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Dictionnaire Amoureux de La Montagne (PDFDrive)

Ce document est une déclaration d'amour à la montagne, explorant les émotions et les défis associés à l'alpinisme. Il évoque des figures historiques, des accidents tragiques et la passion humaine pour l'escalade, tout en soulignant la beauté et le danger inhérents à cet environnement. L'auteur invite les lecteurs à redécouvrir leur propre connexion avec la nature à travers le prisme de la montagne.

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Dictionnaire Amoureux de La Montagne (PDFDrive)

Ce document est une déclaration d'amour à la montagne, explorant les émotions et les défis associés à l'alpinisme. Il évoque des figures historiques, des accidents tragiques et la passion humaine pour l'escalade, tout en soulignant la beauté et le danger inhérents à cet environnement. L'auteur invite les lecteurs à redécouvrir leur propre connexion avec la nature à travers le prisme de la montagne.

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DU MÊME AUTEUR

Quatre ans après, Stock, 1985.


Le foot mérite mieux que ça, Le Cherche Midi, 2013.
COLLECTION FONDÉE
PAR JEAN-CLAUDE SIMOËN

© Editions Plon, un département d’Edi8, 2016

Dessins intérieurs d'Alain Bouldouyre


Illustration © François Schuiten
Photographie auteur © LFP

12, avenue d’Italie


75013 Paris
Tél : 01 44 16 09 00
Fax : 01 44 16 09 01
www.plon.fr

Graphisme : d’après www.atelierdominiquetoutain.com

EAN : 978-2-259-24978-2

« Cette œuvre est protégée par le droit d’auteur et strictement réservée à l’usage privé
du client. Toute reproduction ou diffusion au profit de tiers, à titre gratuit ou onéreux,
de tout ou partie de cette œuvre, est strictement interdite et constitue une contrefaçon
prévue par les articles L 335-2 et suivants du Code de la Propriété Intellectuelle.
L’éditeur se réserve le droit de poursuivre toute atteinte à ses droits de propriété
intellectuelle devant les juridictions civiles ou pénales. »

Ce document numérique a été réalisé par Nord Compo.


A Pierre Mazeaud, mon « grand frère ».

A Philippe Deslandes,
mon compagnon de cordée.
Quand tu es arrivé au sommet de la montagne,
continue de grimper.
PROVERBE CHINOIS.

Nul besoin d’être accroché


au-dessus de mille mètres de vide ou de se perdre
au milieu des grandes parois himalayennes.
[…] Regardez la forêt endormie sous la neige,
écoutez les torrents et les oiseaux,
isolez-vous sur un coin de piste
loin du stress et des artifices de la station
et rassasiez votre esprit des beautés environnantes.
Sentez le froid, la neige
et le vent d’hiver cingler votre visage.
Profitez de la caresse d’un rayon de soleil estival,
respirez et sentez, sous l’effort,
votre corps se réchauffer et revivre.
Savoir s’éloigner quelques instants,
vivre à l’unisson de la montagne,
voilà le secret d’une évasion réussie.
Jean-Franck CHARLET,
guide de haute montagne.
Marche d’approche

Fascination, émerveillement, peur, joie, fierté, beauté, paix, sacré, jubilation,


découragement, triomphe, souffrance, frustration, injustice, voire horreur… La
montagne suscite tour à tour ces sentiments puissants chez tous ceux qui, comme
moi, y ont goûté. Et c’est pour ça qu’on l’aime… passionnément ! Placez un
enfant de trois ans au pied d’un tas de gravier ou d’un gros caillou : son premier
réflexe sera d’y grimper. Formidable terrain de jeu et d’émotions, la montagne
réveille l’enfant qui est en nous. Pourquoi y allons-nous, au prix d’efforts
toujours, de souffrances souvent et, pour certains même, de leur vie ? « Parce
qu’elle est là », disait l’inoubliable amoureux de l’Everest, George Mallory. Jolie
échappatoire, que j’aurais volontiers complétée par un « parce que je suis là » !
Tant il est vrai que l’on n’escalade jamais que sa montagne intérieure1.*1
Ce livre est une simple déclaration d’amour, naïve mais sincère, incomplète
mais vécue, aux montagnes, ces vagues immobiles, ces « cathédrales de la
Terre », dit Ruskin*2, un hommage passionné aux hommes et aux femmes qui y
ont laissé leurs empreintes de pas, y ont consacré leur passion et souvent sacrifié
leur vie. Sans l’homme, les montagnes ne seraient que des accidents
géologiques, grandioses certes, mais figés et muets. Sans les montagnes,
l’homme serait privé de ses rêves les plus essentiels. « Les montagnes nous
offrent le décor. A nous d’inventer l’histoire qui va avec2. »
A quoi tient l’amour des montagnes ?
Les Anciens, face à une question pertinente mais sans réponse assurée,
opposaient souvent la « nature des choses ». Aussi, si vous vous demandez
encore, comme le grand Pascal jadis, ou le capitaine Haddock dans Tintin au
Tibet, pourquoi l’homme entreprend de gravir les montagnes, et surtout pourquoi
il y trouve même du plaisir, notre « ancien » à tous parmi les amoureux de la
montagne, Samivel, vous répondra que c’est « dans la nature de l’homme ». Je
préciserais juste, s’il m’y autorisait, dans la nature de l’enfant qui demeure
heureusement en chacun de nous. Puissent les pages qui suivent, feuilletées au
hasard de l’alphabet, donner à ceux et celles qui n’ont pas encore goûté aux
plaisirs de s’aventurer là-haut le désir d’y céder ; et raviver chez ceux qui
partagent déjà cette passion commune, professionnels ou amateurs, telle image
resplendissante, telle sensation délicieuse, tel souvenir exaltant d’un
vagabondage imprévu… Car c’est bien de vagabonder qu’il s’agit.
Ni encyclopédie ni même dictionnaire de la montagne – ils existent et sont
fort bien faits –, ce livre atteindra son objectif si le lecteur revient heureux et
satisfait de son « voyage », comme on disait à l’époque de la conquête du mont
Blanc. Voyage que je l’invite à faire, s’il veut bien, par-ci et par-là, au hasard
des chemins balisés ou non, des cimes grandes ou plus petites, proches ou
lointaines, des histoires de montagne, glorieuses ou honteuses, des personnages
héroïques ou méprisables, des exploits ou des tragédies, des vaines polémiques
ou des vrais procès… Car la montagne a sa face sud, chaleureuse et ensoleillée,
et sa face nord, froide et ombrageuse.
Bonne promenade !

*1. Les notes se trouvent en fin de volume et sont regroupées par lettre, voir ici.
*2. Tous les mots suivis d’un astérisque font l’objet d’une entrée.
Abruzzes, duc des (1873-1933)
Magie de l’alphabet qui fait que Louis-Amédée de Savoie, duc des
Abruzzes, ouvre ce dictionnaire, lui, le prince des explorateurs, l’amoureux des
Alpes et des expéditions lointaines, le gentleman de l’Alaska et du pôle Nord,
aussi montagnard que marin, qui aura fait deux fois le tour du monde en bateau !
Troisième fils des Aoste, branche cadette de la maison royale d’Italie, il est
destiné à la Marine nationale. Mais de Turin, où il demeure avec les siens, la vue
sur les Alpes est obsédante… La montagne et la mer seront ses deux terrains de
jeu, avec au fond une seule passion : l’exploration. A vingt ans, il a déjà gravi le
Grand Paradis, la dent du Géant, le Grépon, les Grands Charmoz, la dent
Blanche et le Cervin, ce dernier en compagnie du grand Mummery*, par l’arête
de Zmutt, sans guide ! Cela lui vaut d’être admis à l’Alpine Club en 1894.
Marine oblige, les trois années suivantes sont occupées par son premier tour du
monde, au cours duquel, de Darjeeling, il pourra contempler l’Everest… Une
révélation qui le poussera à aller plus loin encore et plus fort… De retour, il
effectue l’ascension en hivernale du Monte Viso, monte une expédition
victorieuse en Alaska sur le mont Saint-Elie, invaincu jusqu’alors
(5 514 mètres), mais surtout se prépare pour le pôle Nord… Il y restera quatorze
mois, y laissant deux doigts gelés. Mais l’expédition, avec des chiens de
traîneau, atteindra presque le pôle en mars 1890, battant en tout cas le record
précédent de Nansen1.
Après trois ans de navigation encore autour du monde, il explore en 1906 les
montagnes de l’Ouganda et gravit quatorze sommets entre 4 500 et 5 100 mètres
dans le massif du Ruwenzori. Mais l’Himalaya était irrésistible… Déjà, dix ans
plus tôt, il avait dû renoncer à son projet au Nanga Parbat faute d’autorisation. Il
voulait prendre sa revanche par le plus beau des défis, le K2. Il s’y lance en 1909
mais doit renoncer au bout d’un mois, faute de matériel suffisant. C’est tout de
même lui qui découvrira le bon itinéraire, l’éperon des Abruzzes, qui permettra
la victoire italienne de 1954 ! Le duc, frustré, se rabattra sur le Chogolisa voisin.
Il échouera à 7 500 mètres, tout en battant le record d’altitude jamais atteint par
un homme. Ce sera sa dernière véritable entreprise en montagne, puisque, dès
1911, il reprendra son commandement comme chef de la flotte italienne dans
l’Adriatique, bientôt nommé amiral (1913).
Après la guerre, notre infatigable explorateur retourne en Afrique et crée en
Somalie une exploitation agricole florissante à laquelle il consacre les dernières
années de sa vie. Il s’éteint sereinement le 18 mars 1933, après avoir pris le soin
de rendre visite une dernière fois à ses amis de Courmayeur et du Breuil2. Un
refuge porte son nom, au pied de la voie italienne vers le Cervin. « Des
principaux explorateurs du passé qui m’ont toujours inspiré dans mes objectifs,
c’est lui que j’ai eu le plus à l’esprit lors de mes voyages dans un monde qui
n’était déjà plus le sien3 », confie le grand Walter Bonatti*. Ce « noble héros »,
écrit-il, était « un homme animé d’un idéal pur, ferme sur les principes,
déterminé dans l’action, mû par la formidable grandeur de la nature. Des valeurs
louables qui donnent la mesure du héros que fut le duc des Abruzzes. Trop
souvent, pourtant, ces valeurs ont été piétinées par la vaste cohorte des
médiocres qui n’ont pas su les reconnaître et qui, aujourd’hui encore, sont
incapables de s’y conformer ». C’est dit !
Louis-Amédée ne s’est jamais marié. On dit qu’il était tombé amoureux
d’une jeune Américaine, Katherine Elkins, mais qu’il n’avait pas voulu
l’épouser, par fidélité envers la belle et intelligente reine Marguerite, sa tante,
qu’il aimait tant. Ils garderont donc leur secret4.
Accidents
C’est à se demander parfois si la légende de la montagne est faite d’exploits
ou surtout d’accidents. D’ailleurs, le mot « accident » est d’une banalité si
affligeante qu’on préférera le mettre en scène sous des appellations plus
vendeuses : la « tragédie de l’Everest », la « catastrophe du Cervin », le « drame
du pilier du Frêney »… Le théâtre de la montagne « homicide et traîtresse »
mérite plus d’emphase qu’un simple accident routier ou domestique !
Si la montagne pouvait parler, elle crierait à l’injustice. Si elle pouvait écrire,
elle porterait plainte pour diffamation !
Tentons d’instruire l’affaire. Nous sommes en 1820, à l’époque de
l’alpinisme* « scientifique », vingt ans après la mort d’Horace-Bénédict de
Saussure*. Le Dr Hamel, ami du tsar, débarque à Chamonix pour… mesurer la
hauteur du mont Blanc. Il est accompagné de douze guides et porteurs.
L’ascension se passe bien jusqu’aux Grands Mulets, puis le temps se gâte
franchement. Les guides préconisent de renoncer. Hamel s’entête, et va même
jusqu’à traiter ces derniers de « lâches »… On continue, malgré la tempête. La
caravane progresse péniblement, enfonçant dans la neige fraîche. Arrive ce qui
devait arriver : une avalanche emporte la cordée et trois guides périssent au fond
d’une crevasse, Balmat, Tairraz et Carrier. Quarante ans plus tard, leurs restes
réapparaîtront au bas du glacier et seront formellement identifiés par leurs
compagnons de l’époque. La « catastrophe Hamel » était le premier accident
mortel survenant au mont Blanc et provoquera la juste colère des Chamoniards
contre les clients jusqu’au-boutistes. Peu de temps après (1823), était publié le
« Règlement des guides » de la vallée de Chamonix » qui leur donnait l’autorité
finale pour décider si la course doit être poursuivie malgré le danger… Si le
« voyageur » veut continuer malgré le vote du « collège » des guides, il ira seul !
Et le guide* qui continuerait malgré tout sera radié de la compagnie. Dont acte !
Mais c’est l’accident du Cervin*, en 1865, qui marquera profondément les
esprits dans le monde entier, entraînant à court terme un rejet de l’alpinisme en
tant que sport, et à long terme une crainte irraisonnée de la montagne tueuse. Il
faut dire que, dans ce cas, le « règlement » n’aurait rien pu faire. Le sommet
acquis, la descente entamée, le jeune Hadow, fatigué, trébuche et entraîne avec
lui tous les autres. Ce n’est que parce que la corde s’est rompue, par chance,
qu’il n’y aura que quatre morts au lieu de sept. Comment ne pas être saisi
d’effroi par le dessin de Gustave Doré qui montre les quatre malheureux glisser
inexorablement vers l’abîme. Parmi eux, l’excellent guide Croz*, qui pourtant
guidait Hadow pas à pas, lui montrant où il devait placer ses pieds… Alors, bien
sûr, on aurait pu s’encorder à deux seulement, on aurait pu poser un relai pour
assurer la descente, on aurait pu ne pas emmener Hadow qui manquait
d’expérience, on aurait pu… Mais c’est ainsi. En cas d’accident, les donneurs de
leçons sont légion… a posteriori. Qu’auraient-ils fait dans le feu de l’action ?
Quant à ceux qui, comme Whymper*, mais aussi, dans d’autres circonstances,
des Bonatti*, Messner*, Desmaison*, Lafaille*, ont vu mourir leur compagnon
de cordée et en ont porté la blessure indélébile pendant des jours, des nuits, des
années, tout en encaissant les anathèmes, les procès parfois, ou, pire, les sous-
entendus et rumeurs silencieuses de la « vallée », ils méritent compassion,
compréhension, plus qu’accusations. Oui, la montagne est un milieu dangereux,
comme la mer, comme les déserts, comme la forêt équatoriale, comme les pôles.
On ne prend pas la mer comme on prend le métro. On ne part pas en montagne
comme on va à l’Aquaboulevard. Le risque existe. Il est mesuré, réduit au
minimum, certes, mais finalement assumé. Et c’est l’honneur des montagnards,
comme des marins, d’ailleurs, de l’affronter. J’ai assisté, en observateur amical,
à la préparation par Lafaille* de sa tentative en solitaire au Makalu en 2006, au
cours de laquelle il a disparu. Rien n’avait été laissé au hasard. Jean-Christophe
était un véritable maniaque. Aucun détail ne lui échappait, matériel, météo,
logistique… Un vrai pro, qui n’avait rien de suicidaire, au contraire ! Et pourtant
il a été avalé par la montagne, sans que l’on sache ni quand ni comment.
Le seul reproche que la morale serait fondée à adresser à ces hommes, car
après tout leur propre vie leur appartient, est la mise en danger de la vie des
sauveteurs. C’est tout le débat sur le secours en montagne*. Mais pour les héros
dont je parle, la question ne se pose même pas. Là où ils évoluent, il n’y a pas de
secours…
Des secours, il y en avait, en revanche, et sans doute plus qu’il n’en faut, lors
de l’accident qui est devenu « l’affaire » Vincendon-Henry au mont Blanc, en
1966. Les mots ont leur importance, car ici on ne parle plus de « tragédie » ou de
« catastrophe », mais d’affaire. On est passé du fait divers, affreux au demeurant,
à l’affaire politique. Ce qui aurait pu relever de l’incident assez banal – deux
alpinistes coincés par le mauvais temps lors d’une hivernale – tourne au drame
(la météo bloque les secours pendant dix longs jours), à la catastrophe
(l’hélicoptère de secours s’écrase près des victimes), à la tragédie (les deux
jeunes subiront une agonie interminable avant de mourir de froid dans la
carcasse de l’hélicoptère) et à l’affaire d’Etat (aurait-on pu les sauver ? Qui est
responsable ?). A quelque chose malheur est bon, puisque « l’affaire » conduira
à une réorganisation complète des secours en France.
Paris Match, qui est notre mémoire collective des drames, a consacré un
volume entier à la montagne, avec le talent du sensationnel mâtiné de
voyeurisme qu’on lui connaît5. Mais le poids des mots et le choc des photos sont
là ! Arrêt sur images : la « tragédie du Pilier du Frêney » (1961), avec les clichés
de la « cordée de copains » de Pierre Mazeaud*, souriant et clope au bec ; trois
sur quatre ne reviendront pas ; l’accident de télécabine de la vallée Blanche, dont
le câble est sectionné par un avion de chasse (six morts en 1961) ; les
quatorze morts de l’aiguille Verte, dont le champion de ski Charles Bozon,
emportés par une avalanche le 7 juillet 1964 avec, à la une, la photo de « leurs
derniers pas dans la neige » ; « l’héroïque sauvetage du Dru » bien sûr, sur la
« vire de l’angoisse » avec Desmaison* et Gary Hemming* (1966) ; le « drame
des Grandes Jorasses* » en 1971, au cours duquel Desmaison* perd son jeune
collègue guide Serge Gousseault, mort de froid et d’épuisement, à la suite d’une
incroyable méprise entre les secours et les alpinistes ; l’avalanche de Val d’Isère
en 1970 qui frappe le centre de vacances de l’UCPA* et fait trente-neuf morts ;
ou bien encore les neuf morts au Mont-Blanc de 2012, emportés par une
avalanche imprévisible sur la voie classique des « Trois Monts » au départ du
refuge des Cosmiques.
Les Alpes n’ont malheureusement pas le monopole des catastrophes.
L’Himalaya*, dont la fréquentation ne cesse de croître, devient le théâtre
d’accidents mortels en série. Statistiques obligent, ce sont évidemment les routes
les plus fréquentées qui affichent le pire bilan humain : la voie normale de
l’Everest et le trek des Annapurna. A l’Everest*, l’accident le plus meurtrier de
l’histoire remonte au 18 avril 2014. Tôt le matin, une trentaine de sherpas
équipent en échelles et cordes fixes, comme tous les ans avant le début de la
saison « touristique », la cascade de glace sur la voie normale. Les expéditions
attendent toutes au camp de base pour se lancer. Un immense sérac tombé de la
face ouest s’écroule sur la zone. Seize sherpas emportés. Trois corps ne seront
jamais retrouvés. Il y avait évidemment trop de monde en même temps sur l’ice
fall. Parce qu’il fallait faire vite pour équiper le passage. Parce que les cordées,
qui avaient payé (cher) pour grimper, étaient impatientes. Parce que tout le
monde a intérêt à ce que les clients soient contents… Marc Batard* accuse :
l’Everest est devenu « une boîte à fric6 ». Sur place, c’est la consternation. Puis
la « grève » : par solidarité avec leurs camarades, mais aussi pour protester
contre les maigres réparations qui leur sont proposées par le gouvernement
népalais (300 euros par famille), les porteurs et guides plient leur tente et quittent
le camp de base. Personne ne montera pendant deux mois. Ils obtiendront gain
de cause avant que les affaires reprennent. Quelques mois plus tard seulement,
ce sont les trekkeurs du tour des Annapurna* qui sont la proie des éléments.
Chaque année, des milliers de randonneurs entreprennent le circuit des
Annapurnas, un des plus beaux treks de l’Himalaya. Une quinzaine de jours à
travers des paysages somptueux et à une altitude modérée (maximum
5 400 mètres). Ce 15 octobre 2014, ils sont à peu près quatre cents sur le circuit.
C’est la meilleure époque de l’année pour le faire. Pourtant, une terrible tempête
de neige, provoquée par le cyclone Hudhud qui s’abat sur le nord de l’Inde,
surprend les randonneurs dans la région de Manang. Elle fera quarante-
trois morts, la pire catastrophe sans doute de toute l’histoire de la montagne.
Quelques jours plus tard, le Premier ministre du Népal annonçait la mise en
place d’un système national d’alerte météo qui n’existait pas jusque-là.
Oui, la montagne est dangereuse. Mais le leitmotiv de la « montagne
tueuse » me… tue, moi, comme tous ceux qui l’aiment. Ce n’est pas la montagne
qui tue, c’est l’homme qui y meurt, parfois, par accident. L’homme qui
s’aventure-là haut n’y va pas pour mourir, il y va au contraire pour vivre plus
fort. Et c’est faire injure aux disparus que de les prendre pour des inconscients.
Puisque la parole est à la défense, tordons alors le cou à quelques idées
reçues sur la mortalité en montagne. Que le lecteur me pardonne la macabre
comptabilité qui suivra. Mais la vérité est à ce prix. Premièrement, les accidents
en montagne, toutes activités confondues, font cent fois moins de morts chaque
année que les accidents « domestiques », vingt fois moins que les accidents de la
route, quatre fois moins que les accidents du travail. Deuxièmement, si le
nombre d’accidents mortels en montagne est important (150 en moyenne par an),
il est, par exemple, huit fois inférieur à celui des noyades accidentelles (1 200).
Troisièmement, enfin, l’alpinisme, qui fait souvent la une, n’est pas la première
cause de mortalité en montagne, c’est la randonnée (à pied, à ski ou en
raquettes), avec 54 décès en 2012, chiffre élevé qui s’explique évidemment par
le développement de ces pratiques. Viennent ensuite seulement, dans ce triste
palmarès, le ski (sur piste et hors piste), avec 36 morts, et l’alpinisme (35). Et,
loin derrière, le parapente, le delta, l’escalade en falaise ou en cascade de
glace7…
Ecrivant ces lignes, j’ai bien conscience que les chiffres ne signifient rien
pour ceux ou celles qui ont perdu un mari, une épouse, un frère, un père, un ami
en montagne. Pour eux, pour elles, 1 vaut 100, vaut 1 000 et davantage. Et à leur
place je me révolterais aussi contre l’inacceptable. Jusqu’à entendre la petite
voix du mari, du frère, du père, de l’ami, murmurant de là-haut : « Ne t’inquiète
pas. Je suis allé au bout de mes rêves. Tout va bien. Je t’aime. »
Aconcagua (6 962 mètres)
Sur une étagère de souvenirs, dans mon bureau, je conserve précieusement
un petit caillou brun-rouge d’une dizaine de grammes qu’elle a rapporté pour
moi du sommet de l’Aconcagua il y a quelques années, avec ce petit mot :
« Un petit souvenir du sommet. Il aura voyagé, celui-ci ! » Nous avions projeté
de faire l’ascension ensemble. J’avais dû renoncer quelques semaines avant le
départ, victime d’une hernie aussi stupide que protubérante ! Les méchantes
langues – qu’elles aillent au diable – y verront peut-être une traduction
somatique du « mal des rimayes » ! (voir : Peur) ! Toujours est-il que cette
sportive accomplie aura fait l’ascension seule, avec beaucoup de courage et de
détermination. Grâce au téléphone satellite, je suivais son parcours jour par jour,
camp après camp, rempli d’admiration… et d’envie !
Le « colosse des Amériques », comme Janus, a deux visages. Sa face nord,
sèche, une suite interminable de pierriers parcourue chaque année par des
centaines de trekkeurs aguerris – à cette altitude, à ces latitudes, ce n’est pas une
promenade de santé ! –, et sa face sud glacée, intimidante, dangereuse,
meurtrière. On y retrouve encore aujourd’hui, comme à l’Everest, des restes
d’infortunés alpinistes pris dans la glace. L’Aconcagua n’est pas seulement le
point culminant du continent sud-américain, mais celui de toute l’Amérique, et
même le plus élevé des sommets de la Terre, hors Himalaya. Beaucoup de
grimpeurs prétendent que ce 7 000, situé par 32° sud et exposé à des vents de
200 km/h, vaut bien un 8 000 du Népal.
Les Incas, qui ont donné son nom à la montagne, Ackon-cahuac, « la
sentinelle de pierre », ont-ils gravi son sommet ? C’est tout à fait possible,
puisque le corps d’un enfant momifié, parfaitement conservé, paré de plumes et
entouré de statuettes, a été découvert il y a trente ans à 5 200 mètres d’altitude
sur un des sommets secondaires de l’Aconcagua, comme si les Incas avaient
voulu offrir le corps de cet enfant mort prématurément à leurs dieux. Le premier
Européen à s’attaquer au colosse est un Allemand, le Dr Güssfeldt (1840-1920),
un des pionniers de l’alpinisme* et certainement le fondateur de
l’« andinisme » ! Après avoir exploré l’Afrique équatoriale, l’Egypte, le désert
d’Arabie, il se tourne vers la cordillère des Andes en 1883. Parti de Santiago, il
remonte le rio Volcan et trouve la voie nord vers le sommet qui deviendra la
voie normale. Il échoue de peu ! Après avoir bivouaqué seul et sans aucun
équipement à 6 000 mètres, il réussit à atteindre 6 600 mètres, mais doit
redescendre à cause du mauvais temps8. C’est quatorze ans plus tard que le
guide suisse Matthias Zurbriggen finira le travail. Matthias n’est pas un
débutant. A trente-cinq ans, il s’est imposé comme le guide attitré des grandes
expéditions anglaises hors d’Europe, l’Himalaya en 1892 avec Conway, la
Nouvelle-Zélande avec Fitzgerald en 18949. En 1896, il est choisi par
l’expédition Fitzgerald-Vines comme guide chef pour l’Aconcagua. L’entreprise
se révèle plus difficile que prévu. Après deux tentatives infructueuses, Fitzgerald
et Zurbriggen repartent à l’assaut. L’Anglais, victime du mal des montagnes,
doit abandonner vers 6 500 mètres. Zurbriggen continue seul et, le 14 janvier,
plante le piolet de Fitzgerald au sommet de l’Aconcagua. Victoire et célébrité
mondiale pour le modeste berger de la vallée de Saas. Vingt ans plus tard, cette
force de la nature, ce montagnard aussi vif qu’exubérant, devenu dépressif et
solitaire, mettra fin à ses jours tristement à Genève10.
Demeure alors inviolée l’immense face sud de 3 000 mètres de haut,
terrifiante avec sa double barrière de séracs menaçants, ses avalanches de pierres
et de glace, sa difficulté technique nécessitant l’escalade artificielle* au-dessus
de 6 000 mètres. Il fallait des fous pour s’y lancer ! Et ils l’ont fait : une cordée
de copains, sans le sou, sans l’appui des autorités françaises, des grimpeurs de
Fontainebleau et du Saussoy, aussi doués que fêtards, « avec un matériel aussi
minable qu’hétéroclite11 », Lucien Bérardini* et Robert Paragot en tête, René
Ferlet comme responsable, mais aussi Adrien Dagory, Edmond Denis, Pierre
Lesueur et Guy Poulet. Charlie Buffet, une référence, raconte :

« Embarqués à Bordeaux comme des loquedus, ils avaient été accueillis à Buenos Aires comme
des héros, par Juan Perón en personne. Le général, alpiniste lui-même, les avait retenus un après-
midi entier pour se faire raconter leur projet… Excité comme un gamin, Perón avait mis son
armée à leur disposition, proposant même d’envoyer l’aviation bombarder les glaciers suspendus
qui menaçaient la voie. Les six avaient dit non à la bombe mais oui à l’intendance. On tapait dans
les mains, on avait ce qu’on voulait ! Avions, mulets, vivres, vin… C’est après la quatrième nuit
de bivouac que leur aventure s’est emballée. A plus de 6 000 mètres ils chantaient encore, imitant
Maurice Chevalier… Mais à l’aube du 23 février 1954, quand ils choisirent de continuer vers le
sommet, ils savaient la redescente impossible. Ils grimpèrent trois jours encore, épuisés, sans
manger ni boire dans le glacial vento bianco qui vient du Pacifique : – 25, puis – 30, sans doute –
35°. Par deux fois, Lulu força les passages les plus difficiles. La deuxième fois, il enleva ses
gants pour pouvoir saisir les prises… Quand Lucien regarda ses mains, il était trop tard pour la
main gauche. Il était trop tard pour les pieds aussi, qu’ils ne regardaient pas. Tous, sauf Robert
Paragot, eurent les orteils gelés. Tous furent amputés à l’hôpital de Mendoza12… »

Et Lulu de rajouter, mine de rien : « Si la montagne nous a croqué un


morceau, nous l’avons quand même un peu cherché, non ? » Au camp de base
du Hidden Peak* en 1984, je ne me lassais pas de l’écouter raconter son
aventure, muet d’admiration. Avec son humour et son immense modestie, il aura
signé un des plus extraordinaires exploits de l’alpinisme français d’après guerre.
Aiguille, le mont
1492, l’année même de la découverte de l’Amérique par Christophe
Colomb ! Le roi de France Charles VIII donne l’ordre à son conseiller et
chambellan, artilleur de son état, Antoine de Ville, d’escalader le mont Aiguille
(2 097 mètres)… ou tout du moins d’essayer ! Il faut dire que cette montagne du
Vercors a tout d’un défi militaire, avec ses parois verticales et son sommet plat,
qui la font ressembler à un château fort. Le chef d’expédition désigné engage
une vingtaine d’hommes, équipés notamment d’échelles servant à l’assaut des
places fortes, et il atteint le sommet le 24 juin 1492 ! Un huissier est dépêché sur
place par le Parlement de Grenoble, à la demande de M. de Ville, décidément
fort prudent, pour constater la réussite de l’entreprise, ce qui fut fait, bien que
l’huissier refusât de grimper au sommet, « puisqu’à la seule vue de cette
montagne, chacun en estoit épouvanté », raconte avec talent notre historien
préféré de la montagne, Yves Ballu13. L’ascension ne sera d’ailleurs répétée que
trois cent cinquante ans plus tard !
C’est la première ascension, disons même expédition, que l’histoire
retiendra. Il est vrai qu’avant, les hommes affrontaient les montagnes, non pas
pour le plaisir, mais par nécessité, professionnelle (bergers, chasseurs,
cristalliers…) ou militaire (la retraite des Dix Mille en 400 av. J.-C., la traversée
des Alpes par Hannibal au IIIe siècle, l’ascension du mont Haemus par Philippe
de Macédoine en 181 av. J.-C.).
La simple curiosité poussera ensuite les hommes à aller là-haut : c’est
l’empereur Hadrien qui gravit l’Etna, de nuit, en l’an 130, pour contempler le
lever du soleil, Pierre III d’Aragon qui monte au Canigou (2 800 mètres) pour
« découvrir ce qu’il y avait au sommet et pour satisfaire l’ambition de son
cœur »14, ou Pétrarque qui fait l’ascension du mont Ventoux pour le plaisir de la
méditation. L’alpinisme « contemplatif » est né !
De la simple curiosité au but scientifique, il n’y a qu’un pas, franchi en 1582
par M. de Candale, gentilhomme de la suite d’Henri de Navarre, qui réalise
l’ascension délicate du pic du Midi d’Ossau (2 900 mètres) afin, précisément,
d’en mesurer la hauteur !
L’alpinisme restera longtemps « scientifique » : géographes, médecins,
géologues, botanistes seront légion à gravir les montagnes, conquête du mont
Blanc incluse, au XVIIIe siècle. L’alpinisme comme sport, juste pour le plaisir, ne
se développera qu’au XIXe siècle.
Aiguilles et arêtes
Il est des mots dont l’empreinte sonore donne une image fidèle du concept :
si je dis « aiguille » ou « arête », j’imagine un objet pointu, acéré, du moins
anguleux, alors que le mot « mont » suggérera une forme douce, arrondie. Je ne
sais si vous croyez, comme moi, à la magie des mots. D’autres exemples ? Faites
sonner « ombre », puis « soleil »… Etonnant, non ? Quel est ce mystère ? Dans
un stupéfiant débat entre Socrate, Hermogène et Cratyle, Platon pose la question
de l’origine des mots15. Deux thèses s’y affrontent, arbitrées sagement par
Socrate, celle de Cratyle pour lequel les mots sont justes par nature car le signe
est une image qui renvoie à la réalité, celle d’Hermogène pour qui le langage
n’est que pure convention, le choix du nom étant arbitraire. Pour Cratyle,
disciple d’Héraclite, « il y a pour chaque chose un nom qui lui est propre et qui
lui appartient par nature », de sorte que le nom est juste lorsqu’il ressemble à ce
qu’il désigne, ce que réfute Hermogène : « Ainsi je rencontre, dans des villes
différentes, différents noms pour désigner un seul et même objet, et cela chez les
Grecs entre eux, comme chez les barbares. » Ferdinand de Saussure (pas celui du
mont Blanc, l’autre !), deux mille deux cents ans plus tard, tranche : le lien entre
la « chose » ou le « concept » (le signifié) et le mot, composé d’une suite de sons
(le signifiant), ne répond à aucune logique ; il est purement conventionnel.
Quelle déception ! Le grand linguiste a scientifiquement raison, mais, si j’ose,
poétiquement tort !… « Aiguille » et « arête » seraient presque des onomatopées,
traduisant le son que ces cimes émettraient si elles pouvaient parler…
Mes plus grandes joies en montagne, je les dois aux courses d’arêtes et à
l’escalade des « gendarmes », « clochers » et autres pointes rocheuses. Elles
offrent en commun l’adrénaline du funambule, à la différence des larges faces
nord avec leurs couloirs de neige et glace, qui dégagent une sensation toute
différente, celle de la fragilité de l’être dans l’immensité glacée. Ici, petite
mouche au milieu d’une grande assiette blanche verticale ; là, équilibriste posant
délicatement ses pieds entre le vide et le néant. Petit être fragile ici, demi-dieu
là ! Chacun connaît la photo fameuse de Rébuffat se tenant nonchalamment,
corde à la main, sur le sommet effilé du clocheton de Planpraz, sur fond de
Mont-Blanc16, l’une des images fétiches de l’alpinisme, comme celle où il est
immortalisé par Tairraz, debout sur la pointe de l’aiguille du Roc penchée
comme la tour de Pise17. Ce défi au vide et à l’apesanteur n’est-il pas notre rêve
à tous, Icare* que nous sommes ? Les flèches de granit des « cathédrales de la
Terre18 » sont le terrain idéal de ce jeu où l’homme, debout au-dessus des
hommes, s’amuse à être Dieu. Je conserve un souvenir excitant de ces
clochetons de Planpraz où, imitant gauchement Rébuffat, je m’étais dressé au
sommet. Il faisait un temps béni et je grimpais avec mon petit frère, chasseur
alpin, et un groupe de l’UCPA*. La traversée du « clocher » et des
« clochetons » n’est pas difficile, mais elle est à la fois aérienne, assez technique
et surtout très ludique en raison du passage en tyrolienne19 entre le premier et le
deuxième clocheton ! J’étais rassuré d’avoir pratiqué ce mode de franchissement
excentrique pendant mon service militaire…
Dans un genre très différent de ces acrobaties rochassières, la course d’arêtes
en terrain neigeux offre un bonheur parfait, car au plaisir du funambuliste elle
ajoute la beauté de la vue et… la légèreté de l’effort, cette dernière permettant de
jouir de la première ! Vous voyez le tableau : une arête de neige fine et
immaculée zigzaguant de loin en loin, s’élargissant parfois en corniches,
rythmée par quelques pointes de rocher noir, avec pour horizon quelque grand
sommet éternel. Ainsi sont, dans le massif du Mont-Blanc, la traversée « Midi-
Plan20 » ou les « arêtes de Rochefort21 », grandes classiques, certes, mais à
émerveillement garanti ! Le parcours est varié, la vue à couper le souffle, l’effort
minimum car le dénivelé positif est faible, et l’homme progresse encordé, sur le
fil de l’arête, entre deux vides, le nez au vent et le cœur rempli de joie. Il faut
juste surveiller un peu ses pieds… et ouvrir ses oreilles pour être prêt, si son
compagnon de cordée dévisse, à se jeter dans la pente opposée pour faire
contrepoids.
Mon coup de cœur ? Midi-Plan : « Durant toute la traversée, on chevauche
deux mondes : celui de la vallée, à gauche, que l’on voit se réveiller et reprendre
son agitation, celui de l’altitude, à droite, calme, toujours le même, image de
l’éternité22. » Le plus beau moment ? Rébuffat le décrit mieux que personne :
« On quitte Chamonix et, très vite, on arrive à 3 800 mètres. Au sortir de la
benne, on est canalisé dans un tunnel, sur une passerelle, dans un autre tunnel, et
là, d’un coup, tout change : c’est la révélation. D’un balcon de neige accroché en
plein ciel, face au soleil levant, c’est la vue, non seulement sur toute l’arête où
l’on va passer, mais sur un monde féerique d’autant plus beau, plus grand, plus
large qu’il est donné au sortir d’un tunnel qui est là, presque symbolique, image
de la ville, prison grise et obscure ; ici, en même temps que la beauté et la
lumière, on retrouve la liberté. On est saisi, émerveillé, même si l’on connaît le
paysage par cœur, même si l’on est là pour la dixième ou la centième fois23. »
C’est juste, j’y retournerais bien.
Allain, Pierre (1904-2000)
« P.A. », les initiales les plus connues des grimpeurs ! Pierre Allain,
l’inventeur des chaussons d’escalade qui portent son nom, l’ouvrier parisien
devenu chef de file de l’école d’escalade française, à Fontainebleau* l’hiver et
dans les Alpes l’été, l’auteur, avec son compagnon Raymond Leininger, de
l’exploit que sera la première de la face nord du Petit Dru, extrêmement difficile,
en 1935 ; « l’un des plus exceptionnels grimpeurs mondiaux », selon Pierre
Mazeaud*, « un ingénieur ès escalades » pour Michel Destot, l’ancien maire de
Grenoble et alpiniste lui-même24. Il grimpera jusqu’à… quatre-vingts ans et
terminera sa quatre-vingt-dix-septième année dans son Dauphiné adoré, à
Uriage.
L’inventeur était génial. On lui doit : le chausson d’escalade en gomme
caoutchouc, bien sûr, qui a remplacé les espadrilles ; la veste et le sac de
couchage en duvet cloisonné ; le « pied d’éléphant », sac à dos qui permet de
recouvrir le corps jusqu’à la taille en cas de bivouac ; le mousqueton en alliage
léger ; le descendeur, qui facilite le rappel en évitant les brûlures de la corde
enroulée autour du corps…
Mais le grimpeur était aussi exceptionnel. L’ouvrier parisien découvre en
1930 les rochers de Fontainebleau et intègre le « groupe de Bleau », où il
retrouve Marcel Ichac, Pierre Chevalier et d’autres, qui sont là tous les week-
ends au Cuvier pour s’entraîner. En 1934, il atteint le niveau 5+ (voir :
Difficulté). Avec ses partenaires, devenus en quelque sorte ses élèves, il sera
ensuite le premier à franchir le 6e degré. Mais l’été, c’est dans les Alpes que ça
se passe ! Et P.A. grimpe en libre, de manière athlétique, refusant par principe
l’usage des étriers. Qu’on en juge : première de l’arête sud-ouest de l’aiguille du
Fou en 1933, première de l’arête sud-ouest du pic Sans Nom en 1934, première
de la face sud de la Meije la même année, puis c’est l’exploit, applaudi en
Europe, de la première de la face nord du Petit Dru le 1er août 1935. Toutes les
tentatives y ont échoué depuis 1904. Arrivé avec Raymond Leininger au point le
plus élevé atteint par la tentative suisse seulement deux jours plus tôt, P.A.
comprend pourquoi les Suisses ont renoncé : deux fissures parallèles et
verticales interdisent, sur une hauteur de 40 mètres, l’accès au sommet. P.A. s’y
engage, « une main dans chaque fissure, les pieds bien écartés, en opposition.
Constamment en équilibre, exploitant toutes les ressources de la technique
d’adhérence mise au point sur les rochers de Fontainebleau25 ». Et il passe, au
bout d’une heure d’efforts ! Le sommet sera atteint à 16 h 30.
En 1936, P.A. fait partie de l’expédition française d’Henry de Ségogne* au
Hidden Peak*. Il mène la cordée d’assaut jusqu’à 6 850 mètres avant de devoir
se replier à cause de l’arrivée de la mousson. Son grand regret sera de ne pouvoir
participer à celle de 1950 sur l’Annapurna*, officiellement pour « raisons
médicales », à moins qu’il n’ait été victime de querelles de personnes… Entre
1947 et 1950, il réalise de magnifiques ascensions : première de l’arête est de la
dent du Crocodile, première du doigt de l’Etala aux Petits Charmoz, traversée
complète des aiguilles de Chamonix du Plan aux Grands Charmoz, face nord des
Grandes Jorasses par la voie ouverte par Riccardo Cassin*, première de l’arête
nord-ouest des Grands Charmoz, voie extrêmement difficile (1950). La même
année, il ouvre un magasin à Paris où il vend le matériel qu’il a conçu, chaussons
d’escalade, descendeurs, etc.
A soixante ans, Pierre Allain quitte Paris définitivement et se retire dans le
Dauphiné. Il continuera à grimper longtemps, puisqu’à quatre-vingts ans il fait
l’aiguille Dibona, par la voie Boell, avec son fils !
« Au fond, ce qui importe, c’est de se réaliser pleinement, d’épuiser toutes
ses possibilités, de se concrétiser en quelque chose, que ce soit en sport, en
littérature, dans l’édification valeureuse d’une théorie scientifique ou
philosophique, ou dans le simple jeu harmonieux de ses muscles, si cela
représente le summum de ses possibilités créatrices », écrit-il dans Alpinisme et
compétition26. J’aurais bien signé cette phrase…
Alpes
Alpages, alpinisme, ski « alpin », technique « alpine », littérature
« alpestre »… C’est à croire que les Alpes auraient le monopole de la
montagne ! Halte à l’« alpino-centrisme », diront les pyrénéistes et les
himalayistes, victimes, selon Yves Ballu27, d’une véritable « injustice du
dictionnaire ». Trois fois moins vaste que l’Himalaya, quinze fois moins que la
cordillère des Andes, le massif alpin, avec son petit arc de cercle de
1 200 kilomètres, n’aligne que quelques dizaines de 4 000*, quand ses
homologues asiatiques ou américains collectionnent allégrement les 6, 7,
8 000* ! Et puis la montagne en Europe, ce n’est pas que les Alpes, loin s’en
faut ! Imposants sommets caucasiens, perspectives pyrénéennes tantôt
techniques et exigeantes, tantôt intimes et accueillantes, Vosges, Apennins,
Oural, Massif central, Sierra Nevada, chacun avec son histoire, sa lumière, ses
secrets… Pour notre plus grand bonheur, l’horizon amoureux de la montagne est
depuis plus d’un siècle bel et bien planétaire.
Mais il faut le reconnaître : si le mythe alpin a la peau dure… c’est qu’il l’a
bien mérité ! Les faits imposent le respect et plantent en plein cœur de l’Europe
un massif hors normes et terriblement attachant. D’abord, les Alpes n’usurpent
pas leur pluriel.
La géographie ? Le massif est d’une diversité incroyable. L’étonnant
géographe libertaire Elisée Reclus* en devenait presque muet : « C’est beau !
Que puis-je dire de plus ? », écrivait-il en découvrant pour la première fois les
Alpes suisses en 1859. Eh bien, beaucoup plus ! Sa Nouvelle géographie
universelle en dix-neuf volumes publiée en 1876 fait la part belle à la complexité
des lieux : « A première vue, cet ensemble de pics et de crêtes, se dressant de
tous côtés, paraît former un véritable chaos. Quand on se place au sommet d’une
haute cime dominatrice de l’Oisans, on aperçoit sur le pourtour entier de
l’horizon des séries d’aiguilles, de pointes et de crêtes jetées au hasard et comme
innombrables : on dirait les vagues figées d’un immense océan. Sans l’aide de la
carte, ce n’est qu’après avoir longtemps parcouru cette région des Alpes que l’on
pourrait comprendre la disposition générale des arêtes28. » Plus d’un siècle avant
lui, dans La Nouvelle Héloïse, Jean-Jacques Rousseau* faisait, moins
scientifiquement, le même constat : « Ce n’était pas seulement le travail des
hommes qui rendait ces pays étranges si bizarrement contrastés : la nature
semblait encore prendre plaisir à s’y mettre en opposition avec elle-même, tant
on la trouvait différente en un même lieu sous divers aspects29. » Bigre ! C’est
que les Alpes ne se livrent pas facilement : des massifs innombrables aux noms
qui donnent à rêver – Ortles, Dolomites, Oberland, Engadine, Ecrins, Mont-
Blanc, Aiguilles-Rouges, Beaufortain, pour n’en citer que quelques-uns –, une
« hétérogénéité géologique, morphologique et paysagère30 » phénoménale, une
alternance de dénivelés, de sommets acérés, de glaciers étincelants et d’alpages
paisibles, un collier de lacs comme des perles – lac Majeur, lac Léman, lac du
Bourget, lac de Côme, lac d’Annecy, lac de Garde, lac de Constance… « La
synthèse des montagnes du monde », dit Roger Frison-Roche31. Avec parfois…
quelques légères différences de point de vue ! Par exemple : considéré depuis
l’Italie, le Cervin* n’a aucun intérêt quand, de Zermatt, c’est, à mes yeux, la plus
belle montagne du monde ; vu de France, le mont Blanc, avouons-le, ne
ressemble pas à grand-chose, mais d’Italie… il est grandiose !
L’histoire ? L’homme a toujours chéri les Alpes. Les traces d’occupation
retrouvées dans la région du Säntis en Suisse et du Karavanke en Slovénie
remontent à plus de cinquante mille ans32 ! A la croisée des grandes civilisations
latines et germaniques, les communautés alpines ont entretenu des
particularismes locaux inimitables, tels les Walser, un peuple germanophone qui,
au Moyen Age, a colonisé de nombreuses vallées italiennes ou suisses ; elles ont
préservé un terroir, une culture de « pays » que le visiteur apprécie aujourd’hui à
sa juste valeur. Résultat ? De nos jours, « le massif alpin est le plus peuplé, le
mieux équipé, le plus accessible et le plus fréquenté des grands toits du
monde33 ». Et plus besoin d’éléphants pour passer les cols, comme Hannibal à la
tête des troupes carthaginoises au IIIe siècle avant notre ère : les tunnels et les
ponts autoroutiers font l’affaire. Un vrai carrefour !
Mais un carrefour… européen, bien sûr ! Ecoutons Victor Hugo : « De l’est
au nord, je voyais courir toutes les Alpes calcaires depuis le Sentis jusqu’à la
Jungfrau ; au midi surgissaient pêle-mêle, d’une façon terrible, les grandes Alpes
granitiques. J’étais seul, je rêvais – qui n’eût rêvé ? – et les quatre géants de
l’histoire européenne venaient d’eux-mêmes devant l’œil de ma pensée se poser
comme debout aux quatre points cardinaux de ce colossal paysage : Hannibal
dans les Alpes allobroges, Charlemagne dans les Alpes lombardes, César dans
l’Engadine, Napoléon dans le Saint-Bernard. Au-dessous de moi, dans la vallée,
au fond du précipice, j’avais Kussnacht et Guillaume Tell34. » Chevauchant sept
Etats – France, Italie, Suisse, Allemagne, Liechtenstein, Autriche, Slovénie –, les
Alpes sont l’emblème de la montagne « européenne » : des contrastes
magnifiques et riches, mais une communauté d’histoire qui trempe le caractère et
nourrit la solidarité, une belle histoire de conquêtes, pour le meilleur et pour le
pire. Le meilleur ? L’aventure extraordinaire de l’alpinisme*, d’une exploration
sportive mais d’abord scientifique et naturaliste, conduite par des pionniers
fraîchement sortis des universités suisses ou de l’emblématique Alpine Club
anglais. Des héros de légende, d’Horace-Bénédict de Saussure*, l’homme du
mont Blanc*, à Whymper*, vainqueur du Cervin*, en passant par Gaspard* de la
Meije*, Coolidge*, Mummery*… L’âge d’or de l’alpinisme entre 1854 et 1865
est marqué par 65 premières, réalisées par 63 alpinistes (34 Anglais,
13 Autrichiens, 9 Suisses, 6 Italiens et 1 Français) ! Le pire ? Le glissement de
terrain, si j’ose dire, de la saine émulation au nationalisme* outrancier, qui a pris
les Alpes et leur « conquête » en otages des soubresauts des deux derniers
siècles. En résumé, « les Alpes sont et elles resteront, pour l’ethnographie, une
forteresse ; pour la politique, une barrière ; pour l’économie rurale, un pâturage ;
pour l’alpinisme, un gymnase ; pour tous ceux qui aiment la nature, un parc sans
rival35 ».
Ce dernier point nous ramène à l’essentiel : la beauté*. Les Alpes sont
puissamment inspirantes, pour des générations d’artistes, d’intellectuels ou de
simples rêveurs. « Le touriste vient chercher un point de vue, le penseur y trouve
un livre immense36 », écrivait Victor Hugo. C’est vrai – pour peu qu’on prenne
la peine de s’éloigner de la description un tantinet prosaïque mais non dénuée
d’imagination qu’en fait Levasseur : « On a comparé la forme générale des
Alpes à une langouste dont la queue repliée figurerait les Alpes occidentales, les
pattes ramassées sur elles-mêmes correspondraient aux contreforts de la plaine
de Pô, et les antennes représenteraient les rameaux avancés dans la plaine de
Hongrie37. » Ecoutons plutôt l’écrivain et poète britannique John Ruskin*, qui, à
quatorze ans, essuie un véritable choc esthétique en découvrant les Alpes : c’est
« la révélation de la beauté sur la Terre38 » ! « Les Alpes, poursuit-il, avaient la
couronne de la beauté de leur neige : et je ne souhaitais ni aux montagnes, ni à
moi, la vue d’autres trônes célestes que leurs rochers, d’autres esprits divins que
leurs nuages39. » Ruskin a pu se désoler par la suite de voir son cher massif
devenir, selon l’expression de Leslie Stephen*, le terrain de jeu de l’Europe :
« Vous avez fait des champs de courses des cathédrales de la Terre. Vous
considérez les Alpes comme des mâts de cocagne dans des arènes d’ours,
auxquels vous vous mettez en devoir de grimper, puis de redescendre en
poussant des hurlements de joie40. » Mais sa déception est noyée dans le torrent
d’éloges que le romantisme adresse aux Alpes : « Des sommets déchiquetés, de
grandes symphonies en blanc majeur, des gorges sinistres où rugissent les
torrents, puis d’admirables vallées peuplées de bergers aux costumes
pittoresques, de vieux châteaux dont les ruines complaisantes abritent quelques
revenants sinistres, des légendes guerrières, des orages splendides, une
atmosphère que soixante années de littérature ont saturée de passion, les
souvenirs de Rousseau*, de Napoléon, de Mme de Staël et de Byron : pouvait-il
exister une région se rapprochant plus que les Alpes de l’idéal romantique du
paysage41 ? », s’interrogent les historiens Claire Eliane Engel et Paul
Guichonnet. Probablement pas. Ecoutons Victor Hugo :
« Sur des sommets comme le Rigi-Kulm, il faut regarder, mais il ne faut pas peindre. Est-ce beau
ou est-ce horrible ? Je ne sais vraiment. C’est horrible et c’est beau tout à la fois. Ce ne sont plus
des paysages, ce sont des aspects monstrueux. L’horizon est invraisemblable, la perspective est
impossible ; c’est un chaos d’exagérations absurdes et d’amoindrissements effrayants. Des
montagnes de huit cents pieds sont des verrues misérables : des forêts de sapins sont des touffes
de bruyère ; le lac de Zug est une cuvette pleine d’eau ; la vallée de Goldau, cette dévastation de
six lieues carrées, est une pelletée de boue ; le Bergfall, cette muraille de sept cents pieds, le long
de laquelle a glissé l’énorme écoulement qui a englouti Goldau, est la rainure d’une montagne
russe ; les routes, où peuvent se croiser trois diligences, sont des fils d’araignée ; les villes de
Kussnacht et d’Art avec leurs clochers enluminés sont des villages-joujoux à mettre dans une
boîte et à donner en étrennes aux petits enfants ; l’homme, le bœuf, le cheval, ne sont même plus
des pucerons ; ils se sont évanouis. A cette hauteur la convexité du globe se mêle jusqu’à un
certain point à toutes les lignes et les dérange. Les montagnes prennent des postures
extraordinaires […] le paysage est fou42 ».

Albrecht von Haller* avait ouvert la voie un siècle plus tôt. Son célébrissime
poème « Die Alpen43 » marque le point de départ d’un enthousiasme qui
bouillonnera jusque sous la plume de Flaubert dans Madame Bovary : « J’ai un
cousin qui a voyagé en Suisse l’année dernière, et qui me disait qu’on ne peut se
figurer la poésie des lacs, le charme des cascades, l’effet gigantesque des
glaciers. On voit des pins d’une grandeur incroyable, en travers des torrents, des
cabanes suspendues sur des précipices, et, à mille pieds sous vous, des vallées
entières, quand les nuages s’entrouvrent. Ces spectacles doivent enthousiasmer,
disposer à la prière, à l’extase44 ! » A la fièvre romantique succédera la
littérature* alpine d’aventure, avec les récits héroïques de tous ceux qui ont aimé
les Alpes à la vie à la mort, Lionel Terray*, Henri Desmaison*, Gaston
Rébuffat*, Louis Lachenal*, Walter Bonatti*… « Ce qui caractérise la littérature
alpine, notent Guibal et Langenieux-Villard, c’est son absence d’humour45 » :
pas faux ! Hormis le Tartarin sur les Alpes d’Alphonse Daudet en 1885, les
grandes pages des Alpes invitent plus au respect qu’à la franche rigolade !
Mais à la montagne comme à la ville il y a un temps pour tout, plaisanter,
être léger… et sentir par bouffées un commandement grave et précieux, quelque
chose qui nous dépasse et nous invite à nous dépasser (voir : Dépassement de
soi). C’est dans les Alpes que j’ai pour la première fois senti l’appel de la
montagne, et c’est à elles que je dois cette passion indéfectible. C’est à Serre-
Chevalier, au pied du massif des Ecrins, que j’ai fait mes premiers pas avec
l’UCPA* et ressenti des émotions inoubliables. C’est dans les Alpes ensuite que
j’ai attaqué mes premières grandes courses, la Meije, le mont Blanc ou le Cervin.
C’est dans les Alpes encore que je suis tombé amoureux du grand ski, entre
Chamonix*, Les Arcs* ou Zermatt*. Mon massif alpin de prédilection ? Ils sont
tous beaux mais, allez, sans hésiter… celui de Chamonix, ses aiguilles, ses arêtes
proprement surnaturelles ! Voilà sûrement, au fond, le vrai « pourquoi » de la
place singulière que tiennent les Alpes dans l’univers de la montagne :
l’enchantement. Qui s’en approche tombe, irrémédiablement, amoureux de
toutes les montagnes du monde…
Alpinisme
« Alpinisme n. m. : Sport des ascensions en montagne46. »
Ah, non ! C’est un peu court, jeune homme ! On pouvait dire… Oh,
Dieu !… Bien des choses en somme. En variant le ton. Par exemple, tenez :
Poète : « L’alpiniste est un homme qui conduit ses pas là où, un jour, ses
yeux ont regardé » (Gaston Rébuffat).
Malicieux : « Sport stupide qui consiste à grimper les rochers avec les mains,
les pieds et les dents » (Lionel Terray).
Philosophe : « Quand tu es arrivé au sommet de la montagne, continue de
grimper » (Proverbe chinois).
Réaliste : « La montagne n’est ni juste ni injuste. Elle est dangereuse »
(Reinhold Messner).
Sartrien : « L’alpinisme est une manière de régler le problème de l’absurdité
de la vie en lui opposant un comportement d’une absurdité supérieure » (Sylvain
Tesson).
Romantique : « La montagne nous offre le décor… A nous d’inventer
l’histoire qui va avec » (Nicolas Helmbacher).
Politique : « Une heure d’ascension dans les montagnes fait d’un gredin et
d’un saint deux créatures à peu près semblables. La fatigue est le plus court
chemin vers l’égalité, vers la fraternité. Et durant le sommeil s’ajoute la liberté »
(Friedrich Nietzsche).
Lyrique : « L’alpinisme n’est pas un sport. C’est une religion » (Jean
Vernet).
Tendre : « A mes montagnes, reconnaissant, infiniment, pour le bien-être
intérieur que ma jeunesse a retiré de leur sévère école » (Walter Bonatti).
Freudien : « L’alpinisme est une forme d’autoérotisme » (Julien Green).
Je m’égare… mon adoration pour Rostand n’a d’égale que mon amour des
montagnes et de ceux qui s’aventurent dans ce « royaume stérile, sauvage,
minéral [qui], dans sa pauvreté extrême, dans sa nudité totale, dispense une
richesse qui n’a pas de prix : le bonheur que l’on découvre dans les yeux de ceux
qui le fréquentent47 ». Parole de guide !
Précision terminologique d’abord ! Comme le dit Yves Ballu, le mot
« alpinisme » est une injustice de l’histoire48, tant il est vrai que les Pyrénées, les
Dolomites, l’Himalaya ou le Caucase pourraient tout autant prétendre se
transformer en substantif… Les Anglais (mountaineering) ou les Allemands
(bergsteigen) ont été plus rigoureux que nous. Mais enfin, comme le terme
« montagnisme » ne sonne pas très bien, va pour « alpinisme »…
Précaution historique ensuite ! Les historiens se disputent sur la datation de
l’alpinisme, comme les archéologues sur celle d’un plat étrusque. 1492,
ascension du mont Aiguille* par Antoine de Ville ? 1770, ascension du mont
Buet par les frères Deluc ? 1786, première ascension du mont Blanc* ? 1857,
fondation de l’Alpine Club anglais ? Allons donc, et pourquoi pas en 130,
lorsque l’empereur Hadrien gravit l’Etna de nuit pour contempler au sommet le
lever du soleil ? Ou 1336, lorsque Pétrarque* monte au mont Ventoux juste pour
le plaisir du panorama ? Bigre ! La querelle est d’importance ! Mais, comme
dirait mon professeur de collège, tout dépend de la définition que l’on se donne
de l’alpinisme. Et puisque ce dictionnaire est amoureux, la réponse est dans le
cœur de celui qui grimpe : l’alpinisme commence avec le désir, lorsque l’homme
qui met le premier pas sur la montagne le fait pour lui-même, pour elle-même, et
rien d’autre… Laissons donc de côté ici l’alpinisme « militaire », l’alpinisme
« scientifique », l’alpinisme des chasseurs ou cristalliers, pour n’évoquer que les
« conquérants de l’inutile », comme disait Lionel Terray*.
Conquête*, le mot est lâché ! Car c’est bien l’esprit de conquête, vite
dépouillé de toute préoccupation scientifique ou militaire, qui, à partir du milieu
du XVIIIe siècle et pendant deux cents ans, a inspiré l’alpinisme. D’où la question
incontournable : quel avenir pour l’alpinisme quand tous les sommets des cinq
continents, y compris dans leurs voies les plus difficiles, ont été conquis ? Est-ce
« la fin de l’alpinisme49 » ? s’interroge Yves Ballu. Le terrain de jeu désormais
limité des montagnes va-t-il s’étioler au profit du fond inexploré des océans
ou… de l’espace infini ? Que nenni ! Car l’alpinisme conquérant, s’il s’est éteint
de sa belle mort dans les années 1960 avec la conquête du dernier 8 000 (le
Shishapangma, en 1964), nous a laissé deux enfants qui se portent à merveille,
l’alpinisme sportif et l’alpinisme plaisir. Et ils ont encore de beaux jours devant
eux !
Bref arrêt sur image. Il aura fallu à peu près deux siècles à l’homme, entre la
conquête du mont Blanc et celle du dernier 8 000 en Himalaya, pour « vaincre »
à peu près tous les sommets de la Terre. D’abord la conquête des Alpes, qui
prendra plus de cent ans, entre 1760, arrivée d’Horace-Bénédict de Saussure* à
Chamonix, et 1877, ascension de la Meije* par les Français Gaspard* et Boileau
de Castelnau. Et il faudra cent ans de plus pour que, les Alpes ayant livré tous
leurs secrets, l’homme, portant son regard au-delà de l’Europe, parvienne à bout
des autres sommets du globe, entre 1868 (première de l’Elbrouz dans le
Caucase) et 1964 (conquête du quatorzième 8 000). Cette épopée a ses héros, ses
légendes, ses drames, ses exploits, qui m’ont fait vibrer comme tant d’autres.
Chacune des étapes de cette histoire palpitante semble incarnée par une
montagne, qui cristallise « les espoirs et les désirs des hommes50 » : le mont
Blanc* au XVIIIe siècle, le Cervin* au XIXe, l’Everest* au XXe siècle. Et à chacune
de ces montagnes est attaché un héros qui en personnifie l’amour : Saussure*,
Whymper*, Mallory*.
Premier acte : la conquête du mont Blanc. Il faudra vingt-cinq ans à M. de
Saussure*, riche aristocrate suisse, tombé littéralement amoureux de la
« montagne maudite » en 1760 à l’occasion d’un voyage à Chamonix, pour y
parvenir. C’est lui qui lance la compétition, en promettant une prime à celui qui
lui montrera le chemin du sommet… donnant ainsi naissance à ce qui deviendra
le métier de guide. Et ce seront finalement deux Chamoniards, Paccard et
Balmat*, qui atteindront les premiers le sommet le 8 août 1786. M. de Saussure
effectuera la deuxième ascension l’année suivante, qui aura un retentissement
bien supérieur à la première ! La course au mont Blanc a fait naître « un désir
nouveau dans le cœur de l’homme : la passion des cimes51 ». Chamonix*
devient une destination touristique. Les « expéditions » se multiplient, les
« voyageurs » se disputant les meilleurs guides* et porteurs. Le matériel se
précise : corde, crampons, piolets, lunettes noires… Et la passion résiste aux
drames. Première catastrophe au mont Blanc en 1820. Une caravane organisée
par le conseiller du tsar de Russie, le Dr Hamel, accompagnée de douze guides,
est ensevelie par une avalanche en vue du sommet. Trois disparus, les guides
Balmat, Tairraz et Carrier. Leurs restes seront retrouvés quarante ans plus tard en
bas du glacier des Bossons. Un des rescapés, le guide Marie Couttet, appelé par
la police à identifier ce qu’il restait des corps, reconnaîtra formellement la main
de Pierre Balmat et s’écriera : « Je n’aurais jamais osé croire qu’avant de quitter
ce monde il me serait donné de serrer encore une fois la main d’un de ces braves
camarades52… » Malgré cette catastrophe, le mont Blanc attirera toujours plus
de « voyageurs » en quête d’aventure ou de gloire.
Deuxième acte : le Cervin* et « l’âge d’or de l’alpinisme ». Nous sommes au
milieu du XIXe siècle. Une dizaine de sommets ont été conquis dans les Alpes
(notamment le deuxième d’Europe, le mont Rose) et une poignée dans les
Pyrénées (le mont Perdu, qui passait alors pour le point culminant, le Vignemale
et l’Aneto, en réalité le plus haut avec ses 3 404 mètres). L’histoire va
brutalement s’accélérer sous l’impulsion des Anglais. Une élite victorienne
fortunée prend les Alpes d’assaut tous les étés, et l’alpinisme britannique va
dominer l’alpinisme mondial pendant soixante-dix ans au moins. L’Alpine Club
est créé en 1857. Ses membres sont triés sur le volet, sur le plan sportif et…
social ! Sur les 281 membres du club en 1863, 90 sont avocats ou avoués,
34 clergymen, 15 professeurs et les autres de la gentry terrienne53. Toujours est-
il qu’en dix ans seulement tous les sommets principaux des Alpes sont gravis,
pour la plupart par un « monsieur » anglais accompagné de son guide préféré,
qu’il soit du Valais, de l’Oberland ou de Chamonix. Les cordées les plus
célèbres : Coolidge* avec Almer, Mummery* avec Burgener, Stephen* avec
Anderreg, Whymper* avec Croz* ou Carrel*… Quel bonheur et quel confort de
grimper toujours avec le compagnon de cordée que l’on connaît et qu’on aime !
C’est ce que je fais, à mon modeste niveau, depuis vingt-cinq ans ! Au cours de
cet âge d’or de l’alpinisme (1854-1865), plus de 120 premières ont été réalisées
dans les Alpes. Les plus remarquables ? Le Weisshorn, la Dent Blanche, la barre
des Ecrins, les Grandes Jorasses (pointe Whymper), l’aiguille Verte, l’aiguille de
Bionassay, la Jungfrau, le mont Blanc par la Brenva et, évidemment, le Cervin.
Mais pourquoi cet engouement des Anglais, laissant loin derrière eux les nations
alpines comme la France, l’Italie, la Suisse ou l’Autriche ? L’appétit des peuples
pour la montagne serait-il inversement proportionnel au relief de leur pays ?
Ce deuxième acte, l’âge d’or, comme le premier avec la « catastrophe
Hamel » au mont Blanc, se termine par un drame qui choquera le monde entier.
A la descente du Cervin, le jeune Anglais Douglas Robert Hadow, dix-neuf ans,
que Whymper ne voulait pas emmener à cause de son manque d’expérience,
glisse et entraîne avec lui le guide Croz, et à sa suite Hudson et lord Douglas.
Quatre morts. Il y en aurait eu sept si la corde ne s’était pas rompue entre
Douglas et le guide Taugwalder… qui sera accusé injustement d’avoir coupé la
corde ! L’Alpe ensanglantée sera désormais « homicide et traîtresse » !
Whymper* ne s’en remettra pas.
Après cette conquête maudite, il manque encore, en cette année 1865, un
sommet prestigieux au palmarès des Anglais, la Meije* ! Le « Cervin du
Dauphiné » a résisté jusque-là à tous les assauts, y compris des commandos de
l’Alpine Club. Ce sera l’affaire des Français. Le 16 août 1877, Castelnau et le
guide Pierre Gaspard* atteignent le sommet du Grand Pic, dans des conditions
acrobatiques. Et Gaspard lance sa célèbre phrase : « Nom d’un chien, cette fois,
ce ne seront pas des guides étrangers qui l’auront eue les premiers54 ! » A
présent, tous les grands sommets des Alpes sont tombés. Où poursuivre
l’aventure ?
Troisième acte : les expéditions lointaines. « Dans tout alpiniste sommeille
un explorateur », dit justement Micheline Morin55. Les alpinistes de l’âge d’or,
ayant conquis les plus beaux sommets des Alpes, voulaient voir à quoi
ressemblaient les autres montagnes du monde. Et c’est par le Caucase qu’on
commence, pas trop loin, donc. Et les Anglais encore ! Freshfield, avec son
guide et ami François Devouassoud, réussissent, à l’aveugle, sans aucune carte,
l’ascension du point culminant, l’Elbrouz (5 629 mètres), en 1868. Puis les
Andes, avec Whymper, à peine rétabli moralement du drame du Cervin, qui
gravit avec Carrel le Chimborazo (6 310 mètres) et le Cotopaxi (5 970 mètres)
en 1879. Vers la fin du siècle tomberont successivement les sommets des autres
continents : l’Aconcagua* (6 950 mètres) en 1896, le Kilimandjaro
(5 985 mètres) en 1889, le mont Cook en Nouvelle-Zélande (3 765 mètres) en
1894, le mont Saint-Elie en Alaska (5 514 mètres) en 1897, le mont McKinley*
(6 193 mètres) en 1913… Mais c’est l’Himalaya* et ses quatorze 8 000 qui
focalisent les rêves. Il faudra un siècle pour y parvenir. Toujours à la manœuvre,
les Anglais. L’Everest* est évidemment en ligne de mire, lui qui a été identifié
comme le plus haut en 1847, mais dont l’accès est fermé, que ce soit par le nord
(Tibet) ou par le sud (Népal). Diplomatie habile, rapport de force militaire, ou
les deux, les Anglais obtiennent après la Première Guerre mondiale une sorte
d’exclusivité pour l’exploration de l’Everest. Il faudra trente ans et une douzaine
d’expéditions, dont l’inoubliable tentative de Mallory* en 1924, pour y parvenir
en 1953 grâce à Hillary* et Tenzing*. La conquête des quatorze 8 000 prendra
seulement quatorze ans. Ce fut l’âge d’or de l’himalayisme, aussi brillant et bref
que l’âge d’or des Alpes, un siècle auparavant.
Et après, on fait quoi ? L’alpinisme, après la conquête de tous les sommets
de la planète, se développe sous une nouvelle forme, appelée faute de mieux
« alpinisme sportif ». L’alpinisme de conquête recherche le sommet. L’alpinisme
« sportif » recherche la difficulté, pour elle-même, mais aussi parce que la voie
la plus difficile, la plus directe, est aussi la plus belle. Esthétique et difficulté
sont les moteurs de l’alpinisme moderne, dont le fondateur est incontestablement
l’Anglais Albert Mummery* (1855-1895). L’alpinisme « sportif » est donc né
bien avant la fin de la conquête des montagnes du globe. Il se développe à la fin
du XIXe siècle, une fois que les principaux sommets des Alpes sont « tombés ».
Son credo : 1. Seule la difficulté est belle. 2. Tu dois t’affranchir de la tutelle
sécurisante du guide. Ecoutons Mummery : « La route la plus difficile
conduisant au pic le plus difficile est toujours ce que le grimpeur doit tenter », ou
encore : « Peiner le long de pentes d’éboulis derrière un guide capable de
dépeindre de son lit chaque passage de la course avec toutes les prises de main et
de pied n’est qu’un travail digne de ces paquets de chair revêtus d’habits à la
mode que le chemin de fer déverse chaque été à Zermatt avec tous leurs parfums
et leurs onguents, leurs linge empesé et leurs souliers vernis56. » La charge est
rude ! N’empêche que l’alpinisme selon Mummery fera d’innombrables petits-
enfants.

« Il entraîna derrière lui une jeunesse enthousiasmée, à laquelle il révéla la beauté de l’escalade et
des grandes courses de rocher. Toutes ses ascensions portent une singulière empreinte, elles
témoignent de son sens esthétique et de son goût pour les roches aériennes… Sa réserve le fit
accuser d’être insensible aux beautés de la montagne, et lorsqu’il prétendit que la valeur
esthétique d’une ascension variait en raison directe de sa difficulté et que la plus difficile était
aussi la plus belle, il scandalisa les contemplatifs. Mais un homme qui déclare que, même s’il n’y
avait rien à grimper, il continuerait d’errer parmi les neiges éternelles, dans la fantasmagorie des
brumes silencieuses ou les rougeurs du soleil couchant, un homme qui refait les courses qu’il a
déjà faites et monte sept fois au Cervin… cet homme-là n’est-il intéressé que par la performance
et l’acrobatie57 ? »

Mummery, bien que disparu prématurément au Nanga Parbat à quarante ans,


avait lancé le mouvement.
Les « directes* », puis les « directissimes* » sont les nouvelles « premières »
de la génération Mummery. Toutes les faces ayant été conquises, il restait à
ouvrir les voies les plus directes, droites « comme la goutte d’eau qui tombe58 »,
selon la jolie formule de Comici*. L’Italien, vainqueur de la face nord de la
Cima Grande dans les Dolomites en 1933, était un artiste, « pour qui il importait
que la voie qu’il ouvrait soit belle autant que difficile59 ». Il fera des émules :
Bonatti* ouvre en 1950 la face ouest du Grand Capucin, par une escalade
essentiellement artificielle, la cordée de Bérardini* arrive à bout de la face ouest
du Dru en 1952, la directe de la Cima Grande est ouverte par Lothar Brandler*
en 1958 et celle de la Cima Ovest l’année suivante par Mazeaud* et
Desmaison*, une cordée américaine ouvre la « directissime » dans la face ouest
du Dru en 1965, Walter Cecchinel* et Claude Jaeger réussissent l’ascension du
couloir nord de la brèche des Drus en 1974.
L’alpinisme « sans guide » est le deuxième héritage de Mummery : les
« voyageurs » d’antan découvrent l’état de grâce que procure l’ascension en tête
de cordée, sans intermédiaire entre eux et la montagne. Non par mépris pour la
profession de guide, mais parce que, sans guide, l’alpiniste est obligé, comme
dirait Messner* aujourd’hui, de « quitter sa zone de confort ».

« C’est, remarque Irving, comme si les pionniers avaient dit aux jeunes : les Alpes sont une sorte
de grand festin qui est servi à votre intention, mais à notre vif regret le seul bon vin, le grand cru
des premières, est épuisé, nous avons tout bu ! Qu’allaient faire les jeunes devant une telle
situation ? Rester sur leur soif ? Non. Tournant la difficulté, ils recréèrent l’ambiance dont on les
croyait privés en se passant de guide. Ils avaient compris que l’ascension d’une pointe en tête de
cordée fait retrouver toutes les joies d’une première… que la gloire d’une course revient à celui
qui a dû lui-même y chercher son chemin60. »

Ces enfants terribles de l’alpinisme sans guide traverseront l’histoire comme


des météores : Winkler, Zsigmondy, Preuss*, Guido Lammer, Mallory*, mais
aussi le Français Victor Puiseux ou les frères Gugliermina en Italie. Beaucoup
sont morts très jeunes, Winkler à 19 ans, Zsigmondy à 24 ans, Preuss à 27 ans…
De l’alpinisme sans guide à l’escalade en solitaire il n’y a qu’un pas, franchi
très vite par Winkler ou Preuss, au prix de leur vie. L’alpinisme en solitaire,
comme la course au large en solitaire, demeure l’apanage d’une élite qui trouve
son plaisir dans la confrontation directe avec la nature sans le réconfort de
l’autre. Un contre un… Orgueil ? Narcissisme ? Ou simplement épreuve de
vérité ? « Ni pour la gloire ni pour l’exploit ; cette compétition n’était que par
rapport à moi-même », explique Christophe Profit* après son escalade en solo
intégral, sans aucun matériel, de la directe au Dru en 198261. Les autres géants
de l’alpinisme en solitaire, Buhl*, Bonatti*, Messner*, Desmaison*, Lafaille*,
Destivelle*, ne diraient pas autre chose. Les marins en solitaire non plus (voir :
Mer et montagne)…
Corsons encore un peu les choses. Après l’alpinisme sans guide, les
directissimes, les solos, un mot des hivernales*. L’ascension en hiver multiplie
les difficultés, à cause du froid, du vent, de l’isolement, des risques
d’avalanches, de la neige et du verglas sur les rochers, même si, parfois, le gel
peut offrir au contraire une sécurité contre les chutes de pierres. La première
hivernale célèbre est celle du mont Blanc par Miss Straton et Charlet* en 1876.
En un siècle, tous les sommets des Alpes, puis de l’Himalaya, à l’exception
notable du K2*, auront été gravis l’hiver, le Cervin, la Meije, la Cima Grande, le
Dru, l’Eiger, les Grandes Jorasses, l’Everest, l’Annapurna… La palme d’or
revient sans doute à J.-C. Lafaille*, qui a réussi en 2004 la première ascension
d’un 8 000 en hivernale et en solitaire, évidemment sans oxygène, triplant les
difficultés.
Est-ce la fin de l’histoire ? Evidemment non ! Le théâtre de la confrontation
de l’homme avec la montagne est loin d’avoir livré sa dernière réplique. Après
les solos, les hivernales, est venu le temps des « sprinters des cimes » et des
enchaînements de parois. La course de vitesse succède à la course à la difficulté.
Les Profit*, Escoffier*, Boivin*, Lafaille*, Batard*, Steck*, tous héritiers de
Messner*, se défient les uns les autres, chronomètre entre les dents. Et la
compétition est loin d’être terminée. Steck, le dernier-né des « Formule 1 », n’a-
t-il pas bouclé la face nord de l’Eiger en 2 h 47, Batard l’Everest en 22 h 30 et
Profit les trois faces nord des Alpes en moins de 24 heures ? Qui dit mieux ? Un
jeune, totalement inconnu du public, fera encore mieux demain. Et fera la une de
Paris Match, comme ses prédécesseurs.
Loin des stars sponsorisées de l’alpinisme « sportif », l’alpinisme « plaisir »,
le vôtre sans doute, lecteur, comme le mien, se porte aujourd’hui à merveille. La
montagne attire de plus en plus d’adeptes, à la recherche du bien-être, de la
beauté, du plaisir, des efforts que procure la confrontation avec la nature.
Escalade, randonnée à pied, à ski ou en raquettes, hiver ou été, avec guide ou
sans, peu importe. Comme dit Frison-Roche :

« La sagesse est… d’y chercher le délassement physique et moral indispensable à l’homme


moderne, d’avoir l’esprit suffisamment lucide pour savoir apprécier comme il y a cinquante ans
des beautés naturelles inconnues des citadins : une aurore irréelle sur un paysage de pics et de
sommets, un flamboyant coucher de soleil contemplé d’un refuge, une nuit passée à écouter le
chant de la terre s’exprimant par les chutes de pierres, les avalanches ou le grondement des
torrents, à comprendre que la lutte sévère que l’on vient de mener sur les crêtes aériennes ou sur
les parois terribles n’a de sens que si elle nous permet de mieux apprécier, au retour dans la
vallée, la douceur d’une vie d’homme sur la terre62. »
Altitude
Mais pourquoi diable l’homme veut-il toujours s’élever en altitude, alors
qu’au fur et à mesure qu’il monte ses capacités vitales diminuent ? Est-ce par
désir inconscient de suicide qu’il en vient à enfreindre les lois élémentaires de
l’instinct de conservation ? Le dépassement de ses limites, forte expression de la
liberté humaine, n’a-t-il pas de… limites ? La liberté* n’a-t-elle pas pour
contrepartie la responsabilité ? Est-ce par ignorance ? Non, les données
médicales et scientifiques sur les effets de l’altitude sont si connues (baisse de la
pression atmosphérique, de la température, augmentation de la sécheresse et du
rayonnement solaire) qu’il est impossible de passer à côté des avertissements et
autres plaquettes illustrées que les bureaux des guides, les clubs de vacances ou
les agences de voyage diffusent au titre de la « prévention des accidents* en
montagne ». La conquête* des espaces « vierges », alors, serait-elle un moteur
suffisant pour s’affranchir des contraintes biologiques ? Non, la montagne n’a
plus, et de moins en moins, le monopole de la virginité. Les alpinistes s’en
plaignent assez, d’ailleurs ! Et l’aventurier d’aujourd’hui ira plus volontiers dans
les sables du désert, les glaces des pôles ou les forêts équatoriales pour assouvir
ses désirs, sans avoir besoin de l’altitude. Comme souvent, c’est Samivel* qui
nous donne la clé. La « symbolique de l’altitude » est un aimant surpuissant pour
l’esprit humain63. Il note justement que tout ce qui, dans le langage, évoque la
hauteur, l’altitude, la verticalité, est qualifié positivement, alors que tout ce qui
évoque l’horizontalité, le bas, est qualifié négativement. Des exemples ? On
« élève » un enfant, qui deviendra un « grand » homme et atteindra peut-être les
« sommets » de la gloire. On prie le « Très-Haut ». Mais on méprise les
« basses » œuvres, on plaint celui qui est tombé « bien bas » et on dénonce les
« platitudes » d’un discours convenu… Samivel va plus loin : « La vie, à la
surface du globe terrestre, se présente comme une lutte contre la pesanteur… »
Le mythe d’Icare en est une des plus tragiques expressions : « Toute l’histoire de
l’humanité se résume dans cette révolte contre la pesanteur », dit Samivel. Plus
prosaïquement, on méprise les animaux qui rampent, on glorifie ceux qui se
tiennent debout, les hommes et… les ours ! « Il existe chez tout enfant normal et
en bonne santé ce que nous appellerons volontiers un instinct ascensionnel qui le
pousse à grimper sur une meule, un rocher, un arbre, etc64. » C’est une manière
de devenir « grand » comme papa, voire de le dépasser en taille. Un peu plus
tard, à l’adolescence, la montagne, par l’escalade, peut devenir l’obstacle qu’il
faut franchir pour s’affirmer, « s’exprimer », comme diraient les psychologues.
La plupart des alpinistes ont d’ailleurs commencé à cette époque de leur vie.
Arrivés à l’âge adulte, ce sont d’autres montagnes qu’il leur faudra escalader : le
métier à trouver, la famille à construire, les enfants à élever. La montagne
passera au second plan, sauf, pour ceux qui en ont les moyens, à travers les
« sports d’hiver » en famille, sans oublier l’école de ski pour les petits ! Mais
l’escalade, l’alpinisme resteront rangés soigneusement dans le carton des
passions juvéniles. Sauf pour quelques adultes demeurés (si j’ose dire !) un peu
enfants. Dont je fais partie ! Car l’alpinisme* demeure fondamentalement un
jeu ! Evitons, si vous voulez bien, d’y voir une démarche métaphysique, voire
mystique. La montagne n’est pas une philosophie. C’est un philosophe, par
ailleurs alpiniste, qui le dit : « C’est aujourd’hui la mode de mettre la
philosophie* à toutes les sauces. Il y a une philosophie de ceci, une philosophie
de cela : un plan gouvernemental, un projet d’entreprise, un produit commercial
sont supposés incarner une philosophie… Disons-le tout net : il n’y a pas de
philosophie de la montagne65. » Juste un jeu, inutile dans le plus beau sens du
terme, un jeu qui permet à l’homme d’accomplir et d’enrichir sa propre
personnalité. L’alpinisme relève peut-être de l’éthique, mais pas de la
métaphysique. Ecole de vie, oui, apprentissage de l’au-delà, non.
L’homme n’est jamais si performant que dans les jeux. Son inventivité, sa
capacité d’adaptation paraissent sans limites. Des quatre dangers de l’altitude sur
l’organisme humain, la diminution de la pression atmosphérique, la baisse de
température, l’intensification du rayonnement solaire et de la sécheresse,
oublions même les trois derniers, que les équipements modernes permettent de
pallier. Des vêtements techniques adaptés, un bon réchaud à gaz, une bonne
crème solaire et des lunettes s’en chargeront. Demeure le premier, autrement
plus insidieux, qui est à l’origine du fameux « mal des montagnes ». Quel est le
problème ?
On sait depuis l’ascension de Blaise Pascal au puy de Dôme en 1648 que la
pression atmosphérique diminue avec l’altitude. Les alpinistes « scientifiques »
du XVIIIe siècle, comme les frères Deluc ou M. de Saussure*, s’encombraient
d’ailleurs d’un baromètre pour constater avec satisfaction au sommet du Buet ou
du mont Blanc que Pascal avait raison. Ce que l’on ne comprendra que beaucoup
plus tard, c’est la relation de cause à effet entre la baisse de pression et les
symptômes du « mal des montagnes » (maux de tête, essoufflement, fatigue,
nausées, vomissements, puis somnolence, perte de mémoire, altération du
raisonnement, jusqu’à l’œdème cérébral ou pulmonaire). Ce sont les travaux du
Français Paul Bert (1833-1886), ancien ministre, élève de Claude Bernard, qui
décriront le phénomène de l’hypoxie en altitude. Avec la diminution de la
pression atmosphérique, l’oxygène devient moins disponible : au sommet du
mont Blanc, 50 % de ce qu’il est au niveau de la mer, au sommet de l’Everest,
30 % seulement. Il en résulte une baisse de l’oxygène dans le sang et donc dans
les muscles, qui peut conduire à l’asphyxie. Mais le corps humain, cette
merveilleuse machine, a tout prévu. Dès que la pression baisse, il se met d’abord
à accélérer la ventilation (d’où l’impression d’essoufflement), le rythme
cardiaque, et surtout à fabriquer des globules rouges en quantité qui viendront
compenser le manque d’oxygène. C’est « l’acclimatation », qui suppose de
grimper par paliers avec des étapes de repos, un peu comme un plongeur sous-
marin respecte ses paliers pour remonter à la surface. Le mal des montagnes
provient du non-respect de ces paliers d’acclimatation, qui, pour compliquer les
choses, varient selon les individus. Un alpiniste très chevronné peut parfaitement
faire un œdème cérébral à moins de 5 000 mètres (voir : Brandler). Les
remèdes ? Perdre de l’altitude, si c’est possible, sinon respirer de l’oxygène, se
faire administrer des diurétiques ou, si l’on peut, placer le malade dans un
caisson hyperbare qui le ramènera à la pression désirée. Vous pouvez aussi
tenter de mâcher des feuilles de coca, comme les Indiens péruviens, mais je ne
puis garantir que le résultat sera aussi efficace…
On admet généralement qu’il faut distinguer plusieurs zones en altitude :
— Au-dessous de 2 000 mètres, pas d’effet particulier sur l’organisme. Les
amateurs de ski de piste apprécieront !
— Entre 2 000 et 5 500 mètres, les effets immédiats de l’hypoxie sont
ressentis (hyperventilation et tachycardie), et une bonne acclimatation est
indispensable pour éviter les symptômes du mal des montagnes.
— Au-dessus de 5 500 mètres (haute altitude), limite généralement admise
de l’habitat humain, l’homme peut s’adapter temporairement à la raréfaction de
l’oxygène, mais toute exposition prolongée, malgré une bonne acclimatation,
entraîne une dégradation physique et mentale certaine. Les performances
physiques sont nettement diminuées (s’habiller, se laver les dents exigent des
efforts presque surhumains !), le sommeil très perturbé, les fonctions
intellectuelles (compréhension, faculté de décision) atteintes.
— Ce qu’on appelle la « zone de la mort* », au-dessus de 7 000 mètres,
expression pompeuse mais imagée, est tout simplement celle où il faut rester le
moins longtemps possible, sauf à s’exposer à des dommages irréversibles66.
On comprend alors pourquoi l’utilisation de l’oxygène d’« appoint », les
« bouteilles » dont on parle tant, est générale au-dessus de 7 000 mètres. Enfin,
était générale, jusqu’à ce qu’un certain Reinhold Messner* fasse l’éclatante
démonstration, en 1978, que l’Everest pouvait être gravi sans oxygène. Depuis,
comme toujours, les « pour » et les « contre » s’affrontent. Les arguments des
antioxygènes sont d’une nature éthique, teintée d’un brin d’élitisme et
d’écologie : trop facile de « faire » un 8 000 grâce aux bouteilles, c’est une
forme de dopage ! Et cela encourage la surexploitation de l’Everest par des
expéditions commerciales qui traînent là-haut des amateurs inexpérimentés au
seul motif qu’ils ont payé pour ça ! Et qui polluent nos montagnes avec des
tonnes de bouteilles d’oxygène abandonnées ! Pas complètement faux…
Plaidoirie de la défense : ce n’est pas parce que les « Formule 1 » de l’alpinisme
comme Messner et ses émules gravissent, par défi, les 8 000 sans apport
d’oxygène que cela doit être interdit aux alpinistes « normaux » pour lesquels
cette aide « est une marge de manœuvre dont nous avons besoin, le ticket de
sortie si les choses tournent mal67 ». Au fond, comme disait Edmund Hillary*, le
sommet, c’est bien, mais c’est encore mieux si on en redescend vivant.
L’oxygène n’est pas plus condamnable que les cordes fixes ou les porteurs
d’altitude, et les champions de l’himalayisme « naturel », s’ils monopolisent les
records avec les lauriers qu’ils méritent, n’ont pas le monopole de la montagne.
Débat aussi ancien que celui qui opposait naguère Paul Preuss* et Tita Piaz* sur
l’usage de la corde* !
Verdict du jury : à chacun selon ses moyens. La montagne est un espace de
liberté* où chacun a sa place. Ils sont assez rares dans ce monde. Préservons-la
des ukases, des intégrismes ou des leçons de morale. A une réserve près : le
respect de la montagne elle-même. Les bouteilles d’oxygène abandonnées
représentent à peu près la moitié des déchets laissés par les expéditions sur les
flancs de l’Everest, cinquante tonnes, dit-on, depuis la première en 1953. Depuis
l’an 2000, chaque année, des expéditions de « nettoyage », privées ou publiques,
sont organisées pour redescendre des tonnes de boîtes de conserves, de barils de
fuel, de bouteilles d’oxygène, de tentes, de cordes laissés là-haut… C’est le
tonneau des Danaïdes. Jusqu’à ce que chacun comprenne que l’Everest n’est pas
une poubelle et que l’honneur de l’homme qui a la chance d’y pénétrer est de n’y
laisser de trace autre que… spirituelle. Et à ce propos, laissons le mot final à cet
homme, architecte, alpiniste et résistant, Pierre Dalloz, qui écrivit en 1931 un des
plus beaux textes sur l’altitude :

« Toute notre jeunesse fut troublée par un appel qui n’était pas celui de l’amour. Parfois, il
s’éveillait en nous comme une impatience vivace à la vue d’un pêcher en fleur, d’un ciel étoilé ou
bien lorsque le hasard des vents nous jetait un souffle glacé au visage. Nous pressentions un
monde inconnu, celui des horizons immenses et de la liberté. Les premiers glaciers que nous
vîmes ne nous causèrent aucune surprise ; rien ne pouvait être de nous plus attendu que cette fête
de lumière, que cette altitude bleue dont la vérité nous était enfin confirmée par les apparences
sensibles de la haute montagne […] Lorsque la perfection même de ce silence est telle qu’elle
blesse nos sens Lorsque nous percevons comme un frissonnement de l’espace Lorsque les astres
nous apparaissent en plein jour Lorsque la lumière native glisse d’un infini transparent et noir,
lumière obscure comme une lumière qui aurait perdu son reflet Lorsque cette lumière pénètre
directement nos yeux sans les blesser ; mais lorsque la première neige nous réfléchit cette même
lumière avec une violence à nous rendre aveugles / Alors, nous reconnaissons l’altitude68. »
C’est dit…
Amateur
« Une passion, un amour : voilà ce qu’est la montagne pour ceux qu’on
gratifie du joli nom d’amateurs. L’amateur, comme l’indique l’étymologie, c’est
celui qui aime. Il éprouve pour son objet d’élection un sentiment d’attirance
désintéressé, indépendamment de toute compensation pécuniaire ou sociale.
L’amateur pratique l’alpinisme pour son plaisir, son délassement, son
épanouissement individuel, sans souci d’autres gains. Malgré l’intensité de sa
passion, il n’a guère à lui consacrer que le temps, toujours trop court, des loisirs.
Cela ne l’empêche pas de tenter de se perfectionner dans l’art qu’il a choisi de
tout son cœur, et qui lui donne en retour des instants d’intense bonheur69. »
La femme qui se livre à cet éloge vibrant de l’amateurisme est chirurgien des
hôpitaux, docteur en philosophie, parisienne et alpiniste, amatrice, cela va sans
dire ! Dans ses « petites considérations sur la montagne et le dépassement de
soi », que tout citadin devrait lire, elle décrypte cette étrange pulsion qui pousse
l’homme vers les cimes, cette mystique de l’effort inutile qui conduit à la plus
belle des récompenses, qu’elle appelle « l’euphorie » des cimes et que je
dénommerai simplement la « joie ».
Une vision romantique de l’histoire veut que ce soient les amateurs qui aient
écrit les plus belles pages de l’alpinisme*, des origines à l’âge d’or, et même
jusqu’à la fin de la période des conquêtes, Himalaya inclus, vers le milieu du
XXe siècle. Et de se souvenir que Saussure* était professeur de philosophie,
géologue et physicien, Balmat* médecin, Tyndall* physicien, Whymper*
dessinateur et graveur, Mallory* professeur l’école, Hillary* apiculteur… et que
ce sont eux qui recrutaient des « guides aux pieds sûrs » pour les accompagner70,
qui fixaient les objectifs, organisaient la logistique et dirigeaient l’expédition,
quand ils ne marchaient pas eux-mêmes en tête. Au fond, tout ce qui s’est fait de
plus grand en montagne s’est toujours fait par amour… Alexandre Vialatte le dit
avec talent : « C’est l’alpiniste (amateur) et non le guide (le professionnel) qui a
créé l’Alpe et l’alpinisme. Et pourtant le guide en sait plus long ! Mais il est
moins universel, moins passionné : l’argent, la routine, le métier le poussent
autant que le plaisir. Le plaisir seul pousse l’alpiniste. Autrement dit, le seul
amour de la chose. C’est toujours l’amour qui fait le plus71. »
Bigre, difficile d’aller là contre ! Et pourtant la vérité oblige à dire que,
comme dans bien d’autres domaines sportifs ou artistiques, les amateurs n’ont
pas le monopole de l’amour et que la vision romantique a quelque relent
d’élitisme aristocratique. A la montagne « par plaisir », celle des premiers
intellectuels anglais s’aventurant dans les Alpes au XIXe siècle, elle oppose la
montagne « par nécessité », celle des bergers, chasseurs de chamois, cristalliers,
chercheurs d’or, soldats dans les premiers temps et, naturellement, celle des
guides de haute montagne depuis l’essor de l’alpinisme. La première serait belle
car désintéressée, la seconde respectable mais mercantile.
La distinction est discutable et sa conclusion morale, en tout état de cause,
fort douteuse ! Discutable, car peut-on dire que le jeune Parisien qui décide de
« passer son guide » le fait « par nécessité » ? Non, il le fait par choix. J’allais
dire par amour… de ce métier. A l’inverse, quand les premiers « amateurs »
montaient au mont Blanc pour y mesurer la température et la pression, y allaient-
ils pour le plaisir ou dans un but scientifique ? Ou les deux ! Quand Antoine de
Ville gravit le mont Aiguille* en 1492, le fait-il parce que le roi le lui a ordonné
ou parce qu’il tient à relever le défi qu’offrait cette muraille jugée
infranchissable ? Quand Walter Bonatti*, guide de son état, ouvre en solo et en
hiver sa voie directe dans la face nord du Cervin en 1965, agit-il en guide ou en
« amateur » ? C’est pourquoi à la distinction trompeuse entre montagne « par
plaisir » et montagne « par nécessité », je préfère celle entre montagne
« choisie » et montagne « subie ». A l’opposition factice entre professionnels et
amateurs, je préfère celle entre « haut niveau » et pratique « loisirs ». Quant à
l’amour, c’est une évidence, on le retrouve chez les uns comme chez les autres.
Un « amateur » : « Heureux le voyageur qui, campé sous quelque abri de
montagne avec ses livres, part pour sa première course à l’aube tranquille d’une
longue journée de juin ; il essuie en passant la rosée du matin et, armé d’une
canne, marche vers le sommet défendu par les rochers ou la glace, d’où il pourra
contempler le champ de sa campagne d’été avec ses curiosités, ses splendeurs,
ses difficultés, qu’il lui faudra expliquer, admirer et vaincre72. »
Un « professionnel » : « Les montagnes ne vivent que par l’amour des
hommes. Là où les habitations, puis les arbres, puis l’herbe s’épuisent, naît le
royaume stérile, sauvage, minéral ; cependant, dans sa pauvreté extrême, dans sa
nudité totale, il dispense une richesse qui n’a pas de prix : le bonheur que l’on
découvre dans les yeux de ceux qui le fréquentent73. »
Angeville, Henriette d’ (1794-1871)
La fiancée du mont Blanc* ! Il faut la voir, vêtue de sa large robe à carreaux,
avec pantalon bouffant en dessous, chapeau à large bord et bâton ferré de
2 mètres à la main. Elle a fière allure ce 3 septembre 1838 lorsqu’elle quitte
Chamonix*, avec douze guides et porteurs, pour réaliser le rêve qu’elle mûrit
depuis dix ans : être la première femme au sommet de l’Europe. Première ? Pas
tout à fait… Trente ans auparavant, la jeune Marie Paradis, servante de son état,
avait été emmenée au sommet par ses amis guides qui voulaient faire d’elle la
femme la plus haute du monde. Elle y était arrivée, mais comme elle le
reconnaîtra humblement après, plutôt « traînée, poussée derrière, tirée devant,
portée74 ». Mlle d’Angeville, elle, est une vraie aventurière, elle sait ce qu’elle
veut et elle le fait. Elle ne laisse rien au hasard, la préparation physique,
technique, médicale, la logistique, le choix des guides et des porteurs, et sa tenue
vestimentaire !
Il fallait, disons-le, un sacré caractère pour affronter, à cette époque, les
préjugés, les mises en garde, les sous-entendus, les prudentes objurgations et se
lancer dans l’aventure alpine. Préfiguration de la femme moderne75, libre et
indépendante, son milieu familial, la petite noblesse bourguignonne, ne la
destinait pourtant pas à devenir plus tard une icône du féminisme… Arrivée au
sommet le 4 septembre à 1 h 25 après avoir beaucoup souffert, au point de
supplier ses guides, si elle mourait, de porter son corps en haut, elle
commentera : « Mon pied foulait enfin le sommet du mont Blanc et je plantai
mon bâton ferré sur sa croupe, comme un soldat arbore son étendard sur la
citadelle qu’il a emportée d’assaut76. » Quelle mâle exclamation !
Henriette continuera sa carrière d’alpiniste pendant vingt-cinq ans environ,
gravissant vingt et un sommets, dont un en hivernale. C’est à soixante-neuf ans
qu’elle réalise sa dernière grande course, l’Olderhorn, dans les Alpes vaudoises.
Elle se retire ensuite près de Genève, à Ferney-Voltaire. On ne lui connaît pas de
fiancé, à part le mont Blanc.
Annapurna (8 091 mètres)
Son nom résonne encore aux oreilles de beaucoup de Français comme un cri
de victoire. Annapurna, premier 8 000 conquis par l’homme, tombé sous les
assauts de la cordée héroïque Herzog-Lachenal ce fameux 3 juin 1950, à
14 heures. La France admirative n’apprendra la nouvelle que trois semaines plus
tard. Nous ne sommes pas encore à l’époque des ascensions retransmises en
direct ! Pour nous, l’Annapurna, ce sont les photos de Maurice Herzog*, les
mains en lambeaux à son retour du sommet, et les images de Lionel Terray*
portant dans ses bras Lachenal* à la descente de l’avion, les trois héros
nationaux dont la France avait bien besoin au lendemain de la guerre. Mais pour
les Népalais, l’Annapurna, c’est la « déesse de l’abondance », car de l’immense
muraille aux six sommets de plus de 7 000 mètres77 descendent, versant sud et
versant nord, des fleuves furieux qui irriguent les vallées environnantes et les
nourrissent.
L’Annapurna n’est pas le plus haut des 8 000, loin s’en faut (il se classe
dixième), mais c’est à la fois le plus dangereux et le moins parcouru. Deux
cents personnes seulement l’ont gravi à ce jour, contre 6 000 ou presque pour
l’Everest, et le taux de mortalité, qui est de 4 % sur le toit du monde, est de 32 %
à l’Annapurna, plus encore qu’au K2, pourtant réputé comme la montagne la
plus meurtrière (26 %) ! Les Français l’ignoraient, et pour cause, lorsqu’ils ont
lancé leur tentative en 1950. D’ailleurs, la cible n’était pas au départ
l’Annapurna, mais le Dhaulagiri, plus élevé que le premier… En cette année
1949 en effet, Lucien Devies*, le patron de l’alpinisme français, veut marquer
un grand coup. Les Français premiers sur un 8 000, rien n’est impossible ! La
preuve ! Il faut d’abord développer des trésors de diplomatie, car le Népal est
fermé aux étrangers. Un jeune diplomate en poste à Dehli, Francis de Noyelle,
qui fera partie de l’expédition, réussit à obtenir l’autorisation du royaume du
Népal pour une tentative au Dhaulagiri78. La machine Devies* se met en marche
et on sélectionne les meilleurs pour ce qui est devenu une cause nationale :
Herzog, Couzy, Schatz, Lachenal, Terray, Rébuffat, Ichac et le médecin Oudot.
Au printemps 1950, l’expédition française débarque dans un massif à peu près
inconnu, sans cartes et avec pour toute aide le flair des Sherpas. Après un mois
d’exploration, il ressort que le Dhaulagiri est infaisable, mais l’Annapurna, par
sa face nord glaciaire, peut-être. On doit se dépêcher avant l’arrivée de la
mousson, prévue pour début juin ! Ce n’est que le 21 mai que le camp I est
installé à 5 100 mètres. C’est la course contre la montre. Camp V à 7 300 mètres
le 2 juin. Assaut lancé le 3 juin, réussite le 5 après une interminable montée dans
la neige molle et une abominable descente dans la tempête qui marquera les
deux héros dans leur chair. Mais le premier 8 000 était vaincu, la France
victorieuse, l’orgueil national au zénith et les finances de la Fédération française
au beau fixe pour des années, grâce aux succès fantastiques du livre de Maurice
Herzog (Annapurna premier 8 000) et du film de Marcel Ichac (Victoire sur
l’Annapurna).

Cependant l’Annapurna était loin d’avoir livré tous ses secrets. Son immense
face sud, d’une hauteur de 3 500 mètres et d’une difficulté comparable à une
voie mixte des Grandes Jorasses, mais à 7 000-8 000 mètres d’altitude, ne sera
vaincue que vingt ans plus tard par une expédition lourde britannique dirigée par
Chris Bonington* : six camps d’altitude, deux mois du camp de base au sommet,
4 000 mètres de cordes fixes, de l’oxygène, deux hommes au sommet (Don
Whillans et Dougal Haston), mais un mort, Ian Clough, victime d’une chute de
sérac à la descente79. Les premiers à gravir la face sud en technique « alpine »,
sans oxygène, ni porteurs, ni cordes fixes seront deux Catalans, Enrico Lucas et
Nil Bohegas, en 1984. Ils mettront neuf jours, un véritable exploit à l’époque. Je
vous laisse donc imaginer la performance d’Ueli Steck* qui, en octobre 2013,
gravit la face en solitaire et en vingt-huit heures, aller et retour… En descendant,
conscient des risques qu’il avait courus, il déclarera sobrement qu’à l’avenir il
essaierait « d’être heureux avec des choses plus simples » ! Ce faisant, le Suisse
ne réalisait pas seulement un exploit qui laisse abasourdi, il rendait un hommage
magnifique à Pierre Beghin* et Jean-Christophe Lafaille* en empruntant, pour la
terminer, la « voie française » de 1992 sur laquelle Beghin avait trouvé la mort
(voir : Lafaille).
Grâce soit rendue à la déesse de l’abondance, la splendeur des lieux ne se
dévoile pas qu’aux alpinistes extrêmes. Le « tour des Annapurna » est un des
plus beaux treks du Népal, accessible à tout bon marcheur, qui découvrira
successivement la forêt tropicale, les villages népalais et leurs cultures en
terrasse, puis la haute montagne jusqu’au col Thorung (5 416 mètres), d’où la
vue sur le massif est époustouflante. C’est malheureusement sur ce parcours que,
en octobre 2014, est survenue une des pires catastrophes de toute l’histoire de la
montagne. Une terrible tempête de neige, causée par le cyclone Hudhud, s’est
abattue sur le massif, piégeant les randonneurs et faisant 43 morts parmi les 400
trekkeurs présents sur le circuit des Annapurna. Comme toujours après un tel
drame, passé le temps du bilan et du recueillement, viennent la polémique et les
règlements de comptes. Jusqu’à ce que la sagesse vienne rappeler que la nature
n’est pas sous le contrôle des hommes.
Antarctique
Le sixième continent, bien sûr, mais la première merveille du monde pour
moi, qui ai eu la chance d’y poser le pied et surtout le regard. Un mois
d’émerveillement. L’Arctique, c’est un océan gelé. L’Antarctique, c’est un
continent glacé. Rien à voir. Un continent immense, plus grand que l’Europe.
Des roches, des chaînes de montagnes recouvertes d’une couche de glace qui par
endroits atteint 4 000 mètres d’épaisseur. De tous les continents de la planète, le
plus élevé en altitude, 2 300 mètres en moyenne, beaucoup plus haut que l’Asie,
le plus froid de tous (– 90° enregistrés un jour de 1983 à Vostok, la base russe),
le plus sec, ce qui en fait le plus grand désert du monde, décourageant toute vie
animale ou végétale, le plus tempétueux, avec des vents catabatiques qui peuvent
atteindre 300 km/h… Un enfer ? Oui, pour les navigateurs qui, jusqu’au
XVIIIe siècle, voulaient croire à la Terra Australis Incognita, un continent secret
situé au bout de la Terre où la vie, le climat et les êtres seraient meilleurs
qu’ailleurs, comme dans les rêves de tout homme. Mais aujourd’hui, la science
ayant livré son froid verdict, le plus bel endroit du monde malgré tout. La pureté
de paysages improbables faits de rochers, de glace et d’eau, la légèreté de l’air,
le bleu du ciel et de la mer sur le blanc des glaces, le soleil de minuit, les aurores
australes, le silence, imposent plus que le respect, la méditation. L’Antarctique
est l’un des rares endroits au monde où l’homme qui pose le pied à terre, les
yeux au ciel, se dit – à tort le plus souvent – qu’il est le premier… Mais le vent
efface toutes les traces.
Il n’est d’expression plus galvaudée que celle de « patrimoine commun de
l’humanité ». L’Antarctique est sans doute le seul qui mérite vraiment cette
appellation car, par un miracle rare chez nos semblables, toutes les nations qui
avaient des regards intéressés sur l’Antarctique, et donc des revendications
territoriales pour les raisons économiques que l’on devine (le continent est riche
en ressources minérales, y compris pétrole et gaz), se sont mises d’accord en
1959 sur une formule inédite qui, aujourd’hui encore, fait figure d’exemple :
tous les pays qui revendiquaient un morceau de l’Antarctique, dont la France au
titre de la Terre Adélie, la Norvège, le Royaume-Uni, mais aussi les « riverains »
comme l’Argentine, le Chili, l’Australie, la Nouvelle-Zélande, acceptent, non
pas de renoncer à leurs revendications, ce qui serait politiquement trop
audacieux, mais de les « geler » (c’est le cas de le dire) jusqu’à nouvel ordre.
Admirable astuce diplomatique… Qui a marché ! Aujourd’hui, cinquante pays
ont signé ce traité qui admet que l’Antarctique appartient à tout le monde, à la
différence de l’Arctique, objet de toutes les convoitises pétrolières. Mieux, toute
activité militaire y est interdite, comme toute exploitation minière ou toute
activité dommageable à l’environnement. Les phoques et toutes les espèces
animales sont protégés. Le « protocole de Madrid » de 1991 désigne
l’Antarctique comme « réserve naturelle réservée à la paix et à la science ».
Aujourd’hui, c’est une réalité. Quatre mille chercheurs de 27 pays différents s’y
livrent en permanence à des travaux de recherche dans les domaines les plus
divers (glaciologie, climatologie, biologie, astronomie, etc.). La France, depuis
longtemps pionnière en glaciologie grâce à des scientifiques mondialement
connus comme Claude Lorius, y tient son rang avec ses deux bases permanentes
(Dumont d’Urville et Concordia). Mais surtout, un mécanisme de contrôle et
d’autodiscipline est prévu, puisque tout Etat peut organiser des inspections à sa
guise pour vérifier que les autres pays respectent la législation commune. Il y en
a en moyenne deux par an. C’est à ce titre que j’ai eu la chance de participer
durant l’été austral 1988-1989, en tant que représentant de la France, à une
expédition franco-allemande destinée à s’assurer que les stations de recherche
des différents pays dans la péninsule Antarctique respectaient les dispositions du
traité. Après un mois passé à bord du brise-glace Polarstern et une dizaine de
stations à terre inspectées de manière impromptue, nous avons rendu notre
rapport au secrétariat du traité de l’Antarctique. J’en ai tiré le sentiment que tous,
Argentins, Chiliens, Américains, Coréens, Espagnols, Anglais séjournant là-bas
dans des conditions d’isolement extrême pour un an voire deux, avaient, au-delà
des intérêts nationaux, une conscience aiguë de leur responsabilité, comme
scientifiques, mais aussi comme hommes, vis-à-vis de l’histoire. Oui, de
l’histoire, car celle du continent inconnu est un véritable concentré du rêve et de
l’héroïsme humains.
A la fois astronome, mathématicien et géographe à Alexandrie, Ptolémée
(mort en 168 ap. J.-C.), auteur de la première carte du monde, était convaincu de
l’existence d’un vaste continent au sud de la planète, habité et cultivé, relié à
l’Afrique et à l’Amérique. Mais lorsque, treize siècles plus tard, les navigateurs
relèvent le défi en descendant toujours vers le sud, aussi bien le long de
l’Afrique (Vasco de Gama) que de l’Amérique (Magellan, puis Drake), ils sont
bien obligés de constater que les terres s’arrêtent au cap de Bonne-Espérance et
au cap Horn… Point de Terra Australis Incognita ! Peut-être faut-il pousser
encore plus au sud ? Les expéditions se multiplient. Les Français d’abord :
Charles Bouvet de Lauzier, en 1739, croit avoir découvert l’Antarctique, mais ce
n’est que l’île Bouvet, très loin du continent mystérieux, au sud-ouest du cap.
Nicolas Marion-Dufresne, naviguant dans le sud de l’océan Indien, découvre en
1772 l’archipel du Prince-Edouard et l’île Crozet, où il plante le drapeau
français, qui y est encore ! Mais on est toujours loin du continent Antarctique. La
même année, l’Anglais James Cook est missionné par la Royal Navy pour
atteindre le… pôle Sud. Après un voyage de dix-huit mois, il s’approchera tout
près (130 kilomètres) du continent, atteignant les 71° de latitude sud. Mais il doit
renoncer à cause des icebergs. Il aura détruit en tout cas le mythe du continent
merveilleux au climat tempéré… C’est cinquante ans plus tard, le 27 janvier
1820, que le continent sera aperçu, pour la première fois, par un homme, le
marin russe Bellingshausen, qui s’est approché à 32 kilomètres de la côte, dans
la mer qui porte désormais son nom. Le premier homme à prendre véritablement
pied sur le continent sera le Français Dumont d’Urville, qui plantera le drapeau
tricolore le 21 janvier 1840 sur la terre qu’il appellera « Adélie », du prénom de
son épouse. On a marché sur l’Antarctique ! La conquête du pôle Sud n’est plus
qu’une question de temps. C’est l’expédition norvégienne d’Amundsen qui
gagnera la course, le 14 décembre 1911, après une préparation longue et
minutieuse. Cinq hommes, 4 traîneaux, des skis, 52 chiens, des dépôts de vivres
prépositionnés… 3 440 kilomètres aller et retour en cent jours, moins que le
temps prévu ! De retour en Tasmanie pour annoncer la bonne nouvelle, il ne sait
pas encore que son rival anglais Scott, parti au même moment et parvenu au pôle
un mois après lui, est mort sur la route du retour avec tous ses coéquipiers, de
faim, de froid et d’épuisement : « Nous avons pris des risques en toute
connaissance de cause. Le sort s’est avéré contre nous et par conséquent, nous
n’avons aucune raison de nous plaindre. Au contraire, nous nous inclinons face
au Destin, toujours déterminés à faire de notre mieux jusqu’au dernier80 », écrit
Scott dans son journal la veille de sa mort, le 29 mars 1912. A l’issue plus
heureuse, mais d’une dramaturgie à couper le souffle, l’odyssée de l’Endurance.
Ernest Shackleton est un navigateur et explorateur accompli. Après le triomphe
d’Amundsen, il se tourne vers le dernier défi de l’Antarctique, « le dernier grand
problème », diraient les alpinistes : la traversée complète du continent, en
passant par le pôle. Nous sommes en 1914, au déclenchement de la guerre
mondiale, et c’est Churchill lui-même, lord de l’amirauté, qui, par télégramme,
lui donne l’autorisation – on peut dire l’ordre – de partir malgré tout.
L’expédition sera une succession incroyable de revers et d’actes de bravoure,
d’héroïsme même. Le navire est pris en janvier 1915 dans les glaces en mer de
Weddel et ne peut plus manœuvrer. Il n’est d’autre choix que de se laisser
dériver en attendant le printemps suivant et la débâcle. Mais le sort s’acharne sur
l’Endurance : la glace augmente sa pression sur la coque du navire qui menace
d’être broyée. Les vingt-sept hommes d’équipage doivent quitter le navire,
camper sur la banquise pour assister, impuissants, à la destruction de leur bateau
par cette force invisible et irrésistible. L’Endurance coule dans de lugubres
craquements. Ce qui a suivi relève de l’exploit insensé et mérite d’être lu sous la
plume de son héros, Ernest Shackleton lui-même, dans un livre inoubliable81.
Disons juste que neuf mois après avoir dû évacuer l’Endurance, le « boss »,
comme on le surnommait, a réussi à gagner par ses propres moyens la Géorgie
du Sud pour appeler les secours, qui ramèneront sains et saufs tout l’équipage.
Edmund Hillary*, après avoir gravi l’Everest, dira que Shackleton était un de ses
modèles de jeunesse. Et ce n’est sans doute pas l’effet du hasard si sir Edmund
sera le premier, en 1957, à réaliser le rêve de Shackleton, la traversée du
continent Antarctique… Moins poétique mais actuel, dans les écoles de cadres
aujourd’hui, on présente le chef de l’Endurance comme l’exemple à suivre du
leader efficace et proche des équipes, bref, un modèle pour quiconque a du
pouvoir… J’espère que le « boss », mort d’une crise cardiaque en 1922,
apprécierait le compliment.
Les conditions difficiles d’accès au sixième continent, même par la voie des
airs, et sa météorologie extrême expliquent que ses montagnes n’aient été
conquises que récemment. Elles sont pourtant nombreuses ! Dix sommets de
plus de 4 000 mètres, pas moins, et un 5 000, ou presque, comme point
culminant, le mont Vinson (4 892 mètres) qui fait donc partie des Seven
Summits*. Il a été gravi en 1966 seulement par une équipe du club alpin
américain. Il faut dire qu’il n’est apparu sur les cartes qu’en 1958, après une
reconnaissance aérienne de l’armée américaine. Depuis, les alpinistes qui tentent
les sept sommets s’y précipitent : 1 200 y seraient parvenus depuis la première.
La logistique est lourde et, pour tout dire, peu écolo-compatible ! Avion-cargo
de Punta Arenas (Chili) à la « base » américaine de Patriot Hills sur le continent,
puis un petit Twin Otter jusqu’au camp de base du Vinson… Mais surtout les
conditions météo sont tellement aléatoires que la course, même si la voie
normale ne présente pas de difficulté technique particulière, peut durer entre
deux et… quinze jours à partir du camp de base, pour un dénivelé de
2 700 mètres seulement ! La performance de quatre Australiens qui, en 2007, ont
snobé l’avion pour faire les 300 kilomètres de marche d’approche à pied depuis
le niveau de la mer, en traînant leur matériel pendant trois semaines et enchaîné
le sommet, mérite le respect !
L’alpinisme en Antarctique n’en est au fond qu’à ses débuts, un peu comme
l’Himalaya dans les années 1930. C’est encore la période des explorateurs, qui
précède celle des grimpeurs. Les possibilités y sont immenses pour les amateurs
d’aventures extrêmes. Dans la péninsule Antarctique, la plus accessible parce
que la plus au nord, à moins de 1 000 kilomètres d’Ushuaia, ville mythique à
l’extrême sud du continent américain, les montagnes, dans le prolongement de la
cordillère des Andes, sont spectaculaires, avec des faces rocheuses très raides
plongeant dans la mer. Un bel exemple : les deux tours jumelles du cap Renard,
700 mètres de roche presque verticale au-dessus de l’océan, aux sommets
couverts de neige, un peu comme le Cerro Torre*. Première tour gravie en 1999,
la deuxième en décembre 2014 seulement par les Français de l’expédition
« Antarctique 2014 » avec Antoine Cayrol (difficulté* TD+). Précision pour les
alpinistes : c’est en Zodiac qu’on rejoint le début de la voie…
Deux mille kilomètres plus au sud, c’est le continent lui-même, un cercle
presque parfait tournant autour du 70e parallèle, truffé de volcans, scarifié en son
milieu par un immense massif montagneux, comme une frontière séparant
l’Antarctique de l’Ouest et l’Antarctique de l’Est. C’est la « chaîne
transantarctique », qui développe sur 3 500 kilomètres de long un grand nombre
de sommets de plus de 4 000 mètres de haut émergeant de la glace. Le plus
élevé, culminant à 4 528 mètres, le mont Kirckpatrick, deuxième sommet du
continent après le mont Vinson. Le massif comporte aussi des tours de granit
verticales d’une très grande difficulté*, comme le pic Rakekniven (« le
rasoir » !), gravi en 1997 par l’Américain Jon Krakauer avec Alex Lowe, cotée
en 6 et A382… Mais les volcans de l’Antarctique sont plus connus du public que
les 4 000 de la chaîne transantarctique, ne serait-ce que parce que le plus
fameux, l’Erebus, est encore en activité. Lui et son petit frère « Terror », situé à
10 kilomètres sur la même île de Ross, au bord de la banquise, tiennent leur nom
de celui des deux navires de l’expédition de James Ross qui les découvrit en
1841. L’Erebus a été gravi pour la première fois en 1908 par l’expédition
Shackleton dont j’ai déjà parlé. Et le monde entier se souvient malheureusement
de la catastrophe du 28 novembre 1979, lorsqu’un DC10 néo-zélandais s’est
écrasé sur la montagne avec 257 passagers et membres d’équipage. Cruauté du
destin : il s’agissait d’un vol touristique devant permettre aux passagers de
survoler le pôle Sud et d’admirer le paysage antarctique. Verdict des
enquêteurs : erreur de pilotage et mauvaises conditions météo. La zone est
désormais protégée comme sanctuaire et une grande croix a été érigée à l’endroit
où le vol 901 a percuté le volcan.
« L’énigme des montagnes cachées de l’Antarctique », c’est ainsi que
Sciences et Avenir83 présente l’excitante histoire de la chaîne de montagnes de
Gamburtsev. A l’est du pôle Sud, des chercheurs ont découvert un massif
montagneux de 800 kilomètres de long aussi découpé que nos Alpes, avec des
sommets de plus de 3 500 mètres et même des lacs non gelés, mais invisibles à
cause de la glace qui les recouvre de 600 mètres. Une chaîne de montagnes sous-
glaciaire ! Une énigme pour les géologues, qui n’auraient trouvé que récemment
un début d’explication, que je ne me risquerai pas à dévoiler ici, faute d’avoir
bien compris ! Ce qui me rassure, c’est que les chercheurs américains eux-
mêmes ont déclaré que, pour en avoir le cœur net, il faudrait « rassembler une
équipe pour aller forer à travers la glace jusqu’aux montagnes pour obtenir les
premiers échantillons des montagnes Gamburtsev… car, après tout, nous avons
des échantillons de la Lune, mais pas de Gamburtsev84 ! ». La planète bleue est
loin d’avoir livré tous ses secrets…
Comme l’écrivait admirablement Charcot :

« D’où vient cette étrange attirance de ces régions polaires, si puissante, si tenace, qu’après en
être revenu on oublie les fatigues morales et physiques pour ne songer qu’à retourner vers elles ?
D’où vient le charme inouï de ces contrées pourtant désertes et terrifiantes ? Est-ce le plaisir de
l’inconnu, la griserie de la lutte et de l’effort pour y parvenir et y vivre, l’orgueil de tenter et de
faire ce que d’autres ne font pas, la douceur d’être loin des petitesses et des mesquineries ? Un
peu de tout cela mais un peu d’autre chose aussi. J’ai pensé pendant longtemps que j’éprouverais
plus vivement, dans cette désolation et cette mort, la volupté de ma propre vie. Mais je sens
aujourd’hui que ces régions nous frappent, en quelque sorte, d’une religieuse empreinte…
L’homme qui a pu pénétrer dans ce lieu sent son âme qui s’élève85. »

Il n’y a pas une ligne à changer à ce texte écrit il y a plus d’un siècle. Je
formule juste un vœu : que la sagesse des hommes, qui a conduit au traité de
l’Antarctique, perdure. Ce continent n’est pas seulement une nouvelle frontière
pour l’humanité, c’est plus prosaïquement 70 % de ressources d’eau douce de la
planète.
Arcs, Les
Arcs 1800, une fin d’après-midi de juillet. Les vacanciers, hommes, femmes,
enfants, se dirigent, après une journée bien remplie en activités sportives, vers le
chapiteau blanc dressé sur la pelouse en face de l’école de ski. C’est un concert
classique. L’entrée est gratuite. Il y a foule et les enfants sont assis par terre
devant la scène, les parents derrière sur des sièges pliants. Un quatuor à cordes.
Le silence se fait et la magie de la musique opère. Bach, Vivaldi, Mozart… Pas
un enfant ne bouge. Brutalement, l’orage estival survient. Le bruit de la pluie
diluvienne sur le chapiteau est tel que la musique devient inaudible. Les artistes,
stoïques, jouent leur partition sans rien laisser paraître. The show must go on. Le
public balance entre le respect, le chagrin et la pitié… Soudain, un tonnerre
d’applaudissements dépasse en décibels celui de l’orage. Le public, debout,
acclame les musiciens héros d’un soir. Le concert est interrompu, mais la joie
demeure dans les cœurs.
Les Arcs, c’est beaucoup plus qu’une station de ski. C’est un état d’esprit,
une philosophie, presque une confrérie ! J’ai craqué pour ce lieu de la Vanoise il
y a une trentaine d’années, au point d’y faire l’acquisition d’un petit studio aux
Belles-Challes (lieu-dit « Le Branleur », ça ne s’invente pas), où je pouvais
débarquer à l’improviste, hiver comme été, et y loger mes deux aînés pour leur
faire partager mes passions montagnardes. Pourquoi ce coup de foudre ?
D’abord, l’absence de voitures, déjà mise en avant par Avoriaz en 1966. Pour
avoir skié toute mon enfance à Val d’Isère, je conserve un souvenir pénible des
trajets automobiles avec skis sur le toit et surtout… du portage à l’épaule des
skis, qui avaient la lamentable habitude de se croiser ou de frôler le visage d’un
inconnu, jusqu’à la benne de Bellevarde. Quel plaisir de partir de chez soi skis
aux pieds et de se déchausser au retour devant son balcon ! Mais Les Arcs, c’est
beaucoup plus que cela. C’est une vision nouvelle des sports et loisirs de
montagne, tracée par deux hommes exceptionnels, Roger Godino, le
polytechnicien, qui est devenu un ami, et Robert Blanc, le guide,
malheureusement disparu dans une avalanche en 1980. Bâtie ex nihilo, animée
par un esprit pionnier, la station (ou plutôt les stations puisqu’elles sont quatre
désormais) a été l’occasion pour les architectes de développer librement leur
talent, tout en respectant l’environnement montagnard, en particulier par l’usage
général du bois. Les « planches » des Arcs 1600 et 1800 sont aussi célèbres – et
autrement sympathiques – que celles de Deauville. Les activités y sont aussi
alléchantes l’hiver que l’été. Je crois avoir goûté à peu près à tout ! Ski de piste
sur l’immense domaine d’Arc 2000 pour se faire plaisir en godillant, ski hors
piste sur l’aiguille Rouge vers Villaroger, kilomètre lancé pour se faire peur ! Et
l’été : mur d’escalade, alpinisme (la belle face nord du mont Pourri avec ses
3 779 mètres, le Grand Paradis qui n’est pas loin), VTT, rafting ou hydrospeed
sur l’Isère, parapente ou deltaplane ! Il y en a pour tous les goûts et les miens ont
été comblés !

Mais l’esprit des Arcs dépasse le sport. L’académie-festival des Arcs, fondée
en 1973, permet à des artistes prometteurs ou confirmés de jouer ensemble
pendant l’été et d’offrir aux « estivants » des concerts gratuits de grande qualité.
Des centaines de musiciens s’y sont produits, dont Martha Argerich, Michel
Béroff, Laurent Cabasso, Jean-Philippe Collard, Henri Demarquette, François-
René Duchâble, Brigitte Engerer, Hélène Grimaud, Jean-François Heisser et tant
d’autres. Le septième art a aussi sa place. Le Festival de cinéma européen y a
lieu en décembre. Le sport, la culture, et parfois même la politique ! Je me
souviens de l’université d’été des rocardiens à laquelle j’avais participé aux Arcs
en 1986 avec les « jeunes rocardiens » d’alors, Manuel Valls, Stéphane Fouks et
Alain Bauer. Michel Rocard, qui aimait Les Arcs et était très lié avec Roger
Godino, y avait fait un des grands discours dont il a le secret sur les « valeurs du
socialisme moderne » et, bien sûr l’avenir de la planète… déjà !
Last but not least, mon attachement aux Arcs tient à la rencontre que j’y ai
faite fortuitement en 1988 avec un guide de la compagnie de Bourg-Saint-
Maurice, Philippe Deslandes. Inscrit depuis Paris à un stage d’alpinisme d’une
semaine, je me rends au bureau d’Arc Aventure (tout un programme) à 1800. On
s’excuse platement : le stage est annulé car je suis le seul inscrit… Mais, en
contrepartie, on met à ma disposition un guide pour moi tout seul ! Je crois que
j’ai gagné au change ! Et ce guide, c’était Philippe. Depuis, je ne grimpe qu’avec
lui… un peu partout dans les Alpes françaises, suisses ou italiennes. Cela fait
plus de vingt-cinq ans ! Et c’est le bonheur.
Artificielle, escalade
L’« artif », pour les intimes, l’escalade « artificielle » pour ceux qui en ont
peur, est aussi ancienne que les montagnes, ou presque. Pour les grands anciens,
utiliser un grappin, un lancer de corde, une échelle, voire une arbalète pour
surmonter un passage difficile était tout à fait « naturel » ! Le but était le
sommet, non la manière de l’atteindre. L’escalade sportive n’était pas encore
née. C’était l’ère de la conquête. C’est seulement dans la décennie 1960,
bouillonnant d’aspirations mi-libertaires, mi-écolos, que la contestation de la
« dérive technologique » et l’apologie de l’escalade « libre » ont fleuri dans le
monde de la grimpe. On s’est même mis à « libérer » des voies, comme on
voulait libérer « nos camarades » en Mai 68 !
Quand Antoine de Ville, sur ordre de Charles VIII, gravit le mont Aiguille*
en 1492, c’est avec l’appui de tout le matériel militaire destiné à l’assaut des
châteaux forts. L’usage des échelles était généralisée au Mont-Blanc jusqu’en
1900, au moins pour franchir les crevasses ou les séracs, tout comme aujourd’hui
encore à l’Everest pour traverser la cascade de glace, l’ice fall… Lorsque le
comte de Bouillé s’attaque en 1856 à l’inaccessible aiguille du Midi, avec neuf
guides et porteurs, il emporte trois échelles de 4 mètres chacune et des pieux en
fer à planter dans le rocher « en guise d’escalier86 ». D’autres artifices, plus
simples et plus cocasses, sont souvent utilisés : la courte échelle, bien sûr, qui
voit le client monter sur les épaules de son guide pour atteindre une prise (mieux
vaut enlever ses crampons au préalable…) ; le « piolet-ascenseur » qui
perfectionne la technique précédente : le client, une fois sur les épaules du guide,
monte ses pieds sur la lame du piolet tenu vers le haut par ce dernier. Un mètre
de gagné ! Mais surtout le lancer de corde, aussi peu orthodoxe que tentant et…
osé, car il vaut mieux que la corde, une fois lancée, soit bien coincée ! Walter
Bonatti* raconte que, se trouvant bloqué, après cinq jours d’ascension solitaire
dans le pilier sud-ouest du Dru, par un passage impossible le séparant d’une
fissure abordable, avait fait toute une série de nœuds à sa corde et avait lancé le
tout, comme un lasso, vers des écailles de rocher, à plus de dix mètres, près de la
fissure convoitée. Après de nombreuses tentatives, la « pieuvre » improvisée
avait tenu et Bonatti s’était lancé en pendule dans le vide… non sans une
certaine appréhension87 ! Mais le prix (citron !) du lancer de corde revient sans
conteste au guide chamoniard Joseph Simond qui, en 1904, a vaincu l’aiguille de
la République par un tir d’arbalète par-dessus le sommet : la corde à nœuds,
attachée à la flèche, fut récupérée, de l’autre côté, par son fils Louis qui se borna
à l’arrimer solidement, de sorte que le guide n’eut plus qu’à se tirer sur la corde
pour atteindre l’aiguille88 !
Il est vrai que l’escalade artificielle a fait quelques progrès depuis. Nous
avons tous en tête des images de grimpeurs, les pieds dans les étriers,
franchissant « en artif » des surplombs intimidants ou des dalles complètement
lisses, avec force pitons*, coinceurs, crochets et autres spits, marteau et
tamponnoir à la main ou même perceuse en bandoulière. Les voies les plus
improbables des Dolomites, du Yosemite et des Alpes même n’auraient jamais
pu être ouvertes sans ces techniques. Mais soyons précis : l’escalade « libre »,
que l’on oppose à l’escalade artificielle, ne signifie nullement l’absence de
pitons. Seul leur usage diffère : en « libre », le grimpeur, qui s’élève grâce aux
prises naturelles du rocher, utilise les pitons et mousquetons pour s’assurer en
cas de chute ; il s’interdit d’y toucher pour se hisser, alors que l’« artif » les
utilise pour la progression, pour la bonne et simple raison qu’il n’y a pas de
prises… Deux techniques, deux éthiques différentes, qui ont chacune d’ailleurs
leur propre grille de cotation (voir : Difficulté). C’est seulement dans le « solo
intégral » que le grimpeur (audacieux !) se prive volontairement de corde, de
pitons et de tout matériel d’assurage, confiant son destin à son seul talent… et à
sa bonne étoile. Mais c’est une autre affaire (voir : Solitaire), et revenons à
l’escalade artificielle, qui connaît son apogée, puis son déclin annoncé, dans les
années 1960.
Il faut dire que les « pitonneurs » y sont parfois allés un peu fort… Pour
l’ouverture de la « directissime » dans la face nord de l’Eiger* en 1966, il a fallu
1 600 mètres de cordes fixes, 500 pitons, quatre équipes de trois se relayant
selon la technique himalayenne du « siège » et 30 jours de travail… Ce n’est
plus de l’alpinisme, c’est de la maçonnerie89 ! Sans oublier la mort de John
Harlin, après la rupture d’une corde fixe. Et que dire de l’ascension du Cerro
Torre* par Cesare Maestri en 1970 (70 jours de « maçonnerie », 350 pitons à
expansion), réalisée pour l’essentiel à la perceuse grâce à un compresseur hissé
dans la paroi… Le pendule, si j’ose dire, comme toujours dans l’histoire
humaine, part alors en sens inverse. Il y avait eu, certes, des précurseurs dans
cette dénonciation des artifices. L’incomparable Paul Preuss*, l’Autrichien qui,
dès le début du XXe siècle, plaidait pour une escalade « naturelle », sans rappel et
sans corde d’assurage… Lucien Devies*, le « patron » de l’alpinisme français
après guerre, qui s’élève contre les excès du pitonnage et y voit « un signe
certain de décadence90 ». Mais il faut attendre la décennie 1960 pour que la
« révolution culturelle » fasse son œuvre. Aux Etats-Unis d’abord, secoués par la
guerre du Vietnam et l’apparition de la contre-culture hippie, les grimpeurs se
mettent à passer en libre les murs du Colorado ou du Yosemite. En Angleterre,
dans le Yorkshire, Pete Livesey élimine systématiquement tous les points d’aide
sur les voies. En Belgique, Claude Barbier prend l’habitude de peindre en jaune
les pitons qu’il ne faut plus utiliser. Reinhold Messner*, dans son livre Le
7e Degré, fustige les « planteurs de clous » et fait l’apologie du libre. En France,
Jean-Claude Droyer, « le Robespierre du libre91 », se met à dépitonner d’autorité
les voies du Verdon, provoquant la colère des grimpeurs locaux… La France
entière, séduite, découvre Patrick Edlinger*, l’ange blond qui « grimpe à mains
nues » (!), tandis que Berhault*, l’autre Patrick, ouvre, à la Turbie, un passage de
7c+… Le niveau 8 sera atteint en 1983, le niveau 9 en 1990, faisant exploser
l’ancienne échelle des difficultés de Welzenbach qui s’arrêtait à 6 (voir :
Difficulté). Ces immenses progrès de l’escalade sportive, réalisés en falaises ou
en blocs, ne tardent pas à s’étendre à la haute montagne, transformant les
gigantesques parois qui nécessitaient plusieurs bivouacs du temps de Bonatti en
« falaises d’altitude92 ». C’est l’heure des grimpeurs-alpinistes : outre Berhault,
ce sont les Escoffier*, Profit, Lafaille*, Gabarrou, Boivin, tous fils spirituels de
Messner, mais aussi le Suisse Michel Piola, qui a ouvert en 1982 dans le Grand
Capucin la voie joliment dénommée « le voyage selon Gulliver », entièrement en
libre (7b), ou l’Allemand Alexander Huber qui y a ouvert en 2005 la voie
d’escalade qui demeure une des plus difficiles à ce jour dans le massif du Mont-
Blanc (8b). Pour le moment ! Car ce n’est pas la « fin de l’alpinisme » annoncée
régulièrement. C’est une nouvelle naissance : « Il y a encore des alpinistes qui
cherchent à satisfaire une légitime envie de créer, en apportant des réponses
nouvelles – les leurs – à l’éternelle question “Cela est-il possible ?”93 ».
L’escalade artificielle a vécu, en tout cas sur notre continent et en Amérique du
Nord. Vive l’escalade libre ! Preuss*, même s’il y a laissé sa vie, avait raison
avant tout le monde.
Ascension
Le mot dit assez par lui-même que s’élever sur la montagne a quelque chose
de sacré. Comme si, gravissant en compagnie des anges les degrés de l’échelle
de Jacob, le montagnard s’approchait de Dieu94. Comme Hercule, qui monte
vers l’Olympe en apothéose. Comme Romulus, que l’on crut disparu mais qui
fut emmené au ciel sur le char du dieu Mars, son père. Comme l’ascension du
Fils de Dieu vers son Père quarante jours après la Pâque des chrétiens. Pour
autant, les alpinistes ne se prennent pas pour Dieu. Et, sauf exception95, je ne
crois même pas qu’ils partent à Sa recherche là-haut. Plus fâcheux, dire que
l’acte ascensionnel a partie liée avec le sacré n’explique nullement pourquoi il en
est ainsi. Personne n’ayant pu constater la présence effective des dieux sur les
sommets, il doit bien y avoir une cause pauvrement humaine à ce besoin de
s’élever, à cette aspiration vers les hauteurs qui caractérise notre espèce. Le bien-
être physique ? Mais si « l’air y est plus pur », l’altitude* a tout aussi bien des
effets néfastes sur la santé… La beauté des lieux, selon l’empereur Hadrien qui
gravit seul l’Etna en l’an 130 pour voir le lever du soleil ? Mais on ne grimpe
plus pendant des heures, voire des jours, pour admirer un panorama, d’ailleurs
accessible bien souvent par des moyens mécaniques ! Et comme le fait
remarquer justement Dino Buzzati*, il n’y a rien de plus insipide que le
panorama que l’on découvre des plus hautes cimes, « car on ne voit pas la
montagne que l’on vient de gravir, les vallées sont aplaties, et les chaînes
environnantes se ressemblent toutes plus ou moins96 » ! C’est Whymper* qui,
arrivé en haut du Cervin, regarde la paysage et constate que « ce serait mieux
avec le Cervin » ! Ou bien alors pour méditer, à l’image de Pétrarque*, qui,
arrivé au sommet du mont Ventoux en 1336, « satisfait d’avoir assez regardé la
montagne » tourna sur lui-même « les yeux de [son] âme », ou encore comme
Jean-Jacques Rousseau*, dont le héros amoureux de La Nouvelle Héloïse
soignait son cœur blessé parmi les montagnes ? Mais point n’est besoin de
grimper pour méditer. Les nouveaux soigneurs de l’âme et autres vendeurs de
bien-être vous expliqueront au contraire que l’inaction est la condition d’une
bonne méditation.

Alors quoi ? Je ne connais au fond que deux théories là-dessus, l’une qui
emprunte à la physique, l’autre à la psychologie. La première émane de
l’incontournable Samivel*, la seconde de Buzzati*. L’écrivain et alpiniste
italien, qui a laissé les plus belles pages sur les Dolomites, s’interrogeait
quelques mois seulement avant sa mort : « Aujourd’hui qu’est donc venu le
temps de regarder en arrière, l’heure où l’on fait spontanément son bilan, un
doute peut surgir : que cette passion de la montagne n’ait été qu’une manie
gratuite, une fixation, un asservissement à la mode, une ambition égoïste, vaine
comme toute ambition. Et je me pose alors cette question : pourquoi diable la
montagne exerce-t-elle une si puissante et singulière attraction97 ? » Et de livrer
ce qu’il appelle sa « petite théorie » concernant la singularité de l’effet des
montagnes sur l’esprit humain, par rapport aux « autres aspects de la vie
sauvage » : elle ne vient ni de la solitude, de l’immensité, de l’éloignement, de la
sauvagerie ou de la pureté inviolée, que l’on peut rencontrer tout aussi bien en
mer, dans le désert ou la forêt vierge. La fascination est provoquée, selon lui, par
la conjugaison de la verticalité et de l’immobilité. Je n’insiste pas sur la
verticalité… Buzzati rejoint ici la théorie de Samivel, sur laquelle je reviendrai,
et il note avec justesse cette évidence : « Le fait que les montagnes s’achèvent en
pointe stimule et facilite notre désir de les posséder », alors que le désert ou la
mer, par exemple, n’offrent à l’œil aucune « prise » justifiant une telle envie.
L’immobilité : « Oui, l’homme aspire inconsciemment au repos. Et c’est
justement pour cela que la vue de la montagne, image parfaite de l’état vers
lequel il tend, lui procure un sentiment d’apaisement. » Et allant plus loin,
« l’immobilité de la haute montagne nous apparaît probablement comme le
parfait symbole du repos suprême vers lequel l’homme se sent attiré par une
vocation, une tentation invincibles, ce repos qu’on appelle la mort […] Par
contraste avec tout ce qui bouge, elle éveille dans notre inconscient le souvenir
de notre destinée commune, comme si elle disait : “Nous autres montagnes, nous
n’aurons pas bougé d’un millimètre quand vous autres, depuis des siècles, ne
serez que poussière et néant” ». Bigre… Comparée à cette psychanalyse de la
montagne, la théorie de Samivel, plus proche de la physique, est plus ludique
(voir : Altitude). Après avoir observé que le langage qualifie positivement tout
ce qui évoque la hauteur, l’altitude, la verticalité, alors que la descente, le bas,
l’horizontalité ont une connotation négative, l’auteur de Hommes, cimes et dieux
s’explique : « Toute vie, à la surface du globe terrestre, sous-entend lutte contre
la pesanteur, tout état de vie supposant un déplacement en hauteur, si minime
soit-il, de la matière inerte. Il s’ensuit que la lutte active contre la pesanteur
inhérente à l’acte ascensionnel constitue l’expression la plus élémentaire de la
pulsion d’expansion98 », elle-même synonyme de vie, tout simplement. Et de
remarquer qu’il existe « chez tout enfant normal et en bonne santé ce que nous
appellerons volontiers un instinct ascensionnel qui le pousse à grimper sur une
meule, un rocher, un arbre, etc., acte générateur d’une euphorie complexe que
nous retrouvons aussi chez l’adulte ». CQFD ! C’est tout simplement pour
grandir que nous gravissons les montagnes.
Attente
La montagne comme la mer imposent à l’homme qui s’y aventure des
moments d’action intense voire violente (un surplomb délicat à escalader, un
changement de voile dans le gros temps) et des temps d’inaction forcée, des
heures interminables d’attente imposées par les forces naturelles, soit du fait de
leur excès (la tempête en montagne), soit du fait de leur défaut (le calme plat en
mer). Dans les deux cas, j’aime cette succession aléatoire de bagarre et de
désœuvrement qui met à l’épreuve des vertus opposées, la combativité et la
patience, et oblige à alterner effort et rêverie, au rythme imposé par la nature.
Les récits des marins comme des montagnards, centrés sur l’action, parlent peu
de l’attente. Seul le combat est glorieux ! Je n’entends pas défendre ici l’idée que
l’attente peut être un combat aussi. Cela va de soi : « C’est dur. Impitoyablement
dur. Attendre est en effet plus dur que tout. A la limite supérieure de
l’insupportable. L’attente mine, pilonne, cherche la faiblesse dans la carapace
humaine. Elle ne cesse d’aller à l’assaut du château intérieur, tente d’écrouler un
pan de mur afin qu’une horde de doutes déferle99 », décrit Lionel Daudet, bloqué
par la tempête en pleine paroi dans la face nord du Cervin en février 2002. Hors
de ces conditions extrêmes, l’attente paisible au refuge ou sous la tente est un
passage obligé dont tout montagnard doit savoir profiter. Eloge de la paresse en
montagne !
Les trois jours que j’ai passés, seul, la plupart du temps, au camp II
(6 300 mètres) du Hidden Peak* en juillet 1984 sont un de mes plus beaux
souvenirs de montagne. Je n’y fis rien, ou presque, si ce n’est, comme mes
camarades qui s’échelonnaient dans les différents camps d’altitude, attendre une
hypothétique amélioration de la météo et les ordres du chef, Pierre Mazeaud* !
Et pourtant je n’ai jamais ressenti un tel bien-être. La vie était rythmée par des
activités aussi simples que vitales, déneiger la tente qui était complètement
recouverte à l’aube, faire fondre de la neige pour boire et faire cuire mes rations
(j’avais quatre boîtes de saucisses de Strasbourg !), assurer la vacation radio du
soir et, le reste du temps, lire et écouter de la musique. J’avais, par bonheur, pris
dans mon sac l’intégrale de Carmen en cassettes audio (c’était encore l’époque
des walkmans), avec Julia Migenes Johnson, Ruggero Raimondi et Placido
Domingo, ainsi qu’un roman suffisamment épais, mais en version poche pour
des raisons de poids (Le Roi vert de Paul-Loup Sulitzer). J’ai dévoré le roman et
tellement écouté Bizet que je connais encore par cœur les airs et les dialogues de
Carmen. Lorsque, la météo ayant confirmé l’arrivée de la mousson, Pierre a
donné l’ordre de repli général, j’étais presque aussi déçu par le fait de quitter
« mon » camp II que par l’échec du projet collectif.
En refuge*, l’attente de l’accalmie gagne en chaleur, au propre comme au
figuré, ce qu’elle perd en intimité avec la montagne. Quoique l’abri des vieux
chalets gardés ne soit pas dépourvu de poésie. S’asseoir au coucher du soleil sur
la terrasse de planches face à la montagne, parcourir du regard les cimes dans
leur couleur changeante, se livrer à la méditation, ou se laisser aller simplement
à la rêverie, au « bavardage de l’esprit », noter ses impressions ou ses pensées
sur son carnet, croquer telle arête, puis retrouver, au chaud, la joyeuse pagaille
de la salle commune, feuilleter les incontournables récits ou revues de montagne
usés par les années, partager une boisson chaude en échangeant ses projets pour
le lendemain… si le temps le permet ! Un soir, au refuge du Chardonnet
(Hautes-Alpes), parcourant une brochure sur le métier de guide, j’étais tombé sur
ce beau poème de Pablo Neruda : « Il meurt lentement Celui qui évite la
passion Et son tourbillon d’émotions Celles qui redonnent de la lumière dans
les yeux Et réparent les cœurs blessés Il meurt lentement Celui qui ne change
pas de cap Lorsqu’il est malheureux Au travail ou en amour Celui qui ne prend
pas de risques Pour réaliser ses rêves Celui qui, pas une seule fois dans sa
vie N’a fui les conseils avisés. »
Bien noté ! J’ai d’ailleurs recopié ces lignes sur mon carnet de courses…
Avalanche
Des dangers « objectifs » de la montagne, le risque d’avalanche est sans
doute celui qui effraie le plus, non pas tant parce qu’il est imprévisible, que
parce qu’il semble irrésistible, comme la « force majeure ». On voit que le
langage des juristes colle parfois à la réalité naturelle ! Et cette dernière est
spectaculaire, voire terrifiante. L’avalanche de poudreuse, dite « en aérosol »,
malgré son appellation anodine, est la plus impressionnante. Précédée par son
panache blanc, qui enfle pour devenir nuage s’élevant à plusieurs dizaines de
mètres tandis que le grondement s’amplifie, l’avalanche grossissante dévale à
une vitesse qui peut aller de 100 à 400 km/h, capable d’emporter tout sur son
passage, arbres, maisons… et de remonter même sur le versant opposé de la
montagne, s’infiltrant dans le moindre interstice. Impossible d’y échapper.
Comme pour une bombe atomique, l’effet de souffle peut faire des dégâts
considérables au-delà du parcours de la coulée.
J’ai, pour ma part, une sainte trouille des avalanches, même si la bonne
fortune m’en a toujours préservé. A chaque passage exposé, je me remémore les
consignes, dont le rappel inquiète autant qu’il rassure ! Garder ses distances…
Observer l’amont et écouter… En cas de déclenchement, essayer de fuir
latéralement. Si c’est trop tard, enlever skis, sac à dos et bâtons, se protéger la
bouche et le nez, essayer de s’abriter derrière un rocher ou un obstacle
quelconque. Si l’on est emporté, faire de grands mouvements de natation pour se
maintenir à la surface… Après, garder son calme (facile à dire !), économiser sa
respiration, creuser pour faire une poche, attendre les secours, sans trop
crier… Les prières sont autorisées…
Heureusement, le pire n’est jamais sûr ! Et quoi qu’il en soit, je ne pars
jamais sans ma pelle et mon ARVA100 (pardon mon DVA !) dans le sac à dos,
appliquant à la lettre la consigne de mon guide et ami Philippe Deslandes, que ce
soit pour une course en haute montagne, une randonnée à ski, en raquettes ou un
parcours hors piste. Ça n’arrive pas qu’aux autres. La saison dernière, trente-
huit personnes en France ont péri sous une avalanche.

J’avais huit ans lorsque la catastrophe de Val d’Isère a eu lieu, tuant trente-
neuf jeunes qui prenaient leur petit déjeuner dans le réfectoire de l’UCPA*.
J’étais trop jeune encore pour l’UCPA, mais pas pour les pistes de Val d’Isère où
mes parents, bons skieurs, avaient l’habitude de nous inscrire à l’école de ski
l’hiver. Le drame m’avait marqué. 10 février 1970, 8 heures du matin : il neige
depuis plusieurs jours. « Près de deux cents jeunes gens venus des quatre coins
de France et de Belgique se rassemblent dans le réfectoire du centre UCPA.
Malgré le mauvais temps qui règne, les jeunes qui prennent leur petit déjeuner
sont tout excités à l’idée d’aller skier dans quelques minutes. 8 h 10 : soudain, un
choc monstrueux. Sous le souffle de l’avalanche, les vitres explosent et, comme
une haleine mortelle, des milliards de particules neigeuses se répandent à
l’intérieur du bâtiment, collant au moindre support comme de la neige
carbonique… Ceux qui ont été épargnés ont cru entendre le passage d’un avion.
Mais les murs qui s’effondrent et la neige qui s’insinue dans les moindres
interstices les ramènent à cette effroyable vérité : une avalanche a dévalé la
montagne et a percuté de plein fouet la façade du centre UCPA101. »
Comme souvent, il faut malheureusement un drame pour que les choses
progressent. De même que le secours en montagne* a été repensé après le
calvaire médiatisé des deux jeunes Vincendon et Henry (1956), la prévention et
la lutte contre les avalanches ont été réellement organisées après le choc de Val
d’Isère, qui avait fait la une de Paris Match. Des cartes des couloirs avalancheux
ont été dressés, qui couvrent aujourd’hui 600 000 hectares dans les Alpes et les
Pyrénées ; les plans d’urbanisme et les plans d’exposition aux risques s’efforcent
d’éviter les constructions dans les zones exposées ; avec les progrès de la
météorologie et de la « nivologie », les prévisions et alertes deviennent plus
fiables ; l’information des « usagers » progresse ; les ouvrages antiavalanches
(pieux, barrières, filets, plantations) se multiplient sur les pentes hautes ; les
secours, qui reposent sur les pisteurs, les gendarmes et les CRS, équipés de
chiens, sont de plus en plus rapides, sachant qu’au-delà de trente minutes
d’ensevelissement les chances de survie deviennent minces.
Pour réels qu’ils soient, ces progrès demeurent impuissants lorsque la nature
se déchaîne. Presque trente ans après le drame de Val d’Isère, le 9 février 1999,
une énorme avalanche, sur une largeur de 250 mètres, dévale à 200 km/h sur le
hameau de Montroc, près de Chamonix. Dans les décombres des quatorze
chalets détruits par le souffle, on découvrira douze morts, dont quatre enfants.
Les chalets se trouvaient dans une zone constructible, où le risque était considéré
comme « modéré102 ». Pouvait-on éviter ce drame ? Une catastrophe de cette
ampleur, dont le risque de survenance est d’une fois par siècle ou moins, peut-
elle légitimement être considérée comme « imprévisible » ? Faut-il prendre en
compte les avalanches « exceptionnelles », dont l’occurrence peut atteindre trois
cents ans, comme par exemple celle de 1749 qui a dévasté le village d’Huez et
fait cent trente morts ? Alors, fatalité ou imprévoyance ? Les juges, sans se
risquer à répondre à cette difficile question, condamneront le maire de Chamonix
à une peine de prison avec sursis, mais seulement pour n’avoir pas procédé à
l’évacuation du hameau avant le drame. Et le secteur, après l’avalanche, sera
classé en « zone rouge », inconstructible…
Dieu merci, les catastrophes majeures sont exceptionnelles… Demeurent
une trentaine d’accidents mortels chaque saison en France, dus presque
exclusivement à la pratique des sports d’hiver, en particulier la randonnée à ski
(16 accidents, 25 morts l’année dernière) et le ski hors piste (9 accidents,
8 décès). Alors, surveillez le drapeau à damier jaune et noir, ne partez jamais
seul, prenez conseil auprès de ceux qui savent… et n’oubliez pas l’ARVA,
pardon, le DVA103 !
Aventure
Très tôt, je suis parti… A peine sus-je marcher que je partis. Je « filais »,
comme disait Fernande, notre nounou bien-aimée qui distribuait, avec une égale
générosité, câlins et taloches104. Je l’entends encore se plaindre auprès de notre
mère : « Madame ! Féfé105 a encore filé ! » Mû par une insatiable curiosité, je
partais vivre ma vie, explorer ceci, grimper cela, quitte à être ramené à la maison
par un gendarme bienveillant, ce qui m’est effectivement arrivé lorsque j’avais
quatre ans. Le géant – du moins m’apparaissait-il comme tel –, revêtu de son
uniforme, m’avait perché sur ses épaules et j’y jouissais d’une vue
exceptionnelle sur le monde environnant.
« L’aventure est une déclaration d’amour au monde extérieur106 », dit
Sylvain Tesson*. L’homme qui « s’aventure en mer ou en montagne, ces deux
terrains de jeu privilégiés, a gardé, par bonheur, la capacité d’émerveillement de
l’enfant qui est en lui. « Le voyageur glissant sur l’océan ou gravissant la
montagne préfère consacrer son énergie vitale à s’émerveiller du spectacle du
monde, plutôt qu’à ratiociner sur son tas de misérables secrets intérieurs. Il
privilégie l’exploration à l’introspection107. » Nuance : l’aventure se passe aussi,
et peut-être surtout, à l’intérieur, car « le plus court chemin qui conduise à soi-
même vous mène autour du monde108 ». Mais l’aventure est plus que le voyage.
Le mobile initial est le même, la curiosité. Celle du pionnier, pas celle du
limier… Walter Bonatti* hasarde même que c’est la curiosité qui a fait
l’homme : « Peut-être l’aventure a commencé le jour précis où le singe est
descendu de l’arbre, par curiosité justement109. » Trois ingrédients
supplémentaires sont nécessaires à la potion de l’aventure : l’inconnu,
l’isolement et la surprise, « trois facteurs qui mettent à l’épreuve l’ingéniosité et
les ressources de l’homme […] L’aventure est un engagement de l’être tout
entier et sait aller chercher dans les profondeurs ce qui est resté de meilleur et
d’humain en nous. Quand le paquet de cartes n’a pas été truqué pour gagner à
tous les coups, existent encore le jeu, la surprise, l’imagination, l’enthousiasme
de la réussite et le doute de l’échec. L’aventure110 ».
Le jeu, oui. Le mot est prononcé. Ce qui donne à l’aventure son sel, c’est
qu’à la différence d’un voyage « organisé », elle laisse la place à l’aléa, à la
chance, à l’imprévu. Et c’est bien l’être qui est mis en « jeu », engagé, comme
dit Bonatti. Non pas, grands dieux, que toute aventure comporte un risque létal !
Tout le monde n’est pas Lindbergh ou Saint-Exupéry, Amundsen ou Paul-Emile
Victor, Whymper* ou Messner*, Alain Colas ou Tabarly. Il y en a pour tous les
goûts et tous les niveaux ! Sans aller jusqu’à dire que l’aventure « commence au
coin de la rue », l’enfant qui fait le tour du bois la nuit pour braver sa peur du
noir et de l’inconnu est aussi « aventurier » que Lawrence d’Arabie. Leur
dénominateur commun est d’accepter, le temps d’un instant, une perte de
contrôle totale des événements, une sorte d’abandon à la bonne fortune. Là est le
« jeu » de l’aventurier, grand ou petit. L’un comme l’autre se disent au point de
non-retour : « Bon sang, mais qu’est-ce que je fais là ? » L’aventure…
Je n’ai pas la prétention d’être un « aventurier », comme ont pu l’être
l’épatante Alexandra David-Néel dans les années 1920111 ou Sylvain Tesson
aujourd’hui, mais je crois en avoir, à mon modeste niveau, l’esprit. On continue,
d’ailleurs, de me le reprocher. Avec de plus en plus d’indulgence, il est vrai, les
audaces diminuant avec l’âge ! J’ai arrêté le parachutisme et la chute libre. Mais
l’enfant qui est en moi continue de faire des siennes, en mer (plongée sous-
marine, voile) ou en montagne (alpinisme, canyoning, cascades de glace,
randonnée à ski ou à pied). Et mon plaisir n’est jamais aussi intense que lorsque
je suis, soit « en tête » et donc responsable des autres, soit, encore mieux, seul,
livré à moi-même, confronté à mes seules forces et à mes propres faiblesses ou
insuffisances. Nulle trace d’exploit dans mes meilleurs souvenirs récents, mais
juste un sentiment mêlé d’excitation et de joie profondes : lorsque je me suis
perdu dans la jungle de l’île accidentée d’Union (archipel des Grenadines),
cherchant, sans carte et sans boussole, un sommet que je ne trouvai pas – ce sera
pour la prochaine fois ! – ; ou lorsque, voulant enchaîner les trois modestes
sommets de l’île Maurice, je me suis attaqué seul au plus joli morceau, Pieter
Both (820 mètres seulement !), après avoir acheté chez un quincaillier au marché
10 mètres de corde de nylon blanc pour m’autoassurer et une improbable paire
de chaussures d’ouvrier de chantier pour les passages de rocher mouillé… Ni
carte ni topo, bien sûr, juste le nez en l’air et le cœur léger.
Aussi, tordons joyeusement le cou aux idées reçues des esprits chagrins,
pour lesquels il n’y a plus rien à découvrir dans ce monde « lasérisé » par les
satellites :

« Les gens qui n’arpentent jamais les lieux sauvages se plaisent dans les lieux communs. L’idée
que le monde s’affadit avec le progrès est aussi vieille que le sentiment de la nostalgie […]
L’aventure n’est morte que dans l’esprit de ceux qui n’ont aventuré nulle part ni leur esprit ni leur
corps […] Les antiques prédécesseurs sur les chemins de l’aventure n’ont pas asséché la beauté
du monde mais l’ont révélée et encouragent à en poursuivre la reconnaissance […] L’aventure
correspond à ce désir de sauter par-dessus les parapets de l’habitude pour rejoindre le royaume de
l’imprévu afin de densifier la valeur de sa vie, afin de ralentir le cours des heures (qu’ont-elles à
se reprocher pour fuir si vite ?), afin, comme disait Paul-Emile Victor, de voler du temps à sa
mort112. »

Ecoutons cependant la mise en garde de Walter Bonatti : « De nos jours, tout


le monde parle d’aventure, peut-être parce que la réalité ne nous en concède que
peu, et de moins en moins… Mais attention : beaucoup de gens prennent pour
aventure ce qui n’est plus qu’un nouveau produit de consommation113. »
Aujourd’hui, on vend de l’aventure comme on vend une lessive. On peut
« acheter de l’aventure », sous forme de stages « sports-aventure » pour ceux qui
veulent « bouger, éliminer », ou, par procuration pour les autres, sous forme
d’émissions de télé-réalité. « Running, marathon, ultra-trail, VTT : la folie du
sport-aventure, la passion de l’exploit, titre la couverture de L’Express le jour où
j’écris ces lignes. Toujours plus haut, toujours plus loin, toujours plus fort. Le
besoin de nature, de se dépenser et de se dépasser n’a jamais été aussi fort
qu’aujourd’hui », le tout accompagné des conseils du médecin référent pour un
« bon usage du sport » et « pour éviter que l’exploit ne vire au cauchemar114 ».
A la bonne heure ! Vive les sports de nature ! Vive l’accrobranche et les via
ferrata ! Mais gardons-nous de galvauder le joli mot « aventure » sur des
parcours fléchés, équipés, sécurisés, encadrés par des professionnels et des
personnels de santé, afin d’éviter, au nom de l’intégrisme sécuritaire et de
l’abominable principe « de précaution », tout l’« imprévu » qui est au cœur de
l’aventure.
Retour à la montagne : « Je quitte le “sol”, le point zéro de l’ascension.
Comme un marin appareillerait pour le grand large. Comme un spéléologue
quitterait la lumière pour l’angoissante obscurité du gouffre. Par ce simple geste
de la main remontant le jumar115, je quitte un univers familier. Là seulement est
l’aventure, dans cette acceptation de l’inconnu, dans cette confiance en cette
trajectoire verticale, en cet élan de vie. Ce même élan qui fait s’élancer les arbres
vers le ciel, fleurir les lilas ou expulser le nouveau-né du ventre de sa mère. Etat
dynamique à la frontière haute de l’humain, comme soudain affranchi de sa
pesanteur. Ne rien retenir. Ne rien posséder. Monter, jeter sa force vers la
lointaine cime, s’élever : un simple mouvement de la main comme une poignée
de dés jetés. Et ce geste signera un destin, et ce trait de pinceau achèvera un
nouveau tableau, et la paix viendra116 », écrit Lionel Daudet au pied de la face
nord du Cervin. Et puisque l’auteur de La Montagne intérieure a la main, je veux
le laisser conclure :

« Aller là où mes pas me mènent et me laisser surprendre, libre. Laisser l’assistance à ceux qui en
ont besoin. Ecouter le silence des montagnes, il a plus de choses à dire qu’une réunion de
philosophes… Abandonner à la ville le cortège de lois sur la sécurité, la planification du bonheur
et du futur. Mordre le présent à belles dents, cette délicieuse saveur d’inconnu. Et range tes
autorisations, s’il te plaît, monsieur, dans les tiroirs poussiéreux de ton bureau… Je t’en prie,
laisse-moi cette forêt sans sentier, cette montagne sans topo, cette région avec ses cartes fausses.
Certes, je m’y perdrai, mais je ne m’y retrouverai que mieux et peut-être deviendrai-je meilleur…
Laisse le goût de l’Aventure couler dans ma bouche car il est bon de s’enivrer de ce sel. Oui, s’il
te plaît, monsieur, laisse-moi être. Le bonheur est là et nulle part ailleurs… Ne m’interdis pas de
sourire à la pierre gelée, je réponds juste à son salut. Laisse la lumière m’éclairer de l’intérieur, je
la préfère de loin aux feux de la rampe et aux clinquants d’un vaste show-biz. Ne m’interdis pas
de rire à ce vent glacé qui me fouette le visage. Laisse mon rire s’enfler et rouler dans les
montagnes, même s’il te semble être celui d’un fou. Tu n’as pas à t’inquiéter, c’est juste la vie
qui rit en moi117. »
Balmat, Jacques (1762-1834)
L’ancêtre des guides. Sans doute pas le plus vertueux, ni le plus
désintéressé… L’appât du gain lui coûtera d’ailleurs la vie. Mais, pour l’histoire,
il restera toujours le premier homme au sommet du mont
Blanc*, avec le bon Dr Paccard.
Agriculteur de son métier, cristallier à l’occasion, ce robuste Chamoniard
entend parler de la promesse de récompense de M. de Saussure* à qui atteindra
le mont Blanc. En juin 1786, il se joint d’autorité à une caravane qui tente
l’ascension, mais qui rebrousse chemin devant l’arête des Bosses, trop raide.
Balmat, grognon, tarde à descendre et il est obligé de bivouaquer car la nuit
tombe. De retour à Chamonix, il fait la connaissance du Dr Paccard qui soigne sa
femme. Balmat lui raconte son aventure de la veille. Paccard comprend que
bivouaquer en altitude est possible et que, en conséquence, à condition de
prendre son temps, le mont Blanc peut être vaincu ! Il engage Balmat comme
guide. Les deux hommes s’élancent le 7 août, sans corde, sans piolet, avec de
simples bâtons. Après avoir bivouaqué au sommet de la montagne de la Côte, ils
repartent à l’aube et atteindront le sommet vers 18 heures. L’exploit était suivi à
la jumelle depuis Chamonix.
Le retour est difficile. Paccard, souffrant d’ophtalmie des neiges, ne voit plus
rien. La fille de Balmat, malade, est morte pendant l’ascension, faute de soins.
Une polémique s’engage entre les deux hommes, Balmat voulant s’approprier
seul la réussite. Il se précipite évidemment à Genève pour obtenir la récompense
promise par Saussure… Il trouve une oreille attentive en la personne de
Théodore Bourrit, furieux que Paccard lui ait volé « son mont Blanc », et qui
publie un article à la gloire de Balmat, laissant entendre qu’il aurait atteint seul le
sommet ! Paccard exige et obtient de Balmat qu’il rédige une attestation sur
l’honneur rétablissant les faits. Rien n’y fera. La presse s’en empare. Alexandre
Dumas, de passage à Chamonix en 1832, se fera même piéger par un Balmat
vieillissant et publiera un récit de l’ascension montrant Balmat traînant au
sommet un Paccard totalement abruti1. La vérité ne sera rétablie que beaucoup
plus tard, une fois découverte l’attestation de 1786…
Fort de son succès, Jacques Balmat devient guide et accompagne de
nombreuses expéditions, à commencer par celle, victorieuse, d’Horace-Benedict
de Saussure l’année suivante. Mais l’appât du gain est trop fort et il devient…
chercheur d’or ! Et c’est précisément en prospectant que, à l’âge de soixante-
douze ans, il tombe dans un précipice près du mont Ruan et disparaît.
Quant au Dr Paccard, de retour du mont Blanc, il avait repris tranquillement
son activité professionnelle sans retirer aucun bénéfice de sa conquête. Il
s’éteindra à l’âge de soixante-dix ans.
Etranges destins croisés.
Barrard, Liliane et Maurice (1948 et 1941-1986)
Si un couple mérite de figurer dans ce dictionnaire amoureux, c’est bien
celui-là ! « Le couple le plus haut du monde », comme ils aimaient se décrire…
Elle, kiné, lui éducateur spécialisé. Ils se sont rencontrés en grimpant en
Amérique du Sud et forgent le joli projet de gravir ensemble les 8 000 de la
planète, « main dans la main2 ». Maurice, un peu plus âgé, a déjà une expérience
himalayenne : en 1979, il participait à l’expédition française au K2 qui a échoué
à 400 mètres du sommet, en compagnie notamment de Seigneur*, Beghin*,
Leroy et Ghirardini. L’année suivante, il réalisait une belle première en
technique alpine avec Georges Narbaud, le Hidden Peak Sud (7 069 mètres),
suivie de la traversée à ski vers le sommet du Hidden Peak* (8 068 mètres). Le
couple Barrard réalise son premier 8 000 ensemble en 1982, le Gasherbrum II
(8 035 mètres). En 1984, c’est le Nanga Parbat (8 125 mètres), et Liliane réalise
du coup la première féminine de cet impressionnant sommet. Ils échouent tout
juste au Makalu* l’année suivante et veulent prendre leur revanche au K2* en
1986. Maurice veut que sa femme soit la première en haut du deuxième sommet
du monde ! Ils partent à quatre, avec la Polonaise Wanda Rutkiewicz* et le
Français Michel Parmentier, par ailleurs journaliste. Victoire complète : les
quatre atteignent le sommet le 23 juin. Wanda, en pleine forme, double Liliane et
arrive trente minutes avant cette dernière au sommet, devenant ainsi la première
femme au sommet du K2.
La descente finira en cauchemar. La tempête se lève. Les alpinistes,
contraints de bivouaquer, n’ont plus de cartouches de gaz pour faire fondre de la
neige et s’hydrater. On doit descendre impérativement. Parmentier et Wanda y
parviendront, très difficilement, grâce à l’aide de Benoît Chamoux qui conduisait
une expédition italienne. La visibilité est nulle. La tempête fait rage. On ne
reverra jamais Liliane et Maurice. Un mois plus tard, Kurt Diemberger*,
dirigeant une expédition coréenne, retrouvera le corps de Liliane, à 5 800 mètres
seulement, non loin du camp de base. Les restes de Maurice ne seront découverts
que douze ans après sur le glacier, au-dessus du camp de base… On ne sait s’ils
ont fait une chute après s’être égarés dans la tempête ou s’ils sont morts
d’épuisement.
Ce même été 1986 au K2 a été surnommé « l’été meurtrier » : sur
27 alpinistes qui ont atteint le sommet, 13 sont morts.
Après le K2, Maurice et Liliane avaient prévu le Broad Peak* et
l’Everest*… Ils reposent aujourd’hui au mémorial Gilkey, au pied du K2.
Batard, Marc (né en 1951)
Le plus rebelle des prodiges. Surnommé malgré lui « le sprinter de
l’Everest », génie pour les uns, fou pour les autres, insupportable pour beaucoup,
il ne laisse personne indifférent, tant son parcours est aussi fulgurant
qu’atypique. Grimpeur surdoué, d’une endurance inhumaine, il a toujours refusé
de faire des concessions au « système », aux sponsors, aux médias, au point de
compromettre sa « carrière » ! Auteur d’exploits improbables, il a fait, chose rare
dans le milieu de la montagne, son « coming out » à quarante-trois ans dans un
livre émouvant3. Depuis, il a cessé de grimper pour se consacrer aux autres,
grâce à l’association qu’il a créée pour les jeunes en difficulté (« En passant par
la montagne »), mais aussi à ses nombreux petits-enfants et… à la peinture à
l’huile ! Par chance, il est bien vivant ! Et il nous fait profiter de son incroyable
expérience, de sa sensibilité à fleur de peau et partager ses combats pour un
monde un peu plus fraternel.
Il découvre la montagne sur le tard, à dix-huit ans, dans les Pyrénées. Bien
que complexé par sa taille (1,67 mètre), il se découvre des capacités physiques
hors du commun qui lui font réussir, après deux ans d’expérience seulement, le
concours d’aspirant-guide, avec un excellent rang de surcroît ! A vingt-trois ans,
il est le plus jeune grimpeur au sommet d’un 8 000, le Gasherbrum II, avec
Yannick Seigneur (1975), sans oxygène évidemment. S’ensuivra une
polémique*, comme il en est tant en montagne, qui a meurtri le jeune Marc pour
longtemps et sur laquelle il revient dans La Sortie des cimes : « J’ai imaginé
devenir un grand alpiniste ; j’ai envisagé même de damer le pion à Reinhold
Messner et de devenir avant lui le premier homme du monde à escalader les
quatorze sommets de plus de 8 000 mètres. Et puis j’ai compris quel prix j’aurais
à payer pour entrer dans la légende : le mensonge, la frime, beaucoup de
concessions avec les riches et les puissants, une honnêteté approximative… je ne
suis pas fait pour ça. J’ai un trop sale caractère, une trop vive colère, une trop
grande impatience. » Malgré cette colère, ou grâce à elle, Batard enchaîne
ensuite les records de vitesse en solitaire dans l’Himalaya : pilier ouest du
Makalu en 18 heures, Cho Oyu en 19 heures, Everest en 22 heures et 29 minutes,
un record incroyable !
Ecorché vif, éternel révolté, celui qui a dénommé « Soutien aux SDF »
l’incroyable voie qu’il a ouverte, « dans les larmes », dit-il, en hivernale et en
solitaire dans les Drus, n’aime pas le costume de héros. Il n’a pas honte de parler
de sa peur, de ses échecs, de ses renoncements. Pris dans le mauvais temps au
pied de la face sud du Lhotse qu’il voulait réussir, le premier, en solitaire et sans
oxygène, il raconte : « La peur me prend et ne me lâchera plus. Elle m’est si
familière, c’est toujours la même. Celle qui me donne envie de partir en courant
pour retrouver mes petits et les serrer dans mes bras. Celle qui me tord le ventre,
me fait vomir, qui mine le moral et décourage les plus solides résolutions… Je
connais par cœur le bras de fer qui se joue entre elle et moi. Cette fois-ci, elle a
gagné. »
Dix ans plus tard, le 19 septembre 1999, il survit miraculeusement à une
avalanche au Cho Oyu et décide d’arrêter de grimper. « Renoncer, pour ne pas
mourir », écrit-il. Tu as raison, Marc. Profite de la vie, qui n’a pas toujours été
tendre avec toi.
Beauté
« Montagnes ! Comme vous êtes belles, si pures, dans les aubes mauves, ou
dans les couchers de soleil rougeoyants. Que j’aime vos pics déchiquetés qui
surplombent des neiges éternelles et vos glaciers où règne le silence. Je voudrais
demeurer au milieu des géants – géants de roche qui grimpent au ciel, ces géants
frémissants qui chantent la silencieuse chanson de l’infini, ces géants qui
écoutent les sombres légendes des glaciers… Divines montagnes, dont rien ne
peut égaler la beauté, reines de la liberté et de l’infini4… » Dino Buzzati*, plus
connu comme auteur du Désert des Tartares que comme passionné de
montagne, avait quatorze ans seulement lorsqu’il écrivit ces lignes enflammées
qui en disent long sur son amour des cimes, en particulier des Dolomites, qu’il
fréquenta, entre reportages pour le Corriere della Sera et écriture de romans,
contes et nouvelles ou pièces de théâtre, toute sa vie durant.
A quoi tient la beauté des montagnes ? s’interrogeait le peintre et géographe
Franz Schrader dans une conférence désormais célèbre donnée au Club alpin
français le 25 novembre 18975. Cousin germain d’Elisée Reclus*, amoureux des
Pyrénées et vice-président du Club alpin, il entendait par ce vibrant discours
pousser à la création d’une école française de la peinture* de montagne :

« Ouvrez les yeux. La beauté, elle nous entoure et nous noie. C’est ici que le ciel et la terre
s’unissent, se fondent, se pénètrent. Formes et teintes, couleurs et ombres, relief et lumière, tout
est ciel et terre à la fois. Les roches de la terre sont vêtues des neiges du ciel, vêtement non de
blancheur mais de lumière. Leur éclat, délicieux d’en bas, devient ici terrible, aveuglant,
insoutenable. Il dépasse la force de nos regards… Toute conception est dépassée. Non, nous
n’avions jamais su en bas ce que c’était que la grandeur, nous la sentons devant le démesuré.
Nous ne savions pas ce que c’était que la lumière, elle nous brûle, devient presque une exquise
souffrance. Nous ne savions pas ce que c’est que le silence, nous l’apprenons devant le calme
mortel où seul le bruit du sang dans nos artères nous dit que quelque chose vit encore sur le
globe. »

Pourtant, la beauté des montagnes est une découverte récente. Avant le


siècle des Lumières, personne n’aurait eu l’idée d’aller chercher la beauté dans
les « monts affreux6 » ! Cicéron les trouvait laides et « Montesquieu, traversant
le Tyrol, écrit qu’il a sous les yeux le pays le plus horrible du monde, où on ne
voit rien7 » ! Au mieux, la montagne est pour le voyageur et le soldat un obstacle
gênant qu’il faut traverser, au pire elle est pour l’homme des plaines un lieu de
malédiction et de tourments, mais en tout cas jamais l’objet d’une émotion
esthétique. Sauf pour quelques précurseurs, comme Pétrarque*, touché par la
grâce lors de son ascension du mont Ventoux en 1336, ou Albrecht von Haller*
dont le poème « Die Alpen » (1729) est une authentique déclaration d’amour aux
montagnes. Mais c’est Jean-Jacques Rousseau* qui, trente ans après, avec La
Nouvelle Héloïse, ou lettres de deux amants habitants d’une petite ville au pied
des Alpes (1761), « installe dans la conscience européenne une sensibilité
esthétique au paysage montagnard8 » tout en œuvrant au rapprochement de
l’homme et de la nature, dont les beautés sont autant de vertus.
D’où vient donc l’émotion qui saisit l’homme à la vue des montagnes ?
Franz Schrader tente d’objectiver l’affaire, et ce n’est pas son moindre mérite.
L’immuabilité, d’abord : « La forme ne change jamais, garde ses contours
immuables, persistants, le vieillard les revoit tels que son premier regard
d’enfant les a vus, tels que les ont vus les peuples que l’histoire a oubliés9. » Un
goût d’éternité, au fond. La grandeur, ensuite : « La découpure des montagnes
s’élève au-dessus de l’humanité… Maisons, clôtures, arbres, champs cultivés,
tout cela s’efface ; l’œil va droit au plus loin et au plus haut. Par-delà les choses
petites qui nous parlent de la vie de tous les jours, d’intérêts, de limites, de
contestations, d’égoïsmes, de préoccupations futiles et étroites, la noble bordure
bleue ou blanche nous oblige à penser au-delà, à élever notre vision et notre
pensée… Et cette sensation de grandeur est faite de choses vraiment grandes :
distance, oubli, désintéressement, hauteur, transparence, pureté. » La
« bienfaisante apparition » de la montagne, dit-il, « réveille en nous, sous
l’homme utilitaire ou médiocre, l’être simple qui s’est conservé en nous à notre
insu. Elle rapetisse le cadre journalier de notre vie par son immensité, elle se
hausse bien plus haut au-dessus de notre existence quotidienne. Sa vie secoue
toutes nos habitudes, fait vibrer des fibres qui ne vibrent presque jamais, réveille
des impressions vieilles de milliers d’années et cependant toujours jeunes,
toujours fraîches ». Il faudrait, au fond, avoir « à l’horizon de nos grandes villes
quelque montagne bleue nous appelant de loin10 »…
On sent bien que la beauté suggérée par ces lignes n’a pas grand-chose à voir
avec la beauté plastique, celle de la statue, du tableau ou de la pyramide dont
l’œil se régale. Ici, c’est l’âme qui palpite. La montagne n’a rien d’un « chef-
d’œuvre ». Elle sait même être laide, voire repoussante parfois, comme l’océan
en furie. Entre l’œuvre d’art et la montagne, il y a la même différence qu’entre le
« beau » et le « sublime ». Philosophe et alpiniste, Patrick Dupouey note avec
justesse que « sublime n’est pas un superlatif de beau… Il entre dans le
sentiment du sublime un aspect d’inquiétante étrangeté, de terreur même, face
aux dimensions et à la puissance des éléments naturels11 ». Reprenant la brillante
analyse de Kant12, il poursuit : le beau se rapporte à la forme, donc à quelque
chose de « fini », alors que « le sublime, au contraire, se manifeste dans la
rencontre avec l’informe et l’illimité. L’infini offre un thème de choix à la
méditation sur le sublime. Dans le beau, la forme de l’objet semble avoir été
conçue adéquatement pour nous plaire. Tandis que dans le sublime, le caractère
informe nous inflige plutôt une espèce de violence, une “satisfaction mêlée
d’horreur”, dit Kant. Le beau est un plaisir statique : face à l’objet contemplé, je
suis dans un certain état que je souhaite prolonger. Tandis que le sublime met
mon âme en mouvement : l’objet m’attire et me repousse simultanément. C’est
une émotion plutôt qu’un sentiment13 ». Simplifions : le beau nous charme, le
sublime nous émeut ; le beau nous pousse à aimer, le sublime à respecter et à
méditer. La distinction n’a pas échappé à Franz Schrader, qui oppose « la beauté
des montagnes moyennes » aux « sublimes horreurs » de l’altitude, au-dessus du
règne végétal : « Nous y trouvons une beauté nouvelle, qui nous donne un
frisson nouveau… l’homme arrive dans la région redoutable et mystérieuse » où
les phénomènes de la nature « se préparent et s’accomplissent : il se mêle à
l’orage, plane dans la splendeur du couchant et du levant, met sous ses pieds le
nuage, contemple d’en haut la pluie et la foudre. Là encore, la sensation est
d’abord confuse : c’est un étonnement respectueux qui ne se change que peu à
peu en enthousiasme… la sculpture géante de ces monts, qu’on a si longtemps
admirés de loin dans le bleu du ciel, apparaît de près, nette, brutale, sublime… ce
qui nous entoure est en dehors de l’humanité. Ces teintes de bronze, d’or, de
cuivre ou d’azur, ces crevasses bleues n’ont pas été faites pour des yeux vivants
et conscients. Cela est, parce que cela est : la nature ici ignore, dédaigne
l’homme ; elle devient cosmique ou planétaire14 ». L’auteur de ces lignes,
pyrénéiste aguerri et militant, repose aujourd’hui, comme il l’avait souhaité, sur
les flancs du cirque de Gavarnie.
Beghin, Pierre (1951-1992)
Ce surdoué des hivernales et des solitaires, auteur d’exploits insensés en
Himalaya, mais aussi ingénieur, écrivain et poète, n’aura pas eu le temps de
déployer tous ses talents, rattrapé par le mauvais sort à quarante et un ans dans la
descente de la face sud de l’Annapurna* avec Jean-Christophe Lafaille*.
Electron libre de l’alpinisme de haut niveau, dont il voulait incarner la passion
mais pas épouser les codes ni la carrière, « il aurait pu être l’égal d’un
Messner15 ». Même s’il n’a pas eu la notoriété d’un Profit*, Escoffier*, Boivin*
ou Lafaille, car il ne la recherchait pas, revendiquant sans complexe son statut
d’« amateur », les amoureux de la montagne ne pourront oublier l’éternel
adolescent bouclé, un peu boudeur, un peu mystique, ascétique et opiniâtre. Ni
ses réussites exceptionnelles.
Elevé « à la dure » dans une famille aussi aisée qu’exigeante, ses parents
l’avaient programmé pour faire l’Ecole polytechnique. Il ne fera « que » l’Ecole
des mines de Saint-Etienne, obtenant son diplôme d’ingénieur et poursuivant
ensuite un doctorat en mécanique des fluides. Il décrochera un peu plus tard un
poste d’ingénieur au CEMAGREF16 à Grenoble et se spécialise dans l’étude de
la neige et des avalanches. La montagne devient une passion : « Elle m’est
vraiment indispensable. Dans la vie courante, j’ai un boulot, un quotidien tout à
fait lambda. La montagne m’équilibre… Sans expéditions, ma vie serait trop
monotone… J’ai cette angoisse du temps qui passe et me file entre les doigts17. »
Plus d’un alpiniste se reconnaîtra dans ces mots…
Le jeune Pierre a commencé le rocher très tôt, à Fontainebleau et au
Saussois, comme il se doit ! Sa première « vraie » course, c’est avec son frère
Claude, à dix-sept ans, au Grépon. Tous les étés, c’est Chamonix ou l’Oisans et,
pendant l’année, un entraînement foncier poussé. A partir de vingt et un ans, il se
lance dans les « grandes » courses, les hivernales, les solos, les premières :
éperon Walker aux Grandes Jorasses en solitaire (1972), première hivernale de la
face nord-ouest de l’Ailefroide (1975), première hivernale et en solo du pic Sans
Nom (1976), première hivernale de la pointe Whymper (1977). Pourquoi cette
attirance pour les solos ? « Je reste persuadé que le fait d’être seul augmente les
chances de réussite. En solo, on a moins de chances de basculer dans le
renoncement18. » Le renoncement, en effet, n’est pas le fort de Beghin. Ses
succès alpins n’étaient que le prélude à sa carrière himalayenne. Et il en
connaîtra des échecs, des souffrances, sans jamais baisser les bras ! Au Manaslu,
sa première expédition en 1977, il n’a pas atteint le sommet et subira une
amputation de tous ses doigts de pieds ou presque ; à l’Everest, il échouera cinq
fois, au K2, deux fois… Chaque fois il repartira. Son premier succès majeur : la
première de la face ouest du Manaslu en 1981 avec Bernard Muller. Deux ans
plus tard, il est le premier Français à réussir un 8 000 en solo, le Kangchenjunga
(8 586 mètres). En 1984, il réalise avec Jean-Noël Roche la première de l’éperon
sud du Dhaulagiri (8 167 mètres). Son plus grand exploit est sans doute la face
sud directe du Makalu en solitaire en 1989. Un chef-d’œuvre, rapporté par
Claude Gardien : « Je trouve le sac bien lourd et l’air bien léger, racontera-t-il. Il
passe par des moments de tension ou d’exaltation extrêmes. Il a franchi un point
de non-retour, son destin passe désormais par le haut… Dans cette position à la
fois merveilleuse et absurde, il crie vers l’altitude : “Y a quelqu’un19 ?” » Après
trois bivouacs, il atteint le sommet. Mais il faut revenir… Il lui faudra deux
jours, après avoir été emporté par deux avalanches. Les dieux de la montagne
sont avec lui cette fois. En 1991, il va signer avec Christophe Profit* une
magnifique première sur le K2 : l’arête nord-ouest, en technique alpine hyper-
légère. Ils arrivent au sommet, à 8 611 mètres, de nuit : « A cette minute précise,
d’une intensité indescriptible, ils ne savent plus, alors qu’ils s’étreignent comme
des fous, de quoi ils doivent être le plus fiers. D’avoir gravi le K2 par l’arête
nord-ouest, inviolée ? D’avoir vaincu la malédiction de cette montagne magique
sur les pentes de laquelle douze alpinistes avaient tour à tour trouvé la mort en
1986 ? D’avoir réussi le pari fou de triompher en cordée alpine, à deux, sans
oxygène, avec un minimum de matériel et presque sans nourriture ? Toutes ces
joies se mêlent dans ce bonheur immense. Ils savent, sans encore le réaliser,
qu’ils viennent d’écrire une nouvelle page de l’histoire de l’Himalaya20. »

Mais l’histoire de Pierre Beghin s’arrêtera le 11 octobre 1992, lorsque,


redescendant avec Jean-Christophe Lafaille* de la face sud de l’Annapurna, où
ils avaient dû renoncer à 7 400 mètres à cause de la tempête, un rappel cède,
précipitant Pierre dans l’abîme. Jean-Christophe mettra dix ans à s’en remettre,
avant de disparaître lui aussi tragiquement au Makalu.
Discret, voire taiseux, en tout cas timide, Pierre Beghin fuyait plutôt les
projecteurs. Il avait son métier d’ingénieur, une femme aimée, Annie, et ne
recherchait pas la notoriété, mais juste le plaisir… Il ne se livrait pas beaucoup,
sauf dans ses carnets qui dévoilent un vrai talent de poète. Ecoutons-le :

« Mes pas suivent le fil d’une arête suspendue


En plein ciel,
Ne partant et n’aboutissant nulle part
Elle prend appui sur les nuages.
Dans le soleil levant qui vient l’effleurer
Elle est lisérée lumineux au-dessus de l’ombre
Elle est lisérée lumineux au-dessus de l’ombre
Recouvrant les vallées. Je ne suis pas seul.
[…] Mais je ne pourrais préciser la silhouette et le visage
De celui qui m’accompagne. Tous les deux
Nous avons cette sensation merveilleuse d’avoir brisé
Des liens avec le monde,
D’être venus nous perdre en toute lucidité. »

Nous ne voulions pourtant pas te perdre, Pierre.


