Dangereuses Photos - Stine, R - L - Chair de Poule
Dangereuses Photos - Stine, R - L - Chair de Poule
R. L. Stine
Volume 3
DANGEREUSES
PHOTOS
TRADUIT DE L’AMÉRICAIN
PAR ALIBERT-KOURAGUINE
BAYARD POCHE
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Biographie
R.L. Stine est né en 1943 à Colombus aux États-Unis. À ses
débuts, il écrit des livres interactifs et des livres d’humour. Puis
il devient l’auteur préféré des adolescents avec ses livres à
suspens. Il reçoit plus de 400 lettres par semaine ! Il faut dire
que pour les distraire, il n’hésite pas à écrire des histoires plus
fantastiques les unes que les autres. R.L. Stine habite New York
avec son épouse Jane et leur fils de douze ans, Matt.
Tous droits réservés. Chair de poule est une marque déposée de Parachute Press
Inc. © 1995, Bayard Éditions pour la traduction française avec l’autorisation de
Scholastic Inc, New York Loi n° 49 956 du 16 juillet 1949 sur les publications
destinées à la jeunesse.
Dépôt légal mars 1995.
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Avertissement !
Attention, lecteur !
Tu vas pénétrer dans un monde étrange où le mystère et
l’angoisse te donnent rendez-vous pour te faire frissonner de
peur… et de plaisir !
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Chapitre 1
5
leurs parents étaient amis. Arthur et Michael habitaient un peu
plus loin dans le même quartier.
— Et si on faisait une partie de base-ball ? proposa Michael.
— À quatre, nous ne sommes pas assez, dit Sarah en
repoussant une mèche de boucles noires qui lui retombait sur
les yeux. Elle portait un sweat-shirt jaune deux fois trop grand
pour elle, par-dessus un collant d’un vert éclatant.
— On trouvera peut-être d’autres joueurs sur le terrain, dit
Michael.
C’était un rouquin un peu fort aux yeux bleus, avec un visage
couvert de taches de son.
— Moi, je suis d’accord pour une partie de base-ball,
approuva Arthur. J’ai besoin de m’entraîner. Les compétitions
des clubs scolaires reprennent dans deux jours.
— Tu y participes ? demanda Sarah.
— Et comment ! Notre premier match est prévu pour mardi
après-midi.
— Nous irons voir comment tu vas t’en sortir, dit Alex.
— Plus exactement, nous irons voir comment tu vas te faire
sortir, ajouta Sarah, qui adorait taquiner Arthur.
— À quel poste joues-tu ? demanda Alex.
— Ce n’est pas encore décidé, répondit Arthur. Mais toi,
comment se fait-il que tu n’y participes pas ? Large d’épaules,
avec des bras et des jambes robustes, Alex était
incontestablement l’athlète du groupe. Blond aux yeux bleus, il
avait un beau sourire chaleureux.
— Mon frère William devait m’inscrire, mais il a oublié,
expliqua-t-il avec une expression contrariée.
— Au fait, on ne le voit plus, lui. Qu’est-ce qu’il devient ?
interrogea Sarah, qui avait un petit faible pour le frère aîné
d’Alex.
— Il s’est trouvé un boulot. Pour se faire de l’argent de poche,
il travaille le dimanche et après les classes chez le grand glacier
du centre-ville.
— Super ! s’exclama Michael. Il faut aller lui rendre visite.
— Je te rappelle que nous n’avons pas un sou, fit remarquer
Arthur en soupirant.
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— Quelle barbe ! gémit Sarah. On ne va tout de même pas
rester plantés là à bâiller d’ennui pendant des heures.
— Nous devrions peut-être nous asseoir, pour bâiller plus
confortablement, proposa Arthur en tordant les lèvres comme il
le faisait chaque fois qu’il plaisantait sans trop de conviction.
— On n’a qu’à faire un tour, ou un peu de footing, insista
Sarah.
Sans plus attendre, elle traversa le trottoir et se mit à en
suivre le rebord à petits pas précautionneux, les bras largement
écartés, comme un équilibriste sur son fil.
Les garçons s’alignèrent aussitôt derrière elle et la suivirent
en imitant ses attitudes.
Un amusant petit cocker surgit soudain d’une haie voisine et
s’élança vers eux en aboyant joyeusement. Sarah interrompit
son jeu pour le caresser. Le chien, dont le minuscule bout de
queue s’agitait avec frénésie, lui lécha la main à plusieurs
reprises. Puis il se détourna et replongea aussitôt dans la haie
d’où il était sorti.
Les quatre amis reprirent leur procession, jouant à essayer
de se faire mutuellement perdre l’équilibre. Plus loin, après
avoir traversé un petit espace boisé, ils s’arrêtèrent devant une
vaste pelouse qui montait en pente douce à partir du trottoir.
Cela devait faire des années qu’on n’y avait pas passé une
tondeuse : l’herbe était très haute, envahie par le chiendent et
parsemée de buissons couverts de ronces.
Au sommet de ce terrain à l’abandon se dressait une grande
maison délabrée, cachée en partie par les ombres d’énormes
chênes. Tout indiquait qu’autrefois ç’avait dû être une splendide
demeure. Elle s’élevait sur deux étages. Elle avait un vaste
porche en façade et un long toit pentu encadrait de hautes
cheminées. Mais il était évident que plus personne ne s’en
occupait depuis longtemps : des volets à demi arrachés
pendaient aux fenêtres, les vitres étaient brisées ou couvertes de
poussière, et bon nombre de tuiles manquaient à la toiture.
À Sainte-Esther, tout le monde savait que c’était la maison
Coffman. On pouvait d’ailleurs lire ce nom sur la boîte aux
lettres rouillée qui était fixée à un poteau devant l’entrée.
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Cette maison était abandonnée depuis des années. Alex et
ses amis l’avaient toujours connue dans cet état. Et bien des
histoires inquiétantes couraient à son sujet, des histoires de
fantômes, de crimes mystérieux, de phénomènes inexplicables.
Rien de tout cela n’était sans doute vrai.
— J’ai une idée, lança soudain Michael, le regard levé vers la
maison, une idée géniale pour occuper notre après-midi.
— Et… euh… c’est quoi, ton idée ? demanda Alex avec
méfiance.
— On va explorer la maison Coffman, répondit-il en
s’engageant dans l’allée qui traversait les hautes herbes.
— Tu es fou ! s’exclama Alex, qui se précipita pour le retenir.
— Mais non, allez, on y va ! insista Michael. On voulait de
l’aventure, non ? Eh bien, partons découvrir les secrets de cette
maison.
Alex hésitait en observant l’inquiétante bâtisse, saisi d’un
mauvais pressentiment.
Soudain, alors qu’il s’apprêtait à répondre, une forme
sombre jaillit des hautes herbes et bondit sur lui.
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Chapitre 2
9
— Pas bête ! approuva Michael avec enthousiasme.
— Vous y tenez vraiment ? ne put s’empêcher de demander
Alex. Et l’Araignée ? Vous y avez pensé au moins ?
L’Araignée était un homme d’une soixantaine d’années, à
l’aspect inquiétant, que l’on voyait rôder un peu partout en ville.
Entièrement vêtu de noir, il avait des membres immenses, très
maigres, qui le faisaient ressembler à une araignée, d’où son
surnom. D’autant que personne ne savait comment il s’appelait
en réalité. D’ailleurs, on ignorait tout de lui. On ne savait même
pas où il habitait. Mais, comme on le rencontrait souvent près
de la maison Coffman, la rumeur courait qu’il y avait sans doute
élu domicile.
— Je ne suis pas sûr qu’il apprécie les visites, reprit Alex en
désespoir de cause.
Mais Sarah était déjà collée à la fenêtre au carreau cassé. Elle
tendit le bras à l’intérieur et tâtonna un instant. Puis elle sentit
sous ses doigts le contact froid d’un loquet métallique. Elle le fit
basculer. La lourde porte en bois s’entrebâilla en grinçant.
L’un après l’autre, ils entrèrent, Alex en dernier. Il faisait
sombre. Seuls quelques minces rayons lumineux formaient ici et
là des taches claires sur le sol. Les lames de parquet grinçaient
sinistrement sous les pas des enfants quand ils arrivèrent
devant la porte ouverte du salon. La pièce était vide, à
l’exception de quelques gros cartons d’emballage étalés par terre
au pied d’un mur.
« Le mobilier de l’Araignée ? » se demanda Alex. Un tapis
était marqué en son centre par une grande tache sombre, de
forme ovale. Alex et Arthur l’aperçurent en même temps et
s’immobilisèrent sur le seuil.
— Tu crois que c’est du sang ? interrogea Arthur, ses petits
yeux brillant d’excitation.
Alex sentit un frisson glacé lui parcourir la nuque.
— J’espère que c’est plutôt du ketchup, répondit-il. Arthur se
mit à rire et lui envoya une grande claque dans le dos.
Sarah et Michael étaient partis explorer la cuisine. Quand
Alex vint les rejoindre, ils avaient les yeux fixés sur le comptoir
poussiéreux qui prolongeait l’évier. Il découvrit aussitôt ce qui
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retenait leur attention : deux souris dodues qui les observaient
sans bouger.
— Elles sont mignonnes, dit Sarah. On dirait des souris de
dessins animés.
Le son de sa voix fit déguerpir les petites bêtes, qui
disparurent derrière l’évier.
— Elles sont grosses, pour des souris, dit Michael en tordant
la bouche d’un air dégoûté. Je crois plutôt que ce sont des rats.
— Les rats ont une longue queue, pas les souris, lui fit
remarquer Alex.
— Méfiez-vous ! Elles doivent avoir faim, ces bestioles ! lança
Arthur, qu’ils entendirent ensuite s’éloigner dans le hall
d’entrée.
Sarah s’approcha de l’évier pour ouvrir un placard mural qui
le surplombait. Il était vide.
— L’Araignée ne doit jamais se servir de la cuisine, dit-elle.
— Allons bon ! Et moi qui croyais qu’il passait son temps à se
préparer de bons petits plats, plaisanta Alex.
Ils passèrent dans une pièce qui avait dû être la salle à
manger. Elle était également vide et couverte de poussière. Au
plafond pendait un lustre tellement crasseux qu’on ne pouvait
faire la différence entre le verre et le métal.
— On se croirait dans une maison hantée, murmura Alex.
— Bof ! se contenta de répondre Sarah en ressortant dans le
hall d’entrée.
— À mon avis, reprit Alex en la rejoignant, il n’y a rien
d’intéressant à trouver ici… sauf si l’on se passionne pour la
poussière et les toiles d’araignées. Soudain, un craquement
sourd le fit sursauter.
— Que… qu’est-ce que c’est que ça ? s’écria-t-il, incapable de
maîtriser son effroi.
Sarah se mit à rire :
— Dans toutes les vieilles maisons, on entend des drôles de
bruits, tu sais.
— N’empêche qu’on ferait mieux de s’en aller, insista Alex.
Il se sentit un peu ridicule et tenta de se justifier :
— Je commence à m’embêter ici.
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— Eh bien moi, au contraire, je trouve très amusant d’être
dans un endroit interdit, dit Sarah en se dirigeant vers une
petite pièce obscure, sans doute un ancien bureau.
Elle s’y retrouva nez à nez avec Michael qui s’apprêtait à en
sortir.
— Arthur n’est pas avec toi ? lui demanda-t-elle.
— Je crois qu’il est allé dans la cave.
— Hein ? Quelle cave ?
Michael désigna du doigt une porte ouverte, sur la droite du
hall d’entrée.
— C’est là-bas. Il y a un escalier qui descend.
