Philosophie Africaine
Philosophie Africaine
DE LA PÉRIODE PHARAONIQUE
LA PHILOSOPHIE
AFRICAINE
DE LA PÉRIODE
PHARAONIQUE
Éditions L'Harmattan
5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique
75005 Paris
@ L'Harmattan, 1990
ISBN: 2-7384-0502-9
A la glorieuse mémoire de Cheikh Anta Diop
CHEIKH,
Ta mère Nout t'a accueilli en paix ;
Elle étend ses bras autour de toi, chaque jour
Tu ne cesses d'être vivant
o Osiris Diop
Dans la lumière des étoiles impérissables
Tu veilles, et nous arrivons...
7
littérature, religion, morale, droit, etc. L'on peut se réjouir aujourd'hui,
que la plupart des préjugés contre l' Mrique appartiennent au passé. Il
n'en va pas de même de la philosophie. Certes, les historiens de la
philosophie abandonnent de plus en plus le mythe de l'origine grecque
de la philosophie et reconnaissent l'influence des philosophies
égyptienne et orientale. Mais, sauf tout récemment, parier de
philosophie africaine et donc d'histoire de la philosophie africaine était
considéré comme un abus de langage. L'on appela donc bientôt
« ethnophilosophie » tout effort de reconstituer et de reconstruire la
philosophie africaine. Pour les détracteurs de 1'« ethnophilosophie »,
l' Mrique précoloniale avait des contes, des mythes et des proverbes
mais non une philosophie. Par conséquent, à leurs yeux, la philosophie
africaine commence peut-être avec K. N'Krumah, mais pas avant.
Et pourtant, des textes à caractère philosophique, en partie bien
plus élaborés que les fragments présocratiques, sont depuis longtemps
connus et disponibles. Il y a là plus que de simples sentences ou
aphorismes. Les uns sont écrits, les autres oraux, ces derniers ayant été
en partie consignés par écrit. Il fallait donc qu'on se rende à l'évidence.
La philosophie africaine de la période pharaonique, tel est le titre
d'un ouvrage essentiel, d'une valeur scientifique exceptionnelle, écrit
par un savant historien, égyptologue et philosophe: le professeur
Théophile Obenga.
Par-delà le dilettantisme navrant de maintes «histoires de la
philosophie africaine» de la dernière décennie, le professeur Obenga
nous offre, enfin, une authentique histoire de la philosophie africaine
commençant vraiment par le commencement. Non certes par le
commencement absolu qui, selon nous, coïncide avec l'apparition de
l'homme dans le cosmos. Mais par le commencement attesté par les
écrits philosophiques africains les plus anciens, ceux de l'Egypte
pharaonique de l'Ancien Empire. Ces textes ne sont pas seulement
africains du fait que l'Egypte est un pays africain. Ils le sont surtout
parce qu'il s'agit de l'Egypte pharaonique qui est, on le sait depuis
longtemps et surtout depuis l' œuvre immense et fouillée de Cheikh
Anta Diop et de Théophile Obenga lui-même, une Egypte nègre, de
civilisation nègre. Les témoignages des savants cités par le professeur
Obenga sont, à cet égard, exempts de toute complaisance et partant
dignes de foi.
Dans une introduction fort alerte et stimulante, Obenga distingue
quatre périodes dans l'histoire de la philosophie africaine écrite:
1" - Période pharaonique (2780-2260 avoJ.-e. : Ancien Empi-
re) ;
2" - Période patristique (I-V"siècle) ;
3" - Période mus41mane et négro-musulmane (VII-XVII"siècle) ;
4" - Période négro-africaine contemporaine (depuis le XVIII"
siècle juqu'à nos jours).
8
Ainsi donc l'on peut parler d'une philosophie négro-pharaonique,
près de trois millénaires avant l'Antiquité grecque et chinoise, près de
deux millénaires avant l'hindouisme. Si donc l'on met entre paren-
thèses la période patristique dont la philosophie était largement
hellénistique, romaine et judéo-chrétienne, tout comme la période
purement musulmane, l'on peut dire que la philosophie négro-africaine
écrite comporte, outre la philosophie pharaonique, la philosophie
négro-musulmane et la philosophie contemporaine que Théophile
Obenga fait commencer, à juste titre, au XVIIIesiècle, avec l'œuvre
philosophique de A.W. Arno, à la fin du XIX'siècle avec E.W. Blyden.
S'agissant de la période pharaonique, Obenga reproduit des textes
d'une valeur inestimable et qui sont peu connus du public négro-
africain: ce sont les Textes des Pyramides, l'Inscription de Shabaka, les
Maximes ou Enseignements de Kagemni, les Textes des Sarcophage!.,le
Livre des Morts, etc. Certes, le professeur Cheikh Anta Diop, père de
l'égyptologie négro-africaine, nous avait déjà mis en appétit en
reproduisant des extraits de la cosmogonie égyptienne et d'aUtres
textes. Mais, cédant quelque peu à une définition eurocentriste et
idéalisante de la philosophie, Diop se montre plutôt réservé sinon
sceptique à l'égard de la philosophie négro-africaine. De ce fait le
mérite de Th. Obenga consiste à avoir vu que les textes qu'il reproduit
et accompagne d'une translitération précieuse et d'une sobre
interprétation, sont au moins aussi philosophiques que ceux auxquels
l'histoire occidentale colle cette épithète. Tels sont les textes
présocratiques, d'importantes tranches des textes platoniciens et
aristotéliciens, des textes de la période post-classique ou gréco-
romaine, des textes médiévaux, modernes et même contemporains.
Initié à la philosophie occidentale avant mai 1968 par de grands
maîtres, Joseph Moreau, René Lacroze, Roger Daval, François
Bourricaud, Gérard Granel, Pontevia, Abribat, Jean Chateau, etc.,
Théophile Obenga connaît ces textes. Le propre de pareils textes c'est
d'être des visions dogmatiques du monde ou des maximes morales. Ils ne
sont d'ailleurs pas purement et simplement dogmatiques. Ils représen-
tent, au contraire, un niveau critique certain par rapport à l'attitude
naturelle de Monsieur-Tout-le-Monde qui se contente de coïncider
avec ce qu'il voit ou sent.
Non seulement les textes philosophiques de la période pharaonique
soutiennent la comparaison avec des textes bien plus récents, mais
Obenga, comme bien d'autres avant lui, montre que les premiers
philosophes grecs furent « les élèves des Egyptiens et des Chaldéens»
dont ils ont subi une influence considérable. L'on peut donc, sans
emphase, dire que c'est la mère Egypte et non la Grèce qui fut le
premier berceau connu de la philosophie.
En rappelant à juste titre le caractère nègre de la philosophie
pharaonique ainsi que la parenté spirituelle entre elle et les traditions
nègres de l'Afrique contemporaine, Obenga encourage ses collègues
9
philosophes africains à approfondir la philosophie pharaonique et les
traditions orales négro-africaines à caractère philosophique telles que
les « révélations» d'Ogotemmêli ou la « Haute Science de l'Empire»
recueillie dans la « Bible Noire ». Ainsi, à l'exemple de leurs ancêtres
proches et lointains, les philosophes négro-africains créeront une
philosophie pour notre temps. Par ailleurs, s'ils se tournent vers l'étude
des présocratiques et autres philosophies occidentales ou orientales, ils
se rappelleront que la plupart de ces philosophies ont subi l'influence
de la mère Mrique et iront jusqu'aux sources que constitue la
philosophie pharaonique. Le temps n'est donc plus où l'on se
demandait s'il existe une philosophie africaine. La plus ancienne est la
pharaonique. La plus récente est celle de nos traditions orales, tandis
que la plus actuelle est celle que nous créons face aux problèmes
d'aujourd'hui et de demain. S'adressant à ses fils et filles philosophes
d'aujourd'hui, la mère Afrique pourrait les adjurer en ces termes:
«Recréez-moi, mais surtout créez votre propre avenir! » « Recréer»
l' Mrique ne signifie d'ailleurs pas se réfugier dans un passé dépassé et
mort, mais bien plutôt faire revivre ce qu'il y a de vivant dans ce passé en
ensevelissant à jamais ce qui est caduc et mort. Cette problématique est
aussi fondamentalement celle de Théophile Obenga qui fut ministre
des Affaires étrangères du gouvernement de son pays, la République
populaire du Congo.
Le passé vivant de la philosophie égyptienne est représenté par sa
cosmologie, sa théologie, son anthropologie et sa morale dont bien des
enseignements se retrouvent dans les traditions négro-africaines
contemporaines. Ainsi la cosmologie égyptienne défend à la fois la
thèse du primat de la matière (Noûn) et de l'existence non créée du
dieu primordial (Râ). Elle enseigne également 1'« évolution» de la
matière à partir du Noûn suivant une loi, l'existence des états
individuels conscients ou inconscients à partir de l'existence incréée du
dieu primordial et par la vertu de son verbe, etc. La théologie
pharaonique paraît se situer par-delà le monothéisme et le polythéisme.
Quant à la morale et à l'anthropologie égyptiennes, elles sont d'une
exigence difficile à dépasser.
En publiant des textes égyptiens dans leur langue originale,
Théophile Obenga a compris que, pour un philosophe africain,
philosopher c'est partir de la sève des langues et problématisations
africaines. Ceci est évident mais non trivial. C'est évident, car penser
c'est parler et que le parler africain n'est pas le parler occidental ou
oriental. Ce n'est pas trivial, car les philosophes africains sont
linguistiquement acculturés et amenés de ce fait à philosopher à partir
des langues et problématisations étrangères à l'Afrique. Le cadre
conceptuel en Afrique est dicté par les langues et problématisations
anglo-saxonnes ou françaises: on y parle d'« âme» et de « corps »,
d'« esprit» et de «matière », de «développement» et de «sous-
développement », de « sciences exactes» et de « sciences humaines »,
10
etc., exactement dans le cadre défini et problématisé par l'Occident.
