Le «motif» de l'Incarnation
CHRONIQUE DE CHRISTOLOGIE
Les ouvrages ici recensés ont été groupés en deux séries: la pre-
mière rassemble des présentations d'ensemble, la seconde, des
études particulières.
-I-
Dans L'homme qui venait de Dieu1, Joseph Moingt, après une
introduction sur la «rumeur» provoquée par l'apparition et la vie
de Jésus, retrace d'abord l'histoire du dogme christologique:
énonciation du problème, énoncés de l'Eglise primitive, de Nicée
à Chalcédoine, puis la déconstruction, à l'époque actuelle, des
formules traditionnelles. Une seconde partie présente Jésus dans
l'histoire des hommes sur la base des récits évangéliques: selon
ceux-ci, il reviendra. Dieu l'a ressuscité, il a été livré pour nous
après sa condamnation pour blasphème, il est néanmoins celui
qui ôte le péché du monde, celui qui a remis son esprit au Père et
celui dont Jean a dit «Et le Verbe s'est fait chair». L'épilogue
conclut qu'il était l'homme qui venait de Dieu.
Largement informé des données traditionnelles, du renouveau
des études actuelles à leur sujet tout autant que des questionne-
ments modernes sur l'écart entre ce que l'on peut savoir «scienti-
fiquement» du Jésus de l'histoire et ce qu'en a déduit le dogme de
l'Eglise, l'A. s'est efforcé de répondre, pour lui-même et pour ses
lecteurs, aux questions de notre temps. Voici comment il décrit sa
méthode. Dans la première partie, il s'efforce de discerner dans la
tradition ce qui est la visée de la foi et ce qui vient d'ailleurs (cul-
ture du temps, mentalités religieuses, conditions sociales, écono-
miques ou politiques, etc.), d'écouter la foi des chrétiens
d'aujourd'hui, les questions de nos contemporains, les nouvelles
tendances de la théologie et d'«interpeller la tradition à l'aide de
1, J, MOINGT, S.J., L'homme qui venait de Dieu, coll. Cogitatio Fidei, 176,
Paris, Éd. du Cerf, 1993,22x14, 725 p., 250 FF.
884 L. RENWART, SJ.
tout cela pour mieux s'en distancier du point de vue de la rationa-
lité et d'autant mieux la recevoir du point de vue de la foi» (13).
Pour la seconde partie, l'A. constate que «la théorie d'une théolo-
gie de forme narrative n'a pas encore été faite» (18); il se conten-
tera donc de s'essayer à une «théologie du récit», dont le projet
est de «chercher à dire ce que ces textes et récits (des évangiles),
pris globalement, autorisent à dire aujourd'hui en réponse aux
interrogations de la foi et de la raison critique» (17).
Malgré l'intérêt de ces précisions (ou peut-être à cause d'elles),
le lecteur voit surgir de nombreux points d'interrogation sur
cette méthode et sa mise en œuvre. Donnons-en quelques
exemples. Le premier débutera par une assez longue citation, qui
montre bien le talent d'écrivain de l'auteur, mais laisse aussi pres-
sentir l'ambiguïté de certaines de ses affirmations.
«La même loi de l'amour, la même plénitude d'être qui se fait
en Dieu communication d'une Personne à une autre, Trinité
immanente, se fait, en dehors de Dieu, création et adoption d'une
multitude d'êtres et, puisque c'est la même vie qui se répand ici et
là, le même élan qui se propage du dedans en dehors, on ne peut
pas dire proprement que l'histoire soit à l'extérieur de Dieu, elle
est l'extériorisation en Trinité économique que se donne la Tri-
nité immanente sans avoir à sortir d'elle-même. Voilà pourquoi il
y a quelque chose et non Dieu seul; quelque chose qui n'existe
pas seul ni à côté mais en lien à Dieu, car le mode d'être de Dieu
est d'exister-avec» (693). Si le mode d'être de Dieu est d'exister-
avec, l'est-il avec la même nécessité dans la Trinité immanente et
dans la création? Quel est le principe philosophique qui permet
ici d'éviter le panthéisme (quelle qu'en soit la forme)?
L'A. découvre dans le dogme d'Éphèse un «paralogisme qui va
à l'encontre de sa finalité... car une même personne ne peut avoir
deux existences ni successives ni conjointes» (702). De même, le
Concile de Chalcédoine «voulait mettre un frein à la logique du
concept d'union hypostatique, qui est d'absorber l'humanité
dans la divinité, à savoir la «décapiter» à la lettre, en l'empêchant
de devenir personne (caput) (en note: Sur ce point, la critique de
G. Morel est justifiée: dans le dogme, le droit antérieur de la per-
sonne du Fils s'oppose au droit essentiel de l'humanité du Christ
d'être personne)» (ibid.) . «Il est bien vrai qu'on ne peut pas attri-
buer au Christ une conscience humaine en plus de sa conscience
divine sans dédoubler sa personne» (704 - ni Rahner, ni Lonergan
ne seraient d'accord). Sauf erreur, on retrouve dans ces trois cita-
tions une même approche philosophique du problème, à savoir à
partir des natures, personnelles si elles sont douées d'intelligence,
LE «MOTIF» DE L'INCARNATION 885
matérielles dans le cas contraire, et le rejet d'une distinction
(métaphysiquement) réelle entre l'essence et l'existence (pour
autant que nous le sachions, ce rejet représente la position suaré-
zienne, mais pas celle de saint Thomas) Malgré les efforts
déployés depuis toujours par les théologiens qui adoptent ce
point de vue, nous ne voyons guère comment ils pourraient
répondre aux critiques de Moingt. Mais cette approche est loin
d'être la seule. Si l'on part de la personne qui existe selon un
mode d'être déterminé (une nature), le mystère de l'Incarnation
se présente comme la révélation qu'une seule et même personne
existe selon deux modes distincts, à savoir divinement et humai-
nement. Si c'est possible (c'est ce que ces théologiens lisent dans
le mystère), cette personne sera divinement parfaite et parfaite-
ment humaine (avec toutes les limites inhérentes à un mode d'être
créé). Les objections disparaissent, le mystère demeure.
