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Chodorow - Homosexualites Comme Formation de Compromis RFP - 671 - 0041

Nancy J. Chodorow explore la complexité des homosexualités à travers le prisme de la psychanalyse, soulignant la nécessité de dépasser les généralisations sur la sexualité pour reconnaître l'individualité de chaque expérience sexuelle. Elle critique les interprétations traditionnelles de Freud qui associent l'homosexualité à la pathologie, en proposant une vision plus nuancée qui inclut la bisexualité et la diversité des identités sexuelles. L'article appelle à une reconsidération des sexualités en tant que constructions culturelles et psychologiques, plutôt que comme des catégories rigides.

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Chodorow - Homosexualites Comme Formation de Compromis RFP - 671 - 0041

Nancy J. Chodorow explore la complexité des homosexualités à travers le prisme de la psychanalyse, soulignant la nécessité de dépasser les généralisations sur la sexualité pour reconnaître l'individualité de chaque expérience sexuelle. Elle critique les interprétations traditionnelles de Freud qui associent l'homosexualité à la pathologie, en proposant une vision plus nuancée qui inclut la bisexualité et la diversité des identités sexuelles. L'article appelle à une reconsidération des sexualités en tant que constructions culturelles et psychologiques, plutôt que comme des catégories rigides.

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Les homosexualités comme formations de compromis :

la complexité théorique et clinique


d’une description et d’une compréhension
des homosexualités1

Nancy J. CHODOROW

Dès lors qu’il s’agit de sexualité, la psychanalyse – aussi bien la théorie


que la compréhension clinique et le traitement – doit, d’une part, rattraper le
niveau de la culture et de ses propres découvertes cliniques, et, d’autre part,
revenir à Freud. Que nos reconsidérations aient lieu dans un contexte culturel
et politique ne les déprécie pas, ni ne leur enlève de leur perspicacité. Les psy-
chanalystes français ont été les premiers à affirmer que, lorsqu’il s’agit
d’appartenance à un sexe et de sexualité, nous nous trouvons toujours en
partie dans le domaine de la culture. Le langage nomme nos corps, la masculi-
nité et la féminité ; nos identités, nos fantasmes et nos désirs passent par
le filtre non seulement des fantasmes des parents – fantasmes eux aussi
empreints de langage –, mais aussi par celui des histoires culturelles et des ins-
titutions comme le mariage, la parentalité, la religion et la politique.
Nous sommes également dans le domaine de la réalité clinique. Nos pré-
cédentes universalisations et généralisations – tant sur l’ « hétérosexualité » et
l’ « homosexualité » que sur les relations entre celles-ci et la pathologie –
s’effondrent. Nous sommes confrontés à la découverte que chaque individu
particulier sur le plan clinique a sa propre sexualité personnellement indivi-
dualisée et dont la description exige beaucoup plus qu’une généralisation sur
le sexe de l’objet en rapport avec le self (Chodorow, 1994). D’une séance à
l’autre, nous passons d’un patient identifié comme homosexuel, ayant un tra-
vail créatif et vivant depuis longtemps une relation d’amour stable et s’oc-
cupant des enfants que son partenaire a eus d’un précédent mariage, à un
autre, hétérosexuel, marié cinq fois, dragueur compulsif, plein d’une colère

1. Je remercie le Radcliffe Institute for Advance Study, de l’Université de Harvard, du soutien


qu’il m’a apporté pendant la rédaction de cet article.
Rev. franç. Psychanal., 1/2003
42 Nancy J. Chodorow

explosive et à peine contenue, incapable de voir les femmes comme des objets
entiers, et voyant son travail comme l’occasion de rivaliser avec d’autres hom-
mes, de les faire échouer et de les humilier (Kernberg, 1976, fait une remarque
similaire en disant que certains « hétéros » fonctionnent à des niveaux border-
line, narcissique, pré-œdipien, ne pouvant concevoir l’objet que partiellement,
et d’autres à des niveaux génitaux-œdipiens).
J’affirme dans ce qui suit que nous ne pouvons comprendre les homo-
sexualités sans traiter plus généralement de la sexualité. Je me servirai des
contributions de Freud et de celles de quelques autres analystes fondateurs,
un peu à la manière d’un après-coup interprétatif, pour aborder ma propre
conception de la sexualité. Je décrirai ensuite deux cas cliniques afin d’éclairer
mon idée que les sexualités sont individuelles, composées de multiples facettes
et que l’on ne peut pas nécessairement les expliquer avec les termes que nous
employons habituellement. C’est notre compréhension de cette complexité et
de ce caractère individuel qui nous amène à parler de sexualités variables.
Quelque part, au milieu du XXe siècle, des psychanalystes ont commencé à
parler d’une entité appelée homosexualité, qui était une forme de pathologie
ou de maladie, et à la traiter. Aux États-Unis, des psychanalystes, s’appuyant
souvent sur des fondements moraux et religieux à peine voilés, ont entrepris
une forme de traitement « suggestif-directif », consistant plus ou moins à
brusquer et menacer leurs patients homosexuels (principalement des hommes)
afin qu’ils deviennent « hétéros ». La cure était considérée comme terminée
sur la base de critères uniquement comportementaux – si un homme avait des
relations sexuelles avec une femme – sans que l’on s’intéresse aux change-
ments intérieurs ou à ceux pouvant se produire dans le fonctionnement psy-
chologique général de l’individu (voir Mitchell, 1978, 1981 ; Chodorow, 2002).
En France, on pensait qu’il était impossible de garder une idée claire de ce
que sont l’appartenance à un sexe et la génération dès lors que l’on choisissait
un objet du même sexe : l’appartenance à un sexe, par définition, supposait
que l’on choisisse un objet du sexe opposé (voir Chodorow, 1994, chap. 2).
Aujourd’hui, dans le monde de la psychanalyse, des sociétés psychanalytiques
de plusieurs pays associent toujours le choix de l’objet et le niveau de patho-
logie et refusent les candidats débutants homosexuels (hommes et femmes)
souhaitant suivre une formation.
Tout cela reflète une lecture très limitée et partiale de Freud. D’une part,
cette lecture interprète mal une grande partie des Trois essais sur la théorie de
la sexualité et ignore le complexe d’Œdipe dans sa totalité, dont Freud a
affirmé par la suite qu’il faisait partie du développement normal aussi bien
des filles que des garçons. Elle confond le fonctionnement psychique du
niveau « œdipien » (névrotique plutôt que psychotique, triangulaire plutôt que
Les homosexualités comme formations de compromis 43

