0% ont trouvé ce document utile (0 vote)
18 vues18 pages

Travail Domestique Et Production Dun Style de Vie

L'article examine la répartition inégale du travail domestique entre les femmes au foyer de classes supérieures en France, qui continuent de réaliser la majorité des tâches malgré leur capital économique. Bien que ces femmes aient la possibilité de déléguer certaines tâches, leur rôle est souvent perçu comme central dans la gestion du foyer, renforçant ainsi les stéréotypes de genre. L'étude met en lumière les dynamiques de pouvoir au sein des ménages et souligne que même dans des contextes de classe supérieure, les inégalités de genre persistent.

Transféré par

Sanaa Economist
Copyright
© © All Rights Reserved
Nous prenons très au sérieux les droits relatifs au contenu. Si vous pensez qu’il s’agit de votre contenu, signalez une atteinte au droit d’auteur ici.
Formats disponibles
Téléchargez aux formats PDF, TXT ou lisez en ligne sur Scribd
0% ont trouvé ce document utile (0 vote)
18 vues18 pages

Travail Domestique Et Production Dun Style de Vie

L'article examine la répartition inégale du travail domestique entre les femmes au foyer de classes supérieures en France, qui continuent de réaliser la majorité des tâches malgré leur capital économique. Bien que ces femmes aient la possibilité de déléguer certaines tâches, leur rôle est souvent perçu comme central dans la gestion du foyer, renforçant ainsi les stéréotypes de genre. L'étude met en lumière les dynamiques de pouvoir au sein des ménages et souligne que même dans des contextes de classe supérieure, les inégalités de genre persistent.

Transféré par

Sanaa Economist
Copyright
© © All Rights Reserved
Nous prenons très au sérieux les droits relatifs au contenu. Si vous pensez qu’il s’agit de votre contenu, signalez une atteinte au droit d’auteur ici.
Formats disponibles
Téléchargez aux formats PDF, TXT ou lisez en ligne sur Scribd
Vous êtes sur la page 1/ 18

TRAVAIL DOMESTIQUE

ET PRODUCTION D’UN
STYLE DE VIE
LES FEMMES AU FOYER
DE CLASSES SUPÉRIEURES

Lorraine Bozouls

M
algré la progression du taux d’activité des
femmes en France et de leur nombre d’heures
passées à exercer une activité rémunérée
[Maruani, 2017], la répartition des tâches mé-
nagères et du soin porté aux enfants reste très inégalitaire au
sein des ménages hétérosexuels, où les femmes réalisent en-
core deux tiers du travail domestique [Champagne, Pailhé et
Solaz, 2015]. Cette répartition est encore plus asymétrique si
on restreint au « noyau dur » des tâches domestiques les plus
pénibles et répétitives [Puech, 2005], illustrant la prégnance
de la division sexuée du travail entre hommes et femmes
[Kergoat, 2005]. Elle est a fortiori renforcée dans le cas des
ménages où la femme est au foyer, celle-ci étant alors sou-
vent considérée comme exclusivement en charge des tâches
domestiques [Collectif Rosa Bonheur, 2017 ; Allègre et al.,
2015].
Outre le statut d’activité, la position sociale des membres
du ménage influence la répartition du travail domes-
tique – et les déclarations à son sujet. Il est généralement
établi que les ménages de classes moyennes et supérieures
remettent davantage en question la division sexuée des

doi : 10.3917/tgs.046.0097 Travail, genre et sociétés n° 46 – Novembre 2021  97


Lorraine Bozouls

tâches domestiques et déclarent une répartition plus égali-


taire que ceux de classes populaires [Cartier, Letrait et Sorin,
2018 ; Lambert, 2016]. Le peu de travaux existants sur les
classes supérieures, leur monde privé et leurs arrangements
conjugaux, favorise l’idée selon laquelle il s’y développe de
bonnes pratiques en matière de travail domestique et d’éga-
lité au sein des familles. Pourtant, les travaux sur le monde
privé de ces ménages laissent transparaître la prégnance des
rôles de genre au sujet notamment du suivi de l’éducation
des enfants [Gombert, 2008 ; Van Zanten, 2001] et du travail
financier [Herlin-Giret, 2019], ou encore la force des rapports
de pouvoir au sein des couples au moment de négocier les
divorces [Bessière et Gollac, 2020 ; Biland et Mille, 2017].
Au-delà d’une partition en classes sociales, il est nécessaire de
raisonner en fractions de classe afin de saisir les variations de
prise en charge du travail domestique. L’« ethos égalitaire »
cher aux classes moyennes [Clair, 2011] et aux groupes da-
vantage dotés en capital culturel [Bidou-Zachariasen, 1984]
se retrouve-t-il chez les fractions des classes supérieures da-
vantage dotées en capital économique et situées à droite de
l’espace social bourdieusien ?
À la suite des travaux féministes matérialistes [Delphy,
1983], les activités familiales et domestiques sont analysées
ici comme du travail. Ce travail domestique se distingue par
l’absence de contreparties financières et par le fait qu’une
partie importante est invisible – notamment les activités de
care – et donc symboliquement peu valorisante. Les situa-
tions des femmes au foyer grossissent les logiques genrées
puisque les ménages concernés poussent à son paroxysme
la division sexuée du travail qui prévaut dans la majorité
des couples. C’est pourquoi les femmes au foyer sont pour
Christine Delphy « des situations exemplaires de certains
aspects de l’oppression commune » [Delphy, 1983] que su-
bissent les femmes. Cet article s’intéresse à la nature et à la
répartition de ce travail en regardant ce que font les femmes
au foyer de classes supérieures et comment leurs positions
de genre et de classe s’articulent pour forger leur quotidien.
Le travail domestique de ces femmes est mis en perspec-
tive avec celui des femmes au foyer de classes populaires
[Collectif Rosa Bonheur, 2017]. Un principe structurant de
différenciation entre ces femmes repose sur la possibilité
offerte par l’aisance économique de délégation de certaines
tâches domestiques. La ligne de partage entre ce qui est ou
non délégué produit des différences dans le quotidien et les
contraintes de ces femmes, mais aussi dans leurs sources de
valorisation et leurs modalités de participation au statut so-
cial du ménage. En détaillant le rapport de ces femmes au
travail domestique, on éclaire des situations asymétriques
peu connues, qui renseignent plus largement sur l’articula-
tion des rapports sociaux de genre et de classe.