Bérardini, Lucien (1930-2005)
L’inoubliable « Lulu », pour tous ceux qui ont eu la chance de connaître son
sourire, son accent de « titi » parisien, ses blagues salaces, sa façon de ne pas se
prendre au sérieux, sa bonne humeur, son amour de la vie, sans même parler de
ses talents de grimpeur, de son courage, de ses exploits… « Aussi bons
grimpeurs que bons vivants » : c’est ainsi que Philippe Bonhème décrit cette
nouvelle génération d’alpinistes des années 1950-1960, rebelles, un peu voyous,
parisiens souvent, qui envoyaient balader les codes de l’alpinisme « comme il
faut » pour prendre leur pied, ensemble, à Fontainebleau comme à Chamonix,
juste pour le plaisir. Sans oublier la « troisième mi-temps », au Bivouac et à
l’Hôtel de Paris. Les Paragot, Bérardini, Desmaison*, Mazeaud*, Magnone* en
étaient21… Au fond, la fureur de vivre, mais en montagne ! Un tendre voyou,
Lulu, aussi grande gueule que généreux.
Au camp de base du Hidden Peak*, où nous parlions des heures pendant le
mauvais temps, je lui demandais sans cesse de me raconter la stupéfiante
première de la face sud de l’Aconcagua* en février 1954, succès qui lui avait
coûté tous ses doigts de pieds et ceux de la main gauche. Avec la modestie et
l’humour des grands, il minimisait l’exploit, tout en plaisantant sur son handicap.
C’est pourtant lui qui, sachant la retraite impossible sur cette face de
3 000 mètres de haut en neige et glace, a forcé, par – 30°, pendant trois longs
jours, les passages les plus difficiles en enlevant ses gants pour saisir les prises :
« Sans lui, sans sa colère, nous ne serions pas passés. Une furia l’avait envahi,
qu’il ne dominait plus22. » Trop tard pour la main gauche, trop tard pour les
pieds… il sera amputé à l’hopital de Mendoza. Philosophe : « Si la montagne
nous a croqué un morceau, nous l’avons quand même un peu cherché, non23 ? »
Lulu était une vraie force de la nature, comme dit Mazeaud* qui l’a connu à
Fontainebleau et au Saussois24. Deux ans avant l’Aconcagua, en juillet 1952, il
avait réussi l’incroyable première de la face ouest des Drus avec Guido
Magnone*, après deux tentatives.
Sévèrement amputé, il aurait pu s’arrêter là, ou sombrer dans la déprime.
Que non ! Il réapprend à grimper : « Pour les pieds, ça allait, j’ai gardé les
appuis. Mais la main atrophiée, ça m’avait foutu un coup au moral25. » Et il
repart avec son complice Robert Paragot, pour vingt ans d’aventures ! Première
de la face nord du Grand Capucin en juillet 1955, première de la Takouba
(massif de Garet el Djenoun) en Algérie avec Mazeaud en 1964, première de la
face nord du Huascaran, sommet du Pérou en 1966 avec Paragot, Seigneur,
Payot et Jaccoux, et surtout, première du pilier ouest du Makalu en 1971 avec
Bernard Mellet, Paragot, Seigneur… Vingt ans de cordée, plus un record
d’amitié, ajouté à d’innombrables performances26.
Lulu avait cinquante-quatre ans lorsque j’ai fait sa connaissance lors de
l’expédition Hidden Peak 84* de Mazeaud. Il était toujours incroyablement
puissant physiquement, toujours aussi drôle, gentil et généreux, le compagnon
d’expédition idéal. Nous nous sommes revus depuis. Pas assez. Il nous a lâchés
en 2005, victime d’une sale maladie. Mais pour tous ses amis, son sourire est
encore là.
Berhault, Patrick (1957-2004)
Il y avait les deux Patrick, le blond et le brun. Le blond, Edlinger*, le brun,
Berhault, unis comme des frères, les deux hérauts – héros aussi – de l’escalade
libre dans les années 1980. Le blond attirait plus la lumière, le brun était plus
discret mais non moins talentueux. Leur philosophie ? La nature, la liberté, le
dénuement, l’esthétique, mais aussi « la grimpe », la discipline, l’entraînement,
l’engagement, la prise de risque. Ils ont passé presque quatre ans ensemble, à
ouvrir des voies de plus en plus difficiles en falaise, inventant le niveau « 8 »
(voir : Difficulté), couchant dans leur camping-car, se nourrissant de…
sandwichs, parfois chapardés, et d’eau fraîche ! « C’est le frangin que je n’ai pas
eu. C’était mon double et j’étais son double », dira Edlinger à la mort de son ami
en 2004, mort stupide (mais y a-t-il des morts intelligentes ?) sur une arête de
neige facile.
Les deux « frères » avaient pourtant une vision différente de notre sport.
Edlinger, grimpeur avant tout, redoutait la haute montagne. Berhault l’adorait.
Messner était son modèle et il aurait bien gravi les quatorze 8 000 de la planète
si le destin n’en avait décidé autrement. Et il avait le « style » pour cela,
l’alpinisme « ultra-light », avec équipement et ravitaillement minimum : « Il
vaut mieux miser sur 6 h 30 de beau temps pour gravir le pilier du Frêney que
sur six jours et demi27. » Il commence à grimper à l’adolescence, entre Nice et
Monaco. Il est tellement fort que le magazine Alpirando, en 1978, sous le titre
« Une étoile est née », le qualifie de « Martien », d’« extraterrestre ». C’est
l’époque où, avec son complice Edlinger, il ouvre en libre (il « libère », comme
on dit), des voies cotées 7b+ ou 7c+ (voir : Difficulté) en falaise. Près de La
Turbie, il ouvre même le premier 8c de France, « le Toit d’Auguste ». Mais c’est
la montagne qui l’attire… et il refuse aussi bien la médiatisation, qui absorbe
Edlinger, que la compétition, à laquelle il s’oppose par principe en signant le
« Manifeste des 19 » avec notamment Catherine Destivelle : « Nous ne voulons
pas d’entraîneurs ou de sélectionneurs, parce que l’escalade est avant tout une
recherche personnelle. »

Suivra un épisode de la vie de Patrick Berhault qui force la sympathie et le


respect. Le retour à la terre. Qui n’a pas, lassé des agitations stériles, rêvé de
cela ? Lui l’a fait. A trente-cinq ans, il se retire en Auvergne, sa terre natale, avec
sa compagne et leurs deux filles. Il achète une bâtisse en ruine qu’il retape lui-
même et devient agriculteur. Il se consacre aussi aux autres, en initiant les jeunes
de son village à l’escalade, en grimpant au sommet de la cathédrale de Clermont-
Ferrand pour le Téléthon, en créant des spectacles de « danse-escalade » sur des
musiques de Mozart… Bravo, l’artiste ! Mais la montagne est décidément la plus
forte et Patrick fait son come-back en 1990. Il passe son diplôme de guide,
devient professeur à l’ENSA et se lance un nouveau défi, l’alpinisme, conçu
comme un voyage, une traversée, une aventure à la fois écologique et humaniste.
Messner, mais dans les Alpes, l’esprit de la cordée en plus, comme symbole de
l’humanité réconciliée avec la nature. Comme l’Italo-Autrichien, il milite à
Mountain Wilderness*.
En 1997, il enchaîne avec Francis Bibollet, en une semaine, les quatre faces
nord des Alpes, sans aucun moyen de liaison autre que… les jambes ! Même
schéma dans l’Oisans en 1998 et dans les Aravis en 1999. Tout cela pour
préparer son grand projet, la traversée complète de l’arc alpin, d’est en ouest,
qu’il terminera à Menton en 2001, après 1 300 kilomètres de parcours, 22
sommets et 167 jours de course, racontés jour par jour dans son livre au titre que
j’aurais aimé trouver : Encordé, mais libre (Glénat, 2001). Son dernier rêve, le
plus ambitieux, lui sera fatal : l’escalade successive des 82 sommets de plus de
4 000 mètres des Alpes, avec son ami Philippe Magnin. Le 28 avril 2004, après
le 64e sommet, sur l’arête conduisant au Dom, à 4 400 mètres, alors qu’il
progressait désencordé sur une corniche facile, il glisse et chute de plusieurs
centaines de mètres. Déconcentration ? Fatigue ? Patrick Edlinger*, son
« frère », sous le choc encore des années après, dira, les larmes aux yeux : « Ce
jour-là, il fallait pas partir… Il devait refuser de faire un 4 000 par jour… C’est
un con, c’est un con parce qu’il me manque… Fallait pas le faire… C’est le frère
que je n’ai pas eu… et je l’ai perdu… Et ça me fait mal28… »
L’ange blond ne s’en remettra pas. La communauté des montagnards non
plus, qui n’oubliera jamais le sourire désarmant de Patrick, le brun.
Bivouac
Vous êtes plutôt bivouac ou refuge ? Deux écoles, deux philosophies de la
montagne, presque deux religions ! D’un côté les purs, les durs, qui recherchent,
au cœur de la nuit mystérieuse, la communion avec la nature au détriment du
confort, de l’autre les bons vivants, pour qui une belle soirée arrosée à
l’apremont entre amis auprès du poêle fait partie de la fête célébrant la marche
d’approche et précédant la course. Même chez les pionniers, les deux tendances
s’affrontaient. Pour G.W. Young, le poète et alpiniste britannique qui réalise en
1911 la première de l’arête du Brouillard au mont Blanc avec le Dr Blodig et le
guide Knubel, pas question de s’arrêter après vingt heures de montée car
« bivouaquer porte atteinte au respect qu’un montagnard se doit à soi-même29 ».
Pour le comte Henry Russell (1834-1909) qui se fit l’apôtre du bivouac au
contraire, le montagnard qui se respecte doit dormir à la belle étoile, « entre la
terre et le ciel », d’abord parce que les cabanes et les refuges sentent mauvais,
ensuite parce que le romantisme de la nuit étoilée est la plus belle des
récompenses. Il est vrai que le comte Russell, équipé de son sac de couchage en
peau de mouton, parcourait les Pyrénées plutôt que les Alpes.
Petit inventaire de ces joies simples : observer les nuances changeantes des
couleurs avec le coucher du soleil, déguster une soupe chaude, se coucher dans
son duvet en observant la voûte étoilée, jouir du silence et de la solitude, se
réveillant souvent mais paisiblement, se laisser surprendre par le rosissement du
ciel puis l’apparition du soleil et se lever vers l’est, courbatu mais heureux.
Yannick Seigneur* a raison de dire que « coucher dehors n’est rien, mais
c’est beaucoup de joie… A combien d’alpinistes il aurait suffi, étant enfants, de
coucher une fois à la belle étoile pour le simple plaisir d’être dehors, peut-être
aussi pour la sensation d’insécurité qu’engendre la nuit. Combien de garçons
seraient encore en vie s’ils avaient eu cette chance de coucher en plein air…
ainsi, plus tard, au lendemain d’un bivouac, ils se seraient réveillés un peu
courbaturés, ayant eu un peu froid, mais vivants. Alors que quelquefois les
accidents de montagne arrivent à des garçons qui ne savent pas ce que c’est
qu’un bivouac et qui veulent absolument marcher dans la nuit30 ».
Dans la face nord du Cervin*, en solitaire et en hivernale, juste après la
mythique « traversée des anges », Walter Bonatti* se livre : « Je bivouaque
accroupi sur une espèce de marche, suspendu au beau milieu d’un désert vertical.
Sous moi, même si je ne peux la toucher des yeux, la vie bat. Une vie facile et
alléchante en imagination, pour qui comme moi est accroché entre ciel et terre.
Mais n’est-ce pas aussi une vie banale et décevante si, pour la fuir, j’ai dû venir
ici en haut ? Il n’en demeure pas moins que l’isolement ici est tellement vaste,
presque inhumain, que je me demande si je n’ai pas à ce point franchi les limites
de la raison et défié le destin par orgueil31. »

Mais encore faut-il avoir le choix ! Il y a le bivouac choisi et le bivouac subi,


le bivouac prévu et le bivouac improvisé dans l’urgence. Pour les grandes voies
alpines ou himalayennes nécessitant un ou plusieurs bivouacs, l’homme et son
matériel ont tellement progressé que ce qui était une épreuve angoissante pour
les conquérants du mont Blanc (pouvait-on survivre une nuit à 4 000 mètres, se
demandaient-ils), est devenu une formalité, mieux, un plaisir. Grâce notamment
au Français Pierre Allain* qui a conçu dans l’entre-deux-guerres son « intégrale
de bivouac » avec sac de couchage, veste en duvet, matelas pneumatique, pied
d’éléphant, le tout pour 2 kilos seulement. Il n’y a aucune terrasse, aucune
marche, aucun replat pour se poser ? Qu’à cela ne tienne : le hamac, suspendu
dans la paroi, ou sa version moderne, le « portaledge32 », qui a l’énorme
avantage, pour quiconque a enduré la position tordue du hamac, de se coucher à
plat, vous permettront, sinon de dormir, du moins de vous reposer et de
confectionner une boisson chaude avec plusieurs centaines de mètres sous vos
pieds. Penser juste à s’autoassurer pour la nuit… Catherine Destivelle*, qui a
passé onze jours dans la face ouest des Drus en 1991, et Jean-Christophe
Lafaille*, dans le versant est du Grand Pilier d’Angle (1991) ou dans la face
nord en hivernale des Grandes Jorasses (1999) où il est resté bloqué six jours par
le mauvais temps, y ont trouvé, sinon le confort, du moins un abri supportable…
L’inventeur ? Un grimpeur américain des Big Walls, illuminé, farceur, buveur et
génial, Warren Harding, qui est resté vingt-huit jours dans la paroi sud-est d’El
Capitan pour ouvrir en 1970 la première du « mur du soleil levant ». Depuis,
l’ingénieux français Marc Batard* a perfectionné le système avec la « valise de
bivouac » qu’il a utilisée dans la face ouest des Drus en 1993 : plus de gros sac à
tirer, plus de portaledge à hisser, mais seulement une grosse valise résistante qui,
ouverte en deux, devient une plate-forme de bivouac horizontale, avec toile de
tente, équipée de tout le matériel nécessaire pour la nuit, vivres et médicaments
compris… j’allais dire fil de pêche et hameçon !
Rien à voir avec le bivouac improvisé, subi, imposé par les événements
(météo, blessure, retard, fatigue…). L’homme ne pourra compter alors que sur
lui-même, son intuition, son expérience, sa force physique et morale et sur le
(peu de) matériel qu’il aura pu porter, selon l’arbitrage toujours délicat entre
rapidité et sécurité. Tenir, chaque minute qui passe, résister, lutter contre le froid
et le gel insidieux et surtout ne pas dormir. Laisser l’animal qui est en soi se
battre pour sa survie. Walter Bonatti*, abandonné en pleine nuit par ses
compagnons de la cordée de tête, est contraint de bivouaquer en creusant la
neige à 8 000 mètres sur le K2, avec son sherpa Mahdi qui gèle et délire (1954) :
« Le gel atroce est en train de nous paralyser. Par intervalles, nous sommes
secoués de longs frissons. Nous nous serrons l’un contre l’autre, réduisant le plus
possible le contact avec la glace sur laquelle nous sommes pelotonnés… A
grand-peine, avec nos mains, nous réussissons à nous protéger le nez et la
bouche pour ne pas suffoquer ; nous sommes quasiment aveugles. C’est une
torture et la lutte se fait de plus en plus désespérée… Nous sommes toujours
adossés et protégés l’un par le corps de l’autre contre la furie des éléments,
conscients désormais que chacun doit lutter seul pour sa propre survie sans
pouvoir plus espérer aucun autre secours33. » Une nuit de calvaire pour Bonatti
qui, toujours attentif à son compagnon d’infortune, ne s’en sortira que par son
extraordinaire puissance mentale. Au pilier du Frêney en 1961, ce sont six nuits
de cauchemar glacé dans la paroi où les orages se succèdent que subissent les
deux cordées Mazeaud* et Bonatti, dont trois membres seulement sur sept
reviendront vivants. Lors du fameux sauvetage des Drus* en 1966, les deux
jeunes Allemands bloqués par le mauvais temps auront passé dix jours sur une
petite vire, avant d’être secourus par Desmaison* et Gary Hemming* qui les
redescendent en rappel par la « directe américaine ». Leur survie, debout dans la
tempête sur la désormais célèbre « vire des Allemands » relève du miracle. Il y
en a parfois…
Boivin, Jean-Marc (1951-1990)
Un aventurier professionnel ! C’est ainsi qu’il se définit lui-même. C’est ce
que toute sa génération (la mienne !) retiendra de sa trop courte vie. Le souci,
avec Boivin, c’est qu’il ne rentre pas dans les catégories… Il a tout fait :
escalade, alpinisme, ski extrême, deltaplane, parachutisme, plongée…
Inclassable et génial. La liste de ses records est un poème à la Prévert : première
descente à ski du Cervin (face est), plus hauts vols en deltaplane (K2,
Aconcagua, Gasherbrum II), première descente en parapente de l’Everest et
record d’altitude, record de profondeur en plongée sous-glaciaire à – 123 mètres,
première traversée à ski du glacier hélio-continental en Patagonie avec Jean-
Louis Etienne… Et tout ça pourquoi ? « Parce que je recherche le plaisir
maximum… en réalisant des changements radicaux de discipline, j’évite toute
monotonie, tout risque de saturation. Chaque fois, je découvre quelque chose et
le plaisir est immense34. » Montagnard, ou cascadeur ?
Le gamin de Dijon s’ennuie à l’école et se met vite au ski et à l’escalade. A
vingt et un ans, il entre à l’ENSA, devient guide et fait son service militaire au
159e régiment alpin à Briançon. Son destin est tracé. Mais il a inventé un
concept : les enchaînements polyvalents… L’alpiniste moderne doit savoir
escalader, skier, voler, et réunir toutes ces disciplines pour passer d’un sommet à
l’autre ! Exemple ? En 1980, il descend à ski, le premier, la face est du Cervin,
avec des pentes à 60°, puis, arrivé en bas, il escalade la face nord en un temps
record (4 h 10…). En 1981, avec Berhault*, il va enchaîner l’ascension de la
face sud du Fou et de la directe américaine aux Drus en effectuant la liaison
par… deltaplane biplace ! En 1985, il enchaîne en 24 heures quatre faces nord
dans le massif du Mont-Blanc, en utilisant ses pieds, un parapente, des skis et un
deltaplane… Sa notoriété, il la devra surtout au ski extrême. Les films de ses
descentes à ski sur des pentes effarantes (l’aiguille Verte par le couloir
Whymper, l’aiguille du Moine, la face sud du Dru, la face nord-est des Courtes)
ont marqué un public médusé. Mais c’est le vol libre (parachute, parapente,
deltaplane) qui sera sa folle passion (ce que je comprends !) et malheureusement
la cause de sa perte. Dès 1979, il bat le record d’altitude en deltaplane en
s’envolant du K2 à 7 600 mètres ; il bat son propre record en 1985 en décollant
du sommet du Gasherbrum II (8 035 mètres) ; en 1988, il réalise la première
descente de l’Everest en parapente… après l’avoir bien sûr escaladé… Le
parapente ne lui suffit pas, il passe au base jump, degré suprême sans doute de
l’adrénaline et… du risque. Là aussi, il devient expert. Jusqu’à l’accident,
imprévisible. Le 16 février 1990, filmé par une équipe de télévision, il effectue
un saut de 1 000 mètres du haut de la cascade du Salto Angel au Venezuela.
Tout se passe bien. Il doit sauter à nouveau le lendemain. La jeune femme qui
saute avant lui se blesse. Il saute en catastrophe pour aller l’aider et, en plein vol,
heurte un arbre. Les secours arrivent. Il leur demande d’aller d’abord secourir sa
partenaire blessée. Lorsqu’ils reviennent, il est déjà mort, victime d’une
hémorragie interne. Un très grand seigneur s’était éteint, à trente-huit ans.
Bonatti, Walter (1930-2011)
Quand Pierre Mazeaud* me parle de Walter Bonatti, le ton de sa voix en dit
plus qu’il n’en voudrait : c’était vraiment son frère… Il faut dire qu’ils ont
traversé l’enfer ensemble, à la descente du pilier du Frêney. Ils en sont revenus
vivants, eux, mais pas leurs quatre compagnons. Et l’enfer, Bonatti l’a connu
aussi au K2*, lorsqu’il a été abandonné lâchement par ses compatriotes à
8 100 mètres en pleine nuit, le promettant à une mort quasi certaine. Est-ce pour
cela que « le meilleur alpiniste au monde35 », un être pour autant
extraordinairement sensible, arrêtera le haut niveau à trente-cinq ans seulement,
après avoir fait la première en solitaire et en hivernale de la face nord du
Cervin ? Probable. Cette sagesse, ou cette fragilité, lui permettra de vivre une
longue vie harmonieuse, tout à la fois explorateur et reporter, et de nous laisser
un des plus beaux livres sur la montagne qu’il m’ait été donné de lire36. Car
Bonatti n’est pas seulement la référence absolue des alpinistes pour son éthique,
son engagement, sa créativité et son élégance37, c’est un poète de la montagne,
un philosophe des cimes. Poète : « L’atmosphère se fait peu à peu plus subtile,
plus transparente, en harmonie avec un ciel dont le bleu vire progressivement au
turquoise. L’air est d’une pureté absolue, sidérale, comme venu d’une autre
planète ; j’ai l’impression, à respirer, que j’emplis mes poumons de ciel. Même
la neige sur laquelle je marche paraît maintenant se transformer en lumière et
s’intégrer à chaque instant davantage à la voûte céleste. J’ai du mal à me
convaincre que tout cet ensemble repose sur une matière solide, enracinée sur la
Terre. » Ou encore : « Tandis que la froide lune étire et retire sur la neige ses
lames de lumière spectrale, moi je suis là, incertaine statue de glace, à respirer la
magie d’une nuit qu’on dirait venue d’un autre monde. Je suis ivre de cette
solitude et de cette imagination qui vous emporte parfois là où vous n’êtes pas,
mais où vous voudriez être. »
Philosophe : « Les montagnes ne sont que le reflet de notre esprit. Chaque
montagne est petite ou grande, généreuse ou avare, en fonction de ce que nous
savons lui donner et lui demander… Grâce à [elles], j’ai pu accomplir chaque
fois un fascinant voyage à l’intérieur de moi-même pour mieux me scruter, me
comprendre, et aussi pour mieux comprendre les autres et le monde autour de
moi… La montagne m’a appris à ne pas tricher, à être honnête avec moi-même
et avec ce que je faisais… Maintenant, je sais mieux qui je suis… Je sais ce que
j’attends de moi et des autres38. »
Walter Bonatti a vingt et un ans quand il ouvre sa première « première », et
pas la moindre, la face est du Grand Capucin, « le plus grand exploit en rocher
accompli à ce jour », selon Gaston Rébuffat*. En 1953, dans les Dolomites, il
réalise la première hivernale de la face nord de la Cima Ovest. Devenu guide, il
s’installe à Courmayeur. Il est sélectionné pour faire partie de la grande
expédition italienne de 1954 sur le K2*. C’est le plus jeune. Et c’est son premier
drame. Il est au camp VIII avec Lacedelli et Compagnoni, et doit descendre au
camp inférieur pour remonter deux bouteilles d’ozygène à l’équipe. Mais
lorsqu’il revient à l’emplacement prévu, chargé de 20 kilos avec son porteur
d’altitude Mahdi, vers 8 100 mètres, les deux Italiens ne sont pas là… Ils sont
montés plus haut et se sont enfermés dans leur tente. Il fait nuit. Mahdi
commence à perdre la raison. Bonatti appelle, en vain. Il doit improviser un
bivouac dans la neige. Le lendemain, après avoir laissé les bouteilles d’oxygène
en évidence pour la cordée d’assaut, il réussira miraculeusement à redescendre
en aidant Mahdi qui souffre de graves gelures. Ses compatriotes l’ont purement
abandonné pour réussir le sommet seuls… Bonatti en restera profondément
marqué : « Cela marque au fer rouge l’âme d’un jeune homme et déstabilise son
assiette spirituelle encore insuffisamment affermie39 », écrira-t-il dans son livre.
L’affaire ne s’arrêtera pas là, car Lacedelli et Compagnoni, pour se dédouaner,
affirmeront avoir dû faire le sommet sans oxygène, car Bonatti aurait consommé
les bouteilles pendant la nuit… Polémiques, procès en diffamation gagné par
Bonatti… Le mensonge des deux Italiens vainqueurs sera définitivement établi
en… 1993, grâce à une photo les montrant tous les deux au sommet avec un
masque à oxygène ! Bonatti eût d’ailleurs été bien en peine de consommer les
bouteilles qu’il portait car… il n’avait pas de masque en sa possession et Mahdi
non plus !
C’est sans doute pour purger cette colère que Bonatti, l’année suivante, part
en solitaire* dans le pilier sud-ouest des Drus. Il y restera six jours et réussira,
après d’incroyables difficultés et des moments d’angoisse terribles, la première
du pilier qui porte désormais son nom.
En 1956, nouveau drame. Le 25 décembre : Bonatti et son client, Gheser,
sont engagés dans l’ascension du mont Blanc par l’éperon de la Brenva.
Personne n’a vu venir la tempête, ni l’Italien ni une cordée française
(Vincendon-Henry) qui poursuit le même objectif. Les deux cordées sont à cent
mètres l’une de l’autre et ne peuvent même pas s’entendre dans le hurlement du
vent. On improvise un bivouac. Le lendemain matin, Bonatti emmène tout le
monde. La meilleure solution est de monter au sommet du mont Blanc, qui n’est
pas très loin, puis de redescendre en passant par le refuge Vallot. Ce qui est
décidé : « Surtout ne pas descendre directement sur Chamonix40 ! », dit Bonatti,
car les pentes sont dangereuses. La cordée Vincendon suit la cordée Bonatti sur
un terrain « facile », malgré le vent terrible. Bonatti avance rapidement, car son
client est victime de gelures. Il sera d’ailleurs amputé des orteils et d’une main.
Tous deux atteignent le sommet, puis le refuge Vallot à la nuit tombée. L’autre
cordée n’y parviendra jamais. Elle s’arrête à 200 mètres seulement du sommet et
prend la mauvaise décision de tenter la descente directe par les pentes
avalancheuses du Grand Plateau. Leur calvaire durera cinq jours. La descente est
impossible et la remontée l’est tout autant, vu l’épuisement des deux alpinistes.
Ils resteront sur place, attendant les secours en tentant de se protéger du froid. Le
31 décembre, un hélicoptère de sauvetage tente de se poser, mais se crashe dans
la neige… Deux mois plus tard, on retrouvera les corps de Vincendon et Henry
dans la carcasse du Sikorsky. Une polémique très violente s’ensuivra, au cours
de laquelle Bonatti ne sera pas épargné.
Tragédie encore, avec la tentative au pilier du Frêney en 1961. Tout avait
pourtant merveilleusement commencé et le sommet n’était pas loin lorsque la
tempête et l’orage s’abattirent sur les deux cordées réunies pour la circonstance,
les Italiens menés par Bonatti et les Français conduits par Mazeaud* et Gallieni.
La suite est malheureusement connue. La force et la résistance de Bonatti
permettront de sauver la vie de Mazeaud, mais pas celle de leurs quatre
compagnons, Oggioni, Kohlmann, Guillaume et Vieille.
Bonatti n’est pas une machine, c’est un homme de cœur, sensible et vrai. Il y
a des limites à sa résistance morale. Bien sûr, il réalise encore de magnifiques
premières dans les Alpes : le Pilier d’Angle sur le versant italien du Mont-Blanc
en 1962, la première hivernale de l’éperon Walker dans les Grandes Jorasses en
1962, la première de l’éperon Whymper sur la même face… Mais on dirait que
quelque chose s’est brisé. Non, il n’est pas lassé par la montagne, au contraire :
« Là-haut, je me suis senti toujours plus vivant, plus libre, plus vrai. » Mais il est
déçu par « la communauté des alpinistes41 ». Il songe alors à arrêter le haut
niveau… mais pas avant d’avoir réalisé un dernier exploit, comme une sorte de
pied de nez aux nouvelles générations : la première hivernale et en solitaire de la
face nord du Cervin ! Ce sera fait le 18 février 1965, en trois jours. Il aura
repoussé les limites du possible, dans un isolement total, par sa seule force
morale.
Cette fois, j’arrête ! « Ma décision est prise. Je descendrai des montagnes,
mais ce ne sera pas pour rester dans la vallée… Dorénavant, je m’en irai par les
forêts, par les déserts et les mers sans limites ; je gagnerai les îles perdues, les
montagnes et les volcans fabuleux, j’atteindrai aux glaces polaires, je
rencontrerai des hommes primitifs, des animaux sauvages, les restes de
civilisations éteintes. […] Mon choix n’est pas une trahison envers la montagne,
mais l’intégration de mon amour pour la nature tout entière42. »
Bonatti rend son insigne de guide. Il devient explorateur-reporter pour le
magazine Epoca, s’en ira aux quatre coins du monde, jusqu’à l’Antarctique et
continuera à écrire, grâce à Dieu ! En 1981, il rencontre la femme qui deviendra
sa compagne pour trente ans, l’actrice Rossana Podestà. Il succombe à un cancer
le 17 septembre 2011, à l’âge de quatre-vingt-un ans. Mazeaud dira ce jour-là :
« Walter est sans doute un héros de légende, mais c’est avant tout un homme de
vérité et de cœur. » Deux jours avant, le 15 septembre, comme un signe, la face
ouest des Drus, dans un fracas d’outre-tombe, s’était écroulée…
Bonington, Chris (né en 1934)
Le Hillary* anglais. Quatre-vingts ans cette année et soixante ans
d’expéditions derrière lui, « sir Chris » a belle figure avec sa barbe, ses cheveux
blancs et son sourire joyeux : « Je suis heureux d’être en vie. J’ai échappé à la
mort miraculeusement 9 ou 10 fois… et j’aimerais bien mourir dans mon lit43. »
Le plus connu des alpinistes anglais grimpait encore à soixante-huit ans…
Aujourd’hui, il est plus raisonnable et se consacre à l’écriture, aux émissions de
radio ou de TV et aux conférences… tout en revendiquant haut et fort le droit à
l’aventure et l’obligation, comme le dit Messner*, de « sortir de sa zone de
confort » pour sentir vibrer l’existence en soi. Et c’est une belle leçon de vie
qu’il nous donne.
Londonien, il rêvait d’aviation de chasse plus que de montagnes. Mais il a
été recalé par la Royal Air Force ! Recasé à l’Académie militaire de Sandhurst, il
se met à grimper en loisir, en Ecosse et au pays de Galles, puis dans les Alpes. Il
ne s’arrêtera plus. Il sera même instructeur militaire de montagne, après trois
années à commander des chars d’assaut en Allemagne. Il quitte l’armée après
presque dix ans de service pour se consacrer à sa passion. Avec succès ! Il
réalise de très belles premières dans les Alpes : pilier central du Frêney en 1961
avec Ian Clough et Don Whillans, première anglaise de la face nord de l’Eiger
avec Ian Clough en 1962, pilier droit du Brouillard avec John Harlin en 1965,
directissime hivernale en face nord de l’Eiger avec Harlin encore en 1966…
Mais ce sont les expéditions lointaines qui feront sa renommée… et son
anoblissement ! Dix-neuf expéditions en Himalaya, dont 4 à l’Everest ! Ses
morceaux de bravoure ? La première de la face sud de l’Annapurna* en 1970, un
mur de 3 000 mètres de roche et de glace jugé impossible ; la première de la face
sud-ouest de l’Everest* en 1975… conquise, mais au prix de la disparition de
Mick Burke. Mais ce n’est pas tout : la première de l’Annapurna II (7 937 m) en
1960, la première de la face sud du Nuptse (7 861 mètres) en 1961, la première
de la Torre Central del Paine au Chili en 1963, la première du Brammah
(6 411 mètres) en 1973, celle du Chaganbang (6 864 mètres) en 1974, de l’Ogre
(celui du Karakoram, pas des Alpes !) en 1977 et du Kongur (7 704 mètres) en
Chine en 1981. En 1985, à l’âge de cinquante ans, sir Chris atteindra lui-même
le sommet de l’Everest, ce qu’il n’avait pu faire lors de l’expédition qu’il
dirigeait en 1975.
Alpiniste, évidemment, mais explorateur avant tout, Bonington. Il parcourt
le Groenland en bateau, gravit les montagnes du Caucase, conduit de nouvelles
expéditions dans le nord de l’Inde et au nord-est du Tibet, à la recherche de
sommets vierges. Pourquoi ? « C’est un mélange entre contempler les beautés de
la nature, vivre avec elle, et l’esprit d’aventure, le goût du risque et des jeux
dangereux44. » Il a tout dit, sir Chris.
Brandler, Lothar (né en 1936)
Il est allongé sous sa tente, masque à oxygène sur la bouche, immobile.
Seuls ses yeux, inquiets, nous disent qu’il est vivant. J’ai l’impression que son
visage a terriblement enflé, un peu comme un plongeur après un accident de
décompression. Mais peut-être est-ce mon émotion qui me submerge. Œdème
cérébral. Le verdict de François Matter, médecin de l’expédition, est clair.
Comme quoi, le mal aigu des montagnes peut frapper les alpinistes les plus
affûtés. C’est Lothar Brandler qui est couché, le grimpeur d’Allemagne de l’Est
– c’était en 1984 – le plus brillant sans doute de sa génération, cinéaste de
montagne exceptionnel, capable de filmer dans des conditions acrobatiques sur
les parois les plus infernales, « un pied dans le vide, l’autre dans le néant »,
comme dirait Lulu Bérardini*. Nous sommes au camp de base du Hidden Peak*,
à 5 000 mètres « seulement ». Mazeaud*, Matter et moi nous asseyons pour faire
le point de la situation. Nous sommes convaincus que Lothar va mourir. Il n’y a
aucune possibilité de redescendre le malade rapidement pour lui faire perdre de
l’altitude – la marche est trop longue – et les hélicoptères ne montent pas
jusqu’ici. Nous en sommes, Pierre et moi, à imaginer une courte cérémonie
d’inhumation de notre ami allemand, sur place, dans une crevasse, comme les
marins d’autrefois dans l’océan. Et le miracle s’est produit, lentement, grâce à
l’obstination bienveillante de François Matter. Au bout de quinze jours,
l’oxygène et les piqûres de diurétiques auront sauvé Lothar… qui montera même
à 6 000 mètres et pourra continuer à animer l’ambiance des camps par son
humour et sa bonne humeur naturels ! Certes, le film de l’expédition manquera
un peu d’images d’altitude, et pour cause, mais grâce à Cecchinel* et Bérardini*,
qui rapporteront des prises de vue de là-haut45, le documentaire Gasherbrum,
montagne de lumière, diffusé sur FR3 en 1985, laissera une jolie trace de cette
aventure humaine.
Dans les années 1950, Brandler est un des grimpeurs les plus doués
d’Europe. Son chef-d’œuvre est incontestablement la face nord directissime* de
la Cima Grande dans les Dolomites, dite voie « Brandler-Hasse », en 1958, que
personne n’aurait osé tenter à l’époque sur un rocher aussi repoussant et
surplombant, qui a nécessité toutes les ressources de l’escalade artificielle
pendant cinq jours (180 pitons, dont 14 « spits »…). Peu après, toujours avec
Hasse, Brandler ouvrira la « paroi rouge » sur la Roda di Vael, dans le
Catinaccio. C’est ensuite caméra au poing qu’il grimpera, réalisant les films de
montagne les plus spectaculaires : Direttissima en 1960, Une cordée européenne
en 1964, qui montre Mazeaud et Sorgato escalader la voie Hasse-Brandler46,
Sensation Alpen en 1967, Eiger 1969 : la voie japonaise en 1969, Inferno sur le
Mont-Blanc en 1972, sur la tragédie du pilier du Frêney, La Paroi en 1974.
Comme cinéaste, Lothar sera primé, je crois, vingt-deux fois ! Aujourd’hui, il vit
à Munich, s’est bien remis de son œdème et a plein d’idées, à soixante-dix-huit
ans ! Longue vie à toi, Lothar !
Brulle, Henri (1854-1936)
Il a fière allure, notre notaire-alpiniste, chapeau melon et moustache des
Brigades du Tigre. Il est le « père » du pyrénéisme* moderne, mais ne dédaignait
pas pour autant grimper dans les Alpes. En soixante ans de montagne – il était
encore sur le mont Blanc à quatre-vingt-deux ans ! – il aura réalisé pas moins de
274 ascensions, dont 88 premières… Et en cette fin du XIXe siècle, il incarne
aussi ce vent nouveau qui souffle sur l’alpinisme : l’important n’est pas le
sommet, c’est la difficulté, la nouveauté et l’élégance du tracé.
Mais qu’est-ce qui pousse ce licencié en droit de vingt ans, fils de notaire, né
à Libourne, vers la montagne ? Des vacances d’été avec sa mère à Cauterets,
délicieuse petite ville des Hautes-Pyrénées, station thermale, devenue plus tard
station de ski également. Il monte bien sûr au Vignemale, point culminant des
Pyrénées françaises (3 298 mètres) et attrape le virus. Je le comprends, car la vue
à 360° là-haut est si saisissante qu’on se croirait sur le toit du monde ! Deux ans
plus tard, en 1876, il fonde avec quelques amis la « section sud-ouest » du
CAF*. De sa rencontre avec le banquier Jean Bazillac, de Mirande, naîtra non
seulement une amitié indéfectible, mais aussi une cordée inséparable, à laquelle
s’adjoindront les guides pyrénéens Sarrettes, Bordenave et Passet. Cet équipage
accumulera les premières pendant vingt ans. Les plus célèbres : le Vignemale
par le couloir du Clot de la Hount (1879), raconté avec autant de précision que
d’effroi par Brulle lui-même dans Ascensions (1944) ; la première ascension de
la Meije* en une journée (1883), la première hivernale du mont Perdu, « la plus
belle ascension des Pyrénées », dira Brulle (1885), et surtout la première du
couloir de Gaube (1889), course classée aujourd’hui TD (voir : Difficulté) avec
passages à 85° et considérée à l’époque comme le plus grand exploit jamais
réalisé dans les Pyrénées. Je mesure la performance, car, y ayant échoué moi-
même à mi-parcours du couloir, j’en conserve un souvenir cuisant !
La méthode de la cordée Brulle-Bazillac dans les Pyrénées était simple :
trois semaines d’affilée dans un secteur donné, vingt sommets enchaînés les uns
après les autres… Pour autant, ils n’oublient pas les Alpes : Grande Casse,
Grand Paradis, mont Blanc, Cervin, Dent Blanche, les Ecrins, les Drus, sans
compter la Meije déjà citée… Rien ne semble pouvoir arrêter Brulle… sauf la
guerre… qui lui enlève de plus son fils unique, mort au combat. Il ne s’en remet
pas. Il arrête tout : la montagne, le notariat, et s’en va élever des chevaux. Il ne
retournera en montagne qu’en 1932, à Chamonix, pour faire le mont Blanc, qu’il
refera ensuite chaque été. Jusqu’au jour où, en 1936, toujours sur le mont Blanc,
il est arrêté par le mauvais temps et doit redescendre. Hospitalisé pour des
gelures et une congestion pulmonaire, il s’éteindra quelques jours plus tard. Il
avait quatre-vingt-deux ans.
« Le pyrénéisme, c’est moins l’esprit sportif qui l’anime que la soif de
solitude et de liberté, l’attrait du pittoresque, de l’aventure, de la pénétration
dans le mystère des aspects de la nature », écrit-il dans Ascensions47. Pour avoir
adoré moi aussi parcourir ces montagnes sauvages et resserrées, je souscris…
Buhl, Hermann (1924-1957)
« Un possédé ! », dira Reinhold Messner, fasciné par ce personnage qui fut
son modèle. « Ce jusqu’au-boutiste… ce concentré d’énergie qu’était Buhl
n’était pas fait pour durer longtemps. Peut-être sa mort, aussi douloureuse soit-
elle, le délivra-t-elle de cette folie qui nous prend, nous les alpinistes, quand
nous sommes prêts à repousser toujours plus loin nos limites48. »
Grand, maigre, les cheveux longs bouclés, le regard brûlant mais
mélancolique, sa silhouette était reconnaissable entre toutes. Formé à l’escalade
très tôt à la section d’Innsbruck du club alpin, il inscrit sur son premier carnet de
courses, ouvert le 1er mai 1940 : « La montagne est mon royaume. » A dix-neuf
ans, déjà à l’aise dans le 6e degré (voir : Difficulté), il réalise sa première
« première » : la face ouest de la Maukspitze, sommet du Kaiser oriental. Les
meilleurs grimpeurs d’Innsbruck s’y étaient cassé les dents. Buhl raconte dans
ses carnets : « Après une courte traversée à droite, j’arrivai dans un dièdre très
ouvert surmonté d’une dalle complètement lisse… Je pensais que j’avais atteint
mes limites en escalade et demandai à Wastl [son coéquipier] ce que je devais
faire. “Ça passe tout droit” fut la réponse. » Et Buhl est passé… Après quatorze
heures d’escalade, à 9 heures du soir, ils atteignaient le sommet. Passant du
Tyrol aux Alpes occidentales pour la première fois en 1948, il s’attaque à
quelques grandes classiques (face nord des Grands Charmoz, face nord du
Triolet, éperon Walker dans les Grandes Jorasses, face nord de la Cima Ovest
dans les Dolomites) et réalise quelques premières : face ouest de la Marmolada
(Dolomites) en hivernale, première traversée intégrale des aiguilles de
Chamonix, mais surtout la face nord-est du Piz Badile en solitaire, qui lui
confère une vraie notoriété européenne (1952). La même année, pris dans la
tempête dans la face nord de l’Eiger, en même temps que trois autres cordées,
dont une conduite par Gaston Rébuffat*, ce dernier blessé à la tête, il prend la
direction des opérations : « Dans un combat désespéré, Buhl sort à l’arraché de
fissures totalement impraticables. Les [neuf] alpinistes doivent entièrement leur
salut à Hermann Buhl qui réussit à les faire sortir de la paroi en allant au bout de
ses forces, à la limite de l’évanouissement49. » La légende Buhl était née. Mais
Hermann, héros inné et modeste, continuait tranquillement son parcours.
Prochaine étape : l’Himalaya. Et c’est elle qui lui apportera sa notorité mondiale,
juste avant de lui ôter la vie.
Le Dr Herrligkoffer, médecin plus qu’alpiniste, « veut » le Nanga Parbat, qui
lui a enlevé son demi-frère, Willy Merkl, en 1934. Quoique avec beaucoup de
difficultés, il réussit à monter une expédition lourde comportant la fine fleur de
l’alpinisme mondial, dont Buhl. Au bout d’un mois d’efforts, rien ne va. Météo
épouvantable, il neige tout le temps. Ordre de repli général. Buhl est au camp IV
avec Otto Kempter. Ces deux-là font semblant de ne pas entendre… et montent
au camp V à 6 900 mètres. Le lendemain matin, ils s’élancent, mais Otto
renonce rapidement. Buhl poursuivra seul et atteindra le sommet à 19 heures,
finissant à quatre pattes… Il devra bivouaquer à 8 000 mètres, sans aucun
matériel, un véritable cauchemar. Il réussira à descendre le lendemain au
camp V, mort de froid, de soif, de faim, en proie à des hallucinations. Un exploit
incroyable pour l’époque, seul, sans oxygène, sans matériel, sans préparation de
la voie.
Buhl va conquérir son deuxième 8 000 mètres, le Broad Peak, en 1957, avec
Kurt Diemberger*, confirmant ainsi la justesse de ses vues d’avant-garde sur
l’himalayisme « léger », dont s’inspirera Messner. Trois semaines après
seulement, les deux compagnons de cordée s’attaquent au Chogolisa. Temps
magnifique à 7 000 mètres. Ils font une pause, se reposent et reprennent la
marche. La tempête arrive brutalement. Il faut impérativement descendre.
Aucune visibilité et les traces de la montée ont disparu. Kurt, qui descendait le
premier, se retourne en entendant une détonation. Hermann a disparu 300 ou
500 mètres plus bas après l’effondrement de la corniche. Toutes les recherches
resteront vaines. Buhl avait à peine trente-trois ans.
« L’alpinisme a quelque chose d’insaisissable. On marche et on marche et on
n’arrive jamais au but. C’est peut-être là que réside son attrait particulier. On
cherche quelque chose qu’on ne trouve jamais », écrivait Hermann Buhl dans ses
carnets.
Buzzati, Dino (1906-1972)
Qui savait que l’auteur mondialement connu du Désert des Tartares était un
amoureux fou de la montagne, notamment des Dolomites, sa région d’origine,
bon grimpeur lui-même ? La montagne a inspiré plusieurs de ses œuvres, une
voie porte son nom dans le massif des Pale di San Martino, et il nous a laissé un
recueil de textes émouvant sur sa passion, Montagnes de verre50. Il faut dire que,
quand on naît à Belluno, au pied des Dolomites, la tentation est trop forte. Mais
l’adolescent, qui a perdu son père très jeune, est avant tout un artiste. Il écrit sa
première nouvelle, « La chanson de la montagne » (déjà), à quatorze ans, il
dessine, il peint. Ce qui l’attire là-haut ? Non pas l’exploit sportif, mais une
quête intérieure : « La montagne était le symbole parfait de la quiétude suprême.
Il voyait non pas un stade où mesurer ses forces avec celles de la nature, et
encore moins un parc d’attraction tapageur pour touristes du dimanche en mal de
destinations à la mode, mais plutôt un monde enchanté, le monde de ses rêves
d’adolescent romantique, pétri de dimensions spirituelles51. » A dix-sept ans, il
criait son amour pour les montagnes :

« Montagnes ! Que vous êtes belles et pures dans les aubes violacées tremblantes dans les
couchers du soleil rougeoyants. J’aime vos pics en surplomb dans les neiges éternelles, vos
glaciers silencieux. Je voudrais rester parmi les géants de roche qui s’élancent dans le ciel, les
géants frémissants qui chantent les chants silencieux de l’infini, les géants qui écoutent les
sombres légendes des glaciers, venues tel un étrange murmure du sein des crevasses profondes.
Montagnes divines, que rien ne surpasse, reines de liberté et d’infini52. »
Fils d’une famille très honorablement connue à Belluno, père professeur de
droit, mère vétérinaire, il termine ses études de droit à Milan lorsqu’il est
embauché par le Corriere della Sera, où il restera toute sa carrière de journaliste.
Chaque année, en septembre, les touristes partis, après une année de travail à
Milan, il va grimper dans le massif des Pale Di San Martino avec son guide
Gabriele Francheschini53. Là, les lignes verticales des pics de calcaire (Cima
della Madonna, Cimon della Pala) contrastent avec le désert plat du plateau des
Pale, 50 kilomètres carrés de paysage lunaire à 2 300 mètres d’altitude, qui l’a,
dit-on, inspiré pour Le Désert des Tartares. Profondément angoissé par le temps
qui passe, l’attente, la vieillesse qui vient, l’interrogation permanente sur la
question du sens, il va chercher dans la montagne une réponse que celle-ci ne lui
fournit pas. Comment le pourrait-elle ? Alors, l’écriture est salutaire. Premier
roman en 1933 : Barnabo des montagnes, qui prend les Dolomites pour décor,
bien sûr, et où l’on trouve déjà les interrogations existentielles du futur Désert
des Tartares. Sorti en 1940, tandis que Buzzati était correspondant de guerre
dans la marine, ce dernier ouvrage, qui sera traduit dans vingt langues et adapté
au cinéma en 1976, lui donnera une notoriété mondiale. Première pièce de
théâtre en 1953, Un cas intéressant, qui sera adapté en français par Camus en
1955 et joué au Théâtre La Bruyère. Première exposition de peinture à Milan en
1958 : oui, Buzzati n’est pas seulement critique d’art au Corriere, il dessine et
peint depuis toujours, dans un style proche du surréalisme, je dirais entre Dalí et
Magritte… Son dernier roman, Un amour, paru en 1963, est d’un pessimisme
déchirant, qui raconte la folle passion d’un quinquagénaire pour une jeune
prostituée. Toujours cette angoisse du temps qui passe et nous broie. Et qu’il
traduit si bien dans ce cri, lui qui se proclamait athée : « Dieu qui n’existe pas, je
t’implore ! » Dino meurt d’un cancer en 1972 à Milan.
« En voiture, je remonte la vallée et je vous regarde, ma jeunesse est là-haut.
Et il n’en reste rien. J’avais cru laisser pour toujours quelque chose de moi sur
ces roches si fières, si franches, si solides, aux petites prises intelligentes juste où
il faut, oui, j’avais cru y inscrire pour toujours quelque chose de moi, et voici
qu’au contraire je passe en voiture à vos pieds, et je vous regarde, et je ne
retournerai plus, jamais plus sur vos parois, même si chaque année, au début de
l’été, se réveillent en moi des rêves dérisoires de reconquête54 », écrit-il
tristement l’année précédant sa mort.
CAF (Club Alpin Français)
Au masculin, s’il vous plaît ! Non que l’alpinisme soit sexiste (encore
que1…), mais confondre le CAF et la CAF pourrait vous amener à solliciter des
allocations familiales du Club alpin français, ce qui le mettrait dans l’embarras,
et vous aussi. Heureusement pour votre dignité, le CAF ne s’appelle plus CAF
mais, moins élégamment, FFCAM2. J’ignore si l’on peut encore parler, sans
passer pour un vieux… conservateur, des « cafistes », mais le CAF, qui vient de
fêter ses cent quarante ans, est bien vivant ! Quatre-vingt mille adhérents, 127
refuges à gérer, depuis les maisonnettes en rondins jusqu’aux « usines » à
touristes… Mais quelle histoire !
Cent quarante ans de passion, d’amour, mais aussi de combats, de crises et
de luttes de pouvoir. Nous sommes au lendemain de la défaite de Sedan. Tandis
que les Français regardent vers la ligne bleue des Vosges, un petit groupe
d’hommes, « excursionnistes » plus qu’alpinistes, ont les yeux tournés vers de
plus hautes montagnes. Après tout, disent-ils, les Anglais ont déjà créé leur Club
alpin il y a quinze ans, les Autrichiens, les Suisses et les Italiens il y a dix ans,
pourquoi serions-nous les derniers ? Et ils s’y mettent : un député des Hautes-
Alpes, Ernest Cézanne, un écrivain et géographe, Adolphe Joanne, un inspecteur
général des Mines, Edouard de Billy, et quelques autres passionnés issus de la
« bonne société » créent le CAF en 1874, avec pour objectif de mieux connaître
et de faire connaître la montagne. L’approche n’est pas seulement, ni même
vraiment, sportive. Elle est aussi scientifique, culturelle, éducative et…
patriotique ! Ecoutons son fondateur : « Faire connaître la montagne, arracher les
jeunes gens à l’énervante oisiveté des villes, aménager la montagne, y entraîner
la jeunesse et, par de saines émotions, l’éduquer, l’initier au culte du beau et de
la liberté, à l’amour du sacré, du sol natal et de ses merveilles3. » Nul ne
s’étonnera que, dans ce contexte marqué par l’humiliation de la défaite, le CAF
choisisse pour devise : « Pour la Patrie, par la montagne. »
Ils sont seulement 400, alors, à arborer l’insigne du CAF, dessiné par
Viollet-le-Duc. Quatre cents, dont… 4 femmes ! Car à la différence de l’Alpine
Club britannique, le CAF n’est pas réservé au sexe « fort ». Elles seront 300 tout
de même, mais sur 6 000 membres, en 1900, et l’alpinisme féminin4 aura, après
la guerre de 14, ses figures légendaires au sein de l’élite du CAF, comme Alice
Damesme, Micheline Morin ou Miriam O’Brien, dont les cordées « féminines »
(féministes ?) et « sans guide » forceront l’admiration de plus d’un cafiste
mâle ! Les grandes premières signées « CAF » sont cependant masculines : le
Grand Pic de la Meije*, le « dernier problème » des Alpes en 1877, par Boileau
de Castelnau, ou la face sud de la barre des Ecrins en 1880 par Henry Duhamel.
Mais le CAF est beaucoup plus qu’un cercle d’initiés échangeant entre gens
de bonne compagnie tel récit d’ascension ou projet de course. Le prosélytisme
est au cœur de sa démarche, que l’on appellerait aujourd’hui « socio-éducative ».
Les « caravanes scolaires », que Töpffer* décrivait avec humour dans ses
Voyages en zigzag5, font découvrir la montagne à une belle jeunesse priée de
s’initier aux joies de l’effort sous la direction d’un cafiste expérimenté. Et les
anciens élèves des « caravanes » deviennent eux-mêmes des « maîtres » appelés
à former les nouvelles générations. Le réseau s’étend et on ne compte pas moins
de 8 500 adhérents à la veille de la guerre de 14. Mais tous ces randonneurs et
grimpeurs ont besoin de refuges d’altitude. Rassembleur, le CAF se fait donc
bâtisseur : 40 constructions de refuges et chalets rien qu’entre 1875 et 1914 dans
l’ensemble des massifs, dont le mythique refuge Vallot (4 362 mètres) au mont
Blanc (1892). Presque 130 aujourd’hui, et le mouvement ne s’arrête pas, comme
en témoigne par exemple le nouveau refuge (2013) du Goûter (120 places !), un
gros œuf en acier inoxydable perché à plus de 3 800 mètres.
Encadrer les jeunes, garçons ou filles, promouvoir l’excellence, construire et
gérer les refuges ne suffit pas, il faut aussi créer des écoles d’escalade, tracer des
sentiers pour les marches d’approche, former les guides de montagne,
réglementer la pratique du ski et ses nouvelles compétitions, organiser le secours
en montagne, protéger le milieu naturel et lancer des expéditions lointaines sous
le drapeau tricolore. Rien n’échappe au CAF qui, sous son apparence anodine
d’association sportive et touristique, règne comme la puissance publique sur la
montagne pendant à peu près un siècle. Un règne qui ne sera pas un long fleuve
tranquille… Quelques épisodes.

Montagne* ou alpinisme* ? Excursion ou escalade ?


Après l’hécatombe de 14-18, il ne reste que 2 300 adhérents des 8 500 de
1914. Le CAF, suivant sa devise, a beaucoup donné à la patrie. Il est exsangue. Il
se reconstruit lentement à partir des plus jeunes et des plus motivés, qui amènent
une vision nouvelle opposée à la tradition cafiste. D’un côté, les « anciens »,
défenseurs d’une vision éducative et sociale de la montagne, pratiquant un
alpinisme de découverte plus que de performance, de l’autre, les « modernes »,
porteurs d’un alpinisme d’excellence, aventureux, sportif et, inévitablement,
élitiste. Ces derniers, issus des meilleurs « rochassiers » parisiens6, se regroupent
en 1919 autour de Jacques de Lépiney, Paul Chevalier, les frères Puiseux, Alice
Damesme et, un peu plus tard, Jacques Lagarde et Henry de Ségogne*, pour
créer, au sein du CAF, le Groupe de haute montagne, un club fermé d’une
trentaine d’alpinistes triés sur le volet, recrutés par cooptation. Leur but ? Réunir
une sorte d’équipe de France de l’alpinisme qui mettrait notre pays au niveau des
Anglais, Austro-Allemands, Italiens et Suisses. Le moyen ? L’échange
d’expériences, la rédaction de notes descriptives des itinéraires (les « topos »),
mais surtout la promotion de l’alpinisme sans guide, une dangereuse hérésie
pour les cafistes traditionnels. Les réunions du comité directeur du CAF, bon
enfant jusque-là, deviennent houleuses, en particulier quand le GHM décide de
lancer sa propre publication, Alpinisme, concurrente de la revue du CAF,
Montagne, et de se doter officiellement d’un président, en la personne d’Henry
de Ségogne (1929). Ce qui devait arriver arrive : le GHM quitte le CAF pour
devenir une organisation autonome. Il l’est encore aujourd’hui, regroupant
presque 300 alpinistes de haut niveau dont, innovation notable, un bon tiers
d’étrangers. Vous voulez y être admis ? Trouvez deux parrains parmi les
« académiciens » et… complétez votre carnet de courses !

Que faire du ski* ?


Henry Duhamel, fondateur du CAF de l’Isère, avait de la suite dans les
idées. En 1878, il tombe en arrêt devant une paire de skis au pavillon suédois de
l’Exposition universelle. Il lui faudra plus de vingt ans pour imposer ce nouveau
sport en France, mais il y parviendra bien au-delà de ses espérances ! Ce n’était
pourtant pas gagné : son premier essai à Chamrousse est catastrophique ; il faut
dire qu’il n’avait pas de fixations ! Un fabricant finlandais les lui fournira en
1889. Les tests ont aussitôt lieu sous l’autorité du club alpin de l’Isère, qui
organise la première « randonnée à ski » en 1891. L’opération est si concluante
que les chasseurs alpins français, jusque-là équipés de raquettes, décident
d’acheter des paires de skis. Le premier « ski-club » est créé en 1895 et le
mouvement, poussé par le CAF, qui organise les premiers « concours
internationaux de ski » en 1907 et 1908, ne s’arrêtera plus. Dans les années
1920, le CAF, devenu de fait Fédération française de ski aussi, compte, parmi
ses adhérents, plus de la moitié de « skieurs » (7 000). Les adeptes des nouveaux
« sports d’hiver », dont le nombre va croître de façon exponentielle avec
l’arrivée des remontées mécaniques et du ski de descente7, acceptent de moins
en moins la tutelle du CAF et veulent leur autonomie de gestion. C’est chose
faite en 1924, dans la foulée des jeux Olympiques d’hiver de Chamonix : le ski
« alpin » abandonne le club du même nom et crée sa propre fédération, la FFS.
Cette dernière a aujourd’hui deux fois plus de licenciés que le CAF, pardon, la
FFCAM…

Qui organisera les expéditions* françaises lointaines ?


Les sommets des Alpes conquis, la compétition entre les nations se porte
vers les cimes inviolées hors d’Europe. L’Himalaya est évidemment en ligne de
mire. Car là encore, dans les années 1930, nous sommes en retard sur les
Anglais, qui ont créé depuis plus de dix ans leur « Mount Everest Committee »
et activent leur réseau diplomatique pour obtenir les autorisations d’accès vers le
toit du monde. Malgré leur récente séparation, qui n’est pas un divorce, le CAF
et le GHM arrivent à se mettre d’accord pour créer ensemble un « Comité
français de l’Himalaya », sorte de gouvernement autoproclamé qui règnera
pendant plus de quarante ans sur les expéditions françaises. Et ça marche ! Et
même très bien, puisqu’on doit à ce « comité d’organisation », comme on dirait
de nos jours, la réussite française en 1950 sur le premier 8 000 de la planète8 !
Cela marche, d’abord, grâce à la personnalité des deux leaders qui se sont
succédé aux commandes, Henry de Ségogne*, qui essuie les plâtres avec la
première expédition au Hidden Peak* en 19369, et Lucien Devies* surtout, le
« de Gaulle de l’alpinisme », qui présidera pendant presque vingt-cinq ans le
CAF, le GHM et la nouvelle Fédération française de la montagne, sur laquelle je
reviendrai. Merci au cumul des mandats, qui évite bien des conflits ! Grâce
aussi, il faut l’avouer, aux retombées financières inespérées10 de l’aventure de
l’Annapurna*, qui permettront au comité de financer les expéditions ultérieures.
Et le succès appelle le succès : le Fitz Roy* en Patagonie, avec Terray* et
Magnone* (1952), le Makalu (8 463 mètres) en 1955 avec Couzy et Terray
encore, le Jannu ensuite (7 710 mètres), tenté en 1959 et réussi en 1962, ou le
difficile pilier ouest du Makalu en 1971 avec Yannick Seigneur* et Bernard
Mellet. En 1979, le comité décide, non sans hésitation – Lucien Devies n’est
plus là ! –, de tenter le pilier sud-ouest du K2*, la Magic Line. On tente de
répondre à la difficulté de l’entreprise par le gigantisme de l’opération : 15
alpinistes, et non des moindres11, 1 200 porteurs, 12 tonnes de matériel… Non
seulement le sommet se dérobe, mais en plus deux porteurs sont perdus. Echec
technique, humain et… financier, car l’expédition manquée creuse un énorme
déficit dans les finances du comité, obligeant l’Etat à couvrir les pertes. Mais le
ministre a juré qu’on ne l’y reprendrait plus ! Ce sera donc la fin du Comité de
l’Himalaya et, en même temps, la fin des expéditions « nationales » en France.
Pas la fin des expéditions en général, rassurons-nous ! Un an auparavant,
d’ailleurs, Pierre Mazeaud* conduisait au sommet de l’Everest la première
cordée française12 et y plantait le drapeau tricolore, sans avoir demandé la
moindre subvention !

Club ou fédération ?
Jusqu’en 1945, il n’existe pas de fédération française de la montagne.
Normal ! C’est le CAF qui remplit ce rôle de facto depuis son origine. Il le fait si
bien qu’il devient une véritable puissance, économique et politique, ce qui n’est
pas sans susciter quelque convoitise. La première attaque frontale vient du
régime de Vichy, qui, dans sa volonté d’étatiser tout le sport, entend dissoudre le
CAF dans une grande fédération des sports de montagne, contrôlée comme il se
doit par les autorités. La fédération est bien créée en 1942, mais, grâce à
l’habileté d’Henry de Ségogne*, toujours lui, le CAF réussit à préserver son
existence au prix d’une cohabitation qui fonctionne cahin-caha. A la Libération,
bien sûr, tous les « actes dits lois » de Vichy sont annulés, mais la Fédération
française de la montagne est conservée… Sans réel inconvénient, d’ailleurs,
puisque les adhérents de la FFM, donc les ressources, sont ceux du CAF, que les
dirigeants sont, on l’a vu, les mêmes et que les locaux sont communs ! Cela
fonctionnera ainsi pendant trente ans, le plus souvent dans la bonne humeur,
parfois au prix d’un certain agacement vis-à-vis de « l’hégémonie cafiste »,
agacement vite maîtrisé par Lucien Devies au nom de l’intérêt supérieur : la
montagne d’abord ! L’instance parisienne obtient même des succès politiques
décisifs, comme le vote, en 1960, de la loi sur la création des parcs nationaux, ou
la réorganisation du secours en montagne*. Cependant, la solidarité entre CAF et
FFM, qui faisait la force des deux organisations, ne résistera pas au départ, en
1973, de leur patron, lassé sans doute par trente années de réunions, de
compromis, d’arrangements et de concessions. La suite est prévisible : à chacun
son chemin. Chacun aura donc ses adhérents, ses dirigeants, ses finances, ses
locaux… La séparation est effective en 1990, avec la fin de l’affiliation
automatique des cafistes à la FFM. Le CAF décide lui-même de se transformer
en fédération sportive en 1993… à égalité avec la FFM, la FFS ou la nouvelle
Fédération française de la randonnée pédestre née en 1978. Ainsi prend fin
l’histoire mouvementée d’une cohabitation entre club alpin et fédération, qui
avait commencé par un « mariage forcé13 » en 1942 et qui s’était poursuivie tant
bien que mal, et plutôt bien que mal pendant vingt-cinq ans, grâce au talent d’un
grand dirigeant.
Dans ses nouveaux statuts de 1993, le Club alpin définit ses membres
comme des « amateurs polyvalents ». Mais c’est tout moi, ça !
Bon sang, j’ai encore oublié d’envoyer ma cotisation !
Cairn
« Béni soit celui qui a placé ici ce cairn ! » Combien de fois, hors des
sentiers balisés, ai-je salué ces petites pyramides de pierres qui ponctuent le
chemin à suivre en terrain rocailleux, glaciaire ou carrément désertique. Ce
signal rassurant, amical, fait de rien mais qui change tout… Cette trace
d’humanité dans un univers hostile, cette marque de solidarité entre montagnards
qui passent en pensant aux suivants… « Cairn » ne se dit-il pas « homme de
pierre » (Steinmann) en allemand ? Les marins sont à plaindre : il n’y a pas de
cairn en haute mer, tout juste le soleil et les étoiles, à condition de savoir les
lire !
Langage universel, esperanto du randonneur, le cairn se rencontre sur les
glaciers alpins, dans la cordillère des Andes, en Himalaya, dans les steppes
d’Asie centrale, la toundra sibérienne ou la montagne corse ! Il est aussi vieux
que l’homme debout. On lui donne souvent une origine sacrée, liée au culte des
morts : en Ecosse, Bretagne ou Irlande, les celtes édifiaient des cairns pour
recouvrir une sépulture ; au Tibet, au Népal, stûpa et chörten abritent des
reliques, tandis que les murs de prières (mani), faits de pierres plates alignées,
sont gravés de mantras bouddhistes. Mais même le cairn « profane » de nos
montagnes occidentales est chargé d’une symbolique forte, celle de la pyramide,
du tertre, du tumulus, ces signaux ancestraux de l’homme vers le ciel. Aussi,
marcheur, randonneur, alpiniste, toi qui passes près du cairn, pense à ajouter ta
petite pierre à l’édifice…
Carrel, Jean-Antoine (1828-1890)
Il bersagliere, le chasseur ! Italien, comme son nom ne l’indique pas, natif
du Val d’Aoste, il a devant les yeux depuis sa plus tendre enfance le Cervin,
dont la conquête est vite devenue une obsession. A la fois rival et complice
d’Edward Whymper*, il considérait un peu cette montagne comme sa propriété,
en tout cas son versant italien ! Il la gravira en tout 53 fois, après avoir manqué,
de trois jours seulement, la première ! Il y laissera également sa vie, dans des
circonstances incroyables.
Guide à Valtournenche, sa première tentative remonte à 1857 par une
exploration de l’arête du Lion. Il parvient jusqu’à la Tête du Lion et se persuade
alors que l’ascension est possible. En 1861, Whymper, qui cherche un guide
pour le Cervin, va chercher Carrel à Valtournenche, mais les deux hommes ne se
mettent pas d’accord… Question d’argent, sans doute ! L’Anglais et l’Italien se
retrouvent par hasard sur l’arête du Lion, mais chacun pour soi ! Echec pour les
deux cordées. En 1862, Tyndall* recrute Carrel, décidément très demandé, et ils
atteignent 4 245 mètres, avant de renoncer au pied de la pyramide finale.
L’année suivante, c’est au tour de Whymper de s’adjoindre le bersagliere. Mais
la cordée doit renoncer vers 4 000 mètres à cause d’un temps épouvantable
(orage, tempête de neige, verglas). Whymper, à peine redescendu, veut aussitôt
repartir avec Carrel. Mais ce dernier s’apprête à partir avec… Tyndall ! On
parlemente… Tyndall propose à Whymper de s’unir, mais Whymper exige de
conduire l’expédition… Refus de Tyndall. Echec de la cordée Tyndall-Carrel à
200 mètres seulement du sommet. Cette montagne est décidément maudite !
Deux ans plus tard, en 1865, le Club alpin italien, appuyé par son
gouvernement, se fixe comme objectif le Cervin. Carrel, l’incontournable, est
évidemment pressenti. Au même moment Whymper, qui s’est convaincu que
l’arête du Hörnli est moins difficile que l’arête du Lion, essaie à son tour
d’enrôler Carrel. Mais la fidélité au drapeau est plus forte pour Carrel : il
conduira l’expédition italienne. Le sang de l’Anglais ne fait qu’un tour : alors, ce
sera la course ! Gagnée par Whymper, avec Michel Croz*, le 13 juillet. Carrel et
les siens atteindront la cime trois jours plus tard par l’arête du Lion, surmontant
d’énormes difficultés, et ils trouveront au sommet la chemise de Croz, flottant
sur un bâton en guise de drapeau de la victoire !
On sait malheureusement ce qu’il adviendra de Croz* à la descente. Quant à
Carrel, sa réussite par le versant italien lui vaudra une notoriété exceptionnelle
comme guide pendant vingt-cinq ans et il réussira de très belles premières, dans
la face sud-ouest du mont Blanc (1872) et dans les Andes avec Whymper (le
Chimborazo, 6 310 mètres en 1880).
Le 23 août 1890, il quitte le Breuil-Cervinia pour emmener au Cervin – pour
sa cinquante-troisième ascension – un jeune Turinois de vingt-deux ans, Leone
Sinigaglia, qui deviendra un musicien connu. Ce qui suit est raconté avec
beaucoup d’émotion par Yves Ballu14 : « La tempête se lève, l’orage gronde, la
retraite est décidée. Carrel conduit la descente avec calme et autorité, dans un
temps infernal et sans aucune visibilité. A la fin de la descente, tout près des
pâturages, Carrel s’effondre : “Je ne sais plus où je suis”, dit-il faiblement. Puis
il recommande son âme à Dieu et rend son dernier soupir, la conscience
tranquille car il a eu la force d’attendre pour mourir que ceux dont il avait la
charge soient arrivés à bon port. » Une croix marque cet emplacement.
« Bien des années plus tard, un alpiniste passant devant la croix demande à
son guide :
— C’est bien là que Carrel est tombé ?
— Non, monsieur, Carrel n’est pas tombé. Il est mort15. »
Cassin, Riccardo (1909-2009)
L’alpiniste centenaire – ils ne sont pas nombreux – qui refera à soixante-dix-
huit ans la face nord du Piz Badile qu’il avait ouverte en 1937 (voie Cassin). Une
force de la nature, « le bulldozer du 6e degré16 » (voir : Difficulté), l’homme qui
ne revient jamais en arrière, une des plus grandes figures de l’alpinisme mondial
de l’avant-guerre, fils d’ouvrier, ouvrier lui-même, dont le nom deviendra une
marque célèbre pour le matériel d’escalade qu’il fabriquait, au départ, pour ses
propres courses !
Et il en a du mérite… Il perd son père, mort lors d’un accident du travail,
quand il a deux ans. Dès treize ans, il s’engage comme ouvrier forgeron, puis
comme maçon, et découvrira l’escalade à seize ans dans son club « Les
araignées de Lecco ». Premières ascensions importantes dans les Dolomites avec
Mario Dell’Oro en 1931. En 1934, il réussit la première de la Piccolissima aux
Tre Cime di Lavaredo, mais son premier exploit a lieu l’année suivante : la face
nord de la Cima Ovest, qui avait déjà repoussé plus de vingt tentatives et non des
moindres (Comici*, notamment). Avec son ami Ratti, Cassin passera soixante
heures dans la paroi, réputée alors complètement inaccessible. Deux ans plus
tard, deuxième exploit, cette fois dans les Alpes occidentales : la face nord-est
du Piz Badile, encore un des « derniers problèmes » des Alpes, 800 mètres de
paroi de grande difficulté* (5+), toujours avec Ratti. Compétiteur dans l’âme,
Cassin double une autre cordée italienne (Molteni et Valsecchi). Ces derniers,
épuisés, rejoignent la cordée Cassin au bivouac en pleine nuit. Le temps se gâte.
Cassin prend la décision : au matin, on fera cordée commune. Le sommet sera
atteint en pleine tempête, après encore un bivouac. Mais les deux jeunes Italiens,
à bout de forces, n’en reviendront pas : à la descente, dans une météo
épouvantable, Molteni meurt le premier d’épuisement et Valsecchi, apprenant la
mort de son ami, rend l’âme ensuite dans les bras de Ratti. Ce n’est qu’après un
troisième bivouac que Cassin réussira à atteindre le refuge pour alerter les
secours.
L’année suivante, notre bulldozer veut ajouter à son palmarès la face nord de
l’Eiger*, alors invaincue. Trop tard ! Les Austro-Allemands Heckmair, Vorg,
Kasparek et Harrer viennent de réussir… Frustré, il se rabat sur les Grandes
Jorasses, dont le formidable pilier qui se trouve sous la pointe Walker est encore
vierge : 1 200 mètres d’escalade aux limites des possibilités… Au bout de trois
jours, l’éperon Walker est vaincu par Cassin, Tizzoni et Esposito. C’est la
célébrité !
Pendant la guerre, Cassin s’engage dans la Résistance et recevra plusieurs
décorations en 1945. La paix revenue, il crée son atelier et magasin de matériel
d’escalade où sont fabriqués piolets, crampons, pitons et duvets à son nom. Et il
se lance dans les expéditions lointaines. Non sans difficulté : alors qu’il avait été
retenu pour l’expédition italienne au K2 dirigée par Ardito Desio en 1954, il en
est finalement exclu pour… raisons médicales, mais en réalité pour de sombres
motifs de jalousie17… En 1958, avec Walter Bonatti* et Carlo Mauri, il dirige
l’expédition réussie au Gasherbrum IV. Trois ans plus tard, il ouvre au mont
McKinley*, point culminant du continent américain, une nouvelle voie en face
sud, ce qui lui vaudra une lettre de félicitations du président Kennedy ! A
soixante-six ans, encore, il tente une exploration de la face sud du Lhotse, avec
Messner, qui échoue à cause du mauvais temps.
Le jour de ses cent ans, il donne une interview extraordinaire de fraîcheur à
Tony Laurens de Mountain Sport18 : « Le plus important en montagne, c’est
l’état d’esprit, fait de respect et de bonne préparation ; mais, surtout, garder la
tête sur les épaules, pas dans ton sac à dos. »
Cecchinel, Walter (né en 1946)
Cecchinel, bien sûr, pour les professionnels du matériel de montagne qui
connaissent sa griffe, mais Tchik pour ses « potes ». Un véritable athlète, un
grimpeur surdoué, notamment sur la glace où il a révolutionné dans les années
1970 l’école française traditionnelle avec la technique du « piolet-traction » sur
pointes avant (voir : Piolet). Mais surtout un garçon d’un courage sans limites et
au cœur gros… comme ça !
D’origine italienne, installé à Chamonix, il devient vite aspirant-guide puis
guide en 1971 et professeur à l’ENSA l’année suivante. Il se fait une spécialité
des courses glaciaires ou mixtes et ouvre des itinéraires de très grande difficulté :
le Grand Pilier d’Angle (voie Cecchinel-Nominé) en 1971, le « pilier
Cecchinel » sur la face est du mont Blanc du Tacul avec Daubas en 1973, la
première hivernale du Couloir Lagarde à la face nord des Droites, mais surtout la
première ascension, et première hivernale, du couloir nord-est des Drus en
décembre 1973, désormais « voie Cecchinel-Jager », 700 mètres de couloir
incliné parfois à 70°, performance saluée comme il se doit par Lucien Devies*
(« Quel exploit ! Quel exploit19 ! »).
Son secret ? Un pied de nez à la méthode classique d’escalade glaciaire, à la
française, c’est-à-dire pieds à plat, même dans la pente raide, la technique
Charlet*. Désormais, on utilise les deux pointes avant des crampons, pieds
perpendiculaires donc à la pente, et deux piolets courts sur lesquels on se tire (le
« piolet-traction »). Walter Cecchinel n’en est peut-être pas l’inventeur, mais
c’est lui qui a popularisé cette technique, ouvrant par là même des possibilités
insensées, face à la pente, sur des goulottes de glace impraticables jusque-là.
« Qu’il fut avant son accident de 1977 l’un des meilleurs Français, personne
dans nos milieux n’en doute20 », écrira Pierre Mazeaud. Et c’est en effet
l’accident… Stupide mais gravissime dans ses conséquences : professant en
école de glace, Tchik fait une chute de plusieurs mètres dans une crevasse et, ses
pieds étant chaussés de crampons, les deux chevilles se brisent en morceaux. Un
an d’hôpital, d’opérations, de souffrances… Il ne pourra jamais remarcher
normalement. Mais l’amitié fait parfois des miracles. Pierre Mazeaud l’appelle à
l’hôpital après sa deuxième opération et lui propose de partir à l’Everest l’année
suivante. « Je lui ai dit que c’était foutu », dit Tchik. « Tu te démerdes, tu viens
avec nous à l’Everest », répond Mazeaud. « Ces simples paroles m’ont aidé à
franchir les étapes de la rééducation21 », avoue Tchik. Et il l’a fait ! Souffrant
mille morts pendant la marche d’approche, appuyé sur ses bâtons de ski, arrivant
chaque fois trois heures après les autres, il l’a fait ! C’est même lui qui équipera
les camps II, III et IV. Et il sera aussi de l’expédition au Nanga Parbat en 1982,
comme au Hidden Peak en 1984, où j’aurai le bonheur de faire sa connaissance.
Je le revois, comme si j’y étais, pendant la marche d’approche sur le glacier du
Baltoro, une des plus longues qui soient en Himalaya, souffrir le martyre en
claudiquant à travers les moraines, en pleurant presque, mais sans jamais
renoncer. Et quel soulagement de le voir ensuite, attaquant la voie vers les camps
supérieurs, grimper comme si de rien n’était ! Magnifique exemple de courage.
Et de camaraderie.
Cerro Torre (3 128 mètres)
« Tu n’arriveras jamais en haut.
— Et pourquoi donc ?
— Parce que ce n’est pas une montagne… C’est le cri de la roche… »
Il a raison, le vétéran illuminé du Cerro Torre que Werner Herzog met en
scène dans son film, aussi méconnu que bouleversant, Cerro Torre. Le cri de la
roche (1991). Cette montagne est un cri vers le ciel, par sa forme acérée et par
l’effroi qu’elle inspire. Immense flèche de granit de 1 500 mètres de haut,
verticale ou surplombante, perpétuellement plâtrée de givre et de neige gelée,
surmontée par un énorme champignon de glace, exposée en permanence aux
violentes tempêtes et aux avalanches, le tout en Patagonie, par 49° sud, dans une
zone difficilement accessible où les porteurs n’existent pas… Un véritable défi
pour les alpinistes : « Jamais je n’ai vu montagne si majestueuse, si imposante,
ni si hostile22 », dira Walter Bonatti*. Lionel Terray*, qui a pu la contempler du
haut du Fitz Roy* voisin de quelques kilomètres, qu’il a conquis en 1952, doute
que son ascension soit imaginable… Cette montagne impossible suscite une
passion égale à la crainte qu’elle inspire. Elle aura son lot de héros, de victimes,
de drames, de folies, de polémiques.
L’amoureux fou du Cerro Torre : un Italien surdoué, Cesare Maestri,
surnommé « l’araignée des Dolomites », champion de l’escalade libre. Même
âge, même notoriété que Bonatti de l’autre côté des Alpes, mais, à la différence
de ce dernier, « théâtral, ombrageux, querelleur, mêlant la colère à l’exploit, les
records aux contre-performances, fanfaron, apparemment sûr d’être le meilleur
alpiniste au monde et le clamant, parfois bête de foire, Maestri s’est fait
beaucoup d’ennemis dans le milieu alpin23 », qui le lui feront payer cher lorsque
son exploit au Cerro Torre sera mis en doute.
Aussitôt la conquête du Fitz Roy acquise, le Cerro Torre passe pour le
« dernier problème » de l’hémisphère Sud. Maestri est littéralement obsédé par
l’idée d’y attacher son nom. Cette passion durera quarante ans… autant que le
mystère qui entoure l’authenticité de son succès. Première tentative en 1958, au
même moment, et en concurrence avec… Bonatti et Mauri ! Echec des deux
cordées parties, la première sur le versant est, l’autre sur le versant ouest. Bonatti
raconte : « Le fracas des avalanches alternait avec celui des rafales de vent, qui
par moments semblaient vouloir emporter nos tentes. Nous vivions jour après
jour dans une atmosphère de désolation et d’angoisse, et la peur prenait souvent
le dessus sur l’optimisme24… » Bonatti, qui parle d’un « rêve évanoui », renonce
sagement. Maestri, lui, ne digère pas l’échec. Il veut démontrer que l’impossible
n’existe pas, en tout cas pas pour lui. Deuxième tentative en 1959 avec Toni
Egger, autre spécialiste des Dolomites. Ils sont au pied de la face est le 8 janvier.
C’est un véritable travail de terrassier qui s’engage : pitons, coins de bois, spits,
cordes fixes… A la mi-janvier, la cordée n’a pu équiper « que » 300 mètres sur
1 500 et, chaque soir, on redescend au pied de la face. Le mauvais temps les
immobilise jusqu’au 28 janvier. Puis Maestri repart à l’assaut avec Toni : « Si je
ne reviens pas, vous direz aux gens que c’est là-haut, sur le Torre, que je
cherchais le sens de ma vie25. » Ce qui s’est passé ensuite donnera lieu à une des
plus longues et violentes controverses de l’histoire de l’alpinisme.
Selon Maestri, le 31 janvier après-midi, après trois bivouacs, les deux
grimpeurs sont au sommet. Le temps se gâte. On redescend le plus vite possible.
Le soir, ils sont encore loin des cordes fixes et doivent bivouaquer de nouveau.
Maestri creuse un abri dans la neige. Egger veut descendre un peu plus bas pour
trouver un meilleur emplacement. Maestri le fait descendre à la corde. C’est là
que l’accident se produit : une avalanche de glace tombe du sommet dans un
fracas épouvantable, Egger, situé 20 mètres en dessous de Maestri, est emporté.
La corde a cassé. Maestri reste seul, prostré, toute la nuit. Au matin, poussé par
l’instinct de survie, il se laisse glisser le long de la corde coupée, puis le long des
cordes fixes. Arrivé presque au pied de la paroi, il glisse et tombe lourdement
10 mètres plus bas dans la neige. Il perd connaissance. C’est son ami Cesarino
Fava, resté dans la grotte qui servait de camp de base, qui le trouve et le ranime :
« Toni ! Où est Toni ?
— Toni est tombé ! »
On n’a jamais retrouvé le corps de Toni Egger. Un compagnon a été perdu,
mais le sommet « impossible » a été vaincu et Maestri endosse le costume du
héros.
Presque dix ans plus tard, les milieux de l’alpinisme commencent à douter
de la réalité du succès de Maestri. Les Anglais, d’abord, qui échouent en 1968
sur l’arête sud-est expriment leur scepticisme : beaucoup trop difficile pour une
ascension en style alpin avec le matériel dont on disposait en 1959. Carlo Mauri,
le compagnon de cordée de Bonatti, qui s’arrête lui-même à 250 mètres sous le
sommet en 1970, le dit « impossible »… Colère de Maestri, qui réagit avec sa
véhémence habituelle : On ne me croit pas ? Très bien, je vais refaire le
sommet ! Et par une voie encore plus difficile ! Et il le fait… Avec une perceuse
et un compresseur, dont il faut hisser les 180 kilos ! Tous les mètres, il perce des
trous dans le granit et y plante des chevilles et des pitons à expansion… 350 en
tout ! Le 2 décembre 1970, il arrive au sommet de « la voie du compresseur »…
enfin pas tout à fait, car il s’est arrêté au pied de la calotte de glace de 30 mètres
de haut qui coiffe la cime… Ce détail, mais surtout la méthode utilisée, la
perceuse, rallumeront la controverse au lieu de l’éteindre. Le succès de 1959 ?
Douteux : pas de photos (elles ont disparu avec Toni Egger), pas de traces de
passage ni de pitons au-dessus des 300 mètres atteints par la cordée à la mi-
janvier, une description hésitante de l’itinéraire… La première de 1970 ? Pas
tout à fait complète, même si Maestri considère que « la montagne s’arrête aux
derniers rochers », de sorte que la calotte de glace ne compte pas… Mauvais
procès ? Le tort de Maestri, sans doute, est de ne pas avoir répété en 1970 la voie
qu’il prétendait avoir gravie en 1959 avec Toni. Mais ne refaisons pas l’histoire.
Pour le moment, la première « première » incontestée du Cerro Torre est l’œuvre
de « Miro » Ferrari avec l’expédition italienne de 1974, qui emprunta la face
ouest tentée en 1959 par Bonatti et Mauri, la cordée « concurrente » de
Maestri…
Aujourd’hui, plus d’une douzaine de voies ont été ouvertes sur la
« montagne impossible ». Toutes cotées ED ou ED+ (voir : Difficulté). Le
13 novembre 2005, une cordée italienne composée de Ermanno Salvaterra,
Alessandro Beltrami et Rolando Garibotti foule le sommet, après avoir emprunté
précisément l’itinéraire décrit par Maestri en 1959 (versant est, puis nord). Elle
ne trouve aucun piton sur la voie… En janvier 2006, Charlie Buffet réussit à
joindre Maestri au téléphone pour aborder le sujet qui fâche. Au terme d’une
conversation plus qu’orageuse, l’Italien se laisse aller : « Je n’ai pas à expliquer
quoi que ce soit ! Je ne dois rien à personne ! Ils peuvent inventer ce qu’ils
veulent, pitons, pas de pitons… Ce que j’ai réalisé est un véritable exploit. Et je
l’ai fait tout seul. Mais cela ne veut pas forcément dire que… que j’ai atteint le
sommet, vous comprenez26 ? » Fin de la polémique, quarante-sept ans après.
« Ce Cerro Torre, dont le granit s’élève dans les airs, impassible, écrit Messner*,
est à la fois le symbole du courage d’Egger et la preuve de l’échec de Maestri.
Ce dernier porte à présent seul le destin amer des survivants et cela participe de
sa tragédie… J’ai parfois l’impression que Cesare Maestri n’est jamais vraiment
revenu du Cerro Torre. De même que son compagnon Toni Egger. C’est comme
s’ils y étaient restés tous les deux et qu’ils continuent à grimper
inlassablement… sur les parois de granit sans prise, dans la glace verticale,
affrontant des jours de tempête, depuis des semaines, des mois, cinquante ans
déjà… Pour eux et pour tous les autres, cette montagne est une mémoire devenue
pierre : bonheur et horreur tout à la fois et de toute éternité… symbole de leur
peur ou témoin de leur désir… Pour Cesare Maestri, le Torre est un cri devenu
pierre, l’expression d’un profond désespoir, d’une colère dont on ne peut plus se
délivrer par le cri, parce qu’elle est aussi immense et aussi dure que ce Torre sur
les rochers duquel se balance l’autre bout de la corde, celle qui manquait au
corps sans vie de Toni Egger27. »
Epilogue : la voie « du compresseur », lardée de spits, sera complètement
déséquipée en 2012, sous l’influence du mouvement hostile à l’escalade
artificielle* et prônant le « libre » (by fair means). Le jeune grimpeur prodige
autrichien David Lama, vingt-trois ans, sera le premier à parcourir cette voie en
escalade « libre » et obtiendra pour cela le Piolet d’or 2013. Le film qui raconte
cet exploit (Cerro Torre, pas l’ombre d’une chance, 2014) est époustouflant !
Cervin (4 478 mètres)
De loin, la montagne parfaite, la plus belle d’Europe, « the most noble cliff
in Europe » disait John Ruskin*, reconnaissable entre toutes, la montagne des
boîtes de chocolats et des crayons de couleur. A Zermatt, l’œil ne peut s’en
détacher. Elle trône. Elle obsède. Elle change de couleur avec la lumière, offrant
tout à la fois sa face est ensoleillée et sa face nord ombragée, séparées par l’arête
du Hörnli qui servit de chemin victorieux comme de chemin de croix à Edward
Whymper* en 1865. De loin, une merveille donc. De près, un tas de cailloux peu
engageant ! En tout cas sur la voie « normale » que j’ai seule parcourue… avec
ses pierres branlantes, ses chaînes qui vous gâchent un peu le plaisir de
l’escalade et ses guides locaux qui vous marcheraient dessus pour rentrer à la
cabane du Hörnli au plus vite ! Mais peu importe : quelle histoire, quelle
légende, quel mythe que cette montagne !
Premier acte. Lorsque, âgé de vingt ans à peine, Whymper débarque à
Zermatt, il en tombe littéralement amoureux, d’autant qu’elle a déjà résisté à
plusieurs assauts : les frères Parker sur la dangereuse face est en 1860 (qui ne
sera ouverte que soixante-dix ans plus tard !), mais surtout John Tyndall* ou le
guide italien Jean-Antoine Carrel* qui ont tenté plusieurs fois l’arête du Lion sur
le versant italien avant de renoncer devant la difficulté. La compétition s’engage
à distance dès 1861 entre Tyndall, Carrel et Whymper. C’est ce dernier qui
l’emportera finalement, car il aura l’idée, après sept tentatives par l’arête du
Lion, de tenter sa chance sur l’arête du Hörnli… qui cède le 13 juillet 1865. On
sait malheureusement ce qu’il adviendra de la cordée à la descente. La
catastrophe (quatre morts) fut aussi marquante que l’exploit lui-même. « Le
Cervin acquiert une notoriété qu’aucun sommet ne lui ravira plus et l’imagerie
de l’alpinisme s’enrichit d’un inusable cliché, celui de “l’Alpe homicide” », dit
Yves Ballu28. Trois jours après la victoire de l’Anglais, l’Italien Carrel*, il
bersagliere, est récompensé de sa ténacité et atteint aussi le sommet par « son »
arête, celle du Lion. Mais l’alpinisme, à peine né, se retrouve sur le banc des
accusés : « Il faut mettre fin à l’exaltation vulgaire qui n’envisage le granit des
Alpes que comme un mur destiné à la publicité, sur lequel on doit gribouiller son
nom… La véritable beauté des Alpes n’est visible que là seulement où tous
peuvent la contempler : l’enfant, l’infirme et le vieillard29 », s’écrie Ruskin*.
Deuxième acte : face nord, soixante-six ans plus tard. Le 30 juillet 1931 à
minuit, deux jeunes grimpeurs bavarois, Toni et Franz Schmid*, vingt-deux et
vingt-six ans, venus à bicyclette de Munich, s’arrêtent à la cabane du Hörnli
pour signaler qu’ils s’attaquent à la face nord tant redoutée. A la nuit tombée,
après seize heures d’escalade en crampons, ils bivouaquent vers 4 100 mètres,
grelottant de froid. La tempête arrive. Retraite impossible. Au lever du jour, les
deux frères attaquent les 300 mètres restants sur le rocher verglacé. Sommet !
« Quels que soient les exploits que l’avenir nous réserve, aucun n’égalera jamais
celui-là30 », écrira l’éditorialiste de la revue Alpinisme.
Troisième acte : face nord encore, trente-quatre ans après. C’est le centenaire
de la première du Cervin. Walter Bonatti*, le plus grand alpiniste de l’histoire, à
trente-cinq ans seulement, a signé les plus beaux exploits (la face est du Grand
Capucin, la face nord de la Cima Ovest en hiver, le pilier sud-ouest des Drus, le
Pilier d’Angle, l’éperon Walker en hiver) et affronté les pires drames (au K2, sur
l’éperon de la Brenva, au pilier du Frêney). Il songe à arrêter le haut niveau,
mais ne veut pas tirer sa révérence sans avoir fêté dignement le centenaire du
Cervin… en réalisant la première hivernale, en solitaire, de la face nord. Il part le
18 février 1965, dans le plus grand secret, simulant une banale randonnée à ski
avec son ami Mario de Biasi qui l’accompagne jusqu’à la cabane. Puis, c’est la
séparation et la solitude glacée : « Je suis bouleversé par l’émotion, étourdi par
le profond silence qui gagne la montagne à l’heure du crépuscule. Autour de
moi, je ne vois qu’un monde éteint et vide, qui rejette le monde et la vie31. »
Premier bivouac dans un froid glacial. Toute la journée suivante est consacrée à
l’escalade, selon une technique bien rodée : Bonatti grimpe 40 mètres, une
longueur de corde ; il fixe la corde à un piton, se laisse redescendre jusqu’à son
sac, prend le sac sur les épaules et remonte les 40 mètres… Il aura gravi deux
fois le Cervin en montant et une fois en descendant. Deuxième bivouac en pleine
paroi : « encore une fois, je suis envahi par un sentiment d’infini isolement ». Le
lendemain, à midi, il atteint un des passages clés, joliment dénommé « traversée
des Anges » : 120 mètres à l’horizontale sur des dalles lisses et gelées… « C’est
bon pour les anges, précisément. » Troisième bivouac, après la traversée,
« accroupi sur une espèce de marche, suspendu au beau milieu d’un désert
vertical ». Deuxième passage clé le lendemain, la barrière de surplombs.
Entraîné en arrière par le poids de son sac, Bonatti est obligé de s’alléger en
abandonnant la plus grande partie de ses vivres. Il continue. Après les
surplombs, une zone de rochers lisses recouverts de glace : « Je sais que je me
trouve aux limites du possible ; j’ai conscience d’être à ce point hors du monde
que si je pense à quelque chose de vivant, à la normalité, je suis submergé par
l’émotion… si je lève les yeux, je n’aperçois pas le sommet ; si je les baisse, je
ne vois pas Zermatt. » Nouveau bivouac, assis sur une vire de 30 centimètres
d’où il a fallu dégager la glace. Il fait – 30°. Evidemment, impossible de dormir.
Reprise de l’ascension au petit matin, sur un terrain peu sûr. Bonatti, proche de
l’épuisement, jette ce qui lui reste de vivres et de matériel pour alléger son sac.
« Vers 3 heures de l’après-midi, quand je ne suis plus qu’à 50 mètres du
sommet, apparaît la croix métallique, resplendissante, plantée sur la cime… je
suis presque aveuglé par ses contours lumineux… comme hypnotisé, je tends les
bras vers cette croix, jusqu’à la serrer sur ma poitrine32. » Après cet ultime
exploit, Bonatti, comme il se l’était promis, arrête l’alpinisme extrême, rend son
insigne de guide et devient explorateur…
Epilogue. L’histoire du Cervin ne s’arrête pas avec Bonatti. En 1965, la
montagne a certes été gravie sous toutes ses coutures, faces et arêtes, mais les
alpinistes ne sont pas pour autant en mal de défis. Les hivernales se succèdent
après celle de Bonatti : la face sud en 1971, la face est en 1975, la face ouest en
1978 et la très difficile face nord-nord-ouest en 1982. Puis ce sont les
enchaînements et les records de vitesse : en 1978, Ivano Ghirardini réalise sa
fameuse « trilogie hivernale » (les trois faces nord du Cervin, des Grandes
Jorasses et de l’Eiger) en solitaire et sans assistance ; Jean-Marc Boivin*, en
1980, descend le premier à ski la face est, une pente à 60° et, à peine arrivé en
bas, escalade la face nord dans le temps record de 4 h 10… Record de vitesse qui
sera pulvérisé par Ueli Steck* en 2009 (1 h 56 !). Les frères Schmid avaient mis
deux jours en 1931… En 2013, le champion espagnol de ski-alpinisme Kílian
Jornet fait l’aller et retour Cervinia-sommet-Cervinia en 2 h 52. Avant de tenter
le record, il avait fait huit fois l’ascension du Cervin dans les quinze jours
précédents pour mieux préparer son itinéraire. Et en juin 2014, la Suissesse
Géraldine Fasnacht, championne de base jump, effectue le premier saut du
sommet du Cervin équipée de sa combinaison à ailes (wingsuit)…
John Ruskin*, qui accusait les sportifs de transformer les « cathédrales de la
Terre » en « mâts de cocagne », doit se retourner dans sa tombe. Quant au
charmant chouca du Cervin mis en scène par Samivel* dans ses Contes à pic33,
qui a vu pour la première fois un homme, Whymper, s’aventurer sur sa
montagne, il doit ouvrir très grands ses petits yeux ronds !
Chamois
Je suis le seigneur des montagnes. Du moins, les humains me considèrent-ils
comme tel. Impressionnés par mon agilité dans les rochers, l’élégance de ma
posture à l’arrêt, la vitesse et la puissance de mes déplacements en altitude qui
feraient pâlir d’envie les plus grands champions de trail, ils ont fait de ma
silhouette le symbole de la montagne. Je sais que la rareté de mes apparitions y
est pour beaucoup. Je ménage mes effets. Et tout ce qui est rare est précieux ! Il
faut dire que je me méfie tout de même de ces bipèdes. Non pas ceux qui
soufflent sur les sentiers balisés : les randonneurs en famille ne me dérangent
plus et mon ego est plutôt flatté par les « oh ! » et les « ah ! » d’admiration qu’ils
poussent lorsqu’ils m’aperçoivent dans les éboulis. Je redoute davantage les
humains isolés, ceux qui s’écartent des chemins pour pénétrer dans mon
royaume. Qui sait s’ils ne sont pas armés… Car, même si ma vue est perçante et
mon odorat affûté, contre un fusil à lunette la lutte n’est pas égale. Courir… ou
prier, prier que le tireur, le doigt sur la détente, la ligne de mire sur mon poitrail,
se souvenant à l’instant de ses lectures de jeunesse, retienne son geste :

« Il était une fois un jeune homme qui n’aimait rien au monde que la chasse, au désespoir de ses
parents éleveurs qui souhaitaient ardemment qu’il s’occupât davantage des pâturages et de la
laiterie… Un jour, il s’était aventuré jusque dans la région de l’Olderhorn. Il avait franchi des
torrents, contourné des pics et il s’était mis en embuscade vers le col du Pillon, car son instinct de
chasseur l’avertissait qu’un chamois, dont il suivait depuis des heures les traces légères, devait
passer à sa portée. Tout à coup, un très faible bruit le fit tressaillir, il épaula son fusil, tout prêt à
abattre la bête qui allait déboucher derrière un rocher. Quelle ne fut pas sa stupéfaction lorsqu’il
vit, au lieu du gibier attendu, une ravissante jeune fille qui s’avançait dans sa direction. Elle était
si belle que Jean, d’ordinaire peu attentif à la beauté des femmes, en fut comme pétrifié… Jean la
contemplait bouche bée, n’ayant même pas songé à abaisser l’arme qu’il épaulait, et il fut tout
remué lorsqu’il vit deux larmes tomber de ses beaux yeux…
— Pourquoi pleurez-vous ? lui demanda-t-il, anxieux.
— Je pleure pour le mal que vous avez fait à mes frères et pour le mal que vous vous apprêtez à
faire à l’un d’entre eux. Ils ne vous ont pourtant jamais nui, jamais offensé et vous venez jusque
dans leur domaine pour les mettre à mort.
— Quels frères ? s’écria Jean qui ne comprenait rien à ses paroles.
— Les chamois.
Le chasseur ne se demanda pas comment cette exquise apparition pouvait être la sœur des
gracieuses bêtes qu’il poursuivait jour après jour. Il sentait seulement qu’il donnerait tout au
monde pour sécher les larmes de ses yeux admirables et, sans même bien se rendre compte de ce
qu’il disait, il proféra :
— Je ne veux pas que vous pleuriez, je ne veux pas vous faire de peine. Seriez-vous contente si je
vous jurais de ne plus jamais tuer une bête innocente ?
Alors, sur le visage merveilleux, parut un sourire si doux qu’il sembla à Jean que son cœur se
remplissait de soleil, et la voix musicale répliqua :
— Si vous me faisiez ce serment, je ne pleurerais plus.
— Je jure de ne plus faire de mal à vos frères34. »

Nos frères, donc, les hommes, nous appellent « chamois » dans les Alpes, les
Vosges ou le Jura, « isard » dans les Pyrénées. Mais nous formons une seule
nation, en dépit des particularismes locaux. Contrairement à une idée reçue, je
n’habite pas la haute montagne, pour la bonne et simple raison qu’il n’y a rien à
manger là-haut. Même si je suis capable de grimper bien au-delà de
4 000 mètres, j’aime surtout les alpages, juste au-dessus de la limite des arbres,
vers 3 000 mètres au plus dans les Alpes. L’hiver, lorsque la neige recouvre
l’alpe, je descends un peu plus bas, dans la forêt, où je peux grignoter quelques
pins ou épicéas qui dépassent de la neige. La seule chose que j’évite, ce sont les
terrains plats et dégagés qui feraient de moi une proie trop facile pour les
hommes, les chiens, les loups, les lynx, les aigles ou, depuis peu, les ours ! Ma
meilleure défense, ce n’est pas l’attaque, c’est la fuite, sur le terrain où je suis
incontestablement le plus fort, les escarpements rocheux. Je suis capable
d’avaler 1 000 mètres de dénivelé en un quart d’heure, là où il faudrait au moins
deux heures à un homme entraîné. « Respectez les distances de sécurité ! », c’est
exactement la règle que j’applique avec les hommes : jamais à moins de
400 mètres. S’il avance, je recule d’autant. Et cela vaut même pour les gardes
des parcs nationaux qui nous rendent régulièrement visite pour nous compter35.
Nous aimons la vie de groupe. Enfin, surtout les femelles, les jeunes et les
vieux, qui vivent toute l’année ensemble au sein de la harde, sous la direction de
la grand-mère, la « bréhaigne », parce qu’elle a de l’expérience. Mais aussi,
entre nous soit dit, parce que si, à la tête du groupe, elle chute dans un passage
difficile, c’est moins grave que si c’était un (ou une) jeune… Bref, nous, les
mâles adultes, les boucs, nous passons l’été en solitaire et nous rejoignons la
harde seulement en octobre, pour les amours. Et là, c’est « que le meilleur
gagne ! ». Nous déployons des trésors de séduction, nous faisons le beau,
bombons le torse, frottons nos cornes contre les arbres, piétinons le sol avec nos
sabots comme un étalon, nous nous battons contre les concurrents, nous
poursuivons la belle intimidée jusqu’à ce qu’elle n’en puisse plus… Lorsqu’elle
demande grâce, point de précipitation ! Un peu d’élégance, que diable ! On fait
le modeste, on baisse la tête pour demander la permission… Et lorsque la belle
manifeste son acceptation en s’accroupissant, seulement, on passe à l’acte. Le
petit cabri naîtra en mai ou juin. Pour se consacrer à son nouveau-né, la mère
devra éloigner, parfois à coups de cornes, son chevreau de l’an dernier qui, le
pauvre, ne comprendra rien à ce brutal abandon.
C’est ainsi que nous vivons depuis des siècles, nous, les chamois.
Chamonix
Chamonix est la ville d’une montagne. Comme Zermatt* est au Cervin*,
Chamonix est au mont Blanc*. Qui, de la ville ou de la montagne, possède
l’autre ? La ville a bien obtenu du président de la République Alexandre
Millerand, en 1921, le droit de s’appeler à l’avenir « Chamonix-Mont-Blanc »,
pour s’approprier ce qu’on appellerait aujourd’hui la « marque » Mont-Blanc,
mais c’est bien la montagne qui a fait du petit bourg rural de « Chamouni » du
XVIIIe siècle, alors partie de la Maison de Savoie, la grande et prestigieuse
destination qu’il est devenu, à la fois sanctuaire des alpinistes du monde entier
qui viennent s’y frotter à l’histoire et station de sports d’hiver « haut de
gamme », jamais démodée. L’histoire, oui, est omniprésente. Trois lieux
mythiques la résument pour moi.
Au milieu du village, face au mont Blanc, la statue de Balmat* et de
Saussure*, quel symbole ! Nous sommes en 1786. Le premier, l’ancêtre des
guides, chasseur et cristallier de son état, vient de réaliser l’incroyable première
du toit de l’Europe, le rêve du second, brillant savant genevois, depuis son
premier voyage à Chamonix il y a plus de vingt ans. Le guide, bras tendu vers le
sommet, montre au « voyageur » l’itinéraire qu’il a suivi. Ce dernier y
parviendra lui aussi l’année suivante, avec dix-huit guides et… son valet de
chambre, donnant au mont Blanc la notoriété mondiale qui ne le quittera jamais.
Deuxième pèlerinage incontournable : le Grand Hôtel du Montenvers. Au
XVIIIe siècle, c’est la mer de Glace, cet immense fleuve gelé, qui, tout autant que
les sommets, fascine les voyageurs anglais se hasardant vers la vallée de
Chamonix. On s’y précipite, à pied ou à dos de mulet au départ du village. Le
succès est tel qu’on y construit, là-haut, à presque 2 000 mètres d’altitude,
perché au-dessus de la mer de Glace et face aux Drus*, cette austère bâtisse en
granit percée de petites fenêtres qui deviendra le Grand Hôtel (1880). La vue y
est époustouflante, le lieu chargé d’histoire, le décor et l’ambiance demeurés
authentiques. Y dîner et passer la nuit quand les nombreux visiteurs s’en sont
retournés à Chamonix – par le petit train achevé en 1908 – laisse un souvenir
inoubliable. Un must pour les amoureux de la montagne et pour les amoureux
tout court ! Troisième lieu « sacré », le cimetière du Biollay. Y pénétrer, c’est
entrer dans la légende de Chamonix, ses héros, ses drames, ses histoires, c’est
presque entendre le ronflement des avalanches et le hurlement des tempêtes.
C’est s’incliner d’abord devant Whymper*, le triste vainqueur du Cervin,
retrouver les inoubliables guides, Ravanel* « le Rouge », Michel Croz*, Lionel
Terray*, Louis Lachenal*, Gaston Rébuffat*, se souvenir de Jean-Marc Boivin*
ou de Marco Siffredi, ces météores des sports extrêmes, saluer Roger Frison-
Roche*… et méditer cette belle dédicace de Samivel* : « A vous tous, alpinistes
ivres d’espace, de vide et de lumière, qui n’êtes pas revenus de la haute
montagne, ces simples signes fixés dans la pierre veulent garder fidèle la trace de
votre mémoire… » L’âme de Chamonix est là, indéfectiblement attachée à son
histoire glorieuse.
Glorieuse, car, admettons-le, on n’arrive pas à Chamonix par hasard. Cela se
mérite. Au XVIIIe siècle, il fallait trois jours de voyage, dans une vallée encaissée,
nichée au creux des plus hauts sommets des Alpes, pour atteindre le prieuré de
« Chamouni » depuis Genève. Seuls quelques voyageurs téméraires se risquaient
alors dans cette contrée lointaine, cernée par des montagnes aux neiges éternelles
– réputées maudites ! C’est en 1741 que les Anglais Pocock et Windham se
rendent pour la première fois à Chamonix. Ce qu’ils y découvriront les laissera
pantois : « Je n’ai rien vu qui y ait la moindre ressemblance. La description que
les voyageurs font du Groenland paraît s’en approcher le plus. Imaginez un lac
agité par un vent violent et gelé tout d’un coup36 », raconte Windham à son
retour. Ils nommèrent le phénomène « mer de Glace » !
A peine plus tard, c’est le scientifique genevois déjà cité, « l’homme du
mont Blanc », qui va conférer à Chamonix une notoriété d’une tout autre
ampleur : en visite dans le bourg en 1760, Horace-Bénédict de Saussure* promet
de récompenser le premier montagnard qui parviendra au sommet. Ce sera chose
faite en 1786, quand Jacques Balmat*, accompagné du docteur chamoniard
Michel Gabriel Paccard, atteint la cime tant convoitée. Le toit de l’Europe était
tombé, le premier guide* de haute montagne était né !
C’est en effet à Chamonix que le métier de guide est né et s’est organisé.
Comme le notait Horace-Bénédict de Saussure* : « L’espérance de servir de
guide aux étrangers met sous les yeux des voyageurs presque tous les hommes
qui se trouvent dans les villages qu’ils traversent […] Les travaux de la
campagne retombent ainsi presque entièrement sur les femmes […]. La
recherche de cristal et la chasse sont les seuls travaux qui soient demeurés le
partage exclusif des hommes. Heureusement, on s’occupe beaucoup moins
qu’autrefois du premier de ces travaux ; je dis heureusement, parce qu’il y
périssait beaucoup de monde37. » La première Compagnie des guides au monde
y a été créée, en 1821 – conçue à l’origine comme une caisse de secours venant
en aide à ses membres victimes d’accidents dans le cadre de leur métier. Par la
suite, les guides chamoniards n’ont eu de cesse de s’illustrer dans l’histoire de
l’alpinisme : je pense à Michel Croz*, qui réalisa la première des Grandes
Jorasses avant de mourir moins d’un mois plus tard sur le Cervin*, à Joseph
Ravanel*, à Jean Charlet*, à Roger Frison-Roche*, le premier Chamoniard
d’« adoption » à rejoindre la compagnie, ou à Gaston Rébuffat*. Leur renommée
a largement dépassé les frontières alpines : Louis Lachenal*, premier à
triompher de l’Annapurna en 1950, Terray*, vainqueur du Makalu, Desmaison*,
au sommet du Jannu, Jean Afanassieff, premier Français à l’Everest avec Pierre
Mazeaud*, mais encore Christophe Profit* et ses grandes « trilogies » hivernales
en face nord. Au Biollay, les noms des alpinistes les plus illustres sont gravés à
côté de ceux des grandes familles chamoniardes (les Charlet, Couttet, Payot,
Simond, Bozon) qui ont enfanté des générations entières de guides.
Mais revenons à ce début du XIXe siècle. La destination touristique estivale
des aristocrates anglais devient à cette époque le véritable berceau de
l’alpinisme. Et pas seulement à cause du toit de l’Europe ! Les aiguilles de
Chamonix deviennent un terrain de jeu inépuisable pour les Edward Whymper*,
Charles Hudson et autres Horace Walker. Victor Hugo, en visite dans la vallée
de Chamonix en 1824, confère même à ces sommets une dimension mystique :
« Les deux pics des Pèlerins et de Charmoz ont l’aspect de ces magnifiques
cathédrales du Moyen Age, toutes chargées de tours et de tourelles, de lanternes,
d’aiguilles, de flèches, de clochers et de clochetons38. » Aiguille des Drus, de
Bionnassay, d’Argentière, du Chardonnet… toutes ces merveilles de la nature
deviennent des géants à vaincre. C’est le temps de l’Alpine Club et des grandes
premières (le mont Blanc du Tacul en 1855, l’aiguille Verte et les Grandes
Jorasses en 1865).

Jusqu’à la fin du XIXe siècle, toutefois, la montagne chamoniarde reste


encore l’apanage des alpinistes chevronnés et de quelques amateurs fortunés.
L’élitisme chamoniard ne résiste pas à l’arrivée du chemin de fer et au
développement du tourisme, l’été d’abord, l’hiver ensuite : les premiers trains
arrivent dans la ville en 1901, la crémaillère du Montenvers qui amène les
visiteurs jusqu’au pied de la mer de Glace est achevée en 1908. La renommée
hivernale de Chamonix est consacrée lorsqu’elle est désignée comme ville
organisatrice des premiers jeux Olympiques d’hiver, alors appelés Semaine
internationale des sports d’hiver : du 24 janvier au 5 février 1924, Chamonix
devient la première ville au monde à voir s’affronter seize pays dans des
épreuves de bobsleigh, hockey sur glace, curling, ski nordique, biathlon et
patinage (qui verront d’ailleurs la France largement dominée par la Norvège et la
Finlande !). L’événement est un succès : plus de 10 000 spectateurs se rendront à
Chamonix pour assister aux compétitions. Avec l’avènement des sports d’hiver,
Chamonix trouve le moyen d’occuper sa « morte saison » !
Mais, pour les Chamoniards, le vrai choc se produit peut-être en 1955 avec
l’achèvement du téléphérique reliant le bourg à l’aiguille du Midi : « C’est le
25 août 1955 que tout a définitivement changé dans la vallée de Chamonix,
commente Roger Frison-Roche*. […] “Monsieur n’importe qui” va désormais
n’importe où ! Il a gravi l’aiguille du Midi en téléphérique. Je n’ai pas boudé
cette réalisation, j’ai même applaudi, car tout mal porte en lui son remède, et ce
remède en ce qui concerne la vallée blanche se fait déjà sentir. Le téléphérique
canalise ce trop-plein de néo-montagnards ; comme un gigantesque abcès de
fixation, il sauve la montagne d’une contamination générale39. » Frison-Roche,
comme Samivel*, Buzzati* ou Messner* un peu plus tard, fera partie des
« anges gardiens » de la nature sauvage, sans lesquels le terrain de jeu de
l’Europe serait défiguré pour de bon (voir : Wilderness).
En se promenant dans Chamonix, comme je l’ai fait tant de fois, l’été ou
l’hiver, le passant ne sera peut-être plus sous le charme d’un village de
montagne : les époques qui ont marqué la ville l’ont affublée d’un patrimoine
architectural pour le moins éclectique… Il entendra en revanche un joyeux
mélange de langues étrangères, rassemblées par une communauté irréductible
d’amoureux de la montagne qui viennent du monde entier contempler son
sanctuaire. Il y sentira, surtout, le souffle de l’histoire.
Charlet, Armand (1900-1975)
Le plus renommé des guides français mériterait autant une mention au livre
Guiness des records qu’une page dans ce dictionnaire amoureux ! Car, tout de
même : plus de 3 000 ascensions au cours de sa longue carrière, plus de 100 à
l’aiguille Verte dont il était l’ouvreur et le spécialiste… Qui dit mieux ? Mais,
au-delà, le guide d’Argentière, digne descendant du grand Jean-Estéril Charlet*,
aura profondément marqué l’histoire de l’alpinisme par son talent polyvalent,
autant « glaciériste » que « rochassier », et surtout par l’autorité morale qu’il eut,
comme « professeur-maître » à l’ENSA, pendant plus de vingt ans, sur des
générations entières de guides de haute montagne.
L’homme n’était pas commode ! Taiseux, voire secret, il ne se livrait pas.
Sauf quand il s’agissait de défendre « l’école française » de l’escalade glaciaire,
contre les aventuriers de la grimpe sur les « pointes avant » (voir : Cecchinel).
J’y reviendrai. Mais rochassier, d’abord : à vingt-cinq ans, avec Antoine
Ravanel, il s’adjuge, sans pitons* et en chaussures* à clous, l’Isolée aux
aiguilles du Diable. Cet exploit sera reconstitué par Charlet lui-même dans le
film de Marcel Ichac, A l’assaut des aiguilles du Diable (1942). Glaciériste hors
pair : après avoir réussi avec Camille Devouassoux les premières hivernales du
Grépon et de l’aiguille de Bionnassay en 1928, il ouvre à l’aiguille Verte le
versant du Nant-Blanc, une course exceptionnelle, puis la voie directe de la face
nord du Plan (1929). Sa technique de cramponnage fait merveille. Ses chevilles,
tordues sur des pentes très raides pour maintenir les crampons à plat, ont l’air en
caoutchouc ! Seule la face nord des Grandes Jorasses* résistera à Charlet.
Pourtant il s’y reprendra à huit reprises, entre 1928 et 1934… Mal récompensé,
puisque ce sont les Allemands Peters et Meier, devançant de peu Gervasutti*,
qui remporteront la victoire en 1935. Non pas que Charlet fût moins doué, loin
s’en faut, mais son éthique* de l’alpinisme, fondée sur le « ni-ni » (ni piton ni
bivouac), l’handicapait sérieusement dans les grandes courses de parois.
Après la guerre, Charlet, auréolé de son prestige, se retrouve logiquement
responsable de la formation des futurs guides à l’ENSA de Chamonix. Il y
règnera plus de vingt ans, avec l’autorité, la rigueur et l’intransigeance qui
étaient les siennes. C’était un peu le Guy Roux des aspirants-guides… La
discipline d’abord ! Tous l’ont redouté, tous le respectent encore. L’histoire de
l’alpinisme lui reproche, certes, son opposition obstinée aux nouvelles
techniques de l’escalade glaciaire utilisées avec succès déjà par les Allemands
sur la face nord de l’Eiger*. Le meilleur spécialiste, Yves Ballu, raconte :
« Pieds à plat, cheville fléchies (il les avait particulièrement souples), Charlet
pouvait rester des heures, dans les pentes les plus raides, à examiner les élèves
guides de l’ENSA dont il assumait avec autorité la direction technique.
Considérant la “méthode française” – la sienne – comme la meilleure, et peu
enclin à abandonner une technique dont il maîtrisait les moindres subtilités,
Charlet s’était opposé à toute modification de l’enseignement officiel dont, en
tant que contrôleur (jusqu’en 1964), il se considérait comme le défenseur
privilégié et auquel, du fait de sa grande réputation, il s’était progressivement
identifié. Remettre en cause la technique du cramponnage dix pointes équivalait
à démolir un monument de l’alpinisme français, l’un des plus prestigieux40. » Le
tribunal de l’histoire a donné tort à Charlet, comme il avait désavoué, bien avant,
Paul Preuss* sur l’utilité de la corde*. L’escalade en neige ou glace face à la
pente, sur pointes avant des crampons et deux piolets en main, a fait la preuve de
son efficacité et de sa sécurité. Tout comme la corde, à la montée ou à la
descente, sur quelque terrain que ce soit. A la décharge de Charlet, peut-on
reprocher à un guide de haute montagne, responsable de ses « clients », d’avoir
considéré que dix pointes ont plus de chances de tenir dans la glace que deux
seulement ?…
Charlet, Jean-Estéril (1840-1925)
Dans la famille Charlet – on devrait dire la dynastie –, je demande Jean-
Estéril, l’ancêtre ! Connu surtout pour sa victoire au Petit Dru dans des
conditions acrobatiques et pour sa première hivernale du mont Blanc, sa vie de
guide commence par une très jolie histoire d’amour. Ce qui fait deux raisons au
moins de lui consacrer ces pages ! En 1871, une jeune Anglaise fraîchement
débarquée à Chamonix, Isabella Straton, le prend comme guide pour l’ascension
de l’aiguille du Moine. La cordée fonctionne bien. Peu de temps après, la
demoiselle réussit la première de la pointe qui portera son prénom, Isabella, au
Triolet. Mais Miss Straton voit plus loin. Elle rêve de la première hivernale du
mont Blanc… On imagine le scepticisme des Chamoniards, alors que Coolidge*
lui-même a dû renoncer ! Nous sommes en janvier 1876. Le 28, la caravane
s’élance avec Isabella, Charlet, Sylvain Couttet, Michel Balmat et Gaspard
Simon. Au-dessus des Grands Mulets, Simon tombe dans une crevasse. On l’en
sort, mais il faut redescendre car la nuit approche. Nouvelle tentative le
lendemain par un froid vif. Malgré des gelures graves aux doigts, Miss Straton
veut absolument continuer. Admiratif, ou séduit, ou les deux, Charlet redouble
d’efforts et le sommet est atteint à 15 heures. Grande première ! A leur retour à
Chamonix, c’est la fête. Le couple est accueilli en héros. Charlet, l’ancien
berger, puis menuisier, devenu guide, déclare sa flamme à Isabella et le mariage
est annoncé. Il aura lieu à Argentière en novembre de la même année. Ils furent
heureux et eurent trois fils ! Ce qui n’empêchera pas Mrs Charlet-Straton de
continuer à aller en montagne.
Désormais confortablement installé dans la vie, Jean Charlet va s’attaquer
aux difficultés qui excitent tous les alpinistes en cette fin du XIXe siècle, et
notamment au Dru* et à la dent du Géant. Il tente cette dernière en solitaire et
parvient à 100 mètres à peine du sommet avant de redescendre. Il s’attaque au
Dru, également en solitaire, mais doit renoncer devant une dalle verticale non
loin de la brèche. Il y plante son bâton pour marquer son territoire et redescend.
On raconte que c’est à la descente qu’il a inventé la technique du rappel de
corde. Le Grand Dru est vaincu en 1878 par les Anglais avec le guide Burgener,
mais pas le Petit Dru… Charlet va s’y attaquer l’année suivante, avec deux
guides de Chamonix. Après un bivouac très inconfortable, la paroi se redresse et
l’escalade devient acrobatique. On doit utiliser la courte échelle et la technique
du piolet-ascenseur41 ! Le sommet est atteint le 31 août. Le retour à Chamonix
est un triomphe. Et, comble de bonheur, Isabella vient d’avoir un petit garçon !
Charlet connaîtra encore le succès dans les Aiguilles Rouges, en réussissant
la première, au bout de trois tentatives, de l’aiguille de la Persévérance, la bien-
nommée (1871). Un peu plus tard, il conduira même son fils de onze ans au
sommet du Cervin.
Charlet et son épouse se retirèrent dans une belle maison aux Frasserands, où
ils recevaient beaucoup et vécurent jusqu’à un âge avancé, Isabella jusqu’en
1918 et Jean jusqu’en 1925. « Avec sa barbe blanche très soignée, il faisait
figure de patriarche de la montagne42. »
Chaussures
« De quoi sont les pieds ? » La bonne vieille blague militaire43 aurait pu être
l’œuvre d’un guide de montagne, car comme le dit fort bien le savoureux Guide
pour se perdre en montagne44 de Paolo Morelli, les pieds « sont les seuls
ustensiles, avec la montagne et la respiration, d’une importance absolue. Pour
aller en montagne, il faut disposer, en plus de la montagne, de pieds. Sans pieds,
mieux vaut renoncer ». L’histoire de la montagne est donc largement une
histoire de pieds, avec cette sempiternelle question, jamais résolue
complètement : comment les chausser pour les protéger, sans perdre pour autant
le toucher sans lequel l’escalade équivaudrait à faire de la broderie avec des
gants de boxe ?
Il n’y a pas si longtemps – mon père grimpait ainsi –, les chaussures de
montagne étaient « cloutées », disons plutôt « ferrées », avec des « ailes de
mouche » ou des « tricouni »45. Le grimpeur y gagnait en stabilité sur la neige ou
la glace ce qu’il perdait en agilité sur le rocher. Lorsque le rocher devient trop
lisse pour que les « fers » mordent, on enlève les chaussures et on grimpe le
passage en chaussettes ! Comme le grand Mummery*, lors de sa première du
Grépon avec son guide Burgener en 1881, ascension que beaucoup considèrent
comme le début de l’escalade « sportive »46. Mais pourquoi ne pas enfiler plutôt
des chaussons ? Aussitôt fait ! Bien avant la guerre de 14, des Français se
risquent en espadrilles. A Fontainebleau*, Jacques de Lépiney*, le futur
fondateur du GHM, grimpe en espadrilles ordinaires à semelles de corde. Dans
les Alpes orientales, les Allemands adoptent les semelles de feutre ou de crêpe
(Kletterschue). Le vrai « chausson d’escalade » tel que nous le connaissons
aujourd’hui naîtra en 1935 de l’imagination d’un grimpeur français qui marquera
sa génération, Pierre Allain*. Il s’entraîne lui aussi sur les blocs de
Fontainebleau et devient le meilleur « bleausard » dans l’entre-deux-guerres,
atteignant le niveau 6 (voir : Difficulté), considéré à l’époque comme la limite
des possibilités humaines. A Chamonix, il ouvrira la face nord du Petit Dru,
forçant un passage infernal de 40 mètres qui porte encore son nom, la « fissure
Allain ». Grimpeur surdoué, mais aussi inventeur de génie, Allain a l’idée de
ressemeller de simples baskets avec du caoutchouc brut. Les chaussons
d’escalade, les « PA » pour la postérité, étaient nés et équiperont des générations
de grimpeurs. Adieu, les prises tant recherchées ! Adieu, les raclements de
chaussures cloutées sur le granit lisse ! Vive l’adhérence ! Vive la légèreté ! Un
bémol : les chaussons d’escalade, qu’il faut toujours prendre, dit-on, une taille
au-dessous de la sienne, sont un véritable instrument de torture… qui fait vite
regretter le confort des bonnes vieilles chaussures en cuir ! Autre bémol, les
chaussons ne dispensent pas des chaussures de montagne qui restent
indispensables pour, au moins, la marche d’approche, sans oublier la descente…
Il faudra donc les mettre dans le sac à dos, alourdi d’autant… A moins de les
laisser au pied de la voie pour les récupérer à la descente… à condition bien sûr
de descendre par la voie de montée. Rien n’est simple pour un alpiniste !
Les vieilles chaussures cloutées, de leur côté, ont bien changé ! D’abord, la
semelle « Vibram » (1948) : plus besoin de clous ni de fers, le caoutchouc rigide
et sculpté de Pirelli fera l’affaire, même sur du rocher difficile ! Faisant partie de
la « génération Vibram », j’en témoigne ! Mais, là aussi, bémol : pour la neige et
la glace, il faut y fixer des crampons… si l’on ne veut pas tailler des marches au
piolet pendant des heures comme à la fin du siècle. Deuxième révolution donc,
les crampons. Comme pour leur confrère le piolet*, le changement est fulgurant
en un siècle : 4 pointes à l’époque de Whymper, 10 au lendemain de la Première
Guerre mondiale, 12 depuis 1930, avec les deux pointes avant supplémentaires
qui permettent de progresser face à la paroi et non plus pieds à plat, en se tordant
horriblement les chevilles comme le voulait l’école française traditionnelle que
j’ai moi-même subie… Brève explication : sans pointes avant, on progresse sur
la neige ou la glace pieds à plat, afin que les crampons mordent bien ; quand la
pente raidit, l’exercice devient de plus en plus difficile et… douloureux pour les
chevilles, sauf à se tourner vers l’arrière pour grimper presque à reculons, les
pieds orientés vers l’aval… Passé une inclinaison de 70°, on frôle l’acrobatie !
Les deux pointes avant permettent au contraire de faire face à la pente et de
continuer à grimper, certes sur deux crampons et non plus dix, mais en allégeant
le poids supporté par les pieds grâce à l’utilisation de deux piolets, un pour
chaque main. C’est la technique du « piolet-traction », qui s’est finalement
imposée en France dans les années 1970 grâce à Walter Cecchinel* qui en a fait
l’éclatante démonstration dans le couloir nord des Drus en 1973. Depuis, il n’y a
plus de limite à la verticalité dans l’escalade glacière… et plus de douleurs aux
chevilles !
Troisième révolution enfin, les chaussures à coque plastique, dans
l’alpinisme comme dans le ski, détrônent le bon vieux cuir dans les années 1960.
Plus légères, mais surtout plus imperméables que le cuir, elles protègent
normalement mieux du froid. Enfin, normalement… Car je me souviens d’avoir
troqué, à la demande de mon ami hunza* Hunar Baig, mes coques plastique
couleur parme dernier cri lors de l’expédition du Hidden Peak* contre ses bons
vieux souliers en cuir doublés et fourrés à lacets rouges, comme autrefois, qui
ont fait le bonheur de mes orteils refroidis… Allez comprendre ! Chaque pied est
un cas particulier…
Choucas
Ne m’appelez pas « choucas », s’il vous plaît ! Je suis le chocard à bec
jaune. Le chouca est un terrien, incapable de monter à 4 000 mètres comme moi,
tout juste bon pour les clochers des églises ! Et il est… moche ! On dirait une
simple corneille. Son bec est gris et triste, comme ses plumes, alors que le mien
est jaune canari. Je suis le compagnon des randonneurs et des alpinistes, avec qui
je partage, parfois à leur insu, je le confesse, le casse-croûte. Mon chant est aigu
et mélodieux, je suis soprano léger, alors que le choucas pousse de petits cris
disgracieux. Je suis très attaché à ma tribu, j’aime voler en escadrille et surtout
me jouer des vents ascendants qui remontent les parois, mieux que ne le font les
hommes avec leurs parapentes ou aux autres combinaisons qu’ils appellent
pompeusement « de vol » ! Ah, s’ils savaient voler comme moi ! Je suis le
planeur des cimes.
Parmi vos semblables, c’est Samivel* qui me connaît le mieux. En tout cas,
il parle de moi gentiment dans ses livres. Pas le genre à me jeter des cailloux
pour que je m’éloigne du sac à dos où nichent le jambon d’Aoste et le beaufort.
Ecoutez plutôt :

« Drôles d’oiseaux, ces choucas… A peu près les seuls habitants des grandes altitudes. Ce sont
les mouettes des alpinistes et peu de souvenirs de courses qui ne soient mêlés de leurs pirouettes
et de leurs cris. Certaines gens les trouvent sinistres… peut-être les confondent-ils avec le
corbeau ? Cependant, il y a bien de la différence. Moi, je le trouve sympathique, ce peuple qui
niche dans les grandes parois de granit rouge, hante les arêtes décharnées et les couloirs sonores,
caquette si doucement dans les roches au lever du soleil. Car ils ont une langue, naturellement,
une langue très compliquée avec des cré-créé… cra-craa… crr… Crrr… Tek.Tek.Tek…
Rrrrroui… Rrrroui…, etc., assemblés de toutes les manières et de grandes subtilités du gosier.
Mais je n’y comprends pas grand-chose. Juste assez pour les soupçonner, en diverses
circonstances, de commentaires plutôt corrosifs à l’égard des innocents grimpeurs. Je me
souviens parfaitement que l’an dernier un certain choucas se livra aux remarques les plus
blessantes pour mon amour-propre, tandis que je suais et soufflais dans la fissure Mummery* du
Grépon47. »

Mais je ne fais pas que me moquer ! J’ai un bon fond. Parfois, je donne
même un coup de main au grimpeur à la peine. Samivel en est témoin ! « Job »
le choucas est connu des plus vieux guides de la vallée de Zermatt. C’est
l’ancêtre de la tribu. Il est si vieux qu’il n’a que sept plumes sur la queue.
Samivel est tombé sur lui dans l’ascension du Zinalrothorn :

« Ce vénérable vieillard errait au sommet de “la Gabel” [c’est un grand couloir qui aboutit à
l’arête sommitale]. Il était en train d’inspecter l’une après l’autre les fissures, sans du tout
s’inquiéter de notre présence. Je suppose qu’il avait égaré son lorgnon. La suite des événements
paraît confirmer l’hypothèse, car tout en poursuivant ses investigations, il vint littéralement buter
sur le piolet d’Alain, comme un myope sur un reverbère […].
JACQUES. – Bonjour, mon vieux !
JOB. – Crrr, Crrr, Crrr…
JACQUES. – Pas mal, merci ! Et toi-même ? […]
JOB. – Tek ! Crrré-cré tek ?
JACQUES. – Parfaitement ! Nous avons l’intention de pousser jusqu’au sommet […]
JOB. – Crrré-crrré. Tek-tek-tik ! Craaa… craaa. Tek ? […]
ALAIN. – J’ai l’impression qu’il nous demande si nous voulons de lui comme guide.
JACQUES. – Mais bien sûr ! Tous d’accord, n’est-ce pas ? […]
JOB, avec dignité. – Tek-tek !
« Il attendit désormais sagement le signal du départ et, celui-ci donné, prit les devants en voletant
comme une chauve-souris le long des rochers. De temps à autre, il se retournait pour voir si nous
suivions convenablement, puis, quand les passages devinrent plus difficiles, commença à nous
attendre à chaque extrémité. Lorsque nous l’avions rejoint, il nous gratifiait d’un petit signe de
tête amical, suivi d’un “Craaa” approbateur […] A un certain endroit où le rocher était pourri, il
nous prévint par un long discours et des roulements d’yeux fort expressifs. Et un peu plus loin,
Bob, ayant fait mine de choisir un chemin à sa fantaisie, fut immédiatement rappelé à l’ordre par
des clameurs courroucées. Bref, cet extraordinaire volatile eut pour nous, tout le long de la route,
les attentions et les petits soins du professionnel le plus dévoué. Au sommet, il vint toucher ses
honoraires distribués généreusement sous la forme de bribes de jambon, miettes de pain et
épluchures diverses qu’il becquetait dans nos mains avec la familiarité d’un simple moineau48. »

J’avoue cependant qu’il est des cas où je ne puis rien faire pour les hommes.
Ainsi, lorsque mon arrière-arrière-arrière-grand-père, « Queue courte », a aperçu,
pour la première fois de sa vie, le croyant à peine, sept hommes, « tout à fait
pareils à ceux de la vallée », s’aventurer sur le Cervin*, alors que, de mémoire
de choucas, « rien n’avait jamais remué sur l’arête du Hörnli, sauf les blizzards
de neige, les pierres, le brouillard et les ombres49 », il a été pris de court. Et
lorsque l’un d’entre eux, à la descente, glissa, entraînant dans sa chute trois
autres hommes et « que leurs ailes ne s’ouvrirent pas », il n’a pu que « s’enfuir,
terrifié, vers son trou, quelque part entre deux rochers, très haut sur la paroi qui
domine Furggen, parce qu’il avait tout à coup compris que les hommes n’ont
vraiment plus d’ailes ».
Chute
Mon trente-deuxième anniversaire aurait bien pu être le dernier, si ma bonne
étoile n’avait pas, comme toujours, veillé sur son remuant rejeton ! Le 1er juillet
1984, sur le Hidden Peak*, Pierre Mazeaud* me fait un beau cadeau : je monte
au camp I (5 300 mètres) ! La veille, j’écrivais dans mon journal : « Monter au
camp I pour mon anniversaire, ce cadeau me suffit50. » Montée sans difficulté
mais pénible dans un terrain pourri, où les cordes fixes, posées trois jours avant
par Bérardini et Vionnet-Fuasset, se révèlent bien utiles. Les trois tentes du
camp I se serrent sur un étroit ressaut neigeux que nos camarades de la cordée de
pointe ont aplani avec peine. Le soleil tape et la chaleur de la mi-journée nous
tombe dessus. C’est l’heure de la sieste et chacun s’endort, aidé par le comprimé
de Rohypnol prodigué par François, notre médecin. Soudain, un infime bruit
me réveille : on dirait de l’eau qui coule… Non, je rêve. Serais-je déjà victime
d’hallucinations ? Mais si. C’est bien de l’eau. Et je meurs de soif ! Je me glisse
hors de la tente discrètement et fais quelques pas. Oui ! A une quinzaine de
mètres en dessous du camp, dans la pente raide à main gauche, un mince filet
d’eau de fonte s’écoule de la glace. Je saisis mon piolet, ma gourde et descends
avec précaution vers la source miraculeuse. Je commets alors l’erreur qui aurait
pu être fatale : j’oublie de chausser mes crampons. Ce qui devait arriver arrive :
au moment où je tends ma gourde vers le filet d’eau, je glisse et pars sur le dos,
irrémédiablement entraîné, de plus en plus vite, vers les crevasses 300 mètres
plus bas. Tout se déroule en quelques secondes. D’une part, je me dis que je suis
un imbécile et que c’est bien ma faute si j’y passe, d’autant que les autres
dorment et ne peuvent se rendre compte de rien… Curieusement, je ne ressens
aucune peur. D’autre part et simultanément, les automatismes appris en « école
de glace » à l’UCPA prennent le dessus : d’abord se retourner face à la pente,
ensuite appuyer fort avec les mains, dont celle du piolet, et les pieds, pour se
freiner. Ce faisant, j’aperçois sur ma gauche, à deux mètres seulement, une sorte
de moraine, une langue de cailloux qui émerge de la glace. Ma planche de salut.
Je vais me faire mal, je le sais, mais entre deux maux… De toutes mes forces, je
projette mon corps vers la gauche et d’un bond j’atteins les cailloux. Ça marche !
Les mains, les bras, le piolet, les pieds m’arrêtent presque instantanément. Petit
tour d’horizon : tout va bien, à part les mains et les poignets qui saignent
abondamment. Ce ne sera pas pour cette fois ! Le tout a duré, probablement,
cinq ou six secondes seulement, et je n’ai dévalé qu’une cinquantaine de mètres,
mais cela m’a semblé long ! J’ai aussitôt remonté la pente (c’est le cas de le dire)
vers le camp endormi et, honteux que j’étais de mon imprudence, n’ai pas osé
dire toute la vérité à Mazeaud sur l’origine de mes blessures… Qu’il me
pardonne ! D’ailleurs : « Je me suis juste écorché les mains, rien de grave ! »
Tout alpiniste, amateur ou professionnel, a sa chute « de référence », comme
un footballeur son match du même nom. J’en ai tiré deux enseignements. Le
premier, fort banal : il suffit d’un rien, oubli, inattention, geste imprécis…
Passons ! Le second, qui m’a beaucoup rassuré : l’absence totale de frayeur,
disons même d’émotion lorsque l’accident survient et la froideur rationnelle
des réactions mentales et physiques tournées vers la survie.
La peur* de la chute peut venir avant d’attaquer la voie, ce qu’on appelle
joliment « le mal des rimayes », ou après un incident, un « fait de jeu », comme
on dirait au football. C’est la peur rétrospective (« Dis donc, on s’est fait
peur ! »). Pendant l’action, non, ou alors mieux vaut passer au badmington ! Et
puis, il y a chute et chute… Il y a la « chute autorisée » et la chute « interdite ».
En mur d’escalade, en falaise ou dans les voies de rocher bien équipées de
« protections » : pitons* d’assurage, « spits » (car l’airbag n’a pas encore été
inventé, en tout cas pour les grimpeurs51), la chute, le « vol » comme disent avec
gourmandise les grimpeurs, est possible et d’autant moins dangereuse que la
voie est verticale ou, encore mieux, surplombante. En revanche, en solo
« intégral » (le grimpeur solitaire ne dispose même pas d’une corde pour
l’autoassurance), en ski extrême, en mauvais rocher ou en glace instable, la
chute n’est pas, excusez l’euphémisme, « autorisée », et l’interdiction se paie
cash… Rebrousser chemin ? « En montagne comme en mer, on ne peut pas
toujours faire demi-tour et dire : “J’arrête !”… L’alpiniste qui s’engage en
montagne tolère, dès le départ, l’incertitude et l’inconnu. Il n’a aucune garantie
que la prise à laquelle il se tiendra ne lâchera pas… C’est pourquoi on parle
d’engagement en montagne : aller grimper et jouer au football n’a pas la même
conséquence potentielle52. » Assurément !

Comment le vivent-ils, les « pros » de l’extrême ? Christophe Lachnitt,


alpiniste amateur comme moi, les a interrogés53. Marc Batard* : « En fait j’ai été
fier de mon premier accident en montagne… C’est arrivé dans les Pyrénées dans
un couloir de glace. Cet accident, c’était mes premières blessures de guerre. Tu
as peur avant, parce que ce couloir est mythique. Mais, sur le coup, tu n’as
même pas le temps de réfléchir, la peur est très courte. Je n’ai pas gardé de
séquelles psychologiques de ce premier accident. Je l’ai effacé. » Lionel
Daudet : « Dans l’action, il n’y a pas de peur, parce que tu es hors du monde de
la peur, tu es hors du monde de la pensée. Quand il y a action pure, il n’y a pas
de peur. » Patrick Gabarrou, philosophe et guide de haute montagne, raconte sa
chute dans le Vignemale : « Il y avait un névé qui était au soleil et a cassé
comme une barre de séracs. J’ai fait une chute de 60 mètres environ. Pendant la
chute, tu n’as aucune peur, tu sais que tu vas mourir et, surtout, tu te protèges la
tête avec les coudes. J’en ai eu mal aux coudes pendant des années. Mais la
chute en montagne ne te fait pas mal sur le moment. Donc tu n’as pas à avoir
peur de la chute. Tu as peur de la mort. Tu te dis que c’est trop con de mourir. »
Paolo Mantovani, guide parmesan, inventeur des compétitions d’escalade sur
bloc de glace, adepte du solo intégral : « Tu sais très bien que tu ne peux pas
tomber. Je ne pense qu’au prochain coup de piolet ou au prochain
cramponnage… Je ne suis jamais tombé en montagne. En montagne, tu ne
tombes pas, c’est interdit », alors qu’en falaise, « la peur de tomber est
irrationnelle… Tu dois tomber car, sinon, tu n’arrives jamais à tes limites, tu ne
progresses pas. La dernière fois que je suis allé au Verdon, je me suis obligé à
tomber exprès deux fois avant le pas difficile au début de la longueur. C’étaient
des chutes de 3 ou 4 mètres. Ainsi, je me prouve qu’il ne m’arrive rien et je
grimpe plus libéré ». Pierre Mazeaud* : « J’ai fait une chute de 60 mètres quand
je tournais un film en 1980 – Cordée européenne – avec Sorgato. C’était dans
les Dolomites. Comme on ne touche pas le rocher, ce n’est pas grave. » Alain
Robert, surnommé Spiderman, le grimpeur de gratte-ciel : « La peur panique sur
un petit graton, c’est fini pour toi… Et tu le sais. Ton corps est bien fait car,
quand tu n’as pas le choix, tu fais la chose qu’il faut faire, celle qui a priori va te
permettre de rester en vie, sans avoir la garantie que ça marche… dans un
dévers, si tu ne repars pas tout de suite, tu es mort. Là, que fais-tu ? Tu pousses
plus sur les pieds… la seule chose qui puisse te sauver, te permettre d’atteindre
la prise suivante, c’est de croire un petit peu plus en tes pieds et tu pousses plus.
Là, tu n’es pas loin de l’arrivée, à cinq mètres du sommet. Mais bon, si tu
tombes, t’es archi-mort. » Catherine Destivelle* est plus en nuances. Racontant
sa première dans les Drus* en 1991, elle admet : « Là, c’était précaire, c’était
vachement délicat, cela ne dépendait pas de ma force… Tu aurais vu le passage,
c’est normal qu’on ait peur… Heureusement que j’ai peur. Mais il y en a qui
n’ont pas peur dans ce genre de trucs. Je ne sais pas ce qu’ils ont dans la tête,
mais c’est hallucinant… Mauro “Bubu” Bole, par exemple, est hallucinant. C’est
un mutant, lui. » Voici ce que dit précisément le « mutant », Mauro Bole, dit
Bubu : « Ce jour-là, nous avons voulu skier un couloir en Autriche avec mon
ami Bobo. Le couloir était en glace noire. Lors de l’ascension, j’ai fait une chute
de 500 mètres. Lorsque j’ai repris conscience sur le glacier, je ne savais pas ce
qui m’était arrivé. Je ne le sais toujours pas. […] A l’hôpital, les médecins m’ont
dit que l’alpinisme était terminé pour moi. Mais j’ai recommencé à grimper avec
des atèles… » Quatre mois plus tard, il escaladait en solo la face nord de la Tour
Ronde.
Je laisse le mot de la fin à Gabarrou, dont le récit me rappelle quelque
chose ! Cela se passe en 1989. Le guide vient d’achever une course peu difficile
avec ses clients, qui rentrent tranquillement au refuge Torino :

« Je vais gravir vite fait la face nord de la Tour Ronde en solo pour garder la forme […] En haut,
il y avait 5 à 6 mètres de neige un peu pourrie. J’avais enlevé mes crampons pour franchir le
passage en rocher. Je n’ai pas remis mes crampons parce que je n’avais pas peur, j’étais sûr que
cela passait. J’avais fait la face nord en moins de deux et je me suis dit que je n’allais pas perdre
du temps à remettre mes crampons pour ces quelques mètres de neige un peu pourrie. En fait il y
avait de la glace vive sous la neige. J’ai senti la glace vive au premier pas mais c’était fini, je ne
pouvais pas revenir en arrière. J’ai couru comme un chamois en même temps que je tombais et
j’ai chopé un rocher. Sinon, j’allais en bas pour une connerie absolue. Tout cela parce que j’étais
trop sûr de moi et que je n’avais pas peur. »

Ça va, je me sens moins seul !


Cinéma
Le cinéma de montagne a toujours été considéré comme un genre mineur,
gentiment méprisé par les cinéphiles et réservé à quelques habitués des festivals
spécialisés. Le grand public, lui, est peu touché, sauf quand Hollywood y met les
moyens. Cliffhanger, avec Sylvester Stallone, il y a vingt ans, a fait découvrir les
beautés et les dangers de la montagne « homicide et traîtresse » à une génération
médusée par les effets spéciaux, le suspense et la splendeur des cimes. Ce film a
été un peu à l’alpinisme ce que Le Grand Bleu de Luc Besson, avec ses
11 millions d’entrées, a été à la plongée libre… Le tout récent Everest, de
Baltasar Kormákur (septembre 2015) est de la même veine. Mais, à la vérité, la
cinémathèque de l’alpiniste est assez dégarnie ! Même « La Mecque » des
montagnards parisiens, le Vieux Campeur, a renoncé à vendre des films en
DVD ! Aussi les passionnés comme moi sont-ils réduits à surfer sur Internet
pour trouver de la neige et de la glace, sauf à pouvoir écumer les salles de
conférence ou les festivals d’Autrans, de Grenoble, de Trente, de Cortina, des
Diablerets ou de Lugano, ce que tout le monde ne peut pas faire.
Yves Ballu a raison de dire qu’une des ambiguïtés du cinéma de montagne
est qu’il hésite encore entre l’œuvre de fiction et le documentaire-reportage54. Le
chef-d’œuvre de Marcel Ichac, Les Etoiles de midi (1958), qui a reçu le grand
prix du cinéma français et connu un vrai succès public, serait aujourd’hui
catalogué comme un « docu-fiction ». Tout comme, plus récemment, La Mort
suspendue de Kevin Macdonald (2003), d’après le récit de Joe Simpson, qui
raconte l’histoire vraie de la première ascension de la face ouest du Siula Grande
au Pérou, en alternant scènes jouées et interviews des authentiques rescapés de
l’aventure tragique.
Le premier film de montagne est un reportage, tourné inopinément par Felix
Mesguich en 1905 à l’occasion du sauvetage de trois alpinistes tombés au fond
d’une crevasse au pied de l’Eiger (Un drame sur les glaciers de la Blümlisalp).
Déjà du sensationnel… Puis, ce sont les alpinistes eux-mêmes qui s’emparent de
la caméra pour filmer leurs exploits. En Italie, d’abord, avec Mario Piacenza
(Ascension au Cervin, Ascension à la dent du Géant, 1911), en France ensuite,
avec Georges Tairraz* (Ascension des aiguilles Ravanel et Mummery, 1924) et
surtout l’emblématique Marcel Ichac, père de l’école française du cinéma alpin,
cinéaste de la première expédition française au Hidden Peak en 1936
(Karakoram, 1937) et de l’expédition victorieuse à l’Annapurna en 1950
(Victoire sur l’Annapurna, 1950). Marcel Ichac, aussi épris de montagne que de
cinéma, a une vision : amener le public vers l’alpinisme, sport encore marginal
et élitiste, grâce au cinéma, mais au cinéma débarrassé des artifices du
sensationnel pour plonger dans le monde réel de la montagne et dans le cœur des
alpinistes. Et il a un credo : la réalité est plus forte que la fiction. Grâce à lui, « le
cinéma de montagne, versant français, aura imposé une nouvelle version,
dépouillée de tout pathos, qui fera place au geste et à la relation pure de l’homme
avec la montagne55 ». L’école française s’oppose ainsi à l’école allemande du
Bergfilm, celle du drame et de l’héroïsme en montagne, symbolisée par les films
d’Arnold Franck (La Montagne sacrée, 1924 ; L’Enfer blanc du Piz Palü, 1929).
L’humanisme français contre le romantisme allemand… Ces deux courants
coexistent encore aujourd’hui, comme en témoignent, de ce côté-ci du Rhin, le
joli téléfilm qui a fait la joie de ma génération, La Voie Jackson de Gérard
Herzog (1981) et, de l’autre côté, le chef-d’œuvre méconnu de Werner Herzog,
Cerro Torre. Le cri de la roche (1991). Outre-Atlantique, le cinéma de
montagne a été beaucoup plus tardif après de timides débuts dans les années
1950 (La Neige en deuil d’Edward Dmytryk, d’après le roman d’Henri Troyat,
1956). Ses productions récentes les plus marquantes demeurent, avec tous les
excès hollywoodiens et les qualités qui, qu’on le veuille ou non, vont avec,
Cliffhanger de Renny Harlin (1993), Vertical Limit de Martin Campbell (2000)
et Everest (2015) de Baltasar Kormákur, d’après le livre de Jon Krakauer
relatant la catastrophe qui fit huit morts en mai 1996. A voir absolument pour les
amateurs de sensations fortes ! Les alpinistes confirmés peuvent s’abstenir…
Mes coups de cœur… sans précautions chronologiques ni classement :
Le grand classique de Marcel Ichac, Les Etoiles de midi, 1958 : « Ce que
veut le spectateur, du fond de son fauteuil, explique Ichac, c’est du vrai, du
solide, de l’action, de l’émouvant, de l’humain. Ce qui est valable pour le
cinéma en général doit l’être aussi pour le cinéma de montagne. Le public est las
des intrigues où l’artifice le dispute à l’invraisemblance. Alors, au lieu de
transporter là-haut une quelconque histoire de rivalité amoureuse ou
d’espionnage, pourquoi ne pas simplement raconter les aventures vécues par les
alpinistes ? Il suffisait d’y penser56. » Derrière la caméra, Jacques Ertaud, à
l’écriture, Gérard Herzog, à la baguette, Maurice Jarre, et une distribution qui
fait rêver : Lionel Terray, René Desmaison, Michel Vaucher. Juxtaposition
d’histoires vraies reconstituées, y compris celle, stupéfiante, du chasseur alpin
allemand capturé pendant la guerre qui fait volontairement une chute de
500 mètres pour échapper aux soldats français, le film est une ode à l’alpinisme,
à ses valeurs d’engagement, de solidarité, de courage, de liberté et de don de soi.
La scène finale montre Lionel Terray et son « client », Michel Vaucher,
parvenus au sommet du Grand Capucin, lever les yeux vers le ciel bleu foncé
pour y apercevoir les étoiles en plein jour… Incontournable !
A l’opposé du cinéma-vérité de Marcel Ichac, le chef-d’œuvre du
romantisme allemand, du drame en montagne, de l’alpinisme héroïque : L’Enfer
blanc du Piz Palü, film muet d’Arnold Franck (1929). Tourné dans les Alpes
suisses, le film y décrit une montagne grandiose autant qu’impitoyable. Même
les stalactites qui gouttent sous le soleil sont obsédantes. Les scènes
d’avalanches et de chutes de séracs sont d’un réalisme effrayant, la musique
d’emblée dramatique. Le ton est donné dès la première minute : la jeune épouse
du héros est emportée par une avalanche au fond d’une crevasse et disparaît sous
les yeux de son mari. Inconsolable, celui-ci revient tous les ans sur les lieux du
drame. Dix ans plus tard, il fait la connaissance au refuge d’un jeune couple qui,
sensible à sa détresse, décide de l’accompagner sur la montagne où il cherche
encore sa femme disparue. Ils sont tous trois piégés dans la face par la tempête.
Seul le jeune couple s’en sortira, le troisième, mort de froid, s’étant sacrifié en
donnant sa veste au jeune époux… Tous les ingrédients du drame de montagne
sont réunis : l’amour, la mort, l’amitié virile, le don de soi et le sens du sacrifice,
le tout dans un cadre saisissant d’effroi, admirablement filmé. Sans oublier
l’apparition surprise de l’aviateur Ernst Udet, un as de la Première Guerre
mondiale, qui fait voler son biplan immaculé entre les montagnes pour retrouver
les alpinistes perdus. Un film daté, certes, idéologiquement imprégné par le
contexte de l’Allemagne entre les deux guerres, mais à voir, pour sa beauté
mystérieuse et un peu… morbide.
Avec Premier de cordée de Louis Daquin (1943), l’école française s’essaie à
la fiction. Il faut dire que la matière fournie par le roman de Frison-Roche* s’y
prêtait. « Ce film qui retrace la vie courageuse et dure des guides a été tourné en
haute montagne sur les lieux mêmes où se déroule l’action et sans aucun
trucage », dit l’avertissement au spectateur. Et c’est bien une histoire de guide :
le jeune Servettaz veut devenir guide, comme son père, mais contre la volonté de
celui-ci qui veut en faire un hôtelier restaurateur… Hélas, après une chute de
pierres qui l’a touché à la tête, il découvre avec horreur qu’il est atteint d’un
vertige paralysant. Déprime, boisson, fuite vers la ville… Jusqu’au jour où
Servettaz père, décidément guide jusqu’au bout, accepte d’emmener un dernier
client aux Drus. A proximité du sommet, l’orage menace (« l’âne s’est mis sur le
Mont-Blanc »), mais le client exigeant en veut pour son argent. Contre son gré,
Servettaz le conduit en haut (« Vous l’aurez eu, votre sommet ! »). Le « bruit des
abeilles » se fait entendre. Le tonnerre gronde. On enchaîne les rappels pour
descendre, mais le guide meurt foudroyé, debout, sur une vire. Une caravane de
secours est lancée, à laquelle se joint, à la surprise générale, le jeune Servettaz
qui a rejoint Chamonix. Au diable, le vertige ! Le jeune futur guide émerveille
ses camarades lorsqu’il effectue la dernière longueur en tête, la plus difficile,
avant de trouver son père, de ramener son corps dans la vallée et d’obtenir son
insigne de la compagnie de Chamonix. Roger Frison-Roche et Georges Tairraz
ont participé à la réalisation du film, dans lequel on retrouve avec bonheur
Jacques Dufilho tout jeune. Malgré un début un peu laborieux et quelques
longueurs, Premier de cordée demeure un incontournable !
Tout comme Mort d’un guide de Jacques Ertaud (1975), qui, plus proche du
Chamonix d’aujourd’hui (le bureau des guides, le Peloton de gendarmerie de
haute montagne, le rôle de la presse…), suit néanmoins la même veine
humaniste. Le guide Michel Servoz veut réaliser la première de la face ouest des
Drus avec un jeune aspirant, mais garde le secret… pour éviter la concurrence.
Au bout de cinq jours, ils sont bloqués par le mauvais temps, 80 mètres sous le
sommet. La caravane de secours, montée par la voie normale, treuille les
sauveteurs sur la face ouest. Michel Servoz est vivant, le jeune « aspi » est mort,
foudroyé. Il était le fiancé de la fille de Servoz… Celui-ci doit affronter la
souffrance, la culpabilité, les accusations de la presse. Un mois plus tard, se
présente au bureau des guides un jeune homme qui engage Servoz pour les
Drus… sans dire qu’il est le frère de l’aspirant décédé. Nouveau drame : après
une chute, Servoz n’a d’autre choix que de couper sa propre corde pour sauver la
vie de son client. La mort comme rédemption… Si le dénouement a été
critiqué57, le film impressionne par son réalisme – il a été tourné à 3 600 mètres
sur les Cosmiques – et l’épaisseur humaine de tous ses personnages (l’épouse
émouvante du guide, le capitaine de gendarmerie impeccable, le journaliste
malin). A revoir absolument !
Servi par une belle distribution (Sami Frey, Guy Marchand, Marie-José
Neuville), par un scénario certes classique (rivalité de deux cordées, drame au
sommet, solidarité retrouvée, hécatombe finale), qui n’est pas sans rappeler le
pilier du Frêney, La Voie Jackson de Gérard Herzog, adaptation de son propre
livre (1981), m’a fait vibrer et m’émeut encore trente ans après. Est-ce
l’ambiance du groupe de copains qui était le mien à l’époque, lorsque nous
parcourions en blaguant, tous plus ou moins amoureux de la même fille, les
montagnes des Pyrénées ou de Corse ? Séquence nostalgie… La montagne, c’est
aussi ça, la promiscuité, les jurons, les blagues salaces, les plaisanteries
douteuses, mais l’aventure toujours, le risque parfois, l’amitié par-dessus tout et
la joie de se trouver ensemble. Les puristes ont pu critiquer le côté « roman-
photo » de La Voie Jackson ou son vocabulaire de salle de garde. J’y vois pour
ma part un effort réussi pour atteindre le grand public et l’attirer vers la
montagne. Les grimpeurs ont tous quelque chose de « Charlot », les grimpeuses
quelque chose de « Jackson ». Le film est vivant, triste et drôle comme la vie. Et
si la jolie Jackson meurt d’épuisement à la fin, dans les bras de Charlot qui la
porte, c’est après avoir entendu ces mots d’amour : « Faut garder ta vie…
D’abord parce que je t’aime… Parle-moi encore… de chocolat, de prairies
vertes… »
Dernier en date des chefs-d’œuvre – selon moi – du Bergfilm allemand,
Cerro Torre. Le cri de la roche, de Werner Herzog (1991). Les cinéphiles fans
de Aguirre, la colère de Dieu ou de Fitzcarraldo n’attendaient pas trop Werner
Herzog sur le terrain de la montagne. Erreur ! Pour l’avoir rencontré au camp de
base des Gasherbrum dans l’Himalaya en 1984, lorsqu’il filmait Reinhold
Messner* et Hans Kammerlander réalisant le premier enchaînement de deux
sommets de 8 00058, je peux témoigner que c’est un vrai passionné de
montagne ! Le Cri de la roche est une œuvre de fiction, s’inspirant d’une histoire
réelle, dans la plus pure tradition du drame de montagne germanique, incarnée
par Arnold Franck. Au centre du film, obsédante, cette montagne stupéfiante et
impossible, le Cerro Torre* de Patagonie. Cinquante ans après le drame de 1959
qui a vu la mort de Toni Egger, deux alpinistes s’affrontent pour réaliser enfin la
première de l’immense flèche de granit, le vétéran Roccia, himalayiste reconnu
dans le monde entier, et le jeune Martin, star de l’escalade sportive et chouchou
des médias. Les deux hommes se disputent le même sommet, la même femme
(Mathilda May) et s’opposent sur leur vision de l’alpinisme : le sport spectacle
contre l’éthique de la montagne. L’affaire tourne mal : Martin mourra au bout de
sa corde à quelques mètres du sommet enneigé, Roccia atteindra le sommet et y
découvrira… un piolet planté il y a cinquante ans par l’auteur de la tentative de
1959, dont le succès avait toujours été mis en doute. Malgré, ou grâce aux
libertés prises par rapport à l’histoire, le film dégage une puissance
phénoménale. J’ai toujours regretté qu’il n’ait pas obtenu le succès mérité. Mais
il n’est pas trop tard pour se rattraper !
Hors catégorie, car il ne s’agit pas à proprement parler d’un film de
montagne, même si cette dernière est très présente à l’image et à travers son
héros, Sept Ans au Tibet de Jean-Jacques Annaud (1997) mérite une mention
spéciale, j’allais dire un prix de beauté ! Le héros de l’Eiger*, l’alpiniste
autrichien Heinrich Harrer (voir : Nationalisme), à peine couronné par Hitler des
lauriers de la gloire, participe à l’expédition allemande au Nanga Parbat (1939).
Capturé par les Britanniques, il est emprisonné en Inde mais réussit à s’échapper
au bout de quatre ans avec son compagnon de cordée Peter Aufschnaiter. Après
une longue errance à travers les montagnes, ils réussissent à pénétrer au Tibet et
à entrer à Lhassa. Heinrich y devient le précepteur et l’ami du jeune dalaï-lama
(quatorze ans) qui, par son extraordinaire sagesse, provoquera la « rédemption »
de l’Autrichien et son retour à la vraie vie. Le film est inspiré du livre de
Heinrich Harrer lui-même, Sept ans d’aventures au Tibet, publié en 195259. S’il
prend naturellement des libertés aussi bien avec le livre qu’avec la réalité
historique, le film est une très belle œuvre romanesque dont les images sont
splendides, des montagnes du Tibet au sourire du jeune dalaï-lama. A ne pas
manquer !
Comici, Emilio (1901-1940)
Un véritable artiste de l’escalade, pas seulement pour ses prouesses
techniques – ses itinéraires de 6e degré (voir : Difficulté) dans les Dolomites
suffisent à démontrer sa virtuosité –, mais surtout par sa conception esthétique :
une belle voie d’escalade doit être la plus directe et se confondre avec la
trajectoire de la goutte d’eau tombée du sommet60. « Savoir imaginer la route la
plus directe et la plus élégante vers un sommet, en dédaignant le versant le plus
commode, et parcourir cette route dans un effort conscient de tous ses nerfs et
muscles, désespérément tendus pour vaincre l’attraction du vide et le vertige, est
une vraie et parfois merveilleuse œuvre d’art, produit de l’esprit et de
l’esthétique et qui, sculptée dans les murailles rocheuses, durera
éternellement61 », écrivait-il en 1934.
Il pratiquait tous les sports et s’était fait connaître surtout comme…
spéléologue, avant de se tourner vers les montagnes « du dessus », en 1925. En
quinze ans seulement, il réalisera plus de 400 ascensions, dont une centaine de
premières. En août 1929, il ouvre la première ascension italienne de 6e degré
dans les Dolomites (les Tre Sorelle), puis, en 1931, la voie italienne directissime
dans la paroi nord-ouest de la Civetta. En 1933, il s’attaque à la face nord,
invaincue, de la Cima Grande, dont les 200 mètres de surplomb ont découragé
les meilleurs (Preuss et Dülfer, Emil Solleder, Hans Steger, etc.). Le 13 août, il
s’engage dans la face avec les frères Dimai. Les difficultés sont énormes : une
paroi en dévers, sans cheminées, sans fissures… Il faut plusieurs heures pour
franchir une dizaine de mètres62. Comici manque de craquer, Dimai passe en
tête. Ils viendront à bout des 200 mètres de surplomb à la nuit et, après un
bivouac, atteindront le sommet le lendemain matin, signant un véritable exploit.
Quatre ans plus tard, Comici refera son itinéraire, mais en solitaire et il mettra…
trois heures et demie !
L’artiste s’est tué le 19 octobre 1940, seul, victime de la rupture d’une
cordelette lors d’un rappel. Une foule immense de guides et de montagnards
assistera à ses funérailles.
J’allais oublier une précision : Comici était un pianiste confirmé…
Compétition
Les Anciens contre les Modernes, la tradition contre le progrès, les gardiens
du temple contre les « acrobates »… Les polémiques suscitées par le concept
même de « compétition » en montagne ont divisé et divisent encore les
montagnards. « Je déteste la compétition en montagne », dit Walter Bonatti*, qui
y voit le signe d’un « fléchissement moral », et fait le serment, au terme de sa
carrière, d’être « le défenseur de la tradition »63. « Quand il m’est arrivé de
rencontrer sur mon chemin un prétendant au même sommet, eh bien, nous avons
fait cordée commune ou, au pire, je lui ai cédé le pas », dit-il. Et ce ne sont pas
des paroles en l’air, comme en témoignent le drame du pilier du Frêney (voir :
Mazeaud), ou encore l’affaire Vincendon et Henry (voir : Bonatti). La tradition,
oui : le Bonatti qui écrit ces lignes à la fin du XXe siècle est le digne héritier des
contempteurs de la compétition en montagne, au premier rang desquels John
Ruskin*, qui reprochait dès 1850 aux alpinistes britanniques d’avoir fait des
« cathédrales de la Terre » des « champs de courses » et transformé les
montagnes en « mâts de cocagne ».
Il faut y regarder de plus près. Le procès ainsi fait à la compétition repose
sur des arguments d’ordre éthique, mais aussi techniques. Techniquement
d’abord, une compétition suppose que les concurrents soient placés dans une
situation de stricte égalité au départ, ce qui est facile sur une piste d’athlétisme
ou une piscine olympique, mais un peu plus problématique en montagne…
Anne-Laure Boch, médecin, philosophe et alpiniste amateur, le souligne :
« L’alpinisme n’est pas un sport comme les autres… En premier lieu par la place qu’y tient le
milieu d’exercice, en l’occurrence la montagne. Le décor, essentiel, est planté : c’est celui d’une
confrontation directe et volontaire, à la fois physique et morale, entre l’homme et une nature
extrême, inhumaine. La plupart des autres disciplines organisent l’espace d’exercice pour le
maîtriser, rendant les conditions extérieures constantes et reproductibles. Le stade, la piste, le
gymnase, le ring, la piscine ont des dimensions parfaitement définies, contrôlées. L’absence de
variabilité dans ces espaces est garante d’une mesure fiable des performances sportives, ce qui
permet de les comparer entre athlètes. Au contraire, la montagne se refuse à toute normalisation,
à tout contrôle64. »

En d’autres termes, il est techniquement possible – et aujourd’hui répandu –


d’organiser une compétition loyale en escalade, soit sur une falaise naturelle
équipée, soit, mieux encore, sur un mur artificiel indoor. En montagne même, il
est possible, et courant, d’aligner des concurrents au départ d’une course de
« ski-alpinisme » balisée et jalonnée où le chronomètre départagera les athlètes
(voir : Ski de montagne). Mais l’alpinisme « pur » résiste à toute
mesure objective : telle course, qui se ferait en quelques heures tel jour à telle
heure peut prendre trois ou quatre fois plus de temps en cas de changement des
conditions météorologiques. Et je sens mal des séries de douze alpinistes
s’aligner, dossard sur le dos, au pied de la face nord de l’Eiger* pour partir au
coup de pistolet… Ce faisant, j’ai bien conscience que de la technique on passe
insensiblement à l’éthique. Pourquoi la compétition est-elle jugée « immorale »
par les anciens ? Ceux-ci y voient une double atteinte à la « dignité » de la
montagne et à la liberté du grimpeur. Le respect dû aux montagnes, les
« cathédrales de la Terre » de Ruskin qui participent du sacré (voir : Montagnes
sacrées), s’oppose à l’irruption en leur sein des « marchands du temple ». La
compétition, avec son cortège de bruit, de foules, de pollution, est une sorte de
profanation. C’est d’ailleurs une des raisons pour lesquelles aujourd’hui la
plupart des compétitions d’escalade se déroulent, non plus en falaise naturelle,
mais en salle. Mais, surtout, l’idée même de compétition organisée contrarie la
liberté* existentielle du grimpeur. Exemplaire à cet égard est le « Manifeste des
19 » signé en 1985, à l’époque où la Fédération française de la montagne
s’apprêtait à reconnaître les compétitions d’escalade, par les plus illustres
vedettes de la « varappe », dont Patrick Berhault* et Catherine Destivelle* :
« Nous ne voulons pas d’entraîneurs ou de sélectionneurs, parce que l’escalade
est avant tout une recherche personnelle… Peut-être que cette vision des choses
est un peu individualiste, mais c’est la vision d’une escalade qui refuse certains
modèles de notre société, et s’oppose à tous les sports chronométrés, arbitrés,
officiels et trop institutionnalisés. L’escalade à temps complet implique un
sacrifice et peut-être une certaine marginalité. Mais cela implique également une
aventure, une découverte, un jeu pour lequel chacun fixe ses règles65. » C’est dit.
Quelques années seulement après Mai 68… Mais il y a le principe de plaisir et le
principe de réalité. La même année 1985, est organisée en Italie, à Bardonecchia,
la première compétition internationale d’escalade, en falaise naturelle, devant
6 000 spectateurs. Gros succès. Et le vainqueur, chez les femmes, est…
Catherine Destivelle ! L’année suivante, elle gagnera encore, en compagnie,
chez les hommes, de notre Patrick Edlinger* national. Depuis, la Fédération
française de la montagne et de l’escalade aura mis sur les rails le championnat de
France, la Coupe de France et, au plan mondial, l’Union internationale des
associations d’alpinisme (UIAA), aura créé la Coupe du monde (1989).
Escalade, ski-alpinisme et naturellement ski alpin sont donc entrés dans la
logique de la compétition. L’alpinisme, tel le village gaulois, résistera-t-il ?
Répondons honnêtement… il s’est déjà rendu. Qui oserait nier que l’esprit de
compétition anime les alpinistes depuis l’invention de ce merveilleux jeu ? Déjà,
la conquête du mont Blanc* (1786) a été une compétition acharnée, avec pour
prétendants des Saussure*, Bourrit, Balmat*, Paccard, avec son lot de disputes et
de mensonges ! La conquête du Cervin* (1865) a été une lutte acharnée entre
l’Anglais Whymper* et l’Italien Carrel*, arrivé trois jours après le premier. Et
quand Gaspard* arrache enfin le sommet tant convoité du Grand Pic de la Meije,
il s’écrie : « Nom d’un chien, cette fois, ce ne seront pas des guides étrangers qui
l’auront eue les premiers66 ! » La plupart des grandes « premières », dans les
Alpes comme dans les autres montagnes du monde, Himalaya compris, seront le
lieu, sinon le fruit, de compétitions serrées, entre hommes et entre nations (voir :
Nationalisme). Et quand l’ère de la conquête sera terminée faute de sommets
vierges, la compétition se poursuivra par d’autres moyens : les voies les plus
difficiles, puis les hivernales, puis les solitaires, puis les enchaînements, puis les
records de vitesse… Pierre Mazeaud*, lorsqu’il s’interroge sur ses propres
motivations, évoque avec sincérité « le désir légitime de gagner. Je veux parler
de la compétition, car j’aime la lutte et ce combat, je le livre à la montagne, aux
éléments, à moi-même, mais en fonction d’une triple réussite : sur la montagne,
sur moi-même et sur les autres. Faire mieux que les autres67… ». L’esprit de
compétition, qu’on le veuille ou non, est, comme l’esprit d’aventure*, au cœur
des motivations de l’alpiniste, qu’il soit professionnel ou même amateur. Avec
cette nuance que la compétition n’est pas organisée et repose sur des règles
fixées par chaque « concurrent » et arbitrées par lui… ce qui ne va pas, parfois,
sans controverses et polémiques* !
Conquête
Plaisir de la découverte ou satisfaction de l’orgueil ? Soif de connaître ou
besoin de victoire ? Victoire contre qui, contre quoi, d’ailleurs ? Quelle est cette
étrange pulsion qui anime les « conquérants de l’inutile68 » ? Et quel avenir pour
nos preux chevaliers des cimes dans un monde où, dit-on, tout a été découvert ?
L’esprit de conquête… L’observateur attentif que vous êtes, lecteur, est
d’abord frappé par la connotation guerrière du vocabulaire montagnard : on
« attaque » une voie, la « cordée d’assaut » s’élance vers le sommet, on savoure
la victoire, on concède la retraite69… Pourtant, on ne combat pas la montagne :
« Pas d’adversaire agressif en face de nous, pas de rapport de conquête entre
nous et la montagne. Ce temps absurde est complètement dépassé et suranné.
L’homme cessera-t-il enfin de se considérer comme le maître du monde ?
Pourquoi vouloir se voiler la face à vouloir dompter, maîtriser ce qui ne peut
l’être70 ? », remarque justement Lionel Daudet. Si combat il y a, ce ne peut être
que contre soi-même, ses peurs, ses faiblesses, ses limites. D’ailleurs, « la nature
ne saurait être un adversaire, pour cette raison qu’elle est aveugle, indifférente,
insensible à notre présence, aussi bien qu’aux buts que nous poursuivons71 ». La
conquête une fois dépouillée de son uniforme militaire, examinons l’affaire sous
un autre angle. Si le Dr Freud était là, il mettrait en exergue la connotation
sexuelle du vocabulaire des alpinistes… Un sommet est « vierge » avant que
l’homme y plante son piolet pour la première fois : « A la conquête des cimes
était associé, explique calmement le philosophe-alpiniste Patrick Dupouey, le
fantasme de la défloration72. » Au fond, on conquiert une cime comme on
conquiert une femme et la liste de courses du grimpeur s’apparente à l’inventaire
des 1 003 conquêtes féminines de Don Juan ! Dans un tel contexte de saine
virilité, sinon de franc machisme, on comprend que l’alpinisme féminin ait eu
quelques difficultés à se développer (voir : Femmes). Mais ça, c’était avant ! Les
conquérants sont aussi des conquérantes désormais, depuis Henriette
d’Angeville* jusqu’à Catherine Destivelle* ou Chantal Mauduit*73.
Pourquoi, alors, les montagnes excitent-elles l’esprit conquérant ? Lorsque
George Mallory* répond « parce qu’elles sont là », cette apparente non-réponse
en dit beaucoup plus qu’on ne le pense. Le fait est que l’homme est attiré par les
hauteurs comme l’abeille par le miel ou le tournesol par le soleil. Pour Samivel*,
cette aspiration vers le haut est consubstantielle à l’homme depuis qu’il a appris
la station debout. Tout mouvement ascendant est valorisé positivement, tout ce
qui descend l’est négativement. Pour Dino Buzatti*, l’explication est
topographique : les déserts, les glaces arctiques ou antarctiques, j’ajouterais
même le monde sous-marin ou sous-terrain, n’ont pas de sommet, pas de point
d’accroche pour l’œil qui puisse susciter l’intérêt, puis le désir de l’homme de
les conquérir74. On explore les déserts, les grands fleuves, les forêts ou les fosses
sous-marines, on ne les « conquiert » pas. Et on n’y pose pas de drapeau…
Il a fallu moins de deux siècles à l’homme, entre le mont Blanc (1786) et le
quatorzième et dernier 8 000 en Himalaya (1964), pour conquérir la plupart des
sommets de la planète. Est-ce à dire que l’aventure est terminée ? Est-ce la fin de
l’histoire ? « Je ne vois aucune échappatoire. Après la conquête des sommets, il
y a eu celle des voies les plus difficiles, en été puis en hiver, en cordée puis en
solo, en “artif” puis tout en libre, en trois jours puis en trois heures, préparées
puis enchaînées75… », s’interroge Yves Ballu à la fin de son livre. Mais non,
l’aventure continue : « Il y a encore des alpinistes qui cherchent à satisfaire une
légitime envie de créer, en apportant des réponses nouvelles, les leurs, à
l’éternelle question : “Cela est-il possible ?”
Le plaisir de la découverte et la joie de la victoire, qui sont l’oxygène et
l’hydrogène de l’esprit de conquête, ont encore des réserves. Le terrain de jeu
des montagnes du monde reste immense, la limite des possibilités humaines sans
cesse repoussée et, si découverte et victoire il y a, c’est toujours sur et de soi
qu’il s’agit.
Contes et légendes
« Aujourd’hui, à l’heure où les gens paisibles prennent leur café, à l’heure
où d’habitude les alpinistes ont terminé leur course, j’éprouve un certain malaise
à attaquer : une sorte de crainte, comme celle qui devait troubler les hommes à
l’époque où la montagne n’était faite que pour les démons et les dieux », songe
Gaston Rébuffat* dans Etoiles et tempêtes76. C’est vrai : bien longtemps, la
montagne est restée le royaume des légendes et des superstitions. Sur les cimes,
l’imagination s’envole ; elle rebondit de gorge en cascade, se love dans les
grottes et les ravins, sommeille au fond des lacs, se gonfle de vent, de lumière,
de silence. Chaque massif, chaque montagne a son mystère, sa bête, sa fée, son
esprit – menaçant ou facétieux.
En Auvergne, écrit Serge Camaille, auteur des Légendes d’Auvergne77, « le
moindre serpent de montagne se transforme en hydre, le chien errant se mue en
loup affamé et le guérisseur en sorcier. Les récits les plus savoureux sont de loin
ceux qui mettent en scène des animaux fantastiques. On imagine les paysans
calfeutrés chez eux, au coin du feu, en train de se raconter des légendes qui
donnent la chair de poule ». Qu’est-ce que ce hululement, là-haut, derrière la
crête ? Un loup-garou ? La hideuse bête du Gévaudan ? Dans le Jura*, c’est la
vouivre, chimère terrible aux dents aiguisées, mi-femme, mi-serpent. Elle leurre
les montagnards avec des bijoux étincelants pour les attirer – et les dévorer bien
sûr, au fond des lacs. Dans les Vosges*, la bête est plus sympathique : qui ne
connaît pas le dahu, ce proche cousin du chamois, avec ses deux pattes plus
courtes du même côté pour épouser le flanc de la montagne ? Longtemps, la
« chasse au dahu » a constitué une sorte de bizutage pour les apprentis
montagnards. On organisait pour les novices de grandes battues en montagne :
les plus expérimentés tiraient des coups de feu pour faire sursauter le dahu et lui
faire dégringoler la pente ; le « bleu » était chargé de récupérer l’animal avec un
sac… mais revenait bien évidemment bredouille, sous les quolibets de ses aînés
farceurs78. En Savoie, où croise aussi le dahu, les trottoirs des villages auraient
même été inventés pour sa curieuse morphologie, raconte l’écrivain Patrick
Leroy, passionné par le fabuleux animal79 ! Les montagnes cévenoles, dans le
Tarn, regorgent quant à elles de lutins, de démons et de génies plus ou moins
espiègles, les « fassilières », dont l’écrivain Paul Bonnefoy reprend les aventures
dans ses Contes et légendes de la montagne Noire80.
Le bestiaire pyrénéen, lui, aime faire ses gammes sur l’ours : « Et puis un été
on a trouvé des troupeaux égorgés dans la montagne, des brebis, des vaches, des
juments, et même des bergers. On murmurait que c’était un mi-homme mi-ours,
un monstre avec une gueule d’ours et tout poilu de poil d’ours », raconte,
épouvanté, Louis Espinassous dans ses très beaux Contes de la montagne.
Contes, légendes, mythes et récits des Pyrénées81. Attention, le plantigrade sait
aussi être avisé : « En ces temps-là, c’était cinq ours qui dirigeaient la Vallée de
Barèges ; cinq Ours, et les choses allaient bien dans ce temps-là. » Avisé… ou
grivois ! « “Je sais pourquoi tu viens me voir, dit l’Ours d’Ardiden à Marie de
Pacau qui lui rend visite. Marie, il nous faut plonger ensemble sept fois dans le
lac d’Ardiden. Sept fois il nous faut plonger.” Alors il a refermé ses bras ; et sept
fois ils ont plongé ; à la septième fois déjà Marie de Pacau elle se sentait lourde
en son ventre. “Hep ! il lui a dit l’Ours. Marie, n’oublie jamais, quand ils seront
d’âge, de me montrer tes enfants”. » Et si le yéti* de la mythologie himalayenne
et caucasienne, finalement, était lui aussi un ours – un ours hybride, d’une
espèce inconnue, comme l’avancent les chercheurs de la très sérieuse Royal
Society82 ? Ou bien une abominable… femme des neiges, comme l’assure le
généticien britannique Bryan Sykes, professeur de l’Université d’Oxford83, une
gaillarde de deux mètres à la « force athlétique hors normes » et « recouverte de
poils auburn sur le corps » ? Quel tableau !
Et puis, il n’y a pas que les bêtes ! En montagne, les plantes aussi se piquent
de magie. Prenez la précieuse edelweiss : eh bien, elle viendrait du ciel et serait
en réalité une poussière d’étoile ! L’étoile du berger, après avoir guidé les Rois
mages vers l’Enfant Jésus, aurait cherché refuge sur Terre et l’aurait trouvé sur
les cimes des Alpes84. Le sabot de Vénus (Cypripedium calceolus) ? Un petit
soulier pourpre et or égaré par la déesse qui courait pour échapper à l’orage, mué
en fleur dès lors qu’une bergère, le trouvant, voulut le ramasser. Et que dire des
sapins, qui dans le Jura sont complices du diable pour protéger et cacher ses
diablotins85 ?
Quand une bonne plume s’en mêle, la légende, ce jeu de miroir avec la
réalité, quitte l’oralité, le murmure autour de l’âtre, les récits de veillée, pour se
transformer en contes savoureux qui prêtent à la littérature* de montagne des
pages tendres, éternelles, fascinantes pour petits et grands lecteurs. Chez
l’inimitable Samivel*, on croise autant de monstres – ces « quatre dragons de
glace qui défendaient la montagne, celui de Furggen, celui de Zermatt, celui de
Tiefenmatten et celui du Breuil, s’étiraient sournoisement, grondaient,
s’effondraient, crachaient par cent gueules des torrents scintillants86 » – que de
charmants compagnons – les chamois*, choucas* et autres marmottes* doués de
parole et de raison des Contes à pic et des Nouvelles d’en haut. Samivel est aussi
le chantre du merveilleux, tout fasciné qu’il est par le mont Bégo où, à l’âge de
bronze, les hommes vénéraient un dieu du tonnerre et de la pluie, couvrant les
parois de pierre de milliers de gravures à son effigie ! Chez Louis Espinassous,
les bergers, les moutons, les fraîches filles des vallées pyrénéennes sont de la
partie87. Chez Dino Buzatti*, la fiction glisse vers la philosophie : dans la
rigueur des paysages dolomitiques, Barnabo des montagnes88, comme disait
Marcel Brion, qui l’a fait connaître en France, « est un récit âpre et nu, qui garde
la simplicité des mythes grecs, leur austérité farouche et leur prophétique
gravité ». Oui : du conte au mythe, de la montagne magique à la montagne
sacrée*, il n’y a qu’un coup d’ailes.
Coolidge, William (1850-1926)
Difficile de faire plus anglais que cet Américain ! Et surprenant personnage
que ce révérend Coolidge, au look professoral, qui a parcouru 1 700 sommets
des Alpes, pas moins, la plupart du temps avec son guide favori, le Suisse
Christian Almer qu’il gardera dix-sept ans, mais souvent aussi avec sa tante,
Miss Brevoort, une des pionnières de l’alpinisme féminin, et… son petit chien !
Il faut imaginer le joyeux attelage. Coolidge n’était sans doute pas un grimpeur
d’élite, mais sa passion lui a fait réaliser tout de même 80 premières, dont le Pic
central de la Meije* (1870). Avide d’écriture, il laissera à la postérité une
documentation d’une exceptionnelle richesse sur l’alpinisme, son histoire, ses
héros.
Né près de New York, il suit sa mère et… sa tante en Angleterre à l’âge de
quatorze ans. Professeur d’histoire, vicaire de la paroisse de South Hinksey près
d’Oxford, il a été initié très jeune à la montagne en Suisse par Miss Brevoort et
passera de plus en plus de temps dans les Alpes, avant de s’installer
définitivement à Grindelwald. Il aura exploré de fond en comble le massif des
Ecrins, réalisant la première du Rateau (1873), des aiguilles d’Arves (1878), de
la Grande Ruine (1873), de l’Ailefroide (1870), de l’Olan (1877), du pic
Coolidge (1877) et des Bans (1878). Il a été aussi un précurseur de l’alpinisme
hivernal, avec les premières du Wetterhorn et de la Jungfrau (1874).
Dans sa retraite de Grindelwald, Coolidge écrira un nombre invraisemblable
d’articles dans toutes les revues de montagne et entretiendra une correspondance
suivie avec les grands alpinistes, transmettant à la postérité avec une précision
infinie tous les détails de ses observations (The Alps in Nature and History,
1908 ; Alpine studies, 1912). Sa bibliothèque personnelle comprenait
15 000 ouvrages, dont le tiers fut acquis, à sa mort, par le Club alpin suisse.
Corde
Quand le profane pense alpinisme, il dit « corde ». Et pourtant les premiers
grimpeurs refusaient la corde, jugée plus dangereuse que salvatrice : mieux vaut
un mort que quatre, comme au Cervin* en 1865. La conquête du mont Blanc
s’est faite sans corde : Jacques Balmat* disposait pour tout équipement d’un
long bâton ferré (alpenstock) de plus de 2 mètres de long, qui lui servait à la fois
à s’équilibrer pour la marche, à sonder la neige pour repérer les crevasses et à
« assurer » – j’allais dire rassurer – les éventuels « voyageurs » lors d’un passage
périlleux : tenu horizontalement à chaque extrémité par le guide et son porteur, il
servait de rampe aux clients qui s’y tenaient par la main… en cas de chute, une
seule victime était à craindre, alors que s’ils avaient été tous encordés…
Passons ! Il est vrai qu’à l’époque les risques de l’encordement étaient d’autant
plus grands que les techniques d’assurage étaient inexistantes : en l’absence de
pitons* et de mousquetons dans lesquels passer la corde derrière le premier de
cordée, celui-ci ne pouvait pas être assuré par le deuxième. De toute façon, ce
dernier n’était pas attaché non plus au relai, de sorte que, si le premier dévissait,
il entraînait tout le monde. En pratique, la corde ne servait, à la montée, qu’aux
suivants, une fois le premier de cordée parvenu au relai. Et encore… le premier
assurait son second « à l’épaule », et c’est donc sur la seule force physique du
premier que le second pouvait compter en cas de chute ! Aléatoire…
En vérité, la corde était plus utile à la descente*, après l’invention du
« rappel » par Jean Charlet* en 1876 : monté seul au Dru pour une tentative
d’ailleurs infructueuse, le guide chamoniard, au moment de la descente, eut
l’idée simple mais géniale de passer sa corde autour d’un petit bec rocheux et de
se laisser glisser en tenant les deux brins jusqu’à atteindre un relai acceptable,
puis de tirer sur l’un des deux brins pour « rappeler » sa corde, et ainsi de suite.
Le procédé se révéla à ce point efficace que personne ne crut qu’il avait pu
descendre des parois aussi abruptes89 ! Trois ans plus tard, Charlet réussit
finalement, avec deux autres guides, la première du Petit Dru et utilise à la
descente pas moins de treize rappels ! Triomphe à Chamonix et fin de la
polémique. Enfin, pas tout à fait, car en 1910 encore, le puriste autrichien,
pionnier des ascensions en solitaire, Paul Preuss*, s’élèvera contre l’usage de la
corde même à la descente, soutenant, non sans arguments, que le grimpeur doit
être capable de descendre par ses propres moyens d’où il est monté… Il le paiera
de sa vie en chutant le 3 octobre 1913 au cours de l’ascension en solo du
Mandkogel en Autriche.
Entre-temps, l’usage de la corde s’était largement imposé chez les alpinistes.
Avec d’autant plus d’évidence que l’invention du piton* faisait faire un bond en
avant aux techniques d’assurage, diminuant considérablement les risques de
glissade générale liés à l’encordement : au bout de quelques mètres d’escalade,
le premier de cordée passe sa corde dans l’anneau du piton qu’il a planté de sorte
que, s’il chute, le second de cordée, lui-même attaché à un bon ancrage en
dessous, sera capable de lui éviter une chute supérieure à la distance qui le
sépare du dernier piton posé… On comprend vite que, plus le passage est délicat
ou « exposé », plus nombreux seront les pitons « de progression » posés par le
premier de cordée. Une fois arrivé au relai et attaché, le premier fait monter son
second qui, au passage, enlève les pitons, qui serviront pour la longueur
suivante. CQFD.
Demeure un problème de taille, la résistance de la corde, jusque-là en
chanvre, qui ne supporte pas le choc d’une chute de plus d’un mètre… La
révolution viendra du nylon, après la Seconde Guerre mondiale. La corde en
nylon est à la fois beaucoup plus résistante, car plus élastique, plus légère et…
imperméable, de sorte que, dans le mauvais temps, elle reste souple, lorsque la
corde en chanvre se transformait en glaçon rigide !
Malgré l’élasticité de la corde en nylon, la chute se révélait traumatisante
lorsque l’on s’encordait, jusque dans les années 1960, à la taille, avec un nœud
de chaise tel que je l’appris à l’UCPA. Il fallait avoir le dos solide, sans parler
des risques d’étouffement et de la possibilité de se retrouver tête en bas, position
inconfortable pour remonter… L’invention du baudrier en 1970 par l’Anglais
Don Whillans réglera cette question : par un assemblage de sangles qui passent
autour des cuisses et des épaules, le baudrier, sur lequel on s’encorde, répartit les
forces sur l’ensemble du corps en cas de chute. Plus personne ne grimpe
aujourd’hui sans baudrier, ou au moins sans « cuissard », la partie basse du
baudrier.
Deux dernières innovations perfectionneront encore l’utilisation de la corde,
à la montée comme à la descente, le descendeur et le jumar. La descente en
rappel, séduisante pour les néophytes, est en réalité à l’origine de nombreux
accidents : une faute d’inattention, une chute de pierres peuvent être
immédiatement fatales. Vous ne verrez jamais un guide lancer son client dans
une manœuvre de rappel sans une certaine appréhension ! A l’origine, le
grimpeur descendait simplement en se retenant par les mains aux deux brins de
la corde. Il était juste prié de ne pas lâcher… Le rappel a été plus confortable
avec la technique du « rappel en S » qui m’a été enseignée comme à tous ceux
de ma génération. Pour mieux contrôler sa descente, on passe les cordes sous la
cuisse droite puis sur l’épaule gauche et on règle l’allure avec la main droite. Les
différents points de frottement sur le corps permettent de freiner la descente… au
prix de sympathiques brûlures à la cuisse et à la main si le rappel est long ! C’est
encore Pierre Allain*, notre inventeur national, qui trouvera la solution en
bricolant une pièce métallique reliée au baudrier et sur laquelle s’enroule la
corde pour assurer le freinage. Le confort ! Depuis Pierre Allain, de nouveaux
descendeurs simples et efficaces sont apparus, tels que le « 8 », appelé ainsi à
cause de sa forme, qui autorisent des rappels vertigineux en fil d’araignée, sans
contact avec la paroi. Jouissif… Eviter juste de se prendre pour un gendarme du
GIGN descendant d’hélicoptère à toute allure ! Le « 8 » le supporterait
difficilement… à moins de l’arroser régulièrement avec sa gourde !
Descendre, mais aussi monter. Ou plutôt remonter ! Comment remonter le
long de sa corde lorsque l’on a fait une chute, ou plus normalement lorsqu’on a
posé des cordes fixes pour équiper une voie selon la technique du « siège »90 ? A
la force des bras ? Déconseillé… Le jumar est là, qui a été conçu pour cela !
Œuvre des Suisses Jüsi et Marti (ju et mar !), il se présente sous la forme d’une
poignée que l’on enfile sur la corde, qui coulisse librement vers le haut puis se
bloque si l’on tire vers le bas. Elémentaire et multifonctionnel ! Il permet de
remonter sans trop s’épuiser les cordes fixes en haute altitude (j’étais heureux
d’en bénéficier au Hidden Peak !), de servir d’autoassurance au grimpeur s’il le
relie avec une sangle à son baudrier, ou de remonter sa propre corde après un
dévissage ou une chute dans une crevasse. Artificiel ? Sans doute… mais bien
utile en certaines circonstances… et plus facile à mettre en œuvre que le fameux
« nœud de Prussik », nœud autobloquant que l’on apprend dans les écoles
d’escalade et dont on ne se souvient jamais. On n’arrête pas le progrès.
Cordée
« On vit ensemble, on meurt ensemble »… La devise choisie par les joueurs
de l’équipe de France de football traduit, brutalement mais fidèlement, la
symbolique de la cordée. La corde qui nous lie, cette sorte de chaîne d’union,
nous rend solidaires pour le meilleur et pour le pire. Elle pourra nous sauver si
l’un de nous dévisse. Elle nous entraînera tous deux dans l’abîme si l’autre
échoue à stopper la chute. Deux vies sauvées ou deux vies perdues… pour une
vie perdue sans la corde. Ce dilemme a longtemps torturé les alpinistes, avant
que l’usage de la corde se généralise au XXe siècle seulement, une fois la preuve
faite que l’encordement est plus salvateur que meurtrier !
Balmat* et Paccard n’étaient pas encordés lorsqu’ils ont fait la première du
mont Blanc en 1786. Aujourd’hui, on les prendrait pour des fous et les
gendarmes de Chamonix leur interdiraient la montée ! Edward Whymper* et ses
coéquipiers étaient bien encordés à la descente du Cervin en 1865, et c’est à
cause de cette maudite corde que quatre grimpeurs ont perdu la vie, entraînés par
la chute du jeune Hadow. Pire, si la corde ne s’était pas rompue, ce sont les sept
vainqueurs du Cervin que l’on aurait retrouvés 1 200 mètres plus bas. La
controverse a agité le monde de l’alpinisme jusque vers 1910. Paul Preuss, le
chef de file de l’école autrichienne, hostile à l’usage de tous moyens artificiels
en montagne, ne condamnait-il pas l’usage de la corde, même pour descendre en
rappel91 ? L’accident du 15 août 1912 au mont Rouge de Peuterey, reproduisant
le scénario tragique du Cervin, semble lui donner raison : le guide suisse Truffer,
encordé avec ses clients, les époux Jones, jeunes mariés, perd l’équilibre au relai
et bascule dans le vide, entraînant ses clients dans sa chute. Trois morts au lieu
d’un, constate avec horreur Paul Preuss, qui progressait lui-même un peu au-
dessus, sans corde évidemment… Solidarité mortelle de la cordée… Mais, en
sens inverse, combien de vies la corde aura-t-elle sauvées ? Le problème, c’est
qu’en montagne, on compte les morts, pas les vivants… Et comme dit Tita
Piaz*, l’ami italien de Preuss, en désaccord total avec sa vision intégriste de
l’alpinisme : « Je ne peux oublier qu’avant d’être un alpiniste, je suis un homme,
c’est-à-dire un père, un fils, un mari, un frère et qu’au bout du compte, les êtres
qui me sont chers ont plus de droits sur moi que l’idéal alpin le plus radieux…
Mener à bien une escalade en réduisant le danger au maximum, voilà le plus
sage et surtout le plus humain des commandements92 ! » De toute façon, comme
toujours, l’histoire aura livré son verdict. A partir de 1913, année de la mort de
Paul Preuss, disparu au cours d’une ascension en solitaire, plus personne ne
conteste l’usage de la corde ni la technique de la progression en cordée. « La
cordée » est d’ailleurs plus qu’une technique, elle devient « le symbole quasi
mystique d’une solidarité totale entre les alpinistes, exaltée par de nombreux
auteurs93 ». En progressant encordé avec mon ami et guide Philippe Deslandes,
je me suis souvent fait cette remarque : je ne connais pas d’autre sport, ou même
d’autre activité humaine, où les hommes s’attachent volontairement les uns aux
autres… En haute mer, les marins s’attachent au bateau, pas à leurs
coéquipiers… De même dans les sports mécaniques. Dans les travaux
acrobatiques, on s’assure sur la structure fixe, pas sur son collègue… C’est sans
doute pourquoi la cordée en montagne crée des liens d’amitié aussi puissants
qu’indélébiles.
L’histoire en donne de magnifiques exemples. Dans les premiers temps, au
XIXe siècle, ce furent les cordées « guide-voyageur », ce dernier le plus souvent
anglais, qui se reconstituaient chaque été dans les Alpes et duraient des années :
Almer avec Coolidge*, Burgener avec Mummery*, Croz* avec Whymper*,
Carrel* avec Tyndall*, Anderegg avec Stephen*, Knubel avec Young, Gaspard
avec Boileau de Castelnau… C’est l’âge d’or de l’alpinisme. Les sommets des
Alpes tombent les uns après les autres, sous les assauts de cordées « guide-
alpiniste » composées de deux hommes d’honneur, un « monsieur » passionné
de montagne et un guide local dont le caractère s’accorde avec le sien et qu’il
engagera régulièrement94.
Les principaux sommets conquis, une nouvelle forme de cordée apparaît en
cette fin du XIXe : les « sans-guide ». Le « monsieur » d’autrefois a affiné ses
exigences… Grimper avec un guide, c’est bien. Mais rien ne vaut l’excitation de
passer en tête et de trouver soi-même son itinéraire. L’état de grâce est à ce prix :
« Les jeunes n’entendaient pas répéter les performances de leurs aînés. Ils
désiraient faire du nouveau et vivre l’aventure totale. Livrés à eux-mêmes, ils
durent prendre leurs responsabilités. Ils purent désormais se permettre de flâner
sur les crêtes en regardant l’ombre des nuages jouer sur les glaciers… Ils
éprouvèrent cette sorte d’exaltation contenue qui saisit l’alpiniste lorsqu’il prend
la tête de sa cordée, lorsque plus rien ne s’interpose entre lui et la montagne95. »
Leur référence ? Mummery*, fondateur de l’alpinisme « moderne ». Et ces
« jeunes » affichent une éthique nouvelle. Pour eux, une ascension n’a de sens et
de valeur que si le grimpeur la réalise par ses propres moyens et non par
personne interposée. Et la conquête du sommet passe après la conquête de soi-
même. Leurs cordées, souvent familiales, resteront célèbres : l’Autrichien Emil
Zsigmondy et son frère Otto, les frères Gugliermina en Italie, Victor et Pierre
Puiseux en France. Leurs personnalités sont aussi affirmées qu’intransigeantes :
Paul Preuss*, « intrépide grimpeur solitaire et contempteur des moyens
d’escalade artificielle96 », Georg Winkler, « l’enfant passionné et solitaire qui
traversa la scène alpine comme une météore97 », Guido Lammer, « l’illuminé, le
morbide, qui suçait la peur comme une drogue98 »… Certains mourront très
jeunes, victimes de leur passion (Winkler à 19 ans, Zsigmondy à 24, Preuss à
27). La plupart avaient réduit leur cordée de trois à deux, pour grimper plus vite,
voire à un seul… l’alpinisme solitaire* était né, avec son lot d’exaltation et de
danger. La consécration de l’alpinisme sans guide en France a lieu juste après la
Première Guerre mondiale avec la création du Groupe de haute montagne
(GHM), qui vise à regrouper l’élite des alpinistes « amateurs » de haut niveau.
Jacques de Lépiney*, le Mummery* français, en sera le père. Avec Jacques
Lagarde et Henry de Ségogne*, il formera une cordée illustre qui ouvrira,
notamment, la première de la face nord de l’aiguille du Plan en 1924, une course
mixte de grande difficulté. Leurs héritiers s’appelleront Pierre Allain*, Guido
Magnone*, Robert Paragot, Lucien Bérardini*, ces deux derniers formant la
cordée française la plus performante des années 1950.
Les femmes* ne sont pas en reste. Déjà, en 1914, Alice Damesne grimpait
en tête et sans guide. Cela lui vaudra d’être la première femme membre du
GHM. Elle sera vite rejointe après la guerre par une génération de militantes qui
veulent montrer, comme le dit avec humour Micheline Morin, que non
seulement elles savent aussi bien suivre un guide que les hommes, mais qu’elles
sont même capables de conduire leur cordée99 ! Elles s’amuseront même, sorte
de pied de nez aux hommes, à conduire des cordées exclusivement féminines
dans les voies les plus difficiles des Alpes, comme la voie Preuss au Campanile
Basso dans les Dolomites (Damesne et Morin, 1936).
Ces débats, pour amusants qu’ils soient sur le plan historique, ne sont plus
d’actualité. Les femmes ont fait la preuve qu’elles sont aussi performantes en
montagne que les hommes. Et la distinction entre guide professionnel et alpiniste
« amateur » est devenue floue : René Desmaison*, Yannick Seigneur*,
Christophe Profit* sont guides de haute montagne, Eric Escoffier*, Patrick
Edlinger* ou Catherine Destivelle*, non. Quelle différence ? Le statut ne dit
rien, seule la pratique compte. Et si l’on met de côté l’alpinisme en solitaire*,
qui mérite un traitement à part, la cordée a toujours un bel avenir devant elle.
« Evoluer en cordée obéit à un besoin instinctif et primordial, c’est une
association qui exige une confiance aveugle en l’autre : ainsi, le terme “cordée”
va au-delà de son sens premier lié à l’alpinisme pour incarner une union idéale et
tangible, avec comme but ultime et commun d’atteindre l’objectif en affrontant
l’adversité et les imprévus100. »
Cordier, Henri (1856-1877)
Dans la catégorie « espoirs », le jeune Français était d’évidence le meilleur
alpiniste de sa génération. A l’époque, l’alpinisme était encore « dans
l’enfance101 ». En une seule année, 1876, il a réalisé des premières fulgurantes.
Si un accident « stupide » ne lui avait ôté la vie à vingt et un ans, il aurait
certainement laissé une trace dans l’histoire aussi profonde que Mummery*, né
la même année et qui partageait la même conception « moderne » de l’alpinisme.
Pyrénéen d’origine, étudiant à Sciences-Po, il a fait ses premières armes au
Vignemale, au pic du Midi d’Ossau et au mont Perdu avant d’aborder les Alpes
suisses en 1875, puis le massif du Mont-Blanc l’année suivante. Là, faisant
équipe avec ses deux guides Andreas Maurer et Jacob Anderreg, il réussit le
même été trois premières exceptionnelles : l’ascension du couloir qui porte son
nom à l’aiguille Verte le 31 juillet, à ce point délicate qu’elle ne sera répétée que
quarante-neuf ans plus tard, la face nord des Courtes le 4 août, puis le sommet
des Droites, inviolé, par le versant sud le 7 août. Comme les pionniers de
l’alpinisme sportif, Cordier recherchait avant tout la voie la plus esthétique, la
plus élégante, la plus… difficile.
Il fera deux tentatives infructueuses à la Meije, avant que le Grand Pic cède
sous les assauts de Gaspard et Castelnau en 1877. Cette même année, Cordier
réussit une première « facile » à l’aiguille du Plaret (3 570 mètres). A la
descente, après la pause-déjeuner, ses guides et lui se décordent et il descend
joyeusement la pente de neige « en ramasse », technique consistant à glisser sur
les chaussures en s’équilibrant avec le piolet (voir : Descente). Très myope, mais
trop dandy pour porter des lunettes, il n’aperçoit pas devant lui le trou sous
lequel court le torrent sous-glaciaire. Il est emporté par le torrent, tente de
s’accrocher avec son piolet, qui casse… et il meurt noyé une dizaine de mètres
plus bas dans le torrent. On le retrouvera le lendemain, les mains agrippées au
manche de son piolet, lui-même qui avait publié des conseils de prudence à
l’intention des montagnards novices… Si son piolet avait tenu le choc, cet
alpiniste surdoué aurait affiché un palmarès exceptionnel plutôt que de mourir à
vingt et un ans.
Corse
« Une montagne dans la mer », et ce n’est pas une figure de style102. Quelle
jouissance pour celui qui aime les deux ! Je me souviens avec ravissement de
cette sensation unique que j’éprouvais sur le GR 20, lorsque, partis de
Calenzana, près de Calvi, nous nous élevions progressivement dans la montagne,
entre rocs et pins, puis sur la neige, tout en pouvant continuer à contempler, des
jours durant, le bleu intense de la Méditerranée103. Magie de l’île de Beauté, qui
mérite à elle seule un dictionnaire amoureux ! Du Cap Corse aux falaises de
Bonifacio, ce n’est qu’une montagne plongeant dans la mer, dont l’épine dorsale
cristalline, orientée NO-SE, aligne ses cimes les plus élevées à l’allure
franchement alpine, comme le Paglia Orba, « le Cervin de la Corse »
(2 523 mètres), le Monte Cinto (2 710 mètres), point culminant de l’île, la Punta
Minuta, paradis des grimpeurs (2 556 mètres), ou d’aspect plus pyrénéen à
l’approche du Sud, comme les monts Rotondo (2 625 mètres), d’Oro
(2 391 mètres), Renoso (2 357 mètres), jusqu’à l’Incudine, le dernier de la
chaîne, enclume de granit qui domine tout le sud de la Corse (2 134 mètres).
L’altitude n’est certes pas celle des massifs alpins ou pyrénéens, mais
l’ambiance est bien celle de la haute montagne. Il est d’ailleurs temps de
contester la convention qui veut que l’on mesure l’altitude des monts par rapport
au niveau de la mer… Car si l’on ôtait la mer, par un de ces miracles dont Moïse
a le secret, la hauteur du Cinto s’élèverait à… 4 700 mètres104.
A la Punta Minuta, la neige est au rendez-vous jusqu’en juillet-août et sur le
GR 20 lui-même, au mois de juin, nous étions contents, avec mon groupe
d’amis, d’avoir pris les piolets… ce qui nous a permis de faire quelques jolies
descentes de névés « en ramasse »105 dans la partie nord du parcours !
« L’hiver, par temps clair, dit Roger Frison-Roche, ces sommets neigeux
s’aperçoivent très nettement du littoral niçois ; je les ai souvent admirés flottant
comme des icebergs au-dessus des nuages, depuis la Grande Corniche ; on dirait,
avec l’éloignement, des montagnes mystérieuses et c’est ce qu’elles sont106. »
Pour tenter de pénétrer ces mystères, un seul vrai moyen : la marche. Les
itinéraires ne manquent pas : le GR20, le must bien sûr, qui traverse l’île du
nord-ouest au sud-est (15 jours, 7 si on s’arrête à hauteur de Vizzavone), et dont
la partie nord-est particulièrement spectaculaire, mais aussi les sentiers mare a
mare qui traversent la montagne d’est en ouest, ou mare e monti, qui cheminent
entre la mer et la montagne, de Calenzana à Cargèse ou de Porticcio à Propriano.
Il y en a pour tous les goûts et tous les niveaux. Les plus grands coups de
cœur de mes pérégrinations corses : le Haut-Asco et son arène de montagnes
enneigées dignes des Alpes ; le cirque de la Solitude, sauvage et vertigineux, qui
a arrêté plus d’un randonneur sur le GR20 (malgré les cordes fixes !) ; le mont
Incudine, mystérieux et austère ; enfin, au sud, les aiguilles de Bavella, qui
dressent leurs flèches de granit rose déchiquetées au-dessus de la forêt de pins
tordus par le vent… L’Autriche en Corse, la chaleur en plus ! J’aurais dû
évoquer les lacs perdus en altitude, comme le petit Muvrella (1 860 mètres) qui
surgit devant les yeux après une longue ascension dans la neige, ou encore les
forêts de châtaigniers de la Castagniccia, les hêtres et les pins Laricio de la forêt
de Vizzavona ou de l’Ospedale… Et puisque la mer est si près qu’on la voit sans
cesse, le randonneur sera tenté de se détendre, dans une eau turquoise, sur la
plage sublime de Palombaggia (Porto-Vecchio) ou les rochers polis des îles
Lavezzi. Je m’égare !
Pas tout à fait cependant, car, dressant, comme tout amoureux, la liste des
atouts de la Corse dans le registre du sublime, me revient cette remarque de
Frison-Roche que je livre telle quelle : « La Corse pourrait devenir la plus belle
réserve de France107. » Politiquement incorrect, sans doute, car les Corses, dont
le tempérament fier et indépendant a été forgé par la géographie (la montagne !)
et démontré par l’histoire, n’apprécieraient pas qu’on les traite en Indiens… « En
vain l’esprit mercantile des Lombards et l’astuce génoise ont soufflé sur [la
Corse] pendant près de dix siècles, elle ne s’est pas rendue ; elle est demeurée
farouche de corps et d’âme, à ce point que le voyageur qui va la saluer
aujourd’hui, interdit, se trouve en présence d’une inconnue […] Son grand
homme lui-même, Bonaparte, ne l’a pas possédée108 », écrit Pierre Chapelle, qui
décrit ensuite l’âme corse : « Que de contradictions dans ce caractère brave,
généreux, excessif, ne sachant ni aimer ni haïr à demi, qui ne retire jamais sa
confiance et son amitié une fois engagées, plein d’expansion et de dévouement,
portant au plus haut point l’esprit de la famille et l’honneur de l’amour », avant
de poser – nous sommes en 1927 ! – la question qui fâche : « Doit-on se réjouir
de voir la Corse demeurer le dernier refuge de la fierté humaine, ou convient-il
de regretter cet esprit d’insularité que d’aucuns pensent préjudiciable à la vie
générale et qui fait une grande isolée d’une de nos plus belles provinces
françaises ? » L’auteur ne cache pas son penchant pour le deuxième terme de
l’alternative. Pour ma part, en tant qu’amoureux, des montagnes en général et de
la Corse en particulier, égoïste par définition, peu soucieux, donc, je le crains, de
« la vie générale », je ne suis pas fâché qu’un soupçon de fierté insulaire vienne
protéger un peu la beauté de l’île du même nom…
Courage
« Quand on me félicite pour mon courage, je commence à m’inquiéter ! »
Cette boutade, courante dans les milieux politiques, pourrait aussi circuler chez
les montagnards. Vertu cardinale, portée aux nues depuis les philosophes grecs,
la « force d’âme », le panache des héros, a du plomb dans l’aile. « L’héroïsme
est démodé109 », écrivait il y a trente ans déjà Jean-Louis Servan-Schreiber. Du
courage à la témérité, à l’orgueil, voire à l’inconscience, il n’y a qu’un pas très
vite franchi par un inconscient collectif qui privilégie les valeurs de sagesse et de
prudence sur la vertu de l’audace. Le politicien pas plus que l’alpiniste
n’apprécient le compliment… Le mot est presque banni de leur vocabulaire :
l’homme politique évoquera sa « détermination » et son « sens des
responsabilités », le montagnard parlera pudiquement de « l’engagement » –
pour éviter de dire le courage – que nécessite telle paroi.
Pourquoi, d’ailleurs, le courage serait-il une vertu ? Un braqueur de banques,
un terroriste peuvent être courageux. Méritent-ils pour autant l’admiration qu’on
voue aux héros ? André Comte-Sponville fait justement remarquer que le
courage n’est en soi ni moral ni immoral, car il peut être mis au service du bien
comme du mal : « Le courage n’est pas une vertu, disait Voltaire, mais une
qualité commune aux scélérats et aux grands hommes110. » Les hommes
incontestablement courageux que j’ai eu le bonheur de connaître, Gaston
Defferre ou Pierre Mazeaud par exemple, ne se considéraient pas spécialement
« vertueux », imputant le courage qu’on leur prêtait à un simple trait de
caractère, à leur nature, à leur tempérament. Modestie des forts… car il demeure
que le courage, dénué même de notation morale, est avant tout une force vitale,
une volonté de résistance à la peur et à la paresse, les deux freins qui paralysent
l’action. Et c’est en cela qu’il force le respect. De ce point de vue, alors, les
montagnards font preuve de courage. Pas celui du guerrier, pas celui du
chevalier « sans peur et sans reproche », certainement pas celui du kamikaze et
pas non plus, sauf circonstance particulière, celui du héros. Mais le courage,
simplement, de se lever le matin et de sortir, alors que « le corps se préfère
couché, au chaud, que debout dans le froid111 », le courage de mettre un pied
devant l’autre malgré la fatigue, puis la douleur, le courage d’affronter sa peur
du danger, de la solitude et de l’inconnu. Ce courage-là n’ambitionne pas une
quelconque gloire posthume, mais juste la joie de vivre et d’agir.
L’alpinisme s’est aujourd’hui débarrassé, et c’est heureux, du mythe du
héros ou du surhomme, de « la fiction du salut par la montagne112 », il a cessé de
glorifier la virilité et les « vertus morales » qui feraient du montagnard un être
supérieur et des alpinistes un « peuple élu » au-dessus du commun des mortels
(voir : Nationalisme). Il est un homme qui, par le seul effet de sa volonté,
sacrifiant son confort, décide de s’élever vers les sommets en affrontant
délibérément la peur et la fatigue. Il sait aussi que, là-haut, il aura peut-être à
prendre la décision, plus « courageuse » qu’une autre sans doute pour un
alpiniste tendu vers son objectif, celle de renoncer : « La vertu d’un homme libre
se montre aussi grande quand il évite les dangers que quand il en triomphe : il
choisit la fuite avec la même fermeté d’âme que le combat113 », disait Spinoza.
Marc Batard*, himalayiste français surdoué, vainqueur de l’Everest en moins de
vingt-quatre heures, est bien spinozien lorsqu’il évoque la décision la plus
difficile qu’il ait prise en montagne, celle d’abandonner en 1988 à moins de
150 mètres du toit du monde : « Je ne pouvais pas demander plus à mon
organisme… Je ne voulais pas que l’on couche mon nom au bas de la liste des
victimes de l’Everest. Et pourtant, croyez-moi, j’étais suffisamment lucide en cet
instant pour savoir ce qu’une telle décision signifiait. Si dure fut-elle, elle m’a
probablement sauvé la vie114. » Le courage, oui, de vivre.
Couzy, Jean (1923-1958)
Lionel Terray*, son compagnon de cordée au Makalu, dit de lui qu’il a eu
« l’une des plus magnifiques carrières d’alpiniste de tous les temps115 ». Et
pourtant, il n’a eu droit qu’à dix années d’exercice de son art, fauché à trente-
cinq ans par une chute de pierres en ouvrant une nouvelle voie dans le massif du
Dévoluy. Mais quel palmarès en dix ans ! Vingt et une ascensions, dont
10 premières, dans les Pyrénées, les Alpes, les Dolomites, l’Himalaya, avec
Terray*, Desmaison*. Il savait tout faire. Et il en avait du mérite ! Loin d’être un
professionnel de la montagne, ce polytechnicien, père de quatre enfants, menait
parallèlement une vraie carrière professionnelle d’ingénieur dans l’aéronautique
militaire. La montagne était pour lui une passion, un cheminement spirituel.
Proximité faisant loi (il est né dans le Lot-et-Garonne), c’est dans les
Pyrénées qu’il ouvre en 1948 sa première « première », la face nord-est des
Crabioules (3 116 mètres), magnifique voie rocheuse droite comme une épée,
« trop sauvage pour devenir une classique116 », appelée depuis « la Couzy ».
Devenu parisien par ses obligations professionnelles, il se retrouve, comme les
autres, à Fontainebleau ou dans le Saussois le week-end pour s’entraîner. C’est
là qu’il fera la connaissance de René Desmaison*, avec qui il réalisera de
grandes premières dans les Alpes : arête nord de l’aiguille Noire de Peuterey,
face nord-ouest de l’Olan (1956), première hivernale de la face ouest des Drus
(1957), première de l’éperon Marguerite sur la face nord des Grandes Jorasses
(1958). Tous deux répéteront la même année la voie directe de la Cima Grande
dans les Dolomites, ouverte juste avant par Lothar Brandler* et Dietrich Hasse.
Dans l’Himalaya, c’est avec Lionel Terray* qu’il fait équipe. En 1950, il fait
partie de la mythique expédition française à l’Annapurna* dirigée par Maurice
Herzog*. Ses compagnons descendus du sommet, dans l’état que l’on sait,
Lachenal, Herzog, n’oublieront jamais son incroyable dévouement. « Merci,
Couzy », écrira simplement Lachenal dans ses Carnets du vertige. Cela lui vaut
d’être retenu quatre ans plus tard pour l’expédition française au Makalu. Cette
fois, le sommet n’est pas atteint, mais Couzy et Terray s’offrent tout de même
une « petite » première ensemble, le Chomo Lonzo (7 796 mètres) ! Ce n’est que
partie remise pour le Makalu et, dès l’année suivante, l’expédition de 1955
dirigée par Jean Franco connaît un succès total : Couzy et Terray atteignent les
premiers le sommet le 15 mai, suivis le lendemain par les sept autres membres
de l’expédition. Ce succès collectif doit beaucoup aux nouveaux appareils à
oxygène, plus légers et plus efficaces, mis au point par l’ingénieur… Couzy.
Rapidité d’exécution, élégance du geste technique en rocher comme en
glace, mais aussi grande prudence. Telles étaient les consignes que se donnait
Couzy. Il n’allait pas chercher en montagne les lauriers de la gloire, mais
poursuivait seulement une quête intérieure. La chute de pierres qui lui coûtera la
vie un 2 novembre 1958 en est d’autant plus injuste… mais est-il des morts
justes ? Couzy repose au cimetière de Montmaur, au pied de la montagne qui
nous l’a enlevé.
Agnès, digne fille de son père, alpiniste elle aussi, a repris le flambeau.
Journaliste et écrivain, parisienne et donc « bleausarde » comme son père, elle
est l’auteur de nombreux ouvrages sur la montagne (La Montagne saison par
saison, 2001, Arthaud ; Voyages dans les Alpes, 2007, éditions du Chêne ;
Copain des Alpes, 2006, Milan, et bien d’autres encore), mais surtout d’un très
beau livre sur les femmes alpinistes qui dresse le portrait de dix-huit pionnières,
aventurières et héroïnes de la montagne depuis Henriette d’Angeville* (Femmes
alpinistes, Hoëbeke, 2008).
Crevasses
Belles et… mortelles. Ce bel été 1840, l’extravagant Louis Agassiz,
professeur de sciences naturelles à l’université de Neuchâtel, qui s’est découvert
une passion pour les glaciers, ne résiste pas à la tentation : il se fait descendre à
la corde dans une crevasse pour en admirer les couleurs bleutées. Il note à juste
titre dans son carnet que, contrairement à une idée répandue, ce n’est pas le ciel
qui donne à la glace ses reflets bleus, puisqu’un ciel gris ne change rien à
l’affaire ! Emporté par son enthousiasme, le professeur se fait descendre jusqu’à
30 mètres sous la surface et, là, il est emporté par… le torrent sous-glaciaire et
manque de se noyer. Commentaire échaudé de l’intéressé : « Je ne conseille pas
à quiconque ne serait pas guidé par un puissant intérêt scientifique de répéter une
pareille expérience117. »
Mystérieuses et fascinantes crevasses… Le glacier*, ce fleuve gelé,
progresse comme une rivière au ralenti, de 1 à 5 mètres par an en moyenne.
Quand il rencontre une rupture de pente, ou sous l’effet de différentes vitesses
(le centre du glacier descend plus rapidement que les zones latérales, freinées par
le frottement contre les parois de la vallée), il se casse, se déchire, se fendille.
Ces plaies de glace atteignent parfois plus de 20 mètres de large, et peuvent
s’étrangler jusqu’au « fond » insondable du glacier ! Leur beauté est envoûtante,
par ses nuances de bleu tantôt laiteux, tantôt miroitant comme une gemme, ses
sculptures intérieures, ses verrous de neige dissimulant à l’œil inquiet le fond
mystérieux de la caverne. Mais c’est une beauté* vénéneuse : parmi les dangers*
« objectifs » de la montagne, ceux qui ne dépendent pas de l’homme, la
crevasse, redoutable, n’a hélas rien à envier à l’avalanche, à la chute de pierres
ou à la tempête et arrive en bonne place quand les alpinistes évoquent leurs
peurs*118. Et il y a de quoi. Celles que l’on voit, ouvertes et scintillantes au
soleil, ne posent pas de problème autre que celui de leur contournement ou de
leur « enjambement », aussi fastidieux soit-il. En revanche, celles que l’on ne
voit pas, insoupçonnables sous des « ponts de neige » traîtres, trop fragiles pour
supporter le poids d’un homme, peuvent ne pas pardonner. C’est la raison pour
laquelle il est impensable de poser le pied sur un glacier sans être encordé. On
progresse à deux, parfois trois, en plantant soigneusement son bâton de ski ou
son piolet devant soi pour sonder la consistance de la neige. Si l’un disparaît
subitement, l’autre doit immédiatement se jeter à plat ventre, planter son piolet
dans la neige et y entourer la corde à toute vitesse pour retenir la chute, avant
d’entamer les manœuvres de remontée que l’on apprend à l’UCPA*… « L’école
de glace », toujours au programme des stages, en a sauvé plus d’un ! D’autres,
hélas, souvent en solitaire, ou en raison de l’accumulation de mauvaises
conditions, n’ont pas eu cette chance. Combien de disparus* ont été avalés par le
glacier ? Je songe aux disparitions tragiques de Jean-Christophe Lafaille* sur le
Makalu, ou de Naomi Uemura* sur le mont McKinley. Le glacier rend rarement
ses proies – tout du moins vivantes, car il est arrivé, des décennies plus tard, que
l’on retrouve les corps de malheureux disparus rejetés au pied du glacier, comme
ceux des trois guides Balmat, Tairraz et Carrier morts en 1820 sur le mont
Blanc* des caprices de leur client, le Dr Hamel, qui ne voulait pas reculer malgré
la tempête. Et la crevasse ne menace pas seulement les alpinistes : en ski de
randonnée, on n’est pas encordé, on va plus vite. Le passage sur un pont de neige
peut être fatal, tel qu’il l’a été, « bêtement » comme si souvent les accidents* de
montagne, au grand Louis Lachenal*, alors qu’il descendait à ski la vallée
Blanche de Chamonix qu’il connaissait par cœur. Mort sur le coup, sans un cri,
la nuque brisée, à trente-quatre ans.
Il y a toutefois de rares rescapés : en 1985, lors d’une descente cauchemar du
Siula Grande, l’Anglais Simon Yates coupe la corde qui retient son compagnon
Joe Simpson dans le vide. Simpson est précipité dans une crevasse. Après la
chute, il reprend conscience : il est vivant… mais prisonnier des glaces, à des
dizaines de mètres de la surface. Grièvement blessé à la jambe, il est incapable
de sortir du puits par le haut. Il cherche alors désespérément une autre sortie
dans les profondeurs de la crevasse… Et la trouve : il arrivera miraculeusement à
rejoindre le camp. Le récit que Simpson fait de son aventure, Touching the
Void119 , adapté ensuite au cinéma, dépasse l’imaginable. On pense à l’agonie du
guide Zian, héros du roman de Frison-Roche* qui, lui, n’a pas trouvé de sortie
au fond de La Grande Crevasse120… Quand la mort n’est pas au rendez-vous,
les blessures et leurs séquelles peuvent être gravissimes : en 1977, l’excellent
Walter Cecchinel*, professant en école de glace, fait une chute de plusieurs
mètres dans une crevasse. Il porte ses crampons : à l’atterrissage, les deux
chevilles de Tchik volent en éclats. Il ne remarchera jamais plus normalement.

