le panse et semble s’intéresser aux lambeaux
répugnants qu’on détache de lui. Il parle peu, on ne sait rien de sa vie.
Ensuite, Peignard, le plus grand hurleur de la salle. On lui a désossé une
partie du pied, et ce pied mou, privé d’armature, tire sur la jambe, sur la
hanche, gonfle l’aine et étend ses ramifications douloureuses, à travers le
ventre, jusqu’au cœur. Parfois Peignard blêmit et étouffe. Le poids d’un
simple drap sur son pied lui arrache des plaintes affreuses. Chaque soir, la
fièvre le prend vers six heures. La bouche ouverte, la lèvre tremblante, il
gémit faiblement et laisse couler un filet de salive sur sa couverture. Une
heure plus tard commencent les grands cris : Hou, hou, hou, la la… la la,
des cris comme on entend les soirs de bataille, ces cris des hommes
abandonnés. Au début, nous frissonnons, on le plaignait. Puis, une nuit, la
lumière baissée, quelqu’un a dit, en se tournant lourdement, avec un soupir :
« C’est quand même em… un copain comme ça ! » Notre silence a
approuvé. Nous souffrons tous plus ou moins, et cela nous rend égoïstes.
Peignard, lorsqu’il prend ses crises, ne ménage pas assez nos nerfs, il nous
force à participer à sa douleur et nous attriste. Enfin-on lui administre une
piqûre de morphine, qui assomme, et nous insistons pour qu’il ne l’attende
pas, qu’on le soulage aux premiers hurlements.
Ensuite, Mouchetier, qui porte dans un linge ce qui reste de son avant-
bras droit. Sa main disparue, jetée à la voirie depuis un mois, il la sent
toujours. Des réseaux de son système nerveux se prolongent dans le vide,
s’y crispent et lui retournent au cerveau une douleur obsédante. Souvent
Mouchetier a le geste de frotter ce morceau de membre qui lui manque ; son
autre main paraît le soutenir et le serrer pour arrêter les élancements.
Pourtant il s’habitue lentement à son nouvel état. Il est parmi nous un blessé
comme les autres, et l’infirmité ne sera sensible que lorsqu’il redeviendra
civil. Mais il doit y penser. Il regarde parfois la main droite de ses
camarades avec une sorte d’hypnose, ces mains rudes, mais agiles, si
commodes, si utiles pour vivre. Avant la guerre, il était commis de
perception. Cette profession, à laquelle il devra peut-être renoncer, lui a
donné la hantise de l’écriture. Il collectionne les enveloppes, les bouts de
lettre qui traînent, les étale sur un coin de table et rêve devant les caractères
bien moulés et les paraphes. Furtivement, de sa main gauche inédu-quée, il
essaie de les reproduire au crayon. Ses poches sont pleines de feuilles
couvertes de signes maladroits, comme des cahiers d’écolier.
Nous parlons souvent de la guerre. Tous ceux qui ne sont pas touchés
sérieusement affirment qu’elle ne doit plus durer longtemps. Nous espérons
moins un dénouement triomphal que la fin, qui nous rendra la sécurité. Y
retourner est un programme qui nous glace d’horreur et nous refusons de
l’envisager. L’avenir nous offre un délai, variable selon notre cas, qui
comprend : la guérison à l’hôpital, la convalescence, la permission et un
stage au dépôt. De quatre à six mois pour la plupart. Nous estimons que la
durée de la guerre ne peut excéder ce délai et que le formidable bloc
France-Angleterre-Russie-Italie-Belgique-Japon aura nécessairement raison
des Empires centraux, quelle que soit la valeur que, nous combattants,
reconnaissions aux Allemands. L’offensive de printemps entraînera tout. À
défaut d’une grande victoire, l’épuisement d’un clan terminera l’affaire, ou
la lassitude générale.
Quelques-uns, au contraire, Mouchetier en tête, prétendent que « ça peut
durer des années à la façon dont vont les choses, qu’il y aura encore des
surprises » et apportent à le soutenir un acharnement qui étonne. Témoin
l’autre jour de la discussion, j’ai soudain compris : tous les pessimistes
étaient des mutilés. Il leur est trop cruel de penser qu’ils ont perdu un
membre juste au dernier moment, qu’avec un peu de chance ils auraient pu
revenir intacts. Ils préfèrent croire que la mutilation leur a non seulement
assuré la vie, mais qu’elle leur épargnera des années de souffrance. J’ai
communiqué mon observation à Nègre et aux moins malades. Depuis,
quand on soulève la question, nous ne sommes plus aussi affirmatifs.
Pour nous départager, nous avons sollicité l’avis du général de Poculote,
qui a répondu :
— « La lutte exalte les forces vives de la nation, elle porte notre pays au
premier rang de humanité, nous ne devons pas souhaiter sa fin trop
prompte. La France du XXE siècle est en train de s’illustrer. Réjouissons-
nous-en et plaçons sa gloire plus haut que la mesquine considération de la
vie ou de la mort de quelque cent mille soldats. C’est avec leur sang que
s’écrivent ces pages inoubliables, leur sort n’est point triste ! »
— Y parle b’en, ce bougre-là !
— C’est donc Mouchetier qui a raison, c’est pas près de finir !
Tournés vers les mutilés, qui sont toujours groupés, nous leur avons
déclaré, avec un air d’envie : « Vous êtes les veinards, vous ! » Ils ont souri
et un peu oublié leurs regrets. Et Bardot, campé sur ses béquilles, nous a
répondu gentiment :
— On vous en souhaite autant quand vous y remonterez.
— Sûr, a appuyé un autre, vaut mieux revenir amoché que de ne pas
revenir du tout !
Notre salle comptait trois cas inquiétants, il y a quelques jours encore,
sur la trentaine de blessés que nous sommes. Il n’en reste que deux, et pas
pour longtemps.
Le premier avait une perforation de l’intestin, on ne pouvait l’alimenter
qu’artificiellement, et son ventre ouvert, où les conduits n’étaient plus
étanches, répandait une odeur de latrines. Il a traîné et passé plusieurs fois
sur la table d’opération. À distance, je n’apercevais de lui qu’un visage
exsangue, de la teinte de vieux ivoires, et peu à peu ce visage s’est terni,
couvert de poussière, grise, comme si on avait oublié de l’épousseter, et la
barbe, puisant sa force dans le terreau d’une chair malsaine, l’envahissait
rapidement, semblant chasser la vie, comme un lierre chasse la lumière
d’une façade. Finalement, on l’a descendu au premier étage, dans une
chambre réservée à ceux qu’il faut constamment surveiller. Le
surlendemain, nous avons appris qu’il était mort.
Le second est un adjudant -nous a-t-on dit- qui traverse une crise
d’albumine aiguë. L’analyse révèle un pourcentage mortel. L’homme est
depuis deux jours complètement aveugle et se débat faiblement dans la nuit.
Quelque chose veille encore en lui comme la flamme d’un bec qu’on a
baissé, mais l’esprit est parti. On ne s’arrête plus devant son lit ; la
médecine a épuisé ses ressources et laisse à l’organisme le soin de faire un
miracle. On va le descendre aussi. Il est probable qu’il passera sans
transition du noir de cette agonie au noir du cercueil. Comme il n’a jamais
parlé, nous n’avons pu nous lier avec lui, et sa disparition nous affectera
moins que celle d’un camarade dont la voix nous était familière. Il s’agit
d’un inconnu dont le nom figure quelque part sur des fiches, et il nous est
aussi étranger qu’un cadavre que nous trouvions au détour de la tranchée.
Enfin, il va mourir de maladie et la maladie nous inspire peu de pitié.
Le dernier est un petit Breton, très jeune, blessé sur tout un côté du
corps, atteint de gangrène, dont on rogne constamment deux membres : un
bras et une jambe. On le dispute à la pourriture par morceaux, de quinze à
vingt centimètres chaque fois. En dix-huit jours, il a subi cinq opérations.
La moitié du temps, il est sous l’action du chloroforme. On profite de cet
état de torpeur pour le panser, en lui cachant ces raccourcissements
successifs. Quand il est lucide, il ne se laisse pas approcher, car il sait qu’on
ne le touche jamais que pour le faire souffrir. Il est complètement illettré et
parle un patois incompréhensible, où l’on ne distingue que les injures
grossières dont il accable les infirmières. Il pousse, lui aussi, à certaines
heures, d’horribles cris. Mais personne ne murmure contre ces cris, parce
que la situation du malheureux est effrayante, et le demeurera, même s’il
guérit. Nous nous étonnons au contraire que ces cris soient si rares et que
son corps ait tant de résistance.
*
Depuis quatre jours se trouve dans notre salle un blessé qu’on a amené
un soir et installé dans un angle isolé. Il semblait très abattu et s’est tenu
obstinément tourné contre le mur. Le premier jour, j’avais cru remarquer
chez les infirmières un certain étonnement lorsqu’elles l’avaient questionné,
et, les jours suivants, qu’elles lui parlaient sur un ton bizarre, où je
discernais, moi qui les connais bien, une précautionneuse pitié, avec une
nuance indéfinissable de supériorité. De la part de toutes, des coups d’œil
furtifs et un attrait de curiosité. Pourtant l’homme ne se plaignait pas et
mangeait normalement.
Tout à l’heure (je commence à faire quelques pas) je me suis dirigé
sournoisement de son côté. Il ne m’a pas entendu venir et nos regards se
sont rencontrés quand j’ai été tout prés de lui. Je lui ai demandé :
— Rien de très grave, mon vieux ?
Il a hésité, puis brusquement :
– Moi ? Je ne suis plus un homme !
Comme je ne comprenais pas, il a soulevé sa couverture :
— Regarde !
Au bas de son ventre, j’ai vu la honteuse mutilation.
— J’aurais préféré n’importe quoi !
— Tu es marié ?
— Deux mois avant la guerre. Une bath petite gosse…
Il m’a tendu la photographie, prise sous son traversin, d’une jolie brune
aux yeux vifs, au corsage ferme. Il répétait : n’importe quoi !
Je lui ai dit:
— Ne t’inquiète donc pas. Tu la feras encore jouir, ta femme !
— Tu crois?
— Certainement.
Je lui ai raconté ce que je savais sur les eunuques, sur le plaisir qu’ils
peuvent procurer aux pensionnaires des harems, je lui ai cité des cas
d’ablation volontaire. Il m’a saisi par la manche, et, sur le ton dont on exige
un serment :
— Tu en es sûr ?
— Tout à fait sûr. Je t’indiquerai un livre qui traite ces questions.
Il regardait la photographie.
— Moi, à la rigueur… Mais, tu comprends, c’est à cause d’elle…
Après un long silence, il m’a confié la somme de ses réflexions :
— Les femmes, vois-tu, c’est avec ça qu’on les tient !
Je n’ai révélé cela à personne, de crainte de l’ennuyer. Il est certain que
tous auraient pitié de lui, mais c’est cette pitié justement qui serait terrible
et il a bien le temps de la subir. Pour le moment le petit ton (je me
l’explique maintenant) des infirmières suffit. Cette nuance, de leur part,
m’étonne. Parmi elles, plusieurs jeunes filles bien, de bonne famille,
certaines pieuses et probablement vierges ; elles sont pourtant sensibles à la
chose. Devant un être incomplet, elles perdent cet air de soumission et de
crainte, très discret, que les femmes ont devant l’homme. Leur attitude trop
libre signifie : celui-ci n’est pas dangereux, la pire injure qu’une femme
puisse nous adresser. Il a raison, le pauvre diable : ça est essentiel avec
elles, toutes. Les prudes, qui en ont peur, y pensent autant que les
voluptueuses, qui en ont besoin.
*
À huit heures du matin, en arrivant, l’infirmière-major vient droit à mon
lit :
— Bonjour, Dartemont. Avez-vous passé une bonne nuit ? me demande-
t-elle avec un aimable sourire mondain.
C’est pure gracieuseté : je ne suis pas en péril et mes nuits sont toujours
bonnes.
À Nègre, à ma droite, elle dit, cordialement :
— Bonjour, Nègre ! avec un sourire affaibli-ce qui reste du mien.
À Diuré, à ma gauche :
— Ça va, Diuré ? sur le ton déjà de l’infirmière-major.
Ensuite, elle circule rapidement entre les rangées, en questionnant, non
plus séparément, mais pour un quartier : « Tout le monde va bien ? » et en
distribuant de petits saluts autoritaires.
Cette nuance est importante. Elle signifie que j’ai la faveur de
l’infirmière-major qui est, pour nous blessés, l’équivalent du colonel pour le
soldat. Je n’ai rien fait pour obtenir cette faveur, qu’être moi-même sans
concessions, en acceptant tous les risques de cette sincérité qui parfois pour
ces dames, dut être choquante. Cela a réussi, j’ai plu. Il est juste de dire que
les infirmières retiennent de moi plus d’agrément que de beaucoup de mes
camarades. J’étais entraîné aux idées, et, comme je souffre peu, que je
demeure lucide, que je n’ai de goût ni pour la boisson ni pour les cartes,
j’entretiens avec elles de longues conversations qui me permettent de
remettre toutes choses au point – à ma manière. Je procède à une révision
de leurs valeurs, qui ne sont pas les miennes. Elles ont des cervelles pleines
de bonne volonté, qu’on a garnies de tout un bric-à brac de beaux
sentiments enrubannés, de bustes en sucre et de faux humain, à croire que
leurs mères les destinaient à voguer toute la vie sur un lac bleu, la tête sur
l’épaule, du compagnon fidèle… Je bouscule les étagères et je brise
quelques potiches de mauvais style. Mais je sens qu’elles ne détestent pas
ce qu’elles nomment cynisme, paradoxe ou blasphème. Femmes, elles
aiment qu’on violente leur pensée, comme certaines leur corps. Elles
éprouvent à m’écouter un émoi chaste, assez proche de l’autre, sans qu’elles
s’en doutent. Elles me soumettent leurs admirations avec un peu
d’inquiétude ; elles préparent chez elles, à tête reposée, des questions
qu’elles notent et me posent le lendemain à l’improviste. Pour moi, qu’elles
soignent, qu’elles tiennent à leur merci et emmaillotent chaque matin, après
les lavages et les applications de teinture d’iode, je m’amuse le soir, libéré
des servitudes de ma chair entamée, à reprendre barre sur elles, à redevenir
vis-à-vis de ces femmes, homme, et fort par le cerveau. Je ris à constater
qu’un petit soldat d’infanterie – pas plus qu’une ordonnance de leur père -
en apprend à des filles d’officiers supérieurs, qu’en somme elles
l’admettent, et gentiment d’ailleurs. Ce qui rend plus sensible ce petit
triomphe, c’est le souvenir de la profonde misère où je me trouvais, il y a
quelques semaines, le peu de place que je tenais là-bas, dans une escouade,
derrière un créneau, dans ces vallonnements infinis d’Artois, où un homme,
avec sa personnalité, ses idées, l’acquis de son passé pour les vieux, les
possibilités de son avenir pour les jeunes, n’était qu’une unité inconnue des
énormes effectifs engagés, chaque jour décimés et reconstitués au moyen
d’autres hommes aussi indifférents aux chefs… Un soldat, grain de
l’inépuisable matière première des champs de bataille, guère plus qu’un
cadavre, puisque destiné à le devenir au hasard du grand massacre
anonyme… Et ici, à l’hôpital mixte N° 97, le blessé Dartemont, auquel
l’infirmière-major a dit l’autre jour, en présence de quelques-unes de ces
demoiselles : « Voici le foyer intellectuel de la salle ».
Hier, le dernier gardeur de troupeaux, le dernier terrassier, aux nerfs
insensibles, d’une résistance physique supérieure, était plus apte que moi à
la guerre, constituait avec ses muscles durs, sa poitrine large, une plus sûre
frontière pour le pays, sur les dix mètres de terrain confiés à sa garde. Hier,
le dernier voyou, avec son couteau à lame triangulaire, son flair de hyène
pour les cadavres, était un meilleur attaquant, un ennemi plus dangereux
pour le géant blond d’en face que l’obscur soldat Dartemont, homme de
corvée à son tour (« comme les copains », et c’était justice), fiable dans les
marches, faible sous les rondins, inentrainé, méprisé des costauds avec son
idiot bagage de collège et de Facultés, les étonnant seulement parce qu’il
leur distribuait sa gniole et ne chicanait pas sur la nourriture. Et
aujourd’hui, causant pour dix jeunes femmes qui lui sourient et l’écoutent,
et doivent dire, j’imagine, quand elles s’entretiennent entre elles de leurs
blessés : « Il a une tête intéressante, ce garçon ! »
*
Le train sanitaire qui nous ramenait du front entra en gare vers neuf
heures du matin, après trois jours d’un voyage rendu pénible par les cahots
et la fièvre.
Pendant qu’on nous transportait à travers les voies et les quais, des civils
nous regardaient curieusement et murmuraient : « Les pauvres enfants ! »
Leur pitié me donna soudain le sentiment que ma blessure avait une
signification, renouvelée de l’antique : « Ton sang a coulé pour le pays, tu
es un héros ! » Mais je savais quel hésitant héros, contraint, et que j’étais
simplement victime, ou bénéficiaire, d’un coup qui avait porté, qu’aucun
geste de mon bras n’avait vengé ce coup, qu’aucun ennemi, de mon fait,
n’était mort. Je n’aurais pas d’exploits à conter aux mères fanatiques et aux,
vieillards assemblés sur les remparts pour nous fêter, au retour de nos
combats victorieux. J’étais un héros sans dépouilles ennemies, profitant de
l’héroïsme des héros homicides. Peut-être en eus-je un peu de honte…
C’est en pénétrant dans un grand hall que la vue des infirmières en
blanc, les une jeunes, gaies et fraîches, les autres grisonnantes et
maternelles, nous apprit que nous étions favorisés. Des femmes ! Des
visages, des voix, des sourires de femmes autour de nous ! Ainsi, nous ne
tombions pas dans un sinistre hôpital militaire.
Nous reçûmes notre affectation. Pour moi : la salle 11, au 3e étage, sous
la direction de Mlle Nancey, infirmière-major. Chaque salle a son personnel
et son chef ; l’hôpital compte douze salles et doit abriter de deux à trois
cents malades.
Blessé depuis six jours, n’ayant pas quitté le dur brancard sur lequel je
ne pouvais me tourner, le lit dans lequel on me coucha me fut d’une
douceur infinie, et de me trouver dans un lieu clair et propre, dans des draps
blancs, me procurait un étrange étonnement. Assuré enfin d’être sauvé, je
relâchais les forces que j’avais contractées pour veiller sur moi et assurer
ma sécurité pendant le transport, parmi nos convoyeurs indifférents,
devenue insensibles à nos cris que trop de cris avaient précédés, et qui ne
pouvaient trouver de repos, de liberté d’esprit, dont ils avaient besoin eux
aussi, qu’en nous abandonnant à notre douleur, en nous oubliant en nous
laissant mourir parfois. Je cédai à la faiblesse qui me venait de tant de
facilité et fermai les yeux, quand une jeune infirmière s’empara de moi.
Je n’étais pas lavé depuis que nous avions pris les tranchées, pour les
attaques du 25 septembre. Sous sa gamme de pansements, des pieds aux
épaules, mon corps était recouvert d’un mélange de crasse et de sang séché,
et sous les gazes courraient encore les poux blanchâtres, qui éclatent sous
l’ongle comme un bouton mou, avec une éclaboussure ignoble. La jeune
fille m’adossa aux oreillers, posa une cuvette sur mon lit et me nettoya la
figure. Je changeai de tête. Du masque hâve, tatoué d’horreur et de fatigue,
que m’avaient donné vingt jours de combat, sortit mon vrai visage
d’homme destiné à vivre, mon visage de l’arrière. Elle s’intéressa à ce
nouveau visage qu’elle venait de décaper, rose mais encore hébété, et me
demanda :
— De quelle classe êtes-vous ?
— Classe 15
— Que faisiez-vous avant la guerre ?
— Étudiant.
— Ah ! J’avais deux frères étudiants.
Elle me lava encore la main droite (la gauche était encore enveloppée)
en la tenant dans les siennes, comme on fait aux enfants. L’eau de la cuvette
était noire et fangeuse. Elle entraînait des boues d’Artois, cette glaise où
nous plongeait le souffle des obus, qui nous avait revêtus d’écailles de
mastic durci.
Je pensais en avoir fini, mais la jeune fille revint accompagnée d’une
petite femme sèche et vive, qui me dit :
— On va vous transporter près des fenêtres.
— Je suis bien ici, répondis-je faiblement, et ne pensant qu’à dormir.
— Vous serez mieux là-bas je vous assure.
Sans attendre, elle faisait signe aux porteurs. Je lui lançai un mauvais
regard, et la trouvai déplaisante. Pourtant ce fut le premier bien fait de Mlle
Nancey. Depuis, j’occupe cette place, la deuxième de la rangée contre les
fenêtres qui donnent sur la cour d’honneur, non loin de la porte, qui est une
très bonne place, j’en conviens. Je la dois à mon état civil que la jeune fille
avait aussitôt communiqué à l’infirmière-major.
Je pus dormir.
*
Le lendemain matin.
— C’est pas mal ici dit Nègre.
— C’est très bien !
Reposés, nous nous intéressons aux lieux et nous découvrons les gens.
L’hôpital mixte N° 97 était avant la guerre un pensionnat religieux,
l’institution Saint-Gilbert, et la salle 11 est installée dans un ancien dortoir.
C’est une très longue pièce, éclairée de dix fenêtres de chaque côté, avec un
renfoncement d’angle plus obscur, où les lits sont alignés à deux mètres
d’intervalle. Au centre, des tables pour les repas ; dans un coin, les placards
de pharmacie, les lavabos. La salle est peinte en jaune crème, très propre,
ornée de bouquets dans des vases.
— En somme, reprend Nègre, ce sera confortable pour souffrir.
— Rien du tout. Et toi ?
— Peu.
Nous observons les infirmières, très affairées (« La brune n’est pas mal
– La grande non plus »). Elles font connaissance avec cette fournée de
nouveaux malades, choisissent leurs têtes. Elles s’arrêtent au pied de
chaque lit et s’interpellent un peu légèrement :
— Mademoiselle Jeanne, venez donc voir celui-ci. Ne trouvez-vous pas
qu’il a l’air jeune ?
Le blessé tout embroussaillé, fiévreux, qui a perdu l’habitude de
converser avec les femmes, s’il l’a jamais eue, se tasse dans son lit, rougit et
répond bêtement à ces demoiselles dont les manières assurées lui imposent.
— On dirait qu’elles jouent à la poupée, ces petites !
Elles sont très gentilles et témoignent de beaucoup d’empressement.
Néanmoins, on sent chez elles un ton distant qui marque que nous ne
sommes pas du même milieu. Nous soigner constitue une contribution
patriotique, un geste d’humanité à quoi elles condescendent, mais qui
n’abolit pas la distance résultant d’éducations différentes. Elles conservent
des préjugés de caste et parleraient autrement à des officiers.
Nègre grogne :
— On va ressembler à des idiots ! On n’a pas encaissé des obus pour se
laisser manœuvrer par des mômes du meilleur monde !
— Tu as raison. Il faut tout de suite y mettre ordre.
Justement, une infirmière passe. Je lui fais un signe d’appel. Une fois
près de mon lit :
— Mademoiselle, je désirerais qu’on me procure du papier à lettres, des
cigarettes et un journal. Pouvez-vous vous en charger ?
— Mais oui, Monsieur. Ici nous recevons l’Écho de Paris.
— Évidemment ! Mais je désire l’Œuvre, Mademoiselle. Voulez-vous
que je vous remette de l’argent ?
— Et moi dit Nègre, du tabac pour la pipe et un crayon à encre.
Elle note, nous assure que nous aurons le tout à deux heures et va
rejoindre ses amies, un peu étonnée.
Nègre se frotte les mains.
— Bon ! Bon ! Le général l’a toujours dit : « Offensive, offensive,
offensive ! Prendre l’ascendant sur l’adversaire et le démoraliser. Offensive
et offensive ! Un breveté de l’École de Guerre qui connaît son affaire ne
peut varier sur ce point. »
C’est ainsi que j’entends pour la première fois parler du fameux général
baron de Poculote, ami intime du sergent Nègre, au point de l’avoir choisi
pour confident. Cela m’amène à interroger mon voisin sur son passé. Je
n’en obtiens rien de précis : « Tu sais, moi, j’ai fait des tas de trucs ! »
Depuis, au hasard des conversations, j’ai découvert qu’il a voyagé à
l’étranger, qu’il a été agent d’affaires, vendeur de différents produits,
vaguement commerçant. J’ai cru comprendre aussi qu’il avait recueilli des
paris dans les cafés, et il semble très renseigné sur le trafic des stupéfiants et
les mœurs du demi-monde… Au demeurant, un charmant compagnon,
l’esprit plein de fantaisie et de connaissances inattendues.
Notre initiative a été signalée aux autres infirmières, qui nous observent
de loin à leur tour, et, pendant les premiers jours, exception faite pour les
soins à nous donner, évitent de nous approcher.
*
Nous avons vraiment pris contact quand j’ai demandé des livres. Entre
gens qui aiment la lecture, on établit vite des repères. Les préférences
provoquent les idées, qui donnent rapidement la mesure des opinions. Sur
ma table, j’eus bientôt Rabelais, Montesquieu, Voltaire, Diderot, Vallès,
Stendhal naturellement, du Maeterlinck, du Mirbeau, du France, etc., tous
auteurs assez suspects pour des jeunes filles de la bourgeoisie, et je refusai,
comme fades et conventionnels, les écrivains dont elles étaient nourries.
Une infirmière apprivoisée en amena une autre, et ainsi de suite. Les
conversations commencèrent, je fus entouré et pressé de questions. On
m’interrogea sur la guerre :
— Qu’avez-vous fait au front ?
— Rien qui mérite d’être rapporté si vous désirez des prouesses.
— Vous vous êtes bien battu ?
— Sincèrement, je l’ignore. Qu’appelez-vous se battre ?
— Vous étiez dans les tranchées… Vous avez tué des Allemands ?
— Pas que je sache.
— Enfin, vous en avez vu devant vous ?
— Jamais.
— Comment ! En première ligne ?
— Oui, en première ligne, je n’ai jamais vu d’Allemand vivant, armé, en
face de moi. Je n’ai vu que des Allemands morts : le travail était fait. Je
crois que j’aimais mieux ça… En tout cas, je ne peux vous dire comment je
me serais conduit devant un grand Prussien féroce, et comment cela aurait
tourné pour l’honneur national… Il y a des gestes qu’on ne prémédite pas,
ou qu’on préméditerait inutilement.
— Mais alors qu’avez-vous fait à la guerre ?
— Ce qu’on m’a commandé, strictement. Je crains qu’il n’y ait là-
dedans rien de très glorieux et qu’aucun des efforts qu’on m’a imposés n’ait
été préjudiciable à l’ennemi. Je crains d’avoir usurpé la place que j’occupe
ici et les soins que vous me donnez.
— Que vous êtes énervant ! Répondez donc. On vous demande ce que
vous avez fait ?
— Oui ?… Eh bien ! j’ai marché le jour et la nuit, sans savoir où j’allais.
J’ai fait l’exercice, passé des revues, creusé des tranchées, transporté des
fils de fer, des sacs à terre, veillé au créneau. J’ai eu faim sans avoir à
manger, soif sans avoir à boire, sommeil sans pouvoir dormir, froid sans
pouvoir me réchauffer, et des poux sans pouvoir toujours me gratter…
Voilà !
— C’est tout ?
— Oui, c’est tout… Ou plutôt, non, ce n’est rien. Je vais vous dire la
grande occupation de la guerre, la seule qui compte : J’AI EU PEUR.
J’ai dû dire quelque chose d’obscène, d’ignoble. Elles poussent un léger
cri, indigné, et s’écartent. Je vois la répulsion sur leurs visages. Aux regards
qu’elles échangent, je devine leurs pensées : « Quoi, un lâche ! Est-possible
que ce soit un Français ! » Mlle Bergniol (21 ans, l’enthousiasme d’une
enfant de Marie propagandiste, mais des hanches larges qui la prédisposent
à la maternité et la fille d’un colonel) me demande insolemment :
— Vous êtes peureux, Dartemont ?
C’est un mot très désagréable à recevoir en pleine figure, publiquement,
de la part d’une jeune fille, en somme désirable. Depuis que le monde
existe, des milliers et des milliers d’hommes se sont fait tuer à cause de ce
mot prononcé par des femmes… Mais la question n’est pas de plaire à ces
demoiselles avec quelques jolis mensonges claironnants, style
correspondant de guerre et relation de fait d’armes. Il s’agit de la vérité, pas
seulement de la mienne, de la nôtre, de la leur, à ceux qui y sont encore, les
pauvres types. Je prends un temps pour m’imprégner de ce mot, de sa honte
périmée, et l’accepter. Je lui réponds lentement, en la fixant :
— En effet, je suis peureux, Mademoiselle. Cependant, je suis dans la
bonne moyenne.
— Vous prétendez que les autres aussi avaient peur ?
— Oui.
— C’est la première fois que je l’entends dire et je l’admets
difficilement : quand on a peur, on fuit.
Nègre, qui n’est pas sollicité m’apporte spontanément un renfort, sous
cette forme sentencieuse :
— L’homme qui fuit conserve sur le plus glorieux cadavre l’inestimable
avantage de pouvoir encore courir !
Ce renfort est désastreux. Je sens qu’en ce moment notre situation ici est
compromise, je sens monter chez ces femmes une de ces colères collectives,
comparables à celle de la foule en 1914. J’interviens rapidement :
— Tranquillisez-vous, on ne fuit pas à la guerre. On ne peut pas…
— Ah ! on ne peut pas… Mais si on pouvait ?
Elles me regardent. Je fais le tour de leurs regards.
— Si on pouvait ?… Tout le monde foutrait le camp !
Aussitôt, Nègre déchaîné :
— Tous sans exception. Le Français, l’Allemand, l’Autrichien, le Belge,
le Japonais, le Turc, l’Africain… Tous… Si on pouvait ? Vous parlez d’une
offensive à l’envers, d’un sacré Charleroi : dans toutes les directions, dans
tous les pays, dans toutes les langues… Plus vite, en tête ! Tous, on vous
dit, tous !
Mlle Bergniol, postée entre nos lits, comme un gendarme à un carrefour,
veut arrêter cette déroute. Elle nous jette :
— Et les officiers ?… On a vu des généraux charger en tête de leur
division !
— Oui, ça s’est dit… Ils ont marché une fois pour crâner, pour épater la
galerie -ou, sans savoir-, comme nous avons marché nous-mêmes le premier
coup. Une fois mais pas deux ! Quand on a tâté des mitrailleuses en rase
campagne, on ne ramène pas ses os devant ces engins pour le plaisir…
Soyez assurées que si les généraux faisaient partie des vagues d’assaut on
n’attaquerait pas à la légère. Mais voilà, ils ont découvert l’échelonnement
en profondeur, les bons vieillards agressifs ! C’est la plus belle découverte
des états-majors !
— Ah ! c’est horrible ! dit Mlle Bergniol, pâle et ardente.
Elle nous fait peine, et nous jugeons que la discussion ne peut se
prolonger davantage. Negre retourne la situation :
— Ne vous frappez pas, Mademoiselle, on exagère. Nous avons tous
vaillamment fait notre devoir. Ce n’est pas si terrible maintenant que nous
commençons d’avoir des tranchées couvertes, avec le confort moderne. Il
manque encore le gaz pour la cuisine, mais nous avons déjà les gaz pour la
gorge. Nous avons l’eau courante tous les jours de pluie, des édredons
piqués d’étoiles la nuit, et quand le ravitaillement n’arrive pas, on s’en
balance : on bouffe du Boche !
Il interpelle la salle :
— Pas, les copains, qu’on a bien rigolé à la guerre ?
— On a salement rigolé !
— C’est un truc qu’est marrant !
— Hé, Nègre, qu’est-ce qu’il dit, de Poculote ?
— Le général m’a dit : « Je sais bien pourquoi je vois de la tristesse
dans tes yeux, petit soldat de France… Courage, nous y retournerons
bientôt ensemble à la fourchette. Ah ! tu l’aimais ta baïonnette, petit
soldat ! »
— Oui, à la baïonnette ! Vive Rosalie !
— Vive de Poculote !
— « Merci mes enfants, merci. Soldats, vous me sentiez toujours
derrière vous à l’heure des batailles, et vous me verrez toujours en avant, les
bottes brillantes et les ors astiqués, à l’heure de la parade ! C’est entre nous
à la vie à la mort ! »
— Oui, oui !
— « Soldats, je vous opposerai aux mitrailleuses et vous les
détruirez ? »
— Les mitrailleuses, ça n’existe pas !
— « Soldats, je vous opposerai aux canons, et vous ferez taire les
canons ? »
— On leur fermera la gueule !
— « Soldats, je vous lancerai contre les gardes impériales et vous
réduirez les gardes impériales ? »
— En boulettes, en petits pâtés !
— « Soldats, rien ne vous résistera ? »
— Rien, général !
— « Soldats, soldats, je devine en vous l’impatience, je sens bouillonner
votre sang généreux. Soldats, bientôt je ne pourrai plus vous retenir.
Soldats, je le vois, vous voulez l’offensive ! »
— Oui, l’offensive ! En avant, en avant !
Un délire guerrier s’empare de la salle. Des bruits imitent la saccade des
mitrailleuses, les sifflements, les départs, les arrivées des obus. Des cris
violents, de haine et de triomphe, évoquent la frénésie d’une attaque. Les
projectiles volent, les tables de nuit claquent, et tous s’agitent avec une
fureur joyeuse. Les infirmières se précipitent pour calmer ce bruit,
empêcher qu’il en trouble le repos des salles voisines.
Nègre a sorti une cuisse de ses couvertures et tient sa jambe en l’air. Et
son pied, qu’il a coiffé d’un képi caracole gracieusement dans l’espace,
comme un général vainqueur à la tête de son armée.
*
Mlle Bergniol, grave, se penche près de moi :
— Dartemont, j’ai réfléchi depuis hier, et je crains de vous avoir
offensé.
— Ne vous excusez pas, Mademoiselle. J’ai réfléchi de mon côté que je
n’aurais pas dû vous parler de la sorte. L’avant et l’arrière, je m’en rends
compte, ne peuvent pas se comprendre.
— D’ailleurs, vous ne pensez pas absolument ce que vous avez dit,
n’est-ce pas ?
— Je le pense absolument, et beaucoup le pensent avec moi.
— Pourtant, le devoir existe, on vous l’a enseigné.
— On m’a enseigné beaucoup de choses – comme à vous – parmi
lesquelles je m’aperçois qu’il faut trier. La guerre n’est qu’une monstrueuse
absurdité, dont il ne faut attendre ni amélioration ni grandeur.
— Dartemont, la Patrie !
— La Patrie ? Encore un mot, autour duquel vous mettez, de loin, un
certain idéal assez vague Voulez-vous réfléchir à ce qu’est la patrie ? Ni
plus ni moins qu’une réunion d’actionnaires, qu’une forme de la propriété,
esprit bourgeois et vanité. Songez au nombre d’individus que vous refusez
de fréquenter dans votre patrie, et vous verrez que les liens sont bien
conventionnels… Je vous assure qu’aucun des hommes que j’ai vus tomber
autour de moi n’est mort en pensant à la patrie avec « la satisfaction du
devoir accompli ». Bien peu, je crois, sont partis à la guerre avec l’idée du
sacrifice, comme auraient dû le faire de vrais patriotes.
— Ce que vous dites est démoralisant !
— Ce qui est démoralisant, c’est la situation où l’on nous a placés, nous
soldats. Moi-même, quand j’ai pensé mourir, j’ai envisagé la mort comme
une amère dérision, puisque j’allais perdre la vie pour une erreur, une erreur
des autres.
— Ce devait être atroce !
— Oh ! on peut mourir sans être dupe. Je n’avais pas, au fond, tellement
peur de mourir : une balle au cœur ou en plein front… Je redoutais surtout
la mutilation et ces agonies de plusieurs jours dont nous étions témoins.
— Mais, la liberté ?
— Ma liberté me suit. Elle est dans ma pensée ; Shakespeare m’est une
patrie et Goethe m’en est une autre. Vous pourrez changer l’étiquette que je
porte au front, vous ne changerez pas mon cerveau. C’est par mon cerveau
que j’échappe aux lois, aux promiscuités, aux obligations que toute
civilisation, toute collectivité m’imposera. Je me fais une patrie avec mes
affinités, mes préférences, mes idées, et cela on ne peut me le prendre, et je
peux même autour de moi le répandre. Je ne fréquente pas, dans la vie, des
foules mais des individus. Avec cinquante individus choisis dans chaque
nation, je composerai peut-être la société qui me donnera le plus de
satisfactions. Mon premier bien est moi ; il vaut mieux l’exiler que le
perdre, changer quelques habitudes que résilier mes fonctions d’homme.
L’homme a qu’une patrie qui est la Terre.
— Ne croyez-vous pas, Dartemont, que ce sentiment de peur dont vous
parliez hier a contribué à vous faire perdre tout idéal ?
— Ce terme de peur vous a choquée. Il ne figure pas dans l’histoire de
France-et ne figurera pas. Pourtant, je suis sûr maintenant qu’il y aurait sa
place, comme dans toutes les histoires. Il me semble que chez moi les
convictions domineraient la peur, et non la peur les convictions. Je mourrais
très bien, je crois, dans un mouvement de passion. Mais la peur n’est pas
honteuse : elle est la répulsion de notre corps, devant ce pour quoi il n’est
pas fait. Peu y échappent. Nous pouvons bien en parler puisque cette
répulsion nous l’avons souvent surmontée, puisque nous avons réussi à la
dissimuler a ceux qui étaient près de nous et qui comme nous l’éprouvaient.
Je connais des hommes qui ont pu me croire brave naturellement, auxquels
j’ai caché mon drame. Car notre souci, alors que notre corps était plaqué au
sol comme une larve, que notre esprit en nous hurlait de détresse, était
encore parfois d’affecter la bravoure, par une incompréhensible
contradiction. Ce qui nous a tant épuisés, c’est justement cette lutte de notre
esprit discipliné contre notre chair en révolte, notre chair étalée et geignante
qu’il fallait rosser pour la remettre debout… Le courage conscient,
Mademoiselle, commence à la peur.
Tels sont les thèmes les plus fréquents de nos conversations. Ils nous
conduisent fatalement à définir notre notion du bonheur, les ambitions, les
buts de l’homme, les sommets de la pensée, et nous touchons à l’éternel.
Nous remettons en question le vieux code humain, ce code établi pour des
cerveaux interchangeables, pour la foule des cerveaux bêlants. Nous
discutons chaque article de sa morale, qui a guidé l’interminable procession
des petites âmes à travers les âges, les petites âmes indistinctes qui ont
brillé comme des vers luisants, dans les ténèbres du monde, et se sont
éteintes après une nuit de vie. Nous donnons aujourd’hui notre faible lueur,
qui n’éclaire pas même en nous.
Au moyen de questions, je laisse tomber mes interlocutrices dans les
pièges de la logique, et je les laisse empêtrées dans des syllogismes qui
ruinent leurs principes. Elles s’y débattent comme des mouches dans la toile
de l’araignée, mais refusent de se rendre à la rigueur mathématique du
raisonnement. Elles se dirigent avec les sentiments qu’une longue suite de
générations, soumises aux dogmes, a incorporés à leur substance – des
sentiments qu’elles tiennent d’une lignée de femmes, mères et ménagères,
vives dans leurs premières années, et ensuite courbées par des tâches, usées
par le quotidien de la vie, qui se signaient au front de l’eau des bénitiers
pour s’exorciser de toute pensée.
Elles sont surprises de constater qu’au devoir, tel qu’elles l’entendent,
on peut opposer d’autres devoirs, qu’il existe des idéals séditieux plus
élevés que les leurs, plus vastes et qui seraient plus profitables à l’humanité.
Pourtant, Mlle Bergniol m’a déclaré :
— Je n’élèverai pas mes fils dans vos idées.
— Je le sais, Mademoiselle. Vous qui pourriez être porteuse de
flambeaux en même temps que porteuse d’êtres, vous ne transmettrez à vos
fils que la vacillante chandelle que vous avez reçue, dont la cire coule et
vous brûle les doigts. Ce sont ces chandelles qui ont mis le feu au monde au
lieu de l’éclairer. Ce sont ces cierges d’aveugles qui, demain à nouveau,
allumeront les brasiers où les fils de vos entrailles se consumeront. Et leur
douleur ne sera que cendre, et, dans l’instant que leur sacrifice se
consommera, ils le sauront et vous maudiront. Avec vos principes, si
l’occasion s’en présente, à votre tour vous serez des mères inhumaines.
— Alors, Dartemont, vous niez les héros ?
— Le geste du héros est un paroxysme et nous n’en connaissons pas les
causes. Au sommet de la peur, on voit des hommes devenir braves, d’une
bravoure terrifiante parce qu’on la sait désespérée. Les héros purs sont aussi
rares que les génies. Et si, pour obtenir un héros, il faut mettre en pièces dix
mille hommes, passons-nous de héros. Car sachez que la mission à laquelle
vous nous destinez, vous en seriez peut-être incapable. On ne peut répondre
de sa tranquillité à mourir que devant la mort.
Lorsque Mlle Bergniol est partie, Nègre, qui a suivi notre conversation,
me donne son opinion :
— Les tendres chéries ! Il leur faut un héros dans leur lit, un héros
authentique, bien barbouillé de sang, pour les faire gueuler de plaisir !
— Elles ne savent pas…
— Elles ne savent rien, je te l’accorde. Les femmes – j’en ai connu
beaucoup – sont en définitive des femelles, stupides et cruelles. Derrière
leurs grimaces, elles ne sont que des ventres. Qu’auront-elles fait pendant la
guerre ? Elles auront excité les hommes à se casser la figure. Et celui qui
aura étripé beaucoup d’ennemi recevra en récompense l’amour d’une suave
jeune fille bien pensante. Ah ! les douces petites garces !
Tandis qu’il parle, je regarde évoluer ces dames, Mlle Bergniol se
dépense activement, d’une manière méthodique, avec une gaîté grave ; on la
sent mue par ce sentiment du devoir qu’elle défend. Mlle Heuzé est une
grande fille, pas très jolie, un peu embarrassée dans son maintien, mais il y
a de la bonté dans le dessin de sa grande bouche Mlle Reignier est pleine de
bonne volonté, maladroite, un peu bécasse, et déjà trop grasse ; elle fera,
dans quelques années, « une bonne grosse mère » sans méchanceté. Chez
Mme Bard, on devine, à sa nonchalance, au balancement de ses fortes
hanches, des désirs, et son regard lourd de femme privée de mari s’attarde
sur nos corps avec, semble-t-il un peu de convoitise. J’évite de recevoir les
soins de la grisonnante Mme Sabord, qui sont ceux d’une personne
maniaque, aux doigts secs dont le toucher est désagréable. Mlle Barthe et
Doré, l’une blonde et l’autre brune, aux yeux meurtris toutes les deux, se
poursuivent, s’enlacent par la taille, se font dans la nuque des confidences
qui provoquent leurs rires aigus, comparables à des chatouillements, des
rires irritants pour les hommes. Leurs étreintes fraternelles ressemblent trop
à des étirements voluptueux. Mlle Odet offre à chacun son sourire triste, ses
paroles voilées et l’ardeur de ses yeux fiévreux. Trop pâle, trop mince, ses
épaulés frêles sont déjà courbées par le poids de la vie à son début, et l’on
comprend que cette vie elle n’aura pas la force de la porter longtemps. Nous
lui sommes reconnaissants de nous distribuer ce court avenir, de nous
soigner alors qu’elle aurait besoin qu’on la soigne, et l’on ne peut moins
faire que répondre par un sourire d’encouragement à son sourire où il y a du
renoncement.
Je ne connais elles toutes que ces apparences et elles me suffisent. Je ne
cherche pas quel motif les a amenées. Je me félicite simplement qu’elles s’y
trouvent, puisqu’elles parent notre salle de fleurs, de leurs grâces variées, de
leurs gestes flexibles, et qu’elles ont perdu leur petite morgue de
bourgeoises s’adressant aux gens de l’office. Et même, je me donne le
plaisir défendu qui consiste à surprendre sur leur visage une insensible
rougeur, qu’elles cachent en se détournant, ou, dans leurs yeux, en y
plongeant brusquement, la trace d’un souci inavouable et tendre, qui
dérègle le battement de leur poitrine. Mais je m’arrête au seuil de ce
trouble, comme un galant homme à la porte d’un boudoir.
Enfin, je me réjouis que nous soyons devenus très bons amis, que ces
demoiselles (ce sont surtout les jeunes qui montrent de la curiosité) me
consacrent une heure chaque jour. La grande rumeur de la guerre disparaît
au murmure de leurs voix, peut-être mensonger, vide, mais doux, qui me
replonge dans la vie de l’arrière à laquelle, par instants, il ne me semble pas
possible que je sois rendu définitivement.
*
De temps à autre, la porte de notre salle s’ouvre sans bruit et une ombre
noire surgit près d’un lit, qui laisse tomber sur le blessé un bredouillement
de paroles doucereuses. C’est l’aumônier de l’hôpital, ancien directeur de
l’institution Saint-Gilbert.
Certes, je respecte toutes les croyances (et parfois je les envie) mais je
m’étonne toujours du glissement feutré de certains de ces gens, de leur
sourire qui ne met pas en confiance, et qu’exerçant un ministère sacré et
noble, s’ils sont convaincus, ils aient l’air de racoler, l’air de faire pst ! à
une âme du fond d’une allée sordide. Cet aumônier est de ceux qui
semblent supputer ce qu’il y a en vous de noble pour vous en imposer – de
ceux, sous les regards gênants desquels je me sens soudain plein de vices, et
dont attends toujours qu’ils me disent : « Mon fils, venez me confier vos
petites cochonneries… »
M. l’abbé Ravel s’est beaucoup intéressé à moi dans les débuts, et je
suppose que les infirmières, informées de mon éducation religieuse,
m’avaient signalé à lui. Les jours qui ont suivi mon arrivée, il me visitait
quotidiennement et me demandait de l’aller voir dès que je marcherais.
J’éludais comme je pouvais.
Il réussit à m’arracher une promesse, d’une manière que je juge
déloyale. Le soir de mon opération, me voyant affaibli, pas plus capable de
résister qu’un mourant, il a insisté longuement, et, encore perdu dans les
brumes du chloroforme, j’ai dit oui. Depuis, il arguait de cette promesse et
ne cessait de répéter : « je vous-attends » avec une réprobation qui mettait
la mauvaise foi de mon côté.
Si bien que je l’ai suivi la semaine dernière. Il m’a conduit dans sa
chambre et s’est assis sur la chaise qui voisine avec le prie-Dieu, où les
pénitents s’agenouillent devant le Christ. Mais je connais de longtemps ce
dispositif et cette manœuvre. Sur le prie-Dieu, je me suis assis, moi aussi.
Revenu de son étonnement, il m’a interrogé, d’ailleurs maladroitement.
— Eh bien, mon cher enfant, qu’avez-vous à me dire ?
— Mais rien, monsieur l’aumônier.
J’ai compris que je ne devais attendre de lui aucune conversation d’un
ordre élevé et qu’il m’avait simplement attiré là pour me détrousser, par
surprise, de mes péchés. Il doit traiter toutes les âmes avec une absolution,
comme certains majors traitent tous les malades avec une purgation. Je l’ai
laissé aller. Il m’a rappelé mon enfance chrétienne, et m’a demandé :
— Ne voulez-vous pas vous rapprocher de Dieu ? N’avez-vous pas
quelques fautes à regretter ?
— Je n’ai plus de fautes. La plus grande, aux yeux de l’Église et des
hommes, est de tuer son semblable. Et aujourd’hui : l’Église me commande
de tuer mes frères.
— Ils sont les ennemis de la Patrie.
— Ils sont cependant les fils du même Dieu. Et Dieu, ce père, préside à
la lutte fratricide de ses propres enfants, et les victoires des deux camps, les
Te Deum des deux armées lui sont également agréables. Et vous, juste, vous
le priez pour qu’il ruine et anéantisse d’autres justes. Comment voulez-vous
que je m’y reconnaisse ?
— Le mal ne vient pas de Dieu, mais des hommes.
— Dieu serait donc impuissant ?
— Ses desseins sont impénétrables.
— Dans l’armée aussi on a coutume de dire : « Il ne faut pas chercher à
comprendre. » C’est un raisonnement de caporal.
— Mon enfant, je vous plains, car il est écrit « Le commencement de
tout péché est l’orgueil : celui que l’orgueil saisit sera chargé de
malédiction, et l’orgueil amènera sa ruine. »
— Oui, je sais : « Bea pauperes spiritu. » C’est une manière de
blasphème, puisqu’il nous a créés à son image et à sa ressemblance !
Il s’est levé et m’a ouvert la porte. Nous n’avons plus échangé un mot.
Dans ses yeux, au lieu de l’affliction qu’eût dû y mettre le spectacle de mon
égarement, je n’ai vu qu’une flamme haineuse, la rage d’un homme qui
vient de subir un échec cuisant pour son orgueil (lui aussi !). Je me
demande quel rapport cette rage pouvait avoir avec le divin…
Pourtant j’aurais aimé que ce prêtre m’eût donné quelques paroles
d’espoir, laissé entrevoir une possibilité de croyance, m’eût expliqué.
Hélas ! les pauvres ministres de Dieu sont aussi murés que nous. Il faut
croire comme les vieilles femmes, à figure de sorcière, qui marmonnent
dans les églises, sous le nez des saints de bazar en plâtre peint. Dès que la
raison s’élève, cherche un arc-en-ciel, elle bute sur le mystère,
l’échappatoire. On lui conseille les vierges, les sous dans les troncs, les
dizaines de chapelet et l’abrutissement.
Si le Fils de Dieu existe, c’est l’instant qu’il montre son cœur, alors que
tant de cœurs saignent – ce cœur qui a tant aimé les hommes. C’est donc en
pure perte, et son Père l’a donc sacrifié inutilement ? Le Dieu de
miséricorde infinie ne peut-être celui des plaines d’Artois. Le Dieu bon, le
Dieu juste n’a pu autoriser qu’on fît en son nom une telle bouillie
d’hommes, ne peut vouloir qu’une telle dévastation des corps et des esprits
serve à sa gloire.
Dieu ? Allons, allons, le ciel est vide, vide comme un cadavre. Il n’y a
dans le ciel que les obus et tous les engins mortels des hommes…
La guerre a tué Dieu, aussi !