dyadique – la capacité psychique de reconnaître une relation entre les parents,


les fantasmes et relations aux autres prenant en compte la totalité de l’objet
plutôt que seulement une partie de celui-ci, « génital » plutôt que « pré-
génital ») avec un résultat sexuel œdipien, et suppose plus qu’elle ne docu-
mente l’association entre pathologie et choix d’un objet alternatif. D’autre
part, cette lecture suit une signification normative plutôt que clinique, que
l’on trouve partout chez Freud. C’est-à-dire que, par opposition avec le point
de vue nuancé et complexe que je décrirai plus loin, Freud suggère que le
résultat souhaité sur le plan du développement est le choix d’objet hétéro-
sexuel avec un coït entre un homme actif, qui s’identifie à son père et a résolu
son angoisse de castration, et une femme passive, qui s’identifie à sa mère
castrée, a résolu son envie du pénis et a pu passer du clitoris au vagin comme
organe du plaisir sexuel1.
L’héritage de Freud est donc singulièrement double. Freud laisse entendre
d’une part, en particulier dans ses écrits tardifs (1924, 1925, 1931), qu’il existe
une seule féminité et masculinité normales, liées à une résolution œdipienne
particulière, à un choix d’objet particulier, et à une attitude passive ou active.
D’autre part, son écrit antérieur, Trois essais sur la théorie de la sexualité
(1905), est étonnamment radical et complexe ; de même, dans « Sur la psycho-
genèse d’un cas d’homosexualité féminine » (1920), il affirme que sa patiente
n’était pas névrotique et décrit un complexe d’Œdipe complètement normal
– la patiente prenant son père comme objet d’amour et s’identifiant à sa
mère – et une homosexualité post-œdipienne. Freud suggère que, eu égard au
choix d’objet de sa patiente, le problème était autant la moralité douteuse de
son objet que l’appartenance à un sexe de cet objet (pour une discussion

1. Lewes (1988, p. 83) décrit cela brillamment à l’aide d’un tableau. Il montre que les différents
facteurs impliqués dans le complexe d’Œdipe (Y a-t-il identification à la mère ou au père ? La mère
est-elle phallique ou castrée ? Le but est-il actif ou passif ? La position sexuelle est-elle active ou pas-
sive ? Le mode du choix d’objet est-il anaclitique ou narcissique ? L’objet est-il la mère, le père ou le
moi ? Le caractère sexuel est-il féminin ou masculin ?) mènent à douze résultats possibles. Six d’entre
eux sont hétérosexuels, mais seulement un de ceux-ci est normal. L’hétérosexualité du garçon doit
comporter une position sexuelle active et un but instinctuel ; le garçon doit s’identifier à son père,
prendre une femme castrée comme objet, être anaclitique, et montrer une attitude masculine. Voir éga-
lement Rubin, influencée par Foucault et par Freud, qui décrit ce qu’elle appelle la « hiérarchie
sexuelle » – le « cercle enchanté contre les limites extérieures » de la sexualité acceptable (1984, p. 281).
Le cercle enchanté consiste en une sexualité hétérosexuelle, dans les liens du mariage, monogame, pro-
créatrice, non commerciale, en couple, dans une relation, entre membres d’une même génération, à la
maison, sans pornographie, seulement avec les corps – « tout simplement ». La sexualité des limites
extérieures est homosexuelle, en dehors du mariage, libre, non procréatrice, commerciale, pornogra-
phique, et/ou sadomasochiste, pratiquée seule ou en groupe, dans des lieux publics, avec des objets,
sans but précis, entre membres de générations différentes. Rubin décrit également la hiérarchie chan-
geante historiquement et culturellement qui résulte de la « lutte sur la question de savoir où tracer la
frontière » (ibid., p. 282). Par exemple, récemment et dans différents pays, les relations hétérosexuelles
entre individus non mariés et celles de longue durée entre homosexuels monogames sont entrées dans
le cercle enchanté.
44 Nancy J. Chodorow

approfondie des Trois essais, voir Chodorow, 2000, et de la « Psychogenèse »,


voir Chodorow, 1994, chap. 1).
Nous pouvons nous appuyer sur la pensée de Freud et de quelques-uns
de ses confrères pour repenser les homosexualités – en fait, pour nous per-
mettre en premier lieu de commencer à parler de sexualités au pluriel. Deux
thèmes dans l’œuvre de Freud nous amènent plus particulièrement à aller dans
ce sens. Tout d’abord la distinction extrêmement utile qu’il fait entre inversion
et perversion nous aide à reconsidérer la pathologie de l’homosexualité.
Ensuite, ses remarques sur la bisexualité, intrinsèquement liées à la distinction
que nous venons d’évoquer, nous permettent de voir la sexualité et l’appar-
tenance à un sexe de façons multiples et complexes plutôt que monolithiques
et simplifiées à l’extrême.
Dans les Trois essais, Freud prend soin de distinguer l’inversion non seu-
lement d’autres « déviations » dans le choix d’objet (par exemple, celui
d’enfants ou d’animaux), mais aussi de la perversion – les « déviations » par
rapport au but sexuel. Freud dit clairement que l’inversion ne concerne que le
sexe du choix d’objet par rapport à celui du sujet : l’inverti choisit un objet du
même sexe. Freud s’interroge sur la genèse de l’inversion chez un individu et
conclut que l’on ne peut l’expliquer ; mais il ne laisse pas entendre qu’un tel
choix pose nécessairement problème (contrairement au choix d’enfants ou
d’animaux) ou soit pervers (impliquant, par définition, un but non génital).
Freud sépare donc le choix d’un objet du même sexe du reste des aberrations
sexuelles, en particulier de celles qu’il qualifie de perverses de par leur but et
implicitement de celles qu’il considère comme perverses ou problématiques du
fait du choix d’objet.
De façon caractéristique dans ce défi à la normativité culturelle, l’approche
de Freud tend à normaliser des homosexualités et à regarder les hétérosexuali-
tés comme problématiques. Tant l’homosexualité que l’hétérosexualité, dit-il,
implique la « tyrannie » d’un objet et d’un but, de telle façon que le choix
d’objet libidinal exclusif est au service de fonctions défensives et exige davan-
tage d’explications que la bisexualité, et le choix d’un objet unique est suspect :
« Notre libido à tous hésite normalement, la vie durant, entre l’objet masculin
et l’objet féminin ; [...]. Assurément, chez un être où cette oscillation est si fon-
damentale et définitive, notre présomption se dirige vers un facteur particu-
lier [...] » (1920, p. 256). Ainsi, Freud affirme que « l’intérêt sexuel exclusif de
l’homme pour la femme est aussi un problème qui requiert une explication et
non pas quelque chose qui va de soi et qu’il y aurait lieu d’attribuer à une
attraction chimique en son fondement » (1905, ajouté en 1915, p. 51).
Pour Freud, les homosexualités et les hétérosexualités se rencontrent sur
le terrain de la bisexualité, chacun ayant dans son inconscient des attache-
Les homosexualités comme formations de compromis 45

