LES ECHOS DE SAINT-MAURICE
Edition numérique
Anne-Françoise GEX
Petit traité des grandes vertus,
d'André Comte-Sponville
Dans Echos de Saint-Maurice, 1996, tome 91a, p. 48-51
© Abbaye de Saint-Maurice 2014
Livre en main
Mieux vaut enseigner les vertus que condamner les vices
mieux vaut la joie que la tristesse
mieux vaut l'admiration que le mépris
mieux vaut l'exemple que la honte. Spinoza
Petit traité
des grandes vertus
André Comte-Sponville
PUF I Perspectives Critiques, 1995.
Recension par A.-F. Gex
«Si la vertu peut s'enseigner, c'est plus par l'exemple que par
les livres. A quoi bon, alors, un traité des vertus? A ceci peut-être:
essayer de comprendre ce que nous devrions faire, ou être, ou vivre, et
mesurer par là, au moins intellectuellement, le chemin qui nous en
sépare.»1
Dans un dossier voué à l'éducation, difficile de résister à l'envie de
parcourir avec André Comte-Sponville, philosophe, maître de confé-
rence à la Sorbonne, les repères d'un art de vivre visant à «faire bien
l'homme» selon la formule de Montaigne.
Car il s'agit bien de cela. «La vertu d'un homme, c'est ce qui le fait
humain, ou plutôt c'est la puissance spécifique qu'il a d'affirmer son
excellence propre, c'est-à-dire son humanité. Humain, jamais trop
humain»2... souligne encore l'auteur dans son avant-propos.
1
André Comte-Sponville, Petit traité des grandes vertus, PUF, 1995, p. 7.
2
Ibidem, p. 9.
48
La pratique des vertus - elles
sont plurielles et en relations
les unes avec les autres -
concerne tout individu attentif
à agir de manière sensée, dans
les circonstances quotidiennes
de l'existence. Elles se conju-
guent donc d'abord à la 1 r e
personne du singulier: «Que
dois-je faire?»
Et elles se bousculent, en un
traité dense établissant une
liste de dix-huit vertus super-
stars destinées à être réponses
à l'homme en quête d'un
devenir vrai et humain.
La politesse ouvre la
marche, première vertu dans
l'existence de tout individu, à
peu près à la portée de
n'importe qui en supposant qu'il ait reçu le minimum d'éducation néces-
saire. Certes, «le savoir-vivre n'est pas la vie; la politesse n'est pas la
morale»3 précise Comte-Sponville, car elle n'entraîne pas forcément un
acte bon, ainsi la politesse de l'hypocrite ou le courage du cambrioleur.
Suivent dans un ordre d'importance inégale la fidélité, la prudence,
la tempérance, le courage, la justice, la générosité, la compassion, la
miséricorde, la gratitude, l'humilité, la simplicité, la tolérance, la pureté,
la douceur, la bonne foi, l'humour et, en clôture, la vertu «la plus éle-
vée», l'amour.
Cette liste peut surprendre plus d'un lecteur contemporain, habitué
à des rapports sociaux de compétitivité et de domination. Elle forme à
elle-seule une troupe légère capable d'ébranler le rustre tapi au fond de
chacun de nous! Un regard averti y décèlera les quatre vertus cardinales
qui servent d'entraînement à d'autres valeurs: courage, justice, pru-
dence et tempérance. Comte-Sponville, en effet, a puisé ses repères
dans le terreau de l'histoire de l'humanité; le philosophe, même s'il
affirme son athéisme, n'a pas fait table rase des valeurs disponibles dans
les traditions philosophiques, morales et spirituelles de l'Occident. Ainsi
l'idée de justice lui est soufflée par la tradition grecque, l'amour lui est
3
Op. cit., p. 23.
49
dicté par la tradition judéo-chrétienne, et la tradition rationaliste cul-
mine, notamment chez Descartes, dans l'idée de générosité.