*
Les infirmières s’absentent de midi à deux heures, après notre repas.
Afin d’éviter la gêne que nous éprouvons à nous satisfaire devant elles,
nous avons tous régie les fonctions de notre corps de façon que, sauf
imprévu, elles s’exercent pendant ces heures-là. Le soldat infirmier qui
assure l’intérim ne fait que transporter des bassins. Ceux qui attendent leur
tour regardent le plafond et fument activement pour chasser l’odeur. Quand
la grosse presse a cessé et que nous ne risquons plus de prendre froid, on
ouvre les fenêtres. Le soleil d’hiver pénètre dans la salle ; nous le faisons
ruisseler entre nos mains pâles, nos mains soignées d’oisifs, qu’il teinte de
rose en transparence.
On a donné à l’infirmier ce surnom cruel : Caca. Je sais que ce sur nom
l’affecte. Je le sais parce que j’ai connu André Charlet avant la guerre, à la
Faculté, où il était parmi les étudiants du groupe de tête, ceux qui ont des
curiosités et des idées. Il publiait dans les jeunes revues des sonnets
brillants, qui représentaient la vie comme un immense champ de conquêtes,
une forêt divine et surprenante, où s’enfoncent les explorateurs d’élite et
dont ils reviennent avec des fruits merveilleux, d’une saveur inconnue, des
femmes d’une beauté étrange, et mille objets barbares d’une sauvagerie
raffinée. À la mobilisation, il s’était engagé dans les premiers et avait été
blessé gravement dans le courant de l’année suivante.
Je l’ai retrouve ici, affaissé, sans ressort, et sale. Quelques mois de
guerre l’ont ainsi métamorphosé, lui ont donné ce maintien fébrile, cette
maigreur et cette peau jaune. Il en conserve une terreur folle qui se voit
dans ses yeux. Pour ne pas quitter l’hôpital, il a accepté ce poste et ces
besognes répugnantes. En étant Caca, il prolonge son séjour de trois mois,
en vertu de je ne sais quelle décision militaire qui autorise les majors à
s’adjoindre temporairement des aides. D’ailleurs, il sera vraisemblablement
versé dans l’auxiliaire, sinon réformé. Mais il préfère ne passer devant une
commission qu’en dernière ressource, car il doute que son organisme soit
assez délabré pour qu’on l’exempte de retourner au feu. Il est le seul à en
douter ; nous le croyons voué à la mort des tuberculeux, plus infaillible que
les obus.
J’essaie de l’attirer, j’évoque nos années d’adolescence, nos camarades,
notre gaîté, nos ambitions d’autrefois. Mais je ne parviens pas à l’intéresser.
Il sourit faiblement et dit : « C’est fini ! »
Je lui réponds :
– Et la poésie, mon vieux ?
Il hausse les épaules, avec un geste vague : « La poésie, c’est comme la
gloire! » et s’en va parce qu’on l’appelle. Un instant après il repasse avec
un bassin fumant, détourne son visage bouleversé de dégoût, et ricane :
« Tiens, la poésie ! »
Parmi ses souvenirs de guerre, celui-ci est affreux :
– Dans l’Est, fin août. Notre bataillon attaque à la baïonnette. Tu n’as
pas idée de l’imbécillité de ces attaques du début, de ce qu’elles
représentaient comme massacre. Ce qui a dominé cette période c’est
certainement incurie de nos chefs – dont ils furent parfois victimes – formés
avec ces principes : l’infanterie reine des batailles et l’arme blanche. Ces
gens-là ne se doutaient absolument pas des effets de l’armement moderne,
canons et mitrailleuses, et leur grand dada était la manœuvre
napoléonienne : rien de changé depuis Marengo ! Nous qui étions assaillis,
au lieu de nous établir sur des positions solides, on nous éparpilla à
découvert dans les plaines, revêtus de nos uniformes de cirque, et on nous
lançait contre des forêts, à cinq cents mètres. Les Boches nous tiraient
comme des lapins, et, au moment du corps à corps, se sauvaient, après nous
avoir fait tout le mal possible. Enfin, ce jour-là, en laissant la moitié de
notre effectif sur le terrain, on réussit à les déloger. Mais ces bandits ont eu
une idée diabolique. Comme il soufflait un grand vent contre nous, ils ont
mis le feu aux champs de blé dont nous les chassions… Là, j’ai vu l’enfer !
Quatre cents blessés, étendus sans mouvement, mordus et ressuscités par le
feu, quatre cents blessés transformés en torches vivantes, courant sur des
membres fracturés, gesticulant et criant comme des damnés. Leur chevelure
qui flambait d’un coup, verticalement, leur mettait sur la tête une flamme de
Saint-Esprit, et les cartouches explosaient dans leurs cartouchières. Nous
sommes restés muets, ne songeant même pas à nous abriter, à regarder
quatre cents des nôtres grésiller, se tordre et se rouler dans ce bûcher balayé
par les mitrailleuses, sans pouvoir approcher. J’en ai vu un se dresser,
devant la vague qui venait sur lui, et fusiller ses voisins pour leur épargner
cette mort atroce. Alors, plusieurs, sur le point d’être atteints, se sont mis à
crier : « Tirez, les copains, tuez-nous ! » et peut-être quelques-uns ont-ils eu
ce monstrueux courage… Et après ! Les combats de nuit à Ypres. On ne
savait qui on tuait, qui vous tuait. Le colonel nous avait recommandé :
« Mes enfants, soyez bons pour les prisonniers, mais n’en faites pas. » Ceux
d’en face avaient certainement la même consigne.
— Bah ! le plus dur est passé, mon vieux. Nous nous retrouverons
bientôt civils, et nous reprendrons nos occupations comme avant.
— Comme avant, non. Pour moi, ce n’est plus possible, la guerre m’a
diminué. Tu m’as connu à la Faculté, tu sais que mes camarades me
désignaient comme un chef de notre génération, que nos maîtres
m’accordaient leur confiance et que déjà des hommes de valeur m’avaient
distingué. Je rêvais d’une carrière éclatante de conducteur d’hommes, au
moins spirituellement, mais je croyais mon corps capable de servir ma
pensée. J’ai vu que mon corps n’est qu’une loque, une chiffe, qu’il déserte
et m’entraîne… Un type qui tremble ne peut pas être un chef.
— Mais nous avons tous tremblé !
— Plus ou moins. Tu as connu aussi Morlaix, cet imbécile qui vivait
dans les brasseries, en compagnie de femmes frelatées, que la seule idée
d’ouvrir un livre rendait malade, et pour lequel nous avions un profond
mépris ? Il est déjà sous-lieutenant. Au front, il me dominait, il était
extraordinaire de culot. Pour t’en donner une idée : à l’époque où les
tranchées n’étaient pas encore continues, dans un nouveau secteur, nous
revenions du ravitaillement par une nuit de brouillard. Impossible de rien
distinguer à trois mètres. Naturellement, on s’égare et nous voilà à patauger
dans un bas-fond, à tourner comme si on nous avait bandé les yeux,
empêtrés de notre charge ment de vivres, sans armes. Morlaix décide :
« Allons tout droit, on verra bien ! » On marche, on marche sans rien dire…
Un cri nous a figés : « Wer da ? » Nous avions donné en plein sur les
sentinelles allemandes. Mon vieux, Morlaix portait une musette d’œufs
durs. Sans hésiter, il en a balancé trois devant lui. Dans le noir, les Boches,
entendant tomber ça, ont cru que c’étaient des grenades et se sont sauvés. Je
n’aurai pas eu ce sang-froid…
— Tu as d’autres qualités. L’utilité momentanée d’une brute sur un
champ de bataille ne prouve rien contre l’esprit, bien au contraire. Un
homme qui crée vaut mieux qu’un homme qui tue.
— Je ne conçois pas qu’un homme soit incomplet, qu’il se montre
inférieur dans certains compartiments du jeu. À la guerre, j’ai fait fiasco. Je
ne pourrai l’oublier.
— Tu as fait ni plus ni moins que les autres. Ne t’accable pas.
— J’ai honte, quand j’y pense ! Au-dedans de moi, je me suis roulé dans
mes gémissements, dans mes larmes de faible. Vois-tu, j’ai renié toutes les
doctrines de ma jeunesse, Nietzsche, la force… Ah ! là là… Maintenant je
suis bon à vider les pots de chambre et je ne serai qu’un employé.
C’est un curieux cas de dépression, et crois que la maladie y est pour
beaucoup.
Je lui ai vu faire une chose terrible. C’était au moment où Diuré
souffrait tant de sa cuisse. Un jour, sous prétexte de le soulager, Charlet a
insisté pour lui changer son pansement. L’autre a fini par céder. L’opération
terminée, j’ai vu Charlet porter la cuvette dans l’angle des lavabos, en
retirer une gaze souillée et l’enfermer avec précaution dans une boîte en fer-
blanc qu’il a glissée dans sa poche. Intrigué, je l’ai appelé un moment plus
tard, pour lui demander :
— Dis donc, tu fais de la bactériologie maintenant ?
— Qu’est-ce que tu veux faire ?
— Qu’est-ce que tu as mis dans ta boîte, tout à l’heure ?
Il s’est troublé.
— Je ne comprends pas.
Puis, après réflexion :
— À toi, je peux dire, et je suis sûr que tu ne parleras pas. Tu te
souviens de Richerand, qui était à l’École de chimie ?
— Un petit qui n’avait pas très bonne mine il me semble ?
— C’est cela même. Je l’avais retrouvé au front. Nous étions très amis
et avions échangé la promesse de nous porter secours en toutes
circonstances. Cette promesse nous soutenait un peu. Il n’y a pas manqué. Il
se tenait à mon côté quand j’ai été blessé. C’est lui qui ma ligaturé et
transporté au poste de secours, sous le tir de barrage, avec l’aide d’un soldat
qu’il avait décidé à l’accompagner. Là, on a pu arrêter entièrement
l’hémorragie, et Richerand m’a probablement sauvé la vie. Je lui suis
d’autant plus reconnaissant de son dévouement que je le savais plus
impressionnable : un grand nerveux qui souffrait beaucoup de la guerre… Il
vient de m’écrire (il est à l’Hartmann) : « On ne fait qu’attaquer. Sauve-
moi. » Ce qui veut dire, comme je le connais : je suis à bout de forces, j’ai
perdu tout espoir.
— Et alors ?
— Alors… D’ici, comment veux-tu que je lui vienne en aide ? Je
cherche depuis hier, et ça presse…
Il s’est penché et m’a glissé :
— Je vais lui envoyer ça…
— Ça quoi ?
— Du pus de phlegmon. En se piquant avec, il a des chances d’être
évacué.
Nous nous sommes tus longtemps. Je lui ai dit :
— Tu te rends compte de ce que tu vas faire ?
Il a laissé tomber ses bras et murmuré :
— Je n’ai pas le choix !
J’ai risqué ce suprême argument :
— Un homme quitte le front, un autre le remplace. En sauvant
Richerand, tu condamnes un inconnu.
Il n’y avait pas pensé. Il m’a regardé en réfléchissant.
— Tant pis ! Richerand est mon ami. Vois-tu qu’il meure sans que j’aie
rien tenté ? Je le crois capable de tout, dans un moment de dépression, je ne
peux agir autrement.
Il m’a quitté brusquement, une main dans sa poche, tenant la boîte.
Le dénoncer ne me serait pas venu à l’esprit, pas plus qu’à aucun de nos
camarades. Il existe entre nous une solidarité formelle : dans la tranchée
chacun doit faire son travail, mais nous considérons que chacun est libre de
se tirer du front, que les moyens ne nous regardent pas, et nous félicitons
celui qui y réussi. Pouvais-je même juger Charlet ? J’ai pensé à ces visages
de condamnés que j’avais vus à certains soldats, saisis soudain d’un
pressentiment funeste. Un homme sous le coup de cette hantise n’est plus
capable de se protéger, de lutter pour sa conservation ; il va au-devant de la
mort en somnambule… Pouvais-je juger Charlet ? Là d’où nous venons, on
ne juge plus. On subit. Subir, c’est risquer sa vie ; ne pas subir, c’est la
risquer aussi. Le geste de Charlet ? Simplement ceci : voilà à ce que nous a
conduits notre profonde misère, voilà à quoi des hommes sont contraints de
recourir quand ils défaillent. Nous ne pouvons pas blâmer : nous savons
trop que la défaillance nous guette également.
On peut difficilement évaluer l’âge de. Mlle Nancey. Probablement, entre
35 et 40. La figure sèche, les lèvres minces, le regard sans rêves et la voix
tranchante, il lui manque tout ce qu’un homme recherche chez une femme,
elle ne fournit à la mémoire aucun détail physique où se repérer. À la voir
nerveuse, agile et faite pour commander, on se rend compte qu’à aucune
époque elle ne dut avoir cette grâce hésitante, ces nuances d’aveu qui
attirent et retiennent chez la plupart – que jamais elle n’a senti son cœur trop
lourd et le besoin irraisonné d’en faire l’offrande timide. Elle est de ces
femmes chez qui, la soupape de l’amour ne fonctionnant pas, l’activité
s’utilise à des tâches cérébrales, des tâches d’homme. L’hôpital fournit à
cette activité un excellent débouché. Mlle Nancey, infatigable, y rend de
grands services, mène sa petite troupe d’infirmières avec décision, ne
s’affole pas devant les plaies et ne s’attendrit pas devant les cris.
Le matin, elle guide le docteur pendant sa visite – un vieux brave
homme de docteur civil, qui signe des papiers, surveille notre état et
demande à ses confrères d’intervenir dans les cas graves. Il regarde
distraitement les malades et interroge :
— Comment va celui-ci, Mademoiselle ?
— Ça s’améliore, docteur. Il faut attendre.
Sans demander à contrôler, il passe au suivant :
— Le 12, docteur, c’est notre bras. Nous continuons les lavages. Mais le
23 nous inquiète et se plaint. Vous devriez le voir.
Parfois, elle déclare :
— Le 16 est cicatrisé. Nous allons le porter sortant.
Elle prépare la fiche, le docteur la vise et l’homme n’a plus qu’à s’en
aller. Le stage complémentaire, les précieuses semaines de rabiot qu’un
homme guéri peut encore couler ici en toute sécurité, dépendent d’elle
seule. Et malheur à qui lui déplaît ! Pour lui avoir déplu, Boutroux (une
cuisse) est parti du jour au lendemain, et cependant la croûte de sa large
blessure était récente, molle et soulevée encore par des infiltrations de pus.
L’imbécile était rentré saoul, un soir de sortie, et avait fait du scandale.
Grossier, il était déjà repéré. Aussi le matin suivant, malgré sa guérison
incomplète, il filait. Cet éclat a abrégé son stage de trois bonnes semaines :
le temps de se faire tuer vingt fois.
La menace de ce châtiment terrible, le départ prématuré, fait tenir
tranquilles ceux qui seraient tentés de céder à leurs instincts. Nous savons
par les journaux que les offensives d’Artois et de Champagne ont échoué
définitivement, que les combats meurtriers de l’Hartmannswillerkopf, qui
alimentent les communiqués, ne seront pas décisifs. La guerre ne peut
prendre une nouvelle tournure avant le longtemps. Il importe pour nous de
gagner du temps. Ce temps sauveur, Mlle Nancey pourra nous en faire
cadeau ou nous en priver. Cela contribue à son prestige.
La consigne est donc de « rester peinard ». Parmi les plus valides,
beaucoup, pour s’attirer les faveurs de l’infirmière-major, emploient les
moyens simples dont ils disposent ; ils se transforment en hommes de
corvées et épargnent à ces demoiselles les gros travaux. Certains vont à la
messe et se vantent que leur assiduité ne soit pas dictée par leurs
sentiments. (Quelques-uns, naturellement, y assistent par conviction et nul
ne s’en moque.) J’ai l’impression qu’ils se trompent, et je juge Mlle Nancey
incapable de tomber dans le piège grossier de leur fausseté et de les
avantager.
Je l’ai dit : avec Mlle Nancey, nous sommes en très bons termes. Mieux,
en coquetterie, en coquetterie d’estime. Elle a pour moi des attentions
spéciales, me consulte sur une mesure projetée, me demande mon avis sur
les événements.
Il y a aussi un petit fait. Juste en face de mon lit se trouve un coffre
élevé, une sorte de placard. Lorsque Mlle Nancey vient passer un moment
dans mon coin, elle s’assied sur ce coffre, d’un bond, en tournant, avec le
plaisir évident de montrer sa légèreté. Son mouvement lui remonte sa jupe
très haut et me découvre une étincelle de cuisse au-dessus du bas sombre.
(Sa jambe est musclée, mais assez jolie : ce qu’elle a de mieux. Elle le sait
certainement.) Une fois, mon regard portait par hasard sur cette cuisse
quand Mlle Nancey m’a regardé. Je me suis détourné, avec embarras. Mais
j’ai remarqué qu’elle s’asseyait toujours avec le même mouvement
révélateur, et qu’elle me fixait ensuite sans aucune gêne. Or je crois qu’elle
pourrait se découvrir moins… En somme, j’ai reçu la confidence de cette
jambe pleine, à la peau blanche. Il serait impolitique désormais de ne pas la
regarder – discrètement, mais avec sentiment. Marquer que je suis sensible,
que j’apprécie.
Cela, en tout bien tout honneur, j’en suis persuadé. Je me souviens de
cette parole d’une personne expérimentée : « Les femmes ont toutes des
prétentions de femme et les plus vertueuses aiment à se persuader qu’elles
peuvent tenter un homme. » Oui, Mlle Nancey cherche à donner du prix à sa
vertu. Pourquoi lui refuser ce petit plaisir puisque la mienne n’en est pas
menacée ?
Cette jambe est mon gage de durée à l’hôpital. Je peux tranquillement
regarder les autres balayer.
*
Cela devait se produire. Je m’étonne que les transformations vraiment
anormales qui s’étaient opérées en lui ne m’en aient pas donné l’intuition. Si
accablé que soit moralement un homme jeune, une période vient vite où il
se rétablit, et Charlet ne faisait que s’assombrir davantage.
Ses doigts crispés, les tics qui altéraient sa physionomie, sa démarche
saccadée trahissaient son état d’énervement, à son entrée dans la salle, tout
à l’heure. Cependant, il a commencé son service comme d’habitude, mais
sans me dire bonjour.
Brusquement, vers une heure, il a surgi devant moi. Son visage était
effrayant, de la couleur de la terre glaise, avec des plaques brunes et des
yeux sertis de rouge. Il m’a mis son bras sous le nez :
— Sens, sens donc !
— Eh bien ?
Il poussait son bras avec violence, je me suis reculé.
— Ah ! tu sens ? Tu sens l’odeur ?
Il me tenait sous son regard flamboyant, furieux, dont je ne pouvais me
détourner. Il m’a dit, en rapprochant son visage du mien à le toucher, ces
paroles incroyables :
— Je suis une merde.
— Voyons, Charlet, tu es fou !
— Mais sens donc !
Plus encore que sa colère, cette bave qui lui coulait de la bouche m’a
fait peur. Heureusement, quelqu’un l’a réclamé :
— Pst, Caca !
Il a bondi et s’est dirigé vers Peignard en gesticulant sauvage ment :
— Je m’appelle Merde, vous entendez, et je ne supporterai pas vos
grossièretés !
J’ai compris qu’il déraillait et j’ai craint aussitôt pour les blessés si
fragiles : Peignard avec son pied, Diuré avec ses drains, le malheureux
Breton. J’ai appelé les hommes valides, qui sont venus l’entourer pendant
qu’on allait chercher du secours. En pleine crise, il tentait de s’échapper et
criait :
— Je vous domine, crapules ! Tous les hommes sont tributaires de moi !
Je suis la vérité, le maître du monde !
Enfin, trois gaillards sont montés des sous-sols et l’ont entraîné.
Charlet !
Voici la dernière vision que j’aie conservée de lui dans le civil. En 14,
une nuit du début de l’été, sous les marronniers de la place où nous nous
rassemblions chaque soir. Devant nous, les cygnes blancs, de leur nage
silencieuse, moiraient l’eau sombre des basins, où se balançaient des
lumières, tombées d’une terrasse brillante. Un orchestre assourdi nous
berçait de son rythme. Et Charlet debout, tête nue, mince et élégant, sûr de
soi, un peu gâté même par des succès précoces, déclamât ses propres vers.
J’ai encore ses intonations dans l’oreille et me souviens de ce passage :
L’air est chargé ce soir du parfum des bosquets,
Où dort si calmement, sous un rayon de lune,
Son corps très blanc roulé dans l’écharpe très brune
De ses cheveux, où je murmure mes secrets,
L’impérieuse Impératrice de mon cœur.
Et maintenant, il est fou, à vingt-deux ans. Et sa folie a pris la forme la
plus basse qu’on puisse imaginer !
*
On visite nos pansements chaque matin. Mon tour arrive généralement
vers neuf heures. Une infirmière s’avance avec son attirail thérapeutique, et
un sourire plein de courage (il ne lui en coûte rien). Elle s’empare de moi,
enlève les épingles, déroule les bandes et détache les gazes collées avec de
petites secousses, qui tirent sur les lèvres des plaies, lesquelles entraînent à
leur suite mon corps entier qui se refuse à la rupture brusque, et me tirent
aussi de légers cris que je suis mécontent de laisser échapper. Les plaies
sont lavées au permanganate et reçoivent ensuite une application de teinture
d’iode ou de crayon de nitrate d’argent. L’un et l’autre se valent et me
procurent la même agréable sensation d’un fer rouge qu’on enfoncerait dans
ma chair, et je m’étonne toujours de ne pas voir monter une fumée, de
n’être pas incommodé par une odeur de roussi. La multiplicité des plaies
prolonge mon supplice. Les lavages ne sont pas encore terminés que
plusieurs emplacements de mon corps, déjà humectés d’iode, sont comme
posés sur des grils, et je me tords, tel un hérétique luttant pour ne pas
abjurer sa foi. Ma foi ici est de montrer une décence devant la douleur. On
garde pour la fin le plus mauvais ; la blessure du thorax, en dessous de
l’omoplate. Quand je sens la menace du badigeon, je me tasse, la respiration
coupée, comme si un obus piquait. Mais ce n’est qu’une main rose qui
hésite et écrase soudain cruellement, dans l’entaille de mon dos, la chique
de coton qui m’imprègne de sa salive brune, jusqu’au poumon, semble-t-il.
Je reçois mon coup de lance au cœur.
J’en ai pour une bonne heure de cuisson à petit feu.
Certains jours, ou je me vois sur le point de flancher, je me révolte. Je
camoufle mes cris en paroles violentes. Et j’ai bonne envie de gifler
l’infirmière sereine : une femme qui me fait souffrir !
C’est le mauvais moment de la journée ; il me gâte mon séjour et ternit
mes réveils, qu’il suit de peu. Mais, quand mes douleurs ont cessé, le délai
jusqu’au prochain pansement me semble très éloigné. J’atteins au point
culminant de ma paix, qui va en décroissant jusqu’au lendemain matin.
Aller à l’hôpital, il n’y a guère plus d’un an, était une parole terrible.
Elle suggérait, plus encore que celle de la souffrance, l’idée ignominieuse
de la déchéance. Les bourgeois n’allaient pas à l’hôpital, réservé aux
ouvriers, aux filles-mères, et à ces malheureux qui avaient dilapidé leur
fortune, qui avaient « tout mangé », et par cela même méritaient les pires
châtiments, aux déclassés enfin. Et les familles annonçaient aux
dissipateurs, aux enfants prodigues : « Tu finiras à l’hôpital ! » c’est-à-dire
misérable, seul et dans la honte. Et moi-même, regardant les façades de
deuil des hôpitaux, leurs tristes couloirs, les maigres convois, qui en
sortaient, je pensais confusément à des léproseries.
Voici que l’hôpital est devenu une terre promise. Il représente pour des
millions d’hommes le suprême espoir, et ses misères et ses douleurs, et les
navrants spectacles qu’il présente, sont pourtant le plus grand bonheur
qu’un soldat puisse entrevoir. Autrefois, celui qu’on descendait de la
voiture d’ambulance s’attristait en franchissant ce seuil et se sentait menacé.
Aujourd’hui, celui qu’on transporte sur un brancard croit recevoir du
gardien, avec sa fiche d’entrée, un brevet de vie. Et si un major supérieur,
muni de pouvoirs divins, passa devant les lits et proposait à chacun de lui
restituer ses membres en disant : « Lève-toi et marche ! » Il est probable
que Peignard, Mouchetier, et tous ceux qui sont en lambeaux, après avoir
réfléchi aux risques que leur ferait courir cette nouvelle intégrité, aux sueurs
glacées de l’appréhension qui torture les êtres sains et forts, répondraient :
« Ne faites pas le miracle ! »
Pour moi, qui ai eu la chance d’attraper la « bonne blessure », ce gros
lot des champs de bataille, je me trouve à l’hôpital comme un homme qui
passera son hiver dans le Midi. Lorsque j’ai acquitté ma dette de souffrance
chaque matin (le prix de ma pension), je me fais vraiment l’effet d’être en
villégiature, et la présence des infirmières fraîches et gracieuses, les égards
de Mlle Nancey complètent l’illusion. Qu’ai-je à faire d’autre que manger,
fumer et lire ? Quand la lecture me fatigue, je m’abandonne à cet état
d’extrême lassitude qui résulte d’un trop grand repos, je me repose encore
de ce repos… Je tapote ma faiblesse comme des coussins, et m’y carre
confortablement aux épaules. Je jouis de n’avoir plus à agir, de ce droit, que
je tiens d’une grenade, d’être veule. Et je ne déteste pas les frissons de cette
fièvre légère que donne le lit, à la longue.
Ainsi faible, les yeux fermés, je rêve. Mais je ne rêve pas de l’avenir,
très incertain. Isolé derrière mes paupières baissées, j’entends résonner au
fond de mes oreilles le grand bourdonnement de la guerre, comme le
murmure de l’océan au fond d’un coquillage. Je pense malgré moi à cette
suite d’aventures surprenantes qui m’ont conduit ici et me laissent encore
de l’étonnement.
VII
LA CONVALESCENCE
Mes plaies étant cicatrisées, le moment est venu où je dû quitter les
infirmières de cette salle 11 de l’Institution Saint-Gilbert, dans laquelle j’ai
passé les meilleures journées de ma vie de soldat. Mlle Nancey m’a
recommandé : « Écrivez-nous. Nous aimons suivre nos blessés après qu’ils
nous ont quittés. Et s’il vous arrive malheur une seconde fois, venez nous
retrouver. » Nègre m’a dit simplement, avec une gravité inaccoutumée :
« Tâche de sauver tes os ! »
*
Nous reconnaissons le bruit de la boîte aux lettres dans l’allée, et peu
après une clef tourne dans la serrure. Notre père arrive pour le repas du soir.
Il demande à ma sœur, en s’essuyant les pieds sur le paillasson, comme
d’habitude :
— Est-ce que ton frère est arrivé ?
Je m’avance dans le corridor. Il me dit :
— Te v ‘là ! Nous avions reçu ta lettre et nous t’attendions d’un jour à
l’autre.
Nous nous embrassons, un peu rituellement : un baiser d’essai. Il doit se
demander : Est-ce que la guerre l’a changé ? Nos rapports ont toujours été
froids. Mon père attendait mieux de moi, et j’attendais aussi mieux de lui. Il
ne me trouvait pas assez docile à ses conseils, mais j’estimais que le résultat
auquel il avait atteint, avec sa fameuse expérience, me donnait le droit
d’être méfiant. Il a sans doute sa façon de m’aimer ; malheureusement, ses
manifestations, lorsque j’étais enfant, n’ont jamais été très probantes, et je
suis resté sur cette impression ancienne. Si l’on veut, nous ne nous
comprenons pas. Pour qu’un père et un fils se comprennent, comblent ce
quart de siècle qui les sépare, il faut que le père mette beaucoup du sien. Tel
n’a pas été le cas. En 1914, nous étions à peu près brouillés. Mais, à
l’occasion de la guerre, nous avons étendu jusqu’à la famille l’union
nationale. Les dangers que j’allais courir en faisaient une affaire de
convenances. Et je reviens, après treize mois d’absence et une blessure,
avec les meilleures dispositions, encore qu’assez sceptique sur les
possibilités de notre accord parfait.
Nous nous asseyons à table, chacun à son ancienne place, et j’observe
que rien ici n’est changé. Mon père me questionne :
— Tu es bien remis ?
— Ça va !
— En effet, tu as bonne mine. Cette vie t’a développé.
Il me regarde à la dérobée, et je me rends compte, à la façon dont sa
main pétrit son pain, que quelque chose lui déplaît. J’en suis vite informé :
— Comment t’es-tu arrangé pour n’avoir pas un seul galon ?
— Je n’y tiens pas, dis-je pour couper court.
— Encore une de tes idées !
Quand mon père fait allusion à ce qu’il appelle mes idées, c’est toujours
mauvais signe. Mais il tient à la sienne et poursuit :
— Les fils de Charpentier, à peu près de ton âge, sont l’un sergent et
l’autre adjudant, et leur père en est fier.
— Il n’y a pas de quoi !
— Oh ! naturellement, tu es au-dessus de ça !… Ah ! on peut dire que tu
ne t’es jamais forcé pour faire plaisir à personne !
Ma sœur, qui craint une discussion où nous ne céderions ni l’un ni
l’autre, intervient et détourne la conversation. Ils s’entretiennent, en dehors
de moi, de la marche de la maison, de leurs amis, d’invitations, de visites,
que sais-je… Ils ont les mêmes petits soucis qu’en 1914, et il me semble, à
les entendre, que je les ai quittés hier. Ils n’ont pas l’air de se douter de ce
qui se passe à quelques centaines de kilomètres. Et mon père prétend que
l’égoïsme est de mon côté ! Cela n’a d’ailleurs aucune importance. Je suis
ici pour sept jours -en cantonnement d’alerte. Mais ces êtres pour qui je me
bats (car enfin, ce n’est pas pour moi !) me sont comme étrangers.
Ils ne sont même pas curieux de la guerre. Mon père ne saura
condescendre à m’interroger : ce serait reconnaître qu’un fils peut en savoir
plus que son père sur certains points. Cette chose lui paraît inimaginable,
tellement elle choque ses habitudes d’autorité.
*
Mon père m’a donné rendez-vous dans l’après-midi. Je le trouve à
l’heure indiquée, et je marche à son côté, dans la rue encombrée, où les
étalages, qui ruissellent de lumière électrique, animent un décor d’avant-
guerre que j’avais oublié. Depuis que je ne l’ai pas vu, il a un peu vieilli, et
je suis maintenant nettement plus grand que lui. Nous arrivons à ce stade où
le père, diminue par l’âge, se tasse, où le fils grandit et s’affirme.
Longtemps, à mes yeux, il a appartenu à ce monde inaccessible des grandes
personnes, détentrices des privilèges et de toute sagesse, longtemps je me
suis senti sous sa domination. Aujourd’hui, j’ai une vie propre qui lui
échappe. Il a des ménagements pour cette personnalité qu’il voit se
développer et que ma taille impose, et une sorte d’indulgence, assez
indifférente, pour son humeur injuste, depuis que je m’en li. Nos forces
s’équilibrant, nous sommes cordiaux l’un pour l’autre. Mais nous nous
éloignons plus que jamais.
Mon père me mène à la brasserie où il rencontre chaque soir ses amis.
Dans la grande salle d’un établissement du centre, un coin leur est réservé,
avec la protection du gérant, et ils y passent une partie de leurs après-midi.
Ce sont des hommes de soixante ans, des commerçants et des industriels.
Certains ont cet air consterné que donnent la malchance et la vie à son
déclin, et certains autres au contraire étalent sur leurs traits cette satisfaction
des gens qui ont réussi dans leurs affaires. Ils se connaissent depuis vingt et
trente ans. Ils jouissent ici de leurs loisirs, loin des soucis, des aigreurs
domestiques, et vivent sur un vieux fond de souvenirs et de plaisanteries
qu’ils exhument de leur jeunesse. Ils sont habitués les uns aux autres et
respectent leurs manies, ce qui est une condition essentielle pour pouvoir
vieillir confortablement en compagnie.
À notre arrivée, ils lèvent la tête. Mon père leur dit, en serrant des
mains :
— Je vous présente mon grand fils qui arrive de l’hôpital après sa
blessure.
Ces hommes importants interrompent leur partie de cartes et me saluent
cordialement :
— Très bien ! Bravo, jeune homme !
— Nos félicitations pour votre courage !
— Dis donc, Dartemont, c’est un gaillard !
Ils se taisent, ne sachant plus quels encouragements m’adresser. La
guerre se démode, commence à entrer dans les mœurs. On voit
constamment des militaires débarquer en permission, on a l’impression
qu’il ne leur arrive mais aucun mal. D’ailleurs, je ne suis que soldat, et la
situation de mon père n’est guère florissante. Ces messieurs sont bien bons
de m’avoir marqué tant d’intérêt !
Ils reprennent leur jeu : « Qui a coupé ? » Mon père se mêle à eux. Je
demeure seul à un bout de table, en face d’un vieux monsieur qui mâche
méthodiquement du gruyère en l’arrosant de bière. Il me considère
longuement et devine, à son air soucieux, qu’il prépare une phrase. Enfin,
me demande, avec un sourire engageant :
— Vous avez de bons moments là-haut ?
Suffoqué, je regarde ce vieux cornichon blafard. Mais je lui réponds
vite, suavement :
— Oh ! oui, Monsieur…
Son visage s’épanouit. Je sens qu’il va s’écrier : « Ah ! ces sacrés
poilus ! »
Alors j’ajoute :
— … On s’amuse bien : tous les soirs nous enterrons nos copains !
Son sourire fait marche arrière et son compliment l’étouffe. Il attrape
précipitamment son verre et s’y enfonce le nez. De saisissement, il aiguille
mal sa bière, qui prend la direction des poumons. Cela se termine par un
gargouillis et un petit jet de cachalot qui lance en l’air et qui vient retomber
sur son ventre, où il cascade en perles mousseuses.
Je m’enquiers férocement :
— Ça a passé de travers ?
Il est tout secoué de poussées internes et de grondements catarrheux.
Au-dessus de son mouchoir, je ne vois plus que ses yeux jaunes, qui
pleurent. Derrière mon front, hypocritement attristé, ma pensée entame une
sauvage, une vengeresse danse du scalp.
Nous partons bientôt. Je sais ce que va dire l’homme au gruyère, dès
que nous aurons franchi a porte :
— Dites donc : le fils de Dartemont est une espèce de révolté ? Il a
mauvais genre, ce garçon, vous savez !
— Je crois en effet que Dartemont n’en a guère de satisfactions !
— Pas de galon, pas de décoration, après un an de guerre, c’est suspect !
Ils hocheront la tête, pour exprimer : « Chacun a ses croix ! » et
commanderont un demi, bien frais pour se ragaillardir. Et l’un proposera :
« Êtes-vous libres ce soir ? Nous pourrons dîner dans un petit coin… »
Entre hommes, ils s’offriront une petite débauche. Et si une belle fille passe
dans les environs, mon Dieu ! ils l’inviteront à leur table : elles sont
tellement seules ces petites en ce moment ! Évidemment, ils appréhendent
un peu les lendemains de ces fêtes : la goutte, la piqûre au foie… Mais tant
pis ! Il ne faut pas s’écouter : tout le monde souffre aujourd’hui !
À la guerre comme à la guerre, n’est-ce pas ?
*
Je dispose de sept jours pour me payer du plaisir, m’en gorger, m’en
approvisionner pour plusieurs mois. Ce sera peut-être le dernier plaisir que
j’aurai pris, peut-être que le dernier souvenir que j’emporterai de la vie se
rapportera à ces sept jours. Ne perdons pas de temps, mettons-nous en quête
du plaisir, dépistons-le et emparons-nous-en.
Mais, qu’est-ce que le plaisir ? Dressons la liste des plaisirs possibles.
Des repas ? Non, ils ne peuvent qu’accompagner le plaisir, l’assaisonner.
Des spectacles ? Non plus. Ils sont vides et faux en regard de la réalité qui
m’attend. Les joies de la famille ? Une mère peut-être pourra m’attacher, me
deviner, mais j’ai perdu la mienne très jeune. Des amis ? Certes, j’aimerais
revoir mes amis, échanger avec eux des impressions en suivant nos anciens
trajets. Mais mes amis (j’en avais trois véritables) sont dispersés sur le
front ; l’un a été blessé en Champagne peu de temps après moi. Des plaisirs
de vanité ? Il paraît que cela existe. Je ne sais où l’on prend cette sorte de
plaisir. Dans les salons probablement, mais je n’y ai pas accès et ne me
soucie pas d’y pénétrer.
Alors, le plaisir du cœur ? C’est un terme trop romanesque. Disons : une
femme. J’en connaissais bien quelques-unes, à divers titres. Mais elles
étaient jeunes et peu libres. La difficulté est d’abord de les rencontrer, puis
de ranimer leurs sentiments que je n’ai pas entretenus, car elles parlent de
sentiments éternels, définitifs, et, à vingt ans, pris dans la guerre, je ne
pouvais signer un pacte sentimental qui engageât tout l’avenir. J’ai agi
imprudemment, comme arrive souvent lorsqu’on veut être de trop bonne
foi. Ces amoureuses possibles ont dû disposer de leur cœur dans un autre
sens. Un cœur de femme ne peut rester longtemps inoccupé. Plus les cœurs
sont jeunes, plus ils sont exigeants et se croient des droits. Or je n’ai rien
voulu promettre. Ne promettant rien, et étant loin, je crains d’avoir tout
perdu. L’amour est une transaction, au moins de sentiments dans les cas les
plus rares : on aime pour recevoir. Absent, je ne pouvais rien donner. Et
maintenant, je ne peux donner que sept journées d’un soldat d’infanterie,
dont la vie est menacée, dont la carrière n’est pas ébauchée, et dont le cœur,
il faut l’avouer, n’est pas sûr. Quelle femme en voudrait ? Pour accepter ce
don, il faudrait du moins qu’elle m’ait connu autrefois, qu’elle ai conservé
de moi, une image différente de celle que je lui propose dans cet uniforme
piteux qui me vient de l’hôpital.
Reste le plaisir qui s’achète, de moindre qualité, mais du plaisir pourtant
si l’on peut s’offrir l’article de luxe. Malheureusement, j’ai très peu
d’argent, de quoi acquérir du plaisir à bas prix, du plaisir de pauvre,
écœurant comme une cuisine de gargote. Il me faudrait sept jours
d’opulence et je n’ai devant moi que sept jours d’économie.
Je me confie au hasard, je sors.
Je me rends directement aux endroits où j’étais certain, avant la guerre,
de trouver des camarades, je regarde dans les cafés, je remonte plusieurs
fois les mêmes rues. Tout ce qui me rendait ce pays familier a disparu, ma
ville ne me reconnaît pas et je m’y sens isolé. J’avais autrefois, dans un
vêtement de mon choix, une certaine assurance que l’uniforme m’a retirée.
Les femmes se tournent naturellement vers ce qui est brillant et élégant : les
officiers, et ces employés d’état-major, de centres militaires, aux tenues
fantaisie, qui présentent des garanties de durée. Je n’oserai pas aborder une
femme ! Pour les soldats, il existe les filles à soldats, tout le monde le sait…
Je tourne dans la ville, désœuvré, et sans grand espoir. Je commence à
comprendre que la vie ici a pris un rythme nouveau, dont nous sommes
exclus, et qui ne laisse pas de place pour une de ces aventures dont j’avais
rêvé. Les femmes sont belles, ont l’air plus décidé qu’autrefois, et ne
portent pas sur leur visage la trace de chagrins secrets. Où sont donc les
amantes que la guerre a désespérées ?
J’ai l’adresse de l’une de ces jeunes filles que je fréquentais en 1914. Je
décide d’aller me poster dans les environs de sa demeure pour la voir sortir
ou rentrer. C’est assez chanceux, mais je n’ai pas de meilleur moyen de
l’atteindre.
*
J’ai rencontré Germaine D… hier soir qui serait mon cinquième jour de
permission. Il était temps ! Je me tenais le long des vitrines d’une rue
obscure où je sais qu’elle avait l’habitude de passer. Un bec de gaz l’a
éclairée subitement Malgré ses vêtements d’une coupe nouvelle, j’ai
reconnu son pas ou son balancement, quelque chose qui m’indiquait avec
certitude que c’était elle. J’ai regardé s’avancer son visage d’étrangère, qui
ne me savait pas là, un visage fermé et pensif, qui me devenait distinct en se
rapprochant. Je me suis élancé dans la lumière. Elle a fait un écart indigné –
puis elle a rougi : elle m’avait reconnu à son tour. Sans m’adresser de
reproches, sans manifester de surprise excessive, elle m’a très simplement
promis son après-midi d’aujourd’hui. Peut-être même la reverrai-je demain-
mais : « Pas longtemps, nous avons du monde à la maison, et je ne fais pas
ce que je veux. »
Je l’ai conduite dans un pied-à-terre qu’on m’avait indiqué. Elle a eu la
gentillesse de ne pas regarder cet appartement de fortune, de ne pas relever
ce qu’il avait de suspect et de trop anonyme. Elle a eu la gentillesse, malgré
mes négligences, d’être résolument consentante, avec cet air d’abandon et
de plaisir (enfin !) des femmes sensuelles, qui sont reconnaissantes de ce
qu’elles éprouvent. Elle a eu l’adresse, en mêlant les souvenirs au présent,
de rétablir tout de suite entre nous une intimité qui ne fut pas gênée, une
intimité qui abolissait une année de séparation et qui reprenait
naturellement le ton de nos anciens rendez-vous. Elle a eu la générosité de
ne rien distraire de ce temps précieux pour se plaindre de mon silence. Elle
m’a accepté tel quel et m’a vu comme autrefois. C’est cela surtout que je
cherchais : un être pour qui je ne fusse plus soldat. Elle est partie avec mes
fleurs à son manteau, dont elle m’a dit : « Je suis très fière de ma
décoration ! »
Je dois à cette charmante Germaine sans coquetterie la meilleure joie de
ma permission : quelques heures d’oubli passées en sa compagnie.
Désormais, je lui écrirai.
*
Les pires bouleversements sont impuissants à changer le caractère des
êtres. Cette permission de sept jours m’a prouvé que l’humeur systématique
de mon père ne désarmerait jamais, quelle que fût la nature de mes
occupations. Que puis-je de plus, aujourd’hui, qu’être soldat ? Est-ce que,
ainsi, je ne donne pas entière satisfaction à l’opinion publique, et ne
rehausse pas l’éclat de ma famille ?
Il est juste de dire que je suis un héros mécontent. Consulté sur les
événements j’ai l’habitude funeste, insociable, de les montrer tels qu’ils me
sont apparus. Ce goût de la vérité est incompatible avec les usages policés.
Les milieux où l’on m’a reçu et fêté, attendaient de moi que justifiasse leur
quiétude par mon optimisme, que je montrasse ce méprit pour l’ennemi, les
dangers et les fatigues, cette bonne humeur, cet esprit d’entreprise qui sont
légendaires et caractérisent le troupier français, tel qu’on le voit sur les
almanachs, coquet et souriant sous la mitraille. Les gens de l’arrière aiment
à se représenter la guerre comme une fameuse aventure, propre à distraire
les jeunes hommes, une aventure qui comporte bien quelques risques, mais
compensés par des joies : la gloire, des bonnes fortunes, l’absence de
soucis. Cette conception commode tranquillise les consciences, légitime les
profits, et permet de dire en outre : notre cœur souffre, en se tenant les pieds
au chaud. Je crois peu à ces cœurs qui ressentent profondément la
souffrance des autres. Il faudrait qu’ils fussent d’une matière bien rare. On
ne souffre véritablement que dans sa chair, et dans la chair de sa chair on
souffre déjà beaucoup moins, exception faite pour quelques natures
particulièrement sensibles.
J’ai bien senti qu’il eût été poli, lorsqu’on m’offrait un excellent repas
dans une maison luxueuse, de mettre tout le monde à l’aise en déclarant que
nous faisions notre affaire de la victoire et que tout là-haut se passait très
gaiement. Moyennant quoi, on m’eût versé un second verre de cognac,
offert un second cigare, en me disant sur ce ton d’indulgence qu’on a pour
les soldats : « Voyons, un poilu comme toi ! Tu n’en fumes pas de pareils
dans les tranchées, ne te gène donc pas ! » Autrement dit : on ne te refuse
rien, tu vois !
Mais je n’ai pas relaté d’exploits dont les Allemands eussent fait tous les
frais, j’ai glacé les conversations les plus habiles. Je me suis conduit en
individu mal élevé, je me suis rendu insupportable, et l’on me voit partir
sans regrets.
*
Mon père, ce soir, a tenu à m’accompagner à la gare. Nous n’avons pas
grand’chose à nous dire. Nous nous promenons sur le quai, en attendant le
train, dans les courants d’air. Mon père craint les courants d’air. Il a relevé
le col de son pardessus et je le vois impatient. Je lui dis :
— Pars donc. À quoi on prendre froid pour quelques minutes qui ne
changeront rien !
— Mais non, mais non ! répond-il brusquement, de l’air d’un homme
décidé à donner l’exemple, à aller jusqu’au bout de son devoir, quoi qu’il
doive lui en coûter.
Nous échangeons quelques paroles sans importance, et j’observe qu’il
regarde fréquemment l’horloge, sans y paraître. Mon départ tombe mal. Je
sais que si mon père me quitte bientôt, en sautant dans un tramway, il
pourra encore retrouver ses amis à la brasserie : le vendredi est leur jour de
réunion. Il y pense sans doute. Naturellement, je ne pourrai faire allusion à
cette réunion sans le fâcher. Nous sommes côte à côte, mais nos pensées
sont très éloignées. Un père et un fils ? Oui, sans doute. Mais surtout : un
homme de l’avant et un homme de l’arrière… Toute la guerre nous sépare,
la guerre que je connais et qu’il ignore.
Enfin, le train arrive, un de ces trains sordides et hurlants de soldats. Je
conseille à nouveau à mon père de partir, sous prétexte qu’il me faut le
temps de m’installer. Il accepte un compromis :
— Oui, en effet, tu seras mieux avec tes camarades !
Nous nous embrassons. Il reste encore un instant devant moi, indécis. Sa
main qui pianote dans le vide m’indique que quelque chose lui tient au
cœur. Il me le glisse :
— Tâche donc d’attraper un bout de galon !
— Je tâcherai ! fais-je, conciliant.
— Allons, adieu, à bientôt, j’espère… Et ne sois pas imprudent là-haut !
fait-il assez froidement.
Nous nous embrassons encore. Il me quitte en se détournant et s’éloigne
rapidement. Peut-être pour cacher son émotion…
Avant de s’engager dans les escaliers du passage souterrain, il m’adresse
un denier geste d’adieu, un geste aérien, très vif : le geste d’un homme
libre…
Je suis seul sur le quai, devant le train. Je suis seul, avec ma musette qui
contient des vivres pour deux jours, mon bidon, ma couverture, mon
portefeuille sur la poitrine avec un peu d’argent, ma montre au poignet
gauche, mon couteau dans la poche droite de mon pantalon, retenu par une
chaîne, mes ciseaux de poche – tout mon bien… Je n’ai rien oublié.
Je vois la ville, énorme et calme, qui s’endort – la ville peuplée de gens
qui ne sont pas au danger, de gens heureux et de jeunes femmes fraiches et
élégantes, qui ne sont pas pour les soldats. Je distingue des traînées
lumineuses qui situent les grandes artères du centre où l’on s’amuse comme
s’il ne se passait rien d’anormal.
La locomotive lâche la vapeur, j’entends des sifflets. Alors je monte
précipitamment dans le train, au hasard. Le wagon m’envoie à la figure son
haleine chaude et ignoble, son haleine d’ivrogne. J’enjambe des corps et
mon installation provoque des grognements. Je rentre dans la guerre…
EMBUSQUE
Le soldat ne sent pas qu’il soit connu, il meurt obscur et dans la foule, il
vivait de même à la vérité, ma il vivait ; et c’est l’une des sources du défaut
de courage dans les conditions basses et serviles.
LA BRUYÈRE
I
SECTEURS CALMES
— 18 degrés, me crie Baboin.
Je réponds : 25 pas. Nous notons les chiffres sur une feuille de papier,
puis nous contournons un pare-éclats. Je compte mes enjambées jusqu’au
prochain coude et je fiche en terre ma canne, sur laquelle est noué un fil
rouge. Baboin regarde à travers le viseur de carton assujetti à sa boussole et
me donne le nombre de degrés de dérivation par rapport au nord ; je lui
indique la distance. Nous levons le plan du secteur. Ce travail de tout repos
nous occupe l’après-midi, quand nous sommes libres, et nous avons
l’intention de le faire durer le plus possible.
Baboin, agent voyer dans le civil, est l’ordonnance du lieutenant qui
commande la compagnie. C’est un homme petit, barbu, court sur jambes,
paisible et méticuleux, qui a accepté cette sorte de domesticité pour
échapper aux inconvénients de la première ligne. Il se tient au P.C. de son
chef, auprès duquel il assume à peu près la charge de femme de ménage :
balayer, vider les eaux sales, réchauffer la nourriture, nettoyer la vaisselle,
s’occuper du linge et de l’entretien des vêtements. Il s’éloigne rarement de
l’abri et sort peu s’il n’y est contraint. Il n’a pas d’autre fierté que son
écriture, fine et lente, qui reproduit très exactement les modèles de
calligraphie. Cette écriture indique une soumission naturelle et un manque
d’imagination qui répondent bien à son caractère ; il a pour les consignes un
respect de fonctionnaire. Il m’a expliqué son point de vue, qui est d’un
sage, encore que je me sente incapable d’une sagesse qui me ferait remplir
un rôle comme le sien : « Ici il s’agit de ne pas faire le malin et d’en
revenir. » J’ai sensiblement le même programme, mais je sais que chez moi
ce programme peut-être compromis à l’improviste par une saute d’humeur,
qu’une mesure blessante me ferait vite perdre patience, dut ma vie en être
menacée. Cependant je ne blâme pas le moyen que Baboin a choisi. Il ne
semble pas y voir de déchéance, ou le cache soigneusement. J’apprécie son
amitié qui a la qualité d’être égale et qui se manifeste par des dons en
nature, café et tabac, dont il est toujours approvisionné copieusement par les
cuisines. Il m’a pris en estime parce que je lui demande des conseils
professionnels.