Synonyme de mort et de désolation, la crevasse ? Non : en certaines


circonstances, le tombeau peut se muer en refuge. Lors de leur descente infernale
de l’Annapurna* en 1950, Herzog*, Lachenal*, Terray* et Rébuffat* se
perdent : « Le vent est tombé. Mais il neige et le brouillard opaque empêche de
voir à plus de 20 mètres. Impossible de retrouver le passage vers le camp IV. »
Lachenal tombe alors dans une crevasse, « qui s’avérera finalement un lieu de
bivouac et une protection inespérée contre les avalanches de la nuit » pour les
quatre naufragés121. Cinq ans après cette épreuve, sur la vallée Blanche, le sort
aura abandonné le guide exemplaire.
« Si vraiment aucune pierre, aucun sérac, aucune crevasse ne m’attend
quelque part dans le monde pour arrêter ma course, un jour viendra où, vieux et
las, je saurai trouver la paix parmi les animaux et les fleurs. Le cercle sera fermé,
enfin je serai le simple pâtre qu’enfant je rêvais de devenir122. » Ces lignes sont
signées du compagnon de Lachenal à l’Annapurna, Lionel Terray, qui, lui aussi,
mourra accidentellement à l’occasion d’une course « facile ».
Croz, Michel (1830-1865)
« Le prince des guides », pour Edward Whymper*, avec qui il forma « la
cordée royale », « un des plus grands guides qui aient jamais existé » pour
Gaston Rébuffat*. « Il n’était pas seulement une machine à bien grimper ; il était
de la famille de la montagne. Il était une présence qui rayonnait. Par lui, à travers
lui, toutes les courses devenaient possibles123. » Doté d’un palmarès inouï acquis
en cinq ans seulement, il mourra à trente-cinq ans dans la catastrophe du Cervin,
après avoir tout tenté pour sauver la cordée.
Chamoniard, guide et porteur comme son frère Jean-Baptiste, la chance lui
sourit lorsque William Mathews, alpiniste anglais fondateur de l’Alpine Club,
l’engage pour gravir le mont Blanc en 1859. L’Anglais est impressionné par sa
force : « Il n’est heureux que lorsqu’il est à plus de 3 000 mètres d’altitude »,
dira Mathews. En réalité, il n’est heureux que lorsqu’il conduit ses « voyageurs »
au sommet en sécurité. « Là où il y a de la neige ferme, on peut toujours
marcher. Là où il y a de la glace, on peut se frayer un chemin en taillant des pas.
C’est une simple question de force. Cette force, je la possède. Vous n’avez
qu’une chose à faire : me suivre124 », disait-il à Whymper.
De cette confiance naîtra une incroyable série de succès et de premières,
avec Mathews ou avec Whymper : la Grande Casse (1860), le mont Viso (1861),
le mont Pourri (1861), la barre des Ecrins, le mont Dolent, l’aiguille
d’Argentière, l’aiguille Verte (1864), les Grandes Jorasses (1865) et bien sûr le
Cervin… Première tentative en 1864 par le couloir de Furggen, stoppée par une
chute de pierres après laquelle Croz a beaucoup de mal à convaincre Whymper
de renoncer. Deuxième essai en 1865. On connaît l’histoire, qui se terminera
tragiquement pour Croz. Les deux hommes se retrouvent à Zermatt, Croz engagé
par Hudson, Whymper avec les Taugwalder. Les deux cordées fusionnent. La
victoire sera au bout du chemin, mais la mort au retour. Le « prince des guides »
descend le premier pour ouvrir la voie. Hadow, épuisé, a de plus en plus de mal.
Croz le tient par la main et lui place les pieds sur les prises dans les passages
difficiles125. Personne, malheureusement, n’a l’idée de poser un relai. Le jeune
Hadow glisse brutalement et entraîne Croz dans sa chute. Croz tente de
s’accrocher à tout ce qui peut offrir une résistance, en vain. Hudson et Douglas
sont, à leur tour, entraînés et chutent dans l’abîme, après que la corde a rompu
entre Douglas et Taugwalder, évitant quatre morts supplémentaires.
Croz repose à Zermatt, avec ce mot de Whymper : « Il périt non loin d’ici en
homme de cœur et guide fidèle. »
Danger
« La montagne n’est ni juste ni injuste, elle est dangereuse », répond
Reinhold Messner* au sentiment de révolte que suscite la mort en montagne.
Certes, mais n’est-ce pas l’homme qui est le plus dangereux des deux ?
« Pourquoi gaspiller le meilleur sang de l’Angleterre, écrivait l’éditorialiste du
Times après la catastrophe du Cervin en 1865, à gravir des pics inaccessibles, en
maculer les neiges éternelles et vouloir à tout prix pénétrer des abîmes
insondables, dût-on jamais en revenir1 ? » Pour parler cru, ceux qui sont morts
l’ont bien cherché… Intolérable insinuation, que la communauté alpine dénonce
régulièrement, par respect pour les disparus et par égard pour les autres : « Non,
le danger ne nous intéresse pas ! Ni la peur, ni le jeu avec la mort2 », plaide le
philosophe et alpiniste Patrick Dupouey, contre les inquiétantes théories
nietzschéennes de l’Autrichien Guido Lammer (1862-1945), « l’illuminé, le
morbide, qui suçait la peur comme une drogue car elle le plongeait dans une
sorte d’extase3 ». D’abord, le but du grimpeur n’est pas d’y rester, mais de
revenir, ne serait-ce que pour pouvoir recommencer… Ensuite, loin d’être
« héroïque » comme le voudrait la vision romantique, j’allais dire wagnérienne,
de Lammer, la mort en montagne est le plus souvent le résultat d’un accident
« stupide » : une crevasse improbable, un nœud mal ficelé, un rappel mal posé…
Conclusion : ce n’est pas le danger, ni le risque, ni la peur qui nous motivent,
c’est le plaisir4 ! Applaudissements sur les bancs des alpinistes… Le débat est-il
pour autant épuisé ? Non. Et si, justement, le grimpeur trouvait son plaisir dans
le danger ? Messner* le confesse : « C’est de la confrontation avec la mort que
naît en nous, êtres humains, le sentiment d’être… Je ne peux vivre sans
expériences limites. Ma maladie pourrait être définie ainsi : joie de vivre comme
résultat de la mise en jeu de la vie. » Le risque, oui, mais pour vivre plus fort,
pas pour mourir. Et si la mort vient au rendez-vous ? « Tant que l’espoir de
rester en vie existe, mourir effraie. Quand tout espoir disparaît – du moins c’est
mon expérience au Nanga Parbat – un sentiment de délivrance nous envahit, une
connivence avec la mort. Comme si on se laissait couler dans la mort. Non,
mourir n’est pas si difficile5. » Le désespoir comme remède à la peur : « La
sérénité ne peut être atteinte que par un esprit désespéré6. »
Dieu merci, tous les montagnards ne sont pas exposés à cette confrontation
ultime, et la légende de « l’alpe homicide et traîtresse » ne résiste pas à un
examen sérieux. Dénoncer la montagne « tueuse » revient peu ou prou à accuser
le platane de tuer l’automobiliste. Ce n’est pas la montagne qui tue, c’est
l’homme qui y meurt, par accident. Et encore faut-il raison garder : le nombre
d’accidents mortels en montagne, toutes activités confondues, est huit fois
inférieur (150) à celui des noyades (1 200) et, contrairement à une idée reçue,
l’alpinisme proprement dit est moins « meurtrier » que le ski ou, surtout, la
randonnée pédestre (voir : Accidents)… Quelle part, dans ce bilan, imputer aux
éléments naturels, que la terminologie autorisée appelle les « dangers objectifs »
de la montagne (avalanches, crevasses, chutes de pierres ou de séracs, altitude,
vent, froid), par rapport aux erreurs humaines, les « dangers subjectifs »
(impréparation physique ou technique, équipement inadapté, fausse manœuvre,
imprudence…) ? Pour faire simple : la faute à qui ? Premier constat qui invalide
une première idée reçue : ce ne sont pas « les débutants ou les touristes en
tongs7 » qui sont les plus exposés aux accidents graves, mais plutôt les
pratiquants expérimentés, amateurs ou professionnels. Le manque d’expérience
n’est donc généralement pas en cause – sauf pour la randonnée pédestre où cette
notion a peu de pertinence. L’imprudence, alors ? Pas si simple… La plupart des
accidents se produisent, que ce soit à ski, en escalade, en alpinisme ou même en
randonnée, dans des passages qualifiés de « faciles » ou « peu difficiles », et le
plus souvent à la descente. On parlera d’« accident bête », comme si une chute
pouvait être intelligente… Mieux, les dangers dits « objectifs » (crevasse,
avalanche, chutes de pierres) ne sont responsables que d’une très faible
proportion des accidents mortels. En France, en Suisse, aux Etats-Unis8, les deux
tiers des accidents recensés, randonneurs inclus, sont des chutes (glissade,
dévissage) « directes », si cette expression m’est permise, c’est-à-dire non
provoquées par un événement extérieur. Sachant que la chute se produit souvent
dans un passage peu difficile, ou à la descente, on pensera plus facilement à un
défaut d’attention ou de concentration qu’à un manquement caractérisé aux
règles de sécurité. Il demeure que c’est bien l’homme qui est en cause et non la
montagne, laquelle est, de toute façon, totalement indifférente aux rêves qu’elle
suscite en nous, et aux risques que nous prenons pour les assouvir…
De Luca, Erri (né en 1950)
Non coupable ! Le tribunal de Turin, le 19 octobre 2015, a relaxé Erri De
Luca, l’émouvant et prolifique écrivain napolitain, militant d’extrême gauche
devenu altermondialiste, poète et alpiniste, qui était poursuivi pour avoir, dans
un discours public, incité au sabotage de la ligne TGV Lyon-Turin. Un écrivain
jugé pour ses mots… Le combat était presque trop beau pour les militants
italiens et les intellectuels français qui le soutiennent. L’accusé avait d’ailleurs
annoncé, après l’énoncé des réquisitions du parquet qui demandait huit mois de
prison ferme que, quel que soit le verdict, il ne ferait pas appel : « J’ai déjà dit
tout ce que j’avais à dire. Je ne vais pas répéter mes mots devant une autre cour.
Le verdict m’importe peu. C’est comme pour les alpinistes, l’important c’est
l’escalade, le sommet est insignifiant9. » Après le verdict, l’Italien a simplement
dit : « Une injustice a été évitée10. »
Il est vrai que l’écrivain, soixante-cinq ans, n’est pas « un perdreau de
l’année ». Engagé à l’extrême gauche dès l’âge de seize ans, bien que – et sans
doute parce que – produit d’une éducation bourgeoise rigide autant qu’austère, il
choisit de devenir ouvrier. Il est de toutes les luttes : politiques, ouvrières,
humanitaires. Mais le soir, il écrit. Pour lui, d’abord. Puis pour son père lointain,
tombé malade, dont il attend une sorte de reconnaissance tardive. Son premier
roman, publié en 1989 (Non ora, non qui11) est le tableau poignant d’un enfant
napolitain rêveur et taciturne, brossé par un adulte qui se rend compte avec une
sourde tristesse que sa jeunesse est passée sans qu’il la vive. De Luca écrit
comme il respire, simplement, et d’ailleurs, « l’écriture représente pour moi le
contraire d’un travail, dit-il. C’est un moment festif qui m’a tenu compagnie
toute ma vie »12. Mais c’est nous qu’il régale. « L’écriture est vécue par lui
comme un acte charnel et manuel, un acte d’amour et de solidarité. Militant et
mystique, il mêle radicalisme et poésie. L’enragé de justice qu’il est élabore une
œuvre pleine de tendresse et d’humilité. Car Erri De Luca est profondément
humble, fuyant les us et coutumes de la gent littéraire. Devenu montagnard
émérite, il sait le sacré du face-à-face avec les montagnes nues et le silence qui
se fait en vous et hors de vous […] Il a appris à passer sur la pointe des pieds
dans la vie13. » Son éthique est la même en montagne : « Là-haut, je me trouve
en situation d’hôte, pas d’invité… Je me sens tellement de passage qu’en
montagne je ne plante jamais de clou. J’utilise ceux des autres, ça oui, mais
jamais je n’ai donné de coup de marteau sur une paroi rocheuse… Je ne veux pas
laisser de trace, seulement celle de mes pas, mais, en montagne, la neige a tôt
fait de les recouvrir14. »
Sa passion pour la montagne est née, sur le tard, d’un coup de foudre : « A
force de regarder les Dolomites, j’ai eu envie de poser mes mains et mes pieds
sur leurs parois… J’ai commencé tout seul, puis je me suis inscrit à un cours
pour apprendre les manœuvres de corde15. » L’élève devait être doué, puisqu’en
2002 il fut le premier cinquantenaire de l’histoire à réussir dans les Dolomites
une voie cotée 8b+ (voir : Difficulté). De Luca s’est même frotté à l’Himalaya,
en accompagnant son amie Nives Meroi, première femme à avoir gravi dix
sommets de 8 000 mètres, dans les massifs de l’Annapurna et du Dhaulagiri en
2005. Il en a ramené un récit, Sur la trace de Nives16, qui, à partir d’une
conversation à deux sous la tente en pleine tempête, développe une merveilleuse
déclaration d’amour à la montagne et à la vie. Morceaux choisis :

« La fréquentation des parois offre bien des surprises, dont celle de les voir vieillir. Je les touche
de mes doigts et de mon souffle, à la distance d’un baiser, les voilà lézardées, forcées par la glace
qui se dilate dans les fentes, par le vent qui pousse les cailloux en bas, par les éclairs qui frappent
à coups de marteau […] De loin, d’en bas, elles semblent éternelles, immobiles, mais en fait les
montagnes tremblent […] La montagne n’est pas un monstre qui tue, j’ai le sentiment au
contraire qu’elle souffre de blessures pour chaque vie qui se perd sur elle. Les avalanches qu’elle
n’a pu retenir, les volées de pierres qui ont sauté en bas : il existe une douleur de la montagne
[…] Le vent est une personne. Je lui parle, je raconte, je pense qu’il veut même écouter un peu.
Je commence à chuchoter quelque chose, une prière, un bout de chanson, et il me semble qu’il
m’écoute, qu’il s’arrête un peu. Ou bien il crie plus fort en réponse, pour raconter à son tour. Sa
fureur est un désir d’être écouté. »

Cette personnalisation de la montagne et de la nature, comme remède à la


solitude de l’homme, est omniprésente dans l’œuvre du grimpeur italien. Avec
Le Poids du papillon17, il revient dans les Dolomites nous raconter l’incroyable
duel à mort entre le vieux roi des chamois et un chasseur sur le retour qui, au soir
de sa vie, revient à la montagne pour cet ultime défi. De Luca y révèle de
nouveau son délicieux talent de conteur, dans une fable sans morale qui nous
parle simplement de rochers, d’arbres, de nuages, du temps qui passe et de
l’harmonie entre la nature et l’homme : « Il était en alliance avec le vent, son
cœur battait, léger, se chargeant de l’énergie lancée par le ciel sur la terre. »
Dépassement de soi
« Je ne demande pas mieux que me dépasser, mais pour me dépasser, il
faudrait d’abord que je me sois trouvé. » Cette boutade de notre philosophe-
alpiniste Patrick Dupouey18 est plus sérieuse qu’il n’y paraît. Même si je suis le
premier à céder à cette facilité de langage sur le « dépassement de soi », valeur
suprême du sport en général et de la montagne en particulier, un zeste de
moquerie ne peut que faire du bien. Moquerie, pas dénigrement. Je me sépare
donc de notre philosophe, lorsqu’il dénonce l’« idéologie fascisante » qui se
cacherait derrière l’exaltation « du dépassement de soi et de la virilité ». Cette
dérive, historiquement datée, inspirée d’un nietzschéisme déformé par les
régimes totalitaires, n’a pas survécu à la fin de la Seconde Guerre mondiale.
L’alpiniste a compris depuis longtemps qu’il n’est pas un surhomme. S’il évoque
le dépassement de soi, ce n’est plus pour donner des leçons de morale au monde,
mais tout simplement pour se faire plaisir. Anne-Laure Boch, médecin,
philosophe et alpiniste amateur, le dit avec justesse : « Déplacer un tant soit peu
ses limites physiques et morales est source d’une joie profonde, où la sensation
d’accomplissement voisine avec une impression de plénitude et d’harmonie… et
alors le plaisir, qui n’était pas le but premier de l’aventure, surgit à l’improviste,
de surcroît. Ce qui le rend immensément délectable19. »
Mais pourquoi ? Pourquoi l’homme trouverait-il le bien-être dans le
dépassement de ses limites ? Faut-il se dépasser pour s’accomplir ? Ne suffit-il
pas d’être soi-même, dans et avec ses propres limites ? Cette conception de la
vie, qui appelle l’homme à dépasser sans cesse ses limites pour « se réaliser »,
pour « trouver un sens à sa vie », est récente. Elle ferait hocher ironiquement la
tête aux philosophes grecs, pour lesquels le bonheur réside au contraire dans
l’ordre et l’harmonie des choses, l’homme devant rester à sa juste place dans le
cosmos, sans en bousculer les lignes, dans un rapport de soumission ou presque
à la nature. Aristote, saint Augustin ou Pascal dénonceraient aujourd’hui la folie
et la vanité de ceux qui prétendent s’élever au-dessus de leur condition humaine.
Et Montaigne, avec son sens jovial des réalités, leur lancerait : « Absurde ! Car
de faire la poignée plus grande que le poing, la brassée plus grande que le bras,
et d’espérer enjamber plus que l’étendue de nos deux jambes, cela est impossible
et monstrueux. Ni que l’homme se monte au-dessus de soi et de l’humanité : car
il ne peut voir que de ses yeux, ni saisir que de ses prises […] Nous avons beau
monter sur des échasses, encore faut-il marcher sur nos jambes. Et au plus élevé
trône du monde, nous ne sommes pourtant assis que sur notre cul20. » Cette vertu
prudentielle, l’une des quatre vertus cardinales depuis l’Antiquité, règnera sur la
pensée jusqu’à la révolution scientifique qui s’amorce au XVIe siècle : l’idée de
progrès éclipse la sagesse antique et l’homme prend conscience avec
ravissement qu’il n’a plus de limites. C’est ce qui l’amènera au sommet des
montagnes, au bout des mers et dans l’espace. Jusqu’ici, tout va bien. Les choses
se gâtent un peu lorsque l’idée de progrès, axée sur la connaissance, se teinte de
productivisme : le « dépassement de soi », désintéressé au départ, devient une
recette pour augmenter la performance, à l’école, dans l’entreprise et la société
tout entière. L’objectif n’est plus tant la connaissance de soi et de l’univers, que
l’amélioration du rendement et de la compétitivité. Et qui dit compétitivité dit
compétition, non plus seulement contre soi-même, pour vaincre ses propres
limites, mais pour être meilleur que les autres. C’est l’époque des « stages de
motivation », du « développement personnel », du saut à l’élastique, des
« coaches » de toute nature et de « l’aventure » sur catalogue… Bref, du
« dopage mental » !
Par pitié, revenons à la montagne, la vraie ! Celle d’Henry Russell, qui y voit
« le refuge de la sagesse et même de la sainteté », où l’homme « vit, pour ainsi
dire, dans un autre monde : il est transfiguré, parle, regarde, respire et pense
différemment ; la neige, le silence, l’air bleu des montagnes le rendent naïf et pur
comme un enfant21 » ; celle de Walter Bonatti* qui, grâce à elle, s’est « senti
toujours plus vivant, plus libre, plus vrai », et a pu « accomplir chaque fois, un
fascinant voyage à l’intérieur » de lui-même22 ; celle de Reinhold Messner*, qui
avoue : « Plus haut je monterai, plus je plongerai mon regard dans les
profondeurs de mon être23. » La vraie montagne, c’est « la montagne
intérieure24 ».
Dépasser ses limites, physiques ou morales, non pour l’estime de soi, encore
moins celle des autres, mais pour se découvrir soi-même. Car après tout, comme
disait, sans rire, le grand basketteur américain Michael Jordan : « Il faut se fixer
des buts avant de pouvoir les atteindre ! »
Descente
Jouissance du skieur, corvée de l’alpiniste ! L’un va en montagne pour
descendre, l’autre pour monter. Le premier dispose de moyens mécaniques pour
aller droit au but en s’épargnant les préliminaires… Pas le second. Point de
télésiège pour monter aux Grandes Jorasses. Il faut donc bien, la plupart du
temps, monter puis descendre à pied après la joie de l’objectif atteint, le
« selfie » avec son compagnon de cordée et le casse-croûte pris au sommet… Et
la descente est, disons-le, souvent longue, fastidieuse, douloureuse (« ah, les
genoux ! ») et dangereuse. On sait que 70 % des accidents de montagne arrivent
à la descente. Parce que l’attention se relâche, parce que la météo que l’on avait
un peu sollicitée positivement pour « faire le sommet, sinon ce serait trop
dommage ! » se gâte, parce que la fatigue se fait sentir… C’est pourquoi les
alpinistes, jamais en panne d’imagination, ont inventé une série de techniques
pour s’épargner la corvée de la descente. Leur point commun ? La glisse sous
toutes ses formes, terrestres ou aériennes ! Inventaire…
La « ramasse » en premier, sans doute la plus ancienne et la plus facile. Une
jolie pente de neige est nécessaire. Vous la descendez comme à ski, mais sur les
chaussures, le piolet tenu à deux mains vers l’arrière pour orienter la direction et
la vitesse. Un jeu d’enfant, très jouissif !
A défaut de neige, la descente d’éboulis. Un peu plus difficile, mais
incroyablement efficace ! Choisissez une longue pente d’éboulis, placez-vous au
centre, là où les cailloux sont les plus petits, comme du gravier, et lancez-
vous en courant vers le bas ! Mais si ! Plantez bien les talons, le corps en arrière,
sans vous freiner. A chaque pas, grâce au glissement des cailloux sur la pente,
vous parcourez 10 mètres comme si vous étiez chaussé de bottes de sept lieues.
Précaution : avoir de bonnes chaussures de montagne et… faire confiance !
Troisième méthode, les skis évidemment ! Mais encore faut-il les avoir
montés. Sur les sommets accessibles à peaux de phoque, aucun souci. On enlève
les peaux, on fixe le talon à l’arrière des skis et c’est parti ! Sinon, il faudra
porter les skis sur le sac à dos pendant l’ascension, ce que les équipements
d’aujourd’hui prévoient, mais à condition d’accepter de porter au moins 4 kilos
supplémentaires, ce qui n’est pas rien en altitude.

Quatrième méthode, la descente en rappel au bas de la voie. L’idéal,


apparemment, comme en école d’escalade. Elémentaire, mon cher Watson ! Je
laisse mon sac à dos avec le matériel d’alpinisme, les chaussures et les vivres au
pied de la voie, je grimpe léger en chaussons et je redescends en rappel à mon
point de départ. C’est la marque de Michel Piola, grimpeur suisse surdoué auteur
de la plus belle voie au Grand Capucin, « Le voyage selon Gulliver », cotée 7b
(voir : Difficulté) entièrement en libre. Mais la montagne n’est pas toujours une
falaise verticale, et la descente en rappel par la voie de montée pas toujours
possible ! Sinon, combien de drames auraient été évités sinon (Eiger, pilier du
Frêney…). Sans même évoquer les dangers inhérents à la descente en rappel
(solidité de l’ancrage, longueur de la corde, chute de pierres, blocage de la corde
au rappel…).
Reste alors la voie des airs ! Après la glisse, le vol ! On y évite au moins les
écueils dus à la terre… pour affronter ceux, pas toujours plus aimables, des
masses d’air : parapente, deltaplane, base jump. C’est au fond très tard que les
disciplines du « vol libre » ont rejoint celles de la montagne. A la fin des années
1970, disons. Grâce en particulier à un Français, aujourd’hui disparu, Jean-Marc
Boivin*. Le deltaplane et le parapente étaient d’invention toute récente, 1974
pour le premier, 1978 pour le second. Boivin, skieur et alpiniste confirmé, eut
l’idée originale de les combiner avec le vol libre, réalisant des « enchaînements »
inédits. En 1979, après avoir fait le K2, il s’envole en deltaplane du camp II à
7 600 mètres, battant le record mondial d’altitude. En 1985, il s’envole du
sommet du Gasherbrum II, battant son précédent record (8 035 mètres). En
1988, après avoir escaladé l’Everest, il le descend en parapente, une première
mondiale. Le destin le rattrape injustement en 1990 lorsque, sautant en base
jump d’une cascade de 1 000 mètres de haut au Venezuela, il heurte un arbre et
meurt, à trente-huit ans, d’hémorragie interne. Quelques minutes auparavant, il
avait refusé les secours, leur demandant d’aller d’abord s’occuper d’une autre
blessée qui avait sauté juste avant lui. Un acte merveilleusement chevaleresque,
qui lui a sans doute coûté la vie. J’ai une profonde admiration pour cet homme.
A l’époque où il a disparu, je passais mon brevet de parachutisme après une
formation de « progression accélérée en chute ». Sauter d’un avion, oui, j’en
avais presque l’habitude depuis l’armée, mais du haut d’une falaise, je ne m’y
risquerai jamais…
Desmaison, René (1930-2007)
Hyper médiatisé, pour le meilleur (le sauvetage des Drus en 1966) et pour le
pire (« le drame des Grandes Jorasses » en 1971), Desmaison, l’alpiniste
aventurier, l’indiscipliné, aura été adulé de la France entière. Même son
exclusion de la compagnie des guides de Chamonix pour comportement
« mercantile » lors du sauvetage des Drus le rendra sympathique aux yeux d’une
opinion fascinée par ce héros sans peur qui totalisera 1 000 ascensions, dont 114
premières, notamment de grandes hivernales.
Ce Périgourdin d’une famille modeste n’était nullement destiné à la
montagne. Renvoyé de l’école pour indiscipline (déjà !), il travaille très jeune
comme apprenti mécanicien dans un garage de Périgueux. A la mort de sa mère,
son père l’envoie en région parisienne pour passer son CAP et il se lie d’amitié
avec Pierre Kohlmann (voir : Mazeaud). Les week-ends se passent sur les
rochers de Fontainebleau, « rochers primordiaux, plus précieux que des diamants
pour nous25 ». Après son service militaire, comme chasseur alpin, il fait la
connaissance, dans les falaises du Saussois, de Jean Couzy*, qui avait déjà un
palmarès exceptionnel, dans les Alpes et en Himalaya. Ainsi naîtra la cordée
Couzy-Desmaison qui fera merveille jusqu’à la mort dramatique de Couzy, en
montagne, en 1958. « Puisque aucune grande paroi n’avait été gravie en
hivernale, nous allions commencer ! Il suffira de prendre une petite laine de
plus26 ! » Et on enchaîne : première de l’arête nord de l’aiguille Noire de
Peuterey, première de la face nord-ouest de l’Olan (1956), première hivernale de
la face ouest des Drus (1957), première de l’éperon Margherita aux Grandes
Jorasses (1958). Après la mort accidentelle de Jean Couzy, touché par une pierre
dans le massif du Dévoluy (« Cette montagne avait brisé notre cordée, mais je ne
pouvais la détester »), les premières continuent : en 1959, dans les Dolomites,
avec Mazeaud* et Kohlmann, la directe de la Cima Ovest, une voie qu’il avait
tentée sans succès avec Couzy l’année précédente, la première hivernale de la
face nord de l’Olan (1960), la première du pilier est du pic de Bure dans le
Dévoluy – cotée TD + (voir : Difficulté) – en 1961, la seconde hivernale de
l’éperon Walker des Grandes Jorasses, en 1963, avec Jack Batkin, dans des
conditions infernales : « Je viens de faire la longueur de corde la plus dangereuse
de ma vie27 », la première hivernale du pilier central du Frêney, la première
hivernale du Linceul aux Grandes Jorasses en 1968, première ascension, à ma
connaissance, retransmise en direct à la radio !
A cette époque, Desmaison est au sommet de son art. Professeur à l’ENSA
depuis 1960, ce qui lui assure la sécurité financière que la vente d’articles de
sport, d’électroménager ou de… perceuses à percussion ne lui donnait pas. Il est
guide depuis 1961 et ne manque pas de clients. Et il grimpe aussi pour lui-même,
découvrant l’ivresse de l’alpinisme en solitaire, par exemple dans la face ouest
des Drus en 1963. Mais c’est l’année 1966, celle du sauvetage des Drus, qui le
fait entrer dans la légende… et dans la polémique !
Vingt-quatre pages dans Paris Match ! Il faut dire que tous les ingrédients
sont réunis. Deux jeunes Allemands peu expérimentés coincés à 3 450 mètres
dans la face ouest des Drus, incapables de monter ou de descendre. Une
première cordée de secours dirigée par le « beatnik » aux yeux bleus,
l’Américain Gary Hemming*, une autre par René Desmaison. Mobilisation
générale à Chamonix. L’ORTF filme tout en direct. Les deux cordées de secours
font leur jonction et réussissent à ramener sains et saufs les deux Allemands.
Gary Hemming est accueilli en héros, Desmaison, accusé d’avoir vendu son
reportage photo à Paris Match pour « une brique »28, est exclu de la compagnie
des guides de Chamonix. Il ne sera réintégré que dix ans plus tard. Il faut dire
qu’il en a un peu rajouté entre-temps : en 1968, sponsorisé par le BHV, il plante
au sommet du mont Blanc une tente publicitaire portant l’inscription « BHV
4807 »… On imagine les réactions des Chamoniards ! Même Armand Charlet, le
sage, le mesuré, lui écrira : « Desmaison, vous n’auriez pas dû faire ça… »
Commentaire de l’intéressé : « A cette période de ma vie, j’étais assez démuni.
Pour le même prix, soit 1 500 francs, j’aurais bien escaladé l’Arc de triomphe ou
l’Obélisque en solitaire29… »
Le pire est à venir. Dans un livre inoubliable (342 heures dans les Grandes
Jorasses), Desmaison en livrera le récit aussi détaillé que douloureux. Une
polémique (encore !) s’ensuivra avec le maire de Chamonix, Maurice Herzog*,
responsable des secours. Résumé : en février 1971, René s’attaque à l’éperon
Walker des Grandes Jorasses avec un jeune guide très doué de vingt-trois ans,
Serge Gousseault. Les ennuis commenceront le quatrième jour : la corde est
sectionnée par une chute de pierres et le temps se gâte. A 300 mètres du sommet,
Desmaison envisage de redescendre, mais la bonne forme apparente de Serge le
pousse à continuer. Forme apparente seulement, car en réalité Serge, fier et
courageux, n’ose rien révéler de son état. Il neige toujours. Serge grimpe sans
gants. Ses mains enflent. Le septième jour, 17 février, au bivouac, René se rend
compte : « Sa main droite est très enflée ; la peau se détache en lambeaux30. »
Serge ne peut même plus récupérer les pitons. Le piège mortel s’est refermé sur
la cordée. Nouveau coup dur, le 18 : une nouvelle chute de pierres cisaille la
dernière corde… Serge n’est même plus capable de se hisser sur le jumar. A
80 mètres seulement du sommet, il renonce et ne bouge plus. Nous sommes le
20 février. Le calvaire durera encore six longs jours… Serge meurt lentement
dans les bras de René, tandis que les hélicoptères – malentendu ou mauvaise
météo – renoncent à intervenir. C’est seulement le 25 février qu’une Alouette III
arrivée de Grenoble se pose sur la brèche des Jorasses et sauve Desmaison, qui
serait mort deux heures plus tard sans doute. Dès le lendemain viendra le temps
des règlements de comptes, par presse interposée31. Le guide aura beaucoup de
mal à se remettre de cette tragédie : « Les images émergent quand je prends en
mains le vieux piton rouillé, tordu, où s’impriment pour toujours les griffes du
granit. C’est à ce piton que je suis resté suspendu, près de mon compagnon de
cordée, sans vie, gelé, dur comme le bois, ce compagnon contre lequel je
m’appuyais pour atténuer la souffrance d’une position intolérable, quand les
sangles de mon harnais s’imprimaient dans mes chairs32. »
Seules les expéditions lointaines, peut-être, peuvent soigner de telles
blessures. Ce que fera Desmaison, dans les Andes, à partir de 1976 : au
Huandoy, avec notamment son fils Pascal, et au Chopicalqui avec le jeune
Christophe Profit*. Il meurt d’un cancer en 2007 à Marseille.
Destivelle, Catherine (née en 1960)
La « Reine Catherine » pour les médias (masculins !), séduits par son joli
visage et sa silhouette sexy escaladant les gorges du Verdon ; « la Destivelle »
pour les Chamoniards bluffés par son ascension en solo et en hiver des trois
grandes faces nord des Alpes (Eiger, Grandes Jorasses, Cervin)… En tout cas,
certainement, la plus brillante alpiniste française de l’histoire.
Parisienne, c’est logiquement à Fontainebleau qu’elle découvre l’escalade.
Ses parents l’inscrivent au CAF* à l’âge de douze ans… Il lui arrive même de
fuguer le week-end pour aller grimper dans les Alpes ! A seize-dix-sept ans, elle
parcourt les grandes voies du Verdon et, avant vingt ans, réalise les courses les
plus réputées dans les Alpes (face nord de l’Olan, de l’Ailefroide, directe
américaine des Drus) et ce avec deux maîtres mots : rapidité et légèreté. Mais il
lui faut un métier… Elle obtient son diplôme de kiné à vingt ans et s’éloigne un
peu de la montagne, jusqu’à ce que Robert Nicod, qui voulait faire d’elle le
Patrick Edlinger* féminin – on peut dire qu’il a réussi –, la contacte pour tourner
un film d’escalade dans le Verdon. La sortie, en 1985, du film E pericoloso
sporghersi la propulse au premier plan : « Avec sa plastique parfaite et son
visage d’ange, Catherine Destivelle crève l’écran33. » Les sponsors frappent à sa
porte, son ami Lothar Mauch l’encourage : elle se lance dans les compétitions
d’escalade. Très vite, elle sera classée dans les toutes premières grimpeuses
mondiales en libre et solo intégral. Un premier accident (fracture du bassin après
une chute dans une rimaye à Chamonix) ne la décourage pas ! Aussitôt remise,
elle reprend l’escalade.
Le vrai tournant a lieu en 1990, lorsqu’elle choisit la haute montagne et
arrête l’escalade en compétition. Sur ce nouveau terrain de jeu, elle fera aussi
merveille. D’abord aux Drus : le pilier Bonatti en solo et en quatre heures
(1990), mais surtout l’ouverture dans la face ouest d’une nouvelle voie
(« Destivelle »), en juin 1991, qui lui prendra onze jours ! La « fiancée des
Drus » est entrée dans la légende : « Elle n’est plus seulement la Reine
Catherine, jolie gazelle du rocher, mais “la Destivelle”, comme on dit “la
Callas”, une soprano de l’alpinisme34. » Elle le montre encore lorsque, première
femme à ce jour encore, elle réalise l’ascension hivernale en solitaire des trois
faces nord mythiques des Alpes (Eiger 1992, Grandes Jorasses 1993, Cervin
1994). « A l’Eiger, Catherine signe une performance monstrueuse dont bien peu
d’hommes sont capables35 », dit le photographe René Robert. Voilà qui a fait
plaisir à Destivelle, qui a toujours voulu être reconnue en tant qu’alpiniste plutôt
qu’en tant que femme !
Elle n’a pas non plus négligé les expéditions lointaines, notamment avec ses
proches Jeff Lowe et Erik Decamp : voie des Yougoslaves à la tour de Trango
dans le Kakakorum (1990), tentative au pilier ouest du Makalu (1993), face sud
du Shishapangma (8 013 mètres) en 1994 et première du pic Sans Nom dans la
chaîne Ellsworth en Antarctique (1996). C’est là que se produit l’accident, le
deuxième de sa carrière, à la suite d’une erreur d’inattention… fracture ouverte
de la jambe ! La connaissant, elle aurait sûrement rechaussé les crampons
aussitôt remise… mais la naissance de son fils Victor, en 1997, l’en dissuade :
« Pour moi, un enfant vaut toutes les premières. La famille passe avant tout36. »
Aujourd’hui, Catherine Destivelle est une femme épanouie, indépendante,
mère d’un garçon de seize ans, qui vit de ses conférences et de son nouveau
métier d’éditeur37, tout en continuant à grimper… mais « pour elle-même ». Elle
n’a perdu ni son sourire, ni son humour, ni sa modestie, celle des grands
champions.
Devies, Lucien (1910-1980)
Le « de Gaulle de l’alpinisme », le patron tout-puissant qui a régné sur
l’alpinisme français pendant presque trente ans après guerre. Un grand dirigeant
associatif, d’autant plus méritant qu’il était bénévole, excerçant par ailleurs son
métier de chef d’entreprise. Il aura donné un nouvel élan et une vraie fierté à
l’alpinisme tricolore, avec des succès comme l’Annapurna* en 1950 ou le
Makalu en 1971, tout en étant lui-même un excellent grimpeur, compagnon de
cordée de Gervasutti*.
En 1936, au moment où se déroule l’expédition* française au Hidden Peak*
qu’il a été chargé d’organiser par le Comité de l’Himalaya, Devies a déjà, à
vingt-six ans, quelques belles réussites à son actif : la première de la face nord-
ouest de l’Olan, considérée comme le plus gros problème du moment en
Dauphiné, la première de l’arête sud-est du pic Gaspard et la première du pilier
nord-ouest de l’Ailefroide, les trois avec Gervasutti. Mais, tout en continuant à
grimper tous les ans jusqu’en 1959 au moins, c’est son palmarès de dirigeant et
sa longévité qui impressionnent : président du GHM de 1948 à 1951, président
du CAF* de 1948 à 1951, de 1957 à 1963 et de 1966 à 1970, président de la
FFM de 1948 à 1973… il sera l’âme de toutes les expéditions françaises (Hidden
Peak 1936, Annapurna 1950, Makalu 1971 et j’en passe !). Rédacteur en chef de
la revue Alpinisme, la publication du GHM, et du magazine La Montagne, la
publication du CAF, jusqu’en 1973, auteur de très nombreux articles, préfaces de
livres et initiateur de la deuxième édition du Guide Vallot entre 1947 et 1979, il
laisse un héritage intellectuel immense.
La montagne a ses héros. Pour le public, ce sont avant tout les plus grands
alpinistes. Quoi de plus normal. Mais un dirigeant d’exception comme Lucien
Devies a assurément sa place dans ce panthéon.
Devouassoux, Gérard (1940-1974)
Le légendaire guide chamoniard, disparu à trente-quatre ans à l’Everest, aura
marqué l’histoire de la montagne, d’abord comme sauveteur, puis comme
inspirateur du secours en montagne* et de la prévention des accidents en
altitude. Son nom est associé au fameux sauvetage des Drus* en 1966, à la
création du premier PGHM (Peloton de Gendarmerie de Haute Montagne) à
Chamonix et à la fondation en 1971 de l’Office de haute montagne, qui
contribue depuis plus de quarante ans à prévenir les accidents par l’information
et la pédagogie auprès des grimpeurs ou randonneurs du massif du Mont-Blanc.
Dans la famille Devouassoux, du village des Bossons, on est tous
montagnards, skieurs ou alpinistes ! Mais les débuts du jeune Gérard, aspirant-
guide qui fait son service à l’Ecole militaire de haute montagne, sont durs : il se
fracture le bassin en effectuant un exercice sur le glacier des Bossons. Déclaré
« invalide »… Néanmoins le garçon est costaud. Un an plus tard, il rechausse les
crampons et réalise avec Yvan Masino l’ascension de l’éperon Walker aux
Grandes Jorasses en un temps record, treize heures. L’année suivante, avec René
Desmaison*, il s’attaque à la face nord en hivernale. La tempête arrête la
tentative. Devouassoux sort premier de l’ENSA et devient guide de la
compagnie de Chamonix. Son véritable chef-d’œuvre sera la première hivernale
de la face nord des Drus en 1964 avec ses complices Georges Payot et Yvon
Masimo : « Sinistre muraille, s’élevant d’un seul jet de 1 000 mètres au-dessus
du glacier du Nant-Blanc et semblant défier l’audace des meilleurs grimpeurs.
Avec ses énormes dalles verglacées, surplombs, couloirs de glace noire, rochers
pourris, la face nord n’est peut-être pas plus difficile que la face ouest, mais les
conditions d’escalade sont rendues beaucoup plus pénibles, ne serait-ce qu’en
raison du froid qui y règne en permanence38. » Trois jours plus tard, le trio
vainqueur est de retour à Chamonix où il reçoit un accueil triomphal. Il retrouve
cette même face nord en 1966, mais cette fois en tant que sauveteur, lorsque
deux jeunes Allemands inexpérimentés se retrouvent coincés sur une vire à
3 450 mètres (voir : Desmaison). Mais lorsque la cordée « officielle » de
Devouassoux arrive à la hauteur des Allemands, elle constate que René
Desmaison, guide lui-même, et Gary Hemming*, le « beatnik des cimes »,
montés par la face ouest, sont déjà sur place… S’ensuit une querelle surréaliste
entre les deux cordées, la première prétendant descendre les rescapés par la face
nord, la seconde par la face ouest… Desmaison refusera de céder aux injonctions
de la caravane officielle et lancera ses rappels dans la face ouest. Devouassoux
lui reprochera amèrement d’avoir mis la sécurité des naufragés en péril, pour
avoir seul le bénéfice médiatique du sauvetage… Ambiance… Les deux guides
n’étaient plus vraiment destinés à passer leurs vacances ensemble ! Et pourtant.
Le destin n’est pas avare de clins d’œil. Cinq ans plus tard, Desmaison est en
perdition dans la face nord des Grandes Jorasses en hiver. Son compagnon de
cordée, le jeune guide Serge Gousseault, est mort de froid et d’épuisement dans
ses bras après une agonie interminable. Au bout de cinq jours, une Alouette III
réussit enfin à se poser sur la brèche des Jorasses et Desmaison, dont les heures
étaient comptées, voit descendre à sa hauteur… Devouassoux qui lui sauve la
vie.
C’est l’Everest qui sera fatal au guide emblématique. Son projet était
pourtant magnifique : une première française à l’Everest, uniquement avec des
guides de Chamonix, par l’arête ouest et sans oxygène. Huit des meilleurs guides
de la vallée, 25 sherpas, 400 porteurs, 12 tonnes de matériel… au camp II, en
pleine nuit le 10 septembre 1974, une avalanche engloutit Devouassoux et 4
sherpas. Dans un très beau livre illustré par des photos de Pierre Tairraz*,
Christian Mollier, membre de l’expédition et ami intime de Devouassoux, livre
un témoignage poignant mais plein de dignité de ce drame39. A trente-
quatre ans, le guide des guides, qui avait consacré sa vie à sauver les autres, était
lui-même englouti par la montagne.
Diemberger, Kurt (né en 1932)
La légende vivante de l’himalayisme. A quatre-vingt-quatre ans, bon pied,
bon œil, l’Autrichien n’a pas changé, ou presque, juste pris un peu de poids.
Mais toujours aussi souriant, volubile – il parle couramment six langues – et…
barbu ! Piolet d’or 2013 pour l’ensemble de sa carrière, après Bonatti* et
Messner*, il l’a bien mérité, tant il a été de tous les combats, pour le meilleur et
pour le pire. Six 8 000 à son actif, autant de livres, dont un récit bouleversant de
la tragédie du K2* où il a vu mourir la femme qu’il aimait, mais aussi de très
nombreux films et documentaires, car sa caméra et lui étaient inséparables.
Nostalgique de l’alpinisme d’« exploration », Diemberger : « Je n’aime pas
beaucoup le terme “sport” pour la montagne. Pour l’escalade de parois, peut-
être. Mais la montagne, c’est autre chose40 ! », dit-il avec ses yeux malicieux. Et
il en sait quelque chose, Kurt. Ses étés étaient bien remplis : les Alpes
occidentales au début, quand la neige est dure (faces nord du Cervin*, des
Grandes Jorasses*, de l’Eiger*, entre 1956 et 1958), puis les Dolomites en fin de
saison. Mais son truc, c’est l’exploration, donc l’Himalaya, à peu près inviolé au
début des années 1950. Premier 8 000 ouvert, le Broad Peak (8 051 mètres) en
1957 avec Hermann Buhl*, qui est un peu son père spirituel. La même année,
toujours avec Buhl, il tente le Chogolisa (7 665 mètres) en technique alpine. A
300 mètres seulement du sommet, la tempête les contraint à redescendre. Une
corniche de neige cède sous les pieds de Buhl, qui disparaît dans la face nord. Ils
n’étaient pas encordés. Diemberger explique : « On a soulevé plusieurs raisons
afin d’expliquer pourquoi il est sorti de ma trace. Il y a eu peut-être une rafale,
ou de la neige collée à son masque, ou peut-être encore qu’en voyant ma trace il
s’est dit : “Bon Dieu, mais que fait Kurt si loin sur la droite ?” et qu’il s’est
éloigné de la trace pour se diriger trop en avant sur la corniche… au final, on
n’en sait rien au juste. Le fait est que nous n’étions pas encordés et que c’était
une erreur à ne pas commettre dans ce genre de situation. Mais quand bien
même nous aurions été encordés, je ne serais plus là aujourd’hui pour en parler,
car Hermann m’aurait entraîné dans sa chute. Autrement dit, je dois ma vie à une
erreur41. »
Et la vie continue. Première du Dhaulagiri (8 167 mètres) en 1960, ce qui
fera de Diemberger le premier homme, avec Buhl, à aligner deux 8 000 vierges.
Puis le Makalu en 1978, l’Everest avec Pierre Mazeaud* la même année, le
Gasherbrum II l’année suivante. C’est à cette époque qu’il rencontre l’alpiniste
anglaise Julie Tullis, qui sera la femme de sa vie. Ensemble, ils formeront une
cordée soudée, ambitieuse et… cinématographique ! Les deux équipiers sont en
effet les cinéastes « les plus hauts du monde » et filment pour de nombreuses
expéditions (Everest, Nanga Parbat…). En 1984, Julie est la première Anglaise
au sommet d’un 8 000, le Broad Peak, avec son compagnon. Nouvel objectif, et
non des moindres, pour Kurt et Julie : le K2 ! Après deux tentatives
infructueuses en 1983 et 1984, ils se trouvent de nouveau au pied de la montagne
en 1986. Et il y a du beau monde au camp de base : Kukuczka*, Wanda
Rutkiewicz*, le couple Barrard*, entre autres, mais aussi des Américains, des
Coréens, des Italiens. Premier drame : une chute de séracs tue deux Américains.
Trois jours plus tard, Liliane et Maurice Barrard disparaissent à la descente.
Wanda et Michel Parmentier s’en sortent de justesse. L’Italien Renato Casarotto
fait une chute mortelle. La tempête fait rage sur la « montagne meurtrière ». Les
sept alpinistes de l’expédition Diemberger tentent malgré tout le sommet. Cinq
réussiront, dont Kurt et Julie. Mais ils resteront bloqués par la tourmente pendant
cinq jours vers 8 000 mètres. Julie ne s’en sortira pas, victime d’un œdème
cérébral. Au total, sur sept, il n’y aura que deux survivants, Kurt et Willi Bauer.
Sont-ils allés trop loin ? Fallait-il tenter ainsi le diable ? Diemberger,
extrêmement affecté par la disparition de Julie, ne retournera plus à ces altitudes.
Il expliquera plus tard que l’alpiniste extrême, dans une situation limite, est
tiraillé entre son sixième sens, qui lui conseille la prudence (« Fais demi-tour,
c’est bien trop risqué ! »), et le « septième sens » qui le pousse à continuer, à
tenter sa chance pour accrocher l’exploit42. Lorsque le septième sens l’emporte,
il faut compter sur la chance…
Cet été 1986 aura été dramatique au K2. Sur 27 alpinistes ayant atteint le
sommet, 13 sont morts. « Ils sont allés au bout d’eux-mêmes, ils sont allés au
bout de leurs rêves43. »
Difficulté
« Vraiment dur, ce passage ! C’est coté combien au topo, 5 ?
— Tu rigoles, c’est à vaches44 ! »
Cet échange, fréquent le soir au refuge, illustre bien la difficulté de coter
la… difficulté en montagne ! Car la difficulté est à la fois subjective et
contingente. Telle voie d’escalade, facile dans de « bonnes conditions », pourra
devenir un cauchemar en cas de changement de temps ou de mauvais état du
rocher, de la neige ou de la glace. La même voie, dans les mêmes conditions
objectives, sera ressentie comme plus ou moins difficile en fonction du mental
de l’alpiniste et de sa forme physique le jour dit. Or, par construction, la cotation
est effectuée par le grimpeur qui a ouvert la voie. Délicate techniquement,
comme en témoigne d’ailleurs la multiplicité des échelles de cotation
aujourd’hui, la « notation » d’une voie a aussi été contestée, dans son principe,
pour des raisons éthiques : « Une cotation chiffrée présente des inconvénients
graves. Ceux-ci sont d’ordre moral, la seule préoccupation étant de conserver à
l’alpinisme son caractère idéal. Ce caractère est menacé lorsque l’amour de la
montagne le cède à l’amour de la performance. Le chiffre, symbole absolu et
péremptoire, est une tentation offerte à l’amour de la gloriole, malheureusement
latent chez bon nombre d’alpinistes45. »
Pour autant, l’utilité d’une cotation des difficultés est vite apparue lors du
développement de l’alpinisme « sans guide » au début du XXe siècle, en même
temps que celle des « topos » des voies : comme le skieur d’aujourd’hui qui a
besoin de savoir si c’est « bleu », « rouge » ou « noir » et a son plan des pistes
dans la poche de l’anorak, l’alpiniste qui part en montagne sans guide recherche,
certes, l’aventure, mais pas la catastrophe… autant savoir à peu près dans quoi
on s’engage ! La première cotation connue dans les Alpes a été proposée par
l’Allemand Willo Welzenbach* en 1925. Elle comportait six niveaux de
difficulté, allant de 1 (facile) à 6 (extrêmement difficile). Pour faire simple, par
rapport à la marche qui correspondrait à un niveau 0, la nécessité d’utiliser les
mains apparaît au niveau 1, tandis que le niveau 6 correspond à « la limite des
possibilités humaines » en escalade. Le problème est que, en escalade comme
dans les autres disciplines sportives, les limites des possibilités humaines sont
toujours dépassées… Si bien que l’échelle de Welzenbach devra rapidement
être, si j’ose dire, allongée… Le 6 se subdivisera en 6a, 6b, 6c, puis on passera
au chiffre 7, puis au 8, et au 9 récemment ! Le niveau le plus difficile atteint
aujourd’hui, à ma connaissance, est le 9b+ réalisé par l’Américain Chris Sharma
en falaise (voir : Escalade).
Mais tout cela, observait déjà Etienne Bruhl en 1935, peut se comprendre en
falaise, sur des blocs, ou des courses en rocher pur, mais n’a pas grand sens pour
les grandes courses des Alpes occidentales, où les conditions de la montagne
changent tous les jours et dont les itinéraires incluent le plus souvent neige et
glace46 ! Objection finalement retenue par le GHM et son président Lucien
Devies*, après tout de même quelques échanges musclés par presse interposée :
en 1943, le GHM propose de créer une « cotation globale » pour les courses
d’alpinisme qui, à l’image du système anglais, est plus qualitative que
quantitative et veut donner une image du niveau de la course dans son ensemble.
En vigueur encore aujourd’hui, elle va de F (facile) à ED (extrêmement
difficile), certains y rajoutant même, sans rire, le niveau ABO (abominablement
difficile !).
Nous voici donc dotés déjà d’une cotation pour l’escalade (1 à 9) et pour
l’alpinisme (F à ED). Mais ce serait trop simple. L’escalade artificielle* ne peut
évidemment pas être cotée comme l’escalade libre : elle a donc sa propre
échelle, c’est le cas de le dire, qui va de A0 à A6. La description du niveau A6
mérite d’être lue : « Les points et même les relais ne résistent pas à un vol. La
chute est donc strictement interdite »… L’escalade glaciaire a elle-même sa
propre cotation, fonction à la fois de la verticalité, de la qualité de la glace et des
possibilités d’assurage : un chiffre romain mesure la difficulté globale de
l’ascension et un chiffre arabe la difficulté technique du passage le plus dur.
Pour corser encore un peu le tableau, l’escalade « mixte » (rocher, neige et
glace), le dry tooling (mixte moderne) et l’escalade de blocs ont aussi leur propre
cotation… sans oublier les cotations internationales de l’Union internationale
des associations d’alpinisme, les cotations anglaises et américaines… Je sens
que le lecteur s’énerve ! Alors je termine par un conseil qui évitera de s’arracher
les cheveux : si vous avez un doute sur vos capacités, prenez un guide* !
Directe, directissime
Les grimpeurs adorent les superlatifs, on le sait. Les noms de baptême qu’ils
donnent à certaines voies le disent assez47… Mais les mots ne font que traduire
un mouvement de fond qui anime l’alpinisme depuis l’achèvement de l’ère des
conquêtes : la recherche de la difficulté*. Non pour la difficulté en soi, car il
suffit pour cela d’escalader un mur indoor, mais pour l’élégance du tracé et la
beauté de sa ligne. L’esthétique devient éthique*.
« Va toujours par le chemin le plus court, et le plus court est le chemin tracé
par la nature », conseille le sage Marc Aurèle dans ses Pensées. Très bien. Mais,
en montagne, la nature est malicieuse : le chemin le plus court de la base à la
cime, la ligne droite, est immanquablement semé d’embûches – écrasantes dalles
de pierre suspendues au-dessus du vide, surplomb rocheux sans aucune prise,
goulet de glace d’une raideur surréaliste… Comment passer ? Dans l’histoire de
l’alpinisme*, les premiers itinéraires vers le sommet ont donc été « en zigzag »,
pour contourner les obstacles et exploiter les « points faibles » de la montagne.
Ainsi sont nées les « voies normales ».
Seulement voilà : une fois « tombés » tous les sommets du monde, du mont
Blanc* (1786) au quatorzième et dernier 8 000* en Himalaya* (1964), il a fallu
s’inventer de nouveaux défis. Il y aura toujours, explique Yves Ballu, « des
alpinistes qui cherchent à satisfaire une légitime envie de créer, en apportant des
réponses nouvelles, les leurs, à l’éternelle question : “Cela est-il possible ?” Ou
plus précisément : “Qu’est-ce qui est encore considéré comme impossible48 ?” »
Les voies directes… et leurs excessives grandes sœurs, les « directissimes ».
L’idée ? Grimper suivant une ligne « droite comme la goutte d’eau tombée du
sommet », suivant la jolie formule du grimpeur italien Emilio Comici*. C’est-à-
dire sans détour, sans éviter les difficultés. Histoire de se mesurer à la nature
comme elle vient… et à ses propres limites. La directissime, c’est un peu pour
l’alpiniste ce que l’exercice de style est à l’écrivain (écrire tout un roman sans
lettre « e » chez Perec dans La Disparition par exemple) ou au compositeur
(s’imposer la métrique grecque ou le plain-chant pour Olivier Messiaen, entre
autres). C’est la mise à l’épreuve de la créativité dans l’extrême contrainte.
L’alpinisme « sportif », dans le sillon ouvert à la fin du XIXe siècle par
l’Anglais Mummery* (« La route la plus difficile conduisant au pic le plus
difficile est toujours ce que le grimpeur doit tenter », affirmait-il), devient un
alpinisme d’« artiste » : il y a dans la « directe » une indéniable recherche
esthétique. Comici, qui ouvre le bal en 1931 avec une direttissima inaugurée à la
Civetta, est formel : la voie qu’il crée doit être belle, autant que difficile49.
Nombreux sont ceux qui s’engouffrent dans la brèche de ces « nouvelles
premières » : en 1935, Pierre Allain* et Raymond Leininger ouvrent la voie
directissime de la face sud de la Meije*. La montagne du père Gaspard* ne
livrera une directe en face nord que bien plus tard, en 1962, sous les pas du
grand Raymond Renaud, ascension qu’il répétera en solitaire à l’automne 1969
en seulement quatre jours. Bonatti* ouvre en 1950 la face ouest du Grand
Capucin. En 1954, Pierre Labrunie et André Contamine ouvrent une voie directe,
difficile et soutenue, qui porte aujourd’hui leur nom sur la face est du mont
Blanc, au-dessus du glacier de Talèfre. La directe de la Cima Grande est ouverte
par Lothar Brandler* en 1958 et celle de la Cima Ovest l’année suivante par
Mazeaud* et Desmaison*, en hommage à leur ami Jean Couzy*. Bonatti* encore
ouvre en solitaire une voie directe sur la face nord du Cervin* en 1965. La même
année, les alpinistes américains John Harlin et Royal Robbins ouvrent une voie
« directissime » sur la face ouest des Drus* – l’une des ascensions rocheuses des
plus difficiles dans les Alpes*. En 1966, l’alpiniste britannique Chris
Bonington* réalise la première ascension d’une directissime dans le versant
nord-ouest de l’Eiger*. Walter Cecchinel* et Claude Jaeger réussissent
l’ascension du couloir nord de la brèche des Drus* en 1974. En 1978, la
directissime Baxter-Jones, qui permet l’ascension du mont Maudit via une
goulotte de près de 500 mètres, est ouverte par Patrick Gabarrou et Brigitte
Maquennehan. Et j’en passe !
Jusqu’à la fin des années 1970, le nouveau jeu des tracés directs s’appuie
sans complexe sur l’escalade artificielle* : pitons, coinceurs, crochets, étriers,
voire cordes fixes, tout un matériel de progression permet de venir à bout de
dalles et de surplombs qui semblent alors infranchissables. Jusqu’à ce que le défi
monte d’un cran : dorénavant, il faut vaincre les mêmes voies en escalade
« libre ». Interdit d’utiliser les pitons pour progresser, seulement pour s’assurer !
En 1983 par exemple, Marco Pedrini et Sergio Vicari réussissent l’ascension de
la directissime américaine de 1965 en face ouest des Drus, cette fois en « libre ».
Et l’histoire est loin d’être terminée !
Après les « directes », l’alpinisme sportif inventera tout au long du
XXe siècle d’autres défis, toujours plus relevés, insolents et casse-cou : les solos,
les hivernales, le « sprint » où le grimpeur joue contre la montre. Demain, quelle
sera la nouvelle limite à franchir, le nouvel exercice de style ? Il y en aura
toujours, tant il est vrai, comme dit Sartre, que « chaque homme doit inventer
son chemin », et que tous les chemins, directs, de traverse ou des écoliers, ne
mènent… qu’à soi.
Disparu
Le disparu en mer, comme le disparu en montagne, n’est pas mort. Il est
juste absent. Aussi la souffrance de ceux qu’il laisse ne peut s’éteindre. Le deuil
est sans fin. Sauf à tuer l’espérance. Alors, oui, seul le désespoir est salutaire.
« Cela fait sept heures qu’il est parti. Je commence à me sentir préoccupée.
Est-ce qu’il avance dans des conditions difficiles qui l’empêchent d’utiliser le
téléphone qu’il porte dans la poche intérieure de sa combinaison ? 7 h 30, 7 h 45,
8 heures. Rien […] La panique monte. Ma bouche devient sèche, des bouffées de
chaleur explosent du plexus jusqu’au visage, mes mains sont moites. La tête me
tourne. Je ferme les yeux. J’essaie de l’imaginer engagé dans le couloir, il en
bave. Il progresse lentement sur l’arête… Il est 10 heures. Je me décompose. Il
s’est passé quelque chose. » C’est Katia Lafaille*, la femme de Jean-Christophe,
qui parle50. Non, le téléphone ne sonnera jamais. Il y a presque dix heures, ce
27 janvier 2006, le brillant alpiniste a quitté son dernier camp à 7 600 mètres
pour partir à l’assaut du Makalu, seul et en hiver. Pas de nouvelles. L’attente est
insupportable. Que faire ? Que dire aux enfants ? « Maman est triste, maman
s’inquiète. Je crois que papa a eu un problème en montagne. –– Quoi comme
problème ? –– Un problème de téléphone… » Que dire aux amis qui appellent,
aux journalistes qui interrogent ? Partir, aller là-haut ! C’est ce qu’elle fait, pour
tromper l’angoisse. Car elle sait au fond d’elle-même que son mari demeurera
introuvable. La montagne l’a avalé. Elle pourra juste apercevoir, de l’hélicoptère
qui peine à 7 000 mètres, la petite tente orange d’où Jean-Christophe est parti
pour l’assaut. « Mais il n’y a plus de vie. Juste cette toile perdue autant que
moi. » Dix ans après, Katia n’a toujours pas fait son deuil et chaque 27 janvier,
avec le « petit Tom » devenu grand, le portrait de son père, elle se recueille dans
le souvenir.
Parmi les personnages que je célèbre dans ce dictionnaire amoureux, longue
est la liste des disparus que la montagne a gardés pour elle : Albert Mummery*
au Nanga Parbat (1895), Hermann Buhl* au Chogolisa (1957), Naomi Uemura*
au mont McKinley (1984), Liliane et Maurice Barrard* au K2 (1986), Wanda
Rutkiewicz* au Kangchenjunga (1992), Pierre Beghin* à l’Annapurna (1992),
Eric Escoffier* au Broad Peak (1998), Jean-Christophe Lafaille* au Makalu
(2006). Qu’ils reposent en paix là-haut dans leur demeure glacée. Faut-il espérer
retrouver un jour leur corps, comme ce fut le cas pour l’infortuné George
Mallory*, découvert soixante-quinze ans après sa disparition sur les pentes de
l’Everest, momifié par le froid, et dont les photos ont fait le tour du monde ? Je
ne crois pas. En 2014, le corps d’un alpiniste, disparu à l’âge de vingt-trois ans à
l’aiguille Verte, a été retrouvé, rejeté par le glacier de Talèfre. Le père du jeune
homme, choqué par cette découverte, a réagi comme, me semble-t-il, j’aurais
réagi moi-même et beaucoup d’autres : « Moi qui suis montagnard, j’aurais
préféré qu’il reste là-haut. Il était mieux en montagne que dans un cercueil51. »
Ne demandons pas à la montagne de nous rendre ceux qu’elle nous a pris et
d’infliger ainsi une double peine aux survivants.
Dolomites
La Mecque des grimpeurs européens, le Yosemite du vieux continent – en
mieux ! dit Dino Buzzati* –, des villages aux doux noms qui font envie, Belluno,
Cortina d’Ampezzo, San Martino di Castrozza, des sommets légendaires qui ont
défié des générations d’alpinistes de toutes les nations européennes, la Civetta, la
Marmolada, le Tre Cime di Lavaredo… Plus « sexy » que le Half Dome ou El
Capitan, non ? Mais, par-dessus tout, des paysages d’une beauté surnaturelle.
Comme si un architecte inspiré – ou enivré – avait planté au milieu des alpages
verdoyants, au hasard des vallées, des forêts et des lacs, de vertigineuses
murailles de calcaire, aux sommets déchirés et aux couleurs changeantes. Des
cathédrales en ruine dans un jardin d’Eden. « S’agit-il de pierres ou de nuages ?
Sont-elles vraies ou bien rêvées ? », s’interroge l’auteur inoubliable du Désert
des Tartares. Laissons-le nous guider, lui qui est né au pied de ces improbables
montagnes et les parcourut de sa jeunesse jusqu’à la veille de sa mort.

« Par certaines journées d’automne très claires, on peut, des toits les plus hauts de Venise,
distinguer à l’œil nu les Dolomites. Et pas seulement un vague profil de montagne, mystérieuse
barrière qui ferme le nord (qu’y a-t-il au-delà ? quels mondes peuvent bien s’étendre au-delà de
la muraille ?) ; on reconnaît aussi leur couleur […] quelle couleur ? Peut-on trouver un adjectif
exact pour définir cette teinte, si différente de celle de toutes les autres montagnes qu’elle fait,
chaque fois qu’il y retourne et la revoit, tressaillir intérieurement l’auteur de ces lignes, éveillant
en lui d’émouvants souvenirs ? Non, un tel adjectif n’existe pas. Plus que d’une couleur précise,
il s’agit d’une essence, peut-être d’une matière volatile qui de l’aube au couchant prend les reflets
les plus étranges : gris argenté, roses, jaunes, pourpres, violets, bleu ciel, sépia, et pourtant c’est
toujours la même […] Approchez, je vous prie, examinez attentivement ce spectacle qui pour
nous autres Italiens fait partie du paysage et auquel nous ne prêtons plus attention bien qu’il
s’agisse incontestablement de l’une des choses les plus belles, les plus puissantes, les plus
exceptionnelles qu’offre cette planète, qui mériterait bien que l’on vienne d’Australie rien que
pour la voir quelques instants […] Remontons, si vous le voulez bien, la vallée du Piave qui a
quelque chose de fascinant, avec ses enchantements vénitiens et, sur les hauteurs, une atmosphère
romantique restée intacte au fil des âges […] Après Feltre, soudain, sur la gauche, la première
Dolomite. C’est le Sass de Mur, que bien peu connaissent. Avides de pics plus célèbres, les
voyageurs passent outre, sans même ralentir. Et pourtant, c’est une Dolomite déjà parfaite, avec
tous les signes distinctifs de la grande lignée, les à-pics roses et jaunes, les vires horizontales
poudrées de blanc, les cônes d’éboulis, la nudité, les crêtes déchiquetées […] La deuxième
véritable grande Dolomite, avec les couleurs et l’architecture conforme, c’est la Schiara, au-
dessus de Belluno. Elle porte à gauche, sur son épaule, un monolithe de quarante mètres qu’on
appelle la crosse de l’évêque. Mais […] ce ne sont que des murs d’enceinte […] Le rideau
s’ouvre après Peralolo […] alors, en l’espace de quelques kilomètres, les Dolomites explosent
vraiment de toutes parts, blanches au-dessus des croupes vertes et, si le soleil brille, elles vous
apparaissent comme l’image d’un bonheur grave et sans mélange52. »

Ce bonheur, les Dolomites l’ont prodigué à tous les hommes qui s’y sont
aventurés : chasseurs de chamois italiens d’abord, grimpeurs britanniques un peu
plus tard au XIXe siècle (John Ball, Leslie Stephen), alpinistes austro-allemands
avant la Première Guerre (Winckler, Zsigmondy, Preuss*, Dülfer*, Tita Piaz*, le
« diable des Dolomites », qui d’ailleurs se considérait plus comme italien que
comme autrichien !). Mais les Dolomites ont surtout été le théâtre, j’allais dire
l’arène, de la compétition internationale ouverte après la Première Guerre dans
l’escalade de haute difficulté. C’est l’ère du sixième degré, le sestogrado, la
« limite des possibilités humaines », selon la définition alors admise (voir :
Difficulté). Il faut dire que les parois verticales, souvent surplombantes, des
Dolomites se prêtent à merveille à ce nouveau challenge. Et ce sont les
Allemands, pionniers de nouvelles techniques d’escalade dans les Alpes
orientales, qui engrangent les premiers succès, avec Emil Solleder à la Furchetta,
au Sass Maor et surtout à la Civetta (1925). Les Italiens suivront avec Emilio
Comici*, vainqueur de la face nord de la Cima Grande (1933), et Ricardo
Cassin*, auteur de la première de la face nord de la Cima Ovest en 1935, jugée
totalement impossible à l’époque. Après la Seconde Guerre, les Français y
signent de belles réalisations, avec Couzy*, Desmaison*, Mazeaud* ou Georges
Livanos. Les Dolomites ne sont pas des falaises d’escalade, mais de « vraies »
montagnes nécessitant non seulement des talents de grimpeur, mais les qualités
mentales, j’allais dire les vertus morales, d’un alpiniste. Quand Desmaison et
Mazeaud ouvriront la « directe des Français » dans la face nord de la Cima
Ovest en 1959, ils passeront dix jours dans la paroi, suspendus à leurs étriers. La
plupart des « dolomitards » que je viens de citer furent d’ailleurs de grands
alpinistes ou himalayistes, sans oublier un des plus grands d’entre eux, Reinhold
Messner*, qui fit « ses classes » dans ces parois dès l’âge de douze ans avec son
père et son frère Günther.
Mais le paradis des Dolomites n’est pas réservé aux grimpeurs surdoués !
Ses tours, ses clochers, ses pinacles comportent des voies d’escalade adaptées à
tous les niveaux – y compris des via ferrata –, et, pour ceux qui préfèrent la terre
ferme, les randonnées, à pied ou même en voiture (!), offrent des vues splendides
et des moments de grâce, pourvu qu’on veuille bien arrêter le temps un instant.
C’est Erri De Luca*, un autre amoureux des Dolomites, qui disait : « Les arbres
de montagne écrivent dans l’air des histoires qui se lisent quand on est allongé
dessous53. » Il suffit de vouloir les lire !
Douleur
Le montagnard est-il masochiste ? Assurément, si l’on considère que la
douleur fait partie du jeu, depuis la petite ampoule au pied du randonneur
jusqu’aux atroces douleurs de l’alpiniste de l’extrême dont les mains gèlent.
Employons d’ailleurs le mot « douleur » plutôt que « souffrance », car, comme
le dit bien André Comte-Sponville, la première est physique, la seconde plutôt
« morale ». L’homme qui voyage vers un sommet, fût-il modeste, s’expose
consciemment à la douleur, parfois pour échapper précisément à une souffrance
morale, tristesse ou désespoir (voir : Rousseau). Pour autant, ce n’est pas la
douleur que l’on va chercher là-haut. On l’accepte, car elle est le passage obligé
pour atteindre le but recherché, tantôt la beauté des cimes, tantôt la performance,
tantôt l’expérience intérieure (voir : Pourquoi* ?). Le pardon des péchés ?
L’histoire en fournit des épisodes glorieux et tragiques. En mars 1940, le prêtre
yougoslave José Kastelik entreprend l’ascension de l’Aconcagua*, à presque
7 000 mètres, pour y porter seul une croix au sommet54. « Il trouva le terme de
son Golgotha à 6 800 mètres, s’assit sur un rocher pour reprendre haleine et la
rupture d’anévrisme lui fit d’un seul coup et sans effort gagner son ciel55. »
Quinze siècles auparavant, le premier empereur d’Ethiopie, Mélénik Ier, fils
légendaire du roi Salomon et de la reine de Saba, sentant la mort approcher,
décidait de gravir le « mont blanc » d’Afrique, le Kilimandjaro, « afin d’expier
les fautes qu’il avait commises durant son règne. Arrivé mourant près du
sommet, il expira peu après, et son âme purifiée s’envola vers le ciel56 ».
Ecoutons Lionel Daudet parler de sa douleur. Dans le silence de la nuit, il
s’adresse à elle comme à une personne :

« Elle. Elle est venue ce soir obscur, d’autant plus implacable qu’elle était imprévisible. Elle a
déboulé alors que mes pieds commençaient à tiédir. Elle s’est emparée de moi tandis que je
m’acharnais sur mes orteils sans vie. Elle a planté ses crocs luisants dans mes chairs et m’a
déchiqueté l’âme […] Casse-toi, je te dis ! Barre-toi, je n’en peux plus… J’ai encore rien trouvé
pour te faire fuir, ou au moins me détourner de ta présence […] ma mère, je ne cesse de l’appeler.
Mais il n’y a que le silence pour me renvoyer à mes pleurs, la nuit glaciale pour faire miroiter un
jour meilleur. Aucun giron où je pourrais m’abandonner. Aucun havre, rien que ce harcèlement
qui m’épuise57… »

On pourrait presque entendre les lamentations de Prométhée, qui, châtié par


Zeus pour avoir volé le feu sur l’Olympe afin de le donner aux hommes, fut
attaché pour l’éternité à un haut rocher où un aigle venait lui dévorer le foie tous
les jours.
Daudet poursuit : « Je voudrais m’évanouir, courir dehors et m’anesthésier
les pieds dans la neige. Mais je ne le ferai pas, je ne veux pas voir le rictus
odieux de ta victoire. Je te supporterai et mes pieds vivront. » Il perdra huit
orteils. Lucien Bérardini*, ami pour toujours et coéquipier de l’expédition
Hidden Peak* 84 avec Pierre Mazeaud, avait perdu, lui, tous ses orteils dans la
face sud de l’Aconcagua* et devait bourrer l’avant de ses chaussures de boules
de papier pour pouvoir marcher.
C’est une femme, médecin, philosophe et alpiniste amateur, Anne-Laure
Boch, qui écrit justement :

« Il faut être revenu de beaucoup de choses, avoir épuisé beaucoup de plaisirs, pour goûter les
délices de la fatigue, du froid, de la soif, de la peur, de la souffrance… Mais c’est à ce prix
seulement que l’homme à l’âme terne, rassasié de bien-être et de sécurité, peut se sentir, à
nouveau, exister. Par cette violence infligée à son corps, il vit, enfin, et oublie le doute misérable,
ce doute qui le saisit en plaine, alors qu’il jouit de tous les perfectionnements de la technique :
appartements chauffés, lumière électrique, un bon fauteuil au cinéma… Et parfois, ivre de joie et
d’orgueil, exultant dans son être meurtri, il se sent devenir mystique et, comprenant le poète, il
s’écrie avec Claudel : “Ma Douleur, cela du moins est à moi !” – quoiqu’il serait plus juste de
dire : ma Douleur, cela du moins est moi58. »
Dru (3 754 mètres)
DRU, trois lettres qui peuvent dire aussi DUR, ou RUD… et ça lui va bien !
Je me souviens de Walter Cecchinel*, tranquillement installé au coin du feu dans
son chalet de Chamonix, me racontant sa première du couloir nord-est en 1973
avec Nicolas Jager, un truc totalement impossible. Il me montrait les photos du
couloir, entre les deux Drus59, une sorte de vague ruban de glace vertical et
incertain serpentant entre les blocs : « Non, tu n’es pas passé par là ! — Ben
si… », répondait-il modestement en souriant. A l’ombre de la grande aiguille
Verte, plus haute de 400 mètres, le Dru attire pourtant seul les regards. La ligne
agressive de son aiguille pointe vers le ciel comme un défi, « la forme est
simple, dégagée, sans fioritures, l’allure est celle d’un élan de pierre60 », dit
Gaston Rébuffat*. Il n’en faut pas plus pour faire rêver les hommes. Comme le
Cervin*, elle obsède quiconque lève les yeux sur elle.
M. de Saussure* l’avait déjà remarquée en 1776, la comparant à « la serre
entrouverte d’une écrevisse », ce qui, vu du sud, ne manque pas de réalisme61.
Son ami le jeune duc de Hamilton avait même osé s’y aventurer, avant de
renoncer devant les difficultés rocheuses. Il ne faudra pas moins d’un siècle
(1878) pour que le « Whymper du Dru », l’Anglais Clinton Thomas Dent (1850-
1912), aussi obsédé que son compatriote vainqueur du Cervin, parvienne au
sommet du Grand Dru par le versant sud, après… dix-huit
tentatives infructueuses, cinq ans d’obstination et… deux bonnes échelles
transportées à grand-peine ! L’année suivante, c’est le guide d’Argentière Jean
Charlet* qui réussit l’ascension du Petit Dru, que Dent n’avait pu atteindre,
inventant à cette occasion la technique du rappel de corde*.

Mais la face nord est une autre affaire. Huit cents mètres de haut,
ombrageuse, d’apparence verticale avec sa « niche » enneigée vers le haut et ses
chutes de pierres, elle en découragerait plus d’un. Ce sera le chef-d’œuvre des
Français, Pierre Allain* en tête. Exploit d’un homme, bien sûr, mais succès
d’une technique surtout, celle des « bleausards » appliquée à la haute montagne :
espadrilles à semelle de crêpe, matériel de bivouac ultra-léger, pas de crampons,
un seul piolet, peu de pitons, une corde de 60 mètres utilisée en double62.
Légèreté avant tout ! Et un entraînement aussi exigeant que celui d’un danseur
de l’Opéra. Passé la « fissure Lambert », entièrement verticale sur 10 mètres
(difficulté 5), on bivouaque dans la « niche ». Au-delà, ce sera la fameuse
« fissure Allain », le passage clé, double fissure de 40 mètres (difficulté 6), qui
restera dans l’histoire de l’alpinisme. Puis le sommet, atteint le 1er août 1935.
Pendant l’ascension de la face nord, Pierre Allain jetait un œil à droite sur la
face ouest : « Là, la verticalité est rigoureuse et seulement coupée de temps à
autre par d’énormes surplombs. D’immenses dalles de protogine présentent sur
50 ou 100 mètres une surface lisse et sans défauts, prototype même de
l’impossible63. » Mais l’impossible n’existe pas. En tout cas pas longtemps.
Les meilleurs s’y mettent : Livanos, Couzy, Rébuffat… en vain, jusqu’à l’assaut
en 1952 de Magnone*, Bérardini*, Dagory et Lainé qui, s’y prenant à deux
reprises à douze jours d’intervalle, un peu comme les Américains dans les Big
Walls, viennent à bout de la face ouest. Victoire discutée, bien sûr… Mais
exploit assurément. Walter Bonatti* n’est pas de ceux qui critiquent, car il a son
idée : le pilier sud-ouest, à droite de la voie de 1952, élégant et infaisable… « A
une montagne parfaite, il manquait encore son itinéraire parfait. Une voie idéale
et élégante, que j’avais fini par élire en raison de mes aspirations à l’alpinisme
solitaire64 », dira-t-il. La perfection, oui, il l’atteint en escaladant seul, en sept
jours, ce pilier, qui restera à jamais le « pilier Bonatti » (août 1955). Sept
cents mètres de granit jaune-brun, sain, peu fissuré, mais « sillonné de profondes
fractures qui délimitent des dalles énormes, compactes, aux contours nets et
coupants… La partie la plus haute est impressionnante. Ici, la paroi est
totalement lisse et compacte, d’un beau rouge un peu éteint. Sa verticalité est
presque absolue et constante, seulement boursouflée çà et là par des bombements
lisses qui culminent, sur la fin, en une barrière d’énormes toits et de
surplombs65 ». Le récit qu’en livre Bonatti est saisissant. Au pied de la paroi,
comme souvent, il doute : « Pour être franc, je me sens maintenant un peu
prisonnier de mes propres décisions… J’envie aussi tous ceux qui ne ressentent
pas comme moi le besoin, l’absolue nécessité de se mesurer à de telles
épreuves. » Il attaque à 4 heures du matin le 17 août. Il sortira au sommet le
22 août, après avoir tout enduré : la pluie, la neige, la tempête, la faim et la soif,
une méchante blessure à la main, le froid, l’angoisse. Il parle tout seul : « Je
parle même à mon sac, comme s’il avait une âme, comme si c’était un
compagnon de cordée. » Après avoir franchi, à l’arrache comme on dirait
aujourd’hui, les difficultés extrêmes du cinquième jour d’ascension, confiant sa
vie à un improbable lancer de corde sur une écaille, il sent la victoire proche et
renaît à la vie : « Je sens que j’ai passé de bien plus lointaines et invisibles
frontières. Je sens que j’ai franchi la barrière qui me séparait de mon âme, je
sens que le nœud que j’avais à l’intérieur de moi-même s’est enfin délié. Dans
l’émotion de cet instant, je me surprends à pleurer et à chanter. » Le sixième
jour, il ne sent plus sa main blessée d’où s’écoule un liquide transparent. Mais
les voix de ses amis, montés l’accueillir aux « flammes de pierre », l’Italien
Ceresa et les Français Bérardini et Géry, lui donnent le coup de fouet final pour
franchir un dernier obstacle, une profonde échancrure qui sépare le pilier du
sommet, puis des dalles lisses et des surplombs. Sommet à 16 h 37 ! Il pose un
rappel et se précipite dans les bras de ses amis morts d’inquiétude.
Sonne l’heure des Américains, les spécialistes des Big Walls, forcément
séduits par cette face ouest où ils entendent bien tester leur expérience de
l’escalade artificielle* acquise dans le Yosemite. En 1962, Gary Hemming* et
Royal Robbins ouvrent la « directe américaine », dans la face, à gauche de la
voie de 1952. C’est, à l’époque, l’escalade rocheuse la plus difficile du massif66.
Trois ans après, en 1965, les superlatifs aidant, Robbins et John Harlin ouvrent la
« directissime* américaine », en plein centre de la face, exclusivement ou
presque en escalade artificielle. On peut difficilement faire plus direct : un
caillou tombé du sommet tomberait directement au point d’attaque sans rebondir
une seule fois… L’année 1966 voit le Dru faire la une (plus de 24 pages…) de
Paris Match, à l’occasion du rocambolesque sauvetage de deux jeunes
Allemands bloqués dans la face ouest, qui ont pu être redescendus en rappel le
long de la directe américaine (voir : Desmaison, Hemming) !
Cette aiguille est si orgueilleuse, si agressive, si provocante, que les plus
grands alpinistes voudront y laisser leur marque. Couzy* et Desmaison* pour la
première hivernale de la face ouest, Devouassoux* pour la première hivernale de
la face nord, Droyer pour la première en solitaire de la directe américaine (1971),
Cecchinel* et Jager pour le couloir nord-ouest (1973), Patrick Berhault* pour la
face ouest en libre (1979), mais aussi Christophe Profit*, Catherine Destivelle*,
Marc Batard*, qui y ont tous ouvert des voies ou battu des records. Il était temps,
car…
Les « cathédrales de la Terre » peuvent-elles s’effondrer ? John Ruskin* ne
l’avait sans doute pas imaginé, et pourtant… Le 25 juin 2005, un énorme
éboulement se produit sur la face ouest, entraînant presque 300 000 mètres cubes
de rocher. Le pilier Bonatti n’existe plus. La directissime américaine non plus.
La raison ? Un été très chaud, accompagné de pluies abondantes. Ce n’était pas
une première : en 1950, 1997 et 2003, des éboulements s’étaient produits, de
moindre importance. Puis de nouveau en septembre et octobre 2011. Le
réchauffement climatique… Au secours, les montagnes s’écroulent !
Dülfer, Hans (1893-1915)
Les grimpeurs connaissent tous le nom de « Dülfer » à cause de la technique
d’escalade des fissures qui porte son nom. Mais on connaît moins bien la trop
courte vie de ce météore de l’alpinisme, pianiste confirmé de surcroît, mort à
vingt-trois ans à la bataille d’Arras en 1915.
« C’était un artiste, au piano comme dans les rochers… Tel un sculpteur, il
gravait dans les parois encore vierges son idée de l’escalade de style parfait67 »,
mais tout cela uniquement par le travail, l’entraînement et la discipline, lui qui
était plutôt fluet et de santé fragile ! Avec son professeur, guide et ami tyrolien
Hans Fiechtl, l’inventeur du piton* moderne, il ne rechignait pas à utiliser les
moyens artificiels. Mais c’est en « libre » et en solo qu’il a franchi la fameuse
fissure à laquelle il a donné son nom en 1913 (la Dülferriss, sur la Fleischbank,
dans les Alpes calcaires du Nord). La technique, depuis enseignée, consiste à
remonter une fissure en opposition, les pieds s’appuyant sur un des côtés tandis
que les bras tirent dans l’autre sens, comme pour ouvrir la fissure… efficace,
mais violent ! Je me demande comment ses mains de pianiste ont pu y résister…
La même année, toujours en libre, il réalise la première de la Torre del Diavolo
et de la face ouest de la Cima Grande dans les Dolomites. Il ouvre un itinéraire
très difficile dans la face ouest du Totenkirchl dans les Alpes du Nord. En
août 1914, il escalade la fissure verticale de la paroi sud de l’Odla di Cisles. Un
guide des Dolomites dira de lui : « Dülfer ne grimpe pas, il caresse le rocher68. »
Enfin… sauf quand il fait une dülfer !
La Grande Guerre éclate. Le jeune Hans s’engage dans l’armée et meurt au
combat, victime d’un éclat d’obus, devant Arras en juillet 1915. Son père Emil,
avec qui il avait débuté l’alpinisme et partagé beaucoup d’ascensions, ne
survivra que quelques semaines à son chagrin.
Eau
Entre l’eau et la montagne, c’est une histoire intime, une histoire de couple,
fusionnelle, passionnelle, créatrice, mais destructrice aussi. Une histoire un peu
schizophrénique ! L’eau, qui nourrit la terre et les hommes, jaillit d’abord des
entrailles de la montagne. Les monts sont ainsi les « châteaux d’eau de la terre1 »
qui fécondent les plaines. Mais l’eau, à son tour, fait la montagne et elle la
défait : elle la façonne, la sculpte, l’érode, jusqu’à la détruire petit à petit.
Selon les antiques croyances des Indiens d’Amérique centrale, les
montagnes sont creuses et sont autant d’immenses réservoirs d’eau2. A dire vrai,
si les montagnes étaient sacrées pour les Anciens (voir : Montagnes sacrées), ce
n’est pas seulement en tant que demeure des dieux, objet de crainte, mais aussi
comme source de vie, méritant gratitude et vénération. La montagne est, certes,
symbole de puissance et de grandeur, mais aussi « de fertilité, de fécondité et de
vie3 », car les eaux en jaillissent. Pendant l’exode, Dieu dit à Moïse : « Tu
frapperas le rocher, il en sortira de l’eau et le peuple boira. » Annapurna*, nom
dérivé du sanskrit, que l’on traduit souvent par « déesse des moissons », signifie
littéralement « celle qui donne la nourriture ». Chez nous, combien de marques
d’eau minérale s’emparent de l’image de la montagne ! Et la nature est si bien
faite que la montagne nourricière régule elle-même l’approvisionnement en eau
qu’elle dispense ! Neige* et glace* en effet, l’eau « solide », n’ont de raison
d’être que de stocker le précieux liquide pendant la période, l’hiver, où la nature
en a le moins besoin… avant de le libérer progressivement, par la fonte, au
printemps, en vue de la saison d’été où végétaux, animaux et humains en auront
le plus besoin. C’est ce petit ruisseau qui chante entre les herbes encore
blanchies de gel où viennent se désaltérer les bêtes ; c’est cette fontaine de pierre
au village où l’on remplissait jadis les seaux, et où l’on peut encore se régaler
d’une gorgée d’eau pure au retour d’une longue randonnée ; c’est l’alpage
vert tendre qui se gorge d’humidité pour offrir, une saison encore, leur pâture
aux troupeaux : « Et quand le soleil frisait les hauts de l’Armance, le troupeau
était déjà loin, chapelet de grains sombres s’élevant sur la grande pente trempée
de rosée. Par là-bas, c’était de la belle herbe luisante et grasse4 », se réjouit notre
cher conteur Samivel*.

Admirable intelligence de la nature ! L’eau des montagnes ne se contente


pas d’abreuver et nourrir les hommes, les bêtes et les plantes : elle est musique,
beauté, plaisir ! C’est l’eau qui donne au paysage montagnard ses plus beaux
atours : torrents impétueux, lacs d’altitude en miroir, névés immaculés, glaciers
tourmentés… « Dans la combe voisine Le torrent clair et frais s’en va chanter
mâtines / aux pins de la forêt » : qu’elle est charmante, cette chanson que
rapporte encore Samivel dans ses Nouvelles d’en haut5. Et Fabrice Del Dongo,
héros passionné de La Chartreuse de Parme de Stendhal, de renchérir face au lac
de Côme, au pied des Alpes de Lombardie : « Je reviendrai souvent sur ce lac
sublime ; rien d’aussi beau ne peut se voir au monde, du moins pour mon cœur.
A quoi bon aller chercher le bonheur, il est là sous mes yeux6 ! »
Mais méfions-nous de l’eau qui, croit-on, dort…
Née des montagnes, l’eau les transforme à son tour, dissout les calcaires,
désagrège les granits, sculpte les reliefs, trace les vallées, façonne les crêtes et
les thalwegs, fore les « marmites de géant », élève les élégantes « demoiselles »
ou « cheminées de fée » et, par son patient travail d’érosion, œuvre, à l’échelle
des millénaires, à la lente destruction par l’usure des « cathédrales de la Terre7 »,
nées elles-mêmes de mouvements telluriques aussi ancestraux que gigantesques.
Non, les montagnes ne sont pas éternelles.
Et puis il y a la pluie et la tempête, trouble-fête des promeneurs et des
alpinistes. « Le lendemain, nous serions repartis, tantôt l’un, tantôt l’autre en
premier, et je me serais senti de force à passer le 7e ou le 8e degré. Mais l’été
pluvieux en a décidé autrement… », se résigne Gaston Rébuffat* dans Etoiles et
tempêtes8, avant de se retrouver piégé par l’orage sur la face nord du Piz Badile :
« L’éclaircie est de courte durée ; la pluie retombe, plus dense…. L’orage éclate
violemment ; ça tourne mal ; il fait très sombre. Une pluie drue s’abat sur nous.
Nous sommes mouillés jusqu’à la peau, nous avons froid jusqu’aux os. »
Il y a la colère des torrents qui fait oublier les gazouillis du ruisseau : « Avec
grand bruit et grand fracas Un torrent tombait des montagnes Tout fuyait devant
lui ; l’horreur suivait ses pas Il faisait trembler les campagnes Nul voyageur
n’osait passer », raconte Jean de La Fontaine dans ses Fables9.
Il y a enfin la fureur des inondations et des glissements de terrain, terreur des
civilisations des montagnes, qui s’en prend aux maisons, aux bêtes, aux villages
entiers parfois et aux vies humaines, l’eau meurtrière, plus redoutable encore que
les avalanches*, qui détruit, isole et tue. Celle de La Grande Peur dans la
montagne de Ramuz*, celle des « épisodes cévenols », des « alertes-
inondations », des catastrophes annoncées, irrésistibles et toujours actuelles
même dans nos sociétés programmées et sécurisées.
Mais quand la fureur s’apaise, l’eau vive, de menace, devient complice de
l’homme. L’eau se fait source d’énergie propre, retenue et régulée par les grands
barrages de montagne. La cascade, les rapides se font compagnons de jeu pour
les amateurs de sports d’eau vive*. Les eaux restent enfin, à jamais, la sève de la
montagne, pareille au sang qui bat aux veines de l’homme qui l’aime : « Eaux
libres : hommes libres ! », chante Samivel dans les Commandements du parc
national de la Vanoise10. Oui : comme l’eau des montagnes, « comme ce matin,
comme hier, comme avant-hier, la vie bouillonne en nous11 ! », sourit Gaston
Rébuffat* au sommet de l’Eiger*.
Eau vive, sports d’
« A droite ! A gauche ! Tout le monde ! Stop !!! » Inutile de chercher la
quiétude des montagnes sur un raft : à l’arrière du gros radeau pneumatique
jaune où s’entassent, transis et trempés, cinq à dix équipiers armés de pagaies, de
casques et de gilets de sauvetage, le malheureux barreur s’égosille pour donner
quelques indications par-dessus le mugissement du torrent. Peine perdue : on a
beau ramer tantôt d’un côté, tantôt de l’autre et avoir les pieds bien amarrés au
fond du canot, on subit, on prend l’eau, parfois on passe par-dessus bord, on se
renverse… quand le raft ne finit pas planté comme un fruit mûr sur un rocher en
plein milieu du rapide !
Réjouissant, me direz-vous ? Eh bien, oui, justement ! En eau vive, entre le
courant, les cris, les remous et les éclaboussures, on ne maîtrise pas grand-
chose… mais on s’amuse beaucoup ! La roche, la neige ou la glace sont loin
d’être les seuls terrains de jeu de la montagne. Il y a les pentes caillouteuses,
pour de folles descentes à VTT, le vide, pour le vol libre (parapente, base jump,
wingsuit), mais aussi et bien sûr… l’eau*, élément vivant par excellence (quand
elle n’est pas saisie par le gel et le froid !), protéiforme, puissant, insaisissable.
L’eau est partout présente en montagne, elle jaillit à toute force de ses entrailles,
sculpte les canyons, se mue de lacs paisibles en torrents indomptables. « Et si
c’était par désespoir que les cascades se précipitaient du haut des
montagnes12 ? », se demande Sylvain Tesson*. Un désespoir qui fascine et
inspire en tout cas l’artiste et le promeneur… « Qu’est-ce qu’il faut au poète ?
s’interroge Diderot […] Des nappes d’eau, des bassins, des cascades, la vue
d’une cataracte qui se brise en tombant à travers des rochers, et dont le bruit se
fait entendre au loin du berger qui a conduit son troupeau dans la montagne, et
qui l’écoute avec effroi ? La poésie veut quelque chose d’énorme, de barbare et
de sauvage13 ! » Mais l’eau vive sait aussi réconforter : « Que de fois, perdu
dans le brouillard, je me suis tiré d’affaire en prenant pour guide le cours ou la
voix d’un torrent. Y a-t-il un guide plus sûr, un ami plus fidèle ? On ne se sent
jamais seul, on est rarement triste auprès d’un torrent. Quand il serpente au
milieu des prés, il a quelque chose d’heureux, de tranquille et de musical ; et
plus haut vers sa source, il est pur et vagabond, comme tout ce qui est jeune14 »,
écrit le grand pyrénéiste franco-britannique Henry Russell (1834-1909).

Source de contemplation ou de réconfort, l’eau vive se mue peu à peu en


terrain d’aventures. Les Anciens s’y risquèrent d’abord pour explorer,
cartographier, étudier. Sans évoquer l’usage ancestral que faisaient du canoë les
peuples amérindiens, la première expédition de découverte du Grand Canyon
aux Etats-Unis, conduite en 1869 par John Wesley Powell, vétéran de la guerre
de Sécession, se fait en chaloupes de bois sur le fleuve Colorado ; seuls six des
dix membres de l’expédition en reviendront vivants15. Le Français Edouard
Alfred Martel, considéré comme le fondateur de la spéléologie moderne, fait
quant à lui un récit très circonstancié de sa première exploration des gorges du
Verdon en 1905 :

« En pleine Provence, entre Castellane et Draguignan, le grand canyon du Verdon est une des
merveilles naturelles de la France, et de la terre […] J’ai réussi à effectuer la première descente
totale du torrent dans cette gorge, du 11 au 14 août 1905, avec Armand Janet, M. Le Couppey de
la Forest, Blanc [instituteur à Rougon], Louis Armand, et les aides Audiberd et Carbonnel [de
Rougon]. L’entreprise faisait partie d’une mission spéciale, qui m’avait été confiée par M. Ruau,
ministre de l’Agriculture […] pour l’étude géologique et hydrologique de la fameuse Fontaine-
l’Evêque […]. Au prix de sérieuses difficultés, nous découvrions alors que ce grand canyon du
Verdon dépasse de beaucoup en magnificence ceux du Tarn et de l’Ardèche […]. Ardouin-
Dumazet l’avait décrit “d’accès impossible, avec un courant trop violent pour que l’on puisse y
pénétrer en bateau”. Après plusieurs jours d’enquête et de prospection […] sur les profondeurs,
nous avions reconnu qu’Elisée Reclus* ne s’était pas trop avancé, en déclarant “qu’il n’est guère
d’exemple plus remarquable sur la terre, d’entailles pratiquées par les eaux dans l’épaisseur des
roches”. On nous avait signalé quatre mauvais passages surtout […]. On nous promettait, tout au
fond, des rétrécissements invisibles, des chaos infranchissables et des rapides où nous resterions.
Nous réussîmes quand même. Mais en vérité les obstacles se montrèrent bien supérieurs à ce que
nous avions prévu16. »

Comme toujours, l’homme ne tarde pas à investir les fonds de canyons et les
torrents… par plaisir, par désir – de compétition, d’aventure*, de dépassement
de soi*. Le « vétéran » – et le plus populaire – des sports d’eau vive est le canoë,
embarcation légère à fond plat utilisée avec une pagaie simple, puis le kayak,
propulsé par une pagaie double. C’est un avocat anglais, John McGregor, qui
lance la mode en Angleterre au XIXe siècle et fonde le Royal Canoe Club, dont
les régates ont débuté en 186617. Aujourd’hui, le canoë-kayak est une discipline
olympique – la seule parmi les sports d’eau vive. C’est d’abord sa formule en
« eaux calmes » qui fait son apparition aux Jeux dès 1924, puis sa version en
« eaux vives » également appelée « slalom » à partir des Jeux de Munich en
1972 – les compétitions, toutefois, ne se sont déroulées en milieu naturel qu’aux
Jeux d’Atlanta de 1996, sur l’Ocoee River dans le Tennessee. Plusieurs
Françaises et Français sont d’ailleurs champions olympiques de canoë-kayak en
eaux vives : aux côtés de Benoît Peschier, champion aux Jeux d’Athènes en
2004, ou d’Emilie Fer, championne aux Jeux de Londres de 2012, le plus célèbre
d’entre eux est sans doute Tony Estanguet, considéré comme l’un des meilleurs
spécialistes du monde de cette discipline, triple champion olympique dans
l’épreuve de « canoë-kayak slalom » (à Londres, Sydney et Athènes). Seule
discipline « à médailles », le canoë-kayak est aussi sûrement la plus technique de
la famille « eau vive » et concentre encore la majorité des sportifs de haut
niveau18.
Les autres sports d’eau vive sur embarcation – rafting ou « hot dog » (tout
un poème : le hot dog se pratique en duo sur une sorte de canoë gonflable) –
laissent moins de marge de manœuvre à l’équipage, qui subit plus qu’il ne
dompte la rage des flots. La meilleure des armes pour se tirer des passes
difficiles reste encore… l’accélération. C’est en prenant de la vitesse que l’on
triomphe le mieux des vagues ou des rochers. Une règle d’or de l’eau vive que
n’avait sûrement pas intégrée un ami de mon père, lors d’une descente en canoë
biplace : je le revois, précipité vers un couloir de rapides, crier à pleins
poumons : « Arrière toute !! » – la marche arrière en plein courant étant assez
illusoire !
Mais l’eau vive se pratique également sans embarcation. En hydrospeed, le
bateau, c’est… soi ! Equipé d’une combinaison en néoprène copieusement
rembourrée au genoux et aux coudes, de palmes, d’un casque et d’un flotteur en
forme d’obus (qui a remplacé à la fin des années 1970 les chambres à air de
voiture auparavant utilisées par les « pionniers » de la discipline), le « nageur en
eau vive » se lance dans les rapides… Et vogue la galère ! L’hydrospeed, que
j’ai pratiqué une seule et mémorable fois dans les rapides de l’Isère au prix
d’innombrables bleus et bosses, n’est pas seulement ultra-physique : il faut un
bon moral !
Autre incontournable des sports d’eau vive, le canyoning. L’idée ?
Descendre (ou remonter !) une gorge en alternant marche, nage, escalade, sauts,
descentes en rappel, le tout en combinaison de plongée avec l’équipement d’un
alpiniste ! Très ludique quand il faut sauter de plusieurs mètres de haut dans un
trou d’eau qui paraît minuscule, un peu masochiste lorsqu’il faut descendre en
rappel sous les trombes d’eau glacée d’une cascade, ce nouveau sport « de pleine
nature » séduit aujourd’hui près d’un demi-million d’adeptes en France19. J’en
fais partie !
Mais que vont-ils chercher là-bas, ces amoureux des eaux tumultueuses ? Le
danger ? « Une embarcation peut facilement se retrouver bloquée à la verticale
sur les rochers sous des trombes d’eau. Si les mains du rameur sont libres, il peut
espérer se dégager et tenter une sortie à la nage. […] Quelque temps plus tôt,
McEwan s’était retrouvé dans une situation comparable : il était parvenu à
s’extraire au dernier moment dans un mouvement de genou d’une force
désespérée. Mais le plus souvent le tonnerre des flots peut emporter la vie de
celui qui reste bloqué trop longtemps dessous. Il y a peu, voire pas d’options de
survie. Il faut faire vite : en une minute, tout peut être fini. » Ainsi le journaliste,
romancier et aventurier Todd Balf raconte-t-il la tragique descente des gorges
tibétaines du Brahmapoutre, connu comme « l’Everest des rivières », par une
équipe de kayakistes américains menée par Wick Walker et Tom McEwan,
pionniers en matière de sports extrêmes d’eau vive, dont tous ne reviendront
pas20.
Pourquoi*, alors ? Pour le plaisir des yeux ? Les sites, il est vrai, sont
souvent stupéfiants : rivières Alsek et Tatshenshini en Alaska, rivière Magpie au
Canada, rivière Salmon dans l’Idaho, Rio Upano en Equateur, Rio Futaleufu en
Argentine, North Johnstone dans le Queensland, Zambèze au Zimbabwé, Çoruh
en Turquie, Noce en Italie, Sun Kosi au Népal, Pacuare au Costa Rica… les
noms des plus beaux « spots » d’eau vive recensés par le National Geographic21
font rêver, autant que leur environnement est à couper le souffle. La France n’est
pas en reste : les cours d’eau du Giffre et de l’Arve en Haute-Savoie, les gorges
de la Pierre-Lys et de Saint-Georges dans les Pyrénées, le cours de l’Isère, les
gorges de l’Allier en Auvergne, et bien sûr le Verdon et l’Ubaye dans les Alpes
de Haute-Provence… Pourtant, la pratique des sports d’eau vive n’est pas le
meilleur moyen de contempler la beauté* des montagnes ! Hormis certains
passages de calme, rares, d’où admirer le paysage bercé par le courant –
notamment dans les canyons (perspective renversée, renversante et magique que
de voir la montagne du « fond », et non des cimes !) –, on a plutôt les yeux sur
l’eau en permanence ! Quel dommage de ne pas pouvoir relever davantage le
nez…
Le vrai pourquoi de l’eau vive, dans le cœur de ceux qui l’aiment, est à
chercher ailleurs : « La vie, telle que la plupart des gens la vivent, m’a toujours
laissé insatisfait. Je veux une vie plus intense, plus riche », note dans ses carnets
Christopher McCandless, l’aventurier américain dont Jon Krakauer raconte la
descente du Colorado en canoë dans Into the Wild22. Mais oui : « Le noyau
central de l’esprit vivant d’un homme, c’est sa passion pour l’aventure*. La joie
de vivre vient de nos expériences nouvelles et il n’y a pas de plus grande joie
qu’un horizon éternellement changeant, qu’un soleil chaque jour nouveau et
différent23 », résume Jon Krakauer. Un horizon changeant… comme le murmure
et les reflets de l’eau.
Edlinger, Patrick (1960-2012)
L’ange blond… Qui ne se souvient des images splendides de cet éphèbe aux
longs cheveux, le front ceint par un bandeau rouge, torse nu, en short, grimpant
sans corde ni assurance sur les voies les plus difficiles du Verdon ? Le
« grimpeur à mains nues » (comme si l’on portait des moufles pour escalader les
rochers) sera dans les années 1980 la coqueluche des médias, la personnalité
préférée des Français, le Yannick Noah de l’escalade libre, discipline qu’il aura
fait découvrir à des millions de gens. Le film La Vie au bout des doigts de Jean-
Paul Janssen, diffusé à la télévision en 1982, qui l’a révélé au grand public, fut
un peu à l’escalade ce que Le Grand Bleu de Besson a été à la plongée en
apnée ! Mais les belles histoires finissent mal… en général.
Ses parents étaient des fous de montagne et il n’est pas étonnant que le jeune
Patrick, comme sa sœur Corinne, ait commencé à grimper à l’âge de huit ans.
Ses parents ont même voulu inscrire Patrick au CAF* à treize ans ! Refus, bien
sûr, car trop jeune, et c’est donc à la MJC de Toulon que le grimpeur fera ses
classes24. A dix-huit ans, il se consacre exclusivement à l’escalade et fait la
connaissance de celui qui deviendra son ami et compagnon de cordée, Patrick
Berhault*. La médiatisation explose avec La Vie au bout des doigts et Opéra
vertical, où le public découvre cet athlète, beau comme un dieu grec, se
suspendre à un surplomb par une main et grimper en solo du 7 ou du 8 avec une
facilité apparente déconcertante et une grâce désarmante : « Ce que fait ce jeune
homme au péril de sa vie, avec une sorte d’ivresse lucide, n’a aucun sens
apparent. C’est une affaire avec lui-même25 », commente Françoise Giroud.
En réalité, c’est surtout une affaire de discipline et d’entraînement ! Un
véritable ascète, qui s’entraîne tous les jours et fait des tractions sur le petit
doigt… Un prodige qui a ouvert des voies de difficulté extrême, aux noms
sympathiques : « Ça glisse au pays des merveilles » (8a), Les spécialistes (8b+),
Azincourt (8c). En 1989, il a même fait « Orange mécanique » (8a) en solo
intégral. C’était « comme un lézard sur la roche26 », dit Catherine Destivelle*.
Très isolé au début parmi ses confrères grimpeurs qui en contestent le principe
même, il accepte l’idée des compétitions* d’escalade et s’y aligne lui-même
plusieurs fois.
Mais la médiatisation considérable d’Edlinger ne tient pas seulement à son
talent de grimpeur et à son style. Il professe à l’époque une « philosophie » qui
séduit, à base de respect de la nature, de simplicité de vie (« un sandwich et un
verre d’eau », dit-il dans La Vie au bout des doigts), d’hédonisme, mais aussi de
goût du risque, l’indispensable part de rêve…
L’accident survient en 1995. Alors qu’il s’entraîne dans du 7b en falaise, une
prise casse et il fait une chute de 15 mètres. Arrêt cardiaque. Il s’en tire
miraculeusement avec quelques blessures et décide d’arrêter le haut niveau, tout
en continuant à grimper pour le plaisir. A la naissance de sa fille en 2002, il
arrête et se consacre à la gestion du gîte qu’il tient avec sa femme dans le
Verdon. Mais ses amis, et notamment son biographe, Jean-Michel Asselin, avec
lequel il travaille à la rédaction de ses mémoires, sait bien que quelque chose
s’est cassé en lui. Est-ce la mort de son compagnon de cordée Patrick Berhault*
en 2004 ? Est-ce l’angoisse de vieillir ? Est-ce le choc en retour d’une
médiatisation interrompue ? On le retrouve mort chez lui, le 16 novembre 2012.
Jean-Michel Asselin, sous le choc, aura à cœur de terminer l’ouvrage qu’il avait
commencé avec Patrick et qui paraîtra en 2013 aux éditions Guérin sous le titre
Patrick Edlinger, la vie au bout des doigts. Quelques jours après sa mort,
Edlinger aurait dû être la vedette des « Rencontres du cinéma de montagne » de
Grenoble. Les organisateurs, en annulant la manifestation, ont souligné que le
disparu incarnait « une nouvelle philosophie de la grimpe et de la vie »,
complétant les valeurs classiques de l’alpinisme « comme l’engagement et le
dépassement de soi », par une pratique liée « à l’amour et au respect de la nature,
à la liberté et à l’esthétisme27 ». Cela devait être dit, et écrit.
Eiger (3 970 mètres)
Non, contrairement à une idée bien répandue, Eiger ne veut pas dire
« ogre28 » ! Ce surnom lui a été donné par une opinion avide de sensations fortes
et de drames en direct. L’Eiger, la montagne mangeuse d’hommes… Cette
sinistre réputation, elle la doit, certes, aux dangers objectifs de la face nord
(avalanches, chutes de pierres, changements de temps brutaux) et aux nombreux
accidents mortels dont elle a été le théâtre. Mais aussi, et peut-être surtout, à la
configuration particulière des lieux, unique dans les trois « grandes » faces nord
des Alpes, où les touristes, le public et les journalistes peuvent suivre tout ce qui
s’y passe à la jumelle, en live, depuis les hôtels de la « Petite Scheidegg », juste
au pied de la face. L’Eigernordwand est une véritable arène médiatique.
L’endroit, disons-le, est sublime. Du célèbre Hôtel Bellevue, ouvert en 1842
près de la petite gare ferroviaire, on ne se lasse pas d’admirer la trilogie Eiger-
Mönch-Jungfrau, trois géants frisant ou dépassant les 4 000 mètres, avec en
premier plan la noire face nord, haute de 1 600 mètres, jamais touchée par le
soleil.
Nous sommes en août 1935. Des « trois derniers grands problèmes » des
Alpes (les faces nord du Cervin*, des Grandes Jorasses* et de l’Eiger*), seul le
dernier demeure non résolu. L’Eiger a, certes, été gravi depuis 77 ans par sa voie
« normale » et depuis 15 ans par l’arête du Mittellegi, mais sa face nord résiste.
Trois Allemands ont bien fait une tentative l’an passé, mais ils ont dû s’arrêter à
moins de 3 000 mètres. Le 21 août 1935, les deux Munichois Mehringer et
Sedlmayr tentent leur chance. Après avoir dépassé le premier névé, puis le
deuxième et atteint « le fer à repasser » (3 200 mètres), suivis à la jumelle par les
touristes, ils disparaissent dans la tempête et meurent de froid ou d’épuisement, à
l’endroit qui sera désormais tristement appelé « bivouac de la mort ». Premier
drame. Le deuxième, qui atteint le comble de l’horreur, survient l’année
suivante, en juillet 1936. Le film Duel au sommet (Nordwand) de Philipp Stölzl,
présenté en 2008 au Festival de Locarno, en donne le récit atroce. Deux jeunes
Allemands et deux jeunes Autrichiens décident de faire cordée commune pour
attaquer la face nord. Ils progressent vite et bien. L’Allemand Hinterstoisser fait
même merveille en ouvrant une dangereuse traversée vers la gauche sur des
dalles lisses. Par excès de confiance, ils commettent l’erreur, qui se révélera
tragique, de ne pas laisser de corde fixe sur ce passage… Le deuxième jour, ils
ont atteint le deuxième névé. Le temps se gâte et l’Autrichien Angerer est blessé
par une chute de pierres. Troisième bivouac. On décide de battre en retraite.
Soutenant leur camarade blessé, en pleine tempête, les alpinistes réussissent à
atteindre le premier névé, mais lorsqu’ils retrouvent la fameuse traversée
franchie à l’aller, le rocher lisse et verglacé interdit le passage. Il faut descendre
en rappel tout droit dans des surplombs. Les catastrophes s’enchaînent.
Avalanche ! Hinterstoisser est précipité dans le vide, les deux Autrichiens,
écrasés contre le rocher, sont morts, attachés à leur corde. Le dernier survivant,
Toni Kurz, qui a tenu héroïquement jusqu’à l’arrivée des secours, connaît une fin
particulièrement tragique : alors qu’épuisé il descend en rappel vers les
sauveteurs, un nœud sur la corde bloque son mousqueton. Il faudrait qu’il
remonte pour le libérer : « Je n’en peux plus », dit-il, et il expire, sous les yeux
impuissants des sauveteurs, à cinq mètres seulement au-dessus d’eux29.
Année 1938 : dans cette Allemagne qui va annexer l’Autriche, la conquête
de l’Eigerwand devient une affaire nationale. Et, hasard ou pas, c’est une cordée
austro-allemande qui emportera la victoire, ou plus précisément deux cordées,
l’une autrichienne (Harrer et Kasparek), l’autre allemande (Heckmair et Vörg)
qui fusionneront sur la paroi… symbole qui ne manquera pas d’être exploité par
la propagande nazie (voir : Nationalisme). Les Allemands disposent de
l’équipement dernier cri, avec notamment des crampons à douze pointes, alors
que les Autrichiens doivent se partager un piolet et une seule paire de
crampons30 ! Heckmair prend la tête : il passe le troisième névé, « la rampe », la
« traversée des dieux », puis « l’araignée », sorte de petit glacier suspendu. Le
mauvais temps oblige à bivouaquer de nouveau. Au petit matin, le temps ne
s’améliore pas. Une seule solution : sortir par le haut. Des coulées de neige
inondent les quatre grimpeurs et l’escalade est effroyable. Heckmair dévisse
plusieurs fois, tombant avec ses crampons sur son deuxième de cordée. Mais à
15 h 30, ce 24 juillet, la pente de neige sommitale est franchie. Le « dernier
grand problème des Alpes » est résolu… pour la plus grande satisfaction du
Führer ! Néanmoins, comme dit justement Yves Ballu : « La face nord de
l’Eiger, qui n’a pas été inventée par Hitler, lui a heureusement survécu ; elle
compte maintenant dans le patrimoine de l’alpinisme comme une des parois les
plus difficiles… Il serait absurde et injuste de mésestimer les qualités techniques
et morales de ceux qui, les premiers, ont trouvé la solution de ce fantastique
problème31. »
D’autant plus que l’histoire de l’Eiger ne s’arrête pas en 1938 ! Des drames,
encore, des exploits, toujours.
Août 1957 : une cordée italienne et une allemande sont surprises par le
mauvais temps, le quatrième jour, dans la « traversée des dieux ». L’Italien
Longhi dévisse et ses compagnons sont dans l’incapacité de le remonter. Il meurt
au bout de sa corde. Son compatriote Corti, blessé par une chute de pierres,
réussit à atteindre le bivouac. Les deux Allemands sortent au sommet, mais
tombent dans la descente. On retrouvera leurs corps plusieurs années plus tard32.
Corti sera le seul rescapé.
Août 1961 : le jeune Autrichien Adi Mayr tente la première en solitaire de
l’Eigerwand. Après avoir dépassé le troisième névé, il attaque « la rampe » et
dévisse. On trouvera son corps au pied de la paroi. En janvier 1962, les
tentatives d’hivernale en solitaire du Suisse Derungs, puis de l’Autrichien
Diether Marchart se terminent de la même manière. Le 22 mars 1966,
l’Américain surdoué John Harlin, qui participe à la première « directissime* »
germano-américaine dans la face nord, expédition au demeurant couronnée de
succès, se tue à la suite de la rupture d’une corde fixe en dessous de
« l’araignée ». La nouvelle voie porte son nom.
Mais des exploits aussi, toujours. Première hivernale par les Allemands
Hiebeler et Kinshofer en 1961, première en solitaire par le Suisse Michel
Darbellay en 1963, ouverture de la « directissime » Harlin en 1966, ouverture du
pilier nord-est par Messner* en 1968, première féminine en hivernale et en
solitaire par Catherine Destivelle* en 1992… Et des records de vitesse, comme il
se doit ! 4 h 30 pour l’Allemand Hainz en 2003, 2 h 47 pour le Suisse Ueli
Steck* en 2008, et 2 h 28 pour son compatriote Dani Arnold en 2011… Qui dit
mieux ?
En attendant, sachez que l’on peut parfaitement aller en pleine face nord de
l’Eiger sans avoir jamais mis les pieds en montagne… Il suffit de monter, à la
Petite Scheidegg, dans le chemin de fer de la Jungfrau, dont le tunnel traverse
l’Eiger. Descendre à la station « Eigerwand » et se diriger vers les baies vitrées
qui s’ouvrent en plein milieu de la face, à l’endroit de l’ancienne galerie
d’aération au PK 3,8. Saisissant et… peu fatigant !
Escalade
La petite sœur de l’alpinisme, l’escalade, est devenue grande et a acquis son
autonomie, après quelques engueulades mémorables, pour devenir une discipline
à part entière. Elle s’est libérée des vénérables institutions gouvernant
l’alpinisme depuis le XIXe siècle, clubs alpins et autres, a créé ses propres règles,
compétitions, fédérations et s’est même affranchie de… la montagne, car après
tout une bonne structure en béton fera aussi bien l’affaire ! Elle sera en tout cas
plus accessible au plus grand nombre que les Drus* ! Objection retenue !
A l’origine, ce sont les montagnes qu’on escalade… Pardon pour cette
platitude ! Pour vivre, tout simplement, comme les bergers, les chasseurs ou les
cristalliers ; pour faire son métier, comme les soldats ou les guides ; pour
l’intérêt de la science, comme les botanistes, les géographes ou les médecins ;
pour la simple beauté des lieux, pour l’aventure et la découverte, comme les
premiers « voyageurs » ; pour la conquête des sommets de la Terre, comme
pendant l’âge d’or de l’alpinisme. Mais l’escalade n’est au fond qu’un
entraînement à la montagne. Les blocs de Fontainebleau, les falaises du Saussois
en France, Lake District chez les Anglais, Dresde chez les Allemands ne sont
pas un but en soi, mais une préparation pour la saison d’été qui s’annonce, dans
les Alpes occidentales ou les Dolomites. Même ceux que l’histoire reconnaîtra
comme les icônes et précurseurs de l’escalade sportive, Preuss*, Dülfer*, Pierre
Allain*, Cassin*, Comici*, Buhl*, mettaient leur entraînement à l’escalade au
service de leurs projets d’ascensions alpines. Il est difficile de dater précisément
l’émancipation de l’escalade pure. Dans les années 1950, en Europe, Claude
Barbier, chantre de la « grimpe », professe que l’important n’est plus le sommet,
mais la manière, le geste. Il « libère » les voies pitonnées en « jaunissant » les
pitons superflus (voir : Artificielle, escalade). Les Anglais, puis les Américains
développent les concepts du clean ascent et du free climbing qui, dans la
nouvelle vague écolo-libertaire des années 1960, bousculent les « tire-clous » de
l’alpinisme d’antan. En France, Jean-Claude Droyer est le théoricien de cette
nouvelle éthique et Patrick Edlinger* sa vedette médiatique. Un soir de 1982, au
journal de 20 heures, les Français incrédules aperçoivent un beau blond aux
cheveux longs retenus par un foulard rouge suspendu à un surplomb par une
seule main, la main gauche dans le sac de magnésie prête à saisir la prise
suivante. La Vie au bout des doigts de Jean-Paul Janssen fera le tour du monde.
L’escalade sportive aura acquis ce jour-là ses lettres de noblesse, reléguant
presque les héros des grandes faces nord en hivernale au rang de curiosités
historiques… Patrick Edlinger, grimpeur de falaises, qui ne se risquait pas trop
en montagne, est sacré « personnalité préférée des Français », j’allais dire du
monde, puisqu’il sera nominé aux oscars !
Le mouvement est lancé et il ne s’arrêtera pas. Car il surfe sur une vague à la
fois culturelle et idéologique : le goût de la liberté et le respect de la nature
forgent la nouvelle culture de la « grimpe ». La démocratisation de l’escalade,
opposée à l’aristocratisme de l’alpinisme, lui donne une légitimité politique. Les
murs d’escalade apparaissent au cœur des cités, les cotations s’enflamment, les
projets de compétitions fleurissent33. La Fédération française de la montagne
tente de récupérer le mouvement à défaut de pouvoir le maîtriser. Une
commission de l’escalade est créée en 1982 avec d’illustres membres (Berhault,
Destivelle, Edlinger, Droyer…), un brevet d’escalade est institué, malgré les
protestations des guides de haute montagne, et la première compétition
internationale a lieu en 1983 à Yalta, suscitant des polémiques entre les « pour »
et les « contre », les varappeurs et les montagnards. A la Fédération, où je passe
parfois voir Lucien Bérardini* pour préparer l’expédition Hidden Peak*, on
entend même des noms d’oiseau s’échanger… « Bouffeur de magnésie !
— Tireur de clous ! » Les premiers, impatients face aux hésitations de la FFM,
créent leur propre fédération, la FFE, qui attire des vedettes de la varappe,
Edlinger, Escoffier, Profit… Lorsque la FFM se décide finalement à organiser
des compétitions d’escalade en France, 19 grimpeurs connus, parmi lesquels
Berhault* et Destivelle*, publient un manifeste pour clamer leur opposition…
Les faits se chargeront de trancher la querelle : l’Italie organise en juillet 1985 à
Bardonecchia une course d’escalade en falaise qui connaît un franc succès
devant 6 000 spectateurs. L’année suivante, succès plus grand encore et
couronnement de deux Français, Edlinger chez les garçons et Destivelle chez les
filles… La FFE organise la première compétition sur mur d’escalade, à Vaulx-
en-Velin. Gros succès34. L’affaire est entendue. Les grimpeurs ont gagné et
s’offrent même le luxe de rentrer au bercail fédéral en 1987, dans la nouvelle
Fédération française de la montagne et de l’escalade. La première Coupe du
monde a lieu en 1989, à l’initiative de… l’Union internationale des associations
d’alpinisme (UIAA) !

C’est que les faits sont têtus. L’escalade hors montagne, que ce soit en
falaise, en bloc ou en salle, est une activité sportive à part entière, qui répond à
une demande sociale évidente, notamment chez les jeunes citadins qui, pour la
plupart, ne mettront pas les pieds en haute montagne. Et si, d’aventure, il leur
prend l’envie de passer de la « moulinette » en mur artificiel sur prises colorées
au granit des arêtes, aux « grattons » incertains et au charme de la progression en
cordée, welcome ! Tandis que la pratique « loisir » se développe à grande vitesse
– on parle d’un million de pratiquants en France –, le haut niveau atteint… des
sommets, faisant exploser les échelles de cotation. Les nouveaux héros
s’appellent Isabelle Patissier, la Française double championne du monde,
première femme à franchir un 8b en falaise (« Sortilège » dans le Var)
reconvertie depuis dans le rallye automobile, Wolfgang Güllich, l’Allemand qui
franchit le premier 9a de l’histoire (« Action directe » dans le Frankenjura en
1991) et meurt un an après dans un accident de voiture, l’Américaine Lynn Hill
qui réalise en 1993 la première ascension en libre de The Nose à El Capitan dans
le Yosemite (1 000 mètres, 34 longueurs). Les nouveaux prodiges se nomment :
Chris Sharma, l’Américain, le meilleur grimpeur du monde pour beaucoup, qui a
ouvert plusieurs voies en 9b et 9b+ (voir : Difficultés) en Espagne de 2008 à
2013 et le tout jeune Adam Ondra, vingt et un ans, le Tchèque déjà deux fois
champion du monde, qui franchissait du 9e degré à l’âge de treize ans… Leur
secret ? Une préparation physique et psychologique digne d’une étoile de
l’Opéra, la méditation, l’observation des voies, la répétition mentale des
mouvements… et une bonne dose d’audace. Sharma a par exemple popularisé le
deep water solo, ascension de falaise en solo intégral au-dessus de l’eau, qui le
libère de la corde et du baudrier : « Tous les éléments sont présents. La pierre,
l’air lorsque tu chutes, l’eau et le feu à l’intérieur35. » Le feu, oui.
Escoffier, Eric (1960-1998)
« Escoff », ou l’homme pressé, pour qui « rien n’est impossible36 ».
Grimpeur, spécialiste des enchaînements, himalayiste, parapentiste, pilote
automobile… il vivait à 300 à l’heure, jusqu’au jour où sa voiture rate un virage
entre Ugine et Mégève. Personne ne pensait qu’il remarcherait un jour : il était
devenu hémiplégique. Mais la rééducation est un combat, qu’il gagnera… Six
mois plus tard, il se remettait au parapente et reprenait le chemin de la montagne
un peu plus tard, plein de projets, jusqu’à sa disparition inexpliquée au Broad
Peak (8 047 mètres), avec sa compagne de cordée Pascale Bessières, en
juillet 1998. Il avait trente-huit ans.
En ce début des années 1980, la vallée de Chamonix bruisse des exploits de
ces « Formule 1 », Profit* et Escoffier, vingt ans tous les deux, qui se font
chacun un nom par des ascensions extrêmement rapides en aller et retour, puis
par des enchaînements de voies difficiles, divisant les horaires habituels par trois
ou quatre ! La directe américaine aux Drus en 5 h 30, le pilier Bonatti en 5 h 15
pour Escoffier en 1982. Son secret ? Entraînement intensif en bloc, puis
musculation, exercices d’assouplissement et enfin footing pour maintenir la
condition physique au top niveau37. Escoffier a débuté comme professeur de
gym ! Et il poursuit : le couloir nord des Drus en solo en 8 heures en avril 1983,
la première hivernale de la voie des Slovènes dans la face nord des Grandes
Jorasses en 1984… Et puis ce seront les enchaînements : directe américaine à
l’éperon Walker dans la journée en 1984, pilier d’Angle-pilier du Frêney et
redescente de la Brenva… On parle d’alpinisme « excessif38 » ! Mais il en faut
plus à Eric ! En 1985, il réalise son rêve, l’enchaînement de trois 8 000 en
Himalaya en trois semaines (Gasherbrum I et II et K2). L’année suivante, il
gravit son quatrième 8 000, le Shishapangma.
Le bel Eric, cheveux noirs bouclés, yeux verts, séducteur comme personne,
devient la coqueluche des médias. Et c’est le drame, le 18 septembre 1987 : sa
voiture percute la paroi rocheuse dans les gorges de l’Arly et part en tonneaux.
Traumatisme facial et cranien qui le laissera hémiplégique. C’est grâce à une
volonté surhumaine qu’il réussira, au bout de six mois de rééducation, à marcher
de nouveau, en boîtant, car son côté gauche est pratiquement insensible. Mais il
ne veut rien lâcher ! Malgré son handicap (il refuse ce mot), il se fixe un nouvel
objectif : gravir les quatorze 8 000, mais aussi les Seven Summits* ! Une
chimère ? C’est mal connaître le « phénomène Escoff ». En 1996, il réussit le
mont McKinley*, l’Aconcagua* et le Kilimandjaro, déjà trois sur sept, et gravit
l’année suivante son cinquième 8 000, le Cho Oyu (8 201 mètres). Il s’attaque au
sixième, le Broad Peak (8 047 mètres), en 1998, avec Jean-François Lassale et
Pascale Bessières. Au cours de l’assaut final, Lasalle renonce à 7 600 mètres. Le
soir, il voit Eric et Pascale, qui ont décidé de continuer, installer un bivouac
sommaire dans un trou de neige à 7 800 mètres. Le lendemain, une cordée
polonaise qui montait aperçoit les deux Français marcher, très lentement, sur
l’arête sommitale. On ne les reverra plus jamais. Sans doute ont-ils fait une chute
sur le versant chinois39.
Un portrait très émouvant d’« un homme redevenu ordinaire » a été réalisé
en 1994 par Pierre Beccu pour FR3 Montagne, montrant Eric essayer de
nouveau le parapente et l’escalade après son accident de voiture. On souffre pour
lui. Décidément, ce n’était pas un homme ordinaire.
Ethique
Si vous admettez avec moi qu’il n’existe pas de philosophie* de la
montagne, pas plus que de la mer, de la cuisine ou du football, vous conviendrez
en revanche qu’il y a bien une éthique, sinon de la montagne qui n’en peut mais,
du moins du comportement en montagne. Pour être à la mode, le mot n’est pas
pour autant vide de sens là-haut, au contraire. Cependant, qui dit « éthique » dit
nécessairement « règles », dont la transgression est condamnable, ce qui est loin
d’aller de soi dans un univers montagnard qui revendique avant tout la liberté*
absolue, depuis le simple randonneur qui veut « s’échapper » en montagne,
jusqu’à l’alpiniste extrême qui rejette tout jugement extérieur : « Notre
comportement est instinctif. Il n’est pas question de savoir si c’est bien ou si ce
n’est pas bien. Je n’ai besoin d’aucune règle extérieure. Les choses se passent
comme avant l’apparition de l’homme40 », dit Reinhold Messner*, tout en
admettant qu’un peu plus bas en altitude, au royaume des hommes, il faut bien
des règles ! Il a d’ailleurs été un des fondateurs du mouvement Mountain
Wilderness* qui se bat pour la préservation des espaces sauvages et a siégé cinq
ans au Parlement européen… Les règlements, les normes, les directives, il
connaît !
En vérité, les montagnards professent l’éthique sans le savoir, édictant, par
une sorte de « contrat social », les règles qu’ils jugent indispensables à la
défense de leur art et de leur territoire, c’est-à-dire en définitive de leur liberté.
Et ils n’hésitent pas, le cas échéant, à se faire accusateur public pour en préserver
l’intégrité. Mais, à la différence de la morale, l’éthique est relative, contingente
et évolutive… Elle ne dit pas ce qui est « bien » et ce qui est « mal », mais
seulement ce qu’il est convenable de faire ou pas. C’est davantage un art de
vivre qu’un devoir41. L’éthique est donc « vivante » et sujette, en conséquence, à
discussions et polémiques. La querelle des Anciens et des Modernes résonne
aussi en montagne. Illustrations…
L’escalade artificielle*, décriée aujourd’hui, est pourtant aussi vieille que les
montagnes. Pourquoi, se disaient les anciens, refuser de lancer un grappin, une
corde ou de s’élever sur des échelles, puisque le but est d’atteindre le sommet ?
Pourquoi interdire aux apprentis alpinistes de l’UCPA* de poser la main ou le
pied sur un piton, alors que les échelles métalliques sont d’usage constant sur la
voie normale de l’Everest ? Pourquoi, aujourd’hui, renoncer aux étriers pour
franchir une dalle lisse ou un surplomb qui, autrement, demeureraient
inaccessibles ? Pourquoi se résigner devant l’impossible, alors que les moyens
techniques existent ? Et d’ailleurs, où fixer la limite entre le « progrès » et la
« dérive » technologiques ? Jusqu’à la fin des années 1960, la « tentation
technologique » fut la plus forte42, malgré la voix, éteinte prématurément, de
l’Autrichien Paul Preuss*, le précurseur de l’escalade « libre » intégrale, qui
renonçait même à l’usage du rappel de corde, car on doit toujours savoir
redescendre d’où l’on est monté… Mais l’Autrichien sans peur et sans reproche
était tombé, à vingt-huit ans, seul et sans corde, victime de son éthique. La voie
était grande ouverte aux « planteurs de clous », avec les excès que l’on sait :
500 pitons et 1 600 mètres de cordes fixes pour la directissime de la face nord de
l’Eiger* (1966), 350 pitons à expansion posés à la perceuse dans le Cerro Torre*
(1970)… Ce n’est plus de l’alpinisme, c’est de la maçonnerie43 ! C’est « l’âge de
fer44 ». Par un de ces coups de balancier dont l’histoire est coutumière, la
tendance s’inverse à cette même époque, emportée par la vague libertaire et
écologiste qui saisit les Etats-Unis puis l’Europe. Nouvelle culture, nouvelle
éthique : l’escalade « libre », le free ascent et le clean climbing sont parés de
toutes les vertus. A bas les « tireurs de clous » ! Les artifices (pitons, coinceurs,
sangles) ne doivent servir qu’à l’assurage du grimpeur et non à sa progression ;
on entreprend même de « libérer » des voies d’escalade, en les débarrassant
d’autorité de leurs pitons rouillés ; on s’interdit désormais d’abîmer la montagne
à coups de marteau, privilégiant pour s’assurer les coinceurs ou les crochets qui
ne laissent pas de trace… et prière de laisser cette montagne aussi propre que
vous l’avez trouvée ! Qui oserait dire le contraire ? Mais, pour être honnête,
j’étais assez heureux de trouver un bon vieux spit pour m’assurer à la descente
du modeste pic Pieter Both, l’été dernier, à l’île Maurice !
La compétition* en montagne a, elle aussi, alimenté de joyeuses
empoignades au nom de l’éthique, avec paroles définitives, pétitions et
excommunications, avant que le principe de réalité finisse par trancher la
question. « Nous serons nombreux à ne pas vouloir qu’on introduise dans la
montagne les mœurs du vélodrome. Qu’ils abandonnent le piolet pour la pédale,
ceux à qui sont nécessaires les encouragements de “Hardi, Charlot !” ou “Vas-y,
Totor !” », disait Etienne Bruhl, écrivain et alpiniste en 193545. Désolé pour les
cyclistes qui ne méritent pas cela… Affichant le même mépris pour la
compétition, John Ruskin*, déjà en 1865 après la tragédie du Cervin, reprochait
aux alpinistes d’avoir transformé les montagnes, ces « cathédrales de la Terre »,
en « champs de courses » et les sommets en « mâts de cocagne ». Cette tradition
s’est perpétuée avec Walter Bonatti*, qui « déteste la compétition en
montagne », en laquelle il voit « un fléchissement moral »46. On retrouve cette
tendance, plus récemment, dans le « Manifeste des 19 » (voir : Compétition),
une pétition par laquelle les plus grands grimpeurs français protestaient contre la
création d’un championnat d’escalade, refusant « les sports chronométrés,
arbitrés, officiels et institutionnalisés » et revendiquant la liberté de chacun de
fixer ses propres règles… A chacun son éthique ! Jusqu’à ce que, sous la dictée
de la réalité économique, avec la professionnalisation du sport, les compétitions
s’imposent sans drame, en escalade d’abord, puis en ski-alpinisme, en running
(trail), comme auparavant dans tous les sports de glisse (patinage, ski alpin,
etc.).
L’alpinisme proprement dit n’y échappe plus, comme en témoignent les
« courses contre la montre » dans les grandes voies alpines ou himalayennes.
Depuis Messner* (face nord des Droites en 8 heures en 1969), Escoffier* et
Profit*, avec leur compétition ultra-médiatisée pour la trilogie hivernale des trois
grandes faces nord des Alpes en 1987, remportée par Profit en 41 heures),
Batard* (l’Everest en moins de 24 heures en 1988), Steck* (la face nord de
l’Eiger en 2 h 47 en 2008, la face nord du Cervin en 1 h 56 en 2009, le
Shishapangma en 10 h 30 en 2011), les « sprinters des cimes » sont lancés et
leurs records tomberont les uns après les autres, sous les assauts des nouveaux
« extraterrestres » du trail, comme Kílian Jornet (l’Aconcagua en aller et retour
en 12 h 49) ou Karl Egloff (le Kilimandjaro en aller et retour en 6 h 42). Avec
ceux-là, on ne sait plus très bien ce qui relève de l’alpinisme, du ski-alpinisme
ou du trail. Si John Ruskin* les voyait…
Il n’y a donc plus de repères, plus de règles, et « tout fout le camp » ? Que
l’éthique évolue sous l’influence de la technique et des rapports économiques et
sociaux, admettons. Mais ne subsiste-t-il pas un « code moral » des
montagnards, une charte de déontologie, une déclaration, même implicite, des
droits et devoirs qui unifieraient la communauté des usagers de la montagne ?
Rassurez-nous !
Des esprits aussi généreux qu’audacieux se sont déjà lancés dans
l’élaboration de « chartes éthiques » ou de « codes de bonne conduite » en
montagne47. Périlleux exercice, voué à une renommée incertaine, car l’énoncé de
règles précises se révèle rapidement impossible. S’agissant d’éthique, mieux
vaut d’ailleurs parler de recommandations que de commandements car, comme
disent les philosophes, si la morale commande, l’éthique recommande
seulement48. Un mot s’impose cependant au fil des pages de ce « code » : le
respect. Respect de la montagne, respect des autres, et j’y ajouterai pour ma part
respect de soi-même. Respect, et pas davantage, car de nouveau nous parlons
éthique. Dans le langage de la morale, nous parlerions certainement d’amour de
la montagne, d’amour des autres… Point trop n’en faut : nous ne cherchons pas
la vertu, mais le bon comportement. Cette précaution prise, examinons les
« prescriptions » de plus près, en partant du plus facile vers le plus difficile.
Le respect de la montagne s’impose naturellement à celui qui la fréquente.
Dans son propre intérêt : nul n’a envie de salir son terrain de jeu. Mieux,
l’engagement de protéger la montagne est offert par l’homme à ses semblables,
comme aux pouvoirs publics, en contrepartie de la liberté et de la gratuité qu’il
revendique pour accéder à la montagne : pour éviter la réglementation, je
professe l’autodiscipline. Le slogan ? Ne pas laisser de traces de mon passage…
autres que l’empreinte de mes pas dans la neige. Joliment dit, pas encore
vraiment respecté !
Le respect des autres est tout aussi consensuel dans son énoncé (entraide,
solidarité, fraternité). L’alpiniste qui, comme le marin, abandonne son objectif
pour se porter au secours de celui qui est en difficulté est l’image même du
montagnard courageux et désintéressé que nous ont laissé les livres. Et quand le
dévouement du héros va jusqu’au sacrifice de sa vie, comme le guide Pierre
Servoz dans le film de Jacques Ertaud Mort d’un guide (1975), nous sommes
saisis d’admiration et d’émotion. Nous sommes horrifiés lorsqu’un summiter de
l’Everest révèle, en 2006, qu’un grimpeur britannique, David Sharp, a agonisé
pendant des heures à quelques centaines de mètres du sommet, tandis que
plusieurs expéditions passaient près de lui sans s’arrêter… Moins manichéen,
que penser du compagnon de cordée de Joe Simpson, dans la vraie vie, qui prend
la décision de couper la corde le reliant à ce dernier, le vouant à une mort
certaine, pour avoir une chance de sauver sa propre vie49 ? Qu’aurais-je fait à sa
place ?
Le respect de soi-même, enfin, passe par le refus du mensonge et de la
tricherie, tentations d’autant plus grandes que le montagnard est souvent seul
témoin de ses réussites ou de ses échecs. Quand Cesare Maestri, « l’araignée des
Dolomites », redescend de l’impossible Cerro Torre* en Patagonie
(février 1959), les lauriers de la gloire l’attendent en Italie. Il raconte avec
passion son incroyable exploit, tout en pleurant la mort à la descente de son
compagnon de cordée, Toni Egger. Le mensonge résistera presque cinquante
ans, jusqu’à ce qu’une cordée italienne démontre qu’il n’avait gravi que le quart
de l’infernale paroi : « Pour l’alpiniste au prénom d’empereur, offrir un triomphe
posthume au compagnon qu’il n’avait pas su sauver était le seul moyen de se
libérer de l’insupportable culpabilité50. » Le mensonge comme thérapie ? Pas
très moral. Mais, pardon, nous parlions éthique. Quoi qu’il en soit, il reste du
travail !
Everest (8 848 mètres)
8 850 mètres de rêves, d’exploits et de folies51 ! La fascination qu’exerce
l’Everest sur l’esprit des hommes depuis que les Anglais ont découvert son
existence en 1847 demeure aujourd’hui. Son pouvoir d’attraction n’est pas près
de s’affaiblir, malgré les accidents, les drames, les polémiques, et bien sûr aussi
à cause d’eux. La plus haute montagne du monde est à la fois un symbole, une
légende pour nous, Occidentaux, et… une dure réalité pour ceux qui en ont fait
leur métier, les sherpas*. L’accident survenu en avril 2014, le plus meurtrier de
toute l’histoire de l’Everest (16 morts), en est le terrible rappel.
L’Everest, de son vrai nom tibétain Chomolungma (« la déesse mère des
vents »), n’est pas seulement la plus haute (une première estimation en 1848 lui
attribuait même 9 207 mètres !), mais c’est aussi, pourvu qu’on puisse
s’approcher d’assez près de sa base52, une très belle montagne à l’architecture
pyramidale solide : trois faces, trois arêtes, un sommet étroit et corniché, précédé
d’un passage d’escalade délicat (le « ressaut Hillary ») à 8 800 mètres… Loin
d’une promenade… Mais Bonatti* l’avait dit : « Les hautes montagnes n’ont que
la valeur des hommes qui les gravissent. Autrement, elles ne sont que des tas de
cailloux. » Et les hommes y ont écrit de très belles pages d’histoire, « pas
seulement des histoires de camps, d’oxygène et de cordes fixes53 ».
L’Everest, comme le Cervin, est d’abord une histoire anglaise. C’est au
milieu du XIXe siècle que sir George Everest, chef du service topographique des
Indes-Orientales, repère de Darjeeling une montagne visiblement plus haute que
les autres. Jusque-là, c’est le Kangchenjunga, avec ses 8 582 mètres, qui était
considéré comme le sommet du monde. Il l’enregistre sous le nom de « pic B »,
puis « pic XV ». Son successeur au Bureau croira lui faire plaisir en baptisant le
sommet « Everest », alors que sir George aurait préféré une appellation locale.
Les Tibétains avaient certes la leur (Chomolungma), mais les Anglais, qui
n’avaient accès ni au Tibet ni au Népal, l’ignoraient. Ils la découvriront plus
tard, tout comme d’ailleurs l’altitude exacte de l’Everest, qui ne sera établie que
dix ans après ! En 1921, le gouvernement britannique obtient du daïla-lama, en
échange de sa protection militaire, une sorte de permis exclusif d’exploration de
l’Everest. Il faudra plus de trente ans pour y parvenir… et une douzaine
d’expéditions, avant celle, victorieuse, de John Hunt avec Hillary* et Tenzing*.
Mais les Anglais ne traînent pas : dès 1921, Mallory* et Bullock, partis en
reconnaissance sur le versant nord tibétain, atteignent le col nord à 7 000 mètres.
L’année suivante, la lourde expédition anglaise de Charles Bruce, avec Mallory
et Somervell, monte à 8 320 mètres, record mondial à l’époque, avec oxygène.
L’expédition est interrompue après la mort de sept sherpas emportés par une
avalanche. En 1924, Norton réalise l’exploit incroyable d’atteindre 8 572 mètres
seul et sans oxygène, toujours sur la face nord (couloir Norton). Trois jours plus
tard, Mallory toujours, avec Irvine, lance l’assaut final : ils sont aperçus pour la
dernière fois vers 8 500 mètres, progressant vers le sommet. On connaît
malheureusement la suite (voir : Mallory). Après ce drame, et malgré quatre
nouvelles expéditions britanniques avant guerre, le sommet se dérobera jusqu’en
1953. C’est l’occupation chinoise du Tibet et l’ouverture du Népal aux étrangers
qui auront finalement raison de Chomolungma… Le versant népalais paraît en
effet plus accessible que le versant tibétain. Les Britanniques s’y précipitent :
première reconnaissance par le sud avec Bill Tilman en 1950, puis avec Eric
Shipton et Hillary en 1951. La cascade de glace de Khumbu, la fameuse ice fall
franchie, les Anglais sont convaincus que l’ascension est possible par le sud.
Mais l’année suivante, ils sont tout près de se faire griller la politesse par les
Suisses, qui ont obtenu un permis : Raymond Lambert et Tenzing Norgay*,
après avoir atteint le col sud et attaqué l’arête sud-est, échouent à 300 mètres
seulement du sommet ! Un jour ou deux de beau temps en plus, et le sommet
était fait, dira Tenzing54. Autant dire qu’ils ont ouvert la voie à l’expédition
britannique de 1953. Les Anglais ont mis le paquet : 350 porteurs, un général
comme chef d’expédition, John Hunt, les meilleurs himalayistes du moment et…
Sherpa Tenzing, qui, convalescent, ne voulait pourtant pas y retourner… Camp
de base le 13 avril, col sud le 22 mai et c’est l’assaut. Tour à tour, Hunt, Sherpa
Da Namgyal, Evans et Bourdillon, tous lourdement chargés, grimpent le plus
haut possible, déposent de l’oxygène pour les suivants et redescendent au col
sud. Puis c’est au tour de Hillary et Tenzing. Chargés de 22 kilos chacun, ils
s’élancent le 28 au matin, bivouaquent à 8 500 mètres par – 27° et repartent au
petit matin. Le sommet sud est atteint à 9 heures. Puis c’est l’obstacle qu’ils
avaient tous repéré à la jumelle : le ressaut rocheux de 12 mètres de haut
seulement mais qui, à cette altitude, est d’une incroyable difficulté. Hillary le
franchit en tête, se coinçant entre la roche et la neige, puis assure Tenzing et
c’est gagné ! La progression sur l’arête sommitale, même si elle paraît
horriblement longue, n’offre pas de difficulté particulière avant le sommet. A
11 h 30, ils y sont. Hillary prend la photo de Tenzing qui fera le tour du monde.
Il dépose au sommet un petit crucifix et un ours en peluche. Tenzing y laisse des
offrandes. Ils ont réussi ! Ils ont ouvert ce qui deviendra la « voie normale » de
l’Everest, qui a été parcourue depuis par… 14 000 alpinistes environ… dont
4 000 iront au bout ! Certains jours, entre 100 et 200 personnes vont au sommet,
parfois à la queue-leu-leu, comme sur la voie normale du mont Blanc.

Mais l’histoire de l’Everest n’est pas près de s’achever, tant le terrain de jeu
est immense. Après l’ouverture de la voie normale, toutes les faces, toutes les
arêtes seront ouvertes les unes après les autres, les records tombent, en solitaire,
sans oxygène, en rapidité… Quelques repères. En 1956, les Suisses prennent leur
revanche sur la frustration de 1952 et réalisent le doublé Lhotse-Everest. En
1963, une équipe américaine composée de Tom Hornbein et Willi Unsoeld
réalise la première de l’arête ouest, avec de réelles difficultés techniques en
rocher entre 8 000 et 8 400 mètres. La face sud-ouest, avec son rocher raide et
délité, est conquise en 1975 par les Anglais Dougal Haston et Doug Scott qui
doivent bivouaquer tout près du sommet à la descente dans un trou de neige.
Leur compagnon Mick Burke, monté derrière eux, ne réapparaîtra pas. La même
année, la Japonaise Junko Tabei est la première femme au sommet de l’Everest.
En 1978, Messner* et Habeler réussissent les premiers l’ascension en style alpin,
sans porteurs et sans oxygène, que l’on croyait impossible sans séquelles
irréversibles… Quelques mois plus tard, Pierre Mazeaud*, cinquante ans, avec
sa cordée de « copains », est le premier Français à l’Everest. Ni le CAF ni la
Fédération ne s’y sont vraiment intéressés : « J’ai trouvé du fric, France-Inter, la
Mairie de Paris, quelques boîtes m’ont aidé. J’ai choisi des copains, des mecs qui
avaient des couilles et c’est tout55 ! » Ces « mecs », ce sont Cecchinel*,
Diemberger*, Claude Deck, Raymond Despiau, Jean-François Mazeaud, le
médecin, plus deux jeunes grimpeurs de très grand talent, Jean Afanassieff et
Claude Jager. Ceux-ci feront le sommet avec Mazeaud, qui sera à l’époque le
summiter le plus âgé. Le lendemain même, Wanda Rutkiewicz* devient la
première Européenne au sommet. Les premières et les records vont se succéder à
partir de 1980 : première hivernale par les Polonais Cichy et Wielicki en février,
première ascension en solitaire, sans oxygène par Messner* en août 1980,
première de la terrible face est, le « dernier problème de l’Everest »,
3 300 mètres de haut, 1 000 mètres de pilier rocheux coté V+ et A3 (voir :
Difficulté), par l’expédition américaine de 1983… Après les premières, les
solitaires et les hivernales, la vitesse ! En 1986, les Suisses Loretan et Troillet
réussissent la face nord-ouest directe, aller et retour, en 43 heures. En 1988,
Marc Batard* gravit la face sud en 22 h 30, sans oxygène et en solitaire, record
impensable alors.
Grimper, certes, mais on peut aussi descendre ! En 1988, Jean-Marc Boivin*
s’envole en parapente du sommet et rejoint le camp de base en 12 minutes ; la
première descente intégrale à ski est réalisée par le Slovène Davo Karničar en
octobre 2000 ; le Français Marco Siffredi est le premier à descendre le couloir
Norton, sur la face nord, en snowboard… avant de se tuer l’année suivante en
tentant le couloir Hornbein sur le même versant.
Tout a donc été fait sur l’Everest ? Aujourd’hui, on y recense 16 ou 17 voies,
de la voie normale jusqu’aux tracés les plus difficiles56. Mais il en reste encore à
ouvrir, que ce soit dans la face est, peu recommandée à cause des avalanches, ou
surtout dans les faces nord-ouest et sud-ouest, où les himalayistes rêvent de
directissimes*. Chomolungma, quand tu nous tiens… Mais la passion est aussi
meurtrière. Depuis les premières tentatives, l’Everest a fait 250 victimes, dont le
tiers sont des sherpas. Et le danger ne faiblit pas : l’accident le plus meurtrier de
toute l’histoire a eu lieu en avril 2014, où une avalanche a tué seize guides
népalais qui équipaient l’ice fall, sur la voie normale, vers 5 800 mètres. Le triste
record de la saison 1996, où huit alpinistes avaient trouvé la mort à cause d’une
tempête les bloquant près du sommet, est malheureusement dépassé57. La faute à
qui ? Aux expéditions commerciales, répondent immédiatement les Occidentaux.
Mais ce n’est pas si simple. Quelle différence de nature y a-t-il entre un alpiniste
amateur qui rémunère un guide pour « faire » le mont Blanc et un alpiniste
amateur qui rémunère un sherpa pour « faire » l’Everest ? Faut-il interdire
l’accès des montagnes à ceux qui ne possèdent pas les compétences requises ? Et
qui jugera de ces compétences ? Va-t-on créer un « permis montagne » à l’image
du permis de conduire ? Réserver l’altitude à une élite cooptée ? Fermer un des
seuls espaces de liberté qui restent aux hommes, avec la haute mer ? Pour moi,
poser la question suffit à y répondre. Demeure alors le procès toujours facile
pour les nantis que nous sommes du « business » de la montagne en général et de
l’Everest en particulier. J’ai dit, dans un autre ouvrage58 ce que je pensais de
cette accusation, j’allais écrire de cette incantation, s’agissant du football. Je le
maintiens de plus fort pour l’alpinisme. Il n’y a pas de honte à rémunérer un
guide pour qu’il vous aide à réaliser un rêve, dès lors que celui-ci accepte, en
connaissance de cause, de vous accompagner et y trouve une compensation
convenable, proportionnée à ses compétences et aux risques éventuels encourus.
Nos guides de haute montagne, comme les sherpas du Népal, méritent le respect
plus que la compassion. Ce sont des hommes libres qui vivent de leur formidable
métier. Tous ceux qui, comme moi, ont eu recours à eux et ont partagé des
moments silencieux d’intense bonheur et de fraternité savent de quoi je parle.
Expédition
Le mot fait encore impression… Chez le citadin, il réveille le rêve des
grands espaces, la nostalgie de la marine à voile et l’admiration des conquérants-
explorateurs d’autrefois. Nous avons tous quelque chose en nous d’Erik le
Rouge, de Marco Polo, de Magellan ou de Jacques Cartier, et avons vibré avec
les récits de David Livingstone à la recherche des sources du Nil, ou les exploits
d’Ernest Shackleton dans la traversée de l’Antarctique. « Ah ? Vous partez en
expédition ? » Le regard de votre interlocuteur s’allume aussitôt de curiosité
teintée d’envie et la conversation s’anime, oubliant un instant les errements du
CAC 40 ou les surprises du dernier palmarès de Cannes…
S’ils savaient… Les expéditions en montagne ne sont plus tout à fait ce
qu’elles étaient. Expliquons-nous. Jusqu’au XIXe siècle, on aurait plutôt utilisé le
joli mot de « voyage » que celui d’expédition, à connotation militaire plus que
culturelle. Les riches aristocrates anglais ou allemands qui partaient en voyage
pour découvrir la montagne ressemblaient davantage aux étudiants entreprenant
leur « Grand Tour59 » qu’aux croisés de Saint Louis ou aux conquistadors
espagnols. Le « corps expéditionnaire » de ces « voyageurs » se limitait à un
guide et un ou deux porteurs et, si Mlle d’Angeville*, la « fiancée du mont
Blanc », était escortée de douze guides et porteurs lorsqu’elle fit le sommet en
1838, c’est qu’elle avait vu un peu grand sur le ravitaillement ! Cependant, vers
la fin du siècle, les Alpes une fois parcourues, les regards se tournent vers les
horizons plus lointains : « Dans tout alpiniste sommeille un explorateur. Ceux de
l’âge d’or étaient taquinés par le désir de voir comment les autres montagnes de
la Terre étaient faites60. » Les « expéditions lointaines » commencent
timidement, car elles coûtent cher et les « messieurs » les financent
personnellement. On ne connaît encore ni expéditions « nationales » ni
sponsors ! Le Caucase, le plus proche, est visé le premier : un riche Anglais,
Douglas Freshfield, avec son guide et ami chamoniard François Devouassoud,
s’y attaque en 1868 avec succès, atteignant le sommet de l’Elbrouz
(5 629 mètres), point culminant d’un massif dont on ignorait à peu près tout
jusque-là, une vraie « zone blanche » sur les cartes. Explorateur et voyageur,
plus que grimpeur, tel était Freshfield, comme les deux grands pionniers des
expéditions himalayennes, lord Conway et le duc des Abruzzes*, à la toute fin
du XIXe siècle. Sir William Martin Conway of Allington (1856-1937), historien,
explorateur et homme politique, est probablement « le premier lord anglais (et
sans doute le seul) à inclure un piolet dans ses armoiries61 ». L’histoire et la
géographie lui doivent la première exploration d’envergure du massif du
Karakoram* et de la région du Baltoro, dans l’Himalaya occidental, au Pakistan
actuel, avec le futur général Bruce, qui s’illustrera à l’Everest, et le guide italien
Matthias Zurbriggen, en 1892. Il y réalise la première du Pioneer Peak, un
presque 7 000 mètres, au sommet duquel il se livre, comme jadis M. de
Saussure* au mont Blanc, à toute une série de mesures et d’observations
scientifiques. Un peu plus tard, il réalise la première traversée complète des
Alpes à pied et à ski en trois mois, la traversée du Spitzberg et, en 1898, conduit
une expédition dans les Andes où il ouvre deux « premières » au Pérou et en
Patagonie, mais échoue de peu à l’Aconcagua*. Explorateur passionné aussi, à la
fois marin et montagnard, Louis-Amédée de Savoie, duc des Abruzzes* (1873-
1933), conduit à l’âge de vingt-quatre ans seulement une expédition victorieuse
au mont Saint-Elie en Alaska (5 514 mètres), où Anglais et Américains ont
plusieurs fois échoué. Il en rapporte une riche moisson géographique,
scientifique et photographique, bien accompagné qu’il était par Vittorio Sella.
En 1899, il dirige une expédition de quatorze mois au pôle Nord, qui atteint
presque le point « 0 degré ». Dix ans plus tard, il s’attaque à la reine des
montagnes, le K2*. L’expédition s’élève sur la voie d’ascension qui se révélera
la bonne, l’« éperon des Abruzzes », mais manque son objectif, faute de
logistique suffisante. Joli lot de consolation, le duc se rabat sur le Bride Peak
(7 654 mètres) et pulvérise le record d’altitude jamais atteint par un homme.
L’Afrique, où il demeurera jusqu’à sa mort en Somalie, fut son dernier amour.

Comme dans les Alpes un siècle auparavant, au temps de l’exploration


succède le temps de la conquête des sommets. Mais « les sommets de
l’Himalaya ne peuvent se laisser vaincre sans une longue préparation et de
puissants moyens62 », rappelle Frison-Roche. La disparition en 1895 du meilleur
alpiniste de l’époque, Alfred Mummery*, parti au Nanga Parbat (8 115 mètres)
comme il serait parti au Grépon, a sonné comme un avertissement. Or, au
lendemain de la Première Guerre mondiale, ils sont peu nombreux ceux qui,
comme Freshfield, Conway ou le duc des Abruzzes, peuvent s’offrir le luxe
d’une expédition lointaine. Dans la compétition pour les plus hauts sommets
vierges, ce sont les expéditions « nationales » qui prendront au XXe siècle le relai
des aristocrates fortunés du XIXe. Des « comités de l’Himalaya » se créent en
Angleterre, en France, en Italie, en Suisse, en Allemagne, soutenus directement
ou indirectement par les pouvoirs publics, pour planifier, financer et organiser la
conquête des 8 000. Ce sont de véritables armées pacifiques qui se mettent en
branle vers les camps de base. Et en bon ordre ! Car un « Yalta » implicite fait
que les grandes nations se sont plus ou moins réparties les montagnes : l’Everest,
chasse gardée des Anglais, le Nanga Parbat pour les Allemands, l’Annupurna et
le Makalu pour les Français, le K2 aux Américains ou aux Italiens… La
« technique du siège », exigeant porteurs de vallée, porteurs d’altitude, camps
intermédiaires, cordes fixes, oxygène, impose une logistique complexe et une
organisation quasi militaire. Ce n’est sans doute pas un hasard si l’expédition
anglaise victorieuse à l’Everest en 1953 était dirigée par un général de brigade…
responsable de 9 tonnes de matériel, 800 porteurs de vallée, 39 sherpas et 12
alpinistes ! Les Français à l’Annapurna (1950) avaient été plus raisonnables :
160 porteurs, 9 sherpas et 9 alpinistes. Mais ils se rattraperont avec l’expédition
lourde au Makalu en 1971 (400 porteurs, 18 sherpas, 11 alpinistes) et surtout
avec l’expédition « mammouth » au K2 en 1979 (800 porteurs), qui a
malheureusement échoué sur la difficile arête sud-ouest. Le record du
gigantisme a été atteint, selon Sylvain Jouty, par l’expédition de Guido Monzino
à l’Everest en 1973 avec… 2 000 porteurs, 100 sherpas et 64 alpinistes ! « La
démesure des moyens semblait alors la manière de résoudre les problèmes posés
par la démesure des montagnes63 », commente-t-il placidement.
Trop cher en tout cas ! Ces excès sonnent le glas des expéditions lourdes,
d’autant que, les quatorze 8 000 ayant été conquis, le dernier en 1964, les nations
se désengagent de la course. Nécessité faisant loi, la « mode » est aux
expéditions « légères » et les sponsors privés prennent le relai des fonds publics.
On ne plante plus de drapeau au sommet, juste un logo ! L’homme et la
technique s’adaptent : Reinhold Messner* démontre en 1975 que l’on peut gravir
un 8 000 en « technique alpine », c’est-à-dire sac au dos, sans sherpas, sans
camps d’altitude, ni cordes fixes, ni oxygène, juste quelques porteurs pour
rejoindre le camp de base. L’himalayisme « moderne » est né. Ses descendants :
Jerzy Kukuczka*, Erhard Loretan, Ed Viesturs, Pierre Beghin*, Jean-Christophe
Lafaille*, Valeri Babanov, Alberto Iñurrategi, Marc Batard*, Ueli Steck*, Steve
House… autant de sprinters des cimes, entraînés comme des athlètes de haut
niveau, avec nutritionniste et préparateur mental… Un univers à part, tout le
monde n’ayant pas un cœur qui bat à 35 pulsations à la minute comme Batard !
Ce que voyant, des alpinistes ayant un certain don pour les affaires ont conçu,
pour ceux qui ne font pas l’Everest en moins de vingt-quatre heures, un
troisième type d’expédition, les expéditions « commerciales » destinées, sinon
au grand public, du moins à ceux qui veulent faire un peu plus que « bouger-
éliminer » et sont prêts à dépenser quelques dizaines de milliers de dollars pour
assouvir un rêve. Des agences de voyage spécialisées dans les expéditions se
créent dans les années 1990 : Mountain Madness avec l’Américain Scott Fischer,
Adventure Consultants avec le Néo-Zélandais Rob Hall, proposent l’Everest
pour 50 000 à 65 000 dollars par personne tout compris (sherpa personnel,
oxygène…). Les deux hommes perdront la vie dans la terrible tempête qui a sévi
sur l’Everest en mai 199664. Aujourd’hui, le français Terres d’Aventure vous
emmène sur le toit du monde pour 50 000 euros en soixante-deux jours Paris-
Paris… Les records de fréquentation sur le versant népalais de l’Everest tombent
les uns après les autres65. Et cela ne va pas sans risques, accidents, pollution,
polémiques et empoignades entre les « puristes » occidentaux et les promoteurs
du tourisme de haute altitude, au premier rang desquels désormais les Népalais
eux-mêmes (voir : Everest). « Les expéditions commerciales ont détruit
l’alpinisme sur cette montagne », disait Ueli Steck* après l’altercation violente
qui l’a opposé à des sherpas équipant la voie normale, le 27 avril 2013. Et de
faire le procès du business de l’Everest.
Je suis certainement le moins qualifié pour trancher cette querelle
philosophique. Mais pour avoir eu la chance d’aller à deux reprises en Himalaya,
une fois avec une expédition « lourde » (voir : Hidden Peak), une autre fois avec
une agence de trek (voir : Fraternité), je ne puis croire qu’un juste équilibre ne
puisse être trouvé entre une pratique de haut niveau, élitiste, voire intégriste, et
un accès raisonné au tourisme sportif, répondant tant aux besoins économiques
des populations himalayennes qu’aux aspirations des « voyageurs » occidentaux.
« A chacun son Everest », au fond, et les valeurs de la montagne, à commencer
par le respect de l’autre, seront préservées.
Extrême
« A vouloir supprimer tous les risques, c’est la vie elle-même qu’on réduit à
rien66 », écrivait justement le Dr Norbert Bensaïd. Il parlait médecine, mais sa
critique radicale de l’agaçant « principe de précaution » vaut aussi pour
les sports extrêmes. A quel appel répond cette vogue, j’aurais dû dire cette
vague, des « sports extrêmes » ? Comme toujours dans une vague, il y a l’écume
et il y a le mouvement de fond. L’écume, c’est la médiatisation récente de sports
qui se trouvent affublés de ce qualificatif à la mode, synonyme de danger,
d’exposition, de risque, disons-le, de sang et de mort… Le consommateur, et
donc les sponsors et les télévisions exigent, dit-on, du spectaculaire, de l’extra-
ordinaire, de l’insolite (descente en kayak sur neige), jusqu’à l’absurde
(snowmobile base jump67) et au barbare (mountain biking, ou course d’arêtes à
moto-cross). Les « sports extrêmes » ont leurs revues, leurs sites Internet, leurs
chaînes de TV (Extreme Sport Channel, MCS Extrême), leurs compétitions (X
Games), leur public, souvent très jeune. Pour avoir pratiqué et pratiquer encore
certains sports dits extrêmes (parachutisme, parapente et delta, plongée sous-
marine, alpinisme, kilomètre lancé à ski, cascades de glace), je m’élève, avec
d’autres68, contre cette appellation trompeuse, qui relève du marketing plus que
de la réalité. Il n’y a pas de « sports extrêmes », et d’ailleurs leurs promoteurs
sont bien en peine d’en donner une liste. Sauf Ernest Hemingway, qui aurait dit :
« Il y a seulement trois sports : la tauromachie, la course automobile et
l’alpinisme ; tous les autres ne sont rien que des jeux d’enfants69. » Aujourd’hui,
les spécialistes en recensent une cinquantaine, dans un inventaire à la Prévert qui
réserve quelques surprises : va pour le base jump, le saut à l’élastique, le saut à
ski, l’alpinisme, la plongée sous-marine ou encore le barefoot (ski nautique
sans… skis !), mais les véliplanchistes de nos plages ou les adeptes du char à
voile seraient surpris d’apprendre qu’ils sont des « extrémistes ». Quant aux
coureurs de Formule 1, ils se livrent apparemment à une activité tranquille et
sûre70. Disons-le : il n’y a pas de sports extrêmes par nature, il y a des sportifs de
l’extrême, professionnels pour la plupart, et il y a, par ailleurs, chez les amateurs,
des pratiques à risque. Je ne m’attarde pas sur les premiers, ces héros des temps
modernes qui méritent chacun un hommage particulier de ce Dictionnaire
amoureux de la montagne : Messner*, Lafaille*, Batard* pour l’alpinisme et
l’himalayisme, Berhault*, Edlinger* pour l’escalade, Saudan*, Boivin* pour le
ski de pente raide. Chacun dans son domaine a repoussé à l’extrême les limites
des possibilités humaines. Ecoutons Messner : « Les grimpeurs extrêmes
évoluent dans un monde où l’homme n’a pas sa place, où les gens raisonnables
ne vont pas. Nous, les alpinistes de l’extrême, nous allons volontairement en
enfer et disons à tous ceux qui nous critiquent : “Fichez-moi la paix, c’est moi
qui décide. Je veux oser71.” »
Par orgueil ? Par masochisme ? A cause de je ne sais quel esprit morbide ou
suicidaire ? A lire Fontaine de jouvence de Guido Lammer, publié à Vienne en
1922 et à Paris en 1931, on peut s’inquiéter : « J’éprouve une soif inextinguible
d’aventures et de périls mortels. Je suis résolu à tenter l’impossible et à ne pas
perdre une occasion de risquer ma vie72. » Mais l’alpiniste autrichien, qui faisait
du nietzschéisme sans le savoir, « l’illuminé, le morbide, qui suçait la peur
comme une drogue car elle le plongeait dans une sorte d’extase73 », est
heureusement un cas isolé. Walter Bonatti*, lui, s’amuse : « Certains expliquent
les impulsions qui vous portent à de telles entreprises en mettant en avant des
théories freudiennes, ou en tout cas de prétendues insatisfactions, frustrations,
déséquilibres. Mais si tout cela peut vraiment donner des résultats tels que ceux
que j’ai obtenus au Grand Capucin, alors il faut se féliciter de cette “folie”, vertu
toujours plus rare dans un monde toujours plus banalement “raisonnable” et où
l’on a tendance à s’économiser » ; puis, non sans gravité cette fois : « C’est pour
trouver ma dimension que j’ai gravi des montagnes “impossibles”, et j’ai eu pour
moteur la beauté de la nature alpine, le sens du défi, le plaisir de savoir. Avec
mon individualisme, je crois avoir au fond contribué au progrès humain. N’ai-je
pas attesté, peut-être, par mes entreprises, de manière irréfutable, les possibilités
inépuisables que l’homme porte en lui de se surpasser et qui sont à l’origine de
toute grande réalisation74 ? » L’alpiniste extrême est le nouvel Icare*. Les ailes
de Bonatti, elles, n’ont pas fondu. Mais combien ont chuté, emportant leurs
rêves, avec les nôtres, dans le paradis blanc ! Jean-Marc Boivin*, mort en
sautant en parapente du Salto Angel au Venezuela ; Marco Siffredi, l’ange blond
du ski extrême, mort à vingt-deux ans en descendant l’Everest par le couloir
Norton en face nord ; Patrick Berhault*, surnommé l’extraterrestre en raison de
ses capacités physiques hors normes, tombé d’une corniche au cours de son
« marathon » des 4 000 des Alpes ; Jean-Christophe Lafaille*, le premier à avoir
réussi un 8 000 en solitaire, en hivernale et sans oxygène, disparu sur les pentes
terminales du Makalu… Il y aura, certes, toujours des esprits forts, d’autant plus
acerbes qu’ils n’auront rien tenté, pour accuser : « Imprudence ! Inconscience !
Acharnement ! Orgueil ! Pression des sponsors et des medias ! » Laissons les
donneurs à leurs leçons. Les héros ne sont plus là pour répondre. Mais si vous
prêtez bien l’oreille, vous entendrez leur murmure tranquille, semblable à celui
d’Icare : « L’important pour moi n’est pas d’être tombé, mais de m’être
envolé75… »
Au-delà du cercle des héros disparus, chez les amateurs, notamment les
jeunes, nul ne peut contester l’envol spectaculaire depuis vingt ans des « sports
extrêmes », que ce soit en montagne, sur l’eau, la terre ou dans le ciel. Mais que
cache donc ce goût immodéré du risque, cette quête permanente de sensations
fortes ? Psychologues, sociologues, médecins s’interpellent : « Comment un
individu sain d’esprit peut adopter des comportements aussi éminemment
déviants par rapport aux règles élémentaires du bon sens76 ? » Et d’avancer tour
à tour des explications biologiques (la sécrétion d’hormones de stress source de
plaisir), psychologiques ou psychanalytiques (la prise de risque est une réaction
à l’expérience traumatisante de la naissance, ou bien la façon de compenser un
manque d’amour pendant l’enfance, de résoudre par l’action un conflit intérieur
pouvant mener à la dépression, ou encore la manière de reconquérir, en même
temps que le monde, sa propre mère…), sociologiques (de la même manière
qu’au Moyen Age un combat mortel pouvait permettre à un accusé de prouver
son innocence s’il en sortait indemne, un jeune sportif aujourd’hui mettra sa vie
en jeu pour se prouver qu’elle vaut la peine d’être vécue), et enfin, gardant le
meilleur pour la fin, la jolie explication philosophique du Dr Piccard77. En
réaction à la dictature cartésienne du « je pense donc je suis », nous avons besoin
de ressentir pour être. « Je ressens donc je suis. » La confrontation au risque
permet, grâce à l’imprévu, à l’improvisation, au danger qu’il faut surmonter,
d’exister plus fort. « Plus tard, il restera le souvenir d’un instant de grâce qui
semble avoir duré une éternité, tant il était riche, plus dense que n’importe quel
autre moment de la vie ordinaire. » Et c’est cet état que nous chercherons à
retrouver en tentant de nouvelles expériences, non pas pour le danger en soi,
mais pour retrouver le même plaisir.
Voilà le mot enfin lâché ! Car c’est bien de plaisir* que nous parlons.
Echapper à la routine, à notre être social, au rôle qui nous est programmé par la
société du « zéro risque », pour aller tutoyer l’inconnu, voire l’impossible, et par
là même trouver son vrai soi, mettre à jour ses facultés ignorées tout en
découvrant ses faiblesses et ses limites, tout cela dans un cadre naturel
majestueux qui remet l’homme à sa juste place, bref, escalader, comme dit
Lionel Daudet, sa « montagne intérieure78 ». « Qu’y a-t-il donc au-delà et au-
dessus des montagnes, sinon l’homme79 ? », écrivait justement Walter Bonatti au
terme de sa vie. Alors, oui, vive le « sport extrême » !
Femmes
Sacrebleu, le piège grossier ! Comment ? Un chapitre consacré à la femme
dans ce Dictionnaire amoureux de la montagne ? J’entends d’ici des voix
féminines malicieuses m’interpeller : « Ah bon, vous cantonnez les femmes
alpinistes dans une rubrique spécifique ? Et où est le chapitre consacré aux
hommes ? » Objection retenue, Votre Honneur. Je renonce ! D’autant plus
volontiers que l’alpinisme féminin, pour autant que cette expression ait un sens
(je vais y revenir), compte de magnifiques héroïnes qui méritent chacune une
place à part dans cet ouvrage : Henriette d’Angeville*, Catherine Destivelle*,
Christine Janin*, Chantal Mauduit*, Wanda Rutkiewicz*… et bien d’autres. Ce
renvoi n’est pas de pure forme car, à la vérité, il n’existe pas d’alpinisme
féminin, mais seulement des femmes alpinistes ! A la différence du football ou
de l’athlétisme, l’alpinisme n’a pas de sexe. Tout simplement parce que la
confrontation avec la montagne est rebelle à l’idée de compétition, donc de
classement ou de catégorie, un peu comme la navigation en haute mer. Florence
Arthaud, Ellen McArthur, Maud Fontenoy ou Isabelle Autissier sont les égales
d’Eric Tabarly, d’Olivier de Kersauson, de Philippe Poupon ou de Loïck Peyron.
Quand « la » Destivelle, au temps des « Formule 1 » de l’alpinisme, signe
l’hivernale en solitaire de la face nord de l’Eiger en 1992, elle est l’égale d’un
Christophe Profit. En montagne comme en mer, le sexisme en prend pour son
grade !
Il est vrai qu’il n’en a pas toujours été ainsi…
L’alpinisme était profondément « machiste » au XIXe siècle, pour les raisons
idéologiques que l’on devine : il est le lieu privilégié d’une « masculinité
héroïque », faite de conquêtes, d’assauts, de victoires sur des sommets
« vierges » d’où le sexe « faible » est exclu1. On pouvait lire en 1888 sous la
plume de H. Baumgartner ce propos éloquent : « La question souvent débattue
de savoir si les dames peuvent se livrer à des excursions dans la haute montagne
ne peut être résolue par l’affirmative que pour le cas, du reste bien rare, où elles
possèdent vraiment toutes les aptitudes requises2. » No comment…
L’Alpine Club anglais était fermé aux femmes jusqu’en 1974 ! Le CAF*
français ne comptait que 6 % de femmes à la fin du siècle dernier3. Il en a donc
fallu des pionnières culottées, au sens propre comme au sens figuré, puis de
vraies militantes de la cause des femmes, pour renverser la tendance. Leurs
noms ? Henriette d’Angeville*, la Française rebelle, célibataire, qui gravit le
mont Blanc, à la stupéfaction générale, à quarante-deux ans, en organisant elle-
même une véritable expédition (1838). « Sans doute, mademoiselle, vous avez
eu grand mérite à aller au mont Blanc. Mais il faut convenir que le mont Blanc
en aura bien moins maintenant que les dames y montent4 », dira un guide
chamoniard à sa descente. Mais aussi l’Anglaise Elizabeth Le Blond, qui
dénonce la misogynie de l’Alpine Club et crée le Ladies Alpine Club en 1907.
Henriette et Elizabeth, toutes deux issues d’une famille fortunée, et sans doute
grâce à cela, jouissent de la transgression, voire de la déviance que manifeste
leur carrière sportive… Jusqu’à un certain point seulement, car, si toutes deux
grimpent en pantalon, « elles prévoient une jupe pour le départ et l’arrivée de la
course5 » ! Cette pratique du on and off, c’est-à-dire du pantalon caché sous la
jupe, était aussi celle de l’extraordinaire Miss Brevoort, tante du célèbre alpiniste
anglais Coolidge*, qui réussit dans la décennie 1870 la première du pic central
de la Meije et les premières féminines des Grande Jorasses, de la Jungfrau, de la
Dent Blanche et manqua de très peu la première hivernale du mont Blanc.
Après ces pionnières héroïques, la guerre de 14-18 fera apparaître une
nouvelle génération, celle des militantes. Micheline Morin, dans les années
1920-1930, se fait le porte-parole des cordées exclusivement féminines. « Lasses
de s’entendre accuser par leurs compagnons masculins de n’avoir aucun sens, ni
de l’orientation, ni de l’itinéraire, les femmes ont cherché à faire la preuve du
contraire6 », explique-t-elle. Avec Alice Damesne, première femme membre du
GHM en 1919, Miriam O’Brien et sa belle-sœur Néa, elle se lance à l’assaut des
voies les plus difficiles des Alpes, la traversée de la Meije, le Requin, la Verte, le
Campanile Basso dans les Dolomites. Son autobiographie, Encordées, est un
témoignage éblouissant et plein d’humour de son engagement au service de la
cause des femmes7. Vingt ans plus tard, l’Anglaise Gwen Moffat devient la
première femme guide au Royaume-Uni et pratique l’escalade de haut niveau au
sein de son club féminin, le Pinnacle Club. L’Italienne Nini Pietrasanta et la
Suisse Loulou Boulaz achèveront la mutation culturelle : « Il semble que rien ne
limite plus l’audace des femmes », dit Micheline Morin. Après elles, le temps
des militantes est révolu. Les femmes ont apporté, par leurs exploits, la preuve
que les hommes ne sont pas forcément meilleurs ni plus forts en montagne. Car
l’alpinisme n’est pas un sport athlétique. Il repose avant tout sur le mental. Les
vrais muscles de l’alpiniste, homme ou femme, ce sont son cerveau et son cœur.
Et, pour avoir eu le plaisir de parcourir les montagnes, en randonnée ou escalade,
avec des filles et des garçons, je peux témoigner que ces « muscles » ne sont pas
toujours à l’avantage des garçons !
D’où l’amusante question de « l’alpinisme conjugal », ou, si l’on préfère, de
l’alpinisme galant. Quoi de plus légitime a priori pour ceux qui s’aiment que de
vouloir partager leur passion pour l’escalade… Sauf que grimper en couple est
une activité risquée… pour le couple ! Micheline Morin le dit avec autant de
justesse que d’humour : « Ce sport aimable n’existe aussi longtemps que LUI est
bien meilleur qu’ELLE. » Georges Livanos, dit Le Grec, qui a formé avec sa
femme Sonia (1,50 mètre, 45 kilos) une cordée conjugale célèbre, le couple « le
plus sestogrado du monde8 », raconte avec une franchise désarmante de
tendresse :

« Plusieurs de mes amis m’ont envié une compagne toujours prête à me suivre dans les plus
surplombantes aventures. Les malheureux, s’ils savaient ! S’ils savaient ce que cela représente de
grimper des journées entières avec un mètre cinquante de faible femme ignorant la difficulté, la
fatigue, la peur, le froid, la soif, la faim, tandis que LUI est très sensible à ces désagréments…
S’ils savaient ce que cela représente que de la voir débarquer au relai, après un passage de VI,
calme et souriante, détaillant le ton d’une fleurette du surplomb, tandis que LUI à ce même
surplomb… N’insistons pas… »

Avant de conclure amoureusement : « Il y a parfois un bout de vire assez


large pour s’asseoir côte à côte, les pieds dans le vide bien sûr, et chacun, appuyé
contre l’épaule de son compagnon, sent, tout près, une confiante douceur où l’un
puise sa force, l’autre son courage9. »
Fitz Roy (3 405 mètres)
« Le Cervin des antipodes », pour Lionel Terray* qui l’a vaincu le premier
en 1952 avec Guido Magnone* dans des conditions infernales. Cette lame de
granit qui s’élève verticalement par 50° sud en Patagonie, entre Argentine et
Chili, est aussi intimidante que sa voisine, le Cerro Torre*, distante de
5 kilomètres seulement. Pour ajouter à sa difficulté* technique, qui oscille,
excusez du peu, entre TD+ et ED, la pyramide du Fitz Roy est en permanence
balayée par des vents qui peuvent atteindre 180 km/h, voire plus. « On en a pris
plein la gueule… La tente a résisté un quart d’heure. Nous avons dû creuser dans
la glace pour nous abriter », raconte Guido Magnone qui est resté bloqué cinq
jours par la tempête avec Terray au camp III, juste avant les 400 mètres de paroi
très difficile.
La montagne doit son nom, inhabituel pour cette région ou tous les sommets
s’appellent Cerro, à l’explorateur anglais Fitz Roy qui, en 1834, parcourut la
Patagonie en remontant avec sa baleinière le Rio Santa Cruz sur 300 kilomètres
jusqu’à apercevoir de loin le pic mystérieux que les Indiens appelaient jusque-là
Chaltén, ou « montagne qui fume », à cause des nuées en mouvement qui
cachent son sommet. On a d’ailleurs longtemps pris le Fitz Roy pour un volcan
actif… Il faut attendre 1936 pour qu’une première expédition, italienne,
s’attaque à la pyramide, par sa face sud, avec Aldo Bonacossa. Les Italiens
atteignent la brèche qui porte désormais leur nom, mais doivent renoncer devant
la difficulté technique des 400 mètres de granit vertical qui les attend. D’autres
équipes s’y casseront les dents10, cherchant en vain une voie abordable. En 1952,
l’expédition française dirigée par René Ferlet et comprenant le meilleur alpiniste
français de l’époque, Lionel Terray*, plus Guido Magnone*, le meilleur
« rochassier », un as de l’escalade artificielle, est bien décidée à emporter le
morceau. L’expédition commence tragiquement, avec la noyade de Jacques
Poincenot, emporté par les flots furieux du Rio Fitz Roy pendant la marche
d’approche. Au-dessus du camp de base, trois camps d’altitude sont installés, le
dernier à la « brèche des Italiens ». La cordée d’assaut y est bloquée cinq jours
par le mauvais temps. Le 31 janvier, Terray et Magnone réussissent à équiper les
150 premiers mètres de granit, mais doivent redescendre au camp III. Le
lendemain, après avoir remonté les cordes fixes, ils foncent vers le sommet,
qu’ils atteindront, après un bivouac, le 2 février, avant de descendre en rappel à
toute allure pour échapper à la tempête. « De toutes mes ascensions… la
conquête du Fitz Roy est celle où j’ai le plus approché des limites de ma force et
de mon courage11 », dira Terray.
Seuls des grimpeurs d’exception osent s’attaquer à un tel monument, et il
faudra douze ans pour qu’une expédition argentine se lance, sur le versant
opposé (ouest), dans l’ascension du super-couloir dénommé « supercanaleta » :
1 800 mètres d’un couloir glacé vertical et avalancheux, suivi d’une sortie en
rocher, le tout en trois jours seulement et en technique alpine, sans cordes fixes
(José Luis Fonrouge et Carlos Comesana, 1964). Le pilier nord n’est pas plus
engageant. L’Italien Renato Casarotto, après deux tentatives infructueuses, en
réussit finalement, en huit jours, l’ascension en solitaire en 1979, exploit
incroyable et première en solo sur la montagne impossible. La même année, les
frères Afanassieff, Jean et Michel, après un premier assaut interrompu par la
tempête, ouvrent une voie splendide au tracé limpide sur le pilier nord-ouest :
1 500 mètres en 6a+ (voir : Difficulté)… Ils terminent dans la tourmente après
un dernier surplomb de 40 mètres gravi en escalade artificielle*.
Cette montagne mythique, l’une des plus dures au monde malgré sa faible
altitude (1 400 mètres de moins que le mont Blanc !), n’a pas fini de faire rêver.
Les Indiens tehuelches, bien avant l’arrivée des explorateurs occidentaux, en
avaient d’ailleurs fait un lieu sacré. La légende raconte que l’enfant-dieu Elal,
fils du Créateur Kooch et de Téo, déesse des nuages, fut victime d’un affreux
géant qui, fou de jalousie, tua sa mère et entreprit de dévorer l’enfant qui était
encore dans son ventre… Un cygne nommé Kelfü réussit à arracher Elal des
griffes du monstre et le cacha au sommet de la « montagne qui fume », Cerro
Chaltén, où les animaux de la création prirent soin de lui. Devenu fort et
vigoureux, Elal redescendit de la montagne et régna paisiblement sur les Indiens,
leur révélant le secret du feu et leur apprenant l’art de la chasse et de la pêche.
Reste à savoir si les descendants des Indiens tehuelches qui vivent encore au
pied de la montagne, près du lac Viedma, voient dans nos grimpeurs surdoués
une réincarnation malhabile de Kelfü, ou bien d’affreux profanateurs…
Fontainebleau
Entre les chênes et les pins de la forêt adorée des Parisiens, se cache l’une
des plus célèbres écoles d’escalade française… à ciel ouvert. C’est le royaume
des « bleausards » : des blocs de grès de toutes les tailles, de toutes les formes,
oubliés là par un Petit Poucet géant il y a plus de trente-cinq millions d’années !
Appelé bouldering outre-Atlantique, l’exercice consiste à gravir des blocs
rocheux de quelques mètres, généralement sans corde et sans assurage – seule la
parade d’un compagnon peut amortir l’atterrissage en cas de chute ! Sans oublier
le petit tapis pour s’essuyer les chaussons avant de grimper. Pas de stress, pas de
vertige*… une simple mise en jambes pour débutants ? On se tromperait ! Le
bloc est un exercice technique fascinant. C’est un peu au grimpeur ce que les
études de Chopin sont au pianiste : des exercices de style, des gestes à répéter
mille fois pour maîtriser un type bien précis de difficulté. « Les essais peuvent se
multiplier, s’étaler sur des années jusqu’au succès qu’on doit à une position de
supplicié, au concours d’un hiver sec et d’une puissance accrue de l’épaule,
parfois à une jetée, à une allonge ou à un écart de danseuse, à un angle très
précis dans la flexion d’une phalange12 », écrit l’écrivain et chroniqueur de
montagne Gilles Modica.
Pour cette raison, le bloc est le terrain de préparation idéal avant d’attaquer
un programme en montagne ou une falaise corsée. Mais pas seulement : c’est
aussi un plaisir, un défi en soi. Une symphonie du geste. « A dire vrai, ce n’est
pas uniquement en vue des courses en montagne que nous allons à Bleau et que
nous y grimpons, c’est même surtout parce que nous en faisons un jeu qui nous
passionne en lui-même. […] Si, sortant des “classiques”, on s’aventure jusqu’à
essayer un des “derniers grands problèmes du Cuvier”, et qu’après bien des
“buts”, l’un d’entre nous triomphe de cette prestigieuses première de quatre ou
cinq mètres, il est momentanément aussi fier que s’il venait de réussir quelque
nouvel itinéraire sur les flancs de l’un des grands sommets des Alpes13 », notait
Pierre Allain*, l’ouvrier parisien devenu chef de file de l’école d’escalade
française, à Fontainebleau l’hiver et dans les Alpes l’été ! A partir des années
1970, le bloc sort d’ailleurs de l’ombre pour devenir un sport à part entière, avec
ses compétitions et ses codes…
Dont acte. Mais pourquoi Fontainebleau en particulier ? Il y a bien d’autres
sites de « grimpe » naturels, sur blocs (granit à Targasconne dans les Pyrénées
ou au col des Montets à Chamonix, calcaire en Ardèche…) ou en falaise, comme
le site du Saussois dans l’Yonne, terrain de jeu des Mazeaud* ou des
Bérardini* ! C’est vrai. Mais Fontainebleau a son mythe. D’abord, le terrain de
jeu est vaste – plusieurs secteurs d’escalade répartis dans toute la forêt, aux noms
aussi fleuris que « Cul de Chien », « Canard » ou « Diplodocus » (sans oublier le
célébrissime « Cuvier »), des parcours de niveaux que les habitués reconnaissent
d’un coup d’œil (de blanc épais pour très facile à blanc fin ou noir pour
« horriblement difficile », en passant par toutes les couleurs de l’arc-en-ciel –
jaune, orange, bleu, rouge). Mais, surtout, il y a l’histoire.
Tout commence au début du XIXe siècle, avec le Club alpin français : dès
1908, un petit cercle de grimpeurs issus du CAF se constitue en « Groupe des
Rochassiers » sous l’impulsion de Jacques Wehrlin et se lance dans l’exploration
des rochers de la forêt, qui a l’avantage d’être tout près de la capitale – idéal
pour l’entraînement régulier des Parisiens ! En 1919, alors que les rangs du CAF
ont été décimés par la Première Guerre mondiale, ce sont précisément des
membres issus des « Rochassiers » de Fontainebleau qui vont lui redonner du
souffle, en créant derrière Jacques de Lépiney et Paul Chevalier une nouvelle
section, le Groupe de haute montagne. Le GHM, club d’alpinistes de haut vol,
défend une nouvelle approche de la montagne, plus sportive, plus technique que
la vision traditionnelle du CAF. Plus élitiste aussi : ses membres sont
soigneusement triés sur le volet par le biais de la cooptation. Cette exclusivité
n’est pas du goût de tous les grimpeurs. Dès 1924, un nouveau club se crée, dans
un esprit toujours performant et compétitif, mais plus ouvert : le « Groupe de
Bleau ». Sous la houlette d’un jeune Parisien mordu de montagne, Bobi
Arsandaux (qui signera de belles courses comme la première de la face nord des
Droites ou la première de la face nord directe de l’aiguille d’Argentière, avant de
disparaître à vingt-cinq ans en tentant l’aiguille Verte en 1931), le « GdB »
accueille des alpinistes de tous horizons qui trouvent à Fontainebleau un terrain
d’entraînement à leur mesure : tous les week-ends, Pierre Allain, Marcel Ichac,
Pierre Chevalier et d’autres se retrouvent au Cuvier. En 1934, Allain atteint le
niveau 5+ (voir : Difficulté). Il sera ensuite le premier Français à franchir le
sixième degré. En 1936, la moitié des dix membres de la première expédition
française en Himalaya, dans le Karakoram*, est issue du Groupe de Bleau !
Aux « bleausards », à leur insatiable curiosité, à leur entêtement pour vaincre
sur chaque bloc de nouvelles difficultés, on doit des innovations techniques
majeures pour l’alpinisme : le bloqueur, le mousqueton en alliage léger, le
descendeur, le décrocheur de rappel, la corde en nylon, les chaussons d’escalade
de Pierre Allain… Et, au-delà du matériel, ils ont développé cette approche de
quasi-gymnaste, cette sculpture des corps et des gestes qui changera la donne
dans les courses de montagne les plus exigeantes. De Lucien Bérardini* à Pierre
Mazeaud*, en passant par Beghin*, Couzy*, Desmaison*, Paragot, Terray*,
jusqu’à Catherine Destivelle*, que de maîtres ont fait leurs gammes sur les
rochers de Bleau ! Voilà pourquoi, entre les sentiers de sable et des bruyères au
parfum presque méditerranéen, le site garde pour tous les amoureux de la
montagne un inimitable goût de légende.
France
Entre mer et montagne, cette terre est décidément bénie des dieux !
Six mille kilomètres de côtes – seuls le Danemark et la Norvège font mieux en
Europe –, 140 000 kilomètres carrés de montagnes, davantage que la Suisse ou
l’Autriche, l’Hexagone offre au poète un visage d’une infinie variété, à
l’aventurier un terrain de jeu idéal et au soldat des défenses naturelles solides, la
montagne élevant sa barrière naturelle là où l’océan fait défaut. Ecrivain,
essayiste, poète, adulé naguère par Proust et Gide et un peu oublié depuis, Henri
de Régnier livre en 1925, en introduction à un très beau recueil de textes
illustrés, une déclaration d’amour enflammée aux paysages de France :