Dans la logique des positions de l'A., si une même personne ne
peut avoir deux existence ni successives, ni simultanées, n'est-on
pas acculé au choix, pour Jésus, entre la personne divine et la per-
sonne humaine? Suffit-il vraiment «de rester dans l'axe de la nar-
rativité, à la façon du centurion romain 'regardant' ce qui se pas-
sait au Golgotha» (701) pour arriver à reconnaître le Christ «vrai
Dieu et vrai homme» (ibid. )? N'est-on pas acculé, puisque la réa-
lité humaine de Jésus est indubitable, a. une forme subtile d'adop-
tianisme reporté dans l'éternel dessein de Dieu (701-702) de com-
muniquer à la personne de l'homme-Jésus son Logos, qui n'est
pas une hypostase préexistante, mais la personnification du des-
sein d'amour de Dieu (cf. 700)?
Pour l'A., Jésus est donc littéralement «l'homme qui venait de
Dieu» (705). Ceci pose un autre problème encore, car on est
Dieu, on ne le devient pas. Si Jésus est une personne humaine,
même voulue de toute éternité comme la personnification du des-
sein d'amour de Dieu (700), comment peut-il nous communiquer
autre chose qu'une participation déficiente à sa propre participa-
tion limitée à la vie divine? Les Pères de l'Église ancienne se
seraient-ils donc trompés en affirmant non seulement «ce qu'il
n'a pas assumé, il ne l'a pas sauvé», mais aussi: «S'il n'est pas
Dieu, il ne peut pas nous déifier»?
On rendrait meilleure justice, croyons-nous, à la somme de
réflexions et de recherches que représente ce travail et aux nom-
breux aperçus intéressants qu'il contient en y voyant essentielle-
ment un essai d'introduction adressé aux «post-chrétiens» que
sont nombre de nos contemporains, même baptisés. Cette hypo-
thèse nous est suggérée par les notes autobiographiques que
886 L. RENWART, S.J.
l'auteur place au début de son livre. Partant de la «rumeur» sur
Jésus et des «à-peu-près» qui traînent dans plus d'une tête au
sujet des conciles, de l'enseignement des théologiens et des
remises en questions actuelles, l'A. n'aurait-il pas essentiellement
voulu amener son lecteur à se poser la question que Jésus adres-
sait aux hommes de son temps: «Et vous, qui dites-vous que je
suis?», laissant ainsi à «Celui qui vient de Dieu» de les appeler,
par le don de la foi, à le confesser comme «mon Seigneur et mon
Dieu» (quelle que soit la portée exégétique exacte de ces mots
dans la bouche de l'Apôtre Thomas) ?
Essenzialmente amore2 est une remarquable présentation de la
christologie franciscaine et de ses fondements bibliques et philo-
sophiques. Avec le Bienheureux Jean Duns Scot, Giulio Basetti-
Santi, O.F.M., choisit comme point de départ l'affirmation que
Dieu est essentiellement amour. Il en découle, pour le Docteur
Subtil, que l'Incarnation est voulue non d'abord pour assurer la
rédemption du péché, mais par amour, pour qu'existe, parmi les
créatures («en-dehors de Dieu»), un être capable de répondre
parfaitement à son amour. Etant donné que, pour Duns Scot, la
distinction réelle entre l'essence et l'existence est impensable (cf.
p. 139), la nature humaine du Christ, homo assumptus, a sa
propre existence et son propre «moi». Ceci n'en fait cependant
pas une personne. Ce concept n'est pas une notion positive, mais
négative: pour être personne, il est requis non seulement d'être
une nature intellectuelle singulière mais encore d'avoir une exis-
tence incommunicable. C'est la définition de Richard de Saint-
Victor: persona est intellectualis naturae incommunicabilis exis-
tentia.