J’ai eu la chance, dès mon retour au front, de trouver un emploi, que je
dois à mon état civil, qui m’avait déjà valu l’attention des infirmières à
l’hôpital. Je le dois aussi à l’état squelettique de la compagnie où je fus
versé. Notre renfort est venu boucher les vides d’un régiment qui
redescendait de Verdun, très éprouvé. Pour reconstituer l’armature des
unités, on a puisé dans les nouveaux arrivants, en se guidant sur les
indications des livrets matricules. Le lieutenant m’a fait appeler, pour
contrôler que ma tête correspondait bien à ma profession, et m’a nommé
agent de liaison.
La fonction d’agent de liaison est bien supérieure à celle de soldat
d’escouade, qui est « le dernier des métiers ». L’ambition de tous les
hommes est de se tirer de l’escouade. Il n’y a que deux moyens : un grade
ou un emploi. Au milieu de 1916, il est trop tard pour entreprendre une
carrière de gradé, et cette carrière ne pourrait être prompte que dans les
unités d’attaque, où les cadres sont vite décimés. Dans de telles unités, les
grades subalternes ne diminuent pas les dangers et offrent peu d’avantages.
Ensuite, nous sommes tous des soldats provisoires, des civils, et, quel que
soit le grade auquel nous aurons atteint, nous sommes décidés à retourner
chez nous, la guerre finie, prochainement nous l’espérons. L’ambition qui
pouvait pousser un sergent de 1800 nous est interdite : les maréchaux ne
sortent plus du rang. Cette guerre ne distingue et n’élève personne parmi
ceux qui risquent, elle ne paie pas. Pour ces raisons, les emplois sont
généralement plus recherchés que les grades. On estime qu’un cuisinier a
une meilleure place qu’un chef de bataillon, dans un grand nombre de cas,
et qu’un commandant de compagnie peut envier un secrétaire du colonel.
Un homme qui part à la division est considéré comme sauvé définitivement.
Il peut être tué, mais accidentellement, par fatalité, comme des gens de
l’intérieur se font écraser ou sont victimes d’une secousse sismique. Le
problème pour les soldats est de s’éloigner des lignes, du créneau, de se
soustraire à la garde, aux grenades, aux balles, aux obus, de remonter des
échelons vers l’arrière. On s’éloigne, on s’abrite un peu, en devenant
téléphoniste, signalisateur, colombophile, cycliste, observateur, secrétaire,
interprète, brancardier, pionnier, etc. Tous ceux qui remplissent ces
emplois, ou filons, sont nommés par les hommes du petit poste des
embusqués. Dès que l’on quitte la première ligne, on appartient à la
catégorie des embusqués, dont les ramifications s’étendent jusqu’au
ministère de la Guerre et au Grand Quartier Général. Dès qu’on est
embusqué, on redoute de retomber à l’escouade.
Je suis donc, dans une certaine mesure, un embusqué. Ainsi, sauf
événement exceptionnel, les combats à la grenade ne seront plus de mon
fait. Je m’en félicite, car mon début malheureux de l’an dernier m’a
définitivement dégoûté de ces sortes de conflits.
Nous sommes quatre agents de liaison (un par section), toujours à la
disposition du commandant de compagnie, soit pour l’accompagner, soit
pour communiquer ses ordres aux premières lignes et en rapporter des
renseignements. Je suis en outre secrétaire et topographe à l’occasion. Ce
supplément de travail m’a fait dispenser des corvées.
Chaque soir, vers six heures, je me rends au P.C. du chef de bataillon,
pour y prendre copie du rapport sur le cahier de la compagnie. Il me faut
vingt minutes de marche dans des lieux déserts.
Je reviens lentement, plus tard, par un chemin charmant qui se nomme
le boyau de la Faucheuse. Ce nom n’a rien de fatal et lui vient d’un
instrument agricole à demi enfoui dans la terre. Le boyau étant peu profond,
d’un côté on découvre une grande prairie parsemée de fleurs sauvages et
l’on respire là, au mois de juin, une fraîche odeur de campagne. Le grand
air des montagnes fait onduler les herbes, comme des moissons du temps de
paix. À l’horizon, le soleil tombe sur les sombres forêts de sapins, comme
une montgolfière en flammes un soir de vacances. De l’autre côté, c’est le
décor de la guerre apaisée, mais qui peut renaître et assassiner
traîtreusement, comme une sentinelle surprise, le calme bucolique du
couchant et couronner de feu nos positions. Cette menace ajoute à la gravité
du crépuscule.
Nous occupons, dans les Vosges, un secteur de repos où on s’est
beaucoup battu, il y a plusieurs mois, pour la possession des crêtes qui nous
sont restées. Cette lutte a donné au terrain un aspect tragique, avec ses
entassements de choses déchiquetées et le mystère de ses abris effondrés,
silencieux comme des nécropoles, humides et obscurs comme des
catacombes. Pourtant, les hommes s’apaisant, la végétation a reconquis le
sol, l’a recouvert de ses lianes, de ses tiges, de ses pistils et de ses couleurs,
a développé sur lui une nappe de parfums qui ont chassé l’odeur des
cadavres, a ramené son cortège d’insectes, de papillons, d’oiseaux, de
lézards qui s’ébattent à travers ce champ de bataille, maintenant débonnaire.
Le long des boyaux, des herbes inclinées nous frôlent le visage et je
connais sur la droite du secteur, en retrait des lignes, un endroit que
personne ne fréquente, qui est un amoncellement de verdures éclatantes. Le
vent y murmure dans le feuillage des grands arbres intacts et une source
pure y cascade joyeusement sur les pierres, avant de se perdre dans les
taillis. C’est là que je vis les heures que je dérobe à la guerre.
Dans la vallée, une route relie les tranchées allemandes et les nôtres
distantes de trois cents mètres, une jolie route campagnarde, bordée de
minces platanes et recouverte des feuilles du dernier automne, une route
interdite sous peine de mort.
Cette route déserte a un grand charme, et si les hommes ne s’y
aventurent pas, leur pensée s’y promène. Le matin, lorsqu’elle se dégage du
brouillard, les cultivateurs qui sont au créneau doivent attendre les
claquements de fouet des attelages partant au labour. Le soir, on dirait
l’avenue abandonnée d’un mystérieux château et l’on se demande quelles
ombres désuètes vont y rôder au crépuscule. Ce qui rend cette route si
saisissante c’est qu’elle ne mène nulle part, sinon à l’irréel, à des lieux de
repos qui n’existent plus que dans la mémoire. Entre les deux armées, cette
route chimérique est une allée silencieuse pour la rêverie.
J’ai découvert, à un carrefour désolé, un Christ en fer, rongé de rouille
pareille à du sang séché. Sur le socle de pierre griffé par les balles, une
main maladroite a écrit : « À évacuer sur l’intérieur. » Je crois qu’il ne faut
voir là aucun blasphème, aucune allusion à la divinité du sujet. Le
combattant a voulu exprimer que l’homme en croix avait déjà payé sa dette
et n’avait plus rien à faire au front. Ou peut-être a-t-il voulu symboliser que,
pour avoir droit à l’évacuation, il fallait avoir souffert, à son exemple, dans
tous ses membres, dans son corps et dans son cœur.
Notre première ligne passe en bas de la montagne dont nous tenons les
versants. Les P. C de compagnie et du bataillon sont échelonnés sur le
plateau. Une compagnie de réserve est cantonnée en arrière dans la forêt.
Nous dominons partout les tranchées allemandes, qui contournent les ruines
du village de Launois. Notre secteur, très étendu, est confié à la garde de
sentinelles, espacées de cinquante à cent mètres, que les sections détachent
pour se couvrir latéralement. Nous recevons très peu de projectiles. Une
fois par semaine, quatre pièces allemandes nous envoient une trentaine
d’obus en tir d’arrosage. La distribution finie, nous avons la certitude d’être
tranquilles pour huit jours. Nos tirs sont plus fantaisistes. De nos secondes
lignes, serpentant en corniche, je vois parfois nos rafales de 75 entamer les
talus allemands ou éclater dans la campagne. Mais, de part et d’autre, il y a
peu d’acharnement ; les artilleurs font de simples démonstrations, parce
qu’il est d’usage à la guerre de tirer le canon. Il faut néanmoins éviter de
recevoir un mauvais coup : « Ces idiots-là seraient foutus de te bousiller en
rigolant ! » Et nous avons dernièrement failli être victimes de notre
coquetterie à mépriser ces tirs périodiques : un 77 a éclaté dans la paroi du
boyau, à trois mètres de notre groupe.
Pour l’infanterie, elle se garde de troubler un secteur aussi paisible,
aussi agréablement champêtre. Les provocations ne viendront pas de notre
part, si des ordres de l’arrière ne nous imposent pas l’agressivité. Tout se
borne à un fastidieux service de garde, assez relâché le jour, plus rigoureux
de nuit. Nous avons pris nos habitudes dans ce secteur et nous ne
demandons qu’à y rester.
Tous les deux jours, le cycliste descend s’approvisionner à Saint-Dié. Le
lendemain, il fait le tour des abris, avec un attirail de colporteur dans ses
musettes, distribue les lacets, les pipes, les glaces, les peignes, les savons,
les dentifrices, le papier à lettres, les cartes postales, le tabac et inscrit de
nouvelles commandes, en commerçant ponctuel.
Chaque fraction détache vers la cantine un homme constellé de bidons
qui revient, après trois heures de marche, avec trente ou quarante kilos de
vin en bandoulière. Ce camarade dévoué est généralement un ivrogne, et
l’on peut-être sûr que de généreux prélèvements l’ont dédommagé de sa
peine. « Ici on peut tenir ! » déclarent les hommes.
*
Mon service me donne une grande liberté. Le matin, je dors tard, ayant
veillé, et je viens seulement de terminer ma toilette, dans une gamelle,
lorsqu’arrive la soupe. L’après-midi je pars avec Baboin. Le soir de retour
du bataillon, je travaille dans l’abri du lieutenant à établir le plan du secteur,
en utilisant nos documents. Vers onze heures, je prends ma canne, un
revolver, mon masque, et je vais faire le tour des tranchées, pour voir s’il
n’y a rien de nouveau et ramasser les comptes rendus de la journée. Si des
grenades éclatent devant nous, ou si les mitrailleuses tirent (elles prennent
d’enfilade certains boyaux d’accès), je réveille un camarade. Si la nuit est
calme -le plus souvent -je marche seul. Je longe les premières lignes, je
réponds aux sentinelles, qui reconnaissent mon pas et ma voix dans
l’obscurité, et j’échange quelques mots avec elles. Lorsque je ne suis pas
pressé, il m’arrive de tenir compagnie à l’un ou à l’autre pendant un
moment. Debout sur la banquette, le buste dehors, nous regardons la nuit,
nous écoutons les bruits. Je m’entretiens avec les chefs de section, qui
attendent mon passage à heure fixe. Une heure plus tard, je réveille notre
commandant de compagnie, un instituteur, qui traite ses hommes avec
cordialité et son entourage avec une nuance de camaraderie : « Rien à
signaler, mon lieutenant ! – C’est tranquille vers la 3e section ? –
Absolument tranquille ! » Les jours de pluie, je fais chauffer un reste de
café sur la lampe à alcool de Baboin. Je dis bonsoir à l’observateur, qui
veille à dix mètres de là, et je regagne notre abri où mes trois camarades
ronflent.
*
Une nuit, je suis réveillé en sursaut, on me secoue brutalement. Je
grogne, les yeux fermés. Une voix tremblante de colère me dit :
—Grouille-toi, bon Dieu !
C’est la voix de Beaucierge, l’agent de liaison de la 1ère section, un brave
garçon, fruste et gai, qui n’a pas l’habitude de me parler sur ce ton. Je
demande, vexé :
Ça te prend souvent ?
— Les Boches sont en première ligne… Faut qu’on aille voir. Quoi ?…
Je m’explique : sa voix ne tremble pas de colère, mais d’émotion. Encore
obscurci par le sommeil, je m’équipe machinalement, sans parler. Dehors,
la nuit me met une fraîcheur aux tempes et aux paupières. On n’entend
aucun bruit de combat. Est-ce que l’ennemi serait déjà installé chez nous ?
— Où sont-ils les Boches ?
— On ne sait pas. Faut aller voir.
— Qui a dit d’aller voir ?
— Le lieutenant.
Sale affaire ! Je me souviens de la barricade d’Artois. Je glisse des
grenades dans mes poches, je serre ma jugulaire, j’arme mon pistolet, que je
garde à la main… Qui marchera en tête ?
— Tu connais mieux les boyaux, prétexte Beaucierge.
Derrière moi je l’entends manœuvrer la culasse de son fusil, qu’il tient
au bout du bras, en tirailleur.
— Qu’est-ce que tu fais ?
— J’ai mis une balle dedans.
— Ah ! non, mon vieux, j’ai pas envie de recevoir ta balle dans les
fesses ! Ou alors passe devant…
Il préfère retirer la cartouche. J’avance lentement, pour me donner le
temps de la réflexion : nous avons le choix : entre trois chemins pour
gagner les premières lignes. Finalement, je décide :
— Nous allons prendre par le boyau couvert.
C’est un boyau souterrain, coffre, un ancien ouvrage allemand qui
descend la pente et aboutit à l’abri du chef de la 2ème section. Nous
pourrons, au moindre doute, jeter un rayon de lampe électrique qui
précisera la situation. Nous allons sans bruit, inquiets. Le silence de cette
nuit est plus terrible qu’une lutte à la grenade, qui nous indiquerait où se
trouve le danger. Subitement, le boyau couvert s’ouvre devant nous comme
une trappe. Nous descendons quelques marches, nous perdons le ciel qui
nous guidait nous nous enfonçons dans le noir. Nous tenons une main à plat
sur la paroi, en avant-garde, nous posons nos pieds l’un après l’autre, ne
leur confiant le poids du corps que lorsqu’ils sont bien en fermes à terre. Il
y a une cinquantaine de mètres pour aller jusqu’au coude ; ensuite le boyau
est tout droit. Il nous faut un temps infini pour franchir cette distance. Nous
n’entendons que nos respirations et nos cœurs. Beaucierge (toujours
maladroit, cet animal) heurte quelque chose avec son fusil. Le choc nous
coupe le souffle et nous immobilise pendant une minute : de l’obscurité
peut jaillir le feu.
Nous voilà au tournant… Là, au fond, à soixante mètres, brille une
faible lumière, et nous distinguons une rumeur de voix. Quelles voix ? De la
main, j’arrête mon compagnon.
— On va crier.
— Si c’est les Boches ?
— On le saura. Tu veux pas aller te fourrer dessus ?
À mon appel, on répond : « Qui va là ? »
— France !
Bientôt, le faisceau de ma lampe éclaire un homme de chez nous. Ouf…
Soulagés, nous courons à lui. Dans l’abri, tous sont alertés.
— Alors, où sont les Boches ?
— Ils sont repartis.
On nous apprend que trois Allemands ont sauté dans notre tranchée et
assailli une sentinelle isolée qui, bien que surprise, a crié pour jeter
l’alarme. Heureusement, un peu à droite, veillait Chassignole, qui ne
s’étonne pas facilement. C’est ce Chassignole qui prétend que l’humidité a
gâté les grenades et que la moitié n’éclate pas. Après les avoir percutées, il
les porte à son oreille, pour s’assurer que la mèche fuse bien à l’intérieur :
un moyen de contrôle à se faire emporter la tête ! Si on lui en montre
l’imprudence, il répond : « Y a cinq secondes, t’as bien le temps ! » Donc
Chassignole est accouru, en lançant ses fameuses grenades, son arme
favorite. Les assaillants ont pris peur, regagné précipitamment le talus et
disparu dans la nuit.
Dans un coin de l’abri, nous voyons l’homme de garde, encore tout
hébété d’un coup de crosse de revolver qui lui a entamé le cuir chevelu. On
le félicite d’avoir crié et de ne pas s’être laissé enlever. On convient que
l’affaire était bien montée, aurait pu réussir, et que les Allemands avaient
trouvé le point faible de notre dispositif. Il est probable que leurs
patrouilleurs, depuis plusieurs nuits, observaient les mouvements de nos
relèves. D’ailleurs, nous sommes imprudents ; les sentinelles font du bruit
et allument leur cigarette sans précautions. Toujours se cacher ne convient
guère à notre tempérament.
C’est le seul événement qui a troublé le secteur depuis un mois.
Maintenant, nos hommes patrouillent aussi en avant des lignes.
*
Nous avons décidé de fêter le 14 juillet. Les troupes ont déjà reçu de la
République un cigare, une orange et une bouteille de vin mousseux pour
quatre hommes, mais nous souhaiterions mieux que ces maigres agapes. Le
lieutenant a imaginé d’organiser, cette nuit, un feu d’artifice avec des fusées
éclairantes ; il a renoncé aux fusées de couleur, de crainte d’alerter
l’artillerie. On a fait choix d’un emplacement bien en vue, dans une
tranchée abandonnée, et les agents de liaison ont prévenu les sections, afin
qu’elles jouissent du spectacle et se tiennent prêtes, pour le cas où l’ennemi
réagirait. Au fond, il s’agit moins d’une manifestation patriotique que de
rompre pour quelques instants la monotonie de notre vie.
Un peu à l’avance, le lieutenant quitte son abri, escorté de sa liaison, de
son ordonnance, des fourriers et des observateurs. Douze fusées sont
exposées en demi-cercle contre le parapet. À dix heures exactement nous y
mettons le feu. Les fusées sifflent, montent et allument dans le ciel douze
ampoules tremblantes, qui animent un dôme de clarté blafarde. Quelques
fusées nous répondent des lignes. Nous regardons avec étonnement un
paysage lunaire, tout nouveau, et nous crions, après avoir compté jusqu’à
trois : « Vive la France ! » Mais nos cris se perdent dans le cirque des
montagnes massées dans l’ombre et ne reçoivent aucun écho.
Les fusées meurent, et notre joie artificielle s’éteint avec elles. Les
tranchées allemandes sont muettes, le silence et l’obscurité recouvrent la
terre. Nous sommes déçus. La fête est finie…
*
Dans ce secteur, nous sommes envahis par la paperasserie. Les gens de
l’arrière nous criblent de notes, et il ne se passe pas de jour que la
compagnie ne doive fournir au bataillon des états urgents, relatifs aux vivres
de réserve, aux stocks de munitions, à l’habillement, aux spécialistes aptes à
tel ou tel emploi, aux pères de tant d’enfants, etc. Si bien que la liaison est
continuellement en course pour des bêtises.
Je connais ainsi tous les hommes, et tous les hommes me connaissent,
me questionnent sur ce qui se passe à l’arrière : agent de liaison est encore
agent d’informations. Les chefs de section eux-mêmes, qui ne peuvent pas
quitter la première ligne, ont pour moi des égards, et parfois je les aide dans
la rédaction de leurs rapports. Mais je profite surtout de ces tournées, où le
temps ne nous est pas mesuré, pour m’arrêter dans les abris et écouter parler
les hommes. Les unités, grossies de renforts successifs, se composent de
soldats venus de tous les coins du pays et du front, le plus grand nombre
ayant déjà été blessé et ayant appartenu à d’autres régiments. Tous ont des
souvenirs. Par leurs récits, je connais la guerre sous ses différents aspects,
car leurs conversations roulent souvent sur la guerre, qui les a rassemblés et
à laquelle ils sont mêlés depuis deux ans.
Il est naturellement beaucoup question de Verdun, où l’emploi de
l’artillerie, l’entassement des moyens de destruction ont atteint une intensité
inconnue, et tous s’accordent à dire que dans cet enfer on était fou. En
m’aidant de leurs récits, souvent confus, je reconstitue l’épopée du régiment
dans ce secteur terrible. C’est une épopée honteuse, si on la juge aux
résultats, comme feraient des historiens. Mais un soldat juge avec son
expérience du feu et sait que la conduite d’une unité résulte généralement
de la situation où on l’a placée, en dehors de toute considération touchant la
valeur des combattants. Voici ce que j’ai compris.
Le régiment fut engagé en avril dernier, en avant de Malancourt, une
position en saillant, une position « en l’air », manquant de liaison sur les
côtés, et fut maintenu sur cette position, malgré les avis des chefs de
bataillon qui en avaient signalé le peu de solidité, sous un tir de destruction
accablant. Au moment de l’action, deux bataillons firent bien face à
l’attaque, mais ils furent tournés, enveloppés par des masses surgies de la
fumée des obus et faits prisonniers, à peu près en entier. Des éléments de
soutien en purent seuls se replier à temps, et parmi eux un capitaine
ambitieux. Ce chef habile, qui ne manquait pas de sang-froid dans la
présentation des faits, réfléchit qu’aucune mission officielle ne viendrait
enquêter sur les lieux. Son rapport transforma notre défaite accidentelle en
un récit de défense à outrance, relata le sacrifice de mille hommes
cramponnés au terrain, s’ensevelissant sous les ruines. Cette version, si
conforme à l’enseignement militaire, fut adoptée d’emblée par le colonel,
qui la transmit à la division en l’amplifiant encore. Car il est admis, par une
étrange aberration, que la diminution des effectifs prouve le courage de
celui qui les commande – en vertu de cet axiome hiérarchique que la valeur
des chefs fait celle des soldats, axiome qui n’a pas de réciproque. Le
colonel publia une décision où il exaltait la beauté du sacrifice et se disait
fier de commander à d’aussi vaillantes troupes. Le régiment allait donc
quitter Verdun, couvert de gloire, lorsqu’un avion allemand eut le mauvais
goût de lancer dans nos lignes des imprimés, dans lesquels le
commandement ennemi se vantait de son succès de Malancourt et donnait
la liste des prisonniers de cette journée, soit plusieurs centaines d’hommes,
tant officiers que soldats, tous du régiment. Nul doute n’était possible : le
sacrifice n’avait pas été consommé. D’apprendre que ces hommes qu’on
pleurait encore étaient vivants indigna le colonel, qui publia une contre-
décision furieuse et flétrissante.
Cette reddition de deux bataillons surpris a jeté la suspicion sur un
régiment qu’on avait eu le tort d’égarer sur des positions intenables.
Comme il fallait des responsables, les états-majors incriminèrent les
disparus, qui n’étaient plus là pour se justifier. On rappela que le régiment
était du Midi, et l’on fit état contre eux de vieux griefs absurdes qui avaient
eu cours au début de la guerre. Cette déconsidération militaire l’a fait
classer dans les unités suspectes, manquant de solidité au feu. Elle nous
vaut un stage prolongé dans les Vosges, exilés de l’honneur. Le colonel, qui
voit son avancement compromis, s’en plaint amèrement. Mais les hommes
s’en réjouissent ouvertement et ne sont pas pressés de regagner une « cote »
qui est souvent fatale.
Les rescapés, qui ont tous un lourd passé de dangers et d’émotions
surhumaines, parlent de Verdun avec une terreur spéciale. Ils disent qu’à
leur retour ils sont restés plusieurs jours avant de pouvoir manger
normalement, tellement leur estomac était serré, tellement ils avaient pris le
dégoût de tout. Ils n’ont conservé de là-bas aucun souvenir qui ne soit
d’épouvante et d’égarement. Sauf un, qui les déride infailliblement. Ils
citent un carrefour de l’arrière-front, où ils ont vu trois gendarmes pendus à
un arbre par les coloniaux qui avaient passé par là. Voilà le seul souvenir
gai qu’ils aient rapporté de Verdun ! L’idée ne les effleure pas que les
gendarmes soient des hommes comme eux. La haine du gendarme, si
traditionnelle chez nous, est encore accrue, à la guerre, du mépris – ou de
l’envie – que les soldats ressentent pour les non-combattants. Or, non
seulement les gendarmes ne se battent pas, mais ils obligent les autres à le
faire. Ils forment, en arrière des lignes, un réseau de garde-chiourme qui
nous rejette dans le bagne de la guerre. On dit aussi que, pendant la retraite
de 1914, ils ont tué des traînards qui n’avaient plus la force de marcher. Le
supplice de quelques gendarmes réjouit et venge les hommes des travaux
forcés. Tous sentent ainsi, et je n’ai vu aucun soldat manifester de la pitié
pour les trois pendus. Il est certain que cet exploit spécial a plus fait pour la
réputation des coloniaux qu’une action d’éclat. Qui sait s’il n’a pas rendu
service au commandement en faisant rire l’armée de Verdun ? C’est
immoral évidemment. Alors, voici l’occasion de placer le mot fameux, qui
a déjà couvert bien d’autres immoralités : C’est la guerre !
*
Un sergent qui vient d’arriver me donne une autre vision de Verdun. Il
raconte un fait d’armes :
« J’étais sergent grenadier. Nous prenons position, un soir, au flanc
d’une pente bouleversée. Plus trace de fils de fer, des trous d’obus,
emplacement des Boches inconnu. À peine établis, le commandant
Moricault, un vieux gueulard, me fait appeler. Je le trouve dans son gourbi,
avec sa pipe. Il me dit, en me tendant un quart de gniole :
« Te v’là, Simon ! J’ai besoin de toi. Bois un coup ! »
Il déplie son plan. “Tu es là, toi. Là, à côté, c’est Permezel (un autre
sous-off). Bon ! Là, tu vois, là ? Une mitrailleuse boche qui nous gêne. Tu
vas te mettre d’accord avec Permezel. Tu arriveras de front avec tes lascars,
lui arrivera par la droite avec les siens. À minuit, vous me foutez la
mitrailleuse en l’air. Compris ?”
– Compris, mon commandant !
« Y avait pas à discuter avec le vieux ! Je vais trouver Permezel, je lui
explique le coup, on s’entend et on règle nos montres. Je choisis pour
m’accompagner trois zèbres avec qui j’avais l’habitude de travailler :
Rondin, un grand malabar, Cartouchier, un mineur du Nord, et Zigg, un as
au couteau. Comme armes, grenades, rigolos et surins. On avance en se
traînant, en sautant d’un trou à l’autre, en observant à la lueur des fusées.
Heureusement, le bruit du bombardement nous aidait. De plus en plus
lentement, à mesure qu’on s’éloignait des nôtres. Cela dure bien une heure.
Tout d’un coup, Zigg me prend le bras et me fait signe. Je passe la tête tout
doucement, et je vois deux casques, à six mètres peut-être, deux têtes de
Boches. Mon vieux, les yeux dans les yeux, sans piper ! On s’est renfoncés
dans nos trous, sans se quitter du regard. Fallait pas hésiter ! J’ai dit oui aux
autres, et un seul geste, hop ! On leur a sauté sur le paletot. Ils étaient trois
boches. Deux se sauvent, on poisse le troisième. Ce cochon se débat avec
son fusil, se roule à terre. Rondin l’attrape, lui fait péter cinq ou six coups
de godasse dans les côtes pour le calmer, et on déménage en vitesse jusqu’à
l’abri du commandant. Là on voit notre Fritz, un jeune, équipé à neuf, le
portrait un peu endommagé par les jetons de Rondin. Le père Moricault
l’interroge en allemand, il ne veut rien chiquer. Le capitaine adjudant-major
se lève, lui applique son revolver sur la tempe. Mon vieux, il est devenu
blanc, et il a tout dit : ils étaient derrière la crête et devaient attaquer à
quatre heures du matin. Ça nous a sauvé la mise. Les mitrailleuses n’ont pas
cesse de passer des bandes et, à quatre heures moins dix, ont accéléré la
danse.
— Les Boches n’ont pas attaqué ?
— Pas à quatre heures mais à neuf. On était esquintés, on dormait à
moitié. Juste le père Moricault s’amenait avec sa canne, sa pipe et sa grande
gueule. C’est lui qui a jeté l’alarme, et il a empoigné une mitrailleuse. Il
avait pas la trouille, le vieux ! Les Boches grouillaient à soixante mètres, et
ils faisaient vite.
— Ils ne sont pas arrivés ?
— Pas possible. Il y a eu six mitrailleuses en action tout de suite. Contre
les mitrailleuses, rien à faire !… Là, vraiment, j’en ai vu descendre !
— Pas tant que moi, dit le sergent mitrailleur qui nous écoute. Pendant
la rase campagne j’étais aux zouaves. Une fois, nous étions trois
mitrailleuses embusquées derrière des troncs d’arbres, à la lisière d’une
forêt, sur une petite hauteur. Nous avons tiré jusqu’à la gauche sur des
bataillons qui débouchaient à quatre cents mètres. Un coup de surprise.
C’était effrayant. Les Boches, affolés, ne pouvaient pas se dégager de notre
barrage, les corps s’entassaient les uns sur les autres. Nos servants
tremblaient et voulaient se sauver. Nous avons pris peur à force de tuer !...
J’ai jamais vu un pareil massacre. Nous avions trois Saint-Étienne qui
crachaient six cents balles à la minute. Tu juges !
— Mais, dis-je au sergent grenadier, curieux d’avoir ses impressions,
quand vous avez vu les Boches à six mètres dans le trou d’obus, comment
avez-vous décidé de leur sauter dessus ?
— Le geste, je te dis, ça a suffi. On connaissait trop le biseness. Pendant
que les Boches se tâtaient, on démarrait. C’est le plus culotté qui fait peur à
l’autre, celui qui a le plus peur est foutu. Faut pas réfléchir dans ces cas-là.
La guerre, c’est du bluff ! »
*
Avant de passer à Verdun, le régiment a tenu longtemps le secteur de
F…, si dangereux que les unités alternaient en ligne de trois jours en trois
jours. Les hommes affirment que pendant ces trois jours ils ne prenaient
pratiquement aucun repos, à cause de la grande quantité d’engin de
tranchées qui écrasaient les positions. Les torpilles et les crapouillots sont
des projectiles sournois qui provoquent un ébranlement terrible, dû à leur
charge considérable d’explosif. Ils ne sont pas précédés du sifflement de
l’obus, qui prévient. Le seul moyen de s’en préserver est de les découvrir
dans le ciel, après le faible coup de départ, et de repérer à peu près leur
point de chute pour se sauver. La nuit, c’est une hantise qui rend ce procédé
de combat le plus démoralisant de tous. Enfin les torpilles imposent de gros
efforts de terrassement, pour remettre en état les tranchées effondrées, et les
enfouissements d’hommes sont fréquents. Les nerfs sont soumis à une dure
épreuve. À la longue, la dépression rend les combattants capables de tout.
Les soldats ne font pas de mystère qu’à F… il y eut des mutilations
volontaires. Beaucoup de blessures étaient si suspectes qu’un major féroce
se faisait réserver des cadavres, sur lesquels il expérimentait les effets des
projectiles tirés à courte distance, afin de reconnaître ces effets sur les
blessés qu’on lui amenait. Ce major fit passer quelques hommes en conseil
de guerre pour pieds gelés. Les mêmes soldats qui avouent les mutilations
jugent cette mesure inique, et estiment que les pieds gelés, dans la boue
glacée, étaient un accident involontaire.
Le moyen le plus simple d’attraper une bonne blessure était au début,
d’appliquer sa main contre un créneau repéré. On en avait usé en différents
endroits. Mais les balles dans la main, gauche surtout, très rapidement, ne
furent plus admises. Un autre moyen consiste à armer une grenade et à tenir
sa main derrière un pare éclats : l’avant-bras est arraché. Il paraît que des
hommes y ont eu recours. On ne saurait nier que pour consommer cette
lâcheté il ne faille un certain courage et un terrible désespoir. Le désespoir,
dans les secteurs agités, peut inspirer les décisions les plus absurdes ; on
m’a certifié qu’à Verdun des combattants s’étaient suicidés, par peur de
mourir atrocement. On raconte tout bas, qu’à F… encore, d’anciens
bataillonnaires blessaient leurs camarades. Ils polissaient de petits éclats
d’obus pour les remettre à neuf, les glissaient dans une cartouche dont ils
avaient retiré la balle et les logeait dans une jambe, à une place convenue
d’avance. Ils se faisaient payer et gagnaient de l’argent avec cette louche
industrie. Il est certain que j’ai parfois entendu des soldats souhaiter
l’amputation d’un membre pour se tirer du front. En général, les hommes
rudes redoutent la mort, mais acceptent la douleur et la mutilation. Ceux qui
sont plus sensibles, au contraire, ont moins peur de la mort que des formes
qu’elle prend ici des angoisses et des souffrances qui la précèdent.
Les soldats parlent de ces choses simplement, sans approuver ni blâmer,
parce que la guerre les a habitués à trouver naturel ce qui est monstrueux. À
leur sens, la suprême injustice est que l’on dispose de leur vie sans les
consulter, qu’on les ait amenés ici avec des mensonges. Cette injustice
légalisée rend caduques toutes les morales et ils estiment que les
conventions édictées par les gens de l’arrière, en ce qui concerne l’honneur,
le courage, la beauté d’une attitude, ne peuvent les concerner, eux, gens de
l’avant. La zone des obus a ses lois, dont ils sont seuls juges. Ils déclarent
sans vergogne : « On est là parce qu’on ne peut pas faire autrement ! » Ils
sentent qu’ils sont les manœuvres de la guerre, et ils savent que les
bénéfices ne profitent jamais qu’au patron. Les dividendes iront aux
généraux, aux hommes politiques, aux usiniers. Les héros retourneront à la
charrue et à l’établi, gueux comme devant. Ce terme de héros les fait rigoler
amèrement. Entre eux, ils s’appellent les bonhommes, c’est-à-dire de
pauvres types, ni belliqueux ni agressifs, qui marchent, qui tuent, sans
savoir pourquoi. Les bonhommes, c’est-à-dire la lamentable, boueuse,
gémissante et sanglante confrérie des P.C.D.F., comme ils se désignent aussi
ironiquement. Enfin, la chair à canon. « Aspirant macchab », dit
Chassignole.
Ils envisagent le formidable conflit avec une logique simple. Voici une
parole qui en donne une idée. J’étais allé demander un renseignement à une
sentinelle jusqu’au petit poste. Il pleuvait beaucoup. L’homme était planté
dans la boue et ruisselait. Il grommela :
— Ça finira donc jamais, c’te saloperie !
— Mais si, mon vieux, ça ne peut pas durer toujours.
— Ah ! bon Dieu !… si on mettait le père Joffre là dans mon trou, et le
vieux Hindenburg en face, avec tous les mecs à brassard, ça serait vite tassé
leur guerre !
Au fond, ce raisonnement n’est pas si simpliste qu’il y paraît. Il est
même lourd de vérité humaine, de cette vérité que les poilus expriment
encore de cette manière : C’est toujours les mêmes qui se font tuer !
La notion du devoir varie avec les échelons, les grades et les dangers.
Entre soldats, elle se ramène à une simple solidarité d’homme à homme,
dans le trou d’obus ou la tranchée, une solidarité qui n’envisage pas
l’ensemble ni le but des opérations, ne s’inspire pas de ce qu’on est
convenu d’appeler l’idéal, mais des nécessités du moment.
Telle, elle suscite des dévouements et des hommes risquent leur vie pour
secourir des camarades. À mesure qu’on retourne vers l’arrière, la notion du
devoir se sépare du risque. Dans les grades très élevés elle devient toute
théorique, pur jeu de l’intelligence. Elle s’allie au souci des responsabilités,
de la réputation et de l’avancement, elle confond le succès personnel avec le
succès national, qui s’opposent chez le combattant. Elle s’exerce autant
contre les subordonnés que contre l’ennemi. Une certaine compréhension
du devoir, chez les hommes tout-puissants, dont aucune sensibilité ne
tempère les doctrines peut entraîner des abus odieux, tant militaires que
disciplinaires. N’est-ce pas une décision glacée à la Robespierre, celle de ce
général N… que m’a rapportée un caporal téléphoniste assis devant son
standard ?
Il venait de distribuer des communications, l’écouteur aux oreilles, et je
l’interrogeais sur le fonctionnement de ses appareils.
— Est-ce que tu peux entendre ?
— À un poste central, oui. Je n’ai qu’à disposer mes fiches d’une
certaine manière.
— Tu n’as jamais capté des conversations curieuses, pouvant jeter des
aperçus sur la guerre ?
— Au téléphone, ce sont des individus plus que les événements qui se
révèlent. Les ordres importants, sauf urgence, sont transmis par l’écrit…
Tiens, je me souviens d’une conversation brève, mais tragique. Ceci s’est
passé dans l’automne de 14, lorsque j’étais téléphoniste de division, avant
d’avoir été évacué. Il faut te dire d’abord qu’un soldat avait été traduit en
conseil de guerre. Ce soldat s’était présenté au fourrier, pour lui demander
un pantalon en remplacement du sien, déchiré. Les effets manquaient. Le
fourrier lui tend le pantalon d’un mort, encore taché de sang. Haut-le-cœur
du type, bien naturel. Le fourrier dit: « Je vous ordonne ! » L’autre refuse.
Un officier qui arrive exige que le fourrier porte le motif : refus
d’obéissance. Conseil de guerre immédiatement… Maintenant, mon coup
de téléphone. Le colonel du régiment du prévenu me demande le général. Je
le lui donne et j’écoute machinalement : « Ici, colonel X…Mon général, le
conseil de guerre a rendu son jugement dans l’affaire que vous savez, mais
je tiens à vous consulter, parce qu’il me semble qu’il y avait des
circonstances atténuantes… Le conseil de guerre a décidé de la peine de
mort. La peine de mort, ne trouvez-vous pas que c’est véritablement trop
dur, qu’il y aurait peut-être lieu de réviser ?… » Écoute la réponse du
général : Oui, en effet, c’est dur ; c’est très dur… (Un silence, le temps de
compter jusqu’à 15.) Alors l’exécution pour demain matin, prenez vos
dispositions. Pas un mot de plus.
— On l’a fusillé ?
— On l’a fusillé !
Je sais bien que le général N… n’avait en vue que l’intérêt du pays, le
maintien de la discipline, la force de l’armée, qu’il a agi au nom des plus
grands principes. Mais, lorsqu’il réfléchit qu’au nom des mêmes principes,
avec le même rigorisme inhumain, la même certitude, le même chef prendra
des décisions militaires équivalentes, concernant des milliers d’individus,
celui qui est ici, le soldat, ne peut s’empêcher de trembler !
*
Il existe à la compagnie un homme de Vauquois, le fameux secteur de la
guerre de mines. Il raconte qu’il y fut témoin, en 1915, d’une attaque par
liquides enflammés qui devait nous permettre d’enlever cette crête disputée.
On avait fait venir les pompiers de Paris pour monter l’affaire. Des
réservoirs étaient installés dans un ravin, et des canalisations placées dans
les boyaux alimentaient les lances. L’entreprise eût peut-être réussi sans
l’entêtement du général S…, qui imposa au capitaine des pompiers
d’attaquer, un jour où le vent n’était pas sûr. Tout alla bien au début. Les
Allemands en flammes fuyaient épouvantés. Mais une saute de vent
retourna contre nous les liquides, et notre secteur, à son tour, flamba.
L’installation, qui avait coûté beaucoup de soins, fut détruite, et la crête ne
fut pas emportée ce jour-là.
Ce même homme, nommé Marun, raconte encore que sa compagnie
était commandée par un jeune lieutenant, ancien Saint-Cyrien, trépané,
auquel manquaient les doigts des deux mains, qui était revenu au front
comme volontaire. La mère de cet officier, qui était de famille riche,
envoyait chaque semaine un gros colis de vivres pour les soldats de son fils.
Cette conduite a vivement impressionné Martin, qui déclare :
— On peut pas dire. Il y a quand même des chics types qui en ont dans
le ventre !
C’est sûr, approuve un autre, y a des mecs convaincus.
— Mon vieux, dit un troisième, c’est les gars les plus dangereux.
Sans eux, on serait pas là. Ils en ont aussi en Bochie, tu peux croire !
— C’est ben probable !
— C’est pas pareil ! Les officiers boches sont plus salauds avec les
bonhommes.
On y dit, mais ça doit ben être comme chez nous, i-z-ont de
tout !
— Chez nous, c’est pas tant qu’ils soient salauds. Mais, comme
louftingues, on est fadés !
— Tu te souviens du commandant qu’on avait en temps de paix à
Besançon, un vieux qu’était complètement frappé ? Comment donc qu’y
s’appelait, c’t’idiot ? Giffard, oui, Giffard. Il venait laver son linge à la
caserne avec nous. Et, quand il était en colère contre son cheval, il le faisait
coucher à la salle de police, je blague pas, à la salle de police. Tu peux
demander à Rochat. Tu parles d’un abruti, ce commandant-là !
— Moi, la plus belle vache que j’aie connue, c était un capitaine qui
avait toujours dans sa poche un truc pour mesurer la longueur de tes tifs.
Fallait pas qu’y soient plus hauts que ça ! Dans une autre poche, il avait une
petite tondeuse. Y t’en refilait un coup en travers du blair, illico, pendant
que tu présentais arme. Une fois que avait un sentier sur le crâne, t’étais ben
obligé d’aller chez le coiffeur.
Pour moi le plus fort, c’est le père Floconnet, le commandant qu’on
avait en Champagne. Y passait son temps à faire la chasse aux colombins.
Les poilus allaient tous poser culotte dans un sentier, à la sortie du village,
et le vieux manquait jamais de venir rôder par là, tous les matins. Il avait
inventé un truc énorme. Avec sa canne ferrée, y piquait tous les papiers et
les apportait à l’adjudant : « Tenez, qu’y disait, triez-moi ça et foutez quatre
jours à chacun de ces salopards ! » Comme les poilus se torchaient avec des
enveloppes, ils étaient tous chocolat ! Mais on l’a possédé. À la fin on
préparait des enveloppes exprès avec l’adresse du vieux.
— Vous avez pas entendu parler de Tapioca, le juteux… ?
Un débat qui prend cette tournure est interminable. Chacun apporte sa
contribution d’anecdotes, et la vie de caserne en fournit un grand nombre. Il
est même curieux de constater combien ces souvenirs, qu’on croirait
périmés, occupent de place dans les conversations du front. Les poilus
aiment à rappeler le temps de leur instruction (devenu par comparaison « le
bon temps ») et le reproche qu’ils adressent à leurs camarades des jeunes
classes, volontiers indisciplinées, est le suivant : « On voit bien que tu n’as
pas fait l’active ! » D’ailleurs, les souvenirs sont le plus souvent grossiers.
Non qu’ils les choisissent tels ; mais ils n’en ont pas d’autres. L’état
militaire leur a toujours offert plus de trivialité que de noblesse, et ils
seraient bien embarrassés de se choisir un idéal entre le caporal et
l’adjudant, qui sont des oppresseurs, pas toujours méchants, mais d’autant
plus absurdes qu’ils sont plus ignorants. Quant aux officiers, à part ceux des
lignes qui partagent, dans une certaine mesure, leurs dangers, ils sont restés
des personnages dont les lubies sont fréquentes, redoutables et de droit
divin.
*
Dans les Vosges toujours, nous occupons un nouveau secteur, plus
sévère que l’ancien, en haut d’une montagne dont nous tenons aussi les
crêtes. Dans toute cette région, on s’est disputé les sommets, qui donnent
des vues étendues, et les montagnes couvertes de sapins portent des plaques
de pelade qui sont la trace des bombardements. Les noms de ces montagnes
ont tous figuré au communiqué : Hartmann, Sudel, Linge, Metzeral, La
Fontenelle, Reischaker, etc. Nous dominons la vallée de Sainte-Marie-aux-
Mines.
L’état-major du bataillon et la compagnie de réserve sont cantonnés à
contre-pente, dans des camps en bordure de la route qui monte de la vallée
française. Les compagnies de ligne tiennent deux secteurs voisins l’un au
point culminant de la montagne, l’autre qui suit les courbes descendantes du
terrain et s’éloigne du côté allemand. Ce second secteur, le nôtre, est plus
dangereux parce que la position manque de profondeur. Une attaque qui
avancerait de cent cinquante mètres nous rejetterait dans le ravin auquel
nous sommes adossés. Au fond de ce ravin, nous serions pris sous les tirs
d’enfilade des mitrailleuses, et aucune position de repli n’est organisée sur
l’autre pente. Heureusement le secteur est calme. Mais, en cas de surprise,
notre situation serait des plus précaires.
Le terrain a été bouleversé des centaines de fois par les torpilles. De la
forêt ne subsistent que quelques troncs d’arbres, comme de forts piquets
dont le bois est éclaté. Nous nous sommes installés tant bien que mal. Les
sections disposent de quelques sapes en première ligne. Derrière, les abris
sont rares, peu solides et inconfortables. D’une façon générale, nos abris
sont toujours inférieurs aux abris allemands. C’est probablement une
conséquence de l’esprit d’offensive. Nos troupes ont toujours considéré
qu’elles tenaient les tranchées provisoirement et qu’il était inutile d’y faire
de gros travaux.
J’ai repris mes rondes de nuit, qui sont émouvantes parce que la ligne
allemande est très rapprochée de la nôtre : de vingt à trente mètres. À un
certains endroits, l’intervalle est de huit mètres seulement. Ce voisinage
empêche d’établir des défenses artificielles solides. Je me trouve donc, avec
l’espacement des sentinelles, seul dans la nuit, plus près des Allemands que
des Français. Les veilleurs d’en face m’entendent marcher, et je peux, à tout
instant, être arrêté par des hommes postés sur le parapet, qui n’auraient que
le bras à étendre pour me saisir. Je tiens devant moi un revolver armé et j’ai
deux grenades dans mes poches. L’assurance que me confèrent ces armes
est tout à fait illusoire ; elles ne me seraient d’aucun secours contre
plusieurs agresseurs, confondus avec l’ombre, pouvant en quelques bonds
regagner leurs tranchées et m’entraîner, avant que les nôtres aient le temps
d’intervenir.
D’ailleurs, le front de la compagnie est gardé par huit postes de
sentinelles doubles, soit seize hommes, sur une longueur de cinq à six cents
mètres. Avant d’accourir, ils devraient d’abord alerter leurs camarades,
toujours longs à se mettre en action au sortir du sommeil.
Par les nuits très noires, où je me conduis au toucher, j’ai parfois des
arrêts brusques du cœur, lorsque quelque chose craque que je ne peux
distinguer. La nuit déforme les choses, les grandit, leur prête un aspect
poignant ou menaçant ; le moindre souffle d’air les anime d’une vie
humaine. Les objets ont des silhouettes d’ennemis, je devine partout des
respirations retenues, des yeux dilatés qui m’observent, des mains crispées
sur des détentes ; j’attends à chaque seconde l’aveuglante rayure de feu
d’une arme. On peut me tuer pour le seul plaisir de tuer. Dans ce secteur
que je connais cependant bien, j’hésite et me demande constamment si je ne
suis pas égaré, tellement ce qui m’environne est saisissant, changeant, du
domaine du rêve. Une distance que j’ai parcourue la veille sans y prendre
garde, dure le lendemain un temps infini, au point que j’en arrive à redouter
que nos lignes ne soient vides. Mais je ne suis pas là pour avoir des peurs
d’enfant : je me tourne en ridicule pour me rassurer... Je découvre enfin nos
sentinelles et je plonge dans un abri souterrain, tiède, où clignote une
bougie, où résonnent les râles des dormeurs. Je réveille le chef de section
qui signe mon papier et me remet les siens ; nous échangeons quelques
mots, et me voici à nouveau devant le piège de l’ombre muette. Je me lance
dans les ténèbres. Je fais résonner mon pas, je siffle un air de marche à la
face des Allemands, afin que cette résolution impressionne un ennemi qui
serait embusqué. Je m’annonce avant d’arriver à l’endroit où les lignes se
touchent presque : je le fais à l’influence… Tout ce bruit, dans mon esprit,
doit signifier pour les ennemis qui sont là, à quelques mètres : ceux qui
s’avancent n’ont pas peur il ne ferait pas bon les attaquer. Je pense que le
bruit me multiplie, fait nombre…
De retour au P.C., le lieutenant m’accueille simplement, sans paraitre se
douter que je viens de livrer une bataille terrible aux spectres de la nuit, à
ceux de mon imagination, et que, dans ma poitrine, retentit encore le gong
de mon cœur… Moi-même, rentré, je souris comme au retour d’une
promenade. Mais, un jour, je peux très bien disparaître. Chacune de ces
tournées est une aventure sans éclat et je ne dois pourtant qu’à la bonne
volonté des Allemands d’en revenir. Mais je n’envisage pas sérieusement
l’éventualité de ma mort. Enfin, quand la nuit est belle, éclairée par le
projecteur de la lune, sentinelle vigilante et amie, cette ronde a un certain
charme, au flanc des montagnes hautaines et silencieuses.
Au fond, nous ne faisons ici qu’une petite guerre, une guerre de
convention, réglée de part et d’autre par des accords tacites, et il ne faut pas
trop la prendre au sérieux, s’en vanter. Nous essuyons de rares rafales
d’obus, tirés d’une crête dominante où les Allemands ont leurs pièces. Le
bruit des détonations roule dans les vallées, et cette avalanche de sons va se
heurter à la lointaine paroi d’une montagne, qui la renvoie à une autre,
jusqu’à ce qu’elle s’effrite entièrement. Nous recevons aussi quelques
grenades à main et à fusil, auxquelles nous répondons mollement, avec le
désir de ne pas envenimer les choses. Sur des positions si rapprochées, si
étroites, l’activité deviendrait vite très meurtrière. Or nous ne prenons
jamais l’initiative de l’activité. Le régiment fait son travail honnêtement,
mais se garde du zèle comme de la peste. À d’autres les prouesses !
Quelques-uns de nos avions nous survolent parfois. Ils sont d’un ancien
modèle, déplorablement lent, dit « cage à poules ». Ils nous font pitié, et
nous avons l’impression que les Allemands doivent rire en regardant ces
vieux appareils, qui semblent dater des premiers meetings d’aviation.
En somme, ce front est gardé par un réseau de troupes extrêmement
mince. Cet espacement des unités permet la concentration des divisions sur
les secteurs actifs. Ici, on se fie à l’enchevêtrement et à l’élévation des
montagnes, qui rendraient difficile une action de grande envergure. Nous
sommes là pour surveiller ces défenses naturelles.
*
Vers cinq heures du soir, une série d’explosions violentes ébranle le
secteur, ces explosions prolongées, ces déchirements de métal qui
caractérisent les torpilles. La danse commence ! Immédiatement, le
bombardement prend la cadence accélérée du pilonnage, les détonations ne
forment plus qu’un roulement dominé, à intervalles réguliers, par le bruit
d’écroulement des gros projectiles, qui font chanceler la montagne. Notre
artillerie de tranchée riposte aussitôt ! Nous saisissons nos armes en hâte,
nous fuyons le P.C., l’éperon étroit où nous craignons d’être cernés. Il faut
passer aux premières décharges, avant qu’il soit trop tard, que l’amorce du
boyau ne soit coupée. Sur nos traces, la section de réserve, qui vient de
grimper une pente pour nous rejoindre, se bouscule en haletant, avec des
cris et des cliquetis d’armes. Nous courons sous les sifflements, dans la
fumée jaune, environnés d’éclats énormes, qui s’abattent comme des
haches, et s’enfoncent autour de nous. Pendant trente mètres la tranchée a
une chaleur d’étuve. Puis nous respirons un air plus frais, notre nuque
s’allège du poids menaçant des couperets, nos yeux reconnaissent le jour.
