Dictionnaire Amoureux de La Montagne (PDFDrive)
Dictionnaire Amoureux de La Montagne (PDFDrive)
EAN : 978-2-259-24978-2
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intellectuelle devant les juridictions civiles ou pénales. »
A Philippe Deslandes,
mon compagnon de cordée.
Quand tu es arrivé au sommet de la montagne,
continue de grimper.
PROVERBE CHINOIS.
*1. Les notes se trouvent en fin de volume et sont regroupées par lettre, voir ici.
*2. Tous les mots suivis d’un astérisque font l’objet d’une entrée.
Abruzzes, duc des (1873-1933)
Magie de l’alphabet qui fait que Louis-Amédée de Savoie, duc des
Abruzzes, ouvre ce dictionnaire, lui, le prince des explorateurs, l’amoureux des
Alpes et des expéditions lointaines, le gentleman de l’Alaska et du pôle Nord,
aussi montagnard que marin, qui aura fait deux fois le tour du monde en bateau !
Troisième fils des Aoste, branche cadette de la maison royale d’Italie, il est
destiné à la Marine nationale. Mais de Turin, où il demeure avec les siens, la vue
sur les Alpes est obsédante… La montagne et la mer seront ses deux terrains de
jeu, avec au fond une seule passion : l’exploration. A vingt ans, il a déjà gravi le
Grand Paradis, la dent du Géant, le Grépon, les Grands Charmoz, la dent
Blanche et le Cervin, ce dernier en compagnie du grand Mummery*, par l’arête
de Zmutt, sans guide ! Cela lui vaut d’être admis à l’Alpine Club en 1894.
Marine oblige, les trois années suivantes sont occupées par son premier tour du
monde, au cours duquel, de Darjeeling, il pourra contempler l’Everest… Une
révélation qui le poussera à aller plus loin encore et plus fort… De retour, il
effectue l’ascension en hivernale du Monte Viso, monte une expédition
victorieuse en Alaska sur le mont Saint-Elie, invaincu jusqu’alors
(5 514 mètres), mais surtout se prépare pour le pôle Nord… Il y restera quatorze
mois, y laissant deux doigts gelés. Mais l’expédition, avec des chiens de
traîneau, atteindra presque le pôle en mars 1890, battant en tout cas le record
précédent de Nansen1.
Après trois ans de navigation encore autour du monde, il explore en 1906 les
montagnes de l’Ouganda et gravit quatorze sommets entre 4 500 et 5 100 mètres
dans le massif du Ruwenzori. Mais l’Himalaya était irrésistible… Déjà, dix ans
plus tôt, il avait dû renoncer à son projet au Nanga Parbat faute d’autorisation. Il
voulait prendre sa revanche par le plus beau des défis, le K2. Il s’y lance en 1909
mais doit renoncer au bout d’un mois, faute de matériel suffisant. C’est tout de
même lui qui découvrira le bon itinéraire, l’éperon des Abruzzes, qui permettra
la victoire italienne de 1954 ! Le duc, frustré, se rabattra sur le Chogolisa voisin.
Il échouera à 7 500 mètres, tout en battant le record d’altitude jamais atteint par
un homme. Ce sera sa dernière véritable entreprise en montagne, puisque, dès
1911, il reprendra son commandement comme chef de la flotte italienne dans
l’Adriatique, bientôt nommé amiral (1913).
Après la guerre, notre infatigable explorateur retourne en Afrique et crée en
Somalie une exploitation agricole florissante à laquelle il consacre les dernières
années de sa vie. Il s’éteint sereinement le 18 mars 1933, après avoir pris le soin
de rendre visite une dernière fois à ses amis de Courmayeur et du Breuil2. Un
refuge porte son nom, au pied de la voie italienne vers le Cervin. « Des
principaux explorateurs du passé qui m’ont toujours inspiré dans mes objectifs,
c’est lui que j’ai eu le plus à l’esprit lors de mes voyages dans un monde qui
n’était déjà plus le sien3 », confie le grand Walter Bonatti*. Ce « noble héros »,
écrit-il, était « un homme animé d’un idéal pur, ferme sur les principes,
déterminé dans l’action, mû par la formidable grandeur de la nature. Des valeurs
louables qui donnent la mesure du héros que fut le duc des Abruzzes. Trop
souvent, pourtant, ces valeurs ont été piétinées par la vaste cohorte des
médiocres qui n’ont pas su les reconnaître et qui, aujourd’hui encore, sont
incapables de s’y conformer ». C’est dit !
Louis-Amédée ne s’est jamais marié. On dit qu’il était tombé amoureux
d’une jeune Américaine, Katherine Elkins, mais qu’il n’avait pas voulu
l’épouser, par fidélité envers la belle et intelligente reine Marguerite, sa tante,
qu’il aimait tant. Ils garderont donc leur secret4.
Accidents
C’est à se demander parfois si la légende de la montagne est faite d’exploits
ou surtout d’accidents. D’ailleurs, le mot « accident » est d’une banalité si
affligeante qu’on préférera le mettre en scène sous des appellations plus
vendeuses : la « tragédie de l’Everest », la « catastrophe du Cervin », le « drame
du pilier du Frêney »… Le théâtre de la montagne « homicide et traîtresse »
mérite plus d’emphase qu’un simple accident routier ou domestique !
Si la montagne pouvait parler, elle crierait à l’injustice. Si elle pouvait écrire,
elle porterait plainte pour diffamation !
Tentons d’instruire l’affaire. Nous sommes en 1820, à l’époque de
l’alpinisme* « scientifique », vingt ans après la mort d’Horace-Bénédict de
Saussure*. Le Dr Hamel, ami du tsar, débarque à Chamonix pour… mesurer la
hauteur du mont Blanc. Il est accompagné de douze guides et porteurs.
L’ascension se passe bien jusqu’aux Grands Mulets, puis le temps se gâte
franchement. Les guides préconisent de renoncer. Hamel s’entête, et va même
jusqu’à traiter ces derniers de « lâches »… On continue, malgré la tempête. La
caravane progresse péniblement, enfonçant dans la neige fraîche. Arrive ce qui
devait arriver : une avalanche emporte la cordée et trois guides périssent au fond
d’une crevasse, Balmat, Tairraz et Carrier. Quarante ans plus tard, leurs restes
réapparaîtront au bas du glacier et seront formellement identifiés par leurs
compagnons de l’époque. La « catastrophe Hamel » était le premier accident
mortel survenant au mont Blanc et provoquera la juste colère des Chamoniards
contre les clients jusqu’au-boutistes. Peu de temps après (1823), était publié le
« Règlement des guides » de la vallée de Chamonix » qui leur donnait l’autorité
finale pour décider si la course doit être poursuivie malgré le danger… Si le
« voyageur » veut continuer malgré le vote du « collège » des guides, il ira seul !
Et le guide* qui continuerait malgré tout sera radié de la compagnie. Dont acte !
Mais c’est l’accident du Cervin*, en 1865, qui marquera profondément les
esprits dans le monde entier, entraînant à court terme un rejet de l’alpinisme en
tant que sport, et à long terme une crainte irraisonnée de la montagne tueuse. Il
faut dire que, dans ce cas, le « règlement » n’aurait rien pu faire. Le sommet
acquis, la descente entamée, le jeune Hadow, fatigué, trébuche et entraîne avec
lui tous les autres. Ce n’est que parce que la corde s’est rompue, par chance,
qu’il n’y aura que quatre morts au lieu de sept. Comment ne pas être saisi
d’effroi par le dessin de Gustave Doré qui montre les quatre malheureux glisser
inexorablement vers l’abîme. Parmi eux, l’excellent guide Croz*, qui pourtant
guidait Hadow pas à pas, lui montrant où il devait placer ses pieds… Alors, bien
sûr, on aurait pu s’encorder à deux seulement, on aurait pu poser un relai pour
assurer la descente, on aurait pu ne pas emmener Hadow qui manquait
d’expérience, on aurait pu… Mais c’est ainsi. En cas d’accident, les donneurs de
leçons sont légion… a posteriori. Qu’auraient-ils fait dans le feu de l’action ?
Quant à ceux qui, comme Whymper*, mais aussi, dans d’autres circonstances,
des Bonatti*, Messner*, Desmaison*, Lafaille*, ont vu mourir leur compagnon
de cordée et en ont porté la blessure indélébile pendant des jours, des nuits, des
années, tout en encaissant les anathèmes, les procès parfois, ou, pire, les sous-
entendus et rumeurs silencieuses de la « vallée », ils méritent compassion,
compréhension, plus qu’accusations. Oui, la montagne est un milieu dangereux,
comme la mer, comme les déserts, comme la forêt équatoriale, comme les pôles.
On ne prend pas la mer comme on prend le métro. On ne part pas en montagne
comme on va à l’Aquaboulevard. Le risque existe. Il est mesuré, réduit au
minimum, certes, mais finalement assumé. Et c’est l’honneur des montagnards,
comme des marins, d’ailleurs, de l’affronter. J’ai assisté, en observateur amical,
à la préparation par Lafaille* de sa tentative en solitaire au Makalu en 2006, au
cours de laquelle il a disparu. Rien n’avait été laissé au hasard. Jean-Christophe
était un véritable maniaque. Aucun détail ne lui échappait, matériel, météo,
logistique… Un vrai pro, qui n’avait rien de suicidaire, au contraire ! Et pourtant
il a été avalé par la montagne, sans que l’on sache ni quand ni comment.
Le seul reproche que la morale serait fondée à adresser à ces hommes, car
après tout leur propre vie leur appartient, est la mise en danger de la vie des
sauveteurs. C’est tout le débat sur le secours en montagne*. Mais pour les héros
dont je parle, la question ne se pose même pas. Là où ils évoluent, il n’y a pas de
secours…
Des secours, il y en avait, en revanche, et sans doute plus qu’il n’en faut, lors
de l’accident qui est devenu « l’affaire » Vincendon-Henry au mont Blanc, en
1966. Les mots ont leur importance, car ici on ne parle plus de « tragédie » ou de
« catastrophe », mais d’affaire. On est passé du fait divers, affreux au demeurant,
à l’affaire politique. Ce qui aurait pu relever de l’incident assez banal – deux
alpinistes coincés par le mauvais temps lors d’une hivernale – tourne au drame
(la météo bloque les secours pendant dix longs jours), à la catastrophe
(l’hélicoptère de secours s’écrase près des victimes), à la tragédie (les deux
jeunes subiront une agonie interminable avant de mourir de froid dans la
carcasse de l’hélicoptère) et à l’affaire d’Etat (aurait-on pu les sauver ? Qui est
responsable ?). A quelque chose malheur est bon, puisque « l’affaire » conduira
à une réorganisation complète des secours en France.
Paris Match, qui est notre mémoire collective des drames, a consacré un
volume entier à la montagne, avec le talent du sensationnel mâtiné de
voyeurisme qu’on lui connaît5. Mais le poids des mots et le choc des photos sont
là ! Arrêt sur images : la « tragédie du Pilier du Frêney » (1961), avec les clichés
de la « cordée de copains » de Pierre Mazeaud*, souriant et clope au bec ; trois
sur quatre ne reviendront pas ; l’accident de télécabine de la vallée Blanche, dont
le câble est sectionné par un avion de chasse (six morts en 1961) ; les
quatorze morts de l’aiguille Verte, dont le champion de ski Charles Bozon,
emportés par une avalanche le 7 juillet 1964 avec, à la une, la photo de « leurs
derniers pas dans la neige » ; « l’héroïque sauvetage du Dru » bien sûr, sur la
« vire de l’angoisse » avec Desmaison* et Gary Hemming* (1966) ; le « drame
des Grandes Jorasses* » en 1971, au cours duquel Desmaison* perd son jeune
collègue guide Serge Gousseault, mort de froid et d’épuisement, à la suite d’une
incroyable méprise entre les secours et les alpinistes ; l’avalanche de Val d’Isère
en 1970 qui frappe le centre de vacances de l’UCPA* et fait trente-neuf morts ;
ou bien encore les neuf morts au Mont-Blanc de 2012, emportés par une
avalanche imprévisible sur la voie classique des « Trois Monts » au départ du
refuge des Cosmiques.
Les Alpes n’ont malheureusement pas le monopole des catastrophes.
L’Himalaya*, dont la fréquentation ne cesse de croître, devient le théâtre
d’accidents mortels en série. Statistiques obligent, ce sont évidemment les routes
les plus fréquentées qui affichent le pire bilan humain : la voie normale de
l’Everest et le trek des Annapurna. A l’Everest*, l’accident le plus meurtrier de
l’histoire remonte au 18 avril 2014. Tôt le matin, une trentaine de sherpas
équipent en échelles et cordes fixes, comme tous les ans avant le début de la
saison « touristique », la cascade de glace sur la voie normale. Les expéditions
attendent toutes au camp de base pour se lancer. Un immense sérac tombé de la
face ouest s’écroule sur la zone. Seize sherpas emportés. Trois corps ne seront
jamais retrouvés. Il y avait évidemment trop de monde en même temps sur l’ice
fall. Parce qu’il fallait faire vite pour équiper le passage. Parce que les cordées,
qui avaient payé (cher) pour grimper, étaient impatientes. Parce que tout le
monde a intérêt à ce que les clients soient contents… Marc Batard* accuse :
l’Everest est devenu « une boîte à fric6 ». Sur place, c’est la consternation. Puis
la « grève » : par solidarité avec leurs camarades, mais aussi pour protester
contre les maigres réparations qui leur sont proposées par le gouvernement
népalais (300 euros par famille), les porteurs et guides plient leur tente et quittent
le camp de base. Personne ne montera pendant deux mois. Ils obtiendront gain
de cause avant que les affaires reprennent. Quelques mois plus tard seulement,
ce sont les trekkeurs du tour des Annapurna* qui sont la proie des éléments.
Chaque année, des milliers de randonneurs entreprennent le circuit des
Annapurnas, un des plus beaux treks de l’Himalaya. Une quinzaine de jours à
travers des paysages somptueux et à une altitude modérée (maximum
5 400 mètres). Ce 15 octobre 2014, ils sont à peu près quatre cents sur le circuit.
C’est la meilleure époque de l’année pour le faire. Pourtant, une terrible tempête
de neige, provoquée par le cyclone Hudhud qui s’abat sur le nord de l’Inde,
surprend les randonneurs dans la région de Manang. Elle fera quarante-
trois morts, la pire catastrophe sans doute de toute l’histoire de la montagne.
Quelques jours plus tard, le Premier ministre du Népal annonçait la mise en
place d’un système national d’alerte météo qui n’existait pas jusque-là.
Oui, la montagne est dangereuse. Mais le leitmotiv de la « montagne
tueuse » me… tue, moi, comme tous ceux qui l’aiment. Ce n’est pas la montagne
qui tue, c’est l’homme qui y meurt, parfois, par accident. L’homme qui
s’aventure-là haut n’y va pas pour mourir, il y va au contraire pour vivre plus
fort. Et c’est faire injure aux disparus que de les prendre pour des inconscients.
Puisque la parole est à la défense, tordons alors le cou à quelques idées
reçues sur la mortalité en montagne. Que le lecteur me pardonne la macabre
comptabilité qui suivra. Mais la vérité est à ce prix. Premièrement, les accidents
en montagne, toutes activités confondues, font cent fois moins de morts chaque
année que les accidents « domestiques », vingt fois moins que les accidents de la
route, quatre fois moins que les accidents du travail. Deuxièmement, si le
nombre d’accidents mortels en montagne est important (150 en moyenne par an),
il est, par exemple, huit fois inférieur à celui des noyades accidentelles (1 200).
Troisièmement, enfin, l’alpinisme, qui fait souvent la une, n’est pas la première
cause de mortalité en montagne, c’est la randonnée (à pied, à ski ou en
raquettes), avec 54 décès en 2012, chiffre élevé qui s’explique évidemment par
le développement de ces pratiques. Viennent ensuite seulement, dans ce triste
palmarès, le ski (sur piste et hors piste), avec 36 morts, et l’alpinisme (35). Et,
loin derrière, le parapente, le delta, l’escalade en falaise ou en cascade de
glace7…
Ecrivant ces lignes, j’ai bien conscience que les chiffres ne signifient rien
pour ceux ou celles qui ont perdu un mari, une épouse, un frère, un père, un ami
en montagne. Pour eux, pour elles, 1 vaut 100, vaut 1 000 et davantage. Et à leur
place je me révolterais aussi contre l’inacceptable. Jusqu’à entendre la petite
voix du mari, du frère, du père, de l’ami, murmurant de là-haut : « Ne t’inquiète
pas. Je suis allé au bout de mes rêves. Tout va bien. Je t’aime. »
Aconcagua (6 962 mètres)
Sur une étagère de souvenirs, dans mon bureau, je conserve précieusement
un petit caillou brun-rouge d’une dizaine de grammes qu’elle a rapporté pour
moi du sommet de l’Aconcagua il y a quelques années, avec ce petit mot :
« Un petit souvenir du sommet. Il aura voyagé, celui-ci ! » Nous avions projeté
de faire l’ascension ensemble. J’avais dû renoncer quelques semaines avant le
départ, victime d’une hernie aussi stupide que protubérante ! Les méchantes
langues – qu’elles aillent au diable – y verront peut-être une traduction
somatique du « mal des rimayes » ! (voir : Peur) ! Toujours est-il que cette
sportive accomplie aura fait l’ascension seule, avec beaucoup de courage et de
détermination. Grâce au téléphone satellite, je suivais son parcours jour par jour,
camp après camp, rempli d’admiration… et d’envie !
Le « colosse des Amériques », comme Janus, a deux visages. Sa face nord,
sèche, une suite interminable de pierriers parcourue chaque année par des
centaines de trekkeurs aguerris – à cette altitude, à ces latitudes, ce n’est pas une
promenade de santé ! –, et sa face sud glacée, intimidante, dangereuse,
meurtrière. On y retrouve encore aujourd’hui, comme à l’Everest, des restes
d’infortunés alpinistes pris dans la glace. L’Aconcagua n’est pas seulement le
point culminant du continent sud-américain, mais celui de toute l’Amérique, et
même le plus élevé des sommets de la Terre, hors Himalaya. Beaucoup de
grimpeurs prétendent que ce 7 000, situé par 32° sud et exposé à des vents de
200 km/h, vaut bien un 8 000 du Népal.
Les Incas, qui ont donné son nom à la montagne, Ackon-cahuac, « la
sentinelle de pierre », ont-ils gravi son sommet ? C’est tout à fait possible,
puisque le corps d’un enfant momifié, parfaitement conservé, paré de plumes et
entouré de statuettes, a été découvert il y a trente ans à 5 200 mètres d’altitude
sur un des sommets secondaires de l’Aconcagua, comme si les Incas avaient
voulu offrir le corps de cet enfant mort prématurément à leurs dieux. Le premier
Européen à s’attaquer au colosse est un Allemand, le Dr Güssfeldt (1840-1920),
un des pionniers de l’alpinisme* et certainement le fondateur de
l’« andinisme » ! Après avoir exploré l’Afrique équatoriale, l’Egypte, le désert
d’Arabie, il se tourne vers la cordillère des Andes en 1883. Parti de Santiago, il
remonte le rio Volcan et trouve la voie nord vers le sommet qui deviendra la
voie normale. Il échoue de peu ! Après avoir bivouaqué seul et sans aucun
équipement à 6 000 mètres, il réussit à atteindre 6 600 mètres, mais doit
redescendre à cause du mauvais temps8. C’est quatorze ans plus tard que le
guide suisse Matthias Zurbriggen finira le travail. Matthias n’est pas un
débutant. A trente-cinq ans, il s’est imposé comme le guide attitré des grandes
expéditions anglaises hors d’Europe, l’Himalaya en 1892 avec Conway, la
Nouvelle-Zélande avec Fitzgerald en 18949. En 1896, il est choisi par
l’expédition Fitzgerald-Vines comme guide chef pour l’Aconcagua. L’entreprise
se révèle plus difficile que prévu. Après deux tentatives infructueuses, Fitzgerald
et Zurbriggen repartent à l’assaut. L’Anglais, victime du mal des montagnes,
doit abandonner vers 6 500 mètres. Zurbriggen continue seul et, le 14 janvier,
plante le piolet de Fitzgerald au sommet de l’Aconcagua. Victoire et célébrité
mondiale pour le modeste berger de la vallée de Saas. Vingt ans plus tard, cette
force de la nature, ce montagnard aussi vif qu’exubérant, devenu dépressif et
solitaire, mettra fin à ses jours tristement à Genève10.
Demeure alors inviolée l’immense face sud de 3 000 mètres de haut,
terrifiante avec sa double barrière de séracs menaçants, ses avalanches de pierres
et de glace, sa difficulté technique nécessitant l’escalade artificielle* au-dessus
de 6 000 mètres. Il fallait des fous pour s’y lancer ! Et ils l’ont fait : une cordée
de copains, sans le sou, sans l’appui des autorités françaises, des grimpeurs de
Fontainebleau et du Saussoy, aussi doués que fêtards, « avec un matériel aussi
minable qu’hétéroclite11 », Lucien Bérardini* et Robert Paragot en tête, René
Ferlet comme responsable, mais aussi Adrien Dagory, Edmond Denis, Pierre
Lesueur et Guy Poulet. Charlie Buffet, une référence, raconte :
« Embarqués à Bordeaux comme des loquedus, ils avaient été accueillis à Buenos Aires comme
des héros, par Juan Perón en personne. Le général, alpiniste lui-même, les avait retenus un après-
midi entier pour se faire raconter leur projet… Excité comme un gamin, Perón avait mis son
armée à leur disposition, proposant même d’envoyer l’aviation bombarder les glaciers suspendus
qui menaçaient la voie. Les six avaient dit non à la bombe mais oui à l’intendance. On tapait dans
les mains, on avait ce qu’on voulait ! Avions, mulets, vivres, vin… C’est après la quatrième nuit
de bivouac que leur aventure s’est emballée. A plus de 6 000 mètres ils chantaient encore, imitant
Maurice Chevalier… Mais à l’aube du 23 février 1954, quand ils choisirent de continuer vers le
sommet, ils savaient la redescente impossible. Ils grimpèrent trois jours encore, épuisés, sans
manger ni boire dans le glacial vento bianco qui vient du Pacifique : – 25, puis – 30, sans doute –
35°. Par deux fois, Lulu força les passages les plus difficiles. La deuxième fois, il enleva ses
gants pour pouvoir saisir les prises… Quand Lucien regarda ses mains, il était trop tard pour la
main gauche. Il était trop tard pour les pieds aussi, qu’ils ne regardaient pas. Tous, sauf Robert
Paragot, eurent les orteils gelés. Tous furent amputés à l’hôpital de Mendoza12… »
Albrecht von Haller* avait ouvert la voie un siècle plus tôt. Son célébrissime
poème « Die Alpen43 » marque le point de départ d’un enthousiasme qui
bouillonnera jusque sous la plume de Flaubert dans Madame Bovary : « J’ai un
cousin qui a voyagé en Suisse l’année dernière, et qui me disait qu’on ne peut se
figurer la poésie des lacs, le charme des cascades, l’effet gigantesque des
glaciers. On voit des pins d’une grandeur incroyable, en travers des torrents, des
cabanes suspendues sur des précipices, et, à mille pieds sous vous, des vallées
entières, quand les nuages s’entrouvrent. Ces spectacles doivent enthousiasmer,
disposer à la prière, à l’extase44 ! » A la fièvre romantique succédera la
littérature* alpine d’aventure, avec les récits héroïques de tous ceux qui ont aimé
les Alpes à la vie à la mort, Lionel Terray*, Henri Desmaison*, Gaston
Rébuffat*, Louis Lachenal*, Walter Bonatti*… « Ce qui caractérise la littérature
alpine, notent Guibal et Langenieux-Villard, c’est son absence d’humour45 » :
pas faux ! Hormis le Tartarin sur les Alpes d’Alphonse Daudet en 1885, les
grandes pages des Alpes invitent plus au respect qu’à la franche rigolade !
Mais à la montagne comme à la ville il y a un temps pour tout, plaisanter,
être léger… et sentir par bouffées un commandement grave et précieux, quelque
chose qui nous dépasse et nous invite à nous dépasser (voir : Dépassement de
soi). C’est dans les Alpes que j’ai pour la première fois senti l’appel de la
montagne, et c’est à elles que je dois cette passion indéfectible. C’est à Serre-
Chevalier, au pied du massif des Ecrins, que j’ai fait mes premiers pas avec
l’UCPA* et ressenti des émotions inoubliables. C’est dans les Alpes ensuite que
j’ai attaqué mes premières grandes courses, la Meije, le mont Blanc ou le Cervin.
C’est dans les Alpes encore que je suis tombé amoureux du grand ski, entre
Chamonix*, Les Arcs* ou Zermatt*. Mon massif alpin de prédilection ? Ils sont
tous beaux mais, allez, sans hésiter… celui de Chamonix, ses aiguilles, ses arêtes
proprement surnaturelles ! Voilà sûrement, au fond, le vrai « pourquoi » de la
place singulière que tiennent les Alpes dans l’univers de la montagne :
l’enchantement. Qui s’en approche tombe, irrémédiablement, amoureux de
toutes les montagnes du monde…
Alpinisme
« Alpinisme n. m. : Sport des ascensions en montagne46. »
Ah, non ! C’est un peu court, jeune homme ! On pouvait dire… Oh,
Dieu !… Bien des choses en somme. En variant le ton. Par exemple, tenez :
Poète : « L’alpiniste est un homme qui conduit ses pas là où, un jour, ses
yeux ont regardé » (Gaston Rébuffat).
Malicieux : « Sport stupide qui consiste à grimper les rochers avec les mains,
les pieds et les dents » (Lionel Terray).
Philosophe : « Quand tu es arrivé au sommet de la montagne, continue de
grimper » (Proverbe chinois).
Réaliste : « La montagne n’est ni juste ni injuste. Elle est dangereuse »
(Reinhold Messner).
Sartrien : « L’alpinisme est une manière de régler le problème de l’absurdité
de la vie en lui opposant un comportement d’une absurdité supérieure » (Sylvain
Tesson).
Romantique : « La montagne nous offre le décor… A nous d’inventer
l’histoire qui va avec » (Nicolas Helmbacher).
Politique : « Une heure d’ascension dans les montagnes fait d’un gredin et
d’un saint deux créatures à peu près semblables. La fatigue est le plus court
chemin vers l’égalité, vers la fraternité. Et durant le sommeil s’ajoute la liberté »
(Friedrich Nietzsche).
Lyrique : « L’alpinisme n’est pas un sport. C’est une religion » (Jean
Vernet).
Tendre : « A mes montagnes, reconnaissant, infiniment, pour le bien-être
intérieur que ma jeunesse a retiré de leur sévère école » (Walter Bonatti).
Freudien : « L’alpinisme est une forme d’autoérotisme » (Julien Green).
Je m’égare… mon adoration pour Rostand n’a d’égale que mon amour des
montagnes et de ceux qui s’aventurent dans ce « royaume stérile, sauvage,
minéral [qui], dans sa pauvreté extrême, dans sa nudité totale, dispense une
richesse qui n’a pas de prix : le bonheur que l’on découvre dans les yeux de ceux
qui le fréquentent47 ». Parole de guide !
Précision terminologique d’abord ! Comme le dit Yves Ballu, le mot
« alpinisme » est une injustice de l’histoire48, tant il est vrai que les Pyrénées, les
Dolomites, l’Himalaya ou le Caucase pourraient tout autant prétendre se
transformer en substantif… Les Anglais (mountaineering) ou les Allemands
(bergsteigen) ont été plus rigoureux que nous. Mais enfin, comme le terme
« montagnisme » ne sonne pas très bien, va pour « alpinisme »…
Précaution historique ensuite ! Les historiens se disputent sur la datation de
l’alpinisme, comme les archéologues sur celle d’un plat étrusque. 1492,
ascension du mont Aiguille* par Antoine de Ville ? 1770, ascension du mont
Buet par les frères Deluc ? 1786, première ascension du mont Blanc* ? 1857,
fondation de l’Alpine Club anglais ? Allons donc, et pourquoi pas en 130,
lorsque l’empereur Hadrien gravit l’Etna de nuit pour contempler au sommet le
lever du soleil ? Ou 1336, lorsque Pétrarque* monte au mont Ventoux juste pour
le plaisir du panorama ? Bigre ! La querelle est d’importance ! Mais, comme
dirait mon professeur de collège, tout dépend de la définition que l’on se donne
de l’alpinisme. Et puisque ce dictionnaire est amoureux, la réponse est dans le
cœur de celui qui grimpe : l’alpinisme commence avec le désir, lorsque l’homme
qui met le premier pas sur la montagne le fait pour lui-même, pour elle-même, et
rien d’autre… Laissons donc de côté ici l’alpinisme « militaire », l’alpinisme
« scientifique », l’alpinisme des chasseurs ou cristalliers, pour n’évoquer que les
« conquérants de l’inutile », comme disait Lionel Terray*.
Conquête*, le mot est lâché ! Car c’est bien l’esprit de conquête, vite
dépouillé de toute préoccupation scientifique ou militaire, qui, à partir du milieu
du XVIIIe siècle et pendant deux cents ans, a inspiré l’alpinisme. D’où la question
incontournable : quel avenir pour l’alpinisme quand tous les sommets des cinq
continents, y compris dans leurs voies les plus difficiles, ont été conquis ? Est-ce
« la fin de l’alpinisme49 » ? s’interroge Yves Ballu. Le terrain de jeu désormais
limité des montagnes va-t-il s’étioler au profit du fond inexploré des océans
ou… de l’espace infini ? Que nenni ! Car l’alpinisme conquérant, s’il s’est éteint
de sa belle mort dans les années 1960 avec la conquête du dernier 8 000 (le
Shishapangma, en 1964), nous a laissé deux enfants qui se portent à merveille,
l’alpinisme sportif et l’alpinisme plaisir. Et ils ont encore de beaux jours devant
eux !
Bref arrêt sur image. Il aura fallu à peu près deux siècles à l’homme, entre la
conquête du mont Blanc et celle du dernier 8 000 en Himalaya, pour « vaincre »
à peu près tous les sommets de la Terre. D’abord la conquête des Alpes, qui
prendra plus de cent ans, entre 1760, arrivée d’Horace-Bénédict de Saussure* à
Chamonix, et 1877, ascension de la Meije* par les Français Gaspard* et Boileau
de Castelnau. Et il faudra cent ans de plus pour que, les Alpes ayant livré tous
leurs secrets, l’homme, portant son regard au-delà de l’Europe, parvienne à bout
des autres sommets du globe, entre 1868 (première de l’Elbrouz dans le
Caucase) et 1964 (conquête du quatorzième 8 000). Cette épopée a ses héros, ses
légendes, ses drames, ses exploits, qui m’ont fait vibrer comme tant d’autres.
Chacune des étapes de cette histoire palpitante semble incarnée par une
montagne, qui cristallise « les espoirs et les désirs des hommes50 » : le mont
Blanc* au XVIIIe siècle, le Cervin* au XIXe, l’Everest* au XXe siècle. Et à chacune
de ces montagnes est attaché un héros qui en personnifie l’amour : Saussure*,
Whymper*, Mallory*.
Premier acte : la conquête du mont Blanc. Il faudra vingt-cinq ans à M. de
Saussure*, riche aristocrate suisse, tombé littéralement amoureux de la
« montagne maudite » en 1760 à l’occasion d’un voyage à Chamonix, pour y
parvenir. C’est lui qui lance la compétition, en promettant une prime à celui qui
lui montrera le chemin du sommet… donnant ainsi naissance à ce qui deviendra
le métier de guide. Et ce seront finalement deux Chamoniards, Paccard et
Balmat*, qui atteindront les premiers le sommet le 8 août 1786. M. de Saussure
effectuera la deuxième ascension l’année suivante, qui aura un retentissement
bien supérieur à la première ! La course au mont Blanc a fait naître « un désir
nouveau dans le cœur de l’homme : la passion des cimes51 ». Chamonix*
devient une destination touristique. Les « expéditions » se multiplient, les
« voyageurs » se disputant les meilleurs guides* et porteurs. Le matériel se
précise : corde, crampons, piolets, lunettes noires… Et la passion résiste aux
drames. Première catastrophe au mont Blanc en 1820. Une caravane organisée
par le conseiller du tsar de Russie, le Dr Hamel, accompagnée de douze guides,
est ensevelie par une avalanche en vue du sommet. Trois disparus, les guides
Balmat, Tairraz et Carrier. Leurs restes seront retrouvés quarante ans plus tard en
bas du glacier des Bossons. Un des rescapés, le guide Marie Couttet, appelé par
la police à identifier ce qu’il restait des corps, reconnaîtra formellement la main
de Pierre Balmat et s’écriera : « Je n’aurais jamais osé croire qu’avant de quitter
ce monde il me serait donné de serrer encore une fois la main d’un de ces braves
camarades52… » Malgré cette catastrophe, le mont Blanc attirera toujours plus
de « voyageurs » en quête d’aventure ou de gloire.
Deuxième acte : le Cervin* et « l’âge d’or de l’alpinisme ». Nous sommes au
milieu du XIXe siècle. Une dizaine de sommets ont été conquis dans les Alpes
(notamment le deuxième d’Europe, le mont Rose) et une poignée dans les
Pyrénées (le mont Perdu, qui passait alors pour le point culminant, le Vignemale
et l’Aneto, en réalité le plus haut avec ses 3 404 mètres). L’histoire va
brutalement s’accélérer sous l’impulsion des Anglais. Une élite victorienne
fortunée prend les Alpes d’assaut tous les étés, et l’alpinisme britannique va
dominer l’alpinisme mondial pendant soixante-dix ans au moins. L’Alpine Club
est créé en 1857. Ses membres sont triés sur le volet, sur le plan sportif et…
social ! Sur les 281 membres du club en 1863, 90 sont avocats ou avoués,
34 clergymen, 15 professeurs et les autres de la gentry terrienne53. Toujours est-
il qu’en dix ans seulement tous les sommets principaux des Alpes sont gravis,
pour la plupart par un « monsieur » anglais accompagné de son guide préféré,
qu’il soit du Valais, de l’Oberland ou de Chamonix. Les cordées les plus
célèbres : Coolidge* avec Almer, Mummery* avec Burgener, Stephen* avec
Anderreg, Whymper* avec Croz* ou Carrel*… Quel bonheur et quel confort de
grimper toujours avec le compagnon de cordée que l’on connaît et qu’on aime !
C’est ce que je fais, à mon modeste niveau, depuis vingt-cinq ans ! Au cours de
cet âge d’or de l’alpinisme (1854-1865), plus de 120 premières ont été réalisées
dans les Alpes. Les plus remarquables ? Le Weisshorn, la Dent Blanche, la barre
des Ecrins, les Grandes Jorasses (pointe Whymper), l’aiguille Verte, l’aiguille de
Bionassay, la Jungfrau, le mont Blanc par la Brenva et, évidemment, le Cervin.
Mais pourquoi cet engouement des Anglais, laissant loin derrière eux les nations
alpines comme la France, l’Italie, la Suisse ou l’Autriche ? L’appétit des peuples
pour la montagne serait-il inversement proportionnel au relief de leur pays ?
Ce deuxième acte, l’âge d’or, comme le premier avec la « catastrophe
Hamel » au mont Blanc, se termine par un drame qui choquera le monde entier.
A la descente du Cervin, le jeune Anglais Douglas Robert Hadow, dix-neuf ans,
que Whymper ne voulait pas emmener à cause de son manque d’expérience,
glisse et entraîne avec lui le guide Croz, et à sa suite Hudson et lord Douglas.
Quatre morts. Il y en aurait eu sept si la corde ne s’était pas rompue entre
Douglas et le guide Taugwalder… qui sera accusé injustement d’avoir coupé la
corde ! L’Alpe ensanglantée sera désormais « homicide et traîtresse » !
Whymper* ne s’en remettra pas.
Après cette conquête maudite, il manque encore, en cette année 1865, un
sommet prestigieux au palmarès des Anglais, la Meije* ! Le « Cervin du
Dauphiné » a résisté jusque-là à tous les assauts, y compris des commandos de
l’Alpine Club. Ce sera l’affaire des Français. Le 16 août 1877, Castelnau et le
guide Pierre Gaspard* atteignent le sommet du Grand Pic, dans des conditions
acrobatiques. Et Gaspard lance sa célèbre phrase : « Nom d’un chien, cette fois,
ce ne seront pas des guides étrangers qui l’auront eue les premiers54 ! » A
présent, tous les grands sommets des Alpes sont tombés. Où poursuivre
l’aventure ?
Troisième acte : les expéditions lointaines. « Dans tout alpiniste sommeille
un explorateur », dit justement Micheline Morin55. Les alpinistes de l’âge d’or,
ayant conquis les plus beaux sommets des Alpes, voulaient voir à quoi
ressemblaient les autres montagnes du monde. Et c’est par le Caucase qu’on
commence, pas trop loin, donc. Et les Anglais encore ! Freshfield, avec son
guide et ami François Devouassoud, réussissent, à l’aveugle, sans aucune carte,
l’ascension du point culminant, l’Elbrouz (5 629 mètres), en 1868. Puis les
Andes, avec Whymper, à peine rétabli moralement du drame du Cervin, qui
gravit avec Carrel le Chimborazo (6 310 mètres) et le Cotopaxi (5 970 mètres)
en 1879. Vers la fin du siècle tomberont successivement les sommets des autres
continents : l’Aconcagua* (6 950 mètres) en 1896, le Kilimandjaro
(5 985 mètres) en 1889, le mont Cook en Nouvelle-Zélande (3 765 mètres) en
1894, le mont Saint-Elie en Alaska (5 514 mètres) en 1897, le mont McKinley*
(6 193 mètres) en 1913… Mais c’est l’Himalaya* et ses quatorze 8 000 qui
focalisent les rêves. Il faudra un siècle pour y parvenir. Toujours à la manœuvre,
les Anglais. L’Everest* est évidemment en ligne de mire, lui qui a été identifié
comme le plus haut en 1847, mais dont l’accès est fermé, que ce soit par le nord
(Tibet) ou par le sud (Népal). Diplomatie habile, rapport de force militaire, ou
les deux, les Anglais obtiennent après la Première Guerre mondiale une sorte
d’exclusivité pour l’exploration de l’Everest. Il faudra trente ans et une douzaine
d’expéditions, dont l’inoubliable tentative de Mallory* en 1924, pour y parvenir
en 1953 grâce à Hillary* et Tenzing*. La conquête des quatorze 8 000 prendra
seulement quatorze ans. Ce fut l’âge d’or de l’himalayisme, aussi brillant et bref
que l’âge d’or des Alpes, un siècle auparavant.
Et après, on fait quoi ? L’alpinisme, après la conquête de tous les sommets
de la planète, se développe sous une nouvelle forme, appelée faute de mieux
« alpinisme sportif ». L’alpinisme de conquête recherche le sommet. L’alpinisme
« sportif » recherche la difficulté, pour elle-même, mais aussi parce que la voie
la plus difficile, la plus directe, est aussi la plus belle. Esthétique et difficulté
sont les moteurs de l’alpinisme moderne, dont le fondateur est incontestablement
l’Anglais Albert Mummery* (1855-1895). L’alpinisme « sportif » est donc né
bien avant la fin de la conquête des montagnes du globe. Il se développe à la fin
du XIXe siècle, une fois que les principaux sommets des Alpes sont « tombés ».
Son credo : 1. Seule la difficulté est belle. 2. Tu dois t’affranchir de la tutelle
sécurisante du guide. Ecoutons Mummery : « La route la plus difficile
conduisant au pic le plus difficile est toujours ce que le grimpeur doit tenter », ou
encore : « Peiner le long de pentes d’éboulis derrière un guide capable de
dépeindre de son lit chaque passage de la course avec toutes les prises de main et
de pied n’est qu’un travail digne de ces paquets de chair revêtus d’habits à la
mode que le chemin de fer déverse chaque été à Zermatt avec tous leurs parfums
et leurs onguents, leurs linge empesé et leurs souliers vernis56. » La charge est
rude ! N’empêche que l’alpinisme selon Mummery fera d’innombrables petits-
enfants.
« Il entraîna derrière lui une jeunesse enthousiasmée, à laquelle il révéla la beauté de l’escalade et
des grandes courses de rocher. Toutes ses ascensions portent une singulière empreinte, elles
témoignent de son sens esthétique et de son goût pour les roches aériennes… Sa réserve le fit
accuser d’être insensible aux beautés de la montagne, et lorsqu’il prétendit que la valeur
esthétique d’une ascension variait en raison directe de sa difficulté et que la plus difficile était
aussi la plus belle, il scandalisa les contemplatifs. Mais un homme qui déclare que, même s’il n’y
avait rien à grimper, il continuerait d’errer parmi les neiges éternelles, dans la fantasmagorie des
brumes silencieuses ou les rougeurs du soleil couchant, un homme qui refait les courses qu’il a
déjà faites et monte sept fois au Cervin… cet homme-là n’est-il intéressé que par la performance
et l’acrobatie57 ? »
« C’est, remarque Irving, comme si les pionniers avaient dit aux jeunes : les Alpes sont une sorte
de grand festin qui est servi à votre intention, mais à notre vif regret le seul bon vin, le grand cru
des premières, est épuisé, nous avons tout bu ! Qu’allaient faire les jeunes devant une telle
situation ? Rester sur leur soif ? Non. Tournant la difficulté, ils recréèrent l’ambiance dont on les
croyait privés en se passant de guide. Ils avaient compris que l’ascension d’une pointe en tête de
cordée fait retrouver toutes les joies d’une première… que la gloire d’une course revient à celui
qui a dû lui-même y chercher son chemin60. »
« Toute notre jeunesse fut troublée par un appel qui n’était pas celui de l’amour. Parfois, il
s’éveillait en nous comme une impatience vivace à la vue d’un pêcher en fleur, d’un ciel étoilé ou
bien lorsque le hasard des vents nous jetait un souffle glacé au visage. Nous pressentions un
monde inconnu, celui des horizons immenses et de la liberté. Les premiers glaciers que nous
vîmes ne nous causèrent aucune surprise ; rien ne pouvait être de nous plus attendu que cette fête
de lumière, que cette altitude bleue dont la vérité nous était enfin confirmée par les apparences
sensibles de la haute montagne […] Lorsque la perfection même de ce silence est telle qu’elle
blesse nos sens Lorsque nous percevons comme un frissonnement de l’espace Lorsque les astres
nous apparaissent en plein jour Lorsque la lumière native glisse d’un infini transparent et noir,
lumière obscure comme une lumière qui aurait perdu son reflet Lorsque cette lumière pénètre
directement nos yeux sans les blesser ; mais lorsque la première neige nous réfléchit cette même
lumière avec une violence à nous rendre aveugles / Alors, nous reconnaissons l’altitude68. »
C’est dit…
Amateur
« Une passion, un amour : voilà ce qu’est la montagne pour ceux qu’on
gratifie du joli nom d’amateurs. L’amateur, comme l’indique l’étymologie, c’est
celui qui aime. Il éprouve pour son objet d’élection un sentiment d’attirance
désintéressé, indépendamment de toute compensation pécuniaire ou sociale.
L’amateur pratique l’alpinisme pour son plaisir, son délassement, son
épanouissement individuel, sans souci d’autres gains. Malgré l’intensité de sa
passion, il n’a guère à lui consacrer que le temps, toujours trop court, des loisirs.
Cela ne l’empêche pas de tenter de se perfectionner dans l’art qu’il a choisi de
tout son cœur, et qui lui donne en retour des instants d’intense bonheur69. »
La femme qui se livre à cet éloge vibrant de l’amateurisme est chirurgien des
hôpitaux, docteur en philosophie, parisienne et alpiniste, amatrice, cela va sans
dire ! Dans ses « petites considérations sur la montagne et le dépassement de
soi », que tout citadin devrait lire, elle décrypte cette étrange pulsion qui pousse
l’homme vers les cimes, cette mystique de l’effort inutile qui conduit à la plus
belle des récompenses, qu’elle appelle « l’euphorie » des cimes et que je
dénommerai simplement la « joie ».
Une vision romantique de l’histoire veut que ce soient les amateurs qui aient
écrit les plus belles pages de l’alpinisme*, des origines à l’âge d’or, et même
jusqu’à la fin de la période des conquêtes, Himalaya inclus, vers le milieu du
XXe siècle. Et de se souvenir que Saussure* était professeur de philosophie,
géologue et physicien, Balmat* médecin, Tyndall* physicien, Whymper*
dessinateur et graveur, Mallory* professeur l’école, Hillary* apiculteur… et que
ce sont eux qui recrutaient des « guides aux pieds sûrs » pour les accompagner70,
qui fixaient les objectifs, organisaient la logistique et dirigeaient l’expédition,
quand ils ne marchaient pas eux-mêmes en tête. Au fond, tout ce qui s’est fait de
plus grand en montagne s’est toujours fait par amour… Alexandre Vialatte le dit
avec talent : « C’est l’alpiniste (amateur) et non le guide (le professionnel) qui a
créé l’Alpe et l’alpinisme. Et pourtant le guide en sait plus long ! Mais il est
moins universel, moins passionné : l’argent, la routine, le métier le poussent
autant que le plaisir. Le plaisir seul pousse l’alpiniste. Autrement dit, le seul
amour de la chose. C’est toujours l’amour qui fait le plus71. »
Bigre, difficile d’aller là contre ! Et pourtant la vérité oblige à dire que,
comme dans bien d’autres domaines sportifs ou artistiques, les amateurs n’ont
pas le monopole de l’amour et que la vision romantique a quelque relent
d’élitisme aristocratique. A la montagne « par plaisir », celle des premiers
intellectuels anglais s’aventurant dans les Alpes au XIXe siècle, elle oppose la
montagne « par nécessité », celle des bergers, chasseurs de chamois, cristalliers,
chercheurs d’or, soldats dans les premiers temps et, naturellement, celle des
guides de haute montagne depuis l’essor de l’alpinisme. La première serait belle
car désintéressée, la seconde respectable mais mercantile.
La distinction est discutable et sa conclusion morale, en tout état de cause,
fort douteuse ! Discutable, car peut-on dire que le jeune Parisien qui décide de
« passer son guide » le fait « par nécessité » ? Non, il le fait par choix. J’allais
dire par amour… de ce métier. A l’inverse, quand les premiers « amateurs »
montaient au mont Blanc pour y mesurer la température et la pression, y allaient-
ils pour le plaisir ou dans un but scientifique ? Ou les deux ! Quand Antoine de
Ville gravit le mont Aiguille* en 1492, le fait-il parce que le roi le lui a ordonné
ou parce qu’il tient à relever le défi qu’offrait cette muraille jugée
infranchissable ? Quand Walter Bonatti*, guide de son état, ouvre en solo et en
hiver sa voie directe dans la face nord du Cervin en 1965, agit-il en guide ou en
« amateur » ? C’est pourquoi à la distinction trompeuse entre montagne « par
plaisir » et montagne « par nécessité », je préfère celle entre montagne
« choisie » et montagne « subie ». A l’opposition factice entre professionnels et
amateurs, je préfère celle entre « haut niveau » et pratique « loisirs ». Quant à
l’amour, c’est une évidence, on le retrouve chez les uns comme chez les autres.
Un « amateur » : « Heureux le voyageur qui, campé sous quelque abri de
montagne avec ses livres, part pour sa première course à l’aube tranquille d’une
longue journée de juin ; il essuie en passant la rosée du matin et, armé d’une
canne, marche vers le sommet défendu par les rochers ou la glace, d’où il pourra
contempler le champ de sa campagne d’été avec ses curiosités, ses splendeurs,
ses difficultés, qu’il lui faudra expliquer, admirer et vaincre72. »
Un « professionnel » : « Les montagnes ne vivent que par l’amour des
hommes. Là où les habitations, puis les arbres, puis l’herbe s’épuisent, naît le
royaume stérile, sauvage, minéral ; cependant, dans sa pauvreté extrême, dans sa
nudité totale, il dispense une richesse qui n’a pas de prix : le bonheur que l’on
découvre dans les yeux de ceux qui le fréquentent73. »
Angeville, Henriette d’ (1794-1871)
La fiancée du mont Blanc* ! Il faut la voir, vêtue de sa large robe à carreaux,
avec pantalon bouffant en dessous, chapeau à large bord et bâton ferré de
2 mètres à la main. Elle a fière allure ce 3 septembre 1838 lorsqu’elle quitte
Chamonix*, avec douze guides et porteurs, pour réaliser le rêve qu’elle mûrit
depuis dix ans : être la première femme au sommet de l’Europe. Première ? Pas
tout à fait… Trente ans auparavant, la jeune Marie Paradis, servante de son état,
avait été emmenée au sommet par ses amis guides qui voulaient faire d’elle la
femme la plus haute du monde. Elle y était arrivée, mais comme elle le
reconnaîtra humblement après, plutôt « traînée, poussée derrière, tirée devant,
portée74 ». Mlle d’Angeville, elle, est une vraie aventurière, elle sait ce qu’elle
veut et elle le fait. Elle ne laisse rien au hasard, la préparation physique,
technique, médicale, la logistique, le choix des guides et des porteurs, et sa tenue
vestimentaire !
Il fallait, disons-le, un sacré caractère pour affronter, à cette époque, les
préjugés, les mises en garde, les sous-entendus, les prudentes objurgations et se
lancer dans l’aventure alpine. Préfiguration de la femme moderne75, libre et
indépendante, son milieu familial, la petite noblesse bourguignonne, ne la
destinait pourtant pas à devenir plus tard une icône du féminisme… Arrivée au
sommet le 4 septembre à 1 h 25 après avoir beaucoup souffert, au point de
supplier ses guides, si elle mourait, de porter son corps en haut, elle
commentera : « Mon pied foulait enfin le sommet du mont Blanc et je plantai
mon bâton ferré sur sa croupe, comme un soldat arbore son étendard sur la
citadelle qu’il a emportée d’assaut76. » Quelle mâle exclamation !
Henriette continuera sa carrière d’alpiniste pendant vingt-cinq ans environ,
gravissant vingt et un sommets, dont un en hivernale. C’est à soixante-neuf ans
qu’elle réalise sa dernière grande course, l’Olderhorn, dans les Alpes vaudoises.
Elle se retire ensuite près de Genève, à Ferney-Voltaire. On ne lui connaît pas de
fiancé, à part le mont Blanc.
Annapurna (8 091 mètres)
Son nom résonne encore aux oreilles de beaucoup de Français comme un cri
de victoire. Annapurna, premier 8 000 conquis par l’homme, tombé sous les
assauts de la cordée héroïque Herzog-Lachenal ce fameux 3 juin 1950, à
14 heures. La France admirative n’apprendra la nouvelle que trois semaines plus
tard. Nous ne sommes pas encore à l’époque des ascensions retransmises en
direct ! Pour nous, l’Annapurna, ce sont les photos de Maurice Herzog*, les
mains en lambeaux à son retour du sommet, et les images de Lionel Terray*
portant dans ses bras Lachenal* à la descente de l’avion, les trois héros
nationaux dont la France avait bien besoin au lendemain de la guerre. Mais pour
les Népalais, l’Annapurna, c’est la « déesse de l’abondance », car de l’immense
muraille aux six sommets de plus de 7 000 mètres77 descendent, versant sud et
versant nord, des fleuves furieux qui irriguent les vallées environnantes et les
nourrissent.
L’Annapurna n’est pas le plus haut des 8 000, loin s’en faut (il se classe
dixième), mais c’est à la fois le plus dangereux et le moins parcouru. Deux
cents personnes seulement l’ont gravi à ce jour, contre 6 000 ou presque pour
l’Everest, et le taux de mortalité, qui est de 4 % sur le toit du monde, est de 32 %
à l’Annapurna, plus encore qu’au K2, pourtant réputé comme la montagne la
plus meurtrière (26 %) ! Les Français l’ignoraient, et pour cause, lorsqu’ils ont
lancé leur tentative en 1950. D’ailleurs, la cible n’était pas au départ
l’Annapurna, mais le Dhaulagiri, plus élevé que le premier… En cette année
1949 en effet, Lucien Devies*, le patron de l’alpinisme français, veut marquer
un grand coup. Les Français premiers sur un 8 000, rien n’est impossible ! La
preuve ! Il faut d’abord développer des trésors de diplomatie, car le Népal est
fermé aux étrangers. Un jeune diplomate en poste à Dehli, Francis de Noyelle,
qui fera partie de l’expédition, réussit à obtenir l’autorisation du royaume du
Népal pour une tentative au Dhaulagiri78. La machine Devies* se met en marche
et on sélectionne les meilleurs pour ce qui est devenu une cause nationale :
Herzog, Couzy, Schatz, Lachenal, Terray, Rébuffat, Ichac et le médecin Oudot.
Au printemps 1950, l’expédition française débarque dans un massif à peu près
inconnu, sans cartes et avec pour toute aide le flair des Sherpas. Après un mois
d’exploration, il ressort que le Dhaulagiri est infaisable, mais l’Annapurna, par
sa face nord glaciaire, peut-être. On doit se dépêcher avant l’arrivée de la
mousson, prévue pour début juin ! Ce n’est que le 21 mai que le camp I est
installé à 5 100 mètres. C’est la course contre la montre. Camp V à 7 300 mètres
le 2 juin. Assaut lancé le 3 juin, réussite le 5 après une interminable montée dans
la neige molle et une abominable descente dans la tempête qui marquera les
deux héros dans leur chair. Mais le premier 8 000 était vaincu, la France
victorieuse, l’orgueil national au zénith et les finances de la Fédération française
au beau fixe pour des années, grâce aux succès fantastiques du livre de Maurice
Herzog (Annapurna premier 8 000) et du film de Marcel Ichac (Victoire sur
l’Annapurna).
Cependant l’Annapurna était loin d’avoir livré tous ses secrets. Son immense
face sud, d’une hauteur de 3 500 mètres et d’une difficulté comparable à une
voie mixte des Grandes Jorasses, mais à 7 000-8 000 mètres d’altitude, ne sera
vaincue que vingt ans plus tard par une expédition lourde britannique dirigée par
Chris Bonington* : six camps d’altitude, deux mois du camp de base au sommet,
4 000 mètres de cordes fixes, de l’oxygène, deux hommes au sommet (Don
Whillans et Dougal Haston), mais un mort, Ian Clough, victime d’une chute de
sérac à la descente79. Les premiers à gravir la face sud en technique « alpine »,
sans oxygène, ni porteurs, ni cordes fixes seront deux Catalans, Enrico Lucas et
Nil Bohegas, en 1984. Ils mettront neuf jours, un véritable exploit à l’époque. Je
vous laisse donc imaginer la performance d’Ueli Steck* qui, en octobre 2013,
gravit la face en solitaire et en vingt-huit heures, aller et retour… En descendant,
conscient des risques qu’il avait courus, il déclarera sobrement qu’à l’avenir il
essaierait « d’être heureux avec des choses plus simples » ! Ce faisant, le Suisse
ne réalisait pas seulement un exploit qui laisse abasourdi, il rendait un hommage
magnifique à Pierre Beghin* et Jean-Christophe Lafaille* en empruntant, pour la
terminer, la « voie française » de 1992 sur laquelle Beghin avait trouvé la mort
(voir : Lafaille).
Grâce soit rendue à la déesse de l’abondance, la splendeur des lieux ne se
dévoile pas qu’aux alpinistes extrêmes. Le « tour des Annapurna » est un des
plus beaux treks du Népal, accessible à tout bon marcheur, qui découvrira
successivement la forêt tropicale, les villages népalais et leurs cultures en
terrasse, puis la haute montagne jusqu’au col Thorung (5 416 mètres), d’où la
vue sur le massif est époustouflante. C’est malheureusement sur ce parcours que,
en octobre 2014, est survenue une des pires catastrophes de toute l’histoire de la
montagne. Une terrible tempête de neige, causée par le cyclone Hudhud, s’est
abattue sur le massif, piégeant les randonneurs et faisant 43 morts parmi les 400
trekkeurs présents sur le circuit des Annapurna. Comme toujours après un tel
drame, passé le temps du bilan et du recueillement, viennent la polémique et les
règlements de comptes. Jusqu’à ce que la sagesse vienne rappeler que la nature
n’est pas sous le contrôle des hommes.
Antarctique
Le sixième continent, bien sûr, mais la première merveille du monde pour
moi, qui ai eu la chance d’y poser le pied et surtout le regard. Un mois
d’émerveillement. L’Arctique, c’est un océan gelé. L’Antarctique, c’est un
continent glacé. Rien à voir. Un continent immense, plus grand que l’Europe.
Des roches, des chaînes de montagnes recouvertes d’une couche de glace qui par
endroits atteint 4 000 mètres d’épaisseur. De tous les continents de la planète, le
plus élevé en altitude, 2 300 mètres en moyenne, beaucoup plus haut que l’Asie,
le plus froid de tous (– 90° enregistrés un jour de 1983 à Vostok, la base russe),
le plus sec, ce qui en fait le plus grand désert du monde, décourageant toute vie
animale ou végétale, le plus tempétueux, avec des vents catabatiques qui peuvent
atteindre 300 km/h… Un enfer ? Oui, pour les navigateurs qui, jusqu’au
XVIIIe siècle, voulaient croire à la Terra Australis Incognita, un continent secret
situé au bout de la Terre où la vie, le climat et les êtres seraient meilleurs
qu’ailleurs, comme dans les rêves de tout homme. Mais aujourd’hui, la science
ayant livré son froid verdict, le plus bel endroit du monde malgré tout. La pureté
de paysages improbables faits de rochers, de glace et d’eau, la légèreté de l’air,
le bleu du ciel et de la mer sur le blanc des glaces, le soleil de minuit, les aurores
australes, le silence, imposent plus que le respect, la méditation. L’Antarctique
est l’un des rares endroits au monde où l’homme qui pose le pied à terre, les
yeux au ciel, se dit – à tort le plus souvent – qu’il est le premier… Mais le vent
efface toutes les traces.
Il n’est d’expression plus galvaudée que celle de « patrimoine commun de
l’humanité ». L’Antarctique est sans doute le seul qui mérite vraiment cette
appellation car, par un miracle rare chez nos semblables, toutes les nations qui
avaient des regards intéressés sur l’Antarctique, et donc des revendications
territoriales pour les raisons économiques que l’on devine (le continent est riche
en ressources minérales, y compris pétrole et gaz), se sont mises d’accord en
1959 sur une formule inédite qui, aujourd’hui encore, fait figure d’exemple :
tous les pays qui revendiquaient un morceau de l’Antarctique, dont la France au
titre de la Terre Adélie, la Norvège, le Royaume-Uni, mais aussi les « riverains »
comme l’Argentine, le Chili, l’Australie, la Nouvelle-Zélande, acceptent, non
pas de renoncer à leurs revendications, ce qui serait politiquement trop
audacieux, mais de les « geler » (c’est le cas de le dire) jusqu’à nouvel ordre.
Admirable astuce diplomatique… Qui a marché ! Aujourd’hui, cinquante pays
ont signé ce traité qui admet que l’Antarctique appartient à tout le monde, à la
différence de l’Arctique, objet de toutes les convoitises pétrolières. Mieux, toute
activité militaire y est interdite, comme toute exploitation minière ou toute
activité dommageable à l’environnement. Les phoques et toutes les espèces
animales sont protégés. Le « protocole de Madrid » de 1991 désigne
l’Antarctique comme « réserve naturelle réservée à la paix et à la science ».
Aujourd’hui, c’est une réalité. Quatre mille chercheurs de 27 pays différents s’y
livrent en permanence à des travaux de recherche dans les domaines les plus
divers (glaciologie, climatologie, biologie, astronomie, etc.). La France, depuis
longtemps pionnière en glaciologie grâce à des scientifiques mondialement
connus comme Claude Lorius, y tient son rang avec ses deux bases permanentes
(Dumont d’Urville et Concordia). Mais surtout, un mécanisme de contrôle et
d’autodiscipline est prévu, puisque tout Etat peut organiser des inspections à sa
guise pour vérifier que les autres pays respectent la législation commune. Il y en
a en moyenne deux par an. C’est à ce titre que j’ai eu la chance de participer
durant l’été austral 1988-1989, en tant que représentant de la France, à une
expédition franco-allemande destinée à s’assurer que les stations de recherche
des différents pays dans la péninsule Antarctique respectaient les dispositions du
traité. Après un mois passé à bord du brise-glace Polarstern et une dizaine de
stations à terre inspectées de manière impromptue, nous avons rendu notre
rapport au secrétariat du traité de l’Antarctique. J’en ai tiré le sentiment que tous,
Argentins, Chiliens, Américains, Coréens, Espagnols, Anglais séjournant là-bas
dans des conditions d’isolement extrême pour un an voire deux, avaient, au-delà
des intérêts nationaux, une conscience aiguë de leur responsabilité, comme
scientifiques, mais aussi comme hommes, vis-à-vis de l’histoire. Oui, de
l’histoire, car celle du continent inconnu est un véritable concentré du rêve et de
l’héroïsme humains.
A la fois astronome, mathématicien et géographe à Alexandrie, Ptolémée
(mort en 168 ap. J.-C.), auteur de la première carte du monde, était convaincu de
l’existence d’un vaste continent au sud de la planète, habité et cultivé, relié à
l’Afrique et à l’Amérique. Mais lorsque, treize siècles plus tard, les navigateurs
relèvent le défi en descendant toujours vers le sud, aussi bien le long de
l’Afrique (Vasco de Gama) que de l’Amérique (Magellan, puis Drake), ils sont
bien obligés de constater que les terres s’arrêtent au cap de Bonne-Espérance et
au cap Horn… Point de Terra Australis Incognita ! Peut-être faut-il pousser
encore plus au sud ? Les expéditions se multiplient. Les Français d’abord :
Charles Bouvet de Lauzier, en 1739, croit avoir découvert l’Antarctique, mais ce
n’est que l’île Bouvet, très loin du continent mystérieux, au sud-ouest du cap.
Nicolas Marion-Dufresne, naviguant dans le sud de l’océan Indien, découvre en
1772 l’archipel du Prince-Edouard et l’île Crozet, où il plante le drapeau
français, qui y est encore ! Mais on est toujours loin du continent Antarctique. La
même année, l’Anglais James Cook est missionné par la Royal Navy pour
atteindre le… pôle Sud. Après un voyage de dix-huit mois, il s’approchera tout
près (130 kilomètres) du continent, atteignant les 71° de latitude sud. Mais il doit
renoncer à cause des icebergs. Il aura détruit en tout cas le mythe du continent
merveilleux au climat tempéré… C’est cinquante ans plus tard, le 27 janvier
1820, que le continent sera aperçu, pour la première fois, par un homme, le
marin russe Bellingshausen, qui s’est approché à 32 kilomètres de la côte, dans
la mer qui porte désormais son nom. Le premier homme à prendre véritablement
pied sur le continent sera le Français Dumont d’Urville, qui plantera le drapeau
tricolore le 21 janvier 1840 sur la terre qu’il appellera « Adélie », du prénom de
son épouse. On a marché sur l’Antarctique ! La conquête du pôle Sud n’est plus
qu’une question de temps. C’est l’expédition norvégienne d’Amundsen qui
gagnera la course, le 14 décembre 1911, après une préparation longue et
minutieuse. Cinq hommes, 4 traîneaux, des skis, 52 chiens, des dépôts de vivres
prépositionnés… 3 440 kilomètres aller et retour en cent jours, moins que le
temps prévu ! De retour en Tasmanie pour annoncer la bonne nouvelle, il ne sait
pas encore que son rival anglais Scott, parti au même moment et parvenu au pôle
un mois après lui, est mort sur la route du retour avec tous ses coéquipiers, de
faim, de froid et d’épuisement : « Nous avons pris des risques en toute
connaissance de cause. Le sort s’est avéré contre nous et par conséquent, nous
n’avons aucune raison de nous plaindre. Au contraire, nous nous inclinons face
au Destin, toujours déterminés à faire de notre mieux jusqu’au dernier80 », écrit
Scott dans son journal la veille de sa mort, le 29 mars 1912. A l’issue plus
heureuse, mais d’une dramaturgie à couper le souffle, l’odyssée de l’Endurance.
Ernest Shackleton est un navigateur et explorateur accompli. Après le triomphe
d’Amundsen, il se tourne vers le dernier défi de l’Antarctique, « le dernier grand
problème », diraient les alpinistes : la traversée complète du continent, en
passant par le pôle. Nous sommes en 1914, au déclenchement de la guerre
mondiale, et c’est Churchill lui-même, lord de l’amirauté, qui, par télégramme,
lui donne l’autorisation – on peut dire l’ordre – de partir malgré tout.
L’expédition sera une succession incroyable de revers et d’actes de bravoure,
d’héroïsme même. Le navire est pris en janvier 1915 dans les glaces en mer de
Weddel et ne peut plus manœuvrer. Il n’est d’autre choix que de se laisser
dériver en attendant le printemps suivant et la débâcle. Mais le sort s’acharne sur
l’Endurance : la glace augmente sa pression sur la coque du navire qui menace
d’être broyée. Les vingt-sept hommes d’équipage doivent quitter le navire,
camper sur la banquise pour assister, impuissants, à la destruction de leur bateau
par cette force invisible et irrésistible. L’Endurance coule dans de lugubres
craquements. Ce qui a suivi relève de l’exploit insensé et mérite d’être lu sous la
plume de son héros, Ernest Shackleton lui-même, dans un livre inoubliable81.
Disons juste que neuf mois après avoir dû évacuer l’Endurance, le « boss »,
comme on le surnommait, a réussi à gagner par ses propres moyens la Géorgie
du Sud pour appeler les secours, qui ramèneront sains et saufs tout l’équipage.
Edmund Hillary*, après avoir gravi l’Everest, dira que Shackleton était un de ses
modèles de jeunesse. Et ce n’est sans doute pas l’effet du hasard si sir Edmund
sera le premier, en 1957, à réaliser le rêve de Shackleton, la traversée du
continent Antarctique… Moins poétique mais actuel, dans les écoles de cadres
aujourd’hui, on présente le chef de l’Endurance comme l’exemple à suivre du
leader efficace et proche des équipes, bref, un modèle pour quiconque a du
pouvoir… J’espère que le « boss », mort d’une crise cardiaque en 1922,
apprécierait le compliment.
Les conditions difficiles d’accès au sixième continent, même par la voie des
airs, et sa météorologie extrême expliquent que ses montagnes n’aient été
conquises que récemment. Elles sont pourtant nombreuses ! Dix sommets de
plus de 4 000 mètres, pas moins, et un 5 000, ou presque, comme point
culminant, le mont Vinson (4 892 mètres) qui fait donc partie des Seven
Summits*. Il a été gravi en 1966 seulement par une équipe du club alpin
américain. Il faut dire qu’il n’est apparu sur les cartes qu’en 1958, après une
reconnaissance aérienne de l’armée américaine. Depuis, les alpinistes qui tentent
les sept sommets s’y précipitent : 1 200 y seraient parvenus depuis la première.
La logistique est lourde et, pour tout dire, peu écolo-compatible ! Avion-cargo
de Punta Arenas (Chili) à la « base » américaine de Patriot Hills sur le continent,
puis un petit Twin Otter jusqu’au camp de base du Vinson… Mais surtout les
conditions météo sont tellement aléatoires que la course, même si la voie
normale ne présente pas de difficulté technique particulière, peut durer entre
deux et… quinze jours à partir du camp de base, pour un dénivelé de
2 700 mètres seulement ! La performance de quatre Australiens qui, en 2007, ont
snobé l’avion pour faire les 300 kilomètres de marche d’approche à pied depuis
le niveau de la mer, en traînant leur matériel pendant trois semaines et enchaîné
le sommet, mérite le respect !
L’alpinisme en Antarctique n’en est au fond qu’à ses débuts, un peu comme
l’Himalaya dans les années 1930. C’est encore la période des explorateurs, qui
précède celle des grimpeurs. Les possibilités y sont immenses pour les amateurs
d’aventures extrêmes. Dans la péninsule Antarctique, la plus accessible parce
que la plus au nord, à moins de 1 000 kilomètres d’Ushuaia, ville mythique à
l’extrême sud du continent américain, les montagnes, dans le prolongement de la
cordillère des Andes, sont spectaculaires, avec des faces rocheuses très raides
plongeant dans la mer. Un bel exemple : les deux tours jumelles du cap Renard,
700 mètres de roche presque verticale au-dessus de l’océan, aux sommets
couverts de neige, un peu comme le Cerro Torre*. Première tour gravie en 1999,
la deuxième en décembre 2014 seulement par les Français de l’expédition
« Antarctique 2014 » avec Antoine Cayrol (difficulté* TD+). Précision pour les
alpinistes : c’est en Zodiac qu’on rejoint le début de la voie…
Deux mille kilomètres plus au sud, c’est le continent lui-même, un cercle
presque parfait tournant autour du 70e parallèle, truffé de volcans, scarifié en son
milieu par un immense massif montagneux, comme une frontière séparant
l’Antarctique de l’Ouest et l’Antarctique de l’Est. C’est la « chaîne
transantarctique », qui développe sur 3 500 kilomètres de long un grand nombre
de sommets de plus de 4 000 mètres de haut émergeant de la glace. Le plus
élevé, culminant à 4 528 mètres, le mont Kirckpatrick, deuxième sommet du
continent après le mont Vinson. Le massif comporte aussi des tours de granit
verticales d’une très grande difficulté*, comme le pic Rakekniven (« le
rasoir » !), gravi en 1997 par l’Américain Jon Krakauer avec Alex Lowe, cotée
en 6 et A382… Mais les volcans de l’Antarctique sont plus connus du public que
les 4 000 de la chaîne transantarctique, ne serait-ce que parce que le plus
fameux, l’Erebus, est encore en activité. Lui et son petit frère « Terror », situé à
10 kilomètres sur la même île de Ross, au bord de la banquise, tiennent leur nom
de celui des deux navires de l’expédition de James Ross qui les découvrit en
1841. L’Erebus a été gravi pour la première fois en 1908 par l’expédition
Shackleton dont j’ai déjà parlé. Et le monde entier se souvient malheureusement
de la catastrophe du 28 novembre 1979, lorsqu’un DC10 néo-zélandais s’est
écrasé sur la montagne avec 257 passagers et membres d’équipage. Cruauté du
destin : il s’agissait d’un vol touristique devant permettre aux passagers de
survoler le pôle Sud et d’admirer le paysage antarctique. Verdict des
enquêteurs : erreur de pilotage et mauvaises conditions météo. La zone est
désormais protégée comme sanctuaire et une grande croix a été érigée à l’endroit
où le vol 901 a percuté le volcan.
« L’énigme des montagnes cachées de l’Antarctique », c’est ainsi que
Sciences et Avenir83 présente l’excitante histoire de la chaîne de montagnes de
Gamburtsev. A l’est du pôle Sud, des chercheurs ont découvert un massif
montagneux de 800 kilomètres de long aussi découpé que nos Alpes, avec des
sommets de plus de 3 500 mètres et même des lacs non gelés, mais invisibles à
cause de la glace qui les recouvre de 600 mètres. Une chaîne de montagnes sous-
glaciaire ! Une énigme pour les géologues, qui n’auraient trouvé que récemment
un début d’explication, que je ne me risquerai pas à dévoiler ici, faute d’avoir
bien compris ! Ce qui me rassure, c’est que les chercheurs américains eux-
mêmes ont déclaré que, pour en avoir le cœur net, il faudrait « rassembler une
équipe pour aller forer à travers la glace jusqu’aux montagnes pour obtenir les
premiers échantillons des montagnes Gamburtsev… car, après tout, nous avons
des échantillons de la Lune, mais pas de Gamburtsev84 ! ». La planète bleue est
loin d’avoir livré tous ses secrets…
Comme l’écrivait admirablement Charcot :
« D’où vient cette étrange attirance de ces régions polaires, si puissante, si tenace, qu’après en
être revenu on oublie les fatigues morales et physiques pour ne songer qu’à retourner vers elles ?
D’où vient le charme inouï de ces contrées pourtant désertes et terrifiantes ? Est-ce le plaisir de
l’inconnu, la griserie de la lutte et de l’effort pour y parvenir et y vivre, l’orgueil de tenter et de
faire ce que d’autres ne font pas, la douceur d’être loin des petitesses et des mesquineries ? Un
peu de tout cela mais un peu d’autre chose aussi. J’ai pensé pendant longtemps que j’éprouverais
plus vivement, dans cette désolation et cette mort, la volupté de ma propre vie. Mais je sens
aujourd’hui que ces régions nous frappent, en quelque sorte, d’une religieuse empreinte…
L’homme qui a pu pénétrer dans ce lieu sent son âme qui s’élève85. »
Il n’y a pas une ligne à changer à ce texte écrit il y a plus d’un siècle. Je
formule juste un vœu : que la sagesse des hommes, qui a conduit au traité de
l’Antarctique, perdure. Ce continent n’est pas seulement une nouvelle frontière
pour l’humanité, c’est plus prosaïquement 70 % de ressources d’eau douce de la
planète.
Arcs, Les
Arcs 1800, une fin d’après-midi de juillet. Les vacanciers, hommes, femmes,
enfants, se dirigent, après une journée bien remplie en activités sportives, vers le
chapiteau blanc dressé sur la pelouse en face de l’école de ski. C’est un concert
classique. L’entrée est gratuite. Il y a foule et les enfants sont assis par terre
devant la scène, les parents derrière sur des sièges pliants. Un quatuor à cordes.
Le silence se fait et la magie de la musique opère. Bach, Vivaldi, Mozart… Pas
un enfant ne bouge. Brutalement, l’orage estival survient. Le bruit de la pluie
diluvienne sur le chapiteau est tel que la musique devient inaudible. Les artistes,
stoïques, jouent leur partition sans rien laisser paraître. The show must go on. Le
public balance entre le respect, le chagrin et la pitié… Soudain, un tonnerre
d’applaudissements dépasse en décibels celui de l’orage. Le public, debout,
acclame les musiciens héros d’un soir. Le concert est interrompu, mais la joie
demeure dans les cœurs.
Les Arcs, c’est beaucoup plus qu’une station de ski. C’est un état d’esprit,
une philosophie, presque une confrérie ! J’ai craqué pour ce lieu de la Vanoise il
y a une trentaine d’années, au point d’y faire l’acquisition d’un petit studio aux
Belles-Challes (lieu-dit « Le Branleur », ça ne s’invente pas), où je pouvais
débarquer à l’improviste, hiver comme été, et y loger mes deux aînés pour leur
faire partager mes passions montagnardes. Pourquoi ce coup de foudre ?
D’abord, l’absence de voitures, déjà mise en avant par Avoriaz en 1966. Pour
avoir skié toute mon enfance à Val d’Isère, je conserve un souvenir pénible des
trajets automobiles avec skis sur le toit et surtout… du portage à l’épaule des
skis, qui avaient la lamentable habitude de se croiser ou de frôler le visage d’un
inconnu, jusqu’à la benne de Bellevarde. Quel plaisir de partir de chez soi skis
aux pieds et de se déchausser au retour devant son balcon ! Mais Les Arcs, c’est
beaucoup plus que cela. C’est une vision nouvelle des sports et loisirs de
montagne, tracée par deux hommes exceptionnels, Roger Godino, le
polytechnicien, qui est devenu un ami, et Robert Blanc, le guide,
malheureusement disparu dans une avalanche en 1980. Bâtie ex nihilo, animée
par un esprit pionnier, la station (ou plutôt les stations puisqu’elles sont quatre
désormais) a été l’occasion pour les architectes de développer librement leur
talent, tout en respectant l’environnement montagnard, en particulier par l’usage
général du bois. Les « planches » des Arcs 1600 et 1800 sont aussi célèbres – et
autrement sympathiques – que celles de Deauville. Les activités y sont aussi
alléchantes l’hiver que l’été. Je crois avoir goûté à peu près à tout ! Ski de piste
sur l’immense domaine d’Arc 2000 pour se faire plaisir en godillant, ski hors
piste sur l’aiguille Rouge vers Villaroger, kilomètre lancé pour se faire peur ! Et
l’été : mur d’escalade, alpinisme (la belle face nord du mont Pourri avec ses
3 779 mètres, le Grand Paradis qui n’est pas loin), VTT, rafting ou hydrospeed
sur l’Isère, parapente ou deltaplane ! Il y en a pour tous les goûts et les miens ont
été comblés !
Mais l’esprit des Arcs dépasse le sport. L’académie-festival des Arcs, fondée
en 1973, permet à des artistes prometteurs ou confirmés de jouer ensemble
pendant l’été et d’offrir aux « estivants » des concerts gratuits de grande qualité.
Des centaines de musiciens s’y sont produits, dont Martha Argerich, Michel
Béroff, Laurent Cabasso, Jean-Philippe Collard, Henri Demarquette, François-
René Duchâble, Brigitte Engerer, Hélène Grimaud, Jean-François Heisser et tant
d’autres. Le septième art a aussi sa place. Le Festival de cinéma européen y a
lieu en décembre. Le sport, la culture, et parfois même la politique ! Je me
souviens de l’université d’été des rocardiens à laquelle j’avais participé aux Arcs
en 1986 avec les « jeunes rocardiens » d’alors, Manuel Valls, Stéphane Fouks et
Alain Bauer. Michel Rocard, qui aimait Les Arcs et était très lié avec Roger
Godino, y avait fait un des grands discours dont il a le secret sur les « valeurs du
socialisme moderne » et, bien sûr l’avenir de la planète… déjà !
Last but not least, mon attachement aux Arcs tient à la rencontre que j’y ai
faite fortuitement en 1988 avec un guide de la compagnie de Bourg-Saint-
Maurice, Philippe Deslandes. Inscrit depuis Paris à un stage d’alpinisme d’une
semaine, je me rends au bureau d’Arc Aventure (tout un programme) à 1800. On
s’excuse platement : le stage est annulé car je suis le seul inscrit… Mais, en
contrepartie, on met à ma disposition un guide pour moi tout seul ! Je crois que
j’ai gagné au change ! Et ce guide, c’était Philippe. Depuis, je ne grimpe qu’avec
lui… un peu partout dans les Alpes françaises, suisses ou italiennes. Cela fait
plus de vingt-cinq ans ! Et c’est le bonheur.
Artificielle, escalade
L’« artif », pour les intimes, l’escalade « artificielle » pour ceux qui en ont
peur, est aussi ancienne que les montagnes, ou presque. Pour les grands anciens,
utiliser un grappin, un lancer de corde, une échelle, voire une arbalète pour
surmonter un passage difficile était tout à fait « naturel » ! Le but était le
sommet, non la manière de l’atteindre. L’escalade sportive n’était pas encore
née. C’était l’ère de la conquête. C’est seulement dans la décennie 1960,
bouillonnant d’aspirations mi-libertaires, mi-écolos, que la contestation de la
« dérive technologique » et l’apologie de l’escalade « libre » ont fleuri dans le
monde de la grimpe. On s’est même mis à « libérer » des voies, comme on
voulait libérer « nos camarades » en Mai 68 !
Quand Antoine de Ville, sur ordre de Charles VIII, gravit le mont Aiguille*
en 1492, c’est avec l’appui de tout le matériel militaire destiné à l’assaut des
châteaux forts. L’usage des échelles était généralisée au Mont-Blanc jusqu’en
1900, au moins pour franchir les crevasses ou les séracs, tout comme aujourd’hui
encore à l’Everest pour traverser la cascade de glace, l’ice fall… Lorsque le
comte de Bouillé s’attaque en 1856 à l’inaccessible aiguille du Midi, avec neuf
guides et porteurs, il emporte trois échelles de 4 mètres chacune et des pieux en
fer à planter dans le rocher « en guise d’escalier86 ». D’autres artifices, plus
simples et plus cocasses, sont souvent utilisés : la courte échelle, bien sûr, qui
voit le client monter sur les épaules de son guide pour atteindre une prise (mieux
vaut enlever ses crampons au préalable…) ; le « piolet-ascenseur » qui
perfectionne la technique précédente : le client, une fois sur les épaules du guide,
monte ses pieds sur la lame du piolet tenu vers le haut par ce dernier. Un mètre
de gagné ! Mais surtout le lancer de corde, aussi peu orthodoxe que tentant et…
osé, car il vaut mieux que la corde, une fois lancée, soit bien coincée ! Walter
Bonatti* raconte que, se trouvant bloqué, après cinq jours d’ascension solitaire
dans le pilier sud-ouest du Dru, par un passage impossible le séparant d’une
fissure abordable, avait fait toute une série de nœuds à sa corde et avait lancé le
tout, comme un lasso, vers des écailles de rocher, à plus de dix mètres, près de la
fissure convoitée. Après de nombreuses tentatives, la « pieuvre » improvisée
avait tenu et Bonatti s’était lancé en pendule dans le vide… non sans une
certaine appréhension87 ! Mais le prix (citron !) du lancer de corde revient sans
conteste au guide chamoniard Joseph Simond qui, en 1904, a vaincu l’aiguille de
la République par un tir d’arbalète par-dessus le sommet : la corde à nœuds,
attachée à la flèche, fut récupérée, de l’autre côté, par son fils Louis qui se borna
à l’arrimer solidement, de sorte que le guide n’eut plus qu’à se tirer sur la corde
pour atteindre l’aiguille88 !
Il est vrai que l’escalade artificielle a fait quelques progrès depuis. Nous
avons tous en tête des images de grimpeurs, les pieds dans les étriers,
franchissant « en artif » des surplombs intimidants ou des dalles complètement
lisses, avec force pitons*, coinceurs, crochets et autres spits, marteau et
tamponnoir à la main ou même perceuse en bandoulière. Les voies les plus
improbables des Dolomites, du Yosemite et des Alpes même n’auraient jamais
pu être ouvertes sans ces techniques. Mais soyons précis : l’escalade « libre »,
que l’on oppose à l’escalade artificielle, ne signifie nullement l’absence de
pitons. Seul leur usage diffère : en « libre », le grimpeur, qui s’élève grâce aux
prises naturelles du rocher, utilise les pitons et mousquetons pour s’assurer en
cas de chute ; il s’interdit d’y toucher pour se hisser, alors que l’« artif » les
utilise pour la progression, pour la bonne et simple raison qu’il n’y a pas de
prises… Deux techniques, deux éthiques différentes, qui ont chacune d’ailleurs
leur propre grille de cotation (voir : Difficulté). C’est seulement dans le « solo
intégral » que le grimpeur (audacieux !) se prive volontairement de corde, de
pitons et de tout matériel d’assurage, confiant son destin à son seul talent… et à
sa bonne étoile. Mais c’est une autre affaire (voir : Solitaire), et revenons à
l’escalade artificielle, qui connaît son apogée, puis son déclin annoncé, dans les
années 1960.
Il faut dire que les « pitonneurs » y sont parfois allés un peu fort… Pour
l’ouverture de la « directissime » dans la face nord de l’Eiger* en 1966, il a fallu
1 600 mètres de cordes fixes, 500 pitons, quatre équipes de trois se relayant
selon la technique himalayenne du « siège » et 30 jours de travail… Ce n’est
plus de l’alpinisme, c’est de la maçonnerie89 ! Sans oublier la mort de John
Harlin, après la rupture d’une corde fixe. Et que dire de l’ascension du Cerro
Torre* par Cesare Maestri en 1970 (70 jours de « maçonnerie », 350 pitons à
expansion), réalisée pour l’essentiel à la perceuse grâce à un compresseur hissé
dans la paroi… Le pendule, si j’ose dire, comme toujours dans l’histoire
humaine, part alors en sens inverse. Il y avait eu, certes, des précurseurs dans
cette dénonciation des artifices. L’incomparable Paul Preuss*, l’Autrichien qui,
dès le début du XXe siècle, plaidait pour une escalade « naturelle », sans rappel et
sans corde d’assurage… Lucien Devies*, le « patron » de l’alpinisme français
après guerre, qui s’élève contre les excès du pitonnage et y voit « un signe
certain de décadence90 ». Mais il faut attendre la décennie 1960 pour que la
« révolution culturelle » fasse son œuvre. Aux Etats-Unis d’abord, secoués par la
guerre du Vietnam et l’apparition de la contre-culture hippie, les grimpeurs se
mettent à passer en libre les murs du Colorado ou du Yosemite. En Angleterre,
dans le Yorkshire, Pete Livesey élimine systématiquement tous les points d’aide
sur les voies. En Belgique, Claude Barbier prend l’habitude de peindre en jaune
les pitons qu’il ne faut plus utiliser. Reinhold Messner*, dans son livre Le
7e Degré, fustige les « planteurs de clous » et fait l’apologie du libre. En France,
Jean-Claude Droyer, « le Robespierre du libre91 », se met à dépitonner d’autorité
les voies du Verdon, provoquant la colère des grimpeurs locaux… La France
entière, séduite, découvre Patrick Edlinger*, l’ange blond qui « grimpe à mains
nues » (!), tandis que Berhault*, l’autre Patrick, ouvre, à la Turbie, un passage de
7c+… Le niveau 8 sera atteint en 1983, le niveau 9 en 1990, faisant exploser
l’ancienne échelle des difficultés de Welzenbach qui s’arrêtait à 6 (voir :
Difficulté). Ces immenses progrès de l’escalade sportive, réalisés en falaises ou
en blocs, ne tardent pas à s’étendre à la haute montagne, transformant les
gigantesques parois qui nécessitaient plusieurs bivouacs du temps de Bonatti en
« falaises d’altitude92 ». C’est l’heure des grimpeurs-alpinistes : outre Berhault,
ce sont les Escoffier*, Profit, Lafaille*, Gabarrou, Boivin, tous fils spirituels de
Messner, mais aussi le Suisse Michel Piola, qui a ouvert en 1982 dans le Grand
Capucin la voie joliment dénommée « le voyage selon Gulliver », entièrement en
libre (7b), ou l’Allemand Alexander Huber qui y a ouvert en 2005 la voie
d’escalade qui demeure une des plus difficiles à ce jour dans le massif du Mont-
Blanc (8b). Pour le moment ! Car ce n’est pas la « fin de l’alpinisme » annoncée
régulièrement. C’est une nouvelle naissance : « Il y a encore des alpinistes qui
cherchent à satisfaire une légitime envie de créer, en apportant des réponses
nouvelles – les leurs – à l’éternelle question “Cela est-il possible ?”93 ».
L’escalade artificielle a vécu, en tout cas sur notre continent et en Amérique du
Nord. Vive l’escalade libre ! Preuss*, même s’il y a laissé sa vie, avait raison
avant tout le monde.
Ascension
Le mot dit assez par lui-même que s’élever sur la montagne a quelque chose
de sacré. Comme si, gravissant en compagnie des anges les degrés de l’échelle
de Jacob, le montagnard s’approchait de Dieu94. Comme Hercule, qui monte
vers l’Olympe en apothéose. Comme Romulus, que l’on crut disparu mais qui
fut emmené au ciel sur le char du dieu Mars, son père. Comme l’ascension du
Fils de Dieu vers son Père quarante jours après la Pâque des chrétiens. Pour
autant, les alpinistes ne se prennent pas pour Dieu. Et, sauf exception95, je ne
crois même pas qu’ils partent à Sa recherche là-haut. Plus fâcheux, dire que
l’acte ascensionnel a partie liée avec le sacré n’explique nullement pourquoi il en
est ainsi. Personne n’ayant pu constater la présence effective des dieux sur les
sommets, il doit bien y avoir une cause pauvrement humaine à ce besoin de
s’élever, à cette aspiration vers les hauteurs qui caractérise notre espèce. Le bien-
être physique ? Mais si « l’air y est plus pur », l’altitude* a tout aussi bien des
effets néfastes sur la santé… La beauté des lieux, selon l’empereur Hadrien qui
gravit seul l’Etna en l’an 130 pour voir le lever du soleil ? Mais on ne grimpe
plus pendant des heures, voire des jours, pour admirer un panorama, d’ailleurs
accessible bien souvent par des moyens mécaniques ! Et comme le fait
remarquer justement Dino Buzzati*, il n’y a rien de plus insipide que le
panorama que l’on découvre des plus hautes cimes, « car on ne voit pas la
montagne que l’on vient de gravir, les vallées sont aplaties, et les chaînes
environnantes se ressemblent toutes plus ou moins96 » ! C’est Whymper* qui,
arrivé en haut du Cervin, regarde la paysage et constate que « ce serait mieux
avec le Cervin » ! Ou bien alors pour méditer, à l’image de Pétrarque*, qui,
arrivé au sommet du mont Ventoux en 1336, « satisfait d’avoir assez regardé la
montagne » tourna sur lui-même « les yeux de [son] âme », ou encore comme
Jean-Jacques Rousseau*, dont le héros amoureux de La Nouvelle Héloïse
soignait son cœur blessé parmi les montagnes ? Mais point n’est besoin de
grimper pour méditer. Les nouveaux soigneurs de l’âme et autres vendeurs de
bien-être vous expliqueront au contraire que l’inaction est la condition d’une
bonne méditation.
Alors quoi ? Je ne connais au fond que deux théories là-dessus, l’une qui
emprunte à la physique, l’autre à la psychologie. La première émane de
l’incontournable Samivel*, la seconde de Buzzati*. L’écrivain et alpiniste
italien, qui a laissé les plus belles pages sur les Dolomites, s’interrogeait
quelques mois seulement avant sa mort : « Aujourd’hui qu’est donc venu le
temps de regarder en arrière, l’heure où l’on fait spontanément son bilan, un
doute peut surgir : que cette passion de la montagne n’ait été qu’une manie
gratuite, une fixation, un asservissement à la mode, une ambition égoïste, vaine
comme toute ambition. Et je me pose alors cette question : pourquoi diable la
montagne exerce-t-elle une si puissante et singulière attraction97 ? » Et de livrer
ce qu’il appelle sa « petite théorie » concernant la singularité de l’effet des
montagnes sur l’esprit humain, par rapport aux « autres aspects de la vie
sauvage » : elle ne vient ni de la solitude, de l’immensité, de l’éloignement, de la
sauvagerie ou de la pureté inviolée, que l’on peut rencontrer tout aussi bien en
mer, dans le désert ou la forêt vierge. La fascination est provoquée, selon lui, par
la conjugaison de la verticalité et de l’immobilité. Je n’insiste pas sur la
verticalité… Buzzati rejoint ici la théorie de Samivel, sur laquelle je reviendrai,
et il note avec justesse cette évidence : « Le fait que les montagnes s’achèvent en
pointe stimule et facilite notre désir de les posséder », alors que le désert ou la
mer, par exemple, n’offrent à l’œil aucune « prise » justifiant une telle envie.
L’immobilité : « Oui, l’homme aspire inconsciemment au repos. Et c’est
justement pour cela que la vue de la montagne, image parfaite de l’état vers
lequel il tend, lui procure un sentiment d’apaisement. » Et allant plus loin,
« l’immobilité de la haute montagne nous apparaît probablement comme le
parfait symbole du repos suprême vers lequel l’homme se sent attiré par une
vocation, une tentation invincibles, ce repos qu’on appelle la mort […] Par
contraste avec tout ce qui bouge, elle éveille dans notre inconscient le souvenir
de notre destinée commune, comme si elle disait : “Nous autres montagnes, nous
n’aurons pas bougé d’un millimètre quand vous autres, depuis des siècles, ne
serez que poussière et néant” ». Bigre… Comparée à cette psychanalyse de la
montagne, la théorie de Samivel, plus proche de la physique, est plus ludique
(voir : Altitude). Après avoir observé que le langage qualifie positivement tout
ce qui évoque la hauteur, l’altitude, la verticalité, alors que la descente, le bas,
l’horizontalité ont une connotation négative, l’auteur de Hommes, cimes et dieux
s’explique : « Toute vie, à la surface du globe terrestre, sous-entend lutte contre
la pesanteur, tout état de vie supposant un déplacement en hauteur, si minime
soit-il, de la matière inerte. Il s’ensuit que la lutte active contre la pesanteur
inhérente à l’acte ascensionnel constitue l’expression la plus élémentaire de la
pulsion d’expansion98 », elle-même synonyme de vie, tout simplement. Et de
remarquer qu’il existe « chez tout enfant normal et en bonne santé ce que nous
appellerons volontiers un instinct ascensionnel qui le pousse à grimper sur une
meule, un rocher, un arbre, etc., acte générateur d’une euphorie complexe que
nous retrouvons aussi chez l’adulte ». CQFD ! C’est tout simplement pour
grandir que nous gravissons les montagnes.
Attente
La montagne comme la mer imposent à l’homme qui s’y aventure des
moments d’action intense voire violente (un surplomb délicat à escalader, un
changement de voile dans le gros temps) et des temps d’inaction forcée, des
heures interminables d’attente imposées par les forces naturelles, soit du fait de
leur excès (la tempête en montagne), soit du fait de leur défaut (le calme plat en
mer). Dans les deux cas, j’aime cette succession aléatoire de bagarre et de
désœuvrement qui met à l’épreuve des vertus opposées, la combativité et la
patience, et oblige à alterner effort et rêverie, au rythme imposé par la nature.
Les récits des marins comme des montagnards, centrés sur l’action, parlent peu
de l’attente. Seul le combat est glorieux ! Je n’entends pas défendre ici l’idée que
l’attente peut être un combat aussi. Cela va de soi : « C’est dur. Impitoyablement
dur. Attendre est en effet plus dur que tout. A la limite supérieure de
l’insupportable. L’attente mine, pilonne, cherche la faiblesse dans la carapace
humaine. Elle ne cesse d’aller à l’assaut du château intérieur, tente d’écrouler un
pan de mur afin qu’une horde de doutes déferle99 », décrit Lionel Daudet, bloqué
par la tempête en pleine paroi dans la face nord du Cervin en février 2002. Hors
de ces conditions extrêmes, l’attente paisible au refuge ou sous la tente est un
passage obligé dont tout montagnard doit savoir profiter. Eloge de la paresse en
montagne !
Les trois jours que j’ai passés, seul, la plupart du temps, au camp II
(6 300 mètres) du Hidden Peak* en juillet 1984 sont un de mes plus beaux
souvenirs de montagne. Je n’y fis rien, ou presque, si ce n’est, comme mes
camarades qui s’échelonnaient dans les différents camps d’altitude, attendre une
hypothétique amélioration de la météo et les ordres du chef, Pierre Mazeaud* !
Et pourtant je n’ai jamais ressenti un tel bien-être. La vie était rythmée par des
activités aussi simples que vitales, déneiger la tente qui était complètement
recouverte à l’aube, faire fondre de la neige pour boire et faire cuire mes rations
(j’avais quatre boîtes de saucisses de Strasbourg !), assurer la vacation radio du
soir et, le reste du temps, lire et écouter de la musique. J’avais, par bonheur, pris
dans mon sac l’intégrale de Carmen en cassettes audio (c’était encore l’époque
des walkmans), avec Julia Migenes Johnson, Ruggero Raimondi et Placido
Domingo, ainsi qu’un roman suffisamment épais, mais en version poche pour
des raisons de poids (Le Roi vert de Paul-Loup Sulitzer). J’ai dévoré le roman et
tellement écouté Bizet que je connais encore par cœur les airs et les dialogues de
Carmen. Lorsque, la météo ayant confirmé l’arrivée de la mousson, Pierre a
donné l’ordre de repli général, j’étais presque aussi déçu par le fait de quitter
« mon » camp II que par l’échec du projet collectif.
En refuge*, l’attente de l’accalmie gagne en chaleur, au propre comme au
figuré, ce qu’elle perd en intimité avec la montagne. Quoique l’abri des vieux
chalets gardés ne soit pas dépourvu de poésie. S’asseoir au coucher du soleil sur
la terrasse de planches face à la montagne, parcourir du regard les cimes dans
leur couleur changeante, se livrer à la méditation, ou se laisser aller simplement
à la rêverie, au « bavardage de l’esprit », noter ses impressions ou ses pensées
sur son carnet, croquer telle arête, puis retrouver, au chaud, la joyeuse pagaille
de la salle commune, feuilleter les incontournables récits ou revues de montagne
usés par les années, partager une boisson chaude en échangeant ses projets pour
le lendemain… si le temps le permet ! Un soir, au refuge du Chardonnet
(Hautes-Alpes), parcourant une brochure sur le métier de guide, j’étais tombé sur
ce beau poème de Pablo Neruda : « Il meurt lentement Celui qui évite la
passion Et son tourbillon d’émotions Celles qui redonnent de la lumière dans
les yeux Et réparent les cœurs blessés Il meurt lentement Celui qui ne change
pas de cap Lorsqu’il est malheureux Au travail ou en amour Celui qui ne prend
pas de risques Pour réaliser ses rêves Celui qui, pas une seule fois dans sa
vie N’a fui les conseils avisés. »
Bien noté ! J’ai d’ailleurs recopié ces lignes sur mon carnet de courses…
Avalanche
Des dangers « objectifs » de la montagne, le risque d’avalanche est sans
doute celui qui effraie le plus, non pas tant parce qu’il est imprévisible, que
parce qu’il semble irrésistible, comme la « force majeure ». On voit que le
langage des juristes colle parfois à la réalité naturelle ! Et cette dernière est
spectaculaire, voire terrifiante. L’avalanche de poudreuse, dite « en aérosol »,
malgré son appellation anodine, est la plus impressionnante. Précédée par son
panache blanc, qui enfle pour devenir nuage s’élevant à plusieurs dizaines de
mètres tandis que le grondement s’amplifie, l’avalanche grossissante dévale à
une vitesse qui peut aller de 100 à 400 km/h, capable d’emporter tout sur son
passage, arbres, maisons… et de remonter même sur le versant opposé de la
montagne, s’infiltrant dans le moindre interstice. Impossible d’y échapper.
Comme pour une bombe atomique, l’effet de souffle peut faire des dégâts
considérables au-delà du parcours de la coulée.
J’ai, pour ma part, une sainte trouille des avalanches, même si la bonne
fortune m’en a toujours préservé. A chaque passage exposé, je me remémore les
consignes, dont le rappel inquiète autant qu’il rassure ! Garder ses distances…
Observer l’amont et écouter… En cas de déclenchement, essayer de fuir
latéralement. Si c’est trop tard, enlever skis, sac à dos et bâtons, se protéger la
bouche et le nez, essayer de s’abriter derrière un rocher ou un obstacle
quelconque. Si l’on est emporté, faire de grands mouvements de natation pour se
maintenir à la surface… Après, garder son calme (facile à dire !), économiser sa
respiration, creuser pour faire une poche, attendre les secours, sans trop
crier… Les prières sont autorisées…
Heureusement, le pire n’est jamais sûr ! Et quoi qu’il en soit, je ne pars
jamais sans ma pelle et mon ARVA100 (pardon mon DVA !) dans le sac à dos,
appliquant à la lettre la consigne de mon guide et ami Philippe Deslandes, que ce
soit pour une course en haute montagne, une randonnée à ski, en raquettes ou un
parcours hors piste. Ça n’arrive pas qu’aux autres. La saison dernière, trente-
huit personnes en France ont péri sous une avalanche.
J’avais huit ans lorsque la catastrophe de Val d’Isère a eu lieu, tuant trente-
neuf jeunes qui prenaient leur petit déjeuner dans le réfectoire de l’UCPA*.
J’étais trop jeune encore pour l’UCPA, mais pas pour les pistes de Val d’Isère où
mes parents, bons skieurs, avaient l’habitude de nous inscrire à l’école de ski
l’hiver. Le drame m’avait marqué. 10 février 1970, 8 heures du matin : il neige
depuis plusieurs jours. « Près de deux cents jeunes gens venus des quatre coins
de France et de Belgique se rassemblent dans le réfectoire du centre UCPA.
Malgré le mauvais temps qui règne, les jeunes qui prennent leur petit déjeuner
sont tout excités à l’idée d’aller skier dans quelques minutes. 8 h 10 : soudain, un
choc monstrueux. Sous le souffle de l’avalanche, les vitres explosent et, comme
une haleine mortelle, des milliards de particules neigeuses se répandent à
l’intérieur du bâtiment, collant au moindre support comme de la neige
carbonique… Ceux qui ont été épargnés ont cru entendre le passage d’un avion.
Mais les murs qui s’effondrent et la neige qui s’insinue dans les moindres
interstices les ramènent à cette effroyable vérité : une avalanche a dévalé la
montagne et a percuté de plein fouet la façade du centre UCPA101. »
Comme souvent, il faut malheureusement un drame pour que les choses
progressent. De même que le secours en montagne* a été repensé après le
calvaire médiatisé des deux jeunes Vincendon et Henry (1956), la prévention et
la lutte contre les avalanches ont été réellement organisées après le choc de Val
d’Isère, qui avait fait la une de Paris Match. Des cartes des couloirs avalancheux
ont été dressés, qui couvrent aujourd’hui 600 000 hectares dans les Alpes et les
Pyrénées ; les plans d’urbanisme et les plans d’exposition aux risques s’efforcent
d’éviter les constructions dans les zones exposées ; avec les progrès de la
météorologie et de la « nivologie », les prévisions et alertes deviennent plus
fiables ; l’information des « usagers » progresse ; les ouvrages antiavalanches
(pieux, barrières, filets, plantations) se multiplient sur les pentes hautes ; les
secours, qui reposent sur les pisteurs, les gendarmes et les CRS, équipés de
chiens, sont de plus en plus rapides, sachant qu’au-delà de trente minutes
d’ensevelissement les chances de survie deviennent minces.
Pour réels qu’ils soient, ces progrès demeurent impuissants lorsque la nature
se déchaîne. Presque trente ans après le drame de Val d’Isère, le 9 février 1999,
une énorme avalanche, sur une largeur de 250 mètres, dévale à 200 km/h sur le
hameau de Montroc, près de Chamonix. Dans les décombres des quatorze
chalets détruits par le souffle, on découvrira douze morts, dont quatre enfants.