98  Travail, genre et sociétés n° 46 – Novembre 2021


Travail domestique et production d’un style de vie

Cet article s’appuie sur l’enquête de terrain réalisée pour


ma thèse, composée d’entretiens avec des propriétaires de
maisons situées dans les quartiers les plus aisés de deux
communes de la proche banlieue parisienne (trente à Rueil-
Malmaison et trente à Saint-Maur-des-Fossés1). Les ménages
1
Les recommandations
enquêtés disposent tous d’un important capital économique, ont été centrales dans
la progression de cette
cristallisé dans des logements de grande valeur, des résidences enquête souvent perçue
secondaires, et parfois des biens immobiliers supplémentaires. comme « intrusive » par
Plus des deux tiers d’entre eux ont un patrimoine immobi- les enquêté·e·s [Bozouls,
lier estimé supérieur à un million d’euros et font donc partie à paraître a].
des 3 % des ménages les plus dotés de France. Les hommes
actifs sont des hauts cadres du secteur privé, des professions
libérales ou encore des chefs d’entreprise. Leurs conjointes
sont en majorité femmes au foyer ou en emploi réduit, tra-
vaillant à domicile et/ou à temps partiel. La majorité des en-
tretiens ont été réalisés avec elles2. La majorité des ménages a
2
Six entretiens ont été
au moins trois enfants (35 sur 59), dont dix ont entre quatre réalisés avec un couple,
quarante avec une
et six enfants. La plupart des enquêté·e·s ont grandi dans des femme seule et quatorze
ménages aisés, propriétaires d’au moins une maison, dont le avec un homme seul.
père était également cadre, ingénieur, médecin ou encore chef
d’entreprise, et la mère souvent femme au foyer. La conjugai-
son entre les positions professionnelles des hommes dans des
postes à responsabilités du secteur privé et la plus forte dota-
tion en capital économique que culturel3 m’amène à qualifier
3
Les enquêté·e·s
ces ménages de « pôle privé » des classes supérieures. ont notamment des
capitaux scolaires
Il s’agira tout d’abord de détailler la répartition très inéga- hétérogènes [Bozouls,
litaire du travail domestique à l’œuvre dans les ménages en- 2020]. Les plus doté·e·s
quêtés. Nous montrerons ensuite que les femmes participent d’entre elles/eux sont
au positionnement social du ménage par la prise en charge diplômé·e·s de grandes
écoles de commerce
du travail domestique, notamment d’éducation, de consom- ou d’ingénieur, mais
mation et d’entretien du capital social, essentiels à la produc- certain·e·s ont fait des
tion d’un style de vie ancré dans les classes supérieures. formations courtes
de type Brevet de
technicien supérieur
DES FEMMES DE CLASSES SUPÉRIEURES (bts) voire n’ont pas
ASSIGNÉES À L’ESPACE DOMESTIQUE le bac. La très grande
majorité des enfants
majeurs ont fait des
De nombreuses femmes enquêtées sont au foyer ou en écoles privées post-
emploi réduit. Cette première partie précise leur situation bac de commerce ou
et analyse les effets de ces configurations conjugales sur la d’ingénieur.
répartition du travail domestique. Elle montre aussi com-
ment la présence extensive des femmes au domicile les
rend intégralement responsables du travail domestique,
bien qu’elles puissent en partie le déléguer grâce au capital
économique.

Le halo des femmes au foyer


L’analyse des professions des membres des ménages en-
quêtés met en lumière des situations professionnelles très
contrastées. Les positions professionnelles d’encadrement

Travail, genre et sociétés n° 46 – Novembre 2021  99


Lorraine Bozouls

des hommes s’accompagnent fréquemment du retrait de


nombreuses femmes des emplois les plus qualifiés. La pré-
sence beaucoup plus forte de femmes que d’hommes parmi
les professions intermédiaires, les personnes « inactives4 »
4
Le terme d’inactivité
sera parfois utilisé ou celles travaillant à temps partiel témoigne du caractère se-
pour des raisons de
lisibilité mais placé
condaire de leur emploi vis-à-vis de celui de leurs conjoints.
entre guillemets pour Ainsi, au moment de l’enquête, plus d’un tiers des femmes
marquer la distance (21 sur 59) sont au foyer, auxquelles s’ajoutent douze autres
vis-à-vis de son sens dans un « emploi réduit » – comme indépendante à domi-
premier que cet article
cherche précisément à
cile (consultante, agente immobilier), à temps partiel et/ou
déconstruire. à des postes d’exécution dans l’entreprise de leur mari. Neuf
femmes sont cadres ou exercent une profession libérale, six
appartiennent aux professions intermédiaires et onze sont
retraitées (quatre anciennes cadres, quatre anciennes profes-
sions intermédiaires et trois anciennement en emploi réduit).
Par leur présence extensive au domicile et leur éloignement
d’emplois rémunérateurs, les femmes au foyer, en emploi
réduit ou retraitées ayant été en emploi réduit, majoritaires
dans le corpus d’enquêtées (36 sur 59), constituent ce que
l’on peut appeler le « halo des femmes au foyer ».
La position de ces femmes doit être lue de façon dyna-
mique. Une partie des femmes au foyer ou en activité réduite
au moment de l’enquête ont occupé des postes d’encadre-
ment avant de mettre en suspens leur carrière pour s’occuper
de leurs enfants. Les femmes ont de manière générale connu
des carrières plus courtes que celles des hommes : elles sont
parties à la retraite précocement5, ont débuté tardivement
5
Sur les quatre
retraitées cadres, deux leur activité ou ont connu une coupure de plusieurs années
ont pris leur retraite
entre 45 et 49 ans.
pour leurs enfants. Par ailleurs, il est intéressant de noter que
j’ai davantage rencontré les hommes des ménages biactifs et
que j’ai donc fait peu d’entretiens avec des femmes cadres ou
professions libérales (trois sur les neuf du corpus). Cette si-
tuation peut s’expliquer par la difficulté de ces femmes à dé-
gager du temps libre pour un entretien en raison de la charge
que constitue leur deuxième journée de travail [Hochschild
et Machung, 2012].
La structure genrée des professions des ménages en-
quêtés montre donc une forte asymétrie, qui se traduit par
une hypergamie féminine6 dans l’écrasante majorité des cas
6
« L’hypergamie
féminine […] décrit la (51 sur 57) et aucun cas d’hypogamie féminine. La compo-
situation d’un couple
hétérosexuel au sein
sition des couples fait même apparaître des situations ré-
duquel la position currentes, comme les ménages associant un homme cadre
sociale de la femme dirigeant ou chef d’entreprise et une femme au foyer ou en
est inférieure à celle de activité réduite (18 cas), ou un homme cadre ou profession
son conjoint (mise en
couple « vers le haut »),
libérale avec une femme des professions intermédiaires
du point de vue d’une (11 cas). L’importance des mariages hétérogames du point
dimension particulière » de vue de la profession est aussi visible à l’échelle nationale
[Bouchet-Valat, 2019, dans les classes supérieures [Bouchet-Valat, 2019] et néces-
p. 8].
site d’articuler la position sociale des individus à celle du
ménage [Cayouette-Remblière et Ichou, 2019].

