Les motifs d'espérer :
discours prononcé à Lyon le
24 novembre 1901 (3e éd) /
par Ferdinand Brunetière,...
Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France
Brunetière, Ferdinand (1849-1906). Auteur du texte. Les motifs
d'espérer : discours prononcé à Lyon le 24 novembre 1901 (3e
éd) / par Ferdinand Brunetière,.... 1902.
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LES
MOTIFS D'ESPÉRER
Discours prononcé à Lyon !e 24 novembre 1901
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gement développées, et d'une Préface.
LES MOTIFS D'ESPÉRER
Messieurs,
Il y a de cela précisément un siècle, à la
veille du Concordat, et de la publication du
6~z~ Christianisme, qui sont, dans l'his-
toire des idées, les deux grands événements
de l'année 1802, si quelqu'un eût osé pro-
phétiser la renaissance religieuse qui se pré-
parait alors de toutes parts, comment croyez-
vous que l'eussent accueilli, je veux dire par
quelles plaisanteries et par quels sarcasmes,
les hommes de la Décade, c'était le jour-
nal philosophique de l'époque, les Con-
dillaciens, les idéologues, et généralement
tous ceux qui, dans une France bouleversée,
mais transformée cependant par la Révolu-
tion, persistaient toujours à ne rien être de
plus que les dépositaires et les continua-
teurs de l'esprit de Voltaire et de l'E;zcyclo-
La situation politique est aujourd'hui
meilleure (i), quelques fortes raisons que
nous ayons de nous en plaindre, à plus
d'un égard. La religion n'est pas proscrite;
les églises ne sont pas fermées ni le culte
interdit. Mais la situation intellectuelle
ne diffère pas beaucoup de ce qu'elle était
alors. Aujourd'hui comme alors, dans les
milieux « intellectuels c'est la superstition
d'une fausse science qui fait toujours le prin-
cipal obstacle à la vérité de la religion.
Aujourd'hui comme alors, et par les mêmes
moyens, c'est le même antagonisme que
l'on s'efforce d'entretenir ou d'exaspérer,
pour mieux dire, entre le progrès et le
christianisme. Et, aujourd'hui comme alors,
pour les mêmes motifs, ce sont bien les
mêmes ennemis qui s'acharnent à la même
œuvre de haine et de destruction. Je m'at-
tends donc aussi qu'à vous parler des
« motifs d'espérer je vais provoquer les
(i) A cette constatation, dont je croyais que les phrases quii
suivent expliquaient assez l'optimisme relatif, quelqu'un m'a
répondu par Bonaparte et la paix d'Amiens.
Il est difficile de se faire comprendre
mêmes ironies. Mais je suis de ceux qui
ne s'en soucient guère L'ironie, qui ne
tue personne, quoi qu'on en puisse dire,
n'a jamais intimidé que ceux qui ne savent
pas, à qui l'on n'a pas assez dit que l'iro-
nie n'était le plus souvent qu'une forme
de l'inintelligence. Un peu partout,
mais surtout. en France, nous commen-
çons par nous moquer de ce que nous
n'entendons pas et Voltaire lui-même, cet
homme de tant d'esprit, quand il ne com-
prend pas, c'est alors qu'il se tire d'affaire
par une arlequinade. S'il comprenait, il
essaierait de répondre, il discuterait, et
c'est ce qu'il fait quand il comprend, mais,
au lieu de répondre, s'il fait de l'ironie, c'est
qu'il n'a rien à dire. Son ironie n'est que le
masque ou le déguisement de son impuis-
sance. Il ne ricane que de ne pouvoir mieux
faire Et voilà pourquoi, Messieurs, si son
ironie n'a jadis empêché d'être eux-mêmes
ni Chateaubriand, ni Joseph de Maistre, ni
le premier Lamennais, ce n'est sans doute
pas celle du pharmacien Homais qui nous
découragera de nos motifs d'espérer.
Nous ne nous laisserons pas davantage
intimider ni détourner de nos espérances
par la violence des haines que nous sentons
gronder autour de nous et, au contraire,
nous y trouverons, j'y trouverais volontiers,
pour ma part, un premier motif d'espérer.
Comment cela, me demanderez-vous? C'est
que, Messieurs, si nous pouvions jamais
douter de la solidité de notre cause, les
assauts qu'on nous donne suffiraient à nous
rassurer. On nous attaque, donc nous
sommes! et si nous n'existions pas, on nous
laisserait assurément tranquilles Condition
de la vie, la lutte en est aussi la preuve. Et
il est possible, Messieurs, que la paix nous
fût plus agréable Nous aspirons tous au
repos. Mais le repos n'est pas de ce monde
et, en réalité, quand la paix se fait autour de
nous ou des idées qui nous furent chères,
c'est le commencement de la mort. Ubi soli-
/<?/~y<a~ ~~7~ ~<o~. On ne se
sentirait pas vivre si l'on n'avait pas d'ad-
versaires.
Ne nous émouvons donc ni du nombre
ni de l'acharnement de ceux qui nous atta-
quent, et plutôt, osons nous en féliciter. Ils
savent ce qu'ils font, et que nous sommes
ce qu'on appelle « une force x-. Leur fureur
ne procède que de ce qu'ils ne peuvent ni
nous mépriser, ni nous dédaigner, ni surtout
nous ignorer. Nous nous imposons à eux,
nous, notre nombre, nos doctrines, nos idées,
le progrès qu'elles font tous les jours, la
peur qu'ils ont de leur en voir faire davan-
tage, notre confiance, et nos espérances.
Bien loin que ce soit leur colère, c'est leur
indifférence qu'il nous faudrait redouter
Née dans les persécutions, grandie parmi les
hérésies, consolidée par les controverses, ce
serait si l'Église n'avait plus d'adversaires
qu'il nous faudrait désespérer des promesses
de son fondateur. Mais aussi longtemps que
durera la lutte, elle vivra et nous vivons
nous vivons, de la seule vie qui soit digne
d'être vécue c'est celle qui se subordonne,
qui se dépense, qui se sacrifie, s'il le faut, à
des fins plus élevées qu'elle-même Et, Mes-
sieurs, c'est ce que je veux dire, en vous
signalant, dans la violence même des haines
qui nous assaillent, un premier motif d'es-
pérer.
1
Je dis un premier, car, vous entendez
bien qu'il y en a d'autres il y en a de moins
généraux, de plus précis et quoi que de
certains pessimistes en puissent dire, nous
n'avons, pour les apercevoir, ces motifs
d'espérance, qu'à promener nos regards au-
tour de nous. N'en est-ce pas un, que l'intérêt
que nous voyons que l'on prend aux ques-
tions religieuses, l'ardeur de passion, l'âpreté
même avec laquelle on les discute, l'impor-
tance qu'on est unanime à leur reconnaître
dans l'histoire éternelle de l'humanité (i)?
(i) Je voudrais répondre, dans cette note, à ceux qui m'ont
objecté qu'il y a trente-cinq ans, on apprenait le catéchisme
dans les écoles, et qui m'ont plaint là-dessus,très charitablement,
d'avoir été bien ma! élevé.
J'en appelle aux hommes de mon âge On
nous élevait, il y a trente-cinq ans, non pas
précisément dans l'ignorance, mais dans l'in-
souciance et dans l'incuriosité de ces ques-
tions. Elles n'étaient pour nous que des ques-
tions historiques, questions d'école, questions
de cabinet, dont on se gardait bien de nous
Si donc on essaie de distinguer les époques, plus soigneuse-
ment ou avec plus de précision que je ne le pouvais faire dans
un seul discours, et dont ce n'était pas le principal objet, on
s'apercevra, je crois, qu'après s'être posées comme « politiques »
dans la première partie du dernier siècle, et notamment dans
les écrits de Joseph de Maistre, de Bonald et de Lamennais,
les questions religieuses ont surtout été traitées comme « histo-
riques » dans la seconde, c'est-à-dire de 1840 à 1875, et qu'en-
fin dans la troisième elles se sont posées comme « sociales ».
Cela ne veut pas dire, on l'entend bien, que la question des
« rapports de l'Eglise et de l'Etat », par exemple, ne soit tou-
jours, au premier chef et nécessairement, une question politique;
et je ne prétends pas que la question des « rapports du quatrième
Evangile avec les Synoptiques » ne continue d'être avant tout
une question d'exégèse et d'histoire mais cela veut dire qu'au
delà de ces questions, et de quelque manière qu'on les décide,
il y en a d'autres, auxquelles elles sont étroitement liées, qu'elles
ne font en quelque façon qu'introduire, et qui tiennent elles-
mêmes par toutes leurs racines à ce qu'il y a de plus essentiel
dans la constitution ou dans l'évolution des sociétés humaines.
pensée libre, a écrit D.-F. Strauss dans la /f~
« C'est une prétention souvent exprimée par des théologiens de
de sa Nou-
vie de Jésus, 186.)., que de ne poursuivre dans leurs
recherches qu'un intérêt purement historique » et selon
toute apparence il songeait à Renan, « mais, continue-t-il,je
tiens cela /w/c.y.!7<}/<?, ne ~<?M"A'<~y /'<?~~w/z'~ si
je le croyais ~<?~t'. Quand on écrit sur les maîtres de Kinivc
ou sur les Pharaons d'Egypte, on peut n'avoir qu'un intérêt
montrer le rapport avec la vie, et, au fait,
si on ne nous le montrait pas, c'est probable-
ment qu'on ne le voyait pas, on ne le sentait
pas.
