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Le Figaro Hors-S Rie N 140 - Mars 2024

Le document traite de l'histoire de l'Indochine française, de sa conquête en 1858 jusqu'aux accords de Genève en 1954, en soulignant les tensions géopolitiques de l'époque. Il aborde également l'impact des impressionnistes sur l'art moderne, en mettant en avant des artistes comme Manet, Monet, Renoir et Degas, qui ont révolutionné la perception de la lumière et de la couleur dans leurs œuvres. Enfin, il présente un dossier riche sur la colonisation française et les relations entre Français et Indochinois, ainsi qu'une exposition sur les impressionnistes au musée d'Orsay.

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Le Figaro Hors-S Rie N 140 - Mars 2024

Le document traite de l'histoire de l'Indochine française, de sa conquête en 1858 jusqu'aux accords de Genève en 1954, en soulignant les tensions géopolitiques de l'époque. Il aborde également l'impact des impressionnistes sur l'art moderne, en mettant en avant des artistes comme Manet, Monet, Renoir et Degas, qui ont révolutionné la perception de la lumière et de la couleur dans leurs œuvres. Enfin, il présente un dossier riche sur la colonisation française et les relations entre Français et Indochinois, ainsi qu'une exposition sur les impressionnistes au musée d'Orsay.

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M 03657 - 140H - F: 14,90 € - RD

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Paris 1874

soleil levant
IMPRESSIONNISME
Manet-Monet-Renoir-Degas-Berthe Morisot-Pissarro-Cézanne
E AU 024
V I2
U L - MA
O
N RI AV

Quand l’Indochine était française


Entamée en 1858 avec la conquête de la Cochinchine, la contestation, attisée par la position géopolitique de
l’histoire de l’Indochine française fut, jusqu’aux accords l’Indochine entre Chine et Japon, qui en précipita la fin.
de Genève qui y mirent fin en 1954, une aventure Dans une actualité marquée par le retour de la tension
hors normes. Lancée sans plan concerté, dans l’idée entre Est et Ouest, Le Figaro Histoire retrace la genèse
d’opposer une résistance locale à l’influence chinoise, de la guerre froide et la façon dont elle a opposé Russes
elle fut promue au rang de mission civilisatrice par la et Occidentaux sans dégénérer en guerre ouverte.
IIIe République pour justifier l’expansion coloniale. Côté reportage, il vous emmène sur le splendide
Le Figaro Histoire consacre un riche dossier au siècle site archéologique grec de Messène, récemment
asiatique de la France. De la découverte des temples tiré de l’oubli, et vous fait partager son enquête sur
d’Angkor à la défaite de Diên Biên Phu il y a soixante-dix le phénomène des expositions immersives, nouvelle
ans, les meilleurs spécialistes se penchent sur la réalité façon d’explorer et de donner le goût de l’histoire.
de la colonisation française, explorent les relations Le Figaro Histoire, 132 pages.
entre Français et Indochinois, décryptent la montée de

9
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ÉDITORIAL
SOMMAIRE

64 Les pères fondateurs Par Vincent Pomarède


70 Il était une fois la révolution ! Par Jean-Marie Tasset
IMAGES D’UNE EXPOSITION 78 Edgar Degas. Sur un fil Par François-Joseph Ambroselli
En 1874, les impressionnistes défraient la chronique 82 Ballerina Par Mélina de Courcy
en exposant de façon indépendante leurs tableaux. 84 Les oubliés de l’exposition de 1874 Par Antoine Naïk
Le musée d’Orsay en réunit les plus emblématiques, 88 La caserne des pompiers Par Stéphane Guégan
et leurs pendants au Salon officiel, en une exposition 94 L’ami Durand-Ruel Par François-Joseph Ambroselli
magnifique et passionnante. 102 Auguste Renoir. La joie du peintre Par Brice Ameille
106 Les jeunes filles en fleurs Par Dominique Bona
9 JOURNÉES AU SOLEIL DE L’IMPRESSIONNISME 108 L’homme couvert de tableaux Par Michel De Jaeghere
Par Albane Piot 114 Les écrivains à la rescousse Par Marie Zawisza
24 Frédéric et les copains 118 L’école buissonnière Par Michel Bernard
26 Monsieur Claude 126 Camille Pissarro. Le peintre à la barbe fleurie
28 Au bord de l’eau Par Claire Durand-Ruel Snollaerts
30 Notre avant-guerre 130 La main sur le berceau Par Dominique Bona
32 Impression, soleil levant 132 Le jour d’après Par Maximilien Ambroselli
34 Le salon des intransigeants 138 Incendiaires et pompiers Par Benjamin Olivennes
36 La gloire de Caillebotte
38 Monet quitte le navire UN PRINTEMPS IMPRESSIONNISTE
40 Berthe sur un grand pied 144 L’instant impressionniste Entretien avec Anne Robbins.
Propos recueillis par Isabelle Schmitz
UN NOUVEAU SOUFFLE 152 Féerie pour un autre soir Par Sophie Ailloud
44 Impressionnisme, soleil levant Par Wouter van der Veen 154 Un dimanche à la campagne Par Albane Piot
54 Claude Monet. Et la lumière fut Par Michel Bernard 158 L’impressionnisme à la mode normande Par Sophie Ailloud
58 A toute vapeur Par Mélina de Courcy 159 Le cœur sur la toile Par Isabelle Schmitz
60 Manet fut-il impressionniste ? Par Antoine Naïk 160 Plaisirs et lectures
En couverture : Impression, soleil levant (détail), par Claude Monet, 1872 (Paris, musée Marmottan Monet). © musée Marmottan Monet, Paris/Studio Baraja SLB.
En sommaire : Eugène Manet à l’île de Wight (détail), par Berthe Morisot, 1875 (Paris, musée Marmottan Monet). © Artothek/LA COLLECTION. En têtière : Claude Monet
Peignant son Jardin à Argenteuil, par Auguste Renoir, 1873 (Hartford, Wadsworth Atheneum Museum of Art). © akg-images/Fine Art Images/Heritage Images.

Société du Figaro. Siège social 23-25, rue de Provence, 75009 Paris. Le Figaro Hors-Série
est imprimé
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Editeur Robert Mergui. Directrice de la production Corinne Videau. Directrice de la fabrication Emmanuelle Dauer. 10-31-1557

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Origine du papier : Finlande. Taux de fibres recyclées : 0 %. Eutrophisation : Ptot 0,002 kg/tonne de papier. Mars 2024.
REMERCIEMENTS. CE NUMÉRO A ÉTÉ RÉALISÉ AVEC LA PRÉCIEUSE COLLABORATION DE WOUTER VAN DER VEEN, HISTORIEN DE L’ART, AMÉLIE HARDIVILLIER, DIRECTRICE DE LA COMMUNICATION DU MUSÉE D’ORSAY,
SILVIA CRISTINI ET CÉCILE CASTAGNOLA, ATTACHÉES DE PRESSE DU MUSÉE D’ORSAY, AGNÈS GARAUDEL, DIRECTRICE DE GEDEON EXPERIENCES, RENATO MIRACCO, CONSERVATEUR DE LA PINACOTHÈQUE GIUSEPPE DE NITTIS,
L’ABBÉ RAPHAËL COURNAULT, PAROISSE SAINT-SULPICE, MAI PHAM ET CYRIL ROSPARS, ADAGP, AUDE DURAND DELANNOY, ICONOGRAPHE AU MUSÉE D’ORSAY, PAUL-LOUIS ET FLAVIE DURAND-RUEL, LAURAN
ROTHSTEIN, ATELIER JEFF KOONS, JULIETTE ROY, MUSÉE DES BEAUX-ARTS ET D’ARCHÉOLOGIE DE BESANÇON, SABRINA SIARRI, MAISON ET JARDINS DE CLAUDE MONET – GIVERNY, VICTORIA NOIZET, HEYMANN ASSOCIÉS,
PASCAL BONAFOUX, HISTORIEN DE L’ART, PHILIPPE PIGUET, COMMISSAIRE GÉNÉRAL DU FESTIVAL NORMANDIE IMPRESSIONNISTE 2024, BLANDINE HUK, SECRÉTAIRE DE RÉDACTION, GUÉBILA ZAFATI, RÉDACTRICE
GRAPHIQUE, SOPHIE TROTIN, FABRICATION, ET KEY GRAPHIC, PHOTOGRAVURE.
© Lea CreSPi/Le Figaro Magazine

De quoi l’impressionnisme
Nous aimerions tant croire qu’ils ont tout inventé : la cou- Répudiant fondus et gradations, accentuant les contrastes,
leur, le mouvement, la lumière. Cela flatte en nous le goût des Manet avait dissipé le glacis qui faisait de l’œuvre d’art un objet
prodiges, en même temps que le romantisme qui s’attache à de contemplation en nous éloignant d’elle. Il avait aboli, avec
la geste révolutionnaire. Ils avaient dit : « Que la lumière soit », son sujet, la distance, pour nous impliquer très directement
et la lumière avait été. Ils avaient fait, pour nous, lever le soleil, dans l’action. Ses nus ne descendent pas de l’Olympe, ils invitent
et le monde en avait été transfiguré. le spectateur à se joindre à leurs parties fines ou à les retrouver
Notre époque a jeté par-dessus les moulins les autorités, les au bordel. Degas avait traqué l’instant dans la vie quotidienne, le
traditions, les disciplines pour se mettre à l’écoute du moi ; elle choix d’un chapeau, le travail d’une lingère ou les rites secrets
laisse parler nos individualités, notre subjectivisme dans un d’une femme à sa toilette. Il l’avait trouvé là où il relevait lui-
désordre qui nous paraît consubstantiel à la liberté. Elle trouve même d’une discipline : dans les coulisses de l’Opéra où s’exer-
dans les impressionnistes un miroir flatteur. Ils avaient, avant çaient les ballerines pour se faire elles-mêmes mouvement,
nous, renversé la table, et ils avaient fait naître un art nouveau en grâce, harmonie, beauté. Il en avait traduit la mélancolie et le
faisant jaillir la couleur comme un feu d’artifice dans la nuit noire. mystère. Renoir avait donné à un dimanche au bord de l’eau, un
Ils s’étaient libérés du jus de pipe de l’académisme en faisant rendez-vous sous la tonnelle, un bal populaire, l’éclat fugitif
couler à flots la vie même. Confrontés au capharnaüm d’un art d’un déjeuner de soleil. Monet avait tourné le dos à la lumière
officiel encombré de dieux dodus, de Vénus callipyges, de romaine qui baignait de manière uniforme, depuis Poussin, le
décors surchargés, ils avaient fracassé les images d’une mytho- paysage français pour se concentrer sur les variations incessan-
logie épuisée, d’une histoire usée jusqu’à la corde pour faire tes du ciel. Il avait créé un univers dont l’ordre se cachait sous les
sourdre la poésie du jeu inimitable de la lumière dans les arbres apparences du désordre et de la liberté. Reléguant toujours plus
de la forêt, des reflets du ciel sur les eaux et de la vie des hom- le sujet de ses toiles à la condition de prétexte pour traquer le
mes, campant ici une guinguette en bord de Seine, dressant plus sentiment de l’éphémère et révéler la singulière beauté du seul
loin le couvert d’un pique-nique dans l’ombre fraîche, arrêtant jeu de couleurs que nous offre l’univers, il avait, selon la consi-
ailleurs la course d’un fiacre, le geste d’une danseuse, sans négli- gne de Baudelaire, fait du transitoire l’éternel.
ger de faire émerger des brumes la silhouette massive d’une Cette quête leur avait valu bien des quolibets, à commencer
locomotive porteuse de l’essor de la technique moderne. Cha- par leur nom même, conçu comme une moquerie par leurs
cun de leurs tableaux avait la jeunesse et la fougue d’une barri- adversaires, et qu’ils avaient (fors Degas) accepté, par provoca-
cade érigée à Paris dans la fièvre, d’un manifeste contre une tion, d’assumer. Les obstacles n’étaient pas venus, pour autant,
bourgeoisie conformiste, ignorante, satisfaite. Ils s’étaient de là où on les attendrait. Les impressionnistes ne furent pas,
détournés du passé pour faire, comme nous, du nouveau. comme il arrive qu’on le laisse entendre, des avant-gardistes
Il est bien vrai que les artistes que l’on a regroupés sous le conspués par la bêtise réactionnaire, la droite à front de taureau,
nom d’impressionnistes ont fondé l’art moderne. Sans doute jamais en retard d’un contresens, définitivement aveugle au pro-
ne formaient-ils pas à proprement parler une école, et y avait-il grès. La révolution qu’ils mirent en œuvre coïncida certes à Paris
entre eux de profondes différences d’approche, de sensibi- avec l’avènement de la République. Mais elle se fit sans elle. Tho-
lité. Mais ils avaient, ensemble, découvert, par la magie de la mas Couture et Charles Gleyre, ces peintres pompiers dont
peinture en plein air, l’ampleur des variations que la lumière Manet, Monet, Pissarro, Renoir et Bazille avaient fui l’atelier,
imposait aux couleurs, jusqu’à dissoudre les formes du réel, à étaient de fervents républicains. L’exposition qui donnerait son
les recomposer à sa manière. Ils s’étaient ingéniés à fixer sur nom au rassemblement quelque peu hétéroclite des représen-
leurs toiles la fugacité de l’instant. A leur donner, partant, le tants de la « nouvelle peinture », rejetés par le Salon, se tint trois
caractère d’une victoire contre le temps qui passe et qui, par la ans après la chute du Second Empire, un an avant l’adoption des
magie du peintre, paraissait un moment suspendu, arrêté. Ils lois constitutionnelles de la IIIe République. Au rebours de ce que
n’avaient pas craint d’user dans leurs tableaux de couleurs pri- laisseraitpenserlatéléologieduprogressisme,ellen’enfutnulle-
maires, pour restituer, par la juxtaposition de tons complé- ment l’expression. C’en était fini du mécénat des princes de la
mentaires, la diffraction de la lumière. Ils avaient délaissé les Renaissance et des souverains du Grand Siècle qui avaient assuré
oripeaux de la mythologie, les emphases de la peinture d’his- à Raphaël et à Le Brun le vivre et le couvert. L’art était devenu,
toire pour se concentrer sur le spectacle de la nature et la poé- plus démocratiquement, un marché. Mais c’était justement le
sie de la vie quotidienne, en multipliant les cadrages les plus rôle du Salon d’éclairer les amateurs auxquels il revenait désor-
inattendus pour conjuguer, au naturel, la surprise. Ils nous maisdelefinancer.Labourgeoisiequelesimpressionnistesscan-
avaient appris à voir la beauté du monde tel qu’il est. dalisèrent était celle que le nouveau régime venait d’installer au

4 l nhors-série
Editorial par Michel De Jaeghere

est-il le nom ?
pouvoir et que comblaient les grandes machines exaltantes de
Gérôme et de Meissonier. « C’est curieux comme les républicains
sont réactionnaires quand ils parlent d’art », nota un jour Manet.
La révolution impressionniste était en réalité dressée tout
entière contre l’influence de David, dont la Révolution fran-
çaise avait fait le peintre officiel de la République : la prédomi-
nance de la peinture d’histoire et, dans cette peinture, la mise
en avant d’épisodes exaltants susceptibles de porter les
citoyens à la vertu (elle avait supplanté dans ce rôle la peinture

© AED/Opale.photo.
religieuse, tenue aux marges après avoir indûment occupé
presque toute la place pendant plusieurs siècles), la préémi-
nence du trait sur la couleur, perpétuée après lui par Ingres et
par ses disciples, la vocation à donner une œuvre dont la puis-
sance expressive, la moralité, la grandiloquence assurent la
solidité, la permanence, l’éternité peut-être. Son triomphe
avait eu, au XIXe siècle, la nature d’un retour au sérieux, après Mais les frères Le Nain en avaient fait autant au XVIIe siècle
les vains libertinages de Fragonard et Boucher, les fêtes galan- (Van Gogh s’en souviendrait en peignant ses Mangeurs de pom-
tes de Watteau. En répudiant son héritage, les impressionnis- mes de terre), comme, avant eux, Velázquez dans ses bodego-
tes ne se dressaient pas contre la tradition, le passé, la leçon nes. Monet avait entrepris de faire de la variation du jour le sujet
des siècles : leur démarche consista bien plutôt en un recours à même de ses toiles, sans égard pour un motif devenu le support
la tradition la plus ancienne contre une modernité encalminée des reflets du soleil : c’est ce qu’avait entrepris un demi-siècle
dans la répétition gâteuse des formules d’un retour à l’antique avant lui Turner et, plus anciennement encore, Claude Lorrain,
qui s’était voulu la marque du monde nouveau. dont les ports de mer au soleil couchant préfigurent, à deux siè-
Ce qui frappe, quand on contemple les chefs-d’œuvre que le cles de distance, les Cathédrales de Rouen et Impression, soleil
musée d’Orsay a rassemblés aujourd’hui pour célébrer la nais- levant. Il avait tourné le dos aux dégradés ombreux dans quoi
sance de l’impressionnisme, c’est au contraire à quel point ils l’art officiel aimait à nimber ses sujets, pour faire surgir des cou-
sont tributaires de l’histoire de l’art qui les a précédés. La supré- leurs fraîches.C’est cequ’avaient fait,avant lui, les primitifs sien-
matiequ’ilsrevendiquentpourlacouleurétaitcelle-làmêmeque nois autant que Giotto ou Fra Angelico, Piero Della Francesca ou
défendaient les peintres de Venise, au XVIe siècle, contre ceux de les maniéristes Pontormo et Rosso Fiorentino.
Florence, adeptes de la primauté du dessin. Véronèse avait, Il serait certes absurde de nier la nouveauté qu’a représen-
avant eux, fait vibrer les contours de ses personnages pour faire tée la naissance de l’impressionnisme et le tournant qu’il a
vivre la couleur de sa vie propre. Vermeer avait comme eux tenté induit dans l’histoire de la peinture. Mais la révolution dont
de suspendre le temps pour nous donner à voir le secret de l’exis- ses tenants étaient porteurs ne procédait pas d’un mépris du
tence à travers le mystère de l’instant. Watteau avait poursuivi la passé : d’une méditation, au contraire, de la leçon des maî-
même quête. Monet, Pissarro, Cézanne peignaient sur le motif, tres. Et c’est ce qui rend leur aventure plus fascinante et plus
à l’école de Corot. Mais celui-ci s’était lui-même inscrit dans la féconde encore que si elle avait procédé d’un génie inexplica-
lignée de Jan Brueghel au tournant du XVIIe siècle, de Fragonard ble, d’une capacité d’innovation visionnaire. Ils nous montrent
au XVIIIe, pour explorer les trouées de la lumière perçant les fron- à la fois que la tradition est critique, qu’elle ne peut se conten-
daisons de la forêt.Le Déjeuner sur l’herbede Manet doit presque ter de répétitions usées, et que le ressort du progrès réside
tout au Concert champêtre de Titien, à La Tempête de Giorgione. dans un renouvellement qui puise dans les outres anciennes
Lui-même hantait les salles du Louvre en quête des enseigne- pour en tirer du vin nouveau. 3
ments de ses prédécesseurs. Ses toiles espagnoles sont d’un
élève de Velázquez et de Goya. Les Flamands du XVIIe siècle
avaient accoutumé de peindre des « joyeuses compagnies » qui V
ARIATIONS En haut : Londres, le parlement.
préfigurent les fêtes populaires immortalisées par Renoir au Trouée de soleil dans le brouillard, par Claude Monet, 1904
borddelaSeine.ManetetDegassefirentcertes,àl’appeldeBau- (Paris, musée d’Orsay). L’œuvre est fortement marquée
delaire, les « peintres de la vie moderne »,tournantle dos à la pein- par l’influence des deux toiles consacrées en 1834-1835
ture d’histoire pour prendre leurs sujets dans la vie quotidienne. par William Turner à l’incendie du monument.

hors-sérien l 5
© the National Gallery of Art, Washington.

IMAGES
D’UNE EXPOSITION

IMPRESSIO
C’était il y a cent cinquante ans. Refusés
une énième fois par le Salon, des peintres
montaient, à leurs frais, une toute première
exposition, pour faire connaître au public
leurs œuvres en quête de vie et de grand air.
Ils avaient pour nom Monet, Degas, Renoir, TULLE ILLUSION
Ci-dessus : La Danseuse
Pissarro, Berthe Morisot… Le musée d’Orsay (détail), par Auguste Renoir,
1874 (Washington,

ONNISME
rend hommage dans une splendide exposition National Gallery of Art).

à des artistes qui avaient, alors, été conspués


par une partie de la critique. Morceaux choisis.
QUI TROMPE-T-ON
ICI ?
« Je lisais tout à l’heure
dans un journal très
grave que la doctrine de
M. Manet exigerait
de longues explications :
explications ? Une
doctrine ? Mais qui
trompe-t-on ici ? Faut-il
être initié pour
comprendre une peinture
dont tout le secret
consiste en ceci que
l’artiste s’arrête où la
difficulté commence ? Car
voilà tout le secret de ces
impressionnalistes : ils se
contentent d’indications
rapides qui suppriment
le travail et le style. La
chose est trop commode.
Certes, les banalités
de M. Bouguereau ou les
galantes Académies de
M. Léon Perrault ne m’ont
pas trouvé indulgent ;
mais faut-il l’être, par
contre, pour M. Manet, qui
ferait détester la vérité
et le réalisme et qui, loin
de les présenter tout nets
et tout francs, les habille
à sa guise et les affuble
des plus désagréables
oripeaux ? Et voilà que
© Image Courtesy National Gallery of Art, Washington.

ces oripeaux deviennent


une doctrine ! Grand
merci. L’Académie nous
suffisait. »
Jules Claretie, « Salon de 1874
à Paris », L’Indépendance belge,
13 juin 1874.

Le Bal de l’Opéra,
par Edouard Manet, 1873
(Washington, National
Gallery of Art). La toile a été
refusée au Salon de 1874.
DÉMENCE
PICTURALE
« Ces soi-disant
artistes s’intitulent les
intransigeants, les
impressionnistes ; ils
prennent des toiles,
de la couleur et des
brosses, jettent au hasard
quelques tons et signent
le tout. C’est ainsi qu’à
la Ville-Evrard, des esprits
égarés ramassent les
cailloux sur leur chemin
et se figurent qu’ils
ont trouvé des diamants.
Effroyable spectacle
que la vanité humaine
s’égarant jusqu’à la
démence. Faites donc
comprendre à M. Pisarro
(sic) que les arbres ne
sont pas violets, que le
ciel n’est pas d’un ton
beurre frais, que dans
aucun pays on ne voit les
choses qu’il peint et
qu’aucune intelligence ne
peut adopter de pareils
égarements ! Autant
perdre votre temps à
vouloir faire comprendre
à un pensionnaire
du docteur Blanche, se
croyant le pape, qu’il
habite les Batignolles
et non le Vatican ».
© Photo Josse/Bridgeman Images.

Albert Wolff, « Le Calendrier


parisien », Le Figaro, 3 avril 1876.

Les Toits rouges, coin


de village, effet d’hiver, par
Camille Pissarro, 1877
(Paris, musée d’Orsay).
L’ÉCOLE
DE L’IMPRESSION
« Restent donc
MM. Degas, Cézanne,
Monnet (sic), Sisley,
Pissaro (sic), Mlle Berthe
Morisot, etc., etc., les
disciples de M. Manet, les
pionniers de la peinture de
l’avenir, les représentants
les plus convaincus
et les plus autorisés
de l’Ecole de l’impression.
Cette école supprime
deux choses : la ligne sans
laquelle il est impossible
de reproduire la forme
d’un être animé ou
d’une chose, et la couleur
qui donne à la forme
l’apparence de la réalité.
Salissez de blanc et de noir
les trois quarts d’une toile,
frottez le reste de jaune,
piquez au hasard des
taches rouges et bleues,
vous aurez une impression
du printemps devant
laquelle les adeptes
tomberont en extase. (…)
Quand il s’agit d’une figure
humaine, c’est bien autre
chose ; le but n’est plus
d’en rendre la forme,
le modelé, l’expression,
il suffit d’en rendre
l’impression sans ligne
arrêtée, sans couleur, sans
ombre ni lumière ; pour
réaliser une théorie aussi
extravagante on tombe
dans un gâchis insensé,
fou, grotesque, sans
précédents heureusement
dans l’art, car c’est tout
© Museum of Fine Arts, Boston. All Rights Reserved.

simplement la négation
des règles les plus
élémentaires du dessin
et de la peinture. »
Emile Cardon, « Avant le Salon.
L’Exposition des Révoltés »,
La Presse, 29 avril 1874.

Aux courses en province,


par Edgar Degas, vers
1869 (Boston, Museum
of Fine Arts).
UN ÉCLAT
TAPAGEUR
« Ici, au contraire, la ligne
semble tracée au hasard,
par la main d’un aveugle,
et la couleur n’est autre
chose que la débauche de
tous les rayons de l’arc-
en-ciel qui se sont brisés
au sortir du prisme.
(…) II serait injuste de
contester à M. Claude
Monet une certaine
puissance de coloris dont
il fait, du reste, un très
regrettable emploi, car
il ne semble l’employer
que pour se rendre
désagréable aux gens.
Je ne sais où il a vu les
paysages qu’il reproduit ;
mais je ne crois point
qu’il en ait trouvé le
modèle dans la nature.
Rien de plus faux que
cette lumière distribuée
au hasard, et que ces tons
violents si bien faits
pour blesser une rétine
délicate. Qu’il y ait
de l’éclat dans cette
palette, je n’aurais garde
de le nier. Mais c’est
un éclat tapageur
et de mauvais goût. »
Louis Enault, « Mouvement
artistique. L’exposition des
intransigeants dans la galerie
© Artothek/LA COLLECTION.

de Durand-Ruelle (sic) »,
Le Constitutionnel, 10 avril 1876.

Coquelicots, par Claude


Monet, 1873 (Paris, musée
d’Orsay).
SOLEIL TROMPEUR
« Oh ! ce fut une rude
journée que celle où je me
risquai à la première
exposition du boulevard
des Capucines en
compagnie de M. Joseph
Vincent, paysagiste
(…). L’imprudent était
venu là sans penser
à mal ; il croyait voir
de la peinture comme
on en voit partout,
bonne et mauvaise,
plutôt mauvaise que
bonne, mais non pas
attentatoire aux bonnes
mœurs artistiques,
au culte de la forme et au
respect des maîtres. (…)
– C’est la vibration
du ton qui vous étonne.
– Dites le torchonné
du ton, et je vous
comprendrai mieux.
– Ah ! Corot, Corot, que
de crimes on commet
en ton nom ! (…) Que
représente cette toile ?
(…) – “IMPRESSION,
Soleil levant.”
– Impression, j’en étais
sûr. Je me disais aussi,
puisque je suis
impressionné, il doit
y avoir de l’impression
là-dedans… Et quelle
liberté, quelle aisance
© musée Marmottan Monet, Paris/Studio Baraja SLB.

dans la facture !
Le papier peint à l’état
embryonnaire est
encore plus fait que
cette marine-là ! »
Louis Leroy, « L’Exposition
des impressionnistes »,
Le Charivari, 25 avril 1874.

Impression, soleil levant,


par Claude Monet,
1872 (Paris, musée
Marmottan Monet).
LA SEULE
IMPRESSIONNISTE
« La vérité, c’est qu’il n’y
a qu’un impressionniste
dans le groupe de la rue
Le Peletier ; c’est
Mlle Berthe Morisot.
On l’a déjà louée : il faut
la louer encore. Jamais
Mlle Morisot ne terminera
un tableau, un pastel
ou une aquarelle ; elle fait
des préfaces pour
les livres qu’elle n’écrira
point : mais lorsqu’elle
joue avec la gamme
des tons clairs, elle trouve
des gris d’une finesse
extrême et des roses de
la pâleur la plus délicate.
Mlle Morisot a aussi
des accès d’audace. Dans
ses marines, elle enlève,
sur des ciels hardiment
azurés, des bateaux
verts, des bateaux jaunes
© Image courtesy Christie’s Images Limited.

qui ont le courage


de leur tonalité neuve
et flambante. »
Paul Mantz, « L’Exposition
des peintres impressionnistes »,
Le Temps, 22 avril 1877.

Cache-cache, par Berthe


Morisot, 1873 (collection
particulière).
QUE M. RENOIR
SE MÉFIE !
« M. Renoir avait, l’an
passé, de bien étranges
crèmes jaunes, violettes
orangées, qu’il décorait
du nom de portraits.
Il a fait un grand chemin,
depuis l’an passé.
J’admire la jolie
Mlle Samary d’avoir laissé
exposer le soi-disant
portrait où il nous la
montre avec des épaules
verdâtres et un teint
couleur de citron. C’est
une rare abnégation
qui prouve en faveur de
sa bonté. (…) – Y a-t-il
assez de violet, assez de
mélange du jaune et du
bleu dans la Balançoire,
ou dans le grand
tableau du Bal du moulin
à la Galette, qui fait
d’un salon à l’autre
vis-à-vis aux Parapluies
de M. Caillebotte ? Les
personnages ne sont pas
dessinés, ils sont à peine
ébauchés. – Les études
de M. Renoir ne sont pas
assez fortes encore pour
qu’il puisse se permettre
la représentation
d’une scène contenant
de nombreux
© Musée d’Orsay, Dist. RMN-Grand Palais/Patrice Schmidt.

personnages. Qu’il se
méfie des compliments
que d’imprudents amis
pourront lui adresser ! »
Charles Bigot, « Causerie
artistique. L’Exposition
des “impressionnistes” »,
La Revue politique
et littéraire, 28 avril 1877.

Bal du moulin de la Galette,


par Auguste Renoir, 1876
(Paris, musée d’Orsay).
© The Art Institute of Chicago/CC0.

9 JOURNÉES AU SOLEIL
DE L’IMPRESSIONNISME
PAR ALBANE PIOT

IMPRESSIO
L’acte de naissance de l’impressionnisme
n’a jamais été retrouvé. Cette nouvelle manière
de peindre, qui donna à l’art de la fin
du XIXe siècle le visage de l’avenir, fut tissée
des rencontres des artistes, de leurs recherches,
COQUETTE
de leurs enthousiasmes comme de leurs misères Ci-dessus : Femme
à sa toilette (détail), par
et de leurs incertitudes. L’exposition de 1874 Berthe Morisot, 1875-
1880 (Chicago, The Art

ONNISME
avait suscité de grandes attentes. En 1886, Institute of Chicago).

la huitième et dernière exposition impressionniste


signait la fin de la cordée.
9 JOURNÉES AU SOLEIL DE L’IMPRESSIONNISME

Novembre 1862
FRÉDÉRIC ET LES COPAINS
Dans l’atelier de Charles Gleyre, Bazille rencontre Renoir, Sisley, Monet…
Des apprentis ivres de grand air et de motif vivant.

I
l se souvient de ce début d’automne. Tout fraîchement débar- est assez fort en paysage », prodigue ses conseils à Bazille. Ils
qué à Paris, ses yeux brillaient encore du soleil du Midi, et il aiment à peindre vite ce qu’un coup d’œil furtif saisit en un ins-
avait le cœur chaud des bons adieux reçus. Très vite, il s’était tant, quel que soit le motif après tout, tant qu’il est, devant eux,
mis en quête d’un atelier de peinture, repensant à ses leçons de vivant, vibrant dans la douce lumière du printemps. Et Renoir rit
dessin chez le sculpteur Baussan, à Montpellier. Elles ont com- de voir Monet, dandy ombrageux perpétuellement ruiné, si petit
pensé le dégoût et l’ennui que la faculté de médecine lui a tou- à côté du grand Méridional attentif, généreux et jovial. Ils revien-
jours causés. Pour rassurer son père, un agronome et viticulteur dront souvent se rafraîchir les yeux que déçoivent les succès des
d’unegrandefamilleprotestantequigèrelesdomainesfamiliaux officiels du Salon, « qui ne cherchent guère, enrage Bazille, qu’à
deMéricetdeSaint-Sauveur,Frédérics’estengagéàalleraubout gagner de l’argent, en flattant les goûts, le plus souvent faux, du
deson doctoratdemédecine.Mais sonbut à lui estde parfaire son public ». Chez ses cousins Lejosne, sur l’avenue Trudaine, Bazille
art, encore trop maladroit. Son cousin, Eugène Castelnau, lui a rencontre Baudelaire, Verlaine, Fantin-Latour, Zola, Nadar.
conseillé l’atelier par lequel lui-même était passé : celui de Char- Quand Manet provoque un scandale en présentant au Salon des
les Gleyre, un Suisse d’environ soixante ans, qui a formé Gérôme, refusés son Déjeuner sur l’herbe, le commandant Lejosne offre
ne fait point payer ses élèves et lui laisserait, a-t-il dit, une grande chez lui un banquet en son honneur. Pour Bazille, le déjeuner est
liberté. Amoureux de la forme, du dessin, de l’antique, Gleyre a, un modèle, tout empli d’air et de lumière. Monet aussi le presse,
depuisLeSoirouLesIllusionsperdues,sonchef-d’œuvre,quelque l’oppresse parfois, et le stimule. Frédéric pose pour lui aux côtés
chose dans sa manière de peindre, une douceur, une liberté à de Camille pour sa version du déjeuner sur l’herbe, et achètera
l’égard de tout modèle, qui rend presque accessibles même ses même ses Femmes au jardin. Ce sera jusqu’au bout sa recherche,
héros mythiques. Il sait comment abolir la distance des siècles. nourrie tous les étés par ses séjours à Méric, son « paradis des
Bazille est arrivé, un de ces matins gris, 69, rue de Vaugirard, grandes vacances » : intégrer la figure vraie dans un cadre de plein
un peu gauche et ému. Devant une estrade dressée pour le air et traduire sous ses pinceaux la puissance du jour. Après La
modèle, des tabourets, des chaises basses, quelques cheva- RoberoseetLePetitJardinier,saRéuniondefamilleserasonmani-
lets et des planches à dessin constituent le mobilier sommaire feste, aussi bien qu’un hommage aux siens et à sa terre, ultime
de la grande pièce. Un poêle pour se chauffer. Il est revenu le déclaration avant que la guerre ne le fauche, trop tôt. A. P.
lendemain et depuis, chaque matin, cantonnant la médecine à
ses après-midi. Il a bien quelques fois la nostalgie du Sud, des
Baussan, des amis, et l’écrit à son père : « j’ai une indigestion de
murailles et de rues ». Mais il travaille chaque jour avec acharne-
ment, et le « Patron », pourtant avare de compliments, l’a même
© akg-images/Laurent Lecat. © The Art Institute of Chicago/CC0.

félicité pour ses progrès certains. A l’atelier, il s’est fait des amis :
Pierre-Auguste Renoir, un fils de tailleur entré un an plus tôt
chez Gleyre, Alfred Sisley, le vicomte Ludovic-Napoléon Lepic,
fils de l’aide de camp de Napoléon III, « et un autre du Havre
nommé Monet », qui, trop rétif à l’enseignement académique,
n’est resté que trois mois. Ensemble, ils ont vingt ans et l’envie
d’en découdre. Ensemble, ils travaillent et ils jouent. Ils montent
une pièce de théâtre, La Tour de Nesle, que Gérôme vient voir, et
Régamey caricature pour Le Boulevard. Le personnage si long
tout à gauche du dessin, c’est lui, Frédéric Bazille.
Au printemps de 1863, Renoir, Bazille et Monet s’en vont pein- À L’OMBRE Ci-dessus : Réunion de famille,
dreenpleinair,enforêtdeFontainebleau,commeleursaînés,les par Frédéric Bazille, entre 1867 et 1868 (Paris, musée
peintres de Barbizon. Les journées sont radieuses. Ils passent au d’Orsay). Le peintre s’est figuré debout, à l’extrême
Cheval Blanc, à Chailly, des soirées mémorables, peuplées de gauche. Page de droite : Autoportrait, par Frédéric Bazille,
rires, de verres, de jeux et de silence, d’idéal partagé. Monet, « qui 1865-1866 (Chicago, The Art Institute of Chicago).

24 l nhors-série
9 JOURNÉES AU SOLEIL DE L’IMPRESSIONNISME

20 mai 1866
MONSIEUR CLAUDE
Voix discordante parmi ses pairs, Zola étrille les maîtres du Salon
et défend Manet de leurs ricanements : il est renvoyé de son journal.

R
emercié après deux mois d’exercice, voilà qui est brutal. à l’entremise de certains compagnons du café Guerbois, l’atelier
EtrechefdelapublicitéchezHachetteétaitmafoiplustran- de l’artiste, rue Guyot, dans la plaine Monceau, où il a revu Le
quille. Mais ça n’est pas en sinécure qu’on éprouve son Déjeuner sur l’herbe, Olympia, Le Fifre. Sa manière comme son
talent. Dieu merci, il conserve sa rubrique bibliographique au courage l’éblouissent. Il aime la franchise de son trait, ses figu-
journal, car, pour l’heure, le voilà à l’index de la critique d’art. res puissantes, ses contrastes énergiques, sa recherche des tons
Raccrochée pour un moment, la casquette de Monsieur Claude, justes, qu’il désire tant lui-même en sa littérature.
salonnier de L’Evénement ! Juste retour de bâton, rira-t-on chez L’esclandre a rapproché les deux hommes. Manet invite Zola
les patrons et autres bourgeois collet monté qui l’ont vilipendé à dîner rue de Saint-Pétersbourg. A la suite d’une deuxième
auprès du directeur. Mais lui le sait, le sent, le veut, ça n’est là visite à l’atelier du peintre, Zola rédige plus qu’un article, une
qu’une étape, à peine un obstacle, doux-amer, sur la voie de la véritable étude qui paraît le 1er janvier 1867 dans la Revue du
gloire : la démonstration éclatante de son flair. Tant d’émoi, c’est XIXe siècle sous le titre : « Une nouvelle manière en peinture.
un aveu du monde, que la postérité louera : Monsieur Claude Edouard Manet. » Il y fait goûter par les mots les tableaux que
aura vu juste, avant les autres. A vingt-six ans, et l’audace dans l’artiste ne pourra présenter à l’Exposition universelle et qu’il a
le sang, sans expérience encore de la critique, Zola, de son vrai prévu de montrer sous forme d’exposition particulière avenue
nom, n’a pas les yeux brûlés, comme les autres, par trop d’années de l’Alma, au mois de juin. « Si j’avais été là, j’aurais prié l’ama-
de conventions picturales. Mais voilà un moment qu’il fréquente teur de se mettre à une distance respectueuse ; il aurait alors vu que
les ateliers, les galeries, les cafés de rapins. Voilà bien dix ans ces taches vivaient, que la foule parlait… » Et il loue l’art qu’il veut
qu’il parle d’art enfin avec un vieil ami nommé Cézanne. contribuer à faire advenir, celui qui saurait se mettre au service
Ce 20 mai 1866, Emile Zola repousse les pages déjà froissées de « la véritable beauté : la vie, la vie dans ses mille expressions,
de L’Evénement sur le bois noirci de son bureau chargé de livres, toujours changeantes, toujours nouvelles… » Ses premiers livres
passe une main distraite dans sa barbe brune et soyeuse. Un de jeunesse ont fait quelque bruit, mais paraissaient loin
sourire léger éclaire son visage pâle. Son dernier article pour encore de ces admirations et de ces théories. Pourtant, en 1867,
cette chronique que Villemessant a confiée pour la suite à un sa sulfureuse Thérèse Raquin, héritière d’Olympia dans la forme
autre « salonnier » ne manque pas de panache : « Adieux d’un cri- et le fond, en sera toute pétrie. Et Manet lui offrira ce beau por-
tique d’art », a-t-il titré, en coup de chapeau, avec l’assurance trait sombre, la taille d’un homme assis, campant Zola songeur,
d’un barbon de la scène le jour de sa dernière. « J’ai défendu avec en évidence sur un bureau étroit la mince couverture
M. Manet, comme je défendrai dans ma vie toute individualité fran- bleue de l’article à son nom. A. P.
che qui sera attaquée. Je serai toujours du parti des vaincus. Il y a
photos : © GrandPalaisRmn (musée d’Orsay)/Hervé Lewandowski.

une lutte évidente entre les tempéraments indomptables et la foule.


Je suis pour les tempéraments, et j’attaque la foule. » Cette foule, LE DÉFENSEUR
qui ne lui pardonne pas d’avoir étrillé si vertement les peintres Ci-contre : Le Fifre,
à la mode, d’histoire et de boudoir, Gérôme, Meissonier, Vernet, par Edouard Manet, 1866
Cabanel, Bouguereau et les autres ! Pire, de s’être fait le défen- (Paris, musée d’Orsay). La
seur de peintres inconnus, et surtout d’avoir mis au pinacle celui toile fut rejetée par le jury
dont tout le monde rit, Manet, dont le Salon a refusé les deux du Salon de 1866. « Nous
envois de cette année : Le Fifre et L’Acteur tragique. Zola lui a rions de Manet, prophétise
même consacré un article entier, le 7 mai, ce qui n’était encore alors Zola, et ce seront
jamais arrivé au peintre d’Olympia, qui s’est fendu d’une lettre nos fils qui s’extasieront en
pour le remercier. Il apprécie cet élégant héritier, blond et racé, face de ses toiles. » Pour
si franchement déterminé à suivre une vocation irrésistible, le remercier de son soutien,
celle de peindre ce qu’il voit comme il le voit ; ce charmant désin- Manet fit le portrait de Zola
volte dédaignant toute forme de tapage et qui s’étonne d’être (page de droite, 1868, Paris,
devenu malgré lui le drapeau d’une révolte des jeunes peintres musée d’Orsay), scellant
contre leurs juges. Il l’a rencontré il y a peu, a visité en avril, grâce le début d’une amitié fidèle.

26 l nhors-série
9 JOURNÉES AU SOLEIL DE L’IMPRESSIONNISME

Eté 1869
AU BORD DE L’EAU
Pour oublier la misère et la véhémence du Salon à leur égard, Monet
et Renoir vont peindre à La Grenouillère, la guinguette où Paris s’encanaille.

C
ette année, le Salon a été bien sévère. Bazille l’écrit à ses presque immobile glissent des embarcations de toutes for-
parents : « Le jury a fait un grand carnage parmi les toiles mes, que les canotiers aux bras nus manœuvrent en sifflotant.
des quatre ou cinq jeunes peintres avec lesquels nous nous Le canotage est à la mode et les guinguettes aussi. Les berges
entendons bien. J’ai une seule toile reçue : La Femme (La Vue de du fleuve sont couvertes de gens qui attendent le passeur et
village). (…) Ce qui me fait plaisir c’est qu’il y a contre nous une son bac pour rejoindre le café. Là-bas on crie, on danse, on
vraie animosité. C’est M. Gérôme qui a fait tout le mal ; il nous a boit, on chahute. Maupassant, client fidèle, se délecte du
traités de bande de fous et a déclaré qu’il croyait de son devoir de tableau de cette société tapageuse et roublarde : « Car on sent
tout faire pour empêcher nos peintures de paraître. » Manet, là, à pleines narines, toute l’écume du monde, toute la crapulerie
« qu’on n’ose plus refuser », expose Le Balcon et Le Déjeuner distinguée, toute la moisissure de la société parisienne : mélange
dans l’atelier. Mais Monet, Sisley, Cézanne sont totalement de calicots, de cabotins, d’infimes journalistes, de gentilshommes
exclus. Monet est « plus malheureux que jamais ». Les temps en curatelle, de boursicotiers véreux, de noceurs tarés, de vieux
sont durs et l’argent manque. Bazille regagne le Midi avec viveurs pourris ; cohue interlope de tous les êtres suspects, à moi-
les dessins de ses hommes nus qui deviendront sa Scène tié connus, à moitié perdus, à moitié salués, à moitié déshonorés,
d’été. Profondément découragé, il reste sourd aux appels au filous, fripons, procureurs de femmes, chevaliers d’industrie à
secours de son ami qui lui réclame de l’argent : « nous mourons l’allure digne, à l’air matamore qui semble dire : “Le premier qui
de faim, et c’est à la lettre ». Monet est en rage. Oh, non pas me traite de gredin, je le crève.” »
contre son ami, qui fait bien ce qu’il peut et s’est toujours mon- Côte à côte, les deux amis peignent du même point de vue le
tré fidèle. Non. Mais contre la pusillanimité des marchands Pot à fleurs, puis la passerelle qui conduit du Pot à fleurs à l’île,
d’art, contre l’intransigeance obtuse des juges de la peinture, et l’encombrement des chaloupes prêtes à la promenade.
contre l’aveuglement moutonnier du bourgeois, ça… Des Chez l’un comme chez l’autre, la touche prend le pas sur la
écailles sur les yeux ! Ils ne savent donc pas voir, admettre ce ligne, fragmentée et mouvante, abrège le dessin pour suggé-
© National Gallery Global Limited/akg. © Foto : Anna Danielsson/Nationalmuseum-CC BY-SA .

qui est vrai et vivant, et qui danse, change et rit ! rer l’instant, le mouvement des silhouettes distantes et anony-
Camille ne se plaint pas, éternellement patiente, elle fait sau- mes, comme fondues dans le paysage de nature, arbres et eau,
ter sur ses genoux leur tout petit garçon : Jean va avoir deux écrasé de soleil moite. Cette esthétique du fugitif, de l’instant
ans. Et Monet redouble de colère et de honte de ne pas leur qui déjà se transforme, cette expression rapide, sensible et
offrir une vie décente et sûre. Alors il va trouver Renoir, qui vit sensuelle d’un moment fugace, c’est l’impressionnisme qui
les mêmes affres, toujours prêt à comprendre, à soutenir, à s’invente, cinq ans avant la lettre, sous le pinceau de deux
rire. Ensemble ils vont chercher au bord de la Seine les diapru- compagnons d’infortune. A. P.
res de la lumière d’été qui dissout
toutes formes dans un chatoiement
de couleurs vertes et bleues. Façon EN GOGUETTE
de se serrer les coudes. Jamais leur Attirés par le charme de l’île
art n’aura été aussi proche que cet de Croissy, le « Madagascar
été-là. Ils sont allés poser leur che- de la Seine », les Parisiens
valet et leur toile près de La Gre- se bousculent à La Grenouillère.
nouillère, ce grand café flottant où Ouvert en 1858, le café flottant
Paris s’encanaille. Couvert d’un fut l’objet de six toiles de Monet
toit goudronné porté par des colon- et Renoir à l’été 1869 (ci-contre,
nes de bois, il est relié à l’île de Bains à La Grenouillère, par
Croissy par deux passerelles. L’une Monet, Londres, The National
d’entre elles communique avec cet Gallery ; page de droite,
îlot minuscule planté d’un arbre détail du Pot à fleurs dans La
que l’on appelle le Pot à fleurs, et Grenouillère, par Renoir, 1869,
près duquel on se baigne. Sur l’eau Stockholm, Nationalmuseum).

28 l nhors-série
9 JOURNÉES AU SOLEIL DE L’IMPRESSIONNISME

Eté 1870
NOTRE AVANT-GUERRE
Giuseppe De Nittis est la coqueluche des salons parisiens. Mais c’est
à la campagne, en compagnie de Manet, qu’il révèle le meilleur de son art.

A
h ! comme ils sont bien heureux de revenir ici pour un Tel je l’ai vu toujours. C’est une âme ensoleillée que j’aime. » Les
nouveau printemps, et un second été, loin du gris de deuxartistespartagentl’amourduréel,etaussiceluidel’artjapo-
Paris, dans cette villa de campagne qu’ils louent à La nais, en vogue depuis l’Exposition universelle de 1867. Manet en
Jonchère, non loin de Bougival. Giuseppe est amoureux. De est féru, lui emprunte pour ses marines ses formats oblongs,
sa femme et de la France. Il a épousé Léontine le 29 avril 1869, la habituels à l’estampe japonaise, et a aimé placer dans le portrait
veille de sa première exposition au Salon. Frédéric Reitlinger, de Zola un très beau paravent. Giuseppe De Nittis bientôt en
le marchand de tableaux avec qui il a signé son tout premier habillera les murs de ses demeures parisiennes où se presseront
contrat, a été son témoin. Ce contrat lui apporte un confort leurs amis, les Goncourt, les Daudet, Degas, Zola, Heredia…
auquel Léontine veille. Elle ambitionne beaucoup pour lui, pour Hélas, les nouvelles politiques sont venues assombrir le gai
sa carrière et pour leur vie mondaine. Elle l’introduit partout où tableau de ce début d’été. Manet si patriote s’est fait plus taci-
elle le peut et lui sert d’interprète quand son français chantant turne. Il regagne Paris, pour avoir les dépêches. Il le soutient
est trop insuffisant. Elle ressemble paraît-il à la mère qu’il perdit avec passion : si la mauvaise politique de l’empire est cause du
quand il avait trois ans et qu’il vivait encore au soleil d’Italie. mal, il faut se débarrasser de l’empire, mais ne pas accuser
Les rives de la Seine lui sont un enchantement, lui qui aime tant l’armée ! Pour remercier son hôte, il envoie à De Nittis Au jardin,
peindre en plein air. Passion qui lui valut autrefois son renvoi de qu’il a fait justement dans le jardin en fleurs de la rue Franklin où
l’Académie des beaux-arts de Naples, dont il séchait les cours vivent les Morisot. La jeune mère qui pose sur l’herbe, c’est
pour aller peindre dehors. Ici, il peint chaque jour « les chers pay- Edma, sœur de Berthe, qui vient d’accoucher de Jeanne. Auprès
sages, d’un vert tendre de jeunesse, et les saulaies presque grises des d’elle, leur frère Tiburce. Il y a un peu de Berthe dans ce tableau,
rives et les brumes transparentes et les ciels pâles. (…) Si tout cela une douceur, quelque chose d’intime, la touche un peu trem-
n’est pas ma terre natale, c’est le pays qu’on épouse par amour ». Il blée. En échange, De Nittis lui fait parvenir un portrait de jeune
© Nasjonalmuseet/Anne Hansteen. © courtesy galleria bottegaantica milano , collezione privata.

va travailler sur l’eau, dès le matin, se promène le soir tandis que femme, au pastel, avec ces quelques mots : « Mon cher Manet,
lanuit tombe, etpasseà travers champs,pour raccourcirlaroute, pardonnez ce pauvre étranger qui ne sait pas vous dire tout le plaisir
en portant sa femme dans les bras les jours où il a plu, « sûr de ma que vous lui avez fait et qui voudrait tant vous payer de retour… » La
force et content de la montrer ». Cela le change de ce qu’il fait à guerre est là. Puis la Commune. Manet fait d’abord son service
Paris, où par désir de plaire et pour se faire une place, il produit dans la Garde nationale, puis dans l’artillerie. Et De Nittis quitte
surtout dans le genre historique et la mode lancée par Fortuny la France pour sa ville natale de Barletta. A. P.
de représenter les gens en costume du XVIIIe siècle. Cecioni l’a
d’ailleurs vertement critiqué quand il a vu les deux tableaux qu’il
expose au Salon cette année : La Femme aux perroquets et Une UN ITALIEN
réception intime. Il y a trop de Fortuny dedans, pas assez de lui- À PARIS
même, Giuseppe De Nittis, grand amoureux des ciels. Il a com- Ci-contre : Portrait
pris et en est résolu, il veut être à nouveau l’interprète du vrai. du peintre Giuseppe
Dans la petite maison de La Jonchère, la table est toujours mise De Nittis, par
et le couple retient à dîner tous ceux qui viennent les voir. « Les Edouard Manet,
repas étaient simples, mais on était très gai. » Parmi les invités, il y 1883 (Oslo,
a Edouard Manet, qu’ils aiment énormément, et sa femme Nasjonalmuseet).
Suzanne. « Nul n’est meilleur, mieux élevé, de relations plus sûres. De Nittis allait mourir
Jamais je ne l’ai entendu dire une méchanceté sur qui que ce soit. Il l’année suivante,
n’a jamais causé un tort à un artiste ; à personne. On le redoutait foudroyé à trente-
parce qu’il trouve des mots à l’emporte-pièce, d’une originalité sin- huit ans. Page de
gulière, mots de gamin de Paris, gamin de génie, qui marquait les droite : La Sieste, par
ridicules,lesvileniesetlamédiocritéd’uneempreinteineffaçable.Ila Giuseppe De Nittis,
cette raillerie joyeuse où le dédain se fait à peine sensible. Une gaieté vers 1870 (collection
sortdelui,gaietécommunicativecommetoutesarieusephilosophie. particulière).

30 l nhors-série
9 JOURNÉES AU SOLEIL DE L’IMPRESSIONNISME

13 novembre 1872
IMPRESSION, SOLEIL LEVANT
Depuis sa chambre d’hôtel du Havre, Monet tente de fixer l’aurore
au soleil rouge en une ébauche tremblante. L’impressionnisme est né.

Q
uand il a vu cela depuis sa fenêtre, du soleil dans la buée se sont bien vendues. Manet les a trouvées belles. A la fin de 1871,
et devant quelques mâts, et qu’est montée en lui ils se sont installés à Argenteuil, quinze minutes de voyage en
l’angoisse de le saisir, ça lui est revenu comme un paquet train depuis la gare Saint-Lazare. Leur première vraie maison. Il a
d’embruns. Ses tout premiers séjours sur les côtes nor- accroché aux murs ses estampes de Hokusai achetées une bou-
mandes avec Boudin d’abord, puis Renoir, et Bazille, paix à son chée de pain en Hollande, et dont il est si fier. Maintenant que
âme… et Sisley, et Jongkind. Déjà l’urgence de peindre, et sans l’argent rentre, c’est lui qui paie ses coups, qui reçoit ses amis,
un sou vaillant. Leur séjour à Trouville, l’été 1870. Monet venait Renoir, Sisley, Manet. Camille est plus heureuse et Jean a les
d’épouser Camille. Les regards appuyés des gens derrière son joues rondes. Et lui court la campagne et la ville, à pied, en che-
dos tandis qu’on ramenait du front les premiers blessés : il avait min de fer, et capte sur ses toiles les stigmates de la guerre, et tou-
l’âge d’être mobilisé. Son désir de peindre, plus fort encore que tes les formes que prend la reconstruction. Ce qui demeure aussi,
tout patriotisme. Jean, si petit, et sa mère : il n’avait plus d’argent les jeux d’un enfant, Camille dans le jardin.
pour subvenir à leurs besoins. Son départ à Londres, poussé Vite, une tache plus petite pour une deuxième barque, un peu
par Camille, inquiète qu’il ne change d’avis. La mer et le ciel gris. plus loin à gauche, et une autre, perdue dans les reflets des mâts,
Sa rencontre en exil avec Daubigny et Paul Durand-Ruel, qui pour une troisième barque encore un peu plus loin. Les reflets
devient l’ami et le marchand des impressionnistes. La National du soleil, roses et orangés, s’étagent et puis se perdent sur l’eau,
Gallery, où avec Pissarro ils étaient allés voir comment les et jusqu’au peintre. Il est 7 h 35, ce 13 novembre 1872. Monet
Britanniques s’étaient tirés d’affaire pour traduire en peinture calme d’un souffle l’anxiété qui le broie chaque fois qu’il tente
autant de brouillard et si peu de lumière. Et le flou de Whistler. d’arrêter le temps. Il pose ses pinceaux sans signer ni dater ce qui
Turner et ses vues de la Seine avaient dit à son cœur combien, au n’est qu’une ébauche, pochade d’un instant. Lorsque deux ans
© GrandPalaisRmn (musée d’Orsay)/Franck Raux. © musée Marmottan Monet, Paris/Studio Baraja SLB.

fond, la France lui manquait. Et puis il y avait eu les bruits de plus tard il s’agira de fournir la toute première manifestation de
guerre civile tout de suite après l’armistice. Les lettres de Renoir groupe impressionniste, il hésitera un peu avant de l’exposer,
qui contaient les combats, les fusillades, les pillages, les incen- prudemment et telle quelle sous le titre Impression, soleil levant.
dies, que les Parisiens avaient mangé les animaux du Jardin des Sans soupçonner un instant la portée que ce terme aurait pour
Plantes et s’étaient réchauffés avec les arbres des squares et des l’avenir, ni la valeur d’emblème qu’endosse encore sa toile. A. P.
boulevards. Le départ en Hollande, ses nuances innombrables,
comment distinguer l’air de l’eau ? Chaque lever de soleil était
une question : quand pourront-ils rentrer ? Promesse d’un jour
nouveau. Urgence de peindre, vite, pour vivre, pour exister.
Dans la chambre de l’hôtel du Havre où il se trouve, il dresse son
chevalet et fait danser ses pinceaux, en hâte, car à chaque instant
le soleil change de place. Sa couleur et celle du ciel se transfor-
ment. Comment fixer ce qui échappe ? Il pense aux estampes
japonaises que tout Paris s’arrache. Leurs auteurs ont souvent
tenté comme lui d’arrêter le soleil, de prolonger sa course sur un
bout de papier. Il y a le travail des hommes, le port qui s’organise,
tous ces projets industriels dont on entend parler partout, les
gares, les ports, les ponts. La vie grouillante et anonyme que le
soleil levant nimbe d’éternité. Fumées mauves, brumes grises,
bleues, mâts, grues et cheminées. D’un coup rapide, une barque
et deux silhouettes. Les ombres sur l’eau et sous le ciel. INSTANTANÉ Ci-dessus : Le Déjeuner : panneau décoratif,
Ils avaient retrouvé Paris grouillant d’ouvriers, de chalands, par Claude Monet, vers 1873 (Paris, musée d’Orsay).
d’échafaudages. Le squelette des Tuileries lui avait fait une drôle Page de droite : Impression, soleil levant (détail), par Monet,
d’impression. Et Courbet qui était en prison ! Il avait retrouvé 1872 (Paris, musée Marmottan Monet). La toile sera
Renoir avec plaisir. Ses œuvres de Hollande, si pleines de soleil, acquise pour 1 000 francs en mai 1874 par Ernest Hoschedé.