« Ouvrez ces pages merveilleuses du tableau de la France : elle y est toute avec ses fleuves, ses
montagnes, ses forêts, ses plaines… avec sa terre et son ciel, avec ses fruits et ses hommes… La
lumière qui nous éclaire, le sol où nous sommes nés, nos arbres, nos eaux, nos fleurs, nos villes et
nos campagnes, nos horizons, marins ou terrestres, toute la nature qui nous entoure et tout ce que
l’art y a ajouté, revit sur la toile ou le papier pour charmer une seconde fois nos regards. Ils
savent tous les secrets de notre ciel et de notre terre et nous aident à en comprendre les beautés…
Puisse notre œuvre de pieuse glorification contribuer à accroître chez les Français leur amour
pour les visages de la France14 ! »

Et au milieu de ce visage, comme un nez, la montagne…


Au milieu, pas tout à fait, je le concède, car la montagne se fiche éperdument
des frontières. Les Alpes*, le « nez » de l’Europe, sont à cheval sur huit pays, le
Jura* est franco-suisse, les Pyrénées* franco-espagnoles, les Ardennes franco-
belges, les Vosges*, comme la Corse*, toutes deux françaises aujourd’hui, mais
après des siècles de domination germanique pour les premières, génoise pour la
seconde. Au fond, seul le Massif central* a toujours été gaulois15 !
Si la montagne ignore les frontières, en revanche, les frontières s’intéressent
de près aux montagnes ! Quoi de plus naturel qu’une ligne de crête pour arbitrer
les prétentions des uns et des autres ? Les Pyrénées* en sont l’exemple le plus
frappant, dont la ligne de partage des eaux a été retenue par le traité des Pyrénées
en 1659 pour fixer, après des conflits incessants depuis Clovis, la frontière
franco-espagnole. Dans les Alpes*, c’est le mont Dolent (3 820 mètres), belle
pyramide de neige au fond du cirque d’Argentière, point de trijonction de la
France, de l’Italie et de la Suisse, qui fixe le départ du tracé de la frontière
franco-italienne vers le sud, et celui de la frontière italo-suisse vers l’est. Et les
deux tracés suivent les crêtes, de cime en cime, vers le sud (mont Blanc, Ruitor,
Grand Paradis, Grande Sassière, Grande Ciamarella, Rochemelon, mont Viso,
aiguille de Chambeyron, Argentera, Marguareis, avant de plonger vers la Côte
d’Azur), comme vers l’est (Cervin, Mont-Rose, Piz Bernina, avant d’arriver au
point de trijonction, cette fois entre l’Italie, la Suisse et l’Autriche, le modeste
Piz Lad).
J’abuserais de la patience de mon lecteur si je tentais ici le portrait amoureux
des montagnes françaises. Chacune a d’ailleurs sa personnalité propre et pourrait
protester contre le caractère arbitraire d’un traitement hexagonal. Aussi le
pyrénéiste* voudra-t-il bien se référer à la lettre P*, et ainsi de suite, toutes
choses égales par ailleurs, pour le vosginiste, le jurassiste et le « centraliste » !
L’alpiniste*, lui, bénéficiaire de cette « injustice du dictionnaire16 », fera ce qu’il
veut !
Il est cependant un domaine où l’Hexagone retrouve ses droits, la
« politique ». Je n’aime pas beaucoup l’expression « politique de la montagne »
et je ne sais pas si les montagnes seraient heureuses de savoir qu’elles font
l’objet d’une politique… D’ailleurs, à quand un ministre ou un secrétaire d’Etat
aux Montagnes ? Après tout, il y a bien un ministre de la Ville, et nous avons
connu plusieurs ministres de la Mer. Passons ! Il y a longtemps que les
« politiques publiques », selon le terme à la mode, ne sont plus seulement
« sectorielles » (agriculture, industrie, commerce, culture…), mais aussi
« horizontales » ou, si l’on préfère, territoriales, avec pour objectif de montrer
que certaines zones défavorisées méritent une attention particulière. C’est le cas
de la montagne, dont les handicaps naturels sont une réalité. Va donc pour la
« politique de la montagne ». Et, sans rire, une politique « horizontale ». Mais
quelle politique ? Les choses étaient assez simples quand les gouvernants
conduisaient une politique de la montagne « sans le savoir », comme
M. Jourdain : il s’agissait pour l’essentiel de compenser les handicaps naturels
des zones montagnardes, en les protégeant contre les inondations ou les
avalanches, en améliorant les accès routiers et ferroviaires, en assurant la
couverture des populations montagnardes par les services publics de base (santé,
écoles, postes, télécommunications…) et en accordant des aides spécifiques à
l’agriculture de montagne. Ces objectifs demeurent aujourd’hui. Cependant, à
partir des années 1950, une nouvelle ambition a animé nos gouvernants : on ne
veut plus se contenter de compenser les handicaps, il faut développer les
ressources propres de la montagne. Et elles existent : la forêt, donc le bois, mais
surtout l’eau et… la neige ! L’eau, c’est la « houille blanche », une richesse
« aussi précieuse que la houille des profondeurs17 » ; la neige, c’est « l’or
blanc », qui donnera du travail aux montagnards et des devises au pays. La
France, toujours aussi colbertiste, se met à investir massivement dans l’un et
l’autre. Les barrages et l’hydroélectricité nous assureront enfin l’indépendance
énergétique ! Les ouvrages de Tignes (1953), de Serre-Ponçon (1960) ou du
Mont-Cenis (1968) en sont le symbole. Dans le même élan, les nouvelles
« stations de ski » se multiplient : on ne se contente plus de pratiquer les « sports
d’hiver » dans les villages existants (Mégève, Chamonix, Val d’Isère, Morzine,
La Clusaz), il nous faut des stations nouvelles, en altitude, créées de toutes
pièces au cœur de la montagne (Courchevel, L’Alpe d’Huez, Les Deux-Alpes,
Tignes, Serre-Chevalier, Méribel). On les appellera stations de la « deuxième
génération ». Elles seront dépassées par la demande dès les années 1960,
poussant le gouvernement à lancer le « Plan neige » (1964-1977), qui verra la
naissance d’une troisième génération de stations intégrées, tout pour le vacancier
« skis aux pieds », des « usines à ski » pour leurs détracteurs (Isola 2000, Les
Ménuires, Les Arcs…). La fièvre de l’or blanc atteint des sommets. Mais, de
plus en plus, de petites voix s’élèvent pour demander d’« arrêter le massacre ».
La montagne est défigurée, entend-on. Samivel* est le premier, en France, à
s’émouvoir, fustigeant « l’invasion industrielle et commerciale » des cimes par
« ces messieurs les marchands de montagne », suivi par Dino Buzzati* en Italie
et, un peu plus tard, Reinhold Messner*18. L’opinion, suivie par les pouvoirs
publics, s’aperçoit que la politique de développement de la montagne a un peu
oublié la protection de cet espace fragile… Ce sera le troisième étage de la
« politique de la montagne », avec la création des parcs nationaux, dans les
années 1960 en France, et l’adoption de la « loi montagne » en 1985 qui entend
promouvoir un développement maîtrisé et respectueux de l’environnement. Bref,
ce qu’on appelle, dans le langage technocratique devenu malheureusement
commun, un développement « durable »… J’y préfère pour ma part le verbe de
Samivel, qui parle tout bas à la conscience et au cœur : « Il existe un monde
d’espace, d’eau libre, de bêtes naïves où brille encore la jeunesse du monde et il
dépend de nous, et de nous seuls, qu’il survive19. » Ce serait un joli exposé des
motifs pour la « loi montagne », non ?
Fraternité
« Une évasive fraternité continue d’orner nos frontons mais… dans la sainte
devise de nos pères, la petite dernière est devenue orpheline20 », écrit Régis
Debray. Liberté, bien sûr, nos ancêtres ne se sont pas bornés à écrire son nom, ils
ont versé leur sang pour elle, comme ces innombrables soldats venus d’ailleurs
combattre la barbarie à nos côtés. Mais liberté, pour quoi faire ? Pour quel projet
collectif ? Egalité, naturellement. Mais l’égalité est-elle un postulat juridique ou
bien un vœu politique, voire une incantation qui devient plus indécente au fur et
à mesure de l’accroissement des inégalités réelles ? Demeure la fraternité, la
petite oubliée de notre devise, pourtant la plus évidente et la plus belle. Que tu
sois blanc, black ou beur, juif, chrétien ou musulman, de droite ou de gauche,
des quartiers ou de Passy, tu es avant tout mon frère. Et comme moi tu n’es que
de passage ici-bas. Naïveté ? Idéalisme ? Rêverie ? J’assume, je persiste et je
signe !
Mais il ne suffit pas de sauter sur sa chaise comme un cabri en criant :
« Fraternité ! Fraternité ! », pour que les choses avancent. Préoccupé par cela
depuis quelques années, j’ai essayé de conduire une action concrète en ce sens.
Une « micro-action », comme diraient les sociologues. Rien de spectaculaire,
rien d’héroïque, rien de médiatique, juste une opération qui redonne foi, si
besoin était, en ce mot de « fraternité ». Et la montagne m’en a donné l’occasion.
L’expédition « Fraternité » (2015) est née de ma rencontre avec Marc
Batard*. J’avais lu ses livres, j’admirais ses performances hallucinantes, il
appréciait, je crois, mon combat pour défendre les valeurs du sport dans le
football, très malmené sur ce plan par l’opinion. Quatre ans auparavant, j’avais
imaginé une expédition intitulée « Football-fraternité » qui devait amener au
Mera Peak (6 476 mètres), pas loin de l’Everest, des représentants de toutes les
associations qui, en France, et elles sont nombreuses, militent contre la violence,
le racisme, l’antisémitisme, l’homophobie et pour le respect dans le football.
J’avais obtenu le soutien financier de la FIFA et de l’UEFA pour ce projet, qui
n’a cependant pas vu le jour, car mes obligations professionnelles m’ont
empêché de me libérer les quatre semaines nécessaires. Marc avait eu
connaissance de ce projet. Il l’a retravaillé, corrigé, amélioré et, au cours d’un
déjeuner qui nous a réunis en mars 2014, m’a immédiatement convaincu de
lancer ensemble le nouveau projet « Expédition Fraternité 2015 ». Le but : le
Kala Pattar (5 643 mètres), plus accessible que le Mera Peak. La cordée : onze
jeunes, une équipe de foot, composée de garçons et de filles issus des banlieues,
en difficulté d’insertion sociale et professionnelle. L’objectif : à court terme, leur
faire partager les valeurs communes à la montagne et au football (l’effort, la
discipline, le dépassement de soi, la solidarité, la fraternité) ; à plus long terme,
suivre les jeunes qui auront vécu cette aventure commune par un mécanisme de
parrainage pendant au moins un an afin de les aider dans leur parcours
d’insertion.
Ce projet a enthousiasmé les personnes à qui je l’ai présenté, de sorte que je
n’ai eu aucun mal à réunir les financements nécessaires. J’étais conscient que
non seulement je n’avais pas le droit à l’échec, mais qu’en plus je ne pouvais
prendre absolument aucun risque avec la santé des jeunes dont j’avais la
responsabilité et qui, pour la plupart, n’avaient jamais mis les pieds en
montagne. La phase de préparation a donc été longue et minutieuse. La sélection
des jeunes a d’abord été faite par deux associations d’insertion très
expérimentées, La Sauvegarde Val-d’Oise (Cergy) et l’APART (Tremblay). Sur
les critères suivants : diversité, mixité, difficultés d’insertion sociale ou
professionnelle, amour du football, aptitude après test d’effort en hypoxie. D’une
trentaine de présélectionnés, on est passé à quinze, puis onze en décembre, dont
trois filles, cinq mois avant le départ. La cordée était constituée ! Elle s’est
ensuite préparée sérieusement : entraînement foncier, école d’escalade,
conférences et projection de films, week-end dans les Alpes avec randonnée en
raquettes et nuit en altitude. Un groupe solidaire est né ce jour-là, quelque part
au-dessus de Samoëns, dans la neige et le vent tempétueux ! Nous étions prêts.
Avec Marc, nous avons confié l’organisation matérielle de l’expédition à
l’association En passant par la montagne, dont il est le créateur, et la logistique
sur place au Népal à Terres d’Aventure. On ne l’a pas regretté : tous deux ont été
d’un professionnalisme à toute épreuve. Car il y en a eu, des épreuves en treize
jours de trek ! Première tuile : le « doc » abandonne le cinquième jour, vers
4 200 mètres, victime du mal des montagnes. Alain Paupert, notre génial
médecin, vieux baroudeur des missions humanitaires en Afrique ! La pharmacie
passe sous le contrôle de notre guide de Chamonix, Fabien Ibarra. Sans le
montrer, les jeunes s’inquiètent de l’absence d’Alain… D’ailleurs, à l’arrivée à
Dingboche (4 410 mètres), les candidats sont nombreux pour le caisson
hyperbare… Heureusement, le lendemain est un jour d’acclimatation. On reste
au refuge. Mais Abdel va mal. Il a le souffle court. Il fait des crises d’angoisse. Il
ne supporte ni le caisson ni le masque à oxygène. On le redescend à dos de mule
au centre de secours de Periche, géré par l’Himalayan Rescue Association. Le
lendemain, il est évacué vers Katmandou par hélicoptère et récupère
tranquillement pendant que nous poursuivons l’ascension. Le septième jour,
montée à Lobuche (4 910 mètres). Le groupe donne des signes de fatigue. Moi
aussi ! Mais le lendemain est le jour du sommet et il fait grand beau ! Deux
autres jeunes, Saké et Soso, abandonnent et restent dormir au refuge. Nous
partons à 5 heures du matin. Après une halte à Gorak Shep (5 140 mètres), nous
attaquons la montée finale vers le Kala Pattar, interminable et pénible au milieu
des cailloux scellés de neige gelée. Sam Ipoua, avec qui je marchais, fait un
malaise à 150 mètres à peine du sommet et il doit redescendre avec deux
porteurs. Il sera ensuite évacué à Katmandou. Sébé ne se sent pas bien mais
atteint le sommet par la seule force de sa volonté. Admirable Sébé ! Je souffre
aussi et avance lentement. Marc est devant moi et me stimule. Nous arrivons au
sommet vers 11 heures dans un vent glacial. Embrassades, cris de victoire,
photos, bannière de la Fraternité !… et descente rapide vers Gorak Shep… En
face de nous, l’Everest et le Lothse se couvrent déjà de nuages.
En redescendant la vallée de Khumbu vers Lukla, nous nous sommes arrêtés
dans les villages sherpas pour distribuer aux enfants des petits cadeaux, des
ballons, des maillots de football offerts par la Fondation du football et jouer avec
eux sur des terrains improvisés. Et de retour à Katmandou, c’est un véritable
match international que nos jeunes ont disputé avec le club local, le MYA, en
présence de l’ambassadrice de France, Martine Bassereau, dans une ambiance de
fête et de… fraternité que je ne suis pas près d’oublier !
L’expédition Fraternité se termine par un succès. Huit des onze jeunes de la
cordée ont atteint le sommet. Les trois autres sont allés au bout d’eux-mêmes. Ils
sont loin d’avoir démérité et leurs camarades leur ont d’ailleurs dédié le sommet
le soir même. Tous sont en bonne santé. Mon « onze » a vécu une triple aventure
qu’il n’est pas près d’oublier : aventure physique, humaine et culturelle.
Physique, avec treize jours de marche incluant 5 500 mètres de dénivelé positif.
Humaine, par l’apprentissage de la solidarité dans la souffrance et le
dépassement de soi. Culturelle, avec la découverte du merveilleux peuple sherpa
et de la philosophie bouddhiste. « Om mani padme hum21. » Cette triple aventure
est racontée par un film, Par-delà les hauteurs, réalisé avec un immense talent
par Bruno Peyronnet, qui a obtenu plusieurs prix dans les festivals français du
film de montagne et d’aventure. Quelle magnifique récompense pour nos jeunes
et leurs éducateurs ! Quelle fierté pour nos parrains, l’himalayiste Sophie Lavaud
et le footballeur Emmanuel Petit !
Frison-Roche, Roger (1906-1999)

Si ce touche-à-tout de génie mérite une place d’honneur dans ce dictionnaire


amoureux, ce n’est pas tant comme auteur du best-seller absolu du roman de
montagne, Premier de cordée, encore que ce livre ait envoûté des générations
entières de jeunes et suscité d’innombrables vocations…. C’est parce que
j’éprouve une admiration irraisonnée pour le personnage aux multiples talents,
alpiniste, skieur, écrivain, journaliste, explorateur, épris d’aventure et de liberté,
amoureux de la vie et des hommes. Frison-Roche est de la race de ceux « qui
savent choisir une existence et l’assumer22 ». En 1981, à soixante-seize ans, il
livrait lui-même à Jacques Chancel le secret de son bonheur : « J’ai toujours été
libre et fait ce que j’aimais23 ! » Elémentaire, non ?
Et il en a fait, des choses, notre Frison-Roche, surnommé dans la vallée
« Grand Sifflet » à cause de sa taille ! Premier « étranger » à être admis à la
Compagnie des guides de Chamonix, premier de sa promotion (1930), premier
moniteur de ski diplômé par la Fédération française (1932). Bref premier
partout, sauf à l’école qu’il quitte dès quatorze ans ! Pour devenir groom à
l’agence Cook, ce qui, raconte-t-il, lui donnera le goût des voyages. Il dévore les
dépliants touristiques et se met à apprendre les langues. A dix-sept ans, il part
pour Chamonix et tombe en arrêt devant le mont Blanc. C’est tout juste s’il ne
s’excuse pas d’être né fortuitement à Paris, alors qu’il revendique haut et fort ses
origines savoyardes (ses racines sont dans le Beaufortin). Il trouve un « job » au
syndicat d’initiative et au comité de préparation des JO d’hiver de Chamonix de
1924. Et il en profite pour s’adonner à tous les sports de montagne : le ski,
l’escalade, le bobsleigh, le saut à ski, la luge ! Ravanel*, « le rouge », réalise son
rêve en l’emmenant comme porteur au sommet du mont Blanc en 1925. En 1928
il réalise avec Armand Charlet* la première hivernale de l’aiguille de
Bionnassay. Il crée avec Alfred Couttet l’école d’escalade des Gaillands. Deux
ans plus tard, il est à la fois guide à la Compagnie de Chamonix et moniteur de
ski diplômé, tout en poursuivant dans le journalisme, qu’il a abordé à l’occasion
des premiers JO d’hiver, au Savoyard de Paris d’abord, puis au Dauphiné. Il
réalise même en 1932 la première émission radio en direct du sommet du mont
Blanc ! Entre-temps, il a rencontré la jolie Marguerite. Ils ne se quitteront plus.
Deuxième choc esthétique après le mont Blanc : le Hoggar. En 1935, il part
avec le capitaine Coche au Sahara pour l’expédition française qui réalise la
première de la Garet el Djenoun et lui donnera la matière de son premier livre,
L’Appel du Hoggar (Flammarion, 1936). Le « Grand Sud » est pour lui une
révélation, et je le comprends ! La famille Frison-Roche s’installe à Alger en
1938. Roger est journaliste à La Dépêche, et c’est dans ce journal qu’il publie
sous forme de feuilleton Premier de cordée, qui sera édité ensuite chez Arthaud
et connaîtra un immense succès avec plus de 3 millions d’exemplaires vendus.
Le film, adapté par Louis Daquin, sortira en 1943. Le secret de cette réussite ?
« Tout est vrai, il n’invente pas. Après, il transforme. Mais il part de ce qu’il a
vécu, de ce qu’il a vu ou de ce qu’un proche lui a raconté24 », dit sa fille Martine
Charoy. Surtout, Frison, fondamentalement optimiste et positif, sait trouver les
mots pour redonner le moral à une jeunesse déroutée par la défaite de 1940. Le
courage physique et moral, le sens de l’honneur et du devoir, la discipline mais
sans soumission, l’idéal de pureté, la joie de vivre dans la nature… Scoutisme,
dira-t-on ? Peut-être, mais l’étiquette ne suffira certainement pas à discréditer
pour moi le message, daté sans doute, mais juste… surtout pour l’ancien scout
que je suis… dépourvu donc de toute impartialité !
Troisième choc pour Frison-Roche : la guerre. Fait prisonnier par les
Allemands en 1943, alors qu’il était correspondant de guerre sur le front de
Tunisie, il est condamné à mort et transféré par la Gestapo à Fresnes puis à
Vichy et réussit à s’évader. Il rejoint le maquis beaufortin et se bat dans la
clandestinité au sein des FFI puis de la 5e demi-brigade de chasseurs alpins
jusqu’en 1945. Son très beau livre Les Montagnards de la nuit (Arthaud, 1968)
portera le témoignage de ces années de combat.
La Libération lui permet de retourner avec sa famille à Alger et de reprendre
son métier de grand reporter à La Dépêche, puis à L’Echo d’Alger, tout en
poursuivant ses explorations dans le Grand Sud : 1 000 kilomètres à dos de
chameau dans le Sahara en 1950 avec Georges Tairraz*, d’où sortiront le film Le
Grand Désert et le roman La Piste oubliée (Arthaud, 1950).
La quatrième vie de Frison-Roche sera consacrée au Grand Nord, qu’il
découvre en 1956 avec Jacques Arthaud pour le tournage en Laponie du film
Ces hommes de 30 000 ans. Il repart chez les Esquimaux du Grand Nord
canadien en 1966 avec Pierre Tairraz* pour le film Peuples chasseurs de
l’Arctique, et encore trois ans après chez les Indiens du Grand Nord canadien,
toujours avec Tairraz. Au fond, sa passion pour les montagnes, les déserts
chauds ou glacés, n’a d’égale que sa passion pour les hommes qui les peuplent.
Il confessera à Jacques Chancel25 que son vrai moteur était là : partager leur vie
pour les mieux comprendre.
A cinquante-six ans, il est temps de se poser un peu et Frison-Roche, avec
Marguerite, construit son chalet à Chamonix. Les honneurs affluent, les
conférences se multiplient, les publications pullulent. Il est président du Syndicat
national des guides, président du Syndicat international des guides, commandeur
de la Légion d’honneur… Marguerite s’éteint en 1994. Il ne lui survivra pas
longtemps. Ce 17 décembre 1999, il quitte son chalet « pour aller prendre,
comme tous les matins, l’apéro chez Mélanie en face du bureau des guides de
Chamonix, puis il est parti à pied déjeuner dans une brasserie. Victime d’un
malaise respiratoire, il est tombé dans le coma. Hospitalisé à Chamonix, il est
mort dans la nuit26 ». Il avait quatre-vingt-treize ans.
Laissons-le parler : « A l’origine de ce que je suis devenu, il y a eu cette
marche lente, sans commencement ni fin, sur cette terre d’éternité où le rêve et
l’aventure, la terre et les étoiles, alternent indéfiniment. »
Son seul regret peut-être, au terme d’une vie aussi pleine, c’est sa fille
Martine Charoy qui nous le livre : « Le milieu littéraire parisien n’a jamais voulu
reconnaître le travail d’écrivain de mon père27. » Ses succès de librairie l’ont
sans doute desservi chez les intellectuels… Il n’empêche qu’à l’école, partout,
on lit Premier de cordée. N’est-ce pas le plus important, Frison ?
Froid
Ami et ennemi. Ami : pour le montagnard, le « beau temps », ce n’est pas la
douceur ou le soleil, c’est un temps froid et sec. Ami, car le froid scelle à la paroi
les cailloux qui, au moindre dégel, dévaleront la pente comme autant de
projectiles mortels. Ami, encore, car, durcissant la neige, le froid facilite la
progression du marcheur. Rien de plus éprouvant que de faire la trace dans la
« soupe » réchauffée par le soleil ou dans la neige fraîche qui ne s’est pas
« transformée » par le gel. On prierait pour avoir des skis ou des raquettes !
« Les difficultés et les dangers du parcours sont tels que seules les heures froides
de la nuit laissent une certaine marge de sécurité. Gare à celui qui s’y laisserait
surprendre par le lever du soleil et le dégel28 », avertit Walter Bonatti* sur le
pilier rouge du Brouillard. De même, Gaston Rébuffat* s’inquiète : « Durant la
nuit, plusieurs fois je me réveille. Je suis surpris et inquiet qu’il ne fasse pas plus
froid. L’air est moite, il devrait être sec et glacial29. » Et, quand il l’est, quel
délice, cette sensation unique née du crissement régulier des crampons qui
mordent la neige dure au petit matin des grandes courses… du piolet qui fait
tinter la glace ! Cette joie mordante, aiguë, vivifiante, du froid qui prend aux
joues, pénètre les poumons à grandes lampées d’air pur et annonce le début de
l’aventure. « L’air vif promettait le beau temps. Il faisait très froid. Une grande
paix régnait sur la terre et dans le ciel […] L’escalade reprit comme un hymne à
la vie30 ! », raconte Rébuffat au bivouac sur la face nord de l’Eiger*.
Oui, le froid, c’est un peu la signature de la montagne, le magicien des
cimes. Que de beautés, d’un coup de sa baguette de glace ! C’est lui qui sculpte
les corniches surplombantes, les tuyaux d’orgue des cascades, les stalactites
délicates des glaciers bleutés et des crevasses mystérieuses. « Pour ceux qui
n’ont pas vu les hautes montagnes couvertes de neige sous un ciel bleu et par
une matinée glaciale, la blancheur est un mot vide de sens : ils n’ont jamais rien
vu de blanc », confie en 1878 Henry Russell dans ses Souvenirs d’un
montagnard31.
Mais le rêve peut vite tourner au cauchemar. Ami rieur et féerique, le froid
peut se révéler un implacable ennemi. Ennemi, quand il s’attaque au corps, en
commençant par ses maillons faibles, les mains, les pieds, le visage, avant
d’atteindre le moral, la volonté, puis l’instinct même de survie anéanti par
l’hypothermie. « Mort de froid et d’épuisement », lit-on parfois sur les comptes
rendus d’accidents de montagne, qui traduisent bien cette dialectique mortelle du
corps et de l’esprit qui, à un moment donné, renoncent à se défendre. On
l’appelle aussi « la mort blanche »… et la bête glacée attaque surtout la nuit,
profitant de la peur, de l’angoisse et de la solitude.
Ce sort funeste, Hermann Buhl*, le « possédé », selon son fils spirituel
Reinhold Messner*, y a échappé miraculeusement cette nuit de 1953 où, après
avoir réalisé l’exploit de la première ascension en solitaire du Nanga Parbat, il a
dû bivouaquer, seul, sans équipement, à plus de 8 000 mètres, passant la nuit à
attendre, debout, le lever du jour pour descendre. Parti du camp V (6 900 mètres)
à 2 heures du matin, il atteint le sommet (8 125 mètres) quinze heures plus tard,
se traînant sur les cent derniers mètres « à quatre pattes32 ». Et il raconte : « Il est
7 heures du soir, le soleil disparaît à l’horizon et il se met brusquement à faire
très froid […] Je dévale la pente. » Un incident l’empêche d’aller plus loin : il
perd un crampon… « Je me tiens dans la pente comme une cigogne sur un
pied… Je ne vois pas comment je vais pouvoir m’en sortir. C’est à grand-peine
que j’arrive à gagner des rochers […] La nuit m’a déjà pris dans ses griffes. Je
suis à environ 8 000 mètres, 150 mètres sous le sommet. Cela n’a pas de sens de
continuer dans l’obscurité […] L’idée de bivouaquer à 8 000 mètres sans
matériel de bivouac, ni sac de couchage, ni tente, sans corde, sans même un sac à
dos, me semble naturelle. » Ce qu’il fait… en « petit pull », car ses affaires sont
restées dans son sac à dos. Mais « même debout, j’arrive à me reposer […] Je
suis secoué de frissons, mais c’est supportable ». Puis, c’est l’interminable
attente du jour qui lui permettra de reprendre la descente. « Le froid devient
vraiment atroce », note-t-il tout de même dans ses carnets ! Nul ne sait comment
cet extraterrestre a pu résister à une nuit pareille et reprendre posément sa route à
4 heures du matin. Un an plus tard, je le raconte par ailleurs, c’est Walter
Bonatti* qui, abandonné par ses compagnons d’expédition, doit affronter
pareillement un bivouac* inhumain près du sommet du K2*, et en réchappe,
comme Buhl, par sa volonté et sa force de caractère, réussissant de surplus à
sauver la vie de son sherpa Mahdi épuisé, gelé, hébété, promis à la « mort
blanche ».
Pour autant, les montagnes n’ont pas l’exclusivité du froid. D’abord, on y
souffre, plus souvent qu’on ne le croit et pas seulement dans les montagnes du
Sud, de la chaleur… Même en altitude ! Mais surtout, l’hypothermie ne tue pas
que des alpinistes33 : le randonneur, le marin ou le nageur égarés en sont aussi la
proie et, bien plus proches de nous malheureusement – l’abbé Pierre le martelait
à juste titre –, le SDF de nos villes en hiver.
Il demeure que, toutes choses égales par ailleurs, la température baisse au fur
et à mesure que l’on s’élève en altitude. Assez régulièrement, d’ailleurs : en
moyenne de 0,5° tous les 100 mètres. Entre la place de Chamonix et le sommet
du mont Blanc, la différence sera donc normalement de 18 à 20° degrés. Si
l’Everest était situé au pôle Nord, je vous laisse imaginer quelle température il
ferait au sommet… Cependant, la température mesurée par le thermomètre ne dit
pas tout. Ceux qui s’aventurent en montagne, comme les habitants des pays du
Nord, le savent : la température « ressentie », qui tient compte des effets du
vent*, en dira plus. Notamment sur les précautions à prendre ! Ce sont des
scientifiques américains qui, en 1939, ont mis en évidence après des expériences
menées en Antarctique le windchill factor, que les spécialistes traduisent par
« refroidissement éolien » et les gens comme vous et moi par « facteur vent ».
Sans entrer dans les détails, j’en retiens qu’à partir d’un vent de 30 km/h
(seulement), la température ressentie tombe à moins de la moitié de celle
mesurée par le thermomètre : – 20 devient – 41 … Brrr ! Avec des vents plus
forts (50 ou 70 km/h), la situation devient vite apocalyptique : – 48 et – 51 ,
toujours pour une température extérieure de – 20°… Le corps entre dans la zone
rouge ! Car la perfection de la machine humaine a des limites. Nous sommes
certes dotés d’un mécanisme interne de régulation thermique approprié, qui
s’efforce, par la modification de la circulation sanguine et l’augmentation des
métabolismes, de maintenir la température des organes internes autour de 37°.
Mais ces défenses ne résistent qu’un moment aux agressions extrêmes. Les
gelures s’attaquent d’abord aux extrémités, moins irriguées que les organes
vitaux (pieds, mains, visage), puis, pour peu que l’organisme soit affaibli par la
fatigue, la déshydratation, la faim ou le stress, l’hypothermie survient avec la
chute de la température « centrale » au-dessous de la barre fatale des – 30 : c’est
la perte de conscience, puis la mort.
Il n’y a pas vraiment d’acclimatation au froid, comme il y en a à l’altitude*.
On dit que Walter Bonatti se préparait à ses courses hivernales en dormant la
nuit sur le balcon de son chalet… mais l’exercice était destiné, à mon sens, plus
au moral qu’au physique ! Ce qui ne veut pas dire qu’il était inutile, au
contraire… Pour le reste, appliquons sagement les consignes qu’on enseigne
depuis toujours à l’UCPA*, d’autant que les matériaux d’aujourd’hui offrent une
protection maximale : chaussures à coque plastique, gants en « goretex » – sans
oublier la paire de rechange ! –, plusieurs couches de vêtements techniques
« respirants » que l’on peut, au gré des circonstances, ôter ou rajouter, et une
protection ultime en cas d’aggravation de la situation ou d’attente prolongée
(coupe-vent, duvet ou couverture de survie)… Il est loin, le temps des chemises
en laine à carreaux, des pull jacquard et des knickers en velours côtelé ! Ajoutez
à cela une bonne hydratation en permanence (ne pas lésiner sur la taille de la
Thermos de thé sucré !), des réserves énergétiques (barres de céréales) et… une
bonne préparation de l’itinéraire, assise sur des prévisions météo non
complaisantes ! Alors, bonne course ! Et après tout, « heureusement, la
montagne est souvent miséricordieuse34 ».
Fuji, mont (3 776 mètres)
Jamais montagne au monde ne fut autant vénérée, visitée, célébrée par les
poètes et illustrée par l’image ! Les Trente-Six Vues qu’en a laissées le maître de
l’estampe Hokusaï, le « fou de dessin », en 1831, l’ont gravée à jamais dans
l’imaginaire humain : un cône lointain, parfait, solitaire, offert à la
contemplation et au passage des saisons, une image de pureté et de perfection.
« Immortel » ou « incomparable » serait la traduction, incertaine, du japonais
fuji. Couronné de neige ou de fleurs de cerisiers, voilé de brumes ou d’un vol de
grues, le mont Fuji, devenu symbole du Japon, est nimbé de mystère : « Le
respect et la crainte qu’inspirent [sa] forme majestueuse et l’activité volcanique
intermittente donnèrent naissance à des pratiques religieuses qui associent le
shintoïsme et le bouddhisme, les hommes et la nature, la mort et la renaissance
symboliques35 », expliquait l’Unesco en inscrivant le site sur la liste de son
patrimoine culturel en 2013. Oui : le Fuji est avant tout une montagne sacrée*,
où demeurent, disent les sages, plusieurs divinités, dont « la princesse qui fait
fleurir les cerisiers », Kono-Banasakuya. « Depuis que le ciel et la terre se sont
séparés La haute cime du mont Fuji Se dresse à Suruga Noble et altière Telle
une divinité » : le Manyôshû, anthologie poétique japonaise datant du VIIe siècle,
résume bien l’affaire !
Lieu de pèlerinage depuis le VIIe siècle au moins – il fut gravi pour la
première fois en 663 par un moine bouddhiste –, ses arbres, ses lacs, ses sentiers
sont vénérés, et ses flancs parsemés de temples et de sanctuaires. Tout Japonais
se doit de gravir au moins une fois dans sa vie les flancs de la montagne. Bien
avant de devenir un haut lieu touristique, fréquenté chaque été par
200 000 Japonais, l’ascension du Fuji était un rituel ultra-codifié – prières,
ablutions froides, purification dans l’eau glacée des lacs… Et jusqu’en 1872 son
accès était même interdit… aux femmes ! Il ne l’était plus, heureusement,
lorsque Amélie Nothomb le gravit et en rapporta, dans Ni d’Eve ni d’Adam,
quelques fortes impressions : « Une force surhumaine s’empare de moi et je
monte en ligne droite vers le soleil. Ma tête résonne d’hymnes non pas
olympiques, mais olympiens. Hercule est mon petit cousin souffreteux… Etre
Zarathoustra, c’est avoir à la place des pieds des dieux qui mangent la montagne
et la transforment en ciel, c’est avoir à la place de genoux des catapultes dont le
reste du corps est le projectile, c’est avoir à la place du ventre un tambour de
guerre et à la place du cœur la percussion du triomphe36… »

Car, s’il est sacré, le Fuji n’en reste pas moins une montagne « en chair et en
os » – ou plutôt un volcan de pierre et de lave, encore actif, qui domine l’île
d’Honshu de ses 3 776 mètres. Presque un 4 000 ! Et si son ascension offre peu
de difficultés en été – le must étant de grimper de nuit pour contempler le lever
du soleil au sommet –, le froid et le vent en hiver rendent l’entreprise périlleuse,
réservée en tout cas aux alpinistes chevronnés37. Le Japon dans son ensemble est
d’ailleurs un beau jardin pour les grimpeurs : l’archipel, au point chaud d’une
faille tectonique, est couvert de montagnes aux trois quarts de sa surface38 !
L’altitude moyenne n’est certes pas renversante (3 192 mètres pour le point
culminant des « Alpes japonaises », le mont Kita, 3 190 pour le Hokata), mais
les pentes abruptes, la météo capricieuse et les crêtes déchiquetées n’en imposent
pas moins le respect aux montagnards. Les aventures de deux jeunes alpinistes,
Uozu et Kosaka, partis, dans le magnifique roman Paroi de glace de l’écrivain
Yasushi Inoué, pour une dangereuse « première »39, disent toute l’âpreté de la
montagne japonaise. En pleine tempête, à 30 mètres du sommet, la corde de
Kosaka casse et il disparaît « dans l’océan de tourbillons neigeux », laissant son
compagnon en proie au doute et au sentiment de culpabilité : « Si Uozu avait
choisi le versant le plus escarpé du massif du Hotaka, c’était uniquement afin de
se transformer lui-même. »
La fiction ne trahit pas la réalité. Les Cent montagnes célèbres du Japon,
comme les a recensées en 1964 l’écrivain Kyuya Fukada, sont aussi belles que
coriaces40. On ne s’étonnera pas que, dans cet environnement exigeant, le Japon
ait produit de très grands alpinistes, depuis les « anciens » Juji Tanabe (1884-
1972) et Kogure Ritaro (1873-1944) dont les récits d’expéditions sont devenus
des classiques de la littérature de montagne japonaise, à Junko Tabei (née en
1939), première femme à gravir le sommet de l’Everest en 1975, en passant par
Tsuneo Hasegawa (1947-1991), le premier Japonais à gravir la face nord du
Cervin* en 1977, premier à gravir en solitaire et en hivernale l’Eiger* (1978), et
premier à gravir en solitaire et en hivernale la pointe Walker dans les Grandes
Jorasses* (1979). Quant aux « cent sommets » nippons, c’est l’alpiniste Tsuneo
Shigehiro qui les a enchaînés le premier, en 123 jours. Et au Japon, il n’est
jamais trop tôt ni trop tard pour chausser ses crampons : en 2003, Yuichiro
Miura est devenu, à l’âge de soixante-dix ans, la personne la plus âgée à
atteindre le toit de l’Everest ; et le benjamin Ken Noguchi, né en 1973, est le
plus jeune alpiniste à avoir escaladé les plus hauts sommets des sept continents,
dont l’Everest en 1999. Noguchi a d’ailleurs consacré les quinze dernières
années à… « nettoyer » le mont Fuji et l’Everest, et à alerter les autorités au
sujet des masses de déchets liés à la multitude des randonneurs !
Gaspard, Pierre (1834-1915)
« Gaspard de la Meije1 » pour la postérité, le modeste chasseur de chamois,
devenu guide sur le tard, qui vainquit le premier le Grand Pic de la Meije le
16 août 1877 et entra alors dans l’histoire. La Meije*, il la gravira au moins
cinquante fois, la dernière à l’âge de soixante-dix-sept ans ! Et ses descendants
prendront dignement sa suite, puisque cinq garçons – sur quinze enfants ! –
seront guides, eux aussi !
La vie de Gaspard commence par… une erreur d’état civil ! Le secrétaire de
mairie confond le prénom de son père (Gaspard) avec son patronyme (Hugues),
de sorte que l’enfant est né Pierre Gaspard, au lieu de Pierre Hugues… C’est
donc l’histoire de « Hugues de la Meije » que je vais raconter !
Qu’elle est dure la vie dans les montagnes du Dauphiné en cette fin du
e
XIX siècle ! Mais Gaspard s’en tire plutôt bien grâce à la chasse au chamois à
laquelle il est très habile… et il est bon grimpeur ! D’abord, il se fait connaître
comme porteur, puis comme guide pour les « voyageurs » attirés par la beauté
du Haut-Dauphiné, notamment la barre des Ecrins qu’il a gravie déjà cinq fois en
1874. Il a alors quarante ans et c’est le début d’une nouvelle vie. L’ancêtre de
l’office du tourisme du Dauphiné le sollicite pour créer une compagnie des
guides et former des jeunes. Il rencontre alors un jeune client de dix-neuf ans,
Emmanuel Boileau de Castelnau, avec qui il fera de magnifiques premières,
notamment le Dôme de neige des Ecrins (4 015 mètres), avant de s’attaquer à la
Meije en août 1877. Et c’est l’exploit ! Le défi était rude. L’année passée,
Gaspard avait accompagné un autre jeune « voyageur » français, ami et rival de
Castelnau, Henry Duhamel. La cordée s’était arrêtée vers 3 850 mètres au pied
une dalle d’une dizaine de mètres de haut qui semblait infranchissable. Duhamel
en avait conclu que le sommet était « inaccessible avant plusieurs siècles2 ».
Pour autant, il avait ouvert la voie à Castelnau pour l’année suivante. Ce dernier
racontera à Duhamel que, arrivé devant cette difficulté, Gaspard a voulu
renoncer, mais que, sur son insistance, il a enlevé ses chaussures et a attaqué la
dalle verticale pieds nus… La nuit les oblige à descendre, mais ils posent une
corde pour la prochaine tentative… qui a lieu le 14 août ! La remontée est aisée
et la corde permet de franchir la dalle. La traversée du glacier Carré se fait sans
problème mais, à 10 mètres du sommet seulement, un surplomb les arrête.
Impossible… Castelnau donne le signal de la retraite. Révolte de Gaspard :
« Non, ce n’est pas possible ! Il doit y avoir un moyen ! » Il s’élance et, par une
traversée, tente de contourner l’obstacle. Suspense. Un cri retentit : « Nom d’un
chien, cette fois, ce ne seront pas des guides étrangers qui l’auront eue les
premiers ! » Gaspard était au sommet3.
La renommée du « père Gaspard » était faite. Pendant vingt ans, il sera « le »
guide que l’on s’arrache. Il réussira plus d’une trentaine de « premières », dont le
pic Gaspard, bien nommé, mais aussi la face sud des Ecrins et la face nord du
Pelvoux. Sa dernière course, il la fera à quatre-vingts ans… Heureux homme,
qui transmettra non seulement à ses enfants, mais aussi à des générations
entières sa passion pour la montagne.
Gastronomie
Autant l’avouer tout de suite, je n’ai jamais été un fin gastronome, ni même
un gastronome tout court ! Cela a manqué à l’éducation, pourtant éclectique, que
m’ont donnée mes excellents parents, pour lesquels les études, le sport et la
musique étaient les trois piliers de l’initiation familiale. A la rigueur, le baise-
main et la danse, pour séduire les jeunes filles de la bonne bourgeoisie, et un
soupçon d’œnologie, pour paraître dans les dîners en ville. Mais la cuisine,
point… « Manger » a quelque chose, sinon de méprisable, du moins
d’horriblement terre à terre. Je n’ai d’ailleurs jamais vu ma mère une casserole à
la main. La tâche était déléguée à notre gouvernante bien-aimée, Fernande, qui
s’en tirait… au mieux ! Cette lacune demeure aujourd’hui, au point que je ne
sais toujours pas bien ce que je perds, me dit-on. Et c’est sans doute en raison de
cette ignorance – je sens bien que ce qui suit va déplaire – que j’adore la cuisine
montagnarde !
A condition – je sens bien que j’aggrave mon cas – que ce soit à la
montagne ! Allons-y pour mes must. J’oublie tout de suite les différentes
fondues, savoyarde ou bourguignonne, plus folkloriques que convaincantes, qui
excitent plus en ville qu’à la montagne… En revanche : une belle assiette de
« röstis » dorés, arrosée par « cinq décis de fendant » sur les pistes à Zermatt ;
une tartiflette, une raclette solidement garnie de charcuterie et de pommes de
terre, ou bien encore des « diots » servis avec des « crozets » au refuge,
accompagnés de l’incontournable petite bouteille d’apremont un peu pétillant…
Voilà qui réchauffe le corps et le cœur, tandis que la neige tombe lentement
dehors et que les vêtements de montagne sèchent autour du poêle. Le bonheur…
Allez, « on ne va pas en faire une montagne, mais quand même, qu’est-ce que
c’est bon4 » !
Gavarnie, cirque de
« Panthéons, Parthénons, cathédrales qu’ont faites De pauvres charpentiers
aux âmes de prophètes […] Cirques, stades, Elis, Thèbes, arènes de Nîmes Noirs
monuments, géants, témoins, grands anonymes Vous n’êtes rien, palais, dômes,
temples, tombeaux / Devant ce Colisée inouï du Chaos. » Mais de quoi Victor
Hugo parle-t-il donc dans ce vaste poème épique et mystique inachevé, intitulé
« Dieu » ? Du cirque de Gavarnie5… Il poursuit : « Et maintenant regarde, un
cirque, un hippodrome, / Un théâtre où Istanbul, Tyr, Memphis, Londres, Rome,
Avec leurs millions d’hommes pourraient s’asseoir, Où Paris flotterait comme
un essaim du soir, Gavarnie ! Un miracle ! Un rêve ! Architectures Sans
constructeurs connus, sans nom, sans signature6 ! » Nous sommes en 1843.
Victor Hugo, déjà dans sa gloire littéraire, académicien, bientôt pair de France,
s’est autorisé une petite escapade estivale « aux Pyrénées » en compagnie de sa
chère Juliette Drouet. Arrivé sur le site de Gavarnie, près du petit village
éponyme perché à 1 400 mètres d’altitude dans ce qui est aujourd’hui le
département des Hautes-Pyrénées, il trouve enfin un décor à la dimension de son
génie : « C’est une montagne et une muraille tout à la fois ! C’est l’édifice le
plus mystérieux des architectes ! C’est le Colosseum de la nature7 ! »
Il faut dire que le lieu, classé en 1997 au patrimoine mondial de l’Unesco,
n’est pas commun : imaginez, en pleine vallée du gave de Gavarnie (c’est ainsi
qu’on appelle les cours d’eau en Béarn et en Bigorre), sur les routes séculaires
de Compostelle, un barrage de roche magistral tombé comme de la lune. Bardez-
le de sommets dépassant les 3 000 mètres aux noms qui fleurent bon la
Gascogne – le Petit Astazou, le pic du Marboré, le pic Brulle, le pic de la
Cascade, l’Epaule du Marboré, la Tour du Marboré, le Casque du Marboré.
Zébrez le tout de cascades, glacées en hiver, parmi les plus grandes et les plus
belles d’Europe.
Ajoutez un zeste de légende, et le tableau est complet : sur la ligne de crête,
au-dessus du cirque, à 2 807 mètres d’altitude, s’ouvre la brèche de Roland…
Roland, preux chevalier de Charlemagne ! Au retour du siège de Saragosse, le
voilà pris dans une embuscade tendue au col de Roncevaux par l’armée
vasconne (d’autres diront par des Sarrazins… !). Tonnerre ! Comment battre en
retraite ? Ni une ni deux, Roland frappe la falaise de sa fidèle épée Durandal et
ouvre une entaille de 40 mètres de large sur 100 de haut ! Las : si l’on en croit la
chanson de geste du XIIe siècle, Roland périra sous les coups ennemis avant que
de franchir la passe salvatrice. Le chant de son cor à l’agonie ricoche encore,
pour qui prête l’oreille, jusqu’au pied du cirque : « O montagnes d’azur, ô pays
adoré ! Rocs de la Frazona, cirque de Marboré, Cascades qui tombez des neiges
entraînées, Sources, gaves, ruisseaux, torrents des Pyrénées, […] C’est là qu’il
faut s’asseoir, c’est là qu’il faut entendre Les airs lointains d’un cor
mélancolique et tendre. […] Ame des chevaliers, revenez-vous encore ? Est-ce
vous qui parlez avec la voix du cor ? Ronceveaux ! Ronceveaux ! Dans ta
sombre vallée / L’ombre du grand Roland n’est donc pas consolée. » Les vers
d’Alfred de Vigny sont à la poésie française ce que Gavarnie est à ses
montagnes : un monument8 !
Quelques années avant Vigny, un étonnant voyageur, considéré comme l’un
des tout premiers explorateurs de la haute montagne pyrénéenne, est déjà tombé
sous le charme : Louis Ramond de Carbonnières (1755-1827), homme politique
français, géologue, botaniste, parmi les précurseurs du pyrénéisme* –
notamment avec une « première » du mont Perdu en 1802, joue un rôle clé dans
la découverte et la renommée du site de Gavarnie. C’est en 1787 qu’il s’y rend
pour la première fois, en tant que secrétaire du cardinal de Rohan, archevêque de
Strasbourg, lequel vient… prendre le bain au village voisin de Barèges : les eaux
de ce petit bourg thermal de la vallée des Gaves sont déjà très réputées. Un siècle
plus tôt, Mme de Maintenon en personne y faisait déjà des visites ! Le jeune
Ramond laisse donc l’éminence à ses ablutions et file tenter l’ascension de la
brèche de Roland. Fin conteur, le récit qu’il fait de ses Observations
pyrénéennes9 va avoir un écho phénoménal : en moins d’un siècle, Gavarnie
devient « le » lieu de villégiature à la mode – le « Chamonix des Pyrénées »,
dixit l’édition 1858 des fameux Guides touristiques Joanne (qui deviendront plus
tard les Guides bleus), où « s’entassent les glaciers, se dressent les murailles
verticales, bondissent des cascades de plusieurs centaines de mètres10 ». Fièvre
touristique et… fièvre romantique bien sûr : après Hugo, le poète anglais
Algernon Swinburne est plongé en « état d’extase » à la vue du cirque, l’artiste
peintre et voyageur français Antoine Ignace Melling est « confondu11 » …
« Autant faire l’éloge de Mozart, de Raphaël ou de Phidias. Le monde entier
connaît le fameux cirque, soit de réputation, soit de visu12 ! » Cet éloge-là n’est
pas seulement celui d’un poète, mais… d’un autre pyrénéiste de renom, Henry
Russell, qui maniait aussi bien la plume que le piolet.
Russell, le « Chateaubriand des Pyrénées », comme l’avaient surnommé ses
contemporains, sera le premier à atteindre en 1864 le pic du Marboré, point
culminant du cirque à 3 253 mètres, et la même année le sommet du Vignemale
– le plus haut des Pyrénées françaises avec ses 3 298 mètres, dont il tombera fou
amoureux : « Trente-trois ascensions dont une en plein hiver : cent cinquante
nuits sur cette montagne dont une sur le sommet, deux sur le col de Cerbillonnas
(3 205 mètres) et cent quarante-sept dans mes grottes. J’ai toujours eu tant
d’affection, tant de respect, tant de tendresse pour cette montagne qu’on pourrait
l’appeler de la piété filiale, et il me semble l’avoir prouvé ! », écrit
Russell en 1878 dans ses Souvenirs d’un montagnard13. En 1864 toujours,
Russell fonde, au mythique Hôtel des Voyageurs du petit village de Gavarnie, la
Société Ramond (en hommage à Carbonnières, bien sûr !), la plus ancienne
association française de montagne, toujours active aujourd’hui ! Le travail de
Russell aura inspiré plusieurs générations de pyrénéistes qui feront avec et
derrière lui la renommée du site de Gavarnie.
Adolescent, j’ai mis mes pas débutants dans les leurs : c’est au départ de
Barèges, avec l’UCPA*, que j’ai fait mes premières courses dans les Pyrénées !
Le Vignemale, à tout seigneur tout honneur, mais aussi l’incontournable cirque
de Gavarnie bien sûr. L’escalade de la partie centrale du cirque, belle course de
rocher, techniquement accessible mais « exposée », pour tout dire assez raide, a
enchanté ma jeune vocation. J’y suis retourné quelques années plus tard en
randonnant sur le GR20 pyrénéen (voir : Grande randonnée). Le cirque était
toujours là, les petits ânes qui y conduisent pour la plus grande joie des enfants
et des touristes, aussi ! A Gavarnie, écrivait le philosophe et historien Hippolyte
Taine : « Il est enjoint à tout être vivant et pouvant monter un cheval, un mulet,
un quadrupède quelconque, de visiter le site ; à défaut d’autres bêtes, il devrait
toute honte cessant enfourcher un âne. Les dames et les convalescents s’y font
conduire en chaises à porteurs14. » Mes amis randonneurs et moi n’avions pas de
chaises à porteurs, aussi avons-nous essayé les ânes, « toute honte cessant », et
nous nous sommes bien amusés. Les ânes peut-être un peu moins.
Gervasutti, Giusto (1909-1946)
Il fortissimo ! Avec sa haute taille, son visage fin aux cheveux bouclés, il
avait l’allure d’un acteur de cinéma. Etudiant en droit et sciences politiques à
Turin, rien ne le prédisposait à l’alpinisme. Le déclencheur a été, visiblement, la
lecture du livre de Mummery* Mes escalades dans les Alpes et le Caucase
(1903). Ce sera un des plus grands alpinistes de l’entre-deux-guerres. Avec ses
compagnons Boccalatte, Zanetti, Chabod et Lucien Devies* surtout, il
s’attaquera aux plus grandes difficultés alpines du moment. Il meurt à trente-sept
ans au pilier qui porte désormais son nom au mont Blanc du Tacul, en essayant
de libérer une corde de rappel coincée…
En 1932, il réussit le Cervin* en hiver et le couloir Mummery à l’aiguille
Verte. Il s’attaque dans les Dolomites à la face nord-ouest de la Civetta, « la
paroi des parois », haute de 1 100 mètres, d’une extrême difficulté, ouverte par
Solleder en 1925, mais doit battre en retraite. Il réussit le même été la face est du
Sass Maor, dans les Dolomites toujours, et l’arête sud de l’aiguille Noire de
Peuterey. Mais ce sont les Grandes Jorasses* qui seront le défi de sa vie… Il
veut y être le premier ! En 1933 avec Zanetti, il s’engage sur l’éperon central de
la face nord, mais doit renoncer à cause de la tempête. Deuxième tentative en
1934 avec Chabod, infructueuse aussi. La troisième, en 1935, sera la bonne,
croit-il. Mais il découvre au pied de la face que les Allemands Meier et Peters
sont déjà à l’œuvre ! Ils sont partis deux jours plus tôt… Vont-ils réussir ? La
suite, pleine de suspense, est racontée par Yves Ballu15 : Gervasutti progresse à
toute allure, assuré par Chabod. Avant la barrière de dalles qui en avait arrêté
plus d’un, il met des espadrilles et passe. Le temps se gâte. On continue jusqu’au
névé supérieur, on passe une cheminée difficile où Gervasutti dévisse de
10 mètres… avant d’être rattrapé par Chabod ! Bivouac accroché aux pitons,
dans des conditions affreuses. Départ à 5 heures du matin. A 30 mètres
seulement du sommet, un passage très difficile nécessite deux heures d’efforts à
Gervasutti… Puis c’est la sortie ! A ce moment, il ne sait toujours pas si les
Allemands y sont arrivés !
C’est seulement en descendant à la cabane que la cordée Gervasutti
comprendra qu’elle n’a pas fait la première, mais la deuxième ascension, Meier
et Peters étant passés deux jours avant…
Gervasutti prendra sa revanche sur les Grandes Jorasses en réalisant plus
tard, en 1942, la première de la face est, extrêmement difficile, la plus rude qu’il
ait jamais effectuée. Entre-temps, il aura réussi de nombreuses autres premières,
et parmi les plus célèbres, avec Lucien Devies, la muraille nord-ouest de l’Olan
en 1934 et la face nord-ouest de l’Ailefroide, dans les Ecrins, en 1936, ou encore
le pilier du Frêney en 1940 avec Bollini.
Gervasutti « était possédé par une force intérieure indomptable16 », écrit
Lucien Devies. Sa mort accidentelle en septembre 1946, à la descente du pilier
central du mont Blanc du Tacul, à cause d’un rappel coincé, a interrompu
brutalement une carrière brillante qui était loin d’être terminée.
Glace
J’aime la glace ! Parce qu’elle a du caractère. Elle a ses humeurs. Souvent,
elle varie et « bien fol est qui s’y fie » ! On dit que les « glaciéristes » le sont
parce qu’ils ne sont pas très bons en rocher… Ce sont les « rochassiers » qui le
disent. C’est sans doute vrai en ce qui me concerne, n’ayant pas la légèreté, la
souplesse et la technique des « bleausards » ou des grimpeurs de falaises ! Mais,
dit Gaston Rébuffat* : « Les escalades glaciaires procurent bien d’autres joies ;
le cheminement semble irréel dans un univers féerique : corniches sculptées par
les vents, séracs chaotiques, arêtes finement ourlées17. »

« Il faut moins de compétence gestuelle pour s’élever dans un couloir de neige (tant que
l’inclinaison reste raisonnable) que pour grimper sur du rocher. Calcaire et granit posent une
question nouvelle à chaque mètre parcouru. Dans une pente neigeuse régulière, le geste est
simple et assez répétitif, jusqu’à devenir monotone […] Et pourtant je pense [le philosophe-
alpiniste Patrick Dupouey confirme :] que neige et glace incarnent, dans l’univers de la montagne
et de l’escalade, le degré d’exigence le plus élevé […] Grimper sur du solide est un geste naturel,
presque instinctif, auquel on n’a pas besoin d’inciter les enfants. Il n’y a rien de naturel à s’élever
sur des pentes fuyantes faites d’un matériau dont l’essence est l’instabilité […] Ces terrains
pardonnent moins la faute… En l’occurrence, c’est question de vie ou de mort, pour soi et pour le
copain. Arracher une prise en rocher est un écart de conduite qu’on peut, à la rigueur, se
permettre… En rocher, le fil est un lien de vie qui sauve presque toujours celui qui a commis une
faute. En neige et glace, il peut entraîner dans la mort celui qui n’en a fait aucune. C’est là que les
notions de responsabilité mutuelle et de confiance réciproque dans la cordée prennent tout leur
sens18. »
Bien vu !

Belle et dangereuse, telle est la glace. Qu’elle soit transparente et vitrifiée,


bleue comme le ciel, blanche comme neige ou noire comme le chouca, elle
fascine. Traître parfois, lorsqu’elle se cache sous une pellicule de neige19,
dangereuse toujours, car les ancrages, les fameuses « broches à glace » (voir :
Pitons), offrent une sécurité toute relative, la glace exige à la fois une forte
concentration (une erreur de cramponnage, un piolet mal fiché, c’est le
dévissage) et une bonne dose de confiance en soi… Marcher sur des œufs, avec
quelques centaines de mètres de « gaz » sous les pieds et une seule issue, la
sortie par le haut ! C’est ce que l’on appelle pudiquement « l’engagement ».
Jamais je n’ai éprouvé une telle joie intérieure que dans les longues courses
glaciaires, les parcours d’arêtes* bien sûr, mais aussi les grandes faces, où l’on
se sent comme une petite mouche collée à une immense assiette blanche
verticale. « Grande ambiance », disent les guides en baissant la voix…. Gaston
Rébuffat ajoute justement : « Bien cramponner sur une pente très raide donne
une grande sérénité ; tailler proprement, sans donner plus de coups de piolet
qu’il n’en faut, procure le plaisir d’un travail bien fait : laisser une jolie trace est
une signature20. » Même satisfaction du travail bien fait dans un autre exercice
tout aussi excitant – et parfois un peu plus risqué : la cascade de glace. Là, la
technique, imposée par la verticalité, l’emporte sur l’exaltation suscitée par
l’immensité. Mais s’élever avec mille précautions sur des « tuyaux d’orgue »
glacés, en s’en remettant aux pointes avant de ses crampons, à ses deux piolets
courts et au relai sur broches à glace de son copain, est proprement jubilatoire.
« Escalader sans à-coups, entre terre et ciel, en enchaînant des mouvements
précis et efficaces, procure une paix et même une allégresse intérieures ; le ballet
est bien réglé, la cordée est à sa place. Une difficulté est une question, les gestes
pour la résoudre une réponse : c’est le plaisir intime de communiquer avec la
montagne, non avec sa grandeur et sa beauté, mais, plus simplement, plus
directement, avec sa matière, comme un artiste ou un artisan avec le bois, la
pierre ou le fer qu’il travaille21. »
Glacier
Ces grands fleuves immobiles de la Terre ont de tout temps fasciné les
hommes. S’ils ont osé s’y aventurer, malgré le danger, le froid et la peur de
l’inconnu, c’est qu’un ressort plus puissant encore que la curiosité, l’intérêt
scientifique ou la recherche de la beauté les animait. J’oserai une explication que
vous mettrez à mon débit si elle vous semble outrancière : l’immobilité
apparente du glacier, comme figé depuis des siècles par un arrêt brutal du temps,
nous suggère l’idée de l’éternité. L’amour des glaciers aurait quelque chose de
métaphysique… Ce qui expliquerait peut-être aussi pourquoi l’esprit humain est
atteint de mélancolie lorsqu’on lui révèle la fonte progressive des glaciers : non,
ils ne sont pas éternels…
Leur configuration, leur histoire, leur mouvement sont longtemps restés un
mystère, au point que leur étude a été l’une des grandes fièvres scientifiques du
XIXe siècle. La brûlante curiosité, si j’ose dire, suscitée par les glaciers a été l’un
des moteurs de la conquête alpine et de l’exploration montagnarde ! A la fin des
années 1830, Louis Agassiz, universitaire fantasque et visionnaire de l’université
de Neuchâtel, abandonne l’étude des poissons fossiles pour s’adonner à une
discipline toute neuve, la glaciologie – fraîchement inaugurée à la fin du
XVIIIe siècle par le vaillant Horace-Bénédict de Saussure*. Flanqué de son fidèle
secrétaire Edouard Desor (avec lequel il réalisera d’ailleurs la première de la
Jungfrau) et suivi d’une poignée d’étudiants médusés, Agassiz se rend in situ sur
le glacier de l’Aar, près du col de Grimsel dans les alpes bernoises. Il plante une
cabane de bois à même le glacier, laboratoire rudimentaire qui sera baptisé non
sans humour l’« Hôtel des Neuchâtelois ». Géologie, météorologie, glaciologie,
biologie… l’équipe travaille dur. Et Agassiz de conclure, sûr de son fait : il y a
quatorze mille ans, l’Europe entière et très probablement une grande partie du
globe étaient figées dans la glace ! La théorie de l’ère glaciaire, effleurée par
d’autres avant lui – du Valaisan Jean-Pierre Perraudin au géologue écossais
James Hutton, en passant par l’ingénieur Ignace Venetz et bien sûr Jean de
Charpentier, directeur des Salines de Bex qui soufflera l’idée à Agassiz22, est
magistralement défendue par le Neuchâtelois dans son Etude sur les glaciers de
1840. La communauté scientifique de l’époque commence par ricaner, puis se
ravise, avant de fondre (!) littéralement, pour cette découverte révolutionnaire.
Mais, au XIXe siècle, la fascination pour les glaciers n’est plus seulement
scientifique : c’est un phénomène touristique ! « Le glacier, écrit Karl Baedeker
dans la préface de son guide de la Suisse de 1863, est la curiosité la plus
frappante du monde alpin, une masse prodigieuse de glace de l’azur le plus pur.
Aucun aspect de la Suisse n’est d’une beauté aussi frappante et en même temps
aussi étrange23. » La mer de Glace se couvre de curieux en tout genre. Dès 1779,
le grand Goethe lui-même partait en excursion à Chamonix, dans l’intention de
« marcher sur la glace elle-même et d’examiner de très près ces masses
immenses24 ». « Pendant l’été chaud de 1860, les glaciers de Chamonix
bruissaient de crinolines. Sur la mer de Glace, sous un ciel alpin que ne
perturbaient que les élégants minarets des aiguilles proches, de petites
processions d’hommes et de femmes parcouraient les arpents de glace. Les
hommes étaient vêtus de tweed sombre, les femmes de volumineuses robes
noires, et de fines voilettes retombaient du bord de leurs chapeaux pour protéger
leur teint du soleil alpestre, qui ricochait sur la glace pour brûler l’intérieur des
narines et le bord des paupières. Tous portaient des brodequins à crochets
apparents et tenaient un alpenstock au bout ferré, d’un mètre vingt à un mètre
cinquante de long25 », décrit fort joliment Robert Macfarlane. Pour ce qui est des
dames en jupon, poursuit-il, « les mieux équipées évaluaient les nuances des
murailles de glace à l’aide d’un cyanomètre, avec lequel elles avaient déjà
mesuré la remarquable teinte céruléenne du ciel ou la pâle lueur bleue qui
s’infusait dans les trous que creusaient leurs alpenstocks dans la neige ». Bigre !
C’est que, sous son premier manteau souillé de roche et de terre, le glacier
recèle des trésors de beauté, de poésie… et de mystère. « Je suis extrêmement
embarrassé d’en donner une idée juste, écrivait le jeune Britannique William
Windham, envoyé par son père s’assagir un temps à Chamonix, car je ne connais
aucune chose que j’aie jamais vue qui ait la moindre similitude avec lui. La
description que les voyageurs donnent des mers du Groenland semble s’en
approcher le plus. Il vous faut vous imaginer un lac agité par un fort vent et
soudain gelé26. » Dans ses Lettres de Chamonix (1816), le poète anglais Shelley
décrit avec emphase la mer de Glace : « L’impression qu’elle donne est celle
d’un puissant torrent dont le gel aurait brusquement figé les vagues et les
tourbillons… Les vagues s’élèvent à dix ou quinze pieds de la surface de la
masse, qui est coupée de longues crevasses d’une profondeur insondable, dont
les parois de glace sont d’un bleu plus beau que celui du ciel27. » Les crevasses
se révèlent même d’une sensualité troublante : « Les femmes les plus hardies
s’approchaient tout doucement de leurs lèvres, retenues par une corde autour de
la taille, ou plus souvent par le bras vigoureux de leur guide. Arrivées sur le
rebord, elles regardaient dans la faille, observaient à quelle profondeur la neige
d’un blanc sale changeait de texture et de couleur pour devenir d’un bleu
diaphane, ou, si la lumière pénétrait sous un autre angle, d’un vert intense28 »,
songe Macfarlane. Et que de secrets, tragiques ou fascinants, recèlent ses
entrailles ! Dès 1975, sur la langue terminale du glacier des Bossons,
resurgissent les débris du Malabar Princess, cet avion indien qui percute une
arête du mont Blanc en 1950. En septembre 2013, au même endroit, un jeune
alpiniste découvre une boîte métallique contenant de fabuleuses pierres
estampillées « India », émeraudes, rubis, saphirs, autant de larmes resurgies sur
la glace en deuil…
Mais le secret le plus incroyable que garde le glacier, c’est… le temps !
Nous y voilà ! « Un glacier est un interminable rouleau de parchemin, un fleuve
de temps sur le fond immaculé duquel est gravée la succession des événements,
et dont les dates transcendent considérablement la mémoire de l’homme
vivant29 », notait le glaciologiste écossais James Forbes dans ses Travels
Through the Alps of Savoy. « Descendre la large chaussée scintillante d’un
glacier revient donc à remonter le temps », conclut Macfarlane. Même si le
savoureux Mark Twain a une vision moins grandiose de l’affaire : après avoir
cheminé en famille jusqu’en haut de la vallée de Zermatt, il s’interroge sur le
meilleur moyen de redescendre. Pourquoi pas un petit tour en glacier-stop ? « Le
glacier Gorner se déplace à une vitesse moyenne d’un peu moins de deux
centimètres et demi par jour. […] Je fis un petit calcul : deux centimètres et demi
par jour, disons un peu moins de dix mètres par an, distance approximative
jusqu’à Zermatt, cinq kilomètres. Temps nécessaire pour s’y rendre par glacier :
un peu plus de 500 ans ! […] Comme moyen de transport pour les passagers, je
trouve que le glacier est un fiasco30. »
Pour tout alpiniste en quête de sommet, le glacier est souvent un passage
incontournable et d’apparence plus facile que le rocher ! Apparence parfois
trompeuse : on doit progresser en zig-zag, et même revenir sur ses pas, pour
éviter les failles ouvertes dans la glace, ce qui peut rendre la marche longue et
monotone, parfois même exaspérante ! Traversée ennuyeuse, quand elle n’est
pas carrément dangereuse : sur glacier, la crevasse* recouverte de neige est une
menace sournoise, qu’il faut sans cesse tenter de déjouer, soit du bâton, soit du
regard, attentif à un imperceptible changement de couleur ou de consistance de
la neige. Ajoutons les ruptures de séracs, les blocs de glace qui dégringolent, la
réverbération brutale… et le tableau est enchanteur ! Il n’y a pas que les
alpinistes casse-cou qui peuvent en faire les frais : les simples promeneurs sont
aussi exposés. « Le soir, assis devant le feu qui pétillait à l’hôtel d’Angleterre,
les touristes échangeaient des anecdotes à propos des gens qui avaient péri sur la
glace, raconte Robert Macfarlane au sujet de l’engouement touristique
phénoménal pour la mer de Glace, à Chamonix*, au XIXe siècle. Tel ce ministre
protestant français qui avait disparu dans une fente étroite du glacier
Grindelwald, juste assez large pour accueillir un homme […] ; ou encore cette
jeune femme qui seulement l’année précédente était morte écrasée par un bloc de
glace tombé de l’arche d’eau gelée qui marquait la fin du glacier du Bois et qui
attirait tant les curieux31. » D’ailleurs, le glacier s’en prend aussi aux objets
inanimés dont l’âme ne leur a rien demandé : « Personne n’ose s’en approcher,
car les énormes pinacles de glace tombent perpétuellement, pour être
perpétuellement reformés. Les sapins de la forêt qui le bordent [le glacier des
Bossons] sont renversés et écrasés sur un très large espace. Il y a quelque chose
d’inexprimablement terrible dans l’aspect des troncs sans branches qui, là où la
glace a arraché le sol, se dressent encore dans la terre déchirée. Ces dernières
années, les glaciers ont avancé de 300 pieds dans la vallée. Saussure, le
naturaliste, dit qu’ils ont leur période de croissance et de décroissance ; les gens
du pays ont une opinion entièrement différente, mais, d’après moi, plus
probable : les glaciers augmenteront et subsisteront au moins jusqu’à ce qu’ils
aient submergé la vallée32… », s’alarme le poète Shelley en 1816.
S’il avait su… Le XIXe siècle redoutait l’avènement d’une nouvelle ère
glaciaire, transformant la terre en une masse de verglas tuant progressivement la
vie. Même Lord Byron transformait en vers le cauchemar d’un globe désolé par
les glaces, invivable pour l’homme : « Le brillant soleil était éteint, et les étoiles
Erraient obscurément dans l’espace éternel Sans rayons, sans chemin, et la terre
glacée / Oscillait aveugle et noircissante dans l’air sans lune33. » Au contraire,
les XXe et XXIe siècles vivent dans l’angoisse du réchauffement de la planète, tout
aussi catastrophique. Pour mesurer le recul des glaciers, il suffit de comparer des
photos prises aujourd’hui et des clichés des années 1950 seulement. La débâcle
est tristement spectaculaire. Tous les glaciers de montagne sont affectés, en
Europe, en Amérique du Nord et du Sud, en Asie, en Afrique. Des chiffres ?
Depuis la fin du XIXe siècle, la mer de Glace a reculé de 1 000 mètres, le glacier
des Bossons de 1 200 mètres, le glacier d’Aletsch, le plus grand de Suisse, de
2 600 mètres. Même constat dans les pays d’Europe du Nord, dans l’Himalaya
(le glacier de Khumbu, près de l’Everest, a perdu 5 kilomètres), les montagnes
Rocheuses, l’Alaska… en Afrique, le sommet du Kilimandjaro a perdu 80 % de
sa masse glaciaire. Et il serait vain de se rassurer en constatant que les glaciers
de montagne ne représentent qu’une infime partie de la glace sur Terre :
l’Antarctique et le Groenland fondent aussi… La menace collective dépasse de
loin le cadre de la montagne et donc de cet ouvrage. Les remèdes appropriés
aussi. Aussi m’interromprai-je sur cette note un peu triste… Il faudra bien que
quelqu’un écrive un Dictionnaire amoureux de la planète…
Grande randonnée, sentiers de
Comme elle est douce aux yeux du randonneur la petite marque rouge et
blanche qui lui indique qu’il ne s’est pas fourvoyé… Peinte sur un arbre ou un
rocher, elle rythme sa marche* comme un petit salut amical et apaise ses
craintes. Quand elle se fait attendre au-delà de quelques dizaines de mètres, le
regard du premier marcheur se porte au loin, se teinte d’un brin d’inquiétude
qu’il cache soigneusement aux suivants, jusqu’à la prochaine marque qu’il salue
d’un bien sonore : « Ah ! On est bon ! » Les GRistes sont les Petits Poucet de la
moyenne montagne. J’en suis un aussi ! Et je bénis les centaines de bénévoles
qui, depuis plus d’un demi-siècle, balisent et entretiennent un réseau de plus de
60 000 kilomètres de chemins à travers l’Hexagone.
Inévitablement, c’est un ancien scout – j’assume aussi – qui est à l’origine
du mouvement des sentiers de grande randonnée. Jean Loiseau (1896-1982), qui
s’ennuie comme archiviste à la Banque de France, crée vers 1920 un groupe de
marcheurs, les « compagnons voyageurs », qui parcourent les chemins de France
avec carte et boussole. En bon scout, il veut faire partager sa passion pour la
nature aux autres et imagine de baliser les sentiers de nos campagnes pour que
les promeneurs ne s’y perdent pas. 1936 et les congés payés apporteront de l’eau
à son moulin. Il convainc tour à tour le Camping Club de France puis le Touring
Club qui vient de créer une section « tourisme pédestre ». Avec eux, il fonde en
1947 le Comité national des sentiers de grande randonnée qui se lance avec
appel aux bénévoles dans un vaste programme de balisage et d’entretien des
sentiers des « compagnons voyageurs ». Le premier GR (no 3), d’Orléans à
Beaugency, est inauguré dès 1947. Le tour de Paris (GR1), le tour du Mont-
Blanc, le GR20 en Corse, le GR10 dans les Pyrénées suivront rapidement. Les
10 000 kilomètres sont atteints en 1972, tous couverts par des cartes IGN. Le
comité, reconnu d’utilité publique, devient Fédération française de la randonnée
pédestre en 1978 et, depuis, l’essor de la randonnée ne se dément pas. Le
« voyage à pied » a décidément de l’avenir devant lui ! Le ministère des Sports
estime à une trentaine de millions le nombre de randonneurs, mais comme il n’y
a pas – heureusement – de péage sur les GR, le chiffre ne risque pas d’être
démenti !

Les plus beaux itinéraires ? Verdict du jury dont je suis le seul membre :
palme d’or au GR20, qui traverse la Corse* du nord-ouest (Calenzana) au sud-
est (Conca), le plus « difficile » peut-être, mais le plus fascinant entre mer et
montagne ; prix spécial du jury au GR10 qui parcourt les Pyrénées par les crêtes,
sur 900 kilomètres, de l’Atlantique (Hendaye) à la Méditerrannée (Banyuls).
Souvenirs. Nous n’avions pas beaucoup plus que vingt ans, six garçons plus une
fille dont j’étais très amoureux. Je quittais à peine l’armée après avoir
« crapahuté » un an à Saint-Cyr-Coëtquidan, puis avec ma section de
parachutistes, et je retrouvais avec bonheur ma bande de copains parisiens. Je
m’étais improvisé « chef d’expédition » (!) pour le GR10, de Cauterets à Saint-
Lary, huit jours de marche, en passant par le lac de Gaube, le Vignemale, le
cirque de Gavarnie… Un goût d’aventure dans des paysages somptueux, des
sources d’eau claire, des pique-niques et siestes sous les pins, quelques
traversées de névés hasardeuses, des nuits en refuge où la promiscuité sous les
couvertures permettait quelques audaces coupables et délicieuses. Deux ans plus
tard, enhardis par cette première expérience, les mêmes ou presque nous
attaquions le morceau de choix, le GR20, partie nord, de Calvi à Vizzavona.
Nous avions, cette fois, pris heureusement la précaution de nous équiper de
piolets, guêtres et chaussures de montagne, ce que nous ne regrettâmes pas !
Même en juin, la neige est présente. Sept jours de bonheur : s’élever dans la
montagne tout en contemplant la mer, passer les « dalles inclinées », la cote
1464, la remontée de la « combe glaciaire », les flancs du Monte Cinto, la
montée dans la neige vers le lac de la Muvrella, la descente impressionnante du
« cirque de la solitude » avec ses vieilles cordes fixes, la monté à la Bocca
Minuta, le col Perdu… Celui qui aime la montagne tombe forcément amoureux
de la Corse*, et réciproquement !
La partie sud du GR20, de Vizzavona à Conca, pour être plus facile
techniquement, n’en est pas moins belle, et j’y ai fait de nombreuses incursions,
souvent à la journée, autour des splendides aiguilles de Bavella, ces sept tours de
pierre déchiquetée que l’on doit approcher par la variante dite « alpine » du GR,
comme du Monte Incudine (2 134 mètres), « l’enclume », le bien nommé, qu’il
vaut mieux gravir le matin avant que le soleil brûlant, puis les orages de l’après-
midi ne le frappent. Mon plus beau souvenir de la montagne corse est là-haut, le
jour où, quittant mon groupe pressé de rejoindre le col de Bavella, je
m’aventurai seul vers le sommet, ce « dos rond de granit » surmonté d’une
grande croix de bois. J’y trouvai la joie calme du promeneur solitaire et,
euphorique, redescendis en courant vers l’ombre du GR.
Grandes Jorasses, les (4 208 mètres)
Respect… Muraille sombre et austère de 1 000 mètres de long sur
1 200 mètres de haut au-dessus du glacier de Leschaux, la face nord des Grandes
Jorasses est la plus grande face granitique des Alpes et certainement la plus
intimidante. Le nom de la voie glaciaire très raide qui se trouve à gauche du
sommet principal, « le Linceul », en dit assez sur l’ambiance… sans même
parler de l’isolement car, à la différence du Cervin, omniprésent de Zermatt, ou
de l’Eiger qui s’étale devant les hôtels de la Petite Scheidegg, le « troisième
grand problème des Alpes » n’est pas visible aux yeux des touristes. Il exige
qu’on le mérite pour se dévoiler !
Le versant sud, côté italien, est beaucoup plus abordable, et c’est par là que
les premiers alpinistes sont passés, Edward Whymper* en tête, avec Michel
Croz*, qui, en 1865, donnera son nom à la pointe de 4 184 mètres, juste à gauche
du sommet principal (4 208 mètres). Ce dernier est atteint trois ans plus tard par
un autre Anglais, Horace Walker. Pointe Walker, pointe Whymper, donc,
auxquelles s’ajoutent avant la première guerre les pointes Croz, Hélène,
Marguerite et Young, toutes dans la bande des 4 000, qui donnent aux Grandes
Jorasses, côté nord, cette singulière allure de « mur » gigantesque hérissé de
créneaux, surmontant eux-mêmes de fantastiques éperons rocheux séparés par
des couloirs neigeux. Un rêve… et un terrain de jeu unique pour les alpinistes !
C’est évidemment la face nord qui attire les ambitions, suscite les
convoitises, crée les exploits et provoque les drames. La course est lancée dès
1907 par Young avec son guide Knubel. Il faudra une trentaine d’années et
autant de tentatives, anglaises, allemandes, italiennes, françaises, suisses, pour y
parvenir finalement en 1935. Que d’échecs, de renoncements, de frustrations…
Le pire sans doute pour Armand Charlet*, notre champion de l’escalade
glaciaire, qui y échoua huit fois. Ce 30 juillet 1934, il y a du monde dans la
paroi : Charlet, dont c’est la huitième tentative, la cordée Gervasutti*, trois
Autrichiens et une cordée de deux jeunes Allemands, Haringer et Peters. Les
conditions sont mauvaises sur l’éperon situé sous la pointe Croz. Charlet, suivi
des Italiens et des Autrichiens, pose des rappels et redescend. Seuls les
Allemands poursuivent. En fin d’après-midi, ils dépassent le névé situé sous le
bastion central à 3 650 mètres34. Bivouac. Tempête le lendemain. On doit
descendre en catastrophe. Haringer, qui s’est décordé, glisse et tombe 500 mètres
plus bas. Peters, halluciné mais sauf, retrouvera la vallée deux jours plus tard.
Accueil pour le moins sceptique. L’avenir montrera qu’il avait bel et bien forcé
le passage clé de l’ascension. Moins d’un an après, en effet, Peters revient avec
son compatriote Martin Maier et réussit l’ascension complète de l’éperon Croz
(30 juin 1935). La face nord des Grandes Jorasses était désormais signée, quatre
ans après le Cervin, trois ans avant l’Eiger. Consécration deux jours plus tard :
Gervasutti, avec Lambert et Loulou Boulaz, suivent la voie Peters sur l’éperon
Croz lorsque, au-dessus du névé suspendu, ils trouvent un piton rouillé posé un
an auparavant par la cordée Peters-Haringer : « Ainsi donc, c’était vrai35 ! », dit
Loulou.
A gauche de l’éperon Croz, plus haut d’une centaine de mètres, l’éperon
Walker, essentiellement rocheux. Riccardo Cassin*, « dolomitard » surdoué et
têtu, une véritable force de la nature, vient de réussir la première de la face nord-
est du Piz Badile, 800 mètres très difficiles. Il veut s’attaquer à la face nord de
l’Eiger* que convoitent tous les alpinistes en vue. Trop tard ! Les Allemands
viennent de réussir… alors il se rabat, excusez du peu, sur l’éperon Walker, dont
il ignore tout, disposant seulement d’une photo sur carte postale de la face nord
des Grandes Jorasses… Le 4 août 1938, il écrit sur le registre du refuge de
Leschaux : « 1 heure du matin, nous partons pour la Valcher36 » (sic). Cassin fait
toute la course en tête, assurant Tizzoni et Esposito, chaussant ses espadrilles à
semelle de feutre dans les passages les plus délicats. Ils foulent le sommet le
6 août à 15 heures après 1 200 mètres d’une escalade de très haute difficulté,
durant laquelle Cassin s’est offert le luxe de ramasser des cristaux !
De tous les noms qui se sont gravés ensuite dans l’histoire de la face nord,
deux retiennent plus particulièrement l’attention, Bonatti* et Desmaison*. En cet
hiver 1963, Walter Bonatti se pose des questions. Sur lui-même, sur
l’alpinisme… Il a vécu plusieurs drames qui ont ébranlé cet homme de cœur – le
K2, l’affaire Vincendon-Henry, le pilier du Frêney. Il doute. La mode est aux
grandes premières faces nord en hivernale : l’Eiger* est tombé en 1961, le
Cervin* en 1962, mais la Walker aux Grandes Jorasses reste invaincue malgré
plusieurs tentatives, y compris américaines (Hemming* et Harlin). Bonatti
n’aime pas la compétition, mais il aime… les défis ! Alors, il se prépare en
secret avec son ami Zappelli et, simulant une randonnée à ski avec des amis sur
la mer de Glace, prend discrètement le chemin de la cabane de Leschaux. Le
24 janvier au soir, après avoir porté vivres et matériel pour huit jours, ils sont au
pied de la paroi : « Mille deux cents mètres de paroi à pic, déjà difficile en été,
totalement inconnue dans des conditions hivernales37. » Ils y resteront sept jours,
par – 20 à – 30°, bivouaquant suspendus à leurs pitons, essuyant deux tempêtes
qui les clouent sur place d’interminables heures. Le dernier bivouac à l’approche
du sommet est un cauchemar : « La tourmente se déchaîne. Nous sommes
ballottés de-ci de-là et nos pieds perdent toute sensibilité. A l’intérieur de nos
sacs, la vapeur de notre souffle se condense instantanément et une croûte de
glace se forme autour de nos visages… Nous endormir ? Ce serait ne jamais
nous réveiller… Par moments, en fermant les yeux, j’ai le sentiment de me
trouver dans une épave à la dérive sur une mer déchaînée38… » Le sommet est
atteint le lendemain à 10 heures dans la tempête. Difficile de tenir debout :
« Nous nous embrassons… le gel nous paralyse, le vent fait rentrer les mots dans
notre bouche… nous nous enfuyons en titubant. »
Bonatti vient d’accomplir un exploit qui fera date dans l’histoire, mais il
n’en a pas tout à fait fini avec les Grandes Jorasses. Au milieu de la muraille
s’élève l’éperon Whymper, qui « tombe à la verticale depuis le sommet pour se
perdre dans une gorge sombre39 », un itinéraire inviolé, austère, réputé
dangereux pour ses chutes de pierres. Obstiné, Bonatti fera sept tentatives, en
solitaire. La huitième, avec Michel Vaucher, sera la bonne, mais dans quelles
conditions… Ils attaquent le 6 août 1964 au petit matin. A 10 heures, une pluie
de pierres s’abat sur la cordée. Les grimpeurs sont indemnes, mais la corde est
coupée en plusieurs endroits… il va falloir faire des nœuds ! La nuit qui suit, au
bivouac, Bonatti est réveillé par un bruit de tremblement de terre : la montagne
s’effondre ! « En un instant, la cascade de feu est sur moi et me passe dessus.
J’aperçois quelques blocs sombres, aussi grands que des wagons, qui
rebondissent et font jaillir des éclairs près de moi », raconte Bonatti, qui est
décidément protégé par les dieux de la montagne, lui et son compagnon : pas de
blessure. Au lever du jour, ils constateront qu’un éperon de plus de 100 mètres
de haut s’est littéralement volatilisé. Et ce n’est pas tout. L’escalade reprend.
Bonatti est touché à la tête par une nouvelle chute de pierres qui manque de le
faire basculer dans le vide. Il saigne abondamment. De retour au bivouac,
Vaucher le soigne comme il peut. On repart. Vers 14 heures, il faut s’arrêter de
nouveau et bivouaquer car les pierres dévalent de façon continue. Descendre ?
Impossible, car les bouts de corde intacts sont trop courts pour faire un rappel. Il
faut monter. Troisième jour d’escalade dans la crainte permanente des chutes de
pierres. Troisième bivouac. Et la série continue : Bonatti se blesse au pouce en
donnant un coup de marteau sur un piton et manque de s’évanouir, le sac de
matériel, non arrimé, tombe au pied de la paroi… Le quatrième jour, il reste
250 mètres environ à parcourir. Le temps se bouche. Il faut absolument « sortir »
au plus vite. Le pitonnage reprend dans les dalles et les surplombs. Et, tout d’un
coup, « il n’y a plus rien au-dessus de nous40 ». Il est 18 h 30, trop tard pour se
congratuler. Il faut descendre, et la nuit obligera à un quatrième bivouac dans la
voie normale. « Cette paroi vaincue est peut-être le dernier digne rempart d’un
grand alpinisme traditionnel », dira Bonatti. L’histoire ne dit pas s’il a fait brûler
un cierge dans l’église de Chamonix en rentrant.
Un autre homme de caractère – et quel caractère ! – symbolise pour moi les
exploits et les tragédies des Grandes Jorasses : René Desmaison*. J’ai quatorze
ans lorsqu’il se fait connaître de la France entière à l’occasion du sauvetage des
Drus, seize lorsqu’il réalise la première du « Linceul », dix-neuf au moment de
la tragédie de la cordée Desmaison-Gousseault dans la face nord-est de la pointe
Walker. Son livre, 342 heures dans les Grandes Jorasses41, est sans doute de
ceux qui m’ont le plus marqué.
« Le Linceul »… Une sorte d’écharpe de glace joliment drapée qui s’élève
verticalement sur 900 mètres à gauche de l’éperon Walker. A donner des
frissons dans le dos. Desmaison est en 1968 au sommet de son art et de sa
notoriété. Pour réussir la première, il choisit intelligemment de partir en hiver,
pour éviter les chutes de pierres. Il attaque, avec Robert Flematti, le 17 janvier,
dans le mauvais temps. L’ascension durera neuf jours, dont trois bloqués au
bivouac dans la tempête, par des températures de – 35°. Les alpinistes ne
disposent même pas de crampons à pointes avant et son équipés de piolets
traditionnels, droits, dans des pentes à 65°… Sommet le 25 janvier ! Puis
redescente rapide en rappel par la voie de montée. Desmaison ayant été équipé
d’un micro par RTL, l’exploit, pour la première fois sans doute, aura été
retransmis en direct à la radio jour après jour !
Le scénario de la tentative, hivernale encore, à l’éperon Walker sera aussi
interminable que tragique. René en fait le terrible récit, en forme de plaidoyer,
dans son livre 342 heures. Le témoignage de Christian Brincourt, grand reporter
qui a suivi pour la radio, la télévision et Paris Match les plus grandes premières
en montagne pendant presque un demi-siècle, en est d’autant plus précieux42 :
« Une dépêche est tombée sur le fil de l’AFP en ce mois de février 1971. On est
sans nouvelles de la cordée Desmaison-Gousseault engagée depuis plus d’une
semaine dans les Jorasses. Dix heures plus tard, je suis dans la vallée… Le
mauvais temps s’est installé sur l’ensemble du massif… Depuis quatre jours, le
talkie-walkie est resté muet. René Desmaison ne répond plus. » Nous sommes le
20 février. Les alpininistes ont attaqué la voie neuf jours plus tôt. Gousseault est
épuisé et Desmaison a réussi à le hisser sur une petite terrasse 90 mètres sous le
sommet. Ils n’en bougeront plus. « Une Alouette III venue d’Annecy repère la
première les deux alpinistes. Le vent souffle à 90 km/h… En agitant ses bras,
Desmaison semble indiquer à l’équipage que tout va bien… L’inquiétude
diminue… Le 22 février, la famille de Desmaison a demandé l’intervention
officielle des secours. La ronde des hélicoptères reprend. » Mais la violence du
vent (90 à 100 km/h) repousse toutes les tentatives d’approche de l’Alouette III,
même en passant par le versant italien. Même le gros Puma envoyé par l’armée
échoue : « Grâce à la puissance de mes turbines, j’ai pu m’approcher de la face
nord et survoler la pointe Walker. Nous en étions même très près…
Malheureusement, il y a eu à ce moment une terrible rafale. J’ai dû décrocher en
mettant toute la gomme pour ne pas être pris dans les rabattants du versant
sud43 », dira le chef pilote. Le Puma fera encore trois essais, pour rien. Le
25 février, le pilote Alain Frébault, un as, réussit à poser son Alouette III à la
brèche qui sépare les pointes Walker et Whymper. En trois rotations, les
sauveteurs, parmi lesquels Gérard Devouassoux, y seront déposés et, après avoir
gagné la pointe Walker, installent le treuil pour descendre vers les deux
naufragés. Desmaison, incroyablement résistant, est sauvé. Gousseault est mort
dans ses bras trois jours plus tôt.

« Les deux premiers jours, expliquera Desmaison sur son lit d’hôpital à Christian Brincourt44,
lorsque les hélicoptères ont fait leur reconnaissance, je n’avais aucune raison de demander du
secours. Tout allait bien pour nous. Il ne nous restait que 90 mètres à escalader… Et puis le grand
mauvais temps s’abattit sur la face nord. Le vent, extrêmement violent et surtout glacial, nous
cloua sur la paroi. Serge donna alors des signes évidents de total épuisement. Il commençait à
souffrir de douloureuses gelures aux pieds et aux mains. Il délirait. En bref, il ne pouvait
poursuivre l’ascension. Pour moi, il n’était pas question de l’abandonner. Je restai près de lui…
Je l’ai alimenté, réconforté et soigné comme j’ai pu. Je le tenais dans mes bras lorsqu’il s’est
éteint.
— Pourquoi n’as-tu pas fait les signaux de détresse réglementaires ?
— J’avais à peine la force de lever les bras. Quand je voyais passer les hélicos, je baissais un seul
bras, désignant du doigt le corps de mon camarade… Je crois avoir eu la force de secouer la toile
de la tente rouge, je pensais alors que l’on comprendrait que je demandais de l’aide. »

Comme il est inévitable en pareilles circonstances, les différents


protagonistes de « l’affaire » seront livrés au tribunal de l’opinion publique :
Desmaison sera accusé d’imprudence, Maurice Herzog, comme responsable des
secours, de lenteur, voire d’incompétence… jusqu’à ce que l’ombre de l’oubli
médiatique recouvre la polémique, ne laissant à la jeune compagne de Serge
Gousseault que les yeux pour pleurer. René Desmaison, l’invincible, sera très
atteint par ce drame. Mais il aura à cœur, comme une sorte d’exorcisme, de
terminer la voie qu’il avait presque vaincue avec Serge. Ce qu’il fera avec
Michel Claret et Giorgio Bertone en janvier 1973 après huit bivouacs… La voie
infernale s’appelle Gousseault, naturellement…
Mais, se demande Christian Brincourt après avoir rendu une dernière visite à
un Desmaison vieillissant mais toujours incisif : « De quoi sont faits ces hommes
indestructibles45 ? »
Guide de haute montagne
Gageons que si l’on fait le top 10 des professionnels les plus aimés de nos
compatriotes, les pompiers arrivent en numéro 1 et les guides de haute montagne
en 2, à moins que ce ne soit l’inverse… Les uns comme les autres rassurent, tout
en suscitant l’admiration pour leur courage et leur dévouement. Et il n’est point
besoin d’avoir pratiqué l’alpinisme pour vibrer à la lecture de Premier de cordée
de Frison-Roche ou à la vue du film Mort d’un guide de Jacques Ertaud : les
images du héros coupant sa propre corde pour sauver au moins la vie de son
client en disent suffisamment…
Curieuse profession, en vérité, qui est née du croisement d’intérêts de deux
populations tellement dissemblables : d’un côté, disons « les riches », avec ces
aristocrates et grands bourgeois anglais, français ou autrichiens en mal
d’explorations et d’aventures, de l’autre, de modestes cultivateurs, chasseurs ou
« cristalliers » de la montagne, dans le besoin. Nous sommes au milieu du
XVIIIe siècle et déjà les « voyageurs » (on dirait aujourd’hui les « touristes »)
attirés par les Alpes encore mystérieuses ont recours aux services de ces « braves
gens » pour leur montrer les chemins ou simplement transporter leurs affaires. Et
il y en a à porter ! Voici par exemple l’inventaire des vivres acheminés par
Mlle d’Angeville* pour son ascension au mont Blanc en 1838 : 2 gigots de
mouton, 2 longes de veau, 24 poulets rôtis, 6 pains, 18 bouteilles de bon vin, 1
baril de vin ordinaire pour les porteurs, 3 livres de sucre, autant de chocolat et
autant de pruneaux…
On comprend que la fiancée du mont Blanc ait recruté 6 guides et 6
porteurs ! Il faut dire que la profession, entre-temps, s’était organisée pour tirer
le meilleur parti de l’engouement soudain des voyageurs…. mais aussi réguler
une activité économique nouvelle. En 1823, paraît le Règlement de la compagnie
des guides de la vallée de Chamonix, qui, en 58 articles46, règle le
fonctionnement de la compagnie, formée déjà de 40 guides, les tarifs, la
déontologie, la discipline, etc. Chamonix* fera école, et Zermatt* puis
Courmayeur adopteront à leur tour une réglementation comparable. Il est
admirable de constater que les bases de cette organisation n’ont pas
fondamentalement changé aujourd’hui ! Du bon usage du corporatisme… au
point que j’ai personnellement songé à transposer la formule de la
« compagnie » à une profession qui lui ressemble apparemment peu, mais se
heurte en réalité aux mêmes problématiques, celles d’une profession libérale qui
doit demeurer indépendante et donc s’autoréguler : les arbitres de football ! Je
n’y ai pas renoncé !
Les premiers grands guides sont apparus à la fin du XIXe siècle47 et ont formé
souvent avec leur « monsieur » des cordées aussi soudées que célèbres :
Mummery* avec Burgener, Coolidge* avec Almer, Whymper* avec Croz. Le
métier de guide n’était pour eux qu’une activité saisonnière et ils exerçaient par
ailleurs d’humbles métiers : Croz* était cordonnier. Mais ils avaient, en plus de
leurs capacités physiques et de la connaissance de « leur » montagne, un sens
élevé du devoir, « jusqu’au dévouement suprême48 ». Beaucoup sont morts en
montagne, comme Carrel* qui s’est éteint sans un mot à la descente du Cervin
après avoir conduit son client à bon port dans la tempête.
Vers la fin du siècle, naît l’alpinisme « sans guide ». Les « voyageurs » ont
pris de l’assurance et, la plupart des grands sommets ayant été conquis,
recherchent de nouvelles sensations : quoi de plus excitant que de tracer soi-
même sa route ? Mummery* a été le précurseur : « Ceux qui désirent savoir
quelles sont les vraies joies de l’alpinisme n’ont qu’à s’aventurer parmi les
neiges éternelles en se fiant uniquement à leur habileté et à leur expérience49. »
Ils seront nombreux à rechercher cet « état de grâce » : Zsigmondy, Preuss*,
Winckler, Lammer, mais aussi les Français Victor et Pierre Puiseux, un peu plus
tard les Lépiney*, Ségogne* et Lagarde, les Anglais Fynn et Pilkington, les
frères Gugliermina en Italie. Beaucoup paieront leur passion de leur vie,
Winckler à dix-neuf ans, Zsigmondy à vingt-quatre ans, Preuss à vingt-sept… La
forme ultime de l’alpinisme « sans guide », l’escalade en solitaire, se développe
à cette époque. « Le malheur est que les courses en solitaire se terminent souvent
de façon tragique50 »…
Le métier de guide aujourdhui n’est évidemment plus le même qu’à l’époque
de Saussure* ou d’Angeville*. Il ne s’agit plus vraiment de montrer le chemin
vers le sommet… les « topo-guides » suffisent pour cela. Le guide est devenu un
éducateur et un partenaire : enseigner la montagne, ses dangers, les règles de
sécurité, les techniques d’ascension. Accompagner son client dans sa
progression, le pousser à aller plus loin, à se dépasser, à découvrir ses limites en
même temps que les cimes qu’il n’aurait jamais tenté seul. Au fond, le guide te
« tire vers le haut » au sens propre comme au sens figuré ! Autrefois cooptés par
la compagnie, avec pour seule exigence l’appartenance à la vallée et une bonne
moralité, les guides sont aujourdhui issus d’une sélection particulièrement sévère
et d’une école exigeante, l’ENSA de Chamonix. Le diplôme vient sanctionner
une formation de quarante mois qui ne retient que les meilleurs. René
Desmaison*, Yannick Seigneur*, Christophe Profit*, Patrick Berhault*, Jean-
Marc Boivin*, Jean-Christophe Lafaille* : toutes les stars de l’alpinisme français
sont passées par l’ENSA.
Pourquoi recourir à un guide aujourd’hui ? Pas pour prendre une assurance-
vie. Pour apprendre. Et pour partager. Rien de plus vrai que cette phrase de
Gaston Rébuffat* : « Il ouvre les portes de ses montagnes à ses compagnons. Il
sait que cette course est particulièrement intéressante, que telle arête de neige est
fine comme une dentelle, qu’à tel détour soudain la vue est belle. Il ne dit rien,
mais sa récompense et sa joie sont dans le sourire de son compagnon quand
celui-ci découvre51. » Pas de plus beau métier, et peu d’aussi belles amitiés.
Avec « mon guide » (rien de possessif là, mais seulement de l’affectif !),
Philippe Deslandes, de la compagnie de Bourg-Saint-Maurice, nous grimpons
depuis plus de vingt ans. Nous nous sommes connus par hasard – presque le
« tour de rôle » d’autrefois –, et depuis il ne me viendrait pas à l’idée d’appeler
quelqu’un d’autre pour aller en montagne ! Un coup de fil, toujours bref, un
rendez-vous, et c’est parti. Il me connaît. Je le connais. Nous parlons peu. Et
c’est le bonheur.
Haller, Albrecht von (1708-1777)
Je ne sais si les étudiants en médecine d’aujourd’hui se souviennent du
médecin bernois, au savoir encyclopédique en anatomie, auteur de La
Physiologie du corps humain en huit volumes et d’une partie conséquente du
Supplément de l’encyclopédie de Diderot et d’Alembert. Mais les amoureux de
la montagne le connaissent comme auteur du poème « Die Alpen », écrit à l’âge
de vingt et un ans, qui, inaugurant un nouveau courant littéraire entièrement
tourné vers la nature, eut un retentissement considérable en Europe. La
montagne n’est plus un monde hostile où se débattent militaires, chasseurs et
cristalliers, ni même un terrain d’expériences pour les scientifiques, elle devient
un objet d’amour, idéalisé à l’extrême, paré de toutes les vertus spirituelles. Le
montagnard lui-même est doté de toutes les vertus morales. Morceau choisi de
cette ode du poète suisse au montagnard :

« La nature, il est vrai, couvre de pierres ton pays raboteux, mais ta charrue t’ouvre un passage et
des grains mûrissent. Elle éleva les Alpes pour te séparer du monde, parce que les hommes
procurent aux hommes les plus grands malheurs. L’eau pure est ta boisson et le fruit ta
nourriture, mais l’appétit prête du goût aux glands même. Les ruines profondes de tes montagnes
ne te donnent qu’un fer grossier, mais le Pérou t’envie ta pauvreté… Les richesses n’ont aucun
bien qui égale votre indigence. Chez vous, l’union habite dans des âmes pacifiques, parce que la
vanité séduisante n’y sème jamais des pommes de discorde. Ici, le plaisir n’est accompagné
d’aucune crainte inquiète, on aime la vie sans haïr la mort1. »

Applaudissements !
C’est ainsi que naît le mythe du montagnard pur et intègre, préservé des
bassesses de la plaine avilissante et de la ville obscure. Jean-Jacques Rousseau*,
des années plus tard, reprendra ce thème dans Julie ou la Nouvelle Héloïse
(1761) et dans les Confessions (1770). Ce courant d’idées sur la montagne
purificatrice, « ce tableau idyllique et moralisateur de la vie en montagne2 » est
bien encore présent dans la mentalité collective (voir : Littérature, Poésie,
Cinéma).
Von Haller aurait été le premier surpris par sa descendance spirituelle, lui
qui prétendait surtout laisser à la postérité ses immenses connaissances
médicales, qui n’était venu en montagne que par passion de la botanique et dont
l’œuvre littéraire, somme toute assez maigre, se résume pratiquement à un
recueil de poèmes3 !
Hemming, Gary (1934-1969)
Le « beatnik des cimes », l’Américain aux yeux bleus et aux longs cheveux
blonds en bataille, une belle gueule de héros à l’allure vagabonde, le sauveteur
des Drus qui a fait la une de Paris Match en 1966… Trois ans après, le 6 août
1969, on retrouve son corps au bord d’un lac dans le Wyoming, une balle dans la
tête. Il avait trente-cinq ans. Mais que s’est-il passé ?
Le jeune Gary, formé dans le Yosemite, est l’un des meilleurs grimpeurs
américains de sa génération. L’escalade était pour lui un art de vivre, une
philosophie plus qu’un sport. Toute sa courte vie, il cherchera sa voie, au sens
propre comme au figuré. En 1960, il s’installe en France. Il suit des études de
philosophie à l’université de Grenoble, mais en réalité on le voit surtout à
Chamonix, où il s’intègre vite à la « bande » de l’Hôtel de Paris avec les
Bérardini*, Mazeaud* et autres joyeux grimpeurs. Il y retrouve aussi ses
compatriotes américains, champions des Big Walls, rochassiers stupéfiants, John
Harlin (1935-1966), son jumeau ou presque, qui se tuera dans la face nord de
l’Eiger après la rupture d’une corde fixe, et Royal Robbins, spécialiste de
l’escalade artificielle, ouvreur du « Salathe Wall » à El Capitan au Yosemite
(neuf jours dans la paroi). Avec ce dernier, Gary réalise la très belle « directe*
américaine » sur la face ouest des Drus, la course la plus difficile du massif du
Mont-Blanc à l’époque (juillet 1962). Avec John Harlin l’année suivante, il
décide de s’attaquer à la face sud du Fou, jamais gravie, « la plus lisse et la plus
belle que nous ayons jamais vue4 ». Et ils mettent le paquet ! Avec le renfort de
Tom Frost et de ses pitons* américains dernier cri, ils attaquent la paroi le
7 juillet et ne sortiront que vingt jours plus tard au sommet, après avoir planté
plus de 150 clous… sans d’ailleurs en laisser aucun dans la face, conformément
à leur éthique*.
Fragile, sensible, bohème, Gary Hemming ne recherche pas la notoriété, au
contraire, il vit sa vie. Les projecteurs le propulsent dans la lumière en
août 1966. Il y a déjà deux jours que deux jeunes Allemands sont bloqués en
pleine face ouest des Drus*, sur une petite vire juste après le « rappel
pendulaire ». Impossible de monter comme de descendre. Le temps est
exécrable. A Chamonix*, les secours s’organisent sous la direction de l’Ecole
militaire de haute montagne. La presse et la télévision sont là. La caravane de
sauvetage officielle entreprend, avec des moyens lourds, de monter par la voie
normale pour ensuite descendre en rappel vers les naufragés. Gary Hemming,
qui traîne en ville, suit les événements comme tout le monde, mais il est très
sceptique sur les chances de succès de l’opération. Il croise son ami Gilles Bodin
et lui lance : « On ne peut pas les laisser comme ça ! Il faut qu’on y aille !
T’inquiète pas, je vais trouver du monde ! » Aussitôt fait : avec François Guillot,
Gilles Bodin, Lothar Mauch, Mick Burke et Gerhard Bauer, tous forts
grimpeurs, il attaque directement la face ouest vers la « vire des Allemands ». Le
mauvais temps fait rage. Au premier bivouac, la cordée de Gary est rejointe par
René Desmaison*, qui a eu la même idée, et Vincent Mercier. Les deux cordées
fusionnent. Ils sont désormais huit. Deuxième bivouac sur le « bloc coincé »,
puis l’escalade du « dièdre de 90 mètres » et l’on est en vue des deux
Allemands :
« Hemming : Comment ça va ?
Heinz, sobrement : Gut.
Hemming : We are coming5 ! »
Après un rappel et une traversée hasardeuse, Gary rejoint les Allemands, très
affaiblis mais vivants. On s’apprête à descendre en rappel par la directe
américaine, lorsqu’une troisième cordée de secours envoyée par l’ENSA et la
compagnie des guides débouche de la face nord… et prétend descendre les
« naufragés » par cette face ! Refus énergique de Hemming et de Desmaison qui
jugent le rappel par la directe américaine plus sûr pour les rescapés. Ce qui sera
fait, après encore une nuit d’angoisse dans le tonnerre et les éclairs. Après avoir
passé dix jours de cauchemar dans la paroi, les deux jeunes Allemands arrivent à
Chamonix, entourés d’une foule de journalistes du monde entier. Accueilli en
héros, Gary Hemming aura ce mot qui lui ressemble bien : « Everyone can be a
hero one day and a mother fucker the next6. »
Trois ans plus tard, le beatnik des cimes, rentré aux Etats-Unis, est retrouvé
mort au bord du lac Jenny. Bien que sa disparition demeure entourée d’un
certain mystère7, le suicide fait malheureusement peu de doute. Gary était un
être fragile, sensible, libre, mi-anarchiste, mi-nihiliste. Il n’avait pas vraiment
trouvé sa place ici-bas, grimpant sans se prendre au sérieux, sans faire carrière,
vivant de petits jobs, cherchant l’amour sans pouvoir – ou vouloir – le trouver.
Dispute ? Dépression ? Alcool ? Drogue ? L’Américain a disparu avec ses
mystères, laissant pour tout souvenir ses yeux bleus délavés.
Herzog, Maurice (1919-2012)

Les icônes sont-elles faites pour être brûlées, les statues pour être
déboulonnées, les héros pour être détrônés ? On pourrait le croire à la lecture des
portraits qui ont suivi la mort du vainqueur de l’Annapurna, à quatre-vingt-treize
ans, le 13 décembre 2012 : « Les ambiguïtés d’un héros8 », « Quatre
controverses sur un héros moderne9 », « La statue du héros s’est lézardée10 »,
« La légende et ses secrets11 ». Flash-back : le 3 juin 1950, Maurice Herzog et
Louis Lachenal* atteignent le sommet de l’Annapurna, premiers hommes au
monde à vaincre un 8 000. Victoire acquise au prix d’efforts surhumains et de
blessures terribles avec amputations des doigts et des orteils. Cinq ans après la
fin de la guerre, la France avait trouvé le héros qu’elle se cherchait. L’exploit fait
la une de Paris Match, le livre d’Herzog, Annapurna premier 8 000, dicté sur
son lit d’hôpital, sera la « bible » de toute une génération et se vendra à
30 millions d’exemplaires dans le monde entier, le film de Marcel Ichac, tourné
pendant l’expédition, Victoire sur l’Annapurna, aura aussi un retentissement
considérable. Herzog, à son retour sur le sol français, « était auréolé d’une gloire
dont il est difficile de se faire une idée. Il était notre Lindbergh, notre Redford,
un des rares Français à être connus partout dans le monde12 », dira Jean
d’Ormesson en 1997. Le héros, ancien résistant, chasseur alpin, mais aussi pilote
d’avion, décoré de la croix de guerre, gaulliste, servi de surcroît par un physique
d’acteur de cinéma, aura la carrière que l’on connaît : président du CAF* de
1952 à 1955, haut-commissaire puis ministre de la Jeunesse et des Sports de
1958 à 1966, député de 1962 à 1978, maire de Chamonix de 1968 à 1977,
membre du Comité international olympique à partir de 1970… De quoi susciter,
déjà, quelque jalousie. Mais il y a autre chose. Lachenal*, tenu à une obligation
de réserve par les règles de l’expédition, a d’abord mal supporté que le récit
d’Herzog le présente comme celui qui a voulu renoncer au sommet parce que ses
pieds gelaient :
« Si je retourne, qu’est-ce que tu fais ? », interroge Lachenal.
« Je continuerai seul ! », répond Herzog, avec ce commentaire « viril » :
« Mon camarade avait besoin que cette volonté s’affirmât. »
« Alors je te suis ! »13
Lachenal, qui refuse le rôle peu flatteur du « trouillard », expliquera dans ses
Carnets du vertige14 qu’il a simplement agi en guide professionnel, conscient
des risques qu’ils couraient tous les deux et qu’au fond il a sacrifié son intégrité
physique pour sauver Herzog, qui ne serait jamais arrivé seul au sommet. On
doit lui rendre cette justice aujourd’hui15. Au-delà, la controverse traduit bien les
tendances opposées qui affectent une expédition « nationale », entre le chef
d’expédition, redevable d’une obligation de résultat, et les guides professionnels
comme Lachenal, Terray ou Rébuffat, qui pensent « montagne » et « sécurité »,
quand le premier pense au drapeau tricolore…
La deuxième « salve » qu’essuiera Herzog juste avant sa mort viendra de sa
propre fille, Félicité. Dans un livre intitulé ironiquement Un héros16,
l’émouvante et belle jeune femme « tue le père » et écorne l’image du héros
national en le présentant comme « amputé des doigts par le froid et amputé du
cœur par l’ambition17 ». Démarche personnelle difficile, salutaire, je l’espère
pour elle, et en tout cas brillante sur le plan littéraire. J’ajoute qu’elle a pris le
soin de lui faire lire son livre avant parution et qu’elle lui tenait la main lorsqu’il
s’est éteint, sans souffrir, à Neuilly, le 13 décembre 2012, soulagée d’avoir
connu ce dernier moment de « plénitude » avec son père18.
Hidden Peak, Gasherbrum I (8 068 mètres)
Hidden Peak, le bien nommé… Caché tout au fond du glacier du Baltoro,
dans le massif du Karakoram*, au nord du Pakistan dans l’Himalaya occidental,
c’est le plus haut des Gasherbrum, numérotés de I à VI, avec ses 8 068 mètres.
Majestueux, il ne se dévoile qu’au dernier moment, lorsque l’homme, après
avoir remonté les 70 kilomètres du Baltoro et dépassé le camp de base du K2*,
tourne à droite vers le glacier des Abruzzes. La vue est saisissante : « Non
seulement les 8 000, qui semblent se toucher, traduisent comme une sorte de
puissance, mais toute la marche d’approche permet, en élevant le regard, de
sentir la force des parois, des cimes qui vous dominent, dont la pureté, l’élégance
n’a pas son pareil ailleurs19. » Il est vrai qu’à la différence des sommets du
Népal, dont la marche d’approche se déroule à travers une nature riante,
parsemée de villages, les géants du Baltoro vous amènent, après quinze jours de
marche, dans un isolement complet et dans un environnement aussi austère
qu’admirable. En remontant le glacier, qui fait plusieurs kilomètres de large, on
est fasciné, voire frappé d’effroi par le spectacle : la tour de Mustagh, les
grandes cathédrales du Baltoro, les tours de Trango, la pyramide du
Gasherbrum IV, Concordia, le camp de base de Sa Majesté le K2, le Broad Peak,
le Chogolisa… Ici, les dimensions sont inhumaines et les formes stupéfiantes.
Je raconte par ailleurs (voir : Mazeaud) comment j’ai eu la chance de
participer là-bas à une aventure qui a été sans doute la plus belle de ma vie.
« Hidden Peak 84 », dirigée par Pierre Mazeaud, une expédition « lourde »
comme on n’en fait plus aujourd’hui. Quatre mois au total, 6 tonnes de matériel,
250 porteurs de vallée, 6 porteurs d’altitude (Hunzas*), 7 alpinistes (on aurait dit
autrefois voyageurs) : Walter Cecchinel, Lucien Bérardini, Lothar Brandler,
Gérard Vionnet-Fuasset, Ludwig Kratochwil, François Matter, Pierre Mazeaud,
le « sahib », plus… moi, le débutant !
Techniquement, le Hidden Peak n’a pas la réputation d’être particulièrement
difficile, mais il est… horriblement long ! De plus, au-dessus de 7 000 mètres, la
neige ne se transforme pas et on s’y enfonce, ce qui rend la longue traversée du
plateau au-dessus du camp IV exténuante, même avec des skis ! C’est cette
difficulté, ajoutée à l’arrivée du mauvais temps, qui provoquera l’ordre de repli
général le 29 juillet : la cordée de pointe, avec Lucien et Gérard, s’enfonçait dans
la neige parfois jusqu’aux épaules ! Douleur du renoncement, notamment pour
Pierre, qui a pris pourtant la bonne décision, pensant avant tout à la sécurité de
son équipe.
Ce n’est sans doute pas un hasard si le Hidden Peak a résisté longtemps aux
assauts des expéditions nationales. La tentative française de 1936, avec Henry de
Ségogne*, qui voulait donner à la France le « premier 8 000 », avait échoué, à
presque 7 000 mètres, à cause de l’arrivée précoce de la mousson. Il faudra
vingt-deux ans pour que les Américains Schoening et Kauffman assurent les
premiers le sommet, par la face sud devenue désormais voie normale, le 5 juillet
1958. En 1975, Messner* et Peter Habeler y ouvriront une voie nouvelle dans la
face nord-ouest en technique alpine, c’est-à-dire sans porteurs et sans camps
intermédiaires, révolutionnant ainsi l’himalayisme. Le Français Barrard*, forçant
la voie tentée en 1936 par l’expédition Ségogne, parvient au sommet en 1980,
parachevant l’œuvre de son illustre prédécesseur…
De retour à Paris après notre aventure commune, Pierre Mazeaud écrivait :

« Etre en montagne jusqu’à souhaiter y mourir. Etre animé de cette passion qui seule donne un
sens à sa propre existence avec le plaisir, jouer comme aimer, le plus longtemps possible. Alors
notre insuccès au Hidden Peak ne sera plus une frustration, mais une simple péripétie dans le
cheminement vers d’autres réussites. En réalité, l’échec est le sel de la vie tout comme la douleur
de l’amour est la plus belle richesse de la vie20. »
Noble réaction d’un « chef d’expé » exceptionnel. Quant à moi, le
« moussaillon » de la bande, j’ai ramené de là-haut non seulement des amis pour
la vie, des frères, mais aussi des images, des sensations, des sentiments d’une
force inouïe qui restent encore aujourd’hui accrochés à mon cœur.
Hillary, Edmund (1919-2008)
Aussi connu du monde entier pour avoir mis le premier le pied sur le
sommet de l’Everest* que Neil Armstrong pour avoir mis le pied sur la Lune, le
personnage a toujours suscité mon admiration – au point que j’ai donné son
prénom à mon dernier fils ! –, non seulement à cause de la conquête du toit du
monde, mais en raison de sa personnalité, faite d’une désarmante modestie et
surtout d’une générosité rare. Explorateur, certes, alpiniste évidemment, mais
surtout philantrophe, car, pris d’une affection inconditionnelle pour le Népal et
son peuple, il a mis à son service son extraordinaire notoriété. Il a consacré, en
effet, tout le reste de sa vie à y construire écoles et hôpitaux, à aider au
développement et à la protection du pays auquel il estimait devoir rendre le
bonheur qu’il lui avait donné en 1953. « Sir Ed », comme l’appellent ses
compatriotes, était en effet un grand seigneur !
« J’ai de modestes capacités, écrit-il. Je compense cela par une bonne dose
de détermination. En réalité, je préfère gagner21 ! » Surnommé « le colosse » par
ses amis sherpas (il mesurait 1,95 mètre), Hillary a, au contraire, toujours été
complexé physiquement ! A l’école, à cause de son dos voûté, de ses épaules
tombantes et de son allure malhabile, il avait même été classé par le professeur
de gym dans la catégorie des « irrécupérables22 ! » D’une timidité extrême, il n’a
même pas osé, le jour venu, demander en mariage la femme qu’il aimait,
Louise… c’est sa future belle-mère qui s’en est chargée23 !
Il découvre la montagne, mais surtout la neige, qu’il n’avait jamais vue, à
seize ans, au cours d’une excursion scolaire au mont Ruapehu (Nouvelle-
Zélande), et ce sera la révélation. Apiculteur, comme son père, le métier lui
laisse du temps pour aller en montagne. Pendant la guerre, il est mobilisé dans
l’aviation néo-zélandaise et est libéré deux ans après, ayant été gravement brûlé
au cours d’un accident. De retour au pays, il adhère au Club alpin et réussit
quelques belles courses, en particulier le mont Cook, le plus élevé de Nouvelle-
Zélande. En réalité, il a déjà le rêve de l’Everest et le confie à ses compagnons
de cordée… Cela ne tardera pas : en 1951, il est sélectionné pour faire partie
d’une expédition de reconnaissance néo-zélandaise à l’Everest dirigée par Eric
Shipton. L’année suivante, il tente le Cho Oyu avec George Lowe, mais échoue.
Cela ne l’empêche pas d’être coopté pour la fameuse expédition britannique de
1953 dirigée par John Hunt. On connaît la suite : deux cordées d’assaut sont
désignées, Bourdillon-Evans et Hillary-Tenzing*. Les premiers doivent renoncer
à 90 mètres seulement du sommet à cause d’une panne d’oxygène. Ce sont donc
Hillary et Tenzing qui auront l’honneur… Ils seront au sommet à 11 h 30 le
28 mai, ensemble, après avoir vaincu péniblement la dernière difficulté
rocheuse, le fameux « ressaut Hillary ». Déferlement médiatique, avalanche
d’honneurs et de distinctions… qui ont toujours un peu froissé la modestie de
Hillary : « Après tout, je n’ai fait qu’escalader une montagne24… » Mais il aura
l’intelligence et le cœur de mettre cette célébrité mondiale au service du Népal*.
Il crée sa fondation, l’Himalayan Trust, en 1960 et va parcourir le monde pour
lever des fonds afin de construire écoles et hôpitaux. La première école est
ouverte en 1961 à Khumjung, la patrie des Sherpas. Vingt ans plus tard, ce ne
seront pas moins de 30 écoles, 12 cliniques et 2 hôpitaux qui auront été
construits grâce à lui. « Cela m’a donné plus de satisfactions que de poser le pied
sur la montagne25 », dira-t-il.
Cela n’empêchera pas l’explorateur Hillary d’organiser d’autres
expéditions : le pôle Sud en 1958, la première du mont Herschel en Antarctique
en 1967, les sources du Gange en 1977, le pôle Nord en 1985 avec… Neil
Armstrong ! Il avait pourtant failli tout arrêter lorsque son épouse Louise et sa
fille Belinda, seize ans, sont mortes dans un accident d’avion près de
Katmandou, précisément en venant rejoindre leur époux et père… C’était en
1975. Il a failli ne pas s’en relever. Mais la vie a été la plus forte et un « kiwi »
ne se laisse pas aller… Sir Edmund s’est remarié, à l’âge de soixante-dix ans,
avec une amie d’enfance, June Mulgrew, qui venait de perdre son mari dans… la
catastrophe aérienne du mont Erebus en Antarctique*.
C’est le Premier ministre de Nouvelle-Zélande qui a annoncé le décès de sir
Edmund, à l’âge de quatre-vingt-huit ans, le 11 janvier 2008. Une légende, sir
Ed ? Pas seulement. Le reflet, peut-être, de ce qu’il y a de meilleur chez
l’homme et qui est fait de courage, de détermination, mais aussi de simplicité, de
générosité et… d’humour.
Himalaya
Est-ce parce que son nom, qui signifie « la demeure des neiges », commence
dans notre langue comme le mot « immaculé » ? Ou parce qu’il réunit les
quatorze 8 000 de la planète ? Ou parce que nos compatriotes ont encore en
mémoire la victoire française sur le « premier 8 000 » en 1950 ? Le seul
prononcé du nom Himalaya suscite chez le profane un sentiment mêlé de
fascination et de respect. « Comment ? Vous avez “fait l’Himalaya” ? »
Embarrassante question, qui oblige à se contorsionner verbalement entre
politesse et modestie : « Oui, enfin non… J’y suis allé, deux fois… Mais c’est
immense. Je n’en connais pas le quart du dixième ! Et ce n’était pas un exploit,
même si j’y ai les plus beaux souvenirs de ma vie, etc. » L’Himalaya, c’est le
royaume de la démesure. Plus grande et plus haute chaîne de montagnes du
monde, 3 000 kilomètres de long qui s’étirent entre l’Inde et le Pakistan en
passant par le Népal et le Tibet, 281 sommets de plus de 7 000 mètres (sur 326
dans le monde), la totalité des 14 sommets de plus de 8 000 de la planète, mais
aussi des dénivelés de 4 000 mètres voire plus entre le camp de base et le
sommet… trois fois ce à quoi nous sommes habitués dans les Alpes. Bref, un
autre monde, si l’on se souvient que la conquête du mont Blanc a longtemps buté
sur la question de savoir si l’homme pouvait résister à un bivouac en altitude…
Là-bas, ce n’est pas un bivouac, mais quinze ou trente qui seront nécessaires
pour venir à bout des géants de la Terre. Un siècle sera nécessaire entre 1852,
date à laquelle sir George Everest, responsable du service topographique de
l’Inde, identifie le pic XV, qui sera appelé « Everest », comme point culminant
du massif, et sa conquête par sir Edmund Hillary* en 1953… Et combien de
tentatives héroïques !
L’histoire retient que le premier alpiniste à s’être véritablement attaqué au
massif, pour le plaisir et non dans un but topographique ou scientifique, est
l’Anglais W.W. Graham, en 1883. Avec deux guides suisses, Boss et Kaufmann,
il s’attaque, ni plus ni moins, à la Nanda Devi (7 817 mètres). Après une dizaine
de jours d’exploration en milieu inconnu et hostile, ils n’arrivent même pas au
pied de la montagne et renoncent, abandonnant leur matériel26. Moins de dix ans
après, première expédition anglaise « lourde » organisée par sir Martin Conway
dans le Karakoram* (à l’ouest de l’Himalaya), avec l’appui de l’armée des Indes
et du guide italien Matthias Zurbriggen (1892). Ils découvrent l’immense glacier
du Baltoro, le K2*, et battent au passage le record d’altitude jamais atteint en
escaladant le Pioneer Peak, à presque 7 000 mètres. La course a commencé.
L’extraordinaire Albert Mummery* se lance avec une incroyable audace à
l’assaut du Nanga Parbat en 1895. Victime d’une avalanche, il y trouve la mort,
en même temps que deux porteurs : « Cette défaite dramatique du plus grand
alpiniste de cette époque fait comprendre que les géants de l’Himalaya ne
peuvent se laisser vaincre sans une longue préparation et de puissants
moyens27. » Explorateur-né, le duc des Abruzzes*, instruit par l’expérience,
conduit en 1909 une expédition dans le haut Baltoro et atteint 7 500 mètres sur
les flancs du Chogolisa (7 668 mètres), nouveau record mondial. Mais force est
bien de constater, à la veille de la Première Guerre mondiale, que les
Occidentaux se sont cassé les dents sur les grands sommets de l’Himalaya. Les
difficultés techniques ? Non pas. L’altitude ? L’oxygène donnera la solution.
Alors ? Les problèmes logistiques ! Pour assiéger des parois aussi gigantesques,
il faut que l’intendance suive ! A partir du camp de base, il faut édifier des
camps intermédiaires, y acheminer du matériel et des vivres, ce qui exige du
temps et des hommes, pour porter, pour équiper les passages difficiles, tout en
préservant les organismes d’un séjour prolongé en haute altitude par un retour
régulier vers les camps inférieurs. Le chef d’expédition himalayenne ne doit pas
seulement être un « chef », qui commande, arbitre, décide sur les plans tactique
et humain. C’est d’abord un logisticien : tel jour, Untel et Untel, avec tel
chargement, doivent se trouver à tel camp d’altitude, tandis que tel autre
redescendra à tel camp et y restera tant de jours… Des questions ?
Entre les deux guerres mondiales, les Européens, Anglais en tête car l’Inde
et le Tibet sont leur chasse gardée, multiplient les tentatives sur les plus hauts
sommets. On progresse. L’altitude n’est plus un vrai problème puisque le seuil
de 8 000 mètres a été atteint dès 1922. On a remplacé les guides des Alpes par
des porteurs d’altitude locaux, les sherpas* (Népal) et les Hunzas* (Pakistan),
dont l’habileté technique est telle qu’ils font désormais partie des cordées
d’assaut. Les grands pays européens se dotent de « comités de l’Himalaya » : les
expéditions seront désormais nationales ! Hélas, si de nombreux 7 000 sont
conquis par des équipes britanniques et allemandes (le Kamet en 1931, la Nanda
Devi en 1936), aucun 8 000 ne tombe avant la Seconde Guerre mondiale, malgré
de nombreuses tentatives souvent dramatiques (dix morts au Nanga Parbat en
1934, dont Willo Welzenbach, et seize morts en 1937 ; trois morts au
Kangchenjunga en 1930-1931).
Le « déblocage » des 8 000 sera finalement politique… Au lendemain de la
Seconde Guerre mondiale en effet, le Népal, fermé jusque-là aux étrangers,
s’ouvre, lui qui recèle 8 des 14 sommets mythiques… En moins de dix ans, ils
seront tous gravis ! L’Annapurna* le premier en 1950 par les Français,
l’Everest* en 1953 par les Britanniques, le Cho Oyu en 1954 par les Autrichiens,
le Kangchenjunga par les Britanniques et le Makalu par les Français en 1955, le
Manaslu par les Japonais et le Lhotse par les Suisses en 1956, le Dhaulagiri par
les Suisses encore en 1960. Le Pakistan, devenu indépendant en 1947, en abrite
5. Ils seront tous conquis durant la même période (le Nanga Parbat en 1953 par
Hermann Buhl*, le K2* en 1954 par les Italiens, le Gasherbrum II en 1956 et le
Broad Peak en 1957 par les Autrichiens et le Hidden Peak* en 1958 par les
Américains). Le quatorzième, situé en territoire chinois, le Shishapangma,
attendra qu’une cordée chinoise en vienne à bout en 1964. Cette date marque au
fond la fin de l’ère de la « conquête » himalayenne, mais nullement la fin de
l’himalayisme, pas plus que la conquête du Cervin* en 1865, un siècle
auparavant, n’avait sonné la fin de l’alpinisme ! Il a simplement changé de
visage. Aux deux bouts de la chaîne…
Au haut niveau, l’himalayisme « sportif » a pris le relai de l’himalayisme
conquérant, comme dans les Alpes. Avec les mêmes codes : légèreté, difficulté,
hivernales, solitaires, enchaînements, records de vitesse… Fini l’oxygène, finies
les voies normales, finis les camps d’altitude, les sherpas et les cordes fixes. On
grimpe en technique alpine, sac au dos, directement du camp de base au sommet,
à deux ou même tout seul, même en hiver. Et avec un chronomètre… Autre
monde. Les vedettes ? Reinhold Messner*, l’apôtre de la « technique alpine » en
Himalaya, le premier à avoir gravi les quatorze 8 000 ; Jerzy Kukuczka*, dit
« Jurek », le Polonais qui a fait le tour lui aussi des quatorze sommets, en
cherchant chaque fois des voies nouvelles ; Erhard Loretan, le Suisse, qui atteint
le pilier ouest du Makalu* en 33 heures ; les Français Yannick Seigneur*, Pierre
Beghin*, Jean-Christophe Lafaille*, Marc Batard*, les Britanniques Doug Scott
et Chris Bonington* ; la Polonaise Wanda Rutkiewicz*… qui ont tous écrit des
pages mémorables sur ces parois inhumaines.
A l’autre bout de la chaîne, le tourisme himalayen s’est développé à une
vitesse qui peut faire peur, aussi bien pour la population locale, qui la subit parce
qu’elle y trouve des avantages à court terme, que pour la protection d’une nature
fragile. Les expéditions commerciales sur les sommets, en particulier l’Everest,
se multiplient, tandis que l’industrie touristique du trek, surtout au Népal, se
développe à grande vitesse. Aujourd’hui, on peut « acheter » le sommet de
l’Everest pour 50 000 euros environ, tout compris. Un beau trek au Népal, qui
vous amène au pied de l’Everest, quinze jours aller et retour, coûte 2 500 euros.
Pour un pays qui s’est ouvert au monde dans les années 1950 seulement, les
chiffres de la fréquentation touristique au Népal donnent le tournis : 6 000
visiteurs en 1960, plus de 600 000 aujourd’hui, dont au moins 100 000 trekkeurs
et alpinistes… Car l’Himalaya comme le Népal ne sont pas que des montagnes !
Ce sont des forêts tropicales verdoyantes, des vallées profondes, des villages
accrochés sur les collines, des cultures en terrasses et des hauts pâturages, des
fleuves parfois déchaînés, des lacs d’altitude souvent plus hauts que le mont
Blanc, et par-dessus tout des hommes, un peuple, une culture, une tradition, qui
apportent à l’homme occidental qui veut bien s’y égarer, ne serait-ce que
quelques jours, joie, paix et sérénité.
Hiver
« L’hiver était autrefois, pour les montagnards, la saison morte ! La neige recouvre le sol d’une
couche épaisse, bloquant les chemins et les routes ; il y avait le danger des avalanches, les risques
de tourmente ; et chacun restait chez soi. La vie s’organisait pour l’hivernage : bêtes et gens,
souvent mêlés dans la même pièce, se prêtaient leur mutuelle chaleur ; les vivres des uns et le
foin des autres étaient entassés pour plus de six mois et l’on attendait le dégel, coupé du reste du
monde ! Et, ma foi, tant qu’il y avait du bois pour se chauffer et du foin dans la grange, tout allait
pour le mieux. Le montagnard faisait comme la marmotte, il somnolait. D’ailleurs, les bouches
inutiles étaient toutes parties à l’automne pour les plaines ou les grandes villes ; ne restaient que
les vieux ou les trop jeunes et ceux qui étaient indispensables pour l’entretien des chalets, le
déblaiement de la neige, la nourriture des bêtes28. »

La description que fait Frison-Roche* de l’hiver en montagne ne se situe pas


au Moyen Age ! Il parle de la vie dans les massifs alpins jusqu’au lendemain de
la Seconde Guerre mondiale, avant la « révolution » du tourisme hivernal
provoquée par l’essor du ski. Et encore son tableau de l’hiver en montagne
demeure valable pour beaucoup de massifs dans le monde, restés à l’écart du
changement. Alors, l’hiver, punition des montagnards, récompense des
citadins ?… Il est vrai que nous, gens des plaines, avons tendance à oublier que
la montagne, avant d’être le décor de nos jeux, est un lieu de vie pour ses
habitants. Aujourd’hui encore, avides que nous sommes de quitter la rumeur des
villes pour le silence des montagnes enneigées, nous ignorons les contraintes que
l’hiver fait peser sur la vie de ses habitants, jusqu’à ce qu’une catastrophe,
avalanche ou éboulement, avec son cortège de victimes, de routes coupées et de
villages isolés vienne nous rappeler la rude réalité.
Comment la « saison morte » est-elle devenue « haute saison » ? Le tourisme
en montagne n’est pourtant pas né en hiver, mais en été. Les citadins aisés, au
XIXe siècle, allaient à la montagne pour y « prendre les eaux », pour « changer
d’air », pour soigner leurs maux, réels ou imaginaires. Davos, Saint-Moritz,
Baden-Baden, Saint-Gervais-les-Bains, Briançon, Barèges ont assis leur
prospérité sur cette vogue. La cure thermale étant l’occasion de s’intéresser aux
curiosités de la montagne, on se mit à marcher, aiguillonné aussi bien par le
nouveau courant littéraire et artistique exaltant la nature (voir : Littérature) que
par les exploits des premiers alpinistes au mont Blanc* ou au Cervin*.
Chamonix*, Zermatt*, Courmayeur, Grindelwald se développent, avec une
clientèle internationale fortunée, britannique notamment. A la fin du siècle,
quelques hôteliers avisés s’efforcent de faire venir leur clientèle d’été pendant la
morte saison, l’hiver, en lui offrant de nouveaux loisirs : patin à glace, luge,
traîneau, puis le dernier-né, le ski*, tout juste importé des pays nordiques,
recommandé pour la promenade sur la neige ! Les « sports d’hiver » étaient nés.
Ils révolutionneront l’économie – et le paysage – montagnards. Premier train à
crémaillère en 1898 (Zermatt-Gornergrat), premier téléphérique en 1908 (à
Grindelwald), premier remonte-pente en 1934 (à Davos), création ex nihilo de
nouvelles « stations de ski » en altitude (Sestrière, Cervinia, L’Alpe d’Huez,
dans les années 1930 ; Courchevel, Aspen, après la guerre ; Avoriaz, Les Arcs
ou encore Vail – Colorado – dans les années 1960). En 1885, l’hôtelier
visionnaire de Saint-Moritz, Johannes Badrutt, offrait une paire de skis aux
riches estivants anglais pour qu’ils acceptent de venir l’hiver à la montagne.
Aujourd’hui, il leur offrirait sûrement des chaussures de marche pour qu’ils
viennent l’été !
Hivernales
Ce 31 janvier 1876, le temps est dégagé sur le mont Blanc*, le froid est vif et
le vent souffle. A 3 h 40 du matin29, Miss Isabella Straton, trente-huit ans, et son
guide Jean Charlet* quittent les Grands Mulets pour tenter, une nouvelle fois, la
première ascension hivernale du mont Blanc. Première très disputée puisque, les
jours précédents, le succès avait échappé à ses concurrents les plus sérieux
(William Coolidge, James Eccles…). Bien que moins titrée que ces derniers,
Mlle Straton a déjà une bonne expérience alpine et surtout est animée par une
volonté de fer. Ses mains commencent à geler dans le vent glacial et Charlet doit
souvent s’arrêter pour la frictionner. Mais rien ne l’arrête et, après douze heures
d’efforts, malgré deux doigts gelés, Miss Straton atteint le sommet par l’arête
des Bosses. Retour triomphal à Chamonix*, avec fanfare et discours ! Isabella
est la nouvelle « fiancée du mont Blanc » (voir : Femmes), fiancée qui, six mois
plus tard, épousera… son guide, devenant Mme Charlet-Straton. Ils auront deux
garçons, qui réussiront le mont Blanc, l’un à treize ans, l’autre à onze ans !
Cette première féminine signe la véritable naissance de l’alpinisme hivernal,
qui a son histoire, sa logique, ses héros. Les principaux sommets des Alpes
conquis, en effet, les « chasseurs de premières » tournent leurs objectif tantôt
vers les massifs lointains encore vierges, tantôt vers l’ouverture de nouvelles
voies difficiles, à l’écart des « voies normales », vers des ascensions en solitaire,
ou bien en hiver et, pourquoi pas, tout cela en même temps ! L’Autrichien
Hermann Buhl*, disparu prématurément au Chogolisa à trente-deux ans, auteur
de la première en hivernale, en solitaire et… de nuit de la face est du Watzmann
en 1953, est l’époustouflant pionnier de cette nouvelle conquête. L’Italien
Walter Bonatti* a écrit, lui, deux très belles pages de l’alpinisme hivernal avec la
première de l’éperon Walker aux Grandes Jorasses en 1963 (sept bivouacs !) et
surtout la première de la face nord du Cervin en solitaire en 1965, après laquelle
il mit un terme à sa carrière. En France, René Desmaison*, avant le drame qu’il
a vécu aux Grandes Jorasses en 1972, a signé deux grandes premières en hiver,
le pilier central du Frêney en 1967 et « le Linceul » en 1968, avec Robert
Flematti. L’histoire ne s’arrête pas avec ces trois héros. Elle se poursuit
aujourd’hui, jusque dans l’Himalaya, où treize des quatorze sommets de plus de
8 000 mètres ont été gravis en hiver… Un Français, Jean-Christophe Lafaille*, a
même été le premier au sommet d’un 8 000 en hiver, en solitaire et bien sûr sans
oxygène (Shishapangma, 2004), avant de disparaître au Makalu en 200630. Seuls
le K2* et le Nanga Parbat restaient « invaincus » en hiver en 2015. Mais ce n’est
pas faute d’avoir essayé ! Pas moins de vingt-quatre tentatives au Nanga Parbat,
dont la dernière, en février 2015, a échoué à seulement 150 mètres du
sommet31…
Mais le 27 février 2016, le Nanga Parbat en hiver a enfin cédé ! Cet
immense exploit, réalisé par une cordée internationale conduite par l’Italien
Simone Moro, a été salué par les alpinistes du monde entier. Seul le K2* reste
désormais à conquérir en hiver… pour combien de temps ?
Mais pourquoi l’hiver ? Est-ce par masochisme que l’on cherche à multiplier
les difficultés liées au froid, à l’éloignement, à la solitude ? Est-ce une
souterraine pulsion morbide qui incite à rechercher le risque maximum ? Ou bien
l’esprit de compétition*, composé principalement d’orgueil, qui fait perdre la
tête aux champions ? Le plus grand d’entre eux, sans doute, le plus sage, Walter
Bonatti*, s’en défend : « Je n’ai jamais compris la compétition sur le terrain pour
une montagne… Quand il m’est arrivé de rencontrer sur mon chemin un
prétendant au même sommet, eh bien, nous avons fait cordée commune ou, au
pire, je lui ai cédé le pas. » Quant aux théories freudiennes sur les pulsions
inconscientes des alpinistes, l’Italien s’en amuse : « Si tout cela peut donner des
résultats tels que ceux que j’ai obtenus… alors il faut se féliciter de cette “folie”,
vertu toujours plus rare dans un monde toujours plus banalement
“raisonnable”. »32 Alors quoi ? La curiosité, l’inconnu, l’impossible, en un mot
l’esprit d’aventure ? Ou plus simplement la recherche de la beauté ?
Que la montagne l’hiver soit plus rude que la montagne l’été, c’est un fait.
Mais n’est-elle pas incomparablement plus belle, de cette beauté étrange faite de
silence, de mystère et d’isolement ? Oui, il fait plus froid, les parcours sont plus
longs, les journées plus courtes, le sac plus lourd, l’approvisionnement et les
secours problématiques. Mais on y gagne en plaisir ce qu’on perd en confort. Et
ce plaisir n’est nullement réservé à l’élite qui se lance dans les grandes parois.
De nombreuses cascades de glace sont accessibles à un grimpeur moyen, comme
moi, et le ski de randonnée permet à quiconque de jouir des délices de la haute
montagne en hiver, loin des pistes balisées et de la foule déchaînée des stations.
8 000
Il a « choisi d’aller vers son rêve ». Benoît Chamoux, trente-quatre ans, est
dans la « zone de la mort », à 8 100 mètres sur le Kangchenjunga, son
quatorzième 8 000, en route vers le sommet avec Pierre Royer et trois sherpas. Il
est à bout de forces, mais veut absolument être le troisième homme, après
Messner* et Kukuczka*, à inscrire les quatorze sommets à son palmarès.
D’autant que son concurrent suisse, Erhard Loretan, treize 8 000 aussi, est dans
la paroi… et avance vite, beaucoup plus vite que le Français. Nous sommes le
4 octobre 1995. Premier drame, premier signe du destin : le sherpa Rikou, épuisé
lui aussi, s’assied dans la pente, glisse et se tue. Cruel dilemme : renoncer, par
respect pour le compagnon disparu ? D’autant que les clignotants de la machine
humaine sont au rouge. Poursuivre ? Parce qu’il n’y aura pas d’autre « fenêtre »,
que le Suisse est devant, que la radio nationale est impatiente au camp de base,
que le sommet n’est pas si loin, parce que… je suis fait pour ça ? On continue.
Les deux sherpas survivants ne comprennent pas. Tandis que le Suisse atteint le
sommet à 14 h 35, les deux Français peinent encore dans la montée. Ils croisent
les vainqueurs qui redescendent vers 16 heures et se saluent. Le jour baisse.
Pierre Royer renonce le premier vers 17 h 30. Chamoux grimpe encore, seul,
mais annonce à 18 h 15 au camp de base qu’il renonce : « C’est trop
dangereux33. » Il fait nuit. Le vent souffle en rafales à 8 300 mètres et le froid
descend à – 30°. Les Français n’ont aucun équipement pour bivouaquer et plus
de vivres. Le lendemain à l’aube, Chamoux appelle le camp de base. Il est
vivant ! Mais visiblement hébété, il ne sait pas où est Pierre Royer. Il demande
qu’on le guide pour la descente… On le voit, au télescope, faire quelques pas,
puis s’asseoir. La radio restera muette définitivement. Une semaine plus tard,
une cordée italienne trouvera les traces du bivouac des deux Français, un sac à
dos et le poste radio, mais pas les deux hommes. On ne saura jamais ce qui s’est
passé. Loretan aura plus tard ce commentaire glacial : « Je n’aurais jamais cru
qu’on puisse mourir pour devenir le troisième homme34. »

Le Suisse sera donc ce troisième, sept ans après Reinhold Messner (1986), le
premier à avoir relevé le défi qu’il avait lui-même imaginé. Aujourd’hui, ils sont
une bonne trentaine au Panthéon des himalayistes, dont deux femmes,
l’Espagnole Edurne Pasaban (2010) et l’Autrichienne Gerlinde Kaltenbrunner
(2011). Et de grands alpinistes, français en particulier, ont perdu la vie dans la
course (Benoît Chamoux, mais aussi Eric Escoffier*, Jean-Christophe Lafaille*).
Mais à quoi tient cette attraction quasi hypnotique des quatorze 8 000 ? Et
d’ailleurs, pourquoi quatorze ? Et pourquoi 8 000 mètres ? « Pourquoi pas ? »,
aurait peut-être dit George Mallory*. Mais examinons tout de même les choses
de plus près.
D’abord, il n’y a pas quatorze 8 000, mais… trente-trois, en comptant les
sommets secondaires (le Lhotse a trois sommets, le Kangch cinq, etc.). C’est par
pure convention que la communauté des alpinistes ne compte que les
sommets principaux. Encore faut-il s’accorder sur ce que l’on entend par
« principal » et, pour les Chinois, il y a dix-sept sommets « principaux » de plus
de 8 000 mètres. Passons : les mêmes débats interminables entourent, par
exemple, la définition des Seven Summits* !
Et d’ailleurs, pourquoi 8 000 mètres ?
— Parce que ce sont les plus hauts !
Réponse insuffisante, car si le seuil était à 8 500 mètres, il y aurait quatre
« plus hauts sommets du monde ».
— Parce que le chiffre est rond !
Peut mieux faire : le chiffre n’est rond qu’en mètres, et pour les Anglais, qui
ont dominé depuis les origines la conquête des plus hautes montagnes, il donne
26 246 pieds… En toute logique, il eût été compréhensible que le seuil fût fixé,
par exemple, à 25 000 pieds… soit 7 620 mètres, ce qui inclurait une trentaine de
pics au total, et non des moindres (le Jannu, 7 710 m, le Nuptse, 7 742 m, le
Kamet, 7 756 m, le Chogolisa, 7 665, la Nanda Devi, 7 816 mètres…). Beau
programme pour un sprinter des cimes !
Mais non, le chiffre magique est arrêté à 8 000 à cause… des Français ! La
notoriété mondiale du succès sur l’Annapurna, « premier 8 000 », en 1950, fut
telle que le nombre est devenu mythique, comme la victoire. La conquête des
quatorze 8 000 est donc devenue un objectif en soi pour les nations, de sorte
qu’en dix ans seulement tous « tomberont » sous les assauts des Britanniques
(deux), des Suisses (deux), des Français (deux), des Autrichiens (quatre), des
Italiens, des Américains, et des Japonais (un). Tous, sauf un, le Shishapangma
(Tibet), dont les Chinois se réserveront la primeur et qui sera ouvert en 1964
seulement.
Après l’ère de la conquête, comme dans les Alpes naguère, c’est la recherche
de la difficulté qui est à l’ordre du jour. Messner* donne le ton dans les années
1970. Abandon des expéditions lourdes au profit de la technique « alpine35 »,
challenge des quatorze 8 000, sans oxygène bien sûr, itinéraires de haute
difficulté, ascensions en solitaire… « C’était une véritable révolution, explique
Messner : gravir des voies difficiles sur les plus hautes montagnes de la planète,
avec un minimum d’équipement. S’acclimater sur d’autres sommets, puis gravir
la montagne choisie et en redescendre. Jusque-là, toutes les ascensions de 8 000
avaient été possibles grâce à des camps d’altitude et des cordes fixes. Avec au
moins deux tonnes de matériel36 ! » Quand, avec l’expédition Mazeaud*, nous
avons croisé Messner au camp de base du Hidden Peak* en juin 1984, il venait
d’enchaîner, avec Hans Kammerlander, les deux Gasherbrum I et II, avec en tout
et pour tout un sac à dos de 15 kilos… Deux ans après, il bouclait les quatorze
8 000 sans oxygène, défi jugé impossible dix ans auparavant lorsqu’il l’avait
entrepris… Quelques prouesses de ce que j’appellerais la « génération
Messner » : l’Everest sans oxygène (Messner, 1978), l’Everest en solitaire
(Messner, 1980), le pilier sud-ouest du K2 (Piasecki et Wroz, 1986), l’Everest en
moins de 24 heures (Marc Batard*, 1988), le pilier sud-ouest du Makalu en
solitaire en 18 heures (Marc Batard, 1988), la voie Beghin-Lafaille* en face sud
de l’Annapurna (1992), le premier 8 000 en hivernale, en solitaire et sans
oxygène (Jean-Christophe Lafaille*, Shishapangma, 2004), la face sud du Lhotse
en hivernale, (presque) réussie en 2007 par les Japonais Tanabe et Yamaguchi,
qui ont dû renoncer à 40 mètres du sommet… Mais certaines tentatives sont
aussi glorieuses qu’une réussite, ou du moins devraient être considérées comme
telles !
« Tout est à faire dans l’Himalaya37 ! » Et l’histoire est loin d’être terminée,
y compris sur les quatorze géants. Et si l’on veut bien élargir le spectre,
n’oublions pas que la « demeure des neiges » abrite 130 sommets de plus de
7 000 mètres et… 1 500 de plus de 6 000, dont la plupart sont évidemment
inviolés. « A moi, ma gourde ! A moi, mon havresac ! aurait dit Töpffer*. Et
partons toujours ! »
Humour
Un excellent remède contre la peur ! Dans son Dictionnaire amoureux de
l’humour, Jean-Loup Chifflet insiste à juste titre sur les vertus quasi médicinales
de « l’humour salutaire », celui qui désangoisse et permet, souvent par
l’autodérision, de ne pas céder à la panique38. Prescription recommandée, sans
modération, en montagne… comme dans d’autres activités qualifiées, souvent à
tort, d’extrêmes*. Lorsque je passais mon brevet de parachutisme, la petite
histoire qui suit circulait parmi les stagiaires :
— Qu’est-ce que tu fais si ton parachute dorsal ne s’ouvre pas ?
— Je tire sur le ventral.
— Et si le ventral ne s’ouvre pas ?
— ?…
— Tu lèves le gras gauche, idiot !
— Pourquoi ?
— Pour sauver la montre.
Cette forme d’humour noir, qualifié de « politesse du désespoir39 », n’est pas
réservée aux situations désespérées – peu nombreuses heureusement en
montagne. En pareille situation, mieux vaut d’ailleurs agir que lâcher un mot
d’esprit ! L’humour a surtout une vertu préventive : conjurer le mauvais sort en
traitant avec légèreté et détachement une situation potentiellement dangereuse ou
anxiogène. Les alpinistes s’en servent plus qu’on ne le pense :
« Si je me tuais dans les Calanques ou dans du facile, je n’oserais plus
sortir40. »
« Au cours de ma vie, je ne me suis pas trouvé souvent en danger de mort.
Peut-être une centaine de fois41. »
« Quand on me pose des questions – au sujet de la mort –, je réponds
invariablement qu’il vaut mieux vivre cent ans en alpiniste que deux cents ans en
s’ennuyant42. »
Comme le dit fort bien notre amoureux de l’humour43 : « Cohérent ou
absurde, agressif ou fantaisiste, ridicule ou insolent, [l’humour] met le réel à
distance le temps de son énoncé, pour mieux le décrire, le supporter et
l’apprivoiser… L’humoriste est un démineur, un désamorceur de bombes. » Car
Alphonse Allais a prévenu : « Ne nous prenons pas au sérieux, il n’y aura aucun
survivant44 ! »
Certains auteurs, alpinistes de surcroît, s’en sont donné à cœur joie. Comme
Dominique Potard, guide de haute montagne, auteur d’un Grand dictionnaire
d’alpinisme illustré45. Extraits :

« Chef de cordée : fanfaron, qui fait le brave. Syn. : fier-à-bras.


Cordée : action de suivre un individu suspect.
Crevasse : endroit isolé, propice à la méditation.
Derniers problèmes des Alpes (les trois) : opéra en trois actes de Richard
Wagner, inspiré d’une vieille épopée germanique.
ENSA (professeur à l’) : divinité des montagnes.
Himalayistes : espèces de chenilles qui vivent par centaines dans un abri de
soie commun et qui partent à la file indienne à la recherche de leur nourriture.
Montagne : petite élévation sur laquelle on a planté une croix. Fig. Longue
souffrance morale.
Peur : il n’existe pas d’équivalent à ce mot en alpinisme.
Randonneur : celui qui n’est pas du métier. Syn. : branque.
Refuge : petit Etat indépendant dont le chef a le titre de prince.
Sous-coté (passage) : mauvaise humeur qui s’exprime par des propos
acerbes, hargneux.
Sponsor : costume que portent les domestiques d’une grande marque. »

Lionel Daudet, alpiniste de l’extrême, par ailleurs auteur de très belles


réflexions sur son aventure intérieure en montagne46, fait aussi l’apologie de
l’humour : « Une aura nimbe l’alpiniste, le grimpeur ou le trailer, en le plaçant à
part, évidemment au-dessus du vulgum pecus. Dans ce panthéon, reste-t-il de la
place pour un peu de légèreté, de moquerie (amicale), voire même d’un zeste
d’irrévérence ? […] Ce recul bienfaiteur fait, ma foi, autant de bien que
d’agripper un granit franc ou d’ancrer un piolet dans une glace sorbet. Sans
doute parce qu’au même titre que l’art de grimper les montagnes, l’humour est
profondément inutile… et parfaitement essentiel47. »
Cédric Sapin-Defour48, qui se définit comme « prof, même pas agrégé,
amateur éperdu de montagne », a écrit dans cette veine un Dico impertinent de la
montagne qui se moque gentiment des manies, du jargon, des techniques ou
pratiques des alpinistes, mais aussi grimpeurs, trailers, base-jumpers et autres
cousins plus ou moins assumés, « qui ont un problème avec la légèreté » :

« ARVA : Appareil de Recherche de Victimes d’Avalanches. On dit aussi


DVA (Devine où s’est Viandé ton Ami) tant qu’on y croit, puis DCD au bout de
quelques heures.
Base jump : parachutisme écologique mais pas toujours durable.
Broche à glace : distributeur de glaçons très pratique pour assouvir sa soif de
faces nord. La broche, aujourd’hui surtout tubulaire, est l’ornement essentiel du
baudrier. Même s’il est vrai qu’une broche, ça fait un peu fille, plus vous en avez
sur votre baudrier, plus vous en avez dans le baudrier.
Crampons* : l’initié qui veut qu’on le sache dit crabe… C’est la mère
d’Armand Charlet (Charlet Mother) qui a inventé ces accessoires de marche sur
neige. Par oubli ou souci de légèreté, elle avait mis au monde un enfant sans
ligaments ni tendons au niveau des chevilles. Du coup, le petit Armand mettait
toujours les choses à plat, même dans du 70°. Les autres, vous vous en doutez,
l’avaient Verte. Ceux qui ont voulu l’imiter, ne lui arrivant bien sûr pas à la
cheville, ont gagné un ou deux ans de rééducation des malléoles à Capbreton où
les montagnes ont oublié de pousser.
Lampe frontale : lampe portative placée sur la tête, plutôt devant,
fonctionnant en autonomie énergétique, ce qui est pratique car dérouler une
rallonge sur l’ensemble de la course serait fastidieux. En plus quelqu’un pourrait
s’amuser à débrancher d’en bas.
Ski-alpinisme : c’est le nouveau nom donné au ski de randonnée par ceux qui
ne veulent pas qu’on croie qu’ils font du ski de randonnée.
Tente : accessoire des alpinistes préférant le nomadisme au cafisme […]
L’alpiniste nomade, comme l’escargot, porte sa maison sur son dos. Il devient si
proche du gastéropode qu’il en adopte la lenteur […] La tente de l’alpiniste est
orange pour que les séracs nous repèrent bien…
Wingsuit : pratique assez récente consistant à gravir une montagne comme
d’habitude, mais à en voler la descente […]. »

Mention spéciale au Guide pour se perdre en montagne de l’Italien Paolo


Morelli49, qui conjugue avec bonheur humour et poésie… Un délice :

« Jumelles : Utiles pour s’imprégner de la grâce féerique et de l’agilité de


ces veinards de chamois dont les bons prodigieux permettent d’oublier notre
condition d’humain.
Montagne : La montagne t’accueille en elle, là où tu peux te perdre et te
retrouver, à satiété, jusqu’à ne plus savoir ce que tu es venu y faire.
Mousquetons : Servent à assurer les cordes. Ceux qui sont munis d’un
système de sécurité peuvent servir en particulier à menotter les renards qui ont
volé ton jambon.
Chaussons d’escalade : Elaborés par un cousin éloigné de l’écrivain Léopold
Sacher-Masoch, à partir d’une paire de ballerines volée à une naine, danseuse
chinoise. Debout sur une paroi bombée, ce serait un plaisir cosmique de faire
l’amour avec la roche tiède […] Tu resterais longtemps à l’embrasser, et plus
encore si tu es vigoureux, s’il n’y avait pas les chaussons pour te forcer à
précipiter le mouvement.
Vertige : La montagne éprouve parfois, en particulier quand elle est jeune,
des troubles de la perception spatiale, une impression que se déplacent les êtres
humains ou les animaux qui entourent son corps. La montagne désire le vide et
la chute, mais s’effraye en même temps de ce désir. Tel est le vertige. Elle est
ainsi parce qu’elle ne se sent pas à sa place au milieu des bâtiments et des
autoroutes.
Loups : On peut beaucoup apprendre d’eux. D’abord, leur façon de jeter sur
les hommes un coup d’œil nonchalant qui glisse de bas en haut et comprend en
une seconde tout ce qu’il y a à comprendre, c’est-à-dire à quel point l’homme est
assoiffé de sang.
Ecrivains : Quand ils s’approchent des montagnes, la nouvelle se répand
partout et des populations entières d’animaux se déplacent pour observer cette
rareté. Ils sont célèbres parce qu’ils apportent la joie et on les reconnaît parce
que des animaux les suivent. Comme ils regardent beaucoup et ne voient rien, ils
sont d’excellents sujets de plaisanterie. »

L’humour est bien servi par la plume, mais il l’est aussi par le pinceau. Le
génie de Samivel*, le « prince des hauteurs50 », est de manier l’une et l’autre
avec autant d’adresse et de… tendresse ! Ses premiers albums (Sous l’œil des
choucas, Delagrave, 1932 ; L’Opéra de pics, Arthaud, 1944, préfacé par Jean
Giono), ses illustrations (Trag le chamois de Micheline Morin, 1948 ; La Grande
Peur dans la montagne de Ramuz*, 1926) et ses aquarelles, les seules à oser
s’aventurer au royaume de la haute altitude, où ne règnent plus que le bleu et le
blanc, disent tous le même amour de la montagne et de ses habitants, hommes ou
bêtes, avec ce sourire et cette légèreté qui sont la marque de l’esprit. Poète du
verbe et de l’image, Samivel incarne mieux que tout autre cette tradition
française de l’humour, disons comme autrefois l’humeur51, qui flirte avec le
sérieux : c’est une manière, disait Jean Dutourd, d’offrir « les idées de profil ».
Arrêt sur image : une cordée escalade un pic enneigé sur fond d’azur et, alors
que le second parvient presque à la cime escarpée, le premier de cordée est déjà
au-dessus, grimpant sur les nuages52. Jolie illustration du proverbe tibétain :
« Quand tu arrives en haut de la montagne, continue de grimper. »
Hunzas
Comment pourrais-je oublier leur visage fin et bronzé, leurs noms, Hunar
Baig, Gora Shar, Abdullah, leur courage, leur gentillesse, leur allure altière, eux
qui nous ont accompagnés pendant toute l’expédition Hidden Peak* 84 ? Les
Hunzas, pas plus que les Sherpas*, ne sont des « porteurs ». Ce sont les
seigneurs des montagnes du Karakoram*, comme les Sherpas du Népal, mais au
Pakistan. C’est un peuple fier de son histoire et de sa réputation… d’immortels !
Il est même des médecins qui se sont penchés, dès le XIXe siècle, sur les secrets
possibles de leur santé et de leur longévité exceptionnelles53, avant de conclure
qu’il s’agissait probablement d’un régime alimentaire équilibré, à base de
céréales, de fruits, et surtout… sans sucre, tabac ni alcool ! Leur bonne santé,
leur force et leur résistance en ont fait des recrues de choix pour les Occidentaux
à la recherche de guides et de porteurs d’altitude pour les expéditions dans
l’ouest de l’Himalaya.
A la différence des Baltis, qui fournissent les gros bataillons des porteurs de
vallée pour acheminer le matériel au camp de base, les Hunzas, l’aristocratie des
montagnes du Cachemire, sont grands, minces et clairs de peau. La tradition fait
remonter leur origine à trois soldats d’Alexandre le Grand qui auraient épousé
des femmes perses, il y a deux mille ans54. C’étaient des guerriers redoutables,
armés de l’arc qui orne leur drapeau. Longtemps indépendants, dotés de leur
propre roi, les Hunzas ont été intégrés « de force » au Pakistan lors de la
partition de l’Inde par les Anglais en 1947. Depuis, l’islam a fortement progressé
chez eux, mais ils n’en restent pas moins très attachés à leur culture et à leur
histoire.
Hunar Baig restera pour moi un compagnon inoubliable. Nous avons
ensemble, échangeant à peine quelques mots, assuré la gestion du camp II et
l’approvisionnement des camps supérieurs pendant plusieurs jours, dans le
mauvais temps, au cours de l’assaut final tenté par notre cordée de pointe,
composée de Bérardini et Vionnet-Fuasset. Mais surtout, après l’ordre de repli
général lancé par Pierre Mazeaud (voir : Hidden Peak), nous sommes
redescendus à toute allure du camp de base vers le village de Dassu, pour aller
chercher les porteurs, au pas de course, mettant moins de trois jours alors qu’il
en avait fallu quinze à la montée… Nous avons couru ensemble le marathon du
Karakoram ! Arrivé en bas, j’étais aussi amaigri qu’épuisé, mais fier de ce que
nous avions fait ensemble. Sans même parler du plaisir voluptueux des oignons
crus et des abricots cueillis au village d’Askole, qui avaient, après quatre mois
de conserves ou presque, un goût de paradis.
Icare
Prudence ou audace ? Sagesse ou ivresse ? Obéissance ou liberté ? Raison
ou dépassement de soi ? Le mythe d’Icare ne cesse de hanter l’esprit humain à
travers les siècles. Nous avons tous « quelque chose en nous » d’Icare ! Tous les
domaines de la création y font écho : la peinture, de Brueghel l’Ancien à
Matisse, la poésie (Baudelaire), la sculpture (Rodin), mais aussi le théâtre, la
philosophie, le cinéma, la bande dessinée ! Jacques Lacarrière a raison de
s’interroger : « Pourquoi le mythe d’Icare n’a-t-il cessé de faire des émules,
pourquoi des dizaines, voire des centaines d’humains n’ont-ils cessé de l’imiter,
malgré l’exemple désastreux de sa chute ? Il faut croire que la morale du mythe
ne fut guère entendue. Le mythe doit sûrement contenir autre chose qu’une
simple histoire d’orgueil et de cire fondue, et c’est cet autre chose, cet appel à la
joie de l’envol et à l’ivresse de l’azur, qui fit sa pérennité1. »
D’abord, les faits, si j’ose dire, s’agissant d’un mythe. La version
« officielle » : quand Minos (roi de Crète) s’aperçut de la fuite de Thésée et de
ses compagnons, il en tint Dédale (l’architecte) pour responsable et il l’enferma
dans le labyrinthe avec son fils Icare… Alors Dédale construisit des ailes et les
attacha sur son propre dos et sur celui de son jeune fils, en lui recommandant de
ne pas voler trop haut, afin que les rayons du soleil ne fassent pas fondre la cire
qui tenait assemblées les plumes, ni non plus trop près de la mer, afin que
l’humidité n’alourdisse pas les ailes. Mais Icare, emporté par l’enthousiasme,
oublia les recommandations de son père et vola toujours plus haut. La colle
fondit alors et le garçon tomba dans cette portion de mer qui, à partir de son
nom, s’appela ensuite Icarios, et il mourut2.
Le récit d’Ovide est plus enluminé :

« Dédale, dégoûté de la Crète et d’un long exil, brûle de revoir son pays natal. Mais de tous côtés,
la mer lui oppose une barrière. Minos peut bien, dit-il, m’interdire la terre et l’onde, le ciel, lui,
me reste ouvert. C’est là que je trouverai mon chemin. S’il tient la terre sous ses lois, l’air, du
moins ne lui appartient pas. A ces mots, il s’applique à découvrir un art inconnu […] Il place
plusieurs plumes les unes auprès des autres en commençant par les plus courtes ; viennent ensuite
les plus longues et elles s’élèvent toutes comme par degrés. Dédale attache ces plumes avec du
lin et aux extrémités avec de la cire. Après les avoir liées, il les courbe légèrement comme les
ailes des oiseaux. Icare était près de son père : ignorant qu’il préparait son malheur et le front
rayonnant de joie, tantôt il touchait le duvet qui s’agitait au gré des vents, tantôt il pressait sous
ses doigts la cire dorée et retardait par ses jeux l’admirable travail de son père. Enfin, après avoir
mis la dernière main à son ouvrage, l’industrieux artiste se balance sur deux ailes et vogue
suspendu dans les airs ! Ne sors pas de l’espace placé entre la terre et les cieux, dit-il à son fils, je
te le conseille : plus bas, ton plumage serait appesanti par l’onde ; plus haut, tu serais dévoré par
le feu. Renferme ton vol entre les deux extrêmes. Hélas, le jeune Icare, fier de son vol audacieux,
abandonne son guide : il brûle de sonder les célestes espaces et s’élance plus haut. Par la vivacité
de ses rayons, le soleil, dont le trône se trouve près de lui, ramollit la cire parfumée qui sert de
lien à ses ailes : elle fond. Icare agite ses bras dépouillés, mais, n’ayant plus le plumage qui le
soutenait comme deux rames, il ne saurait voguer dans les airs. Sa bouche répète le nom de son
père et il tombe dans les flots azurés qui conservent son nom3. »
Deuxième version, maritime celle-là : informé des menaces de Minos et
redoutant la colère du roi de ce qu’il avait aidé Pasiphaé (la reine) à satisfaire sa
passion (pour le Minotaure), Dédale s’enfuit de Crète avec son fils Icare sur un
navire que Pasiphaé lui avait fourni. Arrivé à une île éloignée de la terre, Icare
voulut y descendre et tomba dans la mer, qui, ainsi que l’île, prit le nom
d’icarienne4. Diable, voilà une version nettement plus, si j’ose dire, terre à
terre… à ceci près que Dédale serait l’inventeur, non du vol libre, mais de la
marine à voile !
Troisième version, gardée pour la fin comme il se doit, la version
« alpine » ! Point d’ailes scotchées, point de bateau à voile. Icare « se tue en
escaladant une montagne difficile dans l’île d’Icaria5 ». Il serait ainsi, pour
Samivel* l’ancêtre des alpinistes. L’auteur des Nouvelles d’en haut attribue cette
version à Diodore de Sicile, ce que je ne suis pas en mesure de confirmer, ni
d’infirmer ! Mais comme je m’en voudrais fort de contredire l’inoubliable
écrivain des montagnes, va donc pour Diodore et, après tout, comme dit Samivel
lui-même dans ses Contes à pic6, tout cela n’a « aucune, mais absolument
aucune espèce d’importance » ! Ce qui est important, c’est ce désir irrépressible
de l’homme de s’élever vers les hauteurs : « Toute l’histoire de l’humanité se
résume dans cette révolte contre le poids, contre l’abîme7. » Echapper à la
laideur, au vacarme, aux bassesses, mais aussi « à la morale de rentier et aux
conseils de bon sens8 », tel est le message qu’Icare laisse à l’humanité :
« L’important pour moi n’est pas d’être tombé, mais de m’être envolé9 », dit-il
dans un joli dialogue imaginaire avec Jacques Lacarrière.
Théophile Gautier, en 1848, lançait ce cri admirable : « N’ayez pas peur de
choir du ciel, c’est déjà beau d’en tomber. Pour en tomber, il faut y être.
N’arrêtez pas la vie qui court en torrents de pourpre dans vos veines fécondes, ne
soyez pas effrayés des battements de votre cœur et des tumultes de votre âme
donnant de grands coups d’ailes dans sa prison d’argile10. » Cet appel, lancé
alors à l’intention des artistes, vaut pour les montagnards, les marins, les
explorateurs, les aviateurs, les sportifs, et tous les hommes et femmes qui
refusent l’ordinaire et la facilité.
Janin, Christine (née en 1957)
Cette femme, petite par la taille, est immense par le cœur. Le cœur, entendu
comme « courage », mais le cœur aussi, au sens biblique, comme puissance
d’amour envers les autres. Première Française au sommet de l’Everest*,
première Européenne à avoir aligné les Seven Summits*, les sommets des
« sept » continents, première femme à avoir atteint le pôle Nord à ski, elle a
trouvé un nouveau combat qui emplit sa vie : venir en aide aux enfants
cancéreux. Ecoutons-la : « Je suis passée presque naturellement de la conquête
de l’inutile à celle de l’utile… Un jour, on m’a demandé de venir parler de mes
expéditions à des enfants, d’abord à l’école, puis à l’hôpital Trousseau, auprès
d’enfants malades. En rencontrant l’un d’eux, qui sortait guéri d’une leucémie, je
lui ai dit : “Toi aussi, tu as fait ton Everest, tu es arrivé au sommet1” ! » L’idée
de l’association « A chacun son Everest » était née, par le simple regard échangé
avec ce petit garçon. Depuis, Christine Janin a accueilli, dans la maison qu’elle a
aménagée pour cela à Chamonix, plus de 3 000 enfants malades pour des stages
d’une semaine en montagne qui leur permettent de retrouver confiance en eux et
bien-être. « Certains grimpent après avoir pris leurs 12 pilules de chimio… La
montagne, c’est aussi une lutte, comme contre la maladie… Les enfants
comprennent qu’il faut tenir dans la durée, que l’on tombe parfois, qu’il faut se
relever… A la fin, c’est magique. Certains arrivent au sommet en disant :
“Maintenant, j’ai gagné, je suis comme les autres !” A l’école, on ne les regarde
plus comme des malades, mais comme des héros2… » La maison de Chamonix
est une telle réussite que, depuis trois ans, elle accueille également, dans le
même esprit de reconquête de soi, des femmes qui ont souffert d’un cancer du
sein.

Admirable parcours humaniste, diront les uns, étonnante reconversion pour


une sportive de l’extrême, diront les autres… Itinéraire singulier en tout cas que
celui de la jeune Christine, véritable « garçon manqué » au milieu de quatre
frères, qui jouait au football plutôt qu’à la poupée3 et qui hésitait entre le métier
de professeur de gym et celui de médecin. Ce sera finalement la fac de
médecine, spécialité médecine du sport, tout de même ! Bon choix, car c’est par
la médecine qu’elle vient à la montagne, elle qui pratiquait à peu près tous les
sports. En 1981, elle est sollicitée pour être le médecin de l’expédition qui part
pour le Gasherbrum II (Pakistan). Elle est la première Française à plus de
8 000 mètres sans oxygène : « Une fois là-haut, c’était fait, j’étais droguée à
l’altitude. Je le suis restée pendant quinze ans4. » Elle enchaîne : le Makalu II
(7 660 mètres) et le Baruntse (7 220 mètres) en 1983, l’Annapurna IV
(7 725 mètres) en 1985, le Hidden Peak* (8 068 mètres) en 1986, l’Everest, une
première fois en 1989, où elle monte à 7 800 mètres avec Eric Escoffier*, puis la
consécration en 1990, où elle est couronnée première Française sur le toit du
monde. Fait ! Alors, pour relever le challenge des Seven Summits*, il n’en reste
plus que six ! Qu’à cela ne tienne, elle les gravit tous en une seule année : le
mont Vinson en Antarctique, le McKinley en Alaska, l’Elbrouz dans le Caucase,
le Kilimandjaro en Afrique, le Puncak Jaya en Indonésie et l’Aconcagua en
Amérique du Sud, le tout entre janvier et décembre 1992… Première
Européenne, là aussi, à réussir la série, après la Japonaise Junko Tabei. Moins
haut (!), mais d’évidence plus dur – elle avouera avoir souffert comme jamais –,
Janin sera en 1997 la première femme au monde à atteindre le pôle Nord en ski
de randonnée, sans moyens mécaniques et sans équipage de chiens de traîneau.
Soixante-deux jours sur la banquise. Qui dit mieux ? Et comment, pourquoi,
passe-t-elle du « statut » d’aventurière de l’extrême, bardée de records
mondiaux, au monde confidentiel et douloureux de l’assistance aux enfants
malades ? Elle s’en explique avec une sincérité et une humilité touchantes :
« J’ai réalisé que je m’étais blindée, enfermée dans un monde d’hommes, de
défis, de froid. Ce monde-là n’était pas vraiment tendre. Cette fois, je me suis
demandé à quoi servait tout ça. J’étais aussi une femme et j’avais envie d’autre
chose. Et puis, en montagne, on risque l’overdose. On finit par ne plus y aller
pour soi, mais pour les autres qui vous poussent, pour les sponsors. Il faut savoir
redescendre un jour. Sinon, on reste là-haut… La liste des disparus est
longue5… »
Avec les enfants de « A chacun son Everest », elle a trouvé un nouveau
sommet à conquérir : « Et il est plus difficile que l’Everest, celui-là. Nous avons
tous besoin de tels défis, surtout lorsque l’on porte des choses un peu lourdes en
soi. Il faut sublimer l’énergie que l’on possède. Il faut oser monter, s’élever,
sortir par le haut, comme en montagne. On a tous des Everest à conquérir.
Comme ces enfants. Le leur, il est encore plus beau : c’est la vie. Ce que vivent
ces enfants, comme ce que nous pouvons leur apporter, est inimaginable. En
retour, ils nous donnent eux aussi une leçon de vie et de courage. Ils nous
remplissent d’amour. De l’amour simple, spontané, sans calcul. De l’amour
vrai6. » Elle a vraiment tout dit, Christine.
Jungfrau (4 158 mètres)
Sur la Jungfrau. Le matin. Manfred, seul au-dessus du précipice :

« … et vous, rochers, au sommet desquels je me tiens debout en ce moment, ayant à mes pieds le
lit du torrent et les hauts pins qui le bordent, lesquels, vus à cette distance étourdissante, semblent
des arbrisseaux… Il suffirait d’un élan, d’un pas, d’un mouvement, d’un souffle, pour me briser
sur ce lit de rochers et reposer ensuite pour toujours… Pourquoi hésité-je ? J’éprouve le désir de
me précipiter de cette hauteur, et pourtant je n’en fais rien ; je vois le péril, pourtant je ne recule
pas ; mon cerveau a le vertige, pourtant mon pied est ferme : je ne sais quel pouvoir m’arrête et
me condamne à vivre, si toutefois c’est vivre que de porter en moi cette stérilité du cœur, et
d’être le sépulcre de mon âme7… »

Quel plus beau décor pour le poème dramatique de Byron que la Jungfrau,
« la Vierge », au cœur des Alpes bernoises ? Les peintres ne s’y sont pas
trompés, qui ont rivalisé pour représenter « Manfred sur la Jungfrau » (John
Martin, aquarelle, 1837 ; Ford Madox Brown, huile sur toile, 1842). Le
romantisme exacerbé du personnage et la beauté des vers ont inspiré aussi les
musiciens : Schumann, avec son Manfred (opus 115), dont l’ouverture fait partie
des plus grands « tubes » classiques (1852), et Tchaïkovski avec la Symphonie
opus 58 composée en 1885. Torturé par le sentiment de culpabilité qui le ronge
après la mort de la femme aimée, Astarté, trop aimée puisque son étreinte l’a
tuée, Manfred s’enfuit dans les montagnes des Alpes en espérant, en vain,
trouver le repos, sinon l’oubli… Byron, on le sent, a tout mis de lui dans ce
drame. Un an avant de l’écrire, Byron-Manfred a quitté une Angleterre
scandalisée, qui ne lui pardonne pas sa liaison incestueuse avec sa demi-sœur,
Augusta-Astarté… Il fuit vers la Suisse, séjournant d’abord au bord du lac
Léman, puis dans les Alpes bernoises, à Interlaken, où il découvrira la Jungfrau,
au fond des immenses glaciers de l’Oberland. Et c’est là qu’il écrira Manfred, ce
« drame métaphysique », comme il aimait l’appeler. Jamais il ne retournera en
Angleterre.
Est-ce Byron qui a fait la popularité de la Jungfrau ? Ou Louis Agassiz, ou
encore son ami Edouard Desor qui a livré un récit émouvant de leur ascension du
« pic de la Vierge » en 1841 ? Ecoutons ce dernier :

« Comme il n’y avait de place que pour une seule personne [au sommet], nous y fûmes à tour de
rôle. Agassiz y resta cinq minutes, et lorsqu’il nous rejoignit, je vis qu’il était très agité ; il
m’avoua en effet qu’il n’avait jamais ressenti tant d’émotion. C’était maintenant à mon tour…
Lorsque je fus au sommet, je ne pus, pas plus qu’Agassiz, me défendre d’une vive émotion en
présence de ce spectacle accablant de grandeur. Je n’y restai que quelques minutes, assez
longtemps cependant pour n’avoir pas à craindre que le panorama de la Jungfrau s’efface jamais
de ma mémoire… Je me hâtai de rejoindre Agassiz, car je craignais un peu qu’une impression
aussi forte ne me fît perdre mon assurance habituelle ; et puis j’avais besoin de serrer la main
d’un ami et j’ose dire que de ma vie je ne me suis senti si heureux que lorsque je vins m’asseoir à
côté de lui sur la neige. Je crois que nous eussions pleuré tous les deux si nous l’avions osé8… »

Il y a déjà longtemps que la Jungfrau n’est plus « vierge ». Elle a été gravie
en 1811 par les frères Meyer accompagnés par deux chasseurs de chamois, le
long de l’arête sud-est, devenue la voie normale. Et comme certains mauvais
esprits doutaient de leur réussite, ils l’avaient réitérée l’année suivante ! Quoi
qu’il en soit, le nom de la montagne la plus populaire des Alpes bernoises ne
vient nullement de sa réputation d’inviolabilité, très surfaite, la preuve, mais
simplement de la proximité d’un couvent de nonnes à Interlaken…
Agassiz et Desor ne sont donc pas les premiers à fouler le sommet du « pic
de la Vierge ». Mais le récit qu’ils en ont rapporté est un monument de littérature
alpine qui illustre à merveille comment l’intérêt scientifique qui motive au
départ une ascension se transforme insidieusement en amour inconditionnel de la
montagne pour elle-même. Professeur à Neuchâtel, Agassiz délaisse vite ses
poissons fossiles pour les glaciers*, sa nouvelle passion. Devant un auditoire
universitaire médusé, le 24 juillet 1837, à Neuchâtel, il dévoile sa nouvelle
théorie sur l’âge glaciaire dans l’histoire de la Terre et sur les mystères de ces
blocs de rocher éparpillés dans les Alpes : ils ont tout simplement été charriés
par les glaciers ! Sourires entendus, rires sous cape, scepticisme poli… Mais
Agassiz, sûr de son fait, est décidé à le confronter à la réalité et, en bon
scientifique, part sur le terrain. « Qui m’aime me suive ! » Et ses étudiants,
fascinés, sous le charme de ce professeur charismatique, le suivent sur le glacier
d’Aar, près du col de Grimsel dans les Alpes bernoises. C’est l’été 1840. Tout ce
beau monde bivouaque sous un gros bloc, qui deviendra, pour la postérité,
« l’hôtel des Neuchâtelois ». Drôle d’hôtel ! Au départ, un simple campement
sous un bloc, puis, l’année suivante, une modeste cabane en bois, pas plus. Mais
on y travaille : géologie, météorologie, glaciologie, biologie9… Personne
auparavant n’avait osé vivre sur un glacier. Un jour, Agassiz veut explorer une
crevasse et se fait descendre au bout d’une corde. Trente mètres plus bas, il
manque de se noyer dans le torrent sous-glaciaire : « Je ne conseille pas à
quiconque ne serait pas guidé par un puissant intérêt scientifique, de répéter une
pareille expérience10 », dira-t-il après cette aventure, tout en observant le
premier que la couleur bleutée qui impressionne dans les crevasses ne vient pas
du reflet du ciel puisque… elle ne change pas quand le ciel est gris ! L’alpinisme
« scientifique » devient vite alpinisme tout court : « L’amour de l’alpe naît et
grandit en eux11. »
Agassiz et ses émules, avec la complicité du guide Jacob Leuthold,
entreprennent l’ascension de la Jungfrau le 24 août 1841. Ils sont six
scientifiques et six guides, plus… une échelle de 8 mètres pour franchir la
« grande crevasse ». Desor raconte : « Chacun de nous, de son côté, fit ses
paquets, en ayant soin d’élaguer tout ce qui n’était pas absolument nécessaire.
Une redingote, un pantalon et un gilet, pour nous changer au besoin, voilà tout
ce que nous allions emporter… » Les premiers rayons du soleil éclairent tout à
coup les cimes, mais « il y en avait une, au fond de l’horizon, qui brillait d’un
éclat tout particulier ; elle paraissait tout en feu : c’était la Jungfrau ! La société
entière fut comme électrisée à cette vue. Nous sentîmes tous notre courage
grandir, et de ce moment, je ne doutais plus que nous n’y arrivassions ». Et ils y
arrivèrent, bien sûr, remontant le glacier d’Aletsch sans trop de difficulté.
Arrivés au lieu-dit Le Repos, une halte bien nommée, ils s’extasient : « L’un des
plus beaux sites de glaciers qu’il soit possible de voir. On se trouve ici en face
d’un immense amphithéâtre dans lequel viennent se confondre cinq grands
affluents du glacier d’Aletsch », dit Desor. Puis, « nous laissâmes au Repos la
plupart de nos provisions, n’emportant avec nous qu’un peu de pain et de vin,
quelques instruments de météorologie et divers ustensiles, entre autres une
échelle, une hache pour tailler des escaliers et une corde pour nous attacher ». Il
était 10 heures, ce 28 août. A 14 heures, la caravane était au col du Rotthal. Il
leur restait 300 mètres de dénivelé, en glace assez raide (45°), qu’ils franchirent
en une heure avant de fouler le sommet, les uns après les autres, aidés par la
main de Jacob. Lorsque tout le monde fut allé au sommet, « Jacob nous servit à
chacun un verre de vin que nous bûmes de grand cœur à la santé de la Suisse ».
Desor conclut joliment cette belle équipée :

« Maintenant que nous avons réussi à effectuer sans trop de peine cette ascension, conseillerions-
nous à nos amis de suivre nos traces ? A ceux qui sont parfaitement sûrs de leur tête et de leurs
jambes, je dirai, sans hésiter : Allez-y !… La moisson est riche dans ces régions pour le géologue
comme pour le physicien… Le glacier d’Aletsch qui y conduit est le plus beau de la Suisse ; et si,
après l’avoir parcouru, vous réussissez à atteindre le sommet de l’une des cimes majestueuses qui
en forment l’enceinte, les impressions que vous y recevrez ne seront point passagères ; vous les
retrouverez toujours fraîches dans votre mémoire, et le jour où vous aurez contemplé la plaine
suisse du haut de la Jungfrau comptera parmi les plus beaux jours de votre vie12. »

Seul un authentique amoureux de la montagne peut écrire ces lignes.


Depuis, grâce à l’inimitable petit train à crémaillère construit en 1912 qui
vous conduit de la Petite Scheidegg, au pied de l’Eiger*, jusqu’au col de la
Jungfrau à 3 400 mètres, après avoir traversé en tunnel l’Eiger et le Mönch, ce
sont presque 800 000 amoureux de la Jungfrau, chaque année, qui peuvent
admirer le plus beau site montagnard de la Suisse.
Jura
Mon copain d’enfance, Bruno, passait ses vacances « dans le Jura ». Sans
savoir pourquoi, ni rien laisser paraître, je le plaignais. Allait-il y soigner
quelque mal mystérieux ? Le lieu était lui-même entouré de mystère pour moi.
J’aurais eu peine à situer précisément le Jura sur la carte de France, malgré les
développements ennuyeux de notre cours de géographie sur le « relief
jurassien », ses anticlinaux, synclinaux, combes, ruz et autres cluses. Comparé
au soleil de Porquerolles et aux pistes de Val d’Isère, destinations de vacances
favorites de mes parents, le « Jura » me semblait quelque chose de froid, de
lointain et, pour tout dire, d’un peu ennuyeux… Aujourd’hui encore, les
dépliants touristiques jouent cette carte décalée en vendant la marque « Jura »
comme « l’autre versant de la montagne », une « douce parenthèse préservée des
grands flux touristiques13 ». Bref, un séjour « nature », une destination
« familiale », un décor « authentique », loin de la foule déchaînée des citadins en
transhumance saisonnière. Pêche et randonnée, plutôt que slalom ou plongée.
Parenthèse sportive, certes, mais plutôt tendance nordique. Parenthèse
gastronomique aussi, entre comté, saucisse de Morteau et vin d’Arbois, car la
région sait vivre ! Au fond, un pays où il fait bon vivre, un pays « tendre »,
comme le nom donné, dans le canton de Vaud, à l’un des principaux sommets
(1 679 mètres) de la montagne jurassienne.
Contresens ! Loin des cartes postales, le Jura est un pays rude, sauvage et
fier, comme le peuple qui s’y est attaché depuis des siècles, malgré les
conditions naturelles éprouvantes, les guerres et les épidémies. Bernard Clavel,
Jurassien d’origine, restera toute sa vie, malgré ses multiples voyages et
déracinements successifs, fidèle à cette région qu’il a décrite comme personne :

« L’hiver, voilà le maître du pays. Celui avec qui nul ne transige, qui fait ce qu’il veut quand il
veut. Arrive lorsque bon lui semble et disparaît le jour où il en a envie. Quand il est installé, on
ne le déloge pas, c’est un obstiné tout à fait dans le caractère des gens du haut […] Village après
village, foyer après foyer, il faudrait découvrir un à un ces êtres dont l’ensemble constitue la race
des montagnards (les montagnons, comme on dit dans le bas pays) que l’étranger juge d’un bloc
en concluant qu’elle est solide et sauvage, à l’image des forêts profondes où le froid des hivers
demeure caché jusqu’à l’entrée des étés brûlants. Mais pour moi, il n’y a pas de montagnards : il
y a des femmes et des hommes fort différents que rapproche une même passion, celle de la terre
[…] Une chose domine leur vie : l’hiver. L’immense silence blanc de la terre […] Devant la
fenêtre, on déblaie la neige pour ouvrir la voie à la lumière, puis derrière les vitres embuées, à
côté d’un bon feu qui ronfle et fait fumer la toison du chien, on se met à l’établi. Petite tournerie,
horlogerie, taille des diamants, pipes, boissellerie, sculpture, tissage, saboterie, que sais-je
encore ? Du côté du nord, la maison est énorme, lourde du fourrage et de la paille amassées. A
peine si l’on entend miauler le ciel. Bêtes et gens sont au chaud sous le même toit […] La vallée
du Doubs au pied du Risoux et du mont Noir est une petite Sibérie. La radio annonce toujours les
températures à Mouthe avec l’air de dire aux auditeurs des régions plus clémentes qu’ils ont bien
de la chance de vivre ailleurs. Il y a aussi le vent : les plateaux dénudés aux murs de pierre sont
sa propriété […] Rien, il y a moins d’un siècle, ne désignait cette terre à l’attention de ceux qui,
par obligation, venaient à la traverser pour gagner la Suisse. Rien, si ce n’est une grandeur
certaine, une beauté noble et un peu sombre. Mais sans doute la crainte des hautes neiges et des
vents acérés tenait-elle en respect la plupart des curieux […] Etrange aventure que celle de cette
contrée devenue en quelques décennies terre de vacances et de soleil. Car les hommes se sont mis
un beau jour à glisser sur la neige, des planches aux pieds et des bâtons aux poings, non
seulement pour se déplacer lorsque la vie leur en imposait l’obligation, mais aussi pour leur
plaisir14. »

S’il fallait démontrer que la montagne se moque des frontières et autres


limites politico-administratives, nul meilleur exemple : le massif est dispersé sur
deux Etats et, côté français, 9 départements et 3 régions, côté suisse, 7 cantons !
Son identité géographique et historique est pourtant incontestable. Un joli
croissant incliné vers le nord-est, long de 340 kilomètres et large de 60 au
maximum, recouvert aux deux tiers par une forêt multimillénaire qui a donné
son nom au massif15, a alimenté son économie et la nourrit encore aujourd’hui
par le tourisme. Les épicéas géants de la forêt de la Joux, au nord de
Champagnole, n’ont pas vraiment à envier aux séquoias des parcs américains.
On dit qu’ils ont été plantés en 1811 pour fêter la naissance du roi de Rome !
Des forêts et des lacs : le long des rivières puissantes qui arrosent le massif
s’égrènent des chapelets de lacs naturels, une vingtaine par exemple sur le cours
de l’Ain, entre Saint-Claude et Lons-le-Saunier, qui vaut à cette région le
surnom mérité de « petite Ecosse jurassienne16 ». De l’un des plus modestes de
ces plans d’eau, Bonlieu, perché à 800 mètres d’altitude, s’échappe une rivière
facétieuse, le Hérisson, qui, avant de se jeter dans l’Ain, s’offre en spectacle aux
promeneurs en effectuant plus d’une trentaine de sauts périlleux à travers gorges
et forêts, les « cascades du Hérisson », dont plusieurs chutent de plus de
60 mètres ; un peu plus en amont, sa petite sœur, affluent de l’Ain aussi, la
Lemme, paisible rivière jusqu’au hameau du Pont-de-la-Chaux, se transforme en
torrent furieux dévalant entre les falaises « avant de s’écraser au fond d’une
large vasque de rocaille17 », au pied de la « cascade de la Billaude ».

Des forêts, des rivières, des lacs, des cascades… Un pays « de terre et
d’eau », disait Bernard Clavel, mais habité par des hommes, ajoutait-il, à
l’histoire riche et tourmentée. Car le Jura n’est pas le pays reculé, isolé, préservé,
que la rigueur de son climat pourrait suggérer. Au contraire, peuplé dès la
préhistoire, il fut très tôt une région ouverte, traversée par les marchands, les
pèlerins et… les envahisseurs ! Situé sur la Via Francigena, la grande voie
romaine qui reliait, à des fins commerciales et religieuses, la Gaule et l’Italie en
passant par le Grand-Saint-Bernard, le Jura, avec la « Bourgogne jurane »,
devenue Franche-Comté, a été l’objet de conflits territoriaux incessants entre les
grandes puissances européennes depuis l’Empire romain. Les Franc-Comtois,
fiers et indépendants dans l’âme, ont connu toutes les invasions, romaine,
germanique, nordique, puis la domination du Saint Empire romain germanique,
du duché de Bourgogne, des Habsbourg (maison d’Autriche et d’Espagne) et
enfin l’annexion par les Français, initiée par Henri IV, poursuivie par Louis XIII
et achevée sous Louis XIV en 1678. La terrible guerre « de Dix Ans » menée par
Richelieu (1635-1644), qui aura tué, avec son lot de famines et d’épidémies, les
deux tiers de la population franc-comtoise, demeure marquée au fer rouge dans
la mémoire collective d’un peuple qui s’est toujours efforcé de résister : « Franc-
Comtois, rends-toi ! — Nenni, ma foi ! », lancé aux Français en 1636 par le
capitaine Morel, grande figure jurassienne, est devenu la devise de la région. Et
comme s’il n’en avait pas eu assez, le Jura sera de nouveau occupé par les
Autrichiens en 1815 et par les Allemands en 1870, puis en 1940. On ne
s’étonnera pas que le maquis du Haut-Jura ait été, durant ce dernier conflit, un
haut lieu de la Résistance.
Résistant, le Jura, dans tous les sens du terme. Industrieux aussi, car, malgré
les tragédies de son histoire, il n’est jamais demeuré à l’écart du développement.
Agriculture, élevage, exploitation du bois et du sel jusqu’à la Révolution
industrielle, puis sidérurgie, mécanique de précision, automobile, horlogerie,
industrie du plastique… L’économie jurassienne, ce ne sont pas que les pipes de
Saint-Claude ! A partir des années 1950 enfin, le Jura a su parfaitement profiter,
jouant ses propres atouts, de la révolution du tourisme « blanc » en hiver et
« vert » en été. Vous aimez les deux ? Offrez-vous la « Grande Traversée du
Jura » du nord au sud, l’été à pied, à VTT ou à cheval, l’hiver en raquettes ou
à ski ! Comptez de 6 à 15 jours, selon la forme et… le moyen de locomotion
choisi ! Dépaysement garanti. Pour les citadins à l’agenda chargé, choisissez la
formule à la mode, le « Week-End Grand Nord » en traîneau à chiens… Et pour
les « pros », bien sûr, la célèbre « Transjurassienne », course de ski de fond de
68 kilomètres inscrite au circuit mondial de la spécialité. Lorsque ses
5 000 coureurs traversent la station des Rousses sous les cris enthousiastes du
public, on pourrait se croire à une étape du Tour de France. Il y en a vraiment
pour tous les goûts !
K2 (8 616 mètres)
La plus belle montagne du monde, forcément ! La montagne des montagnes.
Le Cervin de l’Himalaya, avec 4 000 mètres de plus. Pyramide presque parfaite,
comme dessinée par un enfant, d’autant plus intimidante qu’elle surgit, presque
isolée, à gauche de l’homme qui remonte le glacier du Baltoro lorsqu’il atteint le
saint des saints, comme dit Pierre Mazeaud*1, Concordia, cette immense arène
de glace et de cailloux qui voit se rejoindre les glaciers Godwin-Austen et du duc
des Abruzzes. Tous ceux qui, comme moi, ont eu la chance de pénétrer ce
sanctuaire en sont restés muets d’admiration, tandis que les porteurs baltis, selon
la tradition, entonnent leurs chants. Je frémis encore d’émotion à l’évocation de
ce lieu qui est le rêve de tout amoureux des montagnes. Sa Majesté le K2, dont la
cime panachée de nuages s’élève à plus de 4 000 mètres au-dessus du glacier,
trône entre le Broad Peak (8 047 mètres) et la tour de Mustagh (7 273 mètres) à
la silhouette aiguisée et imprenable. Devant, l’impressionnante face sud-ouest du
Gasherbrum IV (7 925 mètres), aux lignes parfaites et immaculées, l’une des
plus difficiles au monde. A droite, le glacier qui continue à remonter vers le
Hidden Peak*, encore caché comme il se doit…
Une montagne aussi belle que le K2 ne pouvait qu’attirer les passions et…
les drames. C’est le colonel anglais Montgomerie, du Survey of India, qui
identifie le premier le sommet, lui donne un nom provisoire (K comme
Karakoram, 2 comme numéro d’ordre), qui deviendra définitif, même pour les
Baltis (le « Keitou »), et le mesure à 8 611 mètres, ce qui en fait la deuxième
montagne du monde. En 1986, une étude américaine lui donnera même
8 859 mètres, soit plus que l’Everest ! Une erreur rectifiée depuis2. Une
expédition de reconnaissance a lieu dès 1892 avec l’explorateur anglais sir
Younghusband et lord Martin Conway, à l’occasion de laquelle ils tentent, sans
succès, l’ascension du Chogolisa, au sud de Concordia (7 668 mètres). La
première tentative réelle a lieu en 1902 avec l’Anglais Oscar Eckenstein, qui
faisait partie de l’équipe de Conway. Il faudra atteindre cinquante-deux ans pour
que le sommet soit atteint… par des Italiens. Comme souvent, la voie qui paraît
la plus évidente sur le papier se révèle une fausse piste : les Anglais choisissent
l’arête nord-est. Impossible… La cordée de pointe ne dépasse pas 6 600 mètres.
Sept ans plus tard, le duc des Abruzzes* s’empare du sujet. Avec une forte
équipe de guides de Courmayeur, il explore les différentes voies possibles et
découvre celle qui sera la voie du succès, beaucoup plus tard, l’arête sud-est,
l’arête dite des Abruzzes. Mais trop difficile pour l’époque ! C’est vingt ans
après que les Américains prennent le relai et envoient pas moins de trois
expéditions sur l’arête des Abruzzes, en 1938, 1939 et 1953. On y est presque.
La première fois, l’équipe de Charles Houston, après avoir vaincu les difficultés
rocheuses qui avaient arrêté les Italiens, atteint 7 900 mètres, mais redescend à
cause du mauvais temps. L’année suivante, l’équipe de Fritz Wiessner monte à
8 370 mètres, doit redescendre et perdra quatre hommes dans la tempête. La
troisième tentative menée par Houston après la guerre, en 1953, manque le
sommet à 300 mètres près à cause d’une violente tempête. Un disparu, plusieurs
blessés et un retour apocalyptique pour les survivants. Montagne maudite…
Signe du destin : en 1954, le Pakistan accorde un permis aux Italiens pour le
K2. C’est le moment de terminer le travail commencé par le duc des
Abruzzes en 1909 ! Le professeur Ardito Desio dirige une équipe composée des
onze meilleurs alpinistes italiens du moment, avec Lacedelli, Compagnoni, plus
un jeune dénommé Walter Bonatti*. La réussite est au bout, mais dans la
douleur. Mort de Mario Puchoz. Mort évitée de justesse de Bonatti et de son
porteur Mahdi qui ont risqué leur vie pour approvisionner la cordée d’assaut en
oxygène et, abandonnés par leurs compagnons, ont dû improviser un bivouac
dans la neige à 8 100 mètres. Polémiques ensuite entre le jeune Walter et ses
compatriotes (voir : Bonatti)… Mais seule la victoire compte : Lacedelli et
Compagnoni atteignent le sommet après treize heures d’escalade à partir du
camp IX (8 060 mètres). C’est le premier triomphe italien en Himalaya, après les
Français à l’Annapurna et les Anglais à l’Everest.