Que chacun dans sa foi cherche en paix la lumière
Ce vers célèbre, il est de Voltaire, dans
ses Guèbres ou dans son 6~
passait
historique, mais !e christianisme est une puissance tellement
vivante, et !a question de ses origines implique de si graves
conséquences pour le présent le plus immédiat, qu'il faudrait
plaindre l'imbécillité des critiques qui ne porteraient à ces
questions qu'un intérêt purement historique. » Si l'imbéciiïité de
ces critiques a été celle de toute une génération, je considère
comme un grand gain que l'on ose aujourd'hui la nommer de
son vrai nom Historique ou politique, la pensée contemporaine
s'est rendu compte qu'il n'y avait pas une question religieuse
qui ne soit « fonction » d'une question sociale, ou réciproquement.
Ht. puisque je la prenais pour exemple on ne saurait pro-
poser une solution de la question des « rapports de l'Église et
de l'Etat qui n'implique une opinion sur la fonction de l'Eglise,
et donc sur l'objet même de !a religion.
Que si maintenant le courant est de ceux que l'on ne remonte
point, et, depuis qu'on a commencé de la discerner, si l'on ne
perdra sans doute plus de vue cette connexion ou cette solida-
rité de la question religieuse et de la question sociale, nous
avons certes raison d'y voir un « motif d'espérer ». L'illusion
dont s'était flatté le rationalisme ne consistait-elle pas effec-
tivement à croire que la science, telle du moins qu'il l'entend,
finirait par reléguer la religion au rang des impedimenta dont
l'humanité devrait nécessairement s'alléger dans sa marche
vers le progrès ? Et voici qu'au contraire, les besoins aux-
quels répond la religion nous apparaissent, de jour en jour, non
seulement comme plus impérieux, ce qui pourrait n'être après
tout qu'un effet des circonstances,- mais comme plus étroitement
liés aux conditions mêmes du développement de l'humanité.
en ce temps-là pour le dernier mot de l'esprit
critique et de la sagesse philosophique. Mais
nous savons aujourd'hui l'importance de ces
questions, et surtout nous en savons le rap-
port avec la vie. Nous savons qu'aucune
croyance n'est indifférente ou étrangère à
l'action. Nous le savons si bien, que c'est
même un des points où se porte le plus
vigoureux effort de nos adversaires quand,
par exemple, nous les voyons chercher à
la morale un autre fondement que celui
de l'idée religieuse (i). Nous sentons, tous
ensemble, qu'il y va de toute la conduite. Et
que cela, Messieurs, soit de nos jours univer-
sellement senti qu'on le sente, et qu'on le
pressente vrai de l'avenir comme on le sait
vrai du passé et que les esprits les plus op-
posés se rencontrent, pour se contredire, mais
pour s'inquiéter également des « bases de la
(i) Les premiers des modernes qui aient entrepris de consti-
tuer une morale « purement laïque sont Erasme et Rabetais
et il est bon de savoir qu'autant pour le moins qu'à l'autorité de
l'Église, c'est à eux, et à l' « amoralité » de leur morale nou-
velle que se sont opposés un Luther et un Calvin.
croyance » ou de la « crise de foi avons-
nous tort d'y voir un « motif d'espérer » ?
Aurons-nous tort d'en voir un autre dans
le progrès croissant du « catholicisme social »
et de la « démocratie chrétienne ? Si je con-
serve quelques doutes sur le sens vrai de la
première de ces deux expressions, ne
réussissant pas à comprendre, comme je l'ai
dit, ce que ce serait qu'un catholicisme »
ou un « christianisme » qui ne serait pas
« social » nous avons le droit, vous le
savez, Messieurs, d'user de la seconde, et je
ne m'en fais donc plus aujourd'hui de scru-
pule (i). Mais ici encore, si nous ne connais-
sions pas assez la nature et si nous n'avions
pas mesuré la grandeur de nos espérances, ici
encore, nous n'aurions, pour nous en rendre
compte, qu'à écouter la clameur de nos
adversaires. L'œuvre sociale de son ponti-
ficat, l'encyclique ~~7~ novarum, tant
d'allocutions et tant d'actes qui n'en sont
(t) Voyez les Raisons ac/uelles de croire.
que le commentaire, tant de conséquences
qui en sont résultées, voilà ce qu'ils ne par-
donnent pas au Pape Léon XIII, cela, Mes-
sieurs, et l'éclatant démenti donné par ces
« directions nouvelles à l'odieuse carica-
ture qu'ils se sont complu si longtemps à
tracer du catholicisme. Je n'insiste pas je
n'ai pas besoin d'insister. Les plus aveugles
d'entre eux s'accordent à reconnaître que la
force du christianisme est aujourd'hui sur-
tout « sociale » et c'est la grande raison
qu'ils donnent de l'acharnement qu'ils dé-
ploient contre lui. Nous aurions, nous, trop
beau jeu de montrer qu'à cet égard nos
« motifs d'espérer se tirent donc du même
fonds que leurs motifs de nous combattre. Si
la vraie démocratie, la bonne, consiste en un
constant et perpétuel effort vers une égalisa-
tion progressive des conditions des hommes,
ils sentent confusément que l'idéal futur ne
s'en réalisera jamais que dans et par le chris-
tianisme. Peut-il y avoir pour nous de plus
puissant « motif d'espérer ? et que serait-ce,
Messieurs, si, dans cette ville de Lyon, où
ces « motifs d'espérer se sont pour ainsi
dire incarnés en tant d'œuvres, je voulais
en montrer toute la fécondité ?
Mais il y a d'autres motifs encore, il y en a
d'aussi puissants, et qui sont ceux que je
voudrais surtout essayer de développer au-
jourd'hui. Quand j'ai parlé, naguère, des
Raisons ~<?/ de croire, j'ai cru devoir insis-
ter sur leur signification et leur portée socia-
les. Aujourd'hui, Messieurs, ce sont particu-
lièrement les Motifs ~M~ ~<M~ que
je voudrais vous signaler. Il semble que,
depuis quelque temps, on ait comme une ten-
dance à les subordonner aux motifs sociaux
et, dans notre âge démocratique, cette ten-
dance est naturelle. Il ne faudrait pas qu'elle
devînt exclusive. Ce seront toujours les idées
qui gouverneront le monde ce sera toujours,
en dernière analyse, la pensée qui détermi-
nera la forme et la direction de l'action so-
ciale, le caractère même, et l'organisation des
œuvres.
Le vrai Dieu, le Dieu fort est le Dieu des idées,
a dit un grand poète, et moins qu'à personne
il nous est permis de l'oublier, nous, qui nous
glorifions d'être le pays de Pascal, de Bos-
suet et de Malebranche. J'ajoute que, sur le
terrain de l'action sociale, et même de la
« solidarité si nos adversaires sont comme
obligés, en grinçant des dents, de reconnaître
la supériorité du christianisme, c'est, au con-
traire, sur le terrain intellectuel et dans le
domaine des idées, qu'ils affectent de se croire
victorieux. Mais je crois qu'ils se trompent.
Quelque légitime espérance que nous puis-
sions mettre, et que moi-même je mette le
premier dans l'action sociale du christianisme,
je n'en mets pas une moindre, ni, je le crois,
une moins justifiée, dans son avenir intellec-
tuel. Je voudrais vous montrer que j'ai raison,
que nous avons raison de l'y mettre, et,
mieux que cela j'en voudrais arracher l'aveu
à nos adversaires eux-mêmes.
Il nous suffira, pour y réussir, de changer à
leur égard de tactique ou de méthode. Nou~
ne savons pas user d'eux il faut apprendre
à nous en servir. Convaincus que nous som-
mes, et à bon droit, de la fausseté de leurs
conclusions, nous les attaquons, nous les
combattons, nous nous efforçons de les
anéantir en bloc, pour ainsi parler, et, natu-
rellement, Messieurs, nous n'y réussissons
pas. Nous n'y réussissons pas, parce qu'en ces
matières surtout, il n'y a guère d'erreur où ne
se mêle un peu de vérité. J'avoue tout de
suite qu'en parlant ainsi, je songe particu-
lièrement à deux hommes, dont on pensera
d'ailleurs tout ce que l'on voudra, mais dont
nous ne ferons pas, Messieurs, ni nous ni
personne, qu'ils n'aient renouvelé la pensée
du dix-neuvième siècle Auguste Comte et
Charles Darwin. Comme nous ne pouvons
accepter ni le < monisme » ou l' « évolution-
nisme » de l'un, ni le <: positivisme » de
l'autre en toutes leurs conclusions, nous
condamnons, et si je l'ose dire, nous exorci-
sons, nous excommunions le « positivisme »
et l' « évolutionnisme sans y regarder
de plus près. Nous ne détachons pas
leurs conclusions de leurs prémisses. Nous
leur faisons ce grand honneur de croire
qu'ils ont toujours parfaitement raisonné.
Je crains, Messieurs, que ce ne soit de
notre part une grande maladresse Il y a
du bon dans le positivisme et dans l'évo-
lutionnisme il doit y en avoir il ne se
peut pas, Messieurs, qu'il n'y en ait pas.