32 l nhors-série
9 JOURNÉES AU SOLEIL DE L’IMPRESSIONNISME

15 avril 1874
LE SALON DES INTRANSIGEANTS
L’Académie n’a pas voulu d’eux : les réprouvés s’organisent pour montrer
leurs œuvres au public. Mais sera-t-il au rendez-vous ?

A
vantlaguerre,avecBazilleetRenoir,Monetparlaitdéjàde n’a pas réussi à contenter tout le monde. Pissarro a râlé qu’il eût
fonder une société d’artistes qui organiserait des exposi- étépluségalitaire(sonobsession!)detirerausortouvoterlaplace
tions ouvertes à « tous les travailleurs ». Oh, non pour édifier de chaque toile. Ils ont imprimé des affiches, un catalogue vendu
une chapelle autour d’une vision esthétique commune à tous ses 50 centimes, ont embauché des sergents de ville pour garantir
membres, mais plus pragmatiquement par intérêt économique, l’ordre de l’événement. L’entrée est à 1 franc. Ah ! comme ils sont
pour assurer les ventes, difficiles sans visibilité offerte. Se substi- fébriles, au soir du 15 avril, quand ouvrent enfin les portes de leur
tuer, en quelque sorte, au marchand d’art aussi bien qu’au Salon exposition. Sera-ce un triomphe ? Ou bien un coup dans l’eau…
officiel, qui leur tient la dragée haute. La IIIe République s’est Il y a là de tout, et pas que du plein air, beaucoup de toiles mais
donné pour mission de restaurer l’ordre moral et bride plus que aussi des sculptures, des terres cuites, des aquarelles puisque la
jamais l’accès au Salon : de l’histoire positive et moralisante, voilà société se veut ouverte à toutes les techniques. Les estampes de
tout ce qu’ils aiment. A la direction des Beaux-Arts, Charles Blanc Bracquemond en sont un des fleurons ; sa planche « non termi-
étaitdéjàsévère.AvecPhilippedeChennevières,queMacMahon née » de La Locomotive, d’après Pluie, vapeur et vitesse, de Turner,
nomme fin 1873, ce sera encore pire. Dégoûtés, Monet, Pissarro, un chef-d’œuvre. Le Berceau de Berthe Morisot, si délicat, suscite
Sisley et Degas ont renoncé même à candidater au Salon de 1873. l’admiration des critiques les plus hostiles, quand la Moderne
Pas même au Salon des refusés, dont une pétition magistrale a Olympia de Cézanne s’attire les foudres. « Aujourd’hui dimanche,
obtenu l’ouverture. Et puis, les prix baissent et leur marchand, je suis de service à notre exposition, écrit Latouche au Dr Gachet le
Paul Durand-Ruel, lui-même, commence à en souffrir. Le 7 mai 26 avril. Je garde votre Cézanne. Je ne réponds pas de son existence,
1873, Monet s’est ouvert de ce projet au journaliste et écrivain je crains bien qu’il ne vous retourne crevé. » Il y a aussi De Nittis et
Paul Alexis, qui s’est fait leur porte-parole dans L’Avenir national. Zacharie Astruc. Si les visiteurs sont relativement nombreux, les
Le 27 décembre, ils déposaient les statuts d’une société anonyme critiques sont divisés. Certains sévères, d’autres plus positifs, sou-
des artistes peintres, sculpteurs, graveurs, griffonnés sur un coin vent mitigés. Pour le satirique Charivari, Louis Leroy a cherché un
de table du café Guerbois sur le modèle d’une corporation de bou- bon mot, et l’a trouvé devant Impression, soleil levant de Monet :
langers de Pontoise. Ils, c’est-à-dire en particulier Monet, Renoir, « Impression, j’en étais sûr. Je me disais aussi, puisque je suis impres-
Pissarro, Sisley, Degas et Berthe Morisot. Manet n’a pas voulu se sionné, il doit y avoir de l’impression là-dedans. » D’autres considè-
joindre à eux, lui qu’on ne refuse jamais totalement au Salon, ter- rent qu’ils manquent d’éducation. L’ancien professeur de Berthe,
rain de lutte mais voie royale, qu’il espère encore conquérir. Il a épouvanté, confie à la mère de son élève : « un serrement de cœur
fallu trouver un lieu, et l’on a pensé aux anciens ateliers de Nadar, m’a pris en voyant les œuvres de votre fille dans ce milieu délétère,
oùilssesentirontunpeuchezeux.Surtouttrèsbienplacés,boule- je me suis dit : “on ne vit pas impunément avec des fous” ». Ce qui
vard des Capucines, l’un des points les plus passants de Paris. Ce soucie davantage ceux que bientôt l’on appellera les impression-
© Image Courtesy of the Cleveland Museum of Art. © akg-images.

qui compte d’autant plus que la concurrence sera rude : se tien- nistes, ce sont les ventes, qui sont mauvaises. Boudin, Degas et
dront en même temps, outre le Salon officiel, l’exposition de la Berthe Morisot même n’ont rien vendu. Et tous les frais engagés
Société des amis des arts de Paris, celle des œuvres de Chintreuil, sont loin d’être compensés. Le 17 décembre, les membres de la
à l’Ecole des beaux-arts, et celle des Alsaciens-Lorrains. Société décident de sa liquidation, à l’unanimité. Meilleur anti-
Ilsaménagentl’espaceàlamanièred’unegalerieprivée,ensept dote à toute désillusion, Manet et Renoir sont venus au mois
ou huit salles réparties sur deux étages, les murs tendus de laine d’août chez Monet, à Argenteuil, refaire le monde, et peindre de
brun-rouge, l’éclairage généreux et soigné. C’est Renoir qui s’est concert, tout en s’émerveillant de ce que sait faire l’autre. A. P.
chargé de l’accrochage des cent
soixante-sept œuvres, tâche déli-
cate qui lui prend plusieurs jours. A VUE PLONGEANTE
la différence du Salon où les œuvres Ci-contre : La Lecture, par Berthe
s’entassent jusqu’au plafond, elles Morisot, 1873 (The Cleveland
sont là « exposées dans un excellent Museum of Art). Page de droite :
jour et placées seulement sur un ou Boulevard des Capucines, par
deux rangs, ce qui facilite les appré- Claude Monet, 1873 (Kansas City,
ciations des connaisseurs ». Renoir The Nelson-Atkins Museum of Art).

34 l nhors-série
9 JOURNÉES AU SOLEIL DE L’IMPRESSIONNISME

Avril 1877
LA GLOIRE DE CAILLEBOTTE
Pour la troisième exposition impressionniste,
Caillebotte est à la manœuvre. Il réussit à faire venir le Tout-Paris.

S
ur le trottoir mouillé, les bras chargés de feuilles, un came- Cette année, Caillebotte présente Rue de Paris, temps de pluie,
lot s’époumone : « L’Impressionniste ! » Caillebotte sourit. qui a plu à Zola. « Enfin, je nommerai M. Caillebotte, un jeune
On n’arrête plus Rivière, ce critique ami de Renoir, qui a peintre du plus beau courage et qui ne recule pas devant les sujets
osé lancer la feuille de chou dont ils parlaient depuis l’exposition modernes grandeur nature. Sa Rue de Paris par un temps de pluie
de 1874. Il rédige tout lui-même. En guise d’illustrations, Gus- montre des passants (…) qui sont d’une belle vérité. Lorsque son
tave a fait le croquis d’une des œuvres qu’il expose cette année : talent se sera un peu assoupli encore, M. Caillebotte sera certaine-
Le Pont de l’Europe. Degas a fait pareil, et Renoir, et Sisley. ment un des plus hardis du groupe. » Caillebotte s’arrête devant le
L’Impressionniste, journal d’art… Il pense finalement qu’Auguste Bal du moulin de la Galette de Renoir, L’Etoile de Degas et puis
a eu raison d’insister pour garder ce nom qu’on leur a collé pres- La Gare Saint-Lazare de Monet. En tout, deux cent quarante-
que comme une injure. Qu’à cela ne tienne, ce sera leur drapeau ! quatre œuvres se côtoient sur les cimaises du 6 rue Le Peletier.
Ils étaient trente à exposer en 1874. Cette année, troisième expo- Tout n’est pas à vendre. Pour Caillebotte, qui n’a pas besoin
sition du groupe, ils ne sont que dix-huit. Degas, toujours d’argent, ce qui compte vraiment, c’est la promotion, la gloire !
enragé, a organisé une réunion pour statuer sur le fait qu’on ne Hoschedé a prêté onze Monet de sa collection, quatre Pissarro
puisse pas exposer en même temps au Salon et avec eux. Très et trois Sisley. L’éditeur Charpentier a prêté lui aussi, et Théo-
grave selon lui ! Il y tient dur comme fer, et Pissarro est d’accord dore Duret. Même Manet a prêté deux Monet et un Sisley. Caille-
avec lui. Manet, comme toujours, a tenté le Salon, qui lui a refusé botte d’une main répond au bonjour d’un ami. Il balaie du
Nana, pour mauvaises manières. Alors Nana trône dans la regard les silhouettes qui se pressent. Une chose le satisfait,
vitrine du marchand Giroux, boulevard des Capucines. On l’aura nouvelle, et qui pour lui compense bien tous les quolibets du
trop associée aux prostituées des romans de Zola. monde : les visiteurs en gilets, chapeaux hauts de forme et robes
Le voilà arrivé, rue Le Peletier, numéro 6. Gustave jette un coup de soie, ne sont plus les passants sans bienveillance des pre-
d’œil à l’enseigne ombragée de drapeaux tricolores : impres- mières expositions. C’est aujourd’hui le beau monde élégant
sionnistes peut-être, mais aussi patriotes et républicains ! Il a des salons qui est curieux de voir les travaux de ces intransi-
réussi à obtenir ce lieu : un grand appartement vide au premier geants. Cette exposition-là aura bien marché, et même dégagé
étage d’une maison en réparation. Les pièces sont larges et hau- un petit bénéfice. Pourtant, l’année suivante, il n’y aura pas de
tes, bien éclairées, parfaites pour exposer. Depuis ce dîner de quatrième, faute d’union entre les membres. A. P.
janvier, chez lui, où il a réuni Pissarro, Degas, Monet, Renoir, Sis-
ley et Manet pour leur parler de son désir de monter une troi-
sième exposition, sa détermination est sans faille. Il faut dire que LES PARAPLUIES
celle de l’an passé, chez Durand-Ruel, sa première, a été pour lui DE PARIS
un triomphe. Ses Raboteurs de parquet ont fait sensation, alors Ci-contre :
© Bridgeman Images. © The Art Institute of Chicago, CC0.

même que le Salon de 1875, présidé par Cabanel, les avait refu- Autoportrait
sés. « Un très mauvais point pour MM. les jurés officiels », a confessé au chapeau d’été, par
Blémont, le poète. Ça a vengé le refus qu’il avait subi comme un Gustave Caillebotte,
affront. Depuis, il a entrepris de se constituer lui-même une col- vers 1873 (collection
lection, a acheté quelques tableaux de Monet et de Pissarro. particulière). Page
Traumatisé par la mort trop jeune de son frère René, il a écrit son de droite : Rue de
testament, avec ce qu’il faut de culot pour assurer la postérité des Paris, temps de pluie
œuvres de ses amis (il ne pense pas aux siennes !). « Je donne à (détail), par Gustave
l’Etat les tableaux que je possède ; seulement comme je veux que ce Caillebotte, 1877
don soit accepté et le soit de telle façon que ces tableaux n’aillent ni (Chicago, The Art
dans un grenier ni dans un musée de province mais bien au Luxem- Institute of Chicago).
bourg et plus tard au Louvre. » Il y a même prévu une somme Zola saluera la « belle
importante pour une quatrième exposition impressionniste en vérité » du couple
1878, parallèlement à l’Exposition universelle. au premier plan.

36 l nhors-série
9 JOURNÉES AU SOLEIL DE L’IMPRESSIONNISME

Mai 1880
MONET QUITTE LE NAVIRE
Abandonner ses amis ne lui plaît pas, mais Monet doit bien vivre et nourrir
ses enfants désormais orphelins. Il déserte l’exposition impressionniste.

C
ette fois il a dit non. L’année passée déjà, il avait hésité à Charpentier, l’éditeur de Zola et Huysmans, avait d’abord fondé
faire comme Renoir, retourner au Salon. Il pensait, comme la revue du même nom où écrivent Armand Silvestre, Alphonse
Sisley aussi, qu’il ne faut pas s’isoler trop longtemps, que le Daudet, Théodore de Banville, Edmond Duranty et le frère de
temps est loin encore où l’on pourra se passer du prestige qui Renoir. Et puis Edmond Renoir a eu l’idée de ces expositions.
s’attache aux expositions officielles. Camille était mourante, et il Ils ont commencé par De Nittis et ça a été un vrai succès : plus
n’a rien pu faire. L’argent manquait depuis un moment déjà, ils de deux mille visiteurs. Renoir a eu la sienne en juin 1879.
n’avaient plus eu les moyens de garder la maison d’Argenteuil. Aujourd’hui, c’est Manet qui y présente surtout les élégances
Les Monet étaient revenus à Paris où Camille avait accouché de parisiennes. En juin, ce sera lui. Il a présenté au Salon une chose
Michelaudébutde1878.C’estàlafindesagrossessequesasanté plus sage et plus bourgeoise que d’habitude, le Lavacourt, qui a
avait commencé de se dégrader. Il avait espéré qu’en quittant à été accepté. Le thème du cours d’eau, l’ambiance bucolique plaît.
nouveau Paris pour Vétheuil elle s’en trouverait mieux. Mais le Daubigny, il y a deux ans, est mort millionnaire… Même Chenne-
mal qui lui dévorait le ventre avait été plus fort. Avec l’argent de vières, l’ancien directeur des Beaux-Arts, a eu un mot aimable :
ses tableaux, il achetait des potions. Alice Hoschedé veillait sur « l’atmosphère lumineuse et claire [de Lavacourt] fait paraître noirs
Camille. Lui se rongeait les sangs, impuissant. Allait peindre à tous les paysages voisins dans la même galerie ».Les journalistes
Paris les promenades des bourgeois ou les quartiers d’affaires, se sont gaussés : « Parmi les impressionnistes, Renoir et Monet se
se noyait de travail pour oublier la mort qui s’immisçait chez lui. distinguaient comme les deux cariatides du temple. Le temple va-
Ce printemps 1879, il s’était finalement laissé faire par Caille- t-il s’effondrer parce que les deux cariatides ont abandonné leur
botte et Degas, et il avait rallié l’exposition du 28 avenue de poste ? » Rewald a même pu dire que sans Renoir, sans Monet,
l’Opéra. La Rue Montorgueil pavoisée pour la fête de la Républi- sans Cézanne, sans Sisley, ça n’était plus vraiment là une exposi-
que du 30 juin 1878 avait eu un beau succès. Il avait su saisir à tion impressionniste. Ah ! il n’a pas bien regardé Cassatt et Pis-
coups de flammèches rouges, noires, blanches et bleues, le cla- sarro… Monet a vu sans plaisir les démêlés du groupe ; Degas
quement des drapeaux et la liesse de la foule. Le public était venu, qui cherche toujours à imposer ses amis, comme ce Raffaëlli, un
© Photo Josse/Bridgeman Images. © Musée d’Orsay, Dist. GrandPalaisRmn/Patrice Schmidt.

en nombre, malgré les critiques pour la plupart désespérantes, brin envahissant. Au mois de janvier 1881, Caillebotte tentera
quoique certains apprécient le registre citadin, vues de villes même de continuer sans lui : « Degas a apporté la désorganisation
modernes, pavois républicain. « L’impressionnisme ? Il se nettoie, il parmi nous. (…) Il a un immense talent, c’est vrai, je suis le premier à
met des gants. Bientôt il dînera en ville », avait écrit Charles Tardieu. me proclamer son admirateur. Mais restons-en là. » A. P.
Caillebotte, avec sa rage de vaincre, s’était glorifié des quinze
mille quatre cents entrées. Mais, comme les années passées, ça
ne leur avait pas donné de réel succès, et aucunement rempli leur
carnet de commandes. La gloire d’un instant ne nourrit pas un
homme. Et puis Camille est morte, quelques semaines après, un
5 septembre. Il a cru devenir fou. Comme un désespéré et peut-
êtrepourcomprendre,oupourseraccrocheràlaseulechosequ’il
sache, comme un dernier hommage à son plus beau modèle, il l’a
peinte comme ça, la tête entourée du linge blanc qui retenait sa
bouche. La femme de la Robe verte n’avait que trente-deux ans.
Six mois ont passé et Caillebotte à nouveau l’a supplié, lui qui
pense que Monet leur est indispensable. Cette fois il a dit non. « La
cinquièmeexpositionfaitepardesartistesindépendants»(Degas
et sa manie de vouloir se défaire du terme impressionniste…) se
fera donc sans lui. Ah ! il n’est pas vraiment fier de faire cavalier A DIEUX À LA MUSE Ci-dessus : La Seine à Lavacourt,
seul, mais il faut bien survivre et nourrir les enfants. Et puis il y par Claude Monet, 1880 (Dallas Museum of Art). Page
a la perspective de cette exposition particulière qu’il prépare de droite : Camille sur son lit de mort, par Claude Monet,
pour la galerie La Vie moderne. Il y succédera à Manet. Georges 1879 (Paris, musée d’Orsay).

38 l nhors-série
9 JOURNÉES AU SOLEIL DE L’IMPRESSIONNISME

Mai 1886
BERTHE SUR UN GRAND PIED
Devenue Mme Eugène Manet, Berthe Morisot soutient,
de toute sa grandeur d’âme, la dernière exposition impressionniste.

D
ans le haut salon clair qui lui sert d’atelier, rue de Villejust, oui. Elle est pour cette année l’arbitre des discussions. Ça n’est
près du bois de Boulogne où elle aime tant aller peindre, guère facile. Degas a réussi à écarter tous ceux de 1874, mis à part
debout et immobile, Berthe regarde sa toile. Comme à elle, Pissarro, Guillaumin et Rouart, mais les conflits perdurent.
chaque fois, elle ne sait pas vraiment comment l’œuvre sera, Comme Berthe l’écrit à sa sœur Edma : « Il y a dans ce petit groupe
une fois terminée. Elle improvise, avec ce sentiment d’être « en des chocs d’amour-propre qui rendent toute entente difficile. Il me
bataille réglée » avec elle, jusqu’au moment où l’effet obtenu lui semble que je suis à peu près la seule n’ayant pas de petitesse de
plaît, et répond à ce qu’intuitivement elle cherche, malgré ses caractère, ce qui est une compensation pour mon infériorité comme
doutes, perpétuels aiguillons. Il fait grand beau dehors, et le peintre. » Elle se juge avec sévérité, mais ses compagnons lui
soleil contraint par les stores couleur crème dessine sur le par- vouent une admiration sans borne. Du reste, elle a joué son rôle
quet un ballet d’ombres claires. Qu’elle aime cet endroit ! Ils y de maître de cérémonie avec beaucoup de sérieux, ne fait partie
ont emménagé peu après la mort d’Edouard, cet ami, presque d’aucun clan, ne jugeant que la peinture de façon la plus impar-
un maître, devenu son beau-frère depuis son mariage avec tialepossible.AvecEugène,sonmari,elles’estdéplacéepourvoir
Eugène en décembre 1874. Edouard Manet est mort il y a trois elle-même les travaux de nouveaux candidats « divisionnistes »,
ans maintenant, mort de la syphilis après des mois d’agonie. Signac et Seurat, avant de valider leur participation. Il y a eu des
Elle revoit avec émotion ce jour froid de janvier 1882 : Antonin tensions au moment de l’installation : le tableau de Seurat Un
Proust, ministre des Beaux-Arts, avait fait son ami Manet che- dimanche à la Grande Jatte prend décidément beaucoup de place
valier de la Légion d’honneur, avec le soutien du président du (deuxmètressurtrois).PissarroetEugènesesontvivementaccro-
Conseil Gambetta. Après tant d’années à chercher presque en chés. Mais enfin, l’exposition est ouverte, et il y a eu beaucoup de
vain la reconnaissance sociale, sans jamais avoir cédé ni renié monde à l’inauguration. Beaucoup de femmes surtout, et de
sa conception de l’art, ce moment avait été pour lui comme une jolies toilettes. Les critiques ont été rares, les éloges plus nom-
revanche, qu’elle avait elle aussi goûtée comme la sienne. Et breux. Gauguin s’est félicité : « Notre exposition a remis toute la
© Bridgeman Images. © CC0 Paris Musées/Petit Palais, musée des Beaux-Arts de la Ville de Paris.

puis ce 3 mai 1883, au cimetière de Passy, la douleur partagée question de l’impressionnisme sur le tapis et favorablement. » Les
de ses nombreux amis. Son triomphe posthume, enfin, quand choses ont bien commencé. Mais Berthe n’est pas dupe de l’issue
l’Ecole des beaux-arts lui a consacré une rétrospective dès jan- du mouvement. Les résultats de l’exposition seront somme toute
vier 1884. Zola a signé la préface du catalogue, vingt ans après mauvais. Au lendemain de sa fermeture, Seurat écrira à Signac
la brochure bleue qui avait noué leur amitié. non sans quelque amertume : « Les exposants de la rue Laffitte se
L’avis d’Edouard Manet aura compté pour elle. Ses éloges sont quittés plutôt débandés comme de véritables pleutres. » A. P.
devant la Vue du petit port de Lorient qu’elle lui avait offerte
avaient fait naître en elle le désir de ne jamais se renier. Elle avait
candidaté au Salon, souvent refusée, comme les autres. Alors
quand Degas avait averti sa mère de la création de la Société ano-
nyme coopérative d’artistes peintres, sculpteurs, graveurs en
invitant Berthe à se joindre à eux, elle n’avait pas hésité, ignorant
les réserves de Puvis. Ce jour-là, elle avait renoncé à la recon-
naissance artistique institutionnelle et, depuis lors, elle n’a
jamais plus exposé au Salon. Elle a participé à toutes les exposi-
tions du groupe, sauf celle qui a suivi la naissance de Julie.
Cette année 1886, l’exposition a bien failli ne pas se faire. Caille-
botte, qui avait triomphé pourtant à celle de 1882, a refusé de par-
ticiper. Degas faisait la moue. On n’avait plus le courage de
s’entendre et de faire front ensemble. Mais Pissarro a fait des INTIMITÉ Ci-dessus : Eugène Manet et sa fille dans
piedsetdesmainspour«chauffertoutcemondeàblanc».Ilestvenu le jardin de Bougival, par Berthe Morisot, 1881 (Paris,
plaider sa cause auprès d’elle, puisqu’elle était la seule à disposer musée Marmottan Monet). Page de droite : Dans le parc,
des moyens de financer le projet. Degas s’est ravisé, alors elle a dit par Berthe Morisot, vers 1874 (Paris, Petit Palais).

40 l nhors-série
© RMN-Grand Palais (musée de l’Orangerie)/Hervé Lewandowski.

UN NOUVEAU SOUFFLE

IMPRESSIO
« Bonne chance, messieurs, il ressort toujours
quelque chose des innovations. » Ainsi le critique
Gantès saluait-il la trentaine de peintres regroupés
dans l’ancien atelier de Nadar pour exposer leurs
œuvres. De cette tentative hasardeuse naîtrait
ÉTOILES ROSES
un courant artistique dont le souffle nouveau, Ci-dessus : Les Nymphéas.
Reflets verts (détail), par
propagé à l’histoire de l’art, serait plutôt une onde Claude Monet, entre 1914
et 1926 (Paris, musée

ONNISME
de choc : l’impressionnisme. Ces artistes de l’Orangerie).

révolutionnaires revendiquaient, toutefois,


l’héritage des maîtres.
ORAGES D’ACIER
La Gare Saint-Lazare (détail),
par Claude Monet, 1877 (Paris,
musée d’Orsay). Louant un
atelier dans le quartier parisien
de la Nouvelle Athènes, Monet
réalisa, en 1877, douze tableaux
de la gare Saint-Lazare, à l’affût
des lumières changeantes,
des mouvements, des nuages
de vapeur, des effets colorés.
© RMN-Grand Palais (musée d’Orsay)/B. Touchard.
Impressionnisme,
soleil levant PAR WOUTER VAN DER VEEN
Ce courant artistique ne voulait surtout pas en être un.
L’impressionnisme réunit des peintres dont les points communs
étaient la révolte contre l’immobilisme des conceptions
officielles, la spontanéité à l’intérieur d’un cadre classique
et une recherche de la poésie de l’instant furtif.
“Une variante de la querelle éternelle

T
out comme le soleil n’a pas attendu écrit moins percutant, moins drôle, n’aurait pas
que nous lui trouvions un nom pour pu porter le mot « impressionniste » aux som-
briller, l’impressionnisme n’est pas mets qu’il a atteints.
né avec le terme qui le désigne. Et Sous la plume de Louis Leroy, face aux
nous ne pouvons qu’accepter que la date de tableaux déconcertants qu’il découvre, Joseph
naissance et la paternité du phénomène soient Vincent passe de la circonspection à la furie, au
impossibles à déterminer. Par commodité, point d’en perdre la raison. Au milieu du récit,
puisqu’il faut bien trouver une date pour célé- Leroy fait bredouiller à son personnage estoma-
brer ses anniversaires, on retient la première qué, devant le fameux tableau de Claude Monet
apparition du mot « impressionniste » dans la intitulé Impression, soleil levant : « Impression,
© Collection F. Grob/KHARBINE-TAPABOR. © The Metropolitan Museum of Art/CC0.

presse, mention aussi célèbre que dûment j’en étais sûr. Je me disais aussi, puisque je suis
documentée, pour honorer sa mémoire. Mais impressionné, il doit y avoir de l’impression là-
comme de nombreuses anecdotes fameuses, dedans… Et quelle liberté, quelle aisance dans
celle-ci a fini par vivre sa propre vie et par déve- la facture ! Le papier peint à l’état embryonnaire
lopper ses propres vérités. Car non seulement est encore plus fait que cette marine-là ! »
le néologisme existait déjà, et avait notam- Le substantif « impressionnisme », lui, n’y
ment été appliqué sans grand succès à la litté- paraît pas. Il naîtra quatre jours plus tard sous
rature, mais de surcroît, il y a une différence la plume de Jules-Antoine Castagnary, qui
entre « impressionniste » et « impression- transforme le quolibet en qualité. Dans sa lon-
nisme » – ce qui ne doit pas nous empêcher gue recension enthousiaste de l’exposition,
de tenter de définir, ne serait-ce que par le parue dans les pages du Siècle, le 29 avril 1874,
contour, de quoi il peut bien s’agir. le critique finit son propos par une mise en
garde prophétique. Il prévoit que, bientôt, « les
ENVERS ET CONTRE TOUT artistes aujourd’hui groupés au boulevard des
La naissance de l’impressionnisme est donc Capucines seront divisés » entre ceux qui auront
souvent associée à une publication remarquée, fait le tour de la question impressionniste, pour
étrangement qualifiée de « critique », de Louis revenir à des voies plus sages, et ceux qui se
Leroy, dans le numéro du 25 avril 1874 du jour- seront obstinés à poursuivre « l’impression à
nal satirique Le Charivari. L’auteur y décrit la outrance », menant fatalement à ne peindre que
UN CERTAIN REGARD visite qu’il offre au peintre académique ima- leurs « fantaisies personnelles, subjectives, sans
En haut : « Mais ce sont ginaire Joseph Vincent, auquel il propose de écho dans la raison générale, parce qu’elles sont
des tons de cadavre ? – Oui, découvrir les œuvres exposées au 35, boule- sans contrôle et sans vérification possible dans la
malheureusement je ne vard des Capucines, dans les salles généreuses réalité ». Enfin, selon Castagnary, l’impression-
peux pas arriver à l’odeur ! » de l’ancien atelier du photographe Nadar. L’arti- nisme n’est pas une école, mais une « manière »,
par Cham, caricature cle, qui est une farce, une saynète caustique plu- qui n’est qu’une exagération de la « manière »
du peintre impressionniste tôt qu’une critique, s’intitule « L’Exposition des libre et non finie propre à Courbet, Corot et
parue dans Le Charivari impressionnistes », un titre de circonstance. Le Daubigny – ces peintres de plein air qui avaient
du 26 avril 1877 (collection titre officiel de l’exposition est « Première expo- déjà traversé des tempêtes critiques, et en
particulière). Ci-dessus : sition ». Organisée par la Société anonyme des étaient sortis vainqueurs.
Eugène Murer, par Auguste artistes peintres, sculpteurs, graveurs, etc., elle L’article de Castagnary est formidable de
Renoir, 1877 (New York, se tient du 15 avril au 15 mai. justesse, mais non de justice. L’impression-
The Metropolitan Le succès du terme tient en grande partie, et nisme doit effectivement beaucoup à Courbet,
Museum of Art). Il est l’un on ne le rappelle presque jamais, au talent et à Corot et Daubigny qui, dans leurs paysages,
des premiers grands l’humour de Louis Leroy, qui était dramaturge avaient bruyamment rompu avec le souci de
collectionneurs d’œuvres avant d’être critique. On lui attribue souvent la la forme précise avant Monet. Et le phéno-
impressionnistes en paternité du mot, mais on ne précise jamais que mène trouvera bien l’une de ses fins, une dou-
un temps où elles étaient le texte qui le contient est magistral, aussi féroce zaine d’années plus tard, avec les « fantaisies
le plus souvent décriées. que fin ; il pourrait être produit au théâtre. Un personnelles, subjectives » de Paul Gauguin,

46 l nhors-série
UN NOUVEAU SOUFFLE

des anciens et des modernes.”

par exemple, bien éloigné de la « raison géné- Le premier point commun, le plus éclatant,
rale » et de la « réalité ». était une nouvelle approche de la couleur. Elle
Mais la « manière » nouvelle qui étale son se réclamait de principes scientifiques de
éventail de possibles à l’exposition du boule- découvertes récentes – notamment par André
vard des Capucines en ce printemps de 1874 Marie Ampère et Augustin Fresnel, qui avaient
est bien davantage que l’exagération d’une mis en évidence la nature ondulatoire de la
pratique précédente. Par la radicalité de ses lumière et le phénomène de la diffraction. Les
propositions, elle s’impose et s’affirme en nou- avancées de Michel-Eugène Chevreul, avec sa
velle donne. La rupture est certes lente et pro- loi du contraste simultané des couleurs, vinrent
gressive, mais elle a lieu : il y a un avant et un compléter cet arsenal théorique, mis en applica-
après 1874 pour ce mouvement malgré lui, tion dans un premier temps par le romantique
consacré par une partie de la critique pour son Delacroix, puis relayé par l’académicien Char-
audace autant qu’il est vilipendé par d’autres les Blanc, dont la Grammaire des arts du dessin
pour ses transgressions. (1867) exerça une influence majeure sur les
Il y a peut-être là un premier ingrédient de artistes émergents de son temps. On comprit
l’impressionnisme : il transgresse les codes que l’œil humain était constamment leurré par
établis et réclame bruyamment son droit à la la réalité, et il devint permis d’en jouer. Monet,

© AED/Opale.© photo akg-images.


lumière. Toutefois, il n’y a là rien de nouveau Pissarro et même Gauguin utilisaient ainsi des
sous le soleil – même sous celui, levant, de touches juxtaposées de couleur pure afin de
Monet.L’oppositionentrelefinietlenon-finiagi- reconstituer la réalité perçue, jouant avec les
tait déjà les salons du XVIIe siècle néerlandais. complémentarités des couleurs, les intensités
Les discussions entre partisans du contour et de la lumière et leurs contrastes. Cette approche
ceux du volume, du trait et des masses, de la tou- scientifique, que les impressionnistes n’appli-
che visible ou du lisse, complétées par les débats quèrent pas tous au même degré, trouverait son
sur la hiérarchie entre les genres picturaux, sont apogée avec Seurat et Signac.
nées et mourront avec l’art même de la peinture. Le deuxième point commun était une nouvelle BELLE DE JOUR
Dans le cas de l’impressionnisme, cette lutte vision du rôle du dessin, qui n’était plus l’alpha En haut : Naissance
fondamentale entre le fini et le non-fini, entre et l’oméga de la pratique picturale. L’impréci- de Vénus, par Alexandre
la touche visible et camouflée, s’est doublée sion du trait, voire son absence, n’était plus un Cabanel, 1863 (Paris,
d’une variante de la querelle éternelle des défaut mais une qualité, au service du rendu de musée d’Orsay). Acquise
anciens et des modernes, jeunes et moins jeu- la fugacité des impressions visuelles. Au poêle, par Napoléon III, cette
nes, classiques et novateurs, et cela sur un fond les carnets de croquis et les esquisses prépara- toile eut tous les honneurs
de dispute académique au sujet de la valeur toires : la spontanéité du geste, née d’une ren- du Salon officiel de 1863
même de la peinture de plein air. Ces questions contre avec le réel et nourrie d’émotions rapi- qui, la même année, rejeta
et différends d’atelier trouvent un terrain fécond des, déclassa le dessin précis. Le Déjeuner sur l’herbe
dans les particularités économiques, politiques Le troisième aspect relevé par la critique était de Manet, relégué au Salon
et sociales de leur époque. une nouvelle façon de considérer la perspective des refusés. Dépourvu
et son corollaire, la composition. Les cadrages du voile bienséant de la
UNE NOUVELLE MANIÈRE consensuels de Daubigny et consorts avaient mythologie, le nu qui y
Le terme « nouvelle manière » employé par fait tant d’adeptes qu’aux yeux des habitués des figure « offense la pudeur »,
Castagnary, flou et fourre-tout, contournait Salons officiels, la France entière ne semblait selon le mot de l’empereur.
commodément le problème posé par l’absence faite que d’étangs et de méandres de rivières au Au Salon de 1865, Manet
de définition du phénomène. Dans les années couchant, bordés d’arbres séculaires aux fron- fera de nouveau scandale
qui suivirent l’exposition de 1874, et notam- daisons torturées, où s’abreuvaient des bovins avec son Olympia (ci-dessus,
ment dans le sillage des sept expositions expli- placides gardés par des jeunes paysannes aux 1863, Paris, musée
citement impressionnistes, des points com- rêves d’ailleurs. Les proportions, les volumes, d’Orsay).
muns se distinguèrent cependant au sein de l’espace laissé entre chaque objet pour favori-
ses diverses pratiques. ser la lisibilité d’ensemble étaient régis selon

hors-sérien l 47
“L’effet de meute opéra à merveille.”

des formules équilibrées, éprouvées et, par naissance. Aux murs des salles de Nadar, jus-
effet de mode, stéréotypées. Les portraits, les tement par volonté de ne pas être qualifiée
natures mortes et les scènes de genre obéis- d’école, les sociétaires anonymes avaient
saient à des logiques pareillement enlisées. accueilli des œuvres de Lépine, de Bracque-
L’art de l’estampe japonaise, découverte par mond, de Brandon et de Meyer, sages aspi-
les artistes occidentaux à partir de la fin des rants au Salon officiel, décorés, médaillés ou en
années 1850, vint casser ces règles établies. Les voie de l’être. Car si Renoir, Monet, Cézanne et
Japonais n’hésitaient pas à organiser l’espace consorts cherchaient la publicité, assumaient le
avec des fragments de tronc d’arbre au premier scandale, ils redoutaient qu’une étiquette com-
plan, des morceaux de pont au second et des mune leur fût collée. Et c’est sans doute cette
moitiés de montagne au loin, faisant cohabiter crainte justifiée qui fit, entre autres raisons,
des points de fuite rigoureux et une totale liberté reculer Manet, pourtant considéré comme un
du regard. Les impressionnistes s’en inspirè- des pères de ce mouvement qui ne voulait pas
rent, bousculèrent les codes habituels de la com- en être un. Le maître, respecté des sociétaires
position, et invitèrent l’œil du spectateur à voya- du boulevard des Capucines, refusa d’y prendre
gerdansleursœuvresselondesscénographiesà part, prenant le risque de passer pour arrogant
plans multiples, orchestrées en dehors de toute ou, pire, pour un traître à cette cause qui, pour-
recette préconçue. De là les canotiers de Manet, tant, faisait de son mieux pour ne pas exister.
les parqueteurs de Caillebotte, les baigneurs de Renoir, l’un des principaux acteurs de l’orga-
Bazille, les coquelicots de Monet, les Bretonnes nisation et de l’esprit de l’exposition, l’affirmait
de Gauguin et les vues d’Arles de Van Gogh… sans ambiguïté : « C’est moi-même qui ne consen-
tis pas à ce que l’on prît un titre avec une significa-
LE MOUVEMENT QUI NE tion précise. Je craignais que, si l’on s’était appelé
VOULAIT PAS ÊTRE UNE ÉCOLE seulement Quelques-Uns ou Certains, même
Tous ces points communs ne créent pas, Les Trente-Neuf, les critiques ne parlassent aus-
pourtant, une réelle unité de style. On peut sitôt de “nouvelle école”, alors que nous ne cher-
même affirmer, comme l’a fait brillamment chions, dans la faible mesure de nos moyens, qu’à
Pascal Bonafoux, que l’impressionnisme est montrer aux peintres qu’il fallait rentrer dans le
un malentendu. Car comment qualifier d’école, rang, si l’on ne voulait pas voir la peinture som-
de courant, de mouvement, un phénomène qui brer définitivement ; – et rentrer dans le rang, cela

© PHOTO JOSSE/LA COLLECTION. © Bridgeman Images. © Fineart/opale.photo.


n’a pas de manifeste, d’organisation, d’acadé- voulait dire, bien entendu, réapprendre un métier
mie ? Comment faire cohabiter sous une même que personne ne savait plus. »
SECRET D’ALCÔVE appellation les pratiques de Degas, citadin Voilà la peur principale de ces jeunes peintres
Ci-dessus : Une moderne délicat, besogneux d’atelier, que la nature formés sous des férules anciennes : que leur
Olympia, par Paul Cézanne, n’inspire pas ; de Cézanne, penseur obstiné, pratique soit non seulement incomprise par le
1873-1874 (Paris, musée bourru, patient et tripoteur, à la facture dure et public, mais surtout qu’une nouvelle généra-
d’Orsay). En rupture avec impérieuse ; de Renoir, qui baigne ses figures tion d’artistes verrait, dans ce qui était le résul-
les toiles sombres de ses de mille éclats duveteux, scintillant discrète- tat d’une formation et d’un travail patients, un
débuts, Cézanne présente ment à travers des atmosphères diaphanes que encouragement à faire n’importe quoi.
à l’exposition de 1874 l’on avait perdues depuis Vermeer ? Vouloir L’étiquette imposée aux exposants ne fit donc
cette Olympia lumineuse asseoir de telles individualités sur les bancs pas leur bonheur, mais eut l’avantage de son
et colorée, défi implicite d’une même école est aberrant. Et pourtant… indéfinition : les « impressionnistes » devinrent
lancé à l’œuvre de Manet qui tous trois seront qualifiés, malgré leurs protes- sulfureux sans que l’on puisse précisément
avait tant choqué en 1865. tations, d’impressionnistes. Et puisque le mot expliquer pourquoi. Le public se pressait pour
En haut : Jeune femme existe, il doit bien désigner quelque chose. voir ces œuvres qui firent tant parler d’elles, par
assise devant la fenêtre, par Pour circonscrire ce qu’il désigne, après l’avoir goût de l’esclandre, par voyeurisme et par curio-
Berthe Morisot, 1879 détaché de l’article qui l’aurait inventé, il faut sité, à une époque où des femmes à barbe, des
(Montpellier, musée Fabre). le séparer de l’exposition qui lui aurait donné avaleurs de sabre et des obèses étaient exposés

48 l nhors-série
dans des foires, pendant que des villages afri- LES CHAMPIONS FINES MOUCHES
cains habités étaient reconstitués dans des expo- DE L’IMPRESSIONNISME Ci-dessus : Boulevard
sitions coloniales. Inévitablement, l’effet de Paul Durand-Ruel, galeriste ambitieux au goût des Capucines, par Claude
meute opéra à merveille, et les visiteurs s’esclaf- sûr, profita pleinement de la manne créatrice Monet, 1873 (Moscou,
fèrent généreusement devant les lumières déli- qui tomba spontanément sur son trottoir. Avant musée des Beaux-Arts
cates de Morisot et le givre strié d’ombres bleues que les galeries comme la sienne n’eussent Pouchkine). C’est l’une
de Pissarro. Cézanne scandalisait, Monet laissait leurs propres canaux de diffusion, la survie d’un des deux vues du boulevard
pantois, et le caricaturiste Cham rappela sans artiste dépendait exclusivement du système des Capucines peintes
relâche, dans ses caricatures acerbes, que les académique traditionnel : le métier était ensei- par Monet depuis l’ancien
couleurs « nouvelles » étaient surtout celles des gné avant d’être pratiqué, et seule une prati- atelier du photographe
cadavres. Dans le brouhaha, les attaques étaient que compatible avec les préceptes des maîtres, Nadar, où fut organisée
aussi faciles que la défense fut aisée. puis récompensée par des jurys composés des la première exposition
Laréceptioncritique,souventqualifiéedemal- mêmes maîtres, pouvait mener à des achats et impressionniste en 1874.
veillante vue de nos temps si tolérants envers la des commandes. Mais à cette époque frénéti- De cette toile, présentée
nouveauté, fut en réalité surtout un joyeux bazar que qui se réinventait toutes les semaines, il y durant l’exposition,
fait de contradictions et d’envolées pétaradan- avait plus de collectionneurs que de médailles, le critique Louis Leroy
tes – et fit vendre plus de papier que d’idées. et même si l’impressionnisme ne trouvait au railla les « innombrables
L’impressionnisme, perçu comme une nou- départ qu’un marché de niche, c’était une niche lichettes noires dans
velle donne issue d’une révolte contre l’ordre en forte croissance, que Durand-Ruel sut inves- le bas du tableau ».
établi, était à la fois vilipendé, adoré, redouté et tir et promouvoir avec brio.
embrassé. En somme, les excès du XIXe siècle – Les réalités sociopolitiques au cœur de ce siè-
qui vit deux révolutions, tomber deux empe- cle secoué étaient en tous points favorables à
reurs, deux rois, une république, l’insurrection une redéfinition de la donne artistique offi-
libertaire de sa capitale, des guerres, des révol- cielle, académique, qui faisait figure de fossile
tes, des épidémies et des progrès techniques dans un monde en pleine transformation. La
fulgurants – trouvaient dans ce débat sur l’art IIIe République, née en septembre 1870 après
de la peinture un exutoire bien innocent, qui de l’amère défaite de Sedan et la fin du Second
surcroît ne fit que des gagnants. Empire, avait connu des débuts chaotiques. La

hors-sérien l 49
tableau fut bruyamment refusé par le Salon offi-
ciel, trouva refuge au « Salon des refusés », et le
scandale retentissant qu’il provoqua suscita la
fascination – assez malsaine – du public. Sur le
terrain de la nudité, propice aux esclandres,
Manet enfonça le clou avec Olympia en 1865,
en montrant une nouvelle fois le corps d’une
jeune femme dans une situation incompatible
avec les bonnes mœurs. Et quelques années
plus tard, Manet absent, Cézanne prit tout le
monde à rebours en exposant sa Moderne
Olympia au boulevard des Capucines. Ainsi, à
coups de boutoir, la nouvelle manière, qui cou-
vait dans les ateliers et se discutait vivement
dans les cafés depuis une vingtaine d’années,
se frayait subrepticement un chemin vers la
lumière et la reconnaissance, sous les huées
des uns et les vivats des autres.
Une moderne Olympia fut prêté par l’énigma-
tique Dr Paul Gachet, qui l’aurait sauvé d’une
des ruades coutumières de Cézanne, prompt à
détruire les œuvres qu’il n’estimait pas à la
hauteur de ses espérances. L’œuvre serait née
d’une discussion animée au domicile du méde-
cin à Auvers-sur-Oise, et jetée spontanément
sur la toile par un Cézanne exaspéré. Il est per-
mis de douter de la véracité de l’anecdote, don-
née par le fils du docteur, mais il n’en demeure
SEULE EN SCÈNE France, humiliée, amputée de deux provinces, pas moins exact que Gachet était non seule-
Ci-dessus : Ballet, dit aussi traversait une période d’instabilité qui provo- ment un fervent admirateur, mais aussi une
L’Etoile, par Edgar Degas, qua le départ de nombreux Français à l’étran- véritable force vive du phénomène impres-
vers 1876-1877 (Paris, ger, dont Monet et Pissarro, sauvés de la ruine sionniste. Il soignait et soutenait ces artistes
musée d’Orsay). Page de à Londres par un certain Daubigny, en 1871. exceptionnels, auxquels il tentait même de se
droite, en haut : Le Pont Mais au sortir de cette période agitée, la crois- mesurer sur le plan créatif – en vain. Mais il était
d’Argenteuil, par Claude sance économique fut spectaculaire. Une nou- généreux en matériel et acheta leurs œuvres.
Monet, 1874 (Washington, velle classe aisée émergea rapidement, férue Un autre acteur majeur des premiers âges de
National Gallery of Art). En d’innovations et d’inventions. Elle prit la place l’impressionnisme était Eugène Murer, dit « le
dessous : Pont de Maincy, des rentiers désœuvrés du Second Empire – pâtissier », qui ouvrit des années durant sa table
par Paul Cézanne, 1879 dont les goûts dominants avaient été le pro- à Renoir, Pissarro, Guillaumin, Vignon, Hos-
(Paris, musée d’Orsay). longement naturel d’une éducation faite de chedé, Cézanne et anima, aidé par le charme et
mythologies chastes et de concepts poétiques l’esprit de sa demi-sœur Marie, un véritable cer-
inaccessibles. Une des incarnations les plus cle où l’échange et l’entraide étaient la norme.
archétypales de la peinture qui rassurait ce Mureracquitdetrès nombreux tableauximpres-
monde-là était la Naissance de Vénus de Caba- sionnistes, au prix de son temps, ce qui fera
nel, présentée en 1863 et dûment médaillée. dire aux jaloux qu’il n’était qu’un profiteur de
La même année, Manet, avec son Déjeuner sur crise. En réalité, c’était un mécène idéaliste,
l’herbe, montrait qu’un corps de femme pou- en avance sur son époque, d’une immense sen-
vait inspirer des rêves plus étreignables. Son sibilité. Il accumula une collection fabuleuse,

50 l nhors-série
UN NOUVEAU SOUFFLE

“Une camaraderie forgée dans un atelier.”

inestimable : plus de cent trente tableaux des


plus grands impressionnistes, qu’il hébergea
dans une galerie spécialement aménagée au
cœur d’Auvers-sur-Oise, où il s’était installé sur
les conseils de Gachet dans les années 1880.
Malheureusement, Murer était un entrepre-
neur au goût aussi sûr que ses placements
étaient risqués. Victime de sa témérité, il dut
vendre les trésors qu’il avait brillamment col-
lectionnés pour éviter la faillite. Et au tout début
du XX e siècle, quand les peintres qu’il avait
nourris avaient trouvé la gloire, et lui la ruine, il
n’y avait plus que son ami Gachet et le peintre
Frédéric Samuel Cordey pour assister à ses
obsèques, dans un coin perdu du cimetière du
village – où sa tombe est toujours, à ce jour, ina-
chevée. Durand-Ruel, Gachet et Murer forment
le deuxième ingrédient de l’impressionnisme :
il avait ses champions.

LE COLLECTIF AU SERVICE
DU TALENT INDIVIDUEL
Mais quid de l’unité de ce mouvement sans
direction ? Qu’avaient donc eu en commun
ces jeunes gens qui bravaient le ton du temps
et le goût des bonnes gens en 1874 ? Sans
doute, en premier lieu, la même chose qui
réunira Toulouse-Lautrec, Emile Bernard et
© Aurimages. © The National Gallery of Art, Washington. © Artothek/LA COLLECTION.

Vincent Van Gogh une douzaine d’années plus


tard : une camaraderie forgée dans un atelier
qui laissait s’exprimer les talents individuels,
même si les maîtres n’en étaient pas particu-
lièrement progressistes. Pour cette seconde
génération d’impressionnistes, c’était Fernand
Cormon, dont la férule était douce et tolérante.
Pour la première génération, celle de Monet,
Renoir, Sisley et Bazille, c’était Charles Gleyre,
ce bon maître suisse, élégant et encourageant,
qui mourut d’une rupture d’anévrisme en mai
1874, quelques semaines après l’ouverture de
l’exposition du boulevard des Capucines.
Suprême ironie, cette manifestation organisée
par les renégats qui avaient quitté son atelier
et son enseignement en 1863, à la suite de
désaccords artistiques, aura été la principale
contributrice à la perpétuation de sa mémoire.
L’impressionnisme, de toute évidence, est
donc le fruit mûr d’une révolte concertée contre

hors-sérien l 51
“Le fruit mûr d’une révolte concertée.”

l’immobilisme des conceptions officielles. Les essence même. Il revendique le droit sacré
plus entreprenants, comme Renoir, prirent sur d’aller chercher des lumières, du vent, des fri-
euxdefédérerleseffortsetd’organiserdesexpo- selis et des reflets mouvants où il les trouve,
sitions collectives, dont l’objet était de montrer d’observer la détresse, la ruine, la gloire et le
des talents individuels. Pour réussir à réunir des quotidien le plus banal, des bords de l’océan
personnalités aussi fortes autour de projets aux coins obscurs des usines. La poésie de
communs aussi ambitieux, il fallait un esprit de l’artiste impressionniste est l’instant saisi au
corps à défaut d’avoir un manifeste à signer. Cet vol, qu’il imprègne de sa personnalité. Il nous
© akg-images/Album/Prisma. © Bridgeman Images. © Artothek/LA COLLECTION.

esprit de corps, né dans les ateliers de Gleyre ou invite à regarder par-dessus son épaule, en
de Cormon, prolongé dans des cafés parisiens murmurant : « Regarde ce que j’ai vu. »
comme le café Guerbois, se renforça dans de
rares lieux comme la boutique du Père Tanguy, PRÉLUDE À L’ÉCLATEMENT
rue Clauzel, la pâtisserie de Murer, boulevard Avec ces ingrédients, il n’est pas étonnant que
Voltaire, ou la demeure du Dr Gachet à Auvers- Van Gogh ait pu se définir encore, en 1886,
sur-Oise. On y défiait l’autorité à grand coup de comme un impressionniste. Mais il prit soin de
lendemains qui chantent, on échafaudait des distinguer deux grandes générations : la sienne,
projets de phalanstères, on s’engueulait, on celle des impressionnistes « du petit boulevard »,
s’enivrait, et on peignait des merveilles avec la celui de Clichy, et celle de ceux des « Grands Bou-
conviction profonde de contribuer à une révolu- levards », déjà établis, comme Monet et Degas.
tion artistique permanente. Le critique Félix Fénéon fit une distinction simi-
Après la révolte qui l’animait et les champions laire au sein du phénomène, mais préféra une
qui le défendaient, c’est là sans doute un troi- approche technique. Les « néo-impressionnis-
sième ingrédient de l’impressionnisme : il se tes », comme Seurat ou Signac, mettaient les
nourrissait d’échanges, de camaraderie et principes scientifiques de la diffraction de la
d’une émulation souvent bienveillante. Il fit lumière au premier rang de leurs préoccupa-
coexister des personnalités aux tempéraments tions – ce qui était parfois vu comme un progrès
LE TABLEAU DÉCHIRÉ différents, à l’admiration mutuelle, et dut son pour la science et un recul pour l’art.
Ci-dessus : Le Peintre unité à l’expression des différences. On n’est C e s ligne s de dé ma rcation floues , que
Edouard Manet et sa femme pas impressionniste parce que l’on peint défiaient Pissarro, Gauguin et tant d’autres,
Suzanne, par Edgar Degas, comme un autre impressionniste. On est furent le prélude à un éclatement plus impor-
1868-1869 (Kitakyushu, impressionniste parce qu’on arrive à partager tant. Le cloisonnisme, le divisionnisme, le poin-
Municipal Museum of Art). sa singularité sous un pinceau inspiré, formé, tillisme, le symbolisme et le synthétisme com-
Manet aurait découpé intelligent, adroit et maîtrisé. plétèrent progressivement l’impressionnante
le tableau offert par son Ce qui nous amène au quatrième ingrédient de nomenclature des courants picturaux de la fin
ami Degas car il y trouvait l’impressionnisme, le moins souvent mis en du XIXe siècle, et l’impressionnisme s’évapora
sa femme trop laide. avant, et pourtant essentiel : ses représentants, dans le tumulte, bientôt remplacé par plus
En haut : Le Bac de l’île loin d’être les sauvages instinctifs souvent bruyant, plus scandaleux, plus fédéré et plus
de la Loge, Inondation, décrits et décriés par la caricature, étaient férus individuel que lui. Il nous aura laissé une pro-
par Alfred Sisley, 1872 de méthode, formés par de grands maîtres, duction aussi riche que fine, produit miraculeux
(Copenhague, Ny Carlsberg directement ou par l’exemple, et ne laissaient d’un pays dont la capitale, au XIXe siècle, était la
Glyptotek). Page de droite : au hasard que sa juste place, celle d’enchanter capitale culturelle de la planète. Car enfin, il faut
Au jardin (sous la tonnelle, leurs toiles par quelques frémissements mesu- le rappeler : l’impressionnisme est français. 3
moulin de la Galette), rés de liberté et de spontanéité.
par Auguste Renoir, 1876 En somme, l’impressionnisme se définit Chercheur, auteur et éditeur, Wouter van der Veen
(Moscou, musée des par le rejet des conventions artistiques qui le est associé à l’université de Strasbourg et ancien
Beaux-Arts Pouchkine). précèdent, refuse tout dogme et récuse toute directeur scientifique de l’Institut Van Gogh.
étiquette. Il se nourrit de rencontres, d’accords Spécialiste de Vincent Van Gogh, il a publié de
et de désaccords, tous constitutifs de son nombreux ouvrages sur la vie et l’œuvre du peintre.