Le grand intérêt de ce livre est qu'il présente une christologie
cohérente, pensée avec l'aide d'une philosophie notablement dif-
férente de la synthèse thomiste, mais admise néanmoins dans
l'Église catholique. C'est aussi ce qui fait la difficulté d'en rendre
compte si l'on veut éviter de critiquer les conclusions d'un sys-
tème à partir de conséquences découlant d'un autre. Une théolo-
gie est l'interprétation du donné révélé au moyen d'un système
philosophique déterminé. Pour l'apprécier, il convient de distin-
guer ces deux aspects: la synthèse en cause a-t-elle fidèlement
recueilli le donné de la foi? son approche du mystère et sa
2. G. BASErn-SANi, O.F.M. ...Euemialmente Amore. Saggio di Cristologia
franceicana., Padova, Ed. Menageero, 1993,21x14,253 p., 25.000 lirei.
LE «MOTIF» DE L'INCARNATION 887
manière de le situer en éclairent-ils les richesses et la cohérence,
sans pour autant céder à la tentation de «l'expliquer» (c'est-à-dire
de le faire disparaître en croyant l'avoir rendu parfaitement
rationnel )?
Examinée à ce premier point de vue, la synthèse scotiste
s'appuie sur un principe, «Dieu est amour», et sa conséquence
concernant la place prééminente du Christ. Posée sous la forme
interrogative; «Le Christ se serait-il incarné si l'homme n'avait
pas péché?», la question a profondément divisé scotistes et tho-
mistes. Pour ces derniers, le Christ est essentiellement notre
rédempteur. Pour les scotistes au contraire, il est voulu par Dieu
en lui-même, comme manifestation suprême de son amour. On
doit reconnaître que, pour l'essentiel, Vatican II, sans rentrer
dans les explications ultérieures, a remis en lumière cette pri-
mauté de l'incarnation par rapport à la prévision du péché (cf.,
entre autres, LG 2). C"est le mérite de l'école scotiste d'avoir
toujours maintenu cette affirmation.
Passons au second point de vue. Pour être correctement jugée,
une visée philosophique doit être appréciée «de l'intérieur», à
partir de son intuition fondamentale, de ses principes de base et
de la cohérence de la construction édifiée à partir d'eux, et non
d'abord sur les conséquences qui en découlent. Pour n'en donner
qu'un exemple emprunté au P. Lonergan, S.J. (nous citons de
mémoire): mutile de discuter du constitutif formel de la personne
entre philosophes dont les uns admettent une distinction méta-
physique réelle entre l'essence et l'existence (Thomas d'Aquin) et
les autres la déclarent impensable (Duns Scot): malgré les appa-
rences, vous ne parlez pas le même langage.
On comprendra qu'un simple compte rendu ne puisse envisa-
ger de s'engager dans pareille discussion. Ce que nous retenons,
par contre, de la lecture de ce livre solide et bien documenté, c'est
l'existence reconnue, dans l'Eglise catholique, d'un système théo-
logique différent du thomisme. Rien ne permet de soupçonner
qu'aucun des deux soit totalement vrai ou totalement faux. Ne
faut-il pas en conclure que chacun, avec sa force et ses limites,
représente une approche valable d'un mystère qui les dépasse l'un
et l'autre? Cette constatation ne serait-elle pas à la base d'un sain
pluralisme?
Dans Gesù Cristo, Kenosi e Gloria'1, Alfredo Lôpez Amat, S.J.,
vise un manuel de christologie dont la méthode réponde au vœu
3. A. LôPEZ AMAT, Gesù Cristo, Kenosi e gloria, coll. Teologia a confronte»,
H«u—— •6A n>h>».:«.» 1QOA 91 < r 1 A IBA n •»B nnn 1;.-.
888 L. RENWART, SJ.
de Vatican II. Après un intéressant panorama des publications
récentes, l'ouvrage se développe en trois parties. Une christologie
biblique présente le Messie d'après l'Ancien Testament, puis étu-
die les Actes des Apôtres, les Synoptiques, le corpus paulinien et
les écrits johanniques (Apocalypse, puis évangile). Une seconde
partie examine la naissance de la christologie scientifique (IIe et
III e siècles), son approfondissement (IVe s.) et sa formulation
dogmatique (Ephèse, Chalcédoine...). L'A. consacre la partie sys-
tématique à l'étude des deux stades du mystère du Christ; l'un va
de l'incarnation à la mort, l'autre, rarement traité avec cette
ampleur, traite de la résurrection et de la présence personnelle
active du Christ glorifié à l'humanité. L'A. conclut en esquissant
le mystère du Christ dans son unité et sa totalité ainsi que dans sa
fonction salvifique, synthétisée dans son rôle de médiateur: il
révèle et réalise de la sorte la communication de l'amour trinitaire
à l'humanité.
Ce simple aperçu laisse pressentir l'intérêt de ce livre, largement
informé sur le domaine biblique, la théologie patristique et
médiévale ainsi que sur les recherches récentes. L'A. y rappelle la
nécessité d'une réflexion philosophique et métaphysique solide et
consciente de ses limites face au mystère révélé. Il nous permettra
deux suggestions qui pourraient, croyons-nous, mettre mieux
encore en lumière la richesse de ses positions.
Il serait éclairant de montrer que la réflexion théologique sur
l'unité de la personne du Christ en deux natures a donné lieu, au
cours de l'histoire, à des interprétations basées sur des approches
philosophiques différentes. Nombre d'auteurs ont abordé le pro-
blème à partir des natures et se sont demandé comment pouvait
exister, en Jésus, une nature humaine en tout semblable à la nôtre.