Nous sommes dans le boyau d’accès.
À mesure que ce boyau s’enfonce vers l’arrière, en longeant le flanc du
contrefort, la montagne s’élève et nous protège d’un épais talus, où les
arbres sont encore serrés. Nous sommes maintenant une quarantaine
d’hommes groupés autour du lieutenant, à trois cents mètres de nos
positions, dans une zone à peu près abritée. Des obus nous cherchent, mais
ils éclatent au-dessus de nous ou tombent au fond du ravin. Il faudrait un
coup malheureux pour qu’ils nous atteignent dans cet angle mort. Nous
n’avons qu’à attendre patiemment.
Les sections de ligne ont la consigne de se replier latéralement aux
premiers coups, en serrant sur les compagnies voisines. Nous ne nous
occupons pas d’elles, et serait insensé de vouloir assurer une liaison en ce
moment. Chaque fraction agit pour son propre compte, en se conformant
aux dispositions arrêtées d’avance. Ces bombardements rendant le secteur
intenable, le commandement a jugé préférable de l’abandonner entièrement,
quitte à le reconquérir après action par une contre-attaque. Mais nous
savons qu’il s’agit de la simple incursion d’un groupe d’ennemis, cherchant
à faire des prisonniers. Pris sous le feu et trouvant les tranchées désertes, ils
rentreront chez eux.
Nous écoutons le bombardement. Les fortes explosions nous secouent
jusqu’ici. Des obus qui passent trop bas nous font baisser. Un nuage de
fumée nous dérobe les positions, et, malgré notre relative sécurité, nous
sommes inquiets.
Après une heure, nous percevons nettement des trous dans le roulement.
L’intensité du feu diminue, hésite et faiblit rapidement. Des rafales encore.
Puis c’est le silence. Le crépuscule arrive. La section de réserve se forme en
ordre de combat et avance prudemment. Elle ne rencontre personne. Nous
regagnons le P.C. en franchissant plusieurs éboulements.
Aussitôt les agents de liaison partent aux informations, chacun à sa
section. Le secteur est méconnaissable. Les boyaux sont coupés, je dois
marcher plusieurs fois sur les parapets. En approchant de la première ligne,
j’appelle les miens, pour ne pas me tromper. J’arrive à l’abri d’extrême
droite de la compagnie, dont l’entrée fait face aux allemands, et je descends
par la mauvaise échelle. Je trouve quelques hommes avec le sergent.
Alors, rien de grave ?
— Regarde ! dit le sergent.
Je vois dans un coin de la sape, à terre, une forme étendue, un corps
comme cassé. Une jambe doit être désarticulée au bassin, car elle est
complètement retournée. Le pantalon est déchiré et découvre la cuisse pâle,
presque sectionnée, qui n’a pas même saigné. L’autre jambe aussi est
entamée.
— Qui ? Sorlin.
Sorlin, oui, je connais : ce jeune de la classe 16 qui me souriait toujours
au passage, pendant mes rondes… Je me penche un peu. Ses yeux sont
fermés, mais sa bouche, sa bouche qui appelait, est ouverte et tordue. Ce
jeune visage qui était toujours gai a une expression de terreur. J’entends le
sergent, un homme de quarante ans :
— Un bon petit gars, dans cet état ! Quelle honte, cette guerre !
Je lui demande sottement :
— Il n’y a pas d’autre malheur ?
— Tu trouves peut-être que ce n’est pas assez ! répond-il avec colère.
Je sens ces hommes consternés, et que la tristesse les rend haineux. Je
pense à ce qu’ils ont enduré tout à l’heure, à leurs angoisses sous le
bombardement, alors que j’étais là-bas dans le boyau, à l’abri…
— Voyons, sergent, je trouve que c’est trop, vous le savez bien. Mais il
faut que j’aille rendre compte, on m’attend. Je vais vous envoyer les
brancardiers.
Au P.C., les autres agents de liaison arrivent également. Il y a deux
morts et quatre blessés à la section du centre. Rien à la section gauche.
Dans le secteur calme, c’est un soir de guerre, un soir de deuil. Sous la
dictée du lieutenant, je prépare les comptes rendus pour le bataillon.
Dehors, les brancardiers demandent où sont les blessés. On les guide, dans
la nuit.
*
Plus tard, je fais ma ronde. Ce ne sont partout que mamelons de terre
molle. Tout le monde est sur les parapets et travaille. La tranchée, à peu
près nivelée, est jalonnée par une ligne de terrassiers, qui ont posé à côté
d’eux leur fusil. À vingt mètres de nous tintent d’autres pelles, et on
distingue très bien des ombres penchées sur le sol. Les Allemands
travaillent de leur côté, cette partie du front n’est qu’un chantier.
Autant par curiosité que par bravade, avec un sergent nous dépassons les
travailleurs de plusieurs mètres. Une ombre allemande se met à tousser avec
insistance, pour nous indiquer que nous trichons, que nous allons franchir
les limites de la neutralité. Nous toussons aussi pour rassurer ce vigilant
gardien, et nous revenons vers les nôtres. Ces ennemis qu’aucun
retranchement ne sépare, auxquels il suffirait de bondir pour surprendre
leurs adversaires, respectent la trêve. C’est loyauté ? N’est-ce pas plutôt
égal désir dans les deux camps, de ne pas se battre ?
Environ deux fois par mois, nos secteurs sont ravagés par des coups de
main. L’artillerie et les canons de tranchée, en concentrant leurs feux sur un
espace très réduit, obtiennent une densité qui les rend écrasants. La
consommation de projectiles atteint plusieurs milliers en deux heures. À la
faveur de l’affolement, couverts par la fumée, des détachements pénètrent
dans les lignes adverses, avec mission de ramener des prisonniers. Lors de
notre premier coup de main, nous avons pris cinq Allemands. Depuis,
toutes nos tentatives ont échoué ; il est probable que l’ennemi a adopté
notre méthode d’évacuation, la seule prudente, et qui économise des vies,
car les unités qu’on maintiendra sur les positions seraient anéanties. Les
Allemands n’ont jamais capturé aucun des nôtres.
Une troupe, dite « groupe franc », d’une cinquantaine d’hommes, tous
volontaires, sous le commandement d’un sous-lieutenant, est spécialisée
dans ces petites attaques. Ces hommes vivent à part dans la forêt, exempts
de tous travaux. Ils descendent fréquemment à mi-chemin de la vallée, où
se trouve une auberge tenue par trois femmes, connue sous ce nom « Les
six fesses ». Cette auberge retentit de leurs disputes, de leurs querelles avec
les artilleurs, qui se terminent souvent par des coups de revolver ou de
couteau, lorsqu’ils sont ivres. On ferme les yeux sur leurs exploits, à cause
de leur mission dangereuse. On comprend qu’un bon guerrier doit être un
peu bandit.
Entre les coups de main, le secteur somnole. Aussi les premières
torpilles sont-elles toujours le signal d’une action. On les attend une heure
ou deux avant la tombée de la nuit. Chaque fois, parmi les veilleurs chargés
de signaler l’apparition de l’ennemi, il y a des victimes.
*
Un général à l’air martial, conduit par un agent de liaison du bataillon,
tombe au P.C. à l’improviste, en déclarant : « Je viens un peu visiter votre
secteur. » Le lieutenant répond, en m’adressant un clin d’œil :
— Bien, mon général, nous allons prendre par la gauche.
Je me précipite pour informer la première section ; l’avertissement se
transmettra ensuite le long de la ligne. Cette mission remplie, j’attends
qu’ils me rejoignent. En marchant, le général questionne le lieutenant sur
l’activité des Allemands, les positions qu’on découvre en dessous de nous,
la consommation des projectiles, etc. Subitement, il s’arrête près d’une
sentinelle et lui demande :
— Si le Boche attaque, mon ami, que faites-vous ?
Dans un secteur comme celui-ci, où l’on a du temps à consacrer aux
règlements intérieurs, tous les cas sont prévus et font l’objet de consignes
spéciales, qu’on ne cesse de répéter aux soldats : tirer deux coups de fusil,
lancer trois grenades, actionner les klaksons, etc.
Mais l’homme se trouble, croit voir de l’étonnement ou de la sévérité
sur le visage de cet inspecteur imposant. Il estime qu’il faut se décider vite,
puisqu’il s’agit d’une attaque, et répond avec une énergie désespérée :
— Ben, tiens « je me dém… !
Le lieutenant est navré. Le général, qui a de l’esprit, l’entraîne et le
console :
— Évidemment, ce ne sont pas précisément les termes du Grand
Quartier… Mais ça se ramène à ça !… L’essentiel est qu’il se dém… bien !
Je me trouve maintenant à l’arrière de notre petite colonne. Nous
remontons vers la section de droite. Deux détonations au loin, sur la
gauche : deux départs. Est-ce pour nous ? Trois secondes d’attente. Deux
sifflements. C’est bien pour nous ! Ran ! Ran ! Attention aux éclats…
Réflexe : des 77.
— Ils n’ont pas tapé loin !
— Je vous porte la guigne, dit le général, avec un sourire trop détaché
pour n’être pas un peu affecté.
— Nous avons bien l’habitude, mon…
Deux autres ! Des gros… Nous plongeons. Rrran ! Rrran ! 105 fusants.
Les shrapnells claquent autour de nous. Deux nuages noirs sur nos têtes.
— Mon général, il faut presser, c’est le coin dangereux…
— Faites, faites, lieutenant !
Deux 77 encore. Nous accélérons le plus possible, et il n’est plus
question d’inspection.
Nous venons de contourner un poste de veilleurs. Une rafale s’annonce.
Mais j’ai le temps d’entendre une voix (parbleu, c’est Chassignole !) qui rie
derrière moi dans l’entrée de l’abri :
— Ohé, les gars ! Elle est passée, l’étoile filante !
*
Il est deux heures de l’après-midi. Nous sommes dans le boyau, près du
P.C., inoccupés. Nous entendons une faible détonation en avant de nous. On
n’y accorde guère d’attention : il tombe toujours, de-ci de-là, quelques
projectiles.
Peu après arrive un homme essoufflé qui demande les brancardiers.
— Un blessé ?
— Oui, une grenade à fusil.
— Bien du mal ?
— Les deux pieds presque emportés. Il était aux feuillées, la grenade est
arrivée en plein dedans.
C’est la détonation que nous avons entendue. Les brancardiers
reviennent, posent le brancard au milieu du boyau et entrent dans l’abri
pour qu’on leur remette une fiche.
Nous reconnaissons Petitjean, un gentil garçon, modeste et serviable. Il
est très pâle, mais il n’a pas une plainte. De ses pieds, grossièrement pansés,
le sang filtre et coule avec une rapidité effrayante. Malgré moi, je compare
ce qu’il en perd à la contenance du corps, au temps qu’il faut pour se rendre
au poste de secours… Nous sommes trois autour de lui, qui craignons en
nous approchant d’être cruels, de lui montrer notre intégrité qu’il vient de
perdre probablement pour toujours, et nous craignons aussi, en nous
détournant, de sembler indifférents, de le rejeter dans la solitude de ceux qui
sont condamnés. Son silence surtout nous embarrasse : comment plaindre
un être qui ne fait pas appel à notre pitié ? Ses yeux regardent fixement le
ciel et en reçoivent un léger reflet qui les nuance en bleu pâle, comme une
porcelaine délicate. Puis il les ferme, il s’isole dans son malheur qui le
sépare de nous. Pressent-il le désastre qui l’atteint ? La bouche se crispe
sous la petite moustache, et les mains, sur la poitrine, sont nouées avec une
force qui les fait rougir et trembler. On l’emmène sans que nous osions lui
adresser la parole, et le lieutenant, qui est sorti de l’abri pour lui serrer la
main, demeure immobile à côté de nous et se tait également.
Il fait un clair soleil d’octobre, et nous jouissions de la dernière tiédeur
de l’année avant ce coup malheureux. On ne peut s’abandonner à aucune
joie, la guerre est toujours là.
*
Au petit matin, une sentinelle du fond de la vallée est tirée de sa rêverie
par un bruit de pas dans le boyau. Elle se tourne et voit un Allemand devant
elle. Son premier mouvement est de fuir. Mais l’Allemand lève un bras et
dit : « Kamarad ! » Il est sans armes, son petit calot sur la tête, un paquet
sous l’autre bras. La sentinelle, mal revenue de son émotion et qui craint un
piège, appelle l’escouade. On fouille les environs sans rien découvrir de
suspect : l’homme est décidément seul. On l’amène au lieutenant. Mais
personne ne sait assez d’allemand pour interroger ce curieux prisonnier qui
nous tombe du ciel. C’est un petit homme chétif, au visage terne, au sourire
trop fraternel. Ses paupières battent rapidement sur des petits yeux qui se
dérobent, et il semble très satisfait. Il serre toujours son paquet sous son
bras. Avec Beaucierge, nous sommes chargés de le conduire au bataillon.
Dans le boyau il trotte entre nous. Je lui pose des questions sommaires :
— Krieg fertig ?
— Ia, ia !
— Du bist zufrieden ?
— Ia, ia !
— Tu les avais à la retourne, vieux frère ? dit Beaucierge, en lui
assenant une tape cordiale qui le fait chanceler.
— Ia, ia !
— Il a pas l’air bilieux, ce chrétien ! estime mon camarade.
— Ia, ia !
— On te parle pas, choucroute !
Notre arrivée est un beau succès. Le bruit court que la 9e compagnie a
fait un prisonnier. Les soldats se précipitent hors des baraques et forment la
haie, le long de la grande rue de ce village enfoui sous les rondins. Au
bataillon, la surprise n’est pas moins vive. On se presse dans le bureau, et
les poilus se massent à la porte. Le commandant paraît et envoie chercher
l’officier des crapouillots pour servir d’interprète. L’Allemand, jugeant que
ses affaires prennent une bonne tournure, relâche son garde-à-vous rigide,
se répand en protestations et distribue son sourire international. À l’officier
qui vient d’arriver, il explique son histoire avec des gestes précipités, une
sorte de boniment de prestidigitateur.
C’est un ancien auxiliaire qu’on a dirigé sur le front la semaine dernière.
Le lendemain de son affectation a eu lieu notre coup de main : une de nos
bombes a tué quatre de ses camarades à ses côtés, à l’entrée d’un abri, et il
raconte que les effets de notre bombardement étaient affreux. Il a tout de
suite jugé que la guerre ne lui convenait pas et pris la décision de s’en
exempter le plus rapidement possible. Il n’attendait que l’occasion et avait
préparé sa fuite, comme en témoigne son inséparable paquet, qu’il déficelle
pour nous montrer une paire de bottes neuves, des chaussettes, un matériel
très complet de coiffeur (c’est son métier), une chemise et une boîte de
marmelade. Cette nuit, étant de garde, il a quitté son poste, gagné nos lignes
en rampant et sauté dans un espace vide nos tranchées, au risque de se faire
tuer par les siens et par les nôtres. Il dit que la guerre est mauvaise et quête
notre approbation. Les officiers partis, on ne la lui ménage pas. Des
hommes courent aux cuisines et en rapportent du café, du pain, de la
viande, du fromage. On regarde manger le déserteur avec sympathie.
— Il casse bien la croûte !
— Gut ?
— Gut, gut ! répond-il, la bouche pleine.
— Im Deutschland nicht gut essen ?
— Im Deutschland… Krrr !
Il a le geste de serrer sa ceinture.
— Il est rigolo, ce Boche !
Car on ne saurait appeler un Allemand que Boche. Ce terme n’est pas
méprisant dans l’esprit des hommes, il est simplement commode, bref et
amusant.
Nous profitons de notre mission, avec Beaucierge, pour aller prendre
quelque chose aux cuisines. Les cuisines sont le forum des unités ; les
soldats-citoyens y discutent de la chose publique et prennent connaissance
des nouvelles qui arrivent par le ravitaillement. Pendant qu’un cuisinier,
sordide et jovial, nous prépare une grillade, nous écoutons les
commentaires. Il est naturellement question du déserteur, l’opinion qui
prévaut est celle-ci :
— Il est moins c… que nous, ce client-là !
Les hommes hochent la tête. Mais la désertion est un grand inconnu…
*
Les relèves ont toujours lieu la nuit.
Le bataillon remonte au secteur, après une quinzaine de repos que nous
avons passée au village de Laveline, dans la vallée. L’ascension demande
plusieurs heures de marche très pénible, parce que la pente est rapide et que
les hommes portent le chargement complet. La nuit profonde, obscurcie
encore par les sapins, nous dérobe la route, et nous zigzaguons. Malgré le
froid, nous transpirons.
Un sifflement strident déchire la nuit comme un taffetas, le vent d’un
projectile nous incline comme des épis, la menace aérienne nous met le
cœur au point mort. Une lueur quelque part, comme un éclair. Un tonnerre
retentit, dégringole dans les ravins et va se fracasser au fond de la vallée.
Puis un autre, puis d’autres, coup sur coup. Des gerbes de feu illuminent
des futs de sapins. Des masses furieuses, irrésistibles, comme des express
lancés, tombent du ciel, nous cernent, nous affolent. Une tempête de sons
nous assourdit. Nous courons contre la pente qui nous brise les jambes,
avec un thorax trop étroit pour les poumons dilatés, qui appellent l’air par la
valve étroite de la gorge. Et toujours ces ratés du cœur, ces vertiges, cette
fuite du sang qui fait le vide dans les artères, après l’afflux torrentiel. Et les
flammes qui crèvent les rétines en transparence, à travers les paupières
fermées… Nous fuyons, pêle-mêle.
Cela cesse brusquement. Les unités mélangées se laissent tomber à terre
pour respirer. La nuit se referme et nous protège, le silence nous réconforte.
Alors, dans mon coin, on entend une voix empreinte d’une indignation
risible, qui gémit :
— C’est honteux d’exposer ainsi des hommes de quarante ans, des pères
de famille !
— Tiens, voilà un pépère qui se déclare inapte à faire un cadavre !
gouaille un Parisien, avec son accent de faubourg.
— Tais-toi, morveux !
— T’as assez forniqué dans ta vie, grand-père ! Passe la main...
— Tu ne sais pas ce que tu dis, gamin ! Il s’agit de nos femmes…
— Laisse donc ta femme tranquille ! Elle avait soupé de ta cafetière, elle
se fera consoler par les petits jeunes. C’est les vieux qui doivent clamecer
les premiers tout le monde le sait !
— On doit sauvegarder la vie de l’homme qui a fondé un foyer. Tu n’es
pas marié, blanc-bec ? Tu es un inutile !
— Et me veux-tu que je te dise ce que tu es ? Un vieux vicieux. Tu
voudrais faire bien tranquillement des enfants à ta femme, pendant que les
copains se font ébrécher la tirelire… Va donc, hé, sadique !
— Sadique ! fait l’autre stupéfait. Écoutez-moi ce jeune voyou !
— Parfaitement, un sadique ! Heureusement qu’il y a une justice et que
tu es cocu !
— Petite saloperie ! bégaie le vieux.
On l’entend se lever. Mais il se heurte à des corps qui le repoussent. Le
Parisien s’est sauvé. Sa voix arrive de loin :
— Te plains pas, vieux trognon. Ça porte bonheur !
Ce dialogue a chassé le souvenir de l’alerte. Nous repartons. On apprend
qu’il y a eu des victimes à l’arrière de la colonne.
*
Au camp, les abris solides sont en petit nombre et tous occupés par
l’état-major du bataillon et les officiers. La compagnie de réserve est
repartie dans deux baraques Adrian, aménagées avec des couchettes
individuelles. Les hommes s’y tiennent une partie de la journée, car le
séjour ici est considéré comme un repos, et n’assurent que les corvées de
nettoyage ou de ravitaillement en munitions.
Dernièrement, nous étions groupés dans un coin, les quatre agents de
liaison et le cycliste. Chacun était étendu sur sa paillasse et fumait, sauf
Beaucierge qui se livrait à des plaisanteries de mauvais goût pour passer le
temps et provoquait le cycliste en combat singulier. Celui-ci s’en
débarrassait en le menaçant de lui couper tout ravitaillement personnel. Plus
loin, les poilus jouaient aux cartes en buvant, ou dormaient.
Un coup de feu claqua, à quelques mètres, suivi de hurlements. Un
soldat considérait stupidement son browning fumant. C’est toujours la
même histoire avec les pistolets automatiques. Ceux qui en sont
possesseurs, les portent chargés et ne pensent jamais, lorsqu’ils veulent les
démonter, à retirer la balle du canon. Cet oubli occasionne des accidents.
On se dirigea vers le blessé, qui criait toujours et désignait sa jambe.
Pendant qu’on allait chercher du secours, on commença de lui retirer son
pantalon. Le maladroit fut injurié copieusement.
Le jeune médecin-auxiliaire arriva, se pencha sur la cuisse et dit en
riant :
— Veux-tu bien ne plus gueuler ! Tu ne vois donc pas que c’est le filon !
Le blessé se tut instantanément et son visage s’éclaira. Le major palpa la
jambe :
— Je ne te fais pas mal ? Là non plus ?
— Non !
— Ça vaut de l’or une blessure comme ça ! Et en dormant ! Tu vas tirer
trois mois à l’arrière !
Le blessé sourit, tout le monde sourit. Le pansement terminé, on appela
l’homme au pistolet. Sa victime lui serra la main, le remercia, et partit sur
un brancard, en recevant les félicitations du camp.
Depuis, le maladroit tire gloire de sa maladresse. On l’entend dire :
« C’est moi que j’ai fait évacuer Pigeonneau ! » Et même : « Le jour que
j’ai sauvé la vie à Pigeonneau… »
L’hiver est venu et s’annonce très rude.
D’abord, des bises coupantes avaient balayé le flanc des montagnes, et
les premières gelées avaient suivi. Un matin, nous nous sommes réveillés
dans un étrange silence, lourd et feutré, et la lumière du jour parvenait dans
nos baraques avec un éclat spécial. La neige était tombée pendant la nuit et
recouvrait tout. Elle reliait les branches des sapins de couches épaisses à
forme d’ogives. Nous vivons désormais dans une froide forêt gothique, où
fument nos huttes d’Esquimaux.
*
J’ai rejoint le front depuis plus de six mois, lorsque nous apprenons
deux nouvelles importantes, qui peuvent changer mon destin : la compagnie
va être détachée à un autre bataillon et notre lieutenant nous quitte.
II
30°DE FROID
Un soldat déteste plus son lieutenant que le lieutenant de l’armée
ennemie.
MAURICE BARRÉS (2)
Le nouveau commandant de compagnie est le capitaine Bovin, bien
connu au régiment.
Ce capitaine exerçait depuis longtemps les fonctions d’officier adjoint
au colonel, et, dans ces fonctions, il était redouté, surtout des autres officiers
et des gens en place. Car, pour les hommes des lignes, ils ne craignent plus
rien de personne, en vertu de cette constatation : « On ne peut pas nous
mettre plus en avant ! » On m’avait dépeint le capitaine Bovin comme une
sorte d’Éminence grise, distribuant à son gré la faveur et le blâme : ici, le
blâme est souvent sanctionné par la mort… Lui déplaire c’était
compromettre son avancement, sinon sa vie, et on lui déplaisait facilement
avec de la fantaisie, de la jeunesse, et fatalement avec de l’indépendance.
On lui reprochait encore, étant maître de distribuer les récompenses, de
s’être plusieurs fois attribué des citations élogieuses, notamment à Verdun,
où il s’était tenu à l’arrière avec l’officier de détails. Étant administrateur et
échappant au péril grâce à ses papiers, d’avoir abusé de ces papiers contre
ceux qui étaient au péril.
Mais sa faveur vient d’avoir un terme. Un nouveau colonel est à la tête
du régiment ; il a estimé qu’un capitaine qui brigue les galons de
commandant devait avoir commandé en ligne.
Le capitaine Bovin n’est inférieur à sa réputation, ni par son aspect, ni
par les mesures que nous lui voyons prendre. C’est un homme d’une
cinquantaine d’années, de grande taille, qui a le teint des gens malades du
foie, des dents jaunes, un sourire cruel de Maure et des yeux de Chinois
barbu, grisonnant, de marche lente et grave, il affecte un air d’austérité
hypocrite. Je le crois médiocre, tracassier, sans générosité : une mentalité de
chef de bureau, combinée à celle d’un adjudant de caserne, avec pleins
pouvoirs sur cent cinquante hommes. Antipathique au premier coup d’œil et
aimant à faire peur. Aimant, ce qui est plus grave et toujours d’un mauvais
signe, la bassesse chez les subordonnés. Enfin, nous avons tous considéré
que son arrivée était un malheur pour la compagnie. Son ordonnance eut
aussitôt l’air de nous espionner.
Mes rapports avec un tel homme ne pouvaient manquer d’être fâcheux
et de tourner à mon désavantage. Il m’a fait lever le plan du secteur, ce qui
m’a pris une dizaine de jours, qui ont été un supplice. Par une température
de vingt degrés de froid, j’ai dû arpenter des boyaux abandonnés, avec de la
neige jusqu’aux genoux, stationner sur le terrain pour prendre les
dérivations et noter les chiffres. Mes souliers gelaient à mes pieds. Le plan
terminé, le capitaine m’a renvoyé en ligne. Je suis retombé à l’escouade.
*
Le secteur est situé à environ 1000 mètres d’altitude. Notre compagnie
est en liaison avec l’autre bataillon, au sommet de la montagne, dont nous
tenons une partie de la pente. Les positions se composent d’une seule ligne
de tranchées, bien protégée par des fils. Le long de cette ligne, tous les cent
cinquante mètres, de courts boyaux conduisent à des blockhaus en saillant,
qui sont des nids de résistance. Une porte grillagée isole chaque fortin, de
manière que la garnison puisse s’enfermer dans ses retranchements, au cas
où elle serait prise à revers par des éléments ennemis infiltrés chez nous.
C’est d’ailleurs un système de défense fragile, bon pour un secteur
tranquille. Nous sommes en lisière de forêt. La route vient presque jusqu’à
la tranchée, et, au bord de cette route, en retrait de nos postes, sont établis
les abris du commandant de compagnie, des fourriers, etc., dissimulés par
les arbres. En réalité, l’arrière de la position, insuffisamment organisée,
deviendra intenable sous les bombardements. Mais notre seul ennemi
sérieux est le froid.
Nous occupons le dernier poste de gauche de la compagnie. C’est un
abri étroit, creusé au niveau de la tranchée et recouvert de plusieurs rangées
de rondins en surélévation. Son aménagement comprend un bat-flanc, un
poêle en tôle et un petit banc. Nous y vivons à cinq : quatre hommes et un
caporal. Devant cet abri se tiennent les veilleurs, sur une sorte d’estrade,
protégée par des gabionnades qui laissent dépasser le haut du buste. Le jour,
la sentinelle se tient dans le boyau. La garde constitue notre principal
service, un service très dur. Du crépuscule à l’aube, nous devons assurer
quatorze heures de garde, en sentinelle double, soit sept heures par équipe.
Toutes les deux heures notre sommeil est coupé.
La température a encore baissé. Elle oscille, la nuit, entre -25 et -30
degrés. Les veilleurs entretiennent le feu dans l’abri, mais le poêle ne
marche qu’en étant constamment rouge. Ainsi, nous passons sans transition
de la température intérieure, 25° de chaleur, à la température extérieure,
pour nous immobiliser dans le boyau, à l’affut d’un ennemi qui ne peut
venir et ne pense, lui aussi, qu’à se chauffer. Et comme nous devons, en
première ligne, dormir vêtus et équipés, nous supportons cette saute de
cinquante degrés, sans autre protection supplémentaire que la couverture
que nous tenons serrée contre nous.
On ne peut endurer cette torture pendant deux heures, et l’exiguïté de
notre poste d’observation nous interdit la marche, qui nous empêcherait de
nous refroidir. Entre sentinelles, nous nous partageons la garde par demi-
heures. Chacun à tour de rôle veille et se chauffe. Une sonnette,
commandée de l’extérieur par un fil de fer, résonne dans l’abri pour appeler
du secours.
Nous luttons contre le froid comme nous pouvons. La bise nous larde,
nous taillade de ses tranchants d’acier. Notre calot nous protège les oreilles
et le front, un cache-nez nous entoure le bas du visage, nous ne découvrons
que nos yeux, dont la cornée est glacée, qui enregistrent des images floues,
comme si nous les tenions sous l’eau. Sur cet édifice de chiffons est juché
notre casque, comme un toit de tôle branlant, et, par-dessus encore, parfois,
la couverture qui retombe sur nos épaules, formant guérite. On nous a
munis de bottes montantes en caoutchouc, avec chaussons de feutre. Mais
ces bottes sont malsaines, conservent l’humidité de la transpiration et
provoquent des chutes sur la neige glissante. J’ai trouvé un autre moyen de
défense, moins efficace mais suffisant, à condition de sautiller sur place de
temps à autre. Je conserve mes souliers et je glisse mes jambes dans des
sacs à terre, que j’attache au genou. Avec d’autres sacs, dont j’ai décousu le
fond, je me suis confectionné des cuissards. Cet équipement a l’avantage de
donner une meilleure adhérence sur la glace ; il permet de courir, et je sais
que courir est de première nécessité pour un combattant, qui doit toujours
envisager de se replier rapidement. Aux mains, je porte trois paires de gants
superposées.
La longueur des nuits est inimaginable. Les craquements du gel font un
bruit de cisailles dans les fils de fer, dont nous ne nous inquiétons plus.
Nous veillons sur nous, sur des secteurs de notre corps qui se figent comme
si nos artères charriaient des glaçons. L’immobilité nous tient chaud
traîtreusement, nous enveloppe d’une dangereuse ouate d’inertie, et il faut
un effort de volonté pour recourir aux mouvements, qui agitent le froid,
avant de ranimer les flambées de notre sang. Nous voyons paraître les
premières lueurs du jour comme une délivrance.
Vers sept heures du matin, nous recevons du café, du vin gelé qui tinte
dans les bidons et des boules de pain durcies, qu’on ne pourrait entamer
qu’à la hache. Nous posons ces boules sur le poêle où elles mollissent en
rendant de l’eau. Nous nous jetons avec avidité sur ce pain tiède, dont la
mie est pareille à une éponge. Et nous buvons à petites gorgées un café
bouillant qui vient de chauffer dans nos quarts. Après une nuit d’hivernage,
de pôle, ce café qui nous brûle, c’est de la vie que nous avalons.
*
Le capitaine Bovin a vite donné sa mesure. Sur cette montagne où les
Allemands nous laissent en repos, il a multiplié les mesures qui ne peuvent
qu’augmenter nos souffrances, sans aucun bénéfice militaire. Profitant de
cette passivité que la température impose aux combattants, il a transformé
le secteur en caserne. Il nous accable de travaux qui ne sont pas urgents, ne
tient aucun compte de notre fatigue et nous prive du peu de temps libre que
nous laisserait un service déjà très chargé.
Plusieurs fois par semaine, au milieu de la nuit il alerte la compagnie.
Tous les hommes doivent se tenir dans les boyaux et attendre son
inspection. Il nous impose ainsi deux heures de froid supplémentaires. Ces
alertes ne sont d’aucune utilité. La plupart des hommes sont maintenant de
vieux soldats, qui savent mieux que le capitaine comment défendre un petit
poste. D’ailleurs, nous avons le sentiment que les obus calmeraient vite son
zèle, et nous attendons de nous trouver dans un secteur agité pour lui faire
sentir en quelle estime nous le tenons. Les hommes respectent un chef dont
la sévérité s’exerce dans les circonstances graves et qui paie de sa personne,
mais ils méprisent profondément celui qui les persécute sans avoir fait ses
preuves.
Dans la journée, le capitaine ordonne des travaux, sous prétexte que
nous ne devons pas être inoccupés : entretien de boyaux, fosses à creuser,
nettoyages de toute espèce que la neige recouvre bientôt. Il a aussi imaginé
d’envoyer des détachements à l’exercice, à l’arrière, ce qui ne s’est jamais
vu.
Les nécessités du chauffage suffisent à nous occuper pendant l’après-
midi. Nous consommons beaucoup de bois. Il faut chaque jour abattre un
sapin dans la forêt et le transporter par morceaux jusqu’à l’abri. Là, il faut
encore scier ces morceaux et les débiter en bûches, à la hache, avant de les
empiler à l’intérieur. Continuellement occupés, nous manquons de sommeil,
car nous ne pouvons dormir longuement entre nos tours de garde.
Notre pire ennemi est notre capitaine. Nous le redoutons plus que les
patrouilleurs allemands, et, pendant la nuit, nous sommes plus attentifs aux
bruits de l’arrière qu’à ceux de l’avant. Il a obtenu, avec sa tyrannie, ce
résultat stupide, que nous détournons notre attention des gens d’en face
pour la reporter dans notre propre camp. Deux veilleurs qui se chauffaient,
d’accord avec leurs camardes, ont été traduits en conseil de guerre pour
abandon de poste devant l’ennemi, et des sous-officiers ont été cassés pour
des motifs futiles. Si bien que nous avons organisé un système
d’avertisseurs pour nous protéger de notre chef. Dès qu’il apparaît quelque
part, sa présence est signalée par un réseau de ficelles, dissimulées dans les
fils de fer, qui relient les postes et agitent des boîtes de singe. En outre, les
garnisons de la pente arrosent chaque soir le boyau, afin d’augmenter la
couche de glace qui rend dangereux l’accès des blockhaus. Nous sommes
les premiers à souffrir de cette mesure, mais l’effet que nous cherchions a
été atteint. Pendant une ronde, le capitaine a fait une lourde chute sur les
reins et a dû regagner son P.C. soutenu par ses agents de liaison. Une
fusillade aérienne, une sorte de fantasia, a fêté cette nouvelle. Depuis le
tyran ne se montre plus dans notre région.
Mais il se venge en ne nous laissant aucun répit.
Une sourde haine gronde contre cet homme qui devrait nous aider à
supporter nos misères et nous fait plus souffrir que l’ennemi, les soldats le
tueraient plus volontiers qu’un Allemand -avec plus de raisons, pensent-ils.
*
Je vis comme une bête, une bête qui a faim, puis qui est fatiguée, jamais
je ne me suis senti si abruti, si vide de pensées, et je comprends que
l’accablement physique, qui ne laisse pas aux êtres le temps de réfléchir, qui
les réduit à ne plus éprouver que des besoins élémentaires, soit un sûr
moyen de domination. Je comprends que les esclaves se soumettent si
aisément, car il ne leur reste plus de forces disponibles pour la révolte, ni
l’imagination pour la concevoir, ni l’énergie pour la concerter. Je
comprends cette sagesse des oppresseurs, qui retirent à ceux qu’ils
exploitent l’usage de leur cerveau, en les courbant sous des tâches qui
épuisent. Je me sens parfois au bord de cet envoûtement que donnent la
lassitude et la monotonie, au bord de cette passivité animale qui accepte
tout, au bord de la soumission, qui est la destruction de l’individu. Ce qui
est en moi qui juge s’émousse, admet et capitule. L’habitude, le jeu des
disciplines se passent de mon consentement et m’incorporent au troupeau.
Je deviens un vrai soldat d’infanterie, l’intelligence « sur la couture du
pantalon », exécuteur de corvées et fragment d’effectif. Tout le monde me
commande, du caporal au général, a ce droit, qui est total et sans appel et
peut me rayer de la liste des vivants. Dans le champ des activités humaines,
la mienne se dépense à creuser une feuillée ou à porter des troncs d’arbre.
Pourrai-je dire à un sous-officier qu’il m’en coûte plus qu’à d’autres ? Ce
serait inutile, car il risquerait de ne pas me comprendre, ce serait imprudent
parce qu’il en abuserait. Le capitaine Bovin l’avait certainement deviné et il
m’a placé ici. (Aussi est-ce le seul homme devant qui je pioche avec un air
d’allégresse.)
Et, d’abord, je dois me mêler, m’identifier à ceux dont je partage la vie,
auxquels je suis lié par le pacte de l’instinct de conservation. Je dois
redevenir homme des cavernes et contribuer à l’assouvissement des appétits
de ma horde. Je dois piocher, scier, porter, nettoyer, réchauffer, donner au
corps toute l’importance. Comment expliquer à mes camarades que, dans le
conflit qui oppose le corps à l’esprit, celui-ci, chez moi, l’a généralement
emporté ? L’esprit, qui est privilège, m’est retiré ; l’esprit n’est pas à
l’alignement, nuit au confort de l’escouade. Les richesses spirituelles sont
trustées par les états-majors, qui les répartissent en obus sur la racaille
humaine.
Cependant, la nuit, devant la neige qui brille à l’infini sous un clair de
lune éclatant, comme une aurore boréale, il m’arrive de penser que là, seul
devant mon rempart de glace, je veille sur le pays endormi qu’il me doit une
partie de sa sécurité, que ma poitrine est sa frontière, et d’en éprouver une
petite fierté conforme aux traditions de l’arrière. Pour user les heures,
j’expérimente des mobiles nobles, je m’essaie aux joies du pur patriotisme.
Mais je me rends compte d’avance qu’une rafale bien ajustée me
dégoûterait d’une attitude si belle.
Il est certain que si un Allemand venait m’attaquer, je ferais mon
possible pour le tuer. Afin qu’il ne me tue pas d’abord ; ensuite parce que
j’ai la responsabilité de quatre hommes qui sont dans le blockhaus, confiés
à moi, et qu’en ne tirant pas je pourrais les exposer à un danger. Je suis lié à
cette escouade de cultivateurs qui rudoient ma paresse physique. C’est une
solidarité de compagnons de chaîne.
Mais si, dans le jour, je tenais au bout de mon fusil, à 150 mètres, un
Allemand sans défense, qui ne se doute pas que je l’aperçois, très
probablement je ne tirerais pas. Il me semble impossible de tuer ainsi, de
sang-froid, commodément accoudé, en prenant bien le temps de viser, de
tuer avec préméditation, sans réflexe qui décide de mon geste.
Heureusement, il est tellement peu question de tuer que nous ne prenons
même pas la peine de dissimuler la lueur de notre cigarette.
Nous risquons peut-être une balle. Mais il y a, dans ce défi de fumer
découvert, quelque chose qui nous venge de la terrible morsure du froid.
Redevenu homme de la tranchée, je comprends cette sorte de fatalisme
auquel s’abandonnent mes camarades, dans cette guerre sans fantaisie, sans
changements, sans paysages nouveaux, cette guerre de factionnaires et de
terrassiers, cette guerre de souffrances obscures dans la crasse et la boue, la
guerre sans limites ni répit, où l’on n’agit pas, où l’on ne se défend même
pas, où on attend l’obus aveugle. Je comprends ce que représentent, pour
celui qui n’a jamais quitté le créneau, ces deux années écoulées, les
centaines de nuits de garde, les milliers d’heures éternelles, face à l’ombre.
Je comprends qu’ils aient renoncé à se poser des questions. Et même je
m’étonne que ce bétail, où je suis confondu, ait encore tant de résistance à
opposer à la mort.
*
En revenant du ravitaillement, je passe par le sommet de la position, le
corps penché, un bouteillon à chaque bras, une musette en bandoulière.
Dans un boyau, je croise un sous-officier. Nous nous gênons, je lève la tête.
Oh…
— Nègre !
— Mon fils !
Après les exclamations de joie, mon ancien voisin de lit à l’hôpital me
raconte qu’il appartient également au régiment depuis deux mois, en qualité
de sergent observateur auprès du colonel. Mais il était détaché au 1er
bataillon, ce qui explique pourquoi je ne l’avais encore jamais rencontré.
— À propos, comment va notre cher Poculote ?
— Très bien, je te remercie.
— Et qu’annonce-t-il ?
— Chut ! Le général est devenu très circonspect. Mais, entre-nous, je
crois qu’il projette une grosse affaire.
— Alors, toujours l’offensive ?
— Plus que jamais ! Nous préparons Austerlitz.
— Qu’attend-on ?
— Le soleil. Il faut patienter jusqu’au printemps.
— Et provisoirement ?
— Provisoirement le général s’occupe du relèvement de la solde des
sous-officiers. Il compte beaucoup sur cette mesure pour le maintien du
moral, partant de ce principe qu’une usine a son plein rendement lorsque les
contremaîtres sont bien payés.
— Et les ouvriers ?
— Ils sont beaucoup moins intéressants. Le baron devient véritablement
un grand politique et un profond penseur !
— Et toi, que fais-tu ?
— J’observe. J’observe d’abord les endroits où tombent les obus, afin
de ne pas y porter mes pieds. La sagesse enseigne : aide-toi : le ciel t’aidera.
Aide-toi veut dire : planque-toi. Tu comprends que la guerre m’intéresse
trop vivement pour que je ne veuille pas la voir jusqu’à la fin… Ensuite
dans les périodes calmes, j’observe à la lorgnette ce que font les Barbares.
— Nègre, je voudrais te poser une question qui me tourmente toujours.
Que penses-tu du courage ?
— Tu en es encore là ! Cette question est définitivement cataloguée. Les
spécialistes s’en sont occupés dans le silence du cabinet. Sache-le donc : le
Français est courageux naturellement, et il est le seul. Les techniciens ont
prouvé que pour mener l’Allemand au combat il faut lui faire absorber de
l’éther. Ce courage artificiel n’est pas du courage. Et toi que deviens-tu ?
— Moi ? Entre nous : j’en bave !
Je demande à Nègre de me faire désigner comme observateur. Il me
promet d’essayer et de revenir me voir.
Après deux mois de blockhaus, on nous relève, comme le froid diminue.
Nous quittons presque à regret ces sommets où notre vie a été si dure, mais
où nous n’étions guère au danger. Dans la vallée, nous apprenons que le
capitaine Bovin est évacué pour maladie. Les hommes ricanent :
— Il a peur de venir dans un secteur où ça barde ! Règle générale : si tu
vois un salaud qui fait du service à l’arrière, tu peux être sûr qu’il se
dégonfle au rifle.
Un jeune lieutenant de réserve, souriant et cordial, du nom de Larcher,
vient prendre le commandement de la 9e. Nous retournons à notre ancien
secteur et nous trouvons le bataillon au repos dans un village, en bas de la
montagne.
L’adjudant de bataillon, que j’ai connu étant agent de liaison, me fait
affecter à l’état-major du commandant, en qualité de secrétaire-topographe.
Je suis à nouveau sauvé de l’escouade, à nouveau embusqué.
Nous remontons bientôt en ligne. Cette fois, je demeure au camp de la
forêt, dans des abris confortables recouverts de rondins. Nos fenêtres
donnent sur une clairière en haut de laquelle s’amorcent les boyaux
conduisant aux positions. Mes occupations sont celles d’un employé de
bureau : transcrire les ordres en plusieurs exemplaires, établir les comptes
rendus pour le colonel, tenir les plans à jour.
Des semaines passent dans le calme, troublé seulement par les coups de
main habituels. Pendant deux heures, la montagne est secouée, la crête se
désagrège sous l’avalanche des torpilles, nos batteries rugissent, les gorges
résonnent et des obus longs viennent éclater dans nos parages. Le soir nous
rédigeons les états de pertes en hommes et en matériel. Nous apprenons
ainsi des morts, un peu distraitement, comme des secrétaires de mairie
enregistrent des décès.
Le froid diminue. Le soleil reprend de la force. La neige fond, la forêt
s’assombrit, on patauge. Des contingents d’oiseaux s’installent dans les
branches et chantent, des brindilles vertes percent la terre.
La venue du printemps nous réjouit et nous inquiète secrètement. Le
printemps annonce la reprise des grands combats. Il présage des
hécatombes nouvelles. Nous ne croyons plus guère aux victoires décisives,
et nous savons que les offensives sont généralement plus meurtrières pour
les assaillants que pour les défenseurs. Les occasions de mort demeurent
notre grand souci.
Cependant, en ligne, où je vais parfois noter sur le papier un détail de
notre organisation, les veilleurs sont plus gais parce qu’ils souffrent moins.
Ils se tiennent à l’entrée des gourbis, plaisantent, vivent dans le présent, par
crainte d’envisager l’avenir. Ils jouent aux cartes ou aux bouchons avec des
sous. Ils fument beaucoup et ne se séparent pas de leur bidon, leur ami.
III
LE CHEMIN DES DAMES
L’homme dans le combat est un être chez lequel l’instinct de
conservation domine à un moment tous les sentiments. La discipline a pour
but de dominer, elle, cet instinct par une terreur plus grande.
L’homme s’ingénie à pouvoir tuer sans courir le danger de l’être. Sa
bravoure est le sentiment de sa force, et elle n’est point absolue ; devant
plus fort, sans vergogne, il fuit.
Lieutenant-Colonel ARDANT DU Pic
Nous sommes dans Fismes, ville maudite, qui a l’aspect hostile et triste
des grands centres industriels. C’est un centre de l’industrie de la guerre,
entouré de voies ferrées, de quais de débarquement, de camps de
Marocains, d’escadrilles, un centre où convergent les interminables
convois, les artilleries, les ambulances, etc. De longs troupeaux d’hommes
font penser à des rentrées d’usines, que fendent les automobiles des
généraux, ces maîtres de forges. Les forges rougeoient devant nous, sur les
crêtes, et leurs enclumes retentissent, durement frappées par les lourds
marteaux broyeurs de chair.
Les cantonnements sont dans un état de saleté ignoble, mais ils
n’abritent, pendant un jour ou deux, que des passants, des sacrifiés pour
lesquels il n’est plus besoin d’avoir des ménagements. De simples parcs à
cheptel. Nous sommes dans Fismes, la ville de l’agonie.
Nous sommes dans Fismes, la ville des suprêmes débauches. Tous les
rez-de-chaussée sont les épiceries qui débordent sur la voie. Nous n’avons
jamais vu de telles pyramides de charcuteries appétissantes, de boîtes aux
étiquettes dorées, un tel choix de vins, d’alcools, de fruits. Peu d’objets : ici
on n’achète pas ce qui dure. Mais partout de la boisson et de la nourriture.
Les mercantis nous traitent comme des chiens et nous annoncent les prix
d’un air de défi. Nous n’avons jamais payé aussi cher et les soldats
murmurent. Les vendeurs leur lancent un regard froid, implacable, qui
signifie : à quoi vous servira votre argent si vous n’en revenez pas ? C’est
vrai ! Une détonation plus forte décide les plus économes ; ils se chargent
les bras et tendent leurs billets.
Buvons donc, bouffons donc ! À en crever…
Puisqu’il faut crever !
*
J’arrête dans la rue un sous-officier d’artillerie que j’ai connu civil.
C’est un grand garçon calme, un peu plus âgé que moi, avec un regard
limpide d’enfant. Autrefois, je ne l’ai jamais vu en colère, ni même indigné.
Il semble ne pas avoir changé. Dans un café où nous nous sommes attablés,
je le questionne. Il me dit qu’il est observateur détaché près de l’infanterie
et qu’il vit dans les tranchées avec les fantassins. Je lui demande :
— Connais-tu le secteur ?
— Que trop ! J’y ai fait les attaques du 16 avril.
— À quel endroit ?
— En face, devant Troyon. J’ai pris le départ avec les troupes noires, la
fameuse armée de Mangin.
— Est-il vrai que cette armée ait été massacrée ?
— Tu sais Ce que c’est. Chacun ne voit que son coin. Mais dans l mien
ce fut la boucherie. Je peux en parler, je faisais partie des vagues d’assaut
aux côtés du colonel J… Du bataillon avec lequel nous marchions il a dû
revenir une vingtaine d’hommes.
Comment expliquer notre échec ?
— D’une façon bien simple : les Boches nous attendaient. Tu sais qu’on
préparait l’attaque depuis plusieurs mois, qu’elle n’était un mystère pour
personne ?
—C’est exact. Dans les Vosges on annonçait que nous montions quelque
chose de formidable dans l’Aisne, que Nivelle était décidé à enfoncer le
front avec son artillerie. En somme, l’attaque en force, sans se cacher.
— Alors, tu penses ! Les Boches aussi avaient de l’artillerie et des
divisions. Ils les ont amenées. Pendant que nous établissions des routes, des
pistes, des dépôts de munitions, ils installaient des tourelles blindées pour
leurs mitrailleuses, ils construisaient des retranchements, des souterrains et
des blockhaus en béton, ils plantaient de nouveaux réseaux. Ils ont eu tout
le temps d’organiser leur traquenard. Le jour où nos vagues ont débouché
ils ont tapé dans le tas. En deux heures notre offensive a été arrêtée net. En
deux heures, nous avions de 50000 à 100000 hommes hors de combat. On
ne saura jamais le nombre exact.
— Et toi là-dedans ?
— J’ai attendu en ligne plus d’une semaine le jour de l’attaque. Les
grottes et les pays des environs, Creutes Marocaines, Paissy, Pargnan, etc.,
étaient bourrés de troupes. De beaux canons lourds tout neufs étaient venus
prendre position dans le ravin, à trois cents mètres des tranchées. Partout
des hommes, de l’artillerie, des charrois, une foire. Les Boches laissaient
faire, mais leurs avions, qui volaient très bas, repéraient tranquillement ce
mouvement, nos pièces, nos dépôts, nos points de concentration… Le
16 avril, à sept heures du matin, nous passons le parapet. Aucune résistance
au départ, les premières lignes vides devant nous. Nous franchissons le reste
du plateau et nous descendons dans le ravin allemand. Les Boches avaient
évacué et s’étaient retranchés dans leurs deuxièmes lignes intactes, sur les
crêtes suivantes. Ils ont laissé nos vagues dévaler la pente, s’engager à fond.
Alors ils ont déclenché leurs barrages, artillerie et mitrailleuses. La grande
offensive Nivelle s’est brisée là, à moins d’un kilomètre de son point de
départ, sans avoir seulement pris contact avec l’ennemi.
— Comment vous êtes-vous repliés ?
— À la nuit.
— Toute la journée vous avez encaissé ?
— Pas moyen de faire autrement. Ceux qui n’étaient pas démolis
s’étaient terrés dans les trous d’obus, pour échapper aux balles. Il ne fallait
pas bouger. Nous étions littéralement venus nous fourrer en plein milieu
d’un champ de tir.