Les chalets se trouvaient dans une zone constructible, où le risque était considéré
comme « modéré102 ». Pouvait-on éviter ce drame ? Une catastrophe de cette
ampleur, dont le risque de survenance est d’une fois par siècle ou moins, peut-
elle légitimement être considérée comme « imprévisible » ? Faut-il prendre en
compte les avalanches « exceptionnelles », dont l’occurrence peut atteindre trois
cents ans, comme par exemple celle de 1749 qui a dévasté le village d’Huez et
fait cent trente morts ? Alors, fatalité ou imprévoyance ? Les juges, sans se
risquer à répondre à cette difficile question, condamneront le maire de Chamonix
à une peine de prison avec sursis, mais seulement pour n’avoir pas procédé à
l’évacuation du hameau avant le drame. Et le secteur, après l’avalanche, sera
classé en « zone rouge », inconstructible…
Dieu merci, les catastrophes majeures sont exceptionnelles… Demeurent
une trentaine d’accidents mortels chaque saison en France, dus presque
exclusivement à la pratique des sports d’hiver, en particulier la randonnée à ski
(16 accidents, 25 morts l’année dernière) et le ski hors piste (9 accidents,
8 décès). Alors, surveillez le drapeau à damier jaune et noir, ne partez jamais
seul, prenez conseil auprès de ceux qui savent… et n’oubliez pas l’ARVA,
pardon, le DVA103 !
Aventure
Très tôt, je suis parti… A peine sus-je marcher que je partis. Je « filais »,
comme disait Fernande, notre nounou bien-aimée qui distribuait, avec une égale
générosité, câlins et taloches104. Je l’entends encore se plaindre auprès de notre
mère : « Madame ! Féfé105 a encore filé ! » Mû par une insatiable curiosité, je
partais vivre ma vie, explorer ceci, grimper cela, quitte à être ramené à la maison
par un gendarme bienveillant, ce qui m’est effectivement arrivé lorsque j’avais
quatre ans. Le géant – du moins m’apparaissait-il comme tel –, revêtu de son
uniforme, m’avait perché sur ses épaules et j’y jouissais d’une vue
exceptionnelle sur le monde environnant.
« L’aventure est une déclaration d’amour au monde extérieur106 », dit
Sylvain Tesson*. L’homme qui « s’aventure en mer ou en montagne, ces deux
terrains de jeu privilégiés, a gardé, par bonheur, la capacité d’émerveillement de
l’enfant qui est en lui. « Le voyageur glissant sur l’océan ou gravissant la
montagne préfère consacrer son énergie vitale à s’émerveiller du spectacle du
monde, plutôt qu’à ratiociner sur son tas de misérables secrets intérieurs. Il
privilégie l’exploration à l’introspection107. » Nuance : l’aventure se passe aussi,
et peut-être surtout, à l’intérieur, car « le plus court chemin qui conduise à soi-
même vous mène autour du monde108 ». Mais l’aventure est plus que le voyage.
Le mobile initial est le même, la curiosité. Celle du pionnier, pas celle du
limier… Walter Bonatti* hasarde même que c’est la curiosité qui a fait
l’homme : « Peut-être l’aventure a commencé le jour précis où le singe est
descendu de l’arbre, par curiosité justement109. » Trois ingrédients
supplémentaires sont nécessaires à la potion de l’aventure : l’inconnu,
l’isolement et la surprise, « trois facteurs qui mettent à l’épreuve l’ingéniosité et
les ressources de l’homme […] L’aventure est un engagement de l’être tout
entier et sait aller chercher dans les profondeurs ce qui est resté de meilleur et
d’humain en nous. Quand le paquet de cartes n’a pas été truqué pour gagner à
tous les coups, existent encore le jeu, la surprise, l’imagination, l’enthousiasme
de la réussite et le doute de l’échec. L’aventure110 ».
Le jeu, oui. Le mot est prononcé. Ce qui donne à l’aventure son sel, c’est
qu’à la différence d’un voyage « organisé », elle laisse la place à l’aléa, à la
chance, à l’imprévu. Et c’est bien l’être qui est mis en « jeu », engagé, comme
dit Bonatti. Non pas, grands dieux, que toute aventure comporte un risque létal !
Tout le monde n’est pas Lindbergh ou Saint-Exupéry, Amundsen ou Paul-Emile
Victor, Whymper* ou Messner*, Alain Colas ou Tabarly. Il y en a pour tous les
goûts et tous les niveaux ! Sans aller jusqu’à dire que l’aventure « commence au
coin de la rue », l’enfant qui fait le tour du bois la nuit pour braver sa peur du
noir et de l’inconnu est aussi « aventurier » que Lawrence d’Arabie. Leur
dénominateur commun est d’accepter, le temps d’un instant, une perte de
contrôle totale des événements, une sorte d’abandon à la bonne fortune. Là est le
« jeu » de l’aventurier, grand ou petit. L’un comme l’autre se disent au point de
non-retour : « Bon sang, mais qu’est-ce que je fais là ? » L’aventure…
Je n’ai pas la prétention d’être un « aventurier », comme ont pu l’être
l’épatante Alexandra David-Néel dans les années 1920111 ou Sylvain Tesson
aujourd’hui, mais je crois en avoir, à mon modeste niveau, l’esprit. On continue,
d’ailleurs, de me le reprocher. Avec de plus en plus d’indulgence, il est vrai, les
audaces diminuant avec l’âge ! J’ai arrêté le parachutisme et la chute libre. Mais
l’enfant qui est en moi continue de faire des siennes, en mer (plongée sous-
marine, voile) ou en montagne (alpinisme, canyoning, cascades de glace,
randonnée à ski ou à pied). Et mon plaisir n’est jamais aussi intense que lorsque
je suis, soit « en tête » et donc responsable des autres, soit, encore mieux, seul,
livré à moi-même, confronté à mes seules forces et à mes propres faiblesses ou
insuffisances. Nulle trace d’exploit dans mes meilleurs souvenirs récents, mais
juste un sentiment mêlé d’excitation et de joie profondes : lorsque je me suis
perdu dans la jungle de l’île accidentée d’Union (archipel des Grenadines),
cherchant, sans carte et sans boussole, un sommet que je ne trouvai pas – ce sera
pour la prochaine fois ! – ; ou lorsque, voulant enchaîner les trois modestes
sommets de l’île Maurice, je me suis attaqué seul au plus joli morceau, Pieter
Both (820 mètres seulement !), après avoir acheté chez un quincaillier au marché
10 mètres de corde de nylon blanc pour m’autoassurer et une improbable paire
de chaussures d’ouvrier de chantier pour les passages de rocher mouillé… Ni
carte ni topo, bien sûr, juste le nez en l’air et le cœur léger.
Aussi, tordons joyeusement le cou aux idées reçues des esprits chagrins,
pour lesquels il n’y a plus rien à découvrir dans ce monde « lasérisé » par les
satellites :
« Les gens qui n’arpentent jamais les lieux sauvages se plaisent dans les lieux communs. L’idée
que le monde s’affadit avec le progrès est aussi vieille que le sentiment de la nostalgie […]
L’aventure n’est morte que dans l’esprit de ceux qui n’ont aventuré nulle part ni leur esprit ni leur
corps […] Les antiques prédécesseurs sur les chemins de l’aventure n’ont pas asséché la beauté
du monde mais l’ont révélée et encouragent à en poursuivre la reconnaissance […] L’aventure
correspond à ce désir de sauter par-dessus les parapets de l’habitude pour rejoindre le royaume de
l’imprévu afin de densifier la valeur de sa vie, afin de ralentir le cours des heures (qu’ont-elles à
se reprocher pour fuir si vite ?), afin, comme disait Paul-Emile Victor, de voler du temps à sa
mort112. »
« Aller là où mes pas me mènent et me laisser surprendre, libre. Laisser l’assistance à ceux qui en
ont besoin. Ecouter le silence des montagnes, il a plus de choses à dire qu’une réunion de
philosophes… Abandonner à la ville le cortège de lois sur la sécurité, la planification du bonheur
et du futur. Mordre le présent à belles dents, cette délicieuse saveur d’inconnu. Et range tes
autorisations, s’il te plaît, monsieur, dans les tiroirs poussiéreux de ton bureau… Je t’en prie,
laisse-moi cette forêt sans sentier, cette montagne sans topo, cette région avec ses cartes fausses.
Certes, je m’y perdrai, mais je ne m’y retrouverai que mieux et peut-être deviendrai-je meilleur…
Laisse le goût de l’Aventure couler dans ma bouche car il est bon de s’enivrer de ce sel. Oui, s’il
te plaît, monsieur, laisse-moi être. Le bonheur est là et nulle part ailleurs… Ne m’interdis pas de
sourire à la pierre gelée, je réponds juste à son salut. Laisse la lumière m’éclairer de l’intérieur, je
la préfère de loin aux feux de la rampe et aux clinquants d’un vaste show-biz. Ne m’interdis pas
de rire à ce vent glacé qui me fouette le visage. Laisse mon rire s’enfler et rouler dans les
montagnes, même s’il te semble être celui d’un fou. Tu n’as pas à t’inquiéter, c’est juste la vie
qui rit en moi117. »
Balmat, Jacques (1762-1834)
L’ancêtre des guides. Sans doute pas le plus vertueux, ni le plus
désintéressé… L’appât du gain lui coûtera d’ailleurs la vie. Mais, pour l’histoire,
il restera toujours le premier homme au sommet du mont
Blanc*, avec le bon Dr Paccard.
Agriculteur de son métier, cristallier à l’occasion, ce robuste Chamoniard
entend parler de la promesse de récompense de M. de Saussure* à qui atteindra
le mont Blanc. En juin 1786, il se joint d’autorité à une caravane qui tente
l’ascension, mais qui rebrousse chemin devant l’arête des Bosses, trop raide.
Balmat, grognon, tarde à descendre et il est obligé de bivouaquer car la nuit
tombe. De retour à Chamonix, il fait la connaissance du Dr Paccard qui soigne sa
femme. Balmat lui raconte son aventure de la veille. Paccard comprend que
bivouaquer en altitude est possible et que, en conséquence, à condition de
prendre son temps, le mont Blanc peut être vaincu ! Il engage Balmat comme
guide. Les deux hommes s’élancent le 7 août, sans corde, sans piolet, avec de
simples bâtons. Après avoir bivouaqué au sommet de la montagne de la Côte, ils
repartent à l’aube et atteindront le sommet vers 18 heures. L’exploit était suivi à
la jumelle depuis Chamonix.
Le retour est difficile. Paccard, souffrant d’ophtalmie des neiges, ne voit plus
rien. La fille de Balmat, malade, est morte pendant l’ascension, faute de soins.
Une polémique s’engage entre les deux hommes, Balmat voulant s’approprier
seul la réussite. Il se précipite évidemment à Genève pour obtenir la récompense
promise par Saussure… Il trouve une oreille attentive en la personne de
Théodore Bourrit, furieux que Paccard lui ait volé « son mont Blanc », et qui
publie un article à la gloire de Balmat, laissant entendre qu’il aurait atteint seul le
sommet ! Paccard exige et obtient de Balmat qu’il rédige une attestation sur
l’honneur rétablissant les faits. Rien n’y fera. La presse s’en empare. Alexandre
Dumas, de passage à Chamonix en 1832, se fera même piéger par un Balmat
vieillissant et publiera un récit de l’ascension montrant Balmat traînant au
sommet un Paccard totalement abruti1. La vérité ne sera rétablie que beaucoup
plus tard, une fois découverte l’attestation de 1786…
Fort de son succès, Jacques Balmat devient guide et accompagne de
nombreuses expéditions, à commencer par celle, victorieuse, d’Horace-Benedict
de Saussure l’année suivante. Mais l’appât du gain est trop fort et il devient…
chercheur d’or ! Et c’est précisément en prospectant que, à l’âge de soixante-
douze ans, il tombe dans un précipice près du mont Ruan et disparaît.
Quant au Dr Paccard, de retour du mont Blanc, il avait repris tranquillement
son activité professionnelle sans retirer aucun bénéfice de sa conquête. Il
s’éteindra à l’âge de soixante-dix ans.
Etranges destins croisés.
Barrard, Liliane et Maurice (1948 et 1941-1986)
Si un couple mérite de figurer dans ce dictionnaire amoureux, c’est bien
celui-là ! « Le couple le plus haut du monde », comme ils aimaient se décrire…
Elle, kiné, lui éducateur spécialisé. Ils se sont rencontrés en grimpant en
Amérique du Sud et forgent le joli projet de gravir ensemble les 8 000 de la
planète, « main dans la main2 ». Maurice, un peu plus âgé, a déjà une expérience
himalayenne : en 1979, il participait à l’expédition française au K2 qui a échoué
à 400 mètres du sommet, en compagnie notamment de Seigneur*, Beghin*,
Leroy et Ghirardini. L’année suivante, il réalisait une belle première en
technique alpine avec Georges Narbaud, le Hidden Peak Sud (7 069 mètres),
suivie de la traversée à ski vers le sommet du Hidden Peak* (8 068 mètres). Le
couple Barrard réalise son premier 8 000 ensemble en 1982, le Gasherbrum II
(8 035 mètres). En 1984, c’est le Nanga Parbat (8 125 mètres), et Liliane réalise
du coup la première féminine de cet impressionnant sommet. Ils échouent tout
juste au Makalu* l’année suivante et veulent prendre leur revanche au K2* en
1986. Maurice veut que sa femme soit la première en haut du deuxième sommet
du monde ! Ils partent à quatre, avec la Polonaise Wanda Rutkiewicz* et le
Français Michel Parmentier, par ailleurs journaliste. Victoire complète : les
quatre atteignent le sommet le 23 juin. Wanda, en pleine forme, double Liliane et
arrive trente minutes avant cette dernière au sommet, devenant ainsi la première
femme au sommet du K2.
La descente finira en cauchemar. La tempête se lève. Les alpinistes,
contraints de bivouaquer, n’ont plus de cartouches de gaz pour faire fondre de la
neige et s’hydrater. On doit descendre impérativement. Parmentier et Wanda y
parviendront, très difficilement, grâce à l’aide de Benoît Chamoux qui conduisait
une expédition italienne. La visibilité est nulle. La tempête fait rage. On ne
reverra jamais Liliane et Maurice. Un mois plus tard, Kurt Diemberger*,
dirigeant une expédition coréenne, retrouvera le corps de Liliane, à 5 800 mètres
seulement, non loin du camp de base. Les restes de Maurice ne seront découverts
que douze ans après sur le glacier, au-dessus du camp de base… On ne sait s’ils
ont fait une chute après s’être égarés dans la tempête ou s’ils sont morts
d’épuisement.
Ce même été 1986 au K2 a été surnommé « l’été meurtrier » : sur
27 alpinistes qui ont atteint le sommet, 13 sont morts.
Après le K2, Maurice et Liliane avaient prévu le Broad Peak* et
l’Everest*… Ils reposent aujourd’hui au mémorial Gilkey, au pied du K2.
Batard, Marc (né en 1951)
Le plus rebelle des prodiges. Surnommé malgré lui « le sprinter de
l’Everest », génie pour les uns, fou pour les autres, insupportable pour beaucoup,
il ne laisse personne indifférent, tant son parcours est aussi fulgurant
qu’atypique. Grimpeur surdoué, d’une endurance inhumaine, il a toujours refusé
de faire des concessions au « système », aux sponsors, aux médias, au point de
compromettre sa « carrière » ! Auteur d’exploits improbables, il a fait, chose rare
dans le milieu de la montagne, son « coming out » à quarante-trois ans dans un
livre émouvant3. Depuis, il a cessé de grimper pour se consacrer aux autres,
grâce à l’association qu’il a créée pour les jeunes en difficulté (« En passant par
la montagne »), mais aussi à ses nombreux petits-enfants et… à la peinture à
l’huile ! Par chance, il est bien vivant ! Et il nous fait profiter de son incroyable
expérience, de sa sensibilité à fleur de peau et partager ses combats pour un
monde un peu plus fraternel.
Il découvre la montagne sur le tard, à dix-huit ans, dans les Pyrénées. Bien
que complexé par sa taille (1,67 mètre), il se découvre des capacités physiques
hors du commun qui lui font réussir, après deux ans d’expérience seulement, le
concours d’aspirant-guide, avec un excellent rang de surcroît ! A vingt-trois ans,
il est le plus jeune grimpeur au sommet d’un 8 000, le Gasherbrum II, avec
Yannick Seigneur (1975), sans oxygène évidemment. S’ensuivra une
polémique*, comme il en est tant en montagne, qui a meurtri le jeune Marc pour
longtemps et sur laquelle il revient dans La Sortie des cimes : « J’ai imaginé
devenir un grand alpiniste ; j’ai envisagé même de damer le pion à Reinhold
Messner et de devenir avant lui le premier homme du monde à escalader les
quatorze sommets de plus de 8 000 mètres. Et puis j’ai compris quel prix j’aurais
à payer pour entrer dans la légende : le mensonge, la frime, beaucoup de
concessions avec les riches et les puissants, une honnêteté approximative… je ne
suis pas fait pour ça. J’ai un trop sale caractère, une trop vive colère, une trop
grande impatience. » Malgré cette colère, ou grâce à elle, Batard enchaîne
ensuite les records de vitesse en solitaire dans l’Himalaya : pilier ouest du
Makalu en 18 heures, Cho Oyu en 19 heures, Everest en 22 heures et 29 minutes,
un record incroyable !
Ecorché vif, éternel révolté, celui qui a dénommé « Soutien aux SDF »
l’incroyable voie qu’il a ouverte, « dans les larmes », dit-il, en hivernale et en
solitaire dans les Drus, n’aime pas le costume de héros. Il n’a pas honte de parler
de sa peur, de ses échecs, de ses renoncements. Pris dans le mauvais temps au
pied de la face sud du Lhotse qu’il voulait réussir, le premier, en solitaire et sans
oxygène, il raconte : « La peur me prend et ne me lâchera plus. Elle m’est si
familière, c’est toujours la même. Celle qui me donne envie de partir en courant
pour retrouver mes petits et les serrer dans mes bras. Celle qui me tord le ventre,
me fait vomir, qui mine le moral et décourage les plus solides résolutions… Je
connais par cœur le bras de fer qui se joue entre elle et moi. Cette fois-ci, elle a
gagné. »
Dix ans plus tard, le 19 septembre 1999, il survit miraculeusement à une
avalanche au Cho Oyu et décide d’arrêter de grimper. « Renoncer, pour ne pas
mourir », écrit-il. Tu as raison, Marc. Profite de la vie, qui n’a pas toujours été
tendre avec toi.
Beauté
« Montagnes ! Comme vous êtes belles, si pures, dans les aubes mauves, ou
dans les couchers de soleil rougeoyants. Que j’aime vos pics déchiquetés qui
surplombent des neiges éternelles et vos glaciers où règne le silence. Je voudrais
demeurer au milieu des géants – géants de roche qui grimpent au ciel, ces géants
frémissants qui chantent la silencieuse chanson de l’infini, ces géants qui
écoutent les sombres légendes des glaciers… Divines montagnes, dont rien ne
peut égaler la beauté, reines de la liberté et de l’infini4… » Dino Buzzati*, plus
connu comme auteur du Désert des Tartares que comme passionné de
montagne, avait quatorze ans seulement lorsqu’il écrivit ces lignes enflammées
qui en disent long sur son amour des cimes, en particulier des Dolomites, qu’il
fréquenta, entre reportages pour le Corriere della Sera et écriture de romans,
contes et nouvelles ou pièces de théâtre, toute sa vie durant.
A quoi tient la beauté des montagnes ? s’interrogeait le peintre et géographe
Franz Schrader dans une conférence désormais célèbre donnée au Club alpin
français le 25 novembre 18975. Cousin germain d’Elisée Reclus*, amoureux des
Pyrénées et vice-président du Club alpin, il entendait par ce vibrant discours
pousser à la création d’une école française de la peinture* de montagne :
« Ouvrez les yeux. La beauté, elle nous entoure et nous noie. C’est ici que le ciel et la terre
s’unissent, se fondent, se pénètrent. Formes et teintes, couleurs et ombres, relief et lumière, tout
est ciel et terre à la fois. Les roches de la terre sont vêtues des neiges du ciel, vêtement non de
blancheur mais de lumière. Leur éclat, délicieux d’en bas, devient ici terrible, aveuglant,
insoutenable. Il dépasse la force de nos regards… Toute conception est dépassée. Non, nous
n’avions jamais su en bas ce que c’était que la grandeur, nous la sentons devant le démesuré.
Nous ne savions pas ce que c’était que la lumière, elle nous brûle, devient presque une exquise
souffrance. Nous ne savions pas ce que c’est que le silence, nous l’apprenons devant le calme
mortel où seul le bruit du sang dans nos artères nous dit que quelque chose vit encore sur le
globe. »
« Montagnes ! Que vous êtes belles et pures dans les aubes violacées tremblantes dans les
couchers du soleil rougeoyants. J’aime vos pics en surplomb dans les neiges éternelles, vos
glaciers silencieux. Je voudrais rester parmi les géants de roche qui s’élancent dans le ciel, les
géants frémissants qui chantent les chants silencieux de l’infini, les géants qui écoutent les
sombres légendes des glaciers, venues tel un étrange murmure du sein des crevasses profondes.
Montagnes divines, que rien ne surpasse, reines de liberté et d’infini52. »
Fils d’une famille très honorablement connue à Belluno, père professeur de
droit, mère vétérinaire, il termine ses études de droit à Milan lorsqu’il est
embauché par le Corriere della Sera, où il restera toute sa carrière de journaliste.
Chaque année, en septembre, les touristes partis, après une année de travail à
Milan, il va grimper dans le massif des Pale Di San Martino avec son guide
Gabriele Francheschini53. Là, les lignes verticales des pics de calcaire (Cima
della Madonna, Cimon della Pala) contrastent avec le désert plat du plateau des
Pale, 50 kilomètres carrés de paysage lunaire à 2 300 mètres d’altitude, qui l’a,
dit-on, inspiré pour Le Désert des Tartares. Profondément angoissé par le temps
qui passe, l’attente, la vieillesse qui vient, l’interrogation permanente sur la
question du sens, il va chercher dans la montagne une réponse que celle-ci ne lui
fournit pas. Comment le pourrait-elle ? Alors, l’écriture est salutaire. Premier
roman en 1933 : Barnabo des montagnes, qui prend les Dolomites pour décor,
bien sûr, et où l’on trouve déjà les interrogations existentielles du futur Désert
des Tartares. Sorti en 1940, tandis que Buzzati était correspondant de guerre
dans la marine, ce dernier ouvrage, qui sera traduit dans vingt langues et adapté
au cinéma en 1976, lui donnera une notoriété mondiale. Première pièce de
théâtre en 1953, Un cas intéressant, qui sera adapté en français par Camus en
1955 et joué au Théâtre La Bruyère. Première exposition de peinture à Milan en
1958 : oui, Buzzati n’est pas seulement critique d’art au Corriere, il dessine et
peint depuis toujours, dans un style proche du surréalisme, je dirais entre Dalí et
Magritte… Son dernier roman, Un amour, paru en 1963, est d’un pessimisme
déchirant, qui raconte la folle passion d’un quinquagénaire pour une jeune
prostituée. Toujours cette angoisse du temps qui passe et nous broie. Et qu’il
traduit si bien dans ce cri, lui qui se proclamait athée : « Dieu qui n’existe pas, je
t’implore ! » Dino meurt d’un cancer en 1972 à Milan.
« En voiture, je remonte la vallée et je vous regarde, ma jeunesse est là-haut.
Et il n’en reste rien. J’avais cru laisser pour toujours quelque chose de moi sur
ces roches si fières, si franches, si solides, aux petites prises intelligentes juste où
il faut, oui, j’avais cru y inscrire pour toujours quelque chose de moi, et voici
qu’au contraire je passe en voiture à vos pieds, et je vous regarde, et je ne
retournerai plus, jamais plus sur vos parois, même si chaque année, au début de
l’été, se réveillent en moi des rêves dérisoires de reconquête54 », écrit-il
tristement l’année précédant sa mort.
CAF (Club Alpin Français)
Au masculin, s’il vous plaît ! Non que l’alpinisme soit sexiste (encore
que1…), mais confondre le CAF et la CAF pourrait vous amener à solliciter des
allocations familiales du Club alpin français, ce qui le mettrait dans l’embarras,
et vous aussi. Heureusement pour votre dignité, le CAF ne s’appelle plus CAF
mais, moins élégamment, FFCAM2. J’ignore si l’on peut encore parler, sans
passer pour un vieux… conservateur, des « cafistes », mais le CAF, qui vient de
fêter ses cent quarante ans, est bien vivant ! Quatre-vingt mille adhérents, 127
refuges à gérer, depuis les maisonnettes en rondins jusqu’aux « usines » à
touristes… Mais quelle histoire !
Cent quarante ans de passion, d’amour, mais aussi de combats, de crises et
de luttes de pouvoir. Nous sommes au lendemain de la défaite de Sedan. Tandis
que les Français regardent vers la ligne bleue des Vosges, un petit groupe
d’hommes, « excursionnistes » plus qu’alpinistes, ont les yeux tournés vers de
plus hautes montagnes. Après tout, disent-ils, les Anglais ont déjà créé leur Club
alpin il y a quinze ans, les Autrichiens, les Suisses et les Italiens il y a dix ans,
pourquoi serions-nous les derniers ? Et ils s’y mettent : un député des Hautes-
Alpes, Ernest Cézanne, un écrivain et géographe, Adolphe Joanne, un inspecteur
général des Mines, Edouard de Billy, et quelques autres passionnés issus de la
« bonne société » créent le CAF en 1874, avec pour objectif de mieux connaître
et de faire connaître la montagne. L’approche n’est pas seulement, ni même
vraiment, sportive. Elle est aussi scientifique, culturelle, éducative et…
patriotique ! Ecoutons son fondateur : « Faire connaître la montagne, arracher les
jeunes gens à l’énervante oisiveté des villes, aménager la montagne, y entraîner
la jeunesse et, par de saines émotions, l’éduquer, l’initier au culte du beau et de
la liberté, à l’amour du sacré, du sol natal et de ses merveilles3. » Nul ne
s’étonnera que, dans ce contexte marqué par l’humiliation de la défaite, le CAF
choisisse pour devise : « Pour la Patrie, par la montagne. »
Ils sont seulement 400, alors, à arborer l’insigne du CAF, dessiné par
Viollet-le-Duc. Quatre cents, dont… 4 femmes ! Car à la différence de l’Alpine
Club britannique, le CAF n’est pas réservé au sexe « fort ». Elles seront 300 tout
de même, mais sur 6 000 membres, en 1900, et l’alpinisme féminin4 aura, après
la guerre de 14, ses figures légendaires au sein de l’élite du CAF, comme Alice
Damesme, Micheline Morin ou Miriam O’Brien, dont les cordées « féminines »
(féministes ?) et « sans guide » forceront l’admiration de plus d’un cafiste
mâle ! Les grandes premières signées « CAF » sont cependant masculines : le
Grand Pic de la Meije*, le « dernier problème » des Alpes en 1877, par Boileau
de Castelnau, ou la face sud de la barre des Ecrins en 1880 par Henry Duhamel.
Mais le CAF est beaucoup plus qu’un cercle d’initiés échangeant entre gens
de bonne compagnie tel récit d’ascension ou projet de course. Le prosélytisme
est au cœur de sa démarche, que l’on appellerait aujourd’hui « socio-éducative ».
Les « caravanes scolaires », que Töpffer* décrivait avec humour dans ses
Voyages en zigzag5, font découvrir la montagne à une belle jeunesse priée de
s’initier aux joies de l’effort sous la direction d’un cafiste expérimenté. Et les
anciens élèves des « caravanes » deviennent eux-mêmes des « maîtres » appelés
à former les nouvelles générations. Le réseau s’étend et on ne compte pas moins
de 8 500 adhérents à la veille de la guerre de 14. Mais tous ces randonneurs et
grimpeurs ont besoin de refuges d’altitude. Rassembleur, le CAF se fait donc
bâtisseur : 40 constructions de refuges et chalets rien qu’entre 1875 et 1914 dans
l’ensemble des massifs, dont le mythique refuge Vallot (4 362 mètres) au mont
Blanc (1892). Presque 130 aujourd’hui, et le mouvement ne s’arrête pas, comme
en témoigne par exemple le nouveau refuge (2013) du Goûter (120 places !), un
gros œuf en acier inoxydable perché à plus de 3 800 mètres.
Encadrer les jeunes, garçons ou filles, promouvoir l’excellence, construire et
gérer les refuges ne suffit pas, il faut aussi créer des écoles d’escalade, tracer des
sentiers pour les marches d’approche, former les guides de montagne,
réglementer la pratique du ski et ses nouvelles compétitions, organiser le secours
en montagne, protéger le milieu naturel et lancer des expéditions lointaines sous
le drapeau tricolore. Rien n’échappe au CAF qui, sous son apparence anodine
d’association sportive et touristique, règne comme la puissance publique sur la
montagne pendant à peu près un siècle. Un règne qui ne sera pas un long fleuve
tranquille… Quelques épisodes.
Club ou fédération ?
Jusqu’en 1945, il n’existe pas de fédération française de la montagne.
Normal ! C’est le CAF qui remplit ce rôle de facto depuis son origine. Il le fait si
bien qu’il devient une véritable puissance, économique et politique, ce qui n’est
pas sans susciter quelque convoitise. La première attaque frontale vient du
régime de Vichy, qui, dans sa volonté d’étatiser tout le sport, entend dissoudre le
CAF dans une grande fédération des sports de montagne, contrôlée comme il se
doit par les autorités. La fédération est bien créée en 1942, mais, grâce à
l’habileté d’Henry de Ségogne*, toujours lui, le CAF réussit à préserver son
existence au prix d’une cohabitation qui fonctionne cahin-caha. A la Libération,
bien sûr, tous les « actes dits lois » de Vichy sont annulés, mais la Fédération
française de la montagne est conservée… Sans réel inconvénient, d’ailleurs,
puisque les adhérents de la FFM, donc les ressources, sont ceux du CAF, que les
dirigeants sont, on l’a vu, les mêmes et que les locaux sont communs ! Cela
fonctionnera ainsi pendant trente ans, le plus souvent dans la bonne humeur,
parfois au prix d’un certain agacement vis-à-vis de « l’hégémonie cafiste »,
agacement vite maîtrisé par Lucien Devies au nom de l’intérêt supérieur : la
montagne d’abord ! L’instance parisienne obtient même des succès politiques
décisifs, comme le vote, en 1960, de la loi sur la création des parcs nationaux, ou
la réorganisation du secours en montagne*. Cependant, la solidarité entre CAF et
FFM, qui faisait la force des deux organisations, ne résistera pas au départ, en
1973, de leur patron, lassé sans doute par trente années de réunions, de
compromis, d’arrangements et de concessions. La suite est prévisible : à chacun
son chemin. Chacun aura donc ses adhérents, ses dirigeants, ses finances, ses
locaux… La séparation est effective en 1990, avec la fin de l’affiliation
automatique des cafistes à la FFM. Le CAF décide lui-même de se transformer
en fédération sportive en 1993… à égalité avec la FFM, la FFS ou la nouvelle
Fédération française de la randonnée pédestre née en 1978. Ainsi prend fin
l’histoire mouvementée d’une cohabitation entre club alpin et fédération, qui
avait commencé par un « mariage forcé13 » en 1942 et qui s’était poursuivie tant
bien que mal, et plutôt bien que mal pendant vingt-cinq ans, grâce au talent d’un
grand dirigeant.
Dans ses nouveaux statuts de 1993, le Club alpin définit ses membres
comme des « amateurs polyvalents ». Mais c’est tout moi, ça !
Bon sang, j’ai encore oublié d’envoyer ma cotisation !
Cairn
« Béni soit celui qui a placé ici ce cairn ! » Combien de fois, hors des
sentiers balisés, ai-je salué ces petites pyramides de pierres qui ponctuent le
chemin à suivre en terrain rocailleux, glaciaire ou carrément désertique. Ce
signal rassurant, amical, fait de rien mais qui change tout… Cette trace
d’humanité dans un univers hostile, cette marque de solidarité entre montagnards
qui passent en pensant aux suivants… « Cairn » ne se dit-il pas « homme de
pierre » (Steinmann) en allemand ? Les marins sont à plaindre : il n’y a pas de
cairn en haute mer, tout juste le soleil et les étoiles, à condition de savoir les
lire !
Langage universel, esperanto du randonneur, le cairn se rencontre sur les
glaciers alpins, dans la cordillère des Andes, en Himalaya, dans les steppes
d’Asie centrale, la toundra sibérienne ou la montagne corse ! Il est aussi vieux
que l’homme debout. On lui donne souvent une origine sacrée, liée au culte des
morts : en Ecosse, Bretagne ou Irlande, les celtes édifiaient des cairns pour
recouvrir une sépulture ; au Tibet, au Népal, stûpa et chörten abritent des
reliques, tandis que les murs de prières (mani), faits de pierres plates alignées,
sont gravés de mantras bouddhistes. Mais même le cairn « profane » de nos
montagnes occidentales est chargé d’une symbolique forte, celle de la pyramide,
du tertre, du tumulus, ces signaux ancestraux de l’homme vers le ciel. Aussi,
marcheur, randonneur, alpiniste, toi qui passes près du cairn, pense à ajouter ta
petite pierre à l’édifice…
Carrel, Jean-Antoine (1828-1890)
Il bersagliere, le chasseur ! Italien, comme son nom ne l’indique pas, natif
du Val d’Aoste, il a devant les yeux depuis sa plus tendre enfance le Cervin,
dont la conquête est vite devenue une obsession. A la fois rival et complice
d’Edward Whymper*, il considérait un peu cette montagne comme sa propriété,
en tout cas son versant italien ! Il la gravira en tout 53 fois, après avoir manqué,
de trois jours seulement, la première ! Il y laissera également sa vie, dans des
circonstances incroyables.
Guide à Valtournenche, sa première tentative remonte à 1857 par une
exploration de l’arête du Lion. Il parvient jusqu’à la Tête du Lion et se persuade
alors que l’ascension est possible. En 1861, Whymper, qui cherche un guide
pour le Cervin, va chercher Carrel à Valtournenche, mais les deux hommes ne se
mettent pas d’accord… Question d’argent, sans doute ! L’Anglais et l’Italien se
retrouvent par hasard sur l’arête du Lion, mais chacun pour soi ! Echec pour les
deux cordées. En 1862, Tyndall* recrute Carrel, décidément très demandé, et ils
atteignent 4 245 mètres, avant de renoncer au pied de la pyramide finale.
L’année suivante, c’est au tour de Whymper de s’adjoindre le bersagliere. Mais
la cordée doit renoncer vers 4 000 mètres à cause d’un temps épouvantable
(orage, tempête de neige, verglas). Whymper, à peine redescendu, veut aussitôt
repartir avec Carrel. Mais ce dernier s’apprête à partir avec… Tyndall ! On
parlemente… Tyndall propose à Whymper de s’unir, mais Whymper exige de
conduire l’expédition… Refus de Tyndall. Echec de la cordée Tyndall-Carrel à
200 mètres seulement du sommet. Cette montagne est décidément maudite !
Deux ans plus tard, en 1865, le Club alpin italien, appuyé par son
gouvernement, se fixe comme objectif le Cervin. Carrel, l’incontournable, est
évidemment pressenti. Au même moment Whymper, qui s’est convaincu que
l’arête du Hörnli est moins difficile que l’arête du Lion, essaie à son tour
d’enrôler Carrel. Mais la fidélité au drapeau est plus forte pour Carrel : il
conduira l’expédition italienne. Le sang de l’Anglais ne fait qu’un tour : alors, ce
sera la course ! Gagnée par Whymper, avec Michel Croz*, le 13 juillet. Carrel et
les siens atteindront la cime trois jours plus tard par l’arête du Lion, surmontant
d’énormes difficultés, et ils trouveront au sommet la chemise de Croz, flottant
sur un bâton en guise de drapeau de la victoire !
On sait malheureusement ce qu’il adviendra de Croz* à la descente. Quant à
Carrel, sa réussite par le versant italien lui vaudra une notoriété exceptionnelle
comme guide pendant vingt-cinq ans et il réussira de très belles premières, dans
la face sud-ouest du mont Blanc (1872) et dans les Andes avec Whymper (le
Chimborazo, 6 310 mètres en 1880).
Le 23 août 1890, il quitte le Breuil-Cervinia pour emmener au Cervin – pour
sa cinquante-troisième ascension – un jeune Turinois de vingt-deux ans, Leone
Sinigaglia, qui deviendra un musicien connu. Ce qui suit est raconté avec
beaucoup d’émotion par Yves Ballu14 : « La tempête se lève, l’orage gronde, la
retraite est décidée. Carrel conduit la descente avec calme et autorité, dans un
temps infernal et sans aucune visibilité. A la fin de la descente, tout près des
pâturages, Carrel s’effondre : “Je ne sais plus où je suis”, dit-il faiblement. Puis
il recommande son âme à Dieu et rend son dernier soupir, la conscience
tranquille car il a eu la force d’attendre pour mourir que ceux dont il avait la
charge soient arrivés à bon port. » Une croix marque cet emplacement.
« Bien des années plus tard, un alpiniste passant devant la croix demande à
son guide :
— C’est bien là que Carrel est tombé ?
— Non, monsieur, Carrel n’est pas tombé. Il est mort15. »
Cassin, Riccardo (1909-2009)
L’alpiniste centenaire – ils ne sont pas nombreux – qui refera à soixante-dix-
huit ans la face nord du Piz Badile qu’il avait ouverte en 1937 (voie Cassin). Une
force de la nature, « le bulldozer du 6e degré16 » (voir : Difficulté), l’homme qui
ne revient jamais en arrière, une des plus grandes figures de l’alpinisme mondial
de l’avant-guerre, fils d’ouvrier, ouvrier lui-même, dont le nom deviendra une
marque célèbre pour le matériel d’escalade qu’il fabriquait, au départ, pour ses
propres courses !
Et il en a du mérite… Il perd son père, mort lors d’un accident du travail,
quand il a deux ans. Dès treize ans, il s’engage comme ouvrier forgeron, puis
comme maçon, et découvrira l’escalade à seize ans dans son club « Les
araignées de Lecco ». Premières ascensions importantes dans les Dolomites avec
Mario Dell’Oro en 1931. En 1934, il réussit la première de la Piccolissima aux
Tre Cime di Lavaredo, mais son premier exploit a lieu l’année suivante : la face
nord de la Cima Ovest, qui avait déjà repoussé plus de vingt tentatives et non des
moindres (Comici*, notamment). Avec son ami Ratti, Cassin passera soixante
heures dans la paroi, réputée alors complètement inaccessible. Deux ans plus
tard, deuxième exploit, cette fois dans les Alpes occidentales : la face nord-est
du Piz Badile, encore un des « derniers problèmes » des Alpes, 800 mètres de
paroi de grande difficulté* (5+), toujours avec Ratti. Compétiteur dans l’âme,
Cassin double une autre cordée italienne (Molteni et Valsecchi). Ces derniers,
épuisés, rejoignent la cordée Cassin au bivouac en pleine nuit. Le temps se gâte.
Cassin prend la décision : au matin, on fera cordée commune. Le sommet sera
atteint en pleine tempête, après encore un bivouac. Mais les deux jeunes Italiens,
à bout de forces, n’en reviendront pas : à la descente, dans une météo
épouvantable, Molteni meurt le premier d’épuisement et Valsecchi, apprenant la
mort de son ami, rend l’âme ensuite dans les bras de Ratti. Ce n’est qu’après un
troisième bivouac que Cassin réussira à atteindre le refuge pour alerter les
secours.
L’année suivante, notre bulldozer veut ajouter à son palmarès la face nord de
l’Eiger*, alors invaincue. Trop tard ! Les Austro-Allemands Heckmair, Vorg,
Kasparek et Harrer viennent de réussir… Frustré, il se rabat sur les Grandes
Jorasses, dont le formidable pilier qui se trouve sous la pointe Walker est encore
vierge : 1 200 mètres d’escalade aux limites des possibilités… Au bout de trois
jours, l’éperon Walker est vaincu par Cassin, Tizzoni et Esposito. C’est la
célébrité !
Pendant la guerre, Cassin s’engage dans la Résistance et recevra plusieurs
décorations en 1945. La paix revenue, il crée son atelier et magasin de matériel
d’escalade où sont fabriqués piolets, crampons, pitons et duvets à son nom. Et il
se lance dans les expéditions lointaines. Non sans difficulté : alors qu’il avait été
retenu pour l’expédition italienne au K2 dirigée par Ardito Desio en 1954, il en
est finalement exclu pour… raisons médicales, mais en réalité pour de sombres
motifs de jalousie17… En 1958, avec Walter Bonatti* et Carlo Mauri, il dirige
l’expédition réussie au Gasherbrum IV. Trois ans plus tard, il ouvre au mont
McKinley*, point culminant du continent américain, une nouvelle voie en face
sud, ce qui lui vaudra une lettre de félicitations du président Kennedy ! A
soixante-six ans, encore, il tente une exploration de la face sud du Lhotse, avec
Messner, qui échoue à cause du mauvais temps.
Le jour de ses cent ans, il donne une interview extraordinaire de fraîcheur à
Tony Laurens de Mountain Sport18 : « Le plus important en montagne, c’est
l’état d’esprit, fait de respect et de bonne préparation ; mais, surtout, garder la
tête sur les épaules, pas dans ton sac à dos. »
Cecchinel, Walter (né en 1946)
Cecchinel, bien sûr, pour les professionnels du matériel de montagne qui
connaissent sa griffe, mais Tchik pour ses « potes ». Un véritable athlète, un
grimpeur surdoué, notamment sur la glace où il a révolutionné dans les années
1970 l’école française traditionnelle avec la technique du « piolet-traction » sur
pointes avant (voir : Piolet). Mais surtout un garçon d’un courage sans limites et
au cœur gros… comme ça !
D’origine italienne, installé à Chamonix, il devient vite aspirant-guide puis
guide en 1971 et professeur à l’ENSA l’année suivante. Il se fait une spécialité
des courses glaciaires ou mixtes et ouvre des itinéraires de très grande difficulté :
le Grand Pilier d’Angle (voie Cecchinel-Nominé) en 1971, le « pilier
Cecchinel » sur la face est du mont Blanc du Tacul avec Daubas en 1973, la
première hivernale du Couloir Lagarde à la face nord des Droites, mais surtout la
première ascension, et première hivernale, du couloir nord-est des Drus en
décembre 1973, désormais « voie Cecchinel-Jager », 700 mètres de couloir
incliné parfois à 70°, performance saluée comme il se doit par Lucien Devies*
(« Quel exploit ! Quel exploit19 ! »).
Son secret ? Un pied de nez à la méthode classique d’escalade glaciaire, à la
française, c’est-à-dire pieds à plat, même dans la pente raide, la technique
Charlet*. Désormais, on utilise les deux pointes avant des crampons, pieds
perpendiculaires donc à la pente, et deux piolets courts sur lesquels on se tire (le
« piolet-traction »). Walter Cecchinel n’en est peut-être pas l’inventeur, mais
c’est lui qui a popularisé cette technique, ouvrant par là même des possibilités
insensées, face à la pente, sur des goulottes de glace impraticables jusque-là.
« Qu’il fut avant son accident de 1977 l’un des meilleurs Français, personne
dans nos milieux n’en doute20 », écrira Pierre Mazeaud. Et c’est en effet
l’accident… Stupide mais gravissime dans ses conséquences : professant en
école de glace, Tchik fait une chute de plusieurs mètres dans une crevasse et, ses
pieds étant chaussés de crampons, les deux chevilles se brisent en morceaux. Un
an d’hôpital, d’opérations, de souffrances… Il ne pourra jamais remarcher
normalement. Mais l’amitié fait parfois des miracles. Pierre Mazeaud l’appelle à
l’hôpital après sa deuxième opération et lui propose de partir à l’Everest l’année
suivante. « Je lui ai dit que c’était foutu », dit Tchik. « Tu te démerdes, tu viens
avec nous à l’Everest », répond Mazeaud. « Ces simples paroles m’ont aidé à
franchir les étapes de la rééducation21 », avoue Tchik. Et il l’a fait ! Souffrant
mille morts pendant la marche d’approche, appuyé sur ses bâtons de ski, arrivant
chaque fois trois heures après les autres, il l’a fait ! C’est même lui qui équipera
les camps II, III et IV. Et il sera aussi de l’expédition au Nanga Parbat en 1982,
comme au Hidden Peak en 1984, où j’aurai le bonheur de faire sa connaissance.
Je le revois, comme si j’y étais, pendant la marche d’approche sur le glacier du
Baltoro, une des plus longues qui soient en Himalaya, souffrir le martyre en
claudiquant à travers les moraines, en pleurant presque, mais sans jamais
renoncer. Et quel soulagement de le voir ensuite, attaquant la voie vers les camps
supérieurs, grimper comme si de rien n’était ! Magnifique exemple de courage.
Et de camaraderie.
Cerro Torre (3 128 mètres)
« Tu n’arriveras jamais en haut.
— Et pourquoi donc ?
— Parce que ce n’est pas une montagne… C’est le cri de la roche… »
Il a raison, le vétéran illuminé du Cerro Torre que Werner Herzog met en
scène dans son film, aussi méconnu que bouleversant, Cerro Torre. Le cri de la
roche (1991). Cette montagne est un cri vers le ciel, par sa forme acérée et par
l’effroi qu’elle inspire. Immense flèche de granit de 1 500 mètres de haut,
verticale ou surplombante, perpétuellement plâtrée de givre et de neige gelée,
surmontée par un énorme champignon de glace, exposée en permanence aux
violentes tempêtes et aux avalanches, le tout en Patagonie, par 49° sud, dans une
zone difficilement accessible où les porteurs n’existent pas… Un véritable défi
pour les alpinistes : « Jamais je n’ai vu montagne si majestueuse, si imposante,
ni si hostile22 », dira Walter Bonatti*. Lionel Terray*, qui a pu la contempler du
haut du Fitz Roy* voisin de quelques kilomètres, qu’il a conquis en 1952, doute
que son ascension soit imaginable… Cette montagne impossible suscite une
passion égale à la crainte qu’elle inspire. Elle aura son lot de héros, de victimes,
de drames, de folies, de polémiques.
L’amoureux fou du Cerro Torre : un Italien surdoué, Cesare Maestri,
surnommé « l’araignée des Dolomites », champion de l’escalade libre. Même
âge, même notoriété que Bonatti de l’autre côté des Alpes, mais, à la différence
de ce dernier, « théâtral, ombrageux, querelleur, mêlant la colère à l’exploit, les
records aux contre-performances, fanfaron, apparemment sûr d’être le meilleur
alpiniste au monde et le clamant, parfois bête de foire, Maestri s’est fait
beaucoup d’ennemis dans le milieu alpin23 », qui le lui feront payer cher lorsque
son exploit au Cerro Torre sera mis en doute.
Aussitôt la conquête du Fitz Roy acquise, le Cerro Torre passe pour le
« dernier problème » de l’hémisphère Sud. Maestri est littéralement obsédé par
l’idée d’y attacher son nom. Cette passion durera quarante ans… autant que le
mystère qui entoure l’authenticité de son succès. Première tentative en 1958, au
même moment, et en concurrence avec… Bonatti et Mauri ! Echec des deux
cordées parties, la première sur le versant est, l’autre sur le versant ouest. Bonatti
raconte : « Le fracas des avalanches alternait avec celui des rafales de vent, qui
par moments semblaient vouloir emporter nos tentes. Nous vivions jour après
jour dans une atmosphère de désolation et d’angoisse, et la peur prenait souvent
le dessus sur l’optimisme24… » Bonatti, qui parle d’un « rêve évanoui », renonce
sagement. Maestri, lui, ne digère pas l’échec. Il veut démontrer que l’impossible
n’existe pas, en tout cas pas pour lui. Deuxième tentative en 1959 avec Toni
Egger, autre spécialiste des Dolomites. Ils sont au pied de la face est le 8 janvier.
C’est un véritable travail de terrassier qui s’engage : pitons, coins de bois, spits,
cordes fixes… A la mi-janvier, la cordée n’a pu équiper « que » 300 mètres sur
1 500 et, chaque soir, on redescend au pied de la face. Le mauvais temps les
immobilise jusqu’au 28 janvier. Puis Maestri repart à l’assaut avec Toni : « Si je
ne reviens pas, vous direz aux gens que c’est là-haut, sur le Torre, que je
cherchais le sens de ma vie25. » Ce qui s’est passé ensuite donnera lieu à une des
plus longues et violentes controverses de l’histoire de l’alpinisme.
Selon Maestri, le 31 janvier après-midi, après trois bivouacs, les deux
grimpeurs sont au sommet. Le temps se gâte. On redescend le plus vite possible.
Le soir, ils sont encore loin des cordes fixes et doivent bivouaquer de nouveau.
Maestri creuse un abri dans la neige. Egger veut descendre un peu plus bas pour
trouver un meilleur emplacement. Maestri le fait descendre à la corde. C’est là
que l’accident se produit : une avalanche de glace tombe du sommet dans un
fracas épouvantable, Egger, situé 20 mètres en dessous de Maestri, est emporté.
La corde a cassé. Maestri reste seul, prostré, toute la nuit. Au matin, poussé par
l’instinct de survie, il se laisse glisser le long de la corde coupée, puis le long des
cordes fixes. Arrivé presque au pied de la paroi, il glisse et tombe lourdement
10 mètres plus bas dans la neige. Il perd connaissance. C’est son ami Cesarino
Fava, resté dans la grotte qui servait de camp de base, qui le trouve et le ranime :
« Toni ! Où est Toni ?
— Toni est tombé ! »
On n’a jamais retrouvé le corps de Toni Egger. Un compagnon a été perdu,
mais le sommet « impossible » a été vaincu et Maestri endosse le costume du
héros.
Presque dix ans plus tard, les milieux de l’alpinisme commencent à douter
de la réalité du succès de Maestri. Les Anglais, d’abord, qui échouent en 1968
sur l’arête sud-est expriment leur scepticisme : beaucoup trop difficile pour une
ascension en style alpin avec le matériel dont on disposait en 1959. Carlo Mauri,
le compagnon de cordée de Bonatti, qui s’arrête lui-même à 250 mètres sous le
sommet en 1970, le dit « impossible »… Colère de Maestri, qui réagit avec sa
véhémence habituelle : On ne me croit pas ? Très bien, je vais refaire le
sommet ! Et par une voie encore plus difficile ! Et il le fait… Avec une perceuse
et un compresseur, dont il faut hisser les 180 kilos ! Tous les mètres, il perce des
trous dans le granit et y plante des chevilles et des pitons à expansion… 350 en
tout ! Le 2 décembre 1970, il arrive au sommet de « la voie du compresseur »…
enfin pas tout à fait, car il s’est arrêté au pied de la calotte de glace de 30 mètres
de haut qui coiffe la cime… Ce détail, mais surtout la méthode utilisée, la
perceuse, rallumeront la controverse au lieu de l’éteindre. Le succès de 1959 ?
Douteux : pas de photos (elles ont disparu avec Toni Egger), pas de traces de
passage ni de pitons au-dessus des 300 mètres atteints par la cordée à la mi-
janvier, une description hésitante de l’itinéraire… La première de 1970 ? Pas
tout à fait complète, même si Maestri considère que « la montagne s’arrête aux
derniers rochers », de sorte que la calotte de glace ne compte pas… Mauvais
procès ? Le tort de Maestri, sans doute, est de ne pas avoir répété en 1970 la voie
qu’il prétendait avoir gravie en 1959 avec Toni. Mais ne refaisons pas l’histoire.
Pour le moment, la première « première » incontestée du Cerro Torre est l’œuvre
de « Miro » Ferrari avec l’expédition italienne de 1974, qui emprunta la face
ouest tentée en 1959 par Bonatti et Mauri, la cordée « concurrente » de
Maestri…
Aujourd’hui, plus d’une douzaine de voies ont été ouvertes sur la
« montagne impossible ». Toutes cotées ED ou ED+ (voir : Difficulté). Le
13 novembre 2005, une cordée italienne composée de Ermanno Salvaterra,
Alessandro Beltrami et Rolando Garibotti foule le sommet, après avoir emprunté
précisément l’itinéraire décrit par Maestri en 1959 (versant est, puis nord). Elle
ne trouve aucun piton sur la voie… En janvier 2006, Charlie Buffet réussit à
joindre Maestri au téléphone pour aborder le sujet qui fâche. Au terme d’une
conversation plus qu’orageuse, l’Italien se laisse aller : « Je n’ai pas à expliquer
quoi que ce soit ! Je ne dois rien à personne ! Ils peuvent inventer ce qu’ils
veulent, pitons, pas de pitons… Ce que j’ai réalisé est un véritable exploit. Et je
l’ai fait tout seul. Mais cela ne veut pas forcément dire que… que j’ai atteint le
sommet, vous comprenez26 ? » Fin de la polémique, quarante-sept ans après.
« Ce Cerro Torre, dont le granit s’élève dans les airs, impassible, écrit Messner*,
est à la fois le symbole du courage d’Egger et la preuve de l’échec de Maestri.
Ce dernier porte à présent seul le destin amer des survivants et cela participe de
sa tragédie… J’ai parfois l’impression que Cesare Maestri n’est jamais vraiment
revenu du Cerro Torre. De même que son compagnon Toni Egger. C’est comme
s’ils y étaient restés tous les deux et qu’ils continuent à grimper
inlassablement… sur les parois de granit sans prise, dans la glace verticale,
affrontant des jours de tempête, depuis des semaines, des mois, cinquante ans
déjà… Pour eux et pour tous les autres, cette montagne est une mémoire devenue
pierre : bonheur et horreur tout à la fois et de toute éternité… symbole de leur
peur ou témoin de leur désir… Pour Cesare Maestri, le Torre est un cri devenu
pierre, l’expression d’un profond désespoir, d’une colère dont on ne peut plus se
délivrer par le cri, parce qu’elle est aussi immense et aussi dure que ce Torre sur
les rochers duquel se balance l’autre bout de la corde, celle qui manquait au
corps sans vie de Toni Egger27. »
Epilogue : la voie « du compresseur », lardée de spits, sera complètement
déséquipée en 2012, sous l’influence du mouvement hostile à l’escalade
artificielle* et prônant le « libre » (by fair means). Le jeune grimpeur prodige
autrichien David Lama, vingt-trois ans, sera le premier à parcourir cette voie en
escalade « libre » et obtiendra pour cela le Piolet d’or 2013. Le film qui raconte
cet exploit (Cerro Torre, pas l’ombre d’une chance, 2014) est époustouflant !
Cervin (4 478 mètres)
De loin, la montagne parfaite, la plus belle d’Europe, « the most noble cliff
in Europe » disait John Ruskin*, reconnaissable entre toutes, la montagne des
boîtes de chocolats et des crayons de couleur. A Zermatt, l’œil ne peut s’en
détacher. Elle trône. Elle obsède. Elle change de couleur avec la lumière, offrant
tout à la fois sa face est ensoleillée et sa face nord ombragée, séparées par l’arête
du Hörnli qui servit de chemin victorieux comme de chemin de croix à Edward
Whymper* en 1865. De loin, une merveille donc. De près, un tas de cailloux peu
engageant ! En tout cas sur la voie « normale » que j’ai seule parcourue… avec
ses pierres branlantes, ses chaînes qui vous gâchent un peu le plaisir de
l’escalade et ses guides locaux qui vous marcheraient dessus pour rentrer à la
cabane du Hörnli au plus vite ! Mais peu importe : quelle histoire, quelle
légende, quel mythe que cette montagne !
Premier acte. Lorsque, âgé de vingt ans à peine, Whymper débarque à
Zermatt, il en tombe littéralement amoureux, d’autant qu’elle a déjà résisté à
plusieurs assauts : les frères Parker sur la dangereuse face est en 1860 (qui ne
sera ouverte que soixante-dix ans plus tard !), mais surtout John Tyndall* ou le
guide italien Jean-Antoine Carrel* qui ont tenté plusieurs fois l’arête du Lion sur
le versant italien avant de renoncer devant la difficulté. La compétition s’engage
à distance dès 1861 entre Tyndall, Carrel et Whymper. C’est ce dernier qui
l’emportera finalement, car il aura l’idée, après sept tentatives par l’arête du
Lion, de tenter sa chance sur l’arête du Hörnli… qui cède le 13 juillet 1865. On
sait malheureusement ce qu’il adviendra de la cordée à la descente. La
catastrophe (quatre morts) fut aussi marquante que l’exploit lui-même. « Le
Cervin acquiert une notoriété qu’aucun sommet ne lui ravira plus et l’imagerie
de l’alpinisme s’enrichit d’un inusable cliché, celui de “l’Alpe homicide” », dit
Yves Ballu28. Trois jours après la victoire de l’Anglais, l’Italien Carrel*, il
bersagliere, est récompensé de sa ténacité et atteint aussi le sommet par « son »
arête, celle du Lion. Mais l’alpinisme, à peine né, se retrouve sur le banc des
accusés : « Il faut mettre fin à l’exaltation vulgaire qui n’envisage le granit des
Alpes que comme un mur destiné à la publicité, sur lequel on doit gribouiller son
nom… La véritable beauté des Alpes n’est visible que là seulement où tous
peuvent la contempler : l’enfant, l’infirme et le vieillard29 », s’écrie Ruskin*.
Deuxième acte : face nord, soixante-six ans plus tard. Le 30 juillet 1931 à
minuit, deux jeunes grimpeurs bavarois, Toni et Franz Schmid*, vingt-deux et
vingt-six ans, venus à bicyclette de Munich, s’arrêtent à la cabane du Hörnli
pour signaler qu’ils s’attaquent à la face nord tant redoutée. A la nuit tombée,
après seize heures d’escalade en crampons, ils bivouaquent vers 4 100 mètres,
grelottant de froid. La tempête arrive. Retraite impossible. Au lever du jour, les
deux frères attaquent les 300 mètres restants sur le rocher verglacé. Sommet !
« Quels que soient les exploits que l’avenir nous réserve, aucun n’égalera jamais
celui-là30 », écrira l’éditorialiste de la revue Alpinisme.
Troisième acte : face nord encore, trente-quatre ans après. C’est le centenaire
de la première du Cervin. Walter Bonatti*, le plus grand alpiniste de l’histoire, à
trente-cinq ans seulement, a signé les plus beaux exploits (la face est du Grand
Capucin, la face nord de la Cima Ovest en hiver, le pilier sud-ouest des Drus, le
Pilier d’Angle, l’éperon Walker en hiver) et affronté les pires drames (au K2, sur
l’éperon de la Brenva, au pilier du Frêney). Il songe à arrêter le haut niveau,
mais ne veut pas tirer sa révérence sans avoir fêté dignement le centenaire du
Cervin… en réalisant la première hivernale, en solitaire, de la face nord. Il part le
18 février 1965, dans le plus grand secret, simulant une banale randonnée à ski
avec son ami Mario de Biasi qui l’accompagne jusqu’à la cabane. Puis, c’est la
séparation et la solitude glacée : « Je suis bouleversé par l’émotion, étourdi par
le profond silence qui gagne la montagne à l’heure du crépuscule. Autour de
moi, je ne vois qu’un monde éteint et vide, qui rejette le monde et la vie31. »
Premier bivouac dans un froid glacial. Toute la journée suivante est consacrée à
l’escalade, selon une technique bien rodée : Bonatti grimpe 40 mètres, une
longueur de corde ; il fixe la corde à un piton, se laisse redescendre jusqu’à son
sac, prend le sac sur les épaules et remonte les 40 mètres… Il aura gravi deux
fois le Cervin en montant et une fois en descendant. Deuxième bivouac en pleine
paroi : « encore une fois, je suis envahi par un sentiment d’infini isolement ». Le
lendemain, à midi, il atteint un des passages clés, joliment dénommé « traversée
des Anges » : 120 mètres à l’horizontale sur des dalles lisses et gelées… « C’est
bon pour les anges, précisément. » Troisième bivouac, après la traversée,
« accroupi sur une espèce de marche, suspendu au beau milieu d’un désert
vertical ». Deuxième passage clé le lendemain, la barrière de surplombs.
Entraîné en arrière par le poids de son sac, Bonatti est obligé de s’alléger en
abandonnant la plus grande partie de ses vivres. Il continue. Après les
surplombs, une zone de rochers lisses recouverts de glace : « Je sais que je me
trouve aux limites du possible ; j’ai conscience d’être à ce point hors du monde
que si je pense à quelque chose de vivant, à la normalité, je suis submergé par
l’émotion… si je lève les yeux, je n’aperçois pas le sommet ; si je les baisse, je
ne vois pas Zermatt. » Nouveau bivouac, assis sur une vire de 30 centimètres
d’où il a fallu dégager la glace. Il fait – 30°. Evidemment, impossible de dormir.
Reprise de l’ascension au petit matin, sur un terrain peu sûr. Bonatti, proche de
l’épuisement, jette ce qui lui reste de vivres et de matériel pour alléger son sac.
« Vers 3 heures de l’après-midi, quand je ne suis plus qu’à 50 mètres du
sommet, apparaît la croix métallique, resplendissante, plantée sur la cime… je
suis presque aveuglé par ses contours lumineux… comme hypnotisé, je tends les
bras vers cette croix, jusqu’à la serrer sur ma poitrine32. » Après cet ultime
exploit, Bonatti, comme il se l’était promis, arrête l’alpinisme extrême, rend son
insigne de guide et devient explorateur…
Epilogue. L’histoire du Cervin ne s’arrête pas avec Bonatti. En 1965, la
montagne a certes été gravie sous toutes ses coutures, faces et arêtes, mais les
alpinistes ne sont pas pour autant en mal de défis. Les hivernales se succèdent
après celle de Bonatti : la face sud en 1971, la face est en 1975, la face ouest en
1978 et la très difficile face nord-nord-ouest en 1982. Puis ce sont les
enchaînements et les records de vitesse : en 1978, Ivano Ghirardini réalise sa
fameuse « trilogie hivernale » (les trois faces nord du Cervin, des Grandes
Jorasses et de l’Eiger) en solitaire et sans assistance ; Jean-Marc Boivin*, en
1980, descend le premier à ski la face est, une pente à 60° et, à peine arrivé en
bas, escalade la face nord dans le temps record de 4 h 10… Record de vitesse qui
sera pulvérisé par Ueli Steck* en 2009 (1 h 56 !). Les frères Schmid avaient mis
deux jours en 1931… En 2013, le champion espagnol de ski-alpinisme Kílian
Jornet fait l’aller et retour Cervinia-sommet-Cervinia en 2 h 52. Avant de tenter
le record, il avait fait huit fois l’ascension du Cervin dans les quinze jours
précédents pour mieux préparer son itinéraire. Et en juin 2014, la Suissesse
Géraldine Fasnacht, championne de base jump, effectue le premier saut du
sommet du Cervin équipée de sa combinaison à ailes (wingsuit)…
John Ruskin*, qui accusait les sportifs de transformer les « cathédrales de la
Terre » en « mâts de cocagne », doit se retourner dans sa tombe. Quant au
charmant chouca du Cervin mis en scène par Samivel* dans ses Contes à pic33,
qui a vu pour la première fois un homme, Whymper, s’aventurer sur sa
montagne, il doit ouvrir très grands ses petits yeux ronds !
Chamois
Je suis le seigneur des montagnes. Du moins, les humains me considèrent-ils
comme tel. Impressionnés par mon agilité dans les rochers, l’élégance de ma
posture à l’arrêt, la vitesse et la puissance de mes déplacements en altitude qui
feraient pâlir d’envie les plus grands champions de trail, ils ont fait de ma
silhouette le symbole de la montagne. Je sais que la rareté de mes apparitions y
est pour beaucoup. Je ménage mes effets. Et tout ce qui est rare est précieux ! Il
faut dire que je me méfie tout de même de ces bipèdes. Non pas ceux qui
soufflent sur les sentiers balisés : les randonneurs en famille ne me dérangent
plus et mon ego est plutôt flatté par les « oh ! » et les « ah ! » d’admiration qu’ils
poussent lorsqu’ils m’aperçoivent dans les éboulis. Je redoute davantage les
humains isolés, ceux qui s’écartent des chemins pour pénétrer dans mon
royaume. Qui sait s’ils ne sont pas armés… Car, même si ma vue est perçante et
mon odorat affûté, contre un fusil à lunette la lutte n’est pas égale. Courir… ou
prier, prier que le tireur, le doigt sur la détente, la ligne de mire sur mon poitrail,
se souvenant à l’instant de ses lectures de jeunesse, retienne son geste :
« Il était une fois un jeune homme qui n’aimait rien au monde que la chasse, au désespoir de ses
parents éleveurs qui souhaitaient ardemment qu’il s’occupât davantage des pâturages et de la
laiterie… Un jour, il s’était aventuré jusque dans la région de l’Olderhorn. Il avait franchi des
torrents, contourné des pics et il s’était mis en embuscade vers le col du Pillon, car son instinct de
chasseur l’avertissait qu’un chamois, dont il suivait depuis des heures les traces légères, devait
passer à sa portée. Tout à coup, un très faible bruit le fit tressaillir, il épaula son fusil, tout prêt à
abattre la bête qui allait déboucher derrière un rocher. Quelle ne fut pas sa stupéfaction lorsqu’il
vit, au lieu du gibier attendu, une ravissante jeune fille qui s’avançait dans sa direction. Elle était
si belle que Jean, d’ordinaire peu attentif à la beauté des femmes, en fut comme pétrifié… Jean la
contemplait bouche bée, n’ayant même pas songé à abaisser l’arme qu’il épaulait, et il fut tout
remué lorsqu’il vit deux larmes tomber de ses beaux yeux…
— Pourquoi pleurez-vous ? lui demanda-t-il, anxieux.
— Je pleure pour le mal que vous avez fait à mes frères et pour le mal que vous vous apprêtez à
faire à l’un d’entre eux. Ils ne vous ont pourtant jamais nui, jamais offensé et vous venez jusque
dans leur domaine pour les mettre à mort.
— Quels frères ? s’écria Jean qui ne comprenait rien à ses paroles.
— Les chamois.
Le chasseur ne se demanda pas comment cette exquise apparition pouvait être la sœur des
gracieuses bêtes qu’il poursuivait jour après jour. Il sentait seulement qu’il donnerait tout au
monde pour sécher les larmes de ses yeux admirables et, sans même bien se rendre compte de ce
qu’il disait, il proféra :
— Je ne veux pas que vous pleuriez, je ne veux pas vous faire de peine. Seriez-vous contente si je
vous jurais de ne plus jamais tuer une bête innocente ?
Alors, sur le visage merveilleux, parut un sourire si doux qu’il sembla à Jean que son cœur se
remplissait de soleil, et la voix musicale répliqua :
— Si vous me faisiez ce serment, je ne pleurerais plus.
— Je jure de ne plus faire de mal à vos frères34. »
Nos frères, donc, les hommes, nous appellent « chamois » dans les Alpes, les
Vosges ou le Jura, « isard » dans les Pyrénées. Mais nous formons une seule
nation, en dépit des particularismes locaux. Contrairement à une idée reçue, je
n’habite pas la haute montagne, pour la bonne et simple raison qu’il n’y a rien à
manger là-haut. Même si je suis capable de grimper bien au-delà de
4 000 mètres, j’aime surtout les alpages, juste au-dessus de la limite des arbres,
vers 3 000 mètres au plus dans les Alpes. L’hiver, lorsque la neige recouvre
l’alpe, je descends un peu plus bas, dans la forêt, où je peux grignoter quelques
pins ou épicéas qui dépassent de la neige. La seule chose que j’évite, ce sont les
terrains plats et dégagés qui feraient de moi une proie trop facile pour les
hommes, les chiens, les loups, les lynx, les aigles ou, depuis peu, les ours ! Ma
meilleure défense, ce n’est pas l’attaque, c’est la fuite, sur le terrain où je suis
incontestablement le plus fort, les escarpements rocheux. Je suis capable
d’avaler 1 000 mètres de dénivelé en un quart d’heure, là où il faudrait au moins
deux heures à un homme entraîné. « Respectez les distances de sécurité ! », c’est
exactement la règle que j’applique avec les hommes : jamais à moins de
400 mètres. S’il avance, je recule d’autant. Et cela vaut même pour les gardes
des parcs nationaux qui nous rendent régulièrement visite pour nous compter35.
Nous aimons la vie de groupe. Enfin, surtout les femelles, les jeunes et les
vieux, qui vivent toute l’année ensemble au sein de la harde, sous la direction de
la grand-mère, la « bréhaigne », parce qu’elle a de l’expérience. Mais aussi,
entre nous soit dit, parce que si, à la tête du groupe, elle chute dans un passage
difficile, c’est moins grave que si c’était un (ou une) jeune… Bref, nous, les
mâles adultes, les boucs, nous passons l’été en solitaire et nous rejoignons la
harde seulement en octobre, pour les amours. Et là, c’est « que le meilleur
gagne ! ». Nous déployons des trésors de séduction, nous faisons le beau,
bombons le torse, frottons nos cornes contre les arbres, piétinons le sol avec nos
sabots comme un étalon, nous nous battons contre les concurrents, nous
poursuivons la belle intimidée jusqu’à ce qu’elle n’en puisse plus… Lorsqu’elle
demande grâce, point de précipitation ! Un peu d’élégance, que diable ! On fait
le modeste, on baisse la tête pour demander la permission… Et lorsque la belle
manifeste son acceptation en s’accroupissant, seulement, on passe à l’acte. Le
petit cabri naîtra en mai ou juin. Pour se consacrer à son nouveau-né, la mère
devra éloigner, parfois à coups de cornes, son chevreau de l’an dernier qui, le
pauvre, ne comprendra rien à ce brutal abandon.
C’est ainsi que nous vivons depuis des siècles, nous, les chamois.
Chamonix
Chamonix est la ville d’une montagne. Comme Zermatt* est au Cervin*,
Chamonix est au mont Blanc*. Qui, de la ville ou de la montagne, possède
l’autre ? La ville a bien obtenu du président de la République Alexandre
Millerand, en 1921, le droit de s’appeler à l’avenir « Chamonix-Mont-Blanc »,
pour s’approprier ce qu’on appellerait aujourd’hui la « marque » Mont-Blanc,
mais c’est bien la montagne qui a fait du petit bourg rural de « Chamouni » du
XVIIIe siècle, alors partie de la Maison de Savoie, la grande et prestigieuse
destination qu’il est devenu, à la fois sanctuaire des alpinistes du monde entier
qui viennent s’y frotter à l’histoire et station de sports d’hiver « haut de
gamme », jamais démodée. L’histoire, oui, est omniprésente. Trois lieux
mythiques la résument pour moi.
Au milieu du village, face au mont Blanc, la statue de Balmat* et de
Saussure*, quel symbole ! Nous sommes en 1786. Le premier, l’ancêtre des
guides, chasseur et cristallier de son état, vient de réaliser l’incroyable première
du toit de l’Europe, le rêve du second, brillant savant genevois, depuis son
premier voyage à Chamonix il y a plus de vingt ans. Le guide, bras tendu vers le
sommet, montre au « voyageur » l’itinéraire qu’il a suivi. Ce dernier y
parviendra lui aussi l’année suivante, avec dix-huit guides et… son valet de
chambre, donnant au mont Blanc la notoriété mondiale qui ne le quittera jamais.
Deuxième pèlerinage incontournable : le Grand Hôtel du Montenvers. Au
XVIIIe siècle, c’est la mer de Glace, cet immense fleuve gelé, qui, tout autant que
les sommets, fascine les voyageurs anglais se hasardant vers la vallée de
Chamonix. On s’y précipite, à pied ou à dos de mulet au départ du village. Le
succès est tel qu’on y construit, là-haut, à presque 2 000 mètres d’altitude,
perché au-dessus de la mer de Glace et face aux Drus*, cette austère bâtisse en
granit percée de petites fenêtres qui deviendra le Grand Hôtel (1880). La vue y
est époustouflante, le lieu chargé d’histoire, le décor et l’ambiance demeurés
authentiques. Y dîner et passer la nuit quand les nombreux visiteurs s’en sont
retournés à Chamonix – par le petit train achevé en 1908 – laisse un souvenir
inoubliable. Un must pour les amoureux de la montagne et pour les amoureux
tout court ! Troisième lieu « sacré », le cimetière du Biollay. Y pénétrer, c’est
entrer dans la légende de Chamonix, ses héros, ses drames, ses histoires, c’est
presque entendre le ronflement des avalanches et le hurlement des tempêtes.
C’est s’incliner d’abord devant Whymper*, le triste vainqueur du Cervin,
retrouver les inoubliables guides, Ravanel* « le Rouge », Michel Croz*, Lionel
Terray*, Louis Lachenal*, Gaston Rébuffat*, se souvenir de Jean-Marc Boivin*
ou de Marco Siffredi, ces météores des sports extrêmes, saluer Roger Frison-
Roche*… et méditer cette belle dédicace de Samivel* : « A vous tous, alpinistes
ivres d’espace, de vide et de lumière, qui n’êtes pas revenus de la haute
montagne, ces simples signes fixés dans la pierre veulent garder fidèle la trace de
votre mémoire… » L’âme de Chamonix est là, indéfectiblement attachée à son
histoire glorieuse.
Glorieuse, car, admettons-le, on n’arrive pas à Chamonix par hasard. Cela se
mérite. Au XVIIIe siècle, il fallait trois jours de voyage, dans une vallée encaissée,
nichée au creux des plus hauts sommets des Alpes, pour atteindre le prieuré de
« Chamouni » depuis Genève. Seuls quelques voyageurs téméraires se risquaient
alors dans cette contrée lointaine, cernée par des montagnes aux neiges éternelles
– réputées maudites ! C’est en 1741 que les Anglais Pocock et Windham se
rendent pour la première fois à Chamonix. Ce qu’ils y découvriront les laissera
pantois : « Je n’ai rien vu qui y ait la moindre ressemblance. La description que
les voyageurs font du Groenland paraît s’en approcher le plus. Imaginez un lac
agité par un vent violent et gelé tout d’un coup36 », raconte Windham à son
retour. Ils nommèrent le phénomène « mer de Glace » !
A peine plus tard, c’est le scientifique genevois déjà cité, « l’homme du
mont Blanc », qui va conférer à Chamonix une notoriété d’une tout autre
ampleur : en visite dans le bourg en 1760, Horace-Bénédict de Saussure* promet
de récompenser le premier montagnard qui parviendra au sommet. Ce sera chose
faite en 1786, quand Jacques Balmat*, accompagné du docteur chamoniard
Michel Gabriel Paccard, atteint la cime tant convoitée. Le toit de l’Europe était
tombé, le premier guide* de haute montagne était né !
C’est en effet à Chamonix que le métier de guide est né et s’est organisé.
Comme le notait Horace-Bénédict de Saussure* : « L’espérance de servir de
guide aux étrangers met sous les yeux des voyageurs presque tous les hommes
qui se trouvent dans les villages qu’ils traversent […] Les travaux de la
campagne retombent ainsi presque entièrement sur les femmes […]. La
recherche de cristal et la chasse sont les seuls travaux qui soient demeurés le
partage exclusif des hommes. Heureusement, on s’occupe beaucoup moins
qu’autrefois du premier de ces travaux ; je dis heureusement, parce qu’il y
périssait beaucoup de monde37. » La première Compagnie des guides au monde
y a été créée, en 1821 – conçue à l’origine comme une caisse de secours venant
en aide à ses membres victimes d’accidents dans le cadre de leur métier. Par la
suite, les guides chamoniards n’ont eu de cesse de s’illustrer dans l’histoire de
l’alpinisme : je pense à Michel Croz*, qui réalisa la première des Grandes
Jorasses avant de mourir moins d’un mois plus tard sur le Cervin*, à Joseph
Ravanel*, à Jean Charlet*, à Roger Frison-Roche*, le premier Chamoniard
d’« adoption » à rejoindre la compagnie, ou à Gaston Rébuffat*. Leur renommée
a largement dépassé les frontières alpines : Louis Lachenal*, premier à
triompher de l’Annapurna en 1950, Terray*, vainqueur du Makalu, Desmaison*,
au sommet du Jannu, Jean Afanassieff, premier Français à l’Everest avec Pierre
Mazeaud*, mais encore Christophe Profit* et ses grandes « trilogies » hivernales
en face nord. Au Biollay, les noms des alpinistes les plus illustres sont gravés à
côté de ceux des grandes familles chamoniardes (les Charlet, Couttet, Payot,
Simond, Bozon) qui ont enfanté des générations entières de guides.
Mais revenons à ce début du XIXe siècle. La destination touristique estivale
des aristocrates anglais devient à cette époque le véritable berceau de
l’alpinisme. Et pas seulement à cause du toit de l’Europe ! Les aiguilles de
Chamonix deviennent un terrain de jeu inépuisable pour les Edward Whymper*,
Charles Hudson et autres Horace Walker. Victor Hugo, en visite dans la vallée
de Chamonix en 1824, confère même à ces sommets une dimension mystique :
« Les deux pics des Pèlerins et de Charmoz ont l’aspect de ces magnifiques
cathédrales du Moyen Age, toutes chargées de tours et de tourelles, de lanternes,
d’aiguilles, de flèches, de clochers et de clochetons38. » Aiguille des Drus, de
Bionnassay, d’Argentière, du Chardonnet… toutes ces merveilles de la nature
deviennent des géants à vaincre. C’est le temps de l’Alpine Club et des grandes
premières (le mont Blanc du Tacul en 1855, l’aiguille Verte et les Grandes
Jorasses en 1865).
« Drôles d’oiseaux, ces choucas… A peu près les seuls habitants des grandes altitudes. Ce sont
les mouettes des alpinistes et peu de souvenirs de courses qui ne soient mêlés de leurs pirouettes
et de leurs cris. Certaines gens les trouvent sinistres… peut-être les confondent-ils avec le
corbeau ? Cependant, il y a bien de la différence. Moi, je le trouve sympathique, ce peuple qui
niche dans les grandes parois de granit rouge, hante les arêtes décharnées et les couloirs sonores,
caquette si doucement dans les roches au lever du soleil. Car ils ont une langue, naturellement,
une langue très compliquée avec des cré-créé… cra-craa… crr… Crrr… Tek.Tek.Tek…
Rrrrroui… Rrrroui…, etc., assemblés de toutes les manières et de grandes subtilités du gosier.
Mais je n’y comprends pas grand-chose. Juste assez pour les soupçonner, en diverses
circonstances, de commentaires plutôt corrosifs à l’égard des innocents grimpeurs. Je me
souviens parfaitement que l’an dernier un certain choucas se livra aux remarques les plus
blessantes pour mon amour-propre, tandis que je suais et soufflais dans la fissure Mummery* du
Grépon47. »
Mais je ne fais pas que me moquer ! J’ai un bon fond. Parfois, je donne
même un coup de main au grimpeur à la peine. Samivel en est témoin ! « Job »
le choucas est connu des plus vieux guides de la vallée de Zermatt. C’est
l’ancêtre de la tribu. Il est si vieux qu’il n’a que sept plumes sur la queue.
Samivel est tombé sur lui dans l’ascension du Zinalrothorn :
« Ce vénérable vieillard errait au sommet de “la Gabel” [c’est un grand couloir qui aboutit à
l’arête sommitale]. Il était en train d’inspecter l’une après l’autre les fissures, sans du tout
s’inquiéter de notre présence. Je suppose qu’il avait égaré son lorgnon. La suite des événements
paraît confirmer l’hypothèse, car tout en poursuivant ses investigations, il vint littéralement buter
sur le piolet d’Alain, comme un myope sur un reverbère […].
JACQUES. – Bonjour, mon vieux !
JOB. – Crrr, Crrr, Crrr…
JACQUES. – Pas mal, merci ! Et toi-même ? […]
JOB. – Tek ! Crrré-cré tek ?
JACQUES. – Parfaitement ! Nous avons l’intention de pousser jusqu’au sommet […]
JOB. – Crrré-crrré. Tek-tek-tik ! Craaa… craaa. Tek ? […]
ALAIN. – J’ai l’impression qu’il nous demande si nous voulons de lui comme guide.
JACQUES. – Mais bien sûr ! Tous d’accord, n’est-ce pas ? […]
JOB, avec dignité. – Tek-tek !
« Il attendit désormais sagement le signal du départ et, celui-ci donné, prit les devants en voletant
comme une chauve-souris le long des rochers. De temps à autre, il se retournait pour voir si nous
suivions convenablement, puis, quand les passages devinrent plus difficiles, commença à nous
attendre à chaque extrémité. Lorsque nous l’avions rejoint, il nous gratifiait d’un petit signe de
tête amical, suivi d’un “Craaa” approbateur […] A un certain endroit où le rocher était pourri, il
nous prévint par un long discours et des roulements d’yeux fort expressifs. Et un peu plus loin,
Bob, ayant fait mine de choisir un chemin à sa fantaisie, fut immédiatement rappelé à l’ordre par
des clameurs courroucées. Bref, cet extraordinaire volatile eut pour nous, tout le long de la route,
les attentions et les petits soins du professionnel le plus dévoué. Au sommet, il vint toucher ses
honoraires distribués généreusement sous la forme de bribes de jambon, miettes de pain et
épluchures diverses qu’il becquetait dans nos mains avec la familiarité d’un simple moineau48. »
J’avoue cependant qu’il est des cas où je ne puis rien faire pour les hommes.
Ainsi, lorsque mon arrière-arrière-arrière-grand-père, « Queue courte », a aperçu,
pour la première fois de sa vie, le croyant à peine, sept hommes, « tout à fait
pareils à ceux de la vallée », s’aventurer sur le Cervin*, alors que, de mémoire
de choucas, « rien n’avait jamais remué sur l’arête du Hörnli, sauf les blizzards
de neige, les pierres, le brouillard et les ombres49 », il a été pris de court. Et
lorsque l’un d’entre eux, à la descente, glissa, entraînant dans sa chute trois
autres hommes et « que leurs ailes ne s’ouvrirent pas », il n’a pu que « s’enfuir,
terrifié, vers son trou, quelque part entre deux rochers, très haut sur la paroi qui
domine Furggen, parce qu’il avait tout à coup compris que les hommes n’ont
vraiment plus d’ailes ».
Chute
Mon trente-deuxième anniversaire aurait bien pu être le dernier, si ma bonne
étoile n’avait pas, comme toujours, veillé sur son remuant rejeton ! Le 1er juillet
1984, sur le Hidden Peak*, Pierre Mazeaud* me fait un beau cadeau : je monte
au camp I (5 300 mètres) ! La veille, j’écrivais dans mon journal : « Monter au
camp I pour mon anniversaire, ce cadeau me suffit50. » Montée sans difficulté
mais pénible dans un terrain pourri, où les cordes fixes, posées trois jours avant
par Bérardini et Vionnet-Fuasset, se révèlent bien utiles. Les trois tentes du
camp I se serrent sur un étroit ressaut neigeux que nos camarades de la cordée de
pointe ont aplani avec peine. Le soleil tape et la chaleur de la mi-journée nous
tombe dessus. C’est l’heure de la sieste et chacun s’endort, aidé par le comprimé
de Rohypnol prodigué par François, notre médecin. Soudain, un infime bruit
me réveille : on dirait de l’eau qui coule… Non, je rêve. Serais-je déjà victime
d’hallucinations ? Mais si. C’est bien de l’eau. Et je meurs de soif ! Je me glisse
hors de la tente discrètement et fais quelques pas. Oui ! A une quinzaine de
mètres en dessous du camp, dans la pente raide à main gauche, un mince filet
d’eau de fonte s’écoule de la glace. Je saisis mon piolet, ma gourde et descends
avec précaution vers la source miraculeuse. Je commets alors l’erreur qui aurait
pu être fatale : j’oublie de chausser mes crampons. Ce qui devait arriver arrive :
au moment où je tends ma gourde vers le filet d’eau, je glisse et pars sur le dos,
irrémédiablement entraîné, de plus en plus vite, vers les crevasses 300 mètres
plus bas. Tout se déroule en quelques secondes. D’une part, je me dis que je suis
un imbécile et que c’est bien ma faute si j’y passe, d’autant que les autres
dorment et ne peuvent se rendre compte de rien… Curieusement, je ne ressens
aucune peur. D’autre part et simultanément, les automatismes appris en « école
de glace » à l’UCPA prennent le dessus : d’abord se retourner face à la pente,
ensuite appuyer fort avec les mains, dont celle du piolet, et les pieds, pour se
freiner. Ce faisant, j’aperçois sur ma gauche, à deux mètres seulement, une sorte
de moraine, une langue de cailloux qui émerge de la glace. Ma planche de salut.
Je vais me faire mal, je le sais, mais entre deux maux… De toutes mes forces, je
projette mon corps vers la gauche et d’un bond j’atteins les cailloux. Ça marche !
Les mains, les bras, le piolet, les pieds m’arrêtent presque instantanément. Petit
tour d’horizon : tout va bien, à part les mains et les poignets qui saignent
abondamment. Ce ne sera pas pour cette fois ! Le tout a duré, probablement,
cinq ou six secondes seulement, et je n’ai dévalé qu’une cinquantaine de mètres,
mais cela m’a semblé long ! J’ai aussitôt remonté la pente (c’est le cas de le dire)
vers le camp endormi et, honteux que j’étais de mon imprudence, n’ai pas osé
dire toute la vérité à Mazeaud sur l’origine de mes blessures… Qu’il me
pardonne ! D’ailleurs : « Je me suis juste écorché les mains, rien de grave ! »
Tout alpiniste, amateur ou professionnel, a sa chute « de référence », comme
un footballeur son match du même nom. J’en ai tiré deux enseignements. Le
premier, fort banal : il suffit d’un rien, oubli, inattention, geste imprécis…
Passons ! Le second, qui m’a beaucoup rassuré : l’absence totale de frayeur,
disons même d’émotion lorsque l’accident survient et la froideur rationnelle
des réactions mentales et physiques tournées vers la survie.
La peur* de la chute peut venir avant d’attaquer la voie, ce qu’on appelle
joliment « le mal des rimayes », ou après un incident, un « fait de jeu », comme
on dirait au football. C’est la peur rétrospective (« Dis donc, on s’est fait
peur ! »). Pendant l’action, non, ou alors mieux vaut passer au badmington ! Et
puis, il y a chute et chute… Il y a la « chute autorisée » et la chute « interdite ».
En mur d’escalade, en falaise ou dans les voies de rocher bien équipées de
« protections » : pitons* d’assurage, « spits » (car l’airbag n’a pas encore été
inventé, en tout cas pour les grimpeurs51), la chute, le « vol » comme disent avec
gourmandise les grimpeurs, est possible et d’autant moins dangereuse que la
voie est verticale ou, encore mieux, surplombante. En revanche, en solo
« intégral » (le grimpeur solitaire ne dispose même pas d’une corde pour
l’autoassurance), en ski extrême, en mauvais rocher ou en glace instable, la
chute n’est pas, excusez l’euphémisme, « autorisée », et l’interdiction se paie
cash… Rebrousser chemin ? « En montagne comme en mer, on ne peut pas
toujours faire demi-tour et dire : “J’arrête !”… L’alpiniste qui s’engage en
montagne tolère, dès le départ, l’incertitude et l’inconnu. Il n’a aucune garantie
que la prise à laquelle il se tiendra ne lâchera pas… C’est pourquoi on parle
d’engagement en montagne : aller grimper et jouer au football n’a pas la même
conséquence potentielle52. » Assurément !
« Je vais gravir vite fait la face nord de la Tour Ronde en solo pour garder la forme […] En haut,
il y avait 5 à 6 mètres de neige un peu pourrie. J’avais enlevé mes crampons pour franchir le
passage en rocher. Je n’ai pas remis mes crampons parce que je n’avais pas peur, j’étais sûr que
cela passait. J’avais fait la face nord en moins de deux et je me suis dit que je n’allais pas perdre
du temps à remettre mes crampons pour ces quelques mètres de neige un peu pourrie. En fait il y
avait de la glace vive sous la neige. J’ai senti la glace vive au premier pas mais c’était fini, je ne
pouvais pas revenir en arrière. J’ai couru comme un chamois en même temps que je tombais et
j’ai chopé un rocher. Sinon, j’allais en bas pour une connerie absolue. Tout cela parce que j’étais
trop sûr de moi et que je n’avais pas peur. »
« La fréquentation des parois offre bien des surprises, dont celle de les voir vieillir. Je les touche
de mes doigts et de mon souffle, à la distance d’un baiser, les voilà lézardées, forcées par la glace
qui se dilate dans les fentes, par le vent qui pousse les cailloux en bas, par les éclairs qui frappent
à coups de marteau […] De loin, d’en bas, elles semblent éternelles, immobiles, mais en fait les
montagnes tremblent […] La montagne n’est pas un monstre qui tue, j’ai le sentiment au
contraire qu’elle souffre de blessures pour chaque vie qui se perd sur elle. Les avalanches qu’elle
n’a pu retenir, les volées de pierres qui ont sauté en bas : il existe une douleur de la montagne
[…] Le vent est une personne. Je lui parle, je raconte, je pense qu’il veut même écouter un peu.
Je commence à chuchoter quelque chose, une prière, un bout de chanson, et il me semble qu’il
m’écoute, qu’il s’arrête un peu. Ou bien il crie plus fort en réponse, pour raconter à son tour. Sa
fureur est un désir d’être écouté. »
« Par certaines journées d’automne très claires, on peut, des toits les plus hauts de Venise,
distinguer à l’œil nu les Dolomites. Et pas seulement un vague profil de montagne, mystérieuse
barrière qui ferme le nord (qu’y a-t-il au-delà ? quels mondes peuvent bien s’étendre au-delà de
la muraille ?) ; on reconnaît aussi leur couleur […] quelle couleur ? Peut-on trouver un adjectif
exact pour définir cette teinte, si différente de celle de toutes les autres montagnes qu’elle fait,
chaque fois qu’il y retourne et la revoit, tressaillir intérieurement l’auteur de ces lignes, éveillant
en lui d’émouvants souvenirs ? Non, un tel adjectif n’existe pas. Plus que d’une couleur précise,
il s’agit d’une essence, peut-être d’une matière volatile qui de l’aube au couchant prend les reflets
les plus étranges : gris argenté, roses, jaunes, pourpres, violets, bleu ciel, sépia, et pourtant c’est
toujours la même […] Approchez, je vous prie, examinez attentivement ce spectacle qui pour
nous autres Italiens fait partie du paysage et auquel nous ne prêtons plus attention bien qu’il
s’agisse incontestablement de l’une des choses les plus belles, les plus puissantes, les plus
exceptionnelles qu’offre cette planète, qui mériterait bien que l’on vienne d’Australie rien que
pour la voir quelques instants […] Remontons, si vous le voulez bien, la vallée du Piave qui a
quelque chose de fascinant, avec ses enchantements vénitiens et, sur les hauteurs, une atmosphère
romantique restée intacte au fil des âges […] Après Feltre, soudain, sur la gauche, la première
Dolomite. C’est le Sass de Mur, que bien peu connaissent. Avides de pics plus célèbres, les
voyageurs passent outre, sans même ralentir. Et pourtant, c’est une Dolomite déjà parfaite, avec
tous les signes distinctifs de la grande lignée, les à-pics roses et jaunes, les vires horizontales
poudrées de blanc, les cônes d’éboulis, la nudité, les crêtes déchiquetées […] La deuxième
véritable grande Dolomite, avec les couleurs et l’architecture conforme, c’est la Schiara, au-
dessus de Belluno. Elle porte à gauche, sur son épaule, un monolithe de quarante mètres qu’on
appelle la crosse de l’évêque. Mais […] ce ne sont que des murs d’enceinte […] Le rideau
s’ouvre après Peralolo […] alors, en l’espace de quelques kilomètres, les Dolomites explosent
vraiment de toutes parts, blanches au-dessus des croupes vertes et, si le soleil brille, elles vous
apparaissent comme l’image d’un bonheur grave et sans mélange52. »
Ce bonheur, les Dolomites l’ont prodigué à tous les hommes qui s’y sont
aventurés : chasseurs de chamois italiens d’abord, grimpeurs britanniques un peu
plus tard au XIXe siècle (John Ball, Leslie Stephen), alpinistes austro-allemands
avant la Première Guerre (Winckler, Zsigmondy, Preuss*, Dülfer*, Tita Piaz*, le
« diable des Dolomites », qui d’ailleurs se considérait plus comme italien que
comme autrichien !). Mais les Dolomites ont surtout été le théâtre, j’allais dire
l’arène, de la compétition internationale ouverte après la Première Guerre dans
l’escalade de haute difficulté. C’est l’ère du sixième degré, le sestogrado, la
« limite des possibilités humaines », selon la définition alors admise (voir :
Difficulté). Il faut dire que les parois verticales, souvent surplombantes, des
Dolomites se prêtent à merveille à ce nouveau challenge. Et ce sont les
Allemands, pionniers de nouvelles techniques d’escalade dans les Alpes
orientales, qui engrangent les premiers succès, avec Emil Solleder à la Furchetta,
au Sass Maor et surtout à la Civetta (1925). Les Italiens suivront avec Emilio
Comici*, vainqueur de la face nord de la Cima Grande (1933), et Ricardo
Cassin*, auteur de la première de la face nord de la Cima Ovest en 1935, jugée
totalement impossible à l’époque. Après la Seconde Guerre, les Français y
signent de belles réalisations, avec Couzy*, Desmaison*, Mazeaud* ou Georges
Livanos. Les Dolomites ne sont pas des falaises d’escalade, mais de « vraies »
montagnes nécessitant non seulement des talents de grimpeur, mais les qualités
mentales, j’allais dire les vertus morales, d’un alpiniste. Quand Desmaison et
Mazeaud ouvriront la « directe des Français » dans la face nord de la Cima
Ovest en 1959, ils passeront dix jours dans la paroi, suspendus à leurs étriers. La
plupart des « dolomitards » que je viens de citer furent d’ailleurs de grands
alpinistes ou himalayistes, sans oublier un des plus grands d’entre eux, Reinhold
Messner*, qui fit « ses classes » dans ces parois dès l’âge de douze ans avec son
père et son frère Günther.
Mais le paradis des Dolomites n’est pas réservé aux grimpeurs surdoués !
Ses tours, ses clochers, ses pinacles comportent des voies d’escalade adaptées à
tous les niveaux – y compris des via ferrata –, et, pour ceux qui préfèrent la terre
ferme, les randonnées, à pied ou même en voiture (!), offrent des vues splendides
et des moments de grâce, pourvu qu’on veuille bien arrêter le temps un instant.
C’est Erri De Luca*, un autre amoureux des Dolomites, qui disait : « Les arbres
de montagne écrivent dans l’air des histoires qui se lisent quand on est allongé
dessous53. » Il suffit de vouloir les lire !
Douleur
Le montagnard est-il masochiste ? Assurément, si l’on considère que la
douleur fait partie du jeu, depuis la petite ampoule au pied du randonneur
jusqu’aux atroces douleurs de l’alpiniste de l’extrême dont les mains gèlent.
Employons d’ailleurs le mot « douleur » plutôt que « souffrance », car, comme
le dit bien André Comte-Sponville, la première est physique, la seconde plutôt
« morale ». L’homme qui voyage vers un sommet, fût-il modeste, s’expose
consciemment à la douleur, parfois pour échapper précisément à une souffrance
morale, tristesse ou désespoir (voir : Rousseau). Pour autant, ce n’est pas la
douleur que l’on va chercher là-haut. On l’accepte, car elle est le passage obligé
pour atteindre le but recherché, tantôt la beauté des cimes, tantôt la performance,
tantôt l’expérience intérieure (voir : Pourquoi* ?). Le pardon des péchés ?
L’histoire en fournit des épisodes glorieux et tragiques. En mars 1940, le prêtre
yougoslave José Kastelik entreprend l’ascension de l’Aconcagua*, à presque
7 000 mètres, pour y porter seul une croix au sommet54. « Il trouva le terme de
son Golgotha à 6 800 mètres, s’assit sur un rocher pour reprendre haleine et la
rupture d’anévrisme lui fit d’un seul coup et sans effort gagner son ciel55. »
Quinze siècles auparavant, le premier empereur d’Ethiopie, Mélénik Ier, fils
légendaire du roi Salomon et de la reine de Saba, sentant la mort approcher,
décidait de gravir le « mont blanc » d’Afrique, le Kilimandjaro, « afin d’expier
les fautes qu’il avait commises durant son règne. Arrivé mourant près du
sommet, il expira peu après, et son âme purifiée s’envola vers le ciel56 ».
Ecoutons Lionel Daudet parler de sa douleur. Dans le silence de la nuit, il
s’adresse à elle comme à une personne :
« Elle. Elle est venue ce soir obscur, d’autant plus implacable qu’elle était imprévisible. Elle a
déboulé alors que mes pieds commençaient à tiédir. Elle s’est emparée de moi tandis que je
m’acharnais sur mes orteils sans vie. Elle a planté ses crocs luisants dans mes chairs et m’a
déchiqueté l’âme […] Casse-toi, je te dis ! Barre-toi, je n’en peux plus… J’ai encore rien trouvé
pour te faire fuir, ou au moins me détourner de ta présence […] ma mère, je ne cesse de l’appeler.
Mais il n’y a que le silence pour me renvoyer à mes pleurs, la nuit glaciale pour faire miroiter un
jour meilleur. Aucun giron où je pourrais m’abandonner. Aucun havre, rien que ce harcèlement
qui m’épuise57… »
« Il faut être revenu de beaucoup de choses, avoir épuisé beaucoup de plaisirs, pour goûter les
délices de la fatigue, du froid, de la soif, de la peur, de la souffrance… Mais c’est à ce prix
seulement que l’homme à l’âme terne, rassasié de bien-être et de sécurité, peut se sentir, à
nouveau, exister. Par cette violence infligée à son corps, il vit, enfin, et oublie le doute misérable,
ce doute qui le saisit en plaine, alors qu’il jouit de tous les perfectionnements de la technique :
appartements chauffés, lumière électrique, un bon fauteuil au cinéma… Et parfois, ivre de joie et
d’orgueil, exultant dans son être meurtri, il se sent devenir mystique et, comprenant le poète, il
s’écrie avec Claudel : “Ma Douleur, cela du moins est à moi !” – quoiqu’il serait plus juste de
dire : ma Douleur, cela du moins est moi58. »
Dru (3 754 mètres)
DRU, trois lettres qui peuvent dire aussi DUR, ou RUD… et ça lui va bien !
Je me souviens de Walter Cecchinel*, tranquillement installé au coin du feu dans
son chalet de Chamonix, me racontant sa première du couloir nord-est en 1973
avec Nicolas Jager, un truc totalement impossible. Il me montrait les photos du
couloir, entre les deux Drus59, une sorte de vague ruban de glace vertical et
incertain serpentant entre les blocs : « Non, tu n’es pas passé par là ! — Ben
si… », répondait-il modestement en souriant. A l’ombre de la grande aiguille
Verte, plus haute de 400 mètres, le Dru attire pourtant seul les regards. La ligne
agressive de son aiguille pointe vers le ciel comme un défi, « la forme est
simple, dégagée, sans fioritures, l’allure est celle d’un élan de pierre60 », dit
Gaston Rébuffat*. Il n’en faut pas plus pour faire rêver les hommes. Comme le
Cervin*, elle obsède quiconque lève les yeux sur elle.
M. de Saussure* l’avait déjà remarquée en 1776, la comparant à « la serre
entrouverte d’une écrevisse », ce qui, vu du sud, ne manque pas de réalisme61.
Son ami le jeune duc de Hamilton avait même osé s’y aventurer, avant de
renoncer devant les difficultés rocheuses. Il ne faudra pas moins d’un siècle
(1878) pour que le « Whymper du Dru », l’Anglais Clinton Thomas Dent (1850-
1912), aussi obsédé que son compatriote vainqueur du Cervin, parvienne au
sommet du Grand Dru par le versant sud, après… dix-huit
tentatives infructueuses, cinq ans d’obstination et… deux bonnes échelles
transportées à grand-peine ! L’année suivante, c’est le guide d’Argentière Jean
Charlet* qui réussit l’ascension du Petit Dru, que Dent n’avait pu atteindre,
inventant à cette occasion la technique du rappel de corde*.
Mais la face nord est une autre affaire. Huit cents mètres de haut,
ombrageuse, d’apparence verticale avec sa « niche » enneigée vers le haut et ses
chutes de pierres, elle en découragerait plus d’un. Ce sera le chef-d’œuvre des
Français, Pierre Allain* en tête. Exploit d’un homme, bien sûr, mais succès
d’une technique surtout, celle des « bleausards » appliquée à la haute montagne :
espadrilles à semelle de crêpe, matériel de bivouac ultra-léger, pas de crampons,
un seul piolet, peu de pitons, une corde de 60 mètres utilisée en double62.
Légèreté avant tout ! Et un entraînement aussi exigeant que celui d’un danseur
de l’Opéra. Passé la « fissure Lambert », entièrement verticale sur 10 mètres
(difficulté 5), on bivouaque dans la « niche ». Au-delà, ce sera la fameuse
« fissure Allain », le passage clé, double fissure de 40 mètres (difficulté 6), qui
restera dans l’histoire de l’alpinisme. Puis le sommet, atteint le 1er août 1935.
Pendant l’ascension de la face nord, Pierre Allain jetait un œil à droite sur la
face ouest : « Là, la verticalité est rigoureuse et seulement coupée de temps à
autre par d’énormes surplombs. D’immenses dalles de protogine présentent sur
50 ou 100 mètres une surface lisse et sans défauts, prototype même de
l’impossible63. » Mais l’impossible n’existe pas. En tout cas pas longtemps.