La théologie classique n'a pas regardé à
reprendre son bien, même chez les héré-
tiques, dans un Origène ou dans un Tertul-
lien, ni chez les païens, dans Aristote et
dans Platon. Pourquoi l'apologétique serait-
elle aujourd'hui plus étroite ou plus dédai-
gneuse ? Je me rappelle un mot du grand
Frédéric sur Voltaire, qu'on s'étonnait qu'il
comblât de tant d'honneurs et de tant de
faveurs « C'est un scélérat., disait-il, mais
je veux apprendre son français et en effet
il l'apprit. A Dieu ne plaise, Messieurs,
que je traite Auguste Comte ou Darwin avec
cette liberté de langage Le privilège n'en
appartient qu'à des princes, ou du moins
ils sont les seuls qui se l'osent attribuer les
princes et les journalistes. Mais vous enten-
dez ce que je veux dire. Apprenons, nous
aussi, le français X' de nos adversaires Etu-
<:
dions-les loyalement, avec précaution, mais
sans parti pris, ou plutôt avec le parti pris de
chercher le fort cle leur doctrine. Rappelons-
nous le début militaire du 6~w la Pro-
et <s: bâtissons les forteresses de Juda
des débris et des ruines de celles de Sama-
rie (i) Tournons contre eux les dispo-
sitions qu'ils ont prises contre nous. Ou
encore, et puisque d'un système, il n'y
(i) Je reproluis ici ce début tout entier premièrement, parce
que j'aime toujours à citer du Bossuet et puis, comme je le dis
plus loin, parce que je ne saurais invoquer d'autorité plus élo-
quente à l'abri de laquelle je puisse mettre la thèse de tout ce
discours
« Nous lisons dans l'Histoire Sainte que le roi de Samarie
ayant voulu bâtir une place forte qui tenait en crainte et en
alarme toutes les places du roi de Judée, ce prince as-
sembla son peuple, et fit un tel effort contre l'ennemi, que non
seulement il ruina cette forteresse, mais qu'il en fit servir les
matériaux pour construire deux grands châteaux par lesquels
il fortifia sa frontière. Je médite aujourd'hui, Messieurs, de
faire quelque chose de semblable, et dans cet exercice pacifique
je me propose l'exemple de cette entreprise militaire. Les
libertins déclarent la guerre à la Providence divine, et ils ne
a jamais que les morceaux qui soient
bons, ramassons-les, Messieurs, je le dis
sans nulle vanité, et faisons-les servir à
l'édification ou à la restauration de la vé-
rité.
II
Quand je dis, Messieurs, qu'il y a du bon
dans le positivisme, je l'entends donc du
vrai positivisme, celui qui n'a pas été rétréci,
mutilé, travesti par cet excellent lexicogra-
phe et pauvre philosophe d'É Littré (i).
trouvent rien de plus fort contre elle que la distribution des
biens et des maux, qui parait injuste, singulière, sans aucune
distinction entre les bons et les méchants. C'est là que les im-
pies se retranchent comme dans leur forteresse imprenable,
c'est de là qu'ils jettent hardiment leurs traits contre la Sagesse
qui régit le monde, se persuadant que le désordre apparent des
choses humaines rend témoignage contre elle. Assemblons-nous,
chrétiens, pour combattre ces ennemis du Dieu vivant ren-
versons les remparts superbes de ces nouveaux Samaritains.
Non contents de leur faire voir que cette inégale dispensation
des biens et des maux du monde ne nuit en rien à la Provi-
dence, montrons au contraire qu'elle l'établit prouvons par le
désordre même qu'il y a un ordre supérieur qui ramène tout à
soi par une loi immuable et bâtissons les forteresses de Juda
des débris et des ruines de celles de Samarie. »
(ï) Les journalistes sont admirables J'en sais un qui m'a re-
proché d'avoir « grossièrementinjurié Littré ~,pour l'avoir traité
« d'excellent lexicographe et de pauvre philosophe Ce doit
Comment d'ailleurs n'y en aurait-il pas, si
l'auteur des Soirées de .S~z~M~ et
du livre Z~ Joseph de Maistre, n'a pas
moins contribué que l'auteur du Tableau des
progrès de Condorcet, à la
formation de la pensée d'Auguste Comte ?
Et, au fait, pour ne rappeler que ce point,
peu d'historiens ont mieux caractérisé qu'Au-
guste Comte, à la suite et sur les traces de
Joseph de Maistre, le rôle de la Papauté au
moyen â~e, ou les conséquences toujours irré-
parées de la Réforme du seizième siècle ( i )
être le mcme qui m'accuse d'avoir « blasphémé )) quand j'ai dit que
la chimie, même organique, ne me semblait avoir qu'un droit
nos ~<?~z ~<?/ c/y
douteux à revendiquer la direction morale de l'humanité. Sed
zw~3~/<z Les journalistesconnais-
sent tous les mets de la langue, et ils n'ignorent que l'art de
s'en servir. Ils en connaissent aussi qui ne sont pas de la
langue, ou du moins de la langue des honnêtes gens, et ce
sont ceux dont ils usent de préférence dans les polémiques. Par
exemple, ils feignent de s'étonner que l'on ose traiter Littré de
« pauvre philosophe, » ce qui prouve bien qu'ils ne l'ont jamais
lu, mais en s'en étonnant ils vous traitent vous-même de
« cuistre et cela fait le compte, ainsi qu'ils disent en leur
jargon d'estaminet. Existe-t-il un pays au monde où une cer-
taine presse fasse une plus grande consommation de grossiè-
retés et d'heures qu'en France ?
(i) Les déclarations d'Auguste Comte sont formelles à cet
égard, et il suffira d'en rappeler une seule, qu'on trouve dans la
préface de son C~w~. Il vient de répudier énergiquement
toute parenté philosophique « avec les débris arriérés des sectes
Voici encore, d'Auguste Comte, une page
sur la prière « Une grossière appréciation
représente aujourd'hui cet usage religieux
comme inséparable des intérêts chimériques
qui l'inspirèrent aux premiers hommes. Mais
la systématisation catholique tendit toujours
à l'en dégager. Depuis saint Augustin,
toutes les âmes pures ont senti. que prier
peut n'être pas demander. A mesure que
prévaudra la vraie théorie de la nature hu-
maine, on concevra mieux cette haute fonc-
tion. et, dans l'état normal de l'humanité,.
superstitieuses et immorales émanées de Voltaire et de Rous-
seau. )>, et il continue « Sous l'aspect politique, Condorcet dut
être pour moi complété par de Maistre, <y~ ~'c~.r<?~/c/
des wc~ ~c~~
/c~~ les
appréciés maintenant que dans l'École positive. »
qui ne sont plus
Je pose là-dessus trois questions à mes contradicteurs
Puisque Auguste Comte déclare s'être «appropriée les
« principes essentiels ? de J. de Maistre, nous étonnerons-nous
qu'on puisse reconnaître dans le positivisme des traces de cette
appropriation ?
2* En devenant positivistes, ces principes ont-ils cessé pour
cela d'être catholiques, et n'avons-nous pas le droit de les re-
prendre, nous, dans le positivisme?
3' Si le positivisme a pu faire son profit des principes
de J. de Maistre, pourquoi ne ferions-nous pas le nôtre, à
notre tour, des principes du positivisme, en tant qu'il contien-
nent, qu'ils développent, et qu'au besoin ils fortifient ceux de
l'auteur Z)// ~7~c~~P
et des Soirées de
la prière, purifiée de tout calcul personnel,
deviendra, selon sa vraie destination morale,
une solennelle effusion, individuelle ou col-
lective, des sentiments généreux, toujours
liés aux vues générales. Le positivisme en
prescrira la pratique journalière comme
propre à combattre les impulsions égoïstes
et les idées étroites qu'inspire ordinairement
la vie active (i). Et, à la vérité, j'ai dû,
Messieurs, en citant ces lignes, supprimer
quelques membres de phrase, et je ne saurais
omettre de dire que, dans le texte du philo-
sophe, elles sont précédées et suivies de
considérations bien étranges Mais précisé-
ment, c'est ce que j'espère, et c'est ce que je
fice de la /<?
vous propose dans ce grand et massif édi-
il y a lieu de
faire un choix des matériaux. Faisons-le.
Distinguons et séparons. N'hésitons pas à
nous approprier ce qui peut nous en servir.
Mettons-y hardiment notre marque. La vérité
(l) Système de I, 260.
est à tout le monde, et s'il arrive que nos
adversaires l'aient éloquemment exprimée,
ne la repoussons, ni ne la dédaignons, ni ne
la méconnaissons parce qu'ils sont nos adver-
saires, ni parce qu'elle est mélangée d'er-
reur. Sachons gré au contraire à un Auguste
Comte d'avoir plus éloquemment que per-
sonne défendu le mariage chrétien en dé-
fendant l'indissolubilité du mariage et si
le positivisme a hautement proclamé que
« le cœur a ses raisons que la raison ne
connaît pas toujours », ne commettons pas
l'insigne maladresse de le lui reprocher
comme une contradiction avec lui-même, et,
au contraire, enregistrons son aveu, puisque
c'en est un, avec d'autant plus d'empres-
sement qu'il était moins attendu (i).
Mais, Messieurs, ce n'est rien encore, et
(i) On lit dans la Revue du Clergé français, livraison du
ï5 décembre 1901, sous la rubrique « A travers les pério-
diques » et à la page 218
« Quelques remarques sur les idées de j~ F~yy~F, par
un professeur. Estime et, à notre avis assez justement, que les
motifs ~.s~/y~ exposés par M. Brunetière ne sont pas d'un
grand poids, ~rarlicrrliérenrenl les motifs intellectuels.
Assurémenf
Assurémcnf ili! yy aa du bon, et il
bon, et dans le
il y a à prendre dans le posi-
du positivisme mieux entendu, mieux com-
pris, nous pouvons tirer de bien autres se-
cours, et par conséquent de bien autres
« motifs d'espérer Oui, Messieurs, pensons
d'ailleurs et disons ce que nous voudrons du
positivisme en général, et d'Auguste Comte
en particulier, mais, comme chrétiens et
comme catholiques, ne méconnaissons ni la
solidité de leur point de départ, ni la valeur
de leur méthode, ni la portée de quelques-
unes au moins de leurs conclusions, et pré-
cisément les plus générales et les plus « posi-
tives
tivisme de Comte et dans l'évolutionnisme de Darwin, mais
fort peu de positivistes imiteront M. Brunetière dans sa con-
version au catholicisme. »
C'est bien possible et je ne croyais pas m'être donné le
ridicule de « prophétiser )) ce que j'espère et puis, « s'il y a
du bon et s'il y a à prendre dans le positivisme et dans l'évo-
lutionnisme » ai-je dit autre chose ? et pourquoi mes « motifs
d'espérer ne sont-ils pas d'un grand poids ?
