Droit Penal Affaires Cours Nouveau
Droit Penal Affaires Cours Nouveau
ELEMENTS DE COURS
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INTRODUCTION
C'est au regard de ces transformations, de ces mutations et évolutions, qu'il faut comprendre
d'une manière générale, l'étude du droit, où certaines disciplines juridiques ont connu de
profonds changements. Le Sénégal a en effet adhéré à l'organisation pour l'harmonisation du
droit des affaires en Afrique, plus connue sous l'appellation OHADA dont l'objectif principal
est de permettre une certaine lisibilité, modernité et transparence, relativement à la
compréhension, la pratique et l'application judiciaire du droit des affaires.
2
Nous pouvons souligner à cet égard que ce traité qui uniformise ce droit des affaires n'y
apporte aucune définition. Cependant, l'analyse des actes uniformes pose le constat d'un droit
convergent, articulé autour de diverses disciplines dont le droit commercial, le droit des
sociétés, les procédures collectives, le droit de la vente, le droit du transport, le droit du
travail, le droit comptable et les voies d'exécution. Il s'agit d'un droit des affaires africain
fondamentalement économique. Ainsi, il peut être défini, comme organisant les rapports
contractuels dans le champs économique pluriforme et corrélativement assurant la mise en
place de mécanismes de sanction aux atteintes portées dans l'exécution des normes unifiées.
Dans cet esprit, le droit pénal général s'il est resté la souveraineté pénale des Etats membres
relativement à la sanction, il faut noter cependant la tendance de l'émergence d'un droit pénal
des affaires qui tend de plus en plus à se démarquer, voire à s'autonomiser. Mais ce droit
pénal, si actuel, si médiatisée par rapport au délit d'abus de biens sociaux, à la banqueroute, la
prise illégale d'intérêts, le blanchiment d'argent, existe t-il réellement?
En d'autres termes, il faut se poser la question de savoir si le droit pénal des affaires n'est
qu'une construction artificielle qui n'a d'autre objet que de rassembler sous la même étiquette,
dans un cours ou un manuel, un certain nombre d'infraction ayant comme seul point commun
de se rattacher plus ou moins directement à la vie des affaires ou, si au contraire, les "affaires"
imposent que les infractions qui sanctionnent les infractions répréhensibles qu'elles sécrètent,
présentent des caractéristiques particulières formant un tout homogène? Ainsi posée, la
question stipule l'affrontement entre deux thèses, à savoir: le droit pénal des affaires, est-ce un
mythe ou est-ce une réalité?
Une première détermination du droit pénal des affaires invite à postuler que ce droit n'est
autre que celui sanctionnant tout ce qui se rapporte à l'entreprise. Ainsi est prise en
considération, une certaine dimension économique et financière qui constitue l'essentiel
autour duquel graviteraient bien d'autres comportements. A cet égard, on peut facilement
intégrer le droit pénal du travail dans le droit pénal des affaires ou encore de certaines
infractions concernant l'environnement. C'est dire par exemple que lorsqu'une entreprise
pollue l'atmosphère, ce délit de pollution relèverait du domaine des affaires. A pousser plus
loin l'extension, un chef d'entreprise qui contraint sa secrétaire à des rapports sexuels serait à
la limite un criminel d'affaires.
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On voit aisément que le "terme" affaire demeure vague et insuffisant pour caractériser le droit
pénal des affaires. Il en est de même du cadre qu'est l'entreprise qui est un critère imprécis. En
conséquence, il faut rechercher d'autres éléments d'appréciation, et il nous semble plus
rationnel d'opérer pour une légitimation de la valeur que chaque incrimination est appelée à
protéger. La notion de valeur à protéger demeure plus pertinente dans la mesure où elle
intègre aisément les différents intérêts qui gravitent autour des activités financières, des
activités de production, de distribution et de consommation des richesses. Cette approche
permet d'articuler le droit pénal des affaires autour de deux disciplines, le droit pénal financier
et le droit pénal économique.
Le droit pénal économique est une branche du droit dont certains domaines font partie du
droit pénal des affaires, mais qui déborde du cadre de celui ci à certains égards. Au-delà, les
différences se font jour quant au but poursuivi. Le droit des affaires a pour objectif principal
d'assurer la sécurité des transactions dans l'intérêt éventuel des victimes, et aussi dans l'intérêt
des hommes d'affaires et même des affaires en général. Le droit pénal s'efforçant de distiller
ici une dose de loyauté que les "affairistes" livrés à eux-mêmes trahiraient. Quant au droit
pénal économique, il est moins soucieux de morale que d'efficacité, en effet, le dirigisme dont
il s'inspire nécessairement l'oppose dans une certaine mesure, au droit des affaires stricto
sensu, et au droit pénal des affaires, même, lorsqu'il entend favoriser le libéralisme ou lutter
contre la spéculation. Le droit des affaires sur bien des dispositions constitue un droit libéral,
pour ne pas dire capitaliste, même quand il restreint la liberté du capital.
Il faut en définitive pour conclure quant à cette distinction entre droit pénal financier et droit
pénal économique dire que la question n'est pas nouvelle, non plus que cette délimitation soit
des plus pertinente. En effet, une analyse des incriminations en matière de crédit et de prix
permet d'en montrer la relativité dans la mesure où ces incriminations ont à la fois des
implications économiques et financières, qui plus est les questions financières font partie
intégrantes de l'économie. Une activité financière est par la force des choses, une activité
économique.
On vient de le voir, si les différentes analyses ainsi dégagées ne permettent pas une approche
homogène du droit pénal des affaires, il faut souligner néanmoins l'existence de quelques
traits dominants du droit pénal des affaires qui s'articulent à la fois, autour des éléments
constitutifs et autour de la répression de l'infraction.
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I AU NIVEAU DES ELEMENTS CONSTITUTIFS.
D'une manière générale, on s'accorde à présenter le droit pénal des affaires comme la branche
du droit pénal qui a déformé un certain nombre de règles ou de principes majeurs.
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S'agissant enfin de l'élément intentionnel
Le droit pénal sénégalais à l'instar de celui d'autres pays démocratiques consacre un principe
général " il n y a point de crime ou de délit sans intention de le commettre". Ce principe
s'applique également au droit pénal des affaires, où il faut noter cependant que l'élément
moral n'exige pas toujours l'intention coupable. Cela est vrai pour les deux exemples cités
précédemment concernant les obligations du dirigeant social à l'égard des actionnaires ou de
la non révélation de faits délictueux par le commissaire aux comptes au Procureur de la
République. Ici en effet, l'intention coupable est présumée, ( sauf preuve contraire ). Pourquoi,
parce que les agissements proviennent d'un professionnel qui ne peut ignorer le sens et la
portée de ses actes. En droit pénal des affaires, il est fréquent que les prévenus prétendent
n'avoir été qu'imprudents, alors que leurs victimes, et le ministère public, soutiennent que la
faute commise est intentionnelle. Cette discussion est évidemment fondamentale lorsque seule
l'infraction intentionnelle est punie. On constatera que dans certains cas, les juges estiment
que les imprudences ou négligences de certains hommes d'affaires sont trop conscientes pour
être de simples imprudences ou négligences. Il serait en effet trop facile, de camoufler ses
fautes intentionnelles sous le masque de la simple audace professionnelle imprudente.
L'exercice d'une profession oblige la compétence et la prudence surtout lorsque les fonds
sociaux sont manipulés1.
Trois observations seront successivement abordées, à savoir, qui est coupable, quel est le
tribunal compétent, et quelles sont les peines applicables.
1
Crim., 6 mars 1947, B 320 ; 8 février 1968, B 42 (Experts comptables chevronnés. V n° 24 à propos de la faute
d'imprudence, ce qui sera annoncé pour l'escroquerie, le recel et le droit pénal des sociétés, particulièrement pour
les commissaires aux comptes.
Sur la discussion, d'une manière générale, voir BOULOC, la présomption d'innocence en droit pénal des affaires,
rev de sciences criminelles, 1995, p 465; et J F RENNUCI, note sous cass crim 27 mars 1997, rev de sc crim
1997; p 850.
6
une personne physique ou morale2. Si l'auteur principal peut être une personne physique, leur
responsabilité peut être relevée en tant que complice et certains actes de complicité par aide
ou par assistance peuvent même être érigés comme étant des infractions distinctes. Ce qui
revient logiquement à faire relativement à certaines infractions connexes, leurs complices en
auteur principal.
2 Le tribunal compétent
Le droit pénal des affaires ne déroge pas aux règles habituelles de compétences en matière
répressive. Selon que l'infraction poursuivie sera qualifiée contravention, délit, ce sera le cas
le plus fréquent ou crime, elle sera jugée par un tribunal de police, un tribunal correctionnel,
ou une cour d'assises. Dans le ressort de chaque Cour d'Appel, un ou plusieurs tribunaux de
grandes instances sont compétentes pour l'instruction et, s'il s'agit de délit, le jugement de
certaines infractions ( blanchiment d'argent, escroquerie, abus frauduleux de l'état d'ignorance,
ou de la situation de faiblesse, abus de confiance, concussion, corruption, trafic d'influence,
prise illégal d'intérêts, prévus par le code pénal. Des délits en matière de sociétés
commerciales, en matière de redressement et de liquidation judiciaire des entreprises. De
délits prévus en matière de construction et d'habitation, en matière de consommation ou en
matière boursière etc.… Ici, c'est parce que le législateur a du tenir compte du fait que de
nombreux délits présentaient une grande complexité et que ces affaires ne pouvaient être
instruites ou jugées que par des magistrats spécialisés en matière économique et financière.
Au Sénégal, il n y a pas encore de sections spécialisées en la matière
3 La sanction pénale
Les sanctions prévues en droit pénal des affaires manifestent une nette capacité d'adaptation
relativement à la particularité des intérêts en présence. D'une manière systématique, le juge a
recours à l'emprisonnement et à l'amende. Il faut cependant observer que le plafond de cette
amende est souvent très élevé. Ce qui à priori paraît normal quand il s'agit de sanctionner des
individus animés par l'appât du gain. En outre ces personnes physiques peuvent encourir des
peines complémentaires qui dans certains cas sont assez redoutables. Il peut s'agir de
l'interdiction d'exploiter ou d'exercer une activité professionnelle dans l'exercice de laquelle
l'infraction a été commise, l'interdiction d'émettre des chèques ou de l'exclusion des marchés
2
Sur ce dernier point, il faut remarquer le retard du législateur communautaire africain ( OHADA) qui avait là
l'occasion de consacrer la responsabilité pénale de la personne morale dans le cas de recel, d'escroquerie, de
banqueroute ou de délit d'initié.
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publics. A l'amende et l'emprisonnement, il faut encore retenir l'hostilité de certaines
juridictions à l'admission de l'action civile pour de nombreuses infractions économiques et
financières, présumées ne porter atteinte qu'à l'intérêt général, dont le ministère public a la
charge. Enfin, il est désormais classique de souligner l'exclusion de nombreuses infractions de
droit pénal des affaires du bénéfice de l'amnistie, notamment les infractions en matière fiscale,
douanière et cambiaire. Comme le souligne le professeur JEANDIDIER, l'exclusion de
l'amnistie du droit pénal est au demeurant réconfortante dans la mesure où l'amnistie est en
générale perçue comme un mécanisme perturbateur. Quant au rejet de l'action civile il faut
noter qu'il n'est pas particulièrement propre au droit des affaires !
En définitive, il faut convenir que l'étude des quelques traits dominants du droit pénal des
affaires ne semble pas imposer un particularisme spécifique du droit pénal des affaires. C'est
noter que ce droit n'a pas fait sécession, il n'a pas l'autonomie médiatique qu'on lui prête et
qu'il fait partie intégrante du droit pénal spécial.
Le droit de l'Afrique de l'ouest est fortement marqué par le droit français, le droit pénal des
affaires au Sénégal et le droit de l'OHADA, en sont encore plus marqués, tant au niveau de la
construction juridique, que de l'application judiciaire par la référence à la jurisprudence et à
son évolution. Concrètement le droit pénal des affaires ne peut être mesuré. Cette déficience
résulte de la difficulté de se procurer la jurisprudence sénégalaise et de l'absence de
publication spécifique relative à la doctrine du droit des affaires. Cependant quelques études
notamment celle des Nations Unies sur l'évolution du Sénégal permet d'appréhender un état
relatif de la criminalité. Ainsi on peut relever que les statistiques sur la criminalité ont connu
dans leur ensemble une baise significative de 33% durant la période 1998/1999. Les vols ( y
compris recel ) ont connu une baisse de 32%. Le nombre de crimes et délits contre les
personnes a diminué de 50% et de 34,2% pour l'usage des stupéfiants.
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PREMIERE PARTIE
CHAPITRE I L'ESCROQUERIE
Art. 379 " Quiconque, soit en faisant usage de faux nom ou de fausses qualités, soit en
employant des manœuvres frauduleuses quelconques, se fera fait remettre ou délivrer, ou aura
tenté de se faire remettre ou délivrer des fonds, des meubles ou des obligations, dispositions,
billets, promesses, quittances ou décharges, et aura par ces moyens, escroqué ou tenté
d'escroquer la totalité ou partie de la fortune d'autrui, sera puni d'un emprisonnement d'un an
au moins et de cinq ans au plus, et d'une amende de 100 000 à 1 000 000 francs".