100  Travail, genre et sociétés n° 46 – Novembre 2021


Travail domestique et production d’un style de vie

Dans de nombreux groupes sociaux, l’activité des femmes


est un ressort de l’appartenance de classe du ménage. C’est le
cas dans les espaces pavillonnaires regroupant des fractions
stables des classes populaires et petites classes moyennes, où
la biactivité des ménages les plus dotés constitue un « enjeu
statutaire » et un « signe de leur appartenance aux classes
moyennes » [Lambert, 2016]. Dans les espaces de banlieue
résidentielle aisée étudiés, l’« inactivité » des femmes peut
au contraire devenir un attribut de la richesse et de l’appar-
tenance aux classes supérieures. Rachel Sherman explique
ainsi que les hommes des ménages aisés new-yorkais qu’elle
interroge « désirent [parfois] le statut d’avoir une femme
inactive » (« desire the status of having a nonworking wife »)
[Sherman, 2017]. L’appartenance religieuse joue aussi un
rôle sur le statut d’activité des femmes : étroitement imbri-
quée aux dispositions bourgeoises, elle renforce l’assignation
des femmes au domestique [Davidoff et Hall, 2014 ; Le Wita,
1988]. Sur les soixante ménages interrogés, un peu moins
de la moitié se déclarent croyants et un quart sont prati-
quants – dans la quasi totalité des cas ils sont catholiques. La
prévalence des familles nombreuses et des femmes au foyer
est plus forte dans ces ménages [Bozouls, à paraître b].
Les emplois des femmes sont enfin liés à ceux des hommes
à plus d’un titre. Tout d’abord, les emplois des femmes sont
d’autant plus secondaires que ceux des hommes sont forte-
ment rémunérés et rendent les ménages moins dépendants
du salaire féminin. De plus, les hauts cadres du secteur pri-
vé rencontrés ont souvent connu une période d’« expatria-
tion » entraînant un déplacement contraint pour l’ensemble
de la famille et interrompant les carrières professionnelles
de leurs conjointes [Cosquer, 2020]. Enfin, les postes à res-
ponsabilités occupés par les hommes impliquent souvent
des horaires de travail extensifs, à l’image de l’allongement
de la durée de travail de l’ensemble des classes supérieures
[Chenu et Herpin, 2002]. Ils amènent également les hommes
à se déplacer régulièrement en France ou à l’étranger, en
particulier pour les cadres supérieurs et dirigeants du sec-
teur privé. Les femmes doivent donc d’autant plus prendre
en charge le travail domestique que les horaires extensifs
et les déplacements des hommes réduisent leur temps de
présence au domicile et leur investissement domestique et
éducatif.
En entretien, les femmes interrogées n’hésitent pas à
mettre en scène l’investissement professionnel de leur
mari – qui justifie la position dominante du ménage – même
s’il fait du père une figure absente du foyer. Béatrice Cartier7 7
Afin de garantir
(47 ans, femme au foyer, mariée à un avocat, 4 enfants) té- l’anonymat des
moigne ainsi du faible investissement parental de son mari : enquêté·e·s, les noms
et prénoms ont été
« Il travaille 70 heures par semaine. Les enfants le voient pas quoi. Je modifiés.
vous dis ce matin il est parti à 6h30 et il rentre le soir vers 22h-23h. Du

Travail, genre et sociétés n° 46 – Novembre 2021  101


Lorraine Bozouls

lundi au vendredi et le samedi dimanche il travaille à la maison. Il est


souvent au téléphone, avec peu de vacances. ».
L’exemple le plus frappant de l’absence des hommes du
domicile est celui de Nadine Trajin (57 ans, retraitée profes-
seure du secondaire, mariée à un cadre dirigeant, 4 enfants)
qui a acheté avec son mari un appartement près du lieu de
travail de ce dernier, afin qu’il puisse y habiter durant la
semaine et lui éviter de faire les déplacements de manière
quotidienne. Cette figure absente du père relève souvent
de l’évidence pour l’ensemble de la famille et n’est pas re-
mise en question par les femmes au foyer interrogées, à
l’instar de Sylvie Toussaint (53 ans, femme au foyer, mariée
à un chirurgien-dentiste, 3 enfants) qui déclare : « Mais on
est habitué·e·s, ça a toujours été comme ça. Les enfants ont
toujours été habitués à ces horaires-là. ». Ces contrastes pro-
fessionnels et cette asymétrie de temps passé au domicile
s’accompagnent conséquemment d’une division inégalitaire
et sexuée de la prise en charge du travail domestique.

Assumer l’entière responsabilité du travail domestique


L’examen de la répartition du travail domestique, au
sein des ménages interrogés dont les femmes sont au foyer,
montre que la gestion du foyer pèse intégralement sur elles,
comme c’est le cas pour Patricia Bossard (51 ans, femme au
foyer, mariée à un cadre, 3 enfants) :
« Finalement moi je gère tout, vu que mon mari bosse, qu’il considère
que vu qu’il bosse à l’extérieur et que moi je fais rien, c’est moi qui dois
m’occuper de tout donc finalement ça fait une charge, je dirais morale,
importante. ».
En entretien, les femmes au foyer rencontrées actent
le fait que leur statut décharge totalement les hommes du
travail domestique. Contrairement aux ménages biactifs
[Brousse, 2015], les ménages en question réalisent peu de
travaux domestiques le week-end, où le temps libre des
hommes est davantage tourné vers les loisirs. L’évolution
vers une répartition plus égalitaire du travail domestique
étant souvent imposée par les contraintes professionnelles
des femmes [Lesnard, 2009], notamment les horaires déca-
lés [Cartier, Letrait et Sorin, 2018], il n’est pas surprenant
que l’arrêt de leur profession et leur présence prolongée au
domicile entraînent un désengagement total de la part des
hommes. La situation d’« inactivité » des femmes renforce
la division sexuée du travail et l’institutionnalise. En plus
d’assigner les femmes à l’intégralité du travail domestique,
l’« inactivité » entraîne un « surplus de travail domestique »
qui joue un rôle important dans l’augmentation du niveau de
vie [Allègre et al., 2015]. Au sujet des ménages d’agriculteurs,
Christine Delphy note que l’arrêt du travail des femmes à
l’extérieur entraîne une hausse du niveau de vie familial,
grâce au travail gratuit des femmes qui permet une « cuisine