Mais on lit dans la même Revue, même livraison, sous la
mème rubrique, page 212
« .fû.y/M~ Cc/~o//f~~<?~ par J. E. Fidao. Le
bliciste le ~<?~~<? grande qui se cache sous
catholicisme peut tirer de la ~7/c~
ce pseudonyme, veut montrer le parti apologétique que le
aussi bien que
des travaux des positivistes, et comment le positivisme inté-
gral vient se perdre dans le catholicisme social. »
C'est ce qui s'appelle juger équitablement, ou n'avoir qu'une
mesure et qu'un poids, un grand poids1
Que l'évolution des idées a des tours et
des retours bizarres ~<?/~ L'Uni-~<9/
versité de France, pendant soixante ans, a
cru fermement qu'en opposant au po3iti-
visme sa méthode psychologique d'intro-
spection ou d'observation du Moi par lui-
même, elle soutenait contre Auguste Comte
la cause du spiritualisme (i) Mais elle ne
soutenait que celle du j~z~
et le
(i) L'a-t-elle vraiment cru? J'avoue que je me le suis demandé
quelquefois, en songeant combien les Cousin et les Jouffroy
ont toujours su mêler dans leur philosophie de politique, et
j'oserai dire d'intrigue. Assurément Auguste Comte n'a pas été
plus opposé qu'eux, plus hostile au catholicisme, ou même au
christianisme en général, mais il l'a été plus « maladroitement
il en faut bien convenir, en l'étant plus « loyalement ». Les
livres dont nous n'avons rien à tirer, c'est le Vrai, le j5~ZM et
le .B/.TM, c'est le C<?~~f de droit ~c~~r/; c'est encore, si l'on
le veut, la 7?~o'/c~ de Jules Simon, et c'est la
jt/p~z/ de Paul Janet. Mais, si l'on ne saurait rien imaginer de
plus pauvre « philosophiquement », on ne saurait rien imaginer
de plus habile « politiquement », que cette laïcisation sournoise
du christianisme qui fait le fond de l'éclectisme.
Comment l'Eglise, pendant un temps, a-t-elle pu s'y mépren-
dre ? Comment, dans ces prétendus philosophes, a-t-elle pu mé-
connaitre les héritiers dégénérés, si l'on veut, mais légitimes et
naturels pourtant, de Voltaire et de Rousseau ? Le Dieu « rému-
nérateur et vengeur » de l'un; la phrase vide et sonore de
l'autre « Si la vie et la mort de Socrate sont d'un sage, celles
de Jésus sont d'un Dieu )> voilà toute la théodicée de l'éclec-
tisme. Comment l'Église n'a-t-elle pas vu que tout ce spiritua-
lisme n'était au fond que du subjectivisme, du Kant greffé sur du
Descartes, et tous les deux défigurés d'ailleurs par la grandilo-
vous le savez, Messieurs, c'est pré-
cisément une des grandes erreurs que nous
devions combattre, s'il n'est, à vrai dire, que
le nom pédantesque et obscur de ce qu'on
appelait autrefois plus clairement et plus sim-
plement, « le sens propre, ou individuel
Ne recevoir aucune chose pour vraie qu'on
ne la connaisse évidemment être telle, ce
qui équivaudrait pour la plupart des hommes
à repousser les conclusions les plus certaines
quence de V. Cousin ou la subtile bonhomie de J. Simon. Le
positivisme a essayé de substituer son « autorité spirituelle » à
celle de l'Eglise, et sa religion de l'humanité à la religion du
Christ l'éclectisme, plus perfide ou plus hypocrite, a feint de
s'incliner devant l'Eglise, pour travailler plus. tranquillement à
mettre les intellectuels en état de se passer de toute religion.
Et, sans doute, on dira qu'il n'y a pas réussi, ce qui pour-
rait nous être encore un « motif d'espérer », mais ce n'est pas
présentement le point. Ce que je voudrais uniquement que l'on
vit, et sur quoi j'attire l'attention du lecteur, c'est qu'il nous faut
toujours nous défier de l'éclectisme, et c'est donc aussi qu'il
existe toujours. La « philosophie » de Renan, si toutefois Renan
eut une philosophie, ne differe pas essentiellement de celle
de V. Cousin, qui en est à peine une, mais plutôt, je le répète,
une tactique ou une politique. A la base de tout cela, c'est
toujours le subjectivisme que l'on retrouve, et c'est pourquoi
personne n'a parlé d'Auguste Comte plus désobligeamment que
Renan. Le positivisme était pour lui l'ennemi Et en effet, com-
me on le verra dans la suite de ce discours, on n'a pas besoin
d'une autre critique ni d'une autre méthode que celle du positi-
visme pour faire écrouler l'élégant édifice des 0~7'y
Christianisme.
de la science, de l'astronomie, par exemple,
ou de la physiologie ériger sa propre
intelligence en souverain juge de toutes
choses faire ainsi, de son degré d'éducation
ou de culture, l'unique mesure de la vérité
ne déférer, sous aucun prétexte, pour aucun
motif que ce soit, à aucune autorité se retran-
cher orgueilleusement dans son Moi, comme
dans une forteresse, comme dans « une île
escarpée et sans bords » que l'on mettrait son
point d'honneur à défendre principalement
contre l'invasion du bon sens ne pas ad-
mettre enfin qu'il puisse y avoir dans le
monde plus de choses qu'il n'en saurait tenir
dans les étroites bornes de notre mentalité,
voilà, Messieurs, le « subjectivisme et
voilà, je le répète, l'une des pires erreurs ou
des pires maladies de notre temps. Ai-je be-
soin de vous montrer qu'il n'y' en a pas de
plus contraire à l'esprit du catholicisme (i) ?
(i) Je n'ai pas besoin non plus de rappeler qu'autant il est
contraire à l'esprit du catholicisme, autant ce subjectivisme est
favorable à l'esprit du protestantisme.
Eh bien Messieurs, contre ce subjecti-
visme universitaire, cousinien, et prétendû-
ment ou faussement spiritualiste, ce que le
positivisme est venu fortement établir ou
rétablir, c'est le caractère extérieur ou
« objectif de la vérité. La vérité n'ha-
bite pas en nous, mais en dehors de
nous. Elle ne dépend pas de l'évidence
que nous lui attribuons, et encore bien
moins de l'assentiment ou de l'adhésion
que nous lui donnons. Il n'importe pas
au mouvement de la terre que nous
nous sentions tourner avec elle. Il n'im-
porte pas à la réalité de la vie que nous
soyons, aujourd'hui même, incapables de la
comprendre, ou même seulement de la défi-
Si les communions protestantes, ou les « dénominations »,
comme on les appelle en Amérique, ont quelque lutte à soutenir,
c'est contre la tendance de leurs fidèles à ne prendre que ce
qu'ils veulent du symbole constitutif de la « dénomination ».
De trente-neuf articles, l'un en admet trente-huit et repousse le
dernier, à moins qu'il en repousse trente-huit et n'en retienne
qu'un. Mais inversement, l'un des dangers contre lesquels il
faut que l'autorité suprême lutte incessamment dans le catholi-
cisme, c'est la tendance des fidèles à « objectiver », pour s'en
faire un article de foi, toutes les opinions qu'ils entendent
exprimer par leurs prédicateurs.
nir (i). Il n'importe pas à l'autorité de la loi
morale que nos instincts ou nos appétits se
révoltent et s'insurgent contre ses prescrip-
tions. Commençons donc par faire abné-
gation ou abdication de notre sens propre.
Sortons de nous-mêmes observons, compa-
rons et classons. « ~V<?~<? /<? Con-
nais-toi toi-même disait la sagesse an-
tique c'est un excellent précepte de morale
ce n'est pas un moyen d'investigation scien-
tifique. Ne nous interrogeons pas nous-
mêmes, mais plutôt la nature et l'histoire.
Demandons la science des faits à la connais-
sance des faits Aucun savant n'a jamais
rien tiré de la contemplation de son nombril
et peut-être, sous le soleil de l'Inde, quelque
ascète en a-t-il vu sortir une fleur idéale de
lotus, la fleur de l'oubli, de l'illusion et du
rêve, mais jamais une parcelle ou un commen-
cement de vérité. C'est ce que le positivisme
(i) Est-ce l'Académie de Médecine, est-ce l'Académie des
Sciences qui n'a pas pu décerner encore un prix fondé pour
le savant qui découvrirait les signes de la mort certaine ?
est venu nous enseigner c'est, Messieurs,
ce qu'il enseigne tous les jours à ceux qui
le comprennent c'est le premier de ses en-
seignements que nous devions nous appro-
prier. Nous n'avons pas, nous ne pouvons
pas avoir de meilleur allié que lui dans la
lutte nécessaire contre le subjectivisme nous
ne triompherons du subjectivisme que dans la
mesure où nous reprendrons les positions du
positivisme et j'estime, Messieurs, qu'en
attaquant le positivisme, c'est d'abord ce que
l'on n'a pas assez dit.
On n'a pas non plus assez dit ce qu'était
sa méthode, en tant qu'elle consiste à ne ja-
mais conclure au delà du fait même, et, par
conséquent, à retenir le fait avéré, quoiqu'il
en semble contredire un autre, ou que soi-
même on ne le comprenne pas. Littré, dans
son 7%<9~ à la Vie de/< de Strauss,
et Renan, dans la suite entière de ses (9/
~7?z~ dit C/~M/M~<?, ont encore outrageu-
sement défiguré ce principe A des faits avé-
rés, et de certitude historique certaine, ils
ont opposé les « lois de la nature )), et leur
incapacité personnelle de concevoir le « sur-
naturel (i). C'est toujours du subjecti-
visme. Et je ne discute pas plus à fond la
question de savoir s'ils ont interprété correc-
tement ou non la pensée d'Auguste Comte
La question ne m'intéresse pas elle ne re-
garde aujourd'hui que les historiens de la
(i) On disait à Renan, comme à Littré « La preuve que le
Christ était Dieu, ce sont ses miracles », et pour préciser par
un trait « C'est la résurrection de Lazare ou celle du fils dt-
la veuve de Naïm. » A quoi Littré et Renan répondaient « II
ne se peut et les lois de la nature s'opposent a ce que Dieu
même ressuscite un mort. »
Mais qu'en savaient-ils? c'est-à-dire: t* D'où savaient-ils
ce qui est « possible ou « impossible à Dieu ? 2' Comment
s'étaient-ils assurés de la fixité des « lois de la nature ? ?