« L'escroquerie est le fait, soit par l'usage d'un faux nom ou d'une fausse qualité, soit par
l'abus d'une qualité vraie, soit par l'emploi de manœuvres frauduleuses, de tromper une
personne physique ou morale et de la déterminer ainsi, à son préjudice ou au préjudice d'un
tiers, à remettre des fonds, des valeurs ou un bien quelconque, à fournir un service ou à
consentir un acte opérant obligation ou décharge.
Les peines sont doublées, si le délit a été commis par une personne ayant fait appel au public
en vue de l'émission d'actions, d'obligations, bons, parts ou titres quelconques, soit d'une
société, soit d'une entreprise commerciale ou industrielle.
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Tout d'abord, la jurisprudence qui assimilait, dans le cadre de l'élément matériel, l'abus de
qualité vraie à la prise d'une fausse qualité a été consacrée par le texte ;
Ensuite, le but des manœuvres frauduleuses est désormais le fait de « tromper une personne
physique ou une personne morale », cette dernière catégorie ne constituant d'ailleurs qu'une
consécration de la jurisprudence ;
Enfin, concernant la chose, objet de la remise elle fait l'objet d'une énumération (« des fonds,
des meubles ou des obligations, dispositions, billets, promesses, quittances ou décharges
(...) ») a été élargie. Il faut souligner, sur ce point, que l'incrimination est plus large puisque
l'escroquerie ayant pour but la fourniture d'un service est désormais incriminée.
Concernant la répression, les peines principales de l'escroquerie n'ont pas été modifiées par le
nouveau Code pénal: « l'escroquerie est punie de cinq ans d'emprisonnement et de 1 000 000 à
1 000 000 d'amende »), sauf pour les cas d'escroquerie aggravée , la peine encourue est alors
doublée.
Le nouveau Code pénal n'a donc pas bouleversé la conception générale de l'escroquerie. Dans
ces conditions, la jurisprudence antérieure au nouveau Code pénal conserve, dans la plupart
des cas, toute son importance : ce constat s'impose, d'une part, dans l'étude des éléments
constitutifs de l'infraction (voir nos 175 et s.) ; d'autre part, dans celle de la répression (voir
nos 223 et s.).
10
(Pradel J., précité et Stéfani G., Levasseur G. et Bouloc B., Droit pénal général, Dalloz,
no 224) comme l'exemple type de l'infraction complexe : pour qu'elle soit réalisée, il faut
donc un acte matériel de manœuvres et un acte d'obtention de remise de la chose. Ces deux
actes sont différents par leur nature, mais ils constituent les étapes successives d'une
entreprise délictueuse unique ;
Sur le plan de l'élément moral, l'escroquerie a toujours été une infraction intentionnelle :
l'individu a dû avoir la volonté d'obtenir une remise par l'un des procédés réprimés par le
texte. Le nouveau Code pénal S2négalais a donc conservé le caractère intentionnel de
l'escroquerie. D'ailleurs, ce caractère est également confirmé par le principe pénal selon lequel
« il n'y a point de crime ou de délit sans intention de le commettre ». Dans ces conditions,
tous les crimes et les délits sont intentionnels, sauf les exceptions de mise en danger délibérée
de la personne d'autrui et d'imprudence ou de négligence. Dans ces conditions, l'étude de cet
élément intentionnel suivra celle des deux composantes de l'élément matériel, à savoir la
remise de la chose provoquée par l'emploi de moyens frauduleux.
I ELEMENT MATERIEL
A l'usage d'un faux nom, on assimile l'usage d'un faux prénom, mais à condition que le
prénom ait une influence sur l'identification de la personne avec laquelle la victime croyait
traiter. L'usage d'un faux pseudonyme peut aussi constituer l'élément matériel de l'escroquerie
si, bien évidemment, il entraîne une confusion. En conséquence, le délit ne peut être retenu
contre celui qui use du pseudonyme sous lequel il est connu habituellement. En pareille
11
circonstance, il n'est pas possible de soutenir avec certitude que l'agent a voulu tromper autrui,
puisque, précisément, il n'est connu que sous ce nom d'emprunt.
C'est l'interprétation stricte du droit pénal qui interdit également de retenir l'infraction si
l'individu, connu habituellement sous son pseudonyme, use de son nom véritable. Dans ce
cas, on peut éventuellement reconnaître la réalité de l'infraction si des manœuvres
frauduleuses ont été opérées. Le recours à l'escroquerie par manœuvres frauduleuses est aussi
utile dans le cadre de l'homonymie car l'individu utilise son vrai nom même s'il en abuse
(Cass. crim., 5 sept. 1901, DP 1903, I, p. 103 et Cass. crim., 20 nov. 1903, Bull. crim.,
no 385). Mais on retrouve l'escroquerie par usage d'un faux nom pour celui qui signe de son
nom de famille en empruntant le prénom d'un homonyme (Cass. crim., 29 sept. 1836, Bull.
crim., no 326).
Enfin, il convient de noter que dans une poursuite en escroquerie fondée sur l'usage d'un faux
nom, il n'existe aucune question préjudicielle lorsque le prévenu soutient, pour sa défense, que
le nom employé était le sien. Le juge de l'action étant le juge de l'exception « le tribunal saisi
de l'action publique est compétent pour statuer sur toutes exceptions proposées par le prévenu
pour sa défense, à moins que la loi n'en dispose autrement, ou que le prévenu n'excipe d'un
droit réel immobilier »), le tribunal correctionnel a compétence pour trancher ce moyen de
défense et déterminer quel est le nom véritable de la personne poursuivie (Cass. crim., 2 mai
1936, Gaz. Pal. 1936, 2, p. 208).
12
convient de constater une sorte de lien de cause à effet entre l'acte d'usage et la remise
volontaire (T. corr. Grasse, 1er sept. 1948, JCP éd. G 1949, II, no 4753, note Pierrard M.-J. :
dans cette affaire, l'usage du faux nom de princesse Maria Pia de Bourbon n'a pas été retenu
comme constitutif du délit d'escroquerie puisque l'hôtelier qui avait logé la prétendue
princesse avait reconnu qu'il l'aurait tout aussi bien reçue dans son hôtel sous n'importe quel
autre nom. Pour une autre illustration qui consistait à changer de nom afin de faire croire à sa
solvabilité, cf. Cass. crim., 26 oct. 1934, Bull. crim., no 170).
Mais l'étude de la jurisprudence démontre que l'usage d'un faux nom n'est pas très répandu car
pratique (par ex., Commet l'escroquerie celui qui, pour se faire remettre une chose, prend le
nom d'une personne connue de la victime pour son honorabilité, non si elle prend le nom
d'une personne inconnue n'ayant pu exercer aucune influence sur sa volonté de remettre la
chose : Cass. crim., 5 févr. 1925, Bull. crim., no 37). Plus exactement, ce type d'escroquerie
apparaît totalement désuet : si, au XIXe siècle, cette tromperie a été utilisée de manière assez
fréquente, elle ne semble plus l'être aujourd'hui ; le fait de changer de nom est beaucoup trop
simpliste et lorsque cette technique est employée, elle s'accompagne d'une mise en scène pour
lui donner force et crédit. Dès lors, l'escroquerie est retenue mais sur le fondement des
manoeuvres frauduleuses (Cass. crim., 3 avr. 1995, no 94-81.851). Cependant, on doit noter
une hypothèse dans laquelle l'usage d'un faux nom en tant que tel présente un intérêt sur le
plan répressif : il s'agit de l'utilisation frauduleuse des cartes de crédit.
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rendu une décision révélatrice. Alors que le Tribunal correctionnel de Libourne a retenu
l'escroquerie par manœuvres frauduleuses, la cour d'appel a requalifié l'infraction en
escroquerie par faux nom :
« Souci de pointillisme stérile, dira-t-on, puisque de toute façon, dès qu'on admet la
qualification d'escroquerie, la sous-qualification devient indifférente en raison de la peine
justifiée. Erreur à notre avis, car les éléments de ces formes d'escroquerie ne sont pas les
mêmes de sorte qu'il peut y avoir intérêt à rechercher une sous-qualification de rechange si la
première vient à s'avérer inapplicable »
(Pradel J., précité).
Dans ces conditions, il reste l'escroquerie par l'usage d'un faux nom. Le prévenu use bien d'un
nom qui n'est pas le sien puisqu'il se fait passer pour la personne titulaire du compte. Et,
comme l'usage d'un faux nom se suffit à lui-même, à condition d'avoir déterminé la remise , il
faut bien admettre que cette qualification d'escroquerie par l'usage d'un faux nom est la plus
adaptée.
D'ailleurs, cette solution, qui reflétait une tendance générale des juridictions du fond (RTD
com. 1988, p. 270, obs. Bouzat P.), a trouvé son « couronnement » dans un arrêt de rejet de la
Cour de cassation (Cass. crim., 19 mai 1987, no 86-92.325, Gaz. Pal. 1988, 1, som., p. 5, note
Doucet J.-P., Rev. sc. crim. 1988, p. 534, obs. Bouzat P.). Il s'agissait, en l'espèce, d'un achat
réglé chez un commerçant avec une carte volée. La chambre criminelle a considéré que
l'escroquerie par usage de faux nom était bien constituée, mais aussi par manœuvres
frauduleuses puisque dans cette forme d'utilisation, l'usurpateur est amené à apposer une
14
signature apocryphe sur la facture établie par le commerçant. Et, il est vrai qu'à partir du
moment où il y a une fausse signature, le recours à la notion de « manœuvres frauduleuses »
est logique. Mais, dans la plupart des cas, il n'y a plus, de nos jours, signature d'une facture
dans le cadre d'un achat avec une carte et l'usage d'un faux nom se révèle suffisant.
Comme pour l'emploi d'un faux nom l'usage d'une fausse qualité est suffisant, mais doit être
déterminant. Cela signifie que le mensonge seul, écrit ou verbal émanant de l'escroc, est
punissable dès qu'il porte sur une fausse qualité. Ce mensonge n'a pas besoin d'être appuyé
par des faits extérieurs destinés à le corroborer (Cass. crim., 6 janv. 1953, Bull. crim., no 2 ;
Cass. crim., 18 juin 1958, Bull. crim., no 473 ; Cass. crim., 21 avr. 1970, no 69-93.089, Bull.
crim., no 136, p. 316). Cependant, il a dû provoquer la remise de la chose. Sur ce point, une
décision significative mérite d'être relevée (Cass. crim., 14 mai 1990, no 89-85.581, Bull.
crim., no 187, p. 476, Dr. pénal 1990, no 255, obs. Véron M., RTD com. 1991, p. 309, obs.
Bouzat P.) puisque la Cour de cassation casse une décision de la Cour d'appel de Poitiers qui
avait condamné un individu sur le fondement de l'escroquerie par usage d'une fausse qualité
d'agent commercial. Selon la chambre criminelle,
« Tout jugement ou arrêt doit constater l'existence de tous les éléments constitutifs de
l'infraction dont il déclare le prévenu coupable ; Attendu que pour déclarer M. S... coupable
de six escroqueries, l'arrêt attaqué se borne à énoncer que le prévenu a pris la fausse qualité
d'agent commercial dans six contrats de vente en donnant à croire qu'il s'agissait de locations
et que les chèques tirés à cet occasion en paiement de la marchandise l'étaient à titre de
cautionnement ; Mais attendu qu'en l'état de ces seules énonciations dont il ne résulte pas que
l'usage de la fausse qualité avait été déterminant de la remise des fonds, la cour d'appel n'a pas
mis la Cour de cassation en mesure de s'assurer de la légalité de la décision ». Certes, le
mensonge se suffit à lui-même à condition d'avoir provoqué la remise, mais quel en est le
domaine ?
Il est très délicat d'établir ce qu'est la fausse qualité. On peut donc hésiter entre différentes
conceptions qui, bien évidemment, ne nous conduisent pas au même résultat. Si la conception
est restrictive, la notion n'englobe que les attributs juridiques de l'individu, c'est-à-dire ceux
servant à le désigner dans les actes (par ex. l'âge, la filiation, la situation matrimoniale, le
domicile, la nationalité, mais aussi les titres et la profession). Pour A. Vitu « la juxtaposition,
du nom et de la qualité juridique indique que le législateur a entendu viser ce qui donne à une
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personne son rang ou sa condition dans la société, c'est-à-dire ne désigne que son état, ses
titres, sa profession, sa nationalité » (Vitu A., Droit pénal spécial, Cujas, no 2322). Dans une
conception plus large, il est possible de retenir la fausse affirmation d'un droit, comme les
droits de propriété et de créance. Seul un examen de la jurisprudence peut donc permettre de
tracer les contours de cette notion de « qualité ».
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verbalement (pour conforter les déclarations mensongères de l'individu se prétendant
propriétaire d'un objet afin de déterminer une remise.
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pratique révèle l'importance et la fréquence du procédé des fausses factures dans le monde des
affaires. Quelle est la réponse pénale à cette pratique ?