Les meilleurs s’y mettent : Livanos, Couzy, Rébuffat… en vain, jusqu’à l’assaut
en 1952 de Magnone*, Bérardini*, Dagory et Lainé qui, s’y prenant à deux
reprises à douze jours d’intervalle, un peu comme les Américains dans les Big
Walls, viennent à bout de la face ouest. Victoire discutée, bien sûr… Mais
exploit assurément. Walter Bonatti* n’est pas de ceux qui critiquent, car il a son
idée : le pilier sud-ouest, à droite de la voie de 1952, élégant et infaisable… « A
une montagne parfaite, il manquait encore son itinéraire parfait. Une voie idéale
et élégante, que j’avais fini par élire en raison de mes aspirations à l’alpinisme
solitaire64 », dira-t-il. La perfection, oui, il l’atteint en escaladant seul, en sept
jours, ce pilier, qui restera à jamais le « pilier Bonatti » (août 1955). Sept
cents mètres de granit jaune-brun, sain, peu fissuré, mais « sillonné de profondes
fractures qui délimitent des dalles énormes, compactes, aux contours nets et
coupants… La partie la plus haute est impressionnante. Ici, la paroi est
totalement lisse et compacte, d’un beau rouge un peu éteint. Sa verticalité est
presque absolue et constante, seulement boursouflée çà et là par des bombements
lisses qui culminent, sur la fin, en une barrière d’énormes toits et de
surplombs65 ». Le récit qu’en livre Bonatti est saisissant. Au pied de la paroi,
comme souvent, il doute : « Pour être franc, je me sens maintenant un peu
prisonnier de mes propres décisions… J’envie aussi tous ceux qui ne ressentent
pas comme moi le besoin, l’absolue nécessité de se mesurer à de telles
épreuves. » Il attaque à 4 heures du matin le 17 août. Il sortira au sommet le
22 août, après avoir tout enduré : la pluie, la neige, la tempête, la faim et la soif,
une méchante blessure à la main, le froid, l’angoisse. Il parle tout seul : « Je
parle même à mon sac, comme s’il avait une âme, comme si c’était un
compagnon de cordée. » Après avoir franchi, à l’arrache comme on dirait
aujourd’hui, les difficultés extrêmes du cinquième jour d’ascension, confiant sa
vie à un improbable lancer de corde sur une écaille, il sent la victoire proche et
renaît à la vie : « Je sens que j’ai passé de bien plus lointaines et invisibles
frontières. Je sens que j’ai franchi la barrière qui me séparait de mon âme, je
sens que le nœud que j’avais à l’intérieur de moi-même s’est enfin délié. Dans
l’émotion de cet instant, je me surprends à pleurer et à chanter. » Le sixième
jour, il ne sent plus sa main blessée d’où s’écoule un liquide transparent. Mais
les voix de ses amis, montés l’accueillir aux « flammes de pierre », l’Italien
Ceresa et les Français Bérardini et Géry, lui donnent le coup de fouet final pour
franchir un dernier obstacle, une profonde échancrure qui sépare le pilier du
sommet, puis des dalles lisses et des surplombs. Sommet à 16 h 37 ! Il pose un
rappel et se précipite dans les bras de ses amis morts d’inquiétude.
Sonne l’heure des Américains, les spécialistes des Big Walls, forcément
séduits par cette face ouest où ils entendent bien tester leur expérience de
l’escalade artificielle* acquise dans le Yosemite. En 1962, Gary Hemming* et
Royal Robbins ouvrent la « directe américaine », dans la face, à gauche de la
voie de 1952. C’est, à l’époque, l’escalade rocheuse la plus difficile du massif66.
Trois ans après, en 1965, les superlatifs aidant, Robbins et John Harlin ouvrent la
« directissime* américaine », en plein centre de la face, exclusivement ou
presque en escalade artificielle. On peut difficilement faire plus direct : un
caillou tombé du sommet tomberait directement au point d’attaque sans rebondir
une seule fois… L’année 1966 voit le Dru faire la une (plus de 24 pages…) de
Paris Match, à l’occasion du rocambolesque sauvetage de deux jeunes
Allemands bloqués dans la face ouest, qui ont pu être redescendus en rappel le
long de la directe américaine (voir : Desmaison, Hemming) !
Cette aiguille est si orgueilleuse, si agressive, si provocante, que les plus
grands alpinistes voudront y laisser leur marque. Couzy* et Desmaison* pour la
première hivernale de la face ouest, Devouassoux* pour la première hivernale de
la face nord, Droyer pour la première en solitaire de la directe américaine (1971),
Cecchinel* et Jager pour le couloir nord-ouest (1973), Patrick Berhault* pour la
face ouest en libre (1979), mais aussi Christophe Profit*, Catherine Destivelle*,
Marc Batard*, qui y ont tous ouvert des voies ou battu des records. Il était temps,
car…
Les « cathédrales de la Terre » peuvent-elles s’effondrer ? John Ruskin* ne
l’avait sans doute pas imaginé, et pourtant… Le 25 juin 2005, un énorme
éboulement se produit sur la face ouest, entraînant presque 300 000 mètres cubes
de rocher. Le pilier Bonatti n’existe plus. La directissime américaine non plus.
La raison ? Un été très chaud, accompagné de pluies abondantes. Ce n’était pas
une première : en 1950, 1997 et 2003, des éboulements s’étaient produits, de
moindre importance. Puis de nouveau en septembre et octobre 2011. Le
réchauffement climatique… Au secours, les montagnes s’écroulent !
Dülfer, Hans (1893-1915)
Les grimpeurs connaissent tous le nom de « Dülfer » à cause de la technique
d’escalade des fissures qui porte son nom. Mais on connaît moins bien la trop
courte vie de ce météore de l’alpinisme, pianiste confirmé de surcroît, mort à
vingt-trois ans à la bataille d’Arras en 1915.
« C’était un artiste, au piano comme dans les rochers… Tel un sculpteur, il
gravait dans les parois encore vierges son idée de l’escalade de style parfait67 »,
mais tout cela uniquement par le travail, l’entraînement et la discipline, lui qui
était plutôt fluet et de santé fragile ! Avec son professeur, guide et ami tyrolien
Hans Fiechtl, l’inventeur du piton* moderne, il ne rechignait pas à utiliser les
moyens artificiels. Mais c’est en « libre » et en solo qu’il a franchi la fameuse
fissure à laquelle il a donné son nom en 1913 (la Dülferriss, sur la Fleischbank,
dans les Alpes calcaires du Nord). La technique, depuis enseignée, consiste à
remonter une fissure en opposition, les pieds s’appuyant sur un des côtés tandis
que les bras tirent dans l’autre sens, comme pour ouvrir la fissure… efficace,
mais violent ! Je me demande comment ses mains de pianiste ont pu y résister…
La même année, toujours en libre, il réalise la première de la Torre del Diavolo
et de la face ouest de la Cima Grande dans les Dolomites. Il ouvre un itinéraire
très difficile dans la face ouest du Totenkirchl dans les Alpes du Nord. En
août 1914, il escalade la fissure verticale de la paroi sud de l’Odla di Cisles. Un
guide des Dolomites dira de lui : « Dülfer ne grimpe pas, il caresse le rocher68. »
Enfin… sauf quand il fait une dülfer !
La Grande Guerre éclate. Le jeune Hans s’engage dans l’armée et meurt au
combat, victime d’un éclat d’obus, devant Arras en juillet 1915. Son père Emil,
avec qui il avait débuté l’alpinisme et partagé beaucoup d’ascensions, ne
survivra que quelques semaines à son chagrin.
Eau
Entre l’eau et la montagne, c’est une histoire intime, une histoire de couple,
fusionnelle, passionnelle, créatrice, mais destructrice aussi. Une histoire un peu
schizophrénique ! L’eau, qui nourrit la terre et les hommes, jaillit d’abord des
entrailles de la montagne. Les monts sont ainsi les « châteaux d’eau de la terre1 »
qui fécondent les plaines. Mais l’eau, à son tour, fait la montagne et elle la
défait : elle la façonne, la sculpte, l’érode, jusqu’à la détruire petit à petit.
Selon les antiques croyances des Indiens d’Amérique centrale, les
montagnes sont creuses et sont autant d’immenses réservoirs d’eau2. A dire vrai,
si les montagnes étaient sacrées pour les Anciens (voir : Montagnes sacrées), ce
n’est pas seulement en tant que demeure des dieux, objet de crainte, mais aussi
comme source de vie, méritant gratitude et vénération. La montagne est, certes,
symbole de puissance et de grandeur, mais aussi « de fertilité, de fécondité et de
vie3 », car les eaux en jaillissent. Pendant l’exode, Dieu dit à Moïse : « Tu
frapperas le rocher, il en sortira de l’eau et le peuple boira. » Annapurna*, nom
dérivé du sanskrit, que l’on traduit souvent par « déesse des moissons », signifie
littéralement « celle qui donne la nourriture ». Chez nous, combien de marques
d’eau minérale s’emparent de l’image de la montagne ! Et la nature est si bien
faite que la montagne nourricière régule elle-même l’approvisionnement en eau
qu’elle dispense ! Neige* et glace* en effet, l’eau « solide », n’ont de raison
d’être que de stocker le précieux liquide pendant la période, l’hiver, où la nature
en a le moins besoin… avant de le libérer progressivement, par la fonte, au
printemps, en vue de la saison d’été où végétaux, animaux et humains en auront
le plus besoin. C’est ce petit ruisseau qui chante entre les herbes encore
blanchies de gel où viennent se désaltérer les bêtes ; c’est cette fontaine de pierre
au village où l’on remplissait jadis les seaux, et où l’on peut encore se régaler
d’une gorgée d’eau pure au retour d’une longue randonnée ; c’est l’alpage
vert tendre qui se gorge d’humidité pour offrir, une saison encore, leur pâture
aux troupeaux : « Et quand le soleil frisait les hauts de l’Armance, le troupeau
était déjà loin, chapelet de grains sombres s’élevant sur la grande pente trempée
de rosée. Par là-bas, c’était de la belle herbe luisante et grasse4 », se réjouit notre
cher conteur Samivel*.
« En pleine Provence, entre Castellane et Draguignan, le grand canyon du Verdon est une des
merveilles naturelles de la France, et de la terre […] J’ai réussi à effectuer la première descente
totale du torrent dans cette gorge, du 11 au 14 août 1905, avec Armand Janet, M. Le Couppey de
la Forest, Blanc [instituteur à Rougon], Louis Armand, et les aides Audiberd et Carbonnel [de
Rougon]. L’entreprise faisait partie d’une mission spéciale, qui m’avait été confiée par M. Ruau,
ministre de l’Agriculture […] pour l’étude géologique et hydrologique de la fameuse Fontaine-
l’Evêque […]. Au prix de sérieuses difficultés, nous découvrions alors que ce grand canyon du
Verdon dépasse de beaucoup en magnificence ceux du Tarn et de l’Ardèche […]. Ardouin-
Dumazet l’avait décrit “d’accès impossible, avec un courant trop violent pour que l’on puisse y
pénétrer en bateau”. Après plusieurs jours d’enquête et de prospection […] sur les profondeurs,
nous avions reconnu qu’Elisée Reclus* ne s’était pas trop avancé, en déclarant “qu’il n’est guère
d’exemple plus remarquable sur la terre, d’entailles pratiquées par les eaux dans l’épaisseur des
roches”. On nous avait signalé quatre mauvais passages surtout […]. On nous promettait, tout au
fond, des rétrécissements invisibles, des chaos infranchissables et des rapides où nous resterions.
Nous réussîmes quand même. Mais en vérité les obstacles se montrèrent bien supérieurs à ce que
nous avions prévu16. »
Comme toujours, l’homme ne tarde pas à investir les fonds de canyons et les
torrents… par plaisir, par désir – de compétition, d’aventure*, de dépassement
de soi*. Le « vétéran » – et le plus populaire – des sports d’eau vive est le canoë,
embarcation légère à fond plat utilisée avec une pagaie simple, puis le kayak,
propulsé par une pagaie double. C’est un avocat anglais, John McGregor, qui
lance la mode en Angleterre au XIXe siècle et fonde le Royal Canoe Club, dont
les régates ont débuté en 186617. Aujourd’hui, le canoë-kayak est une discipline
olympique – la seule parmi les sports d’eau vive. C’est d’abord sa formule en
« eaux calmes » qui fait son apparition aux Jeux dès 1924, puis sa version en
« eaux vives » également appelée « slalom » à partir des Jeux de Munich en
1972 – les compétitions, toutefois, ne se sont déroulées en milieu naturel qu’aux
Jeux d’Atlanta de 1996, sur l’Ocoee River dans le Tennessee. Plusieurs
Françaises et Français sont d’ailleurs champions olympiques de canoë-kayak en
eaux vives : aux côtés de Benoît Peschier, champion aux Jeux d’Athènes en
2004, ou d’Emilie Fer, championne aux Jeux de Londres de 2012, le plus célèbre
d’entre eux est sans doute Tony Estanguet, considéré comme l’un des meilleurs
spécialistes du monde de cette discipline, triple champion olympique dans
l’épreuve de « canoë-kayak slalom » (à Londres, Sydney et Athènes). Seule
discipline « à médailles », le canoë-kayak est aussi sûrement la plus technique de
la famille « eau vive » et concentre encore la majorité des sportifs de haut
niveau18.
Les autres sports d’eau vive sur embarcation – rafting ou « hot dog » (tout
un poème : le hot dog se pratique en duo sur une sorte de canoë gonflable) –
laissent moins de marge de manœuvre à l’équipage, qui subit plus qu’il ne
dompte la rage des flots. La meilleure des armes pour se tirer des passes
difficiles reste encore… l’accélération. C’est en prenant de la vitesse que l’on
triomphe le mieux des vagues ou des rochers. Une règle d’or de l’eau vive que
n’avait sûrement pas intégrée un ami de mon père, lors d’une descente en canoë
biplace : je le revois, précipité vers un couloir de rapides, crier à pleins
poumons : « Arrière toute !! » – la marche arrière en plein courant étant assez
illusoire !
Mais l’eau vive se pratique également sans embarcation. En hydrospeed, le
bateau, c’est… soi ! Equipé d’une combinaison en néoprène copieusement
rembourrée au genoux et aux coudes, de palmes, d’un casque et d’un flotteur en
forme d’obus (qui a remplacé à la fin des années 1970 les chambres à air de
voiture auparavant utilisées par les « pionniers » de la discipline), le « nageur en
eau vive » se lance dans les rapides… Et vogue la galère ! L’hydrospeed, que
j’ai pratiqué une seule et mémorable fois dans les rapides de l’Isère au prix
d’innombrables bleus et bosses, n’est pas seulement ultra-physique : il faut un
bon moral !
Autre incontournable des sports d’eau vive, le canyoning. L’idée ?
Descendre (ou remonter !) une gorge en alternant marche, nage, escalade, sauts,
descentes en rappel, le tout en combinaison de plongée avec l’équipement d’un
alpiniste ! Très ludique quand il faut sauter de plusieurs mètres de haut dans un
trou d’eau qui paraît minuscule, un peu masochiste lorsqu’il faut descendre en
rappel sous les trombes d’eau glacée d’une cascade, ce nouveau sport « de pleine
nature » séduit aujourd’hui près d’un demi-million d’adeptes en France19. J’en
fais partie !
Mais que vont-ils chercher là-bas, ces amoureux des eaux tumultueuses ? Le
danger ? « Une embarcation peut facilement se retrouver bloquée à la verticale
sur les rochers sous des trombes d’eau. Si les mains du rameur sont libres, il peut
espérer se dégager et tenter une sortie à la nage. […] Quelque temps plus tôt,
McEwan s’était retrouvé dans une situation comparable : il était parvenu à
s’extraire au dernier moment dans un mouvement de genou d’une force
désespérée. Mais le plus souvent le tonnerre des flots peut emporter la vie de
celui qui reste bloqué trop longtemps dessous. Il y a peu, voire pas d’options de
survie. Il faut faire vite : en une minute, tout peut être fini. » Ainsi le journaliste,
romancier et aventurier Todd Balf raconte-t-il la tragique descente des gorges
tibétaines du Brahmapoutre, connu comme « l’Everest des rivières », par une
équipe de kayakistes américains menée par Wick Walker et Tom McEwan,
pionniers en matière de sports extrêmes d’eau vive, dont tous ne reviendront
pas20.
Pourquoi*, alors ? Pour le plaisir des yeux ? Les sites, il est vrai, sont
souvent stupéfiants : rivières Alsek et Tatshenshini en Alaska, rivière Magpie au
Canada, rivière Salmon dans l’Idaho, Rio Upano en Equateur, Rio Futaleufu en
Argentine, North Johnstone dans le Queensland, Zambèze au Zimbabwé, Çoruh
en Turquie, Noce en Italie, Sun Kosi au Népal, Pacuare au Costa Rica… les
noms des plus beaux « spots » d’eau vive recensés par le National Geographic21
font rêver, autant que leur environnement est à couper le souffle. La France n’est
pas en reste : les cours d’eau du Giffre et de l’Arve en Haute-Savoie, les gorges
de la Pierre-Lys et de Saint-Georges dans les Pyrénées, le cours de l’Isère, les
gorges de l’Allier en Auvergne, et bien sûr le Verdon et l’Ubaye dans les Alpes
de Haute-Provence… Pourtant, la pratique des sports d’eau vive n’est pas le
meilleur moyen de contempler la beauté* des montagnes ! Hormis certains
passages de calme, rares, d’où admirer le paysage bercé par le courant –
notamment dans les canyons (perspective renversée, renversante et magique que
de voir la montagne du « fond », et non des cimes !) –, on a plutôt les yeux sur
l’eau en permanence ! Quel dommage de ne pas pouvoir relever davantage le
nez…
Le vrai pourquoi de l’eau vive, dans le cœur de ceux qui l’aiment, est à
chercher ailleurs : « La vie, telle que la plupart des gens la vivent, m’a toujours
laissé insatisfait. Je veux une vie plus intense, plus riche », note dans ses carnets
Christopher McCandless, l’aventurier américain dont Jon Krakauer raconte la
descente du Colorado en canoë dans Into the Wild22. Mais oui : « Le noyau
central de l’esprit vivant d’un homme, c’est sa passion pour l’aventure*. La joie
de vivre vient de nos expériences nouvelles et il n’y a pas de plus grande joie
qu’un horizon éternellement changeant, qu’un soleil chaque jour nouveau et
différent23 », résume Jon Krakauer. Un horizon changeant… comme le murmure
et les reflets de l’eau.
Edlinger, Patrick (1960-2012)
L’ange blond… Qui ne se souvient des images splendides de cet éphèbe aux
longs cheveux, le front ceint par un bandeau rouge, torse nu, en short, grimpant
sans corde ni assurance sur les voies les plus difficiles du Verdon ? Le
« grimpeur à mains nues » (comme si l’on portait des moufles pour escalader les
rochers) sera dans les années 1980 la coqueluche des médias, la personnalité
préférée des Français, le Yannick Noah de l’escalade libre, discipline qu’il aura
fait découvrir à des millions de gens. Le film La Vie au bout des doigts de Jean-
Paul Janssen, diffusé à la télévision en 1982, qui l’a révélé au grand public, fut
un peu à l’escalade ce que Le Grand Bleu de Besson a été à la plongée en
apnée ! Mais les belles histoires finissent mal… en général.
Ses parents étaient des fous de montagne et il n’est pas étonnant que le jeune
Patrick, comme sa sœur Corinne, ait commencé à grimper à l’âge de huit ans.
Ses parents ont même voulu inscrire Patrick au CAF* à treize ans ! Refus, bien
sûr, car trop jeune, et c’est donc à la MJC de Toulon que le grimpeur fera ses
classes24. A dix-huit ans, il se consacre exclusivement à l’escalade et fait la
connaissance de celui qui deviendra son ami et compagnon de cordée, Patrick
Berhault*. La médiatisation explose avec La Vie au bout des doigts et Opéra
vertical, où le public découvre cet athlète, beau comme un dieu grec, se
suspendre à un surplomb par une main et grimper en solo du 7 ou du 8 avec une
facilité apparente déconcertante et une grâce désarmante : « Ce que fait ce jeune
homme au péril de sa vie, avec une sorte d’ivresse lucide, n’a aucun sens
apparent. C’est une affaire avec lui-même25 », commente Françoise Giroud.
En réalité, c’est surtout une affaire de discipline et d’entraînement ! Un
véritable ascète, qui s’entraîne tous les jours et fait des tractions sur le petit
doigt… Un prodige qui a ouvert des voies de difficulté extrême, aux noms
sympathiques : « Ça glisse au pays des merveilles » (8a), Les spécialistes (8b+),
Azincourt (8c). En 1989, il a même fait « Orange mécanique » (8a) en solo
intégral. C’était « comme un lézard sur la roche26 », dit Catherine Destivelle*.
Très isolé au début parmi ses confrères grimpeurs qui en contestent le principe
même, il accepte l’idée des compétitions* d’escalade et s’y aligne lui-même
plusieurs fois.
Mais la médiatisation considérable d’Edlinger ne tient pas seulement à son
talent de grimpeur et à son style. Il professe à l’époque une « philosophie » qui
séduit, à base de respect de la nature, de simplicité de vie (« un sandwich et un
verre d’eau », dit-il dans La Vie au bout des doigts), d’hédonisme, mais aussi de
goût du risque, l’indispensable part de rêve…
L’accident survient en 1995. Alors qu’il s’entraîne dans du 7b en falaise, une
prise casse et il fait une chute de 15 mètres. Arrêt cardiaque. Il s’en tire
miraculeusement avec quelques blessures et décide d’arrêter le haut niveau, tout
en continuant à grimper pour le plaisir. A la naissance de sa fille en 2002, il
arrête et se consacre à la gestion du gîte qu’il tient avec sa femme dans le
Verdon. Mais ses amis, et notamment son biographe, Jean-Michel Asselin, avec
lequel il travaille à la rédaction de ses mémoires, sait bien que quelque chose
s’est cassé en lui. Est-ce la mort de son compagnon de cordée Patrick Berhault*
en 2004 ? Est-ce l’angoisse de vieillir ? Est-ce le choc en retour d’une
médiatisation interrompue ? On le retrouve mort chez lui, le 16 novembre 2012.
Jean-Michel Asselin, sous le choc, aura à cœur de terminer l’ouvrage qu’il avait
commencé avec Patrick et qui paraîtra en 2013 aux éditions Guérin sous le titre
Patrick Edlinger, la vie au bout des doigts. Quelques jours après sa mort,
Edlinger aurait dû être la vedette des « Rencontres du cinéma de montagne » de
Grenoble. Les organisateurs, en annulant la manifestation, ont souligné que le
disparu incarnait « une nouvelle philosophie de la grimpe et de la vie »,
complétant les valeurs classiques de l’alpinisme « comme l’engagement et le
dépassement de soi », par une pratique liée « à l’amour et au respect de la nature,
à la liberté et à l’esthétisme27 ». Cela devait être dit, et écrit.
Eiger (3 970 mètres)
Non, contrairement à une idée bien répandue, Eiger ne veut pas dire
« ogre28 » ! Ce surnom lui a été donné par une opinion avide de sensations fortes
et de drames en direct. L’Eiger, la montagne mangeuse d’hommes… Cette
sinistre réputation, elle la doit, certes, aux dangers objectifs de la face nord
(avalanches, chutes de pierres, changements de temps brutaux) et aux nombreux
accidents mortels dont elle a été le théâtre. Mais aussi, et peut-être surtout, à la
configuration particulière des lieux, unique dans les trois « grandes » faces nord
des Alpes, où les touristes, le public et les journalistes peuvent suivre tout ce qui
s’y passe à la jumelle, en live, depuis les hôtels de la « Petite Scheidegg », juste
au pied de la face. L’Eigernordwand est une véritable arène médiatique.
L’endroit, disons-le, est sublime. Du célèbre Hôtel Bellevue, ouvert en 1842
près de la petite gare ferroviaire, on ne se lasse pas d’admirer la trilogie Eiger-
Mönch-Jungfrau, trois géants frisant ou dépassant les 4 000 mètres, avec en
premier plan la noire face nord, haute de 1 600 mètres, jamais touchée par le
soleil.
Nous sommes en août 1935. Des « trois derniers grands problèmes » des
Alpes (les faces nord du Cervin*, des Grandes Jorasses* et de l’Eiger*), seul le
dernier demeure non résolu. L’Eiger a, certes, été gravi depuis 77 ans par sa voie
« normale » et depuis 15 ans par l’arête du Mittellegi, mais sa face nord résiste.
Trois Allemands ont bien fait une tentative l’an passé, mais ils ont dû s’arrêter à
moins de 3 000 mètres. Le 21 août 1935, les deux Munichois Mehringer et
Sedlmayr tentent leur chance. Après avoir dépassé le premier névé, puis le
deuxième et atteint « le fer à repasser » (3 200 mètres), suivis à la jumelle par les
touristes, ils disparaissent dans la tempête et meurent de froid ou d’épuisement, à
l’endroit qui sera désormais tristement appelé « bivouac de la mort ». Premier
drame. Le deuxième, qui atteint le comble de l’horreur, survient l’année
suivante, en juillet 1936. Le film Duel au sommet (Nordwand) de Philipp Stölzl,
présenté en 2008 au Festival de Locarno, en donne le récit atroce. Deux jeunes
Allemands et deux jeunes Autrichiens décident de faire cordée commune pour
attaquer la face nord. Ils progressent vite et bien. L’Allemand Hinterstoisser fait
même merveille en ouvrant une dangereuse traversée vers la gauche sur des
dalles lisses. Par excès de confiance, ils commettent l’erreur, qui se révélera
tragique, de ne pas laisser de corde fixe sur ce passage… Le deuxième jour, ils
ont atteint le deuxième névé. Le temps se gâte et l’Autrichien Angerer est blessé
par une chute de pierres. Troisième bivouac. On décide de battre en retraite.
Soutenant leur camarade blessé, en pleine tempête, les alpinistes réussissent à
atteindre le premier névé, mais lorsqu’ils retrouvent la fameuse traversée
franchie à l’aller, le rocher lisse et verglacé interdit le passage. Il faut descendre
en rappel tout droit dans des surplombs. Les catastrophes s’enchaînent.
Avalanche ! Hinterstoisser est précipité dans le vide, les deux Autrichiens,
écrasés contre le rocher, sont morts, attachés à leur corde. Le dernier survivant,
Toni Kurz, qui a tenu héroïquement jusqu’à l’arrivée des secours, connaît une fin
particulièrement tragique : alors qu’épuisé il descend en rappel vers les
sauveteurs, un nœud sur la corde bloque son mousqueton. Il faudrait qu’il
remonte pour le libérer : « Je n’en peux plus », dit-il, et il expire, sous les yeux
impuissants des sauveteurs, à cinq mètres seulement au-dessus d’eux29.
Année 1938 : dans cette Allemagne qui va annexer l’Autriche, la conquête
de l’Eigerwand devient une affaire nationale. Et, hasard ou pas, c’est une cordée
austro-allemande qui emportera la victoire, ou plus précisément deux cordées,
l’une autrichienne (Harrer et Kasparek), l’autre allemande (Heckmair et Vörg)
qui fusionneront sur la paroi… symbole qui ne manquera pas d’être exploité par
la propagande nazie (voir : Nationalisme). Les Allemands disposent de
l’équipement dernier cri, avec notamment des crampons à douze pointes, alors
que les Autrichiens doivent se partager un piolet et une seule paire de
crampons30 ! Heckmair prend la tête : il passe le troisième névé, « la rampe », la
« traversée des dieux », puis « l’araignée », sorte de petit glacier suspendu. Le
mauvais temps oblige à bivouaquer de nouveau. Au petit matin, le temps ne
s’améliore pas. Une seule solution : sortir par le haut. Des coulées de neige
inondent les quatre grimpeurs et l’escalade est effroyable. Heckmair dévisse
plusieurs fois, tombant avec ses crampons sur son deuxième de cordée. Mais à
15 h 30, ce 24 juillet, la pente de neige sommitale est franchie. Le « dernier
grand problème des Alpes » est résolu… pour la plus grande satisfaction du
Führer ! Néanmoins, comme dit justement Yves Ballu : « La face nord de
l’Eiger, qui n’a pas été inventée par Hitler, lui a heureusement survécu ; elle
compte maintenant dans le patrimoine de l’alpinisme comme une des parois les
plus difficiles… Il serait absurde et injuste de mésestimer les qualités techniques
et morales de ceux qui, les premiers, ont trouvé la solution de ce fantastique
problème31. »
D’autant plus que l’histoire de l’Eiger ne s’arrête pas en 1938 ! Des drames,
encore, des exploits, toujours.
Août 1957 : une cordée italienne et une allemande sont surprises par le
mauvais temps, le quatrième jour, dans la « traversée des dieux ». L’Italien
Longhi dévisse et ses compagnons sont dans l’incapacité de le remonter. Il meurt
au bout de sa corde. Son compatriote Corti, blessé par une chute de pierres,
réussit à atteindre le bivouac. Les deux Allemands sortent au sommet, mais
tombent dans la descente. On retrouvera leurs corps plusieurs années plus tard32.
Corti sera le seul rescapé.
Août 1961 : le jeune Autrichien Adi Mayr tente la première en solitaire de
l’Eigerwand. Après avoir dépassé le troisième névé, il attaque « la rampe » et
dévisse. On trouvera son corps au pied de la paroi. En janvier 1962, les
tentatives d’hivernale en solitaire du Suisse Derungs, puis de l’Autrichien
Diether Marchart se terminent de la même manière. Le 22 mars 1966,
l’Américain surdoué John Harlin, qui participe à la première « directissime* »
germano-américaine dans la face nord, expédition au demeurant couronnée de
succès, se tue à la suite de la rupture d’une corde fixe en dessous de
« l’araignée ». La nouvelle voie porte son nom.
Mais des exploits aussi, toujours. Première hivernale par les Allemands
Hiebeler et Kinshofer en 1961, première en solitaire par le Suisse Michel
Darbellay en 1963, ouverture de la « directissime » Harlin en 1966, ouverture du
pilier nord-est par Messner* en 1968, première féminine en hivernale et en
solitaire par Catherine Destivelle* en 1992… Et des records de vitesse, comme il
se doit ! 4 h 30 pour l’Allemand Hainz en 2003, 2 h 47 pour le Suisse Ueli
Steck* en 2008, et 2 h 28 pour son compatriote Dani Arnold en 2011… Qui dit
mieux ?
En attendant, sachez que l’on peut parfaitement aller en pleine face nord de
l’Eiger sans avoir jamais mis les pieds en montagne… Il suffit de monter, à la
Petite Scheidegg, dans le chemin de fer de la Jungfrau, dont le tunnel traverse
l’Eiger. Descendre à la station « Eigerwand » et se diriger vers les baies vitrées
qui s’ouvrent en plein milieu de la face, à l’endroit de l’ancienne galerie
d’aération au PK 3,8. Saisissant et… peu fatigant !
Escalade
La petite sœur de l’alpinisme, l’escalade, est devenue grande et a acquis son
autonomie, après quelques engueulades mémorables, pour devenir une discipline
à part entière. Elle s’est libérée des vénérables institutions gouvernant
l’alpinisme depuis le XIXe siècle, clubs alpins et autres, a créé ses propres règles,
compétitions, fédérations et s’est même affranchie de… la montagne, car après
tout une bonne structure en béton fera aussi bien l’affaire ! Elle sera en tout cas
plus accessible au plus grand nombre que les Drus* ! Objection retenue !
A l’origine, ce sont les montagnes qu’on escalade… Pardon pour cette
platitude ! Pour vivre, tout simplement, comme les bergers, les chasseurs ou les
cristalliers ; pour faire son métier, comme les soldats ou les guides ; pour
l’intérêt de la science, comme les botanistes, les géographes ou les médecins ;
pour la simple beauté des lieux, pour l’aventure et la découverte, comme les
premiers « voyageurs » ; pour la conquête des sommets de la Terre, comme
pendant l’âge d’or de l’alpinisme. Mais l’escalade n’est au fond qu’un
entraînement à la montagne. Les blocs de Fontainebleau, les falaises du Saussois
en France, Lake District chez les Anglais, Dresde chez les Allemands ne sont
pas un but en soi, mais une préparation pour la saison d’été qui s’annonce, dans
les Alpes occidentales ou les Dolomites. Même ceux que l’histoire reconnaîtra
comme les icônes et précurseurs de l’escalade sportive, Preuss*, Dülfer*, Pierre
Allain*, Cassin*, Comici*, Buhl*, mettaient leur entraînement à l’escalade au
service de leurs projets d’ascensions alpines. Il est difficile de dater précisément
l’émancipation de l’escalade pure. Dans les années 1950, en Europe, Claude
Barbier, chantre de la « grimpe », professe que l’important n’est plus le sommet,
mais la manière, le geste. Il « libère » les voies pitonnées en « jaunissant » les
pitons superflus (voir : Artificielle, escalade). Les Anglais, puis les Américains
développent les concepts du clean ascent et du free climbing qui, dans la
nouvelle vague écolo-libertaire des années 1960, bousculent les « tire-clous » de
l’alpinisme d’antan. En France, Jean-Claude Droyer est le théoricien de cette
nouvelle éthique et Patrick Edlinger* sa vedette médiatique. Un soir de 1982, au
journal de 20 heures, les Français incrédules aperçoivent un beau blond aux
cheveux longs retenus par un foulard rouge suspendu à un surplomb par une
seule main, la main gauche dans le sac de magnésie prête à saisir la prise
suivante. La Vie au bout des doigts de Jean-Paul Janssen fera le tour du monde.
L’escalade sportive aura acquis ce jour-là ses lettres de noblesse, reléguant
presque les héros des grandes faces nord en hivernale au rang de curiosités
historiques… Patrick Edlinger, grimpeur de falaises, qui ne se risquait pas trop
en montagne, est sacré « personnalité préférée des Français », j’allais dire du
monde, puisqu’il sera nominé aux oscars !
Le mouvement est lancé et il ne s’arrêtera pas. Car il surfe sur une vague à la
fois culturelle et idéologique : le goût de la liberté et le respect de la nature
forgent la nouvelle culture de la « grimpe ». La démocratisation de l’escalade,
opposée à l’aristocratisme de l’alpinisme, lui donne une légitimité politique. Les
murs d’escalade apparaissent au cœur des cités, les cotations s’enflamment, les
projets de compétitions fleurissent33. La Fédération française de la montagne
tente de récupérer le mouvement à défaut de pouvoir le maîtriser. Une
commission de l’escalade est créée en 1982 avec d’illustres membres (Berhault,
Destivelle, Edlinger, Droyer…), un brevet d’escalade est institué, malgré les
protestations des guides de haute montagne, et la première compétition
internationale a lieu en 1983 à Yalta, suscitant des polémiques entre les « pour »
et les « contre », les varappeurs et les montagnards. A la Fédération, où je passe
parfois voir Lucien Bérardini* pour préparer l’expédition Hidden Peak*, on
entend même des noms d’oiseau s’échanger… « Bouffeur de magnésie !
— Tireur de clous ! » Les premiers, impatients face aux hésitations de la FFM,
créent leur propre fédération, la FFE, qui attire des vedettes de la varappe,
Edlinger, Escoffier, Profit… Lorsque la FFM se décide finalement à organiser
des compétitions d’escalade en France, 19 grimpeurs connus, parmi lesquels
Berhault* et Destivelle*, publient un manifeste pour clamer leur opposition…
Les faits se chargeront de trancher la querelle : l’Italie organise en juillet 1985 à
Bardonecchia une course d’escalade en falaise qui connaît un franc succès
devant 6 000 spectateurs. L’année suivante, succès plus grand encore et
couronnement de deux Français, Edlinger chez les garçons et Destivelle chez les
filles… La FFE organise la première compétition sur mur d’escalade, à Vaulx-
en-Velin. Gros succès34. L’affaire est entendue. Les grimpeurs ont gagné et
s’offrent même le luxe de rentrer au bercail fédéral en 1987, dans la nouvelle
Fédération française de la montagne et de l’escalade. La première Coupe du
monde a lieu en 1989, à l’initiative de… l’Union internationale des associations
d’alpinisme (UIAA) !
C’est que les faits sont têtus. L’escalade hors montagne, que ce soit en
falaise, en bloc ou en salle, est une activité sportive à part entière, qui répond à
une demande sociale évidente, notamment chez les jeunes citadins qui, pour la
plupart, ne mettront pas les pieds en haute montagne. Et si, d’aventure, il leur
prend l’envie de passer de la « moulinette » en mur artificiel sur prises colorées
au granit des arêtes, aux « grattons » incertains et au charme de la progression en
cordée, welcome ! Tandis que la pratique « loisir » se développe à grande vitesse
– on parle d’un million de pratiquants en France –, le haut niveau atteint… des
sommets, faisant exploser les échelles de cotation. Les nouveaux héros
s’appellent Isabelle Patissier, la Française double championne du monde,
première femme à franchir un 8b en falaise (« Sortilège » dans le Var)
reconvertie depuis dans le rallye automobile, Wolfgang Güllich, l’Allemand qui
franchit le premier 9a de l’histoire (« Action directe » dans le Frankenjura en
1991) et meurt un an après dans un accident de voiture, l’Américaine Lynn Hill
qui réalise en 1993 la première ascension en libre de The Nose à El Capitan dans
le Yosemite (1 000 mètres, 34 longueurs). Les nouveaux prodiges se nomment :
Chris Sharma, l’Américain, le meilleur grimpeur du monde pour beaucoup, qui a
ouvert plusieurs voies en 9b et 9b+ (voir : Difficultés) en Espagne de 2008 à
2013 et le tout jeune Adam Ondra, vingt et un ans, le Tchèque déjà deux fois
champion du monde, qui franchissait du 9e degré à l’âge de treize ans… Leur
secret ? Une préparation physique et psychologique digne d’une étoile de
l’Opéra, la méditation, l’observation des voies, la répétition mentale des
mouvements… et une bonne dose d’audace. Sharma a par exemple popularisé le
deep water solo, ascension de falaise en solo intégral au-dessus de l’eau, qui le
libère de la corde et du baudrier : « Tous les éléments sont présents. La pierre,
l’air lorsque tu chutes, l’eau et le feu à l’intérieur35. » Le feu, oui.
Escoffier, Eric (1960-1998)
« Escoff », ou l’homme pressé, pour qui « rien n’est impossible36 ».
Grimpeur, spécialiste des enchaînements, himalayiste, parapentiste, pilote
automobile… il vivait à 300 à l’heure, jusqu’au jour où sa voiture rate un virage
entre Ugine et Mégève. Personne ne pensait qu’il remarcherait un jour : il était
devenu hémiplégique. Mais la rééducation est un combat, qu’il gagnera… Six
mois plus tard, il se remettait au parapente et reprenait le chemin de la montagne
un peu plus tard, plein de projets, jusqu’à sa disparition inexpliquée au Broad
Peak (8 047 mètres), avec sa compagne de cordée Pascale Bessières, en
juillet 1998. Il avait trente-huit ans.
En ce début des années 1980, la vallée de Chamonix bruisse des exploits de
ces « Formule 1 », Profit* et Escoffier, vingt ans tous les deux, qui se font
chacun un nom par des ascensions extrêmement rapides en aller et retour, puis
par des enchaînements de voies difficiles, divisant les horaires habituels par trois
ou quatre ! La directe américaine aux Drus en 5 h 30, le pilier Bonatti en 5 h 15
pour Escoffier en 1982. Son secret ? Entraînement intensif en bloc, puis
musculation, exercices d’assouplissement et enfin footing pour maintenir la
condition physique au top niveau37. Escoffier a débuté comme professeur de
gym ! Et il poursuit : le couloir nord des Drus en solo en 8 heures en avril 1983,
la première hivernale de la voie des Slovènes dans la face nord des Grandes
Jorasses en 1984… Et puis ce seront les enchaînements : directe américaine à
l’éperon Walker dans la journée en 1984, pilier d’Angle-pilier du Frêney et
redescente de la Brenva… On parle d’alpinisme « excessif38 » ! Mais il en faut
plus à Eric ! En 1985, il réalise son rêve, l’enchaînement de trois 8 000 en
Himalaya en trois semaines (Gasherbrum I et II et K2). L’année suivante, il
gravit son quatrième 8 000, le Shishapangma.
Le bel Eric, cheveux noirs bouclés, yeux verts, séducteur comme personne,
devient la coqueluche des médias. Et c’est le drame, le 18 septembre 1987 : sa
voiture percute la paroi rocheuse dans les gorges de l’Arly et part en tonneaux.
Traumatisme facial et cranien qui le laissera hémiplégique. C’est grâce à une
volonté surhumaine qu’il réussira, au bout de six mois de rééducation, à marcher
de nouveau, en boîtant, car son côté gauche est pratiquement insensible. Mais il
ne veut rien lâcher ! Malgré son handicap (il refuse ce mot), il se fixe un nouvel
objectif : gravir les quatorze 8 000, mais aussi les Seven Summits* ! Une
chimère ? C’est mal connaître le « phénomène Escoff ». En 1996, il réussit le
mont McKinley*, l’Aconcagua* et le Kilimandjaro, déjà trois sur sept, et gravit
l’année suivante son cinquième 8 000, le Cho Oyu (8 201 mètres). Il s’attaque au
sixième, le Broad Peak (8 047 mètres), en 1998, avec Jean-François Lassale et
Pascale Bessières. Au cours de l’assaut final, Lasalle renonce à 7 600 mètres. Le
soir, il voit Eric et Pascale, qui ont décidé de continuer, installer un bivouac
sommaire dans un trou de neige à 7 800 mètres. Le lendemain, une cordée
polonaise qui montait aperçoit les deux Français marcher, très lentement, sur
l’arête sommitale. On ne les reverra plus jamais. Sans doute ont-ils fait une chute
sur le versant chinois39.
Un portrait très émouvant d’« un homme redevenu ordinaire » a été réalisé
en 1994 par Pierre Beccu pour FR3 Montagne, montrant Eric essayer de
nouveau le parapente et l’escalade après son accident de voiture. On souffre pour
lui. Décidément, ce n’était pas un homme ordinaire.
Ethique
Si vous admettez avec moi qu’il n’existe pas de philosophie* de la
montagne, pas plus que de la mer, de la cuisine ou du football, vous conviendrez
en revanche qu’il y a bien une éthique, sinon de la montagne qui n’en peut mais,
du moins du comportement en montagne. Pour être à la mode, le mot n’est pas
pour autant vide de sens là-haut, au contraire. Cependant, qui dit « éthique » dit
nécessairement « règles », dont la transgression est condamnable, ce qui est loin
d’aller de soi dans un univers montagnard qui revendique avant tout la liberté*
absolue, depuis le simple randonneur qui veut « s’échapper » en montagne,
jusqu’à l’alpiniste extrême qui rejette tout jugement extérieur : « Notre
comportement est instinctif. Il n’est pas question de savoir si c’est bien ou si ce
n’est pas bien. Je n’ai besoin d’aucune règle extérieure. Les choses se passent
comme avant l’apparition de l’homme40 », dit Reinhold Messner*, tout en
admettant qu’un peu plus bas en altitude, au royaume des hommes, il faut bien
des règles ! Il a d’ailleurs été un des fondateurs du mouvement Mountain
Wilderness* qui se bat pour la préservation des espaces sauvages et a siégé cinq
ans au Parlement européen… Les règlements, les normes, les directives, il
connaît !
En vérité, les montagnards professent l’éthique sans le savoir, édictant, par
une sorte de « contrat social », les règles qu’ils jugent indispensables à la
défense de leur art et de leur territoire, c’est-à-dire en définitive de leur liberté.
Et ils n’hésitent pas, le cas échéant, à se faire accusateur public pour en préserver
l’intégrité. Mais, à la différence de la morale, l’éthique est relative, contingente
et évolutive… Elle ne dit pas ce qui est « bien » et ce qui est « mal », mais
seulement ce qu’il est convenable de faire ou pas. C’est davantage un art de
vivre qu’un devoir41. L’éthique est donc « vivante » et sujette, en conséquence, à
discussions et polémiques. La querelle des Anciens et des Modernes résonne
aussi en montagne. Illustrations…
L’escalade artificielle*, décriée aujourd’hui, est pourtant aussi vieille que les
montagnes. Pourquoi, se disaient les anciens, refuser de lancer un grappin, une
corde ou de s’élever sur des échelles, puisque le but est d’atteindre le sommet ?
Pourquoi interdire aux apprentis alpinistes de l’UCPA* de poser la main ou le
pied sur un piton, alors que les échelles métalliques sont d’usage constant sur la
voie normale de l’Everest ? Pourquoi, aujourd’hui, renoncer aux étriers pour
franchir une dalle lisse ou un surplomb qui, autrement, demeureraient
inaccessibles ? Pourquoi se résigner devant l’impossible, alors que les moyens
techniques existent ? Et d’ailleurs, où fixer la limite entre le « progrès » et la
« dérive » technologiques ? Jusqu’à la fin des années 1960, la « tentation
technologique » fut la plus forte42, malgré la voix, éteinte prématurément, de
l’Autrichien Paul Preuss*, le précurseur de l’escalade « libre » intégrale, qui
renonçait même à l’usage du rappel de corde, car on doit toujours savoir
redescendre d’où l’on est monté… Mais l’Autrichien sans peur et sans reproche
était tombé, à vingt-huit ans, seul et sans corde, victime de son éthique. La voie
était grande ouverte aux « planteurs de clous », avec les excès que l’on sait :
500 pitons et 1 600 mètres de cordes fixes pour la directissime de la face nord de
l’Eiger* (1966), 350 pitons à expansion posés à la perceuse dans le Cerro Torre*
(1970)… Ce n’est plus de l’alpinisme, c’est de la maçonnerie43 ! C’est « l’âge de
fer44 ». Par un de ces coups de balancier dont l’histoire est coutumière, la
tendance s’inverse à cette même époque, emportée par la vague libertaire et
écologiste qui saisit les Etats-Unis puis l’Europe. Nouvelle culture, nouvelle
éthique : l’escalade « libre », le free ascent et le clean climbing sont parés de
toutes les vertus. A bas les « tireurs de clous » ! Les artifices (pitons, coinceurs,
sangles) ne doivent servir qu’à l’assurage du grimpeur et non à sa progression ;
on entreprend même de « libérer » des voies d’escalade, en les débarrassant
d’autorité de leurs pitons rouillés ; on s’interdit désormais d’abîmer la montagne
à coups de marteau, privilégiant pour s’assurer les coinceurs ou les crochets qui
ne laissent pas de trace… et prière de laisser cette montagne aussi propre que
vous l’avez trouvée ! Qui oserait dire le contraire ? Mais, pour être honnête,
j’étais assez heureux de trouver un bon vieux spit pour m’assurer à la descente
du modeste pic Pieter Both, l’été dernier, à l’île Maurice !
La compétition* en montagne a, elle aussi, alimenté de joyeuses
empoignades au nom de l’éthique, avec paroles définitives, pétitions et
excommunications, avant que le principe de réalité finisse par trancher la
question. « Nous serons nombreux à ne pas vouloir qu’on introduise dans la
montagne les mœurs du vélodrome. Qu’ils abandonnent le piolet pour la pédale,
ceux à qui sont nécessaires les encouragements de “Hardi, Charlot !” ou “Vas-y,
Totor !” », disait Etienne Bruhl, écrivain et alpiniste en 193545. Désolé pour les
cyclistes qui ne méritent pas cela… Affichant le même mépris pour la
compétition, John Ruskin*, déjà en 1865 après la tragédie du Cervin, reprochait
aux alpinistes d’avoir transformé les montagnes, ces « cathédrales de la Terre »,
en « champs de courses » et les sommets en « mâts de cocagne ». Cette tradition
s’est perpétuée avec Walter Bonatti*, qui « déteste la compétition en
montagne », en laquelle il voit « un fléchissement moral »46. On retrouve cette
tendance, plus récemment, dans le « Manifeste des 19 » (voir : Compétition),
une pétition par laquelle les plus grands grimpeurs français protestaient contre la
création d’un championnat d’escalade, refusant « les sports chronométrés,
arbitrés, officiels et institutionnalisés » et revendiquant la liberté de chacun de
fixer ses propres règles… A chacun son éthique ! Jusqu’à ce que, sous la dictée
de la réalité économique, avec la professionnalisation du sport, les compétitions
s’imposent sans drame, en escalade d’abord, puis en ski-alpinisme, en running
(trail), comme auparavant dans tous les sports de glisse (patinage, ski alpin,
etc.).
L’alpinisme proprement dit n’y échappe plus, comme en témoignent les
« courses contre la montre » dans les grandes voies alpines ou himalayennes.
Depuis Messner* (face nord des Droites en 8 heures en 1969), Escoffier* et
Profit*, avec leur compétition ultra-médiatisée pour la trilogie hivernale des trois
grandes faces nord des Alpes en 1987, remportée par Profit en 41 heures),
Batard* (l’Everest en moins de 24 heures en 1988), Steck* (la face nord de
l’Eiger en 2 h 47 en 2008, la face nord du Cervin en 1 h 56 en 2009, le
Shishapangma en 10 h 30 en 2011), les « sprinters des cimes » sont lancés et
leurs records tomberont les uns après les autres, sous les assauts des nouveaux
« extraterrestres » du trail, comme Kílian Jornet (l’Aconcagua en aller et retour
en 12 h 49) ou Karl Egloff (le Kilimandjaro en aller et retour en 6 h 42). Avec
ceux-là, on ne sait plus très bien ce qui relève de l’alpinisme, du ski-alpinisme
ou du trail. Si John Ruskin* les voyait…
Il n’y a donc plus de repères, plus de règles, et « tout fout le camp » ? Que
l’éthique évolue sous l’influence de la technique et des rapports économiques et
sociaux, admettons. Mais ne subsiste-t-il pas un « code moral » des
montagnards, une charte de déontologie, une déclaration, même implicite, des
droits et devoirs qui unifieraient la communauté des usagers de la montagne ?
Rassurez-nous !
Des esprits aussi généreux qu’audacieux se sont déjà lancés dans
l’élaboration de « chartes éthiques » ou de « codes de bonne conduite » en
montagne47. Périlleux exercice, voué à une renommée incertaine, car l’énoncé de
règles précises se révèle rapidement impossible. S’agissant d’éthique, mieux
vaut d’ailleurs parler de recommandations que de commandements car, comme
disent les philosophes, si la morale commande, l’éthique recommande
seulement48. Un mot s’impose cependant au fil des pages de ce « code » : le
respect. Respect de la montagne, respect des autres, et j’y ajouterai pour ma part
respect de soi-même. Respect, et pas davantage, car de nouveau nous parlons
éthique. Dans le langage de la morale, nous parlerions certainement d’amour de
la montagne, d’amour des autres… Point trop n’en faut : nous ne cherchons pas
la vertu, mais le bon comportement. Cette précaution prise, examinons les
« prescriptions » de plus près, en partant du plus facile vers le plus difficile.
Le respect de la montagne s’impose naturellement à celui qui la fréquente.
Dans son propre intérêt : nul n’a envie de salir son terrain de jeu. Mieux,
l’engagement de protéger la montagne est offert par l’homme à ses semblables,
comme aux pouvoirs publics, en contrepartie de la liberté et de la gratuité qu’il
revendique pour accéder à la montagne : pour éviter la réglementation, je
professe l’autodiscipline. Le slogan ? Ne pas laisser de traces de mon passage…
autres que l’empreinte de mes pas dans la neige. Joliment dit, pas encore
vraiment respecté !
Le respect des autres est tout aussi consensuel dans son énoncé (entraide,
solidarité, fraternité). L’alpiniste qui, comme le marin, abandonne son objectif
pour se porter au secours de celui qui est en difficulté est l’image même du
montagnard courageux et désintéressé que nous ont laissé les livres. Et quand le
dévouement du héros va jusqu’au sacrifice de sa vie, comme le guide Pierre
Servoz dans le film de Jacques Ertaud Mort d’un guide (1975), nous sommes
saisis d’admiration et d’émotion. Nous sommes horrifiés lorsqu’un summiter de
l’Everest révèle, en 2006, qu’un grimpeur britannique, David Sharp, a agonisé
pendant des heures à quelques centaines de mètres du sommet, tandis que
plusieurs expéditions passaient près de lui sans s’arrêter… Moins manichéen,
que penser du compagnon de cordée de Joe Simpson, dans la vraie vie, qui prend
la décision de couper la corde le reliant à ce dernier, le vouant à une mort
certaine, pour avoir une chance de sauver sa propre vie49 ? Qu’aurais-je fait à sa
place ?
Le respect de soi-même, enfin, passe par le refus du mensonge et de la
tricherie, tentations d’autant plus grandes que le montagnard est souvent seul
témoin de ses réussites ou de ses échecs. Quand Cesare Maestri, « l’araignée des
Dolomites », redescend de l’impossible Cerro Torre* en Patagonie
(février 1959), les lauriers de la gloire l’attendent en Italie. Il raconte avec
passion son incroyable exploit, tout en pleurant la mort à la descente de son
compagnon de cordée, Toni Egger. Le mensonge résistera presque cinquante
ans, jusqu’à ce qu’une cordée italienne démontre qu’il n’avait gravi que le quart
de l’infernale paroi : « Pour l’alpiniste au prénom d’empereur, offrir un triomphe
posthume au compagnon qu’il n’avait pas su sauver était le seul moyen de se
libérer de l’insupportable culpabilité50. » Le mensonge comme thérapie ? Pas
très moral. Mais, pardon, nous parlions éthique. Quoi qu’il en soit, il reste du
travail !
Everest (8 848 mètres)
8 850 mètres de rêves, d’exploits et de folies51 ! La fascination qu’exerce
l’Everest sur l’esprit des hommes depuis que les Anglais ont découvert son
existence en 1847 demeure aujourd’hui. Son pouvoir d’attraction n’est pas près
de s’affaiblir, malgré les accidents, les drames, les polémiques, et bien sûr aussi
à cause d’eux. La plus haute montagne du monde est à la fois un symbole, une
légende pour nous, Occidentaux, et… une dure réalité pour ceux qui en ont fait
leur métier, les sherpas*. L’accident survenu en avril 2014, le plus meurtrier de
toute l’histoire de l’Everest (16 morts), en est le terrible rappel.
L’Everest, de son vrai nom tibétain Chomolungma (« la déesse mère des
vents »), n’est pas seulement la plus haute (une première estimation en 1848 lui
attribuait même 9 207 mètres !), mais c’est aussi, pourvu qu’on puisse
s’approcher d’assez près de sa base52, une très belle montagne à l’architecture
pyramidale solide : trois faces, trois arêtes, un sommet étroit et corniché, précédé
d’un passage d’escalade délicat (le « ressaut Hillary ») à 8 800 mètres… Loin
d’une promenade… Mais Bonatti* l’avait dit : « Les hautes montagnes n’ont que
la valeur des hommes qui les gravissent. Autrement, elles ne sont que des tas de
cailloux. » Et les hommes y ont écrit de très belles pages d’histoire, « pas
seulement des histoires de camps, d’oxygène et de cordes fixes53 ».
L’Everest, comme le Cervin, est d’abord une histoire anglaise. C’est au
milieu du XIXe siècle que sir George Everest, chef du service topographique des
Indes-Orientales, repère de Darjeeling une montagne visiblement plus haute que
les autres. Jusque-là, c’est le Kangchenjunga, avec ses 8 582 mètres, qui était
considéré comme le sommet du monde. Il l’enregistre sous le nom de « pic B »,
puis « pic XV ». Son successeur au Bureau croira lui faire plaisir en baptisant le
sommet « Everest », alors que sir George aurait préféré une appellation locale.
Les Tibétains avaient certes la leur (Chomolungma), mais les Anglais, qui
n’avaient accès ni au Tibet ni au Népal, l’ignoraient. Ils la découvriront plus
tard, tout comme d’ailleurs l’altitude exacte de l’Everest, qui ne sera établie que
dix ans après ! En 1921, le gouvernement britannique obtient du daïla-lama, en
échange de sa protection militaire, une sorte de permis exclusif d’exploration de
l’Everest. Il faudra plus de trente ans pour y parvenir… et une douzaine
d’expéditions, avant celle, victorieuse, de John Hunt avec Hillary* et Tenzing*.
Mais les Anglais ne traînent pas : dès 1921, Mallory* et Bullock, partis en
reconnaissance sur le versant nord tibétain, atteignent le col nord à 7 000 mètres.
L’année suivante, la lourde expédition anglaise de Charles Bruce, avec Mallory
et Somervell, monte à 8 320 mètres, record mondial à l’époque, avec oxygène.
L’expédition est interrompue après la mort de sept sherpas emportés par une
avalanche. En 1924, Norton réalise l’exploit incroyable d’atteindre 8 572 mètres
seul et sans oxygène, toujours sur la face nord (couloir Norton). Trois jours plus
tard, Mallory toujours, avec Irvine, lance l’assaut final : ils sont aperçus pour la
dernière fois vers 8 500 mètres, progressant vers le sommet. On connaît
malheureusement la suite (voir : Mallory). Après ce drame, et malgré quatre
nouvelles expéditions britanniques avant guerre, le sommet se dérobera jusqu’en
1953. C’est l’occupation chinoise du Tibet et l’ouverture du Népal aux étrangers
qui auront finalement raison de Chomolungma… Le versant népalais paraît en
effet plus accessible que le versant tibétain. Les Britanniques s’y précipitent :
première reconnaissance par le sud avec Bill Tilman en 1950, puis avec Eric
Shipton et Hillary en 1951. La cascade de glace de Khumbu, la fameuse ice fall
franchie, les Anglais sont convaincus que l’ascension est possible par le sud.
Mais l’année suivante, ils sont tout près de se faire griller la politesse par les
Suisses, qui ont obtenu un permis : Raymond Lambert et Tenzing Norgay*,
après avoir atteint le col sud et attaqué l’arête sud-est, échouent à 300 mètres
seulement du sommet ! Un jour ou deux de beau temps en plus, et le sommet
était fait, dira Tenzing54. Autant dire qu’ils ont ouvert la voie à l’expédition
britannique de 1953. Les Anglais ont mis le paquet : 350 porteurs, un général
comme chef d’expédition, John Hunt, les meilleurs himalayistes du moment et…
Sherpa Tenzing, qui, convalescent, ne voulait pourtant pas y retourner… Camp
de base le 13 avril, col sud le 22 mai et c’est l’assaut. Tour à tour, Hunt, Sherpa
Da Namgyal, Evans et Bourdillon, tous lourdement chargés, grimpent le plus
haut possible, déposent de l’oxygène pour les suivants et redescendent au col
sud. Puis c’est au tour de Hillary et Tenzing. Chargés de 22 kilos chacun, ils
s’élancent le 28 au matin, bivouaquent à 8 500 mètres par – 27° et repartent au
petit matin. Le sommet sud est atteint à 9 heures. Puis c’est l’obstacle qu’ils
avaient tous repéré à la jumelle : le ressaut rocheux de 12 mètres de haut
seulement mais qui, à cette altitude, est d’une incroyable difficulté. Hillary le
franchit en tête, se coinçant entre la roche et la neige, puis assure Tenzing et
c’est gagné ! La progression sur l’arête sommitale, même si elle paraît
horriblement longue, n’offre pas de difficulté particulière avant le sommet. A
11 h 30, ils y sont. Hillary prend la photo de Tenzing qui fera le tour du monde.
Il dépose au sommet un petit crucifix et un ours en peluche. Tenzing y laisse des
offrandes. Ils ont réussi ! Ils ont ouvert ce qui deviendra la « voie normale » de
l’Everest, qui a été parcourue depuis par… 14 000 alpinistes environ… dont
4 000 iront au bout ! Certains jours, entre 100 et 200 personnes vont au sommet,
parfois à la queue-leu-leu, comme sur la voie normale du mont Blanc.
Mais l’histoire de l’Everest n’est pas près de s’achever, tant le terrain de jeu
est immense. Après l’ouverture de la voie normale, toutes les faces, toutes les
arêtes seront ouvertes les unes après les autres, les records tombent, en solitaire,
sans oxygène, en rapidité… Quelques repères. En 1956, les Suisses prennent leur
revanche sur la frustration de 1952 et réalisent le doublé Lhotse-Everest. En
1963, une équipe américaine composée de Tom Hornbein et Willi Unsoeld
réalise la première de l’arête ouest, avec de réelles difficultés techniques en
rocher entre 8 000 et 8 400 mètres. La face sud-ouest, avec son rocher raide et
délité, est conquise en 1975 par les Anglais Dougal Haston et Doug Scott qui
doivent bivouaquer tout près du sommet à la descente dans un trou de neige.
Leur compagnon Mick Burke, monté derrière eux, ne réapparaîtra pas. La même
année, la Japonaise Junko Tabei est la première femme au sommet de l’Everest.
En 1978, Messner* et Habeler réussissent les premiers l’ascension en style alpin,
sans porteurs et sans oxygène, que l’on croyait impossible sans séquelles
irréversibles… Quelques mois plus tard, Pierre Mazeaud*, cinquante ans, avec
sa cordée de « copains », est le premier Français à l’Everest. Ni le CAF ni la
Fédération ne s’y sont vraiment intéressés : « J’ai trouvé du fric, France-Inter, la
Mairie de Paris, quelques boîtes m’ont aidé. J’ai choisi des copains, des mecs qui
avaient des couilles et c’est tout55 ! » Ces « mecs », ce sont Cecchinel*,
Diemberger*, Claude Deck, Raymond Despiau, Jean-François Mazeaud, le
médecin, plus deux jeunes grimpeurs de très grand talent, Jean Afanassieff et
Claude Jager. Ceux-ci feront le sommet avec Mazeaud, qui sera à l’époque le
summiter le plus âgé. Le lendemain même, Wanda Rutkiewicz* devient la
première Européenne au sommet. Les premières et les records vont se succéder à
partir de 1980 : première hivernale par les Polonais Cichy et Wielicki en février,
première ascension en solitaire, sans oxygène par Messner* en août 1980,
première de la terrible face est, le « dernier problème de l’Everest »,
3 300 mètres de haut, 1 000 mètres de pilier rocheux coté V+ et A3 (voir :
Difficulté), par l’expédition américaine de 1983… Après les premières, les
solitaires et les hivernales, la vitesse ! En 1986, les Suisses Loretan et Troillet
réussissent la face nord-ouest directe, aller et retour, en 43 heures. En 1988,
Marc Batard* gravit la face sud en 22 h 30, sans oxygène et en solitaire, record
impensable alors.
Grimper, certes, mais on peut aussi descendre ! En 1988, Jean-Marc Boivin*
s’envole en parapente du sommet et rejoint le camp de base en 12 minutes ; la
première descente intégrale à ski est réalisée par le Slovène Davo Karničar en
octobre 2000 ; le Français Marco Siffredi est le premier à descendre le couloir
Norton, sur la face nord, en snowboard… avant de se tuer l’année suivante en
tentant le couloir Hornbein sur le même versant.
Tout a donc été fait sur l’Everest ? Aujourd’hui, on y recense 16 ou 17 voies,
de la voie normale jusqu’aux tracés les plus difficiles56. Mais il en reste encore à
ouvrir, que ce soit dans la face est, peu recommandée à cause des avalanches, ou
surtout dans les faces nord-ouest et sud-ouest, où les himalayistes rêvent de
directissimes*. Chomolungma, quand tu nous tiens… Mais la passion est aussi
meurtrière. Depuis les premières tentatives, l’Everest a fait 250 victimes, dont le
tiers sont des sherpas. Et le danger ne faiblit pas : l’accident le plus meurtrier de
toute l’histoire a eu lieu en avril 2014, où une avalanche a tué seize guides
népalais qui équipaient l’ice fall, sur la voie normale, vers 5 800 mètres. Le triste
record de la saison 1996, où huit alpinistes avaient trouvé la mort à cause d’une
tempête les bloquant près du sommet, est malheureusement dépassé57. La faute à
qui ? Aux expéditions commerciales, répondent immédiatement les Occidentaux.
Mais ce n’est pas si simple. Quelle différence de nature y a-t-il entre un alpiniste
amateur qui rémunère un guide pour « faire » le mont Blanc et un alpiniste
amateur qui rémunère un sherpa pour « faire » l’Everest ? Faut-il interdire
l’accès des montagnes à ceux qui ne possèdent pas les compétences requises ? Et
qui jugera de ces compétences ? Va-t-on créer un « permis montagne » à l’image
du permis de conduire ? Réserver l’altitude à une élite cooptée ? Fermer un des
seuls espaces de liberté qui restent aux hommes, avec la haute mer ? Pour moi,
poser la question suffit à y répondre. Demeure alors le procès toujours facile
pour les nantis que nous sommes du « business » de la montagne en général et de
l’Everest en particulier. J’ai dit, dans un autre ouvrage58 ce que je pensais de
cette accusation, j’allais écrire de cette incantation, s’agissant du football. Je le
maintiens de plus fort pour l’alpinisme. Il n’y a pas de honte à rémunérer un
guide pour qu’il vous aide à réaliser un rêve, dès lors que celui-ci accepte, en
connaissance de cause, de vous accompagner et y trouve une compensation
convenable, proportionnée à ses compétences et aux risques éventuels encourus.
Nos guides de haute montagne, comme les sherpas du Népal, méritent le respect
plus que la compassion. Ce sont des hommes libres qui vivent de leur formidable
métier. Tous ceux qui, comme moi, ont eu recours à eux et ont partagé des
moments silencieux d’intense bonheur et de fraternité savent de quoi je parle.
Expédition
Le mot fait encore impression… Chez le citadin, il réveille le rêve des
grands espaces, la nostalgie de la marine à voile et l’admiration des conquérants-
explorateurs d’autrefois. Nous avons tous quelque chose en nous d’Erik le
Rouge, de Marco Polo, de Magellan ou de Jacques Cartier, et avons vibré avec
les récits de David Livingstone à la recherche des sources du Nil, ou les exploits
d’Ernest Shackleton dans la traversée de l’Antarctique. « Ah ? Vous partez en
expédition ? » Le regard de votre interlocuteur s’allume aussitôt de curiosité
teintée d’envie et la conversation s’anime, oubliant un instant les errements du
CAC 40 ou les surprises du dernier palmarès de Cannes…
S’ils savaient… Les expéditions en montagne ne sont plus tout à fait ce
qu’elles étaient. Expliquons-nous. Jusqu’au XIXe siècle, on aurait plutôt utilisé le
joli mot de « voyage » que celui d’expédition, à connotation militaire plus que
culturelle. Les riches aristocrates anglais ou allemands qui partaient en voyage
pour découvrir la montagne ressemblaient davantage aux étudiants entreprenant
leur « Grand Tour59 » qu’aux croisés de Saint Louis ou aux conquistadors
espagnols. Le « corps expéditionnaire » de ces « voyageurs » se limitait à un
guide et un ou deux porteurs et, si Mlle d’Angeville*, la « fiancée du mont
Blanc », était escortée de douze guides et porteurs lorsqu’elle fit le sommet en
1838, c’est qu’elle avait vu un peu grand sur le ravitaillement ! Cependant, vers
la fin du siècle, les Alpes une fois parcourues, les regards se tournent vers les
horizons plus lointains : « Dans tout alpiniste sommeille un explorateur. Ceux de
l’âge d’or étaient taquinés par le désir de voir comment les autres montagnes de
la Terre étaient faites60. » Les « expéditions lointaines » commencent
timidement, car elles coûtent cher et les « messieurs » les financent
personnellement. On ne connaît encore ni expéditions « nationales » ni
sponsors ! Le Caucase, le plus proche, est visé le premier : un riche Anglais,
Douglas Freshfield, avec son guide et ami chamoniard François Devouassoud,
s’y attaque en 1868 avec succès, atteignant le sommet de l’Elbrouz
(5 629 mètres), point culminant d’un massif dont on ignorait à peu près tout
jusque-là, une vraie « zone blanche » sur les cartes. Explorateur et voyageur,
plus que grimpeur, tel était Freshfield, comme les deux grands pionniers des
expéditions himalayennes, lord Conway et le duc des Abruzzes*, à la toute fin
du XIXe siècle. Sir William Martin Conway of Allington (1856-1937), historien,
explorateur et homme politique, est probablement « le premier lord anglais (et
sans doute le seul) à inclure un piolet dans ses armoiries61 ». L’histoire et la
géographie lui doivent la première exploration d’envergure du massif du
Karakoram* et de la région du Baltoro, dans l’Himalaya occidental, au Pakistan
actuel, avec le futur général Bruce, qui s’illustrera à l’Everest, et le guide italien
Matthias Zurbriggen, en 1892. Il y réalise la première du Pioneer Peak, un
presque 7 000 mètres, au sommet duquel il se livre, comme jadis M. de
Saussure* au mont Blanc, à toute une série de mesures et d’observations
scientifiques. Un peu plus tard, il réalise la première traversée complète des
Alpes à pied et à ski en trois mois, la traversée du Spitzberg et, en 1898, conduit
une expédition dans les Andes où il ouvre deux « premières » au Pérou et en
Patagonie, mais échoue de peu à l’Aconcagua*. Explorateur passionné aussi, à la
fois marin et montagnard, Louis-Amédée de Savoie, duc des Abruzzes* (1873-
1933), conduit à l’âge de vingt-quatre ans seulement une expédition victorieuse
au mont Saint-Elie en Alaska (5 514 mètres), où Anglais et Américains ont
plusieurs fois échoué. Il en rapporte une riche moisson géographique,
scientifique et photographique, bien accompagné qu’il était par Vittorio Sella.
En 1899, il dirige une expédition de quatorze mois au pôle Nord, qui atteint
presque le point « 0 degré ». Dix ans plus tard, il s’attaque à la reine des
montagnes, le K2*. L’expédition s’élève sur la voie d’ascension qui se révélera
la bonne, l’« éperon des Abruzzes », mais manque son objectif, faute de
logistique suffisante. Joli lot de consolation, le duc se rabat sur le Bride Peak
(7 654 mètres) et pulvérise le record d’altitude jamais atteint par un homme.
L’Afrique, où il demeurera jusqu’à sa mort en Somalie, fut son dernier amour.
« Plusieurs de mes amis m’ont envié une compagne toujours prête à me suivre dans les plus
surplombantes aventures. Les malheureux, s’ils savaient ! S’ils savaient ce que cela représente de
grimper des journées entières avec un mètre cinquante de faible femme ignorant la difficulté, la
fatigue, la peur, le froid, la soif, la faim, tandis que LUI est très sensible à ces désagréments…
S’ils savaient ce que cela représente que de la voir débarquer au relai, après un passage de VI,
calme et souriante, détaillant le ton d’une fleurette du surplomb, tandis que LUI à ce même
surplomb… N’insistons pas… »
« Ouvrez ces pages merveilleuses du tableau de la France : elle y est toute avec ses fleuves, ses
montagnes, ses forêts, ses plaines… avec sa terre et son ciel, avec ses fruits et ses hommes… La
lumière qui nous éclaire, le sol où nous sommes nés, nos arbres, nos eaux, nos fleurs, nos villes et
nos campagnes, nos horizons, marins ou terrestres, toute la nature qui nous entoure et tout ce que
l’art y a ajouté, revit sur la toile ou le papier pour charmer une seconde fois nos regards. Ils
savent tous les secrets de notre ciel et de notre terre et nous aident à en comprendre les beautés…
Puisse notre œuvre de pieuse glorification contribuer à accroître chez les Français leur amour
pour les visages de la France14 ! »
Car, s’il est sacré, le Fuji n’en reste pas moins une montagne « en chair et en
os » – ou plutôt un volcan de pierre et de lave, encore actif, qui domine l’île
d’Honshu de ses 3 776 mètres. Presque un 4 000 ! Et si son ascension offre peu
de difficultés en été – le must étant de grimper de nuit pour contempler le lever
du soleil au sommet –, le froid et le vent en hiver rendent l’entreprise périlleuse,
réservée en tout cas aux alpinistes chevronnés37. Le Japon dans son ensemble est
d’ailleurs un beau jardin pour les grimpeurs : l’archipel, au point chaud d’une
faille tectonique, est couvert de montagnes aux trois quarts de sa surface38 !
L’altitude moyenne n’est certes pas renversante (3 192 mètres pour le point
culminant des « Alpes japonaises », le mont Kita, 3 190 pour le Hokata), mais
les pentes abruptes, la météo capricieuse et les crêtes déchiquetées n’en imposent
pas moins le respect aux montagnards. Les aventures de deux jeunes alpinistes,
Uozu et Kosaka, partis, dans le magnifique roman Paroi de glace de l’écrivain
Yasushi Inoué, pour une dangereuse « première »39, disent toute l’âpreté de la
montagne japonaise. En pleine tempête, à 30 mètres du sommet, la corde de
Kosaka casse et il disparaît « dans l’océan de tourbillons neigeux », laissant son
compagnon en proie au doute et au sentiment de culpabilité : « Si Uozu avait
choisi le versant le plus escarpé du massif du Hotaka, c’était uniquement afin de
se transformer lui-même. »
La fiction ne trahit pas la réalité. Les Cent montagnes célèbres du Japon,
comme les a recensées en 1964 l’écrivain Kyuya Fukada, sont aussi belles que
coriaces40. On ne s’étonnera pas que, dans cet environnement exigeant, le Japon
ait produit de très grands alpinistes, depuis les « anciens » Juji Tanabe (1884-
1972) et Kogure Ritaro (1873-1944) dont les récits d’expéditions sont devenus
des classiques de la littérature de montagne japonaise, à Junko Tabei (née en
1939), première femme à gravir le sommet de l’Everest en 1975, en passant par
Tsuneo Hasegawa (1947-1991), le premier Japonais à gravir la face nord du
Cervin* en 1977, premier à gravir en solitaire et en hivernale l’Eiger* (1978), et
premier à gravir en solitaire et en hivernale la pointe Walker dans les Grandes
Jorasses* (1979). Quant aux « cent sommets » nippons, c’est l’alpiniste Tsuneo
Shigehiro qui les a enchaînés le premier, en 123 jours. Et au Japon, il n’est
jamais trop tôt ni trop tard pour chausser ses crampons : en 2003, Yuichiro
Miura est devenu, à l’âge de soixante-dix ans, la personne la plus âgée à
atteindre le toit de l’Everest ; et le benjamin Ken Noguchi, né en 1973, est le
plus jeune alpiniste à avoir escaladé les plus hauts sommets des sept continents,
dont l’Everest en 1999. Noguchi a d’ailleurs consacré les quinze dernières
années à… « nettoyer » le mont Fuji et l’Everest, et à alerter les autorités au
sujet des masses de déchets liés à la multitude des randonneurs !
Gaspard, Pierre (1834-1915)
« Gaspard de la Meije1 » pour la postérité, le modeste chasseur de chamois,
devenu guide sur le tard, qui vainquit le premier le Grand Pic de la Meije le
16 août 1877 et entra alors dans l’histoire. La Meije*, il la gravira au moins
cinquante fois, la dernière à l’âge de soixante-dix-sept ans ! Et ses descendants
prendront dignement sa suite, puisque cinq garçons – sur quinze enfants ! –
seront guides, eux aussi !
La vie de Gaspard commence par… une erreur d’état civil ! Le secrétaire de
mairie confond le prénom de son père (Gaspard) avec son patronyme (Hugues),
de sorte que l’enfant est né Pierre Gaspard, au lieu de Pierre Hugues… C’est
donc l’histoire de « Hugues de la Meije » que je vais raconter !
Qu’elle est dure la vie dans les montagnes du Dauphiné en cette fin du
e
XIX siècle ! Mais Gaspard s’en tire plutôt bien grâce à la chasse au chamois à
laquelle il est très habile… et il est bon grimpeur ! D’abord, il se fait connaître
comme porteur, puis comme guide pour les « voyageurs » attirés par la beauté
du Haut-Dauphiné, notamment la barre des Ecrins qu’il a gravie déjà cinq fois en
1874. Il a alors quarante ans et c’est le début d’une nouvelle vie. L’ancêtre de
l’office du tourisme du Dauphiné le sollicite pour créer une compagnie des
guides et former des jeunes. Il rencontre alors un jeune client de dix-neuf ans,
Emmanuel Boileau de Castelnau, avec qui il fera de magnifiques premières,
notamment le Dôme de neige des Ecrins (4 015 mètres), avant de s’attaquer à la
Meije en août 1877. Et c’est l’exploit ! Le défi était rude. L’année passée,
Gaspard avait accompagné un autre jeune « voyageur » français, ami et rival de
Castelnau, Henry Duhamel. La cordée s’était arrêtée vers 3 850 mètres au pied
une dalle d’une dizaine de mètres de haut qui semblait infranchissable. Duhamel
en avait conclu que le sommet était « inaccessible avant plusieurs siècles2 ».
Pour autant, il avait ouvert la voie à Castelnau pour l’année suivante. Ce dernier
racontera à Duhamel que, arrivé devant cette difficulté, Gaspard a voulu
renoncer, mais que, sur son insistance, il a enlevé ses chaussures et a attaqué la
dalle verticale pieds nus… La nuit les oblige à descendre, mais ils posent une
corde pour la prochaine tentative… qui a lieu le 14 août ! La remontée est aisée
et la corde permet de franchir la dalle. La traversée du glacier Carré se fait sans
problème mais, à 10 mètres du sommet seulement, un surplomb les arrête.
Impossible… Castelnau donne le signal de la retraite. Révolte de Gaspard :
« Non, ce n’est pas possible ! Il doit y avoir un moyen ! » Il s’élance et, par une
traversée, tente de contourner l’obstacle. Suspense. Un cri retentit : « Nom d’un
chien, cette fois, ce ne seront pas des guides étrangers qui l’auront eue les
premiers ! » Gaspard était au sommet3.
La renommée du « père Gaspard » était faite. Pendant vingt ans, il sera « le »
guide que l’on s’arrache. Il réussira plus d’une trentaine de « premières », dont le
pic Gaspard, bien nommé, mais aussi la face sud des Ecrins et la face nord du
Pelvoux. Sa dernière course, il la fera à quatre-vingts ans… Heureux homme,
qui transmettra non seulement à ses enfants, mais aussi à des générations
entières sa passion pour la montagne.
Gastronomie
Autant l’avouer tout de suite, je n’ai jamais été un fin gastronome, ni même
un gastronome tout court ! Cela a manqué à l’éducation, pourtant éclectique, que
m’ont donnée mes excellents parents, pour lesquels les études, le sport et la
musique étaient les trois piliers de l’initiation familiale. A la rigueur, le baise-
main et la danse, pour séduire les jeunes filles de la bonne bourgeoisie, et un
soupçon d’œnologie, pour paraître dans les dîners en ville. Mais la cuisine,
point… « Manger » a quelque chose, sinon de méprisable, du moins
d’horriblement terre à terre. Je n’ai d’ailleurs jamais vu ma mère une casserole à
la main. La tâche était déléguée à notre gouvernante bien-aimée, Fernande, qui
s’en tirait… au mieux ! Cette lacune demeure aujourd’hui, au point que je ne
sais toujours pas bien ce que je perds, me dit-on. Et c’est sans doute en raison de
cette ignorance – je sens bien que ce qui suit va déplaire – que j’adore la cuisine
montagnarde !
A condition – je sens bien que j’aggrave mon cas – que ce soit à la
montagne ! Allons-y pour mes must. J’oublie tout de suite les différentes
fondues, savoyarde ou bourguignonne, plus folkloriques que convaincantes, qui
excitent plus en ville qu’à la montagne… En revanche : une belle assiette de
« röstis » dorés, arrosée par « cinq décis de fendant » sur les pistes à Zermatt ;
une tartiflette, une raclette solidement garnie de charcuterie et de pommes de
terre, ou bien encore des « diots » servis avec des « crozets » au refuge,
accompagnés de l’incontournable petite bouteille d’apremont un peu pétillant…
Voilà qui réchauffe le corps et le cœur, tandis que la neige tombe lentement
dehors et que les vêtements de montagne sèchent autour du poêle. Le bonheur…
Allez, « on ne va pas en faire une montagne, mais quand même, qu’est-ce que
c’est bon4 » !
Gavarnie, cirque de
« Panthéons, Parthénons, cathédrales qu’ont faites De pauvres charpentiers
aux âmes de prophètes […] Cirques, stades, Elis, Thèbes, arènes de Nîmes Noirs
monuments, géants, témoins, grands anonymes Vous n’êtes rien, palais, dômes,
temples, tombeaux / Devant ce Colisée inouï du Chaos. » Mais de quoi Victor
Hugo parle-t-il donc dans ce vaste poème épique et mystique inachevé, intitulé
« Dieu » ? Du cirque de Gavarnie5… Il poursuit : « Et maintenant regarde, un
cirque, un hippodrome, / Un théâtre où Istanbul, Tyr, Memphis, Londres, Rome,
Avec leurs millions d’hommes pourraient s’asseoir, Où Paris flotterait comme
un essaim du soir, Gavarnie ! Un miracle ! Un rêve ! Architectures Sans
constructeurs connus, sans nom, sans signature6 ! » Nous sommes en 1843.
Victor Hugo, déjà dans sa gloire littéraire, académicien, bientôt pair de France,
s’est autorisé une petite escapade estivale « aux Pyrénées » en compagnie de sa
chère Juliette Drouet. Arrivé sur le site de Gavarnie, près du petit village
éponyme perché à 1 400 mètres d’altitude dans ce qui est aujourd’hui le
département des Hautes-Pyrénées, il trouve enfin un décor à la dimension de son
génie : « C’est une montagne et une muraille tout à la fois ! C’est l’édifice le
plus mystérieux des architectes ! C’est le Colosseum de la nature7 ! »
Il faut dire que le lieu, classé en 1997 au patrimoine mondial de l’Unesco,
n’est pas commun : imaginez, en pleine vallée du gave de Gavarnie (c’est ainsi
qu’on appelle les cours d’eau en Béarn et en Bigorre), sur les routes séculaires
de Compostelle, un barrage de roche magistral tombé comme de la lune. Bardez-
le de sommets dépassant les 3 000 mètres aux noms qui fleurent bon la
Gascogne – le Petit Astazou, le pic du Marboré, le pic Brulle, le pic de la
Cascade, l’Epaule du Marboré, la Tour du Marboré, le Casque du Marboré.
Zébrez le tout de cascades, glacées en hiver, parmi les plus grandes et les plus
belles d’Europe.
Ajoutez un zeste de légende, et le tableau est complet : sur la ligne de crête,
au-dessus du cirque, à 2 807 mètres d’altitude, s’ouvre la brèche de Roland…
Roland, preux chevalier de Charlemagne ! Au retour du siège de Saragosse, le
voilà pris dans une embuscade tendue au col de Roncevaux par l’armée
vasconne (d’autres diront par des Sarrazins… !). Tonnerre ! Comment battre en
retraite ? Ni une ni deux, Roland frappe la falaise de sa fidèle épée Durandal et
ouvre une entaille de 40 mètres de large sur 100 de haut ! Las : si l’on en croit la
chanson de geste du XIIe siècle, Roland périra sous les coups ennemis avant que
de franchir la passe salvatrice. Le chant de son cor à l’agonie ricoche encore,
pour qui prête l’oreille, jusqu’au pied du cirque : « O montagnes d’azur, ô pays
adoré ! Rocs de la Frazona, cirque de Marboré, Cascades qui tombez des neiges
entraînées, Sources, gaves, ruisseaux, torrents des Pyrénées, […] C’est là qu’il
faut s’asseoir, c’est là qu’il faut entendre Les airs lointains d’un cor
mélancolique et tendre. […] Ame des chevaliers, revenez-vous encore ? Est-ce
vous qui parlez avec la voix du cor ? Ronceveaux ! Ronceveaux ! Dans ta
sombre vallée / L’ombre du grand Roland n’est donc pas consolée. » Les vers
d’Alfred de Vigny sont à la poésie française ce que Gavarnie est à ses
montagnes : un monument8 !
Quelques années avant Vigny, un étonnant voyageur, considéré comme l’un
des tout premiers explorateurs de la haute montagne pyrénéenne, est déjà tombé
sous le charme : Louis Ramond de Carbonnières (1755-1827), homme politique
français, géologue, botaniste, parmi les précurseurs du pyrénéisme* –
notamment avec une « première » du mont Perdu en 1802, joue un rôle clé dans
la découverte et la renommée du site de Gavarnie. C’est en 1787 qu’il s’y rend
pour la première fois, en tant que secrétaire du cardinal de Rohan, archevêque de
Strasbourg, lequel vient… prendre le bain au village voisin de Barèges : les eaux
de ce petit bourg thermal de la vallée des Gaves sont déjà très réputées. Un siècle
plus tôt, Mme de Maintenon en personne y faisait déjà des visites ! Le jeune
Ramond laisse donc l’éminence à ses ablutions et file tenter l’ascension de la
brèche de Roland. Fin conteur, le récit qu’il fait de ses Observations
pyrénéennes9 va avoir un écho phénoménal : en moins d’un siècle, Gavarnie
devient « le » lieu de villégiature à la mode – le « Chamonix des Pyrénées »,
dixit l’édition 1858 des fameux Guides touristiques Joanne (qui deviendront plus
tard les Guides bleus), où « s’entassent les glaciers, se dressent les murailles
verticales, bondissent des cascades de plusieurs centaines de mètres10 ». Fièvre
touristique et… fièvre romantique bien sûr : après Hugo, le poète anglais
Algernon Swinburne est plongé en « état d’extase » à la vue du cirque, l’artiste
peintre et voyageur français Antoine Ignace Melling est « confondu11 » …
« Autant faire l’éloge de Mozart, de Raphaël ou de Phidias. Le monde entier
connaît le fameux cirque, soit de réputation, soit de visu12 ! » Cet éloge-là n’est
pas seulement celui d’un poète, mais… d’un autre pyrénéiste de renom, Henry
Russell, qui maniait aussi bien la plume que le piolet.
Russell, le « Chateaubriand des Pyrénées », comme l’avaient surnommé ses
contemporains, sera le premier à atteindre en 1864 le pic du Marboré, point
culminant du cirque à 3 253 mètres, et la même année le sommet du Vignemale
– le plus haut des Pyrénées françaises avec ses 3 298 mètres, dont il tombera fou
amoureux : « Trente-trois ascensions dont une en plein hiver : cent cinquante
nuits sur cette montagne dont une sur le sommet, deux sur le col de Cerbillonnas
(3 205 mètres) et cent quarante-sept dans mes grottes. J’ai toujours eu tant
d’affection, tant de respect, tant de tendresse pour cette montagne qu’on pourrait
l’appeler de la piété filiale, et il me semble l’avoir prouvé ! », écrit
Russell en 1878 dans ses Souvenirs d’un montagnard13. En 1864 toujours,
Russell fonde, au mythique Hôtel des Voyageurs du petit village de Gavarnie, la
Société Ramond (en hommage à Carbonnières, bien sûr !), la plus ancienne
association française de montagne, toujours active aujourd’hui ! Le travail de
Russell aura inspiré plusieurs générations de pyrénéistes qui feront avec et
derrière lui la renommée du site de Gavarnie.
Adolescent, j’ai mis mes pas débutants dans les leurs : c’est au départ de
Barèges, avec l’UCPA*, que j’ai fait mes premières courses dans les Pyrénées !
Le Vignemale, à tout seigneur tout honneur, mais aussi l’incontournable cirque
de Gavarnie bien sûr. L’escalade de la partie centrale du cirque, belle course de
rocher, techniquement accessible mais « exposée », pour tout dire assez raide, a
enchanté ma jeune vocation. J’y suis retourné quelques années plus tard en
randonnant sur le GR20 pyrénéen (voir : Grande randonnée). Le cirque était
toujours là, les petits ânes qui y conduisent pour la plus grande joie des enfants
et des touristes, aussi ! A Gavarnie, écrivait le philosophe et historien Hippolyte
Taine : « Il est enjoint à tout être vivant et pouvant monter un cheval, un mulet,
un quadrupède quelconque, de visiter le site ; à défaut d’autres bêtes, il devrait
toute honte cessant enfourcher un âne. Les dames et les convalescents s’y font
conduire en chaises à porteurs14. » Mes amis randonneurs et moi n’avions pas de
chaises à porteurs, aussi avons-nous essayé les ânes, « toute honte cessant », et
nous nous sommes bien amusés. Les ânes peut-être un peu moins.
Gervasutti, Giusto (1909-1946)
Il fortissimo ! Avec sa haute taille, son visage fin aux cheveux bouclés, il
avait l’allure d’un acteur de cinéma. Etudiant en droit et sciences politiques à
Turin, rien ne le prédisposait à l’alpinisme. Le déclencheur a été, visiblement, la
lecture du livre de Mummery* Mes escalades dans les Alpes et le Caucase
(1903). Ce sera un des plus grands alpinistes de l’entre-deux-guerres. Avec ses
compagnons Boccalatte, Zanetti, Chabod et Lucien Devies* surtout, il
s’attaquera aux plus grandes difficultés alpines du moment. Il meurt à trente-sept
ans au pilier qui porte désormais son nom au mont Blanc du Tacul, en essayant
de libérer une corde de rappel coincée…
En 1932, il réussit le Cervin* en hiver et le couloir Mummery à l’aiguille
Verte. Il s’attaque dans les Dolomites à la face nord-ouest de la Civetta, « la
paroi des parois », haute de 1 100 mètres, d’une extrême difficulté, ouverte par
Solleder en 1925, mais doit battre en retraite. Il réussit le même été la face est du
Sass Maor, dans les Dolomites toujours, et l’arête sud de l’aiguille Noire de
Peuterey. Mais ce sont les Grandes Jorasses* qui seront le défi de sa vie… Il
veut y être le premier ! En 1933 avec Zanetti, il s’engage sur l’éperon central de
la face nord, mais doit renoncer à cause de la tempête. Deuxième tentative en
1934 avec Chabod, infructueuse aussi. La troisième, en 1935, sera la bonne,
croit-il. Mais il découvre au pied de la face que les Allemands Meier et Peters
sont déjà à l’œuvre ! Ils sont partis deux jours plus tôt… Vont-ils réussir ? La
suite, pleine de suspense, est racontée par Yves Ballu15 : Gervasutti progresse à
toute allure, assuré par Chabod. Avant la barrière de dalles qui en avait arrêté
plus d’un, il met des espadrilles et passe. Le temps se gâte. On continue jusqu’au
névé supérieur, on passe une cheminée difficile où Gervasutti dévisse de
10 mètres… avant d’être rattrapé par Chabod ! Bivouac accroché aux pitons,
dans des conditions affreuses. Départ à 5 heures du matin. A 30 mètres
seulement du sommet, un passage très difficile nécessite deux heures d’efforts à
Gervasutti… Puis c’est la sortie ! A ce moment, il ne sait toujours pas si les
Allemands y sont arrivés !
C’est seulement en descendant à la cabane que la cordée Gervasutti
comprendra qu’elle n’a pas fait la première, mais la deuxième ascension, Meier
et Peters étant passés deux jours avant…
Gervasutti prendra sa revanche sur les Grandes Jorasses en réalisant plus
tard, en 1942, la première de la face est, extrêmement difficile, la plus rude qu’il
ait jamais effectuée. Entre-temps, il aura réussi de nombreuses autres premières,
et parmi les plus célèbres, avec Lucien Devies, la muraille nord-ouest de l’Olan
en 1934 et la face nord-ouest de l’Ailefroide, dans les Ecrins, en 1936, ou encore
le pilier du Frêney en 1940 avec Bollini.
Gervasutti « était possédé par une force intérieure indomptable16 », écrit
Lucien Devies. Sa mort accidentelle en septembre 1946, à la descente du pilier
central du mont Blanc du Tacul, à cause d’un rappel coincé, a interrompu
brutalement une carrière brillante qui était loin d’être terminée.
Glace
J’aime la glace ! Parce qu’elle a du caractère. Elle a ses humeurs. Souvent,
elle varie et « bien fol est qui s’y fie » ! On dit que les « glaciéristes » le sont
parce qu’ils ne sont pas très bons en rocher… Ce sont les « rochassiers » qui le
disent. C’est sans doute vrai en ce qui me concerne, n’ayant pas la légèreté, la
souplesse et la technique des « bleausards » ou des grimpeurs de falaises ! Mais,
dit Gaston Rébuffat* : « Les escalades glaciaires procurent bien d’autres joies ;
le cheminement semble irréel dans un univers féerique : corniches sculptées par
les vents, séracs chaotiques, arêtes finement ourlées17. »
« Il faut moins de compétence gestuelle pour s’élever dans un couloir de neige (tant que
l’inclinaison reste raisonnable) que pour grimper sur du rocher. Calcaire et granit posent une
question nouvelle à chaque mètre parcouru. Dans une pente neigeuse régulière, le geste est
simple et assez répétitif, jusqu’à devenir monotone […] Et pourtant je pense [le philosophe-
alpiniste Patrick Dupouey confirme :] que neige et glace incarnent, dans l’univers de la montagne
et de l’escalade, le degré d’exigence le plus élevé […] Grimper sur du solide est un geste naturel,
presque instinctif, auquel on n’a pas besoin d’inciter les enfants. Il n’y a rien de naturel à s’élever
sur des pentes fuyantes faites d’un matériau dont l’essence est l’instabilité […] Ces terrains
pardonnent moins la faute… En l’occurrence, c’est question de vie ou de mort, pour soi et pour le
copain. Arracher une prise en rocher est un écart de conduite qu’on peut, à la rigueur, se
permettre… En rocher, le fil est un lien de vie qui sauve presque toujours celui qui a commis une
faute. En neige et glace, il peut entraîner dans la mort celui qui n’en a fait aucune. C’est là que les
notions de responsabilité mutuelle et de confiance réciproque dans la cordée prennent tout leur
sens18. »
Bien vu !
Les plus beaux itinéraires ? Verdict du jury dont je suis le seul membre :
palme d’or au GR20, qui traverse la Corse* du nord-ouest (Calenzana) au sud-
est (Conca), le plus « difficile » peut-être, mais le plus fascinant entre mer et
montagne ; prix spécial du jury au GR10 qui parcourt les Pyrénées par les crêtes,
sur 900 kilomètres, de l’Atlantique (Hendaye) à la Méditerrannée (Banyuls).
Souvenirs. Nous n’avions pas beaucoup plus que vingt ans, six garçons plus une
fille dont j’étais très amoureux. Je quittais à peine l’armée après avoir
« crapahuté » un an à Saint-Cyr-Coëtquidan, puis avec ma section de
parachutistes, et je retrouvais avec bonheur ma bande de copains parisiens. Je
m’étais improvisé « chef d’expédition » (!) pour le GR10, de Cauterets à Saint-
Lary, huit jours de marche, en passant par le lac de Gaube, le Vignemale, le
cirque de Gavarnie… Un goût d’aventure dans des paysages somptueux, des
sources d’eau claire, des pique-niques et siestes sous les pins, quelques
traversées de névés hasardeuses, des nuits en refuge où la promiscuité sous les
couvertures permettait quelques audaces coupables et délicieuses. Deux ans plus
tard, enhardis par cette première expérience, les mêmes ou presque nous
attaquions le morceau de choix, le GR20, partie nord, de Calvi à Vizzavona.
Nous avions, cette fois, pris heureusement la précaution de nous équiper de
piolets, guêtres et chaussures de montagne, ce que nous ne regrettâmes pas !
Même en juin, la neige est présente. Sept jours de bonheur : s’élever dans la
montagne tout en contemplant la mer, passer les « dalles inclinées », la cote
1464, la remontée de la « combe glaciaire », les flancs du Monte Cinto, la
montée dans la neige vers le lac de la Muvrella, la descente impressionnante du
« cirque de la solitude » avec ses vieilles cordes fixes, la monté à la Bocca
Minuta, le col Perdu… Celui qui aime la montagne tombe forcément amoureux
de la Corse*, et réciproquement !
La partie sud du GR20, de Vizzavona à Conca, pour être plus facile
techniquement, n’en est pas moins belle, et j’y ai fait de nombreuses incursions,
souvent à la journée, autour des splendides aiguilles de Bavella, ces sept tours de
pierre déchiquetée que l’on doit approcher par la variante dite « alpine » du GR,
comme du Monte Incudine (2 134 mètres), « l’enclume », le bien nommé, qu’il
vaut mieux gravir le matin avant que le soleil brûlant, puis les orages de l’après-
midi ne le frappent. Mon plus beau souvenir de la montagne corse est là-haut, le
jour où, quittant mon groupe pressé de rejoindre le col de Bavella, je
m’aventurai seul vers le sommet, ce « dos rond de granit » surmonté d’une
grande croix de bois. J’y trouvai la joie calme du promeneur solitaire et,
euphorique, redescendis en courant vers l’ombre du GR.
Grandes Jorasses, les (4 208 mètres)
Respect… Muraille sombre et austère de 1 000 mètres de long sur
1 200 mètres de haut au-dessus du glacier de Leschaux, la face nord des Grandes
Jorasses est la plus grande face granitique des Alpes et certainement la plus
intimidante. Le nom de la voie glaciaire très raide qui se trouve à gauche du
sommet principal, « le Linceul », en dit assez sur l’ambiance… sans même
parler de l’isolement car, à la différence du Cervin, omniprésent de Zermatt, ou
de l’Eiger qui s’étale devant les hôtels de la Petite Scheidegg, le « troisième
grand problème des Alpes » n’est pas visible aux yeux des touristes. Il exige
qu’on le mérite pour se dévoiler !
Le versant sud, côté italien, est beaucoup plus abordable, et c’est par là que
les premiers alpinistes sont passés, Edward Whymper* en tête, avec Michel
Croz*, qui, en 1865, donnera son nom à la pointe de 4 184 mètres, juste à gauche
du sommet principal (4 208 mètres). Ce dernier est atteint trois ans plus tard par
un autre Anglais, Horace Walker. Pointe Walker, pointe Whymper, donc,
auxquelles s’ajoutent avant la première guerre les pointes Croz, Hélène,
Marguerite et Young, toutes dans la bande des 4 000, qui donnent aux Grandes
Jorasses, côté nord, cette singulière allure de « mur » gigantesque hérissé de
créneaux, surmontant eux-mêmes de fantastiques éperons rocheux séparés par
des couloirs neigeux. Un rêve… et un terrain de jeu unique pour les alpinistes !
C’est évidemment la face nord qui attire les ambitions, suscite les
convoitises, crée les exploits et provoque les drames. La course est lancée dès
1907 par Young avec son guide Knubel. Il faudra une trentaine d’années et
autant de tentatives, anglaises, allemandes, italiennes, françaises, suisses, pour y
parvenir finalement en 1935. Que d’échecs, de renoncements, de frustrations…
Le pire sans doute pour Armand Charlet*, notre champion de l’escalade
glaciaire, qui y échoua huit fois. Ce 30 juillet 1934, il y a du monde dans la
paroi : Charlet, dont c’est la huitième tentative, la cordée Gervasutti*, trois
Autrichiens et une cordée de deux jeunes Allemands, Haringer et Peters. Les
conditions sont mauvaises sur l’éperon situé sous la pointe Croz. Charlet, suivi
des Italiens et des Autrichiens, pose des rappels et redescend. Seuls les
Allemands poursuivent. En fin d’après-midi, ils dépassent le névé situé sous le
bastion central à 3 650 mètres34. Bivouac. Tempête le lendemain. On doit
descendre en catastrophe. Haringer, qui s’est décordé, glisse et tombe 500 mètres
plus bas. Peters, halluciné mais sauf, retrouvera la vallée deux jours plus tard.
Accueil pour le moins sceptique. L’avenir montrera qu’il avait bel et bien forcé
le passage clé de l’ascension. Moins d’un an après, en effet, Peters revient avec
son compatriote Martin Maier et réussit l’ascension complète de l’éperon Croz
(30 juin 1935). La face nord des Grandes Jorasses était désormais signée, quatre
ans après le Cervin, trois ans avant l’Eiger. Consécration deux jours plus tard :
Gervasutti, avec Lambert et Loulou Boulaz, suivent la voie Peters sur l’éperon
Croz lorsque, au-dessus du névé suspendu, ils trouvent un piton rouillé posé un
an auparavant par la cordée Peters-Haringer : « Ainsi donc, c’était vrai35 ! », dit
Loulou.
A gauche de l’éperon Croz, plus haut d’une centaine de mètres, l’éperon
Walker, essentiellement rocheux. Riccardo Cassin*, « dolomitard » surdoué et
têtu, une véritable force de la nature, vient de réussir la première de la face nord-
est du Piz Badile, 800 mètres très difficiles. Il veut s’attaquer à la face nord de
l’Eiger* que convoitent tous les alpinistes en vue. Trop tard ! Les Allemands
viennent de réussir… alors il se rabat, excusez du peu, sur l’éperon Walker, dont
il ignore tout, disposant seulement d’une photo sur carte postale de la face nord
des Grandes Jorasses… Le 4 août 1938, il écrit sur le registre du refuge de
Leschaux : « 1 heure du matin, nous partons pour la Valcher36 » (sic). Cassin fait
toute la course en tête, assurant Tizzoni et Esposito, chaussant ses espadrilles à
semelle de feutre dans les passages les plus délicats. Ils foulent le sommet le
6 août à 15 heures après 1 200 mètres d’une escalade de très haute difficulté,
durant laquelle Cassin s’est offert le luxe de ramasser des cristaux !