3* Qu'entendaient-ils par ce mot de « nature )) ? Ici, comme
ailleurs, nous soutenons, nous, qu'aucune opinion préconçue
ne saurait prévaloir contre le fait dument établi. Toute la
question est donc de savoir dans quelles conditions le miracle
a eu lieu. Et si ces conditions nous obligent d'en reconnaître
l'authenticité, ce que nous pouvons uniquement prétendre, c'est
que nous ne comprenons pas, nous ne nous expliquons pas le
fait, notre science ne nous en rend pas compte mais nous n'a-
vons pas, y~?<y?/cw~ le droit de le nier, pas plus que
nous ne l'avons, ~4~/y~~w~ de réduire la puissance de
Dieu à ce qu'il en peut entrer dans notre intelligence, et, pour
en revenir à notre point de départ, pas p!u<: que nous l'avons,
/e~<'w~ de répondre à la question par la question.
C'est ce que font cependant les Renan et les Littré, quand ils
disent qu'un « miracle » ne saurait prouver Dieu, attendu qu'ils
n'ont jamais vu, eux, Littré et Renan, de « miracle ».
philosophie. Mais je dis, Messieurs, que, pour
établir quoi ? l'authenticité des Evangiles ou
celle des miracles qui s'y trouvent rapportés,
nous n'avons pas besoin d'une autre méthode
que celle du positivisme. Accepter les faits
tels qu'ils nous sont donnés par l'expérience
ou par l'histoire ne jamais leur faire vio-
lence, ni même les « solliciter » pour les incli-
ner dans le sens de nos théories ne pas nous
imposer à eux, mais les laisser s'imposer à
nous attendre patiemment que les rapports
qui les lient se dégagent de leur rapproche-
ment, si c'est bien la méthode positive, j'ose
dire, Messieurs, que la solidité n'en a que la
fécondité de comparable et quels maladroits
ou quels imprudents nous serions si nous
ne la sauvions pas du naufrage de la doc-
trine i
Mais la doctrine a-t-elle fait naufrage ? et
si nous en retranchons ce que la folie finale
du philosophe y a mêlé d'extravagantes rêve-
ries, n'en retiendrons-nous pas les conclu-
sions essentielles? Ses disciples, ici encore,
ont coupé son système en deux. Si cepen-
dant il a enseigné que le véritable progrès,
et, ne nous lassons pas de le dire, le
seul qui soit digne de ce nom, est le pro-
grès moral que la science ne devait se
proposer d'autre objet que de le réaliser
et que toute philosophie ne saurait avoir
de plus haute ambition que de se terminer
à la morale, qu'il appelait seulement du
nom de ~~zb/<~?~ est-ce que ce n'est pas,
Messieurs, ce que nous croyons comme lui ?
Est-ce que nous ne croyons pas, comme
lui, que l'une des causes, et non la moins
active, des maux dont nous souffrons tou-
jours, en ce début de siècle, c'est l'excès de
l'individualisme et l'oubli de cette solidarité
qui relie, non seulement à travers l'espace,
mais aussi dans l'infini du temps, les vi-
vants aux vivants, et ces vivants aux morts?
Le sentiment de la tradition et de la conti-
nuité, mais le fondateur du positivisme
l'a eu, vous le savez, jusqu'à ne faire de
l'humanité tout entière qu'un seul être,
« le Grand Etre :), et jusqu'à lui consa-
crer les formes mêmes du culte qu'il dérobait
à Dieu Ne serons-nous pas encore de son
avis, n'en sommes-nouspas quand il proclame
la nécessite d'un « pouvoir spirituel et
qu'il nous montre, dans l'absence ou dans la
suppression de ce pouvoir, l'origine de tout
ce qu'on nomme du nom d' « anarchie » ? Et,
j'avais l'occasion d'en faire tout récemment la
remarque, s'il a mieux défini que personne,
dans son .S~7~ ~?/7~ ~~?7/~ je
veux dire mieux qu'aucun philosophe ou libre
penseur, le concept de « Religion /), hésite-
rons-nous à le lui reprendre pour l'épurer,
le compléter, et le « christianiser (i)?
Et ne me dites pas, Messieurs « Voilà
qui va bien mais, au milieu de tout cela,
que faites-vous de cette hostilité contre le
christianisme qui a été si longtemps l'âme du
positivisme ? ou par hasard la nierez-vous ?
Non, je ne la nie pas mais je n'y attache pas
(i) Voyez, dans la Revue des Z?~<jcJM7~<du 15 novembre
~c~M/Z:y<a//c/M/~?
1901, l'article intitulé
autrement d'importance, ou plutôt, s'il est
vrai qu'à beaucoup d'égards, et je vous en
ai donné la raison, le positivisme ne soit
(lu'une laïcisation du christianisme, je vous
propose, Messieurs, de travailler à la « chri-
stianisation du positivisme et j'ai tâché de
vous montrer que l'entreprise n'en était pas
irréalisable. Reprenons d'abord notre bien
dans le positivisme Mais ensuite, et puisqu'il
s'agit ici du plus grand philosophe que la
France ait connu depuis Descartes, si peut-
être il avait ajouté quelque chose à ce qu'il
nous empruntait, ne faisons pas les dé-
goûtés, passez-moi l'énergie familière de
l'expression, et approprions-le-nous a
notre tour. C'est ce que j'appelle, Messieurs,
se servir de ses adversaires. Et peut-être
encore, étant parti, non seulement de prin-
cipes très différents des nôtres, mais d'inten-
tions tout à fait contraires, si le positivisme
n'en a pas moins été contraint plus d'une fois
d'aboutir aux mêmes conclusions, qui de
vous ne voit ou ne sent quelle en deviendra
la force ou l'autorité de ces conclusions ?
Assurément, il y faudra des précautions,
de la prudence, de la défiance même Quoi
que l'on ait conté des négociations que le
fondateur du positivisme aurait entamées
avec la Compagnie de Jésus, rien ne serait
plus hasardeux, ni d'ailleurs plus vain, que de
vouloir transformer son œuvre en une apolo-
gie du christianisme. Je ne fais pas d'Auguste
Comte un « Père de l'Eglise x-. Je sais fort
bien qu'en un sens le positivisme n'est rien de
moins ni d'autre qu'un essai pour se passer
de Dieu. Mais il est intéressant de noter
d'abord que l'essai n'a pas réussi, et de dire ou
de chercher pourquoi. Il est encore plus inté-
ressant d'opposer le positivisme à lui-même,
de le « froisser avec ses propres armes », selon
la forte expression de Pascal. Et ce qui est
enfin tout a fait intéressant, à mesure que la
doctrine subit l'épreuve du temps, que les
parties caduques s'en détachent comme
d'elles-mêmes, que la distinction s'opère pro-
gressivement entre ce qu'elle contenait d'ac-
cessoire ou d'essentiel, de secondaire ou de
principal, de superficiel ou de profond et, en
quelque manière, d'intime, c'est de voir qu'à
mesure aussi s'en dégage et s'en éclaircit la
signification sociale et religieuse. Il y a, il
peut y avoir un « Positivisme chrétien ~>, je
crois même que quelqu'un s'est déjà servi de
ce titre ( i ) et, à la condition de la bien expli-
quer, mais surtout de la bien préciser, j'es-
père que de jour en jour on verra mieux désor-
mais l'intérêt de la formule.
III
Ce qui ne contribue pas médiocrement à
me le faire espérer, c'est que les circonstances
ont rarement été plus favorables, et surtout
une d'entre elles, que nous pouvons appeler
la « défaite ou la « déroute du rationa-
lisme. Vous remarquerez, Messieurs, que je
ne vous parle à cette occasion ni de « néo-
(i) Voyez le livre de M. André Godard sur le ~7~c~7~'
Paris, i<)0o, librairie BIoud.
christianisme » ni de « néo-bouddhisme x Ce
n'étaient là qu'amusements ou fantaisies de
dilettantes qui jouaient à la religion et je
m'étonne qu'on ait pu les prendre un moment
au sérieux. Mais ce que les progrès eux-
mêmes de la science ont fermement établi,
c'est que la raison ne nous donne, si je puis
ainsi dire, la raison suffisante ou dernière
de rien, et que, bien loin qu'il « n'y ait
plus de mystères au contraire, nous en
sommes comme enveloppés. Si le mot d'irra-
d'
tioiznel est synonyme, comme je le crois, non
pas du tout, Messieurs, de
maisd'u~Z?ou d'y?~
~?/~M~
ou
à l'effort de la raison, on convient générale-
r~?/
ment, entre gens de bonne foi, qu'il y a de
au fond ou à la base de tout ( i ).
Et ceci ne va pas du tout à proscrire l'usage
(i) C'est ce que j'ai tâché de montrer dans une .r~'
que j'ai mise à !a traduction française du livre de M. J.-A. Bal-
four sur Les Bases de la Croyance; et aussi, depuis lors, dans
un Discours prononcé à Besançon sur Le Besoin de croire.