102  Travail, genre et sociétés n° 46 – Novembre 2021


Travail domestique et production d’un style de vie

plus élaborée » ou encore un « intérieur coquet » [Delphy,


1983]. Les femmes au foyer rencontrées insistent sur le bé-
néfice de leur statut pour tous les membres de la famille.
Elles s’ajustent aux besoins de leurs enfants et de leur mari
dont elles cherchent à satisfaire le « confort » comme me le
dit Delphine Garnier (39 ans, femme au foyer, mariée à un
directeur financier, 6 enfants). Cette priorité n’est pas remise
en question et semble l’emporter sur leur propre confort, en
lien avec leur socialisation de genre et l’intériorisation de dis-
positions de care. Si les femmes interrogées ne revendiquent
pas un modèle genré en entretien, elles ne témoignent pas
non plus de tentatives pour le négocier, à l’instar de Nathalie
Champemont (54 ans, femme au foyer, mariée à un cadre di-
rigeant, 3 enfants) qui me confie : « Il faut bien que je sois là
pour m’occuper de la maison et des enfants : il n’a pas du
tout de temps pour ça ». Ne pas chercher à dénoncer cette
prise en charge intégrale du travail domestique permet aux
concernées de justifier leur statut de femme au foyer.
Les femmes au foyer de classes supérieures ne remettent
pas non plus en question le fait d’être responsables de l’in-
tégralité du travail domestique car elles en délèguent une
partie à des employé·e·s domestiques. Tous les ménages
interrogés, sauf un, emploient une femme de ménage, par-
fois plusieurs (pour différentes tâches comme le ménage
et le repassage) mais également des jardiniers (de manière
mensuelle, rarement hebdomadaire) ainsi que des personnes
pour les enfants (baby-sitter, professeur·e particulier/ère,
personne parlant une langue étrangère8). Deux ménages in-
8
La sexuation des
terrogés ont des employé·e·s domestiques à demeure (appe- emplois reflète ici la
division genrée des
lés « gardiens »), ce qui rappelle les formes de la domesticité tâches.
élitaire [Delpierre, 2019]. Alors que les couples « monoac-
tifs » en France ont, toutes choses égales par ailleurs, plus
de trois fois moins souvent recours à une aide rémunérée
pour les tâches domestiques [Allègre et al., 2015], les res-
sources économiques des ménages interrogés dont la femme
est au foyer leur permettent de déléguer les tâches ména-
gères les plus ingrates. Cette externalisation à des personnes
précaires, principalement des femmes, souvent étrangères,
permet la pacification des relations au sein des couples de
classes supérieures sans remettre en question la division
sexuée du travail [Kergoat, 2005]. Pour les femmes au foyer,
déléguer les tâches ménagères diminue le temps dévolu au
travail domestique et sa pénibilité, et leur dégage du temps
libre, contrairement à leurs homologues de classes popu-
laires entièrement accaparées par le « travail de subsistance »
[Collectif Rosa Bonheur, 2017]. Mais la charge mentale asso-
ciée à ces tâches reste présente car elles sont les « maîtresses
de maison » en charge du bon fonctionnement de l’économie
domestique du foyer et de l’encadrement des employé·e·s
domestiques.

Travail, genre et sociétés n° 46 – Novembre 2021  103


Lorraine Bozouls

Certaines tâches domestiques sont peu déléguées au sein


des ménages enquêtés, comme les courses et la cuisine, fré-
quemment mentionnées par les enquêtées. En France, les
courses alimentaires sont en général davantage partagées au
sein des couples [Brousse, 2015], mais dans le cas des mé-
nages « monoactifs » interrogés, elles sont prises en charge
par les femmes au foyer et réalisées en semaine, pour ne pas
empiéter sur le temps en famille le week-end. Les femmes
mettent également particulièrement en avant la préparation
des repas. La cuisine est en effet une tâche conséquente au
sein du travail domestique : elle est quotidienne, difficile-
ment ajournable et plus rarement déléguée. Patricia Bossard
me parle avec un certain épuisement des tâches culinaires,
qu’elle est seule à prendre en charge et qui sont mal recon-
nues – voire minimisées – au sein de son foyer :
« Est-ce que vous faites beaucoup de cuisine ?
Ben oui ! Mes enfants vous diront : “pas assez” mais moi je trouve que
oui. Parce que j’ai trois enfants donc, trois garçons, qui font que man-
ger, c’est leur principale occupation, un mari aussi qui mange beaucoup.
Non mais je fais à manger, tous les soirs, tous les week-ends, parfois le
midi. ».
Le système scolaire peut parfois institutionnaliser la
« disponibilité permanente » [Sonthonnax, Fougeyrollas-
Schwebel et Chabaud-Rychter, 1985] des femmes éloignées
d’emplois rémunérateurs et renforcer la charge de prépara-
tion des repas. Anita Oudot (50 ans, femme au foyer, ma-
riée à un chef d’entreprise, 3 enfants) m’explique ainsi que
l’école primaire publique de ses enfants empêche les femmes
au foyer de mettre leurs enfants à la cantine, afin de la
désengorger :
« J’ai souffert pendant des années du manque de place dans la cantine.
Ils avaient décidé que les gens qui ne travaillent pas, les mamans qui
ne travaillent pas, n’ont pas le droit de mettre leurs enfants à la cantine,
donc moi j’avais mes enfants à manger tous les jours. ».
La charge de la préparation des repas peut également
être alourdie pour les femmes en couple avec un mari chef
d’entreprise ou exerçant une profession libérale. En effet, la
plus grande flexibilité de leurs horaires et de leurs lieux de
travail implique souvent une plus grande présence au do-
micile, notamment au moment des repas, sans pour autant
s’accompagner d’une plus grande prise en charge des tâches,
étant donné la faible propension de ces catégories sociopro-
fessionnelles à participer aux tâches domestiques [Brousse,
2015]. C’est le cas d’Agnès Jacob (60 ans, retraitée infirmière
à temps partiel, mariée à un expert-comptable, 4 enfants),
qui résume : « J’avais mes journées bien remplies, entre mes
enfants qui rentraient manger, le mari, bon, donc j’étais bien
occupée. ». Le fait qu’elle dise « le mari », alors même qu’il
participe à l’entretien, témoigne de son extériorité (à lui) vis-
à-vis du foyer et renvoie à son statut conjugal et à l’ordre

104  Travail, genre et sociétés n° 46 – Novembre 2021


Travail domestique et production d’un style de vie

genré qu’il charrie qui implique que, loin d’être une aide, ce
dernier alourdit sa tâche de préparation des déjeuners.
La préparation des repas peut être d’autant plus pesante
qu’elle est souvent moins source de valorisation pour les
femmes de classes supérieures. Contrairement aux femmes
de classes populaires, pour qui l’expertise et le savoir-faire
culinaires peuvent être sources de légitimité et de respecta-
bilité [Collectif Rosa Bonheur, 2017], de nombreuses femmes
interrogées ont un rapport utilitaire à la cuisine : elles disent
ne pas beaucoup cuisiner, voire plaisantent sur leurs « ta-
lents » culinaires ou diminuent leur investissement en temps
grâce à des équipements électroménagers coûteux. Ces
éléments témoignent de la « cuisine sans souci des classes
dominantes » [Grignon et Grignon, 1980]. Alors qu’elle me
dit avec euphémisme cuisiner « par moments », Nathalie
Champemont rit de manière gênée, peut-être car elle a
conscience de s’écarter d’une norme de genre en disant ai-
mer « que ce soit vite fait ». Cela peut aussi témoigner d’une
gêne vis-à-vis de la trivialité des activités domestiques qui
contrastent avec leur identité de classe et qu’elles tournent
en dérision, comme le fait Marie Valois (49 ans, femme au
foyer, mariée à un ingénieur commercial, 3 enfants) au sujet
des courses :
« Donc vos déplacements, quels sont les lieux que vous fréquentez à Rueil ?
Le Leclerc ! Fascinant. Beaucoup. Parce que je suis pas du tout organisée
donc du coup il manque toujours quelque chose. ».
Ces marques d’ironie sont des manières de montrer
qu’elles n’adhèrent pas complètement au modèle de la di-
vision sexuée du travail. Cette présentation de soi comme
peu apte à la domesticité est socialement située et rejoint les
travaux d’Ann Oakley [1974] : s’il n’y pas de satisfaction dif-
férenciée en fonction de la classe concernant la réalisation
concrète de tâches domestiques, il existe des « normes de
domesticité féminine » différentes entre classes sociales. Les
femmes de classes supérieures interrogées mettent donc à
distance certaines activités comme la préparation des repas
ou les courses pour valoriser davantage les tâches produi-
sant le style de vie bourgeois et qu’elles considèrent ne pas
pouvoir déléguer, étudiées dans la deuxième partie de cet
article.