52 l nhors-série
MAÎTRE DES JARDINS Ci-contre : Claude Monet
M
dans son jardin de Giverny devant le bassin
n aux
nymphéas, photographie de Jacques-Ernest Bu ulloz,
1905, colorisation postérieure. Passionn né de
jardinage qui lui était aussi nécessaire que la peinture,
Monet considérait son jardin de Giverny com mme
son œuvre la plus réussie. Page de droite, de gauche
à droite : Femme à l’ombrelle ou Mme Monet et e son
fils, par Claude Monet, 1875 (Washington, Natiional
Gallery of Art) ; La Cathédrale de Rouen. Le porrtail,
soleil matinal, par Claude Monet, 1893 (Paris, musée
m
d’Orsay) ; Soleil couchant sur la Seine à Lavacourt, effet
d’hiver, par Claude Monet, 1880 (Paris, Petit Pallais).
© akg-images.© The National Gallery of Art, Washington.© RMN-Grand d Palais
(musée d’Orsay)/Adrien Didierjean. © CC0 Paris Musées/Musée des Beau ux-Arts
de la Ville de Paris, Petit Palais.
CLAUDE MONET
Et la lumière fut
Derrière l’apparence sévère et assurée du chef de file des
impressionnistes, l’homme, fidèle en amitié comme en amour,
passionné de jardinage, aura été tourmenté toute sa vie
par sa quête obsessionnelle de la beauté. PAR MICHEL BERNARD

C
laude Monet travaillait beaucoup, des bois, brûlée par la cigarette – du tabac même au temps des vaches maigres. Une
parlait peu, rarement de lui-même. gris –, le cheveu dru, coupe militaire. Son rentrée d’argent… le jeune peintre ache-
Artiste à l’ambition démesurée, regard est planté dans l’objectif, il ne sou- tait un gilet dont le luxe épatait Renoir. Le
égocentrique, sévère avec ses confrè- ritpas,ilattendqueçasepasse.Unsupplé- soir, emmitouflés dans leurs couvertures,
res, ingrat avec ses amis, âpre au gain, ment d’attention : on remarque la finesse ils partageaient du pain et un morceau de
plus dur en affaires que les marchands de la chemise à jabot, ses poignets tuyau- fromage dans l’atelier glacial.
américains, villageois revêche, proprié- tés, comme le col sans doute, le costume Tout avait commencé au Havre, en 1858,
taire terrien retranché dans ses murs… coupé à ses mesures exactes, soigneuse- dans la boutique d’un encadreur expo-
le portrait moral suggéré par une biogra- ment repassé, tombant juste, les chaussu- sant à sa devanture des portraits-charges
phie sommaire est peu engageant. Du res cirées en miroir. Ses vêtements sont très réussis de personnalités de la ville.
génie, oui, à revendre, mais logé dans un confectionnés par d’excellents tailleurs L’auteur, un adolescent de bonne famille
ours, un ours mal léché. – il a des fournisseurs à Londres – sur le rétif à la discipline scolaire, était si habile
Voici l’homme devant son photographe, modèle dessiné par lui-même, seyant, que le marchand lui proposa de rencon-
solidement campé sur ses courtes pattes, adapté à la vie campagnarde. Laine trer un peintre prêt à l’aider à développer
la bedaine épanouie, le pantalon serré aux anglaise l’hiver, lin de France l’été, tissu son talent. Après plusieurs rendez-vous
chevilles, comme un ouvrier, un artisan léger, souple, agréable au toucher. Sim- manqués, le rebelle finit un jour par suivre
dont il porte le même genre de veste, un plicité, élégance, confort, Claude Monet le professionnel parti travailler sur le motif
chapeau cabossé, une barbe d’homme est un homme raffiné. Il l’a toujours été, dans la proche campagne. Une révélation.

hors-sérien l 55
L’argent des caricatures servit à payer la nant, lui assura à partir de 1881 des reve- jeunesse, Femmes au jardin. Ce tableau,
boîte de peinture ; il y eut d’autres séan- nus réguliers. L’aisance, permettant l’ins- représentant trois fois Camille, avait été
ces. Le surdoué du crayon s’appelait Oscar tallation à Giverny en 1883, puis la richesse acheté en 1867, au prix fort, par Frédéric
Monet, l’artiste havrais, Eugène Boudin. suivirent, lorsque se conjuguèrent dans Bazille pour assurer un revenu à son ami.
Du caractère, de la passion, tout était là la deuxième partie de cette décennie Monet était fidèle. En amitié et en amour.
d’emblée. Le garçon profita des conseils l’engouement des Américains et l’évolu- Ce pudique – on ne connaît aucun nu de sa
d’Eugène Boudin, maître modeste et sub- tion du goût des collectionneurs français. main – eut deux femmes dans sa vie, pas-
til, plus tard du Néerlandais Johan Bar- Son intransigeance, son combat pour sionnément aimées. Des lettres l’attes-
thold Jongkind, autre initiateur. N’en fai- une création libre, son caractère en tent pour la seconde, une suite de chefs-
sant qu’à sa tête, Monet se fâcha avec son somme, firent des dégâts. Il se brouilla d’œuvre pour la première. Lui, qui détes-
père et se rebaptisa Claude. Après un ser- avec le charmant et généreux Bazille, tué tait mondanités et manifestations offi-
vice militaire dans les chasseurs d’Afrique en novembre 1870 en conduisant l’assaut cielles, assista à l’inauguration de l’exposi-
en 1861-1862, il accepta une formation aca- de sa section à Beaune-la-Rolande, alors tion rétrospective de l’œuvre de Bazille
© The National Gallery of Art, Washington. © RMN-Grand Palais (musée de l’Orangerie)/Michel Urtado. © akg-images.

démique à Paris prise en charge par sa que lui s’était mis à l’abri à Londres. Il se en 1910. A la mort de Camille Pissarro, en
famille.Ils’ysoumitirrégulièrementl’hiver fâcha avec Cézanne – mais tout le monde 1903, il aida sa famille, dans la gêne, sou-
1862-1863 avant de plaquer l’atelier gri- sefâchaitavecCézanne.Pourtravaillersur tint la vente du fonds d’atelier en faisant
sâtre de la rue de Vaugirard et ses études site, il s’absentait longuement de la mai- monter les enchères et accompagna les
convenues, le temps de sympathiser avec son de Vétheuil où, en 1879, à trente-deux débuts de peintre du cadet, Paul-Emile. Il
trois élèves : Auguste Renoir, Alfred Sis- ans, d’une maladie contractée après fit la même chose pour la famille de Sisley
ley, Frédéric Bazille, qu’il entraîna en forêt l’accouchement de leur deuxième garçon, qu’il alla visiter avant sa mort en 1899,
de Fontainebleau pour faire du paysage agonisait sa compagne des débuts, la malgré les calomnies dont le pauvre
comme Corot et ceux de l’école de Barbi- belle et douce Camille. Les mauvaises lan- Anglais, injustement méconnu, amer,
zon. Assurance, autorité, ardeur et rapi- gues prétendaient qu’il entretenait une accablait depuis des années son célèbre
dité impressionnantes : ses camarades liaison adultère avec la femme d’un de ses et riche camarade d’autrefois. En 1889,
l’admiraient, persuadés que le plus doué amis collectionneurs, Alice Hoschedé, sa il cessa de peindre pendant un an et mul-
d’entre eux serait un grand peintre. future seconde femme. A Giverny, il s’était tiplia les démarches pour faire entrer
Monet avait rejeté les codes de son mis les paysans à dos en achetant des ter- Olympia, scandale du Salon de 1865,
milieu bourgeois, pas le goût des belles et resetendétournantunbrasdel’Eptepour dans les collections de l’Etat, et tirer de
bonnes choses. La peinture lui permettrait alimenter l’étang creusé en bas de sa pro- l’embarras la veuve de son ami Manet qui
de le satisfaire. Mais il avait l’orgueil de son priété et y cultiver des nénuphars. Après l’avait encouragé autrefois. De la gen-
talent, et attendait que l’argent vînt à son la Grande Guerre, il assortit le don des tillesse de Boudin et de Jongkind, de la
art. Il peignait ce qu’il aimait, comme il le Nymphéas à l’Etat de conditions de pré- bienveillance de Courbet, de la noble
sentait, pas ce qui se vendait. Quelques sentation au public si impérieuses et chan- générosité de Manet, il se souvenait en
concessions pour que ses toiles pussent geantes qu’il épuisa la patience des fonc- accueillant chez lui, à Giverny, de jeunes
être exposées dans les Salons officiels, tionnaires des Beaux-Arts et révolta Cle- artistes de talent. Vuillard, Roussel, Bon-
pas assez pour plaire à la critique. Jusqu’à menceau, qui rompit leurs relations. nard, Signac ont raconté leur visite intimi-
l’aube de la cinquantaine, il fut pauvre, Clemenceau renoua quand le peintre, dée à ce géant de la peinture, la manière
poursuivi parles créanciers,déménageant bouleversé par la lettre de rupture de son dont il parlait « métier » avec eux, d’égal à
au besoin à la cloche de bois, à part une ami, consentit enfin à laisser partir de égal. Il leur achetait des tableaux et les
brève période de prospérité au milieu des Giverny son œuvre ultime. Non sans une accrochait dans sa chambre et son cabi-
années 1870, à Argenteuil. Paul Durand- dernière demande : que l’Etat lui achetât, net de toilette, où ils voisinaient avec
Ruel, marchand d’art avisé et entrepre- pour l’installer au Louvre, une toile de Delacroix, Corot, Boudin, Jongkind,

56 l nhors-série
Manet, Pissarro, Caillebotte, Morisot, encore des choses impossibles à faire : de dimension de la propriété de Giverny,
Renoir, Cézanne, Degas… l’eau avec de l’herbe qui ondule dans le l’orchestration méticuleuse des planta-
La propriété de Giverny louée en 1883, fond… » Peindre la lumière, la fumée, la tions selon les mois de l’année, la curio-
puis achetée, avait été agrandie, amé- neige, le changement, l’insaisissable. sité du maître pour les nouveautés, son
nagée pour favoriser le travail du peintre. Ses trente Cathédrales de Rouen : trente constant désir de perfection, requéraient
Il en avait pensé chaque détail et tout points de vue, trente états du jour selon une main-d’œuvre qualifiée et nom-
semblait y tourner autour de sa personne. les heures et les saisons entre 1892 et breuse. Mais c’était dans son pavillon
C’était d’abord une maison familiale 1894. Si l’Etat avait suivi Clemenceau qui d’Argenteuil, de 1872 à 1878, période
ouverteauxamis.Lesdéjeunersdudiman- recommandait l’achat de la série com- d’épanouissement, qu’en plantant, en
che,dontilétablissaitlui-mêmelesmenus, plète, nous disposerions en France d’un semant,entaillant,enfouissantlaterrede
étaient réputés. Cet homme secret, des plus grands monuments de la pein- ses mains, la passion et l’intelligence des
obsédé par sa tâche, la quête de la beauté, ture, un de ces lieux où l’expérience plantes lui étaient venues pour ne plus le
de la vérité de la peinture, aimait sentir esthétique atteint les limites de l’incon- quitter. Ce contact physique, laborieux,
autour de lui l’animation de la maison- naissable. Ce peintre des choses qui exis- amoureux avec la nature, avec le vivant,
née et la présence de sa femme. Enfants, tent, cet agnostique enterré civilement fut capital. Quand Claude Monet prépa-
domestiques, jardiniers, chacun vaquait à à l’automne 1926, conduit au cimetière rait ses couleurs, il avait de la terre sous les
ses occupations tandis qu’il peignait. Il dans le corbillard des paysans, « ni fleurs ni ongles. Ni coquetterie ni provocation lors-
aimait le silence, pas la solitude. couronnes », regardait loin. qu’il affirmait que le jardin de Giverny était
Installé dans la vie, jamais il ne s’installa Le jardinage n’était pas un passe-temps, son œuvre la plus réussie, mais l’aveu
danssapeinture. Elleétait soninquiétude, un délassement après le travail sur cheva- d’une vie, ce tête-à-tête entre un homme
l’objet d’un renouvellement permanent let, mais l’accomplissement d’une voca- et la beauté, le mystère du monde. 3
des motifs et de la manière. « J’ai repris tion, aussi nécessaire que la peinture. La
Haut fonctionnaire, Michel Bernard
se consacre aujourd’hui à l’écriture.
Il est l’auteur notamment de Deux
remords de Claude Monet (La Table
Ronde, 2016) et des Bourgeois
de Calais (La Table Ronde, 2021).

À FLEUR D’EAU
En haut : Les Nymphéas. Reflets
verts, par Claude Monet, 1914-1926
(Paris, musée de l’Orangerie).
Ci-contre : Champ de coquelicots
près d’Argenteuil, par Claude Monet,
1875 (New York, The Metropolitan
Museum of Art). Page de gauche :
Bazille et Camille (étude pour
Le Déjeuner sur l’herbe), par
Claude Monet, 1865 (Washington,
National Gallery of Art).

hors-sérien l 57
P OÉSIE INDUSTRIELLE Première des séries de Monet, La Gare Saint-Lazare (ci-dessus, à gauche, et page de droite,
1877, Paris, musée d’Orsay ; ci-dessus, à droite, Vue extérieure, 1877, collection particulière) est un véritable instantané
atmosphérique. Sept des douze versions furent présentées lors de la troisième exposition impressionniste de 1877.
Monet « a exposé (…) des intérieurs de gare superbes, s’enthousiasme Emile Zola. On y entend le grondement des trains
qui s’engouffrent, on y voit des débordements de fumée qui roulent sous les vastes hangars. Là est aujourd’hui la peinture ».

À TOUTE VAPEUR
Dans ses douze versions de La Gare Saint-Lazare,
Monet exalte la poésie du monde moderne, dans une atmosphère
de vitesse, sous une voûte d’acier. PAR MÉLINA DE COURCY

C omme d’un naseau fumant, la brume grise de ses pur-


geurs gicle à ras de terre, quand sa cheminée crache une
bouffée bleue qui fleurit en volutes épaisses dans le ciel
semble assoupie, comme oubliée. Dans un ballet incessant et
sonore, au centre, la locomotive s’approche à toute vapeur, écu-
mante, tandis qu’au loin à droite une micheline annonce, dans
Photos en haut à gauche et page de droite : © RMN-Grand Palais (musée d’Orsay)/Benoît Touchard. © akg-images/Erich Lessing.

rosi du couchant. un léger nuage blanc, le rouge et gris de sa frêle carapace.


La voici, la grosse bête noire de l’ère industrielle, la jeune Au premier plan, les lignes courbes des rails mêlent leur trajec-
étoile du transport, la Castafiore de la modernité, qui entre en toire d’acier aux reflets tremblants des montants de la verrière
scène avec panache dans le nouveau paysage du théâtre pari- que le soleil projette au sol, dessinant un quadrillage éphémère.
sien : la locomotive à vapeur ! Plus insaisissable encore, la valse abstraite des nuages
Ventrue, crachotante et puissante, Monet la peint, lente et de vapeur ! Sans forme définie, leur lumière et leur couleur
lourde, juste au seuil de la gare, encore dans la lumière. deviennent le motif du tableau. Tantôt écrans, voiles ou sim-
Résidant en bord de Seine à Argenteuil, le peintre d’Impres- ples brumes, le flou de leur texture, leur déplacement aléa-
sion, soleil levant (1872), à l’origine du mouvement impression- toire, les teintes surprenantes qu’ils adoptent selon qu’ils
niste, aménage aussi un atelier rue de l’Isly puis rue Moncey, à s’envolent dans la lumière dehors ou se tassent dans l’ombre
Paris, où Manet, Degas, Caillebotte prisent les sujets urbains. dedans, aériens et transparents, ou cotonneux et opaques, font
En janvier 1877, Monet obtient l’autorisation du directeur des d’eux le sujet principal de ce nouveau spectacle urbain. Se
Chemins de fer de l’Ouest de poser son chevalet sous la grande jouant de l’architecture et de sa géométrie, ils masquent la
verrière. Le motif se prête à sa touche impressionniste : étude perspective, dissimulent les édifices, chahutent la verrière,
de l’atmosphère, décomposition de la couleur en touches jux- font danser les armatures de fer.
taposées sous l’action de la lumière, rendu des zones d’ombre Ils camouflent aussi les voyageurs massés sur le quai, qui,
et de clarté. Les douze versions de La Gare Saint-Lazare, vue comme des insectes, attendent en grappes que la bête fumante
sous des angles différents, inaugurent la toute première de ses et vociférante les happe. Tout devant en pleine voie, l’un d’eux,
nombreuses séries. Sept de ces tableaux furent présentés à la à la silhouette fragile, semble égaré face aux machines, aussi
troisième exposition impressionniste de 1877. solide qu’une allumette. Car la terre tremble sous l’impact
« L̀ est aujourd’hui la peinture », commenta Emile Zola, qui s’ins- vrombissant, où le sifflet le dispute à la pression, et le ciel se
pira des toiles de l’artiste pour son ouvrage La Bête humaine. charge de composants vaporeux, hardis comme les augures
Depuis 1853, Paris se transforme sous la férule du baron d’un monde nouveau, dans une harmonie poétique en blanc,
Haussmann. On devine à l’arrière-plan du tableau les nouvel- bleu, ocre brun, aux accents violacés.
les façades en pierre de taille à toit de zinc, l’ossature de fer du Une rébellion, l’impressionnisme ? Certainement ! Celle de
pont de l’Europe qui enjambe les voies de part en part, les pers- la modernité, telle que Monet la dépeint dans son tableau de
pectives des avenues dégagées laissant circuler la lumière. La Gare Saint-Lazare. 3
Mais c’est le grand triangle de la verrière à colonnes de fer, qui
compose la scène en un fascinant duo dedans-dehors. Sous son Mélina de Courcy est professeur d’histoire de l’art
ombrage, à gauche, une machine à l’arrêt, inerte et massive, au Collège des Bernardins.

58 l nhors-série
60
F nhors-série
© akg-images/Laurent Lecat. © GrandPalaisRmn (musée d’Orsay)/Benoît Touchard/Mathieu Rabeau. © GrandPalaisRmn (musée d’Orsay)/Franck Raux.
LA BEAUTÉ DU BANAL
A gauche : Le Déjeuner sur
l’herbe, par Edouard Manet,
1863 (Paris, musée d’Orsay).
Rejetée par le jury du Salon
de 1863, la toile sera exposée
au Salon des refusés où elle fit
scandale. Trois ans plus tard,
Monet lui rendait hommage
avec son Déjeuner sur l’herbe
(à droite, Paris, musée d’Orsay)
dans lequel il déploie ses
talents de luministe. Page de
gauche : Lola de Valence, par
Edouard Manet, 1862 (Paris,
musée d’Orsay).

Manet fut-il
impressionniste ?
Si Manet fut pour les impressionnistes un maître pour ses sujets
modernes saisis sur le vif, il ne s’afficha jamais comme l’un
d’entre eux. Tout en subissant parfois leur influence, il garda
sa note mélancolique et baudelairienne. PAR ANTOINE NAÏK

PEINDRE LA VIE MODERNE


L
« e mouvement réaliste n’a plus besoin Musique aux Tuileries (1862), Le Déjeuner
de lutter avec d’autres. Il est, il existe, Quand il arrive sur la scène artistique au sur l’herbe (1863) et Olympia (1863). Au-
il doit se montrer à part. Il doit y avoir début des années 1860, le jeune Edouard delà des sujets, plus urbains et bour-
un Salon réaliste. Manet ne comprend pas Manet pousse l’évolution du réalisme en geois, on y perçoit cette fois l’influence
ça. Je le crois, décidément, beaucoup plus peinture vers des directions inattendues. d’une esthétique de la modernité dont
vaniteux qu’intelligent. » Il s’agit bien, toujours, de remettre en Baudelaire se fait au même moment le
C’est par ces mots cinglants que Degas cause la tendance à l’idéalisation ensei- porte-parole poétique, et qui n’avait
avait réagi au refus de Manet de participer gnée dans les écoles : ne pas limiter le jamais été encore manifestée en pein-
à l’exposition de 1874, celle qui marquerait choix des sujets aux plus nobles, et ne pas ture. Une volonté de saisir un instant
la naissance de l’impressionnisme. Ce toujours les montrer sous un jour édifiant. banal pour en révéler la beauté (« tirer
refus a en effet de quoi surprendre, tant le C’est ici Gustave Courbet qui fait figure l’éternel du transitoire », disait le poète),
peintre d’Olympia est associé, aujourd’hui de précurseur. Son Enterrement à Ornans tout en insistant sur son ambivalence. Il
encore, à la genèse du mouvement et à de 1850 secoue déjà les chaînes de l’aca- suffit de comparer ici Les Demoiselles
son esthétique. « Manet est aussi impor- démisme en donnant à un sujet vulgaire, des bords de la Seine de Courbet avec Le
tant pour nous que Cimabue et Giotto pour un simple enterrement de campagne, un Déjeuner pour saisir toute la distance qui
les Italiens du Quattrocento », affirmera traitement très noir dépourvu de toute sépare ce réalisme de celui du maître
même Bazille. Pourtant, Degas ne parlait idéalisation. Les visages laids et ahuris d’Ornans. Malgré la proximité des sujets
pas ici d’impressionnisme mais bien de sont peints sans concession, et la fosse (la prostitution en plein air), les relations
réalisme, et c’est ce terme qui doit nous ouverte au premier plan ne laisse entre- entre les personnages et leur état psy-
interroger. Manet fut-il un impression- voir aucune possibilité de transcendance. chologique sont sans ambiguïtés dans
niste ou incarne-t-il une autre forme de Les dimensions colossales du tableau, la toile de Courbet. Dans Le Déjeuner, au
nouvelle peinture ? Réunis un temps normalement réservées à la peinture contraire, tout est laissé en suspens. Le
autour d’une même bannière, Manet et d’histoire, parachèvent le scandale. contraste entre la nudité de la femme
les futurs impressionnistes vont peu à peu Dix ans plus tard, Manet bouscule à son et les vêtements des personnages mas-
s’éloigner pour tracer, chacun à sa tour la scène artistique de son temps culins laisse bien entrevoir le contexte
manière, leur chemin vers la modernité. avec trois tableaux qui feront date : La de la prostitution, mais ce contraste est

hors-sérien L 61
différencie tout à fait Monet de son
maître, et qui tient à l’importance de la
lumière. Ce qui capte l’attention dans
son Déjeuner, c’est bien en effet l’inten-
sité de cette lumière filtrée par le
feuillage, qui se disperse en taches sur
la nappe blanche et sur les vêtements
lui-même inattendu et source d’une cer- VERS D’AUTRES des personnages. A l’inverse de Manet,
taine étrangeté. Les visages sont éton- MODERNITÉS Monet est luministe avant d’être colo-
namment neutres et détachés, sans éro- La rencontre entre Manet et les pein- riste, et c’est cet intérêt pour la lumière
tisme. Quant au regard de la femme, tres du groupe de 1874 va avoir lieu dès qui va conduire sa peinture vers la tou-
dirigé vers le spectateur, il l’inclut dans les années 1860. Manet fait d’abord la che fragmentée et vibrante qui marque
le tableau et le place dans la situation connaissance de Degas, par hasard, le véritable acte de naissance de
dérangeante d’un voyeur. dans les salles espagnoles du Louvre. l’impressionnisme.
Le groupe de l’exposition de 1874 va Ils s’engageront ensemble dans la A partir des années 1870, et surtout
être séduit par cette manière nouvelle Garde nationale pendant le siège de après l’exposition de 1874, les progrès
d’immortaliser des moments de la vie Paris de 1870. Quant à Monet, Manet le de ses anciens disciples sont tels que
contemporaine saisis sur le vif, où le rencontre en 1866. Avec Renoir et le rapport s’inverse. Manet subit
peintre cherche à interpeller le specta- Bazille, il forme la base de l’école des l’influence des peintres dont il a contri-
teur sans lui imposer un message prédé- Batignolles, véritable incubateur artis- bué à former la personnalité artistique,
fini. Mais ce qui distingue Manet de Cour- tique dont sortira l’impressionnisme. et va intégrer à sa peinture certains élé-
bet, ce sont également ses innovations Dans l’atelier du peintre d’Olympia, et ments stylistiques de l’impressionnisme
dans le domaine de la technique pictu- au café Guerbois voisin, on s’échange sans jamais y succomber tout à fait. Cer-
rale. Dès Lola de Valence (1862), l’évolu- théories et techniques, on s’achète des tains tableaux représentant la Seine à
tion est remarquable. Elle passe essen- toiles, on rivalise d’adresse pour rendre Argenteuil, parfois peints en plein air,
t ie l le m e n t p ar u n e u ti li sa ti on d e s au mieux les mêmes modèles. C’est essayent de s’approprier leur touche
ombres réduite à l’essentiel et par la sup- Fantin-Latour qui immortalisera le caractéristique pour rendre l’élément
pression des tons intermédiaires, qui groupe en 1870 dans Un atelier aux liquide, mais les contours des figures et
conduit à un traitement du sujet en grou- Batignolles : les peintres de la nouvelle des barques y restent beaucoup mieux
pes de couleurs contrastés, à la limite de génération y communient autour de définis, sans aucun flou. Au-delà des
l’aplat. Baudelaire ne s’y est pas trompé, Manet comme celui-ci avait été repré-
qui goûtait en Lola de Valence « le charme senté, quelques années plus tôt,
inattendu d’un bijou rose et noir »… Ce auprès du portrait de Delacroix.
traitement choquait beaucoup ses Les tableaux peints pendant cette
contemporains car il leur donnait une période par les futurs impressionnistes
sensation de « taches » et d’inachevé. portent indéniablement la marque du
Pourtant, cette simplification technique maître. Monet va jusqu’à reprendre le
ne s’est paradoxalement pas faite contre titre du fameux Déjeuner sur l’herbe dans
le réalisme, mais bien en son nom : il une œuvre qui doit à la fois à ce tableau
s’agit pour Manet de rendre l’effet pro- et à La Musique aux Tuileries. Ici comme
duit par le réel sur notre sensibilité, plu- là, c’est la même volonté de rendre une
tôt que de décrire en détail l’apparence atmosphère saisie sur le vif plutôt que
des choses. Le réalisme passe ainsi d’une des actions précises ou la psychologie
critique de l’idéalisation académique à des personnages. L’œil circule sur la
une revendication du droit, pour le pein- toile, guidé par les différentes nuances
tre, à une certaine subjectivité. C’est de vert et le contraste apporté par la
dans cette brèche que vont s’engouffrer robe jaune au premier plan. On remar-
les impressionnistes. que pourtant déjà ici une tendance qui

62 F nhors-série
aspects techniques, il y a, entre Manet
et les impressionnistes, une différence
fondamentale de ton. L’expression des
visages laisse sans cesse apparaître un
voile de mélancolie, et les regards fixes
perdus dans le vide, au ton baudelairien,
rappellent souvent celui d’Olympia. Il y
a chez Manet, en un mot, un caractère
décadent qui contraste violemment
avec l’aspect solaire de la peinture de
Monet et de ses confrères.
De ce point de vue, son véritable héri-
tier semble être Degas, lui-même assez
éloigné de l’impressionnisme, et avec
qui il partage un certain goût pour la
© Bridgeman Images. © FINE ART IMAGES/HERITAGE IMAGES/AURIMAGES. © The Courtauld/Bridgeman Images.

peinture de la marginalité. Tout un jeu


d’échos et de reflets se met ainsi en
place entre les deux artistes, notam-
ment du côté de Manet qui cite fré-
quemment l’œuvre de son ami. Les
recherches des deux hommes vont
pourtant dans des directions tout à fait
opposées en ce qui concerne le traite-
ment de l’espace pictural. Le Tub de
Degas privilégie ainsi un cadrage en
forte plongée et traite le corps de la
femme qui se nettoie avec un modelé
original mais très marqué, renouvelant
la sensation d’espace créée par la pein-
ture sans la remettre en cause. La
Femme dans un tub de Manet voit au
contraire un traitement frontal du
même sujet. La perspective y est à ce
point réduite que les meubles du fond
paraissent aplatis, comme une sorte de
tapisserie de lignes horizontales sur
laquelle viendrait se poser la silhouette
du modèle. Contre les conventions spa-
tiales traditionnelles de la peinture,
Manet fait ici de sa toile une surface
plane colorée plutôt qu’une fenêtre JEU D’ÉCHOS Page de gauche, en haut : Le Tub, par Edgar Degas, 1886 (Paris, musée
ouverte sur un espace fictif. Il paraît dès d’Orsay). Ce pastel fut présenté à la dernière exposition impressionniste de 1886. Il fait
lors enjamber l’impressionnisme pour écho à la Femme dans un tub que Manet avait réalisée en 1878 (page de gauche, en bas,
annoncer directement l’œuvre de Paris, musée d’Orsay). Mais le geste intime est ici observé sans concession. Ci-dessus : Un
Matisse ou de Bonnard : ce n’est pas bar aux Folies-Bergère (détail), par Edouard Manet, 1881-1882 (Londres, The Courtauld
là le moindre des paradoxes, pour ce Gallery). Perdu dans le vide, le regard fixe de la jeune femme laisse transparaître une
peintre réaliste, d’avoir ainsi ouvert mélancolie toute baudelairienne.
une voie vers l’abstraction. 3

hors-sérien L 63
Les pères fondateurs
Souvent présentés comme des rebelles de la peinture, les
impressionnistes s’abreuvèrent en réalité à l’enseignement de
certains de leurs illustres prédécesseurs. PAR VINCENT POMARÈDE

C omme la plupart des courants picturaux, l’impression-


nisme n’est pas né de façon spontanée. Leur période de
formation, la découverte des œuvres de leurs aînés, les
rencontres avec des collègues et l’observation de la nature ont
progressivement construit les sources d’inspiration et les
d’une école dominante précédente… Ainsi, au XIXe siècle, le
romantisme aurait-il supplanté le néoclassicisme, le réalisme
ayant ensuite étouffé l’un et l’autre. L’impressionnisme aurait
été l’héritier de cette évolution positive vers davantage de
vérité et de respect du « naturel ». Dans cette approche, la créa-
ambitions techniques de cette génération de peintres qui tivité est associée à la notion de refus, jugée plus innovante que
allaient se faire connaître lors de leur première exposition les valeurs d’harmonie et de tradition ; l’ordre est vaincu par
commune en 1874. l’imagination, la rigueur par la spontanéité, l’institution par
Mais, l’impressionnisme faisait-il véritablement rupture ? Ou l’individu. Les batailles dans les Salons officiels, les prises de
poursuivait-il une évolution esthétique commencée des position de critiques engagés et la réaction haineuse de la
décennies auparavant ? Ne s’agit-il pas en fait d’une simple frange la plus rigide du milieu artistique constitueraient une
guerre de génération, identique à celle décrite pour le roman- preuve de ce positionnement.
tisme par Charles Rosen et Henri Zerner dans Romantisme et Cependant, l’art au XIXe siècle ne nous semble pas constitué
réalisme : « La lutte entre les gens en place et ceux qui n’y sont pas de relations unilatérales et antinomiques, même s’il a bien
doit être vieille comme le monde, mais la coloration psychologi- existé des artistes rebelles et d’autres demeurant liés à la tra-
que très particulière du combat romantique tenait à la fierté pas- dition. De nombreux peintres se situèrent ainsi en transition ou
sionnée que les romantiques mettaient à “n’y être pas” – tout en en marge des mouvements picturaux. Delacroix n’affirmait-il
faisant bien sûr tout leur possible pour y accéder. » pas : « Je suis un pur classique », refusant son rattachement à la
Analysant des réalités sociales, économiques et politiques, « coterie romantique » et intégrant l’Académie des beaux-arts
l’histoire de l’art a longtemps considéré que l’avènement d’une à la septième tentative ? Ingres aimait autant la référence à
nouvelle école artistique se construisait sur la destruction l’Antiquité que celle au Moyen Age, chère aux romantiques ;

64 l nhors-série
© Paroisse Saint Sulpice. © HERITAGE IMAGES / AURIMAGES.
dans le même temps, Théodore Chassériau recherchait une ces immenses peintures murales, dont la technique les a tant
synthèse entre le romantisme et le classicisme. Quant à Corot, il marqués, représentaient pourtant elles aussi des scènes de la
a souhaité durant toute sa carrière exposer dans les Salons des peinture d’histoire (Saint Michel terrassant le dragon ; Héliodore
paysages dits historiques, intégrant des sujets mythologiques chassé du Temple ; La Lutte de Jacob avec l’ange).
ou religieux dans l’esprit néoclassique… Alors, tout en rejetant l’académisme officiel ambiant, les
La réalité est donc plus complexe et plus passionnante. Dans impressionnistes ont-ils refusé systématiquement les expé-
ce contexte, quels enseignements les impressionnistes ont-ils riences des grands maîtres ? Qu’ont-ils retenu de Delacroix et
tirés de leurs aînés ? Qu’ont-ils repris des courants picturaux de Corot ? Ont-ils voulu une rupture totale ou ont-ils été influen-
existants et en quoi ont-ils synthétisé leurs convictions avec cés entre autres par ces deux derniers, eux que l’on estime
l’œuvre de leurs prédécesseurs ? Ainsi, Claude Monet entrait-il aujourd’hui avoir été des précurseurs ?
en 1862 dans l’atelier parisien du peintre académique Charles Précurseurs… Le terme est lancé.
Gleyre (1806-1874), où il rencontrait Alfred Sisley, Frédéric Qui sont les « précurseurs de l’impressionnisme » dont on a
Bazille et Auguste Renoir. Contestant les conceptions rigides tant parlé ? Rappelons que le terme de « précurseur », dans la
de leur professeur, tous quittèrent son atelier en 1863, après définition traditionnelle du Larousse, s’applique à une « personne
un an d’enseignement ; mais, que leur avait appris réellement qui, par son action, a plus ou moins préparé les voies à une doctrine,
ce dernier, indépendamment de sa passion pour l’antique et de à un mouvement ou qui a devancé l’exposé d’une théorie »… Un cer-
son mépris pour le paysage ? tain nombre de peintres auraient donc devancé les impression-
Dans les mêmes années, Camille Pissarro, qui avait décou- nistes dans leurs idées et auraient orienté de manière détermi-
vert les tableaux d’Eugène Delacroix à son arrivée en France – nanteleursthéoriesetleuresthétique–cequiparaîtparfaitement
il était né dans l’île de Saint-Thomas, dans les Antilles danoises
–, rencontrait Camille Corot, dont il se revendiquait l’élève, de
même qu’une autre future impressionniste, Berthe Morisot, MODÈLES Page de gauche : Héliodore chassé du Temple,
qui s’installait à Ville-d’Avray pour peindre quotidiennement par Eugène Delacroix, 1861 (Paris, église Saint-Sulpice).
auprès de son maître. La fréquentation d’un peintre défen- Loin de faire table rase de l’héritage des maîtres,
dant une vision de la nature que l’on qualifie alors de « naïve », les impressionnistes se sont nourris de leurs œuvres.
c’est-à-dire simple et réaliste, ne pouvait que les influencer pro- Le 15 février 1864, sortant de l’exposition de la vente
fondément, même si Corot, comme nous l’avons dit, avait été après-décès de Delacroix, Frédéric Bazille écrit ainsi
formé lui-même à l’esprit néoclassique du paysage. à ses parents : « Vous ne sauriez croire combien j’apprends
Au même moment, Auguste Renoir, Frédéric Bazille et Paul à regarder ces tableaux. Une de ces séances vaut un mois
Cézanne suivaient de près les travaux d’Eugène Delacroix dans de travail. » En haut : Souvenir de Coubron, par Camille
son ultime chantier des décors de l’église Saint-Sulpice… Et Corot, 1872 (Budapest, Szépmüvészeti Múzeum).

hors-sérien l 65
logique et prouvé. Mais, quelle est la part de la transmission de la lumière », faisait remarquer ce dernier. Et, dans quel cou-
directe et celle de l’interprétation ? Et, surtout, quels sont les rant pouvons-nous classer Eugène Boudin et Johan Barthold
apports techniques et thématiques de ces influences, ainsi que Jongkind ? Leur âge, leur proximité avec la jeune génération et
les liens artistiques unissant deux, voire trois générations ? leur technique en font aussi bien des « précurseurs » que des
Toujours inventive, l’histoire de l’art a introduit la notion de apparentés à l’impressionnisme…
« pré-impressionnisme », présentant l’impressionnisme comme Quoi qu’il en soit, l’un des « pères » de la colonie de Barbizon,
l’héritier de ce dernier. On a rattaché à ce mouvement des pein- Jean-Baptiste Camille Corot, était celui que tout le monde admi-
tres fort divers, qui ambitionnaient de représenter une réalité rait pour la simplicité de sa relation avec la nature, la liberté et la
épurée, d’une manière non académique, et de renouveler aussi sûreté de son coup de pinceau et pour… sa bonne humeur. Il
bien le regard sur la nature que les sujets de leurs tableaux ; ne avait reçu une solide formation académique auprès de deux
souhaitant pas rompre avec les traditions classiques et appré- grands paysagistes néoclassiques, Achille-Etna Michallon et
ciant les engagements des romantiques, ils recherchaient de Jean-Victor Bertin, qui encourageaient dès 1820 leurs élèves à
nouvelles techniques et une nouvelle dimension du récit pictu- se rendre « sur le motif » et à étudier « en plein air ». Présent à Bar-
ral – voire l’absence de récit au profit de la seule description. bizon dès 1822, Corot a ensuite effectué trois voyages en Italie,
L’exemple le plus évident est celui de l’école dite « de Barbi- de 1825 à 1828, en 1834 et en 1843, séjours durant lesquels il
zon », du nom de ce village en forêt de Fontainebleau où les avait multiplié les séances de travail « d’après nature ».
peintres se regroupaient pour travailler « en plein air ». S’inspi- Ses études peintes en Italie ont amené les historiens de l’art à
rant d’une autre tradition du paysage, celle des peintres fla- en faire un « précurseur de l’impressionnisme », en raison de
mands et hollandais du XVIIe siècle, comme Jacob Van Ruisdael leur réalisme, leur luminosité et leurs couleurs claires. « Corot
et Meindert Hobbema, cette « colonie d’artistes », qui attirait les sautait cinquante ans de peinture, et passait du goût néoclassi-
peintres pour leurs travaux « d’après nature », a joué un rôle que au goût impressionniste », écrivait en 1941 Lionello Venturi
considérable dans la confrontation des techniques et des idées. à propos d’une étude peinte en plein air du Pont de Narni en
De même, que les « colonies » de Honfleur ou de l’Oise. Ombrie (musée du Louvre). Mais, l’historien italien omettait
© Bridgeman Images.

La répartition des artistes dans ces « colonies » n’est pas aisée trois réalités essentielles.
à décrypter. Comment relier l’œuvre de Théodore Rousseau et D’une part, Corot n’exposait pas ses esquisses, mais les utilisait
Jules Dupré à Claude Monet et Alfred Sisley ? Certes, Renoir a pour réaliser des sujets historiques ou champêtres ; ainsi, une
revendiqué l’influence de Narcisse Díaz de la Peña : « Mais, pour- composition à la manière classique fut-elle inspirée de cette
quoi peignez-vous si noir ? (…) Même les ombres des feuillages ont étude de Narni et exposée au Salon de 1827 (Ottawa, National

66 l nhors-série
Gallery of Canada). D’autre part, les études d’Italie de Corot
demeurèrent inconnues des professionnels et des artistes, puis-
que, peintes sur papier, il les conservait dans des portefeuilles ;
c’est seulement en 1875, lors de la vente posthume de son atelier
© Victoria and Albert Museum, Londres, Dist. RMN Grand Palais/image Victoria and Albert Museum

© akg-images.
que le monde artistique les a découvertes, à commencer par les
impressionnistes qui avaient déjà développé leurs idées. Enfin,
Corot n’était pas le premier à avoir peint de cette façon sur le
motif, réalité que l’on découvrira seulement en 1930 avec le legs
au Louvre par la princesse Louis de Croÿ des fonds d’atelier de
Michallon et de Pierre-Henri de Valenciennes… générations ; non seulement, il séjournait presque chaque
Ce dernier, un maître pour Corot, avait d’ailleurs fixé dans son année en forêt de Fontainebleau, mais il semble alors se
traité, en 1800, des conseils qui furent suivis par les générations démultiplier dans tous les sites de Normandie, de Bretagne, du
suivantes : travailler « d’après nature », ce qui implique alors nord de la France ou d’Auvergne.
d’utiliser seulement des couleurs primaires – rouge, bleu, jaune A chaque occasion, il rencontre ses collègues auprès des-
– et leur déclinaison en couleurs secondaires – vert, orange, vio- quels il ne joue pas les maîtres ou les professeurs, mais plutôt le
let ; se rappeler que les ombres ne sont pas noires ou grises, mais conseiller, voire le « grand frère ». Dès 1835, il livrait quelques
colorées ; comprendre la transparence et les reflets des ciels et recommandations : « Travaillez bien là-bas, dessinez ferme et
de l’eau… Les impressionnistes connaissaient le traité de Valen- vrai. L’aspect de la couleur vraie, vraie sortant de votre œil, sans
ciennes, comme le prouve en 1883 une lettre de Camille Pis- penser à aucune autre peinture. On y revient assez tôt à l’atelier. »
sarro à son fils, Lucien, où il conseille la lecture attentive de cet Notons qu’il n’a jamais ouvert un atelier pour former de jeunes
ouvrage : « c’est ancien, c’est encore le meilleur et le plus pratique, artistes – bien qu’il ait eu plusieurs collaborateurs pour l’aider à
tâche de te rendre compte des principes qui servent de base ». répondre aux innombrables commandes des collectionneurs
Si ses études d’après nature ne furent connues qu’en 1875, et des galeries privées. C’est donc sur le motif, face à la nature
comment Corot aurait-il pu influencer la démarche des pure, qu’il a transmis ses idées aux futurs impressionnistes.
impressionnistes ? En quoi est-il devenu une référence incon- Ces derniers ont vu travailler Corot en plein air, mais ils ont
tournable pour eux ? Bien évidemment, sa présence sur les aussi analysé ses contributions au Salon, ainsi que sa pré-
lieux fréquentés par les peintres pour leur « pittoresque » fut sence dans plusieurs galeries parisiennes. Sa maîtrise de la
déterminante, car il côtoyait alors les artistes de toutes les transposition de ses études en plein air dans des tableaux
recomposés en atelier – à commencer par ses célèbres Sou-
venirs d’Italie ou de Ville-d’Avray – a fait beaucoup réfléchir
Claude Monet, Camille Pissarro ou Auguste Renoir. Tous les
paysagistes impressionnistes apprécient ses sujets réalistes
et sa passion pour la nature, mais surtout sa facture franche et
vivante. Les critiques l’ont bien compris, et certains ont même
étudié avec discernement les choix techniques de Corot, à
commencer par Charles Baudelaire.

SUR LE MOTIF En haut : Camille Corot peignant en plein


air à Saint-Nicolas-lez-Arras, photographié par Charles
Desavary, avant 1875. Dès le début des années 1820, Corot
peignait sur le motif. Il était admiré pour la liberté de son
coup de pinceau ainsi que le réalisme et la luminosité de ses
études peintes (page de gauche, Le Pont de Narni, 1826,
Paris, musée du Louvre), qu’il utilisait ensuite pour réaliser
sujets historiques ou champêtres. Ci-contre : Un arbre
dans la forêt de Fontainebleau, par Théodore Rousseau,
années 1840 (Londres, Victoria and Albert Museum).

hors-sérien l 67
fondent naturellement à une distance voulue par la loi sympathi-
que qui les a associées. » La systématisation de la « touche visi-
ble » avait été l’une des revendications majeures des impres-
sionnistes, puis de leurs successeurs ; mais ils avaient atten-
tivement regardé les tableaux de Delacroix.
Indépendamment de son génie de coloriste, ce dernier avait
en effet développé une technique personnelle, permettant
d’imiter la texture de matières diverses, le flochetage. Déjà, dans
les Femmes d’Alger (musée du Louvre), il avait mis en œuvre
cette technique picturale qui vise à juxtaposer des couches de
pigments purs, sous la forme de traits de pinceau entrecroisés.
L’un des meilleurs amis de Delacroix, Frédéric Villot, a décrit
Ainsi, ce dernier constatait-il en 1845, en commentant parado- précisément le flochetage : « Au lieu de poser la couleur juste à sa
xalement un paysage historique de Corot envoyé au Salon, place, brillante et pure, il entrelace les teintes, les rompt et, assimi-
Homère et les bergers, qu’« à la tête de l’école moderne du paysage lant le pinceau à une navette, cherche à former un tissu dont les fils
se place M. Corot », mettant en valeur son amour de la nature et la multicolores se croisent et s’interrompent à chaque instant. » On a
sincérité de son art – avec un bémol signifiant : « Si M. Théodore toujours comparé cette technique à la touche dite « visible » des
Rousseau voulait exposer, la suprématie serait douteuse. » Il déve- impressionnistes, qui reconstitue peu à peu une couleur à partir
loppait à propos de ce tableau, une idée essentielle pour les jeu- de l’association de couleurs complémentaires…
© Ministère de la Culture-Médiathèque du patrimoine et de la photographie, Dist. RMN-Grand Palais/Atelier de Nadar

nes générations de peintres : « Ensuite qu’il y a une grande diffé- Entre le conseil de recourir aux couleurs primaires de Pierre-
rence entre un morceau fait et un morceau fini – qu’en général ce qui Henri de Valenciennes, repris par Corot, et la technique du
est fait n’est pas fini, et qu’une chose très finie peut n’être pas faite flochetage de Delacroix, les impressionnistes avaient donc
du tout. » Pour Baudelaire, les œuvres de Corot étaient donc « fai- adopté et maîtrisé des apports essentiels de leurs prédéces-
tes », c’est-à-dire sincères et réalistes, et peu importe qu’elles seurs ; et même, de la théorie classique, provenant du « dieu »
soient « finies », comme l’entendait alors la doctrine classique. Nicolas Poussin : « Il ne se donne point de visible sans lumière. Il
Baudelaire reprenait alors une conception qui avait été défen- ne se donne point de visible sans moyen transparent. Il ne se
due au XVIIIe siècle par un autre critique d’art, Denis Diderot, lui donne point de visible sans terme. Il ne se donne point de visible
aussi défenseur d’une approche délivrée des contraintes acadé- sans couleur. Il ne se donne point de visible sans distance. »
miques : « Pourquoi une belle esquisse nous plaît-elle plus qu’un La régénération des arts a toujours été dictée par une maîtrise
beau tableau ? c’est qu’il y a plus de vie et moins de formes. A mesure intelligente des expériences du passé, à condition qu’elles
qu’on introduit les formes, la vie disparaît. » soient enrichies par des intuitions nouvelles. 3
Baudelaire insistait ensuite sur une autre des qualités de
Corot, sa maîtrise de la couleur : « Ce qui prouve encore la puis- Conservateur général du patrimoine, ancien directeur du
sance de M. Corot, ne fût-ce que dans le métier, c’est qu’il sait être département des Peintures du musée du Louvre, Vincent Pomarède
coloriste avec une gamme de tons peu variée. » La question tech- est conseiller spécial de la présidente-directrice du musée.
nique et esthétique, scientifique même, du coloris allait être
centrale pour les impressionnistes. Et, dès que l’on parle de
coloris, le nom d’Eugène Delacroix s’impose aussitôt. PAR PETITES TOUCHES En haut : Eugène Delacroix,
Rappelons que les impressionnistes se revendiquèrent des photographié par Nadar en 1858. Page de droite :
propositions de Delacroix et que leurs successeurs – les « post- Femmes d’Alger dans leur appartement (détail),
impressionnistes » ou « néo-impressionnistes » –, Georges Seu- par Eugène Delacroix, 1834 (Paris, musée du Louvre).
rat et Paul Signac, l’admiraient tout autant. Ce dernier consta- Avec sa technique du flochetage, le génial coloriste
tait que « leur méthode (…) est entièrement pressentie et presque préfigurait la fragmentation de la touche, chère aux
formulée par Eugène Delacroix » ; et de le citer encore : « L’ennemi impressionnistes. Ainsi, jugeait-il « bon que les
de toute peinture est le gris ! », de même qu’il faut « bannir toutes touches ne soient pas matériellement fondues ; elles
couleurs terreuses ». Par ailleurs, Signac insistait sur la science se fondent naturellement à une distance voulue
de Delacroix dans la maîtrise de la touche picturale : « Il est bon par la loi sympathique qui les a associées. La couleur
que les touches ne soient pas matériellement fondues. Elles se obtient ainsi plus d’énergie et de fraîcheur ».

68 l nhors-série
© RMN-Grand Palais (musée du Louvre)/Franck Raux.
IMPRESSION,
SOLEIL COUCHANT
Port-Marly, gelée blanche, par
Alfred Sisley, 1872 (Lille, palais
des Beaux-Arts). « Sur le bord
d’une eau vaguement teintée par
les reflets d’un ciel aux nuances
pâles, des arbres jaunis, roussis,
des arbres d’automne, tristes,
d’or pourtant, s’inclinent »,
détaille Jean Prouvaire, charmé,
dans Le Rappel du 20 avril 1874.
© Bridgeman Images.
Il était
une fois
la révolution !
PAR JEAN-MARIE TASSET
L’exposition de 1874 marque le point
de départ d’une révolution impressionniste
qui va faire de Paris la nouvelle Rome
de la fin du XIXe siècle et du début du XXe.
“Donc laissez faire ! Laissez passer !

M
ercredi 15 avril 1874. Six heu- du Palais de l’Industrie aux Champs-Elysées.
res du matin. En plein cœur de Dans une époque où, jusqu’en 1900, les mar-
Paris, boulevard des Capucines chands sont encore rares, le Salon est indispen-
à l’angle de la rue Daunou, dans sable pour tous les artistes, peintres, sculpteurs
l’ancien atelier du photographe Nadar, va qui ambitionnent de faire une carrière. Il per-
s’ouvrir dans quelques heures une exposition met d’acquérir succès, notoriété. La presse fait
qui va révolutionner la peinture telle qu’elle une large place à la critique du Salon. Un jury
se pratique depuis la Renaissance. Elle va sus- décerne prix, médailles, décorations et com-
citer sarcasmes, rires et fureur. Ces artistes mandes publiques. L’enjeu pour les artistes est
encore inconnus vont y gagner leur nom considérable. Etre reçu au Salon flatte et ras-
d’impressionnistes, que leur attribuera par sure les collectionneurs. Etre refusé les fait fuir.
dérision Louis Leroy, un critique du journal L’ouverture du Salon, prévue le 1er mai, est
Le Charivari, après avoir noté le titre d’une attendue par la haute bourgeoisie, toute la
toile de Monet : Impression, soleil levant. Mais société pensante, bruissante de Paris, et par le
le soleil levant vient en réalité de mettre à peuple.
l’ombre, et pour longtemps, la métrique aca- Les « chers maîtres » seront tous là, qui, par
démique. Que font donc ces peintres ? Ils éli- leur savoir-faire, épatent le monde entier.
minent la forme, la ligne et le modelé. Ils exal- William Bouguereau, le plus grand peintre du
tent la couleur-lumière, ils divisent la touche, nu ! Il a le talent coquin. « La mythologie, affir-
la libèrent de toute servitude au dessin. Ils me-t-il, la voilà, la science des sciences. Sans elle,
voient dans le tableau un espace pigmenté, où la peinture ne serait plus rien. » Carolus-Duran,
les couleurs, ramenées à leur intense pureté le peintre des femmes du monde. Belle barbe
et juxtaposées, s’exaltent mutuellement et grise, chevelure mésopotamienne, nez empha-
reconstituent la lumière. tique, gros mollet et gros bagou, il adore le
Six heures du matin ! La nuit fait place à pouf, le sofa et le faste. Il se prend pour Veláz-

© The National Gallery of Art, Washington. © The Cleveland Museum of Art, Gift of Ralph King.
l’aube. Dans les faubourgs parisiens, on prend quez. Jean-Léon Gérôme, le grand spécialiste
le chien pour un loup, à la campagne on prend des vastes sujets religieux. Le Tout-Paris le sait.
le loup pour un chien. C’est l’heure du louche et Jean-Léon Gérôme, œil noir et rieur, mousta-
de l’équivoque. Tout devient douteux. Tout se che courte, geste nerveux, pas élastique, taille
HAUT LIEU métamorphose. L’esprit s’inquiète, l’âme mince, il évoque un gitan. Curieux, il ira voir
En haut : Au café, par s’interroge. Six heures du matin, 35, boulevard l’exposition des impressionnistes. Il les exècre !
Edouard Manet, 1869 des Capucines à Paris. Les feux des lampadai- Les impressionnistes ? « Le déshonneur de la
(Washington, National res exagèrent sur les murs l’ombre des pas- France », « de véritables malfaiteurs qui ont détra-
Gallery of Art). Manet sants. L’exposition réunit une trentaine de par- qué la jeunesse artistique ».
nous ouvre ici les portes ticipants. Pour l’occasion, ils se sont constitués L’année précédente, ce ne sont pas ces chers
du café Guerbois où en une société anonyme. Ces artistes ont été maîtres et les nymphes dodues de Bougue-
il avait coutume de refusés, pour la plupart, par le Salon officiel. reau qui ont triomphé à Paris, mais le souvenir
retrouver ses amis, les de la guerre qui a opposé la France à la Prusse
futurs impressionnistes. LE SALON, PASSEPORT en 1870. La foule des Parisiens n’a cessé de
Ci-dessus : Exposition ARTISTIQUE OBLIGATOIRE grossir devant le tableau Les Dernières Cartou-
des Beaux-Arts : Dans le Le Salon ! Le grand événement annuel du ches d’Alphonse de Neuville. La toile est si sai-
salon carré. Un instant XIXe siècle. Toute la vie artistique de la France sissante qu’on se laisse soudain prendre par
de repos, par Honoré s’organise autour de lui. Le Salon est né en cette composition tragique qui exalte le cou-
Daumier, 1868 (The 1667 pour exposer les œuvres des membres de rage des soldats français retranchés, le 1er sep-
Cleveland Museum of Art). l’Académie royale de peinture et de sculpture, tembre 1870, dans la dernière maison de
fondée dix-neuf ans plus tôt. Dix expositions Bazeilles, dans les Ardennes. Sur la cinquan-
se déroulèrent sous Louis XIV. Et depuis 1857, taine de soldats, quinze, seulement, purent se
chaque année, il se déploie dans les galeries rendre aux ennemis.