Ainsi, c'est l'Occident qui décide qui est développé et qui est
sous-développé, qui développe et qui doit être développé, ce qu'il y a à
développer et comment le développer. Et comme l'Occident développe
la machine en sous-développant l'homme, l'on mesure le danger qu'il y
a à partir des langues et problématisations étrangères à l'Afrique et
propres à l'Occident.
Enfin, par l'attention qu'il porte à des textes explicites à caractère
philosophique, Théophile Obenga satisfait aux exigences des philo-
sophes africains lorsqu'ils critiquent la tendance à l'équation et à la
rétrojection facile, caractéristique de la prétendue « ontologie bantu »
du père Placide Tempels. L'on peut certes affirmer a priori que chaque
culture a sa ou ses philosophies. Mais on ne peut préciser une telle
philosophie qu'a posteriori, c'est-à-dire à partir de textes philosophi-
ques explicites, quelle qu'en soit par ailleurs le genre littéraire,
aphorismatique, mythique, rigoureusement argumentatif ou davantage
dogmatique. Pl. Tempels a donc eu tort de faire passer sa construction
ontologique pour la philosophie bantu traditionnelle, sans un seul texte
explicite. Et, lorsque nous-mêmes présentons des matrices de lecture
linguistique bantu-Iuba du monde, nous faisons certes de la philosophie
bantu-Iuba contemporaine. Mais nous ne pouvons prétendre reconsti-
tuer, ce faisant, la philosophie bantu traditionnelle.
En lisant La philosophie africaine de la période pharaonique de
Théophile Obenga, l'on ne peut s'empêcher de dire adieu à Tempels et
aux tempelsiens. Non pas qu'il faille méconnaître le mérite des
pionniers de la philosophie africaine contemporaine. Simplement, il est
juste de rendre hommage à l'Afrique de la rigueur méthodologique en
philosophie comme en sciences.
TSHIAMALENGA NTUMBA
Département de Philosophie
B.P. 1534 - Kinshasa (Zaïre)
11
INTRODUCTION
13
surnommé l'Athée, Aristippe leJeune, petit-fils du fondateur de l'école.
L'influence des idées d'Aristippe s'est exercée sur des hommes comme
Bion le Borysthénien, et Evhémère, mort à la fin du nI" siècle avant
notre ère, dont le radicalisme philosophique a fait scandale (les dieux
de la mythologie ne sont que des rois d'une époque reculée divinisés
par la crainte ou l'admiration des peuples, enseignait-il). L'école de
Cyrène (Libye) a placé dans le bonheur le but des recherches
philosophiques, a conseillé l'action mesurée de même que le plaisir de
l'intelligence; elle a recommandé à la fois le respect des lois et la
culture de l'esprit, la spéculation désintéressée, tout en insistant sur les
applications pratiques de la science. Aristippe et ses disciples ont été
des « intellectuels» presque au sens moderne du mot.
Eratosthène, mathématicien, astronome et philosophe de l'école
d'Alexandrie, était originaire de la Cyrénaïque (Libye). L'Antiquité
méditerranéenne n'a connu qu'une seule mesure vraie de la Terre, celle
d'Eratosthène : la mesure de la circonférence terrestre par ce Cyrénéen
est un fait unique dans l'histoire ancienne« classique ». La mesure de la
circonférence terrestre par Eratosthène est le résultat de trois
opérations distinctes: la détermination par rapport au méridien total
d'un arc nettement localisé et assez court, la mesure réelle sur le terrain
de la longueur correspondant à cet arc, enfin le calcul qui est la
comparaison de ces deux éléments (1).
Au I"' siècle de notre ère, Carthage a donné un philosophe, Claudius
Maximus, qui présida un procès de magie. Javolenus Priscus, Apulée,
Lollianus Avitus, Fronton, Pertinax, ont également illustré la pensée et
les lettres carthaginoises, toujours au le' siècle. Nous avons au IIIesiècle:
Balbin, Gordien; au IV<siècle: Avienus, Symmaque, Vindicianus. Au
début du v<siècle: Macrobe, Symmaque le Jeune, Volusianus, ami
d'Augustin comme Rutilius Numatianus (2).
Saint Augustin, né à Thagaste (Souk-Ahras, en Algérie) le
13 novembre 354, mort le 28 août 430 dans la cité d'Hippone (Annaba,
ancienne Bône, en Algérie orientale), a puissamment médité sur le
temps vécu, le temps humain, et sa relation à l'absolu divin, l'Eternel
qui donne un sens à l'éphémère.
3. La philosophie maghrébine: Ibn Badjdja, mort à Fès en 1138,
auteur d'un Traité de l'âme; Ibn Battuta, géographe et ingénieux
ethnographe marocain, né à Tanger (1304-1377) ; surtout le grand Ibn
Khaldûn, historien, sociologue et philosophe, né à Tunis en 1332, mort
au Caire en 1406. Il a exposé sa philosophie de l'histoire dans les
Prolégomènes (la Muqaddima), grandiose discours sur l'histoire
universelle qui est en réalité une véritable encyclopédie des sciences (3).
4. Les écoles philosophiques médiévales de Tombouctou (université
de Sankoré), Gao, Djené (Dienné), foyers de la culture négro-
musulmane au temps des grands empires soudanais (Ghana, Mali, Gao,
Songhoy). C'est la perpétuation de la tradition péripatéticienne
14
islamisée. L'université de Sankoré fut illustrée par le professeur
Mohammed Bagayogo, qui eut pour étudiant le célèbre Ahmed Baba,
né à Araoune en 1556. Des témoignages directs, nombreux, rapportent
que le docte Ahmed Baba possédait près de 1 600 volumes dans sa
bibliothèque, et « sa valeur était célèbre au Maghreb et sa renommée se
répandit au loin (4) ».
15
sorte de vigilance affûtée comme « centre» au sein d'une culture et
d'un environnement donnés. Une pensée vécue, et pendant plus de
vingt siècles à la recherche de la vérité-justice, de l'ordre social, de
l'équilibre intérieur humain, de l'intelligence de la globalité cosmique,
du bonheur réel, durable, inaltérable, éternel. Les Egyptiens pharaoni-
ques ont médité très tôt, dès le départ de leur histoire nationale, sur
leur destinée. A leurs outils, leurs techniques, leurs constructions, ils
ont ajouté d'emblée une pensée organisée et systématique, une
conscience morale, une éthique.
Voici par conséquent des matériaux que la recherche et l'enseigne-
ment doivent désormais exploiter, lire et interpréter en tant qu'assises
historiques et fondements théoriques de la philosophie africaine, des
millénaires avant la naissance et l'éclosion de la philosophie grecque
antique. Celle-ci, au demeurant, bénéficia à ses origines de 1'« apport
oriental », précisément chaldéen et pharaonique: «Les premiers
Hellènes qui philosophèrent sur les choses célestes et divines, comme,
par exemple, Phérécyde, Pythagore et Thalès, tous sont d'accord pour
admettre qu'ils furent les élèves des Egyptiens et des Chaldéens et
écrirent peu de choses (10.) »
La redécouverte de l'ancienne Egypte depuis les travaux de
déchiffrement des hiéroglyphes par Champollion (1790-1832) fournit
des raisons supplémentaires qui font que « l'Egypte fut le berceau de la
spéculation philosophique telle que no-us la connaissons (11)>>.
L'ancien professeur aux universités de Bristol et de Londres fait
allusion à l'Inscription de Shabaka qui, trente siècles avant les Grecs,
exprime une conception ordonnée de la vie, en un langage qui suggère
une tradition déjà vieille de plusieurs siècles.
Ainsi donc, la tradition philosophique africaine qui instaure
magistralement sur le continent africain la réflexion systématique sur le
monde, la nature et l'homme lui-même (12), constitue en même temps,
et d'un même mouvement, les fondements de la philosophie
grecque (13).
Un égyptologue de la trempe de Serge Sauneron ne saurait écrire ce
qui suit par distraction ou par complaisance: «Aussi les révélations
d'Ogotemmêli, ou la "philosophie bantoue" apportent-elles de
précieux éléments qui nous aident à mieux comprendre certains
aspects de la pensée religieuse égyptienne; mais nous ne devrons rien
attendre, dans ce domaine, ou fort peu de choses, de la lecture de
Platon... (14). »
Le monde égyptien, pharaonique est effectivement africain,
intrinsèquement: « Le culte des nègres est la dernière expression des
dogmes de l'Ethiopie et de l'Egypte (15). »
Dans les actes du célèbre colloque international organisé par
l'Unesco au Caire en 1974, nous pouvons extraire ces deux passages
caractéristiques par leur pertinence et leur justesse convergente:
a) «Le professeur Vercoutter a déclaré que, pour lui, l'Egypte était
16
africaine dans son écriture, dans sa culture et dans sa manière de
penser» ;
b) «Le professeur Leclant a reconnu ce même caractère africain
dans le tempérament et la manière de penser des Egyptiens (16). »
Nous savons tout ce que l'Institut de papyrologie et d'égyptologie
de l'université de Lille III doit au professeur Jean Vercoutter, directeur
de la Misson archéologique française au Soudan (île de Saï, Mirgissa).