Comme le note l'A., ils se sont heurtés à la difficulté d'unir cette
nature à la divinité en une personne. D'autres, par contre, tien-
nent que les natures n'existent point par elles-mêmes, mais dans
et par les personnes; sans essayer d'expliquer comment il est pos-
sible que la personne du Verbe existe selon deux manières d'être,
en deux natures (ce qui constitue pour eux le mystère révélé), ils
en concluent que le Verbe est parfaitement Dieu selon sa nature
divine (il est consubstantiel au Père) et en tout semblable à nous
selon l'humanité (et donc d'une façon humaine, qui suppose
notamment une vraie croissance «en sagesse, en taille et en grâce
devant Dieu et devant les hommes» - Le 2, 52).
L'A. relève que la «récapitulation» (saint Irénée), malgré sa
valeur, «oublie que l'incarnation est le fondement, mais non la
réalisation du salut « (p. 256). Certes, ceci est vrai de l'idée abs-
LE «MOTIF» DE L'INCARNATION 889
traite d'incarnation, mais cela vaut-il de l'incarnation telle que
Dieu l'a voulue? Si l'on adopte la position rappelée par Vatican II
{LG 2) de l'unique plan divin dans la création de l'humanité, ne
peut-on et ne doit-on pas dire que la volonté libre et aimante du
Père a toujours été de nous faire participer à la vie d'amour de la
Trinité dans son Fils incarné? L'incarnation est donc, dès le
début, voulue en vue de notre adoption filiale. Parce que la
réponse à cette offre suppose des créatures libres et donc, hélas,
capables aussi de pécher, le Christ, pour réaliser le plan divin,
doit également être notre rédempteur, mais cette considération,
sans être le moins du monde secondaire, est seconde et révélatrice
de l'amour premier de Dieu. Vue de la sorte, l'incarnation nous
paraît mettre en lumière la raison profonde des critiques justifiées
que l'A. fait aux théories courantes sur la rédemption et montrer
pourquoi le Christ est, depuis toujours et à jamais, notre média-
teur.
Rudolf Bultmann (1884-1976) est connu en théologie pour sa
«démythologisation» (il est l'inventeur du terme) du Jésus de
l'histoire, mais ce n'est pas rendre justice à son œuvre que de la
réduire à cet aspect. Henri-Jérôme Gagey 4 a choisi d'étudier
méthodiquement sa démarche en la situant, à ses diverses étapes,
dans le contexte de la théologie régnante en milieu protestant.
Face au libéralisme, B. a fait prévaloir que la foi chrétienne est
irréductiblement christologique: elle n'est pas un simple message
de sagesse, dont le messager serait personnellement sans intérêt.
Ceci soulève un double problème: que pouvons-nous savoir de la
prédication et de l'oeuvre du Jésus de l'histoire? comment et
pourquoi «l'annonciateur» (le Jésus terrestre) est-il devenu
«l'annoncé» (le Christ de la foi)? Influencé par son luthéranisme,
B. s'intéresse moins à ce que Jésus est en lui-même qu'à ce qu'il
est pour nous; de même, le salut, œuvre de Dieu seul, atteint cha-
cun «verticalement» dans l'événement du kérygme. B. voit avant
tout Jésus comme l'annonciateur du jugement définitif de Dieu
sur le monde. Ceci laisse dans l'ombre tout ce par quoi la vie et
les paroles de Jésus témoignent de la grâce plus encore que du
jugement. Or, aussi fort qu'on la martèle, la parole de la croix
n'est pas la parole de la grâce, si celle-ci ne nous est pas déjà don-
née. Ce filon, B. le connaît, mais il ne l'exploite pas. «Aussi le
déficit 'dogmatique' de la christologie bultmannienne (B. ne dit
4. H.-J. GAGEY, Jésus dans la théologie de Bultmann, coll. Jésus et Jésus-Christ,
890 L. RENWART, S.J.
rien de la résurrection personnelle de Jésus) et son déficit «exis-
tentiel» (B. ne parvient pas à nous sortir d'une piété de ï'imitatio,
qui fait du dépouillement de soi par le croyant l'oeuvre qui lui
mérite la grâce) sont dans une stricte corrélation, et font système
avec son incapacité à voir dans la prédication de Jésus autre chose
que la dure parole du jugement» (p. 361). Mais la croix du Res-
suscité révèle que «l'amour ne se donne pas d'abord comme un
objectif à atteindre, mais comme la réalité qui nous porte et nous
fait vivre» (p.368). C'est pourquoi «il revient à l'Église, dans la
certitude de Pâques, de se reconnaître et de se faire le lieu de la
manifestation du 'oui' de Dieu à sa création» (p. 372). Ceci
répond à la question que B. s'est posée sans arriver à y répondre
vraiment: comme le rappelle Vatican II (LG 2), si l'annonciateur
devient l'annoncé, c'est qu'il l'est dès l'origine et que sa résurrec-
tion le révèle.
On sera reconnaissant à l'A. pour ce travail mené avec grand
soin et un souci constant d'objectivité envers B. Certes la lecture
de ces pages demande un certain effort, mais elles le méritent par
la richesse de leur information et les perspectives qu'elles ouvrent
à la christologie.