72 l nhors-série
UN NOUVEAU SOUFFLE

Plus de jury ! Expositions libres !” Nadar

NADAR FAIT SÉCESSION depuis bien des années qu’il m’est arrivé de songer
15 avril 1874, 35, boulevard des Capucines. aux jurys de peinture, chaque fois je me suis
Pour l’heure, ce n’est pas le Salon qui ouvre d’abord demandé comment on pouvait trouver
ses portes, mais l’exposition de la Société ano- des hommes pour accepter, mieux encore pour sol-
nyme des artistes peintres, sculpteurs, gra- liciter l’emploi dictatorial, pour imposer dogmati-
veurs, fondée en décembre 1873. Quels sont quement et réglementairement leur façon de voir
ces artistes qui vont exposer ensemble pour la et de sentir… Parce que le jury ne sera jamais
première fois ? Ils s’appellent, entre autres, qu’une institution et non un principe, parce que
Monet, Renoir, Pissarro, Sisley, Guillaumin, tout ce que l’autorité ne peut délivrer, la liberté le
Berthe Morisot, Cézanne et aussi Degas. Mais dispense. Donc laissez faire ! Laissez passer ! Plus
comment s’est formé le groupe ? A l’origine, de jury ! Expositions libres ! » Nadar appartient à
de jeunes peintres, élèves de l’atelier Gleyre, la seconde génération romantique, celle de la
l’auteur du Soir ou Les Illusions perdues, son bohème. Ses amis intimes, Gérard de Nerval,
tableau le plus célèbre qui se trouve au Lou- Théophile Gautier, Théodore de Banville, le
vre, ou de l’Académie Suisse. Manet, qui s’est décrivent comme « un géant ivre de joie ». Bau-
rendu célèbre avec son tableau Le Déjeuner delaire le considère comme « la plus étonnante
sur l’herbe, a préféré, prudent, attendre les expressiondevitalité».TouslesurnommentTour-
résultats de cette manifestation. Tous se nadar, car il a l’habitude d’ajouter la terminai-
connaissent, se voient et se rencontrent au son « dar » à la fin de chaque mot. De ce surnom, il
café Guerbois, 11, grand-rue des Batignolles, a fait son nom et de ce nom, une légende : Nadar.
aujourd’hui avenue de Clichy. Parisien de naissance, il est issu d’une famille
Le quartier desBatignolles!LeSaint-Germain- d’imprimeurs lyonnais. Après des études de
des-Prés de l’époque. Manet, Degas, Monet, médecine qu’il a abandonnées à la mort de son
Pissarro, Sisley, Zola, Cézanne et des dizai- père, il s’est consacré au journalisme. En 1848, il
nes d’artistes se retrouvent chaque soir et se s’engage dans la légion des réfugiés polonais.
mêlent aux petits employés, aux ouvriers qui Les Polonais viennent de se révolter contre les
ont l’habitude, avant ou après dîner, d’avaler Prussiens pour la réunification de leur pays par-
leur verre de gnole sur le zinc. Lampes fumeu- tagé à la fin du XVIII e siècle entre la Russie,
ses, silhouettes tassées, garçons que l’on bous- l’Autriche et la Prusse. Quand il revient à Paris, il
UN GÉANT IVRE DE JOIE
© Bibliothèque nationale de France. © Bibliothèque nationale de France/SP.

cule. Et au milieu de ce brouhaha, le photogra- entre au Journal pour rire grâce à Gérard de Ner-
phe Nadar. Il penche la tête à droite et il regarde val. Nadar vient de trouver sa voie. Il pourchasse En haut : Autoportrait
un peu à gauche. Il salue tout le monde. Tout le la bêtise, aligne le conformisme dans son colli- de Félix Nadar portant
monde le salue. mateur et rate rarement sa cible. Dans ce tête- une veste claire, 1865
Nadar ! Il ne s’appelle pas Nadar. Son nom : à-tête avec le public, l’auteur boit du petit-lait. Il (Paris, BnF). Ci-dessus :
Félix Tournachon. Il a cinquante-quatre ans. Il épingle les sots et les fripons. C’est alors qu’afin Façade de l’atelier
s’installe à sa table. Un garçon lui sert une ome- de pouvoir exécuter le Panthéon Nadar, grand de Nadar, 35, boulevard
lette qui réclame beaucoup d’œufs. Il n’en fera recueil de caricatures de tous les personnages des Capucines, à Paris,
qu’unebouchée.FélixTournachon!Lapoésiede importants de l’époque, il commence à utiliser la vers 1861 (Paris, BnF).
l’incroyable. Charmeur, provocateur, à l’étroit photographie. En 1860, il installe son studio En 1872 Nadar, en proie
danssapeau,ildétestel’idéed’êtreenfermédans boulevard des Capucines. Le succès est fulgu- à des difficultés financières,
une seule existence. Il est journaliste, romancier, rant. Le portraitiste triomphe. Les plus célèbres dut libérer ce somptueux
caricaturiste, photographe, aérostier, peintre. personnalités du monde artistique et politique atelier qu’il occupait depuis
Claude Monet, dira plus tard : « Les marchands ne se pressent dans son studio. Voici Balzac, Cho- douze ans. Son bail courant
voulaient pas de nous. Il nous fallait pourtant expo- pin, Berlioz, Delacroix, Courbet, Alfred de Vigny, jusqu’en 1883, il mit
ser, mais où ? (…) Nadar, le grand Nadar, qui est Théophile Gautier, Baudelaire, Rossini, Gustave alors le local en location.
bon comme le bon pain, nous prêta le local. » Doré, Proudhon, Victor Hugo, Daudet, Sarah
Nadar n’a jamais caché son hostilité viscérale Bernhardt, George Sand… S’il dresse le portrait
aux jurys. Il écrivait déjà en 1866 : « Chaque fois, des hommes, Nadar fait aussi celui de Paris. Et

hors-sérien l 73
EFFET D’IMPRESSION pour cela, il prend de la hauteur. Il photographie qui a voulu cela, et qui y a œuvré les derniers
Ci-dessus : Le Havre, la capitale depuis un ballon, produisant ainsi les jours. Cent soixante-sept au total, somme toute
bateaux de pêche sortant du premières photographies aériennes de l’his- assez hétéroclites, dans la manière comme dans
port, par Claude Monet, toire. Il réalise, en 1860, les premières photogra- le style, huiles sur toile, pastels, gravures, aqua-
1874 (collection Michael phies en lumière artificielle. Deux ans plus tard, relles, lithographies mais aussi sculptures ou
G. Herman). « C’est une très il photographie les catacombes de Paris. terres cuites. Des paysages, des scènes intimes,
bonne marine que la vue du Le photographe se montre tour à tour reporter, des portraits comme suggérés, des couleurs
Havre », apprécie Armand iconoclaste, mouche du coche, curieux toujours. vibrantes, et de l’air qui circule… Aucune scène
Silvestre, ans L’Opinion On croise sa silhouette massive sur la piste de de guerre, aucune mythologie, aucun aplat
nationale du 22 avril 1874. tous les bouleversements. Tout le passionne, la cerné de contours nets. Les cadres dorés scin-
Le critique tente par vie surtout, car la vie le transporte. Etre vivant, tillent à la lumière des lampes à gaz. En bas, à
ailleurs de définir la vision c’est improviser tous les jours. Nadar gravit avec l’entrée de l’immeuble, on a posé des affiches, et
des choses qu’affectent, panache les échelons de la renommée. Son sur le trottoir une petite tente-marquise en toile
selon lui, Monet, Sisley ambition : chercher à voir jusqu’où on peut aller verte à franges rouges, pour enjoindre le pas-
et Pissarro dans leurs trop loin. Sa vie ? aussi insaisissable qu’un éclair sant à franchir le tourniquet-compteur où le visi-
paysages : « Si l’on en en plein jour. Nadar ! un éternel geyser de jou- teur dépose son franc d’entrée. Ils sont trente à
cherchait la définition, on vence. Piquer une tête dans son univers exubé- exposer. Et ce jour-là, presque tous là. Quelle
trouverait qu’elle est rant et prodigue régénère sacrément les ménin- rencontre, quel tête-à-tête ! Ils s’appellent, entre
surtout décorative. C’est ges et accélère le flux des neurones. autres, Monet, Renoir, Sisley, Degas, Cézanne,
un effet d’impression Berthe Morisot, Pissarro, les amis de ce dernier
qu’elle poursuit uniquement, L’EXPOSITION DES DISSIDENTS Béliard et Guillaumin, et puis voici les amis de
laissant la recherche de 15 avril 1874. Dans les anciens locaux du pho- Degas : Rouart, Lepic, Levert… Tous attendent
l’expression aux passionnés tographe Nadar, à l’angle de la rue Daunou et du les visiteurs. De cent soixante-quinze personnes
de la ligne. » boulevard des Capucines, c’est le grand jour. Sur le premier jour, le nombre tombe à cinquante-
les murs tendus d’un drap de laine brun rouge quatre le dernier. Dans la journée cent à cent dix
« extrêmement favorable à la peinture », les visiteurs, parfois beaucoup moins.
œuvres se suivent, sur un ou deux rangs seule- En allant peindre en plein air, Monet, Renoir,
ment pour qu’on puisse toutes les voir à peu près Pissarro, Cézanne ont fait une découverte
sans effort, que chacune soit dans la mesure du d’importance. Ils se sont aperçus que le scin-
possible mise en valeur au mieux. C’est Renoir tillement de la lumière qu’ils ont observé pour

74 l nhors-série
UN NOUVEAU SOUFFLE

“Des œuvres inachevées, bâclées,


imprécises, floues, indécises, confuses.”
la première fois en étudiant les reflets de l’eau proclamé : le « mélange optique » des couleurs.
peut s’appliquer aussi au ciel, aux arbres, aux Renonçant à tous les tons intermédiaires, aux
collines, à l’herbe, aux maisons, aux êtres bruns, aux gris comme aux noirs, dont la nature
humains, aux animaux, à tous les éléments qui n’offre point d’exemples, Monet, Renoir, Pis-
constituent un paysage. Ils ont constaté qu’il sarro, Sisley, Berthe Morisot, Cézanne et leurs
n’y avait pas d’objet, de forme, aussi solide amis ne se servent que des couleurs du spectre
soit-elle, que la lumière ne modifie et ne sou- solaire et, pour leur conserver leur éclat, ils les
mette à ses propres variations. En choisissant juxtaposent pures sur la toile selon la loi des
la lumière et ses variations, les impressionnis- complémentaires. A charge pour l’œil du spec-
tes ont renoncé à tous les principes, à toutes les tateur d’en faire à distance le « mélange opti-
valeurs sur lesquels reposait jusqu’à présent que ». Ce n’est que par la suite que la théorie de
l’enseignement académique et officiel de la Chevreul sur les couleurs sera redécouverte et
peinture : le contour, le modelé, le clair-obscur, mise en avant, en particulier en 1886, par les
la perspective et son corollaire obligatoire, la néo-impressionnistes, Seurat et Signac, pour
profondeur. Les impressionnistes leur en subs- donner au procédé employé intuitivement par
tituent d’autres. Ils inventent un nouvel art de Monet et ses amis une caution scientifique.
peindre. Une peinture révolutionnaire. Ils fran- Mais le regard que portent Monet et ses amis
chissent le seuil de l’invisible. sur la nature n’est pas, non plus, entièrement
nouveau. Les aquarellistes anglais du début du
L’ONDE DE CHOC
© A rtothek/LA COLLECTION. © GrandPalaisRmn (musée d’Orsay)/Tony Querrec. © The Metropolitan Museum of Art/CC0.

siècle avaient déjà résolu les problèmes qu’il y a


IMPRESSIONNISTE pour saisir la mobilité de la lumière, son émiette-
Comme toutes les découvertes qui font pas- ment sur la surface des choses. Boudin, de son
ser d’un âge à un autre, l’impressionnisme, côté, avait pris l’habitude de dater, heure par
sans le percevoir avec lucidité, participe à la heure, certaines de ses études marines. Réfu-
fois du passé qu’il renouvelle et du futur qu’il giés à Londres pendant la Commune de Paris,
échafaude. La manière révolutionnaire des Monet, Pissarro, Sisley avaient découvert et
impressionnistes d’aborder la nature rejoint observé la technique fulgurante de Turner. Ils
les préoccupations de la science amenée à avaient aussi bien observé les chatoiements
modifier sa manière de définir l’univers physi- brumeux qui métamorphosent ses toiles. LE VENT SE LÈVE
que. La vieille représentation de la matière, En haut : Sur la falaise,
constituée par sa substance physique, cède la LE SPECTACLE MOUVANT par Berthe Morisot, 1873
place à la notion d’énergie. DU MONDE (Paris, musée d’Orsay).
Avec l’impressionnisme, la peinture se porte Qu’est-ce, alors, qui est révolutionnaire ? « Mlle Berthe Morisot nous
à l’extrême avant-garde des audaces subversi- Qu’est-ce qui est entièrement nouveau ? Les conduit dans les prés
ves qui détruisent l’échelle des valeurs ancien- impressionnistes sont les premiers à tirer de mouillés par la rosée marine,
nes qui fondent l’esthétique et l’éthique, bri- toutes ces observations une attitude cohérente. reconnaît Jean Prouvaire
sent le jugement artistique et moral, pour Ils sont les premiers à la pousser jusqu’au bout, dans Le Rappel du 20 avril
s’attaquer au système cohérent et logique par sans se soucier ni des conventions ni des règles 1874. (…) Elle confronte
lequel on explique et on représente, jusqu’à académiques qui régentent la peinture. Ils sont l’artifice charmant de
présent, la réalité. On comprend les attaques les seuls à rendre fidèlement le spectacle mou- la Parisienne au charme
virulentes dont ils sont l’objet, la fureur des vant du monde. Monet, Renoir, Pissarro, Sis- de la nature. » Ci-dessus :
« grands maîtres ». « Les tableaux des impres- ley, Cézanne se proposent d’atteindre par une Classe de danse, par Edgar
sionnistes ? Des œuvres inachevées, bâclées, technique nouvelle cette réalité du monde sen- Degas, vers 1870 (New
imprécises, floues, indécises, confuses ! » sible. Ils pensent aussi qu’il n’y a qu’une réalité York, The Metropolitan
On leur reproche la couleur de leurs composi- humaine et sociale, celle que vit l’homme. Ils Museum of Art).
tions picturales : violente, sale, désagréable. Et puisent donc leurs motifs dans les milieux
pourtant!Lesimpressionnistesnefontqu’appli- urbains, boulevards, cafés, théâtres, gares,
quer un principe que Delacroix, le premier, avait champs de courses, intérieurs bourgeois et

hors-sérien l 75
Pour remplir toute sa taille, l’homme doit viser
au surhomme. Les milliers de visiteurs du Salon,
en sortent convaincus. Du côté des impression-
nistes, le choc est rude. Ils s’attendaient à plus de
succès. La déception est grande. Ce rendez-vous
avec le grand public laisse un goût de cendre. Il
faut se ressaisir ! Car l’avenir leur appartient !
Leur peinture d’aujourd’hui n’est pas née d’une
rupture brutale avec le passé. Elle s’est formée
peu à peu, de successives et divergentes recher-
ches. Ces artistes n’ont pris qu’assez tardivement
une claire conscience des voies dans lesquelles
ils pouvaient s’engager. Quand, à partir de Ner-
val, de Rimbaud, de Mallarmé, le poème n’est
plus ni descriptif ni oratoire, quand il devient, par
l’art de suggérer, l’expression secrète et indirecte
des états d’âme, pourquoi le peintre ne donne-
rait-il pas aux images qu’il nous propose d’ana-
logues valeurs de mystère, l’apparente inco-
ouvriers, dans les plaisirs de la campagne, hérence, l’élision, l’étrangeté ?
des bords de rivière ou de la mer. Ils refusent Les impressionnistes mettent, pour la première
la fiction, les sujets d’histoire, le motif d’ima- fois, en question la lisibilité du tableau. Impres-
gination, la peinture littéraire. Ils se limitent sion, soleil levant de Monet en est le signe précur-
aux choses vues. Et c’est précisément par seur. Et puis, surtout, les impressionnistes nous
l’absence de sujet que leurs toiles provoquent font découvrir un nouvel univers poétique. Une
un scandale en 1874. poésie selon la leçon extravagante de la nature
Pourtant il n’y a pas eu que des critiques, cer- qui ne se refuse aucune folie dans l’invention.
tains journalistes ont même été franchement Extravagante et spontanée comme les rêves.
élogieux. La Moderne Olympia de Cézanne cho- Une poésie qui ne doit rien aux professeurs d’art
que, quand Le Berceau de Berthe Morisot rem- poétique. Le but de l’art est de nous conduire vers
UNE VEINE DE PENDU porte tous les suffrages. Les paysages de De Nit- notre âme, si loin soit-elle, et si cachée.
En haut : Le Jardin de la tis rassurent, quand l’Impression de Monet Une poignée d’artistes, Monet, Cézanne et
ville, Pontoise, par Camille laisse certains perplexes. La plupart des visi- leurs amis, ont ouvert l’avenir à Seurat, Signac,
Pissarro, 1874 (New York, teurs ne comprennent guère ce qu’on leur sert Gauguin, Van Gogh, Matisse, aux cubistes, à
The Metropolitan Museum là, cet évanouissement des formes qui les désta- l’abstraction, parce que les grands créateurs,
of Art). Ci-dessus : La Maison bilise. En quatre semaines, trois mille cinq cents qu’ils le veuillent ou non, ont fonction de pro-
du pendu, Auvers-sur-Oise, personnes vont découvrir les toiles qui vont pro- phètes. Mais les grands écrivains, les grands
par Paul Cézanne, vers 1873 voquer la plus grande révolution esthétique peintres comme les grands musiciens, les
(Paris, musée d’Orsay). depuis la Renaissance. Mais personne ne s’en grands créateurs sont avant tout de leur temps,
Elle est la première œuvre doute. Pendant ce temps, quelque six mille visi- rien que de leur temps, plus réceptifs à une réa-
que Cézanne vendit teurs par jour défilent devant les trois mille six lité qui bouge, évolue, se métamorphose, arra-
à un amateur, qui l’avait cent cinquante-sept œuvres exposées au Salon. che tout sur son passage. Rien ne sera plus
remarquée à l’exposition Quand il fermera ses portes, plus de trois cent comme hier. Difficile d’être un éclaireur ! On
de 1874. Page de droite : mille personnes époustouflées par la virtuosité traîne tant d’idées mortes, de fausses référen-
La Parisienne, par Auguste des chers maîtres auront déambulé au milieu ces, d’illusions ! Très souvent, on apprend à
Renoir, 1874 (Cardiff, des allées du Palais de l’Industrie sur les voir avec des lunettes si peu à notre vue. Mais
Amgueddfa Cymru – Champs-Elysées. L’idéal du public : le poncif, l’homme ne cesse d’étonner l’homme. Il était
Museum Wales). l’anecdote, du spectaculaire ! une fois la révolution ! 3

76 l nhors-série
© The Metropolitan Museum of Art/CC0. © GrandPalaisRmn (musée d’Orsay)/Hervé Lewandowski. © Heritage-Images/National Museum of Wales/akg-images.
MICROCOSME
Ci-contre : Autoportrait, par Edgar
Degas, 1862 (collection particulière).
Si Degas fut un observateur attentif
du monde du travail (page de droite,
à gauche, La Repasseuse, vers 1869,
Munich, Neue Pinakothek), c’est toutefois
l’Opéra – ses moindres espaces et ceux
qui les peuplent – qui fut le point central
de ses travaux (page de droite, au centre,
L’Orchestre de l’Opéra, vers 1870, Paris,
musée d’Orsay ; à droite, Danseuses,
entre 1884 et 1885, Paris, musée d’Orsay).
© Fineart/opale.photo. © Artothek/LA COLLECTION.
© Bridgeman Images. © akg-images/Album.
EDGAR DEGAS
Sur un fil
Grand favori de la critique parmi les impressionnistes,
Degas se maintint sur le fil de l’esthétique, oscillant entre
maîtrise du dessin, réalisme cruel et fougue créatrice.
PAR FRANÇOIS-JOSEPH AMBROSELLI

«
O
n ne sait pas exactement pourquoi fausse position vis-à-vis de ses confrères. son milieu. Mais le jeune Edgar n’avait
M. Edgar Degas s’est classé parmi Chez les plus hostiles, il était le « Dieu des aucune inclination à la paresse. A dix-huit
les impressionnistes. Il a une per- ratés » qui régnerait, « jusqu’à la fin de sa ans, baccalauréat en poche, il avait aussi-
sonnalité distincte et, dans le groupe des carrière, dans un petit milieu ». Pour les tôt installé son chevalet dans les salles du
prétendus novateurs, il fait bande à part. » plus bienveillants, il était « le maître incon- Louvre pour se confronter aux grands
Tel fut le verdict d’un critique d’art après testable et incontesté » des indépendants. maîtres : Clouet, Holbein, Raphaël, Bron-
sa visite de la troisième exposition impres- Lui travaillait à brouiller les pistes. Person- zino, Ingres et tant d’autres (il restera
sionniste, au printemps 1877. Une ques- nalité fuyante et pleine de contradictions fidèle à cette pratique pendant quinze
tion taraudait alors la bonne société artis- – timide avec les femmes, intraitable avec ans, c’est là qu’il rencontrera Manet, en
tique : que faisait ce peintre talentueux au ses ennemis –, il ne se soumettait pas à 1862, en pleine copie de L’Infante Margue-
milieu de ces manants ? Certains le pre- l’analyse. Tantôt rebelle aux canons, tan- rite, aujourd’hui attribuée à l’entourage
naient pour un fou. D’autres pour un tôt soumis, il sut, à la manière de ses peti- de Velázquez). Ses voyages de jeunesse
opportuniste qui, après s’être fait un nom tes danseuses, se maintenir à l’équilibre en Italie, notamment à Rome, à Florence
chez les excentriques, passerait certaine- sur le fil de l’esthétique. etàNaples,luiavaientdonnél’occasionde
ment au Salon des Champs-Elysées avant Le travail était sa seule boussole. Né en s’abreuver à la source de la Renaissance :
qu’il ne soit trop tard. 1834 à Paris dans une famille aisée – son il avait passé des journées entières sur les
Durant toute l’aventure impression- père, venu de Naples, était banquier, et sa pas de ses illustres devanciers, flânant
niste, de 1874 à 1886, la critique le fit pla- mère,unecréoledeLaNouvelle-Orléans–, sous les voûtes de la chapelle Sixtine,
ner sur les eaux, le mettant dans une il aurait pu se complaire dans le confort de se perdant dans les musées du Vatican,

hors-sérien l 79
bois de Vincennes, sous les ordres de son un mal oculaire commençait néanmoins à
confrère et ancien ami de lycée Henri poindre : « Il m’arrive de voir passer devant
Rouart. Selon Mme Morisot, mère de Ber- mes yeux comme un léger nuage », écrira-
the (qui serait elle-même la femme du t-il plus tard à un ami, angoissé par la pers-
frère de Manet quelques années plus pective de finir sa vie dans les ténèbres.
tard), son zèle dans la défense de la patrie Comme pour changer d’air et donner à
frise alors le fanatisme : « Ils ont failli se son art un nouvel élan, il se mit dans la tête
s’extasiant aux Offices, copiant dans les prendre aux cheveux avec Manet sur les de s’installer pendant quelques mois chez
églises, croquant dans les rues… Il aurait moyens de défense et d’emploi des gardes son frère René, à La Nouvelle-Orléans. Ce
voulu tout voir, tout comprendre, tout nationaux », écrit-elle, affolée, le 26 octo- fut chose faite à l’automne 1872 : « Tout
capter. Ses amis d’alors l’appelaient bre. Elle ajoutera, quelques mois plus tard, m’attire ici, je regarde tout… » Outre des
« l’ours » : il grognait sans cesse, son pas le 25 mai 1871, alors que Paris se consume portraits de famille avec « des modèles
était lent et lourd, sa mine désabusée dans les feux de la Commune : « M. Degas pleins d’affection mais un peu sans gêne »,
comme dans son autoportrait de 1855 où serait un peu rôti qu’il l’aurait bien mérité. » il s’attela à la réalisation d’un tableau qui
il s’était représenté en jeune bourgeois, Fort heureusement, il avait levé le camp serait bientôt sa première œuvre à entrer
vêtu de l’habit noir qu’il quittait rarement, au bon moment, à la mi-mars, après la dans une collection publique française, au
ses lèvres épaisses affichant la moue dubi- capitulation de janvier, et s’était réfugié musée des Beaux-Arts de Pau : Le Bureau
tative qu’il gardera toute sa vie. chez des amis en Normandie. Revenu à de coton à La Nouvelle-Orléans. Un chef-
© PHOTO JOSSE/LA COLLECTION. © Brandstaetter Images/LA COLLECTION. © RMN-Grand Palais (musée d’Orsay)/Adrien Didierjean.

Mais son esprit bouillonnait d’idées et Paris après la Semaine sanglante, il se d’œuvred’observationetdefinessed’exé-
de projets : « Ce qui fermente dans cette remit finalement à son art, laissant der- cution où il déploya tout son savoir-faire :
tête est effrayant. Pour ma part je crois et rière lui le bruit de la mitraille. une touche crémeuse rappelant en cer-
suis même convaincu qu’il a non seulement Il allait s’éprendre de sujets plus légers : tains endroits celle de Manet ; une com-
du talent mais même du génie, seulement les ballets. Assis au premier rang de position proche de l’instantané photo-
exprimera-t-il ce qu’il sent ? That is the l’Opéra de la rue Le Peletier, il multipliait graphique qu’il aimait tant.
question », écrit son frère en 1864. Degas les croquis à la mine de plomb, qu’il recou- A l’approche de la quarantaine, il était
ne pense alors qu’à une chose : sa pein- vrait d’indications sur les effets de couleur définitivement lancé : « Edgar nous est
ture. A trente ans, il n’a pourtant rien pro- et de lumière, avant d’entamer dans le revenu, enchanté de son voyage, témoigne
duit de vraiment significatif : un nombre calme de son atelier des œuvres à la tou- son oncle Eugène Musson en avril 1873.
interminable d’études, de copies, quel- che vibrante où il captait toute l’énergie (…) [il] deviendra un très grand peintre si
ques portraits… Si peu de choses pour un des artistes, sans délaisser le public dont il Dieuluiconservelavueetluimetunpeuplus
peintre qui, selon les témoignages de sa se plaisait à dépeindre l’ennui. de plomb dans la tête. » A la fin de l’année,
famille, « travaille avec furie ». Ses premiè- La fréquentation du monde si particulier il créait avec Monet, Pissarro, Sisley, Ber-
res expériences au Salon, de 1865 à 1870, de l’Opéra l’amena bientôt à s’intéresser the Morisot, Cézanne et d’autres auda-
se soldent par des échecs : il cesse finale- aux petites danseuses qui voltigeaient cieux, une société d’artistes indépendants
ment d’exposer, estimant que le public ne avec grâce sur la scène. Il opta néanmoins danslebutdemonterdesexpositionssans
lui prête pas une attention suffisante. pour un angle particulier : les coulisses.
Commence alors à germer dans son N’ayant pas ses entrées aux classes de
esprit l’idée d’un salon indépendant, où danse de la rue Le Peletier (il n’obtint cette
seraient intégrées des œuvres faisant faveur qu’une quinzaine d’années plus
appel à différents moyens d’expression, tard au palais Garnier), il visitait les locaux
et où serait prévue davantage de place en dehors des heures de travail puis invi-
pour leur installation. Mais la déclaration tait les danseuses à venir poser chez lui,
de guerre à la Prusse, le 19 juillet 1870, allait baignant ses compositions d’une lumière
bientôt prendre toute la place dans son dorée qui faisait ressortir les tutus blancs
cœur : pris d’un coup de fièvre patriotique, et les petites pattes roses : « J’en ai tant fait
il s’enrôle comme volontaire dans la Garde de ces examens de danse sans les avoir vu
nationale. Début octobre, il est assigné (sic) que j’en suis un peu honteux », ironi-
aux fortifications d’un bastion au nord du sait-il. Au cœur de cette frénésie créatrice,

80 l nhors-série
jury, où les œuvres présentées seraient
disponibles à la vente.
L’aventure impressionniste commen-
çait, ponctuée par huit expositions de 1874
à 1886. Degas participerait à sept d’entre
elles et allait devenir le préféré de la criti-
que. Si le réalisme de certains sujets lui
donne alors la réputation d’un « peintre
cruel » montrant la vie pour ce qu’elle est,
dans toute sa laideur et sa trivialité, la plu-
part des commentateurs louent la sensibi-
lité de ses compositions où transparais-
sent sa fougue créatrice et une maîtrise
hors pair du dessin. Ainsi, en 1874, il est, au
milieu de ses confrères mal-aimés, « le plus
remarquable » ; en 1876, « le pontife (…) de
la secte des intransigeants impressionnis-
tes » ; en 1879, l’« un des rares artistes de
notre époque dont les œuvres resteront ».
Dans les années 1880, sa gloire était
faite : il vendait ses tableaux des milliers de
francs, son nom était connu et se répétait.
Il avait enfin trouvé l’équilibre entre les Retranché dans son atelier tel un vieux cérébrale, presque aveugle, ruiné par la
attentes du monde et sa recherche artisti- démiurge, il continua inlassablement à faillitede safamille, maiscélébrépartoute
que. Mais lui n’était pas heureux. Sans créer durant les vingt dernières années l’avant-garde artistique. Une dizaine de
doute l’étiquette de « peintre de ballet » de sa vie, se consacrant surtout à la sculp- jours avant sa mort, le sculpteur Bartho-
qu’on lui collait devait-elle miner son ture, avec ce qu’il avait sous la main : tis- lomé le décrivait « plus beau que jamais
moral : « Le monde ne veut que ça de votre sus, terre, carton, aiguilles, fil de fer, bou- comme un vieil Homère, avec des yeux
malheureux ami », confiait-il à un proche chons, pinceaux usés, le tout mêlé de cire regardant dans l’éternité ». Sans doute
en 1880. A l’aube de la cinquantaine, il por- d’abeille. Il avait aussi fait l’acquisition avait-il espéré la rejoindre bientôt, fatigué
tait sur son passé un regard triste. Sans danslesannées1890d’unappareilphotoà par une époque qu’il ne comprenait plus.
famille, sans enfants, il s’était résigné à plaques de verre qu’il utilisa avec le même Même les tableaux de son ami Monet lui
une vie de solitude : « Je m’occuperai, zèle qu’il mettait dans tout, fuyant le jour avaient donné « le vertige ». Il avait rem-
comme disent les gens qui ne font rien », pour n’opérer que le soir, dans l’atmos- pli son rôle : capter l’âme de cette vie. Le
écrivait-il à son ami Henry Lerolle en 1884. phère chaleureuse des salons, à la lumière reste ne le regardait plus. 3
Son œuvre devint de plus en plus spec- docile des lampes. Intenable, il était capa-
trale, moins soumise à la perspective, ble de semer la terreur dans une soirée
déclinée en des dizaines de séries de dan- pour obtenir le bon cliché, soumettant ses INSTANTANÉ PHOTOGRAPHIQUE
seuses ou de femmes nues sortant du amis à des séances de pose pendant les- Page de gauche, en haut :
bain. Sa mélancolie grandissante et son quelles il faisait preuve, selon un témoin, Le Bureau de coton à La Nouvelle-
caractère intransigeant allaient bientôt de « sa férocité d’artiste », avant de repartir Orléans, par Edgar Degas, 1873
affecter ses relations, lui faire une réputa- avecsonappareilsouslebras,«fiercomme (Pau, musée des Beaux-Arts). Page de
tion définitive d’homme « aigri ». Anti- un enfant qui porte un fusil ». L’expérimen- gauche, en bas : Après le bain, femme
dreyfusard et fier de l’être, il rompit avec tation était devenue sa seule source de nue s’essuyant la nuque, par Edgar
de nombreux amis au moment où l’affaire bonheur. En 1903, il écrivait, lapidaire : Degas, 1898 (Paris, musée d’Orsay).
divisait la France : « Laissez-moi dans mon « Sans le travail, quelle triste vieillesse ! » En haut : La Classe de danse, par
coin. Je m’y plairai », lança-t-il à sa vieille Il mourut finalement le 27 septem- Edgar Degas, entre 1873 et 1876
amie Louise Halévy, en décembre 1897. bre 1917, des suites d’une congestion (Paris, musée d’Orsay).

hors-sérien l 81
P ETITS RATS A gauche : Petite
danseuse de quatorze ans, par Edgar
Degas (Paris, musée d’Orsay). La
sculpture choqua par l’hyperréalisme
de ce corps en cire colorée, avec vrais
cheveux, ruban de satin, tutu en tulle
et véritables chaussons. La fillette
fut comparée à un singe. On trouva
qu’elle avançait « avec une bestiale
effronterie (…) son petit museau »…
A droite et page de droite : Répétition
d’un ballet sur la scène, par Edgar
Degas, 1874 (Paris, musée d’Orsay).

BALLERINA
Nul autre motif que la danse n’inspira autant Degas, passionné
de mouvement. Loin de tout idéalisme, il montra les splendeurs
et misères de la vie des danseuses. PAR MÉLINA DE COURCY

T rois soirs par semaine, en frac et haut-de-forme, Edgar


Degas se rend à l’Opéra. Celui de la rue Le Peletier, tout
blanc et or, à la fosse d’orchestre peu profonde, où fut
inventé « le grand opéra à la française », réputé pour ses mises
en scène spectaculaires et ses décors somptueux, qui brûla en
Répétition d’un ballet sur la scène est une œuvre du thème, pré-
sentée à l’exposition impressionniste de 1874, créée peut-être
en vue d’une gravure. En léger surplomb depuis une loge de
côté, le peintre observe les ballerines sur scène, que délimite la
rampe éclairée. Ce cadrage audacieux offre un point de vue
1873 et fut remplacé par l’Opéra Garnier. biaisé, pointant le contraste entre les attitudes gracieuses des
© RMN-Grand Palais (musée d’Orsay)/René-Gabriel Ojeda. photos : © Musée d’Orsay, Dist. RMN-Gp/Patrice Schmidt.

Sont-ce les feux de la rampe, les paillettes scintillantes, les ballerines en action et celles, relâchées, du premier plan, vues de
fantaisies costumées qu’il recherche ? En aucun cas. Les aven- dos. La perspective tournante s’enfonce dans la profondeur du
tures galantes, peut-être, dans ce lieu couru par les hommes de théâtre, où l’ombre gagne le long des décors alignés, scandant
la bonne société parisienne ? Encore moins ! Depuis qu’il étudie l’espace en rythmes réguliers, invitant l’œil au mystère, dans un
la peinture avec un élève d’Ingres, Degas, dessinateur inlassa- effet de clair-obscur. Au centre, le vide, partenaire invisible de
ble, poursuit une quête, sa quête, quasi obsessionnelle : le la ballerine qui, hissée sur ses pointes, va bientôt s’élancer. Der-
mouvement juste. rière elle, ami de l’artiste, le maître de ballet à califourchon sur
L’Opéra fut au cœur de l’élaboration de son art, sa matrice, et sa chaise est flanqué d’un personnage effacé. A l’avant-plan, où
le lieu de la révélation de son œuvre. Il fit de lui « le peintre des l’on devine un repeint, les danseuses goûtent un moment de
danseuses ». répit : l’une se gratte le dos, l’autre lace son chausson, une troi-
Dès 1870, croquant in situ le foyer de la danse déserté, il y intè- sième noue son cordon de cou. A gauche, on détend ses épaules,
gre ensuite en atelier ses études des ballerines au travail : à mains dans le dos, tandis que la voisine s’étire. Au repos ou à
l’exercice, au repos ou en répétition, loin de tout idéalisme naïf, l’exercice, la posture de leurs bras, leur port de tête, la cambrure
et cela contre l’esprit du temps, où l’art doit embellir la vie et de leurs pieds faisant ployer l’armature du chausson dont le
sublimer la réalité. Lui, l’esprit mordant, s’ingénie à montrer : satin plisse, attestent d’un art consommé de l’observation.
l’entraînement, la fragilité derrière les maquillages de scène, les Mais le talent extraordinaire de Degas ne s’en tient pas là : les
efforts éreintants. Le triomphe en public ne figure que rarement. teintes en camaïeu monochrome exaltent les mousselines aux
Ainsi, les élèves épuisées des Danseuses au repos s’étirent, reflets diaphanes, dont la corolle s’épanouit en pétales. Elles
celle de L’Attente, assise sur un banc avec sa mère, suggère des suggèrent la grâce des balancés et la légèreté des entrechats,
arrangements sordides, tandis que Le Foyer de la danse à l’Opéra dont on croit percevoir le pas sur le parquet à l’italienne, faible-
de la rue Le Peletier semble une « peinture photographique » tant ment incliné, arrosé pour éviter de glisser. Les nuances délica-
les positions sont exactes. La statue de cire de la Petite danseuse tes en dégradés de blanc, ivoire, noir faible, grège, forment un
de quatorze ans exposée en 1881 fit scandale. Provocante, trop cadre irréel, derrière lequel ces silhouettes féeriques bientôt
réaliste, trop vraie. disparaîtront, happées par le monde inconnu des coulisses. 3
Alors que ses amis impressionnistes cultivent les joies de la
peinture en plein air, Degas s’acharne à l’Opéra, prétexte, écrit- Mélina de Courcy est professeur d’histoire de l’art
il, « à peindre de jolies étoffes et à rendre des mouvements ». au Collège des Bernardins.

82 l nhors-série
© Image avec l’aimable autorisation de Enrico gallerie d’arte, Milan. © photo PINACOTECA GIUSEPPE DE NITTIS, Barletta. © akg-images/De Agostini Picture Lib./A. Dagli Orti.

CAUTION Ci-dessus : Dans les blés, par Giuseppe De Nittis, 1873 (collection particulière). Alors même que cette toile avait
été acceptée au Salon de 1874, De Nittis participait aussi, à l’invitation de Degas, à la première exposition impressionniste.
« Les gens mal documentés ne pourront pas dire que nous sommes l’exposition des refusés », argua ainsi Degas.

84 F nhors-série
EN CHEMIN
A gauche : La Route
de Naples à Brindisi, par
Giuseppe De Nittis, 1872
(collection particulière).
A droite : Sur les pentes
du Vésuve dit aussi
Impression du Vésuve, par
Giuseppe De Nittis, 1872
(Milan, Galleria d’Arte
Moderna). Ce tableau fait
partie d’une série, réalisée
sous différents angles
et à différents moments
de la journée, préfigurant
les recherches de Monet.

Les oubliés
de l’exposition de 1874
Leur nom n’est pas passé à la postérité. Tout autant que les
impressionnistes, De Nittis et Guillaumin ont pourtant contribué
à explorer d’autres voies vers la modernité. PAR ANTOINE NAÏK

L
epic, Ottin, Latouche, Levert, Bran- leurs confrères reconnus par l’histoire, La figure de De Nittis est pourtant bien
don, Mulot-Durivage… Dans deux artistes en particulier vont s’empa- plus complexe que cet incident ne pour-
l’ombre des grands noms de rer de l’opportunité d’exposer sans la rait le faire croire. A son meilleur, l’œuvre
l’impressionnisme, une foule de peintres censure d’un jury pour explorer d’autres de ce peintre, qui était loin d’être un réac-
oubliés hante les limbes de l’histoire de voies vers la modernité. Certaines d’entre tionnaire, peut être considérée comme
l’art. Ils constituaient pourtant, et de elles se révéleront fécondes. une synthèse de l’académisme et des
loin, la majorité des participants et des conquêtes impressionnistes, auxquelles
œuvres de l’exposition de 1874. La criti- GIUSEPPE DE NITTIS, lui-même n’était pas étranger. Né en 1846
que d’alors les a en général ignorés, ne L’IMPRESSIONNISME dans une famille de la haute bourgeoi-
concentrant son fiel que sur ceux qui DÉCORATIF sie de Barletta, dans le sud de l’Italie, le
exhalaient pour elle le parfum du scan- « Puisque vous exposez au Salon, les gens jeune Giuseppe a bien l’âme d’un rebelle.
dale. Aujourd’hui, nos jugements se sont mal documentés ne pourront pas dire que En 1863, il est renvoyé de l’Académie des
inversés, mais notre désintérêt n’en est nous sommes l’exposition des refusés », beaux-arts de Naples et en profite pour
pas moins grand. affirme Degas à Giuseppe De Nittis juste donner libre cours à sa passion pour la
A tort ou à raison ? Les causes de cet avant l’ouverture. Pour lui, la présence de peinture en plein air. Un an plus tard, à
oubli sont en réalité assez simples : parmi De Nittis, nouvelle coqueluche des salons peine âgé de dix-huit ans, il donne une pre-
la vingtaine d’artistes disparus des parisiens depuis le succès de sa Route de mière mesure de son talent précoce dans
mémoires, seule une infime minorité Naples à Brindisi en 1872, est une victoire. Rendez-vous au bois de Portici, une toile
peut être rattachée à ce que nous appe- Mais la présence de ce jeune étranger inspirée où le frémissement du feuillage
lons aujourd’hui l’impressionnisme. Leur ambitieux et surdoué n’est pas du goût de d’un sous-bois est rendu par une multi-
présence en 1874 s’explique en réalité tout le monde. Prétextant de ne pas par- tude de taches de couleur vertes juxtapo-
moins par des convergences esthétiques venir à intégrer l’une de ses toiles, qu’il sées et comme en vibration, traversées çà
que par la volonté de Degas de ne pas juge trop académique, le frère de Renoir et là par de larges coulées de lumière.
faire de cette exposition un nouveau décide tout simplement de ne pas l’accro- Trois ans plus tard, il découvre Paris et en
« Salon des refusés ». Et pourtant, face à cher. Elle ne sera installée qu’in extremis tombe amoureux. Il parviendra à conqué-
certains oublis, on ne peut s’empêcher par Degas, mais sous un mauvais éclairage rir la capitale grâce à l’aide des peintres
d’éprouver un sentiment d’injustice. Sans qui découragera définitivement De Nittis Gérôme et Meissonier, qui lui ouvriront les
aller toujours dans la même direction que de poursuivre l’aventure. portes du Salon, et de sa femme, Léontine

hors-sérien L 85
fera en sorte de ne jamais pouvoir en être ne put y participer que grâce au soutien
lui-même la cible, et la magie de la couleur indéfectible de Pissarro.
ne lui fera jamais renoncer à la perfection Né en 1841 dans une famille très
Gruvelle, qui l’introduira dans les cercles de son dessin. Aussi se sert-il souvent des modeste, il prend conscience très tôt de sa
mondains les plus en vue du Second effets impressionnistes comme d’un fond vocation de peintre en croquant sur le vif
Empire. Ses succès auprès de la haute pour mettre en valeur une figure, ou bien, les paysages de l’Allier. Dans les années
société parisienne, puis britannique, lui à l’intérieur de la figure elle-même, certai- 1860, il fréquente à Paris l’Académie
apportent peu à peu une fortune qui lui nes parties du corps. Cet impressionnisme Suisse, un cours de modèle vivant sans
permet de faire l’acquisition d’un hôtel sélectif et « décoratif », commercialement professeur (et donc moins cher) où il se
particulier sur la future avenue Foch. Tout plus viable et plus conforme à son idéal liera d’amitié avec Cézanne et Pissarro.
le gratin littéraire et artistique de l’époque esthétique, se rencontre aussi chez C’est de cette époque que datent ses pre-
(Manet, Daudet, Degas, Dumas fils, les d’autres peintres aussi doués et légère- mières toiles conservées, un portrait de
Goncourt…) s’y presse le samedi soir mentplusjeunes,telsJohnSingerSargent, Pissarro peignant et un Soleil couchant à
autour d’un grand plat de macaronis… ou, un peu plus tard, Joaquín Sorolla. Ivry qu’il présentera à l’exposition de 1874.
Mais cette carrière fulgurante prend La touche y est encore un peu épaisse,
© The Cleveland Museum of Art/CC0. © akg-images/Laurent Lecat. © CC0 Paris Musées/Musée des Beaux-Arts de la Ville de Paris, Petit Palais.

abruptement fin en 1884, lorsque, fou- ARMAND GUILLAUMIN, mais on y décèle déjà le goût de Guillaumin
droyé par un AVC à trente-huit ans, Giu- L’IMPRESSIONNISTE FAUVE pourlescouleurschaudesetlescontrastes
seppe De Nittis doit définitivement rendre Tout autre est la trajectoire d’Armand chromatiques violents. Quelques années
ses pinceaux, et s’effacer de l’Histoire. Guillaumin (1841-1927), l’un des rares plus tard, sa Place Valhubert fait flamboyer
Même si ce sont bien ses qualités aca- « oubliés » qui ne doive pas sa présence la neige et les quais de Paris en une harmo-
démiques qui lui ont valu la fortune et la aux instigations de Degas, mais à une nie pourpre orangée qui fait déjà penser
gloire, les toiles qu’il expose en 1874 nous adhésion pleine et entière aux principes aux fauves, loin des jeux de lumière et des
dévoilent un autre versant de la personna- de ce qui allait devenir l’impression- reflets doux de Renoir et Monet.
lité de ce peintre qui n’a jamais tout à fait nisme. N’ayant jamais exposé au Salon Dans les années 1880, la découverte du
renié ses débuts d’avant-garde. A côté de officiel, il ne pouvait fournir aucune cau- hameau de Damiette, dans la vallée de
la Route en Italie, de facture plus classique, tion de respectabilité à l’événement et Chevreuse, renouvelle son inspiration et
De Nittis expose quelques-unes de ses
Impressions du Vésuve, une série de toiles
peintes pendant les éruptions de 1872. Le
volcan est représenté sous plusieurs
anglesàdifférentsmomentsdelajournée,
anticipant en partie les recherches de
Monet.L’influencedel’Extrême-Orientest
ici palpable, dans ce goût pour le geste vif
et l’expressivité du trait laissé visible, dans
l’esthétiquedelatacheetlacélébrationde
la couleur pure. Dans ces toiles, comme
dans certains paysages des années 1880
ou dans le magnifique Kimono couleur
orange, De Nittis semble avoir trouvé sa
propre solution aux problèmes qui se
posaient aux impressionnistes français.
Une grande partie de son œuvre, pour-
tant, semble résulter d’un compromis. En
1874, Monet et ses confrères lui paraissent
« arrive[r] à être informes, si prédominante
estchezeuxlaseuleesquisseduvrai.Ceciest
le côté excessif de l’école ». Ce reproche, il

86 F nhors-série
le pousse dans des directions imprévues. l’avis de Degas. Mais c’est sans doute Quand on lui propose de présider le
Sa Vanneuse à Damiette témoigne d’une Van Gogh, qu’il rencontre pendant son Salon d’automne de 1905, Guillaumin est
remarquable unification de ses touches séjour parisien, qui tirera le mieux les désormais un peintre reconnu. Dans la
de peinture, qui se regroupent désor- leçons de sa peinture : la magie des Tour- salle 7, des peintres qu’on appelle par
mais en larges aplats et en lignes fluides nesols est sœur du Vase de chrysanthè- dérision les fauves poursuivent son héri-
tandis que les contours des formes mes, et le peintre hollandais ne manque tage. Leur œuvre contribuera pourtant,
s’affirment de plus en plus. Les teintes pas d’affirmer dans ses lettres toute comme celle de Gauguin et Van Gogh, à
automnales du Vase de chrysanthèmes se l’admiration qu’il porte à Guillaumin. l’effacer de nos mémoires. 3
déploient au contraire en tourbillons de La suite de sa carrière se déroule sous les
pétales où les rouges sombres le dispu- meilleurs auspices. En 1891, il gagne à la
tent aux jaunes vifs. Ici comme là, la cou- loterie et se voit mis à l’abri des soucis LÉONIN
leur en mouvement a définitivement financiers jusqu’à la fin de ses jours. « Chic, Page de gauche, en haut :
remplacé la lumière. je vais pouvoir peindre la mer ! » aurait-il Autoportrait, par Armand Guillaumin,
Ces recherches d’avant-garde sur la déclaré. Plus que la mer, c’est comme 1872 ( The Cleveland Museum
couleur au sein du mouvement impres- peintre du sable qu’il marque les esprits. of Art). Page de gauche, en bas :
sionniste lui-même suscitent l’intérêt de Déchargé par les ouvriers du quai de Bercy Soleil couchant à Ivry, par Armand
jeunes peintres. On les nommera bientôt ou exploité dans des carrières, il offre à Guillaumin, 1873 (Paris, musée
les « post-impressionnistes », et Guillau- Guillaumin prétexte à explorer les mille et d’Orsay). La toile, qui appartenait
min contribue à lancer leur carrière. Gau- une nuances du jaune déjà entrevues dans au Dr Gachet, fut prêtée par lui
guin lui achète une toile en 1881 et expo- sa Vanneuse. Quelques années plus tard, il pour l’exposition de 1874. En haut :
sera avec lui à plusieurs reprises. Il se prend de passion pour les paysages de Paysage maritime, par Armand
contribue également à imposer Seurat la Creuse et s’établit à Crozant, où il pein- Guillaumin, premier quart
et Signac à l’exposition de 1886, contre dra plusieurs centaines de toiles. du XXe siècle (Paris, Petit Palais).

hors-sérien L 87
La caserne des pompiers
Le Salon de 1874 marqua la naissance de l’impressionnisme.
L’opposition entre peintres académiques et novateurs n’y était
pourtant pas aussi tranchée qu’on le dit. PAR STÉPHANE GUÉGAN

A u feu les pompiers ! La célèbre formule, dès qu’on


l’applique à la peinture académique ou à la peinture de
Salon, s’inverse d’elle-même. Depuis un siècle et leur
éviction du Grand Larousse, les « chers maîtres » n’ont plus quitté
le bûcher des vanités et le mépris des « modernes ». En dépit des
par son succès même et l’espace critique qu’il ouvrait, le res-
pect des valeurs établies autant que leur fronde. Ce qui passe
encore pour le signe même d’une création corsetée et bridée
par les pouvoirs publics fut en réalité le grand levier de l’inven-
tion picturale jusqu’à la mort de Manet.
rares tentatives de révision, et des voix assez téméraires pour Né sous Louis XIV, et réservé aux membres agréés et reçus de
clamer réparation, surtout aux Etats-Unis, le sort des « officiels » l’Académie royale, le Salon avait trouvé sa régularité sous
est massivement réglé. Radiés des histoires de la peinture et Louis XV et son nom même, dérivé de l’espace du Louvre où il
absents des musées où ils avaient triomphé jusqu’à la guerre de avait assez vite déployé plusieurs centaines d’œuvres. Au seuil
1914, les tableaux dits académiques ont timidement retrouvé le de la Grande Galerie qu’il a vite besoin d’occuper, il répond à une
chemin des cimaises et des expositions à partir des années double fonction : entretenir l’émulation des artistes en les
1960. Un demi-siècle de purgatoire les avait rajeunis. Mais jus- confrontant à leurs pairs et au public ; manifester l’action de
qu’où poussera-t-on la tolérance à leur égard ? Pèse toujours sur l’Etat au moyen des achats, récompenses et encouragements.
eux le crime d’avoir été préférés à ceux qui sont désormais tenus Sa régularité après 1737 conditionne la naissance de la critique
pour les inventeurs de la peinture moderne et qui avaient dû d’art moderne et, dès l’époque de Diderot, les publicistes d’une
organiser, en 1874, chez Nadar, l’exposition de leurs tableaux presse en plein essor commencent à discuter les privilèges de
en marge de la grande manifestation officielle où se jouait l’ave- l’Académie et le mécénat officiel. De chambre d’écho de l’insti-
nir des artistes. Les oppositions, en réalité, n’étaient alors pas si tution royale, le Salon se transforme donc en forum de la parole
tranchées qu’on le dit aujourd’hui. libérée, que stimulent notamment les tableaux de David et de
Soumis à une autorité, académique d’abord, étatique après la ses disciples. La grogne enfle dès le règne de Louis XVI, la criti-
chute de l’Ancien Régime, le Salon avait longtemps stimulé, que de l’Académie contestant son enseignement, sa structure

88 l nhors-série
verticale et son monopole. Mais le Salon reste le domaine réservé réformer le système des Beaux-Arts en son entier. Quoi qu’il en
© Besançon, musée des beaux-arts et d’archéologie-Photographie Chipault&Soligny. © 2024 Museum of Fine Arts, Boston.

de ses membres jusqu’en 1789. soit, entre 1849 et 1870, des artistes aussi dérangeants que Cour-
Tout en soufflant sur la braise dès 1791, année du premier bet et Manet y auront droit de cité en dépit d’éventuels blocages
Salon libre, ouvert à tous, la période qui s’ouvre assume une et relégations. C’est la IIIe République, paradoxe, qui restaure le
continuité qu’il faut garder à l’esprit. Les révolutionnaires se principe d’un jury sévère et plus sectaire, propre, estime-t-on, à
rallient vite à la conception royale de l’Etat souverain et esti- contribuer au redressement de la France après la défaite et la
ment que le Salon doit s’en faire l’expression. Le jury ne tarde Commune. Le Salon devient celui de Cabanel et de Bouguereau
pas à être restauré. De Bonaparte à Charles X, il sera confié à un plus que celui de Renoir et Monet, qui le fuient avant d’y revenir.
aréopage de représentants de l’Etat et d’hommes de l’art, prin- Manet s’y tiendra, quant à lui, jusqu’en 1882.
cipe libéral qui explique l’effervescence de la création artisti- Dès 1873, qui voit l’organisation d’un nouveau Salon des
que alors. Le romantisme et ses éclats, d’Ingres et Géricault à refusés, fort nombreux, la sécession se dessine. Il n’en reste pas
Delacroix, eurent pour théâtre le Louvre et pour rendez-vous moins que l’exposition du Salon, un an plus tard, ne ressemble
cette exposition qui drainait désormais des milliers de visiteurs pas à son mythe, celui d’une forteresse verrouillée de la sclé-
autour d’un accrochage de plus en plus riche et dense. La satu- rose académique.
ration des murs et des salles devient un sujet de plaisanterie et Premier constat, au Salon de 1874, le pompiérisme se plie
de caricature avant l’ère de Daumier. mal aux critères où on l’enferme habituellement : la diversité
Le Salon ne quitte le Louvre qu’en 1848 et, après avoir de styles et de thèmes n’a d’égal que le profil hétérogène des
bivouaqué, s’installe pour de longues années au Palais de artistes eux-mêmes. En ce début de la IIIe République, mal-
l’Industrie, vestige de l’Exposition universelle de 1855, vaste gré la volonté explicite de la direction des Beaux-Arts de ren-
vaisseau de fer, de pierre et de verre plus adapté au surnombre dre le Salon exemplaire, le spectacle qu’offrent les cimaises
des œuvres à exhiber.
La nature du jury d’admission, de même, a évolué depuis 1831.
Sous la monarchie de Juillet, il est confié aux membres de l’Insti- L
A PERFIDIE DU SERPENT Page de gauche :
tut, plus précisément à la classe des Beaux-Arts. Elle sera vite Une jalousie au sérail, par Fernand Cormon, 1874
accusée d’exclure les artistes d’obédience différente de la sienne (Besançon, musée des Beaux-Arts et d’Archéologie).
ou trop favorisés par les pouvoirs publics. Dans les faits, l’ostra- « Le jeune M. Cormon, dans son tableau, (…) n’a donné
cismeestrarementaussicompletqueneledisentlesporte-parole que la grimace de la passion », déplore un critique de la
des exclus. Sous la IIe République et le Second Empire, le privi- Revue de France. En haut : L’Eminence grise, par Jean-
lègedesacadémiciensleurestretiréetlejuryconnaîtunfonction- Léon Gérôme, 1873 (Boston, Museum of Fine Arts). La
nement plus libéral, surtout après 1863, année du premier Salon médaille d’honneur du Salon de 1874 qui lui fut attribuée
des refusés décidé par Napoléon III, et la volonté impériale de fut largement contestée par la critique et le public.

hors-sérien l 89
MISE EN ABYME
Ci-contre : Sarpédon,
par Henri Lévy, 1874 (Paris,
musée d’Orsay). Page de
droite, en haut : Le Salon de
1874, par Camille Cabaillot-
Lassalle, 1874 (Paris,
musée d’Orsay). Cette toile
fut exposée au sein même
du Salon qui en est le sujet.
Dans un jeu de mise
en abyme réjouissant,
© RMN-Grand Palais (musée d’Orsay)/Hervé Lewandowski.