ments libidinaux à la fois homosexuels et hétérosexuels. « Nous devons tenir


compte également d’une prédisposition bisexuelle dans l’inversion », affirme-
t.il (1905, p. 49), et amener une personne précédemment homosexuelle à
s’intéresser au sexe opposé, c’est « restaurer toutes ses fonctions bisexuelles »
(1920, p. 267). Mais la bisexualité est aussi impliquée dans le choix d’objet
non inverti, hétérosexuel, de telle façon que le choix d’objet hétérosexuel est
tout aussi limité du point de vue du choix et du but que l’homosexuel : « Tous
les individus normaux présentent à côté de leur hétérosexualité manifeste une
proportion très considérable d’homosexualité latente ou inconsciente » (1920,
p. 269). Nous appelons donc bisexuels des individus qui choisissent ou dési-
rent consciemment des partenaires à la fois du même sexe et du sexe opposé,
mais « tout être humain est bisexuel en ce sens et... sa libido est distribuée,
d’une façon manifeste ou latente, sur des objets des deux sexes » (1937).
La sexualité n’est pas seulement une question de désir sexuel ou de choix
d’objet. Elle comporte aussi des « caractères sexuels psychiques » (1920,
p. 268) – ce que nous pourrions appeler l’identification à un genre ou l’iden-
tité se rapportant à un genre –, et l’un n’annonce pas l’autre. Dans « Sur la
psychogenèse d’un cas d’homosexualité féminine », remettant en question nos
stéréotypes et notre tendance à associer le choix d’objet à la masculinité ou la
féminité appropriées, Freud dit : « La littérature sur l’homosexualité a cou-
tume de ne pas séparer assez nettement les questions du choix d’objet, d’une
part, et du caractère sexuel, d’autre part, comme si la décision sur l’un des
points était liée d’une manière nécessaire à l’autre » (1920, p. 268).
Toutefois, contrairement aux analystes ultérieurs, quand il essaie de défi-
nir les caractéristiques du sujet, la masculinité et la féminité, il ne suppose pas
savoir ce qu’elles sont. Dans son raisonnement, si la masculinité se rapporte
seulement à la caractéristique empirique d’être mâle, et la féminité à celle
d’être femelle, alors ces définitions sont tautologiques. Il introduit donc dans
les Trois essais des définitions arbitraires, qu’il garde ensuite dans tous ses
écrits : la masculinité est active et la féminité passive : « Tout ce qui est fort
est actif et masculin, et tout ce qui est faible est passif et féminin » (1937).
Mais la masculinité et la féminité ne vont pas simplement l’une avec le fait
d’avoir une anatomie mâle, l’autre avec une anatomie femelle. Chaque indi-
vidu, dit Freud, a un mélange des deux : « Il en résulte, pour l’être humain,
qu’on ne trouve de pure masculinité ou féminité ni au sens psychologique, ni
au sens biologique. Chaque individu présente bien plutôt un mélange de ses
propres caractères sexuels biologiques et de traits biologiques de l’autre sexe
et un amalgame d’activité et de passivité, que ces traits de caractère psychi-
ques dépendent des caractères biologiques ou soient indépendants » (1905,
p. 162).
46 Nancy J. Chodorow

Alors qu’il allie ses considérations sur la personnalité et l’identité se rap-


portant à l’appartenance à un sexe à celles sur le choix d’objet, il se rapproche
encore plus de l’ « androgynie » postmoderne. Il note que l’homosexualité
n’implique pas nécessairement « un renversement parallèle des autres proprié-
tés psychiques, des pulsions et des traits de caractère, conforme à l’évolution
caractéristique de l’autre sexe » (1905, p. 47). Un homme homosexuel, par
exemple, peut se sentir comme une femme à la recherche d’un homme, mais
de nombreux hommes homosexuels choisissent des hommes féminins comme
objets sexuels en étant eux-mêmes très masculins : « [...] le compromis, en
quelque sorte, entre deux motions dont l’une recherche instamment l’homme
et l’autre la femme – cependant qu’est maintenue la condition de la masculi-
nité du corps (des parties génitales) –, le reflet, pour ainsi dire, de la propre
nature bisexuelle de l’intéressé » (1905, p. 50). Un homme, écrit Freud, peut
avoir une personnalité marquée par des caractéristiques masculines et une
orientation masculine (c’est-à-dire active) sur le plan de sa vie sexuelle mais
être homosexuel, ou bien au contraire avoir une personnalité principalement
féminine, se comporter en amour comme une femme, et être hétérosexuel :
« [...] ; chez les hommes, la virilité psychique la plus complète est compatible
avec l’inversion » (1905, p. 47). Nous devrions dire, conclut Freud, que « le
mystère de l’homosexualité n’est donc pas du tout aussi simple que ce qu’en
dit la présentation à usage populaire qu’on se plaît à en donner : une âme
féminine, vouée par conséquent à aimer les hommes, par malheur tombée
dans un corps masculin, ou une âme masculine, irrésistiblement attirée par les
femmes, hélas bannie dans un organisme féminin » (1920, p. 269). « Le choix
d’objet », « les caractères sexuels et l’attitude sexuelle du sujet » ne sont pas
– pas davantage que l’objet et l’instinct – « soudés ensemble ».
Nous apprenons donc de Freud, premièrement, que chacun, quelle que
soit son homosexualité ou hétérosexualité comportementale consciente, est
bisexuel dans son choix d’objet dès lors que nous prenons en considération
non pas seulement les orientations libidinales manifestes, mais aussi celles
inconscientes, latentes. Deuxièmement, que chacun porte en soi les caractéris-
tiques tant de la masculinité que de la féminité. Troisièmement, qu’un homme
ou une femme peut être principalement masculin ou féminin sur le plan de
l’activité et la passivité. Et, quatrièmement, qu’il n’y a pas de lien direct entre
la masculinité ou la féminité du sujet et le sexe biologique de l’objet libidinal.
Cette théorie aux nombreuses facettes a constitué un terrain fertile pour
les confrères et disciples de Freud. Freud, Deutsch, Jones et d’autres ont sou-
ligné en particulier l’attitude œdipienne bisexuelle de la fille à l’égard de sa
mère et de son père, et Freud a affirmé que les enfants des deux sexes déve-
loppent un « complexe d’Œdipe complet ». Dans son remarquable essai
Les homosexualités comme formations de compromis 47