La possibilité d'une christologie philosophique existe-t-elle?
Quel sens prend cette expression selon les divers auteurs qui s'y
sont risqués? C'est le résultat de la recherche amorcée il y a plus
de vingt ans sur ce thème que Xavier Tilliette5 nous invite à parta-
ger dans Le Christ des philosophes. Le parcours débute avec la
docta ignorantia de Nicolas de Cuse et comporte trois étapes.
Dans la première, nous découvrons Jésus tel que le virent Pascal,
Malebranche, Spinoza, Rousseau, Lessing, Kant, Fichte, Schleier-
macher, Hegel, Schelling et Feuerbach. Le XIXe siècle présente le
Dieu incognito de Kierkegaard, le Jésus des professeurs de
Strauss et Renan, le Jésus socialiste (Proudhon, Marx, etc.), le
rejet de Jésus par Nietzsche, la théandrie de Soloviev, Dostoïevski
romancier de Jésus, la christologie philosophique de Rosmini et
le Christ frère des hommes de Lequier. Au XXe siècle, nous ren-
controns Blondel et son panchristisme, Bergson, la phénoméno-
logie, Freud, Heidegger et son absence du Christ, Bloch et son
Christ rebelle par amour, Teilhard de Chardin et son Christ uni-
versel, Simone Weil, Berdiaeff, Guardini, Nabert, Gabriel Marcel.
5. X. TILLIETTE. Le Christ des philosophes. Du Maître de sagesse au divin
Témoin, coll. Culture et Vérité, série Ouvertures, 10, Namur, Culture et Vérité,
1993,22 x14,491 p.
LE «MOTIF» DE L'INCARNATION 891
L'A. conclut: « notre enquête a montré ces avatars du Christ phi-
losophe par excellence, inventeur de la doctrine de la science, vir-
tuose, belle âme, révolté, socialiste, décadent, prolétaire, etc, de
même que des christologies philosophiques qui rationalisent et
dévitalisent les symboles de la foi. Mais ce constat ne nous paraît
pas devoir infirmer la possibilité d'une christologie philoso-
phique irréprochable... œuvre du philosophe croyant... Il ne
paraît pas pensable que l'on puisse élaborer une christologie phi-
losophique digne de ce nom en dehors de la foi à l'Homme-Dieu
Jésus-Christ... Mais même les philosophies sécularisées, rationali-
sées, rendent témoignage...» (p. 471).
Cette conclusion traduit de façon remarquable l'intérêt majeur
de la recherche, fruit d'une étonnante érudition et d'analyses
pénétrantes; celle-ci met bien en lumière les rapports entre la
christologie et la philosophie ainsi que les conditions auxquelles
ils seront fructueux.
En présentant la traduction italienne de La Christologie idéa-
liste6, qu'il nous suffise de rappeler ce que nous disions de ce livre
(cf. NRT, 1988, 574): outre leur intérêt pour les spécialistes, ces
pages, d'abord adressées aux théologiens, rendront à ceux-ci un
double service: montrer à ceux qui abordent les auteurs ici étu-
diés en étant bardés de préjugés qu'une sérieuse connaissance de
leurs textes est requise avant d'accuser ces penseurs de déforma-
tions spéculative; révéler à d'autres, plus «modernes», d'où pro-
viennent et ce que véhiculent des idées ou des slogans devenus
monnaie courante. Surtout, elles rappelleront à tous que la bonne
nouvelle de l'Evangile unit de façon indissoluble la réalité histo-
rique concrète de Jésus de Nazareth et la portée universelle de
l'incarnation rédemptrice du Fils de Dieu.
Cristologia e antropologia7 rassemble les exposés du Séminaire
interdisciplinaire annuel de 1992 de la Section Saint-Louis de la
Faculté de Théologie de l'Italie Méridionale (Naples). La ques-
tion sur laquelle se sont penchés les participants avait été soulevée
par W. Kasper en ces termes: « Jusqu'à quel point l'anthropologie
est-elle le présupposé et l'horizon de la christologie? jusqu'à quel
point doit-elle être considérée non seulement comme une consé-
6. I d . La cristolofta idealista, coll. Giornale di teolos^ia. 221, Brescia. Queri-
niana, 1993, 20 x 13, 211 p., 28.000 lires.
7. Cristologia. e antropologia. In dialogo con Marcello Bordoni, édk. C. GRF.CO,
S.L, coll. Saggi, 31, Roma, Édit. A.V.E., 1994, 331 p., 36.000 lires.