Tous trois s’avancèrent jusqu’à cette porte, où ils aperçurent
en effet des marches qui s’enfonçaient dans une profonde
obscurité.
— Eh, Arthur ! Tu es là ?
Il y eut un bref instant de silence angoissant. Puis, du fond
des ténèbres, s’éleva la voix terrifiée de leur ami :
— Au secours ! Au secours !
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Chapitre 3
— Vite ! À l’aide !
En entendant les cris de son ami, Alex retrouva tout son
courage. Bousculant Sarah et Michael qui demeuraient bouche
bée, pétrifiés par la peur, il s’élança dans l’escalier qu’il dévala
quatre à quatre.
— J’arrive, Arthur ! Qu’est-ce qui se passe ?
Le cœur battant, il s’immobilisa au pied des marches,
fouillant du regard la cave éclairée par d’étroits soupiraux situés
au ras du plafond. Arthur ?
Arthur était là. Il trônait paisiblement sur un gros bidon
métallique retourné, les jambes croisées, le visage illuminé d’un
large sourire.
Je t’ai bien eu, hein ! dit-il en éclatant de rire. Qu’est-ce qu’il
y a ? Qu’est-ce qui se passe ? firent les voix haletantes de Sarah
et de Michael qui se ruaient à leur tour dans l’escalier.
Quand ils rejoignirent Alex, il ne leur fallut que quelques
secondes pour comprendre la situation.
— Encore une de tes blagues débiles ! lança Michael d’une
voix que l’émotion faisait encore trembler.
— Tu te crois peut-être malin ! ajouta Sarah, l’air furieux.
Arthur acquiesça d’un hochement de tête, avec son demi-
sourire, habituel dans ce genre de circonstances :
— Vous êtes trop naïfs ! gloussa-t-il.
— Ce n’est pas une raison, rétorqua Sarah. Tu n’as jamais
entendu l’histoire de ce type qui criait au loup ? Imagine que tu
aies vraiment besoin d’aide, que tu appelles au secours et que
tout le monde pense que tu es encore en train de blaguer.
Arthur haussa les épaules :
— Que veux-tu qu’il m’arrive ?… Vous avez remarqué ? On y
voit beaucoup mieux qu’en haut.
Il avait raison. La pièce au sous-sol donnait une impression
de clarté.
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— En tout cas, nous ne devrions pas rester ici, s’obstina Alex
en parcourant rapidement du regard le fouillis qui les entourait.
Derrière le bidon qui servait de siège à Arthur, se dressait
une table improvisée, formée d’une planche posée sur des
caisses. Plus loin, au pied d’un mur, un matelas crasseux était à
moitié recouvert par une vieille couverture trouée.
— C’est ici que doit habiter l’Araignée ! s’exclama Michael.
Arthur poussait du pied un tas de boîtes de conserve vides et
d’emballages de surgelés qui étaient amoncelés dans un coin.
— On dirait qu’il a de l’appétit, dit-il. Mais je me demande où
il fait chauffer tous ces surgelés.
— Peut-être qu’il les mange comme ça, suggéra Sarah. En les
suçant comme des esquimaux !
Elle se dirigea vers une imposante armoire en bois dont elle
ouvrit les deux battants.
— Super ! s’écria-t-elle. Venez voir.
Elle en sortit un vieux manteau de fourrure qui perdait ses
poils et le jeta sur ses épaules.
Super ! répéta-t-elle en pivotant pour faire virevolter le
manteau autour d’elle.
Michael et Arthur la rejoignirent et commencèrent à sortir
pêle-mêle de surprenants caleçons longs, des chemises à
carreaux, des cravates d’une largeur démesurée, des foulards,
des pochettes multicolores.
— Dites donc, intervint Alex, vous ne pensez pas que tout ça
appartient à quelqu’un ?
Arthur se redressa en prenant une pose théâtrale, le cou et
les épaules drapés dans un châle tout mité.
— À qui veux-tu que ce soit ? demanda-t-il.
— Ces vêtements doivent avoir des dizaines d’années !
remarqua Michael. C’est dingue, non ? Comment des gens ont-
ils pu abandonner tout cela ici ?
— Et s’ils venaient les récupérer ? dit Alex, toujours
soucieux.
Laissant ses amis vider l’armoire, il se dirigea vers l’autre
extrémité de la vaste pièce. Le mur du fond était en partie
occupé par une énorme chaudière d’où partaient plusieurs
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conduits couverts de toiles d’araignées. Derrière les conduits,
Alex aperçut des marches qui semblaient mener à l’extérieur.
Sur le mur d’à côté s’alignaient des étagères garnies de vieux
pots de peinture, de chiffons, d’outils rouillés.
« Celui qui habitait ici devait être un sacré bricoleur », se dit
Alex en examinant une table de bois massif sur laquelle un étau
en métal était fixé. Alex empoigna le levier et le tourna pour
écarter les mâchoires de l’outil.
Mais à sa grande surprise, ce mouvement déclencha
l’ouverture d’un volet situé juste au-dessus de sa tête. Ce volet
dissimulait un petit placard encastré dans le mur.
Posé sur l’unique étagère du placard, il y avait un appareil-
photo.
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Chapitre 4
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De l’autre côté de la pièce, Michael se tenait debout sur les
marches de l’escalier, une grande écharpe jaune vif autour du
cou, la tête coiffée d’un superbe chapeau haut-de-forme.
— Ne bouge pas, Michael ! lança Alex en s’approchant, l’œil
toujours collé au viseur.
— Où est-ce que tu as trouvé ça ? s’étonna Arthur.
— Il y a un film dedans ? demanda Michael.
— Aucune idée, répondit Alex. On verra bien. S’adossant à la
rampe, Michael prit une pose qui se voulait le comble de
l’élégance. Alex cadra soigneusement et tâtonna un instant
avant de sentir sous son doigt le bouton du déclencheur.
— Prêt ? Allons, un petit sourire !
— Le petit oiseau va sortir ? dit Michael en faisant une
grimace.
— Très drôle ! rétorqua Arthur.
Alex appuya sur le petit levier du déclencheur.
Il y eut un déclic et un flash. Puis l’appareil émit un léger
bourdonnement électronique et une fente s’ouvrit à sa base. Un
rectangle de pellicule opaque eu sortit.
— Eh ! dites donc ! s’exclama Alex. C’est un appareil à
développement automatique !
Il tira sur la pellicule pour la sortir complètement du boîtier
et l’examina.
Regardez, dit-il, l’image est en train d’apparaître. Laisse-moi
voir, dit Michael en prenant appui de tout son poids sur la
rampe pour sauter au bas des marches.
Il y eut un craquement sinistre.
La rampe venait de se briser et Michael bascula en battant
l’air de ses bras pour tenter de se rattraper à quelque chose.
— Nooon ! hurla-t-il en tombant lourdement sur le sol
bétonné.
Étendu de tout son long sur le dos, il resta immobile un bref
instant. Puis il fit un mouvement pour se lever, mais poussa
aussitôt un cri.
— Ma cheville ! Oh la la ! Ma cheville !…
Sans lâcher l’appareil-photo, Alex se précipita vers lui, en
même temps que Sarah et Arthur.
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— Attends ! On va t’aider, dit Sarah en se penchant sur
Michael qui grimaçait de douleur.
C’est alors qu’un bruit se fit entendre au-dessus d’eux. Des
pas. Il y avait quelqu’un au rez-de-chaussée. Quelqu’un était
entré dans la maison. Ils allaient se faire prendre, comme dans
un piège.
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Chapitre 5
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— Dépêche-toi ! lança Sarah à Alex qui montait l’escalier
devant elle. Vite !
Alex posa l’appareil-photo par terre et saisit à deux mains les
poignées de la double porte.
— Qui est là, bon sang ?
Cette fois, la voix paraissait toute proche.
— La porte a l’air d’être fermée de l’extérieur, chuchota Alex
avec consternation.
— Eh bien, enfonce-la, mon vieux ! dit Arthur d’un ton
pressant.
Alex s’arc-bouta contre les panneaux de bois, prit une
profonde inspiration et poussa de toutes ses forces. Rien ne
bougea.
— Nous sommes fichus ! gémit-il.
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Chapitre 6
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— Ouf ! souffla Arthur lorsqu’ils atteignirent la rue. On a
réussi, mais c’était juste.
Alex s’arrêta au bord du trottoir et se retourna vers la
maison.
— Regardez ! s’écria-t-il en tendant le bras.
Une sombre silhouette se tenait derrière l’une des fenêtres,
les deux mains appuyées contre les vitres.
— L’Araignée ! s’exclama Sarah.
— Il… il nous observe, balbutia Michael.
— Fichons le camp, dit Alex en frissonnant.
Ils parcoururent d’une seule traite la distance qui les séparait
de la maison de Michael.
— Comment ça va, ta cheville ? demanda Alex.
— Mieux, répondit Michael. J’ai beaucoup moins mal.
— Tu aurais pu te tuer, dit Arthur en soulevant un pan de
son tee-shirt pour essuyer son front en sueur. Heureusement
que tu es bien rembourré !
Merci de me le rappeler, dit Michael d’un ton sec.
Quand je pense qu’on se plaignait de manquer
d’aventures !… déclara Sarah en se laissant tomber dans l’herbe
au pied d’un arbre. On a été servis.
— Ce type, l’Araignée, je le trouve vraiment inquiétant, dit
Arthur en hochant la tête.
— Vous avez vu comment il nous regardait ? demanda
Michael. Et cette manie de s’habiller tout en noir ! On dirait un
zombie.
— En tout cas, il nous a bien vus et il pourra nous
reconnaître, dit Alex. On a intérêt à ne plus traîner par là-bas !
— Et pourquoi ? demanda Michael. Il n’est pas chez lui. C’est
seulement une maison où il dort. On pourrait le signaler à la
police.
— Et s’il est cinglé, ou quelque chose comme ça ? Tu te rends
compte de ce qu’il serait capable de faire ? répliqua Alex.
— À mon avis, il ne fera rien du tout, intervint Sarah. Ce type
ne tient sans doute pas à avoir d’ennuis. Il veut seulement qu’on
lui fiche la paix.
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— Ouais, tu as raison, approuva Michael. Il n’a pas envie
qu’on vienne fouiller dans ses affaires. C’est pour ça qu’il avait
l’air furieux.
Michael était assis dans l’herbe et se massait la cheville tout
en parlant.
— Eh, mais au fait ! s’exclama-t-il soudain en se tournant
vers Alex. Qu’est devenue ma photo ?
— Hein ?
— Tu sais bien ! La photo que tu as prise avec cet appareil.
— Oh, mais c’est vrai !
Alex prit conscience à ce moment qu’il tenait toujours
l’appareil trouvé dans le sous-sol de la maison. Il le déposa
délicatement sur l’herbe et plongea une main dans la poche
arrière de son jean.
— Je l’avais mise là quand on a dû se sauver, expliqua-t-il.
— Dépêche-toi de nous la montrer ! le pressa Michael.
Alex sortit la photographie de sa poche et les trois autres se
regroupèrent aussitôt près de lui pour y jeter un coup d’œil.
— Hé… mais… attendez une seconde ! s’écria Alex en se
penchant sur le cliché, les yeux écarquillés. Il y a quelque chose
qui ne va pas !… Qu’est-ce que c’est que ce truc ?
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Chapitre 7
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Il dit au revoir aux autres et s’éloigna en courant. Le soleil de
cette fin d’après-midi commençait à se coucher derrière les
arbres en projetant leurs longues ombres sur la chaussée.