de 1929, intitulé « Womanliness as a masquerade », Joan Riviere va plus loin


que Freud en ce qu’elle avance également des arguments, fondés sur des
données cliniques, contre l’appartenance de base à un sexe ou l’orientation
sexuelle exclusive. Elle attire l’attention sur « des hommes et des femmes...
qui, tout en ayant un développement principalement hétérosexuel, présentent
des caractéristiques marquées de l’autre sexe. On y a vu l’expression d’une
bisexualité propre à chacun ; et l’analyse a montré que ce qui apparaît comme
des traits de caractère homosexuels ou hétérosexuels, ou une manifestation
sexuelle, sont en fait le résultat final de l’interaction de conflits mais pas
nécessairement la preuve d’une tendance radicale ou fondamentale. La diffé-
rence entre développement homosexuel et développement hétérosexuel résulte
de différences sur le plan du degré d’anxiété et de l’effet correspondant que
cela peut avoir sur le développement » (1929, p. 90-91). Joan Riviere souligne
donc que les solutions sur le plan sexuel et de l’appartenance à un sexe résul-
tent d’un étayage défensif et de la résolution de conflits. Pour elle, la féminité
subjective chez une femme comme, vraisemblablement, la masculinité chez un
homme, sont en même temps réelles et une mascarade.
On pourrait penser que ces données théoriques fondamentales ont
conduit les psychanalystes à être les premiers à remettre en question, tant sur
le plan culturel et politique que clinique, les conceptions rigides d’une appar-
tenance à un sexe et d’une sexualité normatives ; mais ce n’est que ces der-
nières années, sous la pression exercée de l’extérieur, qu’ils ont commencé à
s’interroger sur ces conceptions et à les repenser. Par exemple, quand, au
début des années 1970 (en 1974), Kubie parle d’une « pulsion à être les deux
sexes », il la considère comme problématique puisqu’elle ne peut être satis-
faite. En revanche, aujourd’hui aux États-Unis, des féministes qui réfléchis-
sent sur la relation, comme Aron (1995), Benjamin (1995), Fast (1984), Elise
(1997) et Goldner (1991), se montrent davantage en faveur de la bisexualité
quand il s’agit du sexe du sujet, en affirmant qu’il est souhaitable et même
nécessaire de garder une certaine capacité d’inclusion des identités sexuelles
(des fantasmes d’être les deux sexes à la fois ou de posséder les caractéris-
tiques des deux sexes). Une adhésion étroite à toutes les caractéristiques et
identifications d’un seul sexe est défensive et rigide ; Sweetman (1999) parle à
ce propos d’appartenance parano-schizoïde à un sexe. Il a aussi fallu du temps
pour que l’on commence à repenser la question du choix de l’objet. Lewes
(1988) et moi-même (1994) affirmons que tous les résultats œdipiens sont fon-
dés sur le conflit, la défense et la gestion du trauma et de l’anxiété ; je dis en
ce sens que l’hétérosexualité comme l’homosexualité sont des formations de
compromis. Avec les féministes qui soutiennent l’idée de différences entre les
femmes, et sur la base de mon expérience clinique, j’affirme également (1994,
48 Nancy J. Chodorow

1999) qu’il existe non seulement de nombreuses féminités et masculinités, mais


aussi de nombreuses hétérosexualités et homosexualités.
Mais de telles extensions de la pensée de Freud ne se sont pas répandues.
Comme je le note dans le chap. 2 de mon ouvrage « Heterosexuality as a com-
promise formation » (1994), la plupart des analystes ont historiquement consi-
déré l’hétérosexualité comme normale, de même que la masculinité ou la fémi-
nité innée qui résulte directement de l’expérience génitale – même si elle suit
les voies tortueuses du complexe d’Œdipe complet. Face à la preuve irréfu-
table, théorisée comme pilier de la psychanalyse, que la pulsion et le désir
sexuels ont tout à voir avec le plaisir et très peu avec la réalité, mais aussi que
la plupart des coïts hétérosexuels n’ont pas pour but la reproduction, ils sou-
tiennent ou suggèrent que l’hétérosexualité est normale, car, pour la conti-
nuité de l’espèce, il doit y en avoir certains qui entraînent des grossesses. Bien
que la plupart des analystes affirment suivre l’hypothèse de Freud posant une
bisexualité innée, qui établirait implicitement une distinction entre homo-
sexualités et hétérosexualités non pas sur la base du choix d’objet en fonction
du sujet, mais selon d’autres critères cliniques, ils ne comprennent pas, d’après
mon expérience, son investigation subtile, complexe et à des niveaux multiples
(en 1905-1915, p. 51, Freud note : « Il faut cependant garder à l’esprit que,
jusqu’à présent, seule une certaine catégorie d’invertis a été soumise à la psy-
chanalyse : des personnes à l’activité sexuelle généralement rétrécie [...]. Le
problème de l’inversion est extrêmement complexe et englobe des types très
différents d’activité et de développement sexuels [...] tous les hommes sont
capables d’un choix d’objet homosexuel et qu’ils ont effectivement fait ce
choix dans l’inconscient. »). L’hypothèse de la bisexualité est plutôt réduite à
une sorte de mantra ou de principe arbitraire remplaçant une exploration
approfondie de la très grande complexité de l’orientation sexuelle, du fan-
tasme sexuel, du sentiment d’appartenance à un sexe, des traits de caractère et
des formes de pathologie.
Avant d’approfondir la question des homosexualités, il nous faut revenir
à la seconde distinction importante que fait Freud : celle entre inversion et
perversion. La perversion nous amène à parler de parties du corps, de pul-
sions constituantes et de théorie du développement psychosexuel. Comme
dans ses points de vue sur l’inversion, il est, là aussi, étonnamment radical. Il
affirme que la sexualité ne se limite pas à une question d’organes génitaux et
que toutes sortes de comportements et de fantasmes sont normaux dès lors
qu’ils se terminent par une « union sexuelle » normale (1905, p. 63) – et c’est
ce sur quoi les commentateurs se sont appuyés pour avancer que la perversion
était intrinsèque à l’inversion. Freud dit que « la plupart de ces transgressions,
en tout cas les moins graves d’entre elles, forment un élément rarement absent
Les homosexualités comme formations de compromis 49