— Que disait le colonel J… ?
— Il n’en menait pas large ! Il avait envoyé plusieurs fois des nègres
vers l’arrière pour demander du renfort, mais n’avait revu personne. Puis
nous avons entendu des grenades, les Boches devaient contre-attaquer dans
les environs. Le colonel m’a demandé : « Vous connaissez le secteur ? » –
« Assez mal, mon colonel. » – « Tant pis ! vous allez porter ce pli au
général. » Il me donne un grand nègre pour m’accompagner. Mais il fallait
traverser ce barrage d’enfer. On s’est traîné de trou en trou, en rampant, en
sautant par-dessus les cadavres…
— Beaucoup de cadavres ?
Alignés, entassés ! Il n’y a qu’une expression pour traduire : on
marchait dans la viande… Enfin je réussis à gagner le plateau sans autre
dommage que mon équipement sectionné par une balle ; je perds mon
revolver, mon masque, mes jumelles… Sur le plateau nous filons par les
boyaux au P.C. de la division, dans une grotte du ravin de Troyon. La grotte
était pleine d’officiers, et ils s’engueulaient tous, de frousse. C’en était
rigolo ! Je tends mon papier, ils le lisent et ils se mettent à m’engueuler
aussi : « D’abord, d’où venez-vous ? Où étiez-vous ? » – « Avec le colonel
J…, mon général. » – C‘est faux ! Le colonel J… est prisonnier depuis neuf
heures du lutin… » Des types affolés ! – « Mais non, mon général, je viens
de quitter le colonel, qui craint d’être cerné et m’envoie vous demander des
renforts. » – « Quels renforts ? Je n’ai plus d’hommes… » – « Il reste
quelques territoriaux », dit un autre. – « Nous allons voir… » J’attends, une
heure peut-être… Enfin un capitaine s’avance vers moi, l’air soupçonneux :
« Vous êtes sûr de retrouver le colonel J… ? »_« Je crois, mon capitaine. » –
« Dans ce cas, vous allez conduire le détachement qui attend à la porte. »
Dehors, commandés par un adjudant, je trouve une quarantaine de
territoriaux, au visage décomposé, chargés de caisses de grenades. Voilà
tous ces pauvres bougres à m’injurier : « Salaud d’artilleur, espèce de c… !
Tu pouvais pas te taire ! Qu’est-ce que tu veux qu’on aille faire là-bas ?
C’est pas notre place, des hommes de notre âge… » La pagaïe, quoi ! Je
leur dis : « Si vous ne voulez pas venir, restez. Mais il faut que je
retourne. » Leur adjudant décide : « Passe devant. Je resterai derrière pour
les faire marcher. » Je suis reparti sous le bombardement, en tête des
quarante pépères, plus morts que vifs, qui gémissaient et s’arrêtaient tous
les vingt mètres pour délibérer. Nous sommes arrivés à la nuit, au moment
de nous replier.
— Vous avez laissé vos pertes sur le terrain ?
— Bien entendu. Nous étions quelques centaines de survivants, et il y
avait des milliers de blessés et de morts.
— Et ensuite ?
— Rien, fini ! Les Boches ont repris leurs anciennes positions, sans
résistance de notre part. S’ils avaient attaqué sérieusement à leur tour, ils
nous chassaient du Chemin des Dames, ça ne fait aucun doute. Ils se sont
contentés de nous marmiter dur.
— Un vrai désastre ?
— Tu peux le dire. Une affaire honteuse, une entreprise à ruiner l’armée
française.
— À ton avis, c’est ce désastre qui a provoqué les mutineries ?
— Sans aucun doute. Tu connais la passivité des hommes. Ils ont tous
marre de la guerre depuis longtemps, mais ils marchent. Pour que les
troupes se soient révoltées il faut qu’on les ait poussées à bout.
— On a parlé de traîtres ?
— Je ne peux rien dire là-dessus, je te raconte ce que j’ai vu. Il a couru,
comme toujours, une infinité de bruits contradictoires. Il me semble que
tout s’explique très simplement. Quand on a voulu les faire attaquer de
nouveau, les poilus se sont sentis perdus, jetés à la boucherie par des
incapables qui s’entêtaient. La chair à canon s’est révoltée, parce qu’elle
avait trop pataugé dans les flaques de sang et qu’elle ne voyait pas d’autre
moyen de se sauver. La provocation est venue des chefs, de certains chefs.
Songe qu’on a fusillé de pauvres gens, qui avaient supporté déjà des années
de misère, et qu’on a pas jugé un seul général. Il fallait chercher dans les
états-majors les responsables de la révolte, qui était la conséquence du
massacre.
— On a vaguement raconté que les hommes politiques avaient entravé
l’action militaire et que nous aurions pu réussir ?
— Non, non et non ! On ergotera tant qu’on voudra, mais un fait
subsiste : la journée du 16 avril a coûté 80000 hommes à l’armée française.
Après une pareille saignée, il ne pouvait plus être question d’aller loin. La
doctrine des fous furieux, j’en ai vu les effets de trop près !
— Tout cela n’est pas encourageant !
— Tu n’en es plus à croire que la guerre soit une occupation où
l’intelligence ait beaucoup de part ? Tu serais le seul…
— D’accord. Seulement nous montons au Chemin des Dames…
Ne te frappe pas. Regarde, je suis bien revenu. Bois encore un coup !
Au cantonnement, je discute avec deux agents de liaison de la durée du
stage que nous allons faire en ligne. Arrive un cycliste qui a des
renseignements tout frais, glanés un peu partout. Il déclare :
— Ce n’est pas une question de temps, ni d’attaque à réussir. Pour être
relevées, il faut que les unités aient au moins 50 % de pertes. Cette
information nous porte un coup. La moitié de pertes ! Je pense à ceci : Nous
sommes là quatre hommes, dont aucun n’a plus de vingt-cinq ans. Deux
doivent mourir. Lesquels ? Malgré moi, je cherche sur les autres des signes
de fatalité, ces indices qui annoncent les êtres marqués pour un destin
tragique, imagine leurs visages cireux, ternis, je choisis dans notre groupe
deux camarades pour en faire des cadavres…
Sans doute ce raisonnement peut-être faux, en fait, et nous pouvons
revenir tous les quatre. Mais, à s’en tenir aux chiffres, il est exact.
Depuis cette conversation, je ne peux me trouver en présence d’un
homme de notre unité, sans me poser cette question : lui ou moi ? Si je veux
vivre, il faut que je le condamne résolument, que je tue en pensée mon frère
d’armes…
C est ce qu’on appelle la guerre d’usure.
*
Nous y allons.
Le régiment traverse Fismes une dernière fois, musique en tête, au pas
cadencé. Parade macabre devant des civils qui ont bien l’habitude et ne
restent ici que pour gagner de l’argent.
Soudain : « Présentez… armes ! Tête droite ! » Sur un tertre se tient un
général aux jambes vernies, le regard intrépide, la main au képi. Une chose
me frappe dans cette main : le pouce en dessous, le geste de l’empereur
dans l’arène antique…
« Ave, vieux ! Moritu te salutant. »
Nous nous rapprochons des éclatements. À l’entrée du village d’Euilly il
faut franchir un canal sur un pont de bois, entouré de débris qui sont la trace
des bombardements. Nous passons le Styx.
À la sortie du village, la route est pleine d’entonnoirs dont les plus
récents se distinguent à la couleur de la terre. Nous sommes sous la menace
d’un tir qui peut en une seconde crouler sur nous. Il n’y a rien d’autre à
faire qu’à avancer rapidement. Nous croisons des ambulances Ford,
conduites par des Américains, elles grincent, ferraillent, et il semble
qu’elles vont verser. Des plaintes en sortent. Les bâches, soulevées par les
cahots, découvrent des blessés livides, aux pansements tachés de sang.
Une accalmie nous permet d’atteindre sans dommage le pied d’une
grande falaise, une ondulation avancée du Chemin des Dames. Le
commandant arrête le bataillon pour se repérer. Mais des passants nous
crient de ne pas rester là. Nous attaquons la pente, penchés sous nos
charges, nous aidant des mains aux endroits où la piste est glissante.
À vingt mètres du sommet, nous trouvons l’entrée de grottes immenses,
où plusieurs bataillons pourraient se loger. À peine les derniers hommes
rentrés, le bombardement déferle furieusement au-dessus de nous et en bas.
Il était temps.
Nous attendons dans cette caverne de brigands notre tour de monter aux
tranchées. Les obus sifflent devant les issues, le jour et la nuit.
*
Deux heures du matin.
Accoudé sur une tablette, devant une bougie, je veille au fond de l’abri.
Nous avons faire la relève tout à l’heure. Le P.C. du bataillon est installé
dans une sape très longue, une étroite galerie, coupée de deux angles droits,
à dix mètres sous terre. Dans cette sape s’abritent aussi des sections de
réserve. Tout le monde dort, moins les guetteurs des issues, et moi, qui suis
séparé d’eux par les détours, les escaliers et les paquets de soldats étendus à
terre, enchevêtrés les uns dans les autres, repliés, couverts d’ombre,
immobiles comme des morts. La Sape contient une centaine d’hommes, sur
lesquels il faudrait marcher pour passer. Je sens sur moi le poids de ces
hommes, de leur confiance, qui me donne une impression de solitude.
Quelques-uns dans le sommeil se débattent lourdement, ont des sursauts
nerveux, des cris d’angoisse qui me font tressaillir.
Mon esprit, qui vit faiblement, qui veille sur ces esprits éteints, médite :
nous sommes au Chemin des Dames. Sur un plan je lis des noms connus :
Cerny, Ailles, Craonne, noms terribles… J’étudie notre position. Nos
premières lignes se trouvent, au plus, à cent mètres en avant de nous, et
derrière, nous n’avons pas cinquante mètres de recul avant le ravin, dans
lequel les Allemands tentent de nous rejeter. En bas de ce ravin, c’est la
plaine à perte de vue, une plaine si bouleversée, si désolée, qu’on dirait une
mer de sable (je l’ai regardée en venant reconnaître le P. C). L’ennemi a
déclenché dernièrement de fortes attaques pour s’assurer définitivement la
chaîne des plateaux, et ces attaques ont progressé. Au point que nous
défendons, il nous reste cent trente mètres de profondeur pour nous
cramponner aux crêtes. Nous sommes à la merci d’une grosse action bien
conduite. Ici, au fond de l’abri, si la première ligne lâche, nous serons
impuissants – avec cinquante marches à monter – pris ou asphyxiés par les
grenades. La situation n’est pas gaie…
Trois heures… Calme absolu…
*
Je reçois sur la tête un coup de canne plombée qui me fait vibrer les
tympans, qui provoque ce désarroi interne que je connais trop. Un souffle
brutal me gifle, éteint la bougie et me plonge dans une obscurité de
tombeau. Le pilonnage s’abat, creuse sur nous avec fureur, fait craquer les
charpentes de la sape. Je cherche des allumettes, je rallume la bougie, avec
des tremblements d’alcoolique. Là haut, c’est l’écrasement. Le
bombardement atteint une intensité inouïe, prend une cadence de
mitrailleuse, régulière, comme une sourdine sur laquelle se détachent les
explosions profondes des gros projectiles, à fusées retardées, qui nous
cherchent sous la terre.
Mes camarades, protégés par l’épais talus qui amortit les sons, dorment
toujours, harassés, en soldats qui dorment partout. J’écoute, j’attends. Je
leur laisse encore un peu d’inconscience, je supporte seul l’angoisse. La
violence du tir annonce certainement une attaque. Comment les sections de
ligne peuvent-elles tenir ?… Il faudra se battre. Se battre ? J’arme mon
pistolet automatique.
Une forte détonation fait encore vaciller la flamme. Puis des cris affolés
m’arrivent, du fond de l’ombre : « Les gaz ! les gaz ! » Alors : secoue ceux
qui m’entourent : les gaz ! Nous mettons les masques. Les museaux de
cochon nous rendent monstrueux et grotesques. Nous sommes surtout
pitoyables, la tête penchée sur la poitrine. Maintenant, cent hommes, dans
cette fosse, écoutent la destruction s’accomplir au-dessus d’eux, en eux,
écoutent les suggestions de la peur qui corrode les nerfs. Est-ce cette fois,
dans un instant, que nous allons mourir, comme on meurt au front, déchiré ?
D’autres voix nous arrivent :
— Faites passer qu’une entrée est effondrée !
La torpille a enfoui les deux guetteurs. L’horreur commence…
— Quels guetteurs ?
Nous attendons leurs noms, comme des numéros d’une loterie funèbre.
Il faut qu’on travaille immédiatement à dégager les corps.
Le commandant occupe une niche latérale, une petite cabine souterraine
qu’il partage avec son ordonnance. On l’entend demander :
— Qu’est-ce qui se passe ?
— On ne sais pas, mon commandant.
— Envoyez les agents de liaison.
Des hommes se reculent brusquement, se dissimulent, des hommes qui
tremblent. L’adjudant se fâche :
— La liaison, allons vite !
Les mêmes hommes reparaissent, avec des visages affreux.
— Allez aux compagnies, par deux.
— On va sûrement se faire démolir !
— Attendez près de l’entrée que ça se calme un peu, leur glisse-t-il.
Ils vont se poster.
Les mitrailleuses !… Les mitrailleuses crachent. Le bruit des terribles
machines domine tous les autres, taille dans le bombardement… Nous nous
taisons, le cœur serré : c’est maintenant que la partie se joue.
— Est-ce que les agents de liaison sont rentrés ?
— Pas encore, mon commandant.
— Envoyez-en d’autres !
— Il est fou !
Deux hommes blêmes s’éloignent lentement, voûtés.
L’adjudant lève le doigt, tend l’oreille :
— On dirai que ça se tasse ?
Oui… en effet. Le bombardement diminue. Les rafales succèdent au
roulement. Mais, dans ce secteur inconnu, nous ne pouvons rien en
conclure.
Une dégringolade dans les escaliers. Deux agents de liaison reviennent,
ruisselants de sueur, les yeux vagues. Ils renseignent le commandant :
— Les Boches sont sortis devant la 9e. On les a arrêtés.
— Est-ce que les compagnies ont beaucoup de mal ?
— Encore assez, mon commandant. Plusieurs obus dans la tranchée. On
demande les brancardiers.
— Larcher n’est pas touché ?
— Non, mon commandant. Il dit qu’il n’y a pas de danger pour le
moment et que si les Boches reviennent on les recevra.
Sauvés, pour cette fois ! Les états de pertes nous parviennent : onze
hommes hors de combat à la 9e et sept à la 10e.
Vers neuf heures, profitant d’un répit, le capitaine adjudant-major va
visiter le secteur. En son absence, le bombardement reprend. On le ramène
blessé, gravement, semble-t-il. Le major du bataillon vient le panser, et on
l’emporte. La série noire continue… Nous restons avec le commandant. De
ses mesures dépendra notre sort. Son attitude dans les secteurs calmes était
plus que prudente, elle faisait sourire. C’est peut-être un bien : il ne nous
engagera pas dans des actions téméraires.
Le bombardement roule toujours, au ralenti.
*
Cette deuxième nuit, j’ai dû aller au ravitaillement à la pointe du ravin
de Troyon, et je reviens avec un chargement de boules de pain dans une
toile de tente. Une grappe de torpilles nous surprend juste devant l’entrée de
l’abri. À la lueur d’une fusée, nous reconnaissons Frondet, de garde, qui fait
un signe de croix au moment des explosions, comme une vieille femme
pendant l’orage. En se précipitant dans les escaliers, mes camarades rient.
Je pense : « Prie, intercède, raccroche-toi comme tu peux, pauvre vieux ! »
Frondet, âgé de trente-trois ans, est un homme bien élevé qui occupait à
l’étranger un poste important dans l’industrie, et il a conservé ici ses bonnes
manières. Il souffre sans se plaindre de la promiscuité qu’impose la guerre
et de la grossièreté de ses compagnons. Mais sa piété, qui est connue, ne le
sauve pas de la peur. Certains jours, il ressemble à un vieillard. Il a ce
visage raviné, ces yeux tristes, ce sourire désespéré de ceux que ronge une
idée fixe. Lorsque la peur devient chronique, elle fait de l’individu une sorte
de monomane. Les soldats appellent cet état le cafard. En réalité, c’est une
neurasthénie consécutive à un surmenage nerveux. Beaucoup d’hommes,
sans le savoir, sont des malades, et leur fébrilité les pousse aussi bien au
refus d’obéissance, aux abandons de poste, qu’aux témérités funestes.
Certains actes de courage n’ont pas d’autre origine.
Frondet, lui se cramponne à la foi, à la prière, mais j’ai souvent compris,
à la poignante humilité de son regard, qu’il n’en retirait pas un réconfort
suffisant. Je le plains secrètement.
Nous vivons depuis deux jours, serrés les uns contre les autres, dans
cette fosse où l’air est vicié par les respirations, les sueurs refroidies, qui
sent l’aigre et l’urine.
Plusieurs fois par jour se déclenchent des bombardements furieux, sans
cause apparente. Leur menace pèse sur nous et nous empêche d’être jamais
tranquilles. Nous redoutons toujours une attaque, d’être obligés de sortir
pour soutenir une lutte désespérée, d’entendre crier en allemand aux issues
ou éclater des grenades dans les escaliers. Nous ne voyons rien, nous
dépendons absolument des compagnies qui se battent devant nous.
Les Allemands ne se sont plus montrés. Mais, à la moindre inquiétude,
sur ce front où les combattants sont nerveux, sur leurs gardes, les lignes
demandent l’artillerie, qui crache à la première fusée et enflamme aussitôt
une zone étendue. L’alerte se propage comme une traînée de poudre. En
quelques minutes, l’éruption recouvre une partie des plateaux. Il n’y a
jamais de calme absolu, les torpilles ne cessent jamais leur travail sourd, si
funeste pour les nerfs, et tombent un peu partout. Le nombre des victimes
augmente.
Le commandant n’a même pas reconnu son secteur et ne sort pas de sa
cabine. À l’exception de l’adjudant qui prend ses ordres, personne ne l’a vu.
Il se soulage dans un bouteillon, que l’ordonnance va vider sur le parapet.
On lui prépare ses repas sur une lampe à alcool, et il doit passer la majeure
partie de son temps étendu sur sa couchette. Il a perdu toute dignité, ne
sauve même plus les apparences. Nous savons trop ce qui se passe en nous
pour le juger très cruellement, mais nous sommes indignés parce qu’il
expose inutilement sa liaison. Il dépêché les coureurs deux par deux sous
les obus et lance les équipes les unes à la suite des autres, sans donner aux
premières le temps d’accomplir leur mission. Ces hommes ne peuvent
rapporter aucun renseignement important, et les chefs d’unités seraient les
premiers à demander du secours s’ils en avaient besoin. Nous avons le
sentiment que notre commandant, tombe au-dessous de ses fonctions, nous
fera tous tuer stupidement, que la peur le rend fou, sans lui retirer les droits
qu’il tient de ses galons. Nous estimons que notre bataillon n’a plus de chef,
ce qui achève de nous désorienter. Heureusement, nous connaissons la
valeur, le cran des trois commandants de compagnie, qui savent juger une
situation et se tiennent debout, au milieu de leurs hommes, dans la tranchée.
Les lieutenants Larcher, de la 9e, et Marennes, de la 10e, âgés tous deux
d’environ vingt-six ans, rivalisent d’intrépidité. Le premier est toujours à
l’endroit le plus exposé de son secteur. Le second, rapportent les coureurs,
s’assied sur le parapet pour observer les positions allemandes. Quant au
capitaine Antonelli, de la 11e, il a dans l’action des colères rouges, qui le
porteraient certainement au premier rang d’une contre-attaque, et, plus âgé
que les deux autres, il ne voudrait pas se montrer inférieur. Tous les trois
sont capables de se faire tuer plutôt que de rendre leur tranchée et animent
leurs hommes. Ils suppléent à l’insuffisance du chef de bataillon, reçoivent
ses ordres avec mépris et se concertent sur les mesures à prendre. Nous
comptons sur eux.
*
On a découvert, dans une sape de première ligne, les cadavres de
quelques hommes du bataillon que nous avons relevé. On suppose que ces
hommes sont morts d’asphyxie, après avoir respiré des gaz.
J’ai entre les mains un petit kodak de poche, trouvé sur l’un d’eux, j’ai
envie de le conserver parce que cet appareil appartenait au sous-lieutenant
F. V… (dont j’apprends ainsi la mort), que j’avais un peu connu à la Faculté
où il préparait une licence de lettres. Mais je réfléchis que mon geste serait
mal interprété. Je remets le kodak sur le tas des dépouilles, bien que je
doute qu’il arrive aux parents. D’autres auront peut-être moins de scrupules,
sans l’excuse du souvenir.
Plus tard, je glisse l’appareil sous les autres objets. Non qu’il me fasse
encore envie. Mais il me rappelle son propriétaire. F. V… donnait les plus
belles espérances, et cette mort est poignante parce qu’elle a frappé, à cent
mètres d’ici, un être qui me reliait à l’avant-guerre. La mort de ceux que
nous avons connus dans la guerre, pour triste qu’elle soit, n’a pas la même
signification, les mêmes résonances.
*
Notre artillerie lourde procède à des tirs méthodiques de destruction, à
raison d’un obus toutes les cinq minutes. Elle « tape trop court » : 155 et
220 tombent dans nos lignes à peu près invariablement. Un sergent est
projeté en l’air, nous avons des blessés. Il y a tout lieu de croire que pendant
les bombardements nous recevons les obus des nôtres. Des hommes
accourent constamment, en injuriant, pour demander qu’on fasse allonger le
tir. Nous multiplions les messages et les signaux. Rien n’y fait. Un sous-
lieutenant vient nous trouver indigné :
— C’est honteux ! Où sont les officiers d’artillerie lourde ? On n’en a
jamais vu aucun, et nous ne pouvons rien faire de plus.
— C’est une belle bande de dégueulasses ! Ils ont peur de salir leurs
bottes ! Leurs peaux ne sont pas plus précieuses que les nôtres !
Il repart, avec des larmes de rage. Le tir continue, régulier, stupide,
accablant. Cette épreuve, au moins, devrait être épargnée aux hommes de la
tranchée.
*
Une douleur bizarre me réveille.
Je suis couché, les jambes repliées, dans un étroit renfoncement, sous
une planchette qui soutient des papiers, des cartes, des équipements. Je suis
couché dans l’ombre, oublié, sur une pile de sacs à terre qui se trouvaient là.
J’ai cette première notion, instantanée : le bombardement gronde
furieusement. La seconde me vient de la douleur, qui se localise et
m’épouvante. Mais ce n’est rien… pas d’affolement… ça va passer.
Pourtant je dois me rendre à l’évidence : j’ai des coliques. Il va falloir que
je sorte. Sortir ?… Là-haut, c’est infernal. L’abri est secoué par les lames de
fond des gros projectiles et craque, comme un vaisseau dans la tempête. La
rumeur du feu roulant arrive par bouffées… Je ne peux pas sortir !
C’est un drame obscur, un drame ridicule, où il va peut-être de ma vie…
Mes entrailles fermentent, se gonflent, exercent des poussées qui vont faire
céder les muscles. Mon corps me trahit… Allons, il faut y aller !… Là-
haut ?… Je pense aux feuillées, près de l’issue ou tombent les torpilles.
J’imagine la nuit stridente, aveuglante, les jaillissements de feu, les souffles
rauques qu’on perçoit un dixième de seconde avant la flamme… Je ne peux
pas, je ne peux pas y aller ! Voyons, on ne se fait pas tuer pour une colique,
on la maîtrise. Non, ce serait trop bête !
Seul, les genoux remontés, les mains serrées sur le ventre, les yeux
fermés, je lutte de toutes mes forces, surhumainement. Je me tords, je
transpire et étouffe mes plaintes. Je n’ai jamais rien enduré de pire. Et cela
se prolonge… Tiendrai-je ? Je dois, je veux tenir…
« Mais, vas-y donc ! » Je me vois revenir simplement, la chose faite,
revenir délivré, intact et fier, comme après une action d’éclat (n’en serait-ce
pas une ?) Je me vois, le visage calme, la chair apaisée, pensant : il suffisait
d’oser… « Mais tu sais bien que tu n’iras pas ? » Non, je n’irai pas…
Ce bombardement ne finira donc jamais…
Je faiblis. Les ceintures musculaires se distendent, les soupapes vont
sauter. Mes articulations sont nouées par l’effort, comme par une crise de
rhumatisme. Je ne peux plus rester là !
Je me dégage lentement, je me soulève, je traverse cette crypte lugubre,
le corps plié en deux, soutenant ce ventre de plomb qui fait fléchir mes
jambes, tâtant les parois et cherchant un espace, entre les hommes étendus,
pour poser mes pieds. Je m’arrête plusieurs fois, trépignant sur place, pour
résister à un assaut plus violent.
Après la partie centrale, lorsqu’on a tourné à droite, s’amorce une
longue pente qui remonte à la surface. J’aspire de l’air plus frais, mais âcre,
et les éclatements deviennent plus secs. On distingue le glouglou des 210
qui vont au loin et les accélérations de chute de ceux qui tombent au ravin.
De brèves rafales de mitrailleuses. De faibles grésillements qui doivent
provenir des grenades. Le bélier des torpilles et leurs lentes explosions de
mines dans une carrière…
Brusquement, une lueur, qui semble tomber d’un soupirail, illumine
l’abri et indique l’entrée, la fin du tunnel à quinze mètres. Puis c’est une
lumière de clair de lune étrange, le temps d’une fusée. Cette vision me fige,
dans l’ombre, et je m’interroge comme un patient à la porte du dentiste. Il
me semble que je vais mieux. Oui, je vais mieux, j’ai bien fait de marcher…
Mais les tiraillements reprennent. J’avance encore un peu et je me heurte,
dans le noir, aux deux guetteurs, qui sont rentrés pour s’abriter.
— Où vas-tu ?
— Aux feuillées.
— C’est pas le moment d’aller poser culotte ! T’as qu’à écouter. Ça bille
toujours dans ce coin.
— Oui… tu crois ?
Je m’accroupis sur une caisse. Les lueurs si proches me donnent des
forces nouvelles pour résister. Les veilleurs poursuivent :
— Tu peux être sûr que les Boches ont repéré l’endroit sur les photos
d’avion. Qu’est-ce qu’ils balancent, les vaches ! Même que c’est idiot de
laisser des bonhommes dehors, attendu qu’on voit rien. Ça éclate partout, tu
sais plus où sont les premières lignes.
Les arrivées se font plus distinctes, clairsemées. Je vais tenter ma
chance.
— Prépare-toi, me disent les autres. Faut faire vite !
Je sors, dégrafé, penché. Je trouve la planche et je m’affale, les yeux
fermés toutes mes facultés sont dans mes oreilles, chargées de déceler le
péril, de trier les sons.
Vouououou… Je bondis, la culotte aux mains, jusqu’à l’entrée. La
torpille s’écrase tout près, la bourrasque siffle au-dessus de moi, les éclats
s’incrustent dans la terre.
— Pas touché ? crient les guetteurs, inquiets.
— Non, dis-je en rentrant.
— Tu parles si ça vous la coupe ! C’est malheureux qu’on soit même
pas tranquille pour ça !
Il faut que je retourne… J’attends encore. La nuit perd de sa clarté, de sa
sonorité. Le fracas s’espace, se répartit. Profitons-en. La deuxième station
est plus prolongée, aucun projectile ne me trouble.
Je regagne l’abri et reste avec les guetteurs, épuisé, me préparant à subir
une nouvelle atteinte du mal sournois. J’ai le corps vide et faible, la
fraîcheur du matin me fait grelotter. Je viens de souffrir sans utilité,
ridiculement. Les autres se plaignent :
— Est-ce qu’ils vont nous laisser encore longtemps ici ?
Encore longtemps, je le crains. C’est-à-dire quelques jours. Mais les
jours sont interminables dans ce secteur de condamnés à mort, qui ne
peuvent être graciés que par le hasard.
*
La colère de l’artillerie ne fait que croître. Jour et nuit, nous n’avons
plus guère de repos moral. Jour et nuit, les pioches forcenées creusent sur
nous, toujours plus profondément. Jour et nuit, les projectiles s’acharnent
sur ce lambeau de terrain que nous devons défendre. Nous comprenons
qu’une attaque se prépare, qu’il faut un dénouement à cette fureur. Nous
comprenons que deux états-majors ont entamé sur ces plateaux une lutte qui
met en jeu leur vanité et leur réputation militaire, que de cette conquête
dépendent l’avancement de l’un et la disgrâce de l’autre, que cet
acharnement, qui n’est que désespoir chez les soldats, est calcul ambitieux
de quelques généraux allemands, qui mesurent chaque jour sur une carte
combien de centimètres les séparent encore de cet objectif qu’ils se sont
vantés d’atteindre, qu’ils sont indignés des piétinements que nous leur
opposons et les imputent au manque de valeur de leurs troupes. Nous
comprenons qu’il faut, de part et d’autre, des morts et des morts pour que
celui qui a pris l’initiative de la bataille s’effraie des pertes et cesse sa
poussée. Mais nous savons qu’il faut vraiment beaucoup de victimes pour
effrayer un général, et celui qui s’obstine en face de nous n’est pas encore
près de renoncer.
Les grandes offensives du front, partout calmées, laissent disponible une
énorme quantité de matériel qui rend très meurtrières les actions locales.
Depuis Verdun, le pilonnage par l’artillerie est devenu la méthode courante.
La moindre attaque est précédée d’un écrasement qui a pour but de niveler
les défenses adverses, de décimer et terroriser les garnisons. Quand ces tirs
sont bien réglés, des hommes n’en réchappent que parce qu’il est
impossible de piquer partout des obus. Ceux qui sont épargnés sont frappés
d’une sorte de folie.
Je ne connais pas d’effet moral comparable à celui que provoque le
bombardement dans le fond d’un abri. La sécurité s’y paie d’un
ébranlement, d’une usure des nerfs qui sont terribles. Je ne connais rien de
plus déprimant que ce martelage sourd qui vous traque sous terre, qui vous
tient enfoui dans une galerie puante qui peut devenir votre tombe. Il faut,
pour remonter à la surface, un effort dont la volonté devient incapable si
l’on n’a pas surmonté cette appréhension dès le début. Il faut lutter contre la
peur aux premiers symptômes, sinon elle vous envoûte, on est perdu,
entraîné dans une débâcle que l’imagination précipite avec ses inventions
effrayantes. Les centres nerveux, une foi détraqués, commandent à
contretemps et trahiraient même l’instinct de conservation par leurs
décisions absurdes. Le comble de l’horreur, qui ajoute à cette dépression,
c’est que la peur laisse à l’homme la faculté de se juger. Il se voit au dernier
degré de l’ignominie et ne peut se relever, se justifier à ses propres yeux.
J’en suis là…
J’ai roulé au fond du gouffre de moi-même, au fond des oubliettes où se
cache le plus secret de l’âme, et c’est un cloaque immonde, une ténèbre
gluante. Voilà ce que j’étais sans le savoir, ce que je suis : un type qui a
peur, une peur insurmontable, une peur à implorer, qui l’écrase… Il
faudrait, pour que je sorte, qu’on me chasse avec des coups. Mais
j’accepterais, je crains de mourir ici pour qu’on ne m’oblige pas à monter
les marches… J’ai peur au point de ne plus tenir à la vie. D’ailleurs je me
méprise. Je comptai sur mon estime pour me soutenir et je l’ai perdue.
Comment pourrais-je encore montrer de l’assurance, sachant ce que je sais
sur moi, me mettre en évidence, briller, après ce que j’ai découvert ? Je
tromperai peut-être les autres, mais je saurai bien que je mens et cette
comédie m’écœure. Je pense à Charlet qui m’inspirait de la pitié à l’hôpital.
Je suis tombé aussi bas que lui.
Je ne mange plus, j’ai l’estomac serré et tout me répugne. Je bois
seulement du café et je fume. Je ne sais plus, dans cette nuit perpétuelle,
comment s’écoulent les jours. Je demeure devant ma planchette, penché sur
des papiers ; j’écris, je dessine et je veille une partie des nuits pour assurer
une permanence. Des hommes passent et me bousculent, que j’aime mieux
ne pas voir, et des blessés crient dans le coin où on les dépose
provisoirement. Je m’absorbe dans des tâches vaines. Mais je n’écoute que
les obus, et mon tremblement intérieur répond au grand tremblement du
Chemin des Dames.
Je crois que si j’avais assez de volonté pour sortir et traverser un
barrage, cela me délivrerait de cette hantise, comme un vaccin très
dangereux immunise pour un temps ceux qui le supportent. Mais je n’ai pas
cette volonté, et si je la sentais en moi, je ne serais pas si accablé. Puis ce
serait à refaire chaque jour.
J’ai même interrompu les fonctions de mon corps : je ne suis plus obligé
d’aller aux feuillées. Je passe mes heures de repos dans mon encoignure,
dissimulé aux regards, à écouter les bruits du dehors, et je reçois dans la
poitrine tous les chocs du bombardement. J’ai honte de cette bête malade,
de cette bête vautrée que je suis devenu, mais tous les ressorts sont brisés.
J’ai une peur abjecte. C’est à me cracher dessus.
J’ai trouvé une bouteille vide sous les sacs à terre de ma couche, un litre
avec son bouchon, et ma lâcheté s’en est réjouie. Périodiquement, je me
tourne sur le flanc et je pisse dans la bouteille, à petits coups, afin que
personne ne surprenne mon manège inavouable. Mon souci dans la journée
est de vider lentement l’urine, de la faire absorber à la terre. Ah ! je suis un
salaud !
La mort serait préférable à ce dégradant supplice… Ou si cela devait
durer encore longtemps, j’aimerais mieux mourir.
*
Mon esprit me torture :
« – Tu es aussi lâche que le commandant !
– Mais je ne suis pas commandant…
— Et si tu l’étais ?
— L’amour-propre l’emporterait, je crois.
— Et ton amour-propre de soldat, qu’en fais-tu ?
— Je ne l’ai pas engagé librement. Et je ne suis pas tenu à l’exemple.
— Et ta dignité, chien ?
— Pourquoi, pourquoi toutes ces questions ?
— Parce que la guerre est dans ces questions, dans ce conflit intérieur.
Plus tu es apte à penser, plus tu dois souffrir ! »
À la misère physique s’ajoute la misère morale, qui mine l’homme et le
diminue : « Choisis entre l’avilissement et les obus. »
Il faut subir les deux…
*
« Confidentiel.
» Pièces jointes : un ordre d’opérations et un plan.
»Le colonel Bail , commandant le 903° R. L, au chef de bataillon
Tranquard, commandant le 3° bataillon du 903°.
» Le chef de bataillon Tranquard prendra immédiatement ses
dispositions pour attaquer. Deux compagnies participeront à l’attaque. La
compagnie de réserve sera massée dans la tranchée de Franconie, prête à
renforcer les troupes d’assaut.
» Objectif : la tranchée des Casques, du point A au point B, indiqués sur
le plan.
» Heure H : 5 heures 15.
Les unités devront être en place à 4 heures 30. La préparation
d’artillerie commencera à 5 heures.
»Le chef de bataillon Tranquard se conformera aux mesures précisées
dans l’ordre d’opérations, en ce qui concerne les liaisons latérales, les
signaux, le ravitaillement en munitions, l’évacuation des blessés, etc. Mais
il prendra toutes mesures que pourraient lui imposer la nature du terrain ou
des circonstances spéciales, mesures qu’il jugera de nature à contribuer au
succès de l’opération.
» Le chef de bataillon Tranquard tiendra le Colonel au courant de ses
préparatifs et lui confirmera à 4 heures 30, au moyen des signaux
convenus, que son unité est prête pour l’action.
»Le Colonel commandant le 903° R.L.
» Signé : Bail. »
Et de la main du colonel « Il s’agit d’emporter le morceau, la D.I. y
tient absolument. Je compte sur le 3° bataillon. »
Il est dix heures du soir. Penchés, nous lisons par-dessus l’épaule de
l’adjudant le sinistre papier que le commandant vient de lui communiquer.
L’arrêt de mort, l’arrêt de mort pour beaucoup… Nous nous regardons,
et nos regards avouent notre détresse. Nous n’avons pas le courage de dire
un mot. Les agents de liaison se refirent, chargés de la tragique nouvelle.
Bientôt cette nouvelle court le long du souterrain, éveille les dormeurs,
anime l’ombre de chuchotements, redresse les corps étendus, qui ont des
sursauts de moribonds.
— On attaque !
Puis, c’est un lourd silence. Les hommes retombent dans l’immobilité,
se réfugient dans le noir pour grimacer.
Chacun demeure stupide, assommé, la gorge serrée par le nœud coulant
de l’angoisse : on attaque ! Chacun s’isole avec ses pressentiments, son
désespoir, rassure, contraint sa chair indignée, révoltée, lutte contre les
visions hideuses, contre les cadavres… La funèbre veillée commence.
— Vite, les ordres !
J’écris. J’écris ce que me dicte l’adjudant, des mots qui préparent le
massacre de mes camarades, le mien peut-être. Il me semble que je deviens
complice de cette décision. Je calque aussi plusieurs plans pour les
commandants de compagnie, sur lesquels je trace un trait de crayon rouge
qui délimite l’objectif. Comme un officier d’état-major… Mais moi, je suis
pris dans l’affaire.
Les ordres partent. Plus rien ne m’occupe l’esprit. J’envisage l’heure H.
Pour nous aussi la journée sera dure, il faudra sans doute se porter en avant.
On va attaquer : on va mourir. Donnerais-je ma vie pour la tranchée des
Casques ? Non ! Et les autres ? Non plus ! Et cependant des dizaines
d’hommes vont donner leur vie, de force. Des centaines d’hommes, qui
voudraient tant ne pas se battre, vont attaquer.
Nous n’avons plus d’illusions sur le combat… Un seul espoir me
soutient : peut-être ne serai-je pas obligé de me battre, un espoir honteux,
un espoir d’homme !
Je réussis à dormir un peu.
*
L’adjudant de bataillon nous rassemble, et nous devinons à son air gêné
qu’il s’agit d’une chose grave.
— La liaison marche ! déclare-t-rapidement.
— T’es pas fou ! répond un de ses compatriotes qui le tutoie.
— Le commandant l’a décidé.
— Quel salaud ! À quoi ça servira ?
— On marche tous ?
— Non, une moitié marchera avec les compagnies. L’autre moitié
restera ici pour porter les ordres. Combien êtes-vous ?
Non compris les signalisateurs, les cyclistes et ordonnances, nous
sommes huit hommes disponibles.
— Qui veut marcher avec les compagnies ?
Personne ne répond. L’adjudant nous partage alors en deux groupes.
Mais au moment de désigner, de condamner il sent huit regards braqués sur
lui. Il baisse la tête, il ne peut prendre de décision.
— Voulez-vous qu’on tire au sort ?
Il n’y a rien à dire à cela. Nous acceptons. Il découpe deux bouts de
papier, d’égale longueur, et les cache derrière son dos.
— Qu’est-ce qu’on décide ? Le court monte en ligne, le long reste. Ça
va ?
— Oui.
Il présente à Frondet les deux minces feuilles pliées qui dépassent de
son poing serré. Nous fixons tous ce poing qui renferme nos destinées,
quatre vies. Frondet avance la main, hésite…
L’explosion d’une torpille, qui tombe sur l’abri couche la flamme de la
bougie. Nous tressaillons. Frondet se recule brusquement :
— Tire-toi ! me dit-il.
J’arrache un papier que ceux de mon groupe considèrent stupidement :
c’est le court. En ouvrant la main, l’adjudant nous le confirme. Il y a un
instant pénible pour tous.
— Eh bien, la question est réglée ! dis-je avec un air aussi indifférent
que possible et ce petit sourire qui veut signifier : ça m’est tellement égal !
Les gagnants s’éloignent, par pudeur. Afin de ne pas être témoins de nos
pauvres efforts pour conserver une attitude ferme. Afin de ne pas nous
donner le spectacle cruel de leur satisfaction.
Mes trois camarades sont Frondet, Ricci et Pasquino. Je devine qu’ils
ont contre moi du ressentiment parce que j’ai tiré le mauvais numéro. Je
« crâne » encore une fois, pour eux autant que pour l’adjudant qui observe
notre contenance :
— Vous verrez que tout se passera bien. On en est déjà revenu, hein !
Personne n’est dupe de cette assurance, et je vais m’accroupir dans mon
coin pour penser à moi, pour défaillir à mon aise.
Il est trois heures du matin. Nous n’allons pas tarder à quitter l’abri. Je
m’occupe de mon équipement, de mettre le maximum de chances de mon
côté. Je sais que la liberté de mouvements est d’une extrême importance.
Puisque nous sommes en été, je décide de laisser ici ma capote et ma
seconde musette. Je marcherai avec ma musette de vivres, mon bidon plein
de café, mon masque et mon pistolet. Le pistolet est la meilleure arme pour
le combat rapproché. Le mien contient sept balles et j’ai un chargeur de
rechange dans ma poche gauche. Affronter un Allemand ne m’effraie pas
énormément : c’est un duel où l’adresse et la ruse participent. Mais le
bombardement, le tir de barrage, les mitrailleuses…
Au besoin, je prendrai des grenades dans la tranchée. Je n’aime pas les
grenades. Cependant…
Mais il n’est pas possible que cette chose ait lieu !… Ah ! mon paquet
de pansement…
Maintenant, autour de moi, les hommes s’équipent également, avec des
exclamations violentes, dans un cliquetis d’objets et d’armes.
Soudain, le commandement, venu on ne sait d’où, qui transforme en une
réalité immédiate cette hantise qui nous fait horreur, et abolit les derniers
délais:
— Dehors !
Frondet se trouve à mon côté, très pâle ; nous devons marcher ensemble.
Le rang nous prend et nous entraîne, avec une force irrésistible de foule. En
montant les escaliers, je bute de la jambe droite dans une caisse de
grenades. J’ai une hésitation, un arrêt, provoqué par la douleur.
— Alors, quoi, t’as la chiasse ! gronde une voix derrière moi, et on me
pousse avec cette brutalité qui vient de la révolte et donne aux soldats une
apparence de courage.
Cette grossièreté me cingle. Je réponds :
— Ta gueule, imbécile !
La dispute me fait du bien, la colère me stimule un peu.
Dehors.
La nuit finissante est encore illuminée par des fusées, des lueurs glacées
qui nous éblouissent et nous laissent ensuite dans un trouble chaos. Notre
attention est occupée par la marche, l’action. L’habitude est si forte,
l’esclavage si bien organisé que nous allons en bon ordre, docilement, au
seul endroit du monde où nous voudrions ne pas aller, avec une
précipitation machinale.
Nous atteignons rapidement la première ligne. Frondet et moi, nous
allons nous présenter au lieutenant Larcher qui commande la 9e. Du fond de
son abri, il nous répond :
— Restez là, dans la tranchée, avec ma liaison.
Le petit jour paraît, éclaire tristement ces champs silencieux, ternes et
ravagés, où tout est destruction et pourriture, éclaire ces hommes livides et
mornes, couverts de haillons boueux et sanglants, qui frissonnent au froid
du matin, au froid de leur âme, ces attaquants épouvantés qu’ supplient le
temps de s’arrêter.
Nous buvons de l’eau-de-vie, fade au goût comme du sang, brûlante à
l’estomac comme un acide. C’est un infect chloroforme pour nous
anesthésier l’esprit, qui subit le supplice de l’appréhension, en attendant le
supplice des corps, l’autopsie à vif, les bistouris ébréchés de la fonte.
4 heures 40. Ces minutes qui précèdent le bombardement sont les
dernières de la vie pour beaucoup d’entre nous. Nous redoutons, en nous
regardant, de deviner déjà les victimes. Dans quelques instants, des hommes
seront déchirés, étendus, seront des macchabs, objets hideux ou indifférents,
semés dans les trous d’obus, piétinés, dont on vide les poches et qu’on
enfouit hâtivement. Pourtant, nous voulons vivre…
Un de mes voisins nous tend des cigarettes insiste pour que nous vidions
le paquet. Nous voulons refuser :
— Et toi ? Gardes-en !
Il nous répond obstinément, avec des hoquets de mourant :
— Je serai bousillé !
— T’as tout du ballot !
Nous prenons les cigarettes que nous fumons fébrilement, avant
l’inévitable. Toute retraite nous est coupée.
Quelques torpilles éclatent en arrière de nous. Des mitrailleuses
crépitent, des balles claquent dans le parapet que nous devons franchir.
Notre avenir est devant nous, sur ce sol labouré et stérile où nous allons
courir, la poitrine, le ventre offerts…
Nous attendons l’heure H, qu’on nous mette en croix, abandonnés de
Dieu, condamnés par les hommes.
Déserter ! Il n’est plus temps…
*
« Je suis blessé ! »
L’obus vient d’éclater là, à ma droite. J’ai reçu à la tête un coup qui me
laisse étourdi. J’ai relevé ensanglantée la main que j’avais portée à ma
figure, et je n’ose me rendre compte de l’importance du désastre. Je dois
avoir un trou dans la joue…
Je suis entouré de sifflements, d’éclatements, de fumée. Des soldats me
bousculent en hurlant, la folie dans les yeux, et je vois une traînée de sang.
Mais je ne pense qu’à moi, à mon malheur, la tête penchée en avant, les
mains contre le talus, dans la posture d’un homme qui vomit. Je ne ressens
pas de douleur.
Quelque chose se détache de moi et tombe à mes pieds : un morceau de
chair rouge et flasque. Est-ce de ma chair ? Ma main remonte avec horreur,
hésite, commence par le cou, le maxillaire… Je serre les dents, je sens jouer
les muscles… Rien. Alors je comprends : l’obus a déchiqueté un homme et
m’a appliqué sur la joue ce cataplasme humain. Je frissonne de dégoût. Je
crache sur ma main et l’essuie à ma tunique. Je crache sur mon mouchoir et
je frotte mon visage gluant.
Les artilleries tonnent, écrasent, éventrent, terrifient. Tout rugit, jaillit et
tangue. L’azur a disparu. Nous sommes au centre d’un remous monstrueux,
des pans de ciel s’abattent et nous recouvrent de gravats, des comètes
s’entrechoquent et s’émiettent avec des lueurs de court-circuit. Nous
sommes pris dans une fin du monde. La terre est un immeuble en flamme
dont on a muré les issues. Nous allons rôtir dans cet incendie…
Le corps geint, bave et se souille de honte. La pensée s’humilie, implore
les puissances cruelles, les forces démoniaques. Le cerveau hagard tinte
faiblement. Nous sommes des vers qui se tordent pour échapper à la bêche.
Toutes les déchéances sont consommées, acceptées. Être homme est le
comble de l’horreur.
Qu’on me laisse fuir, déshonoré, vil, mais fuir, fuir… Suis-je encore
moi ? Est-ce moi cette gélatine, cette flaque humaine ? Est-ce que je vis ?
— Attention, on va sortir !
Les hommes blêmes, privés de raison, se redressent un peu, ajustent leur
baïonnette au fusil. Les sous-officiers s’arrachent des recommandations de
la gorge, comme des sanglots.
— Frondet !
Mon camarade claque des dents, ignoble : ma propre image !
Le lieutenant Larcher est au milieu de nous, crispé, cramponné à son
grade, à son amour-propre. Il grimpe sur la banquette de tir, montre en
mains, se tourne :
— Attention, les gars, on y va…
Les secondes suprêmes, avant le saut dans le vide, avant le bûcher.
— En avant !
La ligne ondule, les hommes se hissent. Nous répétons le cri : « En
avant ! » de toutes nos forces, comme un appel au secours. Nous nous
jetons derrière notre cri, dans le sauve-qui-peut de l’attaque…
Debout sur la plaine.
L’impression d’être soudain nu, l’impression qu’il n’y a plus de
protection.
Une immensité grondante, un océan sombre aux vagues de terre et de
feu, des nuées chimiques qui suffoquent. Au travers, des objets usuels,
familiers, un fusil, une gamelle, des cartouchières, un piquet, d’une
présence inexplicable dans cette zone irréelle.
Notre vie à pile ou face ! Une sorte d’inconscience. La pensée cesse de
fonctionner, de comprendre. L’âme se sépare du corps, l’accompagne
comme un ange gardien impuissant, qui pleure. Le corps paraît suspendu
par une ficelle, comme un pantin. Rétracté, il se hâte et trébuche sur ses
petites jambes molles. Les yeux ne distinguent que les détails immédiats du
terrain et l’action de courir absorbe les facultés.
Des hommes tombent, s’ouvrent, se divisent, s’éparpillent en morceaux.
Des éclats nous manquent, des souffles tièdes nous dominent. On entend les
chocs des coups sur les autres, leurs cris étranglés. Chacun pour soi. Nous
courons, cernés. La peur agit maintenant comme un ressort, décuple les
moyens de la bête, la rend insensible.
Une mitrailleuse fait son bruit exaspérant sur la gauche. Où aller ? En
avant ! Là est le salut. Nous attaquons pour conquérir un abri. La machine
humaine est déclenchée, elle ne s’arrêtera que broyée.
Quelques instants de folie.
Au ras du sol, nous voyons des flammes, des fusils, des hommes. La vue
des hommes nous soulève de colère. Notre peur, en cet instant, se
transforme en haine, en désir de tuer.
— Les Boches ! Les Boches !
Nous arrivons. Les Allemands gesticulent. Ils quittent leur tranchée et se
sauvent obliquement vers un boyau. Quelques acharnés tirent encore. J’en
aperçois un, menaçant.
— Vache ! J’aurai ta peau !
Des bonds de tigre, une souplesse, une précision de gestes admirables.
Je saute dans la tranchée à côté de l’Allemand, qui me fait face. Il lève
un bras, ou deux, je ne sais pas, ni dans quelle intention. Mon corps lancé
plonge, casque en avant, avec une force irrésistible, dans le ventre de
l’homme gris qui tombe à la renverse. Sur ce ventre encore je saute, talons
joints, de tout mon poids. Cela fléchit, cède sous moi, comme une bête
qu’on écrase. Alors seulement, je pense à mon revolver…
Devant moi, un second Allemand, béant de peur, les mains ouvertes à
hauteur d’épaules. Bien ! Il se rend, laissons-le tranquille. Je n’aurais peut-
être pas dû faire de mal à l’autre, mais il m’a visé quand j’étais encore à
vingt mètres, l’idiot ! Et tout s’est passé tellement vite !