Alex n’arrêta sa course que quelques mètres avant d’arriver à
sa maison. « Tiens, à qui peut être cette voiture qui stationne
devant l’allée ? » se demanda-t-il en s’approchant d’elle.
C’était un grand break bleu marine. Flambant neuf. « La
nouvelle voiture ! comprit-il soudain. Papa devait aller la
chercher aujourd’hui. »
Alex s’arrêta pour la contempler. L’étiquette du vendeur était
encore collée sur l’une des vitres. Il ouvrit la portière du
conducteur et se pencha pour regarder à l’intérieur. Mmmmm…
Cette voiture avait une odeur particulière, une odeur très
agréable. Les sièges sentaient bon le plastique neuf.
Il referma la portière d’une seule poussée, en appréciant le
vigoureux bruit métallique que cela fit. Vraiment superbe !
Il leva l’appareil-photo à hauteur de ses yeux et recula de
quelques pas dans l’allée. « Il faut absolument que l’on garde un
souvenir de cette voiture quand elle était encore neuve », se dit-
il.
Il recula encore un peu, jusqu’à ce que la silhouette du break
fût entièrement cadrée dans le viseur. Alors, il appuya sur le
déclencheur.
Comme la fois précédente, il y eut un déclic accompagné
d’un flash. Puis l’appareil émit son léger bourdonnement
électronique et le bout d’une pellicule encore opaque fit son
apparition.
Alex se précipita aussitôt vers l’entrée de la maison.
— Je suis là, M’man ! cria-t-il dès qu’il fut à l’intérieur.
J’arrive dans une minute !…
Il se rua dans l’escalier en direction de sa chambre.
— C’est toi, Alex ? appela la voix de sa mère. Papa est déjà
rentré.
— Je sais. Je descends tout de suite. Excuse-moi d’être en
retard.
« Il vaut mieux que je cache cet appareil, décida-t-il. Si les
parents le voient, ils voudront savoir d’où il sort. Et je n’ai pas
du tout envie de répondre à ce genre de questions. »
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— Alex, tu as vu la nouvelle voiture ? lança sa mère du bas
des escaliers. Mais qu’est-ce que tu fabriques ?
— J’arrive !
Il cherchait désespérément des yeux un endroit où cacher
l’appareil.
Sous le lit ? Non, sa mère le découvrirait en passant
l’aspirateur.
Alex se souvint alors du « compartiment secret » que
constituait le coffrage du dossier de son lit. Il s’empressa d’y
glisser l’appareil et se précipita vers la porte en se passant les
mains dans les cheveux pour remettre en place quelques mèches
ébouriffées. Il s’arrêta brusquement sur le seuil.
La photo de la voiture ! Qu’est-ce qu’il en avait fait ? Il lui
fallut plusieurs secondes pour se souvenir qu’il l’avait posée sur
le lit. Curieux de savoir ce qu’elle pouvait donner, il revint sur
ses pas pour la récupérer.
— Oh, non !
Les yeux écarquillés, il fixait le cliché avec stupeur.
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Chapitre 8
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Chapitre 9
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— Je… j’ai promis à Michael d’aller chez lui, improvisa-t-il,
en baissant les yeux.
— Eh bien tu n’as qu’à lui téléphoner pour dire que tu iras
demain, répliqua monsieur Banks. Ce n’est pas un problème.
— Et puis… Je ne me sens pas très bien, insista Alex.
— Qu’est-ce qui ne va pas ? demanda aussitôt sa mère avec
inquiétude. Tu as de la fièvre ? Je t’ai trouvé bien rouge quand
tu es rentré.
— Non, je n’ai pas de fièvre, répondit Alex, très embarrassé.
C’est seulement que je me sens un peu fatigué. Et je n’ai pas très
faim.
— Je peux avoir ton poulet… euh, je veux dire, ton veau ?
demanda William.
Sans attendre de réponse, il se pencha par-dessus la table et
s’empara de l’assiette de son frère.
— Une promenade ne peut que te faire du bien, dit monsieur
Banks en levant sur Alex un regard soupçonneux. Tu prendras
l’air. Et si tu veux, tu pourras même t’allonger à l’arrière.
— Mais enfin, Papa…
Alex n’alla pas plus loin. Il se sentait à bout d’arguments.
Quant à essayer de les prévenir du danger qu’il pressentait,
inutile d’y songer : personne n’y croirait !
— Tu viens avec nous, un point c’est tout, déclara son père
qui continuait de le dévisager. Tu attendais cette nouvelle
voiture avec tellement d’impatience… Je ne comprends pas ce
qui t’arrive.
« Moi non plus, je n’y comprends rien, se dit Alex. Pourquoi
ai-je si peur d’aller faire un tour dans cette voiture ?
Uniquement parce que quelque chose ne tourne pas rond dans
cet appareil-photo ? »
« C’est idiot », conclut-il en s’efforçant de chasser de son
esprit l’angoisse qui lui avait coupé l’appétit.
— D’accord, Papa, dit-il avec un sourire contraint. Je vais
venir.
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Chapitre 10
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— Dis donc, Alex, je te trouve bien silencieux, dit madame
Banks. Ça va ?
— Tout va bien, Maman, répondit Alex.
En fait, il n’était pas très rassuré. Son père roulait trop vite :
le compteur indiquait maintenant plus de cent cinquante.
— Qu’en dis-tu, Alex ? demanda monsieur Banks, qui lâcha
le volant d’une main pour tâtonner sur le tableau de bord. Bon
sang, où est la commande des phares ?
— Super ! répondit Alex en s’efforçant de prendre un ton
enthousiaste. C’est une super voiture !
Il ne pouvait pourtant s’empêcher d’éprouver une sourde
angoisse. La photo de la voiture transformée en épave
continuait de le hanter.
— Mais où est donc cette fichue commande des phares ?
s’emporta monsieur Banks. Elle doit bien être quelque part !…
Il cessa un instant de regarder devant lui, pour jeter un coup
d’œil au tableau de bord, et la voiture fit aussitôt un écart vers la
gauche.
— Papa ! hurla Alex. Attention au camion !…
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Chapitre 11
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voyait bien la nouvelle voiture complètement cabossée, avec la
portière du conducteur enfoncée et le pare-brise en miettes.
— C’est dingue, cette histoire, murmura-t-il en allant
déposer la photo à côté de l’appareil, dans le compartiment
secret, à la tête de son lit. Complètement dingue !…
Il sortit l’appareil de sa cachette et l’examina dans tous les
sens, avec perplexité.
« Il faut que je fasse un nouvel essai, décida-t-il en allant se
placer devant le grand miroir fixé au mur, au-dessus de la
commode. Je vais me prendre moi-même dans la glace. »
Il leva l’appareil, puis changea d’avis quand il comprit que
cela ne donnerait rien : le reflet du flash empêcherait de
distinguer quoi que ce fût.
L’appareil à la main, il sortit de sa chambre et se rendit dans
celle de William. Celui-ci était assis à son bureau, en train de
pianoter sur le clavier de son ordinateur, le visage illuminé par
la lueur bleutée de l’écran.
— Je peux te prendre en photo ? lui demanda Alex. William
pianota encore quelques secondes, puis leva les yeux d’un air
surpris :
— D’où sors-tu cet appareil ?
— Eh bien, euh… c’est Sarah qui me l’a prêté.
Alex n’aimait pas mentir. Mais il n’avait pas envie de mettre
son frère au courant de leur expédition dans la maison Coffman.
— Alors, tu veux bien que je te prenne ? insista-t-il.
— Je risque de détraquer ton appareil, plaisanta William.
— Je crois justement qu’il est déjà détraqué, répondit Alex.
C’est pour ça que j’ai besoin de faire un essai.
— Eh bien, vas-y, dit son frère, qui se mit à loucher
abominablement en tirant la langue.
Alex appuya sur le déclencheur. Une pellicule encore opaque
jaillit de la fente.
— Merci. À plus tard, lança-t-il en se dirigeant vers la porte.
— Eh, attends ! Je n’ai pas le droit de voir ? appela William.
— Plus tard, si ce n’est pas raté, répondit Alex en regagnant
précipitamment sa chambre.
Il s’assit sur le bord de son lit et posa sur ses genoux la photo
qui commençait à se développer. Les jaunes apparurent en
33
premier, puis les rouges, bientôt suivis par diverses nuances de
bleu.
Alex sursauta quand le visage de son frère devint nettement
visible.
— Oh ! Non ! C’est vraiment incroyable, ce truc ! murmura-t-
il.
Sur la photo, William ne louchait pas et ne tirait pas la
langue. Son visage exprimait la frayeur. Il avait l’air bouleversé.
Lorsque l’arrière-plan finit par se préciser à son tour, Alex
eut une nouvelle surprise. William n’était pas dans sa chambre,
mais à l’extérieur. Derrière lui, il y avait des arbres. Et une
maison.
Alex regarda cette maison attentivement. Elle lui disait
quelque chose. N’était-ce pas celle qui se trouvait en face du
terrain de sport ?
Il contempla de nouveau le visage effrayé de son frère. Puis il
rangea la photo et l’appareil dans le compartiment secret, qu’il
referma soigneusement. « Cet appareil est complètement
déréglé », pensa-t-il en se déshabillant pour se coucher. Toute
cette histoire le dépassait.
Allongé dans son lit, les yeux fixés sur les ombres mouvantes
du plafond, il décida de ne plus y penser. Après tout, pourquoi
se préoccuper d’un appareil-photo déréglé ?
Le mardi après-midi, après les classes, Alex se dépêcha
d’aller retrouver Sarah sur le terrain de sport pour assister au
match de base-ball que devait disputer l’équipe d’Arthur.
C’était une belle journée d’automne. Le soleil brillait dans un
ciel sans nuage. Les pelouses qui entouraient le terrain de base-
ball emplissaient l’air d’une agréable odeur d’herbe coupée.
Les deux équipes s’échauffaient en échangeant des
plaisanteries que rythmait le bruit mat des balles contre les
gants. Quelques parents et plusieurs dizaines de jeunes de la
ville étaient venus encourager les joueurs. Certains étaient assis
sur des bancs, d’autres sur le gazon.
Alex aperçut Sarah, en bordure du terrain, et courut la
rejoindre.
— Ah, je vois que tu as pensé à prendre l’appareil-photo, dit-
elle en souriant.
34
— Je crois qu’il est déglingué. Les photos ne sont pas
normales. Je n’y comprends rien !
— Le mauvais ouvrier a toujours de mauvais outils, ironisa
Sarah. Peut-être que ce n’est pas de sa faute à lui !
Elle lui prit l’appareil des mains.
— Hé ! Qu’est-ce que tu veux faire ? demanda Alex en tentant
de le lui reprendre.
Sarah recula pour se mettre hors de portée.
— Je veux photographier l’Oiseau. On dirait une autruche
déplumée !
— Merci du compliment, dit Arthur qu’ils n’avaient pas vu
approcher.
Il avait l’air plutôt ridicule avec son uniforme blanc.
La chemise était trop grande pour lui et la culotte trop
courte. La casquette bleue, avec une longue visière, était la seule
chose qui lui allait à peu près.
Il aperçut l’appareil que tenait Sarah.
— Tiens ? C’est une bonne idée de l’avoir apporté.
— C’est moi qui ai demandé à Alex de l’apporter pour qu’on
te prenne en photo, lui répondit-elle.
— Tu collectionnes les portraits de grands sportifs ?
demanda-t-il.
— Non, les portraits de clowns ! se moqua Sarah.