DU TRAVAIL DOMESTIQUE POUR PRODUIRE


LE STYLE DE VIE BOURGEOIS

Rachel Sherman [2017] parle de « travail du style de vie »


pour qualifier le travail domestique des femmes au foyer de
classes supérieures, qui allie des tâches domestiques de base
et un travail de consommation propre à leur niveau de reve-
nus. Il peut être comparé au « travail de subsistance » réalisé

Travail, genre et sociétés n° 46 – Novembre 2021  105


Lorraine Bozouls

par les femmes au foyer des classes populaires vivant en pé-


riphérie de Roubaix, étudiées par le collectif Rosa Bonheur
[2017], les différences entre les deux révélant comment ces
pratiques domestiques sont étroitement imbriquées dans
des rapports de genre et de classe, puisqu’elles renforcent
des stéréotypes de genre au sein des couples tout en enté-
rinant le rang social. Les styles de vie sont un ensemble de
pratiques autour desquelles se construisent les identités de
classe [Coulangeon, 2004] et le travail domestique réalisé par
les femmes interrogées participe au positionnement social
du ménage au sein du pôle privé des classes supérieures. Les
femmes au foyer aisées prennent en charge l’éducation des
enfants, investissent en temps dans la recherche de biens de
consommation socialement situés et travaillent à l’entretien
du capital social du ménage.

Éducation des enfants et enjeu de reproduction sociale


Les tâches parentales d’éducation et de soin occupent une
place importante au sein du travail domestique des femmes
au foyer de classes supérieures, et ce, encore plus lorsque la
famille est nombreuse et le mari souvent absent. Elles ont en
charge le suivi de la scolarité et utilisent souvent la première
personne du singulier pour décrire le processus de choix
des établissements – d’autant plus important que beaucoup
d’enfants sont scolarisés dans le privé. Elles effectuent aussi
le suivi quotidien des devoirs des enfants ainsi que les ac-
tivités de représentante de parent d’élève. Valérie Devaux
(46 ans, femme au foyer, mariée à un directeur commercial,
3 enfants) a exercé cette fonction tout au long de la scolarité
de ses trois enfants et en souligne le poids et la répétitivi-
té : « J’en suis à je sais pas combien d’années de conseils de
classe, j’avoue que je commence à m’épuiser. ». En parallèle
d’un investissement direct auprès des enseignant·e·s [Le
Wita, 1988], s’engager comme parent d’élève permet aux
femmes concernées de davantage contrôler la scolarité de
leurs enfants. Isabelle Fabre (48 ans, femme au foyer, mariée
à un directeur financier, 3 enfants) déclare par exemple que
cette activité est une « porte d’entrée » sur le lycée privé de
ses enfants et espère que cela pourra peser dans le passage
de son fils dans une filière scientifique.
Ce travail d’éducation fait partie du travail du style de
vie car il vise la reproduction du statut dominant des parents
par les enfants, via l’accumulation de capitaux scolaires, en
parallèle de la transmission de capital économique, centrale
dans les fractions de classe étudiées. C’est notamment en
raison de l’importance accordée à la reproduction sociale
que l’arrivée des enfants constitue un facteur déclenchant
pour les femmes dans l’éloignement d’emplois rémunéra-
teurs. Leur prise en charge du travail parental permet aux
hommes de se désengager sans craindre pour l’éducation

106  Travail, genre et sociétés n° 46 – Novembre 2021


Travail domestique et production d’un style de vie

des enfants et donc la position sociale de la famille dans son


ensemble.
L’investissement des femmes au foyer ou en emploi ré-
duit dans le travail parental permet, selon Valérie Devaux,
d’offrir aux enfants le meilleur cadre de développement pos-
sible et de s’assurer de l’éducation reçue :
« J’ai son emploi du temps affiché là, donc là normalement elle finit à
16 heures, c’est vrai que si je la vois pas arriver au bout d’une heure, elle
a droit à son petit sms, son petit appel. C’est ce qui fait aussi, voilà, on
rentre vite dans le droit chemin quand y’a quelqu’un qui vous attend à
la maison. ».
L’éducation des enfants est une source de fierté pour les
femmes au foyer rencontrées, c’est la contribution à la vie
domestique la plus visible et la plus valorisante. Pour Marie
Valois, s’occuper des enfants est une activité « gratifiante »
qui permet aux femmes de sentir l’influence positive de leur
présence auprès d’eux, comme elle me l’explique en racon-
tant comment elle est devenue femme au foyer :
« J’ai décidé d’arrêter parce que les enfants partaient en vrille complète-
ment. J’avais une nounou à plein temps qui était sensationnelle mais qui
les éduquait pas du tout. Toute la logistique c’était un vrai rêve […], elle
s’occupait bien [des enfants] mais elle leur interdisait rien […]. En classe
ils partaient en vrille. […] Et c’était très gratifiant parce que je crois qu’en
même pas un mois tout est rentré dans l’ordre. En classe ça se passait
beaucoup mieux, les enfants étaient plus calmes, c’était bien. ».
Elle distingue le travail « logistique », dont la délégation
est un « rêve », du travail d’éducation, qui ne peut pas être
pris en charge par les employé·e·s domestiques. La plupart
des femmes au foyer rencontrées ont ainsi souligné l’impos-
sibilité de déléguer le travail parental, à l’instar d’Isabelle
Fabre qui décrit les « syndromes » d’enfants de couples biac-
tifs expatriés :
« À Singapour et à Hong Kong, alors vous avez donc deux parents qui
travaillent, vous avez beaucoup d’aide, parce que une maid ça coûte pas
cher. […] Effectivement vous pouvez déléguer le ménage, les courses, les
bains des enfants, ça c’est vrai. Mais vous pouvez pas déléguer l’écoute,
l’enrichissement personnel, l’ouverture d’esprit, parce que la maid elle
est pas là pour ça. […] Si elle est maid, c’est qu’elle a pas forcément une
qualification fantastique. Et donc les infirmières [des lycées français] se
rendaient compte qu’elles trouvaient des syndromes chez les enfants
dignes des enfants de banlieues défavorisées, de famille d’abandon si
vous voulez. ».
Cette impossibilité d’être délégué dans de bonnes condi-
tions fonde la valeur et la légitimité de leur travail d’éduca-
tion et de soin auprès des enfants. Si les femmes interrogées
le revendiquent rarement comme spécifiquement féminin,
elles ne remettent pas non plus en question son inégale ré-
partition, dans un contexte qui offre pourtant aux pères de
plus en plus de place dans les discours sur la famille. Elles
sont davantage attachées à obtenir plus de reconnaissance
qu’à négocier ou dénoncer une situation inégale qu’elles

Travail, genre et sociétés n° 46 – Novembre 2021  107


Lorraine Bozouls

présentent comme allant de soi du fait de leur statut de


femme au foyer.