Cabaillot-Lassalle demanda
à ses amis de reproduire en
miniature les œuvres qu’ils
y présentaient réellement.
Parmi elles, en haut,
au centre, Charrette en forêt
de Jules-Jacques Veyrassat,
et, en bas, à gauche,
une version légèrement
différente du Soir de Corot.
Page de droite, en bas : Le
Chemin de fer, par Edouard
Manet, 1873 (Washington,
National Gallery of Art).

tranche peu sur l’éclectisme du Second Empire. Capable du XIXe siècle a précipité la péremption du canon traditionnel
d’absorber une certaine dose de réalisme, comme l’admission et des hiérarchies anciennes qui donnaient préséance à
du Chemin de fer de Manet le confirme, le Salon ne favorise plus Raphaël sur Titien et Rubens, et préférence aux sujets nobles
la peinture d’histoire la plus austère, en complet recul, après sur les sujets de genre. Indépendante ou non, la peinture est
les années 1850, devant la victoire de la mythologie gracieuse désormais confrontée aux chances et écueils de sa propre
et, on l’oublie trop, d’un romantisme tiède. Auteur inflexible liberté. Les pompiers n’y échappent pas. Entre académisme et
des immenses Funérailles de Pompée, roulées au musée de avant-garde, pour parler un langage épuisé, passages et tres-
Cherbourg depuis des décennies, Jules de Vignon cultive sages interviennent en matière de sujet et d’esthétique. On
presque seul, au Salon de 1874, la virilité de David et la drama- connaît le mot de Degas à propos du camp adverse : « ils nous
tisation d’un Guérin. Notons que le feu qui consume les restes fusillent, mais ils fouillent nos poches ». Evaluer les pompiers
du général décapité prend ici une valeur symptomatique de pour ce qu’ils sont, c’est accepter notamment la part d’inven-
circonstance. Car la peinture d’histoire, cuisinée à l’ancienne tion que certains surent mêler à leur peinture, aussi routinière,
mode, se meurt après Sedan, et emporte dans son discrédit sage ou trop référentielle fût-elle.
toute une rhétorique et une gravité que les caricaturistes Bien entendu, il ne faut pas attendre de la critique hostile
regrettent, eux, de voir se dissiper. cette ouverture à l’autre. Ni Emile Zola ni Jules Castagnary
Comment reconquérir le cœur des milliers de visiteurs qui n’ont su, en 1874, aller au-delà d’éloges prévisibles. Avant
s’entassaient au Salon ? Là fut la chance des artistes qui conti- d’avouer « être un grand admirateur d’Edouard Manet, un des
nuaient à vouloir faire vibrer le grand nombre. Innover ou dis- rares peintres originaux dont notre école puisse se glorifier », le
paraître, en somme. C’est rappeler que les chemins de la créa- premier n’épargne que les paysagistes affranchis, pense-t-il,
tion n’ont jamais été plus complexes et tortueux qu’alors. La fin des conventions de cette même école, Corot et Daubigny, que

90 l nhors-série
Pissarro et Monet idolâtraient. Entre ces sincères observateurs
© Photo Courtesy of National Gallery of Art, Washington. © Musée d’Orsay, dist. RMN-Grand Palais/Sophie Crépy/Service de presse.

de la nature et le peintre du Chemin de fer, il n’y a rien, en


somme, ou pas grand-chose. Le règne du tiède ou du coquet se
perpétue tranquillement, conclut Zola, confronté, par ailleurs,
au déluge des trois mille six cent cinquante-sept numéros du
livret, toutes disciplines confondues : « En France, depuis la
mort des grands maîtres, Delacroix et Ingres, nous avons une
moyenne d’art convenable, qui se soutient par beaucoup d’habi-
leté, beaucoup de ce “chic” tout français, qui fait de notre école cer-
tainement la plus agréable de toute l’Europe. Nous tenons l’article
peinture, les petits tableaux mignons, les figures de femmes bien
troussées, les paysages intimes, absolument comme nous tenons
l’article de Paris. La Russie, l’Angleterre, l’Amérique surtout se
fournissent chez nous de littérature et d’art. C’est peut-être un peu
pour cela que le Salon m’a toujours fait l’effet d’un bazar. »
Si Zola parle sous le contrôle de Manet, Castagnary étrille
en adepte fanatique de Courbet, exilé en Suisse depuis sa
condamnation à couvrir les frais du rétablissement de la
colonne Vendôme. A relire sa recension du Salon de 1874, rien
ne le distingue de celui de 1873, en dehors du bond de la pein-
ture religieuse, qui commence à bénéficier des effets de l’arri-
vée de Mac Mahon au pouvoir. Castagnary épargne surtout les
paysagistes tournés vers le terroir, la nature pure. « Mais la efforts, mais on n’aperçoit pas vers quel but ils se prononcent, ni
société française, où est-elle ? » Notre Diogène Castagnary quel courant les entraîne : il y a confusion et incertitude ».
secoue sa lanterne dans tous les sens, nulle réponse. Reste un Si un avenir peine à se dégager, le passé récent du pays ne
accrochage qui « se tient dans une bonne moyenne de force. On y se montre pas davantage, en dehors de l’héroïsme victimaire
rencontre en nombre aussi grand que d’habitude des tableaux d’Alphonse de Neuville, qui ne renouvelle pas, en 1874, le suc-
excellents, signés de vieillards qui se maintiennent ou de jeunes cès foudroyant des Dernières cartouches, triomphe du Salon de
hommes qui se perfectionnent. Mais, comme ensemble, il manque 1873. Il est vrai que les pouvoirs publics ne dissimulent pas
un peu de caractère. Ce qui fait défaut tout d’abord, c’est l’œuvre leur réticence à voir le Salon se remplir d’images de « l’année
capitale, celle dont la portée intellectuelle s’impose, qui domine terrible ». Les tentatives de contourner l’interdit ou simplement
tous les dissentiments, force toutes les adhésions, et devient une de commenter la situation politique auront échappé à Zola et
date dans l’histoire de l’art (…). On voit bien la multiplicité des Castagnary. Trop inféodés au réalisme ou au naturalisme, ils
sont aveugles à l’autre peinture.
Or, deux des tableaux les plus fêtés de 1874 contenaient des
allusions cryptées à la guerre de 1870. Le plus beau, promis à
recevoir une médaille de première classe lors de l’Exposition
universelle de 1878, est le Sarpédon d’Henri Lévy, un élève de
Picot, comme Gustave Moreau, auquel il fait penser. A rebours
de Neuville, ce produit de l’Ecole des beaux-arts n’exalte pas bru-
talement les faits d’armes, il demande à la plus haute littérature,
Homère en l’occurrence, un sujet apte à la déploration des jeu-
nes Français morts au champ d’honneur. La scène est donc tirée
du chant XVI de l’Iliade : « La Mort et le Sommeil apportant à Jupiter
le corps de son fils Sarpédon, tué au siège de Troie. » D’un siège
l’autre. La mort et la perte de l’Alsace-Lorraine s’entendent à tra-
vers la fable antique. Très réceptif à la réhabilitation du style
Louis XV, Lévy aime à associer dynamisme et grâce, puissance et

hors-sérien l 91
mignardise, au traitement des sujets dramatiques. Désertique,
escarpé, plombé d’un ciel d’encre, le paysage, comme ceux de
Gustave Moreau, n’est pas sans faire penser à Mantegna et Léo-
nard. L’éphèbe sans vie qu’on rapporte à son père dort du som-
meil éternel, incarnation de l’innocence sacrifiée, et Christ
moderne par la large plaie qui saigne à son flanc. Ce tableau
récemment réhabilité n’eut pas l’heur de plaire à Castagnary,
sévère au sujet de sa composition qu’il juge démodée et mala-
dive:«Cen’estplusdelaforceetcen’estpasdelagrâce.»Autantque
sa portée allégorique, le charme contrit de l’œuvre lui échappe.
L’Eminence grise de Gérôme, médaille d’honneur du Salon de
1874, ne fut guère mieux percée à jour. Propriété de l’Améri-
cain Stebbins, qui a déboursé 30 000 francs (vingt fois plus que
l’Administration n’aurait payé un Manet), le tableau transporte
le spectateur au cœur de la France de Richelieu ; on y voit son
conseiller spécial, le père Joseph, descendre les marches du
grand escalier du Palais-Royal sous le regard apeuré des cour-
tisans. Pique envers une certaine bigoterie Second Empire ou
attaque de l’ordre moral de Mac Mahon, chaque option est pos- pompiers, plus encore que Cabanel et Bouguereau, plus sage-
sible. L’œuvre est aussi maniaquement illusionniste que floue ment prévisibles. Envahi par le portrait et le paysage, le Salon
de sens. Comme le souligne Philippe Burty, un proche des vaut davantage par ses oseurs plus ou moins volontaires, de
impressionnistes, le style de Gérôme, le choix même de regar- l’orientalisme décomplexé au romantisme démonétisé, des
der la grande histoire par le trou de l’anecdote et de la panto- nus plus ou moins salés aux relectures de la fable antique. Forte
mime, s’accorde à la diffusion qu’assure son beau-père, le mar- d’un solide savoir-faire et parfois d’un brio outré, la peinture
chand et éditeur Goupil. L’asymétrie de la composition et sa académique sait aussi réviser ses classiques.
palette enluminée n’en exercent pas moins un charme, fût-il Il n’en est pas de plus bel exemple que le tableau qui imposa
négatif. Toute la séduction de la peinture de Salon, qui ne peut Henri Gervex avant son ralliement à Manet et Degas. Son Satyre
être qu’hybride, ressemble à l’entre-deux de Gérôme, le roi des jouant avec une bacchante fut acquis par l’Administration au
terme du Salon de 1874. La vaste toile, d’un érotisme rieur plu-
tôt insistant, cite ouvertement la Naissance de Vénus de son maî-
tre Cabanel, icône d’Orsay, mais aggrave l’ambiguïté érotique
de ce précédent prestigieux. Quoique peignant la fable des
anciens, Gervex libère une verve naturaliste qui ira croissant
chez lui. Mi-bouc, mi-homme, le satyre a toujours personnifié
l’énergie vitale dans ce qu’elle peut avoir d’équivoque. Bonne,
elle électrise la société des hommes ; mauvaise, elle verse dans
la luxure éhontée. Le jeu qu’indique le titre permet d’entretenir
le doute et d’échapper aux rigueurs de « l’ordre moral ». Sans
doute les références savantes forment-elles un autre rempart à
la censure. Gervex a traité son satyre dans l’esprit de Rubens,
Jordaens et Antoine Coypel, soulignant la truculence amusée
d’une scène qui renvoie aux facéties des Métamorphoses
d’Ovide. Chevelure déployée, sourire aux lèvres, torsions ser-
pentines et félines, la bacchante se contorsionne de façon aussi
provocante que filtrée. C’était la règle première des nus de
Salon, contraints de ne jamais franchir la frontière du réalisme
(système pileux, imperfections anatomiques ou épidermiques)
et de l’impudeur. L’entrecroisement des corps sur un péplos

92 l nhors-série
pourpre fait écho aux mouvements du paysage très vénitien, où
se voient le tambourin et la flûte de Pan propres à l’univers dio-

© Musée d’Orsay, Dist. RMN-Grand Palais/Patrice Schmidt. © CC0 Paris Musées/Musée des Beaux-Arts de la Ville de Paris, Petit Palais. © RMN-Grand Palais (musée d’Orsay)/Stéphane Maréchalle.
nysiaque. Le tout est typique du réveil baroque qui s’observe
dans la peinture française des années 1872-1876.
La peinture sacrée, jusqu’en 1879 et la République des Jules,
va connaître son dernier âge d’or. Deux tableaux, également
remarqués en 1874, fixent l’alpha et l’oméga de ce réveil de
l’imagerie religieuse, lié aussi au scepticisme qui gangrène
une société de plus en plus mercantile et individualiste. Duver-
gier de Hauranne, le critique de la Revue des deux mondes,
s’enflamme pour la Sainte Famille de Humbert, instruite des
exemples de Donatello et Andrea Del Sarto, affichant surtout
« une franchise virile et une fierté d’aspect vraiment magistrale ». Le
même est moins conquis par la toile la plus dérangeante du
Salon de 1874, récemment réhabilitée par le Petit Palais, « le
grand christ jaunâtre de Bonnat », ainsi que la désigne Zola d’une
plume assassine. Commandée pour une des salles du palais de
Justice de Paris, cette image de Jésus en croix, supposée édifier
les consciences des juges et des criminels, soulève maintes
objections en 1874. La plupart des critiques semblent impuis-
sants à admettre le mariage voulu de la surenchère anatomique
et du message évangélique, de la souffrance physique et de
l’aura divine. « Est-ce comme écorché ou comme symbole moral
que le Christ a de la valeur ? » demande l’un d’eux.
Cette interrogation et d’autres, qui tiennent à la forme et au sens
des images, la « peinture pompier » n’en est pas avare. A nous
d’accepter, en 2024, sa générosité et, disons-le, sa modernité. 3

Historien et critique d’art, Stéphane Guégan est conseiller scientifique


auprès de la présidence du musée d’Orsay. Il est l’auteur de plusieurs
ouvrages sur la peinture et la littérature des XIXe et XXe siècles, dont
de nombreuses monographies consacrées à Bonnard, Caillebotte,
Delacroix, Gauguin, Ingres, Manet, Millet, Picasso…

DERNIER ÂGE D’OR DE LA PEINTURE SACRÉE


Page de gauche, en haut : Le Christ en croix, par
Léon Bonnat, 1874 (Paris, Petit Palais). Ci-contre :
La Vierge, l’Enfant Jésus et saint Jean-Baptiste,
par Ferdinand Humbert, vers 1874 (Paris, musée
d’Orsay). « A vrai dire, ce n’est pas une vierge
ni une mère, c’est plutôt une reine, et c’est un prince
de sang royal qu’elle présente à l’adoration
des hommes », s’enthousiasme Ernest Duvergier
de Hauranne, le critique de la Revue des deux
mondes. Page de gauche, en bas : Satyre
jouant avec une bacchante, par Henri Gervex,
vers 1874 (Paris, musée d’Orsay).
UN TRAIN D’ENFER
Le Train dans la neige,
par Claude Monet, 1875
(Paris, musée Marmottan
Monet). Le tableau fut
acquis en 1876 par l’un
des premiers admirateurs
de Monet, le Dr Georges
de Bellio, qui le prêta pour
la première exposition
personnelle du peintre
organisée chez Durand-
Ruel en 1883.
© Bridgeman Images.
L’ami
Durand-Ruel PAR FRANÇOIS-JOSEPH AMBROSELLI
Il fut le premier à faire le pari de l’impressionnisme
à une époque où ses représentants ne récoltaient que moqueries
et sarcasmes. Homme de conviction, fidèle à ses artistes
et plein d’audace, ce marchand de tableaux fut le principal
ouvrier de l’avènement de la « nouvelle peinture ».
“Il n’est pas de ceux qui ploient sous

S
« ans Durand, nous serions morts de de critiquer le suffrage universel : « En démocra-
faim, nous tous les impressionnistes. » tie, tout va de travers et les aveugles sont ceux qui
Lorsque Monet prononce cette phrase prétendent mener la barque. On voit le résultat. »
glaçante à la fin de sa vie, la « bataille Reçu en 1851 à l’école militaire de Saint-Cyr, il
contre le goût public », lancée par son ami Paul donna finalement sa démission après avoir
Durand-Ruel dans les années 1870, est gagnée contracté une mauvaise bronchite et com-
depuis plus de trente ans. Lui et ses confrères mença à seconder son père dans ses affaires.
jouissent enfin d’une renommée bien méritée. Ce n’est qu’à l’Exposition universelle de 1855
Mais le peintre de Giverny n’a pas oublié tout que se révéla sa vocation de marchand. Agé de
le mal qu’on a fait à son mécène : « La critique vingt-quatre ans, il eut une illumination devant
nous traînait dans la boue ; mais lui, c’est bien les œuvres de Delacroix : « C’était le triomphe de
pis ! On écrivait : “Ces gens sont fous, mais il l’art vivant sur l’art académique. Ces œuvres
y a plus fou qu’eux, c’est un marchand qui les m’ouvrirent définitivement les yeux et me forti-
achète !” » Ce fameux marchand n’avait pourtant fièrent dans la pensée que je pourrais, peut-être,
rien d’un aliéné. Bon père de famille, monar- dans mon humble sphère, rendre quelques servi-
chiste et catholique pratiquant, cet homme affa- ces aux vrais artistes en m’employant à les faire
ble et souriant réunissait toutes les conditions mieux comprendre et aimer », écrira-t-il plus tard
de tact et d’honorabilité. dans ses Mémoires.
Né à Paris en 1831, il avait été, selon ses pro- En 1865, il succède définitivement à son père
pres mots, « nourri dans le métier ». Son père, et se lance avec enthousiasme dans la défense
Jean Durand, dirigeant d’un magasin de four- des artistes de l’école de 1830 : Delacroix bien
nitures pour artistes sous la Restauration, avait sûr, mais aussi Corot, Courbet, Daumier et toute
peu à peu fait évoluer son commerce en gale- l’école de Barbizon. Il les fera accepter au public
rie d’art, à mesure que ses clients lui avaient au moyen d’une politique originale, consistant
échangé leurs œuvres contre toiles, pinceaux, notamment à soutenir ses protégés en vente
couleurs et autres articles indispensables à la publique en « poussant » le prix de leurs œuvres,
création. Rapidement, il s’était constitué une à l’image de La Mort de Sardanapale de Dela-
collection conforme à son goût, comme en croix qu’il emportera aux applaudissements du
témoigne la magnifique gravure réalisée par public à 96 000 francs. Outre le soutien de leur
Charles-François Daubigny, montrant le salon cote, il mettra en place des principes novateurs
L’AMI FIDÈLE principal de sa galerie située au 82, rue Neuve- qui révolutionneront le marché : exclusivité du
En haut : Portrait de Paul des-Petits-Champs : du sol au plafond s’y suc- travail des artistes, création de revues d’art pour
Durand-Ruel, par Hugues cèdent, serrés les uns contre les autres, des se mettre la critique dans la poche, connivences
Merle, 1866 (collection tableaux de plein air que l’on devine de l’école avec le monde de la finance, organisation Photo Archives Durand-Ruel © Durand-Ruel & Cie © akg-images.

particulière). Ci-dessus : de Barbizon ou de maîtres anglais. d’expositions individuelles, création d’un


Les Filles Durand-Ruel, par C’est dans ce décor romantique, entre les réseau international de galeries… Comme l’écrit
Auguste Renoir, 1882 bronzes de Barye, les forêts sombres de Corot si bien Pierre Assouline dans sa magnifique bio-
(Norfolk, Virginie, Chrysler et les Orientales de Díaz, que grandit le jeune graphie : « Il tenait son monde. Mais à sa manière,
Museum of Art). Renoir, Paul, sa propre chambre servant de remise avec une certaine noblesse de caractère et non avec
à qui Durand-Ruel avait pour quelques tableaux encore « trop frais ». la vulgarité d’âme d’un parvenu du négoce. »
demandé des portraits de Lui, pourtant, ne rêvait que de se faire mission- Lorsque éclate la guerre franco-prussienne,
toute sa famille, n’hésita naire ou d’embrasser la carrière des armes. Durand-Ruel part pour Londres où il ouvre une
pas à soutenir son ami, Bercé depuis sa tendre jeunesse par les histoi- galerie pour exposer le travail des artistes fran-
quand, en 1884, en pleine res de son grand-père maternel, François Hya- çais. C’est là qu’en janvier 1871, Charles-Fran-
crise financière, il craignait cinthe Ruel, notaire royal menacé sous Robes- çois Daubigny lui présente Monet avec ces
de devoir vendre ses pierre, il avait été éduqué dans la nostalgie de mots : « Voilà un homme qui sera plus fort que
tableaux : « Je vous en ferai la monarchie et ne manquait aucune occasion nous tous… Achetez. » Le marchand ne se fait
d’autres et des mieux. » de vilipender « l’affreuse révolution » de 1789, ni pas prier : il acquiert les œuvres que le jeune

96 l nhors-série
UN NOUVEAU SOUFFLE

la pression de la pensée dominante.”

peintre lui présente et les expose dans la fou- lumière en plein air, rechercher le mouvement,
lée. Quelques jours plus tard, un autre peintre faire éclater la couleur. A leurs yeux, le dessin
français, Pissarro, visite sa galerie en son n’était plus qu’un serviteur, bien utile certes,
absence et lui laisse une toile. Appâté, le mar- mais au service d’une ambition plus grande que
chand lui écrit aussitôt : « Vous m’avez apporté la seule figuration de la nature : capter l’âme des
un charmant tableau (…). Soyez assez aimable choses. Homme d’instinct, Durand-Ruel l’avait
pour m’en envoyer d’autres dès que vous le pour- vu avant tout le monde. Il lui avait suffi d’un
rez. Il faut que je vous en vende beaucoup ici. » regard pour discerner, derrière des toiles igno-
Revenu à Paris après l’armistice de 1871, il rées ou moquées, l’ombre des grands artistes
rencontre le reste de cette bande de novateurs : qui feraient bientôt sa fortune.
Sisley,Renoir,Degasettantd’autresauprès des- En janvier 1872, rendant visite au peintre
quels il achète sans compter. La même année, belge Alfred Stevens dans son atelier, il décou-
cependant, un événement tragique bouleverse vre, posées dans un coin, deux toiles de Manet :
sa vie : la mort de sa femme. Veuf à quarante ans, Le Saumon et Clair de lune sur le port de Bou-
privé des sages conseils de son épouse – et sans logne. C’est une révélation : il les achète sur-
© Heritage Images/Fine Art Images/akg-images. © Shelburne Museum Gift of the Electra Havemeyer Webb Fund, Inc./Bridgeman Images.

doute de sa prudence –, il écrit dans ses Mémoi- le-champ pour 800 francs pièce et s’enquiert de
res : « Rien ne m’arrêta plus dans la voie dange- l’adresse de leur auteur, qui n’a alors vendu que
reuse où m’avaient poussé ma passion pour les bel- de rares œuvres depuis le début de sa carrière.
les œuvres de nos grands artistes et ma conviction Quelques jours plus tard, il rafle les vingt-trois
que le succès viendrait bientôt récompenser mes tableaux qu’il trouve chez l’artiste, parmi les-
efforts. » Il n’avait plus aucun filet : son destin était quels le célèbre Alabama, dont l’atmosphère
désormais lié à celui de ses artistes. tempétueuse annonce la bataille artistique à
venir : « Ces œuvres du grand artiste, aujourd’hui
LA RÉVOLTE si admiré, non seulement ne furent pas compri-
DE LA JEUNE GARDE ses, mais révoltèrent la plupart de mes clients », se
Qu’avait-il vu que les autres de sa caste igno- souviendra-t-il. Bientôt, une violente campa-
raient ? Sans doute avait-il pressenti le besoin gne de dénigrement menée par les partisans
de renouvellement d’une société artistique de l’Académie se déchaîne en effet contre les
rassasiée de touches lisses et de lignes droites, artistes qu’il a eu l’audace d’accueillir chez lui :
lassée par une peinture officielle qui n’était « On me prédit à plusieurs reprises que je finirais
plus de ce monde. La défaite de Napoléon III mes jours à Charenton. » PORTES EN FLEURS
sur le champ de bataille avait été aussi celle de Homme de conviction, militant monarchiste En haut : reconstitution
son goût pour les productions majestueuses. sous la République, Durand-Ruel n’est pas de de la porte peinte par
La jeune garde artistique se révoltait contre ceux qui ploient sous la pression de la pensée Monet pour le grand salon
le puissant jury du Salon qui faisait et défaisait dominante. Au contraire, cela excite son zèle. de l’appartement de
les carrières et qui n’acceptait que les œuvres La même année, il achète Le Foyer de la danse à Durand-Ruel, rue de Rome,
finies où la touche était noyée sous une matière l’Opéra de la rue Le Peletier de Degas et Le Pont à Paris. Ci-dessus :
homogène. Un peintre installé ne laissait en à Villeneuve-la-Garenne de Sisley où le peintre, Le Saumon, par Edouard
effet jamais apparaître son dessin et rares audacieusement, a peint les ombres sur l’eau Manet, vers 1864 (Vermont,
étaient ceux qui ouvraient leurs ateliers à la vue en petites touches resserrées. Shelburne Museum).
de la critique, par peur de dévoiler leurs métho- Sans doute attristé par la perspective de se En découvrant par hasard
des en laissant voir les mouvements de leurs séparer de ces deux chefs-d’œuvre, le mar- cette toile dans l’atelier
pinceaux. Rien ne devait dépasser, choquer chand les fait reproduire aussitôt en gravure et du peintre Alfred Stevens,
l’esprit tranquille du bourgeois. les insère dans un recueil d’estampes qu’il Durand-Ruel fut saisi par
C’est là qu’était arrivée une bande d’auda- publie en 1873. Malicieusement, il y glisse, le travail de Manet au point
cieux qui, ayant grandi dans le sillage de Corot entre les nombreux Delacroix, Corot, Courbet, de se rendre sur-le-champ
et de Delacroix, avaient récolté la substantifique Millet et autres maîtres déjà installés, une ving- chez l’artiste et de lui
moelle de leur enseignement : poursuivre la taine de reproductions de ses artistes mal acheter vingt-trois toiles.

hors-sérien l 97
© The Metropolitan Museum of Art/CC0.

AU LONG COURS aimés, qui vont se rassembler l’année suivante elle évoque le quotidien de ces travailleuses à la
Ci-dessus : Le Pont pour leur première exposition indépendante. silhouette à peine dessinée, qui tendent sur des
à Villeneuve-la-Garenne, Le 15 avril 1874, s’ouvre, en effet, au 35, bou- fils presque invisibles des draps peints en deux
par Alfred Sisley, levard des Capucines, la première exposition ou trois touches. Cette spontanéité de la créa-
1872 (New York, The d’une obscure société anonyme rassemblant tion picturale plaît à l’homme d’instinct qu’est
Metropolitan Museum Monet, Pissarro, Sisley, Degas, Cézanne et Durand-Ruel. Elle le fait tenir malgré faillites et
of Art). Durand-Ruel d’autres peintres encore méconnus. C’est un vexations. A cette époque, même ses meilleurs
acheta plusieurs toiles fiasco : moins de deux cents visiteurs assistent clients ne le suivent plus : « Coupable d’avoir pré-
au peintre « le plus au vernissage et, mis à part quelques critiques senté et d’oser défendre de telles œuvres, je fus
pauvre de tous et celui qui élogieuses envers Degas, un concert de moque- traité de fou et d’homme de mauvaise foi. »
réussissait le moins ». ries et de bassesses journalistiques. La même Malgré toutes ces attaques, il ne perd jamais
Mais tourmenté par année, poursuivi par ses créanciers, Durand- son enthousiasme pour la « nouvelle peinture ».
son manque de succès, Ruel doit mettre un frein à ses achats. En 1880, la banque de l’Union générale lui
Sisley préférera un autre Fort d’un immense stock et d’une ambition accorde finalement des crédits qui le remettent
marchand à Durand- sans pareille, il se lance néanmoins dans une dans le bain du marché, tout en lui permettant de
Ruel, sans plus de succès. vaste campagne d’expositions, seul moyen de multiplier les manifestations. Certaines œuvres
Ce n’est qu’après sa mort renflouer ses caisses vides. C’est notamment à haut potentiel font office tour à tour de « cheval
en 1899, que son œuvre dans sa galerie que se déroule, en 1876, la de Troie » auprès d’un public frileux ou hostile, à
commencera à intéresser deuxième manifestation des « impressionnis- l’image d’Effet d’automne à Argenteuil de Monet
les collectionneurs tes » que les critiques, s’étant coalisés, éreinte- qui, dès son acquisition, sera exposée chez
et que les prix de ses ront de leurs mots tranchants. A l’image d’Albert Dowdeswell & Dowdeswell à Londres, puis
tableaux s’envoleront. Wolff, du Figaro : « On vient d’ouvrir chez Durand- envoyée à New York où elle sera finalement ven-
Ruel une exposition, qu’on dit être de peinture. (…) due à l’américain Erwin Davis. Même trajectoire
Cinq ou six aliénés, dont une femme, un groupe de pour la Danse à la campagne de Renoir qui, après
malheureux atteints de la folie de l’ambition, s’y un temps passé dans son appartement person-
sont donné rendez-vous. » La femme en question nel, fut aussi exposée à Londres en 1883, avant
est Berthe Morisot, belle-sœur de Manet, qui de voyager à Bruxelles et de traverser l’Atlanti-
expose pour l’occasion son magnifique Percher que pour séduire de nouveaux clients. Boudin,
de blanchisseuses où, de son pinceau lumineux, Pissarro, Sisley et tous les autres subirent le

98 l nhors-série
DANSE AVEC LES PEINTRES
En haut : Le Foyer de la danse
à l’Opéra de la rue Le Peletier,
par Edgar Degas, 1872 (Paris,
© PHOTO JOSSE/LA COLLECTION. © Image Courtesy National Gallery of Art, Washington.

musée d’Orsay). Lui-même grand


collectionneur, Degas s’était
endetté à plusieurs reprises auprès
de Durand-Ruel, ce qui permettait
au marchand d’obtenir quelques
œuvres en guise de remboursement,
car Degas ne cédait pas volontiers
ses toiles. A gauche : Percher
de blanchisseuses, par Berthe
Morisot, 1875 (Washington,
National Gallery of Art). Si Berthe
Morisot n’eut jamais à se soucier
de vendre ses toiles pour subvenir
à ses besoins, elle fut toujours
régulièrement exposée par
Durand-Ruel, qui organisa dans
sa galerie, en 1896, un an après
la mort de l’artiste, sa plus grande
rétrospective. En bas : Danse
à la campagne, par Auguste Renoir,
1883 (Paris, musée d’Orsay).

même traitement et, en quelques années, leur merveilles de la nature. Et, selon ses propres
réputation était installée. dires, le marchand devait cette collection mirifi-
La banque qui le soutenait sauta en 1882, mais que à la pusillanimité de ses clients : « Quand
Durand-Ruel, imperturbable, continua sur sa j’avais trop longtemps tenu à leur disposition un
lancée : il savait que la valeur d’un tableau aug- tableau de cette sorte, impatienté, je l’emportais
mentaitaunombredekilomètresparcourusetde chez moi. D’où la présence ici de tant d’œuvres for-
regards posés sur lui. Son propre appartement, tement originales… » A partir de 1901, devenu
35, rue de Rome, à Paris, était « tout rempli de riche, il n’ouvrira ses portes que le mardi, jour
tableauxdeRenoir,deMonet,deDegas,etc.»selon de fermeture des musées.
letémoignagedesfrèresGoncourt.Ilouvraitavec Outre la vente, son objectif était la transmis-
plaisir à ses clients ce véritable musée personnel, sion de sa passion, et par elle la mise en lumière
pour qu’ils puissent se pénétrer de l’effet des de ses « amis peintres » : « J’ai eu la bonne fortune
toiles impressionnistes dans un intérieur : « On de vivre dans l’intimité de tous nos grands pein-
© GrandPalaisRmn (musée d’Orsay)/Hervé Lewandowski.

n’apprécie bien une œuvre d’art que lorsqu’on la tres. (…) Que de fois ne m’a-t-on reproché de faire
possède et que l’on vit avec elle », leur lançait-il. le commerce de tableaux en artiste ? »
Dès la fin des années 1880, le Tout-Paris artis- Encore décriée sur le marché européen, sa
tique se pressait dans cet appartement-galerie nouvelle école du plein air avait trouvé en
d’où, selon les mots d’un journaliste, le curieux Amérique les clients et la crédibilité qui lui
ressortait « invariablement avec une ophtalmie ». manquaient. Invité en avril 1886 par James
Environ quatre cents tableaux de Boudin, Puvis Sutton, le directeur de l’American Art Asso-
de Chavannes, Cassatt, Manet, Pissarro, Sisley, ciation, à venir exposer pour la première fois
Degas et tant d’autres recouvraient les murs à New York, Durand-Ruel avait débarqué
des salons et, dans la salle à manger, un chef- avec trois cents toiles pour recouvrir les
d’œuvre : Le Déjeuner des canotiers de Renoir, où cimaises d’une exposition marquée du sceau
le peintre s’était plu à rassembler amis et modè- de l’exotisme : « Works in Oil and Pastel by the
les autour d’un repas arrosé en vin, en bord de Impressionists of Paris ». Poussés par la curio-
Seine. Monet lui-même avait peint les portes du sité, des centaines de visiteurs s’étaient pres-
grand salon, en les recouvrant de bouquets de sés aux American Art Galleries puis, à partir du
lys, de chrysanthèmes, d’azalées et d’autres 25 mai, à la National Academy of Design, pour

hors-sérien l 99
“Ma folie avait été sagesse.” Paul Durand-Ruel

cote de ses artistes y grimpa progressivement à


mesure que s’organisaient, dans sa galerie, des
manifestations individuelles. A l’hiver 1892, il
expose notamment la vingtaine de Peupliers
que Monet avait peints quelques mois plus tôt,
« par tous les temps », à quelques kilomètres de
Giverny, alternant les effets d’atmosphère,
d’éclairage et de couleurs : « Nous avons eu beau-
coup de visiteurs chaque jour et particulièrement
beaucoup d’Américains », lui écrit le marchand
qui, sentant le bon filon, demande à Monet de
lui « réserver ce qu’[il pourrait] faire à Rouen… » En
1895, la célèbre série des Cathédrales de Rouen
ornait ainsi les murs de sa galerie. La guerre
contre « les vieilles doctrines » était gagnée. Cette

Photo Archives Durand-Ruel © Durand-Ruel & Cie © Christie’s/Artothek/LA COLLECTION. Photo Archives Durand-Ruel © Durand-Ruel & Cie.
victoire fut scellée par l’extraordinaire expo-
LA LOI DES SÉRIES sition des Grafton Galleries de Londres où,
Ci-dessus : le grand salon en 1905, plus de trois cents chefs-d’œuvre
de l’appartement rue de impressionnistes, serrés les uns contre les
Rome, aux portes peintes autres, furent offerts à l’admiration d’un public
par Monet, où le Tout-Paris conquis : « Enfin les maîtres impressionnistes
se pressait pour admirer triomphaient comme avaient triomphé ceux de
le musée personnel de 1830. Ma folie avait été sagesse. Dire que si j’étais
Durand-Ruel. A droite : mort à soixante ans, je mourais criblé de dettes et
Peupliers, par Claude insolvable, parmi des trésors méconnus… » nota
Monet, 1881 (collection le marchand dans ses Mémoires.
particulière). Après Elevé au rang de chevalier de la Légion
avoir exposé, en 1892, d’honneur en 1920, il mourut le 5 février 1922
la vingtaine de Peupliers dans son musée personnel de la rue de Rome,
de Monet, le marchand entouré de ses tableaux tant aimés. Rien que
demanda au peintre de lui durant les trente dernières années de sa vie, il
réserver une prochaine contempler cette peinture rebelle venue du avait acheté près de douze mille œuvres, dont
série. Dès 1895, ce dernier Vieux Continent. Deux ans plus tard, l’heureux environ mille Monet, mille cinq cents Renoir,
lui livrera ses célèbres marchand ouvrait une succursale à New York huit cents Pissarro, quatre cents Degas, Sisley
Cathédrale de Rouen. où, puisant dans l’abondant carnet d’adresses et Mary Cassatt, et tant d’autres Manet,
Page de droite : Paul de son amie Mary Cassatt, il écoula un stock Cézanne, Boudin, Berthe Morisot…
Durand-Ruel, par Auguste important de tableaux modernes, non sans y Ce missionnaire de la peinture avait montré
Renoir, 1910 (collection mettre du sien : « Ce n’était pas une chose facile aux yeux du monde que le marché de l’art pou-
particulière). Très proche et à la portée de tout le monde de les apprécier vait se dompter à la force du poignet, que le
de Renoir, Durand-Ruel immédiatement. » Pour parvenir à ses fins, il goût des belles choses ne s’imposait pas de lui-
fut choisi par le peintre adopte la même ligne de conduite qu’en même et que, sans l’audace de quelques-uns, la
pour être le parrain Europe : l’exposition intensive des toiles qu’il médiocrité triomphait toujours. Sa qualité ?
de son fils Jean, le futur voulait vendre, à l’image du Pont Boieldieu à Aimer l’art. Son idée de génie ? Défendre les
réalisateur de cinéma. Rouen de Pissarro, qui serait exposé vingt- artistes avant leur mort. Cela aurait pu paraître
quatre fois avant de trouver preneur. évident, mais il avait été le seul à penser à « cette
Le succès des impressionnistes outre-Atlanti- chose naturelle ». Dans la tourmente des années
que permit finalement de lever les dernières 1880, Renoir lui avait prophétisé : « Dans l’ave-
barrières en Europe. Dans les années 1890, la nir ce sera votre gloire. » 3

100 l nhors-série
LA BANDE DES QUATRE
Ci-contre : Pierre-Auguste Renoir,
par Frédéric Bazille, 1867 (Paris,
musée d’Orsay). Les deux hommes,
qui s’étaient rencontrés cinq ans
plus tôt dans l’atelier de Charles
Gleyre, avaient noué une forte
complicité. Avec Monet et Sisley, ils
arpentent la forêt de Fontainebleau
pour y peindre sur le motif.
© akg-images/Erich Lessing. © The Courtauld/
Bridgeman Images. © Image Courtesy of the
National Gallery of Art, Washington.
AUGUSTE RENOIR
La joie du peintre
Maître des jeux de lumière, il se présentait comme un « ouvrier
de la peinture ». Faisant évoluer sa manière vers toujours
plus de souplesse et de sensualité, Auguste Renoir s’est imposé
comme le peintre du bonheur de vivre. PAR BRICE AMEILLE

AU THÉÂTRE CE SOIR
En 1874, Renoir prend part
activement à l’organisation
de la première exposition
impressionniste, assurant
l’accrochage des tableaux. Il
y présenta un pastel et six toiles
parmi lesquelles Danseuse
(à droite, 1874, Washington,
National Gallery of Art) et La
Loge (à gauche, 1874, Londres,
The Courtauld Gallery). Renoir
y figure son frère Edmond en
compagnie de Nini Lopez, un
modèle montmartrois, qui pose
ici pour lui pour la première
fois. Son élégance ne manqua
pas d’être saluée par la critique.

«
V
ous devriez laisser faire de la pein- rapidement. Eux-mêmes sensibles à l’art, mention honorable et mes professeurs ont
ture d’art à votre fils ; dans notre Léonard et Marguerite Renoir, loin de tous été unanimes à trouver ma peinture
métier il arrivera, tout au plus, à s’opposer à la vocation de leur sixième exécrable. » L’enseignement de Gleyre,
gagner douze ou quinze francs par jour. enfant, l’encouragèrent. même s’il ne lui est « d’aucun secours »,
Je lui prédis une destinée brillante dans Après quatre ans d’apprentissage lui convient mieux – surtout, c’est dans
les arts. » chez Lévy (1854-1858) et un passage par son atelier qu’il fait la connaissance de
Tel est le conseil avisé que donna un l’école gratuite de dessin pour les ouvriers trois autres rapins, qui vont, comme lui,
ouvrier de la fabrique de porcelaine Lévy de la rue des Petits-Carreaux, Renoir fut devenir des membres éminents de
Frères aux parents de son jeune collègue accepté comme copiste au Louvre, avant l’impressionnisme : Claude Monet, Fré-
Pierre-Auguste Renoir. Celui-ci, en effet, à d’entrer à l’automne 1861 dans l’atelier déric Bazille et Alfred Sisley.
la différence de la plupart des impression- de Charles Gleyre, l’un des meilleurs pour Très vite se noue entre les quatre jeunes
nistes, n’était pas issu d’un milieu social intégrer l’Ecole des beaux-arts. C’est hommes une forte complicité, qui les
privilégié. Né en 1841 d’un père tailleur et chose faite en avril 1862 et, durant deux amène à se rendre ensemble dans la forêt
d’une mère couturière, il commença à tra- ans, Renoir suit scrupuleusement, mais de Fontainebleau et à y peindre sur le
vailler dès son adolescence – comme laborieusement, le cursus académique : motif,imitantencelalagénérationde1830
peintre sur porcelaine, donc –, et ses « J’étais un élève extrêmement assidu ; qui avait fait de Barbizon le berceau d’une
talents pour copier scènes pastorales ou je piochais l’académie, j’étudiais le classi- nouvelle école française du paysage. A
figures mythologiques impressionnèrent que, mais je n’ai pas obtenu la moindre Marlotte, un autre village des environs,

hors-sérien l 103
Capucines. Renoir y présente notamment années 1870-1880, Renoir n’est pas le
La Parisienne et La Loge, deux sujets typi- seul à douter – au point qu’on a pu parler
ques de la grande ville moderne, de sa d’une « crise de l’impressionnisme » –,
mode et de ses loisirs. Si la première toile mais il pousse plus loin que ses confrères
est peu appréciée, la seconde, en revan- la remise en cause. « Vers 1883 [en fait, dès
che, faitl’objet decommentaires élogieux. 1881], expliquera-t-il plus tard, il s’était
La presse est à nouveau partagée lors fait comme une cassure dans mon œuvre.
de la troisième exposition impression- J’étais allé jusqu’au bout de “l’impression-
niste de 1877. Le critique Paul Mantz juge nisme”, et j’arrivais à cette constatation
Renoir rencontre Lise Tréhot, de sept ans l’auteur du portrait de la comédienne que je ne savais ni peindre ni dessiner. En un
sa cadette, qui devient son modèle et sa Jeanne Samary « un peintre dont l’appren- mot, j’étais dans une impasse. »
maîtresse. C’est elle qui lui permet d’être tissage n’est pas terminé », qui « cher- Pour en sortir, il décide de se rendre
remarqué au Salon de 1868 avec sa pre- che péniblement comment la couleur doit dans la patrie de l’art classique, en Italie,
mière œuvre majeure, Lise à l’ombrelle. être étendue sur la toile », quand Georges où il n’est encore jamais allé. Il visite ainsi
L’année suivante, Renoir accompagne Rivière, il est vrai acquis à la cause, salue en quelques mois les villes de Milan,
Monetsurl’îledeCroissy.Unlieuétonnant dans l’ambitieux Bal du moulin de la Venise, Florence, Naples et Palerme.
vient d’y ouvrir : non loin d’une vieille péni- Galette une peinture qui fait enfin l’his- Mais c’est bien Rome qui l’enthousiasme
che amarrée sur laquelle on a construit un toire de son temps, « au lieu de secouer le plus, où il peut prendre toute la mesure
baraquement en bois peint, « on arrive à la la poussière des siècles passés ». Encore du génie de Raphaël : l’influence de
maison flottante au moyen d’une série de aujourd’hui, la toile apparaît, au côté de l’Urbinate se ressent nettement dans son
ponts fort pittoresques ». L’endroit a eu La Balançoire exposée la même année, portrait d’Aline en Baigneuse blonde. Son
droit à la visite du couple impérial, mais comme l’un des meilleurs exemples de style évolue fortement, non sans tâton-
c’est plutôt, sinon, un public populaire qui cette peinture claire et légère, moderne nements : « J’en suis encore aux pâtés, et
le fréquente, friand de baignades et de dans son sujet comme dans sa technique, j’ai quarante ans », écrit-il à son marchand,
pique-niques à la campagne. A plusieurs que l’Europe nous envie. PaulDurand-Ruel, assez sceptiquedevant
reprises, les deux amis travaillent en plein Pourtant, quelles qu’en soient les quali- les essais de son artiste.
© Luisa Ricciarini/opale.photo. © the Philadelphia Museum of Art. © Content DFY/Aurimages.

air, côte à côte, et réalisent avec leurs très tés, Renoir peine à vivre correctement de En 1887, après avoir travaillé plus de
comparables représentations de La Gre- sonart.Semontrerencoreaveclesimpres- trois ans dessus, Renoir expose en gale-
nouillère des toiles déjà impressionnistes. sionnistes lui semble un choix périlleux et rie ses Grandes Baigneuses. Si le dessin
La palette s’éclaircit, la touche se frag- il préfère revenir au Salon. En 1879, son et les carnations des figures évoquent
mente, les jeux de la lumière sur l’eau sont tableau Madame Charpentier et ses enfants la peinture d’Ingres, la composition
captés… Comme ébauchée, la composi- yestacceptéetremporteungrandsuccès. emprunte au sculpteur de Versailles
tion est d’une fraîcheur et d’une liberté L’époux de celle-ci, qui n’est autre que François Girardon ainsi qu’à François
singulières : la vie est là ! l’« éditeur des naturalistes » Georges Char- Boucher. Emblématique de sa période
Malgré la perte tragique de leur ami pentier, lui organise dans la foulée sa pre- « ingresque » (dite aussi « aigre » en rai-
Bazille, fauché à la bataille de Beaune- mière exposition individuelle dans les son de couleurs plus acides), le tableau
la-Rolande en 1870, Renoir et ses camara- bureaux de son journal, La Vie moderne. Ce
des de l’atelier Gleyre restent unis et moti- faisant, il lui ouvre les portes de la grande
vés pour concrétiser le désir qui est le leur bourgeoisie, qui, tel le banquier Cahen
depuis plusieurs années : exposer en d’Anvers avec le portrait de ses deux filles,
dehors du Salon, dont le jury s’obstine le se met à lui passer commande.
plus souvent à refuser leurs envois. C’est Néanmoins, si vient l’aisance financière,
ainsi qu’avec d’autres amis convaincus l’insatisfaction guette – et le magistral
de cette nécessité (Pissarro, Cézanne, Déjeuner des canotiers, où apparaît pour
Degas…), ils fondent une société qui la première fois sa nouvelle maîtresse
organise sa toute première exposition au Aline Charigot, constitue en quelque
printemps 1874, dans les anciens locaux sorte un adieu, au moins temporaire, à
du photographe Nadar, boulevard des l’impressionnisme. En ce tournant des

104 l nhors-série
est peu apprécié. Comme si ce mauvais plus prégnant. « La peinture est faite (…) particulièrement cher – le nu féminin en
accueil ne suffisait pas, le peintre subit pour décorer les murs », soutient-il, affir- plein air. A Matisse qui s’inquiète de sa
une crise de rhumatisme – la première mant qu’un tableau « doit être une chose souffrance à réaliser ses ultimes Baigneu-
d’une longue série – qui va jusqu’à lui aimable, joyeuse et jolie, oui, jolie ! ». ses, Renoir répond : « La douleur passe,
paralyser temporairement le visage. Après plusieurs automnes passés à mais la beauté demeure. » 3
Mais le découragement ne dure pas Essoyes, dans l’Aube, l’artiste s’installe en
et au début de la décennie 1890, son art 1907 définitivement dans le Sud, à Cagnes- Docteur en histoire de l’art,
évolue à nouveau pour retrouver la flui- sur-Mer, avec sa femme Aline et leurs trois Brice Ameille est responsable de
dité impressionniste et se parer de coloris enfants. Il y peint essentiellement des por- la médiation scientifique et culturelle
plus nacrés. Le rééquilibrage convainc traits (notamment de Gabrielle Renard, la de la bibliothèque et villa Marmottan.
cette fois pleinement : Durand-Ruel est nourrice de son fils Jean, le futur cinéaste) Il est l’auteur des Impressionnistes
rassuré et organise une grande rétros- et des nus, mais ses crises de rhumatisme et la peinture ancienne (Sorbonne
pective en 1892, tandis que l’Etat français sont de plus en plus violentes et handica- Université Presses, 2023).
réalise son premier achat en se portant pantes, si bien qu’il demande qu’on lui
acquéreur, pour le musée du Luxem- attache aux mains ses pinceaux.
bourg, de Jeunes filles au piano. Toujours plus célèbre et admiré – l’Alle- LA DOUCEUR DE PEINDRE
Plus souple et plus sensuelle, sa manière mand Julius Meier-Graefe publie une En haut : Le Déjeuner des canotiers,
se souvient désormais des artistes rococo monographie en 1911 –, Renoir tente une par Auguste Renoir, 1880-1881
qu’il a toujours aimés. « J’ai repris pour ne expériencedu côtéde la sculpture. Durant (Washington, The Phillips Collection).
plus la quitter l’ancienne peinture douce et cinq ans, de 1913 à 1918, en collaboration A califourchon sur une chaise,
légère… (…) c’est une suite aux tableaux avec Richard Guino, un jeune sculpteur Gustave Caillebotte fait face à Aline
du XVIIIe siècle », déclare Renoir à Durand- catalan, il crée ainsi plusieurs statues Charigot que Renoir épousera en
Ruel. Car l’érotisme polisson d’un Frago- mémorables, telle Venus victrix. 1890. Elle sera son principal modèle
nard ou d’un Boucher parle à cet amateur Très marqué par la peinture de Rubens, pendant sa période « ingresque » qui
de formes généreuses qui n’hésite pas à qu’il connaît depuis longtemps par le culmine avec Les Grandes Baigneuses
dire qu’il sait si une « fesse [est] finie » lors- Louvre mais qu’il a redécouverte à l’occa- (page de gauche, en bas, 1884-1887,
qu’il a « envie de taper dessus » ! Mais lui sion de voyages à l’étranger (l’Espagne Philadelphie, Philadelphia Museum of
plaît également, et tout autant, chez ces en 1892, l’Allemagne en 1896 et 1910), il Art). Page de gauche, en haut : Jeunes
artistes le sens de la décoration, qui reprend une dernière fois, avant sa mort filles au piano, par Auguste Renoir,
devient dans ses propres toiles de plus en en décembre 1919, un sujet qui lui est 1892 (Paris, musée d’Orsay).

hors-sérien l 105
LES AMIS DE LA FAMILLE
A gauche : Portrait d’Henry
Lerolle, par Auguste Renoir,
1895 (collection particulière).
A droite : Autoportrait
avec Christine et Yvonne Lerolle,
par Edgar Degas,
probablement 1895-1896
(New York, The Metropolitan
Museum of Art). Page
de droite : Yvonne et Christine
Lerolle au piano (détail),
par Auguste Renoir, 1897
(Paris, musée de l’Orangerie).

LES JEUNES FILLES EN FLEURS


En 1897, Renoir peint les deux filles de son ami Henry Lerolle.
Yvonne et Christine ne mèneront pas une vie aussi heureuse que
semblait le promettre le tableau. PAR DOMINIQUE BONA

Q uand Renoir peint ce tableau en 1897, à cinquante-six


ans, il n’est plus l’ouvrier de la peinture, le modeste
artisan de ses débuts. Sa notoriété est acquise et sa
cote à la hausse, comme celle de Monet. La bourgeoi-
sie lui commande des portraits qui arrangent ses affaires – il
qu’elle ne connaîtra pas. De jeunes écrivains la courtisent, Louÿs,
Valéry, entre autres, sont des hôtes réguliers. Et elle sera un jour
la grand-mère de l’écrivain Jean-Marie Rouart.
Yvonne, vingt ans, est l’aînée. Elle joue souvent à quatre
mains avec Claude Debussy, qui lui a dédié ses Images inédites.
n’est pas riche, ne vit que pour la peinture et les sensuelles Le compositeur, amoureux d’elle, trouve qu’elle ressemble à
lavandières ou baigneuses qui posent pour lui. Les jeunes filles Mélisande comme une sœur. Maurice Denis fera son portrait
au piano, thème banal de la peinture du XIXe siècle, Renoir en a en bleu et en trois aspects. Elle fait rêver tous les amis de son
déjà peint plusieurs, en réalisera d’autres, à des fins lucratives. père. Mais elle est déjà fiancée. Christine, peinte par Renoir
Mais ce tableau-là, il y est si fort attaché qu’il le gardera chez lui, en train de broder, ne va pas tarder à la suivre sur la voie du
dans son atelier de Montmartre, jusqu’à l’heure de mourir. mariage. Les deux sœurs épouseront deux frères : Eugène et
Au piano, ce sont deux sœurs, filles d’un peintre réputé en son Louis Rouart, fils du peintre et collectionneur Henri Rouart.
temps, Henry Lerolle. Grand ami de Renoir qu’il a connu chez C’est Degas qui a eu l’idée d’unir les deux familles, qu’il chérit
Berthe Morisot, il peint des intérieurs d’église dans des tons l’une et l’autre, mais ce célibataire endurci est un mauvais
© akg-images. © The Metropolitan Museum of Art/CC0. © Artothek/LA COLLECTION.

bruns à l’opposé des siens. Lerolle n’est pas un impressionniste. expert matrimonial. Il a, sans le vouloir, déclenché une spirale
Mais il les fréquente et il achète leurs œuvres. Sur les murs de son infernale. Alors qu’Yvonne et Christine avaient tout pour être
hôtel particulier du 20, avenue Duquesne, les chefs-d’œuvre se heureuses, peintes par Renoir aux couleurs idylliques de leur
bousculent : amateur d’un art audacieux et novateur, Lerolle, si jeunesse, c’est le malheur qui les attend, l’une avec un mari qui
classique lui-même, contemple des Degas, des Monet, des Mori- lui préférait les garçons, l’autre avec un mari volage. En 1897,
sot, un Gauguin, sous un plafond peint par Maurice Denis. Ainsi nul n’aurait pu leur prédire un pareil sort.
que son propre portrait par Renoir, réalisé en 1895, deux ans Après la mort de Renoir, en 1919, le tableau va errer avant
avant celui de ses filles. Sur le tableau qui représente celles-ci au d’être acheté par une veuve richissime, Domenica Walter-
piano, on peut reconnaître deux toiles de sa collection, signées Guillaume, qui l’ajoutera à la collection de feu son premier mari.
Degas : Danseuses sous un arbre, et Avant la course, cinq jockeys Héroïne diabolique d’un roman noir, soupçonnée d’avoir tué ses
au départ. Pour son propre tableau, Renoir a copié Degas ! deux maris et d’avoir commandité le meurtre de son fils, la belle
Beau-frère d’Ernest Chausson – les deux hommes ont épousé Domenica le cédera à l’Etat, avec toute sa collection, sur les
deux sœurs –, Lerolle, excellent violoniste, aime passer ses soi- conseils d’André Malraux, en échange d’un opportun non-lieu.
rées en musique. Le piano est chez lui le cœur du foyer : on fait C’est ainsi que les sœurs Lerolle au piano, jeunes et heureu-
cercle chaque soir autour du grand Pleyel. Yvonne Lerolle, en ses pour l’éternité, habitent désormais le musée de l’Orange-
robe blanche, aurait pu poursuivre une carrière de concertiste, si rie, où elles reçoivent les visiteurs avec leur sourire enfantin et
les règles sociales de la bourgeoisie ne la lui avaient interdite. Sa leur sonate silencieuse. Peut-être un air de Debussy ? 3
sœurChristine, enroberouge,avec sesjoues depommereinette,
se contente de tourner les pages de la partition. Elle est plutôt lit- Académicienne, Dominique Bona est l’auteur de Deux sœurs. Yvonne
téraire, lit Verlaine et Baudelaire en rêvant d’une émancipation et Christine Rouart, les muses de l’impressionnisme (Grasset, 2012).

106 l nhors-série
108
F nhors-série
photos : © akg-images. . © GrandPalaisRmn (musée d’Orsay)/Hervé Lewandowski.
VIOLON D’INGRES
Page de gauche : Henri Rouart
devant son usine, par Edgar
Degas, vers 1875 (Pittsburgh,
Carnegie Museum of Art).
A gauche : Femme jouant de la
guitare, par Henri Rouart, vers
1885-1890 (Memphis, Dixon
Gallery and Gardens). A droite :
La Terrasse au bord de la Seine
à Melun, par Henri Rouart, 1874
(Paris, musée d’Orsay).