La tradition pénaliste française s'est toujours attachée à retenir deux infractions distinctes : la
fabrication de faux et l'usage de faux en écriture, l'auteur de la falsification n'étant pas
nécessairement celui qui utilise le faux. Il faut convenir que ces qualifications de faux et
d'usage de faux nécessitent pour leur mise en oeuvre une altération de la vérité sur une
mention qui peut avoir pour effet d'établir la preuve d'un droit ou d'un fait ayant des
conséquences juridiques.
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le versement d'un acompte, avait conduit son client dans un atelier d'ébénisterie appartenant à
un tiers en faisant croire qu'il en était le propriétaire
19
19 Finalité de l'escroquerie : la remise
Pour quelles raisons l'individu a-t-il usé d'un faux nom d'une fausse qualité (voir nos 181
et s.), abusé d'une qualité vraie (voir nos 188 et s.) ou employé des manœuvres frauduleuses?
Sur ce point, le nouveau Code pénal s'inscrit dans la continuité en précisant que son but est de
provoquer une remise. L'escroquerie s'analyse en une infraction complexe et cette remise fait
donc partie intégrante de l'élément matériel.
Cette remise constitue donc une étape importante pour deux raisons. Tout d'abord, la remise
est la dernière composante de l'élément matériel qui consomme donc l'infraction. Elle permet
ainsi, à ce titre, de situer le point de départ du délai de prescription de l'action publique.
Ensuite, elle permet de situer la frontière entre la tentative d'escroquerie et l'infraction
consommée. Tant que la remise n'est pas intervenue, on se situe, a priori, dans le domaine de
la tentative d'escroquerie.
L'article 379 alinéa 1er, in fine, du nouveau Code pénal précise que le but de l'escroquerie
consiste à se faire « remettre des fonds, des valeurs ou un bien quelconque, à fournir un
service ou à consentir un acte opérant obligation ou décharge ».
De cette formulation, il semble possible de distinguer l'objet et les caractéristiques de cette
remise.
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destinées à établir ou à supprimer des liens de droit. D'ailleurs, la Cour de cassation emploie
en général la formule suivante : « actes qui forment un lien de droit avec le prévenu et
pouvant préjudicier à la fortune d'autrui » (Cass. crim., 1er avr. 1963, Bull. crim., no 140, JCP
éd. G 1963, IV, p. 65).
23 Acteurs de la remise
Selon une jurisprudence constante, ce sont les moyens frauduleux qui ont dû déterminer cette
remise (voir no 194). Et, dans la plupart des cas, la victime procède à la remise entre les mains
de l'escroc. Cependant, nous rencontrons des hypothèses différentes. Deux situations peuvent
être distinguées :
Tout d'abord, l'auteur de la remise peut être un tiers. Ensuite, le réceptionnaire de la remise
peut être un tiers qui peut être de bonne ou de mauvaise foi.
24 Moment de la remise
La remise intervenue doit être la conséquence de la première partie de l'élément matériel,
c'est-à-dire l'emploi de moyens frauduleux. De cette règle, il résulte que la remise doit
nécessairement se situer après cet emploi. Si la remise est antérieure, il est parfois possible de
retenir une autre qualification : celle de faux en écritures (Cass. crim., 21 mai 1990, no 89-
83.883, Dr. pénal 1990, no 256, obs. Véron M.) ou celle d'abus de confiance si les manœuvres
tendent à éviter la restitution d'une chose antérieurement et volontairement remise. Enfin, il
convient de souligner toute l'importance de la détermination du moment de la remise dans la
mesure où il permet de placer le point de départ du délai de prescription de l'action publique.
Et il n'est pas rare de rencontrer des hypothèses dans lesquelles l'emploi des moyens
frauduleux a généré plusieurs remises successives, ce qui peut être source de difficultés sur le
plan juridique.
21
conséquence, commet l'escroquerie, bien que la victime n'ait subi aucun préjudice matériel, le
créancier qui n'a employé le moyen frauduleux que pour se faire payer une somme d'argent
qui lui était due (Cass. crim., 8 juill. 1948, Bull. crim., no 191) ou l'individu employant de tels
moyens pour se faire remettre des objets dont il avait cependant payé le prix exact (Cass.
crim., 17 mars 1944, Bull. crim., no 112 ; Cass. crim., 29 déc. 1949, JCP éd. G 1950, II,
no 5582, note A.-C. ; Cass. crim., 22 déc. 1965, Bull. crim., no 285). Dans la même logique,
la jurisprudence allait d'ailleurs décider que l'escroquerie n'exigeait pas la réalisation d'un
profit.
Cependant, le 15 juin 1992 (Cass. crim., 15 juin 1992, no 91-83.558, Bull. crim., no 234,
p. 644, D. 1993, som., p. 15, obs. Azibert G., Rev. sc. crim. 1993, p. 783, obs. Bouzat P.), la
Cour de cassation abandonnait totalement sa solution du 3 avril 1991, en déclarant dans une
formule sans ambiguïté que « le préjudice, élément constitutif de l'escroquerie, est établi dès
lors que les versements n'ont pas été librement consentis mais obtenus par des manoeuvres
frauduleuses » (dans cette affaire, le prévenu avait produit à l'appui de deux demandes
d'allocation chômage deux attestations d'emploi contrefaites).
Cette décision a donc refermé la parenthèse qui avait été ouverte par la décision du 3 avril
1991. Il est vrai, toutefois, que dans une autre décision, la Cour de cassation note que le fait
de se faire remettre par l'Administration un titre de séjour en employant des manœuvres
frauduleuses ne constitue pas le délit d'escroquerie, dès lors « qu'il n'est pas porté atteinte à la
fortune d'autrui ». Mais ce qui paraît être une application stricte de l'exigence d'un préjudice
matériel ne semble être, en réalité, que la volonté de préférer, dans cette hypothèse, la
qualification de faux de l'article 154 de l'ancien Code pénal à celle d'escroquerie. Le nouveau
Code pénal affirme avec netteté l'exigence d'un préjudice en précisant que « l'escroquerie est
le fait, soit par l'usage d'un faux nom ou d'une fausse qualité, soit par l'abus d'une qualité
vraie, soit par l'emploi de manoeuvres frauduleuses, de tromper une personne physique ou
morale et de la déterminer ainsi, à son préjudice ou au préjudice d'un tiers, à remettre des
fonds, des valeurs ou un bien quelconque, à fournir un service ou à consentir un acte opérant
obligation ou décharge » (C. pén., art. 313-1, al. 1er). Pour autant, il ne faut pas en conclure
que ce nouveau texte a levé toutes les difficultés : certes, le préjudice doit être constaté, mais
quelle doit être sa nature ? La continuité jurisprudentielle imposerait de considérer que le
préjudice consisterait dans une remise de la chose n'ayant pas été librement consentie.
L'absence de liberté serait donc suffisante et la perte d'une somme importante ou d'un objet de
valeur n'aurait pas à être démontrée.
22
II ELEMENT MORAL
23
« Dans la voie des affaires, en particulier, bien des initiatives audacieuses sont couronnées de
succès, sans que la justice pénale intervienne, alors qu'elles se situent à la limite de
l'escroquerie, et parfois du mauvais côté de la limite. De là l'impression que ce sont les
affaires malheureuses qui, c'est le cas de le dire, échoueront... en correctionnelle »
29 Répression de la tentative
Dans la mesure où l'escroquerie est un délit, sa tentative doit être expressément prévue par un
texte (C. pén., art. 121-4)? ce qui est le cas.
Quant à sa définition, conformément à l'article 121-5 du nouveau Code pénal (« la tentative
est constituée dès lors que, manifestée par un commencement d'exécution, elle n'a été
suspendue ou n'a manqué son effet qu'en raison de circonstances indépendantes de la volonté
de son auteur »), la tentative n'est punissable que s'il existe un commencement d'exécution
non suivi d'un désistement volontaire. Cette définition, appliquée à l'escroquerie, permet de
dégager quelques points certains :
La tentative se situe nécessairement avant la remise, car nous avons vu que celle-ci consomme
l'infraction;
La tentative d'escroquerie est punissable même en cas d'escroquerie impossible.
Enfin, la complicité de tentative est évidemment punissable. Mais il existe aussi un problème
plus délicat qui est de distinguer les actes préparatoires, non punissables, du commencement
d'exécution. Et cette distinction nous conduit à l'interrogation suivante : les manoeuvres
frauduleuses visées à l'article 313-1, alinéa 1er, du nouveau Code pénal constituent-elles, à
elles seules, le commencement d'exécution de la tentative punissable ? La réponse mérite des
nuances pour la jurisprudence qui, peut-être de manière assez paradoxale, se rencontre
essentiellement pour la tentative d'escroquerie à l'assurance .
30 Complicité d'escroquerie
24
A propos de la répression de la complicité, la jurisprudence applique, de façon classique, les
règles de droit commun. Et, en raison de l'intervention d'un tiers, la complicité est
particulièrement fréquente en matière d'escroquerie.
Nous avons vu que cette intervention pouvait être réalisée de bonne ou de mauvaise foi. Bien
évidemment, la complicité est caractérisée uniquement dans cette dernière hypothèse
25
Chapitre II L'ABUS DE CONFIANCE
SECTION I GENERALITES
32 Textes
Les textes intéressant l'abus de confiance figurent dans le Code pénal. Nous les reproduisons
ci-après :
Art. 383 « Quiconque ayant reçu des propriétaires, possesseurs, ou détenteurs, des effets,
deniers, marchandises, billets, quittances ou écrits contenant ou opérant obligation ou
décharge à titre de louage, de dépôt, de mandat, de nantissement, de prêt à usage ou pour un
travail salarié ou non salarié, n'aura pas, après simple mise en demeure, exécuté son
engagement de les rendre ou représenter ou d'en faire un usage ou un emploi déterminé, sera
puni d'un emprisonnement de six mois au moins et quatre ans au plus et d'une amende de 200
000 francs au moins et de 3 000 000 de francs au plus.
Il n'y a pas de délit lorsque l'inexécution de l'engagement a pour cause la force majeure, le fait
du remettant ou d'un tiers ou la faute involontaire de l'auteur. Celui ci peut établir le fait
justificatif par tous moyens.
Art. 383 « Les peines sont portées à dix ans d'emprisonnement et à 120 000 francs d'amende
lorsque l'abus de confiance est réalisé :
1o par une personne qui fait appel au public afin d'obtenir la remise de fonds ou de valeurs, à
titre de dépôt, de mandat ou de nantissement, soit pour son propre compte, soit comme
directeur, administrateur ou agent d'une société où d'une entreprise industrielle ou
commerciale ;
26
Dans tous les cas, les coupables pourront être en outre frappés pour dix ans au plus de
l'interdiction des droits mentionnés à l'article 34 du présent code; ils pourront aussi être
frappés de l'interdiction de séjour pendant le même nombre d'années.
Tentative
La tentative de l'abus de confiance n'est pas pensable, car pour que le délit se commette, il
faut qu'il y ait, au préalable du détournement, une remise d'un bien entre les mains de l'auteur
du délit. Impossible, la tentative n'a donc pas été prévue par la loi.
Présentation générale
La lecture de l'article 383 du Code pénal fait apparaître que le délit d'abus de confiance
comporte six éléments constitutifs dont les trois premiers sont préalables à la commission de
l'infraction. Il convient pour la rigueur des concepts de bien préciser que ce préalable
concerne la commission du détournement et non pas le préalable à la poursuite, comme le
serait, par exemple, la levée de l'immunité parlementaire ou l'ouverture d'une procédure de
défaillance en cas de banqueroute.
Ces six éléments constitutifs du délit d'abus de confiance sont donc : l'existence d'un
« contrat » ou d'un autre acte juridique ayant déterminé la « remise à titre précaire » d'un
« bien ». Ces trois premiers éléments sont indispensables à la création de la confiance dont
l'auteur de l'infraction va abuser. Les trois autres éléments sont le « détournement »,
constitutif du délit instantané, le« préjudice » causé à une ou plusieurs victimes qui ne sont
pas nécessairement le partenaire contractuel qui avait fait confiance et la « mauvaise foi » du
délinquant.
Difficultés de l'énumération
L'article 383 du Code pénal énumère les contrats qui peuvent faire l'objet d'un
détournement frauduleux caractérisant l'abus de confiance.
27
33 Etendue du rôle du juge
Le juge pénal, pour établir tous les éléments constituant l'infraction d'abus de confiance, doit
prouver le contrat ou l'acte juridique qui est à la source de la mise en possession à titre
précaire. Il doit non seulement établir cette existence, mais aussi la qualifier juridiquement3.
Le juge pénal possède un pouvoir souverain pour qualifier les éléments de fait de l'infraction
et, en l'occurrence, le contrat. Cependant, la Cour de cassation vérifiera qu'il n'y a pas eu
dénaturation de la qualification contractuelle, laquelle ne se confond pas avec les éléments de
fait du délit qui, eux, relèvent de l'appréciation souveraine des juges du fond.