892 L. RENWART, S.J.
quence de la christologie mais déjà comme un préambule ou pré-
supposé de celle-ci?» (p. 5). Le Prof. Marcello Bordoni introdui-
sit la recherche par un large exposé magistral et tira les conclu-
sions du Séminaire. Il insiste sur la nécessité d'une approche
métaphysique et suggère à bon droit de la baser sur les personnes
plutôt que sur les essences. Cette optique permet en effet de
mieux situer le mystère de l'incarnation et d'éviter nombre de
faux problèmes. Le recours aux Personnes divines, pour intéres-
sant qu'il soit, nous paraît cependant d'application délicate. En
effet, on y opère deux passages par l'analogie; d'abord pour
appliquer au Père, au Fils et à l'Esprit une notion prise à l'expé-
rience humaine, ensuite pour approfondir la notion dont est par-
tie la réflexion; il y a donc un double recours à des concepts par-
tiellement identiques et partiellement différents. Il ne faut pas
oublier non plus que, dans cette approche du mystère divin,
propre à la théologie latine, les Personnes se distinguent par
l'opposition de leurs relations, mais sont subsistantes par leur
nature. Comment tenir compte à la fois, dans les personnes
humaines, de ce double aspect? Car elles sont à la fois des êtres
distincts et essentiellement en relation avec le Dieu créateur et
avec l'univers.
La douzaine de contributions magistrales de ce recueil déploie
un large éventail, qui va des considérations anthropologiques à la
liturgie et à l'œcuménisme, avec une nette prédominance du sec-
teur dogmatique. Parmi ces travaux de valeur, nous avons parti-
culièrement apprécié le texte de Vincenzo Caporale, S.J. (f 1993)
sur l'unique plan créateur de Dieu: il développe, à partir de
l'Ecriture et de la doctrine de Vatican II, le primat et la centralité
du Christ dans l'unique plan divin: le Père a librement voulu
l'univers et notre humanité pour nous offrir, dans son Fils
incarné, la participation à l'amour trinitaire. Cette vue, très riche,
nous paraît fournir la meilleure réponse à la question qui fait
l'objet de la session.
-II-
La signification de l'œuvre accomplie par Jésus est au centre de
la théologie et fait depuis des siècles l'objet de discussions entre
les écoles. Thomistes et scotistes s'opposèrent sur le «motif» de
l'Incarnation: celle-ci a-t-elle pour objet premier de nous libérer
du péché ou de nous diviniser? Aux XVIIIe et XIXe siècles, la
philosophie des lumières puis les critiques de la religion représen-
tèrent des attaques beaucoup plus radicales contre les positions
LE «MOTIF» DE L'INCARNATION 893
traditionnelles; elles vont de «La religion dans les limites de la
simple raison» (Kant) à la révolte de Dionysos contre le Crucifié
(Nietzsche) et à la «mort de Dieu». Après avoir décrit ces
attaques, J. Werbick8 présente le thème fondamental de la sotério-
logie: le Règne de Dieu sous ses divers aspects (apocalypse, res-
tauration) dans l'Ancien Testament et dans la «Bonne Nouvelle»
dont Jésus est le messager et le réalisateur. Il étudie ensuite la
place occupée par la mort et la résurrection de Jésus dans l'actua-
lisation de la volonté divine. Ceci pose la question: en quel sens la
royauté du Crucifié peut-elle légitimement apparaître comme
réalisant notre rédemption? Les modèles sotériologiques qui
s'efforcent d'en rendre compte tournent autour de trois types de
métaphores: la victoire sur les puissances du mal, la relation qui
rachète et guérit, l'expiation. La présentation de ces divers thèmes
permet à l'A. de montrer leurs points forts et leurs limites. Il
offre de la sorte un intéressant panorama des appproches tentées
par les théologiens concernant le mystère de notre salut, indivi-
duel et collectif.
Nato dalla Vergine Maria9 est la traduction de l'original alle-
mand recensé dans cette chronique (NRT, 1990, 726). La thèse de
l'A. est que « la virginitas ante partum est un élément fondamen-
tal d'une christologie d'en bas dans son effort pour penser la
constitution absolue de l'homme Jésus comme Fils de Dieu, sans
médiation humaine» (p. 57). L'étude des textes et de leur inter-
prétation lui fournit l'occasion de rencontrer les objections cou-
rantes et de situer l'affirmation traditionnelle dans l'ensemble du
dogme. Il montre de même comment la naissance virginale et la
virginité perpétuelle de Marie se rattachent à la foi.
Livre clair et solide, basé sur une remarquable connaissance du
sujet et une métaphysique de valeur.
Reproduisant l'édition de 1963, La f o i du Christ10 contient
«cinq fragments qui esquissent une voie d'orientation pour des
recherches plus approfondies» (Avant-Propos, p. 11). Le premier,
8. T- WERBICK, Soteriologia, coll. Giornale di Teologia, 220, Brescia, Qucriniana,
1993, 20 x 13, 353 p., 35.000 lires.
9. G.M. MÛLLER, Nato dalla Vergine Maria. Interpretazione teologica, coll.
Quaestiones disputatae, Brescia, Morcelliana, 1994, 21 x 15, 143 p., 20.000 lires.
10. H.U. VON BALTHASAR, La f o i du Christ, coll. Foi vivante, Pensée chré-
tienne, 76, Paris, Éd. du Cerf, 1994, 18x11, 237 p.