Je fixe le prisonnier, ma rage subitement calmée, ne sachant que faire. À
ce moment, une baïonnette, lancée violemment de la plaine, lui traverse la
gorge, s’enfonce dans la paroi du boyau, la crosse du fusil portant sur le
parapet. Un de nos hommes suit l’arme. Allemand reste suspendu, genoux
fléchis, la bouche ouverte, la langue pendante, barrant la tranchée. C’est
affreux. Celui que j’ai piétiné pousse des grognements. Je l’enjambe, sans le
regarder, et me sauve plus loin.
Notre vague a envahi la tranchée en hurlant. Les poilus sont pareils à
des fauves en cage. Le grand Chassignole crie :
— Là, y a de l’homme ! On peut s’expliquer !
Un autre me prend par le bras, m’entraîne et me dit fièrement, en me
montrant un cadavre :
— Regarde le mien !
C’est la réaction. L’excès d’angoisse nous a donné cette joie féroce. La
peur nous a rendus cruels. Nous avions besoin de tuer pour nous rassurer et
nous venger. Pourtant, les Allemands qui ont échappé aux premiers coups
s’en tireront indemnes. Nous ne pouvons nous acharner sur ces ennemis
désarmés. On s’occupe de les rassembler. D’une sape, où ils ont pensé
mourir, il en sort une vingtaine qui bredouille : Kamarad ! Nous remarquons
leur teint vert d’hommes épouvantés, et terne de gens mal nourris, leurs
regards fuyants d’animaux habitués aux mauvais traitements, leur
soumission excessive. Les nôtres les bousculent un peu, sans méchanceté
maintenant, avec un orgueil étonné de vainqueur. Naturellement, on les
fouille. Nous éprouvons un peu de mépris pour ces ennemis lamentables, un
mépris qui les protège :
— C’est tout ça, les Boches !
— Qu’est-ce qu’on les a possédés !
Les poilus se pressent, se lancent à la recherche d’un butin, pour calmer
leur surexcitation. Nous nous attendions à plus de résistance et notre fureur
devient subitement sans objet.
Le lieutenant Larcher passe dans la tranchée et donne des ordres aux
sergents :
— Installez immédiatement des créneaux et postez des veilleurs. Il faut
se préparer à recevoir la contre-attaque.
— Y peuvent toujours y venir, ces c... -là !
Le succès nous a donné de l’assurance, une grande force. Nous nous
sentons une extraordinaire élasticité qui vient de notre désir de vivre, et la
volonté farouche de nous défendre. Vraiment, en plein jour, le sang bien
chaud, nous ne craignons pas d’autres hommes.
Notre artillerie tape terriblement en avant de nous, pour annihiler les
réactions de l’ennemi. L’artillerie allemande n’a pas raccourci son tir et
continue de pilonner nos positions de départ. Nous sommes dans une zone
calme. Nous en profitons pour nous organiser. Notre ardeur tombe peu à
peu, notre courage se dissipe comme une torpeur d’ivrogne, l’inquiétude
revient pour l’avenir. Les hommes réclament la relève, puisqu’ils ont fait ce
qu’on attendait d’eux. Nous espérons qu’à la nuit on nous retirera d’ici.
Mais, avant la nuit, il peut se passer bien des choses.
Les artilleries fatiguées ont à peu près cessé leur feu et l’ennemi ne s’est
pas montré. Nous profitons de l’accalmie pour conduire les prisonniers à
l’arrière. Nous sommes quatre pour en encadrer une cinquantaine, qui
n’opposent aucune résistance et semblent, au contraire, très satisfaits de ce
dénouement, très pressés d’être définitivement à l’abri. Aucun boyau ne
relie la tranchée conquise à nos positions. Nous devons prendre la plaine, en
vue des Allemands, mais nous sommes protégés par les leurs sur lesquels ils
ne tireront pas. Cette sécurité nous permet de regarder autour de nous.
Sur cette terre encore fumante, des nôtres, qui ont repris conscience de
la réalité avec la douleur, sont étendus et poussent leurs plaintes animales.
Ils appellent pour qu’on ne les laisse pas mourir seuls, sur ce plateau que le
soleil baigne maintenant de ses rayons tièdes, qui luisent joyeusement pour
les hommes intacts et heureux. Mais on ne pourra les secourir qu’à la nuit.
Les moins atteints se traînent sur leurs membres brisés avec cette énergie
désespérée que donnent l’horreur du champ de bataille et le manque de
secours. L’un, dans un trou d’obus, achève de trancher avec son couteau les
derniers lambeaux de chair retenant son pied, qui l’entravait en s’accrochant
aux aspérités du sol. Nous l’emmenons. Ceux qui sont gravement touchés
ont les mains crispées sur la déchirure par où s’écoule leur vie en une
fontaine de sang, repassent leur destinée derrière leurs yeux clos et se
débattent dans la brume envahissante de l’agonie. D’autres enfin sont
aplatis, calmés, sans importance : morts, de simples plaques d’identité
qu’on détachera de leur poignet pour en dresser des listes. Nous voyons
aussi des membres épars, un bras, une jambe, qui ont l’inertie des objets.
Une tête ricanante a roulé. Nous cherchons machinalement un corps pour
l’y raccorder en pensée.
À vingt mètres de notre tranchée, nous faisons signe aux prisonniers de
relever quelques blessés, qu’Is transportent. Ceux-là du moins seront sauvés
s’il leur reste assez de vie. Des obus commencent à éclater de nouveau dans
nos parages.
Au P.C. règnent l’agitation, la confusion des moments graves. C’est un
va-et-vient d’agents de liaison, de brancardiers et d’officiers, un échange de
nouvelles contradictoires, fatales ou brillantes, qui ont leur origine dans un
mot, qu’un homme affolé a jeté en courant et que l’inquiétude générale a
aussitôt déformé et grossi. La sape est envahie par une unité de renfort,
détachée d’un autre bataillon, que la crainte d’intervenir dans la bataille
rend très bruyante. Nous nous frayons un passage dans cette cohue. On
nous lance l’interrogation qu’on adresse toujours à ceux qui viennent du
dehors :
— Beaucoup de casse ?
Nous arrivons jusqu’à l’adjudant auquel nous remettons le compte rendu
du lieutenant Larcher et l’état de pertes : le quart de l’effectif. Nous
reconnaissons la voix du commandant, qui n’a pas quitté sa niche ; il
téléphone notre succès, son succès. Nous retrouvons nos camarades. Ils
nous apprennent la mort de Ricci, et nous voyons dans un coin Pasquino,
tout hébété, qu’une commotion a rendu muet. Il pleure nerveusement, se
tire du larynx des sons voilés de mirliton, avec de grands gestes qui
décrivent l’épouvante, comme un idiot.
Nous demandons à conduire nous-mêmes les Allemands jusqu’au
colonel. On nous l’accorde. Avec Frondet, nous ressortons rapidement, en
entraînant Pasquino qui restera au poste de secours. Après avoir confié les
blessés aux brancardiers, nous prenons le grand boyau de la contrepente.
Des torpilles arrivent sur le plateau et des éclats sifflent au-dessus de nous.
Les prisonniers s’aplatissent et se bousculent avec des exclamations
gutturales. Nous les contraignons à marcher posément. Nous ne voulons pas
avoir peur devant eux, d’autant moins que nous envions leur sort : ils ont
fini leur guerre et seront mieux nourri chez nous qu’ils ne l’étaient chez
eux. D’ailleurs, nous nous savons dans un angle mort, et peu vulnérables.
Les rafales se multiplient. Des 210 battent méthodiquement le ravin et
les voies d’accès ; l’ennemi veut couper nos communications.
Enfin, nous atteignons le P.C. du colonel. Nous faisons rentrer les
prisonniers dans la grotte, où ils sont aussitôt environnés de curieux, et nous
allons prévenir un gradé de leur arrivée. Puis nous nous hâtons de
disparaître, afin qu’on ne nous confie pas une mission qui nous obligerait à
repartir immédiatement sous le bombardement qui s’intensifie. Nous avons
l’intention de gagner du temps, le plus de temps possible.
Nous trouvons le coin ou campent les cyclistes, les ordonnances et les
cuisiniers de l’état-major. Ils nous interrogent, nous font boire et manger,
nous tendent des cigarettes ; ils nous comblent de soins pour racheter la
sécurité dont ils bénéficient. Près d’eux, nous nous engourdissons. Nous
écoutons les obus qui font un bruit lointain au-dessus de la voûte épaisse
qui nous protège : remonter là-haut nous effraie horriblement. Deux heures
se passent en hésitations, dans l’attente d’une éclaircie, et, plusieurs fois,
arrivés près de la sortie, nous reculons. La grotte est encombrée d’hommes
comme nous, qui ont trouvé ici un abri et retardent le moment de s’exposer
encore. On les reconnaît à leur air inquiet.
Cependant expire le délai au-delà duquel nous n’aurions plus aucune
excuse. Brusquement, nous nous jetons dehors, vers l’avant, en courant.
*
— Ça cogne dur !
Le feu roulant vient de s’abattre à la surface du sol, nous traque au fond
de la sape du bataillon, fait craquer les toitures de l’abri et le traverse de
courants d’air chauds qui sentent la poudre. Les bougies s’éteignent, les
voix tremblent. Puis le bombardement nous impose silence, domine tout,
dévaste… Les Allemands vont probablement contre-attaquer…
Avec Frondet, nous sommes dissimulés dans un recoin obscur, loin de
l’adjudant, confondus avec les hommes de la compagnie. Nous nous
cachons, nous ne voyons pas qu’on nous découvre, et, si nous entendons
appeler, nous ne répondrons pas. C’est assez ! Nous avons assez fait
aujourd’hui. Nous ne voulons plus sortir, traverser le plateau sous les
barrages, compter sur un nouveau miracle pour sauver notre vie. Nous
dissimulons nos visages, nous faisons semblant de dormir. Mais nous
écoutons de toutes nos forces, avec désespoir, avec terreur, ce qui se passe
au-dessus de nous – malades ! Là-haut, c’est une charge de troupeaux
d’éléphants qui piétinent et qui broient. Les obus sont maîtres. Nous avons
peur, peur…
« Alors, toujours, toujours… On ne réchappera pas ! »
Un écrasement sur une issue. Des blessés hurlent, hurlent…
*
L’adjudant a trop tardé à passer les consignes. Les compagnies sont
relevées depuis longtemps lorsque nous quittons le P.C. du bataillon, et
c’est l’heure où l’artillerie s’anime.
Heureusement, la clarté de la nuit favorise notre marche. Nous sommes
une quinzaine d’hommes, toute la liaison, qui se hâtent le plus possible.
Nous entendons des détonations dans la plaine, nos batteries commencent à
donner, les Allemands ne vont pas tarder à riposter.
Le boyau débouche au fond du ravin et l’on prend une route qui conduit
au carrefour de la Ferme mal bâtie, un mauvais coin. Les explosions se
multiplient et la nuit est sillonnée de sifflements très doux, qui s’éloignent.
— Les 75 en mettent un coup !
Nous marchons silencieusement. La brume qui traîne dans l’étroite
vallée atténue les sons. Cependant, je suis attentif aux trajectoires tendues
autour de nous. Je distingue bientôt des ronflements suspects : des arrivées
qui se terminent par le bruit mou des obus à gaz. Personne ne s’en doute
encore, et, si je l'annonçais, on se moquerait. Mais je me tiens sur mes
gardes.
— Couchez-vous !
Nous nous jetons dans le fossé. Des wagonnets aériens déraillent et
laissent tomber leur chargement d’explosifs. Le ravin résonne, les éclats
tranchent la nuit. D’autres convois de 150 entrent en gare et culbutent. Le
carrefour où nous devons passer est un volcan. Il faut attendre. Les
miaulements des obus à gaz se glissent dans les interstices du fracas.
Silence. Des secondes de silence, une, deux minutes de silence.
Nous nous lançons dans ce silence comme sur une passerelle qui
menace de se rompre. Notre respiration a de la peine à nous suivre,
commence à rester en arrière, avec des plaintes rauques.
Le carrefour, la ferme, l’odeur de poudre, les trous d’obus frais et
fumants…
— En plein sur la route !
— Restons pas là !
En cet instant, si le chef de la batterie ennemie commanda feu, nous
serions tués. Nous nous engageons en courant sur la route qui longe
l’arrière des positions et conduit au canal. Les obus s’écrasent
sournoisement à notre droite.
— Dans le champ !
Nous sautons en contrebas. Les 150 arrivent au sol en même temps que
nous, en direction de la ferme. Les explosions sont suivies de cris.
— Tout le monde est là ?
— Oui, ou oui… Un, deux, trois, quatre, cinq… quatorze !
Bon ! Les hommes touchés ne sont pas de chez nous – que les autres se
débrouillent…
— On a passé juste !
— Attention !
Les deux secondes d’angoisse, de contraction qui précèdent la mort
possible. Les tonnerres nous frôlent, s’éparpillent. Contact : le cœur, la
respiration reprennent.
— Attention !
Le souffle des monstres nous plaque au sol, les déflagrations nous
aspirent le cerveau, nous vident la tête.
— Ah ! m… alors !
— C’est malheureux de se faire amocher à cause d’un idiot. Il y a
longtemps qu’on devr…
— Attention !
La rafale, rouge, gicle tout près.
— Aaaaaaaaa… Je suis blessé…
— Qui ?
— C’est Gérard, répond une voix.
Vououou… Rrrran… Rrrran-Rrrrran…
— Encore !
Rrrrran-rrrrran-rrrran… Rrrrrran…
— On va se faire bigorner, foutons le camp, bon Dieu !
— Oui, oui, barrons-nous !
— Gérard peut marcher ?
— Oui.
La course éperdue, la fuite, coupée de chutes, quand les obus arrivent.
Nous sommes cernés par les détonations, à découvert sur la route. Tzine !
Un éclat frappe sur un casque… Plus de pensées : courir. Toute la volonté
dans les poumons.
Ss-vrrraouf… La lueur terrible… Ça y est, cette fois !… Moi, moi… Je
n’ai rien… Mais il y a sûrement de la casse !… Trois secondes de
méditation individuelle. Puis une voix changée, inconnue :
— Arrêtez, arrêtez !
— Des blessés ?
— Oui devant moi !
— Qui ?
— Je ne sais pas !
— Regarde, bordel de Dieu !
— Qui a une lampe ?
— Moi !
J’éclaire, je m’avance, j’inonde le sol. Horrible ! Un corps étendu une
tête fracassée, à moitié vide, de la cervelle comme une mousse rose.
— Un mort !
— Pas de blessés ?
— Non.
— En avant, en avant !
Tout ce que le corps peut donner. Nous ne nous couchons même plus.
Les rafales nous enlèvent comme des coups de fouet. Nous courons, nous
courons, les veines battantes, les rétines teintées de rouge par l’effort,
jusqu’à épuisement.
— Halte !
Nous avons distancé le bombardement. Allongés, nous reprenons des
forces.
Zzziou-flac… Zzziou-flac… Zzziou-zzzziou-flac-flac… Les obus à gaz
se rapprochent, et les 150 semblent revenir aussi. Nous repartons. La route
descend légèrement. Le bas-fond est recouvert d’une brume inquiétante, qui
sent mauvais.
— Les masques !
Ils rendent notre marche très pénible. Une buée obscurcit les verres,
nous respirons avec une extrême difficulté un air chaud et rare, et notre
allure se ralentit.
Vouououou… Les percutants reprennent, nous encadrent. Nous
arrachons les masques et nous nous sauvons en aspirant le brouillard
empoisonné. Mais ce n’est qu’un passage. La route remonte et la brume se
dissipe. Les obus s’espacent enfin.
Les plus chargés commencent à traîner. Le danger s’éloigne. Nous nous
couchons contre un talus élevé qui nous protège des derniers éclats.
— Ah ! dis, tu parles d’une relève moche !
Nous répondons par des rires nerveux, des rires d’aliénés. À propos, et
le mort ?
— Parmentier !
Parmentier, oui, Parmentier ! Pauvre type !
Les rires reprennent, malgré nous…
*
Au petit jour, nous débouchons dans un village. Gérard, dont la blessure
à l’épaule ne semble pas grave, nous quitte pour se rendre au poste de
secours. Puis l’adjudant s’éloigne, à la recherche du commandant et des
brancardiers. Nous restions sur la place, près d’une fontaine.
— On la pile! dit Mourier, l’agent de liaison mitrailleur, je vais tâcher de
dégoter une roulante.
— Tu trouveras peau de balle !
— C’est ben rare !
Il part. À peine a-t-il fait quelques pas, les mains dans les poches, qu’il
croise un officier de gendarmerie à cheval. Il ne daigne pas le regarder.
— Alors, on ne salue plus ? crie l’officier en cabrant sa bête.
Nous entendons Mourier, furieux, qui répond, avant de se jeter dans un
pâté de maisons en ruines :
— D’ousqu’on vient, on salue que les morts !
IV
DANS L’AISNE
Une vie sans examen n’est pas une vie.
SOCRATE
Nous avons passé un grand mois en déplacements.
À l’état-major du bataillon, nous jouissons du privilège de laisser nos
sacs sur les voitures du train de combat. Quelques-uns même, dont je suis,
ont remplacé leur fusil par un pistolet ; ils se sont délivrés du même coup de
la baïonnette et des cartouchières. Cette tenue n’est pas réglementaire, mais
on nous la tolère, et nous serions bien en peine de retrouver chacun notre
fusil, mystérieusement disparu. Nous avons probablement une part de
responsabilité dans cette disparition, mais c’est un point qu’on n’éclaircira
jamais. Après des années de guerre, notre conviction est faite : le fusil ne
sert à rien à des gens comme nous, dont le rôle est de galoper dans les
boyaux et le constant souci d’éviter les rencontres inopinées avec ennemi. Il
a, par contre, des inconvénients sérieux : les soins que réclament sa culasse
et son canon, son poids, son glissement sur épaule. Quelques-uns encore
sont armés d’un mousqueton, instrument assez commode qui se porte en
bandoulière. La façon dont nous nous sommes procurés des armes à notre
goût demeure obscure. En somme, nous avons adapté notre armement « aux
nécessités de la guerre moderne », laquelle consiste à échapper aux engins,
et notre choix résulte de l’expérience. C’est à de telles décisions qu’on
reconnaît cette initiative tant vantée du soldat français, par quoi il supplée
aux insuffisances du règlement concernant les armées en campagne.
Ainsi équipés à notre fantaisie, les musettes au côté, la couverture en
sautoir, et la canne à la main, les marches deviennent pour nous du
tourisme. Ceux qui s’intéressent au paysage ont le plaisir de découvrir de
vastes panoramas, un tournant de route pittoresque, un lac profond et pur
dans la cuvette d’une vallée, des pâturages d’un vert de balustrade peinte à
neuf, les lisières de bouleaux qui égaient un parc, une vieille demeure aux
fers forgés rouillés, aux volets branlants, mais qui conserve de la noblesse
dans sa décrépitude, comme une grande dame dans le malheur. Les matins
sont délicieux, teintés d’une vapeur bleue, et, lorsque la brume en se
dissipant découvre les lointains, ils rosissent. Des clochers aigus étincellent
soudain et le coq, en haut, se chauffe au soleil. Tous, nous avons la surprise
du nouveau cantonnement où nous coucherons le soir, d’un village à
explorer, dont il faut découvrir les ressources en épiceries, en bistrots, en
paille, en bois, et en femmes si l’on s’attarde. Mais les femmes sont rares et
les innombrables convoitises dont elles sont l’objet se gênent les unes les
autres. L’excès des désirs protège leur vertu, dont les heureux bénéficiaires
sont le plus souvent des hommes des services de l’arrière qui ont pris leurs
quartiers dans le village.
Nous formons un petit détachement, en tête du bataillon, derrière le
commandant à cheval, précédé lui-même des cyclistes. La route s’ouvre
devant nous, vide et claire. Dans la traversée des agglomérations, c’est nous
qui apercevons les premiers une belle fille qui paraît sur un seuil. Mes
camarades, presque tous méridionaux, la saluent de cette exclamation où il
faut mettre l’accent : Vé, déviannde ! qui dit clairement que leurs aspirations
ne concernent pas l’âme de cette enfant.
Derrière nous, les hommes des compagnies peinent sous les sacs, les
fusils-mitrailleurs et les cartouchières pleines. Ils demandent aux chansons
de route l’oubli de leurs fatigues. Le régiment ayant son recrutement à Nice,
Toulon, Marseille, etc., a conservé ses traditions locales, malgré
l’incorporation d’éléments nouveaux venus de tous les coins du pays. Un
chant est particulièrement en faveur. Il célèbre les charmes d’une certaine
Thérèsina, accueillante au pauvre monde. Un couplet loue chaque partie de
son corps magnifique. On a gardé pour la fin le meilleur morceau, qui est à
peu près celui que les connaisseurs apprécient dans la volaille. Les voix
s’enflent alors, se multiplient, et la chanson se termine sur cette apothéose :
Bella c… nassa,
Qu’à Thérèsina,
Bella c… nassa,
Bella c… nassa,
Perfaré l’amoré.
Thérèsina, mia bella,
Perfaré l’amoré.
Thérèsina, mia bella,
Perfa-ré l’a-mo-ré !
L’évocation de la charmante Thérèsina, mi-Niçoise et mi-Italienne, nous
a aidés à franchir bien des rampes, bien des étapes pénibles, comme si la
possession de cette Vénus militaire eût dû récompenser nos efforts.
Les soldats du Midi sont très démonstratifs. Pendant les pauses, aux
abords des cantonnements, ils s’interpellent d’une fraction à l’autre et
s’injurient amicalement dans leur patois coloré. On entend :
— Oh ! Barrachini, commen ti va, lou miô amïqué ?(3)
— Ta màre lapétan ! Qué fas aqui ?(4)
— Lou capitani m’a couyonna fan dé pute !(5)
— Vaï, vaï, bravé, bayou-mi ouna cigaréta !(6)
— Qué bâo pitchine que fas !(7)
En ligne, où l’on craint que les Allemands ne captent au microphone nos
communications téléphoniques, ce patois sert de langage chiffré. Je me
souviens d’avoir entendu notre adjudant annoncer ainsi un bombardement
sur notre secteur :
— Lou Proussiane nous mondata bi bomba !
Je ne comprends pas tout. Mais j’aime cette langue sonore, qui rappelle
les contrées de soleil, leur optimisme et leur nonchalance, et donne aux
récits une saveur particulière. J’ai parfois l’impression, dans un
baraquement, de me trouver mêlé à des peuplades exotiques. Ces gens
ressentent dans le Nord une impression d’exil et déclarent : « On est venu
se battre pour les autres. Ce n’est pas notre pays qui était attaqué ». Ils
appellent leur pays les bords de la Méditerranée, et ne sont pas inquiets
pour leurs frontières. Ils s’étonnent qu’on puisse se disputer avec
acharnement des régions froides, couvertes de neige et de brouillards
pendant six mois.
Pourtant ils font comme les autres ce métier de soldats qu’on nous
impose – avec plus de bruit et de jurons simplement. Ce sont des êtres avec
lesquels les rapports sont faciles.
*
La division mutilée est allée se refaire du sang sur les routes et dans les
coins tranquilles. Les survivants ont rapporté du Chemin des Dames une
série d’anecdotes qu’ils embellissent et transforment peu à peu en faits
d’armes. Tout danger imminent étant écarté, les plus simples oublient leurs
tremblements, leurs désespoirs et montrent une fierté naïve. Les pauvres
hommes qui étaient blêmes sous les obus, et le redeviendront au premier
engagement, forgent la légende, préparent Homère, sans voir que leur
vanité, qui n’a d’autre aliment que la guerre, va rejoindre les traditions
d’héroïsme et de beaux combats chevaleresques, dont ils se moquent si
souvent. Si on leur demandait : « Tu as eu peur ? » beaucoup n’en
conviendraient pas. À l’arrière, ils reparlent du courage, ils sont dupes de ce
hochet, ils aiment à étonner les civils par le récit des horreurs dont ils furent
témoins, en exagérant leur sang-froid. Ils s’abandonnent à la joie d’avoir
échappé aux massacres, ne veulent pas penser que d’autres se préparent,
que cette vie qu’ils ont sauvée des derniers combats sera de nouveau
compromise. Ils vivent dans l’heure présente, ils mangent et ils boivent. Ils
se trompent par ces mots :
— Faut pas s’en faire !
On a distribué les récompenses, avec les injustices coutumières. Des
hommes comme les lieutenants Larcher et Marennes, par exemple, auxquels
le bataillon a dû sa solidité, ont été à peine distingués. Lorsqu’un bataillon
s’est bien conduit, on décore d’abord son chef, et, s’il ne désigne pas lui-
même parmi ses subordonnés ceux qui ont du mérite, l’échelon supérieur
les ignore. Or, le commandant Vanquard nous avait quittés dès notre
premier repos, sans prendre congé de personne ni mettre ordre aux affaires
de son unité, « comme un péteux », a-t-on dit. Les hommes de l’avant se
battent sans témoins, sans arbitres pour enregistrer les coups, dans une
grande confusion. Ils sont seuls à pouvoir se décerner l’estime. C’est ce qui
rend tant de proclamations ridicules et tant de distinctions honteuses. Nous
connaissons les réputations usurpées, qui ont cependant cours à l’arrière.
Cette égalité dans les honneurs et cette inégalité dans les dangers
discréditent les croix. Quant aux chevrons, ils sont vite devenus des
attributs ridicules, dont nous avons depuis longtemps débarrassé nos
manches. Ils ne présentent plus d’intérêt que pour les gens qui vivent dans
les villes de la zone des armées et veulent faire illusion en permission. Pour
nous, le front c’est la tranchée.
*
Nous nous sommes promenés dans les Vosges. Nous avons revu les
forêts solennelles et les cols silencieux. Nous avons poussé jusqu’à la
Schlucht, face à Munster. Au pied du grand Honeck, au sommet couvert de
neige qui avait résisté à l’été, nous habitions des baraquements isolés. Dans
cette vallée d’ennui, nous n’étions troublés que par les obus de batteries
contre avions, qui retombaient sur nous. Quelques vainqueurs des dernières
actions ont été ainsi blessés bêtement.
Après l’offensive de Pétain, nous sommes revenus au Chemin des
Dames, enfin conquis, dans la région de Vauxaillon, à gauche du Moulin de
Laffaux. En raison de notre avance, le secteur n’était pas encore organisé.
Des sentiers conduisaient au P.C. du bataillon, installé dans une petite
maison à flanc de coteau, et la liaison s’abritait dans des ruines.
Je couchais, en compagnie de Frondet, dans un étroit couloir où nous
voisinions avec un 150 non éclaté qui avait traversé le mur. On accédait aux
premières lignes par une grande route. Dans la plaine, nous découvrions un
village masqué par des arbres, et les positions allemandes étaient
disséminées dans la campagne intacte et grasse.
Ne recevant d’obus qu’aux cuisines, à l’heure des distributions, nous
occupions nos loisirs à visiter les anciennes positions ennemies,
bouleversées par un bombardement de plusieurs jours. Sur le Mont des
Singes, on trouvait une quantité de cadavres allemands, violacés, gonflés,
en état de décomposition avancée. Grimaçants et terribles, hideux, ils
étaient livrés aux vers qui leur sortaient des narines, de la bouche, comme
une bouillie qu’ils auraient vomie en mourant. Les orbites déjà rongées,
leurs mains sombres, devenues toutes petites, crispées sur la terre, ils
attendaient la sépulture. Malgré l’odeur, les soldats les plus hardis, les plus
âpres au gain les fouillaient encore, mais vainement. Ces malheureux
avaient été retournés une première fois par leurs vainqueurs, comme
l’attestaient leurs tuniques ouvertes et leurs poches pendantes ; tous les
trophées avaient disparu. Il n’entrait d’ailleurs, dans ce pillage de leurs
dépouilles, aucune haine, mais l’appétit de butin, traditionnel à la guerre, au
point d’en être le mobile véritable, ne peut se satisfaire que sur les morts,
dans des occasions bien rares.
Ces cadavres nous prouvèrent du moins que l’ennemi subissait aussi des
pertes considérables, et nous n’avions pas eu souvent les moyens de le
contrôler. Puis on signala leur présence au service sanitaire, et nous
cessâmes d’aller voir ces conquérants pourrissants, aux doublures vides.
*
Nous voici dans un autre secteur, et il semble, cette fois, que ce soit pour
longtemps.
À notre droite, se trouve le petit village de Coucy, surmonté d’un
château massif aux tours rondes. À notre gauche, commence l’armée
anglaise qui tient le secteur de Barisis. Le bataillon de réserve occupe une
vaste grotte, une « creute », dont les entrées s’amorcent à contre-pente, au
flanc d’un plateau. À nos pieds, une vallée, des champs, une forêt, et, en
arrière, un canal. Nous alternons en ligne, entre deux secteurs qui ne sont
pas dévastés, mais recouverts d’herbes sauvages.
Les soldats ont repris leurs fonctions monotones : veilleurs et terrassiers.
De plus en plus, on espace les hommes, on tire le maximum des effectifs,
on multiplie les heures de garde. Alors que certains régiments ne montent
aux tranchées que pour attaquer et n’y séjournent pas, le nôtre ne les quitte
guère que pour se déplacer. En général, nos pertes sont plus faibles, mais le
travail des hommes est fatigant. Après deux semaines de première ligne, les
bataillons reviennent à la position de réserve qui tient lieu de repos. La nuit,
des détachements partent en corvée, mais le jour les hommes demeurent
dans la grotte à peu près désœuvrés et passent le temps à jouer aux cartes, à
ciseler des doubles d’obus, à dormir, à coudre ou à écrire.
Les jours s’écoulent, égaux, dans l’ennui. Les obus font toujours
quelques victimes. Les communiqués n’annoncent rien de saillant et nous
comprenons que la guerre n’a pas de raison de cesser.
Le matin, le sol est durci, une mince écaille de glace recouvre les
flaques d’eau, et les feuilles des arbres, tombées depuis longtemps, craquent
sous nos pas. L’hiver est venu, il faut s’organiser pour le passer le mieux
possible. « Encore un hiver ! » disent les hommes avec désespoir. Ils font le
bilan de ces quatre années de guerre. Ils ont vu mourir beaucoup de
camarades, ils ont failli mourir eux-mêmes plusieurs fois, et cependant les
Alliés n’ont pas encore réussi une grande opération qui ait ébranlé la ligne
ennemie ou libéré une portion importante du territoire. Les combats de
1915 n’ont donné que des avantages locaux, payés trop chèrement, sans
portée stratégique. À Verdun, nous nous sommes défendus, la Somme n’a
pas abouti, et notre offensive d’avril dernier a été une action criminelle que
toute l’armée a condamnée. Nous suivions de loin la révolte de nos frères,
et, de cœur, nous étions avec eux : les mutineries furent une protestation
humaine. On nous a trop demandé, on a fait de notre sacrifice un trop
mauvais usage. Nous comprenons que c’est la docilité des masses qui rend
de telles horreurs possibles, notre docilité… Nous sommes dans l’ignorance
des plans d’opérations, mais nous sommes témoins des batailles et nous
pouvons juger.
L’avenir paraît sans issue. Chaque jour, des hommes tombent. Chaque
jour, la conviction de notre chance diminue. Il existe encore dans les
sections quelques anciens qui sont là depuis le début, qui ont à peine quitté
le front. Quelques-uns se croient immunisés, invulnérables, mais ils sont
rares. La plupart, au contraire estiment que cette chance qui les a préservés
finira par tourner. Plus un homme a échappé de fois, plus il a le sentiment
que son tour approche. Lorsqu’il considère les dangers passés, il est pris
d’une terreur rétrospective, comme celui qui pâlit après avoir frôlé un
accident grave. Nous avons tous un capital de chance (nous voulons le
croire), à force d’y puiser il n’en restera rien. Sans doute il n’y a pas de loi
et tout repose sur des probabilités. Mais, devant l’injustice de la fatalité,
nous nous raccrochons à notre étoile, nous nous réfugions dans un
optimisme absurde, et nous devons oublier qu’il est absurde, sous peine de
souffrir. Nous avons bien vu qu’il n’y a pas de prédestination, mais nous
n’avons cependant pas d’autre soutien que cette idée.
Tout ici est concerté pour tuer. La terre est prête pour nous recevoir, les
coups sont prêts pour nous atteindre, les points de chute sont fixés dans le
temps et dans l’espace, comme sont fixés les trajets de notre destinée qui
nous conduira infailliblement au lieu de la rencontre. Et cependant nous
voulons vivre et notre force morale s’emploie uniquement à imposer silence
à la raison. Nous savons bien que la mort n’immortalise pas un être dans la
mémoire des vivants, elle le raye simplement.
Les matins roses, les crépuscules silencieux, les midis chauds sont des
pièges. La joie nous est tendue comme une embuscade. Parce qu’il se sent
gonflé de plénitude physique, un homme passe la tête par-dessus la
tranchée, et une balle le tue. Un bombardement de plusieurs heures ne fera
que quelques victimes, et un seul obus, tiré par désœuvrement, par
abstraction, tombe au milieu d’une section et l’anéantit. Un soldat est
redescendu de Verdun, après des jours de cauchemar, et, à l’exercice, une
grenade éclate dans sa main, lui arrache le bras, lui ouvre la poitrine.
L’horreur de la guerre est dans cette inquiétude qui nous ronge. Son
horreur est dans la durée, dans la répétition incessante des dangers. La
guerre est une menace perpétuelle. « Nous ne savons ni l’heure ni
l’endroit. » Mais nous savons que l’endroit existe et que l’heure viendra. Il
est insensé d’espérer que nous échapperons toujours.
C’est pourquoi il est terrible de penser. C’est pourquoi les hommes les
plus frustes, les plus illogiques sont les plus forts. Je ne parle pas des chefs :
ils jouent un rôle ils tiennent l’engagement qu’ils ont contracté. Ils ont des
satisfactions de vanité et plus de confort (et certains faiblissent pourtant).
Mais les soldats ! J’ai remarqué que les plus courageux sont les plus
dépourvus d’imagination et de sensibilité. Cela s’explique. Si les hommes
du petit poste n’avaient pas été habitués, par la vie déjà, à la résignation, à
l’obéissance passive des misérables, ils fuiraient. Et si les défenseurs du
petit poste étaient tous des nerveux et des intellectuels, très vite la guerre ne
serait plus possible.
Ceux de l’avant sont des dupes. Ils s’en doutent. Mais leur impuissance
à penser longuement, leur habitude d’être la foule et de suivre, les
maintiennent ici. L’homme du créneau est pris entre deux forces. En face,
l’armée ennemie. Derrière lui, le barrage des gendarmes, l’enchaînement
des hiérarchies et des ambitions, soutenus par la poussée morale du pays,
qui vit sur une conception de la guerre vieille d’un siècle, et crie :
« Jusqu’au bout ! » De l’autre côté, l’arrière répond : Nach Paris ! Entre ces
deux forces, le soldat, qu’il soit Français ou Allemand, ne peut ni avancer ni
reculer. Aussi ce cri qui monte parfois des tranchées allemandes : Kamerad
Franzose ! est probablement sincère. Fritz est plus près du Poilu que de son
feld-maréchal. Et le Poilu est plus près de Fritz, en raison de la commune
misère, que des gens de Compiègne. Nos uniformes diffèrent, mais nous
sommes tous des prolétaires du devoir et de l’honneur, des mineurs qui
travaillent dans des puits concurrents, mais avant tout des mineurs, avec le
même salaire, et qui risquent les mêmes coups de grisou.
Il arrive que, par un jour calme où le soleil brille, deux combattants
ennemis, au même endroit, au même instant, passent la tête au-dessus de la
tranchée et s’aperçoivent, à trente mètres. Le soldat bleu et le soldat gris
s’assurent prudemment de leur loyauté mutuelle, puis ils esquissent un
sourire et se regardent avec étonnement, comme pour se demander :
« Qu’est-ce qu’on f… là ? » C’est la question que se posent les deux
armées.
Dans un coin de secteur des Vosges, une section vivait en bonne
intelligence avec l’ennemi. Chaque clan vaquait à ses occupations sans se
cacher et saluait cordialement le clan adverse. Tout le monde prenait l’air
librement et les projectiles les consistaient en boules de pain et en paquets
de tabac. Une ou deux fois par jour, un Allemand annonçait : Offizier ! pour
signaler une ronde de ses chefs. Cela voulait dire : Attention ! nous allons
peut-être nous trouver dans l’obligation de vous envoyer quelques grenades.
Ils prévinrent même d’un coup de main et l’information fut reconnue
exacte. Puis la chose s’ébruita. L’arrière prescrivit une enquête. On parla de
trahison, de conseil de guerre, et des sous-officiers furent cassés. On sembla
craindre que les soldats se missent d’accord pour terminer la guerre, à la
barbe des généraux. Il paraît que ce dénouement eût été monstrueux.
Il ne faut pas que la haine s’apaise. Tel est l’ordre. Malgré tout, la nôtre
manque de flamme…
*
« 16 lévrier 1918.
»… Depuis vingt-quatre heures les Boches se sont montrés très
agressifs. Ils avaient imprudemment projeté de nous ravir quelques
hommes. Pour préparer ce mauvais coup, ils nous ont copieusement
bombardés. La nuit dernière d’abord, ce qui était maladroit, car ils nous ont
mis de mauvaise humeur en nous obligeant à nous lever. Ils ont repris ce
matin et ont tenté tout à l’heure une opération qui a échoué. Nous n’avons
même pas vu le bout de leur nez. Nous cultivons devant nos lignes des
plants de barbelés très touffus. Il est probable que cette végétation
artificielle a arrêté les maraudeurs. D’ailleurs, notre artillerie leur a rendu
leurs politesses avec une bonne grâce et une générosité toutes françaises.
» Ce soir, les gens d’en face semblent avoir renoncé à leurs noirs
desseins. Ils doivent commencer à comprendre que la route de Paris est très
accidentée, et que, pour s’y rendre, ils eussent mieux fait d’emprunter un
itinéraire Cook que la voix romaine des conquérants.
» Il y a eu un peu de casse. Les démolisseurs de cathédrales nous ont
effondré un abri. Par bonheur, il était vide. Nous ajouterons cela encore à la
facture.
» Avant-hier, on leur a descendu un avion. Nous avons suivi les
péripéties du combat, commencé très haut et dont les derniers coups se sont
échangés à cent cinquante mètres au-dessus de nous. Notre appareil de
chasse, tournant autour du biplace allemand, l’a contraint d’atterrir dans nos
lignes, l’observateur tué et le pilote blessé. Des hommes se sont précipités,
qui nous ont ramené le mauvais archange sur une civière. Le commandant
l’a interrogé sans en tirer grand’chose. On lui avait retiré ses bottes pour le
panser et l’un de ses pieds était nu. Nous avons surtout remarqué ce pied
très propre, aux ongles soigneusement coupés. Il nous a inspiré du respect
pour ce vaincu aux ailes brisées : nous pensions à nos pieds noirs de
fantassins… Suppose une laveuse de vaisselle comparant ses mains gercées
aux mains précieuses d’une duchesse !
» Il est vrai que les Allemands avaient aussi abattu l’un des nôtres, la
semaine dernière. Mais ils s’y étaient mis à cinq, lâchement. Notre
monoplace, aveuglé par le soleil, s’était laissé surprendre au sommet du ciel
par une escadrille entière. Il avait d’abord combattu pour forcer le cercle qui
l’étreignait, puis s’était jeté en bas des nuages afin d’échapper. L’escadrille
avait piqué à sa suite, les six avions rejoignant la terre à 200 à l’heure.
Derrière le Spad, qui perdait sa vitesse, cinq biplaces allemands se
relayaient pour le mitrailler. Ils nous ont survolés à trois cents mètres. Les
oiseaux de proie ont tué la libellule. L’avion clair est descendu
verticalement, comme un plongeur insensé tombant d’un tremplin, les bras
étendus. Il s’est écrasé derrière un petit bois, à un kilomètre de nous.
Pendant quelques secondes, le cœur serré, nous avons été précipités dans le
vide avec lui. Ces combats aériens ont quelque chose de surnaturel pour
nous, qui sommes des terriens aux jambes lourdes, écaillées de boue.
» Que te dire encore ? J’ai exécuté récemment un travail de menuiserie.
Il agissait de réinstaller une couchette. Entreprise difficile parce que nous
manquons d’outils. J’ai couru la moitié du secteur pour trouver un mauvais
marteau, une scie ébréchée, des bouts de planche et quelques clous.
Pourtant, je suis assez content de mon assemblage, bien qu’il soit d’une
solidité relative. Je dois mon repos à mes œuvres Note que je dors très bien
sur la terre ou sur une table. Mais je n’avais pas trouvé de superficie à ma
dimension, et le treillage est quand même plus confortable pour un long
séjour.
» Nous avons un beau temps, encore froid, un vrai temps de promenade.
Quand on monte sur la crête qui nous protège, on découvre des collines, des
bois, des routes dans la vallée, au loin la tache brillante d’un étang, des
ruines crénelées, mille choses. C’est joli. On a envie de descendre là-bas par
le chemin où l’herbe pousse. Mais le chemin est interdit et la vallée
mortelle. Les Boches seraient capables de tuer un paisible flâneur. On se le
tient pour dit. Nous sommes de vieux guerriers rusés, on ne nous a pas la
peau si facilement.
»Nous ne savons rien des opérations qui se préparent. Nous mangeons
des confitures et nous fumons du tabac anglais que les cyclistes achètent à
nos voisins. Notre ravitaillement est la grande préoccupation. Actuellement,
mon objectif immédiat est un pantalon neuf -peut-être deux chemises et des
chaussettes. Je prépare mon coup de main. J’éviterai probablement le
fourrier et je tenterai une manœuvre enveloppante sur le garde-magasin. Je
compte entamer l’affaire après une sérieuse préparation, telle qu’un bidon
de deux litres… »
J’écris à ma sœur. Il n’y a rien de vrai là-dedans, de profondément vrai.
C’est le côté extérieur, pittoresque de la guerre que je décris, une guerre
d’amateurs à laquelle je ne serais pas mêlé. Pourquoi ce ton de dilettante,
cette fausse assurance qui est à l’opposé de nos vraies pensées ? Parce
qu’ils ne peuvent pas comprendre. Nous rédigeons pour arrière une
correspondance pleine de mensonges convenus, de mensonges qui « font
bien ». Nous leur racontons leur guerre, « elle leur donnera satisfaction, et
nous gardons la nôtre secrète. Nous savons que nos lettres sont destinées à
être lues au café, entre pères, qui se disent : « Nos sacrés bougres ne s’en
font pas ! – Bah ! Ils ont la meilleure part. Si nous avions leur âge… » À
toutes les concessions que nous avons déjà consenties à la guerre, nous
ajoutons celle de notre sincérité. Notre sacrifice ne pouvant être estimé à
son prix, nous alimentons la légende, en ricanant. Moi comme les autres, et
les autres comme moi…
*
Un soir du début de mars, déjà chaud.
Nous tenons le secteur de droite du régiment. Le P.C. du bataillon est
situé au bord d’un ravin sauvage, au fond duquel fument nos cuisines. Un
peu au-dessus commence le plateau où sont établies les lignes, à environ
mille mètres en avant. Dans ce lieu triste et nu, la vue est limitée par trois
pentes arides. Cependant, à gauche, nous avons une échappée sur un vallon
moins sévère. Le matin, les arbres y frissonnent sous un vent frais qui suit
la plaine, et la brume légère, traversée de soleil, se nuance de rose comme
un tulle sur une chair de femme. Des collines d’une élévation mesurée
forment les lointains, qui s’organisent harmonieusement avec cette sobriété
et cette émotion que l’on trouve chez les paysagistes de la campagne
française.
Tout est calme, comme d’habitude. Nous attendons la fin de cette
journée semblable aux autres, dans le grand désœuvrement de la guerre,
coupé de petites besognes matérielles. Nous avons un bon abri, assez
spacieux et clair, solide, qui se prolonge sous la terre. Nous sommes sereins,
en sécurité devant notre caverne.
Brusquement, dans ce calme éclate une artillerie déchaînée, avec tous
ses moyens. Malgré l’éloignement, nous ressentons les secousses des
torpilles. Aux premières rafales, nous reconnaissons la cadence forcenée
des grands jours. Immédiatement, des obus sifflent très bas. Ils ont manqué
la crête et vont exploser en face. Le ravin s’emplit de nuages noirs. De gros
fusants se déchirent et obscurcissent le ciel. On ne peut s’y tromper : c’est
une préparation de coup de main ou d’attaque, d’autant plus dangereuse que
notre position ne comprend guère, après les longs boyaux d’accès, qu’une
première ligne ou les garnisons sont très espacées.
Nous sommes graves. Nous ne pensions pas à la guerre, et il faut
l’envisager avec tous ses risques. Des hommes vont mourir, des hommes
peut-être sont déjà morts, et nous sommes tous menacés. Nous nous
équipons nerveusement afin d’être prêts à toute éventualité. L’âme n’est pas
si docile que le corps, et son trouble se reflète sur nos visages.
Notre petit groupe n’est pas au complet. Dans les secteurs tranquilles,
nous nous éloignons volontiers sous différents prétextes. Nous ignorons où
sont les autres.
Le chef de bataillon envoie deux agents de liaison alerter les réserves à
l’arrière. Ils partent par l’extrémité supérieure du ravin. Deux autres vont au
colonel. Faudra-t-il aller vers l’avant ? Cela seul importe.
Notre artillerie entre en action. Voici les jappements des 75. Les
trajectoires se précipitent, se poursuivent, l’air est plein de sillages furieux.
Le fracas s’amplifie.
Le commandant appelle l’adjudant qui revient aussitôt.
— La liaison aux compagnies.
Deux hommes prennent le boyau qui mène à la compagnie de droite.
Mais c’est la gauche surtout que le bombardement semble écraser… Il ne
reste plus qu’un seul agent de liaison, et l’on n’envoie jamais un coureur
seul sous les obus. L’adjudant hésite… À ce moment, nous voyons un
homme traverser le ravin en courant, gravir la pente et bientôt il apparaît,
couvert de sueur, essoufflé. C’est Aillod, de la 11e. Il pousse ce soupir qui
signifie : Sauvé ! Mais l’adjudant le nomme :
— Tu vas aller à la 9e avec Julien.
— Alors, c’est toujours les mêmes ! répond-il faiblement, devant moi.
Il remarque l’expression de son visage où la terreur succède à la joie et
je rencontre son regard de chien qui attend les coups, d’homme qu’on
désigne pour la mort. Ce regard me fait honte. Je crie, sans réfléchir, parce
que c’est injuste, en effet :
— J’y vais !
Je vois le regard se ranimer, me remercier. Je vois l’étonnement de
l’adjudant :
— Bon, va !
Je connais le secteur que j’ai parcouru pour vérifier les plans. Je
m’élance et Julien me suit… Nous avons vingt minutes de marche, avec les
détours, pour atteindre le P.C. de la compagnie de gauche, à l’extrémité de
notre front.
Tout de suite, nous débouchons sur le plateau, agité par les remous
souterrains. Les éclatements prennent une intensité plus brutale, plus
sonore. Devant nous, c’est un déferlement d’acier, un rempart de fumée
comme si un puits de pétrole avait pris feu. Nous piquons là-dessus,
poussés par cette force, l’ordre qu’on nous a donné, aussi parfaitement
prisonniers de la discipline que si nous avions des menottes aux mains.
Je me rends compte de ce que j’ai fait : je suis volontaire, j’ai demande à
traverser cette avalanche… C’est de la folie ! Personne n’est plus volontaire
depuis longtemps, personne ne veut prendre vis-à-vis de soi-même la
responsabilité de ce qui arrivera, empiéter sur le hasard, s’exposer à
regretter d’avoir été frappé.
Il se passe en moi quelque chose d’étrange. Mon caractère est tel que je
pousse toujours la logique aux dernières limites, que j’accepte mes actes
dans toutes leurs conséquences, que j’envisage le pire. Or je me suis engagé
dans cette aventure par simple réflexe, sans prendre le temps de réfléchir.
Mais il est trop tard pour revenir en arrière. J’irai où j’ai promis d’aller.
Nous entrons dans la zone tiède et chaotique. Les obus s’écrasent près
de nous, les éclaboussures de métal rejaillissent, les déplacements d’air
nous heurtent et nous font chanceler. Derrière moi, je devine par instants le
souffle court de Julien, comme celui d’un caniche qui trotte après la voiture
de son maître. Cet essoufflement n’est pas dû à la rapidité de la marche,
mais à cette oppression que donne l’angoisse. Je sais que ces pilonnages de
surprise sont brefs mais d’une grande violence. Pendant une heure, c’est
Verdun, le Chemin des Dames, ce que nous pouvons imaginer de plus
implacable. Et nous voici dessous. Il faut prendre un parti moral ou
m’effondrer honteusement. Je sens la peur qui afflue, j’entends ses
gémissements, je sais qu’elle va me poser sur la figure son masque livide,
me faire haleter comme un gibier qui fuit devant la meute…
La logique me dicte : être volontaire, c’est accepter tous les risques de la
guerre, accepter de mourir… J’ai besoin de ce consentement pour
poursuivre, besoin de cet accord entre ma volonté et mon action…
— Alors, tu acceptes ?
— Eh bien ! oui.
— Le sacrifice total ?
— Oui, oui que cela finisse !
*
Ce garçon mince et blond, au corps blanc, exactement proportionne (les
jambes un soupçon trop lourdes, à mon gré), ce garçon de vingt-deux ans,
qui en paraît seize, ce soldat au visage de collégien, au front encore pur de
toute ride, au sourire moqueur, dit-on (comment ne pas se moquer ?) aux
yeux qui regardent au fond des êtres (je connais bien mon mécanisme, je
l’ai assez démonté), Jean Dartemont enfin, va mourir, ce soir de mars 1918,
parce qu’un homme a dit : « C’est toujours les mêmes qui sont exposés »,
parce que dans le regard de cet homme, avec lequel ne pourrait avoir une
conversation d’une heure qui fut de son goût, il a rencontré une lueur
insoutenable, un éclair de reproche, aussitôt éteint par l’habitude de se
soumettre…
D’un pas allonge de fantassin agile, Jean Dartemont va se faire tuer sur
ce plateau de l’Aisne, et il n’appelle à son secours ni idée de devoir, ni
Dieu. Pour Dieu, il ne peut l’aimer sans aimer les obus qu’il en reçoit, ce
qui lui paraît absurde. S’il s’adresse à lui, c’est confusément : « Je donne le
maximum de ce que je peux donner, et tu sais ce qu’il m’en coûte. Si tu es
juste, juge. Si tu ne l’es pas, je n’ai rien à attendre de toi ! »
Il va se faire tuer, ce garçon, parce qu’il estime que c’est inévitable,
simplement pour l’estime de soi. Depuis qu’il a commencé de penser, il n’a
envisagé la vie qu’en vue d’une réussite. Il ne savait pas exactement
laquelle, sinon que cette réussite devait être inséparable d’une réussite
intérieure, celle-là sanctionnée par lui. Une telle conception n’admet pas
affronter la mort fermement sans avoir l’intention de mourir.