Prendre en charge le travail de consommation


Le travail de consommation est une autre activité majo-
ritairement prise en charge par les femmes et peu déléguée.
Il consiste à transformer les revenus salariaux en « monnaie
domestique » [Zelizer, 2005] qui assure la survie et parfois
le style de vie du ménage. Pour les femmes des ménages de
classes populaires, ce travail est encadré par des contraintes
budgétaires très serrées [Perrin-Heredia, 2013] qui les
obligent à déployer un ensemble de stratégies de consom-
mation, coûteuses en temps et en déplacements, afin de mi-
nimiser le coût financier [Collectif Rosa Bonheur, 2017]. Pour
les femmes enquêtées, il est d’autant plus important au sein
du travail domestique que c’est une tâche moins déléguée
que d’autres tâches ménagères et qu’elle est centrale dans la
production du style de vie. Alors qu’elle décrit l’ampleur de
sa charge domestique, Béatrice Cartier met en avant la place
du travail de consommation, notamment pour le logement et
les vacances :
« Mon mari travaille beaucoup, moi je gère tout. Mon mari s’occupe de
rien, rien du tout, les travaux c’est moi qui gère, les vacances, tout tout
tout, payer les impôts, tout. ».
Ainsi, la forte dotation en capital économique facilite le
travail de consommation mais peut aussi renforcer sa portée.
C’est le cas des dépenses relatives à la recherche du loge-
ment, à son aménagement et sa décoration, qui sont consé-
quentes [Bozouls, 2019]. Ce travail de consommation est
particulièrement chronophage pour les femmes mais ses bé-
néfices rejaillissent sur l’ensemble des membres du ménage,
leur procurant le plaisir d’avoir une maison agréable à vivre
au quotidien et d’occuper un espace signalant leur appar-
tenance de classe. Ce travail de consommation va de pair
avec le travail d’entretien du logement et de gestion des em-
ployé·e·s domestiques le cas échéant, et participent ensemble
au travail du style de vie.
Si le travail de consommation est moins contraint au ni-
veau budgétaire, il est aussi encadré par des valeurs morales,
comme en témoigne Nathalie Champemont :
« J’avoue que je suis très mauvaise acheteuse parce que pff... […] J’achète
ce dont j’ai besoin, mais je ne fais pas toujours attention au prix, c’est pas
très bien, mais bon… Parfois je me dis “On a qu’une vie !” et, quand on
peut se le permettre, on fait comme ça. […] J’avais des amies autour de
moi, elles regardent précisément [les prix] parce qu’elles me disent “Oh
non là les courgettes je les achète pas”, moi je dis “si j’ai envie de cour-
gettes je les achète, tant pis !”. ».
La réponse de Nathalie Champemont résonne comme une
sorte de justification. L’usage de termes à connotation morale
pour décrire ses pratiques de consommation – « mauvaise

108  Travail, genre et sociétés n° 46 – Novembre 2021


Travail domestique et production d’un style de vie

acheteuse », « c’est pas très bien » – témoigne de la force des


normes sociales selon lesquelles consommer sans faire atten-
tion, même lorsque l’on a les moyens, est moralement répré-
hensible. Le décalage entre l’exemple des courgettes et l’in-
jonction faite à soi-même – « On n’a qu’une vie ! » – montre
le degré de leur intériorisation et renseigne aussi sur le fait
que le suivi scrupuleux du budget est de mise, même pour
les petites dépenses. Viviana Zelizer note qu’avec l’avène-
ment de la société de consommation, « l’aptitude à dépenser
convenablement » devient la mesure de « l’expertise domes-
tique » [Zelizer, 2005]. La figure de la « mauvaise acheteuse »
que mentionne Nathalie Champemont est donc très genrée
puisque ce sont les femmes qui sont en charge de l’économie
familiale et, derrière l’idée que consommer sans faire atten-
tion est moralement répréhensible, pointe l’idée que ce tra-
vers est féminin.
Pour les femmes au foyer, ces normes morales qui en-
tourent la consommation sont d’autant plus fortes qu’elles
n’ont pas de revenu propre et ont peu de légitimité vis-à-
vis de l’argent, comme me l’indique Béatrice Cartier sur le
ton de la plaisanterie, lorsque je lui demande sa profession :
« Mère au foyer. Oisive et entretenue comme je dis. ». Le tra-
vail de consommation qu’elles doivent prendre en charge
pour assurer la survie et le style de vie du ménage se réper-
cute négativement sur elles – et non collectivement sur tous
les membres du ménage qui en bénéficient pourtant – et les
renvoie à la figure de femmes riches et oisives. Certaines en-
quêtées peuvent ainsi être moquées, notamment lorsqu’elles
retirent du plaisir de la consommation de biens et de services
pour elles-mêmes ou à destination de la famille entière. C’est
le cas lorsqu’un enquêté me dit en rigolant de sa femme,
présente pendant l’entretien, « Elle a pris son panard ! » au
sujet de l’aménagement de leur maison, ou encore lorsque
Luc Jacob se moque de sa femme qui m’avoue pendant l’en-
tretien avoir été chez le boucher de son quartier, plus cher
que celui des hypermarchés, dans un souci de rapidité. Ces
remarques, faites sur le ton de l’humour, visent à enlever aux
femmes au foyer leur légitimité à consommer. Elles consti-
tuent un rappel à l’ordre qui renforce les inégalités de genre
et participent à l’invisibilisation du travail de consomma-
tion, réduit à une activité plaisante pour les femmes, dont
on plaisante.

Le rôle des femmes dans l’accumulation de capital social


À côté de l’éducation et de la consommation, le travail
domestique des femmes de classes supérieures comprend un
volet important sur les sociabilités. Les classes supérieures
bénéficient d’un important capital social grâce à des réseaux
de sociabilités à la fois larges et denses. La nécessité de l’en-
tretien de ces réseaux entraîne l’intériorisation d’un « habitus