894 L. RENWART, S.J.
qui donne son titre au recueil, suggère en quel sens l'attitude fon-
damentale de confiance en Dieu, qui est à la base de la foi du
peuple juif, se retrouve en Jésus, «pionnier et accomplissement de
la foi» {He 3, 3). «La foi dans l'Alliance» rappelle que celle-ci «ne
peut être une possession, du moment que son noyau est l'amour
incompréhensible de Dieu pour nous». «Existence humaine
comme Parole divine» développe les conséquences de l'affirma-
tion: «Ce que Dieu veut dire de lui-même, il le dit humainement
et avec plénitude». L'exposé sur «La foi et l'attente du Royaume
imminent» montre que la libération apportée par le Christ à
notre existence et à nos libres projets se produit dans l'Esprit
Saint promis et répandu; elle est, dans tous les cas, une prise en
charge du monde. Sous le titre «Bible et fin des temps», après
avoir établi que la pensée d'une fin des temps est inséparable de la
foi en un Dieu libre et créateur, l'A. montre que seule la ren-
contre avec l'amour qui a librement fondé le monde réalisera la
fin des temps.
Les lecteurs désireux d'approfondir les thèmes exposés dans ces
pages denses, souvent en dialogue avec des penseurs modernes,
auront intérêt à les replacer dans l'ensemble de l'œuvre de Bal-
thasar, dont la traduction française est en voie d'achèvement.
Dans Jésus of Nazareth, Christ of Faith11, Péter Stuhimacher
réunit trois essais: l'un aborde la question, devenue classique, du
passage de l'homme Jésus au Christ de la foi, le second se
demande pourquoi Jésus devait mourir, le troisième étudie les
témoignages néotestamentaires concernant la Cène du Seigneur
et l'absence du récit de l'institution dans l'évangile johannique.
L'intérêt de ces recherches vient de ce qu'elles situent Jésus, sa vie
et son message tels que le décrivent les textes néotestamentaires
dans le cadre de l'Ancien Testament et du milieu juif dans lequel
Jésus vit et agit, même lorsqu'il innove par rapport à celui-ci.
Parmi ces études, remarquables par leur érudition, leur méthode
et leur clarté, nous avons particulièrement apprécié la première:
elle montre que la manière d'agir et d'enseigner de Jésus, abordée
selon cet angle, témoigne de sa conscience d'être le Messie
envoyé par Dieu et du soin qu'il met à en faire découvrir le sens
religieux vrai à des contemporains assoiffés de libération poli-
11. P. STUHLMACHER, Jésus of Nazareth, Christ ofFaith, Peabody (Mass.), Hen-
drickson, 1993,22x14,109 p.
LE «MOTIF» DE L'INCARNATION 895
tique; la résurrection de celui qui avait été condamné pour «blas-
phème» met le sceau divin sur cette prétention messianique et fait
découvrir aux disciples que ce Jésus avec lequel ils ont vécu est
bien le Christ de Dieu.
Trinità in contesta12 rassemble une quinzaine de contributions
de spécialistes: les institutions romaines y sont largement repré-
sentées, mais l'Allemagne, Israël et l'Inde y figurent aussi en
bonne place. On y trouve un large panorama de la réflexion
postconciliaire sur ce mystère fondamental de notre foi. Trois
études font le point sur les recherches dans le catholicisme, le
protestantisme et l'Orthodoxie. Deux autres étudient l'une le défi
de l'inculturation, l'autre la provocation radicale que représente
le pluralisme religieux de notre époque. Leur font suite une pré-
sentation de la théologie latino-américaine de la libération, de la
théologie indienne et des débuts de la réflexion en Afrique, puis
trois études sur les rapports entre le mystère trinitaire, l'hin-
douisme, le bouddhisme et l'islam. Quatre défis lancés à la théo-
logie trinitaire font l'objet d'un examen: Dieu Père ou Mère?,
l'universalité du salut en Jésus-Christ, la pneumatologie, l'incul-
turation liturgique du mystère trinitaire.
Ces travaux de haut niveau scientifique ouvrent de larges hori-
zons et incitent à une réflexion approfondie. Nous avons été par-
ticulièrement intéressés par la présentation orthodoxe, centrée
sur les Personnes divines, et par les réflexions de J. Dupuis, S.J.,
sur la nécessité de dépasser la simple adaptation du langage et
l'inculturation pour en arriver plus largement à une théologie
herméneutique. La grande leçon à retirer de ces pages, comme le
suggèrent plusieurs auteurs, est l'obligation de situer les points de
vue ici présentés dans la philosophie qui les sous-tend; faute de
quoi on a de fortes chances de les comprendre à contre-sens et de
passer à côté de la part de lumière qu'ils apportent. Ceci
n'empêche évidemment .pas de garder une attitude sainement cri-
tique envers ces systèmes et leurs limites, sans oublier que, face
au mystère, toute philosophie ne peut que l'approcher, non le sai-
sir dans sa totalité. Compte tenu de l'analogie de nos concepts en
pareil domaine, que pouvons-nous, par exemple, dire de valable
sur \espassiones Trinitatis ad intra (Moltmann)?
12. Trinità in contesta, édit. A. AMATO, coll., Biblioteca di Scienze Religiose,
110, Roma, LAS, 1994,24 x 17, 382 p., 50.000 lires.