34 Principe
Le contrat sur lequel s'est établie la confiance et qui a donné lieu à la remise du bien doit être
prouvé. L'aveu de son existence ne suffit pas dès lors que ce sont les règles du Code civil qui
doivent servir à établir cette preuve (Cass. crim., 1er juin 1987, no 86-94.837, Bull. crim.,
no 224, p. 613).
Quant à l'illicéité du contrat ou même sa nullité relative, il a depuis très longtemps été
admis qu'elle n'était d'aucune influence sur la responsabilité pénale
CAS DU PRET
3
Cour Suprême, N°55 du 25 novembre 1986, THIANE C/ SALIMOU
28
CAS DU DEPOT
Définition
Selon l'article 1915 du Code civil, le dépôt est un acte par lequel le dépositaire reçoit la chose
d'autrui à charge de la garder et de la restituer en nature. Le dépôt est dit « irrégulier » lorsque
la restitution est stipulée en valeur de la chose. En ce cas, il n'y a pas obligation de restituer la
chose elle-même et l'article 383-1 nouveau du Code pénal ne trouve à s'appliquer.
C'est ainsi que l'ouverture d'un compte à terme dans une banque permet à celle-ci de disposer
des fonds remis à charge d'en restituer l'équivalent. Bien entendu, la situation est très
différente lorsqu'il s'agit d'un compte bloqué.
35 Dépôt précaire
Une promesse de vente peut être assortie d'un contrat de dépôt et le dépôt est dit précaire tant
que la vente ne s'est pas réalisée. Cette précarité peut d'ailleurs réapparaître lorsque la vente
conclue se trouve annulée pour vice du consentement.
CAS DU LOUAGE
Définition du louage
Selon l'article 1709 du Code civil, le louage de chose est un contrat par lequel l'une des parties
s'oblige à faire jouir l'autre d'une chose pendant un certain temps et moyennant un certain prix
que celle-ci s'oblige à payer. Par définition, ce contrat implique une mise en possession à titre
précaire, tout comme d'ailleurs le louage d'immeuble, mais dans ce dernier cas, étant donné
l'immobilisation de la chose, le détournement est peu aisé à pratiquer ! Le louage d'une chose
mobilière, tel un véhicule, ne pose guère de problème si ce n'est la délicate question de
déterminer à partir de quand un retard dans la restitution devient un détournement Les
contrats complexes posent davantage de questions.
CAS DU MANDAT
29
relations d'affaires : la plupart des contrats de distribution reposent sur le mandat et les
rapports d'organisation des groupements (sociétés, associations, GIE, etc.) peuvent s'analyser
à l'aide du mandat. Cependant, la référence contractuelle est souvent peu satisfaisante dès qu'il
s'agit de sociétés à « forte » personnalité morale, comme le sont les sociétés de capitaux.
Aussi le législateur a-t-il prévu pour ces dernières une infraction plus appropriée : celle d'abus
de biens sociaux. Il en résulte que dans des cas de figure de détournement au sein d'une entité
personnifiée, l'abus de confiance est un délit qui fonctionne en parallèle avec l'abus de biens
sociaux, avec cependant moins de sévérité puisque la peine maximum de prison est de trois
ans (contre cinq pour l'abus des biens et des pouvoirs ; sur l'application aux personnes
morales,.
Moment de la remise
Comme l'exprime bien J. Larguier (Larguier J., Droit pénal des affaires, A. Colin, 8e éd.,
1992, p. 139), le voleur soustrait, l'escroc obtient alors que l'auteur de l'abus de confiance
conserve ou dissipe. La remise du bien dans le délit d'abus de confiance doit donc être
« préalable » à l'acte de commission, c'est-à-dire au détournement (alors que la remise est
l'acte qui consomme l'escroquerie.
343 Auteur de la remise
La remise doit être faite par le propriétaire ou le possesseur du bien ou par un de leurs
représentants (Cass. crim., 6 mars 1997, no 96-80.944, Bull. crim., no 90, p. 300, Dr. pénal
1997, p. 105, note Véron M.) qui ne sont pas nécessairement cocontractants du délinquant
(Cass. crim., 26 mars 1959, Bull. crim., no 274 ; Cass. crim., 26 avr. 1960, Bull. crim.,
no 217).
344 Précarité de la remise
La remise doit être faite à titre précaire, c'est-à-dire « à charge de rendre, représenter ou d'en
faire un usage déterminé », spécifie l'article 383-1 nouveau du Code pénal. Ces conditions,
qui ont pris le pas sur l'énumération des contrats comportant cette précarité, se déduisent
nécessairement de l'acte juridique qui a déterminé la remise. La remise à titre précaire
suppose que le bien remis n'est pas la propriété de celui qui le reçoit. Mais il peut être la
propriété d'un tiers et celui qui le remet peut n'en être que possesseur.
30
C CHOSE REMISE
Bien quelconque
Concernant la chose remise, l'énumération de l'article 383 du Code pénal (effets, deniers,
marchandises, billets, quittances ou tous autres écrits contenant obligation ou décharge) est à
prendre en considération. Quid des immeubles?
Objet illicite
Peu importe que le bien détourné soit d'origine illicite ou que ce soit sa nature même qui est
illicite, telles la drogue ou les machines à jeux prohibées.
A DETOURNEMENT
Notions
Comme cela a déjà été relevé, ce n'est que dans un souci de simplification terminologique que
le législateur du Code pénal actuel a qualifié l'acte de commission de l'abus de confiance de
détournement, alors que le texte antérieur retenait en outre la dissipation. Pour le juriste, la
dissipation consiste à disposer d'une chose sans nécessairement faire acte d'appropriation
comme en cas de détournement. Mais face à des cas concrets, il n'est pas toujours aisé de faire
la distinction entre dissipation et détournement et une jurisprudence très ancienne avait admis
qu'il n'était pas nécessaire de spécifier s'il s'agissait de dissipation ou de détournement
(Cass. crim., 12 nov. 1890, DP 1891, I, p. 325). Le détournement marque la commission de
l'infraction qui est un délit instantané.
31
Tergiversations
Les tergiversations et retards, l'usage prolongé abusivement sont assimilés à un détournement.
Les circonstances de fait déterminent le caractère frauduleux et la mauvaise foi. Le principe
est que le simple retard n'est pas constitutif du détournement. Cependant, la solution dépend
des circonstances. Ainsi, mettre plus de trois années pour un syndic de copropriété pour
restituer les fonds a été considéré comme un détournement, même s'il y eut restitution par la.
FAITS JUSTIFICATIFS
Définition
Un fait justificatif est une circonstance faisant disparaître l'élément légal de l'infraction et qui,
par voie de conséquence, empêche que soit retenue la responsabilité pénale de l'auteur de
cette infraction (Bernardini R., Guide juridique, Dalloz).
Appréciation des juges
L'analyse de la situation juridique permettant d'évoquer un fait justificatif relève de la
souveraineté des juges du fond. Mais, s'il appartient au juge pénal de vérifier les conditions
matérielles en fonction des circonstances de la cause (Cass. crim., 20 juin 1931, Bull. crim.,
no 183), il n'est pas de sa compétence d'effectuer les qualifications civiles (Cass. crim., 3 déc.
1981, no 80-93.994, Bull. crim., no 322, p. 846).
Droit de rétention
Le droit de rétention est le droit pour un créancier qui détient une chose appartenant à son
débiteur, d'en refuser la restitution jusqu'au paiement de ce qui lui est dû. Généralement ce
droit repose sur la détention matérielle et ce n'est qu'exceptionnellement qu'il peut être reporté
sur le prix de la chose. Une telle exception n'est, par exemple, pas admise pour le titulaire d'un
gage sans dépossession qui ne peut dès lors exiger le droit de rétention. Ce droit ne peut
davantage appartenir au préposé à qui sont remis des choses dans le cadre de ce lien juridique
avec son créancier (son employeur, par exemple).
Pour pouvoir être évoqué sans risque de commettre un détournement, le droit de rétention doit
exister (légalement ou par voie conventionnelle) et porter sur la chose retenue en liaison avec
la créance. Ainsi, un expert comptable, qui ne parvient pas à se faire régler ses honoraires, ne
peut retenir les documents qui lui ont été communiqués pour remplir la mission qui lui a été
confiée, mais il peut exercer son droit de rétention sur le rapport qu'il a élaboré dans ce cadre
(CA Rouen, 4 janv. 1990, Juris-Data, no 040214). Cette jurisprudence peut s'appliquer à
32
d'autres professions et à celle d'avocat notamment, à condition qu'il ne perturbe pas gravement
les droits de la défense.
Bien entendu, une créance incertaine ne permet pas d'exercer le droit de rétention. Ce sera le
cas notamment lorsque les honoraires réclamés sont excessifs
Perte et détérioration du bien
Il peut arriver que le bien remis à titre précaire ait été détérioré ou détruit ou encore perdu.
Dans ce cas, il faut analyser si cette sorte de situation est due à un événement extérieur (ou
non) à celui qui était tenu à la représentation. Ainsi, pour un stock de marchandises manquant
en tout ou partie, la vigilance et la bonne foi seront prises en considération A noter qu'à
propos de ces sortes de situation les questions d'assurance restent du domaine du juge civil.
Il ne s'agit même plus de fait justificatif, mais d'absence d'élément constitutif suffisant et
notamment de l'élément moral, lorsque la Cour de cassation arrête qu'un simple déficit de
caisse n'est pas suffisant à caractériser l'abus de confiance (Cass. crim., 19 mars 1975, no 74-
92.277, Bull. crim., no 81, p. 228).
363 Etat de difficulté, voire de cessation des paiements
Les difficultés d'une entreprise peuvent entraîner une non-représentation des fonds ou des
biens à restituer à celui qui les a remis à titre précaire. Encore faut-il, pour que cela justifie
l'auteur, qu'il y ait véritablement impossibilité juridique de satisfaire au contrat passé et que
celle-ci résulte d'une situation postérieure à la passation des contrats en cause.
Intention frauduleuse
Même si, à l'inverse du vol ou de l'escroquerie, le terme « frauduleux » n'apparaît pas dans la
définition de l'abus de confiance, il a toujours été admis que la dissipation comme le
détournement caractéristiques de ce délit ne pouvaient qu'être frauduleux.
Cette mauvaise foi est double en ce que l'agent a eu connaissance de la précarité de la
détention et du préjudice éventuel que la non-représentation des fonds peut causer.
Non seulement l'intention coupable est nécessaire, mais elle s'intègre dans l'acte matériel de
détournement . Dès lors, si l'appréciation de l'élément moral relève de la souveraineté des
juges du fond, d'une part, cette appréciation ne peut venir en contradiction avec la matérialité
du détournement et, d'autre part, la mauvaise foi s'induisant des circonstances retenues par les
juges, elle est incluse dans la constatation du détournement.
Mise à jour par bulletin A, Décembre 2001
33
Usages de biens informatiques - Intention frauduleuse non établie
Poursuivi pour détournement de logiciel de conception de cartes électroniques comportant
l'ensemble des plans électroniques et une centaine de devis établis par son employeur, un
salarié est déclaré non coupable et relaxé des fins de la poursuite. En effet, après avoir
constaté que l'absence d'intention frauduleuse n'était pas caractérisée, la Cour d'appel de Paris
en a déduit que le délit d'abus de confiance n'était pas constitué. En l'espèce donc la preuve
n'était pas rapportée que l'usage des biens informatiques était contraire aux intérêts de
l'employeur. Aucun élément du dossier ne montrait que le salarié avait agi délibérément dans
le but de lui nuire (CA Paris, 9e ch., 18 mai 2001, Biancotto et autres c/ Sté Exocat et autre).
34
SIXIEME ELEMENT CONSTITUTIF : PREJUDICE
35
SECTION IV ACTION PUBLIQUE ET PRESCRIPTION
Prescription retardée
L'abus de confiance étant un délit instantané qui se consomme avec le détournement, la
prescription de trois ans devrait normalement partir de ce moment, ce qu'a posé la Cour de
cassation depuis très longtemps4. Mais une jurisprudence très ancienne a posé les règles d'une
« prescription retardée », dite aussi « allongée »)5. Trois ans, ce peut être peu pour découvrir
certaines malversations.
Les règles jurisprudentielles de la prescription retardée reposent sur le fait que certains délits
sont quasiment, par nature, comme l'abus de biens sociaux, clandestins. Et c'est bien souvent
l'auteur de l'abus qui opère la dissimulation, parfois même en commettant d'autres infractions
(dont les faux sous toutes leurs variantes). La jurisprudence a, de ce fait, élaboré la règle selon
laquelle la prescription pouvait être « retardée jusqu'au jour où les faits délictueux ont pu être
constatés dans les conditions permettant l'exercice de l'action publique ». Le fait ou l'acte
juridique ayant permis aux autorités de poursuite de connaître l'infraction doivent être
indéniables et rester valables. Une annulation des pièces communiquées rend vaine la
révélation. Un article de presse dénonçant les faits n'a jamais été considéré comme suffisant à
les révéler au regard des règles de prescription . Elle pose l'obligation de vérifier le caractère
clandestin du délit et de déterminer le moment où l'infraction a pu être constatée. Ce qui ne
permet pas de dire que le délit devient quasiment imprescriptible et encore moins de faire la
comparaison avec l'imprescriptibilité des crimes contre l'humanité...