L’homme couvert
de tableaux
Figure méconnue de la révolution impressionniste,
Henri Rouart fut le mécène infatigable de ses artistes.
La vente de sa collection témoigna en 1912
de leur consécration. PAR MICHEL DE JAEGHERE

S
ans doute ne s’est-il pas acquis, dans Cet amoureux de la lumière, à la voix huiles industrielles pour éclairer docks,
l’histoire de la peinture, la même douce, au caractère affable, soucieux quais de gares ou halls d’usines, ou
place que la plupart de ses amis. de réconcilier entre eux des peintres encore le système de réfrigération de la
Henri Rouart n’en participa pas moins, en prompts à se brouiller pour rien, que morgue de Paris. Il fut surtout l’inventeur
1874, à l’exposition fondatrice des Degas a immortalisé sous les dehors du « pneu », un système de transport
impressionnistes chez Nadar. Il y exposa d’un sévère bourgeois en chapeau haut rapide des messages dans la capitale par
onze œuvres : deux eaux-fortes, trois de forme, en tournée d’inspection voie pneumatique qui permettait de
aquarelles, six toiles : des paysages peints devant son usine, est pourtant resté faire parvenir en deux heures une lettre à
en Bretagne, dans la région de Melun, au dans l’ombre quand ses amis ont accédé son destinataire (le procédé serait, à la
Béarn ou dans la vallée de la Seine. Il se à une gloire universelle. « Ni l’ambition, fin des années 1930, au cœur de l’intrigue
joindrait à six des sept autres et devien- ni l’envie, ni la soif de paraître ne l’ont des Jeunes Filles de Montherlant). Cela lui
drait, plus encore, avec Gustave Caille- tourmenté, écrit Paul Valéry. (…) sa avait permis, fortune faite, d’abandon-
botte, qu’il avait lui-même amené à s’y modestie a fait que son œuvre person- ner à cinquante ans son métier d’ingé-
intéresser, l’un des principaux mécènes nelle, curieusement précise, est demeu- nieur pour se consacrer à sa véritable
du mouvement. Payant la location des rée presque inconnue et le bien de ses passion, la peinture.
locaux de l’une d’entre elles, achetant les seuls enfants. » On ne saurait mieux dire : Henri Rouart avait été à Louis-le-Grand
œuvres des peintres refusés à foison, les quand il faisait l’honneur de sa collection le condisciple d’Edgar Degas. Il était
prêtant pour permettre de multiplier à des visiteurs, il prenait soin de mas- devenu, dès sa jeunesse, l’ami de Millet
leurs expositions, faisant à Claude Monet quer ses propres tableaux pour ne pas et de Corot, dont il suivrait, à trente ans,
des avances financières, des dons aux se donner le ridicule de les mettre sur un les leçons de dessin. Il avait reçu, au
enfants de Sisley après sa disparition, ou pied d’égalité avec les chefs-d’œuvre lycée, une solide formation artistique et
participant largement à la souscription qui se déployaient sur les murs de son il avait pris l’habitude d’aller peindre sur
pour offrir au Louvre l’Olympia de Manet hôtel particulier. le motif lors de ses séjours dans sa mai-
afin de subvenir aux besoins de sa veuve, Né en 1833, polytechnicien, il avait créé son de campagne de La Queue-en-Brie.
il s’imposa, selon les termes de David sous le Second Empire une entreprise de On possède de lui des vues des bords de
Haziot dans le beau livre qu’il a consacré à constructions mécaniques, mis au point Seine d’une belle énergie, des paysages
sa famille (Le Roman des Rouart), comme des moteurs à vapeur aussi bien que le marqués par l’influence de l’école de Bar-
« un homme clé de l’impressionnisme ». « lucigène », une lampe qui brûlait des bizon, des natures mortes. Ils avaient été

hors-sérien L 109
© Artothek/LA COLLECTION. © The National Gallery of Art, Washington. © PHOTO JOSSE/LA COLLECTION.

jugés dignes d’être exposés aux Salons les servants des pièces d’artillerie. Ce vendredis, et, brillant causeur, ironique,
de 1868, 1869, 1870 et 1872. serait l’origine d’une amitié indéfectible amusant, caustique, Degas y était l’invité
La guerre de 1870 lui avait donné qui ferait de Degas, pour les Rouart, « le perpétuel. « Fidèle, étincelant, insuppor-
l’occasion de retrouvailles décisives. dieu de la famille ». table », raconte Paul Valéry, il « répand
Capitaine commandant une batterie sur Au lendemain de la débâcle, Henri l’esprit, la terreur, la gaieté. Il perce, il
les fortifications de Paris, il avait retrouvé Rouart se fit construire un splendide mime, il prodigue les boutades, les apolo-
Edgar Degas, son ancien condisciple, hôtel particulier dans la plaine Monceau, gues, les maximes, les blagues, tous les
depuis longtemps perdu de vue, parmi 34, rue de Lisbonne. Il y recevait tous les traits de l’injustice la plus intelligente, du

110 F nhors-série
goût le plus sûr, de la passion la plus
étroite, et d’ailleurs la plus lucide. Il abîme
les gens de lettres, l’Institut, les faux ermi-
tes, les artistes qui arrivent. (…) Je crois
l’entendre. Son hôte, qui l’adorait, l’écou-
tait avec une indulgence admirative,
cependant que d’autres convives, jeunes
gens, vieux généraux, dames muettes,
jouissaient diversement des exercices
d’ironie, d’esthétique ou de violence du
merveilleux faiseur de mots. »
Par lui, Henri Rouart fut mis en contact
avec les représentants de la peinture
nouvelle au moment même où éclatait la
révolution impressionniste.
En 1873, Renoir est refusé (comme Henri
Rouart l’est lui-même) au Salon pour
l’Allée cavalière au bois de Boulogne.
Rouart se rend le lendemain chez lui pour G ALOP D’ESSAI Page de droite : Allée cavalière au bois de Boulogne,
acheter la toile. Ce sera le début d’une par Auguste Renoir, 1873 (Hambourg, Kunsthalle). La toile fut achetée par
fabuleuse collection de tableaux. Elec- Henri Rouart au lendemain de son refus par le jury du Salon. Ci-dessus : L’Ile
trisé par les conversations passionnées et le pont San Bartolomeo, Rome, par Camille Corot, 1825-1828 (Washington,
qu’anime Degas à sa table, soucieux aussi National Gallery of Art). Ci-dessous : Crispin et Scapin, par Honoré Daumier,
de décorer son vaste hôtel, il allait amas- 1864 (Paris, musée d’Orsay). Henri Rouart possédait quatorze toiles de
ser de manière prodigieuse toiles, aqua- Daumier et quarante-sept de Corot.
relles, dessins et pastels. Familier de
Durand-Ruel, chez lequel il faisait de fré-
quents passages rue Laffitte, il achetait
aussi à l’occasion aux enchères (parfois
très au-delà du prix demandé, pour soute-
nir un peintre admiré, comme Manet) ou
de gré à gré à ses co-exposants comme
Monet, Renoir ou Berthe Morisot, ou à
ses amis Millet et Corot, auxquels il conti-
nuait de rendre des visites régulières. Il
avait ainsi acquis La Brune aux seins nus et
La Leçon de musique de Manet, La Pari-
sienne de Renoir, Sur la terrasse de Berthe
Morisot, huit Courbet, quatorze Daumier,
douze Delacroix, quarante-sept Corot
(dont Tivoli, les jardins de la villa d’Este,
Jeune femme à la robe rose, La Dame en
bleu), quatorze Millet, un Gauguin (connu
en 1894 après son retour de Polynésie),
cinq Monet, cinq Cézanne, des Boudin,
des Pissarro, un Toulouse-Lautrec, mais
aussi des maîtres anciens : Velázquez,
Greco, Philippe de Champaigne, Chardin,

hors-sérien L 111
DE LA MUSIQUE AVANT TOUTE CHOSE
Ci-contre : Leçon de musique, par Edouard Manet, 1870 (Boston,
Museum of Fine Arts). En bas : le salon d’Henri Rouart (1833-1912),
industriel et collectionneur (collection de Jean-Marie Rouart).
Page de droite : Danseuses à la barre, par Edgar Degas, 1877 (New York,
The Metropolitan Museum of Art). L’œuvre avait été donnée par
le peintre à Henri Rouart en échange d’un pastel qu’il lui avait emprunté
pour le corriger et qu’il avait fini par détruire.

Ses amis se désolaient, dit-on, qu’il eût tableaux avait préféré être, après tout,
accroché sur les murs de son hôtel « tant couvert de femmes.
d’horreurs ». Jacques-Emile Blanche tien- Henri Rouart s’était marié à Hélène
drait au contraire qu’ils composaient Jacob-Desmalter, la petite-fille de l’ébé-
chez lui la plus élégante des musiques niste de Napoléon, et l’arrière-petite-fille
de chambre. Gide y amènerait Hugo de celui de Marie-Antoinette (elle avait
von Hofmannsthal. prématurément disparu, en 1886, à seu-
Fragonard. Pas moins de cinq cents toiles, Arrière-petit-fils d’Henri, Jean-Marie lement quarante-quatre ans). L’un de
quatre cents dessins, aquarelles et pas- Rouart a évoqué dans un livre étincelant leurs fils, Ernest, peintre lui-même (il
tels, accrochés à touche-touche, au point de couleurs, de gaieté et de mélancolie avait été l’élève de Degas), avait épousé
que les murs des trois étages de sa maison (Une jeunesse à l’ombre de la lumière), les Julie Manet, fille de Berthe Morisot et
en étaient couverts, qu’il y en avait jusque liens multiformes noués par son arrière- héritière de son oncle Edouard ; deux
dans l’escalier. grand-père avec les géants du milieu autres (Eugène et Louis), Yvonne et
© 2024 Museum of Fine Arts, Boston. All rights reserved./Anonymous Centennial gift in memory of Charles Deering/Bridgeman Images.

Moins de Degas (quatre toiles et huit artistique de la fin du XIXe siècle et des Christine, les filles d’Henry Lerolle (lui
pastels) que l’on ne s’y attendrait – son débuts du XXe, qui associèrent dès lors sa aussi peintre et collectionneur, ami de
ami lui avait dit : « Tu viens à l’atelier et tu famille à la peinture moderne au point de Maurice Denis), que Renoir a immortali-
prends ce que tu veux » ; il n’avait pas sou- faire d’elle une passion obsessionnelle sées au piano. C’est Degas, célibataire
haité, par délicatesse, le prendre au mot, et d’apparaître à ses membres comme endurci, qui avait organisé le double
préférant passer par l’intermédiaire de une fatalité parfois étouffante. Ses
Durand-Ruel pour faire l’acquisition de grands-oncles avaient gardé de la
quelques-uns de ses tableaux : Chez la vieillesse de Degas, devenu grincheux, le
modiste, Sur la plage, Au café-concert, pire des souvenirs : il les pinçait parfois,
sans parler de ses propres portraits, de enfants, jusqu’au sang. Ils en tireraient
celui de sa femme et de ses enfants. argument à la mort de leur père, à
Degas lui avait emprunté un jour un de soixante-dix-huit ans, en 1912, pour se
ses propres pastels. Malcontent, il avait séparer de tableaux qui leur fichaient,
voulu le retoucher, s’y était mal pris, disaient-ils, le cafard. La vente rapporta
avait fini, par colère, par le détruire, au 6 millions de francs, somme inouïe pour
grand désespoir de son propriétaire. Le l’époque, et qui manifestait la reconnais-
peintre lui avait donné en compensation sance dont bénéficiait désormais la pein-
l’un de ses chefs-d’œuvre, Danseuses à la ture moderne. Degas y assista presque
barre. Comme il voulait à nouveau y tou- aveugle. Il sourit à l’idée qu’on s’était
cher pour en supprimer l’arrosoir, qu’il arraché ses Danseuses à la barre pour
trouvait désormais « idiot », son ami s’y 435 000 francs. « Je crois que celui qui a
était opposé, menaçant de cadenasser peint ce tableau n’est pas un imbécile,
le tableau. Sur ses murs, on ne trouvait dit-il, mais que celui qui l’a acheté ce
en revanche aucun Carolus-Duran, prix-là est un con. » Le Louvre préempta
aucun Bouguereau, aucun Gérôme alors La Dame en bleu de Corot, Crispin et Sca-
© Collection Jean-Marie Rouart.

même qu’ils triomphaient au Salon et pin de Daumier, Le Poêle de Delacroix.


dans les journaux. Certaines toiles furent rachetées par la
Henri Rouart s’était fait aménager pour famille. Grand-père de Jean-Marie et
lui-même dans une pièce à plafond haut infatigable coureur de jupons, Louis
un immense atelier, où il achevait les toi- Rouart braderait le portrait de sa femme
les qu’il avait esquissées en plein air, lors par Renoir et celui de sa mère par Degas
de ses séjours à la campagne. Il était, lui pour financer ses escapades galantes en
aussi, couvert de tableaux. Italie. Le fils de l’homme couvert de

112 F nhors-série
mariage. La cousine de Julie, Jeannie avec les habitudes artistes, au prix d’un A lire : • Le Roman des Rouart
Gobillard, avait épousé quant à elle Paul certain décalage vis-à-vis d’un milieu social (1850-2000), de David Haziot,
Valéry. Eugène Rouart serait l’intime et dont on ne partageait plus guère les pré- Fayard, 2012, 412 pages, 24 €.
© The Metropolitan Museum of Art/CC0.

le compagnon de débauche de Gide et occupations. A table, et bien longtemps • Une jeunesse à l’ombre de la lumière,
d’Henri Ghéon. Louis Rouart, le plus après la mort d’Henri Rouart et de ses de Jean-Marie Rouart,
jeune de la fratrie, l’ami de Barrès et de amis, la conversation y porterait invaria- Folio, 2002, 432 pages, 9,90 €.
Gide. En marge de ses frasques senti- blement sur Degas, Corot, Daumier, • Une famille dans l’impressionnisme,
mentales, il consacrerait l’autre partie de Manet, avec quelques incursions vers de Jean-Marie Rouart, extraits
sa vie à la défense d’un art chrétien Giotto, Rembrandt, Velázquez, Goya, tan- illustrés d’Une jeunesse à l’ombre
réconcilié à la modernité sous les auspi- dis que sur les murs, les taches blanches de la lumière, Gallimard, 2016,
ces de Puvis de Chavannes. porteraient la trace des tableaux sacrifiés 168 pages, 25 €.
Danscecaravansérail,lesmanièresbour- et vendus, comme la marque d’un passé
geoises avaient fini par faire bon ménage glorieux, et désormais révolu. 3

hors-sérien L 113
Les écrivains
à la rescousse
Si les impressionnistes furent souvent incompris en 1874,
ils trouvèrent en Zola, Mallarmé et quelques autres
des alliés qui annoncèrent, accompagnèrent et encouragèrent
leur sursaut artistique. PAR MARIE ZAWISZA

I l fut un temps où l’on refusait de reconnaître des femmes ou


des forêts dans les tableaux de Renoir. Et puis, un jour, on a
regardé le monde à travers eux. « Des femmes passent dans
la rue, différentes de celles d’autrefois, puisque ce sont des Renoir,
ces Renoir où nous nous refusions jadis à voir des femmes (…). Tel
levant de Monet, suscitèrent le scandale, et la raillerie du critique
Louis Leroy sur le terme d’« impression » dont il qualifie leur pro-
duction. Pour qu’éclate au grand jour et soit reconnue cette
« catastrophe géologique » qui finirait par balayer l’art officiel, il
fallut de longues années, et le soutien de nombre d’écrivains,
est l’univers nouveau et périssable qui vient d’être créé. Il durera jus- combattant aux côtés des peintres, à la pointe de la plume…
qu’à la prochaine catastrophe géologique que déchaîneront un En garde ! Prêts ? Allez ! En 1874, donc, il faut encore être
nouveau peintre ou un nouvel écrivain originaux », écrit Marcel adoubé par le Salon pour faire carrière. Les artistes qui veulent
Proust dans Le Côté de Guermantes. En ce début de XXe siècle, donner la preuve de leur talent et obtenir des commandes publi-
l’écrivain acte par ces quelques phrases la victoire des impres- ques doivent se conformer aux règles fixées par l’Académie des
sionnistes sur ceux qui les conspuaient pour défendre l’art offi- beaux-arts, formée de membres élus à vie et choisis pour leur res-
ciel des Salons. On célèbre aujourd’hui le 150e anniversaire de la pect de la tradition, suivre son enseignement basé notamment
catastrophe géologique qu’ils provoquèrent, ce 15 avril 1874, sur la copie de l’antique, et participer au Salon officiel qu’elle
où une trentaine d’artistes méconnus exposèrent leurs tableaux organise.Or,dansceXIXe sièclemouvementé,aucoursduquella
dans l’ancien atelier du photographe Nadar, boulevard des société s’industrialise, un certain nombre d’artistes ne s’intéres-
Capucines : leurs œuvres, parmi lesquelles Impression, soleil sent plus à la représentation de scènes bibliques, mythologiques

114 l nhors-série
© PHOTO JOSSE/LA COLLECTION. © Fineart/opale.photo.
ouhistoriques :ils veulent donner à voir lemondequiles entoure. La bataille pour la modernité était engagée. Dans les années
« Nos artistes doivent trouver la poésie des gares, comme leurs pères 1860, Baudelaire s’était lié avec un jeune peintre qui ferait
ont trouvé celle des forêts et des fleuves », écrit Emile Zola. La pein- bientôt scandale : Edouard Manet. De même que le peintre
ture, la poésie et la littérature, comme l’amour pour Rimbaud, représente la maîtresse du poète, Jeanne Duval, sans l’idéali-
sont à réinventer. Il faut être absolument moderne ! ser ni cacher son infirmité, le poète met en scène le peintre dans
Mais le vieux monde résiste, et le combat à mener sera ardu. un poème en prose, La Corde, qu’il lui dédicace, sans faire de lui
Pour les artistes qui décident de défendre la modernité en un infaillible et glorieux héros…
dehors des circuits officiels, les expositions ne suffisent pas. Forger une nouvelle esthétique, voilà qui unit alors peintres,
Ils ont besoin du soutien non seulement des marchands, mais écrivains et poètes. En 1863, lorsque Edouard Manet avait osé
aussi des critiques, qui donnent un écho à leur travail. La représenter une femme nue en compagnie d’hommes habillés
presse, en plein essor, joue en effet alors un rôle considérable. dans Le Déjeuner sur l’herbe, un aspirant écrivain, Emile Zola,
Pour les écrivains, elle représente un moyen non seulement en train de faire ses armes dans la presse, avait pris la plume
d’affirmer ce en quoi ils croient, mais aussi de gagner, eux pour défendre le tableau contre les attaques et les moqueries
aussi, une certaine notoriété… débridées qu’il suscitait : « Ce qu’il faut voir dans le tableau, ce
Voici donc peintres et écrivains frères d’armes ! Des hommes n’est pas un déjeuner sur l’herbe, c’est le paysage entier, avec ses
de lettres révèlent, décrivent, soutiennent le bouleversement vigueurs et ses finesses, avec ses premiers plans si larges, si solides,
pictural dont ils sont les témoins… Dès 1855, Baudelaire avait et ses fonds d’une délicatesse si légère ; c’est cette chair ferme,
donné l’assaut par une phrase qui aurait pu devenir l’un des
slogans de la révolution en cours : « Le beau est toujours bizarre ».
En 1859, tandis que le poète s’émerveillait des ciels d’Eugène U N CURIEUX TABLEAUTIN En haut : Stéphane
Boudin, qui serait un des maîtres de Monet et participerait à la Mallarmé, par Edouard Manet, 1876 (Paris, musée
première exposition impressionniste en 1874, son ami Théo- d’Orsay). Pendant une dizaine d’années, jusqu’à la mort
phile Gautier, à qui il avait dédié Les Fleurs du mal, remarquait du peintre en 1883, les deux hommes entretinrent une
un peintre singulier, Charles-François Daubigny, dont on disait étroite amitié nourrie d’échanges quotidiens sur la
qu’un petit bateau lui servait d’atelier : « ses tableaux sont des peinture, la littérature, la nouvelle esthétique, en passant
morceaux de nature coupés et entourés d’un cadre d’or », remar- par les chats ou la mode féminine. Manet avait peint
qua-t-il. Des morceaux de nature coupés et entourés d’un ce « curieux tableautin » – ainsi que Mallarmé le qualifiait –
cadre ? « Il ne choisit pas, il ne compose pas, il n’ajoute ni n’éla- en remerciement d’un article en anglais paru dans
gue », observait et expliquait l’écrivain au sujet de celui qui refu- The Art Monthly Review, dans lequel le poète avait fait son
sait de représenter une nature idéalisée et qui, par sa rencontre éloge. Page de gauche : Canotiers ramant sur l’Yerres,
avec Monet en 1870, ouvrirait la voie à l’impressionnisme… par Gustave Caillebotte, 1877 (collection particulière).

hors-sérien l 115
de Banville, Coppée, et Anatole France. Aussi prend-il dans les
journaux la défense de la peinture de Manet contre les attaques
des bien-pensants : « M. Manet a tenté depuis deux ans de don-
ner, en maître et en précurseur, la note exacte du mouvement
moderne de la peinture française (à la tête duquel il est) dans de
grandes études du plein air », écrit le poète.
Mais le combat qui mènera à la reconnaissance des impres-
sionnistes ne se joue pas seulement dans la presse. Car la révo-
lution du regard qui s’opère après la première exposition
impressionniste s’épanche aussi dans la littérature. Huysmans
remarque ainsi la parenté de la Nana de Manet avec celle de
L’Assommoir de Zola, en 1877 : « Le sujet du tableau, le voici :
Nana, la Nana de L’Assommoir, se poudre le visage d’une fleur
modelée à grands pans de lumière ». Pour le remercier et témoi- de riz », écrit-il. De même, en 1881, l’année où Auguste Renoir
gner sa reconnaissance à Zola qui avait aussi soutenu sa scan- peint Le Déjeuner des canotiers, Maupassant publie une nou-
daleuse Olympia, Edouard Manet réaliserait un portrait du velle intitulée La Femme de Paul, qui se déroule à La Gre-
jeune homme de lettres, qui qualifiait d’ailleurs l’artiste de nouillère, célèbre établissement de canotage aux abords de
« naturaliste ». « Enfin, voilà donc de la peau, de la peau vraie, sans Paris, surnommé « Trouville des bords de Seine », fréquenté par
trompe-l’œil ridicule », se réjouit Emile Zola en 1868, six mois Monet et Renoir dès 1869. Lorsque l’écrivain évoque « les fem-
après la publication de son roman Thérèse Raquin, aussi mal mes, en claire toilette de printemps », et les rameurs « bras nus et la
accueilli par la critique que les tableaux de son ami peintre. Il poitrine bombée, posant pour la galerie, une galerie composée de
avait alors vingt-huit ans, Manet trente-six. Lui aussi, en des- bourgeois endimanchés », c’est la peinture de Renoir qu’il sem-
cendant dans les mines, en observant la vie dans les campa- ble décrire. Ses rameurs évoquent ceux de Gustave Caillebotte.
gnes, dans les villes, leurs ruelles sordides comme leurs grands Son bal, une toile de Degas. L’écrivain partage avec les peintres
magasins, chercherait à dire la « peau vraie, sans trompe-l’œil modernes le goût pour les parties de campagne, le canotage et
ridicule » de ses personnages. Zola et Manet étaient alors tous les longues promenades sur les côtes normandes, où il rencon-
deux au début de leur carrière : le public ne les comprenait tre Monet, qu’il voit prendre « à pleines mains une averse abattue
guère et ils étaient mal aimés. Dans son ouvrage L’Impression- sur la mer, et la jet[er] sur sa toile », comme lui-même tente de la
nisme littéraire (éd. Presses universitaires de Vincennes), Virgi- jeter dans ses pages – au début d’Une vie, par exemple, où « le
nie Pouzet-Duzer explique comment « ces artistes ont recherché ciel bas et chargé d’eau sembl[e] crevé, se vidant sur la terre, la
une autre manière de représenter le réel que celle de leurs aînés. délayant en bouillie, la fondant comme du sucre ».
Et c’est l’impressionnisme qu’esquissa Manet tandis que Zola Les écrivains, défenseurs et illustrateurs inconditionnels
inventa le roman expérimental naturaliste ». de la peinture impressionniste donc ? Pas si vite. Leurs obser-
Artistes et écrivains se lient d’amitié, se retrouvent alors pour vations peuvent être nuancées, grinçantes, voire hostiles. A
palabrer dans les cafés, comme celui de la Nouvelle Athènes, l’occasion de l’un de ses fréquents séjours à Paris, Henry
place Pigalle, dans les ateliers des artistes, sur les bords de James visite en 1876 la deuxième exposition impressionniste
Seine, chez les uns et chez les autres. Comme Emile Zola, et exprime son scepticisme au sujet de « l’exposition du petit
Stéphane Mallarmé se lie ainsi avec Edouard Manet, dont il groupe des Irréconciliables ». Le choc de la découverte de leurs
admire la peinture. Ensemble, le peintre et le poète – par œuvres lui fait prendre la plume, dans le New York Tribune,
ailleurs professeur d’anglais – publient une traduction illustrée pour alerter ses compatriotes des dangers de cette esthétique :
du Corbeau d’Edgar Allan Poe. En 1876, Manet illustre de ses pour les impressionnistes, écrit-il, « la beauté (…) est ce que le
gravures un long poème de Mallarmé, L’Après-midi d’un faune, surnaturel est pour les positivistes : une notion métaphysique qui
monologue d’un faune entouré de nymphes, qui se présente ne peut que nous attirer dans la confusion et qu’on doit laisser de
comme une succession d’images. Stéphane Mallarmé, qui côté ». Même incompréhension de la part de Léon Tolstoï, qui
tente d’inventer une langue nouvelle en pulvérisant les codes reconnaîtra dans son ouvrage Qu’est-ce que l’art ? (1898) que
et la structure de la phrase, ne rentre guère dans les catégories l’art moderne lui échappe : « les sentiments semblent élevés, mais
esthétiques de l’époque, pas plus que Manet : son poème est il est impossible de comprendre ce qui se passe, où l’action se
refusé par Le Parnasse contemporain, alors placé sous l’autorité passe et quel personnage évolue ».

116 l nhors-série
Certains alliés de la première heure changent de point de vue
sur cette peinture révolutionnaire, dont ils se défient désormais.
Ainsi Joris-Karl Huysmans, qui avait pourtant été un des défen-
seurs des œuvres impressionnistes, comme de L’Assommoir de
Zola : ses premiers romans s’inscrivaient alors dans la veine
naturaliste portée par son aîné. Mais lorsqu’il se lance, quelques
années plus tard, dans l’écriture d’A rebours, roman à travers
lequel il s’éloigne du naturalisme en racontant la vie retirée du
monde de son antihéros Des Esseintes, esthète maladif et déca-
dent, Huysmans se montre beaucoup plus réticent face aux
audaces impressionnistes : « Observant que, dans un jardin, par
exemple, l’été, la figure humaine, sous la lumière filtrant dans des
feuilles vertes, se violace (…), ils ont badigeonné des visages avec
des grumeaux de violet intense, appuyant pesamment là ou la
teinte était à l’état de soupçon, où la nuance perçait à peine ». Zola
© The Cleveland Museum of Art. © GrandPalaisRmn (Château de Versailles)/Hervé Lewandowski. © Leonard de Selva/Bridgeman Images.

lui-même finit par prendre ses distances avec les impression-


nistes… « J’étais alors ivre de jeunesse, ivre de la vérité et de l’inten-
sité dans l’art, ivre du besoin d’affirmer mes croyances à coups de
massue », écrit-il en 1896 : « c’était l’audace du moment, le dra-
peau qu’il s’agissait de planter sur les terres ennemies ». Il faut dire
qu’entre-temps, en 1886, il a publié L’Œuvre : le roman, qui
s’achève par le suicide du peintre Claude Lantier, dans le vain
combat duquel les impressionnistes ont reconnu le leur, a scellé
sa rupture avec ses anciens frères d’armes…
Mais les impressionnistes ont-ils encore besoin de sa plume ?
Après 1886, le groupe se sépare : il n’y aura plus d’exposition
« impressionniste ». Nombre de peintres qui ont participé au
mouvement ont gagné une notoriété, et peuvent vivre de leur
art. Le combat, déjà, est gagné. Et l’on observe bientôt que
« des femmes passent dans la rue, différentes de celles d’autrefois,
puisque ce sont des Renoir, ces Renoir où nous nous refusions
jadis à voir des femmes »… 3
A lire : Correspondances impressionnistes, présentées par Pascal Bonafoux,
Editions Diane de Selliers, 2008, 2 vol. sous coffret, 464 pages, 65 €.

L ES ARTS ET LES LETTRES Page de gauche,


à gauche : Charles Baudelaire, gravure d’Edouard
Manet, 1865 (The Cleveland Museum of Art). Face aux
critiques qui s’étaient déchaînées devant son Olympia,
en 1865, Manet, en proie au doute, avait écrit à son
ami : « J’aurais voulu avoir votre jugement sain sur mes
tableaux car tous ces cris agacent, et il est évident qu’il
y a quelqu’un qui se trompe. » Page de gauche, à droite :
Joris-Karl Huysmans, par Jean-Louis Forain, vers
1878 (Paris, musée d’Orsay). Le pastel est dédicacé
« A mon ami Huysmans ». Ci-contre : Nana (détail),
par Edouard Manet, 1877 (Hambourg, Kunsthalle).
C’EST UN TROU
DE VERDURE OÙ CHANTE
UNE RIVIÈRE Le Printemps,
Chatou, par Auguste Renoir,
vers 1873 (Londres, The
Courtauld Gallery). Le peintre
découvrit les berges de Chatou
en 1868 : « J’étais toujours fourré
chez Fournaise », racontera-t-il,
trouvant que Chatou était
« l’endroit le plus joli des
alentours de Paris ».
© akg-images.
L’école
buissonnière PAR MICHEL BERNARD
Plus qu’une thématique privilégiée ou que le cadre
de recherches picturales, le paysage tint le rôle de prima donna
dans le vaste opéra impressionniste.
“Il faut que les objets (…) soient enveloppés

J
« e commence par le ciel », disait Sisley. ils voulaient éclaircir la palette, conserver l’éclat
Quand l’Anglais amoureux de la France de la pâte extraite du tube, sa fraîcheur, faire
esquissait le feuillage des arbres, leurs pénétrer plus largement l’évidence du jour sous
branches basses trempant dans la Seine, les arbres. L’art du dégradé, science des acadé-
la barque attachée au ponton, les façades des mies, était un artifice, un rabâchage de vieux
villas et leurs reflets dans l’eau, les nuages croûtons. L’observation de la nature, cul dans
qu’il venait de peindre avaient glissé plus loin l’herbe, leur montrait au soleil les oppositions
et changé de forme. La lumière aussi avait violentes entre les couleurs, des ombres d’un
changé. Saisir l’insaisissable… noir, d’un gris incertains, contaminés par le bleu
L’atelier de la rue de Vaugirard où Charles du ciel, le vert des feuilles, le jaune des renoncu-
Gleyre, honorable peintre suisse, donnait ses les et des pissenlits. Il avait fait très beau cette
leçons, était orienté au nord. Tous les ateliers semaine de Pâques et ce mois d’avril 1863. Ils
de Paris se trouvaient ainsi disposés parce que travaillaient tout le jour, le soir, au coin du feu, se
© The Art Institute of Chicago. © Christie’s/Artothek/LA COLLECTION.

la lumière naturelle versée par les verrières de montraient leurs essais et causaient en tirant sur
ce côté-là était stable. Stable, neutre et grise. la pipe. Monet, que les chefs-d’œuvre du Louvre
Quel extraordinaire hasard avait réuni parmi aux coloris éteints par le vieillissement des ver-
une quarantaine d’élèves, dans la grande salle nis et l’encrassement des poussières faisaient
où se gelait un modèle nu, cet hiver 1862- fuir, était le plus véhément. Il se moquait des lois
1863, Claude Monet, Auguste Renoir, Alfred de la représentation et ne croyait que ce qu’il
Sisley et Frédéric Bazille ? Ils avaient sympa- voyait, tout ce qu’il voyait. Ils voulaient faire la
thisé, rapprochés par leur admiration pour révolution. Elle était dans l’œil.
Corot et Courbet, maîtres du paysage moderne. Enfant du Havre, initié à la peinture par
Au début du printemps, n’y tenant plus, Monet Eugène Boudin et Johan Barthold Jongkind,
entraîna le grand Bazille en lisière de la forêt Monet avait baigné dans les horizons légers,
de Fontainebleau pour y travailler en plein opalescents du bord de la Manche et les avait
air, en pension à l’auberge du Cheval Blanc de étudiés. De son récent service militaire en Algé-
Chailly-en-Bière. Renoir et Sisley suivirent ; la rie, dans la cavalerie légère, il conservait le sou-
peinture bucolique était à la mode, la vie à la venir d’un pays éblouissant, où la chaleur fait
campagne, pas chère. trembler la terre et lever des images sur l’hori-
BUCOLIQUE En transportant leurs chevalets et leurs boîtes zon. Bazille, récemment débarqué de Montpel-
En haut : Paysage à Chailly, de couleurs à l’extérieur, les jeunes peintres lier, son accent languedocien tempéré par une
par Frédéric Bazille, 1865 cherchaient la réalité. Ils rencontraient mille dif- éducation de grand bourgeois, avait la nostal-
(Chicago, The Art Institute ficultés.Peindrecequisevoitsurplace,oui,mais gie des murailles frappées par le soleil, des toits
of Chicago). Cédant à le vent, les variations de la météo, le passage des rose pâle, des étendues gris-vert, vignes et gar-
l’appel de la peinture en nuages, leurs jeux de cache-cache avec le soleil rigues, d’où fusaient les chandelles noires des
plein air, Bazille, entraîné qui s’élève, s’abaisse et se couche… Ce qui ne se cyprès. Sisley, fils de négociant britannique, né
par Monet, avait, dès 1863, voitpas,quiestdansl’air,estaussivraiquecequi dans un quartier parisien, avait admiré les
pris pension dans ce village se voit, et le modifie. Les artistes qui les avaient tableaux de Turner au cours d’études commer-
situé en lisière de la forêt de précédés, Millet, Daubigny, Rousseau, Díaz, ciales à Londres. Il était rentré à Paris au bout
Fontainebleau. Ci-dessus : peintres de Barbizon, le hameau voisin, avaient de quatre ans. L’Ile-de-France et la coulée lumi-
Le Pont de chemin de fer réglé la question à leur façon : réalisme et poé- neuse de la Seine au milieu lui manquaient.
à Argenteuil, par Claude sie. Les nouveaux venus estimaient ces prédé- Renoir avait grandi au bord.
Monet, 1873 (collection cesseurs – c’était toujours mieux que les scè- L’éclaircissement du paysage, de l’école de
particulière). nes mythologiques ou historiques de Gérôme, Barbizon à la génération suivante, était plus
Cabanel, Meissonier ou Bouguereau appréciés qu’une affaire de goût. Il exprimait un rapport
de Napoléon III –, mais voulaient faire autre- différent au monde, à la société contempo-
ment, à leur manière. Ils la cherchaient dans les raine. Millet et ses disciples avaient la nostalgie
sous-bois et les clairières. Une chose était sûre, de la campagne d’autrefois, sans usines, sans

120 l nhors-série
UN NOUVEAU SOUFFLE

de lumière, comme ils le sont dans la nature.”


Alfred Sisley

machines, sans villégiatures bourgeoises, sans boulevards, passants, camelots, fiacres, réver-
touristes, sans peintres… Leur imaginaire était bères et enseignes. Dans la figuration de ces
nourri de Virgile, de Jean-Jacques Rousseau, de scènes de la vie moderne, ils appliquaient le
George Sand. Une bergère, une vache, un étang, principe formulé par Sisley : « Il faut que les
un vieux chêne… Leurs sujets favoris expri- objets soient rendus avec leur texture propre, il
maient un équilibre immuable, un idéal d’har- faut encore et surtout qu’ils soient enveloppés
monie entre l’homme et la nature, un âge d’or, de lumière, comme ils le sont dans la nature. »
l’innocence du monde. Ils faisaient semblant Les acheteurs potentiels préféraient pourtant
d’ignorer que la société rurale d’avant la Révolu- les paysages rustiques, les dimanches au bord
tion n’existait plus que dans des réduits géogra- de l’eau, aux vues citadines que leur propo-
phiques, des délaissés du temps, loin de Paris. saient quotidiennement leurs fenêtres.
L’éclairage de leurs tableaux venait du passé. La première liaison ferroviaire destinée au
Arrivés par le train, celui qui depuis une dou- transport de voyageurs, ouverte en 1837, allait
zaine d’années desservait Fontainebleau au de Paris à Saint-Germain-en-Laye. Elle indi-
départ de la gare de Lyon, Monet et ses amis quait cette ligne de fuite qui, promettant la mer,
prenaient la campagne telle qu’elle apparais- est aujourd’hui encore la plus embouteillée. De
sait dans la fenêtre d’un wagon de troisième ce côté, la grande ville aspirait au grand large,

© Bridgeman Images. © akg-images/Laurent Lecat.


classe. L’appareillage de briques élancé d’une faisait converger les rêves d’évasion. Les Pari-
cheminée fumante entrait dans le cadre comme siens passant les ponts d’une rive à l’autre tour-
le clocher de l’église, les arches métalliques des naient leur regard vers le couchant, vers les
passerelles, comme les voûtes de pierre des hauteurs de Saint-Cloud derrière lesquelles
vieux ponts, la locomotive, comme la charrette, disparaissait le soleil du soir. Les jeunes pein-
le poteau télégraphique, comme le peuplier, le tres suivirent les rails et le cours louvoyant du
débardeur, comme le pêcheur à la ligne. Ils fleuve. Entre 1866 et l’exposition impression-
prenaient le monde comme il était, le nouveau niste de 1874, les titres de leurs tableaux sont
mêlé à l’ancien, sans hiérarchie. une topographie de la banlieue ouest. Bougi-
val, Louveciennes, Voisins, Port-Marly, Marly-
UN TERRAIN D’APPRENTISSAGE le-Roi, La Celle-Saint-Cloud, Chatou… Chatou
La forêt de Fontainebleau ne fut pour les pein- où Derain, trente ans plus tard, avant d’y inven-
tres pas encore désignés du nom d’« impres- ter avec Vlaminck le fauvisme, la couleur à CHRONIQUE
sionnistes » qu’un terrain d’apprentissage sur l’état sauvage, recevra ses premières leçons du DE LA VIE ORDINAIRE
les traces d’aînés respectés. Ils y firent plu- père Jacomin, un vieux paysagiste attaché à ce En haut : Train dans
sieurs séjours pendant deux ou trois ans avant bord de Seine depuis la grande époque. Tous la campagne, par Claude
de chercher des lieux moins représentés, un ces villages, dont les noms chantent un poème Monet, vers 1870 (Paris,
territoire à eux, proche de Paris. Ils habitaient de l’ancienne France, tiennent dans un méan- musée d’Orsay). Dans une
dans la capitale, là se décidait et se construisait dre, celui de Saint-Germain-en-Laye. nature bien ordonnée, le
un destin d’artiste. Bazille, fils de famille dispo- Il y a un ciel d’Ile-de-France. Il est animé d’un chemin de fer ne fait encore
sant de ressources confortables, hébergeait courant océanique dominant, de l’ouest vers qu’une timide apparition
ses camarades au besoin. l’est, de la mer vers le continent, de l’Atlantique avec ses wagonnets visibles
Ils travaillaient parfois sur les quais, Renoir et la Manche vers les monts de Champagne et seulement en partie et
en particulier, qui commença à gagner sa vie l’Argonne, modestes reliefs, noirs de bois, à la locomotive dont on ne
en ornant des assiettes de porcelaine dans l’autre bout du Bassin parisien. Ce ciel voyageur soupçonne la présence que
une fabrique proche du Pont-Neuf. Les fêtes perd ses qualités maritimes en progressant vers par le panache de fumée
des débuts de la République, bals populaires, l’intérieur des terres. Les nuages s’épaississent, qu’elle recrache. Ci-dessus :
kiosques à musique, guinguettes, rues empa- s’alourdissent, s’assombrissent. Leurs opulen- La Barque pendant
nachées de tricolore les attirèrent. Caille- ces gazeuses semblent se déplacer plus lente- l’inondation, Port-Marly,
botte, Monet placèrent leurs toiles sur des bal- ment, s’agrègent en masse homogène, tassent par Alfred Sisley, 1876
cons parisiens pour capter l’animation des l’horizon et réduisent les perspectives. (Paris, musée d’Orsay).

hors-sérien l 121
Le tropisme vers l’ouest des jeunes peintres Les hivers de cette période furent particuliè-
s’affirma en même temps que leurs personnali- rement rigoureux. Images et témoignages sur
tés et leur style. Monet revenait périodiquement le siège de Paris, de septembre 1870 à fin jan-
travailler sur les côtes de la Manche, plages de vier 1871, en conservent le douloureux souve-
galets, vagues fouettées et falaises de craie, où nir. L’apparition de la neige sur des contrées
s’assouplissait sa main. Légèreté et vitesse de la faites à la douceur était une aubaine pour les
touche, pour attraper les variations rapides des impressionnistes, une fête du pinceau, sinon
ciels irisés de la côte normande, couleur franche, des doigts promis aux engelures. Dans une
non mélangée, pour gagner sur le temps. Un scène où la source de lumière n’était plus seu-
artisteàl’écoleduclimat.Ilyentraînaitparfoisun lement le ciel, mais la terre voilée par la der-
de ses amis. Bazille l’accompagna dans les para- nière tempête, la facture impressionniste se
ges de Honfleur une dernière fois. Le Méridional révélait souveraine pour restituer la vibration
réserva ensuite ses travaux en plein air au pié- de l’air, en moduler l’intensité, les variations.
mont cévenol, matrice de son éveil au monde. En La Pie attrapée par Monet à Etretat pendant
précurseur, il transposa les leçons de l’Ile-de- l’hiver 1868-1869 doit notamment son extra-
France et de la Normandie au bord de la Méditer- ordinaire effet de vérité aux transparences des
ranée. Il fit palpiter la lumière dans les étés secs brouillards et vapeurs que traverse sans les
et torrides de son pays, avant de se faire tuer sur déchirer le soleil à l’arrière-plan. A Louvecien-
un pré enneigé du Gâtinais, au cours des der- nes, Monet, Pissarro et Sisley rivalisèrent de
niers combats de la guerre franco-prussienne. virtuosité pour fixer la neige couvrant la route

122 l nhors-série
sa fragilité, de son inéluctable et imminente
disparition. La vivacité de la touche impres-
sionniste, cette absence de fini qui indignait les
tenants de l’académisme, permettaient de cap-
turer l’instant sans le figer, sans lui retirer la vie.
« Pour la première et seule fois, sans doute, dans
l’histoire de la peinture, le nom qu’on a donné à ce
© Hervé Champollion/akg-images. © Artothek/LA COLLECTION. © Bridgeman Images.

mouvement lui convient. » (Elie Faure, Histoire de


l’art). En 2016, le musée Marmottan exposait
sur le thème « Peindre l’impossible » des œuvres
de Monet, Hodler, et Munch. Dans la salle où
étaient présentés les chefs-d’œuvre des trois
artistes, celui de Monet, Maisons dans la neige,
composé à Sandvik en Norvège en 1895, aiman-
tait irrésistiblement le regard. Entre le peintre TRANSITOIRE
normand et cet élément volatil, de la lumière Page de gauche, en haut :
gelée, il y avait une affinité au-delà du goût et La Pie, par Claude Monet,
de l’habileté. Pour ce maître de l’immatériel, le entre 1868 et 1869 (Paris,
paysage d’hiver était comme un état de l’âme, musée d’Orsay). Page
un ravissement et un évanouissement. de gauche, en bas : Vue
de village, par Frédéric
UN ART SPIRITUEL Bazille, 1868 (Montpellier,
Les peintres impressionnistes, tout en affi- musée Fabre). Berthe
chant un gros bon sens terrien, du dédain pour Morisot s’enthousiasme
les théories et des allures de paysan, avaient une devant cette toile présentée
conscience spontanée, aiguë du caractère spiri- au Salon de 1869 : « Le
tuel de leur art. Ils ne posaient quasiment jamais grand Bazile (sic) a fait une
leur chevalet devant un monument, un château chose que je trouve fort bien ;
de Versailles et les toits des maisons. A rebours ou un site majestueux. Ils préféraient la banalité, c’est une petite fille en robe
du lieu commun prétendant qu’elle fige le pay- le quotidien, l’ordinaire. « Le motif est quelque très claire assise à l’ombre
sage, ils montraient au contraire qu’elle le fait chose de secondaire, ce que je veux reproduire, d’un arbre derrière lequel
fourmiller d’innombrables effets lumineux. c’est ce qu’il y a entre le motif et moi », déclarait on aperçoit un village ; il y a
Elle avait pour eux toutes les vertus puisqu’elle Monet.Lalumièrevalaitdel’or.Lacapter,lafaire beaucoup de lumière et de
désorientait la vision, dépaysait le regard en vibrer sur la toile, c’était saisir la vie elle-même, soleil. Il cherche ce que nous
modifiant l’atmosphère. Les ambiances hiver- dans son principe. La lumière du jour n’a pas de avons si souvent cherché :
nales dans leurs tableaux, souvent inquiétan- préférence, les plus grandes choses comme les mettre une figure en plein air
tes ou dramatiques chez leurs prédécesseurs, plus humbles sont touchées, animées du même et cette fois-ci, il me paraît
étaient le plus souvent associées à une joie rayonnement. Le soleil brille pour tous. L’œuvre avoir réussi. » Ci-dessus :
sereine, teintée de mélancolie douce. Un émer- de Pissarro, qui exerça une généreuse influence Le Petit Pont, Pontoise, par
veillement et le regret qu’il ne dure pas. sur ses cadets, et sut recevoir la leur – il avait une Camille Pissarro, 1875
Même quand la saison est sévère, la neige dizaine d’années de plus –, est une sorte de (Mannheim, Kunsthalle).
fond vite dans les régions tempérées sous manifeste pour une démocratie du regard. La
influence atlantique. Le pays, étouffé sous beauté est une donnée immédiate du monde, il
la miroitante blancheur au matin, revient pro- suffit d’un supplément d’attention.
gressivement à lui au soir. Le masque de beauté Le méandre succédant à celui de Saint-
dissipé, le sol reprend par places son aspect Germain-en-Laye, après Herblay et Maisons-
habituel, mouillé et sombre. La grâce d’un pay- Laffitte, recueille l’Oise. Pour franchir la rivière
sage enneigé est inséparable du sentiment de et atteindre le Vexin normand, il faut remonter

hors-sérien l 123
“Ces paysages d’eau et de reflets
sont devenus une obsession.” Claude Monet
le chemin de halage du puissant affluent sur descendant ou en remontant la Seine des motifs
quelques kilomètres, jusqu’à Pontoise, pont sur inaccessibles par les berges, et les représenter
© GrandPalaisRmn (musée d’Orsay)/A. Didierjean. © The Barnes Foundation. © The Philadelphia Museum of Art.

l’Oise. Ce territoire était préempté par Camille depuis le lit du fleuve. Il naviguait sur le miroite-
Pissarro. Il avait de la sympathie pour ses jeunes ment du flot. Renoir et lui, aux bains de La Gre-
confrères rencontrés à Paris. Monet, avide de nouillère fréquentés par les Parisiens, proches
progresser, de réussir, allait le voir dans sa ville de la maison Fournaise à Chatou, s’étaient
accessible en quarante-cinq minutes depuis la davantage intéressés à la mobilité des reflets sur
gare Saint-Lazare et partait travailler avec lui l’onde qu’aux baigneuses (parions pourtant que
sur le motif, aux abords. Cézanne, Gauguin et l’idée vient de Renoir). L’impermanence de
d’autres suivirent un peu plus tard. Pontoise, l’eau, cette donnée fuyante et réfléchissante,
c’était encore la province. A quinze minutes à redoublait les difficultés de la représentation.
peine de son église Saint-Maclou, pas encore éle- Tandis que Renoir confirmait par la suite son
vée à la dignité de cathédrale, le cycle des cultu- intérêt pour les baigneuses et les subtilités des
res, constant dans ses routines, faisait alterner carnations blonde, brune, rousse, Monet restait
dans un mouvement tournant couleurs et textu- hanté par sa rêverie aquatique. Ce fut la passion
res.Modesteslogis,granges,murettes,potagers, de la dernière partie de sa vie, et comme l’abou-
haies,vergers,cultivateurs,fermières,écoliers… tissement de l’exigence qui avait emporté son
Lepassagedessaisonsetlesmouvementsduciel art vers les sommets. « Ces paysages d’eau et de
répandaient les changeantes lumières qui ano- reflets sont devenus une obsession. C’est au-delà
blissaient le monde en toutes ses parties. de mes forces de vieillard, et je veux cependant
Les sites proposés par Pontoise et ses envi- arriver à rendre ce que je ressens. » Il y a quelque
rons étaient séduisants. Le bord de Seine, bien chose d’héroïque dans l’entreprise d’un homme
sûr, ouvert et frémissant, mais aussi les ravins qui n’avait plus rien à prouver, sauf à lui-même,
ombreux, aux maisons frileusement serrées lorsqu’il se lança dans l’épopée des Nymphéas.
sous les escarpements de la forteresse de Saint Un défi à la mort, un coup de sonde dans l’éter-
Louis et de la vieille cité royale, les immenses nité. L’étang aménagé dans le bas de la pro-
étendues agricoles du Vexin français, la route priété de Giverny et les nénuphars qu’il y culti-
de Gisors révélée par une double file d’arbres, la vait, d’abord représentés en plan large, avec les
ATELIER FLOTTANT forêt normande au lointain, un vaste panorama saules et le pont japonais, furent traités par frag-
En haut : La Cathédrale de de plateau lentement traversé de trains de nua- ments de plus en plus réduits, avec un effet de
Rouen. Le portail et la tour ges roses et blancs, et la transparence de l’air. loupe sur les détails, corolles et pétales, scin-
Saint-Romain, effet du tillements et lueurs glauques. Les fleurs, leurs
matin, par Claude Monet, UN SIGNAL MYSTIQUE feuilles, leurs images dans l’eau stagnante, le
1893 (Paris, musée A Rouen, Monet rompit avec l’indifférence des jour filtré par la cloison des arbres, l’air chargé
d’Orsay). Ci-dessus : Le impressionnistes aux éléments prestigieux du de pluie ou de vapeurs, son pinceau suggérait
Bateau-atelier, par Claude patrimoine en réalisant la série des Cathédrales, des formes dans un bouillon de couleurs. « Il
Monet, 1876 (Philadelphie, après celle des Gares, des Meules, puis des Peu- s’adresse à cette surface presque invisible et spiri-
The Barnes Foundation). pliers. Façade du gothique flamboyant, prétexte, tuelle qui sépare la lumière de son reflet », notait
A l’instar de Daubigny, a-t-on dit, permettant au virtuose de poursuivre Paul Claudel dans son Journal en 1927, après
Monet, lorsqu’il s’installe sur une surface complexe et bien orientée ses une visite à l’Orangerie. Sur la toile l’image était
à Argenteuil, aménage le recherches sur les nuances et les mutations de la enfin devenue ni reflet, ni lumière, pas même
bateau-atelier dans lequel lumière, la révolution du soleil de l’aube à la nuit. l’air autour des choses, mais un paysage inté-
il se figure ici. Page Prétexte, sans doute… Reste ce nom de « cathé- rieur, l’émotion du peintre. 3
de droite : Pont japonais drale », qui ajoute aux joyaux de la couleur un
et bassin aux nymphéas, signal mystique. Le mot et les puissants mystè- Haut fonctionnaire, Michel Bernard se consacre
par Claude Monet, 1899 res qu’il condense, dernière touche de l’œuvre. aujourd’hui à l’écriture. Il est l’auteur notamment de
(Philadelphie, Philadelphia A Argenteuil, Claude Monet avait fait Deux remords de Claude Monet (La Table Ronde, 2016)
Museum of Art). construire un bateau-atelier pour découvrir en et des Bourgeois de Calais (La Table Ronde, 2021).

124 l nhors-série
FIGURE TUTÉLAIRE
Ci-contre : Autoportrait, par Camille
Pissarro, 1873 (Paris, musée d’Orsay).
« Ce fut un père pour moi, reconnut
Cézanne. C’était un homme à consulter
et quelque chose comme le bon Dieu. »
Très actif pour monter la première
exposition impressionniste, Pissarro
y présenta cinq toiles de Pontoise, où il
s’était installé en 1872 (page de droite,
à gauche, Matinée de juin, Pontoise,
1873, Karlsruhe, Staatliche Kunsthalle ;
à droite, Verger en fleurs, 1872,
Washington, National Gallery of Art).
CAMILLE PISSARRO
Le peintre à la barbe fleurie
Pionnier de la première exposition impressionniste avec
Monet et Degas, Pissarro fut le seul à renoncer définitivement
au Salon. Il fera figure de maître pour Cézanne et Gauguin,
et s’aventurera dans le pointillisme auprès de Seurat et Signac.
PAR CLAIRE DURAND-RUEL SNOLLAERTS

© RMN-Gp/H. Lewandowski. © Karlsruhe, Staatliche Kunsthalle Karlsruhe, Photo Staatliche Kunsthalle. © The National Gallery of Art, Washington.