896 L. RENWART, SJ.
Dio nostra salvezza1^, de Carlo Porro, se présente comme un
manuel d'introduction au mystère de Dieu. Une première partie
parcourt les données historiques concernant cette révélation, de
l'Ancien Testament à nos jours. À chaque étape importante, l'A.
note le rôle joué par les systèmes philosophiques de l'époque. La
partie systématique étudie la connaissance que nous avons de
Dieu par la foi et la raison, l'affirmation chrétienne que Dieu est
Trinité dans l'unité: quinze chapitres examinent les diverses ques-
tions soulevées par cette double affirmation.
Les exposés, très documentés et présentés avec clarté, décrivent
les fondements bibliques, les positions traditionnelles et les
réflexions de la théologie actuelle. Ces pages nous paraissent une
excellente introduction à une théologie à la fois ouverte aux
«signes des temps» et solide sur ses bases, capable, si l'on nous
permet cette expression familière, de fournir aux étudiants une
épine dorsale, non un corset. Relevons quelques points. L'A. pré-
cise à plusieurs reprises la place de la connaissance naturelle de
Dieu: «sans être la condition suffisante de la connaissance de foi,
elle en est néanmoins la condition nécessaire» (p. 147). Concer-
nant la question, fort agitée aujourd'hui, de la «souffrance de
Dieu», il a des positions claires et fermes. Dans la présentation
des divers types d'analogie, il rappelle que l'on peut certes appli-
quer à Dieu des qualités humaines impliquant à la fois des aspects
positifs et des aspects négatifs, pourvu que l'on tienne qu'il s'agit
d'un discours métaphorique: dans le cas de la souffrance, «Dieu
aime 'comme' un homme qui souffre pour autrui» (p. 166).
Appliquant ces principes à la passion du Sauveur, il écrit à juste
titre: «Nous ne voyons pas comment il serait possible de parler
du Fils qui, constitué pécheur et malédiction, souffrirait l'aban-
don de la part du Père, et du Père qui souffrirait avec le Fils de
cette déréliction qu'il lui a infligée. Cette conception est insoute-
nable, parce qu'elle semble manquer d'un solide fondement
biblique et traditionnel, mais aussi parce que, à notre avis, elle
finirait par introduire une mutation dans les rapports intratrini-
taires eux-mêmes» (266). Que pourrait-on cependant dire en
pareil domaine? «Quand nous attribuons à Dieu la souffrance,
nous lui appliquons une perfection humaine qui doit encore être
précisée du point de vue conceptuel... en ne retenant de la souf-
13. C. PORRO, Dio nostra salvezza, Introduzione al misterio di Dio, coll. Corso
di studi teologici, Leumann (Torino), Elle Di Ci, 1994, 24 x 17, 350 p., 30.000
lires.
LE «MOTIF» DE L'INCARNATION 897
france humaine que les aspects nobles, tels que l'amour pour ceux
qui souffrent et la solidarité efficace devant la douleur d'autrui»
(ihid.). Nous nous demandons si la notion, profondément
biblique, d'amour miséricordieux ne nous aiderait pas davantage
et avec moins de risque de dérapage.
L'abbé Guy Vandevelde14, du diocèse d'Alger, consacre sa thèse
doctorale à la synthèse doctrinale entre deux affirmations de
Vatican II: la vocation universelle au bonheur céleste et le rôle de
l'Eglise dans le salut de l'humanité. Le Concile rappelle que tous
les hommes de bonne volonté peuvent arriver au salut éternel
«même ceux qui ne sont pas encore parvenus à une connaissance
expresse de Dieu» {LG 16). Pour ceux-ci on peut certes admettre,
avec V. Boublick, que «l'heure de la mort soit aussi l'heure du
salut dans la grâce du Christ» (p. 17). Mais quel rôle joue en
pareil cas l'Eglise, «qui est en quelque sorte, dans le Christ, le
sacrement, c'est-à-dire à la fois le signe et le moyen de l'union
intime avec Dieu» (LG 1)? Être signe suppose une certaine visibi-
lité; comment celle-ci se réalise-t-elle en faveur de ceux qui igno-
rent même l'existence de Dieu? Pour établir les fondements doc-
trinaux de la réponse à cette question, l'A. étudie d'abord la
transcendance de Dieu et la vocation divine de tous les hommes,
puis la réalisation définitive de celle-ci dans l'Incarnation
rédemptrice, enfin le rôle-clef de l'Esprit Saint, la place de l'Église
et sa nécessité, même sous son aspect institutionnel, dans cette
effusion universelle du don divin. Dans cette recherche, l'A.
recourt souvent aussi à la philosophie d'E. Levinas et à ses pro-
fondes analyses de l'intersubjectivité.
Le grand intérêt de cette recherche, fondée sur une remarquable
connaissance des documents de Vatican II et des commentaires
qu'ils ont suscités, nous paraît d'avoir balisé les pistes sur les-
quelles doit s'engager la réflexion missionnaire aujourd'hui,
notamment sur le rôle positif des traditions religieuses non chré-
tiennes.
B-5000 Namur Léon RENWART, S.J.
Rue de Bruxelles, 61
14. G. VANDEVELDE, Expression de la cohérence du mystère de Dieu et du salut.
La réciprocité dans la «théologie» et «l'«économie», coll. Analecta Gregoriana,
2d3- Rnma- Pnnr. Universirà Greporiana. 1993. 23 x17.17A o.. 25.000 lires.