de la vie sexuelle des bien-portants » (1905, p. 73). Seulement, lorsqu’il traite


de la perversion, et non dans ses considérations sur l’inversion, il emploie le
terme de « symptôme » pour décrire ce dont il parle : « [...] alors nous trou-
vons – dans l’exclusivité et dans la fixation, par conséquent, de la perversion –
ce qui nous autorise généralement à la considérer comme un symptôme patho-
logique » (1905, p. 74).
Les écrits de Freud nous invitent donc à voir la sexualité comme cons-
tituée d’un certain nombre de composantes différentes, ou ingrédients. Toute-
fois, je pense qu’en le lisant la psychanalyse a fait une erreur de catégorie en
ce qu’elle a confondu le fait donné de ces composantes caractéristiques, et
même universelles, de la sexualité individuelle et leurs manifestations particu-
lières chez des individus. Cette confusion a entraîné la comparaison implicite
d’une normalité généralisée avec la déviation comme les deux seules voies
développementales et psychopathologiques possibles. Mais il faut découvrir
l’appartenance à un sexe et la sexualité sur le plan clinique, voir comment
elles sont individuelles et différentes pour chaque individu. Bien que nous
puissions trouver des schémas qui caractérisent de grands groupes d’individus,
et avoir besoin de les garder quelque part dans notre esprit pendant notre tra-
vail clinique, chacun a une sexualité qui est sa propre et unique combinaison
finale. Comme je l’ai dit précédemment, toutes les sexualités sont des forma-
tions de compromis, si bien que les pôles binaires de l’ « hétérosexualité » et
de l’ « homosexualité » ne rendent pas compte de la spécificité du désir et des
fantasmes sexuels d’un individu ; et les composantes particulières qui sont
combinées et de nouveau combinées dans le mélange d’hétérosexualité et
d’homosexualité, de masculinité et de féminité, mélange personnel à chacun,
sont individuelles du point de vue psychodynamique. Comme l’explique
Freud, il n’existe pas de relation universelle entre appartenance à un sexe et
choix d’objet, et chaque individu construit son propre fantasme personnel et
particulier de cette relation. Quand quelqu’un choisit un objet sexuel mâle ou
femelle (dont l’anatomie n’annonce rien du fantasme personnel qu’il s’est
construit quant à son appartenance à un sexe et à sa sexualité), il établit une
relation à cet objet avec une idée inconsciente – également particularisée sur le
plan personnel – de la masculinité ou de la féminité.
Le concept de bisexualité peut nous aider pour décrire les états subjectifs
dans lesquels les individus se sentent eux-mêmes consciemment ou, comme
nous l’avons observé, dans leur fantasme inconscient, avoir des caractéris-
tiques physiques ou psychologiques d’un sexe ou de l’autre, un désir d’être les
deux sexes ou le sexe opposé, d’être en partie mère, en partie père, ou désirer
des individus des deux sexes. Mais cela ne distingue pas les « bisexuels » du
reste d’entre nous : tout le monde a des fantasmes inconscients et conscients
50 Nancy J. Chodorow

d’être masculin ou féminin, ou d’être en partie un peu l’un et l’autre, et tout le


monde trouve désirables certaines personnes des deux identités sexuelles, et
d’autres qui ne sont ni désirables, ni l’objet de fantasmes.
Mes propres recherches cliniques et théoriques mettent en lumière plu-
sieurs composantes de la sexualité individuelle. Il existe des composantes uni-
verselles que l’on trouve chez tous les individus, chacune étant particularisée
et combinée de façon à constituer la sexualité propre à un individu. D’abord,
et plus fondamentalement, nous trouvons l’érotisation, c’est-à-dire des plai-
sirs, des envies et des désirs ressentis dans le corps. L’érotisation inclut l’image
corporelle, une certaine façon de ressentir son propre corps, son pouvoir de
séduction, son excitation et ses appétits. La psychanalyse a eu des difficultés à
conceptualiser l’érotisation corporelle, réelle ; en témoigne la tentative embar-
rassée de Freud de décrire, dans les Trois essais, le « problème de l’excitation
sexuelle » qu’il qualifie de « tout à fait obscur ». Ruth Stein suggère que l’on
ne peut exprimer cette expérience essentiellement corporelle avec des mots, la
rendre purement psychologique, ou la saisir en fonction de l’orientation ou
du choix d’objet. Il y a quelque chose de fondamentalement privé, d’indi-
cible, d’indescriptible, et même de mystérieux dans l’Éros sexuel et corporel
(R. Stein, 1998).
L’érotisation a quelque chose à voir avec les pratiques sexuelles, c’est-à-
dire avec le comportement sexuel réel – ce que quelqu’un fait ou aime faire
avec son corps et celui de l’autre. Certaines de ces pratiques ont pour origine
le désir ou la passion et procurent du plaisir ; d’autres pas. Cela s’explique en
partie par le fait que toutes sortes d’interdictions intérieures, d’inhibitions et
de règles culturelles contribuent à façonner les pratiques sexuelles, mais aussi
parce que de nombreuses pratiques sexuelles ne sont parfois pas érotiques du
tout. Je ne pense pas ici à la question de savoir si la douleur ou l’agressivité
peuvent être agréables, mais plutôt, par exemple, à la façon dont une femme
fait semblant d’avoir des orgasmes dans ses rapports sexuels avec des hommes
pour leur plaire. L’érotisation a également à voir avec les données corporelles.
Chaque individu naît avec – ou développe – des sensibilités particulières qui
lui sont propres ; ces sensibilités sont individuelles et non nécessairement liées
au corps sexué, et chaque personne connaît dans l’interaction des expériences
précoces sur les plans corporel et émotionnel, dont il fait quelque chose. Ces
sensibilités corporelles se situent au-delà de – et, du point de vue développe-
mental, avant – l’excitation classique et l’expérience génitale-corporelle de la
sexualité œdipienne qui réagit à un objet entier mère et père sexué et génita-
lisé, et fantasme sur celui-ci, ce qui arrive assez tard dans le développement.
La sexualité inclut un monde intérieur que nous qualifions traditionnelle-
ment d’ « œdipien ». Ce monde filtre de façon introjective et projective la
Les homosexualités comme formations de compromis 51