En cet instant, il l’a. L’esprit s’est rendu maître du corps, et le corps ne
renâcle plus pour marcher au supplice.
Je lis clairement en moi parce que, depuis des années, j’ai souvent agité
ces questions. Les réponses étaient prêtes pour le jour où je serais réduit à la
dernière extrémité. C’est le moment de me tenir aux principes que je me
suis donnés.
Je vais assister à ma mort. Une seule chose me choque : le sentiment de
pitié que la mort inspire aux vivants. Ils considèrent un cadavre comme une
dépouille de vaincu. Je me serai fait tuer dans une petite affaire locale, qui
ne figurera même pas au communiqué, bêtement, au coin d’un boyau. On
dira : « Dartemont, c’était un type qui aurait peut-être fait quelque chose,
mais il n’a pas eu de chance ! » La terre recouvrira mon corps et le temps
mon souvenir. Ils ne sauront pas ce qui s’est passé en moi au dernier
moment, que je suis mort volontairement, en vainqueur de moi-même -le
seul genre de victoire qui me fût précieux. Mais je suis bien habitué à me
passer de l’opinion des autres. Qu’importe ce qu’on racontera !
Il me reste à faire face à la douleur, que j’appréhende. Je recherche les
plus fortes douleurs que j’aie supportées : des névralgies, une typhoïde, un
bras cassé, dont je ne peux retrouver les sensations. La douleur n’est rien
dans le temps, sa durée est courte. Cela va débuter par l’étourdissement du
choc. Puis la chair poussera ses hurlements dramatiques. Une heure, deux
heures… Si c’est insupportable, j’y mettrai un terme avec le pistolet que je
tiens armé à la main. Mais du moins la tête aura cette lucidité : « Je m’y
attendais. » On ne lira pas dans mon regard cette épouvante affreuse qu’on
voit chez ceux qui sont frappés par surprise, qui n’avaient pas
préalablement consenti.
Mon esprit imagine si intensément ce qui va se passer que je suis déjà
blessé en marchant, que mon ventre est ouvert, que ma poitrine est
enfoncée, que chaque coup qui m’épargne entre pourtant dans ma chair,
taille, déchire et brûle. Le sacrifice se consomme. Le coup que j’attends,
d’une seconde à l’autre, ne pourra être pire. Il ne sera que le dernier coup, le
coup de grâce…
— Restons là ! crie Julien dans mon dos.
Je l’avais oublié. Je me retourne, aperçois son visage défait. Il me
montre une tranchée, qui coupe le boyau pris d’enfilade par les projectiles.
— Restons là un moment.
— Reste si tu veux, je continue, dis-je avec un peu de cruauté.
Je n’ai plus de raison de m’abriter puisque ma décision est prise. Mais le
moindre arrêt, la moindre hésitation pourrait m’affaiblir. Or, je ne veux pas
tout remettre en question. D’ailleurs, ce que propose Julien est une
stupidité, suggérée par la crainte d’aller plus loin. Nous ne serions guère
protégés dans une petite tranchée déserte où je ne connais pas un seul abri.
Je reprends ma marche, et il me suit à nouveau sans rien dire. Vraiment,
je n’ai pas peur. Nous trouvons le boyau coupé ; je franchis le talus sans
hâte, à peine courbé lorsque je me trouve au niveau de la plaine. Je jette
machinalement un coup d’œil sur la prairie éventrée. Un obus jaillit sur ma
droite, ma rétine capte la lueur rouge au centre de la boule noire de la
déflagration.
Nous approchons du secteur de la compagnie. Je suis encore indemne
mais je ne quitte pas mon idée : mourir. Je bannis l’espoir qui cherche à
s’insinuer. Avec l’espoir d’en réchapper reparaîtrait le désir de fuir. Mon
esprit continue de m’offrir aux éclats, d’attendre le coup qui m’assommera.
Je répète : se faire casser la gueule ! Ce terme ramifier convient très bien à
mon cas, il diminue l’importance de la chose.
Nous débouchons dans la première ligne, nous prenons à gauche. Les
écrasements se confondent, les sifflements des deux artilleries, ceux des
éclats et des obus se mêlent. Sous un fort bombardement, on distingue à
peine les arrivées. Je m’étonne que cette fureur se disperse au-dessus de
nous sans effet. La tranchée est déserte sur un long parcours.
Nous découvrons enfin un petit groupe d’hommes serrés contre le
parapet. Un veilleur regarde furtivement la plaine. Ils nous crient,
— On a vu les Boches là-bas !
C’est justement là que nous allons. Tant pis ! Notre mission est
d’atteindre le lieutenant, de rapporter des renseignements. Continuons !
Nous contournons quelques pare-éclats. Soudain, je me trouve en
présence d’un revolver à barillet français. Le lieutenant, avec une escorte,
vient voir ce qui s’est passé. Nous l’informons que ses hommes sont
toujours à leur poste. Il fait demi-tour et nous entraîne. Sur deux cents
mètres la position a été très remuée par le tir d’engagement, destiné à isoler
le point que l’ennemi voulait attaquer. Passé ce point, nous nous éloignons
du danger. Bientôt nous arrivons au P.C., nous descendons dans l’abri.
— Attendez, dit le lieutenant, que ça soit terminé.
La vie m’est rendue !
*
De retour au bataillon, on m’accueille ainsi :
— Qu’est-ce qui t’a pris ?
— On est dît : Dartemont veut décrocher une citation.
Mais je l’ai, ma citation ! Je me la suis décernée, et je me fiche bien de
celle de l’armée, qui sanctionne les circonstances et ignore les mobiles.
Dans l’attitude de mes camarades y a de l’étonnement et quelque chose
qui ressemble à un blâme, quelque chose qui sous-entend : il connaît les
trucs ! Ils ne peuvent admettre que j’aie marché gratuitement. Mon geste
leur semble inexplicable, et ils lui cherchent une explication d’intérêt. Si je
confiais à Aillod que c’est à cause de lui que je viens de risquer ma vie,
alors que ma fonction me protégeait, je l’étonnerais certainement. On n’a
pas, à la guerre, de motif sentimental ! Et, si je leur confiais la décision que
j’ai prise tout à l’heure sous les obus, si je leur confiais d’où je reviens
intérieurement, ils ne me croiraient pas. Combien ont envisagé la mort
résolument ? Je n’ai rien gagné à suivre cette impulsion qui m’a entraîné.
Mais c’est pour moi que j’ai agi. Je suis assez content de ce mouvement
irréfléchi et de la façon dont j’ai accepté mes responsabilités
Nous recevons les états de pertes. Les blessés arrivent sur les civières et
leurs plaintes attristent le crépuscule. On amène aussi un cadavre allemand
qui était demeuré sur le front de la compagnie et qu’on a découvert dans les
herbes. Les Allemands sont vraiment venus jusqu’à nos lignes, et ce
cadavre est la preuve de notre victoire. On ne trouve sur lui aucun papier,
aucun numéro de régiment. Les ennemis dissimulent toujours l’identité de
leurs patrouilleurs afin de ne pas révéler l’emplacement de leurs divisions.
*
De bonne heure je vais m’étendre sur ma couchette dans l’ombre. Je
réfléchis sur les événements de cette soirée. Ainsi, pour être courageux je
dispose de ce moyen bien simple : accepter la mort. Je me souviens qu’une
fois déjà, en Artois, alors qu’il était question de déboucher devant les
mitrailleuses, je m’étais fait à cette idée pendant quelques heures. Puis les
ordres avaient changé.
Ceux qui marchent, et c’est le plus grand nombre, en disant : « Il ne
m’arrivera rien », sont absurdes. Cette conviction ne peut me soutenir, car je
sais bien que les cimetières sont pleins de gens qui avaient espéré revenir,
qui s’étaient persuadés que les balles et les obus choisissent. Tous les morts
s’étaient placés sous la protection d’une providence personnelle, détournée
des autres pour veiller sur eux. Sans quoi, combien seraient venus se faire
tuer ?
Je me sens incapable de courage si je ne suis pas décidé à donner ma vie.
En dehors de ce choix, il n’y a que fuite. Mais on prend cette décision pour
un instant, on ne la prend pas pour des semaines et des mois. L’effort moral
est trop considérable. De là la rareté du vrai courage. Nous acceptons
généralement une espèce de compromis boiteux entre la destinée et
l’homme, qui ne satisfait pas la raison.
Jusqu’ici j’ai eu deux fois le courage absolu. Ce sera ce que j’aurai fait
de plus grand dans la guerre.
Puis je pense au mot de Baboin : « Il s’agit de ne pas faire le malin… »
Aujourd’hui j’ai fait le malin, et, si je veux « en revenir », il sera bon de ne
pas céder souvent à de semblables impulsions…
*
Le bruit court d’une forte et prochaine offensive allemande sur un point
qui n’est pas connu. Cette offensive est une conséquence de la défection
russe qui a libéré d’importants effectifs ennemis, on dit que notre
commandement s’y attend et que ses dispositions sont prises.
L’armée accorde sa confiance au général Pétain, qui s’est inquiété du
soldat. Il a la réputation de vouloir économiser les hommes. Après les
tueries organisées par Nivelle et Mangin, qu’on appelle ici des brutes
sanguinaires, l’armée avait besoin d’être rassurée. On sait que les deux
opérations victorieuses du nouveau généralissime, au Chemin des Dames et
à Verdun, ont été conduites sagement, avec le matériel suffisant. Pétain a
compris qu’on fait une guerre d’engins et que les réserves ne sont pas
inépuisables. Malheureusement, il est venu trop tard.
La perspective de grandes batailles suffit à nous inquiéter. Mais le fait
d’être assaillis ne nous effraie pas plus qu’une attaque dont nous aurions
l’initiative. Nous estimons au contraire qu’il est prudent d’attendre.
Égoïstement, nous souhaitons que l’affaire ne se déclenche pas en face de
nous.
Le temps est clair. Chaque nuit maintenant nous entendons des
ronflements. Les escadrilles allemandes qui vont bombarder Paris
franchissent les lignes au-dessus de nous. Les moyens nous manquent pour
leur barrer la route. Mais nous saluons les avions invisibles :
— Les patriotes vont en prendre un vieux coup !
— Ça peut leur faire que du bien. Ce qu’il faudrait aux civils, c’est
quelques heures de bombardement sur le coin de la gueule !
— Histoire de voir s’ils crieraient : jusqu’au bout !
— Ce qui est idiot, c’est d’abîmer les monuments.
— Ah ! dis, celui-là ! Et ta peau, elle vaut pas un monument ? Est-ce
qu’on se gêne pour te mettre les tripes à l’air ?
— Qu’ils en tâtent un peu les mecs de Paname !
— On se marrerait s’ils laissaient tomber une perle en plein sur le
ministère de la guerre !
— Tais-toi, défaitiste !
— Écoute-le, ce vendu, ce veau, ce volontaire foireux !
— D’abord, dit Patard, le téléphoniste de l’artillerie, à la guerre faut
détruire. Ça sera plus vite fini.
C’est son principe, et il le met en action. Tout ce qui est intact, il
l’abîme ; tout ce qui est abîmé, il l’achève ; et tout ce qui n’est pas gardé, il
le vole. Ses poches sont gonflées d’objets étranges. C’est le plus grand
chapardeur qu’on ait vu, la terreur des cuisines, des cantines, et des
magasins. Son plus bel exploit est d’avoir « fauché » la culotte et les bottes
de son général de division. L’affaire s’est passée au Chemin des Dames. Au
fond d’un abri, Patard confectionnait des bonnets de police fantaisie qu’il
pensait vendre aux hommes de son régiment. Mais il lui manquait du galon
pour orner ses calots. Afin de s’en procurer, il s’offrit à aller sous le
bombardement échanger à la division un appareil en mauvais état, c’est là-
bas qu’en furetant il découvrit la culotte en beau drap fin, accrochée à un
clou, une culotte rouge, la nuance qu’il lui fallait. Comme les bottes étaient
à côté, il les prit par-dessus, et remonta aux tranchées. Le général fit un
potin du diable, mais il ne s’est jamais douté que sa culotte avait fini…, en
minces lanières, sur la tête de ses artilleurs et qu’il la saluait chaque fois
qu’il croisait ses hommes. Avec les bottes « aviateur », dont il a coupé les
chaussures et changé la teinte, Patard s’est confectionné des guêtres dont il
se déclare cyniquement enchanté : « Mon vieux, le général m’a pas volé ! »
Son passage à Verdun, en compagnie de son copain Oripot, a été aussi
l’occasion d’une remarquable prouesse. Il la raconte ainsi :
— Bon ! On s’amène en ligne avec le sous-off et tout notre barda, du
côté de Vaux. Le sous-off était un brave zigue, mais le secteur était moche :
rien que des trous d’obus et un marmitage qu’avait fait rentrer sous terre
tous les galonnards à perte de vue. « Bon ! que je dis au sous-off, pas la
peine de dérouler le fil pour qu’on nous le coupe – Fais donc comme tu
veux, qu’y répond. – Bon, que j’y dis, je vas un peu baguenauder avec
Oripot pour trouver de la subsistance. – Qu’est-ce que tu veux trouver ?
qu’y me dit. – Y a à trouver partout, que j’y réponds. » À force de
tournailler dans ce désert, on dégote une casemate derrière le fort de Vaux,
qu’était pleine de boustif à en crever, un dépôt de vivres, tout ce que tu peux
rêver de mieux assorti. Mais pas moyen de s’infiltrer en douceur. La porte
était gardée par deux territoriaux service-service. « Qu’est-ce que tu veux ?
qu’y me demandent. – De la bectance, tiens ! – T’as un bon ? – Non, que
j’y réponds. – Faut un bon ! – Quel bon ? » Y m’expliquent leur fourbi.
« Bon, que j’y fais, je vas le chercher, le bon ! » On se ramène près du sous-
off pour lui raconter la combine. « Mais, qu’y dit, je peux pas signer ça ! »
(Y en a qui sont billes quand même dans les types instruits !) « T’as qu’à
signer Chuzac ! » C’était un ancien officier du groupe qui avait passé aux
crapouillots. On revient trouver les territoriaux avec un bon de vivres pour
25 bonhommes. Ah ! les gars ! Cinq bidons de gniole on a touché, avec des
kilos de chocolat, de conserves, de l’alcool à brûler, tout, quoi ! On s’a
planqués dans un grand trou d’obus ousqu’on a fait cuire le chocolat dans la
gniole. En vingt-quatre heures on a séché les cinq bidons. Alors on est
retourné chez les pépères avec un autre bon, puis un autre, puis un autre,
jusqu’à la fin. « Vous avez donc jamais de pertes ? » qu’y disaient les
toriaux. « On est dans un bon coin ! » que je répondais. Ah ! les vieilles
noix !
— Mais, est-ce qu’on se battait autour de vous ?
— Ça je pourrais pas te dire. Probable, quoique j’aie rien vu. Pendant
trois semaines, on n’a pas dessoûlé dans le trou d’obus. On a bouffé et bu
pour huit-cents francs.
— Comment ça ?
— Le régiment a reçu la facture un mois après. Les territoriaux avaient
fait suivre les bons à l’Intendance. C’était des vivres remboursables, à ce
qu’y paraît.
— Il n’y a pas eu d’histoire ?
— Bien sûr que si. I-z-ont fait une enquête. Mais va-t-en faire une
enquête à Verdun ! Y pouvaient pas supposer que deux zèbres s’étaient tapé
huit cent francs de gniole et de chocolat en trois semaines. On peut dire
deux, parce que le sous-off consommait guère.
— On se l’est coulée à Verdun, vous pouvez croire ! déclare Oripot.
— Le plus marrant, complète Pacard, c’est le frère d’Oripot, qu’est curé.
— C’est un honnête garçon ! dit Oripot.
— Je dis pas qu’il est pas honnête, mais il est quand même tarte ! Il
écrivait à ce cochon-là : faut pas trop boire, pense à ta famille. C’est mo qui
lisais les lettres parce que c’t’endormi y voyait plus clair… Faut pas boire,
qu’y disait son frangin. Ben, mince, alors ! Si on se soûla pas, à quoi ça
servirait de faire la guerre ?
*
Un matin, au réveil le front gronde furieusement sur notre gauche, du
côté de Chauny. Nous reconnaissons ce bruit d’orage, ce martèlement que la
terre transmet, comme un corps conducteur, et qui se propage dans l’air en
ondes tristes. Il se passe, pas loin, quelque chose de grave.
Nous n’avons aucun renseignement. Le roulement dure toute la journée
et reprend le lendemain. Le courrier ni les journaux ne parviennent, ce qui
est mauvais signe.
Le troisième jour, nous apprenons que l’offensive allemande a enfoncé
le front anglais. Nous apprenons que des canons tirent sur Paris. La bataille
tourne au désastre. Mais des informateurs optimistes affirment que ce recul
est un piège tendu aux Allemands pour les « triquer » en rase campagne. Le
tuyau vaut ce qu’il vaut, on s’en contente en attendant.
Une nouvelle doctrine militaire se répand : « Le terrain n’a aucune
importance. » Évidemment ! Pourtant, nous sommes bien près de Paris pour
l’innover. Et pourquoi alors avoir fait massacrer tant d’hommes pour
réduire un saillant ou occuper une crête !
Le quatrième jour, les ballons d’observation ennemis sont franchement
dans notre dos. Nous allons être tournés… Il est probable que nous ne nous
tirerons pas indemnes de cette situation.
Les permissions sont suspendues. Des ordres arrivent, enjoignant de
transporter à l’arrière le matériel et les munitions. Des corvées s’y
emploient pendant deux nuits.
Ensuite, il y a contre-ordre. On remonte des cartouches et des caisses de
grenades. Ensuite, on ne sait plus. Nous avons des ordres d’opérations, les
uns concernant la résistance sur place, les autres l’évacuation. Le
commandement hésite entre les deux. Nos préférences vont aux seconds, et
il nous semble impossible de résister à une forte offensive avec le peu de
monde qui tient les lignes.
Quelques jours se passent encore dans le doute. Le secteur s’anime.
Nous recevons de gros obus, qui sont manifestement des tirs de réglage.
Notre cas est clair !
— Va encore falloir remettre ça ! murmurent les hommes des tranchées.
— Est-ce qu’il résisterait à un 210 ? nous demandons-nous en
considérant notre abri.
— Avec un 210 allongé, on est sûr d’y avoir !
Cette constatation ne raffermit pas notre moral, et nous désirons
beaucoup n’avoir pas à nous battre. Nous sommes dans les premiers jours
d’avril les Allemands se trouvent près d’Amiens.
Subitement, nous évacuons les premières lignes pendant la nuit. Les
compagnies sont reportées sur les crêtes des deuxièmes positions, et nous
venons installer le P.C. du bataillon à l’arrière, dans une vaste grotte, pleine
d’hommes, dont les abords sont encombrés de voitures chargées de matériel
et de territoriaux en guenilles.
Le matin suivant, en face de nous, résonne le bombardement dont nous
recevons les derniers ricochets. Les Allemands écrasent nos positions vides.
Puis nous sommes informés qu’ils ont débouché et progressent lentement.
Les nôtres se replient en leur faisant du mal. Tout le jour l’artillerie donne et
les mitrailleuses crachent. Coucy est violemment bombardé. Nous ne
quittons pas le commandement, nous ne voyons pas ce qui se passe en
avant, nous ignorons où se trouvent nos unités.
Les compagnies profitent de la nuit pour se placer sur de nouvelles
positions. La bataille reprend avec le jour, très confuse. Des obus tombent
au hasard. Nous abandonnons la grotte, nous reculons à travers champ, en
suivant des ravins. Nous passons une partie de la journée sur les pentes
d’une colline boisée. Tous les quarts d’heure un sifflement formidable
emplit le ciel. Des 380 s’enfoncent dans la terre molle de la vallée, mais
aucun n’éclate. Plus tard, nous contournons des crêtes et nous venons
retomber dans la plaine par les pentes d’un éperon.
Là, nous apprenons que le bataillon est organisé devant nous, de l’autre
côté du canal, et la liaison reçoit l’ordre de le rejoindre. Par groupes de
deux ou trois, nous nous engageons sur une route calme. En chemin nous
croisons des nôtres qui conduisent un grand prisonnier allemand, coiffé
d’un casque de cuir, qui a l’air vexé et furieux. C’est un aviateur qui
repérait nos sections en volant très bas et qu’on a descendu à coups de fusil.
Le bataillon est échelonné le long d’un talus perpendiculaire à la route.
On nous apprend que « les Boches sont là, dans l’herbe, derrière la crête »,
en nous montrant un champ en pente qui bouche l’horizon. Ils doivent nous
voir et hésiter : le combat dégénérerait en corps à corps. Personne ne tire et
nos petits détachements continuent de circuler librement à découvert. Le
voisinage des ennemis ne nous impressionne pas, bien moins qu’un
bombardement. Les baïonnettes sont ajustées aux fusils. Nous attendons
pour tirer qu’ils se lèvent : on verra bien. Ils ne sont que des hommes
comme nous. Mais les Allemands ne tentent rien.
À la tombée du jour, nous recevons l’ordre de nous replier. Nous
repassons le canal qui doit marquer le terme de l’avance ennemie. Notre
mouvement s’opère en silence, sans pertes. Nous regagnons les hauteurs.
Des caissons galopent. Autour de nous, des 75 ouvrent le feu. Des troupes
sont arrivées auxquelles incombe la charge de défendre les nouvelles
positions. La retraite s’est effectuée en bon ordre, sans trop de mal, sans que
nous laissions de prisonniers à l’ennemi. Il est vrai qu’il a attaqué assez
mollement, comptant sur son avantage stratégique qui nous contraignit à
reculer.
Nous nous enfonçons dans la nuit, vers l’arrière. Nous nous acheminons
vers de nouveaux hasards, mais il sera temps d’y penser au moment d’y
faire face. Pour l’instant, notre rôle est terminé Cette retraite heureuse nous
donne une impression de victoire. Des bruits montent bientôt de la colonne.
On entend des chants et des injures : nous sommes tirés affaire, cette fois
encore.
V
EN CHAMPAGNE
Une marche de plusieurs heures, sous une pluie torrentielle, nous a
conduits au cœur de la Champagne pouilleuse. Les grillages de l’averse
nous parquent dans un lieu de désolation, l’horizon n’est qu’un
ruissellement qui accable et dilue l’esprit. De tristes baraques, souillées de
la boue que nous traînons à nos pieds, font penser à un camp de prisonniers.
Nos vêtements sont traversés, nos vivres sont froids et nous manquons de
feu. Pourtant la fatigue nous étend sur la paille humide des bat-flanc, mais
une buée monte de nos corps et nous ne pouvons nous réchauffer. Dans les
environs nous n’avons aperçu ni un arbre ni une maison. Cette contrée est
inhospitalière, hostile, la nature elle-même nous refuse un peu de joie.
Nous séjournons une semaine dans les baraques goudronnées, cernées
de flaques éparses, démunis de tout ce qui pourrait agrémenter notre vie.
Un matin, le capitaine qui commande par intérim nous emmène
reconnaître les positions de soutien que nous devons occuper
prochainement. Notre secteur est situé entre Tahure et la Main de Massiges,
des noms que notre offensive de 1915 a rendus célèbres. Il est bien équipé
et les boyaux s’étendent sur une grande profondeur, comme autrefois en
Artois. On voit partout d’anciens emplacements de batterie et des abris
inoccupés, dans le flanc des talus. Le bataillon de réserve occupe la contre-
pente d’une crête, en arriéré d’une autre crête qui masque les sommets où
sont situées les tranchées. Sur notre droite, on découvre au loin une étendue
verdoyante qui contraste avec la région nue et grise, comme saharienne, que
nous avons sous les yeux. On nous dit que c’est l’Argonne.
Le P.C. du bataillon creusé en fosse, recouvert d’une bonne épaisseur de
rondins, éclairé par des ouvertures au ras du sol, est relativement
confortable. Nous n’allons pas plus avant aujourd’hui.
En revenant, nous faisons halte dans un village en ruines, à quatre
kilomètres des premières lignes, où le colonel s’est établi avec son état-
major dans de très beaux abris adossés à la paroi d’une carrière. Ces abris
sont coquets comme des chalets de montagne et précédés d’une galerie
protégée par des chicanes de sacs à terre. La propreté de leurs abords
impressionne.
À travers les fenêtres, nous apercevons les secrétaires, en tenue
d’intérieur, qui écrivent et dessinent sur de grandes tables, la cigarette aux
doigts. Des machines à écrire imitent le bruit des mitrailleuses, d’une façon
inconvenante et ridicule. Des ordonnances s’empressent, portant des
cuvettes, des flacons d’eau de Cologne, et des cuisiniers, la serviette au
bras, comme des maîtres d’hôtel. Nous n’approchons guère ces privilégiés,
ces courtisans, qui nous tiennent à distance comme des petites gens. Ils
redoutent que parmi nous se trouvent des cadets de Gascogne, susceptibles
de faire une carrière trop prompte dans la faveur des grands. Chaque
homme défend sa place et flaire dans tout autre un rival. La disgrâce
présage le retour en ligne, la menace de mort. Ce monde d’employés
connaît les racontars d’office et les secrets des bureaux. Son désir de flatter,
de se rendre indispensable le porte aux excès de zèle. Il y a ici des caporaux
qui sont redoutables même pour un chef de bataillon.
Les officiers de l’entourage du colonel (officier-adjoint, de
renseignements, du canon de 37, porte-drapeau, etc.) sont rasés avec soin,
poudrés et parfumés, en gens qui ont du temps à consacrer à leur toilette. Ils
doivent surtout se montrer de bonne compagnie, amusants à l’heure des
repas. Ils ne s’occupent de la guerre qu’à la dernière extrémité, et, de
préférence, de loin.
Le colonel paraît à son tour. C’est un homme grand et mince, aux
longues moustaches gauloises, vêtu de kaki le calot sur l’oreille, la poitrine
bombée – très mousquetaire. (Dans le civil, avec un pantalon clair et des
guêtres blanches, il ferait « vieux marcheur ».) Il se redresse à la vue d’un
soldat, lui plante dans les yeux un regard magnétique, et le salue d’un geste
ample qui peut signifier : « Honneur à toi, brave des braves ! » ou :
« Rallie-toi toujours à mon panache ! » Malheureusement, au moment de la
mêlée, ce panache demeure assez loin en arrière… Ce ne sont là que des
apparences, et j’ignore quelle est la valeur réelle du colonel, en dehors de
son salut théâtral. Mais je me méfie toujours du manque de simplicité.
Le capitaine dont l’audience est terminée, nous réunit. Nous quittons
Versailles…
*
Peu avant notre départ en ligne un nouveau chef de bataillon est venu
prendre le commandement de notre unité. C’est notre troisième
commandant depuis que je suis à la liaison, sans compter les capitaines
intérimaires. Ces changements nous inquiètent toujours. Du sang-froid de
notre chef peut dépendre notre sort et de son humeur dépend notre bien-
être.
Le nouveau venu a l’air méfiant. Il m’a remis les plans directeurs
trouvés dans l’abri en me disant : « Vérifiez tout cela et complétez-le. »
Deux fois par jour, je prends mon masque, mon casque, mon revolver,
ma canne, mon crayon et mes papiers, et je pars seul en reconnaissance
topographique. Il est malaisé d’identifier le terrain parce que les
bombardements ont tout nivelé, ont rasé tous les repères. Je dois faire le
point en situant un détail des tranchées et partir de ce point pour déterminer
les autres. Le secteur est très vaste, le front des trois compagnies s’étend sur
environ douze cent mètres, au flanc de la première hauteur des monts de
Champagne, dont les Allemands tiennent le sommet. Leur situation
dominante nous a obligés à condamner une partie des boyaux datant de leur
occupation et à creuser de nouvelles voies de communication pour échapper
à leurs vues et à leurs tirs directs de mitrailleuse. Il en est résulté un
enchevêtrement de tranchées que je dois visiter pour me reconnaître, les
indications portées sur les plans étant assez fantaisistes. Je franchis souvent
des barrages de sacs à terre, j’apparais quelques secondes au niveau du sol,
et je vagabonde dans les boyaux abandonnés qui s’écroulent et que l’herbe
envahit. La pente qui fait face aux Allemands est déserte. Je me trouve dans
une solitude complète sur des centaines de mètres, et, si j’étais blessé
gravement, personne n’aurait l’idée de venir me chercher dans des endroits
où je suis seul à aller. Dans les débuts, j’ai plusieurs fois reçu des balles,
heureusement tirées de 500 mètres ; elles m’ont informé du danger que
présentent ces vieux boyaux. J’y retourne pourtant, avec des précautions,
autant par nécessité que par plaisir.
J’aime cet isolement, ce silence, j’aime découvrir d’anciens abris, aux
parois humides où poussent des champignons, qui ont le mystère poignant
des ruines. Je sais que celles-là sont pathétiques et je rêve à la destinée des
hommes qui ont séjourné dans ces lieux, dont beaucoup sont morts. Au
plaisir se joint la fierté de connaître des coins secrets, qui deviennent mon
domaine, sur ce terrain qu’une armée observe et qu’une autre défend.
Mon premier soin est de repérer les abris en bon état. Il arrive
fatalement pendant mes rondes, que la zone où j’explore reçoive des obus.
Je cours m’abriter au plus près. Je crains davantage les obus que les balles.
À cause de leur bruit stupide et de la façon dont ils déchirent les corps. Les
balles ont plus de discrétion et opèrent plus proprement.
Je visite longuement les premières lignes, au point d’étonner les
veilleurs qui se demandent quelle manie me pousse à rôder dans ces parages
qu’ils aspirent à quitter. Le colonel veut des renseignements complets et
exige que l’épaisseur des réseaux de fil de fer soit portée sur les plans. Ne
pouvant songer à prendre des mesures en avant de notre ligne, j’évalue le
mieux possible en regardant au-dessus du parapet. C’est une mission
délicate qui pourra, en cas de distraction, me valoir une balle dans la tête.
Tant de conscience ne m’épargne pas les reproches. Le commandant
m’a dit dernièrement, avec sa brutalité coutumière, en me tendant une
carte :
— Vous ne savez pas bien ce que vous faîtes. Cette escouade n’est pas
là.
Nous pouvons juger, après une quinzaine de jours, que le commandant
n’est pas un méchant homme. Mais il a de mauvaises manières et la crainte
des responsabilités lui trouble l’esprit. J’ai répondu avec humeur :
— C’est vous qui faites erreur, mon commandant. L’escouade est bien là
et je vous le montrerai sur le terrain quand vous voudrez.
— Vous en êtes sûr ?
— Tout à fait sûr, mon commandant.
— C’est bon !
Il a dû vérifier. Il ne m’en a plus reparlé, et, depuis il affirme avec moins
de sécheresse.
*
Nous venons d’apprendre l’offensive du Chemin des Dames, qu’une
nouvelle brèche est ouverte dans notre front et s’élargit d’instant en instant.
On raconte que les Allemands paraissent à Fismes quelques heures après le
déclenchement de l’attaque, qu’ils y ont surpris un payeur général, des
aviateurs, etc. Pour ceux qui connaissent la région, cette rapidité est
accablante. Il est accablant aussi que l’ennemi marche sur Fère-en-
Tardenois où nous avons vu des champs de munitions à perte de vue,
d’énormes dépôts de matériel qu’il va capturer.
Deux forts coups de main sur les secteurs voisins de droite et de gauche
nous ont occasionné des pertes. Les Allemands nous harcèlent d’obus à
l’improviste. J’ai été surpris plusieurs fois par des tirs, et, l’autre jour, j’ai
bien failli être tué dans un bas-fond. Tout va mal. La fin recule plus que
jamais… Je pense, excédé :
« J’en ai marre ! J’a 23 ans, j’ai déjà 23 ans ! J’ai entamé cet avenir que
je voulais si plein, si riche en 1914, et je n’ai rien acquis. Mes plus
belles années se passent ici j’use ma jeunesse à des occupations
stupides, dans une subordination imbécile, j’ai une vie contraire à mes
goûts, qui ne m’offre aucun but, et tant de privations, de contraintes se
termineront peut-être par ma mort… J’en ai marre ! Je suis le centre du
monde, et chacun de nous, pour soi-même, l’est aussi. Je ne suis pas
responsable des erreurs des autres, je ne suis pas solidaire de leurs
ambitions, de leurs appétits, et j’ai mieux à faire que payer leur gloire et
leurs profits de mon sang. Que ceux qui aiment la guerre la fassent, je
m’en désintéresse. C’est affaire de professionnels, qu’ils se débrouillent
entre eux, qu’ils exercent leur métier.» Ce n’est pas le mien ! De quel
droit disposent-ils de moi ces stratèges dont j’ai pu juger les funestes
élucubrations ? Je récuse leur hiérarchie qui ne prouve pas la valeur, je
récuse les politiques qui ont abouti à ceci. Je n’accorde aucune
confiance aux organisateurs de massacres, je méprise même leurs
victoires pour avoir trop vu de quoi elles sont faites. Je suis sans haine,
je ne déteste que les médiocres, les sots, et souvent on leur donne de
l’avancement, ils deviennent tout puissants. Mon patrimoine, c’est ma
vie. Je n’ai pas de bien plus précieux à défendre. Ma patrie, c’est ce que
je réussirai à gagner ou à créer. Moi mort, je me fous de la façon dont
les vivants se partageront le monde, de leurs tracés de frontières, de
leurs alliances et de leurs inimités. Je demande à vivre en paix, loin des
casernes, des champs de bataille et des génies militaires de tout poil.
Vivre n’importe où, mais tranquille, et devenir lentement ce que je dois
être… Mon idéal n’est pas de tuer. Et si je dois mourir, j’entends que ce
soit librement, pour une idée qui me sera chère, dans un conflit où
j’aurai ma part de responsabilité… »
— Dartemont !
— Mon commandant ?
— Allez tout de suite voir à la 11e où sont placées les mitrailleuses.
— Bien, mon commandant !
*
Nous sommes de retour au camp. Nous y prenons un repos sans
plaisirs ni distractions. Le soleil nous cuit dans les baraques. Mais nous ne
pouvons rester dehors, sur ce plateau de terre crayeuse et sèche, écaillée par
la chaleur, qu’on dirait retirée du four d’un potier.
Nos armées sont toujours en retraite. Sur les journaux qui nous arrivent
irrégulièrement, nous suivons l’avance allemande. Ses progrès nous
troublent, non parce qu’ils annoncent la défaite, car nous ne croyons pas
qu’une défaite définitive soit possible avec le concours des Américains,
mais parce qu’ils différent encore la décision pour des mois ou des années.
Le mot victoire et déroute n’ont plus de sens pour nous. Un cadavre, qu’il
soit de Charleroi ou de la Marne, n’est qu’un cadavre. Nous avons tous des
années de guerre, des blessures, nous voulons mourir moins que jamais.
Une épidémie de grippe a fait son apparition, on évacue beaucoup
d’hommes. J’en ai subi les atteintes. Le soir de la relève la fièvre m’a saisi,
m’a coupé les jambes, net, à la sortie des boyaux. J’ai heureusement trouvé
une carriole pour m’amener jusqu’ici. Je viens de passer quatre jours sur
une paillasse, sans manger.
Aujourd’hui, au début de l’après-midi, je me trouve dans le bureau avec
adjudant. Il est assis sur un banc et fume, et je suis roulé dans une
couverture. Nous pensons aux événements. Il s’écrie, avec son accent du
Midi, les mains aux tempes, en regardant le plafond :
– Que pastisse !
— Il y a longtemps que cette histoire devrait être terminée si nous
avions commis moins de fautes…
— Quand on pense qu’ils ont refusé la paix !… Vé, refuser la paix !…
Bou Diou !… Sions proprés, vaï !
Le loquet claque. Un buste paraît dans l’encadrement de la porte. Nous
reconnaissons Frondet, sale, hirsute, avec son visage de crucifié et ses yeux
fiévreux. Nous voyant seuls, il entre. Il a un air étrange, un sourire bizarre.
Il nous regarde, il nous sonde. Et cet homme bien élevé, d’une grande
probité, ce croyant, nous dit très bas avec un ricanement cette parole
terrible :
— Ils sont à Château-Thierry… Ça va peut-être la fin !
Cette parole nous gêne… Il y a un long silence pendant lequel chacun
de nous s’interroge, au bord de la trahison, accepte ou refuse le dénouement
entrevu.
Puis l’adjudant retrousse ses manches, se frotte les mains au-dessus du
vide. Le geste de Ponce Pilate…
— Ce qu’on veut, c’est retourner à la piole !
*
Dans la nuit du 6 juillet, nous faisons halte dans le village où se tient le
colonel. Le commandant, qui est allé prendre les ordres, nous annonce à son
retour :
— Les Boches attaquent dans trois jours sur tout le front de Champagne.
On a des renseignements certains.
Nous nous établissons dans les ruines qui deviennent l’emplacement des
réserves. Jusqu’au matin, je travaille avec l’adjudant à la rédaction de
plusieurs notes urgentes.
Il est vraisemblable que la préparation d’artillerie se déclenchera de nuit
et que les vagues allemandes déboucheront à l’aube. C’est la tactique des
grandes opérations. Elle favorise la surprise et laisse une journée entière
pour progresser en pays inconnu. Afin d’y parer, chaque soir, à la tombée
du jour, nos troupes évacuent les tranchées sur une profondeur de deux à
trois kilomètres, laissant sur place quelques hommes sacrifiés, chargés de
signaler l’approche de l’en-nem en tirant des fusées. Ces troupes viennent
occuper la position de résistance sur les crêtes qui défendent une ligne que
l’ennemi ne doit pas franchir. Peu avant le jour nos bataillons reprennent
leurs emplacements habituels et manifestent par leur activité qu’ils sont
toujours là. Il importe que l’ennemi n’ait pas connaissance de notre
manœuvre. En somme nous prenons contre lui les dispositions qui lui ont
réussi contre nous en avril 17, sur certains points du Chemin des Dames. Il
gaspillera son bombardement sur des positions vides et viendra se heurter à
des positions intactes garnies de mitrailleuses. La bataille se livrera sur le
terrain que nous avons choisi.
Pendant que nous étions au repos, le secteur s’est armé prodigieusement.
Au réveil, nous découvrons partout des canons. Les talus, les pans de mur
dissimulent des pièces lourdes, des 120 et des 155 longs, des 270 qui
envoient des projectiles énormes. Sur la droite les obus ont été simplement
empilés dans les champs de blé qui leur font un camouflage naturel. La
campagne est pleine d’engins, de gueules sombres qui menacent l’autre
armée, de munitions de toute espèce. On dit que les tanks sont à l’arrière et
que le général Gouraud a tout prévu. Ces préparatifs nous inspirent
confiance.
Les batteries de secteur font une contre-préparation, qui a pour but de
gêner les rassemblements ennemis. Entre le coucher du soleil et trois heures
du matin, elles tirent chacune plusieurs centaines d’obus à l’ypérite. Les
batteries nouvelles se taisent. Les Allemands doivent ignorer leur présence
jusqu’au moment de l’action.
Il n’y a d’activité que de notre côté, et de nuit. Dans la journée jamais
nous n’avons connu le secteur aussi calme. On n’entend pas une explosion,
pas un coup de fusil, on ne voit pas un avion allemand et l’ennemi ne monte
même plus ses ballons d’observation. Il règne un lourd silence à l’infini,
sous le ciel bleu. On distingue nettement le bruit de l’atmosphère d’été, fait
de vies invisibles, de chants d’insectes, de battements d’ailes menues et du
grésillement de la chaleur sur les cultures. Mais ce calme est un indice de
plus. Nous avons lu dans les bulletins de renseignements qu’une semblable
torpeur avait précédé les offensives sur Amiens et Château-Thierry.
Je figure sur la liste des permissionnaires au premier départ. J’attends
l’attaque ou ma permission. Laquelle devancera l’autre ?
Quelques jours passent. C’est la permission… Je quitte en hâte mes
camarades qui m’envient.
*
Le 15 juillet, je me rends chez des amis en banlieue. Dans le tramway, je
déplie le journal. Un titre gras annonce l’offensive allemande de
Champagne et son échec. Ma première pensée, instinctive : « j’y ai
coupé ! » Ma seconde pensée va aux hommes de mon régiment, qui se
battent en ce moment, reçoivent des obus et contre-attaquent. Je suis trop lié
à eux pour les oublier. Dans quel état les retrouverai-je ?
Mes amis, qui sont industriels, ont un fils à la veille d’être mobilisé, ce
qui inquiète beaucoup la mère. Elle a décidé de faciliter la carrière de son
fils, de lui gagner des appuis qui lui permettront d’être affecté à une arme
où il ne soit pas trop exposé ; leur choix s’est arrêté sur le service
automobile. Cette mère prévoyante, en intriguant, a réussi à nouer des
relations avec un général adjoint au gouverneur de la région et à l’attirer
chez elle. On l’avait prévenue que ce général avait la manie de rimer des
actes qui tiennent de la tragédie et de la revue. Pour achever de se l’attacher,
elle a imaginé de monter un de ses drames, à l’occasion d’une fête de
bienfaisance donnée au profit d’un petit hôpital qu’elle dirige. C’est à cette
fête que nous sommes conviés.
On me présente au général. Nous sommes embarrassés l’un et l’autre.
Nous ne savons dans quelle proportion concilier la hiérarchie et les rapports
mondains. Le calot à la main, je salue, sans garde à vous, en m’inclinant.
Mais je m’abstiens de dire : enchanté !… (un soldat en uniforme ne peut-
être enchanté de rencontrer un général, même dans un salon). Il me
regarde :
— Ah ! ah ! très bien ! Bonjour, jeune homme !
Il ne s’informe pas de la guerre ; ce n’est pas son rayon.
Je fréquente pour la première fois un général dans le privé ; j’observe
celui ci avec attention. C’est un petit homme ventru et rouge de teint, qui
marche les jambes écartées, comme les cavaliers. Il porte l’ancienne tenue,
tunique noire et pantalon rouge retombant sur des bottines à élastique. Il a
la chevelure abondante du poète, l’œil malin, un air de faune sournois. À
table on l’a placé à droite de la maîtresse de maison qui préside un repas de
vingt couverts. Il parle avec une brusquerie militaire, il choisit dans les plats
et flaire les bras des dames, comme pour se rendre compte de leur état de
fraîcheur. Son esprit a un relent de garnison ; il conte des anecdotes plus
lestes que celles qu’il est convenu de tolérer dans la bonne société.
D’ailleurs il mange surtout solidement et boit le bourgogne avec une belle
intrépidité. Il ne se détourne de son assiette que pour renifler ses voisines et
lorgner leur décolleté. On trouve ces façons délicieuses de la part d’un
homme qui doit protéger le jeune Frédéric, le fils de la maison. On fait un
sort à ses plaisanteries.
Après le café, des automobiles nous conduisent au camp d’aviation
voisin. Un bessonneau est transformé en salle des fêtes. On a aménagé une
scène, installé des bancs et confié les rôles aux jeunes aviateurs, qui sont
très répandus dans la bourgeoisie de l’endroit. Les soldats du camp, les
blessés de l’hôpital et les gens du pays sont là. Le général, entouré des
personnalités importantes, s’assied au premier rang dans un fauteuil, et le
rideau se lève. Comme il fallait s’y attendre, la revue célèbre les vertus de
la race et la valeur de nos combattants. Le fantassin, l’artilleur, le cavalier,
le mitrailleur, le grenadier, etc., défilent tour à tour et débitent un couplet
cornélien avec une véhémence toute guerrière. À la fin de chaque tableau,
une France nimbée de draps tricolores les serre tous sur son cœur. Les
alexandrins sublimes du général, où crapouillot rime avec godillot et
barbarie avec Germanie, sont très goûtés des civils qui trépignent
d’enthousiasme contenu. Il est vraiment dommage de laisser perdre tant
d’énergie ; on devrait les armer sur-le-champ et les conduire s en
Champagne…
Le général reçoit beaucoup de félicitations, qu’il accepte avec la
modestie du génie. Mon obscurité me dispense heureusement de lui
adresser les miennes : ce qui émane d’un chef échappe au jugement d’un
soldat. Enfin, on l’accompagne à son automobile militaire. Il s’installe sur
les coussins avec soin et nous quitte en distribuant de petits saluts mous,
comme des bénédictions d’évêque.
La maîtresse de maison s’aperçoit alors que l’enveloppe qu’il lui a
remise pour son hôpital contient une somme dérisoire, un pourboire de
bonne. On observe qu’il s’est assez mal tenu pendant le repas et vois venir
l’instant où il sera traité de grigou… Mais l’arrivée de Frédéric tempère les
critiques : cet enfant n’est pas encore casé ! Jusqu’à nouvel ordre il convient
de trouver le général charmant, si fin, si spirituel…
Je constate combien il est utile pour un jeune homme, dans une période
troublée, d’avoir un père riche et une mère active… Je me dis aussi qu’à
tout prendre les généraux sont moins redoutables lors qu’ils signent des
poésies que des ordres d’opérations. Celui qui vient de partir, du moins,
n’assassine que la langue.
*
Quand je rejoins mon secteur tout est rentré dans l’ordre. On m’explique
comment les choses se sont passées.
Le 13 juillet au soir un fort coup de main du côté de Tahure nous a
permis de ramener des prisonniers en tenue d’assaut. On a su par eux que
l’attaque allemande, retardée par nos obus à gaz, était pour le lendemain
matin. Tous les moyens de liaison ont immédiatement fonctionné. À onze
heures du soir, l’armée Gouraud était alertée, les fantassins à leurs
emplacements de combat et les artilleurs à leurs pièces. De part et d’autre,
plusieurs centaines de mille hommes angoissés attendaient la rupture du
silence.
À minuit, une immense lueur embrasait l’horizon. L’artillerie allemande
commençait son tir. Sa première salve n’avait pas touché terre que le ciel
s’empourprait du côté français. Notre artillerie commençait le sien, avec des
moyens encore supérieurs. Mais nos coups portaient sur une armée massée
et les projectiles ennemis s’acharnaient sur des positions vides. C’était nous
qui détruisons, non seulement des abris et des unités, mais le moral des
hommes qui auraient tout à l’heure à traverser cet ouragan.
Leur attaque eut lieu à l’aube, comme on le prévoyait. Notre artillerie
ramena son tir sur nos positions abandonnées, puis la fixa en avant de la
ligne de résistance. Des batteries de 75 spécialement destinées au barrage
entrèrent alors en action. Les vagues successives de l’armée allemande, se
conformant à leurs horaires, vinrent s’amonceler au même endroit et s’y
faire écraser sans pouvoir franchir la zone du feu. De ses nouvelles
positions notre infanterie les mitraillait à bonne portée. La situation des
assaillants devenant intenable, ils durent refluer et certains furent gazés
dans des abris que nous avions ypérités en nous retirant. Dans la journée du
14 juillet et la grande offensive allemande (l’offensive « pour la paix ») était
brisée, sans avoir pu entamer sérieusement nos positions. Les jours suivants
nos troupes réoccupèrent leurs emplacements anciens sans rencontrer
beaucoup de résistance. On résume ainsi l’affaire :
— Les Boches sont tombés sur un bec !
On ne voit guère de traces de la dure bataille qui vient de se livrer. Les
tranchées sont déjà relevées et les trous d’obus récents se confondent avec
les anciens, sur cette terre stérile qui avait été souvent bouleversée. Une fois
de plus les défenseurs ont vaincu.
Dans notre groupe, on ne compte qu’une victime : Frondet, mort de
saisissement. Pendant le bombardement, un 210, ayant traversé les couches
de rondins, a roulé au milieu du grand abri où se trouvait la liaison du
bataillon, sans éclater ni écraser personne. Mais il y a eu trois secondes
terribles, en présence du monstre qui allait peut-être s’ouvrir et broyer les
hommes pétrifiés. Le cœur de Frondet a lâché.
— Il est resté comme ça
— La bouche ouverte, les yeux ouverts, t’aurais dit la bille d’un type qui
appelle au secours au cinéma.
— On croyait d’abord qu’il rigolait…
Pauvre Frondet ! Oui, je vois bien la tête qu’il devait avoir – la tête
qu’ils ont tous eue, sans s’en douter…
— Tu sais, comme émotion forte…
— Après ce coup-là on est resté un bon quart d’heure sans pouvoir
inventer un mot.
— On avait l’impression que si on parlait, on allait faire éclater l’outil.
— Est-ce que le bataillon a beaucoup trinqué ?
— C’est la 11e surtout qui a pris. Trois chefs de section et quarante
hommes démolis.
— À la 9e ?
— Pas grand’chose. Ils ont eu la veine.
On ne nous relève pas. Les réserves doivent commencer à se faire rares.
Nous reprenons nos habitudes.
*
Un matin je fais ma ronde à travers le secteur. Dans le ravin, je
rencontre mon commandant de compagnie, le lieutenant Larcher. Fort de
son courage, de son ascendant sur ses hommes dont il partage les dangers, il
a un peu de mépris pour les embusqués du bataillon et le laisse voir. Il me
demande, avec un étonnement qui n’est pas sincère, puisque je viens
souvent et qu’il ne peut l’ignorer :
— Qu’est-ce que tu fais là ?
— Je contrôle les plans et je visite un peu le secteur.
— Je vais te le montrer.
Il m’entraîne. Cinquante mètres plus loin, nous trouvons un
emplacement de mitrailleuse. Le lieutenant monte sur la banquette de tir, je
monte à son côté. Nous avons toute la poitrine hors du boyau. Les lignes
ennemies nous environnent et nous dominent. Je connais l’endroit et j’ai
déjà fait seul cette expérience, mais de façon rapide. Aujourd’hui il
appartient au lieutenant d’en fixer la durée. Il me désigne, parmi d’autres,
un remblai de terre ocre à trois ou quatre cents mètres.
— Les Boches sont là, et là, et là…
Il détaille complaisamment les positions… Je vois : il s’agit d’un match
d’amour-propre ! Nous sommes ici tous les deux, sans témoins, très calmes,
en danger de mort. Je pose quelques questions d’un ton froid et il me
répond. Questions ni réponses n’ont d’intérêt. Lui pense : « Ah ! tu te mêles
de visiter les limes en amateur ! Je vais t’en dégoûter ! » Et moi : « Nous
sommes aussi capables d’une imprudence qu’un petit lieutenant, si brave
soit-il… » Mais les Boches ont bien de la patience ce matin !