On voudra bim d'ailleurs se rappeler qu'il n'y a rien là de
« paradoxal », ni même d' « original », puisqu'enfin c'est sur
l'existence de cet irrationnel que se fonde toute la théorie
d'Herbert Spencer sur l'Inconnaissable.
de la raison, ainsi qu'il se trouvera de bons
plaisants pour me le faire dire, mais seu-
lement à faire entendre qu'on peut abuser
d'elle comme des meilleures choses, et que
son pouvoir a des bornes. N'est-ce pas de
quoi tout le monde tombe aujourd'hui d'ac-
cord ? Toute la question est donc de sa-
voir de quel nom nous nommerons cet
« inexplicable » ou cet « irrationnel ), et
puisqu'on semble avoir une tendance à le
nommer du nom d'j6z~ je voudrais
vous montrer, Messieurs, non seulement
qu'il ne nous faut pas avoir peur de ce mot,
mais qu'il nous appartient de dissiper ou
de redresser les fausses interprétations
qu'on en donne, et de faire à son tour servir
l'évolutionnisme au progrès de l'apologé-
tique.
IV
Je ne remonterai pas pour cela jusqu'à
l'origine des choses, et c'est à peine si j'insis-
terai sur les remarquables endroits de leurs
œuvres où un Renan, par exemple, et même
un Haeckel ont, à leur manière, assez
inattendue, justifié, contre les chicanes d'une
vaine exégèse, le récit biblique de la créa-
tion. « Dans le récit mosaïque de la créa-
tion, dit Haeckel, deux des plus impor-
tantes propositions fondamentales de la
théorie évolutive se montrent à nous avec
une clarté et une précision surprenantes
ce sont l'idée de la division du travail ou de la
dinérenciation et l'idée du développement
progressif ou du perfectionnement. » On lit
d'autre part, dans l'/y~<9?*r~ ~/y/ un
passage curieux sur « le génie des Darwin
inconnus X), c'est l'expression même de
Renan, qui les premiers ont conçu cette
idée « que le monde a un ~z~/r, une
histoire, où chaque état sort de l'état anté-
rieur par un développement organique »
et ces Darwin, selon sa supposition, ce
sont précisémentles rédacteurs de la
Et je n'ai garde, Messieurs, de donner à
ces aveux plus de portée qu'ils n'en ont!
Je ne veux pas essayer d'en tirer plus de
conséquences qu'ils n'en contiennent Mais
n'ai-je pas le droit de les retenir, et, comme
on dit, d'en faire état ? Admettons que l'évo-
lution soit plus qu'une hypothèse. Il ne m'est
pas indifférent, il ne peut pas nous être indif-
férent que les « propositions fondamentales
les plus importantes de la théorie se mon-
trent à nous dans la Genèse « avec une clarté
et une simplicité surprenantes », et qu'ainsi,
dans ses grandes lignes, le récit mosaïque de
la créàtion concorde avec les conclusions de
la science la plus moderne, pour ne pas dire
la plus avancée. C'est, à peu près, vous le
voyez, Messieurs, ce que nous disions tout
à l'heure de quelques-unes au moins des
conclusions du positivisme
~~w flueret <?~/ qttod &
De même que dans le positivisme, il y a
du bon dans l'évolutionnisme, et on peut se
proposer de l'en dégager.
Mais une autre observation vous frappera
peut-être davantage. C'est le nom de Charles
Darwin qui est présentement, et à bon droit,
inséparable de l'idée d'Evolution, mais, dix
ou douze ans avant Darwin, dans un livre
qui fit presque autant de bruit à son heure
que le livre fameux de l'(9~ des
un autre Anglais, qui n'était pas un natu-
raliste, avait déjà plus qu'entrevu toute la
fécondité de l'idée je veux parler de celui
qui devait être un jour le cardinal Newman,
et du livre auquel il a donné le titre d'Essai
le <~z~ la ~c~z?~
tienne. Vous en connaissez sans doute la
7*
thèse essentielle. « Je soutiens, y disait
l'auteur, qu'en raison de la nature de
l'esprit humain, le temps est nécessaire pour
l'intelligence complète et le perfectionnement
des grandes idées, et que les vérités les plus
élevées, encore que communiquées au monde
une fois pour toutes par des maîtres inspi-
rés, ne sauraient être comprises tout d'un
coup par ceux qui les reçoivent. » N'est-ce
pas là, Messieurs, toute l'évolution ? « 7/j~
~j~?~ tout », selon le mot même de l'Ec-
clésiaste « L'oiseau en état de voler diffère
de la forme qu'il avait dans l'œuf. Le papil-
lon est le développement, mais, en aucune
manière, l'image de sa chrysalide. La baleine
est classée parmi les mammifères et, cepen-
dant, nous devons penser qu'il s'est opéré
chez elle quelque étrange transformation
pour la rendre à la fois si semblable et si con-
traire aux autres animaux de sa classe. »
C'est toujours Newman qui parle, Messieurs,
et non Darwin, on pourrait, en effet, s'y
tromper et Darwin ira sans doute plus
loin mais, tout justement, c'est en allant
plus loin qu'il faussera la doctrine et que ses
disciples, à leur tour, en compromettront
jusqu'à la vérité ( i ).
(i) On ne saurait, en effet, distinguer assez soigneusement
l'Evolution proprement dite de tout ce qui n'est pas elle, et
notamment, dans le livre de Darwin lui-même, il faut faire
attention de ne pas la confondre avec les conclusions qu'il en
tire sur l'origine des espèces.
Ce que ce livre justement célèbre a mis en lumière, c'est
le fait même de l'évo!ution, et ce sont les moyens, ou quel-
ques-uns des moyens de l'évolution concurrence vitale, sélec-
tion naturelle, hérédité des caractères acquis, etc. Mais ce
d'Précisons donc, Messieurs, à l'exemple de
Newman, le sens et la portée de ce mot
efforçons-nous, comme lui, de
qu'il n'a pas du tout établi, c'est que les effets de l'évolution
s'étendissent au delà de certaines bornes, strictement définies,
et qu'aucune espèce, animale ou végétale, en fùt devenue jamais
une autre. Il ne l'a pas établi davantage dans ses Variations
des animaux et des plantes ou dans sa Descendance de
/cw/M~ et cette seule observation, dont je ne crois pas que
l'on puisse contester la vérité, suffit pour infirmer les générali-
sations plus vastes que les Spencer, les Haeckel et les
Huxley ont comme superposées aux conclusions de Darwin.
On peut, si l'on le veut, les admettre en tant que spéculations
ou systèmes philosophiques, de la manière que les uns
admettent le positivisme jusqu'en ses conclusions, et les
autres une autre doctrine on ne peut les admettre en tant
qu'hypothèses scientifiques, et on garde le droit de les séparer
des faits sur lesquels sans doute elles se fondent, mais qu'elles
dépassent. En d'autres termes encore, il ne nous est pas per-
mis d'introduire sous le nom d'.S'w/M//c~ des idées que n'au-
raient pas exprimées les maîtres de la doctrine, et même nous
devons prendre garde à respecter les liaisons qu'ils ont établies
entre ces idées. Mais, évidemment, il n'y aurait plus de cri-
tique, si nous étions tenus d'adopter toutes les idées qu'ils ont
émises, fût-ce à titre de docteurs de l'~c/M/MM; et au con-
traire, dans la suite de leurs inductions, là où il nous paraît que
manque la démonstration, nous sommes tenus de suspendre ou
de refuser notre assentiment.
Je ne craindrai pas d'ajouter qu'en pareille occurrence, et
quoique n'étant ni zoologistes ni physiologistes, c'est nous
pourtant qui nous conformerons aux exigences de la méthode
scientifique, et ce seront les savants qualifiés qui les viole-
ront. Cela se voit aussi bien quelquefois, cela s'est vu dans
l'histoire, et presque aussi souvent qu'un savant est sorti de
sa spécialité pour essayer d'écrire son De natura Rerum.
« Diverses sortes de sens droit, a dit à ce propos Pascal les
uns dans un certain ordre de choses, et non dans les autres, où
ils extravaguent.
définir les caractères d'un développement
légitime et surtout ne confondons pas le
progrès naturel de l'être ou de la chose avec
une métamorphose qui n'en serait, de son vrai
nom, que l'anéantissement. Mais, encore une
fois, n'ayons pas peur du mot. Réglons-en
l'emploi, mais n'en ayons pas peur Ne l'a-
bandonnons pas à ceux qui n'en font qu'un
usage. abusif. J'en reviens encore au .S~~w
T~z~,
la puisque aussi bien dans
tout ce discours je ne fais qu'en paraphraser
l'éloquent exorde. Ne nous contentons pas de
détruire « les forteresses de Samarie », bâtis-
sons-en celles de Juda Enlevons à l'ennemi
les positions dominantes que nous lui avions
laissé prendre, et de là, dominons-le nous-
mêmes à notre tour. Et, de cette tactique,
si vous me demandez les résultats que j'en
espère, je crois, Messieurs, que je puis
encore ici vous en indiquer quelques-uns.
Par exemple, j'ose à peine m'aventurer
sur le terrain de l'exégèse, et je déclare que,
si j'y fais quelque faux pas, je ne demande
qu'à être redressé. Mais, si l'on considérait
la révélation, d'abord complète en sa sub-
stance et totale en son fond, comme succes-
sive en ses manifestations et mesurée par
son auteur au progrès successif de l'intelli-
gence humaine, est-ce que l'on aurait encouru
le reproche d'erreur ou de témérité ? Puisque
l'histoire du peuple de Dieu tombe dans la
chronologie, est-ce qu'il serait téméraire de
croire que la vérité révélée, toujours identi-
que en son fond, s'est éclaircie, précisée,
aux T~
développée dans sa forme, du /<3~~7/~
et des /~<9~ à l'Z~~??~
S'il y a dans l'Evangile des parties plus ob-
scures, est-ce qu'il serait erroné de croire
que l'autorité du siège de saint Pierre a été
constituée parmi les hommes pour les guider
dans le jour incertain de ces parties obscures,
et précisément parce qu'il y en a ? Puisque
le Christ a promis lui-même à son Église
d'être toujours présent au milieu d'elle, est-
ce qu'il n'est pas permis de croire que juste-
ment c'est parce qu'en tout temps elle aura
toujours besoin de lui, non seulement pour
assurer, mais aussi pour étendre, pour propa-
ger, pour promouvoir son action ? Je ne me
permets pas, Messieurs, de trancher ces ques-
tions je les pose. Mais vous voyez peut-être
par elles ce que la théorie générale de l'évolu-
tion pourrait nous rendre de services. Il y a
une manière de poser les questions qui les
renouvelle, et la réponse décisive qu'on y fait
ne dépend de rien tant que de la méthode
qu'on applique à leur discussion ( i ).