Mais le K2 ne s’est pas encore vraiment livré. Les Américains vont prendre
leur revanche en attaquant la difficile arête nord-est, sur laquelle avait buté la
première tentative en 1902. Ils y parviennent en 1978, sans oxygène, avec Louis
Reichardt, Rick Ridgeway et John Roskelley. L’année suivante, les Français,
appuyés par le Comité de l’Himalaya, dopés par leurs succès depuis l’Annapurna
(le Makalu en 1955, la tour de Mustagh en 1956, le Jannu en 1959, le pilier ouest
du Makalu en 1971), se lancent le défi du pilier sud-ouest du K2, la Magic Line,
surnom qui en dit assez sur l’élégance et l’esthétique de cette voie inviolée…
sans parler de sa difficulté. Une expédition lourde est lancée par la Fédération
française de montagne, avec une équipe solide (Yannick Seigneur*, Maurice
Barrard*, Pierre Beghin*, Jean-Marc Boivin*, Ivano Ghirardini…) et de gros
moyens. L’énorme arête rocheuse qui s’élève d’un seul jet est presque vaincue
lorsque la météo s’en mêle. On doit renoncer à 8 460 mètres, à 150 mètres du
sommet ! Cet échec, qui aura des conséquences financières lourdes pour la FFM,
sonnera le glas des expéditions « mammouths » sur fonds publics. Les
expéditions légères se multiplient. Benoît Chamoux réussit l’ascension en
solitaire en 22 heures en 1986. La même année, une cordée polonaise réussit la
Magic Line sur laquelle les Français avaient buté sept ans plus tôt. Pierre
Beghin* et Christophe Profit* réalisent la première de l’arête nord-ouest en style
alpin en 1991. Chantal Mauduit* réussit le sommet sans oxygène en 1992… Une
autre femme, l’Autrichienne Gerlinde Kaltenbrunner réalise en 2011 l’exploit,
avec les Kazakhs Zoumaiev et Pitsov, de l’ascension de l’arête nord, sur le
versant chinois, sans oxygène ni porteurs d’altitude, une voie qui avait été
ouverte par une expédition lourde japonaise en 1982 : « Ce fut l’une des
expériences les plus intenses de ma vie. J’avais l’impression de faire corps avec
l’univers. C’était étrange d’être à la fois aussi exténuée et de tirer autant
d’énergie du simple panorama3 », dira-t-elle.
Alors, le K2, « montagne tueuse » ? Le cliché est aussi tenace qu’agaçant.
D’abord, parce que ce n’est pas la montagne qui tue, ce sont les hommes qui y
meurent. « Pour moi, les alpinistes cherchent à prouver qu’ils sont vivants en
côtoyant la mort4 », dit Yan Giezendanner, ce génial météorologue, le « routeur
des cimes », l’ange gardien des alpinistes, qui guide depuis son ordinateur des
dizaines d’expéditions himalayennes. Même si le résumé peut paraître brutal,
Yan sait de quoi il parle. Ensuite, parce que le K2 n’est pas, objectivement, la
montagne la plus « meurtrière ». 250 morts à l’Everest, environ 70 au K25.
Certes, le sinistre bilan présenté ainsi n’a pas grand sens, car l’Everest est dix
fois plus fréquenté que le K2 (3 600 summiters à l’Everest, moins de 300 au K2).
La dangerosité du K2, statistiquement, est donc supérieure à celle de l’Everest :
6 décès pour 100 alpinistes au sommet du monde, 23 au K2. Cependant, le K2 ne
détient pas le triste record des accidents mortels : c’est l’Annapurna*, avec
38 morts pour 100, suivi du K2, du Nanga Parbat (22) et du Kangchenjunga
(20). Alors, pourquoi cette sinistre réputation du K2 ?
D’abord, parce qu’il présente des difficultés techniques à haute altitude que
ne présente pas l’Everest, du moins dans sa voie normale. Ensuite, parce que la
météo y est dangereusement capricieuse. Rares sont les périodes de calme. Le
vent y souffle de manière infernale et les accidents les plus dramatiques qui y
sont survenus sont la conséquence d’une météo extrême. Avec l’altitude, la
fatigue et l’altération des facultés mentales qui en résultent, le danger est partout,
y compris à la descente : plus d’un accident mortel sur trois est survenu durant la
« retraite6 ». D’ailleurs, à ce jour, le K2 n’a jamais été gravi en hivernale. C’est
le seul des 8 000 dans ce cas.
Enfin, parce que l’histoire du K2 est marquée par des « étés meurtriers7 »,
des accidents en série qui marquent cruellement les esprits.
1986 : 27 alpinistes ont atteint le sommet en juillet-août, 13 sont morts, tous
ou presque à la descente, dans une tempête soufflant à plus de 140 km/h pendant
quatre jours. Parmi les victimes, les époux Barrard*, Julie Tullis, la compagne de
Kurt Diemberger*, et le grimpeur prodige anglais Alan Rouse.
2008 : le 31 juillet, 20 alpinistes de toutes nationalités sont dans les starting-
blocks pour le sommet après une longue période de mauvais temps. La fenêtre
météo est étroite, deux jours seulement. Ou trois. On se précipite. Trop de
monde sur la voie. Dans la montée, un grimpeur serbe détache son mousqueton
de la corde fixe pour dépasser un autre alpiniste. Il décroche, entraînant dans sa
chute un Hunza*. Deux morts. Les 18 autres atteignent le sommet, très en retard
sur l’horaire prévu. La descente commence à la nuit tombée. Une chute de sérac
emporte 3 alpinistes. Cinq morts. La panique s’empare des cordées et c’est
chacun pour soi. Le Hollandais Van Rooijen, rescapé, raconte : « Les gens
descendaient à toute allure, mais sans savoir où aller. Donc un grand nombre de
personnes étaient perdues sur la montagne du mauvais côté, sur la mauvaise
voie, et là, vous avez un énorme problème8. » Bilan total : 11 morts.
Le K2 fait peur… L’Italien Fosco Maraini le décrit ainsi : « Tout de roche,
de glace, de tempête et d’abîme. Il ne fait aucune tentative pour paraître humain.
Il est atomes et étoiles. Il est nu comme le monde avant le premier homme – ou
la planète en cendres après le dernier9. » « Il faut imaginer son sommet non
comme un lieu physique, point de rencontre de cinq arêtes montant de la Chine
et du Pakistan, mais comme une bulle, un espace de non-vie aux confins de la
stratosphère où l’air pèse trois fois moins qu’au niveau de la mer, où le vent
frappe avec la violence du jet-stream10 », écrit Charlie Buffet. Ou encore Greg
Child, revenu du sommet : « Le K2 est une mise à l’épreuve, une
personnification géologique de l’angoisse. L’escalader est une confrontation
permanente avec la peur de la mort11. »
Mon Dieu, que la montagne est belle…
Karakoram
Il en impose, ce nom qui sonne comme un craquement de rochers ou un
éboulis gigantesque… Karakoram ! Massif magistral du Cachemire, à cheval
entre l’Inde et le Pakistan, qui se le disputent depuis 1947, une guerre
littéralement très froide, où les conditions climatiques font plus de victimes que
les tirs de canon, que l’on entendait à intervalles réguliers du camp de base du
Hidden Peak*. Bien qu’il ait la même origine géologique que l’Himalaya* – un
froissement de tôle colossal entre les plaques indo-australienne et eurasienne –,
les puristes y voient un massif séparé, un monde à part.
Un monde démesuré : le Karakoram, qui veut dire « grande barrière » ou
« barrière blanche », concentre les plus hautes cimes du monde, d’où son surnom
de « troisième pôle ». Sur les quarante-deux sommets les plus hauts recensés
dans le système himalayen, trente-trois se trouvent au Karakoram – dont quatre
des quatorze 8 000* de la planète et, parmi eux, la deuxième montagne du
monde, le K2*. Pour ne pas en rester là, le massif collectionne aussi les plus
grands glaciers du monde : huit de plus de 50 kilomètres, en particulier le
Baltoro, 57 kilomètres de long, 6 kilomètres de large dans sa partie centrale, et le
Siachen, 75 kilomètres. Cette mer de glace alimente en eau douce le fleuve Indus
– ce qui fait du Karokoram la mère nourricière des civilisations indo-
pakistanaises.
Un monde… au bout du monde. Je n’y suis allé qu’une fois et ce fut une
révélation, la plus belle aventure de ma vie. C’était en 1984, lors de l’expédition
Hidden Peak* conduite par Pierre Mazeaud*. Après avoir atterri à Rawalpindi
(Islamabad), on embarque pour Skardu dans un bus peint de couleurs éclatantes,
avant de troquer le bus pour des Jeep à Dassu. Jusqu’à ce qu’il ne reste plus que
les jambes pour gagner le massif éloigné des Gasherbrum, « montagnes de
lumière », par une marche d’approche de douze jours, semée de quelques
villages qui s’évanouissent dès que l’on atteint le glacier du Baltoro – car,
contrairement à la région de l’Everest, le Karakoram est très peu habité. Un
désert pour les hommes… peuplé de géants ! A côté, les Alpes font figure de
golf miniature ! Avancer sur le Baltoro, c’est s’incliner devant les tours de
Trango, ces monolithes de couleur fauve qui feraient passer les Dolomites pour
un jeu de construction, les fantastiques tours de Trango, sortes de Tre Cime di
Lavaredo puissance 10, la tour de Mustagh aux allures de Cervin himalayen…
Les yeux demandent déjà grâce avant même d’arriver au « saint des saints »,
Concordia, la bien nommée, cette immense esplanade naturelle d’où se
dévoilent, devant, les Gasherbrum, le Broad Peak, à 8 047 mètres, et bien sûr,
juste à gauche, le majestueux K2* – K, comme Karakoram, 2 comme numéro
d’ordre, jamais baptisé d’un nom local plus imagé, car invisible depuis les zones
habitées… Montagne mythique, « exceptionnelle, pyramide presque parfaite12 »,
dit Mazeaud, qui poursuit : « Puis-je écrire que ma découverte du massif de
l’Everest, sans doute incomparable, n’a rien été à côté du choc que j’ai ressenti
lorsque je me trouvai au pied de ces montagnes de lumière ? » Walter Bonatti*
décrit le spectacle à merveille : « Tous les plus hauts sommets du Karakoram
que le regard parvient à embrasser semblent surgir par enchantement d’une mer
de lait […] A droite la masse imposante du Broad Peak, et plus loin les cimes
des Gasherbrum. Le K2 domine tous ces colosses13. » Le K2, « pyramide de
5 kilomètres de large et de 3,5 de haut, une masse de gneiss, de schistes et de
granit équivalente à 37 Cervins », écrit Charlie Buffet, journaliste montagne de
Libération et du Monde14. Le K2, deuxième sommet le plus haut du monde dont
viendra finalement à bout en 1954 une équipe d’Italiens qui compte justement le
jeune Bonatti*. Rude déception pour les Français, qui avaient très tôt pris leurs
« quartiers » dans le massif : en 1936, Henry de Ségogne, alpiniste et conseiller
d’Etat, y menait la première expédition* française en Himalaya. Direction… le
Gasherbrum I ! C’est un peu en hommage à Ségogne, haut fonctionnaire comme
lui fou de montagne, que Pierre Mazeaud avait souhaité, cinquante ans plus tard,
reprendre le chemin du Hidden Peak.

Mais soyons fair-play : ce sont les Anglais qui ont foulé les premiers le
Karakoram, en 1892, derrière sir William Martin Conway of Allington (1856-
1937), historien, explorateur et homme politique, probablement « le seul lord
anglais à inclure un piolet dans ses armoiries15 ». Les premiers, les tout
premiers ? Non pas ! Avant eux, le Karakoram était bien sûr déjà le domaine des
seigneurs des montagnes, les Hunzas*, ce peuple fier de son histoire et de sa
connaissance inégalable du massif, qui y a guidé ensuite, comme les Sherpas* du
Népal, les expéditions européennes.
Lorsque notre expédition, prise dans le mauvais temps, a entamé son repli et
quitté le camp de base, c’est avec le Hunza Hunar Baig, devenu mon ami, que
j’ai dû rallier à toute allure le village d’Askole, pour aller chercher les porteurs.
Nous descendîmes en trois jours ce que nous avions monté en quinze… Il faut
dire que nous courions la plupart du temps, gonflés par les globules rouges que
nous avions accumulés là-haut. Arrivés en bas, Hunar Baig semblait avoir fait
une promenade de santé, tandis que j’étais victime de déshydratation et urinais
un inquiétant liquide noir ! Hunar Baig m’a conduit chez un « ancien » du
village, qui m’a fait avaler jusqu’au dernier cristal un morceau de sel plus gros
qu’une orange : remède miracle, qui m’a instantanément remis sur pied, et m’a
laissé du Karakoram un souvenir… relevé à souhait ! Depuis, j’adore le sel, mais
je préfère encore les oignons et les abricots frais que nous trouvâmes de retour
au joli village d’Askole !
Kukuczka, Jerzy (1948-1989)
« Vous avez fait les quatorze 8 000, vous pourriez prendre votre retraite !
Pourquoi repartez-vous au Lhotse, surtout sur l’imprenable face sud ? lui
demande le journaliste.
— Pourquoi arrêter, puisque tout va bien16 ? »
C’est vrai que tout va bien, jusque-là, pour « Jurek ». Il a quarante et un ans,
une foi inébranlable en Dieu et… en lui. Il est le deuxième homme, un an après
Messner*, à avoir gravi tous les 8 000 de la couronne himalayenne. Et il l’a fait
en huit ans seulement, alors qu’il en avait fallu seize à Messner. Tout cela sans
oxygène naturellement (sauf un court moment à l’Everest), parfois en solitaire,
ouvrant une dizaine de voies nouvelles et quatre premières en hivernale, comme
le rappelle Marc Batard*17. Il n’aimait pas les sentiers battus : « Mon plaisir
n’est pas seulement d’être en montagne et en expédition. Quand je suis au pied
d’un sommet, quel qu’il soit, mon désir le plus intense est de le gravir et de faire
quelque chose de nouveau, un exploit, entamer une aventure, même si quelque
part en moi je suis picoté par l’inquiétude de l’inconnu18 », rapporte
l’himalayiste. Toujours la voie la plus difficile… Et une résistance phénoménale
à l’effort en haute altitude. Il s’acclimatait lentement, mais, une fois prêt, il
pouvait survivre de très longues périodes en altitude, parfois sans boire ni
manger19.
Cet ingénieur électricien travaillant pour l’industrie minière, bon père de
famille, avait commencé à grimper à l’adolescence dans les Tatras, puis les
Dolomites et le massif du Mont-Blanc. A trente ans, il se consacre à la conquête
des sommets himalayens qu’il atteindra les uns après les autres entre 1979
(Lhotse) et 1987 (Shishapangma). A part sur le Lhotse, son premier 8 000, Jurek
n’a jamais pris les voies normales… D’où, sans doute, la volonté, qui lui sera
fatale, d’y revenir en 1989 pour tenter la face sud. Il ouvre de nouvelles voies à
l’Everest (pilier sud), au Makalu (arête nord-ouest), aux Gasherbrum II et I, au
Broad Peak, au Nanga Parbat (pilier sud-est), au K2 (face sud), au Manaslu (mur
nord-est) et au Shishapangma (arête ouest). Quant aux quatre 8 000 restants, il
en fera la première ascension hivernale (Dhaulagiri, Cho Oyu, Kangchenjunga et
Annapurna). Et, à chaque sommet, il déposait non seulement le drapeau
polonais, mais aussi une petite peluche venant de ses fils20…
Ce palmarès inouï en a fait un véritable héros en Pologne, où il a reçu de
nombreuses distinctions. Le Comité olympique lui a même délivré une médaille
d’argent d’honneur en 1988 lors des Jeux d’hiver de Calgari… en même temps
qu’à Reinhold Messner !
Dix ans après son premier 8 000, il veut absolument revenir au Lhotse pour
ouvrir la face sud tant redoutée avec son ami Pawłowski. La tentative de trop ? Il
est pourtant en pleine forme, ce 17 octobre 1989, et le temps est beau sur le
Lhotse. Une alerte cependant… sur un mauvais relai, dans une zone pas très
raide, il perd l’équilibre et bascule en arrière. Ses bras moulinent l’air… mais il
réussit à arrêter sa chute au bout de quelques mètres ! « Mon Dieu ! Tu veilles
sur moi ! Tu m’as offert une nouvelle chance21 ! », note-t-il dans ses carnets. Il
n’en aura pas de deuxième. Quelques jours plus tard à peine, le 23 octobre, ils
montent tous les deux au dernier camp. Au petit matin, le temps est beau. On
part pour le sommet, qui est si près, 300 mètres seulement. Pawłowski raconte :
« C’était au tour de Jurek de grimper en tête. » Ils sont espacés de 40 mètres.
Brutalement, Jurek dévisse. « J’étais abasourdi quand je l’ai vu partir de plus en
plus vite… Il n’a même pas crié… La corde s’est rompue sur un rocher coupant
quelques mètres au-dessus de moi… Tout ce que j’ai vu après, c’est Jurek qui
continuait à tomber jusqu’au pied de la face22. » On retrouvera son corps
3 000 mètres plus bas. Ses amis l’ont enseveli en pleurant dans une crevasse au
pied de « sa » face sud.
Dans les prières que Jurek, très croyant, faisait et qu’il notait dans ses
carnets, on peut relever celle-ci : « Mon Dieu, épargne-nous la mort dans la
vallée23. »
Lachenal, Louis (1921-1955)
Le 3 juin 1950, Louis Lachenal et Maurice Herzog se dressent au sommet de
l’Annapurna*, premier 8 000 ! La France, humiliée par la guerre, retrouve la
fierté ! Le livre d’Herzog, Annapurna, premier 8 000, se vendra à 30 millions
d’exemplaires et le chef d’expédition, promu héros national, sera ministre.
Lachenal tombera presque dans l’oubli, lui qui avait formé avec Terray* une des
cordées les plus brillantes de l’après-guerre. Victime de graves gelures à la
descente de l’Annapurna, il devra être amputé et subira seize opérations en cinq
ans, sans compter la douleur morale d’avoir toujours joué le second rôle, muet
par obligation… En novembre 1955, avec son ami Payot, il fait la vallée
Blanche, qu’il connaît par cœur. Payot raconte : « Là-haut, à l’aiguille du Midi,
il y avait peut-être 100 km/h de vent, et ça le mettait en joie !… Le vent dans la
gueule, nous avancions à peine. Il m’a encore dit : “Y a le pet ! J’aime ça !” Ce
furent ses derniers mots. J’ai entendu un bruit. Je me suis retourné. Plus
personne1. » Lachenal, à trente-quatre ans, était tombé dans une crevasse, mort
sur le coup, la nuque brisée.
Né à Annecy, il commence à grimper à l’âge de treize ans. A vingt ans, il
adhère à Jeunesse et Montagne et fait la connaissance de Terray* et de
Rébuffat*. Après la guerre, il intègre la Compagnie des guides de Chamonix et
réalise les plus belles faces nord avec Lionel Terray (les Droites, l’éperon
Walker, l’Eiger). C’est eux qu’il retrouve pour la fameuse expédition française à
l’Annapurna en 1950, dirigée par Maurice Herzog*. Le 3 juin, Lachenal et
Herzog partent du camp V. Rébuffat et Terray sont au camp IV, Couzy et Schatz
au camp III, le reste des forces au camp II. « A 14 heures, nous débouchions sur
le sommet, transfigurés par une joie immense2 », écrit Herzog. Mais la descente
sera un véritable calvaire et durera un mois, dans le mauvais temps. Les deux
vainqueurs sont atteints de graves gelures et devront être amputés, Lachenal aux
pieds et Herzog aux mains. Comme souvent (voir : Polémiques), la suite se passe
mal : le récit d’Herzog est humiliant pour Lachenal, qui veut répliquer avec le
soutien de Rébuffat. « Tout pour le chef, rien pour eux3 ! » L’imprévisible
accident de la vallée Blanche l’en empêchera. Et c’est le frère de Maurice
Herzog, Gérard, qui publie en 1956 les souvenirs de Lachenal (Les Carnets du
vertige), après, dit-on, une lecture plus que sélective… C’est seulement quarante
ans plus tard, en 1996, que les éditions Guérin publieront l’intégrale des Carnets
du vertige, tels que Lachenal les avait écrits. On y lit ceci sur ce qui s’est passé à
l’approche du sommet :

« Je savais que mes pieds gelaient, que le sommet allait me les coûter. Pour moi, cette course
était une course comme les autres. Si je devais y laisser mes pieds, l’Annapurna, je m’en
moquais. Je ne devais pas mes pieds à la jeunesse française. Pour moi, je voulais donc descendre.
J’ai posé à Maurice la question de savoir ce qu’il ferait dans ce cas. Il m’a dit qu’il continuerait.
Je n’avais pas à juger de ses raisons, l’alpinisme est une chose trop personnelle. Mais j’estimai
que s’il continuait seul, il ne reviendrait pas. C’est pour lui, et pour lui seul, que je n’ai pas fait
demi-tour. Cette marche au sommet n’était pas une affaire de prestige national. C’était une
affaire de cordée4. »

Parole de guide. Guide qui restera un exemple.


Lafaille, Jean-Christophe (1965-2006)
Le Messner* français. J’ai fait sa connaissance juste après son exploit de
2004, la première ascension en solitaire, en hivernale et sans oxygène d’un
sommet de plus de 8 000 mètres, le Shishapangma : « C’est une première
mondiale !… Il n’a plus guère de concurrents », applaudit Jean-Michel Asselin,
directeur du magazine Vertical. Lafaille voulait être le premier Français à venir à
bout des quatorze 8 000*, en technique « alpine ». Il en réalisera douze, jusqu’à
sa brutale disparition sur les pentes sommitales du Makalu, le 26 janvier 2006,
laissant son épouse Katia et ses trois enfants, Marie, Jérémie et Tom,
désemparés.
Originaire de Gap, il commence à grimper très tôt et impressionne ses
camarades par sa technique et sa détermination, qui font oublier sa petite taille
(1,60 mètre). Dans les Alpes, il réalise la première en solitaire de la voie
« Divine Providence » au Grand Pilier d’Angle et de la voie Bonatti au Grand
Capucin (1990). En 1992, il ouvre en hivernale une nouvelle voie à l’éperon
Croz dans la face nord des Grandes Jorasses (« le chemin des étoiles »).
Première tentative, la même année, en Himalaya, sur l’Annapurna, avec Pierre
Beghin*. Et c’est le drame qui le marquera à jamais5. A 7 100 mètres, à cause
d’un coinceur qui lâche pendant un rappel, Pierre Beghin disparaît dans l’abîme
sous les yeux de Jean Christophe : « Je vois Pierre partir, la tête tournée vers le
ciel, les bras impuissants, le dos lesté par son gros sac… Ses yeux sont là qui me
transpercent, deux lumières qui s’éternisent dans le vide, deux interrogations
habitées par l’effroi… Pierre n’a pas dit un mot, mais moi je hurle6 ! » Jean-
Christophe mettra cinq jours pour redescendre, seul, sans matériel, avec un bras
cassé par une chute de pierres… Mais le pire est au retour, avec le sentiment de
culpabilité, le doute, le regard des autres… Il lui faudra du temps pour digérer ce
drame, en parler et prendre sa revanche sur la montagne qui lui avait enlevé son
ami.
Son entourage lui suggère « une expédition de convalescence7 », et il se
retrouve en 1993 au sommet du Cho Oyu (8 201 mètres). La machine était
relancée : ouverture en solitaire et sans oxygène d’une nouvelle voie au
Shishapangma en 1994, enchaînement en solitaire et sans oxygène des
Gasherbrum I et II en 1996, la face ouest du Lhotse en 1997… La course aux
quatorze 8 000 a commencé ! Sa nouvelle compagne, Katia, qu’il épousera trois
ans plus tard, l’assistera constamment dans ce projet, comme « manager ». En
2000, c’est la première en solitaire de la face nord directe du Manaslu
(8 163 mètres), l’année suivante le K2*, la « montagne des montagnes »
(8 611 mètres), sans oxygène naturellement, puis sa revanche sur l’Annapurna
en 2002, avec la première mondiale de l’arête est. L’année suivante, en à peine
deux mois, il enchaîne trois 8 000 : le Dhaulagiri (8 137 mètres), le Nanga
Parbat (8 125 mètres) et le Broad Peak (8 047 mètres). L’entreprise familiale
Lafaille fonctionne à plein régime, les rôles étant bien répartis entre Jean-
Christophe, qui s’entraîne quotidiennement, Katia, qui s’occupe de l’argent et de
la logistique, et le « routeur » de génie de Chamonix, Yan Giezendanner. Les
sponsors répondent, la presse, la radio et la télévision s’intéressent à « JC », non
sans susciter d’ailleurs quelques jalousies dans la vallée de Chamonix… Le
11 décembre 2004, c’est l’exploit dont le monde entier parle : premier 8 000 en
hivernale, en solitaire et sans oxygène. Du jamais vu.
C’est alors que j’ai la chance de croiser sa route. Invité dans une émission de
radio pour évoquer mes « passions », le foot, la musique et la montagne, je lui
propose d’intervenir à l’antenne pour raconter sa dernière ascension. Je découvre
un homme d’une exceptionnelle qualité : sensible, humble, posé, mais aussi
déterminé et méthodique. Une amitié naissait. Nous nous verrons encore lors de
la préparation de sa dernière expédition, que je suivrai presque en direct. Il a vu
grand : le Makalu en solitaire et en hivernale… Parti du camp de base le
24 janvier après 54 jours de mauvais temps, il bivouaque à 6 400 mètres. Le
lendemain, il atteint le camp II à 6 900 mètres. Le 26, il est au camp III à
7 600 mètres. Le lendemain, il part à l’assaut du sommet qu’il pense atteindre en
début d’après-midi. Il ne donnera plus de nouvelles. Que s’est-il passé là-haut ?
Laissons parler Katia : « J’ai su. A la seconde où Jean-Christophe a posé le pied
sur la crevasse, j’ai su. Le fil qui liait nos deux existences venait d’être
tranché8. » Le 29 janvier, il est officiellement porté disparu.
Comme souvent, il se trouvera des esprits chagrins pour critiquer son
audace, son entêtement à « faire » le sommet à tout prix. Je préfère laisser parler
Reinhold Messner : « L’exposition au Makalu en hiver est énorme. Maximale.
Mais on n’a pas le droit de dire que c’est trop, ou pas possible. Jean-Christophe
pouvait le faire9. »
Tous les matins, quand j’arrive à mon bureau, mon regard tombe sur sa
photo, dédicacée en 2004 : « A une passion commune. JC Lafaille. »
Lépiney, Jacques de (1896-1941)
Le « père » de l’alpinisme français, le fondateur du Groupe de haute
montagne, le GHM. Soyons honnêtes, avant 1914, les Français n’avaient pas
particulièrement brillé sur la scène de l’alpinisme européen. Grâce à des hommes
comme Lépiney, mais aussi Henry de Ségogne* et Jacques Lagarde, il va
accomplir un vrai bond en avant à partir de 1923. Déjà, vers 1910, des grimpeurs
parisiens doués se retrouvent tous les dimanches à Fontainebleau* pour
s’entraîner, mais aussi préparer des courses pour l’été. C’est le « Groupe des
Rochassiers », qui sera au fond un peu l’ancêtre du GHM. Lépiney qui, à seize
ans seulement, affiche déjà une belle liste de courses dans les Alpes, les rejoint
en 1912. Il se lie d’amitié avec Paul Chevalier, un autre « fort grimpeur ». La
guerre les sépare – ils y sont tous deux blessés, grièvement pour Paul –, mais les
deux compagnons se retrouvent en 1918 à Chamonix pour escalader le Grépon et
le Peigne. C’est là qu’ils fondent le GHM, cette sorte de club des alpinistes de
haut niveau : on y est admis discrétionnairement sur présentation d’une liste de
courses. On y échange expériences, documentation, projets, on y organise des
expéditions communes. L’alpinisme français « sans guide » est né.
Lépiney accumule les réussites entre 1919 et 1922 : aiguille du Fou, aiguille
Ravanel, aiguille du Pouce, trident du Tacul, aiguille Verte, aiguille du Peigne,
traversée du col de la Brenva, considérée comme la première grande course de
glace réussie par des « sans-guide » français10. Le groupe reçoit ensuite le
renfort de deux alpinistes d’exception, Jacques Lagarde et Henry de Ségogne*.
Le trio Lépiney, Lagarde et Ségogne réussit en août 1924 la grande première de
la face nord de l’aiguille du Plan, course mixte difficile où ils feront merveille
dans la technique du cramponnage11.
Biologiste, spécialisé en entomologie, Lépiney s’installera pour raisons
professionnelles au Maroc à partir de 1925 et en profitera pour réaliser quelques
très belles ascensions dans l’Atlas et au Sahara. Il est aussi à l’origine, avec
Charles Vallot, de la collection des fameux Guides du massif du Mont-Blanc,
irremplaçables encore aujourd’hui. Il meurt accidentellement à quarante-cinq
ans, en entraînant des jeunes Marocains à l’école d’escalade. Victime de sa
générosité et de sa passion.
Liberté
Agrégé de philosophie et amoureux de l’alpinisme, Patrick Dupouey
s’alarme à juste titre : « Homme libre, toujours tu chériras la mer ! On le dirait
aussi bien de la montagne, dont les amoureux aiment à rappeler que leur
domaine est l’un des ultimes espaces de liberté encore disponibles, et qu’il doit
le rester. Cela ne va pas de soi à une époque qui légifère, réglemente, codifie,
encadre, contrôle12. » J’irai même plus loin. La seule expression « espaces de
liberté » me donne la nausée, à croire que nous serions tous des prisonniers
autorisés seulement à quelques rares promenades encadrées… Passons. Mais
notre philosophe a raison d’appeler à la vigilance : résistons, comme les marins
le font pour la voile, à l’instauration du permis d’aller en haute montagne, dont
la proposition, usée autant que démagogique, réapparaît après chaque accident
grave. « L’alpinisme recèle cette formidable chance de s’exprimer dans une
sphère de liberté, où chacun dicte ses propres règles, en accord avec lui-même.
L’alpinisme échappe encore au législateur et c’est heureux13 », écrit Lionel
Daudet. Le permis de conduire n’a d’ailleurs jamais empêché les accidents de
voiture et les morts en montagne ne sont pas, la plupart du temps, des débutants.
Par bonheur, et contrairement aux propos de salon (« décidément tout a été
fait ici-bas »), la planète bleue est encore, et pour longtemps, suffisamment vaste
et belle pour permettre aux âmes éprises d’aventure* de faire jouer leur liberté et
de mettre leur caractère à l’épreuve. La mer et la montagne, bien sûr, mais aussi
les forêts, les déserts, brûlants ou glacés, le monde sous-marin, les grands
fleuves… Il y en a pour tous les goûts et tous les niveaux : le retraité qui
randonne en Maurienne est aussi « libre » que Sylvain Tesson* lorsqu’il traverse
la Sibérie. Mais libre de quoi, au fait ?
Libre de souffrir dans l’effort, d’avoir froid, soif, faim, d’avoir peur, de subir
la brûlure du soleil, d’affronter le danger, voire même de risquer sa vie ? Un peu
tout cela, oui. Et en échange de quoi ? De la beauté des paysages ? Un
téléphérique ou un train à crémaillère feraient bien l’affaire. De l’exploit
sportif ? De la conquête d’un sommet vierge ? De la notoriété ? Bien peu y
auront accès. A la vérité, il n’est de réelle contrepartie à l’exercice – douloureux
parfois – de cette liberté que le sentiment d’exister, et ce au sens presque sartrien
du terme14. « Là-haut, je me suis toujours senti plus vivant, plus libre, plus vrai :
je me suis réalisé15 », dit Walter Bonatti*. Reinhold Messner* est sartrien dans
l’âme lorsqu’il proclame : « Je suis ce que je fais », revendique « la liberté
d’oser agir hors de toutes règles, de pouvoir vivre sa propre expérience,
de mieux connaître la nature humaine16 ». Mais passons de la théorie à la
pratique… pour constater vite que rien n’est simple !
Première épreuve soumise à notre « montagnard libre dans une montagne
libre » : prendre un guide ou pas ? Habituel dilemme entre sécurité et liberté,
entre principe de plaisir et principe de réalité, entre raison et désir. La sagesse
incite à se faire accompagner, pour ne pas dire, comme Anne-Laure Boch,
« précéder » par un guide, ou par un « accompagnateur en moyenne montagne »
pour la randonnée. Mais le désir pousse à vouloir « goûter aux délices de la
responsabilité », car la présence d’un guide, pour rassurante qu’elle soit, et
précisément parce qu’elle l’est, prive l’amateur du « frisson » de l’aventure17.
Car, disons-le, la première des libertés en montagne, la plus excitante sans doute,
est la liberté de se perdre… Un des plus grands professionnels, Gaston
Rébuffat*, le disait en 1946 déjà : « A une époque où tout est de plus en plus
prévu, programmé, organisé, pouvoir se perdre sera bientôt un délice et un luxe
exceptionnels18. » C’est ce luxe, ce délice que poursuivaient les premiers
alpinistes « sans guide » de la fin du XIXe siècle, comme Mummery*, Young ou
Guido Rey*, qui connurent « l’état de grâce » et « éprouvèrent cette sorte
d’exaltation contenue qui saisit l’alpiniste lorsqu’il prend la tête de sa cordée,
lorsque rien ne s’interpose plus entre lui et la montagne19. » C’est cette même
quête qui anime les amateurs aujourd’hui lorsque, après avoir acquis les
fondamentaux à l’UCPA ou au Club alpin, ils « préfèrent se passer des services
d’un guide, quitte à en rabattre sur leurs prétentions quant au niveau de la course
visée20 ». Ce qui est vrai pour l’alpinisme l’est mutatis mutandis pour les autres
sports de montagne, en particulier la randonnée sous toutes ses formes, à pied, à
ski, en raquettes… Trouver soi-même son chemin, comme dirait Sartre, et donc
savoir se perdre… Un des petits livres les plus savoureux qu’il m’ait été donné
de lire sur le sujet est l’œuvre d’un Italien, Paolo Morelli, un poète alpiniste un
peu anarchiste qui fait l’éloge du vagabondage en montagne et rit des alpinistes.
Morceaux choisis de ce Guide pour se perdre en montagne21 :

« Carte géographique : absolument nécessaire si l’on veut faire l’expérience de se perdre […]
Celles de l’IGN sont les plus belles et attirantes. Elles seront aussi utiles pendant l’hiver devant le
radiateur, qu’inutiles sur place, où les consulter fait perdre beaucoup de temps avant de se
tromper de chemin, mais c’est là qu’est le but […]
Enthousiasme : utile quand on songe au suicide […] en montagne, les enthousiastes sont plus
dangereux que les avalanches et ressemblent à ces dernières par leur imprévisibilité et la vitesse
de leur chute […]
Expériences : intéressantes à entasser. En montagne on en trouve des tas. En montagne, être en
vie signifie avoir l’expérience de la montagne. Sinon c’est le contraire. Mais la seule occasion
d’acquérir une vraie connaissance, la seule qui en vaille la peine, c’est de se perdre. C’est en
réalité la seule expérience qui régénère. Si on survit, on n’est plus le même, si c’est le contraire,
on n’est pas certain d’avoir été quelqu’un […]
Altimètre : peut se révéler utile pour perdre du temps lorsque vous confrontez ses mesures avec
les cartes, ou pour enflammer les discussions avec vos compagnons […]
Alpinistes : nom générique donné à ceux qui vont en montagne avec l’intention d’y passer le
moins de temps possible pour commettre quelque chose de prémédité depuis le bas. Par
conséquent, plus on est habile alpiniste, moins on est vagabond… Entre les deux groupes, le
rapport est équilibré, avec du mépris de chaque côté […]
Esprit de groupe : l’esprit de groupe en montagne est fondé sur la responsabilité, et il est en béton
quand les réserves sont abondantes, puis sa qualité baisse avec le niveau de celles-ci. »

Si notre « montagnard libre », se dispensant de guide, a passé la première


épreuve en privilégiant la liberté à la sécurité, il n’en aura pas forcément terminé
avec les arbitrages. Question tout aussi engageante : partir seul ou à plusieurs ?
Là aussi, les deux petites voix se feront entendre, celle de la prudence et celle de
l’audace… Bien sûr, on peut être « encordé mais libre22 » selon la belle
expression de Patrick Berhault*. La solidarité de la cordée n’est pas
asservissement. Mais grimper, marcher seul dans la montagne n’est-il pas
l’aboutissement ultime, le nec plus ultra, de la liberté ? La solitude n’est-elle pas
le seul vrai moyen de gravir sa « montagne intérieure » ? Tous ceux qui y ont
goûté le disent : « Celui qui n’est plus distrait par la présence d’un compagnon a
un sens plus aigu du décor qui l’entoure. Il reçoit directement les messages de la
montagne. Il les épie même, car il sait qu’il doit régler d’après eux sa conduite. Il
en arrive ainsi peu à peu à attribuer à la montagne une présence23. » Et il lui
parle, comme Walter Bonatti* parlait tout seul – parfois même à son sac à dos !
– dans le pilier sud-ouest du Dru en 1955. Il l’écrira un peu plus tard : « La
solitude a été pour moi une école de formation, une condition précieuse, un vrai
besoin parfois, jamais une angoisse. C’est grâce à ces préliminaires que j’ai pu
accomplir chaque fois un fascinant voyage à l’intérieur de moi-même pour
mieux me scruter, me comprendre et aussi pour mieux comprendre les autres et
le monde autour de moi. Le silence qui accompagnait cette aventure solitaire
m’étourdissait parfois… mais qui dit silence dit aussi s’écouter, se parler,
réfléchir24. » De retour de son ascension de l’Everest en solitaire en 1980,
Reinhold Messner* explique : « Je n’avais pas eu à faire de compromis avec qui
que ce soit, ni à me disputer avec personne. Aucun plan d’ascension n’existait,
j’allais simplement de plus en plus haut. Je décidais d’heure en heure de la suite.
C’était la course absolument idéale : décidée seul, dirigée sous ma seule
responsabilité, réussie à l’encontre de tous les préjugés25. »
Alors que les deux premières épreuves (prendre un guide ou pas, partir seul
ou pas) concernent tous les amoureux de la montagne, la troisième sera réservée,
et c’est tant mieux, à un petit nombre seulement de professionnels et d’amateurs
chevronnés : je veux parler de l’ultime liberté, celle de mettre sa vie en jeu.
Ecartons d’abord, sans autre forme de procès, les théories inspirées d’un
freudisme mal digéré qui prêtent aux « montagnards de l’extrême » je ne sais
quelle pulsion de mort. « On peut toujours soupçonner la femme ou l’homme qui
a trouvé la mort en montagne d’être allé l’y chercher26 », et on l’entend
chuchoter parfois dans la vallée après un accident mortel… Stupide confort
moral du : « Je vous l’avais bien dit ! » Personne ne va en montagne pour jouer
sa peau, même les plus audacieux, dont le souci principal est plutôt de revenir
vivant pour accomplir l’exploit suivant. Pour autant, le risque vital est bien
présent et il est accepté, même si la préparation minutieuse qui précède
l’opération est destinée à le minimiser. L’acceptation de l’idée de la mort est
partagée par ces hommes et ces femmes d’exception, et même revendiquée
comme signe de leur liberté : « En décidant de partir, je n’étais responsable que
de moi-même, je risquais ma seule vie27 », se défend Messner* après le drame
du Nanga Parbat. Et cette acceptation a quelque chose de serein, voire de léger :
lorsque Georges Livanos, dit Le Grec (1923-2004), fait une longue chute qui
aurait pu être mortelle dans le massif des Grandes Rousses, il se fait, en tombant,
la réflexion suivante, comme Panisse : « De mourir, ça ne me fait rien, mais ça
me fait peine de quitter la vie28. » Et, peu avant d’arrêter l’escalade en 1997,
citant Robert Gabriel : « Si je me tuais dans les Calanques ou dans du facile, je
n’oserais plus sortir. » Messner*, aussi, relativise avec humour : « Au cours de
ma vie, je ne me suis pas trouvé souvent en danger de mort. Peut-être une
centaine de fois29. »
Cette liberté ultime de risquer sa vie, qui fait fantasmer les profanes, a une
contrepartie dont on parle, et pour cause, bien moins souvent, car elle vise à la
préserver : la liberté de renoncer. C’est peut-être la décision la plus difficile à
prendre pour un montagnard tendu vers son objectif depuis des jours, des mois,
parfois des années. Peu d’alpinistes en parlent, redoutant qu’on y voie une
défaillance du courage viril et légendaire du montagnard… Mais l’acceptation de
l’échec n’est-elle pas aussi noble que la célébration de la victoire ? Rebelle,
libre, écorché vif même, l’himalayiste français Marc Batard*, le « sprinter de
l’Everest », est un des rares alpinistes de très haut niveau à évoquer la peur* et
les douleurs du renoncement : « L’abandon le plus difficile auquel j’ai été
confronté en montagne, et qui me coûta un immense effort de volonté, je l’ai
vécu lors de ma deuxième tentative d’ascension de l’Everest en moins de vingt-
quatre, en 1988. J’étais parvenu à 150 mètres du sommet, une vingtaine de
mètres de dénivelé, les conditions météo étaient catastrophiques et je me sentais
à bout de forces. A un moment, je fus pris de tremblements violents, impossibles
à maîtriser. C’était le signe que je ne pouvais pas demander plus à mon
organisme. Et quelle que fût la distance restante, il fallait que je garde assez
d’énergie pour redescendre au plus vite… Je ne voulais pas que l’on couche mon
nom au bas de la liste déjà trop longue des victimes de l’Everest30. » Et il
conclut, sagement : « Pour nous, alpinistes, la réussite passe souvent par le
renoncement. Mais pas obligatoirement. Combien d’ascensions avons-nous
interrompues pour une de réussie ? Nous sommes bien les seuls à le savoir. On
nous reproche souvent de prendre trop de risques dans nos entreprises extrêmes.
Mais si le risque fait partie intégrante de l’aventure, ce n’est pas sa finalité. Le
but de l’aventure est la vie dans ce qu’elle a de plus enthousiasmant et de plus
noble. Le renoncement intervient, justement, lorsque la vie doit être préservée, à
tout prix31. » C’est sans doute pourquoi Marc est encore vivant et en pleine
forme aujourd’hui.
Littérature
« La littérature est une occupation de la vallée32 », dit froidement Louis
Lachenal*. Sous l’apparence anodine du constat se cache la vérité, un peu
dérangeante, que ce sont la plupart du temps des citadins, étrangers au milieu
montagnard, qui écrivent sur la montagne… Les montagnards, connus pour être
peu bavards, n’écrivent pas davantage ! De sorte que la « littérature de
montagne », pour autant que le genre existe vraiment, est le plus souvent l’œuvre
d’étrangers au monde de la montagne, qui écrivent eux-mêmes pour des lecteurs
étrangers au milieu33 ! Il est tout aussi frappant de constater que les écrivains, les
« vrais », les grands, classiques ou contemporains, ont peu écrit sur la
montagne… A l’exception, notable il est vrai, du genre poétique (voir : Poésie),
la littérature « alpestre » semble, pour l’essentiel , une affaire de « spécialistes ».
Qui sont-ils ? Ils ne sont ni écrivains ni montagnards, mais « voyageurs »,
comme on disait à la fin du XVIIIe siècle. Ils partent à l’aventure en altitude,
poussés par un motif déterminé, qui peut être scientifique, esthétique, sportif, ou
tout cela mélangé. De retour dans la vallée, ils racontent…
Les premiers à oser braver les « monts affreux » pour percer leurs mystères34
étaient des scientifiques : botanistes, géographes, géologues, biologistes ou
physiciens, joliment appelés « naturalistes » au siècle des Lumières. Leur père à
tous, incontestablement, le Suisse Conrad Gesner, médecin, philosophe et
botaniste, alpiniste érudit et distingué, auteur d’un Traité complet sur les
montagnes et leurs merveilles, écrit en 1555 (et en latin), le premier grand livre
sur le bonheur d’être en montagne : « Dans un silence profond et religieux, du
haut des crêtes sublimes de la montagne, on pourrait presque percevoir
l’harmonie des sphères célestes […] Les gens à l’esprit lourd croupissent au
logis au lieu d’aller voir le théâtre de l’univers. Mais ceux que la sagesse
passionne continueront à observer avec les yeux du corps et de l’âme les
spectacles de ce paradis terrestre35. » Sa vie durant, arpentant les Alpes l’été, il
honorera la parole qu’il avait donnée à son ami Vogel en 1541 : « Aussi
longtemps que Dieu me laissera vivre, je ferai l’ascension de quelques
montagnes, à la saison où les plantes sont en pleine floraison, pour les examiner
et procurer à mon corps un noble exercice en même temps qu’une jouissance à
mon esprit. » Ses héritiers spirituels se nomment Albrecht von Haller* (1708-
1777), suisse aussi, médecin et botaniste tout autant, auteur du fameux poème
« Die Alpen », Horace-Bénédict de Saussure*, le grand savant genevois,
botaniste, géologue, physicien et philosophe, auteur des Voyages dans les Alpes
(1779), qui joueront un rôle essentiel dans le développement de l’alpinisme,
puis, en France, Marc-Théodore Bourrit (1739-1819), musicien, peintre et
écrivain imaginatif voire outrancier, inventeur sans doute du récit d’escalade à
suspense, et Ramond de Carbonnières, le Saussure des Pyrénées, avec ses
Voyages au mont Perdu (1801). Lisant ce dernier, on croit entendre Conrad
Gesner : « Quel silence sur les hauteurs […] Quel calme dans l’air et quelle
sérénité dans le ciel qui nous inondait de clartés ! Tout était d’accord, l’air, le
ciel, la terre et les eaux : tout semblait se recueillir en présence du soleil et
recevoir son regard dans un immense respect36. »
Chez ces auteurs déjà, on sent que l’aspect scientifique de l’ascension, s’il
demeure présent (Ramond ne se déplaçait jamais sans son baromètre, ni
Saussure sans son hygromètre à cheveu !), passe progressivement au second
plan. Saussure, sorti de sa tente la nuit au col du Géant pour « faire ses
observations », écrit à sa femme : « Dieu, la magnifique nuit ! Que ces neiges et
ces rochers, dont l’éclat est insoutenable à la lumière du soleil, forment un
étonnant et délicieux spectacle à la douce clarté de la lune ! […] quel moment
pour la méditation ! De combien de peines et de privations semblables moments
ne dédommagent-ils pas ! L’âme s’élève, les vues de l’esprit semblent
s’agrandir, et au milieu de ce majestueux silence, on croit entendre la voix de la
nature et devenir le confident de ses opérations les plus secrètes37. » La
contemplation de la beauté, la joie intérieure et l’élévation spirituelle que suscite
l’ascension deviennent le mobile principal de nos « voyageurs » et, par là même,
le sujet central de leur récit. La connaissance scientifique laisse la place à
l’émotion esthétique. La période romantique n’est pas loin.
M. de Saussure, vingt ans, vient à peine de découvrir le mont Blanc lorsque
est publié à Amsterdam (1761) le roman épistolaire de Jean-Jacques Rousseau*
qui sera le succès de librairie du siècle, La Nouvelle Héloïse, plus joliment
appelé Lettres de deux amans [sic] habitants d’une petite ville au pied des Alpes.
Pour atténuer la souffrance de son amour impossible pour Julie, le jeune Saint-
Preux s’évade en montagne et retrouve, loin de la civilisation corrompue, les
vertus purificatrices de la nature :

« Après m’être promené dans les nuages, j’atteignais un séjour plus serein d’où l’on voit dans la
saison le tonnerre et l’orage se former au-dessous de soi […] Ce fut là que je démêlai
sensiblement dans la pureté de l’air où je me trouvais la véritable cause du changement de mon
humeur et du retour de cette paix intérieure que j’avais perdue depuis si longtemps. En effet,
c’est une impression générale qu’éprouvent tous les hommes, quoiqu’ils ne l’observent pas tous,
que sur les hautes montagnes où l’air est pur et subtil, on se sent plus de facilité dans la
respiration, plus de légèreté dans le corps, plus de sérénité dans l’esprit […] Il semble qu’en
s’élevant au-dessus du séjour des hommes on y laisse tous les sentiments bas et terrestres, et qu’à
mesure qu’on approche des régions éthérées, l’âme contracte quelque chose de leur inaltérable
pureté38. »

A la suite de Rousseau, le romantisme s’est nourri du thème de la nature


vertueuse pour chanter, en vers ou en prose, la montagne dans son rapport intime
avec l’homme : Schiller ou Heinrich Heine en Allemagne, Lord Byron, Shelley
ou John Ruskin* en Angleterre, Musset, Vigny, Victor Hugo, George Sand ou
Théophile Gautier en France. Cette tradition littéraire, que j’aime appeler le
voyage romantique, est loin d’être éteinte aujourd’hui, heureusement, comme en
témoignent par exemple les succès de Sylvain Tesson*. J’y reviendrai. Mais elle
doit coexister, depuis le milieu du XIXe siècle et « l’âge d’or de l’alpinisme »,
avec un genre nouveau, le récit d’ascension, qui occupera de plus en plus le
devant de la scène. Examinons les choses d’un peu plus près.
« Le froid encore commençait à devenir insupportable ; le thermomètre était
alors à six degrés sous zéro et leurs cheveux, de même que les bords de leur
voile, étaient ornés de franges et de glaçons… Le jeune homme, qui ne sentait
plus ses pieds ni ses mains, supportait son mal avec un courage qui faisait
l’admiration des guides39 », écrivait, il y a plus de deux cents ans, Marc-
Théodore Bourrit, dans un style qui pourrait être lu sous la plume de René
Desmaison* dans 342 heures dans les Grandes Jorasses ou même de Joe
Simson dans La Mort suspendue ! Cependant l’extravagant « monsieur
Bourrit », pour passionné qu’il fût, n’était que piètre alpiniste. C’est après la
conquête du mont Blanc* par Paccard et Balmat* (1786), puis Saussure*, que les
récits d’ascension se multiplient sous la plume des « voyageurs », la plupart
anglais, qui répètent l’aventure et se racontent avec force détails dans des revues
spécialisées ou des ouvrages dédiés, souvent illustrés de dessins ou gravures qui
sont aujourd’hui des pièces de musée : crevasses béantes, glaciers tourmentés,
pics déchiquetés, arpentés par d’audacieuses cordées équipées de longs bâtons
ferrés et de feutres à large bord… Ecoutons l’Anglais Markham Sherwil qui
revient du mont Blanc en 1825 : « Au-dessus de toute créature vivante, nous
étions alors les seuls habitants de ces régions que le vol audacieux de l’aigle ne
saurait atteindre, où jamais le pied du chamois ne s’est aventuré et qu’à peine
quelques hommes avaient osé explorer avant nous […] Ici, l’action des passions
humaines a cessé ; les pensées de l’homme ne sont plus de ce monde40. »
Lorsqu’un peu plus tard, au milieu du XIXe siècle, le « voyageur » devient
« alpiniste » en grimpant sans guide et que les conquérants des Alpes enchaînent
les victoires, le récit d’ascension prend un ton presque épique. Là où il y a une
volonté, il y a un chemin (Where there is a will there is a way), s’intitule
fièrement le récit par le révérend Hudson, celui qui se tuera à la descente du
Cervin*, et son ami E.S. Kennedy, de la première ascension du mont Blanc sans
guide (1856). Mais les deux ouvrages les plus marquants de cet « âge d’or41 »
sont, sans surprise, ceux signés par les deux plus grands alpinistes du siècle, le
vainqueur du Cervin, Edward Whymper*, en 1871 (Escalades dans les Alpes), et
Albert Mummery*, le père de l’alpinisme sportif, en 1873 (Mes escalades dans
les Alpes et le Caucase). L’amoureux du Cervin, qui ne s’est jamais remis de la
catastrophe de 1865, raconte ses nombreuses ascensions entre 1860 et 1869 dans
un style rigoureux, précis et sobre, qui n’exclut pas un humour très britannique
(« Les gens qui parlent trop sont encombrants : ils ont généralement soif, et un
homme qui a soif ralentit l’allure »). Pudique, sinon froid, il ne se livre un peu
qu’à l’évocation du drame du Cervin : « J’ai éprouvé des joies trop grandes pour
pouvoir les décrire avec des paroles ; j’ai subi des chagrins si profonds que je
n’ai jamais osé m’y appesantir. En me rappelant toutes ces impressions, je dis à
mes lecteurs : grimpez si vous le voulez, mais souvenez-vous que le courage
n’est rien sans la prudence et qu’un moment de négligence peut détruire le
bonheur de toute une vie42. » Mummery, économiste et industriel, au visage
d’intellectuel distingué, serait aujourd’hui catalogué comme une « Formule 1 »
de la montagne. D’une incroyable audace, le « roi du rocher43 » a enchaîné les
escalades les plus difficiles (le Grépon, la face nord du Plan, le Requin), avant de
disparaître au Nanga Parbat à l’âge de quarante ans. Son style littéraire est
volubile, gracieux, voire malicieux, et il se plaît à décrire dans le détail non
seulement les itinéraires, mais aussi l’ambiance, le paysage, les hommes. Il y
livre sans gêne ses sentiments, ses états d’âme et surtout sa vision de l’alpinisme
sportif, dont il est incontestablement le fondateur : « La route la plus difficile
conduisant au pic le plus difficile est toujours ce que le grimpeur doit tenter,
alors que les pentes faciles et les abominables éboulis doivent être laissés aux
savants […] Le vrai montagnard est un vagabond et, par vagabond, j’entends un
homme qui aime aller où jamais homme n’a pénétré avant lui44. »
Mummery avait donné le ton, non seulement à l’alpinisme moderne, mais
aussi à la littérature de montagne du XXe siècle qui produira quantité de récits
d’exploits ou de catastrophes… Ils sont si nombreux que je ne citerai que ceux
qui m’ont le plus impressionné : Les Trois Derniers Problèmes des Alpes
d’Anderl Heckmair (1951), le vainqueur de l’Eiger en 1938 ; La Face nord de
l’Eiger d’Heinrich Harrer (1964), son compagnon de cordée, auteur par ailleurs
de Sept ans d’aventures au Tibet (1954) ; Annapurna premier 8 000 de Maurice
Herzog* (1951) ; Etoiles et tempêtes de Gaston Rébuffat* (1954) ; Buhl du
Nanga Parbat d’Hermann Buhl* (1954) ; Les Conquérants de l’inutile de Lionel
Terray* (1961) ; A mes montagnes de Walter Bonatti* (1962) ; 342 heures dans
les Grandes Jorasses de René Desmaison* (1973) ; A la conquête de
l’impossible de Yannick Seigneur* (1976) ; Everest 78 de Pierre Mazeaud*
(1978) ; Le Sprinter de l’Everest de Marc Batard* (1989) Carnets du vertige de
Louis Lachenal* (1996) ; La Montagne nue de Reinhold Messner* (2003) ;
Prisonnier de l’Annapurna de Jean-Christophe Lafaille* (2003) ; et j’en passe…
au point qu’Yves Ballu se demande si le genre du récit d’ascension n’a pas
épuisé ses ressources : « Il est de plus en plus difficile d’émouvoir le lecteur, fût-
ce au prix d’une surenchère de superlatifs ou de locutions apocalyptiques »…
Avant de constater lui-même45 que deux livres plutôt récents, La Mort
suspendue de Joe Simpson (1990) et Tragédie à l’Everest de Jon Krakauer
(1997), ont connu un énorme succès de librairie ! Le récit d’ascension, comme
l’alpinisme lui-même, aurait donc encore un avenir ! Nous voilà rassurés…
Il est vrai que le genre a su évoluer, le récit proprement dit, avec son schéma
classique (description de l’objectif, préparatifs, ascension jour par jour), laissant
de plus en plus de place à l’introspection, à la réflexion et à la digression
autobiographique. La montagne, bien sûr, mais l’homme, tout de même !
L’homme avec ses doutes, ses forces et ses faiblesses… Des exemples ?
Montagne pour un homme nu de Pierre Mazeaud* (1971), un modèle du genre,
nourri de belles réflexions sur la question du sens, préfacé par Walter Bonatti*,
avec cette dédicace : « A mes amis morts où ils souhaitaient mourir… » ;
Montagnes d’une vie, du même Bonatti (1997), un testament moral mais aussi un
cri du cœur du plus grand alpiniste de ce siècle ; L’Esprit de la montagne de
Robert Macfarlane (2004), une méditation documentée mais sensible sur le
« pourquoi grimper ? » ; La Montagne intérieure de Lionel Daudet (2004) qui,
au-delà de l’exploit sportif, décrit l’aventure intérieure, la joie, la douleur et la
liberté ; L’Envers des cimes (1992) et La Sortie des cimes (2003) de Marc
Batard* enfin, deux récits autobiographiques d’un « sprinter des cimes » hors
catégorie, qui ose parler de l’angoisse, de la peur, du renoncement, de
l’homosexualité, deux morceaux de « bravoure » d’un grand champion.
Je marque une pause, car nous avons surtout évoqué jusqu’ici les livres des
alpinistes, laissant volontairement de côté les productions des écrivains. Or le
courant littéraire romantique né à l’époque de Jean-Jacques Rousseau*, qui s’est
développé au XIXe siècle en marge du récit d’ascension, est encore bien présent
aujourd’hui, pour le bonheur des lecteurs qui privilégient le rêve, l’humour ou
l’évasion aux affres du 7e degré. Passons donc des alpinistes écrivains aux
écrivains alpins !
Le grand Goethe le disait « éblouissant de verve et d’esprit », ce Rodolphe
Töpffer*, écrivain et dessinateur genevois, auteur des Voyages en zigzag (1836,
1842), prosélyte de la randonnée pédestre et inventeur de la bande dessinée.
C’est du Rousseau, l’humour en plus : « Ainsi donc vous, affligés, si toutefois la
vigueur et la santé vous ont été laissés, équipez-vous, même avec dégoût, partez,
même avec répugnance, portez-vous rapidement dans ces contrées d’où le retour
est impossible à tout autre qu’au piéton alerte et courageux et, contraints alors
d’agir, de faire effort, de souffrir même, vous trouverez au sein des plus
sauvages montagnes, et plus près de Dieu là que dans les villes, que dans les
temples eux-mêmes, une distraction certaine, un sûr et doux tempérament aux
amertumes de votre âme. » Beaucoup plus lyrique que le Suisse mais tout aussi
imprégné par le rousseauisme, l’Anglais John Ruskin*, tout à la fois écrivain,
poète, aquarelliste, critique d’art, géologue et randonneur infatigable des
hauteurs de Chamonix, où il est immortalisé par un médaillon de bronze ornant
le rocher où il aimait s’asseoir, est passé à la postérité comme auteur des plus
belles déclarations d’amour aux montagnes, « ces grandes cathédrales de la
Terre, avec leurs portes de rochers, leurs pavements de nuages, leurs chœurs
d’eau et de pierre, leurs autels de neige et leurs voûtes de pourpre éternellement
traversées par les étoiles » (Of Mountain Beauty, 1856). Cet amour enflammé, il
le chantait aussi bien avec sa plume qu’avec son pinceau, admirateur éperdu
qu’il était de son compatriote Turner, son « maître sur la terre », dont il
collectionnait les aquarelles. Son œuvre en cinq volumes, Modern Painters
(1843-1860), est un véritable traité de la beauté, mélangé de philosophie, de
poésie, et de recherche géologique et esthétique. Marcel Proust voyait en Ruskin
un génie du siècle, un des grands « directeurs de conscience » de l’Europe.
Du Rousseau aussi dans l’Histoire d’une montagne d’Elisée Reclus* (1880),
merveilleux petit livre, assez inattendu, de l’auteur de la Géographie universelle
en 19 volumes, militant anarchiste, ami de Bakounine, emprisonné par les
Versaillais en 1871, éternel révolté, militant de tous les combats politiques et
sociaux qui passa une moitié de sa vie à écrire et l’autre en exil ! De Suisse
précisément, où il s’était réfugié avec sa famille, il écrit :
« J’étais triste, abattu, las de la vie… Sans trop savoir où me conduisaient mes pas, j’étais sorti de
la ville bruyante et me dirigeais vers les grandes montagnes dont je voyais le profil denteler le
bout de l’horizon […] Derrière moi étaient restés ennemis et amis. Pour la première fois depuis
longtemps j’éprouvai un mouvement de joie réelle. Mon pas devint plus allègre, mon regard plus
assuré. Je m’arrêtai pour aspirer avec volupté l’air pur descendu de la montagne […] Je planais à
mi-hauteur, entre les deux zones de la terre et du ciel, et je me sentais libre sans être isolé. Nulle
part un plus doux sentiment de paix ne pénétrait mon cœur46. »

Il y a quelque chose de mystique dans la vision de la montagne qu’offre


Emile Javelle, dans ses Souvenirs d’un alpiniste (1886), un recueil posthume qui,
au-delà des récits d’ascension, exalte la beauté surnaturelle de la haute montagne
et ses « harmonies poétiques » avec l’homme. Sa sensibilité, son ardeur, ne sont
pas sans rappeler les envolées de Marc-Théodore Bourrit, « le chantre du mont
Blanc », dont Javelle, adolescent, était un lecteur assidu. Personnage attachant,
écrivain autodidacte et alpiniste amateur, il est mort prématurément à trente-neuf
ans après avoir réalisé le rêve de sa vie, l’ascension du mont Blanc : « La vie
m’a donné une fois ce que j’en attendais, et plus que ce que j’en attendais ; la
réalité a dépassé mon rêve47. » Mystique aussi, mais plus inquiétant par sa
résonance nietzschéenne et son exaltation morbide de l’héroïsme, l’Autrichien
Guido Lammer, auteur de Fontaine de jouvence (1922), un livre au titre
évocateur et au contenu non moins explicite : « Je brûlais du désir de déployer
mon activité et mes forces dans les Alpes et j’éprouvais une soif inextinguible
d’aventures et de périls mortels. J’étais résolu à tenter l’impossible et à ne pas
perdre une occasion de risquer ma vie. » Le mythe du surhomme et la théorie du
« salut par la montagne » s’abreuveront, dans l’entre-deux-guerres, à cette
« fontaine de jouvence » (voir : Nationalisme). A la même époque, mais à
l’opposé, le Français Pierre Dalloz lançait, en préambule d’un album de photos
(Haute Montagne, 1931), un texte devenu célèbre sous le titre de Zénith, une
autre forme d’appel à la haute montagne, plein de poésie et d’humanisme
bienveillant :

« Toute notre jeunesse fut troublée par un appel mystérieux qui n’était pas celui de l’amour.
Parfois, il s’éveillait en nous comme une impatience vivace à la vue d’un pêcher en fleur, d’un
ciel étoilé ou bien lorsque le hasard des vents nous jetait un souffle d’air glacé au visage. Nous
pressentions un monde inconnu, celui des horizons immenses de la liberté […] Lorsque le sang
bat dans nos tempes ; lorsque l’air glacé dessèche notre gorge et pénètre au plus profond de nous-
mêmes comme un fluide infiniment précieux et vivifiant ; lorsque nous n’avons plus faim, mais
soif et que tout nous devient effort, geste ou pensée ; lorsque du fond des vallées, s’élève et meurt
à nos pieds la grande voix géologique, la plainte immense de la terre, faite des mille bruits d’en
bas, bruits de l’érosion, de l’eau et du vent ; lorsque nous sentons que cette plainte, épuisée par sa
longue ascension, est incapable d’entamer le grand silence supérieur ; lorsque la perfection même
de ce silence est telle qu’elle blesse nos sens ; lorsque nous percevons comme un frissonnement
de l’espace ; lorsque les astres nous apparaissent en plein jour […] Alors, nous reconnaissons
l’altitude. »

C’est sans doute l’un des plus beaux textes de la littérature alpine.
Le hasard a voulu que Pierre Dalloz disparaisse la même année qu’un autre
grand poète français de la montagne, le « prince des hauteurs », Samivel*. Dans
les pages que je lui consacre, je ne peux dissimuler ma passion pour ce touche-à-
tout de génie, écrivain, poète, dessinateur et peintre, photographe, cinéaste, mais
aussi explorateur et alpiniste. Il incarne avec un génie plein d’humour et de
tendresse cette belle tradition européenne, née avec Rousseau, de la poésie
alpestre. Son œuvre littéraire, aussi prolifique (une cinquantaine d’ouvrages) que
variée (contes, nouvelles, romans, essais, poèmes) est immortelle. Son amour
des montagnes, des hommes, des bêtes, déborde de poésie, d’humour et enchante
le lecteur que je suis, comme vous, j’espère ! Et si vous me suivez, vous
adorerez aussi Dino Buzzati*, un autre homme aux multiples talents, journaliste,
romancier, critique d’art, dessinateur et peintre comme Samivel – dans un style
plus sévère il est vrai – et amoureux éperdu des Dolomites, sa région d’origine
dont il a escaladé toutes les cathédrales de calcaire. Car Buzzati n’est pas que
l’auteur mondialement connu du Désert des Tartares (1940). Pendant quarante
années de journalisme, entre deux romans, nouvelles ou pièces de théâtre, il a
écrit dans le Corriere della Sera sa passion pour la montagne, avec ses joies et
ses tourments. Ces chroniques, rassemblées après sa mort dans Montagnes de
verre (1989), reflètent deux visages, celui de l’éditorialiste qui relate les exploits,
raconte les héros et milite pour la montagne, et celui, plus sombre, de l’alpiniste
romantique à la recherche d’un paradis perdu. Soif d’infini, souffrance du temps
qui passe et doute métaphysique donnent à ses écrits cette tonalité de nostalgie
pudique qui les rend si attachants : « Et après tout, quelle signification ont donc
les montagnes ? Elles sont toujours demeurées hors de nous, ne nous ont jamais
appartenu, ne répondent jamais à l’amour que nous leur portons. Je crains
qu’elles ne soient, elles aussi, qu’une illusion. »
J’évoquais, à propos des héritiers spirituels de Rousseau, la belle tradition
européenne du « voyage romantique » et de la communion entre l’homme et la
nature. Elle me paraît parfaitement représentée aujourd’hui par un auteur auquel
je voue un attachement et une fidélité particulière, Sylvain Tesson*. L’écrivain
voyageur, comme il se définit lui-même, ne résiste pas à l’appel de la route, de la
montagne, de la forêt et nous fait partager ses vagabondages par de petits livres
qui sont non seulement des bijoux d’écriture, mais aussi de vraies leçons de vie
et d’apprentissage du bonheur. Au hasard : « Le nomadisme est la meilleure
réponse à l’échappée du temps ; mon but n’est pas de le rattraper, mais de
parvenir à lui être indifférent », ou : « Baissons l’allure et le temps lui-même, par
un étrange effet d’imitation, ralentira son débit », ou bien encore : « Le
vagabond enjambe l’idéologie et les clôtures, qui toutes deux empêchent de
gambader… Il n’est pas en croisade, il est en croisière… Dans la tension de
l’effort, il trouve la paix intérieure, se débarrasse de toute fausseté, revient à
l’élémentaire et devient capable de pleurer de joie devant une vasque argileuse
d’où sourd un filet d’eau claire. Son âme se simplifie : le voyage est une
épuration éthique. » En vérité, la descendance du promeneur solitaire est
innombrable !
Mais… et la fiction dans tout cela ? La réalité de la montagne est-elle si
belle que la fiction serait, en quelque sorte, superflue ? Le « roman de
montagne » serait-il un genre mineur48 ? s’interroge Yves Ballu. L’objection
cingle immédiatement : Roger Frison-Roche* ! Premier de cordée (1941) a été
et est encore un succès de librairie exceptionnel qui a amené vers la montagne
des générations entières de jeunes et suscité d’innombrables vocations. Sa
passion pour les montagnes, mais aussi pour le Sud et le Grand Nord, n’a d’égale
que son amour pour les hommes qui les peuplent, dont il dépeint la vie d’un trait
sûr et tendre. Mais il n’est pas seul. Avant lui, Charles-Ferdinand Ramuz*,
auteur emblématique de la littérature suisse romande, avait raconté la montagne,
mais aussi les paysans, les montagnards, les filles de ferme, il avait peint la
fragilité de l’être, la puissance de la nature, le combat de la vie contre la mort, du
bien contre le mal… La Grande Peur dans la montagne (1926), que j’évoque par
ailleurs (voir : Ramuz), est un chef-d’œuvre hitchcockien, qui fait monter
l’angoisse lentement et sûrement jusqu’au drame final… Et puisque de suspense
nous parlons, n’oublions pas Etienne Bruhl, l’inventeur du « roman policier
alpin » avec Accident à la Meije (1946) : qui a tué le richissime lord Peter
Witchell, disparu sur la Meije à 4 000 mètres d’altitude ? Kidnapping ou
assassinat49 ? Bruhl, écrivain et alpiniste, membre du Groupe de haute
montagne, se fait « l’Agatha Christie de la littérature alpine » avec ce roman qui
n’a pas pris une ride. Plus récemment, Mourir à Chamonix d’Yves Ballu, notre
historien préféré de l’alpinisme (Glénat, 2006), est un bel exemple de « polar
alpin », parfaitement documenté sur le microcosme chamoniard des années 1960
avec ses rivalités tenaces entre vieux guides et jeunes grimpeurs parisiens
iconoclastes. Dans un autre style, qui tranche avec la littérature alpine habituelle,
j’ai vibré, avec le groupe de copains qui était le mien dans les années 1980, avec
La Voie Jackson de Gérard Herzog (1976) : histoire d’escalade, d’amour et
d’amitié, servie par des dialogues ébouriffants, truffés de jurons et de
plaisanteries salaces, mais par-dessus tout l’aventure, la vie, la mort et, au
milieu, les bons sentiments ! Nous avions tous, pensions-nous, quelque chose de
« Charlot », le garçon, et de « Jackson », la fille.
« On les entend déjà les purs de la montagne, aristocrates ou pire rêvant de l’être, pudibonds
jusqu’à préférer mettre leurs courses en chiffres plutôt que d’avouer la moindre étincelle de
plaisir, on les entend déjà crier au scandale : littérature de roman photo, style de bas quartier […]
Mais justement, la vraie montagne est-elle celle des récits de courses trop nombreux où lyrisme
et clichés se disputent la place, ou bien celle réellement vécue par les alpinistes […] où il arrive à
tout le monde de lâcher une bordée d’injures ou d’avoir des besoins « naturels » […] C’est bien
le premier mérite du livre de G. Herzog de décrire enfin cet alpinisme-ci, de faire ressortir le
besoin de tant de grimpeurs de vivre leur alpinisme comme une grande plaisanterie, parfois
même jusqu’à l’excès […] une montagne où l’on meurt comme on meurt partout : bêtement et
sans héroïsme ; des grimpeurs qui ne sont pas tous les êtres asexués dont la littérature alpine a
depuis longtemps fait ses héros50. »

Belle plaidoirie de la défense, que j’aurais pu signer. Et si polémique il y eut,


elle fit précisément la démonstration que la littérature de montagne avait encore
un bel avenir devant elle !
Magnone, Guido (1917-2012)
Le « Rital », comme il disait lui-même1, élève des Beaux-Arts, sculpteur,
champion de natation et joueur de water-polo, plongeur sous-marin, venu à la
montagne par hasard, sur le tard, aura été l’un des plus grands alpinistes de
l’après-guerre. Première de la face ouest des Drus, première du Fitz Roy en
Patagonie, expédition victorieuse au Makalu, ascension de la tour de Mustagh et
j’en passe. Mais si Guido a une place de choix dans ce dictionnaire amoureux,
c’est parce qu’il a été le fondateur et dirigeant de l’UCPA*, à laquelle il a
consacré vingt ans de sa vie et qui a amené vers la montagne des générations
entières de jeunes. Il en était fier : « Le Fitz Roy et la face ouest des Drus m’ont
ouvert la porte en grand, et ma vie s’est ancrée sur le Makalu. Mais aujourd’hui,
avec le recul d’un quart de siècle, je sais que c’est l’UCPA* qui m’a apporté la
plus grande richesse. Les vingt ans investis dans la création et le développement
de cet organisme d’action sociale ont été à bien des égards autrement importants
que les 8 000 d’une conquête himalayenne2. »
Né à Turin mais arrivé à Paris avec son père à l’âge de trois ans, il vit une
enfance difficile. Immigré, sans amis, il est le souffre-douleur à l’école et
cherche sa voie, jusqu’au jour où, sur les bords de la Marne, à quinze ans, il voit
s’entraîner à la nage « l’union des sauveteurs de l’Ourcq ». Il a trouvé une
« famille » et une raison de vivre ! Il passe son brevet de nageur-sauveteur
(1 000 mètres dans la Marne tout habillé !), adhère au club de natation parisien
« La Libellule » et devient très vite le meilleur en sprint (crawl). Champion
local, régional, national puis international… Il collectionne les médailles3. Sa
notoriété l’étonne lui-même. Mais il revit… Au même moment, la vie est ainsi
faite, il développe ses talents de dessinateur et une amie le pousse à préparer le
concours d’entrée aux Beaux-Arts. Qu’il réussit. Il sera même major de sa
promotion, devant le sculpteur César ! Et la montagne, enfin : à l’âge de trente
ans, n’ayant jamais vu Chamonix, il est poussé par « une copine » à faire le mont
Blanc4. C’est la révélation. Comme en natation, c’est un surdoué. Il sera de
toutes les plus belles aventures alpines et himalayennes pendant vingt ans.
Son premier exploit : la première de la face ouest des Drus, avec Lucien
Bérardini* en 1952. Un coup de tonnerre dans la vallée de Chamonix. Mais c’est
la conquête du Fitz Roy* en Patagonie avec Lionel Terray* qui le marquera le
plus. Montagne infernale, balayée par des vents de 200 km/h. « On en a pris
plein la gueule. La tente a résisté un quart d’heure. Nous avons dû creuser des
abris dans la glace pour nous abriter… C’était quelque chose qui dépassait
l’alpinisme, c’était une aventure esthétique qui me comblait. Arriver au sommet
de ce truc-là, c’était quelque chose5. » Et il l’a fait. Il est accueilli en héros à
Buenos Aires. Naturellement, la FFM le choisit pour l’expédition française au
Makalu* en 1955. Il atteint le sommet juste après Terray* et Jean Couzy*, et
filme l’expédition. Après le Makalu, il s’attaque à la tour de Mustagh, sommet
impossible et splendide, le Cervin du Karakoram* (7 273 mètres), une des plus
belles montagnes du monde. Cet été 1956, deux cordées, l’une anglaise, l’autre
française, attaquent le sommet par deux voies différentes, sans le savoir. Les
Anglais, passés par l’ouest, arrivent les premiers le 6 juillet. Les Français, passés
par l’est avec Contamine, Keller, Paragot et Magnone, touchent le sommet cinq
jours plus tard. On fraternise, on se congratule… Bel exemple – pas si fréquent –
de fair-play en montagne.
Le général de Gaulle, revenant au pouvoir en 1958, a compris l’importance
du sport pour la cohésion nationale comme pour l’éducation populaire. Maurice
Herzog* s’en chargera. Magnone est alors président de l’Union nationale des
centres de montagne, qui s’efforce de démocratiser l’accès aux sports de
montagne. A la demande d’Herzog, il fusionnera l’UNCM avec l’Union
nautique française pour créer l’UCPA* en 1965, qu’il dirigera jusqu’en 1978.
Grâce à lui, des générations entières s’initieront à l’alpinisme, au ski, à la voile, à
la plongée sous-marine, à la randonnée ou au vol à voile. En ayant
été bénéficiaire moi-même, je sais ce que je lui dois.
A soixante ans, d’une prudence instruite par l’expérience, Guido arrête la
montagne et retrouve ses anciennes amours, la sculpture. Ses œuvres sont
toujours empreintes de la même griffe, faite de surréalisme avec une pointe de
violence et de tourments intérieurs (Podium, 1998 ; Pensée, 2000). Décidément,
Magnone ne sera jamais un alpiniste comme les autres. Il s’est éteint à l’âge de
quatre-vingt-quinze ans.
Mallory, George (1886-1924)

L’amoureux fou de l’Everest, envoûté par cette montagne comme


Whymper* l’avait été par le Cervin. Mallory, le personnage le plus romantique
sans doute de toute l’histoire de la montagne. Séducteur, charismatique, « il
considérait ses ascensions comme les étapes d’une recherche semblable à celle
que poursuivaient les chevaliers du roi Arthur, étant constamment en quête de ce
qui pouvait donner un sens à la vie6 ». Le Galaad de l’alpinisme, « le pur,
l’idéaliste, le chevalier sans peur et sans reproche7 », à la recherche de son Graal,
l’Everest, où il disparaîtra à trente-huit ans sans que l’on sache jamais s’il avait
atteint le sommet.
Fils de pasteur, professeur, rien ne le prédisposait à une telle aventure.
Grimpeur, certes, mais au palmarès somme toute modeste (la traversée du Grand
Combin, le Mont-Rose, le mont Blanc, le Nesthorn dans les Alpes bernoises, le
Grand Charmoz, l’aiguille du Midi), son destin se noue lorsqu’il est appelé à
participer à la première expédition de reconnaissance anglaise à l’Everest,
versant tibétain, sous la direction du colonel Burry en 1921. Reconnaissance, et
non ascension ! Personne n’avait encore approché cette montagne à moins de
90 kilomètres. Tout était à faire, à commencer par dresser une carte de la zone…
Et l’ascension par le versant nord se révèle beaucoup plus difficile que prévu :
« Les parois neigeuses longtemps imaginées de cette face nord de l’Everest, à la
pente douce et séduisante, se révèlent le plus effroyable précipice, haut de
presque 3 000 mètres8 », écrit-il dans ses carnets. Malgré les difficultés de
l’itinéraire et le vent cyclonique, Mallory atteindra, à 7 000 mètres, le col nord.
Du haut d’un autre col, le Lho La, il apercevra la combe ouest, qui sera
l’itinéraire de la victoire… trente-deux ans plus tard ! La conquête du sommet
sera tentée l’année suivante, en 1922, par l’expédition du général Bruce, de
nouveau par le nord. Mallory, bien qu’il ait juré de ne plus y retourner « même
pour tout l’or de l’Arabie9 », en fait partie, avec Finch et Somervell. Mallory et
Somervell atteignent 8 116 mètres sans oxygène. Finch et Bruce 8 400 mètres
avec oxygène. Le sommet aurait pu être atteint sans doute, mais une avalanche
balaye la caravane des porteurs qui montait au col nord. Sept sherpas trouvent la
mort.
Nouvelle tentative en 1924, avec Bruce encore, mais aussi Mallory, Norton
et Somervell, toujours sur l’arête nord. Norton et Somervell atteignent
8 512 mètres et sont arrêtés par un ressaut rocheux. A la descente, raconte
Macfarlane, « Somervell se met à tousser fort, atrocement fort, et sent quelque
chose à l’intérieur se détacher et se coincer dans sa gorge. Il tousse
désespérément pour l’expulser. Il ne peut plus respirer… Puis dans un ultime
effort, il se martèle la poitrine et la gorge du poing tout en toussant le plus fort
qu’il peut. La chose se détache et saute dans sa bouche. Il la crache sur la neige.
C’est un fragment gelé de son larynx10 ». Mallory et le jeune Irvine (vingt-trois
ans) prennent le relai et s’élancent à leur tour à l’assaut. Partis du camp VI le
8 juin, ils sont aperçus vers midi, pour la dernière fois, entre deux nuages, à
300 mètres environ sous le sommet, avant de disparaître dans la brume.
Nul ne sait ce qui est arrivé, ni s’ils ont atteint le sommet. Et on ne le saura
jamais sans doute. En 1999, une expédition américaine a retrouvé le corps,
littéralement momifié, de Mallory à 8 300 mètres sur le versant nord. Les images
de cette découverte sont bouleversantes. Mallory est étendu sur le ventre,
presque intact, partiellement dénudé, la peau d’une blancheur de marbre. Le
corps de « Sandy » Irvine n’a pas été retrouvé. Seulement son piolet. Leurs
appareils photo demeurent introuvables, de sorte que nul ne sait s’ils ont été les
premiers hommes au sommet de l’Everest. Reinhold Messner en doute, tant la
difficulté du deuxième ressaut rocheux, à 8 600 mètres, avec l’équipement dont
ils disposaient, paraît insurmontable. Sir Edmund Hillary*, le vainqueur de 1953,
observe, placide : « Mallory est peut-être parvenu au sommet de l’Everest en
1924, mais je suis le premier à en être redescendu vivant »… Et, après tout, faut-
il forcément savoir ?
« Pour Mallory, la vie était une aventure spirituelle et la montagne l’aida
grandement à vivre cette aventure… Certainement, il doit dormir content11… »
Son héritage ?

« Depuis sa mort, Mallory est devenu un élément nouveau et puissant du culte de la montagne
qui lui coûta la vie. Il figure dans l’histoire comme un diffuseur, qui propagea et multiplia le
sortilège de la montagne, qui le projeta encore plus loin. Le fait que, comme tant d’autres avant et
après lui, il est mort d’amour pour la haute montagne n’affaiblit pas l’étrange force d’attraction
de celle-ci, mais la renforce. De façon posthume, Mallory perpétue les sentiments mêmes qui
l’ont tué – il rend encore plus glorieuses les montagnes de l’esprit12. »
Marche
« Jamais je n’ai tant pensé, tant existé, tant vécu, tant été moi, si j’ose ainsi
dire, que dans ceux de mes voyages que j’ai faits seul et à pied13. » Cette
« confession » de Rousseau* en dit plus long qu’un discours convenu et
médicalement correct sur les vertus de la marche à pied ! Car la marche à pied
relève plus, comme le pensaient déjà les philosophes grecs, de l’hygiène mentale
que de l’exercice physique14. Les disciples d’Aristote ne s’appelaient-ils pas
eux-mêmes les « péripatéticiens », les marcheurs ? C’est parce que l’homme
s’est mis debout qu’il pense, imagine, rêve… Et « mettre un pied devant l’autre
est d’abord une histoire de rythme qui favorise le mouvement de la pensée15 ».
C’est Jean Giono qui disait : « Si tu n’arrives pas à penser, marche. Si tu penses
trop, marche. Si tu penses mal, marche encore. »
J’ai appris à marcher à l’âge de treize ans. Marcher en montagne, je veux
dire… Derrière un « vieux » guide de l’UCPA*, qui devait avoir au moins…
quarante-cinq ans ! Il m’a tout appris. La lenteur calculée, les petits pas, le
placement des pieds, toujours à plat et évitant les aspérités du sol, la régularité
du mouvement, la respiration. Je revis cette montée en refuge au cours de
laquelle il avait voulu me tester en chargeant mon sac à dos de la provision
d’oranges du groupe, soit environ 10 kilos supplémentaires. Je revois le coup
d’œil satisfait qu’il m’avait lancé à l’arrivée et ressens encore la fierté contenue
qui était la mienne. Je n’ai rien oublié de ses conseils et les transmets à ceux que
j’ai le bonheur d’emmener marcher, à commencer par mes propres enfants. Que
ce soit en randonnée, pour une montée en refuge ou une marche d’approche, les
règles sont les mêmes et leur application, en minimisant la souffrance, conduit à
cette sensation de bien-être et de puissance qui permet seule la joie dans l’effort.
Le corps, au bout de quelques minutes, devient une sorte de machine bien huilée,
ventilée, tiède et performante qui libère l’esprit et lui permet de vagabonder.
« J’ignore si ma vie a un sens, mais ma marche a un but : mettre un pied devant
l’autre et recommencer jusqu’à ce que joie s’ensuive16. »
Alors, marcher seul ou à plusieurs ? La marche solitaire est à la marche en
groupe ce que la joie est au plaisir. Plaisir d’être ensemble, de partager l’effort
tout autant que sa récompense, d’aider le plus faible et de le voir progresser, de
célébrer le but atteint, la beauté de la vue au détour du sentier, le ruisseau
chantant, l’apparition fugitive du chamois, le cri de la marmotte, la fleur
inattendue… et d’écouter le soir au refuge, avec une soupe bien chaude et des
rires sonores, le récit improvisé que chacun donnera de sa journée. Mes plus
fidèles amitiés, mes plus belles rencontres, je les dois à ces merveilleuses
randonnées d’été, de huit ou dix jours, sur le GR10 ou le GR20 (voir : Grande
randonnée). Le plaisir naît toujours d’une rencontre. La joie est autre chose. Elle
naît de la rencontre avec soi-même. Elle n’a pas besoin des autres. Je la trouve
dans la marche solitaire. Point de dialogue, si ce n’est avec soi-même. Point
d’échanges, si ce n’est avec la nature sauvage. Point de salut, si ce n’est par moi-
même. La joie, telle que je l’entends, vient de l’accomplissement de soi. Trouver
son chemin, seul. Interroger le ciel. Mesurer ses propres capacités. Evaluer les
horaires. Décider. Avancer. Prier, parfois, modestement, la nature de vous laisser
passer… Cette joie intérieure, spinozienne allais-je dire, née de l’action et
nourrie par la confiance en soi, je l’ai éprouvée pleinement dans les montagnes
de Corse, pourtant peu difficiles techniquement mais parfois spectaculaires, ou
sur les sommets de Union Island, aux Antilles, que j’ai tous gravis les uns après
les autres, à vue et sans carte car… il n’en existe pas !
J’admets, avec le philosophe Frédéric Gros17, que la marche n’est pas un
sport. Mis à part la marche athlétique ou les 40 kilomètres de Millau, la marche,
comme l’alpinisme*, est rebelle à l’idée de score, de compétition, de vitesse, de
résultat… autre qu’intérieur. « Mettre un pied devant l’autre est un jeu
d’enfant », dit-il justement. Est-ce pour autant une philosophie ? Ce n’est pas
parce qu’un philosophe marche que la marche devient philosophie… Des
philosophes, mais encore des écrivains et des poètes furent des marcheurs
convaincus, voire militants. Les Cyniques dans la Grèce antique, Jean-Jacques
Rousseau, je l’ai dit, mais aussi Friedrich Nietzsche, Arthur Rimbaud, Charles
Péguy. Pour Nietzsche : « Seules les pensées qu’on a en marchant valent quelque
chose. » Rimbaud marcha sa vie durant : « Je suis un piéton, rien de plus18. »
Mais il n’y a pas de philosophie dans la marche, tout juste un art de vivre.
Chacun y trouvera ce qu’il y a cherché. La liberté, la découverte, la nature, la
solitude, le silence, le plaisir, la joie, la sérénité, le bonheur…
Mais, par-dessus tout, la marche propose un remède aux illusions
d’aujourd’hui, en nous offrant l’éloge de la lenteur et de… l’inutile ! Quel
bonheur ! « La marche est inutile, comme toutes les activités essentielles19 », dit
David Le Breton, ce que tous les artistes pourraient signer. Et il ajoute : « La
marche est un acte de résistance, privilégiant la lenteur, la disponibilité, le
silence, la curiosité, l’inutile… Le marcheur est celui qui prend son temps et ne
laisse pas le temps le prendre. » Bernard Ollivier ne dit pas autre chose : « La
marche ramène le regard à une juste dimension, apprend à gouverner le temps.
Le marcheur est un roi20. » Vous comme moi pouvons être rois !
Marmotte
Ma popularité est telle chez les humains, surtout chez les plus jeunes, qu’on
me vend en effigie – et en peluche – dans tous les magasins de souvenirs de
montagne. Bon, pas toujours très ressemblante, la marmotte. Je trouve, sans
coquetterie de ma part, qu’on me grossit un peu… Il y en a même qui imitent
mon cri quand le chaland passe à côté. Mais alors là, pardon, rien à voir. Celui
qui m’a déjà entendue lancer mon coup de sifflet d’alerte dans l’alpe ne me
reconnaîtra pas dans ce maigre couinement. Mais que voulez-vous, quand on est
célèbre, il faut bien accepter la caricature. Mais la fourrure, bon sang ! La
mienne est incomparablement plus soyeuse que leur synthétique ! Ne le répétez
pas : d’affreux chasseurs auraient de nouveau l’idée de nous persécuter pour
nous transformer en manteaux. Notre syndicat, qui regroupe tout de même
15 000 adhérent(e)s en France, n’a toujours pas obtenu l’interdiction de la chasse
à la marmotte. Elle est juste, comme ils disent, réglementée. Il aurait fallu
nommer Samivel* ministre de l’Environnement lorsqu’il en était encore temps !
Parmi les trois « peuplades innocentes des Alpes », disait-il (les marmottes, les
bouquetins, les choucas), « la plus pittoresque, c’est incontestablement la
première. Doit-elle cette élection à notre incurable anthropomorphisme ?… C’est
bien possible, car il faut avouer qu’avec leurs bonnes trognes, à la fois naïves et
finaudes, leurs yeux brillants d’intelligence [ce n’est pas moi qui le dis], leurs
bedaines [là, je suis moins d’accord], leurs petites mains préhensiles et
l’habitude qu’elles ont de se tenir très souvent debout sur leurs pattes de derrière
pour croquer fleurette ou inspecter le panorama, elles évoquent singulièrement
ces homuncules dont la fabrication hanta les rêves des alchimistes
médiévaux21 ».
Notre vie est un peu organisée comme celle des humains, à ceci près que…
nous dormons presque six mois de l’année. Et je sens bien, à voir le nombre
d’hôtels qui portent notre nom, que certains hommes nous envient… Pendant ce
long sommeil dans le terrier familial, bien serrés les uns contre les autres, notre
température descend et notre cœur ralentit. Nous consommons les graisses que
nous avons accumulées à l’automne en mangeant plus que de raison, ces
fameuses graisses qu’utilisaient les humains contre les rhumatismes et toutes
sortes de maladies. Aux premiers rayons du soleil en avril, le chef de famille met
le nez dehors, vérifie qu’il n’y a pas de danger, déblaie la neige qui bouche
encore l’entrée de la maison et donne le feu vert pour la sortie générale. C’est la
cavalcade, on court, on mange, on joue, on se câline… et les petits marmottons
naissent trente jours après. Pendant les sorties, l’un de nous fait le guet debout
sur un rocher et, dès qu’un danger survient, homme, renard ou aigle, il donne
l’alerte par un puissant coup de sifflet et tout le monde rejoint les appartements.
Nous avons pensé à tout : en dehors de l’entrée principale, notre HLM est
accessible par des entrées secondaires et, en cas d’urgence, des terriers de
secours sont prévus pour les retardataires et pour ceux qui se seraient aventurés
un peu trop loin du foyer. Sous terre, nous disposons de toutes les commodités,
plusieurs chambres doubles, triples, un dortoir collectif et même des toilettes
séparées22 ! Quand l’été arrive, les jeunes nés au mois de juin font leur première
sortie, sous la surveillance des parents. En juillet et août, on voit passer sur les
sentiers les randonneurs et les alpinistes chargés comme des baudets. Un coup de
sifflet de principe leur fait toujours plaisir ! A la fin de l’été, c’est le moment de
« faire les foins » : l’herbe coupée et séchée est rentrée dans le terrier principal
pour y installer « une litière bien sèche et confortable sur laquelle toute la
famille, roulée en boule, s’endormira jusqu’au futur printemps23 ». Il en va ainsi
depuis plusieurs milliers d’années et cela continuera, pourvu que Dieu, les
hommes et les renards nous prêtent vie.
Massif central
Sur les cartes de mon enfance, suspendues au mur de la classe par leurs
œillets métalliques24, il mangeait presque la moitié du visage de la France. D’un
jaune orangé virant au brun, contrastant avec le vert prairie du « Bassin de
Paris », le Massif central, que je déformais en « massif ventral », me semblait
démesuré. Je pensais le connaître, pour le traverser régulièrement du nord au sud
et du sud au nord dans la voiture de mes parents ou en train par la ligne Paris-
Limoges-Toulouse devenue familière de gare en gare. Ça, une montagne ? La
modestie de ses reliefs n’était pas à la hauteur de sa place sur la carte ! Je la
connaissais bien mal. D’abord, ne vous fiez pas à son âge ! Elle affiche
500 millions d’années, mais les volcans qui en font le charme sont tout jeunes :
le puy de Dôme, la « star » de la chaîne des Puys, à deux lieues de Clermont-
Ferrand, est né il y a 10 000 ans seulement, « alors que l’homme était déjà sur la
Terre25 ». Malgré son altitude « modeste » (1 465 mètres), le massif
impressionne : « Nous l’apercevions depuis des heures, du lointain des plaines,
cette montagne fameuse qui, de dix départements, fixe les regards. Nous
comprenons ici pourquoi elle a été le haut lieu le plus vénéré de la Gaule et fut
choisie pour porter le temple de son dieu national26 », raconte Pierre de Nolhac.
La chaîne des Dômes dont elle fait partie aligne, sur quarante kilomètres, une
centaine de petits volcans aux formes parfaites, dont la dernière éruption
remonte seulement à 6 000 av. J.-C. Autant dire qu’ils pourraient fort bien se
réveiller demain… Leurs cratères arrondis abritent parfois, cadeau dissimulé aux
vues, un lac qui sert de miroir au ciel, comme le gour de Tazenat, un cercle
parfait ourlé de verdure, ou, plus au sud, le lac Pavin, le plus beau et le plus
sauvage d’Auvergne sans doute, né il y a six mille ans d’une éruption
apocalyptique qui a fait remonter dans le cratère la nappe d’eau souterraine aux
reflets verts et bleus que l’on admire aujourd’hui. La légende raconte que « le
diable, emmuré aux enfers par la volonté divine, se mit un jour à pleurer de rage
et de dépit de ne pouvoir rejoindre la surface de la Terre et ruiner la vie des
hommes. De peur que ses larmes n’éteignent le brasier intérieur […] le Seigneur
fissura un volcan pour laisser le flot s’écouler. C’est ainsi que le lac Pavin serait
né du chagrin de Lucifer27 ».
Le « toit du Massif central » se trouve plus au sud, avec les monts Dore, à la
fois plus hauts (1 885 mètres au puy de Sancy) et plus anciens (entre 4 millions
et 200 000 ans) que la chaîne des Puys. L’hiver, on pourrait se croire dans les
Alpes, et les stations de ski s’y sont logiquement développées (Le Lioran, Super-
Besse, le Mont-Dore). L’Auvergne ne se limite plus au thermalisme d’été ! Du
massif du Sancy émergent, dans une ambiance de haute montagne, quatre
sommets de 1 800 mètres encadrés de vallées glaciaires, somptueuses en été, où
l’eau est reine : « Rivières, cascades, sources et lacs de cratère sont
innombrables ; l’onde jaillit à travers les failles, chaude ou fraîche, à l’image de
la Dordogne qui prend sa source sur le flanc nord du puy de Sancy28. » Plus au
sud encore, entre Aurillac et Saint-Flour, est né il y a 6 millions d’années un
gigantesque volcan de 70 kilomètres de large et de 3 000 mètres de haut. Une
éruption plus violente que les autres l’a fait s’effondrer, laissant apparaître
plusieurs « puys », sculptés depuis pendant des millénaires par l’érosion
glaciaire : ce sont aujourd’hui les monts du Cantal, culminant au Plomb du
même nom (1 855 mètres), escorté de ses sentinelles, le puy Mary (1 787 mètres)
et le puy Griou (1 690 mètres). Autant le Plomb du Cantal est arrondi, d’où
probablement son nom29, autant le puy Griou est un cône volcanique parfait et le
puy Mary une élégante pyramide à arêtes, surprenante dans une Auvergne tout
en rondeurs. Si, du haut de ces sommités, le regard se porte à l’est, vers la vallée
du Rhône, il sera arrêté par le mont Mézenc (1 753 mètres), à l’aspect déjà
méditerranéen, qui garde à ses pieds le séduisant pays de Velay, dont George
Sand, qui y a situé plusieurs de ses romans, disait : « Je n’imaginais pas qu’il y
eût, au cœur de la France, des contrées si étranges et si imposantes […] La ville
du Puy-en-Velay est dans une situation unique probablement ; elle est perchée
sur des laves qui semblent jaillir de son sein et faire partie de ses édifices. Ce
sont des édifices de géants ! Mais ceux que les hommes ont assis aux flancs et
parfois au sommet de ces pyramides de lave ont été vraiment inspirés par la
grandeur et l’étrangeté du site30. » L’Auvergne, « terre de juristes, de
théologiens, de philosophes, d’hommes d’Etat, puissante par les fortes facultés
de l’esprit et tenant brillamment un des premiers rôles dans l’histoire
intellectuelle de la France31 », a aussi inspiré les peintres, Théodore Rousseau,
Corot, Millet… et les écrivains, poètes et conteurs comme Henri Pourrat,
l’auteur de Gaspard des montagnes, auvergnat lui-même, qui a livré dans Les
Montagnards (1919) un récit poétique de la Grande Guerre où « on sent revivre,
parmi les deuils et les gloires, toute une Auvergne héroïque, simple et fière dans
ses sacrifices, obstinée à la tranchée comme au sillon, toute semblable à ce que
nous pouvons penser de l’Arvernie du temps de César, alors qu’elle groupait aux
remparts naturels de ses montagnes les peuples libres de la Gaule32 ».
Cette fierté, attisée par la rudesse de la nature et la cruauté de l’histoire, se
retrouve en pays cévenol. « Les Cévennes offrent le roc, rien que le roc, les
schistes tranchants… Vous sentez la lutte de l’homme, son travail opiniâtre,
prodigieux, contre la nature33 », disait Jules Michelet. Encadrée par le mont
Lozère (1 700 mètres) au nord et l’Aigoual (1 565 mètres) au sud, la montagne
cévenole demeure prodigieusement sauvage : falaises abruptes, crêtes ravinées,
torrents impétueux, climat capricieux aux pluies diluviennes (les « épisodes
cévenols »)… Son histoire est aussi tourmentée que son climat : la montagne a
été le triste théâtre de la « guerre des camisards » entre protestants et catholiques
au début du XVIIIe siècle, avec son lot de saccages, de pillages, de tortures et
d’assassinats. Un siècle plus tard, les protestants cévenols subissaient la
« Terreur blanche » (1815). Pendant la Seconde Guerre mondiale, le maquis
cévenol a été un foyer intense de résistance à l’occupant, en particulier dans la
bien nommée « vallée française », entre Gard et Lozère, qui a été admirablement
décrite par Robert-Louis Stevenson, l’auteur fameux de L’Ile au trésor, dans son
récit publié en 1879, Voyage avec un âne dans les Cévennes, le premier livre,
peut-être, sur la randonnée-loisir ! Les randonneurs d’aujourd’hui peuvent, avec
ou sans âne, refaire le chemin de Stevenson, du Puy-en-Velay jusqu’à Alès, à
travers le Gévaudan et les Cévennes, en suivant simplement le GR70. Celui qui
recherche le spectaculaire plus que l’aventure intérieure ira plutôt tester son
vertige dans le canyon de la Jonte, à un jet de pierre des gorges du Tarn, entre le
Causse noir et le Causse Méjean. Panorama époustouflant et frisson garanti. Le
paradis des grimpeurs et… des vautours ! Et si l’insolite vous attire, allez vous
perdre un instant autour du mont Lozère, au pays des menhirs et des « puechs »,
les « tétines de la montagne34 ». Les alignements de Carnac n’ont qu’à bien se
tenir !
Mauduit, Chantal (1964-1998)
La fée des glaciers, brune aux cheveux longs bouclés, souriante, rieuse,
fantasque, bohème, irrésistible, exprimait si bien son amour pour la montagne,
les Népalais et les Tibétains, qu’elle a inspiré à son tour de très beaux poèmes
d’amour35. Donnez, et vous recevrez… Et elle donnait beaucoup, Chantal, sans
se prendre au sérieux, avec légèreté et poésie : « Quand elle venait ici [au
Népal], elle nommait chacune de ses expéditions du nom d’une fleur, qu’elle
avait dessinée sur sa tente36. » Mais quelle détermination… Elle était la première
femme à avoir gravi six 8 000 dans l’Himalaya lorsque, au cours de l’ascension
du septième, le Dhaulagiri, elle trouve la mort à 6 500 mètres dans sa tente au
camp II, victime d’une chute de pierres et de glace. Elle avait trente-cinq ans.
« Ou que tu sois, je t’aime Pour te rejoindre nul parcours sur la terre, il y
faut l’ascension de la montagne immense qui me déchire le cœur … Amour
sauvage que tu voulais libre du chasseur et de la proie amour qu’inventait
l’amour sans un appui sans une corde amour absolu, tout à toi37. »
Née vingt ans après Wanda Rutkiewicz*, elle voulait comme elle, après
avoir grimpé dans les Alpes et dans les Andes (l’Urus, 5 500 mètres, et le
Huascarán, 6 768 mètres), être la première femme à gravir les quatorze 8 000 de
la planète. En style alpin et sans oxygène. L’Everest lui résiste… malgré
plusieurs tentatives. Son premier succès, et non des moindres, sera le K2
(8 611 mètres) en 1992. Dans la douleur. Frappée d’ophtalmie des neiges à
8 400 mètres, aveugle, elle ne peut descendre qu’avec l’aide de l’Américain Ed
Viesturs. Et pourtant, à l’entendre, dans l’Himalaya, tout n’est que grâce et
légèreté38 ! Après le K2, elle gravit le Shishapangma (8 046 mètres) et le Cho
Oyu (8 201 mètres) en 1993. En 1996, elle réalise la première ascension
féminine du Lhotse (8 516 mètres), au même moment où, en face, sur l’Everest,
huit alpinistes se tuent, dont son ami Scott Fischer39. Quinze jours plus tard, elle
réussit le Manaslu (8 163 mètres) en solitaire et l’année suivante le Gasherbrum
II (8 035 m). Le Dhaulagiri devait être le septième sommet…
Mais la grimpeuse surdouée ne se limite pas à enchaîner les ascensions. Elle
écrit, et ce depuis son enfance. « Magie de l’écriture qui surprend, quelle que
soit sa formulation. Dans le présent du mot qui se dessine, dans l’éclosion de la
pensée déjà dépassée, se vit aussi une aventure. Elle n’est pas au cœur des eaux
tumultueuses, perdue dans un désert, égarée sur une île tropicale, ascendante sur
une montagne. Elle est de partout et nulle part… Elle est au confluent d’hier,
d’aujourd’hui, de demain, de la réalité, de l’irréel40. » En 1997, elle publie ce
livre au joli titre : J’habite au paradis, qui, dépassant de loin le simple récit de
courses, est une sorte de déclaration d’amour à ses montagnes. Elle se passionne
pour le peuple népalais, s’engage pour la cause tibétaine, rencontre le dalaï-lama
et grimpe même à la flèche de Notre-Dame de Paris pour y accrocher le drapeau
tibétain ! En souvenir de tout cela, après sa disparition, sa famille et ses amis
créeront l’Association Chantal-Mauduit-Namasté, qui vient en aide aux enfants
népalais démunis. Elle était elle-même marraine d’un petit garçon népalais. Une
école Chantal-Mauduit sera même ouverte à Katmandou en 2001.
Quel bel hommage que ce recueil de poèmes d’André Velter, lus par Alain
Carré, accompagné au piano par François-René Duchâble, amoureux de la
montagne lui aussi, « un chant d’amour qui ne veut rien céder à la mort, un chant
dédié pour toujours à celle qui avait décidé d’aller danser sa vie sur les plus
hauts sommets41 ».
Mazeaud, Pierre (né en 1929)

Si « l’honnête homme » du XVIIe siècle était transposé au XXe, il aurait un


nom : Pierre Mazeaud. Non que ce dernier soit un exemple de modération,
d’équilibre ou de raison, avec tout ce que cela peut véhiculer d’ennuyeux.
Assurément, il ne l’est pas… Mais honnête homme au sens d’homme complet,
entier, qui sait tout faire avec autant de talents, intellectuels comme physiques.
Alpiniste audacieux, juriste rigoureux, homme politique courageux, ministre
respecté, mais avant tout homme simplement, sensible, intègre, aussi généreux
en amitié ou en amour que dans la vie. Disons-le : c’est un modèle pour moi.
Jeune maître des requêtes au Conseil d’Etat à cette époque, je le croise dans
les couloirs du Palais-Royal, lui, ancien ministre, conseiller d’Etat, auréolé par
l’Everest et le Nanga Parbat. Ayant entendu murmurer qu’il préparait une
nouvelle expédition dans l’Himalaya, l’audace me prend de lui demander s’il ne
voudrait pas par hasard m’emmener dans ses bagages. Je m’attendais au mieux à
un refus poli, au pire à un éclat de rire. Pas du tout…
« Tu grimpes ? Tu as fait quoi ?
— Ben… La barre des Ecrins…
— Tu parles anglais ?
— Je me débrouille.
— Bon, je t’emmènerai au camp de base du Hidden Peak. Tu me serviras
d’interprète, tu tiendras le journal de bord et tu t’occuperas de la paye des
porteurs. Au camp de base, pas plus haut, d’accord ?
— Génial ! »
C’était le début d’une incroyable aventure, la plus belle de ma vie sans
doute, qui m’emmènera évidemment au-delà du camp de base, mais surtout au-
delà de moi-même.
Pierre Mazeaud, l’insoumis, comme l’a joliment qualifié son biographe42, a
vécu plusieurs vies à la fois et chacune toujours au plus haut niveau.
Chez les Mazeaud, on est juriste de père en fils. Fac de droit, forcément pour
Pierre, ce qui n’exclut pas l’escalade le week-end, à Fontainebleau et dans le
Saussois, avec Bérardini*, Couzy*, Desmaison*, Paragot, bref, l’élite des
rochassiers parisiens. Et la politique, déjà ! A vingt ans, il milite dans la
mouvance anarchiste, rencontre Sartre, dialogue avec Camus. Il gardera de cet
engagement un attachement indéfectible à la liberté de parole, de pensée,
cultivant de solides amitiés politiques aussi bien à gauche qu’à droite. Non par
opportunisme ou carriérisme, mais par sincérité et humanisme.
Puis Chamonix, de plus en plus, départ en voiture le vendredi soir, nuit sur la
route, course en montagne le lendemain, retour le dimanche soir. Et puis les
séjours à l’Hôtel de Paris ou au Bivouac, les filles, les copains, les beuveries…
qui ne l’empêchent pas de gravir les voies les plus délicates : face nord du Plan,
face nord du Piz Badile, voies Bonatti au Grand Capucin, Noire de Peuterey par
l’arête sud. Il rencontre alors Pierre Kohlmann, qui sera l’ami de sa vie…
jusqu’à sa mort au pilier du Frêney. Mazeaud entre dans la légende en 1959 avec
l’ascension de la face nord de la Cima Ovest, dans les Dolomites, avec René
Desmaison. Trois cents pitons, 60 coins de bois, dix jours d’escalade dans les
surplombs, en « artif » pour l’essentiel (voir : Artificielle, escalade).
Sa carrière professionnelle progresse au même rythme. En 1961, il est
nommé chargé de mission au cabinet du Premier ministre, Michel Debré, où il a
en charge les questions judiciaires. Un an plus tard, il sera conseiller technique
auprès du garde des Sceaux, Jean Foyer. Il y restera cinq ans. C’est à cette
époque qu’il subira la pire épreuve de sa vie d’alpiniste, au Mont-Blanc, sur le
pilier du Frêney. Le drame est trop connu pour le raconter de nouveau et Pierre
en fait un récit aussi précis que terrible dans Montagne pour un homme nu43.
Gardons l’essentiel : la cordée française, avec Mazeaud, découvre au refuge-
bivouac qu’une cordée italienne conduite par Walter Bonatti* poursuit le même
objectif. Fair-play, Bonatti laisse la priorité aux Français. Grand seigneur,
Mazeaud repousse l’offre : nous irons tous ensemble ! La cordée unifiée
progresse vite. Mais à 80 mètres seulement du sommet, c’est le cauchemar.
L’orage frappe la paroi. La tempête se déchaîne. « Des flammèches sortent de
nos mains et de nos pieds », raconte Mazeaud. Kohlmann est frappé par la
foudre à deux reprises. Après cinq jours dans la paroi, les vivres sont épuisés. On
tente la descente dans des conditions infernales. Antoine Vieille meurt
d’épuisement. Robert Guillaume disparaît dans une crevasse. Au cours de la
sixième nuit, Oggioni meurt dans les bras de Mazeaud. Pierre Kohlmann mourra
dans les bras des sauveteurs. Quatre morts sur sept…
Tel le cavalier tombé à terre, Mazeaud remonte en selle, malgré la douleur,
les pleurs, le chagrin. La Civetta, dans les Dolomites, avec son ami Sorgato, où,
malgré l’effondrement d’un pilier de roche de 80 mètres, il échappe encore à la
mort, son casque broyé par les chutes de pierres (1965). Puis la Tabouka, fine
flèche de granit dans le Hoggar, avec Lucien Bérardini*, où il ouvre une
première (1966).
A Paris aussi, il excelle. Elu député des Hauts-de-Seine en 1968 avec l’appui
de Georges Pompidou et de Pierre Juillet, il devient secrétaire d’Etat aux Sports
en 1973. Il le restera trois ans, laissant à la postérité la « loi Mazeaud » sur
l’organisation du sport. Après la démission de Jacques Chirac en 1976, Pierre est
nommé conseiller d’Etat. C’est là que je ferai sa connaissance, pour mon plus
grand bonheur ! Le Conseil d’Etat, assez fier de le compter dans ses rangs, lui
laissa un peu de temps pour organiser son rêve : la première expédition française
à l’Everest, prévue pour 1978.
Comme toujours avec Pierre, c’est une « équipe de copains » qui se prépare :
Claude Deck, Jean Afanassieff, Nicolas Jaeger, Walter Cecchinel*, Kurt
Diemberger, Raymond Despiau et Jean-François Mazeaud, le médecin, neveu de
Pierre. L’expédition est un succès total. Le 15 octobre 1978, Jean et Nicolas
foulent le sommet à 13 h 40. Pierre et Kurt à 14 heures. La presse française est
en liesse. On revit l’Annapurna premier 8 000 !
Au comble de la gloire, Mazeaud songe à arrêter la politique. Jacques Chirac
l’en dissuade. Il a besoin de lui pour les élections municipales de 1979, à Saint-
Julien-en-Genevois. Pierre sera élu et restera maire dix ans… Il sera même
député de la Haute-Savoie, élu à Thonon en 1986. Cela ne l’empêche pas de
conduire une nouvelle expédition internationale au Nanga Parbat en 1982 et au
Hidden Peak* (Gasherbrum I) en 1984, à laquelle j’ai eu la chance de participer
avec les « copains » de Pierre : Walter Cecchinel*, Lucien Bérardini*, Lothar
Brandler*, Ludwig Kratochwil, Gérard Vionnet-Fuasset, François Hess et
François Matter, notre génial médecin. Nous n’atteindrons pas le sommet, à
cause du mauvais temps44.
En politique encore, Pierre donnera toute sa mesure d’abord comme
président de la Commission des lois de l’Assemblée nationale pendant dix ans,
puis comme président du Conseil constitutionnel à partir de 2004. A
l’Assemblée, il a été un député emblématique, respecté et redouté pour ses
interventions d’une rigueur implacable, mais aussi adoré pour son indépendance
et son impartialité, à droite comme à gauche. Ces mêmes qualités en feront un
président incontesté du Conseil constitutionnel. Droit dans ses bottes, beau
parleur, incisif, tranchant, colérique quand il le faut, il force le respect. Car il ne
craint personne. Et c’est pour ça qu’on l’aime, dans un milieu où le courage n’est
pas toujours la vertu la mieux partagée. Du gaullisme, il a retenu surtout
l’indépendance d’esprit, la fierté, la méfiance envers les partis, la droiture, le
sens élevé de l’Etat et de l’intérêt général, l’attachement aux idées et aux actes
plutôt qu’aux étiquettes. De la montagne, il nous renvoie des valeurs simples
comme l’ambition, le courage, la fidélité, la fraternité, mais aussi l’humilité. Et
c’est mon ami, mon grand frère. Pour toujours.
McKinley, mont Denali (6 194 mètres)
Ne m’appelez plus jamais « McKinley » ! Rendez-moi mon vrai nom, celui
que m’ont donné les Indiens d’Alaska avant que les Américains m’affublent de
celui de leur Président assassiné en 1901. Je suis le Denali, ce qui veut dire « le
plus haut ». Car je suis le plus grand d’Amérique du Nord et, à ce titre, membre
du cercle fermé des Seven Summits*. Et, sans me vanter, je suis en réalité plus
haut que l’Everest (8 848 mètres sur le papier), puisque mon pied se situe à
700 mètres au-dessus du niveau de la mer seulement, alors que la base de
l’Everest est à 5 200 mètres ! Des pieds à la tête, je mesure donc 5 500 mètres et
l’Everest seulement 3 600 mètres. Cela dit, Denali ou McKinley, peu m’importe
au fond : je suis surtout « l’enfer blanc de l’Amérique » !
Perdu en plein milieu de l’Alaska, le McKinley fait peur. L’altitude, certes,
mais aussi la latitude (63° nord) qui diminue encore la pression atmosphérique et
donc l’oxygène disponible, l’isolement, mais surtout une météo à la fois
infernale et capricieuse. Même en été, où le jour dure 20 heures, la température
peut descendre à – 40°, mais surtout le vent peut atteindre 130 km/h voire plus,
sans que la météo vous donne un préavis suffisant. C’est probablement la
montagne la plus imprévisible du monde, dont l’ascension prend de quinze à
trente jours, selon les conditions, par la voie « normale ». Là-bas, point de
mules, de chiens ni de yacks pour le transport du matériel et du ravitaillement.
Chaque homme est chargé d’à peu près 60 kilos, 20 dans le sac à dos, 40 dans un
traîneau que l’on tire à ski ou en raquettes. Plus de la moitié des tentatives y
échouent.
Il fallait donc une sacrée dose d’inconscience, donc de passion, pour s’y
frotter en 1900. Le premier est un politicien américain, juge puis député de
l’Alaska, James Wickersham en 1903. Parti de Fairbanks le 16 mai avec quatre
amis, il doit renoncer le 20 juin sur le versant nord, l’expédition butant sur une
face rocheuse infranchissable, qui sera appelée par la suite le « mur
Wickersham ». Ce mur ne sera franchi que soixante ans plus tard ! En 1906,
l’explorateur Frederick Cook (celui du pôle Nord !) annonce qu’il a vaincu le
Denali. On découvre très vite que c’est un gros mensonge… Aussi, quand quatre
chercheurs d’or de l’Alaska, à la suite d’un pari dans un bar pour 500 dollars,
reviennent en avril 1910 après trois mois dans la montagne en annonçant qu’ils
ont gravi le sommet, personne ne les croit. Vantardises d’ivrognes ! D’ailleurs,
aucun des quatre n’a la moindre expérience en montagne ! Et pourtant, ils l’ont
fait ! En tout cas, le sommet nord (5 934 mètres), un peu moins haut que le
sommet sud (6 194 mètres), mais plus difficile. La preuve formelle en sera
apportée trois ans plus tard, lorsque l’expédition victorieuse de Hudson Stuck sur
le sommet sud (7 juin 1913), aperçoit à la jumelle, sur le sommet nord, le mât en
bois planté par les « amateurs » de 1910, avec le drapeau américain en
lambeaux… Emotion… Exploit unique accompli par quatre compères totalement
inexpérimentés et dotés d’équipements faits maison !
Mais encore. Belmore Browne est un New-Yorkais aux talents multiples :
peintre, écrivain, chroniqueur, alpiniste, chasseur d’ours ! Il tombe amoureux de
l’Alaska à l’âge de huit ans au cours de vacances familiales. Le McKinley
deviendra vite son obsession. Il fait partie de l’expédition Cook en 1906, la
fameuse ! Il repart au Denali en 1910 mais ne trouve pas l’itinéraire vers le
sommet sud. En revanche, il identifie la crête que Cook a présentée comme le
sommet du McKinley : une modeste montagne de 2 200 mètres de haut, située à
plus de 35 kilomètres du Denali ! Nouvelle tentative en 1912 avec Herschel
Parker : cette fois, le succès est à portée de main, le sommet tout proche ! Mais
une terrible tempête de neige sur la calotte sommitale force les alpinistes,
incapables de voir à plus d’un mètre, à redescendre. Ils étaient à 44 mètres du
sommet… Ce qu’établira l’expédition victorieuse de Stuck, l’année suivante.
Encore un personnage hors normes. Anglais immigré aux Etats-Unis, pasteur
protestant, Hudson Stuck, amoureux de l’Alaska et de son peuple, a passé
l’essentiel de sa vie à évangéliser, éduquer et soigner les populations locales,
indiennes ou américaines. Une sorte de missionnaire, grand voyageur et…
excellent grimpeur. Il a cinquante ans lorsqu’il organise l’expédition qui
atteindra le pic sud du McKinley, avec Walter Harper, amérindien, vingt et un
ans, le premier au sommet, Robert Tatum et le guide Harry Karstens. Après les
mesures d’usage de température et de pression, on plante un drapeau américain
et une croix au sommet. Stuck, qui n’avait aucune ambition pour lui-même, avait
atteint le but qu’il s’était fixé, un Indien d’Alaska le premier au sommet de
l’Amérique : « Né en Alaska, il est le premier être humain à poser le pied sur la
plus haute montagne de l’Alaska et il a bien mérité cette distinction éternelle45. »
Le récit de l’ascension, signé par Hudson Stuck, est un modèle du genre, précis,
documenté, mais aussi d’une grande sensibilité46.
Un siècle après, le Denali est parcouru chaque année par plus d’un millier
d’alpinistes, poursuivant pour la plupart la collection des Seven Summits*. Et
pour une minorité, l’inscription de records : le champion espagnol de ski-
alpinisme Kílian Jornet a signé ainsi en 2014 le record de vitesse d’ascension
aller et retour depuis le camp de base à 2 200 mètres en 11 h 48… Mais le
Denali demeure tout aussi dangereux. Une centaine de morts à son passif, parmi
lesquels Naomi Uemura*, l’inoubliable explorateur japonais. Il connaissait
pourtant parfaitement la montagne, pour l’avoir gravie, le premier, en solitaire en
1970. Mais il veut réitérer l’exploit en hivernale. Et il réussit ! Il atteint le
sommet après une ascension de huit jours en style alpin le 12 février 1984. Un
avion l’aperçoit le 16 février à la descente vers 5 100 mètres. On ne le reverra
pas, et toutes les recherches demeureront infructueuses. Chute ? Hypothermie ?
Crevasse ? Nul ne le saura jamais.
Meije, la (3 983 mètres)
Ce n’est pas un 4 000*, à une dizaine de mètres près, mais il le vaut bien ! Et
c’est sûrement un de mes plus beaux souvenirs de montagne. La Meije, c’est une
légende, un parcours initiatique : en posant avec humilité les pieds sur le fameux
glacier Carré, sous le Grand Pic, j’avais l’impression de vivre un rêve, de refaire
l’histoire ! Dans les années 1870, c’est « le seul grand pic alpestre qui n’ait pas
été foulé par le pied de l’homme, et l’on ne pourra jamais être accusé
d’exagération en célébrant ses arêtes dentelées, ses glaciers torrentiels et ses
effroyables précipices47 », selon le vainqueur du Cervin, le grand Whymper*. Et
« cette citadelle de glace et de granit devait opposer, plus encore que le Cervin,
une résistance acharnée aux efforts de assaillants », raconte Henri Isselin48. La
« citadelle », aux confins des Hautes-Alpes et de l’Isère dans la région du
Dauphiné, a de quoi impressionner : une muraille dentelée de près de
2 kilomètres de long, qui partage deux versants abrupts – de splendides pentes
glacées au nord au-dessus de la vallée de la Romanche, et une face sud presque
verticale dominant le vallon des Etançons ; pas un sommet, mais trois – à
l’ouest, le Grand Pic, surnommé la « reine Meije » ou le « Cervin dauphinois »,
qui culmine à 3 983 mètres, le Doigt de dieu ou pic central qui surplombe le
versant sud à 3 974 mètres et le pic oriental, neigeux, à 3 891 mètres ; des
glaciers* qui forment « l’un des plus pittoresques ensembles glaciaires
français49 ». Ajoutez à cela une chaîne de sommets imposants qui relie la Meije
du sud au nord à la barre des Ecrins, la roche Faurio (3 716 mètres), le pic
Bourcet (3 697 mètres), la Grande Ruine (3 754 mètres), le pic des Cavales
(3 309 mètres), et vous obtenez l’un des paysages les plus somptueux du massif
de l’Oisans !
En 1877, après vingt-cinq ans d’essais infructueux, la Meije est donc le tout
dernier sommet inviolé des Alpes*, l’ultime horizon de cet « âge d’or » de
l’alpinisme* qui, a partir des années 1850, voit « tomber » les cimes alpestres
sous les crampons et les piolets de gentlemen britanniques. Parmi eux, le plus
anglais des Américains, William Coolidge*, aimerait bien en venir à bout. Il
connaît le massif des Ecrins comme sa poche : accompagné de son infatigable
tante Miss Brevoort, alpiniste en jupons de laine, il a couru le Rateau, les
aiguilles d’Arves, la Grande Ruine, l’Ailefroide, l’Olan (1877), les Bans, et bien
sûr le pic Coolidge. En 1870, il est déjà arrivé au sommet du doigt de Dieu. Il en
est sûr, le « vrai » sommet, le Grand Pic, ne lui échappera pas. C’était sans
compter sur la ténacité des Français, bien décidés à entrer dans la compétition*
et à ne pas laisser l’Alpine Club anglais rafler la mise50… En 1876, Henry
Duhamel, voyageur français déjà aguerri aux meilleures courses, va trouver le
père Gaspard* au village de Saint-Christophe pour relever le défi. Il ne pouvait
pas être mieux accompagné : à quarante ans passés, Gaspard, ancien chasseur de
chamois, est devenu le meilleur et le plus demandé des guides de l’Oisans. La
cordée progresse par la voie dite aujourd’hui « normale », sur la face sud. Mais,
vers 3 580 mètres, l’espoir de Duhamel se heurte à une énorme dalle de pierre
lisse de plus de dix mètres de haut. Infranchissable. Le sommet, conclut le jeune
homme, sera « inaccessible avant plusieurs siècles51 ». L’année suivante, en
1877, un autre jeune Français, Emmanuel Boileau de Castelnau, veut en avoir le
cœur net : c’est tout naturellement avec Gaspard (et l’un de ses fils), qu’il va
tenter l’ascension. Les trois hommes empruntent le chemin déjà suivi par
Duhamel l’année précédente… et se cassent les dents au même endroit, sur le
même mur de pierre. Devant l’insistance de Boileau de Castelnau, Gaspard se
déchausse et attaque la dalle pieds nus. La nuit les surprend, mais le guide a eu le
temps de poser une corde en vue de la prochaine tentative. Le 14 août, les
conditions sont enfin réunies pour repartir : la montée se fait sans encombre et,
arrivés au pied de la fameuse dalle, qui deviendra la « muraille Castelnau », la
corde permet de franchir aisément le pas. La cordée foule pour la première fois
le glacier Carré. Mais à peine à dix mètres du sommet, un surplomb redoutable
leur barre la route. Castelnau se résigne à descendre… pas Gaspard ! De toute sa
puissance, l’homme s’élance et tente de contourner l’obstacle. Il disparaît à la
vue de ses compagnons, transis d’espoir et d’inquiétude. La voix de Gaspard
retentit : il est au sommet ! Merveilleux exploit, premier grand succès de
l’alpinisme français et de son tout jeune Club Alpin, dont fait partie Boileau.
« Nom d’un chien, résume celui qu’on appellera désormais “Gaspard de la
Meije”, cette fois, ce ne seront pas des guides étrangers qui l’auront eue les
premiers52 ! » Gaspard reviendra au sommet plus de cinquante fois, la dernière à
presque quatre-vingts ans ! Sa vie hors du commun et spécialement l’épisode de
la Meije, presque trop incroyables pour être vrais, inspireront récits, films… et
même une très jolie bande dessinée53 !
Quelques années plus tard, en 1885, les frères Zsigmondy, alpinistes
autrichiens, réussissent à leur tour une belle première, l’ascension du Grand Pic
de la Meije par la face nord – une voie qui depuis a été souvent préférée par les
alpinistes à la voie classique face sud. Mais quelques jours plus tard, grisés par
leur succès, les Zsigmondy tentent une nouvelle voie, encore plus difficile, par le
sud… Ils n’en reviendront pas54.

Pour ma part, c’est la « classique » de la traversée des arêtes, du Grand Pic


au doigt de Dieu, que j’ai eu le bonheur de parcourir il y a quelques années avec
mon ami Philippe Deslandes. La course est d’une beauté inouïe. Longue, elle est
cependant d’une difficulté technique modérée. Mais elle est tellement mythique !
Poser ses pas dans ceux des géants, passer par la « brèche du crapaud », le
« campement des demoiselles », le « couloir Duhamel », la « muraille
Castelnau », le « pas du chat », le « cheval rouge », quelle émotion ! Le glacier
Carré, suspendu à l’approche du Grand Pic, en a surpris plus d’un : « Au bout de
deux heures de cette gymnastique aérienne, nous atteignons, par de larges dalles,
la terrasse du glacier Carré. Nous y cassons la croûte, hâtivement, tout en
contemplant la vallée qui, tachée d’ombres par les nuages, se déroule entre les
montagnes avec une précision nette et sobre de vieille image. Des nuées qui
commencent à se déchirer aux crêtes des plus hautes cimes ne nous laissent pas à
notre contemplation. Déjà les guides rentrent les provisions dans les sacs. La
caravane Maquet, Faure en tête, reprend les devants. Quelques instants après,
nous sommes sur le glacier Carré dont la déclivité calme immédiatement
l’enthousiasme de l’auteur qui, de l’avis du doyen, ne vaut pas cher sur ces névés
à 55° de pente55 », raconte l’écrivain et historien d’art suisse Daniel Baud-Bovy,
alpiniste à ses heures.
Aujourd’hui, la Meije est aussi très courue pour son domaine skiable et ses
cascades de glace, qui en font le royaume du freeride56. Mais la Meije ne réserve
pas ses merveilles aux sportifs ou aux grimpeurs. Sachant que le nom « Meije »
vient de meidjo, qui signifie « midi », clin d’œil au beau soleil du Dauphiné,
allez donc prendre un verre en terrasse au village de La Grave en contemplant la
lumière étincelante sur ses sommets. Vous m’en direz des nouvelles !
Mer et montagne
« On ne fait pas un voyage, c’est le voyage qui vous fait », disait Montaigne
dans ses Essais, repris par le chanteur Renaud (« Ce n’est pas l’homme qui
prend la mer, c’est la mer qui prend l’homme »). Le marin et le montagnard sont
de la même race. C’est la même quête qui les aspire vers ce qui est plus fort
qu’eux. Kersauson et Desmaison sont frères. Ce n’est pas l’orgueil qui les meut,
mais la mesure de leur simple condition d’homme au milieu des éléments. En ce
sens, leur démarche est profondément humaine. » En prenant ces notes un soir
sur mon « moleskine » au refuge du Chardonnet (2 223 mètres), pendant un raid
à ski dans la vallée sauvage de la Clarée (Hautes-Alpes), j’ignorais que le grand
Victor Hugo avait développé, bien avant et mille fois mieux, le même thème :

« Il y a entre le marin et le montagnard une grande ressemblance, c’est qu’ils sont religieux l’un
et l’autre : cela tient à la puissance du spectacle qu’il ont incessamment sous les yeux, aux
dangers éternels qui les entourent et à ces grands cris de la nature qui se font entendre sur la mer
et dans la montagne. A nous autres, habitants des villes, rien n’arrive de grand […] et il nous
faut, pour retrouver un peu de poésie, aller la chercher au milieu des vagues, ces montagnes de
l’océan, ou au milieu des montagnes, ces vagues de la terre57. »

Mais les vagues de la terre sont immobiles, objectez-vous. Voire… Dans la


tempête, dans l’orage, la montagne craque, hurle, lâche dans sa colère ses
déluges de pierres, de glace ou de neige. Oui, la montagne immobile est bien
vivante et, pour le montagnard assailli par la tourmente, c’est comme si une
vague immense déferlait sur le pont du navire. Samivel* décrit ainsi l’orage sur
l’aiguille Verte :

« La première vague d’assaut engloutit les avancées sud-ouest de la chaîne et vint heurter à la
vitesse de 50 m/s les remparts du Dôme et du Mont-Blanc. Là, comme une lame de fond sur un
écueil, elle se cabra, jaillit en hauteur jusqu’à cinq mille et déborda immédiatement en noirs
torrents à travers toutes les brèches et dépressions. Dans le même temps, une autre colonne
culbutait les faibles défenses du Prarion, prenait d’enfilade la vallée de l’Arve et, n’y rencontrant
aucun obstacle, avalait à toute allure les alpages et les forêts jusqu’à la base des grandes aiguilles,
pour l’élever ensuite verticalement le long de leurs flancs à la rencontre de la masse principale.
Quelques instants, les dures flèches du Plan, des Blaîtières, du Grépon tâchèrent de résister à la
houle formidable qui assaillait leurs bases. Puis les deux raz-de-marée déferlèrent par-dessus les
arêtes coupantes du granit, se mêlèrent comme des pieuvres et le premier éclair lança son premier
coup de dague à travers les nuées fuligineuses […] Des pans de pluie s’effondrèrent lourdement
dans la vallée et les cavernes sonores de la pierre et de la glace commencèrent à retentir comme
des tambours de guerre sous le martèlement précipité de la foudre […] Soudain, les falaises de la
Grande Rocheuse gémirent dans leur dos sous l’effort du vent. Une nuée livide, déchiquetée,
s’élança en sifflant du cratère obscur de l’orage, submergea les roches au galop et quelques
secondes plus tard la rafale était sur eux. Elle les culbuta presque de son énorme poids. Et
d’abord, ils restèrent laminés, abrutis, se cramponnant frénétiquement à leur piolet pour ne pas
déraper dans l’à-pic ; la corde sifflait et battait l’air autour d’eux comme un serpent […] Ainsi
furent tranchées les amarres qui les rattachaient au monde extérieur, et celui-ci les
abandonna58… »

Je demeure frappé par la ressemblance troublante entre le récit de Samivel


sur l’aiguille Verte et celui du poète anglais John Masefield (1878-1967) qui
raconte l’odyssée d’un jeune marin traversant un typhon épouvantable à bord de
son trois-mâts dans les mers du Sud :

« Une nouvelle lame s’éleva, déferla sur les hommes groupés aux haubans de misaine, les faisant
sauter pour l’éviter. Pendant toute son approche, elle avait été couverte des mêmes lueurs que les
autres ; au moment où elle passa par-dessus la lisse, elle sembla prendre feu ; puis l’étrange
lumière s’étendit, vacilla et disparut pendant que l’eau envahissait tous les recoins, recouvrant les
écoutilles et enfin s’échappant par les dalots. Les hommes reprenaient à peine pied sur le pont
qu’une autre vague, puis encore une autre rugirent et passèrent, chacune laissant un peu d’elle-
même sur le pont […] Dick sentit soudain qu’un danger épouvantable arrivait. Il vit quelque
chose semblable au flanc d’une colline s’élever de plus en plus haut, droit derrière le navire, noir
sur le noir de l’orage, parsemé de lueurs et couvert d’une frange dentelée […] Tous surent, avant
même d’en avoir rien vu, que parmi la série, cette lame-ci détruirait tout59. »
Par chance, d’abord, par l’effort surtout, et avec un soupçon d’intervention
divine peut-être, les deux s’en sont finalement sortis !
La similitude ne s’arrête pas aux cataclysmes, qui sont heureusement
l’exception. L’esprit, la philosophie* si l’on veut, ou « les valeurs », selon la
terminologie à la mode, sont largement partagés entre le marin et le montagnard.
« Les marins, comme les montagnards, sont des hommes qui rêvent de grands
espaces. Ils ont eu la chance de conserver intacte cette qualité, cette vertu de
l’enfance qui n’a pas de nom et qui est la différence entre vivre… et seulement
exister60 », dit Rébuffat*. L’humilité et le respect qu’impose à l’homme la
puissance de la nature ; la joie intérieure qu’induit la contemplation des états
changeants du ciel et du soleil ; l’impression de liberté et d’abandon ; le
sentiment d’harmonie profonde avec le cosmos qui fait vibrer l’âme ; la
solidarité de la cordée, comme celle de l’équipage ; l’angoisse de l’isolement et
du point de non-retour, mais aussi la jouissance de la solitude et l’écoute du
silence… Jusqu’aux maux qu’ils provoquent, « mal de mer » ou « mal des
montagnes », qui se soignent par le même moyen, l’acclimatation, les deux
milieux se ressemblent comme des frères… jusqu’aux nœuds qui sont les
mêmes ! Tout bon marin doit faire un bon montagnard, et réciproquement.
C’est un marin qui a écrit ce qui suit, mais tout montagnard pourra y
reconnaître ce qu’il a pu ressentir, un jour :

« J’eus alors – chose qui ne m’est arrivée que deux ou trois fois au cours de ma vie – comme un
éblouissement. J’eus soudain l’impression de plonger soudain dans la réalité des choses, de
pénétrer derrière leur apparence et de vibrer à l’unisson de l’univers. Le temps semblait s’arrêter.
Je sentais se jouer ma destinée, mes perceptions avaient une telle acuité qu’elles me mettaient en
état de tout comprendre et que toutes choses en ce monde, au milieu duquel je jouais mon petit
rôle, semblaient bien ordonnées […] J’étais là, présent et absent tout à la fois, désincarné,
conscient de mon existence mais comme s’il s’agissait de quelqu’un d’autre. Je revivais tout mon
passé avec toute cette netteté que l’on attribue aux êtres à l’instant de leur mort. Physiquement
insensible, éprouvant seulement l’intensité presque insoutenable de cet extraordinaire et court
instant, je n’entrevis alors que visions, anticipations, prémonitions d’une vie éternelle, rêves de
perfection et d’ineffable beauté61. »

Et voilà pourquoi* l’homme prend la mer ou s’élance en montagne.


Messner, Reinhold (né en 1944)
Camp de base du Hidden Peak, juin 1984. Devine qui vient dîner ce soir !…
Non ! Si ! Son visage barbu et chevelu à la Jésus-Christ est reconnaissable entre
tous. Reinhold Messner, qui connaît bien Mazeaud, nous rend visite au camp de
base. Il est accompagné de Hans Kammerlander, son compagnon de cordée pour
la traversée des Gasherbrum I et II, encore une première, et de… Werner
Herzog, le cinéaste allemand auteur de Aguirre ou la colère de Dieu et de
Fitzcarraldo ! Rencontre improbable à 5 000 mètres. Nous passerons plusieurs
jours à parler montagne, cinéma, sens de la vie… Le camp de base de Messner
n’est pas loin, juste un peu plus bas sur le glacier. W. Herzog, qui cherche à
percer les mystères des motivations secrètes des alpinistes, en tirera un
documentaire, Gasherbrum, montagne de lumière (1985), mais je soupçonne
qu’il en ramènera surtout l’idée du Cri de la roche, incroyable film qui sortira en
1991 sur l’ascension du Cerro Torre, avec… Hans Kammerlander ! Un des plus
beaux films de montagne qu’il m’ait été donné de voir (voir : Cinéma).
Messner, une légende sur pied devant moi ! Première ascension de l’Everest
sans oxygène en 1978 avec Peter Habeler, première ascension en solitaire du toit
du monde en 1980, l’homme qui s’est juré de gravir le premier les quatorze
sommets de plus de 8 000 (ce sera chose faite deux ans plus tard) ! Mais
Messner ne se résume pas à sa liste d’exploits. Pas plus que Jean-Sébastien Bach
ne se résume à ses œuvres ! Il a véritablement fondé l’alpinisme moderne,
d’abord en plaidant pour l’escalade « libre » contre ceux qu’il appelle les
« planteurs de clous » (Le 7e Degré, Arthaud, 1975), ensuite en transformant le
grimpeur moderne en véritable athlète de haut niveau astreint à un entraînement
et à une alimentation drastiques, enfin en transposant aux traditionnelles
expéditions himalayennes la technique alpine (pas de porteurs, pas de camps
intermédiaires… juste un sac à dos !), et ce au nom du respect de la nature. Son
maître ? Hermann Buhl*.
« Quelle est, d’après vous, votre plus grande performance ? lui demande le
journaliste Thomas Hüetlin.
— Avoir survécu62. »
On veut bien le croire !
Grimpeur surdoué avec son jeune frère Günther, il sort de l’anonymat en
1969 avec une réalisation jugée alors impossible : la face nord des Droites en
solitaire, sans aucune assurance, armé d’un piolet et d’un poignard à glace, en à
peine plus de 8 heures. La première avait nécessité 5 jours d’escalade… « Ce
type est dingue », dit-on au refuge en l’observant à la jumelle. « C’est moi que je
mets en danger, jamais les autres, répondra-t-il. Je suis prêt à quitter le monde
des gens civilisés. A entrer volontairement dans un monde où l’homme est
absent63. »
Ce monde d’où l’homme est absent, il le découvrira bientôt, et de la pire
manière, au Nanga Parbat. Karl Maria Herrligkoffer y monte une expédition et
fait appel à Messner. Ce dernier demande que son frère Günther soit de la
partie… S’il avait su… Ce qui s’est passé ensuite a été raconté de mille manières
et les donneurs de leçons ont été légion, oubliant que la pire douleur a été celle
de Reinhold, qui y a perdu son petit frère. Ecoutons-le plutôt. Avec l’autorisation
du chef d’expédition, Messner part de nuit du camp V pour tenter le sommet,
seul, car les prévisions météo étaient mauvaises. Du moins le croit-il, au vu de la
fusée rouge envoyée par le camp de base, apparemment par erreur… A presque
8 000 mètres, Reinhold est rejoint par son frère, qui est parti seul du dernier
camp, contrairement aux instructions, pour tenter avec lui le sommet. Le grand
frère prend en charge le petit et ils atteignent la cime. Mais Günther montre des
signes inquiétants d’épuisement. Il a peur de descendre par le versant d’où ils
viennent, très raide. Ils n’ont pas de corde. La nuit tombe. Ils bivouaquent non
loin du sommet par – 40°. Günther est victime d’hallucinations. Le jour suivant,
ils aperçoivent deux autres membres de l’expédition qui grimpent par le même
itinéraire. Ils échangent des cris et des signes, mais, pour une raison qui
n’apparaît pas clairement encore, la cordée qui monte ne se porte pas à leur
secours et continue vers le sommet. Reinhold décide alors de tenter la descente
avec Günther par l’autre versant, celui du Diamir, moins raide. C’est vers la fin
de la descente, deux jours plus tard, que Günther disparaît dans une avalanche.
Cette version des faits est contestée par les détracteurs de Messner, qui
l’accusent d’avoir abandonné son frère au cours de l’ascension… Mais la
découverte en 2005 des restes de Günther sur le versant Diamir infirme ces
accusations. Pour autant, Reinhold est rongé par la culpabilité.

« Pensez-vous que vous êtes coupable de la mort de votre frère ?


— Il n’y a personne qui puisse ou doive se sentir coupable. Moi seul. J’en porte l’entière
responsabilité. C’est pourquoi je ne comprends pas pourquoi certains anciens camarades
cherchent sans cesse à revenir sur cette affaire. Moi aussi je me demande pourquoi j’ai survécu et
pas Günther. En décidant de partir, je n’étais responsable que de moi-même, je risquais ma seule
vie. Qu’on me l’accorde… A partir du moment où mon frère me suivait, tout changeait… Avec
mon expérience actuelle, j’aurais interrompu la course après notre rencontre et nous aurions
regagné le camp64. »

Messner aurait pu arrêter après ça. Certains même ont dit « aurait dû »
arrêter. Réponse de l’intéressé : « Je ne voudrais pour rien au monde revivre
l’expérience du Nanga Pargat, plus jamais participer à une chose pareille. Mais
je ne peux vivre sans expériences limites. Ma maladie pourrait être définie ainsi :
joie de vivre comme résultat de la mise en jeu de la vie65. » Nouvelle « mise en
jeu » au Manaslu, son prochain 8 000. Tout va de travers. Deux morts dans la
tempête
Est-ce la mort de son frère ou les deux morts du Manaslu qui poussent
Messner à tout tenter désormais en solitaire*, après avoir récupéré de ses
blessures (sept orteils en moins…) ? En 1973, il tente de retourner au Nanga
Parbat, cette fois seul. Echec, renoncement, la peur au ventre. Puis, après ces
années de deuil, de culpabilité, de polémiques, c’est la renaissance. Avec Peter
Habeler, il réussit son projet de première ascension d’un 8 000 en style alpin, le
Hidden Peak* : pas de porteurs, pas d’oxygène, pas de camps, pas de cordes
fixes, juste un sac de 15 kilos chacun. Puis c’est l’Everest* en 1978 et, la même
année, le Nanga Parbat en solitaire en technique alpine. Puis la première de
l’Everest en solitaire en 1980, son chef-d’œuvre. En 1984, il relèvera le défi de
rester plusieurs jours au-dessus de 8 000 mètres en enchaînant avec Hans
Kammerlander les Gasherbrum II et I, avant de nous rendre visite au camp de
base du Hidden Peak, frais comme un gardon. En 1986, il sera le premier
homme à avoir gravi les quatorze 8 000 de la planète, terminant par le Lhotse.
« Je ne suis pas un surhomme, dit-il. Je suis seulement capable de
concentration mentale sur un but donné. Et de recommencer66. » Dont acte… On
aimerait bien avoir autant de concentration… Concentré, il le sera peut-être un
peu moins quand il racontera avoir rencontré le yéti au Tibet (1988), mais ce
sont les mauvaises langues qui disent ça. Sa traversée de l’Antarctique à pied, de
Patriot Hills à McMurdo en passant par le pôle Sud (1990), sera en revanche
bien réelle, comme sa traversée du Groenland en 1992, sa traversée du désert de
Gobi en 2004 et… son mandat de député européen de 1999 à 2004 ! Depuis, il
ne manque pas d’activités, se consacrant notamment à l’ouverture de musées
dédiés à la montagne à travers l’Europe ! Et, comme fondateur du mouvement
Mountain Wilderness*, à la défense de l’environnement en montagne
« Je fais de l’alpinisme pour mieux me connaître », disiez-vous, Reinhold.
Du plus petit au plus grand alpiniste, nous partageons cette vision. Mais, surtout,
ce fut un honneur de vous connaître, ne fût-ce que quelques jours, sur le glacier
du Baltoro.
Montagne
L’histoire amoureuse de la montagne doit résoudre cette énigme : comment
l’homme est-il passé de la montagne subie à la montagne désirée ? Pourquoi les
« monts affreux » sont devenus les « monts sublimes67 » ? Quelle révolution
culturelle a permis à un Roger Frison-Roche* de proclamer : « Les montagnes
sont la chance de l’homme68 ? »
Pendant des millénaires, sauf pour de rares populations vivant en altitude par
contrainte ou par tradition, la montagne était aux yeux des hommes un obstacle,
non un but, un danger, non un objet de désir, un lieu maléfique plus que
bénéfique. Elle inspirait la crainte plus que la paix ou la beauté. Il faut dire que
la mer, si elle sait parfois se montrer hostile, voire extrême69, est nourricière.
Rien de tel en montagne, du moins en apparence, sauf pour quelques chasseurs
ou bergers, bûcherons ou chercheurs de cristaux ! La vie y est rude, rythmée par
les hivers* et la neige*, les déplacements sont difficiles, l’agriculture et
l’élevage compliqués. S’il existe d’authentiques civilisations montagnardes, en
Europe occidentale, dans le Caucase, en Amérique du Sud, au Tibet ou au Népal,
la plupart des montagnes du monde sont « vides », et la population s’entasse
dans les plaines, au bord des fleuves ou de la mer70. L’émigration vers les villes
a d’ailleurs été pendant des siècles le destin inéluctable de beaucoup de
montagnards : chacun se souvient du « petit ramoneur » savoyard obligé de
quitter ses montagnes… Le montagnard, entendu comme celui qui naît, vit et
meurt en montagne, reste donc une exception. Mais il y en a ! L’histoire est riche
d’exemples de peuples qui choisissent la montagne comme refuge contre
l’oppression (les mormons à Salt Lake City, les Kabyles dans l’Atlas, les Indiens
des hauts plateaux andins, les Caucasiens ou encore… les Corses dans leurs
montagnes), ou comme lieu de méditation religieuse (les chartreux dans les
Alpes, les lamaseries au Tibet). Quoi qu’il en soit, « la vie des montagnards est
une épopée obscure71 ». Elle consiste à arracher à une nature difficile, parfois
terrible, la subsistance de sa population. Y a-t-il alors une « mentalité
montagnarde » ? Ecoutons encore Frison-Roche : « Le cadre dans lequel il vit, la
grandeur des paysages, le rythme même de la vie montagnarde, tout cela en fait
un homme différent, silencieux mais non taciturne, gai mais non exubérant,
grave et solennel dans les grandes occasions, courageux avec simplicité…
Passant sa vie dans une lutte continuelle contre les éléments physiques de la
terre, il vit dans un état d’héroïsme qu’il ignore72… »
Quant aux gens des plaines, ils se sont soigneusement tenus pendant des
siècles à l’écart de ces montagnes maudites ! Pour autant qu’ils le puissent. Ceux
qui étaient obligés d’y passer, à commencer par les militaires, ont légué à
l’histoire des témoignages épouvantés. En 400 av. J.-C., Xénophon doit rapatrier
son armée de l’Euphrate à la mer Noire, à travers les montagnes d’Asie Mineure.
C’est la « retraite des 10 000 », qui laissera aux survivants le souvenir effroyable
de précipices, de neige et de froid*73. La traversée des Alpes* par Hannibal au
IIIe siècle sera légendée aussi avec effroi par Tite-Live. Redoutée mais vénérée,
la montagne est à la fois le repaire des démons et autres dragons et celui des
dieux. Au Népal*, la montagne elle-même est divinité : l’Everest* est
Chomolungma, mère de l’univers, l’Annapurna* la déesse des moissons, la
Nanda Devi la déesse de la joie… Moïse gravit le Sinaï à l’appel de Dieu.
L’Olympe est le séjour des dieux. Plus proche de nous, l’ascension de
Rochemelon (3 557 mètres) en 1358 par Boniface Rotario, une des « premières »
dans l’histoire des Alpes, avait pour but de porter au sommet un triptyque de la
Vierge (voir : Montagnes sacrées).
Objet de crainte autant que de respect, la montagne va devenir au fil des
siècles objet de désir. Bravant sa peur, l’homme passe à la conquête. Cela ne
s’est pas fait en un jour. Les motivations sont principalement, et comme souvent,
militaires ! Quand, en 181 av. J.-C., Philippe de Macédoine gravit avec ses
hommes le mont Haemus (2 900 mètres), c’est pour avoir une vision aérienne de
sa future campagne contre les Romains. L’ascension du mont Aiguille* en 1492
sur ordre de Charles VIII, présentée souvent comme l’acte de naissance de
l’alpinisme, relevait plus de l’exercice militaire que de l’esprit sportif. Les visées
scientifiques ont ensuite alimenté les expéditions montagnardes pendant
plusieurs siècles jusqu’à la fin du XIXe. Géographes, géologues, botanistes,
biologistes, physiciens, médecins, se lancent à l’assaut des montagnes pour faire
progresser les connaissances. En 1555, l’ascension du pic du Midi d’Ossau, dans
les Pyrénées, est tentée par un gentilhomme, M. de Candale, avec échelle,
grappins et cordes, pour en mesurer la hauteur. Il échoue près du sommet74. En
1574, le Suisse Josias Simler publie une première description générale des
Alpes, assortie de conseils avisés pour les « voyageurs ». C’est le début de
l’alpinisme « scientifique » qui conduira à la conquête du mont Blanc à partir de
1760 à l’initiative de M. de Saussure*, puis de la plupart des sommets alpins et
pyrénéens. Expériences barométriques, thermométriques, triangulations, études
botaniques ou géologiques sont autant de motifs pour défier l’altitude. « De
même que les grands navigateurs du XVIe siècle allaient à la recherche de terres
inconnues, les alpinistes du XVIIIe siècle ont poursuivi, à travers leurs
explorations, un rêve de découverte sous son double aspect de connaissance et
de conquête*75. »
Rêve. Le mot est lâché. Car, au fond, il n’est point besoin de prétexte
scientifique, aussi noble soit-il, pour aller là-haut… Le plaisir* suffit. Ce
courant, qu’on l’appelle alpinisme « littéraire » ou « contemplatif », se
développe aussi au siècle des Lumières, avec en particulier Jean-Jacques
Rousseau*. Il y avait bien sûr des précurseurs. L’empereur Hadrien, en 130, a
bien gravi seul l’Etna, de nuit, uniquement pour contempler le lever du soleil au
sommet. Le poète Pétrarque* a fait l’ascension du mont Ventoux en 1336 pour
son seul plaisir… et le nôtre, lorsqu’il nous livre ses sensations : « J’admirais
toutes ces merveilles, me laissant aller tantôt au goût des choses de la terre et
tantôt élevant plus haut mon âme, à l’exemple de mon corps… Satisfait d’avoir
assez regardé la montagne, je tournais sur moi-même les yeux de mon âme76. »
Rousseau aurait pu signer ces lignes. Leur point commun ? La montagne pour
elle-même, en elle-même, sans autre but que le bonheur d’y être. Cette anecdote,
rapportée par Daniel May, résume tout : un professeur suisse, alpiniste amateur,
gravit un joli sommet des Alpes bernoises (le Niesen), pensant en faire la
première. Arrivé en haut, il y découvre une série d’inscriptions, ruinant ses
illusions de conquérant. Dont celle-ci, gravée sur la pierre en grec et qui pourrait
servir de devise à tous les alpinistes : « L’amour des montagnes est ce qu’il y a
de meilleur77. »
Cette révolution culturelle faite, la suite de l’histoire est davantage connue.
L’alpinisme*, comme loisir, puis comme sport, se développe à partir du milieu
du XIXe siècle avec la création des clubs alpins, en Angleterre, en Allemagne, en
Autriche, en Italie et en France. Le tourisme alpin, d’abord estival, réservé à une
élite argentée qui vient se risquer sur les sommets, puis hivernal, avec le
développement massif du ski* après guerre, bouleverse l’économie
montagnarde. Des routes se construisent, des villages comme Chamonix* ou
Zermatt* deviennent de gigantesques stations touristiques dédiées aux sports de
montagne, l’hôtellerie, la restauration suivent, de nouveaux métiers se
développent. Les mouvements de population s’inversent : à la migration
saisonnière d’autrefois qui envoyait les montagnards vers les villes l’hiver,
« saison morte » en montagne, succède la horde des citadins envahissant la
montagne pour profiter des sports d’hiver. L’été, il faut mobiliser gendarmes et
policiers pour secourir les randonneurs imprudents ou essayer de dissuader les
apprentis alpinistes de tenter le mont Blanc en baskets ! Alors ? C’était mieux
avant ? La montagne n’est plus ce qu’elle était ? Laissons ce discours aux
nostalgiques du temps jadis. La montagne appartient à tout le monde et ses
amoureux n’en sauraient conserver le monopole élitiste. A eux, au contraire, de
transmettre aux « nouveaux », dans les refuges, dans les stations de ski, dans les
remontées mécaniques, le message de la montagne que résume, toujours lui,
Frison-Roche : « La montagne apporte à l’homme les énergies morales
complémentaires de l’épuisante vie moderne. Par la montagne, il a pu quêter la
beauté, trouver le repos de l’âme dans l’action physique salutaire, s’évader du
monde mécanique, des termitières métropolitaines, comprendre la poésie du
silence retrouvé78. » Les montagnes, disait John Ruskin* il y a plus d’un siècle,
sont « les cathédrales de la Terre79 ». Alors protégeons-les, ensemble.
Montagnes sacrées
Quelques semaines avant que j’écrive ces lignes, des centaines d’Hawaïens
ont manifesté dans les rues contre le projet de construction d’un télescope géant
sur la montagne sacrée de l’île, Mauna Kea (4 200 mètres), où les divinités du
ciel et de la terre se sont rencontrées pour enfanter les îles de l’archipel80. C’était
le 5 mai 2015. Presque huit siècles auparavant, mais plus proche de nous
géographiquement, un certain Boniface Rotario, de la ville d’Asti (Piémont),
entreprend la première escalade du sommet enneigé de Rochemelon
(3 557 mètres), qu’il croyait être le sommet des Alpes, pour y déposer un
triptyque en bronze de la Vierge. C’était le 1er septembre 1358 et, depuis, un
pèlerinage y a lieu chaque année en août, même si, dorénavant, la Vierge a été
descendue à la cathédrale de Suse81.
De tout temps et dans toutes les civilisations, la montagne a été associée au
sacré. Rien de surprenant à cela. Entre la terre, où vivent les hommes, et le ciel,
demeure des dieux, la montagne s’impose naturellement comme point de
rencontre, sur la ligne symbolique verticale, l’axe du monde, qui va du zénith au
nadir, entre lesquels Victor Hugo a imaginé ce beau dialogue :
« Zénith : Je suis le haut.
Nadir : Je suis le bas.
Zénith : J’aime.
Nadir : Je ris.
Zénith : Par l’éblouissement les cœurs sont attendris Adorer, c’est aimer en
admirant. O cimes ! Que le soleil est beau sur les sommets sublimes !
Nadir : Le dessous est charmant […]82 »
Demeure des dieux, séjour des morts, siège de révélation divine, lieu de
purification, de guérison ou de prière, source d’élévation spirituelle ou
d’inspiration artistique, abri protecteur des moines et des ermites, la montagne
est vénérée par l’imaginaire humain, à la hauteur de la crainte qu’elle inspire et
du mystère qui l’entoure. Le mont Olympe des Grecs était la villégiature, bien
gardée par sa ceinture de nuées et la foudre de Zeus, des divinités les plus
puissantes. C’est sur le mont Sinaï que Moïse, dans la fureur des éclairs, est allé
chercher les Dix Commandements de Dieu aux hommes. C’est « sur la
montagne » que Jésus de Nazareth a prononcé le sermon qui en a conservé
l’appellation ; c’est en montagne que le prophète Mahomet allait méditer,
expliquant que « puisque la montagne ne vient pas à nous, allons vers la
montagne83 ».
Allons-y donc ! Poussant notre voyage vers l’orient, nous apercevons
d’abord, couvert de neiges éternelles, le mont Ararat (5 165 mètres), le plus haut
sommet de Turquie, à la frontière de l’Arménie. C’est ici que, selon le livre de la
Genèse, l’arche de Noë se serait échouée à la fin du déluge. On ne compte plus
les expéditions qui s’y sont lancées pour rechercher, en vain, les traces de
l’arche. Même l’US Air Force et la CIA s’en sont mêlées ! Poursuivant vers
l’est, nous sommes arrêtés, dans le sud du Tibet, par la plus sacrée des
montagnes au monde sans doute, que personne n’a jamais été autorisé à gravir
pour cette raison, le mont Kailash (6 714 mètres), ou Gang Rinpoche, avec son
impressionnante muraille verticale de roc noir et de glace qui lui a donné son
nom, « cristal », ou « précieux joyau des neiges ». C’est le centre du monde pour
les bouddhistes. Il faut en faire le tour à pied (50 kilomètres) pour être purifié, et
l’on dit même que le pèlerin qui aura fait cent tours atteindra le nirvana. En
2001, le bruit a couru que les autorités chinoises avaient accordé un permis
d’ascension à une expédition espagnole, rumeur démentie par Pékin après les
protestations véhémentes du gouvernement tibétain en exil : « Traiter la
montagne la plus sacrée au monde comme un vulgaire terrain de sport
constituerait la preuve d’une insensibilité flagrante vis-à-vis des sentiments
religieux du peuple tibétain84. » En Inde, la montagne d’Arunachal est, en
quelque sorte, le Kailash des hindouistes, beaucoup moins spectaculaire (on a
plus affaire à une série de collines de faible hauteur), mais tout aussi sacrée.
C’est la demeure de Shiva. Les nombreux pèlerins, après s’être recueillis dans le
splendide temple polychrome, font le tour de la colline pieds nus dans l’espoir
d’obtenir des bienfaits (guérison, fertilité, opulence…), mais surtout de se
trouver eux-mêmes dans l’ascèse et la prière.
Poursuivant vers l’est, nous découvrons les « cinq montagnes célestes » de
Chine. Cinq, comme nos points cardinaux, auxquels les Chinois ajoutent « le
centre ». Cinq, comme les cinq éléments fondamentaux de la nature, l’eau, le
feu, la terre, le bois et le fer. En tant que « fils du ciel », les empereurs se
devaient de faire au moins une fois pendant leur règne le pèlerinage de chacune
des montagnes, pour y accomplir le rite du ciel (feng) et de la terre (chan). Il y a
plus de trois mille ans que les pèlerins gravissent le mont Tai, à l’est, l’ancêtre
des monts sacrés, où se trouve « le pic de l’empereur de Jade » (1 545 mètres), le
grand chef des dieux, « le prince du pays de l’auguste lumière et de l’extrême
félicité85 ». On dit que chaque pèlerin qui réussit l’ascension vivra au moins cent
ans. Le mont Hua, « le magnifique », situé à l’ouest, mérite bien son nom. Pic de
granit déchiqueté haut de 2 200 mètres, il est considéré comme dangereux, ce
qui ne l’empêche pas d’accueillir chaque année un million de visiteurs qui se
pressent le long des lourdes chaînes dont la voie est équipée. Le paysage, fait de
rocs, de nuages et d’arbres tourmentés par le vent, a inspiré de nombreux poètes
et peintres chinois : « Le tumulte du monde poussiéreux et les confins des
habitations humaines sont ce que la nature humaine, de coutume, abhorre ; au
contraire, la brume, le brouillard et les esprits qui hantent les montagnes sont ce
à quoi la nature humaine aspire » (Guo Xi86). La montagne du nord, Bei Heng,
haute de 2 016 mètres, comporte deux sommets séparés par le « col du Dragon
d’Or » qui fut un point stratégique pour la défense contre les invasions du Nord.
Elle demeure un lieu sacré du taoïsme, où se serait retiré Zhang Guolao, l’un des
huit immortels de la mythologie chinoise. Elle est surtout remarquable par
l’incrustation dans ses flancs d’un monastère suspendu, construit au VIIe siècle,
dont on se demande comment il réussit à s’accrocher à la falaise, le monastère de
Xuangkong. Au sud, Nam Heng est une chaîne de montagnes comprenant 72
sommets ne dépassant pas 1 360 mètres, mais dont la beauté des pics acérés
flottant au-dessus de la brume est à couper le souffle. Toutefois, la montagne
« du centre », le mont Song, est à mes yeux la plus spectaculaire : on dirait les
Drus*, la végétation en plus ! Elle culmine pourtant à 1 512 mètres seulement.
Elle est surtout célèbre dans le monde par la présence du monastère Shaolin,
berceau du kung-fu.
Mettons le cap vers le sud. Au Cambodge, le Phnom Kulen, la « colline aux
litchis », est la montagne sacrée des Khmers. C’est ici, non loin d’Angkor, qu’en
802 le « dieu-roi » Jayavarman II a proclamé l’indépendance du royaume du
Cambodge, jusque-là sous la domination de Java. La colline s’élève de
400 mètres au-dessus de la plaine, dans un paysage luxuriant aux multiples
rivières et cascades. Au sommet, on atteint, par un large escalier, un petit temple
où gît un Bouddha couché, sculpté directement dans le roc. C’est le lieu de
pèlerinage privilégié par les Cambodgiens, qui viennent y prier, mais aussi se
baigner sous les cascades dans un paysage de rêve, entre rochers et verdure. A
Bali, « l’île des dieux », le volcan Agung (3 141 mètres) est sacré depuis des
temps immémoriaux, comme « centre du monde » pour les hindouistes et
comme lieu de culte dédié à Shiva. Sur les flancs du volcan a été édifié le plus
grand temple de Bali, le temple de Besakih, qui a été épargné, j’allais dire
miraculeusement, par les coulées de lave de la dernière éruption de 1963 qui a
fait plusieurs centaines de victimes. Les Balinais qui font l’ascension de la
montagne depuis le temple s’aspergent de l’eau bénite qu’ils recueillent sur les
palmiers d’eau. Au Japon, 200 000 pèlerins gravissent chaque année le mont
Fuji*, volcan aux formes parfaites, plus haute montagne du Japon
(3 776 mètres), considérée comme sacrée depuis le VIIe siècle. C’est la demeure
de plusieurs divinités shintoïstes, en particulier Kono-banasakuya-hime, « la
princesse qui fait fleurir les cerisiers87 ». Les bouddhistes vénèrent aussi le Fuji,
dont la forme rappelle le bouton blanc et les huit pétales de la fleur de lotus sur
laquelle s’assit le Bouddha. La montagne a été et est encore une source
d’inspiration intarissable pour les poètes et les peintres. Tout Japonais se doit de
gravir au moins une fois dans sa vie la montagne qui est devenue le symbole
même du pays.
Poursuivons encore vers le sud. En plein milieu du désert australien, un
immense rocher de grès rouge élève au-dessus de la plaine sa masse de
348 mètres de haut et de 9 kilomètres de tour. C’est le mont Uluru, autrement
appelé Ayers Rock, la montagne sacrée des Aborigènes australiens depuis que
l’homme existe. C’est pour cette raison que le gouvernement australien en a
rétrocédé la propriété aux Aborigènes, à charge pour eux de gérer le monument
naturel. L’ascension n’en est pas interdite, mais seulement « déconseillée », par
respect des traditions ancestrales du peuple anangu, qui s’y livre à des rites
mystérieux. Au coucher du soleil, la vue sur la montagne dont la couleur vire de
l’ocre au rouge vif est simplement… surnaturelle !
D’un grand coup d’aile, nous traversons le Pacifique en direction de
l’Amérique du Nord. Je profite de ce survol tranquille de l’océan pour vous
livrer une anecdote de rien du tout sur la fameuse « ligne de changement de
date ». C’était il y a vingt-cinq ans, un 23 août assurément, et vous comprendrez
pourquoi. J’accompagnais, comme responsable des « affaires politiques » de
l’outre-mer au ministère du même nom, Michel Rocard, alors Premier ministre,
dans un long voyage officiel passant par l’Australie, la Nouvelle-Calédonie et la
Polynésie française. Nous fêtions dans l’avion, avec le détachement joyeux des
diplomates et économistes « rocardiens », l’anniversaire du « patron », au
moment précis où le commandement de bord, selon l’usage, nous avertit du
franchissement de la ligne de changement de date, au-dessus des îles Samoa.
Champagne ! Après avoir trinqué, la délégation s’endort. Et lorsqu’elle se
réveille le lendemain, nous sommes encore le 23 août. Nous avons donc fêté une
deuxième fois l’anniversaire de Michel Rocard. Ludique, cette ligne de
changement de date !
La cordillère des Andes apparaît à l’horizon. Le territoire navajo, au sud-
ouest des Etats-Unis, partagé entre l’Arizona, l’Utah, le Colorado et le Nouveau-
Mexique, est symboliquement délimité par quatre montagnes sacrées. Elles
créent une barrière entre la terre ancestrale, le sanctuaire, et l’extérieur, réputé
dangereux. Cette croyance fait écho au mythe navajo de l’origine du monde :
« Pour nous, le peuple navajo, le commencement n’existe pas. Nous avons toujours été là, tels
que nous sommes aujourd’hui. Nous avons toujours été là parce que le ciel et la terre ne
s’entendaient pas. Dès qu’ils furent créés, la dispute éclata. Et ils se séparèrent. C’est pourquoi la
terre n’est pas telle qu’il était prévu qu’elle soit. Tous ses cratères, les météorites qui l’ont
frappée, les volcans qui ont fait éruption. Les êtres sacrés étaient désolés de voir que la terre
n’était pas ce qu’elle aurait dû être. Ils perdaient espoir. L’un d’eux eut cependant cette idée que
nous, les Dineh [peuple navajo], nous acceptions de nous manifester en venant sur cette terre.
Nous avons dit : “Si c’est le seul moyen d’assurer la survie du monde, alors oui, nous acceptons
de nous manifester sur cette terre” […] mais nous avons émis une condition à notre venue sur
terre. C’est que nous puissions être vus : aussi nous sommes-nous installés à l’intérieur du
périmètre que délimitent quatre montagnes sacrées […] Dedans, c’est notre sanctuaire, le
sanctuaire d’un peuple particulier qui a reçu une mission particulière88. »

Chacune des quatre montagnes est associée à un point cardinal et à une


couleur : au nord, « la montagne du grand mouton », couleur noire ; à l’est, « la
montagne du coquillage blanc », couleur blanche ; au sud, « la montagne
turquoise », couleur bleue ; à l’ouest, « la montagne qui ne fond jamais »,
couleur jaune. Au centre, se trouve le « lieu de l’émergence », où les ancêtres
sont sortis progressivement de leur monde sous-terrain pour apparaître sur la
terre. L’analogie avec les montagnes sacrées de Chine n’est pas un hasard : les
Navajos venaient d’Asie avant de s’établir en Alaska, puis plus au sud.
Un peu plus à l’est, dans le Dakota du Sud, tout le monde a entendu parler
des Black Hills, ou en tout cas du mont Rushmore, avec ses sculptures géantes
des Présidents américains… On sait moins que le sommet des Black Hills, le
Paha Sapa, Harney Peak pour les Américains (2 207 mètres), est la montagne
sacrée des Indiens sioux et cheyennes qui s’y sont installés dès le XVe siècle. Ce
« centre du monde » des Sioux a une histoire douloureuse : alors que la propriété
en avait été rétrocédée aux Indiens en 1868, la fièvre de l’or s’est emparée des
Américains et, en 1876, ceux-ci, violant délibérément leurs engagements, se sont
emparés du territoire par les armes. C’est au cours de cette « guerre des Black
Hills » qu’eut lieu la tristement fameuse bataille de Little Big Horn (juin 1876).
Les Indiens ont évidemment été défaits par les tuniques bleues. Mais l’histoire
leur rendra, en quelque sorte, justice puisque la Cour suprême des Etats-Unis, en
1980, a jugé illégale la dépossession des terres indiennes et condamné le
gouvernement américain à verser 100 millions de dollars, plus les intérêts, à la
nation sioux. Les Indiens refusent toujours l’argent et demandent seulement à
récupérer la terre sacrée…
Cap vers le sud ! Les civilisations aztèque, maya et inca, anéanties par les
conquistadores espagnols au XVIe siècle, vénéraient à ce point les montagnes
qu’elles en construisaient elles-mêmes, les pyramides, non point pour y enterrer
leur roi comme les Egyptiens, mais pour se rapprocher du dieu-Soleil et lui
dédier un temple. Teotihuacan au Mexique, Tikal au Guatemala sont aussi
imposantes que la pyramide de Khéops. Pour autant, l’Amérique latine est riche
en montagnes « naturelles », avec les volcans du Mexique ou d’Amérique
centrale et la plus longue chaîne de montagnes du monde, la cordillère des
Andes. Le nom de Popocatépetl nous faisait glousser en cours de géographie,
mais j’avais oublié sa belle histoire selon la mythologie aztèque : il était une fois
une jolie princesse, Ixtaccíhuatl, amoureuse d’un des soldats du roi, son père,
Popocatépetl. Furieux de cette liaison, le roi envoie le soldat à la mort en lui
confiant une mission impossible. La rumeur se répand que l’infortuné
Popocatépetl a succombé à ses blessures. La princesse meurt de chagrin. Le
soldat, qui avait en réalité réussi sa mission, revient indemne pour retrouver sa
bien-aimée. Apprenant la nouvelle de sa mort, il meurt à son tour de chagrin…
Les dieux, qui, comme les dieux grecs, n’ont pas perdu une miette de l’histoire,
en sont tout émus et décident de recouvrir les deux jeunes gens de neige et les
transforment en montagnes : le Popocatépetl, deuxième sommet du Mexique
(5 426 mètres), et l’Ixtaccíhuatl, troisième sommet (5 230 mètres). Les deux
volcans sont reliés ensemble par un col… Descendant vers le sud, au cœur de
l’actuel Pérou, on découvre le lieu sacré des Incas, oublié pendant des siècles
après la conquête espagnole, la « cité perdue » de Machu Picchu. Construite au
XVe siècle dans la cordillère des Andes, à 2 400 mètres d’altitude, au pied de la
« grande montagne » (machu : vieille, pikchu : sommet), la ville était un centre à
la fois religieux, avec son temple du Soleil, et politique, comme résidence de
l’empereur. Abandonnée par ses habitants fuyant devant l’envahisseur en 1534,
la cité semble avoir été oubliée, jusqu’à ce que des géographes et archéologues
européens puis américains la redécouvrent au XIXe siècle. Ecoutons l’ode au
Machu Picchu de Pablo Neruda, dans son Chant général : « Machu Picchu est
un voyage vers la sérénité de l’âme, vers la fusion éternelle avec le cosmos, nous
y sentons notre propre fragilité. C’est une des plus grandes merveilles
d’Amérique du Sud. Un havre de papillons à l’épicentre du grand cercle de la
vie. Un miracle de plus89. »
Nous volons, plein est, une dizaine de milliers de kilomètres, traversant
l’Atlantique pour atteindre l’Afrique de l’Est. La silhouette enneigée du
Kilimandjaro, heureusement découverte par les nuages qui l’entourent
habituellement, se dresse au-dessus de la forêt équatoriale. Plus haut sommet
d’Afrique (5 891 mètres), c’est la montagne sacrée du peuple maasaï,
magistralement décrit par Joseph Kessel dans Le Lion. Eleveurs et guerriers, ils
se nourrissent, dit-on, de lait et de sang. La légende dit que la première ascension
de la « montagne blanche » fut l’œuvre d’un des plus grands rois d’Afrique,
Ménélik Ier, roi d’Abyssinie, fils du roi Salomon et de la reine de Saba qui,
sentant la mort venir, aurait voulu, tel Moïse au Sinaï, aller à la rencontre de
l’Eternel. Le deuxième sommet d’Afrique, un peu plus au nord, est le mont
Kenya (5 200 mètres), aussi découpé et anguleux que le Kilimandjaro est rond et
harmonieux. Pour le peuple kikuyu, c’est la résidence du dieu Ngai, « le grand
dieu suprême »90. Selon leur tradition, la « poudre blanche » qui recouvre son
sommet sert de lit au dieu.

Ce n’est pas parce que notre petit tour du monde s’achève par l’Europe que
celle-ci serait à la traîne en matière de montagnes sacrées. Au contraire, sans
même évoquer la Grèce antique et ses demeures des dieux (l’Olympe, le mont
Ida, le Parnasse, le mont Dikti en Crète), les monts ou collines sacrés pullulent
sur le vieux continent, hérités des traditions romaines (le puy de Dôme et son
temple dédié à Mercure, le Grand-et le Petit-Saint-Bernard, ou encore Montjovet
dans le Val d’Aoste, avec leur temple de Jupiter), gauloises ou celtes (mont
Beuvray, autrefois Bibracte), chrétiennes (la Sainte-Baume, le mont Sainte-
Odile, la Grande Chartreuse, le Mont-Saint-Michel et naturellement
Rochemelon).
Le sacré impressionne d’autant plus qu’il s’entoure de mystère. Exemplaire
à cet égard est le mont Bégo, au cœur de la vallée des Merveilles, qui a tant
inspiré Samivel*91. Nous nous situons au nord de la Côte d’Azur, à la frontière
italienne, dans le massif du Mercantour. Le décor est « wagnérien », dit
Samivel : « falaises, rocs de magnifique architecture, mélèzes centenaires, lacs
paisibles, eaux scintillantes92… », le tout surmonté par le Bégo (2 873 mètres).
Rien d’exceptionnel, pensez-vous. Jusqu’à ce que votre regard se porte sur les
belles dalles beige orangé, lisses et peu inclinées, qui montent vers la cime. Une
gravure, faite visiblement avec une pointe et une masse sur le rocher. On dirait la
tête d’une bête à corne, très stylisée. Une autre marque là, une silhouette
humaine, puis un outil… Dix inscriptions, cent, mille… En réalité plus de
40 000 en tout sur les flancs de la montagne, toutes différentes de forme et de
dimensions. Selon les spécialistes, les gravures les plus anciennes sont du
néolithique, les plus récentes remontent à l’âge du bronze. Reste à savoir par qui
et pourquoi ! Pour Samivel, cela fait peu de doute, chaque « graveur » était un
pasteur, berger ou cultivateur qui montait de la vallée pour accomplir un rite :
« Il est très probable que l’ensemble des gravures des Merveilles étale à nos
yeux par milliers les traces à peu près indélébiles d’un ancien culte à une
divinité-montagne qui n’était autre que le Bégo lui-même93. » Le mystère
demeure sur le sens de ce culte et la signification de ce rite. Et c’est très bien
ainsi !
Les montagnes sont-elles désacralisées aujourd’hui ? Je ne le pense pas.
Malgré le siècle des Lumières, les progrès de la science et du matérialisme, la
montagne conserve son pouvoir d’attraction spirituel sur l’homme. Une
« spiritualité sans Dieu », comme dit André Comte-Sponville94, une vénération
profane, certes, mais tout aussi forte. Après Dante, Jean-Jacques Rousseau* en a
été le premier apôtre, si j’ose dire. Tout est dit dans La Nouvelle Héloïse :
l’éloge de la verticale par rapport à l’horizontale, le bien-être du corps, la paix de
l’âme et l’élévation de l’esprit. « L’inaltérable pureté » des montagnes rejaillit,
comme une bénédiction, sur « l’âme ». Goethe, Shakespeare, Heine, Nietzsche,
chacun à leur manière, ont chanté ce rapport singulier « de l’Homme et de la
Hauteur95 ».
Mont Blanc (4 808 mètres)
« Le mont Blanc luit là-haut ; c’est là qu’est la puissance, la tranquille et
solennelle puissance aux mille aspects, aux mille bruits, qui contient la vie et la
mort », s’exclame Percy Shelley dans son épique « mont Blanc96 ».
« Quel piédestal pour la liberté que ce mont-là ! », renchérit le poète et
dramaturge français Ducis97. Et Victor Hugo de conclure, magistral à son
habitude : « C’est lui ! Le pâtre blanc des monts tumultueux ! / Il nous protège
tous et tous il nous dépasse ; / Il est l’enchantement splendide de l’espace98 ! »
A ce point ? Hum, soyons franc : vue de Chamonix*, la merveille célébrée
par les esprits romantiques ressemblerait plutôt à… une grosse meringue ! Il faut
s’élever pour être impressionné par les lourdes masses glaciaires qui coulent de
ses trois sommets enneigés, le Tacul, le mont Maudit et le mont Blanc. En
revanche, vue d’Italie, quelle majesté austère, quelle splendeur granitique,
quelles verticales vertigineuses ! Le versant italien, une vraie muraille de roc
avec ses piliers et ses éperons qui s’élèvent jusqu’aux corniches sommitales,
développe une espèce de « puissance sauvage », dit bien Gaston Rébuffat*.
Et quelle renommée ! D’abord, avec ses presque 4 809 mètres – 4 808,73 s’il
vous plaît, suivant les derniers relevés99 –, le mont Blanc, à défaut d’être le
sommet de l’Europe puisque l’Elbrouz (5 642 mètres) lui a ravi ce record, est le
roi des Alpes, mais « il y a en lui un peu de toutes les montagnes du monde100 ».
A cheval entre la France et l’Italie, bordé de glaciers gigantesques, couronné
d’aiguilles, il domine souverainement le massif auquel il a donné son nom : « Le
mont Blanc que cent monts entourent de leur chaîne Comme dans les bouleaux
le formidable chêne Comme Samson parmi les enfants d’Amalec / Comme la
grande pierre au centre du cromlech101 » ! Oui, tous, aiguilles Verte, du Midi ou
de Chamonix, Grandes Jorasses, dent du Géant, Droites, même les Drus, lui font
pâle allégeance.

Mais, on le sait, la taille ne fait pas tout. Il y a aussi l’histoire. Ou plutôt les
mille histoires qui font le mont Blanc. D’abord, sa conquête – dont Gaston
Rébuffat*, d’une plume précise, sincère et toujours poétique, fait une belle
synthèse dans son mont Blanc, jardin féerique102. Elle commence dans la crainte
et la révérence : jusqu’au XVIIIe siècle, le mont Blanc est… maudit. Gare à qui
s’y aventure ! Mais Horace Benedict de Saussure* n’est pas du genre à se laisser
impressionner : brillant, curieux, infatigable, le naturaliste suisse tombe
littéralement amoureux du mont Blanc lors d’un premier voyage en 1760 et se
promet d’arriver au sommet. Une véritable obsession : il tente d’abord de
convaincre les Chamoniards de l’accompagner ; puis, comme la gageure
scientifique ne semble pas vraiment les motiver, Saussure relève l’affaire par la
promesse d’une récompense alléchante. Comme par magie, les tentatives se
multiplient – et avec elles naît du même coup un nouveau métier, celui de guide*
de montagne (c’est en 1823 que la célèbre Compagnie des guides de Chamonix
sera officiellement formée). Mais les essais restent infructueux jusqu’en 1786 :
cette année-là, c’est une improbable cordée, constituée d’un guide à la peau
dure, Jacques Balmat*, et d’un médecin chamoniard audacieux, le Dr Paccard,
qui va réaliser l’exploit. Le 7 août, mal équipés, sans corde, armés de simples
bâtons, les deux hommes s’élancent : après une nuit de bivouac en altitude, ils
repartent à l’aube et atteindront le sommet vers 18 heures. La victoire donnera
lieu à d’âpres polémiques* : Balmat veut s’approprier la réussite, Paccard exige
des attestations sur l’honneur pour rétablir les faits… Même Alexandre Dumas,
de passage à Chamonix, s’en mêle et prend parti pour Balmat ! Toujours est-il
que ce n’est qu’en 1787, l’année suivante, qu’Horace-Bénédict de Saussure,
flanqué à son tour de Balmat, réalisera son rêve et atteindra, lui, enfin le
sommet : « Au moment où j’eus atteint le point le plus élevé de la neige qui
couronne cette cime, je la foulai aux pieds avec une sorte de colère, plutôt
qu’avec un sentiment de plaisir. D’ailleurs mon but n’était pas seulement
d’atteindre le point le plus élevé, il fallait surtout y faire les expériences qui
seules donnaient quelque prix à ce voyage, et je craignais infiniment de ne
pouvoir faire qu’une petite partie de ce que j’avais projeté103. » Son retour à
Chamonix est un triomphe : il sera à jamais l’homme du mont Blanc.
« Dans un espace de cinquante-sept ans, de 1787 à 1843, vingt-sept
ascensions eurent lieu au mont Blanc […] Une noble curiosité, le désir de visiter
ce monde de neige et de glace et de jouir du haut du mont Blanc de l’un des plus
grands spectacles qu’il soit donné à l’homme de contempler, l’attrait de la
difficulté vaincue, tels sont les motifs qui décidèrent la plupart des
voyageurs104… » commentait au XIXe siècle le scientifique Charles Martins.
C’est ce même « attrait de la difficulté vaincue » qui a animé les autres
« grandes premières » du mont Blanc, depuis la première ascension par une
femme au nom aussi prédestiné que délicieux, la Chamoniarde Marie Paradis, en
1808, suivie par Henriette d’Angeville*, la « fiancée du mont Blanc » en 1838,
jusqu’aux « enchaînements » des « sprinters des cimes », Berhault*, Boivin*,
Profit* dans la décennie 1980, en passant par la première hivernale célèbre par
Miss Straton et Charlet* en 1876 et les conquêtes héroïques du massif, l’aiguille
Verte (Whymper*, 1865), l’éperon de la Brenva dans « l’envers du Mont-
Blanc » (Moore et Anderegg, 1865), le Dru (Jean Charlet, 1879), la dent du
Géant, « le plus impudent des sommets » selon Whymper, vaincu par l’escalade
artificielle (les frères Sella et Maquignaz, 1882), mais bien sûr les Grandes
Jorasses, les Droites, l’arête de Peuterey, le Grand Pilier d’angle, l’Innominata,
le pilier du Frêney, le couloir nord des Drus, tous ces exploits racontés avec
amour et humour par Gilles Modica, alpiniste-journaliste105. Les plus belles
histoires de l’alpinisme se sont écrites en ces lieux.
Il est loin le temps où, comme le notait sans détour le Guide touristique
Murray en 1851, « peu de gens tentent l’ascension du mont Blanc… C’est un fait
quelque peu remarquable que beaucoup de ceux qui l’ont réussie étaient des gens
à l’esprit dérangé106 » ! Aujourd’hui, dérangés ou non, le mont Blanc voit défiler
chaque été deux bonnes dizaines de milliers de grimpeurs par l’une des trois
voies « normales » (la « voie royale » par le Goûter, les Grands Mulets ou les
trois Monts). Le toit de l’Europe a même été le siège de campagnes de publicité,
notamment quand René Desmaison* – là encore à grand renfort de polémiques –
a participé en 1968 à une séance photo au sommet pour le BHV !
Mais l’émotion, comme je l’ai ressentie moi-même en me lançant – deux
fois – dans la course, reste pour beaucoup la même que celle que décrivait en
1838 le tout jeune voyageur Henry Atkins : « J’étais là sur le plus haut sommet
des Alpes, plus haut que là où l’aile de l’aigle ne s’élève jamais, je prenais des
notes, avec toute l’Europe à mes pieds. Je dois avouer que je me sentais alors un
grand homme107 ! »
Et pour peu que l’on s’offre les mêmes expériences que l’alpiniste
britannique John Auldjo en 1827, le plaisir est complet : « J’avais apporté une
bouteille de champagne, désireux de voir comment il serait affecté par la
raréfaction de l’air108 ! » L’alpinisme* est une affaire définitivement
scientifique !
Mort
Quand Marcel Pagnol fait dire à Panisse, à propos de la mort : « Non, Félix
[Escartefigue], non, ça ne me fait pas peur. Veux-tu que je te dise la vérité ? De
mourir, ça ne me fait rien. Mais ça me fait peine de quitter la vie109 », il en dit
plus qu’un discours philosophique et le sourire triste qu’il suscite montre à quel
point il a visé juste. En montagne comme dans la vie, si la mort des autres est
insupportable, la sienne propre, pour autant qu’on y pense, n’est qu’un accident
de la vie. C’est ce que décrit Reinhold Messner* après avoir passé plusieurs
jours entre la vie et la mort à sa descente du Nanga Parbat : « Ce n’était pas un
problème de mourir, de se dire “Je meurs”. Oui, mourir était quelque chose qui
allait de soi […] L’acceptation de la mort est un état agréable, paisible. La mort
est une réalité, elle fait partie de nous. Non pas que j’aie voulu mourir, mais la
mort n’était guère plus qu’une dernière expiration […] Non, mourir n’est pas si
difficile110. » C’est ce que pense Georges Livanos, dit « Le Grec », le
Marseillais spécialiste des Calanques et des Dolomites, alors qu’il est en train de
dévisser, rebondissant contre les parois, précipité tête en bas vers une mort
certaine après que son rappel a lâché : « Voilà comment on se tue en montagne !
Telle est la pensée qui me vient à l’esprit, sans peur, avec une sensation de
tristesse, de regret. Regret de se tuer dans un accident stupide, regret de voir ma
vie finir si tôt111… » L’un comme l’autre, Dieu merci, ont survécu et continué à
grimper. On ne grimpe pas pour mourir, « on grimpe pour recevoir la vie », dit
Lionel Daudet, et si la mort se présente, après tout, « mourir en ayant vécu n’est
plus mourir112 ». René Desmaison* le dit à sa manière, avec humour : « Quand
on me pose des questions [au sujet de la mort], je réponds invariablement qu’il
vaut mieux vivre cent ans en alpiniste que deux cents ans en s’ennuyant113. »
Accepter l’idée de sa propre mort, mais ne pas la nier. Epicure a sans doute
fait beaucoup de bien à l’humanité en expliquant que la mort n’est strictement
rien. Rien pour les vivants, puisqu’ils sont en vie, rien pour les morts puisqu’ils
ne sont plus114. Avoir peur de la mort, c’est avoir peur de rien. Admettons.
Cependant, si nous n’avons, par définition, pas l’expérience de la mort, la nôtre,
nous vivons celle des autres, qui nous ramène sans cesse à notre propre finitude.
C’est pour nous que sonne le glas, pas pour celui ou celle qui ne l’entend plus.
La souffrance est de ce côté-ci du miroir : « Tu es mort en homme, en seigneur,
le regard fixé dans le puits profond de l’amour. Mon Antoine, mon ami, toi qui
resteras longtemps en ce lieu même de ton calvaire. Toi que j’ai emmené pour la
première fois en montagne, à qui j’ai fait découvrir ce monde merveilleux, toi,
frappé dans ta vingt-troisième année, toi le héros115… », pleure Pierre Mazeaud*
après la mort d’Antoine Vieille au pilier du Frêney. Reinhold Messner*,
confronté à la mort de son frère Gunther au Nanga Parbat en 1970, René
Desmaison* après l’agonie de Serge Gousseault dans les Grandes Jorasses en
1971, Jean-Christophe Lafaille* lors de la disparition de Pierre Beghin à
l’Annapurna en 1992 ont enduré la même souffrance, douloureusement aggravée
par l’inévitable sentiment de culpabilité du survivant. Et c’est sans doute en
raison de ce sentiment de culpabilité, ressenti, au-delà des seuls compagnons de
cordée, par la communauté des alpinistes tout entière, que le souvenir des morts
en montagne est célébré dans tous les pays avec autant de fidélité. Non loin du
camp de base de l’Everest, vers Lobutche (4 910 mètres), tout trekkeur ou
alpiniste s’arrête au mémorial des victimes de l’Everest, pour s’incliner devant
les chorten et les murs de prière édifiés en souvenir des hommes et des femmes,
connus ou inconnus, qui y ont perdu la vie. Lorsque j’y passai avec l’expédition
Fraternité*, le groupe, gai et bruyant, s’est immédiatement tu, pris par l’émotion.
Mais, dans ce « culte » des morts, ce ne sont pas les héros qui sont honorés.
« Mort en montagne » ne dit pas « mort au combat ». Ce sont nos camarades,
même éloignés dans le temps ou dans l’espace, que nous célébrons. Nous nous
sentons, d’une certaine manière, tous responsables de leur disparition.
Mummery, Albert (1855-1895)
« La route la plus difficile conduisant au pic le plus difficile est toujours ce
que le grimpeur doit tenter, alors que les pentes faciles et les abominables
éboulis doivent être laissés en toute propriété aux savants116… », disait
Mummery. Voilà qui a le mérite d’être clair ! Et de justifier sa réputation de
fondateur de l’alpinisme sportif, par opposition à l’alpinisme « scientifique » et à
l’alpinisme « contemplatif »… Les grands sommets des Alpes ayant tous été
conquis ou presque en cette fin du XIXe siècle, les grimpeurs en viennent à
rechercher la difficulté pour elle-même117, tout spécialement en rocher. Albert
Mummery se fera le chantre de cette nouvelle école, suivi avec enthousiasme par
toute une génération d’alpinistes. Après avoir réalisé dans les Alpes avec son
guide favori, Alexandre Burgener, « le grand ours barbu118 », de nombreuses
premières de haute difficulté, il disparaîtra à trente-neuf ans au Nanga Parbat,
premier homme à tenter un sommet de plus de 8 000 mètres. Hermann Buhl*,
qui atteindra le premier le sommet, soixante-huit ans plus tard, dira de lui que
c’était un des plus grands alpinistes de tous les temps119.
Et pourtant rien ne laissait supposer, chez ce jeune homme malingre au
physique de premier de la classe, une telle carrière de grimpeur. Mais quelle
audace ! A vingt-quatre ans, il débarque à Zermatt*, avec un palmarès aussi
maigre que lui, et prétend réussir la première de l’arête de Zmutt au Cervin*. Et
il a choisi son guide : Alexandre Burgener, trente-quatre ans, 90 kilos pour
1,60 mètre (!), qui a réussi l’année passée la première du Grand Dru* avec
l’Anglais Dent… En chasseur de chamois rusé, Burgener teste d’abord son jeune
client sur quelques courses classiques. Fantastique. Cet Anglais est surdoué ! La
tentative aura lieu le 2 septembre et le sommet est atteint le 3 à 1 h 45 du matin,
après que Mummery a fait forcer l’allure à Burgener, car une autre cordée est sur
les rangs (Penhall, Imseng, Zurbrücken) ! Elle arrivera une heure après… Ce
sera le début d’une belle série de succès de la cordée Mummery-Burgener. Les
Grands Charmoz en 1880, où Mummery devra monter sur les épaules de
Burgener pour passer le dernier ressaut ; l’aiguille Verte par le versant
Charpoua ; l’aiguille du Grépon, avec la fameuse « fissure Mummery » puis le
sommet acquis à la courte échelle… en 1881. Au Caucase, en 1888, Mummery
réussit la première du Dych Tau (5 198 mètres). De retour dans les Alpes, il
multiplie les courses sans guide*, en tête : traversée du Grépon, Dent du Requin,
face sud-ouest de l’aiguille du Plan. Son seul échec, à cette date, aura été, au
fond, la face nord de l’aiguille du Plan, course glaciaire très difficile, tentée en
1892, et qui ne sera réussie qu’en 1924 par une cordée française.
Mais l’Anglais n’est pas de nature à se laisser impressionner. Ses regards se
tournent vers l’Himalaya*. Il veut être, en 1895, le premier homme à gravir un
8 000. Une part d’inconscience ? Il choisit le Nanga Parbat, sans préparation ni
logistique particulières. Après une première tentative qui le conduit à
6 100 mètres sur le versant sud, la plus haute face du monde, il se lance avec
deux porteurs sur le versant nord. Il disparaîtra le 23 août avec ses deux porteurs,
victime sans doute d’une avalanche. On ne les retrouvera jamais.
« Le vrai montagnard est un vagabond, et par vagabond j’entends un homme
qui aime aller où jamais homme n’a pénétré avant lui », dit Mummery dans le
seul ouvrage qu’il ait laissé (Mes escalades dans les Alpes et le Caucase, 1895).
Ce vagabond, qui avait toujours une bouteille de champagne dans son sac à dos,
était exceptionnel et il eut, dans les générations d’alpinistes qui suivirent, de fort
nombreux disciples. Et non des moindres : Hermann Buhl*, Reinhold
Messner*…
Musique
La scène la plus savoureuse à mon goût du film de Paolo Sorrentino Youth
(2015) est celle où l’on voit, dans la montagne suisse, le vieux chef d’orchestre
incarné par Michael Caine, qui vient de refuser par caprice de jouer pour la reine
d’Angleterre, diriger en maestro un troupeau de vaches pour un concert
improvisé de cloches et de mugissements… Mais rassurez-vous, cher lecteur, je
ne vais pas ici entonner le couplet des clarines qui tintinnabulent gaiement dans
l’alpage, ni le son du cor des Alpes qui résonne gravement dans la montagne.
Pas même les quelques notes devenues mythiques de l’ouverture de Guillaume
Tell de Rossini – mais si, souvenez-vous, juste avant la charge de cavalerie à la
trompette. Ces notes reprennent, avec les libertés permises par la douceur de la
flûte et du cor anglais, le thème du ranz des vaches (ou liauba, ou lyoba), ce
chant traditionnel a capella suisse qui accompagnait la sortie des troupeaux au
printemps, devenu au fil des siècles une sorte d’hymne officieux – et subversif –
de la Suisse romande ! Pour tout dire, je ne crois pas à l’existence d’une musique
de montagne. J’évoque par ailleurs la peinture* de montagne, bien réelle. Je
m’interroge sur l’existence d’une littérature* de montagne. Mais la musique…
Autant abattre mes cartes tout de suite : il est une musique des montagnards,
comme il est une musique des marins, faites essentiellement de chants, dont le
but non dissimulé est de se donner du courage et de se concilier la faveur des
dieux. Il est une musique sur la montagne, source d’inspiration – surtout à
l’époque romantique – pour les compositeurs comme pour les peintres ou les
poètes. Aucune n’est cependant véritablement… convaincante. A supposer que
le but de la musique soit de convaincre !
Je me souviens précisément du premier disque « classique » que m’ont offert
mes parents, Une nuit sur le mont Chauve de Moussorgski. Ils avaient vu juste.
Mes treize ans bouillonnants n’y pouvaient rester insensibles. Je m’imaginais
bivouaquant seul, dominé par une effrayante paroi de roc noir figurée par les
cuivres de l’orchestre, assailli par les tourbillons de neige des violons… Je me
repassais le poème symphonique avec passion, dans ma chambre, après mes
devoirs pour l’école, sur mon « tourne-disque » Teppaz de couleur rouge et
crème. J’ignorais que Moussorgski n’avait nullement écrit sur la montagne, fût-
elle « chauve ». Il avait été inspiré davantage par la nuit, ses cauchemars, ses
sorcières, son dieu des ténèbres, tout ce que Walt Disney traduit bien dans
Fantasia ! C’est tout le paradoxe de la musique « descriptive » : l’auditeur
n’entend pas forcément ce que l’auteur a vu… à supposer qu’il ait vu quelque
chose ! Un exemple ? Quand j’écoute le Bolero de Ravel, dans son crescendo
final en tout cas, je vois les éléphants d’Hannibal s’avancer dans l’alpe en
formation de combat avec force barrissements… Je ne suis pas tout à fait sûr que
le grand compositeur français ait eu la même vision de son œuvre !
Et quand les musiciens romantiques s’emparent explicitement du thème de la
montagne, comme leurs contemporains peintres ou écrivains, ils nous parlent
plutôt de la vallée que de l’altitude ! Dans son ravissant Pâtre sur le rocher, trio
pour piano, clarinette et soprano (1828), Schubert nous emmène dans les prairies
verdoyantes, loin de la sévérité de la montagne. Le piano de Liszt, dans ses
Années de pèlerinage, première année, issues de son voyage en Suisse, nous
parle, avec sa virtuosité légendaire, de sources claires, de ruisseaux, d’orages et
de sonneries de cloches. C’est la montagne selon Jean-Jacques Rousseau*…
celle des rives du lac Léman plus que des cimes enneigées ! Robert Schumann,
qui voulut à la fin de sa vie mettre en musique le poème Manfred de Lord Byron
qui a pour cadre la Jungfrau*, nous a légué un véritable chef-d’œuvre (1852). Il
disait lui-même, à une époque de sa vie où la dépression le guettait, qu’il ne
s’était « jamais donné à une composition avec tant d’amour ». On le croit. La
longue ouverture, déchirante, mais surtout le Requiem de la fin du troisième acte,
le plus admirable pour moi depuis Mozart, en disent long sur l’âme humaine.
Davantage d’ailleurs que sur la montagne ! Tchaïkovski, qui avait adoré la
partition de Schumann, s’essaya aussi au thème de Manfred et, en un été,
composa sa Manfred Symphonie op. 58 (1885). Epuisé par ce travail harassant,
aussi torturé que son sujet, le compositeur russe affirmera successivement que
c’était là sa meilleure symphonie, puis, quelques mois après, qu’elle était bonne
à mettre au panier… sauf peut-être son premier mouvement ! Modestie ou
dépression ? Toujours est-il que ce premier mouvement, lento, est d’une beauté à
couper le souffle, les cuivres et les timbales de l’angoisse dialoguant avec les
cordes déchirantes. Quant au quatrième mouvement, loin de le mettre au panier,
écoutez plutôt la surprenante entrée de l’orgue sur la fin, prélude déroutant et
somptueux à la mort du héros… Richard Strauss, dans sa Symphonie alpestre
(1915), peu goûtée par la critique, sera beaucoup plus « terre à terre » et plus
prolixe ! En une vingtaine de tableaux musicaux, d’une nuit à la suivante, il nous
emmène dans la montagne – où je ne suis pas sûr qu’il soit déjà allé –, nous
raconte le lever du jour, l’entrée dans la forêt, la marche le long du ruisseau et
dans l’alpage, la traversée du glacier, l’arrivée des nuages, le calme avant la
tempête, l’orage, puis le coucher du soleil et de nouveau la tombée de la nuit. On
a vu l’auteur du Chevalier à la rose mieux inspiré. Alors quoi, la montagne est
réfractaire à la musique ? La musique est impuissante à décrire la montagne ?
Mais non ! Comme le dit élégamment l’auteur de la rubrique « Musique et
montagne » de l’incontournable Encyclopédie de la montagne qui figure en
bonne place dans ma « bibliographie amoureuse », la musique parle moins à
l’oreille qu’à l’âme. Elle ne cherche pas à décrire, ni même à suggérer, mais à
émouvoir, à faire ressentir. Et cette émotion ne naîtra dans l’âme de celui qui
écoute l’agencement des sons, si savant ou brillant soit-il, que s’il accepte de
laisser son imagination vagabonder. Qu’il se laisse surprendre, déborder même,
par ses sensations. C’est pourquoi il n’est pas nécessaire de composer sur la
montagne pour la faire vivre dans le cœur de celui qui écoute. Ainsi, l’ouverture
du Vaisseau fantôme de Wagner évoquera-t-il pour moi beaucoup plus la
conquête de la face nord de l’Eiger* que la splendeur de la marine à voile ! De
même, quand Berlioz, fou amoureux d’une jeune et belle artiste irlandaise, écrit
en une seule nuit le quatrième mouvement de sa Symphonie fantastique (1830),
il décrit les horribles cauchemars suicidaires de l’amant éconduit, tandis que j’y
vois la marche apocalyptique de la descente de l’Annapurna* et les souffrances
d’Herzog* et de Lachenal*… Quant au début du premier mouvement de la
Neuvième Symphonie de Beethoven, n’est-ce pas l’image saisissante du lever
progressif du soleil en altitude allumant tour à tour les sommets enneigés ? Plus
près de nous encore, dans le chef-d’œuvre d’Olivier Messiaen, Et exspecto
resurrectionem mortuorum (1965), qui était une commande de l’Etat destinée à
honorer les morts des deux guerres, comment ne pas entendre aux premier et
cinquième mouvements le cri de la roche, l’angoisse des grandes faces nord et la
fureur de l’abîme ? S’il est une partition musicale qui fait parler la montagne,
c’est elle assurément ! C’est si vrai – pardon d’avoir gardé le meilleur pour la
fin – que l’œuvre pour orchestre a été donnée à 2 400 mètres d’altitude, en plein
air et juste en face de la muraille de la Meije* en 2008 en hommage à l’auteur,
dauphinois d’origine, qui avait dit de son vivant désirer qu’elle fût jouée « en
plein air et dans la haute montagne […] dans ces paysages puissants et solennels
qui sont ma vraie patrie ». Le Festival Messiaen de La Grave lui aura donné ce
bonheur posthume.
Ce qui m’amène au point auquel je tiens le plus : la musique dans la
montagne ! Si l’existence d’une musique de montagne est fort douteuse, en
revanche, la montagne comme écrin, comme décor, comme théâtre, comme mise
en scène du spectacle musical, alors oui, trois fois oui ! Il n’est pas surprenant
que la montagne, amplificateur de sensations, se prête si bien à la représentation
musicale. Ancien des Arcs*, j’ai évoqué mes souvenirs émus du Festival de
musique qui s’y tient tous les étés. Mais, à partir de juillet, les Alpes entières
résonnent de concerts classiques ou jazz. Courchevel, au bord du lac, La Plagne,
au sommet de « Grande Rochette » à 2 500 mètres, mais aussi Tignes, Valloire,
Mégève, Avoriaz, Serre-Chevalier, Vars, Les Houches, les Diablerets, La Grave
bien sûr et son Festival Messiaen au pays de la Meije qui fêtera bientôt ses vingt
ans… Deux interprètes hors normes, un violoncelliste et un pianiste, ont incarné
chacun à leur manière ce lien intime, et pourtant improbable, entre leur
instrument et la montagne. Comédien et humoriste, bien sûr, mais surtout
alpiniste et violoncelliste, Maurice Baquet ne faisait pas les choses à moitié.
Equipe de France de ski avant guerre, auteur, avec Gaston Rébuffat* en tête, de
la première de la face sud-est de l’aiguille du Midi, « la Rébuffat » en 1956, il ne
se séparait pour ainsi dire jamais de son violoncelle, que l’on voit, sur les photos
de son ami Robert Doisneau, se promener avec son propriétaire sur la glace, la
neige et les rochers de Chamonix ! Dans le film Etoiles et tempêtes (1955) dont
il a été coréalisateur avec Rébuffat* et Tairraz*, il explique sans sourire
« l’importance d’être musicien en haute montagne », car, pour s’assurer que le
piton sera solide, il faut qu’il « chante » sous le marteau.
Emporter un violoncelle sur la mer de Glace, cela peut se faire, même si
Baquet confessait que c’était un brin hasardeux… pour l’instrument ! Mais un
piano ? François-René Duchâble, que j’ai le plaisir de connaître, n’est pas
vraiment un pianiste comme les autres. Immense concertiste, mondialement
connu, il met fin à sa carrière internationale en 2003, à cinquante ans à peine.
Génie ou provocation, il fait sombrer un piano, lâché d’un hélicoptère, au fond
du lac de la Colmiane, dans le Mercantour, pour signifier la fin de son ancienne
vie « mondaine » et le début de la nouvelle, au cœur de la nature. Depuis, il offre
des concerts dans des lieux insolites, en plein air, le plus souvent en montagne,
parfois dans les écoles ou les prisons, faisant profiter un public incrédule de son
exceptionnel talent. Vagabond, rebelle, il est un peu, pour moi, le Marc Batard*
de la musique. Liberté, je joue ton nom sur mon clavier…
Nationalisme
Il est des victoires dont l’histoire n’aime pas trop se souvenir. « C’est pour
nous une récompense inestimable que de voir le Führer et de pouvoir lui
parler… Nous avons vaincu la face nord de l’Eiger* et nous avons surmonté son
sommet jusqu’à notre Führer1 ! », s’exclamait en 1938 Heinrich Harrer,
coéquipier de la cordée austro-allemande, au demeurant héroïque, à sa descente
de l’Eigerwand. Le chef de la propagande nazie était encore plus explicite : « Le
fait de vaincre le destin sous une forme quelconque est l’expression de toute
virilité. Cette victoire est l’expression de notre volonté et du système d’éducation
pure et dure des jeunes cadres du Parti national-socialiste2. »
Evidemment, l’Allemagne nazie n’a pas eu le monopole de l’exploitation
des succès sportifs à des fins de propagande politique. Tous les régimes
dictatoriaux ou « autoritaires » s’en sont servis, voire continuent à le faire
aujourd’hui. L’Italie fasciste, l’Union soviétique, la junte argentine hier, la Corée
du Nord aujourd’hui… et tous les sports sont concernés, bien au-delà de la
montagne : le football, dont la Coupe du monde 1934 en Italie avait été
soigneusement mise en scène au service du régime fasciste, l’athlétisme, où l’on
revoit les images de Hitler aux JO de Berlin de 1936… Rien d’étonnant : le sport
est un moyen formidable d’identification collective et de rassemblement. Même
en cette période contemporaine de « mondialisation ». La compétition sous les
couleurs nationales rappelle aux peuples qu’ils partagent une identité, qu’ils ont
un ciment, leur drapeau. Comme le remarque un observateur avisé du sport, si la
mondialisation dissout les identités nationales, le sport les renforce3. Et pour peu
qu’un des acteurs, footballeur, athlète ou alpiniste, fasse cadeau au public d’un
acte héroïque, ou perçu comme tel – un sommet inviolable, un but improbable,
un record pulvérisé –, la vénération du héros s’ajoute à la fierté nationale et le
pari est gagné !
C’est pourquoi l’utilisation du sport à des fins politiques ne se limite pas aux
exemples caricaturaux des régimes dictatoriaux. Peu de régimes politiques,
observe justement Yves Ballu, résistent à la tentation de « récupérer » les
exploits sportifs : « Dans tous les pays du monde, on décore les alpinistes4. » Les
footballeurs, les athlètes et les tennismen aussi ! Non pas tant parce que les
hommes politiques veulent « être sur la photo », ni même, ne soyons pas
médisants, pour gagner quelques points dans les sondages, mais parce que le
sport recrée le fameux « lien social », le sentiment d’appartenance collective qui
se dissout dans nos sociétés modernes en compromettant le bon fonctionnement
de nos institutions politiques. Rappelez-vous l’ambiance fraternisante de la
France lors de la Coupe du monde de 1998. Opium du peuple ! diront les
marxistes, qui connaissent bien l’histoire des civilisations (Panem et circenses).
Mais il ne faut pas beaucoup aimer le « peuple » pour soutenir cette théorie,
obsolète et pour tout dire élitiste, de l’abrutissement des masses par le sport, fût-
il « sport spectacle ». A dire vrai, je préfère l’ambiance dans un stade à celle
d’un camp de rééducation par le travail…
Mais revenons à la montagne. Ayons l’honnêteté de reconnaître que la
conquête des sommets, alpins puis himalayens, a toujours eu une connotation,
sinon nationaliste, du moins « nationale ». D’ailleurs, on y plantait un drapeau !
Et il n’y a pas si longtemps encore, au sommet de l’Everest en 1978, Pierre
Mazeaud* s’écriait : « Magnifique ! Que c’est beau, fantastique ! Vive notre
pays ! Vingt-cinq ans après, on a foutu le drapeau ! Enfin, la France au
sommet5 ! » Pourtant, son expédition n’avait rien d’officiel et ne bénéficiait
d’aucun soutien étatique. Que l’idée nationale soit sous-jacente dans le
développement de l’alpinisme depuis l’origine n’a rien d’étonnant. D’abord
parce que, à la différence des autres sports, l’alpinisme se pratique sur des
montagnes qui ont une appartenance « nationale », parfois plusieurs, comme le
mont Blanc* ou le Cervin*, et parfois même disputée entre deux pays, comme
les Dolomites avant le traité de Versailles6 ! A la « compétition pacifique » entre
nations qui se joue dans tous les sports s’ajoute, en montagne, cette sorte de
revendication territoriale qu’est la conquête d’un sommet. L’histoire du Cervin*
est édifiante : les Italiens, qui considèrent le Cervin comme leur chose et
redoutent les velléités de l’Anglais Whymper*, confient à leur guide vedette,
Jean-Antoine Carrel*, la mission « commando » de vaincre le Cervin avant
l’Anglais… Les deux cordées s’engagent sur deux arêtes opposées. Whymper
arrivera le premier, le 14 juillet 1865, rejoint par les Italiens, sauvant l’honneur
national, trois jours plus tard… « C’était une expédition de vengeance
nationale7 », dira un membre de la cordée. Côté français, la Meije* était un peu
notre Cervin… Quand le guide Gaspard* atteint le sommet en 1877, il s’écrie :
« Nom d’un chien, cette fois, ce ne sont pas des guides étrangers qui l’auront eue
les premiers8 ! »
L’imprégnation nationaliste de l’alpinisme tient aussi au fait que ce sport
s’est développé à partir du milieu du XIXe siècle (voir : Alpinisme), au moment
où l’idée nationale progresse en Europe, jusqu’à l’effondrement des empires
consacré en 1918. Ainsi, la création du Club alpin italien à l’initiative du
ministre Quintino Sella en 1863 est clairement présentée comme un outil de
l’unité italienne qui veut « apporter sa contribution à la construction d’un Etat
fort et respecté, notamment en formant la jeunesse9 ». De même, la création en
1873 du Club alpin austro-allemand, par la fusion de ceux de Vienne et de
Munich, s’inscrit dans la logique politique de la « Grande Allemagne ». Quant
au Club alpin français (CAF*), créé en 1874 après la défaite traumatisante de
Sedan, il adopte une devise qui parle d’elle-même : « Pour la patrie, par la
montagne. » La montagne doit participer à la revanche… en formant une
jeunesse saine… Après la boucherie de 1914-1918, malgré la reconstruction de
l’Europe sur la base de 26 « Etats-nations » réunis, pour éviter le spectre d’une
nouvelle guerre, dans la Société des nations, le sport va malheureusement
devenir l’otage des idéologies totalitaires et racistes. Ce n’est plus la compétition
pacifique entre nations, c’est l’affirmation de la supériorité d’un peuple, voire
d’une race, sur les autres… Mussolini tire le premier en 1922, met au pas
cadencé le Club alpin italien qui devient une pure officine fasciste, chargée de
promouvoir l’alpinisme guerrier. Hitler suit en 1933 avec sa théorie de
« l’homme nouveau », l’exclusion des Juifs du Club alpin et la mise en scène
affligeante de la première de la face nord de l’Eiger, avec remise de photo
dédicacée du Führer.
Les trois derniers grands problèmes des Alpes (les faces nord du Cervin, des
Grandes Jorasses, de l’Eiger) ayant été résolus, les Etats européens se tournent
vers l’Himalaya* où tout reste à faire. La course est lancée dès les années 1920-
1930. Les Anglais créent le Mount Everest Comittee en 1920, les Allemands la
DHS (Fondation allemande pour l’Himalaya) en 1936, les Français le Comité
français pour l’Himalaya juste après la guerre, sous l’impulsion de Lucien
Devies*. And the winner is… France, avec la conquête du premier 8 000,
l’Annapurna* en 1950 ! Véritable entreprise nationale, cette réussite donnera à
l’alpinisme français une renommée mondiale et garantira les ressources de la
Fédération française pendant des années, lui permettant d’organiser ensuite bien
d’autres expéditions lourdes, en particulier au Makalu et au K2. Les années qui
suivent voient « tomber » tous les autres 8 000, l’Everest* avec les Britanniques,
le Nanga Parbat avec les Allemands, le Makalu avec les Français, le K2* avec
les Italiens… Les quatorze 8 000 vaincus dès 1964, la fin de l’ère des conquêtes,
et par là même celle des expéditions nationales, a sonné. La dernière du genre est
sans doute celle des Français au pilier du K2 en 1979, qui a échoué dans le
mauvais temps malgré la qualité exceptionnelle de ses grimpeurs (Beghin,
Seigneur, Boivin, Cordier, Barrard…) et… l’énormité des moyens mis en œuvre.
Les Etats n’ont plus de raison, ni d’ailleurs de moyens, de financer des
expéditions lointaines. Les sponsors privés ont pris le relai et c’est ainsi. Ce sont
désormais des marques qui s’affrontent sur les sommets et plus des nations.
L’alpiniste, libéré de la pression étatique, est-il plus libre pour autant ? On
peut en douter. Les alpinistes sont des hommes comme les autres. Et je livrerais
bien aux procureurs de l’histoire, accusateurs des Italiens, Allemands ou
Autrichiens instrumentalisés par le nationalisme, cette conclusion de Gian Piero
Motti : « On voudrait souvent isoler l’alpinisme du contexte historique, culturel
et social de chaque pays dans lequel il a été pratiqué, au nom d’une activité
sacrée et supérieure qui devrait voir tous les hommes unis par un sentiment
fraternel et communautaire. Cette mystification a des racines solides et très
profondes. On oublie que c’est l’homme qui fait l’alpinisme et non pas
l’alpinisme qui fait l’homme. L’homme porte en lui tout un bagage historique
qui l’incite à agir de façons diverses selon la “semence” qui a été jetée dans son
champ10. »
Neige
Rien de plus touchant que le regard émerveillé de l’enfant qui voit tomber sa
première neige. La magie de l’« eau solide » opère. Est-ce la matière, volatile et
insaisissable, sa blancheur aveuglante, la lenteur de son vol, le silence qui
l’accompagne, ou bien encore l’obstination avec laquelle elle efface,
inéluctablement, les traces du monde visible, en même temps, songe-t-on, que la
noirceur des âmes ? Ludique et purificatrice tout à la fois, la neige fascine.
L’enfant en fait un « bonhomme », l’homme en fait un dieu (Chioné, dans la
mythologie grecque, Aisoyimstan pour les Amérindiens, Poliahu à Hawaï, Yuki-
onna dans la tradition japonaise). L’enfant y voit un jeu, une invitation à la fête,
l’adulte une occasion, non dénuée de mélancolie, d’introspection et de retour sur
soi. Les poètes, comme les peintres, ont chanté la neige.