De tous les noms qui se sont gravés ensuite dans l’histoire de la face nord,
deux retiennent plus particulièrement l’attention, Bonatti* et Desmaison*. En cet
hiver 1963, Walter Bonatti se pose des questions. Sur lui-même, sur
l’alpinisme… Il a vécu plusieurs drames qui ont ébranlé cet homme de cœur – le
K2, l’affaire Vincendon-Henry, le pilier du Frêney. Il doute. La mode est aux
grandes premières faces nord en hivernale : l’Eiger* est tombé en 1961, le
Cervin* en 1962, mais la Walker aux Grandes Jorasses reste invaincue malgré
plusieurs tentatives, y compris américaines (Hemming* et Harlin). Bonatti
n’aime pas la compétition, mais il aime… les défis ! Alors, il se prépare en
secret avec son ami Zappelli et, simulant une randonnée à ski avec des amis sur
la mer de Glace, prend discrètement le chemin de la cabane de Leschaux. Le
24 janvier au soir, après avoir porté vivres et matériel pour huit jours, ils sont au
pied de la paroi : « Mille deux cents mètres de paroi à pic, déjà difficile en été,
totalement inconnue dans des conditions hivernales37. » Ils y resteront sept jours,
par – 20 à – 30°, bivouaquant suspendus à leurs pitons, essuyant deux tempêtes
qui les clouent sur place d’interminables heures. Le dernier bivouac à l’approche
du sommet est un cauchemar : « La tourmente se déchaîne. Nous sommes
ballottés de-ci de-là et nos pieds perdent toute sensibilité. A l’intérieur de nos
sacs, la vapeur de notre souffle se condense instantanément et une croûte de
glace se forme autour de nos visages… Nous endormir ? Ce serait ne jamais
nous réveiller… Par moments, en fermant les yeux, j’ai le sentiment de me
trouver dans une épave à la dérive sur une mer déchaînée38… » Le sommet est
atteint le lendemain à 10 heures dans la tempête. Difficile de tenir debout :
« Nous nous embrassons… le gel nous paralyse, le vent fait rentrer les mots dans
notre bouche… nous nous enfuyons en titubant. »
Bonatti vient d’accomplir un exploit qui fera date dans l’histoire, mais il
n’en a pas tout à fait fini avec les Grandes Jorasses. Au milieu de la muraille
s’élève l’éperon Whymper, qui « tombe à la verticale depuis le sommet pour se
perdre dans une gorge sombre39 », un itinéraire inviolé, austère, réputé
dangereux pour ses chutes de pierres. Obstiné, Bonatti fera sept tentatives, en
solitaire. La huitième, avec Michel Vaucher, sera la bonne, mais dans quelles
conditions… Ils attaquent le 6 août 1964 au petit matin. A 10 heures, une pluie
de pierres s’abat sur la cordée. Les grimpeurs sont indemnes, mais la corde est
coupée en plusieurs endroits… il va falloir faire des nœuds ! La nuit qui suit, au
bivouac, Bonatti est réveillé par un bruit de tremblement de terre : la montagne
s’effondre ! « En un instant, la cascade de feu est sur moi et me passe dessus.
J’aperçois quelques blocs sombres, aussi grands que des wagons, qui
rebondissent et font jaillir des éclairs près de moi », raconte Bonatti, qui est
décidément protégé par les dieux de la montagne, lui et son compagnon : pas de
blessure. Au lever du jour, ils constateront qu’un éperon de plus de 100 mètres
de haut s’est littéralement volatilisé. Et ce n’est pas tout. L’escalade reprend.
Bonatti est touché à la tête par une nouvelle chute de pierres qui manque de le
faire basculer dans le vide. Il saigne abondamment. De retour au bivouac,
Vaucher le soigne comme il peut. On repart. Vers 14 heures, il faut s’arrêter de
nouveau et bivouaquer car les pierres dévalent de façon continue. Descendre ?
Impossible, car les bouts de corde intacts sont trop courts pour faire un rappel. Il
faut monter. Troisième jour d’escalade dans la crainte permanente des chutes de
pierres. Troisième bivouac. Et la série continue : Bonatti se blesse au pouce en
donnant un coup de marteau sur un piton et manque de s’évanouir, le sac de
matériel, non arrimé, tombe au pied de la paroi… Le quatrième jour, il reste
250 mètres environ à parcourir. Le temps se bouche. Il faut absolument « sortir »
au plus vite. Le pitonnage reprend dans les dalles et les surplombs. Et, tout d’un
coup, « il n’y a plus rien au-dessus de nous40 ». Il est 18 h 30, trop tard pour se
congratuler. Il faut descendre, et la nuit obligera à un quatrième bivouac dans la
voie normale. « Cette paroi vaincue est peut-être le dernier digne rempart d’un
grand alpinisme traditionnel », dira Bonatti. L’histoire ne dit pas s’il a fait brûler
un cierge dans l’église de Chamonix en rentrant.
Un autre homme de caractère – et quel caractère ! – symbolise pour moi les
exploits et les tragédies des Grandes Jorasses : René Desmaison*. J’ai quatorze
ans lorsqu’il se fait connaître de la France entière à l’occasion du sauvetage des
Drus, seize lorsqu’il réalise la première du « Linceul », dix-neuf au moment de
la tragédie de la cordée Desmaison-Gousseault dans la face nord-est de la pointe
Walker. Son livre, 342 heures dans les Grandes Jorasses41, est sans doute de
ceux qui m’ont le plus marqué.
« Le Linceul »… Une sorte d’écharpe de glace joliment drapée qui s’élève
verticalement sur 900 mètres à gauche de l’éperon Walker. A donner des
frissons dans le dos. Desmaison est en 1968 au sommet de son art et de sa
notoriété. Pour réussir la première, il choisit intelligemment de partir en hiver,
pour éviter les chutes de pierres. Il attaque, avec Robert Flematti, le 17 janvier,
dans le mauvais temps. L’ascension durera neuf jours, dont trois bloqués au
bivouac dans la tempête, par des températures de – 35°. Les alpinistes ne
disposent même pas de crampons à pointes avant et son équipés de piolets
traditionnels, droits, dans des pentes à 65°… Sommet le 25 janvier ! Puis
redescente rapide en rappel par la voie de montée. Desmaison ayant été équipé
d’un micro par RTL, l’exploit, pour la première fois sans doute, aura été
retransmis en direct à la radio jour après jour !
Le scénario de la tentative, hivernale encore, à l’éperon Walker sera aussi
interminable que tragique. René en fait le terrible récit, en forme de plaidoyer,
dans son livre 342 heures. Le témoignage de Christian Brincourt, grand reporter
qui a suivi pour la radio, la télévision et Paris Match les plus grandes premières
en montagne pendant presque un demi-siècle, en est d’autant plus précieux42 :
« Une dépêche est tombée sur le fil de l’AFP en ce mois de février 1971. On est
sans nouvelles de la cordée Desmaison-Gousseault engagée depuis plus d’une
semaine dans les Jorasses. Dix heures plus tard, je suis dans la vallée… Le
mauvais temps s’est installé sur l’ensemble du massif… Depuis quatre jours, le
talkie-walkie est resté muet. René Desmaison ne répond plus. » Nous sommes le
20 février. Les alpininistes ont attaqué la voie neuf jours plus tôt. Gousseault est
épuisé et Desmaison a réussi à le hisser sur une petite terrasse 90 mètres sous le
sommet. Ils n’en bougeront plus. « Une Alouette III venue d’Annecy repère la
première les deux alpinistes. Le vent souffle à 90 km/h… En agitant ses bras,
Desmaison semble indiquer à l’équipage que tout va bien… L’inquiétude
diminue… Le 22 février, la famille de Desmaison a demandé l’intervention
officielle des secours. La ronde des hélicoptères reprend. » Mais la violence du
vent (90 à 100 km/h) repousse toutes les tentatives d’approche de l’Alouette III,
même en passant par le versant italien. Même le gros Puma envoyé par l’armée
échoue : « Grâce à la puissance de mes turbines, j’ai pu m’approcher de la face
nord et survoler la pointe Walker. Nous en étions même très près…
Malheureusement, il y a eu à ce moment une terrible rafale. J’ai dû décrocher en
mettant toute la gomme pour ne pas être pris dans les rabattants du versant
sud43 », dira le chef pilote. Le Puma fera encore trois essais, pour rien. Le
25 février, le pilote Alain Frébault, un as, réussit à poser son Alouette III à la
brèche qui sépare les pointes Walker et Whymper. En trois rotations, les
sauveteurs, parmi lesquels Gérard Devouassoux, y seront déposés et, après avoir
gagné la pointe Walker, installent le treuil pour descendre vers les deux
naufragés. Desmaison, incroyablement résistant, est sauvé. Gousseault est mort
dans ses bras trois jours plus tôt.
« Les deux premiers jours, expliquera Desmaison sur son lit d’hôpital à Christian Brincourt44,
lorsque les hélicoptères ont fait leur reconnaissance, je n’avais aucune raison de demander du
secours. Tout allait bien pour nous. Il ne nous restait que 90 mètres à escalader… Et puis le grand
mauvais temps s’abattit sur la face nord. Le vent, extrêmement violent et surtout glacial, nous
cloua sur la paroi. Serge donna alors des signes évidents de total épuisement. Il commençait à
souffrir de douloureuses gelures aux pieds et aux mains. Il délirait. En bref, il ne pouvait
poursuivre l’ascension. Pour moi, il n’était pas question de l’abandonner. Je restai près de lui…
Je l’ai alimenté, réconforté et soigné comme j’ai pu. Je le tenais dans mes bras lorsqu’il s’est
éteint.
— Pourquoi n’as-tu pas fait les signaux de détresse réglementaires ?
— J’avais à peine la force de lever les bras. Quand je voyais passer les hélicos, je baissais un seul
bras, désignant du doigt le corps de mon camarade… Je crois avoir eu la force de secouer la toile
de la tente rouge, je pensais alors que l’on comprendrait que je demandais de l’aide. »
« La nature, il est vrai, couvre de pierres ton pays raboteux, mais ta charrue t’ouvre un passage et
des grains mûrissent. Elle éleva les Alpes pour te séparer du monde, parce que les hommes
procurent aux hommes les plus grands malheurs. L’eau pure est ta boisson et le fruit ta
nourriture, mais l’appétit prête du goût aux glands même. Les ruines profondes de tes montagnes
ne te donnent qu’un fer grossier, mais le Pérou t’envie ta pauvreté… Les richesses n’ont aucun
bien qui égale votre indigence. Chez vous, l’union habite dans des âmes pacifiques, parce que la
vanité séduisante n’y sème jamais des pommes de discorde. Ici, le plaisir n’est accompagné
d’aucune crainte inquiète, on aime la vie sans haïr la mort1. »
Applaudissements !
C’est ainsi que naît le mythe du montagnard pur et intègre, préservé des
bassesses de la plaine avilissante et de la ville obscure. Jean-Jacques Rousseau*,
des années plus tard, reprendra ce thème dans Julie ou la Nouvelle Héloïse
(1761) et dans les Confessions (1770). Ce courant d’idées sur la montagne
purificatrice, « ce tableau idyllique et moralisateur de la vie en montagne2 » est
bien encore présent dans la mentalité collective (voir : Littérature, Poésie,
Cinéma).
Von Haller aurait été le premier surpris par sa descendance spirituelle, lui
qui prétendait surtout laisser à la postérité ses immenses connaissances
médicales, qui n’était venu en montagne que par passion de la botanique et dont
l’œuvre littéraire, somme toute assez maigre, se résume pratiquement à un
recueil de poèmes3 !
Hemming, Gary (1934-1969)
Le « beatnik des cimes », l’Américain aux yeux bleus et aux longs cheveux
blonds en bataille, une belle gueule de héros à l’allure vagabonde, le sauveteur
des Drus qui a fait la une de Paris Match en 1966… Trois ans après, le 6 août
1969, on retrouve son corps au bord d’un lac dans le Wyoming, une balle dans la
tête. Il avait trente-cinq ans. Mais que s’est-il passé ?
Le jeune Gary, formé dans le Yosemite, est l’un des meilleurs grimpeurs
américains de sa génération. L’escalade était pour lui un art de vivre, une
philosophie plus qu’un sport. Toute sa courte vie, il cherchera sa voie, au sens
propre comme au figuré. En 1960, il s’installe en France. Il suit des études de
philosophie à l’université de Grenoble, mais en réalité on le voit surtout à
Chamonix, où il s’intègre vite à la « bande » de l’Hôtel de Paris avec les
Bérardini*, Mazeaud* et autres joyeux grimpeurs. Il y retrouve aussi ses
compatriotes américains, champions des Big Walls, rochassiers stupéfiants, John
Harlin (1935-1966), son jumeau ou presque, qui se tuera dans la face nord de
l’Eiger après la rupture d’une corde fixe, et Royal Robbins, spécialiste de
l’escalade artificielle, ouvreur du « Salathe Wall » à El Capitan au Yosemite
(neuf jours dans la paroi). Avec ce dernier, Gary réalise la très belle « directe*
américaine » sur la face ouest des Drus, la course la plus difficile du massif du
Mont-Blanc à l’époque (juillet 1962). Avec John Harlin l’année suivante, il
décide de s’attaquer à la face sud du Fou, jamais gravie, « la plus lisse et la plus
belle que nous ayons jamais vue4 ». Et ils mettent le paquet ! Avec le renfort de
Tom Frost et de ses pitons* américains dernier cri, ils attaquent la paroi le
7 juillet et ne sortiront que vingt jours plus tard au sommet, après avoir planté
plus de 150 clous… sans d’ailleurs en laisser aucun dans la face, conformément
à leur éthique*.
Fragile, sensible, bohème, Gary Hemming ne recherche pas la notoriété, au
contraire, il vit sa vie. Les projecteurs le propulsent dans la lumière en
août 1966. Il y a déjà deux jours que deux jeunes Allemands sont bloqués en
pleine face ouest des Drus*, sur une petite vire juste après le « rappel
pendulaire ». Impossible de monter comme de descendre. Le temps est
exécrable. A Chamonix*, les secours s’organisent sous la direction de l’Ecole
militaire de haute montagne. La presse et la télévision sont là. La caravane de
sauvetage officielle entreprend, avec des moyens lourds, de monter par la voie
normale pour ensuite descendre en rappel vers les naufragés. Gary Hemming,
qui traîne en ville, suit les événements comme tout le monde, mais il est très
sceptique sur les chances de succès de l’opération. Il croise son ami Gilles Bodin
et lui lance : « On ne peut pas les laisser comme ça ! Il faut qu’on y aille !
T’inquiète pas, je vais trouver du monde ! » Aussitôt fait : avec François Guillot,
Gilles Bodin, Lothar Mauch, Mick Burke et Gerhard Bauer, tous forts
grimpeurs, il attaque directement la face ouest vers la « vire des Allemands ». Le
mauvais temps fait rage. Au premier bivouac, la cordée de Gary est rejointe par
René Desmaison*, qui a eu la même idée, et Vincent Mercier. Les deux cordées
fusionnent. Ils sont désormais huit. Deuxième bivouac sur le « bloc coincé »,
puis l’escalade du « dièdre de 90 mètres » et l’on est en vue des deux
Allemands :
« Hemming : Comment ça va ?
Heinz, sobrement : Gut.
Hemming : We are coming5 ! »
Après un rappel et une traversée hasardeuse, Gary rejoint les Allemands, très
affaiblis mais vivants. On s’apprête à descendre en rappel par la directe
américaine, lorsqu’une troisième cordée de secours envoyée par l’ENSA et la
compagnie des guides débouche de la face nord… et prétend descendre les
« naufragés » par cette face ! Refus énergique de Hemming et de Desmaison qui
jugent le rappel par la directe américaine plus sûr pour les rescapés. Ce qui sera
fait, après encore une nuit d’angoisse dans le tonnerre et les éclairs. Après avoir
passé dix jours de cauchemar dans la paroi, les deux jeunes Allemands arrivent à
Chamonix, entourés d’une foule de journalistes du monde entier. Accueilli en
héros, Gary Hemming aura ce mot qui lui ressemble bien : « Everyone can be a
hero one day and a mother fucker the next6. »
Trois ans plus tard, le beatnik des cimes, rentré aux Etats-Unis, est retrouvé
mort au bord du lac Jenny. Bien que sa disparition demeure entourée d’un
certain mystère7, le suicide fait malheureusement peu de doute. Gary était un
être fragile, sensible, libre, mi-anarchiste, mi-nihiliste. Il n’avait pas vraiment
trouvé sa place ici-bas, grimpant sans se prendre au sérieux, sans faire carrière,
vivant de petits jobs, cherchant l’amour sans pouvoir – ou vouloir – le trouver.
Dispute ? Dépression ? Alcool ? Drogue ? L’Américain a disparu avec ses
mystères, laissant pour tout souvenir ses yeux bleus délavés.
Herzog, Maurice (1919-2012)
Les icônes sont-elles faites pour être brûlées, les statues pour être
déboulonnées, les héros pour être détrônés ? On pourrait le croire à la lecture des
portraits qui ont suivi la mort du vainqueur de l’Annapurna, à quatre-vingt-treize
ans, le 13 décembre 2012 : « Les ambiguïtés d’un héros8 », « Quatre
controverses sur un héros moderne9 », « La statue du héros s’est lézardée10 »,
« La légende et ses secrets11 ». Flash-back : le 3 juin 1950, Maurice Herzog et
Louis Lachenal* atteignent le sommet de l’Annapurna, premiers hommes au
monde à vaincre un 8 000. Victoire acquise au prix d’efforts surhumains et de
blessures terribles avec amputations des doigts et des orteils. Cinq ans après la
fin de la guerre, la France avait trouvé le héros qu’elle se cherchait. L’exploit fait
la une de Paris Match, le livre d’Herzog, Annapurna premier 8 000, dicté sur
son lit d’hôpital, sera la « bible » de toute une génération et se vendra à
30 millions d’exemplaires dans le monde entier, le film de Marcel Ichac, tourné
pendant l’expédition, Victoire sur l’Annapurna, aura aussi un retentissement
considérable. Herzog, à son retour sur le sol français, « était auréolé d’une gloire
dont il est difficile de se faire une idée. Il était notre Lindbergh, notre Redford,
un des rares Français à être connus partout dans le monde12 », dira Jean
d’Ormesson en 1997. Le héros, ancien résistant, chasseur alpin, mais aussi pilote
d’avion, décoré de la croix de guerre, gaulliste, servi de surcroît par un physique
d’acteur de cinéma, aura la carrière que l’on connaît : président du CAF* de
1952 à 1955, haut-commissaire puis ministre de la Jeunesse et des Sports de
1958 à 1966, député de 1962 à 1978, maire de Chamonix de 1968 à 1977,
membre du Comité international olympique à partir de 1970… De quoi susciter,
déjà, quelque jalousie. Mais il y a autre chose. Lachenal*, tenu à une obligation
de réserve par les règles de l’expédition, a d’abord mal supporté que le récit
d’Herzog le présente comme celui qui a voulu renoncer au sommet parce que ses
pieds gelaient :
« Si je retourne, qu’est-ce que tu fais ? », interroge Lachenal.
« Je continuerai seul ! », répond Herzog, avec ce commentaire « viril » :
« Mon camarade avait besoin que cette volonté s’affirmât. »
« Alors je te suis ! »13
Lachenal, qui refuse le rôle peu flatteur du « trouillard », expliquera dans ses
Carnets du vertige14 qu’il a simplement agi en guide professionnel, conscient
des risques qu’ils couraient tous les deux et qu’au fond il a sacrifié son intégrité
physique pour sauver Herzog, qui ne serait jamais arrivé seul au sommet. On
doit lui rendre cette justice aujourd’hui15. Au-delà, la controverse traduit bien les
tendances opposées qui affectent une expédition « nationale », entre le chef
d’expédition, redevable d’une obligation de résultat, et les guides professionnels
comme Lachenal, Terray ou Rébuffat, qui pensent « montagne » et « sécurité »,
quand le premier pense au drapeau tricolore…
La deuxième « salve » qu’essuiera Herzog juste avant sa mort viendra de sa
propre fille, Félicité. Dans un livre intitulé ironiquement Un héros16,
l’émouvante et belle jeune femme « tue le père » et écorne l’image du héros
national en le présentant comme « amputé des doigts par le froid et amputé du
cœur par l’ambition17 ». Démarche personnelle difficile, salutaire, je l’espère
pour elle, et en tout cas brillante sur le plan littéraire. J’ajoute qu’elle a pris le
soin de lui faire lire son livre avant parution et qu’elle lui tenait la main lorsqu’il
s’est éteint, sans souffrir, à Neuilly, le 13 décembre 2012, soulagée d’avoir
connu ce dernier moment de « plénitude » avec son père18.
Hidden Peak, Gasherbrum I (8 068 mètres)
Hidden Peak, le bien nommé… Caché tout au fond du glacier du Baltoro,
dans le massif du Karakoram*, au nord du Pakistan dans l’Himalaya occidental,
c’est le plus haut des Gasherbrum, numérotés de I à VI, avec ses 8 068 mètres.
Majestueux, il ne se dévoile qu’au dernier moment, lorsque l’homme, après
avoir remonté les 70 kilomètres du Baltoro et dépassé le camp de base du K2*,
tourne à droite vers le glacier des Abruzzes. La vue est saisissante : « Non
seulement les 8 000, qui semblent se toucher, traduisent comme une sorte de
puissance, mais toute la marche d’approche permet, en élevant le regard, de
sentir la force des parois, des cimes qui vous dominent, dont la pureté, l’élégance
n’a pas son pareil ailleurs19. » Il est vrai qu’à la différence des sommets du
Népal, dont la marche d’approche se déroule à travers une nature riante,
parsemée de villages, les géants du Baltoro vous amènent, après quinze jours de
marche, dans un isolement complet et dans un environnement aussi austère
qu’admirable. En remontant le glacier, qui fait plusieurs kilomètres de large, on
est fasciné, voire frappé d’effroi par le spectacle : la tour de Mustagh, les
grandes cathédrales du Baltoro, les tours de Trango, la pyramide du
Gasherbrum IV, Concordia, le camp de base de Sa Majesté le K2, le Broad Peak,
le Chogolisa… Ici, les dimensions sont inhumaines et les formes stupéfiantes.
Je raconte par ailleurs (voir : Mazeaud) comment j’ai eu la chance de
participer là-bas à une aventure qui a été sans doute la plus belle de ma vie.
« Hidden Peak 84 », dirigée par Pierre Mazeaud, une expédition « lourde »
comme on n’en fait plus aujourd’hui. Quatre mois au total, 6 tonnes de matériel,
250 porteurs de vallée, 6 porteurs d’altitude (Hunzas*), 7 alpinistes (on aurait dit
autrefois voyageurs) : Walter Cecchinel, Lucien Bérardini, Lothar Brandler,
Gérard Vionnet-Fuasset, Ludwig Kratochwil, François Matter, Pierre Mazeaud,
le « sahib », plus… moi, le débutant !
Techniquement, le Hidden Peak n’a pas la réputation d’être particulièrement
difficile, mais il est… horriblement long ! De plus, au-dessus de 7 000 mètres, la
neige ne se transforme pas et on s’y enfonce, ce qui rend la longue traversée du
plateau au-dessus du camp IV exténuante, même avec des skis ! C’est cette
difficulté, ajoutée à l’arrivée du mauvais temps, qui provoquera l’ordre de repli
général le 29 juillet : la cordée de pointe, avec Lucien et Gérard, s’enfonçait dans
la neige parfois jusqu’aux épaules ! Douleur du renoncement, notamment pour
Pierre, qui a pris pourtant la bonne décision, pensant avant tout à la sécurité de
son équipe.
Ce n’est sans doute pas un hasard si le Hidden Peak a résisté longtemps aux
assauts des expéditions nationales. La tentative française de 1936, avec Henry de
Ségogne*, qui voulait donner à la France le « premier 8 000 », avait échoué, à
presque 7 000 mètres, à cause de l’arrivée précoce de la mousson. Il faudra
vingt-deux ans pour que les Américains Schoening et Kauffman assurent les
premiers le sommet, par la face sud devenue désormais voie normale, le 5 juillet
1958. En 1975, Messner* et Peter Habeler y ouvriront une voie nouvelle dans la
face nord-ouest en technique alpine, c’est-à-dire sans porteurs et sans camps
intermédiaires, révolutionnant ainsi l’himalayisme. Le Français Barrard*, forçant
la voie tentée en 1936 par l’expédition Ségogne, parvient au sommet en 1980,
parachevant l’œuvre de son illustre prédécesseur…
De retour à Paris après notre aventure commune, Pierre Mazeaud écrivait :
« Etre en montagne jusqu’à souhaiter y mourir. Etre animé de cette passion qui seule donne un
sens à sa propre existence avec le plaisir, jouer comme aimer, le plus longtemps possible. Alors
notre insuccès au Hidden Peak ne sera plus une frustration, mais une simple péripétie dans le
cheminement vers d’autres réussites. En réalité, l’échec est le sel de la vie tout comme la douleur
de l’amour est la plus belle richesse de la vie20. »
Noble réaction d’un « chef d’expé » exceptionnel. Quant à moi, le
« moussaillon » de la bande, j’ai ramené de là-haut non seulement des amis pour
la vie, des frères, mais aussi des images, des sensations, des sentiments d’une
force inouïe qui restent encore aujourd’hui accrochés à mon cœur.
Hillary, Edmund (1919-2008)
Aussi connu du monde entier pour avoir mis le premier le pied sur le
sommet de l’Everest* que Neil Armstrong pour avoir mis le pied sur la Lune, le
personnage a toujours suscité mon admiration – au point que j’ai donné son
prénom à mon dernier fils ! –, non seulement à cause de la conquête du toit du
monde, mais en raison de sa personnalité, faite d’une désarmante modestie et
surtout d’une générosité rare. Explorateur, certes, alpiniste évidemment, mais
surtout philantrophe, car, pris d’une affection inconditionnelle pour le Népal et
son peuple, il a mis à son service son extraordinaire notoriété. Il a consacré, en
effet, tout le reste de sa vie à y construire écoles et hôpitaux, à aider au
développement et à la protection du pays auquel il estimait devoir rendre le
bonheur qu’il lui avait donné en 1953. « Sir Ed », comme l’appellent ses
compatriotes, était en effet un grand seigneur !
« J’ai de modestes capacités, écrit-il. Je compense cela par une bonne dose
de détermination. En réalité, je préfère gagner21 ! » Surnommé « le colosse » par
ses amis sherpas (il mesurait 1,95 mètre), Hillary a, au contraire, toujours été
complexé physiquement ! A l’école, à cause de son dos voûté, de ses épaules
tombantes et de son allure malhabile, il avait même été classé par le professeur
de gym dans la catégorie des « irrécupérables22 ! » D’une timidité extrême, il n’a
même pas osé, le jour venu, demander en mariage la femme qu’il aimait,
Louise… c’est sa future belle-mère qui s’en est chargée23 !
Il découvre la montagne, mais surtout la neige, qu’il n’avait jamais vue, à
seize ans, au cours d’une excursion scolaire au mont Ruapehu (Nouvelle-
Zélande), et ce sera la révélation. Apiculteur, comme son père, le métier lui
laisse du temps pour aller en montagne. Pendant la guerre, il est mobilisé dans
l’aviation néo-zélandaise et est libéré deux ans après, ayant été gravement brûlé
au cours d’un accident. De retour au pays, il adhère au Club alpin et réussit
quelques belles courses, en particulier le mont Cook, le plus élevé de Nouvelle-
Zélande. En réalité, il a déjà le rêve de l’Everest et le confie à ses compagnons
de cordée… Cela ne tardera pas : en 1951, il est sélectionné pour faire partie
d’une expédition de reconnaissance néo-zélandaise à l’Everest dirigée par Eric
Shipton. L’année suivante, il tente le Cho Oyu avec George Lowe, mais échoue.
Cela ne l’empêche pas d’être coopté pour la fameuse expédition britannique de
1953 dirigée par John Hunt. On connaît la suite : deux cordées d’assaut sont
désignées, Bourdillon-Evans et Hillary-Tenzing*. Les premiers doivent renoncer
à 90 mètres seulement du sommet à cause d’une panne d’oxygène. Ce sont donc
Hillary et Tenzing qui auront l’honneur… Ils seront au sommet à 11 h 30 le
28 mai, ensemble, après avoir vaincu péniblement la dernière difficulté
rocheuse, le fameux « ressaut Hillary ». Déferlement médiatique, avalanche
d’honneurs et de distinctions… qui ont toujours un peu froissé la modestie de
Hillary : « Après tout, je n’ai fait qu’escalader une montagne24… » Mais il aura
l’intelligence et le cœur de mettre cette célébrité mondiale au service du Népal*.
Il crée sa fondation, l’Himalayan Trust, en 1960 et va parcourir le monde pour
lever des fonds afin de construire écoles et hôpitaux. La première école est
ouverte en 1961 à Khumjung, la patrie des Sherpas. Vingt ans plus tard, ce ne
seront pas moins de 30 écoles, 12 cliniques et 2 hôpitaux qui auront été
construits grâce à lui. « Cela m’a donné plus de satisfactions que de poser le pied
sur la montagne25 », dira-t-il.
Cela n’empêchera pas l’explorateur Hillary d’organiser d’autres
expéditions : le pôle Sud en 1958, la première du mont Herschel en Antarctique
en 1967, les sources du Gange en 1977, le pôle Nord en 1985 avec… Neil
Armstrong ! Il avait pourtant failli tout arrêter lorsque son épouse Louise et sa
fille Belinda, seize ans, sont mortes dans un accident d’avion près de
Katmandou, précisément en venant rejoindre leur époux et père… C’était en
1975. Il a failli ne pas s’en relever. Mais la vie a été la plus forte et un « kiwi »
ne se laisse pas aller… Sir Edmund s’est remarié, à l’âge de soixante-dix ans,
avec une amie d’enfance, June Mulgrew, qui venait de perdre son mari dans… la
catastrophe aérienne du mont Erebus en Antarctique*.
C’est le Premier ministre de Nouvelle-Zélande qui a annoncé le décès de sir
Edmund, à l’âge de quatre-vingt-huit ans, le 11 janvier 2008. Une légende, sir
Ed ? Pas seulement. Le reflet, peut-être, de ce qu’il y a de meilleur chez
l’homme et qui est fait de courage, de détermination, mais aussi de simplicité, de
générosité et… d’humour.
Himalaya
Est-ce parce que son nom, qui signifie « la demeure des neiges », commence
dans notre langue comme le mot « immaculé » ? Ou parce qu’il réunit les
quatorze 8 000 de la planète ? Ou parce que nos compatriotes ont encore en
mémoire la victoire française sur le « premier 8 000 » en 1950 ? Le seul
prononcé du nom Himalaya suscite chez le profane un sentiment mêlé de
fascination et de respect. « Comment ? Vous avez “fait l’Himalaya” ? »
Embarrassante question, qui oblige à se contorsionner verbalement entre
politesse et modestie : « Oui, enfin non… J’y suis allé, deux fois… Mais c’est
immense. Je n’en connais pas le quart du dixième ! Et ce n’était pas un exploit,
même si j’y ai les plus beaux souvenirs de ma vie, etc. » L’Himalaya, c’est le
royaume de la démesure. Plus grande et plus haute chaîne de montagnes du
monde, 3 000 kilomètres de long qui s’étirent entre l’Inde et le Pakistan en
passant par le Népal et le Tibet, 281 sommets de plus de 7 000 mètres (sur 326
dans le monde), la totalité des 14 sommets de plus de 8 000 de la planète, mais
aussi des dénivelés de 4 000 mètres voire plus entre le camp de base et le
sommet… trois fois ce à quoi nous sommes habitués dans les Alpes. Bref, un
autre monde, si l’on se souvient que la conquête du mont Blanc a longtemps buté
sur la question de savoir si l’homme pouvait résister à un bivouac en altitude…
Là-bas, ce n’est pas un bivouac, mais quinze ou trente qui seront nécessaires
pour venir à bout des géants de la Terre. Un siècle sera nécessaire entre 1852,
date à laquelle sir George Everest, responsable du service topographique de
l’Inde, identifie le pic XV, qui sera appelé « Everest », comme point culminant
du massif, et sa conquête par sir Edmund Hillary* en 1953… Et combien de
tentatives héroïques !
L’histoire retient que le premier alpiniste à s’être véritablement attaqué au
massif, pour le plaisir et non dans un but topographique ou scientifique, est
l’Anglais W.W. Graham, en 1883. Avec deux guides suisses, Boss et Kaufmann,
il s’attaque, ni plus ni moins, à la Nanda Devi (7 817 mètres). Après une dizaine
de jours d’exploration en milieu inconnu et hostile, ils n’arrivent même pas au
pied de la montagne et renoncent, abandonnant leur matériel26. Moins de dix ans
après, première expédition anglaise « lourde » organisée par sir Martin Conway
dans le Karakoram* (à l’ouest de l’Himalaya), avec l’appui de l’armée des Indes
et du guide italien Matthias Zurbriggen (1892). Ils découvrent l’immense glacier
du Baltoro, le K2*, et battent au passage le record d’altitude jamais atteint en
escaladant le Pioneer Peak, à presque 7 000 mètres. La course a commencé.
L’extraordinaire Albert Mummery* se lance avec une incroyable audace à
l’assaut du Nanga Parbat en 1895. Victime d’une avalanche, il y trouve la mort,
en même temps que deux porteurs : « Cette défaite dramatique du plus grand
alpiniste de cette époque fait comprendre que les géants de l’Himalaya ne
peuvent se laisser vaincre sans une longue préparation et de puissants
moyens27. » Explorateur-né, le duc des Abruzzes*, instruit par l’expérience,
conduit en 1909 une expédition dans le haut Baltoro et atteint 7 500 mètres sur
les flancs du Chogolisa (7 668 mètres), nouveau record mondial. Mais force est
bien de constater, à la veille de la Première Guerre mondiale, que les
Occidentaux se sont cassé les dents sur les grands sommets de l’Himalaya. Les
difficultés techniques ? Non pas. L’altitude ? L’oxygène donnera la solution.
Alors ? Les problèmes logistiques ! Pour assiéger des parois aussi gigantesques,
il faut que l’intendance suive ! A partir du camp de base, il faut édifier des
camps intermédiaires, y acheminer du matériel et des vivres, ce qui exige du
temps et des hommes, pour porter, pour équiper les passages difficiles, tout en
préservant les organismes d’un séjour prolongé en haute altitude par un retour
régulier vers les camps inférieurs. Le chef d’expédition himalayenne ne doit pas
seulement être un « chef », qui commande, arbitre, décide sur les plans tactique
et humain. C’est d’abord un logisticien : tel jour, Untel et Untel, avec tel
chargement, doivent se trouver à tel camp d’altitude, tandis que tel autre
redescendra à tel camp et y restera tant de jours… Des questions ?
Entre les deux guerres mondiales, les Européens, Anglais en tête car l’Inde
et le Tibet sont leur chasse gardée, multiplient les tentatives sur les plus hauts
sommets. On progresse. L’altitude n’est plus un vrai problème puisque le seuil
de 8 000 mètres a été atteint dès 1922. On a remplacé les guides des Alpes par
des porteurs d’altitude locaux, les sherpas* (Népal) et les Hunzas* (Pakistan),
dont l’habileté technique est telle qu’ils font désormais partie des cordées
d’assaut. Les grands pays européens se dotent de « comités de l’Himalaya » : les
expéditions seront désormais nationales ! Hélas, si de nombreux 7 000 sont
conquis par des équipes britanniques et allemandes (le Kamet en 1931, la Nanda
Devi en 1936), aucun 8 000 ne tombe avant la Seconde Guerre mondiale, malgré
de nombreuses tentatives souvent dramatiques (dix morts au Nanga Parbat en
1934, dont Willo Welzenbach, et seize morts en 1937 ; trois morts au
Kangchenjunga en 1930-1931).
Le « déblocage » des 8 000 sera finalement politique… Au lendemain de la
Seconde Guerre mondiale en effet, le Népal, fermé jusque-là aux étrangers,
s’ouvre, lui qui recèle 8 des 14 sommets mythiques… En moins de dix ans, ils
seront tous gravis ! L’Annapurna* le premier en 1950 par les Français,
l’Everest* en 1953 par les Britanniques, le Cho Oyu en 1954 par les Autrichiens,
le Kangchenjunga par les Britanniques et le Makalu par les Français en 1955, le
Manaslu par les Japonais et le Lhotse par les Suisses en 1956, le Dhaulagiri par
les Suisses encore en 1960. Le Pakistan, devenu indépendant en 1947, en abrite
5. Ils seront tous conquis durant la même période (le Nanga Parbat en 1953 par
Hermann Buhl*, le K2* en 1954 par les Italiens, le Gasherbrum II en 1956 et le
Broad Peak en 1957 par les Autrichiens et le Hidden Peak* en 1958 par les
Américains). Le quatorzième, situé en territoire chinois, le Shishapangma,
attendra qu’une cordée chinoise en vienne à bout en 1964. Cette date marque au
fond la fin de l’ère de la « conquête » himalayenne, mais nullement la fin de
l’himalayisme, pas plus que la conquête du Cervin* en 1865, un siècle
auparavant, n’avait sonné la fin de l’alpinisme ! Il a simplement changé de
visage. Aux deux bouts de la chaîne…
Au haut niveau, l’himalayisme « sportif » a pris le relai de l’himalayisme
conquérant, comme dans les Alpes. Avec les mêmes codes : légèreté, difficulté,
hivernales, solitaires, enchaînements, records de vitesse… Fini l’oxygène, finies
les voies normales, finis les camps d’altitude, les sherpas et les cordes fixes. On
grimpe en technique alpine, sac au dos, directement du camp de base au sommet,
à deux ou même tout seul, même en hiver. Et avec un chronomètre… Autre
monde. Les vedettes ? Reinhold Messner*, l’apôtre de la « technique alpine » en
Himalaya, le premier à avoir gravi les quatorze 8 000 ; Jerzy Kukuczka*, dit
« Jurek », le Polonais qui a fait le tour lui aussi des quatorze sommets, en
cherchant chaque fois des voies nouvelles ; Erhard Loretan, le Suisse, qui atteint
le pilier ouest du Makalu* en 33 heures ; les Français Yannick Seigneur*, Pierre
Beghin*, Jean-Christophe Lafaille*, Marc Batard*, les Britanniques Doug Scott
et Chris Bonington* ; la Polonaise Wanda Rutkiewicz*… qui ont tous écrit des
pages mémorables sur ces parois inhumaines.
A l’autre bout de la chaîne, le tourisme himalayen s’est développé à une
vitesse qui peut faire peur, aussi bien pour la population locale, qui la subit parce
qu’elle y trouve des avantages à court terme, que pour la protection d’une nature
fragile. Les expéditions commerciales sur les sommets, en particulier l’Everest,
se multiplient, tandis que l’industrie touristique du trek, surtout au Népal, se
développe à grande vitesse. Aujourd’hui, on peut « acheter » le sommet de
l’Everest pour 50 000 euros environ, tout compris. Un beau trek au Népal, qui
vous amène au pied de l’Everest, quinze jours aller et retour, coûte 2 500 euros.
Pour un pays qui s’est ouvert au monde dans les années 1950 seulement, les
chiffres de la fréquentation touristique au Népal donnent le tournis : 6 000
visiteurs en 1960, plus de 600 000 aujourd’hui, dont au moins 100 000 trekkeurs
et alpinistes… Car l’Himalaya comme le Népal ne sont pas que des montagnes !
Ce sont des forêts tropicales verdoyantes, des vallées profondes, des villages
accrochés sur les collines, des cultures en terrasses et des hauts pâturages, des
fleuves parfois déchaînés, des lacs d’altitude souvent plus hauts que le mont
Blanc, et par-dessus tout des hommes, un peuple, une culture, une tradition, qui
apportent à l’homme occidental qui veut bien s’y égarer, ne serait-ce que
quelques jours, joie, paix et sérénité.
Hiver
« L’hiver était autrefois, pour les montagnards, la saison morte ! La neige recouvre le sol d’une
couche épaisse, bloquant les chemins et les routes ; il y avait le danger des avalanches, les risques
de tourmente ; et chacun restait chez soi. La vie s’organisait pour l’hivernage : bêtes et gens,
souvent mêlés dans la même pièce, se prêtaient leur mutuelle chaleur ; les vivres des uns et le
foin des autres étaient entassés pour plus de six mois et l’on attendait le dégel, coupé du reste du
monde ! Et, ma foi, tant qu’il y avait du bois pour se chauffer et du foin dans la grange, tout allait
pour le mieux. Le montagnard faisait comme la marmotte, il somnolait. D’ailleurs, les bouches
inutiles étaient toutes parties à l’automne pour les plaines ou les grandes villes ; ne restaient que
les vieux ou les trop jeunes et ceux qui étaient indispensables pour l’entretien des chalets, le
déblaiement de la neige, la nourriture des bêtes28. »
Le Suisse sera donc ce troisième, sept ans après Reinhold Messner (1986), le
premier à avoir relevé le défi qu’il avait lui-même imaginé. Aujourd’hui, ils sont
une bonne trentaine au Panthéon des himalayistes, dont deux femmes,
l’Espagnole Edurne Pasaban (2010) et l’Autrichienne Gerlinde Kaltenbrunner
(2011). Et de grands alpinistes, français en particulier, ont perdu la vie dans la
course (Benoît Chamoux, mais aussi Eric Escoffier*, Jean-Christophe Lafaille*).
Mais à quoi tient cette attraction quasi hypnotique des quatorze 8 000 ? Et
d’ailleurs, pourquoi quatorze ? Et pourquoi 8 000 mètres ? « Pourquoi pas ? »,
aurait peut-être dit George Mallory*. Mais examinons tout de même les choses
de plus près.
D’abord, il n’y a pas quatorze 8 000, mais… trente-trois, en comptant les
sommets secondaires (le Lhotse a trois sommets, le Kangch cinq, etc.). C’est par
pure convention que la communauté des alpinistes ne compte que les
sommets principaux. Encore faut-il s’accorder sur ce que l’on entend par
« principal » et, pour les Chinois, il y a dix-sept sommets « principaux » de plus
de 8 000 mètres. Passons : les mêmes débats interminables entourent, par
exemple, la définition des Seven Summits* !
Et d’ailleurs, pourquoi 8 000 mètres ?
— Parce que ce sont les plus hauts !
Réponse insuffisante, car si le seuil était à 8 500 mètres, il y aurait quatre
« plus hauts sommets du monde ».
— Parce que le chiffre est rond !
Peut mieux faire : le chiffre n’est rond qu’en mètres, et pour les Anglais, qui
ont dominé depuis les origines la conquête des plus hautes montagnes, il donne
26 246 pieds… En toute logique, il eût été compréhensible que le seuil fût fixé,
par exemple, à 25 000 pieds… soit 7 620 mètres, ce qui inclurait une trentaine de
pics au total, et non des moindres (le Jannu, 7 710 m, le Nuptse, 7 742 m, le
Kamet, 7 756 m, le Chogolisa, 7 665, la Nanda Devi, 7 816 mètres…). Beau
programme pour un sprinter des cimes !
Mais non, le chiffre magique est arrêté à 8 000 à cause… des Français ! La
notoriété mondiale du succès sur l’Annapurna, « premier 8 000 », en 1950, fut
telle que le nombre est devenu mythique, comme la victoire. La conquête des
quatorze 8 000 est donc devenue un objectif en soi pour les nations, de sorte
qu’en dix ans seulement tous « tomberont » sous les assauts des Britanniques
(deux), des Suisses (deux), des Français (deux), des Autrichiens (quatre), des
Italiens, des Américains, et des Japonais (un). Tous, sauf un, le Shishapangma
(Tibet), dont les Chinois se réserveront la primeur et qui sera ouvert en 1964
seulement.
Après l’ère de la conquête, comme dans les Alpes naguère, c’est la recherche
de la difficulté qui est à l’ordre du jour. Messner* donne le ton dans les années
1970. Abandon des expéditions lourdes au profit de la technique « alpine35 »,
challenge des quatorze 8 000, sans oxygène bien sûr, itinéraires de haute
difficulté, ascensions en solitaire… « C’était une véritable révolution, explique
Messner : gravir des voies difficiles sur les plus hautes montagnes de la planète,
avec un minimum d’équipement. S’acclimater sur d’autres sommets, puis gravir
la montagne choisie et en redescendre. Jusque-là, toutes les ascensions de 8 000
avaient été possibles grâce à des camps d’altitude et des cordes fixes. Avec au
moins deux tonnes de matériel36 ! » Quand, avec l’expédition Mazeaud*, nous
avons croisé Messner au camp de base du Hidden Peak* en juin 1984, il venait
d’enchaîner, avec Hans Kammerlander, les deux Gasherbrum I et II, avec en tout
et pour tout un sac à dos de 15 kilos… Deux ans après, il bouclait les quatorze
8 000 sans oxygène, défi jugé impossible dix ans auparavant lorsqu’il l’avait
entrepris… Quelques prouesses de ce que j’appellerais la « génération
Messner » : l’Everest sans oxygène (Messner, 1978), l’Everest en solitaire
(Messner, 1980), le pilier sud-ouest du K2 (Piasecki et Wroz, 1986), l’Everest en
moins de 24 heures (Marc Batard*, 1988), le pilier sud-ouest du Makalu en
solitaire en 18 heures (Marc Batard, 1988), la voie Beghin-Lafaille* en face sud
de l’Annapurna (1992), le premier 8 000 en hivernale, en solitaire et sans
oxygène (Jean-Christophe Lafaille*, Shishapangma, 2004), la face sud du Lhotse
en hivernale, (presque) réussie en 2007 par les Japonais Tanabe et Yamaguchi,
qui ont dû renoncer à 40 mètres du sommet… Mais certaines tentatives sont
aussi glorieuses qu’une réussite, ou du moins devraient être considérées comme
telles !
« Tout est à faire dans l’Himalaya37 ! » Et l’histoire est loin d’être terminée,
y compris sur les quatorze géants. Et si l’on veut bien élargir le spectre,
n’oublions pas que la « demeure des neiges » abrite 130 sommets de plus de
7 000 mètres et… 1 500 de plus de 6 000, dont la plupart sont évidemment
inviolés. « A moi, ma gourde ! A moi, mon havresac ! aurait dit Töpffer*. Et
partons toujours ! »
Humour
Un excellent remède contre la peur ! Dans son Dictionnaire amoureux de
l’humour, Jean-Loup Chifflet insiste à juste titre sur les vertus quasi médicinales
de « l’humour salutaire », celui qui désangoisse et permet, souvent par
l’autodérision, de ne pas céder à la panique38. Prescription recommandée, sans
modération, en montagne… comme dans d’autres activités qualifiées, souvent à
tort, d’extrêmes*. Lorsque je passais mon brevet de parachutisme, la petite
histoire qui suit circulait parmi les stagiaires :
— Qu’est-ce que tu fais si ton parachute dorsal ne s’ouvre pas ?
— Je tire sur le ventral.
— Et si le ventral ne s’ouvre pas ?
— ?…
— Tu lèves le gras gauche, idiot !
— Pourquoi ?
— Pour sauver la montre.
Cette forme d’humour noir, qualifié de « politesse du désespoir39 », n’est pas
réservée aux situations désespérées – peu nombreuses heureusement en
montagne. En pareille situation, mieux vaut d’ailleurs agir que lâcher un mot
d’esprit ! L’humour a surtout une vertu préventive : conjurer le mauvais sort en
traitant avec légèreté et détachement une situation potentiellement dangereuse ou
anxiogène. Les alpinistes s’en servent plus qu’on ne le pense :
« Si je me tuais dans les Calanques ou dans du facile, je n’oserais plus
sortir40. »
« Au cours de ma vie, je ne me suis pas trouvé souvent en danger de mort.
Peut-être une centaine de fois41. »
« Quand on me pose des questions – au sujet de la mort –, je réponds
invariablement qu’il vaut mieux vivre cent ans en alpiniste que deux cents ans en
s’ennuyant42. »
Comme le dit fort bien notre amoureux de l’humour43 : « Cohérent ou
absurde, agressif ou fantaisiste, ridicule ou insolent, [l’humour] met le réel à
distance le temps de son énoncé, pour mieux le décrire, le supporter et
l’apprivoiser… L’humoriste est un démineur, un désamorceur de bombes. » Car
Alphonse Allais a prévenu : « Ne nous prenons pas au sérieux, il n’y aura aucun
survivant44 ! »
Certains auteurs, alpinistes de surcroît, s’en sont donné à cœur joie. Comme
Dominique Potard, guide de haute montagne, auteur d’un Grand dictionnaire
d’alpinisme illustré45. Extraits :
L’humour est bien servi par la plume, mais il l’est aussi par le pinceau. Le
génie de Samivel*, le « prince des hauteurs50 », est de manier l’une et l’autre
avec autant d’adresse et de… tendresse ! Ses premiers albums (Sous l’œil des
choucas, Delagrave, 1932 ; L’Opéra de pics, Arthaud, 1944, préfacé par Jean
Giono), ses illustrations (Trag le chamois de Micheline Morin, 1948 ; La Grande
Peur dans la montagne de Ramuz*, 1926) et ses aquarelles, les seules à oser
s’aventurer au royaume de la haute altitude, où ne règnent plus que le bleu et le
blanc, disent tous le même amour de la montagne et de ses habitants, hommes ou
bêtes, avec ce sourire et cette légèreté qui sont la marque de l’esprit. Poète du
verbe et de l’image, Samivel incarne mieux que tout autre cette tradition
française de l’humour, disons comme autrefois l’humeur51, qui flirte avec le
sérieux : c’est une manière, disait Jean Dutourd, d’offrir « les idées de profil ».
Arrêt sur image : une cordée escalade un pic enneigé sur fond d’azur et, alors
que le second parvient presque à la cime escarpée, le premier de cordée est déjà
au-dessus, grimpant sur les nuages52. Jolie illustration du proverbe tibétain :
« Quand tu arrives en haut de la montagne, continue de grimper. »
Hunzas
Comment pourrais-je oublier leur visage fin et bronzé, leurs noms, Hunar
Baig, Gora Shar, Abdullah, leur courage, leur gentillesse, leur allure altière, eux
qui nous ont accompagnés pendant toute l’expédition Hidden Peak* 84 ? Les
Hunzas, pas plus que les Sherpas*, ne sont des « porteurs ». Ce sont les
seigneurs des montagnes du Karakoram*, comme les Sherpas du Népal, mais au
Pakistan. C’est un peuple fier de son histoire et de sa réputation… d’immortels !
Il est même des médecins qui se sont penchés, dès le XIXe siècle, sur les secrets
possibles de leur santé et de leur longévité exceptionnelles53, avant de conclure
qu’il s’agissait probablement d’un régime alimentaire équilibré, à base de
céréales, de fruits, et surtout… sans sucre, tabac ni alcool ! Leur bonne santé,
leur force et leur résistance en ont fait des recrues de choix pour les Occidentaux
à la recherche de guides et de porteurs d’altitude pour les expéditions dans
l’ouest de l’Himalaya.
A la différence des Baltis, qui fournissent les gros bataillons des porteurs de
vallée pour acheminer le matériel au camp de base, les Hunzas, l’aristocratie des
montagnes du Cachemire, sont grands, minces et clairs de peau. La tradition fait
remonter leur origine à trois soldats d’Alexandre le Grand qui auraient épousé
des femmes perses, il y a deux mille ans54. C’étaient des guerriers redoutables,
armés de l’arc qui orne leur drapeau. Longtemps indépendants, dotés de leur
propre roi, les Hunzas ont été intégrés « de force » au Pakistan lors de la
partition de l’Inde par les Anglais en 1947. Depuis, l’islam a fortement progressé
chez eux, mais ils n’en restent pas moins très attachés à leur culture et à leur
histoire.
Hunar Baig restera pour moi un compagnon inoubliable. Nous avons
ensemble, échangeant à peine quelques mots, assuré la gestion du camp II et
l’approvisionnement des camps supérieurs pendant plusieurs jours, dans le
mauvais temps, au cours de l’assaut final tenté par notre cordée de pointe,
composée de Bérardini et Vionnet-Fuasset. Mais surtout, après l’ordre de repli
général lancé par Pierre Mazeaud (voir : Hidden Peak), nous sommes
redescendus à toute allure du camp de base vers le village de Dassu, pour aller
chercher les porteurs, au pas de course, mettant moins de trois jours alors qu’il
en avait fallu quinze à la montée… Nous avons couru ensemble le marathon du
Karakoram ! Arrivé en bas, j’étais aussi amaigri qu’épuisé, mais fier de ce que
nous avions fait ensemble. Sans même parler du plaisir voluptueux des oignons
crus et des abricots cueillis au village d’Askole, qui avaient, après quatre mois
de conserves ou presque, un goût de paradis.
Icare
Prudence ou audace ? Sagesse ou ivresse ? Obéissance ou liberté ? Raison
ou dépassement de soi ? Le mythe d’Icare ne cesse de hanter l’esprit humain à
travers les siècles. Nous avons tous « quelque chose en nous » d’Icare ! Tous les
domaines de la création y font écho : la peinture, de Brueghel l’Ancien à
Matisse, la poésie (Baudelaire), la sculpture (Rodin), mais aussi le théâtre, la
philosophie, le cinéma, la bande dessinée ! Jacques Lacarrière a raison de
s’interroger : « Pourquoi le mythe d’Icare n’a-t-il cessé de faire des émules,
pourquoi des dizaines, voire des centaines d’humains n’ont-ils cessé de l’imiter,
malgré l’exemple désastreux de sa chute ? Il faut croire que la morale du mythe
ne fut guère entendue. Le mythe doit sûrement contenir autre chose qu’une
simple histoire d’orgueil et de cire fondue, et c’est cet autre chose, cet appel à la
joie de l’envol et à l’ivresse de l’azur, qui fit sa pérennité1. »
D’abord, les faits, si j’ose dire, s’agissant d’un mythe. La version
« officielle » : quand Minos (roi de Crète) s’aperçut de la fuite de Thésée et de
ses compagnons, il en tint Dédale (l’architecte) pour responsable et il l’enferma
dans le labyrinthe avec son fils Icare… Alors Dédale construisit des ailes et les
attacha sur son propre dos et sur celui de son jeune fils, en lui recommandant de
ne pas voler trop haut, afin que les rayons du soleil ne fassent pas fondre la cire
qui tenait assemblées les plumes, ni non plus trop près de la mer, afin que
l’humidité n’alourdisse pas les ailes. Mais Icare, emporté par l’enthousiasme,
oublia les recommandations de son père et vola toujours plus haut. La colle
fondit alors et le garçon tomba dans cette portion de mer qui, à partir de son
nom, s’appela ensuite Icarios, et il mourut2.
Le récit d’Ovide est plus enluminé :
« Dédale, dégoûté de la Crète et d’un long exil, brûle de revoir son pays natal. Mais de tous côtés,
la mer lui oppose une barrière. Minos peut bien, dit-il, m’interdire la terre et l’onde, le ciel, lui,
me reste ouvert. C’est là que je trouverai mon chemin. S’il tient la terre sous ses lois, l’air, du
moins ne lui appartient pas. A ces mots, il s’applique à découvrir un art inconnu […] Il place
plusieurs plumes les unes auprès des autres en commençant par les plus courtes ; viennent ensuite
les plus longues et elles s’élèvent toutes comme par degrés. Dédale attache ces plumes avec du
lin et aux extrémités avec de la cire. Après les avoir liées, il les courbe légèrement comme les
ailes des oiseaux. Icare était près de son père : ignorant qu’il préparait son malheur et le front
rayonnant de joie, tantôt il touchait le duvet qui s’agitait au gré des vents, tantôt il pressait sous
ses doigts la cire dorée et retardait par ses jeux l’admirable travail de son père. Enfin, après avoir
mis la dernière main à son ouvrage, l’industrieux artiste se balance sur deux ailes et vogue
suspendu dans les airs ! Ne sors pas de l’espace placé entre la terre et les cieux, dit-il à son fils, je
te le conseille : plus bas, ton plumage serait appesanti par l’onde ; plus haut, tu serais dévoré par
le feu. Renferme ton vol entre les deux extrêmes. Hélas, le jeune Icare, fier de son vol audacieux,
abandonne son guide : il brûle de sonder les célestes espaces et s’élance plus haut. Par la vivacité
de ses rayons, le soleil, dont le trône se trouve près de lui, ramollit la cire parfumée qui sert de
lien à ses ailes : elle fond. Icare agite ses bras dépouillés, mais, n’ayant plus le plumage qui le
soutenait comme deux rames, il ne saurait voguer dans les airs. Sa bouche répète le nom de son
père et il tombe dans les flots azurés qui conservent son nom3. »
Deuxième version, maritime celle-là : informé des menaces de Minos et
redoutant la colère du roi de ce qu’il avait aidé Pasiphaé (la reine) à satisfaire sa
passion (pour le Minotaure), Dédale s’enfuit de Crète avec son fils Icare sur un
navire que Pasiphaé lui avait fourni. Arrivé à une île éloignée de la terre, Icare
voulut y descendre et tomba dans la mer, qui, ainsi que l’île, prit le nom
d’icarienne4. Diable, voilà une version nettement plus, si j’ose dire, terre à
terre… à ceci près que Dédale serait l’inventeur, non du vol libre, mais de la
marine à voile !
Troisième version, gardée pour la fin comme il se doit, la version
« alpine » ! Point d’ailes scotchées, point de bateau à voile. Icare « se tue en
escaladant une montagne difficile dans l’île d’Icaria5 ». Il serait ainsi, pour
Samivel* l’ancêtre des alpinistes. L’auteur des Nouvelles d’en haut attribue cette
version à Diodore de Sicile, ce que je ne suis pas en mesure de confirmer, ni
d’infirmer ! Mais comme je m’en voudrais fort de contredire l’inoubliable
écrivain des montagnes, va donc pour Diodore et, après tout, comme dit Samivel
lui-même dans ses Contes à pic6, tout cela n’a « aucune, mais absolument
aucune espèce d’importance » ! Ce qui est important, c’est ce désir irrépressible
de l’homme de s’élever vers les hauteurs : « Toute l’histoire de l’humanité se
résume dans cette révolte contre le poids, contre l’abîme7. » Echapper à la
laideur, au vacarme, aux bassesses, mais aussi « à la morale de rentier et aux
conseils de bon sens8 », tel est le message qu’Icare laisse à l’humanité :
« L’important pour moi n’est pas d’être tombé, mais de m’être envolé9 », dit-il
dans un joli dialogue imaginaire avec Jacques Lacarrière.
Théophile Gautier, en 1848, lançait ce cri admirable : « N’ayez pas peur de
choir du ciel, c’est déjà beau d’en tomber. Pour en tomber, il faut y être.
N’arrêtez pas la vie qui court en torrents de pourpre dans vos veines fécondes, ne
soyez pas effrayés des battements de votre cœur et des tumultes de votre âme
donnant de grands coups d’ailes dans sa prison d’argile10. » Cet appel, lancé
alors à l’intention des artistes, vaut pour les montagnards, les marins, les
explorateurs, les aviateurs, les sportifs, et tous les hommes et femmes qui
refusent l’ordinaire et la facilité.
Janin, Christine (née en 1957)
Cette femme, petite par la taille, est immense par le cœur. Le cœur, entendu
comme « courage », mais le cœur aussi, au sens biblique, comme puissance
d’amour envers les autres. Première Française au sommet de l’Everest*,
première Européenne à avoir aligné les Seven Summits*, les sommets des
« sept » continents, première femme à avoir atteint le pôle Nord à ski, elle a
trouvé un nouveau combat qui emplit sa vie : venir en aide aux enfants
cancéreux. Ecoutons-la : « Je suis passée presque naturellement de la conquête
de l’inutile à celle de l’utile… Un jour, on m’a demandé de venir parler de mes
expéditions à des enfants, d’abord à l’école, puis à l’hôpital Trousseau, auprès
d’enfants malades. En rencontrant l’un d’eux, qui sortait guéri d’une leucémie, je
lui ai dit : “Toi aussi, tu as fait ton Everest, tu es arrivé au sommet1” ! » L’idée
de l’association « A chacun son Everest » était née, par le simple regard échangé
avec ce petit garçon. Depuis, Christine Janin a accueilli, dans la maison qu’elle a
aménagée pour cela à Chamonix, plus de 3 000 enfants malades pour des stages
d’une semaine en montagne qui leur permettent de retrouver confiance en eux et
bien-être. « Certains grimpent après avoir pris leurs 12 pilules de chimio… La
montagne, c’est aussi une lutte, comme contre la maladie… Les enfants
comprennent qu’il faut tenir dans la durée, que l’on tombe parfois, qu’il faut se
relever… A la fin, c’est magique. Certains arrivent au sommet en disant :
“Maintenant, j’ai gagné, je suis comme les autres !” A l’école, on ne les regarde
plus comme des malades, mais comme des héros2… » La maison de Chamonix
est une telle réussite que, depuis trois ans, elle accueille également, dans le
même esprit de reconquête de soi, des femmes qui ont souffert d’un cancer du
sein.
« … et vous, rochers, au sommet desquels je me tiens debout en ce moment, ayant à mes pieds le
lit du torrent et les hauts pins qui le bordent, lesquels, vus à cette distance étourdissante, semblent
des arbrisseaux… Il suffirait d’un élan, d’un pas, d’un mouvement, d’un souffle, pour me briser
sur ce lit de rochers et reposer ensuite pour toujours… Pourquoi hésité-je ? J’éprouve le désir de
me précipiter de cette hauteur, et pourtant je n’en fais rien ; je vois le péril, pourtant je ne recule
pas ; mon cerveau a le vertige, pourtant mon pied est ferme : je ne sais quel pouvoir m’arrête et
me condamne à vivre, si toutefois c’est vivre que de porter en moi cette stérilité du cœur, et
d’être le sépulcre de mon âme7… »
Quel plus beau décor pour le poème dramatique de Byron que la Jungfrau,
« la Vierge », au cœur des Alpes bernoises ? Les peintres ne s’y sont pas
trompés, qui ont rivalisé pour représenter « Manfred sur la Jungfrau » (John
Martin, aquarelle, 1837 ; Ford Madox Brown, huile sur toile, 1842). Le
romantisme exacerbé du personnage et la beauté des vers ont inspiré aussi les
musiciens : Schumann, avec son Manfred (opus 115), dont l’ouverture fait partie
des plus grands « tubes » classiques (1852), et Tchaïkovski avec la Symphonie
opus 58 composée en 1885. Torturé par le sentiment de culpabilité qui le ronge
après la mort de la femme aimée, Astarté, trop aimée puisque son étreinte l’a
tuée, Manfred s’enfuit dans les montagnes des Alpes en espérant, en vain,
trouver le repos, sinon l’oubli… Byron, on le sent, a tout mis de lui dans ce
drame. Un an avant de l’écrire, Byron-Manfred a quitté une Angleterre
scandalisée, qui ne lui pardonne pas sa liaison incestueuse avec sa demi-sœur,
Augusta-Astarté… Il fuit vers la Suisse, séjournant d’abord au bord du lac
Léman, puis dans les Alpes bernoises, à Interlaken, où il découvrira la Jungfrau,
au fond des immenses glaciers de l’Oberland. Et c’est là qu’il écrira Manfred, ce
« drame métaphysique », comme il aimait l’appeler. Jamais il ne retournera en
Angleterre.
Est-ce Byron qui a fait la popularité de la Jungfrau ? Ou Louis Agassiz, ou
encore son ami Edouard Desor qui a livré un récit émouvant de leur ascension du
« pic de la Vierge » en 1841 ? Ecoutons ce dernier :
« Comme il n’y avait de place que pour une seule personne [au sommet], nous y fûmes à tour de
rôle. Agassiz y resta cinq minutes, et lorsqu’il nous rejoignit, je vis qu’il était très agité ; il
m’avoua en effet qu’il n’avait jamais ressenti tant d’émotion. C’était maintenant à mon tour…
Lorsque je fus au sommet, je ne pus, pas plus qu’Agassiz, me défendre d’une vive émotion en
présence de ce spectacle accablant de grandeur. Je n’y restai que quelques minutes, assez
longtemps cependant pour n’avoir pas à craindre que le panorama de la Jungfrau s’efface jamais
de ma mémoire… Je me hâtai de rejoindre Agassiz, car je craignais un peu qu’une impression
aussi forte ne me fît perdre mon assurance habituelle ; et puis j’avais besoin de serrer la main
d’un ami et j’ose dire que de ma vie je ne me suis senti si heureux que lorsque je vins m’asseoir à
côté de lui sur la neige. Je crois que nous eussions pleuré tous les deux si nous l’avions osé8… »
Il y a déjà longtemps que la Jungfrau n’est plus « vierge ». Elle a été gravie
en 1811 par les frères Meyer accompagnés par deux chasseurs de chamois, le
long de l’arête sud-est, devenue la voie normale. Et comme certains mauvais
esprits doutaient de leur réussite, ils l’avaient réitérée l’année suivante ! Quoi
qu’il en soit, le nom de la montagne la plus populaire des Alpes bernoises ne
vient nullement de sa réputation d’inviolabilité, très surfaite, la preuve, mais
simplement de la proximité d’un couvent de nonnes à Interlaken…
Agassiz et Desor ne sont donc pas les premiers à fouler le sommet du « pic
de la Vierge ». Mais le récit qu’ils en ont rapporté est un monument de littérature
alpine qui illustre à merveille comment l’intérêt scientifique qui motive au
départ une ascension se transforme insidieusement en amour inconditionnel de la
montagne pour elle-même. Professeur à Neuchâtel, Agassiz délaisse vite ses
poissons fossiles pour les glaciers*, sa nouvelle passion. Devant un auditoire
universitaire médusé, le 24 juillet 1837, à Neuchâtel, il dévoile sa nouvelle
théorie sur l’âge glaciaire dans l’histoire de la Terre et sur les mystères de ces
blocs de rocher éparpillés dans les Alpes : ils ont tout simplement été charriés
par les glaciers ! Sourires entendus, rires sous cape, scepticisme poli… Mais
Agassiz, sûr de son fait, est décidé à le confronter à la réalité et, en bon
scientifique, part sur le terrain. « Qui m’aime me suive ! » Et ses étudiants,
fascinés, sous le charme de ce professeur charismatique, le suivent sur le glacier
d’Aar, près du col de Grimsel dans les Alpes bernoises. C’est l’été 1840. Tout ce
beau monde bivouaque sous un gros bloc, qui deviendra, pour la postérité,
« l’hôtel des Neuchâtelois ». Drôle d’hôtel ! Au départ, un simple campement
sous un bloc, puis, l’année suivante, une modeste cabane en bois, pas plus. Mais
on y travaille : géologie, météorologie, glaciologie, biologie9… Personne
auparavant n’avait osé vivre sur un glacier. Un jour, Agassiz veut explorer une
crevasse et se fait descendre au bout d’une corde. Trente mètres plus bas, il
manque de se noyer dans le torrent sous-glaciaire : « Je ne conseille pas à
quiconque ne serait pas guidé par un puissant intérêt scientifique, de répéter une
pareille expérience10 », dira-t-il après cette aventure, tout en observant le
premier que la couleur bleutée qui impressionne dans les crevasses ne vient pas
du reflet du ciel puisque… elle ne change pas quand le ciel est gris ! L’alpinisme
« scientifique » devient vite alpinisme tout court : « L’amour de l’alpe naît et
grandit en eux11. »
Agassiz et ses émules, avec la complicité du guide Jacob Leuthold,
entreprennent l’ascension de la Jungfrau le 24 août 1841. Ils sont six
scientifiques et six guides, plus… une échelle de 8 mètres pour franchir la
« grande crevasse ». Desor raconte : « Chacun de nous, de son côté, fit ses
paquets, en ayant soin d’élaguer tout ce qui n’était pas absolument nécessaire.
Une redingote, un pantalon et un gilet, pour nous changer au besoin, voilà tout
ce que nous allions emporter… » Les premiers rayons du soleil éclairent tout à
coup les cimes, mais « il y en avait une, au fond de l’horizon, qui brillait d’un
éclat tout particulier ; elle paraissait tout en feu : c’était la Jungfrau ! La société
entière fut comme électrisée à cette vue. Nous sentîmes tous notre courage
grandir, et de ce moment, je ne doutais plus que nous n’y arrivassions ». Et ils y
arrivèrent, bien sûr, remontant le glacier d’Aletsch sans trop de difficulté.
Arrivés au lieu-dit Le Repos, une halte bien nommée, ils s’extasient : « L’un des
plus beaux sites de glaciers qu’il soit possible de voir. On se trouve ici en face
d’un immense amphithéâtre dans lequel viennent se confondre cinq grands
affluents du glacier d’Aletsch », dit Desor. Puis, « nous laissâmes au Repos la
plupart de nos provisions, n’emportant avec nous qu’un peu de pain et de vin,
quelques instruments de météorologie et divers ustensiles, entre autres une
échelle, une hache pour tailler des escaliers et une corde pour nous attacher ». Il
était 10 heures, ce 28 août. A 14 heures, la caravane était au col du Rotthal. Il
leur restait 300 mètres de dénivelé, en glace assez raide (45°), qu’ils franchirent
en une heure avant de fouler le sommet, les uns après les autres, aidés par la
main de Jacob. Lorsque tout le monde fut allé au sommet, « Jacob nous servit à
chacun un verre de vin que nous bûmes de grand cœur à la santé de la Suisse ».
Desor conclut joliment cette belle équipée :
« Maintenant que nous avons réussi à effectuer sans trop de peine cette ascension, conseillerions-
nous à nos amis de suivre nos traces ? A ceux qui sont parfaitement sûrs de leur tête et de leurs
jambes, je dirai, sans hésiter : Allez-y !… La moisson est riche dans ces régions pour le géologue
comme pour le physicien… Le glacier d’Aletsch qui y conduit est le plus beau de la Suisse ; et si,
après l’avoir parcouru, vous réussissez à atteindre le sommet de l’une des cimes majestueuses qui
en forment l’enceinte, les impressions que vous y recevrez ne seront point passagères ; vous les
retrouverez toujours fraîches dans votre mémoire, et le jour où vous aurez contemplé la plaine
suisse du haut de la Jungfrau comptera parmi les plus beaux jours de votre vie12. »
« L’hiver, voilà le maître du pays. Celui avec qui nul ne transige, qui fait ce qu’il veut quand il
veut. Arrive lorsque bon lui semble et disparaît le jour où il en a envie. Quand il est installé, on
ne le déloge pas, c’est un obstiné tout à fait dans le caractère des gens du haut […] Village après
village, foyer après foyer, il faudrait découvrir un à un ces êtres dont l’ensemble constitue la race
des montagnards (les montagnons, comme on dit dans le bas pays) que l’étranger juge d’un bloc
en concluant qu’elle est solide et sauvage, à l’image des forêts profondes où le froid des hivers
demeure caché jusqu’à l’entrée des étés brûlants. Mais pour moi, il n’y a pas de montagnards : il
y a des femmes et des hommes fort différents que rapproche une même passion, celle de la terre
[…] Une chose domine leur vie : l’hiver. L’immense silence blanc de la terre […] Devant la
fenêtre, on déblaie la neige pour ouvrir la voie à la lumière, puis derrière les vitres embuées, à
côté d’un bon feu qui ronfle et fait fumer la toison du chien, on se met à l’établi. Petite tournerie,
horlogerie, taille des diamants, pipes, boissellerie, sculpture, tissage, saboterie, que sais-je
encore ? Du côté du nord, la maison est énorme, lourde du fourrage et de la paille amassées. A
peine si l’on entend miauler le ciel. Bêtes et gens sont au chaud sous le même toit […] La vallée
du Doubs au pied du Risoux et du mont Noir est une petite Sibérie. La radio annonce toujours les
températures à Mouthe avec l’air de dire aux auditeurs des régions plus clémentes qu’ils ont bien
de la chance de vivre ailleurs. Il y a aussi le vent : les plateaux dénudés aux murs de pierre sont
sa propriété […] Rien, il y a moins d’un siècle, ne désignait cette terre à l’attention de ceux qui,
par obligation, venaient à la traverser pour gagner la Suisse. Rien, si ce n’est une grandeur
certaine, une beauté noble et un peu sombre. Mais sans doute la crainte des hautes neiges et des
vents acérés tenait-elle en respect la plupart des curieux […] Etrange aventure que celle de cette
contrée devenue en quelques décennies terre de vacances et de soleil. Car les hommes se sont mis
un beau jour à glisser sur la neige, des planches aux pieds et des bâtons aux poings, non
seulement pour se déplacer lorsque la vie leur en imposait l’obligation, mais aussi pour leur
plaisir14. »
Des forêts, des rivières, des lacs, des cascades… Un pays « de terre et
d’eau », disait Bernard Clavel, mais habité par des hommes, ajoutait-il, à
l’histoire riche et tourmentée. Car le Jura n’est pas le pays reculé, isolé, préservé,
que la rigueur de son climat pourrait suggérer. Au contraire, peuplé dès la
préhistoire, il fut très tôt une région ouverte, traversée par les marchands, les
pèlerins et… les envahisseurs ! Situé sur la Via Francigena, la grande voie
romaine qui reliait, à des fins commerciales et religieuses, la Gaule et l’Italie en
passant par le Grand-Saint-Bernard, le Jura, avec la « Bourgogne jurane »,
devenue Franche-Comté, a été l’objet de conflits territoriaux incessants entre les
grandes puissances européennes depuis l’Empire romain. Les Franc-Comtois,
fiers et indépendants dans l’âme, ont connu toutes les invasions, romaine,
germanique, nordique, puis la domination du Saint Empire romain germanique,
du duché de Bourgogne, des Habsbourg (maison d’Autriche et d’Espagne) et
enfin l’annexion par les Français, initiée par Henri IV, poursuivie par Louis XIII
et achevée sous Louis XIV en 1678. La terrible guerre « de Dix Ans » menée par
Richelieu (1635-1644), qui aura tué, avec son lot de famines et d’épidémies, les
deux tiers de la population franc-comtoise, demeure marquée au fer rouge dans
la mémoire collective d’un peuple qui s’est toujours efforcé de résister : « Franc-
Comtois, rends-toi ! — Nenni, ma foi ! », lancé aux Français en 1636 par le
capitaine Morel, grande figure jurassienne, est devenu la devise de la région. Et
comme s’il n’en avait pas eu assez, le Jura sera de nouveau occupé par les
Autrichiens en 1815 et par les Allemands en 1870, puis en 1940. On ne
s’étonnera pas que le maquis du Haut-Jura ait été, durant ce dernier conflit, un
haut lieu de la Résistance.
Résistant, le Jura, dans tous les sens du terme. Industrieux aussi, car, malgré
les tragédies de son histoire, il n’est jamais demeuré à l’écart du développement.
Agriculture, élevage, exploitation du bois et du sel jusqu’à la Révolution
industrielle, puis sidérurgie, mécanique de précision, automobile, horlogerie,
industrie du plastique… L’économie jurassienne, ce ne sont pas que les pipes de
Saint-Claude ! A partir des années 1950 enfin, le Jura a su parfaitement profiter,
jouant ses propres atouts, de la révolution du tourisme « blanc » en hiver et
« vert » en été. Vous aimez les deux ? Offrez-vous la « Grande Traversée du
Jura » du nord au sud, l’été à pied, à VTT ou à cheval, l’hiver en raquettes ou
à ski ! Comptez de 6 à 15 jours, selon la forme et… le moyen de locomotion
choisi ! Dépaysement garanti. Pour les citadins à l’agenda chargé, choisissez la
formule à la mode, le « Week-End Grand Nord » en traîneau à chiens… Et pour
les « pros », bien sûr, la célèbre « Transjurassienne », course de ski de fond de
68 kilomètres inscrite au circuit mondial de la spécialité. Lorsque ses
5 000 coureurs traversent la station des Rousses sous les cris enthousiastes du
public, on pourrait se croire à une étape du Tour de France. Il y en a vraiment
pour tous les goûts !
K2 (8 616 mètres)
La plus belle montagne du monde, forcément ! La montagne des montagnes.
Le Cervin de l’Himalaya, avec 4 000 mètres de plus. Pyramide presque parfaite,
comme dessinée par un enfant, d’autant plus intimidante qu’elle surgit, presque
isolée, à gauche de l’homme qui remonte le glacier du Baltoro lorsqu’il atteint le
saint des saints, comme dit Pierre Mazeaud*1, Concordia, cette immense arène
de glace et de cailloux qui voit se rejoindre les glaciers Godwin-Austen et du duc
des Abruzzes. Tous ceux qui, comme moi, ont eu la chance de pénétrer ce
sanctuaire en sont restés muets d’admiration, tandis que les porteurs baltis, selon
la tradition, entonnent leurs chants. Je frémis encore d’émotion à l’évocation de
ce lieu qui est le rêve de tout amoureux des montagnes. Sa Majesté le K2, dont la
cime panachée de nuages s’élève à plus de 4 000 mètres au-dessus du glacier,
trône entre le Broad Peak (8 047 mètres) et la tour de Mustagh (7 273 mètres) à
la silhouette aiguisée et imprenable. Devant, l’impressionnante face sud-ouest du
Gasherbrum IV (7 925 mètres), aux lignes parfaites et immaculées, l’une des
plus difficiles au monde. A droite, le glacier qui continue à remonter vers le
Hidden Peak*, encore caché comme il se doit…
Une montagne aussi belle que le K2 ne pouvait qu’attirer les passions et…
les drames. C’est le colonel anglais Montgomerie, du Survey of India, qui
identifie le premier le sommet, lui donne un nom provisoire (K comme
Karakoram, 2 comme numéro d’ordre), qui deviendra définitif, même pour les
Baltis (le « Keitou »), et le mesure à 8 611 mètres, ce qui en fait la deuxième
montagne du monde. En 1986, une étude américaine lui donnera même
8 859 mètres, soit plus que l’Everest ! Une erreur rectifiée depuis2. Une
expédition de reconnaissance a lieu dès 1892 avec l’explorateur anglais sir
Younghusband et lord Martin Conway, à l’occasion de laquelle ils tentent, sans
succès, l’ascension du Chogolisa, au sud de Concordia (7 668 mètres). La
première tentative réelle a lieu en 1902 avec l’Anglais Oscar Eckenstein, qui
faisait partie de l’équipe de Conway. Il faudra atteindre cinquante-deux ans pour
que le sommet soit atteint… par des Italiens. Comme souvent, la voie qui paraît
la plus évidente sur le papier se révèle une fausse piste : les Anglais choisissent
l’arête nord-est. Impossible… La cordée de pointe ne dépasse pas 6 600 mètres.
Sept ans plus tard, le duc des Abruzzes* s’empare du sujet. Avec une forte
équipe de guides de Courmayeur, il explore les différentes voies possibles et
découvre celle qui sera la voie du succès, beaucoup plus tard, l’arête sud-est,
l’arête dite des Abruzzes. Mais trop difficile pour l’époque ! C’est vingt ans
après que les Américains prennent le relai et envoient pas moins de trois
expéditions sur l’arête des Abruzzes, en 1938, 1939 et 1953. On y est presque.
La première fois, l’équipe de Charles Houston, après avoir vaincu les difficultés
rocheuses qui avaient arrêté les Italiens, atteint 7 900 mètres, mais redescend à
cause du mauvais temps. L’année suivante, l’équipe de Fritz Wiessner monte à
8 370 mètres, doit redescendre et perdra quatre hommes dans la tempête. La
troisième tentative menée par Houston après la guerre, en 1953, manque le
sommet à 300 mètres près à cause d’une violente tempête. Un disparu, plusieurs
blessés et un retour apocalyptique pour les survivants. Montagne maudite…
Signe du destin : en 1954, le Pakistan accorde un permis aux Italiens pour le
K2. C’est le moment de terminer le travail commencé par le duc des
Abruzzes en 1909 ! Le professeur Ardito Desio dirige une équipe composée des
onze meilleurs alpinistes italiens du moment, avec Lacedelli, Compagnoni, plus
un jeune dénommé Walter Bonatti*. La réussite est au bout, mais dans la
douleur. Mort de Mario Puchoz. Mort évitée de justesse de Bonatti et de son
porteur Mahdi qui ont risqué leur vie pour approvisionner la cordée d’assaut en
oxygène et, abandonnés par leurs compagnons, ont dû improviser un bivouac
dans la neige à 8 100 mètres. Polémiques ensuite entre le jeune Walter et ses
compatriotes (voir : Bonatti)… Mais seule la victoire compte : Lacedelli et
Compagnoni atteignent le sommet après treize heures d’escalade à partir du
camp IX (8 060 mètres). C’est le premier triomphe italien en Himalaya, après les
Français à l’Annapurna et les Anglais à l’Everest.
Mais le K2 ne s’est pas encore vraiment livré. Les Américains vont prendre
leur revanche en attaquant la difficile arête nord-est, sur laquelle avait buté la
première tentative en 1902. Ils y parviennent en 1978, sans oxygène, avec Louis
Reichardt, Rick Ridgeway et John Roskelley. L’année suivante, les Français,
appuyés par le Comité de l’Himalaya, dopés par leurs succès depuis l’Annapurna
(le Makalu en 1955, la tour de Mustagh en 1956, le Jannu en 1959, le pilier ouest
du Makalu en 1971), se lancent le défi du pilier sud-ouest du K2, la Magic Line,
surnom qui en dit assez sur l’élégance et l’esthétique de cette voie inviolée…
sans parler de sa difficulté. Une expédition lourde est lancée par la Fédération
française de montagne, avec une équipe solide (Yannick Seigneur*, Maurice
Barrard*, Pierre Beghin*, Jean-Marc Boivin*, Ivano Ghirardini…) et de gros
moyens. L’énorme arête rocheuse qui s’élève d’un seul jet est presque vaincue
lorsque la météo s’en mêle. On doit renoncer à 8 460 mètres, à 150 mètres du
sommet ! Cet échec, qui aura des conséquences financières lourdes pour la FFM,
sonnera le glas des expéditions « mammouths » sur fonds publics. Les
expéditions légères se multiplient. Benoît Chamoux réussit l’ascension en
solitaire en 22 heures en 1986. La même année, une cordée polonaise réussit la
Magic Line sur laquelle les Français avaient buté sept ans plus tôt. Pierre
Beghin* et Christophe Profit* réalisent la première de l’arête nord-ouest en style
alpin en 1991. Chantal Mauduit* réussit le sommet sans oxygène en 1992… Une
autre femme, l’Autrichienne Gerlinde Kaltenbrunner réalise en 2011 l’exploit,
avec les Kazakhs Zoumaiev et Pitsov, de l’ascension de l’arête nord, sur le
versant chinois, sans oxygène ni porteurs d’altitude, une voie qui avait été
ouverte par une expédition lourde japonaise en 1982 : « Ce fut l’une des
expériences les plus intenses de ma vie. J’avais l’impression de faire corps avec
l’univers. C’était étrange d’être à la fois aussi exténuée et de tirer autant
d’énergie du simple panorama3 », dira-t-elle.
Alors, le K2, « montagne tueuse » ? Le cliché est aussi tenace qu’agaçant.
D’abord, parce que ce n’est pas la montagne qui tue, ce sont les hommes qui y
meurent. « Pour moi, les alpinistes cherchent à prouver qu’ils sont vivants en
côtoyant la mort4 », dit Yan Giezendanner, ce génial météorologue, le « routeur
des cimes », l’ange gardien des alpinistes, qui guide depuis son ordinateur des
dizaines d’expéditions himalayennes. Même si le résumé peut paraître brutal,
Yan sait de quoi il parle. Ensuite, parce que le K2 n’est pas, objectivement, la
montagne la plus « meurtrière ». 250 morts à l’Everest, environ 70 au K25.
Certes, le sinistre bilan présenté ainsi n’a pas grand sens, car l’Everest est dix
fois plus fréquenté que le K2 (3 600 summiters à l’Everest, moins de 300 au K2).
La dangerosité du K2, statistiquement, est donc supérieure à celle de l’Everest :
6 décès pour 100 alpinistes au sommet du monde, 23 au K2. Cependant, le K2 ne
détient pas le triste record des accidents mortels : c’est l’Annapurna*, avec
38 morts pour 100, suivi du K2, du Nanga Parbat (22) et du Kangchenjunga
(20). Alors, pourquoi cette sinistre réputation du K2 ?
D’abord, parce qu’il présente des difficultés techniques à haute altitude que
ne présente pas l’Everest, du moins dans sa voie normale. Ensuite, parce que la
météo y est dangereusement capricieuse. Rares sont les périodes de calme. Le
vent y souffle de manière infernale et les accidents les plus dramatiques qui y
sont survenus sont la conséquence d’une météo extrême. Avec l’altitude, la
fatigue et l’altération des facultés mentales qui en résultent, le danger est partout,
y compris à la descente : plus d’un accident mortel sur trois est survenu durant la
« retraite6 ». D’ailleurs, à ce jour, le K2 n’a jamais été gravi en hivernale. C’est
le seul des 8 000 dans ce cas.
Enfin, parce que l’histoire du K2 est marquée par des « étés meurtriers7 »,
des accidents en série qui marquent cruellement les esprits.
1986 : 27 alpinistes ont atteint le sommet en juillet-août, 13 sont morts, tous
ou presque à la descente, dans une tempête soufflant à plus de 140 km/h pendant
quatre jours. Parmi les victimes, les époux Barrard*, Julie Tullis, la compagne de
Kurt Diemberger*, et le grimpeur prodige anglais Alan Rouse.
2008 : le 31 juillet, 20 alpinistes de toutes nationalités sont dans les starting-
blocks pour le sommet après une longue période de mauvais temps. La fenêtre
météo est étroite, deux jours seulement. Ou trois. On se précipite. Trop de
monde sur la voie. Dans la montée, un grimpeur serbe détache son mousqueton
de la corde fixe pour dépasser un autre alpiniste. Il décroche, entraînant dans sa
chute un Hunza*. Deux morts. Les 18 autres atteignent le sommet, très en retard
sur l’horaire prévu. La descente commence à la nuit tombée. Une chute de sérac
emporte 3 alpinistes. Cinq morts. La panique s’empare des cordées et c’est
chacun pour soi. Le Hollandais Van Rooijen, rescapé, raconte : « Les gens
descendaient à toute allure, mais sans savoir où aller. Donc un grand nombre de
personnes étaient perdues sur la montagne du mauvais côté, sur la mauvaise
voie, et là, vous avez un énorme problème8. » Bilan total : 11 morts.
Le K2 fait peur… L’Italien Fosco Maraini le décrit ainsi : « Tout de roche,
de glace, de tempête et d’abîme. Il ne fait aucune tentative pour paraître humain.
Il est atomes et étoiles. Il est nu comme le monde avant le premier homme – ou
la planète en cendres après le dernier9. » « Il faut imaginer son sommet non
comme un lieu physique, point de rencontre de cinq arêtes montant de la Chine
et du Pakistan, mais comme une bulle, un espace de non-vie aux confins de la
stratosphère où l’air pèse trois fois moins qu’au niveau de la mer, où le vent
frappe avec la violence du jet-stream10 », écrit Charlie Buffet. Ou encore Greg
Child, revenu du sommet : « Le K2 est une mise à l’épreuve, une
personnification géologique de l’angoisse. L’escalader est une confrontation
permanente avec la peur de la mort11. »
Mon Dieu, que la montagne est belle…
Karakoram
Il en impose, ce nom qui sonne comme un craquement de rochers ou un
éboulis gigantesque… Karakoram ! Massif magistral du Cachemire, à cheval
entre l’Inde et le Pakistan, qui se le disputent depuis 1947, une guerre
littéralement très froide, où les conditions climatiques font plus de victimes que
les tirs de canon, que l’on entendait à intervalles réguliers du camp de base du
Hidden Peak*. Bien qu’il ait la même origine géologique que l’Himalaya* – un
froissement de tôle colossal entre les plaques indo-australienne et eurasienne –,
les puristes y voient un massif séparé, un monde à part.
Un monde démesuré : le Karakoram, qui veut dire « grande barrière » ou
« barrière blanche », concentre les plus hautes cimes du monde, d’où son surnom
de « troisième pôle ». Sur les quarante-deux sommets les plus hauts recensés
dans le système himalayen, trente-trois se trouvent au Karakoram – dont quatre
des quatorze 8 000* de la planète et, parmi eux, la deuxième montagne du
monde, le K2*. Pour ne pas en rester là, le massif collectionne aussi les plus
grands glaciers du monde : huit de plus de 50 kilomètres, en particulier le
Baltoro, 57 kilomètres de long, 6 kilomètres de large dans sa partie centrale, et le
Siachen, 75 kilomètres. Cette mer de glace alimente en eau douce le fleuve Indus
– ce qui fait du Karokoram la mère nourricière des civilisations indo-
pakistanaises.
Un monde… au bout du monde. Je n’y suis allé qu’une fois et ce fut une
révélation, la plus belle aventure de ma vie. C’était en 1984, lors de l’expédition
Hidden Peak* conduite par Pierre Mazeaud*. Après avoir atterri à Rawalpindi
(Islamabad), on embarque pour Skardu dans un bus peint de couleurs éclatantes,
avant de troquer le bus pour des Jeep à Dassu. Jusqu’à ce qu’il ne reste plus que
les jambes pour gagner le massif éloigné des Gasherbrum, « montagnes de
lumière », par une marche d’approche de douze jours, semée de quelques
villages qui s’évanouissent dès que l’on atteint le glacier du Baltoro – car,
contrairement à la région de l’Everest, le Karakoram est très peu habité. Un
désert pour les hommes… peuplé de géants ! A côté, les Alpes font figure de
golf miniature ! Avancer sur le Baltoro, c’est s’incliner devant les tours de
Trango, ces monolithes de couleur fauve qui feraient passer les Dolomites pour
un jeu de construction, les fantastiques tours de Trango, sortes de Tre Cime di
Lavaredo puissance 10, la tour de Mustagh aux allures de Cervin himalayen…
Les yeux demandent déjà grâce avant même d’arriver au « saint des saints »,
Concordia, la bien nommée, cette immense esplanade naturelle d’où se
dévoilent, devant, les Gasherbrum, le Broad Peak, à 8 047 mètres, et bien sûr,
juste à gauche, le majestueux K2* – K, comme Karakoram, 2 comme numéro
d’ordre, jamais baptisé d’un nom local plus imagé, car invisible depuis les zones
habitées… Montagne mythique, « exceptionnelle, pyramide presque parfaite12 »,
dit Mazeaud, qui poursuit : « Puis-je écrire que ma découverte du massif de
l’Everest, sans doute incomparable, n’a rien été à côté du choc que j’ai ressenti
lorsque je me trouvai au pied de ces montagnes de lumière ? » Walter Bonatti*
décrit le spectacle à merveille : « Tous les plus hauts sommets du Karakoram
que le regard parvient à embrasser semblent surgir par enchantement d’une mer
de lait […] A droite la masse imposante du Broad Peak, et plus loin les cimes
des Gasherbrum. Le K2 domine tous ces colosses13. » Le K2, « pyramide de
5 kilomètres de large et de 3,5 de haut, une masse de gneiss, de schistes et de
granit équivalente à 37 Cervins », écrit Charlie Buffet, journaliste montagne de
Libération et du Monde14. Le K2, deuxième sommet le plus haut du monde dont
viendra finalement à bout en 1954 une équipe d’Italiens qui compte justement le
jeune Bonatti*. Rude déception pour les Français, qui avaient très tôt pris leurs
« quartiers » dans le massif : en 1936, Henry de Ségogne, alpiniste et conseiller
d’Etat, y menait la première expédition* française en Himalaya. Direction… le
Gasherbrum I ! C’est un peu en hommage à Ségogne, haut fonctionnaire comme
lui fou de montagne, que Pierre Mazeaud avait souhaité, cinquante ans plus tard,
reprendre le chemin du Hidden Peak.
Mais soyons fair-play : ce sont les Anglais qui ont foulé les premiers le
Karakoram, en 1892, derrière sir William Martin Conway of Allington (1856-
1937), historien, explorateur et homme politique, probablement « le seul lord
anglais à inclure un piolet dans ses armoiries15 ». Les premiers, les tout
premiers ? Non pas ! Avant eux, le Karakoram était bien sûr déjà le domaine des
seigneurs des montagnes, les Hunzas*, ce peuple fier de son histoire et de sa
connaissance inégalable du massif, qui y a guidé ensuite, comme les Sherpas* du
Népal, les expéditions européennes.
Lorsque notre expédition, prise dans le mauvais temps, a entamé son repli et
quitté le camp de base, c’est avec le Hunza Hunar Baig, devenu mon ami, que
j’ai dû rallier à toute allure le village d’Askole, pour aller chercher les porteurs.
Nous descendîmes en trois jours ce que nous avions monté en quinze… Il faut
dire que nous courions la plupart du temps, gonflés par les globules rouges que
nous avions accumulés là-haut. Arrivés en bas, Hunar Baig semblait avoir fait
une promenade de santé, tandis que j’étais victime de déshydratation et urinais
un inquiétant liquide noir ! Hunar Baig m’a conduit chez un « ancien » du
village, qui m’a fait avaler jusqu’au dernier cristal un morceau de sel plus gros
qu’une orange : remède miracle, qui m’a instantanément remis sur pied, et m’a
laissé du Karakoram un souvenir… relevé à souhait ! Depuis, j’adore le sel, mais
je préfère encore les oignons et les abricots frais que nous trouvâmes de retour
au joli village d’Askole !
Kukuczka, Jerzy (1948-1989)
« Vous avez fait les quatorze 8 000, vous pourriez prendre votre retraite !
Pourquoi repartez-vous au Lhotse, surtout sur l’imprenable face sud ? lui
demande le journaliste.
— Pourquoi arrêter, puisque tout va bien16 ? »
C’est vrai que tout va bien, jusque-là, pour « Jurek ». Il a quarante et un ans,
une foi inébranlable en Dieu et… en lui. Il est le deuxième homme, un an après
Messner*, à avoir gravi tous les 8 000 de la couronne himalayenne. Et il l’a fait
en huit ans seulement, alors qu’il en avait fallu seize à Messner. Tout cela sans
oxygène naturellement (sauf un court moment à l’Everest), parfois en solitaire,
ouvrant une dizaine de voies nouvelles et quatre premières en hivernale, comme
le rappelle Marc Batard*17. Il n’aimait pas les sentiers battus : « Mon plaisir
n’est pas seulement d’être en montagne et en expédition. Quand je suis au pied
d’un sommet, quel qu’il soit, mon désir le plus intense est de le gravir et de faire
quelque chose de nouveau, un exploit, entamer une aventure, même si quelque
part en moi je suis picoté par l’inquiétude de l’inconnu18 », rapporte
l’himalayiste. Toujours la voie la plus difficile… Et une résistance phénoménale
à l’effort en haute altitude. Il s’acclimatait lentement, mais, une fois prêt, il
pouvait survivre de très longues périodes en altitude, parfois sans boire ni
manger19.
Cet ingénieur électricien travaillant pour l’industrie minière, bon père de
famille, avait commencé à grimper à l’adolescence dans les Tatras, puis les
Dolomites et le massif du Mont-Blanc. A trente ans, il se consacre à la conquête
des sommets himalayens qu’il atteindra les uns après les autres entre 1979
(Lhotse) et 1987 (Shishapangma). A part sur le Lhotse, son premier 8 000, Jurek
n’a jamais pris les voies normales… D’où, sans doute, la volonté, qui lui sera
fatale, d’y revenir en 1989 pour tenter la face sud. Il ouvre de nouvelles voies à
l’Everest (pilier sud), au Makalu (arête nord-ouest), aux Gasherbrum II et I, au
Broad Peak, au Nanga Parbat (pilier sud-est), au K2 (face sud), au Manaslu (mur
nord-est) et au Shishapangma (arête ouest). Quant aux quatre 8 000 restants, il
en fera la première ascension hivernale (Dhaulagiri, Cho Oyu, Kangchenjunga et
Annapurna). Et, à chaque sommet, il déposait non seulement le drapeau
polonais, mais aussi une petite peluche venant de ses fils20…
Ce palmarès inouï en a fait un véritable héros en Pologne, où il a reçu de
nombreuses distinctions. Le Comité olympique lui a même délivré une médaille
d’argent d’honneur en 1988 lors des Jeux d’hiver de Calgari… en même temps
qu’à Reinhold Messner !
Dix ans après son premier 8 000, il veut absolument revenir au Lhotse pour
ouvrir la face sud tant redoutée avec son ami Pawłowski. La tentative de trop ? Il
est pourtant en pleine forme, ce 17 octobre 1989, et le temps est beau sur le
Lhotse. Une alerte cependant… sur un mauvais relai, dans une zone pas très
raide, il perd l’équilibre et bascule en arrière. Ses bras moulinent l’air… mais il
réussit à arrêter sa chute au bout de quelques mètres ! « Mon Dieu ! Tu veilles
sur moi ! Tu m’as offert une nouvelle chance21 ! », note-t-il dans ses carnets. Il
n’en aura pas de deuxième. Quelques jours plus tard à peine, le 23 octobre, ils
montent tous les deux au dernier camp. Au petit matin, le temps est beau. On
part pour le sommet, qui est si près, 300 mètres seulement. Pawłowski raconte :
« C’était au tour de Jurek de grimper en tête. » Ils sont espacés de 40 mètres.
Brutalement, Jurek dévisse. « J’étais abasourdi quand je l’ai vu partir de plus en
plus vite… Il n’a même pas crié… La corde s’est rompue sur un rocher coupant
quelques mètres au-dessus de moi… Tout ce que j’ai vu après, c’est Jurek qui
continuait à tomber jusqu’au pied de la face22. » On retrouvera son corps
3 000 mètres plus bas. Ses amis l’ont enseveli en pleurant dans une crevasse au
pied de « sa » face sud.
Dans les prières que Jurek, très croyant, faisait et qu’il notait dans ses
carnets, on peut relever celle-ci : « Mon Dieu, épargne-nous la mort dans la
vallée23. »
Lachenal, Louis (1921-1955)
Le 3 juin 1950, Louis Lachenal et Maurice Herzog se dressent au sommet de
l’Annapurna*, premier 8 000 ! La France, humiliée par la guerre, retrouve la
fierté ! Le livre d’Herzog, Annapurna, premier 8 000, se vendra à 30 millions
d’exemplaires et le chef d’expédition, promu héros national, sera ministre.
Lachenal tombera presque dans l’oubli, lui qui avait formé avec Terray* une des
cordées les plus brillantes de l’après-guerre. Victime de graves gelures à la
descente de l’Annapurna, il devra être amputé et subira seize opérations en cinq
ans, sans compter la douleur morale d’avoir toujours joué le second rôle, muet
par obligation… En novembre 1955, avec son ami Payot, il fait la vallée
Blanche, qu’il connaît par cœur. Payot raconte : « Là-haut, à l’aiguille du Midi,
il y avait peut-être 100 km/h de vent, et ça le mettait en joie !… Le vent dans la
gueule, nous avancions à peine. Il m’a encore dit : “Y a le pet ! J’aime ça !” Ce
furent ses derniers mots. J’ai entendu un bruit. Je me suis retourné. Plus
personne1. » Lachenal, à trente-quatre ans, était tombé dans une crevasse, mort
sur le coup, la nuque brisée.
Né à Annecy, il commence à grimper à l’âge de treize ans. A vingt ans, il
adhère à Jeunesse et Montagne et fait la connaissance de Terray* et de
Rébuffat*. Après la guerre, il intègre la Compagnie des guides de Chamonix et
réalise les plus belles faces nord avec Lionel Terray (les Droites, l’éperon
Walker, l’Eiger). C’est eux qu’il retrouve pour la fameuse expédition française à
l’Annapurna en 1950, dirigée par Maurice Herzog*. Le 3 juin, Lachenal et
Herzog partent du camp V. Rébuffat et Terray sont au camp IV, Couzy et Schatz
au camp III, le reste des forces au camp II. « A 14 heures, nous débouchions sur
le sommet, transfigurés par une joie immense2 », écrit Herzog. Mais la descente
sera un véritable calvaire et durera un mois, dans le mauvais temps. Les deux
vainqueurs sont atteints de graves gelures et devront être amputés, Lachenal aux
pieds et Herzog aux mains. Comme souvent (voir : Polémiques), la suite se passe
mal : le récit d’Herzog est humiliant pour Lachenal, qui veut répliquer avec le
soutien de Rébuffat. « Tout pour le chef, rien pour eux3 ! » L’imprévisible
accident de la vallée Blanche l’en empêchera. Et c’est le frère de Maurice
Herzog, Gérard, qui publie en 1956 les souvenirs de Lachenal (Les Carnets du
vertige), après, dit-on, une lecture plus que sélective… C’est seulement quarante
ans plus tard, en 1996, que les éditions Guérin publieront l’intégrale des Carnets
du vertige, tels que Lachenal les avait écrits. On y lit ceci sur ce qui s’est passé à
l’approche du sommet :
« Je savais que mes pieds gelaient, que le sommet allait me les coûter. Pour moi, cette course
était une course comme les autres. Si je devais y laisser mes pieds, l’Annapurna, je m’en
moquais. Je ne devais pas mes pieds à la jeunesse française. Pour moi, je voulais donc descendre.
J’ai posé à Maurice la question de savoir ce qu’il ferait dans ce cas. Il m’a dit qu’il continuerait.