Dans un autre ordre d'idées, un peu diffé-
rent, une difficulté qu'on éprouve, c'est de
concilier l'immutabilité du dogme avec la pos-
sibilité du progrès dans le christianisme et,
en effet, si « la vérité venue de Dieu a d'a-
bord toute sa perfection comment conce-
vrons-nous que le temps y puisse ajouter quel-
que chose ? Il me semble, Messieurs, que la
(t) Si j'étais bien sûr de ne pas altérer, dénaturer, ou faus-
ser sa pensée, je dirais volontiers que je crois avoir emprunté
l'idée de ce développement à la dernière lettre de l'archevêque
d'AIbi, Mg~r Mignot. Mais il s'agit ici de choses délicates, et
c'est pour cette raison qu'en avouant l'emprunt, je crois devoir
dire que peut-être l'ai-je fait maladroitement.
théorie de l'évolution nous offre un moyen de
lever l'obstacle. Un philosophe a jadis es-
sayé de nous dire 6~?%~y <a~7~j-
et un aùtre philosophe s'est efforcé de
montrer G?/ ils ~7M~<?~/ la théorie
de l'évolution nous enseigne C?~
~?~7~.yz'zz~ je n'ose dire encore, et de
peur d'être mal compris Cb~ ~?~-
~<9/~<?7Z/. C'est sans doute qu'il y a plus
de choses dans un dog'me que nous n'en
saurions concevoir. Le premier qui vit un
gland se fût-il attendu qu'il en sortît un
chêne ? et, inversement, le premier qui vit
un chêne eût-il cru qu'il sortît d'un gland ?
Le chêne était pourtant dans le gland, et c'est
bien le gland qui est devenu chêne. Est-ce
qu'il a changé de nature ? Mais, au contraire,
vous le savez, il a réalisé sa loi. Pareillement
les dogmes ils sont toujours en substance
tout ce qu'ils seront, et cette substance ne
variera pas. Mais ce sont des hommes qui
reçoivent ou qui conçoivent les dogmes; ce
sont des êtres contingents, et ce sont des
êtres successifs ce sont aussi des intelli-
gences à qui les mêmes vérités n'apparais-
sent pas toujours sous le même angle, ne
s'imposent pas pour les mêmes raisons, ne
se persuadent pas toujours par les mêmes
moyens. La vie du dogme et le- progrès
intellectuel dans le christianisme consistent
donc ainsi dans une perpétuelle- « adapta-
tion des mêmes vérités à des exigences
nouvelles et, Messieurs, n'est-ce pas là
toute l'apologétique et, en un certain sens,
toute la théologie ? j~~z? ~~jz<7-
y~ Il y a plus d'une station, il nous faut
nous arrêter plus d'une fois dans notre mar-
che vers la vérité Si l'on entend autrement
l'évolution du dogme, nous avons le droit de
l'entendre ainsi. Et vous voyez que, bien loin
que l'immobilité du dogme en soit compromise
ou le progrès intellectuel empêché, la théorie
de l'évolution les assure l'un par l'autre, en
les faisant dépendre l'un de l'autre.
Que dirai-je maintenant, Messieurs, après
l'exégèse et la théologie, si je voulais aborder
la morale et ne savez-vous pas de reste quel
parti nous pourrions tirer de la théorie de
l'évolution contre la funeste doctrine de la
« bonté naturelle de l'homme » ~i~M~ ho-
~zy~ ~M~~z j~WA~ a dit saint Augustin,
« ce qui est vice ou péché dans l'homme est
nature en l'animal et, ce que la doctrine de
l'évolution s'est efforcée d'établir, c'est que
nous devenions hommes précisément dans
la mesure où nous nous dégagions de l'ani-
malité primitive. De telle sorte que, ce que
la religion explique par la transmission du
péché, la doctrine évolutive l'explique par
un réveil ou par une persistance en nous de
l'animal dont elle nous fait descendre et,
de tous nos dogmes, l'un de ceux que l'opti-
misme de nos philosophies d'Etat a le plus
imprudemment combattus, il se trouve, Mes-
sieurs, qu'à sa manière, c'est donc la science
qui le confirme (i). Nous lui devons encore,
(i) Je demande encore ici que l'on m'entende bien. Je ne
prétends donc pas que nous descendions du « gorille lubrique
et féroce ? dont parle quelque part le grand écrivain qui a
rendu l'expression proverbiale, ou ce « gorille et nous d'un
c'est toujours de l'évolution que je parle,
cet autre et non moins insigne service
d'avoir ébranlé le dogme, philosophique et
laïque celui-ci, du progrès à l'infini, du
progrès continu, du progrès qui rendra
quelque jour l'homme semblable à Dieu
même. Combien sont-ils aujourd'hui qui
continuent d'y croire? Et si le nombre en
diminue, pour ainsi dire, à vue d'œil, nous
le devons à l'enseignement des évolution-
nistes sur l'instabilité des caractères acquis,
ancêtre commun. Et je ne fais pas non plus de la théorie de la
descendanceanimale l'analogue ou l'équivalent du « péché ori-
ginel ». Mais je dis que, ce que la doctrine chrétienne explique
par le péché du premier ancêtre, il se trouve que l'évolution
l'explique par la transmission d'un héritage animal que des mil-
liers de générations auraient fixé et ceci vaut déjà la peine
d'être noté. Je dis que, si ce qui est vice en l'homme n'est que
nature en l'animal, et, en effet, un tigre n'est pas cruel, il est
un tigre, un bouc n'est/7/, il est un bouc, l'hypothèse évolu-
tive vient fortifier d'une autorité d'ordre scientifique l'enseigne-
ment chrétien sur la malice originelle; et ceci encore est précieux.
Et je dis enfin que si, de tous nos dogmes, un de ceux que l'opti-
misme classique a le plus combattus se trouve confirmépar la doc-
trine évolutive, il n'en est pas pour cela plus assuré sa certi-
tude et son autorité dérivant pour nous d'une autre source,
mais c'est donc que nos dogmes contiennent plus de substance
qu'on ne le croit quelquefois ils sont riches de plus de consé-
quences st nous pouvons les approfondir sans crainte d'en
altérer ou d'en épuiser la notion.
sur les phénomènes de dégénérescence et de
régression (i).
Ne nous enseignent-ils pas aussi qu'il
y a des « causes finales ? Et je con-
viens d'ailleurs qu'ils ne les entendent ni
comme Bernardin de Saint-Pierre, ni même
comme Fénelon, mais ils les reconnaissent
pourtant, et que ce n'est pas la nature
d'un organe qui nous en explique la des-
tination, mais la destination qui en éclaire
(i) Répétons ici ce qu'on ne saurait trop redire. La sélection
naturelle, entendue à la manière de Dar\vin ou d'Haeckel, n'opère
pas toujours, ni même peut-être ordinairement au profit du
« meilleur », mais du « plus apte ce qui n'est pas du tout
la même chose et en effet; comme l'a dit quelque part Huxley,
rien n'est plus facile que de supposer une modification de la
température du globe qui ne laisserait de chances de survie qu'aux
organismes les plus inférieurs. L'aptitude évolutive ne doit donc
appelle ~<7~~r/
pas s'entendre absolument, ni surtout du point de vue qu'on
mais relativement à des circon-
stances très nombreuses, très complexes et très variables. C'est
en cela que la doctrine de l'évolution, comme je l'ai dit bien des
fois déjà, non seulement n'est pas la théorie du progrès, mais
au contraire s'y oppose, la contrarie, et la limite. Otez l'idée
de Dieu il se pourrait que le train de l'univers s'acheminât
tout aussi bien vers quelque cataclysme épouvantable que vers
les paradis industriels, et artificiels, dont la science berce notre
espoir. Et puisque peu de gens paraissent s'en douter, même
parmi ceux qui se réclament de l'évolution, j'ai pensé qu'il ne
saurait être mauvais de les en avertir. Scientifiquement par-
lant, nous vivons sous la tente et le dernier jour viendra
comme un voleur.
pour nous la nature. Veulent-ils dire autre
chose, Messieurs, quand ils disent que < la
fonction crée l'organe ? et que ni nous
n'avons peut-être des yeux pour voir, ni nous
ne voyons parce <~<? nous avons des yeux,
mais il se fait une accommodation ou une
adaptation perpétuelle de l'organisation de
l'appareil optique aux exigences du besoin
1
de voir(i).
v
Tels sont, Messieurs, quelques-uns des
« motifs d'espérer que je voulais aujour-
d'hui vous soumettre. Vous le voyez, ils sont
tous de l'ordre intellectuel, et je vous ai dit
les raisons que j'avais de les développer par
(i) La « cause finale » ne serait-elle pas d'ailleurs insépa-
rable de l'idée mèmed' « organi-me )> ? C'est sans doute une ques-
tion qui vaudrait la peine d'être examinée de près. Et s'il arri-
vait qu'on la décidàt par l'affirmative, la « cause finale. », dont
on s'est tant moqué, retrouverait nécessairement, à mesure du
progrès des sciences biologiques, l'importancedont elle n'a jadis
été dépossédée que par l'empirisme de Locke et le mécanisme
de Descartes.
préférence à d'autres. C'est aux intellectuels
que nous avons surtout affaire c'est eux qui
nous opposent leurs « motifs d'espérer
c'est donc eux surtout qu'il nous faut com-
battre. J'ai tâché de vous montrer que nous
le pouvions, et non pas sans espoir de succès.