Tatatata, ss-ss-ss-ss. Les balles sifflent autour de nous. Le lieutenant a
sauté dans le boyau, il me tire par la manche.
— Tu vas te faire tuer !
Je descends posément. Je suis étonné, non des balles -c’était prévu –
mais qu’il ait si vite lâché pied. Il me regarde profondément dans les yeux.
Simultanément, nous pensons : « tiens, tiens… » Je suis sûr de ne pas être
pâle. Brusquement il me tend la main :
— Eh bien ! bonne promenade, mon vieux !
— Merci, mon lieutenant, dis-je avec le ton naturel du subordonné.
Voilà à quelles stupidités nous nous amusons encore en août 1918 !
Parbleu, je sais bien que si j’avais commandé une compagnie, mes hommes
aussi auraient ait : « Le lieutenant Dartemont a du cran ! » Il est vrai que je
serais peut-être tué depuis longtemps…
Deux coups de main ont troublé le secteur.
Un soir, au soleil couchant, devant l’abri du bataillon, nous préparions
gaiement nos paquets en vue de la relève qui devait avoir lieu dans la nuit.
Des hommes avaient déjà descendu des caisses sur la route du bas où
viennent les voitures.
Une mitrailleuse aérienne nous fit lever la tête. Au-dessus des positions
allemandes, deux avions se frôlaient, se cabraient et échangeaient des
balles. Le ciel accapara l’attention du secteur. Tous les yeux cherchaient,
avant d’en préférer un, lequel des acrobates portait nos couleurs…
Rrrran, rrrran, rrrran, rrrran, vraouf, vraouf, vraouf-vraouf… Le
bombardement, le tremblement de terre… Vououou… Des 150 piquent sur
nous. Nous nous jetons dans les escaliers de la sape, nous dégringolons
jusqu’au fond… Là règne cette stupeur qui accompagne toujours un début
d’attaque. L’angoisse nous étreint. L’obscure question surgit des
profondeurs où elle sommeillait : « c’est peut-être l’heure ? » Nous nous
regardons, muets : « Qui ? Qui sera frappé dans un instant ? » les
supplications intérieures, le refus : « Non, non, pas moi ! » Nous sommes
très secoués. Des obus lourds éclatent juste devant les entrées de l’abri, le
boyau est exactement repéré, l’âcre fumée s’insinue et nous en fait tousser.
Or nous sommes à huit cents mètres des premières lignes. Ce tir en
profondeur fait craindre une affaire importante ?
Le téléphone tinte. Le commandant répond :
— C’est sur nous, oui, mon colonel… On ne sait pas encore… Surtout
sur la droite… Oui, moi colonel… Je vous tiendrai au courant.
— Est-ce que des hommes vont sortir ?… Le roulement sourd nous
déchire la poitrine, les obus précis nous agitent de frémissements réprimés.
— Liaison !
L’adjudant fouille l’ombre. Dans un coin de la sape, une courte dispute :
les coureurs défendent leur vie : « C’est pas à moi de marcher.
—Ni à moi. » Alors, la condamnation : « Toi, et toi. » Quatre hommes
partent aux compagnies, essoufflés, avant d’avoir couru. Nous détournons
les yeux à leur passage pour cacher notre joie honteuse : la décision nous
menaçait tous… Ils attendent sur les dernières marches des escaliers. Après
une rafale, ils se lancent dehors, tête baissée une réserve d’air dans les
poumons, comme des plongeurs.
Nous attendons leur retour. Il faut compter une grande demi-heure.
Deux coureurs arrivent de la 9e dont l’un, hagard, est blessé. Le
lieutenant Larcher informe que tout le monde est à son poste et que
l’ennemi ne s’est pas montré devant lui.
À nouveau le téléphone. À l’arrière, le colonel s’impatiente, harcelé lui-
même par la division. Les agents de liaison tremblent et se cachent. Mais le
commandant a le bon esprit de grommeler : « Qu’ils viennent voir eux-
mêmes s’ils sont pressés ! » et de ne pas exposer d’autres hommes.
Nous passons encore vingt minutes à nous demander si les Allemands
ne vont pas arriver jusqu’ici…
Puis nous distinguons une éclaircie dans le bombardement.
— C’est joué ! dit l’adjudant.
Les poitrines soupirent profondément, la pression tombe. Un peu plus
tard d’autres coureurs apportent les premiers renseignements. L’ennemi a
pénétré dans nos tranchées, sur le front de la 10e, et emmené des hommes,
on ne sait exactement combien. Le lieutenant fera parvenir des détails dès
qu’il aura éclairci la situation.
En attendant, nous allons voir les dégâts. Dehors il fait nuit. Le boyau
est effondré, nous enfonçons dans la terre remuée. Le front est silencieux, la
fraîcheur tombe. Nous nous inquiétons à nouveau de la relève.
Enfin arrive le rapport de la compagnie. On peut reconstituer la marche
de l’attaque. Le combat d’avions était simulé, destiné à détourner l’attention
des veilleurs. Les troupes d’assaut étaient massées dans les tranchées
abandonnées qui se trouvent entre les lignes.
Aux premières décharges, elles ont bondi, sauté chez nous, cerné une
section de mitrailleurs et lancé des grenades dans un abri. Le bilan s’établit
ainsi : 8 disparus, 3 morts et 7 blessés. Un des morts avait sa permission au
bureau et partait le lendemain pour se marier.
Pour les morts et les blessés, aucune difficulté : on les passe par profits
et pertes. Mais le commandement n’admet pas que des hommes
disparaissent, n’admet pas la surprise ni certains risques de guerre. Il fallait
des responsables. On incrimina l’officier mitrailleur et le commandant de
compagnie, qui se tournèrent l’un contre l’autre. Le premier disait :
« L’infanterie n’a pas soutenu mes mitrailleurs ». L’autre répondait : « Les
mitrailleurs étaient là pour tirer et couvrir mes hommes ». La vérité était
simple : les Allemands avaient inventé quelque chose qu’ils exécutèrent
avec précision, ne laissant pas le temps à nos escouades de s’organiser. Au
début d’une affaire, il y a toujours un peu de flottement dont ils ont profité.
Leur succès était regrettable, mais mérité, et les combattants, qui n’ont pas
de partialité, en ont convenu. On ne saurait donner une telle explication aux
gens de l’arrière. Le colonel, blâmé par la division, fit sentir son
mécontentement au chef de bataillon qui se vengea sur ses commandants de
compagnie. Le blâme, cascadant d’échelon en échelon, finit par retomber,
comme toujours, sur le soldat. Mais celui-ci a conclu avec philosophie :
« Ce qu’il y a de sûr, c’est que les gars qui sont partis avec les Boches ont la
vie sauve ! » Au lieu que les trois morts sont bien morts. Dans une baraque
du camp, j’ai entendu Chassignol commenter l’événement en termes sobres,
un bidon de vin à la main :
— Si le colon est plus marle que moi au créneau, je veux bien lui refiler
mon flingue. Y discutera le coup avec Fritz !
— Si sont pas contents de notre boulot, ils n’ont qu’à nous limoger ! a
dit un autre.
— On te limogera avec douze balles dans la viande, eh ! fœtus de
pauvre ! Les villégiatures et les pensions, c’est des combines pour les
incapables ?
— Pourquoi que je serais pas un incapable ?
— Parce que t’es rien. Rien ! T’es le contingent, un simple outil, à peu
près autant qu’un manche de pelle. Si tu vis, c’est que les obus n’ont pas
voulu de toi !
Nous avions une revanche à prendre. Il fallut s’exécuter. Le bataillon
prépara un coup de main qui eut lieu quinze jours après. L’affaire nous
coûta quelques blessés et quelques milliers de projectiles. Mais les
Allemands s’attendaient trop à notre riposte pour n’avoir pas évacué leurs
lignes aux premiers obus.
*
Depuis ces derniers temps, la division comprend deux régiments
français et un régiment de nègres américains. Nous les rencontrons au repos
où ils occupent un camp voisin du nôtre. Les poilus fraternisent avec ces
nouveaux frères d’armes. Les blancs et les noirs boivent ensemble le pinard
épais des cantines et échangent des pièces d’équipement. Les Américains
sont plus généreux, étant plus riches. Ils tiennent un secteur à notre gauche,
mais j’ai renoncé à y circuler parce qu’il est plein de danger Toutes les
armes sont chargées, les revolvers dans les poches et les fusils contre les
parois des abris. Si l’une tombe, le coup part. S’il tue, c’est un accident
inévitable à la guerre, dont ils ont une notion vague. Ils sont venus en
France comme ils seraient partis pour des terres d’Alaska ou du Canada, en
chercheurs d’or ou en chasseurs de fourrures. Ils font en avant de leurs
lignes des patrouilles bruyantes, folles, qui ne tournent pas toujours à leur
avantage. Ils lancent des grenades comme des pétards de fête nationale. Ils
ont suspendu dans leurs barbelés ou accroché à des piquets des boîtes de
conserve sur lesquelles ils tirent dans tous les sens. L’arrière est sillonné de
balles américaines.
On raconte chez nous un fait qui se serait passé chez eux. Aux cuisines,
un de leurs sergents distribue le café. Chaque soldat s’approche et tend son
quart (ils ont des quarts d’un demi-litre) L’un a fini de boire. Il revient au
sergent et demande : « Du rabiot ! » – « Non ! » répond le sergent. « Non ?
– Non ! » L’homme sort son revolver et tue froidement le sergent. Des
gradés accourent, on s’empare du meurtrier, on attache une corde à un arbre
et on le pend immédiatement. Les spectateurs rient, ils apprécient la farce…
Les poilus aiment beaucoup cette histoire. Ils estiment que des gens qui font
si bon marché de la vie des autres seront de fameux soldats. Nous comptons
sur eux pour terminer la guerre.
Les jours passent. Nos victoires se succèdent. La fin approche sans
doute. Clemenceau et Foch sont populaires, mais nous ne pouvons
cependant pas les aimer : ils menacent notre vie, ils grandissent à mesure
que nos rangs s’éclaircissent.
Or, notre vie prend une valeur de plus en plus grande depuis que nous
essayons la possibilité de la sauver. Nous sommes de moins en moins
disposés à la risquer. Aussi ne nous plaignons-nous pas de tenir si
longtemps les lignes puisque partout ailleurs on attaque.
*
La nuit est troublée par un bruit sourd, un murmure d’océan, de foules
en marche. Cela vient de l’arrière, descend des horizons, s’étale dans la
plaine, monte vers nous comme une marée. Il se passe quelque chose dans
l’ombre, quelque chose d’immense, d’impressionnant…
Le matin, nous voyons des canons lourds dans le ravin où cantonnent les
troupes de soutien. Des tribus d’artilleurs nous chassent de nos abris. On
nous prévient que désormais les routes seront interdites, réservées aux
convois et que l’infanterie ne pourra emprunter que les pistes.
Ce déploiement de forces et ces mesures confirment la nouvelle qui a
commencé de circuler : l’armée Gouraud attaque. Les nuits suivantes, les
préparations continuent. Nous écoutons, avant de nous endormir, l’énorme
bourdonnement humain. Le jour, tout se cache, tout dort. Le nombre des
canons augmente. Dans les cagnas du bataillon, les commentaires vont leur
train :
— On va être relevés.
— Probable ! c’est pas à nous d’attaquer après cinq mois qu’on en a roté
dans ce coin !
— C’est les coloniaux qui viennent. On les a vus derrière.
Pendant deux jours nous attendons avec optimisme les troupes d’assaut.
Le troisième jour, nous apprenons que les troupes d’assaut, c’est nous…
L’enthousiasme manque.
Nous recevons des quantités de papiers, de cartes sur lesquelles je
travaille sans arrêt à tracer des objectifs, des directions de marche. Nous
déménageons plusieurs fois, devant le flot montant des artilleurs. La
quatrième nuit, nous nous entassons dans des sapes humides, trop serrés
pour nous étendre. Nous ne dormons plus, nous sommes fatigués et
inquiets. La puissance que révèle le grondement des nuits nous rassure un
peu. Ceux qui viennent de l’arrière disent qu’il y a de l’artillerie partout.
Ceux qui viennent de l’avant racontent que nos 75, recouverts d’un simple
camouflage de toile peinte, sont posés sur la plaine entre les premières et les
secondes lignes.
Nous pensons bien que « ça marchera ». Mais nous savons aussi que ça
ne peut marcher sans pertes, qu’il faudra passer le parapet, mots qui
glacent.
Le bataillon formera la deuxième vague du régiment.
*
Le soir du 24 septembre. Nous entamons la cinquième nuit, la dernière.
Il y a trois ans, jour pour jour j’étais aussi à la veille d’attaquer en Artois.
Nous montons occuper nos positions de départ où nous devons être
rendus avant le bombardement qui commencera tout à l’heure. Nous
marchons avec une compagnie. Les hommes sont équipés au complet, sans
sac, avec plusieurs jours de vivres. Un capitaine adjudant-major est adjoint
au commandant depuis quelques jours.
Nous nous entassons dans une grande sape du secteur de gauche, au
bord du ravin qui sépare des premières lignes. Nous sommes trop nombreux
pour la contenance de l’abri et je prévois que nous allons passer encore une
nuit blanche. Or je suis décidé à dormir. Par précaution, pour faire une
provision de sommeil sur laquelle je vivrai un jour ou deux. Ensuite parce
qu’il est funeste de passer une veillée d’armes à réfléchir sur les péripéties
d’une bataille à laquelle on ne peut rien changer. Je me glisse dans les
premiers et je découvre des couchettes dans un renfoncement. J’en occupe
une avec un camarade. Je m’enveloppe et je m’endors.
Je me réveille plus tard. L’ombre est pleine de dos, de corps mêlés. Je
vois un homme accoudé qui fixe pensivement la flamme d’une bougie. Je
demande :
— Quelle heure est-il ?
— Deux heures.
— C’est commencé ?
— Oui, depuis onze heures.
En effet, je perçois un roulement lointain. Les obus ne doivent pas
frapper au-dessus de nous.
— À quelle heure sortons-nous ?
– 5 h 25.
Encore trois heures de sécurité, d’oubli… Je me rendors.
On me secoue brutalement. J’entends :
— Allez ! debout, on attaque…
On attaque ?… Ah ! oui, c’est vrai, voilà le moment… Une grande
agitation m’environne. Les bougies éclairent des visages crispés et durs,
reflétant cette colère qui est une réaction contre la faiblesse. Des questions
circulent.
— Ça marche devant ?
— Est-ce que les Boches répondent beaucoup ?
Il faut presser ! Je saute de ma couchette. Je roule ma couverture et ma
toile de tente, la pensée encore lourde. Mon attention se porte sur mon
équipement : mes deux musettes, mon bidon, mon masque, mes cartes, mon
pistolet… Je n’oublie rien ?… Ah ! ma canne, ma jugulaire au menton…
J’ai à peine terminé qu’on crie :
— En avant !
Nous sommes près une issue. Je prends place dans la file, je suis les
autres. Nous sommes déjà au bas des escaliers, nous les gravissons, nous
allons sortir… L’instant énorme où l’on renonce…
Dehors… Les souffles, les hurlements des artilleries déchaînées…
L’aube incolore et froide. Nous y trempons nos visages comme dans un
baquet d’eau glacée. Nous frissonnons, le teint vert, la bouche empâtée par
cette puanteur d’estomac des mauvais réveils. Nous stationnons dans le
boyau pour donner à la colonne le temps de s’organiser.
Des cravaches furieuses fouaillent l’espace, très bas, comme pour nous
décapiter ; c’est la crise de folie de nos 75 dont le barrage nous précède.
Au-dessus l’artillerie lourde forme une voûte de ronflements, de
halètements puissants. Un grand filet de trajectoires est tendu sur la terre, et
nous sommes pris dans ses mailles. Partout les ondes sonores se choquent,
se brisent, se résolvent en remous aériens… On ne décèle pas encore la part
de l’ennemi dans cette tempête métallurgique qui submerge tout.
Cependant des coups distincts indiquent des arrivées. Mais aucun obus
ne tombe dans notre coin. Immobiles, nous attendons au seuil de la bataille,
toute retraite coupée. Nos voix sont blafardes comme nos visages. Afin de
me dominer, je dis à mon voisin, avec un débit lent affectant l’indifférence,
mais après avoir préparé mes mots pour m’en rendre maître, comme s’il
s’agissait d’une phrase en langue étrangère :
— La courroie de ton bidon est dégrafée, tu pourrais le perdre.
— En avant !
Nous partons dans les boyaux, l’affaire commence. Bientôt nous
descendons les pentes du ravin, noyé d’une brume suspecte qui sent les gaz.
Nous mettons les masques, pour les quitter parce que nous suffoquons.
Nous franchissons la contre-pente et nous débouchons sur le plateau.
Nous voici sur les positions ennemies. C’est un tel chaos que nous
devons quêter les tranchées et avancer sur la pleine. Nous découvrons une
nature décharnée et repoussante, limitée au loin dans un horizon de fumée,
un tourbillon de nuées grises, jaunâtres et tonnantes. Devant nous, à cinq
cents mètres, progressent de minces colonnes qui prennent possession de
cette étendue en éruption, qui conquièrent les flancs de cette planète
désertique, déchirée et soufreuse. Entre ces colonnes éclosent des boules
noires au cœur rouge : les obus de l’ennemi assez rares.
Je me dis que ce spectacle a de la grandeur. Il est assez émouvant de
voir ces groupes d’hommes fragiles, d’une petitesse dérisoire, ces chenilles
bleues, si espacées, marcher à la rencontre des tonnerres, plonger dans les
sillons et reparaître aux pentes de ces vallons d’enfer. Il est émouvant de
voir ces pygmées régler la marche du cataclysme, commander aux
éléments, se couvrir d’un ciel de feu qui défriche et laboure devant eux.
Toute grandeur cesse, toute beauté disparaît subitement. Nous côtoyons
des corps éparpillés, brisés, des hommes bleus affalés dans le néant sur une
lisière d’entrailles et de sang. Un blessé se tord, grimace et hurle. Il a le bras
arraché, le torse à vif. Nous le connaissons tous. C’est l’ordonnance de
l’officier de renseignements, un colosse qui était embusqué mieux que
nous… Nous détournons les yeux pour ne pas voir les reproches qui sont
dans les siens, nous courons pour ne pas entendre ses supplications.
Ici, nous entrons vraiment dans la bataille -la chair alertée…
Il est neuf heures. Le soleil brille.
Après plusieurs arrêts, nous avons atteint le bord d’une vallée dont le
fond est encore masqué par un brouillard léger. Au-dessus de ce brouillard
émergent les pentes ennemies dont les tranchées nous menacent. Nous
avons avancé de deux ou trois kilomètres sur des positions vides. L’ennemi
s’était retiré, se couvrant seulement de troupes sacrifiées qui se sont rendues
sans combattre. Nous avons croisé un détachement de prisonniers abrutis
par le martèlement de la nuit.
Bientôt paraît le régiment des nègres, qui nous suivaient. Ils s’alignent
le long de la crête, leur masse se découpe sur le ciel. Au bout des fusils des
milliers de baïonnettes étincellent. Ils rient. Beaucoup ont déjà troqué leurs
armes et leurs masques contre des pièces d’équipements allemands.
— C’est idiot de rester là, bien en vue ! font observer quelques sages.
Personne ne les écoute. Nous sommes un peu grisés par cette victoire.
Nos pertes sont très faibles. Nous fraternisons avec les Américains.
Nous perdons une grande heure. Des escadrilles ennemies se montrent.
Des avions de chasse vrillent sur nous gracieusement, nous désignent aux
leurs sans que nous nous en souciions.
Enfin les Américains prennent un boyau qui conduit dans la vallée.
Nous les saluons gaiement avant qu’ils disparaissent, très confiants.
Nous attendons encore longtemps. Le brouillard est complètement
dissipé, notre bombardement a cessé. Pour la première fois aujourd’hui
nous entendons les mitrailleuses…
Notre tour arrive. Le bataillon s’engage dans le boyau évasé, que les
crêtes d’en face prennent d’enfilade sur toute sa longueur. J’ai devant moi
un homme qui me sépare du commandant, précédé lui-même du capitaine
adjudant-major.
L’ennemi nous voit. Des 77 et des 88 arrivent dans les parapets avec une
précision et une régularité terribles. Les mitrailleuses les appuient. Un
essaim de balles nous siffle aux oreilles, nous harcèle… Alors, un
embouteillage se produit. La tête n’avance plus. Nous restons là, accroupis,
pantelants, offerts comme des mules le long de cette pente. Les points de
chute se resserrent encore. Notre situation est imposable si l’on s’obstine à
descendre, nous laisserons des centaines d’hommes sur le terrain.
Un coup formidable, tout près. Des cris :
— À l’abri, à l’abri vite !
Le commandant, très pâle, a fait demi-tour, il nous bouscule, il passe et
se jette dans les escaliers d’un profond abri allemand qui se trouve à
quelques mètres. Je comprends son affolement. L’obus a frappé de plein
fouet dans le corps du capitaine adjudant-major, lui a explosé dans la
poitrine, a projeté en lambeaux dans l’espace, sans faire par miracle d’autre
victime. Cette mort, en terrifiant le commandant, nous sauve tous.
Nous nous pressons aux deux entrées de l’abri. Au moment d’y pénétrer,
je reconnais le sergent Brelan, un instituteur, avec lequel j’ai parfois
sympathisé. Je me retire :
— Après vous, sergent !
Ce geste prend deux secondes, le temps de recevoir une rafale d’obus ou
de balles… Élégance, désir d’étonner ? Je ne crois pas. Mais souci
d’hygiène morale, mesure de protection contre la panique. Je redoute par-
dessus tout que la peur m’envahisse. Il faut la dominer par quelque sottise.
Pendant deux heures, les obus lourds nous cherchent sous la terre. Nous
passons le reste de la journée dans cet abri.
*
Nous profitons de la nuit claire pour descendre dans la vallée, dont le
fond est un marécage qui a deux cents mètres de long. Nous le franchissons
sur une étroite passerelle sur pilotis que les Allemands n’ont pas coupée,
afin de conserver aux leurs un moyen de retraite.
Quelques gros fusants éclatent juste au-dessus de nous.
Nos vagues successives du matin ne forment plus qu’une seule ligne au
pied d’un talus de quatre mètres, limite de notre avance. En haut de ce talus
commence un nouveau plateau balayé par les mitrailleuses allemandes qui
tirent depuis la nuit. Les Américains ont été arrêtés ici, avec de grosses
pertes. Les cadavres ont roulé en bas de l’à-pic. Ils se confondent dans
l’ombre avec les vivants endormis. Nous devons attaquer au petit jour.
Un peu avant l’aube a lieu notre préparation. Nos obus frappent très près
en avant de nous. Mais ils ne réussissent pas à démolir les blockhaus dont
les mitrailleuses crépitent avec fureur.
Puis une batterie de 75 tire court. Nous distinguons nettement les quatre
départs et les quatre obus nous arrivent dessus à une vitesse foudroyante. Ils
tombent à quelques mètres. Le marais nous interdit tout recul. Nous sentons
la mort nous prendre à revers, nous avons un quart d’heure de panique
complète sous les coups fratricides. Nous envoyons toutes nos fusées
rouges pour demander l’allongement. Le tir cesse et nous sommes si
démoralisés que nous n’attaquons pas. D’ailleurs les mitrailleuses fauchent
toujours.
Le jour est venu, des obus lourds cherchent la passerelle, pour couper
nos communications. Ils font jaillir des gerbes de boue.
Dans l’après-midi les mitrailleuses se sont tues. Nous avançons sans
combattre. Devant l’entrée d’une sape est étendu un cadavre allemand, la
tempe trouée : un de ceux qui nous ont retardés.
Nous progressons très lentement pendant quelques jours, avec de longs
arrêts que nous imposent d’invisibles mitrailleuses. Le terrain conquis est
couvert de cadavres des nôtres. Les Américains, qui ne savent pas se défiler
ni s’abriter, sont très touchés. Nous les avons vus se déplacer au sifflet sous
des tirs d’artillerie qui arrivaient au milieu de leurs sections et projetaient
les hommes en l’air. Ils ont attaqué à la baïonnette, à découvert, le village
de Sochaux devant lequel ils ont laissé des centaines de victimes.
En général, l’artillerie nous fait peu de mal et les Allemands n’ont qu’un
petit nombre de pièces à nous opposer. Il est vrai qu’ils les utilisent bien et
attendent d’avoir repéré un rassemblement pour tirer. Mais ils couvrent
surtout leur retraite avec des mitrailleurs qui doivent avoir l’ordre de nous
fixer un certain temps. Dans des terrains accidentés et nus des mitrailleuses
bien dissimulées ont une efficacité extraordinaire que nous éprouvons
cruellement. Quelques sections résolues arrêtent des bataillons. Nous ne
voyons pas d’ennemis. Quelques-uns se rendent au dernier moment, les
autres se sauvent la nuit, leur mission terminée. Une fois de plus se
confirme que l’assaillant, obligé d’adopter des formations denses, a le rôle
le plus dangereux. Si nous avions choisi la défensive en 1914, nous
eussions évité Charleroi et fait un mal considérable aux armées allemandes.
*
Après plusieurs jours d’efforts, de pluie et de froid, nous sommes
rassemblés sur l’extrême sommet des monts de Champagne, face à la plaine
immense où commencent les Ardennes.
C’est l’après-midi, le soleil brille. Deux ou trois batteries allemandes
nous harcèlent, mais les obus tombent heureusement en arrière d’un petit-
boyau qui nous protège des éclats.
Nous entendons un léger ronflement, qui grandit rapidement, qui prend
une puissance surprenante, au point de dominer même les éclatements. Cela
vient du ciel… Peu après nous sommes survolés par une escadre de
bombardement qui porte nos couleurs. Nous comptons plus de deux cents
appareils formés en triangle, couverts par des avions de chasse, qui se
déplacent à deux mille mètres de hauteur. Leur masse, flanquée de centaines
de mitrailleuses, donne une impression de force irrésistible et n’a pas un
écart lorsque l’artillerie l’attaque, sans lui faire d’ailleurs aucun mal visible.
La division disparaît dans le ciel pur. Plus tard, nous arrivent les échos d’un
chapelet d’explosion qui font trembler la terre : les avions écrasent un
village, détruisent un point de rassemblement.
Au crépuscule, l’artillerie est calmée. Nous descendons les pentes par
petits détachements. La brume envahit et masque les lointains. Nous
n’apercevons que quelques taches brillantes : des cours d’eau ou des étangs
qui reflètent les dernières lueurs du jour. Puis elles s’estompent également.
J’ai pris le commandement d’un groupe d’isolés, une dizaine d’hommes,
dont deux agents de liaison américains détachés auprès de nous depuis le
début de l’offensive. Ils portent l’un une pelle et l’autre une pioche et
chacun un gros paquet de couvertures. Ils ont jeté toutes leurs armes, les
trouvaient inutiles, pour s’en tenir aux seuls moyens de protection et de
confort. Une conception si exacte des nécessités du moment nous remplit
d’admiration.
Nous passons la nuit dans un entonnoir de nos obus de 270, où tiendra :
une section.
Dans la matinée suivante, nous voyons venir à nous deux officiers
américains. L’un nous interroge, j’isole des bribes de phrases :
— I am… colonel… Have you seen.
Je comprends que nous sommes en présence du colonel américain qui
cherche son régiment, la canne à la main. Je lui explique par signes que je
n’en sais pas plus que lui. Ou plutôt, je ne peux lui communiquer ce que je
sais. À savoir que son régiment, par inexpérience, a perdu les trois quarts de
son effectif en six jours. (Il n’a donc pas regardé les grappes d’hommes
kakis étalés sur les plateaux, qui passent lentement de leur brun naturel au
vert de la décomposition ?)
Pour le dernier quart, un peu dégoûté de la guerre dont il a constaté les
effets, il a dû aller planter sa tente dans des endroits paisibles, du côté des
cuisines et du train de combat. Le colonel, navré, s’éloigne dans la direction
des coups de fusil. L’idée de ce colonel qui a perdu son régiment nous
distrait le reste de la journée, qui se passe en toute tranquillité à manger des
conserves et à fumer des cigarettes. Les obus portent loin en arrière et nous
ne craignons rien des balles.
Malheureusement, le bataillon est regroupé le soir. Il faut renoncer à
nous conduire isolément. Dans la nuit, nous reprenons la marche en avant,
une marche incertaine, coupée de pauses interminables. Le jour nous trouve
sur une belle route unie où notre colonne est vraiment trop visible. Le
bataillon s’installe dans le fossé droit et se camoufle avec des feuillages et
des toiles de tente.
Vers une heure, un avion allemand nous survole, vire plusieurs fois sur
l’aile pour regarder ce qui se passe en bas. Il doit trouver la région
transformée… On se fusille quelque part, mais les balles ne nous atteignent
pas.
Cette journée finit mal. Vers cinq heures, nous sommes immédiatement
fixés sur la destination des obus. Une batterie de 150 et une batterie de 88
nous prennent d’enfilade. Le tir est exactement réglé sur l’axe et la
profondeur du bataillon. Au moment où nous y pensions le moins la terrible
angoisse nous prend à la gorge et serre les entrailles. Nous sommes
immobilisés sous le bombardement systématique. Une fois de plus notre vie
est en jeu sans que nous puissions la défendre. Nous sommes couchés dans
le fossé, repliés pour nous rapetisser, plats comme des morts, soudés les uns
aux autres, ne formant plus qu’un étrange reptile de nos trois cents corps
frissonnants aux poitrines bondissantes. Nous éprouvons cette impression
d’écrasement que donnent les obus, cette impression d’acharnement, de
férocité que nous connaissons bien. Chacun se sent visé, isolément à travers
ceux qui l’entourent. Chacun se sent seul et se débat les yeux fermés dans
ses ténèbres, dans le coma de la peur. Chacun a l’impression qu’on le voit,
qu’on le cherche, et se cache dans les ventres, dans les jambes, se couvre, se
protège des autres corps qui se détendent et lui communiquent leurs
sursauts de bêtes à la torture. Les visions repoussantes que la guerre nous a
imposées depuis des années nous hallucinent et nous dominent.
Les projectiles nous encadrent. Presque tous frappant sur la route et dans
le champ à droite, derrière la haie. Il y a des blessés à dix mètres en avant
de nous, il y en a d’autres plus loin. Ce bataillon de vainqueurs devient un
bataillon de suppliants, qui s’humilient devant la brute. Je pense que c’est
aujourd’hui le 2 octobre 1918, que nous sommes près de la fin… Il ne faut
pas, il ne faut plus être tué !
Je le suis !… Sss… Le fracas qui fait osciller la tête, la décolle et laisse
étourdi… la fumée nous enveloppe, nous poivre les yeux et les narines,
nous emplit la poitrine un mélange irrespirable. Nous pleurons et nous
crachons. L’obus est tombe à deux mètres, sur la chaussée. En tendant le
bras, on touche le bord du trou…
Derrière, l’explosion d’un 150 est suivie de cris. On dit que le lieutenant
Larcher est blessé : Larcher qui semblait invulnérable, qui avait participé à
tous les coups durs depuis deux ans. Le voici blessé bêtement dans ce fossé
de route par un ennemi en retraite qui dispose en tout de huit canons ! C’est
stupide et injuste ! Et si Larcher est touché, personne ne se trouve à l’abri
des coups du sort !
Les rafales nous coupent le souffle, mais que fait donc notre artillerie,
bon Dieu !… Nous nous prosternons pendant une heure devant le hasard et
la mort, jusqu’à ce que les deux batteries aient vidé leurs caissons.
La nuit vient. Les brancardiers s’éloignent dans le crépuscule qui sent la
poudre, laissant derrière eux une traînée de plainte qui tombe des civières.
Les dernières équipes transportent des brancards silencieux, plus tragiques
encore. Sur l’un est étendu Chassignole, le grenadier.
Petrus Chassignole, classe 1913, au front depuis le début, a été tué ce
soir, 2 octobre 1918, après cinquante mois de misère.
*
Nous tournons plusieurs jours encore dans cette plaine. La liaison
campe à un carrefour de chemins dans une forêt bombardée, où s’égarent
même nos obus de 75.
Un peu en avant, ce qui reste de nos unités se heurte au village de
Challerange où l’ennemi s’est retranché fortement et semble vouloir
résister. Les Allemands contre-attaquent par surprise et nous font des
prisonniers.
L’appui de notre artillerie est insuffisant.
Il a plu, les nuits sont froides. Depuis dix jours, les hommes couchent
sur la terre nue et se battent, presque sans sommeil et sans avoir rien pris de
chaud. Ils sont fatigués, malades ; le major évacue beaucoup. Tous nous
demandons la relève.
Elle vient enfin, après onze jours d’offensive, pendant lesquels nous
avons avancé d’environ quinze kilomètres. Nous payons cette victoire de la
moitié de notre effectif. Une compagnie du bataillon ne compte plus que
vingt combattants.
On nous emmène dans des camions, épuisés. Mais vivants. Nous
sommes de ceux qui reviendront peut-être de la dernière relève.
VI
CESSEZ LE FEU !
Nous nous sommes déplacés en chemin de fer et en camions.
Quelques jours après avoir quitté la Champagne, nous avons retrouvé les
montagnes de l’Est.
Aussitôt, nous avons repris les lignes. Les soldats qui venaient
d’attaquer sont déjà au créneau, ont déjà résisté à un coup de main allemand
qui nous a accueillis. Pour l’homme de l’escouade, la guerre continue sans
aucun repos, avec ses longues heures de garde et ses dangers imprévus.
Nous comprenons qu’il n’y aura plus d’arrêt désormais, qu’on demandera
aux combattants des efforts incessants. On murmure que le commandement
prépare une offensive sur ce front, pour prendre de flanc les armées
allemandes. Cette fois, nous ne comptons plus sur des troupes d’assaut
venues de l’arrière au dernier moment. Nous participerons à cette nouvelle
affaire, et nous connaissons le prix d’une victoire…
Au-dessus de Saint-Amarin, nous tenons les crêtes du Sudel et de
Hartmann, qui dominent la plaine du Rhin. Mais je n’ai pas visité les
positions. Quand nous avons occupé le secteur notre bataillon était en
réserve. Et depuis une dizaine de jours j’appartiens au service de
renseignements, au bureau du colonel, où Nègre, profitant d’une vacance
dans le personnel, m’a fait affecter. Il projette même de me faire nommer
caporal. Je lui dis que ce serait ridicule, après cinq ans de vie militaire. Il
me répond gravement :
— Si tu n’as pas de situation dans la vie civile tu pourras entreprendre
une carrière de sous-officier. Tes années de campagne comptent double. Il
ne te manque plus que cinq ans pour avoir droit à la retraite. Ça mérite
réflexion ! Il va falloir des cadres solides pour reconstituer une armée de
métier. Avec un peu de chance, tu pourrais très bien décrocher le bâton
d’adjudant !
— Tu es bien bon ! Mais toi, mon vieux, pourquoi ne rempilerais tu
pas ?
— J’ai mieux à faire. Il est temps que je me camoufle en honnête
homme pour finir mes jours dans la prospérité.
— Et comment t’y prendras-tu ?
— Je deviendrai chauvin, superpatriote, bouffeur de Boches, tout le
tremblement !
— La mode en est passée, tu sais.
— Ah ! grand nigaud ! Tu ne comprends donc pas que ce sera le seul
moyen de rentrer dans tes fonds, de récupérer ?
— Allons, allons, Nègre ! Nous allons un peu leur raconter la vérité à
notre retour !
— Tu es jeune mon fils ! À qui raconteras-tu la vérité ? À des gens qui
ont profité de la guerre, qui s’en sont mis jusque-là ? Qu’est-ce que tu veux
qu’on en fasse de ta vérité ? Tu es victime, tu es victime, ça n’intéresse
personne. Où as-tu vu plaindre les imbéciles ? Incruste-toi bien ça dans
l’entendement : dans quelques années nous ferons figures d’imbéciles. Il est
temps de changer de camp !
— Vis-à-vis des hommes de cinquante ans, tu as peut-être raison. Mais
la génération qui vient nous écoutera.
— Et j’avais pu fonder des espérances sur toi !… La génération qui
vient dira, écoute, pâle idéaliste, dira : « Ils veulent nous épater, ou ils
radotent. » Tu as à peu près autant de discernement que ces mères qui
comptent sur leurs recommandations pour éloigner de l’amour leur fille
brûlante.
— Alors, toi, tu serais partisan d’une nouvelle guerre ?
— Je serai partisan de ce qu’on voudra !
— Et tu la ferais ?
— Pour la prochaine fois, ton vieux Nègre sera perclus, réformé, casé
d’avance. J’aurai un commerce ou une petite fabrique de n’importe quoi, et
je crierai. « Allez-y, les gars, jusqu’au bout ! »
— Et tu trouves ça propre ?
— Tu as bien décidément perdu ces cinq ans ! Malheureux jeune
homme, je tremble, je tremble !… La vie m’effraie pour toi !
— Tu crois qu’un homme ne peut avoir d’opinions et s’y tenir ?
— Les opinions des hommes sont basées sur l’importance de leur
compte en banque. To have or not to have, dirait Shakespeare.
— Avant la guerre, soit. Mais les choses auront changé. Il est impossible
qu’une certaine grandeur ne résulte pas d’événements aussi exceptionnels.
— Il n’y a eu de grandeur que devant la mort. L’homme qui ne s’est pas
sondé jusqu’au fond des entrailles, qui n’a pas envisagé d’être dépecé par
l’obus qui allait venir, ne peut pas parler de grandeur.
— Tu es injuste pour certains chefs…
— Parfait ! Attendris-toi, remercie, esclave ! Tu sais bien que les chefs
font une carrière, une partie de poker. Ils jouent leur réputation. La belle
affaire ! Gagnants, ils sont immortels. Perdants, ils se retirent avec de
bonnes rentes et passent le reste de leur vie à se justifier dans leurs
mémoires. Il est trop facile d’être sincère en se tenant à l’abri.
— Quand même, il y a eu de grandes figures : Guynemer, Driant ?
— Il y a eu des hommes convaincus et d’autres qui ont fait honnêtement
leur métier, c’est évident. Guynemer, oui ! Songe pourtant qu’il évoluait en
plein ciel, devant un sacré public : la terre. Ça vous tient un homme, ça !
Quoi de comparable avec le pauvre idiot qui est venu du fond de sa
Pomeranie, en gueulant le Deutschland ùber alles pour acquérir de la gloire
à Guillaume, et qui a compris trop tard ?
Quoi de commun avec le poilu qui envisage de se faire casser la figure
dans la boue, d’une façon ignoble, sans témoins ni publicité ? Il risque tout :
sa peau. Il gagne quoi ? L’exercice et les revues d’armes.
Démobilisé, il devra chercher de l’embauche. Le patron trouvera qu’il
pue et qu’il a de mauvaises manières… Je vais te dresser le bilan de la
guerre : 50 grands hommes dans les manuels d’histoire, des millions de
morts dont il ne sera plus question, et 1000 millionnaires qui feront la loi.
Une vie de soldat représente environ 50 francs dans le portefeuille d’un
gros industriel de Londres, de Paris, de Berlin, de New-York, de Vienne ou
d’ailleurs. Commences-tu à comprendre ?
— Alors que reste-t-il ?
— Mais rien, exactement rien ! Est-ce que tu peux croire à quelque
chose après ce que tu as vu ? La bêtise humaine est incurable. Raison de
plus, rigole ! On se fout de tout, nous ! Alors rentrons dans le jeu, acceptons
les vieux mensonges qui nourrissent les hommes. Rigole, rigole donc !
— Et nous le disions…
— Quoi ?... Tu as envie de crever de faim plus tard ?
— Mais sans toucher aux institutions on peut bien dire la vérité sur la
guerre ?
— Toutes les institutions, mon fils, aboutissent à la guerre. C’est le
couronnement de l’ordre social, on s’en est aperçu. Et comme ce sont les
puissants qui la décrètent et les minorités qui les font…
— On le dira…
— Ah ! tiens, tu es trop… Je vais voir un peu si les Prussiens ne sont pas
disposés à rentrer dans leurs foyers.
Je vis, en compagnie du Nègre, dans un petit abri confortable et clair, où
il y a un bon poêle. Nous occupons un camp, dissimulé dans les sapins, sur
le versant de la montagne. Pendant que mon camarade est en tournée, je
balaie et je fends du bois. Le soir, sur une grande table à dessin, nous
préparons les comptes rendus de la journée et nous comparons les plans du
secteur aux photos d’avion que nous communique la division.
Notre temps libre se passe en discussions animées, qui tournent
généralement à ma confusion, tellement Nègre y apporte de passion et
pousse la logique à l’extrême. Pourtant ces discussions n’altèrent pas notre
amitié. C’est le principal.
Nous sentons venir la fin de la guerre.
*
Les télégraphistes ont capté des radios. Nous savons qu’il est question
d’armistice, que les Allemands ont demandé des conditions de paix au
G.Q.G. Le dénouement approche.
Un matin, vers six heures, un observateur nous réveille.
— Ça y est. L’armistice est à onze heures.
— Qu’est-ce que tu dis ?
— L’armistice à onze heures. C’est officiel.
Nègre se lève, regarde sa montre.
— Encore cinq heures de guerre !
Il endosse sa capote, prend sa canne. Je lui demande :
— Où vas-tu ?
— Je descends à Saint-Amarin. Je déserte, je vais me mettre à l’abri et
je vous conseille de passer ces cinq heures au fond de la sape la plus
profonde que vous trouverez, sans en sortir. Rentrez dans le ventre de notre
mère Terre et attendez l’accouchement. Nous ne sommes encore que des
embryons, au seuil de la plus grande gésine qu’on ait vue. Dans cinq
heures, nous naîtrons.
— Mais qu’est-ce qu’on risque ?
— Tout ! On n’a jamais tant risqué, on risque de recevoir le dernier
obus. Nous sommes encore à la merci d’un artilleur mal luné, d’un barbare
fanatique, d’un nationaliste en délire. Vous ne pensez pas, par hasard, que la
guerre a tué tous les imbéciles ? C’est une race qui ne périra pas. Il y avait
sûrement un imbécile dans arche de Noé, et c’était le mâle le plus prolifique
de ce radeau béni de Dieu ! Cachez-vous, je vous dis… Salut ! On se
reverra en temps de paix.
Il s’éloigne rapidement, il disparaît dans la brume du matin.
– Au fond il a raison, me dit l’observateur.
– Et bien, reste avec moi ici on ne craint pas grand’chose.
Il s’étend sur la couchette de Nègre. Aucun bruit de guerre ne trouble le
matin. Nous allumons des cigarettes. Nous attendons.
*
Onze heures.
Un grand silence. Un grand étonnement.
Puis une rumeur monte de la vallée, une autre lui répond de l’avant.
C’est un jaillissement de cris dans les nefs de la forêt. Il semble que la terre
exhale un long soupir. Il semble que de nos épaules tombe un poids énorme.
Nos poitrines sont délivrées du cilice de l’angoisse : nous sommes
définitivement sauvés.
Cet instant se relie à 1914. La vie se lève comme une aube. L’avenir
s’ouvre comme une avenue magnifique. Mais une avenue bordée de cyprès
et de tombes. Quelque chose d’amer gâte notre joie, et notre jeunesse a
beaucoup vieilli.
À cette jeunesse, pendant des années, pour tout objectif, on a désigné
l’horion couronné d’éclatements. Mais nous savions cet objectif
inaccessible. La terre molle, gorgée d’hommes, vivants et morts, semblait
maudite. Les jeunes gens, ceux du pays de Balzac et ceux du pays de
Goethe, qu’ils fussent retirés des Facultés, des ateliers ou des champs,
étaient pourvus de poignards, de revolvers, de baïonnettes, et on les lançait
les uns contre les autres pour s’égorger, se mutiler, au nom d’un idéal dont
on nous promettait que l’arrière ferait un bon usage.
À vingt ans, nous étions sur les mornes champs de bataille de la guerre
moderne, où l’on usine les cadavres en série, où l’on ne demande au
combattant que d’être une unité du nombre immense et obscur qui fait les
corvées et reçoit les coups, une unité de cette multitude qu’on détruisait
patiemment, bêtement, à raison d’une tonne d’acier par livre de jeune chair.
Pendant des années, après qu’on eut laissé notre courage et bien
qu’aucune conviction ne nous animât plus, on a prétendu faire de nous des
héros. Mais nous voyions trop que héros voulait dire victime. Pendant des
années, on a exigé de nous le grand consentement qu’aucune force morale
ne permet de répéter continuellement, à chaque heure. Certes, beaucoup ont
consenti leur mort, une fois ou dix fois, résolument, pour en finir. Mais
chaque fois que la vie nous restait, après que nous en avions fait don, nous
étions plus traqués qu’avant.
Pendant des années, on nous a tenus devant des corps déchirés et
pourris, hier fraternels, dont nous ne pouvions nous défendre de penser
qu’ils étaient à l’image de ce que nous serions demain. Pendant des années,
jeunes, sains, gonflés d’espoirs trop tenaces qui nous torturaient, on nous a
tenus dans une sorte d’agonie, comme la veillée funèbre, de notre jeunesse.
Car pour nous, encore vivants aujourd’hui, survivants, le moment qui
précède la douleur et la mort, plus terrible que la douleur et que la mort, a
déjà duré des années…
Et la paix vient d’arriver brusquement -comme une rafale. Comme la
fortune échoit à un homme pauvre et usé. La paix : un lit, des repas, des
nuits calmes, des projets que nous n’avons pas eu le temps encore de
former… La paix : ce silence qui est retombé sur les lignes, qui emplit le
ciel, qui s’étend sur toute la terre, ce grand silence d’enterrement… Je
pense aux autres, à ceux d’Artois, des Vosges, de l’Aisne, de Champagne,
de notre âge, dont nous ne saurions déjà plus dire les noms…
Un soldat, en passant, me jette :
— Ça fait tout drôle !
On vient informer notre nouveau colonel que les Allemands quittent
leurs tranchées et s’avancent à notre rencontre. Il répond : « Donnez des
ordres pour qu’on ne les laisse pas approcher. Qu’on tire dessus ! » Il a l’air
furieux. Un secrétaire m’explique : « Il attendait ses étoiles de général. »
Notre joie doit l’offenser.
Ensuite, nous décidons d’aller, nous aussi, fêter l’armistice à Saint-
Amarin. Nous remonterons ce soir. Nous estimons que le service de
renseignements n’a plus de renseignements à recueillir ni à fournir. Depuis
onze heures, nous ne sommes plus des soldats, mais des civils qu’on retient
abusivement.
Nous descendons les sentiers en plaisantant gaiement.
Vououou… Nous nous jetons à terre, contre les troncs. Mais, au lieu
d’une explosion, nous entendons un éclat de rire.
— Bougre d’idiot !
Celui qui a imité le sifflement d’un obus nous répond :
— Vous n’avez pas encore l’habitude de la paix !
C’est vrai. Nous ne sommes pas habitués encore à ne plus avoir peur.
*
À Saint-Amarin tout le monde boit, s’interpelle et chante. Les femmes
sourient, sont acclamées et embrassées.
Je sais à quel café trouver Nègre, et nous nous y rendons directement. Il
s’y trouve en effet. Manifestement, il est un peu ivre déjà. Il monte sur la
table, renverse les verres, les bouteilles, et, pour nous souhaiter la
bienvenue, montrant la foule des soldats d’un geste large :
— Le 1561 jour de l’ère jusqu’auboutiste, ils ressuscitèrent d’entre les
morts, couverts de poux et de gloire !
— Bravo, Nègre !
Soldats, je vous félicite, vous avez atteint votre objectif : la Fuite.
— Vive la Fuite !
Nègre s’avance, nous presse sur son cœur, nous installe à sa table et
appelle le patron :
— Holà, brave Alsacien, qu’on abreuve les vainqueurs !
Je crie, dans le bruit :
Nègre, que pense Poculote des événements ?
— Ah ! c’est une autre affaire ! Tu sais que je l’ai vu ? À onze heures
précises, je m’annonçais chez le baron. Il y a cinq ans que j’attendais ce
moment. Il l’a pris de haut : « Vous désirez, sergent ? » Mais je l’ai calmé :
« Mon cher général, je viens vous informer que désormais nous nous
passerons de vos services et que nous laisserons à la Providence le soin de
remplir les cimetières. Nous vous informons encore que, notre vie durant,
nous aimerions ne plus entendre parler de vous ni de vos estimables
collègues. Nous voulons qu’on nous f… la Paix, la Paix, la Paix ! Rompez,
général ! »
*
Six mois plus tard, le régiment défile dans les faubourgs de Sarrebruck
où les poilus ont fait des ravages sentimentaux. Ils ont naturellement
exploité le succès avec la dernière énergie.
Sur le balcon d’une maison basse, une femme enceinte, dont la mine et
le teint révèlent la nationalité, sourit un peu niaisement, désigne son ventre
et nous crie, avec une amicale impudeur :
— Bedit Franzose !
— Tu crois pas, dit un homme, qu’on nous a bourrés le crâne avec la
« haine des races » ?
1 Il y a là un effet de raccourci. Il est évident qu’un avion survolant le
champ de bataille n’eût pas vu une plaine bleue, mais tâchée de bleu. De
même, l’expression « royaume de morts » qui précède peut paraître
excessive à certains hommes froids, qui jugent à distance. Il faut
comprendre l’état d’esprit d’un garçon qui se trouve subitement, après une
nuit de fatigue et de dangers, environné de centaines de cadavres, et même
de milliers, si l’on tient compte de ceux qui échappent à sa vue. Or ce
garçon vient là en acteur... Un homme qui assiste de loin à un
bombardement peut trouver le spectacle curieux, voire amusant. Avancez-le
d’un kilomètre, placez-le dessous, sa façon de juger diffère étrangement. On
ne devait donc pas s’étonner si l’émotion entraînait certaines déformations,
mais se dire qu’aucune exagération, aucune invention, ne saurait dépasser
en horreur la réalité. (Note de l’auteur.)
2 Cette citation est extraite de Leurs Figures. Il s’agit donc bien du
Barrés évolué, Lorrain et nationaliste.
3 Oh! Barrachini, comment vas-tu, mon ami?
4 Ta mère la p ... ! Que fais-tu là?
5 Le capitaine m’a c..., l’enfant de p ... !
6 Va, brave, donne-moi une cigarette !
7 Quel beau petit tu fais !