Professeur au Collège de France, M. Jean Leclant est aujourd'hui
membre de l'Institut, secrétaire perpétuel de l'Académie des inscrip-
tions et belles-lettres. Le constat et l'appréciation de tels savants en
matière d'égyptologie ne peuvent que relever de la réalité, de la science
et non de l'idéologie, comme c'est souvent le cas.
Il est par conséquent légitime de lire les cosmogonies et pensées
négro-a&icaines en s'orientant vers la vallée du Nil; réciproquement,
l'égyptologie ne parviendra à comprendre réellement la civilisation
pharaonique, son «âme» profonde, ses «mystères », sa spécificité
humaine, son originalité, son vrai visage, toutes ses « étrangetés », que
du jour où elle englobera l'Egypte antique dans son contexte natif,
originel, le monde noir africain, puisque « la psychologie et la culture
révélées par les textes égyptiens, s'identifient à la personnalité
nègre (17) ».
En résumé, une histoire de la philosophie africaine est possible.
Mais son élaboration est fort exigeante. Elle requiert en effet la
connaissance parfaite de l'égyptien ancien, du grec, du latin, de l'arabe,
en sus des techniques et méthodes propres à l'histoire de la
philosophie. Sans grec, pas de connaissance véritable de la tradition
philosophique occidentale; sans égyptien ancien, pas de restitution
possible de l'authentique tradition philosophique négro-africaine en sa
dimension temporelle la plus ancienne, la plus fondamentale.
Le travail de notre génération ne doit donc pas s'articuler
exclusivement autour de 1'« ethnophilosophie» et de l'œuvre tempel-
sienne. C'est au contraire un travail difficile et complexe qui doit
explorer toutes les aires culturelles du monde noir africain, examiner
les liens unitaires de toutes ces aires, rétablir la tradition philosophique
africaine elle-même en elle-même, rénover en conséquence l'enseigne-
ment de la philosophie en Mrique noire, développer une philosophie
favorable à la liberté et au progrès en Afrique, prendre part activement
aux grands problèmes philosophiques et scientifiques du monde
contemporain: le matérialisme historique ne commande pas une autre
attitude plus féconde, sinon encore et toujours le travail scientifique en
philosophie dicté par la vie réelle.
Voici que les monographies et les revues philosophiques se
développent en Mrique noire, à côté d'œuvres proprement littéraires.
La brèche ainsi ouverte par l'intelligentsia négro-africaine contempo-
raine a fini par créer une « situation» sur le front philosophique en
Mrique noire. Nous voulons contribuer ici au grand besoin de l'essor
17
du travail philosophique en Mrique noire contemporaine, en exami-
nant un moment de la longue histoire de la philosophie en Afrique,
précisément les débuts de cette histoire avec la philosophie pharaoni-
que.
18
(12) Lancinay Keita, The African Philosophical Tradition, pp. 35-54, dans Richard
A. Wright, African Philosophy: An Introduction, Washington, University Press of
America, 1979.
(13) Henry Olda, The African Foundations 0/ Greek Philosophy, pp.55-69, dans
Richard A. Wright, édit., op. cit. (1979).
(14) S. Sauneron, Les Prêtres de l'ancienne Egypte, Paris, Editions du Seuil, 1957,
p. 4. Collect. Le Temps Qui Court, n° 6.
(15) Frédéric Portal, Des Couleurs symboliques dans l'Antiquité, le Moyen Age et les
Tl!mp.rmodernes. Paris, Editions de la Maisnie, 1979, p. 4.
(16) Le Peuplement de l'Egypte ancienne et le déchiffrement de l'écriture méroïtique,
Paris, Unesco, 1978, p. 87.
(17) Cheikh Anta Diop, Antériorité des civilisations nègres: mythe ou vérité
historique ?, Paris, Présence Mricaine, 1967, p. U.
Un grand spécialiste de la «religion» égyptienne n'est pas d'un avis contraire
lorsqu'il écrit: « Les cosmogonies égyptiennes sont en grande partie des légendes qui
ressemblent d'assez près à celles de l'Ouganda; mais cependant on sent que les
Egyptiens ont essayé de saisir l'insaisissable et qu'ils ont voulu se rendre compte de
l'ultime raison des choses (...). Les idées égyptiennes sont d'une antiquité profonde,
telle qu'aucun peuple ne peut avoir conscience d'une époque aussi reculée.»
E. Amélineau, Prolégomènes à l'étude de la religion égyptienne, deuxième partie, Paris,
Ernest Leroux, 1916, p. 106.
19
LANGUE ET ÉCRITURE ÉGYPTIENNES
La langue
L'écriture
21
Dès sa naissance, l'écriture égyptienne qui n'a pas été copiée en
Mésopotamie mais a été inventée sur place, aux bords du Nil, par les
Egyptiens eux-mêmes, était déjà munie de tous ses moyens intellectuels
et techniques (idéogrammes, phonogrammes, support de l'écriture,
outils du scribe).
Le système hiéroglyphique a été utilisé en Egypte de la fin du
IV. millénaire avant J.-c. jusqu'à la fin du IV siècle de notre ère. Ce
sont les Grecs qui ont baptisé les signes pharaoniques du mot
hiéroglyphes, «images sacrées ». Les hiéroglyphes sont la clef de la
civilisation égyptienne. Ils permettent la connaissance et la compréhen-
sion, de l'intérieur, d'une des plus grandes civilisations du continent
africain dans l'Antiquité. Jean-François Champollion (1790-1832)
déchiffra les hiéroglyphes le 14 septembre 1822, devenant ainsi le
«premier des égyptologues », avec la nouvelle science qu'il venait
justement de créer: l'égyptologie.
Les documents écrits ont été trouvés par centaines de milliers sur le
sol égyptien: pièces d'archives officielles, inscriptions royales commé-
morant des faits exceptionnels (combats, alliances, relations de grands
travaux, récits d'expédition, etc.), textes religieux, prophéties, songes,
oracles, sagesses, biographies de particuliers, romans, légendes, contes,
traités mathématiques, astronomiques et médicaux, documents cosmo-
goniques et philosophiques, graffiti, ostraca, lettres, etc. Voilà ies
matériaux qui nous rendent familière l'histoire de l'ancienne Egypte.
Au début du II. millénaire, le système hiéroglyphique ne compre-
nait pas moins de 700 signes; plus tard, l'écriture ptolémaïque,
employée sous la domination gréco-romaine, utilisait plus de
5 000 hiéroglyphes différents.
Il y a des signes qui représentent des idées. Signes = Idées. Ce sont
les idéogrammes. Ainsi, pour écrire « poisson », « maison », « bateau »,
« taureau », les Egyptiens dessineront les signes correspondants
(poisson, maison vue en plan, bateau, taureau), par représentation
directe: ce sont des idéogrammes qui évoquent des objets ou des
animaux perceptibles. Pour une action physique, des idéogrammes ont
été fabriqués pour figurer l'action concernée: signe de la bouche, de
profil, avec un jet de salive, pour écrire «cracher»; un homme
accroupi, une coupe à la main, pour « boire ». Des mots plus abstraits
sont notés par l'image de leur résultat ou de leur moyen: l'image d'une
voile gonflée, dessinant en ce cas l'effet, pour signifier la cause,
c'est-à-dire le «vent»; l'image d'un vase versant de l'eau, pour
« libation ». La civilisation moderne a de plus en plus tendance à
utiliser les idéogrammes: «attention école », «chaussée glissante »,
« téléphone », etc.
Ce système intéressant qui emploie des images directement
évocatrices pour représenter des objets matériels ou des actions, reste
néanmoins trop limité.
e est ainsi que les Egyptiens, pour remédier aux difficultés
22
rencontrées dans l'expression de notions abstraites (sentiments,
relations professionnelles ou familiales, démonstratifs, prépositions,
etc.), ont créé des phonogrammes, signes qui représentent uniquement
un son. Les signes-sons consacrent le passage de la figuration pure et
simple de la réalité matérielle (pictographielidéogrammes) à la
transposition artificielle des sons du langage (phonétique articulatoire/
phonogrammes). Par exemple l'image d'une bouche que l'on prononce
« er » selVira à écrire la consonne r ; or il existe une préposition r, qui
signifie «vers ». On a donc: er, «bouche» (valeur idéographique
initiale conselVée) ; er simple son de la langue; er, préposition « vers»
(partout et toujours l'image de la «bouche »). Un exemple encore:
l'œil fardé (lecture ân) exprimera le mot ân, « agréable ». La houe mer
selVira à écrire le verbe mer, « aimer ». La forme des signes importe
peu, maintenant. On retient uniquement le son exprimé par de tels
signes.
Fondamentalement, l'écriture égyptienne hiéroglyphique est pour-
vue d'idéogrammes, figurant directement l'objet qu'on veut évoquer, et
de phonogrammes (plus de 150) qui permettent, isolément ou groupés,
de transcrire phonétiquement tous les groupes possibles de sons de la
langue égyptienIle.
Un texte hiéroglyphique peut être disposé de quatre façons
possibles: en lignes horizontales ou en colonnes verticales (de haut en
bas), et dans chaque cas, soit de droite à gauche, soit de gauche à
droite. La bonne direction ou sens du texte se repère cependant sans
difficulté: on lit en allant à la rencontre des êtres animés (hommes,
animaux), qui regardent en direction du début de l'inscription. .
Les diverses cursives - hiératique et démotique - sont des
adaptations graphiques de l'écriture hiéroglyphique lapidaire.