Une réaction s'opère dans le monde où l'on
pense, et je ne dis pas que l'on y soit favo-
rable ou défavorable au christianisme, cette
expression, trop générale, ne voudrait pas dire
grand'chose, mais on tombe d'accord, par
exemple, qu'il n'y a rien de plus ruineux que
le roman que Renan nous a raconté sous
le titre des(9~ ~M/M~ si ce
n'est celui qu'avait imaginé, sous le nom de
de la Vie de y&~ David-Frédéric Strauss.
C'est encore ainsi que, dans les milieux où
l'on ne parlait, au temps de ma jeunesse, que
de l'immutabilité, de la fixité, de l'univer-
salité des « lois de la nature » on parle au-
jourd'hui couramment de leur « contingence »
ou de leur « relativité Des portes mêmes
se rouvrent, si je puis ainsi dire, à la notion
du 4:
surnaturel et, tandis, il s'en ferme
d'autres à l'explication naturaliste et rationa-
liste de l'univers. Lisez et relisez à ce sujet le
livre de M. J. A. Balfour sur Les Bases de la
Croyance ou celui de M. Benjamin Kidd sur
l'~<9/?7~ sociale (i). Ce nous sont là,
Messieurs, autant de motifs d'espérer. Il nous
appartient de savoir en profiter, et, dans la
mesure où je les entrevois, un peu confusé-
ment encore, j'ai tâché, selon mes forces, de
vous en indiquer les moyens.
Et j'aurais fini, s'il m'était permis aujour-
d'hui de finir sans me rappeler en quel lieu je
parle, dans cette grande cité de Lyon, qui fut
le berceau du christianisme dans les Gaules,
et sur ces pentes de Fourvières, où s'élevait
l'amphithéâtre qui vit couler le sang de nos
premiers martyrs. Souvenons-nous donc,
Messieurs
C'était en l'an i~ et le monde était
(i) Je recommande surtout à l'attention des lecteurs le se-
cond de ces deux livres, qui ne me semble avoir fait en France,
depuis qu'on l'a pourtant traduit, ni le bruit ni surtout la for-
tune qu'il mériterait.
gouverné par cet empereur philosophe dont
nous avons pris l'habitude un peu niaise de ne
prononcer le nom de Marc-Aurèle qu'avec un
tremblement de respect et de vénération (i).
(t) L'histoire des « Martyrs de Lyon » a été contée par
nier volume de ses 0~
Ernest Renan, avec une émotion communicative, dans le der-
dit CX~w~, qui est en
même temps celui qu'il a consacré, comme l'on sait, à la glo-
rification et à l'apothéose de l'empereur Marc-Aurèle. Mais
quelque sincère admiration qu'il éprouve pour ses martyrs, il
en ressent une bien plus vive encore, et surtout plus sympa-
thique, pour l'empereur philosophe, dont on peut dire qu'il a fixé
la physionomie dans la mémoire des « intellectuels » de notre
temps.
A ce portrait de fantaisie, qu'il n'a tracé si complaisamment
qu'avec l'intention de nous montrer dans un païen la réalité de
la plupart des vertus dont l'histoire fait généralement honneur
au christianisme, je n'opposerai pas la caricature passionnée que
le R.P. Albert-Maria Weiss, dans sa grande ~c/<~?
Christianisme, nous a donnée du mari de Faustine et du
père de Commode. Mais je me contenterai de reproduire le
jugement du .savant auteur de I'Fssai ~/r y~'7~<y~<?
d'Arislote, Félix Ravaisson, l'un des hommes qui sans doute
ont le mieux parlé du stoïcisme, et des opinions duquel on est un
peu surpris que Renan, son confrère de l'Académie des Inscrip-
tions, n'ait pas cru devoir tenir plus de compte. Il vient de
parler d'Epictète, et comparant la philosophie de l'Empereur à
celle de l'esclave, il continue
« Dans l'âme de Marc-Aurèle, retirée en elle et en deçà pour
ainsi dire de la région de l'action et de la volonté même, on ne
découvre plus qu'un sentiment de tristesse et de décourage-
ment qui répand sur toutes ses pensées une teinte uniforme de
mélancolie. Le grand Brutus, désabusé des promesses de la
sagesse stérile à laquelle il avait tout sacrifié, s'était écrié, au
moment de se donner la mort, avec l'Hercule d'Euripide expi-
rant sur l'Œta « Malheureuse vertu, tu n'étais qu'un nom, et
moi je m'attachais à toi comme si tu avais été une réalité tu
Nous récompensons ainsi, nous autres gens
de lettres, les soldats qui ont fait « de la
copie » sous la tente Mais sa philosophie ne
lui avait pas appris la tolérance, et, de toutes
les persécutions qui se fussent encore déchaî-
nées contre le christianisme, aucune, vous le
savez, n'avait été plus furieuse que celle que
n'étais pourtant qu'une esclave de la fortune. » Cette plainte,
le stoïcien Marc-Aurèle, s'il était sincère avec lui-même, la
laisserait échapper sans doute. Mais, chez l'empereur philosophe,
l'orgueil couvre comme il peut la peine de l'àme orgueil qu'at-
teste si naïvement le préambule de ses Pensée:, où, sous cou-
leur de rendre témoignage aux Dieux, à ses parents et à ses
maîtres pour tout ce qu'il leur doit, il s'attribue, dans une in-
terminable énumération, toutes les vertus et perfections imagi-
nables, sans se trouver un seul défaut, sans se faire un seul
reproche; et se peint comme une Pandore, ornée de tous les
dons. »
Voilà, je crois, le vrai Marc-Aurèle, se consolant de la
misère universelle dans la contemplation de soi-mème, et se
complaisant en lui comme au miroir de toutes les perfections.
Si l'orgueil a été le défaut du stoïcisme, et j'entends par là le
principe qui en a comme stérilisé toutes les vertus, Marc-Au-
rèle, qui est l'un des derniers, est sans doute aussi l'un des plus
« accomplis » stoïciens. Ce n'est peut-être pas assez pour
qu'on nous parle de sa « sainteté » comme Renan, ni qu'on célèbre
en lui l'un des exemplaires les plus parfaits de l'humanité. Oserai-
je ajouter que c'est une espèce d'outrage ou d'insulte au bon
sens, dans un livre où l'on a décrit les épouvantables supplices
d'un Ponticus ou d'une Blandine, que de consacrer .tout un
chapitre au « martyre intérieur de Marc-Aurèle? Il y a
cependant quelque différence, quoi qu'on en puisse dire, à être
tenaillé par les bourreaux dans le cirque et mis en pièces par
les lions ou, comme le « noble empereur », à vivre en mélanco-
lique époux d'une femme qui ne partage pas nos goûts.
décrétèrent les édits de ce saint laïque. Ce
que vous savez encore mieux, c'est qu'en
aucun lieu de l'empire, elle ne sévit plus
cruellement qu'à Lyon, et qu'en aucun lieu,
non plus, comme aussi bien il arrive toujours,
pour l'honneur de l'humanité, de plus pures
victimes n'opposèrent de plus beaux exem-
ples d'héroïsme à de pires bourreaux. Le
stoïque empereur en eut-il connaissance ? On
aime à croire que non. S'il en eût eu con-
naissance, et, pour ne parler que de la
seule Blandine, s'il eût su ce que cette
enfant, cette esclave, cette servante avait
surmonté de supplices, on aime à croire qu'il
se fût interrompu de s'analyser soi-même
pour essayer de comprendre autre chose.
Ou plutôt non, Messieurs, il n'eût pas essayé
de comprendre Un philosophe n'a pas besoin
de comprendre il sait et il explique aux
autres Un empereur commande et on lui
obéit de ~~?~M non c7~< que ferait-il
des pensées d'une esclave? Et cependant,
Messieurs, l'esclave a vaincu l'empereur
c'est la religion de la servante qui a triom-
phé de la philosophie du maître du monde
et le sang de Blandine a enfanté plus de
chrétiens à la Gaule que l'épée de Marc-
Aurèle, sur les bords lointains du Danube, n'a
massacré de Quades et de Marcomans
Sainte Blandine, si je l'osais, je voudrais
mettre aujourd'hui mes « motifs d'espé-
rer sous la protection de votre douceur
et de votre héroïsme (i) Mais si je n'ose
l'oser, vous comprendrez, Messieurs, vous
qui m'écoutez, que j'aie tenu du moins à re-
passer avec vous ces glorieux souvenirs
vous trouverez naturel que je me dise parti-
culièrement heureux d'avoir parlé des
« motifs d'espérer dans la ville où depuis
dix-huit cents ans on n'a jamais désespéré
du christianisme, pas plus aux jours de la
(i) Quelques journalistes ont cru devoir s'égayer de cette
invocation à sainte Blandine. Je les trouve bien aristocrates
et j'eusse cru, je l'avoue, que, dans une démocratie, il était assez
naturel puisque l'occasion s'en oSrait, de placer nos espé-
rances d'avenir sous le patronage, et d'en remettre la réalisa-
tion, pour ainsi dire, à l'intercession d'une servante autrefois
crucifiée par les bourreaux d'un fonctionnaire impérial.
Terreur qu'au temps de la persécution
romaine et, quel que soit enfin l'achar-
nement de nos adversaires, le pouvoir
dont ils disposent, l'autorité dont ils se van-
tent, la confiance qu'ils aient en eux-mêmes
et dans la vertu de leurs armes, vous vou-
drez espérer avec moi que nous en triomphe-
rons, puisque Blandine a vaincu Marc-
Aurèle.
.o6-o!. hnpnmene des Orphelins-Apprentis, F. BLÉTlT,
40, rue La Fontaine, Paris-Auteuil.