Je n’avais pas à juger de ses raisons, l’alpinisme est une chose trop personnelle. Mais j’estimai
que s’il continuait seul, il ne reviendrait pas. C’est pour lui, et pour lui seul, que je n’ai pas fait
demi-tour. Cette marche au sommet n’était pas une affaire de prestige national. C’était une
affaire de cordée4. »
« Carte géographique : absolument nécessaire si l’on veut faire l’expérience de se perdre […]
Celles de l’IGN sont les plus belles et attirantes. Elles seront aussi utiles pendant l’hiver devant le
radiateur, qu’inutiles sur place, où les consulter fait perdre beaucoup de temps avant de se
tromper de chemin, mais c’est là qu’est le but […]
Enthousiasme : utile quand on songe au suicide […] en montagne, les enthousiastes sont plus
dangereux que les avalanches et ressemblent à ces dernières par leur imprévisibilité et la vitesse
de leur chute […]
Expériences : intéressantes à entasser. En montagne on en trouve des tas. En montagne, être en
vie signifie avoir l’expérience de la montagne. Sinon c’est le contraire. Mais la seule occasion
d’acquérir une vraie connaissance, la seule qui en vaille la peine, c’est de se perdre. C’est en
réalité la seule expérience qui régénère. Si on survit, on n’est plus le même, si c’est le contraire,
on n’est pas certain d’avoir été quelqu’un […]
Altimètre : peut se révéler utile pour perdre du temps lorsque vous confrontez ses mesures avec
les cartes, ou pour enflammer les discussions avec vos compagnons […]
Alpinistes : nom générique donné à ceux qui vont en montagne avec l’intention d’y passer le
moins de temps possible pour commettre quelque chose de prémédité depuis le bas. Par
conséquent, plus on est habile alpiniste, moins on est vagabond… Entre les deux groupes, le
rapport est équilibré, avec du mépris de chaque côté […]
Esprit de groupe : l’esprit de groupe en montagne est fondé sur la responsabilité, et il est en béton
quand les réserves sont abondantes, puis sa qualité baisse avec le niveau de celles-ci. »
« Après m’être promené dans les nuages, j’atteignais un séjour plus serein d’où l’on voit dans la
saison le tonnerre et l’orage se former au-dessous de soi […] Ce fut là que je démêlai
sensiblement dans la pureté de l’air où je me trouvais la véritable cause du changement de mon
humeur et du retour de cette paix intérieure que j’avais perdue depuis si longtemps. En effet,
c’est une impression générale qu’éprouvent tous les hommes, quoiqu’ils ne l’observent pas tous,
que sur les hautes montagnes où l’air est pur et subtil, on se sent plus de facilité dans la
respiration, plus de légèreté dans le corps, plus de sérénité dans l’esprit […] Il semble qu’en
s’élevant au-dessus du séjour des hommes on y laisse tous les sentiments bas et terrestres, et qu’à
mesure qu’on approche des régions éthérées, l’âme contracte quelque chose de leur inaltérable
pureté38. »
« Toute notre jeunesse fut troublée par un appel mystérieux qui n’était pas celui de l’amour.
Parfois, il s’éveillait en nous comme une impatience vivace à la vue d’un pêcher en fleur, d’un
ciel étoilé ou bien lorsque le hasard des vents nous jetait un souffle d’air glacé au visage. Nous
pressentions un monde inconnu, celui des horizons immenses de la liberté […] Lorsque le sang
bat dans nos tempes ; lorsque l’air glacé dessèche notre gorge et pénètre au plus profond de nous-
mêmes comme un fluide infiniment précieux et vivifiant ; lorsque nous n’avons plus faim, mais
soif et que tout nous devient effort, geste ou pensée ; lorsque du fond des vallées, s’élève et meurt
à nos pieds la grande voix géologique, la plainte immense de la terre, faite des mille bruits d’en
bas, bruits de l’érosion, de l’eau et du vent ; lorsque nous sentons que cette plainte, épuisée par sa
longue ascension, est incapable d’entamer le grand silence supérieur ; lorsque la perfection même
de ce silence est telle qu’elle blesse nos sens ; lorsque nous percevons comme un frissonnement
de l’espace ; lorsque les astres nous apparaissent en plein jour […] Alors, nous reconnaissons
l’altitude. »
C’est sans doute l’un des plus beaux textes de la littérature alpine.
Le hasard a voulu que Pierre Dalloz disparaisse la même année qu’un autre
grand poète français de la montagne, le « prince des hauteurs », Samivel*. Dans
les pages que je lui consacre, je ne peux dissimuler ma passion pour ce touche-à-
tout de génie, écrivain, poète, dessinateur et peintre, photographe, cinéaste, mais
aussi explorateur et alpiniste. Il incarne avec un génie plein d’humour et de
tendresse cette belle tradition européenne, née avec Rousseau, de la poésie
alpestre. Son œuvre littéraire, aussi prolifique (une cinquantaine d’ouvrages) que
variée (contes, nouvelles, romans, essais, poèmes) est immortelle. Son amour
des montagnes, des hommes, des bêtes, déborde de poésie, d’humour et enchante
le lecteur que je suis, comme vous, j’espère ! Et si vous me suivez, vous
adorerez aussi Dino Buzzati*, un autre homme aux multiples talents, journaliste,
romancier, critique d’art, dessinateur et peintre comme Samivel – dans un style
plus sévère il est vrai – et amoureux éperdu des Dolomites, sa région d’origine
dont il a escaladé toutes les cathédrales de calcaire. Car Buzzati n’est pas que
l’auteur mondialement connu du Désert des Tartares (1940). Pendant quarante
années de journalisme, entre deux romans, nouvelles ou pièces de théâtre, il a
écrit dans le Corriere della Sera sa passion pour la montagne, avec ses joies et
ses tourments. Ces chroniques, rassemblées après sa mort dans Montagnes de
verre (1989), reflètent deux visages, celui de l’éditorialiste qui relate les exploits,
raconte les héros et milite pour la montagne, et celui, plus sombre, de l’alpiniste
romantique à la recherche d’un paradis perdu. Soif d’infini, souffrance du temps
qui passe et doute métaphysique donnent à ses écrits cette tonalité de nostalgie
pudique qui les rend si attachants : « Et après tout, quelle signification ont donc
les montagnes ? Elles sont toujours demeurées hors de nous, ne nous ont jamais
appartenu, ne répondent jamais à l’amour que nous leur portons. Je crains
qu’elles ne soient, elles aussi, qu’une illusion. »
J’évoquais, à propos des héritiers spirituels de Rousseau, la belle tradition
européenne du « voyage romantique » et de la communion entre l’homme et la
nature. Elle me paraît parfaitement représentée aujourd’hui par un auteur auquel
je voue un attachement et une fidélité particulière, Sylvain Tesson*. L’écrivain
voyageur, comme il se définit lui-même, ne résiste pas à l’appel de la route, de la
montagne, de la forêt et nous fait partager ses vagabondages par de petits livres
qui sont non seulement des bijoux d’écriture, mais aussi de vraies leçons de vie
et d’apprentissage du bonheur. Au hasard : « Le nomadisme est la meilleure
réponse à l’échappée du temps ; mon but n’est pas de le rattraper, mais de
parvenir à lui être indifférent », ou : « Baissons l’allure et le temps lui-même, par
un étrange effet d’imitation, ralentira son débit », ou bien encore : « Le
vagabond enjambe l’idéologie et les clôtures, qui toutes deux empêchent de
gambader… Il n’est pas en croisade, il est en croisière… Dans la tension de
l’effort, il trouve la paix intérieure, se débarrasse de toute fausseté, revient à
l’élémentaire et devient capable de pleurer de joie devant une vasque argileuse
d’où sourd un filet d’eau claire. Son âme se simplifie : le voyage est une
épuration éthique. » En vérité, la descendance du promeneur solitaire est
innombrable !
Mais… et la fiction dans tout cela ? La réalité de la montagne est-elle si
belle que la fiction serait, en quelque sorte, superflue ? Le « roman de
montagne » serait-il un genre mineur48 ? s’interroge Yves Ballu. L’objection
cingle immédiatement : Roger Frison-Roche* ! Premier de cordée (1941) a été
et est encore un succès de librairie exceptionnel qui a amené vers la montagne
des générations entières de jeunes et suscité d’innombrables vocations. Sa
passion pour les montagnes, mais aussi pour le Sud et le Grand Nord, n’a d’égale
que son amour pour les hommes qui les peuplent, dont il dépeint la vie d’un trait
sûr et tendre. Mais il n’est pas seul. Avant lui, Charles-Ferdinand Ramuz*,
auteur emblématique de la littérature suisse romande, avait raconté la montagne,
mais aussi les paysans, les montagnards, les filles de ferme, il avait peint la
fragilité de l’être, la puissance de la nature, le combat de la vie contre la mort, du
bien contre le mal… La Grande Peur dans la montagne (1926), que j’évoque par
ailleurs (voir : Ramuz), est un chef-d’œuvre hitchcockien, qui fait monter
l’angoisse lentement et sûrement jusqu’au drame final… Et puisque de suspense
nous parlons, n’oublions pas Etienne Bruhl, l’inventeur du « roman policier
alpin » avec Accident à la Meije (1946) : qui a tué le richissime lord Peter
Witchell, disparu sur la Meije à 4 000 mètres d’altitude ? Kidnapping ou
assassinat49 ? Bruhl, écrivain et alpiniste, membre du Groupe de haute
montagne, se fait « l’Agatha Christie de la littérature alpine » avec ce roman qui
n’a pas pris une ride. Plus récemment, Mourir à Chamonix d’Yves Ballu, notre
historien préféré de l’alpinisme (Glénat, 2006), est un bel exemple de « polar
alpin », parfaitement documenté sur le microcosme chamoniard des années 1960
avec ses rivalités tenaces entre vieux guides et jeunes grimpeurs parisiens
iconoclastes. Dans un autre style, qui tranche avec la littérature alpine habituelle,
j’ai vibré, avec le groupe de copains qui était le mien dans les années 1980, avec
La Voie Jackson de Gérard Herzog (1976) : histoire d’escalade, d’amour et
d’amitié, servie par des dialogues ébouriffants, truffés de jurons et de
plaisanteries salaces, mais par-dessus tout l’aventure, la vie, la mort et, au
milieu, les bons sentiments ! Nous avions tous, pensions-nous, quelque chose de
« Charlot », le garçon, et de « Jackson », la fille.
« On les entend déjà les purs de la montagne, aristocrates ou pire rêvant de l’être, pudibonds
jusqu’à préférer mettre leurs courses en chiffres plutôt que d’avouer la moindre étincelle de
plaisir, on les entend déjà crier au scandale : littérature de roman photo, style de bas quartier […]
Mais justement, la vraie montagne est-elle celle des récits de courses trop nombreux où lyrisme
et clichés se disputent la place, ou bien celle réellement vécue par les alpinistes […] où il arrive à
tout le monde de lâcher une bordée d’injures ou d’avoir des besoins « naturels » […] C’est bien
le premier mérite du livre de G. Herzog de décrire enfin cet alpinisme-ci, de faire ressortir le
besoin de tant de grimpeurs de vivre leur alpinisme comme une grande plaisanterie, parfois
même jusqu’à l’excès […] une montagne où l’on meurt comme on meurt partout : bêtement et
sans héroïsme ; des grimpeurs qui ne sont pas tous les êtres asexués dont la littérature alpine a
depuis longtemps fait ses héros50. »
« Depuis sa mort, Mallory est devenu un élément nouveau et puissant du culte de la montagne
qui lui coûta la vie. Il figure dans l’histoire comme un diffuseur, qui propagea et multiplia le
sortilège de la montagne, qui le projeta encore plus loin. Le fait que, comme tant d’autres avant et
après lui, il est mort d’amour pour la haute montagne n’affaiblit pas l’étrange force d’attraction
de celle-ci, mais la renforce. De façon posthume, Mallory perpétue les sentiments mêmes qui
l’ont tué – il rend encore plus glorieuses les montagnes de l’esprit12. »
Marche
« Jamais je n’ai tant pensé, tant existé, tant vécu, tant été moi, si j’ose ainsi
dire, que dans ceux de mes voyages que j’ai faits seul et à pied13. » Cette
« confession » de Rousseau* en dit plus long qu’un discours convenu et
médicalement correct sur les vertus de la marche à pied ! Car la marche à pied
relève plus, comme le pensaient déjà les philosophes grecs, de l’hygiène mentale
que de l’exercice physique14. Les disciples d’Aristote ne s’appelaient-ils pas
eux-mêmes les « péripatéticiens », les marcheurs ? C’est parce que l’homme
s’est mis debout qu’il pense, imagine, rêve… Et « mettre un pied devant l’autre
est d’abord une histoire de rythme qui favorise le mouvement de la pensée15 ».
C’est Jean Giono qui disait : « Si tu n’arrives pas à penser, marche. Si tu penses
trop, marche. Si tu penses mal, marche encore. »
J’ai appris à marcher à l’âge de treize ans. Marcher en montagne, je veux
dire… Derrière un « vieux » guide de l’UCPA*, qui devait avoir au moins…
quarante-cinq ans ! Il m’a tout appris. La lenteur calculée, les petits pas, le
placement des pieds, toujours à plat et évitant les aspérités du sol, la régularité
du mouvement, la respiration. Je revis cette montée en refuge au cours de
laquelle il avait voulu me tester en chargeant mon sac à dos de la provision
d’oranges du groupe, soit environ 10 kilos supplémentaires. Je revois le coup
d’œil satisfait qu’il m’avait lancé à l’arrivée et ressens encore la fierté contenue
qui était la mienne. Je n’ai rien oublié de ses conseils et les transmets à ceux que
j’ai le bonheur d’emmener marcher, à commencer par mes propres enfants. Que
ce soit en randonnée, pour une montée en refuge ou une marche d’approche, les
règles sont les mêmes et leur application, en minimisant la souffrance, conduit à
cette sensation de bien-être et de puissance qui permet seule la joie dans l’effort.
Le corps, au bout de quelques minutes, devient une sorte de machine bien huilée,
ventilée, tiède et performante qui libère l’esprit et lui permet de vagabonder.
« J’ignore si ma vie a un sens, mais ma marche a un but : mettre un pied devant
l’autre et recommencer jusqu’à ce que joie s’ensuive16. »
Alors, marcher seul ou à plusieurs ? La marche solitaire est à la marche en
groupe ce que la joie est au plaisir. Plaisir d’être ensemble, de partager l’effort
tout autant que sa récompense, d’aider le plus faible et de le voir progresser, de
célébrer le but atteint, la beauté de la vue au détour du sentier, le ruisseau
chantant, l’apparition fugitive du chamois, le cri de la marmotte, la fleur
inattendue… et d’écouter le soir au refuge, avec une soupe bien chaude et des
rires sonores, le récit improvisé que chacun donnera de sa journée. Mes plus
fidèles amitiés, mes plus belles rencontres, je les dois à ces merveilleuses
randonnées d’été, de huit ou dix jours, sur le GR10 ou le GR20 (voir : Grande
randonnée). Le plaisir naît toujours d’une rencontre. La joie est autre chose. Elle
naît de la rencontre avec soi-même. Elle n’a pas besoin des autres. Je la trouve
dans la marche solitaire. Point de dialogue, si ce n’est avec soi-même. Point
d’échanges, si ce n’est avec la nature sauvage. Point de salut, si ce n’est par moi-
même. La joie, telle que je l’entends, vient de l’accomplissement de soi. Trouver
son chemin, seul. Interroger le ciel. Mesurer ses propres capacités. Evaluer les
horaires. Décider. Avancer. Prier, parfois, modestement, la nature de vous laisser
passer… Cette joie intérieure, spinozienne allais-je dire, née de l’action et
nourrie par la confiance en soi, je l’ai éprouvée pleinement dans les montagnes
de Corse, pourtant peu difficiles techniquement mais parfois spectaculaires, ou
sur les sommets de Union Island, aux Antilles, que j’ai tous gravis les uns après
les autres, à vue et sans carte car… il n’en existe pas !
J’admets, avec le philosophe Frédéric Gros17, que la marche n’est pas un
sport. Mis à part la marche athlétique ou les 40 kilomètres de Millau, la marche,
comme l’alpinisme*, est rebelle à l’idée de score, de compétition, de vitesse, de
résultat… autre qu’intérieur. « Mettre un pied devant l’autre est un jeu
d’enfant », dit-il justement. Est-ce pour autant une philosophie ? Ce n’est pas
parce qu’un philosophe marche que la marche devient philosophie… Des
philosophes, mais encore des écrivains et des poètes furent des marcheurs
convaincus, voire militants. Les Cyniques dans la Grèce antique, Jean-Jacques
Rousseau, je l’ai dit, mais aussi Friedrich Nietzsche, Arthur Rimbaud, Charles
Péguy. Pour Nietzsche : « Seules les pensées qu’on a en marchant valent quelque
chose. » Rimbaud marcha sa vie durant : « Je suis un piéton, rien de plus18. »
Mais il n’y a pas de philosophie dans la marche, tout juste un art de vivre.
Chacun y trouvera ce qu’il y a cherché. La liberté, la découverte, la nature, la
solitude, le silence, le plaisir, la joie, la sérénité, le bonheur…
Mais, par-dessus tout, la marche propose un remède aux illusions
d’aujourd’hui, en nous offrant l’éloge de la lenteur et de… l’inutile ! Quel
bonheur ! « La marche est inutile, comme toutes les activités essentielles19 », dit
David Le Breton, ce que tous les artistes pourraient signer. Et il ajoute : « La
marche est un acte de résistance, privilégiant la lenteur, la disponibilité, le
silence, la curiosité, l’inutile… Le marcheur est celui qui prend son temps et ne
laisse pas le temps le prendre. » Bernard Ollivier ne dit pas autre chose : « La
marche ramène le regard à une juste dimension, apprend à gouverner le temps.
Le marcheur est un roi20. » Vous comme moi pouvons être rois !
Marmotte
Ma popularité est telle chez les humains, surtout chez les plus jeunes, qu’on
me vend en effigie – et en peluche – dans tous les magasins de souvenirs de
montagne. Bon, pas toujours très ressemblante, la marmotte. Je trouve, sans
coquetterie de ma part, qu’on me grossit un peu… Il y en a même qui imitent
mon cri quand le chaland passe à côté. Mais alors là, pardon, rien à voir. Celui
qui m’a déjà entendue lancer mon coup de sifflet d’alerte dans l’alpe ne me
reconnaîtra pas dans ce maigre couinement. Mais que voulez-vous, quand on est
célèbre, il faut bien accepter la caricature. Mais la fourrure, bon sang ! La
mienne est incomparablement plus soyeuse que leur synthétique ! Ne le répétez
pas : d’affreux chasseurs auraient de nouveau l’idée de nous persécuter pour
nous transformer en manteaux. Notre syndicat, qui regroupe tout de même
15 000 adhérent(e)s en France, n’a toujours pas obtenu l’interdiction de la chasse
à la marmotte. Elle est juste, comme ils disent, réglementée. Il aurait fallu
nommer Samivel* ministre de l’Environnement lorsqu’il en était encore temps !
Parmi les trois « peuplades innocentes des Alpes », disait-il (les marmottes, les
bouquetins, les choucas), « la plus pittoresque, c’est incontestablement la
première. Doit-elle cette élection à notre incurable anthropomorphisme ?… C’est
bien possible, car il faut avouer qu’avec leurs bonnes trognes, à la fois naïves et
finaudes, leurs yeux brillants d’intelligence [ce n’est pas moi qui le dis], leurs
bedaines [là, je suis moins d’accord], leurs petites mains préhensiles et
l’habitude qu’elles ont de se tenir très souvent debout sur leurs pattes de derrière
pour croquer fleurette ou inspecter le panorama, elles évoquent singulièrement
ces homuncules dont la fabrication hanta les rêves des alchimistes
médiévaux21 ».
Notre vie est un peu organisée comme celle des humains, à ceci près que…
nous dormons presque six mois de l’année. Et je sens bien, à voir le nombre
d’hôtels qui portent notre nom, que certains hommes nous envient… Pendant ce
long sommeil dans le terrier familial, bien serrés les uns contre les autres, notre
température descend et notre cœur ralentit. Nous consommons les graisses que
nous avons accumulées à l’automne en mangeant plus que de raison, ces
fameuses graisses qu’utilisaient les humains contre les rhumatismes et toutes
sortes de maladies. Aux premiers rayons du soleil en avril, le chef de famille met
le nez dehors, vérifie qu’il n’y a pas de danger, déblaie la neige qui bouche
encore l’entrée de la maison et donne le feu vert pour la sortie générale. C’est la
cavalcade, on court, on mange, on joue, on se câline… et les petits marmottons
naissent trente jours après. Pendant les sorties, l’un de nous fait le guet debout
sur un rocher et, dès qu’un danger survient, homme, renard ou aigle, il donne
l’alerte par un puissant coup de sifflet et tout le monde rejoint les appartements.
Nous avons pensé à tout : en dehors de l’entrée principale, notre HLM est
accessible par des entrées secondaires et, en cas d’urgence, des terriers de
secours sont prévus pour les retardataires et pour ceux qui se seraient aventurés
un peu trop loin du foyer. Sous terre, nous disposons de toutes les commodités,
plusieurs chambres doubles, triples, un dortoir collectif et même des toilettes
séparées22 ! Quand l’été arrive, les jeunes nés au mois de juin font leur première
sortie, sous la surveillance des parents. En juillet et août, on voit passer sur les
sentiers les randonneurs et les alpinistes chargés comme des baudets. Un coup de
sifflet de principe leur fait toujours plaisir ! A la fin de l’été, c’est le moment de
« faire les foins » : l’herbe coupée et séchée est rentrée dans le terrier principal
pour y installer « une litière bien sèche et confortable sur laquelle toute la
famille, roulée en boule, s’endormira jusqu’au futur printemps23 ». Il en va ainsi
depuis plusieurs milliers d’années et cela continuera, pourvu que Dieu, les
hommes et les renards nous prêtent vie.
Massif central
Sur les cartes de mon enfance, suspendues au mur de la classe par leurs
œillets métalliques24, il mangeait presque la moitié du visage de la France. D’un
jaune orangé virant au brun, contrastant avec le vert prairie du « Bassin de
Paris », le Massif central, que je déformais en « massif ventral », me semblait
démesuré. Je pensais le connaître, pour le traverser régulièrement du nord au sud
et du sud au nord dans la voiture de mes parents ou en train par la ligne Paris-
Limoges-Toulouse devenue familière de gare en gare. Ça, une montagne ? La
modestie de ses reliefs n’était pas à la hauteur de sa place sur la carte ! Je la
connaissais bien mal. D’abord, ne vous fiez pas à son âge ! Elle affiche
500 millions d’années, mais les volcans qui en font le charme sont tout jeunes :
le puy de Dôme, la « star » de la chaîne des Puys, à deux lieues de Clermont-
Ferrand, est né il y a 10 000 ans seulement, « alors que l’homme était déjà sur la
Terre25 ». Malgré son altitude « modeste » (1 465 mètres), le massif
impressionne : « Nous l’apercevions depuis des heures, du lointain des plaines,
cette montagne fameuse qui, de dix départements, fixe les regards. Nous
comprenons ici pourquoi elle a été le haut lieu le plus vénéré de la Gaule et fut
choisie pour porter le temple de son dieu national26 », raconte Pierre de Nolhac.
La chaîne des Dômes dont elle fait partie aligne, sur quarante kilomètres, une
centaine de petits volcans aux formes parfaites, dont la dernière éruption
remonte seulement à 6 000 av. J.-C. Autant dire qu’ils pourraient fort bien se
réveiller demain… Leurs cratères arrondis abritent parfois, cadeau dissimulé aux
vues, un lac qui sert de miroir au ciel, comme le gour de Tazenat, un cercle
parfait ourlé de verdure, ou, plus au sud, le lac Pavin, le plus beau et le plus
sauvage d’Auvergne sans doute, né il y a six mille ans d’une éruption
apocalyptique qui a fait remonter dans le cratère la nappe d’eau souterraine aux
reflets verts et bleus que l’on admire aujourd’hui. La légende raconte que « le
diable, emmuré aux enfers par la volonté divine, se mit un jour à pleurer de rage
et de dépit de ne pouvoir rejoindre la surface de la Terre et ruiner la vie des
hommes. De peur que ses larmes n’éteignent le brasier intérieur […] le Seigneur
fissura un volcan pour laisser le flot s’écouler. C’est ainsi que le lac Pavin serait
né du chagrin de Lucifer27 ».
Le « toit du Massif central » se trouve plus au sud, avec les monts Dore, à la
fois plus hauts (1 885 mètres au puy de Sancy) et plus anciens (entre 4 millions
et 200 000 ans) que la chaîne des Puys. L’hiver, on pourrait se croire dans les
Alpes, et les stations de ski s’y sont logiquement développées (Le Lioran, Super-
Besse, le Mont-Dore). L’Auvergne ne se limite plus au thermalisme d’été ! Du
massif du Sancy émergent, dans une ambiance de haute montagne, quatre
sommets de 1 800 mètres encadrés de vallées glaciaires, somptueuses en été, où
l’eau est reine : « Rivières, cascades, sources et lacs de cratère sont
innombrables ; l’onde jaillit à travers les failles, chaude ou fraîche, à l’image de
la Dordogne qui prend sa source sur le flanc nord du puy de Sancy28. » Plus au
sud encore, entre Aurillac et Saint-Flour, est né il y a 6 millions d’années un
gigantesque volcan de 70 kilomètres de large et de 3 000 mètres de haut. Une
éruption plus violente que les autres l’a fait s’effondrer, laissant apparaître
plusieurs « puys », sculptés depuis pendant des millénaires par l’érosion
glaciaire : ce sont aujourd’hui les monts du Cantal, culminant au Plomb du
même nom (1 855 mètres), escorté de ses sentinelles, le puy Mary (1 787 mètres)
et le puy Griou (1 690 mètres). Autant le Plomb du Cantal est arrondi, d’où
probablement son nom29, autant le puy Griou est un cône volcanique parfait et le
puy Mary une élégante pyramide à arêtes, surprenante dans une Auvergne tout
en rondeurs. Si, du haut de ces sommités, le regard se porte à l’est, vers la vallée
du Rhône, il sera arrêté par le mont Mézenc (1 753 mètres), à l’aspect déjà
méditerranéen, qui garde à ses pieds le séduisant pays de Velay, dont George
Sand, qui y a situé plusieurs de ses romans, disait : « Je n’imaginais pas qu’il y
eût, au cœur de la France, des contrées si étranges et si imposantes […] La ville
du Puy-en-Velay est dans une situation unique probablement ; elle est perchée
sur des laves qui semblent jaillir de son sein et faire partie de ses édifices. Ce
sont des édifices de géants ! Mais ceux que les hommes ont assis aux flancs et
parfois au sommet de ces pyramides de lave ont été vraiment inspirés par la
grandeur et l’étrangeté du site30. » L’Auvergne, « terre de juristes, de
théologiens, de philosophes, d’hommes d’Etat, puissante par les fortes facultés
de l’esprit et tenant brillamment un des premiers rôles dans l’histoire
intellectuelle de la France31 », a aussi inspiré les peintres, Théodore Rousseau,
Corot, Millet… et les écrivains, poètes et conteurs comme Henri Pourrat,
l’auteur de Gaspard des montagnes, auvergnat lui-même, qui a livré dans Les
Montagnards (1919) un récit poétique de la Grande Guerre où « on sent revivre,
parmi les deuils et les gloires, toute une Auvergne héroïque, simple et fière dans
ses sacrifices, obstinée à la tranchée comme au sillon, toute semblable à ce que
nous pouvons penser de l’Arvernie du temps de César, alors qu’elle groupait aux
remparts naturels de ses montagnes les peuples libres de la Gaule32 ».
Cette fierté, attisée par la rudesse de la nature et la cruauté de l’histoire, se
retrouve en pays cévenol. « Les Cévennes offrent le roc, rien que le roc, les
schistes tranchants… Vous sentez la lutte de l’homme, son travail opiniâtre,
prodigieux, contre la nature33 », disait Jules Michelet. Encadrée par le mont
Lozère (1 700 mètres) au nord et l’Aigoual (1 565 mètres) au sud, la montagne
cévenole demeure prodigieusement sauvage : falaises abruptes, crêtes ravinées,
torrents impétueux, climat capricieux aux pluies diluviennes (les « épisodes
cévenols »)… Son histoire est aussi tourmentée que son climat : la montagne a
été le triste théâtre de la « guerre des camisards » entre protestants et catholiques
au début du XVIIIe siècle, avec son lot de saccages, de pillages, de tortures et
d’assassinats. Un siècle plus tard, les protestants cévenols subissaient la
« Terreur blanche » (1815). Pendant la Seconde Guerre mondiale, le maquis
cévenol a été un foyer intense de résistance à l’occupant, en particulier dans la
bien nommée « vallée française », entre Gard et Lozère, qui a été admirablement
décrite par Robert-Louis Stevenson, l’auteur fameux de L’Ile au trésor, dans son
récit publié en 1879, Voyage avec un âne dans les Cévennes, le premier livre,
peut-être, sur la randonnée-loisir ! Les randonneurs d’aujourd’hui peuvent, avec
ou sans âne, refaire le chemin de Stevenson, du Puy-en-Velay jusqu’à Alès, à
travers le Gévaudan et les Cévennes, en suivant simplement le GR70. Celui qui
recherche le spectaculaire plus que l’aventure intérieure ira plutôt tester son
vertige dans le canyon de la Jonte, à un jet de pierre des gorges du Tarn, entre le
Causse noir et le Causse Méjean. Panorama époustouflant et frisson garanti. Le
paradis des grimpeurs et… des vautours ! Et si l’insolite vous attire, allez vous
perdre un instant autour du mont Lozère, au pays des menhirs et des « puechs »,
les « tétines de la montagne34 ». Les alignements de Carnac n’ont qu’à bien se
tenir !
Mauduit, Chantal (1964-1998)
La fée des glaciers, brune aux cheveux longs bouclés, souriante, rieuse,
fantasque, bohème, irrésistible, exprimait si bien son amour pour la montagne,
les Népalais et les Tibétains, qu’elle a inspiré à son tour de très beaux poèmes
d’amour35. Donnez, et vous recevrez… Et elle donnait beaucoup, Chantal, sans
se prendre au sérieux, avec légèreté et poésie : « Quand elle venait ici [au
Népal], elle nommait chacune de ses expéditions du nom d’une fleur, qu’elle
avait dessinée sur sa tente36. » Mais quelle détermination… Elle était la première
femme à avoir gravi six 8 000 dans l’Himalaya lorsque, au cours de l’ascension
du septième, le Dhaulagiri, elle trouve la mort à 6 500 mètres dans sa tente au
camp II, victime d’une chute de pierres et de glace. Elle avait trente-cinq ans.
« Ou que tu sois, je t’aime Pour te rejoindre nul parcours sur la terre, il y
faut l’ascension de la montagne immense qui me déchire le cœur … Amour
sauvage que tu voulais libre du chasseur et de la proie amour qu’inventait
l’amour sans un appui sans une corde amour absolu, tout à toi37. »
Née vingt ans après Wanda Rutkiewicz*, elle voulait comme elle, après
avoir grimpé dans les Alpes et dans les Andes (l’Urus, 5 500 mètres, et le
Huascarán, 6 768 mètres), être la première femme à gravir les quatorze 8 000 de
la planète. En style alpin et sans oxygène. L’Everest lui résiste… malgré
plusieurs tentatives. Son premier succès, et non des moindres, sera le K2
(8 611 mètres) en 1992. Dans la douleur. Frappée d’ophtalmie des neiges à
8 400 mètres, aveugle, elle ne peut descendre qu’avec l’aide de l’Américain Ed
Viesturs. Et pourtant, à l’entendre, dans l’Himalaya, tout n’est que grâce et
légèreté38 ! Après le K2, elle gravit le Shishapangma (8 046 mètres) et le Cho
Oyu (8 201 mètres) en 1993. En 1996, elle réalise la première ascension
féminine du Lhotse (8 516 mètres), au même moment où, en face, sur l’Everest,
huit alpinistes se tuent, dont son ami Scott Fischer39. Quinze jours plus tard, elle
réussit le Manaslu (8 163 mètres) en solitaire et l’année suivante le Gasherbrum
II (8 035 m). Le Dhaulagiri devait être le septième sommet…
Mais la grimpeuse surdouée ne se limite pas à enchaîner les ascensions. Elle
écrit, et ce depuis son enfance. « Magie de l’écriture qui surprend, quelle que
soit sa formulation. Dans le présent du mot qui se dessine, dans l’éclosion de la
pensée déjà dépassée, se vit aussi une aventure. Elle n’est pas au cœur des eaux
tumultueuses, perdue dans un désert, égarée sur une île tropicale, ascendante sur
une montagne. Elle est de partout et nulle part… Elle est au confluent d’hier,
d’aujourd’hui, de demain, de la réalité, de l’irréel40. » En 1997, elle publie ce
livre au joli titre : J’habite au paradis, qui, dépassant de loin le simple récit de
courses, est une sorte de déclaration d’amour à ses montagnes. Elle se passionne
pour le peuple népalais, s’engage pour la cause tibétaine, rencontre le dalaï-lama
et grimpe même à la flèche de Notre-Dame de Paris pour y accrocher le drapeau
tibétain ! En souvenir de tout cela, après sa disparition, sa famille et ses amis
créeront l’Association Chantal-Mauduit-Namasté, qui vient en aide aux enfants
népalais démunis. Elle était elle-même marraine d’un petit garçon népalais. Une
école Chantal-Mauduit sera même ouverte à Katmandou en 2001.
Quel bel hommage que ce recueil de poèmes d’André Velter, lus par Alain
Carré, accompagné au piano par François-René Duchâble, amoureux de la
montagne lui aussi, « un chant d’amour qui ne veut rien céder à la mort, un chant
dédié pour toujours à celle qui avait décidé d’aller danser sa vie sur les plus
hauts sommets41 ».
Mazeaud, Pierre (né en 1929)
« Il y a entre le marin et le montagnard une grande ressemblance, c’est qu’ils sont religieux l’un
et l’autre : cela tient à la puissance du spectacle qu’il ont incessamment sous les yeux, aux
dangers éternels qui les entourent et à ces grands cris de la nature qui se font entendre sur la mer
et dans la montagne. A nous autres, habitants des villes, rien n’arrive de grand […] et il nous
faut, pour retrouver un peu de poésie, aller la chercher au milieu des vagues, ces montagnes de
l’océan, ou au milieu des montagnes, ces vagues de la terre57. »
« La première vague d’assaut engloutit les avancées sud-ouest de la chaîne et vint heurter à la
vitesse de 50 m/s les remparts du Dôme et du Mont-Blanc. Là, comme une lame de fond sur un
écueil, elle se cabra, jaillit en hauteur jusqu’à cinq mille et déborda immédiatement en noirs
torrents à travers toutes les brèches et dépressions. Dans le même temps, une autre colonne
culbutait les faibles défenses du Prarion, prenait d’enfilade la vallée de l’Arve et, n’y rencontrant
aucun obstacle, avalait à toute allure les alpages et les forêts jusqu’à la base des grandes aiguilles,
pour l’élever ensuite verticalement le long de leurs flancs à la rencontre de la masse principale.
Quelques instants, les dures flèches du Plan, des Blaîtières, du Grépon tâchèrent de résister à la
houle formidable qui assaillait leurs bases. Puis les deux raz-de-marée déferlèrent par-dessus les
arêtes coupantes du granit, se mêlèrent comme des pieuvres et le premier éclair lança son premier
coup de dague à travers les nuées fuligineuses […] Des pans de pluie s’effondrèrent lourdement
dans la vallée et les cavernes sonores de la pierre et de la glace commencèrent à retentir comme
des tambours de guerre sous le martèlement précipité de la foudre […] Soudain, les falaises de la
Grande Rocheuse gémirent dans leur dos sous l’effort du vent. Une nuée livide, déchiquetée,
s’élança en sifflant du cratère obscur de l’orage, submergea les roches au galop et quelques
secondes plus tard la rafale était sur eux. Elle les culbuta presque de son énorme poids. Et
d’abord, ils restèrent laminés, abrutis, se cramponnant frénétiquement à leur piolet pour ne pas
déraper dans l’à-pic ; la corde sifflait et battait l’air autour d’eux comme un serpent […] Ainsi
furent tranchées les amarres qui les rattachaient au monde extérieur, et celui-ci les
abandonna58… »
« Une nouvelle lame s’éleva, déferla sur les hommes groupés aux haubans de misaine, les faisant
sauter pour l’éviter. Pendant toute son approche, elle avait été couverte des mêmes lueurs que les
autres ; au moment où elle passa par-dessus la lisse, elle sembla prendre feu ; puis l’étrange
lumière s’étendit, vacilla et disparut pendant que l’eau envahissait tous les recoins, recouvrant les
écoutilles et enfin s’échappant par les dalots. Les hommes reprenaient à peine pied sur le pont
qu’une autre vague, puis encore une autre rugirent et passèrent, chacune laissant un peu d’elle-
même sur le pont […] Dick sentit soudain qu’un danger épouvantable arrivait. Il vit quelque
chose semblable au flanc d’une colline s’élever de plus en plus haut, droit derrière le navire, noir
sur le noir de l’orage, parsemé de lueurs et couvert d’une frange dentelée […] Tous surent, avant
même d’en avoir rien vu, que parmi la série, cette lame-ci détruirait tout59. »
Par chance, d’abord, par l’effort surtout, et avec un soupçon d’intervention
divine peut-être, les deux s’en sont finalement sortis !
La similitude ne s’arrête pas aux cataclysmes, qui sont heureusement
l’exception. L’esprit, la philosophie* si l’on veut, ou « les valeurs », selon la
terminologie à la mode, sont largement partagés entre le marin et le montagnard.
« Les marins, comme les montagnards, sont des hommes qui rêvent de grands
espaces. Ils ont eu la chance de conserver intacte cette qualité, cette vertu de
l’enfance qui n’a pas de nom et qui est la différence entre vivre… et seulement
exister60 », dit Rébuffat*. L’humilité et le respect qu’impose à l’homme la
puissance de la nature ; la joie intérieure qu’induit la contemplation des états
changeants du ciel et du soleil ; l’impression de liberté et d’abandon ; le
sentiment d’harmonie profonde avec le cosmos qui fait vibrer l’âme ; la
solidarité de la cordée, comme celle de l’équipage ; l’angoisse de l’isolement et
du point de non-retour, mais aussi la jouissance de la solitude et l’écoute du
silence… Jusqu’aux maux qu’ils provoquent, « mal de mer » ou « mal des
montagnes », qui se soignent par le même moyen, l’acclimatation, les deux
milieux se ressemblent comme des frères… jusqu’aux nœuds qui sont les
mêmes ! Tout bon marin doit faire un bon montagnard, et réciproquement.
C’est un marin qui a écrit ce qui suit, mais tout montagnard pourra y
reconnaître ce qu’il a pu ressentir, un jour :
« J’eus alors – chose qui ne m’est arrivée que deux ou trois fois au cours de ma vie – comme un
éblouissement. J’eus soudain l’impression de plonger soudain dans la réalité des choses, de
pénétrer derrière leur apparence et de vibrer à l’unisson de l’univers. Le temps semblait s’arrêter.
Je sentais se jouer ma destinée, mes perceptions avaient une telle acuité qu’elles me mettaient en
état de tout comprendre et que toutes choses en ce monde, au milieu duquel je jouais mon petit
rôle, semblaient bien ordonnées […] J’étais là, présent et absent tout à la fois, désincarné,
conscient de mon existence mais comme s’il s’agissait de quelqu’un d’autre. Je revivais tout mon
passé avec toute cette netteté que l’on attribue aux êtres à l’instant de leur mort. Physiquement
insensible, éprouvant seulement l’intensité presque insoutenable de cet extraordinaire et court
instant, je n’entrevis alors que visions, anticipations, prémonitions d’une vie éternelle, rêves de
perfection et d’ineffable beauté61. »
Messner aurait pu arrêter après ça. Certains même ont dit « aurait dû »
arrêter. Réponse de l’intéressé : « Je ne voudrais pour rien au monde revivre
l’expérience du Nanga Pargat, plus jamais participer à une chose pareille. Mais
je ne peux vivre sans expériences limites. Ma maladie pourrait être définie ainsi :
joie de vivre comme résultat de la mise en jeu de la vie65. » Nouvelle « mise en
jeu » au Manaslu, son prochain 8 000. Tout va de travers. Deux morts dans la
tempête
Est-ce la mort de son frère ou les deux morts du Manaslu qui poussent
Messner à tout tenter désormais en solitaire*, après avoir récupéré de ses
blessures (sept orteils en moins…) ? En 1973, il tente de retourner au Nanga
Parbat, cette fois seul. Echec, renoncement, la peur au ventre. Puis, après ces
années de deuil, de culpabilité, de polémiques, c’est la renaissance. Avec Peter
Habeler, il réussit son projet de première ascension d’un 8 000 en style alpin, le
Hidden Peak* : pas de porteurs, pas d’oxygène, pas de camps, pas de cordes
fixes, juste un sac de 15 kilos chacun. Puis c’est l’Everest* en 1978 et, la même
année, le Nanga Parbat en solitaire en technique alpine. Puis la première de
l’Everest en solitaire en 1980, son chef-d’œuvre. En 1984, il relèvera le défi de
rester plusieurs jours au-dessus de 8 000 mètres en enchaînant avec Hans
Kammerlander les Gasherbrum II et I, avant de nous rendre visite au camp de
base du Hidden Peak, frais comme un gardon. En 1986, il sera le premier
homme à avoir gravi les quatorze 8 000 de la planète, terminant par le Lhotse.
« Je ne suis pas un surhomme, dit-il. Je suis seulement capable de
concentration mentale sur un but donné. Et de recommencer66. » Dont acte… On
aimerait bien avoir autant de concentration… Concentré, il le sera peut-être un
peu moins quand il racontera avoir rencontré le yéti au Tibet (1988), mais ce
sont les mauvaises langues qui disent ça. Sa traversée de l’Antarctique à pied, de
Patriot Hills à McMurdo en passant par le pôle Sud (1990), sera en revanche
bien réelle, comme sa traversée du Groenland en 1992, sa traversée du désert de
Gobi en 2004 et… son mandat de député européen de 1999 à 2004 ! Depuis, il
ne manque pas d’activités, se consacrant notamment à l’ouverture de musées
dédiés à la montagne à travers l’Europe ! Et, comme fondateur du mouvement
Mountain Wilderness*, à la défense de l’environnement en montagne
« Je fais de l’alpinisme pour mieux me connaître », disiez-vous, Reinhold.
Du plus petit au plus grand alpiniste, nous partageons cette vision. Mais, surtout,
ce fut un honneur de vous connaître, ne fût-ce que quelques jours, sur le glacier
du Baltoro.
Montagne
L’histoire amoureuse de la montagne doit résoudre cette énigme : comment
l’homme est-il passé de la montagne subie à la montagne désirée ? Pourquoi les
« monts affreux » sont devenus les « monts sublimes67 » ? Quelle révolution
culturelle a permis à un Roger Frison-Roche* de proclamer : « Les montagnes
sont la chance de l’homme68 ? »
Pendant des millénaires, sauf pour de rares populations vivant en altitude par
contrainte ou par tradition, la montagne était aux yeux des hommes un obstacle,
non un but, un danger, non un objet de désir, un lieu maléfique plus que
bénéfique. Elle inspirait la crainte plus que la paix ou la beauté. Il faut dire que
la mer, si elle sait parfois se montrer hostile, voire extrême69, est nourricière.
Rien de tel en montagne, du moins en apparence, sauf pour quelques chasseurs
ou bergers, bûcherons ou chercheurs de cristaux ! La vie y est rude, rythmée par
les hivers* et la neige*, les déplacements sont difficiles, l’agriculture et
l’élevage compliqués. S’il existe d’authentiques civilisations montagnardes, en
Europe occidentale, dans le Caucase, en Amérique du Sud, au Tibet ou au Népal,
la plupart des montagnes du monde sont « vides », et la population s’entasse
dans les plaines, au bord des fleuves ou de la mer70. L’émigration vers les villes
a d’ailleurs été pendant des siècles le destin inéluctable de beaucoup de
montagnards : chacun se souvient du « petit ramoneur » savoyard obligé de
quitter ses montagnes… Le montagnard, entendu comme celui qui naît, vit et
meurt en montagne, reste donc une exception. Mais il y en a ! L’histoire est riche
d’exemples de peuples qui choisissent la montagne comme refuge contre
l’oppression (les mormons à Salt Lake City, les Kabyles dans l’Atlas, les Indiens
des hauts plateaux andins, les Caucasiens ou encore… les Corses dans leurs
montagnes), ou comme lieu de méditation religieuse (les chartreux dans les
Alpes, les lamaseries au Tibet). Quoi qu’il en soit, « la vie des montagnards est
une épopée obscure71 ». Elle consiste à arracher à une nature difficile, parfois
terrible, la subsistance de sa population. Y a-t-il alors une « mentalité
montagnarde » ? Ecoutons encore Frison-Roche : « Le cadre dans lequel il vit, la
grandeur des paysages, le rythme même de la vie montagnarde, tout cela en fait
un homme différent, silencieux mais non taciturne, gai mais non exubérant,
grave et solennel dans les grandes occasions, courageux avec simplicité…
Passant sa vie dans une lutte continuelle contre les éléments physiques de la
terre, il vit dans un état d’héroïsme qu’il ignore72… »
Quant aux gens des plaines, ils se sont soigneusement tenus pendant des
siècles à l’écart de ces montagnes maudites ! Pour autant qu’ils le puissent. Ceux
qui étaient obligés d’y passer, à commencer par les militaires, ont légué à
l’histoire des témoignages épouvantés. En 400 av. J.-C., Xénophon doit rapatrier
son armée de l’Euphrate à la mer Noire, à travers les montagnes d’Asie Mineure.
C’est la « retraite des 10 000 », qui laissera aux survivants le souvenir effroyable
de précipices, de neige et de froid*73. La traversée des Alpes* par Hannibal au
IIIe siècle sera légendée aussi avec effroi par Tite-Live. Redoutée mais vénérée,
la montagne est à la fois le repaire des démons et autres dragons et celui des
dieux. Au Népal*, la montagne elle-même est divinité : l’Everest* est
Chomolungma, mère de l’univers, l’Annapurna* la déesse des moissons, la
Nanda Devi la déesse de la joie… Moïse gravit le Sinaï à l’appel de Dieu.
L’Olympe est le séjour des dieux. Plus proche de nous, l’ascension de
Rochemelon (3 557 mètres) en 1358 par Boniface Rotario, une des « premières »
dans l’histoire des Alpes, avait pour but de porter au sommet un triptyque de la
Vierge (voir : Montagnes sacrées).
Objet de crainte autant que de respect, la montagne va devenir au fil des
siècles objet de désir. Bravant sa peur, l’homme passe à la conquête. Cela ne
s’est pas fait en un jour. Les motivations sont principalement, et comme souvent,
militaires ! Quand, en 181 av. J.-C., Philippe de Macédoine gravit avec ses
hommes le mont Haemus (2 900 mètres), c’est pour avoir une vision aérienne de
sa future campagne contre les Romains. L’ascension du mont Aiguille* en 1492
sur ordre de Charles VIII, présentée souvent comme l’acte de naissance de
l’alpinisme, relevait plus de l’exercice militaire que de l’esprit sportif. Les visées
scientifiques ont ensuite alimenté les expéditions montagnardes pendant
plusieurs siècles jusqu’à la fin du XIXe. Géographes, géologues, botanistes,
biologistes, physiciens, médecins, se lancent à l’assaut des montagnes pour faire
progresser les connaissances. En 1555, l’ascension du pic du Midi d’Ossau, dans
les Pyrénées, est tentée par un gentilhomme, M. de Candale, avec échelle,
grappins et cordes, pour en mesurer la hauteur. Il échoue près du sommet74. En
1574, le Suisse Josias Simler publie une première description générale des
Alpes, assortie de conseils avisés pour les « voyageurs ». C’est le début de
l’alpinisme « scientifique » qui conduira à la conquête du mont Blanc à partir de
1760 à l’initiative de M. de Saussure*, puis de la plupart des sommets alpins et
pyrénéens. Expériences barométriques, thermométriques, triangulations, études
botaniques ou géologiques sont autant de motifs pour défier l’altitude. « De
même que les grands navigateurs du XVIe siècle allaient à la recherche de terres
inconnues, les alpinistes du XVIIIe siècle ont poursuivi, à travers leurs
explorations, un rêve de découverte sous son double aspect de connaissance et
de conquête*75. »
Rêve. Le mot est lâché. Car, au fond, il n’est point besoin de prétexte
scientifique, aussi noble soit-il, pour aller là-haut… Le plaisir* suffit. Ce
courant, qu’on l’appelle alpinisme « littéraire » ou « contemplatif », se
développe aussi au siècle des Lumières, avec en particulier Jean-Jacques
Rousseau*. Il y avait bien sûr des précurseurs. L’empereur Hadrien, en 130, a
bien gravi seul l’Etna, de nuit, uniquement pour contempler le lever du soleil au
sommet. Le poète Pétrarque* a fait l’ascension du mont Ventoux en 1336 pour
son seul plaisir… et le nôtre, lorsqu’il nous livre ses sensations : « J’admirais
toutes ces merveilles, me laissant aller tantôt au goût des choses de la terre et
tantôt élevant plus haut mon âme, à l’exemple de mon corps… Satisfait d’avoir
assez regardé la montagne, je tournais sur moi-même les yeux de mon âme76. »
Rousseau aurait pu signer ces lignes. Leur point commun ? La montagne pour
elle-même, en elle-même, sans autre but que le bonheur d’y être. Cette anecdote,
rapportée par Daniel May, résume tout : un professeur suisse, alpiniste amateur,
gravit un joli sommet des Alpes bernoises (le Niesen), pensant en faire la
première. Arrivé en haut, il y découvre une série d’inscriptions, ruinant ses
illusions de conquérant. Dont celle-ci, gravée sur la pierre en grec et qui pourrait
servir de devise à tous les alpinistes : « L’amour des montagnes est ce qu’il y a
de meilleur77. »
Cette révolution culturelle faite, la suite de l’histoire est davantage connue.
L’alpinisme*, comme loisir, puis comme sport, se développe à partir du milieu
du XIXe siècle avec la création des clubs alpins, en Angleterre, en Allemagne, en
Autriche, en Italie et en France. Le tourisme alpin, d’abord estival, réservé à une
élite argentée qui vient se risquer sur les sommets, puis hivernal, avec le
développement massif du ski* après guerre, bouleverse l’économie
montagnarde. Des routes se construisent, des villages comme Chamonix* ou
Zermatt* deviennent de gigantesques stations touristiques dédiées aux sports de
montagne, l’hôtellerie, la restauration suivent, de nouveaux métiers se
développent. Les mouvements de population s’inversent : à la migration
saisonnière d’autrefois qui envoyait les montagnards vers les villes l’hiver,
« saison morte » en montagne, succède la horde des citadins envahissant la
montagne pour profiter des sports d’hiver. L’été, il faut mobiliser gendarmes et
policiers pour secourir les randonneurs imprudents ou essayer de dissuader les
apprentis alpinistes de tenter le mont Blanc en baskets ! Alors ? C’était mieux
avant ? La montagne n’est plus ce qu’elle était ? Laissons ce discours aux
nostalgiques du temps jadis. La montagne appartient à tout le monde et ses
amoureux n’en sauraient conserver le monopole élitiste. A eux, au contraire, de
transmettre aux « nouveaux », dans les refuges, dans les stations de ski, dans les
remontées mécaniques, le message de la montagne que résume, toujours lui,
Frison-Roche : « La montagne apporte à l’homme les énergies morales
complémentaires de l’épuisante vie moderne. Par la montagne, il a pu quêter la
beauté, trouver le repos de l’âme dans l’action physique salutaire, s’évader du
monde mécanique, des termitières métropolitaines, comprendre la poésie du
silence retrouvé78. » Les montagnes, disait John Ruskin* il y a plus d’un siècle,
sont « les cathédrales de la Terre79 ». Alors protégeons-les, ensemble.
Montagnes sacrées
Quelques semaines avant que j’écrive ces lignes, des centaines d’Hawaïens
ont manifesté dans les rues contre le projet de construction d’un télescope géant
sur la montagne sacrée de l’île, Mauna Kea (4 200 mètres), où les divinités du
ciel et de la terre se sont rencontrées pour enfanter les îles de l’archipel80. C’était
le 5 mai 2015. Presque huit siècles auparavant, mais plus proche de nous
géographiquement, un certain Boniface Rotario, de la ville d’Asti (Piémont),
entreprend la première escalade du sommet enneigé de Rochemelon
(3 557 mètres), qu’il croyait être le sommet des Alpes, pour y déposer un
triptyque en bronze de la Vierge. C’était le 1er septembre 1358 et, depuis, un
pèlerinage y a lieu chaque année en août, même si, dorénavant, la Vierge a été
descendue à la cathédrale de Suse81.
De tout temps et dans toutes les civilisations, la montagne a été associée au
sacré. Rien de surprenant à cela. Entre la terre, où vivent les hommes, et le ciel,
demeure des dieux, la montagne s’impose naturellement comme point de
rencontre, sur la ligne symbolique verticale, l’axe du monde, qui va du zénith au
nadir, entre lesquels Victor Hugo a imaginé ce beau dialogue :
« Zénith : Je suis le haut.
Nadir : Je suis le bas.
Zénith : J’aime.
Nadir : Je ris.
Zénith : Par l’éblouissement les cœurs sont attendris Adorer, c’est aimer en
admirant. O cimes ! Que le soleil est beau sur les sommets sublimes !
Nadir : Le dessous est charmant […]82 »
Demeure des dieux, séjour des morts, siège de révélation divine, lieu de
purification, de guérison ou de prière, source d’élévation spirituelle ou
d’inspiration artistique, abri protecteur des moines et des ermites, la montagne
est vénérée par l’imaginaire humain, à la hauteur de la crainte qu’elle inspire et
du mystère qui l’entoure. Le mont Olympe des Grecs était la villégiature, bien
gardée par sa ceinture de nuées et la foudre de Zeus, des divinités les plus
puissantes. C’est sur le mont Sinaï que Moïse, dans la fureur des éclairs, est allé
chercher les Dix Commandements de Dieu aux hommes. C’est « sur la
montagne » que Jésus de Nazareth a prononcé le sermon qui en a conservé
l’appellation ; c’est en montagne que le prophète Mahomet allait méditer,
expliquant que « puisque la montagne ne vient pas à nous, allons vers la
montagne83 ».
Allons-y donc ! Poussant notre voyage vers l’orient, nous apercevons
d’abord, couvert de neiges éternelles, le mont Ararat (5 165 mètres), le plus haut
sommet de Turquie, à la frontière de l’Arménie. C’est ici que, selon le livre de la
Genèse, l’arche de Noë se serait échouée à la fin du déluge. On ne compte plus
les expéditions qui s’y sont lancées pour rechercher, en vain, les traces de
l’arche. Même l’US Air Force et la CIA s’en sont mêlées ! Poursuivant vers
l’est, nous sommes arrêtés, dans le sud du Tibet, par la plus sacrée des
montagnes au monde sans doute, que personne n’a jamais été autorisé à gravir
pour cette raison, le mont Kailash (6 714 mètres), ou Gang Rinpoche, avec son
impressionnante muraille verticale de roc noir et de glace qui lui a donné son
nom, « cristal », ou « précieux joyau des neiges ». C’est le centre du monde pour
les bouddhistes. Il faut en faire le tour à pied (50 kilomètres) pour être purifié, et
l’on dit même que le pèlerin qui aura fait cent tours atteindra le nirvana. En
2001, le bruit a couru que les autorités chinoises avaient accordé un permis
d’ascension à une expédition espagnole, rumeur démentie par Pékin après les
protestations véhémentes du gouvernement tibétain en exil : « Traiter la
montagne la plus sacrée au monde comme un vulgaire terrain de sport
constituerait la preuve d’une insensibilité flagrante vis-à-vis des sentiments
religieux du peuple tibétain84. » En Inde, la montagne d’Arunachal est, en
quelque sorte, le Kailash des hindouistes, beaucoup moins spectaculaire (on a
plus affaire à une série de collines de faible hauteur), mais tout aussi sacrée.
C’est la demeure de Shiva. Les nombreux pèlerins, après s’être recueillis dans le
splendide temple polychrome, font le tour de la colline pieds nus dans l’espoir
d’obtenir des bienfaits (guérison, fertilité, opulence…), mais surtout de se
trouver eux-mêmes dans l’ascèse et la prière.
Poursuivant vers l’est, nous découvrons les « cinq montagnes célestes » de
Chine. Cinq, comme nos points cardinaux, auxquels les Chinois ajoutent « le
centre ». Cinq, comme les cinq éléments fondamentaux de la nature, l’eau, le
feu, la terre, le bois et le fer. En tant que « fils du ciel », les empereurs se
devaient de faire au moins une fois pendant leur règne le pèlerinage de chacune
des montagnes, pour y accomplir le rite du ciel (feng) et de la terre (chan). Il y a
plus de trois mille ans que les pèlerins gravissent le mont Tai, à l’est, l’ancêtre
des monts sacrés, où se trouve « le pic de l’empereur de Jade » (1 545 mètres), le
grand chef des dieux, « le prince du pays de l’auguste lumière et de l’extrême
félicité85 ». On dit que chaque pèlerin qui réussit l’ascension vivra au moins cent
ans. Le mont Hua, « le magnifique », situé à l’ouest, mérite bien son nom. Pic de
granit déchiqueté haut de 2 200 mètres, il est considéré comme dangereux, ce
qui ne l’empêche pas d’accueillir chaque année un million de visiteurs qui se
pressent le long des lourdes chaînes dont la voie est équipée. Le paysage, fait de
rocs, de nuages et d’arbres tourmentés par le vent, a inspiré de nombreux poètes
et peintres chinois : « Le tumulte du monde poussiéreux et les confins des
habitations humaines sont ce que la nature humaine, de coutume, abhorre ; au
contraire, la brume, le brouillard et les esprits qui hantent les montagnes sont ce
à quoi la nature humaine aspire » (Guo Xi86). La montagne du nord, Bei Heng,
haute de 2 016 mètres, comporte deux sommets séparés par le « col du Dragon
d’Or » qui fut un point stratégique pour la défense contre les invasions du Nord.
Elle demeure un lieu sacré du taoïsme, où se serait retiré Zhang Guolao, l’un des
huit immortels de la mythologie chinoise. Elle est surtout remarquable par
l’incrustation dans ses flancs d’un monastère suspendu, construit au VIIe siècle,
dont on se demande comment il réussit à s’accrocher à la falaise, le monastère de
Xuangkong. Au sud, Nam Heng est une chaîne de montagnes comprenant 72
sommets ne dépassant pas 1 360 mètres, mais dont la beauté des pics acérés
flottant au-dessus de la brume est à couper le souffle. Toutefois, la montagne
« du centre », le mont Song, est à mes yeux la plus spectaculaire : on dirait les
Drus*, la végétation en plus ! Elle culmine pourtant à 1 512 mètres seulement.
Elle est surtout célèbre dans le monde par la présence du monastère Shaolin,
berceau du kung-fu.
Mettons le cap vers le sud. Au Cambodge, le Phnom Kulen, la « colline aux
litchis », est la montagne sacrée des Khmers. C’est ici, non loin d’Angkor, qu’en
802 le « dieu-roi » Jayavarman II a proclamé l’indépendance du royaume du
Cambodge, jusque-là sous la domination de Java. La colline s’élève de
400 mètres au-dessus de la plaine, dans un paysage luxuriant aux multiples
rivières et cascades. Au sommet, on atteint, par un large escalier, un petit temple
où gît un Bouddha couché, sculpté directement dans le roc. C’est le lieu de
pèlerinage privilégié par les Cambodgiens, qui viennent y prier, mais aussi se
baigner sous les cascades dans un paysage de rêve, entre rochers et verdure. A
Bali, « l’île des dieux », le volcan Agung (3 141 mètres) est sacré depuis des
temps immémoriaux, comme « centre du monde » pour les hindouistes et
comme lieu de culte dédié à Shiva. Sur les flancs du volcan a été édifié le plus
grand temple de Bali, le temple de Besakih, qui a été épargné, j’allais dire
miraculeusement, par les coulées de lave de la dernière éruption de 1963 qui a
fait plusieurs centaines de victimes. Les Balinais qui font l’ascension de la
montagne depuis le temple s’aspergent de l’eau bénite qu’ils recueillent sur les
palmiers d’eau. Au Japon, 200 000 pèlerins gravissent chaque année le mont
Fuji*, volcan aux formes parfaites, plus haute montagne du Japon
(3 776 mètres), considérée comme sacrée depuis le VIIe siècle. C’est la demeure
de plusieurs divinités shintoïstes, en particulier Kono-banasakuya-hime, « la
princesse qui fait fleurir les cerisiers87 ». Les bouddhistes vénèrent aussi le Fuji,
dont la forme rappelle le bouton blanc et les huit pétales de la fleur de lotus sur
laquelle s’assit le Bouddha. La montagne a été et est encore une source
d’inspiration intarissable pour les poètes et les peintres. Tout Japonais se doit de
gravir au moins une fois dans sa vie la montagne qui est devenue le symbole
même du pays.
Poursuivons encore vers le sud. En plein milieu du désert australien, un
immense rocher de grès rouge élève au-dessus de la plaine sa masse de
348 mètres de haut et de 9 kilomètres de tour. C’est le mont Uluru, autrement
appelé Ayers Rock, la montagne sacrée des Aborigènes australiens depuis que
l’homme existe. C’est pour cette raison que le gouvernement australien en a
rétrocédé la propriété aux Aborigènes, à charge pour eux de gérer le monument
naturel. L’ascension n’en est pas interdite, mais seulement « déconseillée », par
respect des traditions ancestrales du peuple anangu, qui s’y livre à des rites
mystérieux. Au coucher du soleil, la vue sur la montagne dont la couleur vire de
l’ocre au rouge vif est simplement… surnaturelle !
D’un grand coup d’aile, nous traversons le Pacifique en direction de
l’Amérique du Nord. Je profite de ce survol tranquille de l’océan pour vous
livrer une anecdote de rien du tout sur la fameuse « ligne de changement de
date ». C’était il y a vingt-cinq ans, un 23 août assurément, et vous comprendrez
pourquoi. J’accompagnais, comme responsable des « affaires politiques » de
l’outre-mer au ministère du même nom, Michel Rocard, alors Premier ministre,
dans un long voyage officiel passant par l’Australie, la Nouvelle-Calédonie et la
Polynésie française. Nous fêtions dans l’avion, avec le détachement joyeux des
diplomates et économistes « rocardiens », l’anniversaire du « patron », au
moment précis où le commandement de bord, selon l’usage, nous avertit du
franchissement de la ligne de changement de date, au-dessus des îles Samoa.
Champagne ! Après avoir trinqué, la délégation s’endort. Et lorsqu’elle se
réveille le lendemain, nous sommes encore le 23 août. Nous avons donc fêté une
deuxième fois l’anniversaire de Michel Rocard. Ludique, cette ligne de
changement de date !
La cordillère des Andes apparaît à l’horizon. Le territoire navajo, au sud-
ouest des Etats-Unis, partagé entre l’Arizona, l’Utah, le Colorado et le Nouveau-
Mexique, est symboliquement délimité par quatre montagnes sacrées. Elles
créent une barrière entre la terre ancestrale, le sanctuaire, et l’extérieur, réputé
dangereux. Cette croyance fait écho au mythe navajo de l’origine du monde :
« Pour nous, le peuple navajo, le commencement n’existe pas. Nous avons toujours été là, tels
que nous sommes aujourd’hui. Nous avons toujours été là parce que le ciel et la terre ne
s’entendaient pas. Dès qu’ils furent créés, la dispute éclata. Et ils se séparèrent. C’est pourquoi la
terre n’est pas telle qu’il était prévu qu’elle soit. Tous ses cratères, les météorites qui l’ont
frappée, les volcans qui ont fait éruption. Les êtres sacrés étaient désolés de voir que la terre
n’était pas ce qu’elle aurait dû être. Ils perdaient espoir. L’un d’eux eut cependant cette idée que
nous, les Dineh [peuple navajo], nous acceptions de nous manifester en venant sur cette terre.
Nous avons dit : “Si c’est le seul moyen d’assurer la survie du monde, alors oui, nous acceptons
de nous manifester sur cette terre” […] mais nous avons émis une condition à notre venue sur
terre. C’est que nous puissions être vus : aussi nous sommes-nous installés à l’intérieur du
périmètre que délimitent quatre montagnes sacrées […] Dedans, c’est notre sanctuaire, le
sanctuaire d’un peuple particulier qui a reçu une mission particulière88. »
Ce n’est pas parce que notre petit tour du monde s’achève par l’Europe que
celle-ci serait à la traîne en matière de montagnes sacrées. Au contraire, sans
même évoquer la Grèce antique et ses demeures des dieux (l’Olympe, le mont
Ida, le Parnasse, le mont Dikti en Crète), les monts ou collines sacrés pullulent
sur le vieux continent, hérités des traditions romaines (le puy de Dôme et son
temple dédié à Mercure, le Grand-et le Petit-Saint-Bernard, ou encore Montjovet
dans le Val d’Aoste, avec leur temple de Jupiter), gauloises ou celtes (mont
Beuvray, autrefois Bibracte), chrétiennes (la Sainte-Baume, le mont Sainte-
Odile, la Grande Chartreuse, le Mont-Saint-Michel et naturellement
Rochemelon).
Le sacré impressionne d’autant plus qu’il s’entoure de mystère. Exemplaire
à cet égard est le mont Bégo, au cœur de la vallée des Merveilles, qui a tant
inspiré Samivel*91. Nous nous situons au nord de la Côte d’Azur, à la frontière
italienne, dans le massif du Mercantour. Le décor est « wagnérien », dit
Samivel : « falaises, rocs de magnifique architecture, mélèzes centenaires, lacs
paisibles, eaux scintillantes92… », le tout surmonté par le Bégo (2 873 mètres).
Rien d’exceptionnel, pensez-vous. Jusqu’à ce que votre regard se porte sur les
belles dalles beige orangé, lisses et peu inclinées, qui montent vers la cime. Une
gravure, faite visiblement avec une pointe et une masse sur le rocher. On dirait la
tête d’une bête à corne, très stylisée. Une autre marque là, une silhouette
humaine, puis un outil… Dix inscriptions, cent, mille… En réalité plus de
40 000 en tout sur les flancs de la montagne, toutes différentes de forme et de
dimensions. Selon les spécialistes, les gravures les plus anciennes sont du
néolithique, les plus récentes remontent à l’âge du bronze. Reste à savoir par qui
et pourquoi ! Pour Samivel, cela fait peu de doute, chaque « graveur » était un
pasteur, berger ou cultivateur qui montait de la vallée pour accomplir un rite :
« Il est très probable que l’ensemble des gravures des Merveilles étale à nos
yeux par milliers les traces à peu près indélébiles d’un ancien culte à une
divinité-montagne qui n’était autre que le Bégo lui-même93. » Le mystère
demeure sur le sens de ce culte et la signification de ce rite. Et c’est très bien
ainsi !
Les montagnes sont-elles désacralisées aujourd’hui ? Je ne le pense pas.
Malgré le siècle des Lumières, les progrès de la science et du matérialisme, la
montagne conserve son pouvoir d’attraction spirituel sur l’homme. Une
« spiritualité sans Dieu », comme dit André Comte-Sponville94, une vénération
profane, certes, mais tout aussi forte. Après Dante, Jean-Jacques Rousseau* en a
été le premier apôtre, si j’ose dire. Tout est dit dans La Nouvelle Héloïse :
l’éloge de la verticale par rapport à l’horizontale, le bien-être du corps, la paix de
l’âme et l’élévation de l’esprit. « L’inaltérable pureté » des montagnes rejaillit,
comme une bénédiction, sur « l’âme ». Goethe, Shakespeare, Heine, Nietzsche,
chacun à leur manière, ont chanté ce rapport singulier « de l’Homme et de la
Hauteur95 ».
Mont Blanc (4 808 mètres)
« Le mont Blanc luit là-haut ; c’est là qu’est la puissance, la tranquille et
solennelle puissance aux mille aspects, aux mille bruits, qui contient la vie et la
mort », s’exclame Percy Shelley dans son épique « mont Blanc96 ».
« Quel piédestal pour la liberté que ce mont-là ! », renchérit le poète et
dramaturge français Ducis97. Et Victor Hugo de conclure, magistral à son
habitude : « C’est lui ! Le pâtre blanc des monts tumultueux ! / Il nous protège
tous et tous il nous dépasse ; / Il est l’enchantement splendide de l’espace98 ! »
A ce point ? Hum, soyons franc : vue de Chamonix*, la merveille célébrée
par les esprits romantiques ressemblerait plutôt à… une grosse meringue ! Il faut
s’élever pour être impressionné par les lourdes masses glaciaires qui coulent de
ses trois sommets enneigés, le Tacul, le mont Maudit et le mont Blanc. En
revanche, vue d’Italie, quelle majesté austère, quelle splendeur granitique,
quelles verticales vertigineuses ! Le versant italien, une vraie muraille de roc
avec ses piliers et ses éperons qui s’élèvent jusqu’aux corniches sommitales,
développe une espèce de « puissance sauvage », dit bien Gaston Rébuffat*.
Et quelle renommée ! D’abord, avec ses presque 4 809 mètres – 4 808,73 s’il
vous plaît, suivant les derniers relevés99 –, le mont Blanc, à défaut d’être le
sommet de l’Europe puisque l’Elbrouz (5 642 mètres) lui a ravi ce record, est le
roi des Alpes, mais « il y a en lui un peu de toutes les montagnes du monde100 ».
A cheval entre la France et l’Italie, bordé de glaciers gigantesques, couronné
d’aiguilles, il domine souverainement le massif auquel il a donné son nom : « Le
mont Blanc que cent monts entourent de leur chaîne Comme dans les bouleaux
le formidable chêne Comme Samson parmi les enfants d’Amalec / Comme la
grande pierre au centre du cromlech101 » ! Oui, tous, aiguilles Verte, du Midi ou
de Chamonix, Grandes Jorasses, dent du Géant, Droites, même les Drus, lui font
pâle allégeance.
Mais, on le sait, la taille ne fait pas tout. Il y a aussi l’histoire. Ou plutôt les
mille histoires qui font le mont Blanc. D’abord, sa conquête – dont Gaston
Rébuffat*, d’une plume précise, sincère et toujours poétique, fait une belle
synthèse dans son mont Blanc, jardin féerique102. Elle commence dans la crainte
et la révérence : jusqu’au XVIIIe siècle, le mont Blanc est… maudit. Gare à qui
s’y aventure ! Mais Horace Benedict de Saussure* n’est pas du genre à se laisser
impressionner : brillant, curieux, infatigable, le naturaliste suisse tombe
littéralement amoureux du mont Blanc lors d’un premier voyage en 1760 et se
promet d’arriver au sommet. Une véritable obsession : il tente d’abord de
convaincre les Chamoniards de l’accompagner ; puis, comme la gageure
scientifique ne semble pas vraiment les motiver, Saussure relève l’affaire par la
promesse d’une récompense alléchante. Comme par magie, les tentatives se
multiplient – et avec elles naît du même coup un nouveau métier, celui de guide*
de montagne (c’est en 1823 que la célèbre Compagnie des guides de Chamonix
sera officiellement formée). Mais les essais restent infructueux jusqu’en 1786 :
cette année-là, c’est une improbable cordée, constituée d’un guide à la peau
dure, Jacques Balmat*, et d’un médecin chamoniard audacieux, le Dr Paccard,
qui va réaliser l’exploit. Le 7 août, mal équipés, sans corde, armés de simples
bâtons, les deux hommes s’élancent : après une nuit de bivouac en altitude, ils
repartent à l’aube et atteindront le sommet vers 18 heures. La victoire donnera
lieu à d’âpres polémiques* : Balmat veut s’approprier la réussite, Paccard exige
des attestations sur l’honneur pour rétablir les faits… Même Alexandre Dumas,
de passage à Chamonix, s’en mêle et prend parti pour Balmat ! Toujours est-il
que ce n’est qu’en 1787, l’année suivante, qu’Horace-Bénédict de Saussure,
flanqué à son tour de Balmat, réalisera son rêve et atteindra, lui, enfin le
sommet : « Au moment où j’eus atteint le point le plus élevé de la neige qui
couronne cette cime, je la foulai aux pieds avec une sorte de colère, plutôt
qu’avec un sentiment de plaisir. D’ailleurs mon but n’était pas seulement
d’atteindre le point le plus élevé, il fallait surtout y faire les expériences qui
seules donnaient quelque prix à ce voyage, et je craignais infiniment de ne
pouvoir faire qu’une petite partie de ce que j’avais projeté103. » Son retour à
Chamonix est un triomphe : il sera à jamais l’homme du mont Blanc.
« Dans un espace de cinquante-sept ans, de 1787 à 1843, vingt-sept
ascensions eurent lieu au mont Blanc […] Une noble curiosité, le désir de visiter
ce monde de neige et de glace et de jouir du haut du mont Blanc de l’un des plus
grands spectacles qu’il soit donné à l’homme de contempler, l’attrait de la
difficulté vaincue, tels sont les motifs qui décidèrent la plupart des
voyageurs104… » commentait au XIXe siècle le scientifique Charles Martins.
C’est ce même « attrait de la difficulté vaincue » qui a animé les autres
« grandes premières » du mont Blanc, depuis la première ascension par une
femme au nom aussi prédestiné que délicieux, la Chamoniarde Marie Paradis, en
1808, suivie par Henriette d’Angeville*, la « fiancée du mont Blanc » en 1838,
jusqu’aux « enchaînements » des « sprinters des cimes », Berhault*, Boivin*,
Profit* dans la décennie 1980, en passant par la première hivernale célèbre par
Miss Straton et Charlet* en 1876 et les conquêtes héroïques du massif, l’aiguille
Verte (Whymper*, 1865), l’éperon de la Brenva dans « l’envers du Mont-
Blanc » (Moore et Anderegg, 1865), le Dru (Jean Charlet, 1879), la dent du
Géant, « le plus impudent des sommets » selon Whymper, vaincu par l’escalade
artificielle (les frères Sella et Maquignaz, 1882), mais bien sûr les Grandes
Jorasses, les Droites, l’arête de Peuterey, le Grand Pilier d’angle, l’Innominata,
le pilier du Frêney, le couloir nord des Drus, tous ces exploits racontés avec
amour et humour par Gilles Modica, alpiniste-journaliste105. Les plus belles
histoires de l’alpinisme se sont écrites en ces lieux.
Il est loin le temps où, comme le notait sans détour le Guide touristique
Murray en 1851, « peu de gens tentent l’ascension du mont Blanc… C’est un fait
quelque peu remarquable que beaucoup de ceux qui l’ont réussie étaient des gens
à l’esprit dérangé106 » ! Aujourd’hui, dérangés ou non, le mont Blanc voit défiler
chaque été deux bonnes dizaines de milliers de grimpeurs par l’une des trois
voies « normales » (la « voie royale » par le Goûter, les Grands Mulets ou les
trois Monts). Le toit de l’Europe a même été le siège de campagnes de publicité,
notamment quand René Desmaison* – là encore à grand renfort de polémiques –
a participé en 1968 à une séance photo au sommet pour le BHV !
Mais l’émotion, comme je l’ai ressentie moi-même en me lançant – deux
fois – dans la course, reste pour beaucoup la même que celle que décrivait en
1838 le tout jeune voyageur Henry Atkins : « J’étais là sur le plus haut sommet
des Alpes, plus haut que là où l’aile de l’aigle ne s’élève jamais, je prenais des
notes, avec toute l’Europe à mes pieds. Je dois avouer que je me sentais alors un
grand homme107 ! »
Et pour peu que l’on s’offre les mêmes expériences que l’alpiniste
britannique John Auldjo en 1827, le plaisir est complet : « J’avais apporté une
bouteille de champagne, désireux de voir comment il serait affecté par la
raréfaction de l’air108 ! » L’alpinisme* est une affaire définitivement
scientifique !
Mort
Quand Marcel Pagnol fait dire à Panisse, à propos de la mort : « Non, Félix
[Escartefigue], non, ça ne me fait pas peur. Veux-tu que je te dise la vérité ? De
mourir, ça ne me fait rien. Mais ça me fait peine de quitter la vie109 », il en dit
plus qu’un discours philosophique et le sourire triste qu’il suscite montre à quel
point il a visé juste. En montagne comme dans la vie, si la mort des autres est
insupportable, la sienne propre, pour autant qu’on y pense, n’est qu’un accident
de la vie. C’est ce que décrit Reinhold Messner* après avoir passé plusieurs
jours entre la vie et la mort à sa descente du Nanga Parbat : « Ce n’était pas un
problème de mourir, de se dire “Je meurs”. Oui, mourir était quelque chose qui
allait de soi […] L’acceptation de la mort est un état agréable, paisible. La mort
est une réalité, elle fait partie de nous. Non pas que j’aie voulu mourir, mais la
mort n’était guère plus qu’une dernière expiration […] Non, mourir n’est pas si
difficile110. » C’est ce que pense Georges Livanos, dit « Le Grec », le
Marseillais spécialiste des Calanques et des Dolomites, alors qu’il est en train de
dévisser, rebondissant contre les parois, précipité tête en bas vers une mort
certaine après que son rappel a lâché : « Voilà comment on se tue en montagne !
Telle est la pensée qui me vient à l’esprit, sans peur, avec une sensation de
tristesse, de regret. Regret de se tuer dans un accident stupide, regret de voir ma
vie finir si tôt111… » L’un comme l’autre, Dieu merci, ont survécu et continué à
grimper. On ne grimpe pas pour mourir, « on grimpe pour recevoir la vie », dit
Lionel Daudet, et si la mort se présente, après tout, « mourir en ayant vécu n’est
plus mourir112 ». René Desmaison* le dit à sa manière, avec humour : « Quand
on me pose des questions [au sujet de la mort], je réponds invariablement qu’il
vaut mieux vivre cent ans en alpiniste que deux cents ans en s’ennuyant113. »
Accepter l’idée de sa propre mort, mais ne pas la nier. Epicure a sans doute
fait beaucoup de bien à l’humanité en expliquant que la mort n’est strictement
rien. Rien pour les vivants, puisqu’ils sont en vie, rien pour les morts puisqu’ils
ne sont plus114. Avoir peur de la mort, c’est avoir peur de rien. Admettons.
Cependant, si nous n’avons, par définition, pas l’expérience de la mort, la nôtre,
nous vivons celle des autres, qui nous ramène sans cesse à notre propre finitude.
C’est pour nous que sonne le glas, pas pour celui ou celle qui ne l’entend plus.
La souffrance est de ce côté-ci du miroir : « Tu es mort en homme, en seigneur,
le regard fixé dans le puits profond de l’amour. Mon Antoine, mon ami, toi qui
resteras longtemps en ce lieu même de ton calvaire. Toi que j’ai emmené pour la
première fois en montagne, à qui j’ai fait découvrir ce monde merveilleux, toi,
frappé dans ta vingt-troisième année, toi le héros115… », pleure Pierre Mazeaud*
après la mort d’Antoine Vieille au pilier du Frêney. Reinhold Messner*,
confronté à la mort de son frère Gunther au Nanga Parbat en 1970, René
Desmaison* après l’agonie de Serge Gousseault dans les Grandes Jorasses en
1971, Jean-Christophe Lafaille* lors de la disparition de Pierre Beghin à
l’Annapurna en 1992 ont enduré la même souffrance, douloureusement aggravée
par l’inévitable sentiment de culpabilité du survivant. Et c’est sans doute en
raison de ce sentiment de culpabilité, ressenti, au-delà des seuls compagnons de
cordée, par la communauté des alpinistes tout entière, que le souvenir des morts
en montagne est célébré dans tous les pays avec autant de fidélité. Non loin du
camp de base de l’Everest, vers Lobutche (4 910 mètres), tout trekkeur ou
alpiniste s’arrête au mémorial des victimes de l’Everest, pour s’incliner devant
les chorten et les murs de prière édifiés en souvenir des hommes et des femmes,
connus ou inconnus, qui y ont perdu la vie. Lorsque j’y passai avec l’expédition
Fraternité*, le groupe, gai et bruyant, s’est immédiatement tu, pris par l’émotion.
Mais, dans ce « culte » des morts, ce ne sont pas les héros qui sont honorés.
« Mort en montagne » ne dit pas « mort au combat ». Ce sont nos camarades,
même éloignés dans le temps ou dans l’espace, que nous célébrons. Nous nous
sentons, d’une certaine manière, tous responsables de leur disparition.
Mummery, Albert (1855-1895)
« La route la plus difficile conduisant au pic le plus difficile est toujours ce
que le grimpeur doit tenter, alors que les pentes faciles et les abominables
éboulis doivent être laissés en toute propriété aux savants116… », disait
Mummery. Voilà qui a le mérite d’être clair ! Et de justifier sa réputation de
fondateur de l’alpinisme sportif, par opposition à l’alpinisme « scientifique » et à
l’alpinisme « contemplatif »… Les grands sommets des Alpes ayant tous été
conquis ou presque en cette fin du XIXe siècle, les grimpeurs en viennent à
rechercher la difficulté pour elle-même117, tout spécialement en rocher. Albert
Mummery se fera le chantre de cette nouvelle école, suivi avec enthousiasme par
toute une génération d’alpinistes. Après avoir réalisé dans les Alpes avec son
guide favori, Alexandre Burgener, « le grand ours barbu118 », de nombreuses
premières de haute difficulté, il disparaîtra à trente-neuf ans au Nanga Parbat,
premier homme à tenter un sommet de plus de 8 000 mètres. Hermann Buhl*,
qui atteindra le premier le sommet, soixante-huit ans plus tard, dira de lui que
c’était un des plus grands alpinistes de tous les temps119.
Et pourtant rien ne laissait supposer, chez ce jeune homme malingre au
physique de premier de la classe, une telle carrière de grimpeur. Mais quelle
audace ! A vingt-quatre ans, il débarque à Zermatt*, avec un palmarès aussi
maigre que lui, et prétend réussir la première de l’arête de Zmutt au Cervin*. Et
il a choisi son guide : Alexandre Burgener, trente-quatre ans, 90 kilos pour
1,60 mètre (!), qui a réussi l’année passée la première du Grand Dru* avec
l’Anglais Dent… En chasseur de chamois rusé, Burgener teste d’abord son jeune
client sur quelques courses classiques. Fantastique. Cet Anglais est surdoué ! La
tentative aura lieu le 2 septembre et le sommet est atteint le 3 à 1 h 45 du matin,
après que Mummery a fait forcer l’allure à Burgener, car une autre cordée est sur
les rangs (Penhall, Imseng, Zurbrücken) ! Elle arrivera une heure après… Ce
sera le début d’une belle série de succès de la cordée Mummery-Burgener. Les
Grands Charmoz en 1880, où Mummery devra monter sur les épaules de
Burgener pour passer le dernier ressaut ; l’aiguille Verte par le versant
Charpoua ; l’aiguille du Grépon, avec la fameuse « fissure Mummery » puis le
sommet acquis à la courte échelle… en 1881. Au Caucase, en 1888, Mummery
réussit la première du Dych Tau (5 198 mètres). De retour dans les Alpes, il
multiplie les courses sans guide*, en tête : traversée du Grépon, Dent du Requin,
face sud-ouest de l’aiguille du Plan. Son seul échec, à cette date, aura été, au
fond, la face nord de l’aiguille du Plan, course glaciaire très difficile, tentée en
1892, et qui ne sera réussie qu’en 1924 par une cordée française.
Mais l’Anglais n’est pas de nature à se laisser impressionner. Ses regards se
tournent vers l’Himalaya*. Il veut être, en 1895, le premier homme à gravir un
8 000. Une part d’inconscience ? Il choisit le Nanga Parbat, sans préparation ni
logistique particulières. Après une première tentative qui le conduit à
6 100 mètres sur le versant sud, la plus haute face du monde, il se lance avec
deux porteurs sur le versant nord. Il disparaîtra le 23 août avec ses deux porteurs,
victime sans doute d’une avalanche. On ne les retrouvera jamais.
« Le vrai montagnard est un vagabond, et par vagabond j’entends un homme
qui aime aller où jamais homme n’a pénétré avant lui », dit Mummery dans le
seul ouvrage qu’il ait laissé (Mes escalades dans les Alpes et le Caucase, 1895).
Ce vagabond, qui avait toujours une bouteille de champagne dans son sac à dos,
était exceptionnel et il eut, dans les générations d’alpinistes qui suivirent, de fort
nombreux disciples. Et non des moindres : Hermann Buhl*, Reinhold
Messner*…
Musique
La scène la plus savoureuse à mon goût du film de Paolo Sorrentino Youth
(2015) est celle où l’on voit, dans la montagne suisse, le vieux chef d’orchestre
incarné par Michael Caine, qui vient de refuser par caprice de jouer pour la reine
d’Angleterre, diriger en maestro un troupeau de vaches pour un concert
improvisé de cloches et de mugissements… Mais rassurez-vous, cher lecteur, je
ne vais pas ici entonner le couplet des clarines qui tintinnabulent gaiement dans
l’alpage, ni le son du cor des Alpes qui résonne gravement dans la montagne.
Pas même les quelques notes devenues mythiques de l’ouverture de Guillaume
Tell de Rossini – mais si, souvenez-vous, juste avant la charge de cavalerie à la
trompette. Ces notes reprennent, avec les libertés permises par la douceur de la
flûte et du cor anglais, le thème du ranz des vaches (ou liauba, ou lyoba), ce
chant traditionnel a capella suisse qui accompagnait la sortie des troupeaux au
printemps, devenu au fil des siècles une sorte d’hymne officieux – et subversif –
de la Suisse romande ! Pour tout dire, je ne crois pas à l’existence d’une musique
de montagne. J’évoque par ailleurs la peinture* de montagne, bien réelle. Je
m’interroge sur l’existence d’une littérature* de montagne. Mais la musique…
Autant abattre mes cartes tout de suite : il est une musique des montagnards,
comme il est une musique des marins, faites essentiellement de chants, dont le
but non dissimulé est de se donner du courage et de se concilier la faveur des
dieux. Il est une musique sur la montagne, source d’inspiration – surtout à
l’époque romantique – pour les compositeurs comme pour les peintres ou les
poètes. Aucune n’est cependant véritablement… convaincante. A supposer que
le but de la musique soit de convaincre !
Je me souviens précisément du premier disque « classique » que m’ont offert
mes parents, Une nuit sur le mont Chauve de Moussorgski. Ils avaient vu juste.
Mes treize ans bouillonnants n’y pouvaient rester insensibles. Je m’imaginais
bivouaquant seul, dominé par une effrayante paroi de roc noir figurée par les
cuivres de l’orchestre, assailli par les tourbillons de neige des violons… Je me
repassais le poème symphonique avec passion, dans ma chambre, après mes
devoirs pour l’école, sur mon « tourne-disque » Teppaz de couleur rouge et
crème. J’ignorais que Moussorgski n’avait nullement écrit sur la montagne, fût-
elle « chauve ». Il avait été inspiré davantage par la nuit, ses cauchemars, ses
sorcières, son dieu des ténèbres, tout ce que Walt Disney traduit bien dans
Fantasia ! C’est tout le paradoxe de la musique « descriptive » : l’auditeur
n’entend pas forcément ce que l’auteur a vu… à supposer qu’il ait vu quelque
chose ! Un exemple ? Quand j’écoute le Bolero de Ravel, dans son crescendo
final en tout cas, je vois les éléphants d’Hannibal s’avancer dans l’alpe en
formation de combat avec force barrissements… Je ne suis pas tout à fait sûr que
le grand compositeur français ait eu la même vision de son œuvre !
Et quand les musiciens romantiques s’emparent explicitement du thème de la
montagne, comme leurs contemporains peintres ou écrivains, ils nous parlent
plutôt de la vallée que de l’altitude ! Dans son ravissant Pâtre sur le rocher, trio
pour piano, clarinette et soprano (1828), Schubert nous emmène dans les prairies
verdoyantes, loin de la sévérité de la montagne. Le piano de Liszt, dans ses
Années de pèlerinage, première année, issues de son voyage en Suisse, nous
parle, avec sa virtuosité légendaire, de sources claires, de ruisseaux, d’orages et
de sonneries de cloches. C’est la montagne selon Jean-Jacques Rousseau*…
celle des rives du lac Léman plus que des cimes enneigées ! Robert Schumann,
qui voulut à la fin de sa vie mettre en musique le poème Manfred de Lord Byron
qui a pour cadre la Jungfrau*, nous a légué un véritable chef-d’œuvre (1852). Il
disait lui-même, à une époque de sa vie où la dépression le guettait, qu’il ne
s’était « jamais donné à une composition avec tant d’amour ». On le croit. La
longue ouverture, déchirante, mais surtout le Requiem de la fin du troisième acte,
le plus admirable pour moi depuis Mozart, en disent long sur l’âme humaine.
Davantage d’ailleurs que sur la montagne ! Tchaïkovski, qui avait adoré la
partition de Schumann, s’essaya aussi au thème de Manfred et, en un été,
composa sa Manfred Symphonie op. 58 (1885). Epuisé par ce travail harassant,
aussi torturé que son sujet, le compositeur russe affirmera successivement que
c’était là sa meilleure symphonie, puis, quelques mois après, qu’elle était bonne
à mettre au panier… sauf peut-être son premier mouvement ! Modestie ou
dépression ? Toujours est-il que ce premier mouvement, lento, est d’une beauté à
couper le souffle, les cuivres et les timbales de l’angoisse dialoguant avec les
cordes déchirantes. Quant au quatrième mouvement, loin de le mettre au panier,
écoutez plutôt la surprenante entrée de l’orgue sur la fin, prélude déroutant et
somptueux à la mort du héros… Richard Strauss, dans sa Symphonie alpestre
(1915), peu goûtée par la critique, sera beaucoup plus « terre à terre » et plus
prolixe ! En une vingtaine de tableaux musicaux, d’une nuit à la suivante, il nous
emmène dans la montagne – où je ne suis pas sûr qu’il soit déjà allé –, nous
raconte le lever du jour, l’entrée dans la forêt, la marche le long du ruisseau et
dans l’alpage, la traversée du glacier, l’arrivée des nuages, le calme avant la
tempête, l’orage, puis le coucher du soleil et de nouveau la tombée de la nuit. On
a vu l’auteur du Chevalier à la rose mieux inspiré. Alors quoi, la montagne est
réfractaire à la musique ? La musique est impuissante à décrire la montagne ?
Mais non ! Comme le dit élégamment l’auteur de la rubrique « Musique et
montagne » de l’incontournable Encyclopédie de la montagne qui figure en
bonne place dans ma « bibliographie amoureuse », la musique parle moins à
l’oreille qu’à l’âme. Elle ne cherche pas à décrire, ni même à suggérer, mais à
émouvoir, à faire ressentir. Et cette émotion ne naîtra dans l’âme de celui qui
écoute l’agencement des sons, si savant ou brillant soit-il, que s’il accepte de
laisser son imagination vagabonder. Qu’il se laisse surprendre, déborder même,
par ses sensations. C’est pourquoi il n’est pas nécessaire de composer sur la
montagne pour la faire vivre dans le cœur de celui qui écoute. Ainsi, l’ouverture
du Vaisseau fantôme de Wagner évoquera-t-il pour moi beaucoup plus la
conquête de la face nord de l’Eiger* que la splendeur de la marine à voile ! De
même, quand Berlioz, fou amoureux d’une jeune et belle artiste irlandaise, écrit
en une seule nuit le quatrième mouvement de sa Symphonie fantastique (1830),
il décrit les horribles cauchemars suicidaires de l’amant éconduit, tandis que j’y
vois la marche apocalyptique de la descente de l’Annapurna* et les souffrances
d’Herzog* et de Lachenal*… Quant au début du premier mouvement de la
Neuvième Symphonie de Beethoven, n’est-ce pas l’image saisissante du lever
progressif du soleil en altitude allumant tour à tour les sommets enneigés ? Plus
près de nous encore, dans le chef-d’œuvre d’Olivier Messiaen, Et exspecto
resurrectionem mortuorum (1965), qui était une commande de l’Etat destinée à
honorer les morts des deux guerres, comment ne pas entendre aux premier et
cinquième mouvements le cri de la roche, l’angoisse des grandes faces nord et la
fureur de l’abîme ? S’il est une partition musicale qui fait parler la montagne,
c’est elle assurément ! C’est si vrai – pardon d’avoir gardé le meilleur pour la
fin – que l’œuvre pour orchestre a été donnée à 2 400 mètres d’altitude, en plein
air et juste en face de la muraille de la Meije* en 2008 en hommage à l’auteur,
dauphinois d’origine, qui avait dit de son vivant désirer qu’elle fût jouée « en
plein air et dans la haute montagne […] dans ces paysages puissants et solennels
qui sont ma vraie patrie ». Le Festival Messiaen de La Grave lui aura donné ce
bonheur posthume.
Ce qui m’amène au point auquel je tiens le plus : la musique dans la
montagne ! Si l’existence d’une musique de montagne est fort douteuse, en
revanche, la montagne comme écrin, comme décor, comme théâtre, comme mise
en scène du spectacle musical, alors oui, trois fois oui ! Il n’est pas surprenant
que la montagne, amplificateur de sensations, se prête si bien à la représentation
musicale. Ancien des Arcs*, j’ai évoqué mes souvenirs émus du Festival de
musique qui s’y tient tous les étés. Mais, à partir de juillet, les Alpes entières
résonnent de concerts classiques ou jazz. Courchevel, au bord du lac, La Plagne,
au sommet de « Grande Rochette » à 2 500 mètres, mais aussi Tignes, Valloire,
Mégève, Avoriaz, Serre-Chevalier, Vars, Les Houches, les Diablerets, La Grave
bien sûr et son Festival Messiaen au pays de la Meije qui fêtera bientôt ses vingt
ans… Deux interprètes hors normes, un violoncelliste et un pianiste, ont incarné
chacun à leur manière ce lien intime, et pourtant improbable, entre leur
instrument et la montagne. Comédien et humoriste, bien sûr, mais surtout
alpiniste et violoncelliste, Maurice Baquet ne faisait pas les choses à moitié.
Equipe de France de ski avant guerre, auteur, avec Gaston Rébuffat* en tête, de
la première de la face sud-est de l’aiguille du Midi, « la Rébuffat » en 1956, il ne
se séparait pour ainsi dire jamais de son violoncelle, que l’on voit, sur les photos
de son ami Robert Doisneau, se promener avec son propriétaire sur la glace, la
neige et les rochers de Chamonix ! Dans le film Etoiles et tempêtes (1955) dont
il a été coréalisateur avec Rébuffat* et Tairraz*, il explique sans sourire
« l’importance d’être musicien en haute montagne », car, pour s’assurer que le
piton sera solide, il faut qu’il « chante » sous le marteau.
Emporter un violoncelle sur la mer de Glace, cela peut se faire, même si
Baquet confessait que c’était un brin hasardeux… pour l’instrument ! Mais un
piano ? François-René Duchâble, que j’ai le plaisir de connaître, n’est pas
vraiment un pianiste comme les autres. Immense concertiste, mondialement
connu, il met fin à sa carrière internationale en 2003, à cinquante ans à peine.
Génie ou provocation, il fait sombrer un piano, lâché d’un hélicoptère, au fond
du lac de la Colmiane, dans le Mercantour, pour signifier la fin de son ancienne
vie « mondaine » et le début de la nouvelle, au cœur de la nature. Depuis, il offre
des concerts dans des lieux insolites, en plein air, le plus souvent en montagne,
parfois dans les écoles ou les prisons, faisant profiter un public incrédule de son
exceptionnel talent. Vagabond, rebelle, il est un peu, pour moi, le Marc Batard*
de la musique. Liberté, je joue ton nom sur mon clavier…
Nationalisme
Il est des victoires dont l’histoire n’aime pas trop se souvenir. « C’est pour
nous une récompense inestimable que de voir le Führer et de pouvoir lui
parler… Nous avons vaincu la face nord de l’Eiger* et nous avons surmonté son
sommet jusqu’à notre Führer1 ! », s’exclamait en 1938 Heinrich Harrer,
coéquipier de la cordée austro-allemande, au demeurant héroïque, à sa descente
de l’Eigerwand. Le chef de la propagande nazie était encore plus explicite : « Le
fait de vaincre le destin sous une forme quelconque est l’expression de toute
virilité. Cette victoire est l’expression de notre volonté et du système d’éducation
pure et dure des jeunes cadres du Parti national-socialiste2. »
Evidemment, l’Allemagne nazie n’a pas eu le monopole de l’exploitation
des succès sportifs à des fins de propagande politique. Tous les régimes
dictatoriaux ou « autoritaires » s’en sont servis, voire continuent à le faire
aujourd’hui. L’Italie fasciste, l’Union soviétique, la junte argentine hier, la Corée
du Nord aujourd’hui… et tous les sports sont concernés, bien au-delà de la
montagne : le football, dont la Coupe du monde 1934 en Italie avait été
soigneusement mise en scène au service du régime fasciste, l’athlétisme, où l’on
revoit les images de Hitler aux JO de Berlin de 1936… Rien d’étonnant : le sport
est un moyen formidable d’identification collective et de rassemblement. Même
en cette période contemporaine de « mondialisation ». La compétition sous les
couleurs nationales rappelle aux peuples qu’ils partagent une identité, qu’ils ont
un ciment, leur drapeau. Comme le remarque un observateur avisé du sport, si la
mondialisation dissout les identités nationales, le sport les renforce3. Et pour peu
qu’un des acteurs, footballeur, athlète ou alpiniste, fasse cadeau au public d’un
acte héroïque, ou perçu comme tel – un sommet inviolable, un but improbable,
un record pulvérisé –, la vénération du héros s’ajoute à la fierté nationale et le
pari est gagné !
C’est pourquoi l’utilisation du sport à des fins politiques ne se limite pas aux
exemples caricaturaux des régimes dictatoriaux. Peu de régimes politiques,
observe justement Yves Ballu, résistent à la tentation de « récupérer » les
exploits sportifs : « Dans tous les pays du monde, on décore les alpinistes4. » Les
footballeurs, les athlètes et les tennismen aussi ! Non pas tant parce que les
hommes politiques veulent « être sur la photo », ni même, ne soyons pas
médisants, pour gagner quelques points dans les sondages, mais parce que le
sport recrée le fameux « lien social », le sentiment d’appartenance collective qui
se dissout dans nos sociétés modernes en compromettant le bon fonctionnement
de nos institutions politiques. Rappelez-vous l’ambiance fraternisante de la
France lors de la Coupe du monde de 1998. Opium du peuple ! diront les
marxistes, qui connaissent bien l’histoire des civilisations (Panem et circenses).
Mais il ne faut pas beaucoup aimer le « peuple » pour soutenir cette théorie,
obsolète et pour tout dire élitiste, de l’abrutissement des masses par le sport, fût-
il « sport spectacle ». A dire vrai, je préfère l’ambiance dans un stade à celle
d’un camp de rééducation par le travail…
Mais revenons à la montagne. Ayons l’honnêteté de reconnaître que la
conquête des sommets, alpins puis himalayens, a toujours eu une connotation,
sinon nationaliste, du moins « nationale ». D’ailleurs, on y plantait un drapeau !
Et il n’y a pas si longtemps encore, au sommet de l’Everest en 1978, Pierre
Mazeaud* s’écriait : « Magnifique ! Que c’est beau, fantastique ! Vive notre
pays ! Vingt-cinq ans après, on a foutu le drapeau ! Enfin, la France au
sommet5 ! » Pourtant, son expédition n’avait rien d’officiel et ne bénéficiait
d’aucun soutien étatique. Que l’idée nationale soit sous-jacente dans le
développement de l’alpinisme depuis l’origine n’a rien d’étonnant. D’abord
parce que, à la différence des autres sports, l’alpinisme se pratique sur des
montagnes qui ont une appartenance « nationale », parfois plusieurs, comme le
mont Blanc* ou le Cervin*, et parfois même disputée entre deux pays, comme
les Dolomites avant le traité de Versailles6 ! A la « compétition pacifique » entre
nations qui se joue dans tous les sports s’ajoute, en montagne, cette sorte de
revendication territoriale qu’est la conquête d’un sommet. L’histoire du Cervin*
est édifiante : les Italiens, qui considèrent le Cervin comme leur chose et
redoutent les velléités de l’Anglais Whymper*, confient à leur guide vedette,
Jean-Antoine Carrel*, la mission « commando » de vaincre le Cervin avant
l’Anglais… Les deux cordées s’engagent sur deux arêtes opposées. Whymper
arrivera le premier, le 14 juillet 1865, rejoint par les Italiens, sauvant l’honneur
national, trois jours plus tard… « C’était une expédition de vengeance
nationale7 », dira un membre de la cordée. Côté français, la Meije* était un peu
notre Cervin… Quand le guide Gaspard* atteint le sommet en 1877, il s’écrie :
« Nom d’un chien, cette fois, ce ne sont pas des guides étrangers qui l’auront eue
les premiers8 ! »
L’imprégnation nationaliste de l’alpinisme tient aussi au fait que ce sport
s’est développé à partir du milieu du XIXe siècle (voir : Alpinisme), au moment
où l’idée nationale progresse en Europe, jusqu’à l’effondrement des empires
consacré en 1918. Ainsi, la création du Club alpin italien à l’initiative du
ministre Quintino Sella en 1863 est clairement présentée comme un outil de
l’unité italienne qui veut « apporter sa contribution à la construction d’un Etat
fort et respecté, notamment en formant la jeunesse9 ». De même, la création en
1873 du Club alpin austro-allemand, par la fusion de ceux de Vienne et de
Munich, s’inscrit dans la logique politique de la « Grande Allemagne ». Quant
au Club alpin français (CAF*), créé en 1874 après la défaite traumatisante de
Sedan, il adopte une devise qui parle d’elle-même : « Pour la patrie, par la
montagne. » La montagne doit participer à la revanche… en formant une
jeunesse saine… Après la boucherie de 1914-1918, malgré la reconstruction de
l’Europe sur la base de 26 « Etats-nations » réunis, pour éviter le spectre d’une
nouvelle guerre, dans la Société des nations, le sport va malheureusement
devenir l’otage des idéologies totalitaires et racistes. Ce n’est plus la compétition
pacifique entre nations, c’est l’affirmation de la supériorité d’un peuple, voire
d’une race, sur les autres… Mussolini tire le premier en 1922, met au pas
cadencé le Club alpin italien qui devient une pure officine fasciste, chargée de
promouvoir l’alpinisme guerrier. Hitler suit en 1933 avec sa théorie de
« l’homme nouveau », l’exclusion des Juifs du Club alpin et la mise en scène
affligeante de la première de la face nord de l’Eiger, avec remise de photo
dédicacée du Führer.