4
(Cass. crim., 12 nov. 1858, Bull. crim., no 267 ; Cass. crim., 31 mai 1951, JCP
1951, II, no 6717, note Colombini)
5
(Cass. crim., 13 janv. 1934, Gaz. Pal. 1934, 1, p. 447, note Saillard ; Cass.
crim., 4 janv. 1935, Gaz. Pal. 1935, 1, p. 353)
6
(Cass. crim., 10 mars 1970, no 68-92.321, Bull. crim., no 96, p. 221 ; Cass. crim., 18 janv. 1972, no 70-
91.734, Bull. crim., no 26, p. 58 ; Cass. crim., 21 janv. 1976, no 75-90.950, Bull. crim., no 25, p. 58 ; Cass.
crim., 1er juin 1987, no 86-94.837, Bull. crim., no 224, p. 613 ; Cass. crim., 2 déc. 1948, Bull. crim., no 271).
36
restitution effectués après détournement par l'auteur de l'abus de confiance n'efface pas non
plus le délit .
SECTION V: SANCTIONS
Peines appliquées
Le Code pénal actuel a modifié l'échelle des peines, notamment des délits de droit commun .
Certaines circonstances déterminent une aggravation des peines légalement prévues. Selon,
l'article 383 du Code pénal, l'amende peut atteindre 12 000 000 de francs et l'emprisonnement,
dix années d'incarcération lorsque le délit a été commis par appel public de fonds. Toutefois,
le texte est assez restrictif. Il est en effet libellé en ces termes :
« Les peines sont portées à dix ans d'emprisonnement et à 12000 000 de francs d'amende
lorsque l'abus de confiance est réalisé par une personne qui fait appel au public afin d'obtenir
la remise de fonds ou de valeurs soit pour son propre compte, soit comme dirigeant ou agent
d'une société ou d'une entreprise industrielle ou commerciale ;
37
DEUXIEME PARTIE : DROIT PENAL DES SOCIETES: LE DELIT D'ABUS DE
BIENS SOCIAUX
2 Vers une union politique et économique africaine. Ce traité peut aussi être interprété
comme le résultat complémentaire depuis l’indépendance de certaines organisations
économiques et politiques crées dans le sous-ensemble de l’Ouest et du centre de l’Afrique8.
C’est ainsi que depuis 1996, la communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale
est devenue une réalité. Elle remplace l’union douanière de ces Etats dont l’objectif visait la
sécurité des investisseurs par la mise en place d’une fiscalité appropriée. Une institution
semblable existe en Afrique de l’Ouest avec cependant une ambition plus forte de la création
d’un marché commun. Il s’agit de l’union économique et monétaire des Etats de l’Ouest,
copie à peu prés conforme de l’ex-union économique européenne. Depuis 1994, à l’instar de
l’OHADA, l’union économique monétaire de l’Ouest africaine se voit reconnaître la
possibilité de prendre des règlements applicables à ses Etats membres. Désormais donc
7
Guy-Auguste Likillimba: Où en est on avec le traité relatif à l'harmonisation du droit des affaires en Afrique?
Dalloz Affaires n° 27 1997 p 844.
8
Joseph Issa-Sayegh : L’OHADA, instrument d’intégration juridique des pays africains de la zone franc. Revue
de jurisprudence commerciale juin 1999 p238.
Pascal K. Agboyibor : Récents développements du projet d’harmonisation du droit des affaires en Afrique.
Revue internationale de droit des affaires n° 3, 1996 p 302.
Azzouz Kerdoun : Régionalisme et intégration en Afrique. Vers un nouveau groupement des pays sahélo-
saharien. Revue juridique et politique indépendance et coopération 1998 N°1
Kéba M’Baye : Avant-propos. Revue de droit des pays d’Afrique PENANT N°Spécial Mai à Août 1998 P127.
38
coexiste avec ces organisations, l’OHADA dans un objectif de complémentarité afin d’asseoir
les instruments d’une intégration politique, économique et juridique dans le cadre de
l’organisation de l’unité africaine. Ce traité intéressant par la technique d’uniformisation et
d’harmonisation utilisée bénéficie aussi d’une spécificité structurelle.
5 Non-définition du droit des affaires. Dans le cadre de ce traité uniformisant, le droit des
affaires n'a pas été défini. Cependant, l’analyse des actes uniformes pose le constat d’un droit
convergent articulé autour de diverses disciplines dont le droit commercial, le droit des
sûretés, le droit des sociétés, les procédures collectives, le droit de la vente, le droit des
39
transports, le droit du travail, le droit comptable et les voies d'exécution. Il s’agit donc d’un
droit des affaires africain fondamentalement économique. Ainsi, peut-il être défini comme
organisant les rapports contractuels dans le champs économique pluriforme et corrélativement
assurant la mise en place de mécanisme de sanction aux atteintes portées dans l'exécution des
normes unifiées. Ce droit novateur est largement ouvert à la vie de tous les jours des
justiciables.
Cette étude n’abordera que l’acte uniforme relatif au droit des sociétés commerciales quant
aux innovations majeures qu’il pose concernant les sociétés unipersonnelles et des difficultés
d’appréciation de l’abus de gestion sociale ( chapitre 1 )
Chapitre 1 L’acte uniforme sur le droit des sociétés commerciales et le délit d’abus de
biens sociaux.
6 Objectif recherché. Cet acte uniforme qui comprend 919 articles a été adopté le 17 avril
1997 et publié au journal officiel de l'OHADA du 31 octobre 1997. Il est entré en vigueur le
1er janvier 19989. Il est appréhendé comme un enjeu non négligeable pour les opérateurs
économiques. En effet les différents investissements pourront être réalisés dans les pays
concernés par l'acte uniforme sans avoir à redouter les effets de la dissémination des textes
peu adaptés au contexte économique. C’est aussi la sanction des incohérences résultant de
l'application non systématique des textes antérieurs. Ce qui conduisait les investisseurs
étrangers à partir de l’Afrique jugée instable et peu rentable. Ce qu'il faut constater tout
d'abord c'est que la plupart des législations de ces pays dataient de la loi de 1827, tandis que
l'acte uniforme sur les sociétés commerciales est une reprise adaptée de la loi française de
1966 sur les sociétés commerciales. Cet acte uniforme maintient toutes les formes
commerciales sauf les sociétés en commandites par action qui étaient peu utilisées en Afrique.
Cependant, l'innovation majeure de cet acte uniforme porte sur la création des sociétés
unipersonnelles aussi bien sous la forme d'une société anonyme que sous la forme d'une
9
CAHIERS JURIDIQUES ET FISCAUX 1998 n° 2. Il avait été prévu que cet acte ne s'appliquera en ce qui
concerne les sociétés constituées antérieurement, qu'à partir du jour où leurs statuts auront été harmonisés, soit
au minimum dans un délai de deux ans à compter de l'entrée en vigueur des textes, ( le délai d'harmonisation
prévu par l'acte expirait le 31 décembre 1999).
-Lamiae Homman-Ludiye et Henri Epéssé: La société anonyme unipersonnelle et le Gie- deux nouvelles formes
originales p 303
-Lamiae Homman-Ludiye et Joêl-Eric Missainhoun, OHADA: la gestion des SA et des SARL, p 309
-Lamiae Homman-Ludiye, OHADA, le contrôle de la SA et des SARL p 317
Pascal K Agboyibor, OHADA: le nouveau droit uniforme des sociétés, Revue de droit des affaires 1998 p 673.
40
société à responsabilité limitée. Cette dernière était cependant connue du droit français avec
l'entreprise unipersonnelle à responsabilité limitée.
Cet acte uniforme en instituant de nouvelles structures unipersonnelles relance le débat sur la
nature juridique de la société. Cependant les interrogations induites par ces sociétés doivent
être reconsidérées en fonction de l'objectif qui leur est assigné. En effet leur finalité est
d’encadrer et de structurer une certaine économie. Ainsi offrent-ils aux investisseurs une
transparence et une sécurité dans les rapports contractuels avec les pays de l'OHADA.
Cependant il ne faudra pas méconnaître les dérives possibles de l’utilisation des sociétés
unipersonnelles ( Section 1). Par ailleurs la relation particulière qui s'instaure entre l'associé
unique administrateur ou gérant avec la société ainsi créée est susceptible de soulever des
conflits majeurs dans l'appréciation de l'acte abusif de gestion dans le délit d'abus de biens
sociaux. Au demeurant, cette incrimination ne peut être effective et déterminée dans le cadre
10
En effet dans cette société la présence d'un commissaire aux apports n'est requise que si l'associé unique
effectue un apport supérieur à 5 millions de franc CFA.
41
de ces structures juridiques qu’en fonction d’une certaine analyse de la gestion sociale,
replacée dans le milieu socioculturel et économique du dirigeant social ( Section 2 ).
En acceptant l’opinion selon laquelle la société puisse être composée d’une seule personne, il
est incontestablement dénaturé la réalité des oppositions et des convergences qui gouvernent
cette dernière. A cet effet, la société unipersonnelle se singularise de l’image contractuelle
classique traditionnellement admise dans la théorie juridique. En conséquence, le risque d’une
utilisation détournée est possible par la contraction des conflits et des accords sur la personne
de l’administrateur unique. Dés lors, il nous paraît opportun de s’interroger à la fois sur la
réalité juridique et la finalité de la société unipersonnelle ( para 1 ). Cependant il ne faudra pas
obérer les hypothèses de dérives susceptibles qui peuvent aboutir à un résultat différent pour
lequel elle était créée. Par ailleurs, la souplesse dans la création et l’organisation des pouvoirs,
l’absence réelle de contrepouvoirs et d’un véritable contrôle constituent incontestablement
des paramètres d’ouverture et de facilitation du délit d’abus de biens sociaux en raison de
l’extrême complexité des relations sociales ( para 2 ).
La société unipersonnelle bénéficie d'une certaine spécificité par rapport aux sociétés
classiques caractéristiques de la multitude des parties à sa création. Ainsi donc s'émancipe t
elle et acquiert une certaine autonomie structurelle dans le droit positif des sociétés
42
commerciales11. Cela ne va cependant pas sans poser des interrogations sur son fondement
juridique réel et sur sa finalité12.
A La controverse théorique.
9 Nature pluripersonnelle. La société peut être définie comme le fruit d'une convention
d'affectation entre plusieurs personnes de biens dans une entreprise commune dans l'optique
d'en retirer des bénéfices ou de profiter des économies. Elle peut être aussi le résultat d'une
seule personne13. Il faut partir de l'hypothèse qu'au départ, plusieurs personnes décident de la
création d'une société. En toute logique, il est permis de constater qu'une relation contractuelle
existe entre les fondateurs de la société. En conséquence l'inexécution par l'un des futurs
associés de ses obligations ne peut entraîner d'action qu'à l'intérieur de ce cercle. En aucune
façon, la future société n'est engagée par quoi que ce soit. Cette relation contractuelle a pour
finalité d'asseoir la société, personne juridique. C'est précisément ici qu'il convient de
s'interroger à savoir si les obligations liant ces futurs associés et ayant abouti à la
reconnaissance de la personne morale sont susceptibles d'une qualification de contrat de
société.
11
Champaud C le contrat de société existe il encore RTDC 1994
12
Ripert G Aspects juridiques du capitalisme moderne LGDJ 2éd 1951 : « La conception démocratique n’a pas
résisté aux nécessités économiques. Elle s'est défendue un certain temps par cette considération que la société est
crée sur une base contractuelle. Mais à mesure que l’idée institutionnelle s’est affirmée, la fragilité en est
apparue plus grande. Comment admettre pratiquement le gouvernement direct par le peuple lorsqu’il s’agit de
questions techniques ou financières ? Quelle compétence peut bien avoir l’assemblée générale pour approuver le
bilan, fixer le dividende, constituer des réserves, décider d’un emprunt obligatoire et à plus forte raison, modifier
les statuts, augmenter ou réduire le capital, racheter les parts ? En fait, la décision de l’assemblée est une
approbation aveugle de la décision préalable du conseil d’administration…Les actionnaires sont résignés à ne
rien comprendre, à ne rien savoir. Ils se fient aux administrateurs. Le régime démocratique des sociétés aboutit
au triomphe d’une petite minorité de capitalistes ».
Pailluseau: La société anonyme technique juridique d'organisation de l'entreprise Thèse Paris Sirey 1970
13
Acte uniforme sur les sociétés commerciales art 4 et 5.
Code des obligations civiles et commerciales ( droit des sociétés, art 1078) du Sénégal
Code civil français art 1832
Loi n° 99-587 du 12 juillet 1999, JO du 13 juillet 1999. Cette loi relative à la recherche et à l'innovation
prévoit désormais en France la possibilité pour une personne physique ou morale de constituer seule des sociétés
par actions simplifiées. Cette innovation majeure dans le droit des sociétés commerciales française doit être
rapprochée des sociétés unipersonnelles prévues par l'acte uniforme du traité OHADA.