Travail, genre et sociétés n° 46 – Novembre 2021  109


Lorraine Bozouls

mondain » [Lenoir, 2016], visible sur mon terrain dans la fré-


quence et la réciprocité des invitations à dîner. Au cours de
l’enquête, les femmes sont apparues centrales dans l’accu-
mulation et l’entretien du capital social, à l’instar d’Évelyne
Fourcade (57 ans, cadre de la fonction publique, mariée à un
médecin spécialiste, 2 enfants) qui décrit les contraintes or-
ganisationnelles que ces invitations supposent :
« Alors nous notre problème, c’est qu’on a beaucoup d’amis donc finale-
ment on n’est pas très souvent libre parce que quand on n’est pas reçu,
ben j’essaye de recevoir, et du coup... ben voilà. Souvent j’ai du mal à
caser tout ce que je voudrais faire comme dîners. ».
Évelyne Fourcade utilise la première personne du sin-
gulier pour parler de l’organisation de ces « dîners ». C’est
en effet aux femmes qu’incombent le travail de maintien du
lien, la charge mentale d’organisation (« caser tout ») et la
logistique de ces réceptions. La fréquence de ces dernières
au domicile témoigne d’une « privatisation des sociabilités »
[Andreotti, Le Galès et Moreno Fuentes, 2016], également vi-
sible dans les classes populaires [Coquard, 2016]. Chez les
classes supérieures, elles représentent un coût économique
important afin d’offrir une « alimentation publique de luxe »
[Grignon et Grignon, 1980]. Lorsque les enquêté·e·s re-
çoivent, une attention particulière est accordée à la qualité et
la fraîcheur des produits bruts, poissons et pièces de viande,
achetés au marché ou dans des commerces locaux de bouche.
Cela prolonge l’hypothèse d’un moindre investissement en
temps, puisque la cuisson de ces produits bruts est plus ra-
pide que la préparation d’un plat mijoté, et laisse penser que
les ménages enquêtés valorisent davantage la qualité du pro-
duit que sa transformation. Ces réceptions sont davantage
formelles chez les classes supérieures et elles répondent à
une sociabilité « planifiée » [Davidoff et Hall, 2014], qui s’op-
pose à la sociabilité plus spontanée à l’œuvre chez les classes
populaires [Coquard, 2016]. Cette planification tient égale-
ment à la forme que prennent ces réceptions, fondées sur un
système de « contre-invitations ». La privatisation des socia-
bilités est d’autant plus forte que les ménages sont mariés et
que les femmes ont une forte présence au domicile [Wellman
et Wellman, 1992], ce qui témoigne de la dimension genrée
de l’entretien du capital social.
À côté des dîners entre ami·e·s ou relations, les enquêté·e·s
entretiennent une sociabilité particulière avec leurs voisin·e·s
qu’elles reçoivent davantage autour d’un « apéritif », d’un
« petit pot » (Évelyne Fourcade, Marie Valois) ou d’une « ga-
lette » (mentionnée par trois enquêté·e·s). Cette sociabilité
de voisinage est aussi davantage entretenue par les femmes,
surtout quand les voisin·e·s sont âgé·e·s et perçu·e·s comme
fragiles. Le soin porté aux voisin·e·s reproduit les activités
de care prises en charge par les femmes au sein des familles.
Enfin, la plupart des femmes rencontrées sont également

110  Travail, genre et sociétés n° 46 – Novembre 2021


Travail domestique et production d’un style de vie

investies dans les réseaux locaux davantage institutionna-


lisés comme l’école : elles vont chercher les enfants et sont
les instigatrices des relations sociales autour de l’école, pou-
vant devenir des relations amicales de couple. Pour les mé-
nages pratiquants, le travail bénévole réalisé par les femmes
au sein des paroisses – cours de catéchisme et de pastorale,
organisation d’événements (brocante, etc.) – fait partie inté-
grante du travail sur les sociabilités, vecteur de respectabilité
et producteur de capital social [Bozouls, à paraître b]. Selon
les préceptes bourgeois, les femmes, en tant qu’épouses et
que mères, sont en effet les garantes de la moralité du foyer
[Davidoff et Hall, 2014].
Tout comme le travail d’éducation et de consommation,
une des particularités du travail d’entretien du capital so-
cial est qu’on ne peut pas le déléguer. Les femmes rencon-
trées s’y investissent d’autant plus qu’elles sont dans le halo
des femmes au foyer et disposent de davantage de temps.
L’« inactivité » des femmes vient alors renforcer la position
sociale du ménage puisque ces activités de « club member »,
prises en charge par les femmes au foyer, participent au ren-
forcement et à la reproduction des privilèges [Ostrander,
1984].
* *
*

Le style de vie des fractions du pôle privé des classes su-


périeures n’est pas là d’emblée. Il est le résultat d’un travail,
pris en charge par les femmes des ménages enquêtés, et ce
d’autant plus qu’elles sont au foyer. Si ces femmes occupent
une position secondaire dans l’apport de revenus salariaux,
elles contribuent à la position sociale du ménage en accu-
mulant du capital social et en convertissant le capital écono-
mique en capital symbolique (grâce au travail de consom-
mation) ou en capital culturel (par le suivi de la scolarité des
enfants). Ce travail du style de vie est nécessaire aux mé-
nages pour conforter, signaler et reproduire leur position de
classe [Sherman, 2017], ancrée dans le pôle privé des classes
supérieures. Cependant, le travail domestique ne produit
pas mécaniquement et uniquement un style de vie. Il est un
puissant révélateur des rapports de pouvoir et un ressort de
l’exploitation des femmes dans lequel elles trouvent aussi
des sources de valorisation – qui diffèrent selon les tâches et
l’appartenance sociale.
Le principal point commun entre le travail de subsis-
tance, pris en charge par les femmes de classes populaires,
et celui du style de vie est son aspect quotidien et le poids de
sa charge mentale, mais sa nature diffère. Contrairement au
premier, le second n’occupe pas l’intégralité du temps des
femmes de classes supérieures car elles peuvent en déléguer
une partie. Le travail de subsistance déborde également la

Travail, genre et sociétés n° 46 – Novembre 2021  111


Lorraine Bozouls

sphère domestique pour être réalisé, collectivement avec


d’autres femmes, dans l’espace public, notamment des
centres sociaux [Collectif Rosa Bonheur, 2017], alors que le
travail du style de vie se concentre sur l’espace du foyer,
marquant le privatisme9 des fractions de classe enquêtées.
9
Le privatisme des
fractions de classe Étudier les configurations familiales et domestiques des
étudiées, visible dans
le repli sur la famille
ménages du pôle privé des classes supérieures permet de
et le logement, est un battre en brèche la théorie moderniste de la famille selon la-
« privatisme expansif » quelle de nouvelles formes familiales égalitaristes, qui per-
[Schwartz, 1990] qui mettraient à tou·te·s ses membres de s’épanouir, se créeraient
facilite l’accès aux
biens grâce au capital
chez les classes supérieures avant de se diffuser à l’ensemble
économique et à de la société. Ainsi, cet article démontre que les classes po-
l’investissement dans pulaires n’ont pas le monopole de la division sexuée du tra-
les services privés pour vail et de sa reproduction, et que les classes supérieures ne
les questions scolaires,
de sécurité, de santé,
sont pas nécessairement le théâtre de reconfigurations des
etc. rapports de genre et de la répartition du travail domestique.