Les trois derniers grands problèmes des Alpes (les faces nord du Cervin, des
Grandes Jorasses, de l’Eiger) ayant été résolus, les Etats européens se tournent
vers l’Himalaya* où tout reste à faire. La course est lancée dès les années 1920-
1930. Les Anglais créent le Mount Everest Comittee en 1920, les Allemands la
DHS (Fondation allemande pour l’Himalaya) en 1936, les Français le Comité
français pour l’Himalaya juste après la guerre, sous l’impulsion de Lucien
Devies*. And the winner is… France, avec la conquête du premier 8 000,
l’Annapurna* en 1950 ! Véritable entreprise nationale, cette réussite donnera à
l’alpinisme français une renommée mondiale et garantira les ressources de la
Fédération française pendant des années, lui permettant d’organiser ensuite bien
d’autres expéditions lourdes, en particulier au Makalu et au K2. Les années qui
suivent voient « tomber » tous les autres 8 000, l’Everest* avec les Britanniques,
le Nanga Parbat avec les Allemands, le Makalu avec les Français, le K2* avec
les Italiens… Les quatorze 8 000 vaincus dès 1964, la fin de l’ère des conquêtes,
et par là même celle des expéditions nationales, a sonné. La dernière du genre est
sans doute celle des Français au pilier du K2 en 1979, qui a échoué dans le
mauvais temps malgré la qualité exceptionnelle de ses grimpeurs (Beghin,
Seigneur, Boivin, Cordier, Barrard…) et… l’énormité des moyens mis en œuvre.
Les Etats n’ont plus de raison, ni d’ailleurs de moyens, de financer des
expéditions lointaines. Les sponsors privés ont pris le relai et c’est ainsi. Ce sont
désormais des marques qui s’affrontent sur les sommets et plus des nations.
L’alpiniste, libéré de la pression étatique, est-il plus libre pour autant ? On
peut en douter. Les alpinistes sont des hommes comme les autres. Et je livrerais
bien aux procureurs de l’histoire, accusateurs des Italiens, Allemands ou
Autrichiens instrumentalisés par le nationalisme, cette conclusion de Gian Piero
Motti : « On voudrait souvent isoler l’alpinisme du contexte historique, culturel
et social de chaque pays dans lequel il a été pratiqué, au nom d’une activité
sacrée et supérieure qui devrait voir tous les hommes unis par un sentiment
fraternel et communautaire. Cette mystification a des racines solides et très
profondes. On oublie que c’est l’homme qui fait l’alpinisme et non pas
l’alpinisme qui fait l’homme. L’homme porte en lui tout un bagage historique
qui l’incite à agir de façons diverses selon la “semence” qui a été jetée dans son
champ10. »
Neige
Rien de plus touchant que le regard émerveillé de l’enfant qui voit tomber sa
première neige. La magie de l’« eau solide » opère. Est-ce la matière, volatile et
insaisissable, sa blancheur aveuglante, la lenteur de son vol, le silence qui
l’accompagne, ou bien encore l’obstination avec laquelle elle efface,
inéluctablement, les traces du monde visible, en même temps, songe-t-on, que la
noirceur des âmes ? Ludique et purificatrice tout à la fois, la neige fascine.
L’enfant en fait un « bonhomme », l’homme en fait un dieu (Chioné, dans la
mythologie grecque, Aisoyimstan pour les Amérindiens, Poliahu à Hawaï, Yuki-
onna dans la tradition japonaise). L’enfant y voit un jeu, une invitation à la fête,
l’adulte une occasion, non dénuée de mélancolie, d’introspection et de retour sur
soi. Les poètes, comme les peintres, ont chanté la neige.
« Fille aérienne de l’eau, elle demeure ductile et souple, se modèle aux structures du roc avec une
lente docilité. La neige, les brumes, sont les éléments féminins (yin, diraient les anciens Chinois)
du haut décor alpestre (…). Elle est essentiellement, quand elle tombe, une matière immatérielle,
comme les brumes, c’est-à-dire quelque chose sans l’être, justement le propre des substances les
plus raffinées. Elle vient du ciel, de l’En-Haut. Elle est blanche, froide, impondérable,
évanescente. Les alchimistes jadis ont cru y découvrir “l’âme du monde” (…). Cette certitude
instinctive d’assister, quand il neige, à quelque rite sacré de la nature est si communément
enfouie dans la psyché que le plus inattentif ou même le plus obtus des témoins en ressent le
vague reflet d’un très primitif et très lointain émerveillement. Tombant, ou plutôt volant aux
frontières indécises du réel et du songe – car elle échappe aux vieilles symboliques de la chute et
du poids – elle est à proprement parler une réalité qui dépasse la fiction14. »
Et la magie opère à tout âge. Je ne suis pas près d’oublier le spectacle que
nous ont offert, à Marc Batard* et moi-même, nos jeunes de l’expédition
Fraternité* lors d’un week-end d’entraînement en raquettes au-dessus de
Samoens en décembre 2014 ! La plupart voyaient la neige pour la première fois.
Ce n’était que cris de joie, éclats de rire, batailles de boules de neige, plongeons,
glissades et blagues en tout genre, pour notre plus grand bonheur ! Je ne peux
pas en dire autant de mon premier contact avec la « fille aérienne de l’eau » ! Je
devais avoir cinq ou six ans. C’était à l’école de ski de Val d’Isère où mes
parents, pour qui le sport et la musique comptaient à peu près autant dans
l’éducation que les études à Stanislas – grâce leur soit rendue –, nous
inscrivaient mes frères et moi toute la journée. C’était l’époque des chaussures
en cuir, des skis en bois et des fixations à câble métallique, avec lanière. C’était
surtout bien avant l’invention du ski « évolutif », et l’essentiel de l’apprentissage
du débutant consistait à marcher sur le plat avec les skis et les bâtons, pendant
des heures… Quel ennui ! J’ai vraiment pensé que le ski n’était pas fait pour
moi. Il paraît que j’ai changé d’avis depuis !
Comme l’eau, le feu ou le vent, la neige est capable du meilleur comme du
pire. Le pire crève les yeux : avalanches*, routes coupées, villages isolés, ponts
de neige dangereux sur les crevasses… Moins spectaculaire, mais plus sensible
au quotidien pour les habitants des montagnes, la période d’enneigement, qui
rythme la vie, est synonyme de contraintes : corvées de déneigement, difficultés
de circulation, isolement… Le meilleur du meilleur n’est pas non plus très
visible aux yeux du citadin pour qui la neige est surtout un terrain de jeu. Et
pourtant… Régulateur thermique, la neige, par sa couche protectrice, préserve
les sols, donc les cultures, du gel ; régulateur hydraulique, elle alimente, par sa
fonte progressive, les cours d’eau descendant de la montagne vers les étangs de
barrage et les vallées15. Plus visible, l’essor des « sports d’hiver » à partir des
années 1930 et son accélération massive dans les années 1960 avec le « Plan
neige » lancé par le gouvernement. La neige devient l’« or blanc »… Autrefois,
quand il ne neigeait pas avant la Noël, les montagnards faisaient la fête.
Aujourd’hui, c’est « une calamité naturelle appelant réparation16 ». Pardon, cette
remarque de citadin n’est pas très charitable, car l’économie montagnarde
demeure fragile et ne roule pas sur… l’or.
Pour l’amateur de glisse comme de grimpe, la neige offre une infinie variété
de plaisirs comme de surprises. On ne devrait d’ailleurs pas dire la neige, mais
les neiges. Les Inuits ont une centaine de mots pour la désigner, là où nous n’en
avons qu’un17. Fraîche, poudreuse, humide, lourde, croûtée, tôlée, gelée, il y en
a pour tous les goûts, que ce soit en ski alpin, hors piste, randonnée à ski,
snowboard, raquettes ou alpinisme. J’ai deux must en ce qui me concerne, l’un
en descente, l’autre en montée, mais je ne crois pas être très original : faire sa
trace en godille dans la poudreuse hors piste, dans un glissement de soie ;
cramponner sous les étoiles dans la neige dure à la lampe frontale, au rythme
lent du crissement des pointes… La joie !
Népal
Ce samedi 25 avril 2015 vers 10 heures en France, les réseaux sociaux
s’affolent : « Le Népal frappé par un puissant séisme. » Les jeunes de
l’expédition Fraternité*, tous branchés sur leur portable, m’alertent. Les images
terribles passent ensuite en boucle sur les chaînes d’information en continu.
Nous sommes tous rentrés de Katmandou quelques jours auparavant… C’est le
choc. Tandis que le bilan humain s’alourdit d’heure en heure, nous cherchons
désespérément à obtenir des nouvelles de nos amis là-bas. De Norbu et de nos
amis sherpas, de Bruno Peyronnet qui est allé grimper avec sa femme vers les
Annapurna, de Sophie Lavaud qui est partie au Makalu… et nous osons à peine
penser aux enfants des villages sherpas que nous avons traversés. Je revois leurs
yeux et leur regard rieur. Que sont-ils devenus ? La BBC annonce 711 morts
dont 181 à Katmandou vers 14 heures. On parle aussi de 18 morts au camp de
base de l’Everest, enseveli sous une avalanche provoquée par le tremblement de
terre. Le bilan final dépassera 8 000 morts. Le séisme, de magnitude 7,9, le plus
grave depuis 1934, suivi d’une cinquantaine de répliques les jours suivants, a
semé la terreur et la désolation au Népal. A Katmandou, ceux qui ne sont pas
restés sous les décombres de leur maison dorment dehors, sous la pluie, par
crainte de nouvelles secousses. Aucune nouvelle des villages isolés.
L’expédition Fraternité, grâce à sa page Facebook, lance immédiatement un
appel aux dons pour la Croix-Rouge, relayé aussitôt par la ligue de football sur
son site Internet. Marc Batard et moi-même livrons des interviews pour alerter le
public et en appeler à la générosité des Français. Les jeunes de l’expédition,
bouleversés, collectent des vêtements et de l’argent pour nos amis sherpas et
porteurs. Il faudra attendre plusieurs jours pour avoir, grâce à Ang Norbu
Sherpa, quelques nouvelles rassurantes : ils sont tous en vie ! Mais dans quelles
conditions… Lhakpa Sherpa et Passang Nima, les communications rétablies, me
décrivent la situation dramatique là-bas, que ce soit à Katmandou ou dans les
villages. Ils demandent d’abord des prières, ensuite des secours financiers. Avec
tous les membres de l’expédition et Terres d’Aventure, nous nous efforcerons de
leur donner, chacun à sa manière, les unes… et les autres, désireux que nous
sommes tous de rendre à ces hommes un tout petit peu du bonheur qu’ils nous
ont donné pendant ce trek inoubliable.
Il faut dire que le Népal, malgré la sévérité extrême de sa nature, est un bijou
de la planète. Et ce pays est béni. C’est la demeure des dieux, le repaire des plus
hautes montagnes du monde avec huit des quatorze 8 000, le rude séjour d’une
mosaïque de peuples tous aussi imprégnés par les principes hindouistes et
bouddhistes de paix et de bienveillance, malgré la pauvreté, les catastrophes
naturelles et les troubles politiques.
« Le réveil sonne toujours très tôt, trop tôt. On venait à peine de s’endormir, bravant l’inconfort
de la couchette étroite, de la couverture rêche et des ronflements irritants… Et déjà, il faut
s’arracher à ce qui semble maintenant, rétrospectivement, un paradis perdu. S’extraire du bas-
flanc, s’habiller dans l’ombre, plier ses couvertures, rassembler ses affaires avec l’angoisse
d’oublier l’essentiel, ingurgiter quelques gorgées de thé et une tartine qui ne passe pas, se
harnacher à la va-vite, dans la bousculade silencieuse des visages tendus. Un coup d’œil au ciel,
si noir et si étoilé : pas de nuage menaçant, excuse à une retraite qu’on n’est pas loin de désirer
secrètement. C’est l’heure des remises en question et des ultimes hésitations. Toute une vocation
est là, qui chancelle devant l’épreuve. Mal réveillé et pas lavé, le cœur au bord des lèvres,
frissonnant dans la nuit froide, la lampe frontale fixée sur le casque, le sac sur l’épaule et l’attirail
au côté, le montagnard empoigne son piolet et son courage à deux mains. Le voilà prêt à
abandonner le dernier point d’humanité avant l’hostilité du monde extérieur : le refuge, comme il
porte bien son nom à cette heure blême ! Les alpinistes sont lâchés, et ils ont piètre figure. Alors
il faut marcher. Les premiers pas sont difficiles […] Les automatismes reviennent, le corps
reprend vie. Les jambes font enfin leur travail. Maintenant qu’on est lancé, on remarque combien
la nuit est belle, immense et calme : pas un bruit, pas un souffle […] Tout à coup on est sur le
glacier, qui brille sous la lune. Changement d’équipement : crampons, corde, piolet à la main. La
marche peut reprendre, dans le crissement des pointes sur la neige. On est maintenant tout à fait
réveillé et plein de hardiesse. Le sang bat à grands coups dans les tempes. La vivacité de l’air
apaise le feu des joues. On monte, et l’exaltation de la course en même temps […] la température
baisse, phénomène connu de tous, expliqué par personne, qui signale que le jour n’est pas loin.
De noir, le ciel se mue en un gris de plus en plus clair, dégradé qui va des roses fragiles aux bleus
puissants. Bientôt, on éteint les lampes. Vibrant dans le petit jour glacial, tout un monde
improbable se révèle à l’alpiniste ébloui19. »
« Les nuits en montagne sont parmi les plus beaux souvenirs de la vie d’un alpiniste ; mais les
plus durables et souvent les meilleurs sont les bivouacs* à même la planète, sous les étoiles […]
Certes, on peut bivouaquer pour bivouaquer, comme on peut grimper pour grimper, mais il me
semble que là n’est pas notre vocation. Il ne nous suffit pas d’être spectateur ou machine à
grimper. Il faut que nous soyons de la nuit, de la montagne autrement qu’en témoin. Les étoiles
piquées dans le ciel scintillent : le montagnard peut les contempler, mais d’abord elles vivent et,
aussi, lui appartiennent un peu : d’elles dépend son sort. Si elles brillent, il est heureux20. »
« Le bivouac est constitué de deux minuscules vires pas plus larges que la largeur d’un pied. Aux
deux pitons qui nous soutiennent est aussi accroché notre équipement au grand complet. Nos
jambes sont passées dans les étriers et une toile caoutchoutée nous enveloppe tant bien que mal.
La situation devient vite insupportable, la cordelette des étriers sur lesquels nous pesons nous scie
et nous engourdit peu à peu les jambes. Au fil des heures, la douleur devient insoutenable. Et non
moins cruelle est la morsure de la corde attachée à notre taille. Le gel et le souci du lendemain
complètent nos tourments »,
« Nuit noire et bivouac infernal : gémissements et frissons de froid, vent qui hurle, poudre de
neige qui nous enveloppe avec une violence croissante. De temps en temps, nous devons
débarrasser nos protections de la pesante charge de neige qui s’y accumule. Par divers
stratagèmes, je tente une fois encore d’allumer le réchaud à alcool, mais je dois y renoncer.
Dehors, c’est la tourmente et, sous la toile, l’oxygène manque, la flamme s’éteint aussitôt. Alors,
comme tous ces derniers jours, nous nous rabattons sur les petites boules de neige à grignoter.
Nous sommes désespérés, mais personne ne l’admet. »
« J’ai peur tout à coup de cette nuit minérale, de cette longue souffrance où je me suis perdu. La
crainte de retrouver les cauchemars de la nuit me maintient éveillé. Combien de temps pourrai-je
tenir avant de sombrer dans le redoutable sommeil ? […] »
Loin d’être une création divine, les montagnes étaient les ruines de la Terre,
la trace effrayante de la colère de Dieu contre le genre humain.
Ainsi naquit l’idée que les montagnes pouvaient avoir une histoire… Il
fallait alors répondre à la deuxième question, après le pourquoi : quand ? A
l’époque de Burnet, on estimait, sans d’ailleurs y accorder plus d’importance,
que la création du monde remontait à quelques milliers d’années seulement.
Aujourd’hui, chacun sait que la Terre est âgée de 5 milliards d’années. On sait
aussi que les montagnes naissent, vivent et meurent, comme les êtres que nous
sommes. Seule l’échelle du temps nous rend cette « vie » imperceptible : une
minute de vie humaine vaut quelques millions d’années dans la vie d’une
montagne. Par bonheur, l’observation et l’analyse de la consistance de la
montagne, c’est-à-dire la géologie, permettent de remonter le temps et de
« feuilleter les archives de la Terre4 ». Ce sera l’œuvre du XVIIIe et surtout du
XIXe siècle. L’Occident se passionne pour la nouvelle science à la mode, la
géologie, sous l’influence des précurseurs, Horace-Bénédict de Saussure* et ses
Voyages dans les Alpes (1779), James Hutton et sa Théorie de la terre (1799), ou
Charles Lyell et ses Principes de géologie (1833). Grâce à eux et à leurs
successeurs, nous savons désormais que l’Himalaya* est le plus jeune des
massifs (25 millions d’années) et continue à s’élever de 4 millimètres par an ;
que les Pyrénées sont plus âgées (40 millions d’années) que les Alpes*
(30 millions), lesquelles continuent néammoins leur progression ralentie
(1,5 millimètre par an) ; que les Ardennes, les Vosges*, le Massif central*, aux
formes arrondies par l’érosion, sont beaucoup plus anciennes (260 millions
d’années), mais moins que les montagnes britanniques ou scandinaves
(420 millions !).
Restait à élucider le mécanisme de soulèvement des montagnes, le
« comment ». Descartes, au XVIIe siècle, avait encore une vision statique de
l’affaire : les plissements des montagnes se sont formés à cause du
rétrécissement de la croûte terrestre, consécutif au refroidissement de la planète.
Un peu comme une pomme séchée qui se couvre de rides. Saussure*, au XVIIIe,
aura l’intuition que le soulèvement des montagnes pourrait être dû à des
mouvements horizontaux de l’écorce terrestre, mais sans avoir le temps d’aller
plus loin. Il faut attendre 1913 pour qu’un météorologue inspiré – et non
géologue –, l’Allemand Alfred Wegener, lance devant un auditoire médusé sa
théorie de la « dérive des continents ». Vous avez vu, si vous rapprochez
l’Amérique du Sud de l’Afrique, comme elles s’emboîtent parfaitement ? Ce
n’est pas le fruit du hasard : les continents se déplacent. Composés de roches
granitiques surtout, ils dérivent, « comme des taches d’huile sur de l’eau5 », à la
surface du plancher océanique, composé de roches basaltiques, plus denses.
Mieux, il y a 300 millions d’années, les cinq continents que nous connaissons
formaient même une masse unique, la « Pangée », qui s’est progressivement
disloquée en plusieurs morceaux. Et c’est cette dérive des continents qui a donné
naissance aux montagnes, leur soulèvement étant provoqué par la collision entre
deux masses continentales en mouvement. Personne ne prit Wegener vraiment
au sérieux, jusqu’à ce que la géologie « officielle », dans les années 1960-1970,
admette qu’il avait tout de même raison, sinon sur les modalités, du moins sur le
principe. Oui, la croûte terrestre est composée de grandes plaques, une
quinzaine, qui se déplacent les unes par rapport aux autres, à une vitesse qui peut
atteindre 10 centimètres par an. C’est de leur frottement ou de leur collision que
naissent les montagnes, l’activité volcanique et les tremblements de terre. Oui, la
Pangée a existé il y a 250 millions d’années et s’est disloquée il y a 160 millions
d’années. Remontant plus loin dans les archives de la Terre, on sait aussi que
cette dislocation n’était pas la première : il y a 1 milliard d’années, un super-
continent encore plus grand, « Rodinia », s’était fragmenté en huit, puis
recomposé pour former la Pangée ; et Rodinia elle-même était issue de la
recomposition d’un maxi-continent encore plus ancien, « Nuna », qui se serait
disloqué il y a 1,8 milliard d’années… Et pour en revenir à nos montagnes, oui,
l’Himalaya est née de la collision de la plaque indienne avec la plaque d’Eurasie,
et les Alpes du heurt entre cette dernière et la plaque adriatique. Au fond, la
« tectonique des plaques » ne dément Wegener que sur un point : ce ne sont pas
les continents qui glissent sur les fonds océaniques, « comme des icebergs sur
l’eau6 », mais de grandes plaques couvrant toute la surface du globe et
comportant des portions continentales et des portions océaniques, qui bougent
les unes par rapport aux autres, sous l’influence du travail des couches
inférieures, chaudes, de la Terre. Et ce mouvement multiséculaire se poursuit
inexorablement : il est fort possible que dans 100 ou 200 millions d’années un
quatrième méga-continent, la nouvelle Pangée, se forme sur la Terre7, soulevant,
sur les cicatrices de sa fusion, de nouvelles montagnes plus hautes que
l’Himalaya ! Un rêve pour les futurs amoureux des montagnes…
Payot, Michel (1840-1922)
Dans la belle tradition des guides* chamoniards, Michel Payot occupe une
place de choix, à côté des Balmat*, Charlet* ou Croz*, dont il fut d’ailleurs
l’élève. D’une longévité exceptionnelle – à quatre-vingt-un ans, il emmenait
encore un client au mont Blanc –, il a formé une cordée célèbre avec le distingué
géologue anglais James Eccles, qu’il a accompagné fidèlement dans toutes ses
courses à partir de 1867.
C’est Auguste Balmat qui découvre le talent du jeune Payot – il n’a que dix-
huit ans – lorsqu’il l’emmène comme porteur au mont Blanc avec le Pr Tyndall*.
La rencontre avec Michel Croz*, de dix ans son aîné, donnera un coup
d’accélérateur fantastique à sa carrière de guide : la cordée Whymper-Croz et la
cordée Reilly-Payot s’unissent pour réussir en 1864 la première ascension du
mont Dolent, de l’aiguille de Tré la Tête, de l’aiguille d’Argentière et du mont
Blanc par le col de Miage et l’aiguille de Bionnassay. Michel Croz, avant de
mourir au Cervin, dira que le jeune Payot était le guide le plus doué qu’il ait
rencontré… Cela n’a pas échappé à James Eccles (1840-1913), alpiniste anglais
élégant autant que passionné, qui le recrute en 1867 et avec lequel il grimpera
pendant plus de vingt ans. Le chef-d’œuvre de la cordée Eccles-Payot a été
incontestablement l’ascension en 1877 de l’immense face sud du mont Blanc*,
après plusieurs tentatives et une étude très méthodique, au télescope et sur
photographies, du plan d’attaque ! Leur itinéraire, presque jamais répété, passe
par le glacier du Brouillard, le glacier du Frêney et le grand couloir qui descend
de l’arête de Peuterey, la partie la plus difficile, où Michel Payot et son frère
Alphonse ont dû tailler des marches dans la glace pendant sept heures1, avant
d’arriver au mont Blanc de Courmayeur puis au sommet…
Payot accompagnera aussi Eccles dans les montagnes Rocheuses
américaines en 1878, pour un circuit de plusieurs mois, couronné par de
multiples ascensions et par une moisson d’informations géologiques et
géographiques. Payot s’éteindra à l’âge de quatre-vingt-deux ans, après presque
soixante années d’exercice du métier de guide et… sans jamais aucun accident.
C’est sans doute une des figures les plus attachantes de l’histoire des
conquérants des Alpes2.
Peinture
« La religieuse beauté pittoresque des montagnes a été souvent niée par les
peintres. La montagne ne peut pas se peindre, dit-on3… » C’est un peintre qui
s’exprime ainsi, devant l’assemblée du Club alpin, le 25 novembre 1897 ;
peintre, mais aussi géographe et alpiniste, Franz Schrader, fondateur de la
Société des peintres de montagne. A croire que la montagne résiste à la peinture.
A moins que ce ne soient les peintres… Sont-ils, si j’ose dire, « à la hauteur4 » ?
La mer, malgré son mouvement incessant et son allure changeante, se laisse bien
surprendre par le pinceau ! Pourquoi est-il si difficile de peindre la montagne,
alors que, par sa puissance, ses couleurs, ses jeux de lumière, elle devrait être
une source inépuisable d’inspiration… Pourquoi, dans les musées occidentaux,
tant de belles « marines » et si peu, que l’on me pardonne cette incongruité,
d’« alpines » ?
Examinons l’affaire de plus près. Certes, les contraintes du relief et
l’insuffisance du réseau routier font qu’il est plus facile pour un peintre de se
rendre au bord de la mer qu’à la montagne ! Mais cette explication, un peu terre
à terre, ne justifie pas l’effacement relatif de la peinture de montagne en
Occident jusqu’à la fin du XVIIIe siècle. Après tout, il n’est point obligatoire
d’emporter son chevalet en altitude pour peindre la montagne « d’après nature ».
En Chine, au Japon, on le verra (voir : Fuji, mont), la montagne est depuis
longtemps un thème de prédilection des artistes. Non que la montagne soit
totalement absente de la peinture occidentale à cette époque, mais elle est
reléguée au second plan, elle sert de décor, au service d’un sujet, sans être sujet
elle-même5. Ainsi, dans La Vierge aux rochers (1483), Léonard de Vinci utilise
le décor montagneux, aussi somptueux qu’accidenté, en arrière-plan de la scène
principale où figurent Marie, l’Enfant Jésus, Jean-Baptiste et l’ange Uriel. Pieter
Brueghel l’Ancien, dans La Chute d’Icare (1558), propose une surprenante vue
plongeante sur la mer où le pauvre Icare est en train de se noyer, et ferme
l’horizon par une chaîne de montagnes blanches, irréelles et presque
transparentes, contrastant avec le vert profond de la baie. Dans La Pêche
miraculeuse (1444), le Suisse Konrad Witz place le récit évangélique sur le lac
Léman, aisément identifiable par la présence, à l’arrière-plan, des Voirons, du
Môle et du Mont-Blanc au loin. C’est la première fois qu’un paysage de
montagne est représenté de manière « topographiquement correcte6 ». Jusque-là,
en effet, la représentation qui en était faite était purement imaginaire, voire
fantastique, à la mesure de la crainte qu’inspirait alors la montagne : pics
vertigineux et outrageusement acérés, rochers surplombants et sombres
cavernes… Il fallait qu’un Albrecht Dürer traverse les Alpes, de Nuremberg à
Venise, en 1494-1495, pour donner véritablement naissance à un genre apaisé du
paysage de montagne : « Je ne sais pas ce qu’est la beauté. L’art véritable est
dans la nature ; qui sait l’en extraire, le possède. » Dürer a rapporté de ses
voyages une série d’aquarelles admirables à la fois de précision et de poésie,
comme Trente vues du Nord (1494), tout en transparences et en reflets, ou Vue
du val d’Arco (1495), aux tonalités gris-vert lumineuses et fraîches. Le grand
peintre allemand mis à part, la montagne ne deviendra un sujet en elle-même
pour les artistes occidentaux qu’avec le développement de l’alpinisme « littéraire
et scientifique » au milieu du XVIIIe siècle, incarné par Jean-Jacques Rousseau*,
Albrecht von Haller*, Horace-Bénédict de Saussure* ou Ramond de
Carbonnières. La montagne ne fait plus peur, elle intéresse, puis elle séduit, les
poètes d’abord, les peintres ensuite. Car c’est bien l’idée qu’une civilisation se
fait de la montagne qui détermine sa place dans la création artistique.
Les artistes d’Extrême-Orient, chinois et japonais en particulier, n’ont pas
attendu ce réveil européen tardif. La montagne est, depuis des temps
immémoriaux, sujet de représentations graphiques car, si les cimes y sont
souvent sacrées, elles inspirent non la crainte de la puissance destructrice, mais
la confiance déférente, celle que l’on doit aux symboles de la vie. Sur le mont
Fuji*, où demeurent, disent les sages, plusieurs divinités parmi lesquelles « la
princesse qui fait fleurir les cerisiers7 », les Japonais se pressent depuis le
VIIe siècle pour accomplir le pèlerinage de leur vie et les artistes n’ont cessé de
dessiner ou de peindre, sous tous les angles et toutes les saisons, le volcan parfait
au sommet enneigé, devenu le symbole du Japon. Cet art millénaire, utilisant
surtout l’encre et l’aquarelle, atteint la perfection avec Les 36 Vues du mont Fuji
de Hokusaï, le « fou de dessin » comme il se surnommait lui-même, l’inventeur
du manga, dit-on. Ces estampes, qui sont en réalité au nombre de 46,
commencent par La Grande Vague de Kanawaga, d’un bleu de prusse splendide,
universellement connue, et qui aurait inspiré Claude Debussy pour composer La
Mer. En Chine, la « peinture de paysage » (Shanshui), qui se développe chez les
lettrés à partir du Xe siècle, est toujours centrée sur deux éléments, la montagne
et l’eau, qui participent respectivement des principes yang (masculin) et yin
(féminin). Les pics abrupts et les torrents impétueux que dessinent les artistes ne
visent pas à reproduire la nature, mais à traduire un état d’esprit, une image
mentale. Ainsi, le poète et peintre Su Shi se livrait à la méditation pour laisser le
paysage envahir son esprit, avant de prendre le pinceau, si bien qu’on a pu dire
de lui : « C’est parce qu’il avait en son sein collines et ravins qu’il a pu ainsi
réaliser ce vieil arbre tordu sous le vent et le givre8. » On retrouvera cette
démarche en Europe au XIXe siècle.
Revenons alors vers l’Occident tourmenté… A la fin du XVIIIe siècle, dans le
sillage de Dürer, deux aquarellistes, un Suisse et un Anglais, disparus la même
année 1786, marquent le paysage de montagne : Johann Ludwig Aberli et
Alexander Cozens. Chef de file de l’école bernoise, Aberli peint les Alpes
d’après nature. Ses dessins aquarellés (Vue du chateau de Wimmis, 1783 ; Vue
d’Yverdon, 1776) connaissent un tel succès qu’il invente lui-même un nouveau
procédé de reproduction par gravure retouchée au pinceau. Comme lui, Cozens
parcourt les Alpes avec sa plume (il prône l’utilisation de l’encre) et ses
pinceaux (il généralise le lavis monochrome). Dans The Cloud (1770), crayon et
aquarelle sur papier, sa plus belle œuvre pour moi, la montagne disparaît presque
dans l’ombre du premier plan, tandis que le soleil couchant illumine de façon
magique un ciel contrasté de cumulus blancs et de stratus gris. Turner n’est pas
loin ! Le propre fils de Cozens, John Robert, aquarelliste lui aussi, aura, dit-on,
une influence directe sur le grand maître anglais du XIXe. Sa composition
Mountains Overlooking a Lake (crayon et aquarelle), toute de bleu et de gris, où
la poésie et le mystère l’emportent sur le réalisme, est véritablement
annonciatrice de la période romantique qui va suivre. Il fallait le génie de
William Turner (1775-1851) pour briser les codes et proposer une vision
impressionniste avant l’heure de la montagne. Comme d’ailleurs de la mer ! Sa
Tempête de neige en mer (1842), un véritable tourbillon de lumières et de
couleurs, en est un magnifique exemple. Turner voyage beaucoup, en France, en
Suisse, en Italie. Les Alpes l’inspirent et il en rapporte des dessins aquarellés
aussi lumineux que légers, comme son Lac Léman avec la dent d’Oche vus des
hauts de Lausanne (1841), tout en délicatesse de rose orangé et de mauve. La
descendance de Turner est innombrable.
« Le peintre ne doit pas peindre seulement ce qu’il voit en face de lui, mais
aussi ce qu’il voit en lui », disait Caspar David Friedrich, le maître du
romantisme allemand. C’est ce que semble faire son Voyageur contemplant une
mer de nuages (1818), cet homme en redingote, canne à la main et cheveux au
vent, représenté de dos, contemplant les montagnes au-dessus des nuées, devenu
symbole du romantisme. Le peintre d’outre-Rhin, inventeur du « paysage
tragique », a peint la montagne, la mer, la forêt, avec pour leitmotiv la fragilité
de l’homme face à la puissance écrasante de la nature. En Angleterre, l’écrivain
et critique d’art John Ruskin*, chantre de la beauté des montagnes, ces
« cathédrales de la Terre », peint des aquarelles à la manière de Turner. Son Lac
d’Annecy (1882) et ses montagnes d’un bleu délavé se fondant au ciel est
splendide. La proximité des Alpes aidant, les artistes suisses sont
particulièrement prolifiques. Ils peignent la montagne, non plus au loin, mais de
près. François Diday crée en 1830 l’école de peinture alpestre de Genève, d’où
sortira notamment Alexandre Calame (1810-1864), probablement le « maître »
du paysage alpin. Son Orage à la Handeck, mettant en scène, dans un registre
sombre et mystérieux, une nature déchaînée par la tourmente pliant les arbres
sous un ciel de plomb, est exemplaire. Le Chemin de Grimsel à Handeck de
Diday, son professeur, est de la même inspiration. Ferdinand Hodler (1853-
1918), lui, peint des montagnes bleues, tout en transparence, comme Ruskin
(Paysage au-dessus du lac Léman, 1906, Le Grand Muveran, 1912, Les Dents
du Midi, 1916). Les pays nordiques, aux paysages spectaculaires associant,
comme dans le Shanshui chinois, mer et montagne, ne sont pas en reste : le
« peintre des fjords », Adelsteen Normann (1848-1918), mais surtout Peder
Balke (1804-1887) s’inscrivent pleinement dans la tradition romantique du
paysage sensationnel, avec Un bateau sous la montagne des sept sœurs, un
tableau commandé à Balke par Louis-Philippe, qui avait parcouru la Norvège
pendant sa période d’exil. De l’autre côté de l’Atlantique, les grandioses
montagnes Rocheuses sont un sujet de choix pour les peintres américains en
cette seconde moitié du XIXe siècle. Il y a du Turner, et un peu de Calame, chez
Albert Bierstadt (1830-1902), cet Américain d’origine allemande devenu le
peintre des grands espaces de l’Ouest avec ses rochers vertigineux plongeant
dans des lacs, sous un ciel lumineux mais tourmenté (Le Lac Tahoe, 1868). Mais
le vrai « Turner américain », c’est son compatriote Thomas Moran (1837-1926),
d’origine anglaise lui, qui s’est fait connaître par ses vues du Grand Canyon aux
tons rougeoyants dans le soleil couchant et par ses paysages du Yellowstone à la
lumière radieuse. Ce sont ces dernières toiles, dit-on, exposées au Congrès
américain, qui ont convaincu les autorités de créer le parc national en 1872. Son
tableau The Three Tetons (1895) est dans le Bureau Ovale du Président.
En France, Franz Schrader, que je citais au début de ce propos, est moins
connu pour ses aquarelles pyrénéennes (Le Cirque de Gavarnie, La Grande
Cascade, Le Lac glacé du mont Perdu) que pour son œuvre cartographique et
géographique imposante et pour son discours enflammé de 1897 sur la beauté
des montagnes :
« Ouvrez les yeux. La beauté, elle nous entoure et nous noie. C’est ici que ciel et terre s’unissent,
se fondent, se pénètrent. Formes et teintes, couleurs et ombres, relief et lumière, tout est ciel et
terre à la fois. Les roches de la terre sont vêtues des neiges du ciel […] Nous, nous n’avions
jamais su en bas ce que c’était que la grandeur, nous le sentons devant le démesuré. Nous ne
savions pas ce que c’était que la lumière, elle nous brûle, devient presque une exquise souffrance.
Nous ne savions pas ce que c’est que le silence, nous l’apprenons devant le calme mortel où seul
le bruit du sang dans nos artères nous dit que quelque chose vit encore sur le globe9. »
« J’ai fait aujourd’hui une ascension sur la plus haute montagne de cette contrée que l’on nomme
avec raison Le Ventoux, guidé uniquement par le désir de voir la hauteur extraordinaire du lieu…
Au jour fixé, nous quittâmes la maison et nous arrivâmes à Malaucène, lieu situé au pied de la
montagne, du côté du nord. Nous y restâmes une journée et aujourd’hui enfin nous fîmes
l’ascension avec nos deux domestiques, non sans de grandes difficultés, car cette montagne est
une masse de terre rocheuse taillée à pic et presque inaccessible. Mais le poète a dit avec raison :
un labeur opiniâtre vient à bout de tout […]. La vie que nous appelons bienheureuse est située
dans un lieu élevé ; un chemin étroit, dit-on, y conduit […] Le pic le plus élevé est dénommé par
les paysans La Filiole : j’ignore pourquoi, à moins que ce ne soit par antiphrase, comme cela
arrive quelquefois, car il paraît véritablement le père de toutes les montagnes voisines. Au
sommet de ce pic est un petit plateau. Nous nous y reposâmes enfin de nos fatigues […]. Tout
d’abord frappé du souffle inaccoutumé de l’air et de la vaste étendue du spectacle, je restai
immobile de stupeur. Je regarde : les nuages étaient sous mes pieds […]. Je dirige ensuite mes
regards vers la partie de l’Italie où mon cœur incline le plus… J’ai soupiré, je l’avoue, devant le
ciel de l’Italie qui apparaissait à mon imagination plus qu’à mon regard et je fus pris d’un désir
inexprimable de revoir et mon ami et ma patrie […]. Averti par le soleil qui commençait à baisser
et par l’ombre croissante de la montagne que le temps de partir approchait, je me réveillai pour
ainsi dire et, tournant le dos, je regardai du côté de l’occident… On voyait très bien à droite les
montagnes de la province lyonnaise, et à gauche la mer de Marseille… Le Rhône était sous nos
yeux. Pendant que j’admirais tout cela, tantôt ayant des goûts terrestres, tantôt élevant mon âme à
l’exemple de mon corps, je voulus regarder le livre des Confessions de saint Augustin […] Je
tombai par hasard sur le dixième livre de cet ouvrage. Mon frère, désireux d’entendre de ma
bouche quelque chose de saint Augustin, se tenait debout, l’oreille attentive. J’atteste Dieu et
celui qui était présent qu’aussitôt que j’eus jeté les yeux sur le livre, j’y lus : Les hommes s’en
vont admirer les cimes des montagnes, les vagues de la mer, le vaste cours des fleuves, les
circuits de l’océan, les révolutions des astres, et ils se délaissent eux-mêmes […] Je fermai le
livre. J’étais irrité contre moi-même d’admirer maintenant encore les choses de la terre, quand
depuis longtemps j’aurais dû apprendre […] qu’il n’y a d’admirable que l’âme… Je détournai sur
moi-même mes regards intérieurs et dès ce moment on ne m’entendit plus parler jusqu’à ce que
nous fussions parvenus en bas […] Je réfléchis en silence au peu de sagesse des mortels qui,
négligeant la plus noble partie d’eux-mêmes, se répandent partout et se perdent en vains
spectacles, cherchant au-dehors ce qu’ils pourraient trouver en eux… Pendant cette descente,
chaque fois que je me retournais pour regarder la cime de la montagne, elle me paraissait à peine
haute d’une coudée en comparaison de la hauteur de la nature humaine, si l’on ne la plongeait pas
dans la fange des souillures terrestres15. »
Mais pourquoi donc le Ventoux ? « Parce que cette montagne, que l’on
découvre au loin de toutes parts, est presque toujours devant les yeux », dit
Pétrarque, qui mène alors depuis dix ans à la cour pontificale d’Avignon la vie
mondaine d’un intellectuel élégant et apprécié pour ses talents de poète.
L’excursion, motivée au départ par la simple curiosité, se transforme
progressivement, dans l’effort et la difficulté, en méditation morale puis en
démarche spirituelle. En élevant son corps avec peine dans les éboulis, le jeune
Pétrarque élève son esprit. Hasard, coïncidence ? Un peu plus tard, Pétrarque
quitte Avignon et choisit la solitude sur les berges de la Sorgue : « Je rencontrai
une vallée très étroite mais solitaire et agréable, nommée Vaucluse, à quelques
milles d’Avignon, où la reine de toutes les fontaines, la Sorgue, prend sa source.
Séduit par l’agrément du lieu, j’y transportai mes livres et ma personne17. » Il y
restera quinze ans, et c’est dans cet « asile chéri » qu’il écrira les trois chefs-
d’œuvre qui passeront à la postérité. Africa, immense poème en latin de neuf
livres sur la seconde guerre punique, qui lui vaudra de recevoir à Rome en 1341
la distinction suprême des poètes, les lauriers d’Apollon, mais surtout, écrits en
italien, ses deux merveilleux chants d’amour à Laure de Sade, la passion –
platonique – de sa vie, le Canzoniere, écrit à la mort de la belle en 1348 et les
Trionfi (1354), des monuments à inscrire au patrimoine mondial de la poésie…
Peur
Si un montagnard vous dit au refuge, la veille d’une course, qu’il n’a jamais
peur, c’est, ou bien un fanfaron aviné, ou bien un danger public. Dans les deux
cas, fuyez-le ! La peur en montagne, comme d’ailleurs en mer, est un sentiment
non seulement naturel, mais indispensable à la survie… C’est l’avertissement
d’un danger lancé par le cerveau au corps, à moins que ce ne soit l’inverse ! A la
différence de l’angoisse, qui semble n’avoir pas de cause objective (ce sera au
psychologue de la mettre au jour !), la peur est objectivement fondée sur la
perception d’un danger. La peur n’est pas non plus le vertige, celui de Pierre
Servettaz, le personnage attachant de Premier de cordée (voir : Frison-Roche)
qui voulait, malgré ce handicap, devenir guide, et le deviendra d’ailleurs après
avoir soigné sa phobie (voir : Vertige). La peur ne se soigne pas, et c’est tant
mieux, car elle est salutaire. C’est un clignotant. Mais pas plus… Elle ne
décidera pas à votre place : poursuivre ou renoncer. Et cette alternative
douloureuse demeure même dans l’hypothèse, fréquente, où aucune retraite n’est
techniquement possible à cause du franchissement d’un point de non-retour :
continuer à monter, pour « sortir », ou s’arrêter là, en attendant… des jours
meilleurs. La décision naîtra d’un dialogue toujours conflictuel entre le courage
et la prudence. Avec ses compagnons de cordée, s’il y a lieu, entre soi et soi,
sinon. Quitte à parler avec son sac à dos, comme le faisait Bonatti* pour tromper
la solitude dans le pilier sud-ouest du Dru !
« L’obscurité me surprend au pied de la paroi lorsque je dégage dans la
neige une surface où m’enrouler dans mon sac de bivouac : “Si seulement le
mauvais temps arrivait ! Je pourrais fuir demain, revenir en arrière. Et pourquoi
pas maintenant ?” Mais ce n’est que la voix de mon fragile alter ego qui voudrait
prendre le dessus en ce moment difficile… Cent autres pensées se mêlent
maintenant et toutes conduisent à la même conclusion : ne vaut-il pas mieux
renoncer ? Mais, et je ne sais pas pourquoi, je reste là. Pendant toute la nuit, le
sommeil ne peut calmer mes craintes. Mes yeux ne parviennent pas à se détacher
de l’ombre de l’immense paroi noire qui menace18 », songe Walter Bonatti au
pied de la face nord du Cervin qu’il va attaquer en cet hiver 1965.
« L’abandon le plus difficile auquel j’ai été confronté en montagne, et qui me coûta un immense
effort de volonté, je l’ai vécu lors de ma deuxième tentative d’ascension de l’Everest en moins de
24 heures, en 1988. J’étais parvenu à 150 mètres du sommet, une vingtaine de mètres de
dénivelé, les conditions météorologiques étaient catastrophiques et je me sentais à bout de forces.
A un moment, je fus pris de tremblements violents, impossibles à maîtriser. C’était le signe que
je ne pouvais pas demander plus à mon organisme… Je ne voulais pas que l’on couche mon nom
au bas de la liste des victimes de l’Everest. Et pourtant, croyez-moi, j’étais suffisamment lucide
en cet instant pour savoir ce qu’une telle décision signifiait. Si dure fut-elle, elle m’a
probablement sauvé la vie. »
« Ce fut là que je démêlai sensiblement dans la pureté de l’air où je me trouvais la véritable cause
du changement de mon humeur et du retour de cette paix intérieure que j’avais perdue depuis si
longtemps […] Sur les hautes montagnes où l’air est pur et subtil, on se sent plus de facilité dans
la respiration, plus de légèreté dans le corps, plus de sérénité dans l’esprit. Les plaisirs y sont
moins ardents, les passions plus modérées. Les méditations y prennent je ne sais quel caractère
grand et sublime, proportionné aux objets qui nous frappent, je ne sais quelle volupté tranquille
qui n’a rien d’âcre et de sensuel. Il semble qu’en s’élevant au-dessus du séjour des hommes, on y
laisse tous les sentiments bas et terrestres et, à mesure qu’on approche des régions éthérées, l’âme
contracte quelque chose de leur inaltérable pureté25. »
Nietzsche va plus loin : « Nous ne sommes pas de ceux qui ne pensent qu’au
milieu des livres. Notre habitude est de penser à l’air libre, marchant, sautant,
montant, dansant, de préférence sur les montagnes solitaires26… » Zarathoustra
se définit lui-même comme « l’homme qui voyage, qui gravit les montagnes. Je
n’aime pas les plaines, dit-il, je ne puis demeurer longtemps en paix assis ; et
quel que soit mon destin futur et ce que je pourrai vivre encore, il faudra un
cheminement et des ascensions ». Rimbaud, Péguy étaient aussi des marcheurs
« militants », lointains héritiers des disciples d’Aristote, les « péripatéticiens »,
les marcheurs, et c’est Jean Giono qui disait : « Si tu n’arrives pas à penser,
marche. Si tu penses trop, marche. Si tu penses mal, marche encore. »
Blaise Pascal n’est visiblement pas de cet avis, qui professe « que tout le
malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne pas savoir demeurer
en repos dans une chambre ». Saint Augustin non plus : « Les hommes s’en vont
admirer les cimes des montagnes, les vagues énormes de la mer, le large cours
des fleuves, les côtes de l’océan, les révolutions des astres, et ils se détournent
d’eux-mêmes27. » N’ayant ni la vertu ni la sagesse d’un Pascal, je voterai pour
l’auteur des Rêveries… La montagne n’élève peut-être pas l’esprit mais, élevant
le corps, elle libère l’esprit. Elle le rend disponible à la beauté, à l’apprentissage
du silence, à l’expérience de la solitude et de la liberté, au vagabondage de la
pensée, aux joies de la contemplation. Art de vivre, plus que philosophie.
Bonheur, plus que sagesse. Plus qu’à l’esprit, la montagne parle à l’âme.
Piaz, Tita (1879-1948)
Le « Diable des Dolomites », compagnon de Preuss*, cinquante années
d’exercice du métier, tout à la fois guide favori des têtes couronnées et fiché
comme « élément subversif » par les polices italienne et autrichienne… Aussi
attachant que courageux, il meurt en 1948 victime… d’un accident de bicyclette.
De nationalité autrichienne mais italien de cœur, il révèle tous ses talents de
grimpeur dans les Dolomites où il réalise de grandes « premières », la Punta
Emma sur le Catinaccio (1899), la face est du Campanile Toro (1905), la Guglia
de Amicis (1906), la face nord-est de la Cima Tosa (1911), le pilier sud du
Pordoi (1933), la face nord-est de la Torre Winkler en 1932 et son arête est en
1935. C’était aussi un pionnier des « enchaînements ». Dans les Alpes du Nord,
il réalisa en 1908 la première de la paroi ouest du Totenkirchl. Parmi ses clients
célèbres, on relève le roi Albert Ier de Belgique qui dira de lui : « On connaît
mieux les montagnes quand on a connu Tita Piaz28. » Sa controverse avec
l’Autrichien Paul Preuss* sur l’usage des moyens artificiels est demeurée
célèbre. Laissons conclure le guide italien : « Je ne peux pas oublier que, avant
d’être un alpiniste, je suis un homme, c’est-à-dire un père, un fils, un mari, un
frère, et qu’au bout du compte les êtres qui me sont chers ont plus de droits sur
moi que l’idéal alpin le plus radieux. Un piton n’aurait-il sauvé qu’une seule et
unique vie que cela suffirait, pour moi, à en justifier l’usage et, pourquoi pas
même, l’abus. Mener à bien une escalade en réduisant le danger au maximum,
voilà le plus sage et surtout le plus humain des commandements29. » On
comprend que les clients du monde entier se soient arraché les service d’un
guide aussi sensé !
Mais Piaz était aussi un militant, assoiffé de justice. Socialiste, anarchiste
presque, il était fiché aussi bien en Italie qu’en Autriche comme élément de la
mouvance de Cesare Battisti, qui sera pendu en Autriche en 1916. Piaz fera lui-
même plusieurs séjours en prison, notamment sous le régime fasciste. Son ami
Giuseppe Mazzotti le dit bien : « Toute sa vie… il poursuivit de cime en cime un
songe éphémère… le songe idéal d’une vie meilleure, l’illusion de pouvoir sortir
des limites de sa nature finie, celle, au moins aussi ingénue, de se faire
redresseur de torts, défenseur de la justice, soutien de la vérité, quoi qu’il en
coûte30. » C’est peut-être cette même générosité qui lui coûtera la vie lorsque, en
1948, se précipitant à bicyclette pour porter secours à une famille en difficulté de
son village, il perdra le contrôle de son vélo et se fracassera le crâne.
Piolet
Comme la plupart des alpinistes, amateurs en tout cas, j’ai conservé
précieusement mon premier piolet en bois. Comme un trophée. L’objet,
sentimental et décoratif, n’a plus grand-chose à voir avec les engins techniques
d’aujourd’hui ! Un peu comme les bâtons de ski en bambou avec rondelle en fer
et lanières de cuir !
Pourtant le piolet, même l’ancien, est tout récent. Jusqu’au milieu du
XIXe siècle, les alpinistes utilisaient deux instruments différents : le long bâton
muni d’une pointe en fer (alpenstock), qui servait à s’équilibrer pendant la
progression, et la hache qui permettait de tailler des marches dans la glace ou la
neige dure. Les gravures du Voyage de M. de Saussure à la cime du mont Blanc
en 1787 les montrent bien. Le piolet est né au XIXe siècle de la fusion des deux
instruments, économies de poids obligent… La longueur du bâton a raccourci,
de 2 à 1 mètre environ, ce qui permet de s’en servir comme d’une canne à la
montée et à la descente. Sa tête est équipée d’une hache pour tailler la glace et
d’une pique pour arrêter une glissade dans la neige. Vers 1860, la hache est
remplacée par la « panne » actuelle, horizontale et non verticale, que l’on
connaît aujourd’hui. Essayez d’ailleurs de tailler des marches dans la glace avec
une hache traditionnelle…
Depuis, le piolet n’a cessé de raccourcir et de… se tordre !
Cinquante centimètres de long, voire 40, manche courbé, lame banane, dragonne
avec butoir, l’escalade glaciaire, avec la technique du « piolet-traction » (deux
piolets et les pointes avant des crampons), est passée par là. Plus question dans
ces conditions de se servir du piolet comme d’une canne pour s’équilibrer en
marchant ! D’où la généralisation chez les alpinistes des bâtons de ski
téléscopiques, devenus indispensables, tandis que le ou les piolets demeurent
dans le sac en attendant les pentes raides. L’alpinisme, comme l’histoire, est un
éternel recommencement, et nous voilà revenus à l’époque de M. de Saussure, le
bâton et la hache… à ceci près qu’aujourd’hui les matériaux sont dix fois plus
légers !
Piton
Grimpeur ou quincailler ? On peut se poser la question en apercevant
certains individus au pied des voies, harnachés, casqués, encordés, portant en
bandoulière tous leurs artifices métalliques dernier cri, mousquetons, dégaines,
coinceurs, friends, pitons, marteau, broches à glace, descendeur, jumar, et j’en
passe… Au moindre mouvement, toute cette quincaillerie tintinnabule gaiement.
On se croirait au BHV plutôt qu’à Chamonix !
Il n’en a pas toujours été ainsi… et le mouvement inverse est même
largement engagé aujourd’hui, pour le bonheur des puristes. En montagne aussi,
l’esprit de Mai 68, teinté d’un soupçon d’écologie et d’un grain de nostalgie du
temps jadis, a frappé… L’époque est au clean climbing !
L’invention du piton ne s’est pas faite en un jour. Les pitons utilisés par
Mummery* dans les années 1890 étaient des sortes de pieux métalliques
surmontés d’un anneau : pour s’assurer, il fallait se décorder avant de passer sa
corde dans l’anneau, ce qui n’était pas très rassurant ! Aussi servaient-ils
davantage aux descentes en rappel qu’à la progression en montée31. Le piton que
l’on connaît aujourd’hui, d’une seule pièce d’acier avec un œilleton, est une
invention autrichienne (Hans Fiechtl, 1910), complétée par un grimpeur
munichois, Otto Herzog, qui y a ajouté l’indispensable mousqueton : celui-ci,
glissé dans l’œil du piton, permet au premier de cordée, d’une seule main, d’y
passer sa corde sans se détacher et de la faire coulisser facilement pendant la
progression. En escalade « libre », évidemment, on s’interdit de se servir du
piton comme prise. Question d’éthique* ! Le piton ne sert qu’à assurer le
grimpeur en cas de chute. En escalade artificielle* en revanche, dans les parois
lisses ou surplombantes, on y accroche tout dispositif utile à la progression du
grimpeur (échelles de sangles ou de cordes, étriers…). Le « pitonnage » se
généralise en montagne à partir des années 1930. C’est « l’âge de fer », dit
justement Jean-Paul Walch32. On entend le chant des pitons et du marteau
résonner dans toutes les parois alpines33. Sur la glace aussi : les premiers
« pitons à glace » apparaissent dans les années 1930 : ils sont longs, dentelés
comme un poignard et s’enfoncent à l’aide du marteau-piolet. Les « broches à
glace » tubulaires apparaissent dans les années 1960, mais il faut encore libérer
ses deux mains pour les enfoncer, ce qui rend les quelques secondes nécessaires
assez désagréables… d’où l’invention de la « broche rapide (Chouinard, 1989)
qui se visse d’une seule main ! Notre premier de cordée n’a plus besoin de
s’autoassurer sur son piolet et progresse donc plus rapidement.
« S’il te plaît, monsieur, laisse-moi être. Le bonheur est là et nulle part ailleurs. Surtout pas dans
un ersatz d’avoir, de pouvoir ou de puissance. Ne m’interdis pas de sourire à la pierre gelée. Je
réponds juste à son salut. Ne m’interdis pas de rire à ce vent glacé qui me fouette le visage.
Laisse mon rire s’enfler et rouler dans la montagne, même s’il te semble être celui d’un fou. Tu
n’as pas à t’inquiéter, c’est juste la vie qui rit en moi41. »
« Je lève les yeux. Quelque toute-puissance inconnue aurait-elle déroulé le voile de la vie et de la
mort ? Ou suis-je plongé dans un rêve ? […] Beaucoup, beaucoup plus haut, perçant le ciel infini,
le mont Blanc se montre, paisible, neigeux, serein ; les montagnes, ses sujettes, entassent autour
de lui leurs silhouettes de glace et de roc […] Est-ce là le lieu où le Démon des tremblements de
terre a enseigné la ruine à ses petits ? Etaient-ce là leurs jouets ? Est-ce qu’une mer de feu a jadis
enveloppé cette neige silencieuse ? Nul ne peut répondre. Tout semble éternel maintenant. La
solitude a un langage mystérieux qui enseigne un doute si terrible ou une foi si douce, si
solennelle, si sereine, que l’homme, grâce à elle, peut être réconcilié avec la nature. Tu as une
voix, ô grande montagne, qui anéantit bien des injustices et des douleurs ; elle n’est pas comprise
de tous, mais les sages, les grands, les justes l’interprètent, la font sentir ou la sentent
profondément. »
Le grand alpiniste, mais aussi écrivain et poète anglais, Leslie Stephen*, fera
le plus bel éloge de Shelley : « Il est tout à l’honneur des montagnes de s’adapter
si parfaitement au génie du plus poète des poètes49. » Ami intime de Lord
Byron, Shelley, esprit original, rebelle et torturé, disparaît tragiquement en mer,
à vingt-neuf ans, laissant seule sa jeune et belle épouse Mary, écrivain elle aussi,
auteur de Frankenstein (1818), le roman au succès planétaire qu’elle écrivit au
cours d’un séjour sur les bords du lac Léman avec son mari et Byron. Ce dernier,
qui a fui l’Angleterre scandalisée par ses amours pour se réfugier en Suisse,
tombe en extase devant la Jungfrau* et compose son poème dramatique
Manfred, dédié à Goethe, au même moment que Shelley son « mont Blanc » :
« Ma mère la Terre, et toi, limpidité du jour naissant, et vous, ô montagnes, pourquoi êtes-vous si
belles ? Je ne peux vous aimer. Et toi, brillant œil de l’univers qui t’ouvres sur tous et fais les
délices de tous, tu n’éclaires pas mon cœur. Et vous rochers, sur le bord extrême desquels je me
tiens, contemplant tout en bas, sur la rive du torrent, les grands sapins réduits à la taille de
buissons, dans le vertige de la distance, quand un saut, un geste, un mouvement, rien qu’un
souffle jetterait mon corps sur son lit de pierre, pour y reposer à jamais, d’où vient que
j’hésite50 ? »
Les romantiques français ne sont pas en reste. J’ai cité Musset, mais Vigny,
Hugo, George Sand et un peu plus tard Lamartine, Flaubert, Sainte-Beuve,
Théophile Gautier composeront sur la montagne, bien souvent après y avoir
séjourné. Pour Vigny, ce sont les Pyrénées, « pays nouveau qui a encore ses
monts et ses profondeurs […] Jamais le fer relevé de la mule n’a laissé sa trace
dans ces détours ; l’homme peut à peine s’y tenir debout, il lui faut la chaussure
de corde qui ne peut glisser et le trèfle du bâton ferré qui s’enfonce dans les
fentes de rocher51 ». C’est ce « pays nouveau » découvert au hasard d’un séjour
en garnison à Bordeaux, qui lui inspire le célèbre poème épique sur le sacrifice
de Roland de Roncevaux : « O montagnes d’azur ! ô pays adoré Rocs de la
Frazona, cirque du Marboré Cascades qui tombez des neiges entraînées
Sources, gaves, ruisseaux, torrents des Pyrénées Monts gelés et fleuris, trône des
deux saisons Dont le front est de glace et le pied de gazon ! C’est là qu’il faut
s’asseoir, c’est là qu’il faut entendre / Les airs lointains d’un cor mélancolique et
tendre52 ». Ce n’est pas sa carrière militaire… mais sa santé qui amène George
Sand à découvrir les Pyrénées, à l’âge de vingt ans, puis les Alpes un peu plus
tard : « Ces rochers au sommet desquels commençaient les glaciers, d’abord
resserrés en étroites coulisses et peu à peu disposés en vaste arènes
éblouissantes, étaient les premières assises de la masse effrayante du Mont-Rose
dont les neiges éternelles se dessinaient en carmin orangé dans le ciel, quand la
vallée nageait dans le bleu du soir. C’était un spectacle sublime53… » Sand
figura parmi les fondateurs du Club alpin français, en 1874, avec Alexandre
Dumas. Ce dernier fut un randonneur alpin infatigable : « Combien de Martigny
à Chamonix ? — Neuf lieues. Monsieur va à pied ? — Toujours54. » Ses
Impressions de voyage (1833), fourmillant de détails historiques, touristiques,
culinaires même, de contes fantastiques et de portraits pris sur le vif, ne sont pas
dénuées de poésie : « Après dix minutes de crépuscule pendant lesquelles le jour
et la nuit luttèrent ensemble, l’orient sembla rouler des flots d’or […] le
brouillard se déchira par larges flocons que le vent emporta vers le nord, laissant
apparaître les lacs comme d’immenses flaques de lait. Ce fut alors seulement que
le soleil se leva derrière le glacier de Garner, assez pâle d’abord pour qu’on pût
fixer les yeux sur lui ; mais presque aussitôt, comme un roi qui reconquiert son
empire, il reprit son manteau de flamme et le secoua sur le monde qui s’anima de
sa vie et s’illumina de sa splendeur55. » Victor Hugo était aussi un grand
voyageur et, si la mer a été pour lui une source constante d’inspiration, la
puissance et la grandeur de la montagne lui ont suggéré des envolées où il laisse
libre cours à un lyrisme émaillé de métaphores, de contrastes et d’antithèses :
« Nous étions à l’endroit le plus horrible et le plus beau du chemin […] A nos
pieds, on eût dit un fleuve de l’enfer ; sur nos têtes, une île du paradis56. » Mais
rien ne peut égaler, pour moi, la puissance de ses alexandrins sur le mont Blanc :
« Il est plus haut, plus pur, plus grand que nous ne sommes / Et nous
l’insulterions si nous étions des hommes57. » Et sur Balmat*, le « père » des
guides : « Et d’abord, à son doigt levé vers les nuages / On ne sut s’il montrait le
mont Blanc ou les cieux58. »
Moins d’emphase et davantage de mélancolie chez Lamartine, pour qui les
montagnes, qu’il fréquente depuis son enfance, servent surtout de refuge au
poète. La nature est pour lui « un temple dont le sanctuaire a besoin de silence et
de solitude59 ». Ces vers extraits de Jocelyn (1836) renvoient à l’auteur des
Rêveries d’un promeneur solitaire : « A l’abri de ces flots, de ces rocs, de ces
neiges / Ne craignant des mortels ni surprise, ni pièges Je trouve comme l’aigle,
en mon aire élevé Tout ce que le désir d’un poète eût rêvé. » Théophile Gautier,
qui a parcouru l’Espagne, la Suisse, la France et l’Italie entre 1840 et 1870, est
revenu de ses voyages avec « des courbatures d’admiration »… et quelques cris
d’amour, comme ce poème « Dans la Sierra », tiré du recueil España (1845) :
[…]
« Les puissantes pyramides se dressaient, telle une cité céleste avec des murailles d’améthyste et
des portes d’or… J’appris ce que je n’avais jamais encore connu, la véritable signification du mot
beauté… »
Ou bien encore : « Sept mille pieds au-dessus de moi s’élevaient les aiguilles du Mont-Blanc,
hérissées, déchiquetées, comme éclatées, tels les vestiges de soixante siècles de tempêtes, et
pourtant toujours là ; elles jaillissent, rouges, dénudées à l’exception d’un peu de lichen,
totalement inaccessibles, sans la moindre neige, car celle-ci ne peut tenir sur l’abrupte verticalité
de ces terribles pentes qui d’un seul élan vertigineux s’élèvent au-dessus d’un océan de neige
dont la houle des vagues roule au-dessus d’autres monts plus bas… Rien ne brise le silence…
Vous êtes dans la solitude, une étrange solitude qui n’a rien de terrestre, mais vous avez
l’impression que l’air est plein d’esprits62. »
Léger : « Il y a de cela trois ou quatre mille années… – on ne sait pas au juste et d’ailleurs la date
exacte n’a aucune importance – une famille de marmottes s’était installée dans un vallon herbeux
sous les falaises du pic déchiqueté que l’on nomme à présent la Roche des Merveilles […] Donc
vivait là en paix avec elle-même et l’univers (sauf naturellement deux ou trois apaches à plumes
ou poils tels que Rapax l’aigle, Goupil le renard et quelques autres…) une famille de marmottes
marmottantes69… »
Lyrique : « Deux mille mètres plus bas, les quatre dragons de glace qui défendaient la montagne,
celui de Furggen, celui de Zermatt, celui de Tiefenmatten et celui du Breuil, s’étiraient
sournoisement, grondaient, s’effondraient, crachaient par cent gueules des torrents scintillants,
mais leur fracas se perdait en route dans l’immensité des parois. Ici, rien n’avait changé, ou
presque, depuis la naissance du monde, depuis que les feux des hommes s’étaient mis à clignoter
chaque soir dans les fosses profondes de la vallée. Et il semblait que rien, jamais, ne dût
changer70. »
Tendre : « Crystallier, je parle : un métier rude, fameusement. C’étaient les départs à la fin du
jour, pour gagner du temps. Les gars montaient vers la Grande Glacière appelée maintenant Mer
de Glace… De là, ils s’en allaient à la pointe de l’aube, trois ou quatre ensemble, à la base des
pics, le long de la Vallée de glace ; puis, quand les caches s’étaient vidées, jusqu’aux précipices
de Talèfre, du Tacul ou de Leschaux. Et souvent, l’une de ces petites troupes d’audacieux,
surprise par la nuit à des hauteurs prodigieuses, avait dû attendre l’aube en claquant des dents, ou
bien trompée par de fausses “apparences”, s’épuiser en montées et descentes inutiles dans les
abîmes ; ou bien encore tâcher de sauver sa peau au milieu des grondements féroces de l’orage ou
de brusques tourmentes qui enfarinaient les roches en moins de rien71. »
Musical : « Plus loin, la relève de l’ombre et les troupeaux descendants se croisèrent
solennellement. Les bêtes allaient par trois ou quatre, avec leurs beaux yeux pleins d’étoiles et
des mufles humides où s’étiraient au vent de longs filets de bave. Les panses rebondies battaient
la mesure au contretemps des clarines, et sur les pentes à l’entour, c’était un ruissellement
musical, où se mêlaient harmonieusement les tonalités innombrables des cloches, une vaste
symphonie en marche vers le soir, pâte sonore d’où surgissait de temps à autre, comme un éclair,
le solo plus aigu des chèvres, le lourd martèlement d’une reine en train de laper à grands coups
son flan mordu par les taons, ou encore l’arpège d’une génisse piquant un court galop, l’aboi des
chiens, le cri rauque des gars après les paresseuses. Et toute cette armée s’enfonça paisiblement
dans l’ombre comme dans un lac72. »
Tragique : « Huit mille cent vingt mètres d’altitude. 3 h 15 de l’après-midi, disait encore la
montre, dernier objet fidèle au lointain Occident. Froid : – 35°. Vent : en pleine croissance… A
présent, il n’y avait plus de pentes, plus de mots, plus de souffrances, plus de doutes, plus de
poids. Il vint une déchirure de bleu, la dernière. Ou la première, comme on voudra. La cime se
dévoilà enfin pour quelques lambeaux de secondes. A moins de cinquante mètres. Une haute
flamme de neige pulvérisée vibrait, droite dans l’azur. Il ne la vit même pas. Ce qu’il voyait,
c’était un Regard, planté dans son propre regard comme une flèche brûlante. Il continua
d’avancer comme en automate… Et voici que le Dieu venait à sa rencontre73. »
Ces idoles qu’on abat : un véritable héros national, marqué dans sa chair
mais décoré des lauriers de la gloire, telle sera l’image de Maurice Herzog*
quarante ans encore après la victoire de l’expédition française sur l’Annapurna*,
premier 8 000 (1950). Il faut dire que « Momo » a une belle tête de héros.
Physique avantageux, moustache à la Clark Gable, ancien résistant, chasseur
alpin, pilote d’avion, croix de guerre… Le livre qui a enchanté ma génération,
Annapurna premier 8 000, se vendra à des millions d’exemplaires ; Herzog sera
ministre, maire de Chamonix, membre du CIO… Autant de raisons, déjà, pour
s’attirer quelques ennemis… Et la roche Tarpéienne est proche du Capitole. Le
chef l’a-t-il jouée un peu trop « perso » ? Le fait est que son compagnon de
fortune – et d’infortune –, Louis Lachenal*, qui lui aussi a subi de sévères
amputations, supporte mal le portrait peu flatteur que le récit d’Herzog fait de
lui. Le guide légendaire n’aime pas apparaître comme un « trouillard » qui
préfère renoncer au sommet qu’avoir les pieds gelés… Lachenal enrage, son ami
Rébuffat* aussi, mais il est tenu au secret, comme les autres membres de
l’expédition. L’écriture étant la meilleure thérapie, il entreprend de rédiger ses
souvenirs. Une crevasse dans la vallée Blanche qu’il descendait à ski avec son
ami Payot lui ôtera la vie à trente-quatre ans. Il faudra attendre quarante ans93
pour disposer, grâce à son fils Jean-Claude, de la version intégrale de ses
Carnets du vertige (Guérin, 1996) : oui, il savait que le sommet allait lui coûter
ses pieds ; oui, il a suggéré à Herzog, qui n’était pas en meilleure forme que lui,
de redescendre ; et s’il l’a suivi, c’est uniquement parce que, « s’il continuait
seul, il ne reviendrait pas. C’est pour lui, et pour lui seul, que je n’ai pas fait
demi-tour ». Lachenal « réhabilité », les tirs s’orientent plus directement vers
Maurice Herzog : la rumeur se répand qu’il ne serait pas allé jusqu’au sommet,
les deux hommes s’étant mis d’accord sur un « pieux mensonge », dans l’intérêt
supérieur du pays… Le doute est instillé par le livre de l’Américain David
Roberts en 200094, relayé par le roman d’Yves Ballu, La Conjuration du
Namche Barwa95, dont les personnages ressemblent étrangement aux
protagonistes de l’expédition de 1950, et enfin par la propre fille de Maurice
Herzog dans Un héros96, publié en 2012 : « Que représentaient 300, 200, 100 ou
même 50 mètres à l’abord du sommet, en comparaison d’une flamme nouvelle
pour un pays déchu et de la gloire d’une telle conquête ? […] Ainsi a pu se
produire un pacte inavouable entre ces deux hommes, unis pour le pire dans un
mensonge de cordée et l’édification de ce qui deviendra un mythe national. »
C’est sans doute cette dernière salve qui fera le plus de dégâts, car le portrait
intime que la fille dresse de son père, dans ce témoignage tourmenté que l’on
pourrait interpréter aussi bien comme un cri d’amour, abîme non seulement le
héros national, mais aussi et surtout l’homme, égocentrique, opportuniste, « un
hémiplégique de la sensibilité » qui « ne connaît pas de lois ». Maurice Herzog
s’est éteint à quatre-vingt-treize ans le 13 décembre 2012 dans une clinique de
Neuilly. « Sa fille Félicité était seule avec lui, écrit Charlie Buffet, et lui a tenu le
poignet jusqu’au dernier battement de cœur. Elle se disait [le lendemain]
soulagée d’avoir connu ce dernier moment de plénitude avec celui que, dans son
livre, elle appelle “mon ogre de père” et qu’elle aura cherché à comprendre
jusqu’au bout97. »
Les marchands du temple sur le toit du monde : « L’Everest est devenu une
telle boîte à fric que les sherpas prennent un maximum de risques sans avoir de
réelle formation, sans toujours être au point dans la gestion des risques, pour
équiper la voie avant que les expéditions arrivent et que les touristes qui paient
un maximum puissent faire l’ascension », s’énerve Marc Batard* après la pire
catastrophe de l’histoire de l’Everest*, qui a vu la mort de 16 sherpas dans la
cascade de glace en avril 2014102. Le triste « record » de l’année 1996, où huit
grimpeurs avaient péri de froid et d’épuisement dans la tempête103, était battu…
Depuis plusieurs années déjà, les « sages », sir Edmund Hillary*, Reinhold
Messner*, tirent la sonnette d’alarme : la surexploitation de l’Everest résultant
de l’essor des expéditions commerciales fait peser un risque majeur sur la
sécurité des alpinistes et des sherpas. Lorsque Messner, lors du cinquantenaire
de la conquête de l’Everest, comparait celui-ci à une « piste de ski dans les
Alpes », on dénombrait une cinquantaine d’expéditions en même temps sur les
flancs de l’Everest, moitié côté népalais, moitié côté tibétain. En saison, lorsque
la météo est bonne, on compte jusqu’à 150 personnes au sommet, et il n’est pas
rare de voir de véritables embouteillages, notamment avant le passage du fameux
« ressaut Hillary » près de la cime. Depuis 1953, ce sont 10 000 individus qui
ont tenté l’Everest, dont 4 000 sont arrivés au sommet. Aujourd’hui, n’importe
qui peut, à condition d’avoir une bonne santé et 50 000 dollars, s’offrir le toit du
monde. Dangereuse, la surpopulation du massif l’est aussi pour
l’environnement : il n’y a pas si longtemps que le camp de base était jonché de
bouteilles d’oxygène vides et de boîtes de conserve, les camps d’altitude de
tentes, cordes et emballages divers laissés sur place, sans parler de déchets
humains ou même de cadavres le long de la voie. Grâce à l’engagement de
plusieurs organisations de volontaires, des expéditions de nettoyage ont été
lancées : ainsi, en 2010, Namgyal Sherpa a organisé, pour la première fois, avec
une vingtaine d’hommes, une opération de nettoyage de la « zone de la mort »,
au-dessus de 8 000 mètres. Le projet Saving Mount Everest, qui associe
grimpeurs occidentaux et sherpas, a ramené en trois ans 10 tonnes de déchets de
là-haut. Le gouvernement népalais a aussi réagi en obligeant depuis avril 2014
toute personne titulaire d’un permis d’ascension à rapporter un minimum de
8 kilos de déchets dans son sac, sous la menace d’une pénalité de 4 000 dollars.
Demeure la question qui fâche : faut-il limiter l’accès à l’Everest ? Ce n’est pas
l’intention des Népalais, pour lesquels les retombées économiques du « business
de l’Everest » sont essentielles, et on le comprend. Et limiter comment ? Par le
prix du permis ? Le gouvernement du Népal vient au contraire de le baisser, en
réponse à de nombreuses critiques sur son niveau trop élevé… Par un examen
d’aptitude ? Mais va-t-on créer un « permis montagne », comme le permis de
conduire ? Va-t-on réserver l’accès à l’altitude à une élite cooptée ? Fermer le
seul espace de liberté qui reste aux hommes, avec la haute mer ? Pour moi, poser
la question suffit à y répondre ! A la contrainte, au règlement, à l’interdiction,
j’opposerais, sans crainte, la sensibilisation, l’éducation, la formation des
« clients » comme des sherpas, l’éthique et la responsabilité individuelle, des
amateurs comme des professionnels. Ce n’est pas de la naïveté, juste un vieux
reste de confiance dans la nature humaine !
Pourquoi ?
Lors d’un de ces moments interminables et délicieux d’attente qui s’égrènent
au long d’une expédition himalayenne, je n’avais su retenir ma question : « Mais
qu’est-ce qui te pousse encore à venir ici chercher la souffrance, l’inconfort, la
douleur, peut-être la mort ? » « Parce que c’est ma vie104 », avait répondu
Mazeaud*, et sa réponse valait bien celle que Mallory* donnait naguère à propos
de sa passion dévorante pour l’Everest : « Parce qu’il est là. » Oui, on va là-haut
pour vivre, plus fort, pas pour mourir.
Tentons d’éclaircir l’affaire. La question, d’abord, est légitime. Pas
seulement parce que le profane, avec une curiosité teintée d’envie, la pose sans
cesse à l’alpiniste, mais aussi parce que le grimpeur lui-même, lorsque la
difficulté, la douleur ou l’isolement commencent à le faire douter, s’interpelle :
« Bon sang ! Mais qu’est-ce que je fous ici105 ? » Question qui ressemble
davantage à une exclamation en cinq lettres, car, lorsqu’elle vient à l’esprit, c’est
généralement qu’il est trop tard pour reculer… En montagne, comme dans
d’autres activités sportives qualifiées, à tort ou à raison, d’extrêmes*, on ne peut
pas toujours dire : « Pouce ! J’arrête106… » De même, la réponse fameuse de
Mallory, quelle que soit son élégance, n’en était pas vraiment une. L’homme ne
grimpe pas sur les montagnes « parce qu’elles sont là », mais parce qu’il est là et
regarde la montagne. Pas de réflexe pavlovien, juste un désir, suivi d’une
volonté. Mais pourquoi ?
Le danger* ? Beaucoup le croient, fascinés malgré eux par la légende du
héros sans peur et sans reproche, affrontant les dragons qui ferment l’entrée des
hauts sommets. Le mythe est d’autant plus tenace qu’il a pu être entretenu avec
complaisance par certains alpinistes avides de reconnaissance ! Quelle erreur.
Personne, même les « alpinistes de l’extrême », ne va là-haut pour braver le
danger, souffrir, avoir peur*, et encore moins mourir. Le risque est assumé,
certes, mais mesuré, pesé, minimisé en vue de garantir la réussite. Car c’est cette
dernière qui compte, depuis le simple randonneur jusqu’au sprinter des cimes. Et
la réussite suppose le retour, ne serait-ce que pour pouvoir recommencer la
saison suivante. « On peut toujours soupçonner la femme ou l’homme qui a
trouvé la mort en montagne d’être allé l’y chercher107 », et il se trouvera
toujours, en cas d’accident, de bons esprits pour le laisser entendre… Mais
honnêtement il existe des façons plus douces de mettre fin à ses jours ! Quant au
danger de la montagne, il est assez démontré qu’il est plus risqué de prendre sa
voiture le week-end que d’escalader une voie rocheuse même difficile (voir :
Danger).
Il s’en est justifié aussi auprès de Bernard Grasset, son éditeur, dans une
lettre publiée depuis6 : « Je me rappelle l’inquiétude qui s’était emparée de moi
en voyant combien ce fameux “bon français”, qui était notre langue écrite, était
incapable de nous exprimer et de m’exprimer […] Je me souviens que je m’étais
dit timidement : peut-être qu’on pourrait essayer de ne plus traduire. L’homme
qui s’exprime vraiment ne traduit pas. Il laisse le mouvement se faire en lui
jusqu’à son terme, laissant ce même mouvement grouper les mots à sa façon.
L’homme qui parle n’a pas le temps de traduire. »
La Grande Peur a été adaptée au cinéma par Pierre Cardinal en 1966 et par
Claudio Tonetti en 2006.
Notre lettré, qui ne voulait pas le paraître, est né à Lausanne. A vingt-quatre
ans, lassé par l’enseignement, il part pour Paris avec l’intention de rédiger sa
thèse à la Sorbonne. Entreprise vite abandonnée : il veut se consacrer
uniquement à l’écriture. Quelques poèmes, puis un premier roman, Aline (1905),
racontant assez classiquement l’histoire déchirante d’une jeune paysanne de dix-
sept ans qui tombe amoureuse, puis bien sûr enceinte, d’un garçon qui
l’abandonne aussitôt. Aline, désespérée, étouffera son enfant avant de mettre fin
à ses jours, tandis que le père se marie avec une autre… Pendant cette période
parisienne, qui durera dix ans, Ramuz écrira trois autres romans qui n’eurent pas
grand succès dans l’immédiat. La guerre de 14 arrivant, il rejoint prudemment la
Suisse et c’est là qu’il trouvera véritablement son style, son inspiration et son
expression personnelle, puisés dans sa terre natale : « Moi qui suis des bords du
Rhône et vaudois, donc savoyard, et donc d’un très vieux pays bien français,
quoique les hasards de l’histoire l’aient séparé depuis longtemps de la France
politique, j’ai toujours senti comme vous quelles immenses ressources le terroir
tenait en réserve et les droits véritables que le sang nous donnait sur elle7. » Il
écrit un roman par an ! Parmi les plus remarqués : Le Règne de l’esprit malin
(1917), Les Signes parmi nous (1919), Présence de la mort (1922), Passage du
poète (1923), L’Amour du monde (1925) et naturellement La Grande Peur
(1926). Il se lie d’amitié avec Igor Stravinski, pour lequel il écrit le texte de
L’Histoire du soldat. La maturité le conduit à s’attaquer à un autre genre, l’essai,
sinon politique, du moins moraliste : Taille de l’homme (1933), Questions
(1935), Besoin de grandeur (1937), où il interroge notre société sur les périls qui
la menacent. Ses derniers romans, notamment Derborence (1934), qui, inspiré
d’un fait réel, l’éboulement gigantesque survenu en 1714 dans le massif des
Diablerets (« La montagne est tombée ! »), illustre le triomphe de la vie sur la
mort et celui de l’amour sur l’adversité, ou encore Le Garçon savoyard (1936),
histoire d’un jeune homme fou d’amour pour une pure incarnation de la beauté,
qui ira jusqu’au meurtre pour atteindre son idéal, oscillent, comme le fit Ramuz
dans toute son œuvre, entre blanc et noir, espérance et désespoir, salut et
malédiction. Une belle illustration en est donnée par Si le soleil ne revenait pas
(1937), qui est au fond le négatif photographique de La Grande Peur dans la
montagne : alors qu’un vieux sage a annoncé que le soleil ne réapparaîtrait plus
au printemps dans ce village de montagne, les uns accumulent des provisions et
se terrent dans leur chalet, tandis que les autres, comme l’héroïne, la lumineuse
Isabelle, se préparent au contraire à l’arrivée des beaux jours et partent à la
rencontre du soleil pour faire échec à la peur8. Cette fois, c’est la vie qui
l’emporte. Non, Ramuz n’est pas désespéré ! Il fait seulement revivre chez
l’enfant qui est en nous le merveilleux des vieilles légendes populaires venues du
fond des âges.
Ravanel, Joseph (1869-1931)
« Ravanel le Rouge », de la Compagnie des guides* de Chamonix*, n’avait
rien d’un révolutionnaire… Au contraire, catholique fervent et homme aussi
doux qu’aimable, il devait son surnom à la couleur… de ses sourcils ! Il avait le
poil roux. « Le guide des rois, le roi des guides », dira de lui Albert Ier, roi des
Belges, qu’il accompagnera aux Drus et au Grépon9.
A la mort de son père, cultivateur à Argentière, il se retrouve à quatorze ans
chef de famille, chargé de huit frères et sœurs. Ce qui ne l’empêche pas de
réussir ses stages et d’entrer au syndicat des guides, son rêve. Premier exploit en
1896 : la traversé du Grand au Petit Dru, qu’il effectuera en sens inverse, course
jugée impossible. Guide préféré du Français Emile Fontaine, il réussit avec lui
une impressionnante série de premières dans le massif du Mont-Blanc : aiguille
de Blaitière, aiguille du Fou, traversée des Grands Charmoz, le Crocodile, le
Peigne, la dent du Caïman… et avec Mummery* les aiguilles jumelles qui
portent le nom de Ravanel (3 696 mètres) et Mummery (3 700 mètres). Quant au
Grépon, il y grimpera 57 fois, un record, dont une avec Albert Ier, qui ne jurait
que par lui. Ravanel sera aussi un pionnier du ski de randonnée, ouvrant en 1903
la « haute route » Chamonix-Zermatt, et en 1905 le tour du Mont-Blanc. Il finira
sa carrière comme gardien du refuge du Couvercle, où des générations
d’alpinistes pourront bénéficier des conseils de « l’ancien ». Il s’éteindra
doucement dans son lit, comme il l’avait prédit, dans son chalet des Pècles, en
193110.
Rébuffat, Gaston (1921-1985)
Le monde entier connaît son nom, sa silhouette, son allure : pull Jacquard,
bonnet rouge, grand et mince, chevelure brune dressée vers l’arrière, menton en
avant, oreilles décollées… Ce Marseillais chamoniard est devenu l’icône de
l’alpinisme planétaire, non pas tant du fait de son palmarès que de son
extraordinaire talent de pédagogue et de vulgarisateur. Etoiles et tempêtes, le
livre comme le film, ont fait davantage pour la promotion de l’alpinisme que la
conquête de l’Everest… Qui n’a pas vu un jour la photo de Rébuffat debout sur
l’aiguille du Roc, penchée comme la tour de Pise ? « Les montagnes ne vivent
que par l’amour des hommes », écrit-il dans Glace, neige et roc. C’est donc une
place d’honneur qu’il occupe dans ce dictionnaire amoureux…
Quand on est marseillais, habitué à la ligne d’horizon de la mer plus qu’aux
lignes verticales des montagnes, comment fait-on pour devenir un des meilleurs
alpinistes du monde ? On va dans les Calanques, bien sûr ! Et c’est ce que fait le
jeune Gaston, se formant à l’escalade sur le calcaire blanc. Mais il rêve déjà des
Alpes… « Chaque hiver, j’attendais le mois de juillet avec impatience. Enfin,
c’était le départ… pour Chamonix. Je passais quelques journées sur les cimes,
puis, un an encore, il me fallait attendre. Alors, un jour, décidant de vivre en
montagne, je devins guide11. » Il obtient son diplôme de guide à vingt et un ans
– alors qu’il en faut normalement vingt-trois –, exerce comme instructeur à
l’ENSA (Ecole Nationale de Ski et d’Alpinisme) et à l’EHM (Ecole de Haute
Montagne), et surtout, en 1945, intègre la Compagnie des guides de Chamonix,
ce qui était normalement réservé aux habitants de la vallée… La compagnie ne
le regrettera pas : « Le métier de guide* est parmi les plus beaux. Parce que
l’homme l’exerce sur la terre restée vierge… Le guide, pour quelques heures, se
lie à un inconnu qui va devenir un ami : quand deux hommes partagent le
meilleur et le pire, ce ne sont plus deux étrangers… Le guide ne grimpe pas pour
lui : il ouvre les portes de ses montagnes, comme le jardinier les grilles de son
parc12. »
Tout en exerçant son métier avec passion, il grimpe pour lui-même, souvent
avec ses amis Lionel Terray*, Edouard Frendo et le violoncelliste Maurice
Baquet avec lequel il tournera le film plein d’humour, tiré du livre Etoiles et
tempêtes, en 1955. Ses plus grandes réussites : les six faces nord les plus
célèbres des Alpes, le Dru*, les Grandes Jorasses*, l’Eiger*, le Cervin*, le Piz
Badile et la Cima Grande, qu’il fut le premier à gravir toutes les six13. Rébuffat
fait aussi partie de l’expédition française de 1950 à l’Annapurna*, dirigée par
Maurice Herzog*, avec Lachenal, Couzy, Terray et Ichac notamment. Avec
Terray, il portera secours à Herzog et Lachenal dans des conditions extrêmement
difficiles.
Rébuffat n’est pas seulement un alpiniste, il est aussi un poète-né et un
artiste de la montagne, passionné de photographie et de cinéma. Le succès
planétaire des livres et des films de Rébuffat tient précisément à cette alchimie
rarement rencontrée entre la magie des mots et la beauté des images. Le
Marseillais aime l’écriture et il aime photographier. Bien sûr, la rencontre avec
Georges Tairraz*, sur le tournage à Chamonix du film anglais Rescue, dans
lequel Rébuffat joue le rôle du pilote de Dakota perdu sur un glacier, sera
essentielle. « Je grimpais, Georges photographiait14. » C’est ensemble, avec
aussi le fils de Georges, Pierre, excellent grimpeur, qu’ils tourneront en 1961
Entre terre et ciel, qui sera lui aussi primé, comme Etoiles et tempêtes.
Les images de l’équipe Tairraz-Rébuffat sont immortelles. Mais la poésie*
de Rébuffat aussi :
« Ce soir, à l’instant où j’écris ces lignes, l’envie me prend de respirer un moment l’air de la nuit.
C’est l’hiver, il fait froid… Il fait froid, me dis-je, c’est bon signe, la neige va geler. C’est idiot,
je suis à Paris, rue des Grands-Augustins. Pourtant, ma rue se jette sur les quais, et au cœur de la
grande ville, la Seine et les arbres, la nuit et le silence ont quelque chose qui rappelle la nature. Il
est tard, il est tôt. Il fait froid. C’est l’heure où l’on sort sur la terrasse du refuge interroger le ciel,
le vent, la neige. Les nuits très froides annoncent de belles journées. On part. C’est l’heure où
l’alpiniste allume sa lanterne… Et le rêve monte en moi15. »
Reclus, Elisée (1830-1905)
« J’étais triste, abattu, las de la vie… Sans trop savoir où me conduisaient mes pas, j’étais sorti de
la ville bruyante et je me dirigeais vers les grandes montagnes dont je voyais le profil denteler le
bout de l’horizon. Je marchais devant moi, suivant les chemins de traverse et m’arrêtant le soir
devant les auberges écartées. Le son d’une voix humaine, le bruit d’un pas me faisaient
frissonner ; mais quand je cheminais solitaire, j’écoutais avec un plaisir mélancolique le chant
des oiseaux, le murmure de la rivière et les mille rumeurs échappées des grands bois… J’avais
quitté la région des grandes villes, des fumées et du bruit ; derrière moi étaient restés ennemis et
amis. Pour la première fois depuis bien longtemps j’éprouvai un mouvement de joie réelle. Mon
pas devint plus allègre, mon regard plus assuré. Je m’arrêtai pour aspirer avec volupté l’air pur
descendu de la montagne… La cime sur laquelle j’aimais le mieux à m’asseoir, ce n’est point la
hauteur souveraine où l’on s’installe comme un roi sur un trône pour contempler à ses pieds les
royaumes étendus. Je me sentais plus heureux sur le sommet secondaire dont mon regard pouvait
à la fois descendre sur des pentes plus basses, puis remonter, d’arête en arête vers les parois
supérieures et à la pointe baignée dans le ciel bleu. Là, sans avoir à réprimer ce mouvement
d’orgueil que j’aurais ressenti malgré moi sur le sommet de la montagne je savourais le plaisir de
satisfaire complètement mes regards à la vue de ce que neiges, rochers, forêts et pâturages
m’offraient de beau. Je planais à mi-hauteur, entre les deux zones de la terre et du ciel, et je me
sentais libre sans être isolé. Nulle part un plus doux sentiment de paix ne pénétrait mon cœur16. »
J’ai toujours aimé la poésie des refuges… pas celle des usines à alpinistes,
bruyantes et bondées, que les puristes évitent en optant pour le bivouac*, celle
des petits chalets gardés comme on en trouve encore tant – heureusement – dans
les Alpes ou dans les Pyrénées. Bénis soient les jeunes couples qui ont fait ce
choix de vivre là-haut pour permettre à ceux d’en bas de jouir du bonheur d’une
« nuit en refuge ».
Trois moments à déguster particulièrement : l’arrivée, la tombée de la nuit,
le souper.
L’arrivée est joyeuse. La marche d’approche a été longue, le sac est lourd,
les vêtements trempés par la sueur de l’effort. Le pied posé sur la terrasse en bois
après la montée sur un sentier pierreux est une délivrance. Poser son sac, enlever
ses chaussures, faire sécher ce qui est humide au-dessus du poêle, boire un thé
ou une bière… Un délice. Bavarder avec le gardien et sa femme. Attention, ici,
tu n’es pas à l’hôtel ! Ils te reçoivent dans leur maison. Demander d’abord où on
doit ranger ses chaussures et son matériel de montagne… Enfiler les chaussons
pour entrer dans la salle commune. A la délicatesse du voyageur répondra la
gentillesse du gardien.
Une fois ton dortoir désigné et tes affaires rangées, profite de cet instant
magique de la tombée de la nuit. De la terrasse en bois qui fait face à la
montagne, laisse-toi aller à la rêverie et à la méditation en contemplant le ciel et
les sommets changer de couleur au coucher du soleil. La solitude est ici source
ineffable de joie.
Vient l’heure du dîner, sonnée par le gardien. A table, tu découvriras, en
dégustant la soupe chaude, ceux et celles que le hasard a placés à côté de toi.
« Vous faites quoi demain ? Vous êtes de quelle région ? Que dit la météo ?
Qu’est-ce que vous faites dans le civil ?… » L’ambiance chaleureuse du chalet
pousse aux rires, aux histoires et aux confidences. Et à la fin du dîner, n’oublie
surtout pas d’aider à desservir et à faire la vaisselle ! Vers 21 heures, l’extinction
des feux approche et, une fois que le gardien a fait le tour des cordées pour leur
demander l’heure souhaitée du petit déjeuner – quel luxe ! –, chacun regagne sa
chambrée à la lampe frontale, en espérant dormir quelques heures… Le lever,
que ce soit à 2, 3, 4 heures ou même à minuit, est nettement moins romantique.
S’habiller dans le noir, vérifier le temps qu’il fait, avaler un café qui ne passe
pas, s’équiper en toute hâte, avec un sentiment mêlé d’impatience et de crainte
avant la course, partir dans la nuit, les muscles froids et courbaturés… Il faut dix
bonnes minutes de progression pour que le corps se réveille, le rythme
s’établisse et les bonnes sensations reviennent. La machine une fois lancée, tes
yeux pourront s’élever vers les cimes qui s’éclaircissent insensiblement et ton
esprit pourra vagabonder librement, sans regarder en arrière vers les lumières
déjà oubliées du refuge.
Rey, Guido (1861-1935)
Le chantre du Cervin, le poète de la montagne, le photographe des cimes…
Artiste dans l’âme, bien qu’homme d’affaires avisé, c’est son amour profond
pour la montagne qui inspirera aussi bien ses nombreux écrits que ses
photographies. « Il y a, dans la pratique de l’alpinisme, quelque chose de plus
qu’une vaine ambition à gravir des pics difficiles, il y a une âme21 », disait-il.
Mais cet alpinisme presque métaphysique ne l’empêchera pas de pratiquer un
alpinisme acrobatique… comme en témoigne son ascension rocambolesque de
l’arête de Furggen au Cervin en 1899 !
Turinois issu d’une grande famille d’industriels, il avait pour oncle le
ministre et fondateur du Club alpin italien Quintino Sella. Son cousin, Vittorio
Sella, sera un des plus grands photographes de montagne de ce demi-siècle.
Autant dire que le jeune Guido avait quelques facilités pour découvrir la
montagne, ce qu’il fit dès l’âge de huit ans, en famille, notamment avec son frère
Mario, qui se tuera au col du Géant. Traumatisé par cet accident, il ne grimpera
désormais qu’avec un guide, souvent l’un des frères Maquignaz. Il réussit
quelques belles premières : la face sud de la Ciamarella, belle paroi de
850 mètres de haut (1883), la face est du Monte Viso (1887), la pointe Blanche à
la dent d’Hérens (1898). Mais c’est son aventure au Cervin* qui, en 1899, lui
donnera une vraie notoriété… en bien comme en mal ! Voilà dix ans que l’arête
de Furggen résiste aux assauts de Guido Rey. Cela suffit ! Il faut employer les
grands moyens. Le ressaut sommital étant infranchissable, Rey et les frères
Maquignaz font l’ascension du Cervin par la voie normale, jettent une échelle de
corde du sommet vers le pied du fameux ressaut. Rey descend le long de
l’échelle de corde jusqu’à l’endroit précis où il avait dû renoncer quelques jours
plus tôt et… termine l’ascension grâce à l’échelle de corde ! Guido savoure sa
victoire, et même si des commentateurs stigmatiseront la « tricherie22 », Rey
venait d’inventer l’escalade artificielle* !
A trente-neuf ans, il ne s’arrêtera pas là ! Aussi désireux de faire partager sa
passion que son oncle l’avait été avec lui, il se lie d’amitié avec l’écrivain
Edmondo De Amicis et avec son fils Ugo, qu’il forme à l’escalade. Ils
s’attaqueront ensemble au Grépon (1904), au Dru (1905) et iront grimper dans
les Dolomites (face sud de la Marmolada, 1910). Lorsque la guerre éclate, il est
trop âgé pour servir au combat mais s’engage avec la Croix-Rouge pour le
secours aux blessés. C’est à cette occasion qu’il subira un grave accident de
voiture qui l’empêchera désormais de grimper. Il se retire alors dans sa villa au
Breuil, face au Cervin, « sa » montagne, et se livre à la méditation, à l’écriture et
à la photographie… son autre passion, qui lui avait valu, déjà, un premier prix au
salon de Turin en 1898, une médaille d’or à Florence en 1899 et un éloge appuyé
dans le journal américain Camera Work en 1908. Ses dernières créations, loin de
la photo de montagne, se rattachent au genre de la « photographie picturale ». Il
y met en scène des peintures célèbres sous la forme de tableaux vivants. Un
véritable artiste, en montagne comme dans son atelier.
Rousseau, Jean-Jacques (1712-1778)
« Sur les hautes montagnes, où l’air est pur et subtil, on se sent plus de facilités dans la
respiration, plus de légèreté dans le corps, plus de sérénité dans l’esprit. Les plaisirs y sont moins
ardents, les passions plus modérées. Les méditations y prennent je ne sais quel caractère grand et
sublime, proportionné aux objets qui nous frappent, je ne sais quelle volupté tranquille qui n’a
rien d’âcre ou de sensuel. Il semble qu’en s’élevant au-dessus du séjour des hommes, on y laisse
tous les sentiments bas et terrestres, et qu’à mesure qu’on approche des régions éthérées, l’âme
contracte quelque chose de leur inaltérable pureté »,
« Voilà les aiguilles ! dit alors le cocher de notre char-à-bans… Je sursautai… Sept mille pieds
au-dessus de moi s’élevaient les aiguilles du Mont-Blanc, hérissées, déchiquetées, comme
éclatées, tels les vestiges de soixante siècles de tempêtes, et pourtant toujours là, elles jaillissent,
rouges, dénudées à l’exception d’un peu de lichen, totalement inaccessibles, sans la moindre
neige, car celle-ci ne peut tenir sur l’abrupte verticalité de ces terribles pentes qui d’un seul élan
vertigineux s’élèvent au-dessus d’un océan de neige dont la houle des vagues roule au-dessus
d’autres monts plus bas et moins à pic… Rien ne brise le silence… Aucune voix ne sort du
gouffre du glacier, ni aucun murmure des mille torrents de la montagne, vous êtes dans la
solitude, une étrange solitude qui n’a rien de terrestre, mais vous avez l’impression que l’air est
plein d’esprits27. »
« Les puissantes pyramides se dressaient, telle une cité céleste avec des murailles d’améthyste et
des portes d’or… J’appris ce que je n’avais encore jamais connu – la véritable signification du
mot beauté… Ce fut alors, seulement, sous ces montagnes glorieuses, que je compris que n’être
plus rien pouvait être beaucoup plus qu’être un homme ; et comment l’âme immortelle – sans
désir, sans mémoire, sans même le sentiment de son existence, avec la sensation de son propre
être perdu dans la perception d’un autre plus puissant – peut être aussi impuissante qu’une feuille
et pourtant plus grande que le langage ne peut le dire, absorbée dans la seule contemplation de
l’infini de Dieu30. »
Ruskin, je l’ai dit, n’a jamais pratiqué l’alpinisme. Tout juste des randonnées
en altitude, avec son fidèle compagnon, le guide Joseph-Marie Couttet : le
Brévent, le pied des aiguilles de Chamonix, le Montenvers, à la rigueur le
Buet… Couttet, qui a gravi quatorze fois le mont Blanc, avait reçu l’ordre de
Ruskin père d’éviter toute escalade ! Et John, qui sera fidèle à son guide pendant
trente ans, se gardera bien de transgresser l’interdit paternel ! Car le problème du
jeune Ruskin est là : l’emprise parentale, qui fera de sa vie affective une suite
douloureuse d’échecs. A l’âge de vingt-neuf ans, Ruskin se marie avec la jeune
et douce Effie Chalmers Gray. Mais le jeune couple habite la plupart du temps
chez les parents Ruskin, où la mère de John mène une vie infernale à sa belle-
fille. Mieux, un an seulement après son mariage, John part pour un long séjour à
Chamonix, sans sa jeune épouse, jugée trop fragile, mais en revanche avec son
père et sa mère ! Enfin, on apprendra quelques années plus tard de la bouche
d’Effie, lorsque l’annulation du mariage sera demandée et obtenue, que son mari
ne l’a jamais touchée, dégoûté qu’il avait été par la vision de son corps nu le soir
des noces… Après l’annulation du mariage, à laquelle il ne s’est pas opposé,
Ruskin revient vivre, avec ses livres, chez ses parents…
Chamonix, Venise. Venise, Chamonix. A Venise, il médite sur la splendeur
et la décadence des palais, ces Pierres de Venise qui agonisent lentement sous
les assauts du temps, comme les civilisations. Il en fera, sous ce titre, un beau
livre publié en 1851, suivi de deux autres volumes en 1853. De Chamonix, il
ramènera le quatrième volume de Modern Painters, justement dénommé Of
Mountain Beauty, « véritable traité de “montagnologie” où se mêlent la géologie
et la Bible, sans perdre tout à fait de vue l’esthétique. La beauté de la montagne,
pour Ruskin, est l’œuvre du temps, mais un autre temps que celui dont on fait
l’expérience à Venise. A Chamonix, c’est “l’immense temps géologique” d’une
lenteur infinie qui est à l’œuvre et a sculpté les montagnes telles que nous les
voyons31 ».
Laissons parler Ruskin :
« Ces sombres chaînes de montagnes désolées et effrayantes que les hommes, à presque toutes
les époques, ont regardées avec aversion ou avec terreur et dont ils se sont détournés comme si
elles étaient hantées de perpétuelles images de mort, sont, en réalité, des sources de vie et de
bonheur beaucoup plus pleines et bénéfiques que toutes les plaines avec leur brillante
prospérité… Nos idées du terrible et du sublime nous viennent alternativement des montagnes et
de la mer ; mais nous les associons injustement. La vague de la mer, avec tout ce qu’elle a de
bienfaisant, est cependant dévorante et terrifiante ; mais la vague silencieuse de la montagne
bleue se dresse vers le ciel dans la sérénité d’une perpétuelle action de grâces. »
L’auteur d’une aussi belle déclaration d’amour va-t-il passer à l’acte, quitter
ses parents et s’installer dans ses chères montagnes ? Il le veut ! Il a quarante et
un ans, vient de terminer, sous la pression de son père, le cinquième volume de
Modern Painters et entend bien commencer une nouvelle vie. Il file à Genève,
trouve une maison en location à Mornex et s’y installe. Seul. Mais Chamonix est
un peu loin… Il met à contribution le bon Couttet, qui lui trouve un alpage à
vendre juste sous l’aiguille de Blaitière. Le rêve… Ruskin s’y voit déjà et goûte
sa liberté à peine acquise. Il se surprend même à adresser à son père, comme un
adolescent, une lettre véhémente où il lui reproche de l’avoir élevé dans du coton
et d’avoir étouffé ses passions… Mais les événements le rattrapent et
s’acharnent sur lui, comme si le destin voulait se venger. Son père, hasard ou
coïncidence, meurt brutalement peu de temps après. Son ami Couttet tombe
malade. Son projet d’installation à Chamonix tombe à l’eau. Il continue certes à
voyager, mais le cœur n’y est plus : le monde n’est plus ce qu’il était.