Cette nouvelle loi française a été diversement appréciée. Pour certains, elle reflète une incohérence dans la
mesure où elle ne s’inscrit pas dans la grande réforme attendue du droit des sociétés. Voir dans ce sens D.
Randoux, Une forme sociale ordinaire : la société par actions simplifiée : JCP E 199, 1999, n°46, p 1812 : P le
Cannu, la SAS pour tous : Bull Joly 1999 p 841. Telle n’est pas cependant l’opinion d’une doctrine qui semble
majoritaire et qui voit à travers cette loi l’affirmation de la liberté contractuelle dans le droit des sociétés. Voir
dans ce sens J J Caussain, du bon usage de la SAS dans l’organisation des pouvoirs : JCP E 1999 n° 42 p 1664,
toujours du même auteur : La SAS comble les dirigeants : Option Finance n°569, 2 nov 1999.
- voir Kominé BOCOUM: La société par action simplifiée Thèse 1999 Université de Clermont Ferrand.
43
La négation du contrat de société. Une étude approfondie de cette situation conduit au
constat que la société ne peut être analysée comme étant le résultat d'un contrat ayant existé
entre ces fondateurs. Ce "résultat final" qui par l'immatriculation se voit conférer la
personnalité morale est complètement différent du rapport contractuel initial entre les
associés. Par la suite, en tant qu'entité juridique, elle devient un partenaire avec les personnes
qui ont effectivement contribué par leur apport à sa naissance. Fort logiquement, il est permis
de croire que la société n'étant pas partie au rapport préexistant, elle n'a point la capacité à
obliger par la suite un co-fondateur à remplir ses obligations de départ. Effectivement, la
société n'étant pas liée aux parties, elle ne peut être acceptée comme leur "propre chose".
Cette opinion peut être combattue en avançant l'idée selon laquelle les associés seraient liés à
la société par les statuts. Cependant, une défense est certainement opposable à cette opinion.
Elle s'attacherait à démonter que l'analyse des statuts ne révèle en aucun moment un contrat
liant la personne morale avec les associés. Tout au plus, précisent-ils les droits et les
obligations des dits associés, mais aussi informant d'une éventuelle convention avec les
dirigeants sociaux.
14
Article 12 de l’acte uniforme relatif aux sociétés commerciales : « Les statuts constituent soit le contrat de
société, en cas de pluralité d’associés, soit l’acte de volonté d’une seule personne, en cas d’associé unique ».
Observation : La lecture de cet article va permettre aisément de conforter notre analyse tendant au refus de la
notion de contrat de société à la société unipersonnelle. En effet, il résulte de cet article que, c’est la pluralité
d’associés qui permet de mieux asseoir l’idée de contrat social. Le contrat demeurant l’expression de la
44
même. Le bénéfice recherché est la dissociation des patrimoines qu'opère l'existence de la
personnalité morale. Il est remarqué ici l'inexistence d'un "contrat multilatéral" préexistant qui
a pu être noté dans la société "pluripersonnelle". Le rapport unilatéral qui a contribué à la
naissance de la personne morale est il suffisant pour en déduire la qualification de contrat de
société?. Cette situation conduit à observer que la société ne contracte pas avec son associé
unique. Elle n'est que l'instrument par lequel ce dernier arrive à son but. C’est à dire la
séparation de patrimoine consécutivement à l'exploitation d'un objet social. Force est donc
d'admettre qu'il n'y a de contrat qu'avec soi même. Il s’agit d’un acte de volonté unilatéral
différent du rapport débiteur créancier traditionnel qui caractérise un contrat. Si cet associé
unique est naturellement débiteur de l'apport utile imposé par la loi, cette relation ne dérive
pas d'un rapport contractuel avec la société. Cette dernière est nécessairement postérieure à la
naissance de cette obligation. Elle en devient bénéficiaire. Ce bénéfice n'est pas comparable
au droit que possède le créancier et qui résulte d'une convention avec une tierce personne.
Cette nature juridique qui fonde le débat théorique entre les partisans de la thèse
institutionnelle et ceux de la thèse contractualiste conduit dans la philosophie du traité
OHADA à une analyse fonctionnelle de la société unipersonnelle. A cette fin, il convient de
rechercher à quelle finalité a été instituée cet outil juridique ? .
conjonction de plusieurs volontés dans le but d’encadrer leurs relations. En conséquence, il ne peut découler
d’un acte unilatéral, même si l’optique défini ne diffère point de l’hypothèse de la pluripersonnalité.
45
B Instrument d’investissement au service du développement.
13 Souplesse des sociétés unipersonnelles. Les articles 309 et 385 de l’acte uniforme sur le
droit des sociétés commerciales définissent respectivement la société à responsabilité limitée
et la société anonyme. Une observation rapide permet de dégager une convergence
caractéristique dans la mesure où ces sociétés sont effectivement caractérisées par le principe
de la limitation de la responsabilité au montant des apports. Elles ne divergent que par rapport
à la dénomination des droits ainsi attribués représentant des parts sociales d’une part et des
actions d’autres part. Ces observations ne nécessitent pas de commentaires dans la mesure où
l’acte uniforme reproduit des dispositions déjà connues du code des sociétés français.
15
Loi n° 87-25 du 18 août 1987 portant code des investissements.
16
Les secteurs d'activités éligibles aux termes de l'article 2 sont: agriculture pèche et élevage, activités connexes
de transformation, de stockage et de conditionnement de produits d'origine végétale, animal ou halieutique;
activités manufacturières de production ou de transformation; recherches, extraction ou transformation de
substances minérales; tourisme, aménagement et industries touristiques et autres activités hôtelières; industrie
culturelles, santé, éducation, montages d'équipements industriels et maintenances d'équipement industriels;
travaux portuaires.
46
L’innovation majeure de cet acte uniforme doit être recherchée aux alinéas 2 de ces articles,
particulièrement l’article 385 qui énonce que la société anonyme peut ne comprendre qu’un
seul actionnaire. En effet la société à responsabilité unipersonnelle était déjà connue du droit
français et du droit sénégalais. La société anonyme unipersonnelle constitue donc à notre
connaissance un modèle unique dont l’intérêt semble t il est de stimuler "l’entrepreunariat",
voire au Sénégal de « pousser » « le secteur informel » à une meilleure structuration juridique.
Ces sociétés unipersonnelles présentent l’avantage de requérir un capital social pas très
important. En effet, il est respectivement de 1 000 000 francs CFA et de 10 000 000 francs
CFA. Ce qui représente en droit français 10 000 et 100 000 francs. Cependant, cette vision est
très relative dans la mesure où il s’agit d’un investissement important pour un dirigeant local.
Ce qui induit le constat selon lequel, ces créations de société demeurent l’affaire d’une élite
économique déjà installée. Il est cependant possible de concevoir qu’une politique d’aide peut
être décidée en passant par les établissements financiers. C’est méconnaître, il est vrai aussi
que les garanties à cette occasion susceptibles d’être demandées par ces derniers ne peuvent
être réunies par le futur actionnaire qu’en associant le système d’entre aide qui caractérise les
sociétés africaines.
Une approche objective des intérêts que présentent ces sociétés doit être recherchée à travers
leur souplesse de fonctionnement et de gestion. Concernant principalement la société
anonyme unipersonnelle, l’article 494 de l’acte uniforme dispense aux sociétés dont le
nombre d’actionnaire est égal ou inférieur à trois, la constitution d’un conseil
d’administration. En pareille hypothèse, il est permis de penser que les fonctions
d’administration et de direction seront effectivement exercées par l’actionnaire unique qui
prend ainsi le nom d’administrateur général. En conséquence, les attributions de ce dernier
actionnaire unique sont détermines d’une manière classique par l’article 498. Ceux ci à
l’égard de la société sont étendus en toute circonstance et ne bénéficient d’une limitation que
par rapport à l’objet social. A l’égard des tiers cette restriction en fonction de l’objet social est
inopérante sous la réserve plus que classique de la mauvaise foi du partenaire. Ce dernier
étant cependant protégé quant à une éventuelle défense basée sur la publicité des statuts que
pourrait soulever l’administrateur unique. On voit ainsi qu’il s’agit d’une transposition des
dispositions de la loi du 24 juillet 1966.
47
14 Limites à la souplesse de gestion. Cette simplicité du fonctionnement social trouve
cependant une atténuation dans la gestion quotidienne de la société. En effet le formalisme
consécutif aux décisions collectives dans les sociétés anonymes traditionnelles trouve une
consécration à l’article 561. Celui ci effectivement pose un parallèle et contraint à une
publicité légale dans les mêmes formes des décisions prises dans le cadre de ces assemblées.
A cette obligation protectrice, s’y ajoute la nécessité d’établir des procès verbaux qui doivent
être versés aux archives sociales pour toutes les décisions prises dans le cadre de sa mission
par l’actionnaire unique. Cette souplesse de la gestion doit cependant être tempérée par
l’obligation de désigner un commissaire aux comptes qui outre ses attributions classiques doit
révéler au ministère public les faits délictueux dont il a eu connaissance dans l’exercice de sa
mission. Dans les sociétés à responsabilité limitée unipersonnelles, les mêmes dispositions
concernant les décisions collectives et la gérance sont applicables. Cependant le commissaire
aux comptes n’est pas obligatoire dans la mesure où l’article 376 exige un capital social
supérieur à 10 000 000 francs CFA ou la réunion de deux conditions relatives à un chiffre
d’affaires annuel de 250 000 000 francs CFA ou le dépassement d’un effectif de 50
personnes. Cette carence dans la société à responsabilité unipersonnelle doit être dénoncée. La
présence d’un commissaire aux comptes constitue une mesure de sécurité ou de confiance à
l’égard des tiers.
15 Place du commissaire aux comptes. Cette sécurité susceptible d’être établie est encore
renforcée par la procédure d’alerte prévue aux articles 150 à 158 de l’acte uniforme sur les
sociétés commerciales. L’analyse de ces dispositions révèle le pouvoir conféré au
commissaire aux comptes, d’engager une relation d’information avec le dirigeant social. En
effet, dans le cadre de sa mission, il lui appartient de demander des explications au dirigeant
sur les faits qui sont de nature à compromettre la continuité de l’exploitation. A cet égard s’en
suit toute une procédure de réponse et de rédaction d’un rapport spécial, s’il n’est pas assuré
de la bonne continuité de l’exploitation. Rapport qui sera communiqué à l’assemblée
générale. Cette procédure, si elle peut être efficiente dans les sociétés pluripersonnelles trouve
ses limites dans celles unipersonnelles. En effet elle ne paraît pas possible dans la société à
responsabilité unipersonnelle à raison du caractère facultatif du commissaire aux comptes. Et
s’agissant de la société anonyme unipersonnelle, le rapport spécial est en définitif adressé à
l’administrateur général. En conséquence, l’on ne voit pas comment ce rapport pourrait porter
une quelconque efficacité. Par ailleurs, cette procédure d’alerte laisse en suspens une
interrogation principale. S’il est unanimement admis que le commissaire aux comptes ne
48
saurait s’immiscer dans la gestion, comment comprendre les critères d’appréciation « des
faits de nature à compromettre la continuité de l’exploitation » ? . Doit on prendre en
considération uniquement des facteurs comptables, ou serait emmené à porter une
appréciation sur l’opportunité d’un acte de gestion ? . Force est donc de constater
l’inefficacité du système de contrôle mis en place par l’acte uniforme. Il est nécessaire en
conséquence d’asseoir une responsabilité pénale du dirigeant social tout en recherchant un
système de protection des créanciers de l’associé unique. Cette démarche est fondamentale
dés lors que certaines interrogatives relatives à une utilisation « illégale » de la personne
morale à la limite criminelle ne trouvent point une solution légale ou semble être tolérées par
certaines législations.
49
les créations de sociétés. Elles sont confortées par des mesures d’allégement fiscal dans
l’implantation sur des zones franches. Ces mesures incitatives traduisent la nécessaire
considération de la mondialisation et de l’échec des politiques économiques dirigistes post
indépendances. L’intégration économique régionale conduisait donc vers l’adoption de
structures juridiques capables d’organiser efficacement l’entreprise. Cette multiplication
espérée des sociétés unipersonnelles impose cependant un regard prudent sur la réalité de ces
personnes morales. Effectivement, la tentation est grande de la création d’entités juridiques
n’ayant aucune réalité et ceci dans des objectifs contraires à la loi. A cet égard l’abus de la
personnalité aura pour finalité d’asseoir une fictivité ou une mise en sommeil des dites
sociétés17. Elle peut donc certainement conduire vers la création d’espace régional dont la
vocation est de permettre de faire échec à une législation étrangère défavorable ou de la mise
en place d’espaces fiscaux favorables à la délinquance d’affaires.
50
déjà plus que dénoncée d’une élite économique, de la population. Il en résulte que l’objectif
de développer l’espace OHADA qui était ainsi voulu peut à la longue être caractéristique
d’une croissance économique. Cependant cela est-il suffisant comme critère d’appréciation
d’un mieux être africain ?. En définitive, il est aisé de croire que l'instrument juridique qu'est
la société unipersonnelle ne soit compris par certains investisseurs comme un outil permettant
de retirer un profit fiscal maximum de l'investissement.