Et quand viendra l’hiver aux neiges monotones,


Je fermerai partout portières et volets
Pour bâtir dans la nuit mes féeriques palais11. (Baudelaire.)

La grande plaine est blanche, immobile et sans voix.


Pas un bruit, pas un son ; toute vie est éteinte.
Mais on entend parfois, comme une morne plainte,
Quelque chien sans abri qui hurle au coin d’un bois12.
(Maupassant.)
Qu’il est doux, qu’il est doux d’écouter des histoires,
Des histoires du temps passé,
Quand les branches d’arbre sont noires,
Quand la neige est épaisse et charge un sol glacé13. (Vigny.)

Le mystère, le silence et la fugacité des paysages enneigés sont


admirablement traduits par les grands peintres impressionnistes français. Monet,
avec La Pie (1869), joue avec ombre et lumière sur la clôture d’un champ
enneigé où perche l’oiseau prêt à s’envoler. Sisley, dans La Neige à
Louveciennes (1878), exprime la mélancolie d’une ruelle tranquille au fond de
laquelle un marcheur s’apprête à disparaître à nos yeux entre les murs ocre, sous
un ciel pesant gris rosé. Renoir, avec Paysage de neige (1875), joue avec le
soleil d’hiver pour donner, en blanc, bleu et ocre, la sensation de la renaissance
avec l’approche du printemps. Van Gogh, avec son Paysage enneigé (1888),
saisit le moment de février où la fonte des neiges s’amorce, laissant apparaître la
terre brune des champs entre les flaques de givre blanc bleuté.
Magie de la neige, aussi, pour notre écrivain-alpiniste fétiche, le « prince des
hauteurs », Samivel* :

« Fille aérienne de l’eau, elle demeure ductile et souple, se modèle aux structures du roc avec une
lente docilité. La neige, les brumes, sont les éléments féminins (yin, diraient les anciens Chinois)
du haut décor alpestre (…). Elle est essentiellement, quand elle tombe, une matière immatérielle,
comme les brumes, c’est-à-dire quelque chose sans l’être, justement le propre des substances les
plus raffinées. Elle vient du ciel, de l’En-Haut. Elle est blanche, froide, impondérable,
évanescente. Les alchimistes jadis ont cru y découvrir “l’âme du monde” (…). Cette certitude
instinctive d’assister, quand il neige, à quelque rite sacré de la nature est si communément
enfouie dans la psyché que le plus inattentif ou même le plus obtus des témoins en ressent le
vague reflet d’un très primitif et très lointain émerveillement. Tombant, ou plutôt volant aux
frontières indécises du réel et du songe – car elle échappe aux vieilles symboliques de la chute et
du poids – elle est à proprement parler une réalité qui dépasse la fiction14. »

Et la magie opère à tout âge. Je ne suis pas près d’oublier le spectacle que
nous ont offert, à Marc Batard* et moi-même, nos jeunes de l’expédition
Fraternité* lors d’un week-end d’entraînement en raquettes au-dessus de
Samoens en décembre 2014 ! La plupart voyaient la neige pour la première fois.
Ce n’était que cris de joie, éclats de rire, batailles de boules de neige, plongeons,
glissades et blagues en tout genre, pour notre plus grand bonheur ! Je ne peux
pas en dire autant de mon premier contact avec la « fille aérienne de l’eau » ! Je
devais avoir cinq ou six ans. C’était à l’école de ski de Val d’Isère où mes
parents, pour qui le sport et la musique comptaient à peu près autant dans
l’éducation que les études à Stanislas – grâce leur soit rendue –, nous
inscrivaient mes frères et moi toute la journée. C’était l’époque des chaussures
en cuir, des skis en bois et des fixations à câble métallique, avec lanière. C’était
surtout bien avant l’invention du ski « évolutif », et l’essentiel de l’apprentissage
du débutant consistait à marcher sur le plat avec les skis et les bâtons, pendant
des heures… Quel ennui ! J’ai vraiment pensé que le ski n’était pas fait pour
moi. Il paraît que j’ai changé d’avis depuis !
Comme l’eau, le feu ou le vent, la neige est capable du meilleur comme du
pire. Le pire crève les yeux : avalanches*, routes coupées, villages isolés, ponts
de neige dangereux sur les crevasses… Moins spectaculaire, mais plus sensible
au quotidien pour les habitants des montagnes, la période d’enneigement, qui
rythme la vie, est synonyme de contraintes : corvées de déneigement, difficultés
de circulation, isolement… Le meilleur du meilleur n’est pas non plus très
visible aux yeux du citadin pour qui la neige est surtout un terrain de jeu. Et
pourtant… Régulateur thermique, la neige, par sa couche protectrice, préserve
les sols, donc les cultures, du gel ; régulateur hydraulique, elle alimente, par sa
fonte progressive, les cours d’eau descendant de la montagne vers les étangs de
barrage et les vallées15. Plus visible, l’essor des « sports d’hiver » à partir des
années 1930 et son accélération massive dans les années 1960 avec le « Plan
neige » lancé par le gouvernement. La neige devient l’« or blanc »… Autrefois,
quand il ne neigeait pas avant la Noël, les montagnards faisaient la fête.
Aujourd’hui, c’est « une calamité naturelle appelant réparation16 ». Pardon, cette
remarque de citadin n’est pas très charitable, car l’économie montagnarde
demeure fragile et ne roule pas sur… l’or.
Pour l’amateur de glisse comme de grimpe, la neige offre une infinie variété
de plaisirs comme de surprises. On ne devrait d’ailleurs pas dire la neige, mais
les neiges. Les Inuits ont une centaine de mots pour la désigner, là où nous n’en
avons qu’un17. Fraîche, poudreuse, humide, lourde, croûtée, tôlée, gelée, il y en
a pour tous les goûts, que ce soit en ski alpin, hors piste, randonnée à ski,
snowboard, raquettes ou alpinisme. J’ai deux must en ce qui me concerne, l’un
en descente, l’autre en montée, mais je ne crois pas être très original : faire sa
trace en godille dans la poudreuse hors piste, dans un glissement de soie ;
cramponner sous les étoiles dans la neige dure à la lampe frontale, au rythme
lent du crissement des pointes… La joie !
Népal
Ce samedi 25 avril 2015 vers 10 heures en France, les réseaux sociaux
s’affolent : « Le Népal frappé par un puissant séisme. » Les jeunes de
l’expédition Fraternité*, tous branchés sur leur portable, m’alertent. Les images
terribles passent ensuite en boucle sur les chaînes d’information en continu.
Nous sommes tous rentrés de Katmandou quelques jours auparavant… C’est le
choc. Tandis que le bilan humain s’alourdit d’heure en heure, nous cherchons
désespérément à obtenir des nouvelles de nos amis là-bas. De Norbu et de nos
amis sherpas, de Bruno Peyronnet qui est allé grimper avec sa femme vers les
Annapurna, de Sophie Lavaud qui est partie au Makalu… et nous osons à peine
penser aux enfants des villages sherpas que nous avons traversés. Je revois leurs
yeux et leur regard rieur. Que sont-ils devenus ? La BBC annonce 711 morts
dont 181 à Katmandou vers 14 heures. On parle aussi de 18 morts au camp de
base de l’Everest, enseveli sous une avalanche provoquée par le tremblement de
terre. Le bilan final dépassera 8 000 morts. Le séisme, de magnitude 7,9, le plus
grave depuis 1934, suivi d’une cinquantaine de répliques les jours suivants, a
semé la terreur et la désolation au Népal. A Katmandou, ceux qui ne sont pas
restés sous les décombres de leur maison dorment dehors, sous la pluie, par
crainte de nouvelles secousses. Aucune nouvelle des villages isolés.
L’expédition Fraternité, grâce à sa page Facebook, lance immédiatement un
appel aux dons pour la Croix-Rouge, relayé aussitôt par la ligue de football sur
son site Internet. Marc Batard et moi-même livrons des interviews pour alerter le
public et en appeler à la générosité des Français. Les jeunes de l’expédition,
bouleversés, collectent des vêtements et de l’argent pour nos amis sherpas et
porteurs. Il faudra attendre plusieurs jours pour avoir, grâce à Ang Norbu
Sherpa, quelques nouvelles rassurantes : ils sont tous en vie ! Mais dans quelles
conditions… Lhakpa Sherpa et Passang Nima, les communications rétablies, me
décrivent la situation dramatique là-bas, que ce soit à Katmandou ou dans les
villages. Ils demandent d’abord des prières, ensuite des secours financiers. Avec
tous les membres de l’expédition et Terres d’Aventure, nous nous efforcerons de
leur donner, chacun à sa manière, les unes… et les autres, désireux que nous
sommes tous de rendre à ces hommes un tout petit peu du bonheur qu’ils nous
ont donné pendant ce trek inoubliable.
Il faut dire que le Népal, malgré la sévérité extrême de sa nature, est un bijou
de la planète. Et ce pays est béni. C’est la demeure des dieux, le repaire des plus
hautes montagnes du monde avec huit des quatorze 8 000, le rude séjour d’une
mosaïque de peuples tous aussi imprégnés par les principes hindouistes et
bouddhistes de paix et de bienveillance, malgré la pauvreté, les catastrophes
naturelles et les troubles politiques.

Un Etat à nul autre semblable, écartelé entre l’omniprésente puissance


indienne au sud et la jalouse Chine au nord. Royaume brillant autour de
Katmandou de 300 à 700 ap. J.-C., morcelé ensuite, réunifié au XVIIIe siècle au
prix d’une guerre avec l’Inde britannique qui finit par reconnaître sa
souveraineté, le Népal se ferme au monde pendant un siècle, de 1848 à 1951,
sous le règne des Ranas qui se sont approprié le pouvoir en écartant le roi. Aidée
par l’Inde nouvellement indépendante qui redoute l’influence de la Chine
communiste, la monarchie est rétablie en 1951, puis le pays se dote d’un régime
parlementaire inspiré du modèle anglais en 1990. Mais le répit est de courte
durée. Le parti maoïste déclenche l’insurrection en 1996. Les mots d’ordre ? La
terre aux paysans, l’égalité entre hommes et femmes, la fin de la monarchie et du
système des castes et, par-dessus tout, la lutte contre la corruption et les
privilèges… La guerre civile durera dix ans et fera 14 000 morts… Le roi trouve
un accord politique avec les maoïstes en 2006. La monarchie est abolie, un
gouvernement de transition est nommé et une assemblée constituante doit être
élue pour rédiger la nouvelle loi fondamentale. Les Népalais l’attendent toujours
et le provisoire demeure, entre coalitions faites et défaites, grèves générales et
manifestations de rue…
Assurer l’unité d’un pays aussi diversifié par sa population que pauvre en
ressources naturelles et en moyens de communication est une véritable gageure.
Soixante ethnies différentes, à peu près autant de langues et dialectes, une
démographie galopante (30 millions aujourd’hui, contre moins de 10 dans les
années 1950), un réseau routier très limité hors la vallée de Katmandou et la
petite plaine du Téraï au sud. L’approvisionnement de la plupart des villages se
fait à dos d’homme ou de mule. Pas d’accès à la mer, une énergie importée
d’Inde, une petite agriculture de subsistance, le Népal est un des pays les plus
pauvres de la planète, et ce n’est pas l’essor du tourisme (750 000 visiteurs par
an) qui, à lui seul, lui permettra de s’en sortir. L’explosion du trekking a même
des effets déstabilisants sur l’environnement naturel et humain (déforestation,
déchets, inégalités croissantes). Les solutions ? L’aide internationale, d’abord,
pour financer les infrastructures qui font cruellement défaut, et l’action des
organisations caritatives qui œuvrent sur le plan scolaire et sanitaire. Le premier
modèle du genre a été l’Himalayan Trust fondé par Edmund Hillary* en 1960,
qui a construit à ce jour une trentaine d’écoles dans la région de l’Everest et une
douzaine de cliniques et d’hôpitaux. De nombreuses ONG ont pris le relai
depuis. Mais les obstacles géographiques et culturels sont immenses. Si, dans les
rues de Katmandou, les écoliers arborent fièrement uniforme et cravate, les trois
quarts des enfants népalais ne dépassent pas le niveau du primaire. Le travail des
enfants n’est nullement réglementé et il n’est pas rare de croiser sur les sentiers
de l’intérieur des petits de douze ans portant des charges de 80 kilos.
Contrastant avec ce tableau bien sombre, le Népal, de l’aveu de tous ceux
qui ont eu la chance d’y aller, comme moi, est certainement le pays le plus
accueillant et le plus hospitalier au monde ! Namaste ! Il n’est pas un enfant dans
un village qui n’accueille un étranger par ce mot prononcé joyeusement, en
joignant les mains en signe de bienvenue, sans rien demander qu’un sourire.
Qu’ils soient hindouistes, dans les vallées et les collines, ou bouddhistes, dans le
nord et les montagnes, ils cohabitent harmonieusement, se respectent, se
mélangent et n’ont jamais connu de guerres de religion ! Le respect de l’être
vivant et de l’ordre immuable du cosmos leur fait bannir la colère, l’envie ou la
haine. Je ne sais si leur calme et leur sourire traduisent un fatalisme tranquille,
mais il garantit d’évidence un art de vivre ensemble que l’Occident devrait leur
envier !
Le pays lui-même est un concentré des paysages du monde. En allant des
plaines du sud, à la frontière indienne, vers la muraille himalayenne du nord qui
barre l’accès au Tibet, on rencontrera successivement les jungles tropicales
humides et les savanes du Teraï avec leurs rhinocéros et tigres du Bengale, le
plateau népalais, au centre du pays, au climat tempéré, où se trouvent les plus
grandes villes, Katmandou l’incontournable, grouillante et polluée, Pokhara la
séductrice couchée au bord du lac Phewa… et surtout la montagne immaculée
qui se gagne par l’effort, au milieu d’abord des vallées de pins et de
rhododendrons fleuris, émaillées de villages sherpas, puis dans l’ambiance
glacée des moraines et des neiges éternelles au pied des géants de ce monde,
dont le seul nom sonne comme un rêve : Everest, Lhotse, Ama Dablam,
Makalu… Ayant vécu ce rêve (voir : Fraternité), je n’ai qu’un désir : y retourner.
Nuit
En haute montagne, bien souvent, tout commence dans la nuit, écrit
justement Anne-Laure Boch, médecin, philosophe et alpiniste amateur18. Mais
nuit magique ou ténèbres maléfiques ? Merveilleux du ciel étoilé ou peur du
noir ? Elévation de l’esprit ou crainte de mourir ? Comme l’enfant qui est au
fond de lui, l’homme est fasciné par l’ambivalence de la nuit, objet d’admiration
et de rêve, autant que lieu de mystère et d’effroi. Et la montagne, parce que
l’homme s’y sent petit et seul, est un fulgurant amplificateur de sensations. La
beauté* y devient sublime, la crainte y devient terreur.
Ecoutons notre montagnarde :

« Le réveil sonne toujours très tôt, trop tôt. On venait à peine de s’endormir, bravant l’inconfort
de la couchette étroite, de la couverture rêche et des ronflements irritants… Et déjà, il faut
s’arracher à ce qui semble maintenant, rétrospectivement, un paradis perdu. S’extraire du bas-
flanc, s’habiller dans l’ombre, plier ses couvertures, rassembler ses affaires avec l’angoisse
d’oublier l’essentiel, ingurgiter quelques gorgées de thé et une tartine qui ne passe pas, se
harnacher à la va-vite, dans la bousculade silencieuse des visages tendus. Un coup d’œil au ciel,
si noir et si étoilé : pas de nuage menaçant, excuse à une retraite qu’on n’est pas loin de désirer
secrètement. C’est l’heure des remises en question et des ultimes hésitations. Toute une vocation
est là, qui chancelle devant l’épreuve. Mal réveillé et pas lavé, le cœur au bord des lèvres,
frissonnant dans la nuit froide, la lampe frontale fixée sur le casque, le sac sur l’épaule et l’attirail
au côté, le montagnard empoigne son piolet et son courage à deux mains. Le voilà prêt à
abandonner le dernier point d’humanité avant l’hostilité du monde extérieur : le refuge, comme il
porte bien son nom à cette heure blême ! Les alpinistes sont lâchés, et ils ont piètre figure. Alors
il faut marcher. Les premiers pas sont difficiles […] Les automatismes reviennent, le corps
reprend vie. Les jambes font enfin leur travail. Maintenant qu’on est lancé, on remarque combien
la nuit est belle, immense et calme : pas un bruit, pas un souffle […] Tout à coup on est sur le
glacier, qui brille sous la lune. Changement d’équipement : crampons, corde, piolet à la main. La
marche peut reprendre, dans le crissement des pointes sur la neige. On est maintenant tout à fait
réveillé et plein de hardiesse. Le sang bat à grands coups dans les tempes. La vivacité de l’air
apaise le feu des joues. On monte, et l’exaltation de la course en même temps […] la température
baisse, phénomène connu de tous, expliqué par personne, qui signale que le jour n’est pas loin.
De noir, le ciel se mue en un gris de plus en plus clair, dégradé qui va des roses fragiles aux bleus
puissants. Bientôt, on éteint les lampes. Vibrant dans le petit jour glacial, tout un monde
improbable se révèle à l’alpiniste ébloui19. »

Tout amoureux des grandes courses en montagne se reconnaîtra dans ces


lignes. Les sensations que décrit cette amatrice ne suffisent-elles pas à répondre
à la lancinante question du « pourquoi* » ? Un grand professionnel, Gaston
Rébuffat*, confirme :

« Les nuits en montagne sont parmi les plus beaux souvenirs de la vie d’un alpiniste ; mais les
plus durables et souvent les meilleurs sont les bivouacs* à même la planète, sous les étoiles […]
Certes, on peut bivouaquer pour bivouaquer, comme on peut grimper pour grimper, mais il me
semble que là n’est pas notre vocation. Il ne nous suffit pas d’être spectateur ou machine à
grimper. Il faut que nous soyons de la nuit, de la montagne autrement qu’en témoin. Les étoiles
piquées dans le ciel scintillent : le montagnard peut les contempler, mais d’abord elles vivent et,
aussi, lui appartiennent un peu : d’elles dépend son sort. Si elles brillent, il est heureux20. »

Mais la magie de la nuit peut vite tourner au cauchemar pour le montagnard.


Car il y a la nuit « choisie » et la nuit « subie ». Lorsque la mauvaise fortune
s’acharne (mauvais temps, retards, bivouac « forcé », vivres ou équipements
insuffisants, épuisement, manque de sommeil, blessures mal soignées), les
événements, amplifiés par l’angoisse de la nuit, peuvent s’enchaîner en un cycle
infernal.
Le grand Reinhold Messner* n’avoue-t-il pas qu’il a peur la nuit en
montagne, même si ses « craintes s’évaporent à la lumière du matin21 » ? Subir,
c’est d’abord la précarité, l’inconfort, puis la soif, la faim, la douleur :

« Le bivouac est constitué de deux minuscules vires pas plus larges que la largeur d’un pied. Aux
deux pitons qui nous soutiennent est aussi accroché notre équipement au grand complet. Nos
jambes sont passées dans les étriers et une toile caoutchoutée nous enveloppe tant bien que mal.
La situation devient vite insupportable, la cordelette des étriers sur lesquels nous pesons nous scie
et nous engourdit peu à peu les jambes. Au fil des heures, la douleur devient insoutenable. Et non
moins cruelle est la morsure de la corde attachée à notre taille. Le gel et le souci du lendemain
complètent nos tourments »,

raconte Bonatti*22 après la face est du Grand Capucin. « Ensuite commence


la lutte contre le sommeil, d’autant plus difficile que nous avons été soumis ces
derniers jours à une veille constante. Nous endormir signifierait nous geler, ou à
tout le moins nous abandonner sur les cordes, c’est-à-dire arracher notre ancrage
et finir en bas après un saut de 300 mètres. Nous nous imposons donc de parler
encore et encore, de n’importe quoi, de chanter au besoin, pourvu de rester
éveillé23 » (face nord de la Cima Ovest en hiver). Si la tempête ou l’orage s’en
mêlent, la partie devient potentiellement mortelle et les nuits sont un calvaire,
comme au pilier central du Frêney en 1961 : « Tandis que la tempête fait rage, la
situation est la suivante : sur une petite terrasse, Oggioni, Gallieni et moi
[Bonatti] ; sur une autre, à côté de nous, Vieille, Guillaume et Mazeaud* ; sur
une troisième, plus large, un peu plus bas, Kohlmann, tout seul […] De temps en
temps, l’un de nous gémit et peste contre l’inconfort de notre position, le froid,
la sensation d’étouffement qui nous torture. Des Français, nous ne savons rien,
mais les mêmes plaintes nous parviennent de leur bivouac24. » Mais ce n’est que
la deuxième nuit. La cinquième est terrible :

« Nuit noire et bivouac infernal : gémissements et frissons de froid, vent qui hurle, poudre de
neige qui nous enveloppe avec une violence croissante. De temps en temps, nous devons
débarrasser nos protections de la pesante charge de neige qui s’y accumule. Par divers
stratagèmes, je tente une fois encore d’allumer le réchaud à alcool, mais je dois y renoncer.
Dehors, c’est la tourmente et, sous la toile, l’oxygène manque, la flamme s’éteint aussitôt. Alors,
comme tous ces derniers jours, nous nous rabattons sur les petites boules de neige à grignoter.
Nous sommes désespérés, mais personne ne l’admet. »

Au cours de la sixième nuit, à 3 heures du matin, l’héroïque Bonatti réussira


à atteindre le refuge Gamba pour appeler les secours. Il n’y aura que trois
survivants sur sept.
Dix ans plus tard, René Desmaison* tente avec le jeune Serge Gousseault la
première hivernale de la « directissime » de la pointe Walker dans les Grandes
Jorasses25. Au sixième jour, ils sont, malgré les difficultés techniques et
météorologiques, à 250 mètres seulement du sommet. Le soir, impossible de
monter la tente dans la paroi. Serge montre des signes d’épuisement et sa main
droite gèle. Il se remet à neiger. Il ne reste que quelques pitons et les deux cordes
ont été sectionnées en leur milieu par des chutes de pierres. Le lendemain, Serge
ne peut plus grimper, sa main le fait trop souffrir. René creuse un abri dans la
glace pour la nuit : « Comme elle sera longue, cette nuit… Le jour ne viendra
donc jamais ? Mes jambes repliées sous moi me font mal. Cette position
accroupie devient intolérable… L’endroit n’est pas assez large pour s’asseoir à
deux sous la petite tente. Quand fera-t-il jour ? Il viendra le jour, comme la nuit.
La nuit revient toujours… Dormir ? C’est impossible… Nuit de douleur, de
gémissements, plus épuisante, plus éprouvante que le jour26. » Il ne reste plus
qu’à attendre les secours, qui ne viennent pas. Le douzième jour, Serge, après
avoir cru voir l’hélicoptère arriver, se redresse, « se tend en arrière puis
lentement s’immobilise, les yeux grands ouverts fixés au-delà des mondes sur
l’éternité, vers l’immensité du ciel ». Desmaison reste seul, appuyé sur l’épaule
de son compagnon. Il fait nuit de nouveau : « C’est angoissant d’attendre le
jour… S’il ne venait plus ? Oh, non ! Ça, c’est immuable, le jour revient
toujours. Personne ne peut empêcher la terre de tourner. Elle marche bien, la
grande horloge. On peut tous mourir, elle tournera encore… » Quatorzième
bivouac :

« J’ai peur tout à coup de cette nuit minérale, de cette longue souffrance où je me suis perdu. La
crainte de retrouver les cauchemars de la nuit me maintient éveillé. Combien de temps pourrai-je
tenir avant de sombrer dans le redoutable sommeil ? […] »

Le lendemain, l’Alouette III d’Alain Frébault réussit miraculeusement à se


poser sur la brèche des Grandes Jorasses et sauve la vie de René Desmaison.
La nuit mystérieuse joue avec l’homme dans la montagne en le faisant
glisser de l’émerveillement à la terreur.
Comme il fait noir dans la vallée !
J’ai cru qu’une forme voilée
Flottait là-bas sur la forêt.
Elle sortait de la prairie ;
Son pied rasait l’herbe fleurie ;
C’est une étrange rêverie ;
Elle s’efface et disparaît27. (Musset.)

Tout ce qui vit, existe ou pense,


Regarde avec anxiété
S’avancer ce sombre silence
Dans cette sombre immensité28. (Hugo.)

J’ai peur du sommeil


Comme on a peur d’un grand trou,
Tout plein de vague horreur,
Menant on ne sait où29. (Baudelaire.)

Bonatti et Desmaison auraient pu écrire en vers…


Opinel
Jamais sans mon Opinel. L’Opinel dans la poche, c’est le signal du départ,
c’est l’aventure, la nature. Tout un symbole, mieux encore que le sac à dos, la
boussole ou la lampe frontale. Depuis toujours ! Bien avant d’aller en montagne,
je fréquentais assidûment, comme les enfants chanceux de la « bonne »
bourgeoisie parisienne du VIIe arrondissement, du collège Stanislas et du « Bon
Conseil », le mouvement scout. Louveteau, ranger, pionnier… « Toujours
prêt ! » D’où l’incontournable Opinel auquel je suis resté fidèle, au point d’en
avoir une vraie collection ! J’ai bien essayé, dans des moments d’égarement, le
couteau suisse à lames multiples, le poignard de chasse, la jolie lame BCBG
avec manche en corne et tire-bouchon dont je dois taire la marque bien connue,
rien à faire, rien n’égale le petit couteau savoyard, le seul, le vrai. Léger, bon
marché, lame d’acier tranchante, virole pour la sécurité, robuste manche en bois
naturel arrondi, il sait tout faire, de la découpe du beaufort à la sculpture sur
bois ! J’ai rapporté de mes escapades en montagne ou en mer un nombre ridicule
d’objets sculptés « à l’Opinel » pendant les moments d’attente* au refuge ou au
port.
Une belle histoire de famille… Le jeune Joseph Opinel, fils et petit-fils de
forgeron savoyard, a dix-huit ans lorsqu’il conçoit en 1890 le couteau pliant, de
douze tailles différentes, qui porte son nom. Cent vingt-cinq ans après,
l’entreprise, qui a vendu 350 millions d’Opinel à travers le monde, conserve son
siège à Chambéry et est restée dans la famille, avec sa centaine d’employés et
ses 3 millions de couteaux de production annuelle. Et le produit vedette n’a
pratiquement pas changé depuis l’origine, avec son manche en hêtre, sa lame en
acier coupante comme un rasoir et sa marque, « la main couronnée », hommage
à Jean-Baptiste, saint patron de Saint-Jean-de-Maurienne (la main) et au duché
de Savoie (la couronne). Seule la virole de sécurité a été ajoutée dans les années
1950 pour éviter de se couper les doigts ! A une époque où le made in France
devient un slogan politique, la saga de l’Opinel mérite une citation… à l’ordre de
la nation ! Le couteau savoyard fait partie des cent « plus beaux objets du
monde » énumérés par le Victoria and Albert Museum de Londres1. « Opinel » a
fait son entrée au dictionnaire Larousse en 1989, comme Bic ou Frigidaire…
Avec cette définition bien pensée : « Couteau fermant à manche en bois portant
une saignée dans laquelle vient se loger la lame en position de fermeture. » Bref,
un Opinel, quoi…
Origines
Les montagnes, issues de la divine création, sont éternelles… Du moins
l’esprit humain l’a-t-il longtemps cru, attribuant pour cette raison aux cimes leur
caractère sacré. L’éternité n’est-elle pas le premier attribut du divin ? La
question de l’origine des montagnes trouve alors une réponse simple : elles sont
l’œuvre parfaite de l’imagination créatrice du Grand Architecte, comme le reste
de la Terre, le ciel, les mers, les animaux et enfin l’homme. Pourquoi ? Parce
que « Dieu vit que cela était bon », le troisième jour de la Genèse, selon la
tradition biblique, au « moment où les régions polaires avaient été gelées et les
tropiques réchauffés2 ». L’Occident a vécu sur cette cosmogonie rassurante
jusqu’à la fin du XVIIe siècle, quand un pasteur anglican à l’esprit contestataire,
Thomas Burnet, se prit à discuter de la pertinence des Ecritures… L’histoire du
Déluge, en particulier, excite sa curiosité : ce ne sont pas quarante jours de pluie
qui peuvent donner toute cette eau, capable de recouvrir la Terre entière,
jusqu’aux plus hautes montagnes ! C’est qu’en vérité l’eau ne venait pas du ciel,
mais… de sous la terre ! Et de livrer sa Théorie sacrée de la terre (1684) : la
planète issue de la Création divine était ronde et parfaite, lisse comme un œuf,
avec, à la surface, une croûte terrestre, en dessous une énorme masse d’eau et au
centre un noyau brûlant. La suite des événements est relatée avec talent par
Robert Macfarlane :
« La surface immaculée que ce jeune globe présentait à sa naissance n’était pas inviolable. Au fil
des ans, l’action du soleil en dessécha la croûte qui commença à se craqueler et à se fracturer.
Par-dessous, les eaux de l’abysse accentuèrent leur pression sur l’écorce affaiblie jusqu’à ce que,
sur l’ordre du Créateur, survînt cette “grande et fatale inondation”. Les océans et les fournaises
intérieures finirent par briser la coquille de la terre… La matière physique de la croûte fut
bousculée dans une mêlée de rochers et de terre, et lorsque les eaux se retirèrent enfin, elles
laissèrent derrière elles un chaos… Et les montagnes, aspect le plus chaotique et charismatique de
tout paysage, n’avaient pas du tout été créées par Dieu à l’origine : non, elles étaient en fait le
résidu abandonné par le reflux du déluge, des fragments de la coquille terrestre roulés et empilés
par la colossale inondation3. »

Loin d’être une création divine, les montagnes étaient les ruines de la Terre,
la trace effrayante de la colère de Dieu contre le genre humain.
Ainsi naquit l’idée que les montagnes pouvaient avoir une histoire… Il
fallait alors répondre à la deuxième question, après le pourquoi : quand ? A
l’époque de Burnet, on estimait, sans d’ailleurs y accorder plus d’importance,
que la création du monde remontait à quelques milliers d’années seulement.
Aujourd’hui, chacun sait que la Terre est âgée de 5 milliards d’années. On sait
aussi que les montagnes naissent, vivent et meurent, comme les êtres que nous
sommes. Seule l’échelle du temps nous rend cette « vie » imperceptible : une
minute de vie humaine vaut quelques millions d’années dans la vie d’une
montagne. Par bonheur, l’observation et l’analyse de la consistance de la
montagne, c’est-à-dire la géologie, permettent de remonter le temps et de
« feuilleter les archives de la Terre4 ». Ce sera l’œuvre du XVIIIe et surtout du
XIXe siècle. L’Occident se passionne pour la nouvelle science à la mode, la
géologie, sous l’influence des précurseurs, Horace-Bénédict de Saussure* et ses
Voyages dans les Alpes (1779), James Hutton et sa Théorie de la terre (1799), ou
Charles Lyell et ses Principes de géologie (1833). Grâce à eux et à leurs
successeurs, nous savons désormais que l’Himalaya* est le plus jeune des
massifs (25 millions d’années) et continue à s’élever de 4 millimètres par an ;
que les Pyrénées sont plus âgées (40 millions d’années) que les Alpes*
(30 millions), lesquelles continuent néammoins leur progression ralentie
(1,5 millimètre par an) ; que les Ardennes, les Vosges*, le Massif central*, aux
formes arrondies par l’érosion, sont beaucoup plus anciennes (260 millions
d’années), mais moins que les montagnes britanniques ou scandinaves
(420 millions !).
Restait à élucider le mécanisme de soulèvement des montagnes, le
« comment ». Descartes, au XVIIe siècle, avait encore une vision statique de
l’affaire : les plissements des montagnes se sont formés à cause du
rétrécissement de la croûte terrestre, consécutif au refroidissement de la planète.
Un peu comme une pomme séchée qui se couvre de rides. Saussure*, au XVIIIe,
aura l’intuition que le soulèvement des montagnes pourrait être dû à des
mouvements horizontaux de l’écorce terrestre, mais sans avoir le temps d’aller
plus loin. Il faut attendre 1913 pour qu’un météorologue inspiré – et non
géologue –, l’Allemand Alfred Wegener, lance devant un auditoire médusé sa
théorie de la « dérive des continents ». Vous avez vu, si vous rapprochez
l’Amérique du Sud de l’Afrique, comme elles s’emboîtent parfaitement ? Ce
n’est pas le fruit du hasard : les continents se déplacent. Composés de roches
granitiques surtout, ils dérivent, « comme des taches d’huile sur de l’eau5 », à la
surface du plancher océanique, composé de roches basaltiques, plus denses.
Mieux, il y a 300 millions d’années, les cinq continents que nous connaissons
formaient même une masse unique, la « Pangée », qui s’est progressivement
disloquée en plusieurs morceaux. Et c’est cette dérive des continents qui a donné
naissance aux montagnes, leur soulèvement étant provoqué par la collision entre
deux masses continentales en mouvement. Personne ne prit Wegener vraiment
au sérieux, jusqu’à ce que la géologie « officielle », dans les années 1960-1970,
admette qu’il avait tout de même raison, sinon sur les modalités, du moins sur le
principe. Oui, la croûte terrestre est composée de grandes plaques, une
quinzaine, qui se déplacent les unes par rapport aux autres, à une vitesse qui peut
atteindre 10 centimètres par an. C’est de leur frottement ou de leur collision que
naissent les montagnes, l’activité volcanique et les tremblements de terre. Oui, la
Pangée a existé il y a 250 millions d’années et s’est disloquée il y a 160 millions
d’années. Remontant plus loin dans les archives de la Terre, on sait aussi que
cette dislocation n’était pas la première : il y a 1 milliard d’années, un super-
continent encore plus grand, « Rodinia », s’était fragmenté en huit, puis
recomposé pour former la Pangée ; et Rodinia elle-même était issue de la
recomposition d’un maxi-continent encore plus ancien, « Nuna », qui se serait
disloqué il y a 1,8 milliard d’années… Et pour en revenir à nos montagnes, oui,
l’Himalaya est née de la collision de la plaque indienne avec la plaque d’Eurasie,
et les Alpes du heurt entre cette dernière et la plaque adriatique. Au fond, la
« tectonique des plaques » ne dément Wegener que sur un point : ce ne sont pas
les continents qui glissent sur les fonds océaniques, « comme des icebergs sur
l’eau6 », mais de grandes plaques couvrant toute la surface du globe et
comportant des portions continentales et des portions océaniques, qui bougent
les unes par rapport aux autres, sous l’influence du travail des couches
inférieures, chaudes, de la Terre. Et ce mouvement multiséculaire se poursuit
inexorablement : il est fort possible que dans 100 ou 200 millions d’années un
quatrième méga-continent, la nouvelle Pangée, se forme sur la Terre7, soulevant,
sur les cicatrices de sa fusion, de nouvelles montagnes plus hautes que
l’Himalaya ! Un rêve pour les futurs amoureux des montagnes…
Payot, Michel (1840-1922)
Dans la belle tradition des guides* chamoniards, Michel Payot occupe une
place de choix, à côté des Balmat*, Charlet* ou Croz*, dont il fut d’ailleurs
l’élève. D’une longévité exceptionnelle – à quatre-vingt-un ans, il emmenait
encore un client au mont Blanc –, il a formé une cordée célèbre avec le distingué
géologue anglais James Eccles, qu’il a accompagné fidèlement dans toutes ses
courses à partir de 1867.
C’est Auguste Balmat qui découvre le talent du jeune Payot – il n’a que dix-
huit ans – lorsqu’il l’emmène comme porteur au mont Blanc avec le Pr Tyndall*.
La rencontre avec Michel Croz*, de dix ans son aîné, donnera un coup
d’accélérateur fantastique à sa carrière de guide : la cordée Whymper-Croz et la
cordée Reilly-Payot s’unissent pour réussir en 1864 la première ascension du
mont Dolent, de l’aiguille de Tré la Tête, de l’aiguille d’Argentière et du mont
Blanc par le col de Miage et l’aiguille de Bionnassay. Michel Croz, avant de
mourir au Cervin, dira que le jeune Payot était le guide le plus doué qu’il ait
rencontré… Cela n’a pas échappé à James Eccles (1840-1913), alpiniste anglais
élégant autant que passionné, qui le recrute en 1867 et avec lequel il grimpera
pendant plus de vingt ans. Le chef-d’œuvre de la cordée Eccles-Payot a été
incontestablement l’ascension en 1877 de l’immense face sud du mont Blanc*,
après plusieurs tentatives et une étude très méthodique, au télescope et sur
photographies, du plan d’attaque ! Leur itinéraire, presque jamais répété, passe
par le glacier du Brouillard, le glacier du Frêney et le grand couloir qui descend
de l’arête de Peuterey, la partie la plus difficile, où Michel Payot et son frère
Alphonse ont dû tailler des marches dans la glace pendant sept heures1, avant
d’arriver au mont Blanc de Courmayeur puis au sommet…
Payot accompagnera aussi Eccles dans les montagnes Rocheuses
américaines en 1878, pour un circuit de plusieurs mois, couronné par de
multiples ascensions et par une moisson d’informations géologiques et
géographiques. Payot s’éteindra à l’âge de quatre-vingt-deux ans, après presque
soixante années d’exercice du métier de guide et… sans jamais aucun accident.
C’est sans doute une des figures les plus attachantes de l’histoire des
conquérants des Alpes2.
Peinture
« La religieuse beauté pittoresque des montagnes a été souvent niée par les
peintres. La montagne ne peut pas se peindre, dit-on3… » C’est un peintre qui
s’exprime ainsi, devant l’assemblée du Club alpin, le 25 novembre 1897 ;
peintre, mais aussi géographe et alpiniste, Franz Schrader, fondateur de la
Société des peintres de montagne. A croire que la montagne résiste à la peinture.
A moins que ce ne soient les peintres… Sont-ils, si j’ose dire, « à la hauteur4 » ?
La mer, malgré son mouvement incessant et son allure changeante, se laisse bien
surprendre par le pinceau ! Pourquoi est-il si difficile de peindre la montagne,
alors que, par sa puissance, ses couleurs, ses jeux de lumière, elle devrait être
une source inépuisable d’inspiration… Pourquoi, dans les musées occidentaux,
tant de belles « marines » et si peu, que l’on me pardonne cette incongruité,
d’« alpines » ?
Examinons l’affaire de plus près. Certes, les contraintes du relief et
l’insuffisance du réseau routier font qu’il est plus facile pour un peintre de se
rendre au bord de la mer qu’à la montagne ! Mais cette explication, un peu terre
à terre, ne justifie pas l’effacement relatif de la peinture de montagne en
Occident jusqu’à la fin du XVIIIe siècle. Après tout, il n’est point obligatoire
d’emporter son chevalet en altitude pour peindre la montagne « d’après nature ».
En Chine, au Japon, on le verra (voir : Fuji, mont), la montagne est depuis
longtemps un thème de prédilection des artistes. Non que la montagne soit
totalement absente de la peinture occidentale à cette époque, mais elle est
reléguée au second plan, elle sert de décor, au service d’un sujet, sans être sujet
elle-même5. Ainsi, dans La Vierge aux rochers (1483), Léonard de Vinci utilise
le décor montagneux, aussi somptueux qu’accidenté, en arrière-plan de la scène
principale où figurent Marie, l’Enfant Jésus, Jean-Baptiste et l’ange Uriel. Pieter
Brueghel l’Ancien, dans La Chute d’Icare (1558), propose une surprenante vue
plongeante sur la mer où le pauvre Icare est en train de se noyer, et ferme
l’horizon par une chaîne de montagnes blanches, irréelles et presque
transparentes, contrastant avec le vert profond de la baie. Dans La Pêche
miraculeuse (1444), le Suisse Konrad Witz place le récit évangélique sur le lac
Léman, aisément identifiable par la présence, à l’arrière-plan, des Voirons, du
Môle et du Mont-Blanc au loin. C’est la première fois qu’un paysage de
montagne est représenté de manière « topographiquement correcte6 ». Jusque-là,
en effet, la représentation qui en était faite était purement imaginaire, voire
fantastique, à la mesure de la crainte qu’inspirait alors la montagne : pics
vertigineux et outrageusement acérés, rochers surplombants et sombres
cavernes… Il fallait qu’un Albrecht Dürer traverse les Alpes, de Nuremberg à
Venise, en 1494-1495, pour donner véritablement naissance à un genre apaisé du
paysage de montagne : « Je ne sais pas ce qu’est la beauté. L’art véritable est
dans la nature ; qui sait l’en extraire, le possède. » Dürer a rapporté de ses
voyages une série d’aquarelles admirables à la fois de précision et de poésie,
comme Trente vues du Nord (1494), tout en transparences et en reflets, ou Vue
du val d’Arco (1495), aux tonalités gris-vert lumineuses et fraîches. Le grand
peintre allemand mis à part, la montagne ne deviendra un sujet en elle-même
pour les artistes occidentaux qu’avec le développement de l’alpinisme « littéraire
et scientifique » au milieu du XVIIIe siècle, incarné par Jean-Jacques Rousseau*,
Albrecht von Haller*, Horace-Bénédict de Saussure* ou Ramond de
Carbonnières. La montagne ne fait plus peur, elle intéresse, puis elle séduit, les
poètes d’abord, les peintres ensuite. Car c’est bien l’idée qu’une civilisation se
fait de la montagne qui détermine sa place dans la création artistique.
Les artistes d’Extrême-Orient, chinois et japonais en particulier, n’ont pas
attendu ce réveil européen tardif. La montagne est, depuis des temps
immémoriaux, sujet de représentations graphiques car, si les cimes y sont
souvent sacrées, elles inspirent non la crainte de la puissance destructrice, mais
la confiance déférente, celle que l’on doit aux symboles de la vie. Sur le mont
Fuji*, où demeurent, disent les sages, plusieurs divinités parmi lesquelles « la
princesse qui fait fleurir les cerisiers7 », les Japonais se pressent depuis le
VIIe siècle pour accomplir le pèlerinage de leur vie et les artistes n’ont cessé de
dessiner ou de peindre, sous tous les angles et toutes les saisons, le volcan parfait
au sommet enneigé, devenu le symbole du Japon. Cet art millénaire, utilisant
surtout l’encre et l’aquarelle, atteint la perfection avec Les 36 Vues du mont Fuji
de Hokusaï, le « fou de dessin » comme il se surnommait lui-même, l’inventeur
du manga, dit-on. Ces estampes, qui sont en réalité au nombre de 46,
commencent par La Grande Vague de Kanawaga, d’un bleu de prusse splendide,
universellement connue, et qui aurait inspiré Claude Debussy pour composer La
Mer. En Chine, la « peinture de paysage » (Shanshui), qui se développe chez les
lettrés à partir du Xe siècle, est toujours centrée sur deux éléments, la montagne
et l’eau, qui participent respectivement des principes yang (masculin) et yin
(féminin). Les pics abrupts et les torrents impétueux que dessinent les artistes ne
visent pas à reproduire la nature, mais à traduire un état d’esprit, une image
mentale. Ainsi, le poète et peintre Su Shi se livrait à la méditation pour laisser le
paysage envahir son esprit, avant de prendre le pinceau, si bien qu’on a pu dire
de lui : « C’est parce qu’il avait en son sein collines et ravins qu’il a pu ainsi
réaliser ce vieil arbre tordu sous le vent et le givre8. » On retrouvera cette
démarche en Europe au XIXe siècle.
Revenons alors vers l’Occident tourmenté… A la fin du XVIIIe siècle, dans le
sillage de Dürer, deux aquarellistes, un Suisse et un Anglais, disparus la même
année 1786, marquent le paysage de montagne : Johann Ludwig Aberli et
Alexander Cozens. Chef de file de l’école bernoise, Aberli peint les Alpes
d’après nature. Ses dessins aquarellés (Vue du chateau de Wimmis, 1783 ; Vue
d’Yverdon, 1776) connaissent un tel succès qu’il invente lui-même un nouveau
procédé de reproduction par gravure retouchée au pinceau. Comme lui, Cozens
parcourt les Alpes avec sa plume (il prône l’utilisation de l’encre) et ses
pinceaux (il généralise le lavis monochrome). Dans The Cloud (1770), crayon et
aquarelle sur papier, sa plus belle œuvre pour moi, la montagne disparaît presque
dans l’ombre du premier plan, tandis que le soleil couchant illumine de façon
magique un ciel contrasté de cumulus blancs et de stratus gris. Turner n’est pas
loin ! Le propre fils de Cozens, John Robert, aquarelliste lui aussi, aura, dit-on,
une influence directe sur le grand maître anglais du XIXe. Sa composition
Mountains Overlooking a Lake (crayon et aquarelle), toute de bleu et de gris, où
la poésie et le mystère l’emportent sur le réalisme, est véritablement
annonciatrice de la période romantique qui va suivre. Il fallait le génie de
William Turner (1775-1851) pour briser les codes et proposer une vision
impressionniste avant l’heure de la montagne. Comme d’ailleurs de la mer ! Sa
Tempête de neige en mer (1842), un véritable tourbillon de lumières et de
couleurs, en est un magnifique exemple. Turner voyage beaucoup, en France, en
Suisse, en Italie. Les Alpes l’inspirent et il en rapporte des dessins aquarellés
aussi lumineux que légers, comme son Lac Léman avec la dent d’Oche vus des
hauts de Lausanne (1841), tout en délicatesse de rose orangé et de mauve. La
descendance de Turner est innombrable.
« Le peintre ne doit pas peindre seulement ce qu’il voit en face de lui, mais
aussi ce qu’il voit en lui », disait Caspar David Friedrich, le maître du
romantisme allemand. C’est ce que semble faire son Voyageur contemplant une
mer de nuages (1818), cet homme en redingote, canne à la main et cheveux au
vent, représenté de dos, contemplant les montagnes au-dessus des nuées, devenu
symbole du romantisme. Le peintre d’outre-Rhin, inventeur du « paysage
tragique », a peint la montagne, la mer, la forêt, avec pour leitmotiv la fragilité
de l’homme face à la puissance écrasante de la nature. En Angleterre, l’écrivain
et critique d’art John Ruskin*, chantre de la beauté des montagnes, ces
« cathédrales de la Terre », peint des aquarelles à la manière de Turner. Son Lac
d’Annecy (1882) et ses montagnes d’un bleu délavé se fondant au ciel est
splendide. La proximité des Alpes aidant, les artistes suisses sont
particulièrement prolifiques. Ils peignent la montagne, non plus au loin, mais de
près. François Diday crée en 1830 l’école de peinture alpestre de Genève, d’où
sortira notamment Alexandre Calame (1810-1864), probablement le « maître »
du paysage alpin. Son Orage à la Handeck, mettant en scène, dans un registre
sombre et mystérieux, une nature déchaînée par la tourmente pliant les arbres
sous un ciel de plomb, est exemplaire. Le Chemin de Grimsel à Handeck de
Diday, son professeur, est de la même inspiration. Ferdinand Hodler (1853-
1918), lui, peint des montagnes bleues, tout en transparence, comme Ruskin
(Paysage au-dessus du lac Léman, 1906, Le Grand Muveran, 1912, Les Dents
du Midi, 1916). Les pays nordiques, aux paysages spectaculaires associant,
comme dans le Shanshui chinois, mer et montagne, ne sont pas en reste : le
« peintre des fjords », Adelsteen Normann (1848-1918), mais surtout Peder
Balke (1804-1887) s’inscrivent pleinement dans la tradition romantique du
paysage sensationnel, avec Un bateau sous la montagne des sept sœurs, un
tableau commandé à Balke par Louis-Philippe, qui avait parcouru la Norvège
pendant sa période d’exil. De l’autre côté de l’Atlantique, les grandioses
montagnes Rocheuses sont un sujet de choix pour les peintres américains en
cette seconde moitié du XIXe siècle. Il y a du Turner, et un peu de Calame, chez
Albert Bierstadt (1830-1902), cet Américain d’origine allemande devenu le
peintre des grands espaces de l’Ouest avec ses rochers vertigineux plongeant
dans des lacs, sous un ciel lumineux mais tourmenté (Le Lac Tahoe, 1868). Mais
le vrai « Turner américain », c’est son compatriote Thomas Moran (1837-1926),
d’origine anglaise lui, qui s’est fait connaître par ses vues du Grand Canyon aux
tons rougeoyants dans le soleil couchant et par ses paysages du Yellowstone à la
lumière radieuse. Ce sont ces dernières toiles, dit-on, exposées au Congrès
américain, qui ont convaincu les autorités de créer le parc national en 1872. Son
tableau The Three Tetons (1895) est dans le Bureau Ovale du Président.
En France, Franz Schrader, que je citais au début de ce propos, est moins
connu pour ses aquarelles pyrénéennes (Le Cirque de Gavarnie, La Grande
Cascade, Le Lac glacé du mont Perdu) que pour son œuvre cartographique et
géographique imposante et pour son discours enflammé de 1897 sur la beauté
des montagnes :

« Ouvrez les yeux. La beauté, elle nous entoure et nous noie. C’est ici que ciel et terre s’unissent,
se fondent, se pénètrent. Formes et teintes, couleurs et ombres, relief et lumière, tout est ciel et
terre à la fois. Les roches de la terre sont vêtues des neiges du ciel […] Nous, nous n’avions
jamais su en bas ce que c’était que la grandeur, nous le sentons devant le démesuré. Nous ne
savions pas ce que c’était que la lumière, elle nous brûle, devient presque une exquise souffrance.
Nous ne savions pas ce que c’est que le silence, nous l’apprenons devant le calme mortel où seul
le bruit du sang dans nos artères nous dit que quelque chose vit encore sur le globe9. »

La puissance du discours évoque la force du tableau de Gustave Courbet,


Panorama des Alpes (1876), qui, peint pendant son exil en Suisse après la
Commune, a révolutionné le paysage alpin en ciblant son sujet sur les murailles
de rocher et les névés d’altitude, en le débarrassant des premiers plans d’usage
sur le lac, les arbres et les prairies… Car il est vrai que la montagne des peintres
est généralement vue d’en bas ! « Pour la simple raison, sans doute, que peu
d’alpinistes sont en même temps de bons peintres, la réciproque étant tout aussi
vraie d’ailleurs10… » L’exception qui confirme la règle : Samivel*, alpiniste,
écrivain, dessinateur, cinéaste et, par-dessus tout, grand défenseur de la
montagne. Ses aquarelles, qui modernisent la tradition de Cozens ou de Hodler,
recréent à merveille l’ambiance de la haute montagne, jouant en transparence sur
le bleu, le blanc et l’ocre, tout en légèreté et en finesse, sans oublier…
l’humour et un humanisme bienveillant. Oui, la légèreté. Comment le pinceau ou
le couteau du peintre peut-il transcender la masse énorme de matière inerte
qu’est la montagne « réelle », pour traduire l’impression d’élan vers le ciel
qu’inspire la montagne « vécue » ? Comment échapper au piège de la pesanteur
pour susciter l’envol ? Comment donner à rêver à partir d’un « tas de
cailloux » ? Est-ce une question de matière ? De couleur ? Les aquarelles, voire
les dessins, donnent davantage de transparence et d’élan au paysage de
montagne que l’huile, comme si la représentation juste de la montagne, qui n’est
que matière, exigeait précisément le minimum de matière… Je ne connais pas,
d’ailleurs, de sculptures de montagnes… Mais c’est aussi du choix de la couleur
que naît l’émotion. Non, les montagnes ne sont pas noires, blanches, grises ou
marron. Elles sont bleues ! Regardez les montagnes au loin, près de l’horizon :
elles sont gris-bleu. Pas uniquement les Blue Mountains d’Australie ou de la
Jamaïque. Toutes les montagnes, à distance du moins. Observez les montagnes
peintes par Dürer, Cozens fils, par Hodler, Turner parfois, mais aussi Ruskin et,
plus proches de nous, Cézanne et sa Montagne Sainte-Victoire, dont il disait
qu’elle « participe toute bleutée à la respiration ambiante de l’air11 », Kandinsky
et sa Montagne bleue12, jusqu’à Samivel, pour qui même la neige est bleue… Le
bleu, expression de la sérénité suprême, souvenir d’un paradis perdu : « Le bleu
est tout naturellement associé au niveau céleste […] C’est l’habitat des dieux, la
tente immense qui recouvre l’Olympe ou, dans la symbolique chrétienne, la
voûte qui sert de voile et de manteau à la divinité. Le bleu est la couleur de la
pureté, de la sagesse divine13. »
Le petit conte qui suit en dit plus sur la « montagne bleue » que tous les
colloques savants. Il était une fois, en Chine, un petit garçon qui vivait
humblement avec ses parents. Un jour, un vieil homme inconnu traverse le
village en fredonnant une étonnante chanson : « Là-bas, les montagnes sont
bleues… Là-bas, je vivrai heureux ! » Fasciné, le petit garçon suit le vieil
homme jusqu’en haut de la colline, d’où il aperçoit, au loin, les montagnes
bleues. Décidé à les rejoindre, il prend son sac, quitte ses parents et marche,
marche jusqu’à l’horizon. Arrivé au pied de la montagne bleue, il l’escalade et,
arrivé au sommet, constate tristement que la montagne est « ocre, brune et
noire », et pas bleue. Mais, portant son regard au loin, il aperçoit, à l’horizon,
des montagnes bleues ! Il y court, et l’on devine la suite… Jusqu’à ce que le petit
garçon, devenu homme après son immense voyage à pied à la recherche de la
montagne bleue, aperçoive au loin une colline bleue. C’était la colline
surplombant son village, où, il y a bien longtemps, un vieil homme était passé en
fredonnant : « Là-bas14… »
Pétrarque (1304-1374)
26 avril 1336 :

« J’ai fait aujourd’hui une ascension sur la plus haute montagne de cette contrée que l’on nomme
avec raison Le Ventoux, guidé uniquement par le désir de voir la hauteur extraordinaire du lieu…
Au jour fixé, nous quittâmes la maison et nous arrivâmes à Malaucène, lieu situé au pied de la
montagne, du côté du nord. Nous y restâmes une journée et aujourd’hui enfin nous fîmes
l’ascension avec nos deux domestiques, non sans de grandes difficultés, car cette montagne est
une masse de terre rocheuse taillée à pic et presque inaccessible. Mais le poète a dit avec raison :
un labeur opiniâtre vient à bout de tout […]. La vie que nous appelons bienheureuse est située
dans un lieu élevé ; un chemin étroit, dit-on, y conduit […] Le pic le plus élevé est dénommé par
les paysans La Filiole : j’ignore pourquoi, à moins que ce ne soit par antiphrase, comme cela
arrive quelquefois, car il paraît véritablement le père de toutes les montagnes voisines. Au
sommet de ce pic est un petit plateau. Nous nous y reposâmes enfin de nos fatigues […]. Tout
d’abord frappé du souffle inaccoutumé de l’air et de la vaste étendue du spectacle, je restai
immobile de stupeur. Je regarde : les nuages étaient sous mes pieds […]. Je dirige ensuite mes
regards vers la partie de l’Italie où mon cœur incline le plus… J’ai soupiré, je l’avoue, devant le
ciel de l’Italie qui apparaissait à mon imagination plus qu’à mon regard et je fus pris d’un désir
inexprimable de revoir et mon ami et ma patrie […]. Averti par le soleil qui commençait à baisser
et par l’ombre croissante de la montagne que le temps de partir approchait, je me réveillai pour
ainsi dire et, tournant le dos, je regardai du côté de l’occident… On voyait très bien à droite les
montagnes de la province lyonnaise, et à gauche la mer de Marseille… Le Rhône était sous nos
yeux. Pendant que j’admirais tout cela, tantôt ayant des goûts terrestres, tantôt élevant mon âme à
l’exemple de mon corps, je voulus regarder le livre des Confessions de saint Augustin […] Je
tombai par hasard sur le dixième livre de cet ouvrage. Mon frère, désireux d’entendre de ma
bouche quelque chose de saint Augustin, se tenait debout, l’oreille attentive. J’atteste Dieu et
celui qui était présent qu’aussitôt que j’eus jeté les yeux sur le livre, j’y lus : Les hommes s’en
vont admirer les cimes des montagnes, les vagues de la mer, le vaste cours des fleuves, les
circuits de l’océan, les révolutions des astres, et ils se délaissent eux-mêmes […] Je fermai le
livre. J’étais irrité contre moi-même d’admirer maintenant encore les choses de la terre, quand
depuis longtemps j’aurais dû apprendre […] qu’il n’y a d’admirable que l’âme… Je détournai sur
moi-même mes regards intérieurs et dès ce moment on ne m’entendit plus parler jusqu’à ce que
nous fussions parvenus en bas […] Je réfléchis en silence au peu de sagesse des mortels qui,
négligeant la plus noble partie d’eux-mêmes, se répandent partout et se perdent en vains
spectacles, cherchant au-dehors ce qu’ils pourraient trouver en eux… Pendant cette descente,
chaque fois que je me retournais pour regarder la cime de la montagne, elle me paraissait à peine
haute d’une coudée en comparaison de la hauteur de la nature humaine, si l’on ne la plongeait pas
dans la fange des souillures terrestres15. »

Pétrarque a trente-deux ans lorsqu’il écrit ces lignes en descendant du


« Géant de Provence », le Ventoux (1 911 mètres), dont il a fait l’ascension par
le versant nord, le plus abrupt. Qu’il ait été le premier à atteindre le sommet, nul
ne le sait, et au fond peu importe. Qu’il ait retravaillé son récit après en avoir
lâché le premier jet au soir de l’ascension, c’est plus que probable. De là à dire
que l’ascension a été purement imaginaire, il n’y a qu’un pas, franchi
allégrement par quelque esprit chagrin, démenti heureusement par les études
menées en 1937 par Pierre Julian16.

Mais pourquoi donc le Ventoux ? « Parce que cette montagne, que l’on
découvre au loin de toutes parts, est presque toujours devant les yeux », dit
Pétrarque, qui mène alors depuis dix ans à la cour pontificale d’Avignon la vie
mondaine d’un intellectuel élégant et apprécié pour ses talents de poète.
L’excursion, motivée au départ par la simple curiosité, se transforme
progressivement, dans l’effort et la difficulté, en méditation morale puis en
démarche spirituelle. En élevant son corps avec peine dans les éboulis, le jeune
Pétrarque élève son esprit. Hasard, coïncidence ? Un peu plus tard, Pétrarque
quitte Avignon et choisit la solitude sur les berges de la Sorgue : « Je rencontrai
une vallée très étroite mais solitaire et agréable, nommée Vaucluse, à quelques
milles d’Avignon, où la reine de toutes les fontaines, la Sorgue, prend sa source.
Séduit par l’agrément du lieu, j’y transportai mes livres et ma personne17. » Il y
restera quinze ans, et c’est dans cet « asile chéri » qu’il écrira les trois chefs-
d’œuvre qui passeront à la postérité. Africa, immense poème en latin de neuf
livres sur la seconde guerre punique, qui lui vaudra de recevoir à Rome en 1341
la distinction suprême des poètes, les lauriers d’Apollon, mais surtout, écrits en
italien, ses deux merveilleux chants d’amour à Laure de Sade, la passion –
platonique – de sa vie, le Canzoniere, écrit à la mort de la belle en 1348 et les
Trionfi (1354), des monuments à inscrire au patrimoine mondial de la poésie…
Peur
Si un montagnard vous dit au refuge, la veille d’une course, qu’il n’a jamais
peur, c’est, ou bien un fanfaron aviné, ou bien un danger public. Dans les deux
cas, fuyez-le ! La peur en montagne, comme d’ailleurs en mer, est un sentiment
non seulement naturel, mais indispensable à la survie… C’est l’avertissement
d’un danger lancé par le cerveau au corps, à moins que ce ne soit l’inverse ! A la
différence de l’angoisse, qui semble n’avoir pas de cause objective (ce sera au
psychologue de la mettre au jour !), la peur est objectivement fondée sur la
perception d’un danger. La peur n’est pas non plus le vertige, celui de Pierre
Servettaz, le personnage attachant de Premier de cordée (voir : Frison-Roche)
qui voulait, malgré ce handicap, devenir guide, et le deviendra d’ailleurs après
avoir soigné sa phobie (voir : Vertige). La peur ne se soigne pas, et c’est tant
mieux, car elle est salutaire. C’est un clignotant. Mais pas plus… Elle ne
décidera pas à votre place : poursuivre ou renoncer. Et cette alternative
douloureuse demeure même dans l’hypothèse, fréquente, où aucune retraite n’est
techniquement possible à cause du franchissement d’un point de non-retour :
continuer à monter, pour « sortir », ou s’arrêter là, en attendant… des jours
meilleurs. La décision naîtra d’un dialogue toujours conflictuel entre le courage
et la prudence. Avec ses compagnons de cordée, s’il y a lieu, entre soi et soi,
sinon. Quitte à parler avec son sac à dos, comme le faisait Bonatti* pour tromper
la solitude dans le pilier sud-ouest du Dru !
« L’obscurité me surprend au pied de la paroi lorsque je dégage dans la
neige une surface où m’enrouler dans mon sac de bivouac : “Si seulement le
mauvais temps arrivait ! Je pourrais fuir demain, revenir en arrière. Et pourquoi
pas maintenant ?” Mais ce n’est que la voix de mon fragile alter ego qui voudrait
prendre le dessus en ce moment difficile… Cent autres pensées se mêlent
maintenant et toutes conduisent à la même conclusion : ne vaut-il pas mieux
renoncer ? Mais, et je ne sais pas pourquoi, je reste là. Pendant toute la nuit, le
sommeil ne peut calmer mes craintes. Mes yeux ne parviennent pas à se détacher
de l’ombre de l’immense paroi noire qui menace18 », songe Walter Bonatti au
pied de la face nord du Cervin qu’il va attaquer en cet hiver 1965.

La peur, cela se passe avant l’action. On fait des cauchemars la nuit


précédente. On se joue le film de la difficulté qui va se jouer. On dort mal et on
se réveille affaibli, au pire moment, puisqu’il faudrait être performant. J’en ai eu
l’amère expérience, jeune, au cours d’une magnifique et raide course de neige et
glace dans les Pyrénées, le couloir de Gaube. Très impressionné par la
description du couloir dans le « topo », une première pour moi, je n’avais pas
dormi de la nuit. Le lendemain, après un assez bon départ en second, j’ai craqué
au milieu de la voie de 600 mètres, incapable d’avancer davantage, paralysé que
j’étais par la peur aggravée par une nuit sans sommeil. J’ai dû demander au
guide de me redescendre à la corde… J’en ai eu honte pendant des années…
C’est le discours, lu vingt ans après, de Reinhold Messner, toutes
proportions gardées, qui m’a un peu rassuré :
« Question : Avant la course, vous dormiez mal, ou pas du tout ? Vous
rêviez de chutes en paroi ?
« Réponse : Oui, pour moi, c’est comme ça. Peut-être aussi pour d’autres. Je
peux dire beaucoup de choses sur les cauchemars provoqués par la peur, mais
seulement sur les miens19. »
Ouf, je ne suis pas seul !
Tous les alpinistes ont été confrontés à la peur. Peu en parlent, tant le mythe
du héros « sans peur et sans reproche » doit être préservé. L’exception qui
confirme la règle : Marc Batard*, notre génial et rebelle himalayiste. Passionné
autant que surdoué, il n’hésite pas à évoquer la peur et la douleur du
renoncement dans son très beau livre L’Envers des cimes20. Cet envers du décor
héroïque de l’alpinisme est d’une justesse désarmante d’humanité.

« L’abandon le plus difficile auquel j’ai été confronté en montagne, et qui me coûta un immense
effort de volonté, je l’ai vécu lors de ma deuxième tentative d’ascension de l’Everest en moins de
24 heures, en 1988. J’étais parvenu à 150 mètres du sommet, une vingtaine de mètres de
dénivelé, les conditions météorologiques étaient catastrophiques et je me sentais à bout de forces.
A un moment, je fus pris de tremblements violents, impossibles à maîtriser. C’était le signe que
je ne pouvais pas demander plus à mon organisme… Je ne voulais pas que l’on couche mon nom
au bas de la liste des victimes de l’Everest. Et pourtant, croyez-moi, j’étais suffisamment lucide
en cet instant pour savoir ce qu’une telle décision signifiait. Si dure fut-elle, elle m’a
probablement sauvé la vie. »

Et encore, au pied de la face sud de l’Annapurna : « Mon genou me donne


des sueurs froides. Que ferais-je au beau milieu de la paroi si le ménisque se
coinçait subitement ?… Je dois me ressaisir. Le temps est superbe et pourtant je
ne me sens pas sûr… J’aimerais rentrer en France, là, tout de suite, et en même
temps, une voix qu’il me semble reconnaître me houspille vertement : “Batard,
mon vieux, tu dérapes. En France, tu ne pensais qu’à revenir au Népal et ici tu ne
songes qu’à repartir ? Oublie tes états d’âme et cesse de te torturer l’esprit !” »
Et une autre voix reprend au milieu des avalanches : « Ma passion et mes rêves
m’appartiennent, mais des êtres chers comptent sur moi. Continuer à grimper
serait lâche et irresponsable. » C’est la deuxième voix qui l’emportera
finalement, Dieu merci, juste au moment où une énorme avalanche balaye
l’endroit où il se trouvait un instant avant.
Qui dira encore que les alpinistes sont suicidaires ? Le vrai courage, comme
dit Bonatti, ce n’est pas forcément de continuer à avancer, ce peut être de
renoncer. Humilité : « Je me sentais brisé. Dans ces conditions, je ne connais pas
de remède si ce n’est d’accepter humblement que le bonheur de la réussite tant
espérée et pour laquelle j’avais beaucoup donné soit remis à plus tard », termine
élégamment Batard.
C’est un alpiniste amateur, comme moi, Christophe Lachnitt, par ailleurs
directeur de la communication d’une grande entreprise, qui a osé briser le tabou
de cette « face cachée de l’alpinisme », la peur21. Après avoir été victime lui-
même d’une grosse frayeur après une chute en rappel qui aurait dû être fatale, il
a interviewé une quinzaine d’alpinistes professionnels, dont plusieurs
« vedettes » (Mazeaud*, Destivelle*, Batard*, Lafaille*, Gabarrou, Alain
Robert, Lionel Daudet), qui ont livré leurs angoisses, leurs phobies, leur peur de
la mort, tout autant que leur amour de la vie. On y découvre que Catherine
Destivelle a la terreur des crevasses, Patrick Gabarrou peur de la mort mais foi
en l’au-delà, Lynn Hill, la « grimpeuse étoile », peur de l’échec plus que de la
mort, qu’Alexander Huber n’a jamais eu peur de la chute, car, « dans ma vie, j’ai
dû chuter plus de 1 000 ou 2 000 fois… », Jean-Christophe Lafaille peur du vent
mais pas du vide, qu’Alain Robert, le « spiderman » des gratte-ciel, avait plus
peur de sa mère que de l’escalade en solo intégral, que Pierre Mazeaud
préférerait, comme ses amis disparus, mourir en montagne que dans son
lit. Cette plongée dans les ressorts intimes de nos « héros » offre un joli traité sur
la peur en montagne. A consommer sans modération !
Philosophie
« Est-ce que la montagne conduit à la sagesse ? La question que je pose à
Philippe22 à brûle-pourpoint, sur un ton badin, le laisse interdit. Il s’attendait
plutôt à ce que je lui demande l’altitude du col que nous devions gravir ce
matin… On en rit tous les deux de bon cœur et on fixe les peaux de phoque pour
attaquer le col. » En relisant ces notes prises au cours d’un raid à ski dans la
haute vallée de la Clarée, j’en souris encore. Le rire de Démocrite, sans doute,
seule réponse sérieuse à une telle question !
La montagne ne conduit pas plus à la sagesse, que la mer ou la forêt. Et
malgré l’effet de mode (bienvenu !) dont bénéficie la philosophie, au même titre
que la méditation ou la recherche du bien-être, il n’y a pas de philosophie de la
montagne. Je suis d’accord sur ce point avec le philosophe et alpiniste Patrick
Dupouey : « La teneur métaphysique de l’escalade et de l’alpinisme considérés
en tant que tels est nulle23. » Et sa teneur morale ? Méfions-nous ! Ceux qui ont
vanté naguère la haute valeur morale de l’alpinisme, comme moyen d’élévation
de la jeunesse, la mettaient surtout au service de régimes autoritaires, voire
dictatoriaux (voir : Nationalisme). Plus proche de nous, et incomparablement
plus pacifique, la « nouvelle vague » de l’escalade incarnée, dans la foulée de
1968, par un Patrick Edlinger*, « le grimpeur à mains nues », adepte de « la
philosophie du sandwich et du verre d’eau24 » contre les excès de la société de
consommation, ne saurait davantage se parer de vertus « morales ». Les notions
de bien et de mal n’ont rien à voir dans l’affaire. Parlons plutôt d’éthique*, d’état
d’esprit, voire de mode. Pas de philosophie. On peut, évidemment, philosopher
en montagne, car l’ambiance y est propice. Mais ce n’est pas parce qu’un
philosophe marche, ou qu’un montagnard se livre à la méditation, que la
marche* devient une philosophie.
Mais je croyais, objecterez-vous, que la montagne élevait l’esprit ? On le dit.
A commencer par Jean-Jacques Rousseau* :

« Ce fut là que je démêlai sensiblement dans la pureté de l’air où je me trouvais la véritable cause
du changement de mon humeur et du retour de cette paix intérieure que j’avais perdue depuis si
longtemps […] Sur les hautes montagnes où l’air est pur et subtil, on se sent plus de facilité dans
la respiration, plus de légèreté dans le corps, plus de sérénité dans l’esprit. Les plaisirs y sont
moins ardents, les passions plus modérées. Les méditations y prennent je ne sais quel caractère
grand et sublime, proportionné aux objets qui nous frappent, je ne sais quelle volupté tranquille
qui n’a rien d’âcre et de sensuel. Il semble qu’en s’élevant au-dessus du séjour des hommes, on y
laisse tous les sentiments bas et terrestres et, à mesure qu’on approche des régions éthérées, l’âme
contracte quelque chose de leur inaltérable pureté25. »

Nietzsche va plus loin : « Nous ne sommes pas de ceux qui ne pensent qu’au
milieu des livres. Notre habitude est de penser à l’air libre, marchant, sautant,
montant, dansant, de préférence sur les montagnes solitaires26… » Zarathoustra
se définit lui-même comme « l’homme qui voyage, qui gravit les montagnes. Je
n’aime pas les plaines, dit-il, je ne puis demeurer longtemps en paix assis ; et
quel que soit mon destin futur et ce que je pourrai vivre encore, il faudra un
cheminement et des ascensions ». Rimbaud, Péguy étaient aussi des marcheurs
« militants », lointains héritiers des disciples d’Aristote, les « péripatéticiens »,
les marcheurs, et c’est Jean Giono qui disait : « Si tu n’arrives pas à penser,
marche. Si tu penses trop, marche. Si tu penses mal, marche encore. »
Blaise Pascal n’est visiblement pas de cet avis, qui professe « que tout le
malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne pas savoir demeurer
en repos dans une chambre ». Saint Augustin non plus : « Les hommes s’en vont
admirer les cimes des montagnes, les vagues énormes de la mer, le large cours
des fleuves, les côtes de l’océan, les révolutions des astres, et ils se détournent
d’eux-mêmes27. » N’ayant ni la vertu ni la sagesse d’un Pascal, je voterai pour
l’auteur des Rêveries… La montagne n’élève peut-être pas l’esprit mais, élevant
le corps, elle libère l’esprit. Elle le rend disponible à la beauté, à l’apprentissage
du silence, à l’expérience de la solitude et de la liberté, au vagabondage de la
pensée, aux joies de la contemplation. Art de vivre, plus que philosophie.
Bonheur, plus que sagesse. Plus qu’à l’esprit, la montagne parle à l’âme.
Piaz, Tita (1879-1948)
Le « Diable des Dolomites », compagnon de Preuss*, cinquante années
d’exercice du métier, tout à la fois guide favori des têtes couronnées et fiché
comme « élément subversif » par les polices italienne et autrichienne… Aussi
attachant que courageux, il meurt en 1948 victime… d’un accident de bicyclette.
De nationalité autrichienne mais italien de cœur, il révèle tous ses talents de
grimpeur dans les Dolomites où il réalise de grandes « premières », la Punta
Emma sur le Catinaccio (1899), la face est du Campanile Toro (1905), la Guglia
de Amicis (1906), la face nord-est de la Cima Tosa (1911), le pilier sud du
Pordoi (1933), la face nord-est de la Torre Winkler en 1932 et son arête est en
1935. C’était aussi un pionnier des « enchaînements ». Dans les Alpes du Nord,
il réalisa en 1908 la première de la paroi ouest du Totenkirchl. Parmi ses clients
célèbres, on relève le roi Albert Ier de Belgique qui dira de lui : « On connaît
mieux les montagnes quand on a connu Tita Piaz28. » Sa controverse avec
l’Autrichien Paul Preuss* sur l’usage des moyens artificiels est demeurée
célèbre. Laissons conclure le guide italien : « Je ne peux pas oublier que, avant
d’être un alpiniste, je suis un homme, c’est-à-dire un père, un fils, un mari, un
frère, et qu’au bout du compte les êtres qui me sont chers ont plus de droits sur
moi que l’idéal alpin le plus radieux. Un piton n’aurait-il sauvé qu’une seule et
unique vie que cela suffirait, pour moi, à en justifier l’usage et, pourquoi pas
même, l’abus. Mener à bien une escalade en réduisant le danger au maximum,
voilà le plus sage et surtout le plus humain des commandements29. » On
comprend que les clients du monde entier se soient arraché les service d’un
guide aussi sensé !
Mais Piaz était aussi un militant, assoiffé de justice. Socialiste, anarchiste
presque, il était fiché aussi bien en Italie qu’en Autriche comme élément de la
mouvance de Cesare Battisti, qui sera pendu en Autriche en 1916. Piaz fera lui-
même plusieurs séjours en prison, notamment sous le régime fasciste. Son ami
Giuseppe Mazzotti le dit bien : « Toute sa vie… il poursuivit de cime en cime un
songe éphémère… le songe idéal d’une vie meilleure, l’illusion de pouvoir sortir
des limites de sa nature finie, celle, au moins aussi ingénue, de se faire
redresseur de torts, défenseur de la justice, soutien de la vérité, quoi qu’il en
coûte30. » C’est peut-être cette même générosité qui lui coûtera la vie lorsque, en
1948, se précipitant à bicyclette pour porter secours à une famille en difficulté de
son village, il perdra le contrôle de son vélo et se fracassera le crâne.
Piolet
Comme la plupart des alpinistes, amateurs en tout cas, j’ai conservé
précieusement mon premier piolet en bois. Comme un trophée. L’objet,
sentimental et décoratif, n’a plus grand-chose à voir avec les engins techniques
d’aujourd’hui ! Un peu comme les bâtons de ski en bambou avec rondelle en fer
et lanières de cuir !
Pourtant le piolet, même l’ancien, est tout récent. Jusqu’au milieu du
XIXe siècle, les alpinistes utilisaient deux instruments différents : le long bâton
muni d’une pointe en fer (alpenstock), qui servait à s’équilibrer pendant la
progression, et la hache qui permettait de tailler des marches dans la glace ou la
neige dure. Les gravures du Voyage de M. de Saussure à la cime du mont Blanc
en 1787 les montrent bien. Le piolet est né au XIXe siècle de la fusion des deux
instruments, économies de poids obligent… La longueur du bâton a raccourci,
de 2 à 1 mètre environ, ce qui permet de s’en servir comme d’une canne à la
montée et à la descente. Sa tête est équipée d’une hache pour tailler la glace et
d’une pique pour arrêter une glissade dans la neige. Vers 1860, la hache est
remplacée par la « panne » actuelle, horizontale et non verticale, que l’on
connaît aujourd’hui. Essayez d’ailleurs de tailler des marches dans la glace avec
une hache traditionnelle…
Depuis, le piolet n’a cessé de raccourcir et de… se tordre !
Cinquante centimètres de long, voire 40, manche courbé, lame banane, dragonne
avec butoir, l’escalade glaciaire, avec la technique du « piolet-traction » (deux
piolets et les pointes avant des crampons), est passée par là. Plus question dans
ces conditions de se servir du piolet comme d’une canne pour s’équilibrer en
marchant ! D’où la généralisation chez les alpinistes des bâtons de ski
téléscopiques, devenus indispensables, tandis que le ou les piolets demeurent
dans le sac en attendant les pentes raides. L’alpinisme, comme l’histoire, est un
éternel recommencement, et nous voilà revenus à l’époque de M. de Saussure, le
bâton et la hache… à ceci près qu’aujourd’hui les matériaux sont dix fois plus
légers !
Piton
Grimpeur ou quincailler ? On peut se poser la question en apercevant
certains individus au pied des voies, harnachés, casqués, encordés, portant en
bandoulière tous leurs artifices métalliques dernier cri, mousquetons, dégaines,
coinceurs, friends, pitons, marteau, broches à glace, descendeur, jumar, et j’en
passe… Au moindre mouvement, toute cette quincaillerie tintinnabule gaiement.
On se croirait au BHV plutôt qu’à Chamonix !
Il n’en a pas toujours été ainsi… et le mouvement inverse est même
largement engagé aujourd’hui, pour le bonheur des puristes. En montagne aussi,
l’esprit de Mai 68, teinté d’un soupçon d’écologie et d’un grain de nostalgie du
temps jadis, a frappé… L’époque est au clean climbing !
L’invention du piton ne s’est pas faite en un jour. Les pitons utilisés par
Mummery* dans les années 1890 étaient des sortes de pieux métalliques
surmontés d’un anneau : pour s’assurer, il fallait se décorder avant de passer sa
corde dans l’anneau, ce qui n’était pas très rassurant ! Aussi servaient-ils
davantage aux descentes en rappel qu’à la progression en montée31. Le piton que
l’on connaît aujourd’hui, d’une seule pièce d’acier avec un œilleton, est une
invention autrichienne (Hans Fiechtl, 1910), complétée par un grimpeur
munichois, Otto Herzog, qui y a ajouté l’indispensable mousqueton : celui-ci,
glissé dans l’œil du piton, permet au premier de cordée, d’une seule main, d’y
passer sa corde sans se détacher et de la faire coulisser facilement pendant la
progression. En escalade « libre », évidemment, on s’interdit de se servir du
piton comme prise. Question d’éthique* ! Le piton ne sert qu’à assurer le
grimpeur en cas de chute. En escalade artificielle* en revanche, dans les parois
lisses ou surplombantes, on y accroche tout dispositif utile à la progression du
grimpeur (échelles de sangles ou de cordes, étriers…). Le « pitonnage » se
généralise en montagne à partir des années 1930. C’est « l’âge de fer », dit
justement Jean-Paul Walch32. On entend le chant des pitons et du marteau
résonner dans toutes les parois alpines33. Sur la glace aussi : les premiers
« pitons à glace » apparaissent dans les années 1930 : ils sont longs, dentelés
comme un poignard et s’enfoncent à l’aide du marteau-piolet. Les « broches à
glace » tubulaires apparaissent dans les années 1960, mais il faut encore libérer
ses deux mains pour les enfoncer, ce qui rend les quelques secondes nécessaires
assez désagréables… d’où l’invention de la « broche rapide (Chouinard, 1989)
qui se visse d’une seule main ! Notre premier de cordée n’a plus besoin de
s’autoassurer sur son piolet et progresse donc plus rapidement.

Pour alléger le poids des mousquetons, le Français Pierre Allain*,


l’inventeur du chausson d’escalade, aura l’idée, en 1939, de remplacer l’acier par
l’aluminium, deux fois plus léger au moins, pour une résistance supérieure.
Quant aux pitons eux-mêmes, il en existe à peu près autant de variétés que de
types de fissures, depuis les plus petits, les « RURP », qui ont la taille d’un
timbre-poste pour les fissures minuscules, jusqu’aux énormes « bongs », coins
en alu de 20 centimètres de large… Et quand il n’y a aucune fissure où enfoncer
un piton ? On renonce… ou alors on fore un trou et on pose un piton à
expansion, un « spit »34 ! Cette invention américaine, sans laquelle la plupart des
falaises du Yosemite n’auraient pas pu être gravies, fera évidemment
polémique… tout en se répandant dans le monde entier dans les années 1950 et
1960, pour la plus grande satisfaction des grimpeurs de falaises et des écoles
d’escalade. Enfin pas seulement… Il faudra à Desmaison* et Mazeaud*
300 pitons et 30 spits pour venir à bout en 1959 de la face nord de la Cima
Ovest, surplombante de 70 mètres, dans les Dolomites. Mais le record de
« pitonnite » sera atteint par Cesare Maestri au Cerro Torre* en 1970, qui
traînera derrière lui un compresseur de 180 kilos et forera 350 trous dans le
granit…
Moins « agressifs » que les pitons, les coinceurs sont apparus en Angleterre
dans les années 1960. Au début, il s’agissait de simples écrous munis d’une
cordelette, que l’on glissait dans une fissure. Le système est efficace (plus on tire
dessus, plus il se coince) et… écologique (il protège la montagne d’un pitonnage
excessif). Les coinceurs modernes, de taille et de forme variables, sont le plus
souvent équipés d’un câble métallique. Le dernier cri du coinceur, né en 1977 de
l’imagination d’un grimpeur américain, Ray Jardine, est le friend, sorte de pince
à sucre que l’on introduit dans la fissure et qui, une fois lâchée, se coince et tient
bon ! C’est, en plus d’une petite merveille technologique, le must de l’assurage
« propre35 ». Et que dire des nouveaux « crochets » (crochet goutte d’eau,
Fifi…) qui, en l’absence de toute fissure, peuvent se poser – sans plus ! – sur une
minuscule aspérité du rocher… Une certaine expérience et une bonne dose de
confiance sont vivement recommandées !
Plus de coups de marteau, plus de pitons qui rouillent sur les parois, plus de
fissures abîmées par un pitonnage excessif… et on rapporte son matériel dans la
vallée sans laisser de trace de son passage !
« Nous sentons le besoin d’un équilibre entre l’esprit de l’homme primitif –
en rapport avec la nature – et l’esprit de l’homme moderne – contre la nature –
si l’homme veut survivre », disait Gary Hemming*. Ce retour aux sources, qui
impose de ne rien laisser derrière soi en montagne, n’est que la juste contrepartie
de l’irremplaçable liberté* qu’elle offre à l’homme qui s’y aventure36.
Plaisir
S’il est vrai, comme le disent les penseurs d’Aristote à Freud, que l’homme
est guidé par le principe de plaisir. (On choisit ce qui est agréable, on évite ce
qui est pénible37), le profane s’étonne à juste titre qu’il aille en montagne :
« L’homme y devrait mourir de peur* ; tout au contraire, il y court pour le
plaisir38 », note Alain. Cherchez l’erreur !
Mais d’erreur, point ! Oui, on marche en montagne, on grimpe, on randonne,
pour le plaisir. Celui du corps, celui des sens, celui de l’âme.
Le corps… Effort ne rime pas forcément avec douleur*. Il y a un plaisir de
l’effort. Le coureur, le marcheur, le randonneur à ski, le grimpeur le savent bien.
Lorsque la machine est lancée, que le corps est chaud, le jeu souple des muscles
et des articulations, la rythmique de la respiration, la régularité du geste répété
procurent une sorte d’ivresse qui, par un cercle vertueux, alimente à son tour la
chaudière intérieure. Le corps a pris les commandes, le mouvement devient
d’une certaine manière indépendant de la volonté. L’esprit peut vagabonder
librement, sans se soucier du corps. Magique et… jouissif.
Ça fait du bien quand ça s’arrête ? Vrai aussi ! Enlever ses chaussures, se
masser les pieds, boire des litres, éponger la sueur du torse, changer de tee-shirt,
fumer une cigarette (!), s’asseoir les yeux dans le vague avec le sentiment du
devoir accompli… et pour qui a quitté la haute altitude, cette sensation de
puissance décuplée qu’entraîne, de retour dans la vallée, la profusion des
globules rouges.
Plaisir des sens. Le soleil levant qui rosit les cimes à la fin de la nuit, la
gorgée d’eau fraîche volée à la cascade, le léger crissement des crampons qui
pénètrent la neige dure du matin, le contact tiède du granit qu’on empoigne en
attaquant la voie, la lampée de thé sucré tiède, l’odeur du poêle à bois de retour
au refuge*, un repas chaud, ces petits riens acquièrent un goût de paradis. La
montagne est un étonnant amplificateur de sensations. C’est en cela qu’elle
donne le sentiment de vivre plus fort.
Plaisir de l’âme enfin et surtout, pour qui veut bien s’y abandonner. Certains
l’appellent la paix intérieure. Je préfère le mot « joie », au sens presque
spinozien : « C’est comme une satisfaction momentanée de tout l’être, un
acquiescement à soi et au monde39. » Impression d’être à sa juste place là, au
milieu de l’immense, débarrassé de ses artifices, faux-semblants et autres jeux de
rôle, en harmonie avec le cosmos. Comme le montagnard-philosophe Patrick
Dupouey, j’aime ce bref dialogue emprunté à Jean Giono :
« Ça doit être triste d’être une tortue !
— Rien n’est triste d’être quelque chose40… »
Etre soi, pleinement.

« S’il te plaît, monsieur, laisse-moi être. Le bonheur est là et nulle part ailleurs. Surtout pas dans
un ersatz d’avoir, de pouvoir ou de puissance. Ne m’interdis pas de sourire à la pierre gelée. Je
réponds juste à son salut. Ne m’interdis pas de rire à ce vent glacé qui me fouette le visage.
Laisse mon rire s’enfler et rouler dans la montagne, même s’il te semble être celui d’un fou. Tu
n’as pas à t’inquiéter, c’est juste la vie qui rit en moi41. »

Lionel Daudet, ce surdoué en escalade qui recherche l’aventure intérieure,


est décidément un disciple de Spinoza.
Poésie
C’est tout naturellement que les romantiques ont trouvé dans la montagne le
cadre adapté à leurs émotions esthétiques, à leurs rêveries, à leurs méditations
sur l’homme et la nature, sur la vie et la mort. La permanence, la grandeur, la
puissance, l’immobilité, la verticalité, la sauvagerie du paysage montagnard ont
été autant de sources d’inspiration pour les poètes du XIXe que l’amour courtois
pour les troubadours du XIIe siècle. Sous la poussée des précurseurs que furent,
au XVIIIe, Albrecht von Haller*42 et Jean-Jacques Rousseau*43, la montagne
commença à inspirer, non plus seulement l’admiration, la crainte et la vénération
que l’on doit aux puissances supérieures, voire maléfiques, mais aussi le bien-
être et le plaisir que l’on attend de l’objet aimé. Mieux, la montagne est
vertueuse : elle rend l’homme meilleur, car « préservé des bassesses et des
vicissitudes de la ville44 ».
« Toutes les peines sont légères où règne la liberté Les rochers y portent des
fleurs Et Borée y radoucit son souffle impétueux Heureux qui est privé de ces
avantages dangereux Les richesses n’ont aucun bien qui égale votre indigence
Chez vous, l’union habite dans des âmes pacifiques Parce que la vanité
séduisante n’y sème jamais des pommes de discorde45 », écrit le jeune Haller,
parcourant la Suisse, à l’âge de vingt et un ans. Quand le grand dramaturge
allemand Schiller met la montagne en scène dans Guillaume Tell (1804), il nous
propose ce beau dialogue entre le père et son fils :
« Walter. – Père, existe-t-il des pays sans montagnes ?
Tell. – Lorsque l’on descend de ces hauteurs, que l’on descend toujours en suivant les torrents, on
atteint une grande contrée plate où les fleuves coulent avec une paisible lenteur ; là, on voit
librement tout l’horizon, le blé mûrit dans de grandes et belles plaines et le pays que l’on aperçoit
est comme un jardin.
Walter. – Alors, Père, pourquoi ne descendons-nous pas tout de suite vers ce beau pays, au lieu
de nous inquiéter et de nous tourmenter ici ?
Tell. – Ce pays-là est beau et fertile comme le ciel, cependant ceux qui le cultivent ne profitent
pas de ses bienfaits.
Walter. – Ne sont-ils pas libres comme toi ?
Tell. – Le champ appartient à l’évêque et au roi.
Walter. – Père, je me sentirais mal à l’aise dans un pays si vaste ; j’aime mieux habiter sous
l’avalanche.
Tell. – Oui, enfant, il vaut mieux avoir dans le dos des glaciers que des hommes méchants46. »

La montagne donc, comme refuge de la pureté et asile de liberté*. Heinrich


Heine est dans la veine de son compatriote Schiller et proche de Rousseau
lorsqu’il écrit en 1826 : « Je veux monter sur la montagne, où se dressent les
chalets innocents, où la poitrine se dilate librement, où souffle l’air libre47. »
Pureté aussi pour Alfred de Musset, dans « La coupe et les lèvres » (1833) :
« Salut, terre de glace, amante des nuages / Terre d’hommes errants et de daims
en voyage / Terre sans oliviers, sans vigne, sans moissons Ils sucent un sein dur,
mère, tes nourrissons Mais ils t’aiment ainsi – sous la neige bleuâtre De leurs
lacs vaporeux, sous ce pâle soleil Qui respecte les bras de leurs femmes
d’albâtre. »
Liberté, pureté, mais aussi beauté*, dérivant vers le sublime, forcément… Le
poète anglais Shelley, de passage à Chamonix en 1814, est bouleversé par la
vision du mont Blanc et sa puissance vitale autant que destructrice. Assis sur le
pont de l’Arve, il compose, à vingt-quatre ans, un poème, « Mont Blanc », un
monument du romantisme48 :

« Je lève les yeux. Quelque toute-puissance inconnue aurait-elle déroulé le voile de la vie et de la
mort ? Ou suis-je plongé dans un rêve ? […] Beaucoup, beaucoup plus haut, perçant le ciel infini,
le mont Blanc se montre, paisible, neigeux, serein ; les montagnes, ses sujettes, entassent autour
de lui leurs silhouettes de glace et de roc […] Est-ce là le lieu où le Démon des tremblements de
terre a enseigné la ruine à ses petits ? Etaient-ce là leurs jouets ? Est-ce qu’une mer de feu a jadis
enveloppé cette neige silencieuse ? Nul ne peut répondre. Tout semble éternel maintenant. La
solitude a un langage mystérieux qui enseigne un doute si terrible ou une foi si douce, si
solennelle, si sereine, que l’homme, grâce à elle, peut être réconcilié avec la nature. Tu as une
voix, ô grande montagne, qui anéantit bien des injustices et des douleurs ; elle n’est pas comprise
de tous, mais les sages, les grands, les justes l’interprètent, la font sentir ou la sentent
profondément. »

Le grand alpiniste, mais aussi écrivain et poète anglais, Leslie Stephen*, fera
le plus bel éloge de Shelley : « Il est tout à l’honneur des montagnes de s’adapter
si parfaitement au génie du plus poète des poètes49. » Ami intime de Lord
Byron, Shelley, esprit original, rebelle et torturé, disparaît tragiquement en mer,
à vingt-neuf ans, laissant seule sa jeune et belle épouse Mary, écrivain elle aussi,
auteur de Frankenstein (1818), le roman au succès planétaire qu’elle écrivit au
cours d’un séjour sur les bords du lac Léman avec son mari et Byron. Ce dernier,
qui a fui l’Angleterre scandalisée par ses amours pour se réfugier en Suisse,
tombe en extase devant la Jungfrau* et compose son poème dramatique
Manfred, dédié à Goethe, au même moment que Shelley son « mont Blanc » :

« Ma mère la Terre, et toi, limpidité du jour naissant, et vous, ô montagnes, pourquoi êtes-vous si
belles ? Je ne peux vous aimer. Et toi, brillant œil de l’univers qui t’ouvres sur tous et fais les
délices de tous, tu n’éclaires pas mon cœur. Et vous rochers, sur le bord extrême desquels je me
tiens, contemplant tout en bas, sur la rive du torrent, les grands sapins réduits à la taille de
buissons, dans le vertige de la distance, quand un saut, un geste, un mouvement, rien qu’un
souffle jetterait mon corps sur son lit de pierre, pour y reposer à jamais, d’où vient que
j’hésite50 ? »

Les romantiques français ne sont pas en reste. J’ai cité Musset, mais Vigny,
Hugo, George Sand et un peu plus tard Lamartine, Flaubert, Sainte-Beuve,
Théophile Gautier composeront sur la montagne, bien souvent après y avoir
séjourné. Pour Vigny, ce sont les Pyrénées, « pays nouveau qui a encore ses
monts et ses profondeurs […] Jamais le fer relevé de la mule n’a laissé sa trace
dans ces détours ; l’homme peut à peine s’y tenir debout, il lui faut la chaussure
de corde qui ne peut glisser et le trèfle du bâton ferré qui s’enfonce dans les
fentes de rocher51 ». C’est ce « pays nouveau » découvert au hasard d’un séjour
en garnison à Bordeaux, qui lui inspire le célèbre poème épique sur le sacrifice
de Roland de Roncevaux : « O montagnes d’azur ! ô pays adoré Rocs de la
Frazona, cirque du Marboré Cascades qui tombez des neiges entraînées
Sources, gaves, ruisseaux, torrents des Pyrénées Monts gelés et fleuris, trône des
deux saisons Dont le front est de glace et le pied de gazon ! C’est là qu’il faut
s’asseoir, c’est là qu’il faut entendre / Les airs lointains d’un cor mélancolique et
tendre52 ». Ce n’est pas sa carrière militaire… mais sa santé qui amène George
Sand à découvrir les Pyrénées, à l’âge de vingt ans, puis les Alpes un peu plus
tard : « Ces rochers au sommet desquels commençaient les glaciers, d’abord
resserrés en étroites coulisses et peu à peu disposés en vaste arènes
éblouissantes, étaient les premières assises de la masse effrayante du Mont-Rose
dont les neiges éternelles se dessinaient en carmin orangé dans le ciel, quand la
vallée nageait dans le bleu du soir. C’était un spectacle sublime53… » Sand
figura parmi les fondateurs du Club alpin français, en 1874, avec Alexandre
Dumas. Ce dernier fut un randonneur alpin infatigable : « Combien de Martigny
à Chamonix ? — Neuf lieues. Monsieur va à pied ? — Toujours54. » Ses
Impressions de voyage (1833), fourmillant de détails historiques, touristiques,
culinaires même, de contes fantastiques et de portraits pris sur le vif, ne sont pas
dénuées de poésie : « Après dix minutes de crépuscule pendant lesquelles le jour
et la nuit luttèrent ensemble, l’orient sembla rouler des flots d’or […] le
brouillard se déchira par larges flocons que le vent emporta vers le nord, laissant
apparaître les lacs comme d’immenses flaques de lait. Ce fut alors seulement que
le soleil se leva derrière le glacier de Garner, assez pâle d’abord pour qu’on pût
fixer les yeux sur lui ; mais presque aussitôt, comme un roi qui reconquiert son
empire, il reprit son manteau de flamme et le secoua sur le monde qui s’anima de
sa vie et s’illumina de sa splendeur55. » Victor Hugo était aussi un grand
voyageur et, si la mer a été pour lui une source constante d’inspiration, la
puissance et la grandeur de la montagne lui ont suggéré des envolées où il laisse
libre cours à un lyrisme émaillé de métaphores, de contrastes et d’antithèses :
« Nous étions à l’endroit le plus horrible et le plus beau du chemin […] A nos
pieds, on eût dit un fleuve de l’enfer ; sur nos têtes, une île du paradis56. » Mais
rien ne peut égaler, pour moi, la puissance de ses alexandrins sur le mont Blanc :
« Il est plus haut, plus pur, plus grand que nous ne sommes / Et nous
l’insulterions si nous étions des hommes57. » Et sur Balmat*, le « père » des
guides : « Et d’abord, à son doigt levé vers les nuages / On ne sut s’il montrait le
mont Blanc ou les cieux58. »
Moins d’emphase et davantage de mélancolie chez Lamartine, pour qui les
montagnes, qu’il fréquente depuis son enfance, servent surtout de refuge au
poète. La nature est pour lui « un temple dont le sanctuaire a besoin de silence et
de solitude59 ». Ces vers extraits de Jocelyn (1836) renvoient à l’auteur des
Rêveries d’un promeneur solitaire : « A l’abri de ces flots, de ces rocs, de ces
neiges / Ne craignant des mortels ni surprise, ni pièges Je trouve comme l’aigle,
en mon aire élevé Tout ce que le désir d’un poète eût rêvé. » Théophile Gautier,
qui a parcouru l’Espagne, la Suisse, la France et l’Italie entre 1840 et 1870, est
revenu de ses voyages avec « des courbatures d’admiration »… et quelques cris
d’amour, comme ce poème « Dans la Sierra », tiré du recueil España (1845) :

« J’aime d’un fol amour les monts fiers et sublimes !


Les plantes n’osent pas poser leurs pieds frileux
Sur le linceul d’argent qui recouvre leurs cimes
Le soc s’émousserait à leurs pics anguleux

[…]

Ils ne rapportent rien et ne sont pas utiles


Ils n’ont que leur beauté, je le sais, c’est très peu
Mais moi je les préfère aux champs gras et fertiles
Qui sont si loin du ciel qu’on n’y voit jamais Dieu. »

Comment ne pas rapprocher cette déclaration enflammée de celle du jeune


écrivain et poète anglais John Ruskin*, une dizaine d’années plus tôt : « Je vous
aime, vous, montagnes éternelles / Je vous aime, vous, si puissantes ! » Mais le
parallèle entre le jeune Anglais et le poète français ne s’arrête pas là. De ses
nombreux périples dans les Alpes, Gautier ramène des Impressions de voyages
en Suisse (1865), dressant, à la manière du peintre qu’il était dans sa jeunesse, un
tableau préimpressionniste du mont Blanc : « Ce mélange de nuages et de neige,
ce chaos d’argent, ces vagues de lumière se brisant en écume de blancheur, ces
phosphorescences diamantées voudraient, pour être exprimées, des mots qui
manquent à la langue humaine et que trouverait le rêveur de l’Apocalypse dans
l’extase de sa vision ; jamais plus radieux spectacle ne se déploya à nos yeux
surpris et nous eûmes à ce moment la sensation complète du beau, du grand, du
sublime. » Et du Cervin : « Le ciel d’une sérénité glaciale avait des teintes
d’acier bleui […] L’immense bloc d’un noir violet dessinait ses arêtes hardies
sur le vide, élevant sa pyramide solitaire qui dépassait de bien haut toutes les
cimes. Auprès de lui, le long de son flanc le plus abrupt, montait lentement une
énorme lune ronde, d’un jaune blafard qui paraissait essayer l’escalade de la
montagne farouche. Ce globe lumineux à côté de cette colossale aiguille noire
produisait l’effet le plus étrange et le plus fantastique60. » Car la poésie de
Gautier est une peinture*, un peu comme celle de John Ruskin*, qui, bien qu’un
peu plus jeune, terminait la même année 1865 son grand œuvre, Modern
Painters, sorte d’immense traité de la beauté des montagnes. Comment atteindre
la justesse dans la description de la nature sauvage ? Les deux écrivains-peintres
étaient obsédés par la même question. « L’œil entrevoit, l’imagination achève »,
disait Gautier, tout en reconnaissant les limites de l’expression littéraire,
comparée aux nuances infinies, de formes et de couleurs, des arts plastiques61.
S’il avait su combien les peintres souffrent pour donner une juste impression de
la montagne (voir : Peinture) ! Toujours est-il que sa myopie l’avait empêché
d’accomplir sa vocation de peintre. Ruskin avait décidé, lui, d’écrire et de
dessiner tout à la fois, ce qu’il fit toute sa vie, fou d’admiration qu’il était pour
les aquarelles de son compatriote Turner. C’est à Chamonix qu’il puise son
inspiration :

« Les puissantes pyramides se dressaient, telle une cité céleste avec des murailles d’améthyste et
des portes d’or… J’appris ce que je n’avais jamais encore connu, la véritable signification du mot
beauté… »
Ou bien encore : « Sept mille pieds au-dessus de moi s’élevaient les aiguilles du Mont-Blanc,
hérissées, déchiquetées, comme éclatées, tels les vestiges de soixante siècles de tempêtes, et
pourtant toujours là ; elles jaillissent, rouges, dénudées à l’exception d’un peu de lichen,
totalement inaccessibles, sans la moindre neige, car celle-ci ne peut tenir sur l’abrupte verticalité
de ces terribles pentes qui d’un seul élan vertigineux s’élèvent au-dessus d’un océan de neige
dont la houle des vagues roule au-dessus d’autres monts plus bas… Rien ne brise le silence…
Vous êtes dans la solitude, une étrange solitude qui n’a rien de terrestre, mais vous avez
l’impression que l’air est plein d’esprits62. »

Et c’est aussi un peintre, à la recherche des secrets de la beauté des


montagnes63, le Français Franz Schrader (1844-1924), cartographe de son état,
fou amoureux des Pyrénées, qui se fait poète en remontant les sources de la
Garonne : « C’est toi, petite source, qui es la Garonne, la seule vraie Garonne
des montagnards ! Et, en suivant le cours du fleuve, dont le murmure s’entendait
à peine, je songeais au prophète qui avait demandé à son Dieu de se révéler à lui.
Une tempête souffle, mais l’Eternel n’était pas dans la tempête. La foudre éclate,
mais l’Eternel n’était pas dans la foudre. La terre tremble, mais l’Eternel n’était
pas dans le tremblement. Tout à coup passe un souffle doux et subtil, le prophète
tressaille : il avait senti l’approche de l’Eternel64. » Le souffle mystique
qu’induit la communion avec la nature, et surtout la montagne, se retrouve
brillamment dans l’écriture d’Emile Javelle (1847-1883), artiste complet, à la
fois écrivain et musicien, emporté trop tôt par la tuberculose : « Il y a vraiment
plus d’éloquence dans un rayon de soleil que dans tous les systèmes de
philosophie. J’ignore ce qui m’attend au-delà de la vie, ce que deviendra le
monde à la fin des siècles : qu’importe ! En ce moment, sous cette riche lumière
des Alpes, j’ai vraiment vécu […] Et puis, pourquoi donc craindre ? Celui qui a
fait ne saurait-il refaire ? Revivre serait-il plus merveilleux que vivre65 ? »
Touche-à-tout génial, à la fois écrivain, poète, dessinateur, photographe,
cinéaste et bien sûr alpiniste et explorateur, Paul Gayet-Tancrède, alias
Samivel*, incarne avec un génie plein d’humour et de tendresse cette belle
tradition européenne de la poésie alpestre, par le texte comme par l’image. Ses
aquarelles savent apprivoiser les impressions fugitives de la montagne, de l’aube
bleutée à la douceur orangée du soir. Il y a du Turner chez lui, et un peu de…
Hergé ! Ses textes, qu’ils soient contes, poèmes, récits, romans ou essais, restent,
comme il le disait lui-même « avant tout des histoires, des histoires de bêtes,
d’hommes, de cimes, particulièrement dédiées à ceux, jeunes ou moins jeunes,
qui, d’une génération à l’autre, ont aimé, aiment, aimeront toujours les histoires,
les bêtes, les hommes, les cimes66… ». Et c’est cet amour débordant de poésie
qui enchante le lecteur de l’éternel Samivel, depuis le « Chant du peuple choucas
par temps d’orage67 » jusqu’au monumental Hommes, cimes et dieux68.
Morceaux choisis :

Léger : « Il y a de cela trois ou quatre mille années… – on ne sait pas au juste et d’ailleurs la date
exacte n’a aucune importance – une famille de marmottes s’était installée dans un vallon herbeux
sous les falaises du pic déchiqueté que l’on nomme à présent la Roche des Merveilles […] Donc
vivait là en paix avec elle-même et l’univers (sauf naturellement deux ou trois apaches à plumes
ou poils tels que Rapax l’aigle, Goupil le renard et quelques autres…) une famille de marmottes
marmottantes69… »
Lyrique : « Deux mille mètres plus bas, les quatre dragons de glace qui défendaient la montagne,
celui de Furggen, celui de Zermatt, celui de Tiefenmatten et celui du Breuil, s’étiraient
sournoisement, grondaient, s’effondraient, crachaient par cent gueules des torrents scintillants,
mais leur fracas se perdait en route dans l’immensité des parois. Ici, rien n’avait changé, ou
presque, depuis la naissance du monde, depuis que les feux des hommes s’étaient mis à clignoter
chaque soir dans les fosses profondes de la vallée. Et il semblait que rien, jamais, ne dût
changer70. »
Tendre : « Crystallier, je parle : un métier rude, fameusement. C’étaient les départs à la fin du
jour, pour gagner du temps. Les gars montaient vers la Grande Glacière appelée maintenant Mer
de Glace… De là, ils s’en allaient à la pointe de l’aube, trois ou quatre ensemble, à la base des
pics, le long de la Vallée de glace ; puis, quand les caches s’étaient vidées, jusqu’aux précipices
de Talèfre, du Tacul ou de Leschaux. Et souvent, l’une de ces petites troupes d’audacieux,
surprise par la nuit à des hauteurs prodigieuses, avait dû attendre l’aube en claquant des dents, ou
bien trompée par de fausses “apparences”, s’épuiser en montées et descentes inutiles dans les
abîmes ; ou bien encore tâcher de sauver sa peau au milieu des grondements féroces de l’orage ou
de brusques tourmentes qui enfarinaient les roches en moins de rien71. »
Musical : « Plus loin, la relève de l’ombre et les troupeaux descendants se croisèrent
solennellement. Les bêtes allaient par trois ou quatre, avec leurs beaux yeux pleins d’étoiles et
des mufles humides où s’étiraient au vent de longs filets de bave. Les panses rebondies battaient
la mesure au contretemps des clarines, et sur les pentes à l’entour, c’était un ruissellement
musical, où se mêlaient harmonieusement les tonalités innombrables des cloches, une vaste
symphonie en marche vers le soir, pâte sonore d’où surgissait de temps à autre, comme un éclair,
le solo plus aigu des chèvres, le lourd martèlement d’une reine en train de laper à grands coups
son flan mordu par les taons, ou encore l’arpège d’une génisse piquant un court galop, l’aboi des
chiens, le cri rauque des gars après les paresseuses. Et toute cette armée s’enfonça paisiblement
dans l’ombre comme dans un lac72. »
Tragique : « Huit mille cent vingt mètres d’altitude. 3 h 15 de l’après-midi, disait encore la
montre, dernier objet fidèle au lointain Occident. Froid : – 35°. Vent : en pleine croissance… A
présent, il n’y avait plus de pentes, plus de mots, plus de souffrances, plus de doutes, plus de
poids. Il vint une déchirure de bleu, la dernière. Ou la première, comme on voudra. La cime se
dévoilà enfin pour quelques lambeaux de secondes. A moins de cinquante mètres. Une haute
flamme de neige pulvérisée vibrait, droite dans l’azur. Il ne la vit même pas. Ce qu’il voyait,
c’était un Regard, planté dans son propre regard comme une flèche brûlante. Il continua
d’avancer comme en automate… Et voici que le Dieu venait à sa rencontre73. »

A quoi tient le succès de Samivel ? « L’artiste n’a eu qu’à entrouvrir


l’escarcelle de son trésor accumulé pour les autres, ses lecteurs. Du cristal de
roche taillé, il possède et utilise les nombreuses facettes ; de la lumière solaire
reçue, il diffracte l’arc-en-ciel de son étonnant talent et fait naître en notre
imaginaire la graine multiple qui a germé dans le sien, fascinant amalgame entre
“image” et “magie”74. » C’est pourquoi on l’aime !
Polémiques
N’en déplaise à Jean-Jacques Rousseau* pour qui « en s’élevant au-dessus
du séjour des hommes, on y laisse tous les sentiments bas et terrestres », prendre
de la hauteur ne rend pas forcément les hommes meilleurs… L’histoire de la
montagne, dont on aime à retenir les pages héroïques, glorieuses, généreuses, est
aussi faite de mensonges, de jalousies, de querelles d’ego et de vaines
polémiques. A la vision romantique de l’auteur de La Nouvelle Héloïse,
Chateaubriand répondait ironiquement : « Plût à Dieu qu’il en fût ainsi ! Qu’il
serait doux de pouvoir se délivrer de ses maux en s’élevant à quelques toises au-
dessus de la plaine75 ! » Deux siècles plus tard, l’amère confirmation émane
d’un des plus grands alpinistes de tous les temps, Walter Bonatti*, qui s’arrête
« dégoûté, non pas par la montagne, mais par la communauté des alpinistes76 ».
Je reviendrai sur l’amertume de Bonatti et l’injustice dont il a été victime, jeune,
au K2*. Car, en vérité, les scandales en montagne ont presque l’âge du mont
Blanc ! Quelques affaires tristement célèbres…
Balmat vs Paccard (1786) : les deux premiers conquérants du mont Blanc, le
Dr Paccard et son guide chamoniard, Balmat, ne passeront pas le week-end
ensemble après leur exploit… A peine redescendu du sommet, Balmat file à
Genève pour empocher la récompense promise au vainqueur par M. de
Saussure*. Il y croise Théodore Bourrit, autoproclamé « historiographe et
explorateur des Alpes77 », en réalité modeste chantre à la cathédrale de Genève,
qui rêve depuis toujours d’attacher son nom à la conquête du mont Blanc.
L’affaire est vite entendue entre un Balmat qui se donne le beau rôle dans
l’ascension et un Bourrit furieux que le Dr Paccard lui ait « volé » son sommet.
Le Genevois publie une Lettre de M. Bourrit sur le premier voyage fait au
sommet du mont Blanc, qui « présente Balmat comme le chef d’expédition,
laissant même entendre que Paccard n’aurait pas atteint le sommet78 » !
Protestations du docteur, polémique dans le Journal de Lausanne… On peut
croire l’affaire close lorsque Balmat, sous la pression de Paccard, accepte de
signer le 18 octobre 1786 une attestation sur l’honneur rétablissant la réalité des
faits. C’est sous-estimer la rouerie de Balmat qui, en 1832, sert à Alexandre
Dumas, de passage à Chamonix, une histoire bien différente, opposant un
Balmat héroïque arrivant seul au sommet et un Paccard totalement abruti et
incapable de mettre un pied devant l’autre… Ce dernier n’était plus en mesure
de répondre, car il était mort depuis cinq ans… Et c’est cette version qui fera
malheureusement autorité, jusqu’à ce que l’attestation de 1786 soit exhumée,
plus d’un siècle après sa signature et que « justice » soit enfin rendue à la
mémoire du Dr Paccard79. Les deux ont désormais leur statue à Chamonix !

La tragédie du Cervin (1865) : ils sont trop nombreux, ce 14 juillet au petit


matin, à s’élancer à l’assaut du Cervin* avec Edward Whymper*, vingt-cinq ans,
et son guide de Chamonix, Michel Croz. Sept en tout, quatre « voyageurs » et
trois guides. La caravane est un peu ralentie par le jeune et inexpérimenté
Hadow, dix-neuf ans, mais le sommet est atteint, sans trop de difficulté, en début
d’après-midi. Whymper savoure sa victoire sur son rival italien Jean-Antoine
Carrel*, qui a préféré grimper par l’arête du Lion. Il est temps de redescendre.
En bon guide, Croz part en tête, juste devant Hadow, qu’il veut aider dans la
descente. Derrière, tous encordés, le révérend Hudson, lord Douglas, le guide
Taugwalder père, Whymper et Taugwalder fils. La suite est malheureusement
connue : Hadow, très fatigué, trébuche, glisse et vient percuter Croz, entraînant
Hudson, puis Douglas dans leur chute… Les sept alpinistes auraient tous été
précipités dans l’abîme si la corde ne s’était pas rompue entre lord Douglas et le
vieux Taugwalder. Bilan : quatre morts. Toute l’Angleterre s’émeut, et à sa suite
l’Europe entière : « Retour pathétique, interrogations, campagnes de presse : le
monde de l’alpinisme est bouleversé comme il ne l’a jamais été ; le Cervin
acquiert une notoriété qu’aucun sommet ne lui ravira plus et l’imagerie de
l’alpinisme s’enrichit d’un inusable cliché, celui de “l’alpe homicide”80. »
L’éditorialiste du Times s’indigne : « Pourquoi gaspiller le meilleur sang de
l’Angleterre à gravir des pics inaccessibles, en maculer les neiges éternelles et
vouloir à tout prix pénétrer des abîmes insondables, dût-on jamais en
revenir81 ? » Edward Whymper est convoqué devant un juge d’instruction.
Taugwalder père est soupçonné d’avoir coupé la corde le reliant à lord Douglas
pour se sauver… alors que l’enquête établira que la corde s’est simplement
rompue sous le choc, à une distance trop éloignée du vieux guide pour que ce
dernier ait pu la couper… Ni lui ni Whymper ne se remettront de ce drame. Le
vainqueur du Cervin, obsédé par la tragédie, renoncera à l’alpinisme et
s’éteindra à soixante-douze ans dans la solitude et la tristesse.

L’Eiger au service du nazisme (1938) : dans l’Allemagne hitlérienne qui


vient d’annexer l’Autriche, la victoire d’une cordée austro-allemande sur la face
nord de « l’ogre » est trop belle. Les héros sont présentés à Hitler qui leur
confirme : « Cela est symbolique, mes enfants ! », avant de leur remettre sa
photo dédicacée82 ! Heinrich Harrer, l’Autrichien, s’exclame : « C’est pour nous
une récompense inestimable que de voir le Führer et de pouvoir lui parler…
Nous avons vaincu la face nord de l’Eiger et nous avons surmonté son sommet
jusqu’à notre Führer ! » Inutile d’ajouter que la propagande nazie exploitera à
fond une réussite due, naturellement, aux vertus viriles de l’éducation nationale-
socialiste (voir : Nationalisme). On a beau admettre, avec Yves Ballu83, que
l’utilisation des exploits sportifs à des fins politiques est une constante des
gouvernements et que l’alpinisme, en particulier, a toujours eu une connotation,
sinon nationaliste, du moins nationale, l’instrumentalisation de la montagne par
l’idéologie criminelle nazie a créé, dans le monde de l’alpinisme, « une crise de
conscience, sans doute la plus grave de son histoire ». La montagne, que l’on
voulait pure, est « contaminée » par les hommes, leurs faiblesses, leurs vices,
leurs crimes.
La nuit où Bonatti fut abandonné (1954) : il était fier, le jeune Walter, vingt-
quatre ans, de faire partie du grand défi italien sur le K2*. Il en reviendra
moralement brisé, à défaut d’y avoir laissé sa peau et celle de son sherpa Mahdi.
Veille du sommet : Bonatti est au camp VIII (7 700 mètres), avec la cordée de
pointe, composée de Lacedelli et Compagnoni. Bonatti est chargé de redescendre
chercher deux bouteilles d’oxygène au camp VII, puis de les remonter pour ses
deux compatriotes en vue de l’assaut final. Ce qu’il fait, à grand-peine, avec
l’aide du Hunza* Mahdi. Mais lorsque les deux hommes, lourdement chargés,
arrivent au point convenu, vers 8 100 mètres, personne… La suite est
consternante : la nuit approche, Mahdi souffre de gelures, Bonatti appelle, mais
en vain. Au bout d’un moment, les Italiens, qui se sont enfermés dans leur tente
une centaine de mètres plus haut, répondent. Bonatti leur demande de l’aide, car
Mahdi, épuisé, commence à délirer :
« Vous pouvez nous donner un coup de main ?
— Vous avez l’oxygène ?
— Oui !
— Bien, laissez les bouteilles et redescendez !
— Impossible. Mahdi n’en peut plus, et nous n’avons pas de lampe !
— Comment ?
— Mahdi n’en peut plus. Il a perdu la tête84 ! »
Il n’y aura plus aucune réponse de Lacedelli et Compagnoni, qui ont
purement et simplement abandonné Bonatti et Mahdi, à cette altitude et sans
aucun équipement, à une mort certaine. C’est une nuit de cauchemar qui attend
Bonatti, contraint de bivouaquer dans la neige, de rester éveillé, de calmer
Mahdi, de le réchauffer… jusqu’au matin où ils réussiront à se traîner vers le
camp VII, après avoir pris soin de laisser l’oxygène bien en vue pour leurs
compagnons qui, grâce à cela, réussiront le sommet… Mahdi, gelé aux mains et
aux pieds, devra être amputé. Bonatti, lui, gardera toute sa vie cette blessure
morale : « Cela marque au fer rouge l’âme d’un jeune homme et déstabilise son
assiette spirituelle encore insuffisamment affermie85. » L’affaire ne s’arrête
malheureusement pas là, car, plutôt que de s’excuser, les deux summiters italiens
accusent Bonatti et son Hunza d’avoir consommé l’oxygène pendant la nuit, les
privant de cet apport indispensable pour le sommet ! Polémiques, procès en
diffamation, l’affaire fait grand bruit et justice ne sera rendue à Bonatti que
cinquante après, le Club alpin italien reconnaissant en 1994, photos à l’appui,
que Lacedelli et Compagnoni avaient bien utilisé les deux bouteilles pour
l’assaut final. Bonatti et Mahdi n’auraient d’ailleurs pas pu s’en servir pour la
bonne et simple raison qu’ils n’avaient pas de masque86…

Le sauvetage en montagne, affaire d’Etat (1956) : en ce jour de Noël, deux


jeunes alpinistes amateurs de vingt-deux et vingt-quatre ans sont engagés dans
l’ascension hivernale du mont Blanc par l’éperon de la Brenva. Personne n’a vu
le mauvais temps arriver, ni eux, ni Walter Bonatti et son client qui sont
également dans la voie. Les quatre hommes sont contraints de bivouaquer par –
30°. Le lendemain, dans la tempête, Bonatti prend la direction des opérations :
les deux cordées se suivront pour atteindre le sommet, qui n’est pas très éloigné,
en terrain « facile », avant de redescendre vers le refuge Vallot. Le sommet, les
met en garde Bonatti, et surtout pas la descente directe vers Chamonix, trop
dangereuse ! Malgré la tourmente et l’absence de visibilité, les choses se passent
bien au début. Mais les deux jeunes étudiants, Jean Vincendon et François
Henry, fatigués, marchent trop lentement. Bonatti, lui, est contraint d’avancer,
car son client souffre de sévères gelures87. L’écart se creuse entre les deux
cordées. Bonatti et son client (qui sera sévèrement amputé) atteignent le sommet,
puis le refuge Vallot en fin de journée. Vincendon et Henry n’y parviendront
jamais. A 200 mètres seulement du sommet, ils perdent la trace. Nouveau
bivouac. Le lendemain, au lieu de reprendre la montée vers le mont Blanc, ils
tentent la descente directe vers Chamonix… et se retrouvent bloqués au sommet
d’un sérac, incapables de descendre comme de remonter. Nous sommes le
28 décembre. Ils ne peuvent plus qu’attendre les secours. La suite est, pour eux,
un calvaire et, pour les nombreux journalistes qui suivent le drame en direct à la
jumelle depuis la vallée, un scandale. Les hélicoptères n’arrivent pas à se poser,
ils peuvent juste survoler les deux naufragés et leur larguer des colis… que ces
derniers ne peuvent pas ouvrir avec leurs mains gelées. Le 31 décembre, le
Sikorsky des secours, qui tentait une nouvelle approche, s’écrase à 20 mètres
d’eux. Les pilotes et les deux sauveteurs sont indemnes. Ces derniers
transportent les deux jeunes à l’abri dans la carcasse de l’hélicoptère en leur
laissant des vivres : « Bon, on va remonter les pilotes jusqu’au dôme du Goûter,
le deuxième hélicoptère les embarquera, et puis on vient nous rechercher ; vous
serez du deuxième voyage88. » Mais le lendemain, c’est le mauvais temps qui est
revenu. Aucun vol possible le 1er janvier, ni le 2… Le 3 janvier seulement, une
Alouette III peut décoller et survoler la carcasse du Sikorsky. Trop tard. Les
deux jeunes ne bougent plus, l’un assis à la même place qu’il y a quatre jours,
l’autre figé, « agrippé à la porte du Sikorsky89… ». L’horreur. Et les corps des
malheureux ne seront ramenés à Chamonix que deux mois plus tard. Une
polémique très violente s’en suivit. La compagnie des guides de Chamonix,
l’armée, les pouvoirs publics sont mis en cause pour leur inefficacité. « L’affaire
Vincendon-Henry » devient affaire d’Etat. C’est ce choc qui conduira à la
réorganisation complète du secours en montagne* en France. Fallait-il un tel
drame pour progresser ?

Exploit ou imposture ? Lorsque l’Italien Cesare Maestri, surnommé


« l’araignée des Dolomites », ce qui en dit assez sur ses capacités de grimpeur,
revient du Cerro Torre*, montagne réputée impossible en Patagonie, c’est un
héros national. Le « dernier problème » de l’hémisphère Sud a été vaincu.
Bonatti* lui-même avait dû reculer l’année précédente devant la puissance des
avalanches et des rafales de vent. Nous sommes par 49° sud… A l’été austral
1959, Maestri, dont c’est la deuxième tentative, s’est lancé dans la paroi
effarante avec un autre excellent grimpeur, Toni Egger. Parti le 8 janvier, il est
retrouvé seul, sans connaissance, au pied de la face est le 2 février. Que s’est-il
passé ? Maestri, à peine remis, explique qu’il a atteint le sommet avec Toni le
31 janvier et que, le temps se gâtant, ils se sont dépêchés de descendre en rappel.
C’est là que Toni a été emporté par une avalanche de glace qui a coupé la corde.
Maestri, se retrouvant seul, a réussi à descendre à grand-peine le long des cordes
fixes avant de se laisser choir dans la neige. On ne retrouvera pas le corps de
Toni Egger, ni donc l’appareil photo qui aurait pu corroborer les dires de
Maestri… Et la description que celui-ci fait de l’itinéraire emprunté est plutôt
vague. Le doute s’installe et tourne à la controverse lorsque plusieurs cordées
qui tentent la « répétition » du sommet ne trouvent aucune trace du passage de la
cordée Maestri-Egger. Piqué au vif, Maestri entreprend de refaire le sommet, et
par une voie encore plus difficile… Ce qu’il fait en 1970, à l’aide d’une perceuse
et d’un compresseur ! Il arrive au sommet (en dessous de la calotte de glace
sommitale en réalité), après avoir posé… 350 pitons… Ce qui ne convainc
personne. Trente-cinq ans après, fin de l’histoire : une expédition italienne
atteint le sommet par la « voie Maestri » de 1959, mais ne trouve pas la moindre
trace de piton rouillé. A demi-mot, Cesare Maestri a bien dû admettre la réalité
(voir : Cerro Torre), quarante-sept ans après les faits… Non, le piolet de Maestri,
que l’on voit au sommet à la fin du beau film de Werner Herzog (Le Cri de la
roche, 1991), n’était pas planté au sommet de la montagne impossible… Maestri
avait menti.

Desmaison vs Compagnie des guides (1966) : 26 pages dans Paris Match…


Lorsque deux jeunes Allemands se trouvent coincés en pleine paroi dans la face
ouest des Drus, c’est le branle-bas de combat à Chamonix et trois cordées, pas
moins, se lancent dans l’opération de secours : celle de l’Américain Gary
Hemming*, le « beatnik des cimes », qui passait par là et avait rameuté quelques
amis ; la cordée officielle de la compagnie des guides et de l’ENSA, conduite
par Yves Pollet-Villard ; René Desmaison* enfin, l’aventurier, l’indiscipliné,
accompagné d’un jeune aspirant-guide, équipé d’un appareil photo… Quatre
caméras de l’ORTF, dont une embarquée à bord d’un hélicoptère, filment
l’événement en direct. Les deux cordées Desmaison et Hemming fusionnent
rapidement et arrivent au niveau des Allemands, sur « la vire de l’angoisse90 ».
Lorsque la cordée officielle les rejoint, la scène est surréaliste : Yves Pollet-
Villard exige qu’on lui « rende les Allemands » (!). Refus catégorique de
Desmaison, qui entend bien les descendre en rappel par la face ouest. On
s’injurie, on négocie. Tout cela à 3 500 mètres… Finalement, la cordée officielle
se retire et laisse la manœuvre se dérouler. Au retour à Chamonix, Hemming et
Desmaison sont accueillis en héros. Le moment de liesse passé, les
interrogations, les doutes, puis les polémiques s’installent. On apprend d’abord
qu’un grimpeur allemand, qui s’était joint spontanément à la cordée officielle,
s’est étranglé avec sa propre corde en descendant en rappel… Trop de monde sur
la paroi (61 sauveteurs) ! Mauvaise coordination des secours ! Il apparaît ensuite
que Desmaison avait vendu le reportage photo du sauvetage à Paris Match pour
« une brique91 »… l’intéressé ne le niera pas d’ailleurs, admettant qu’il avait
quelques soucis financiers à l’époque92. Cela vaudra à Desmaison d’être
considéré comme un « chasseur de primes » à Chamonix et la Compagnie des
guides lui retirera son insigne pour insubordination et indélicatesse… Ce qui
n’empêchera pas ce héros sans peur de poursuivre une immense carrière alpine,
totalisant un millier d’ascensions, dont une centaine de premières.

Ces idoles qu’on abat : un véritable héros national, marqué dans sa chair
mais décoré des lauriers de la gloire, telle sera l’image de Maurice Herzog*
quarante ans encore après la victoire de l’expédition française sur l’Annapurna*,
premier 8 000 (1950). Il faut dire que « Momo » a une belle tête de héros.
Physique avantageux, moustache à la Clark Gable, ancien résistant, chasseur
alpin, pilote d’avion, croix de guerre… Le livre qui a enchanté ma génération,
Annapurna premier 8 000, se vendra à des millions d’exemplaires ; Herzog sera
ministre, maire de Chamonix, membre du CIO… Autant de raisons, déjà, pour
s’attirer quelques ennemis… Et la roche Tarpéienne est proche du Capitole. Le
chef l’a-t-il jouée un peu trop « perso » ? Le fait est que son compagnon de
fortune – et d’infortune –, Louis Lachenal*, qui lui aussi a subi de sévères
amputations, supporte mal le portrait peu flatteur que le récit d’Herzog fait de
lui. Le guide légendaire n’aime pas apparaître comme un « trouillard » qui
préfère renoncer au sommet qu’avoir les pieds gelés… Lachenal enrage, son ami
Rébuffat* aussi, mais il est tenu au secret, comme les autres membres de
l’expédition. L’écriture étant la meilleure thérapie, il entreprend de rédiger ses
souvenirs. Une crevasse dans la vallée Blanche qu’il descendait à ski avec son
ami Payot lui ôtera la vie à trente-quatre ans. Il faudra attendre quarante ans93
pour disposer, grâce à son fils Jean-Claude, de la version intégrale de ses
Carnets du vertige (Guérin, 1996) : oui, il savait que le sommet allait lui coûter
ses pieds ; oui, il a suggéré à Herzog, qui n’était pas en meilleure forme que lui,
de redescendre ; et s’il l’a suivi, c’est uniquement parce que, « s’il continuait
seul, il ne reviendrait pas. C’est pour lui, et pour lui seul, que je n’ai pas fait
demi-tour ». Lachenal « réhabilité », les tirs s’orientent plus directement vers
Maurice Herzog : la rumeur se répand qu’il ne serait pas allé jusqu’au sommet,
les deux hommes s’étant mis d’accord sur un « pieux mensonge », dans l’intérêt
supérieur du pays… Le doute est instillé par le livre de l’Américain David
Roberts en 200094, relayé par le roman d’Yves Ballu, La Conjuration du
Namche Barwa95, dont les personnages ressemblent étrangement aux
protagonistes de l’expédition de 1950, et enfin par la propre fille de Maurice
Herzog dans Un héros96, publié en 2012 : « Que représentaient 300, 200, 100 ou
même 50 mètres à l’abord du sommet, en comparaison d’une flamme nouvelle
pour un pays déchu et de la gloire d’une telle conquête ? […] Ainsi a pu se
produire un pacte inavouable entre ces deux hommes, unis pour le pire dans un
mensonge de cordée et l’édification de ce qui deviendra un mythe national. »
C’est sans doute cette dernière salve qui fera le plus de dégâts, car le portrait
intime que la fille dresse de son père, dans ce témoignage tourmenté que l’on
pourrait interpréter aussi bien comme un cri d’amour, abîme non seulement le
héros national, mais aussi et surtout l’homme, égocentrique, opportuniste, « un
hémiplégique de la sensibilité » qui « ne connaît pas de lois ». Maurice Herzog
s’est éteint à quatre-vingt-treize ans le 13 décembre 2012 dans une clinique de
Neuilly. « Sa fille Félicité était seule avec lui, écrit Charlie Buffet, et lui a tenu le
poignet jusqu’au dernier battement de cœur. Elle se disait [le lendemain]
soulagée d’avoir connu ce dernier moment de plénitude avec celui que, dans son
livre, elle appelle “mon ogre de père” et qu’elle aura cherché à comprendre
jusqu’au bout97. »

Le survivant est forcément coupable… : celui qui a perdu en montagne son


frère, son ami, son compagnon de cordée le sait. A la douleur de l’absence du
disparu s’ajoute l’irrépressible sentiment de culpabilité de celui qui est revenu
vivant. Et lorsque le regard accusateur des autres, la famille, les amis du défunt,
le petit monde de la montagne, l’opinion publique, la presse, se braque sur le
survivant, la souffrance devient désespoir. Reinhold Messner* a vécu cet enfer.
Il a dû se reconstruire, lentement.
Günther et Reinhold Messner, deux ans de différence d’âge, deux grimpeurs
surdoués, étaient comme les deux doigts d’une main, « soudés par la corde98 ».
Lorsque le Dr Herrligkoffer, cinquante ans, recrute Reinhold pour son expédition
de 1970 au Nanga Parbat par le versant de Rupal, « la plus haute muraille de
rocs et de glace du monde99 », le jeune Günther, sans rien dire, pâlit d’envie.
Quelques mois avant le départ, un alpiniste se désiste : une place se libère !
Herrligkoffer interroge Messner, qui suggère naturellement le nom de son frère.
Proposition acceptée… Le drame se noue à presque 8 000 mètres. Reinhold,
avec l’autorisation du chef d’expédition, a quitté de nuit le camp V à
7 350 mètres, seul, pour tenter le sommet en attaque éclair, car le temps menace
de se dégrader. En fin de matinée, faisant halte vers 8 000 mètres pour se
reposer, Reinhold aperçoit un homme grimpant à vive allure pour le rattraper.
C’est Günther, qui, contrairement aux instructions, a quitté le camp V pour faire
le sommet avec son frère… dont acte ! Ils feront route ensemble. Et c’est
ensemble qu’ils atteindront la cime de « la montagne nue ». Ce qui s’est passé
ensuite donnera lieu à d’atroces controverses. Ecoutons Messner d’abord :
« Nous n’étions jamais venus au sommet d’un 8 000. Nous avons agi comme
mille fois auparavant sur d’autres sommets : se serrer les mains, se reposer,
regarder… Nous nous sommes photographiés réciproquement. Puis nous avons
songé qu’il fallait descendre. Il était déjà tard. Trop tard100 ? » A la descente,
Günther montre des signes d’épuisement. Il a peur de descendre, sans corde, par
le versant très raide d’où ils sont montés. L’autre versant, celui de Diamir,
semble plus facile. Reinhold, très préoccupé par l’état de son frère, se laisse
convaincre. « Ce qui ne signifie pas que notre décision de descendre dans
l’inconnu fût déraisonnable. Compte tenu des circonstances, c’était la seule issue
possible. » Au cours de la nuit qui suit, Günther est victime d’hallucinations. Le
lendemain, de la brèche où ils ont bivouaqué, Messner aperçoit deux membres
de leur expédition progressant dans la voie d’ascension qu’ils ont empruntée la
veille. Sauvés ? Reinhold crie pour demander des secours, ou au moins une
corde pour lui permettre de descendre vers eux en rappel. Est-ce le vent terrible
qui rend ses appels inintelligibles ? Toujours est-il que la cordée montante,
croyant Messner en sécurité, poursuit son ascension vers le sommet comme si de
rien n’était… Bientôt, elle n’est plus en vue. Messner : « Notre situation est sans
espoir. Je tremble, je cours dans la neige, je trébuche et je roule sur moi-même
plusieurs fois. C’est comme si un autre que moi était là, par terre, et que je me
penchais sur lui pour l’observer… Je sais que nous sommes perdus, voués à la
mort. Je hurle mon désespoir. Je me relève et tout à coup, je suis calmé… Je sais
que nous devons agir, et très vite… “Il faut descendre, Reinhold”, dit Günther. Il
montre le bas, vers la vallée de Diamir. » Ils s’engagent dans la descente à
l’instinct, sans corde, sans vivres, sans tente, marchant jour et nuit, Reinhold
devant, surveillant son frère. Le lendemain, à la mi-journée, le plus difficile est
derrière eux. On peut même apercevoir en bas les pentes herbeuses ! « Le
premier arrivé à une source attend l’autre ! », lance Reinhold. Il ne reste plus
qu’à atteindre le pied du glacier avant que le soleil réchauffe la paroi, avec les
risques d’avalanche. Par la gauche ou par la droite ? Reinhold prend l’option de
gauche et accélère. Il trouve vite le soleil, la chaleur et l’eau… Boire enfin ! Il
attend son frère, qui tarde à apparaître. A-t-il choisi l’option de droite ?
Sûrement ! « Il est passé à droite, de l’autre côté. Il m’attend au bord d’une
source. Je dois me dépêcher. Il a peut-être pris le chemin le plus court ! »
Reinhold cherchera pendant d’interminables heures son frère, qui ne réapparaîtra
jamais. « Toute la nuit, j’erre comme un animal perdu. Appeler, m’endormir, me
réveiller transi, appeler encore… Pas de réponse. La peur, le sommeil me
tourmentent. Je suis dans un état second, complètement vide, abruti… Mon
cerveau ne réagit plus, ma tête est comme bourrée de ouate. Qui suis-je ? » C’est
une sorte de fantôme, descendant, hagard, les pentes de la haute vallée de
Diamir, qu’apercevront les « premiers hommes » rencontrés par Messner, des
bûcherons pakistanais. Quant à Günther, il avait été surpris par une avalanche de
glace sur l’itinéraire qu’il avait choisi. On y retrouvera ses restes en 2005.
Tandis que Messner est allongé sur son lit d’hôpital à Innsbruck pour soigner
ses graves gelures aux mains et aux pieds (il sera amputé de sept orteils), la
polémique enfle dans la presse allemande. Le voilà livré à la vindicte populaire,
pour avoir, au mieux, fait preuve d’imprudence et d’irresponsabilité en décidant
de descendre par le versant de Diamir, au pire, sacrifié la vie de son petit frère
pour satisfaire ses ambitions himalayennes. Le chef d’expédition lui-même,
soucieux de sa propre réputation, ne vient nullement à son secours, laissant
entendre que Messner avait planifié la descente par le Diamir, pour réaliser la
« traversée » du Nanga Parbat… Trente ans après, l’émouvant livre-confession
de Messner101 fait litière de ces accusations. Nul esprit de vengeance chez lui, ni
contre ses coéquipiers ni contre la montagne qui lui a pris son frère. Juste une
douleur immense et le sentiment aigu de la fragilité de l’être.

Les marchands du temple sur le toit du monde : « L’Everest est devenu une
telle boîte à fric que les sherpas prennent un maximum de risques sans avoir de
réelle formation, sans toujours être au point dans la gestion des risques, pour
équiper la voie avant que les expéditions arrivent et que les touristes qui paient
un maximum puissent faire l’ascension », s’énerve Marc Batard* après la pire
catastrophe de l’histoire de l’Everest*, qui a vu la mort de 16 sherpas dans la
cascade de glace en avril 2014102. Le triste « record » de l’année 1996, où huit
grimpeurs avaient péri de froid et d’épuisement dans la tempête103, était battu…
Depuis plusieurs années déjà, les « sages », sir Edmund Hillary*, Reinhold
Messner*, tirent la sonnette d’alarme : la surexploitation de l’Everest résultant
de l’essor des expéditions commerciales fait peser un risque majeur sur la
sécurité des alpinistes et des sherpas. Lorsque Messner, lors du cinquantenaire
de la conquête de l’Everest, comparait celui-ci à une « piste de ski dans les
Alpes », on dénombrait une cinquantaine d’expéditions en même temps sur les
flancs de l’Everest, moitié côté népalais, moitié côté tibétain. En saison, lorsque
la météo est bonne, on compte jusqu’à 150 personnes au sommet, et il n’est pas
rare de voir de véritables embouteillages, notamment avant le passage du fameux
« ressaut Hillary » près de la cime. Depuis 1953, ce sont 10 000 individus qui
ont tenté l’Everest, dont 4 000 sont arrivés au sommet. Aujourd’hui, n’importe
qui peut, à condition d’avoir une bonne santé et 50 000 dollars, s’offrir le toit du
monde. Dangereuse, la surpopulation du massif l’est aussi pour
l’environnement : il n’y a pas si longtemps que le camp de base était jonché de
bouteilles d’oxygène vides et de boîtes de conserve, les camps d’altitude de
tentes, cordes et emballages divers laissés sur place, sans parler de déchets
humains ou même de cadavres le long de la voie. Grâce à l’engagement de
plusieurs organisations de volontaires, des expéditions de nettoyage ont été
lancées : ainsi, en 2010, Namgyal Sherpa a organisé, pour la première fois, avec
une vingtaine d’hommes, une opération de nettoyage de la « zone de la mort »,
au-dessus de 8 000 mètres. Le projet Saving Mount Everest, qui associe
grimpeurs occidentaux et sherpas, a ramené en trois ans 10 tonnes de déchets de
là-haut. Le gouvernement népalais a aussi réagi en obligeant depuis avril 2014
toute personne titulaire d’un permis d’ascension à rapporter un minimum de
8 kilos de déchets dans son sac, sous la menace d’une pénalité de 4 000 dollars.
Demeure la question qui fâche : faut-il limiter l’accès à l’Everest ? Ce n’est pas
l’intention des Népalais, pour lesquels les retombées économiques du « business
de l’Everest » sont essentielles, et on le comprend. Et limiter comment ? Par le
prix du permis ? Le gouvernement du Népal vient au contraire de le baisser, en
réponse à de nombreuses critiques sur son niveau trop élevé… Par un examen
d’aptitude ? Mais va-t-on créer un « permis montagne », comme le permis de
conduire ? Va-t-on réserver l’accès à l’altitude à une élite cooptée ? Fermer le
seul espace de liberté qui reste aux hommes, avec la haute mer ? Pour moi, poser
la question suffit à y répondre ! A la contrainte, au règlement, à l’interdiction,
j’opposerais, sans crainte, la sensibilisation, l’éducation, la formation des
« clients » comme des sherpas, l’éthique et la responsabilité individuelle, des
amateurs comme des professionnels. Ce n’est pas de la naïveté, juste un vieux
reste de confiance dans la nature humaine !
Pourquoi ?
Lors d’un de ces moments interminables et délicieux d’attente qui s’égrènent
au long d’une expédition himalayenne, je n’avais su retenir ma question : « Mais
qu’est-ce qui te pousse encore à venir ici chercher la souffrance, l’inconfort, la
douleur, peut-être la mort ? » « Parce que c’est ma vie104 », avait répondu
Mazeaud*, et sa réponse valait bien celle que Mallory* donnait naguère à propos
de sa passion dévorante pour l’Everest : « Parce qu’il est là. » Oui, on va là-haut
pour vivre, plus fort, pas pour mourir.
Tentons d’éclaircir l’affaire. La question, d’abord, est légitime. Pas
seulement parce que le profane, avec une curiosité teintée d’envie, la pose sans
cesse à l’alpiniste, mais aussi parce que le grimpeur lui-même, lorsque la
difficulté, la douleur ou l’isolement commencent à le faire douter, s’interpelle :
« Bon sang ! Mais qu’est-ce que je fous ici105 ? » Question qui ressemble
davantage à une exclamation en cinq lettres, car, lorsqu’elle vient à l’esprit, c’est
généralement qu’il est trop tard pour reculer… En montagne, comme dans
d’autres activités sportives qualifiées, à tort ou à raison, d’extrêmes*, on ne peut
pas toujours dire : « Pouce ! J’arrête106… » De même, la réponse fameuse de
Mallory, quelle que soit son élégance, n’en était pas vraiment une. L’homme ne
grimpe pas sur les montagnes « parce qu’elles sont là », mais parce qu’il est là et
regarde la montagne. Pas de réflexe pavlovien, juste un désir, suivi d’une
volonté. Mais pourquoi ?
Le danger* ? Beaucoup le croient, fascinés malgré eux par la légende du
héros sans peur et sans reproche, affrontant les dragons qui ferment l’entrée des
hauts sommets. Le mythe est d’autant plus tenace qu’il a pu être entretenu avec
complaisance par certains alpinistes avides de reconnaissance ! Quelle erreur.
Personne, même les « alpinistes de l’extrême », ne va là-haut pour braver le
danger, souffrir, avoir peur*, et encore moins mourir. Le risque est assumé,
certes, mais mesuré, pesé, minimisé en vue de garantir la réussite. Car c’est cette
dernière qui compte, depuis le simple randonneur jusqu’au sprinter des cimes. Et
la réussite suppose le retour, ne serait-ce que pour pouvoir recommencer la
saison suivante. « On peut toujours soupçonner la femme ou l’homme qui a
trouvé la mort en montagne d’être allé l’y chercher107 », et il se trouvera
toujours, en cas d’accident, de bons esprits pour le laisser entendre… Mais
honnêtement il existe des façons plus douces de mettre fin à ses jours ! Quant au
danger de la montagne, il est assez démontré qu’il est plus risqué de prendre sa
voiture le week-end que d’escalader une voie rocheuse même difficile (voir :
Danger).

La gloire ? A l’ère des conquêtes*, assurément. Plus aujourd’hui, même pour


les champions. Whymper* avec sa victoire sur le Cervin, Hillary* après
l’Everest, Herzog* avec l’Annapurna ont connu une gloire mondiale, à l’image
des conquérants des pôles, de l’univers sous-marin ou de l’espace. Bonatti*,
Messner*, Mazeaud*, Rébuffat*, Lachenal*, Terray*, Desmaison*, Seigneur*,
plus récemment Edlinger*, Berhault*, Profit*, Destivelle* ont connu le succès et
la notoriété auprès d’un public assez large… quoique sans rapport avec celle des
vedettes du football ! Mais qui sait, hors le milieu des alpinistes, que le record de
vitesse d’ascension de l’Everest est détenu par un Français, Marc Batard*, ou
que Jean-Christophe Lafaille* fut le premier au monde à gravir un 8 000 en
hiver, en solitaire et sans oxygène ? Qui, sauf les initiés, connaît les « stars »
d’aujourd’hui, comme l’Allemand Alexander Huber, le plus fort grimpeur de
Big Walls aux Etats-Unis, Ueli Steck*, le speed climber suisse qui enchaîne les
records de vitesse dans les Alpes et l’Himalaya, ou son jeune compatriote Dani
Arnold, trente et un ans, recordman de la face nord du Cervin en 1 h 46, ou bien
encore le Catalan Kílian Jornet, vingt-six ans, qui a bouclé le mont Blanc aller et
retour en moins de 5 heures, sans évoquer le dernier champion du monde 2015
de l’escalade de vitesse, l’Ukrainien Danyl Boldyrev ? Leur ambition : faire
tomber des records, non pour la gloire, mais pour attirer les sponsors qui leur
permettront de vivre de leur métier. Non, décidément, si vous cherchez la gloire,
choisissez plutôt le basket, le football, la Formule 1 ou la boxe !

Le sport ? Voilà une motivation consensuelle qui permettra de réaliser


l’unité entre les « amateurs » et les professionnels, avec un point commun :
l’effort, ou, pour utiliser un terme plus à la mode, le dépassement de soi* ! Mais
pourquoi rechercher l’effort, qui, en soi, est une souffrance, qui « fait du bien
quand ça s’arrête » ? Y aurait-il quelque masochisme là-dedans ? Acceptons le
grief à titre provisoire, car cela n’engage à rien et ne répond d’ailleurs pas à la
question du « pourquoi ». Le fait est qu’il y a du plaisir dans l’effort et donc,
d’une certaine manière, dans la souffrance. Comme si le plaisir de l’homme
venait non d’une inertie paresseuse et vaine, mais de l’action, du mouvement, à
condition bien sûr qu’il soit voulu et pas subi. Comme si l’être humain prenait
du plaisir à éprouver la machine de son corps, à la voir démarrer, souffler,
chauffer, gonfler ses muscles, étirer ses tendons, du plaisir à jouer de cet
instrument et d’en tester, comme d’une moto neuve, les « limites ». C’est cette
jouissance qu’éprouvent le marcheur, le randonneur, l’alpiniste, en dépit de – et
à cause de – la pénibilité relative de l’effort. Le champion et le débutant sont ici
égaux car, comme le remarque le philosophe et alpiniste Patrick Dupouey,
l’entraînement physique que s’impose le professionnel n’a nullement pour
objectif d’atténuer la souffrance, mais « d’atteindre des objectifs plus
élevés108 ». A chacun son Everest ! Le mien n’est pas très haut, mais je garde
dans ma mémoire corporelle – je suis sûr qu’elle existe – le profond bien-être,
pour ne pas dire la joie, suscitée par la répétition incessante du geste en
randonnée à ski, lorsque le corps, une fois bien chauffé, fonctionne en mode
automatique. Il m’arrive aussi d’atteindre cet état à l’entraînement en salle, sur
tapis roulant, lorsque, quittant en quelque sorte mon corps, je m’imagine être aux
commandes d’un immense robot ! Mais je viens, ce faisant, de contredire ce qui
précède, car il n’est pas besoin de montagne pour faire du sport… Une piste
d’athlétisme, un gymnase, un vélo de salon feront l’affaire ! Il y a donc autre
chose.
La beauté* ? Gageons qu’elle figurera en très bon rang sur la liste des
motivations affichées par les amoureux de la montagne. « Que la montagne est
belle… » Ni vous ni moi n’oserions dire le contraire, même si l’affirmation est
récente. Jusqu’au XIXe siècle, en effet, les gens des plaines que nous sommes
parlaient plutôt de « ces monts affreux109 », inspirant davantage l’effroi que
l’amour. Puis, par un mouvement d’idées amorcé par le Suisse Albrecht von
Haller* et son poème « Die Alpen » (1729), suivi par Jean-Jacques Rousseau*
avec Julie ou la Nouvelle Héloïse (1761), les monts affreux sont devenus
aimables, voire « sublimes110 »… Ecrivains, poètes, peintres, puis photographes
et cinéastes se sont mis à exalter les beautés du paysage, les bienfaits de
l’altitude et les vertus du montagnard. Les montagnes sont « les cathédrales de la
Terre » pour John Ruskin*, le refuge de la pureté et de la liberté pour Schiller,
Heinrich Heine, Musset ou Lamartine, le théâtre de la puissance et de la
splendeur pour Victor Hugo ou Alexandre Dumas, un « spectacle sublime » pour
George Sand… Au-delà de la « simple » beauté, donc, car si le beau est juste
agréable à regarder, le sublime émeut, dérange, fascine le spectateur qui prend la
mesure de sa fragilité et de son impuissance. Partant du « joli » pour aller vers le
« beau » puis le « sublime », la palette des sensations offre des nuances infinies
qui font chacune vibrer différentes cordes de l’âme, pour créer l’émotion fugace
dont l’observateur gardera le souvenir unique. Comme Pétrarque* au sommet du
mont Ventoux au lever du soleil (1336), comme le poète anglais Shelley
contemplant le mont Blanc du pont de l’Arve (1814), comme George Sand au
pied du Mont-Rose, Alexandre Dumas apercevant le soleil levant au-dessus du
glacier du Glarner dans les Alpes suisses (1833), John Ruskin* face à la
pyramide du Cervin (voir : Poésie), ou bien encore Turner livrant, comme un
poème, sa vision aquarellée du Lac Léman (voir : Peinture). Cela dit, ce n’est pas
faire injure à ces créateurs de génie qu’observer qu’en général ils ne se
risquaient pas en altitude et admiraient plutôt la montagne d’en bas… Louis
Lachenal* le remarquait : « La littérature est une occupation de la vallée111. » A
fortiori la peinture… « Est-ce qu’un peintre s’est jamais avisé d’escalader une
hauteur pour copier les vingt lieues de terrain qu’on y découvre112 ? », s’amusait
Hippolyte Taine. C’est qu’en réalité je doute que la poursuite de la beauté soit la
motivation principale de celui qui s’aventure en montagne. La beauté nous est
donnée, en quelque sorte par surcroît, au détour d’un sentier, d’un col, par
l’ouverture de la tente ou la fenêtre du refuge, comme récompense plus que
comme objectif. Ne cherche pas, et tu trouveras !

La méditation, alors ? La montagne « élève l’esprit », dit-on, suggérant ainsi


qu’on pense mieux en haut. Le langage courant le confirme : il faut « prendre de
la hauteur », « être au-dessus de tout ça », avant de décider. « Là-haut, les
pensées sont forcément plus élevées par leurs objets, plus éminentes par leur
contenu113 », se moque Patrick Dupouey, qui ajoute : « Presque tous les
voyageurs et alpinistes qui ont pris la plume se sont laissés aller, avec plus ou
moins de complaisance, à la description de leurs états d’âme en situation
culminante. A quelles élucubrations poético-métaphysiques le lecteur n’est-il pas
exposé ! » Bigre, je me sens aussi visé ! Heureusement, selon l’auteur lui-même,
il en va ainsi « depuis Platon »… Ouf ! Et la tradition ne se limite pas à
l’Occident : les vertus spirituelles de l’ascension des montagnes sont vantées
aussi par les bouddhistes et les hindouistes partout en Asie et par les shintoïstes
au Japon, sans oublier les anciennes civilisations amérindiennes, africaines ou
aborigène (voir : Montagnes sacrées). En Europe, depuis Platon, penseurs,
philosophes et poètes se sont faits les propagandistes de l’ascension comme
moyen d’élévation de l’âme et d’éducation de l’esprit : Dante, Jean-Jacques
Rousseau*, Goethe, Heinrich Heine, Lamartine, Nietzsche, chacun à leur
manière, ont affiché cette profession de foi114. Mais plus que l’altitude* elle-
même, qui n’a de vertu que symbolique sur l’esprit, ce sont le silence* et la
solitude, loin du tumulte des villes et de la méchanceté des hommes, qui créent
le recul nécessaire à la méditation alpestre ; le silence, qui nous rend plus
réceptifs et éveille la conscience ; la solitude, qui nous rend à la fois plus libres
et plus vulnérables. Cependant, le ciel me pardonnera si je remarque que, à
l’exception de l’ermite, du moine et, ponctuellement, du pèlerin, l’homme ne va
pas en montagne pour s’y livrer à la méditation… Le plus souvent, d’ailleurs, il
redescend aussi vite qu’il est monté et ne s’attarde pas au sommet pour réfléchir
sur la condition humaine. Il s’abandonnera, certes, à la rêverie ou à la méditation
lorsqu’un moment bienvenu d’inaction, stimulé par la contemplation des cimes,
le livrera sans préméditation au « bavardage de l’esprit ». Il en éprouvera de la
joie et, comme nous tous, il consignera, au mieux, quelques pensées sur son
« moleskine », qui restera d’ailleurs dans un tiroir. Faut-il exiger davantage ?
La liberté* ? Cette revendication affichée avec une belle unanimité par les
montagnards et les marins, défenseurs autoproclamés des derniers « espaces de
liberté » de la planète contre la tentation du « tout contrôler-tout réglementer »,
ne fait plus l’objet de contestation autre qu’épisodique, après un accident mortel
en particulier. Qui oserait aujourd’hui aller contre une aspiration partagée à
davantage d’autonomie, de liberté et de responsabilité individuelle ?
L’individualisme de la démarche ne la rend pas pour autant condamnable
moralement ou socialement, et elle est bien dans l’air du temps… Quand Walter
Bonatti* proclame : « Là-haut, je me suis toujours senti plus vivant, plus libre,
plus vrai115 », j’applaudis, comme les autres montagnards. Mais « libre » de
quoi, au juste ? Silence sur les bancs… Libre de partir quand je veux et où je
veux, de choisir mon chemin, libre de souffrir dans l’effort, d’avoir faim, soif,
sommeil, libre d’avoir mal, libre de risquer ma propre vie ? Certes, mais dans
quel but ? On tourne en rond… Parce que l’on ne va pas en montagne pour être
libre. On va en montagne parce qu’on est libre, libre de le vouloir. Il faut donc
encore chercher ailleurs…

L’aventure* ? Oui, mille fois oui ! J’entends, certes, l’objection : l’aventure,


c’est pour les aventuriers, pas pour le commun des mortels. Et d’ailleurs, depuis
que tout a été découvert ici-bas, cartographié, inventorié, photographié,
numérisé, il n’y a plus d’espace pour l’aventure. Et d’ajouter, un brin solennel :
la vraie aventure, aujourd’hui, elle est humaine… Je me garderai bien d’aller
contre cette dernière affirmation, qui veut promouvoir, à juste titre, les
« aventuriers des temps modernes », tous les médecins « sans frontières »,
militants de l’humanitaire, volontaires des ONG, travailleurs sociaux des
quartiers difficiles. En revanche, je suis Sylvain Tesson* pour dire que
« l’aventure n’est morte que dans l’esprit de ceux qui n’ont aventuré nulle part ni
leur corps ni leur esprit116 ». Il faut assurément n’avoir jamais mis les pieds en
montagne – ou en mer, ou en forêt, ou dans le désert – pour proférer que
l’aventure n’existe plus. Et point n’est besoin d’être un « aventurier » pour
éprouver aujourd’hui, même dans la plus anodine des randonnées, ce sentiment
délicieusement acidulé de l’aventure : il suffit de délaisser un instant le voyage
« organisé », les parcours fléchés, balisés, sécurisés, pour laisser sa place à
l’imprévu, à l’aléa, à l’inconnu, à l’isolement, à l’improvisation. Le moyen ?
Trouver soi-même son chemin, aller seul, accepter de se perdre… pour se
retrouver ! « A une époque où tout est de plus en plus prévu, programmé,
organisé, pouvoir se perdre sera bientôt un délice et un luxe exceptionnels117 »,
disait Gaston Rébuffat* dès 1946. Et Walter Bonatti* d’ajouter, pour les
alpinistes de haut niveau comme pour les modestes randonneurs : « Quand le
paquet de cartes n’a pas été truqué pour gagner à tous les coups, existent encore
le jeu, la surprise, l’imagination, l’enthousiasme de la réussite et le doute de
l’échec. L’aventure118… » A portée de main – et de pied ! Il y en a pour tous les
goûts et pour tous les niveaux. Tous les goûts ? Alors parlons plaisir.

Le plaisir* ? C’est, au fond, la dernière réponse qui est, sinon la bonne, du


moins celle qui clôt la discussion, faute de combattants ! Car « des goûts et des
couleurs… », etc. Oui, j’y vais pour le plaisir. On bute alors sur une difficulté :
le mot « plaisir » est presque absent du langage des montagnards… La littérature
des alpinistes est riche en développements sur le danger, le risque, l’aventure,
l’inconnu, la conquête, la compétition, la solitude, le dépassement de soi, mais
aussi la beauté, la liberté, le silence, mais de plaisir, point ! Seuls les philosophes
ou les écrivains, montagnards amateurs, osent le mot119, pour s’interroger sur
leurs propres motivations. Comme si le plaisir était indigne, ou du moins
manquait trop de noblesse pour être avoué : l’adrénaline, oui, mais le bien-être,
la jouissance, non. Pour le comte Russell, le grand pyrénéiste (1834-1909), le
plaisir, tumeur des villes, est à l’opposé même de la démarche du montagnard,
en quête de pureté120. Objection ! L’opprobre judéo-chrétienne jetée sur le
plaisir peut être levée si l’on s’entend sur le sens du mot. Satisfaction agréable
d’un désir121, le plaisir est terriblement « naturel ». Aristote ou Epicure y
voyaient l’objectif normal de tout être vivant : « On choisit ce qui est agréable,
on évite ce qui est pénible122. » Rien de bien choquant jusque-là. Le problème
est que certains plaisirs apportent « plus de maux que de biens », pour soi-même
ou pour autrui123 et qu’ils tendent à susciter des désirs insatiables124. « La
particularité maudite du plaisir, très souvent relevée, c’est que la répétition en
décroît l’intensité125 », écrit le philosophe Frédéric Gros, ce pour quoi les
épicuriens eux-mêmes, loin de faire l’apologie de la jouissance, en
recommandaient au contraire un usage modéré, au nom de la prudence et de la
morale. Le Dr Freud ne disait pas autre chose en érigeant le « principe de
réalité » en censeur du « principe de plaisir », non pas pour supprimer ce dernier,
mais pour en garantir la « faisabilité », ou, si j’ose dire, le développement
durable ! Revenant à la montagne, il devient possible de réconcilier les alpinistes
avec le plaisir. Quand Bonatti* écrit se sentir « plus vivant » là-haut, quand
Messner décrit sa « joie de vivre » dans le danger, quand le sévère comte Russell
lui-même évoque « la grande volupté physique de respirer un air frais126 », c’est
évidemment de plaisir qu’ils parlent. Certes, grimper vers les cimes n’a rien de
« naturel » ni de « nécessaire », pour reprendre la classification épicurienne de
nos désirs127. Il faut manger et boire pour vivre, pas besoin de gravir le mont
Blanc. Mais c’est parce que c’est absolument inutile que c’est… véritablement
essentiel !
Preuss, Paul (1886-1913)
Le croisé de l’escalade libre, sans aucun moyen artificiel, refusant même
l’usage de la corde* de rappel à la descente (!), le champion du solo intégral, le
pionnier du ski de randonnée, l’affamé de la montagne. Bien que disparu à vingt-
sept ans dans une tentative en solitaire sur le Mandlkogel (massif du Dachstein),
il aura accompli 1 200 ascensions, dont 300 en solo, et à peu près 150 premières
en trois ans seulement. Une sorte de Formule 1, aussi exigeant vis-à-vis de lui-
même que vis-à-vis des autres, ne transigeant en rien sur son éthique* de la
montagne. Jusqu’à y laisser sa vie.
Sa controverse avec le guide italien Tita Piaz* est demeurée célèbre : « La
descente en rappel ? Mais justement le véritable alpiniste doit s’interdire de
monter là où il n’est pas capable de redescendre par ses propres moyens ! Car la
règle d’évidence fondée sur la conviction et l’honnêteté doit être la suivante :
vaincre toutes les difficultés par ses propres forces à la montée comme à la
descente… En général, on admet qu’il est interdit de s’aider de la corde à la
montée. Ce qui n’est pas permis à la montée, pourquoi l’admettre à la
descente128 ? » Preuss s’appliquera cette règle à lui-même, contre la tendance
générale. Sa première la plus audacieuse est le Campanile Basso dans les
Dolomites, sans corde ni piton, en solitaire, en 1911. Une flèche rocheuse
intimidante qui s’élève à 2 883 mètres d’un seul jet. Après avoir chaussé ses
espadrilles, il laisse sa sœur et son ami au pied de la paroi, « pour voir si ça
passe »… Deux heures après, il est au sommet et redescend retrouver sa sœur
Mina et son ami Paul. Le dialogue qui suit est peu banal :
« Mais qu’as-tu fait ? Tu es fou ?
— Non, je ne suis pas fou. C’est une voie magnifique.
— Mais ça doit être effrayant comme difficulté ?
— Effrayant, non, c’est une belle escalade. Et vous deux, qu’avez-vous fait
pendant tout ce temps ?
— Nous ? Nous nous sommes fiancés129… »
Seize ans plus tard, deux Italiens tenteront de répéter la voie de Preuss,
encordés bien sûr. Le premier de cordée, après une fausse manœuvre, dévissera
et entraînera son second dans la chute. Deux morts. La corde, décidément, est
dangereuse, dira Preuss. En 1913, Tita Piaz son confrère et concurrent, lui
propose de tenter ensemble la première de la Schüsselkarspitze, face sud, où tous
les alpinistes se sont cassé les dents, y compris avec les moyens techniques
modernes. Sous un surplomb infranchissable, Piaz veut planter un piton…
Sacrilège pour Preuss qui refuse et essaie de passer en libre, en vain ! Après
plusieurs tentatives, on doit renoncer… tout ça pour un piton ! Et la voie sera
conquise quelques semaines plus tard par une cordée autrichienne qui n’aura pas
les mêmes scrupules…
Paul Preuss sera aussi un des pionniers du ski de randonnée en haute
montagne, peu pratiqué à l’époque, enchaînant les raids dans les Alpes
bavaroises, les Alpes graies et la chaîne du Mont-Rose. En octobre 1913, il se
lance, seul comme toujours, sur l’arête nord du Mandlkogel, dont il admirait
l’itinéraire, « le plus droit au but » de la crête de Gosau. Il faisait beau et l’arête
n’était pas verglacée. On retrouvera son corps quinze jours plus tard au pied de
la paroi, enfoui dans la neige. Les causes de l’accident n’ont jamais été
élucidées.
Preuss illustre encore pour les générations d’aujourd’hui une conception
extraordinairement pure et belle de l’alpinisme130.
Prise
« Un pied dans le vide L’autre dans le néant Je réfléchissais… Ma main
droite cherchant les prises Que la main gauche ne trouvait pas… » Telle était la
ritournelle que nous servait, goguenard, le guide de l’UCPA* en observant les
stagiaires, moi compris, « galérer » dans les dalles des Sarradets, une jolie voie
d’escalade rocheuse en face de la brèche de Roland et du cirque de Gavarnie.
C’était avant les chaussons d’escalade… et nous devions placer soigneusement
la pointe de nos grosses chaussures* à semelle Vibram sur les petites
« réglettes » qui émaillaient les dalles. « Mais il n’y a pas de prises ! — Un pied
dans le vide, l’autre dans le néant… ! » Et ça passait évidemment : « Aie
confiance dans tes pieds ! Pas besoin des mains ! — Tu parles ! — Assure sec !
Un pied dans le vide… — Ta gueule ! » Et nous redescendions, heureux et fiers,
comme si nous avions fait une grande première !
L’escalade est un jeu d’enfants, comme en témoigne cette explication fort
pédagogique : « Il s’agit, pour le grimpeur, de sélectionner, à partir d’une
posture d’équilibre […] les prises dont la combinaison est la plus
économiquement et ergonomiquement adaptée à l’orientation et à la structure
gestuelle du mouvement envisagé. Cette sélection […] met en jeu une double
lecture, la lecture intrafigurale (ou morphologique) plus discriminative […] et la
lecture interfigurale (ou topologique), plus interprétative, qui analyse les
relations topographiques des prises au sein de la configuration géométrique
qu’elles décrivent, pour en extraire les synergies fonctionnelles possibles131. »
Merci ! « Bon, et là, ça passe par où, là ??? — T’inquiète, ça passe tout droit ! Y
a juste un petit pas… — P… ! Du mou132 ! »
Tout bien pesé, il n’y a pas de règles en escalade. Ou plutôt une seule :
avancer sans hésiter… sous peine d’attraper la maladie bien connue du grimpeur
débutant, la gigite133. Et un conseil : bien que la démarche soit très en vogue
chez les psy, éviter le « lâcher prise »…
Profit, Christophe (né en 1961)
« N° 1 : Sortir de sa zone de confort. N° 2 : Se faire confiance et tracer sa
route. N° 3 : Composer avec la montagne » tels sont les trois commandements de
Christophe Profit, la Formule 1 des cimes134… C’est sûrement en restant fidèle à
ces règles – et surtout à la troisième – que le prodige de l’alpinisme français des
années 1980 est encore en vie, se consacrant avec passion à son métier de guide.
Et pourtant… beaucoup à Chamonix le considéraient comme un fou !
Aujourd’hui encore, je ne me lasse pas de regarder les images de son
ascension en solo intégral de la « directe* » américaine aux Drus en juin 1982.
Suprême élégance. Ce petit point rouge et jaune dans la paroi, avec pour tout
équipement un mini-sac à dos et un sac de magnésie, sans corde, qui progresse à
la vitesse incroyable de 300 mètres par heure, comme un randonneur, sur une
voie d’extrême difficulté, avec l’aisance d’un danseur… Juste quelques pas en
arrière – et un beau juron – dans le fameux dièdre de 90 mètres, coté 6c (voir :
Difficulté)… A l’époque, Christophe avait vingt et un ans et venait d’effectuer
son service militaire au Groupe militaire de haute montagne. L’année suivante, il
sort major du concours de guide, ex aequo avec… Patrick Edlinger*. Admirateur
de René Desmaison*, il va enchaîner les records de vitesse en solo : intégrale de
Peuterey en 32 heures, enchaînement des faces nord du Cervin, de l’Eiger et des
Grandes Jorasses en 1985, première en solitaire de la face nord de l’Eiger et dans
la journée en 10 heures la même année, enchaînement hivernal des mêmes trois
faces nord en 1987, en 40 heures seulement…
Mais la plus grande joie qu’il éprouvera sera au K2. En 1991, il ouvre avec
son ami Pierre Beghin* une nouvelle voie sur l’arête nord-ouest de la plus belle
montagne du monde, sans oxygène et sans porteurs : « Pierre Beghin ne sent
plus ses pieds, insensibilisés par le froid démoniaque qui règne à cette altitude.
Christophe Profit a oublié sa fatigue. Il a perdu 11 kilos dans l’ascension. Ses
muscles ont fondu. Il est à la limite de l’épuisement. Mais la victoire est là. Rien
ne pourrait les arrêter. Même pas la mort, si c’était le prix à payer. L’instinct de
survie s’est dissous dans l’effort. Seule la victoire mérite d’être vécue135. »
Pierre mourra l’année suivante en descendant de l’Annapurna. Christophe
reprendra avec amour son métier de guide de haute montagne : « Moi, j’ai fait de
la montagne parce que j’avais ça au fond des tripes », mais aujourd’hui, père de
deux enfants, il pense d’abord à eux et ne veut plus « multiplier les risques136 ».
Pyrénéisme
On a beau adorer les Pyrénées, ce qui est mon cas pour y avoir goûté, aussi
bien en escalade autour de Barèges qu’en randonnée grâce au mythique GR10
(voir : Grande randonnée), on n’est pas obligé de faire sien l’agaçant néologisme
de « pyrénéisme ». Yves Ballu n’a, certes, pas tort lorsqu’il dénonce comme une
« injustice du dictionnaire137 », une « indélicatesse » vis-à-vis des Pyrénéens, la
captation par les Alpes du mot « alpinisme » pour désigner les ascensions en
montagne. Les Anglais n’ont pas ce problème : mountaineering ne vexe
personne ! Il est vrai qu’ils n’ont pas les Alpes chez eux… ni les Pyrénées,
d’ailleurs. Mais au diable les querelles terminologiques dont nous raffolons,
nous, les Français ! A moins que l’on ne souhaite finasser et ajouter, à côté de
l’alpinisme et du pyrénéisme, l’himalayisme (aïe ! C’est déjà le cas !), mais
aussi, pourquoi pas, l’« andisme », le « dolomitisme », le « caucasisme » ou le
« corsisme » ! Après tout, le Monte Cinto mérite autant le respect que le
Vignemale, non ? Trêve de bavardages : prenons le pyrénéisme pour ce qu’il est
vraiment, et qui mérite l’adhésion. L’expression d’un attachement viscéral,
historique et culturel, à ce massif si particulier, qui juxtapose des dizaines de
paysages si différents, de la Méditerranée à l’Atlantique, entre la France et
l’Espagne : « Ce qui est exceptionnel chez nous, c’est la brutalité des contrastes :
on change de monde en changeant de vallée ou simplement de versant. Là, c’est
l’Auvergne, ici c’est l’Oisans, à côté c’est le Colorado, à peine plus loin, c’est
l’Atlas et juste derrière, c’est le Hoggar. C’est ça, les Pyrénées138 ! » Alors, si le
pyrénéisme, c’est l’amour des Pyrénées, je suis pyrénéiste !

Mais qui a inventé ce mot ? Henri Beraldi, historien et géographe, qui a


publié à partir de 1898 la bible des pyrénéistes : Cent ans aux Pyrénées, en…
sept volumes139 ! Et que nous dit Beraldi ? Que « les Pyrénées ont été inventées
par Ramond ».
Ramond de Carbonnières (1755-1827), secrétaire particulier du cardinal de
Rohan, embastillé, puis exilé à… Barèges ! Une aubaine pour le jeune secrétaire
qui se passionne pour la botanique et la géologie. Explorant les environs, il fait
une fixation sur le mont Perdu, cette montagne mystérieuse, point culminant du
massif à 3 355 mètres, cachée en territoire espagnol. Premier essai en 1797.
Echec. Il ne se décourage pas. Il lui faudra cinq ans… et la concurrence du
Toulousain Lapeyrouse qui veut lui « voler » son sommet140. Piqué au vif, mais
prudent, Ramond envoie ses deux guides en éclaireurs. Ils atteignent le sommet
le 6 août 1802. Il ne reste plus à Ramond qu’à refaire l’itinéraire avec eux quatre
jours plus tard ! Mission accomplie. A lui les lauriers de la gloire. L’histoire lui
pardonnera ! Après tout, il fut un peu le Saussure* des Pyrénées141. Et il en parle
si bien : « Quiconque n’a pas pratiqué les montagnes… se formera difficilement
une juste idée de ce qui dédommage des fatigues qu’on y éprouve et des dangers
que l’on y court… il ne pourra expliquer l’attrait qui y ramène sans cesse celui
qui les connaît s’il ne se rappelle que l’homme, par sa nature, aime à vaincre les
obstacles, que son caractère le porte à chercher les périls et surtout des
aventures142. » Ces lignes, Ramond les écrit en 1789, deux ans seulement après
la conquête du mont Blanc. Les « pyrénéistes » ne sont pas si en retard sur les
« alpinistes » !
S’il est vrai que la montagne n’existe que par les rêves de ceux qui la
regardent, l’extraordinaire personnage du comte Russell (1834-1909) en est
l’incarnation ! Mais lui, ce n’est pas le mont Perdu, c’est le Vignemale. Il a, pour
ce sommet, la même passion dévorante que Whimper pour le Cervin ou Mallory
pour l’Everest… Aventurier dans l’âme, père irlandais mais palois, mère
gasconne, il a fait le tour du monde à vingt-cinq ans… 65 000 kilomètres sur les
mers ! A son retour, installé à Pau, il se vouera à l’exploration des Pyrénées. Il
fait du Vignemale une affaire personnelle, bien que celui-ci ait déjà été gravi en
1838. Il y monte pour la première fois en 1861 avec le guide Célestin Passet. Il
ira au total 33 fois au sommet ! Ce n’est plus de l’amour, c’est de la rage ! Son
plus grand plaisir ? Dormir là-haut, dans le sac de couchage en peaux de mouton
cousues qu’il a fait confectionner spécialement. Mais comme il fait parfois un
peu froid, il a l’idée de faire creuser des grottes dans la montagne, qui serviront
de refuge… et de lieux de réception pour des fêtes très comme il faut ! Les trois
premières grottes sont ouvertes en 1880 au col de Cerbillona vers 3 200 mètres.
Puis, 800 mètres plus bas, il ouvrira les « grottes de Bellevue », entièrement
équipées du mobilier nécessaire à des réceptions mondaines où se presse la
bonne société paloise. Enfin il fera creuser en 1893 la « grotte du Paradis » à
18 mètres sous le sommet. Je ne suis pas sûr qu’aujourdhui les autorisations
administratives seraient délivrées pour ce faire ! Mais le comte Russell plaidait,
non sans bon sens, qu’une grotte abîme bien moins le paysage qu’un refuge.
Mieux, il obtient du préfet des Hautes-Pyrénées la location du Vignemale pour
99 ans moyennant un loyer de 1 franc par an ! « J’aime tellement cette montagne
que j’en ai fait ma maison », plaisantait-il.
Romantique, rousseauiste presque, Russell se rattache à l’école
« contemplative » de l’alpinisme, pardon, du pyrénéisme. L’exploit sportif est
secondaire pour lui143. Son digne successeur, de vingt ans plus jeune, Henri
Brulle*, tout en revendiquant l’héritage du comte, développera une approche
plus compétitive en multipliant les premières de haute difficulté et en
modernisant le matériel (piolet court, corde). Il sera le père du pyrénéisme
moderne. Mais, justement, ce pyrénéisme moderne n’est-il pas la fin du
pyrénéisme, qui rejoint ainsi le giron de l’alpinisme, dont il sera simplement une
variante géographique et non plus culturelle ? La création en 1933 du « Groupe
pyrénéiste de haute montagne », à l’image du GHM, qu’on le veuille ou non, va
dans ce sens. Faut-il le regretter ? Non. D’une part, il restera toujours du
« mouvement pyrénéiste » une littérature aussi abondante qu’originale144.
D’autre part, les Pyrénées continuent de produire des grimpeurs de très haut
niveau, les frères Ravier, Bellefon, Despiau, Sarthou, mais aussi, côté espagnol,
Rabadá, Anglada, Montaner, Navarro…
« Les Pyrénées sont capables de donner aux saints du ciel la nostalgie de la
terre », écrivait Henry Russell. Je ne suis pas un saint, mais je signe !
4 000
Le 11 août 2015, le roi des speed climbers, le Suisse Ueli Steck*, trente-huit
ans, a bouclé l’incroyable enchaînement des 82 sommets de plus de 4 000 mètres
des Alpes en 62 jours exactement, sans moyens mécaniques et en solitaire la
plupart du temps. Parti du Piz Bernina (4 048 mètres) à l’extrême est de la Suisse
(canton des Grisons), il a terminé par la barre des Ecrins (4 102 mètres) dans les
Hautes-Alpes, le plus méridional des 82 sommets, en effectuant toutes les
liaisons à pied ou à vélo, avec quelques vols en parapente. Au total, une distance
parcourue en deux mois de 1 700 kilomètres pour 117 000 mètres de dénivelé
positif. Deux mille mètres de montée par jour pendant 62 jours… A peine rentré,
il s’engageait dans le « marathon » Orsières-Champex-Chamonix (53 kilomètres,
3 300 mètres de dénivelé), terminant 22e sur 1 200, en s’excusant pour sa
mauvaise forme1…
En vérité, Steck n’était pas tout à fait le premier. L’enchaînement des 4 000
des Alpes en avait fait rêver plus d’un depuis la fin du XIXe siècle, avant que les
regards des alpinistes se tournent vers les grands 8 000* himalayens. Magie des
chiffres symboliques… qui rend plus que sceptiques les montagnards qui
observent la compétition. La Meije* (3 983 mètres) est-elle moins respectable
que le dôme de Rochefort (4 015 mètres) ? « Si le mètre-étalon déposé à Sèvres
avait été un peu plus long ou un peu plus court, que serait-il advenu de
nos 4 0002 ? » D’ailleurs, qui a dressé la liste et comment ? L’histoire retient que
c’est un ophtalmo autrichien, Karl Blodig (1859-1956), excellent alpiniste par
ailleurs, qui revendiqua le premier, en 1911, l’ascension de tous les 4 000 des
Alpes. Il en avait compté 67. Objection ! disent les jaloux. Il a oublié la Grande
Rocheuse et l’aiguille du Jardin, à droite de l’aiguille Verte. Qu’à cela ne tienne :
à soixante-treize ans, Blodig, parti d’Argentière en solitaire, escalade les deux
pointes dans la foulée en bivouaquant à 3 998 mètres. Et de 69 ! La liste de
Blodig sera communément admise pendant cinquante ans, quoique assez
mystérieuse quant aux critères permettant de distinguer un sommet
« indépendant » d’une pointe accessoire ou d’une simple bosse… Ainsi, le dôme
du Goûter (4 304 mètres) au Mont-Blanc n’est-il pas compté par Blodig comme
un 4 000, ni d’ailleurs le mont Maudit (4 468 mètres) ou le Tacul (4 248 m), au
grand dam des adeptes de la belle course des « Trois mont Blanc » ! Il fallait
mettre un peu d’ordre là-dedans et l’Union internationale des associations
d’alpinisme (UIAA) s’y emploie, fort sérieusement, en 1994. Les experts
décident d’inscrire les sommets « secondaires » de plus de 4 000 mètres, mais à
condition qu’ils soient suffisamment individualisés, plus précisément qu’ils
dépassent de plus de 30 mètres, soit une longueur de corde, le col qui les sépare
du sommet principal. Elémentaire. Mais trop simple… car la simulation qui en
résulte fait entrer sur la liste des 4 000 une pléiade de gendarmes ou de bosses
auxquels personne jusque-là n’avait jamais pensé3 ! Il faut donc, comme le
juriste embarrassé par une solution improbable, corriger le critère objectif par
des critères subjectifs, l’allure de la montagne, sa réputation chez les alpinistes,
etc., notions par nature discutables… Et le verdict est : 82 sommets ! Avec
d’heureux élus (la pointe Croz, la pointe Hélène aux Grandes Jorasses, le mont
Blanc de Courmayeur, le Grand Pilier d’Angle au Mont-Blanc) et des déçus (le
Grand Gendarme du Weisshorn, le nez du Liskamm, le pic Eccles au Tacul)…
Ces derniers auront leur session de rattrapage avec la nouvelle liste publiée en
1997 par l’Allemand Richard Goedeke4, qui compte… 89 sommets, auxquels il
faut ajouter 91 sommets secondaires. Qui dit mieux ? Les Britanniques, auxquels
le mètre est totalement indifférent, préfèrent retenir les sommets de plus de
13 000 pieds (3 962 mètres), ce qui porte le total à 97, sauvant du même coup la
Meije* ! Mais au diable les querelles de règlement et revenons aux
enchaînements.
Karl Blodig, qui avait le temps, la patience et la forme, avait mis cinquante-
deux ans (1880-1932) pour arriver au bout de sa liste. Ses successeurs corseront
l’affaire en en faisant une course contre la montre et, pour faire bon poids, sans
utiliser ni véhicule motorisé, ni remontées mécaniques pour les liaisons entre
massifs. En 1986, le Suisse Erhard Loretan enchaîne les trente 4 000 du Valais
en 18 jours. En 1993, les Ecossais Moran et Jenkins parcourent en 52 jours les
75 sommets de plus de 4 000 des Alpes dont ils avaient dressé la liste, avant que
l’UIAA fixe la jauge à 82. Les premiers à réaliser l’enchaînement complet des
82 sommets sans aucun moyen mécanique sont les Italiens Nicolini et
Giovannini, à l’été 2008. Le record à battre est de 60 jours ! Ueli Steck mettra
deux jours de plus en 2015, mais il était seul au bout de huit jours, après
l’abandon de son coéquipier Michael Wohlleben, d’où la valeur de sa
performance. Commentaire du Suisse au retour : « Je ne tenais pas à battre un
record, mais seulement à prendre l’air5… »
Cependant l’enchaînement des sommets alpins, qui oblige à faire plus d’un
4 000 par jour, quelles que soient les conditions ou la forme physique, est une
« promenade » dangereuse. En 2004, quatre ans avant les Italiens, Patrick
Berhault*, le Français surdoué, l’ami de « l’autre » Patrick (Edlinger*), s’était
lancé le défi avec Philippe Magnin : les 82 sommets en 82 jours ! Après son
64e sommet, il chute de plusieurs centaines de mètres alors qu’il marchait
désencordé sur une corniche « facile » entre le Täschhorn et le Dom (Valais) et
se tue. C’est dans des circonstances très voisines que le Hollandais Martjin
Seuren, qui s’était joint spontanément à Ueli Steck le 22 juillet 2015 pour l’étape
« dent du Géant-Grandes Jorasses », a chuté des arêtes de Rochefort, parcours
pourtant bien connu et peu difficile. On a retrouvé son corps 2 000 mètres plus
bas sur le versant italien.
J’ignore combien d’alpinistes à ce jour ont réalisé le circuit des 82 sommets ;
sans doute pas plus que les collectionneurs de 8 000*, une trentaine. Si la
prouesse sportive et technique mérite les applaudissements, demeure la question
du « sens ». Comme tout alpiniste amateur, je résiste mal à la tentation
narcissique d’afficher quelques 4 000 à mon carnet de courses, mais dois
confesser avoir éprouvé beaucoup plus de plaisir dans la traversée de la Meije ou
l’ascension de l’aiguille des Glaciers que sur l’arête des Bosses au mont Blanc
ou l’arête du Hörnli au Cervin ! Et j’admire, au moins autant que les
collectionneurs de 4 000, les aventuriers qui se sont lancés dans la traversée
intégrale de l’arc alpin à ski, soit plus de 2 000 kilomètres, tels Léon
Zwingelstein*, le pionnier, auteur en 1933 du plus fantastique raid jamais
imaginé à l’époque, en solitaire et en autonomie complète, ou tout récemment,
en 2006, une femme, également française, Laurence de la Ferrière, médecin,
alpiniste et exploratrice, qui, après avoir été la première femme au monde à
réaliser la traversée de l’Antarctique en solitaire (1999), a parcouru
intégralement l’arc alpin à ski, de Vienne à Menton, soit 2 500 kilomètres et
120 000 mètres de dénivelé positif en trois mois. Une belle histoire à lire
absolument6 !
Ramuz, Charles Ferdinand (1878-1947)
Ramuz n’écrit pas sur la montagne, mais plutôt dans la montagne, et c’est
pour cela qu’on l’aime ! Il écrit sur la terre, sur les hommes et les femmes, il
écrit sur la vie, l’amour, la mort, sur le destin. Il a connu le succès plutôt sur le
tard, mais est aujourd’hui universellement reconnu et nombreux sont ses romans
qui ont été portés à l’écran. Mais qui est-il en vérité ? Laissons-le répondre :

« Je suis né en Suisse, mais ne le dites pas.