L’industrialisation, le développement du tourisme, l’essor de l’alpinisme même
sont désormais la cible des écrits de Ruskin que la modernité révulse. Il accuse
les membres de l’Alpine Club naissant de transformer les cathédrales de la Terre
en « mâts de cocagne » ou en « champs de courses », se désespère de la
dénaturation de Chamonix par les hôtels en construction, des hordes de touristes
envahissant la vallée, de la pollution de l’air et des rivières… Au fond de lui-
même, il est rongé par une histoire d’amour impossible avec une enfant de douze
ans, Rose La Touche, à qui il donne des cours de dessin. Traumatisée, la petite
sombrera dans la dépression et l’anorexie. Le sort s’acharne sur Ruskin : mort de
sa mère en 1872, mort de Rose, à l’âge de vingt-sept ans seulement en 1875,
mort de son ami Couttet en 1877… C’en est trop. A cinquante-neuf ans, en
pleine nuit, Ruskin fait une première crise de démence : hallucinations, délire…
Avec des périodes de rémission, il vivra encore vingt-deux ans dans cet état,
sous la surveillance étroite de ses proches, avant de rendre son dernier souffle le
18 janvier 1900 dans sa maison de Brantwood. Marcel Proust, tout jeune alors,
écrira : « Ruskin est mort, Nietzsche est fou, Tolstoï et Ibsen semblent au terme
de leur carrière : l’Europe perd l’un après l’autre ses grands directeurs de
conscience… Ruskin fut son professeur de goût, son initiateur à la beauté32. »
Rutkiewicz, Wanda (1943-1992)
12 mai 1992 : Wanda et son compagnon de cordée mexicain Carlos Carsiolo
quittent le camp IV (7 950 mètres) sur le Kangchenjunga pour tenter le sommet.
Carlos marche bien. Wanda très lentement. Elle ne se sent pas bien. Mais sa
force morale est telle qu’elle ne pense même pas à renoncer. Elle veut être la
première femme à aligner les quatorze sommets de 8 000 mètres. C’est son
neuvième. A quarante-neuf ans, la belle femme brune est une héroïne pour les
Polonais, mais aussi pour toutes les femmes : première femme au sommet du
K2*, troisième à l’Everest*, spécialiste des premières féminines sur les voies les
plus difficiles des Alpes*, c’est une icône. Mais, aujourd’hui, ce n’est pas la
grande forme. D’ailleurs, son médecin lui avait déconseillé de partir. Mais elle
s’accroche, même si Carlos prend de plus en plus d’avance. Après 12 heures de
galère dans la neige profonde, Carlos atteint le sommet et redescend. Il croise
Wanda qui s’est arrêtée, épuisée, vers 8 300 mètres. Il essaie de la convaincre de
redescendre avec lui au camp IV. Elle refuse. Elle veut ce sommet ! Elle veut
bivouaquer, puis faire une tentative le lendemain. On peut imaginer leur
dialogue : « Mais tu es folle, tu ne peux pas bivouaquer, tu n’as rien, ni tente, ni
nourriture, ni réchaud ! — Je me débrouille, je vais faire un trou dans la neige
pour m’abriter ! Laisse-moi tranquille ! » Carlos, très atteint lui-même par la
fatigue et l’altitude, renonce et descend. Il attendra en vain au camp IV. On ne
reverra pas Wanda, disparue à jamais.
Ainsi s’arrête la vie d’une des alpinistes les plus douées de ce siècle. Née en
Lituanie, émigrée en Pologne, ingénieure diplômée de l’institut polytechnique de
Wrocław, sportive accomplie (elle aurait même dû participer aux JO dans
l’équipe polonaise de volley-ball), la vie n’a pas été tendre avec elle. Décès
prématuré de son frère aîné, mort de son père, assassiné en 1972, deux mariages
éphémères (« Je suis trop indépendante ! », dira-t-elle), un amour intense avec
un homme qui mourra sous ses yeux au Broad Peak en 1990, victime d’une
chute (Kurt Lyncke)… Et malgré tout cela, cette flamme intérieure et cette
ambition… pour elle-même bien sûr, mais aussi pour la cause des femmes. Elle
est fière lorsqu’en 1973 elle emmène la première cordée féminine au pilier nord
de l’Eiger*, puis en 1978, sur la face nord du Cervin*. Mais elle a l’âge de
Messner*, et c’est l’Himalaya* qui l’attire. Première féminine au Gasherbrum III
en 1975 – elle détient alors le record d’altitude –, troisième femme à l’Everest en
1978, ce qui la fait connaître du monde entier. Elle se lance alors dans la course
aux 8 000. Le Makalu en solo en 1980, le Nanga Parbat, première féminine, en
1985 ; la première femme au K2, durant l’été meurtrier de 1986 ; le
Shishapangma en 1987 ; le Gasherbrum II en 1989 ; le Gasherbrum I en 1990 ;
le Cho Oyu en solo en 1991 ; la face sud de l’Annapurna* en solo, première
féminine, en 1992… Personne ne doute qu’elle aurait gravi les quatorze
sommets si, ce jour funeste de 1992, elle avait écouté les conseils de son
compagnon de cordée et descendu au camp IV. Admirable Wanda, trop pressée
peut-être. Ou est-ce la disparition tragique de l’amour de sa vie deux ans
auparavant qui aurait brisé un ressort intérieur ? Elle gardera à jamais son secret.
Samivel (1907-1992)
Samivel ? C’est un peu l’Alexandre Dumas de la montagne – la peinture* et
le cinéma* en plus ! Ecrivain, poète, graphiste, aquarelliste, alpiniste, cinéaste,
photographe, explorateur et conférencier… Ouf ! Il ne lui manque plus que la
politique – et encore, son engagement public pour la défense de l’environnement
montagnard a marqué son époque. Samivel incarne avec un génie plein
d’humour et de tendresse cette belle tradition européenne de la poésie* alpestre,
par le texte comme par l’image. Son amour de la montagne, pudique et vrai,
transpire de toutes ses œuvres. Et c’est pour cela que je l’aime !
De son vrai nom Paul Gayet-Tancrède, Samivel a choisi son pseudo en lisant
Dickens à l’adolescence. Du chalet familial des Contamines, il découvre très
jeune le ski* et l’alpinisme*. Mais… stop : Samivel ne voulait pas qu’on parle
de sa vie. Juste qu’on s’intéresse à son œuvre – qui est immense !
On sait combien la haute montagne se prête mal au dessin, à la peinture*, à
la photographie – trop petits, trop étroits pour elle, trop artificiels pour traduire
les sensations qu’elle inspire ! Samivel pourtant a réussi à l’apprivoiser sur le
papier. En rusant : par l’humour, la légèreté, la poésie et la tendresse. Son coup
de crayon, dès le départ, est fulgurant. Très vite, les revues de montagne
s’arrachent ses dessins. Il utilise son talent pour défendre « cette nature qui fut
créée de toutes pièces pour être parcourue à pied et sac au dos1 ». Son tout
premier recueil de dessins, Sous l’œil des choucas, plein de finesse, paraît en
1931 chez Delalande, suivi par L’Opéra de pics, préfacé par Jean Giono.
Suivront d’autres recueils, d’innombrables illustrations d’ouvrages (de Tartarin
sur les Alpes d’Alphonse Daudet à des contes comme Trag le chamois2, en
passant par Gargantua, Pantagruel, et même les Fables de La Fontaine !), mais
aussi des affiches, lithographies, frontispices de livres… Samivel n’a jamais
cessé de dessiner. Avez-vous vu ses aquarelles ? Nul autre que lui n’a su, l’air de
rien, traduire par ses teintes bleu délavé ces instants éphémères qui précèdent le
lever du soleil au passage de la rimaye, la légèreté de l’air qui enveloppe les
cimes, la douceur du soir au refuge avant le coucher. Bref, vous l’avez compris :
chez Samivel, il y a autant de Turner que de… Hergé !
Mais Samivel ne se borne pas à peindre ou à croquer : il écrit. Des
nouvelles : Contes à pic, Contes des brillantes montagnes avant la nuit, Il y aura
de l’eau pour les cygnes… Un roman qui fera date, Le Fou d’Edenberg (1967),
qui aurait pu, dit-on, obtenir le prix Goncourt. Deux brillants essais, mi-
philosophique, mi-historique : L’Œil émerveillé (1976) et Hommes, cimes et
dieux (1973). Ses textes – une cinquantaine d’ouvrages publiés au total –, qu’ils
soient contes, poèmes, récits, romans ou essais, sont comme il le disait lui-même
« avant tout des histoires, des histoires de bêtes, d’hommes, de cimes,
particulièrement dédiées à ceux, jeunes ou moins jeunes, qui, d’une génération à
l’autre, ont aimé, aiment, aimeront toujours les histoires, les bêtes, les hommes,
les cimes3 ». Cet amour débordant de poésie enchante le lecteur de l’éternel
Samivel… Et la magie opère : toute l’essence de la montagne est là, sous sa
plume délicate et bienveillante.
Ses mystères d’abord : « Deux mille mètres plus bas, les quatre dragons de
glace qui défendaient la montagne, celui de Furggen, celui de Zermatt, celui de
Tiefenmatten et celui du Breuil, s’étiraient sournoisement, grondaient,
s’effondraient, crachaient par cent gueules des torrents scintillants, mais leur
fracas se perdait en route dans l’immensité des parois. Ici, rien n’avait changé,
ou presque, depuis la naissance du monde, depuis que les feux des hommes
s’étaient mis à clignoter chaque soir dans les fosses profondes de la vallée. Et il
semblait que rien, jamais, ne dût changer4. » Samivel fréquente les esprits secrets
de la montagne, ses légendes – de celle d’Icare*, dont il fait l’ancêtre des
alpinistes5, à celle de la vallée des Merveilles, où le mont Bégo se couvre de
milliers d’inscriptions sacrées6, en passant par le murmure de la neige* « fille
aérienne de l’eau7 ».
Ses colères aussi. Voyez un peu cet orage sur l’aiguille Verte :
« La première vague d’assaut engloutit les avancées sud-ouest de la chaîne et vint heurter à la
vitesse de 50 m/s les remparts du Dôme et du Mont-Blanc. Là, comme une lame de fond sur un
écueil, elle se cabra, jaillit en hauteur jusqu’à cinq mille et déborda immédiatement en noirs
torrents à travers toutes les brèches et dépressions. Dans le même temps, une autre colonne
culbutait les faibles défenses du Prarion, prenait d’enfilade la vallée de l’Arve et, n’y rencontrant
aucun obstacle, avalait à toute allure les alpages et les forêts jusqu’à la base des grandes aiguilles,
pour l’élever ensuite verticalement le long de leurs flancs à la rencontre de la masse principale.
Quelques instants, les dures flèches du Plan, des Blaîtières, du Grépon, tâchèrent de résister à la
houle formidable qui assaillait leurs bases. Puis les deux raz-de-marée déferlèrent par-dessus les
arêtes coupantes du granit, se mêlèrent comme des pieuvres et le premier éclair lança son premier
coup de dague à travers les nuées fuligineuses […] Des pans de pluie s’effondrèrent lourdement
dans la vallée et les cavernes sonores de la pierre et de la glace commencèrent à retentir comme
des tambours de guerre sous le martèlement précipité de la foudre […] Soudain, les falaises de la
Grande Rocheuse gémirent dans leur dos sous l’effort du vent. Une nuée livide, déchiquetée,
s’élança en sifflant du cratère obscur de l’orage, submergea les roches au galop et quelques
secondes plus tard la rafale était sur eux. Elle les culbuta presque de son énorme poids8. »
L’origine du ski se perd dans la nuit des temps, quelque part entre la
Scandinavie, la Sibérie et la Mongolie il y a quatre mille ans, mais on ne fera pas
ici d’archéologie sportive… Depuis toujours, les hommes, qu’ils soient
chasseurs, soldats ou simplement voyageurs des pays enneigés une grande partie
de l’année utilisaient ces longs patins pour de déplacer en glissant, à l’aide d’un
unique bâton. Les différentes disciplines du ski nordique d’aujourd’hui (ski de
fond, saut à ski, biathlon, etc.), en sont l’héritage direct. Ce nouveau sport s’est
développé d’abord en Norvège à la fin du XIXe siècle. Le premier club de ski y
est créé en 1861, la première compétition en 1867. S’affrontent à l’époque
l’école de Telemark et l’école de Christiania : la première qui effectue les jolis
virages que l’on voit encore avec génuflexion et talon bien levé, la seconde qui
vire skis parallèles avec flexion-extension du corps. La première usine de
fabrication de skis s’installe à Oslo en 1886. L’ancien grand bâton unique est
vite remplacé par deux bâtons plus courts (1887). Le reste de l’Europe
s’intéresse rapidement au sujet, surtout après l’expédition à ski du Norvégien
Nansen qui a traversé le Groenland d’est en ouest en 1888, à la stupéfaction
générale. Première compétition de ski en Allemagne en 1895, premier club de
ski en France en 1896 à Grenoble, première compétition en France en 1907 à
Montgenèvre… Avant la guerre de 14, les skieurs, qui se recrutent dans les
classes les plus aisées, font figure d’originaux, tout comme les premiers
alpinistes ! Dix ans plus tard, les « sports d’hiver » connaissent leur
consécration, avec la tenue des premiers jeux Olympiques d’hiver à Chamonix
en 1924. Triomphe annoncé des Norvégiens ! Il faut dire que le ski de
montagne* n’était pas encore au menu : ski de fond, combiné nordique, saut à
ski, patinage, bobsleigh seulement.
Jusqu’à ce qu’un esprit ludique (et anglais !), Arnold Lunn, se dise, au tout
début du XXe siècle, que le plus amusant au fond à ski, c’est la descente
(downhill only) ! Le ski alpin était né ! Il figurera, à titre d’essai, au programme
des JO d’hiver de 1928 (slalom et descente), puis définitivement en 1936. C’est
le début de l’engouement, qui conduira à un véritable « boom » du ski en Europe
après guerre, avec la construction de remontées mécaniques et de stations de ski.
En France, ce fut, dans les années 1960, le « Plan neige » et la ruée vers l’« or
blanc » : dix ans plus tard, on recensait 360 stations de sports d’hiver dans notre
pays, 2 350 clubs de ski et 800 000 licenciés. Chaque hiver aujourd’hui, on
compte à peu près 7 millions de skieurs dans nos stations.
L’évolution récente du ski est marquée non seulement par une modernisation
stupéfiante du matériel (quoi de plus normal sur un marché en pleine expansion),
mais surtout par une diversification étonnante des pratiques. Comme dans la
plupart des autres sports, un vent de « libération » a soufflé sur le ski…
Nouvelles générations, nouvelles pratiques ! Aussi bien en « loisir » qu’en
compétition. Le ski « hors piste » a lancé le mouvement, en réaction au
surpeuplement des pistes balisées et à l’ennui de la « godille de papa ». Ensuite
le monoski, les mini-skis, ou le « vélo-ski », modes éphémères, mais occasions
de franches rigolades ; le snowboard, coqueluche des gamins qui veulent surfer
sur la neige comme les Californiens sur les vagues ; le freeride, descente hors
piste avec sauts de rochers, pour les casse-cou ; le ski extrême, ou « de pentes
raides » (voir : Saudan) ; plus récemment, spectaculaire aussi, le snowkite, ou ski
à voile, inspiré du kitesurf… En compétition, le bon vieux slalom, spécial ou
géant, a pris un coup de vieux : ski de bosses, ski acrobatique, half-pipe, ski-
cross, kilomètre lancé (un de mes plus forts souvenirs aux Arcs*, car il fallait
bien essayer !)… Bref, il y en aura toujours pour tous les âges et pour tous les
goûts ! La « glisse » a de sacrés beaux jours devant elle !
Ski de montagne
Nous les Français, nous adorons les querelles de terminologie qui traduisent
notre passion pour les catégories. Alors, ski de montagne, ski de randonnée ou
ski-alpinisme ? La question (brûlante !) a agité pendant des années les cerveaux
les plus aiguisés de la « commission de terminologie et de néologie » (mais oui,
elle existe !) de la FFME (Fédération Française de la Montagne et de l’Escalade)
et même de… l’Académie française ! Je sens que le lecteur retient son souffle.
Et le gagnant est : ski-alpinisme60 ! Curieux, car le ski-alpinisme est une
discipline sportive bien particulière, qui donne lieu à de nombreuses
compétitions nationales ou internationales et n’a pas grand-chose à voir avec le
ski de randonnée, que l’on pratique comme loisir, moi le premier… Pour ajouter
à la confusion, selon la nouvelle terminologie officielle, le « ski-alpinisme »
comporte deux disciplines principales : le ski de randonnée et… le ski-
alpinisme ! Pouvez-vous répéter ? Passons… L’ancienne appellation, « ski de
montagne », paraissait plus claire, mais je conçois qu’elle puisse étonner, car on
connaît peu de « ski de plaine » ! Peu importe. De quoi parlons-nous ? D’un
sport merveilleux qui consiste à évoluer en montagne, hors des pistes, sans
remontées mécaniques, donc dans un environnement naturel sauvage, avec des
skis. A la montée, les skis sont équipés de « peaux de phoque », qui, soyez
rassurés, ne sont pas en phoque, mais en matière synthétique. En position
« montée », la fixation du ski libère l’arrière du pied, ce qui permet de glisser,
comme en ski de fond. Dans les passages difficiles, l’ascension peut se faire
aussi skis sur le sac (c’est lourd !). Pour la descente, les talons sont immobilisés
à l’arrière, comme en ski alpin. C’est le pied, si j’ose dire.
Le ski de randonnée connaît un développement considérable aujourd’hui. Il
attire les skieurs, lassés de la foule sur les pistes, des remontées mécaniques et de
la petite « godille » sur neige parfaitement dammée, aussi bien que les alpinistes,
qui y voient le moyen de prolonger l’hiver leur pratique montagnarde d’été. J’ai
moi-même découvert sur le tard le « ski de rando ». Alors que j’avais été mis sur
des skis à l’âge de six ans et effectué mon premier stage d’alpiniste en herbe à
douze, je n’avais jamais fait la jonction des deux ! Jusqu’à ce que mon guide
favori, Philippe Deslandes, de la compagnie de Bourg-Saint-Maurice, me
convainque de faire un essai, à… cinquante ans ! Merveilleuse découverte. Bon,
soyons honnête, le début a été laborieux, avec ces skis qu’il faut faire glisser vers
l’avant alternativement… Mais une fois le geste acquis, les automatismes venus,
le rythme pris, quel bonheur ! Certains randonneurs disent apprécier surtout les
descentes. Il est vrai que le hors-piste est jouissif ! Mais pour ma part, c’est la
montée que je préfère. La régularité de l’effort, le silence, à peine troublé par le
doux glissement sur la neige, la respiration profonde et rythmée, la concentration
qui n’exclut pas la rêverie ou le bavardage de l’esprit, l’air froid et sec, le corps
qui s’échauffe progressivement, les dénivelés qui défilent, les cols qui
approchent, le refuge qui apparaît, les peaux qu’on fait sécher près du poêle, la
soupe chaude, les sourires des randonneurs, la joie d’avoir « bouclé » l’étape, le
bonheur de vivre…
La randonnée à ski se pratique de deux manières, inégalement jubilatoires :
la randonnée à la journée, ou, si l’on veut, « en étoile » à partir d’un point fixe
qu’on regagne le soir, ou le raid à ski de plusieurs jours, d’un point de départ
(Chamonix), à un point d’arrivée (Zermatt). Plus difficile à organiser en terme de
logistique, plus exigeant car il faut porter un sac plus lourd, le raid est
évidemment le plus gratifiant : il exhale un parfum d’aventure ! Je me souviens
ainsi qu’à la sixième étape de Chamonix-Zermatt la tempête s’était levée,
rendant la poursuite impossible. Conciliabule au refuge au petit matin entre les
guides présents, français, suisses, allemands… Décision : tout le monde
descend ! Et nous sommes tous descendus en trombe de 1 500 mètres, dans la
tourmente, visibilité nulle, espacés de 2 mètres à peine pour ne pas se perdre… Il
valait mieux ne pas tomber !
Pour les amoureux du ski de randonnée, le terrain de jeu est immense. Tous
les massifs s’y prêtent. Les Alpes, bien sûr, du nord au sud et de l’est à l’ouest,
mais aussi les Pyrénées, et bien au-delà, les pays de l’Est, l’Afrique du Nord, la
Turquie, les pays nordiques… Il y en a pour tous les goûts et pour tous les
niveaux ! A condition de respecter la montagne d’abord, puis certaines règles
élémentaires de sécurité ensuite : un ARVA (détecteur de victimes
d’avalanches), une pelle, une sonde… et un bon guide, ou un bon topo et un
GPS !
Le ski-alpinisme, c’est le ski de randonnée, mais en compétition. Avec ligne
de départ, parcours balisé et chronomètre ! Les plus grandes courses sont
aujourd’hui connues : la Pierra Menta, la Patrouille des Glaciers (4 500 inscrits
en 2012 !), le Tour du Rutor, le Trophée Mezzalama… Mais aussi Championnat
de France, Coupe de France, organisés par la FFME, et Coupe du monde, gérée
par l’International Ski Mountaineering Federation. L’équipe de France de ski-
alpinisme est une des meilleures du monde, avec Laetitia Roux chez les femmes
et William Bon Mardion chez les hommes. Voilà donc la montagne gagnée par
la fièvre de la compétition, elle qui se voulait rebelle, par principe, à cette notion
même, tant il est difficile, là-haut, de placer tous les concurrents dans une
situation d’égalité au départ (voir : Compétition) ! Le ski-alpinisme y est arrivé.
Et c’est tant mieux, s’il peut attirer ainsi davantage de pratiquants vers la
montagne.
Smythe, Frank (1900-1949)
Surtout connu pour ses livres de montagne et ses photographies, l’Anglais
affiche pourtant un sacré palmarès dans les Alpes et dans l’Himalaya ! Dans les
Alpes, il a ouvert en 1927 la voie de la « Sentinelle rouge » dans l’envers du
mont Blanc*, son versant italien, particulièrement grandiose et gravi à l’époque
une seule fois – par l’éperon de la Brenva. Il réitère l’année suivante en ouvrant
la magnifique « voie Major » située juste à gauche, toujours avec son
compatriote le Pr Brown. Ce dernier s’attribuera le mérite principal de ces deux
premières, provoquant la colère de Smythe : « Cela me rend malade de lire dans
la presse des récits inspirés du livre de Graham Brown… La vérité, c’est que…
j’ai dû faire tout le travail, emmener au bout de ma corde un débutant, et, deux
fois, enrayer ses chutes […]. A ma connaissance, il n’existe pas de plus belle
voie qui ait été ouverte par un si mauvais alpiniste61 ! » Et toc !
Smythe avait du mérite, c’est vrai, car il était de santé très fragile et d’une
maigreur extrême. Il avait même été réformé de l’armée pour ce motif. Mais
l’Anglais est tenace et déterminé ! Après ses deux succès dans l’envers du mont
Blanc, il s’est surtout donné à l’Himalaya*. En 1930, il participe à l’expédition
du Pr Dyhrenfurth sur le Kangchenjunga (8 579 mètres), qui devra renoncer à
6 400 mètres sur la face nord-ouest après avoir subi de terribles avalanches et
déploré un mort. En 1931, c’est lui qui dirige l’expédition sur le Kamet
(7 754 mètres), emportant un succès complet : c’était à l’époque le plus haut
sommet du monde jamais conquis. C’est ensuite l’Everest*. Première tentative
en 1933 sous la direction d’Hugh Ruttledge : Smythe, parti seul du camp VI le
1er juin, atteint l’altitude de 8 500 mètres. Deuxième essai en 1936, mais
l’arrivée précoce de la mousson fait échouer l’expédition à 7 000 mètres. En
1938, troisième ! Cette fois, avec Tilman. Mais là aussi on doit renoncer vers
8 200 mètres à cause des mauvaises conditions.
Pendant la guerre, Smythe ne quitte pas vraiment la montagne, puisqu’il se
voit confier le commandement de l’école de commandos pour la guerre en
montagne. Il participera aussi à la campagne d’Italie, lui qui avait horreur de la
guerre : « Je suis pacifiste. La possibilité d’être gazé ou tué par une bombe
m’épouvante, non pas parce que je mourrai, mais parce que c’est une fin si
artificielle et si ridicule ! La possibilité de tomber en montagne ne m’effraie pas,
parce que c’est une fin naturelle à laquelle je prends un intérêt personnel et où
j’ai ma part de responsabilité62. » Il dirigera sa dernière expédition dans les
montagnes Rocheuses canadiennes en 1947.
Smythe laisse une œuvre littéraire riche et attachante, au style très personnel.
Dans Climbs and Ski Runs (1930), il raconte ses premières dans l’envers du
mont Blanc. The Kangchenjunga Adventure (1930) décrit sa première expérience
himalayenne. Camp VI (1937) relate son incroyable ascension solitaire à
l’Everest. Il a écrit aussi des romans, une biographie de Whymper* et a publié de
nombreux albums de photographies de montagne.
Peu d’auteurs décrivent avec autant de finesse les sensations, les angoisses,
les sentiments qui assaillent celui qui grimpe là-haut, seul : « Pendant tout le
temps où je montais, j’avais l’impression d’être accompagné par une deuxième
personne. Cette impression était si forte qu’elle éliminait tout sentiment de
solitude. Il me semblait que j’étais lié à mon compagnon par une corde et que, si
je glissais, il me retiendrait63. » La montagne l’a épargné. Mais c’est la malaria
qui l’a tué en 1949. Il n’avait même pas cinquante ans.
Soleil
« Plus près du soleil. » Je ne sais plus d’où me vient cette formule, aux
allures de titre de film64. Mais n’est-ce pas pour aller « plus près du soleil » que
l’homme s’élève dans les montagnes, qu’il construit des pyramides, qu’il rêve,
comme Icare*, de voler dans le ciel ? Les montagnes, ces « cathédrales de la
Terre » pour John Ruskin*, ne sont-elles pas aussi des temples du soleil ? Quand
l’empereur Hadrien, au tout début de notre ère, gravit seul de nuit l’Etna, c’est
uniquement pour assister là-haut au lever du soleil. Là-haut, au « royaume des
aurores intactes », selon la jolie formule de Samivel*.
Car si, en montagne, tout commence souvent dans la nuit*, tout alpiniste a
goûté, comme Anne-Laure Boch65, cette merveille attendue du petit jour en
montagne avec ces nuances de bleu quand la nuit cède, ces sommets devenus
délicatement rosés, puis, d’un coup, le disque solaire en triomphe, comme
l’immense Soleil rouge peint par Joan Miró. Avec le soleil, c’est la chaleur, le
courage, la vie en un mot qui reviennent au grimpeur. Quand il a peur la nuit en
montagne, le grand Reinhold Messner* reconnaît que ses « craintes s’évaporent
à la lumière du matin66 ». Le Suisse Edouard Desor et sa cordée lancés dans
l’ascension de la Jungfrau* retrouvent espoir avec les premiers rayons du soleil
sur les cimes : « Il y en avait une, au fond de l’horizon, qui brillait d’un éclat tout
particulier ; elle paraissait tout en feu : c’était la Jungfrau ! La société entière fut
comme électrisée à cette vue. Nous sentîmes tous notre courage grandir, et de ce
moment, je ne doutais plus que nous n’y arrivassions67. » La montagne tout
entière reprend vie : « Dans la glaciale clarté d’un matin de janvier, les
températures négatives figent torrents et cascades, le poids de la neige sur les
arbres paralyse leurs branches, les bêtes sont enfouies, les hommes ne le sont
guère moins », note le philosophe-alpiniste Patrick Dupouey. C’est alors le soleil
seul qui « rendra leur liberté à ces mobilités entravées68 ».
Soleil, ami du grimpeur, du skieur ou du randonneur ! Il vient joyeusement
vous accueillir au sortir d’une paroi glaciale, réchauffer les mains engourdies,
animer un sentier sombre ou transfigurer un paysage.
Soleil, quelle solitude, quelles inquiétudes en ton absence… Tu fais toute la
différence entre les faces sud d’apparence rieuses et leurs vis-à-vis du nord,
austères et redoutées – comme celle, mythique, de l’Eiger* où tremblent en 1936
les deux jeunes Bavarois Toni Kurz et Andreas Hinterstoisser, interprétés avec
un réalisme glaçant dans le film Nordwand réalisé en 2008 par l’Austro-Suisse
Philipp Stölzl. Quand le soleil disparaît, le monde bascule : « Le soleil joue un
jeu terrible avec les grandes façades de pierre ; le rocher, qui ne vit que par lui,
passe par des couleurs fugitives et que l’on voudrait retenir tandis qu’il
s’échappe, chavire, tombe dans la trappe de l’horizon. Alors sur les parois
s’établit un silence d’abandon, puis de mystère69 », constate Rébuffat* sur la
Cima Grande di Lavaredo. Et l’abandon, l’ombre, le silence, c’est la peur. Dans
Montagne d’une vie, Walter Bonatti*, membre de l’expédition italienne qui a
réussi pour la première fois en juillet 1954 l’ascension du K2, raconte : « Entre-
temps le soleil a disparu derrière la crête du K2, et l’air s’est fait piquant. Tout a
rapidement changé autour de nous, comme si par enchantement nous nous
trouvions transportés ailleurs. Il y a peu de temps encore, chaque pli de la
montagne avait un relief et resplendissait, maintenant tout s’est fait opaque, froid
et sévère. La montagne est devenue étrangère, hostile, et nous nous sentons
immensément fragiles. Je n’ai jamais perçu avec une telle intensité la force du
K2 et de tout cet Himalaya qui m’entoure. Depuis une vingtaine de jours je vis
dans la zone de la mort, mais c’est seulement maintenant que l’ivresse des
8 000 mètres est en train de s’emparer de moi. Je crois que j’ai peur70. » Soleil,
serais-tu l’ordonnateur du destin de ceux qui se mesurent aux montagnes ? Dans
une récente interview, Beck Weathers, rescapé de la catastrophe de 1996 qui a
inspiré en 2015 le film Everest, témoigne de la part du soleil dans sa survie :
« Scientifiquement, je suis incapable de dire comment j’ai pu survivre, mais je
portais des vêtements noir et rouge, qui emmagasinent la chaleur des rayons du
soleil, et je suppose que j’en avais suffisamment absorbé71. »
Attention : on irait bien vite à ne prendre le soleil que pour un bienfaiteur !
La montagne a son soleil noir, redoutable. Comme l’eau, la neige ou le vent, il
peut semer le pire après avoir donné le meilleur. Pour l’alpiniste, il réchauffe le
cœur… mais fragilise dangereusement le terrain. Plus le jour avance, plus la
température monte… et plus la glace et la neige lâchent. La progression devient
de plus en plus difficile, les risques d’avalanches et de chutes de pierres se
précisent. C’est le soleil qui rend la progression de l’alpiniste harassante dans la
neige molle et collante, enfoncé parfois jusqu’à la taille, trempé, transi. C’est le
soleil encore qui inflige des morsures aussi cuisantes que le froid et le gel, qui
attaque le visage, les lèvres, les paupières. Avec la raréfaction de l’oxygène,
l’altitude « confisque » l’écran protecteur entre les rayons d’acier et la peau.
« Quand le soleil cruel frappe à traits redoublés », pour reprendre Baudelaire, on
se liquéfie comme une stalactite, on enlève une à une les couches de vêtements,
on cherche la fraîcheur comme on peut. Finalement, un peu d’ombre ne serait
pas de refus… D’autant qu’un autre danger guette l’imprudent : l’ophtalmie des
neiges… Soleil et neige font un cocktail éclatant, un peu trop pour les yeux
humains. J’en ai fait la bête expérience – comme d’autres – en redescendant du
Hidden Peak*, lors de l’expédition de 1984. Au-dessus du camp IV, un très
vilain temps exige le repli de notre cordée. Pendant la descente du camp II au
camp de base, j’accumule les problèmes techniques ; je perds un crampon dans
un passage ingrat ; je suis épuisé – sans Pierre Mazeaud, admirable « chef
d’expé » qui me regonfle, je ne sais pas si j’aurais eu le courage de poursuivre !
Je repars. Et puis, bêtement comme toujours dans ces moments-là, je perds, sans
m’en rendre compte, mes lunettes : me voilà parti pour cinq heures de descente
avec le soleil en pleine face. On arrive sans plus d’encombre au camp de base…
où je m’aperçois que je ne vois absolument plus rien ! Je serai bon pour vingt-
quatre heures de cécité totale, et une bonne pommade bien grasse dans les yeux
sous des lunettes scellées au sparadrap par le médecin de l’équipe ! Non, le soleil
en montagne n’est pas tendre. Mais dès qu’on retrouve la vue… quelle beauté !
« O cimes ! Que le soleil est beau sur les sommets sublimes ! », s’écrie le
Zénith mis en scène par Victor Hugo dans son dialogue avec Nadir (Les Quatre
Vents de l’esprit), la terre. A chaque pas, les tableaux vivants que crée la lumière
sous nos yeux sont une joie simple et immense ; ici c’est Impression, soleil
levant de Monet, là, les nuances infinies d’un Turner ou la jaune franchise du
Soleil de Nicolas de Staël ; plus loin, les mille soleils de Van Gogh, et puis
encore celui de Prévert « Immense et rouge / au-dessus du grand palais ». « Un
grand soleil d’hiver éclaire la colline, que la nature est belle et que le cœur me
fend », écrit Aragon dans « L’affiche rouge ». Il me fend, il me bat, il me chante
de joie tout à la fois. « Ouvrez les yeux, poursuit Franz Schrader72. La beauté,
elle nous entoure et nous noie. C’est ici que ciel et terre s’unissent, se fondent, se
pénètrent. Formes et teintes, couleurs et ombres, relief et lumière, tout est ciel et
terre à la fois. » Voyez un peu, « après dix minutes de crépuscule pendant
lesquelles le jour et la nuit luttèrent ensemble, l’orient sembla rouler des flots
d’or […] le brouillard se déchira par larges flocons que le vent emporta vers le
nord, laissant apparaître les lacs comme d’immenses flaques de lait. Ce fut alors
seulement que le soleil se leva derrière le glacier de Garner, assez pâle d’abord
pour qu’on pût fixer les yeux sur lui ; mais presque aussitôt, comme un roi qui
reconquiert son empire, il reprit son manteau de flamme et le secoua sur le
monde qui s’anima de sa vie et s’illumina de sa splendeur » : c’est Alexandre
Dumas73 lui-même, grand amoureux des Alpes, qui partage avec nous ses
Impressions de voyage (1833).
« Il y a vraiment plus d’éloquence dans un rayon de soleil que dans tous les
systèmes de philosophie », résume magnifiquement le jeune écrivain Emile
Javelle (1847-1883). Oui, c’est par ce soleil qui monte et décline inlassablement,
le char d’Hélios ou la barque de Râ qui reprend chaque jour son trajet d’est en
ouest, que l’amoureux de la montagne s’inscrit, dans un cycle de vie plus grand
que lui, plus grand qu’elle. L’alpiniste est le nouvel Icare*.
Solitaire
La montagne est le terrain privilégié du plaisir solitaire… N’y voyez pas,
lecteur, un éloge de l’onanisme, mais seulement le constat que l’ingrédient de la
solitude rehausse de plusieurs degrés le goût de l’aventure montagnarde. Que
l’on marche ou que l’on grimpe, « c’est un bonheur d’être deux, c’est une leçon
d’être seul74 ». Le grand écrivain-voyageur Robert Louis Stevenson, l’auteur de
L’Ile aux trésors et de Dr Jekyll et Mr Hyde, ne transige pas là-dessus : « Pour
être appréciée à sa juste valeur, une randonnée pédestre devrait être entreprise
seul. La marche à plusieurs, ou même à deux, n’a plus de randonnée que le
nom ; c’est quelque chose d’autre, qui ressemble à un pique-nique. Une
randonnée devrait être entreprise seul, parce que la liberté* en est l’essence75. »
Moins vif sans doute, mais tout aussi clair, l’alpiniste Walter Bonatti*, en
solitaire dans l’envers du mont Blanc, médite : « J’aime me rechercher moi-
même dans les choses, dans mes propres actions. Je suis aussi jaloux de mon
indépendance spirituelle, et c’est pour cela que je n’ai voulu partager ces
journées avec personne, mais seulement les vivre dans l’intimité de mes
émotions, au contact d’une nature familière et merveilleuse dont je sortirai
comme d’un rêve76. »
Le montagnard solitaire n’est pas seul. La solitude, pourvu qu’elle soit
choisie et non subie, n’est pas une privation, mais une appropriation, de soi
comme de la nature qui accède elle-même au statut de personne. La solitude
n’est pas souffrance, mais jouissance. Du silence*, d’abord, qui permet
« d’écouter ce qu’il y a de meilleur en nous77 ». De la méditation, ensuite, qui
naît inévitablement de la contemplation de la beauté* et de la confrontation de
l’homme avec la sublime grandeur des lieux : « En paix, complètement détaché
des tracas du monde, à l’abri d’un éperon en saillie sur le glacier de la Brenva, je
regarde la Terre, comme la voit d’en haut l’aigle qui vole78. » Il est vrai que « la
solitude est l’aphrodisiaque de l’esprit79 » ! De la liberté*, enfin et surtout, avec
ce qu’elle induit de sensations contrastées, enthousiasme, exaltation, mais aussi
inquiétude et crainte de l’inconnu : tout est possible !… Oui, mais justement,
tout peut arriver… C’est cette excitation que recherchaient, dès la fin du
XIXe siècle, les premiers alpinistes « sans guide » qui, après s’être affranchis de
la tutelle de leur guide, se sont rapidement lancés, à la suite de l’Autrichien Paul
Preuss*, dans l’escalade en solitaire. Au risque d’y laisser leur vie à vingt-sept
ans, comme lui.
Comme la navigation en solitaire, le « solo » en montagne fascine. Ce sont
les grandes courses solitaires qui ont fait la notoriété de Bonatti*, Messner*,
Lafaille*, Destivelle*, Profit*, Berhault*, Batard*, ou récemment du prodige
allemand Alexander Huber. Et ce sont les solos de Patrick Edlinger*, « l’ange
blond », le grimpeur « à mains nues » qui, dans les années 1980, ont fait
découvrir l’escalade au grand public. Incarnation un peu voyeuriste du risque
« gratuit », le solo et surtout le « solo intégral80 » font vivre par procuration tous
ceux que l’obsession sécuritaire et l’omniprésent principe de précaution
enferment. Succès médiatique quasiment assuré… Pourtant, point n’est besoin
d’être un champion pour goûter aux délices de la solitude. Il suffit de prendre
son sac et d’aller marcher seul dans la montagne, le nez au vent et les yeux vers
le ciel. Vous aurez peut-être le bonheur de vous perdre (voir : Liberté), sans pour
autant risquer votre vie ! Alors, comme disait l’inimitable Rodolphe Töpffer* :
« A moi, ma gourde ! A moi, mon havresac ! Et partons toujours81 ! »
Steck, Ueli (né en 1976)
Le prodige des « Formule 1 » de la montagne, des speed climbers de la
lignée des Messner* et des Profit*, parcourt les sommets comme on sprinte sur
un stade82. Pour lui, c’est du sport avant d’être de l’alpinisme. Et ça énerve !
Lorsqu’en 2013 il bat le record de vitesse de l’ascension en solo de la face sud
de l’Annapurna en 19 heures, retour au camp de base après 28 heures, une
mauvaise petite musique instille le doute sur la réalité de son exploit, alors qu’il
est nominé au Piolet d’or… Pas de photo du sommet ! Steck se défend, blessé
dans son amour-propre. Il faut dire qu’à trente-sept ans, son palmarès est
éloquent : record de vitesse sur la face nord de l’Eiger en 2008 (2 h 47 ! Il faut le
voir courir littéralement sur l’arête sommitale de l’Ogre, montre en main !) ;
première de la face nord du Tengkampoche (6 500 mètres) en Himalaya avec
Anthamatten, qui lui vaudra le Piolet d’or 2009 ; Gasherbrum II en solo ; trilogie
record des trois grandes faces nord (Eiger, Grandes Jorasses, Cervin), dont le
Cervin en… 1 h 56 ; face sud du Shishapangma (8 013 mètres) en 10 h 30
seulement… Qui dit mieux ? Il faut avouer que les images des ascensions du
Suisse-Allemand laissent bouche bée : à moins que le film ne soit accéléré (!), il
enchaîne les pas à 7 000 mètres, dans des pentes très inclinées, au rythme d’un
randonneur !
Le garçon est simple, charpentier de son état, plutôt taiseux, pas vantard en
tout cas, attaché à sa femme Nicole, étonné souvent du retentissement de ses
exploits. Mais en revanche, l’Annapurna*, il le voulait ! Depuis des années. Et il
ne comprend pas qu’on veuille le lui voler. Première tentative en 2007 : chute de
pierres, échec. Deuxième en 2008 : au camp de base, dans le mauvais temps,
avec son compatriote Anthamatten, ils reçoivent un appel de détresse de la
cordée espagnole bloquée au camp II à 7 400 mètres83. Les Suisses, abandonnant
leurs propres projets, montent au camp II pour les secourir. En vain. La tempête
bloque toute intervention. Steck restera aux côtés de l’Espagnol Ochoa, atteint
d’un œdème cérébral, le tenant dans ses bras, jusqu’à sa mort. Commentaire du
Suisse : « Je n’ai pas compris qu’on en fasse une telle histoire ! Si quelqu’un
t’appelle à l’aide, tu n’hésites pas84 ! »
La tentative de 2013, pour Steck, est plus qu’une revanche. C’est presque
une psychothérapie. Pas seulement à cause de la mort d’Ochoa. En avril 2013, au
camp II de l’Everest, il est mêlé à une violente bagarre entre des alpinistes
occidentaux et des sherpas qui équipaient la voie pour la saison des expéditions
commerciales. Lui et ses compagnons, qui montaient en cordée alpine,
n’auraient pas respecté l’usage qui veut que, sur l’Everest, les Occidentaux ne
grimpent pas sur une voie que les sherpas sont en train d’équiper… Il en sera
profondément marqué : « Ils ont voulu me tuer85 ! » Il avoue avoir perdu toute
confiance en lui… C’est donc seul qu’il part en octobre pour la face sud de
l’Annapurna. Et pulvérise le record de vitesse ! En réponse aux sceptiques, qu’ils
soient de bonne ou mauvaise foi, il répond, placide : « Ce qui m’arrive est peut-
être un peu ma faute. Je n’aime pas me vanter, car grimper sur les montagnes
n’apporte rien à l’humanité… Personne ne m’avait reproché jusque-là de ne pas
fournir de preuves. Je n’ai pas de photo du sommet, car j’ai perdu mon appareil
et un gant dans une petite avalanche dans laquelle j’ai pensé pour la première
fois que j’allais mourir86. » Depuis, je crois, plus personne ne doute qu’il a
atteint le sommet, dans le temps annoncé, terminant la tragique voie Beghin-
Lafaille* de 1992. Son secret ? « J’ai pris beaucoup de risques, mais j’ai
bénéficié des meilleures conditions du siècle87. » Modeste avec ça. Et,
finalement, son Piolet d’or, il l’a eu en 2014 ! Non, Steck n’est pas un
extraterrestre, c’est juste un sportif super entraîné ! Et il continuera à nous
étonner ! La preuve : je viens à peine de terminer ces lignes que le Suisse vient
(11 août 2015) de « boucler » l’enchaînement des 82 sommets de plus de
4 000 mètres des Alpes… Sans aucun moyen mécanique, en effectuant les
liaisons à pied, à vélo ou en parapente : 1 700 kilomètres de trajet,
117 000 mètres de dénivelé positif. Le tout en 62 jours. Qui dit mieux ?
Stephen, Leslie (1832-1904)
Qui sait que le père de Virginia Woolf était un des alpinistes anglais les plus
réputés de sa génération, à l’égal de Whymper* ou Mummery* ? Et pas
seulement alpiniste. « Ecrivain, poète, historien, philosophe, il offre un
admirable exemple de ce que peuvent chercher et trouver dans les montagnes
une riche sensibilité et un grand esprit88. »
Professeur de mathématiques à Cambridge, c’est en traversant le col du
Géant en 1857 qu’il se laisse prendre par la montagne. Comme le marin se laisse
prendre par la mer. L’alpinisme pour lui n’est ni un sport ni une compétition,
mais « le plus magnifique jeu que les dieux aient offert aux adultes89 ». Il s’est
bien laissé prendre au jeu… et, en témoignage de sa passion, il nous a laissé
parmi les plus belles pages écrites sur la montagne dans Le Terrain de jeu de
l’Europe90 ».
Aussi bon sur le rocher que sur la glace, il a fait la première, dans les Alpes
bernoises, du Bietschhorn (1859) et du Schreckhorn (1861), les plus difficiles du
massif, du Blümlisalp, du Lyskamm ouest (1859) et de la face sud de la
Jungfrau* (1864). Ses succès de grimpeur n’ont d’égal que son talent d’écrivain.
Il décrit ainsi ses sensations au sommet du Schreckhorn : « Un sentiment exquis
d’indolence et de calme était l’état d’esprit approprié. Il semblait qu’un être
immortel que nul devoir pressant n’absorbait était assis sur ces rocs désolés… Je
n’avais pas de compagnon pour troubler ma rêverie… Une heure passa comme
quelques minutes91. » Et c’est en amoureux fou des Alpes qu’il écrit :
« Seules les Alpes possèdent le mérite de pouvoir à la fois calmer et encourager. La douceur des
demi-teintes produites pas l’air vaporeux, la merveilleuse délicatesse des lumières et des ombres
sur les chaînes où la neige s’amoncelle, le raffinement des lignes qui ferait croire qu’un être
conscient a moulé les couches de neige sur les saillies les plus menues de la surface… cela
transmet l’influence apaisante de la nature… La neige sur un chalet à demi-enfoui fait penser à la
main que l’on pose doucement sur le front d’un malade92… »
Pendant ces longs mois, elle a partagé, pauvre parmi les pauvres, la vie des
« gens du petit peuple » : « Tout le monde y était crasseux et en haillons ; la
nourriture était grossière, toujours précaire et d’ordinaire peu abondante, mais
chacun jouissait du grand ciel bleu lumineux, de l’éclatant et vivifiant soleil, et
des vagues de joie déferlaient dans l’âme de ces misérables déshérités des biens
de la terre. Nul d’entre eux ne se livrait à aucun métier ni ne songeait à le faire,
tous vivaient à la façon des oiseaux, de ce qu’ils pouvaient picorer chaque jour,
dans la cité ou le long des routes. » Et de retour à la civilisation, elle confesse :
« Maintenant que dix mois d’expérience m’ont permis d’apprécier les joies
comme les privations et les fatigues de cette vie pittoresque, je l’estime la plus
délicieuse que l’on puisse rêver et tiens pour les plus heureux jours que j’aie
jamais vécus, ceux où, mon misérable balluchon sur le dos, j’errais par monts et
par vaux au merveilleux “pays des neiges”. » Alexandra David-Néel avait
inventé, en 1924, le « raid », comme aventure esthétique, humaine et spirituelle.
Il faut dire que le pays, encore largement mystérieux aujourd’hui, et ses
hommes s’y prêtent. Imaginez un immense plateau, à 4 500 mètres d’altitude en
moyenne, défendu, au nord, par la chaîne presque inexplorée des monts Kouen
Lun, au-dessus de 7 000 mètres, au sud par les montagnes de l’Himalaya*. « On
a pu écrire avec raison que, compte tenu de son altitude, le Tibet représentait
200 fois le volume des Alpes suisses20 ! » « Un monde à part, au climat sec, aux
vents éternels… Sécheresse et froid ! Et aussi le silence émouvant des grandes
solitudes, troublé seulement par les hurlements réguliers des vents
dominants21 », décrit Frison-Roche*. Cette terre hostile abrite un peuple
demeuré mystérieux qui, de par son histoire tourmentée et sa foi inébranlable,
force la sympathie. Les Tibétains sont 5 à 6 millions, sans plus de précisions,
entre la « région autonome du Tibet », les provinces chinoises frontalières et les
pays de la diaspora, Inde et Népal essentiellement, qui accueillent toujours
davantage de Tibétains fuyant l’administration chinoise. Car leur histoire se
résume à un interminable tête-à-tête avec le puissant voisin. On se souvient à
peine que le Tibet fut jadis un empire guerrier et conquérant (VIIe siècle), qui
faisait peur à la Chine et à l’Inde, contraints de pactiser avec lui par des mariages
princiers ! Mais avec l’avènement de la dynastie mongole des Yuan en Chine
(XIIe siècle), le Tibet passe sous domination chinoise et y restera jusqu’à nos
jours. Le royaume bouddhiste ne connaîtra la souveraineté, à défaut de réelle
indépendance, qu’entre 1912, avec l’expulsion des officiels et militaires chinois,
et 1950, quand la Chine communiste envahit le Tibet, après que celui-ci a
réclamé en vain la protection des Nations unies… Le dalaï-lama, après
l’insurrection de Lhassa et sa sanglante répression par l’armée chinoise en 1959,
doit s’enfuir en Inde où il crée un gouvernement en exil. Et, comme si les
Tibétains n’en avaient pas eu assez pour leur compte, la Révolution culturelle
chinoise (1966) tourne au massacre, au pillage et à la destruction de la
civilisation bouddhiste tibétaine. Depuis, ce peuple infortuné vit au rythme des
manifestations, des émeutes, des arrestations, de la répression et des immolations
de moines par le feu. Comment résiste-t-il ? Grâce aux enseignements du
bouddhisme tibétain, philosophie plus que religion, véritable ciment de ce peuple
depuis le VIIe siècle, et à son incarnation, le dalaï-lama, qui signifie « océan de
sagesse »… S’efforcer de ne pas nuire aux êtres vivants quels qu’ils soient, ne
pas prendre la vie, ne pas prendre ce qui ne t’est pas donné… Les Sherpas*,
descendants des bouddhistes tibétains réfugiés au Népal* par le haut col de
Nangpa que j’ai contemplé avec émotion l’an dernier22, sont les magnifiques
héritiers de cette tradition fondée sur le respect et la compassion.
Si ce n’est déjà fait, vous vous délecterez du récit d’Alexandra David-Néel.
Vous le compléterez avantageusement avec la lecture de Sept ans d’aventures au
Tibet23, qui raconte une autre errance, vingt ans plus tard, celle de l’alpiniste
autrichien Heinrich Harrer qui, fait prisonnier en 1939 dans l’Himalaya et
interné par les Anglais, s’évade, entre clandestinement au Tibet et y séjourne
sept années, dont quatre à Lhassa en compagnie du jeune quatorzième dalaï-
lama. Jean-Jacques Annaud en a tiré un film émouvant, avec Brad Pitt dans le
rôle de Harrer, un jeune comédien du Bouthan, exceptionnel dans le rôle du
dalaï-lama, des images splendides et… Yo-Yo Ma au violoncelle24 ! Et si vous
êtes tintinophile comme moi, tournez cette page, puis ressortez de l’armoire
Tintin* au Tibet car, même si l’action se déroule pour l’essentiel au Népal et non
au Tibet, tout y est ! Vous l’avez compris, je ne suis pas encore allé au Tibet.
J’en ai juste aperçu les neiges, pas bien loin, une fois au Karakoram, une autre au
Khumbu. Mais, comme la « Parisienne à Lhassa », je fais le serment d’y aller…
pour voir, sur sa montagne, le Potala, ce « piédestal de massives bâtisses élevant
dans les airs un palais rouge coiffé de toits d’or25 ».
Tintin
Sans Tintin, je n’aurais probablement jamais fait de montagne. Bien sûr,
dans la génération qui est la mienne, nous avons tous quelque chose de Tintin !
On me dit même que mon caractère n’a pas vraiment changé depuis… Bigre, ou
plutôt saperlipopette ! Tintin au Tibet, que j’ai dévoré à l’âge de huit ans, fut,
disons-le, une révélation. Relu aujourd’hui, cet album en dit plus sur la
montagne, sur le Népal, le Tibet, que beaucoup de livres. Tout y est : les rues
encombrées de Katmandou, la marche d’approche dans les forêts de
rhododendrons, les porteurs qui font la grève, le « chorten » qu’il faut passer à
gauche « sinon malheur, sahib ! », le sherpa fier et dévoué, les yacks placides, la
lamaserie et ses moines qui lévitent, le yéti* bien sûr, mais aussi les avalanches,
les tempêtes de neige, les crevasses, les dangers de l’escalade (« Et dire qu’il y
en a qui font ça par plaisir », maugrée le capitaine), le courage, l’amitié, la
solidarité… Pour tous les tintinophiles, c’est le meilleur album d’Hergé, le plus
abouti et le plus personnel. Au-delà même du cercle des amoureux de Tintin, cet
album a été classé par le magazine Lire à la première place des 50 meilleures
bandes dessinées du monde en 201226.
Résumons l’histoire pour ceux qui l’auraient oubliée. En vacances à la
montagne, Tintin apprend que l’avion dans lequel se trouvait son ami chinois
Tchang (celui du Lotus bleu !) s’est écrasé dans l’Himalaya. Bien qu’il n’y ait
aucun survivant, Tintin est persuadé que son ami est en vie et il part en
expédition à sa recherche, avec le capitaine Haddock. Tintin avait vu juste :
Tchang a survécu à l’accident. Il a été recueilli, soigné et nourri par le yéti…
Grâce aux dons de voyance du moine Foudre Bénie, Tintin localise la grotte où
se trouve son ami et réussit à le ramener à la lamaserie, avant de repartir pour le
Népal, puis l’Europe. L’album s’achève sur l’image attendrissante du yéti
observant avec une infinie tristesse le départ de la caravane qui emporte Tchang.
Morales de l’histoire : l’amitié, la fidélité et le courage sont capables de
soulever des montagnes (!), tandis que les préjugés, la peur de l’autre ne sont que
le fruit de l’ignorance. Les dialogues sont aussi émouvants que drôles, les
dessins d’un réalisme saisissant, parfaitement documentés, les personnages
habités d’une humanité pleine de compassion. Les philosophes ont vu dans la
relation de Tintin à Tchang, mais aussi du yéti à Tchang, un éloge appuyé de
l’ouverture à l’autre, du respect de la différence, de l’altérité27. Ami d’Hergé,
Michel Serres observe finement que le récit se déroule en miroir : il s’ouvre par
un montagnard vu de face, Tintin en randonnée dans les Alpes, et se termine par
une autre image de montagne avec cette fois le yéti de dos qui regarde tristement
partir Tchang. Au début du récit, Tintin pleure la disparition de Tchang ; à la fin,
c’est le yéti qui pleure le départ de son seul « ami ». Deux héros, deux « hommes
de bien » au fond, Tintin mais aussi le yéti, tant il est vrai que « le bon n’est pas
toujours celui que l’on croit et le bien peut surgir de là où on ne l’attend pas, en
chaque être28 ». Pour sa part, le dalaï-lama a vu dans le succès de Tintin au Tibet
une contribution essentielle à la popularisation de son pays et a remis pour cette
raison à la Fondation Hergé le prix de l’International Campaign for Tibet en
2006. Les autorités chinoises, après avoir censuré l’ouvrage, ont exigé que son
titre soit modifié pour devenir « Tintin au Tibet chinois », avant d’y renoncer
finalement, devant les protestations de la famille de l’auteur… Quant au
personnage de Tchang, il a vraiment existé et fut l’ami d’Hergé, ce qui donne
une saveur particulière à la relation Tintin-Tchang. Les deux hommes se sont
connus alors que Tchang Tchong-Jen faisait ses études en France et qu’Hergé
écrivait Le Lotus bleu. Ils se sont perdus de vue lorsque Tchang est rentré dans
son pays en 1936. Hergé, qui le cherchait dans la vie réelle comme Tintin dans
l’album, finit par le localiser en 1976 à Shanghai et, après lui avoir fait parvenir
Tintin au Tibet, réussit à le faire revenir en Belgique pour des retrouvailles
émouvantes en 1981. Quarante ans après, Tintin-Hergé retrouvait Tchang…
pour de vrai !
Cet album était le préféré d’Hergé. C’est le mien aussi. A travers les efforts
surhumains de Tintin pour retrouver son ami, c’est un hymne à l’amitié et au
courage, une quête intérieure du bien dans le plus beau décor qui soit, la
montagne.
Laissons parler le Grand Précieux, le lama qui vient saluer Tintin après son
exploit :
« Salut à toi, ô cœur pur ! Comme le veulent nos traditions, je te présente cette écharpe de soie.
Foudre Bénie nous a dit que tu arrivais et je suis venu à ta rencontre afin de m’incliner
respectueusement devant toi.
— Devant moi, Grand Précieux ? Mais…
— Oui, car ce que tu as fait, peu d’hommes auraient osé l’entreprendre. Sois béni, cœur pur, pour
la ferveur de ton amitié, pour ton audace et pour ta ténacité ! »
Töpffer, Rodolphe (1799-1846)
Partons toujours ! Les souvenirs nous accompagneront pour charmer notre route ; le plaisir, ami
de la marche, compagnon du mouvement, camarade assuré des haltes gagnées, des banquets
conquis, le plaisir, qui fuit les blasés pour courir après les allègres, nous rattrapera, soyez-en sûrs,
et nous aurons appris que c’est folie de s’abstenir de grives parce qu’on a tâté du faisan. A moi,
soldats, et revolons aux Alpes !… Voici des rocs nus, qu’on les escalade ! D’âpres climats, des
nuages tristes, d’éternelles glaces, qu’on les affronte ! Ainsi se retrempe le courage, ainsi revient
la vertu30 ! »
« Pour commencer, le tour du mont Blanc et huit cols franchis dans l’espace de sept journées… »
Pourquoi ?
« Pour les fatigues et pour les privations, pour les dénuements et pour les contrariétés, pour les
quotidiennes vicissitudes de soleil et de pluie, d’orage et de sérénité, d’heur et de malheur dont
les excursions pédestres sont l’occasion… Ainsi donc vous aussi, affligés, si toutefois la vigueur
et la santé vous ont été laissés, équipez-vous même avec dégoût, partez, même avec répugnance,
portez-vous rapidement dans ces contrées d’où le retour est impossible à tout autre qu’au piéton
alerte et courageux, et, contraints alors d’agir, de faire effort, de souffrir même, vous trouverez au
sein des plus sauvages montagnes, et plus près de Dieu là que dans les villes, que dans les
temples eux-mêmes, une distraction certaine, un sûr et doux tempérament aux amertumes de
votre âme32. »
« Cette fois, en déposant son bâton de voyageur, celui qui écrit ces lignes se doute tristement
qu’il ne sera pas appelé à le reprendre de sitôt, et c’est dans la prévision de cette éventualité qu’il
s’est plu à rassembler dans cette relation diverses choses de souvenirs ou d’expériences à
l’adresse de ceux qui seraient tentés de s’engager sur ses traces… Pour voyager avec plaisir, il
faut pouvoir tout au moins regarder autour de soi sans précautions gênantes, et affronter sans
souffrance le joyeux éclat du soleil. Tel n’est pas son partage pour l’heure. Que si, par un bienfait
de Dieu, cette infirmité de vue n’est que passagère, alors belles montagnes, fraîches vallées, bois
ombreux, alors, rempli d’enchantement et de gratitude jusqu’aux confins de l’arrière-vieillesse, il
ira vous demander cet annuel tribut de vive et sûre jouissance que depuis tantôt vingt ans, vous
n’avez pas cessé une seule fois de lui payer ! »
« Soudaine et brutale comme une gifle, la première rafale de grésil nous atteint au visage. Puis
une autre, et une autre encore. Très rapidement, nous sommes pris dans une véritable tourmente,
avec des tourbillons si violents que la poudre gelée s’insinue partout, sur et sous nos vêtements.
A grand-peine, avec nos mains, nous réussissons à nous protéger le nez et la bouche pour ne pas
suffoquer ; nous sommes quasiment aveugles. C’est une torture […] Par trois fois, la neige
tourbillonnante nous a ensevelis après avoir comblé la petite plateforme sur laquelle nous nous
tenons, et par trois fois nous l’avons de nouveau creusée en raclant de façon désordonnée avec
nos mains et nos pieds […] Nous sommes adossés et protégés l’un par le corps de l’autre contre
la furie des éléments, conscients désormais que chacun doit lutter seul pour sa propre survie, sans
pouvoir plus espérer aucun autre secours6. »
Mais les tempêtes ne sévissent pas que sur les 8 000 ! Au pilier du Frêney en
1961 (voir : Mazeaud), lorsque les cordées sont immobilisées depuis trois jours
dans la paroi par la tourmente, Bonatti* est décidé à forcer la descente : « Cela
fait soixante heures que la tempête sévit sans discontinuer. On ne voit rien […]
A 6 heures exactement, je commence à descendre dans le vide et la tempête, à
l’aveugle, sans savoir où j’arriverai. J’ai tout de suite l’impression de me trouver
sur une mer déchaînée7. » Le cinquième jour, après douze heures de descente en
rappel, le groupe se met à l’abri pour la nuit dans une crevasse : « Il fait un froid
atroce. Le vent souffle sans relâche, faisant tourbillonner la neige jusque dans la
crevasse […] Nuit noire et bivouac infernal : gémissements et frissons de froid,
vent qui hurle, poudre de neige qui nous enveloppe avec une violence croissante
[…] Nous sommes désespérés, mais personne ne l’admet8. » La suite est
connue : la force physique et mentale de Bonatti permettra de sauver Mazeaud et
Gallieni, mais pas leurs quatre compagnons de cordée.
Dix-huit mois plus tard, Bonatti, avec son compagnon Zappelli, s’attaque à
la première hivernale de la face nord des Grandes Jorasses* (janvier 1963). Au
soir du cinquième jour dans la fantastique paroi, à moins de 150 mètres du
sommet, la tempête s’abat sur leur fragile bivouac :
« La tourmente se déchaîne. Nous somme ballottés de-ci, de-là, et nos pieds perdent rapidement
toute sensibilité. A l’intérieur de nos sacs, la vapeur de notre souffle se condense instantanément
et une croûte de glace se forme autour de nos visages. Nous passons notre temps à taper des pieds
et à masser chaque partie de nos corps. Nous endormir ? Ce serait ne jamais nous réveiller… Par
moments, en fermant les yeux, j’ai le sentiment de me trouver dans une épave à la dérive sur une
mer déchaînée. Le vent brutal se fracasse contre la paroi avec un bruit de vague dont les
éclaboussures sont des aiguilles pénétrantes. Je me sens comme un naufragé : le radeau, c’est la
corde qui nous retient au piton ; inutile de dire que la nuit semble éternelle9. »
Elégance, mais aussi isolement, pour ne pas dire sauvagerie. Le massif est
resté longtemps impénétrable, même pour ses plus proches voisins, les
Grenoblois, qui l’aimaient de loin. Ils l’appelaient même « la Forteresse ».
Jusqu’en 1827, seul un chemin muletier permettait d’aller de Grenoble à Villard-
de-Lans, dans le secteur des « Quatre Montagnes », en passant par Sassenave.
Aujourd’hui encore, les Hauts Plateaux, le long desquels s’alignent les
principaux sommets et s’étend la réserve naturelle, demeurent inaccessibles
autrement qu’à pied. Ce n’est donc pas un hasard si la Forteresse, refuge déjà
d’un peuplement celte fier et autarcique au moment de l’invasion romaine, a été
un des hauts lieux de la résistance à l’occupant de 1940 à 1944, devenant, par la
cruauté de l’histoire, une région martyre.
Au cœur de cette histoire tragique, un homme, excellent alpiniste de surcroît,
Pierre Dalloz (1900-1992). Compagnon de cordée d’Henry de Ségogne* et de
Jacques Lagarde, il a multiplié les premières alpines dans l’entre-deux-guerres,
dont… la première hivernale du mont Aiguille ! Rédacteur en chef de la revue
du Club alpin français jusqu’en 1939, il voit arriver dès 1940 dans le Vercors les
premiers réfugiés chassés par l’offensive allemande, des Polonais, des FTP, des
résistants de la première heure qui tentent de se regrouper dans le maquis. Avec
l’écrivain Jean Prévost, Dalloz organise la résistance à Sassenave, avec un
effectif gonflé par l’arrivée de centaines de jeunes fuyant le Service du travail
obligatoire. Ils seront bientôt 4 000, pauvrement armés mais militairement bien
encadrés par l’ancien commandant de l’Ecole militaire de haute montagne, aidé
par des officiers de chasseurs alpins. Grâce aux parachutages d’armes et de
matériel, la guérilla peut commencer. Avec l’appui de Londres, Pierre Dalloz
met alors au point le « plan montagnards », qui consiste à faire du Vercors un
camp retranché, « un porte-avions », disait-il, qui, le moment venu, passera à
l’offensive et coupera la retraite des troupes allemandes une fois le
débarquement en Provence effectué. Mais rien ne se passe comme prévu : la
veille du 6 juin 1944, le message codé (« Le chamois des Alpes bondit »), signal
de la mobilisation générale du maquis, est bien lancé par Londres, mais les
parachutages et les troupes aéroportées promis n’arrivent pas. Et c’est la
Wehrmacht qui passe à l’offensive, le 13 juin, avec les 15 000 hommes de sa
157e division alpine, contre des maquisards mal équipés. Ceux qui devaient être
assaillants deviennent les assiégés. Le coup de grâce sera donné au maquis un
mois plus tard, le 21 juillet, par d’intenses bombardements qui réduiront en
cendres de nombreux villages et par des largages de troupes aéroportées en
planeur. Au total, 639 maquisards et 201 civils auront perdu la vie dans cette
tragédie, dont l’histoire a du mal encore à démêler les responsabilités14. Il
demeure que « tant de sang versé a fait de ces montagnes une terre sacrée, une
terre qui doit être maintenant respectée comme un sanctuaire où le flambeau de
notre liberté a été rallumé15 ». Cela vaudra au village martyrisé de Vassieux
d’être élevé au rang de « compagnon de la Libération » par le général de Gaulle.
L’histoire du Vercors ne s’arrête pas, heureusement, en juillet 1944, et les
« Dolomites françaises » ne sont pas restées à l’écart du développement
touristique des zones de montagne dans la seconde moitié du siècle. Villard-de-
Lans, mais aussi Autrans, bien connue pour son festival du film de montagne,
sont aussi des stations de sports d’hiver réputées, notamment, pour la pratique du
ski de fond et de randonnée. Des courses célèbres, comme la « Grande Foulée »
ou le « Grand Tour du Vercors », se déroulent dans le massif, qui a accueilli
plusieurs épreuves des jeux Olympiques d’hiver de Grenoble en 1968. La
création du parc naturel du Vercors en 1970 a accéléré le développement du
tourisme estival, les randonneurs découvrant, à pied, à cheval ou à VTT, la
magie du « Tour du mont Aiguille », du « Tour des Quatre Montagnes » ou du
« Grand Tour du Vercors » avec ses 350 kilomètres de sentiers. Puissent les
hommes qui sauront se perdre un instant dans cette nature sauvage et
resplendissante à la fois ressentir ce que Pierre Dalloz éprouvait lui-même,
avouant ne savoir le décrire :
« Lorsque notre sang bat dans nos tempes ; lorsque l’air glacé dessèche notre gorge et pénètre au
plus profond de nous-mêmes comme un fluide infiniment précieux et vivifiant ; lorsque nous
n’avons plus faim, mais soif et que tout nous devient effort, geste ou pensée […] ; lorsque la
surface de notre terre nous apparaît comme un visage vivant, mais comme le visage ravagé d’une
créature qui aurait beaucoup souffert […] ; lorsque du fond des vallées, s’élève et meurt à nos
pieds la grande voix géologique, la plainte immense de la terre, faite des mille bruits d’en bas,
des bruits de l’érosion, de l’eau et du vent16. »
L’auteur était alors un jeune alpiniste. Dix ans plus tard, il créait le premier
« comité de combat » du Vercors.
Vertige
« La spéléologie, c’est l’alpinisme de ceux qui ont le vertige », plaisante le
Chat de Philippe Geluck. J’inverserais bien en disant que l’alpinisme, c’est la
spéléologie des claustrophobes ! Je suis un peu claustrophobe, mais je n’ai pas le
vertige. J’ai donc choisi la montagne ! J’ai beau me pencher, me suspendre,
m’approcher du bord – un peu comme les Normands d’Astérix qui cherchent à
tout prix à provoquer la peur –, je ne ressens pas ce que décrit méthodiquement
le Petit Larousse : « Malaise ressenti au-dessus du vide, se traduisant par la
sensation d’être attiré par celui-ci et par des pertes d’équilibre. » Avouons-le, j’ai
même un petit faible pour le « gaz », comme disent les grimpeurs. En montagne,
les courses d’arête – entre deux vides, à-pic d’un côté, néant de l’autre – sont de
loin mes préférées. Je m’y fais un peu peur*, mais j’aime ça ! Masochisme ?
En montagne, les cœurs les mieux accrochés sont forcément saisis – de
respect, d’émotion, d’humilité – par la puissance des perspectives : au-dessous,
gouffres béants, abîmes de pierres noires, cri sans fin des parois ; au-dessus, des
aiguilles qui dépassent les nuages, des blocs gigantesques à faire tourner la tête.
« L’abrupte verticalité de ces terribles pentes qui d’un seul élan vertigineux
s’élèvent au-dessus d’un océan de neige17 », comme les décrit le poète John
Ruskin*, ne peut pas laisser indifférent. Le Dr Johnson, l’un des premiers
touristes calédoniens à découvrir les montagnes écossaises en 1793, en fait
l’expérience : « L’arête du Buller n’est pas large, et à ceux qui l’empruntent
apparaît très étroite. Celui qui s’aventure à regarder en bas voit que, si son pied
glisse, il tombera de cette terrifiante hauteur, d’un côté sur des rochers, et de
l’autre dans l’eau18. » Il faut dire que la stature du bon docteur n’aide pas – plus
de 100 kilos à tenir en équilibre sur un fil ! « Celui qui gravit les précipices de
Hawkstone, poursuit-il dans ses récits de voyage, se demande comment il est
parvenu là, et doute qu’il puisse redescendre. Les idées qui s’imposent à l’esprit
sont le sublime, l’épouvante et la vastité19. » Lord Byron, par la bouche de
Manfred sur la Jungfrau*, l’exprime à sa manière : « Et vous rochers, sur le bord
extrême desquels je me tiens, contemplant tout en bas, sur la rive du torrent, les
grands sapins réduits à la taille de buissons, dans le vertige de la distance, quand
un saut, un geste, un mouvement, rien qu’un souffle jetterait mon corps sur son
lit de pierre, pour y reposer à jamais, d’où vient que j’hésite20 ? »
Le décrochage, le pied qui dérape, la corde qui lâche, la chute de pierres qui
vous emporte, même les plus grands tressaillent au-dessus du vide : « Ayant
franchi une large crevasse, à cheval sur une mince tour de glace, nous nous
sommes soudain trouvés au bord d’une cascade de séracs. Nous avons résolu le
problème par une descente acrobatique en rappel, avec une corde de vingt mètres
passée autour d’une lame de glace. Je n’oublierai jamais l’inquiétude au moment
où nous nous sommes laissés filer dans le vide, suspendus et balancés au-dessus
d’un gouffre insondable21 », raconte Walter Bonatti*. Catherine Destivelle*, lors
de sa première dans les Drus en 1991, reconnaît : « Là, c’était précaire, c’était
vachement délicat, cela ne dépendait pas de ma force… Tu aurais vu le passage,
c’est normal qu’on ait peur… Heureusement que j’ai peur22 ! » Et Louis
Lachenal* n’a sûrement pas intitulé pour rien ses mémoires Carnets du
vertige… Parce que, au bout du vide, au bout de l’effort, de la vigilance, de la
passion, il peut y avoir l’irrémédiable. C’est le récit bouleversant que fait Jean-
Christophe Lafaille* de la chute de son ami Pierre Beghin : « Je vois Pierre
partir, la tête tournée vers le ciel, les bras impuissants, le dos lesté par son gros
sac… Ses yeux sont là qui me transpercent, deux lumières qui s’éternisent dans
le vide23. » Qu’est-ce que le vertige, sinon la conscience aiguë, dans toutes les
fibres du corps et de l’âme, de cette ultime possibilité ?
Alors pourquoi*, pourquoi diable aller provoquer ainsi la pesanteur ? Par
« instinct ascensionnel », comme l’explique Samivel24 ? C’est vrai, depuis que le
monde est monde, d’Icare à Sisyphe, l’homme se grise du désir d’altitude –
tutoyer le ciel et les dieux ! Mais il y a davantage : au-dessus du vide, aussi
inouï que cela puisse sembler, la peur se mêle à… une étrange joie : « A chaque
forme de vertige correspond une forme de plaisir*25 », décrypte la psychanalyste
Danielle Quinodoz. L’amoureux de la montagne expérimente sans cesse cette
« exquise douleur » : « L’espoir, la peur ; l’espoir, la peur – tel est le rythme
fondamental de l’alpinisme26 », commente Macfarlane, paraphrasant Horace-
Bénédict de Saussure, pour qui « ce sont les dangers mêmes, cette alternative
d’espérances et de craintes27 » qui font le sel des cimes. Le témoignage de
l’écrivain britannique John Dennis, lors d’un « Grand Tour » dans les Alpes à la
fin du XVIIe siècle, résume on ne peut mieux cet oxymore émotionnel : « Nous
marchions, littéralement, au bord extrême de la destruction ; on trébuche, et tant
la vie que la carcasse sont immédiatement détruites. Sentir tout cela produisait
différents mouvements en moi : à savoir une délicieuse horreur, une joie
terrifiante, et lors même que j’éprouvais un infini plaisir, je tremblais28. »
A la source de ce « plaisir terrifiant », il y a, encore et toujours, le
dépassement de soi*, la satisfaction de parvenir à défier les éléments, et ce
sentiment de maîtrise que peut donner l’effort : « L’alpiniste désidéalise le vide
insondable, qui perd sa toute-puissance magique ; le vide, devenant alors un
espace, se met à prendre des limites, des formes et à répondre à des lois qu’il
peut apprendre et connaître. Il aura alors un grand plaisir à se lancer dans le vide
en sachant qu’il y trouvera un espace29 », explique très rationnellement Danielle
Quinodoz. Plus poétiquement peut-être, les alpinistes résument : « Savoir
imaginer la route la plus directe et la plus élégante vers un sommet, […]
désespérément tendus pour vaincre l’attraction du vide et le vertige, est une vraie
et parfois merveilleuse œuvre d’art30 », écrivait en 1934 Emilio Comici*. Et
Gilles Modica, écrivain et chroniqueur de montagne, de conclure dans un bel
ouvrage intitulé sobrement Vertiges : « L’alpinisme, c’est l’allégresse d’un
homme qui a oublié sa peur et son vertige dans l’aisance de ses gestes31. »
Victoire
« Ma victoire ! Que de dérision dans ce mot lorsqu’il s’applique à la
montagne ! Victoire sur qui, sur quoi ? S’il y a un vainqueur, il faut un vaincu.
La montagne est trop noble pour être jamais vaincue. Elle sait bien nous faire
descendre de notre piédestal, nous qui avons la prétention de démontrer notre
supériorité. Elle nous accepte ou nous rejette, allez savoir pourquoi32 ! »
L’homme qui a écrit ces lignes, Marc Batard*, « le sprinter de l’Everest », en a
savouré, des victoires, et il en a subi, des défaites, des échecs, des renoncements.
Et il ose parler de ces derniers, ce qui n’est pas fréquent dans la littérature
alpestre, encore marquée par le mythe du héros et la logomachie guerrière… On
monte une expédition, avec à sa tête un chef, qui partira à la conquête du
sommet ; on attaque la voie ; la cordée d’assaut, après avoir concédé une
retraite temporaire, s’élance vers la victoire… Après avoir planté le drapeau,
nos héros victorieux font un triomphe à leur retour et reçoivent une décoration…
Objection ! Premièrement, tous les sports, à commencer par le plus
populaire, le football, usent de ce vocabulaire guerrier33 : on distingue les
attaquants, les défenseurs, le capitaine, on apprécie le jeu offensif, les défenses
bien en place… et l’alpinisme n’est pas le seul, de loin, à avoir vu s’affronter les
drapeaux des nations (voir : Nationalisme). L’exploitation du sport à des fins
politiques est aussi vieille que les jeux du cirque. Deuxièmement, et surtout,
pour vaincre, encore faut-il avoir un adversaire. Or, en moins de deux siècles,
entre la conquête du mont Blanc en 1786 et celle du dernier 8 000 himalayen en
1964, la plupart des sommets de la planète ont été conquis. La bataille se
terminerait-elle faute d’adversaires ? De fait, je ne suis pas sûr que beaucoup de
drapeaux aient été plantés sur les cimes depuis que Pierre Mazeaud* le fit en
1978 au sommet de l’Everest !
« Le parc national protège contre l’ignorance et le vandalisme des biens et des beautés qui
appartiennent à tous […] Voici l’espace, voici l’air pur, voici le silence Le royaume des aurores
intactes et des bêtes naïves Tout ce qui vous manque dans les villes est ici préservé pour votre
joie […] Ici commence le pays de la liberté La liberté de bien se conduire […] Pas de bruit, pas
de cris, pas de moteurs, pas de klaxons Ecoutez la musique de la montagne […] Récoltez de
beaux souvenirs mais ne cueillez pas les fleurs N’arrachez surtout pas les plantes : il pousserait
des pierres Il faut beaucoup de brins d’herbe pour tisser un homme15… »
« Le yéti n’est sans doute pas en très grande forme, mais il est bel et bien vivant, dans la région
de Khumbu, le pays des Sherpas. Cette étrange et mystérieuse créature existe aussi peut-être
ailleurs, mais je suis en mesure d’affirmer qu’on le trouve à Khumbu, car j’y ai vu les traces de
ses pas et je connais son lieu de résidence. Victime d’un environnement qui se détériore, le yéti
est au bord de l’extinction, et pourrait disparaître de l’Himalaya avant même que le monde
scientifique n’admette qu’il ait jamais existé5. »
Puis c’est au tour de Reinhold Messner, qui croit avoir vu le yéti en 1986 au
Tibet oriental, une créature énorme, menaçante, de plus de 2 mètres de haut,
debout avec de longs bras, d’organiser deux ans plus tard, pour en avoir le cœur
net et malgré les moqueries, une expédition au Tibet à sa recherche. Verdict,
deux ans après : le yéti, au-delà de l’imaginaire collectif, n’est pas un homme-
singe ou un primate inconnu, c’est simplement l’ours brun de l’Himalaya6. Point
de King Kong des montagnes donc. D’ailleurs, en tibétain, yeti veut dire « ours
des neiges »… C’est un professeur de génétique d’Oxford qui, irrité par
l’irrationnel, entend régler le problème une fois pour toutes sur le plan
scientifique en 2012. Le Pr Sykes a l’idée saugrenue de demander à tous ceux
qui, à travers le monde, pensent détenir des poils de yéti, de les lui envoyer aux
fins d’analyse. Cinquante-sept réponses. Pas de yéti… des poils de loup, de
chien, de coyote, de vache, de chèvre, d’ours… et de raton-laveur ! Sauf deux
échantillons ! Qui proviendraient d’une espèce d’ours inconnue jusqu’à
présent… sous réserve de confirmation7. L’espoir est donc encore permis ! Et
avec lui le rêve. Car après tout, comme dit non sans humour le Pr Sykes,
« l’absence de preuve de son existence n’est pas une preuve de l’inexistence du
yéti » ! Le yéti comme son cousin écossais le monstre du Loch Ness ont donc
encore de beaux jours devant eux. Et c’est tant mieux, pour les aventuriers, les
scientifiques, les écrivains, les promeneurs, les hôteliers… et tous ceux qui,
comme moi, aiment à croire que la nature est peuplée de créatures mystérieuses.
Zermatt
Il est loin, le temps des « raccards » – ces greniers de vieux mélèze où l’on
battait le blé – et des « gädinis », ces vieux chalets de bois où coexistaient
hommes, bêtes et fourrages. Bien loin, le temps où ce petit village niché dans le
Haut-Valais suisse entre les massifs du Mont-Rose, du Cervin et du Weisshorn
ne comptait qu’une modeste auberge à trois lits. Aujourd’hui, Zermatt, avec ces
cent cinquante hôtels et autant de restaurants, peut comptabiliser plus d’un
million de nuitées touristiques par an. La station la plus « chic et sport » de tout
le massif alpin accueille hiver comme été des dizaines de milliers de visiteurs du
monde entier : alpinistes stimulés par ses 4 000, randonneurs conquis par le
charme bucolique des alpages, fous de neige – le domaine skiable de Zermatt est
objectivement un régal ! –, sans oublier les gourmands – ah, cette belle assiette
de « röstis » bien dorés, arrosée par « cinq décis de fendant » au pied des pistes !
Quelles fées ont bien pu se pencher sur ce pauvre hameau de montagne pour
en faire un diamant de glace, au firmament des destinations touristiques
internationales ?
Une reine d’abord, la « reine des Alpes », j’ai nommé… le Cervin*
(4 478 mètres). Plus qu’une montagne… un mythe. D’abord, c’est sans conteste
la plus belle. Une pyramide parfaite, qui trône en majesté au-dessus de Zermatt,
et dont la vue omniprésente depuis le village captive, magnétise.
« D’où vient donc l’intérêt, le charme puissant avec lequel ceci se contemple ? Quelle hardiesse
inconnue dans l’effort ramassé de ce torse immense, et que les saphirs, que les diamants des
hommes sont pauvres de facettes, de couleurs et d’éclat en comparaison des puretés, des
scintillements, des diaphanes fraîcheurs, des métalliques reflets dont ce pic est tout entier paré
dans sa hauteur et dans son pourtour ! Noyée dans la lumière, sa cime sans ombre reluit
doucement au plus lointain des profondeurs éthérées ; ses épaules tourmentées, ses flancs
sillonnés, se dessinent en muscles nerveux ; puis, semblable à une blanche robe, qui, simple de
plis et somptueuse de broderies, tombe noblement de la ceinture pour flotter avec grâce sur les
carreaux des parvis, à mi-hauteur du géant la glace voile, recouvre, tombe en ondes majestueuses,
qui refoulent leurs derniers replis sur les carreaux d’une morne allée de roches chauves et
brisées1. »
N’en jetez plus ! La description que l’écrivain suisse Rodolphe Töpffer* fait
du Cervin ne manque pas de lyrisme… mais n’est pas loin de la réalité !
Le Matterhorn n’est pas « que » beau : c’est aussi un symbole dans l’histoire
de l’alpinisme*. Longtemps resté inviolé, réputé même imprenable après
d’innombrables tentatives, il est enfin « gagné » en 1865 par la cordée de
légende Whymper-Croz*. Croz, hélas, « prince des guides » comme l’appelait
Whymper, ainsi que trois de leurs compagnons de cordée britanniques, n’en
reviendront pas vivants (Croz repose à Zermatt, avec ce mot de Whymper : « Il
périt non loin d’ici en homme de cœur et guide fidèle »). Depuis, le Cervin a été
le théâtre de bien des drames, et de bien des exploits – première face nord par les
jeunes frères Schmid* en 1931, première face nord hivernale en solitaire par
Walter Bonatti* en 1965, première descente à ski de la face est par Boivin* en
1980… Et aujourd’hui, ce sont plus de 3 000 passionnés qui se lancent chaque
année – j’ai été l’un de ceux-là – dans l’ascension par l’arête du Hörnli, bien
souvent accompagnés par l’un des guides* émérites de l’Association des guides
de Zermatt créée en 1858.
Deuxième bonne fée de Zermatt ? La neige. Elle fait étinceler le domaine
presque 365 jours par an. Le Ski Club de Zermatt est fondé en 1908, et, dès
1944, Zermatt compte plus d’hôtes en hiver qu’en été ! Et ils ne se cantonnent
pas aux pistes : Zermatt est un paradis pour le ski de montagne*. C’est surtout le
point de départ (ou d’arrivée, question de perspective !) d’un itinéraire de
légende, la « haute route », qui relie Zermatt à Chamonix* à travers glaciers*,
arêtes et panoramas à couper le souffle. C’est le Français Joseph Ravanel*,
pionnier du ski de randonnée, qui l’inaugure en 1903. Cinq à huit jours de raid,
dans des conditions pas toujours évidentes : j’en ai fait les frais à la fin de la
traversée, à la sixième étape. Tempête, vent glacial, visibilité nulle… nous avons
dû, avec mon ami Philippe Deslandes (voir : Guide), redescendre dans la vallée
(et dans la tourmente) avant d’atteindre Zermatt. Je ne voyais même pas le bout
de mes skis !
La renommée de Zermatt doit beaucoup aux merveilles de la nature, mais
aussi à des décisions d’aménagement et de gestion très choisies, et, disons-le,
assez sélectives, qui ont su préserver tout le charme des lieux. D’abord, pas
question d’arpenter le village en voiture : ici, calèches et traîneaux sont rois,
dans une atmosphère très conte de fées ! Ensuite, des règles d’urbanisme très
strictes ont permis de respecter l’architecture typique du village valaisan –
rondins de bois, toits de bardeaux, pilotis et dalles de pierre… Enfin, des
investissements conséquents – hôteliers mais aussi d’équipement et de
transport – ont permis de soutenir avec soin le développement des lieux. Le
Glacier Express par exemple, en service depuis les années 1920, relie par voie
ferrée Zermatt à Saint-Moritz avec la classe d’un Orient-Express des neiges. Au
final, le cadre est enchanteur… mais clairement select ! Albert Mummery*
pestait déjà contre ce tourisme de luxe à la fin du XIXe siècle : « Peiner le long de
pentes d’éboulis derrière un guide capable de dépeindre de son lit chaque
passage de la course avec toutes les prises de main et de pied n’est qu’un travail
digne de ces paquets de chair revêtus d’habits à la mode que le chemin de fer
déverse chaque été à Zermatt avec tous leurs parfums et leurs onguents, leurs
linge empesé et leurs souliers vernis2 » ! Comme Mark Twain, inspiré par son
séjour à Zermatt en 1878, qui parodiait, dans Climbing the Riffelberg, une
expédition de 205 personnes, plus des mules, des vaches, des repasseuses et des
fabricants de terrines, absurdement équipés de 22 tonneaux de whisky,
154 parapluies et 27 tonneaux de teinture d’opium3 !
Mais, au-delà des modes et des snobismes, dans sa franche et grandiose
beauté, le site de Zermatt reste tout simplement, pour l’amoureux de la
montagne, un écrin magique.
Zone de la mort
Les alpinistes se font peur* parfois, mais ils aiment surtout faire frissonner
les autres, les gens des plaines ! Le concept de « zone de la mort », s’il est
scientifiquement discutable, est médiatiquement admirable. On le doit à
Reinhold Messner*, le mieux qualifié assurément pour évoquer la très haute
altitude : la death zone, « c’est la zone où l’on meurt à feu doux, avec ou sans
souffrances, selon le degré d’inconscience4 ». Pour les médecins, c’est l’altitude
au-delà de laquelle il faut rester le moins longtemps possible, sauf à s’exposer à
des dommages irréversibles5. A cette hauteur6, la pression atmosphérique est si
faible que l’oxygène disponible ne représente plus que 30 % de ce qu’il est au
niveau de la mer. C’est presque comme respirer la tête enfermée dans un sac en
plastique. Quelle que soit l’acclimatation du sujet (voir : Altitude), le corps n’est
plus capable de s’adapter, en particulier par la surproduction de globules rouges.
Les risques : œdème pulmonaire ou cérébral, perte de conscience, mort… Les
remèdes : l’apport d’oxygène en bouteilles et, surtout, la descente… si l’homme
en est encore capable.
Mais si les risques et les remèdes sont connus et documentés, personne ne
saurait dire exactement où commence la « zone de la mort ». Sept mille mètres
pour les uns, 7 500 pour d’autres7, 8 000 plus récemment… La vérité est que la
limite de la zone de la mort, évidemment variable selon les individus, n’a cessé
d’être repoussée depuis deux siècles. Si l’expression avait été en usage à
l’époque de la conquête du mont Blanc, à la fin du XVIIIe siècle, le bon
Dr Paccard l’eût probablement fixée à 4 000 mètres ! Deux cents ans plus tard,
Messner*, avant de tenter – et de réussir – les 8 850 mètres de l’Everest sans
oxygène, survolait, comme l’aurait sûrement fait M. de Saussure* si l’aéroplane
avait existé, le toit du monde en avion, sans masque, pour s’assurer que tout
allait bien. En 2050, peut-être le sommet de l’Everest sera-t-il en dehors de la
death zone ?
La littérature alpine et la presse spécialisée regorgent d’histoires plus ou
moins sordides sur la « zone de la mort », qui nourrissent le vieux mythe de la
« montagne homicide ». Perte de contrôle, délire, hallucinations : on a vu des
grimpeurs, croyant étouffer de chaleur par – 30° dans la partie sommitale de
l’Everest, enlever tous leurs vêtements, d’autres se mettre à marcher au hasard et
se précipiter dans le vide8. Des reportages montrent, sans beaucoup de pudeur,
les corps sans vie d’alpinistes frigorifiés à proximité du sommet, comme « Green
Boots », un grimpeur indien, ainsi dénommé car il porte encore ses chaussures
vertes, mort en 19969. On dit qu’il sert maintenant de repère aux grimpeurs pour
ne pas s’égarer10. Mais ils sont deux désormais : on sait l’affreuse histoire de
David Sharp qui, en 2006, s’était arrêté dans une grotte tout près de Green Boots
pour se reposer et est mort lentement de froid, alors qu’une quarantaine
d’alpinistes passaient leur chemin sans le voir11.
Evoquant ces horreurs, mais me refusant à juger, car je n’ai jamais franchi
« la zone12 », je relis ce qu’écrivait un Dino Buzzati* plein de mélancolie
lorsque l’Everest fut conquis en 1953 :
« N’aurait-il pas mieux valu que l’Everest demeure inviolé ? Regardez-la, cette superbe
montagne, cette solennelle cathédrale que jusqu’au 29 mai on pouvait prendre pour un mirage,
une apparence, un mythe. Vous n’allez pas me dire qu’elle n’est pas plus petite qu’hier ? Et d’une
certaine façon, moins belle ? […] C’était l’ultime refuge de notre imagination, la dernière
forteresse de l’inconnu, le suprême fragment d’impossible que la Terre conservait encore […] On
a fini par ouvrir la porte. L’homme est entré, et il a vu. Il n’y a plus aucun mystère […] Et en
attendant nous restons prisonniers à la surface de cette planète tournant éternellement, de ce
globe qui hier encore nous semblait infini et qui… est devenu tout petit : une simple balle. Seul
un petit morceau était resté vierge : une bosse infime, une minuscule protubérance enneigée.
C’est là que s’étaient réfugiés la poésie, les rêves, les espoirs, les illusions, toutes les belles
choses inutiles et pourtant indispensables à la vie. Le 29 mai dernier, la poésie s’est enfuie de là
aussi. Où pourrons-nous la retrouver13 ? »
Zwingelstein, Léon (1898-1934)
Ce dictionnaire amoureux se ferme, joyeuse coïncidence, sur le plus
amoureux des vagabonds des montagnes. Personnage très attachant que ce
garçon modeste, timide, introverti, traumatisé sans doute par la mort précoce de
ses parents mais tombé fou amoureux des Alpes*, lui le Breton qui ne trouvait le
bien-être que là-haut. S’il a marqué l’histoire de la montagne, c’est qu’il a réalisé
en 1933 le plus fantastique raid à ski jamais imaginé à l’époque, en solitaire et en
autonomie complète : la traversée intégrale de l’arc alpin, de la Méditerrannée au
Tyrol et retour, soit plus de 2 000 kilomètres à ski et 58 000 mètres de dénivelé
positif…
« Son raid n’est pas une prouesse sportive. Il a horreur du mot pour parler du
ski, car il pense que c’est ravaler au niveau de la boxe ou du football ce qui est
un moyen de parcourir la montagne et doit rester une chose noble, comme est la
montagne elle-même lorsqu’elle se revêt de sa splendeur souveraine14 »,
commente Jacques Dieterlen, auteur d’une biographie émouvante sur ce
montagnard méconnu.
Le jeune étudiant installé à Grenoble, libéré de ses obligations militaires
après avoir été gazé sur le front en 1918, était un de ces êtres singuliers, un peu
égarés sur Terre, qui ne s’épanouissent qu’en altitude, de préférence en solitaire :
« Le véritable alpinisme est intérieur. J’ai peut-être plus joui de l’ascension
morale que de l’ascension physique… A mesure que l’on monte, l’âme aussi
s’élève, se détachant de tout ce qui est bas et de tout ce qui est laid. Elle aspire à
quelque chose de mystérieux et de parfait ; elle s’élance dans l’infini, vers
l’idéal, vers ce qui échappe à notre compréhension, vers Dieu ! », écrit-il dans
son Carnet de route15. Jean-Jacques Rousseau* n’est pas loin !
Mais « Zwing », sous ses airs de rêveur solitaire, est déterminé, méthodique,
voire maniaque lorsqu’il prépare ses courses. Il confectionne lui-même son
matériel. Pour sa première randonnée à ski avec son ami étudiant Loustalot en
1920, il fabrique ses peaux de phoque avec de la ficelle… Sa véritable
obsession ? Le poids, et on le comprend. Il conçoit et se fabrique une tente
extrêmement légère (1,3 kilo), qui utilise pour piquets ses bâtons de ski,
confectionne son duvet, son passe-montagne, étudie soigneusement son
alimentation journalière pour alléger sa charge : jamais plus de 20 kilos, le sac !
« Peser, toujours peser ! Enlever le plus de grammes possible. C’était là le
problème, car il fallait tout porter sur son dos : demeure, nourriture et
habillement, sans oublier le matériel alpin16. » Le 31 janvier 1933, il est prêt :
« Je viens d’achever mes préparatifs ! Demain, je vais me lancer dans la grande
aventure, entreprendre ce long raid à ski auquel je songe depuis une dizaine de
mois, le parcours entier des Alpes au Tyrol. Je dois entreprendre seul ce raid…
Quoi qu’il arrive, je veux atteindre le but fixé. Je réussirai ! », écrit-il dans son
Carnet. Et il l’a fait…
Mais Zwing n’était pas que skieur. C’était un bon grimpeur, un alpiniste
complet. D’ailleurs il se définissait lui-même comme « montagnard ». On lui
doit la première ascension de la Pierra Menta, merveilleuse montagne du
Beaufortain, en 1922, ou celle du col du Diable dans le massif des Ecrins en
1923. Il a également gravi la Meije*, le mont Aiguille* et a échoué de peu au
mont Blanc* à cause du mauvais temps en 1926. Le 12 juillet 1934, il passe la
nuit au refuge du Pas de l’Olan avant d’en faire l’ascension le lendemain avec
son ami Pierre Martin-Morel. Le 13 juillet, descendant du pic, ils sont frappés
par la foudre et font une chute mortelle. On retrouvera leurs corps, encordés, au
pied de la face sud. Zwing avait trente-cinq ans et son compagnon d’infortune
trente-deux. Ainsi disparut cet amoureux fou des montagnes, ce passionné
absolu du voyage en altitude. Le problème des passions absolues, c’est qu’elles
sont impossibles à vivre. Zwing, comme beaucoup, en est mort.
Notes
Marche d’approche
1. Lionel Daudet, La Montagne intérieure, Grasset, 2004.
2. Nicolas Helmbacher, parapentiste savoyard.
A
1. Aldo Bonacossa, in Henry de Ségogne et Jean Couzy, Les Alpinistes célèbres, Mazenod, 1956.
2. Idem.
3. Mirella Tenderini et Michael Shandrick, Le Duc des Abruzzes, gentleman explorateur, Guérin,
2009.
4. Mirella Tenderini et Michael Shandrick, Le Duc des Abruzzes, op. cit.
5. Philippe Bonhème, avec Catherine Destivelle, La Montagne à la une. Paris Match, soixante ans de
reportages, Editions du Mont-Blanc, 2013.
6. Le Monde, 25 avril 2014.
7. « Accidentologie des sports de montagne », Fondation Petzl, décembre 2014.
8. Franz Grassler, in Les Alpinistes célèbres, op. cit.
9. Hans Frisch de Tscharner, in Les Alpinistes célèbres, op. cit.
10. Idem.
11. « Le coup de tonnerre de l’Aconcagua », Centre national de documentation, CAF, Un historique
des expéditions lointaines.
12. Charlie Buffet, « Lucien Bérardini », Libération, 29 avril 1997.
13. Yves Ballu, Les Alpinistes, Glénat, 2013.
14. Aldo Bonacossa, in Les Alpinistes célèbres, op. cit.
15. Platon, Cratyle (œuvres de Platon, tome XI, traduction de Victor Cousin, Rey et Gravier Libraires,
1837, consultable sur remacle.org).
16. Photo de R. Bonnardel, en couverture de : Gaston Rébuffat, Le Massif du Mont-Blanc. Les 100
plus belles courses, Denoël, 1973.
17. Photo de Georges Tairraz, en couverture de : Gaston Rébuffat, La Montagne est mon domaine,
Hoëbeke, 1994. Cette photo a été sélectionnée par la NASA pour être embarquée sur les navettes spatiales
afin d’illustrer les réalisations humaines les plus marquantes.
18. Selon le mot de Ruskin*.
19. Sur une corde tendue entre deux points, l’individu progresse, couché sur la corde, une jambe
repliée sur la corde et l’autre pendante, en se tirant avec les bras. Il existe aussi des tyroliennes « doubles »
(deux cordes), plus rassurantes !
20. Traversée de l’aiguille du Midi (3 800 m) à l’aiguille du Plan (3 673 m). Compter 4 heures.
21. Traversée de la dent du Géant (4 000 m) au col des Grandes Jorasses (3 825 m). Compter 6 heures.
22. Gaston Rébuffat, Le Massif du Mont-Blanc. Les 100 plus belles courses, op. cit.
23. Idem.
24. Gilles Modica, Pierre Allain, pure lumière du rocher, Bibliothèque municipale de Grenoble, 1999.
25. Yves Ballu, Les Alpinistes, op. cit.
26. Pierre Allain, Alpinisme et compétition, Arthaud, 1949.
27. Yves Ballu, Les Alpinistes, op. cit.
28. Elisée Reclus, Nouvelle géographie universelle – La Terre et les hommes, vol. 2, La France, Paris,
Hachette, 1876.
29. Jean-Jacques Rousseau, Julie ou la Nouvelle Héloïse, 1761 – lettre XXIII.
30. Roger Frison-Roche, Les Montagnes de la Terre, vol. I, Flammarion, 1964.
31. Idem.
32. J. Guibal et P. Langenieux-Villard, Les 100 Mots des Alpes, PUF, « Que sais-je ? », 2014.
33. Encyclopédie Larousse, entrée « Alpes ».
34. Victor Hugo, Alpes et Pyrénées, 1839.
35. Pierre-Emile Levasseur, Les Alpes et les grandes ascensions, 1889.
36. Victor Hugo, op. cit.
37. Pierre-Emile Levasseur, op. cit.
38. Dans L. Roussillon-Constanty, « In sight of Mont Blanc : an approach to Ruskin’s perception of
the mountain », Anglophonia/Caliban 23, Presses universitaires du Mirail, Toulouse, 2008. Citation
originale en anglais : « the revelation of the beauty of the earth ». Tiré de J. Ruskin, Praeterita, CW,
XXXV, 116.
39. Dans C.-E. Engel et P. Guichonnet, La Littérature alpestre en France et en Angleterre aux XVIIIe
et XIXe siècles, La Fontaine de Siloé, 2009.
40. John Ruskin, Sésame et les Lys, 1886.
41. C.-E. Engel & P. Guichonnet, op. cit.
42. Victor Hugo, op. cit.
43. Albrecht von Haller, « Die Alpen », 1732.
44. Gustave Flaubert, Madame Bovary, 1856, dans A. Guignard, « Le recouvrement des Alpes et la
question de l’ironie », Romantisme 3/2011 (no 153).
45. J. Guibal et P. Langenieux-Villard, op. cit.
46. Dictionnaire Robert de poche, 2006.
47. Gaston Rébuffat, Glace, neige et roc, Hachette, 1964.
48. Yves Ballu, op. cit.
49. Idem.
50. Roger Frison-Roche, Les Montagnes de la Terre, vol. II, op. cit.
51. Idem.
52. Yves Ballu, op. cit.
53. Les Alpinistes célèbres, op. cit.
54. Yves Ballu, op. cit.
55. Les Alpinistes célèbres, op. cit.
56. Mes escalades dans les Alpes et le Caucase, Londres, 1895, édition française Didier et Richard,
1936.