19 Détournement de la loi. Ces filiales une fois établies vont par excellence constituer l'outil
permettant la passation d'opérations à la limite de la légalité mais dont le résultat final permet
de faire bénéficier à son bénéficiaire un résultat imposable tout à fait intéressant. Ainsi donc à
titre d'exemple, il est tout à fait imaginable le mécanisme de " l'entente fiscale" 20. Dans cette
situation, la société holding qui en générale est dénommée société "mère" va s'entendre avec
sa filiale implantée en Afrique dans le but de lui vendre fictivement un produit déterminé à un
prix inférieur. Le même jour, cette dernière revendra au client de départ la marchandise à un
prix fort qui avait été convenu à l'avance avec la holding. Ainsi, les bénéfices réalisés le
18
Guy Auguste LILLIKIMBA p 847.
19
Art 20 de la Loi n° 87-25 du 18 août 1987 portant code des investissements " Dans le cadre du présent code et
pour encourager l'implantation d'activités dans des zones économiquement moins développés, le territoire du
Sénégal est divisé en quatre zones ( A B C D )".
20
Cozian Maurice; Alain Viandier: droit des sociétés neuvième éd. Litec 1996 p 645.
M Marcaillou professeur associé université d'Auvergne ( conférence sur l'évasion fiscale organisée par les
étudiants du DCFG de l'université d'Auvergne le 30 03 2000.
51
seront dans la zone "défiscalisées" et reviendront exempt de tout impôt dans le pays de la
société mère. Ce système est en général pratiqué en matière d'exportation et permet à son
bénéficiaire de faire face à ses concurrents. Ce système s'analyse en une aide à l'exportation
qui peut permettre dans une certaine mesure de contourner les règles contraignantes du droit
de la concurrence. Ces montages juridiques et fiscaux à travers des filiales ayant une réelle
activité économique peuvent aussi concerner des sociétés "écrans". Celles ci peuvent être
structurées autour d'une réelle "fictivité" ou autour d'une activité déficitaire21. Ce qui
permettra en adoptant le système de l'intégration fiscale d'avoir en fin d'exercice un bénéfice
imposable largement en dessous22. L'acte uniforme en imposant que ces sociétés étrangères
doivent être apportées à une société locale ne résout pas les dérives éventuelles des sociétés
unipersonnelles. En effet, il n'y a pas plus guère de transparence à ce que la société soit
associée à une autre structure déjà implantée dans l'espace OHADA23. La fictivité de cette
dernière entraînera comme résultat final qu'elle soit gérée par une personne interposée qui
peut être considérée comme " un homme de paille". On n'est pas loin du système anglo-saxon
des "trusts"24.
21
Le régime des sociétés mères et filiales de l'article 22 de la Loi n°92-40 du 9 juillet 1992 portant code général
des impôts du Sénégal dispose que: « les produits bruts des participations d'une société mère dans le capital
d'une filiale sont retranchés du bénéfice net imposable, déduction faite d'une quote-part représentative des frais et
charges. Cette quote-part est fixée uniformément à 5% du produit total des participations mais ne peut excéder,
pour chaque période d'imposition, le montant total des frais et charges de toute nature exposés par la société
participante au cours de ladite période. Cependant l'article 23 quant à l'applicabilité de ce régime pose une
condition" la société mère doit avoir son siège social au Sénégal et doit être imposable à l'impôt sur les sociétés".
Cette condition nous semble inefficace. En effet, elle peut tout à fait être détournée par une convention fiscale
entre Etats. Ce qui permettrait à une société mère établie à l'étranger de déduire effectivement sa participation
dans la filiale sénégalaise. On ne voit pas comment le Sénégal pourrait résister, si elle veut réellement assurer un
développement des investissements.
22
La France suit le régime de la territorialité des pertes en matière d'impôt sur les sociétés. Il en résulte que les
déficits d'exploitation réalisés par une succursale ou une filiale à l'étranger ne sont pas déductibles des bénéfices
de la "maison mère" française. Le régime du "bénéfice mondial" et celui du "bénéfice consolidé" qui ne sont
accordés que par un agreement ministériel déroge au principe de territorialité. Tandis que le régime du bénéfice
mondial s'applique aux succursales, celui du bénéfice consolidé s'applique aux succursales et aux filiales
étrangères dont 95% au moins du capital appartient à la société mère française.
23
Cette disposition prévue par l’article 120 de l’acte uniforme concerne surtout les succursales. Cet article
précise que lorsque la succursale appartient à une personne étrangère, elle doit être apportée à une société de
droit, préexistante ou à créer, de l’un des Etats parties, deux ans au plus tard après sa création, à moins qu’elle
soit dispensée de cette obligation par un arrêté du ministre chargé du commerce de l’Etat partie dans lequel la
succursale est située. Cette obligation pose donc à terme la filialisation de la succursale, entité juridique donc
autonome mais conservant cependant des liens avec la société mère qui donc la supervise par le biais d’un
contrôle ou au moyen d’une participation. Cette condition n’est cependant pas impérative dans la mesure où il
peut être dispensé de cette opération qui au demeurant est inefficace. En effet, si elle aboutit, la succursale pourra
être apportée à n’importe quelle société située hors du territoire de localisation initiale. Ce qui pratiquement va
entraîner une concurrence entre les codes d’investissement des Etats membres. -Sur les inconvénients de la
filialisation de l’article 120, voir Olivier Boisseau CHARTRAIN : Quel avenir pour les succursales des sociétés
étrangères dans l’OHADA ? R J D A n° 3 2000 p 359.
24
Le trust est un type de société reposant sur l'idée qu'un bien peut être détenu par une personne pour le compte
d'une autre. Le propriétaire officiel du trust n'est pas le bénéficiaire réel. Le Settlor est la personne qui transfère
ses biens à une tierce personne appelée le Trustee. Cette dernière aura pour mission d’administrer et de gérer les
52
Effectivement, il est impossible de faire du développement économique sans capitaux.
L'investisseur étranger dans l'espace OHADA n'est pas un philanthrope. A travers les sociétés
unipersonnelles et tout l'environnement fiscal "incitatif", il ne combine que des avantages
dans la mesure où le risque politique avec l'avènement d'une démocratie plus effective se
réduit considérablement. Cette vision ne doit pas occulter cependant une réalité
communautariste qui ne permet pas de concilier les principes de gestion occidentale d'une
société commerciale avec la réalité socioculturelle. A cet égard le délit d'abus de biens
sociaux va trouver à travers la société unipersonnelle un milieu récepteur particulièrement
propice à son émergence.
20 Généralité. L'acte uniforme relatif aux sociétés commerciales reprend dans son article 891
l'incrimination du délit d'abus de biens sociaux.: « Encourent une sanction pénale, le gérant
de la société à responsabilité limitée, les administrateurs, le président directeur général
l’administrateur général ou l’administrateur général adjoint qui de mauvaise foi font des
biens ou du crédit de la société, un usage qu’ils savaient contraires à l’intérêt de celle ci, à
des fins personnelles, matérielles ou morales ou pour favoriser une autre personne morale
dans laquelle ils étaient intéressés directement ou indirectement ».
biens au nom d’autres personnes nommées la ou les bénéficiaires. Pour des raisons immobilières et fiscales, le
Trust sera normalement notifié par un document écrit appelé « déclaration of trust ». Il fixe les règles régissant
l’administration et la gestion des intérêts du trust par le trustee et la manière par laquelle il peut disposer ou
distribuer les biens du trust durant son vivant. Ces types de sociétés sont couramment utilisés dans les paradis
fiscaux.
53
de ne point alourdir la prise de décision du chef d'entreprise. Un formalisme excessif n'est il
pas de nature à freiner l'investisseur.
Plus intéressant est cependant le fait que les questions essentielles soulevées par le délit
d’abus de biens sociaux se retrouvent à la lecture de l’article 891 de l’acte uniforme. En effet,
l'appréciation de l’intérêt social demeure toujours difficile dans la mesure où, on ne retrouve
nulle part une définition ou des critères permettant de délimiter son contenu. Cette similitude
avec le texte français est cependant tempérée par l’article 4 dans son alinéa 2 où il est dit : « la
société commerciale doit être créée dans l’intérêt commun des associés ». C’est peut être
consacrer implicitement la thèse "contractualiste" de la personne morale. Par ailleurs le texte
de l’article 891 est beaucoup plus large car l’usage fait des biens contraires à l’intérêt social
doit aussi être poursuivi non seulement à des fins personnelles mais aussi morales ou
matérielles.
Une réflexion globale sur le délit d’abus de biens sociaux à travers la structure juridique que
constitue la société unipersonnelle peut être conduite à travers certaines interrogations
relatives à la recherche d’une théorisation sur la notion d’abus de gestion sociale. Cette
analyse implique la confrontation de l’assimilation de concepts tels l’acte anormal ou la
notion d’abus, dans la gestion. En effet, la « conflictualité » des notions et la convergence des
intérêts dont elles assurent la protection peuvent cependant induire à une mauvaise
interprétation ou qualification susceptible de dénaturer le délit d’abus de biens sociaux. Cette
affirmation cependant ne trouve sa pertinence que reprise dans son contexte d’application et
d’interprétation, c’est à dire du milieu social récepteur et du milieu juridique interprétatif.
(Paragraphe 1). Par ailleurs, la singularité des sociétés unipersonnelles doit conduire à
reconsidérer utilement la protection et la place des partenaires économiques cocontractants.
Cette nécessité urgente trouve sa justification dans l’appréhension d’un certain comportement
« déviant » du dirigeant social unique. ( Paragraphe 2 ).
54
ensemble de paramètres qu'il faut prendre en considération, en fonction à la fois d'une certaine
régulation sociale et aussi du maintien d'un certain comportement économique du dirigeant
social. Cette situation traduit la dualité de l'abus de gestion sociale dont la répression se scinde
entre ce qui peut être normalement toléré et ce dont la mesure pénale ne peut être écartée. En
conséquence, un essai d'une théorie de l'abus de gestion s'impose ( A ) permettant ainsi
d'établir un parallèle avec l'abus de biens sociaux ( B ) dés lors qu'on s'éloigne d'une certaine
normalité.
25
Wilfrid Jeandidier: droit pénal des affaires 3 éme éd. 1998 p 326.
55
conséquence, l'anormalité s'analyse en tant qu'exeption dont la finalité établit une contrariété à
la fois à l'intérêt et l'objet social, mais aussi à l'ordre pénal économique. C'est la raison pour
laquelle il existe une différence minime entre l'abus de bien social et l'acte anormal de gestion.
Il est facile de passer de l'un à l'autre, voire d'assimiler les deux situations26.
24 Outil de régulation sociale. Cette démarche conduit à l’affirmation selon laquelle, l’abus
de gestion sociale ne peut être théorisé qu’en considération de seuls facteurs juridiques. Cette
conception ne peut être approuvée que par référence à un système économique et politique
achevé traduisant l’effectivité d’un Etat de droit et la consécration d’une philosophie de la
propriété privée. Ce constat est très éloigné de la réalité sénégalaise. L’anormalité d’un acte
de gestion ici constitue un élément de régulation des conventions du dirigeant social avec les
partenaires économiques. Dans la mesure où les relations commerciales sont établies en
fonction de paramètres autres qu’économiques, il est consacré dés le départ le refus de se
positionner par rapport à la norme légale. Cette situation va se répercuter dans l’ensemble
contractuel où le bénéfice qui doit émerger de ce rapport va profiter non à l’entreprise mais au
dirigeant social.
26
L’objet de cet essai est juste une théorisation des concepts, sans entrer véritablement dans l’opposition
doctrinale qui existe entre le droit fiscal qui connaît de la théorie de l’acte anormal de gestion, au droit pénal qui
consacre le délit d’abus de biens sociaux.
56
En conséquence l’abus de gestion sociale s’apprécie par référence à l’anormalité de l’acte et
du profit qu’en retire personnellement le dirigeant. En ce sens, il dérive vers l’abus de biens
sociaux en tant que modèle comportemental envers la société réprimé par la loi. Cette
confrontation de l’acte anormal de gestion à l’abus de bien social singularise l’impossibilité
d’une distinction théorique dans les deux hypothèses. Leur divergence ne résultant que de la
pénalité de l’abus de biens sociaux. Cet essai de théorisation peut être analysé à travers le
risque social et à travers l’acte illicite.
25 Risque social et abus de gestion. Caractérisé l’abus de gestion à travers le risque peut
paraître une sinécure. Le risque est l’essence même des affaires. C’est l’esprit d’entreprise, de
prospérer et de vaincre qui fonde le contrat de société. A cet égard est significative la
contractualisation des sociétés unipersonnelles. L’absence d’un danger collectif permet de
prendre considération du risque important du dirigeant social, associé unique. Ce risque
majeur dans la constitution doit cependant être différencié de celui consécutif à la prise d’une
décision dans la direction de la société. Dans cette hypothèse, il faut surtout considérer la
personne morale dans la mesure où des décisions brusques et irréfléchies sont de nature à
l’affaiblir, voir de l’éffrondrer définitivement. Cette observation doit cependant être mesurée
dés lors que l’intérêt de la personne morale est l’intérêt de l’associé unique 27. Cette
complexité relationnelle conduit en conséquence à rechercher le déterminant de l’abus de
gestion consécutivement au risque pris dans la gestion.