Dites que je suis né dans le pays de Vaud, qui est un vieux pays savoyard, c’est-à-dire de langue
d’oc, c’est-à-dire de français.
Je suis licencié ès lettres classiques, mais ne le dites pas.
Dites que je me suis appliqué à ne pas être licencié ès lettres, ce que je ne suis pas au fond, mais
bien un petit-fils de vignerons et de paysans1. »

Emblématique de la littérature suisse romande, Ramuz est bien plus qu’un


écrivain « régionaliste », voire rustique, ou, pire, folklorique2. Si les champs, les
vignobles, les montagnes, les lacs lui servent de décor, si les paysans, les
montagnards ou filles de ferme sont ses principaux acteurs, le propos va bien au-
delà. La fragilité de l’être, autant que sa noblesse, la puissance destructrice de la
nature, autant que sa beauté, la lutte du bien contre le mal sont les thèmes
invariables de ses quelque vingt-deux romans, parmi lesquels celui qui
justifierait à lui seul la présence de l’auteur dans mon panthéon amoureux, La
Grande Peur dans la montagne3.
La Grande Peur a quelque chose d’hitchcockien : une situation quotidienne,
banale, dans laquelle s’insinue progressivement l’angoisse suscitée par des
événements mystérieux, jusqu’au dénouement affreux… Le beau pâturage de
Sasseneire, le plus élevé de la commune à 2 300 mètres, est abandonné depuis
vingt ans en raison de vieilles superstitions : « C’est des histoires, explique le
jeune maire au conseil municipal. On n’a jamais très bien su ce qui s’était passé
là-haut, et il y a vingt ans de ça, et c’est vieux. Le plus clair de la chose à mon
avis, c’est que voilà vingt ans qu’on laisse perdre ainsi de la belle herbe, de quoi
nourrir septante bêtes tout l’été. » Malgré les avertissements des anciens du
village (« Vingt ans, vous ne vous rappelez pas… Nous, au contraire, on se
rappelle »), le parti des jeunes l’emporte. Ramuz, qui s’amuse avec le lecteur, se
gardera bien de dire ce qui s’est passé il y a vingt ans… Les bergers volontaires
montent donc au pâturage avec les bêtes et occupent le vieux chalet. La
puissance maléfique, d’autant plus inquiétante qu’elle n’est pas définie, ne tarde
pas à se manifester. Des bruits de pas la nuit autour du chalet (« Vous n’avez
rien entendu cette nuit ? — Non. — Alors bon, si vous n’avez rien entendu… »),
un mulet qui glisse dans le précipice (« Le mulet s’est déroché ! »), le petit
Ernest qui tombe malade… La peur s’instille dans l’âme des bergers comme un
poison lent. Le pire est à venir : « la maladie » atteint les bêtes, qu’il faut abattre
et enterrer les unes après les autres, tandis que l’accès au village d’en bas est
désormais interdit aux bergers de Sasseneire par crainte de la contagion. « Il faut
comprendre qu’on a guère ici pour vivre que le bétail. On n’a point de blé par
ici, rien qu’un peu de seigle et pas beaucoup, juste ce qu’il nous en faut pour
faire notre pain ; à peine si on a des légumes et des fruits : on vit de lait, on vit de
viande ; on vit de lait, de petit-lait, de fromage maigre, on vit de beurre… Et
cette maladie est une maladie terrible à laquelle on ne connaît aucun remède… »
Au village, les anciens s’en prennent au maire : « C’est ce que tu as voulu,
Président, s’attaquer à plus fort que toi… Et elle [la montagne] est méchante,
quand elle s’en mêle. Il y a des places qu’elle se réserve, il y a des places où elle
ne permet pas qu’on vienne… »
Mais les bergers du haut, un peu comme les oubliés de l’île Saint-Paul, n’en
ont pas fini avec le calvaire. Victorine, amoureuse de son Joseph qui est là-haut,
brave l’interdiction municipale pour tenter de le rejoindre, mais se tue en
tombant du sentier. Les villageois retrouveront son corps dans la rivière trois
jours plus tard : « L’eau la soutenait bien, elle se laissait faire, elle montait et
descendait comme sur une balançoire, pendant que sa jupe gonflée s’élevait plus
haut que l’eau… » Joseph, fou d’inquiétude, trompe aussi le poste de garde pour
aller voir sa belle et l’aperçoit, de la fenêtre, couchée sur son lit entre deux
bougies, un crucifix sur la poitrine :
« Victorine !
« Elle ne répondait pas.
« Il a dit :
— Ah, c’est vrai, mon Dieu !
« Il a dit :
— Tu vois que je suis venu.
« Il a dit :
— Mais je suis venu trop tard ; c’est ma faute.
« Il a dit :
— Je te demande pardon. »
Anéanti par la souffrance, Joseph s’enfuira dans la montagne et disparaîtra à
jamais, après avoir tiré à la carabine sur un monstre imaginaire.
Comme un bon metteur en scène, Ramuz, qui avait commencé son récit sur
un rythme lent, à l’image des bergers qui remontent le sentier vers le pâturage
maudit, accélère au fur et à mesure, jusqu’au dénouement cataclysmique… que,
par respect pour le lecteur, je préfère lui laisser découvrir ! Le ressort de La
Grande Peur, c’est l’angoisse, l’effroi, dans leur dimension mystérieuse,
surnaturelle, entretenues par l’enfermement et la solitude imposés par la
montagne4. Si le livre touche au but, c’est parce qu’il est servi, d’une part, par un
art consommé du suspense, du non-dit, de l’insinuation, mais aussi par un style
inimitable, qui peut incommoder au début le lecteur habitué à la syntaxe parfaite
de nos classiques, mais qui est voulu par l’auteur, dans un souci de réalisme,
comme langage parlé par les hommes qu’il met en scène. On lui a reproché, de
son vivant, de « mal écrire » et de « mal écrire exprès », de manquer d’élégance
et de légèreté. Il a toujours assumé :
A quoi peuvent bien me servir ces “qualités” […]si telle ligne de collines, devant moi, met tant
de lenteur à atteindre son faîte, si telle masse à pans abrupts n’a de beauté que par sa lourdeur, si,
à cette élégance vantée, s’oppose l’aspect peiné d’un geste, le plissement d’un front où
l’expression ne sourd que peu à peu ? Que m’importe l’aisance, si j’ai à rendre la maladresse ?
Que m’importe un certain ordre, si je veux donner l’impression du désordre ? Que faire du trop
aéré, quand je suis en présence du compact et de l’encombré ? Il faut que, notre rhétorique, nous
nous la soyons faite sur place, et jusqu’à notre grammaire, jusqu’à notre syntaxe, et que, ce choc
reçu, nous n’ayons plus en vue que de la restituer telle quelle5. »

Il s’en est justifié aussi auprès de Bernard Grasset, son éditeur, dans une
lettre publiée depuis6 : « Je me rappelle l’inquiétude qui s’était emparée de moi
en voyant combien ce fameux “bon français”, qui était notre langue écrite, était
incapable de nous exprimer et de m’exprimer […] Je me souviens que je m’étais
dit timidement : peut-être qu’on pourrait essayer de ne plus traduire. L’homme
qui s’exprime vraiment ne traduit pas. Il laisse le mouvement se faire en lui
jusqu’à son terme, laissant ce même mouvement grouper les mots à sa façon.
L’homme qui parle n’a pas le temps de traduire. »
La Grande Peur a été adaptée au cinéma par Pierre Cardinal en 1966 et par
Claudio Tonetti en 2006.
Notre lettré, qui ne voulait pas le paraître, est né à Lausanne. A vingt-quatre
ans, lassé par l’enseignement, il part pour Paris avec l’intention de rédiger sa
thèse à la Sorbonne. Entreprise vite abandonnée : il veut se consacrer
uniquement à l’écriture. Quelques poèmes, puis un premier roman, Aline (1905),
racontant assez classiquement l’histoire déchirante d’une jeune paysanne de dix-
sept ans qui tombe amoureuse, puis bien sûr enceinte, d’un garçon qui
l’abandonne aussitôt. Aline, désespérée, étouffera son enfant avant de mettre fin
à ses jours, tandis que le père se marie avec une autre… Pendant cette période
parisienne, qui durera dix ans, Ramuz écrira trois autres romans qui n’eurent pas
grand succès dans l’immédiat. La guerre de 14 arrivant, il rejoint prudemment la
Suisse et c’est là qu’il trouvera véritablement son style, son inspiration et son
expression personnelle, puisés dans sa terre natale : « Moi qui suis des bords du
Rhône et vaudois, donc savoyard, et donc d’un très vieux pays bien français,
quoique les hasards de l’histoire l’aient séparé depuis longtemps de la France
politique, j’ai toujours senti comme vous quelles immenses ressources le terroir
tenait en réserve et les droits véritables que le sang nous donnait sur elle7. » Il
écrit un roman par an ! Parmi les plus remarqués : Le Règne de l’esprit malin
(1917), Les Signes parmi nous (1919), Présence de la mort (1922), Passage du
poète (1923), L’Amour du monde (1925) et naturellement La Grande Peur
(1926). Il se lie d’amitié avec Igor Stravinski, pour lequel il écrit le texte de
L’Histoire du soldat. La maturité le conduit à s’attaquer à un autre genre, l’essai,
sinon politique, du moins moraliste : Taille de l’homme (1933), Questions
(1935), Besoin de grandeur (1937), où il interroge notre société sur les périls qui
la menacent. Ses derniers romans, notamment Derborence (1934), qui, inspiré
d’un fait réel, l’éboulement gigantesque survenu en 1714 dans le massif des
Diablerets (« La montagne est tombée ! »), illustre le triomphe de la vie sur la
mort et celui de l’amour sur l’adversité, ou encore Le Garçon savoyard (1936),
histoire d’un jeune homme fou d’amour pour une pure incarnation de la beauté,
qui ira jusqu’au meurtre pour atteindre son idéal, oscillent, comme le fit Ramuz
dans toute son œuvre, entre blanc et noir, espérance et désespoir, salut et
malédiction. Une belle illustration en est donnée par Si le soleil ne revenait pas
(1937), qui est au fond le négatif photographique de La Grande Peur dans la
montagne : alors qu’un vieux sage a annoncé que le soleil ne réapparaîtrait plus
au printemps dans ce village de montagne, les uns accumulent des provisions et
se terrent dans leur chalet, tandis que les autres, comme l’héroïne, la lumineuse
Isabelle, se préparent au contraire à l’arrivée des beaux jours et partent à la
rencontre du soleil pour faire échec à la peur8. Cette fois, c’est la vie qui
l’emporte. Non, Ramuz n’est pas désespéré ! Il fait seulement revivre chez
l’enfant qui est en nous le merveilleux des vieilles légendes populaires venues du
fond des âges.
Ravanel, Joseph (1869-1931)
« Ravanel le Rouge », de la Compagnie des guides* de Chamonix*, n’avait
rien d’un révolutionnaire… Au contraire, catholique fervent et homme aussi
doux qu’aimable, il devait son surnom à la couleur… de ses sourcils ! Il avait le
poil roux. « Le guide des rois, le roi des guides », dira de lui Albert Ier, roi des
Belges, qu’il accompagnera aux Drus et au Grépon9.
A la mort de son père, cultivateur à Argentière, il se retrouve à quatorze ans
chef de famille, chargé de huit frères et sœurs. Ce qui ne l’empêche pas de
réussir ses stages et d’entrer au syndicat des guides, son rêve. Premier exploit en
1896 : la traversé du Grand au Petit Dru, qu’il effectuera en sens inverse, course
jugée impossible. Guide préféré du Français Emile Fontaine, il réussit avec lui
une impressionnante série de premières dans le massif du Mont-Blanc : aiguille
de Blaitière, aiguille du Fou, traversée des Grands Charmoz, le Crocodile, le
Peigne, la dent du Caïman… et avec Mummery* les aiguilles jumelles qui
portent le nom de Ravanel (3 696 mètres) et Mummery (3 700 mètres). Quant au
Grépon, il y grimpera 57 fois, un record, dont une avec Albert Ier, qui ne jurait
que par lui. Ravanel sera aussi un pionnier du ski de randonnée, ouvrant en 1903
la « haute route » Chamonix-Zermatt, et en 1905 le tour du Mont-Blanc. Il finira
sa carrière comme gardien du refuge du Couvercle, où des générations
d’alpinistes pourront bénéficier des conseils de « l’ancien ». Il s’éteindra
doucement dans son lit, comme il l’avait prédit, dans son chalet des Pècles, en
193110.
Rébuffat, Gaston (1921-1985)
Le monde entier connaît son nom, sa silhouette, son allure : pull Jacquard,
bonnet rouge, grand et mince, chevelure brune dressée vers l’arrière, menton en
avant, oreilles décollées… Ce Marseillais chamoniard est devenu l’icône de
l’alpinisme planétaire, non pas tant du fait de son palmarès que de son
extraordinaire talent de pédagogue et de vulgarisateur. Etoiles et tempêtes, le
livre comme le film, ont fait davantage pour la promotion de l’alpinisme que la
conquête de l’Everest… Qui n’a pas vu un jour la photo de Rébuffat debout sur
l’aiguille du Roc, penchée comme la tour de Pise ? « Les montagnes ne vivent
que par l’amour des hommes », écrit-il dans Glace, neige et roc. C’est donc une
place d’honneur qu’il occupe dans ce dictionnaire amoureux…
Quand on est marseillais, habitué à la ligne d’horizon de la mer plus qu’aux
lignes verticales des montagnes, comment fait-on pour devenir un des meilleurs
alpinistes du monde ? On va dans les Calanques, bien sûr ! Et c’est ce que fait le
jeune Gaston, se formant à l’escalade sur le calcaire blanc. Mais il rêve déjà des
Alpes… « Chaque hiver, j’attendais le mois de juillet avec impatience. Enfin,
c’était le départ… pour Chamonix. Je passais quelques journées sur les cimes,
puis, un an encore, il me fallait attendre. Alors, un jour, décidant de vivre en
montagne, je devins guide11. » Il obtient son diplôme de guide à vingt et un ans
– alors qu’il en faut normalement vingt-trois –, exerce comme instructeur à
l’ENSA (Ecole Nationale de Ski et d’Alpinisme) et à l’EHM (Ecole de Haute
Montagne), et surtout, en 1945, intègre la Compagnie des guides de Chamonix,
ce qui était normalement réservé aux habitants de la vallée… La compagnie ne
le regrettera pas : « Le métier de guide* est parmi les plus beaux. Parce que
l’homme l’exerce sur la terre restée vierge… Le guide, pour quelques heures, se
lie à un inconnu qui va devenir un ami : quand deux hommes partagent le
meilleur et le pire, ce ne sont plus deux étrangers… Le guide ne grimpe pas pour
lui : il ouvre les portes de ses montagnes, comme le jardinier les grilles de son
parc12. »

Tout en exerçant son métier avec passion, il grimpe pour lui-même, souvent
avec ses amis Lionel Terray*, Edouard Frendo et le violoncelliste Maurice
Baquet avec lequel il tournera le film plein d’humour, tiré du livre Etoiles et
tempêtes, en 1955. Ses plus grandes réussites : les six faces nord les plus
célèbres des Alpes, le Dru*, les Grandes Jorasses*, l’Eiger*, le Cervin*, le Piz
Badile et la Cima Grande, qu’il fut le premier à gravir toutes les six13. Rébuffat
fait aussi partie de l’expédition française de 1950 à l’Annapurna*, dirigée par
Maurice Herzog*, avec Lachenal, Couzy, Terray et Ichac notamment. Avec
Terray, il portera secours à Herzog et Lachenal dans des conditions extrêmement
difficiles.
Rébuffat n’est pas seulement un alpiniste, il est aussi un poète-né et un
artiste de la montagne, passionné de photographie et de cinéma. Le succès
planétaire des livres et des films de Rébuffat tient précisément à cette alchimie
rarement rencontrée entre la magie des mots et la beauté des images. Le
Marseillais aime l’écriture et il aime photographier. Bien sûr, la rencontre avec
Georges Tairraz*, sur le tournage à Chamonix du film anglais Rescue, dans
lequel Rébuffat joue le rôle du pilote de Dakota perdu sur un glacier, sera
essentielle. « Je grimpais, Georges photographiait14. » C’est ensemble, avec
aussi le fils de Georges, Pierre, excellent grimpeur, qu’ils tourneront en 1961
Entre terre et ciel, qui sera lui aussi primé, comme Etoiles et tempêtes.
Les images de l’équipe Tairraz-Rébuffat sont immortelles. Mais la poésie*
de Rébuffat aussi :

« Ce soir, à l’instant où j’écris ces lignes, l’envie me prend de respirer un moment l’air de la nuit.
C’est l’hiver, il fait froid… Il fait froid, me dis-je, c’est bon signe, la neige va geler. C’est idiot,
je suis à Paris, rue des Grands-Augustins. Pourtant, ma rue se jette sur les quais, et au cœur de la
grande ville, la Seine et les arbres, la nuit et le silence ont quelque chose qui rappelle la nature. Il
est tard, il est tôt. Il fait froid. C’est l’heure où l’on sort sur la terrasse du refuge interroger le ciel,
le vent, la neige. Les nuits très froides annoncent de belles journées. On part. C’est l’heure où
l’alpiniste allume sa lanterne… Et le rêve monte en moi15. »
Reclus, Elisée (1830-1905)
« J’étais triste, abattu, las de la vie… Sans trop savoir où me conduisaient mes pas, j’étais sorti de
la ville bruyante et je me dirigeais vers les grandes montagnes dont je voyais le profil denteler le
bout de l’horizon. Je marchais devant moi, suivant les chemins de traverse et m’arrêtant le soir
devant les auberges écartées. Le son d’une voix humaine, le bruit d’un pas me faisaient
frissonner ; mais quand je cheminais solitaire, j’écoutais avec un plaisir mélancolique le chant
des oiseaux, le murmure de la rivière et les mille rumeurs échappées des grands bois… J’avais
quitté la région des grandes villes, des fumées et du bruit ; derrière moi étaient restés ennemis et
amis. Pour la première fois depuis bien longtemps j’éprouvai un mouvement de joie réelle. Mon
pas devint plus allègre, mon regard plus assuré. Je m’arrêtai pour aspirer avec volupté l’air pur
descendu de la montagne… La cime sur laquelle j’aimais le mieux à m’asseoir, ce n’est point la
hauteur souveraine où l’on s’installe comme un roi sur un trône pour contempler à ses pieds les
royaumes étendus. Je me sentais plus heureux sur le sommet secondaire dont mon regard pouvait
à la fois descendre sur des pentes plus basses, puis remonter, d’arête en arête vers les parois
supérieures et à la pointe baignée dans le ciel bleu. Là, sans avoir à réprimer ce mouvement
d’orgueil que j’aurais ressenti malgré moi sur le sommet de la montagne je savourais le plaisir de
satisfaire complètement mes regards à la vue de ce que neiges, rochers, forêts et pâturages
m’offraient de beau. Je planais à mi-hauteur, entre les deux zones de la terre et du ciel, et je me
sentais libre sans être isolé. Nulle part un plus doux sentiment de paix ne pénétrait mon cœur16. »

Ces lignes ne sont pas signées Jean-Jacques Rousseau*, ni John Ruskin*, ni


Albrecht von Haller* ou Edouard Desor, mais du géographe anarcho-libertaire,
ami de Bakounine et de Kropotkine, communard exilé, militant de l’union libre,
du féminisme et du naturisme, universellement connu au début du XXe siècle
comme auteur de l’immense Géographie universelle en dix-neuf volumes, un
peu oublié ensuite puis exhumé par les soixante-huitards, Elisée Reclus.
Le merveilleux petit livre qui vaut à Elisée Reclus de figurer dans mon
panthéon amoureux, Histoire d’une montagne, publié en 1880, n’est pas du tout
l’histoire d’une montagne ! Cette suite de tableaux par thèmes, la roche, les
nuages, les neiges, le glacier, les forêts, est, comme son auteur, totalement
atypique. Ni roman, ni récit, ni essai scientifique, mais une série de poèmes en
prose où les descriptions physiques se mélangent harmonieusement aux
méditations morales.
L’origine de la montagne ? « L’explication la plus simple est celle qui nous
montre les dieux ou les génies jetant les montagnes du haut du ciel et les laissant
tomber au hasard ; ou bien encore les dressant et les maçonnant avec soin,
comme des colonnes destinées à porter la voûte des cieux. »
Les éboulis : « Les résultats de nos petits travaux humains sont peu de chose
en comparaison des écroulements naturels qui se produisent sous l’action des
météores, ou par suite de la poussée intérieure des monts. Même après de longs
siècles, les grandes avalanches de pierre présentent un aspect tellement
bouleversé qu’elles laissent dans l’esprit une impression d’horreur et d’effroi. »
L’air : « Pour nous, malheureux citadins, qui sommes condamnés à une
atmosphère souillée, qui recevons dans nos poumons un air tout chargé de
poisons, respiré déjà par des multitudes d’autres poitrines, ce qui nous étonne et
nous réjouit le plus, quand nous parcourons les hautes cimes, c’est la
merveilleuse pureté de l’air. Nous respirons avec joie, nous buvons le souffle qui
passe, nous nous en laissons enivrer. »
L’orage : « Un jour que, assis sur une cime tranquille, dans le calme des
cieux, je voyais un orage se tordre en fureur à la base de la montagne, je ne pus
résister à cet appel qui semblait m’arriver du monde des humains. Je descendis
pour m’engloutir dans la masse noire des vapeurs tournoyantes… »
L’avalanche : « Dans chaque village des monts, on se raconte aux veillées la
terrible chronique des avalanches, et les enfants écoutent en se blottissant contre
les genoux des mères. Ce que le feu grisou est pour le mineur, l’avalanche l’est
pour le montagnard. Elle menace son chalet, ses granges, ses bestiaux, elle peut
l’engloutir lui-même. Que de parents, que d’amis il a connus, qui dorment
maintenant sous les neiges ! Le soir, quand il passe à côté de l’endroit où la
masse énorme les a engouffrés, il lui semble que la montagne d’où s’est détachée
l’avalanche le regarde méchamment, et il double le pas pour s’éloigner du
lieu sinistre. »
Les forêts et les pâturages : « Au printemps, quand tout renaît dans la nature,
c’est une joie de voir le vert des herbes et du feuillage reprendre le dessus sur la
blancheur des neiges… Bientôt aussi, les arbres se mettent de la fête. En bas, sur
les premières pentes, ce sont les arbres fruitiers qui, peu de semaines après s’être
débarrassés de la neige de l’hiver, se recouvrent d’une autre neige, celle de leurs
fleurs. Plus haut, les châtaigniers, les hêtres, les arbustes divers se couvrent d’un
vert tendre ; du jour au lendemain, on dirait que la montagne s’est revêtue d’un
tissu merveilleux où le velours s’est mêlé à la soie. Peu à peu, cette jeune
verdure des forêts et des broussailles s’avance vers le sommet ; elle monte
comme à l’escalade dans les vallons et les ravins pour conquérir les
escarpements suprêmes entre les glaciers. Là-haut, tout prend un aspect
inattendu de joie. Même les rochers qui semblaient noirs par leur contraste avec
les neiges, ornent leurs anfractuosités de petites touffes de verdure. Eux aussi
prennent part à la gaieté du printemps. »
Mais c’est bien sûr par « l’homme », après « les dieux et les génies », que
l’auteur termine son bel ouvrage : « Le gravisseur aime d’autant plus la
montagne qu’il a risqué d’y périr ; mais le sentiment du danger surmonté n’est
pas la seule joie de l’ascension, surtout chez l’homme qui, pendant le courant de
sa vie, a dû soutenir de fortes luttes pour faire son devoir. En dépit de lui-même,
il ne peut s’empêcher de voir dans le chemin parcouru, avec ses passages
difficiles, ses neiges, ses crevasses, ses obstacles de toutes sortes, une image du
pénible chemin de la vertu ; cette comparaison des choses matérielles et du
monde moral s’impose à son esprit. » Avant de conclure, en bon pédagogue qu’il
était : « Dans ce travail, si capital, de l’éducation des enfants, et, par eux, de
l’humanité future, la montagne a le plus grand rôle à remplir. La véritable école
doit être la nature libre, avec ses beaux paysages que l’on contemple, ses lois que
l’on étudie sur le vif, mais aussi avec les obstacles qu’il faut surmonter. Ce n’est
point dans les étroites salles aux fenêtres grillées que l’on fera des hommes
courageux et purs. Qu’on leur donne au contraire la joie de se baigner dans les
torrents et les lacs de montagne, qu’on les fasse promener sur les glaciers et les
champs de neige, qu’on les mène à l’escalade des grands sommets. Non
seulement ils apprendront sans peine ce que nul livre ne saurait leur enseigner…
mais encore ils se seront trouvés en face du danger et l’auront joyeusement
bravé. L’étude sera pour eux un plaisir et leur caractère se formera dans la joie. »
Soit transmis au ministre de l’Education nationale…

Presque le portrait de Lénine, avec les cheveux en plus… Le visage d’Elisée


Reclus, immortalisé par le photographe Nadar, son ami intime, en dit presque
davantage que sa biographie. Personnage romanesque, touche-à-tout, aux
multiples facettes, sa vie a été une éternelle errance et une révolte permanente.
Fils de pasteur protestant, étudiant en théologie, il quitte très vite le sentier
programmé pour lui par son père, abandonne ses études de théologie, se
passionne pour la géographie, dévore Saint-Simon, Fourier, Lamennais, part à
Berlin, puis à Strasbourg, et traverse la France à pied pour regagner sa maison de
famille à Orthez. Il y écrit ses premiers textes politiques d’inspiration libertaire :
« Notre destinée, c’est d’arriver à cet état de perfection idéale où les nations
n’auront plus besoin d’être sous la tutelle d’un gouvernement ou d’une autre
nation ; c’est l’absence de gouvernement, c’est l’anarchie, la plus haute
expression de l’ordre17. »
Après le coup d’Etat du 2 décembre 1851, menacé d’arrestation, il s’exile à
Londres, puis à la Nouvelle-Orléans, puis en Colombie où il tente en vain de
monter une exploitation agricole. De retour en France, il adhère à la Première
internationale, se lie avec Bakounine, fréquente Proudhon et Nadar, tout en
subsistant grâce à ses articles pour la Revue des deux mondes et ses guides de
voyage pour Hachette. En 1871, il prend les armes aux côtés des communards et
est fait prisonnier par les Versaillais… Il fera onze mois de détention et sera
condamné au bannissement.
Mais quel rapport avec la montagne ? C’est précisément là que la jonction se
fait car, banni, Reclus se réfugie avec sa famille en Suisse. Et c’est là, parcourant
les sentiers, qu’il écrit ce petit bijou de méditation poétique et naturaliste sur la
montagne. Ce qui ne l’empêche pas de continuer à militer pour un
« communisme libertaire », à écrire pour les revues anarchistes, La Commune,
Le Travailleur, Le Révolté, tout en poursuivant son immense Géographie
universelle qu’il mettra presque vingt ans à terminer. Troisième et dernier exil,
en Belgique cette fois, après la condamnation de Ravachol en 1892. Il enseigne
alors la géographie à l’Université libre de Bruxelles, un établissement
révolutionnaire qui ne délivrait pas de diplôme, ne rémunérait pas ses
professeurs et où les étudiants se précipitaient pour écouter, fascinés, les
discours de Reclus : « Quel que soit l’avenir de l’humanité, quel que doive être
l’aspect du milieu qu’il se créera, la solitude, dans ce qui reste de la libre nature,
deviendra de plus en plus nécessaire aux hommes qui, loin du conflit des
opinions et des voix, veulent retremper leur pensée… Heureusement, les
montagnes ont toujours les plus douces retraites pour celui qui fuit les chemins
frayés par la mode. Longtemps encore on pourra s’écarter du monde frivole et se
retrouver dans la vérité de sa pensée, loin de ce courant d’opinions vulgaire et
factice qui trouble et détourne jusqu’aux esprits les plus sincères18. » Il s’éteint
en 1905, un mois à peine après la mort de son frère et compagnon de route Elie,
près de Bruges. Conformément à ses souhaits, son corps sera porté en terre sans
aucune cérémonie ni personne pour l’accompagner.
« Vu comme un fou ou comme un génie, un dangereux fanatique ou un saint
laïque, Elisée Reclus ne laissait pas indifférent… Ainsi, le poète de la
géographie, l’un de nos érudits les plus littéraires, a fini par rejoindre la
littérature romanesque » écrit son biographe19 .
Refuge
« La porte en sapin de la petite chambrée grince à peine lorsque j’entre avec mille précautions,
aidé par ma lampe frontale en position “rouge”, pour ne pas déranger le couple qui est déjà
couché dans la mezzanine. Lui est chirurgien à Marseille, la soixantaine sentencieuse. Elle est sa
maîtresse. C’est du moins ce que son œil allumé et sa volubilité presque forcée m’ont suggéré
pendant le repas, qui, par la volonté de la gardienne du refuge, nous avait faits voisins d’un soir.
Je m’allonge sous la couette après avoir fait glisser pantalon de ski et polaire chaude au pied du
lit minuscule. Mes talons et mon crâne touchent les parois opposées… Merde. Comme toujours
en pareil cas me revient la légende préfectorale qui veut que, dans tout chef-lieu, un lit de deux
mètres fût installé pour pourvoir aux besoins d’un hypothétique séjour du général de Gaulle…
Mais je ne suis pas le Général et nous ne sommes pas à la préfecture… La nuit s’annonce
inconfortable. Je lâche la mythologie selon Luc Ferry pour un livre plus facile, Into the Wild. La
chasse aux kilos – pas les miens, ceux que je porte – m’a autorisé deux bouquins pour une
semaine. Du haut de la mezzanine, des soupirs peu équivoques m’interrompent dans ma lecture.
C’est elle. Les salauds, ils sont en train de faire tranquillement l’amour à un mètre au-dessus de
moi… Je dis les salauds, mais je pense les veinards. Les refuges, c’est comme les bateaux en
croisière, un aphrodisiaque puissant. Comment éviter de tendre l’oreille ? C’est drôle comme les
gémissements de plaisir des femmes amoureuses sont les mêmes, quels que soient l’âge, la
beauté, le milieu social… Je suis à la fois stupide, ému et envieux, seul dans mon petit lit. Et j’ai
peu d’efforts à faire pour entendre la femme terminer son orgasme étouffé par un “Je t’aime” à
peine murmuré. J’aurai lu une page. J’éteins ma frontale… Grincement de porte. Le visage barbu
de Philippe apparaît par l’entrebâillement. C’est l’heure. Enfin ! Le lever est d’autant plus facile
que le sommeil est de mauvaise qualité. Dehors, il fait – 16° et grand beau. Café noir tartine
rapidement avalés, le cœur au bord des lèvres, c’est le départ20. »

J’ai toujours aimé la poésie des refuges… pas celle des usines à alpinistes,
bruyantes et bondées, que les puristes évitent en optant pour le bivouac*, celle
des petits chalets gardés comme on en trouve encore tant – heureusement – dans
les Alpes ou dans les Pyrénées. Bénis soient les jeunes couples qui ont fait ce
choix de vivre là-haut pour permettre à ceux d’en bas de jouir du bonheur d’une
« nuit en refuge ».
Trois moments à déguster particulièrement : l’arrivée, la tombée de la nuit,
le souper.
L’arrivée est joyeuse. La marche d’approche a été longue, le sac est lourd,
les vêtements trempés par la sueur de l’effort. Le pied posé sur la terrasse en bois
après la montée sur un sentier pierreux est une délivrance. Poser son sac, enlever
ses chaussures, faire sécher ce qui est humide au-dessus du poêle, boire un thé
ou une bière… Un délice. Bavarder avec le gardien et sa femme. Attention, ici,
tu n’es pas à l’hôtel ! Ils te reçoivent dans leur maison. Demander d’abord où on
doit ranger ses chaussures et son matériel de montagne… Enfiler les chaussons
pour entrer dans la salle commune. A la délicatesse du voyageur répondra la
gentillesse du gardien.
Une fois ton dortoir désigné et tes affaires rangées, profite de cet instant
magique de la tombée de la nuit. De la terrasse en bois qui fait face à la
montagne, laisse-toi aller à la rêverie et à la méditation en contemplant le ciel et
les sommets changer de couleur au coucher du soleil. La solitude est ici source
ineffable de joie.
Vient l’heure du dîner, sonnée par le gardien. A table, tu découvriras, en
dégustant la soupe chaude, ceux et celles que le hasard a placés à côté de toi.
« Vous faites quoi demain ? Vous êtes de quelle région ? Que dit la météo ?
Qu’est-ce que vous faites dans le civil ?… » L’ambiance chaleureuse du chalet
pousse aux rires, aux histoires et aux confidences. Et à la fin du dîner, n’oublie
surtout pas d’aider à desservir et à faire la vaisselle ! Vers 21 heures, l’extinction
des feux approche et, une fois que le gardien a fait le tour des cordées pour leur
demander l’heure souhaitée du petit déjeuner – quel luxe ! –, chacun regagne sa
chambrée à la lampe frontale, en espérant dormir quelques heures… Le lever,
que ce soit à 2, 3, 4 heures ou même à minuit, est nettement moins romantique.
S’habiller dans le noir, vérifier le temps qu’il fait, avaler un café qui ne passe
pas, s’équiper en toute hâte, avec un sentiment mêlé d’impatience et de crainte
avant la course, partir dans la nuit, les muscles froids et courbaturés… Il faut dix
bonnes minutes de progression pour que le corps se réveille, le rythme
s’établisse et les bonnes sensations reviennent. La machine une fois lancée, tes
yeux pourront s’élever vers les cimes qui s’éclaircissent insensiblement et ton
esprit pourra vagabonder librement, sans regarder en arrière vers les lumières
déjà oubliées du refuge.
Rey, Guido (1861-1935)
Le chantre du Cervin, le poète de la montagne, le photographe des cimes…
Artiste dans l’âme, bien qu’homme d’affaires avisé, c’est son amour profond
pour la montagne qui inspirera aussi bien ses nombreux écrits que ses
photographies. « Il y a, dans la pratique de l’alpinisme, quelque chose de plus
qu’une vaine ambition à gravir des pics difficiles, il y a une âme21 », disait-il.
Mais cet alpinisme presque métaphysique ne l’empêchera pas de pratiquer un
alpinisme acrobatique… comme en témoigne son ascension rocambolesque de
l’arête de Furggen au Cervin en 1899 !
Turinois issu d’une grande famille d’industriels, il avait pour oncle le
ministre et fondateur du Club alpin italien Quintino Sella. Son cousin, Vittorio
Sella, sera un des plus grands photographes de montagne de ce demi-siècle.
Autant dire que le jeune Guido avait quelques facilités pour découvrir la
montagne, ce qu’il fit dès l’âge de huit ans, en famille, notamment avec son frère
Mario, qui se tuera au col du Géant. Traumatisé par cet accident, il ne grimpera
désormais qu’avec un guide, souvent l’un des frères Maquignaz. Il réussit
quelques belles premières : la face sud de la Ciamarella, belle paroi de
850 mètres de haut (1883), la face est du Monte Viso (1887), la pointe Blanche à
la dent d’Hérens (1898). Mais c’est son aventure au Cervin* qui, en 1899, lui
donnera une vraie notoriété… en bien comme en mal ! Voilà dix ans que l’arête
de Furggen résiste aux assauts de Guido Rey. Cela suffit ! Il faut employer les
grands moyens. Le ressaut sommital étant infranchissable, Rey et les frères
Maquignaz font l’ascension du Cervin par la voie normale, jettent une échelle de
corde du sommet vers le pied du fameux ressaut. Rey descend le long de
l’échelle de corde jusqu’à l’endroit précis où il avait dû renoncer quelques jours
plus tôt et… termine l’ascension grâce à l’échelle de corde ! Guido savoure sa
victoire, et même si des commentateurs stigmatiseront la « tricherie22 », Rey
venait d’inventer l’escalade artificielle* !
A trente-neuf ans, il ne s’arrêtera pas là ! Aussi désireux de faire partager sa
passion que son oncle l’avait été avec lui, il se lie d’amitié avec l’écrivain
Edmondo De Amicis et avec son fils Ugo, qu’il forme à l’escalade. Ils
s’attaqueront ensemble au Grépon (1904), au Dru (1905) et iront grimper dans
les Dolomites (face sud de la Marmolada, 1910). Lorsque la guerre éclate, il est
trop âgé pour servir au combat mais s’engage avec la Croix-Rouge pour le
secours aux blessés. C’est à cette occasion qu’il subira un grave accident de
voiture qui l’empêchera désormais de grimper. Il se retire alors dans sa villa au
Breuil, face au Cervin, « sa » montagne, et se livre à la méditation, à l’écriture et
à la photographie… son autre passion, qui lui avait valu, déjà, un premier prix au
salon de Turin en 1898, une médaille d’or à Florence en 1899 et un éloge appuyé
dans le journal américain Camera Work en 1908. Ses dernières créations, loin de
la photo de montagne, se rattachent au genre de la « photographie picturale ». Il
y met en scène des peintures célèbres sous la forme de tableaux vivants. Un
véritable artiste, en montagne comme dans son atelier.
Rousseau, Jean-Jacques (1712-1778)

Jean-Jacques Rousseau, familier des bords du lac Léman, n’a visiblement


jamais mis les pieds en montagne, mais il en parle tellement bien ! Et s’il a sa
place dans ce dictionnaire amoureux, c’est qu’il a contribué plus qu’un autre à
cette révolution des mentalités qui a transformé l’image de la montagne en
Europe. Jusque-là objet de craintes, de superstitions, redoutée ou subie, mais non
aimée, elle est devenue à partir du XVIIIe siècle sujet de plaisir, de contemplation,
de poésie et, plus tard, de loisirs.

« Sur les hautes montagnes, où l’air est pur et subtil, on se sent plus de facilités dans la
respiration, plus de légèreté dans le corps, plus de sérénité dans l’esprit. Les plaisirs y sont moins
ardents, les passions plus modérées. Les méditations y prennent je ne sais quel caractère grand et
sublime, proportionné aux objets qui nous frappent, je ne sais quelle volupté tranquille qui n’a
rien d’âcre ou de sensuel. Il semble qu’en s’élevant au-dessus du séjour des hommes, on y laisse
tous les sentiments bas et terrestres, et qu’à mesure qu’on approche des régions éthérées, l’âme
contracte quelque chose de leur inaltérable pureté »,

écrit Saint-Preux à Julie dans La Nouvelle Héloïse, ou les lettres de deux


amants habitants d’une petite ville au pied des Alpes (1761). Quel changement !
Avant Rousseau, mettant à part le poète suisse Albrecht von Haller* (1708-
1777) dont le poème « Die Alpen » avait connnu un vif succès (1729), la
montagne n’avait pas la cote chez les écrivains et les poètes… L’Anglais Joseph
Spence (1699-1768) écrivait d’ailleurs, non sans humour : « J’aimerais beaucoup
les Alpes, s’il n’y avait pas les montagnes23 ! »
Jusqu’au XVIIIe siècle, la montagne n’était pas source de désir. Elle n’était
pas un but, mais une nécessité, un passage obligé (et éprouvant !) pour les
armées, les voyageurs, les bergers, les chasseurs ou les cristalliers qui les
parcouraient par devoir. A partir du XVIIIe siècle, s’ajouteront à ces montagnards
« par obligation » les scientifiques, botanistes, physiciens, géologues et autres
naturalistes qui braveront l’altitude pour y faire des mesures et des observations.
Mais la montagne pour elle-même, pour le plaisir, pour la beauté ou tout
simplement la joie d’y être, ne se révélera vraiment qu’à partir de la fin du
XVIIIe siècle.
Bien sûr, il y eut des précurseurs !
L’empereur Hadrien, amoureux des arts et lettres, a entrepris seul en l’an
130 l’ascension de l’Etna, de nuit de surcroît, juste pour le bonheur de
contempler le lever du soleil au sommet. Le poète Pétrarque* a écrit de très
belles pages sur son ascension du mont Ventoux, avec son frère et deux porteurs
(déjà !) en 1336 : « La vie que nous appelons heureuse occupe les hauteurs et,
comme dit le proverbe, étroite est la route qui y mène. Nombreux aussi sont les
cols qu’il faut passer, de même nous devons avancer par degrés, de vertu en
vertu ; sur la cime est la fin de toutes choses, le but vers lequel nous dirigeons
nos pas. Tous veulent l’atteindre, mais, comme dit Ovide, “vouloir est peu ; il
faut, pour parvenir, désirer”. » Et, une fois le sommet atteint : « Je regarde
derrière moi : les nuages sont sous mes pieds, et je commence à croire à la réalité
de l’Athos et de l’Olympe… déjà je ne savais plus, me semblait-il, où je me
trouvais, ni pourquoi j’étais venu… Je me retourne en direction de l’occident,
pour regarder et admirer ce que j’étais venu voir : je m’étais aperçu, non sans
étonnement, qu’il était temps de partir, car déjà le soleil déclinait et l’ombre de
la montagne s’allongeait24. »
L’auteur des Rêveries du promeneur solitaire aurait pu signer ces lignes.
Bien sûr, la montagne que dépeint le poète-philosophe est une montagne
idéalisée, pure, préservée des maux de la société et qui élève l’âme. La
montagne, comme retour possible à « l’état de nature » cher à Rousseau, cette
situation heureuse où les hommes, égaux entre eux, vivaient sans conflits…
Vision idyllique, romantique, voire naïve, mais qui a profondément influencé
l’opinion des Lumières, ouvrant la porte à l’alpinisme « contemplatif », puis à la
montagne comme loisir et comme sport. Frison-Roche* a raison de dire que,
plutôt que de parler de la conquête de la montagne par l’homme, c’est la
conquête de l’homme par la montagne qui s’est produite25.
Ruskin, John (1819-1900)
Les plus belles déclarations d’amour aux montagnes, « ces grandes
cathédrales de la Terre, avec leurs portes de rochers, leurs pavements de nuages,
leurs chœurs d’eau et de pierre, leurs autels de neige et leurs voûtes de pourpre
éternellement traversées par les étoiles26 », c’est dans l’œuvre prolifique de cet
intellectuel britannique, porté aux nues par Marcel Proust, qu’on les trouve
assurément. Alpiniste, non point, mais poète, écrivain, peintre, dessinateur,
critique d’art, professeur, passionné de géologie, d’architecture, autant que
d’économie politique et, surtout, grand voyageur. « Je vous aime, vous,
montagnes éternelles, Je vous aime, vous, si puissantes », écrit-il à l’âge de
douze ans dans un de ses premiers poèmes. Quelques années plus tard, il dira
que, pour lui, Chamonix* et Venise sont les deux pôles de la Terre : Chamonix
pour ses montagnes, œuvres de Dieu, Venise pour ses monuments, œuvres des
hommes. L’éternel et l’éphémère…
Enfant unique, couvé par sa mère, incroyablement précoce, il n’a
pratiquement jamais fréquenté l’école – sauf quand il sera professeur à Oxford !
Ses parents, riches et oisifs, persuadés d’avoir engendré un génie, se sont
chargés de son éducation dans la plus stricte tradition puritaine, mais avec une
forte imprégnation littéraire et artistique. Totalement à l’abri des soucis
matériels, il passera sa vie à écrire, à dessiner, à peindre et à voyager, la plupart
du temps avec ses parents dont il ne s’est jamais émancipé… Sa vie sentimentale
sera pathétique, sa vieillesse emportée par la dépression et la folie. Dramatique.
La découverte de Chamonix à l’occasion d’un voyage familial est un
véritable choc esthétique. Il a treize ans :

« Voilà les aiguilles ! dit alors le cocher de notre char-à-bans… Je sursautai… Sept mille pieds
au-dessus de moi s’élevaient les aiguilles du Mont-Blanc, hérissées, déchiquetées, comme
éclatées, tels les vestiges de soixante siècles de tempêtes, et pourtant toujours là, elles jaillissent,
rouges, dénudées à l’exception d’un peu de lichen, totalement inaccessibles, sans la moindre
neige, car celle-ci ne peut tenir sur l’abrupte verticalité de ces terribles pentes qui d’un seul élan
vertigineux s’élèvent au-dessus d’un océan de neige dont la houle des vagues roule au-dessus
d’autres monts plus bas et moins à pic… Rien ne brise le silence… Aucune voix ne sort du
gouffre du glacier, ni aucun murmure des mille torrents de la montagne, vous êtes dans la
solitude, une étrange solitude qui n’a rien de terrestre, mais vous avez l’impression que l’air est
plein d’esprits27. »

Tout au long de sa vie, John Ruskin cherchera à retrouver cette divine


sensation. Il séjournera, en tout, dix-huit fois à Chamonix… Il y est encore
présent… par le médaillon à son effigie qui orne la « pierre à Ruskin », où il
avait pour habitude de s’asseoir sur les flancs du Brévent.
De retour chez lui, le jeune John dévore Le Voyage dans les Alpes de
Saussure* : « J’ai découvert qu’il était allé dans les Alpes comme je désirais y
aller moi-même, seulement pour les regarder et les décrire, telles qu’elles étaient,
en les aimant profondément28. » La montagne n’est pas pour lui un simple décor.
Il veut tout connaître d’elle de l’intérieur, pour mieux la décrire, par l’écriture et
par la peinture. Pour mieux l’aimer. Aussi se passionne-t-il pour la géologie.
Les aquarelles de Ruskin ont quelque chose des peintures* de Turner. Ce
n’est pas un hasard. John voue une folle admiration au peintre anglais, qui est
alors au sommet de sa gloire. Il est son « maître sur la Terre », rien que ça ! Les
Ruskin père et fils collectionnent ses œuvres : ils en détiendront presque 300 à la
mort du peintre, et John sera même son exécuteur testamentaire. C’est
l’influence de son maître qui lui fait écrire son premier livre à succès, Modern
Painters, publié en 1843, qui est plus que l’œuvre d’un critique d’art : « C’est de
la philosophie et de l’esthétique, et beaucoup plus que cela. C’est de la poésie.
C’est de la prose. C’est un traité. C’est un grand pamphlet. C’est une défense ou
plutôt un règlement de comptes. C’est un sermon… C’est une méditation sur le
paysage et un exercice pour apprendre comment les yeux doivent regarder la
nature29. » Ecrit à Londres, l’ouvrage a été conçu en réalité à Chamonix, où
Ruskin puise son inspiration en contemplant pendant de longues heures le ciel et
les montagnes. Inspiration, mais aussi révélation :

« Les puissantes pyramides se dressaient, telle une cité céleste avec des murailles d’améthyste et
des portes d’or… J’appris ce que je n’avais encore jamais connu – la véritable signification du
mot beauté… Ce fut alors, seulement, sous ces montagnes glorieuses, que je compris que n’être
plus rien pouvait être beaucoup plus qu’être un homme ; et comment l’âme immortelle – sans
désir, sans mémoire, sans même le sentiment de son existence, avec la sensation de son propre
être perdu dans la perception d’un autre plus puissant – peut être aussi impuissante qu’une feuille
et pourtant plus grande que le langage ne peut le dire, absorbée dans la seule contemplation de
l’infini de Dieu30. »

Ruskin, je l’ai dit, n’a jamais pratiqué l’alpinisme. Tout juste des randonnées
en altitude, avec son fidèle compagnon, le guide Joseph-Marie Couttet : le
Brévent, le pied des aiguilles de Chamonix, le Montenvers, à la rigueur le
Buet… Couttet, qui a gravi quatorze fois le mont Blanc, avait reçu l’ordre de
Ruskin père d’éviter toute escalade ! Et John, qui sera fidèle à son guide pendant
trente ans, se gardera bien de transgresser l’interdit paternel ! Car le problème du
jeune Ruskin est là : l’emprise parentale, qui fera de sa vie affective une suite
douloureuse d’échecs. A l’âge de vingt-neuf ans, Ruskin se marie avec la jeune
et douce Effie Chalmers Gray. Mais le jeune couple habite la plupart du temps
chez les parents Ruskin, où la mère de John mène une vie infernale à sa belle-
fille. Mieux, un an seulement après son mariage, John part pour un long séjour à
Chamonix, sans sa jeune épouse, jugée trop fragile, mais en revanche avec son
père et sa mère ! Enfin, on apprendra quelques années plus tard de la bouche
d’Effie, lorsque l’annulation du mariage sera demandée et obtenue, que son mari
ne l’a jamais touchée, dégoûté qu’il avait été par la vision de son corps nu le soir
des noces… Après l’annulation du mariage, à laquelle il ne s’est pas opposé,
Ruskin revient vivre, avec ses livres, chez ses parents…
Chamonix, Venise. Venise, Chamonix. A Venise, il médite sur la splendeur
et la décadence des palais, ces Pierres de Venise qui agonisent lentement sous
les assauts du temps, comme les civilisations. Il en fera, sous ce titre, un beau
livre publié en 1851, suivi de deux autres volumes en 1853. De Chamonix, il
ramènera le quatrième volume de Modern Painters, justement dénommé Of
Mountain Beauty, « véritable traité de “montagnologie” où se mêlent la géologie
et la Bible, sans perdre tout à fait de vue l’esthétique. La beauté de la montagne,
pour Ruskin, est l’œuvre du temps, mais un autre temps que celui dont on fait
l’expérience à Venise. A Chamonix, c’est “l’immense temps géologique” d’une
lenteur infinie qui est à l’œuvre et a sculpté les montagnes telles que nous les
voyons31 ».
Laissons parler Ruskin :

« Ces sombres chaînes de montagnes désolées et effrayantes que les hommes, à presque toutes
les époques, ont regardées avec aversion ou avec terreur et dont ils se sont détournés comme si
elles étaient hantées de perpétuelles images de mort, sont, en réalité, des sources de vie et de
bonheur beaucoup plus pleines et bénéfiques que toutes les plaines avec leur brillante
prospérité… Nos idées du terrible et du sublime nous viennent alternativement des montagnes et
de la mer ; mais nous les associons injustement. La vague de la mer, avec tout ce qu’elle a de
bienfaisant, est cependant dévorante et terrifiante ; mais la vague silencieuse de la montagne
bleue se dresse vers le ciel dans la sérénité d’une perpétuelle action de grâces. »

L’auteur d’une aussi belle déclaration d’amour va-t-il passer à l’acte, quitter
ses parents et s’installer dans ses chères montagnes ? Il le veut ! Il a quarante et
un ans, vient de terminer, sous la pression de son père, le cinquième volume de
Modern Painters et entend bien commencer une nouvelle vie. Il file à Genève,
trouve une maison en location à Mornex et s’y installe. Seul. Mais Chamonix est
un peu loin… Il met à contribution le bon Couttet, qui lui trouve un alpage à
vendre juste sous l’aiguille de Blaitière. Le rêve… Ruskin s’y voit déjà et goûte
sa liberté à peine acquise. Il se surprend même à adresser à son père, comme un
adolescent, une lettre véhémente où il lui reproche de l’avoir élevé dans du coton
et d’avoir étouffé ses passions… Mais les événements le rattrapent et
s’acharnent sur lui, comme si le destin voulait se venger. Son père, hasard ou
coïncidence, meurt brutalement peu de temps après. Son ami Couttet tombe
malade. Son projet d’installation à Chamonix tombe à l’eau. Il continue certes à
voyager, mais le cœur n’y est plus : le monde n’est plus ce qu’il était.
L’industrialisation, le développement du tourisme, l’essor de l’alpinisme même
sont désormais la cible des écrits de Ruskin que la modernité révulse. Il accuse
les membres de l’Alpine Club naissant de transformer les cathédrales de la Terre
en « mâts de cocagne » ou en « champs de courses », se désespère de la
dénaturation de Chamonix par les hôtels en construction, des hordes de touristes
envahissant la vallée, de la pollution de l’air et des rivières… Au fond de lui-
même, il est rongé par une histoire d’amour impossible avec une enfant de douze
ans, Rose La Touche, à qui il donne des cours de dessin. Traumatisée, la petite
sombrera dans la dépression et l’anorexie. Le sort s’acharne sur Ruskin : mort de
sa mère en 1872, mort de Rose, à l’âge de vingt-sept ans seulement en 1875,
mort de son ami Couttet en 1877… C’en est trop. A cinquante-neuf ans, en
pleine nuit, Ruskin fait une première crise de démence : hallucinations, délire…
Avec des périodes de rémission, il vivra encore vingt-deux ans dans cet état,
sous la surveillance étroite de ses proches, avant de rendre son dernier souffle le
18 janvier 1900 dans sa maison de Brantwood. Marcel Proust, tout jeune alors,
écrira : « Ruskin est mort, Nietzsche est fou, Tolstoï et Ibsen semblent au terme
de leur carrière : l’Europe perd l’un après l’autre ses grands directeurs de
conscience… Ruskin fut son professeur de goût, son initiateur à la beauté32. »
Rutkiewicz, Wanda (1943-1992)
12 mai 1992 : Wanda et son compagnon de cordée mexicain Carlos Carsiolo
quittent le camp IV (7 950 mètres) sur le Kangchenjunga pour tenter le sommet.
Carlos marche bien. Wanda très lentement. Elle ne se sent pas bien. Mais sa
force morale est telle qu’elle ne pense même pas à renoncer. Elle veut être la
première femme à aligner les quatorze sommets de 8 000 mètres. C’est son
neuvième. A quarante-neuf ans, la belle femme brune est une héroïne pour les
Polonais, mais aussi pour toutes les femmes : première femme au sommet du
K2*, troisième à l’Everest*, spécialiste des premières féminines sur les voies les
plus difficiles des Alpes*, c’est une icône. Mais, aujourd’hui, ce n’est pas la
grande forme. D’ailleurs, son médecin lui avait déconseillé de partir. Mais elle
s’accroche, même si Carlos prend de plus en plus d’avance. Après 12 heures de
galère dans la neige profonde, Carlos atteint le sommet et redescend. Il croise
Wanda qui s’est arrêtée, épuisée, vers 8 300 mètres. Il essaie de la convaincre de
redescendre avec lui au camp IV. Elle refuse. Elle veut ce sommet ! Elle veut
bivouaquer, puis faire une tentative le lendemain. On peut imaginer leur
dialogue : « Mais tu es folle, tu ne peux pas bivouaquer, tu n’as rien, ni tente, ni
nourriture, ni réchaud ! — Je me débrouille, je vais faire un trou dans la neige
pour m’abriter ! Laisse-moi tranquille ! » Carlos, très atteint lui-même par la
fatigue et l’altitude, renonce et descend. Il attendra en vain au camp IV. On ne
reverra pas Wanda, disparue à jamais.
Ainsi s’arrête la vie d’une des alpinistes les plus douées de ce siècle. Née en
Lituanie, émigrée en Pologne, ingénieure diplômée de l’institut polytechnique de
Wrocław, sportive accomplie (elle aurait même dû participer aux JO dans
l’équipe polonaise de volley-ball), la vie n’a pas été tendre avec elle. Décès
prématuré de son frère aîné, mort de son père, assassiné en 1972, deux mariages
éphémères (« Je suis trop indépendante ! », dira-t-elle), un amour intense avec
un homme qui mourra sous ses yeux au Broad Peak en 1990, victime d’une
chute (Kurt Lyncke)… Et malgré tout cela, cette flamme intérieure et cette
ambition… pour elle-même bien sûr, mais aussi pour la cause des femmes. Elle
est fière lorsqu’en 1973 elle emmène la première cordée féminine au pilier nord
de l’Eiger*, puis en 1978, sur la face nord du Cervin*. Mais elle a l’âge de
Messner*, et c’est l’Himalaya* qui l’attire. Première féminine au Gasherbrum III
en 1975 – elle détient alors le record d’altitude –, troisième femme à l’Everest en
1978, ce qui la fait connaître du monde entier. Elle se lance alors dans la course
aux 8 000. Le Makalu en solo en 1980, le Nanga Parbat, première féminine, en
1985 ; la première femme au K2, durant l’été meurtrier de 1986 ; le
Shishapangma en 1987 ; le Gasherbrum II en 1989 ; le Gasherbrum I en 1990 ;
le Cho Oyu en solo en 1991 ; la face sud de l’Annapurna* en solo, première
féminine, en 1992… Personne ne doute qu’elle aurait gravi les quatorze
sommets si, ce jour funeste de 1992, elle avait écouté les conseils de son
compagnon de cordée et descendu au camp IV. Admirable Wanda, trop pressée
peut-être. Ou est-ce la disparition tragique de l’amour de sa vie deux ans
auparavant qui aurait brisé un ressort intérieur ? Elle gardera à jamais son secret.
Samivel (1907-1992)
Samivel ? C’est un peu l’Alexandre Dumas de la montagne – la peinture* et
le cinéma* en plus ! Ecrivain, poète, graphiste, aquarelliste, alpiniste, cinéaste,
photographe, explorateur et conférencier… Ouf ! Il ne lui manque plus que la
politique – et encore, son engagement public pour la défense de l’environnement
montagnard a marqué son époque. Samivel incarne avec un génie plein
d’humour et de tendresse cette belle tradition européenne de la poésie* alpestre,
par le texte comme par l’image. Son amour de la montagne, pudique et vrai,
transpire de toutes ses œuvres. Et c’est pour cela que je l’aime !
De son vrai nom Paul Gayet-Tancrède, Samivel a choisi son pseudo en lisant
Dickens à l’adolescence. Du chalet familial des Contamines, il découvre très
jeune le ski* et l’alpinisme*. Mais… stop : Samivel ne voulait pas qu’on parle
de sa vie. Juste qu’on s’intéresse à son œuvre – qui est immense !
On sait combien la haute montagne se prête mal au dessin, à la peinture*, à
la photographie – trop petits, trop étroits pour elle, trop artificiels pour traduire
les sensations qu’elle inspire ! Samivel pourtant a réussi à l’apprivoiser sur le
papier. En rusant : par l’humour, la légèreté, la poésie et la tendresse. Son coup
de crayon, dès le départ, est fulgurant. Très vite, les revues de montagne
s’arrachent ses dessins. Il utilise son talent pour défendre « cette nature qui fut
créée de toutes pièces pour être parcourue à pied et sac au dos1 ». Son tout
premier recueil de dessins, Sous l’œil des choucas, plein de finesse, paraît en
1931 chez Delalande, suivi par L’Opéra de pics, préfacé par Jean Giono.
Suivront d’autres recueils, d’innombrables illustrations d’ouvrages (de Tartarin
sur les Alpes d’Alphonse Daudet à des contes comme Trag le chamois2, en
passant par Gargantua, Pantagruel, et même les Fables de La Fontaine !), mais
aussi des affiches, lithographies, frontispices de livres… Samivel n’a jamais
cessé de dessiner. Avez-vous vu ses aquarelles ? Nul autre que lui n’a su, l’air de
rien, traduire par ses teintes bleu délavé ces instants éphémères qui précèdent le
lever du soleil au passage de la rimaye, la légèreté de l’air qui enveloppe les
cimes, la douceur du soir au refuge avant le coucher. Bref, vous l’avez compris :
chez Samivel, il y a autant de Turner que de… Hergé !
Mais Samivel ne se borne pas à peindre ou à croquer : il écrit. Des
nouvelles : Contes à pic, Contes des brillantes montagnes avant la nuit, Il y aura
de l’eau pour les cygnes… Un roman qui fera date, Le Fou d’Edenberg (1967),
qui aurait pu, dit-on, obtenir le prix Goncourt. Deux brillants essais, mi-
philosophique, mi-historique : L’Œil émerveillé (1976) et Hommes, cimes et
dieux (1973). Ses textes – une cinquantaine d’ouvrages publiés au total –, qu’ils
soient contes, poèmes, récits, romans ou essais, sont comme il le disait lui-même
« avant tout des histoires, des histoires de bêtes, d’hommes, de cimes,
particulièrement dédiées à ceux, jeunes ou moins jeunes, qui, d’une génération à
l’autre, ont aimé, aiment, aimeront toujours les histoires, les bêtes, les hommes,
les cimes3 ». Cet amour débordant de poésie enchante le lecteur de l’éternel
Samivel… Et la magie opère : toute l’essence de la montagne est là, sous sa
plume délicate et bienveillante.
Ses mystères d’abord : « Deux mille mètres plus bas, les quatre dragons de
glace qui défendaient la montagne, celui de Furggen, celui de Zermatt, celui de
Tiefenmatten et celui du Breuil, s’étiraient sournoisement, grondaient,
s’effondraient, crachaient par cent gueules des torrents scintillants, mais leur
fracas se perdait en route dans l’immensité des parois. Ici, rien n’avait changé,
ou presque, depuis la naissance du monde, depuis que les feux des hommes
s’étaient mis à clignoter chaque soir dans les fosses profondes de la vallée. Et il
semblait que rien, jamais, ne dût changer4. » Samivel fréquente les esprits secrets
de la montagne, ses légendes – de celle d’Icare*, dont il fait l’ancêtre des
alpinistes5, à celle de la vallée des Merveilles, où le mont Bégo se couvre de
milliers d’inscriptions sacrées6, en passant par le murmure de la neige* « fille
aérienne de l’eau7 ».
Ses colères aussi. Voyez un peu cet orage sur l’aiguille Verte :

« La première vague d’assaut engloutit les avancées sud-ouest de la chaîne et vint heurter à la
vitesse de 50 m/s les remparts du Dôme et du Mont-Blanc. Là, comme une lame de fond sur un
écueil, elle se cabra, jaillit en hauteur jusqu’à cinq mille et déborda immédiatement en noirs
torrents à travers toutes les brèches et dépressions. Dans le même temps, une autre colonne
culbutait les faibles défenses du Prarion, prenait d’enfilade la vallée de l’Arve et, n’y rencontrant
aucun obstacle, avalait à toute allure les alpages et les forêts jusqu’à la base des grandes aiguilles,
pour l’élever ensuite verticalement le long de leurs flancs à la rencontre de la masse principale.
Quelques instants, les dures flèches du Plan, des Blaîtières, du Grépon, tâchèrent de résister à la
houle formidable qui assaillait leurs bases. Puis les deux raz-de-marée déferlèrent par-dessus les
arêtes coupantes du granit, se mêlèrent comme des pieuvres et le premier éclair lança son premier
coup de dague à travers les nuées fuligineuses […] Des pans de pluie s’effondrèrent lourdement
dans la vallée et les cavernes sonores de la pierre et de la glace commencèrent à retentir comme
des tambours de guerre sous le martèlement précipité de la foudre […] Soudain, les falaises de la
Grande Rocheuse gémirent dans leur dos sous l’effort du vent. Une nuée livide, déchiquetée,
s’élança en sifflant du cratère obscur de l’orage, submergea les roches au galop et quelques
secondes plus tard la rafale était sur eux. Elle les culbuta presque de son énorme poids8. »

Ses esprits malicieux – du choucas* à la marmotte*–, ensuite : « Il y a de


cela trois ou quatre mille années… – on ne sait pas au juste et d’ailleurs la date
exacte n’a aucune importance – une famille de marmottes s’était installée dans
un vallon herbeux sous les falaises du pic déchiqueté que l’on nomme à présent
la Roche des Merveilles […] Donc vivait là en paix avec elle-même et l’univers
(sauf naturellement deux ou trois apaches à plumes ou poils tels que Rapax
l’aigle, Goupil le renard et quelques autres…) une famille de marmottes
marmottantes9. »
Ses hommes courageux bien sûr : « Crystallier, je parle : un métier rude,
fameusement. C’étaient les départs à la fin du jour, pour gagner du temps. Les
gars montaient vers la Grande Glacière appelée maintenant Mer de Glace… De
là, ils s’en allaient à la pointe de l’aube, trois ou quatre ensemble, à la base des
pics, le long de la Vallée de glace ; puis, quand les caches s’étaient vidées,
jusqu’aux précipices de Talèfre, du Tacul ou de Leschaux. Et souvent, l’une de
ces petites troupes d’audacieux, surprise par la nuit à des hauteurs prodigieuses,
avait dû attendre l’aube en claquant des dents, ou bien trompée par de fausses
“apparences”, s’épuiser en montées et descentes inutiles dans les abîmes ; ou
bien encore tâcher de sauver sa peau au milieu des grondements féroces de
l’orage ou de brusques tourmentes qui enfarinaient les roches en moins de
rien10. »
Et, encore et toujours, sa beauté* : « C’était une éclosion d’accords
s’effaçant tour à tour et refleurissant ; les ondulations marines et pures d’une
harpe de lumière. Infiniment hautes, les aiguilles flottaient dans des gouffres
d’azur, cires fragiles, peu à peu modelées, plus précises, plus réelles, projetant
vers la terre des faisceaux de ravins et d’arêtes, un labyrinthe incolore et figé.
Les glaciers à leur tour bombèrent dans l’ombre des carapaces reluisantes,
déroulèrent anneaux sur anneaux vers la vallée profonde et bleue. Un court
instant, frêle et mystérieux appel de l’espace, la chanson d’un torrent trembla,
puis s’évanouit11. »
« La montagne, c’est le domaine de la pureté, de la blancheur, du silence »,
disait Samivel. Bien avant les autres, il s’est battu pour défendre « une certaine
idée de la montagne12 », préfigurant les idéaux de ceux qui allaient fonder
Mountain Wilderness* en 1988 : « Il existe un monde d’espace, d’eau libre, de
bêtes naïves où brille encore la jeunesse du monde et il dépend de nous, et de
nous seuls, qu’il survive13 », disait-il en précurseur. On peut considérer qu’il est
à l’origine de la création en 1963 du parc national de la Vanoise, dont il a écrit
les « commandements » : « Le parc protège contre l’ignorance et le vandalisme
[…] : hommes libres Ici commence le pays de la liberté. La liberté de bien se
conduire… / Le parc national, c’est le grand jardin des Français. » En 1947 déjà,
dans un long article intitulé « La montagne d’utilité publique14 », Samivel
s’insurge contre « l’invasion industrielle et commerciale » des cimes par « ces
messieurs les marchands de montagne » ; et en 1950, son film Cimes et
merveilles, primé au Festival de Trente, est, autant qu’un cri d’amour à la nature
alpestre, un cri d’alarme.
Car pour ne rien laisser de côté, Samivel est aussi cinéaste et explorateur. En
1948, il participe, caméra à l’épaule, à l’expédition française dirigée par Paul-
Emile Victor au Groenland. Il change de latitude et part pour l’Egypte, d’où il
tirera son film Trésors de l’Egypte. On le retrouve en Grèce, en Islande…
ramenant chaque fois sa moisson d’images. Au total, Samivel sera l’auteur d’une
quinzaine de films.
On n’en finit jamais de découvrir, redécouvrir et chérir Samivel. Pour
m’épargner la peine de conclure sur ce compagnon si délicieux qu’on voudrait
ne jamais le quitter, je laisse la parole à Philippe Bernard, qui a si joliment
préfacé ses Nouvelles d’en haut : « L’artiste n’a eu qu’à entrouvrir l’escarcelle
de son trésor accumulé pour les autres, ses lecteurs. Du cristal de roche taillé, il
possède et utilise les nombreuses facettes ; de la lumière solaire reçue, il
diffracte l’arc-en-ciel de son étonnant talent et fait naître en notre imaginaire la
graine multiple qui a germé dans le sien, fascinant amalgame entre “image” et
“magie15”. »
Saudan, Sylvain (né en 1936)
Le « skieur de l’impossible16 », à quatre-vingts ans, a toujours la pèche !
« Vous savez, mon quotidien n’a pas beaucoup changé depuis l’époque : un
virage à gauche, un virage à droite17 ! », blaguait-il dans une interview l’an
dernier. N’empêche que, l’hiver, il chausse encore les skis pratiquement tous les
jours ! Ceux qui aiment le ski, comme moi, ne se lassent pas de se repasser les
images qu’il nous a laissées, heureusement nombreuses, de ses virages sautés
dans la poudreuse, le corps en arrière, défiant les lois de la gravité avec un style
d’une élégance rare. S’il n’a pas inventé le ski extrême, dont la paternité revient,
selon le meilleur spécialiste, Dominique Potard18, à Paul Clément et André
Giraud, il a incarné ce nouveau jeu du « ski de pente raide » pendant vingt ans,
de 1967 à 1986, réalisant des premières stupéfiantes comme la descente du
couloir Whymper à l’aiguille Verte, du couloir Gervasutti au Tacul (1968), de la
face sud des Grandes Jorasses (1971) ou du mont McKinley (1972). Il est aussi
le premier skieur à avoir descendu intégralement un 8 000 mètres, le
Hidden Peak*, en 1982.
Fils d’ouvrier, ouvrier lui-même, puis chauffeur routier à Martigny (Valais),
il a été mis sur les skis dès l’âge de six ans. A vingt-cinq ans, il décide d’en faire
sa vie. Il obtient son diplôme de moniteur de ski, puis celui de guide de haute
montagne. Il exerce d’abord en Suisse, fait un tour aux Etats-Unis, en Nouvelle-
Zélande et en Ecosse, avant de revenir en Suisse en 1964. On le prend pour un
fou quand, en avril 1967, il descend le couloir sans nom du Rothorn
(2 895 mètres). On verra vite que Saudan n’est pas un « doux dingue » et que le
Rothorn n’était qu’un coup d’essai. Chaque année, il augmentera la difficulté,
dans des pentes supérieures à 50° (couloirs Spencer, Whymper, Gervasutti…),
nécessitant parfois plus d’un millier de virages (mont Rose, Grandes Jorasses,
McKinley, Hidden Peak). Mais comment fait-il ? A quoi pense-t-il avant de se
lancer dans la pente ? C’est tout simple… « On ne pense à rien, sinon au premier
virage… Il faut être maître de ses skis et avoir préparé la descente, l’avoir
visualisée et, surtout, il faut y croire ! On n’a pas le droit à l’erreur19… »
Comme dit fort bien un expert, le ski extrême, c’est quand on n’a pas le droit de
tomber20.
Mais pourquoi fait-on ça ? « Pour se connaître soi-même21. »
Mais encore ? « J’aime la victoire* que je remporte sur la montagne. Mais
j’aime encore plus la victoire que je remporte sur moi-même22. »
C’est dit… Longue vie à Sylvain Saudan !
Saussure, Horace-Bénédict de (1740-1799)
« La noblesse de caractère d’Horace-Bénédict, l’élévation de ses vues, sa
merveilleuse culture, la rectitude de sa vie, son allure de grand seigneur que
tempérait une exquise sensibilité, son génie scientifique font de ce savant d’une
renommée internationale une figure hautement attachante23. » L’hommage
appuyé de Paul Naville reflète, je crois, l’opinion générale sur ce personnage
exceptionnel. Aristocrate genevois, contemporain de Mozart, philosophe, mais
aussi botaniste, chimiste, physicien, géologue, Saussure était le prototype du
« naturaliste » du XVIIIe siècle, touche-à-tout de génie. Sa vie bascule lorsqu’à
vingt ans il tombe littéralement amoureux du mont Blanc*, au pied duquel il se
trouvait en 1860 pour étudier… la botanique. Aussi déterminé que méthodique,
il lui faudra vingt-sept ans pour arriver au sommet tant convoité. Son triomphe
sera tel que l’histoire oubliera assez vite qu’il ne fut pas le premier !
Il est vrai qu’à partir de 1770 la conquête du mont Blanc « prend l’allure
d’une compétition*… Le goût de l’ascension pour elle-même s’est ajouté à
l’intérêt scientifique. Et de même que les grands navigateurs du XVIe siècle
allaient à la recherche de terres inconnues, les alpinistes du XVIIIe ont poursuivi,
à travers leurs explorations, un rêve de découverte, sous son double aspect de
connaissance et de conquête*24 ».
Saussure, qui est plein de bon sens, ne se lance pas seul. Il tente d’abord de
convaincre les Chamoniards de l’intérêt d’aller au sommet de la montagne
maudite, intérêt substantiellement relevé par la promesse d’une belle
récompense… Les tentatives vont se multiplier de 1775 à 1786, tandis que naîtra
en même temps le nouveau métier de guide de montagne.
Mais que d’échecs ! Pierre Simond, Marc-Théodore Bourrit, le Dr Paccard,
Saussure lui-même avec Bourrit en 1785 renoncent. C’est une cordée
improbable réunissant le Dr Paccard et un jeune cristallier solide comme un roc,
Jacques Balmat*, qui atteindra le sommet le 8 août 1786 vers 18 heures.
Véritable exploit, accompli sans corde, sans matériel autre qu’un bâton ferré. La
polémique* qui s’ensuivra entre les deux hommes n’en sera que plus lamentable.
Le soir même, Saussure se fait raconter l’ascension par le menu – et par
Balmat. Il prend tout en notes… L’été suivant 1787, le 31 juillet, Horace-
Bénédict est au pied du mont Blanc avec dix-huit guides et… son valet de
chambre. Sa délicieuse épouse Albertine est torturée par l’angoisse et lui fait
porter par un guide un mot d’amour. Deux nuits de bivouac et le sommet est
atteint, avec peine pour Saussure, le 3 août. Laissons-le parler : « Au moment où
j’eus atteint le point le plus élevé de la neige qui couronne cette cime, je la foulai
aux pieds avec une sorte de colère, plutôt qu’avec un sentiment de plaisir.
D’ailleurs mon but n’était pas seulement d’atteindre le point le plus élevé, il
fallait surtout y faire les expériences qui seules donnaient quelque prix à ce
voyage, et je craignais infiniment de ne pouvoir faire qu’une petite partie de ce
que j’avais projeté25. » Bien qu’épuisé par la montée, Saussure mesure la
température d’ébullition de l’eau, le degré hygrométrique de l’air et l’altitude du
sommet avec trois baromètres. Son retour à Chamonix est un triomphe. Il sera à
jamais l’homme du mont Blanc.
L’année suivante, campant au col du Géant pour des observations
scientifiques, il écrivait à sa femme : « Dieu, la magnifique nuit !… Quel
moment pour la méditation ! De combien de peines et de privations semblables
moments ne dédommagent-ils pas ! L’âme s’élève, les vues de l’esprit semblent
s’agrandir, et au milieu de ce majestueux silence, on croit entendre la voix de la
nature et devenir le confident de ses opérations les plus secrètes26. »
Professeur de métaphysique à l’Académie de Genève, Saussure s’éteindra en
1799 des suites d’une maladie qui le fit souffrir quatre ans. Sa merveilleuse
épouse lui survécut dix-huit ans. Voici ce qu’écrivait Horace-Bénédict sur elle
en 1765 : « C’est l’âme la plus belle, la plus tendre, la plus généreuse… la plus
faite pour rendre heureux l’homme qui sentira son mérite27… » Belle âme
Albertine, qui lui donna trois enfants. Mais belle âme, Horace-Bénédict de
Saussure…
Schmid, Toni (1909-1932) et Franz (1905-1992)
Non, ce n’est pas possible ! La face nord du Cervin* ? Vaincue par ces deux
garçons, totalement inconnus, arrivés de Munich à bicyclette ? Il doit y avoir une
erreur.
Non, il n’y a pas d’erreur, et ils ont bien gravi la terrible face nord. Nous
sommes en juillet 1931. Depuis 1865, première ascension réussie par Whymper
en passant par l’arête du Hörnli, la face nord fait fantasmer : « Elle est haute de
1 100 m… Le rocher est mauvais, la glace est vitreuse ; il n’y a pas de relai ni la
moindre protection en cas d’orage, mais d’abord il y a des avalanches de pierres
qui tombent presque continuellement28… », dit Gaston Rébuffat*. Toni et Franz
Schmid, vingt-deux et vingt-six ans, ne se laissent pas impressionner. Pourtant,
ils ne connaissent pas ou à peine les Alpes occidentales, grimpant surtout dans
les Dolomites ou les Alpes du Nord. Est-ce cette virginité qui leur donnera leur
tranquille assurance ? « Ils ne savaient pas que c’était impossible, alors ils l’ont
fait !, aurait dit Mark Twain. En tout cas, après avoir planté leur tente au pied du
Cervin, ils partent le 30 juillet à minuit, franchissent le couloir, bivouaquent à
4 150 mètres et atteignent le sommet le lendemain en milieu de journée. Coup de
maître ou coup de poker ? La chance les a certainement servis, en leur épargnant
les chutes de pierres, mais quelle maîtrise ! Surtout vers le sommet, qu’ils ont
atteint dans une véritable tempête, les obligeant à la descente à passer deux jours
réfugiés dans la cabane Solway. La presse spécialisée aura du mal à croire à leur
exploit, mais s’inclinera tout de même29 !
La chance ne sourit pas toujours aux audacieux. L’année suivante, Toni, qui
grimpe en tête avec son ami Krebs la face nord du Grosses Wiesbachhorn,
course glaciaire difficile, dévisse à 100 mètres du sommet. La broche à glace
cède et les deux grimpeurs chutent de 500 mètres. Toni meurt. Krebs ne vaut
guère mieux. En revanche, Franz, le grand frère, vivra jusqu’à quatre-vingt-
sept ans…
Secours en montagne
On dit que l’on progresse grâce à ses erreurs. C’est vrai pour nos sociétés :
elles ne bougent qu’après un drame. Le 22 décembre 1956, deux jeunes
étudiants, alpinistes amateurs, âgés de vingt-quatre et vingt-deux ans, l’un
parisien, l’autre bruxellois, veulent tenter l’éperon de la Brenva au Mont-Blanc
en hivernale. Leur projet tourne à la catastrophe. Ils se perdent vers 4 000 mètres
dans le mauvais temps. Leur calvaire durera dix jours avant qu’ils meurent tous
les deux de froid et d’épuisement, après que les tentatives de sauvetage ont
toutes échoué, même par hélicoptère, le Sikorsky s’étant écrasé tout près des
deux jeunes alpinistes. Deux cents journalistes suivaient le drame en direct à la
jumelle depuis la vallée. Les corps seront découverts deux mois plus tard dans la
carcasse de l’hélicoptère et ramenés… le 20 mars 1957 ! On crie au scandale.
L’affaire « Vincendon et Henry » est devenue une affaire d’Etat. La Compagnie
des guides de Chamonix, l’armée, les pouvoirs publics sont mis en cause pour
leur inefficacité. Lionel Terray* rend sa médaille de guide en signe de
protestation. C’est ce choc (voir : Polémiques) qui conduira à la réorganisation
du secours en montagne en France.
Jusque-là, les secours reposaient pour l’essentiel sur le volontariat et le
bénévolat des compagnies des guides* et des « sociétés de secours en
montagne » créées localement, les premières en Haute-Savoie (1897), à
Grenoble (1910) et à Chambéry (1929). Malgré leur bonne volonté, les guides et
les sociétés de sauveteurs ne pouvaient continuer, avec l’explosion du nombre de
pratiquants, à assumer seuls ce service public. Les secours doivent relever de la
puissance publique. L’affaire Vincendon et Henry avait montré aussi que les
responsabilités des uns et des autres, y compris celles des maires ou des préfets,
n’étaient pas clairement définies, provoquant les malentendus, ordres et contre-
ordres aboutissant à la mort des deux jeunes, comme à la mise en danger des
sauveteurs eux-mêmes. Une remise en ordre s’imposait.
C’est ce qui est décidé en 1958. Les secours en montagne30 doivent avoir un
patron et des moyens. Le patron, ce sera le préfet dans chaque département. Les
moyens seront ceux de l’Etat : la gendarmerie et les CRS d’abord, qui avaient
déjà investi dans la formation de sauveteurs, la sécurité civile (sapeurs-
pompiers), qui ne veut pas être en reste, un peu plus tard. La gendarmerie crée à
Chamonix fin 1958 une petite unité opérationnelle composée de sauveteurs très
expérimentés, le Groupe spécialisé de haute montagne, qui s’impose de lui-
même en centralisant les alertes, en intervenant rapidement et en veillant au
matériel de sauvetage. Ce groupe sera baptisé en 1971 « Peloton de gendarmerie
de haute montagne (PGHM) : 35 secouristes hautement qualifiés, disponibles
vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Un millier d’interventions chaque année.
La moitié des gendarmes du PGHM a son diplôme de guide, l’autre moitié le
prépare ! Le PGHM de Chamonix va faire des petits ! Grenoble, Briançon,
Argelès-Gazost… Il en existe 15 aujourd’hui à travers la France, dans les Alpes,
les Pyrénées, en Corse et à la Réunion. De leur côté, les CRS ont implanté 6
détachements « montagne » aussi bien dans les Alpes que dans les Pyrénées.
Enfin, les sapeurs-pompiers ont créé dans dix-sept départements des « groupes
montagne » composés de personnels spécialement formés au sauvetage. Saine
émulation ou rivalité contre-productive ? Qu’il y ait concurrence entre ces trois
corps, conscients que le sauvetage en montagne concourt à leur bonne image,
c’est une évidence. Que cette concurrence soit source de gaspillage, ou qu’elle
soit contraire à l’intérêt des victimes, cela reste à démontrer31. Il y a bien parfois
quelques polémiques entre services jaloux de leurs prérogatives, notamment
entre gendarmes et pompiers32, mais ce n’est tout de même pas la « guerre des
secours » ! Il y a du travail pour tout le monde ! Et la demande n’est pas près de
reculer, avec le numéro d’appel unique 112 et la généralisation de l’usage du
portable chez les alpinistes et randonneurs.
Au total, d’ailleurs, les moyens que l’Etat consacre au sauvetage en
montagne sont relativement modestes : 61 millions d’euros, pour un effectif de
280 gendarmes, 170 CRS, plus 334 pompiers, équipés de 15 hélicoptères33.
Chaque année, ils effectuent en moyenne 5 000 interventions en montagne, dix
fois moins (52 000) que les secours sur le domaine skiable (piste et hors-piste).
Et encore, les alpinistes proprement dits demeurent très minoritaires chez les
secourus : 1 sur 6 seulement, alors que la moitié sont des randonneurs, depuis
l’essor considérable de cette activité. Les moyens techniques déployés n’ont plus
grand-chose à voir avec les cordées de sauvetage lancées par les guides de
Chamonix, Armand Charlet en tête, dans les années 1930… Aujourd’hui, 95 %
des interventions sont héliportées, et plus des deux tiers des équipes de secours
comportent un médecin… De quoi rassurer l’amateur inquiet.
Alors, vient la question qui fâche : les secours doivent-ils être payants ou
gratuits ? Posons-la un peu mieux, car rien n’est jamais gratuit : qui doit payer
pour les secours, la collectivité ou le secouru ? Deux écoles s’affrontent à
intervalles réguliers depuis… l’Ancien Régime ! Pour la gratuité : nous payons
des impôts pour entretenir une « force publique », comme le rappelle la
Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, par conséquent l’intervention
des gendarmes, policiers ou pompiers doit rester à la charge de l’Etat. Lorsqu’il
y a le feu chez soi, on ne paye pas les pompiers. Contre la gratuité : au nom de
quoi des grimpeurs irresponsables feraient supporter par nos impôts les
conséquences de leurs imprudences ? Ils ont pris des risques, ils doivent en
assumer les conséquences ! Les deux camps sont irréconciliables et s’affrontent
à l’Assemblée nationale dès qu’une « affaire » émeut l’opinion34.
On en oublie presque les règles actuellement en vigueur ! Il faut dire qu’elles
sont complexes et… mouvantes ! Pour faire simple, disons qu’en montagne, hors
du domaine skiable (piste ou hors-piste, mais accessible par remontée
mécanique), les secours reviennent à l’Etat et sont donc « gratuits ». Encore une
fois, les impôts sont faits pour ça ! Sauf pour les honoraires du médecin s’il y a
lieu, mais la Sécurité sociale y pourvoira. En revanche, sur le domaine skiable,
qui ne relève pas de l’Etat mais du maire, la gratuité n’est plus qu’un lointain
souvenir. La loi permet aux communes de se faire rembourser les frais exposés
(pisteurs, voire hélicoptère !) par l’accidenté. Et si ce dernier n’est pas couvert
par une assurance, il peut connaître un réveil difficile !
Le débat sur la gratuité des secours ne sera jamais clos. J’ai donc envie de
me faire plaisir en disant le fond de ma pensée. Tant que la question restera
théorique, juridique, politique, voire philosophique (à quoi sert l’impôt ? Quel
est le degré de responsabilité de chacun ? Quelle solidarité entre citoyens ?), elle
restera sans réponse car les deux thèses se valent. Alors soyons concrets.
Revenons aux deux jeunes étudiants, Vincendon et Henry, par lesquels j’ai
commencé. Nul doute qu’ils ont été imprudents. Dans le choix de la course,
comme dans sa conduite. Ils ont payé le prix fort, la mort, après une agonie de
dix jours. Qui oserait aujourd’hui demander à leurs familles effondrées, ajoutant
à la terrible douleur de leur perte, de rembourser les frais considérables exposés
pour tenter, en vain, de les sauver ? Pour moi, poser la question suffit à y
répondre.
Ségogne, Henry de (1901-1979)
Non, l’esprit de corps ne va pas jusque-là ! Ce n’est pas parce que Henry de
Ségogne était membre du Conseil d’Etat comme je l’ai été qu’il a sa place dans
ce dictionnaire amoureux. C’est qu’il a été un des acteurs majeurs du renouveau
de l’alpinisme français dans cette première moitié du XXe siècle, tout en menant
parallèlement une brillante carrière de haut fonctionnaire, un peu comme Pierre
Mazeaud* dans la seconde moitié du siècle. Je me souviens d’ailleurs que,
lorsque Pierre a imaginé l’expédition Hidden Peak 84* à laquelle j’ai eu la
chance de participer, ce n’était pas sans référence à la première expédition
française dans l’Himalaya conduite par Ségogne en 1936 sur le même sommet…
Homme aux multiples talents, il a été l’ami d’Antoine de Saint-Exupéry,
qu’il a connu au lycée Saint-Louis et avec lequel il a même joué sur scène… un
opéra (Quo Vadis de Jean Nouguès) ! Saint-Ex sera le parrain de sa fille.
Conseiller d’Etat, il a fait une brillante carrière de haut fonctionnaire :
commissaire général au Tourisme, rédacteur de la loi « Malraux » de 1962 sur
les secteurs sauvegardés, président de la commission de contrôle des films, etc.
Tout en imprimant à l’alpinisme français un élan nouveau, en particulier dans les
grandes faces nord : première de la face nord du Plan en 1924 avec Lépiney et
Lagarde ; face ouest de l’Aile Froide et l’aiguille Verte par l’arête des Grands
Montets en 1925 ; face nord de l’aiguille d’Argentière en 1926. Il sera surtout
leader de la première expédition française dans l’Himalaya, sur le Hidden Peak,
en 1936, avec Pierre Allain et Marcel Ichac notamment. La tentative échouera à
6 800 mètres, deux ans après la première tentative infructueuse de Dyhrenfurth
et vingt-deux ans avant la conquête…
Ségogne a présidé le Groupe de haute montagne de 1930 à 1937. Il était
aussi membre du Comité de l’Himalaya lorsque l’expédition française dirigée
par Maurice Herzog a conquis le premier 8 000. Avec Jean Couzy, il a dirigé la
rédaction de la bible de l’histoire de l’alpinisme35, sans compter de nombreuses
autres publications au titre de son autre passion, la défense du patrimoine
culturel français. Un gentilhomme.
Seigneur, Yannick (1941-2001)
« Quand on cherche des sponsors, mieux vaut s’appeler Seigneur que
Batard ! », plaisante Marc Batard* lorsqu’il me raconte son expédition au
Gasherbrum II en 1975 avec Yannick… cachant à peine son ressentiment envers
le chef d’expédition qui l’avait maltraité dans les médias après le succès. Un peu
comme Herzog* avec Lachenal*. Alors, grand, Seigneur, ou pas ? Assurément,
l’homme est aussi brillant que complexe. Athlète autant qu’intellectuel, rien ne
le prédestinait à la montagne : « Je ne suis pas né dans les montagnes, et celles-ci
n’ont pas veillé sur ma jeunesse. Jusqu’à l’âge de vingt ans, je ne connaissais
rien d’elles (d’ailleurs je crois toujours que mon ignorance à leur sujet est sans
limites36). » Ce sera pourtant un des guides les plus brillants de sa génération,
avec plus de 500 premières à son actif…
Ingénieur diplômé de l’INSA de Lyon, il est champion de France
universitaire d’athlétisme et découvre l’escalade sur le tard, dans les calcaires du
Vercors et de la Maurienne. De l’athlétisme, il gardera « le goût de l’effort, la
volonté de triompher des difficultés, de se vaincre soi-même, de dépasser les
autres37 », ce qui lui sera fort utile en montagne… Diplôme en poche, il hésite
entre le métier d’ingénieur et celui de guide. Pas longtemps : il entre à l’ENSA et
devient aspirant, puis guide en 1965 et s’installe à Chamonix. Il a déjà quelques
belles réussites en rocher à son actif avec son ami « Paname » (Jean-Paul Paris),
en particulier la première du pilier de la Croix des Têtes en Maurienne et la face
nord du mont Aiguille* dans le Vercors. Il parachèvera sa formation à la haute
montagne grâce à son service militaire effectué à l’EMHM (Ecole Militaire de
Haute Montagne). Son premier véritable exploit est l’ouverture de la « voie des
guides » dans la face nord du Dru en hivernale, avec Feuillarade, Paname et
Jager : sept jours dans la paroi par – 20° (février 1967).
« Quand je suis arrivé dans le monde de l’alpinisme, tous les grands
sommets avaient déjà été conquis, les plus beaux : le Cervin, l’Eiger, les Grandes
Jorasses, et pour les jeunes que nous étions il paraissait difficile de faire mieux
que nos aînés. C’est vers l’hiver qu’on allait se tourner38… » Et c’est
effectivement dans les grandes hivernales qu’il démontrera tout son talent :
première hivernale de l’arête intégrale de Peuterey en 1972, première hivernale
de la « directe de l’amitié » dans la face nord des Grandes Jorasses en 1974, un
des itinéraires les plus difficiles des Alpes, première hivernale de l’arête de
l’Innominata en 1980… et, bien sûr, l’Himalaya ! En 1971, il est choisi par
Robert Paragot pour faire partie de l’expédition au pilier ouest du Makalu
(8 463 mètres) qui réunit les meilleurs grimpeurs français de l’époque
(Bérardini, Marchal, Payot, Mosca, Mellet, Guillot, Paris…). Le 23 mai,
Seigneur et Mellet se dressent au sommet de la cinquième plus haute montagne
du monde, au bout de plusieurs mois d’efforts, avec des passages d’escalade
artificielle, sur le grand ressaut final, à 8 200 mètres… Un triomphe !
Fort de ce succès, Seigneur réalise la première du Tawesche (6 500 mètres),
ouvre une voie nouvelle avec Marc Batard* au Gasherbrum II en 1975 et gravit
le Broad Peak en technique « alpine » en 1978. L’année suivante, il sera le
second de l’expédition française au K2 par l’arête sud-sud-ouest, qui échouera
tout près du sommet. En 1982, il s’attaque au Nanga Parbat, versant de Rupal et
échappe de peu à la mort, écrasé par une chute de séracs. Il s’en tirera avec dix
côtes cassées… Il ne renoncera pas pour autant à grimper, mais se tournera vers
d’autres horizons : Sahara, Hoggar, Brésil, Kenya, Jordanie… tout en devenant,
en France, le promoteur de sa nouvelle passion : le canyoning !
Il meurt d’un cancer à soixante ans et repose à Chamonix. J’aime la façon
dont il répond à l’éternelle question des montagnards : pourquoi ? « Ces tas de
cailloux, de glaise, de calcaire, de granit, on les gravit, non pas parce qu’ils sont
là, mais parce que nous prenons à leur contact une autre dimension : nous
devenons des hommes, des hommes qui s’accomplissent, qui se cherchent et qui,
parce qu’ils se sont cherchés, se révèlent quelquefois à eux-mêmes39. »
7e degré
Le nombre magique par excellence, paré de vertus mystérieuses dans toutes
les civilisations humaines : les sept jours de la semaine, les sept planètes, les sept
degrés de la perfection, les sept couleurs de l’arc-en-ciel, les sept branches du
chandelier des Hébreux, les sept tours de la Kaaba à La Mecque… mais encore
les sept merveilles du monde ou… le « septième ciel » ! J’en passe et des
meilleures, car je n’ai nulle intention d’amener mon lecteur dans les dédales
filandreux de la numérologie ou de l’arithmologie, qui m’inspirent à peu près
autant que la réflexologie plantaire ou le feng shui ! Tenons seulement pour
acquis, à ce stade, que le chiffre 7 traduit, presque universellement, l’idée de
perfection. C’est le septième jour que le Créateur s’est reposé pour contempler
son œuvre parfaite. C’est sept ans qu’il fallut à Salomon pour édifier le Temple.
Cela ne pouvait mieux tomber pour le 7e degré dont je veux parler. Non
celui de la gamme musicale, la note « sensible », celle qui fait espérer, comme
une récompense, la huitième, la « tonique » ; pas non plus le « septième degré »
de l’humilité dans la règle de saint Benoît (« Je ne suis qu’un ver de terre »), ni
celui des hauts grades de la franc-maçonnerie écossaise (la justice), mais celui,
plus terre à terre, de Reinhold Messner*, dans le livre fétiche qui a bousculé les
hiérarchies et nourri toute une génération de grimpeurs40. La perfection, oui. Par
définition, puisque le 7e degré de difficulté inventé par Messner était – on s’en
doute – au-delà du 6e, défini lui-même comme « la limite des possibilités
humaines » en escalade*. « Absolutely impossible by fair means41 », dirait
Albert Mummery*. Messner ne savait sans doute pas que c’était impossible, et il
l’a donc fait !
Erreur ! L’Italien savait parfaitement ce qu’il faisait… Depuis 1925, la
cotation des difficultés* en escalade allait de 1 (« facile ») à 6 (« extrêmement
difficile »). Au-delà, il fallait, soit renoncer au nom du fair-play, comme
Mummery* à la dent du Géant42, soit utiliser des moyens artificiels* (échelles ou
grappins autrefois, étriers plus tard). La révolution du « 7e degré » consiste
« simplement » – après, il faut le faire – à franchir en « libre » ce qui passait
jusque-là en escalade artificielle. Comment ? Par un entraînement physique
digne d’un athlète de haut niveau, une discipline de vie monastique et surtout par
une volonté de fer… Lorsque, dans les années 1960, avec son frère Günther ou
en solitaire, il s’élance en « libre » dans des voies d’extrême difficulté dans les
Dolomites, le 6e degré, qui était un peu le mur du son des alpinistes, vole en
éclats43 et on le prend pour un fou. Mais il est juste obstiné : « Je ne suis pas un
surhomme. Je suis seulement capable de concentration mentale sur un but donné.
Et de recommencer44. » Dans quel but ? La difficulté pour la difficulté ? La
compétition ? L’adrénaline du danger ? Un peu de tout cela, sans doute45, plus
une certaine conception de l’alpinisme, une éthique* de l’escalade. Messner,
héritier spirituel de Paul Preuss*, le puriste autrichien, hostile aux pitons,
réfractaire même à la corde et pionnier du solo, était de la « génération 68 », mi-
libertaire, mi-écologiste, imprégnée de la contre-culture hippie, qui, avec
l’apologie du retour à la nature, entendait faire sauter les barrières, les
contraintes et les habitudes. Révolutionnaire, Messner, oui, à sa manière, même
si ses héritiers d’aujourd’hui lui reprochent parfois d’avoir transigé avec « le
système » !
Car, des héritiers, il en a eu beaucoup, et la « génération Messner » truste le
haut de tableau de l’escalade et de l’himalayisme depuis vingt ans : les
Berhault*, Escoffier*, Profit*, Lafaille*, Boivin*, Destivelle*, Batard*, mais
aussi Michel Piola, Alexander Huber, Ueli Steck* sont tous des fils spirituels du
Tyrolien barbu au visage christique. Et ce qui devait arriver arriva : les élèves
ont dépassé le maître, repoussant encore les « limites du possible ». Le 7e degré
est devenu « facile » pour les prodiges d’aujourd’hui46 qui sont passés au 8, puis
au 9, et même au 9b+, tandis qu’au jour où j’écris ces lignes ce record est
probablement déjà dépassé. Jusqu’où iront-ils ?
En 1931, après la victoire des frères Schmidt sur la face nord du Cervin*, le
commentateur de la revue Alpinisme écrivait : « Quels que soient les exploits
que l’avenir nous réserve, aucun n’égalera jamais celui-là47 ! » Son
enthousiasme était aussi justifié que sa prévision erronée.
Seven Summits
Une chatte n’y retrouverait pas ses petits. Alors, c’est cinq, six, sept ou
neuf ? On apprend à l’école, si j’ai bon souvenir, qu’il y a cinq continents. On
devrait donc avoir « five summits » et pas « seven ». D’ailleurs le drapeau
olympique n’a que cinq anneaux… Mais non ! J’oublie l’Antarctique* ! Alors va
pour six. Objection, Votre Honneur : il y a deux Amériques, du Nord et du Sud,
séparées par le canal de Panama. Objection retenue, admettons sept continents.
Reste à identifier le sommet de chacun… Et c’est là que les vraies difficultés
commencent ! L’examen de passage se fait sans problème pour l’Asie, avec
l’Everest* (8 848 mètres), l’Afrique avec le Kilimandjaro (5 892 mètres),
l’Amérique du Nord (mont McKinley*, 6 194 mètres), l’Amérique du Sud
(Aconcagua*, 6 962 mètres) et l’Antarctique (mont Vinson, 4 892 mètres). Mais
pour l’Europe ? Le mont Blanc*, évidemment, diront les Européens. Pas du
tout ! C’est le mont Elbrouz (5 642 mètres), situé dans le Caucase, qui fait partie
du continent européen… Dont acte. C’est l’Europe « de l’Atlantique à l’Oural »,
comme disait le général de Gaulle. Et pour l’Océanie ? Le débat n’est toujours
pas clos… L’inventeur du défi des Seven Summits, l’homme d’affaires
américain Richard Bass, alpiniste amateur autant que fortuné, a proposé le mont
Kosciuszko (2 228 mètres) en Australie. Choix contesté, car, d’une part, le mont
Cook en Nouvelle-Zélande est plus élevé (3 754 mètres), d’autre part et surtout,
le point culminant du continent océanien n’est ni l’un ni l’autre, mais le Puncak
Jaya (4 884 mètres), autrement appelé pyramide Carstensz, du nom de son
découvreur, en Papouasie-Nouvelle-Guinée… Les mauvaises langues expliquent
que Richard Bass, qui a été le premier à aligner les sept sommets qu’il avait
listés, avait déjà gravi le mont Kosciuszko et n’avait nulle envie de se frotter à la
pyramide Carstensz ! Cette injustice géographique sera réparée par Reinhold
Messner* qui, l’année suivante en 1986, dressera sa propre liste des Seven
Summits remplaçant le Kosciuszko par le Puncak Jaya. A la fin de l’année, alors
qu’il avait déjà bouclé les quatorze 8 000 de la planète, l’Italo-Autrichien aligne
les sept sommets, version corrigée ! Le premier ? Pas tout à fait, car six mois
avant, le Canadien Patrick Morrow avait relevé le défi de Messner en escaladant
le Puncak Jaya… Esprit de compétition, quand tu nous tiens…
Beaucoup de montagnards sont fort sceptiques sur la « valeur » du défi des
Seven Summits : « C’est une des collections les plus artificielles qui soient48 »,
dit Sylvain Jouty. Il est vrai qu’à la différence des quatorze 8 000, ou même des
4 000 des Alpes, les sept sommets ne présentent guère d’homogénéité. Rien de
commun, en terme de difficulté ou d’engagement, entre l’Everest et le
Kilimandjaro, a fortiori le Kosciuszko, qui est une randonnée… Jon Krakauer,
écrivain et alpiniste américain, s’est même amusé à dire, à juste titre, que
l’escalade des sept seconds sommets de la planète serait un défi autrement plus
relevé que le premier : le K2 est plus difficile que l’Everest, le mont Kenya plus
dur que le Kilimandjaro, le Dykh-Taou en Russie (5 205 mètres) beaucoup plus
ardu que l’Elbrouz49… Il n’empêche que les alpinistes continuent à se démener
pour devenir sevensummiters et battre de nouveaux records. Première femme
(Junko Tabei en 1992), record de rapidité d’enchaînement des sept sommets
(134 jours, Vern Tejas en 2010), première des sept descentes à ski (Kit
Deslauriers en 2006), plus jeune summiter (Jordan Romero, quinze ans, en
2011), passons… Et les agences de voyage spécialisées s’en régalent ! Plus de
400 personnes aujourd’hui ont « fait » les sept sommets de l’une ou l’autre liste.
La performance n’est plus l’apanage des alpinistes d’élite et s’étend à un public
amateur, à condition d’en avoir les moyens financiers ! Les Seven Summits sont
devenus un produit du tourisme sportif haut de gamme, un moyen de découvrir
les plus beaux endroits de la planète, tout en ajoutant à sa carte de visite un titre
qui fait encore forte impression !
A propos, il serait peut-être temps que je m’y mette…
Sherpas
Le 18 avril 2014 s’est produit l’accident le plus meurtrier jamais survenu à
l’Everest*. Seize sherpas y ont trouvé la mort à la suite d’une chute de sérac qui
a balayé la cascade de glace de Khumbu, alors qu’ils équipaient le passage au
début de la saison des expéditions. Neuf seulement sur 25 ont survécu. Moins
d’un an plus tard, au Népal avec Marc Batard pour l’expédition Fraternité*, nous
pressons de questions Lhakpa Sherpa qui nous accompagne sur les sentiers
escarpés de la vallée de Khumbu. Comment une telle catastrophe est-elle
possible ? Aurait-elle pu être évitée ? Qui est responsable ? Les clients
impatients qui s’accumulent au camp de base de l’Everest ? Les agences qui
organisent la surexploitation du sommet du monde ? Pourquoi tant de monde au
même moment au même endroit dont la dangerosité n’est plus à démontrer ?
Lhakpa, qui a perdu son cousin dans l’accident, nous écoute avec une attention
bienveillante. Mais de révolte, d’indignation, point. Marc et moi comprenons
vite à ses réponses pudiques, presque évasives, à quel point le peuple sherpa,
profondément bouddhiste, conçoit la vie et le destin différemment de nous.
Sur les 300 victimes de l’Everest, un tiers sont des Sherpas. Qui sont-ils ?
Les Sherpas ne sont pas des porteurs ! C’est un peuple. Tibétains d’origine, ils
sont adeptes du bouddhisme Vajrayana (« Le véhicule du diamant »), qui
professe qu’il est possible de quitter le cycle des réincarnations dès notre vie
terrestre actuelle afin d’aider les autres à se libérer de la souffrance. Un
bouddhisme « altruiste », au fond. Ils ont quitté le Tibet au XVIe siècle, n’hésitant
pas à franchir le col du Nangpa La (5 700 mètres), et se sont établis au Népal,
pour la plupart dans la région du Khumbu, au pied de l’Everest. L’histoire dit
qu’ils fuyaient les Mongols. Lhakpa et Nima, nos sherpas, corrigent : leurs
ancêtres, disciples de la lignée traditionnelle du bouddhisme tibétain, les
« bonnets rouges », apparue au VIIe siècle, étaient persécutés par les tenants des
nouvelles écoles (les « bonnets noirs », les « bonnets jaunes »)… Ils ont fait le
choix de quitter le Tibet pour demeurer fidèles à leurs rites et à leurs
convictions… Naturellement acclimatés à l’altitude, infatigables, doués d’un
caractère enjoué et rieur, eux qui étaient surtout agriculteurs et éleveurs ont été
très vite repérés par les premiers Occidentaux s’aventurant en Himalaya, les
Anglais évidemment, dans les années 1920. Ils ont été embauchés, non pas
comme porteurs « de vallée », ceux qui acheminent les charges jusqu’au camp
de base, mais comme porteurs « d’altitude », qui accompagnent les alpinistes
pour équiper les camps supérieurs, poser les cordes fixes ou les échelles, et faire
le sommet avec eux. Cent cinquante ans plus tard, ils sont, dans l’Himalaya, ce
que furent les guides de Chamonix dans les Alpes. Comme eux, ils ont conduit
leurs « voyageurs », qu’ils appellent « sahib », sur leurs sommets, mettant en jeu
leur vie pour assurer la subsistance de leur famille. Ils grimpent par devoir, pas
pour le plaisir ni pour la gloire, même si certains ont pu accéder, à leur corps
défendant, à la notoriété, comme Tenzing Norgay* après la conquête de
l’Everest avec Hillary*. Leur engagement a été tel que le mot « sherpa » est
devenu un nom commun. Et même au-delà de la montagne, puisque les
diplomates qui préparent les « sommets » des chefs d’Etat sont désormais
appelés ainsi ! Noble fonction que cette dernière, mais assurément moins
dangereuse…
Avec l’explosion du tourisme au Népal, les sherpas sont devenus aristocrates
en leur pays. Un « bon » sherpa gagne en moyenne 5 000 dollars par saison, dans
un pays où le revenu moyen annuel s’établit à 600 dollars environ. Ceux qui ont
arrêté la montagne et ont la chance de demeurer en vie se reconvertissent dans
l’hôtellerie ou créent leur propre agence de trekking. D’autres se sont consacrés
à l’intérêt général, comme Apa Sherpa, par exemple, qui, après avoir gravi
21 fois l’Everest, record absolu, a créé une fondation destinée à la préservation
de l’environnement et à l’éducation des jeunes. Il a ainsi monté une expédition
de récupération de déchets à l’Everest en 2000, qui a permis de redescendre…
632 bouteilles d’oxygène du camp IV !
En dehors des « vedettes » que sont Tenzing Norgay* et l’illustre Ang
Tharkay*, le « père des sherpas », d’autres méritent d’être cités pour leurs
records : Babu Chiri pour être resté vingt heures au sommet de l’Everest sans
oxygène, Ming Kipa pour avoir été la plus jeune au sommet (quinze ans) et… la
première femme au sommet, Pasang Lhamu Sherpa !
Ultra-minoritaire au Népal (70 000 environ sur 30 millions d’habitants), la
communauté sherpa conserve une identité forte et attire une sympathie
universellement partagée. Sourire, joie de vivre, noblesse, engagement, fidélité,
dévouement, courage… La société sherpa ne connaît pas le système des castes
de la majorité hindouiste du Népal. La femme est l’égale de l’homme… et
parfois un peu plus, tant les « sherpani » ont du caractère ! Bien que très
croyants, les sherpas sont d’une grande tolérance et curiosité intellectuelle pour
les autres religions et civilisations. Un peuple modèle ? En tout cas, il fait
sacrément bon vivre au milieu d’eux.
Silence
« Ce que j’ai entendu de meilleur dans ma vie, c’est le silence50 », disait le
romancier russe Boris Pasternak. Nul doute que le silence est, sinon la
motivation, du moins la récompense de celui qui part en montagne. Jean-Jacques
Rousseau*, Albrecht von Haller*, Elisée Reclus* fuyaient, vers les Alpes, le
tumulte de la ville en même temps que la méchanceté des hommes. Bien avant
eux, les moines et les ermites, en Asie comme en Europe, allaient chercher dans
le silence des montagnes la sérénité indispensable à la méditation et à la prière.
Aujourd’hui, des milliers de marcheurs, de randonneurs ou d’alpinistes y tentent
d’échapper au bruit de la civilisation, comme aux artifices et facilités de la
société moderne, pour retrouver, à l’écart du bavardage incessant du monde, le
« bon sauvage » qui est en eux. « Le silence, dit André Comte-Sponville, c’est ce
qui reste quand on se tait – c’est-à-dire tout51. » Le silence a cette vertu
incomparable qu’il aiguise nos sens, augmente notre capacité de réception et de
réaction, nous rend disponibles aux événements, positifs (beauté*, plaisir*) ou
négatifs (danger*, douleur*) et ouverts à la contemplation, à la rêverie, à la
méditation.
Pour autant, la montagne n’est pas le « monde du silence52 », comme
l’univers sous-marin du commandant Cousteau. Elle est pleine de bruits, ceux de
la nature (l’écoulement des torrents, le souffle du vent, les chutes de pierres, le
craquement des glaciers, le grondement des avalanches) ou ceux des hommes
(les éclats de voix des randonneurs, les cloches des troupeaux, les coups de
marteau des grimpeurs, le brouhaha des refuges, ou même les vols
d’hélicoptère !). Celui qui choisit le silence devra le chercher. Où ? Plus haut ?
Plus loin ? Seul ? Pas forcément. Mais l’hiver*, ou la nuit*, à coup sûr ! La
montagne hivernale, à pied, en raquettes ou en ski de randonnée, à l’écart des
stations de ski s’entend, est le royaume du silence, joliment décrit par notre
philosophe-alpiniste, Patrick Dupouey : « Dans la glaciale clarté d’un matin de
janvier, les températures négatives figent torrents et cascades, le poids de la
neige sur les arbres paralyse leurs branches, les bêtes sont enfouies, les hommes
ne le sont guère moins. Avant l’heure où le soleil rendra leur liberté à ces
mobilités entravées, la blancheur même des étendues enneigées contribue à
rendre ce silence plus soutenu, plus vif, comme peut l’être le froid même dont il
naît. On pourrait mesurer le silence53… » Et pour peu que la neige* se mette à
tomber doucement, étouffant l’ouïe d’un voile ouaté, l’intensité du silence, si
j’ose dire, augmentera d’un cran. Amélie Nothomb le sent bien : « Si le silence
devait s’incarner en une matière, ce serait dans la neige54. » Il en va de même la
nuit, l’obscurité accentuant par son mystère l’impression de silence. C’est ce qui
explique le charme particulier du bivouac* l’été en montagne, car « celui qui n’a
jamais passé la nuit sur le haut des montagnes n’a pas la moindre idée de ce
qu’est le silence55 ».
Le silence n’exige pas la solitude. Au contraire, il se partage bien à deux,
comme la beauté des montagnes. Ce n’est pas un hasard si les montagnards ont
la réputation – justifiée – d’être peu loquaces, voire « taiseux » ! D’abord, on
marche en silence. Et ce silence s’impose de lui-même au sein de la cordée dès
que l’on quitte le royaume des hommes56. Parler serait presque indécent,
lorsqu’un regard suffit à exprimer ce qui est essentiel, allumer sa lampe frontale,
s’encorder, chausser les crampons… C’est ainsi, en tout cas, qu’avec Philippe,
mon guide et compagnon de cordée de toujours, nous comprenons les choses.
D’ailleurs, « un homme, avant de parler, doit voir57 ».
Peut-on avoir peur du silence, comme on a parfois peur de la nuit ?
Assurément, car tout « manque » effraie. L’absence de bruit (le silence), comme
l’absence de lumière (la nuit) ou l’absence de l’autre (la solitude) nous
angoissent. L’homme s’est à ce point habitué au bruit que, ne pouvant plus s’en
passer, il en crée lorsqu’il en manque, dit P. Dupouey : « musiques d’ambiance,
d’attente, qui envahissent l’espace auditif, symboles de l’affairement et de
l’angoisse58. » La cure de silence de la montagne n’en est que plus nécessaire :
« Le silence est une expérience cathartique d’authenticité qui me permet de
décider moi-même de ce qui est intéressant, sans avoir à subir continuellement
l’intervention indiscrète du monde59, écrit notre philosphe. » Ecouter le silence
donc, non pas pour écouter la montagne qui, en vérité, n’a rien à nous dire de
particulier, mais pour pouvoir s’écouter soi-même.
Ski
Le ski, c’est comme le vélo ! Moyen de locomotion, devenu ensuite un
loisir, puis un sport. Et, une fois acquis, ça ne s’oublie pas… Même après des
années d’interruption, on « remonte » sur ses skis comme on remonte sur son
vélo, et ça marche ! Surtout avec les skis d’aujourd’hui qui tournent tout seuls et
n’ont plus grand-chose à voir avec les planches de 2,10 mètres que j’utilisais
dans ma jeunesse à Val d’Isère !

L’origine du ski se perd dans la nuit des temps, quelque part entre la
Scandinavie, la Sibérie et la Mongolie il y a quatre mille ans, mais on ne fera pas
ici d’archéologie sportive… Depuis toujours, les hommes, qu’ils soient
chasseurs, soldats ou simplement voyageurs des pays enneigés une grande partie
de l’année utilisaient ces longs patins pour de déplacer en glissant, à l’aide d’un
unique bâton. Les différentes disciplines du ski nordique d’aujourd’hui (ski de
fond, saut à ski, biathlon, etc.), en sont l’héritage direct. Ce nouveau sport s’est
développé d’abord en Norvège à la fin du XIXe siècle. Le premier club de ski y
est créé en 1861, la première compétition en 1867. S’affrontent à l’époque
l’école de Telemark et l’école de Christiania : la première qui effectue les jolis
virages que l’on voit encore avec génuflexion et talon bien levé, la seconde qui
vire skis parallèles avec flexion-extension du corps. La première usine de
fabrication de skis s’installe à Oslo en 1886. L’ancien grand bâton unique est
vite remplacé par deux bâtons plus courts (1887). Le reste de l’Europe
s’intéresse rapidement au sujet, surtout après l’expédition à ski du Norvégien
Nansen qui a traversé le Groenland d’est en ouest en 1888, à la stupéfaction
générale. Première compétition de ski en Allemagne en 1895, premier club de
ski en France en 1896 à Grenoble, première compétition en France en 1907 à
Montgenèvre… Avant la guerre de 14, les skieurs, qui se recrutent dans les
classes les plus aisées, font figure d’originaux, tout comme les premiers
alpinistes ! Dix ans plus tard, les « sports d’hiver » connaissent leur
consécration, avec la tenue des premiers jeux Olympiques d’hiver à Chamonix
en 1924. Triomphe annoncé des Norvégiens ! Il faut dire que le ski de
montagne* n’était pas encore au menu : ski de fond, combiné nordique, saut à
ski, patinage, bobsleigh seulement.
Jusqu’à ce qu’un esprit ludique (et anglais !), Arnold Lunn, se dise, au tout
début du XXe siècle, que le plus amusant au fond à ski, c’est la descente
(downhill only) ! Le ski alpin était né ! Il figurera, à titre d’essai, au programme
des JO d’hiver de 1928 (slalom et descente), puis définitivement en 1936. C’est
le début de l’engouement, qui conduira à un véritable « boom » du ski en Europe
après guerre, avec la construction de remontées mécaniques et de stations de ski.
En France, ce fut, dans les années 1960, le « Plan neige » et la ruée vers l’« or
blanc » : dix ans plus tard, on recensait 360 stations de sports d’hiver dans notre
pays, 2 350 clubs de ski et 800 000 licenciés. Chaque hiver aujourd’hui, on
compte à peu près 7 millions de skieurs dans nos stations.
L’évolution récente du ski est marquée non seulement par une modernisation
stupéfiante du matériel (quoi de plus normal sur un marché en pleine expansion),
mais surtout par une diversification étonnante des pratiques. Comme dans la
plupart des autres sports, un vent de « libération » a soufflé sur le ski…
Nouvelles générations, nouvelles pratiques ! Aussi bien en « loisir » qu’en
compétition. Le ski « hors piste » a lancé le mouvement, en réaction au
surpeuplement des pistes balisées et à l’ennui de la « godille de papa ». Ensuite
le monoski, les mini-skis, ou le « vélo-ski », modes éphémères, mais occasions
de franches rigolades ; le snowboard, coqueluche des gamins qui veulent surfer
sur la neige comme les Californiens sur les vagues ; le freeride, descente hors
piste avec sauts de rochers, pour les casse-cou ; le ski extrême, ou « de pentes
raides » (voir : Saudan) ; plus récemment, spectaculaire aussi, le snowkite, ou ski
à voile, inspiré du kitesurf… En compétition, le bon vieux slalom, spécial ou
géant, a pris un coup de vieux : ski de bosses, ski acrobatique, half-pipe, ski-
cross, kilomètre lancé (un de mes plus forts souvenirs aux Arcs*, car il fallait
bien essayer !)… Bref, il y en aura toujours pour tous les âges et pour tous les
goûts ! La « glisse » a de sacrés beaux jours devant elle !
Ski de montagne
Nous les Français, nous adorons les querelles de terminologie qui traduisent
notre passion pour les catégories. Alors, ski de montagne, ski de randonnée ou
ski-alpinisme ? La question (brûlante !) a agité pendant des années les cerveaux
les plus aiguisés de la « commission de terminologie et de néologie » (mais oui,
elle existe !) de la FFME (Fédération Française de la Montagne et de l’Escalade)
et même de… l’Académie française ! Je sens que le lecteur retient son souffle.
Et le gagnant est : ski-alpinisme60 ! Curieux, car le ski-alpinisme est une
discipline sportive bien particulière, qui donne lieu à de nombreuses
compétitions nationales ou internationales et n’a pas grand-chose à voir avec le
ski de randonnée, que l’on pratique comme loisir, moi le premier… Pour ajouter
à la confusion, selon la nouvelle terminologie officielle, le « ski-alpinisme »
comporte deux disciplines principales : le ski de randonnée et… le ski-
alpinisme ! Pouvez-vous répéter ? Passons… L’ancienne appellation, « ski de
montagne », paraissait plus claire, mais je conçois qu’elle puisse étonner, car on
connaît peu de « ski de plaine » ! Peu importe. De quoi parlons-nous ? D’un
sport merveilleux qui consiste à évoluer en montagne, hors des pistes, sans
remontées mécaniques, donc dans un environnement naturel sauvage, avec des
skis. A la montée, les skis sont équipés de « peaux de phoque », qui, soyez
rassurés, ne sont pas en phoque, mais en matière synthétique. En position
« montée », la fixation du ski libère l’arrière du pied, ce qui permet de glisser,
comme en ski de fond. Dans les passages difficiles, l’ascension peut se faire
aussi skis sur le sac (c’est lourd !). Pour la descente, les talons sont immobilisés
à l’arrière, comme en ski alpin. C’est le pied, si j’ose dire.
Le ski de randonnée connaît un développement considérable aujourd’hui. Il
attire les skieurs, lassés de la foule sur les pistes, des remontées mécaniques et de
la petite « godille » sur neige parfaitement dammée, aussi bien que les alpinistes,
qui y voient le moyen de prolonger l’hiver leur pratique montagnarde d’été. J’ai
moi-même découvert sur le tard le « ski de rando ». Alors que j’avais été mis sur
des skis à l’âge de six ans et effectué mon premier stage d’alpiniste en herbe à
douze, je n’avais jamais fait la jonction des deux ! Jusqu’à ce que mon guide
favori, Philippe Deslandes, de la compagnie de Bourg-Saint-Maurice, me
convainque de faire un essai, à… cinquante ans ! Merveilleuse découverte. Bon,
soyons honnête, le début a été laborieux, avec ces skis qu’il faut faire glisser vers
l’avant alternativement… Mais une fois le geste acquis, les automatismes venus,
le rythme pris, quel bonheur ! Certains randonneurs disent apprécier surtout les
descentes. Il est vrai que le hors-piste est jouissif ! Mais pour ma part, c’est la
montée que je préfère. La régularité de l’effort, le silence, à peine troublé par le
doux glissement sur la neige, la respiration profonde et rythmée, la concentration
qui n’exclut pas la rêverie ou le bavardage de l’esprit, l’air froid et sec, le corps
qui s’échauffe progressivement, les dénivelés qui défilent, les cols qui
approchent, le refuge qui apparaît, les peaux qu’on fait sécher près du poêle, la
soupe chaude, les sourires des randonneurs, la joie d’avoir « bouclé » l’étape, le
bonheur de vivre…
La randonnée à ski se pratique de deux manières, inégalement jubilatoires :
la randonnée à la journée, ou, si l’on veut, « en étoile » à partir d’un point fixe
qu’on regagne le soir, ou le raid à ski de plusieurs jours, d’un point de départ
(Chamonix), à un point d’arrivée (Zermatt). Plus difficile à organiser en terme de
logistique, plus exigeant car il faut porter un sac plus lourd, le raid est
évidemment le plus gratifiant : il exhale un parfum d’aventure ! Je me souviens
ainsi qu’à la sixième étape de Chamonix-Zermatt la tempête s’était levée,
rendant la poursuite impossible. Conciliabule au refuge au petit matin entre les
guides présents, français, suisses, allemands… Décision : tout le monde
descend ! Et nous sommes tous descendus en trombe de 1 500 mètres, dans la
tourmente, visibilité nulle, espacés de 2 mètres à peine pour ne pas se perdre… Il
valait mieux ne pas tomber !
Pour les amoureux du ski de randonnée, le terrain de jeu est immense. Tous
les massifs s’y prêtent. Les Alpes, bien sûr, du nord au sud et de l’est à l’ouest,
mais aussi les Pyrénées, et bien au-delà, les pays de l’Est, l’Afrique du Nord, la
Turquie, les pays nordiques… Il y en a pour tous les goûts et pour tous les
niveaux ! A condition de respecter la montagne d’abord, puis certaines règles
élémentaires de sécurité ensuite : un ARVA (détecteur de victimes
d’avalanches), une pelle, une sonde… et un bon guide, ou un bon topo et un
GPS !
Le ski-alpinisme, c’est le ski de randonnée, mais en compétition. Avec ligne
de départ, parcours balisé et chronomètre ! Les plus grandes courses sont
aujourd’hui connues : la Pierra Menta, la Patrouille des Glaciers (4 500 inscrits
en 2012 !), le Tour du Rutor, le Trophée Mezzalama… Mais aussi Championnat
de France, Coupe de France, organisés par la FFME, et Coupe du monde, gérée
par l’International Ski Mountaineering Federation. L’équipe de France de ski-
alpinisme est une des meilleures du monde, avec Laetitia Roux chez les femmes
et William Bon Mardion chez les hommes. Voilà donc la montagne gagnée par
la fièvre de la compétition, elle qui se voulait rebelle, par principe, à cette notion
même, tant il est difficile, là-haut, de placer tous les concurrents dans une
situation d’égalité au départ (voir : Compétition) ! Le ski-alpinisme y est arrivé.
Et c’est tant mieux, s’il peut attirer ainsi davantage de pratiquants vers la
montagne.
Smythe, Frank (1900-1949)
Surtout connu pour ses livres de montagne et ses photographies, l’Anglais
affiche pourtant un sacré palmarès dans les Alpes et dans l’Himalaya ! Dans les
Alpes, il a ouvert en 1927 la voie de la « Sentinelle rouge » dans l’envers du
mont Blanc*, son versant italien, particulièrement grandiose et gravi à l’époque
une seule fois – par l’éperon de la Brenva. Il réitère l’année suivante en ouvrant
la magnifique « voie Major » située juste à gauche, toujours avec son
compatriote le Pr Brown. Ce dernier s’attribuera le mérite principal de ces deux
premières, provoquant la colère de Smythe : « Cela me rend malade de lire dans
la presse des récits inspirés du livre de Graham Brown… La vérité, c’est que…
j’ai dû faire tout le travail, emmener au bout de ma corde un débutant, et, deux
fois, enrayer ses chutes […]. A ma connaissance, il n’existe pas de plus belle
voie qui ait été ouverte par un si mauvais alpiniste61 ! » Et toc !
Smythe avait du mérite, c’est vrai, car il était de santé très fragile et d’une
maigreur extrême. Il avait même été réformé de l’armée pour ce motif. Mais
l’Anglais est tenace et déterminé ! Après ses deux succès dans l’envers du mont
Blanc, il s’est surtout donné à l’Himalaya*. En 1930, il participe à l’expédition
du Pr Dyhrenfurth sur le Kangchenjunga (8 579 mètres), qui devra renoncer à
6 400 mètres sur la face nord-ouest après avoir subi de terribles avalanches et
déploré un mort. En 1931, c’est lui qui dirige l’expédition sur le Kamet
(7 754 mètres), emportant un succès complet : c’était à l’époque le plus haut
sommet du monde jamais conquis. C’est ensuite l’Everest*. Première tentative
en 1933 sous la direction d’Hugh Ruttledge : Smythe, parti seul du camp VI le
1er juin, atteint l’altitude de 8 500 mètres. Deuxième essai en 1936, mais
l’arrivée précoce de la mousson fait échouer l’expédition à 7 000 mètres. En
1938, troisième ! Cette fois, avec Tilman. Mais là aussi on doit renoncer vers
8 200 mètres à cause des mauvaises conditions.
Pendant la guerre, Smythe ne quitte pas vraiment la montagne, puisqu’il se
voit confier le commandement de l’école de commandos pour la guerre en
montagne. Il participera aussi à la campagne d’Italie, lui qui avait horreur de la
guerre : « Je suis pacifiste. La possibilité d’être gazé ou tué par une bombe
m’épouvante, non pas parce que je mourrai, mais parce que c’est une fin si
artificielle et si ridicule ! La possibilité de tomber en montagne ne m’effraie pas,
parce que c’est une fin naturelle à laquelle je prends un intérêt personnel et où
j’ai ma part de responsabilité62. » Il dirigera sa dernière expédition dans les
montagnes Rocheuses canadiennes en 1947.
Smythe laisse une œuvre littéraire riche et attachante, au style très personnel.
Dans Climbs and Ski Runs (1930), il raconte ses premières dans l’envers du
mont Blanc. The Kangchenjunga Adventure (1930) décrit sa première expérience
himalayenne. Camp VI (1937) relate son incroyable ascension solitaire à
l’Everest. Il a écrit aussi des romans, une biographie de Whymper* et a publié de
nombreux albums de photographies de montagne.
Peu d’auteurs décrivent avec autant de finesse les sensations, les angoisses,
les sentiments qui assaillent celui qui grimpe là-haut, seul : « Pendant tout le
temps où je montais, j’avais l’impression d’être accompagné par une deuxième
personne. Cette impression était si forte qu’elle éliminait tout sentiment de
solitude. Il me semblait que j’étais lié à mon compagnon par une corde et que, si
je glissais, il me retiendrait63. » La montagne l’a épargné. Mais c’est la malaria
qui l’a tué en 1949. Il n’avait même pas cinquante ans.
Soleil
« Plus près du soleil. » Je ne sais plus d’où me vient cette formule, aux
allures de titre de film64. Mais n’est-ce pas pour aller « plus près du soleil » que
l’homme s’élève dans les montagnes, qu’il construit des pyramides, qu’il rêve,
comme Icare*, de voler dans le ciel ? Les montagnes, ces « cathédrales de la
Terre » pour John Ruskin*, ne sont-elles pas aussi des temples du soleil ? Quand
l’empereur Hadrien, au tout début de notre ère, gravit seul de nuit l’Etna, c’est
uniquement pour assister là-haut au lever du soleil. Là-haut, au « royaume des
aurores intactes », selon la jolie formule de Samivel*.
Car si, en montagne, tout commence souvent dans la nuit*, tout alpiniste a
goûté, comme Anne-Laure Boch65, cette merveille attendue du petit jour en
montagne avec ces nuances de bleu quand la nuit cède, ces sommets devenus
délicatement rosés, puis, d’un coup, le disque solaire en triomphe, comme
l’immense Soleil rouge peint par Joan Miró. Avec le soleil, c’est la chaleur, le
courage, la vie en un mot qui reviennent au grimpeur. Quand il a peur la nuit en
montagne, le grand Reinhold Messner* reconnaît que ses « craintes s’évaporent
à la lumière du matin66 ». Le Suisse Edouard Desor et sa cordée lancés dans
l’ascension de la Jungfrau* retrouvent espoir avec les premiers rayons du soleil
sur les cimes : « Il y en avait une, au fond de l’horizon, qui brillait d’un éclat tout
particulier ; elle paraissait tout en feu : c’était la Jungfrau ! La société entière fut
comme électrisée à cette vue. Nous sentîmes tous notre courage grandir, et de ce
moment, je ne doutais plus que nous n’y arrivassions67. » La montagne tout
entière reprend vie : « Dans la glaciale clarté d’un matin de janvier, les
températures négatives figent torrents et cascades, le poids de la neige sur les
arbres paralyse leurs branches, les bêtes sont enfouies, les hommes ne le sont
guère moins », note le philosophe-alpiniste Patrick Dupouey. C’est alors le soleil
seul qui « rendra leur liberté à ces mobilités entravées68 ».
Soleil, ami du grimpeur, du skieur ou du randonneur ! Il vient joyeusement
vous accueillir au sortir d’une paroi glaciale, réchauffer les mains engourdies,
animer un sentier sombre ou transfigurer un paysage.
Soleil, quelle solitude, quelles inquiétudes en ton absence… Tu fais toute la
différence entre les faces sud d’apparence rieuses et leurs vis-à-vis du nord,
austères et redoutées – comme celle, mythique, de l’Eiger* où tremblent en 1936
les deux jeunes Bavarois Toni Kurz et Andreas Hinterstoisser, interprétés avec
un réalisme glaçant dans le film Nordwand réalisé en 2008 par l’Austro-Suisse
Philipp Stölzl. Quand le soleil disparaît, le monde bascule : « Le soleil joue un
jeu terrible avec les grandes façades de pierre ; le rocher, qui ne vit que par lui,
passe par des couleurs fugitives et que l’on voudrait retenir tandis qu’il
s’échappe, chavire, tombe dans la trappe de l’horizon. Alors sur les parois
s’établit un silence d’abandon, puis de mystère69 », constate Rébuffat* sur la
Cima Grande di Lavaredo. Et l’abandon, l’ombre, le silence, c’est la peur. Dans
Montagne d’une vie, Walter Bonatti*, membre de l’expédition italienne qui a
réussi pour la première fois en juillet 1954 l’ascension du K2, raconte : « Entre-
temps le soleil a disparu derrière la crête du K2, et l’air s’est fait piquant. Tout a
rapidement changé autour de nous, comme si par enchantement nous nous
trouvions transportés ailleurs. Il y a peu de temps encore, chaque pli de la
montagne avait un relief et resplendissait, maintenant tout s’est fait opaque, froid
et sévère. La montagne est devenue étrangère, hostile, et nous nous sentons
immensément fragiles. Je n’ai jamais perçu avec une telle intensité la force du
K2 et de tout cet Himalaya qui m’entoure. Depuis une vingtaine de jours je vis
dans la zone de la mort, mais c’est seulement maintenant que l’ivresse des
8 000 mètres est en train de s’emparer de moi. Je crois que j’ai peur70. » Soleil,
serais-tu l’ordonnateur du destin de ceux qui se mesurent aux montagnes ? Dans
une récente interview, Beck Weathers, rescapé de la catastrophe de 1996 qui a
inspiré en 2015 le film Everest, témoigne de la part du soleil dans sa survie :
« Scientifiquement, je suis incapable de dire comment j’ai pu survivre, mais je
portais des vêtements noir et rouge, qui emmagasinent la chaleur des rayons du
soleil, et je suppose que j’en avais suffisamment absorbé71. »
Attention : on irait bien vite à ne prendre le soleil que pour un bienfaiteur !
La montagne a son soleil noir, redoutable. Comme l’eau, la neige ou le vent, il
peut semer le pire après avoir donné le meilleur. Pour l’alpiniste, il réchauffe le
cœur… mais fragilise dangereusement le terrain. Plus le jour avance, plus la
température monte… et plus la glace et la neige lâchent. La progression devient
de plus en plus difficile, les risques d’avalanches et de chutes de pierres se
précisent. C’est le soleil qui rend la progression de l’alpiniste harassante dans la
neige molle et collante, enfoncé parfois jusqu’à la taille, trempé, transi. C’est le
soleil encore qui inflige des morsures aussi cuisantes que le froid et le gel, qui
attaque le visage, les lèvres, les paupières. Avec la raréfaction de l’oxygène,
l’altitude « confisque » l’écran protecteur entre les rayons d’acier et la peau.
« Quand le soleil cruel frappe à traits redoublés », pour reprendre Baudelaire, on
se liquéfie comme une stalactite, on enlève une à une les couches de vêtements,
on cherche la fraîcheur comme on peut. Finalement, un peu d’ombre ne serait
pas de refus… D’autant qu’un autre danger guette l’imprudent : l’ophtalmie des
neiges… Soleil et neige font un cocktail éclatant, un peu trop pour les yeux
humains. J’en ai fait la bête expérience – comme d’autres – en redescendant du
Hidden Peak*, lors de l’expédition de 1984. Au-dessus du camp IV, un très
vilain temps exige le repli de notre cordée. Pendant la descente du camp II au
camp de base, j’accumule les problèmes techniques ; je perds un crampon dans
un passage ingrat ; je suis épuisé – sans Pierre Mazeaud, admirable « chef
d’expé » qui me regonfle, je ne sais pas si j’aurais eu le courage de poursuivre !
Je repars. Et puis, bêtement comme toujours dans ces moments-là, je perds, sans
m’en rendre compte, mes lunettes : me voilà parti pour cinq heures de descente
avec le soleil en pleine face. On arrive sans plus d’encombre au camp de base…
où je m’aperçois que je ne vois absolument plus rien ! Je serai bon pour vingt-
quatre heures de cécité totale, et une bonne pommade bien grasse dans les yeux
sous des lunettes scellées au sparadrap par le médecin de l’équipe ! Non, le soleil
en montagne n’est pas tendre. Mais dès qu’on retrouve la vue… quelle beauté !
« O cimes ! Que le soleil est beau sur les sommets sublimes ! », s’écrie le
Zénith mis en scène par Victor Hugo dans son dialogue avec Nadir (Les Quatre
Vents de l’esprit), la terre. A chaque pas, les tableaux vivants que crée la lumière
sous nos yeux sont une joie simple et immense ; ici c’est Impression, soleil
levant de Monet, là, les nuances infinies d’un Turner ou la jaune franchise du
Soleil de Nicolas de Staël ; plus loin, les mille soleils de Van Gogh, et puis
encore celui de Prévert « Immense et rouge / au-dessus du grand palais ». « Un
grand soleil d’hiver éclaire la colline, que la nature est belle et que le cœur me
fend », écrit Aragon dans « L’affiche rouge ». Il me fend, il me bat, il me chante
de joie tout à la fois. « Ouvrez les yeux, poursuit Franz Schrader72. La beauté,
elle nous entoure et nous noie. C’est ici que ciel et terre s’unissent, se fondent, se
pénètrent. Formes et teintes, couleurs et ombres, relief et lumière, tout est ciel et
terre à la fois. » Voyez un peu, « après dix minutes de crépuscule pendant
lesquelles le jour et la nuit luttèrent ensemble, l’orient sembla rouler des flots
d’or […] le brouillard se déchira par larges flocons que le vent emporta vers le
nord, laissant apparaître les lacs comme d’immenses flaques de lait. Ce fut alors
seulement que le soleil se leva derrière le glacier de Garner, assez pâle d’abord
pour qu’on pût fixer les yeux sur lui ; mais presque aussitôt, comme un roi qui
reconquiert son empire, il reprit son manteau de flamme et le secoua sur le
monde qui s’anima de sa vie et s’illumina de sa splendeur » : c’est Alexandre
Dumas73 lui-même, grand amoureux des Alpes, qui partage avec nous ses
Impressions de voyage (1833).
« Il y a vraiment plus d’éloquence dans un rayon de soleil que dans tous les
systèmes de philosophie », résume magnifiquement le jeune écrivain Emile
Javelle (1847-1883). Oui, c’est par ce soleil qui monte et décline inlassablement,
le char d’Hélios ou la barque de Râ qui reprend chaque jour son trajet d’est en
ouest, que l’amoureux de la montagne s’inscrit, dans un cycle de vie plus grand
que lui, plus grand qu’elle. L’alpiniste est le nouvel Icare*.
Solitaire
La montagne est le terrain privilégié du plaisir solitaire… N’y voyez pas,
lecteur, un éloge de l’onanisme, mais seulement le constat que l’ingrédient de la
solitude rehausse de plusieurs degrés le goût de l’aventure montagnarde. Que
l’on marche ou que l’on grimpe, « c’est un bonheur d’être deux, c’est une leçon
d’être seul74 ». Le grand écrivain-voyageur Robert Louis Stevenson, l’auteur de
L’Ile aux trésors et de Dr Jekyll et Mr Hyde, ne transige pas là-dessus : « Pour
être appréciée à sa juste valeur, une randonnée pédestre devrait être entreprise
seul. La marche à plusieurs, ou même à deux, n’a plus de randonnée que le
nom ; c’est quelque chose d’autre, qui ressemble à un pique-nique. Une
randonnée devrait être entreprise seul, parce que la liberté* en est l’essence75. »
Moins vif sans doute, mais tout aussi clair, l’alpiniste Walter Bonatti*, en
solitaire dans l’envers du mont Blanc, médite : « J’aime me rechercher moi-
même dans les choses, dans mes propres actions. Je suis aussi jaloux de mon
indépendance spirituelle, et c’est pour cela que je n’ai voulu partager ces
journées avec personne, mais seulement les vivre dans l’intimité de mes
émotions, au contact d’une nature familière et merveilleuse dont je sortirai
comme d’un rêve76. »
Le montagnard solitaire n’est pas seul. La solitude, pourvu qu’elle soit
choisie et non subie, n’est pas une privation, mais une appropriation, de soi
comme de la nature qui accède elle-même au statut de personne. La solitude
n’est pas souffrance, mais jouissance. Du silence*, d’abord, qui permet
« d’écouter ce qu’il y a de meilleur en nous77 ». De la méditation, ensuite, qui
naît inévitablement de la contemplation de la beauté* et de la confrontation de
l’homme avec la sublime grandeur des lieux : « En paix, complètement détaché
des tracas du monde, à l’abri d’un éperon en saillie sur le glacier de la Brenva, je
regarde la Terre, comme la voit d’en haut l’aigle qui vole78. » Il est vrai que « la
solitude est l’aphrodisiaque de l’esprit79 » ! De la liberté*, enfin et surtout, avec
ce qu’elle induit de sensations contrastées, enthousiasme, exaltation, mais aussi
inquiétude et crainte de l’inconnu : tout est possible !… Oui, mais justement,
tout peut arriver… C’est cette excitation que recherchaient, dès la fin du
XIXe siècle, les premiers alpinistes « sans guide » qui, après s’être affranchis de
la tutelle de leur guide, se sont rapidement lancés, à la suite de l’Autrichien Paul
Preuss*, dans l’escalade en solitaire. Au risque d’y laisser leur vie à vingt-sept
ans, comme lui.
Comme la navigation en solitaire, le « solo » en montagne fascine. Ce sont
les grandes courses solitaires qui ont fait la notoriété de Bonatti*, Messner*,
Lafaille*, Destivelle*, Profit*, Berhault*, Batard*, ou récemment du prodige
allemand Alexander Huber. Et ce sont les solos de Patrick Edlinger*, « l’ange
blond », le grimpeur « à mains nues » qui, dans les années 1980, ont fait
découvrir l’escalade au grand public. Incarnation un peu voyeuriste du risque
« gratuit », le solo et surtout le « solo intégral80 » font vivre par procuration tous
ceux que l’obsession sécuritaire et l’omniprésent principe de précaution
enferment. Succès médiatique quasiment assuré… Pourtant, point n’est besoin
d’être un champion pour goûter aux délices de la solitude. Il suffit de prendre
son sac et d’aller marcher seul dans la montagne, le nez au vent et les yeux vers
le ciel. Vous aurez peut-être le bonheur de vous perdre (voir : Liberté), sans pour
autant risquer votre vie ! Alors, comme disait l’inimitable Rodolphe Töpffer* :
« A moi, ma gourde ! A moi, mon havresac ! Et partons toujours81 ! »
Steck, Ueli (né en 1976)
Le prodige des « Formule 1 » de la montagne, des speed climbers de la
lignée des Messner* et des Profit*, parcourt les sommets comme on sprinte sur
un stade82. Pour lui, c’est du sport avant d’être de l’alpinisme. Et ça énerve !
Lorsqu’en 2013 il bat le record de vitesse de l’ascension en solo de la face sud
de l’Annapurna en 19 heures, retour au camp de base après 28 heures, une
mauvaise petite musique instille le doute sur la réalité de son exploit, alors qu’il
est nominé au Piolet d’or… Pas de photo du sommet ! Steck se défend, blessé
dans son amour-propre. Il faut dire qu’à trente-sept ans, son palmarès est
éloquent : record de vitesse sur la face nord de l’Eiger en 2008 (2 h 47 ! Il faut le
voir courir littéralement sur l’arête sommitale de l’Ogre, montre en main !) ;
première de la face nord du Tengkampoche (6 500 mètres) en Himalaya avec
Anthamatten, qui lui vaudra le Piolet d’or 2009 ; Gasherbrum II en solo ; trilogie
record des trois grandes faces nord (Eiger, Grandes Jorasses, Cervin), dont le
Cervin en… 1 h 56 ; face sud du Shishapangma (8 013 mètres) en 10 h 30
seulement… Qui dit mieux ? Il faut avouer que les images des ascensions du
Suisse-Allemand laissent bouche bée : à moins que le film ne soit accéléré (!), il
enchaîne les pas à 7 000 mètres, dans des pentes très inclinées, au rythme d’un
randonneur !
Le garçon est simple, charpentier de son état, plutôt taiseux, pas vantard en
tout cas, attaché à sa femme Nicole, étonné souvent du retentissement de ses
exploits. Mais en revanche, l’Annapurna*, il le voulait ! Depuis des années. Et il
ne comprend pas qu’on veuille le lui voler. Première tentative en 2007 : chute de
pierres, échec. Deuxième en 2008 : au camp de base, dans le mauvais temps,
avec son compatriote Anthamatten, ils reçoivent un appel de détresse de la
cordée espagnole bloquée au camp II à 7 400 mètres83. Les Suisses, abandonnant
leurs propres projets, montent au camp II pour les secourir. En vain. La tempête
bloque toute intervention. Steck restera aux côtés de l’Espagnol Ochoa, atteint
d’un œdème cérébral, le tenant dans ses bras, jusqu’à sa mort. Commentaire du
Suisse : « Je n’ai pas compris qu’on en fasse une telle histoire ! Si quelqu’un
t’appelle à l’aide, tu n’hésites pas84 ! »
La tentative de 2013, pour Steck, est plus qu’une revanche. C’est presque
une psychothérapie. Pas seulement à cause de la mort d’Ochoa. En avril 2013, au
camp II de l’Everest, il est mêlé à une violente bagarre entre des alpinistes
occidentaux et des sherpas qui équipaient la voie pour la saison des expéditions
commerciales. Lui et ses compagnons, qui montaient en cordée alpine,
n’auraient pas respecté l’usage qui veut que, sur l’Everest, les Occidentaux ne
grimpent pas sur une voie que les sherpas sont en train d’équiper… Il en sera
profondément marqué : « Ils ont voulu me tuer85 ! » Il avoue avoir perdu toute
confiance en lui… C’est donc seul qu’il part en octobre pour la face sud de
l’Annapurna. Et pulvérise le record de vitesse ! En réponse aux sceptiques, qu’ils
soient de bonne ou mauvaise foi, il répond, placide : « Ce qui m’arrive est peut-
être un peu ma faute. Je n’aime pas me vanter, car grimper sur les montagnes
n’apporte rien à l’humanité… Personne ne m’avait reproché jusque-là de ne pas
fournir de preuves. Je n’ai pas de photo du sommet, car j’ai perdu mon appareil
et un gant dans une petite avalanche dans laquelle j’ai pensé pour la première
fois que j’allais mourir86. » Depuis, je crois, plus personne ne doute qu’il a
atteint le sommet, dans le temps annoncé, terminant la tragique voie Beghin-
Lafaille* de 1992. Son secret ? « J’ai pris beaucoup de risques, mais j’ai
bénéficié des meilleures conditions du siècle87. » Modeste avec ça. Et,
finalement, son Piolet d’or, il l’a eu en 2014 ! Non, Steck n’est pas un
extraterrestre, c’est juste un sportif super entraîné ! Et il continuera à nous
étonner ! La preuve : je viens à peine de terminer ces lignes que le Suisse vient
(11 août 2015) de « boucler » l’enchaînement des 82 sommets de plus de
4 000 mètres des Alpes… Sans aucun moyen mécanique, en effectuant les
liaisons à pied, à vélo ou en parapente : 1 700 kilomètres de trajet,
117 000 mètres de dénivelé positif. Le tout en 62 jours. Qui dit mieux ?
Stephen, Leslie (1832-1904)
Qui sait que le père de Virginia Woolf était un des alpinistes anglais les plus
réputés de sa génération, à l’égal de Whymper* ou Mummery* ? Et pas
seulement alpiniste. « Ecrivain, poète, historien, philosophe, il offre un
admirable exemple de ce que peuvent chercher et trouver dans les montagnes
une riche sensibilité et un grand esprit88. »
Professeur de mathématiques à Cambridge, c’est en traversant le col du
Géant en 1857 qu’il se laisse prendre par la montagne. Comme le marin se laisse
prendre par la mer. L’alpinisme pour lui n’est ni un sport ni une compétition,
mais « le plus magnifique jeu que les dieux aient offert aux adultes89 ». Il s’est
bien laissé prendre au jeu… et, en témoignage de sa passion, il nous a laissé
parmi les plus belles pages écrites sur la montagne dans Le Terrain de jeu de
l’Europe90 ».
Aussi bon sur le rocher que sur la glace, il a fait la première, dans les Alpes
bernoises, du Bietschhorn (1859) et du Schreckhorn (1861), les plus difficiles du
massif, du Blümlisalp, du Lyskamm ouest (1859) et de la face sud de la
Jungfrau* (1864). Ses succès de grimpeur n’ont d’égal que son talent d’écrivain.
Il décrit ainsi ses sensations au sommet du Schreckhorn : « Un sentiment exquis
d’indolence et de calme était l’état d’esprit approprié. Il semblait qu’un être
immortel que nul devoir pressant n’absorbait était assis sur ces rocs désolés… Je
n’avais pas de compagnon pour troubler ma rêverie… Une heure passa comme
quelques minutes91. » Et c’est en amoureux fou des Alpes qu’il écrit :
« Seules les Alpes possèdent le mérite de pouvoir à la fois calmer et encourager. La douceur des
demi-teintes produites pas l’air vaporeux, la merveilleuse délicatesse des lumières et des ombres
sur les chaînes où la neige s’amoncelle, le raffinement des lignes qui ferait croire qu’un être
conscient a moulé les couches de neige sur les saillies les plus menues de la surface… cela
transmet l’influence apaisante de la nature… La neige sur un chalet à demi-enfoui fait penser à la
main que l’on pose doucement sur le front d’un malade92… »

Stephen, avec son Terrain de jeu de l’Europe, restera un des monuments de


la littérature de montagne et un grand seigneur de l’alpinisme.
Tairraz
Pour les amoureux de la montagne, ce nom en dit plus, souvent, que celui
des alpinistes, même les plus réputés ! Tairraz, c’est une signature, en bas à
gauche, de photos que l’on s’arrache, noir et blanc ou couleur, car elles donnent
à rêver (Drus sur ciel noir, Traversée Midi-Plan, Lever de lune sur les Drus…).
Tairraz, c’est aussi une dynastie de photographes chamoniards et de cinéastes
qui règne, de père en fils depuis un siècle et demi, sur l’image de montagne…
fixe, puis animée ! La montagne est peut-être rebelle à la peinture*, je le dis par
ailleurs. Mais elle se laisse apprivoiser par l’argentique… pourvu que celui qui
tient l’appareil soit de la famille et prenne le temps qu’il faut ! C’est le cas des
Tairraz. Et il en fallait, du temps, et de l’amour, pour monter là-haut 250 kilos de
matériel… comme le fit le patriarche Joseph Tairraz, en 1861, pour prendre la
première photo du sommet du mont Blanc ! C’est un peu plus facile aujourd’hui
avec un iPhone…
Joseph, né en 1827, était fils de guide, guide* lui-même et fils… du maire de
Chamonix. Terrain favorable, donc… En revenant de Genève, pour une visite
chez le dentiste, il rapporte un appareil photo. Enfin, disons un
« daguerréotype », l’ancêtre de notre appareil. Et il se met à photographier tout
le monde, sa famille, les touristes anglais qui visitent Chamonix, et puis la
montagne… Il ouvre un studio en ville et le succès est au rendez-vous. La
dynastie Tairraz est née. Après Joseph, ce sera Georges, puis son petit-fils
Georges (affublé donc du chiffre II) et enfin Pierre, plus connu de nos
contemporains.
Georges I (à tout seigneur, tout honneur !), travaille au bromure d’argent sur
des plaques géantes de 50/60 centimètres. Son appareil ne pèse plus que…
20 kilos ! Son fils Georges II, guide lui aussi, bénéficie du nouveau format 24/36
et de vitesses d’obturation qui permettent de saisir l’instant. Plus besoin de
longues minutes de pose1. Il se lance aussi dans le cinéma, d’abord avec
L’Ascension des aiguilles Ravanel et Mummery, documentaire de 1934, puis
avec Roger Frison-Roche* et Gaston Rébuffat*, pour Premier de cordée et
plusieurs autres films en 16 mm, dans les Alpes notamment.
Le dernier-né, Pierre, s’est montré à la hauteur de la tradition familiale.
Elève de l’école nationale de photographie de Vaugirard, puis de l’IDHEC, il
reprend le flambeau de son père, « ce cristal qui ne cesse de chanter2 », et
poursuit aussi bien dans la photo, passant à la couleur dans les années 1960,
« car c’est en couleurs que nous voyons la montagne3 », que dans le cinéma
(Symphonie montagnarde, avec Georges Tairraz, 1960 ; Peuples chasseurs de
l’Arctique, 1966).
Au total, les Tairraz auront laissé aux amoureux de la montagne entre
12 000 et 15 000 photos, ainsi que de nombreux films, mais surtout l’empreinte
d’un amour sans bornes pour un milieu, naturel et humain, que des générations
entières auront découvert grâce à eux.
Tenzing Norgay (1914-1986)
C’est l’histoire d’un modeste porteur népalais devenu le roi du monde pour
avoir atteint le premier l’Everest avec Hillary* en 1953. Toute sa vie avait tourné
autour de cet objectif : « Parce que, dans mon cœur, j’avais besoin d’y aller.
L’attrait de l’Everest* était plus fort pour moi que toute autre chose au
monde4. » On croirait entendre George Mallory*… Mais si un homme méritait
l’Everest, c’était sûrement Tenzing. Peu après sa naissance, un lama a suggéré à
sa mère de l’appeler désormais « Norgay », ce qui signifie – avec les aléas de la
traduction – « riche et pieux », tout en lui prédisant que son fils ferait de grandes
choses… Il ne s’est pas trompé !
Onzième de treize enfants, Tenzing est un petit rebelle. Il s’enfuit de la
lamasserie où il est censé étudier. Il fugue à Katmandou pour s’engager comme
porteur à treize ans. Avait-il déjà l’Everest en tête ? Sans doute, puisque, dès
dix-neuf ans, il participe à une première expédition anglaise, dirigée par Eric
Shipton, sur le versant nord, puis à une deuxième en 1936, et encore une
troisième en 1938, tant il séduit l’Anglais par son courage et sa bonne humeur.
L’histoire de l’Everest* bascule en 1950 avec l’invasion du Tibet par la
Chine, de sorte que le versant nord est désormais inaccessible : il faut bien se
tourner vers le versant sud et sa terrible cascade de glace de Khumbu, jugée par
tous infranchissable. Et ce sera la solution ! En 1952, première tentative avec le
Suisse Raymond Lambert : Tenzing et lui atteignent l’altitude record de
8 600 mètres. Les lauriers de la gloire seront recueillis l’année suivante par
l’expédition de John Hunt, avec Hillary et Tenzing. Et je ne me lasse pas de
relire ces trois phrases de Hillary en arrivant au sommet : « Soudain il
m’apparaît que l’arête devant nous, au lieu de continuer à s’élever, tombait
brusquement… Encore quelques coups de piolet et nous étions au sommet !
Nous nous serrions les mains, puis Tenzing me jeta les bras autour des épaules.
Je sortis l’appareil photo et demandai à Tenzing de “poser au sommet” en agitant
son piolet paré de toute une banderole de drapeaux5. »
Naturellement, les esprits curieux n’ont pas manqué de relever l’absence de
photos de Hillary au sommet… Le début de « polémique » sera vite clos aussi
bien par Tenzing que par sir Edmund : pour autant que cela ait un sens, c’est
Hillary qui a posé le pied en premier au sommet, mais ils étaient ensemble ! Et
s’il n’y a pas de photo de sir Edmund, c’est simplement parce que Tenzing,
auquel Hillary a tendu l’appareil à son tour, a avoué qu’il ne savait pas s’en
servir ! L’audience est suspendue !
Nous avons du mal à imaginer aujourd’hui ce qu’a pu représenter au Népal,
en Inde et en Asie plus généralement, le succès de Tenzing Norgay. Quelle fierté
que l’un des leurs, modeste parmi les modestes, ait pu accomplir un tel exploit et
accéder à une renommée mondiale !
Sherpa Tenzing vivra vieux… Après avoir été directeur des opérations de
l’Himalayan Mountaineering Institute à Darjeeling, il créera sa propre agence de
trekking, TN Adventures, qui sera dirigée ensuite par son fils, lequel gravira lui
aussi l’Everest en hommage à son père en 1996, alors que ce dernier avait tenté
de l’en dissuader… « Mais pourquoi veux-tu aller là-haut, puisque j’y suis allé
pour toi ? » Je vous laisse deviner la réponse du fils…
Terray, Lionel (1921-1965)
Lorsqu’il avait sept ans, sa mère, une femme chic de la bonne bourgeoisie
grenobloise habitant une belle maison sur les hauteurs de Grenoble, lui dit :
« Lionel, je veux bien que tu fasses tous les sports que tu veux, à l’exception de
la motocyclette et de l’alpinisme ! » Lionel a obéi à moitié… Malheureusement,
sa maman avait raison, puisqu’à quarante-quatre ans, après une carrière
d’alpiniste fulgurante, portant le drapeau tricolore partout très haut, il mourra
accidentellement dans une course plutôt facile dans le Vercors. Quatre ans
auparavant, dans son fameux livre Les Conquérants de l’inutile, il écrivait : « Si
vraiment aucune pierre, aucun sérac, aucune crevasse ne m’attend quelque part
dans le monde pour arrêter ma course, un jour viendra où, vieux et las, je saurai
trouver la paix parmi les animaux et les fleurs. Le cercle sera fermé, enfin je
serai le simple pâtre qu’enfant je rêvais de devenir6. » Le cercle se sera refermé
beaucoup trop tôt, Lionel, mais vous nous aurez laissé un héritage
incontournable.
En regardant la couverture de Paris Match du 2 octobre 1965, au lendemain
de sa mort, je suis frappé par l’incroyable ressemblance de Terray à… Zidane !
Et, au fond, la ressemblance n’est pas que physique. Une humilité, une réserve
qui ne cachent pas l’ambition, l’esprit d’équipe, la recherche de la performance,
le goût de la compétition…
Champion de ski* ! Oui, car le ski n’est pas couvert par l’interdit familial. Il
a commencé à quatre ans… Mais, en réalité, il grimpe en cachette ! A vingt ans,
il s’installe à Chamonix* et s’y marie : les leçons de ski l’hiver et l’agriculture
l’été le font vivre modestement, tandis qu’il poursuit les compétitions (champion
du Dauphiné en slalom, descente et combiné en 1940, vice-champion de France
en combiné). Il sera même entraîneur de l’équipe nationale de ski du Canada en
1947 !
Mais la guerre a éclaté et il s’engage en 1941 à Jeunesse et Montagne, où il
fait la connaissance de Gaston Rébuffat*. Ils font même ensemble le stage de
chef de cordée : Rébuffat sort premier et Terray deuxième ! Il participe aux
opérations militaires en 1944-1945 au sein de la compagnie à ski « Stéphane »
sur le front de Maurienne, où il mène de nombreux coups de main contre les
Allemands. Il sera décoré de la croix de guerre avec étoile de vermeil. En 1945,
de retour à Chamonix, il décide que l’alpinisme sera sa vie : « Ma passion, mon
tourment, mon gagne-pain7. » Bien sûr, il a déjà quelques belles ascensions à son
actif : première de la face nord-est du Caïman, première de la face ouest de
l’aiguille Purtscheller, les deux avec Rébuffat en 1942 ; première de l’éperon
est-nord-est du Pain de Sucre, toujours avec Rébuffat en 1944. Mais il s’engage
pleinement dans le métier à la Libération : instructeur à l’EHM, moniteur de ski,
guide de haute montagne en 1946. C’est à cette époque qu’il fait la connaissance
de Lachenal*, avec lequel il formera une cordée d’exception qui s’attaquera aux
grandes faces nord avec des records de vitesse : éperon nord des Droites en
moins de 8 heures, face nord des Grandes Jorasses en 1946, deuxième de la face
nord de l’Eiger en 1947, face nord-est du Piz Badile en 7 h 30 !
1950 : fabuleuse aventure de l’expédition française à l’Annapurna*. Sans
Terray, qui a assuré la descente de l’équipe victorieuse du camp V au camp IV
dans des conditions épouvantables, Herzog* et Lachenal ne seraient sans doute
jamais revenus vivants. Durant les quinze années qui suivront, Terray se
consacrera aux expéditions lointaines : la première du Fitz Roy en Patagonie
avec Guido Magnone* en 1952, l’Aconcagua* la même année, la première du
Chomo Lonzo (7 796 mètres) avec Jean Couzy*, le Makalu en 1955 avec Jean
Couzy encore, le Chacraraju (6 100 mètres) et le Taulliraju (5 830 mètres) au
Pérou en 1956, le Jannu (7 710 mètres), supérieur en difficulté à tout ce qui avait
été fait jusque-là en Himalaya : première tentative en 1959 qui échoue à
300 mètres du sommet, réussite en 1962. Comme au Makalu, toute l’équipe
atteindra le sommet. En 1964, enfin, expédition en Alaska, au mont Huntington,
qui sera l’occasion d’un beau reportage, diffusé dans « Les coulisses de
l’exploit », commenté par Terray lui-même.
Car Terray aimait aussi le cinéma* ! Il a joué, comme acteur, dans le film La
Grande Descente qui raconte la première descente à ski de la face nord du mont
Blanc et sera primé au festival de Trente ; il tourne avec Marcel Ichac en 1958
Les Etoiles de midi, qui obtient le grand prix du Cinéma français. Mais son
testament spirituel, c’est incontestablement son livre, mondialement connu : Les
Conquérants de l’inutile (1961), dont son ami Marcel Ichac tirera un beau film
en 1967, après la mort de Terray.
« Né au pied des Alpes, ancien champion de ski, guide professionnel,
alpiniste de grandes courses, membre de huit expéditions dans les Andes et
l’Himalaya, j’ai consacré toute ma vie à la montagne et, si ce mot a un sens, je
suis un montagnard », commence-t-il son livre. Belle déclaration d’amour,
simple et vraie.
Tesson, Sylvain (né en 1972)
Oser faire un « pas de côté » pour goûter le plaisir de la solitude, écouter le
bruit du silence, percevoir le grouillement de la vie animale, sentir le temps
s’écouler lentement, savoir savourer l’ennui, se retirer en soi, reconquérir sa
liberté… Oui, Sylvain Tesson fuit. La société de coercition, le tumulte des villes,
les fâcheux, les agendas, les téléphones portables… « Après avoir observé le
monde extérieur, le hérisson a tiré les justes conclusions », écrit-il joliment dans
ses Aphorismes sous la lune8. Tesson est le hérisson ! Mais cette fuite est aussi
un élan vital. Il ne résiste pas à l’appel de la montagne, de la route, de la forêt9.
Et les témoignages qu’il en livre sont des petites merveilles d’introspection tout
autant que des leçons de vie et un apprentissage du plaisir vrai, si ce n’est du
bonheur. De sa cabane en Sibérie, il écrit : « L’homme libre possède le temps.
L’homme qui maîtrise l’espace est simplement puissant. En ville, les minutes,
les heures, les années nous échappent. Elles coulent de la plaie du temps blessé.
Dans la cabane, le temps se calme. Il se couche à vos pieds en vieux chien gentil
et, soudain, on ne sait même plus qu’il est là. Je suis libre parce que mes jours le
sont10. »
Profession : « écrivain-voyageur ». Sylvain Tesson a ressuscité le
« vagabondage romantique » en vogue en Europe au XIXe siècle : « J’aimerais
réhabiliter cette façon de traverser l’existence, en liberté, avec une plume au
chapeau, un brin d’herbe entre les dents et des poèmes aux lèvres11. » Et c’est ce
qu’il a fait… Enfant des beaux quartiers parisiens, élevé dans les meilleures
écoles, il aurait dû être journaliste, comme son père et sa mère, ou comédien
comme sa sœur. Il a choisi la géographie, mais pas celle des cartes et des livres,
même s’il les a étudiés suffisamment pour obtenir ses diplômes. La géographie,
il a décidé de la vivre, en marchant sur l’immense carte du monde qui s’étend
sous nos pieds. Pour étancher sa soif de mouvement et apaiser ses angoisses.
Tout petit, il ne peut voir un arbre sans grimper dedans, une falaise sans
l’escalader. A dix-sept ans, avec son complice Alexandre Poussin, il traverse
l’Islande à bicyclette. Enfin, ne pas savoir le matin où on dormira le soir ! A
vingt ans, les deux compères font le tour du monde à vélo. L’été, il grimpe dans
les aiguilles de Chamonix. L’hiver, parce qu’il n’y a pas de montagnes à Saint-
Germain-des-Prés, il escalade les immeubles, de préférence les cathédrales, ces
« vaisseaux de pierre » ! Il raconte : « Je rejoignais parfois les membres d’un
cercle d’acrobates qui me surnommaient le prince des chats. A terre, je me
trouvais maladroit et indiscipliné. Sur les corniches, je devenais précis et
soucieux de ne pas rompre le bel équilibre. Nous avions sur notre carnet de
courses interdites des centaines de monuments français et européens. Nous
grimpions chaque fois que nous prenait l’envie de nous évader de la ville. La
stégophilie [l’amour des toitures] était notre salut, les clochers nos terres
d’élection, les flèches nos rampes de lancement12. » Au sommet des tours de
Notre-Dame, la nuit, vêtu de noir pour ne pas être vu, il déclame des poèmes de
Charles Péguy…
Son voyage le plus fou est assurément la traversée à pied de l’Himalaya*,
soit 5 000 kilomètres, en autonomie complète et sans équipement de bivouac,
toujours avec Alexandre Poussin. Les deux marcheurs en livreront un
témoignage à quatre mains (et pieds !), plein de surprises et d’humour.
Alexandre : « J’ai toujours eu horreur de la marche. Le mot seul trébuche en
bouche. Marcher, traîner sa carcasse, s’éreinter l’échine, se harasser les pieds, et
cet inconfortable sentiment de perdre son temps. Pourtant nous partons marcher
six mois… » Sylvain : « Nous venons de réaliser au bout d’un misérable
kilomètre que nous ne parviendrons jamais à notre but. Trop dur, trop lent, trop
fastidieux. Trop stupide aussi et tellement présomptueux de s’imaginer traverser
les Himalayas à pied13. » Partis en mai du Bouthan, ils boucleront leur traversée
intégrale en novembre au Tadjikistan. Alexandre : « Devine quand aurait dû
partir une limace du Bouthan pour couvrir nos 5 000 kilomètres ? A raison d’une
petite dizaine de mètres par jour, elle aurait dû partir au siècle de Périclès ! »
Sylvain : « Je l’ai toujours dit, on est des limaces de premier choix ! » Les
limaces auront grimpé tout de même 120 000 mètres de dénivelé positif.
Tesson marche contre le temps qui passe : « En réglant son compte à
l’espace, le nomade freine la course des heures. Peu lui importe que passent les
instants puisque, obstinément, il les remplit des kilomètres qu’il moissonne… Le
temps n’est pas un cheval dont on peut enrayer l’emballement en lui tirant la
bride, il est donc préférable de le laisser galoper et de se venger de sa course en
bouffant soi-même le monde », ou encore : « Le nomadisme est la meilleure
réponse à l’échappée du temps. Mon but n’est pas de le rattraper, mais de
parvenir à lui être indifférent », et, pour cela, marchons lentement : « Baissons
l’allure et le temps lui-même, par un étrange effet d’imitation, ralentira son
débit14. » Révolte contre le monde tel qu’il est ? Non point. Tesson marche pour
sa propre paix intérieure : « Le vagabond enjambe l’idéologie et les clôtures qui
toutes deux empêchent de gambader. Il ne veut en rien changer le monde qui
l’entoure, il veut réussir à le fuir le plus esthétiquement possible. Il ne veut pas
se battre, il s’échappe. Il n’est pas en croisade, il est en croisière… Dans la
tension de l’effort, il trouve la paix intérieure, se débarrasse de toute fausseté,
revient à l’élémentaire et devient capable de pleurer de joie devant une vasque
argileuse d’où sourd un filet d’eau claire. Son âme se simplifie : le voyage est
une épuration éthique15. »
Mais il est des voyages immobiles. Tesson en a fait l’expérience en vivant
seul dans une petite cabane pendant six mois, dans la forêt sibérienne, au bord du
lac Baïkal. Pêcher pour se nourrir, couper du bois pour se chauffer, marcher et
grimper pour s’aérer, lire, écrire, boire de la vodka, dormir… et recommencer le
lendemain. Pourquoi ? « Je voulais régler un vieux contentieux avec le temps…
Il suffisait de demander à l’immobilité ce que le voyage ne m’apportait plus : la
paix16. » L’a-t-il trouvée ? Oui, si l’on en croit son journal de bord qui est pour
moi son meilleur livre :
« L’hiver, des températures de – 30°, l’été, des ours sur les berges. Bref, le paradis… Je suis venu
ici sans savoir si j’aurais la force de rester, je repars en sachant que je reviendrai. J’ai découvert
qu’habiter le silence était une jouvence… La virginité du temps est un trésor. Le défilé des heures
est plus trépidant que l’abattage des kilomètres. L’œil ne se lasse jamais d’un spectacle de
splendeur. Plus on connaît les choses, plus elles deviennent belles… J’ai parlé aux cèdres,
demandé pardon aux ombles et pensé aux miens. J’ai été libre car, sans l’autre, la liberté ne
connaît plus de limites. J’ai contemplé le poème des montagnes et bu du thé pendant que le lac
rosissait. J’ai tué le désir de l’avenir… J’ai respiré l’haleine de la forêt. J’ai peiné dans la neige et
oublié ma peine au sommet des montagnes. J’ai admiré la vieillesse des arbres et apprivoisé des
mésanges… J’ai aimé avoir chaud dans ma hutte pendant que la tempête déchaînait sa rage. J’ai
salué le retour du soleil et des canards sauvages… J’ai appris à m’asseoir devant une fenêtre. Je
me suis fondu à mon royaume, j’ai senti l’odeur du lichen, mangé l’ail sauvage et croisé des
ours… Six mois comme une vie. Il est bon de savoir que dans une forêt du monde, là-bas, il est
une cabane où quelque chose est possible, situé pas trop loin du bonheur de vivre17. »

Cette vie, il aurait dû la perdre à quarante-deux ans, si les fées de la forêt


n’avaient veillé sur lui. L’été 2014, il se fait plaisir à Chamonix* en escaladant
l’aiguille des Grands Charmoz puis, le lendemain, la face nord… du chalet d’un
ami. Il chute d’une dizaine de mètres. Traumatisme crânien, une vingtaine de
fractures, huit jours de coma… A son réveil, il promet d’arrêter la « grimpe
urbaine », ces petits jeux d’adolescent trompe-la-mort. Mais il précise : « Je
pourrai reprendre toutes mes activités normales en décembre. L’escalade et
l’alpinisme dans six mois. Rien ne m’a davantage manqué que la montagne18. »
Soyez prudent, Sylvain. Je veux continuer à vous lire.
Tharkay, Ang (1908-1981)
Le « père des sherpas* », le sage, le mentor de Tenzing Norgay*, si
emblématique qu’il a servi de modèle à Hergé pour le personnage du sherpa
Tharkey dans Tintin* au Tibet* !
Dès l’âge de douze ans, il quitte sa vallée de Solukhumbu pour aller chercher
du travail à Daarjeling comme porteur ou cuisinier. Son carnet de courses,
comme sa longévité, sont impressionnants. Il a accompagné Shipton dans huit de
ses expéditions avant guerre, dont quatre au col nord de l’Everest*. En 1950, il
participe à l’expédition française à l’Annapurna* avec Maurice Herzog*, et c’est
lui qui descendra sur son dos Herzog victime de graves gelures. Au total, il ira
cinq fois à l’Everest entre 1933 et 1962, mais aussi au Kangchenjunga (1931), à
la Nanda Devi (1934), au Cho Oyu (1952, au Dhaulagiri (1953), au Makalu
(1954)… Dans les années 1930, il était le « leader syndical » des sherpas,
négociant pied à pied pour ses camarades le salaire, le poids, l’équipement, etc.
Après le Makalu, âgé de quarante-six ans, il fait sa reconversion et fonde son
agence de trekking. L’année suivante, il publie, avec l’aide de Basil Norton, ses
mémoires, qui fourmillent d’anecdotes savoureuses et dévoilent une
« personnalité modeste et intelligente, vraie et sensible », comme dira Maurice
Herzog. A l’âge de soixante ans, il se retire dans sa ferme au sud de Katmandou,
avec sa femme et ses cinq enfants, recevant de nombreuses visites avec toujours
autant de simplicité et d’humour. Il s’éteint à soixante-treize ans.
Tibet
Si vous n’avez ni le temps ni les moyens d’aller au Tibet, aucun problème.
Vous ferez le voyage avec la Parisienne Alexandra David-Néel, « à pied et en
mendiant de la Chine à l’Inde à travers le Thibet [sic] », et vous ne serez pas
déçu19 ! Cette femme, cocktail détonnant d’Elisée Reclus* et de Jack Kerouac,
est ahurissante. Un demi-siècle avant Les Clochards célestes, la Beat Generation
et les hippies, cette militante féministe, un brin anarchiste, mais aussi chanteuse
lyrique, orientaliste distinguée, bouddhiste et franc-maçon, abandonne en 1911
son excellent mari pour un voyage en Asie prévu pour dix-huit mois et qui
durera… quatorze ans. C’est au cours de cette longue errance qu’elle accomplira
l’exploit qui l’a fait connaître du monde entier, être la première femme étrangère
à pénétrer la « Rome tibétaine », Lhassa, la capitale interdite. Pour ce faire, elle
parcourt clandestinement le Tibet d’est en ouest, de la Chine à l’Inde, déguisée
en mendiante, accompagnée de son ami le lama Youngden dont elle fera son fils
adoptif. Avec pour toute logistique une tente légère en coton, une marmite, deux
bols, un peu de thé, de beurre et de tsampa (farine d’orge), le visage enduit de
cendre et de cacao pour passer inaperçue. Huit mois d’un long périple à travers
« le pays des neiges », nourri d’aventures savoureuses, de rencontres
exceptionnelles et de paysages stupéfiants, qu’elle consigne dans son étonnant
récit publié en 1927. Sa simplicité et sa capacité d’émerveillement sont une
véritable jouvence :
« C’était un de ces matins où la nature nous ensorcelle avec sa trompeuse magie, où l’on s’abîme
dans la béatitude de la sensation, de la joie de vivre […] Imaginez une immensité couverte de
neige, un plateau terminé très loin à notre gauche, par un mur vertical de glaciers glauques et de
pics drapés de blancheur immaculée… Nulle description ne peut donner une idée d’un tel décor.
C’était un de ces spectacles écrasants qui agenouillent les croyants, comme devant le voile
cachant la Face Suprême… Youngden et moi nous regardâmes simplement l’un l’autre, en
silence. Les mots étaient inutiles […].
La lune se leva. Ses rayons touchèrent les glaciers, les pics vêtus de neige, toute l’immensité
blanche et quelques vallées inconnues que le gel argentait. Le paysage impassible paraissait
s’éveiller sous la clarté qui le métamorphosait. De fugitives étincelles s’allumaient sur le tapis de
neige, répondant aux éclats lumineux partant des cimes, des murmures passaient, portés par le
vent, d’indéchiffrables messages semblaient être échangés… »

Pendant ces longs mois, elle a partagé, pauvre parmi les pauvres, la vie des
« gens du petit peuple » : « Tout le monde y était crasseux et en haillons ; la
nourriture était grossière, toujours précaire et d’ordinaire peu abondante, mais
chacun jouissait du grand ciel bleu lumineux, de l’éclatant et vivifiant soleil, et
des vagues de joie déferlaient dans l’âme de ces misérables déshérités des biens
de la terre. Nul d’entre eux ne se livrait à aucun métier ni ne songeait à le faire,
tous vivaient à la façon des oiseaux, de ce qu’ils pouvaient picorer chaque jour,
dans la cité ou le long des routes. » Et de retour à la civilisation, elle confesse :
« Maintenant que dix mois d’expérience m’ont permis d’apprécier les joies
comme les privations et les fatigues de cette vie pittoresque, je l’estime la plus
délicieuse que l’on puisse rêver et tiens pour les plus heureux jours que j’aie
jamais vécus, ceux où, mon misérable balluchon sur le dos, j’errais par monts et
par vaux au merveilleux “pays des neiges”. » Alexandra David-Néel avait
inventé, en 1924, le « raid », comme aventure esthétique, humaine et spirituelle.
Il faut dire que le pays, encore largement mystérieux aujourd’hui, et ses
hommes s’y prêtent. Imaginez un immense plateau, à 4 500 mètres d’altitude en
moyenne, défendu, au nord, par la chaîne presque inexplorée des monts Kouen
Lun, au-dessus de 7 000 mètres, au sud par les montagnes de l’Himalaya*. « On
a pu écrire avec raison que, compte tenu de son altitude, le Tibet représentait
200 fois le volume des Alpes suisses20 ! » « Un monde à part, au climat sec, aux
vents éternels… Sécheresse et froid ! Et aussi le silence émouvant des grandes
solitudes, troublé seulement par les hurlements réguliers des vents
dominants21 », décrit Frison-Roche*. Cette terre hostile abrite un peuple
demeuré mystérieux qui, de par son histoire tourmentée et sa foi inébranlable,
force la sympathie. Les Tibétains sont 5 à 6 millions, sans plus de précisions,
entre la « région autonome du Tibet », les provinces chinoises frontalières et les
pays de la diaspora, Inde et Népal essentiellement, qui accueillent toujours
davantage de Tibétains fuyant l’administration chinoise. Car leur histoire se
résume à un interminable tête-à-tête avec le puissant voisin. On se souvient à
peine que le Tibet fut jadis un empire guerrier et conquérant (VIIe siècle), qui
faisait peur à la Chine et à l’Inde, contraints de pactiser avec lui par des mariages
princiers ! Mais avec l’avènement de la dynastie mongole des Yuan en Chine
(XIIe siècle), le Tibet passe sous domination chinoise et y restera jusqu’à nos
jours. Le royaume bouddhiste ne connaîtra la souveraineté, à défaut de réelle
indépendance, qu’entre 1912, avec l’expulsion des officiels et militaires chinois,
et 1950, quand la Chine communiste envahit le Tibet, après que celui-ci a
réclamé en vain la protection des Nations unies… Le dalaï-lama, après
l’insurrection de Lhassa et sa sanglante répression par l’armée chinoise en 1959,
doit s’enfuir en Inde où il crée un gouvernement en exil. Et, comme si les
Tibétains n’en avaient pas eu assez pour leur compte, la Révolution culturelle
chinoise (1966) tourne au massacre, au pillage et à la destruction de la
civilisation bouddhiste tibétaine. Depuis, ce peuple infortuné vit au rythme des
manifestations, des émeutes, des arrestations, de la répression et des immolations
de moines par le feu. Comment résiste-t-il ? Grâce aux enseignements du
bouddhisme tibétain, philosophie plus que religion, véritable ciment de ce peuple
depuis le VIIe siècle, et à son incarnation, le dalaï-lama, qui signifie « océan de
sagesse »… S’efforcer de ne pas nuire aux êtres vivants quels qu’ils soient, ne
pas prendre la vie, ne pas prendre ce qui ne t’est pas donné… Les Sherpas*,
descendants des bouddhistes tibétains réfugiés au Népal* par le haut col de
Nangpa que j’ai contemplé avec émotion l’an dernier22, sont les magnifiques
héritiers de cette tradition fondée sur le respect et la compassion.
Si ce n’est déjà fait, vous vous délecterez du récit d’Alexandra David-Néel.
Vous le compléterez avantageusement avec la lecture de Sept ans d’aventures au
Tibet23, qui raconte une autre errance, vingt ans plus tard, celle de l’alpiniste
autrichien Heinrich Harrer qui, fait prisonnier en 1939 dans l’Himalaya et
interné par les Anglais, s’évade, entre clandestinement au Tibet et y séjourne
sept années, dont quatre à Lhassa en compagnie du jeune quatorzième dalaï-
lama. Jean-Jacques Annaud en a tiré un film émouvant, avec Brad Pitt dans le
rôle de Harrer, un jeune comédien du Bouthan, exceptionnel dans le rôle du
dalaï-lama, des images splendides et… Yo-Yo Ma au violoncelle24 ! Et si vous
êtes tintinophile comme moi, tournez cette page, puis ressortez de l’armoire
Tintin* au Tibet car, même si l’action se déroule pour l’essentiel au Népal et non
au Tibet, tout y est ! Vous l’avez compris, je ne suis pas encore allé au Tibet.
J’en ai juste aperçu les neiges, pas bien loin, une fois au Karakoram, une autre au
Khumbu. Mais, comme la « Parisienne à Lhassa », je fais le serment d’y aller…
pour voir, sur sa montagne, le Potala, ce « piédestal de massives bâtisses élevant
dans les airs un palais rouge coiffé de toits d’or25 ».
Tintin
Sans Tintin, je n’aurais probablement jamais fait de montagne. Bien sûr,
dans la génération qui est la mienne, nous avons tous quelque chose de Tintin !
On me dit même que mon caractère n’a pas vraiment changé depuis… Bigre, ou
plutôt saperlipopette ! Tintin au Tibet, que j’ai dévoré à l’âge de huit ans, fut,
disons-le, une révélation. Relu aujourd’hui, cet album en dit plus sur la
montagne, sur le Népal, le Tibet, que beaucoup de livres. Tout y est : les rues
encombrées de Katmandou, la marche d’approche dans les forêts de
rhododendrons, les porteurs qui font la grève, le « chorten » qu’il faut passer à
gauche « sinon malheur, sahib ! », le sherpa fier et dévoué, les yacks placides, la
lamaserie et ses moines qui lévitent, le yéti* bien sûr, mais aussi les avalanches,
les tempêtes de neige, les crevasses, les dangers de l’escalade (« Et dire qu’il y
en a qui font ça par plaisir », maugrée le capitaine), le courage, l’amitié, la
solidarité… Pour tous les tintinophiles, c’est le meilleur album d’Hergé, le plus
abouti et le plus personnel. Au-delà même du cercle des amoureux de Tintin, cet
album a été classé par le magazine Lire à la première place des 50 meilleures
bandes dessinées du monde en 201226.
Résumons l’histoire pour ceux qui l’auraient oubliée. En vacances à la
montagne, Tintin apprend que l’avion dans lequel se trouvait son ami chinois
Tchang (celui du Lotus bleu !) s’est écrasé dans l’Himalaya. Bien qu’il n’y ait
aucun survivant, Tintin est persuadé que son ami est en vie et il part en
expédition à sa recherche, avec le capitaine Haddock. Tintin avait vu juste :
Tchang a survécu à l’accident. Il a été recueilli, soigné et nourri par le yéti…
Grâce aux dons de voyance du moine Foudre Bénie, Tintin localise la grotte où
se trouve son ami et réussit à le ramener à la lamaserie, avant de repartir pour le
Népal, puis l’Europe. L’album s’achève sur l’image attendrissante du yéti
observant avec une infinie tristesse le départ de la caravane qui emporte Tchang.
Morales de l’histoire : l’amitié, la fidélité et le courage sont capables de
soulever des montagnes (!), tandis que les préjugés, la peur de l’autre ne sont que
le fruit de l’ignorance. Les dialogues sont aussi émouvants que drôles, les
dessins d’un réalisme saisissant, parfaitement documentés, les personnages
habités d’une humanité pleine de compassion. Les philosophes ont vu dans la
relation de Tintin à Tchang, mais aussi du yéti à Tchang, un éloge appuyé de
l’ouverture à l’autre, du respect de la différence, de l’altérité27. Ami d’Hergé,
Michel Serres observe finement que le récit se déroule en miroir : il s’ouvre par
un montagnard vu de face, Tintin en randonnée dans les Alpes, et se termine par
une autre image de montagne avec cette fois le yéti de dos qui regarde tristement
partir Tchang. Au début du récit, Tintin pleure la disparition de Tchang ; à la fin,
c’est le yéti qui pleure le départ de son seul « ami ». Deux héros, deux « hommes
de bien » au fond, Tintin mais aussi le yéti, tant il est vrai que « le bon n’est pas
toujours celui que l’on croit et le bien peut surgir de là où on ne l’attend pas, en
chaque être28 ». Pour sa part, le dalaï-lama a vu dans le succès de Tintin au Tibet
une contribution essentielle à la popularisation de son pays et a remis pour cette
raison à la Fondation Hergé le prix de l’International Campaign for Tibet en
2006. Les autorités chinoises, après avoir censuré l’ouvrage, ont exigé que son
titre soit modifié pour devenir « Tintin au Tibet chinois », avant d’y renoncer
finalement, devant les protestations de la famille de l’auteur… Quant au
personnage de Tchang, il a vraiment existé et fut l’ami d’Hergé, ce qui donne
une saveur particulière à la relation Tintin-Tchang. Les deux hommes se sont
connus alors que Tchang Tchong-Jen faisait ses études en France et qu’Hergé
écrivait Le Lotus bleu. Ils se sont perdus de vue lorsque Tchang est rentré dans
son pays en 1936. Hergé, qui le cherchait dans la vie réelle comme Tintin dans
l’album, finit par le localiser en 1976 à Shanghai et, après lui avoir fait parvenir
Tintin au Tibet, réussit à le faire revenir en Belgique pour des retrouvailles
émouvantes en 1981. Quarante ans après, Tintin-Hergé retrouvait Tchang…
pour de vrai !
Cet album était le préféré d’Hergé. C’est le mien aussi. A travers les efforts
surhumains de Tintin pour retrouver son ami, c’est un hymne à l’amitié et au
courage, une quête intérieure du bien dans le plus beau décor qui soit, la
montagne.
Laissons parler le Grand Précieux, le lama qui vient saluer Tintin après son
exploit :

« Salut à toi, ô cœur pur ! Comme le veulent nos traditions, je te présente cette écharpe de soie.
Foudre Bénie nous a dit que tu arrivais et je suis venu à ta rencontre afin de m’incliner
respectueusement devant toi.
— Devant moi, Grand Précieux ? Mais…
— Oui, car ce que tu as fait, peu d’hommes auraient osé l’entreprendre. Sois béni, cœur pur, pour
la ferveur de ton amitié, pour ton audace et pour ta ténacité ! »
Töpffer, Rodolphe (1799-1846)

Töpffer, ou comment l’inventeur de la bande dessinée, peintre contrarié,


devient l’écrivain de montagne le plus réjouissant ! Les Voyages en zigzag,
illustrés par l’auteur, racontant ses périples alpins avec les élèves de son
pensionnat, sont un chef-d’œuvre de goût et d’humour, tout comme ses
« histoires en estampes » (on dirait aujourd’hui « BD ») ont été jugées par
Goethe lui-même « éblouissantes de verve et d’esprit29 ».

Partons toujours ! Les souvenirs nous accompagneront pour charmer notre route ; le plaisir, ami
de la marche, compagnon du mouvement, camarade assuré des haltes gagnées, des banquets
conquis, le plaisir, qui fuit les blasés pour courir après les allègres, nous rattrapera, soyez-en sûrs,
et nous aurons appris que c’est folie de s’abstenir de grives parce qu’on a tâté du faisan. A moi,
soldats, et revolons aux Alpes !… Voici des rocs nus, qu’on les escalade ! D’âpres climats, des
nuages tristes, d’éternelles glaces, qu’on les affronte ! Ainsi se retrempe le courage, ainsi revient
la vertu30 ! »

Voilà qui est tonique…


Né à Genève, où il a sa statue, fils d’un peintre réputé professeur de dessin
de l’impératrice Eugénie, le jeune Rodolphe, bien décidé à devenir peintre lui-
même, doit y renoncer la mort dans l’âme à cause de troubles oculaires.
Qu’importe ! Je serai écrivain ! Il enseigne le latin, le grec, la littérature, et se
met à écrire des contes qui connaissent un certain succès (Les Nouvelles
genevoises, La Bibliothèque de mon oncle, Le Presbytère). Excellent
caricaturiste, il disait plutôt « croqueur », il invente le genre nouveau des
histoires comiques illustrées, associant l’image et le texte. Entre 1830 et 1844, il
écrit et dessine huit albums d’histoires en images, dont Les Amours de monsieur
Vieux Bois, qui met en scène un amoureux éconduit, Histoire de monsieur Jabot,
qui se moque d’un bourgeois vaniteux voulant s’introduire dans le grand monde,
Histoire de monsieur Crépin, qui dénonce l’incompétence des précepteurs…
Succès considérable ! Le « neuvième art » était né.
Mais revenons à la montagne… Töpffer, qui était assez doué aussi pour le
bonheur, épouse en 1823 une riche héritière qui lui donne non seulement quatre
enfants, mais également une dot conséquente qui lui permet de fonder son propre
pensionnat à Genève. Il s’en occupera jusqu’à sa mort, et c’est là précisément, en
pédagogue innovant, qu’il met au point ses « excursions pédestres ». Chaque été,
il conduit ses élèves dans les Alpes pour une randonnée de trois semaines au
moins, accompagné par son majordome David et surtout par son épouse Kity.
Pour réussir un voyage à pied, explique-t-il gravement, il faut « emmener avec
soi dans les montagnes, trouver à côté de soi sur les routes poudreuses, et
jusqu’au bout perdu des sentiers les plus escarpés, une dame infatigable,
courageuse, aussi incapable de fléchir devant une contrariété que de ne pas être
mère, sœur et bon ange de chacun de ses compagnons ; c’est d’avoir pour
compagne de voyage la compagne de sa vie31… ». Une autre condition de la
réussite, dit-il, est de profiter de chaque halte de la caravane pour prendre des
notes et dessiner, « croquer » les lieux et les personnages : « Voilà, en voyage, le
prince des passe-temps. » Et c’est parce qu’il s’est tenu scrupuleusement à cette
règle que Töpffer a pu nous offrir ces délicieux récits de voyage imagés, aux
titres savoureux qui rappellent Erik Satie : Voyage en zigzag par monts et par
vaux, ou excursions d’un pensionnat en vacances dans les cantons suisses et sur
le versant italien des Alpes (1836), Second voyage en zigzag jusqu’à Coire
(1838), Voyage autour du mont Blanc, dans les vallées d’Hérens, de Zermatt et
au Grimsel (1842). Ce dernier, ultime voyage de l’auteur avec ses élèves car il
tombera malade l’année suivante, est le plus abouti.
L’itinéraire ?

« Pour commencer, le tour du mont Blanc et huit cols franchis dans l’espace de sept journées… »

Pourquoi ?