mère, le père et leur combinaison, et contribue à la constitution d’identi-


fications au même sexe et à l’autre sexe, de fantasmes d’objet et de choix
d’objet du même sexe et de l’autre. Ce monde intérieur peut être objet total ou
partiel. Là encore, la psychanalyse a souvent confondu l’universel et le parti-
culier en ce qui concerne le monde œdipien intérieur. Toute expérience avec
les parents est personnelle. Comme le note Freud, qui va dire, en dehors de la
particularité clinique, comment une mère vit sa « féminité » et, donc, ce
qu’elle communique sur ce plan à un enfant, si deux parents apparemment
hétérosexuels sont en fait les partenaires féminin et masculin de la scène pri-
mitive, si un père vit son pénis et sa sexualité de façon active ou passive, et
ainsi de suite ? L’identification d’une fille à sa mère, ou celle d’un garçon à
son père, n’est jamais simple.
De même que le sentiment d’appartenance à un sexe et l’identité se rap-
portant à celle-ci (Chodorow, 1999), la sexualité de chaque personne revêt une
tonalité affective. L’individu a-t-il l’impression que son désir sexuel est accep-
table ou non ? Son corps génital en a-t-il honte, est-il assailli, inapproprié, ou
faible ? Une partie de cette tonalité affective a trait à l’importance relative de
la sexualité elle-même, qui varie selon les individus. Nous voyons ainsi clini-
quement, parmi des individus ayant la « même » orientation sexuelle, des
variations considérables dans la façon dont leur sexualité s’intègre dans le
reste de leur vie, et c’est précisément là que la psychanalyse commence. Un
des principaux objectifs des cliniciens, psychologues du moi ou pas, consiste à
évaluer l’autonomie relative de la sexualité chez le patient : nous pouvons seu-
lement trouver, dans un cas individuel, dans quelle mesure et comment la
sexualité de l’individu est liée au conflit, aux défenses, à la régression, à
l’établissement de relations internes et externes, à la rupture de celles-ci, au
narcissisme ou à la stabilisation de soi. À une époque antérieure, les analystes
étaient enclins au faux raisonnement génétique et à ne pas reconnaître les pos-
sibilités d’autonomie secondaire dans le traitement psychanalytique et la com-
préhension de l’homosexualité. Toutes les sexualités commencent, par défi-
nition, par le conflit et la défense et nous ne devrions pas faire l’erreur
d’associer ce conflit originaire à la pathologie. Nous devrions savoir, sur le
plan clinique, que même les sexualités qui ont peut-être commencé dans le
conflit et la pathologie extrêmes peuvent arriver à fonctionner en dehors de
ces origines (voir Mitchell, 1978, 1981).
De façon surprenante, le choix d’objet sexuel doit être conceptualisé en
dehors de l’érotisation et du monde interne. Le choix d’objet sexuel se rap-
porte au choix conscient d’un partenaire. Comme Freud, nous avons tendance
à nous demander si l’objet est du même sexe ou de l’autre (je mets de côté
l’attention de Freud à la question de savoir si l’objet est adulte ou même, en
52 Nancy J. Chodorow