57. Les Alpinistes célèbres, op. cit.
58. Micheline Morin, in Les Alpinistes célèbres, op. cit.
59. Roger Frison-Roche, Les Montagnes de la Terre, op. cit.
60. Micheline Morin, in Les Alpinistes célèbres, op. cit.
61. Yves Ballu, op. cit.
62. Les Montagnes de la Terre, op. cit.
63. Nouvelles d’en haut, Hoëbeke, 1995.
64. Les Montagnes de la Terre, op. cit.
65. Patrick Dupouey, Pourquoi grimper sur les montagnes ?, Guérin, 2012.
66. Grande encyclopédie de la montagne, vol. 1, Editions Atlas, 1976.
67. Karine Wolter, « Pour ou contre l’utilisation de l’oxygène en montagne ? », Espaces,
septembre 2006.
68. Pierre Dalloz, Zénith ou réflexions sur l’altitude, préface à Haute Montagne, Hartmann, 1931 ;
voir aussi le blog d’Yves Ballu, Cairn, 13 janvier 2013.
69. Anne-Laure Boch, L’Euphorie des cimes, Transboréal, 2008.
70. Micheline Morin, in Les Alpinistes célèbres, op. cit.
71. Alexandre Vialatte, Critique littéraire, Arléa, 2010.
72. James David Forbes, Voyage dans les Alpes de Savoie, Edinburgh, 1843.
73. Gaston Rébuffat, Glace, neige et roc, Hachette, 1964.
74. Yves Ballu, op. cit.
75. Colette Cosnier, Henriette d’Angeville, Guérin, 2006.
76. Citée par Janine Tissot, « Les actus DN », fdaf.org.
77. Annapurna I (8 091 mètres), II (7 864 mètres), III (7 577 mètres), IV (7 525 mètres), Gangapurna
(7 455 mètres) et Annapurna sud (7 219 mètres).
78. Philippe Bonhème, « Les toits du monde », Alpes Magazine, numéro spécial, décembre 2012.
79. Grande encyclopédie de la montagne, vol. 1, op. cit.
80. Leonard Huxley, Scott’s Last Expedition, Smith, Elder and Co, Londres, 1913.
81. Ernest Shackleton, L’Odyssée de l’Endurance, Phébus, 1988, préface de Paul-Emile Victor.
82. Sylvain Jouty et Hubert Odier, Dictionnaire de la montagne, Arthaud, 1999.
83. Cécile Dumas, Sciences et Avenir, 18 novembre 2011.
84. Idem.
85. Jean-Baptiste Charcot, le Français au pôle Sud, Flammarion, 1906.
86. Yves Ballu, op. cit.
87. Walter Bonatti, Montagnes d’une vie, op. cit.
88. Yves Ballu, op. cit.
89. Guido Tonella, Paris Match, 1966, cité par Yves Ballu, op. cit.
90. Jean-Paul Walch, Guide technique et historique de l’alpinisme, Guérin, 2012.
91. Yves Ballu, op. cit.
92. Jean-Paul Walch, Guide technique et historique de l’alpinisme, op. cit.
93. Yves Ballu, op. cit.
94. Dans le livre de la Genèse (28 11-19), le patriarche Jacob rêve « qu’il y avait une échelle reposant
sur la terre et dont l’autre extrémité atteignait le ciel ; et il aperçut les anges de Dieu qui la montaient et la
descendaient ! Et il vit Dieu qui se trouvait en haut ».
95. Le roi d’Abyssinie, Ménélik Ier, fils du roi Salomon, sentant la mort venir, aurait, selon la légende,
gravi le premier le Kilimandjaro (voir : Montagnes sacrées).
96. Dino Buzzati, Montagnes de verre, Denoël, 1991.
97. Idem.
98. Samivel, Nouvelles d’en haut, Hoëbeke, 1995.
99. Lionel Daudet, La Montagne intérieure, Grasset, 2004.
100. Appareil de Recherche de Victimes d’Avalanches, petit boîtier électronique que l’on s’attache à
la taille et qui permet au porteur d’un autre appareil de vous localiser sous une avalanche. A condition de
penser à l’allumer avant de partir et de vérifier les piles… Précision pour les puristes : on ne doit plus parler
d’ARVA, car c’est une marque déposée, mais de DVA (Détecteur de Victimes d’Avalanches). Dont acte !
101. Paris Match, 21 février 1970, no 1085, cité dans La Montagne à la une, op. cit.
102. Le Nouvel Observateur, 19 mai 2003, « Avalanche de Montroc : la relaxe requise ».
103. Voir note 100.
104. Nous étions quatre frères, aussi remuants que solidaires.
105. Mon surnom complet était « Féfé les grandes feuilles ».
106. Sylvain Tesson, Carnets d’aventures, Presses de la Renaissance, 2007.
107. Idem.
108. Hermann de Keyserling, Journal de voyage d’un philosophe, cité par Sylvain Tesson, ibid.
109. Walter Bonatti, Montagnes d’une vie, op. cit.
110. Idem.
111. Alexandra David-Néel, Voyage d’une Parisienne à Lhassa, Plon, 1927.
112. Walter Bonatti, Montagnes d’une vie, op. cit.
113. Idem.
114. L’Express, no 3343, 29 juillet 2015.
115. Poignée autobloquante qui permet de remonter les cordes fixes.
116. Lionel Daudet, op. cit.
117. Idem.
B
1. Yves Ballu, Les Alpinistes, Glénat, 2013.
2. Charlie Buffet, Le Monde, 29 août 2001.
3. La Sortie des cimes, Glénat, 2006.
4. Dino Buzzati, Montagnes de verre, Denoël, 1991.
5. Franz Schrader, A quoi tient la beauté des montagnes, lecture de Joël Cornuault, Isolato, 2010.
6. Claire-Eliane Engel et Charles Vallot, Anthologie de la littérature alpestre, Editions PyréMonde,
2005-2009.
7. Dino Buzzati, Montagnes de verre, op. cit.
8. Claire-Eliane Engel et Charles Vallot, op. cit.
9. Franz Schrader, A quoi tient la beauté des montagnes, op. cit.
10. A propos du thème de la « montagne bleue », voir : Peinture.
11. Patrick Dupouey, Pourquoi grimper sur les montagnes ?, Guérin, 2012.
12. Emmanuel Kant, Observations sur les sentiments du beau et du sublime (1764), Editions Vrin,
1992, traduction de Roger Kempf.
13. Patrick Dupouey, Pourquoi grimper sur les montagnes ?, op. cit.
14. Franz Schrader, A quoi tient la beauté des montagnes, op. cit.
15. François Carrel, Pierre Beghin. L’homme de tête, Guérin, 1999.
16. Devenu aujourd’hui Institut national de recherche en sciences et technologies pour
l’environnement et l’agriculture.
17. Vertical, 29 décembre 2002.
18. Montagne Magazine, 1er janvier 1984.
19. Claude Gardien, Vertical, 29 décembre 2002.
20. Georges Renou, Paris Match, 19 septembre 1991.
21. Philippe Bonhème, Alpes Magazine, numéro spécial, décembre 2012-janvier 2013, citant Robert
Paragot.
22. Charlie Buffet, Libération, 29 avril 1997.
23. Idem.
24. Pierre Mazeaud, Des cailloux et des mouches, ou échec à l’Himalaya, Olivier Orban, 1985.
25. Charlie Buffet, Libération, 29 avril 1997.
26. Georges Livanos, critique du livre Vingt ans de cordée, Flammarion, 1974 (www.masse-
fr.com/critiques/vingtans.html).
27. Jean-Michel Asselin, Patrick Berhault, un homme des cimes, Glénat, 2008.
28. « Edlinger vs Berhault », documentaire, 2008, YouTube.
29. In Gilles Modica, Vertiges, Guérin, 2013.
30. Idem.
31. Montagnes d’une vie, Arthaud, 1997.
32. Plate-forme horizontale en tissu, rigidifiée par un cadre en aluminium, que l’on accroche à un
point d’ancrage sur la paroi, permettant de bivouaquer dans des voies verticales. Elle peut être équipée
d’une toile de tente.
33. Montagnes d’une vie, op. cit.
34. Philippe Bonhème, avec Catherine Destivelle, La Montagne à la une, Editions du Mont-Blanc,
2013.
35. Pierre Mazeaud, cité par Yves Ballu, Les Alpinistes, op. cit.
36. Montagnes d’une vie, op. cit.
37. Nathalie Lamoureux, Le Point, 9 février 2012.
38. Montagnes d’une vie, op. cit.
39. Idem.
40. Yves Ballu, Les Alpinistes, op. cit.
41. Montagnes d’une vie, op. cit.
42. Idem.
43. Interview au Yorkshire Post, 15 octobre 2013.
44. Idem.
45. Pierre Mazeaud, Des cailloux et des mouches, op. cit.
46. Pierre Mazeaud, Montagne pour un homme nu, Arthaud, 1973.
47. Henri Brulle, Ascensions, Sirius, 1936.
48. Horst Höfler et Reinhold Messner : Hermann Buhl ou l’invention de l’alpinisme moderne, Glénat,
2005.
49. Horst Höfler et Reinhold Messner, idem.
50. Dino Buzzati, Montagnes de verre, op. cit.
51. Enrico Cammani, « Dolomites nostalgie d’infini », M, le Magazine du Monde, 28 juin 2010.
52. Idem.
53. Gabriele Francheschini, Vita Breve di Roccia, Nuevi Sentieri, 1986.
54. Dino Buzzati, Montagnes de verre, op. cit.
C
1. Voir : Femmes.
2. Fédération Française des Clubs Alpins et de Montagne, depuis 2005.
3. Ernest Cézanne, repris par L’Encyclopédie de la montagne, vol. 3, Editions Atlas, 1964.
4. Voir : Femmes.
5. Voir : Töpffer.
6. A la section parisienne du CAF, à partir de 1908, les plus mordus des premières « caravanes
scolaires » avaient pris l’habitude d’aller s’entraîner sur les rochers de Fontainebleau*. Ces « bleausards »
formaient le « Groupe des Rochassiers », précurseur du GHM.
7. Invention de l’Anglais Arnold Lunn (downhill only), qui a créé la descente du Kandahar (1911) et
l’épreuve du slalom.
8. Voir : Annapurna et Herzog.
9. L’expédition a atteint 7 000 mètres tout de même ! Voir : Hidden Peak.
10. Droits d’auteur du livre de Maurice Herzog, conférences, films… On évalue le « trésor de guerre »
de l’Annapurna à 2 millions d’euros d’aujourd’hui (selon le centre de documentation du CAF).
11. Bernard Mellet, Yannick Seigneur, Maurice Barrard, Pierre Beghin, Jean-Marc Boivin, Patrick
Cordier…
12. Voir : Mazeaud.
13. FFCAM, Le club alpin français, Centre national de documentation.ffcam. fr
14. Yves Ballu, Les Alpinistes, Glénat, 2013.
15. Idem.
16. Ibid.
17. Georges Livanos, Cassin. Il était une fois le sixième degré, Arthaud, 1983.
18. www.8a.nu
19. Cité par Yves Ballu, Les Alpinistes, op. cit.
20. Pierre Mazeaud, Des cailloux et des mouches, ou échec à l’Himalaya, Olivier Orban, 1985.
21. Olivier Guillaumont, Pierre Mazeaud l’insoumis, Guérin, 2012.
22. Cité par Reinhold Messner, Cerro Torre. La montagne impossible, Arthaud, 2009.
23. Walter Bonatti, Montagnes d’une vie, Arthaud, 1997.
24. Idem.
25. Idem.
26. National Geographic Adventure, avril 2006, interview par Charlie Buffet.
27. Reinhold Messner, Cerro Torre, op. cit.
28. Yves Ballu, op. cit.
29. Cité par Yves Ballu.
30. Idem.
31. Walter Bonatti, Montagnes d’une vie, op. cit.
32. Idem.
33. Samivel, Contes à pic, Hoëbeke, 2008.
34. « Nos frères les chamois », Contes et légendes de Suisse, bernard-joy.com.
35. La population de chamois est estimée à 85 000 individus en France, dont 56 000 dans les Alpes,
25 000 dans les Pyrénées (isards), 2 300 dans le Jura, le reste dans les Vosges et le Massif central (source :
Office national de la chasse et de la faune sauvage, oncfs.gouv.fr).
36. C. Durier, Le Mont-Blanc (septième édition annotée et illustrée), Fischbacher, 1923.
37. H.-B. de Saussure, L’Ascension du mont Blanc, 1899.
38. C.-E. Engel, La littérature alpestre en France et en Angleterre aux XVIIIe-XIXe siècles (thèse de
doctorat), Dardel, 1930.
39. Roger Frison-Roche, Mont-Blanc aux sept vallées, Arthaud, 1959.
40. Yves Ballu, op. cit.
41. Le premier monte sur les épaules du second, puis sur la lame du piolet brandi par le second.
42. Armand Charlet, in Henry de Ségogne et Jean Couzy Les Alpinistes célèbres, Mazenod, 1956.
43. Réponse : « Les pieds sont l’objet de soins constants. »
44. Guérin, 2006.
45. Les « ailes de mouche », ainsi dénommées à cause de leur forme, se fixaient sur le bord de la
semelle. Les « tricouni », plus efficaces que les premières sur le rocher, étaient composés chacun de trois
petites pointes en acier que l’on fixait par dizaines sur la semelle et le talon de la chaussure (invention
genevoise des années 1910, popularisée par la célèbre cordée Loulou Boulaz-Raymond Lambert).
46. Jean-Paul Walch, Guide technique et historique de l’alpinisme, Guérin, 2012.
47. Samivel, L’Amateur d’abîmes, Hoëbeke, 2012.
48. Idem.
49. Samivel, Contes à pic, op. cit.
50. Pierre Mazeaud, Des cailloux et des mouches, op. cit.
51. Il existe en revanche des « airbags » antiavalanche, qui permettent au montagnard de ne pas être
recouvert par la neige…
52. Christophe Lachnitt, Entre la vie et le vide, BoD, 2015.
53. Idem.
54. Les Alpinistes, op. cit.
55. Marc Fénoli, « Le temps des pionniers », Montagnes Magazine, décembre 1994, cité par Marion
Cornet dans son étude sur Marcel Ichac (université de Lyon), septembre 2011.
56. Quand brillent les étoiles de midi, Arthaud, 1960.
57. Les Alpinistes, op. cit.
58. Gasherbrum, montagnes de lumière, documentaire, 1985.
59. Traduction française chez Arthaud, 1954.
60. Yves Ballu, op. cit.
61. Cité par Severino Casara, in Les Alpinistes célèbres, op. cit.
62. Yves Ballu, op. cit.
63. Montagnes d’une vie, op. cit.
64. Anne-Laure Boch, L’Euphorie des cimes, Transboréal, 2008.
65. Texte repris par kairn.com le 27 janvier 2005.
66. Cité par Yves Ballu, Les Alpinistes, op. cit.
67. Pierre Mazeaud, Montagne pour un homme nu, op. cit.
68. Lionel Terray, Les Conquérants de l’inutile, Gallimard, 1961.
69. Patrick Dupouey, Pourquoi grimper sur les montagnes ?, Guérin, 2012.
70. Lionel Daudet, La Montagne intérieure, Grasset, 2004.
71. Idem.
72. Patrick Dupouey, Pourquoi grimper sur les montagnes ?, op. cit.
73. Agnès Couzy, Femmes alpinistes, Hoëbeke, 2008.
74. Dino Buzzati, Montagnes de verre, Denoël, 1991.
75. Yves Ballu, op. cit.
76. Gaston Rébuffat, Etoiles et tempêtes, Arthaud, 1955.
77. Serge Camaille, Les Légendes d’Auvergne, CPE, 2015.
78. 24 heures (Suisse), « Les très sérieuses études scientifiques sur l’existence du dahu », 10 juillet
2015.
79. Patrick Leroy, Le Dahu, légende vivante des montagnes, Editions du Mont, 2000.
80. Paul Bonnefoy, Contes et légendes de la montagne Noire, 2011.
81. Editions Cairn, 2011.
82. Bryan C. Sykes, Rhettman A. Mullis, Christophe Hagenmuller, Terry W. Melton, Michel Sartori,
Proceedings of The Royal Society, « Genetic analysis of hair samples attributed to yeti, bigfoot and other
anomalous primates », 2 juillet 2014. DOI:10.1098/rspb.2014.0161
83. « Le mystère du yéti russe résolu ? » Atlantico, 6 avril 2015.
84. « Contes et légendes de montagne », France-montagne.com.
85. Idem.
86. Samivel, Contes à pic, Arthaud, 1951.
87. Espinassous, op. cit.
88. Barnabo des montagnes, Laffont, 1959.
89. Yves Ballu, op. cit.
90. L’ascension, en Himalaya notamment, ne se fait pas directement du camp de base au sommet,
mais en plusieurs étapes, avec des camps intermédiaires entre lesquels on monte et on descend pour
s’acclimater et pour acheminer le matériel. Les grimpeurs « de pointe » équipent en ce cas les passages
difficiles de cordes fixes que les autres équipiers suivent. Cette technique a aussi été utilisée dans les très
grandes voies difficiles des Alpes occidentales ou des Dolomites.
91. Yves Ballu, op. cit.
92. Idem.
93. Grande Encyclopédie de la montagne, Editions Atlas, 1976, vol. 3.
94. Idem.
95. Micheline Morin, in Les Alpinistes célèbres, op. cit.
96. Heinrich Klier, in Les Alpinistes célèbres, op. cit.
97. Micheline Morin, Les Alpinistes célèbres, op. cit.
98. Idem.
99. Club alpin français, « Un historique de l’alpinisme. 1919-1939 », centre de documentation.
100. Alessandro Cogna et Alessandra Raggio, Cordées célèbres, Glénat, 2014.
101. Gérard Herzog, in Les Alpinistes célèbres, op. cit.
102. L’expression est du géographe allemand Friedrich Ratzel (1844-1904).
103. Voir : Grande randonnée.
104. A 30 kilomètres seulement à l’ouest du Monte Cinto, le fond de la mer descend à 2 000 mètres
(Grande encyclopédie de la montagne, Editions Atlas, 1977, vol. 3, « Corse »).
105. Voir : Descente.
106. Roger Frison-Roche, Les Montagnes de la Terre, vol. I, Flammarion, 1964.
107. Idem.
108. Le Visage de la France, Editions des Horizons de France, introduction d’Henri de Régnier, vol.
1, 1927.
109. J.-L. Servan-Schreiber, Le Retour du courage, Fayard, 1986.
110. André Comte-Sponville, Petit traité des grandes vertus, PUF, 1995.
111. J.-L. Servan-Schreiber, Le Retour du courage, op. cit.
112. Patrick Dupouey, Pourquoi grimper sur les montagnes ?, op. cit.
113. André Comte-Sponville, Petit traité des grandes vertus, op. cit.
114. Marc Batard, L’Envers des cimes, Denoël, 1996.
115. Les Conquérants de l’inutile, Gallimard, 1961.
116. Vincent Ginabat, « Jean Couzy. Un alpiniste d’exception », La Jaune et la Rouge, janvier 2009.
117. Edouard Desor, L’Ascension de la Jungfrau précédée du récit de la traversée de la mer de Glace,
Bibliothèque universelle de Genève, 1841.
118. Christophe Lachnitt, Entre la vie et le vide, op. cit.
119. Touching the Void, 1988 ; La Mort suspendue, Glénat, 2004.
120. La Grande Crevasse est le sixième roman de Roger Frison-Roche publié en 1948 par Arthaud,
deuxième épisode d’une trilogie qui commence avec Premier de cordée et s’achève avec Retour à la
montagne.
121. Paul Yonnet, La Montagne et la mort, De Fallois, 2003.
122. Lionel Terray, Les Conquérants de l’inutile, op. cit.
123. Les Alpinistes célèbres, op. cit.
124. Idem.
125. Yves Ballu, op. cit.
D
1. Cité par Yves Ballu, Les Alpinistes, Glénat, 2013.
2. Patrick Dupouey, Pourquoi grimper sur les montagnes ?, Guérin, 2012.
3. Micheline Morin, in Les Alpinistes célèbres, Mazenod, 1956.
4. Patrick Dupouey, op. cit.
5. Reinhold Messner, Ma vie sur le fil, Glénat, 2005.
6. Blaise Cendrars, Une nuit dans la forêt, Ed. Le Verseau, 1929.
7. Accidentologie des sports de montagne, Fondation Petzl, décembre 2014.
8. Idem.
9. Interview à Grazia par Sarah Constantin, 15 juin 2015.
10. Le Monde, 19 octobre 2015.
11. Pas ici, pas maintenant, Rivages, 1994.
12. Interview au magazine Lire, par Julien Bisson, juin 2010.
13. Gil Pressnitzer, « Erri De Luca, le contraire du rien entre les hommes », espritsnomades.com,
25 février 2007.
14. Interview au journal Le Monde, 5 août 2005.
15. Interview au journal Le Monde, 28 mars 2014.
16. Gallimard, 2005.
17. Le Poids du papillon, Gallimard, 2011.
18. Patrick Dupouey, op. cit.
19. Anne-Laure Boch, L’Euphorie des cimes, Transboréal, 2008.
20. Michel de Montaigne, Essais, cité par André Comte-Sponville, Le Plaisir de penser, Vuibert,
2015.
21. Henry Russell, Souvenirs d’un montagnard, Editions des régionalismes, 2015.
22. Walter Bonatti, Montagnes d’une vie, Arthaud, 1997.
23. Reinhold Messner, Everest sans oxygène, Arthaud, 1979.
24. Lionel Daudet, La Montagne intérieure, Grasset, 2004.
25. René Desmaison, Les Forces de la montagne, Hoëbeke, 2005.
26. Idem.
27. Ibid.
28. La Montagne à la une, Editions du Mont-Blanc, 2013.
29. René Desmaison, Les Forces de la montagne, op. cit.
30. Idem.
31. La Montagne à la une, op. cit.
32. René Desmaison, Les Forces de la montagne, op. cit.
33. Philippe Bonhème, « La folle histoire de l’alpinisme », Alpes Magazine, numéro spécial, 2012.
34. Idem.
35. Cité par Yves Ballu, Les Alpinistes, op. cit.
36. Interview au journal La Croix, 24 mai 2013.
37. Editions du Mont-Blanc.
38. Pierre Blanc, dit « le pape », guide de Bonneval, 1953, in « Histoire des Drus », alpinisme.com.
39. Everest 1974. Le rendez-vous du ciel, Flammarion, 1975.
40. Interview « Le 7e sens selon Diemberger », Barrabes-France, Youtube.
41. Interview par Simon Schreyer, 20 juin 2013, Red Bull Adventure.
42. Idem.
43. Claude Deck, « K2, rêve et destin », revue Montagne et alpinisme, no 1, 1993.
44. Facile comme « la montagne à vaches »… Expression bien-aimée des grimpeurs, moins des
vaches et… des randonneurs.
45. Henry de Ségogne, cité par Jean-Paul Walch, Guide technique et historique de l’alpinisme, Guérin,
2012.
46. Jean-Paul Walch, Guide technique et historique de l’alpinisme, op. cit.
47. Quelques exemples, non dénués d’humour, relevés au hasard, dans les gorges de l’Ardèche (Piège
à conviction, Ma souricière bien-aimée), dans les Calanques (Etat d’urgence), ou dans le Chablais (Délit de
fuite, De Charybde en Scylla)…
48. Yves Ballu, Les Alpinistes, op. cit.
49. Ibid.
50. Katia Lafaille, Sans lui, Grasset, 2007.
51. Le Nouvel Observateur, 8 juillet 2014.
52. Dino Buzzati, Montagnes de verre, Denoël, 1991.
53. Le Poids du papillon, Gallimard, 2011.
54. Samivel, Hommes, cimes et dieux, Arthaud, 1973.
55. Saint-Loup, cité par Samivel, Hommes, cimes et dieux, op. cit.
56. Samivel, Hommes, cimes et dieux, op. cit.
57. Lionel Daudet, La Montagne intérieure, op. cit.
58. Anne-Laure Boch, L’Euphorie des cimes, op. cit.
59. Il y a effectivement deux Drus, le « grand » (3 754 m) et le « petit » (3 733 m), séparés par une
brèche. On parle donc souvent « des Drus ». Mais les amoureux préfèrent dire « le Dru », un peu comme on
dit « la Callas ». Unique…
60. Grande encyclopédie de la montagne, Editions Atlas, vol. 3, 1976.
61. Idem.
62. Jean-Paul Walch, Guide technique et historique de l’alpinisme, op. cit.
63. Grande encyclopédie de la montagne, vol. 3, op. cit.
64. W. Bonatti, Montagnes d’une vie, op. cit.
65. Idem.
66. Jean-Paul Walch, Guide technique et historique de l’alpinisme, op. cit.
67. Wastl Mariner et Heinrich Klier, in Henry de Ségogne et Jean Couzy, Les Alpinistes célèbres,
Mazenod, 1956.
68. Idem.
E
1. Grande encyclopédie de la montagne, vol. 5, Editions Atlas, 1976.
2. Jean-Paul Roux, Montagnes sacrées, montagnes mythiques, Fayard, 1999.
3. Idem.
4. Samivel, Contes à pic, Hoëbeke, 2008.
5. Samivel, Nouvelles d’en haut, Hoëbeke, 2012.
6. Stendhal, cité in « Côme, lac de toutes les passions », Le Monde, 25 juin 2010.
7. Selon le mot de John Ruskin*.
8. Gaston Rébuffat, Etoiles et tempêtes, Arthaud, 1955.
9. Jean de La Fontaine, Fables, « Le torrent et la rivière », VIII, 23.
10. Samivel, Nouvelles d’en haut, op. cit.
11. Gaston Rébuffat, Etoiles et tempêtes, op. cit.
12. Sylvain Tesson, Dans les forêts de Sibérie, Gallimard, 2011.
13. Denis Diderot, Discours sur la poésie dramatique, 1758.
14. Henry Russell, Souvenirs d’un montagnard, 1878.
15. Edward Dolnick, Down The Great Unknown : John Wesley Powell’s 1869 Journey of Discovery
and Tragedy through the Grand Canyon, Harper Perennial, 2002.
16. Edouard Alfred Martel, La France ignorée. Sud-Est de la France, 1928.
17. Franceolympique.com, Canoë-Kayak.
18. G. Leynaud et L. Blaise, « Rapport de mission : le développement des sports et loisirs d’eau vive
en France : impact sur le milieu aquatique et conflits d’usage », ministère de l’Environnement, 1995.
19. Commission de la Sécurité des consommateurs, « Avis relatif à la sécurité de la pratique du
canyonisme », 12 février 2009.
20. Todd Balf, The Last River : The Tragic Race for Shangri-La, Broadway Books, 2001.
21. Site du National Geographic, White-water rafting, 2015.
22. Jon Krakauer, Into the Wild, 1996, Presses de la Cité, 2008.
23. Idem.
24. Philippe Bonhème, La Montagne à la une. Paris Match, 60 ans de reportages, Editions du Mont-
Blanc, 2013.
25. Idem.
26. Ibid.
27. Bruno Lesprit, Le Monde, 23 novembre 2012.
28. Mais plutôt « montagne pointue » ! (« Les Alpes suisses, toponymie, Département fédéral des
affaires étrangères », Swissworld.org.)
29. Yves Ballu, Les Alpinistes, Glénat, 2013.
30. Idem.
31. Ibid.
32. Grande encyclopédie de la montagne, vol. 4, Editions Atlas, op. cit.
33. Philippe Jourdain, « Histoire de l’escalade », Grimper.com, 24 septembre 2009.
34. Jean-Paul Walch, Guide technique et historique de l’alpinisme, Guérin, 2012.
35. Interview par Jeff Jackson, Rock and Ice, no 155, décembre 2006.
36. Cécile Chatelain, Eric Escoffier : « Rien n’est impossible », 2008.
37. Alpinisme.com : « Eric Escoffier ».
38. Charlie Buffet, Libération, 12 août 1998.
39. Idem.
40. Reinhold Messner, Ma vie sur le fil, Glénat, 2005.
41. André Comte-Sponville, Dictionnaire philosophique, PUF, 2013.
42. Yves Ballu, Les Alpinistes, op. cit.
43. Idem.
44. Jean-Paul Walch, Guide technique et historique de l’alpinisme, op. cit.
45. Etienne Bruhl (1898-1973), alpiniste et membre du GHM, est notamment l’auteur du roman
Accident à la Meije (1946, Hoëbeke, 1998).
46. Walter Bonatti, Montagnes d’une vie, Arthaud, 1997.
47. Mountain Wilderness, avec sa Charte pour l’an 2000, adoptée lors des journées européennes de la
montagne à Autrans en décembre 1998 ; la Fédération française des clubs alpins avec sa Charte montagne
adoptée en 2010.
48. André Comte-Sponville, Dictionnaire philosophique, op. cit.
49. Joe Simpson, La Mort suspendue, Glénat, 2004.
50. Charlie Buffet, « Le sommet du mensonge », Libération, 8 mai 2006.
51. Vertical, numéro spécial, « 50 ans d’Everest », mai 2003.
52. J’ai eu cette chance en 2015 avec l’expédition Fraternité*.
53. Vertical, numéro spécial, « 50 ans d’Everest », op. cit.
54. Idem.
55. Ibid.
56. National Geographic, « Everest 50 ans d’exploits », mai 2003.
57. Jon Krakauer, Tragédie à l’Everest, Presses de la Cité, 1997.
58. Frédéric Thiriez, Le foot mérite mieux que ça, Cherche-Midi, 2013.
59. Au XVIIIe siècle, les riches héritiers britanniques partaient, à la fin de leurs études, pour un tour
d’Europe de plusieurs mois, parcourant la France, la Suisse et l’Italie, dûment accompagnés par leur tuteur
et aidés par des guides, pour y parfaire leur culture historique, géographique et artistique.
60. Micheline Morin, in Henry de Ségogne et Jean Couzy, Les Alpinistes célèbres, Mazenod, 1956.
61. Sylvain Jouty et Hubert Odier, Dictionnaire de la montagne, Arthaud, 1999.
62. Grande encyclopédie de la montagne, vol. 3, Editions Atlas, op. cit.
63. Sylvain Jouty et Hubert Odier, Dictionnaire de la montagne, op. cit.
64. Jon Krakauer, Tragédie à l’Everest, op. cit.
65. Le 23 mai 2008, il y avait 75 personnes au sommet, le 19 mai 2012, on en comptait 234…
66. Norbert Bensaïd, La Lumière médicale, Seuil, 1981.
67. Le parachutiste, après avoir chevauché un jet-ski dans une pente raide avant un à-pic, lâche son
engin, qui ira s’écraser en bas, avant d’ouvrir son parachute…
68. Patrick Dupouey, Pourquoi grimper sur les montagnes ?, op. cit.
69. Henri Talun, « Les sports de l’extrême », Signesetsens.com
70. Joe Tomlison, Sports extrêmes : à la recherche de l’adrénaline maximum, Presses de la Cité, 1997.
71. Reinhold Messner, Ma vie sur le fil, op. cit.
72. Cité par Yves Ballu, Les Alpinistes, op. cit.
73. Micheline Morin, in Les Alpinistes célèbres, op. cit.
74. Walter Bonatti, Montagnes d’une vie, op. cit.
75. Jacques Lacarrière, Dictionnaire amoureux de la mythologie, Plon, 2006.
76. Dr Bertrand Piccard, Le Sport extrême, une école de vie ?, Académie internationale des sciences et
techniques du sport, sous la direction de Margareta Baddeley, Georg éditeur, 2002.
77. Idem.
78. Lionel Daudet, La Montagne intérieure, Grasset, 2004.
79. Walter Bonatti, Montagnes d’une vie, op. cit.
F
1. Delphine Morano, « Les rapports entre les genres dans l’alpinisme anglais », Alpine Journal,
bulletin de l’Alpine Club, 2013.
2. Grande encyclopédie de la montagne, vol. 4, Editions Atlas, 1976.
3. Delphine Morano, op. cit.
4. Agnès Couzy, Femmes alpinistes, Hoëbeke, 2008.
5. Delphine Morano, op. cit.
6. Micheline Morin, Encordées, Victor Attinger, 1936.
7. Idem.
8. « Sixième degré » en italien.
9. Georges Livanos, Au-delà de la verticale, Guérin, 1997.
10. Au sens propre ! Lors de l’expédition italienne de Casimiro Ferrari sur le pilier est en 1976, celui-
ci perdra plusieurs dents à l’occasion d’une chute.
11. Grande encyclopédie de la montagne, op. cit., vol. 4.
12. Gilles Modica, Pierre Allain, pure lumière du rocher, Bibliothèque municipale de Grenoble, 1999.
13. Pierre Allain, Alpinisme et compétition, 1948.
14. Le Visage de la France, introduction d’Henri de Régnier, Editions des Horizons de France, 1925,
trois volumes.
15. Mon professeur à Sciences-Po, l’extraordinaire Jean Touchard, prêtait au général de Gaulle cette
formule, dont je ne puis garantir l’authenticité : « Eh oui, ils nous ont déjà pris l’Indochine, l’Algérie, ils
nous prendront aussi la Bretagne, et la Corse ! Il ne nous restera plus que l’Auvergne, parce que personne
n’en voudra ! »
16. Yves Ballu, Les Alpinistes, Glénat, 2013.
17. La formule est d’un certain Aristide Bergès, papetier à Lancey, à l’occasion de l’Exposition
universelle de 1889 (Roger Frison-Roche, Les Montagnes de la Terre, vol. II, Flammarion, 1964).
18. Voir : Wilderness.
19. François Labande, « Hommage à Samivel », bulletin no 12 de Mountain Wilderness, février 1992.
20. Cité par Abdennour Bidar, Plaidoyer pour la fraternité, Albin Michel, 2015.
21. Mantra bouddhiste qui signifie, selon notre sherpa Lakpha : « O mon maître qui es assis sur le
lotus, je ne fais que du bien aux êtres vivants en suivant tes enseignements, et en même temps, j’élimine
mes défauts. »
22. Jean-Emmanuel Ducoin, L’Humanité, 18 décembre 1999.
23. « Radioscopie », 24 novembre 1981.
24. Philippe Bonhème, Montagne Magazine, numéro spécial, décembre 2012-janvier 2013.
25. « Radioscopie », 24 novembre 1981.
26. Charlie Buffet, Libération, 18 décembre 1999.
27. Philippe Bonhème, Montagne Magazine, op. cit.
28. Walter Bonatti, Montagnes d’une vie, Arthaud, 1997.
29. Gaston Rébuffat, Etoiles et tempêtes, Arthaud, 1955.
30. Idem.
31. Henry Russell, Souvenirs d’un montagnard, 1908, Editions des régionalismes, 2011-2013.
32. Hermann Buhl, ou l’invention de l’alpinisme moderne, Glénat, 2005.
33. Grande encyclopédie de la montagne, vol. 4, op. cit.
34. Idem.
35. Site internet de l’Unesco, « Fujisan, lieu sacré et source d’inspiration artistique ».
36. Amélie Nothomb, Ni d’Eve ni d’Adam, Albin Michel, 2007.
37. Stefano Ardito, Légendaires sommets, White Star, 2012.
38. Encyclopaedia Universalis.
39. Yasushi Inoué, Paroi de glace, 1957, édition française Stock, 1998.
40. Site One Hundred Mountains, « On and around Fakada Kyuya’s Nihon Hyakumeizan ».
G
1. Roger Canac, Gaspard de la Meije, Presses universitaires de Grenoble, 1984 ; Isabelle Scheibli, Le
Roman de Gaspard de la Meije, Editions Didier-Richard, 1984.
2. André Georges, in Henry de Ségogne et Jean Couzy, Les Alpinistes célèbres, Mazenod, 1956.
3. Idem.
4. « Recettes montagnardes », sur cuisineaz.com
5. Victor Hugo, « Dieu », 1855, in Marcel Pérès, Henry Russell et ses grottes. Le fou du Vignemale,
Presses universitaires de Grenoble, 2009.
6. Victor Hugo, op. cit.
7. Victor Hugo, Lettre à son ami le peintre L. Boulanger, 1843.
8. Alfred de Vigny, « Le Cor », écrit à Pau, en 1825, Poèmes antiques et modernes, 1826.
9. Marcel Pérès, op. cit.
10. Idem.
11. Ibid.
12. Ibid.
13. Henry Russell, Souvenirs d’un montagnard, 1878, Editions des régionalismes, 2011-2013.
14. Marcel Pérès, op. cit.
15. Yves Ballu, Les Alpinistes, Glénat, 2013.
16. Idem.
17. Gaston Rébuffat, Glace, neige et roc, Hachette, 1970.
18. Patrick Dupouey, Pourquoi grimper sur les montagnes ?, Guérin, 2012.
19. J’en ai fait moi-même l’expérience douloureuse, qui m’a servi de leçon (voir : Chute).
20. Gaston Rébuffat, Glace, neige et roc, op. cit.
21. Idem.
22. Site de la Société suisse de géomorphologie, « La théorie glaciaire : bref historique », 31 août
2009, consulté le 15 décembre 2015.
23. Robert Macfarlane, L’Esprit de la montagne, Plon, 2004.
24. Idem.
25. Ibid.
26. Ibid.
27. Percy Shelley, cité par Claire-Eliane Engel et Charles Vallot, Anthologie de littérature alpestre,
Editions PyréMonde, 2006-2009.
28. Robert Macfarlane, L’Esprit de la montagne, op. cit.
29. Idem.
30. Ibid.
31. Ibid.
32. Percy Shelley, cité par Claire-Eliane Engel et Charles Vallot, Anthologie de littérature alpestre,
op. cit.
33. Cité par Robert Macfarlane, L’Esprit de la montagne, op. cit.
34. Gilles Modica, Les Grandes Premières du Mont-Blanc, Guérin, 2011. Voir aussi le récit d’Yves
Ballu, op. cit.
35. Idem.
36. Yves Ballu, op. cit.
37. Walter Bonatti, Montagnes d’une vie, Arthaud, 1997.
38. Idem.
39. Ibid.
40. Ibid.
41. René Desmaison, 342 heures dans les Grandes Jorasses, Flammarion, 1973.
42. Christian Brincourt, Envoyé spécial, Guérin, 2005.
43. Idem.
44. Ibid.
45. Ibid.
46. Yves Ballu, Les Alpinistes, op. cit.
47. Micheline Morin, in Les Alpinistes célèbres, op. cit.
48. Idem.
49. Ibid.
50. Ibid.
51. Cité par Yves Ballu, Les Alpinistes, op. cit.
H
1. « Die Alpen », Les Alpes, traduction française de Tscharner, Göttingen, 1749.
2. Yves Ballu, Les Alpinistes, Glénat, 2013.
3. Versuch Schweizerischer Gedichten, Berne, 1732 (incluant le fameux « Die Alpen »).
4. Cité par Jean-Paul Walch, Guide technique et historique de l’alpinisme, Guérin, 2012.
5. Paris Match, septembre 1966.
6. « Chacun peut être un héros un jour et un parfait salaud le lendemain. »
7. Mirella Tenderini, Le Beatnik des neiges, Denoël, 1991.
8. Marianne, 14 décembre 2012.
9. Internaute.com, 14 décembre 2012.
10. Libération, 14 décembre 2012.
11. Rue 89, 14 décembre 2012.
12. Le Monde, 14 décembre 2012.
13. Maurice Herzog, Annapurna premier 8 000, Arthaud, 1951.
14. Guérin, 1996.
15. David Roberts, Annapurna, une affaire de cordée, Guérin, 2000.
16. Félicité Herzog, Un héros, Grasset, 2012.
17. Marianne, 14 décembre 2012.
18. Charlie Buffet, Le Monde, 17 décembre 2012.
19. Pierre Mazeaud, Des cailloux et des mouches, ou échec à l’Himalaya, Olivier Orban, 1985.
20. Idem.
21. Paul Stanley Ward, « Edmund Hillary, king of the world », nzedge.com, 2 juin 2000.
22. Andrée Mathieu, Encyclopédie de l’Agora, 31 janvier 2008.
23. Paul Stanley Ward, op. cit.
24. Le Nouvel Observateur, 22 janvier 2008.
25. Paul Stanley Ward, op. cit.
26. Henry de Ségogne et Jean Couzy, Les Alpinistes célèbres, Mazenod, 1956.
27. Roger Frison-Roche, Les Montagnes de la Terre, vol. II, Flammarion, 1964.
28. Idem.
29. Yves Ballu, Les Alpinistes, op. cit.
30. Cette performance a été contestée par l’Italien Simone Moro, au motif que Lafaille avait atteint le
sommet le 11 décembre, alors que le calendrier international fait débuter la période d’hiver le 21 décembre.
Simone, qui a atteint le sommet un mois plus tard, considère qu’il est donc le premier ! A quoi le Français a
répondu que l’hiver himalayen a toujours commencé le 1er décembre…
31. Expédition conduite par le Basque Alex Txikon. Au Broad Peak, invaincu jusqu’alors, une
expédition polonaise a atteint le sommet le 5 mars 2013, mais au prix de lourdes pertes humaines (deux
disparus sur quatre summiters).
32. Walter Bonatti, Montagnes d’une vie, Arthaud, 1997.
33. Charlie Buffet, Libération, 2 janvier 1996.
34. Erhard Loretan et Jean Ammann, Les 8 000 rugissants, Editions La Sarine, 2000.
35. Au lieu d’installer des camps intermédiaires entre le camp de base et le sommet, l’alpiniste,
comme dans les Alpes, grimpe directement avec tout son matériel et ses vivres dans son sac.
36. Reinhold Messner, Ma vie sur le fil, Glénat, 2005.
37. Henri Sigayret, « L’himalayisme népalais », www.ambafrance-np.org
38. Jean-Loup Chifflet, Dictionnaire amoureux de l’humour, Plon, 2012.
39. Jean-Loup Chifflet nous apprend que cette formule, attribuée parfois à Boris Vian ou à Georges
Duhamel, émane en réalité d’Achille Chavée.
40. Georges Livanos, citant Robert Gabriel, in Au-delà de la verticale, Guérin, 2014.
41. Reinhold Messner, Ma vie sur le fil, op. cit.
42. René Desmaison, Les Forces de la montagne, Hoëbeke, 2005.
43. Jean-Loup Chifflet, Dictionnaire amoureux de l’humour, op. cit.
44. Jean-Loup Chifflet, Le Bouquin de l’humour, Robert Laffont, 2015.
45. Guérin, 2007.
46. La Montagne intérieure, Grasset, 2004.
47. Idem.
48. Cédric Sapin-Defour, Dico impertinent de la montagne, préface de Lionel Daudet, JMEditions,
2014.
49. Guérin, 2006.
50. Jean-Pierre Coutaz, Samivel, prince des hauteurs, Glénat, 2012.
51. Jean-Loup Chifflet, Dictionnaire amoureux de l’humour, op. cit.
52. Dessin de couverture de L’Ame du monde, Hoëbeke, 2007.
53. Hélène Laberge, « La vallée des immortels », revue Critère, 1975.
54. Idem.
I
1. Jacques Lacarrière, L’Envol d’Icare, Seghers, 1993.
2. Version attribuée, à tort selon les spécialistes, à Apollodore d’Athènes (IIe siècle av. J.-C.), dans sa
Bibliothèque, qui serait en réalité l’œuvre bien postérieure d’un « pseudo-Apollodore ».
3. Ovide (43 av. J.-C.-18 ap. J.-C.), Métamorphoses, VIII, traduction d’Etienne Gros, reprise par
Jacques Lacarrière dans son beau Dictionnaire amoureux de la mythologie, Plon, 2006.
4. Diodore de Sicile (Ier siècle av. J.-C.), Histoire universelle, Livre IV, Adolphe Delayes, 1841.
Version reprise par Pausanias (115-180).
5. Samivel, Nouvelles d’en haut, Hoëbeke, 2012.
6. Samivel, « Les marmottes du Bego », Contes à pic, Hoëbeke, 2008.
7. Samivel, Nouvelles d’en haut, op. cit.
8. Jacques Lacarrière, Dictionnaire amoureux de la mythologie, op. cit.
9. Idem.
10. Théophile Gautier, Salon de 1848, accessible sur theophilegautier.fr.
J
1. L’Express, interview par Dominique Simonnet, 6 décembre 2001.
2. Idem.
3. Ibid.
4. Ibid.
5. Ibid.
6. Ibid.
7. Lord Byron, Manfred, acte I, scène 2, Londres, 1817.
8. Edouard Desor, L’Ascension de la Jungfrau précédée de la traversée de la mer de Glace,
Bibliothèque universelle de Genève, novembre 1841.
9. Alec Baer, in Henry de Ségogne et Jean Couzy, Les Alpinistes célèbres, Mazenod, 1956.
10. Idem.
11. Ibid.
12. Edouard Desor, op. cit.
13. Juratourism.com
14. Bernard Clavel, L’Hiver, Nathan, 2003.
15. « Jura » vient du celte jor ou jore, qui signifie « montagne boisée ».
16. Les 100 Plus Beaux Sites de montagne en France, Editions Atlas, 2014.
17. Idem.
K
1. Pierre Mazeaud, Des cailloux et des mouches, ou échec à l’Himalaya, Olivier Orban, 1985.
2. Sylvain Jouty et Hubert Odier, Dictionnaire de la montagne, Arthaud, 1999.
3. Chip Brown, « Récit d’un exploit », National Geographic, juillet 2013.
4. Yan Giezendanner, Le Routeur des cimes, Guérin, 2007.
5. Eberhard Jurgalski, 8000ers.com, chiffres arrêtés en juillet 2008.
6. Idem.
7. David Servenay, « K2 : comment la montagne tueuse a englouti onze hommes », Le Nouvel
Observateur, 18 août 2008.
8. Idem.
9. Karakoram. The Ascent of Gasherbrum IV, Hutchinson, 1961.
10. Charlie Buffet, La Folie du K2, Guérin, 2005.
11. Idem.
12. Pierre Mazeaud, Des cailloux et des mouches, op. cit.
13. Walter Bonatti, Montagnes d’une vie, Arthaud, Paris, 1997.
14. Charlie Buffet, La Folie du K2, op. cit.
15. Sylvain Jouty et Hubert Odier, Dictionnaire de la montagne, op. cit.
16. Jerzy Kukuczka, Legendary climber, Discovery World, YouTube (traduction personnelle).
17. Marc Batard, L’Envers des cimes, Denoël, 1995.
18. Idem.
19. Ingeborda Doubrawa Cochlin, « A tribute to Jerzy Kukuczka », Alpine Journal (traduction
personnelle).
20. Idem.
21. Jerzy Kukuczka, Legendary climber, op. cit.
22. Idem.
23. Ibid.
L
1. Charlie Buffet, Libération, 24 mai 2000.
2. Maurice Herzog, in Henry de Ségogne et Jean Couzy, Les Alpinistes célèbres, Mazenod, 1956.
3. Charlie Buffet, Libération, 24 mai 2000.
4. Louis Lachenal, Carnets du vertige, Guérin, 1996.
5. Jean-Christophe Lafaille, Prisonnier de l’Annapurna, Guérin, 2003.
6. Idem.
7. Ibid.
8. Katia Lafaille, Sans lui, Grasset, 2007.
9. François Carrel, Libération, 14 février 2006.
10. Les Alpinistes célèbres, op. cit.
11. Idem.
12. Patrick Dupouey, Pourquoi grimper sur les montagnes ?, Guérin, 2012.
13. Lionel Daudet, La Montagne intérieure, Grasset, 2004.
14. Patrick Dupouey, Pourquoi grimper sur les montagnes ?, op. cit.
15. Walter Bonatti, Montagnes d’une vie, Arthaud, 1997.
16. Reinhold Messner, Ma vie sur le fil, Glénat, 2005.
17. Anne-Laure Boch, L’Euphorie des cimes, Transboréal, 2008.
18. Gaston Rébuffat, Le Massif du Mont-Blanc, Denoël, 1973, reprenant L’Apprenti montagnard, Ed.
Grands Vents, 1946.
19. Micheline Morin, in Les Alpinistes célèbres, op. cit.
20. Anne-Laure Boch, L’Euphorie des cimes, op. cit.
21. Guérin, 2003.
22. Patrick Berhault, Encordé mais libre, Glénat, 2001.
23. Micheline Morin, in Les Alpinistes célèbres, op. cit.
24. Walter Bonatti, Montagnes d’une vie, op. cit.
25. Reinhold Messner, Ma vie sur le fil, op. cit.
26. Patrick Dupouey, Pourquoi grimper sur les montagnes ?, op. cit.
27. Reinhold Messner, Ma vie sur le fil, op. cit.
28. Georges Livanos, Au-delà de la verticale, Guérin, 2014.
29. Reinhold Messner, Ma vie sur le fil, op. cit.
30. Marc Batard, L’Envers des cimes, Denoël, 1996.
31. Idem.
32. Louis Lachenal, Carnets du vertige, Guérin, 1996.
33. « Littérature et montagne », Grande encyclopédie de la montagne, vol. 6, Editions Atlas, 1978.
34. Claire-Eliane Engel et Charles Vallot, Anthologie de littérature alpestre, Editions PyréMonde,
2005-2009.
35. Daniel May, in Les Alpinistes célèbres, op. cit.
36. Voyages au Mont-Perdu, 1801, cité in Claire-Eliane Engel et Charles Vallot, op. cit.
37. Daniel May, in Les Alpinistes célèbres, op. cit.
38. Jean-Jacques Rousseau, La Nouvelle Héloïse, 1761.
39. Cité dans « Littérature et montagne », Grande encyclopédie de la montagne, vol. 6, op. cit.
40. Idem.
41. Yves Ballu, Les Alpinistes, Glénat, 2013.
42. Cité dans « Littérature et montagne », Grande encyclopédie de la montagne, vol. 6, op. cit.
43. Idem.
44. Extrait de Mes escalades dans les Alpes et le Caucase, cité par Yves Ballu, op. cit.
45. Yves Ballu, Les Alpinistes, op. cit.
46. Actes Sud, 1998.
47. Cité dans « Littérature et montagne », Grande encyclopédie de la montagne, vol. 6, op. cit.
48. Yves Ballu, Les Alpinistes, op. cit.
49. Etienne Bruhl, Accident à la Meije, Hoëbeke, 1995, préface d’Anne Sauvy.
50. Claude Theillay, revue Montagne et alpinisme, no 4, 1976.
M
1. Guido Magnone, la voie des sommets, documentaire de Jean-Michel Rodrigo, 2006.
2. Guido Magnone, Sculpteur des cimes, Arthaud, 2005.
3. Jean-Michel Rodrigo, « En hommage à Guido Magnone », Mediapart, 16 juillet 2012.
4. Guido Magnone, la voie des sommets, op. cit.
5. Interview à TV Mountain, 5 septembre 2002.
6. R.L.G. Irving, in Henry de Ségogne et Jean Couzy, Les Alpinistes célèbres, Mazenod, 1956.
7. Micheline Morin, in Les Alpinistes célèbres, op. cit.
8. Robert Macfarlane, L’Esprit de la montagne, Plon, 2004.
9. Idem.
10. Ibid.
11. R.L.G. Irving, in Les Alpinistes célèbres, op. cit.
12. Robert Macfarlane, L’Esprit de la montagne, op. cit.
13. J.-J. Rousseau, Les Confessions, livre IV.
14. Daniel Girardin, « Marcher fait penser », Littérature, 12 février 2006.
15. Rebecca Solnit, L’Art de marcher, Actes Sud, 2002.
16. Yves Paccalet, Le Bonheur en marchant, JC Lattès, 2000.
17. Frédéric Gros, La Marche, une philosophie, Flammarion, 2011.
18. Idem.
19. David Le Breton, Eloge de la marche, Ed. Métailié, 2000.
20. Bernard Ollivier, Longue marche, Phébus, « Libretto », 2012.
21. Samivel, Nouvelles d’en haut, Hoëbeke, juin 2012.
22. Voir les passionnantes études menées depuis vingt ans par les chercheurs de l’université Claude-
Bernard sur les marmottes de la réserve de la Grande Sassière, dans le cadre du « Projet marmotte alpine »
(projetmarmottealpine.org).
23. Samivel, Nouvelles d’en haut, op. cit.
24. Les cartes Vidal-Lablache de la « Librairie Armand Colin ».
25. Le Visage de la France, introduction d’Henri de Régnier, Ed. des Horizons de France, 3 vol.,
1925.
26. Idem.
27. Les 100 Plus Beaux Sites de montagne en France, Editions Atlas, 2014.
28. Idem.
29. « Plomb » viendrait du vieux français pom, pour « pommeau ».
30. Le Visage de la France, op. cit.
31. Idem.
32. Ibid.
33. Jules Michelet, Notre France, sa géographie, son histoire, Marpon et Flammarion, 1886, Hachette,
2012.
34. Balades nature en France, Editions Prisma, « Géobook », 2015.
35. André Velter, L’Amour extrême et autres poèmes pour Chantal Mauduit, Gallimard, 2006, et une
très belle critique d’Alain Duault dans Le Nouveau Recueil, juin-août 2007, Champ Vallon.
36. Elisabeth Harley, interview de Rodolphe Popier pour Kairn, 24 décembre 2010.
37. André Velter, L’Amour extrême et autres poèmes pour Chantal Mauduit, op. cit.
38. Charlie Buffet, Libération, 18 mai 1998.
39. Jon Krakauer, Tragédie à l’Everest, Presses de la Cité, 1997.
40. J’habite au Paradis, JC Lattès, 1997.
41. Tombeau de Chantal Mauduit, dir. artistique Olivier Jouy, Label Fremeaux et Associés, 2002.
42. Olivier Guillaumont, Pierre Mazeaud l’insoumis, Guérin, 2012.
43. Arthaud, 1971.
44. Pierre Mazeaud, Des cailloux et des mouches, ou échec à l’Himalaya, Olivier Orban, 1985.
45. Chris Woodside, « Who led the first ascent of Denali », Appalachia Journal, 2012.
46. Hudson Stuck, Quatre hommes au sommet, Transboréal, 2015.
47. E. Whymper, Escalades dans les Alpes, traduction de M. Adolphe Jeanne, vice-président du Club
alpin français, Paris, Hachette et Cie, 1873.
48. Henri Isselin, La Meije, 1956.
49. Extraits de La Revue de géographie alpine, t. LVIII, fascicule 3, 1970.
50. Louis d’Orléans, Dans les Alpes, 1896-1899, Plon, 1901.
51. André Georges, in Les Alpinistes célèbres, op. cit.
52. Cité par Yves Ballu, Les Alpinistes, Glénat, 2013.
53. Notamment : Gaspard de la Meije, film français de Bernard Choquet, 1984, adapté du roman
éponyme d’Isabelle Scheibli ; Les Amants de l’Oisans. Gaspard de la Meije et les sources de l’alpinisme,
bande dessinée de Nelly Moriquand (scénario) et Fabien Lacaf (dessin, couleurs), Glénat, 2013.
54. W.A.B. Coolidge, Les Alpes dans la nature et dans l’histoire, 1913.
55. La Meije et les Ecrins, illustrations par Ernest Hareux, 1908.
56. Libération, « La Meije, un tour légendaire », 19 mars 2015.
57. Victor Hugo, Impressions de voyage en Suisse, t. II, Société belge de librairie Hauman et cie,
1841.
58. Samivel, Nouvelles d’en haut, Hoëbeke, 2012.
59. John Masefield, « Par les moyens du bord », in Le Roman du cap Horn, Omnibus, 2003.
60. Gaston Rébuffat, La montagne est mon domaine, Hoëbeke, 1996.
61. Haakon Chevalier, « Le dernier voyage de la Rosamond », in Le Roman du cap Horn, op. cit.
62. Ma vie sur le fil, Glénat, 2005.
63. Idem.
64. Ibid.
65. Ibid.
66. Ibid.
67. Claire-Eliane Engel et Charles Vallot, Anthologie de littérature alpestre, PyréMonde, 2005-2009.
68. Roger Frison-Roche, Les Montagnes de la Terre, Flammarion, 1964.
69. Voyez le livre époustouflant de Kaines Adlard Coles, Navigation par gros temps, Gallimard, 2002.
A consommer avec modération pour ceux qui partent pour leur première croisière à la voile !
70. Roger Frison-Roche, Les Montagnes de la Terre, op. cit.
71. Idem.
72. Ibid.
73. Daniel May, in Les Alpinistes célèbres, op. cit.
74. Idem.
75. Ibid.
76. Ibid.
77. Ibid.
78. Roger Frison-Roche, Les Montagnes de la Terre, op. cit.
79. Voir : Ruskin.
80. Audrey Dufour, La Croix, 29 mai 2015.
81. Daniel May, « Boniface Rotario », in Les Alpinistes célèbres, op. cit.
82. Victor Hugo, Les Quatre Vents de l’esprit, 1881.
83. Cité par Joëlle Fernandes, « Montagnes sacrées de Savoie et d’ailleurs », La Voix des Allobroges,
10 décembre 2011.
84. The Times of India, 7 juin 2001.
85. « Les montagnes sacrées à travers le monde », openyoureyes. over-blog. ch, 3 mars 2013.
86. Peintre chinois du XIe siècle, cité par Edwin Bernbaum, Les Montagnes sacrées, Archives de la
FAO, 2002, Année internationale de la montagne.
87. « Les montagnes sacrées dans le monde », linternaute.com
88. « Sam Begay, “homme-médecine” navajo », Association Navajo-France : http://www.navajo-
france.com/fr/navajos.php
89. Pablo Neruda, « Les hauteurs de Machu Picchu », Chant général, II.
90. Jean-Paul Roux, Montagnes sacrées, montagnes mythiques, Fayard, 1999.
91. Samivel, Hommes, cimes et dieux, Arthaud, 1973.
92. Idem.
93. Ibid.
94. André Comte-Sponville, L’Esprit de l’athéisme, Albin Michel, 2006.
95. Samivel, Hommes, cimes et dieux, op. cit.
96. Percy Shelley, « Mont Blanc », 1816, cité dans Anthologie de littérature alpestre de C.-E. Engel et
C. Vallot, Editions PyréMonde, 2006-2009.
97. Jean-François Ducis (1733-1816), dans une lettre adressée à Hérault de Séchelles. On lui doit aussi
la formule bien connue : « Il est des grands hommes à qui l’on succède et que personne ne remplace ! »
98. Victor Hugo, La Légende des siècles, Nouvelle série, XXV « Les Montagnes
(Désintéressement) ».
99. Campagne des géomètres-experts de Haute-Savoie, septembre 2015.
100. Gilles Modica, Les Grandes Premières du Mont-Blanc, Guérin, 2011.
101. Victor Hugo, La Légende des siècles, op. cit.
102. Mont-Blanc, jardin féérique. Historique des ascensions du Mont-Blanc, Hachette, 1962.
103. H.B. de Saussure, « Voyages dans les Alpes », Neuchâtel, 1780.
104. Charles Martins, « Deux ascensions au Mont-Blanc, études de météorologie et d’histoire
naturelle », Revue des deux mondes, t. 56, 1865, in Michel Tailland, « Les mises en récit d’un demi-siècle
d’ascensions anglo-saxonnes au Mont-Blanc, voyage initiatique entre science et aventure (1787-1851) »,
Babel, 8, 2003.
105. Gilles Modica, Les Grandes Premières du Mont-Blanc, op. cit.
106. J. Murray, « Handbook for travellers in Switzerland and the Alps of Savoy and Piedmont »,
Londres, 1851, in Michel Tailland, op. cit.
107. Henry Martin Atkins, 1838, in Michel Tailland, idem.
108. John Auldjo, « Narrative of an ascent to the summit of mont Blanc on the 8th and 9th of august
1827 », Londres, 1830, in Michel Tailland, ibid.
109. Extrait de César.
110. Reinhold Messner, Ma vie sur le fil, op. cit.
111. Georges Livanos, Au-delà de la verticale, Guérin, 2014.
112. Lionel Daudet, La Montagne intérieure, Grasset, 2004.
113. René Desmaison, Les Forces de la montagne, Hoëbeke, 2005.
114. André Comte-Sponville, Dictionnaire philosophique, PUF, 2001.
115. Pierre Mazeaud, Montagne pour un homme nu, op. cit.
116. Cité par Yves Ballu, op. cit.
117. Micheline Morin, in Les Alpinistes célèbres, op. cit.
118. Idem.
119. « Hermann Buhl, journal d’expédition au Nanga Parbat », Corbaccio, 2007.
N
1. « Um die Eiger-Nordwand », 1938, cité par Yves Ballu, Les Alpinistes, Glénat, 2013.
2. Yves Ballu, op. cit.
3. Pascal Boniface, Football et mondialisation, Armand Colin, 2006.
4. Yves Ballu, op. cit.
5. Olivier Guillaumont, Pierre Mazeaud l’insoumis, Guérin, 2012.
6. Voir sur l’ensemble de ces questions le passionnant numéro spécial de Montagnes Magazine,
no 407, été 2014.
7. Bruno Besson, « Histoire de l’alpinisme de 1850 à nos jours vue au travers des enjeux
nationalistes », juin 2004 (http://thisisnotablog.xbrrr.org/docs/pph.pdf).
8. Cité par Yves Ballu, op. cit.
9. Voir note 6.
10. Storia dell’ alpinismo, 1994, Torino.
11. « Paysages », Les Fleurs du mal.
12. « Nuit de neige », Des vers.
13. Les Poèmes antiques et modernes.
14. Hommes, cimes et dieux, Arthaud, 2005.
15. Sur ces sujets, voir l’excellente étude « Neige » in la Grande encyclopédie de la montagne, vol. 7,
Editions Atlas, 1976.
16. Idem.
17. Sylvain Jouty et Hubert Odier, Dictionnaire de la montagne, Arthaud, 1999.
18. Anne-Laure Boch, L’Euphorie des cimes, Transboréal, 2008.
19. Idem.
20. Gaston Rébuffat, Etoiles et tempêtes, Hoëbeke, 1999.
21. Ma vie sur le fil, Glénat, 2005.
22. Montagnes d’une vie, Arthaud, 1997.
23. Idem.
24. Ibid.
25. 342 heures dans les Grandes Jorasses, Flammarion, 1973.
26. Idem.
27. « La nuit de mai », Poésies nouvelles.
28. « Nuit », Toute la lyre.
29. « Le gouffre », Les Fleurs du mal.
O
1. Gabrielle Serraz, Les Echos, 7 août 2009.
2. Robert Macfarlane, L’Esprit de la montagne, Plon, 2004.
3. Idem.
4. bid.
5. Ibid.
6. Ibid.
7. Kerri Smith, « Supercontinent Amasia to take North Pole position », revue Nature, 8 février 2012.
P
1. R.M. Viney, « James Eccles », in Henry de Ségogne et Jean Couzy, Les Alpinistes célèbres,
Mazenod, 1956.
2. Louis Lachenal, « Michel Payot », idem.
3. Société des peintres de montagne,spm.chez.com 2015.
4. Je ne plaisante qu’à moitié car, en 1897, Franz Schrader expliquait que l’altitude idéale pour peindre
la montagne était entre 3 000 et 4 000 mètres, pas moins, pas plus.
5. Grande encyclopédie de la montagne, vol. 7, « Peinture », Editions Atlas, 1976.
6. Laurence Villoz, Que révèle La Pêche miraculeuse de Konrad Witz, Protestinfo, 9 avril 2013.
7. Voir : Montagnes sacrées.
8. Yolaine Escande, Montagnes et eaux, la culture du Shanshui, Hermann, 2005.
9. A quoi tient la beauté des montagnes, lecture de Joël Cornuault, Isolato, 2009.
10. Grande encyclopédie de la montagne, vol. 7, « Peinture », op. cit.
11. Chrystel Chabert, « Sur les pas de Cézanne », francetvinfo, 4 février 2014.
12. Que l’on a pu voir au Centre Pompidou lors de l’exposition « Kandinsky » en 2009.
13. Samivel, Hommes, cimes et dieux, Arthaud, 1973.
14. La Montagne bleue, film d’animation de Julien Colomb et Anne Ladegaillerie, production
DREAM 2000.
15. Lettre de Pétrarque à Dionigi da Borgo San Sepolcro, son professeur, confesseur et ami ; Lettres
familières, IV, 1.
16. L’Ascension du mont Ventoux, Editions du mont Ventoux, Carpentras, 1937.
17. « Epître à la postérité », Lettres de la vieillesse, t. V, Belles Lettres, Paris, 2012.
18. Montagnes d’une vie, Arthaud, 1997.
19. Ma vie sur le fil, Glénat, 2007.
20. L’Envers des cimes, Denoël, 1996.
21. Christophe Lachnitt, Entre la vie et le vide, BoD, 2015.
22. Philippe Deslandes, mon guide de toujours, de la compagnie de Bourg-Saint-Maurice.
23. Patrick Dupouey, Pourquoi grimper sur les montagnes ?, Guérin, 2012.
24. La Montagne à la une, textes de P. Bonhème, Editions du Mont-Blanc, 2013.
25. Jean-Jacques Rousseau, La Nouvelle Héloïse, 1761.
26. Le Gai savoir, cité par Frédéric Gros, Marcher, une philosophie, Flammarion, 2011.
27. Cité par Patrick Dupouey, Pourquoi grimper sur les montagnes ?, op. cit.
28. Giuseppe Mazzotti, in Les Alpinistes célèbres, op. cit.
29. Yves Ballu, Les Alpinistes, Glénat, 2013.
30. Giuseppe Mazzotti, in Les Alpinistes célèbres, op. cit.
31. Jean-Paul Walch, Guide technique et historique de l’alpinisme, Guérin, 2012.
32. Idem.
33. Le piton « chante » effectivement, car plus il s’enfonce sous les coups de marteau, plus le son est
aigu, faisant comme une gamme musicale. D’ailleurs, si le piton ne « chante » pas, mieux vaut ne pas s’en
servir !
34. Le trou est d’abord percé avec un tamponnoir et un marteau, ou bien avec une perceuse électrique
(!). On y place ensuite le piton qui, sous les coups de marteau, s’écrase au fond du trou et devient
pratiquement inarrachable. Le spit est équipé d’une plaquette avec un œilleton dans lequel on place le
mousqueton.
35. Jean-Paul Walch, Guide technique et historique de l’alpinisme, op. cit.
36. François Labande, Sauver la montagne, Editions Olizane, 2004.
37. Ethique à Nicomaque, X, 1.
38. Cité par Patrick Dupouey, op. cit.
39. A. Comte-Sponville, Dictionnaire philosophique, PUF, 2001.
40. Pourquoi grimper sur les montagnes ?, op. cit.
41. Lionel Daudet, La Montagne intérieure, Grasset, 2004.
42. « Die Alpen », 1732.
43. Jean-Jacques Rousseau, La Nouvelle Héloïse, 1761.
44. Yves Ballu, Les Alpinistes, op. cit.
45. « Die Alpen », 1732.
46. Cité par Claire-Eliane Engel et Charles Vallot, Anthologie de littérature alpestre, Editions
PyréMonde, 2005-2009.
47. Idem.
48. Ibid.
49. Ibid.
50. Ibid.
51. Ibid.
52. Alfred de Vigny, « Le Cor », Poèmes antiques et modernes, 1826.
53. Cité par Claire-Eliane Engel et Charles Vallot, Anthologie de littérature alpestre, op. cit.
54. Idem.
55. Ibid.
56. Ibid.
57. Victor Hugo, « Désintéressement », La Légende des siècles, 1855.
58. Victor Hugo, « Balma », Toute la lyre.
59. Cité par Claire-Eliane Engel et Charles Vallot, Anthologie de littérature alpestre, op. cit.
60. Idem.
61. Marc Eigeldinger, introduction à Impressions de voyages en Suisse, de Théophile Gautier, L’Age
d’Homme, 1985.
62. André Helard, John Ruskin et les cathédrales de la Terre, Guérin, 2005.
63. Franz Schrader, « A quoi tient la beauté des montagnes ? », 1897, Isolato, 2010.
64. Cité par Claire-Eliane Engel et Charles Vallot, Anthologie de littérature alpestre, op. cit.
65. Idem.
66. Samivel, Contes à pic, Hoëbeke, 2008.
67. Idem.
68. Arthaud, 1973.
69. Samivel, Contes à pic, op. cit.
70. Samivel, Idem.
71. Samivel, Ibid.
72. Samivel, L’Amateur d’abîmes, Hoëbeke, 1997.
73. Samivel, Contes à pic, op. cit.
74. Philippe Bernard, préface à Nouvelles d’en haut de Samivel, Hoëbeke, 1995.
75. François-René de Chateaubriand, Voyage au Mont-Blanc et réflexions sur les paysages de
montagne, 1805.
76. Walter Bonatti, Montagnes d’une vie, op. cit.
77. Yves Ballu, Les Alpinistes, op. cit.
78. Idem.
79. Paul Payot, « Paccard et Balmat », in Les Alpinistes célèbres, op. cit.
80. Yves Ballu, Les Alpinistes, op. cit.
81. Idem.
82. Ibid.
83. Ibid.
84. Ibid.
85. Montagnes d’une vie, op. cit.
86. Jean-Emmanuel Ducoin, L’Humanité, 29 décembre 2001 ; Olivier Le Naire, L’Express du
25 octobre 2004.
87. Walter Bonatti, L’Affaire du K2, Guérin, 1981 et K2, la vérité, Guérin, 2007.
88. Yves Ballu, Les Alpinistes, op. cit.
89. Idem.
90. La Montagne à la une, op. cit.
91. René Desmaison, Les Forces de la montagne, Hoëbeke, 2005.
92. Philippe Bonhème, La Montagne à la une, op. cit.
93. Une première édition, incomplète, revue et cosignée par Gérard Herzog, frère de Maurice, avait été
publiée un an après sa mort en 1956 (Guérin).
94. David Roberts, Annapurna, une affaire de cordée, Guérin, 2000.
95. Yves Ballu, La Conjuration du Namche Barwa, Glénat, 2008.
96. Félicité Herzog, Un héros, Grasset, 2012.
97. Charlie Buffet, Le Monde, 17 décembre 2012.
98. Reinhold Messner, La Montagne nue, Guérin, 2003.
99. Idem.
100. Ibid.
101. La Montagne nue, op. cit.
102. Henri Seckel, Le Monde, 25 avril 2014.
103. Jon Krakauer, Tragédie à l’Everest, Presses de la Cité, 1997. Ce récit a inspiré le film de Baltasar
Kormákur, Everest, septembre 2015.
104. Pierre Mazeaud, Des cailloux et des mouches, ou échec à l’Himalaya, Olivier Orban, 1985.
105. Le parachutiste, le plongeur sous-marin, le skieur de pentes raides et bien d’autres connaissent
cette situation. J’en conserve moi-même un souvenir aigu, lié non pas à la montagne, mais en parachutisme.
Nous étions partis en Noratlas, portes ouvertes, pour un saut d’entraînement de nuit et dans les arbres,
lourdement armés et en tenue de combat. Une première pour nous. Dans le hurlement des moteurs et l’odeur
du kérosène, nous nous demandions avec mon camarade de promotion, nous qui étions pourtant pleinement
volontaires, ce que nous fichions là… Le signal rouge (préparez-vous), puis vert (sautez) a vite balayé ces
états d’âme.
106. Patrick Dupouey, Pourquoi grimper sur les montagnes ?, op. cit.
107. Idem.
108. Ibid.
109. Claire-Eliane Engel et Charles Vallot, Anthologie de littérature alpestre, Editions PyréMonde,
op. cit.
110. Idem.
111. Louis Lachenal, Carnets du vertige, Guérin, 1996.
112. Hippolyte Taine, Voyage aux Pyrénées, illustrations de Gustave Doré, Hachette, 1860.
113. Patrick Dupouey, Pourquoi grimper sur les montagnes ?, op. cit.
114. Samivel, Hommes, cimes et dieux, Arthaud, 1973.
115. Walter Bonatti, Montagnes d’une vie, op. cit.
116. Sylvain Tesson, Carnets d’aventures, Presses de la Renaissance, 2007.
117. Gaston Rébuffat, L’Apprenti montagnard, Editions Grands Vents, 1946.
118. Walter Bonatti, Montagnes d’une vie, op. cit.
119. Par exemple : Elisée Reclus, Les Alpes, Editions Héros-Limite, 2015, Frédéric Gros, Marcher,
une philosophie, Flammarion, 2011, et Patrick Dupouey, op. cit.
120. Henry Russell, Souvenirs d’un montagnard, 1908, Editions des régionalismes, 2011.
121. A. Comte-Sponville, Dictionnaire philosophique, PUF, 2001.
122. Aristote, Ethique à Nicomaque.
123. A. Comte-Sponville, Dictionnaire philosophique, op. cit.
124. Patrick Dupouey, Pourquoi grimper sur les montagnes ?, op. cit.
125. Frédéric Gros, Marcher, une philosophie, op. cit.
126. Henry Russell, Souvenirs d’un montagnard, op. cit.
127. Patrick Dupouey, Pourquoi grimper sur les montagnes ?, op. cit.
128. Yves Ballu, Les Alpinistes, op. cit.
129. Idem.
130. Heinrich Klier, in Les Alpinistes célèbres, op. cit.
131. Charles Dupuy, « Actes du colloque Escalade », cité par Dominique Potard, Grand dictionnaire
d’alpinisme illustré, Guérin, 2007.
132. Selon le Grand Dictionnaire d’alpinisme illustré de Dominique Potard (op. cit.) : « Du mou ! :
espèce de juron qui marque généralement l’impatience, la colère, etc. » A ne pas confondre avec « Sec ! :
interj. marquant l’étonnement, l’admiration, la douleur, etc. SYN : fichtre ! » Ni avec « Avale ! : interj. pour
engager le silence sur une affaire ».
133. Tremblement convulsif des membres inférieurs provoqué par une attente excessive dans une
position inconfortable…
134. Mont Blanc TV, 27 août 2012.
135. Paris Match, 19 septembre 1991.
136. Le Dauphiné, 11 septembre 2012.
137. Yves Ballu, Les Alpinistes, op. cit.
138. Jean-Louis Pérès cité par Yves Ballu, Les Alpinistes, op. cit.
139. Cent Ans aux Pyrénées, Les Amis du Livre Pyrénéen, 1977.
140. Yves Ballu, Les Alpinistes, op. cit.
141. Idem.
142. Ibid.
143. Ibid.
144. Cent Ans aux Pyrénées, op. cit.
Q
1. Manu Rivaud, « L’extraordinaire enchaînement de Ueli Steck », Sommets.info, 16 septembre 2015.
2. Michel Vaucher, Les Alpes valaisannes. Les 100 plus belles courses, Denoël, 1979.
3. « Les sommets de plus de 4 000 mètres dans les Alpes », Camptocamp.org
4. Richard Goedeke, 4 000 des Alpes, Franck, 1991 ; Libris, 2003.
5. Manu Rivaud, « L’extraordinaire enchaînement de Ueli Steck », op. cit.
6. Laurence de la Ferrière, Alpissima, Robert Laffont, 2007.
R
1. Lettre à Henry Poulaille, mai 1924, site Internet dédié à C.F. Ramuz.
http://pages.infinit.net/poibru/ramuz/bioramuz.htm
2. Doris Jakubec, in Dictionnaire universel des littératures, PUF, 1994.
3. Grasset et Fasquelle, 1926 ; Grasset, « Les Cahiers rouges », 2005.
4. Voir la belle préface de Jacques Chessex dans l’édition Grasset de 2005.
5. « Raison d’être », Cahier vaudois, Lausanne, C. Tarin, 1914, chap. VI.
6. « Lettre à un éditeur », Six Cahiers, Lausanne, Mermod, octobre 1928-mars 1929.
7. Lettre à Paul Claudel, avril 1925.
8. Si le soleil ne revenait pas, L’Age d’Homme, « Poche suisse », 1989.
9. Sylvain Jouty, Hubert Odier, Dictionnaire de la montagne, Arthaud, 1999.
10. Jean Ravanel, in Henry de Ségogne et Jean Couzy, Les Alpinistes célèbres, Mazenod, 1956.
11. Etoiles et tempêtes, Arthaud, 1954.
12. Idem.
13. Ibid.
14. Entre ciel et terre, Arthaud, 1962 et 1976.
15. Idem.
16. Histoire d’une montagne (1880), Actes Sud, 1998.
17. « Le développement de la liberté dans le monde », 1851.
18. Histoire d’une montagne, op. cit.
19. Christophe Brun, « Elisée Reclus ou l’émouvance du monde », La Vie des idées, 12 novembre
2014.
20. Carnets de l’auteur, refuge Buffère, vallée de la Clarée, mars 2009.
21. Cité par Marc Scoffier, in Les Alpinistes célèbres, op. cit.
22. Yves Ballu, Les Alpinistes, Glénat, 2013.
23. Roger Frison-Roche, Les Montagnes de la Terre, vol. II, Flammarion, 1964.
24. Lettre de Pétrarque à Dionigio de Borgo San Sepolcro, « Lettres familières », IV-1.
25. Roger Frison-Roche, Les Montagnes de la Terre, vol. II, op. cit.
26. Of Mountain Beauty, Londres, 1856. Voir aussi le beau livre d’André Hélard, John Ruskin et les
cathédrales de la Terre, Guérin, 2005.
27. Fragments d’un journal, 1833, repris par André Hélard, op. cit.
28. Modern Painters, vol. IV.
29. Tim Hilton, John Ruskin, the Early Years, Yale University Press, 1985.
30. Works of John Ruskin, Library Edition, G. Allen, Londres, 1903-1912, cité par A. Hélard, op. cit.
31. A. Hélard, op. cit.
32. A. Hélard, op. cit.
S
1. Samivel, L’Amateur d’abîmes, Hoëbeke, 1997.
2. Micheline Morin, Trag le chamois, dessins de Samivel, Delagrave, 1948.
3. Samivel, Contes à pic, Hoëbeke, 2008.
4. Idem.
5. Samivel, Nouvelles d’en haut, Hoëbeke, 1995.
6. Samivel, Contes à pic, op. cit.
7. Samivel, Hommes, cimes et dieux, Arthaud, 1973.
8. Samivel, Nouvelles d’en haut, op. cit.
9. Samivel, Contes à pic, op. cit.
10. Idem.
11. Samivel, L’Amateur d’abîmes, op. cit.
12. François Labande, Sauver la montagne, Olizane, 2004.
13. François Labande, « Hommage à Samivel », bulletin de Mountain Wilderness, février 1992.
14. La Montagne et Alpinisme, no 337, juillet-septembre 1947, reproduit dans Nouvelles d’en haut de
Samivel, op. cit., préface de Philippe Bernard.
15. Philippe Bernard, préface à Nouvelles d’en haut, op. cit.
16. Paul Dreyfus, Sylvain Saudan, skieur de l’impossible, Arthaud, 1970.
17. « Mon plaisir de skier est le même qu’il y a trente ans » dans generations-plus.ch, 11 mars 2014.
18. Dominique Potard, Skieurs du ciel, Guérin, 2012.
19. Interview par Jean-Pierre Banville, Camptocamp, 2014.
20. Dominique Potard, Skieurs du ciel, op. cit.
21. Interview par Jean-Pierre Banville, op. cit.
22. Paul Dreyfus, Sylvain Saudan, skieur de l’impossible, op. cit.
23. Paul Naville, in Henry de Ségogne et Jean Couzy, Les Alpinistes célèbres, Mazenod, 1956.
24. Idem.
25. Ibid.
26. Ibid.
27. Ibid.
28. Cité par Yves Ballu, Les Alpinistes, Glénat, 2013.
29. Idem.
30. La montagne étant entendue ici hors du domaine skiable, lequel relève des pouvoirs du maire et
non de L’Etat.
31. Voir toutefois le rapport de la Cour des comptes de septembre 2012, « L’organisation du secours
en montagne et de la surveillance des plages ».
32. Lors de l’avalanche de Montroc en 1999, ou à l’occasion de la disparition d’une randonneuse dans
les Vosges en 2010.
33. Rapport de la Cour des comptes de septembre 2012, op. cit.
34. Récemment encore, l’affaire des « faux disparus » du Verdon en 2013, qui a mobilisé d’importants
secours alors que les « victimes » recherchées étaient rentrées tranquillement chez elles (Var-Matin,
20 décembre 2013). Un parlementaire a proposé alors de faire payer les secourus en cas d’« imprudence
caractérisée ».
35. Les Alpinistes célèbres, op. cit.
36. Yannick Seigneur, A la conquête de l’impossible, Flammarion, 1976.
37. Idem.
38. Ibid.
39. Ibid.
40. Reinhold Messner, Le 7e Degré, Arthaud, 1975.
41. « Totalement impossible par des moyens honnêtes ». Message écrit laissé par Mummery dans une
bouteille à la dent du Géant en 1880.
42. Voir : Mummery.
43. Commentaires de Le 7e Degré, par Guillaume Blanc, 31 janvier 2006 et par Gian Piero Motti,
Montagne et alpinisme, 1975.
44. Reinhold Messner, Ma vie sur le fil, Glénat, 2005.
45. Voir : Pourquoi.
46. Chris Sharma, l’Américain, et Adam Ondra, le Tchèque.
47. Cité par Yves Ballu, Les Alpinistes, op. cit.
48. Sylvain Jouty et Hubert Odier, Dictionnaire de la montagne, Arthaud, 1999.
49. Jon Krakauer, Tragédie à l’Everest, Presses de la Cité, 1997.
50. Cité par Gilles Modica, Vertiges, Guérin, 2013.
51. André Comte-Sponville, Dictionnaire philosophique, PUF, 2001.
52. Patrick Dupouey, Pourquoi grimper sur les montagnes ?, Guérin, 2012.
53. Idem.
54. Amélie Nothomb, Les Catilinaires, Albin Michel, 1995.
55. Henry Russell, Souvenirs d’un montagnard (Edition du centenaire 1909-2009), Editions des
régionalismes, 2011-2013.
56. Frédéric Gros, Marcher, une philosophie, Flammarion, 2011.
57. H.D. Thoreau, Journal, cité par Frédéric Gros, op. cit.
58. Patrick Dupouey, Pourquoi grimper sur les montagnes ?, op. cit.
59. Idem.
60. Ski-alpinisme.com, FFME.
61. Yves Ballu, in Les Alpinistes, op. cit.
62. Wilfrid Noyce, in Les Alpinistes célèbres, op. cit.
63. Idem.
64. Le film d’Yves Angelo, Au plus près du soleil (2015), avec Sylvie Testud, quelles que soient ses
qualités, ne parle pas du tout de montagne !
65. Anne-Laure Boch, L’Euphorie des cimes, Transboréal, 2008.
66. Reinhold Messner, Ma vie sur le fil, Glénat, 2005.
67. Edouard Desor, L’Ascension de la Jungfrau précédée de la traversée de la mer de Glace,
Bibliothèque universelle de Genève, 1841.
68. Patrick Dupouey, Pourquoi grimper sur les montagnes ?, op. cit.
69. Gaston Rébuffat, Étoiles et tempêtes, Arthaud, 1955.
70. Walter Bonatti, Montagnes d’une vie, Arthaud, 1997.
71. « Laissé pour mort à l’Everest en 1996, l’Américain Beck Weathers a réappris à vivre », Le
Monde, 18 octobre 2015.
72. Franz Schrader, A quoi tient la beauté des montagnes, 1897, Isolato, 2009.
73. Alexandre Dumas, Impressions de voyage, 1833.
74. Henry Russell, Souvenirs d’un montagnard, op. cit.
75. Robert Louis Stevenson, Voyage avec un âne dans les Cévennes, 1879.
76. Walter Bonatti, Montagnes d’une vie, op. cit.
77. Patrick Dupouey, Pourquoi grimper sur les montagnes ?, op. cit.
78. Walter Bonatti, Montagnes d’une vie, op. cit.
79. Emil Cioran, Le Crépuscule des pensées, 1940.
80. En solo, le grimpeur peut s’autoassurer à l’aide d’une corde. En solo dit « intégral », il y renonce.
81. Rodolphe Töpffer, Voyage autour du Mont-Blanc, 1846, Fayard, 1979.
82. Patricia Jolly, Le Monde, 27 mars 2014.
83. Eliane Patriarca, Libération, 15 décembre 2013.
84. Idem.
85. Ibid.
86. Ibid.
87. Le Dauphiné, 18 novembre 2013.
88. Etienne May, in Les Alpinistes célèbres, op. cit.
89. Idem.
90. The Playground of Europe, 1871, traduction française de C. E. Engel, Victor Attinger, 1935.
91. Idem.
92. Ibid.
T
1. Olivier Montalba, Les Alpes de père en fils, Hoëbeke, 2010.
2. Idem.
3. Ibid.
4. Tenzing Norgay Adventures, site Internet.
5. John Hunt, The Ascent of Everest, 1954.
6. Lionel Terray, Les Conquérants de l’inutile, Gallimard, 1961.
7. Idem.
8. Aphorismes sous la lune et autres pensées sauvages, Equateurs, « Parallèles », 2008.
9. France culture, interview par Ali Rebeihi, 6 août 2013.
10. Sylvain Tesson, Dans les forêts de Sibérie, Gallimard, 2011.
11. Sylvain Tesson, Petit traité sur l’immensité du monde, Equateurs, 2005.
12. Idem.
13. Sylvain Tesson, La Marche dans le ciel : 5 000 km à pied à travers l’Himalaya, Laffont, 1998.
14. Sylvain Tesson, Petit traité sur l’immensité du monde, op. cit.
15. Idem.
16. Sylvain Tesson, Dans les forêts de Sibérie, op. cit.
17. Idem.
18. Interview par Antoine Chandellier, Le Dauphiné, 11 novembre 2014.
19. Alexandra David-Néel, Voyage d’une Parisienne à Lhassa, Plon, 1927.
20. Roger Frison-Roche, Les Montagnes de la Terre, Flammarion, 1964, vol 1.
21. Idem.
22. Voir : Fraternité.
23. Heinrich Harrer, Sept ans d’aventures au Tibet, Arthaud, 1954.
24. Sept ans au Tibet, 1997.
25. Alexandra David-Néel, Voyage d’une Parisienne à Lhassa, op. cit.
26. Julien Bisson, L’Express, 23 novembre 2012.
27. Laurent Deshayes et Frédéric Lenoir, L’Epopée des Tibétains. Entre mythe et réalité, Fayard,
2002.
28. Eudes Girard, « Une lecture de Tintin au Tibet », Etudes 7/2009, cairninfo revue.
29. Thierry Groensten, Monsieur Töpffer invente la bande dessinée, Les Impressions nouvelles, 2014.
30. Rodolphe Töpffer, Voyage autour du Mont-Blanc, 1846, Fayard, 1979.
31. Idem.
32. Ibid.
33. Yves Ballu, Les Alpinistes, op. cit.
V
1. TVMountain, « Hommage à Patrick Vallençant », juillet 2011.
2. « A la rencontre de Patrick Vallençant », Montagnologie, 14 janvier 2012.
3. Reinhold Messner, La Montagne nue, Guérin, 2003.
4. Idem.
5. Ibid.
6. Walter Bonatti, Montagnes d’une vie, Arthaud, 1997.
7. Idem.
8. Ibid.
9. Ibid.
10. Reinhold Messner, Ma vie sur le fil, Glénat, 2005.
11. Christophe Lachnitt, Entre la vie et le vide, Editions BoD, 2015.
12. Idem.
13. Le point culminant est le Grand Veymont (2 341 mètres), situé sur les « hauts plateaux », au sud
de Villard-de-Lans. Un peu plus au sud, le fameux mont Aiguille* (2 085 mètres).
14. Voir le témoignage exceptionnel de Pierre Dalloz, Vérité sur le drame du Vercors, Editions La
Thébaïde, 2014.
15. Colonel Pierre Tanant, Vercors, haut lieu de France, Editions La Thébaïde, 2014.
16. Pierre Dalloz, « Zénith, ou réflexions sur l’altitude », préface à Haute Montagne, Hartmann, 1931 ;
voir aussi le blog d’Yves Ballu, Cairn, 13 janvier 2013.
17. John Ruskin, Fragments d’un journal, 1833.
18. Cité in Robert Macfarlane, L’Esprit de la montagne, Plon, 2004.
19. Idem.
20. Cité par Claire-Eliane Engel et Charles Vallot, Anthologie de la littérature alpestre, Editions
PyréMonde, 2005-2009.
21. Walter Bonatti, Montagne d’une vie, op. cit.
22. Christophe Lachnitt, Entre la vie et le vide, op. cit.
23. Jean-Christophe Lafaille, Prisonnier de l’Annapurna, Guérin, 2003.
24. Nouvelles d’en haut, Hoëbeke, 1995.
25. Danielle Quinodoz, Le Vertige. Entre angoisse et plaisir, PUF, 1994.
26. Robert Macfarlane, L’Esprit de la montagne, op. cit.
27. Idem.
28. Ibid.
29. Danielle Quinodoz, op. cit.
30. Cité par Severino Casara, in Henry de Ségogne et Jean Couzy, Les Alpinistes célèbres, Mazenod,
1956.
31. Gilles Modica, Vertiges, Guérin, 2013.
32. Marc Batard, L’Envers des cimes, Denoël, 1996.
33. Patrick Dupouey, Pourquoi grimper sur les montagnes ?, Guérin, 2012.
34. Pierre Mazeaud, Montagne pour un homme nu, Arthaud, 1973.
35. Lionel Daudet, La Montagne intérieure, Grasset, 2004.
36. Walter Bonatti, Montagnes d’une vie, op. cit.
37. Lionel Daudet, La Montagne intérieure, op. cit.
38. L’expression « ligne bleue des Vosges », symbole de la revanche française, est née du testament
de Jules Ferry, Vosgien lui-même, qui écrivait en 1893 vouloir être inhumé à Saint-Dié, sa ville natale, « en
face de cette ligne bleue des Vosges d’où monte jusqu’à mon cœur fidèle la plainte touchante des vaincus ».
39. Voir : Peinture.
40. Pierre Pelot, La Montagne des bœufs sauvages, Hoëbeke, 2010. Le mot Vosges vient, comme
l’explique l’auteur, du celte vouguerous, qui signifie littéralement « montagne des bœufs sauvages ». Il n’y
a plus de bœufs sauvages, admet-il, et plus tellement de bœufs tout court ! (Entretien au journal Libération,
10 juin 2010.)
41. Voir : Jura.
42. Raymond Poincaré, Vosges, Alsace et Lorraine, Le Visage de la France, Ed. des Horizons de
France, 1927.
W
1. R. Tézenas du Montcel, in Henry de Ségogne et Jean Couzy, Les Alpinistes célèbres, Mazenod,
1956.
2. Idem.
3. Guido Magnone, « Whymper », in Les Alpinistes célèbres, op. cit.
4. Yves Ballu, Les Alpinistes, Glénat, 2013.
5. Idem.
6. François Labande, « Hommage à Samivel », bulletin de Mountain Wilderness, février 1992.
7. Dino Buzzati, Montagnes de verre, Denoël, 1991.
8. A moins que ce ne soit « le » wilderness ? Langue au chat !
9. Selon l’organisation Mountain Wilderness, ONG créée par des alpinistes en 1987 à Biella (Italie),
pour encourager une « pratique respectueuse » de la montagne. Elle dispose désormais de sections
nationales dans une douzaine de pays d’Europe, dont la France.
10. Organic Act of 1916, National Park Service (traduction de l’auteur).
11. Reinhold Messner, Ma vie sur le fil, Glénat, 2005.
12. Idem.
13. La Montagne et Alpinisme, no 337, juillet-septembre 1947, reproduit dans les Nouvelles d’en haut
de Samivel, Hoëbeke, 1995, préface de Philippe Bernard.
14. Idem.
15. Ibid.
X-Y
1. Hergé, Tintin au Tibet, Casterman.
2. Nicholas Luard, Himalaya, Editions du Rocher, 1995.
3. Ralph Izzard, The Abominable Snowman Adventure, Hodder and Stoughton, 1955.
4. « Le yeti ; les témoignages », Zonehimalaya.net. Traduction de l’auteur.
5. Robert Hutchinson, The Tracks of the Yeti, Hardcover, 1989.
6. Reinhold Messner, Yéti, du mythe à la réalité, Glénat, 2000.
7. « L’analyse génétique des poils de “yéti” livre ses secrets », Sciences et Avenir, 3 juillet 2014.
Z
1. Rodolphe Töpffer, Nouveaux voyages en zigzag à la Grande Chartreuse, autour du Mont-Blanc,
dans les vallées d’Herenz, de Zermatt, au Grimsel, à Gênes et à la Corniche, 1854.
2. Albert Mummery, Mes escalades dans les Alpes et le Caucase, 1895.
3. Mark Twain, A Tramp Abroad, 1881.
4. Gilles Modica, Himalayistes. A la conquête de l’altitude, Glénat, 2008.
5. Grande encyclopédie de la montagne, vol. 1, Editions Atlas, 1976.
6. A 8 000 mètres dans notre exemple.
7. Sylvain Jouty et Hubert Odier, Dictionnaire de la montagne, Arthaud, 1999.
8. Grégoire Fleurot, « L’Everest, cimetière à ciel ouvert », Le Monde, 29 novembre 2012. Voir aussi :
« Les morts restent sur l’Everest », sur inkblood.net
9. Altereddimensions.net, cité dans Grande encyclopédie de la montagne, op. cit.
10. Grégoire Fleurot, « L’Everest, cimetière à ciel ouvert », op. cit.
11. Everestnews.com, cité dans Grande encyclopédie de la montagne, op. cit.
12. Je n’ai pas dépassé les 6 400 mètres.
13. Dino Buzzati, Montagnes de verre, Denoël, 1991.
14. Jacques Dieterlen, Léon Zwingelstein. Le chemineau de la montagne, Arthaud, 1996.
15. Carnet de route, Glénat, 1989.
16. Forum de la randonnée légère, Personnalité : Léon Zwingelstein, 4 septembre 2007.
ET POUR ALLER UN PEU PLUS… HAUT !
Bibliographie amoureuse
Les incontournables
Gérard Bordes, Grande encyclopédie de la montagne, 8 vol., Editions
Atlas, 1976
Henry de Ségogne et Jean Couzy, Les Alpinistes célèbres, Mazenod,
1956
Roger Frison-Roche, Les Montagnes de la terre, 2 vol., Flammarion,
1964
Sylvain Jouty et Hubert Odier, Dictionnaire de la montagne, Arthaud,
1999
Yves Ballu, Les Alpinistes, Arthaud, 1984, Glénat, 1997, 2013
Les immortels
Albrecht von Haller, « Die Alpen », traduction française de
V. B. Tscharner, Göttingen, 1749
Alexandra David-Néel, Voyage d’une Parisienne à Lhassa, Plon, 1927
Charles-Ferdinand Ramuz, La Grande Peur dans la montagne, Grasset,
1926
Edouard Desor, L’Ascension de la Jungfrau précédée de la traversée de
la mer de Glace, Genève, 1841
Elisée Reclus, Histoire d’une montagne, 1880, Actes Sud, 1999
Franz Schrader, A quoi tient la beauté des montagnes, 1897, Isolato,
2009
Henry Russell, Souvenirs d’un montagnard, 1878, Editions des
régionalismes, 2011-2013
Jean-Jacques Rousseau, Julie ou la Nouvelle Héloïse, Marc-Michel Rey,
1761
John Ruskin, Modern Painters, vol. 1, 1843, traduction par E.
Cammaerts, Laurens, 1914 ; Les Pierres de Venise, 1853, traduction par
M. P. Crémieux, Renouard, 1921, Hermann, 1986
Rodolphe Töpffer, Voyages en zigzag, Ed. Ducochet, 1844 ; Voyage
autour du Mont-Blanc, 1853 ; Nouveaux Voyages en zigzag, Ed. Lecois,
1854, Fayard, 1979
Samivel, L’Amateur d’abîmes, Stock, 1940 ; Contes à pic, Arthaud,
1951 ; Cimes et Merveilles, Arthaud, 1952 ; Hommes, cimes et dieux,
Arthaud, 1973 ; Nouvelles d’en haut, Hoëbeke, 2002
Les mémorables
Charles Gos, Le Cervin : L’époque héroïque (1857-1867), Editions
Victor Attinger, 1948
Gaston Rébuffat, Etoiles et tempêtes, Arthaud, 1954 ; Entre terre et ciel,
Arthaud, 1962
Maurice Herzog, Annapurna premier 8 000, Arthaud, 1951
Roger Frison-Roche, Premier de cordée, Arthaud, 1941 ; La Grande
Crevasse, Arthaud, 1948 ; Retour à la montagne, Arthaud, 1957 ; Les
Montagnards de la nuit, Arthaud, 1968
Walter Bonatti, A mes montagnes, Arthaud, 1962 ; Montagnes d’une vie,
Arthaud, 1997 et Guérin 2001
Les maîtres, par eux-mêmes…
Catherine Destivelle, Danseuse de roc, Denoël, 1987 ; Ascensions,
Arthaud, 2003
Chantal Mauduit, J’habite au paradis, JC Lattès, 1997
Christine Janin, Première Française à l’Everest, Denoël, 1991 ; A
chacun son Everest, Gallimard, 2002
Hermann Buhl, Buhl du Nanga Parbat, Arthaud, 1958, et Hoëbeke,
1997
Laurence de la Ferrière, Alpissima, Robert Laffont, 2007
Lionel Terray, Les Conquérants de l’inutile, Gallimard, 1961
Louis Lachenal, Les Carnets du vertige, Guérin, 1996
Patrick Berhault, Encordé mais libre, Glénat, 2001
Pierre Mazeaud, Montagne pour un homme nu, Arthaud, 1971 ; Everest
78, Denoël, 1978
Reinhold Messner, Le 7e Degré, Arthaud, 1975 ; Nanga Parbat en
solitaire, Arthaud, 1979 ; Everest sans oxygène, Arthaud, 1979 ; Ma vie sur
le fil, Glénat, 2005
René Desmaison, Les Forces de la montagne, Hoëbeke, 2005
Riccardo Cassin, Chef de cordée, Guérin, 2011
Ueli Steck et Karin Steinbach, Ueli Steck 8000+, Guérin, 2015
Yannick Seigneur, A la conquête de l’impossible, Flammarion, 1976
… ou vus par les autres
Agnès Couzy, Femmes alpinistes, Hoëbeke, 2008
Alexandre Duyck, Chantal Mauduit, Guérin, 2016
Christophe Lachnitt, Entre la vie et le vide, BoD, 2015
Jean-Michel Asselin et Patrick Edlinger, Patrick Edlinger, Guérin, 2013
Jean-Paul Walch, Guide technique et historique de l’alpinisme, Guérin,
2012
Olivier Guillaumont, Pierre Mazeaud l’insoumis, Guérin, 2012
Yan Giezendammer et Françoise Guais, Le Routeur des cimes, Guérin,
2007
Mes coups de cœur
Anne-Laure Boch, L’Euphorie des cimes, Transboréal, 2008
Dino Buzzati, Montagnes de verre, Denoël, 1991
Erri De Luca, Sur la trace de Nives, Gallimard, 2006
Georges Livanos, Au-delà de la verticale (1958), Guérin, 2014
Lionel Daudet, La Montagne intérieure, Grasset, 2004
Patrick Dupouey, Pourquoi grimper sur les montagnes ? Guérin, 2012
Robert Macfarlane, L’Esprit de la montagne, Plon, 2004
Sylvain Tesson, Petit traité sur l’immensité du monde, Editions des
Equateurs, 2005
Les coups à l’estomac
Félicité Herzog, Un héros, Grasset, 2012
Jean-Christophe Lafaille et Benoît Heimermann, Prisonnier de
l’Annapurna, Guérin, 2003
Joe Simpson, La Mort suspendue, Glénat, 2004
Jon Krakauer, Tragédie à l’Everest, Presses de la Cité, 1998
Marc Batard, L’Envers des cimes, Denoël, 1992 ; La Sortie des cimes,
Glénat, 2003
Reinhold Messner, La Montagne nue, Guérin, 2003
Pour sourire un peu…
Cédric Sapin-Dufour, Dico impertinent de la montagne, JMEditions,
2014 ; L’Alpinisme. Des questions à toutes vos réponses, JMEditions, 2015
Dominique Potard, Grand dictionnaire d’alpinisme illustré, Guérin,
2007
Guy Delaunay, Du mou sur la rouge, Fedo, 1974
Paolo Morelli, Guide pour se perdre en montagne, Guérin, 2003
Samivel, Sous l’œil des choucas, Delagrave, 1932
Ou pour s’éblouir…
André Hélard, John Ruskin et les cathédrales de la Terre, Guérin, 2005
Christine Grosjean et Catherine Destivelle, Rocs nature, Denoël, 1991
Damien Gildea, Les Montagnes de l’Antarctique, Nevicata, 2010
Gaston Rébuffat (photographies de Pierre Tairraz), Entre terre et ciel,
Arthaud, 1973
Gaston Rébuffat, Le Massif du Mont-Blanc. Les 100 plus belles courses,
Denoël, 1962
Gilles Modica, Les Grandes Premières du Mont-Blanc, Guérin, 2011
Philippe Bonhème, avec C. Destivelle, La Montagne à la une. Paris
Match, 60 ans de reportages, Ed. du Mont-Blanc, 2013
Pierre Minvielle, Montagnes de France, Nathan, 1985 ; Les Pyrénées,
Nathan, 1981 ; Les Alpes, Nathan, 1982
Reinhold Messner, Tous mes sommets, Editions Atlas, 1984
Roger Frison-Roche et Pierre Tairraz, Montagne, Larousse, 1975
Stefano Ardito, Légendaires sommets, White Star, 2007, 2012
Mais encore…
Frédéric Gros, Marcher, une philosophie, Flammarion, 2011
Jean-Paul Roux, Montagnes sacrées, montagnes magiques, Fayard, 1999
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