Les premiers documents qui attestent l'existence de la cursive
hiératique datent des premières dynasties. Cette écriture simplifiée
resta d'un usage courant pendant près de 2000 ans. C'est l'écriture
spéciale des papyrus. Les scribes ont utilisé l'écriture hiératique
(<< écriture sacrée») pour les documents littéraires, scientifiques,
religieux, magiques, pour la correspondance privée, la justice,
l'instruction, les affaires (testaments, inventaires, recensements, rap-
ports, etc.).
Vers la fin du vue siècle avo J.-c., une cursive nouvelle apparaît:
l'écriture démotique (<<écriture populaire »). Pendant près d'un
millénaire, le démotique restera, en face des hiéroglyphes (inscriptions
lapidaires) et de l'hiératique (littérature religieuse), la seule écriture
vraiment courante (contrats, textes juridiques, divers documents
administratifs) .
Dès les origines, l'écriture égyptienne possédait des signes
correspondant à une seule consonne. Il s'agit de signes hiéroglyphiques
alphabétiques (l'alphabet hiéroglyphique) dont la combinaison. aurait
été suffisante pour tout écrire. Voici cet alphabet égyptien:
23
sIgne transli- objet représenté son approximatif
tération
\... 3 vautour égyptien a
~roseaufleuri 1
y double roseau fleuri y
H
y double trait oblique y
.--. c avant-bras â, aa
~w petite caille w, ou
e w abréviation hiératique w, ou
de la petite caille
j b pied b
. p siège p
'- f vipère cornue f
\. m chouette m
..:= m côte de gazelle (?) m
,..--. n filet d'eau n
~n couronne rouge n
~r bouche r
r.:I h cour de maison h (non aspiré)
h écheveau de lin tressé h (emphatique)
. h placenta (?) kh
-- h ventre et queue ch (peut-être ch comme
d'un mammifère dans l'allemand ich)
s, z, S verrou s, z
- p
.-
s, z, S étoffe pliée
S
k
bassin d'eau
pente sablonneuse
s, z
sh, ch (chuintante)
k (arrière) ;
q (comme dans l'anglais
- !OJ
k
g
corbeille à anse
support de jarre
queen)
k
g
... t galette de pain t
t pilon t
1
t corde pour entraver tch, tsh, tj
-
a:=
les animaux
d mam d
d serpent dj
"'î.
24
APERÇUS DE GRAMMAIRE ÉGYPTIENNE
25
nombreux monuments pour tous les dieux dans ce pays» (mot à mot:
« fait/j' ai/monuments/nombreux/pour/ dieux/tous/ dans/pays/ce»).
Les exceptions à cet ordre sont peu nombreuses, à moins de figures
de style (préséance: dieux, rois). Toutefois, la priorité est donnée au
pronom sur le nom quelle que soit sa fonction grammaticale.
Les distinctions de temps et de mode ne sont pas aussi marquées
que dans les langues sémitiques ou indo-européennes. Les deux formes
= nn, nen, et -
n, en, servent à obtenir la négation. Ex. : sd./,
« il entend» ; n sdm/, « il n'entend pas ». Généralement, les pronoms
démonstratifs suivent le nom (t6 pen, « ce pays» ; litt. : « pays ce »).
Ces quelques indications grammaticales peuvent aider à com-
prendre l'écriture hiéroglyphique et la langue égyptienne (2).
26
I
mr ( p1~::}
o wc::> 0 wC:::>_
...
iUi .iUi.
~~.r~1~ ~~~~.
~ ~~r T'S'~ .}~ c:::>.-:-~
Textes des Pyramtdes, SS 1040 et 1230
TRADUCTION
29
COMMENTAIRE
30
démiurge préexiste à la naissance du monde, et il le crée de par sa
bonté. Bien avant la création platonicienne, à Sumer, Enki est
l'Ordonnateur du monde, le Créateur de la vie, mais son action s'exerce
sur un monde déjà formé, dont on n'explique pas l'origine. On connaît
par cœur la naissance du monde selon la Bible: « Au commencement,
Elohim créa le ciel et la terre. Or, la terre était déserte et vide: les
t~èbres (s'étendaient) sur l'Abîme et le Souffle d'Elohim planait sur
les eaux.» (Genèse, I, I-II, 4 a). Du côté de l'Inde, nous lisons au
chapitre I des Lois de Manou: «TI y avait Cela, fait de ténèbres,
indistinct, sans caractéristique, indéfinissable, inconnaissable et comme
entièrement assoupi. / Alors apparut le seigneur Svayambhou
(l'Autonome), l'Inévolué qui fait évoluer la totalité du Cela, depuis les
éléments grossiers. C'est lui qui, déployant son énergie, dissipa les
ténèbres.» Quant au Popol-Vuh (chapitre 2) des Maya-Quiché, il
« situe» au commencement de tout, dans les ténèbres, le silence,
l'immobilité, « lumière épandue» : « il n'existait rien ».
Ainsi partout ailleurs le Démiurge (Platon), Enki l'Ordonnateur
(Sumer), Elohim (les dieux créateurs de la Bible), le seigneur
Svayambhou naissent ou apparaissent indépendamment de leur propre
création, au-dessus et antérieurement à toute leur œuvre. En Egypte, le
démiurge sort du Noun et se met par la suite à créer. TI n'y a pas
d'indépendance du Créateur, du Démiurge par rapport à la création, à
la naissance du monde. Dans l'Egypte ancienne, on peut dire que l'Idée
sort, puissante, de la Matière brute. Au commencement, il y a la
matière, une eau faible, obscure, abyssale, mais puissante, dynamique,
créatrice, novatrice, génératrice des dieux eux-mêmes et du reste de la
création. Toutes les façons et toutes les formes de la Vie sont issues de
l'eau initiale, incréée: l'origine même de tout le développement
ultérieur.
L'explication pharaonique de l'origine de la totalité de ce qui est,
c'est-à-dire de l'Univers ou de tout ce qui existe est étrangement
actuelle du fait qu'elle pose dès le départ non Dieu ou le Chaos (les
Ténèbres) mais la Matière, sous forme d'eau inaugurale.
De nos jours en effet l'une des explications fondamentales de
l'origine de l'Univers est celle-ci: un fond électromagnétique diffus,
vestige du commencement de l'Univers, indique que l'Univers a
commencé par un état de densité infinie constitué de particules
élémentaires libres. TIn'y avait pas de gravitation au commencement de
l'Univers, seulement une matière de nature très différente de celle qui
constitue notre Univers actuel. C'est l'ère purement radiative de
l'Univers dominée par le rayonnement. L'Univers était véritablement
opaque. L'équilibre thermique sera rompu entre le rayonnement et la
matière à une température proche de 3000 oK. Viendra alors l'ère
dominée par la matière produite à partir du rayonneinent, et
l'expansion
, . de l'Univers, l'éloignement des galaxies les unes des autres
s enSU1vra.
31
Or à 5000 0 aucun corps ne peut être solide ou même liquide. Il n'y
a donc pas eu d'« eau primordiale », ni d'« océan primitif ». Seuls les
atomes libres, ou même des particules plus petites encore, électrons,
protons, peuvent exister en liberté.
Les anciens Egyptiens ont cependant eu l'immense avantage sur la
mythologie sumérienne, la création platonicienne et la genèse biblique
en ne posant pas de démiurge créateur, distinct de la création et
antérieur à celle-ci: ils ont au contraire posé la matière à l'origine
même, une matière de nature très différente de celle qui sortira par la
suite de cette matière primordiale. Cependant, ils ont èu la faiblesse
d'imaginer cette matière abyssale «liquide» en ce tout début, au
commencement des commencements. Mais l'essentiel demeure: la
matière avant tout autre chose, avant le démiurge et les autres dieux
créés de lui, à sa suite; avant le ciel et la terre, avant les êtres vivants et
leur évolution, avant l'ensemble de l'Univers, avant le Tout cosmique.
D'après ce texte des pyramides, tout est donc issu de la matière, une
matière primordiale difficile à connaître et l'image de l'eau s'est
immédiatement et tout naturellement présentée aux penseurs des bords
du Nil, axe vital du Double-Pays (la Haute et Basse-Egypte), depuis les
ancêtres prédynastiques (3).
Le Noun pharaonique (2500 avo ].-c.) fait penser, en bien des
points, à la raison spermatique des Stoïciens (vers 300 avoJ-c.).
Pour les Stoïciens, en effet, la substance au début est elle-même,
sans qualité: c'est la matière primordiale qui change en eau, par la
suite, par l'intermédiaire de l'air. La « raison spermatique du monde»
reste dans le liquide. Elle rend la matière apte à recevoir son action
pour la génération des autres êtres (4).
D'où le tableau comparatif ci-après, à titre purement indicatif:
Ancienne Egypte Stoïcisme
1. 2500 avoJ-c. vers 300 avoJ-c.
2. Noun, matière première, eau Substance sans qualité, devenue
abyssale, primordiale eau grâce à l'air
3. Atoum ou Râ, seul dans le Raison spermatique du monde: la
Noun: c'est le démiurge, la mutation de la substance sans
raison créatrice issue de la ma- qualité en eau grâce à l'air donne
tière abyssale elle-même, au fond du liquide naissance à la
d'elle-même; toute la création raison créatrice qui rend ainsi la
se développe par la suite matière apte à la génération
(dieux, mondes célestes et ter-
restres, etc.)
32
L'AVANT COSMIQUE
,........ ...
"r.~~"'':'c P.)~~~t "'@o...-J o...-J
..- o. fM
~...
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..- ~ ~ ~ ~...