— Pff… en réalité, vous êtes jaloux, répliqua Arthur. Vous
êtes jaloux parce que je suis un champion et que vous n’êtes pas
fichus de courir plus de dix mètres sans avoir le souffle coupé !
— Eh, l’Oiseau, viens ici en vitesse ! appela l’entraîneur de
son équipe depuis le fond du terrain.
— Il faut que j’y aille, dit Arthur en faisant demi-tour pour
aller le rejoindre.
— Attends d’abord que je te prenne en photo ! lança Alex.
Arthur leur fit de nouveau face, et, le buste dressé, il prit une
pose avantageuse.
— Non, c’est moi qui vais la faire, protesta Sarah, en pointant
l’objectif vers Arthur.
D’un geste vif Alex saisit l’appareil.
— Laisse-moi ça, voyons !
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Sans le vouloir, ses doigts accrochèrent le déclencheur au
passage. Il y eut un déclic, un flash et une pellicule opaque fit
son apparition.
— Qu’est-ce qui t’a pris ? s’écria Sarah en colère.
— Excuse-moi, je ne l’ai pas fait exprès…
Sarah sortit délicatement la pellicule et les deux garçons se
penchèrent pour regarder les formes et les couleurs qui se
précisaient peu à peu.
— Mais… qu’est-ce que c’est que ça s’exclama Arthur.
Sarah et Alex demeuraient sans voix, figés par la stupeur.
La photographie montrait Arthur étendu sur le dos au milieu
du terrain de base-ball. Apparemment inconscient, il avait les
yeux fermés et son cou faisait un angle effrayant par rapport au
reste de son corps.
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Chapitre 12
37
Alex haussa les épaules avec un geste d’ignorance. Sur le
terrain, le match allait commencer d’un moment à l’autre. Les
joueurs se tenaient immobiles à leurs postes, le regard attentif.
— Comment on le charge d’après toi ? demanda Sarah, avec
une pointe d’agacement dans la voix. Alex se pencha en
désignant l’arrière de l’appareil :
— Par ici, à mon avis. La paroi doit pouvoir se déboîter.
Sarah secoua la tête.
— Ça m’étonnerait. La plupart de ces appareils à
développement instantané se chargent par-devant. Elle essaya
malgré tout de déplacer la paroi arrière, mais rien ne bougea.
Elle ne réussit pas mieux avec les autres parties de l’appareil.
— Enfin quoi, grommela-t-elle, comment ça peut
fonctionner, un truc pareil ?
— Attends, laisse-moi voir, dit Alex en prenant l’appareil
qu’il examina de nouveau sous toutes les coutures.
Il s’efforça lui aussi d’en faire bouger les différentes parties,
mais sans plus de succès. Il releva la tête avec une expression
étonnée :
— Il n’y a pas de nom, pas de marque, aucune indication.
Rien.
— Ce n’est pas possible ! s’exclama Sarah. Tous les appareils-
photo ont un nom. Ce n’est pas normal que le tien n’en ait pas.
Je trouve même que c’est louche.
— Eh là, minute ! protesta Alex. Je te rappelle que ce n’est
pas le mien. Je ne l’ai pas acheté. Je l’ai seulement trouvé !
— Mouais. N’empêche qu’il n’est pas normal. Il faut trouver
un moyen de l’ouvrir pour regarder à l’intérieur.
Sur le terrain, le match avait commencé. Mais Sarah et Alex
continuaient à manipuler l’appareil.
— Il doit pourtant y avoir un moyen, insista Sarah en le
reprenant. Il y a forcément un bouton quelque part, un levier,
un ressort… Je ne sais pas, moi !…
Mais elle eut beau le tourner dans tous les sens, appuyer
partout, tenter de dévisser l’objectif, rien n’y fit.
— Bon, d’accord, j’abandonne, renonça-t-elle avec un soupir
de découragement.
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Elle tendit l’appareil à Alex. Celui-ci le prit et s’apprêtait à le
soulever à hauteur de son visage, quand il s’immobilisa
brusquement. Les yeux écarquillés, il poussa une sourde
exclamation. Sarah se tourna pour suivre la direction de son
regard.
— Oh ! Non ! C’est pas vrai !
Là-bas, sur le terrain, à quelques mètres derrière la ligne des
bases, Arthur gisait sur le sol. Étendu de tout son long sur le
dos, il avait les yeux fermés et son cou faisait un angle anormal
par rapport au reste de son corps.
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Chapitre 13
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— Mais enfin… commença Alex.
— Il est détraqué, c’est tout, coupa Arthur en faisant tomber
du revers de la main quelques brins d’herbe collés à sa culotte
blanche. Vous vous faites tout un cinéma, juste pour une photo.
C’est idiot, complètement idiot !…
— Tu as peut-être raison, dit Alex. Mais alors, on peut savoir
quelle est ton explication ?
— Je te l’ai dit, mon vieux : c’est un appareil déglingué, rien
de plus.
— L’Oiseau, c’est bientôt à toi ! appela une voix. Attrape ça !
Arthur réussit de justesse à saisir au vol le gros gant de cuir
rembourré qu’on venait de lui envoyer. Il adressa un petit geste
de la main à ses deux amis et courut rejoindre ses coéquipiers.
Sarah et Alex allèrent s’asseoir sur l’un des bancs qui
bordaient le terrain.
— Arthur est vraiment pénible avec ses plaisanteries
stupides, dit Alex en observant ce qui se passait sur le terrain.
— Il m’a fait une de ces peurs ! s’exclama Sarah. J’ai
vraiment cru qu’il avait quelque chose de grave.
Ils suivirent le déroulement de la partie en silence pendant
un certain temps. Ce n’était pas très passionnant. On en était
déjà à la troisième manche et rien ne s’était vraiment passé.
Alex se mit à rire en voyant un garçon de leur classe, nommé
Joe Garden, renvoyer la balle au ras de la tête d’Arthur sans que
celui-ci réussisse à l’arrêter.
— C’est la troisième fois que ça lui arrive ! dit-il.
— Il doit penser à autre chose ! ricana Sarah. Il fait trop
chaud. Et j’ai encore des devoirs à faire. On s’en va ?
— Je voudrais attendre la manche suivante, dit Alex en
regardant un des joueurs frapper de toutes ses forces et
manquer la balle. Ça va encore être à Arthur et j’ai envie de
rester pour le siffler.
— C’est beau, l’amitié ! ironisa Sarah.
Lorsque son tour arriva, Arthur lança la balle de toutes ses
forces en direction de son adversaire. Celui-ci la frappa d’un
mouvement puissant et précis avec sa batte. La balle repartit en
sens inverse, à la vitesse d’un boulet de canon et cogna
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violemment Arthur sur le côté de la tête avec un bruit sourd. Il y
eut des cris, tant sur le terrain que dans l’assistance.
Alex sentit son sang se glacer.
Arthur resta un bref instant immobile, les yeux écarquillés.
Puis, il se prit la tête à deux mains et s’écroula à genoux en
gémissant. Ses mains retombèrent lentement, il bascula en
arrière et s’effondra de tout son long sur le dos, les yeux fermés,
son cou faisant un angle anormal par rapport au reste de son
corps.
Il ne bougeait plus.
42
Chapitre 14
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— Il faut que tu rentres à la maison, Alex. Papa… eh bien, il a
eu un grave accident.
— Un accident ?
Alex avait l’impression d’avoir la tête complètement vide ; les
paroles de son frère y résonnaient sans qu’il réussisse à en
comprendre la signification.
— Oui, un accident… avec la nouvelle voiture. Le break est
salement amoché… une épave…
— Oh ! gémit Alex.
— Allez, dépêche-toi, reprit William en faisant demi-tour.
Une main crispée sur l’appareil-photo, Alex partit en courant
derrière son frère.
Juste avant de traverser la rue, il se retourna pour regarder
ce qui se passait sur le terrain de base-ball. Mais la foule qui
s’était amassée autour d’Arthur l’empêchait de voir si son ami
avait repris connaissance ou non.
« Mais… qui est ce type bizarre, là-bas, de l’autre côté du
terrain ? » se demanda-t-il.
Un homme, habillé tout en noir, semblait regarder dans sa
direction. Cet homme le guettait-il ?
— Dépêche-toi ! lança William.
Alex ferma un instant les yeux et les rouvrit pour scruter de
nouveau l’autre extrémité du terrain. La sombre silhouette avait
disparu.
— Dépêche-toi, voyons !…
— J’arrive ! cria Alex en reprenant sa course.
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Chapitre 15
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— Comment ça va, les gars ? demanda-t-il d’une voix
légèrement voilée qui semblait venir de très loin.
— Écoute, papa… commença William.
— Papa va s’en sortir, intervint madame Banks en voyant
l’expression angoissée de ses fils.
— Je me sens en pleine forme, dit monsieur Banks de sa voix
étrange.
— Tu n’en as pas tellement l’air, laissa échapper Alex en
s’approchant du lit.
— Mais si, je t’assure, insista son père. Quelques os cassés, ce
n’est rien. Il soupira, eut une petite grimace de douleur et
ajouta :
— Je crois que j’ai eu de la chance.
— Tu as eu beaucoup de chance, renchérit madame Banks.
« Comment peuvent-ils dire une chose pareille ? » se
demanda Alex, qui ne pouvait détacher ses yeux du tuyau planté
dans le bras de son père.
Il pensa de nouveau à la photo de la voiture, cachée là-bas,
dans sa chambre, au fond du compartiment secret de son lit.
Avec le break transformé en épave, la portière du conducteur
complètement enfoncée. Devait-il leur en parler ? Il ne
parvenait pas à se décider. D’ailleurs, le croiraient-ils ?
— Qu’est-ce que tu as de cassé, Papa ? demanda William en
s’asseyant sur le radiateur fixé au mur, sous la fenêtre.
— Votre père s’est cassé un bras et quelques côtes, répondit
aussitôt madame Banks. Et il est un peu commotionné. Les
médecins le gardent en observation pour s’assurer qu’il n’a pas
de blessures internes. Mais apparemment, il n’y a rien de grave.
— J’ai eu de la chance, répéta monsieur Banks en souriant.
— Écoute, Papa, il faut que je te parle d’une photo que j’ai
prise, dit soudain Alex d’une voix légèrement tremblante.
Figure-toi que j’avais pris une photo de la nouvelle voiture et…
— La voiture est complètement fichue, coupa sa mère.
Assise sur le rebord de sa chaise, contre le lit de son mari,
elle ne cessait de faire tourner machinalement son alliance
autour de son annulaire, ce qui était chez elle un signe de
nervosité.
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— Je préfère que vous n’ayez pas vu cela, les garçons, ajouta-
t-elle au bord des larmes. C’est un vrai miracle que votre père
n’ait pas été plus gravement blessé.
— Et alors, cette photo… tenta de reprendre Alex.
— Plus tard, si tu veux bien, l’arrêta sa mère en le foudroyant
du regard.
Alex sentit le sang lui monter aux joues. « Évidemment,
pensa-t-il, comment pourrait-elle savoir que c’est important ? »
Puis il se dit que, de toute façon, ses parents ne l’auraient pas
cru. Qui croirait d’ailleurs à une histoire aussi invraisemblable ?
— Je tombe de sommeil, murmura monsieur Banks en
bâillant, les yeux mi-clos.
— C’est le calmant que les médecins t’ont donné, dit sa
femme en lui tapotant la main. Tu n’as qu’à dormir, je
reviendrai dans quelques heures. Venez, les enfants !
Elle se leva et se dirigea vers la porte.
— Au revoir, Papa, dirent ensemble les deux garçons en
emboîtant le pas à leur mère.