Les nombreuses vertus de sensibilité et de grâce - douceur, simplicité,
humilité, pureté, gratitude - donnent une tonalité franciscaine à un
traité de morale «d'un athée qui se veut à la même hauteur que celle de
l'Evangile, sans pour autant en épouser toute la ligne»4.
Quelques traits de son art de vivre
La justice
La justice, «dont le combat n'aura pas de fin», contient toutes les
autres vertus. Comte-Sponville l'aborde sous un aspect dogmatique,
longuement. Il s'interroge ensuite sur le juste qui éclaire l'histoire des
hommes. Ainsi avec Robert Antelme il honore la mémoire des déportés.
«Même au cœur des camps, dans cet extrême de l'extrême, le choix
entre le bien et le mal restait possible et la rareté des justes ne saurait
autoriser qu'on les oublie.» Sans le témoignage de R. Antelme, qui se
souviendrait de Jacques, l'étudiant en médecine, que les SS voulaient
annihiler? «Avec Jacques, vous n'avez jamais gagné. Vous vouliez qu'il
vole, il n'a pas volé. Vous vouliez qu'il lèche le cul aux kapos pour bouf-
fer, il ne l'a pas fait. Vous vouliez qu'il rie pour se faire bien voir quand
un meister foutait des coups à un copain, il n 'a pas ri. (...) Vous lui avez
permis de se faire l'homme le plus achevé, le plus sûr de ses pouvoirs,
des ressources de sa conscience et de la portée de ses actes, le plus
fort...»5 Le philosophe l'appelle un juste. Dans les camps comme ailleurs
les différences individuelles étaient aussi des différences éthiques.
La gratitude ou le bonheur d'aimer
«La gratitude se réjouit de ce qui a eu lieu ou de ce qui est: elle est
l'inverse du regret ou de la nostalgie (qui souffre d'un passé qui ne fut
pas, ou qui n'est plus)6 (...) Elle est en cela le secret de l'amitié, non par
le sentiment d'une dette, puisqu'on ne doit rien à ses amis, mais par sur-
abondance de joie commune, de joie réciproque, de joie partagée.»7
L'amitié mène sa danse autour du monde, disait Epicure, nous
4
Marcel Neusch, Comte-Sponville en habit de Socrate, dans le Journal «La Croix», 13.2.95.
5
Comte-Sponville, op. cit., pp. 104-105.
6
Ibidem, p. 182.
7
Idem, p. 186.
50
enjoignant à tous de nous réveiller pour rendre grâce. «Cette gratitude-
là est bien une vertu, puisque c'est le bonheur d'aimer et le seul. »8
L'amour
L'amour, l'alpha et l'oméga de nos vertus, justifie toutes les autres,
les élève. Le dernier chapitre lui est consacré, relevant trois façons
d'aimer ou les trois degrés de l'amour: le manque ou Eros et son rêve de
fusion, la joie, la charité. «Il se peut que cette dernière ne soit en vérité
qu'un halo de douceur, de compassion et de justice, qui viendrait tem-
pérer la violence du manque ou de la joie, qui viendrait modérer ou
creuser ce que nos autres amours peuvent avoir de trop brutal ou de
trop plein. Il y a un amour qui est comme une faim, un autre qui résonne
comme un éclat de rire. La charité ressemblerait plutôt à un sourire,
quand ce n'est pas, cela lui arrive, à une envie de pleurer. Je ne vois pas
que cela le condamne. Nos rires sont mauvais plus souvent que nos
larmes.»9
Le Petit traité des grandes vertus se lit à petites doses, tant il se nour-
rit et s'épaissit de l'intervention d'une multitude d'interlocuteurs d'hier
et d'aujourd'hui, hommes et femmes de pensée, de plume, d'action,
innombrables témoins de l'aventure humaine. Ils animent par la force
de leur humanité ces leçons d'un art de vivre et d'aimer.
8
Op. cit., p. 186.
9
Ibidem, p. 383.