Textes des Pyramides, S 1466.
Kurt Sethe, Die altiigyptischen Pyramidentexte, Leipzig, J.c.
Hinrichs, 1910, édit. de 1969, pp. 302-303.
TRADUCTION
Paroles à dire:
« La mère du (roi) était enceinte avec lui celui qui est dans le ciel
inférieur (dw3t) ; le (roi) est né de son père Atoum (Itm),
alors que le ciel n'existait pas encore (n sp ~prt pt),
alors que la terre n'existait pas encore (n sp ~prt 13),
33
alors que les hommes n'existaient pas encore (n sp ~prt rml),
alors que les dieux n'étaient pas encore enfantés (n msît n!rw),
alors que la mort (même) n'existait pas encore (n sp ~prt mt).
COMMENTAIRE
34
conséquent Dieu n'en était pas l'auteur. L'opération divine qui a
produit le monde (cosmos) a eu lieu au moment où Dieu sépare les
quatre espèces de corps (ensemble confus des éléments constitutifs de
la matière corporelle existant de tout temps dans la matière première)
et les réunit ensuite avec harmonie. Dieu sépare ces éléments, il les
réunit, mais il ne les fait pas.
Le plus important, c'est que Platon (428 ou 427-348 ou 347 avant
notre ère) n'a pas posé l'existence de la cause errante et déraisonnable,
lorsqu'il a voulu expliquer ce qui est antérieur à l'action divine du
démiurge, en vertu de la nécessité.
Dieu ne produit que la matière seconde des corps. TI n'est pas
l'auteur de la matière première.
Bien avant le philosophe grec, les anciens Egyptiens ont conçu, à
l'origine du monde, une matière antérieure au monde, incréée mais
« apte» à devenir la matière de la création: le milieu spatial de toute
existence.
TIfaut le souligner: l'Egypte pharaonique conçoit un univers avant
le démiurge lui-même et toute sa progéniture universelle, toute son
action créatrice. L'univers et le dieu créateur sont distincts, l'univers
étant antérieur au démiurge, mais un univers fort différent de celui que
nous pouvons connaître ou que nous connaissons actuellement. C'est là
une pensée vraiment originale.
Cette pensée, hautement philosophique, de quelque chose qui n'est
pas né et qui existe avant la naissance du monde, Aristote, toujours
pénétrant, l'a aussi noté bien après les philosophes égyptiens: «Avant
la naissance du monde existait toujours la constitution qui lui était
antérieure (7). »
Avant la génération et la corruption, il y a l'inengendré, l'incréé:
cela qui n'est pas né, engendré, et que les Egyptiens désignaient par le
mot Noun, substrat sans forme ni figure, l'a-morphe.
Pour Cicéron (106-43 avant notre ère) par exemple, le monde et
dieu se confondent. Le monde est un être animé, doué de conscience,
d'intelligence et de raison. C'est un être raisonnable et sage. Le monde
est dieu: « Le monde est dieu et l'ensemble du monde est embrassé par
une nature divine (8).»
La pensée égyptienne, en posant un monde distinct de dieu avant
tout avènement, toute genèse, toute naissance, toute génération, toute
création, est beaucoup plus «matérialiste» que l'explication stoÏ-
cienne, ainsi reprise par l'écrivain latin.
Saint Augustin (354-430), le plus célèbre des Pères de l'Eglise latine
qui exerça une influence capitale sur la théologie occidentale, ne pose
pas évidemment de matière incréée avant le créateur. Pour ce
philosophe et théologien, Dieu crée la matière en même temps que ses
.
propres œuvres.
L'ensemble de la masse du monde (universa mundi moles) : le soleil,
la lune, les étoiles, le ciel, la terre, les oiseaux, les animaux terrestres, les
35
eaux, les poissons, l'homme, bref tout ce qui existe est bien l' œuvre de
Dieu. Mais le Dieu créateur n'a pas créé ses œuvres (opera) de rien (ex
nihilo), ni d'une matière qui lui serait étrangère ou qui aurait été créée
avant le Dieu créateur lui-même. La matière d'où est sorti le Tout
cosmique est une matière concréée, c'est-à-dire une matière créée par
Dieu simultanément avec les œuvres créées à partir de cette même
matière créée par Dieu. Matière originelle et créatures issues d'elle par
la force créatrice de Dieu sont en fait une seule et même chose: la
matière originelle devient diverse en formant le Tout cosmique grâce à
Dieu.
Ainsi s'exprime saint Augustin: « Elles (vos œuvres, opera tua) ont
été créées par vous de rien, - non de vous, ni d'une matière qui vous
serait étrangère ou qui aurait été créée avant vous, mais d'une matière
concréée, c'est-à-dire créée par vous en même temps qu'elles (9). »
Tout au contraire, les anciens Egyptiens posaient un état de matière
avant Dieu et toute sa création. Mieux, Dieu créateur et ingénieur est
sorti lui-même de cette matière primordiale, incréée. Les anciens
Egyptiens posent l'in-créé avant le dieu démiurge, saint Augustin le
con-créé, cela qui est créé par Dieu en même temps que les créatures. La
conception de l'incréé, du non-créé, est plus matérialiste que celle du
con-créé.
Aux alentours de l'an 3000 avant notre ère, avec Ménès, d'un coup,
naissent l'institution pharaonique qui unifie le pays du Sud au Nord,
une organisation cohérente pour drainer et maîtriser les eaux du fleuve
par une irrigation systématique, l'écriture qui sert à régler les rites, le
calendrier, et à transmettre au loin les messages de Pharaon. D'un coup
aussi, l'Egypte crée un ensemble architectural impressionnant - la
Pyramide à degrés et son prodigieux complexe monumental -,
passant ainsi de la brique crue et du bois à la pierre de taille.
Toujours à l'Ancien Empire, et d'un coup également, la philosophie
première naît, vigoureuse comme la géométrie des pyramides, précise
comme le rituel pharaonique. Dès le départ en effet, tout un système
dynamique, d'une radicalité étonnante. Au commencement de ce qui
est comme nous le percevons maintenant au terme d'une création
démiurgique, il y avait l'incréé.
Avec cette pensée de l'incréé qui est une pensée proprement
philosophique, l'Egyptien organise son explication du monde. C'est là
une trouvaille extraordinaire dès les premiers moments de la pensée
égyptienne: «A partir de cet incréé s'organisent les formes de la
création (l0). »
Ainsi, cette pensée égyptienne qui soutient l'architecture du temple,
préside de façon décisive à la construction des pyramides, impose une
rigueur presque abstraite dans l'accomplissement des rites essentiels,
est, à n'en pas douter, une pensée de l'incréé consciente d'elle-même,
faisant du système pharaonique un système dynamique, au sens fort et
complet des termes.
36
LE NOUN, EAU PRIMORDIALE
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Livre des Morts: début du chapitre 17.
TRADUCTION
Je suis Atoum (ink Itm) quand je suis seul à exister (m WCm wn)
étant seul dans le Noun (WCr.k m Nnw), et je suis Râ quand il apparaît
en gloire (ink RCm f]ci.j),quand il commande et gouverne ce qu'il a créé
(m s3 1{f?3ir.n./ s3).
Qui est-ce? - C'est Râ (n W).
Je suis le grand dieu qui est venu à l'existence de lui-même (ink n!r
c3 f]pr ris.j), c'est l'eau (mw nw, « ce sont les eaux »), c'est Noun (Nnw
nw), père des dieux (it./ n!rw).
Autre version (ky rid, « autre dire ») : c'est Râ (Rc nw).
Il composa les noms de ses membres (f?m3rnw I{cw.f) ; alors vinrent
à l'existence ces dieux qui sont dans sa suite (I{pr my nn n!rw imyw
smswt).
C'est Atoum qui est dans son disque (Jtm nw imy m itn.j).
Autre version: c'est Râ quand il point dans l'horizon oriental du
ciel (ky ridW nw m wbn./ m 3f]t t3btty nt nwt).
Je connais hier (iw.i rf].kwi sf) et je connais demain (rf].kwi dw3t).
Hier c'est Osiris (ir sf Wsir) et demain c'est Râ (ir dw3w Wnw).
Les ennemis du maître de l'univers ont été anéantis (f]tm.tw I{ftyw
nw nb-r-dr).
Là il règne avec son fils Horus (im./ "nc nw s3./ Ifr).
COMMENTAIRE
Le Livre des Morts (11) est le plus ancien livre illustré du monde. Il
s'agit de textes d'inégale longueur, écrits presque toujours sur papyrus
38
et portant le nom et les titres du défunt. Ces textes sont des prières qui
accompagnaient le mort dans la tombe.
Bon nombre de textes remontent à la 1rePériode intermédiaire et au
Moyen Empire, c'est-à-dire s'échelonnent de 2300 à 1700 environ avant
notre ère: ce sont les Tex/es des Sarcophages et le Livre des deux
chemins, réunis par le grand égyptologue hollandais Adriaan A. de
Buck (12).
Le commencement de tous les débuts, c'est le Noun (Nnw).
Autrement dit, les eaux absolues qui contiennent les germes, créatrices
en puissance, l'océan antérieur à toute manifestation de la vie et du
mouvement, le «monde préalable» qui renferme déjà en lui la
« matière première» à l'état latent, le milieu « chaotique» des formes
en attente, la forme informée et pré-temporelle du dieu créateur.
La genèse sera alors la mise en place du cosmos tel qu'il est, à partir
de l'eau primordiale, antérieure au dieu-créateur émergé de cette même
eau originelle. Le démiurge prendra conscience de lui-même dans ce
«Chaos primordial» avant de venir de lui-même par lui-même à
l'existence (kheper djes-ej) et de se mettre au travail.