— Comment c’est arrivé ? demanda William dès qu’ils se
retrouvèrent dans le couloir aux murs jaunes.
— Un type qui a grillé un feu rouge, répondit madame Banks.
Il a heurté la voiture de plein fouet du côté de ton père. Il
prétend que ses freins ont lâché.
Des larmes se formaient au bord de ses yeux rougis. Elle
soupira :
— Grâce à Dieu, il va s’en tirer. C’est l’essentiel.
Ils débouchèrent dans le grand couloir vert, marchant tous
les trois côte à côte. À l’autre extrémité, plusieurs personnes
attendaient devant les portes fermées de l’ascenseur.
Une fois de plus, Alex songea aux photos qu’il avait prises
avec cet appareil inquiétant.
D’abord Michael. Puis William. Puis Arthur. Et enfin son
père.
Chaque cliché représentait quelque chose de terrible.
Quelque chose qui ne s’était pas encore produit. Et par la suite,
ce que l’on voyait devenait réalité. Alex frissonna. Il ne savait
que penser de tout cela. Est-ce que cet appareil montrait ce qui
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allait arriver ? Ou bien ces terribles événements se
produisaient-ils à cause de lui ?
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Chapitre 16
49
— Dis donc, il est plutôt sinistre, ton rêve ! dit Sarah en riant.
— C’est pour cela que je ne veux pas me servir de cet
appareil. J’ai l’impression que…
— Apporte-le, Alex, coupa Sarah. Je te rappelle que cet
appareil n’est pas à toi. On était tous les quatre dans la maison
Coffman. Il nous appartient donc à tous les quatre. Alors,
apporte-le.
— Mais enfin, pourquoi ?
— Pour rigoler, c’est tout. Il prend des photos tellement
incroyables !
— Ça, tu peux le dire !
— Tu comprends, reprit Sarah, je ne sais pas très bien ce que
nous pourrions faire d’autre. Je comptais louer une vidéo, mais
ma mère veut que nous restions dehors. Elle a peur que nous
mettions le souk dans sa maison si bien tenue. Alors, j’ai pensé
que nous pourrions nous prendre en photo, les uns les autres,
avec cet appareil bizarre. Chacun aurait ainsi son portrait-
surprise.
— Écoute, Sarah, je t’assure que ce n’est pas…
— Apporte-le, un point c’est tout ! Et maintenant, je
raccroche.
Alex resta un bon moment à écouter la tonalité dans le
récepteur, en se demandant ce qu’il allait faire. Puis il reposa le
téléphone sur son support et prit à contrecœur la direction de sa
chambre.
Avec un profond soupir, il sortit l’appareil-photo de sa
cachette, dans le coffrage du lit. « Après tout, c’est l’anniversaire
de Sarah », murmura-t-il.
Ses mains tremblaient légèrement. Il réalisa combien cet
appareil lui faisait peur, maintenant.
« Je ne devrais pas faire ça, se dit-il en sentant une sourde
angoisse l’envahir. Je sais bien que je ne devrais pas le faire. »
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Chapitre 17
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— Bien sûr. Allez, vas-y. Je veux qu’on photographie tout le
monde, chacun son tour.
— Et tu n’as pas peur de ce que ça peut donner ?
— Mais non ! répondit Sarah d’un ton agacé. C’est justement
ça qui sera drôle.
— Mais enfin, Sarah…
Sarah, toujours adossée à son arbre, commençait à
s’énerver :
— Alors, tu la prends, cette photo ?
Alex la cadra soigneusement dans le viseur et appuya sur le
déclencheur. Déclic. Flash. Puis, il y eut un léger
bourdonnement et une pellicule encore opaque sortit de
l’appareil.
— Dis donc, tu n’as pas invité d’autres garçons ? demanda
Michael à Sarah.
— Non, dit-elle, rien que vous trois. Et neuf filles.
— Neuf filles ! gémit Michael en faisant la grimace. Sarah le
désigna du doigt en s’adressant à Alex :
— Prends-le donc en photo, avec sa belle chemise.
— Pas question ! s’écria aussitôt Michael en reculant, les
mains levées devant son visage pour se protéger. La dernière
fois que tu m’as photographié avec ce truc, je me suis cassé la
figure.
En continuant de reculer, Michael entra en collision avec
Nina Blake, l’une des amies de Sarah, qui fit un bond de côté en
poussant un petit cri.
— Reviens, Michael, appela Sarah. Allez ! Laisse-toi
photographier pour me faire plaisir. C’est mon anniversaire !
— Qu’est-ce que tu as prévu pour cet après-midi ? demanda
Nina.
— J’ai pensé qu’on pourrait tous se prendre en photo et faire
un jeu, ou quelque chose comme ça, répondit Sarah.
— Un jeu ? intervint Arthur. Se tourner les pouces, par
exemple ?
Il y eut quelques rires.
— Le jeu de la vérité, proposa Nina.
— Oui, bonne idée ! approuvèrent deux autres filles. « Oh
non, pas ça ! » gémit Alex intérieurement. Le jeu de la vérité
52
servait toujours de prétexte à des tas d’embrassades, de gages
idiots. Avec neuf filles et seulement trois garçons, ça
promettait !…
— Qu’est-ce que ça donne ? lui demanda Sarah en le prenant
par le bras. Fais-moi voir.
Alex était tellement furieux à l’idée d’un jeu de la vérité, qu’il
en avait oublié la photo qu’il tenait à la main. Il la tendit à
Sarah.
— Mais… je n’y suis pas ! s’exclama-t-elle, les yeux
écarquillés par la surprise. Qu’est-ce que tu as fichu ?
— Hein ? Quoi ?
Alex reprit la photo pour l’examiner. On y voyait le cerisier,
mais pas Sarah.
— J’avais pourtant cadré sur toi, protesta-t-il. Tu étais juste
au milieu.
— Eh bien, il faut croire que tu as raté ton coup, puisque je
n’y suis pas ! répliqua Sarah avec une moue dégoûtée.
— Mais je te jure !…
— Voyons, Alex, je ne suis pas invisible. Je ne suis pas un
vampire : les miroirs me renvoient mon image. Et d’habitude,
sur les photos, je suis plutôt mignonne.
— Regarde donc, dit Alex. Il y a l’arbre contre lequel tu
t’appuyais. Le tronc est parfaitement net. C’est bien l’endroit où
tu te trouvais, non ?
— D’accord, mais je suis où, moi ? demanda Sarah. Bon, peu
importe, tu n’as qu’à en prendre une autre. Et tout de suite.
Alex mit la photo dans sa poche. Il était perplexe. Comment
était-ce possible qu’on n’y voie pas Sarah ?
— Prends-la de plus près, cette fois, conseilla-t-elle.
Alex avança de quelques pas, cadra en prenant bien soin de
centrer sur elle et prit la photo.
Sarah le rejoignit aussitôt et s’empara de la pellicule qui
venait de sortir de l’appareil.
— J’espère que celle-ci sera mieux réussie, dit-elle en
surveillant l’apparition des formes et des couleurs. Puis,
quelques instants après, elle s’écria :
— Eh… ce n’est pas possible !
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Cette fois encore, elle n’était pas visible sur l’image. Il y avait
le cerisier, parfaitement net et bien centré. Mais Sarah
n’apparaissait nulle part.
— Si tu tiens vraiment à photographier tout le monde, il
faudrait un autre appareil, fit remarquer Alex qui avait, lui
aussi, les yeux fixés sur la photo.
— Tu as raison, dit-elle en la lui rendant avec un haussement
d’épaules, cet appareil est déglingué. Et, si on ne se voit pas, ce
n’est pas très drôle. Laissons tomber.
Elle se tourna vers les autres pour les appeler :
— Venez tous ! Le jeu de la vérité va commencer !
Il y eut des acclamations et quelques ronchonnements. Sarah
entraîna tout le monde vers la forêt qui s’étendait au-delà de
son jardin et les guida jusqu’à une petite clairière.
— Nous y serons plus tranquilles, expliqua-t-elle.
Le jeu s’avéra aussi pénible qu’Alex l’avait imaginé. Des trois
garçons, Arthur était le seul qui paraissait s’amuser. « C’est vrai
qu’il adore les trucs idiots de ce genre », pensa Alex avec un peu
d’envie. Heureusement, à peine plus d’une demi-heure plus
tard, on entendit madame Walker, la mère de Sarah, les appelait
pour qu’ils viennent partager le gâteau d’anniversaire.
— Quel dommage, dit ironiquement Alex. Juste au moment
où le jeu devenait intéressant !
Un instant plus tard, ils se retrouvèrent tous sur la terrasse
autour d’une table où était posé un superbe gâteau rose et blanc,
avec toutes ses bougie allumées.
Un grand couteau à la main, madame Walker regarda autour
d’elle, où est Sarah ?
Tous se dévisagèrent, puis se tournèrent en direction du
jardin.
— Il y a une minute, elle était encore avec nous dans la forêt,
dit Nina.
— Eh, Sarah ! cria Arthur en mettant ses mains en porte-voix
autour de sa bouche. La Terre appelle Sarah… La Terre appelle
Sarah… C’est l’heure du gâteau !…
Pas de réponse. Rien.
— Elle est sans doute dans la maison, suggéra Alex.
Madame Walker secoua la tête.
54
— Non, je l’aurais vue passer. Elle est peut-être encore dans
le bois.
— J’y vais, dit Arthur.
Il traversa le jardin en courant et disparut entre les arbres,
en criant à tue-tête le nom de Sarah-Quelques minutes plus
tard, il revint et fit signe qu’il ne l’avait pas trouvée.
Ils fouillèrent la maison, allèrent regarder dans la rue,
repartirent dans la forêt.
Rien.
Sarah demeurait introuvable. Elle avait disparu.
55
Chapitre 18
56
— Ouais, je sais, dit Alex en prenant l’appareil-photo pour le
poser sur ses genoux.
— Je suis le lieutenant Russel, se présenta le policier.
— Ouais, je sais, répéta Alex.
— Comment se fait-il que tu ne sois pas rentré chez toi,
comme les autres ?
— Cette histoire me rend malade, répondit Alex. Sarah est
une très bonne copine, vous comprenez ? De toute façon,
j’habite la maison d’à côté.
— Eh bien, tu ferais mieux d’y aller, maintenant, dit Russel
en se tournant vers la forêt, les sourcils froncés. Les recherches
peuvent encore durer longtemps. Nous n’avons toujours rien
trouvé.
— Je sais, murmura Alex en frottant machinalement
l’appareil-photo du bout des doigts.
« Et je sais que c’est à cause de cet appareil que Sarah a
disparu », pensa-t-il, complètement désemparé.
— Une minute avant de disparaître, elle était encore là, au
milieu de vous… et puis, d’un seul coup, plus personne, dit le
policier en scrutant le visage d’Alex comme s’il attendait une
explication de sa part.
— Exactement, approuva Alex. C’est plutôt bizarre. « Plus
bizarre encore que ce policier ne peut l’imaginer, pensa-t-il.
D’abord, elle a disparu sur la photo.
Et puis, elle a disparu pour de bon, dans la réalité. C’est cet
appareil qui en est responsable. Je ne sais pas comment. Mais
c’est bien lui. »
— Aurais-tu encore quelque chose à me dire ? l’interrogea
Russel, les mains sur les hanches. As-tu remarqué quelque
chose de particulier ? Quelque chose qui pourrait nous donner
un indice, qui pourrait nous aider ? Quelque chose que tu aurais
oublié de me dire auparavant ?