premier lieu, humain), mais, comme je l’affirme dans « Heterosexuality », le


choix d’objet est beaucoup plus individuel. Nous ne faisons que gloser lorsque
nous disons qu’une femme est hétérosexuelle, puisque tous les hommes ne
conviennent pas au goût d’une femme hétérosexuelle, et vice versa. Nous
savons que le choix d’objet peut être plus ou moins fixe ; qu’il existe, par
exemple, des « lesbiennes primaires » qui n’ont jamais été attirées que par des
femmes, même quand elles étaient mariées, et des « lesbiennes électives » qui,
pendant une courte ou, au contraire, longue période de leur vie, ont et susci-
tent des relations hétérosexuelles, sans avoir la moindre idée qu’à ce moment-
là ces relations étaient sexuellement ou psychiquement fausses, ou qui décla-
rent ouvertement être homosexuelles pour des raisons autant politiques que
sexuelles. Il existe des femmes qui se considèrent comme lesbiennes mais sont
mariées parce qu’elles sont tombées amoureuses d’un homme en particulier,
même si elles sont en général attirées par les femmes (A. Stein, 1997).
L’identité sexuelle, l’idée qu’une personne se fait sur le plan préconscient
ou conscient de son orientation sexuelle, est distincte de l’identité se rappor-
tant au genre (l’idée de soi en tant que mâle ou femelle), et peut même actuel-
lement être distinguée du choix d’objet réel au niveau comportemental ou libi-
dinal. Bien que cela n’ait pas été vrai tout au long de l’histoire et dans toutes
les cultures, les individus sont aujourd’hui appelés culturellement et politique-
ment à se ranger eux-mêmes dans une catégorie en fonction de leur orienta-
tion sexuelle, et cela même devient une composante de la sexualité. Au-delà de
la complexité déjà considérable que présente une tentative d’explication de la
sexualité, les patients, comme je le décris plus bas, essaient eux-mêmes de
« comprendre » leur orientation. Dans l’identité ou l’orientation sexuelle, le
choix d’objet sexuel prend une nouvelle signification consciente, subjective,
qui entraîne de nouveaux conflits et difficultés psychologiques. Il n’est pas
seulement question du fait que le patient ou l’analyste observent la nature des
choix d’objet, mais du besoin qu’a le patient (parfois aussi l’analyste) de la
classer dans une catégorie.
L’orientation et l’identité sexuelles nous conduisent à la culture. Les signi-
fications du self, de la sexualité et de l’appartenance à un sexe sont enchevê-
trées et commencent dès la naissance à s’inscrire dans la conscience et l’ima-
gination inconsciente. Ces significations culturelles passent d’abord par le
filtre non verbal de l’affect et de l’imagination des parents, puis par celui du
langage et du discours, avec les frères et sœurs, les pairs, les enseignants, les
histoires, les films et la télévision. Mais le contexte, l’affect, l’imagination et la
relation donnent à toutes ces expériences plus conscientes une résonance affec-
tive personnelle. Le lien étroit entre sexualité et appartenance à un sexe sur
lequel j’ai attiré l’attention précédemment (et auquel la psychanalyse fran-
Les homosexualités comme formations de compromis 53

çaise, contrariant Freud et Lévi-Strauss, a donné une importance de premier


plan) résulte en partie du contexte culturel, bien que les particularités de ce
lien varient sur les plans interculturel et individuel. Une partie de notre pensée
contemporaine remet en question la singularité de ce lien en soulignant les dif-
férentes masculinités (Corbett, 1993) ou la variété des voies développementa-
les menant au choix d’objet lesbien (Schuker, 1996), et en se demandant si les
lesbiennes sont davantage homos ou femmes – plus proches des femmes hété-
rosexuelles ou des hommes homosexuels ? Finalement, comme Freud le note
(1895, 1905, 1908, et ailleurs), tant la culture que l’affect et l’imagination
pèsent sur la sexualité. La culture intervient dans la façon dont les parents
traitent et désignent les organes génitaux d’un enfant dans les histoires qui
sont racontées et lues, les fantasmes des parents sur le corps et le self sexuels
et sexués, mais aussi sur le corps et le self sexuels et sexués de l’enfant. Il me
semble que, dans notre culture aujourd’hui, nommer sa propre identité
sexuelle est un besoin qui n’existait pas jusqu’ici, et la psychanalyse elle-même
nous a amenés à développer différentes façons de penser notre sexualité et
notre appartenance à un sexe.
De diverses manières, le fantasme nous aide à mettre tout cela ensemble.
Person (1999) avance de façon convaincante que, chez chaque individu,
l’excitation ou la passion sexuelle est le produit d’un fantasme personnel
moteur, développé relativement tôt et inchangeable. Dans chaque cas cons-
truit de façon unique, le fantasme réunit l’érotisation et l’expérience physique,
les pratiques sexuelles, l’image du corps, un monde intérieur, une tonalité
affective, une relative autonomie et une relative soumission au besoin, le choix
d’objet, l’orientation et l’identité, les relations particulières de la conscience
subjective et de l’appartenance consciente ou inconsciente à un sexe avec l’éro-
tisme physique sexuel et au sexe du choix d’objet, et un fantasme de la
culture, ainsi qu’un filtrage affectif de celle-ci. Ces fantasmes peuvent inclure
tant l’agressivité que le désir – il peut s’agir de fantasmes de pouvoir et de
domination ou de soumission, le désir de faire du mal ou de se venger en vue
d’humilier, de gérer l’anxiété liée à l’acte sexuel en exerçant un pouvoir, et
ainsi de suite.
Bien entendu, toutes ces considérations valent également pour les ana-
lystes. Dans nos vies quotidiennes et nos fantasmes, nous luttons avec les
mêmes composantes de la sexualité que nos patients. Et quoique bien analy-
sés, nous ne nous sommes pas débarrassés de toute anxiété ou préoccupation
liées à la sexualité ; je parle ici de nos préoccupations eu égard au transfert et
contre-transfert érotique, à l’intégrité de notre propre corps, à notre propre
sexualité, ou encore à la complexité et au contenu de nos propres fantasmes et
choix d’objet. Nous avons aussi à l’esprit, dans notre transfert à la profession,
54 Nancy J. Chodorow