«
E
mpêcher un jeune homme d’aller Rien ne prédisposait Camille Pissarro à en 52, commis bien payé, je n’ai pu y tenir,
où l’appellent ses passions est devenir peintre : ni son lieu de naissance ni sans plus de réflexion je quittais tout et
presque impossible. (…) Quand ses origines familiales. Né le 10 juillet 1830 filais à Caracas, afin de rompre le câble
je pense que, jeune, je me suis trouvé sur l’île antillaise de Saint-Thomas dans qui m’attachait à la vie bourgeoise. Ce que
comme tout le monde livré à moi-même une famille de commerçants français de j’ai souffert est inouï, c’est évident, mais
en pays étranger, libre, absolument libre, confession juive, il voit son destin bascu- j’ai vécu. » Ses motifs – des paysages
et que j’ai eu la chance de ne jamais rencon- ler le jour où il rencontre, à vingt ans, sur ruraux, des intérieurs de villages ou de
trer la mauvaise destinée, je me demande le port de Charlotte Amalie, un peintre villes, des figures seules ou en groupe,
quel peut bien être le conseil à donner. (…) danois, Fritz Melbye (1826-1869), auprès des scènes de marché – sont ceux qu’il
L’auteur de la présente avait un puissant de qui va éclore sa vocation d’artiste. A affectionnera toute sa vie. C’est donc
dérivatif, l’art !!! » vingt-deux ans, le jeune Pissarro plaque avec ce seul bagage que Pissarro arrive
« Passion », « liberté », « art », ces trois tout – famille, amis et confort de vie – à Paris, en 1855, à l’âge de vingt-cinq ans,
mots prononcés par Camille Pissarro dans pour s’enfuir avec Melbye au Venezuela. pour poursuivre son apprentissage
une lettre à son fils Lucien en 1898, alors Durant deux ans, ils parcourent ce pays où d’artiste peintre. Il ne retournera jamais à
qu’il a soixante-huit ans et qu’il est en l’apprenti artiste exécute d’une main déjà Saint-Thomas. Mais c’est là, aux Antilles,
pleine possession de son art, sont indis- trèssûredenombreuxdessinsetdespein- que se sont forgés cette soif d’une vie
sociables de la personnalité riche et fasci- tures. De ce saut dans l’inconnu, exigeant sans entraves, sa passion pour l’art, son
nante d’un des pères fondateurs du mou- à plus d’un titre, Pissarro se souviendra ouverture vers les autres, son goût pour
vement impressionniste. des années plus tard : « Etant à St-Thomas, le travail ainsi que sa force pour affronter

hors-sérien l 127
au moment de l’affaire Dreyfus, rompit
totalement avec lui. Pédagogue né,
les événements qui jalonnèrent autant sa idées maîtresses du futur groupe impres- patient et attentif, Pissarro guidera,
vie privée que sa carrière d’artiste. sionniste : un éclaircissement de leur encouragera et soutiendra ses amis artis-
A Paris, Pissarro fréquente l’Académie palette, un amenuisement des touches et tes ainsi que ses cinq fils, dans leur quête
Suisse où il rencontre Claude Monet, une recherche d’harmonie chromatique. de progression artistique.
Armand Guillaumin et Paul Cézanne. Ses En 1870, la guerre franco-prussienne En 1874, il est, avec Monet et Degas, l’un
premiers maîtres et influences sont force la famille Pissarro à se réfugier à des plus actifs pour monter leur première
Camille Corot et Charles-François Daubi- Londres. Leur maison de Louveciennes exposition indépendante. Il est le seul du
gny, deux peintres de l’école de Barbizon, est occupée par les troupes prussiennes groupe à renoncer définitivement au
auprès desquels il va s’exercer à la pein- qui pillent et détruisent, à son plus grand Salon et à exposer à leurs huit manifesta-
ture en plein air. En 1859, il est reçu dès désespoir, une grande partie de son tra- tions. En 1874, il présente cinq paysages
son premier essai au Salon officiel avec vail des quinze dernières années, aban- de Pontoise, dont Gelée blanche (Paris,
Paysage à Montmorency (Paris, musée donné sur place. Avec Monet, également musée d’Orsay), qui surprend par ses
d’Orsay), un tableau représentant un âne à Londres, Pissarro visite les musées où ombres énigmatiques quadrillant la toile :
et une femme dans une cour de ferme. ils admirent Turner et Constable. Ils « Ça des sillons, ça de la gelée ?… Mais ce
Par la suite, il est admis à six reprises au retrouvent Daubigny qui les présente à sont des grattures de palette posées uni-
Salon, jusqu’en 1870, date de son dernier Paul Durand-Ruel, le futur marchand des formément sur une toile sale. Ça n’a ni
envoi. Bords de la Marne en hiver (Chicago, impressionnistes. Cette rencontre est queue ni tête, ni haut ni bas, ni devant ni
The Art Institute of Chicago), une toile décisive.GrâceausoutiendePaulDurand- derrière. » (Louis Leroy, Le Charivari,
austère et mélancolique, présentée au Ruel – par sa politique d’achat massif et 25 avril 1874). Si à cette première exposi-
Salon de 1866, attire l’attention du jeune d’expositions dans ses galeries et à tra- tion Pissarro se bat pour faire admettre
© Christie\’s Images/Bridgeman Images . © PHOTO JOSSE/LA COLLECTION. © Kunstmuseum Basel Martin P. Bühler.

critique d’art Emile Zola qui, dans L’Evéne- vers le monde –, l’artiste acquiert pour la Cézanne, il impose en 1886, à leur der-
ment, en fait une description élogieuse se première fois une autonomie financière nière exposition de groupe, l’entrée de
finissant par : « Vous êtes un grand mala- qui lui permet de vivre et travailler avec Georges Seurat et Paul Signac, les inven-
droit, monsieur, vous êtes un artiste que confiance. Néanmoins, sa peinture per- teurs de la technique divisionniste, aussi
j’aime. » Par la suite, Zola sera un de ses cera mal de son vivant, et même si les appelée le néo-impressionnisme.
plus ardents défenseurs. relations furent bonnes entre les deux Entre 1886 et 1890, Pissarro se rappro-
En 1860, les parents de Camille, rentrés hommes, elles ne furent pas exemptes che des artistes néo tels Maximilien Luce,
définitivement en France, embauchent de tensions. Mais comme Pissarro répé- Albert Dubois-Pillet, Henri-Edmond Cross,
comme domestique Julie Vellay (1838- tait à ses enfants durant ses périodes de Léo Gausson et le Belge Théo Van Ryssel-
1926), une fille d’ouvriers viticoles bour- grandes difficultés : « Nous manquons de berghe, produisant toute une série
guignons. Une liaison naît avec l’artiste, marchands, il n’y a que Durand !! » d’œuvres au petit point, d’un éclat lumi-
avec qui elle a huit enfants (nés entre De retour en France, la famille Pissarro neux exceptionnel. Après quatre années
1863 et 1884), dont trois disparaîtront de s’installe pendant dix ans à Pontoise, jus-
leur vivant. Cette relation avec une fille qu’en 1884, où ils louent différents domi-
modeste et de surcroît catholique choque ciles dans le quartier de l’Hermitage. A
les parents de l’artiste, qui s’opposent à Pontoise, Pissarro est au centre d’un
leur mariage. Il se déroulera, en cachette, groupe d’artistes, dont les plus emblé-
à Londres en 1871. Jeunes parents, Camille matiques sont Paul Cézanne et Paul Gau-
et Julie quittent Paris à la recherche de guin, qui le choisiront comme maître. Pis-
loyers plus modestes. De 1866 à 1868 ils sarro possédait en effet un jugement sûr,
s’installent à Pontoise, puis louent, de qui lui permit de déceler, avant leur suc-
1869 à 1872, une maison à Louveciennes, cès, le talent de ses contemporains. Et,
au pied de l’aqueduc de Marly. Auprès de quand il croyait à un artiste, rien ne pou-
Monet, Sisley et Renoir – ses compagnons vait l’ébranler dans sa conviction, pas
de misère aussi installés dans la région –, même la conduite de l’homme ou l’amitié
naissent sur leurs chevalets les principales déçue, comme ce fut le cas de Degas qui,

128 l nhors-série
d’engouementpassionnépourcettetech- critique Gustave Geffroy appelait « les Historienne de l’art, spécialiste et experte
nique, il l’abandonne pourtant, repro- spectacles de l’existence des villes ». de Camille Pissarro, Claire Durand-Ruel
chant à ce procédé long et fastidieux Camille Pissarro avait été élevé dans une Snollaerts a publié en 2005 le catalogue
« l’impossibilité de suivre [s]es sensations si famille juive pratiquante, et devenu raisonné de ses peintures. Elle est aussi
fugitives, par conséquent de donner la vie, adulte il a montré une indifférence totale, commissaire de nombreuses expositions
le mouvement ; l’impossibilité de suivre les voire un rejet de toutes les religions. Il leur en France et à l’étranger autour
efforts si variés de la nature, l’impossibilité préfère De la justice dans la Révolution et de la période impressionniste et post-
ou la difficulté de donner du caractère à dans l’Eglise, de l’anarchiste Pierre-Joseph impressionniste.
[s]on dessin, de ne pas tomber dans le Proudhon, « autrement beau que toutes
rond, etc. etc. » « J’ai dû y renoncer, il n’était les bibles à croix ! », disait-il. Son attirance
que temps ! » conclut-il. pour l’idéologie anarchiste et l’anticlérica- SPECTACLE VIVANT
De 1884 à la mort de Julie en 1926, la lisme, qu’il partage avec ses amis néo, gui- Maître incontesté de la vie rurale
famille Pissarro vit à Eragny-sur-Epte, un dera sa vie et son mode de pensée. (page de gauche, en haut, Prairie avec
petit village du Vexin français. A Louve- Pissarro laisse à la postérité une œuvre vaches, brume, soleil couchant à
ciennes, Pontoise et Eragny, dans ces loca- immense : plus de mille cinq cents huiles, Eragny, 1891, collection particulière ;
lités proches de la capitale mais encore des milliers de pastels, gouaches, aqua- en haut, Pommiers à Eragny, matinée
peu touchées par l’industrialisation, Pis- relles et dessins, ainsi que des gravures de soleil, 1903, Bâle, Kunstmuseum),
sarro décrit avec finesse et sensibilité sur de toute beauté, une technique exi- Pissarro excellait aussi à rendre « les
sestoiles,aurythmedessaisons,lapaisible geante dans laquelle il excellait. Le pein- spectacles de l’existence des villes »,
vie des champs et ses belles figures pay- tre s’éteint le 13 novembre 1903 à Paris, tels que celui qu’offrait L’Avenue de
sannes. Maître incontesté de la vie rurale, entourés des siens, juste après avoir l’Opéra (page de gauche, en bas, 1898,
Pissarro est aussi l’artiste impressionniste achevé sa dernière série de peintures au Reims, musée des Beaux-Arts), depuis
qui a le plus représenté la ville. De 1893 à sa Havre. Du grand artiste disparu, Cézanne la chambre du Grand Hôtel du Louvre
mort, il peint en série – à l’instar de son ami se souvient : « Ce qui fait que nous sortons où il logeait. « Je suis enchanté de
Monet –, mais depuis une fenêtre, un peu peut-être tous de Pissarro. Il a eu la veine de pouvoir essayer de faire ces rues
plus de deux cent cinquante vues de Paris naître aux Antilles, là il a appris le dessin de Paris que l’on a l’habitude de dire
et de trois ports normands, Rouen, Dieppe sans maître. (…) Ne peins jamais qu’avec laides, mais qui sont si argentées, si
et Le Havre. Le monde urbain de Pissarro, les trois couleurs primaires et leurs dérivés lumineuses et si vivantes (…) – c’est le
rempli de véhicules, de bateaux, de immédiats, me disait-il. C’est lui, oui, le pre- moderne en plein !!! », écrit-il ainsi
badauds et de travailleurs, forme ce que le mier impressionniste. » 3 à son fils Lucien en décembre 1897.

hors-sérien l 129
LA MAIN SUR LE BERCEAU
L’impressionnisme n’est pas encore né quand Berthe Morisot
peint Le Berceau. Pourtant ce tableau recèle toutes les qualités
de cette nouvelle peinture. PAR DOMINIQUE BONA

C ette jeune mère qui veille sur son nouveau-né et le berce


d’une main, le regard absorbé par la contemplation de
l’enfant ; cette jeune mère pour laquelle le temps s’est
arrêté, le monde n’existe plus ; cette mère de légende, mère
parmi les mères, qui résume comme en un souffle tout l’amour
Edma Morisot a rêvé d’être une artiste. Corot disait qu’elle
était la plus douée des deux sœurs. Mais elle a abandonné ses
pinceaux pour épouser un officier de marine, Adolphe Pon-
tillon, tenir sa maison, de garnison en garnison, et se dévouer
tout entière aux enfants qui naissent. Edma, c’est la mère au
© akg-images/Laurent Lecat. © The National Gallery of Art, Washington. © GrandPalaisRmn (musée d’Orsay)/Michel Urtado

et toute la mélancolie de sa condition, c’est Edma Pontillon – la foyer, qui a sacrifié à la maternité tous ses autres dons. Berthe
sœur de Berthe Morisot, née un an avant elle, sa sœur chérie, Morisot est encore célibataire en 1872. C’est l’année où Manet
sa sœur préférée. L’aînée, Yves Gobillard, mariée et mère elle peint son fameux portrait : Berthe Morisot au bouquet de vio-
aussi, n’est pas aussi fusionnelle. Edma et Berthe Morisot, lettes. Un portrait en noir où la seule note de gaieté, avec ses
longtemps inséparables, unies par le même goût de la peinture yeux noisette, est le minuscule bouquet dont il lui enverra un
et du dessin qu’elles ont étudiés ensemble auprès de maîtres tableau séparé. Le noir, le violet…, la femme qui arbore ces
exceptionnels – Guichard, Corot ou Oudinot – quand l’Ecole des couleurs est-elle heureuse ? Berthe Morisot a trente et un ans.
beaux-arts était encore fermée aux femmes, ont une entente Le démon de l’art la tourmente. Un jour de colère, elle a détruit
merveilleuse, une complicité sans nuages. Elles peuvent tout ses œuvres de jeunesse. L’art n’est pas seulement un métier
se dire et s’écrivent inlassablement quand elles sont séparées. mais de sa part un vœu quasi monastique. Cette bourgeoise,
Edma relève de couches, comme on disait alors : la petite Blan- programmée pour bâtir à son tour un foyer, est une rebelle
che qui dort dans le berceau est née le 23 décembre 1871, chez qui désespère sa propre mère, acharnée à lui trouver un mari.
les Morisot, car Edma qui habite alors Cherbourg est venue Berthe Morisot n’épousera Eugène Manet, le frère d’Edouard,
accoucher à la maison. Cette maison de la rue Franklin, sur la que deux ans plus tard. Son époux n’aura pas d’autre choix que
colline du Trocadéro, où les sœurs ont grandi, dans la paisible de se consacrer lui aussi à cette violente et persistante voca-
atmosphère d’une famille bourgeoise menacée par la passion tion qui possède sa femme tout entière.
de l’art, et par ses ferments révolutionnaires. Quand Berthe Morisot peint Le Berceau, l’impressionnisme
La guerre de 1870 suivie de la Commune, avec leur lot de mal- n’est pas encore né. Pourtant sa main a déjà trouvé son style,
heurs, de fureurs, s’achèvent à peine. Berthe Morisot, qui vit reconnaissable entre tous. Pour peindre sa sœur chérie et
chez ses parents, a dû supporter les bombardements, les priva- sa nièce Blanche, Berthe Morisot signe un chef-d’œuvre de
tions, la peur et la faim. Mais l’Histoire n’entre pas dans sa pein- lumière et de transparences. La légèreté du voile et des dentel-
ture. Ni même les souffrances qu’elle engendre dans la société les, la pose sans pesanteur, le blanc arachnéen – couleur de
civile. Berthe Morisot ne peint et ne veut peindre que l’intimité prédilection de l’artiste –, l’huile maîtrisée jusqu’à donner
de son propre monde : les femmes et les enfants, victimes inno- l’illusion du pastel : la toile, exposée chez Nadar en 1874 et
centes que l’Histoire laisse en marge. conservée aujourd’hui au musée d’Orsay, résume le génie de
Elle peint ce qu’elle voit à la maison ou dans le jardin, un petit Berthe Morisot. Tant de force et de sens dans le plus aérien, le
paradis préservé du monde, mais plein d’une mélancolie où se plus impressionniste des pinceaux ! 3
lit son inquiétude du temps qui passe et l’angoisse de ne pou-
voir retenir éternellement la vie. Aucun de ses modèles ne sou- Membre de l’Académie française, Dominique Bona est l’auteur
rit. Ni même la jeune mère, si heureuse et fière d’enfanter. de Berthe Morisot, le secret de la femme en noir (Grasset, 2000).

130 l nhors-série
SŒURS FUSIONNELLES
Ci-dessous : Le Berceau, par Berthe
Morisot, 1872 (Paris, musée d’Orsay).
Page de gauche, à gauche : Berthe
Morisot au bouquet de violettes, par
Edouard Manet, 1872 (Paris, musée
d’Orsay). Page de gauche, à droite :
Vue du petit port de Lorient, par
Berthe Morisot, 1869 (Washington,
National Gallery of Art).
© The Art Institute of Chicago. © National Galleries of Scotland/Bridgeman Images.

PETITS POINTS Ci-dessus : Un dimanche après-midi à l’île de la Grande Jatte, par Georges Seurat, 1884-1886 (Chicago,
The Art Institute of Chicago). Présenté lors de la dernière exposition impressionniste en 1886, le tableau inaugure
le nouveau courant qui suit immédiatement l’impressionnisme et qu’on appellera pointillisme, dont les principaux
représentants sont Seurat et Signac. Page de droite : Vision après le sermon, par Paul Gauguin, 1888 (Edimbourg,
National Galleries of Scotland). De son côté, installé en Bretagne, Gauguin cherche sa propre voie. Il s’éloigne
résolument des impressionnistes qu’il juge trop naturalistes, marquant une nette inclination pour le symbolisme.

132 F nhors-série
Le jour d’après
Classés comme « post-impressionnistes », Seurat, Gauguin,
ou les nabis furent les nouveaux chantres de la modernité. Ils
s’affranchirent de leurs aînés en élargissant individuellement
leurs champs de vision plastiques. PAR MAXIMILIEN AMBROSELLI

«
A
ppelons-les simplement post- et Vallotton. Face à un tel éclectisme, Fry annuel les peintres du monde entier.
impressionnistes, de toute manière trouve le parfait compromis en intitulant L’arrivée du jeune Hollandais précède de
ils sont venus après les impression- simplement son exposition « Manet and peuladernièreexpositiondesimpression-
nistes. » Ce serait au détour d’une conver- the Post-Impressionists ». Malgré son titre nistes, organisée au mois de mai. Si
sation, comme par défaut, que le critique vague et peu significatif, la manifestation Monet, Renoir et Sisley manquent à
d’art britannique Roger Fry aurait pro- rencontre un franc succès, agrémenté l’appel, Paul Gauguin et Odilon Redon y
posé ce qui deviendra par la suite l’un des d’un certain scandale, en soulignant au sont bien présents. Sous l’impulsion de
qualificatifs les plus employés par sa pro- travers d’individualités nettement mar- Pissarro, l’un des organisateurs de l’expo-
fession pour regrouper de manière assez quées l’extraordinaire diversité des déve- sition, Seurat y dévoile son œuvre monu-
arbitraire les différents courants artisti- loppements de la peinture française entre mentale Un dimanche après-midi à l’île de
ques émergeant à Paris peu après la der- 1880 et 1910. En reconnaissant l’impossi- la Grande Jatte qui provoque tout à la fois
nière exposition impressionniste de 1886. bilité d’une classification satisfaisante, il indignation outrée et admiration fasci-
En cette fin d’année 1910, le critique, tout confirme ce qu’avait déjà pressenti le née. Si Signac rapporte que l’œuvre subit
juste revenu d’un séjour de plusieurs poète et critique d’art belge Emile Verhae- « un défilé d’injures et de ricanements »,
années à New York, entreprend d’organi- ren, qui constatait en 1891 l’émergence elle ne laisse pas la critique indifférente.
ser une importante exposition d’art « d’une poignée d’artistes qu’on ne saurait Seurat entend développer et rationaliser
moderne à Londres, aux Grafton Galleries regrouper sous un seul et même terme. la théorie des couleurs inventée au hasard
dans Bond Street. Lui-même peintre, il (…) Dans aucune autre école, l’individua- et sans fondement scientifique par les
voue un intérêt prononcé à la création lité ne compte autant qu’ici ». impressionnistes. Par une technique
contemporaine française et parvient à basée sur des théories d’optique, il appli-
réunir autour de la figure centrale NAISSANCE que méticuleusement sur la toile des peti-
d’Edouard Manet ce qui constitue à ses DU POINTILLISME testouchesjuxtaposéesdepigmentspurs
yeux le triumvirat de la modernité : Cinq ans plus tôt, en février 1886, non dilués de couleurs complémentaires
Cézanne, Gauguin, Van Gogh. Il leur asso- Van Gogh débarquait à Paris, Ville lumière qui, vues avec un certain recul, confèrent
cie une pléiade d’artistes, parmi lesquels dont le rayonnement comme capitale des un effet particulièrement vibrant au
Odilon Redon, Marquet, Matisse, arts n’était plus à prouver, attirant sur la tableau. Ironiquement taxé de « confet-
Rouault,Picasso,ouencoreMauriceDenis butte Montmartre comme au Salon tisme », puis qualifié de « pointillisme », ce

hors-sérien L 133
© Baschan/LA COLLECTION. © AED/Opale.photo.
processus pictural s’octroie le titre de symbolisme de Jean Moréas dans le sup- impressionnistes en établissant le contact
« néo-impressionnisme » sous la plume plément littéraire du Figaro, suivie de près, avec Pissarro, et il arrange à l’automne
de Félix Fénéon qui s’en fait le plus ardent quelques semaines plus tard, par celle des une première entrevue avec Gauguin, un
défenseur. Ce dernier publie en septem- subversives Illuminations du poète maudit électron libre qui cherche alors sa voie en
bre de cette même année un article dans Rimbaud. En fin théoricien, Moréas pose Bretagne. Ce dernier est subjugué par la
la revue d’avant-garde belge L’Art les principes d’une nouvelle école basée région, et plus particulièrement Pont-
moderne afin de démontrer que ce divi- surlemondedesidéespourlessymboliser Aven, une sorte de Barbizon breton entre
sionnisme constitue en soi un aboutisse- en équivalents sensibles à l’aide d’un lan- Concarneau et Quimperlé, où il séjourne
ment de l’impressionnisme, « un art à gage archétypique. L’esthétique baude- l’été en compagnie de toute une commu-
grand développement décoratif, qui sacri- lairienne des Correspondances s’allie à une nauté d’artistes : « j’y trouve le sauvage, le
fie l’anecdote à l’arabesque, la nomencla- intense réception critique de l’œuvre de primitif. Quand mes sabots résonnent sur
ture à la synthèse, le fugace au permanent Wagner. Avec ce dernier, disparu trois ce sol de granit, j’entends le ton sourd, mat
et (…) confère à la nature (…) une authen- ans plus tôt, en 1883, le monde littéraire et puissant que je cherche en peinture ».
tique réalité ». Si Van Gogh, fraîchement s’interroge sur la place de l’artiste dans Fustigeant le postulat impressionniste de
arrivé, emprunte à l’impressionnisme et la société, sur la nature même de l’art et l’instantanéité ou les vibrations pointillis-
au divisionnisme leurs touches libres et s’attache à fusionner musique et littéra- tes des néo-impressionnistes, Gauguin y
fragmentées (jusqu’à les étirer plus tard ture dans une œuvre d’art totale. Cette recherche une nouvelle peinture suscepti-
en bâtonnets), il semble avoir saisi pro- synergie fournit les impulsions motrices ble d’appréhender l’univers de la pensée
phétiquement les nouveaux enjeux que d’un mouvement symboliste qui touche humaine par des équivalents de formes
va connaître la peinture dans les années ainsi tous les domaines de l’art, consa- symboliques : « Plus je vais, plus j’abonde
qui suivent, en se détachant de toute crant les saisissants Noirs d’Odilon Redon, danscesensdetraductionsdelapenséepar
représentation naturaliste ou atmosphé- publiés cette même année dans son der- tout autre chose qu’une littérature ». En
rique au profit d’un art de l’essentiel, pri- nier album de lithographies, La Nuit. privilégiant un retour à une structuration
vilégiant un certain idéalisme. L’année Non sans un certain paradoxe, c’est de la composition, il s’inspire de Cézanne
précédente, il déclarait ainsi dans une let- d’abord dans l’atelier du plus grand pein- qui, dès la fin des années 1870, s’était déta-
tre à son frère Theo : « toute réalité est en tre de scènes préhistoriques, Fernand ché du groupe impressionniste auquel il
même temps symbole ». Cormon, un habitué des Salons officiels, reprochait son objectivité sans ossature
que va se former une partie de la relève comme sa fragmentation plastique à
RETOUR À LA FORME artistique. C’est là que Van Gogh fait outrance, pour conférer à ses toiles une
De manière concomitante, la littérature connaissance de Toulouse-Lautrec, Emile certaine unité structurelle en agençant les
joue les premiers rôles avec la publication Bernard et Louis Anquetin. Parallèlement, formes et les couleurs de la nature selon
le 18 septembre 1886 du Manifeste du son frère Theo l’introduit auprès des un ordre nouveau : « j’ai voulu faire de

134 F nhors-série
l’impressionnisme quelque chose de solide
et de durable comme l’art des musées ».

CLOISONNISME
Au cours de l’hiver 1886-1887, les amis
d’études de Van Gogh, Emile Bernard et
Louis Anquetin, s’inscrivent dans le même
© The National Gallery of Art, Washington. © PHOTO JOSSE/LA COLLECTION.

processus créatif que leur aîné. Ils déve-


loppent un style nouveau radicalement
opposé à l’impressionnisme et à tout divi-
sionnisme, visant à simplifier et recompo-
ser l’image perçue en formes élémentai-
res aux teintes plates cernées d’un trait
de contour vigoureux, selon un procédé
emprunté aux estampes japonaises, au
vitrail, aux xylographies populaires et
médiévales. Dans un article de La Revue
indépendante de mars 1888 qui fera date,
le critique Edouard Dujardin parle ainsi
de « cloisonnisme », par analogie avec un
terme technique de l’émaillage, pour
décrire les toiles d’Anquetin à l’exposition
desXXàBruxelles:«quelquechosecomme
une peinture par compartiments, analo-
gue au cloisonné », « le dessin affirmant la
couleur et la couleur affirmant le dessin ». À L’ÉCOLE DE L’IMPRESSIONNISME
Lorsque Gauguin retrouve Emile Bernard Page de gauche : La Montagne Sainte-Victoire, par Paul Cézanne, vers 1890
à Pont-Aven au début du mois d’août (Paris, musée d’Orsay). En haut : Les Bretonnes aux ombrelles, par Emile Bernard,
1888, il est immédiatement séduit par ce 1892 (Paris, musée d’Orsay). Ci-dessus, à gauche : Femme dans une robe rayée,
nouveau style. Les formes simplifiées à par Edouard Vuillard, 1895 (Washington, National Gallery of Art). Ci-dessus,
l’extrême, les surfaces traitées en aplat et à droite : Le Talisman, paysage au Bois d’Amour, par Paul Sérusier, 1888 (Paris,
les contours noirs austères correspon- musée d’Orsay). De Cézanne aux nabis, la brèche ouverte par l’impressionnisme
dentàsesyeuxàlarigueuretàlasimplicité aura servi aux avant-gardistes de tremplin esthétique vers la modernité.
des paysages bretons. Surtout, il trouve
dans les tableaux de son jeune condisciple
une révélation de ses propres aspirations, bidimensionnel. L’abandon du modelé Midi », une communauté artistique de vie
et pose avec lui les bases du synthétisme et de la perspective confère en effet à et de travail : « Ah si plusieurs peintres
en peinture. Dans son tableau Vision après l’œuvre plus de force évocatrice et d’unité étaient d’accord pour collaborer à de gran-
le sermon, les formes et les couleurs réali- décorative, un sens accru et maîtrisé du des choses. L’art de l’avenir pourrait nous
sent une synthèse quasi hallucinatoire qui rythme et du mouvement, qui sont autant montrer des exemples de cela. » Dans ce
résonne comme un nouveau manifeste de retranscriptions plastiques des vibra- but, il loue en mai des locaux dans la célè-
pictural. Juxtaposant des Bretonnes en tions intérieures. En ce sens, Gauguin bre maison jaune. Gauguin ne vient qu’en
prière à leur vision intérieure de la lutte de s’acquitte du manifeste symboliste de octobre, et les différences fondamenta-
Jacob avec l’ange, Gauguin se détache Jean Moréas et offre un tableau phare les de tempérament entre les deux hom-
définitivement de tout réalisme au profit pourlespeintresdesonentourage.Acom- mes débouchent sur de multiples conflits
du rêve et d’une certaine mystique direc- mencer par Van Gogh, qui presse son ami qui provoquent la crise tragique bien
tement servie par les couleurs éclatantes, de venir le rejoindre à Arles (où il vit depuis connue. Malgré tout, Gauguin ne renonce
l’expressivité des figures et le traitement février 1888), afin d’y fonder un « atelier du pas par la suite à l’idée de produire

hors-sérien L 135
mêlant au christianisme les traditions de Bonnard réalise en 1891 pour France-
l’hindouisme et du bouddhisme (voir le Champagne participe à la révolution du
Christ et Bouddha de Paul Ranson, vers genre et définit simultanément les prin-
1890), ils fondent une fraternité sous cipes esthétiques nabis en de grandes
l’égide de Paul Sérusier. Ce dernier était taches colorées cernées d’un trait de
revenu enthousiaste d’une visite chez contour, usant de l’arabesque japoni-
Gauguin en Bretagne, dont il avait rap- sante et d’une perspective multifocale. En
porté un petit tableau, un paysage de habile théoricien, Maurice Denis sut syn-
Pont-Aven synthétiquement formulé en thétiser (avec des mots) leur démarche
couleurs intenses, réalisé sous la dictée en une phrase devenue célèbre : « Se rap-
de Gauguin. Ce tableau devint Le Talisman peler qu’un tableau – avant d’être un che-
et Gauguin, chef de file du groupe. Portés val de bataille, une femme nue, ou une quel-
par leur élan juvénile, ces artistes nés conque anecdote – est essentiellement une
collectivement, car même lorsqu’il part entre 1861 et 1870, dont Maurice Denis, surface plane recouverte de couleurs en un
pourTahitien1891,ilrêved’ycréeràterme Bonnard, Vuillard, Ranson et Vallotton, certain ordre assemblées. »
un atelier des tropiques. Si, comme deviennent les prophètes d’un art qui Le groupe se singularise également en
Van Gogh, il finit sa vie dans un isolement oppose un refus radical aussi bien à la étendant ses champs d’application artisti-
spirituel et matériel qui ne rendit ses pein- peinture académique qu’à l’impression- que aux domaines les plus divers : tentu-
tures que plus intenses et plus significati- nisme, et propage une peinture de surfa- res murales, paravents, vitraux, mobilier,
ves, il put un temps faire école à l’occasion ces planes colorées et décoratives. Outre céramique, papiers peints et éventails,
d’une nouvelle exposition collective au Cézanne et Van Gogh, ils admirent tout contribuant ainsi activement au renouvel-
café Volpini à Paris en juin 1889, en marge aussibienl’universfantastiqueetbaroque lement des arts décoratifs qui s’applique
de l’Exposition universelle. d’Odilon Redon que l’ordre équilibré et la au tournant du siècle. Lorsque Ambroise
simplicité ornementale de Puvis de Cha- Vollard ouvre en 1893 sa galerie rue Laf-
LA FRATERNITÉ DES NABIS vannes. Au cours de la décennie 1890 qui fitte, non loin de La Revue blanche, les
Au cœur de la ville spectacle qui voit voit fleurir les collectifs d’artistes, les clubs nabis font déjà partie de l’avant-garde et
l’inaugurationdelatourEiffeletduMoulin littéraires et les cercles intellectuels, les ne manquent pas d’attirer son œil avisé.
Rouge (motif central pour Toulouse- nabis bénéficient directement d’un mar- La politique d’exposition audacieuse de
Lautrec), et alors que la célèbre Ecole des ché de l’art en pleine ébullition. Vollard fait rapidement de lui un person-
beaux-arts rend hommage aux maîtres Outre la multiplication des galeries et nage clé de la scène artistique et culturelle
officiels, les tendances les plus novatri- des expositions, de nouveaux journaux et parisienne. Outre la grande exposition
ces s’exposent dans un café sous le titre revues apparaissent et consacrent leurs Cézanne qui réunit en novembre 1895 une
ambivalent et quelque peu racoleur du pages aux arts, alors que le métier de criti- cinquantaine de toiles, il organise un an
« groupe impressionniste et synthétiste ». que se professionnalise avec férocité.
Parmi ses exposants entourant la Vision Fondée en 1889 par les frères Natanson,
après le sermon, nombre sont issus des l’organe d’avant-garde La Revue blanche
mêmes bancs de l’Académie Julian, un leur apporte un soutien indéfectible. Les
atelier privé qui s’était distingué des locaux qu’occupe à partir de 1893 la rédac-
innombrables académies libres de la capi- tion rue Laffitte deviennent une véritable
tale. A la fin de l’année 1888, un groupe plaque tournante artistique, rassemblant
d’étudiants s’y autoproclamait « nabis », informellement peintres, sculpteurs, criti-
mot hébreu signifiant « prophètes » ou ques d’art, chanteurs, comédiens et écri-
«illuminés»,avecunsérieuxmêléd’ironie, vains dans une démarche commune de
ambitionnant de renouveler l’art sous des synthèse des arts. Le poète Stéphane Mal-
auspices symbolistes et synthétistes. larmé y enseigne l’anglais, les nabis y ren-
Influencés par les courants ésotériques et contrent Debussy, Edvard Munch, Redon,
théosophiques du moment, basés sur un Whistler, entre autres. Suscitant l’enthou-
certain syncrétisme spirituel et initiatique, siasme de Toulouse-Lautrec, l’affiche que

136 F nhors-série
plus tard celle des œuvres de Gauguin. Si
le jeune marchand investit massivement
dans les impressionnistes pour compen-
ser ses prises de risques, il avoue ne pas
comprendre les tenants du pointillisme.
A l’inverse, Vollard devient le marchand
privilégié des nabis, les encourageant à
réaliser de grands projets lithographi-
ques ou des illustrations de livres, et
jouant ainsi un rôle capital dans la diffu-
sion de leurs œuvres.
© Kunstmuseum den Haag/Bridgeman Images. © Bibliothèque nationale de France. © Christie’s/Artothek/LA COLLECTION.

Peu après l’Exposition universelle de


1900, après une décennie de combat, tou-
tes les prémices de l’époque moderne se
trouvent réunies mais, non sans un cer-
tain paradoxe, la mise en œuvre du célè-
bre principe formulé par Maurice Denis
restera cependant réservée à d’autres.
Bonnard décrira en effet bien des années
plus tard ce dilemme : « Quand mes amis et
moi voulûmes poursuivre les recherches
des impressionnistes et tenter de les déve-
lopper, nous cherchâmes à les dépasser
dans leurs impressions naturalistes de la
couleur. L’art n’est pas la nature. Nous
fûmes plus sévères pour la composition. Il
y avait aussi beaucoup plus à tirer de la
couleur comme moyen d’expression. Mais
la marche des progrès s’est précipitée, la
société était prête à accueillir le cubisme
et le surréalisme, avant que nous ayons
atteint ce que nous avions envisagé
comme but. » Si les nabis furent bien les
« prophètes » de l’art moderne en allu-
mant le feu, celui-ci ne prendra son plus
fulgurant essor qu’avec la génération
suivante. A la flambée fauve portée par
les toiles bigarrées de Matisse et Derain
succède l’éclatement des volumes, des
points de vue et des sujets, d’abord dans
le cubisme de Picasso et Braque, puis S OUS L’EMPIRE DE LA COULEUR Page de gauche, en haut : Christ et
dans le futurisme italien. Autant d’avant- Bouddha, par Paul Ranson, vers 1890 (La Haye, Kunstmuseum). Page de gauche,
gardes qui par la violence de leurs pin- en bas : France-Champagne, par Pierre Bonnard, 1891 (Paris, BnF). Ci-dessus :
ceaux se feront à leur tour prophétiques, Dame en bleu, par Maurice Denis, vers 1899 (collection particulière). Autour
annonçant les éclats des obus d’une de Sérusier et de son Talisman, Ranson, Bonnard et Maurice Denis forment
Grande Guerre dont l’impressionnisme à partir de 1888 le groupe des nabis, qui rejettent tout autant l’académisme que
des Nymphéas de Monet tentera d’apai- l’impressionnisme, et pour lesquels un tableau « est essentiellement une surface
ser plus tard les plaies. 3 plane recouverte de couleurs en un certain ordre assemblées ».

hors-sérien L 137
Incendiaires et pompiers
La réprobation qui entoura les débuts des impressionnistes
a pris la valeur d’un mythe : tout artiste incompris
a tôt fait de se revendiquer de l’illustre précédent. Célébrés
et subventionnés, ceux qui font scandale aujourd’hui
sont en réalité les nouveaux pompiers. PAR BENJAMIN OLIVENNES

A utant que leur peinture, ce qui a marqué l’opinion au


sujet des impressionnistes est l’histoire de leur appa-
rition. Qui n’a jamais entendu ces anecdotes, ces criti-
ques accusant Monet d’être brumeux, le Salon refusant ces
peintres, les bourgeois s’exclamant d’incompréhension, le
C’est l’ensemble de tout cela qui a forgé, une bonne fois pour
toutes, le mythe impressionniste, renforcé plus tard par le destin
deVanGogh.C’estcequ’onlitdansL’ŒuvredeZola,cequ’onvoit
dans les films hollywoodiens sur Paris. Le peintre impression-
niste, peintre maudit, accomplissait le programme du roman-
mot « impressionniste » lui-même lancé comme une insulte tisme, celui de l’artiste prophète nécessairement incompris, de
par un journaliste du Charivari ? Le grand public aime tant les l’albatros – programme dont Leo Strauss décrivait ainsi le surgis-
impressionnistes aujourd’hui, il a un accès si facile à leur esthé- sement : « Le type humain préfiguré par Rousseau, qui justifie la
tique, qu’il n’en revient pas d’imaginer que cette peinture ait pu société civile parce qu’il la transcende, n’est plus le philosophe mais
d’abord être rejetée. D’autres images viennent s’ajouter à ce ce qui sera appelé bientôt “l’artiste”. Les privilèges qu’il revendique
qui, tout ensemble, forme un véritable mythe moderne : les ne sont plus fondés sur sa sagesse mais sur sa sensibilité, non plus
images de la bohème, celle de Puccini comme celle d’Azna- sur sa vertu mais sur sa bonté ou sa compassion. Il sait combien pré-
vour, du peintre sans le sou, qui mange de la vache enragée. Et caire est sa revendication : c’est un citoyen à la mauvaise conscience.
peut-être aussi une autre image, ou un autre souvenir, plus Pourtant, puisque sa conscience ne l’accuse pas seulement lui, mais
terre à terre : celui de tous ces collectionneurs avisés, qui ont accuse du même mouvement la société à laquelle il appartient, il est
acheté des tableaux impressionnistes pour « une bouchée de enclin à se voir comme la conscience de la société. » La conversion
pain », tableaux qui valent aujourd’hui des millions. du plomb en or, du rejet en succès, avait commencé auparavant,

138 l nhors-série
© Jeff Koons, Photo: Laurent Lecat. © Adagp, Paris, 2024-Cliché : Jean-Louis Losi/Adagp images.
mais c’est véritablement avec les impressionnistes que cette cents ans. Comme l’écrit Proust, « nous sommes très longs à
figure a pris corps, est devenue un mythe. reconnaître dans la physionomie particulière d’un nouvel écrivain
Un mythe, et donc un précédent. Traumatisés que nous som- le modèle qui porte le nom de “grand talent” dans notre musée des
mes tous par le fait d’avoir rejeté les impressionnistes, d’avoir idées générales. Justement parce que cette physionomie est nou-
montré notre philistinisme, de n’avoir pas compris le sens de velle, nous ne la trouvons pas tout à fait ressemblante à ce que
l’histoire quand celle-ci se déroulait sous nos yeux, et au passage nous appelons talent. Nous disons plutôt originalité, charme,
d’avoir raté un bon coup financier, nous sommes bien décidés délicatesse, force ; et puis un jour nous nous rendons compte que
à ne plus jamais nous laisser avoir. Plus jamais ça ! Aujourd’hui, c’est justement tout cela le talent ». Et combien de polémiques de
cent cinquante ans après les débuts de l’impressionnisme, le la sorte n’avons-nous pas encore connues dans les années les
mythe joue à plein : plus personne n’ose critiquer aucun déve- plus récentes ? Songeons au refus qui a accompagné pendant
loppement de l’art contemporain, de peur d’être à nouveau longtemps l’œuvre de Michel Houellebecq, traité de sociolo-
l’idiot qui a ri des impressionnistes. Parce qu’on n’a pas su voir la gue sans style par les autorités littéraires les mieux établies.
beauté de l’impressionnisme en 1874, nous n’osons plus jamais Réécoutons sur le site de l’INA un « Masque et la Plume » consa-
dire d’une création artistique nouvelle qu’elle est laide, ou pire, cré à Shining de Stanley Kubrick, succès populaire traité par les
qu’elle n’est rien. Nous sommes intimidés. Tout ce qui est bien critiques comme une sorte de grand guignol sans valeur. Celui
en art semble laid quand il apparaît : voilà l’axiome que nous qui sera un jour un classique entre dans la carrière sans aura,
avons fait nôtre, et au nom duquel nous n’osons rien refuser. Ce et il doit s’imposer, et cela implique souvent des batailles
qui nous amène au paradoxe souvent relevé que la subversion d’Hernani. Il peut parfois même connaître le succès puis deve-
de la tradition… est devenue notre tradition. Ce qu’on enseigne nir démodé, et mourir oublié ou haï. Mozart et Molière courent
aux étudiants en art, ce que l’Etat et les institutions culturelles
promeuvent, ce n’est pas ce qui est académique au sens ancien,
académique comme la peinture de David, néoclassique, c’est au LE ROI DU KITSCH Page de gauche : la sculpture Balloon
contraire ce qui porte sur soi tous les signes de la subversion. La Dog (Magenta), de Jeff Koons, trônant en 2008 au milieu
révolution est devenue l’ordre établi. du salon d’Hercule dans les Grands Appartements
Il est peut-être dès lors temps de réexaminer un peu le mythe du château de Versailles. En invitant l’art contemporain
et de voir ce qui le rend plus compliqué qu’il n’y paraît. Il est à Versailles, la volonté affichée était de « briser un peu
tout à fait exact que lorsque les impressionnistes sont apparus, les clichés afférents à cet endroit » et « offrir des points de vue
ils n’ont pas été compris. Il est même exact que lorsqu’un artiste nouveaux sur un site (…) en révélant ainsi sa complexité
véritable apparaît, une moitié de l’opinion goûte souvent son contemporaine, sa substance, son épaisseur enfouie sous
travail, tandis qu’une autre a peine à y reconnaître la grandeur, l’habitude ». En haut : La S.M.N., Mondeville, par Jean-
le classique que l’artiste sera rétrospectivement dans deux Baptiste Sécheret, 2010-2016 (collection particulière).

hors-sérien l 139
© Adagp, Paris, 2024-Cliché : Orlinski Studio/Adagp images. © The Lucian Freud Archive. All Rights Reserved 2024/Bridgeman Images.

des sacs. L’art de Kusama ou celui d’Orlinski, aussi différents


qu’ils soient l’un de l’autre, est donc un art installé, officiel, un art
d’Etat et un art municipal. Rien chez eux de dérangeant pour les
pouvoirs en place. De mon côté, défendant la peinture d’un
Jean-Baptiste Sécheret par exemple, il m’est souvent arrivé
d’entendre mon interlocuteur mal à l’aise, décontenancé, ne
pouvant pas donner son approbation à cet art qui continuait, en
2024, de représenter le monde et la beauté d’un ciel.
L’art contemporain est donc pompier, et un art comme celui de
Sécheret ou de Lucian Freud, ancré dans la tradition de la pein-
ture, courrait plus le risque de déranger et d’être incompris,
comme jadis les impressionnistes. Voilà la situation, à front ren-
versé, de notre époque. Mais allons plus loin. Est-ce qu’il n’en a
pas toujours été ainsi ? Est-ce que, déjà à l’époque, les pompiers
n’étaient pas les artistes contemporains de 1874, et les impres-
sionnistes les garants de la tradition ? L’idée semble exagérée…
Et pourtant. Que peignaient les pompiers ? Des peintures à sujet :
ou bien des sujets mythologiques, comme la naissance de
Vénus, qui effectivement ne semblaient plus bien actuels, ou
TEDDY BERK ? Ci-dessus : dans le cadre de la 5 édition
e
bien des sujets historiques, les Romains de la décadence, Bona-
du prix du Graffiti et du Street Art, à l’automne 2023, parte devant le Sphinx, Jeanne d’Arc entrant à Orléans. Le sujet,
un Ours de Richard Orlinski gardait l’entrée de la mairie le soubassement littéraire, était au principe de ces peintures,
du Ve arrondissement de Paris. Dans un article du Monde héritières en cela et de David et de Delacroix, c’est-à-dire du
du 30 juin 2023, Roxana Azimi soulignait que le sculpteur début du siècle. Les pompiers pensaient faire, non pas l’art de
« occupe la sixième place dans le classement Artprice des toujours, mais l’art de leur époque, l’art de leur siècle, l’art
artistes français les mieux vendus aux enchères (…). Mais, « moderne ». Quant aux impressionnistes, eux voulaient renouer
dans la presse artistique, il est aux abonnés absents. Comme avec les grands peintres du passé : avec Hals, avec Goya, avec le
dans les grandes institutions ». « Simpliste et systématique », dernier Titien, avec Véronèse. Ils se voyaient comme les héritiers
affirmait, péremptoire, une ancienne directrice de la de l’art de toujours, reprenant des grands maîtres du passé aussi
FIAC. Page de droite : Self-Portrait Reflection, par Lucian bien la technique que le souci de la réalité. Le Déjeuner sur l’herbe
Freud, vers 1965 (collection particulière). est un hommage au Concert champêtre de Titien tout autant qu’à
un Jugement de Pâris de Raphaël que Manet connaissait par la
gravure. Ou, pour le dire dans les mots de Degas : « Si Véronèse
toujours le risque d’être jetés à la fosse commune, comme ris- abordait aux rives de la Seine, ce n’est pas à Bouguereau, c’est à moi
que de l’être un jour Woody Allen. qu’il donnerait la main en descendant de sa gondole. »
Il est indéniable que l’art nouveau « dérange » « l’ordre artisti- L’art des impressionnistes entendait renouer avec toute l’his-
que établi ». Mais qui est l’ordre artistique établi aujourd’hui ? toire de la peinture, sa grande histoire. S’il y a une leçon à tirer
Qui sont les pompiers actuels ? Ne sont-ce pas les artistes de cette école, c’est peut-être la place centrale que tient l’étude
contemporains, « provocateuro-pop », qui sont systémati- du passé de la peinture pour qui veut être original. Quel étu-
quement invités, exposés, célébrés par la puissance publique diant aux Beaux-Arts aujourd’hui aurait l’humilité de copier un
ou par les plus grandes entreprises ? A l’automne 2023, deux tableau au Louvre ? La copie des maîtres était pourtant l’exer-
« sculptures » de Richard Orlinski, un ours et un gorille en plasti- cice clé de la formation des futurs impressionnistes, comme il
que blanc, aussi moches l’un que l’autre, encadrent le bâtiment le fut pour Picasso. L’imitation des anciens, on le sait depuis
de la mairie du Ve arrondissement, place du Panthéon. Pendant Racine et Corneille, est à la source de l’originalité. 3
près de six mois, une sculpture géante représentant Yayoi
Kusama tenant un pinceau se tenait au bout du Pont-Neuf. La Benjamin Olivennes est philosophe. Il vit aux Etats-Unis où il est
sculpture posait des petits points – la signature de l’artiste – sur enseignant chercheur à l’université Columbia. Il est l’auteur de L’Autre
la Samaritaine, le tout étant une publicité conçue pour vendre Art contemporain. Vrais artistes et fausses valeurs (Grasset, 2021).

140 l nhors-série
© AGLILEO COLLECTION/AURIMAGES.

UN PRINTEMPS
IMPRESSIONNISTE

IMPRESSIO
Avec l’exposition « Paris 1874. Inventer
l’impressionnisme », le musée d’Orsay
a la grande originalité de proposer au visiteur
un face-à-face inédit : celui des tableaux exposés
lors de cette première manifestation publique
et commune des peintres indépendants face PAR TOUCHES
Ci-dessus : Pont de Maincy
à de nombreux tableaux et sculptures du Salon (détail), par Paul Cézanne,
vers 1879 (Paris, musée

ONNISME
officiel. Pour célébrer cet anniversaire, Orsay d’Orsay).

a par ailleurs prêté à 34 musées de France des


toiles majeures de sa collection impressionniste.
1874
L’instant impressionniste
Dans une passionnante exposition, le musée d’Orsay
reconstitue le face-à-face des œuvres des « intransigeants »
exposant chez Nadar avec celles du Salon de 1874. ENTRETIEN
AVEC ANNE ROBBINS. PROPOS RECUEILLIS PAR ISABELLE SCHMITZ

● Dans quel contexte culturel


se tient l’exposition de 1874,
organisée dans l’ancien atelier
du photographe Nadar par
la Société anonyme des artistes,
auxquels on apposera l’étiquette
d’« impressionnistes » ? Est-elle
la seule exposition indépendante
à se tenir en marge du Salon ?

© Sylvie Chan-Liat/RMN-GP. © Christie\’s Images/Bridgeman Images. © photo Sophie Crépy, musée d’Orsay. Bibliothèque nationale de France/SP.
Nous avons regardé de près le paysage
artistique des expositions en 1874, pour
accorder son juste poids à la première
exposition impressionniste, et la remet-
tre dans le contexte de l’ensemble des
manifestations artistiques de cette
année-là. Nous en avons dénombré
environ vingt-cinq. Nous avons réfléchi
à la façon d’illustrer ce panorama des
expositions en 1874, en envisageant de
les évoquer toutes, et nous avons fina-
lement choisi de mettre l’accent sur le
Salon, car c’est l’événement principal
de la vie artistique parisienne de cette
époque, depuis déjà deux siècles. Cela
nous permet d’apporter un contrepoint
qui nuance l’impact de la première
exposition impressionniste en 1874.
Les premières sections de l’exposition
épousent la chronologie de l’année
1874. Nous sommes quatre ans après
la guerre de 1870, traumatisme majeur
qui a ébranlé la France et qui reste très
présent dans les esprits. L’exposition
commence par un préambule sur
l’après-guerre de 1870 et sur l’impact
de la Commune à Paris : très meurtrie
par les destructions récentes, la capitale
est un gigantesque chantier de recons-
truction. A l’énorme vague des travaux
haussmanniens encore inachevés vient
s’ajouter celle de la reconstruction des
dégâts de la guerre et de la Commune.
Aux estampes de Manet sur la guerre
UN PRINTEMPS IMPRESSIONNISTE

UNE BONNE ÉTIQUETTE


Page de gauche : La Balançoire, par
Auguste Renoir, 1876 (Paris, musée
d’Orsay). Cette toile fut présentée à la
troisième exposition impressionniste
de 1877, celle où, pour la première
et unique fois, les artistes se
proclamèrent « impressionnistes » sur
les affiches et à l’entrée de l’exposition.
« Ce fut moi qui insistai pour qu’on
gardât ce nom d’Impressionniste qui
avait fait fortune », racontera Renoir.
Ci-contre : Coucher de soleil, par Claude
Monet, 1868 (collection particulière).
Dessous : Guerre civile, par Edouard
Manet, 1871 (Paris, BnF).

civile et aux photos des barricades suc- ● La première exposition


cèdent, au début de notre exposition, impressionniste s’ouvre le 15 avril
une évocation du quartier complète- 1874, quinze jours avant le Salon :
ment neuf dans lequel se tint l’exposi- quel était l’intérêt de cette
tion des indépendants, sorti de terre proximité dans le temps ?
peu de temps avant. Le percement de Cette date était, à l’évidence, une stra-
l’avenue de l’Opéra n’est pas terminé. tégie mûrement réfléchie : les futurs
L’immeuble de l’ancien atelier de Nadar, impressionnistes comptaient tirer parti
dont la façade existe encore, au 35, bou- du bouillonnement artistique lancé par
levard des Capucines, n’a que vingt ans. l’imminence du Salon, et profiter de la
Moderne par son architecture, il l’était disponibilité des critiques, juste avant cet
aussi par les ateliers de photographie événement culturel majeur qui allait bien-
qu’il avait abrités. Ce n’est sans doute tôt les accaparer, et générer un volume
pas un hasard si les impressionnistes d’articles impressionnant. Ils avaient aussi
ont choisi ce quartier et ce lieu, à la le souci de ne pas se poser en rejetés du
pointe de la nouveauté. Salon, il leur fallait donc ouvrir avant pour
nepaslaisserpenserquecegrouped’artis- avaient été invités, s’ils le souhaitaient,
tes exposant ensemble avait pu y être à exposer leurs œuvres (elles furent au
refusé : au début des années 1870, l’image nombre de mille six cents pour cette pre-
du Salon des refusés était plutôt associée mière édition). Le meilleur y côtoyait le
àunecertainemédiocrité.Lapremièreédi- pire. Dans les années suivantes, d’autres
tion officielle avait eu lieu en 1863, sur déci- Salons des refusés s’étaient organisés, de
sion de Napoléon III qui, devant la sévé- façon moins officielle, certains des futurs
rité du jury du Salon (environ trois mille impressionnistes y avaient d’ailleurs par-
œuvres refusées sur les cinq mille présen- ticipé, mais cette tribune d’exposition ne
tées), avait mis à disposition des refusés jouissait guère d’une image flatteuse.
une annexe du Palais de l’Industrie, où
avait lieu le Salon. Tous les artistes refusés ● Les artistes indépendants
de la première exposition
impressionniste s’organisent-ils
Spécialiste de la peinture impressionniste et post-impressionniste, Anne Robbins contre le Salon ?
est conservatrice Peinture au musée d’Orsay, après des années à la National Nous essayons de reconsidérer cet anta-
Gallery de Londres. Co-commissaires de l’exposition du musée de l’Orangerie gonisme supposé entre la première expo-
« Aux sources des Nymphéas » en 2022, elle et Sylvie Patry assurent le co- sition impressionniste comme lieu d’une
commissariat de l’exposition « Paris 1874. Inventer l’impressionnisme » à Orsay. rébellionartistiqueetleSalon.Ceserasans

hors-sérien l 145
donnait la primauté aux « grandes machi-
nes » académiques, des tableaux de grand
format à thème historique, religieux,
mythologique. Pour une raison matérielle
d’abord : ils formaient des décors dont le
grand format présentait l’intérêt de pou-
voir décorer les nouveaux bâtiments
publics reconstruits dans l’immédiat
après-guerre. Ensuite, les grands paysa-
ges, genre de plus en plus apprécié par le
public au Salon, et les scènes de genre
n’avaient pas toujours la faveur du jury. Le
goût officiel confiait à la « grande pein-
doute une grande surprise, pour le public ● En quoi la première exposition ture » une mission éducative qu’il déniait
de 2024, de constater que l’initiative des impressionniste se distingue-t-elle aux genres dits mineurs : la jeune IIIe Répu-
impressionnistes ne s’est pas formée en du principe du Salon des refusés ? blique entendait exalter des vertus héroï-
opposition mais parallèlement au Salon, La presse de l’époque emploie le terme ques que les sujets mythologiques ou his-
et qu’il existe entre ces deux manifesta- de « refusés volontaires », qui souligne la toriques donnaient à voir. En 1874, la
tions des convergences d’artistes et de différence d’initiative entre le Salon des médaille d’honneur fut décernée à Jean-
sujets, avec au Salon également des refusés et l’exposition de la Société ano- Léon Gérôme en peinture, et en sculpture
tableaux représentant des scènes de la nyme des artistes : le premier est un pis- à Antonin Mercié, auteur du monumental
vie moderne ou des paysages. Pour la plu- aller ; la seconde, une mise en valeur indé- Gloria victis, faisant référence à la guerre
part des artistes de la première exposition pendante et spontanée de leur propre de 1870 (« Gloire aux vaincus », en opposi-
impressionniste, le Salon a été le premier travail. Ce qui fait la spécificité de cette tion à « Malheur aux vaincus »). Les pein-
lieu d’exposition, sauf pour Cézanne, qui exposition indépendante, c’est son prin- tures qui représentaient la guerre, dont le
n’a jamais encore réussi à y être sélec- cipe de liberté, l’absence de contraintes souvenirétait encoretrès vif, avaientparti-
tionné. Il ne le sera qu’en 1882. Tous les imposées : les artistes exposent ce qu’ils culièrement la faveur du public. Il faut bien
autres artistes ont été exposés au Salon. entendent présenter au public, ils sont reconnaître cependant qu’en 1874, l’insti-
Pissarro l’est dès 1859 – c’est le doyen du les seuls juges des mérites de leur art, tution du Salon commence à se fissurer.
groupe –, et la plupart des autres com- sans personne pour le valider, le sanction-
mencent à l’être autour de 1864-1865. ner ou le rejeter. Ils ont la main sur le lieu ● Pourquoi le Salon est-il contesté ?
L’histoire de la participation des impres- d’exposition, la sélection des œuvres, D’abord pour la rigueur de son jury. C’est à
sionnistes au Salon se poursuivra après l’accrochage, qui devait présenter leur la faveur de ses refus répétés et arbitraires
1874, puisque certains vont y revenir. En travail sous son meilleur jour. Tout ce que que les artistes, bientôt nommés impres-
outre, parmi les trente et un artistes qui le Salon ne permettait pas. Ils veulent sionnistes, vont se fédérer et prendre l’ini-
exposent chez Nadar, douze sont aussi au s’affirmer de manière indépendante, tiative de leur propre exposition. En 1870,
Salon cette année-là. Ce ne sont pas les alors que le Salon des refusés était en fait Degas critique vivement dans la presse
sept artistes du noyau dur que l’on consi- étroitement lié au Salon : il présentait seu- les conditions de présentation de leurs
dère aujourd’hui comme impressionnis- lement les œuvres qui avaient été reje- œuvres.IlécritunetribunedansParis-Jour-
tes, mais des artistes d’envergure moin- tées par le jury. Pour ôter cette connota- nal, dans laquelle il se plaint des conditions
dre,ouquelapostéritéaoubliés:DeNittis, tion négative, on l’avait rebaptisé en 1873 de présentation au Salon. C’est d’ailleurs
Astruc, Lépine, Lepic. En 1874, le groupe « exposition des œuvres non classées ». la dernière année où il y exposera, et pour
exposant chez Nadar n’a pas d’homo- Il n’eut d’ailleurs pas lieu en 1874. toujours, contrairement à Monet, Sisley,
généité. Enfin, le cas de Manet est à part. Renoir qui participeront tous de nouveau
En 1874, il expose au Salon Le Chemin de ● Quels étaient les critères au Salon ensuite. Dans cette tribune,
fer, un tableau qui présente tous les critè- d’admission au Salon ? Degas recommande que les œuvres ne
res impressionnistes et aurait sans doute Ils étaient à la fois stylistiques et thémati- soient présentées que sur deux rangs,
davantage trouvé sa place chez Nadar. ques,fixésparunjuryaugoûtconvenu,qui pour être mieux mises en valeur. Photos et