« Dois-je lui en parler ? se demanda Alex. Si je lui parle de
cet appareil, il voudra savoir où je me le suis procuré. Il faudra
lui expliquer notre expédition dans la maison Coffman. Et cela
risque de nous attirer des tas d’ennuis. Seulement voilà, Sarah
est introuvable.
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Elle a disparu. C’est tout de même plus important. Je ferais
mieux de tout lui raconter. »
Mais il hésitait encore. « Si je lui raconte tout, il ne me croira
pas. Et d’ailleurs est-ce que ça permettrait à coup sûr de
retrouver Sarah ? »
— Tu n’as pas l’air dans ton assiette, mon garçon, remarqua
Russel en s’accroupissant à côté de lui. Comment t’appelles-tu,
déjà ?
— Alex. Alex Banks.
— Tu as l’air bouleversé, Alex, dit doucement le policier.
Pourquoi ne me dis-tu pas ce qui te préoccupe, ce que tu as
derrière la tête ? Tu te sentirais beaucoup mieux.
Alex prit une profonde inspiration et leva les yeux vers la
terrasse. Madame Walker avait le visage enfoui dans ses mains.
Penché sur elle, son mari essayait de la réconforter.
— Eh bien, voilà… commença Alex.
— Je t’écoute, mon petit, l’encouragea Russel. Sais-tu où est
Sarah ?
— C’est cet appareil-photo, lâcha Alex, qui sentit aussitôt les
battements de son cœur s’accélérer. Cet appareil, eh bien, il a
quelque chose d’anormal.
— Que veux-tu dire ? interrogea calmement le policier.
— J’avais photographié Sarah. C’était avant, je venais juste
d’arriver. J’ai pris deux photos d’elle. Mais elle n’était visible sur
aucune de ces deux photos. Vous comprenez ?
Russel ferma les yeux, puis les rouvrit :
— Non, je ne comprends pas.
— Sarah était invisible sur les photos. Tout le reste y était,
mais pas elle. C’était comme si elle avait disparu. Et par la suite,
elle a disparu pour de vrai. Cet appareil, on dirait qu’il montre
ce qui va se passer… ou bien qu’il provoque des choses terribles.
Alex prit l’appareil et le tendit au policier. Mais celui-ci ne fit
pas mine de le prendre. Il observa fixement Alex, qui se sentait
de plus en plus mal à l’aise. Le regard du policier semblait
fouiller à l’intérieur de son crâne.
Alex prit peur. « Pourquoi me regarde-t-il de cette façon ?
Que va-t-il me faire ? »
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Chapitre 19
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— Okay, marmonna Alex.
« Quel idiot je fais ! se dit-il en allant chez lui. Je ne sais pas
comment j’ai pu penser que ce policier croirait à une histoire
aussi dingue ! »
Quelques minutes plus tard, il poussait la porte de derrière
de sa maison et pénétrait dans la cuisine.
— Il y a quelqu’un ? appela-t-il.
Pas de réponse.
Il sortit dans le vestibule qui menait au salon et appela
encore. Mais sans plus de succès. À cette heure-ci, William
travaillait. Et sa mère devait être allée voir son père à l’hôpital.
Alex se sentit désemparé à l’idée de se retrouver seul. Il
aurait bien voulu leur raconter ce qui était arrivé à Sarah. Il
avait besoin de leur parler.
Il monta l’escalier pour gagner sa chambre, l’appareil
toujours à la main.
En ouvrant sa porte, il resta un bref instant bouche bée, figé
par la stupeur. Puis il poussa un cri d’horreur.
Tout était sens dessus dessous. Ses livres étaient éparpillés
sur le sol. Les couvertures avaient été arrachées du lit. Les
tiroirs de la commode étaient ouverts et leur contenu répandu à
travers la pièce. La lampe de son bureau était renversée. Tous
ses vêtements avaient été sortis des placards et jetés un peu
partout.
Quelqu’un était venu fouiller sa chambre.
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Chapitre 21
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En se penchant à sa fenêtre, Alex regarda la terrasse. Le
gâteau était toujours sur la table, avec ses bougies consumées.
L’anniversaire d’un fantôme !
Alex frissonna.
— Sarah est vivante, dit-il à haute voix. Elle est vivante et on
va la retrouver !
Il savait maintenant ce qu’il avait à faire.
Il referma la fenêtre, sortit de sa chambre et dévala l’escalier
pour aller retrouver ses amis.
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Chapitre 22
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— Mais on risque de se faire prendre en allant le remettre,
protesta Michael.
— C’est vrai, ça, approuva Arthur. Imagine que l’Araignée
soit dans la maison Coffman et qu’il nous tombe dessus !…
— Mettez-vous à ma place ! s’écria Alex, exaspéré. Il sait où
j’habite. Il est venu chez moi, dans ma chambre ! Il veut
récupérer cet appareil et…
— Laissons-le ici, l’interrompit Arthur. Nous n’avons pas
besoin de retourner dans cette maison. Il finira bien par le
retrouver.
Il tendit le bras d’un geste rapide et saisit l’appareil. Alex tira
sur la courroie pour essayer de lui faire lâcher prise. Mais
Arthur tenait bon. Il déplaça légèrement ses doigts en tirant de
son côté.
Il y eut un déclic et un flash.
— Oh non ! cria Alex.
Un léger bourdonnement se fit entendre et une pellicule
sortit de l’appareil.
— Oh non ! répéta Alex en fixant d’un air horrifié la surface
opaque sur laquelle des formes colorées commençaient à faire
lentement leur apparition. C’est moi que tu as pris !
D’une main tremblante, il s’empara de la photo.
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Chapitre 23
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— Je le sais bien qu’il n’est pas à toi, répliqua Tom avec un
sourire sarcastique, puisqu’il m’appartient.
— Il faut que je le rende à son propriétaire, insista Alex en
s’efforçant de parler calmement, malgré le tremblement de sa
voix.
— Maintenant, ricana Tom, c’est moi, le propriétaire.
— Laisse-le donc prendre ce truc, chuchota Michael à
l’oreille d’Alex. Tu voulais t’en débarrasser, non ?
— Pas de cette façon, protesta Alex.
— T’as un problème, gros lard ? demanda Joe à Michael.
— Non, non, pas de problème, répondit Michael avec
empressement.
Eh, Joe, un petit sourire ! lança Tom en braquant l’appareil
vers son ami.
— Ne fais pas ça ! s’écria Arthur.
— Et pourquoi je le ferais pas ? C’est toi qui vas m’en
empêcher ?
— Écoutez, les gars, supplia Alex, il faut vraiment que je
rende cet appareil. Il n’est vraiment pas à moi et, de toute façon,
il ne marche pas.
— Ça, c’est vrai, renchérit Michael. Il est complètement
déglingué.
Ah oui ? dit Tom en ricanant. Eh bien, nous allons voir.
Il pointa de nouveau l’appareil vers Joe.
— Allez, un petit sourire, Joe ! lança-t-il.
« Non, se dit Alex, je ne peux pas les laisser faire ça. Il faut
que je ramène cet appareil dans la maison Coffman, que je le
rende à l’Araignée. »
Il bondit en avant et l’arracha des mains de Tom, sans que
celui-ci ait le temps de réagir.
— Allons-y, vite ! cria-t-il à Arthur et à Michael.
Les trois amis se mirent à courir à travers la pelouse du
terrain de sport, en direction de la rue. Le cœur battant à tout
rompre, Alex serrait l’appareil-photo contre lui, filant de toute
la vitesse dont il était capable.
« Il vont nous rattraper, pensa-t-il, le souffle court, en
approchant de la rue. Ils vont nous rattraper, nous réduire en
bouillie. Et ils vont reprendre l’appareil. C’est fichu ! »
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Alex et ses deux amis n’osèrent se retourner qu’une fois
parvenus de l’autre côté de la rue. Ils poussèrent alors un cri de
surprise.
Joe et Tom n’avaient pas bougé. Ils étaient toujours au
même endroit, sur le terrain de sport.
— On se reverra plus tard ! leur lança Joe.
— Ouais, plus tard, répéta Tom.
Et ils éclatèrent de rire, comme s’ils venaient de faire une
excellente plaisanterie.
— Dis donc, on s’est bien débrouillés ! haleta Michael.
— Oui, mais ils ont raison, dit Arthur en fronçant les
sourcils. Ils finiront tôt ou tard par nous tomber dessus.
— C’est du bluff, répliqua Alex. Ces types-là essaient juste de
nous faire peur !
— Ah oui ? s’écria Michael. Alors, pourquoi sommes-nous
partis aussi vite ?
— Uniquement pour ne pas arriver en retard à la maison,
plaisanta Arthur. D’ailleurs, il faut que je me dépêche, si je ne
veux pas avoir d’ennuis avec mes parents.
— Et l’appareil-photo ? protesta Alex.
— Il est trop tard maintenant, dit Michael en se passant
nerveusement une main dans les cheveux.
— C’est vrai, approuva Arthur. Nous en reparlerons demain.
— Alors, demain, vous viendrez avec moi ? demanda Alex.
— Euh… il faut que je file, dit Arthur en se gardant bien de
répondre.
— Moi, aussi déclara Michael qui évitait le regard d’Alex.
Le terrain de sport était à présent désert. Joe et Tom avaient
disparu, sans doute à la recherche d’autres victimes.
— À plus tard ! lança Arthur en s’éloignant.
Michael lui emboîta le pas et Alex partit de son côté. C’est
seulement en arrivant devant chez lui qu’Alex se souvint de la
photographie qu’il avait glissée dans la poche de son jean. Il
s’arrêta dans l’allée qui menait à la porte de la maison et sortit la
photo.
Le soleil commençait à disparaître derrière le garage. Alex
dut approcher le cliché de son visage pour bien le voir.
— Nom d’un chien ! C’est pas vrai ! s’écria-t-il.
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Chapitre 24
— C’est pas vrai ! répéta Alex à haute voix, les yeux fixés sur
la photo qu’il tenait d’une main légèrement tremblante.
Comment Sarah pouvait-elle être présente sur ce cliché,
puisque celui-ci n’avait été pris que quelques minutes
auparavant, là-bas sur le terrain de sport ? Pourtant, c’était bien
Sarah qui se tenait debout à côté d’Alex. On distinguait
nettement les contours géométriques du terrain de base-ball. Et
devant, au premier plan, c’était bien eux, côte à côte, Alex et
Sarah.
Tous deux avaient les yeux écarquillés, la bouche ouverte. Le
visage figé par une expression d’intense horreur, ils regardaient
une grande ombre qui s’avançait vers eux.
— Sarah ! s’écria Alex en regardant autour de lui. Tu es là ?
Tu m’entends ?
Silence. Il essaya de nouveau :
— Sarah ? Tu es là ?
— Alex ! appela une voix.
Alex sursauta violemment.
— Hein ? Quoi ? balbutia-t-il.
— Alex ! reprit la voix.
C’est alors seulement qu’il comprit que cette voix venait de
l’intérieur de la maison : c’était sa mère qui l’appelait.
— Je suis là, Maman, j’arrive, répondit-il en remettant la
photo dans sa poche.
Il se sentait un peu ridicule.
— Où étais-tu passé ? lui demanda sa mère quand il entra
dans la maison. J’étais inquiète. Je suis au courant pour Sarah.
— Excuse-moi, Maman, dit Alex. Je… j’aurais dû te laisser un
mot.
Il éprouvait une impression bizarre, une sorte de profond
malaise, où se mêlaient tristesse, angoisse et perplexité.
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En rentrant du collège deux jours plus tard, Alex monta
directement dans sa chambre. Il ne cessait d’aller et venir de la
porte à la fenêtre, comme un ours en cage.