Ainsi, pour la pensée pharaonique, toutes les composantes du
monde actuel, les dieux et les astres, le ciel et la terre, le monde des
vivants et le séjour des morts, bref toutes les dimensions de l'existence
eurent un début, une genèse, un commencement, exceptée l'eau
absolue posée en tant que telle dans son absoluïté même, c'est-à-dire les
profondeurs abyssales humides, aqueuses, fécondantes, créatrices.
Que veut dire tout cela pour une société agraire, rurale? On sait
toute la place, combien centrale, de l'eau dans les cosmologies
négro-africaines, par exemple chez les Dogon du Mali, les Bambara, les
peuples Akan, les peuples locuteurs de langues bantu en Mrique
centrale, orientale et australe. Laissons à des témoignages précis ces
révélations:
39
ll. Les« Eaux» centrales du ciel chez les Bambara
40
nécessairement retrouvés dans leur contexte vécu. Ils ont chair et sang,
étant incarnés.
Saisie totale et originaire du monde, la pensée négro-africaine,
depuis l'Egypte des Pharaons, en partant de l'existence d'une eau
initiale, le Noun, le Tana, le Nomma, « père des dieux» ('it ntrw, dit le
texte égyptien), s'explique par J'environnement: l'eau des sources et
celle des pluies, l'eau des mers et des lacs, l'eau des grands fleuves, sont
autant d'affleurements de l'eau cosmique, ainsi établie dans le réel,
généreuse, pour « ensemencer », donner leur force et leur âme à toute
chose. L'eau est et fait être.
Le tlux des fleuves Nil, Niger, Sénégal, Congo, Zambèze (son
arc-en-ciel et ses chutes éternelles), tient du Noun, du dedans. Les
sociétés agraires négro-africaines, depuis leur haute Antiquité, vivent
ainsi à l'échelle cosmique, par la pensée des Grandes Eaux qui permet
alors l'action, au cœur des saisons et des jours, inlassablement. Le Noun
est dès lors toujours repris et recommencé par le flux vitalisant des
Grandes Eaux. Nous sommes pour ainsi dire dans un monde de la
Répétition, un monde de la Création continuée. Les rituels assurent, en
tant que gestes essentiels, la contemporanéité de l'homme avec le
cosmos, et un rite agraire n'a d'efficience que s'il est technique et
spirituel à la fois, simultanément.
Le Noun est une structure, un progrès. TI donne consistance
ontologique au monde primitif des dieux créateurs. Autrement dit, le
Noun historialise en termes humains les exigences principales de l'être
dans le monde tout en « demeurant », dans le lointain et son mystère
(l'intemporalité), un chiffre non numéroté, réellement transcendant,
indéterminé, c'est-à-dire la Matière tout court, la Matière avant le
mouvement. Avec le Noun, c'est la pensée de l'Absolu.
Il existe donc une cosmogonie négro-africaine dont les faits ici
examinés soulignent précisément la profonde parenté historique à
travers toutes les régions du continent africain, depuis l'Egypte
pharaonique. Cette cosmogonie fait de l'eau primordiale un principe
créateur, et peut-être la tradition négro-africaine pharaonique a-t-elle
influencé tant soit peu Thalès dont la pensée plonge également les
racines dans les mythes « homériques» et orientaux (18).
41
L'ŒUF INITIAL
TRADUCTION
o Atoum (i Itm), donne-moi la douce brise qui est dans ton nez!
(imi n.i t3w m!m imy srt.k) Je suis cet Œuf (ink sWQttwy) qui était dans
43
(le ventre) du Grand Jargonneur (imyt Cn-gn WrY ; et je fais la garde
(iw [.iJ s3wt) de cette grande entité que Geb a séparée de la terre (~prt
twy C3twipt Cb r t) : si je vis, elle vit (Cnh.icn~.s). Puissé-je redevenir
jeune et vivre (nM.i cnQ.z),et respirer la brise (ssn.i t3w) !
Je suis celui qui a séparé ce qui était réuni (ink wtY tCbt.z) ; j'ai
circulé autour de son Œuf (pQr.n.i h3 swht./). Je suis le matin du temps
(bk3.i n 31) et grand de puissance (wr PQty), Seth (Stq).
COMMENTAIRE
44
Chez les Abouré de Côte-d'Ivoire, l'œuf de Vlohue (coq de pagode)
était utilisé pour déterminer l'heure: «On raconte que l'œuf de cet
oiseau, plein vers six et sept heures, se vide de sa substance au fur et à
mesure que le soleil monte au firmament et devient complètement vide
à midi. L'œuf devient léger. Il est alors l'heure d'interrompre le travail
pour manger. Dans l'après-midi, l'œuf se remplit de nouveau avec le
soleil déclinant pour être complètement rempli vers dix-huit heures. Il
est alors l'heure de cesser le travail champêtre pour rejoindre la
maison (21). »
Beau symbolisme, et l' œuf est toujours lié au cosmos, à son
mouvement, notamment celui du soleil, qui est tout pour la vie sur
terre. Pensée solaire dont les sociétés rurales portent encore avec elles
des témoignages, repris de siècle en siècle au rythme même des cycles
vitaux, naturels et sociaux.
L'œuf exprime ici l'idée de totalité, de perfection, d'intégrité, voire
de pureté, de jeunesse et de vie. Il désigne de ce fait l'avenir, le monde
qui va naître à partir de lui.
45
ÉLÉMENTS FONDAMENTAUX: EAU, FEU ET AIR
j2~~~t~~
j2~~~t~~
~j~i=~
r-~~=~.~m~-l
Textes des Pyramides, ~ 2063 a-b.
TRADUCTION
Elle vient l'eau vivante qui t;~tau ciel âi mw cnh imyw pt) ; elle vient
l'eau viyante qui est sur terre (ii mw 'nh imyw t3). Le ciel brûlait pour
toi (nbi n.k pt) ; la terre tremblait pour toi, devant la naissance d'un
dieu (sd3 n.k t3 tpf mswt ntr).
COMMENTAIRE
47
Cette nature (le monde) était pensée comme unité: c'est le
naturisme de la spéculation.
Nous sommes précisément à l'âge de la première philosophie
ionienne, celle de Milet. Le principe ultime du monde n'est plus posé
soit dans le Chaos, soit dans l'Océan ou dans la Nuit: l'école de Milet
pose un Un (archè), qui pour Thalès est l'Eau, la chose à partir de quoi
s'est formé le monde, pour Anaximène l'Air, pour Héraclite le Feu,
pour Anaximandre l'Indéterminé infini (apeiron) - ni eau, ni air, rien
d'autre de fini, mais matière tout de même et donc toujours nature (22).
Ces éléments fondamentaux de la première spéculation grecque
avaient déjà été posés, des millénaires auparavant, par la pensée
égyptienne:
- l'eau (l'eau vivante au ciel et sur terre) ;
- lefeu (<<le ciel brûlait» : voir le déterminatif du feu 1 et
nous avons: 1 sdt, « feu », « flamme») ;
- l'air (<<la terre tremblait» ; déterminatif du volatile, G33 de la
liste des signes de Gardiner).
La chronologie, bien établie, est celle-ci :
a) 2780-1260 avo J-c. : Textes des Pyramides qui datent de l'Ancien
Empire égyptien
b) fin du VIlesiècle-début du vI" siècle avoJ-c. : Thalès
c) V. 610-547 avoJ-c. : Anaximandre
d) VIesiècle avoJ-c. : Anaximène
e) V. 540-v. 480 avoJ-c. : Héraclite
L'antériorité égyptienne est évidente. Il est également acquis -
comme fait d'histoire - que Thalès a puisé dans les sources
égyptiennes (23).
La terre (t3; copte to) évoque la substance concrète ou la
« matière» comme l'eau, le ciel, le feu, l'air tandis que le dieu (nir;
copte noute, noutz) évoque 1'« esprit ». Cette opposition entre
« matière» et «esprit» n'existe pas dans l'Egypte ancienne où la
nature forme un tout, matière et conscience mêlées. L'eau est une
chose, l'eau vivante, germinatrice, l'eau mâle (mw est masculin en
égyptien); c'est une force, une puissance, une divinité. Esprit et
Matière sont tous deux des façons d'être de la Réalité. L'« objet»
(<<l'objectif ») n'est pas séparable, pour la pensée égyptienne, du
« sujet» (<<le subjectif »). Le savoir de ce qui est, posé là devant, est
affirmé par l'esprit humain lui-même. La vie est dans la matière.
L'organisation est la tendance générale de l'univers, qui comprend
justement la totalité de ce qui est, « esprit» et « matière ».
C'est le réductionnisme cartésien qui a opposé la matière à l'esprit
de façon irréconciliable, irréductible: « L'opposition matière-esprit est
beaucoup plus récente. Elle n'est venue qu'avec la notion de matière
purement mécanique et géométrique qui date peut-être de Galilée, en
tout cas de Descartes. (...) Cette notion de matière épurée de tout
48
élément spirituel s'est principalement développée en France et en
Grande-Bretagne (24). »
Aujourd'hui, le Réel peut être approché dans un cadre autre que
celui de la Physique classique, qui ignore le continuum espace-temps,
et traite les phénomènes « mécaniquement ». Aujourd'hui, la dualité
sujet/objet n'est plus tellement de mise, -l'objet devenant inséparable
du sujet, et l'Univers n'est que représentation, c'est-à-dire un Réel
d'essence spirituelle: c'est notre esprit qui raisonne pour regarder le
monde.