27
D PORRACHIA L’intérêt social dans la société par action simplifiée ( Colloque sur la SAS Université de
Clermont Ferrant Mars 2000) à paraître dans la revue juridique d'Auvergne ).
57
27 Avantage et hasard. Ainsi peut-on mettre l’accent sur l’importance de l’avantage induit
par le risque. Cela permettra d’écarter l’abus de gestion dés lors que la société manifestement
a retiré de l’opération un bénéfice considérable. La prise de risque dans cette hypothèse rentre
dans la fonction normale du dirigeant. En cela il ne dénote pas d’un abus. Encore faut-il ici
dire que la notion de chance est l’un des vecteurs permettant l’acceptation du danger. Car
effectivement il faut noter que l’opération aurait pu être désastreuse au regard de la capacité
de la personne morale.
Ces observations peuvent être complétées cependant par un autre regard sur le risque
caractérisant l’abus en appréciation du profit fut-il subjectif qu’à pu en retirer le dirigeant
social. Le contexte social, culturel et économique permet de recentrer cette volonté
d’exposition de la société à un danger. Mais dans ce contexte, le risque devient une notion
relative. Il est effectivement admis que des conventions intercommunautaires, familiales ou
autres avec la société, justifient normalement l’engagement de la personne morale, même si
leur faisabilité est sérieusement mise en doute. Ces opérations qui portent atteinte à l’intérêt
social sont des abus de gestion. Incontestablement elles ont un lien indéniable avec l’abus de
biens social. En effet le profit social susceptible d’en découler est un profit personnel, voir
communautaire ou familial.
58
d’être soulevées dans l’utilisation des biens sociaux d’une manière abusive ne se posent que
lorsque la décision contestée est associée à la commission d’une infraction. A cet égard, la
logique de la répression impose une dissociation des deux incriminations. Cependant cette
nécessité d’opérer une séparation n’est pas toujours effective. La tendance un peu facile est de
définir l’abus de gestion à travers l’acte illicite. Ainsi cela conduit naturellement à consacrer
« l’illiceité » comme élément essentiel d’appréciation de l’abus. Cette pratique doit être
dénoncée dans la mesure où elle vide l’abus de gestion de sa substance. Celui ne servant que
de réceptacle à la poursuite d’une autre infraction.
31 Entre aide familiale. Par ailleurs, cette "illiceité" se traduit aussi par l’utilisation de
personnel non déclaré. En enfreignant le code du travail, le dirigeant social ne viole pas la loi.
Il obéit à une nécessité et à une obligation sociale qui imposent la participation des frères et
sœurs, du clan et de la communauté à la prospérité de l’entreprise. Respecter les obligations
du droit du travail reviendrait à une charge trop lourde pour l’entreprise unipersonnelle.
Raison pour laquelle, les organismes de contrôle acquiescent à ces pratiques. Le travailleur
rémunéré en dessous de sa compétence et non déclaré entretient ainsi sa famille. Il est facile
dans les sociétés unipersonnelles à responsabilité limitée au Sénégal de constater combien
59
l’utilisation d’employés non déclarés paraît normale. Elle se fait en dehors de toute tenue
d’une comptabilité sociale et du respect des prescriptions légales. De ce fait, ces pratiques si
elles sont caractéristiques d’un abus de gestion sociale ne sont aucunement perçues comme
illicites. A cet égard, et spécifiquement au contexte sénégalais, ce qui peut paraître hors norme
pour caractériser une violation de la loi ne peut en aucune manière constituer un critère
d’appréciation de l’abus de gestion sociale.
Ces différentes interrogations sur l’abus de gestion sociale auraient du être soulevées par
l’acte uniforme sur le droit des sociétés commerciales. Elles auraient permis naturellement si
l’essence de ce traité est occidentale, de rapprocher ou d’adapter le droit aux réalités les plus
cruciales de l’Afrique. En économisant une telle réflexion, surtout en ce qui concerne la
direction d’une société unipersonnelle, cet acte uniforme confirme l’opinion selon laquelle, il
n’est qu’un instrument élaboré spécialement dans l’optique de futurs investissements des
occidentaux.
Cette prospective théorique qui montre les insuffisances de l’acte uniforme par rapport au
délit d’abus de biens sociaux implique une analyse de la protection du créancier du dirigeant
social unique. La mise en place de mécanismes protecteurs nécessite cependant de sortir de
l'analyse classique qui opère une distinction entre le propriétaire du capital actionnaire, et
celui qui contracte avec lui par le biais de la société.
Le patrimoine social ne constitue point un gage suffisant pour les créanciers sociaux28.
L’administrateur unique étant seul juge de sa gestion. Dés lors, le risque d’un mauvais usage
des fonds sociaux est plus important dans cette forme de société. C’est la raison pour laquelle
dans ce type de société, il est nécessaire de reconsidérer la place du créancier social dont
l’incorfortable situation mérite que soit apportée une protection adéquate dans sa relation avec
le dirigeant de la société unipersonnelle.
28
En témoigne la possibilité pou les juges " à percer le voile de la société" ou à rechercher la responsabilité des
dirigeants pour faute de gestion. Sur ce point, voir l'article de Pierrick Le Goff: faut il supprimer les sociétés à
risque limité? RIDC 3 1999 P 614.
60
A « Portes ouvertes » au délit d'abus de biens sociaux.
29
J. F. RENUCCI et Michel CARDIX : L'abus de biens sociaux. Que sais-je P.U.F 1998 p 8 . Ces auteurs citant
Wilfrid JEANDIDIER : Administration, Abus des biens, du crédit, des pouvoirs et des voix, J C L Sociétés,
Fasc. 132-b n° 2, notent que: " la possibilité d'une confusion objective entre les patrimoines du dirigeant social
et de la société, neutralisée en quelque sorte par la règle selon laquelle le dirigeant des sociétés de personnes
répond sur ses biens des dettes sociales, n'est pas en soi déterminante. Il est vrai que par ses agissements
délictueux, l'intéressé espère bien s'assurer de l'impunité et risque aussi d'être insolvable". Cette position
concernant les sociétés de personnes est tout à fait transposable dans les sociétés de capitaux africains, dés lors
où l'on mesure l'importance des apports financiers familiaux dans ces sociétés et la structuration humaine
essentiellement fondée sur le clan, l'ethnie ou la famille.
J PAILLUSSEAU, : L’efficacité des entreprises et la légitimité du pouvoir, P A , 19 juin 1996 p 17 « La
situation se rapproche de celle de l’entrepreneur individuelle qui ne vit qu’à travers la personnalité juridique de
l’entrepreneur personne physique ; c’est lui qui détient le pouvoir et qui l’exerce directement ou indirectement.
61
Il n'y a pas de partenaires associés et donc pas de division du capital dans un " intérêt
pluripersonnel classique". La réalité de la personnalité morale est ici mise en échec. Celle ci
n'existe que parce que résultant de la loi. La séparation des patrimoines qui devrait en résulter
demeure ainsi une fictivité.
34 Défense sociale et intérêt personnel. Cette vision pessimiste doit être recentrée dans le
contexte socioculturel et économique sénégalais. L'intérêt personnel et communautaire social
bénéficie largement d'une prépondérance et de privilèges par rapport à l'intérêt spécifique de
la personne morale. Concernant particulièrement la réalité de la direction de la société, le délit
d'abus de biens sociaux est plus que légitimé. L'hypothèse des dépenses de représentation est
un exemple parfait pour illustrer cette affirmation. Le vouloir "paraître" du sénégalais est
culturellement admis et accepté par sa condition sociale. Le dirigeant social qui ainsi se vêtit
et convie aux frais de la société qu'il a crée et dirige démontre la difficulté de dissocier
l'intérêt personnel de l'intérêt social. Il est permis de penser que traduit en justice, la logique
de sa défense va s'articuler sur le fait que les frais engagés ( habillement, voiture, polygamie)
sont aussi des dépenses sociales utilement faites pour faire prospérer la société et asseoir une
relation de confiance à l'égard des partenaires économiques et sociaux. Ce type d'exemple
peut être aisément reproduit. C'est mesurer l'inadéquation des sociétés unipersonnelles par
rapport à une lutte contre le délit d'abus de biens sociaux. Elle s'explique aussi bien par
rapport à la structure sociale elle-même que par opposition aux réalités sénégalaises. C'est la
confirmation de l'inexistence de l'intérêt social30. Aux reproductions fidèles du modèle
occidental dans l'uniformisation des cultures et des comportements économiques, s'opposent
indubitablement les spécificités africaines. Dés lors, il convient de rechercher un compromis
entre le "capital", la propriété privée et un système identitaire communautaire. La "totalité
sociale" qui résume les forces et les équilibres, la sanction et les valeurs s'érigent en
résistances farouches contre toute attitude comportementale individualiste. Le résultat de ce
modèle et de ses applications va se vérifier naturellement à la longue par un échec. Celui ci
sera déterminé par d'innombrables procédures collectives, et des sanctions pénales plus que
modérées en matière de délit d'abus de biens sociaux. Cette vision future de l'échec de ce
modèle juridique social est axée principalement sur l'utilisation de ces sociétés
unipersonnelles par les investisseurs sénégalais. Il en résulte qu'il peut néanmoins rencontrer
un succès, s'agissant d'outil élaboré et proposé pour l'implantation de sociétés commerciales
30
Didier PORRACHIA: Le rôle de l'intérêt social dans la société par actions simplifiée, colloque du DESS
GEFIRE Université de Clermont Ferrant Faculté de droit. A paraître dans la revue juridique d'Auvergne.
62
en Afrique en matière de filialisation dans le cadre de grands groupes étrangers. D'ailleurs, il
semble que les premières observations depuis l'entrée en vigueur de l'acte uniforme relatif aux
sociétés commerciales révèlent une prudence sans modération du capitaliste africain 31. Ces
différentes interrogations conduisent à réfléchir sur la condition du créancier, à une
redéfinition de sa position dans ses rapports avec la société unipersonnelle.
Cette complexité des relations entre la personne morale et son dirigeant unique démontre
encore l'inéfficience du contrat de société. L'actionnaire unique n'est engagé à autre chose qu'à
atteindre un résultat déterminé, et la loi s’interposant pour permettre la poursuite de l’objet
social par la reconnaissance de la personne morale.
31
Olivier Minko M'OBAME: L'uniformisation du droit des affaires en Afrique par le traité OHADA Mémoire de
maîtrise droit des affaires 19996-2000 Université de Clermont ferrand p 43 qui relève d'après le mémoire de
PEDAMOU Olivier sur les sociétés unipersonnelles l'enquête réalisée auprès du Bâtonnier de l'ordre des notaires
du Mali la difficulté d'obtenir des informations auprès du greffe des pays concernés, mais aussi la création très
limitée de sociétés unipersonnelles ( entre 5 et 10 par an ) au Mali qui avait déjà adopté la SARLU depuis 1992.
63
36 Protection des tiers. Cette reconnaissance légale de la personnalité juridique est en
position conflictuelle avec la gestion quotidienne de la société où le rapport direct avec
l'actionnaire unique est privilégié. Cet effacement de la personne morale conduit
naturellement à s'interroger sur la nécessaire protection des tiers qui contractent avec la
société. Si cette dernière n'est que l'instrument de son fondateur, il est évident qu'il y' a
urgence d'instaurer un système de garantie au profit des créanciers. Ces derniers doivent
effectivement être considérés comme des "associés, actionnaires secondaires" de la société.
64
argument qui trouve son fondement dans la contractualisation de l'entité juridique qu'est la
société n'est pas tout à fait justifié. C'est la raison pour laquelle il doit être rejeté. La thèse
contractualiste souffrant énormément d'insuffisances dans les sociétés unipersonnelles 33. Ce
qui permet de défendre que la consécration de la qualité d'associé secondaire doit logiquement
conduire à une protection plus efficace de ce dernier.
39 Conclusion. Cette analyse montre les limites de l’acte uniforme sur les sociétés
commerciales et ses insuffisances par rapport à l'appréciation et à la définition du délit d'abus
de biens sociaux. Cependant la mise en place d'une Cour Commune de Justice et d’arbitrage
paraît dans une certaine mesure pouvoir atténuer ces difficultés. En effet, elle est attendue
33
Du moins dans la vision de l’absence de coassociés à la formation de la société. Cependant cette thèse
contractualiste connaît d’une autre analyse fondée sur la l’idée de la « contractualisation avec soi même ».
65
comme un organe régulateur, capable si elle remplit pleinement sa mission d’organiser une
véritable sécurité judiciaire pour redonner confiance aux investisseurs. C’est la raison pour
laquelle, il convient de s’interroger dans le cadre de l’objectif du Traité, sur ses intérêts, mais
encore sur la nécessité et l’urgence de lui conférer une compétence pénale pour répondre aux
interrogations relatives au délit d’abus de biens sociaux dans l’espace OHADA.
66