Dehors, le ciel était couvert de nuages gris, l’atmosphère
était chaude et brumeuse. Il était seul à la maison. William était
chez son glacier, pour ses quelques heures de travail quotidien.
Et madame Banks était allée à l’hôpital chercher son mari,
qu’on avait enfin autorisé à rentrer chez lui.
Alex se réjouissait du retour de son père. Mais cela ne
l’empêchait pas d’être profondément déboussolé par tout ce qui
s’était passé depuis quelques jours. Et surtout, il avait peur. Très
peur.
Sarah n’avait toujours pas été retrouvée.
Les policiers n’y comprenaient rien. Selon leurs dernières
conclusions, il devait s’agir d’un enlèvement. Les parents de
Sarah vivaient dans l’angoisse et montaient la garde devant leur
téléphone, dans l’attente d’un appel des ravisseurs. Mais en
vain.
Il n’y avait pas le moindre indice, pas de trace. Rien. On ne
pouvait qu’attendre. Et espérer.
Plus le temps passait, plus Alex se sentait coupable. Il était
certain, lui, que Sarah n’avait pas été enlevée. Il savait que,
d’une manière ou d’une autre, l’appareil-photo était responsable
de sa disparition. Seulement, il ne pouvait en parler à personne.
Car personne ne le croirait. On le prendrait pour un fou.
Un appareil-photo est un objet inoffensif. Comment
imaginer qu’il puisse provoquer la chute de quelqu’un dans un
escalier, ou un accident de voiture ? Ou une disparition ?
Un appareil-photo ne peut que reproduire ce qu’il voit.
Alex s’arrêta devant la fenêtre, appuya son front contre la
vitre et regarda dans le jardin voisin.
Où est-ce que tu es, Sarah ? interrogea-t-il à haute voix,
fixant le cerisier devant lequel il l’avait photographiée.
L’appareil était toujours dans le compartiment secret de son
lit. Ni Arthur ni Michael n’avait accepté d’accompagner Alex
pour le rapporter dans la maison Coffman. D’ailleurs, il avait
finalement décidé de le garder encore un certain temps, au cas
70
où il aurait besoin de preuves. Au cas où il se déciderait à
confier ses appréhensions à quelqu’un.
Au cas où…
Ce qu’il craignait le plus, c’était que l’Araignée revienne, qu’il
revienne chez lui, dans sa chambre, pour récupérer l’appareil.
Une idée qui n’avait rien de rassurant.
Il s’éloigna de la fenêtre. Depuis deux jours, il avait passé là
beaucoup de temps, à regarder dans le jardin désert de Sarah et
à réfléchir.
Avec un soupir, il alla jusqu’au compartiment secret et sortit
deux des photographies qu’il y avait cachées avec l’appareil.
C’étaient les deux photos qui avaient été prises le samedi
précédent, le jour de l’anniversaire de Sarah. Il les examina
attentivement, dans l’espoir d’y découvrir un élément nouveau,
quelque chose qu’il n’aurait pas encore remarqué.
Mais il n’y avait rien de changé. Sur l’une comme sur l’autre,
c’était la même image, avec le cerisier, la pelouse ensoleillée. Et
l’absence de Sarah. Comme si la photo avait été prise à travers
elle.
Alex secoua la tête avec accablement.
Si seulement il n’avait pas mis les pieds dans la maison
Coffman.
Si seulement il n’avait pas dérobé cet appareil.
Si seulement il ne s’en était pas servi.
Si seulement… si seulement… si seulement…
Tout à coup, avant même de réaliser ce qu’il faisait, Alex
déchira les deux photos en petits morceaux qu’il laissa tomber à
ses pieds, sur le sol de sa chambre.
Après quoi, le cœur battant à tout rompre, il se jeta sur son
lit, à plat ventre, et ferma les yeux, en attendant que le sang
cesse de lui marteler les tempes et que sa respiration redevienne
normale, attendant surtout que ces sentiments d’angoisse et de
culpabilité disparaissent.
Deux heures plus tard, la sonnerie du téléphone le fit
sursauter.
C’était Sarah.
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Chapitre 25
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— Pour l’instant, je ne peux pas, dit Sarah. Demain, peut-
être. D’accord ? À bientôt, Alex.
Et elle raccrocha.
Alex en fit autant, mais resta immobile, les yeux fixés sur le
téléphone.
Sarah était donc revenue. Elle était revenue deux heures
auparavant.
Deux heures ?… Alex regarda le radio-réveil qui était posé à
côté du téléphone. Deux heures auparavant, très précisément, il
avait déchiré les deux photos sur lesquelles Sarah était invisible.
Tout à coup une foule d’idées se mirent à tourbillonner dans
sa tête, des idées qu’il avait du mal à saisir et à maîtriser.
Avait-il fait revenir Sarah en déchirant ces photos ? Cela
voulait-il dire que l’appareil avait provoqué sa disparition ? Que
l’appareil avait provoqué toutes ces choses terribles que
montraient ses photographies ? Alex réfléchit ainsi longuement,
le regard toujours fixé sur le téléphone. Il savait ce qu’il devait
faire. Il fallait d’abord qu’il parle à Sarah. Et puis, il fallait qu’il
aille rapporter cet appareil.
Sarah et Alex se retrouvèrent le lendemain après-midi sur le
terrain de sport. Le soleil brillait dans un ciel sans nuage. Une
dizaine de garçons de leur âge se disputaient un ballon de
football sur la pelouse.
— À première vue, on dirait que c’est toi ! lança Alex à Sarah
en la voyant arriver.
Il lui pinça le bras et ajouta :
— Pas de doute, c’est bien toi. Comment te sens-tu ?
Ça va, dit-elle sans sourire, en se frottant le bras. Je suis
seulement un peu fatiguée. Pendant des heures, les policiers
n’ont pas arrêté de me poser des tas de questions. Et quand ils
se sont enfin décidés à me laisser tranquille, mon père et ma
mère se sont mis à m’interroger à leur tour.
— Désolé de t’embêter moi aussi, dit Alex en regardant ses
chaussures.
— On dirait que mes parents pensent que c’est plus ou moins
de ma faute si j’ai disparu, reprit Sarah en secouant la tête.
— C’est de la faute de l’appareil-photo, murmura Alex en
levant les yeux sur elle.
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Sarah haussa les épaules :
— Peut-être. Je ne sais pas trop quoi penser.
Il lui montra la photo où ils étaient tous deux côte à côte sur
le terrain de sport, fixant d’un air effrayé une grande ombre qui
s’avançait vers eux.
— Quelle horreur ! s’écria Sarah en se penchant pour mieux
voir.
— Je veux rapporter cet appareil dans la maison Coffman, dit
Alex d’un ton résolu. Je peux aller le chercher tout de suite chez
moi. Tu veux bien m’aider ? Tu veux bien venir avec moi ?
Sarah s’apprêtait à répondre, mais soudain, elle se figea sur
place. Glissant silencieusement sur la pelouse, une grande
ombre s’approchait d’eux. Presque aussitôt, ils virent l’homme
qui projetait cette ombre, un homme entièrement vêtu de noir,
qui s’avançait dans leur direction sur ses longues jambes, des
jambes maigres.
L’Araignée !
Paralysé par la peur, Alex agrippa le bras de Sarah.
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— Oui, je vous remercie, réussit à prononcer Alex, qui avait
du mal à reprendre son souffle.
— J’ai déjà vu ce type rôder par ici, dit l’homme, les yeux
fixés sur la haie derrière laquelle l’Araignée avait disparu. Je
n’aurais jamais cru qu’il pouvait être dangereux. Vous voulez
que j’appelle la police ?
— Non, ce n’est pas la peine, répondit Alex.
« Dès que je lui aurai rendu son appareil-photo, pensa-t-il, il
cessera de nous courir après. »
— Comme vous voulez. Mais soyez prudents, conseilla
l’homme. Je peux vous déposer quelque part ?
— Non, ça ira, répondit Alex. Je vous remercie beaucoup.
Jérémie Bretton les salua, puis démarra en trombe dans un
crissement de pneus.
— Nous l’avons échappé belle, dit Sarah. Pourquoi nous
poursuivait-il ?
— Il devait croire que j’avais son appareil sur moi et il voulait
le récupérer, répondit Alex. Si tu veux bien m’aider, retrouvons-
nous demain à trois heures devant la maison Coffman.
D’accord ?
Sarah le dévisagea sans répondre, l’air pensif, préoccupé.
— Nous serons en danger tous les quatre aussi longtemps
que nous garderons cet appareil de malheur ! insista Alex.
— Eh bien, d’accord, dit Sarah en hochant la tête. À demain.
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Ils firent le tour de la maison et allèrent s’agenouiller devant
l’une des fenêtres situées au pied du mur. La vitre était couverte
de poussière et le ciel s’assombrissait de plus en plus. Mais ils
distinguèrent nettement la table en contre-plaqué, et l’armoire,
dont les portes étaient toujours grandes ouvertes.
— Il n’a pas l’air d’être là, chuchota Alex. Allons-y.
— Tu… t’en es bien sûr ? balbutia Sarah.
Elle voulait se montrer courageuse. Mais la pensée de se
faire surprendre la terrifiait.
« Michael et Arthur sont des trouillards, se dit-elle. Mais ils
n’ont pas forcément tort. »
Elle avait hâte que tout cela soit terminé une fois pour
toutes.
Un instant plus tard, Alex et Sarah franchissaient le seuil de
la porte d’entrée. Ils firent quelques pas dans l’obscurité, puis
s’immobilisèrent. Ils tendirent l’oreille.
Soudain, il y eut derrière eux un bruit assourdissant qui les
fit violemment sursauter.
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illumina brièvement les murs. La vieille maison gémissait
comme pour protester contre les assauts de l’orage.
— Tu as entendu ? dit Sarah en s’immobilisant au milieu de
la pièce. On aurait dit des pas.
— Mais non, c’est seulement les bruits de la maison. Le léger
tremblement de sa voix révélait pourtant que lui-même n’était
pas très rassuré. Il s’arrêta pour écouter.
Boum. Boum. Boum.
Quelque part sur la façade de la maison, un volet continuait
de battre en cadence.
— Où est-ce que tu l’as trouvé, cet appareil ? demanda Sarah
en suivant Alex qui se dirigeait vers le fond de la pièce.
— C’est ici, dit-il en s’arrêtant devant l’établi. Quand j’ai
voulu desserrer l’étau, une petite porte s’est ouverte. C’est une
sorte de placard secret. C’est là qu’était caché l’appareil.
Il pesa sur la manivelle de l’étau, qui bascula en grinçant.
Et, comme la fois précédente, le volet du petit placard
encastré dans le mur s’ouvrit aussitôt.
— Ça marche, chuchota-t-il en adressant un grand sourire à
Sarah.
Il déposa l’appareil-photo dans le placard et s’empressa de
refermer le volet avec un soupir de soulagement.
Il se sentit immédiatement beaucoup mieux, beaucoup plus
léger, comme s’il venait de se débarrasser d’un grand poids.
La maison résonnait de gémissements et de craquements.
Mais maintenant, Alex ne s’en souciait plus. Un autre éclair,
plus violent celui-là, illumina les murs comme un flash.
— Allez, on s’en va ! chuchota-t-il.
Il se dirigea derrière la chaudière, vers le second escalier qui
leur avait permis de s’échapper la première fois. Après avoir
grimpé quelques marches, il s’arrêta en jurant :
— Mince ! La porte est condamnée.
Deux planches en bois étaient clouées sur les battants,
empêchant toute sortie.
— Ça ne fait rien ! dit Sarah. Viens, on reprend l’autre !