L'Occident cartésien revient à ces approches globalisantes et
totalisantes, préconisées par l'Egype et la pensée orientale depuis des
millénaires (25).
Souvent, du fait de son caractère vivant, la philosophie égyptienne
est assimilée à la religion. Les dieux sont évoqués, loués, et ce sont eux
qui parlent: «Ainsi parla le Seigneur de l'Univers », «Ainsi parla
Ptah », «Je suis Atoum », etc.
Mais la philosophie de Platon par exemple, précisément le Timée,
est-ce de la « religion» lorsque avant de discourir sur l'Univers, la
naissance du monde et la nature des hommes, Timée invoque les dieux
et les déesses, en une introduction nécessaire?
Voici effectivement le texte de cette invocation aux divinités:
« C'est une nécessité d'appeler à l'aide les Dieux et les Déesses, et les
prier de nous faire parler en toutes choses selon leur gré à eux avant
tout, et, secondement, à notre propre satisfaction (26). »
Pour revenir aux éléments fondamentaux, ceux-ci apparaissent
dans un système de pensée à propos justement de la création, chez les
Bambara au Mali.
L'ethnologue Germaine Dieterlen commente ainsi la création de
l'Univers d'après les explications de ses informateurs bambara: « Au
sein du yereyereti (vibration créatrice) était l'esprit, miri, dans l'esprit le
faire, wali, dans le faire la venue des choses, nati, dans cette dernière, le
départ des choses, tali. Ces quatre termes définissent également les
quatre éléments fondamentaux de la création, respectivement air, terre,
feu et eau, air et feu étant mâles, terre et eau femelles (27). »
49
miri, esprit aIr principe mâle
(1) J.Ph. Lauer, Le Mystère des Pyramides,Paris, Presses de la Cité, 1974, avec
figures et planches, bibliographie, 378 p.
(2) Georges Gusdorf, Mythe et Métaphysique. Introduction à la Philosophie, Paris,
Flammarion, 1953, p. 11.
(3) Michael A. Hoffman, Egypt before the Pharaohs. The Prehistoric Foundations of
Egyptian Civilization, New York, Alfred A. Knopf, 1984, tableaux, 84 planches,
XXI-391 pages, bibliographie (pp. 357-376).
(4) Les Stoïciens, Paris, Gallimard, textes traduits par Emile Bréhier, 1962, p. 59.
Collection: « Bibliothèque de la Pléiade ».
(5) Cf. par exemple Pierre Mabille, Le Miroir du Merveilleux, Paris, Les Editions
de Minuit, 1962, pp. 73-109 : « La création» ; 1" édit., Le Sagittaire, 1940.
(6) Th. Henri Martin, Etudes sur le Timée de Platon, Paris, J. Vrin, 1981, reprise de
l'édition de 1841.
, (7) Aristote, Du Ciel, I, 10, 280 a: nQLV yàQ YEvÉoea a.EL ''U3t~QXEV 1]' 3tQo
aUTO'U
- ,
O'UO"taotç.
(8) Cicéron, De la Nature des Dieux, XI, 20.
(9) Saint Augustin, Confessions, Liv. XIII, 48 : « De nihilo enim a te, non de te
facta sunt, non de aliqua non tua vel quae antea fuerit, sed de concreata, id est simul a
te creata materia. »
(10) Jean Leclant, Le monde égyptien. Les Pharaons. Volume 1. - Le Temps des
Pyramides. De la Préhistoire aux Hyksos (1560 avof.-c.), Paris, Gallimard, 1978, p. 17.
(11) Paul Barguet, Le Livre des Morts des Anciens Egyptiens, introduction,
traduction, commentaire, Paris, Les Editions du Cerf, 1967, 307 pp. Collection:
« Littératures anciennes du Proche-Orient », n° 1.
E.A. Wallis Budge, The Book of the Dead. The Papyrus of Ani, New York, Dover
Publications, 1967; 1" édit., Britisch Museum, Londres, 1895. Introduction, texte
égyptien, translitération, traduction, bibliographie.
(12) Adriaan A. de Buck, The Egyptian Coffin Texts, Chicago, 1935-1961,
7 volumes.
(13) Marcel Griaule, Dieu d'eau. Entretiens avec Ogotemmêli, Paris, Les Editions
du Chêne, 1948, p. 25.
(14) Germaine Dieter/en, Essai sur la religion bambara, préface de Marcel Griaule,
Paris, PUF, 1951, pp. 44-45.
(15) Germaine Dieter/en, op. cit., p. 41.
(16) Geoffrey Parrinder, La religion en Afrique occidentale illustrée par les
croyances et pratiques des Yorouba, des Ewe, des Akan et peuples apparentés, Paris,
Payot, 1950, p. 68.
(17) Jacqueline Roumeguère-Eberhardt, Pensée et Société africaines. Essais sur une
dialectique de complémentarité antagoniste chez les Bantu du Sud-Est, Paris, La Haye,
Mouton et Cie, 1963, p. 57.
50
(18) Jean Rudhardt, Le Thème de l'eau primordialedans la mythologie grecque,
Berne, Editions Francke, 1971, pp. 110-116: «Thalès et la tradition mythique. »
Collect. Travaux publiés sous les Auspices de la Société suisse des Sciences humaines,
n° 12.
(19) Dominique Zahan, Sociétés d'initiation bambara. Le N'Domo et le Korè, Paris,
La Haye, Mouton et Cie, 1960, 10 fig., XXIV pl., carte, 438 p.
(20) Jean-Paul Lebeuf, L'Habitation des Fa!i, Paris, Hachette, 1961, p. 584.
(21) Georges Niangouran Bouah, La Division du temps et le calendrier rituel des
peuples lagunaires de Côte-d'Ivoire, Paris, Institut d'Ethnologie, Musée de l'Homme,
1964, p. 36.
(22) Aristote, résumant les anciennes théories, précise qu'il s'agit d'un corps plus
subtil que l'eau et plus dense que l'air (oi d'udatos men leptoteron, aeros de puknoteron),
et qui enveloppe les .!=ieux ~ntiers ~ cause qe sO,n infupté [0 periechfin pan tas tous
ouranous apeiron on) 0 :7tEQLEXELV:7taV't'aç 'touç oUQavouç 'a:n;ELQOV 'ov. Aristote, Du
Ciel, III, 4, 303 a, 12-13. Une pensée négro-africaine archaïque a noté: « L'Eau et le
Feu sont les aînés des choses », Une Bible Noire, Bruxelles, 1973, p.36.
(23) - Th. Hopfner, Orient und griechische Philosophie, J:-eipzig, 1925.
- E. Amélineau, La cosmologie de Thalès et les doctrines de l'Egypte, in
« Revue de l'Histoire des Religions », 1910, vol. 62.
- Gérard Legrand, « La pensée des Présocratiques,Paris, Bordas, 1970.
Vigoureuse étude sur l'ensemble des présocratiques.
(24) Marcel Mauss, Conceptions qui ont précédé la notion de matière, dans l'ouvrage
collectif: Qu'est-ce que la matière? Histoire du concept et conception actuelle, Paris,
PUF, 1945, p. 18. Onzième Semaine Internationale de Synthèse.
(25) Voir par exemple: - Jean E. Charon, L'esprit et la relativité complexe.
Introduction à la psychophysique, Paris, Albin Michel, 1983,239 p.
- Bernard d'Espagnat, A la recherche du réel. Le regard d'un physicien, 2' édition
revue et augmentée, Paris, Gauthier-Villars, 1981, p. 168: «L'association de
l'observation de la nature et d'une activité consciente de l'esprit a des chances de
fournir des résultats qui, mystérieusement et de manière bien imparfaite, nous ouvrent
des perspectives vers l'être.» , , ,
, (26) Plat9n, Timét!, 27_c :, '<:LyaYXT\,6EOU> 'tE XaL" 6E,aç 'E:7t,LX~Â.pU!1EVOYÇ
EUXE06aL :7tav'ta xa'ta VOUV EXELVOLÇ !1EV ~Â.LO'ta, btO!1EVWÇ ÔE T\!1LV El:7tELV.
Lucrèce (v. 98-55 avant notre ère) sollicite, lui pourtant, l'aide de la déesse Venus
(dea Venus) pour écrire son poème sur la nature: «Te sociam studeo scribendis
versibus esse/Quos ego de rerum natura pangere conor. » (De rerum natura, Uv. I,
24-25). Traduction: «C'est ton aide que je sollicite dans le poème/Que je m'efforce de
composer sur la nature. » - Cette invocation de Lucrèce n'a jamais empêché de
considérer le poète latin, proche d'Epicure, comme un auteur matérialiste au sens
propre du terme car la matière, pour Lucrèce, est la semence des choses: tout doit son
origine aux corps premiers (corpora prima), matériels, qui sont précisément des corps
générateurs (genitalia corpora), les semences des choses (semina rerum).
(27) Germaine Dieterlen, Essai sur la religion bambara, Paris, PUF, 1951, préface
de Marcel Griaule, p. 10. Le miri est aussi« l'œuf du monde dans lequel était enfermée
la nature ». (p. 10).