BIBLIOGRAPHIE
Allègre Guillaume, Bart Victor, Castell Laura, Lippmann Quentin et Martin
Henri, 2015, « Travail domestique : les couples mono-actifs en font-ils vraiment
plus ? », Économie et statistique, n° 478-479‑480, p. 189‑208.
Andreotti Alberta, Le Galès Patrick et Moreno Fuentes Javier Francesco,
2016, Un monde à la carte : villes et mobilités des cadres supérieurs européens, Paris,
Presses universitaires de France.
Bessière Céline et Gollac Sibylle, 2020, Le genre du capital. Comment la famille
reproduit les inégalités, Paris, La Découverte.
Bidou-Zachariasen Catherine, 1984, Les aventuriers du quotidien: essai sur les
nouvelles classes moyennes, Paris, Presses universitaires de France.
Biland Émilie et Mille Muriel, 2017, « Ruptures de riches : privilèges de classe
et inégalités de genre au sein de la justice québécoise », Sociétés contemporaines,
n° 108, p. 97‑124.
Bouchet-Valat Milan, 2019, « Hypergamie et célibat selon le statut social en
France depuis 1969. Une convergence entre femmes et hommes ? », Revue de
l’ofce, n° 160, p. 5‑45.
Bozouls Lorraine, à paraître (a), « Accéder au monde privé des classes
supérieures : enjeux méthodologiques d’une enquête “intrusive” », in Charlène
Arguence, Aziza Chihi, Clémence Michoux, Fabienne Montmasson-Michel,
Nina Moubeyi-Koumba et Guillaume Teillet (dir.), Les frontières du privé : un
travail du social, Limoges, Presses universitaires de Limoges.
Bozouls Lorraine, à paraître (b), « Ce que la religion fait à la classe :
contradictions morales et reproduction sociale chez les classes supérieures
catholiques », in Anthony Favier, Yannick Fer, Juliette Galonnier, Ana Perrin-
Heredia (dir.), Religions et classes sociales, Lyon, ens Éditions.
Bozouls Lorraine, 2020, « “Après vous allez penser qu’on est des nantis ou
des privilégiés !”. Saisir la position des classes supérieures du pôle privé dans
l’espace social », SociologieS [En ligne] <https://journals.openedition.org/
sociologies/12906>.
Bozouls Lorraine, 2019, « “Et si le luxe c’était l’espace ?” Le rôle de l’espace du
logement dans la socialisation des classes supérieures du pôle privé », Sociétés
contemporaines, n° 115, p. 151‑179.
Brousse Cécile, 2015, « Travail professionnel, tâches domestiques, temps
“libre”: quelques déterminants sociaux de la vie quotidienne », Économie et
statistique, n° 478, p. 119‑154.

112  Travail, genre et sociétés n° 46 – Novembre 2021


Travail domestique et production d’un style de vie

Cartier Marie, Letrait Muriel et Sorin Matéo, 2018, « Travail domestique : des
classes populaires conservatrices ? », Travail, genre et sociétés, n° 39, p. 63‑81.
Cayouette-Remblière Joanie et Ichou Mathieu, 2019, « Saisir la position sociale
des ménages : une approche par configurations », Revue française de sociologie,
n° 60, p. 385‑427.
Champagne Clara, Pailhé Ariane et Solaz Anne, 2015, « Le temps domestique et
parental des hommes et des femmes : quels facteurs d’évolutions en 25 ans ? »,
Économie et statistique, n° 478, p. 209‑242.
Chenu Alain et Herpin Nicolas, 2002, « Une pause dans la marche vers la
civilisation des loisirs ? », Économie et statistique, n° 352‑353, p. 15‑37.
Clair Isabelle, 2011, « La découverte de l’ennui conjugal : les manifestations
contrariées de l’idéal conjugal et de l’ethos égalitaire dans la vie quotidienne
de jeunes de milieux populaires », Sociétés contemporaines, n° 83, p. 59‑81.
Collectif Rosa Bonheur, 2017, « Des “inactives” très productives. Le travail de
subsistance des femmes de classes populaires », Tracés, n° 32, p. 91‑110.
Coquard Benoît, 2016, « “Nos volets transparents” : les potes, le couple et les
sociabilités populaires au foyer », Actes de la recherche en sciences sociales, n° 215,
p. 90‑101.
Cosquer Claire, 2020, « Une cage dorée ? Expériences genrées du privilège
migratoire dans l’“expatriation” », Sociologie, n° 11, p. 223-242.
Coulangeon Philippe, 2004, « Classes sociales, pratiques culturelles et styles
de vie : le modèle de la distinction est-il (vraiment) obsolète ? », Sociologie et
sociétés, n° 36, p. 59‑85.
Davidoff Leonore et Hall Catherine, 2014, Family Fortunes : Hommes et femmes
de la bourgeoisie anglaise, Paris, La Dispute.
Delphy Christine, 1983, « Agriculture et travail domestique : la réponse de la
bergère à Engels », Nouvelles questions féministes, n° 5, p. 2‑17.
Delpierre Alizée, 2019, « De la bonne au majordome. Contrôle des corps
et des relations entre les sexes dans la domesticité élitaire », Sociologie du travail,
n° 61.
Gombert Philippe, 2008, L’école et ses stratèges : les pratiques éducatives des
nouvelles classes supérieures, Rennes, Presses universitaires de Rennes.
Grignon Claude et Grignon Christiane, 1980, « Styles d’alimentation et goûts
populaires », Revue Française de Sociologie, n° 21, p. 531‑569.
Herlin-Giret Camille, 2019, Rester riche : enquête sur les gestionnaires de fortune et
leurs clients, Lormont, Le Bord de l’eau.
Hochschild Arlie et Machung Anne, 2012, The Second Shift: Working Families
and the Revolution at Home, New York, Penguin Books.
Kergoat Danièle, 2005, « Rapports sociaux et division du travail entre les
sexes », in Margaret Maruani (dir.), Femmes, genre et sociétés, l’état des savoirs,
Paris, La Découverte, p. 94‑101.
Lambert Anne, 2016, « Échapper à l’enfermement domestique : travail des
femmes et luttes de classement en lotissement pavillonnaire », Actes de la
recherche en sciences sociales, n° 215, p. 56‑71.
Le Wita Béatrix, 1988, Ni vue ni connue : approche ethnographique de la culture
bourgeoise, Paris, Éditions de la Maison des Sciences de l’Homme.
Lenoir Rémi, 2016, « Capital social et habitus mondain. Formes et états du
capital social dans l’œuvre de Pierre Bourdieu », Sociologie, n° 7, p. 281‑300.
Lesnard Laurent, 2009, La famille désarticulée, Paris, Presses universitaires de
France.
Maruani Margaret, 2017, Travail et emploi des femmes, Paris, La Découverte.
Oakley Ann, 1974, The Sociology of housework, New York, Pantheon Books.
Ostrander Susan A., 1984, Women of the upper class, Philadelphia, Temple
University Press.
Perrin-Heredia Ana, 2013, « Le “choix” en économie. Le cas des consommateurs
pauvres. », Actes de la recherche en sciences sociales, n° 199, p. 46‑67.

Travail, genre et sociétés n° 46 – Novembre 2021  113


Lorraine Bozouls

Puech Isabelle, 2005, « Le non-partage du travail domestique », in Margaret


Maruani (dir.), Femmes, genre et sociétés, l’état des savoirs, Paris, La Découverte,
p. 176‑183.
Schwartz Olivier, 1990, Le monde privé des ouvriers. Hommes et femmes du Nord,
Paris, Presses universitaires de France.
Sherman Rachel, 2017, Uneasy Street: The Anxieties of Affluence, Princeton,
Princeton University Press.
Sonthonnax Françoise, Fougeyrollas-Schwebel Dominique et Chabaud-
Rychter Danielle, 1985, Espace et temps du travail domestique, Paris, Librairie des
Méridiens.
Van Zanten Agnès, 2001, L’école de la périphérie: scolarité et ségrégation en banlieue,
Paris, Presses universitaires de France.
Wellman Beverly et Wellman Barry, 1992, « Domestic Affairs and Network
Relations », Journal of Social and Personal Relationships, n° 9, p. 385‑409.
Zelizer Viviana A., 2005, La signification sociale de l’argent, Paris, Le Seuil.

114  Travail, genre et sociétés n° 46 – Novembre 2021

Vous aimerez peut-être aussi