Ils réempruntèrent l’escalier principal, Alex derrière Sarah,
lorsque, soudain, l’Araignée leur bloqua le passage.
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Il les fit reculer jusqu’à l’établi, au fond de la pièce. Arrivé là,
il referma une grande main aux doigts décharnés sur le levier de
l’étau, qu’il fit basculer d’un mouvement rapide. Le volet
s’ouvrit. Il sortit l’appareil et l’examina.
— Vous n’auriez pas dû le prendre, articula-t-il lentement.
— Nous le regrettons, excusez-nous, dit Sarah.
— Nous pouvons partir maintenant ? demanda Alex en
faisant un pas en direction de l’escalier.
— Ce n’est pas un appareil-photo ordinaire, reprit L’Araignée
en les fixant de ses petits yeux brillants.
— Je sais, oui, laissa échapper Alex. Il fait des photos qui…
— Quoi ? coupa l’Araignée d’une voix dure. Vous avez pris
des photos avec ?
— Seulement quelques-unes, balbutia Alex en se disant qu’il
aurait mieux fait de se taire. Elles n’ont rien donné de bon.
Vraiment rien…
— Vous savez donc ce qu’il a de spécial, dit l’Araignée en se
déplaçant rapidement jusqu’au centre de la pièce.
— Il doit être simplement déréglé, mentit Alex en enfonçant
ses mains dans les poches de son jean pour se donner une
contenance.
— Non, il n’est pas déréglé. Il est maléfique. L’Araignée avait
prononcé ces étranges paroles d’une voix sourde, sans quitter
Alex et Sarah des yeux. D’un geste de la main il désigna la table :
— Asseyez-vous là.
Sarah et Alex échangèrent un rapide regard. Puis, ils
obéirent et allèrent s’asseoir sur le rebord du panneau de
contre-plaqué, les muscles tendus, les yeux fixés sur l’escalier,
dans l’espoir de sortir par là.
— Cet appareil est maléfique, répéta l’Araignée, à cause de
moi.
— Vous êtes un inventeur ? demanda Alex en jetant un coup
d’œil à Sarah, qui tortillait nerveusement une mèche de ses
cheveux noirs.
— Je suis un savant, répondit l’Araignée. Ou plutôt, j’étais un
savant. Je m’appelle Herder, le docteur Franck Herder. Pour
mes recherches expérimentales, j’avais un associé. C’est lui qui a
inventé cet appareil génial, qui, à l’origine, prenait des photos
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de l’avenir. Cela aurait dû lui permettre de faire fortune. Je dis
bien aurait dû…
Il s’interrompit un instant, l’air songeur.
— Que lui est-il arrivé ? demanda Sarah. Il est mort ? Le
Dr Herder ricana.
— Non. Je lui ai volé son invention. J’ai volé l’appareil et tous
ses plans. Je n’avais aucun scrupule, voyez-vous. J’étais jeune et
avide d’argent. Tellement avide d’argent ! Voler pour faire
fortune, cela ne m’embarrassait pas.
Il s’interrompit de nouveau en les dévisageant, comme s’il
s’attendait à une réaction de leur part. Mais comme Alex et
Sarah demeuraient silencieux, il poursuivit son récit.
— Mon associé, bien évidemment, ne s’attendait pas à ce que
je lui vole cet appareil. Je l’ai eu par surprise !
Malheureusement, à partir de ce moment, c’est moi qui ai eu
des surprises. Car, voyez-vous, mon associé était encore plus
malfaisant que moi, beaucoup plus malfaisant.
Le Dr Herder eut une brève quinte de toux et se mit à faire
les cent pas devant Alex et Sarah. Quand il reprit la parole, ce
fut avec lenteur, l’air concentré, comme s’il revivait cette
histoire pour la première fois depuis bien longtemps.
— Mon associé s’intéressait à la magie noire. À vrai dire, il
faisait même mieux que de s’y intéresser : il y était passé maître.
Comme il ne pouvait plus profiter de l’appareil que je lui avais
volé, eh bien il a voulu se venger. Il lui a donc jeté un sort. À
partir de ce jour, l’appareil ne s’est plus contenté de dévoiler
l’avenir. Désormais, il le provoquait… et toujours de façon
désastreuse.
Alex ne put s’empêcher de frissonner.
— Des gens sont morts à cause de cet appareil, reprit le
Dr Herder avec un profond soupir. Des gens très proches de
moi. J’ai tout perdu à cause de lui, mon travail, ma famille, tout.
C’est ainsi que je me suis rendu compte de son pouvoir
maléfique. Et j’ai encore découvert autre chose, quelque chose
d’effrayant : cet appareil ne peut pas être détruit.
Il toussa et se racla bruyamment la gorge pour s’éclaircir la
voix.
83
— Je me suis alors juré de garder le secret sur cet appareil et
de me débrouiller pour lui enlever son pouvoir maléfique. Je
n’ai pas encore réussi mais je suis déterminé à ce qu’il reste avec
moi jusqu’à ce que j’apprenne à le contrôler.
Il cessa de parler, figé devant Alex et Sarah qu’il regardait
sans les voir, comme perdu dans ses pensées.
Alex se remit rapidement debout et fit signe à Sarah d’en
faire autant.
— Bon, eh bien… euh… je crois qu’il est temps pour nous de
rentrer, dit-il en faisant un pas en direction de l’escalier. On
regrette beaucoup de vous avoir causé des ennuis.
— Non ! s’écria le Dr Herder en se déplaçant rapidement de
façon à leur barrer le passage. Je ne peux pas vous laisser partir.
Vous en savez trop.
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Chapitre 30
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Le Dr Herder se déplaça soudain avec une surprenante
rapidité. Tenant l’appareil d’une main, de l’autre il empoigna
Alex par l’épaule.
— Non ! hurla Alex. Laissez-moi !
— Fichez-lui la paix ! cria Sarah.
Tout à coup, elle réalisa que le Dr Herder avait les deux
mains occupées. « C’est peut-être ma seule chance », pensa-t-
elle. Elle prit une profonde inspiration et bondit en avant.
Le Dr Herder poussa un cri de surprise quand Sarah réussit
à lui arracher l’appareil en tirant de toutes ses forces.
Il lâcha l’épaule d’Alex pour tenter de récupérer son bien.
Sans attendre que le vieil homme ait le temps de réagir
davantage, Sarah leva l’appareil à hauteur de ses yeux et le
braqua sur lui.
— Non ! hurla-t-il. Ne faites surtout pas ça !
Le visage déformé par une expression horrifiée, il se jeta sur
elle.
Il y eut une bousculade et soudain…
FLASH !
L’obscurité qui s’était installée dans la pièce fut déchirée par
un éclair provenant de l’appareil. Sarah hurla en direction
d’Alex :
— Vite, on se sauve !
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Chapitre 31
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Les yeux exorbités, la bouche ouverte en une expression
d’intense terreur, il semblait les regarder fixement. Mais il ne
pouvait plus les voir.
Le Dr Herder était mort.
— Que… qu’est-ce qui s’est passé ? balbutia Sarah en se
détournant pour ne plus voir cet horrible visage, cette
expression torturée.
— Je crois qu’il est mort de peur, répondit Alex d’une voix
sourde, en frissonnant des pieds à la tête.
— Hein ? De peur ?
— Il savait que cet appareil maléfique provoque des
catastrophes. Alors, quand il a compris qu’il avait été pris en
photo, eh bien je pense qu’il a été terrorisé… terrorisé au point
d’en mourir.
— Je voulais seulement détourner son attention, s’écria
Sarah. Je voulais seulement nous donner une chance de nous
échapper. Jamais je n’aurais cru que…
— La photo ! l’interrompit Alex. Il faut voir ce qu’il y a sur la
photo.
Sarah retourna l’appareil. La photo s’y trouvait encore, à
demi engagée hors de la fente. Alex la sortit complètement,
d’une main tremblante. Tous deux se penchèrent pour
l’examiner.
— Eh bien, ça alors ! s’exclama Alex.
La photo montrait le Dr Herder étendu sur le dos, les yeux
exorbités, la bouche ouverte en une expression d’intense
terreur.
L’appareil avait fait une nouvelle victime. Une victime qui ne
s’en relèverait pas, cette fois. Une victime définitive.
— Qu’allons-nous faire ? demanda Sarah d’une voix
tremblante.
— D’abord, il faut remettre l’appareil à sa place, dit Alex.
Il le prit des mains de Sarah et alla le déposer dans le petit
placard encastré dans le mur. Quand le volet se iut refermé, il
s’assura que le levier de l’étau était bien remis en place et
poussa un soupir de soulagement. Il se sentait beaucoup mieux
à l’idée de s’être enfin débarrassé de cet appareil.
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— Maintenant, on rentre chez nous et on appelle la police,
dit-il.
Deux jours plus tard, par un bel après-midi ensoleillé, les
quatre amis arrêtèrent leurs bicyclettes au bord du trottoir
devant la pelouse broussailleuse de la maison Coffman. Même
en plein jour, les grands chênes qui entouraient la vieille bâtisse
la maintenaient dans l’ombre.
— Alors, vous n’avez pas parlé à la police de l’appareil-
photo ? demanda Arthur, les yeux levés vers la fenêtre de la
façade par laquelle ils étaient entrés la première fois.
— Non. Ils ne nous auraient pas crus, répondit Alex. Et puis,
il faut que cet appareil reste définitivement dans sa cachette.
Définitivement ! J’espère que personne ne le découvrira.
— On a simplement raconté à la police qu’on était entrés
dans cette maison pour nous mettre à l’abri de la pluie, ajouta
Sarah. Et qu’on a trouvé le corps dans la pièce du sous-sol.
— De quoi il est mort, l’Araignée ? demanda Michael, les
yeux fixés sur la maison.
— Pour la police, il s’agit d’un arrêt cardiaque, répondit Alex.
Mais nous, nous savons quelle est la véritable cause de sa mort.
— Je n’arrive toujours pas à croire qu’un vieil appareil-photo
puisse être aussi dangereux, soupira Arthur.
— Eh bien moi, j’y crois, répliqua Alex. J’en suis même
convaincu.
— Partons d’ici, intervint Michael en faisant faire demi-tour
à son vélo. Cet endroit me donne la chair de poule.
Il se redressa sur son guidon pour appuyer sur les pédales et
s’éloigna, bientôt suivi par les trois autres. À peine venaient-ils
de disparaître au tournant de la rue que deux silhouettes
sortirent de la maison Coffman, par la porte de derrière. Joe
Chaland et Tom Ward coururent à travers les hautes herbes et
ne s’arrêtèrent qu’en arrivant sur le trottoir.
— Ces crétins sont vraiment nuls ! ricana Joe. L’autre soir, ils
ne nous ont même pas vus ! Ils ne se sont pas rendu compte
qu’on les observait par les fenêtres du sous-sol.
— Ouais, vraiment nuls ! s’esclaffa Tom.
— Quand je pense qu’ils s’imaginaient pouvoir nous cacher
cet appareil ! reprit Joe.
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Il tourna et retourna l’appareil dans tous les sens pour
l’examiner.
— Prends-moi en photo, demanda Tom. Allez, vas-y.
Il faut l’essayer.
— D’accord, dit Joe en approchant le viseur de ses yeux. Un
petit sourire !
Un déclic. Un flash. Un léger bourdonnement.
Joe retira la pellicule qui venait de faire son apparition. Et
les deux garçons se penchèrent sur les formes et les couleurs qui
se développaient peu à peu, impatients de savoir ce qui allait en
sortir.
FIN
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