146 l nhors-série
© Bridgeman Images. © Photo coll. part. © RMN-Grand Palais (musée d’Orsay)/Jean-Gilles Berizzi. © GrandPalaisRmn (musée d’Orsay)/Tony Querrec.
gravures de presse, ainsi qu’un fascinant
tableau de Camille Cabaillot-Lassalle
acquis l’année dernière par le musée
d’Orsay (Le Salon de 1874), montrent cet
empilement d’œuvres sur les cimaises au
Salon de 1874, au fil des vingt-quatre sal-
les. L’accrochage se faisait bord à bord, et
par ordre alphabétique des artistes. Se
côtoyaientdoncdesœuvresdestylesetde
sujets absolument disparates. Nous avons
retrouvé un plan du Salon de 1874, paru
dans la presse à destination du visiteur,
avec les œuvres majeures de chaque salle.
Mis à part le salon d’honneur, qui réunis-
sait les œuvres que l’Etat voulait particuliè-
rement mettre en valeur, la présentation
desautresœuvresétaittrèscompartimen-
tée,entrelejardindessculptures,lagalerie
des peintures, et une section séparée pour
les œuvres graphiques. Si un artiste réali-
sait des œuvres dans les trois médias, on
ne pouvait avoir idée de sa production
d’ensemble. Dans la première exposition
impressionniste, en revanche, on pouvait
admirer ensemble les tableaux et les pas- A UX ANTIPODES Page de gauche : Les Châtaigniers à Osny, par Camille Pissarro,
tels à proximité les uns des autres. 1873 (collection particulière). Ci-dessus : Jeune femme dans un paysage, par Berthe
Morisot, 1872 (Paris, musée d’Orsay). En bas : bien qu’elles traitent du même sujet,
● Comment est envisagé, dans La Blanchisseuse de lin, de Jules-Emile Saintin (à gauche, 1874, Monaco, Pallesi Art
votre exposition, le face-à-face Gallery), qui figure au Salon, est aux antipodes de La Repasseuse, d’Edgar Degas
entre les œuvres présentées (à droite, 1869, Paris, musée d’Orsay), présentée à l’exposition impressionniste.
au Salon et à l’exposition des
indépendants ?
Dans plusieurs sections de notre exposi- nous avons sélectionnées seront présen- chacune une vision du travail moderne,
tion, certaines des œuvres du Salon que tées dans la même salle que celles de la sont des représentations aux antipodes
première exposition impressionniste, de l’une de l’autre.
telle sorte que ces parallèles puissent
faire ressortir des contrastes ou des simi- ● Vous évoquiez le succès croissant
litudes, mais pas forcément sur la même de la peinture de paysage au Salon.
cimaise, car les tableaux impressionnis- Comment les impressionnistes
tes sont toujours de plus petit format et ont-ils traité, quant à eux, ce thème
avec une touche radicalement différente. à la mode ?
Les Coquelicots de Monet seront mis en En accordant la primauté au rendu de la
regard avec Les Champs au mois de juin sensation dans leur art, les impressionnis-
de Daubigny, qui est un champ constellé tes ont donné à la peinture de paysage un
de coquelicots. La Repasseuse de Degas autre statut. A la suite de l’école de Barbi-
côtoiera la Blanchisseuse de lin de Sain- zon, ils débarrassent le paysage rural de
tin, peintre que tout le monde a oublié. toute dimension bucolique, et s’intéres-
Ces deux blanchisseuses, qui présentent sent à des paysages industriels. Tandis

hors-sérien l 147
UN ASSEMBLAGE HÉTÉROCLITE
L’exposition organisée chez Nadar
ne répondait à aucun manifeste.
S’y côtoyaient ainsi des œuvres très
éclectiques. Une douzaine d’artistes
exposaient même, en parallèle, au
Salon, tel Giuseppe De Nittis (page de
droite, Avenue du bois de Boulogne,
1874, collection particulière).
Ci-contre : La Maison du Père Lacroix,
Auvers-sur-Oise, par Paul Cézanne,
1873 (Washington, National Gallery
of Art). S’inspirant de la palette
lumineuse de Pissarro, Cézanne
a retranscrit en temps réel les
impressions colorées qu’il a perçues.

constituer en société anonyme d’artis-


tes, à personnel et à capital variables,
était une première. Pissarro est le prési-
dent de son conseil d’administration ;
avec ses confrères, il travaillait depuis
quelques années sur les statuts de cette
Société anonyme coopérative des artis-
tes peintres, sculpteurs, graveurs, etc.,
qu’ils déposèrent en décembre 1873.
L’organisation d’expositions libres, sans
jury, sans récompenses ni médailles, y
était bien précisée. La « scénographie »
était soigneusement étudiée ; on sait
que leur principale dépense correspon-
dait aux frais de tapissier, pour tendre
sur les murs ce tissu rouge-brun, qui met-
trait en valeur leurs tableaux.
que l’école de Barbizon s’attachait à mon- toile un jus traditionnellement foncé en
trer une nature préservée (ce que l’on guise de sous-couche, eux apposaient ● Ceux qui exposaient
voit dans l’actuelle exposition « Théodore leurs touches sur une couche de couleur chez Nadar étaient-ils réunis
Rousseau » au Petit Palais), les impres- claire pour donner à leur tableau une par un même credo ?
sionnistes montrent une nature en train luminosité si particulière. Il n’y avait dans cette exposition aucun
d’évoluer. Les Coquelicots de Monet manifeste artistique, pas de principes
représentent un coin de nature qui a l’air ● Quelle était la spécificité de cette esthétiques énoncés. Rien n’était rédigé,
parfait, mais qui est en fait une banlieue, exposition par rapport aux vingt- et aucun dénominateur commun ne res-
où la colline est un remblai industriel, où quatre autres de l’année 1874 ? sortdel’éclectismedesœuvresmontrées.
la nature a été modifiée par l’homme. Etait-ce rare que des artistes On ne peut pas dire que tous les expo-
C’est donc à la fois par le type de paysage s’associent aussi largement ? sants aient été « impressionnistes », loin
qu’ils montrent, et par la manière dont ils L’actualité artistique de 1874 était aussi de là. Ainsi, dans cette exposition figu-
le peignent, que les impressionnistes se variée à Paris qu’aujourd’hui. En plus raientàlafoislasubversiveModerneOlym-
distinguent. Pour restituer leur sensation du Salon, des expositions posthumes pia de Cézanne et un Buste d’Ingres par
à même la toile, ils utilisaient générale- célébrèrent notamment Prud’hon, et Ottin, sculpteur académique, ancien Prix
ment une préparation claire, qui faisait aussi le paysagiste Chintreuil. Mais cette de Rome. Les recensions de l’exposition
affleurer la lumière. Quand ils élaborent association d’artistes vivants, tirant rendent compte de ce contraste, et pour
leur peinture, plutôt que de passer sur la parti d’une loi nouvelle, de 1867, pour se certaines distinguent le noyau d’œuvres

148 l nhors-série
UN PRINTEMPS IMPRESSIONNISTE

invitation, mais cela resta décevant. La


Société anonyme coopérative fut mise en
liquidation dès la fin de 1874. Outre Impres-
sion,soleillevantfurentvendusunpaysage
de Sisley, La Seine à Port-Marly, un paysage
de Renoir, les Moissonneurs, et une vue de
la plage de Berck par un petit artiste, Louis
Latouche, un marchand de couleurs qui
fournissait les artistes en matériel mais qui
peignait aussi ; un peu après, Cézanne ven-
dit La Maison du pendu pour seulement
200 francs. Ce décalage de prix d’un artiste
à l’autre témoigne du fait que Cézanne,
qui ressortent clairement par leur nou- peintre par ailleurs au jury du Salon de voisindePissarroàPontoise,pourlequelle
veauté et leur modernité, à la fois dans venir exposer (Jean-Jacques Henner), patriarche s’était battu afin qu’il intègre la
leur sujet et dans la manière dont elles ainsi que Legros et Tissot ; il réussira à per- Société, fut le plus critiqué par la presse, et
représentent le réel. Cette exposition-là suader De Nittis. Ils ratissent large, mais celui dont la peinture fut la moins com-
© Photo Courtesy of National Gallery of Art, Washington. © Image avec l’aimable autorisation de Enrico gallerie d’arte, Milan.

fait émerger le mouvement en le cristal- visent tout de même la qualité. Degas prise, même au sein du groupe.
lisant, au milieu d’une grande disparité : confia ainsi à De Nittis : « Puisque vous
c’est la première et seule année où il y ait exposez au Salon, les gens mal documentés ● Quel fut le rôle de la presse
eu une telle diversité de techniques dans ne pourront pas dire que nous sommes dans le retentissement donné
une exposition impressionniste. Le plus l’exposition des refusés. » C’est donc aussi à cette exposition ? On parle
gros exposant numériquement fut Brac- pour eux une question d’image. Ils ne souvent des articles assassins,
quemond, qui envoya trente-deux eaux- veulent surtout pas se poser en radicaux notamment du critique du Figaro,
fortes et un dessin. ni en rebelles. Et les prix sont à l’avenant, qui parle de « cinq ou six aliénés »
il ne s’agit pas de brader leurs tableaux. qui ont exposé chez Nadar…
● Si ce n’était pas une même L’œuvre la plus chère de l’exposition est Ces commentaires sans pitié participent
esthétique, qu’est-ce qui réunissait un Monet, non pas Impression, soleil de la légende héroïque de l’impression-
ces artistes ? levant, mais Le Déjeuner, refusé au Salon nisme. Sans enlever à cette première
Les artistes de cette exposition, tenue de 1870. Monet montre par là qu’il expose exposition son caractère d’événement,
dans l’ancien atelier de Nadar, s’associè- librement ce tableau dont le Salon ne vou- nous essayons de rectifier le mythe en
rent avant tout pour exposer leur travail. lait pas, et qu’il en espère 5 000 francs, une nous fondant sur les faits : on trouve
Chacun était tenu de verser une cotisa- très belle somme. Le tableau ne fera environ cinquante mentions de l’exposi-
tion de 60 francs, qui lui donnait le droit d’ailleurs pas partie des quatre œuvres tion dans la presse, plus ou moins déve-
d’exposer deux œuvres. Mais en réalité, vendues pendant cette première exposi- loppées. La réception de l’exposition
toussansexception en envoyèrent davan- tion impressionniste, dont Impression, par la presse ne fut, en réalité, pas du
tage, à partir de trois (Cézanne, Lépine), et soleil levant, achetée 1 000 francs, le prix le tout aussi hostile qu’il n’y paraît. Nous
souvent beaucoup plus, comme Bracque- plus élevé parmi les ventes. avons dénombré sept critiques franche-
mond. En casde vente, unprélèvement de ment négatives, et une quinzaine de
10 % revenait à la Société. Leur but étant ● L’exposition fut-elle une réussite ? recensions positives. Le reste est entre
davantage économique qu’esthétique, Financièrement et en termes de fréquen- les deux. Les journalistes trouvent des
et le nombre de membres faisant baisser tation, la première exposition impression- mérites à certains peintres, et moins à
les frais d’organisation, ils avaient intérêt niste est un échec. Comparativement aux d’autres. Tous font malgré tout l’éloge
à agréger le plus de membres possibles à plus de trois cent mille visiteurs du Salon, de l’initiative qu’ont eue les artistes de
leur société anonyme. Dans leurs corres- les trois mille cinq cents billets vendus à s’exposer de manière indépendante,
pondances, les artistes s’agitent avant un franc à l’exposition impressionniste de prendre en main les rênes de leur car-
l’inauguration pour grossir leurs rangs. font pâle figure. Il faut sans doute ajouter rière, de s’imposer seuls, de ne plus
Degas va même essayer de convaincre un à cela des réseaux artistiques, venus sur dépendre d’un Salon ni des fourches

hors-sérien l 149
MORCEAU DE CHOIX Ci-contre : Le Déjeuner, par Claude Monet, 1868-1869
(Francfort, Städel Museum). Le critique Armand Silvestre voit dans ce tableau,
qui avait été refusé au Salon de 1870, le « morceau capital » de l’exposition chez
Nadar : « Il y a (…) des natures mortes traitées de main de maître dans cette toile
qui fait ressortir l’insuffisance du procédé à l’expression des figures », assure-t-il
dans L’Opinion nationale du 22 avril 1874.

d’« impression » n’est pas vraiment neuf, c’est le moment où les artistes font leur
parce qu’« impression » signifiait, dans cette dénomination d’impressionnistes.
les ateliers d’artistes, une ébauche ou Ils vont la mettre sous forme de ban-
une pochade, qui n’avait pas vocation à nière à l’entrée de leur exposition. C’est
© akg-images.

être exposée. Leroy publie sa saynète le aussi le moment où ils publient la revue
25 avril 1874 – dialogue satirique assez L’Impressionniste, dont il ne paraîtra que
superficiel –, mais quatre jours après, quatre numéros.
Castagnary, un critique sérieux cette
fois, décrit ces artistes en les qualifiant ● La formule de la « peinture
caudines de son jury. C’est aux journa- d’« impressionnistes en ce sens qu’ils ren- de la modernité » définit-elle
listes de l’époque que l’on doit le terme dent non le paysage, mais la sensation l’impressionnisme ? Ou est-ce
« impressionnistes ». Ce sont eux qui produite par le paysage ». La presse les plutôt la peinture de
baptisèrent le mouvement et qui en cer- nomme de plusieurs façons, les « intransi- l’instantanéité ?
nèrent les contours. geants », les « révoltés », expressions aux La dimension d’« instantané » me semble
consonances plus politiques, ce dont ils encore plus significative que sa moder-
● Comment les peintres de ne veulent pas. Le terme d’« impression- nité. Le titre de notre exposition était au
l’exposition de 1874 accueillirent-ils nistes » touche davantage à l’esthétique, départ « 1874 : l’instant impressionniste »,
le qualificatif d’« impressionniste » ce qui leur convient mieux, sauf à Degas. qui exprimait cette idée de saisie d’un
qu’on leur appose ? Sa peinture est, en effet, moins une pein- moment précis, fugitif, tout en évoquant
Ils finirent par l’accepter et en tirer le ture de l’impression que celle de ses cette très brève période : une exposition
meilleur parti possible. On connaît l’his- confrères, il la compose davantage. d’une durée de quatre semaines seule-
toire du terme. Il a été utilisé la première Nous terminons notre exposition par ment, mais qui, pour toujours, a laissé sa
fois pour les désigner par Louis Leroy une évocation de la troisième exposi- trace dans l’histoire de l’art, en lui don-
dans Le Charivari. En réalité ce terme tion impressionniste de 1877, parce que nant un tout nouveau visage. 3

« Paris 1874. Inventer l’impressionnisme »


Musée d’Orsay. Du 26 mars au 14 juillet 2024
De l’impressionnisme, on pensait avoir tout vu, ou presque. Mais quelle fut, au juste, la genèse de ce
mouvement qui ne prétendait pas en être un ? Comment fut organisée la première exposition indépen-
dante, en marge du Salon ? Les tableaux admis au Salon étaient-ils si différents de ceux que les artistes
indépendants avaient décidé de montrer au public ? Qui était la trentaine d’artistes dont moins d’une dizaine seulement sont
passés à la postérité ? La passionnante exposition du musée d’Orsay répond à ces questions en confrontant les œuvres des uns
et des autres, admis au Salon et refusés volontaires, et en resituant cette première exposition impressionniste dans le contexte
si riche de cette fin du XIXe siècle.
● COMMISSARIAT : Sylvie Patry, conservatrice générale du patrimoine / directrice artistique, galerie Mennour, Paris.
Anne Robbins, conservatrice Peinture, musée d’Orsay.
Assistées de Caroline Gaillard et Estelle Bégué, musée d’Orsay.
● HORAIRES : tous les jours, sauf le lundi, de 9 h 30 à 18 h, le jeudi jusqu’à 21 h 45.
● TARIFS : 16 € / tarif réduit : 13 € / gratuits pour les - de 26 ans. « A 18 h c’est 10 € ! » : tous les jeudis, à partir de 18 h,
profitez d’un billet d’entrée au tarif de 10 € sur place (12 € si réservation en ligne).
● ACCÈS : musée d’Orsay, entrée par le parvis, esplanade Valéry Giscard d’Estaing, 75007 Paris.
Rens. : www.musee-orsay.fr ; 01 40 49 48 14.

150 l nhors-série
MUSEUM TV CÉLÈBRE
LES 150 ANS DE L’IMPRESSIONNISME !

museumtv.art
canal 114 canal 112 canal 213 canal 191 chaîne HD 219
chaîne 4K 220
Féerie pour Après une immersion dans la verdoyante
Grenouillère et ses canots, nous nous

un autre soir
avançons sur le balcon d’où Monet pei-
gnit à la hâte Impression, soleil levant pour
fixer le rougeoiement de l’aurore sur le
camaïeu gris bleuté du Havre.
Nous ne sommes ni en 1874, ni au
Le musée d’Orsay, GEDEON Experiences 35, boulevard des Capucines, mais au
musée d’Orsay en 2024, avec un casque
et Excurio proposent une aventure de réalité virtuelle sur le nez. Cette ambi-
unique : participer au vernissage de tieuse création est l’œuvre de GEDEON
Experiences, producteur d’expériences
la première exposition impressionniste, immersives multiformats, qui, s’asso-
ciant à l’entreprise Emissive, spécialiste
le 15 avril 1874. PAR SOPHIE AILLOUD de réalité virtuelle et créatrice du format
de visite Excurio, et au musée d’Orsay, a
mis au point pour le visiteur un prolon-

H
auts-de-forme, corsages en den- Cézanne, Berthe Morisot et Pissarro. Le gement (ou un prélude) de l’exposition
telle et bruits de sabots claquant père du Bal du moulin de la Galette nous « Paris, 1874. Inventer l’impression-
sur le pavé : aucun doute, c’est escorte dans cette exposition indépen- nisme ». Une première.
bien le Paris des années 1870 qui s’ouvre à dante dont il a conçu l’accrochage, bien C’est la reconstitution de l’atelier de
nous. Rose, charmante jeune femme en plus flatteur que celui du Salon, gigantes- Gaudi pour un documentaire sur la
capeline et corsage brodé, nous montre que et impersonnelle machine artistique Sagrada Familia (qui donne lieu à la fas-
l’Opéra de Charles Garnier encore en chan- dont on aura, quelques instants plus tard, cinante exposition immersive que l’on
tier. Elle nous mène ensuite à deux rues de un aperçu. Avant de plonger dans quel- peut visiter dans les Ateliers Gaîté, à
là, au 35, boulevard des Capucines, devant ques-unes des œuvres phares de cette Montparnasse) qui a donné l’idée à
l’immense verrière qui éclaire l’ancien stu- première exposition impressionniste, GEDEON de se lancer dans cette aventure
dio du photographe Nadar. Au deuxième nous en rencontrons d’abord les auteurs, impressionniste, en proposant au musée
étage de l’imposant bâtiment, son ami entre les murs bleus de l’atelier de la rue d’Orsay cette déambulation captivante
Renoir nous attend, fébrile et exalté, aux La Condamine, où Frédéric Bazille réunit dans l’atmosphère si particulière du Paris
côtés de ses compères, Monet, Degas, ses amis peintres et le jeune Emile Zola. de la toute jeune IIIe République.

152 l nhors-série
DE LA TOILE
À L’ÉCRAN

I ls s’appelaient Monet, Renoir,


Degas… Avec bien d’autres,
ils ambitionnaient de peindre
la vérité de la nature. Nés trop
tôt dans un siècle trop vieux,
V OYAGE DANS LE TEMPS Images de l’expérience immersive. Page ces artistes qui croient en la poésie
de gauche : reconstitution en réalité virtuelle de l’ancien atelier de Nadar, lieu tirée de la réalité ordinaire
de la première exposition impressionniste, où l’on découvre l’accrochage se heurtent à l’académisme
de Renoir. Rose, modèle pour les artistes, nous sert de guide et nous escorte du Second Empire qui se manifeste
auprès des trublions de la peinture, comme Monet (ci-dessus) s’essayant tout particulièrement au sein
à fixer le rougeoiement du soleil levant, depuis sa chambre d’hôtel au Havre. du très sélectif Salon officiel.
Ensemble, ils vont défier
l’institution. Au 35, boulevard
Mus par un désir d’exigence scientifi- certainsracontentleurpromenadedevant des Capucines, dans les anciens
que, les créateurs du projet ont étudié les œuvres salle après salle. ateliers du photographe Nadar,
durant deux ans les archives de l’époque Le scénario, les dialogues et les ambian- ils organisent une exposition
pour reproduire le plus fidèlement pos- ces n’ont rien d’aléatoire, puisqu’ils procè- qui marque la naissance officielle
sible la réalité historique du moment. Le dent de recherches historiques supervi- d’un nouveau mouvement
croisement d’articles, de gravures de sées par les commissaires de l’exposition, artistique. Ils s’appelaient entre
presse, de photographies et du cadastre Anne Robbins et Sylvie Patry. Ces spécia- eux les « réalistes » ; la critique
du quartier a permis de reconstituer la listes de l’histoire de l’art ont pu pointer les affublera de l’épithète
topographie du boulevard des Capuci- des détails bien précis mais capitaux pour méprisante d’« impressionnistes ».
nes, ainsi que la façade et l’intérieur de la vraisemblance : la posture des femmes Ironie de l’histoire, c’est sous
l’ancien atelier de Nadar. L’ascenseur qui en société (une femme ne sortait pas sans cette qualification moqueuse qu’ils
en dessert les étages est inspiré du pre- chapeau, ne se tenait pas trop proche des passeront à la postérité.
mier ascenseur hydraulique dont les frè- hommes en public), les niveaux de lan- C’est ce récit de l’éclosion de
res Pereire avaient doté le Grand Hôtel gage, les bruits de la rue… l’impressionnisme en France que
sur la place de l’Opéra. Onsort de cetteexpérienceavec l’agréa- fait le dernier film documentaire
Le souci de vraisemblance est poussé ble sensation d’avoir fait un authentique de GEDEON Programmes. On
loin ; nous pourrons observer la couleur saut dans le temps, et la furieuse envie de n’est jamais déçu d’un partenariat
photos : © Excurio-GEDEON Experiences-Musée d’Orsay. © Gedeon programmes.

précise (attestée par les factures de coiffer un haut-de-forme ou d’enfiler une entre Arte et GEDEON. Celui-ci
l’époque) des murs de l’ancien atelier capeline pour aller battre le pavé des rues ne fait pas exception. L’exercice
du photographe, la devanture du Bazar parisiennes et pousser la porte du 35, bou- rarement convainquant de la
du Voyage, boutique qui se trouvait au levard des Capucines. reconstitution fictionnelle est ici
rez-de-chaussée du 35 boulevard des Expérience en réalité virtuelle Un soir avec parfaitement maîtrisé, embarquant
Capucines, ou encore entendre l’accent les impressionnistes. Paris 1874, au musée d’Orsay, avec bonheur le spectateur dans un
chantant de Cézanne, le Provençal. Une jusqu’au 11 août 2024. Tarif : 32 € / voyage à travers les chefs-d’œuvre
photographie de l’atelier avec le Pan- tarif réduit : 16 € (l’accès aux collections de cette fin de siècle, des débuts de
théon Nadar au mur, fameuse frise litho- et aux expositions est inclus). Monet au Havre auprès de Boudin
graphique de l’hôte des lieux représen- jusqu’à la fameuse exposition de
tant deux cent cinquante écrivains et 1874, aujourd’hui reconstituée au
journalistes, a permis de reconstituer pré- musée d’Orsay. A voir absolument.
cisément, grâce à un rapport d’échelle, Marie-Amélie Brocard
les dimensions de la salle. 1874, la naissance de l’impressionnisme,
Pour la question centrale et épineuse documentaire-fiction, 1 h 35.
de l’accrochage des œuvres, il a fallu, au Sur Arte samedi 27 avril à 20 h 50
terme d’une véritable enquête, croiser et en replay sur arte.tv du 26 mars
le catalogue de l’exposition aux témoi- au 25 septembre 2024.
gnages de journalistes de l’époque, dont

hors-sérien l 153
Un dimanche
à la campagne
A Giverny, Monet avait trouvé son havre. Fou de fleurs,
il modela inlassablement son jardin, nourrissant son inspiration
de ce foisonnement végétal. PAR ALBANE PIOT

C’
était une maison basse au crépi d’errance, de lutte quotidienne pour sur- et ses six enfants, avec Jean et Michel. Il
rose, assise tout au bord d’un vivre. Quand il avait fallu quitter Vétheuil, avait installé son atelier dans la grange
village normand, sur un pli de faute d’argent, il avait emménagé, avec attenante à la maison. Entre les murs
terrain qui s’amollit vers l’Epte, non loin Alice Hoschedé, à Poissy, pour le col- roses et le jardin devant, il avait fixé son
des bords de Seine. A ses pieds, un jardin, lège de Jean. Il avait détesté « cet horri- monde, trouvé son port d’attache.
une pommeraie, un potager, et au bout ble Poissy de malheur », qu’il fuyait pour Il avait continué d’abord à voyager,
de l’allée bordée de hauts cyprès, une aller peindre sur les côtes normandes, à tous les hivers, comme le lui conseillait
voie de chemin de fer, et par-derrière, Pourville, à Dieppe, à Etretat. A Giverny, Durand-Ruel, pour nourrir son inspira-
les champs. C’était un vieux pressoir découvert au gré de ses promenades, tion. En décembre 1883, il avait décou-
devenu maison de campagne, à qui l’on depuis le petit train qui mène de Vernon vert avec Renoir la Riviera, sa lumière
avait mis un fronton à œil-de-bœuf pour à Gisors, et puis encore à pied, il avait su si puissante comparée aux douceurs
faire gentilhommière. On n’entendait très vite qu’il serait là chez lui. Alors il normandes, ses couleurs étincelantes
que le vent qui jouait dans les branches, avait demandé encore une fois à son ami comme des pierreries, et à quarante-
le loriot, la grive et la linotte venue d’Afri- Durand-Ruel de financer son déménage- cinq minutes en train de Monaco, un
que. L’endroit avait plu tout de suite ment, long et éprouvant, qui s’était fait paradis sur terre, avec Bordighera, petit
au peintre fatigué par trop d’années par bateau. Ils étaient arrivés, avec Alice village de la côte italienne. Ce fut un tel

154 l nhors-série
éblouissement que, quelques semaines
plus tard, il y retourna seul durant trois
mois, de janvier à avril 1884. Il logeait à
la pension anglaise, via Circonvalla-
zione 22, d’où il partait tous les matins A U PARADIS Le 29 avril 1883, Monet et son clan s’installent à Giverny,
peindre sur le motif la végétation luxu- dans l’Eure, louant la maison du « Pressoir » (ci-dessus). Le peintre s’attaque
riante qui encerclait la petite cité, la pal- alors au jardin, créant effets de perspective, massifs rectangulaires
meraie qui fournissait officiellement le de couleurs unies, couvrant le sol de milliers de fleurs. En 1893, il acquiert
Vatican, les fleurs que l’on portait par le terrain de l’autre côté de la voie ferrée, détourne le Ru et crée l’enchanteur
brassées aux parfumeurs de Grasse. Il « jardin d’eau » (page de gauche, le pont japonais et le bassin des nymphéas).
lui avait fallu quinze jours pour parvenir En bas : Claude Monet photographié par Sacha Guitry vers 1913.
à pénétrer dans le gigantesque jardin
de Francesco Moreno, cerné de hautes
murailles pour protéger les essences pour satisfaire celle qu’il épouserait A sa maison aussi, il avait donné les cou-
rares de la convoitise des pilleurs. Ce jar- bientôt, après la mort d’Ernest. Tout leurs franches et claires qui faisaient sa
din était un rêve, un foisonnement de autour il multiplia les parterres, des car- joie : point de gris Trianon à la mode du
palmiers, de citronniers, de bougainvil- rés de couleurs, des massifs à angles temps, de papiers à grands motifs ou
liers, d’oliviers, de figuiers, de fleurs miri- droits, des plates-bandes bordées d’iris. façon cuir de Cordoue, mais du bleu clair
fiques : autant de couleurs vibrantes, si Sur les arceaux, les grilles et la façade, sur les murs, les boiseries, l’horloge com-
nouvelles à apprivoiser en peinture. Cela les roses les plus rares se mêlent aux toise et le buffet à deux corps du salon,
© Maison et jardins de Claude Monet-Giverny. © LENAIN Hervé/hemis.fr © Maison et jardins de Claude Monet-Giverny.

avait été aussi une révélation de ce qu’il églantines. Quelques jours en Hollande du jaune et du lilas dans les cabinets de
pourrait faire de son jardin à Giverny. au printemps 1886, dont il avait tiré des toilette, un jaune vibrant encore dans la
Il n’avait eu de cesse alors de transfor- tableaux « stupéfiants » au dire de Huys- salle à manger « chrome clair, moulures
mer son Clos normand, comme disait mans, avaient ravivé son amour des tuli- rechampies en chrome pur », selon le
son ami Truffaut, en kaléidoscope, mul- pes qu’il appréciait dans toutes les tein- mémoire d’un artisan, jaune aussi les
tipliant les points de vue, toujours mou- tes, du rouge au jaune et même au noir. argentiers du pays de Caux qui abritent la
vants, toujours nouveaux au rythme des Il faisait venir des centaines de sacs de vaisselle, le service de tous les jours, celui
saisons. Sa palette de peintre en péta- graines, des bulbes et des arbustes
les et en feuilles. Cet amour des jardins achetés chez Truffaut ou chez Vilmorin,
n’était pas nouveau chez lui : il avait été de la terre meuble pour bonifier le sol. Il
séduit déjà par le jardin de Caillebotte se souciait du calendrier des floraisons,
à Yerres, celui du château de Rottem- s’était abonné à Country Life et collec-
bourg du temps de la splendeur d’Ernest tionnait les dictionnaires d’horticulture
Hoschedé, et par Hyde Park à Londres. et les catalogues de plantes. Et quand
A Argenteuil, il avait goûté la paix que il s’absentait pour aller peindre ailleurs,
donne, même les jours difficiles, le travail il s’enquérait souvent dans ses lettres à
patient de la terre qui s’ameublit tandis Alice du visage que prenait son jardin,
que l’outil fouille, draine et retourne. Il lui donnant ses conseils, ses recomman-
avait aimé honorer sa première maison dations : « Merci de vos bons soins pour
de campagne de fleurs délicates, dont il mes chères fleurs, vous êtes une bonne
offrait parfois un bouton à Camille, et jardinière ; il n’est pas urgent encore de
montrait à Jean, petit homme aux joues déterrer les glaïeuls, mais quand on le
rondes, toutes les délicatesses des corol- fera, je recommande les plantes vivaces,
les et des tiges. A Giverny enfin, il avait les anémones, mes jolies clématites »,
dégagé, contre l’avis d’Alice, les grands ou encore : « Dites-moi donc si les chry-
épicéas qui assombrissaient tout et bou- santhèmes que j’ai semés fleurissent ; si
chaient l’horizon : il n’en garda que deux, oui et qu’il y en ait de jolis, marquez-les
au départ de l’allée coiffée de treilles, d’un bout de laine. »

hors-sérien l 155
billetterie. En face, une serre chauffée, et
surtout, de l’autre côté du chemin du Roy
oùpasselavoieferrée,son«jardind’eau»:
un étang, planté de nymphéas achetés
chez Latour-Marliac, entourés de bam-
bous, ginkgo biloba, érables, lys et saules
pleureurs, et un petit pont de bois peint en
vert, d’inspiration japonaise, dans l’axe de
l’allée centrale du Clos normand. Pour cela
des occasions, en Creil japonisant, et des cette exposition : « Paris avec ses fièvres, il avait dû obtenir du préfet l’autorisation
faïences de Rouen, de Delft, d’Extrême- ses luttes, ses intrigues qui broient les de détourner un bras de l’Epte, le Ru, pour
Orient. Sur les murs, comme dans toutes volontés et détruisent les courages, ne pou- remplir son bassin, et s’était mis à dos tous
les pièces du rez-de-chaussée, des estam- vait convenir à un contemplateur obstiné, les voisins inquiets de ce que les essences
pes japonaises, à profusion. C’est là que, à un passionné de la vie des choses. Il habite exotiques qu’il faisait pousser dans l’eau
chaque jour, il déjeunait à heure fixe, à la campagne dans un paysage choisi, en pussent empoisonner celle-ci. Ce devait
onze heures et demie, et tant pis si pour constante compagnie de ses modèles ; et le être « une chose d’agrément, et pour le
être à l’heure à table les enfants devaient plein air est son unique atelier. (…) Et c’est plaisir des yeux, et aussi un but de motifs à
quitter l’école avant la cloche. Les portes- là que, loin du bruit, des coteries, des jurys, peindre «. Alors que ne cessait de croître sa
fenêtres de la salle à manger garnies de des esthétiques et des hideuses jalousies, sensibilité à l’instant, qui lui faisait traiter
rideaux blancs à broderies anglaises il poursuit la plus belle, la plus considérable chaque motif en séries, la féerie des lieux
aujourd’hui comme hier s’ouvrent sur le parmi les œuvres de ce temps. « L’année enfanta ses chefs-d’œuvre, ses grandes
jardinetlesbalustradesdeboisvert,levert suivante, avec l’aide de Durand-Ruel tou- décorations,presquesontestament.Pour
Monet comme disent ceux qui servent sa jours, Monet achetait Giverny. peindrelesnymphéas,Monet,veufetâgé,
mémoire en sa maison : des balustrades Il entreprit alors d’aménager un nou- avec Blanche auprès de lui, sa belle-fille, la
créant une sorte de belvédère au-dessus vel atelier à l’emplacement de l’actuelle veuve de Jean, fit construire un troisième
du jardin, où l’été l’on prenait le café ou
l’on posait devant le photographe.
© Memento Images/Aurimages. Photos : © Maison et jardins de Claude Monet-Giverny.

Avec le temps était venu le succès. En


juin 1889, Monet exposait avec Rodin
dans l’espoir assumé d’allier durablement
son nom à celui du sculpteur, dont la
renommée n’était plus à faire. A la fin de
l’exposition, il avait regroupé quatre de
ses tableaux peints à Giverny, des « essais
defiguresenpleinair«:SuzanneHoschedé
à l’ombrelle, l’écharpe qui vole, les herbes
hautes inclinées par le vent. Point de por-
trait, le visage reste flou, et d’ailleurs la
jeune femme pourrait aussi bien être le
souvenir de Camille telle qu’il l’avait peinte
près de quinze ans plus tôt en promenade,
avecleurpetitJean.Pointdeportrait,mais
plutôt l’expression matérialisée du bon-
heur intime que Monet vit, et peint, à
Giverny, entouré de ceux qu’il aime, dans
ce coin de campagne qui l’apaise et le
nourrit. Octave Mirbeau ne s’y était pas
trompé, qui écrivait dans le catalogue de

156 l nhors-série
LE PEINTRE JARDINIER Page de gauche, en haut : Monet dans son jardin
au printemps 1921. Page de gauche, en bas : le salon atelier. A son arrivée
atelier, grand bâtiment moderne porté à Giverny, Monet fit de cette simple grange au sol en terre battue son premier
par des poutres métalliques sur le modèle atelier. Mais trop sombre et exigu, il le transforma, en 1899, en salon fumoir
de l’architecture des gares et tout coiffé dans lequel il avait rassemblé les toiles qu’il n’aurait cédées sous aucun prétexte.
de verrières, avec des stores comme des « Ici, ce sont de vieux souvenirs, dira-t-il. J’y tiens, j’aime les avoir autour de moi.
voiles de bateau dont il tirait les bouts J’ai conservé une œuvre de chaque étape de ma vie. » Ci-dessus : la salle à manger.
pour mater la lumière selon les heures
du jour. Grand espace vide et brut, à peine
adouci par un plancher blond, où le l’épicerie les thés que le peintre avait rap- ou Clemenceau. Et l’on comprend avec
vieillard s’attelait à ses immenses com- portés de Londres, la vanille de Bourbon, Proust à quel point pour Monet la fron-
positions, tandis que chaque matin lui la cannelle de Ceylan. On attend un ins- tière était faible entre peinture et jardin :
parvenaient les échos tristes et sombres tant qu’on vienne nous entretenir dans  n jardin de tons et de couleurs plus
de la Première Guerre mondiale. ce premier atelier dont Monet avait fait le encore que de fleurs, un jardin qui doit être
On se promène encore avec délices, le salon confortable où il recevait ses four- moins l’ancien jardin-fleuriste qu’un jardin-
long de l’étang clair qui reflète le ciel, nisseurs de couleurs ou de plantes, tapis, coloriste, si l’on peut dire, des fleurs dis-
sous la glycine lourde qui coiffe mainte- divans et fauteuils de rotin, avec aux murs posées en un ensemble qui n’est pas tout
nant le pont. Laissés à l’abandon près toutes les toiles qu’il aimait, comme une à fait celui de la nature, puisqu’elles ont
de trente ans après la mort de Blanche, démonstration de tout ce qu’il avait pu été semées de façon que ne fleurissent en
les lieux furent sauvés à l’initiative du faire de mieux au long de sa vie. Il y avait là même temps que celles dont les nuances
conservateur en chef de Versailles Gérald Bazille avec Camille, Camille en houppe- s’assortissent, s’harmonisent à l’infini en
Van der Kemp, avec patience et passion, lande rouge, Camille encore sur son lit de une étendue bleue ou rosée, et que cette
l’expertise de jardiniers ou de conserva- mort. Dans sa chambre à l’étage et dans intention de peintre puissamment mani-
teurs tels que Sylvie Patin, à partir de pein- les cabinets de toilette, les œuvres de ses festée a dématérialisées, en quelque sorte,
tures et de photos, ou encore du repor- amis, Caillebotte, Morisot, Sisley, Renoir, de tout ce qui n’est pas la couleur. Fleurs de
tage filmé qu’y fit Sacha Guitry. Le visiteur Cézanne. La chambre calme de Blanche, la terre, et aussi fleurs de l’eau, ces tendres
d’un jour trouve encore la maison quasi- son bâton de vieillesse, que Clemenceau nymphéas que le maître a dépeints dans
ment comme si la silhouette trapue du appelait « l’Ange bleu ». Aujourd’hui, des toiles sublimes dont ce jardin (vraie
peintre en bottes et barbe longue pou- toutes les toiles sont des copies, mais transposition d’art plus encore que modèle
vait s’encadrer dans l’embrasure d’une l’effet est bien là. Dehors, chaque saison, de tableaux, tableau déjà exécuté à même
porte. Les cuivres de cuisine rutilent sur chaque semaine crée une visite nou- la nature qui s’éclaire en dessous du regard
les murs bleus de faïence de Rouen, la velle, perpétuelle fête des yeux dès que d’un grand peintre) est comme une pre-
brise fait danser mollement les voilages, renaît le printemps. Flânant parmi les mière et vivante esquisse ». 3
on s’attend à humer dans les tiroirs de fleurs, on succède à Huysmans, Mirbeau Rens. : fondation-monet.com

hors-sérien l 157
L’impressionnisme
à la mode normande
Pour sa 5e édition, le Festival Normandie impressionniste
revient plus ambitieux que jamais avec une programmation
éclectique de près de 150 événements culturels, pour
célébrer les 150 ans de l’impressionnisme. PAR SOPHIE AILLOUD

LUMIÈRES
A gauche : Les Petites-
Dalles, par Claude
Monet, 1884
(Potsdam, Museum
Barberini). A voir
jusqu’au 30 juin
au musée des
Impressionnismes-
Giverny. Ci-contre :
Star and stone, de
Robert Wilson, sur la
cathédrale de Rouen.
Page de droite : Les
Villas à Bordighera
(1884), de Monet,
sera prêté par Orsay
jusqu’à fin septembre
au musée des Beaux-
Arts de Nice.

L
es peintres impressionnistes motif maritime dans son exposition et d’activités interactives sont aussi à
avaient arpenté les côtes et les « L’Impressionnisme et la mer ». A Ouis- l’affiche : pique-nique à l’ambiance
campagnes normandes avec leur treham, c’est la Côte de Nacre qu’on impressionniste avec jeux d’époque et
chevalet. La Normandie nous propose admirera dans la grange aux Dîmes, tan- autres nappes en dentelle dans le châ-
pléthore de promenades artistiques dis qu’à Louviers, on célébrera les eaux teau de Hautot-sur-Seine, patinoire inte-
sur leurs traces. Celui qui fit le lien de la lagune vénitienne. Cette avant- ractive aux allures de toile géante sur
entre l’école de Barbizon et l’impres- garde artistique trouvera aussi un écho l’île Lacroix à Rouen (vous verrez une
sionnisme, Eugène Boudin, sera mis à dans des expositions d’œuvres plus œuvre colorée se métamorphoser sous
l’honneur pour le bicentenaire de sa contemporaines, comme les toiles vos patins), ou encore croisière sur les
naissance dans sa charmante ville de aériennes et flamboyantes de Zao boucles de la Seine… 3
Honfleur. Au programme : une exposi- Wou-Ki aux Franciscaines à Deauville, Festival Normandie
tion au musée Eugène Boudin ainsi ou les tableaux de David Hockney au impressionniste,
qu’une visite guidée des rues de Hon- musée des Beaux-Arts de Rouen. Le du 22 mars
fleur sur les pas du peintre. Avec lui, visiteur pourra apprécier des initiatives au 22 septembre 2024.
Claude Monet apprit son métier en plastiques originales et contempler La Tout le programme
allant peindre les paysages du littoral. Promenade de Claude Monet ou encore à retrouver sur
On les retrouve tous deux au musée La Grenouillère d’Auguste Renoir repro- www.normandie-
des Impressionnismes-Giverny, qui duites en briques LEGO au parc de Clè- impressionniste.fr/fr/
montre justement l’importance du res. Bon nombre de spectacles vivants programme

158 l nhors-série
LES IMPRESSIONNISTES,
CÔTÉ JARDIN

L es impressionnistes étaient sortis


du cadre esthétique de leur époque
pour aller peindre la vie sur le motif.
Une troupe de théâtre originale, fondée
en 2022 par Pierre Adam, honore leur
mémoire et célèbre leur héritage en se
produisant la plupart du temps hors
les murs : promenades en pleine nature
ou dans les villes et villages d’origine
des impressionnistes ; croisières sur l’Oise
et sur la Seine, ponctuées de lectures

© Collection Hasso Plattner/SP. © Robert Wilson/SP. © Musée d’Orsay, Dist. RMN-Grand Palais/Patrice Schmidt/sp . © Cie 3 coups l’oeuvre.
théâtralisées, de saynètes et de concerts
inspirés de la correspondance des
impressionnistes ; ateliers interactifs avec
des publics de tous âges, avec lesquels

Le cœur les comédiens cherchent à retrouver le


« geste intérieur » des impressionnistes,

sur la toile
cet élan de vie et de créativité qui les
poussa à explorer de nouvelles formes
d’expression. Dans la lignée de Jean Vilar
et d’Antoine Vitez pour le théâtre, Pierre
Adam invoque aussi la cinéaste Agnès
Grâce aux prêts du musée d’Orsay, trente- Varda, dont la spontanéité de scénario,
qui s’adapte à la vie, lui semble proche de
quatre musées de France célébreront celle des impressionnistes. « Si on ouvrait
l’impressionnisme par ses chefs-d’œuvre. les gens, on trouverait des paysages »,
affirmait-elle. Ce sont ces paysages
PAR ISABELLE SCHMITZ intérieurs que le comédien et sa troupe
cherchent à évoquer par leur grand
projet, « Impressionnistes et paysages »,

L
e temple de l’impressionnisme n’est qualité des œuvres, ont de quoi tourner un tour de toutes les villes de France
pas avare de ses chefs-d’œuvre : la tête : tout Bordeaux tombera sous le qui ont inspiré les impressionnistes, dans
pour fêter dignement ces aven- charme mystérieux de Berthe Morisot, lesquelles ils organisent un spectacle
turiers de la peinture, jamais avares, appuyée au Balcon (1868-1869), immor- suivi d’une table ronde sur le thème
eux non plus, d’une séance sur le motif, talisée par le pinceau du grand Manet, La de la résonance de l’impressionnisme
fût-ce à s’en geler les doigts, tel Pissarro Charrette (1867) de Monet recouvrira de aujourd’hui : « Ces artistes n’ont pas
par temps de neige, ou à manquer l’inso- neige le port de Honfleur, tandis que le voulu être subversifs avant tout, mais
lation, tel Cézanne dans sa garrigue, le vacarme de sa Rue Montorgueil (1878) se connecter à leur vérité intérieure
musée d’Orsay a décidé de prêter cent pavoisée envahira les rues de Douai, que pour créer. C’est ce que nous souhaitons
soixante-dix-huit œuvres impressionnis- la Partie de bateau (1877-1878) de Caille- transmettre aux gens », résume
tes à trente-quatre musées et institu- botte donnera aux Nantais des envies le comédien, dont la folle créativité n’a
tions, à travers toute la France et outre- de promenade en barque, que le vieux rien à envier à celle de ses illustres
mer, jusqu’à Saint-Denis de La Réunion. Montpellier résonnera des mélodies ryth- prédécesseurs. IS
L’exposition qui célèbre ce cent cinquan- mées du Fifre (1866) de Manet, que Rou- Rens. : www.ciepierreadam.com
tième anniversaire de la première exposi- baix esquissera les étirements de la Petite
tion impressionniste s’étant concentrée danseuse de quatorze ans de Degas, et
sur des œuvres de cette année-là, celles que La Nuit étoilée sur le Rhône (1888) de
qui les précèdent ou qui les suivent dans Van Gogh scintillera à Arles. 3
le temps étaient donc libres d’aller dis- Rens. : www.musee-orsay.fr/fr/articles/pret-
tiller leurs charmes colorés aux quatre doeuvres-les-150-ans-de-limpressionnisme-1874-
coins du pays. Le voyage, tout comme la 2024-276451
Plaisirs et lectures
PAR ISABELLE SCHMITZ, ALBANE PIOT, LUC-ANTOINE LENOIR
ET MICHEL DE JAEGHERE

a cette grâce toute particulière.


Dans son ouvrage sur la mouvance
impressionniste, des prémices
de cet art dissident jusqu’à la dernière
exposition de 1886, il brosse une fresque
de l’époque par petites touches, en
éclairant tel ou tel aspect, en esquissant
le portrait de tel ou tel artiste, au fil des
huit expositions impressionnistes, pour
nous donner, finalement, un panorama
complet. On y apprend que l’hégémonie
Paris 1874. du Salon était proprement française, que est une formidable synthèse, et une
Inventer l’impressionnisme ses critères de rejet étaient absolument passionnante généalogie et chronologie
Catalogue de l’exposition opaques, que Manet avait mis au point de cette entreprise qui réunit, bon an
Pour célébrer le cent cinquantième une stratégie visuelle efficace pour mal an, tant d’individualités diverses
anniversaire de la première exposition que ses toiles y soient repérées, que les et passionnées, sur fond de révolution
impressionniste, Sylvie Patry et Anne tons des futurs impressionnistes étaient industrielle et de bouleversements
Robbins, commissaires de l’exposition entremêlés et non rompus, comme politiques. AP
du musée d’Orsay se sont livrées ceux de la peinture classique, que Monet Editions Snoeck, 256 pages, 45 €.
à un vaste travail de recherche. Sur le savait bien mieux se vendre que
contexte dans lequel elle vit le jour, ses compères, qu’on accusa Sisley de
d’abord : le Paris de l’après-guerre de pratiquer « la peinture au fusil »… IS
1870, et au sein de ce vaste chantier à ciel L’Atelier contemporain, 256 pages, 28 €.
ouvert, le nouveau quartier de l’Opéra,
dans lequel Nadar avait installé son
atelier. Sur l’actualité artistique de 1874,
ensuite, année riche en expositions
de tous styles, autour de la colossale
manifestation où les artistes espéraient
être admis, le Salon. Sur les débats
artistiques de l’époque, enfin : l’irruption
de la vie moderne et des loisirs en Paris 1874. Invention
peinture, le triomphe du paysage, la de l’impressionnisme
manière impressionniste… La réception De Gérard Denizeau
de l’exposition, son échec immédiat et sa Est-ce un manuel, un beau livre,
postérité complètent ce tour d’horizon un essai ? Un peu de tout cela à la fois.
du Paris artistique de 1874, et font de ce Impressionnisme. Et surtout une synthèse convaincante,
catalogue le plus précieux des guides. IS La modernité en mouvements qui retrace la genèse du mouvement
RMN-Grand Palais/musée d’Orsay, 288 pages, 45 €. Sous la direction de Stéphane et son contexte historique, qui enquête
Guégan et Sylvie Patry sur la personnalité et l’approche de
L’exposition de 2022 au Louvre Abu ses principaux maîtres, qui raconte son
Quand les impressionnistes Dhabi avait pour ambition de brosser expansion européenne et aux Etats-Unis,
s’exposaient un panorama de l’histoire de l’art puis ses mutations… Avec des choix
De Laurent Manœuvre de 1850 à l’orée du XXe siècle, iconographiques originaux et subtils,
Il n’est pas donné à tous les historiens de au temps du Second Empire et de la cet ouvrage constitue une introduction
l’art d’ouvrir à leurs lecteurs des univers, IIIe République, ce moment qui vit plaisante aussi bien qu’un utile
en les introduisant, comme en coulisses, la genèse, puis la naissance et la suite vade-mecum. L-AL
auprès des artistes. Laurent Manœuvre de l’impressionnisme. Son catalogue Larousse, 168 pages, 25 €.

160 l nhors-série
UN PRINTEMPS IMPRESSIONNISTE

le caricaturiste Bertall compare finesse d’observation. Il compare Renoir


leur exposition à « une maison de santé, à Turner. Alternant cris d’orfraie, et
C’est vif ! La première exposition (…) succursale de la maison du docteur témoignages d’admiration, ce petit livre
des impressionnistes en 1874 Blanche » ; Zola constate, amer : témoigne d’une réception plus mesurée
D’Edouard Dor « les germes que j’ai vu jeter en terre que ne laisse croire la légende. MDeJ
« C’est vif, c’est preste, c’est léger ; c’est ont poussé, ont fructifié d’une façon Casimiro, 120 pages, 11 €.
ravissant. » Jules-Antoine Castagnary, monstrueuse ». Un festival ! IS
critique d’art du quotidien Le Siècle, Les Editions de Paris-Max Chaleil, 96 pages, 16 €.
sort conquis de l’exposition des artistes
anonymes réunis dans l’ancien atelier
de Nadar. On la découvre dans ce plaisant
ouvrage qui, après avoir présenté
les projets concurrents de Monet et de
Degas sur l’ouverture ou non de cette
exposition aux artistes les plus divers,
dresse un rapide portrait de chacun des
trente exposants, avec les reproductions
de quelques-unes de leurs œuvres,
quelques appréciations des critiques de Le Salon de 1874
l’époque, et un fac-similé du catalogue D’Ernest Duvergier
de l’exposition de 1874. IS Critique de l’impressionnisme de Hauranne
Espaces et Signes, 104 pages, 15 €. De Théodore Duret et alii Il est bien connu que certains critiques
On sait que l’exposition de 1874 avait avaient été impitoyables avec
suscité l’ironie du public, et déchaîné l’impressionnisme, aveuglés par leur
contre elle la verve d’une partie de la révérence pour le Salon. La revue
critique. On connaît la saynète (d’ailleurs qu’Ernest Duvergier en fait ici vient
très ambiguë : les propos incendiaires nuancer cette idée reçue. Elle étonne par
qu’elle rapporte sont tenus par un le mordant dont il fait preuve à l’égard de
bourgeois digne du Confort intellectuel certains représentants de l’art officiel.
de Marcel Aymé) de Louis Leroy. A ses Moquant ici un peintre dont la grandeur
côtés, Emile Cardon avait dénoncé dans est le fort (« nous voulons parler de ce
La Presse une inconvenante mystification. genre de grandeur qui réside surtout dans
A. L. T. n’y avait vu pour La Patrie que les dimensions »), plus loin « un paysage
les barbouillages de quelque mauvais de plâtre et de carton peint » sur lequel
Contre l’impressionnisme ! plaisant utilisant plusieurs signatures. s’égaille « une troupe de nymphes en
Anthologie critique A lire ce joli recueil des articles suscités papier mâché, coloriées avec de la brique
La critique d’art n’est plus ce qu’elle sur le moment par les impressionnistes, pilée et peinturlurées de draperies
était. Il suffit, pour s’en convaincre, on s’émerveille cependant du nombre de criardes », il emporterait notre adhésion
de feuilleter cette formidable anthologie ceux qui se distinguèrent par leur lucidité. s’il ne faisait ailleurs l’éloge d’œuvres non
illustrée de caricatures de presse, C. de Malte (Villiers de l’Isle-Adam ?) moins médiocres, dont l’éditeur a eu la
qui réunit les articles les plus assassins loue chez les impressionnistes les malice d’insérer la reproduction. Dans les
commis sur l’impressionnisme, de 1874 « hautes qualités de ton, de franchise et de railleries comme les erreurs de jugement,
à 1898 : à défaut d’en avoir compris le vigueur ». Edouard Drumont (l’auteur de se dessine le tableau d’une élite
génie, ces chroniqueurs avaient du style, La France juive !) s’enthousiasme du talent incapable de susciter un grand art parce
et de la vigueur dans l’expression de leur de Monet, Renoir et Berthe Morisot. qu’elle est elle-même gouvernée
jugement ! Albert Wolff, notre confrère Philippe Burty célèbre chez Degas par des appétits mesquins qui n’ont rien
du Figaro, traite les impressionnistes un classique doté du crayon le plus sûr, pour échauffer l’imagination. MDeJ
d’« aliénés », de « pauvres hallucinés » ; du sens de l’harmonie et d’une grande Casimiro, 112 pages, 10 €.

hors-sérien l 161
eut des sentiments violents, la ténacité
qui rend fort, qui ancre, et fait de vous
pour les autres un pilier. Elle exprima
dans sa peinture ce mélange de force
et d’exquise douceur qu’elle puisait et
voyait dans l’intime, et le silence toujours
des questions artistiques. Dans ces qui protège et impose le respect.
trois courts textes, il défend d’abord Cette biographique de Berthe Morisot
Deux remords de Claude Monet la nécessaire « irrégularité » des formes, par Dominique Bona est une rencontre,
De Michel Bernard en contradiction avec l’évolution passionnante et passionnée, que l’on
Quel bonheur de pouvoir si intimement de l’architecture. Et pointe déjà aimerait poursuivre plus longtemps. AP
rencontrer Claude Monet, à travers ce, la dictature de la technique. Il pressent Livre de Poche, 380 pages, 8,90 €.
et ceux, qu’il a le plus aimés. Il y eut que la modernité pèche par manque
la peinture, sa raison de vivre. Il y eut de confiance en elle, lorsqu’elle
Bazille, l’ami de sa jeunesse, et des se repose sur les lois de la science.
balbutiements de l’impressionnisme, Allant plus loin, il établit même
avant la guerre de 1870, des virées que le rationalisme de l’époque est
en forêt de Fontainebleau, des séances un « mode de pensée incompatible avec
de pose dans le jardin de Ville-d’Avray. une conception d’art », et disserte sur
Et puis Camille, son grand amour, la disparition de l’inspiration divine…
la femme de La Robe verte, et son plus Des considérations aussi oubliées que
beau modèle. Au soir de sa vie, légitimes, et surtout passionnantes. L-AL
lorsqu’il fit don à l’Etat des Nymphéas, Hermann, 64 pages, 10 €.
Monet exigea, testament et réparation,
que lui soient achetées ses Femmes Mémoires du marchand
au jardin et que cette œuvre fût exposée des impressionnistes
au Louvre : cette œuvre, où il a peint De Paul Durand-Ruel
Camille trois fois, et que Bazille lui avait Il connut la fortune, mais d’abord
achetée afin que le peintre sans et surtout, pendant l’essentiel de sa vie
le sou ne mourût point de faim. Avec de marchand, l’angoisse du risque.
une sensibilité exquise et une plume Acquise à l’ombre d’un père bien-aimé,
délicieuse, Michel Bernard nous son indépendance d’esprit le fit défendre
conte, en restant au plus près des faits contre tous l’école de Barbizon puis
historiques, une histoire d’amour, les premiers impressionnistes. Le pari
d’amitié et de mort, qui exprime avec commercial se changea progressivement
délicatesse et mieux que tout grand en une foi ardente en l’art. Durand-Ruel
discours ce que fut l’aventure Berthe Morisot. achetait pour encourager, n’hésitant
impressionniste. AP Le secret de la femme en noir pas à s’endetter pour sauver l’atelier
La Table Ronde, « La Petite Vermillon », De Dominique Bona de Degas, de Monet, de Sisley… Et
240 pages, 8,70 €. Elle avait quelque chose d’énigmatique, revendait pour convaincre. Ses Mémoires
un esprit libre chevillé au corps, ingénus retracent une aventure unique,
une volonté de fer, une souffrance et brossent des portraits émouvants
Peindre le paradis. intérieure qui sculptait sa délicatesse. des artistes qu’il couvait. Ceux-là
Ou la beauté irrégulière Elle choisit contre l’avis de ses se montraient reconnaissants. Mieux,
De Pierre-Auguste Renoir proches l’indépendance, et de participer ils percevaient en Paul Durand-Ruel
Loin de sa réputation d’instinctif, à l’entreprise des expositions du génie : celui d’avoir flairé l’esprit
Renoir détaillait volontiers sa démarche impressionnistes, la première et la seule du temps d’après. L-AL
théorique, et débattait avec vigueur femme aux débuts du mouvement. Elle Flammarion, 332 pages, 35 €.

162 l nhors-série
Mercredi à 22h
Jean-Christophe Buisson

Disponible sur
VOTRE NOUVELLE CHAÎNE  

CULTURE & DÉCRYTPAGE


Tous les mercredis à partir de 21h, Le Figaro TV vous propose une
soirée Culture avec un documentaire exceptionnel suivi du Club    
Le Figaro Culture présenté par Jean-Christophe Buisson.
 

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