« Pour les fatigues et pour les privations, pour les dénuements et pour les contrariétés, pour les
quotidiennes vicissitudes de soleil et de pluie, d’orage et de sérénité, d’heur et de malheur dont
les excursions pédestres sont l’occasion… Ainsi donc vous aussi, affligés, si toutefois la vigueur
et la santé vous ont été laissés, équipez-vous même avec dégoût, partez, même avec répugnance,
portez-vous rapidement dans ces contrées d’où le retour est impossible à tout autre qu’au piéton
alerte et courageux, et, contraints alors d’agir, de faire effort, de souffrir même, vous trouverez au
sein des plus sauvages montagnes, et plus près de Dieu là que dans les villes, que dans les
temples eux-mêmes, une distraction certaine, un sûr et doux tempérament aux amertumes de
votre âme32. »

L’équipement : « Canne ? Pique ? That is the question. Selon nous, pour le


petit particulier de quinze ans, la canne est préférable ; pour le particulier de
quarante ans, la pique vaut mieux. Histoire de jarret, au surplus. Quand la rotule
est jeune et que le touriste en est encore à préférer les descentes aux montées
parce qu’il trouve son compte à s’y lancer à la course, la pique n’est qu’un
embarras. Quand, au contraire, la rotule est arrivée à l’âge de discrétion et que le
touriste en est à ne plus lancer sa personne à l’aventure, la pique alors est
souveraine. Elle tâtonne, elle assure, elle retient, le tout sans que le buste ait
seulement à se pencher en avant, ni le bras à changer de hauteur… »
Les souliers ? « Pour le voyageur à pied, la chaussure est tout, le chapeau, la
blouse, la gloire, la vertu ne viennent qu’après. »
La gastronomie* : « Il y a, nous le croyons, une gastronomie louable, et il
n’est peut-être pas indigne d’un homme sobre d’insister sur la friande excellente
de mets simples, d’un bouillon gras par exemple. Celui-ci, extrait de quelques
quartiers de mouton, saupoudré de gros sel et servi bouillant, sur ce col exposé
de si près aux haleines du glacier, paraît en vérité d’une surnaturelle excellence,
sans compter que l’écuelle, qui fait poêle, redonne leur souplesse aux doigts
engourdis, et lance au visage de chaudes vapeurs. »
Les guides* : « Ces guides de Chamonix, parmi lesquels vivent encore toutes
les traditions de Saussure*, et qui doivent principalement aux savants de Genève
avec lesquels ils ont été particulièrement en contact l’esprit d’instruction et le
tact des bonnes manières, sont, au fait, d’agréables compagnons de voyage tout
autant que des guides excellents, et il faudrait être soi-même bien dépourvu de
curiosité ou bien mal à propos dédaigneux pour s’ennuyer en leur compagnie. »
Le mal des montagnes ? « Quelquefois, en effet, même à la hauteur
relativement médiocre du Saint-Bernard, et surtout si l’on y arrive à jeun, la
rareté de l’air suffit pour opérer ces lassitudes qui, pour être factices, ne vous en
couchent pas moins sur le carreau. Aussi, règle générale, quand on passe des cols
très élevés, et tout particulièrement ceux où l’on peut redouter d’être surpris par
l’orage ou par le froid, il est toujours bon, et dans certaines conditions
indispensable pour pouvoir conjurer le danger, d’avoir l’estomac lesté ou du pain
dans le bissac. Une goutte d’eau de vie pure, quand on a eu peur ou quand
l’épuisement se fait sentir, fait merveille aussi. »
La vallée de Zermatt* : « Au-delà de Stalden, la vallée se resserre en un
abrupt défilé, et le sentier qui coupe obliquement les rampes de la rive gauche du
torrent, tantôt longe le précipice, tantôt se fraye un étroit et pittoresque passage
entre les arêtes rocheuses qui descendent des sommités. Alors ardu et taillé en
degrés inégaux, ou bien il est bordé de fraîches excavations tapissées d’herbages
et de fleurs dont les tendres couleurs brillent d’un charmant éclat au sein de
caverneuses noirceurs, ou bien de frêles bouleaux, dont le feuillage frémit au
moindre souffle, inclinent au-dessus de lui leurs indolents rameaux et y
entretiennent un transparent ombrage. »
Le Cervin* : « Quelle hardiesse inconnue dans l’effort ramassé de ce torse
immense, et que les saphirs, que les diamants des hommes sont pauvres de
facettes, de couleurs et d’éclat en comparaison des puretés, des scintillements,
des diaphanes fraîcheurs, des métalliques reflets dont ce pic est tout entier paré
dans sa hauteur et son pourtour !… Sous l’impression de ces magnifiques
choses, des accents s’élèvent de l’âme que le langage ne sait pas dire, et
certaines expressions des prophètes dont la superbe ampleur et l’étrange
sublimité nous surprennent plus encore qu’elles ne nous émeuvent lorsque nous
lisons les Ecritures dans le recueillement de la retraite, se présentent alors à
l’esprit et errent seules sur les lèvres. »
A la fin de ce voyage qu’il sent bien être le dernier, l’auteur se livre un peu :

« Cette fois, en déposant son bâton de voyageur, celui qui écrit ces lignes se doute tristement
qu’il ne sera pas appelé à le reprendre de sitôt, et c’est dans la prévision de cette éventualité qu’il
s’est plu à rassembler dans cette relation diverses choses de souvenirs ou d’expériences à
l’adresse de ceux qui seraient tentés de s’engager sur ses traces… Pour voyager avec plaisir, il
faut pouvoir tout au moins regarder autour de soi sans précautions gênantes, et affronter sans
souffrance le joyeux éclat du soleil. Tel n’est pas son partage pour l’heure. Que si, par un bienfait
de Dieu, cette infirmité de vue n’est que passagère, alors belles montagnes, fraîches vallées, bois
ombreux, alors, rempli d’enchantement et de gratitude jusqu’aux confins de l’arrière-vieillesse, il
ira vous demander cet annuel tribut de vive et sûre jouissance que depuis tantôt vingt ans, vous
n’avez pas cessé une seule fois de lui payer ! »

Hélas, il ne sera pas entendu. L’année suivante, à l’heure des « excursions


pédestres », sa santé s’est nettement dégradée. Il doit même renoncer à
l’enseignement. Il s’éteint dans sa maison de Genève le 8 juin 1846.
Tyndall, John (1820-1893)
Pourquoi le ciel est-il bleu ? Tyndall est beaucoup plus connu pour avoir
apporté une réponse à cette question que pour ses performances dans les Alpes !
Et pourtant ! Physicien, certes, mais alpiniste passionné, il sera le premier au
sommet du Weisshorn en 1861 et aurait bien pu l’être au Cervin* l’année
suivante avec Jean-Antoine Carrel*, si la cordée n’avait pas renoncé à
200 mètres seulement du sommet… C’est Whymper* qui, trois ans plus tard,
s’adjugera les lauriers de la gloire. Tyndall, au physique sévère de pasteur
anglican, peut être considéré comme le dernier de la lignée des alpinistes
scientifiques.
La glaciologie le conduit à la mer de Glace, au col du Géant, au mont
Blanc*, qu’il gravit deux fois, la seconde avec Jacques Balmat*, puis au Mont-
Rose… en solitaire ! La première du Weisshorn en 1861 sera son premier
exploit. Mais, pris au jeu, c’est le Cervin* qu’il voulait, comme Whymper ! Sa
première tentative, en 1860 avec Vaughan Hawkins, l’avait conduit à
3 960 mètres sur l’arête du Lion. En 1862, il s’élance de nouveau avec Bennen et
Walter comme guides, les frères Carrel comme porteurs. Colère de Whymper
qui les rencontre à Breuil, car il voulait s’attacher les services de Carrel !
S’ensuit un dialogue étonnant raconté par Yves Ballu : « Voulez-vous être des
nôtres ? demande Tyndall. Volontiers, répond Whymper, mais je demande à
conduire la caravane. Impossible, dit Tyndall, vous n’êtes pas raisonnable, nous
partirons sans vous33. » Ils partirent, et durent s’arrêter tout près du sommet, en
raison d’une dispute entre Carrel et Bennen… Infortuné Tyndall, heureux
Whymper… Le second atteindra le sommet en 1865, le premier en 1868 !
Tyndall, une fois son double rêve accompli, le Weisshorn et le Cervin,
abandonnera les grandes courses pour se consacrer à ses travaux scientifiques,
notamment à la Royal Institution de Londres dont il est le recteur, tout en
publiant de nombreux articles et ouvrages sur la montagne. Il mourra
accidentellement en 1893 après avoir absorbé une dose d’hydrate de chloral à la
place du sulfate de magnésium… La montagne n’y était pour rien.
UCPA
Avec son allure d’éternelle adolescente, l’Union nationale des centres
sportifs de plein air, l’« Ucep’ », pour les intimes, vient de fêter ses cinquante
ans ! Et pour moi, c’est cinquante ans d’amour et de fidélité. Je dois tout à
l’UCPA, enfin presque ! L’amour de la montagne en tout cas. La montagne, la
vraie, loin de la foule des stations.
J’avais quatorze ans quand je suis parti pour la première fois en stage
d’« initiation à l’alpinisme » à Villeneuve-la-Salle, sur le site de Serre-Chevalier.
Je revois comme si j’y étais les dortoirs collectifs et les grandes tables en bois
que l’on devait nettoyer à tour de rôle après le repas. A l’époque, c’était plutôt
ambiance boy-scout, knickers en toile, chemises à carreaux, chaussettes de laine
et godillots de cuir (j’ai connu quelques années plus tard la mode des pantalons
d’escalade fluo… finalement, je ne sais pas ce qui était le pire !). J’ai
immédiatement senti que j’accrochais. Apprendre à « marcher » d’abord, à
grimper ensuite (en faisant porter le poids sur les pieds, pas sur les bras !),
découvrir le matériel – pitons, mousquetons, baudriers, dégaines, apprendre le
nœud de chaise ou le cabestan, commencer à « lire le ciel » pour anticiper la
météo, le tout dans un environnement à couper le souffle… tout me plaisait ! Je
n’oublierai jamais mon « premier sommet », le modeste pic des Agneaux
(3 664 mètres, dans le massif des Ecrins). Du coup, je suis reparti pratiquement
tous les étés. Des Alpes* aux Pyrénées, de Chamonix* à Barèges, en découvrant
les clochers de Planpraz, la face nord du Vignemale, la pointe Lachenal, le
triangle du Tacul, la barre des Ecrins…, j’ai appris la fierté de savoir se sortir
d’une crevasse*, l’émotion de passer « en tête », d’assurer un camarade pour la
première fois et de sentir sa confiance au bout de la corde. J’ai aimé les départs
de nuit dans le froid. J’ai senti la caresse du soleil réchauffer la paroi. J’ai vécu
ma première frousse sur le couloir de Gaube : le guide nous avait fait la veille un
portrait sévère (mais juste !) de ce qui nous attendait ; je n’en ai pas dormi de la
nuit et inévitablement, le lendemain, j’ai paniqué au beau milieu de la course,
paralysé, au point qu’il a fallu me descendre à la corde au pied du couloir ! Je
n’avais pas dix-huit ans, mais tout ça a ancré à jamais mon goût pour l’aventure
des cimes, avec ses horizons immenses, ce silence* peuplé de bruits amis et cette
façon d’être ensemble tout en étant profondément présent à soi.
Puis, trop âgé pour l’UCPA, mais trop timoré pour me lancer seul, j’ai eu
recours à une organisation un peu plus rock’n’ roll, Arc Aventures, basée aux
Arcs*, où j’avais mes habitudes de skieur. C’est là que, par le meilleur des
hasards, j’ai rencontré le guide qui devait devenir mon ami et mon unique
compagnon de cordée. Lorsque je débarquai, cet été-là, au bureau d’Arc
Aventures pour commencer le stage d’alpinisme auquel je m’étais inscrit, on me
dit aimablement que le stage avait dû être annulé car… j’étais le seul inscrit !
Fort courtoisement, le responsable me proposa de mettre à ma disposition un
guide pour une semaine. Je n’en demandais pas tant ! Et c’est ainsi que je
découvris pour la première fois le visage barbu aux yeux rieurs et cheveux
ébouriffés de Philippe Deslandes, guide à la compagnie de Bourg-Saint-Maurice.
Depuis, il n’y a pas une année, ou presque, où je ne sois parti avec lui. Rocher
pur, cascades de glace, grandes courses mixtes, canyoning même, rien ne lui
échappe… pour mon plus grand plaisir. Je n’imagine pas grimper ou skier en
haute montagne sans lui. Non que je me prenne pour ces lords anglais du
XIXe siècle qui avaient leur guide suisse attitré, mais parce qu’une amitié aussi
solide que silencieuse s’est nouée entre nous au fil des arêtes…
Mais j’en oublie l’UCPA ! J’aime rappeler que cette organisation est née
d’une rencontre entre la mer et la montagne*, qui ont finalement tant en
commun. En 1965, l’Union nationale des centres de montagne fusionne avec
l’Union nautique française, sous l’égide de Maurice Herzog*. « Le général de
Gaulle m’avait confié une mission, racontera plus tard le vainqueur de
l’Annapurna* alors devenu secrétaire d’Etat à la Jeunesse et aux Sports :
m’occuper de la jeunesse et lui donner un idéal. J’ai dû pousser des coups de
gueule. Et voilà comment est née l’UCPA ! » Une synthèse musclée, qui va
plutôt bien à l’« Ucep’ » : l’association n’a cessé depuis sa création de repousser
les limites, d’innover, de grandir, d’abord sous la direction technique du grand
Guido Magnone*, puis de la main de dirigeants toujours passionnés, toujours
engagés. Aujourd’hui, l’UCPA accueille plus de 250 000 stagiaires par an à qui
elle propose plus de quatre-vingts activités sportives dans soixante-quinze pays !
On est loin du couple initial mer-sports d’hiver… Après avoir été pionnière du
ski parabolique, du snowboard et du surf, l’association emmène désormais ses
troupes à New York ou à Oman, de spots de kite-surf en skate-parks, et a même
ouvert deux écoles de « DJ » !
De la même manière que pour les sports collectifs, je revendique ma qualité
de « PUCiste », en montagne, je suis et demeure « ucépéiste » ! Mon seul
regret : mes garçons m’ont suivi au PUC, mais pas encore à l’UCPA, malgré
mes efforts… Il n’est pas trop tard pour bien faire !
Uemura, Naomi (1941-1984)
Cet incroyable aventurier, considéré comme un héros au Japon où un musée
a été ouvert en son honneur, est presque inconnu en France ! C’est d’autant plus
injuste que c’est dans les Alpes* qu’à l’adolescence il a découvert sa passion
pour les montagnes. Et quelle histoire ! Alpiniste ou explorateur ? Les deux
assurément, avec un goût prononcé pour les aventures solitaires. Pour les
Japonais, il sera toujours le premier d’entre eux au sommet de l’Everest*. Pour
moi, il sera à jamais le premier à aligner dès 1976 les sommets des cinq
continents, le premier à atteindre le pôle Nord en solo en traîneau en 1978 et le
premier encore à réussir l’hivernale du McKinley, où il laissera sa vie en 1984.
Mais d’où vient cette force intérieure ? Sixième enfant d’une famille
modeste d’agriculteurs près d’Osaka, il était timide et complexé par sa taille
(1,52 mètre). Il réagira en développant une puissance physique exceptionnelle,
doublée d’une volonté de fer. Premier défi : les sommets des cinq continents.
Aconcagua, Kilimandjaro, mont Blanc, Everest et McKinley, ce dernier en
solitaire et en un temps record de 8 jours en 1970. Mais il n’y a pas que la
montagne dans la vie ! Deuxième défi : il descend l’Amazone en raft,
6 000 kilomètres, toujours en solo. Le Grand Nord l’attire, troisième défi : le
pôle Nord. En 1978, seul avec son traîneau et ses chiens, il franchit en 57 jours
les 800 kilomètres de banquise qui séparent le cap Columbia du pôle Nord,
réitérant l’exploit accompli soixante-dix ans plus tôt par Cook et Peary, mais en
solitaire cette fois. Le Japon, mais aussi l’Alaska, le Groenland applaudiront le
Japonais, qui était considéré par les Esquimaux, dont il avait appris toutes les
techniques, comme un frère. Un mois plus tard, Naomi réalisera une autre
grande première, la traversée du Groenland du nord au sud, toujours en traîneau,
en 82 jours.
Naomi a trente-sept ans. La gloire. Mais cela ne lui suffit pas. Il veut tenter
l’impossible, le McKinley en hivernale*, jamais fait. Il s’en sait capable et il a
raison, bien que les conditions sur cette montagne soient infernales. Après tout,
il l’a déjà gravie en solitaire… Instruit par l’expérience, il voyage « léger »,
18 kilos pas plus, sans tente car il bivouaquera dans des crevasses. Il mangera
froid. Comme prévu, il atteint le sommet le 12 février 1984 (6 193 mètres) et
plante le drapeau japonais. Le lendemain, il confirme par radio son succès et son
intention de redescendre en 48 heures au camp de base. Il n’y arrivera jamais. La
température est descendue à – 46°, le vent souffle à 150 km/h. Le jour suivant,
un avion le localise vers 5 100 mètres, mais la météo empêche tout secours. Le
20 février, une accalmie permet d’envoyer deux sauveteurs expérimentés à sa
recherche. En vain. Naomi est probablement tombé dans une crevasse à la
descente. Son corps n’a jamais été retrouvé.
Le mont McKinley* a fait, au total, 93 victimes. Trente-cinq n’ont jamais été
retrouvées…
Vallençant, Patrick (1946-1989)
« Le beau ski*, c’est celui où l’on fait sa propre trace, que seul le vent
efface », jolie définition par Sylvain Saudan*, pionnier du ski extrême, de la
passion qu’il partageait avec Patrick Vallençant1. Avec sa gueule d’aventurier,
barbe et cheveux noirs, yeux clairs, Vallençant a toujours été un rebelle. Il avait
une revanche à prendre sur la vie, dit son fils Yannick2. Milieu très modeste,
éducation à la dure, études interrompues avant le bac, en conflit avec son père, il
s’évade en s’engageant à l’Ecole militaire de haute montagne. Mais il en est
renvoyé après un an seulement, dont… six mois de prison ! C’est à vingt ans
qu’il trouve sa voie grâce au ski, et… à Marie-Jo qui partagera sa vie et toutes
ses aventures. Ils sont moniteurs de ski tous les deux. Patrick passera aussi son
diplôme de guide* en 1973. Du simple ski hors piste, il passe vite au ski
extrême* sur des pentes à 50° ou plus : face nord-est des Courtes et couloir en Y
à l’aiguille d’Argentière en 1972, avec Marie-Jo ; couloir Whymper à l’aiguille
Verte et couloir Couturier avec Anselme Baud en 1973… Mais c’est surtout,
avec Anselme encore, la première descente intégrale du mont Blanc par la face
nord de l’aiguille Blanche de Peuterey (1977), un parcours impressionnant sur
une face d’une raideur extrême, qui le fera connaître du public, grâce au film
qu’il en tirera (Peuterey la Blanche). C’est le succès ! Il crée sa propre école de
ski à Chamonix, les « Stages Vallençant », pour initier les skieurs aux pentes
raides. Il fonde sa marque de vêtements de montagne, « Degré 7 ». Et se lance,
inévitablement, vers les horizons plus lointains. Au Pérou : face nord du
Huascarán sud (6 750 mètres), face sud-est de l’Artesonraju (6 020 mètres), face
ouest du Yerupajá (6 650 mètres). Et en Himalaya* : descente du col du Broad
Peak (8 047 mètres). C’est en faisant de l’escalade en falaise dans les Cévennes,
à quarante-trois ans, qu’il trouve la mort accidentellement. Marie-Jo, moins d’un
mois plus tard, le rejoint, victime d’un incident lors d’un saut à l’élastique. De
là-haut, peut-être, le couple Vallençant regarde d’un œil attendri les milliers de
jeunes qui, suivant leur exemple, se sont lancés dans le ski-alpinisme, le ski de
pente raide et maintenant le freeride.
Vent
Le véritable, le seul ennemi, au fond. Pire que le froid, la soif, la faim,
l’altitude ou la difficulté. Il assomme les hommes, décourage les plus forts,
annihile la volonté comme la visibilité, paralyse les cordées, fait chuter les
températures verticalement, provoque les avalanches, immobilise les secours,
efface les traces, fait s’égarer les montagnards, détruit leurs frêles abris, parfois
même emporte les hommes dans l’abîme s’ils osent, pour échapper à la folie,
l’affronter en face. N’est-ce pas là la vraie différence entre la mer et la
montagne ? L’ami se fait ennemi. Sauf pour les encore rares kiteskieurs qui, tels
les surfeurs, survolent la neige comme ces derniers les vagues. Et si, en mer,
l’ami n’est plus très aimable au-delà de force 8, le marin peut toujours se mettre
« à la cape » et se réfugier, au sec et à sec (de toile !) à l’intérieur du bateau.
Point de cabine en montagne, sauf à creuser, si le terrain le permet, un trou dans
la neige pour s’y enfouir en attendant des jours meilleurs… à condition de ne pas
s’endormir. Si le vent est si désespérant en montagne, c’est parce qu’il est
irrésistible. On sait lutter, par l’action, contre le froid, la faim, la soif, le mal des
montagnes ; contre le vent, agir ne sert, au mieux, à rien, au pire, qu’à s’affaiblir
encore. On ne peut que subir et cette impuissance, au-delà du simple « coup au
moral », conduit vite au désespoir.
Les récits de montagne sont pleins d’histoires, souvent dramatiques, de vents
apocalyptiques.
Himalaya, Nanga Parbat, 1934 :
« Pour la première fois, cinq alpinistes et onze sherpas ont atteint le Silberplateau (7 500 mètres).
Par un itinéraire reconnu en 1932, ils montent presque jusqu’au sommet. Willy Merkl dirige cette
dangereuse entreprise. L’ambiance est lourde d’appréhension. Déjà, Alfred Drexel est mort d’un
œdème pulmonaire dû à l’altitude. L’équipe est sous pression. Soudain apparaissent les nuages,
puis le vent, et la tempête de neige va durer deux semaines. La descente tourne à la catastrophe
[…] La neige cingle les tentes du camp 8. Il faut tenir ferme, de l’intérieur, les toiles englacées,
prêtes à s’envoler… Le 7 juillet est un jour de tempête intégral : nulle pause, nul repos, nul
espoir. Accroupis dans l’obscurité, comme paralysés, [sahibs et porteurs] écoutent les
mugissements de la tempête… ils restent allongés dans leur sac de couchage tandis que l’ouragan
reprend de plus belle. Cuisiner est impossible. Ils ont même renoncé à faire fondre de la neige. La
deuxième nuit, celle de l’espoir qui sombre, est interminable. La gorge desséchée, ils toussent, ils
halètent, ils gémissent… Mais le 8 juillet, la tempête persiste… Les nerfs sont tendus à l’extrême.
Rien à faire, il faut redescendre3. »

La tentative désespérée tourne au cauchemar. Partis en avant, deux


Allemands et deux sherpas réussissent à descendre au camp IV. Quand ils se
retournent vers le sommet, ils ne voient plus rien. Dans la tourmente, le
deuxième groupe, dirigé par Merkl, n’arrive même pas à atteindre le camp VII et
doit improviser un bivouac de détresse. Trois jours plus tard, quatre sherpas à
bout de forces, aveugles et atteints de graves gelures, réussissent à rejoindre le
camp IV. Aucune nouvelle des autres. Impossible, dans la tempête, de monter les
secourir. Deux jours encore… et le 13 juillet, les rescapés croient apercevoir
leurs camarades encore très haut sur l’arête : « N’est-ce pas Merkl, le chef de
l’expédition, qui appelle au secours ? Ou bien tout cela n’est-il qu’un mirage,
une illusion4 ? » On saura plus tard par le sherpa Angstering, redescendu seul de
l’enfer comme un fantôme, que l’Allemand Wieland, gelé aux deux mains, s’est
assis dans la neige au-dessus du camp VII pour ne plus se relever, que
Welzenbach s’est éteint la nuit du 13 juillet au camp VII et que Merkl et son
sherpa Gay Lay avaient creusé un trou dans la neige où la mort les a surpris le
16 juillet. Cette semaine-là, la tempête aura tué neuf hommes. Elle soufflait
encore le 17 juillet5…
Himalaya encore, 1954, expédition italienne au K2 : le jeune Walter
Bonatti*, avec son porteur Mahdi, monte deux bouteilles d’oxygène à
8 100 mètres pour les deux Italiens qui tenteront l’assaut – victorieux – le
lendemain. Mais ceux-ci ne sont pas au rendez-vous… Ils sont montés plus haut
et se sont enfermés dans leur tente, abandonnant lâchement Bonatti et son
compagnon :

« Soudaine et brutale comme une gifle, la première rafale de grésil nous atteint au visage. Puis
une autre, et une autre encore. Très rapidement, nous sommes pris dans une véritable tourmente,
avec des tourbillons si violents que la poudre gelée s’insinue partout, sur et sous nos vêtements.
A grand-peine, avec nos mains, nous réussissons à nous protéger le nez et la bouche pour ne pas
suffoquer ; nous sommes quasiment aveugles. C’est une torture […] Par trois fois, la neige
tourbillonnante nous a ensevelis après avoir comblé la petite plateforme sur laquelle nous nous
tenons, et par trois fois nous l’avons de nouveau creusée en raclant de façon désordonnée avec
nos mains et nos pieds […] Nous sommes adossés et protégés l’un par le corps de l’autre contre
la furie des éléments, conscients désormais que chacun doit lutter seul pour sa propre survie, sans
pouvoir plus espérer aucun autre secours6. »

Bonatti s’en sortira de justesse, sauvant du même coup son compagnon,


après avoir creusé de ses mains un trou horizontal dans la neige pour y glisser sa
tête, « seul moyen que j’aie trouvé pour la mettre à l’abri ».

Mais les tempêtes ne sévissent pas que sur les 8 000 ! Au pilier du Frêney en
1961 (voir : Mazeaud), lorsque les cordées sont immobilisées depuis trois jours
dans la paroi par la tourmente, Bonatti* est décidé à forcer la descente : « Cela
fait soixante heures que la tempête sévit sans discontinuer. On ne voit rien […]
A 6 heures exactement, je commence à descendre dans le vide et la tempête, à
l’aveugle, sans savoir où j’arriverai. J’ai tout de suite l’impression de me trouver
sur une mer déchaînée7. » Le cinquième jour, après douze heures de descente en
rappel, le groupe se met à l’abri pour la nuit dans une crevasse : « Il fait un froid
atroce. Le vent souffle sans relâche, faisant tourbillonner la neige jusque dans la
crevasse […] Nuit noire et bivouac infernal : gémissements et frissons de froid,
vent qui hurle, poudre de neige qui nous enveloppe avec une violence croissante
[…] Nous sommes désespérés, mais personne ne l’admet8. » La suite est
connue : la force physique et mentale de Bonatti permettra de sauver Mazeaud et
Gallieni, mais pas leurs quatre compagnons de cordée.
Dix-huit mois plus tard, Bonatti, avec son compagnon Zappelli, s’attaque à
la première hivernale de la face nord des Grandes Jorasses* (janvier 1963). Au
soir du cinquième jour dans la fantastique paroi, à moins de 150 mètres du
sommet, la tempête s’abat sur leur fragile bivouac :

« La tourmente se déchaîne. Nous somme ballottés de-ci, de-là, et nos pieds perdent rapidement
toute sensibilité. A l’intérieur de nos sacs, la vapeur de notre souffle se condense instantanément
et une croûte de glace se forme autour de nos visages. Nous passons notre temps à taper des pieds
et à masser chaque partie de nos corps. Nous endormir ? Ce serait ne jamais nous réveiller… Par
moments, en fermant les yeux, j’ai le sentiment de me trouver dans une épave à la dérive sur une
mer déchaînée. Le vent brutal se fracasse contre la paroi avec un bruit de vague dont les
éclaboussures sont des aiguilles pénétrantes. Je me sens comme un naufragé : le radeau, c’est la
corde qui nous retient au piton ; inutile de dire que la nuit semble éternelle9. »

Les deux hommes atteindront le sommet le lendemain, aveuglés par la


tempête, sans presque pouvoir se tenir debout sur la cime. Mais ils rentreront
sains et saufs le soir même à Entrèves, après neuf heures de descente.
La cordée de Messner* au Manaslu (8 163 mètres), en 1972, n’aura pas cette
chance. Le Tyrolien quitte le dernier camp d’altitude pour aller au sommet avec
Franz Jäger. Ce dernier, fatigué, renonce au bout de quelques heures de
progression et redescend, seul, vers le camp. Messner atteint le sommet en fin
d’après-midi, mais, au moment où il entame sa descente, le temps change
brutalement et une énorme tempête s’abat sur la montagne : « C’était la pire
tempête de neige que j’aie jamais vue10 », dira Messner. Visibilité nulle, vents
tourbillonnants chargés de neige, et bientôt la nuit noire : « La glace enveloppait
tout, il faisait nuit. Je ne voyais plus rien à travers mes lunettes. » Messner
étouffe. Il va jusqu’à s’arracher la barbe pour pouvoir respirer… Il tourne en
rond et perd son chemin. Lorsqu’il finit par trouver le camp, où s’abritent les
deux autres membres de l’expédition, Schlick et Fankhauser, Franz Jäger n’y est
pas. Il s’est perdu dans la tempête. Schlick et Fankhauser partent à sa recherche.
Fankhauser redescendra seul le lendemain : Schlick, aussi, s’est perdu. On ne
reverra plus jamais ni l’un ni l’autre.
Quand les alpinistes évoquent leurs peurs11, ils parlent plus souvent de
crevasses, d’avalanches ou de chutes de séracs que du vent ou du « mauvais
temps ». Jean-Christophe Lafaille* faisait exception, lorsqu’il avouait sa phobie
remontant à l’enfance : « En faisant une course à sept ans avec mon père, dans le
Dévoluy, je me suis envolé : je me suis fait balayer d’une arête […] Ensuite, j’ai
arrêté de grimper pendant quelques mois. » Un an avant sa disparition
inexpliquée au Makalu, il confessait : « Ma peur est souvent liée au mauvais
temps. Je n’ai pas peur en général, c’est très rare que j’aie peur dans tel ou tel
passage. J’ai davantage peur de me retrouver bloqué très haut dans une face12. »
Il avait éprouvé cette peur en 2002 sur l’Annapurna*, lorsque sa tente avait failli
s’envoler dans la tempête, alors qu’il revenait, à bout de forces, de sa longue
traversée de l’arête est, soit 15 kilomètres dans la « zone de la mort ». En
janvier 2006, Jean-Christophe n’est pas redescendu du Makalu et l’on ne sait
toujours pas pourquoi.
Vercors
Une petite montagne, mais des sommets d’héroïsme. Modeste massif
assurément que le Vercors, dont les cimes dépassent difficilement les
2 000 mètres13. Mais si séduisant qu’il mérite bien son surnom de « Dolomites
françaises ». Comme sa sœur de calcaire italienne, le Vercors, improprement
qualifié de « plateau », est truffé de falaises abruptes, de crêtes découpées, de
rochers lumineux, de gorges rugissantes et de « glacières » enneigées. Le mont
Aiguille*, la star du Vercors, qui a vu naître le premier exploit d’escalade en
1492 et, ce faisant, l’alpinisme* sportif, ne ressemble-t-il pas un peu à la
magnifique Cima Grande ?

Elégance, mais aussi isolement, pour ne pas dire sauvagerie. Le massif est
resté longtemps impénétrable, même pour ses plus proches voisins, les
Grenoblois, qui l’aimaient de loin. Ils l’appelaient même « la Forteresse ».
Jusqu’en 1827, seul un chemin muletier permettait d’aller de Grenoble à Villard-
de-Lans, dans le secteur des « Quatre Montagnes », en passant par Sassenave.
Aujourd’hui encore, les Hauts Plateaux, le long desquels s’alignent les
principaux sommets et s’étend la réserve naturelle, demeurent inaccessibles
autrement qu’à pied. Ce n’est donc pas un hasard si la Forteresse, refuge déjà
d’un peuplement celte fier et autarcique au moment de l’invasion romaine, a été
un des hauts lieux de la résistance à l’occupant de 1940 à 1944, devenant, par la
cruauté de l’histoire, une région martyre.
Au cœur de cette histoire tragique, un homme, excellent alpiniste de surcroît,
Pierre Dalloz (1900-1992). Compagnon de cordée d’Henry de Ségogne* et de
Jacques Lagarde, il a multiplié les premières alpines dans l’entre-deux-guerres,
dont… la première hivernale du mont Aiguille ! Rédacteur en chef de la revue
du Club alpin français jusqu’en 1939, il voit arriver dès 1940 dans le Vercors les
premiers réfugiés chassés par l’offensive allemande, des Polonais, des FTP, des
résistants de la première heure qui tentent de se regrouper dans le maquis. Avec
l’écrivain Jean Prévost, Dalloz organise la résistance à Sassenave, avec un
effectif gonflé par l’arrivée de centaines de jeunes fuyant le Service du travail
obligatoire. Ils seront bientôt 4 000, pauvrement armés mais militairement bien
encadrés par l’ancien commandant de l’Ecole militaire de haute montagne, aidé
par des officiers de chasseurs alpins. Grâce aux parachutages d’armes et de
matériel, la guérilla peut commencer. Avec l’appui de Londres, Pierre Dalloz
met alors au point le « plan montagnards », qui consiste à faire du Vercors un
camp retranché, « un porte-avions », disait-il, qui, le moment venu, passera à
l’offensive et coupera la retraite des troupes allemandes une fois le
débarquement en Provence effectué. Mais rien ne se passe comme prévu : la
veille du 6 juin 1944, le message codé (« Le chamois des Alpes bondit »), signal
de la mobilisation générale du maquis, est bien lancé par Londres, mais les
parachutages et les troupes aéroportées promis n’arrivent pas. Et c’est la
Wehrmacht qui passe à l’offensive, le 13 juin, avec les 15 000 hommes de sa
157e division alpine, contre des maquisards mal équipés. Ceux qui devaient être
assaillants deviennent les assiégés. Le coup de grâce sera donné au maquis un
mois plus tard, le 21 juillet, par d’intenses bombardements qui réduiront en
cendres de nombreux villages et par des largages de troupes aéroportées en
planeur. Au total, 639 maquisards et 201 civils auront perdu la vie dans cette
tragédie, dont l’histoire a du mal encore à démêler les responsabilités14. Il
demeure que « tant de sang versé a fait de ces montagnes une terre sacrée, une
terre qui doit être maintenant respectée comme un sanctuaire où le flambeau de
notre liberté a été rallumé15 ». Cela vaudra au village martyrisé de Vassieux
d’être élevé au rang de « compagnon de la Libération » par le général de Gaulle.
L’histoire du Vercors ne s’arrête pas, heureusement, en juillet 1944, et les
« Dolomites françaises » ne sont pas restées à l’écart du développement
touristique des zones de montagne dans la seconde moitié du siècle. Villard-de-
Lans, mais aussi Autrans, bien connue pour son festival du film de montagne,
sont aussi des stations de sports d’hiver réputées, notamment, pour la pratique du
ski de fond et de randonnée. Des courses célèbres, comme la « Grande Foulée »
ou le « Grand Tour du Vercors », se déroulent dans le massif, qui a accueilli
plusieurs épreuves des jeux Olympiques d’hiver de Grenoble en 1968. La
création du parc naturel du Vercors en 1970 a accéléré le développement du
tourisme estival, les randonneurs découvrant, à pied, à cheval ou à VTT, la
magie du « Tour du mont Aiguille », du « Tour des Quatre Montagnes » ou du
« Grand Tour du Vercors » avec ses 350 kilomètres de sentiers. Puissent les
hommes qui sauront se perdre un instant dans cette nature sauvage et
resplendissante à la fois ressentir ce que Pierre Dalloz éprouvait lui-même,
avouant ne savoir le décrire :

« Lorsque notre sang bat dans nos tempes ; lorsque l’air glacé dessèche notre gorge et pénètre au
plus profond de nous-mêmes comme un fluide infiniment précieux et vivifiant ; lorsque nous
n’avons plus faim, mais soif et que tout nous devient effort, geste ou pensée […] ; lorsque la
surface de notre terre nous apparaît comme un visage vivant, mais comme le visage ravagé d’une
créature qui aurait beaucoup souffert […] ; lorsque du fond des vallées, s’élève et meurt à nos
pieds la grande voix géologique, la plainte immense de la terre, faite des mille bruits d’en bas,
des bruits de l’érosion, de l’eau et du vent16. »

L’auteur était alors un jeune alpiniste. Dix ans plus tard, il créait le premier
« comité de combat » du Vercors.
Vertige
« La spéléologie, c’est l’alpinisme de ceux qui ont le vertige », plaisante le
Chat de Philippe Geluck. J’inverserais bien en disant que l’alpinisme, c’est la
spéléologie des claustrophobes ! Je suis un peu claustrophobe, mais je n’ai pas le
vertige. J’ai donc choisi la montagne ! J’ai beau me pencher, me suspendre,
m’approcher du bord – un peu comme les Normands d’Astérix qui cherchent à
tout prix à provoquer la peur –, je ne ressens pas ce que décrit méthodiquement
le Petit Larousse : « Malaise ressenti au-dessus du vide, se traduisant par la
sensation d’être attiré par celui-ci et par des pertes d’équilibre. » Avouons-le, j’ai
même un petit faible pour le « gaz », comme disent les grimpeurs. En montagne,
les courses d’arête – entre deux vides, à-pic d’un côté, néant de l’autre – sont de
loin mes préférées. Je m’y fais un peu peur*, mais j’aime ça ! Masochisme ?
En montagne, les cœurs les mieux accrochés sont forcément saisis – de
respect, d’émotion, d’humilité – par la puissance des perspectives : au-dessous,
gouffres béants, abîmes de pierres noires, cri sans fin des parois ; au-dessus, des
aiguilles qui dépassent les nuages, des blocs gigantesques à faire tourner la tête.
« L’abrupte verticalité de ces terribles pentes qui d’un seul élan vertigineux
s’élèvent au-dessus d’un océan de neige17 », comme les décrit le poète John
Ruskin*, ne peut pas laisser indifférent. Le Dr Johnson, l’un des premiers
touristes calédoniens à découvrir les montagnes écossaises en 1793, en fait
l’expérience : « L’arête du Buller n’est pas large, et à ceux qui l’empruntent
apparaît très étroite. Celui qui s’aventure à regarder en bas voit que, si son pied
glisse, il tombera de cette terrifiante hauteur, d’un côté sur des rochers, et de
l’autre dans l’eau18. » Il faut dire que la stature du bon docteur n’aide pas – plus
de 100 kilos à tenir en équilibre sur un fil ! « Celui qui gravit les précipices de
Hawkstone, poursuit-il dans ses récits de voyage, se demande comment il est
parvenu là, et doute qu’il puisse redescendre. Les idées qui s’imposent à l’esprit
sont le sublime, l’épouvante et la vastité19. » Lord Byron, par la bouche de
Manfred sur la Jungfrau*, l’exprime à sa manière : « Et vous rochers, sur le bord
extrême desquels je me tiens, contemplant tout en bas, sur la rive du torrent, les
grands sapins réduits à la taille de buissons, dans le vertige de la distance, quand
un saut, un geste, un mouvement, rien qu’un souffle jetterait mon corps sur son
lit de pierre, pour y reposer à jamais, d’où vient que j’hésite20 ? »
Le décrochage, le pied qui dérape, la corde qui lâche, la chute de pierres qui
vous emporte, même les plus grands tressaillent au-dessus du vide : « Ayant
franchi une large crevasse, à cheval sur une mince tour de glace, nous nous
sommes soudain trouvés au bord d’une cascade de séracs. Nous avons résolu le
problème par une descente acrobatique en rappel, avec une corde de vingt mètres
passée autour d’une lame de glace. Je n’oublierai jamais l’inquiétude au moment
où nous nous sommes laissés filer dans le vide, suspendus et balancés au-dessus
d’un gouffre insondable21 », raconte Walter Bonatti*. Catherine Destivelle*, lors
de sa première dans les Drus en 1991, reconnaît : « Là, c’était précaire, c’était
vachement délicat, cela ne dépendait pas de ma force… Tu aurais vu le passage,
c’est normal qu’on ait peur… Heureusement que j’ai peur22 ! » Et Louis
Lachenal* n’a sûrement pas intitulé pour rien ses mémoires Carnets du
vertige… Parce que, au bout du vide, au bout de l’effort, de la vigilance, de la
passion, il peut y avoir l’irrémédiable. C’est le récit bouleversant que fait Jean-
Christophe Lafaille* de la chute de son ami Pierre Beghin : « Je vois Pierre
partir, la tête tournée vers le ciel, les bras impuissants, le dos lesté par son gros
sac… Ses yeux sont là qui me transpercent, deux lumières qui s’éternisent dans
le vide23. » Qu’est-ce que le vertige, sinon la conscience aiguë, dans toutes les
fibres du corps et de l’âme, de cette ultime possibilité ?
Alors pourquoi*, pourquoi diable aller provoquer ainsi la pesanteur ? Par
« instinct ascensionnel », comme l’explique Samivel24 ? C’est vrai, depuis que le
monde est monde, d’Icare à Sisyphe, l’homme se grise du désir d’altitude –
tutoyer le ciel et les dieux ! Mais il y a davantage : au-dessus du vide, aussi
inouï que cela puisse sembler, la peur se mêle à… une étrange joie : « A chaque
forme de vertige correspond une forme de plaisir*25 », décrypte la psychanalyste
Danielle Quinodoz. L’amoureux de la montagne expérimente sans cesse cette
« exquise douleur » : « L’espoir, la peur ; l’espoir, la peur – tel est le rythme
fondamental de l’alpinisme26 », commente Macfarlane, paraphrasant Horace-
Bénédict de Saussure, pour qui « ce sont les dangers mêmes, cette alternative
d’espérances et de craintes27 » qui font le sel des cimes. Le témoignage de
l’écrivain britannique John Dennis, lors d’un « Grand Tour » dans les Alpes à la
fin du XVIIe siècle, résume on ne peut mieux cet oxymore émotionnel : « Nous
marchions, littéralement, au bord extrême de la destruction ; on trébuche, et tant
la vie que la carcasse sont immédiatement détruites. Sentir tout cela produisait
différents mouvements en moi : à savoir une délicieuse horreur, une joie
terrifiante, et lors même que j’éprouvais un infini plaisir, je tremblais28. »
A la source de ce « plaisir terrifiant », il y a, encore et toujours, le
dépassement de soi*, la satisfaction de parvenir à défier les éléments, et ce
sentiment de maîtrise que peut donner l’effort : « L’alpiniste désidéalise le vide
insondable, qui perd sa toute-puissance magique ; le vide, devenant alors un
espace, se met à prendre des limites, des formes et à répondre à des lois qu’il
peut apprendre et connaître. Il aura alors un grand plaisir à se lancer dans le vide
en sachant qu’il y trouvera un espace29 », explique très rationnellement Danielle
Quinodoz. Plus poétiquement peut-être, les alpinistes résument : « Savoir
imaginer la route la plus directe et la plus élégante vers un sommet, […]
désespérément tendus pour vaincre l’attraction du vide et le vertige, est une vraie
et parfois merveilleuse œuvre d’art30 », écrivait en 1934 Emilio Comici*. Et
Gilles Modica, écrivain et chroniqueur de montagne, de conclure dans un bel
ouvrage intitulé sobrement Vertiges : « L’alpinisme, c’est l’allégresse d’un
homme qui a oublié sa peur et son vertige dans l’aisance de ses gestes31. »
Victoire
« Ma victoire ! Que de dérision dans ce mot lorsqu’il s’applique à la
montagne ! Victoire sur qui, sur quoi ? S’il y a un vainqueur, il faut un vaincu.
La montagne est trop noble pour être jamais vaincue. Elle sait bien nous faire
descendre de notre piédestal, nous qui avons la prétention de démontrer notre
supériorité. Elle nous accepte ou nous rejette, allez savoir pourquoi32 ! »
L’homme qui a écrit ces lignes, Marc Batard*, « le sprinter de l’Everest », en a
savouré, des victoires, et il en a subi, des défaites, des échecs, des renoncements.
Et il ose parler de ces derniers, ce qui n’est pas fréquent dans la littérature
alpestre, encore marquée par le mythe du héros et la logomachie guerrière… On
monte une expédition, avec à sa tête un chef, qui partira à la conquête du
sommet ; on attaque la voie ; la cordée d’assaut, après avoir concédé une
retraite temporaire, s’élance vers la victoire… Après avoir planté le drapeau,
nos héros victorieux font un triomphe à leur retour et reçoivent une décoration…
Objection ! Premièrement, tous les sports, à commencer par le plus
populaire, le football, usent de ce vocabulaire guerrier33 : on distingue les
attaquants, les défenseurs, le capitaine, on apprécie le jeu offensif, les défenses
bien en place… et l’alpinisme n’est pas le seul, de loin, à avoir vu s’affronter les
drapeaux des nations (voir : Nationalisme). L’exploitation du sport à des fins
politiques est aussi vieille que les jeux du cirque. Deuxièmement, et surtout,
pour vaincre, encore faut-il avoir un adversaire. Or, en moins de deux siècles,
entre la conquête du mont Blanc en 1786 et celle du dernier 8 000 himalayen en
1964, la plupart des sommets de la planète ont été conquis. La bataille se
terminerait-elle faute d’adversaires ? De fait, je ne suis pas sûr que beaucoup de
drapeaux aient été plantés sur les cimes depuis que Pierre Mazeaud* le fit en
1978 au sommet de l’Everest !

A quelles victoires donc l’homme peut-il désormais aspirer en montagne ?


Pierre Mazeaud* aime à dire que c’est un triple combat qu’il livre là-haut :
contre la montagne, contre les autres, contre lui-même34. Comme tout alpiniste,
Mazeaud sait parfaitement qu’on ne se bat pas contre la montagne. On subit
plutôt sa loi, en faisant au mieux pour qu’elle nous laisse passer. Tout au plus
combat-on les « éléments », le vent, la neige, le froid, l’altitude… Mais, là-aussi,
Lionel Daudet remarque justement : « La nature ne saurait être un adversaire,
pour cette raison qu’elle est aveugle, indifférente, insensible à notre présence,
aussi bien qu’aux buts que nous poursuivons35. » Il n’y a jamais de « victoire »
contre la nature, seulement le succès, ou l’échec, d’une entreprise. Alors,
victoire sur les autres ? Rien de moins sûr, car à la différence d’un slalom spécial
ou de l’escalade en salle, la course en montagne résiste aux mesures et aux
comparaisons : comment classer deux concurrents qui ne seront jamais dans les
mêmes conditions de temps et de terrain ? Mieux, la notion même de
compétition* est rejetée par la plupart des alpinistes, à commencer par le grand
Bonatti*, qui y voit le signe d’un « fléchissement moral36 ». Pourtant, qui peut
nier que l’esprit de compétition, « faire mieux que les autres », dit Mazeaud, a
animé depuis l’origine et anime encore aujourd’hui la plupart des alpinistes, de
Whymper* à Ueli Steck* ? La question divise encore, et c’est pourquoi, sans
doute, les champions d’aujourd’hui, les « sprinters des cimes » et les
collectionneurs de sommets, évitent le mot victoire pour parler plutôt de réussite,
record, succès… Car en vérité, et vous m’avez senti venir, il n’y a jamais, en
montagne, de victoire que sur soi-même. Contre ses peurs, ses limites physiques,
ses faiblesses morales… Lionel Daudet, de nouveau, a raison de rappeler qu’on
n’escalade jamais que « sa montagne intérieure37 ». Et c’est pourquoi, du
randonneur du dimanche au speed climber, la victoire est toujours à portée de
main, là, au bout du chemin qui mène à soi.
Vosges
Ne me parlez plus de ma « ligne bleue ! », dirait la montagne
vosgienne38. D’abord, toutes les montagnes sont bleues, à l’horizon39. Ensuite,
je ne vis pas que dans le souvenir ! J’ai d’autres cadeaux à offrir aux hommes
aujourd’hui que mon passé, glorieux ou douloureux, selon l’humeur du moment.
Ma ligne bleue, elle a été repeinte en vert ! Mais c’est le même tracé, celui des
crêtes. Cette frontière maudite, qui a endeuillé tant de familles des deux côtés,
est aujourd’hui le chemin qui permet au promeneur d’arpenter mes trésors
naturels, répondant au nom enfantin de « ballons », et d’embrasser du regard, à
droite, le plateau lorrain, à gauche, la plaine d’Alsace et, par temps clair, loin
devant, les hauteurs enneigées des Alpes.
Vieille montagne rabotée par l’érosion glaciaire, travaillée par les rivières,
couverte par des sapins centenaires ne cédant aux « hautes chaumes », les
prairies d’altitude, que le sommet des ballons arrondis, avec mes lacs qui servent
de miroirs aux montagnes, je ressemble, dit-on, à ma sœur allemande, la Forêt-
Noire, dont le Rhin me sépare. Parole de géologue ! Mais les randonneurs qui
arpentent mes modestes hauteurs me comparent plutôt à la Scandinavie. Je suis
le pays de l’eau, du roc et du bois, mais aussi du vent, du froid et de la neige, aux
hivers longs et rigoureux. « Mon pays, c’est l’hiver », pourrait dire de moi Gilles
Vigneault. Mais mes plus fidèles amoureux, ceux qui me connaissent vraiment,
m’aiment en toutes saisons, comme Pierre Pelot, l’auteur aux deux cents romans,
né dans les Vosges, comme Jules Ferry, mais demeuré vosgien à vie : « Je suis
né dans cette vallée de « la montagne des bœufs sauvages », serrée par les
hauteurs rondes aux couleurs délavées, rousses et bleuies, comme des ressacs
pétrifiés de vagues écumées. Je suis né là, j’y ai grandi, j’y ai creusé un terrier,
parmi les gens d’ici. Je suis l’un d’eux, je suis, du moins je l’espère, des
leurs40 », dit-il. Les Vosgiens sont un peu comme les Jurassiens racontés par
Bernard Clavel41, rudes, durs à la tâche et taiseux. Leur paysage et leur histoire
parlent à leur place…
Vues du ciel, les Vosges ressemblent moins à une montagne qu’à une grande
forêt austère de 100 kilomètres de long sur 50 de large, contrastant avec la nature
domestiquée des campagnes lorraine et alsacienne. Pour autant, vus « du bas »,
surtout côté alsacien, le plus abrupt, les ballons vosgiens ont fière allure. J’avais
tout juste treize ans lorsque mon père, friand de « voyages en vélo » – on ne
parlait pas encore de « VTT » –, nous fit découvrir en itinérance le versant
alsacien des Vosges, au départ de Strasbourg et jusqu’à Colmar, en passant par
les petites routes (le Haut-Koenigsbourg, Ribeauvillé, Riquewihr, Kaysersberg,
Orbey, le col du Wettstein, le collet du Linge, Horohdberg, Munster…). Les
sacoches étaient lourdes, la pluie battante, mais le paysage, même pour un
préado, intimidant. Le massif du Hohneck (1 362 mètres), à l’aplomb de Colmar,
a des airs alpins avec ses escarpements granitiques et ses neiges persistantes ;
plus au sud, le « Grand Ballon », que nous appelions à l’école « Ballon de
Guebwiller », dresse son cône sommital, rasé comme un crâne, à 1 424 mètres
au-dessus de la plaine d’Alsace ; vu de la « porte de Bourgogne », près de
Belfort, le ballon d’Alsace (1 247 mètres) élève sa lourde masse en une barrière
incontournable. Difficile de résister au désir d’y pénétrer… Pour vous faire une
idée, sans trop d’efforts, empruntez simplement la route des cols haut perchés
qui permettent de traverser le massif d’est en ouest, le col du Bonhomme
(948 mètres) ou le col de la Schlucht (1 140 mètres) ! Ils offrent tous deux une
image magnifique du cœur du massif vosgien. Mais si l’on veut aller un peu plus
loin, rien ne vaut la « route des crêtes », dont les 80 kilomètres permettent, du
nord au sud, à pied, à cheval (ou même en voiture, l’été), de passer en revue les
plus beaux sites du massif, le Gazon du Faing, le Hohneck, le Grand Ballon, le
Vieil Armand. Pour la beauté des lieux, mais aussi pour leur histoire.
La ligne de crête des Vosges, depuis la montagne sacrée du Donon
(1 009 mètres), haut lieu de culte celte, puis gallo-romain avec son temple dédié
à Mercure, jusqu’au ballon d’Alsace, épouse la frontière franco-allemande de
1870, où l’on trouve encore les bornes portant la lettre D d’un côté
(Deutschland) et la lettre F (France), de l’autre. Elle sépare encore aujourd’hui le
département, imparfaitement dénommé, des « Vosges », de ceux de l’Alsace
redevenue française en 1918. Il est vrai que la montagne vosgienne n’a cessé,
pendant des siècles, d’être disputée entre l’influence romane puis française et
l’attraction germanique, la ligne « bleue » servant souvent de frontière entre
lesdites puissances. Ce fut le cas, par exemple, en l’an 870, lorsque la partie
alsacienne des Vosges, jusque-là unifiées sous un même drapeau (l’Empire
romain, puis la Lotharingie), fut rattachée à la « Germanie », tandis que son
versant situé à l’ouest de la ligne de crête demeurait en « Basse-Lotharingie »,
futur duché de Lorraine. En 1870, l’Allemagne imposait à la France vaincue la
même ligne de frontière qu’en 870, mille ans plus tôt… Quant à la route des
crêtes elle-même, paradis des randonneurs aujourd’hui, elle nous ramène encore
à l’histoire, puisqu’elle fut tracée à des fins purement militaires en 1915, afin
d’assurer le soutien logistique de nos troupes sur le front des Vosges… Difficile,
malgré la beauté des lieux, de faire abstraction de l’histoire ! A Sainte-Marie-
aux-Mines, où commence la route des crêtes, on disait : « Ici, on fait le pain en
Lorraine, on le cuit en Alsace42. »
Welzenbach, Willo (1900-1934)
S’il fallait démontrer que l’homme de caractère n’est jamais aussi fort et
aussi grand que dans l’adversité, l’exemple de Welzenbach serait à verser au
dossier ! Sa vie comme sa mort en portent le témoignage. A vingt-six ans, le
Munichois affiche un palmarès alpin prodigieux. En qualité, avec notamment la
première directe de la face nord de la dent d’Hérens, mais aussi en quantité, avec
presque 300 sommets en deux saisons… Or ce bulldozer des Alpes, à cet âge-là,
devient quasiment paralysé du bras droit à la suite d’une maladie articulaire. Son
histoire aurait pu s’arrêter là. Mais, comme le cavalier tombé à terre, il remonte
en selle avec une humilité qui n’a d’égale que son incroyable volonté. Il doit tout
réapprendre. Trois ans plus tard, il réussit la première de la face nord du Gross
Fiescherhorn, dans l’Oberland bernois, à la stupéfaction générale. L’année
suivante, en 1931, il réussit la face nord du Grosshorn, le versant nord-est du
Gspaltenhorn, le Gletscherhorn et la face nord du Breithorn, dans des conditions
météo épouvantables.
C’est le Nanga Parbat qui lui ôtera la vie à trente-quatre ans, « fin
wagnérienne dans les éléments déchaînés qu’il avait si souvent dominés par son
énergie1 ». L’expédition Merkl-Welzenbach, ce 6 juillet 1934, est à 6 700 mètres
lorsque la tempête ininterrompue oblige à se replier du camp VIII. La descente
est infernale. Un premier groupe atteint avec difficulté le camp IV, mais le
second, avec Merkl et Welzenbach, n’y parviendra jamais. Ce dernier meurt au
camp VII, le 12 juillet. Merkl parvient au camp VI avec de graves gelures, mais
le camp a disparu dans la tempête. Il mourra sur place, avec le sherpa qui avait
refusé de l’abandonner. « La mort prématurée est le privilège du héros2 », dit
Tézenas du Montcel. Certes. Mais la mort peut-elle, même glorieuse, être
considérée comme un couronnement ?
Whymper, Edward (1840-1911)
Véritablement envoûté par le Cervin*, pourtant jugé inaccessible – et sans
doute à cause de cela –, il lui faudra huit tentatives pour le vaincre, grâce à sa
froide détermination et à son orgueil démesuré. Cependant la catastrophe
survenue à la descente (quatre morts) le marquera à vie. Il en sortira vivant mais
brisé, et n’entreprendra plus d’ascensions difficiles. Il mourra dans la solitude et
la tristesse, bien que ses récits aient connu un succès mondial.
Deuxième d’une fratrie de onze, il a « la tête et les jambes » ! Il peut
marcher 70 à 80 kilomètres par jour, ce qui ne l’empêche pas de faire de
brillantes études. Dès l’âge de quinze ans, il tient un journal intime qui révèle
certes une intelligence très vive, mais « la personnalité de l’auteur se dessine et
elle n’est pas des plus sympathiques. Ce ne sont que froides réflexions faites par
un esprit dogmatique, cynique même… Déjà percent la sécheresse spirituelle et
l’indigence émotive qui feront de lui un homme profondément égoïste3 », note
Guido Magnone*. Diable ! Graveur dans l’atelier de son père, il s’ennuie et rêve
d’aventures. La chance lui sourit lorsqu’en 1860 – il a à peine vingt ans – il est
envoyé à Zermatt pour illustrer les publications de l’Alpine Club. C’est la
révélation ! La plus belle montagne du monde, le Cervin, inviolée malgré cinq
tentatives déjà, deviendra une obsession. L’été suivant, il revient dans les Alpes
et, après avoir réussi l’ascension du Pelvoux comme mise en jambes
(3 946 mètres), file vers le Cervin car il vient d’apprendre que le Pr Tyndall*,
après avoir réussi le Weisshorn, va tenter le Matterhorn ! Mais il lui faut un
guide… Il connaît de réputation l’Italien Jean-Antoine Carrel*, le meilleur sans
doute, mais n’arrive pas à se mettre d’accord avec lui sur les conditions
financières. Intransigeant, l’Anglais ! Il fera sa première tentative avec un guide
suisse qui l’abandonnera, terrorisé, sur l’arête du Lion ! Premier échec. Il y en
aura sept autres… avant le succès. Mais Whymper est un obstiné ! En 1862, cinq
tentatives, dont trois avec, finalement, l’incontournable Carrel et une en
solitaire ! L’arête du Lion semble imprenable. Tyndall s’y essaie de son côté
avec… Carrel ! Echec, à seulement 200 mètres du sommet… Whymper est
soulagé ! Le Cervin sera pour lui ! L’année prochaine sans doute… Mais l’année
suivante, Whymper échoue de nouveau sur l’arête du Lion en raison du mauvais
temps. « Oubliez cette maudite montagne, elle est ensorcelée4 ! », lui aurait dit
Tyndall. Le Cervin attendra… Durant les deux saisons qui suivent, Whymper
ouvre tout de même quelques grandes premières : la barre des Ecrins
(4 102 mètres), les Grandes Jorasses (pointe Whymper), l’aiguille Verte (couloir
Whymper).

Retour au Cervin à l’été 1865. Whymper essaie de convaincre Carrel de faire


avec lui une tentative par l’arête du Hörnli, côté suisse, et non par l’arête du
Lion. C’était l’idée de génie. Refus de Carrel qui va accompagner une expédition
officielle italienne sur « son » arête, l’italienne. Mal lui en prendra. Whymper se
précipite pour embaucher des guides et trouve l’excellent Michel Croz* et les
deux Taugwalder. Les « voyageurs » seront, outre Whymper, lord Douglas, le
revérend Hudson et le jeune Hadow, dix-neuf ans. Le sommet est atteint le
13 juillet, sans problème majeur. Du haut du Cervin, Whymper triomphe en
apercevant la cordée italienne loin en dessous. Il tient enfin sa victoire !
Il est temps de descendre. On s’encorde. Croz passe en premier avec juste
derrière lui Hadow, qui ne va pas bien. Malgré tous les efforts de Croz pour
l’aider, Hadow trébuche et tombe sur Croz, qui dévisse également, entraînant
toute la cordée. Non ! La corde se rompt entre lord Douglas et Taugwalder père.
Ce sont donc quatre hommes qui tombent 1 200 mètres plus bas. La catastrophe
émeut toute l’Angleterre : « Pourquoi gaspiller le meilleur sang de l’Angleterre à
gravir des pics inaccessibles5 ? », écrit l’éditorialiste du Times. Taugwalder sera
même accusé d’avoir coupé la corde l’unissant à lord Douglas, ce que l’enquête
judiciaire ultérieure infirmera clairement. Néammoins, l’accident laissera des
traces profondes, non seulement chez les survivants, mais aussi dans l’opinion
publique, et ternira durablement la réputation du Cervin et celle de l’alpinisme
lui-même.
Whymper gardera toute sa vie l’image de la tragédie. Il ne s’essaiera plus à
des courses risquées, tentant de se changer les idées par des explorations au
Groenland et dans les Andes. Il mourra à Chamonix à soixante-douze ans, dans
sa chambre d’hôtel, seul et sans témoin.
Le jugement de la postérité sur le vainqueur du Cervin sera contrasté. Père
de l’alpinisme « sportif » pour les uns, monstre d’égoïsme et de prétention
assoiffé de victoires plus qu’animé par la montagne pour les autres. Un peu des
deux sans doute. Le fait est que c’est un des plus grands alpinistes de tous les
temps. A lui seul, il symbolise « l’âge d’or » de l’alpinisme*.
Wilderness
Je devrais être voué aux gémonies pour promouvoir cet anglicisme lexical…
Et je plaide coupable, sollicitant l’indulgence du lecteur car, à vrai dire, je n’ai
su trouver le mot français qui en traduise fidèlement le sens. Evitons d’abord
« sauvagerie », car Dame Nature n’est ni féroce ni bestiale. « Sauvagitude »
pourrait se prévaloir d’un précédent récent, sur lequel je n’insisterai pas, en dépit
de sa drôlerie. Quant au néologisme de mauvaise facture qu’on a voulu nous
servir, « naturalité », autant le jeter à la poubelle. Va donc pour wilderness, à
titre provisoire ! « Il existe un monde d’espace, d’eau libre, de bêtes naïves où
brille encore la jeunesse du monde, et il dépend de nous, et de nous seuls, qu’il
survive6 », disait Samivel*, donnant la plus jolie définition de ce dont nous
parlons. Son confrère et ami italien Dino Buzzati* nous mettait en garde dès
1952 : « Rappelons-nous qu’au fil du temps, au fur et à mesure que le progrès
technique se répand, que les villes s’étendent et que s’accroît la tyrannie de la
machine, les hommes ressentent toujours davantage le besoin désespéré de fuir,
de se réfugier dans ce qui reste de la nature. La solitude, les endroits sans
maisons et sans routes, les bois, les montagnes, deviendront infiniment précieux,
plus précieux que les mines d’or […] Et ce jour-là on sera prêt à tous les
sacrifices pour trouver un ermitage. Mais en restera-t-il encore un seul7 ? » C’est
cela, la wilderness8. Une prise de conscience (la fragilité du milieu naturel),
assortie d’une éthique (la protection des espaces sauvages).
Appliquée à la montagne, reine des espaces sauvages, wilderness signifie
« cet environnement d’altitude, où tous ceux qui le désirent peuvent encore faire
l’expérience d’une rencontre directe avec les grands espaces et y éprouver en
toute liberté la solitude, les silences, les rythmes, les dimensions, les lois
naturelles et les dangers9 ». On le voit, l’homme n’est nullement absent du
tableau. Il est même en son centre, comme Adam et Eve étaient au milieu du
paradis terrestre… dont ils sont invités à jouir, à condition de respecter certaines
règles ! La montagne n’est pas protégée en soi, elle l’est comme patrimoine
commun de l’humanité, pour l’homme. Nous sommes loin, et c’est tant mieux,
d’une vision intégriste de la protection de l’environnement qui voudrait, effaçant
l’homme, retrouver un mythique « état de nature » originel. La loi américaine de
1916 qui a créé le Service des parcs nationaux l’illustre bien : il s’agit de
« préserver les paysages, les monuments naturels ou historiques et la vie
sauvage, afin de permettre aux générations actuelles et futures d’en profiter10 ».
Plus proche de nous, Reinhold Messner*, qui a été à l’origine de la création du
mouvement Mountain Wilderness11, décrit sa démarche : « Dans cette période
plus récente de ma vie, j’avais beaucoup réfléchi à une autre dimension de la
wilderness, de la nature sauvage. J’avais pris conscience de la relativité de mes
succès, et j’avais placé d’autres valeurs au centre de mes préoccupations : le
silence, l’espace, l’inaccessibilité […] J’étais persuadé que les expériences
extrêmes dans une nature encore inexplorée risquaient de disparaître. C’est
pourquoi en 1987, sur ma proposition, avait été fondé à Biella, en Italie, le
mouvement Mountain Wilderness qui se bat pour la préservation des hautes
terres de la planète, si possible encore intactes, parce que la nature sauvage est
une valeur irremplaçable12. »
Curieusement, la France, pourtant richement dotée en montagnes, et peut-
être à cause de cela, a été pratiquement le dernier pays occidental à se doter
d’une législation protectrice. Le premier parc national aux Etats-Unis
(Yellowstone) a été créé en 1872. Le premier en France, La Vanoise, en 1963,
presque un siècle après ! Encore a-t-il fallu que les amoureux de la montagne, au
premier rang desquels Samivel*, donnent de la voix… et de l’image : en 1947
déjà, dans un long article intitulé « La montagne d’utilité publique13 », il
s’insurge contre « l’invasion industrielle et commerciale » des cimes par « ces
messieurs les marchands de montagne » ; il faut, dit-il, « pratiquer intensivement
une politique de parcs nationaux, multiplier aussi les réserves, où les formes
vivantes et inanimées et les rythmes cosmiques seront préservés de toute
pollution ou destruction14 » ; en 1950, son film Cimes et merveilles, primé au
Festival de Trente, est un cri d’amour à la nature alpestre – et un cri d’alarme – ;
en 1954, il fait connaître en France le parc national italien du Grand Paradis et
milite pour la création du parc de La Vanoise, dont il sera, lors de sa création en
1963, l’auteur de l’affiche et des « commandements », dont je me régale à lire le
texte :

« Le parc national protège contre l’ignorance et le vandalisme des biens et des beautés qui
appartiennent à tous […] Voici l’espace, voici l’air pur, voici le silence Le royaume des aurores
intactes et des bêtes naïves Tout ce qui vous manque dans les villes est ici préservé pour votre
joie […] Ici commence le pays de la liberté La liberté de bien se conduire […] Pas de bruit, pas
de cris, pas de moteurs, pas de klaxons Ecoutez la musique de la montagne […] Récoltez de
beaux souvenirs mais ne cueillez pas les fleurs N’arrachez surtout pas les plantes : il pousserait
des pierres Il faut beaucoup de brins d’herbe pour tisser un homme15… »

Je n’ai rien à ajouter, Votre Honneur !


Yéti

« Eh bien, moi, je souhaite qu’on ne le trouve jamais, car on le traiterait


comme une bête sauvage. Et pourtant, je t’assure, Tintin*, il a agi avec moi
d’une telle façon que je me suis parfois demandé si ce n’était pas un être
humain…
— Qui sait1 ? », répond Tintin.
Pas si abominable que ça, l’homme des neiges ! Sympathique même, voire
tendre, lui qui a sauvé la vie de Tchang, l’ami chinois de Tintin, et qui, sur la
dernière image de Tintin au Tibet, observe en pleurant la caravane s’éloigner,
emportant son protégé. Le romancier anglais Nicholas Luard s’inscrit dans la
même veine lorsqu’il raconte l’histoire de la petite Iona, douze ans, capturée au
cours d’une expédition au Népal par le yéti qui la nourrit et la soigne jusqu’à son
retour parmi les humains2. Tout porte à croire que l’expression « abominable
homme des neiges » provient simplement d’une… abominable erreur de
traduction d’un journaliste de Calcutta ayant interviewé des sherpas au retour de
l’expédition de reconnaissance à l’Everest en 19213 ! Les premières traces du
yéti, si j’ose dire, sont en effet très anciennes. En 1832, l’ethnologue anglais
Brian Houghton Hodgson, installé au Népal, rapporte que les chasseurs
autochtones disent avoir aperçu un « homme sauvage » (wild man), se déplaçant
debout et couvert de longs poils noirs. En 1889, l’explorateur britannique
Laurence Waddell observe dans la neige, à 5 000 mètres, des traces de pas
impressionnantes qui pourraient être celles du yéti. L’expédition anglaise, déjà
évoquée, de reconnaissance à l’Everest en 1921 (Charles Howard Bury) fait la
même découverte vers 6 100 mètres : de curieuses traces semblables à celles que
ferait un homme pieds nus, que ses porteurs attribuent à « l’homme sauvage des
neiges ». En 1925, lors d’une expédition britannique au Sikkim, le photographe
de l’équipe aperçoit vers 4 500 mètres, à une distance de 300 mètres, une
créature étrange marchant seule, debout entre les rhododendrons. Manque de
chance, il n’a pas le temps de la photographier ! L’alpiniste et explorateur
anglais Bill Tilman découvre lui aussi des empreintes « suspectes » dans le
massif du Karakoram en 1937. Mais c’est la photo prise par Eric Shipton en
1951 sur le glacier Menlung dans la région de l’Everest qui fera le tour du
monde : une empreinte de pas de 45 centimètres de long et 35 centimètres de
large, avec trois petits orteils et un gros pouce, photographiée à côté du piolet de
Shipton. L’alpiniste a même réussi à suivre la trace du « yéti » sur 1,5 kilomètre,
avant que celle-ci disparaisse sur la glace. La « chasse » au yéti était lancée…
elle n’est toujours pas achevée ! Et c’est tant mieux…
Le département d’histoire naturelle du British Museum analyse la photo de
Shipton et conclut que c’est là l’empreinte d’un simple singe de l’Himalaya…
En 1954, le Daily Mail sponsorise une expédition destinée à attraper le yéti. Elle
reviendra bredouille après quatre mois de recherches. Son seul butin : un crâne
de yéti, conservé au monastère de Khumjung, au Népal. Pas de chance : Edmund
Hillary* fait expertiser l’objet, qui s’avère être un simple crâne de
chèvre sauvage ! Il conclut le « dossier yéti » sans appel : « Un joli conte de
fées, né de visions rares et effrayantes d’animaux étranges, forgé par la
superstition et nourri avec enthousiasme par les expéditions occidentales4. » Il en
fallait plus pour décourager l’écrivain-journaliste canadien Robert A.
Hutchinson, qui, lui, veut croire au rêve. Avec son sherpa Gyalzen, il se lance
sur les traces du yéti en 1987. Il passe plusieurs mois à arpenter la région de
Khumbu. Des traces, oui, il en trouve des dizaines, qui ressemblent à celles de
Shipton. Il veille, le jour, la nuit, dans le silence, sème des appâts, du fromage,
des gâteaux, il guette… pour rien. Mais il revient, aussi convaincu qu’il était
parti, de l’existence du yéti :

« Le yéti n’est sans doute pas en très grande forme, mais il est bel et bien vivant, dans la région
de Khumbu, le pays des Sherpas. Cette étrange et mystérieuse créature existe aussi peut-être
ailleurs, mais je suis en mesure d’affirmer qu’on le trouve à Khumbu, car j’y ai vu les traces de
ses pas et je connais son lieu de résidence. Victime d’un environnement qui se détériore, le yéti
est au bord de l’extinction, et pourrait disparaître de l’Himalaya avant même que le monde
scientifique n’admette qu’il ait jamais existé5. »

Puis c’est au tour de Reinhold Messner, qui croit avoir vu le yéti en 1986 au
Tibet oriental, une créature énorme, menaçante, de plus de 2 mètres de haut,
debout avec de longs bras, d’organiser deux ans plus tard, pour en avoir le cœur
net et malgré les moqueries, une expédition au Tibet à sa recherche. Verdict,
deux ans après : le yéti, au-delà de l’imaginaire collectif, n’est pas un homme-
singe ou un primate inconnu, c’est simplement l’ours brun de l’Himalaya6. Point
de King Kong des montagnes donc. D’ailleurs, en tibétain, yeti veut dire « ours
des neiges »… C’est un professeur de génétique d’Oxford qui, irrité par
l’irrationnel, entend régler le problème une fois pour toutes sur le plan
scientifique en 2012. Le Pr Sykes a l’idée saugrenue de demander à tous ceux
qui, à travers le monde, pensent détenir des poils de yéti, de les lui envoyer aux
fins d’analyse. Cinquante-sept réponses. Pas de yéti… des poils de loup, de
chien, de coyote, de vache, de chèvre, d’ours… et de raton-laveur ! Sauf deux
échantillons ! Qui proviendraient d’une espèce d’ours inconnue jusqu’à
présent… sous réserve de confirmation7. L’espoir est donc encore permis ! Et
avec lui le rêve. Car après tout, comme dit non sans humour le Pr Sykes,
« l’absence de preuve de son existence n’est pas une preuve de l’inexistence du
yéti » ! Le yéti comme son cousin écossais le monstre du Loch Ness ont donc
encore de beaux jours devant eux. Et c’est tant mieux, pour les aventuriers, les
scientifiques, les écrivains, les promeneurs, les hôteliers… et tous ceux qui,
comme moi, aiment à croire que la nature est peuplée de créatures mystérieuses.
Zermatt
Il est loin, le temps des « raccards » – ces greniers de vieux mélèze où l’on
battait le blé – et des « gädinis », ces vieux chalets de bois où coexistaient
hommes, bêtes et fourrages. Bien loin, le temps où ce petit village niché dans le
Haut-Valais suisse entre les massifs du Mont-Rose, du Cervin et du Weisshorn
ne comptait qu’une modeste auberge à trois lits. Aujourd’hui, Zermatt, avec ces
cent cinquante hôtels et autant de restaurants, peut comptabiliser plus d’un
million de nuitées touristiques par an. La station la plus « chic et sport » de tout
le massif alpin accueille hiver comme été des dizaines de milliers de visiteurs du
monde entier : alpinistes stimulés par ses 4 000, randonneurs conquis par le
charme bucolique des alpages, fous de neige – le domaine skiable de Zermatt est
objectivement un régal ! –, sans oublier les gourmands – ah, cette belle assiette
de « röstis » bien dorés, arrosée par « cinq décis de fendant » au pied des pistes !
Quelles fées ont bien pu se pencher sur ce pauvre hameau de montagne pour
en faire un diamant de glace, au firmament des destinations touristiques
internationales ?
Une reine d’abord, la « reine des Alpes », j’ai nommé… le Cervin*
(4 478 mètres). Plus qu’une montagne… un mythe. D’abord, c’est sans conteste
la plus belle. Une pyramide parfaite, qui trône en majesté au-dessus de Zermatt,
et dont la vue omniprésente depuis le village captive, magnétise.
« D’où vient donc l’intérêt, le charme puissant avec lequel ceci se contemple ? Quelle hardiesse
inconnue dans l’effort ramassé de ce torse immense, et que les saphirs, que les diamants des
hommes sont pauvres de facettes, de couleurs et d’éclat en comparaison des puretés, des
scintillements, des diaphanes fraîcheurs, des métalliques reflets dont ce pic est tout entier paré
dans sa hauteur et dans son pourtour ! Noyée dans la lumière, sa cime sans ombre reluit
doucement au plus lointain des profondeurs éthérées ; ses épaules tourmentées, ses flancs
sillonnés, se dessinent en muscles nerveux ; puis, semblable à une blanche robe, qui, simple de
plis et somptueuse de broderies, tombe noblement de la ceinture pour flotter avec grâce sur les
carreaux des parvis, à mi-hauteur du géant la glace voile, recouvre, tombe en ondes majestueuses,
qui refoulent leurs derniers replis sur les carreaux d’une morne allée de roches chauves et
brisées1. »

N’en jetez plus ! La description que l’écrivain suisse Rodolphe Töpffer* fait
du Cervin ne manque pas de lyrisme… mais n’est pas loin de la réalité !

Le Matterhorn n’est pas « que » beau : c’est aussi un symbole dans l’histoire
de l’alpinisme*. Longtemps resté inviolé, réputé même imprenable après
d’innombrables tentatives, il est enfin « gagné » en 1865 par la cordée de
légende Whymper-Croz*. Croz, hélas, « prince des guides » comme l’appelait
Whymper, ainsi que trois de leurs compagnons de cordée britanniques, n’en
reviendront pas vivants (Croz repose à Zermatt, avec ce mot de Whymper : « Il
périt non loin d’ici en homme de cœur et guide fidèle »). Depuis, le Cervin a été
le théâtre de bien des drames, et de bien des exploits – première face nord par les
jeunes frères Schmid* en 1931, première face nord hivernale en solitaire par
Walter Bonatti* en 1965, première descente à ski de la face est par Boivin* en
1980… Et aujourd’hui, ce sont plus de 3 000 passionnés qui se lancent chaque
année – j’ai été l’un de ceux-là – dans l’ascension par l’arête du Hörnli, bien
souvent accompagnés par l’un des guides* émérites de l’Association des guides
de Zermatt créée en 1858.
Deuxième bonne fée de Zermatt ? La neige. Elle fait étinceler le domaine
presque 365 jours par an. Le Ski Club de Zermatt est fondé en 1908, et, dès
1944, Zermatt compte plus d’hôtes en hiver qu’en été ! Et ils ne se cantonnent
pas aux pistes : Zermatt est un paradis pour le ski de montagne*. C’est surtout le
point de départ (ou d’arrivée, question de perspective !) d’un itinéraire de
légende, la « haute route », qui relie Zermatt à Chamonix* à travers glaciers*,
arêtes et panoramas à couper le souffle. C’est le Français Joseph Ravanel*,
pionnier du ski de randonnée, qui l’inaugure en 1903. Cinq à huit jours de raid,
dans des conditions pas toujours évidentes : j’en ai fait les frais à la fin de la
traversée, à la sixième étape. Tempête, vent glacial, visibilité nulle… nous avons
dû, avec mon ami Philippe Deslandes (voir : Guide), redescendre dans la vallée
(et dans la tourmente) avant d’atteindre Zermatt. Je ne voyais même pas le bout
de mes skis !
La renommée de Zermatt doit beaucoup aux merveilles de la nature, mais
aussi à des décisions d’aménagement et de gestion très choisies, et, disons-le,
assez sélectives, qui ont su préserver tout le charme des lieux. D’abord, pas
question d’arpenter le village en voiture : ici, calèches et traîneaux sont rois,
dans une atmosphère très conte de fées ! Ensuite, des règles d’urbanisme très
strictes ont permis de respecter l’architecture typique du village valaisan –
rondins de bois, toits de bardeaux, pilotis et dalles de pierre… Enfin, des
investissements conséquents – hôteliers mais aussi d’équipement et de
transport – ont permis de soutenir avec soin le développement des lieux. Le
Glacier Express par exemple, en service depuis les années 1920, relie par voie
ferrée Zermatt à Saint-Moritz avec la classe d’un Orient-Express des neiges. Au
final, le cadre est enchanteur… mais clairement select ! Albert Mummery*
pestait déjà contre ce tourisme de luxe à la fin du XIXe siècle : « Peiner le long de
pentes d’éboulis derrière un guide capable de dépeindre de son lit chaque
passage de la course avec toutes les prises de main et de pied n’est qu’un travail
digne de ces paquets de chair revêtus d’habits à la mode que le chemin de fer
déverse chaque été à Zermatt avec tous leurs parfums et leurs onguents, leurs
linge empesé et leurs souliers vernis2 » ! Comme Mark Twain, inspiré par son
séjour à Zermatt en 1878, qui parodiait, dans Climbing the Riffelberg, une
expédition de 205 personnes, plus des mules, des vaches, des repasseuses et des
fabricants de terrines, absurdement équipés de 22 tonneaux de whisky,
154 parapluies et 27 tonneaux de teinture d’opium3 !
Mais, au-delà des modes et des snobismes, dans sa franche et grandiose
beauté, le site de Zermatt reste tout simplement, pour l’amoureux de la
montagne, un écrin magique.
Zone de la mort
Les alpinistes se font peur* parfois, mais ils aiment surtout faire frissonner
les autres, les gens des plaines ! Le concept de « zone de la mort », s’il est
scientifiquement discutable, est médiatiquement admirable. On le doit à
Reinhold Messner*, le mieux qualifié assurément pour évoquer la très haute
altitude : la death zone, « c’est la zone où l’on meurt à feu doux, avec ou sans
souffrances, selon le degré d’inconscience4 ». Pour les médecins, c’est l’altitude
au-delà de laquelle il faut rester le moins longtemps possible, sauf à s’exposer à
des dommages irréversibles5. A cette hauteur6, la pression atmosphérique est si
faible que l’oxygène disponible ne représente plus que 30 % de ce qu’il est au
niveau de la mer. C’est presque comme respirer la tête enfermée dans un sac en
plastique. Quelle que soit l’acclimatation du sujet (voir : Altitude), le corps n’est
plus capable de s’adapter, en particulier par la surproduction de globules rouges.
Les risques : œdème pulmonaire ou cérébral, perte de conscience, mort… Les
remèdes : l’apport d’oxygène en bouteilles et, surtout, la descente… si l’homme
en est encore capable.
Mais si les risques et les remèdes sont connus et documentés, personne ne
saurait dire exactement où commence la « zone de la mort ». Sept mille mètres
pour les uns, 7 500 pour d’autres7, 8 000 plus récemment… La vérité est que la
limite de la zone de la mort, évidemment variable selon les individus, n’a cessé
d’être repoussée depuis deux siècles. Si l’expression avait été en usage à
l’époque de la conquête du mont Blanc, à la fin du XVIIIe siècle, le bon
Dr Paccard l’eût probablement fixée à 4 000 mètres ! Deux cents ans plus tard,
Messner*, avant de tenter – et de réussir – les 8 850 mètres de l’Everest sans
oxygène, survolait, comme l’aurait sûrement fait M. de Saussure* si l’aéroplane
avait existé, le toit du monde en avion, sans masque, pour s’assurer que tout
allait bien. En 2050, peut-être le sommet de l’Everest sera-t-il en dehors de la
death zone ?
La littérature alpine et la presse spécialisée regorgent d’histoires plus ou
moins sordides sur la « zone de la mort », qui nourrissent le vieux mythe de la
« montagne homicide ». Perte de contrôle, délire, hallucinations : on a vu des
grimpeurs, croyant étouffer de chaleur par – 30° dans la partie sommitale de
l’Everest, enlever tous leurs vêtements, d’autres se mettre à marcher au hasard et
se précipiter dans le vide8. Des reportages montrent, sans beaucoup de pudeur,
les corps sans vie d’alpinistes frigorifiés à proximité du sommet, comme « Green
Boots », un grimpeur indien, ainsi dénommé car il porte encore ses chaussures
vertes, mort en 19969. On dit qu’il sert maintenant de repère aux grimpeurs pour
ne pas s’égarer10. Mais ils sont deux désormais : on sait l’affreuse histoire de
David Sharp qui, en 2006, s’était arrêté dans une grotte tout près de Green Boots
pour se reposer et est mort lentement de froid, alors qu’une quarantaine
d’alpinistes passaient leur chemin sans le voir11.
Evoquant ces horreurs, mais me refusant à juger, car je n’ai jamais franchi
« la zone12 », je relis ce qu’écrivait un Dino Buzzati* plein de mélancolie
lorsque l’Everest fut conquis en 1953 :

« N’aurait-il pas mieux valu que l’Everest demeure inviolé ? Regardez-la, cette superbe
montagne, cette solennelle cathédrale que jusqu’au 29 mai on pouvait prendre pour un mirage,
une apparence, un mythe. Vous n’allez pas me dire qu’elle n’est pas plus petite qu’hier ? Et d’une
certaine façon, moins belle ? […] C’était l’ultime refuge de notre imagination, la dernière
forteresse de l’inconnu, le suprême fragment d’impossible que la Terre conservait encore […] On
a fini par ouvrir la porte. L’homme est entré, et il a vu. Il n’y a plus aucun mystère […] Et en
attendant nous restons prisonniers à la surface de cette planète tournant éternellement, de ce
globe qui hier encore nous semblait infini et qui… est devenu tout petit : une simple balle. Seul
un petit morceau était resté vierge : une bosse infime, une minuscule protubérance enneigée.
C’est là que s’étaient réfugiés la poésie, les rêves, les espoirs, les illusions, toutes les belles
choses inutiles et pourtant indispensables à la vie. Le 29 mai dernier, la poésie s’est enfuie de là
aussi. Où pourrons-nous la retrouver13 ? »
Zwingelstein, Léon (1898-1934)
Ce dictionnaire amoureux se ferme, joyeuse coïncidence, sur le plus
amoureux des vagabonds des montagnes. Personnage très attachant que ce
garçon modeste, timide, introverti, traumatisé sans doute par la mort précoce de
ses parents mais tombé fou amoureux des Alpes*, lui le Breton qui ne trouvait le
bien-être que là-haut. S’il a marqué l’histoire de la montagne, c’est qu’il a réalisé
en 1933 le plus fantastique raid à ski jamais imaginé à l’époque, en solitaire et en
autonomie complète : la traversée intégrale de l’arc alpin, de la Méditerrannée au
Tyrol et retour, soit plus de 2 000 kilomètres à ski et 58 000 mètres de dénivelé
positif…
« Son raid n’est pas une prouesse sportive. Il a horreur du mot pour parler du
ski, car il pense que c’est ravaler au niveau de la boxe ou du football ce qui est
un moyen de parcourir la montagne et doit rester une chose noble, comme est la
montagne elle-même lorsqu’elle se revêt de sa splendeur souveraine14 »,
commente Jacques Dieterlen, auteur d’une biographie émouvante sur ce
montagnard méconnu.
Le jeune étudiant installé à Grenoble, libéré de ses obligations militaires
après avoir été gazé sur le front en 1918, était un de ces êtres singuliers, un peu
égarés sur Terre, qui ne s’épanouissent qu’en altitude, de préférence en solitaire :
« Le véritable alpinisme est intérieur. J’ai peut-être plus joui de l’ascension
morale que de l’ascension physique… A mesure que l’on monte, l’âme aussi
s’élève, se détachant de tout ce qui est bas et de tout ce qui est laid. Elle aspire à
quelque chose de mystérieux et de parfait ; elle s’élance dans l’infini, vers
l’idéal, vers ce qui échappe à notre compréhension, vers Dieu ! », écrit-il dans
son Carnet de route15. Jean-Jacques Rousseau* n’est pas loin !
Mais « Zwing », sous ses airs de rêveur solitaire, est déterminé, méthodique,
voire maniaque lorsqu’il prépare ses courses. Il confectionne lui-même son
matériel. Pour sa première randonnée à ski avec son ami étudiant Loustalot en
1920, il fabrique ses peaux de phoque avec de la ficelle… Sa véritable
obsession ? Le poids, et on le comprend. Il conçoit et se fabrique une tente
extrêmement légère (1,3 kilo), qui utilise pour piquets ses bâtons de ski,
confectionne son duvet, son passe-montagne, étudie soigneusement son
alimentation journalière pour alléger sa charge : jamais plus de 20 kilos, le sac !
« Peser, toujours peser ! Enlever le plus de grammes possible. C’était là le
problème, car il fallait tout porter sur son dos : demeure, nourriture et
habillement, sans oublier le matériel alpin16. » Le 31 janvier 1933, il est prêt :
« Je viens d’achever mes préparatifs ! Demain, je vais me lancer dans la grande
aventure, entreprendre ce long raid à ski auquel je songe depuis une dizaine de
mois, le parcours entier des Alpes au Tyrol. Je dois entreprendre seul ce raid…
Quoi qu’il arrive, je veux atteindre le but fixé. Je réussirai ! », écrit-il dans son
Carnet. Et il l’a fait…
Mais Zwing n’était pas que skieur. C’était un bon grimpeur, un alpiniste
complet. D’ailleurs il se définissait lui-même comme « montagnard ». On lui
doit la première ascension de la Pierra Menta, merveilleuse montagne du
Beaufortain, en 1922, ou celle du col du Diable dans le massif des Ecrins en
1923. Il a également gravi la Meije*, le mont Aiguille* et a échoué de peu au
mont Blanc* à cause du mauvais temps en 1926. Le 12 juillet 1934, il passe la
nuit au refuge du Pas de l’Olan avant d’en faire l’ascension le lendemain avec
son ami Pierre Martin-Morel. Le 13 juillet, descendant du pic, ils sont frappés
par la foudre et font une chute mortelle. On retrouvera leurs corps, encordés, au
pied de la face sud. Zwing avait trente-cinq ans et son compagnon d’infortune
trente-deux. Ainsi disparut cet amoureux fou des montagnes, ce passionné
absolu du voyage en altitude. Le problème des passions absolues, c’est qu’elles
sont impossibles à vivre. Zwing, comme beaucoup, en est mort.
Notes

Marche d’approche
1. Lionel Daudet, La Montagne intérieure, Grasset, 2004.
2. Nicolas Helmbacher, parapentiste savoyard.

A
1. Aldo Bonacossa, in Henry de Ségogne et Jean Couzy, Les Alpinistes célèbres, Mazenod, 1956.
2. Idem.
3. Mirella Tenderini et Michael Shandrick, Le Duc des Abruzzes, gentleman explorateur, Guérin,
2009.
4. Mirella Tenderini et Michael Shandrick, Le Duc des Abruzzes, op. cit.
5. Philippe Bonhème, avec Catherine Destivelle, La Montagne à la une. Paris Match, soixante ans de
reportages, Editions du Mont-Blanc, 2013.
6. Le Monde, 25 avril 2014.
7. « Accidentologie des sports de montagne », Fondation Petzl, décembre 2014.
8. Franz Grassler, in Les Alpinistes célèbres, op. cit.
9. Hans Frisch de Tscharner, in Les Alpinistes célèbres, op. cit.
10. Idem.
11. « Le coup de tonnerre de l’Aconcagua », Centre national de documentation, CAF, Un historique
des expéditions lointaines.
12. Charlie Buffet, « Lucien Bérardini », Libération, 29 avril 1997.
13. Yves Ballu, Les Alpinistes, Glénat, 2013.
14. Aldo Bonacossa, in Les Alpinistes célèbres, op. cit.
15. Platon, Cratyle (œuvres de Platon, tome XI, traduction de Victor Cousin, Rey et Gravier Libraires,
1837, consultable sur remacle.org).
16. Photo de R. Bonnardel, en couverture de : Gaston Rébuffat, Le Massif du Mont-Blanc. Les 100
plus belles courses, Denoël, 1973.
17. Photo de Georges Tairraz, en couverture de : Gaston Rébuffat, La Montagne est mon domaine,
Hoëbeke, 1994. Cette photo a été sélectionnée par la NASA pour être embarquée sur les navettes spatiales
afin d’illustrer les réalisations humaines les plus marquantes.
18. Selon le mot de Ruskin*.
19. Sur une corde tendue entre deux points, l’individu progresse, couché sur la corde, une jambe
repliée sur la corde et l’autre pendante, en se tirant avec les bras. Il existe aussi des tyroliennes « doubles »
(deux cordes), plus rassurantes !
20. Traversée de l’aiguille du Midi (3 800 m) à l’aiguille du Plan (3 673 m). Compter 4 heures.
21. Traversée de la dent du Géant (4 000 m) au col des Grandes Jorasses (3 825 m). Compter 6 heures.
22. Gaston Rébuffat, Le Massif du Mont-Blanc. Les 100 plus belles courses, op. cit.
23. Idem.
24. Gilles Modica, Pierre Allain, pure lumière du rocher, Bibliothèque municipale de Grenoble, 1999.
25. Yves Ballu, Les Alpinistes, op. cit.
26. Pierre Allain, Alpinisme et compétition, Arthaud, 1949.
27. Yves Ballu, Les Alpinistes, op. cit.
28. Elisée Reclus, Nouvelle géographie universelle – La Terre et les hommes, vol. 2, La France, Paris,
Hachette, 1876.
29. Jean-Jacques Rousseau, Julie ou la Nouvelle Héloïse, 1761 – lettre XXIII.
30. Roger Frison-Roche, Les Montagnes de la Terre, vol. I, Flammarion, 1964.
31. Idem.
32. J. Guibal et P. Langenieux-Villard, Les 100 Mots des Alpes, PUF, « Que sais-je ? », 2014.
33. Encyclopédie Larousse, entrée « Alpes ».
34. Victor Hugo, Alpes et Pyrénées, 1839.
35. Pierre-Emile Levasseur, Les Alpes et les grandes ascensions, 1889.
36. Victor Hugo, op. cit.
37. Pierre-Emile Levasseur, op. cit.
38. Dans L. Roussillon-Constanty, « In sight of Mont Blanc : an approach to Ruskin’s perception of
the mountain », Anglophonia/Caliban 23, Presses universitaires du Mirail, Toulouse, 2008. Citation
originale en anglais : « the revelation of the beauty of the earth ». Tiré de J. Ruskin, Praeterita, CW,
XXXV, 116.
39. Dans C.-E. Engel et P. Guichonnet, La Littérature alpestre en France et en Angleterre aux XVIIIe
et XIXe siècles, La Fontaine de Siloé, 2009.
40. John Ruskin, Sésame et les Lys, 1886.
41. C.-E. Engel & P. Guichonnet, op. cit.
42. Victor Hugo, op. cit.
43. Albrecht von Haller, « Die Alpen », 1732.
44. Gustave Flaubert, Madame Bovary, 1856, dans A. Guignard, « Le recouvrement des Alpes et la
question de l’ironie », Romantisme 3/2011 (no 153).
45. J. Guibal et P. Langenieux-Villard, op. cit.
46. Dictionnaire Robert de poche, 2006.
47. Gaston Rébuffat, Glace, neige et roc, Hachette, 1964.
48. Yves Ballu, op. cit.
49. Idem.
50. Roger Frison-Roche, Les Montagnes de la Terre, vol. II, op. cit.
51. Idem.
52. Yves Ballu, op. cit.
53. Les Alpinistes célèbres, op. cit.
54. Yves Ballu, op. cit.
55. Les Alpinistes célèbres, op. cit.
56. Mes escalades dans les Alpes et le Caucase, Londres, 1895, édition française Didier et Richard,
1936.
57. Les Alpinistes célèbres, op. cit.
58. Micheline Morin, in Les Alpinistes célèbres, op. cit.
59. Roger Frison-Roche, Les Montagnes de la Terre, op. cit.
60. Micheline Morin, in Les Alpinistes célèbres, op. cit.
61. Yves Ballu, op. cit.
62. Les Montagnes de la Terre, op. cit.
63. Nouvelles d’en haut, Hoëbeke, 1995.
64. Les Montagnes de la Terre, op. cit.
65. Patrick Dupouey, Pourquoi grimper sur les montagnes ?, Guérin, 2012.
66. Grande encyclopédie de la montagne, vol. 1, Editions Atlas, 1976.
67. Karine Wolter, « Pour ou contre l’utilisation de l’oxygène en montagne ? », Espaces,
septembre 2006.
68. Pierre Dalloz, Zénith ou réflexions sur l’altitude, préface à Haute Montagne, Hartmann, 1931 ;
voir aussi le blog d’Yves Ballu, Cairn, 13 janvier 2013.
69. Anne-Laure Boch, L’Euphorie des cimes, Transboréal, 2008.
70. Micheline Morin, in Les Alpinistes célèbres, op. cit.
71. Alexandre Vialatte, Critique littéraire, Arléa, 2010.
72. James David Forbes, Voyage dans les Alpes de Savoie, Edinburgh, 1843.
73. Gaston Rébuffat, Glace, neige et roc, Hachette, 1964.
74. Yves Ballu, op. cit.
75. Colette Cosnier, Henriette d’Angeville, Guérin, 2006.
76. Citée par Janine Tissot, « Les actus DN », fdaf.org.
77. Annapurna I (8 091 mètres), II (7 864 mètres), III (7 577 mètres), IV (7 525 mètres), Gangapurna
(7 455 mètres) et Annapurna sud (7 219 mètres).
78. Philippe Bonhème, « Les toits du monde », Alpes Magazine, numéro spécial, décembre 2012.
79. Grande encyclopédie de la montagne, vol. 1, op. cit.
80. Leonard Huxley, Scott’s Last Expedition, Smith, Elder and Co, Londres, 1913.
81. Ernest Shackleton, L’Odyssée de l’Endurance, Phébus, 1988, préface de Paul-Emile Victor.
82. Sylvain Jouty et Hubert Odier, Dictionnaire de la montagne, Arthaud, 1999.
83. Cécile Dumas, Sciences et Avenir, 18 novembre 2011.
84. Idem.
85. Jean-Baptiste Charcot, le Français au pôle Sud, Flammarion, 1906.
86. Yves Ballu, op. cit.
87. Walter Bonatti, Montagnes d’une vie, op. cit.
88. Yves Ballu, op. cit.
89. Guido Tonella, Paris Match, 1966, cité par Yves Ballu, op. cit.
90. Jean-Paul Walch, Guide technique et historique de l’alpinisme, Guérin, 2012.
91. Yves Ballu, op. cit.
92. Jean-Paul Walch, Guide technique et historique de l’alpinisme, op. cit.
93. Yves Ballu, op. cit.
94. Dans le livre de la Genèse (28 11-19), le patriarche Jacob rêve « qu’il y avait une échelle reposant
sur la terre et dont l’autre extrémité atteignait le ciel ; et il aperçut les anges de Dieu qui la montaient et la
descendaient ! Et il vit Dieu qui se trouvait en haut ».
95. Le roi d’Abyssinie, Ménélik Ier, fils du roi Salomon, sentant la mort venir, aurait, selon la légende,
gravi le premier le Kilimandjaro (voir : Montagnes sacrées).
96. Dino Buzzati, Montagnes de verre, Denoël, 1991.
97. Idem.
98. Samivel, Nouvelles d’en haut, Hoëbeke, 1995.
99. Lionel Daudet, La Montagne intérieure, Grasset, 2004.
100. Appareil de Recherche de Victimes d’Avalanches, petit boîtier électronique que l’on s’attache à
la taille et qui permet au porteur d’un autre appareil de vous localiser sous une avalanche. A condition de
penser à l’allumer avant de partir et de vérifier les piles… Précision pour les puristes : on ne doit plus parler
d’ARVA, car c’est une marque déposée, mais de DVA (Détecteur de Victimes d’Avalanches). Dont acte !
101. Paris Match, 21 février 1970, no 1085, cité dans La Montagne à la une, op. cit.
102. Le Nouvel Observateur, 19 mai 2003, « Avalanche de Montroc : la relaxe requise ».
103. Voir note 100.
104. Nous étions quatre frères, aussi remuants que solidaires.
105. Mon surnom complet était « Féfé les grandes feuilles ».
106. Sylvain Tesson, Carnets d’aventures, Presses de la Renaissance, 2007.
107. Idem.
108. Hermann de Keyserling, Journal de voyage d’un philosophe, cité par Sylvain Tesson, ibid.
109. Walter Bonatti, Montagnes d’une vie, op. cit.
110. Idem.
111. Alexandra David-Néel, Voyage d’une Parisienne à Lhassa, Plon, 1927.
112. Walter Bonatti, Montagnes d’une vie, op. cit.
113. Idem.
114. L’Express, no 3343, 29 juillet 2015.
115. Poignée autobloquante qui permet de remonter les cordes fixes.
116. Lionel Daudet, op. cit.
117. Idem.

B
1. Yves Ballu, Les Alpinistes, Glénat, 2013.
2. Charlie Buffet, Le Monde, 29 août 2001.
3. La Sortie des cimes, Glénat, 2006.
4. Dino Buzzati, Montagnes de verre, Denoël, 1991.
5. Franz Schrader, A quoi tient la beauté des montagnes, lecture de Joël Cornuault, Isolato, 2010.
6. Claire-Eliane Engel et Charles Vallot, Anthologie de la littérature alpestre, Editions PyréMonde,
2005-2009.
7. Dino Buzzati, Montagnes de verre, op. cit.
8. Claire-Eliane Engel et Charles Vallot, op. cit.
9. Franz Schrader, A quoi tient la beauté des montagnes, op. cit.
10. A propos du thème de la « montagne bleue », voir : Peinture.
11. Patrick Dupouey, Pourquoi grimper sur les montagnes ?, Guérin, 2012.
12. Emmanuel Kant, Observations sur les sentiments du beau et du sublime (1764), Editions Vrin,
1992, traduction de Roger Kempf.
13. Patrick Dupouey, Pourquoi grimper sur les montagnes ?, op. cit.
14. Franz Schrader, A quoi tient la beauté des montagnes, op. cit.
15. François Carrel, Pierre Beghin. L’homme de tête, Guérin, 1999.
16. Devenu aujourd’hui Institut national de recherche en sciences et technologies pour
l’environnement et l’agriculture.
17. Vertical, 29 décembre 2002.
18. Montagne Magazine, 1er janvier 1984.
19. Claude Gardien, Vertical, 29 décembre 2002.
20. Georges Renou, Paris Match, 19 septembre 1991.
21. Philippe Bonhème, Alpes Magazine, numéro spécial, décembre 2012-janvier 2013, citant Robert
Paragot.
22. Charlie Buffet, Libération, 29 avril 1997.
23. Idem.
24. Pierre Mazeaud, Des cailloux et des mouches, ou échec à l’Himalaya, Olivier Orban, 1985.
25. Charlie Buffet, Libération, 29 avril 1997.
26. Georges Livanos, critique du livre Vingt ans de cordée, Flammarion, 1974 (www.masse-
fr.com/critiques/vingtans.html).
27. Jean-Michel Asselin, Patrick Berhault, un homme des cimes, Glénat, 2008.
28. « Edlinger vs Berhault », documentaire, 2008, YouTube.
29. In Gilles Modica, Vertiges, Guérin, 2013.
30. Idem.
31. Montagnes d’une vie, Arthaud, 1997.
32. Plate-forme horizontale en tissu, rigidifiée par un cadre en aluminium, que l’on accroche à un
point d’ancrage sur la paroi, permettant de bivouaquer dans des voies verticales. Elle peut être équipée
d’une toile de tente.
33. Montagnes d’une vie, op. cit.
34. Philippe Bonhème, avec Catherine Destivelle, La Montagne à la une, Editions du Mont-Blanc,
2013.
35. Pierre Mazeaud, cité par Yves Ballu, Les Alpinistes, op. cit.
36. Montagnes d’une vie, op. cit.
37. Nathalie Lamoureux, Le Point, 9 février 2012.
38. Montagnes d’une vie, op. cit.
39. Idem.
40. Yves Ballu, Les Alpinistes, op. cit.
41. Montagnes d’une vie, op. cit.
42. Idem.
43. Interview au Yorkshire Post, 15 octobre 2013.
44. Idem.
45. Pierre Mazeaud, Des cailloux et des mouches, op. cit.
46. Pierre Mazeaud, Montagne pour un homme nu, Arthaud, 1973.
47. Henri Brulle, Ascensions, Sirius, 1936.
48. Horst Höfler et Reinhold Messner : Hermann Buhl ou l’invention de l’alpinisme moderne, Glénat,
2005.
49. Horst Höfler et Reinhold Messner, idem.
50. Dino Buzzati, Montagnes de verre, op. cit.
51. Enrico Cammani, « Dolomites nostalgie d’infini », M, le Magazine du Monde, 28 juin 2010.
52. Idem.
53. Gabriele Francheschini, Vita Breve di Roccia, Nuevi Sentieri, 1986.
54. Dino Buzzati, Montagnes de verre, op. cit.

C
1. Voir : Femmes.
2. Fédération Française des Clubs Alpins et de Montagne, depuis 2005.
3. Ernest Cézanne, repris par L’Encyclopédie de la montagne, vol. 3, Editions Atlas, 1964.
4. Voir : Femmes.
5. Voir : Töpffer.
6. A la section parisienne du CAF, à partir de 1908, les plus mordus des premières « caravanes
scolaires » avaient pris l’habitude d’aller s’entraîner sur les rochers de Fontainebleau*. Ces « bleausards »
formaient le « Groupe des Rochassiers », précurseur du GHM.
7. Invention de l’Anglais Arnold Lunn (downhill only), qui a créé la descente du Kandahar (1911) et
l’épreuve du slalom.
8. Voir : Annapurna et Herzog.
9. L’expédition a atteint 7 000 mètres tout de même ! Voir : Hidden Peak.
10. Droits d’auteur du livre de Maurice Herzog, conférences, films… On évalue le « trésor de guerre »
de l’Annapurna à 2 millions d’euros d’aujourd’hui (selon le centre de documentation du CAF).
11. Bernard Mellet, Yannick Seigneur, Maurice Barrard, Pierre Beghin, Jean-Marc Boivin, Patrick
Cordier…
12. Voir : Mazeaud.
13. FFCAM, Le club alpin français, Centre national de documentation.ffcam. fr
14. Yves Ballu, Les Alpinistes, Glénat, 2013.
15. Idem.
16. Ibid.
17. Georges Livanos, Cassin. Il était une fois le sixième degré, Arthaud, 1983.
18. www.8a.nu
19. Cité par Yves Ballu, Les Alpinistes, op. cit.
20. Pierre Mazeaud, Des cailloux et des mouches, ou échec à l’Himalaya, Olivier Orban, 1985.
21. Olivier Guillaumont, Pierre Mazeaud l’insoumis, Guérin, 2012.
22. Cité par Reinhold Messner, Cerro Torre. La montagne impossible, Arthaud, 2009.
23. Walter Bonatti, Montagnes d’une vie, Arthaud, 1997.
24. Idem.
25. Idem.
26. National Geographic Adventure, avril 2006, interview par Charlie Buffet.
27. Reinhold Messner, Cerro Torre, op. cit.
28. Yves Ballu, op. cit.
29. Cité par Yves Ballu.
30. Idem.
31. Walter Bonatti, Montagnes d’une vie, op. cit.
32. Idem.
33. Samivel, Contes à pic, Hoëbeke, 2008.
34. « Nos frères les chamois », Contes et légendes de Suisse, bernard-joy.com.
35. La population de chamois est estimée à 85 000 individus en France, dont 56 000 dans les Alpes,
25 000 dans les Pyrénées (isards), 2 300 dans le Jura, le reste dans les Vosges et le Massif central (source :
Office national de la chasse et de la faune sauvage, oncfs.gouv.fr).
36. C. Durier, Le Mont-Blanc (septième édition annotée et illustrée), Fischbacher, 1923.
37. H.-B. de Saussure, L’Ascension du mont Blanc, 1899.
38. C.-E. Engel, La littérature alpestre en France et en Angleterre aux XVIIIe-XIXe siècles (thèse de
doctorat), Dardel, 1930.
39. Roger Frison-Roche, Mont-Blanc aux sept vallées, Arthaud, 1959.
40. Yves Ballu, op. cit.
41. Le premier monte sur les épaules du second, puis sur la lame du piolet brandi par le second.
42. Armand Charlet, in Henry de Ségogne et Jean Couzy Les Alpinistes célèbres, Mazenod, 1956.
43. Réponse : « Les pieds sont l’objet de soins constants. »
44. Guérin, 2006.
45. Les « ailes de mouche », ainsi dénommées à cause de leur forme, se fixaient sur le bord de la
semelle. Les « tricouni », plus efficaces que les premières sur le rocher, étaient composés chacun de trois
petites pointes en acier que l’on fixait par dizaines sur la semelle et le talon de la chaussure (invention
genevoise des années 1910, popularisée par la célèbre cordée Loulou Boulaz-Raymond Lambert).
46. Jean-Paul Walch, Guide technique et historique de l’alpinisme, Guérin, 2012.
47. Samivel, L’Amateur d’abîmes, Hoëbeke, 2012.
48. Idem.
49. Samivel, Contes à pic, op. cit.
50. Pierre Mazeaud, Des cailloux et des mouches, op. cit.
51. Il existe en revanche des « airbags » antiavalanche, qui permettent au montagnard de ne pas être
recouvert par la neige…
52. Christophe Lachnitt, Entre la vie et le vide, BoD, 2015.
53. Idem.
54. Les Alpinistes, op. cit.
55. Marc Fénoli, « Le temps des pionniers », Montagnes Magazine, décembre 1994, cité par Marion
Cornet dans son étude sur Marcel Ichac (université de Lyon), septembre 2011.
56. Quand brillent les étoiles de midi, Arthaud, 1960.
57. Les Alpinistes, op. cit.
58. Gasherbrum, montagnes de lumière, documentaire, 1985.
59. Traduction française chez Arthaud, 1954.
60. Yves Ballu, op. cit.
61. Cité par Severino Casara, in Les Alpinistes célèbres, op. cit.
62. Yves Ballu, op. cit.
63. Montagnes d’une vie, op. cit.
64. Anne-Laure Boch, L’Euphorie des cimes, Transboréal, 2008.
65. Texte repris par kairn.com le 27 janvier 2005.
66. Cité par Yves Ballu, Les Alpinistes, op. cit.
67. Pierre Mazeaud, Montagne pour un homme nu, op. cit.
68. Lionel Terray, Les Conquérants de l’inutile, Gallimard, 1961.
69. Patrick Dupouey, Pourquoi grimper sur les montagnes ?, Guérin, 2012.
70. Lionel Daudet, La Montagne intérieure, Grasset, 2004.
71. Idem.
72. Patrick Dupouey, Pourquoi grimper sur les montagnes ?, op. cit.
73. Agnès Couzy, Femmes alpinistes, Hoëbeke, 2008.
74. Dino Buzzati, Montagnes de verre, Denoël, 1991.
75. Yves Ballu, op. cit.
76. Gaston Rébuffat, Etoiles et tempêtes, Arthaud, 1955.
77. Serge Camaille, Les Légendes d’Auvergne, CPE, 2015.
78. 24 heures (Suisse), « Les très sérieuses études scientifiques sur l’existence du dahu », 10 juillet
2015.
79. Patrick Leroy, Le Dahu, légende vivante des montagnes, Editions du Mont, 2000.
80. Paul Bonnefoy, Contes et légendes de la montagne Noire, 2011.
81. Editions Cairn, 2011.
82. Bryan C. Sykes, Rhettman A. Mullis, Christophe Hagenmuller, Terry W. Melton, Michel Sartori,
Proceedings of The Royal Society, « Genetic analysis of hair samples attributed to yeti, bigfoot and other
anomalous primates », 2 juillet 2014. DOI:10.1098/rspb.2014.0161
83. « Le mystère du yéti russe résolu ? » Atlantico, 6 avril 2015.
84. « Contes et légendes de montagne », France-montagne.com.
85. Idem.
86. Samivel, Contes à pic, Arthaud, 1951.
87. Espinassous, op. cit.
88. Barnabo des montagnes, Laffont, 1959.
89. Yves Ballu, op. cit.
90. L’ascension, en Himalaya notamment, ne se fait pas directement du camp de base au sommet,
mais en plusieurs étapes, avec des camps intermédiaires entre lesquels on monte et on descend pour
s’acclimater et pour acheminer le matériel. Les grimpeurs « de pointe » équipent en ce cas les passages
difficiles de cordes fixes que les autres équipiers suivent. Cette technique a aussi été utilisée dans les très
grandes voies difficiles des Alpes occidentales ou des Dolomites.
91. Yves Ballu, op. cit.
92. Idem.
93. Grande Encyclopédie de la montagne, Editions Atlas, 1976, vol. 3.
94. Idem.
95. Micheline Morin, in Les Alpinistes célèbres, op. cit.
96. Heinrich Klier, in Les Alpinistes célèbres, op. cit.
97. Micheline Morin, Les Alpinistes célèbres, op. cit.
98. Idem.
99. Club alpin français, « Un historique de l’alpinisme. 1919-1939 », centre de documentation.
100. Alessandro Cogna et Alessandra Raggio, Cordées célèbres, Glénat, 2014.
101. Gérard Herzog, in Les Alpinistes célèbres, op. cit.
102. L’expression est du géographe allemand Friedrich Ratzel (1844-1904).
103. Voir : Grande randonnée.
104. A 30 kilomètres seulement à l’ouest du Monte Cinto, le fond de la mer descend à 2 000 mètres
(Grande encyclopédie de la montagne, Editions Atlas, 1977, vol. 3, « Corse »).
105. Voir : Descente.
106. Roger Frison-Roche, Les Montagnes de la Terre, vol. I, Flammarion, 1964.
107. Idem.
108. Le Visage de la France, Editions des Horizons de France, introduction d’Henri de Régnier, vol.
1, 1927.
109. J.-L. Servan-Schreiber, Le Retour du courage, Fayard, 1986.
110. André Comte-Sponville, Petit traité des grandes vertus, PUF, 1995.
111. J.-L. Servan-Schreiber, Le Retour du courage, op. cit.
112. Patrick Dupouey, Pourquoi grimper sur les montagnes ?, op. cit.
113. André Comte-Sponville, Petit traité des grandes vertus, op. cit.
114. Marc Batard, L’Envers des cimes, Denoël, 1996.
115. Les Conquérants de l’inutile, Gallimard, 1961.
116. Vincent Ginabat, « Jean Couzy. Un alpiniste d’exception », La Jaune et la Rouge, janvier 2009.
117. Edouard Desor, L’Ascension de la Jungfrau précédée du récit de la traversée de la mer de Glace,
Bibliothèque universelle de Genève, 1841.
118. Christophe Lachnitt, Entre la vie et le vide, op. cit.
119. Touching the Void, 1988 ; La Mort suspendue, Glénat, 2004.
120. La Grande Crevasse est le sixième roman de Roger Frison-Roche publié en 1948 par Arthaud,
deuxième épisode d’une trilogie qui commence avec Premier de cordée et s’achève avec Retour à la
montagne.
121. Paul Yonnet, La Montagne et la mort, De Fallois, 2003.
122. Lionel Terray, Les Conquérants de l’inutile, op. cit.
123. Les Alpinistes célèbres, op. cit.
124. Idem.
125. Yves Ballu, op. cit.

D
1. Cité par Yves Ballu, Les Alpinistes, Glénat, 2013.
2. Patrick Dupouey, Pourquoi grimper sur les montagnes ?, Guérin, 2012.
3. Micheline Morin, in Les Alpinistes célèbres, Mazenod, 1956.
4. Patrick Dupouey, op. cit.
5. Reinhold Messner, Ma vie sur le fil, Glénat, 2005.
6. Blaise Cendrars, Une nuit dans la forêt, Ed. Le Verseau, 1929.
7. Accidentologie des sports de montagne, Fondation Petzl, décembre 2014.
8. Idem.
9. Interview à Grazia par Sarah Constantin, 15 juin 2015.
10. Le Monde, 19 octobre 2015.
11. Pas ici, pas maintenant, Rivages, 1994.
12. Interview au magazine Lire, par Julien Bisson, juin 2010.
13. Gil Pressnitzer, « Erri De Luca, le contraire du rien entre les hommes », espritsnomades.com,
25 février 2007.
14. Interview au journal Le Monde, 5 août 2005.
15. Interview au journal Le Monde, 28 mars 2014.
16. Gallimard, 2005.
17. Le Poids du papillon, Gallimard, 2011.
18. Patrick Dupouey, op. cit.
19. Anne-Laure Boch, L’Euphorie des cimes, Transboréal, 2008.
20. Michel de Montaigne, Essais, cité par André Comte-Sponville, Le Plaisir de penser, Vuibert,
2015.
21. Henry Russell, Souvenirs d’un montagnard, Editions des régionalismes, 2015.
22. Walter Bonatti, Montagnes d’une vie, Arthaud, 1997.
23. Reinhold Messner, Everest sans oxygène, Arthaud, 1979.
24. Lionel Daudet, La Montagne intérieure, Grasset, 2004.
25. René Desmaison, Les Forces de la montagne, Hoëbeke, 2005.
26. Idem.
27. Ibid.
28. La Montagne à la une, Editions du Mont-Blanc, 2013.
29. René Desmaison, Les Forces de la montagne, op. cit.
30. Idem.
31. La Montagne à la une, op. cit.
32. René Desmaison, Les Forces de la montagne, op. cit.
33. Philippe Bonhème, « La folle histoire de l’alpinisme », Alpes Magazine, numéro spécial, 2012.
34. Idem.
35. Cité par Yves Ballu, Les Alpinistes, op. cit.
36. Interview au journal La Croix, 24 mai 2013.
37. Editions du Mont-Blanc.
38. Pierre Blanc, dit « le pape », guide de Bonneval, 1953, in « Histoire des Drus », alpinisme.com.
39. Everest 1974. Le rendez-vous du ciel, Flammarion, 1975.
40. Interview « Le 7e sens selon Diemberger », Barrabes-France, Youtube.
41. Interview par Simon Schreyer, 20 juin 2013, Red Bull Adventure.
42. Idem.
43. Claude Deck, « K2, rêve et destin », revue Montagne et alpinisme, no 1, 1993.
44. Facile comme « la montagne à vaches »… Expression bien-aimée des grimpeurs, moins des
vaches et… des randonneurs.
45. Henry de Ségogne, cité par Jean-Paul Walch, Guide technique et historique de l’alpinisme, Guérin,
2012.
46. Jean-Paul Walch, Guide technique et historique de l’alpinisme, op. cit.
47. Quelques exemples, non dénués d’humour, relevés au hasard, dans les gorges de l’Ardèche (Piège
à conviction, Ma souricière bien-aimée), dans les Calanques (Etat d’urgence), ou dans le Chablais (Délit de
fuite, De Charybde en Scylla)…
48. Yves Ballu, Les Alpinistes, op. cit.
49. Ibid.
50. Katia Lafaille, Sans lui, Grasset, 2007.
51. Le Nouvel Observateur, 8 juillet 2014.
52. Dino Buzzati, Montagnes de verre, Denoël, 1991.
53. Le Poids du papillon, Gallimard, 2011.
54. Samivel, Hommes, cimes et dieux, Arthaud, 1973.
55. Saint-Loup, cité par Samivel, Hommes, cimes et dieux, op. cit.
56. Samivel, Hommes, cimes et dieux, op. cit.
57. Lionel Daudet, La Montagne intérieure, op. cit.
58. Anne-Laure Boch, L’Euphorie des cimes, op. cit.
59. Il y a effectivement deux Drus, le « grand » (3 754 m) et le « petit » (3 733 m), séparés par une
brèche. On parle donc souvent « des Drus ». Mais les amoureux préfèrent dire « le Dru », un peu comme on
dit « la Callas ». Unique…
60. Grande encyclopédie de la montagne, Editions Atlas, vol. 3, 1976.
61. Idem.
62. Jean-Paul Walch, Guide technique et historique de l’alpinisme, op. cit.
63. Grande encyclopédie de la montagne, vol. 3, op. cit.
64. W. Bonatti, Montagnes d’une vie, op. cit.
65. Idem.
66. Jean-Paul Walch, Guide technique et historique de l’alpinisme, op. cit.
67. Wastl Mariner et Heinrich Klier, in Henry de Ségogne et Jean Couzy, Les Alpinistes célèbres,
Mazenod, 1956.
68. Idem.

E
1. Grande encyclopédie de la montagne, vol. 5, Editions Atlas, 1976.
2. Jean-Paul Roux, Montagnes sacrées, montagnes mythiques, Fayard, 1999.
3. Idem.
4. Samivel, Contes à pic, Hoëbeke, 2008.
5. Samivel, Nouvelles d’en haut, Hoëbeke, 2012.
6. Stendhal, cité in « Côme, lac de toutes les passions », Le Monde, 25 juin 2010.
7. Selon le mot de John Ruskin*.
8. Gaston Rébuffat, Etoiles et tempêtes, Arthaud, 1955.
9. Jean de La Fontaine, Fables, « Le torrent et la rivière », VIII, 23.
10. Samivel, Nouvelles d’en haut, op. cit.
11. Gaston Rébuffat, Etoiles et tempêtes, op. cit.
12. Sylvain Tesson, Dans les forêts de Sibérie, Gallimard, 2011.
13. Denis Diderot, Discours sur la poésie dramatique, 1758.
14. Henry Russell, Souvenirs d’un montagnard, 1878.
15. Edward Dolnick, Down The Great Unknown : John Wesley Powell’s 1869 Journey of Discovery
and Tragedy through the Grand Canyon, Harper Perennial, 2002.
16. Edouard Alfred Martel, La France ignorée. Sud-Est de la France, 1928.
17. Franceolympique.com, Canoë-Kayak.
18. G. Leynaud et L. Blaise, « Rapport de mission : le développement des sports et loisirs d’eau vive
en France : impact sur le milieu aquatique et conflits d’usage », ministère de l’Environnement, 1995.
19. Commission de la Sécurité des consommateurs, « Avis relatif à la sécurité de la pratique du
canyonisme », 12 février 2009.
20. Todd Balf, The Last River : The Tragic Race for Shangri-La, Broadway Books, 2001.
21. Site du National Geographic, White-water rafting, 2015.
22. Jon Krakauer, Into the Wild, 1996, Presses de la Cité, 2008.
23. Idem.
24. Philippe Bonhème, La Montagne à la une. Paris Match, 60 ans de reportages, Editions du Mont-
Blanc, 2013.
25. Idem.
26. Ibid.
27. Bruno Lesprit, Le Monde, 23 novembre 2012.
28. Mais plutôt « montagne pointue » ! (« Les Alpes suisses, toponymie, Département fédéral des
affaires étrangères », Swissworld.org.)
29. Yves Ballu, Les Alpinistes, Glénat, 2013.
30. Idem.
31. Ibid.
32. Grande encyclopédie de la montagne, vol. 4, Editions Atlas, op. cit.
33. Philippe Jourdain, « Histoire de l’escalade », Grimper.com, 24 septembre 2009.
34. Jean-Paul Walch, Guide technique et historique de l’alpinisme, Guérin, 2012.
35. Interview par Jeff Jackson, Rock and Ice, no 155, décembre 2006.
36. Cécile Chatelain, Eric Escoffier : « Rien n’est impossible », 2008.
37. Alpinisme.com : « Eric Escoffier ».
38. Charlie Buffet, Libération, 12 août 1998.
39. Idem.
40. Reinhold Messner, Ma vie sur le fil, Glénat, 2005.
41. André Comte-Sponville, Dictionnaire philosophique, PUF, 2013.
42. Yves Ballu, Les Alpinistes, op. cit.
43. Idem.
44. Jean-Paul Walch, Guide technique et historique de l’alpinisme, op. cit.
45. Etienne Bruhl (1898-1973), alpiniste et membre du GHM, est notamment l’auteur du roman
Accident à la Meije (1946, Hoëbeke, 1998).
46. Walter Bonatti, Montagnes d’une vie, Arthaud, 1997.
47. Mountain Wilderness, avec sa Charte pour l’an 2000, adoptée lors des journées européennes de la
montagne à Autrans en décembre 1998 ; la Fédération française des clubs alpins avec sa Charte montagne
adoptée en 2010.
48. André Comte-Sponville, Dictionnaire philosophique, op. cit.
49. Joe Simpson, La Mort suspendue, Glénat, 2004.
50. Charlie Buffet, « Le sommet du mensonge », Libération, 8 mai 2006.
51. Vertical, numéro spécial, « 50 ans d’Everest », mai 2003.
52. J’ai eu cette chance en 2015 avec l’expédition Fraternité*.
53. Vertical, numéro spécial, « 50 ans d’Everest », op. cit.
54. Idem.
55. Ibid.
56. National Geographic, « Everest 50 ans d’exploits », mai 2003.
57. Jon Krakauer, Tragédie à l’Everest, Presses de la Cité, 1997.
58. Frédéric Thiriez, Le foot mérite mieux que ça, Cherche-Midi, 2013.
59. Au XVIIIe siècle, les riches héritiers britanniques partaient, à la fin de leurs études, pour un tour
d’Europe de plusieurs mois, parcourant la France, la Suisse et l’Italie, dûment accompagnés par leur tuteur
et aidés par des guides, pour y parfaire leur culture historique, géographique et artistique.
60. Micheline Morin, in Henry de Ségogne et Jean Couzy, Les Alpinistes célèbres, Mazenod, 1956.
61. Sylvain Jouty et Hubert Odier, Dictionnaire de la montagne, Arthaud, 1999.
62. Grande encyclopédie de la montagne, vol. 3, Editions Atlas, op. cit.
63. Sylvain Jouty et Hubert Odier, Dictionnaire de la montagne, op. cit.
64. Jon Krakauer, Tragédie à l’Everest, op. cit.
65. Le 23 mai 2008, il y avait 75 personnes au sommet, le 19 mai 2012, on en comptait 234…
66. Norbert Bensaïd, La Lumière médicale, Seuil, 1981.
67. Le parachutiste, après avoir chevauché un jet-ski dans une pente raide avant un à-pic, lâche son
engin, qui ira s’écraser en bas, avant d’ouvrir son parachute…
68. Patrick Dupouey, Pourquoi grimper sur les montagnes ?, op. cit.
69. Henri Talun, « Les sports de l’extrême », Signesetsens.com
70. Joe Tomlison, Sports extrêmes : à la recherche de l’adrénaline maximum, Presses de la Cité, 1997.
71. Reinhold Messner, Ma vie sur le fil, op. cit.
72. Cité par Yves Ballu, Les Alpinistes, op. cit.
73. Micheline Morin, in Les Alpinistes célèbres, op. cit.
74. Walter Bonatti, Montagnes d’une vie, op. cit.
75. Jacques Lacarrière, Dictionnaire amoureux de la mythologie, Plon, 2006.
76. Dr Bertrand Piccard, Le Sport extrême, une école de vie ?, Académie internationale des sciences et
techniques du sport, sous la direction de Margareta Baddeley, Georg éditeur, 2002.
77. Idem.
78. Lionel Daudet, La Montagne intérieure, Grasset, 2004.
79. Walter Bonatti, Montagnes d’une vie, op. cit.
F
1. Delphine Morano, « Les rapports entre les genres dans l’alpinisme anglais », Alpine Journal,
bulletin de l’Alpine Club, 2013.
2. Grande encyclopédie de la montagne, vol. 4, Editions Atlas, 1976.
3. Delphine Morano, op. cit.
4. Agnès Couzy, Femmes alpinistes, Hoëbeke, 2008.
5. Delphine Morano, op. cit.
6. Micheline Morin, Encordées, Victor Attinger, 1936.
7. Idem.
8. « Sixième degré » en italien.
9. Georges Livanos, Au-delà de la verticale, Guérin, 1997.
10. Au sens propre ! Lors de l’expédition italienne de Casimiro Ferrari sur le pilier est en 1976, celui-
ci perdra plusieurs dents à l’occasion d’une chute.
11. Grande encyclopédie de la montagne, op. cit., vol. 4.
12. Gilles Modica, Pierre Allain, pure lumière du rocher, Bibliothèque municipale de Grenoble, 1999.
13. Pierre Allain, Alpinisme et compétition, 1948.
14. Le Visage de la France, introduction d’Henri de Régnier, Editions des Horizons de France, 1925,
trois volumes.
15. Mon professeur à Sciences-Po, l’extraordinaire Jean Touchard, prêtait au général de Gaulle cette
formule, dont je ne puis garantir l’authenticité : « Eh oui, ils nous ont déjà pris l’Indochine, l’Algérie, ils
nous prendront aussi la Bretagne, et la Corse ! Il ne nous restera plus que l’Auvergne, parce que personne
n’en voudra ! »
16. Yves Ballu, Les Alpinistes, Glénat, 2013.
17. La formule est d’un certain Aristide Bergès, papetier à Lancey, à l’occasion de l’Exposition
universelle de 1889 (Roger Frison-Roche, Les Montagnes de la Terre, vol. II, Flammarion, 1964).
18. Voir : Wilderness.
19. François Labande, « Hommage à Samivel », bulletin no 12 de Mountain Wilderness, février 1992.
20. Cité par Abdennour Bidar, Plaidoyer pour la fraternité, Albin Michel, 2015.
21. Mantra bouddhiste qui signifie, selon notre sherpa Lakpha : « O mon maître qui es assis sur le
lotus, je ne fais que du bien aux êtres vivants en suivant tes enseignements, et en même temps, j’élimine
mes défauts. »
22. Jean-Emmanuel Ducoin, L’Humanité, 18 décembre 1999.
23. « Radioscopie », 24 novembre 1981.
24. Philippe Bonhème, Montagne Magazine, numéro spécial, décembre 2012-janvier 2013.
25. « Radioscopie », 24 novembre 1981.
26. Charlie Buffet, Libération, 18 décembre 1999.
27. Philippe Bonhème, Montagne Magazine, op. cit.
28. Walter Bonatti, Montagnes d’une vie, Arthaud, 1997.
29. Gaston Rébuffat, Etoiles et tempêtes, Arthaud, 1955.
30. Idem.
31. Henry Russell, Souvenirs d’un montagnard, 1908, Editions des régionalismes, 2011-2013.
32. Hermann Buhl, ou l’invention de l’alpinisme moderne, Glénat, 2005.
33. Grande encyclopédie de la montagne, vol. 4, op. cit.
34. Idem.
35. Site internet de l’Unesco, « Fujisan, lieu sacré et source d’inspiration artistique ».
36. Amélie Nothomb, Ni d’Eve ni d’Adam, Albin Michel, 2007.
37. Stefano Ardito, Légendaires sommets, White Star, 2012.
38. Encyclopaedia Universalis.
39. Yasushi Inoué, Paroi de glace, 1957, édition française Stock, 1998.
40. Site One Hundred Mountains, « On and around Fakada Kyuya’s Nihon Hyakumeizan ».
G
1. Roger Canac, Gaspard de la Meije, Presses universitaires de Grenoble, 1984 ; Isabelle Scheibli, Le
Roman de Gaspard de la Meije, Editions Didier-Richard, 1984.
2. André Georges, in Henry de Ségogne et Jean Couzy, Les Alpinistes célèbres, Mazenod, 1956.
3. Idem.
4. « Recettes montagnardes », sur cuisineaz.com
5. Victor Hugo, « Dieu », 1855, in Marcel Pérès, Henry Russell et ses grottes. Le fou du Vignemale,
Presses universitaires de Grenoble, 2009.
6. Victor Hugo, op. cit.
7. Victor Hugo, Lettre à son ami le peintre L. Boulanger, 1843.
8. Alfred de Vigny, « Le Cor », écrit à Pau, en 1825, Poèmes antiques et modernes, 1826.
9. Marcel Pérès, op. cit.
10. Idem.
11. Ibid.
12. Ibid.
13. Henry Russell, Souvenirs d’un montagnard, 1878, Editions des régionalismes, 2011-2013.
14. Marcel Pérès, op. cit.
15. Yves Ballu, Les Alpinistes, Glénat, 2013.
16. Idem.
17. Gaston Rébuffat, Glace, neige et roc, Hachette, 1970.
18. Patrick Dupouey, Pourquoi grimper sur les montagnes ?, Guérin, 2012.
19. J’en ai fait moi-même l’expérience douloureuse, qui m’a servi de leçon (voir : Chute).
20. Gaston Rébuffat, Glace, neige et roc, op. cit.
21. Idem.
22. Site de la Société suisse de géomorphologie, « La théorie glaciaire : bref historique », 31 août
2009, consulté le 15 décembre 2015.
23. Robert Macfarlane, L’Esprit de la montagne, Plon, 2004.
24. Idem.
25. Ibid.
26. Ibid.
27. Percy Shelley, cité par Claire-Eliane Engel et Charles Vallot, Anthologie de littérature alpestre,
Editions PyréMonde, 2006-2009.
28. Robert Macfarlane, L’Esprit de la montagne, op. cit.
29. Idem.
30. Ibid.
31. Ibid.
32. Percy Shelley, cité par Claire-Eliane Engel et Charles Vallot, Anthologie de littérature alpestre,
op. cit.
33. Cité par Robert Macfarlane, L’Esprit de la montagne, op. cit.
34. Gilles Modica, Les Grandes Premières du Mont-Blanc, Guérin, 2011. Voir aussi le récit d’Yves
Ballu, op. cit.
35. Idem.
36. Yves Ballu, op. cit.
37. Walter Bonatti, Montagnes d’une vie, Arthaud, 1997.
38. Idem.
39. Ibid.
40. Ibid.
41. René Desmaison, 342 heures dans les Grandes Jorasses, Flammarion, 1973.
42. Christian Brincourt, Envoyé spécial, Guérin, 2005.
43. Idem.
44. Ibid.
45. Ibid.
46. Yves Ballu, Les Alpinistes, op. cit.
47. Micheline Morin, in Les Alpinistes célèbres, op. cit.
48. Idem.
49. Ibid.
50. Ibid.
51. Cité par Yves Ballu, Les Alpinistes, op. cit.
H
1. « Die Alpen », Les Alpes, traduction française de Tscharner, Göttingen, 1749.
2. Yves Ballu, Les Alpinistes, Glénat, 2013.
3. Versuch Schweizerischer Gedichten, Berne, 1732 (incluant le fameux « Die Alpen »).
4. Cité par Jean-Paul Walch, Guide technique et historique de l’alpinisme, Guérin, 2012.
5. Paris Match, septembre 1966.
6. « Chacun peut être un héros un jour et un parfait salaud le lendemain. »
7. Mirella Tenderini, Le Beatnik des neiges, Denoël, 1991.
8. Marianne, 14 décembre 2012.
9. Internaute.com, 14 décembre 2012.
10. Libération, 14 décembre 2012.
11. Rue 89, 14 décembre 2012.
12. Le Monde, 14 décembre 2012.
13. Maurice Herzog, Annapurna premier 8 000, Arthaud, 1951.
14. Guérin, 1996.
15. David Roberts, Annapurna, une affaire de cordée, Guérin, 2000.
16. Félicité Herzog, Un héros, Grasset, 2012.
17. Marianne, 14 décembre 2012.
18. Charlie Buffet, Le Monde, 17 décembre 2012.
19. Pierre Mazeaud, Des cailloux et des mouches, ou échec à l’Himalaya, Olivier Orban, 1985.
20. Idem.
21. Paul Stanley Ward, « Edmund Hillary, king of the world », nzedge.com, 2 juin 2000.
22. Andrée Mathieu, Encyclopédie de l’Agora, 31 janvier 2008.
23. Paul Stanley Ward, op. cit.
24. Le Nouvel Observateur, 22 janvier 2008.
25. Paul Stanley Ward, op. cit.
26. Henry de Ségogne et Jean Couzy, Les Alpinistes célèbres, Mazenod, 1956.
27. Roger Frison-Roche, Les Montagnes de la Terre, vol. II, Flammarion, 1964.
28. Idem.
29. Yves Ballu, Les Alpinistes, op. cit.
30. Cette performance a été contestée par l’Italien Simone Moro, au motif que Lafaille avait atteint le
sommet le 11 décembre, alors que le calendrier international fait débuter la période d’hiver le 21 décembre.
Simone, qui a atteint le sommet un mois plus tard, considère qu’il est donc le premier ! A quoi le Français a
répondu que l’hiver himalayen a toujours commencé le 1er décembre…
31. Expédition conduite par le Basque Alex Txikon. Au Broad Peak, invaincu jusqu’alors, une
expédition polonaise a atteint le sommet le 5 mars 2013, mais au prix de lourdes pertes humaines (deux
disparus sur quatre summiters).
32. Walter Bonatti, Montagnes d’une vie, Arthaud, 1997.
33. Charlie Buffet, Libération, 2 janvier 1996.
34. Erhard Loretan et Jean Ammann, Les 8 000 rugissants, Editions La Sarine, 2000.
35. Au lieu d’installer des camps intermédiaires entre le camp de base et le sommet, l’alpiniste,
comme dans les Alpes, grimpe directement avec tout son matériel et ses vivres dans son sac.
36. Reinhold Messner, Ma vie sur le fil, Glénat, 2005.
37. Henri Sigayret, « L’himalayisme népalais », www.ambafrance-np.org
38. Jean-Loup Chifflet, Dictionnaire amoureux de l’humour, Plon, 2012.
39. Jean-Loup Chifflet nous apprend que cette formule, attribuée parfois à Boris Vian ou à Georges
Duhamel, émane en réalité d’Achille Chavée.
40. Georges Livanos, citant Robert Gabriel, in Au-delà de la verticale, Guérin, 2014.
41. Reinhold Messner, Ma vie sur le fil, op. cit.
42. René Desmaison, Les Forces de la montagne, Hoëbeke, 2005.
43. Jean-Loup Chifflet, Dictionnaire amoureux de l’humour, op. cit.
44. Jean-Loup Chifflet, Le Bouquin de l’humour, Robert Laffont, 2015.
45. Guérin, 2007.
46. La Montagne intérieure, Grasset, 2004.
47. Idem.
48. Cédric Sapin-Defour, Dico impertinent de la montagne, préface de Lionel Daudet, JMEditions,
2014.
49. Guérin, 2006.
50. Jean-Pierre Coutaz, Samivel, prince des hauteurs, Glénat, 2012.
51. Jean-Loup Chifflet, Dictionnaire amoureux de l’humour, op. cit.
52. Dessin de couverture de L’Ame du monde, Hoëbeke, 2007.
53. Hélène Laberge, « La vallée des immortels », revue Critère, 1975.
54. Idem.
I
1. Jacques Lacarrière, L’Envol d’Icare, Seghers, 1993.
2. Version attribuée, à tort selon les spécialistes, à Apollodore d’Athènes (IIe siècle av. J.-C.), dans sa
Bibliothèque, qui serait en réalité l’œuvre bien postérieure d’un « pseudo-Apollodore ».
3. Ovide (43 av. J.-C.-18 ap. J.-C.), Métamorphoses, VIII, traduction d’Etienne Gros, reprise par
Jacques Lacarrière dans son beau Dictionnaire amoureux de la mythologie, Plon, 2006.
4. Diodore de Sicile (Ier siècle av. J.-C.), Histoire universelle, Livre IV, Adolphe Delayes, 1841.
Version reprise par Pausanias (115-180).
5. Samivel, Nouvelles d’en haut, Hoëbeke, 2012.
6. Samivel, « Les marmottes du Bego », Contes à pic, Hoëbeke, 2008.
7. Samivel, Nouvelles d’en haut, op. cit.
8. Jacques Lacarrière, Dictionnaire amoureux de la mythologie, op. cit.
9. Idem.
10. Théophile Gautier, Salon de 1848, accessible sur theophilegautier.fr.
J
1. L’Express, interview par Dominique Simonnet, 6 décembre 2001.
2. Idem.
3. Ibid.
4. Ibid.
5. Ibid.
6. Ibid.
7. Lord Byron, Manfred, acte I, scène 2, Londres, 1817.
8. Edouard Desor, L’Ascension de la Jungfrau précédée de la traversée de la mer de Glace,
Bibliothèque universelle de Genève, novembre 1841.
9. Alec Baer, in Henry de Ségogne et Jean Couzy, Les Alpinistes célèbres, Mazenod, 1956.
10. Idem.
11. Ibid.
12. Edouard Desor, op. cit.
13. Juratourism.com
14. Bernard Clavel, L’Hiver, Nathan, 2003.
15. « Jura » vient du celte jor ou jore, qui signifie « montagne boisée ».
16. Les 100 Plus Beaux Sites de montagne en France, Editions Atlas, 2014.
17. Idem.
K
1. Pierre Mazeaud, Des cailloux et des mouches, ou échec à l’Himalaya, Olivier Orban, 1985.
2. Sylvain Jouty et Hubert Odier, Dictionnaire de la montagne, Arthaud, 1999.
3. Chip Brown, « Récit d’un exploit », National Geographic, juillet 2013.
4. Yan Giezendanner, Le Routeur des cimes, Guérin, 2007.
5. Eberhard Jurgalski, 8000ers.com, chiffres arrêtés en juillet 2008.
6. Idem.
7. David Servenay, « K2 : comment la montagne tueuse a englouti onze hommes », Le Nouvel
Observateur, 18 août 2008.
8. Idem.
9. Karakoram. The Ascent of Gasherbrum IV, Hutchinson, 1961.
10. Charlie Buffet, La Folie du K2, Guérin, 2005.
11. Idem.
12. Pierre Mazeaud, Des cailloux et des mouches, op. cit.
13. Walter Bonatti, Montagnes d’une vie, Arthaud, Paris, 1997.
14. Charlie Buffet, La Folie du K2, op. cit.
15. Sylvain Jouty et Hubert Odier, Dictionnaire de la montagne, op. cit.
16. Jerzy Kukuczka, Legendary climber, Discovery World, YouTube (traduction personnelle).
17. Marc Batard, L’Envers des cimes, Denoël, 1995.
18. Idem.
19. Ingeborda Doubrawa Cochlin, « A tribute to Jerzy Kukuczka », Alpine Journal (traduction
personnelle).
20. Idem.
21. Jerzy Kukuczka, Legendary climber, op. cit.
22. Idem.
23. Ibid.
L
1. Charlie Buffet, Libération, 24 mai 2000.
2. Maurice Herzog, in Henry de Ségogne et Jean Couzy, Les Alpinistes célèbres, Mazenod, 1956.
3. Charlie Buffet, Libération, 24 mai 2000.
4. Louis Lachenal, Carnets du vertige, Guérin, 1996.
5. Jean-Christophe Lafaille, Prisonnier de l’Annapurna, Guérin, 2003.
6. Idem.
7. Ibid.
8. Katia Lafaille, Sans lui, Grasset, 2007.
9. François Carrel, Libération, 14 février 2006.
10. Les Alpinistes célèbres, op. cit.
11. Idem.
12. Patrick Dupouey, Pourquoi grimper sur les montagnes ?, Guérin, 2012.
13. Lionel Daudet, La Montagne intérieure, Grasset, 2004.
14. Patrick Dupouey, Pourquoi grimper sur les montagnes ?, op. cit.
15. Walter Bonatti, Montagnes d’une vie, Arthaud, 1997.
16. Reinhold Messner, Ma vie sur le fil, Glénat, 2005.
17. Anne-Laure Boch, L’Euphorie des cimes, Transboréal, 2008.
18. Gaston Rébuffat, Le Massif du Mont-Blanc, Denoël, 1973, reprenant L’Apprenti montagnard, Ed.
Grands Vents, 1946.
19. Micheline Morin, in Les Alpinistes célèbres, op. cit.
20. Anne-Laure Boch, L’Euphorie des cimes, op. cit.
21. Guérin, 2003.
22. Patrick Berhault, Encordé mais libre, Glénat, 2001.
23. Micheline Morin, in Les Alpinistes célèbres, op. cit.
24. Walter Bonatti, Montagnes d’une vie, op. cit.
25. Reinhold Messner, Ma vie sur le fil, op. cit.
26. Patrick Dupouey, Pourquoi grimper sur les montagnes ?, op. cit.
27. Reinhold Messner, Ma vie sur le fil, op. cit.
28. Georges Livanos, Au-delà de la verticale, Guérin, 2014.
29. Reinhold Messner, Ma vie sur le fil, op. cit.
30. Marc Batard, L’Envers des cimes, Denoël, 1996.
31. Idem.
32. Louis Lachenal, Carnets du vertige, Guérin, 1996.
33. « Littérature et montagne », Grande encyclopédie de la montagne, vol. 6, Editions Atlas, 1978.
34. Claire-Eliane Engel et Charles Vallot, Anthologie de littérature alpestre, Editions PyréMonde,
2005-2009.
35. Daniel May, in Les Alpinistes célèbres, op. cit.
36. Voyages au Mont-Perdu, 1801, cité in Claire-Eliane Engel et Charles Vallot, op. cit.
37. Daniel May, in Les Alpinistes célèbres, op. cit.
38. Jean-Jacques Rousseau, La Nouvelle Héloïse, 1761.
39. Cité dans « Littérature et montagne », Grande encyclopédie de la montagne, vol. 6, op. cit.
40. Idem.
41. Yves Ballu, Les Alpinistes, Glénat, 2013.
42. Cité dans « Littérature et montagne », Grande encyclopédie de la montagne, vol. 6, op. cit.
43. Idem.
44. Extrait de Mes escalades dans les Alpes et le Caucase, cité par Yves Ballu, op. cit.
45. Yves Ballu, Les Alpinistes, op. cit.
46. Actes Sud, 1998.
47. Cité dans « Littérature et montagne », Grande encyclopédie de la montagne, vol. 6, op. cit.
48. Yves Ballu, Les Alpinistes, op. cit.
49. Etienne Bruhl, Accident à la Meije, Hoëbeke, 1995, préface d’Anne Sauvy.
50. Claude Theillay, revue Montagne et alpinisme, no 4, 1976.
M
1. Guido Magnone, la voie des sommets, documentaire de Jean-Michel Rodrigo, 2006.
2. Guido Magnone, Sculpteur des cimes, Arthaud, 2005.
3. Jean-Michel Rodrigo, « En hommage à Guido Magnone », Mediapart, 16 juillet 2012.
4. Guido Magnone, la voie des sommets, op. cit.
5. Interview à TV Mountain, 5 septembre 2002.
6. R.L.G. Irving, in Henry de Ségogne et Jean Couzy, Les Alpinistes célèbres, Mazenod, 1956.
7. Micheline Morin, in Les Alpinistes célèbres, op. cit.
8. Robert Macfarlane, L’Esprit de la montagne, Plon, 2004.
9. Idem.
10. Ibid.
11. R.L.G. Irving, in Les Alpinistes célèbres, op. cit.
12. Robert Macfarlane, L’Esprit de la montagne, op. cit.
13. J.-J. Rousseau, Les Confessions, livre IV.
14. Daniel Girardin, « Marcher fait penser », Littérature, 12 février 2006.
15. Rebecca Solnit, L’Art de marcher, Actes Sud, 2002.
16. Yves Paccalet, Le Bonheur en marchant, JC Lattès, 2000.
17. Frédéric Gros, La Marche, une philosophie, Flammarion, 2011.
18. Idem.
19. David Le Breton, Eloge de la marche, Ed. Métailié, 2000.
20. Bernard Ollivier, Longue marche, Phébus, « Libretto », 2012.
21. Samivel, Nouvelles d’en haut, Hoëbeke, juin 2012.
22. Voir les passionnantes études menées depuis vingt ans par les chercheurs de l’université Claude-
Bernard sur les marmottes de la réserve de la Grande Sassière, dans le cadre du « Projet marmotte alpine »
(projetmarmottealpine.org).
23. Samivel, Nouvelles d’en haut, op. cit.
24. Les cartes Vidal-Lablache de la « Librairie Armand Colin ».
25. Le Visage de la France, introduction d’Henri de Régnier, Ed. des Horizons de France, 3 vol.,
1925.
26. Idem.
27. Les 100 Plus Beaux Sites de montagne en France, Editions Atlas, 2014.
28. Idem.
29. « Plomb » viendrait du vieux français pom, pour « pommeau ».
30. Le Visage de la France, op. cit.
31. Idem.
32. Ibid.
33. Jules Michelet, Notre France, sa géographie, son histoire, Marpon et Flammarion, 1886, Hachette,
2012.
34. Balades nature en France, Editions Prisma, « Géobook », 2015.
35. André Velter, L’Amour extrême et autres poèmes pour Chantal Mauduit, Gallimard, 2006, et une
très belle critique d’Alain Duault dans Le Nouveau Recueil, juin-août 2007, Champ Vallon.
36. Elisabeth Harley, interview de Rodolphe Popier pour Kairn, 24 décembre 2010.
37. André Velter, L’Amour extrême et autres poèmes pour Chantal Mauduit, op. cit.
38. Charlie Buffet, Libération, 18 mai 1998.
39. Jon Krakauer, Tragédie à l’Everest, Presses de la Cité, 1997.
40. J’habite au Paradis, JC Lattès, 1997.
41. Tombeau de Chantal Mauduit, dir. artistique Olivier Jouy, Label Fremeaux et Associés, 2002.
42. Olivier Guillaumont, Pierre Mazeaud l’insoumis, Guérin, 2012.
43. Arthaud, 1971.
44. Pierre Mazeaud, Des cailloux et des mouches, ou échec à l’Himalaya, Olivier Orban, 1985.
45. Chris Woodside, « Who led the first ascent of Denali », Appalachia Journal, 2012.
46. Hudson Stuck, Quatre hommes au sommet, Transboréal, 2015.
47. E. Whymper, Escalades dans les Alpes, traduction de M. Adolphe Jeanne, vice-président du Club
alpin français, Paris, Hachette et Cie, 1873.
48. Henri Isselin, La Meije, 1956.
49. Extraits de La Revue de géographie alpine, t. LVIII, fascicule 3, 1970.
50. Louis d’Orléans, Dans les Alpes, 1896-1899, Plon, 1901.
51. André Georges, in Les Alpinistes célèbres, op. cit.
52. Cité par Yves Ballu, Les Alpinistes, Glénat, 2013.
53. Notamment : Gaspard de la Meije, film français de Bernard Choquet, 1984, adapté du roman
éponyme d’Isabelle Scheibli ; Les Amants de l’Oisans. Gaspard de la Meije et les sources de l’alpinisme,
bande dessinée de Nelly Moriquand (scénario) et Fabien Lacaf (dessin, couleurs), Glénat, 2013.
54. W.A.B. Coolidge, Les Alpes dans la nature et dans l’histoire, 1913.
55. La Meije et les Ecrins, illustrations par Ernest Hareux, 1908.
56. Libération, « La Meije, un tour légendaire », 19 mars 2015.
57. Victor Hugo, Impressions de voyage en Suisse, t. II, Société belge de librairie Hauman et cie,
1841.
58. Samivel, Nouvelles d’en haut, Hoëbeke, 2012.
59. John Masefield, « Par les moyens du bord », in Le Roman du cap Horn, Omnibus, 2003.
60. Gaston Rébuffat, La montagne est mon domaine, Hoëbeke, 1996.
61. Haakon Chevalier, « Le dernier voyage de la Rosamond », in Le Roman du cap Horn, op. cit.
62. Ma vie sur le fil, Glénat, 2005.
63. Idem.
64. Ibid.
65. Ibid.
66. Ibid.
67. Claire-Eliane Engel et Charles Vallot, Anthologie de littérature alpestre, PyréMonde, 2005-2009.
68. Roger Frison-Roche, Les Montagnes de la Terre, Flammarion, 1964.
69. Voyez le livre époustouflant de Kaines Adlard Coles, Navigation par gros temps, Gallimard, 2002.
A consommer avec modération pour ceux qui partent pour leur première croisière à la voile !
70. Roger Frison-Roche, Les Montagnes de la Terre, op. cit.
71. Idem.
72. Ibid.
73. Daniel May, in Les Alpinistes célèbres, op. cit.
74. Idem.
75. Ibid.
76. Ibid.
77. Ibid.
78. Roger Frison-Roche, Les Montagnes de la Terre, op. cit.
79. Voir : Ruskin.
80. Audrey Dufour, La Croix, 29 mai 2015.
81. Daniel May, « Boniface Rotario », in Les Alpinistes célèbres, op. cit.
82. Victor Hugo, Les Quatre Vents de l’esprit, 1881.
83. Cité par Joëlle Fernandes, « Montagnes sacrées de Savoie et d’ailleurs », La Voix des Allobroges,
10 décembre 2011.
84. The Times of India, 7 juin 2001.
85. « Les montagnes sacrées à travers le monde », openyoureyes. over-blog. ch, 3 mars 2013.
86. Peintre chinois du XIe siècle, cité par Edwin Bernbaum, Les Montagnes sacrées, Archives de la
FAO, 2002, Année internationale de la montagne.
87. « Les montagnes sacrées dans le monde », linternaute.com
88. « Sam Begay, “homme-médecine” navajo », Association Navajo-France : http://www.navajo-
france.com/fr/navajos.php
89. Pablo Neruda, « Les hauteurs de Machu Picchu », Chant général, II.
90. Jean-Paul Roux, Montagnes sacrées, montagnes mythiques, Fayard, 1999.
91. Samivel, Hommes, cimes et dieux, Arthaud, 1973.
92. Idem.
93. Ibid.
94. André Comte-Sponville, L’Esprit de l’athéisme, Albin Michel, 2006.
95. Samivel, Hommes, cimes et dieux, op. cit.
96. Percy Shelley, « Mont Blanc », 1816, cité dans Anthologie de littérature alpestre de C.-E. Engel et
C. Vallot, Editions PyréMonde, 2006-2009.
97. Jean-François Ducis (1733-1816), dans une lettre adressée à Hérault de Séchelles. On lui doit aussi
la formule bien connue : « Il est des grands hommes à qui l’on succède et que personne ne remplace ! »
98. Victor Hugo, La Légende des siècles, Nouvelle série, XXV « Les Montagnes
(Désintéressement) ».
99. Campagne des géomètres-experts de Haute-Savoie, septembre 2015.
100. Gilles Modica, Les Grandes Premières du Mont-Blanc, Guérin, 2011.
101. Victor Hugo, La Légende des siècles, op. cit.
102. Mont-Blanc, jardin féérique. Historique des ascensions du Mont-Blanc, Hachette, 1962.
103. H.B. de Saussure, « Voyages dans les Alpes », Neuchâtel, 1780.
104. Charles Martins, « Deux ascensions au Mont-Blanc, études de météorologie et d’histoire
naturelle », Revue des deux mondes, t. 56, 1865, in Michel Tailland, « Les mises en récit d’un demi-siècle
d’ascensions anglo-saxonnes au Mont-Blanc, voyage initiatique entre science et aventure (1787-1851) »,
Babel, 8, 2003.
105. Gilles Modica, Les Grandes Premières du Mont-Blanc, op. cit.
106. J. Murray, « Handbook for travellers in Switzerland and the Alps of Savoy and Piedmont »,
Londres, 1851, in Michel Tailland, op. cit.
107. Henry Martin Atkins, 1838, in Michel Tailland, idem.
108. John Auldjo, « Narrative of an ascent to the summit of mont Blanc on the 8th and 9th of august
1827 », Londres, 1830, in Michel Tailland, ibid.
109. Extrait de César.
110. Reinhold Messner, Ma vie sur le fil, op. cit.
111. Georges Livanos, Au-delà de la verticale, Guérin, 2014.
112. Lionel Daudet, La Montagne intérieure, Grasset, 2004.
113. René Desmaison, Les Forces de la montagne, Hoëbeke, 2005.
114. André Comte-Sponville, Dictionnaire philosophique, PUF, 2001.
115. Pierre Mazeaud, Montagne pour un homme nu, op. cit.
116. Cité par Yves Ballu, op. cit.
117. Micheline Morin, in Les Alpinistes célèbres, op. cit.
118. Idem.
119. « Hermann Buhl, journal d’expédition au Nanga Parbat », Corbaccio, 2007.
N
1. « Um die Eiger-Nordwand », 1938, cité par Yves Ballu, Les Alpinistes, Glénat, 2013.
2. Yves Ballu, op. cit.
3. Pascal Boniface, Football et mondialisation, Armand Colin, 2006.
4. Yves Ballu, op. cit.
5. Olivier Guillaumont, Pierre Mazeaud l’insoumis, Guérin, 2012.
6. Voir sur l’ensemble de ces questions le passionnant numéro spécial de Montagnes Magazine,
no 407, été 2014.
7. Bruno Besson, « Histoire de l’alpinisme de 1850 à nos jours vue au travers des enjeux
nationalistes », juin 2004 (http://thisisnotablog.xbrrr.org/docs/pph.pdf).
8. Cité par Yves Ballu, op. cit.
9. Voir note 6.
10. Storia dell’ alpinismo, 1994, Torino.
11. « Paysages », Les Fleurs du mal.
12. « Nuit de neige », Des vers.
13. Les Poèmes antiques et modernes.
14. Hommes, cimes et dieux, Arthaud, 2005.
15. Sur ces sujets, voir l’excellente étude « Neige » in la Grande encyclopédie de la montagne, vol. 7,
Editions Atlas, 1976.
16. Idem.
17. Sylvain Jouty et Hubert Odier, Dictionnaire de la montagne, Arthaud, 1999.
18. Anne-Laure Boch, L’Euphorie des cimes, Transboréal, 2008.
19. Idem.
20. Gaston Rébuffat, Etoiles et tempêtes, Hoëbeke, 1999.
21. Ma vie sur le fil, Glénat, 2005.
22. Montagnes d’une vie, Arthaud, 1997.
23. Idem.
24. Ibid.
25. 342 heures dans les Grandes Jorasses, Flammarion, 1973.
26. Idem.
27. « La nuit de mai », Poésies nouvelles.
28. « Nuit », Toute la lyre.
29. « Le gouffre », Les Fleurs du mal.
O
1. Gabrielle Serraz, Les Echos, 7 août 2009.
2. Robert Macfarlane, L’Esprit de la montagne, Plon, 2004.
3. Idem.
4. bid.
5. Ibid.
6. Ibid.
7. Kerri Smith, « Supercontinent Amasia to take North Pole position », revue Nature, 8 février 2012.
P
1. R.M. Viney, « James Eccles », in Henry de Ségogne et Jean Couzy, Les Alpinistes célèbres,
Mazenod, 1956.
2. Louis Lachenal, « Michel Payot », idem.
3. Société des peintres de montagne,spm.chez.com 2015.
4. Je ne plaisante qu’à moitié car, en 1897, Franz Schrader expliquait que l’altitude idéale pour peindre
la montagne était entre 3 000 et 4 000 mètres, pas moins, pas plus.
5. Grande encyclopédie de la montagne, vol. 7, « Peinture », Editions Atlas, 1976.
6. Laurence Villoz, Que révèle La Pêche miraculeuse de Konrad Witz, Protestinfo, 9 avril 2013.
7. Voir : Montagnes sacrées.
8. Yolaine Escande, Montagnes et eaux, la culture du Shanshui, Hermann, 2005.
9. A quoi tient la beauté des montagnes, lecture de Joël Cornuault, Isolato, 2009.
10. Grande encyclopédie de la montagne, vol. 7, « Peinture », op. cit.
11. Chrystel Chabert, « Sur les pas de Cézanne », francetvinfo, 4 février 2014.
12. Que l’on a pu voir au Centre Pompidou lors de l’exposition « Kandinsky » en 2009.
13. Samivel, Hommes, cimes et dieux, Arthaud, 1973.
14. La Montagne bleue, film d’animation de Julien Colomb et Anne Ladegaillerie, production
DREAM 2000.
15. Lettre de Pétrarque à Dionigi da Borgo San Sepolcro, son professeur, confesseur et ami ; Lettres
familières, IV, 1.
16. L’Ascension du mont Ventoux, Editions du mont Ventoux, Carpentras, 1937.
17. « Epître à la postérité », Lettres de la vieillesse, t. V, Belles Lettres, Paris, 2012.
18. Montagnes d’une vie, Arthaud, 1997.
19. Ma vie sur le fil, Glénat, 2007.
20. L’Envers des cimes, Denoël, 1996.
21. Christophe Lachnitt, Entre la vie et le vide, BoD, 2015.
22. Philippe Deslandes, mon guide de toujours, de la compagnie de Bourg-Saint-Maurice.
23. Patrick Dupouey, Pourquoi grimper sur les montagnes ?, Guérin, 2012.
24. La Montagne à la une, textes de P. Bonhème, Editions du Mont-Blanc, 2013.
25. Jean-Jacques Rousseau, La Nouvelle Héloïse, 1761.
26. Le Gai savoir, cité par Frédéric Gros, Marcher, une philosophie, Flammarion, 2011.
27. Cité par Patrick Dupouey, Pourquoi grimper sur les montagnes ?, op. cit.
28. Giuseppe Mazzotti, in Les Alpinistes célèbres, op. cit.
29. Yves Ballu, Les Alpinistes, Glénat, 2013.
30. Giuseppe Mazzotti, in Les Alpinistes célèbres, op. cit.
31. Jean-Paul Walch, Guide technique et historique de l’alpinisme, Guérin, 2012.
32. Idem.
33. Le piton « chante » effectivement, car plus il s’enfonce sous les coups de marteau, plus le son est
aigu, faisant comme une gamme musicale. D’ailleurs, si le piton ne « chante » pas, mieux vaut ne pas s’en
servir !
34. Le trou est d’abord percé avec un tamponnoir et un marteau, ou bien avec une perceuse électrique
(!). On y place ensuite le piton qui, sous les coups de marteau, s’écrase au fond du trou et devient
pratiquement inarrachable. Le spit est équipé d’une plaquette avec un œilleton dans lequel on place le
mousqueton.
35. Jean-Paul Walch, Guide technique et historique de l’alpinisme, op. cit.
36. François Labande, Sauver la montagne, Editions Olizane, 2004.
37. Ethique à Nicomaque, X, 1.
38. Cité par Patrick Dupouey, op. cit.
39. A. Comte-Sponville, Dictionnaire philosophique, PUF, 2001.
40. Pourquoi grimper sur les montagnes ?, op. cit.
41. Lionel Daudet, La Montagne intérieure, Grasset, 2004.
42. « Die Alpen », 1732.
43. Jean-Jacques Rousseau, La Nouvelle Héloïse, 1761.
44. Yves Ballu, Les Alpinistes, op. cit.
45. « Die Alpen », 1732.
46. Cité par Claire-Eliane Engel et Charles Vallot, Anthologie de littérature alpestre, Editions
PyréMonde, 2005-2009.
47. Idem.
48. Ibid.
49. Ibid.
50. Ibid.
51. Ibid.
52. Alfred de Vigny, « Le Cor », Poèmes antiques et modernes, 1826.
53. Cité par Claire-Eliane Engel et Charles Vallot, Anthologie de littérature alpestre, op. cit.
54. Idem.
55. Ibid.
56. Ibid.
57. Victor Hugo, « Désintéressement », La Légende des siècles, 1855.
58. Victor Hugo, « Balma », Toute la lyre.
59. Cité par Claire-Eliane Engel et Charles Vallot, Anthologie de littérature alpestre, op. cit.
60. Idem.
61. Marc Eigeldinger, introduction à Impressions de voyages en Suisse, de Théophile Gautier, L’Age
d’Homme, 1985.
62. André Helard, John Ruskin et les cathédrales de la Terre, Guérin, 2005.
63. Franz Schrader, « A quoi tient la beauté des montagnes ? », 1897, Isolato, 2010.
64. Cité par Claire-Eliane Engel et Charles Vallot, Anthologie de littérature alpestre, op. cit.
65. Idem.
66. Samivel, Contes à pic, Hoëbeke, 2008.
67. Idem.
68. Arthaud, 1973.
69. Samivel, Contes à pic, op. cit.
70. Samivel, Idem.
71. Samivel, Ibid.
72. Samivel, L’Amateur d’abîmes, Hoëbeke, 1997.
73. Samivel, Contes à pic, op. cit.
74. Philippe Bernard, préface à Nouvelles d’en haut de Samivel, Hoëbeke, 1995.
75. François-René de Chateaubriand, Voyage au Mont-Blanc et réflexions sur les paysages de
montagne, 1805.
76. Walter Bonatti, Montagnes d’une vie, op. cit.
77. Yves Ballu, Les Alpinistes, op. cit.
78. Idem.
79. Paul Payot, « Paccard et Balmat », in Les Alpinistes célèbres, op. cit.
80. Yves Ballu, Les Alpinistes, op. cit.
81. Idem.
82. Ibid.
83. Ibid.
84. Ibid.
85. Montagnes d’une vie, op. cit.
86. Jean-Emmanuel Ducoin, L’Humanité, 29 décembre 2001 ; Olivier Le Naire, L’Express du
25 octobre 2004.
87. Walter Bonatti, L’Affaire du K2, Guérin, 1981 et K2, la vérité, Guérin, 2007.
88. Yves Ballu, Les Alpinistes, op. cit.
89. Idem.
90. La Montagne à la une, op. cit.
91. René Desmaison, Les Forces de la montagne, Hoëbeke, 2005.
92. Philippe Bonhème, La Montagne à la une, op. cit.
93. Une première édition, incomplète, revue et cosignée par Gérard Herzog, frère de Maurice, avait été
publiée un an après sa mort en 1956 (Guérin).
94. David Roberts, Annapurna, une affaire de cordée, Guérin, 2000.
95. Yves Ballu, La Conjuration du Namche Barwa, Glénat, 2008.
96. Félicité Herzog, Un héros, Grasset, 2012.
97. Charlie Buffet, Le Monde, 17 décembre 2012.
98. Reinhold Messner, La Montagne nue, Guérin, 2003.
99. Idem.
100. Ibid.
101. La Montagne nue, op. cit.
102. Henri Seckel, Le Monde, 25 avril 2014.
103. Jon Krakauer, Tragédie à l’Everest, Presses de la Cité, 1997. Ce récit a inspiré le film de Baltasar
Kormákur, Everest, septembre 2015.
104. Pierre Mazeaud, Des cailloux et des mouches, ou échec à l’Himalaya, Olivier Orban, 1985.
105. Le parachutiste, le plongeur sous-marin, le skieur de pentes raides et bien d’autres connaissent
cette situation. J’en conserve moi-même un souvenir aigu, lié non pas à la montagne, mais en parachutisme.
Nous étions partis en Noratlas, portes ouvertes, pour un saut d’entraînement de nuit et dans les arbres,
lourdement armés et en tenue de combat. Une première pour nous. Dans le hurlement des moteurs et l’odeur
du kérosène, nous nous demandions avec mon camarade de promotion, nous qui étions pourtant pleinement
volontaires, ce que nous fichions là… Le signal rouge (préparez-vous), puis vert (sautez) a vite balayé ces
états d’âme.
106. Patrick Dupouey, Pourquoi grimper sur les montagnes ?, op. cit.
107. Idem.
108. Ibid.
109. Claire-Eliane Engel et Charles Vallot, Anthologie de littérature alpestre, Editions PyréMonde,
op. cit.
110. Idem.
111. Louis Lachenal, Carnets du vertige, Guérin, 1996.
112. Hippolyte Taine, Voyage aux Pyrénées, illustrations de Gustave Doré, Hachette, 1860.
113. Patrick Dupouey, Pourquoi grimper sur les montagnes ?, op. cit.
114. Samivel, Hommes, cimes et dieux, Arthaud, 1973.
115. Walter Bonatti, Montagnes d’une vie, op. cit.
116. Sylvain Tesson, Carnets d’aventures, Presses de la Renaissance, 2007.
117. Gaston Rébuffat, L’Apprenti montagnard, Editions Grands Vents, 1946.
118. Walter Bonatti, Montagnes d’une vie, op. cit.
119. Par exemple : Elisée Reclus, Les Alpes, Editions Héros-Limite, 2015, Frédéric Gros, Marcher,
une philosophie, Flammarion, 2011, et Patrick Dupouey, op. cit.
120. Henry Russell, Souvenirs d’un montagnard, 1908, Editions des régionalismes, 2011.
121. A. Comte-Sponville, Dictionnaire philosophique, PUF, 2001.
122. Aristote, Ethique à Nicomaque.
123. A. Comte-Sponville, Dictionnaire philosophique, op. cit.
124. Patrick Dupouey, Pourquoi grimper sur les montagnes ?, op. cit.
125. Frédéric Gros, Marcher, une philosophie, op. cit.
126. Henry Russell, Souvenirs d’un montagnard, op. cit.
127. Patrick Dupouey, Pourquoi grimper sur les montagnes ?, op. cit.
128. Yves Ballu, Les Alpinistes, op. cit.
129. Idem.
130. Heinrich Klier, in Les Alpinistes célèbres, op. cit.
131. Charles Dupuy, « Actes du colloque Escalade », cité par Dominique Potard, Grand dictionnaire
d’alpinisme illustré, Guérin, 2007.
132. Selon le Grand Dictionnaire d’alpinisme illustré de Dominique Potard (op. cit.) : « Du mou ! :
espèce de juron qui marque généralement l’impatience, la colère, etc. » A ne pas confondre avec « Sec ! :
interj. marquant l’étonnement, l’admiration, la douleur, etc. SYN : fichtre ! » Ni avec « Avale ! : interj. pour
engager le silence sur une affaire ».
133. Tremblement convulsif des membres inférieurs provoqué par une attente excessive dans une
position inconfortable…
134. Mont Blanc TV, 27 août 2012.
135. Paris Match, 19 septembre 1991.
136. Le Dauphiné, 11 septembre 2012.
137. Yves Ballu, Les Alpinistes, op. cit.
138. Jean-Louis Pérès cité par Yves Ballu, Les Alpinistes, op. cit.
139. Cent Ans aux Pyrénées, Les Amis du Livre Pyrénéen, 1977.
140. Yves Ballu, Les Alpinistes, op. cit.
141. Idem.
142. Ibid.
143. Ibid.
144. Cent Ans aux Pyrénées, op. cit.
Q
1. Manu Rivaud, « L’extraordinaire enchaînement de Ueli Steck », Sommets.info, 16 septembre 2015.
2. Michel Vaucher, Les Alpes valaisannes. Les 100 plus belles courses, Denoël, 1979.
3. « Les sommets de plus de 4 000 mètres dans les Alpes », Camptocamp.org
4. Richard Goedeke, 4 000 des Alpes, Franck, 1991 ; Libris, 2003.
5. Manu Rivaud, « L’extraordinaire enchaînement de Ueli Steck », op. cit.
6. Laurence de la Ferrière, Alpissima, Robert Laffont, 2007.
R
1. Lettre à Henry Poulaille, mai 1924, site Internet dédié à C.F. Ramuz.
http://pages.infinit.net/poibru/ramuz/bioramuz.htm
2. Doris Jakubec, in Dictionnaire universel des littératures, PUF, 1994.
3. Grasset et Fasquelle, 1926 ; Grasset, « Les Cahiers rouges », 2005.
4. Voir la belle préface de Jacques Chessex dans l’édition Grasset de 2005.
5. « Raison d’être », Cahier vaudois, Lausanne, C. Tarin, 1914, chap. VI.
6. « Lettre à un éditeur », Six Cahiers, Lausanne, Mermod, octobre 1928-mars 1929.
7. Lettre à Paul Claudel, avril 1925.
8. Si le soleil ne revenait pas, L’Age d’Homme, « Poche suisse », 1989.
9. Sylvain Jouty, Hubert Odier, Dictionnaire de la montagne, Arthaud, 1999.
10. Jean Ravanel, in Henry de Ségogne et Jean Couzy, Les Alpinistes célèbres, Mazenod, 1956.
11. Etoiles et tempêtes, Arthaud, 1954.
12. Idem.
13. Ibid.
14. Entre ciel et terre, Arthaud, 1962 et 1976.
15. Idem.
16. Histoire d’une montagne (1880), Actes Sud, 1998.
17. « Le développement de la liberté dans le monde », 1851.
18. Histoire d’une montagne, op. cit.
19. Christophe Brun, « Elisée Reclus ou l’émouvance du monde », La Vie des idées, 12 novembre
2014.
20. Carnets de l’auteur, refuge Buffère, vallée de la Clarée, mars 2009.
21. Cité par Marc Scoffier, in Les Alpinistes célèbres, op. cit.
22. Yves Ballu, Les Alpinistes, Glénat, 2013.
23. Roger Frison-Roche, Les Montagnes de la Terre, vol. II, Flammarion, 1964.
24. Lettre de Pétrarque à Dionigio de Borgo San Sepolcro, « Lettres familières », IV-1.
25. Roger Frison-Roche, Les Montagnes de la Terre, vol. II, op. cit.
26. Of Mountain Beauty, Londres, 1856. Voir aussi le beau livre d’André Hélard, John Ruskin et les
cathédrales de la Terre, Guérin, 2005.
27. Fragments d’un journal, 1833, repris par André Hélard, op. cit.
28. Modern Painters, vol. IV.
29. Tim Hilton, John Ruskin, the Early Years, Yale University Press, 1985.
30. Works of John Ruskin, Library Edition, G. Allen, Londres, 1903-1912, cité par A. Hélard, op. cit.
31. A. Hélard, op. cit.
32. A. Hélard, op. cit.
S
1. Samivel, L’Amateur d’abîmes, Hoëbeke, 1997.
2. Micheline Morin, Trag le chamois, dessins de Samivel, Delagrave, 1948.
3. Samivel, Contes à pic, Hoëbeke, 2008.
4. Idem.
5. Samivel, Nouvelles d’en haut, Hoëbeke, 1995.
6. Samivel, Contes à pic, op. cit.
7. Samivel, Hommes, cimes et dieux, Arthaud, 1973.
8. Samivel, Nouvelles d’en haut, op. cit.
9. Samivel, Contes à pic, op. cit.
10. Idem.
11. Samivel, L’Amateur d’abîmes, op. cit.
12. François Labande, Sauver la montagne, Olizane, 2004.
13. François Labande, « Hommage à Samivel », bulletin de Mountain Wilderness, février 1992.
14. La Montagne et Alpinisme, no 337, juillet-septembre 1947, reproduit dans Nouvelles d’en haut de
Samivel, op. cit., préface de Philippe Bernard.
15. Philippe Bernard, préface à Nouvelles d’en haut, op. cit.
16. Paul Dreyfus, Sylvain Saudan, skieur de l’impossible, Arthaud, 1970.
17. « Mon plaisir de skier est le même qu’il y a trente ans » dans generations-plus.ch, 11 mars 2014.
18. Dominique Potard, Skieurs du ciel, Guérin, 2012.
19. Interview par Jean-Pierre Banville, Camptocamp, 2014.
20. Dominique Potard, Skieurs du ciel, op. cit.
21. Interview par Jean-Pierre Banville, op. cit.
22. Paul Dreyfus, Sylvain Saudan, skieur de l’impossible, op. cit.
23. Paul Naville, in Henry de Ségogne et Jean Couzy, Les Alpinistes célèbres, Mazenod, 1956.
24. Idem.
25. Ibid.
26. Ibid.
27. Ibid.
28. Cité par Yves Ballu, Les Alpinistes, Glénat, 2013.
29. Idem.
30. La montagne étant entendue ici hors du domaine skiable, lequel relève des pouvoirs du maire et
non de L’Etat.
31. Voir toutefois le rapport de la Cour des comptes de septembre 2012, « L’organisation du secours
en montagne et de la surveillance des plages ».
32. Lors de l’avalanche de Montroc en 1999, ou à l’occasion de la disparition d’une randonneuse dans
les Vosges en 2010.
33. Rapport de la Cour des comptes de septembre 2012, op. cit.
34. Récemment encore, l’affaire des « faux disparus » du Verdon en 2013, qui a mobilisé d’importants
secours alors que les « victimes » recherchées étaient rentrées tranquillement chez elles (Var-Matin,
20 décembre 2013). Un parlementaire a proposé alors de faire payer les secourus en cas d’« imprudence
caractérisée ».
35. Les Alpinistes célèbres, op. cit.
36. Yannick Seigneur, A la conquête de l’impossible, Flammarion, 1976.
37. Idem.
38. Ibid.
39. Ibid.
40. Reinhold Messner, Le 7e Degré, Arthaud, 1975.
41. « Totalement impossible par des moyens honnêtes ». Message écrit laissé par Mummery dans une
bouteille à la dent du Géant en 1880.
42. Voir : Mummery.
43. Commentaires de Le 7e Degré, par Guillaume Blanc, 31 janvier 2006 et par Gian Piero Motti,
Montagne et alpinisme, 1975.
44. Reinhold Messner, Ma vie sur le fil, Glénat, 2005.
45. Voir : Pourquoi.
46. Chris Sharma, l’Américain, et Adam Ondra, le Tchèque.
47. Cité par Yves Ballu, Les Alpinistes, op. cit.
48. Sylvain Jouty et Hubert Odier, Dictionnaire de la montagne, Arthaud, 1999.
49. Jon Krakauer, Tragédie à l’Everest, Presses de la Cité, 1997.
50. Cité par Gilles Modica, Vertiges, Guérin, 2013.
51. André Comte-Sponville, Dictionnaire philosophique, PUF, 2001.
52. Patrick Dupouey, Pourquoi grimper sur les montagnes ?, Guérin, 2012.
53. Idem.
54. Amélie Nothomb, Les Catilinaires, Albin Michel, 1995.
55. Henry Russell, Souvenirs d’un montagnard (Edition du centenaire 1909-2009), Editions des
régionalismes, 2011-2013.
56. Frédéric Gros, Marcher, une philosophie, Flammarion, 2011.
57. H.D. Thoreau, Journal, cité par Frédéric Gros, op. cit.
58. Patrick Dupouey, Pourquoi grimper sur les montagnes ?, op. cit.
59. Idem.
60. Ski-alpinisme.com, FFME.
61. Yves Ballu, in Les Alpinistes, op. cit.
62. Wilfrid Noyce, in Les Alpinistes célèbres, op. cit.
63. Idem.
64. Le film d’Yves Angelo, Au plus près du soleil (2015), avec Sylvie Testud, quelles que soient ses
qualités, ne parle pas du tout de montagne !
65. Anne-Laure Boch, L’Euphorie des cimes, Transboréal, 2008.
66. Reinhold Messner, Ma vie sur le fil, Glénat, 2005.
67. Edouard Desor, L’Ascension de la Jungfrau précédée de la traversée de la mer de Glace,
Bibliothèque universelle de Genève, 1841.
68. Patrick Dupouey, Pourquoi grimper sur les montagnes ?, op. cit.
69. Gaston Rébuffat, Étoiles et tempêtes, Arthaud, 1955.
70. Walter Bonatti, Montagnes d’une vie, Arthaud, 1997.
71. « Laissé pour mort à l’Everest en 1996, l’Américain Beck Weathers a réappris à vivre », Le
Monde, 18 octobre 2015.
72. Franz Schrader, A quoi tient la beauté des montagnes, 1897, Isolato, 2009.
73. Alexandre Dumas, Impressions de voyage, 1833.
74. Henry Russell, Souvenirs d’un montagnard, op. cit.
75. Robert Louis Stevenson, Voyage avec un âne dans les Cévennes, 1879.
76. Walter Bonatti, Montagnes d’une vie, op. cit.
77. Patrick Dupouey, Pourquoi grimper sur les montagnes ?, op. cit.
78. Walter Bonatti, Montagnes d’une vie, op. cit.
79. Emil Cioran, Le Crépuscule des pensées, 1940.
80. En solo, le grimpeur peut s’autoassurer à l’aide d’une corde. En solo dit « intégral », il y renonce.
81. Rodolphe Töpffer, Voyage autour du Mont-Blanc, 1846, Fayard, 1979.
82. Patricia Jolly, Le Monde, 27 mars 2014.
83. Eliane Patriarca, Libération, 15 décembre 2013.
84. Idem.
85. Ibid.
86. Ibid.
87. Le Dauphiné, 18 novembre 2013.
88. Etienne May, in Les Alpinistes célèbres, op. cit.
89. Idem.
90. The Playground of Europe, 1871, traduction française de C. E. Engel, Victor Attinger, 1935.
91. Idem.
92. Ibid.
T
1. Olivier Montalba, Les Alpes de père en fils, Hoëbeke, 2010.
2. Idem.
3. Ibid.
4. Tenzing Norgay Adventures, site Internet.
5. John Hunt, The Ascent of Everest, 1954.
6. Lionel Terray, Les Conquérants de l’inutile, Gallimard, 1961.
7. Idem.
8. Aphorismes sous la lune et autres pensées sauvages, Equateurs, « Parallèles », 2008.
9. France culture, interview par Ali Rebeihi, 6 août 2013.
10. Sylvain Tesson, Dans les forêts de Sibérie, Gallimard, 2011.
11. Sylvain Tesson, Petit traité sur l’immensité du monde, Equateurs, 2005.
12. Idem.
13. Sylvain Tesson, La Marche dans le ciel : 5 000 km à pied à travers l’Himalaya, Laffont, 1998.
14. Sylvain Tesson, Petit traité sur l’immensité du monde, op. cit.
15. Idem.
16. Sylvain Tesson, Dans les forêts de Sibérie, op. cit.
17. Idem.
18. Interview par Antoine Chandellier, Le Dauphiné, 11 novembre 2014.
19. Alexandra David-Néel, Voyage d’une Parisienne à Lhassa, Plon, 1927.
20. Roger Frison-Roche, Les Montagnes de la Terre, Flammarion, 1964, vol 1.
21. Idem.
22. Voir : Fraternité.
23. Heinrich Harrer, Sept ans d’aventures au Tibet, Arthaud, 1954.
24. Sept ans au Tibet, 1997.
25. Alexandra David-Néel, Voyage d’une Parisienne à Lhassa, op. cit.
26. Julien Bisson, L’Express, 23 novembre 2012.
27. Laurent Deshayes et Frédéric Lenoir, L’Epopée des Tibétains. Entre mythe et réalité, Fayard,
2002.
28. Eudes Girard, « Une lecture de Tintin au Tibet », Etudes 7/2009, cairninfo revue.
29. Thierry Groensten, Monsieur Töpffer invente la bande dessinée, Les Impressions nouvelles, 2014.
30. Rodolphe Töpffer, Voyage autour du Mont-Blanc, 1846, Fayard, 1979.
31. Idem.
32. Ibid.
33. Yves Ballu, Les Alpinistes, op. cit.
V
1. TVMountain, « Hommage à Patrick Vallençant », juillet 2011.
2. « A la rencontre de Patrick Vallençant », Montagnologie, 14 janvier 2012.
3. Reinhold Messner, La Montagne nue, Guérin, 2003.
4. Idem.
5. Ibid.
6. Walter Bonatti, Montagnes d’une vie, Arthaud, 1997.
7. Idem.
8. Ibid.
9. Ibid.
10. Reinhold Messner, Ma vie sur le fil, Glénat, 2005.
11. Christophe Lachnitt, Entre la vie et le vide, Editions BoD, 2015.
12. Idem.
13. Le point culminant est le Grand Veymont (2 341 mètres), situé sur les « hauts plateaux », au sud
de Villard-de-Lans. Un peu plus au sud, le fameux mont Aiguille* (2 085 mètres).
14. Voir le témoignage exceptionnel de Pierre Dalloz, Vérité sur le drame du Vercors, Editions La
Thébaïde, 2014.
15. Colonel Pierre Tanant, Vercors, haut lieu de France, Editions La Thébaïde, 2014.
16. Pierre Dalloz, « Zénith, ou réflexions sur l’altitude », préface à Haute Montagne, Hartmann, 1931 ;
voir aussi le blog d’Yves Ballu, Cairn, 13 janvier 2013.
17. John Ruskin, Fragments d’un journal, 1833.
18. Cité in Robert Macfarlane, L’Esprit de la montagne, Plon, 2004.
19. Idem.
20. Cité par Claire-Eliane Engel et Charles Vallot, Anthologie de la littérature alpestre, Editions
PyréMonde, 2005-2009.
21. Walter Bonatti, Montagne d’une vie, op. cit.
22. Christophe Lachnitt, Entre la vie et le vide, op. cit.
23. Jean-Christophe Lafaille, Prisonnier de l’Annapurna, Guérin, 2003.
24. Nouvelles d’en haut, Hoëbeke, 1995.
25. Danielle Quinodoz, Le Vertige. Entre angoisse et plaisir, PUF, 1994.
26. Robert Macfarlane, L’Esprit de la montagne, op. cit.
27. Idem.
28. Ibid.
29. Danielle Quinodoz, op. cit.
30. Cité par Severino Casara, in Henry de Ségogne et Jean Couzy, Les Alpinistes célèbres, Mazenod,
1956.
31. Gilles Modica, Vertiges, Guérin, 2013.
32. Marc Batard, L’Envers des cimes, Denoël, 1996.
33. Patrick Dupouey, Pourquoi grimper sur les montagnes ?, Guérin, 2012.
34. Pierre Mazeaud, Montagne pour un homme nu, Arthaud, 1973.
35. Lionel Daudet, La Montagne intérieure, Grasset, 2004.
36. Walter Bonatti, Montagnes d’une vie, op. cit.
37. Lionel Daudet, La Montagne intérieure, op. cit.
38. L’expression « ligne bleue des Vosges », symbole de la revanche française, est née du testament
de Jules Ferry, Vosgien lui-même, qui écrivait en 1893 vouloir être inhumé à Saint-Dié, sa ville natale, « en
face de cette ligne bleue des Vosges d’où monte jusqu’à mon cœur fidèle la plainte touchante des vaincus ».
39. Voir : Peinture.
40. Pierre Pelot, La Montagne des bœufs sauvages, Hoëbeke, 2010. Le mot Vosges vient, comme
l’explique l’auteur, du celte vouguerous, qui signifie littéralement « montagne des bœufs sauvages ». Il n’y
a plus de bœufs sauvages, admet-il, et plus tellement de bœufs tout court ! (Entretien au journal Libération,
10 juin 2010.)
41. Voir : Jura.
42. Raymond Poincaré, Vosges, Alsace et Lorraine, Le Visage de la France, Ed. des Horizons de
France, 1927.
W
1. R. Tézenas du Montcel, in Henry de Ségogne et Jean Couzy, Les Alpinistes célèbres, Mazenod,
1956.
2. Idem.
3. Guido Magnone, « Whymper », in Les Alpinistes célèbres, op. cit.
4. Yves Ballu, Les Alpinistes, Glénat, 2013.
5. Idem.
6. François Labande, « Hommage à Samivel », bulletin de Mountain Wilderness, février 1992.
7. Dino Buzzati, Montagnes de verre, Denoël, 1991.
8. A moins que ce ne soit « le » wilderness ? Langue au chat !
9. Selon l’organisation Mountain Wilderness, ONG créée par des alpinistes en 1987 à Biella (Italie),
pour encourager une « pratique respectueuse » de la montagne. Elle dispose désormais de sections
nationales dans une douzaine de pays d’Europe, dont la France.
10. Organic Act of 1916, National Park Service (traduction de l’auteur).
11. Reinhold Messner, Ma vie sur le fil, Glénat, 2005.
12. Idem.
13. La Montagne et Alpinisme, no 337, juillet-septembre 1947, reproduit dans les Nouvelles d’en haut
de Samivel, Hoëbeke, 1995, préface de Philippe Bernard.
14. Idem.
15. Ibid.
X-Y
1. Hergé, Tintin au Tibet, Casterman.
2. Nicholas Luard, Himalaya, Editions du Rocher, 1995.
3. Ralph Izzard, The Abominable Snowman Adventure, Hodder and Stoughton, 1955.
4. « Le yeti ; les témoignages », Zonehimalaya.net. Traduction de l’auteur.
5. Robert Hutchinson, The Tracks of the Yeti, Hardcover, 1989.
6. Reinhold Messner, Yéti, du mythe à la réalité, Glénat, 2000.
7. « L’analyse génétique des poils de “yéti” livre ses secrets », Sciences et Avenir, 3 juillet 2014.

Z
1. Rodolphe Töpffer, Nouveaux voyages en zigzag à la Grande Chartreuse, autour du Mont-Blanc,
dans les vallées d’Herenz, de Zermatt, au Grimsel, à Gênes et à la Corniche, 1854.
2. Albert Mummery, Mes escalades dans les Alpes et le Caucase, 1895.
3. Mark Twain, A Tramp Abroad, 1881.
4. Gilles Modica, Himalayistes. A la conquête de l’altitude, Glénat, 2008.
5. Grande encyclopédie de la montagne, vol. 1, Editions Atlas, 1976.
6. A 8 000 mètres dans notre exemple.
7. Sylvain Jouty et Hubert Odier, Dictionnaire de la montagne, Arthaud, 1999.
8. Grégoire Fleurot, « L’Everest, cimetière à ciel ouvert », Le Monde, 29 novembre 2012. Voir aussi :
« Les morts restent sur l’Everest », sur inkblood.net
9. Altereddimensions.net, cité dans Grande encyclopédie de la montagne, op. cit.
10. Grégoire Fleurot, « L’Everest, cimetière à ciel ouvert », op. cit.
11. Everestnews.com, cité dans Grande encyclopédie de la montagne, op. cit.
12. Je n’ai pas dépassé les 6 400 mètres.
13. Dino Buzzati, Montagnes de verre, Denoël, 1991.
14. Jacques Dieterlen, Léon Zwingelstein. Le chemineau de la montagne, Arthaud, 1996.
15. Carnet de route, Glénat, 1989.
16. Forum de la randonnée légère, Personnalité : Léon Zwingelstein, 4 septembre 2007.
ET POUR ALLER UN PEU PLUS… HAUT !

Bibliographie amoureuse
Les incontournables
Gérard Bordes, Grande encyclopédie de la montagne, 8 vol., Editions
Atlas, 1976
Henry de Ségogne et Jean Couzy, Les Alpinistes célèbres, Mazenod,
1956
Roger Frison-Roche, Les Montagnes de la terre, 2 vol., Flammarion,
1964
Sylvain Jouty et Hubert Odier, Dictionnaire de la montagne, Arthaud,
1999
Yves Ballu, Les Alpinistes, Arthaud, 1984, Glénat, 1997, 2013
Les immortels
Albrecht von Haller, « Die Alpen », traduction française de
V. B. Tscharner, Göttingen, 1749
Alexandra David-Néel, Voyage d’une Parisienne à Lhassa, Plon, 1927
Charles-Ferdinand Ramuz, La Grande Peur dans la montagne, Grasset,
1926
Edouard Desor, L’Ascension de la Jungfrau précédée de la traversée de
la mer de Glace, Genève, 1841
Elisée Reclus, Histoire d’une montagne, 1880, Actes Sud, 1999
Franz Schrader, A quoi tient la beauté des montagnes, 1897, Isolato,
2009
Henry Russell, Souvenirs d’un montagnard, 1878, Editions des
régionalismes, 2011-2013
Jean-Jacques Rousseau, Julie ou la Nouvelle Héloïse, Marc-Michel Rey,
1761
John Ruskin, Modern Painters, vol. 1, 1843, traduction par E.
Cammaerts, Laurens, 1914 ; Les Pierres de Venise, 1853, traduction par
M. P. Crémieux, Renouard, 1921, Hermann, 1986
Rodolphe Töpffer, Voyages en zigzag, Ed. Ducochet, 1844 ; Voyage
autour du Mont-Blanc, 1853 ; Nouveaux Voyages en zigzag, Ed. Lecois,
1854, Fayard, 1979
Samivel, L’Amateur d’abîmes, Stock, 1940 ; Contes à pic, Arthaud,
1951 ; Cimes et Merveilles, Arthaud, 1952 ; Hommes, cimes et dieux,
Arthaud, 1973 ; Nouvelles d’en haut, Hoëbeke, 2002
Les mémorables
Charles Gos, Le Cervin : L’époque héroïque (1857-1867), Editions
Victor Attinger, 1948
Gaston Rébuffat, Etoiles et tempêtes, Arthaud, 1954 ; Entre terre et ciel,
Arthaud, 1962
Maurice Herzog, Annapurna premier 8 000, Arthaud, 1951
Roger Frison-Roche, Premier de cordée, Arthaud, 1941 ; La Grande
Crevasse, Arthaud, 1948 ; Retour à la montagne, Arthaud, 1957 ; Les
Montagnards de la nuit, Arthaud, 1968
Walter Bonatti, A mes montagnes, Arthaud, 1962 ; Montagnes d’une vie,
Arthaud, 1997 et Guérin 2001
Les maîtres, par eux-mêmes…
Catherine Destivelle, Danseuse de roc, Denoël, 1987 ; Ascensions,
Arthaud, 2003
Chantal Mauduit, J’habite au paradis, JC Lattès, 1997
Christine Janin, Première Française à l’Everest, Denoël, 1991 ; A
chacun son Everest, Gallimard, 2002
Hermann Buhl, Buhl du Nanga Parbat, Arthaud, 1958, et Hoëbeke,
1997
Laurence de la Ferrière, Alpissima, Robert Laffont, 2007
Lionel Terray, Les Conquérants de l’inutile, Gallimard, 1961
Louis Lachenal, Les Carnets du vertige, Guérin, 1996
Patrick Berhault, Encordé mais libre, Glénat, 2001
Pierre Mazeaud, Montagne pour un homme nu, Arthaud, 1971 ; Everest
78, Denoël, 1978
Reinhold Messner, Le 7e Degré, Arthaud, 1975 ; Nanga Parbat en
solitaire, Arthaud, 1979 ; Everest sans oxygène, Arthaud, 1979 ; Ma vie sur
le fil, Glénat, 2005
René Desmaison, Les Forces de la montagne, Hoëbeke, 2005
Riccardo Cassin, Chef de cordée, Guérin, 2011
Ueli Steck et Karin Steinbach, Ueli Steck 8000+, Guérin, 2015
Yannick Seigneur, A la conquête de l’impossible, Flammarion, 1976
… ou vus par les autres
Agnès Couzy, Femmes alpinistes, Hoëbeke, 2008
Alexandre Duyck, Chantal Mauduit, Guérin, 2016
Christophe Lachnitt, Entre la vie et le vide, BoD, 2015
Jean-Michel Asselin et Patrick Edlinger, Patrick Edlinger, Guérin, 2013
Jean-Paul Walch, Guide technique et historique de l’alpinisme, Guérin,
2012
Olivier Guillaumont, Pierre Mazeaud l’insoumis, Guérin, 2012
Yan Giezendammer et Françoise Guais, Le Routeur des cimes, Guérin,
2007
Mes coups de cœur
Anne-Laure Boch, L’Euphorie des cimes, Transboréal, 2008
Dino Buzzati, Montagnes de verre, Denoël, 1991
Erri De Luca, Sur la trace de Nives, Gallimard, 2006
Georges Livanos, Au-delà de la verticale (1958), Guérin, 2014
Lionel Daudet, La Montagne intérieure, Grasset, 2004
Patrick Dupouey, Pourquoi grimper sur les montagnes ? Guérin, 2012
Robert Macfarlane, L’Esprit de la montagne, Plon, 2004
Sylvain Tesson, Petit traité sur l’immensité du monde, Editions des
Equateurs, 2005
Les coups à l’estomac
Félicité Herzog, Un héros, Grasset, 2012
Jean-Christophe Lafaille et Benoît Heimermann, Prisonnier de
l’Annapurna, Guérin, 2003
Joe Simpson, La Mort suspendue, Glénat, 2004
Jon Krakauer, Tragédie à l’Everest, Presses de la Cité, 1998
Marc Batard, L’Envers des cimes, Denoël, 1992 ; La Sortie des cimes,
Glénat, 2003
Reinhold Messner, La Montagne nue, Guérin, 2003
Pour sourire un peu…
Cédric Sapin-Dufour, Dico impertinent de la montagne, JMEditions,
2014 ; L’Alpinisme. Des questions à toutes vos réponses, JMEditions, 2015
Dominique Potard, Grand dictionnaire d’alpinisme illustré, Guérin,
2007
Guy Delaunay, Du mou sur la rouge, Fedo, 1974
Paolo Morelli, Guide pour se perdre en montagne, Guérin, 2003
Samivel, Sous l’œil des choucas, Delagrave, 1932
Ou pour s’éblouir…
André Hélard, John Ruskin et les cathédrales de la Terre, Guérin, 2005
Christine Grosjean et Catherine Destivelle, Rocs nature, Denoël, 1991
Damien Gildea, Les Montagnes de l’Antarctique, Nevicata, 2010
Gaston Rébuffat (photographies de Pierre Tairraz), Entre terre et ciel,
Arthaud, 1973
Gaston Rébuffat, Le Massif du Mont-Blanc. Les 100 plus belles courses,
Denoël, 1962
Gilles Modica, Les Grandes Premières du Mont-Blanc, Guérin, 2011
Philippe Bonhème, avec C. Destivelle, La Montagne à la une. Paris
Match, 60 ans de reportages, Ed. du Mont-Blanc, 2013
Pierre Minvielle, Montagnes de France, Nathan, 1985 ; Les Pyrénées,
Nathan, 1981 ; Les Alpes, Nathan, 1982
Reinhold Messner, Tous mes sommets, Editions Atlas, 1984
Roger Frison-Roche et Pierre Tairraz, Montagne, Larousse, 1975
Stefano Ardito, Légendaires sommets, White Star, 2007, 2012
Mais encore…
Frédéric Gros, Marcher, une philosophie, Flammarion, 2011
Jean-Paul Roux, Montagnes sacrées, montagnes magiques, Fayard, 1999
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Table of Contents
Titre
Du même auteur
Copyright
Dédicace
Marche d’approche
A
Abruzzes, duc des (1873-1933)
Accidents
Aconcagua (6 962 mètres)
Aiguille, le mont
Aiguilles et arêtes
Allain, Pierre (1904-2000)
Alpes
Alpinisme
Altitude
Amateur
Angeville, Henriette d’ (1794-1871)
Annapurna (8 091 mètres)
Antarctique
Arcs, Les
Artificielle, escalade
Ascension
Attente
Avalanche
Aventure
B
Balmat, Jacques (1762-1834)
Barrard, Liliane et Maurice (1948 et 1941-1986)
Batard, Marc (né en 1951)
Beauté
Beghin, Pierre (1951-1992)
Bérardini, Lucien (1930-2005)
Berhault, Patrick (1957-2004)
Bivouac
Boivin, Jean-Marc (1951-1990)
Bonatti, Walter (1930-2011)
Bonington, Chris (né en 1934)
Brandler, Lothar (né en 1936)
Brulle, Henri (1854-1936)
Buhl, Hermann (1924-1957)
Buzzati, Dino (1906-1972)
C
CAF (Club Alpin Français)
Cairn
Carrel, Jean-Antoine (1828-1890)
Cassin, Riccardo (1909-2009)
Cecchinel, Walter (né en 1946)
Cerro Torre (3 128 mètres)
Cervin (4 478 mètres)
Chamois
Chamonix
Charlet, Armand (1900-1975)
Charlet, Jean-Estéril (1840-1925)
Chaussures
Choucas
Chute
Cinéma
Comici, Emilio (1901-1940)
Compétition
Conquête
Contes et légendes
Coolidge, William (1850-1926)
Corde
Cordée
Cordier, Henri (1856-1877)
Corse
Courage
Couzy, Jean (1923-1958)
Crevasses
Croz, Michel (1830-1865)
D
Danger
De Luca, Erri (né en 1950)
Dépassement de soi
Descente
Desmaison, René (1930-2007)
Destivelle, Catherine (née en 1960)
Devies, Lucien (1910-1980)
Devouassoux, Gérard (1940-1974)
Diemberger, Kurt (né en 1932)
Difficulté
Directe, directissime
Disparu
Dolomites
Douleur
Dru (3 754 mètres)
Dülfer, Hans (1893-1915)
E
Eau
Eau vive, sports d’
Edlinger, Patrick (1960-2012)
Eiger (3 970 mètres)
Escalade
Escoffier, Eric (1960-1998)
Ethique
Everest (8 848 mètres)
Expédition
Extrême
F
Femmes
Fitz Roy (3 405 mètres)
Fontainebleau
France
Fraternité
Frison-Roche, Roger (1906-1999)
Froid
Fuji, mont (3 776 mètres)
G
Gaspard, Pierre (1834-1915)
Gastronomie
Gavarnie, cirque de
Gervasutti, Giusto (1909-1946)
Glace
Glacier
Grande randonnée, sentiers de
Grandes Jorasses, les (4 208 mètres)
Guide de haute montagne
H
Haller, Albrecht von (1708-1777)
Hemming, Gary (1934-1969)
Herzog, Maurice (1919-2012)
Hidden Peak, Gasherbrum I (8 068 mètres)
Hillary, Edmund (1919-2008)
Himalaya
Hiver
Hivernales
8 000
Humour
Hunzas
I
Icare
J
Janin, Christine (née en 1957)
Jungfrau (4 158 mètres)
Jura
K
K2 (8 616 mètres)
Karakoram
Kukuczka, Jerzy (1948-1989)
L
Lachenal, Louis (1921-1955)
Lafaille, Jean-Christophe (1965-2006)
Lépiney, Jacques de (1896-1941)
Liberté
Littérature
M
Magnone, Guido (1917-2012)
Mallory, George (1886-1924)
Marche
Marmotte
Massif central
Mauduit, Chantal (1964-1998)
Mazeaud, Pierre (né en 1929)
McKinley, mont Denali (6 194 mètres)
Meije, la (3 983 mètres)
Mer et montagne
Messner, Reinhold (né en 1944)
Montagne
Montagnes sacrées
Mont Blanc (4 808 mètres)
Mort
Mummery, Albert (1855-1895)
Musique
N
Nationalisme
Neige
Népal
Nuit
O
Opinel
Origines
P
Payot, Michel (1840-1922)
Peinture
Pétrarque (1304-1374)
Peur
Philosophie
Piaz, Tita (1879-1948)
Piolet
Piton
Plaisir
Poésie
Polémiques
Pourquoi ?
Preuss, Paul (1886-1913)
Prise
Profit, Christophe (né en 1961)
Pyrénéisme
Q
4 000
R
Ramuz, Charles Ferdinand (1878-1947)
Ravanel, Joseph (1869-1931)
Rébuffat, Gaston (1921-1985)
Reclus, Elisée (1830-1905)
Refuge
Rey, Guido (1861-1935)
Rousseau, Jean-Jacques (1712-1778)
Ruskin, John (1819-1900)
Rutkiewicz, Wanda (1943-1992)
S
Samivel (1907-1992)
Saudan, Sylvain (né en 1936)
Saussure, Horace-Bénédict de (1740-1799)
Schmid, Toni (1909-1932) et Franz (1905-1992)
Secours en montagne
Ségogne, Henry de (1901-1979)
Seigneur, Yannick (1941-2001)
7e degré
Seven Summits
Sherpas
Silence
Ski
Ski de montagne
Smythe, Frank (1900-1949)
Soleil
Solitaire
Steck, Ueli (né en 1976)
Stephen, Leslie (1832-1904)
T
Tairraz
Tenzing Norgay (1914-1986)
Terray, Lionel (1921-1965)
Tesson, Sylvain (né en 1972)
Tharkay, Ang (1908-1981)
Tibet
Tintin
Töpffer, Rodolphe (1799-1846)
Tyndall, John (1820-1893)
U
UCPA
Uemura, Naomi (1941-1984)
V
Vallençant, Patrick (1946-1989)
Vent
Vercors
Vertige
Victoire
Vosges
W
Welzenbach, Willo (1900-1934)
Whymper, Edward (1840-1911)
Wilderness
Y
Yéti
Z
Zermatt
Zone de la mort
Zwingelstein, Léon (1898-1934)
Notes
Bibliographie amoureuse
Les incontournables
Les immortels
Les mémorables
Les maîtres, par eux-mêmes…
… ou vus par les autres
Mes coups de cœur
Les coups à l’estomac
Pour sourire un peu…
Ou pour s’éblouir…
Mais encore…
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