51
II
ONTOLOGIE ET COSMOGENÈSE
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TRADUCTION
56
nés (nn msi.sn), avant que je n'eusse craché Shou et expectoré Tefnout
(nn iss.n.i m Sw nn dfn.i m Tlnw!). Je me servis de ma bouche (ini.n.i
r.i 4s.0 et Magie fut mon nom (rn.ipw Hk3w). C'est moi qui suis venu à
l'existence en (mon) mode d'existence (ink hpr.n.i m hprw), quan<j je
vins à l'existt;nce sous le mode d'existence de l'Existant (~pr.kwi m,
~prw nw HprO. Je vins (donc) à l'existence dans l'ère antérieure (~pr.n.i
m p3wl 13) et une foule de modes d'existences vinrent à l'existence dès
(ce) début (~pr cn I]prw m IpJ), (car auparavant) aucun mode
d'existence n'était venu à l'existence en ce monde (nn hpr hprw nbl m
13 pn). Je fis tout ce que je fis (ÎrÎ.n.î îrryy nbl), étant seul (wci.kwi),
avant que personne d'autre (que moi) ne se fut manifest~ à l'existence
(nn hpr ky), pour agir en ma compagnie en ces lieux (îriw.nf Qnc.î'm
bw Pu:l).J'y fis les modes d'existence à partir de cette forc~ (qui est en
moi) (irî.i ~prw im m b3 pwy). J'y créai dans le Noun (!s.n.î im m Nnw),
étant (encore) somnolent (m nnî) et n'ayant encore trouvé aucun lieu
où me dresser (nn gmi.n.i bw chc.n.i im). (Puis) mon cœur se montra
efficace Ohl n.i ib.i), le plan de la création se présenta devant moi (sntt
n.i m hr.i), et je fis tout ce que je voulais faire, étant seul (Î'rÎ'.n.îîrry nbl
wcî.kwî). Je conçus des projets en mon cœur (sntt n.;'m îb.î), et je créai
un autre mode d'existence (f?m3.n.î ky ~prw), et les modes <l'existence
dérivés de l'Existant furent multitude (Cn ~prw nw fJpri).
COMMENTAIRE
57
tence » (~pr ~prw, kheper kheperou, « l'existence
vint à être effective », « l'existence exista ») ;
Hpri, Khepri ou Kheperi, l'Existant: le jeune
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-.
c::> c::>
dieu-solaire en forme de Scarabée sacré;
Nb-r-dr, Neb-er-djer, «Seigneur de l'Entier »,
« Maître de la Totalité », « Seigneur ou Maître
-
... I
de l'Univers» ;
13, ta, copte to, « terre », « pays », « monde» ;
m 13 pn, em ta pen, «en ce monde»;
littéralement: « dans monde ce », c'est-à-dire le
démonstratif après la chose démontrée. Séman-
tique tout à fait négro-africaine, bantu :
ancien égyptien: m 13 pn ; bantu-mbochi: mo
tse pha (13, to, tse, se, sz; même mot) ; français:
dans ce monde; anglais: in this world; l'égyp-
tien et le mbochi sont id~ntiques : m/mo, tOltse,
pn/pha.
~ wCi,wouâyi, « seul », « unique ». TIne s'agit pas
~I de «solitude », d'« isolement solitaire », mais
du caractère unique de l'Etre-Un, de l'unicité
absolue de l'Un-Démiurge. Dans beaucoup de
langues bantu, wo, wo-si, signifie: «un »,
« seul », « unique» ; variantes dialectales: poo,
mo, m'J, i-mo-si, chi-m'J, !i-m'J, f.>, mro, 'J-m'J:
p>!; p>b>w ; p>b>w ;
.~~ p3(w), pa(ou), « avoir fait dans le passé », est à
rapprocher de
~ Q p}t (pat), « antiqui-
té ». Et nous avons: p3.n.i, pa.en.i, «j'çtais
antérieur », « j'avais l'antériorité» ; p3 rn. i, pa
ren.i, « mon nom fut antérieur» (rn, « nom» ;
copte: ran, ren, ten; bantu : rina, titra, dina, ina,
zina, «nom»);
~~Qi ntrw p3wtyw (noute, nouti, « dieu », en copte),
« les dieux antérieurs », c'est-à-dire les dieux les
plus anciens qui existent dès l'origine;
~- }.-=- p3wt tpt, «le commencement des temps»;
p3wt,« les temps primordiaux»;
>' ~
. >' ~Q
rieur» ; p3wty, paouty, «le Dieu Anté-
~G. I ~ m sp tpy, em sep tepy, « en la Première fois »,
« dans l'Occasion qui vient en tête », « la toute
Première Fois» ; sp tpy, sep tepy, « la Première
Occasion », « la Création» ;
58
~~ sntt, senett, « plan », « fondation », « projet» ;
.JIj ~ \. ) .!.. ~m3,kema, « créer », « produire ».
Dès qu'il existe, l'Existant amène à l'existence l'existence: cela de
façon immédiate, une sorte d'épiphanie soudaine de l'être dans sa
manifestation même. Pour l'Existant, être c'est exister effectivement.
C'est par sa propre force (ba), sa propre énergie, son propre
mouvement que l'Existant vient à l'existence. L'Existant s'auto-
engendre lui-même de lui-même.
TIest l'Absolu, celui-là qui existe de lui-même, dès l'origine, « étant
seul» à être, à exister avant les dieux du commencement eux-mêmes,
avant la création, avant les choses désirées et voulues par l'Un
lui-même. TIest seul et un à pouvoir exister« dans l'ère antérieure» (m
p3wt 13) aux dieux antérieurs (ntrw p3wtyw).
De l'unicité sortira la multitude. Dialectique de l'Un et du
Multiple: «Les modes d'existence dérivées de l'Existant furent
multitude» (âsha kheperou nou Khepri). L'Existant fait être les autres
modes d'existence par amour (merouty: irry.i mrwty nbt m 13pn) et de
par sa propre volonté (iri, «faire », «vouloir », « agir» ; iri.n.i irry
nbt), étant seul (wci.kwi), de par sa propre puissance. L'être est absolu;
il est aussi amour et volonté.
L'être est également, et surtout, raison: il conçoit des projets en son
cœur (ib), c'est-à-dire en toute conscience et en toute lucidité. Et quand
la raison a tout conçu, le plan de la çréation se présente alors devant
l'Un-créateur, devant sa face (m Qr.i, «devant ma face »), en toute
visibilité, sans confusion. La création est une idée claire, nette,
distincte, consistante chez le créateur, lui qui est absolu, amour, volonté
et raison, force agissante, efficacité par excellence, maître de la totalité.
Les anciens Egyptiens appellent la création: «la première
Occasion» (sp tpy). C'est un événement qui vient en tête de tous les
autres. Un événement premier, mais aussi radical, unique en son genre,
dû à l'amour et à la volonté de l'Existant lui-même, qui préexiste à tout,
absolument, une sorte d'Aîné des Aînés. Par la création, l'existence de
l'Existant devient multiple, foisonnante, diversifiée. La création est un
événement général qui produit tout ce qui est. Mais la création ne crée
par le démiurge, qui est antérieur à son action, c'est-à-dire antérieur à la
création, antérieur aux projets et plans issus de son cœur, de sa bonté,
de sa raison.
Œuvre inaugurale, la création est aussi comme une preuve, une
démonstration de l'existence de l'Existant: « j'existe, donc l'e'ÇÎ~tence
existe ». Se manifester à l'existence, pour l'Existant, c'est faire (iri) être
d'autres modes d'existence, c'est créer, produire (~m3). L'homme
donne alors des moyens sensibles au slémiurge, qui se sert de sa bouche
(ro), de ses mains (drt) de son cœur (ih) : ce qui est conçu dans le cœur
(siège de l'intelligence, de la raison, de la perception intellectuelle, chez
les anciens Egyptiens) est dit par la bouche. Ainsi, au commencement
59
était la Raison, ensuite seulement le Verbe. Avant de faire être
concrètement en prononçant le nom (m, ran, !en) même de ce qui est
appelé à être, le démiurge conçoit d'abord cela qui va être par la
puissance du verbe, l'efficience de la parole créatrice.
Ce texte, important, d'une haute portée philosophique, est d'une
subtilité dialectique réelle et fait penser instinctivement, de nos jours, à
l'écriture philosophique heideggerienne. Cependant, chez Heidegger,
le fond abyssal (abgründiger Grund) où réside la vérité est représenté
par le Néant, l'Indifférenciation absolue. C'est l'angoisse, chez le
philosophe allemand, qui dévoile le Néant, et l'essence de l'Etre même
comporte dès l'origine le Néant: «Dans la nuit claire du Néant de
l'angoisse se montre enfin la manifestation originelle de l'existant
comme tel (1). »
La question du Néant est une question métaphysique: la
manifestation du Néant est l'étonnement, et le philosophe de
questionner « pourquoi» pour s'affranchir des « idoles ».
Chez les Egyptiens de l'Antiquité, le Noun est imaginé comme
existant, avant que l'univers ordonné, organisé ne vienne à l'existence
après que Râ (la Conscience) se soit manifesté de lui-même dans le
Noun comme « Le Devenant ».
Ni Néant ni Chaos, le Noun est l'être primordial à partir duquel tout
va exister: le dieu-créateur, le ciel et la terre, les êtres vivants, bref le
monde global, visible et invisible. Le Noun pharaonique, c'est la cause,
la raison, le fondement. On pense, pour une simple comparaison, au
mot archè, ~ fonp.em~nt, prin,cipe », chez .Aris~ote, .9ui éqit ef~ective;
IJ1ent : ~a(JÇ>v f..tEV o-yv XOL~ov 'toov ' aQXoov 'to J'tQOO'tOV ELVal OeEV
't'J
E(J'tOOV YLYVE'taL YLYVOO(JXE'taL (2).
't'J 't'J
60