l’importance et la portée du sexe pour la psychanalyse, la façon dont il s’est


étendu, bien au-delà des limites de ce que l’on entend habituellement par
sexualité, à l’Éros-libido comme force génératrice dans la vie en général, à la
sublimation, à la théorie des pulsions, à la métaphore des rapports sexuels
parentaux comme reliant les esprits, et ainsi de suite.
Les multiples aspects d’une compréhension psychanalytique de la sexua-
lité nous permettent de – et nous obligent à – entendre de nombreux aspects
différents du choix d’objet sexuel et du sentiment d’appartenance à un sexe, à
parler de multiplicité plutôt que d’une sexualité unique. Je ne peux penser à
un patient dont le tableau clinique ne comprend pas, au sens le plus large, à la
fois une attirance pour les hommes et les femmes, des fantasmes sur ceux-ci,
et des aspects d’une masculinité et féminité auxquels il s’identifie lui-même (de
façon consciente ou inconsciente). Quand ces aspects sont rigides et justifiés,
même s’ils se conforment aux schémas normatifs sur l’appartenance à un sexe
et la sexualité, nous nous trouvons dans le domaine du conflit et du clivage.
Les propres mouvements contre-transférentiels de la situation érotique de
l’analyste, de sa sexualité et de son sentiment d’appartenance à un sexe, qui
émergent en réponse aux identités, fantasmes, désirs et transferts mouvants
d’un patient, viennent s’ajouter dans la salle de consultation.
Par définition, l’exposé que je fais ici ne s’accorde avec aucun modèle de
développement simple et unique, bien qu’un développementaliste pur et dur
pourrait élaborer une théorie sur l’ensemble de ces ingrédients ou composan-
tes en tant que ligne développementale. Toutefois, sur le plan clinique, ces
composantes différentes émergent de façons diverses, aussi étroitement liées
aux déploiements transférentiels. Il existe un éventail de qualités de relation à
l’objet, d’érotisation, de compulsivité, de soumission au besoin, d’anxiété ou
d’envie eu égard à l’anatomie génitale, d’image de l’appartenance à un sexe,
de spécificité par opposition à l’extension du choix d’objet et du but sexuel, de
déni et de défense, de pathologie ou de névrose de caractère, d’adjonctions de
buts fantasmatiques et réparateurs, liés à la sexualité de différentes personnes.
Ce n’est que plus généralement dans ce contexte des sexualités que nous
pouvons examiner les homosexualités. Pour ce faire, je parlerai maintenant
d’un jeune homme que je comparerai brièvement à un autre. Tous deux ont
commencé un traitement un peu avant d’atteindre la trentaine ; l’un est homo-
sexuel, l’autre hétérosexuel (je fais intervenir dès maintenant ce que j’ai appelé
identité sexuelle et choix d’objet : ces jeunes hommes ne parlaient pas d’eux en
tant qu’homosexuel et hétérosexuel comme nous psychanalystes avons davan-
tage tendance à le faire). J..., qui est homosexuel, vivait dangereusement
quand il est arrivé en thérapie ; il avait parfois des relations sexuelles à risques
– ce type de relations l’attirant en fait. Il fréquentait les bars pour homo-
Les homosexualités comme formations de compromis 55

sexuels, buvait beaucoup trop, et rencontrait des hommes avec lesquels il avait
des relations sexuelles. Sa capacité de s’observer lui-même était inégale. La
première fois qu’il est venu consulter, il avait très peur tant de devenir séro-
positif suite à des rapports non protégés qu’il avait eus que de se soumettre à
un test et de recommencer. Il s’inquiétait aussi de ce qu’il dirait à sa mère s’il
se révélait être séropositif. Enfin, il était sans emploi.
J... ne m’apparut pas d’emblée comme un candidat possible pour une
quelconque thérapie par l’insight ou l’analyse. En plus de boire, de fumer, et
de son besoin immoral de « se faire baiser », il décrivit un passé d’accès de
colère dans son enfance et après. Au début de son adolescence, il avait été
adressé à un psychiatre parce qu’il avait cassé des choses chez lui ; et seule-
ment deux ans avant de commencer une thérapie, ivre lors d’une fête de
famille, il avait, pris de rage, physiquement agressé son frère qui se moquait
de lui. Il semblait être incapable de mentaliser et se débarrassait d’affects
désagréables par la violence. Lors de sa première séance, il affirma sur un ton
provocant que, depuis qu’il se savait être homosexuel, il voulait avoir des rela-
tions sexuelles avec son père. Il déclara également que l’alcoolisme et la pro-
miscuité sexuelle étaient normaux dans le milieu homosexuel.
Les parents de J... s’étaient séparés quand il avait 7 ans et il en avait 10
quand son père s’était remarié. Sa mère s’était, quant à elle, engagée dans une
relation avec quelqu’un à peu près à l’époque du remariage du père mais ne
s’était remariée qu’après que les enfants eurent quitté la maison. Dans le
cadre d’un divorce classique entre un homme et une femme, la mère avait la
garde des enfants et le père continuait de subvenir à leurs besoins. L’emploi le
plus récent de J... avait été dans l’affaire de son père et il décrivait sa mère
comme sa « meilleure amie » ; il lui parlait presque tous les jours, bien qu’il ne
pût arriver à aborder avec elle la question du risque qu’il soit séropositif.
J... décrivait ses propres accès de colère comme faisant partie d’un schéma
familial. Son père avait été violent à l’égard de sa mère pendant la période de
leur séparation, et tous les frères et sœurs se battaient physiquement. Comme
pour la boisson et la promiscuité sexuelle, la réaction de J... fut de considérer
cette violence comme normale : les autres familles aussi étaient violentes.
À la suite de nos deux premières rencontres, me demandant vraiment si
nous pouvions travailler ensemble, je lui fis part de mes inquiétudes. Je lui dis
que mon sentiment, d’après ce qu’il me disait, était qu’il évitait de souffrir en
buvant, en fumant de la marijuana, mais aussi à travers une mise en actes
impulsive (par exemple, en devenant violent ou en se faisant « draguer » dans
un bar). Je ne prenais pas parti en lui disant qu’il devrait arrêter de boire et de
se droguer, mais je ne savais pas s’il pouvait ou voulait penser à ce qui était
douloureux pour lui à ce moment-là. La première réaction transférentielle de
56 Nancy J. Chodorow

J... fut de faire de moi un policier paternel qui s’érige en juge et de m’assurer
qu’il ne viendrait pas ivre à ses séances. Je répétai que je n’entendais pas faire la
police, mais que nous avions besoin tous les deux de savoir ce qui pourrait
l’aider ; il avait, quant à lui, besoin de savoir quelle sorte d’aide je pourrais lui
apporter. J... se demanda ensuite s’il ne vaudrait pas mieux pour lui qu’il voie
un analyste homosexuel, qui saurait mieux à quoi ressemble le monde gay et ses
fréquentations sexuelles rapides. Quand je suggérai qu’à mon avis la thérapie
n’exigeait pas que les individus en présence soient identiques, il me regarda de
nouveau, non plus comme hétérosexuelle mais comme une femme et me dit
qu’il parlait vraiment beaucoup plus facilement aux femmes qu’aux hommes
– annonçant par là même un thème organisateur dans ses fantasmes se rap-
portant à l’appartenance à un sexe et à la sexualité. En réponse à ma franchise,
la capacité de réflexion qui avait amené J... à engager un traitement revint.
Nous pûmes alors commencer à découvrir le rôle que l’ « hétérosexualité » et
l’ « homosexualité » jouaient dans l’esprit de J..., comment ces termes sexuels,
mais pas nécessairement sexués, étaient devenus un filtre implicite à travers
lequel il voyait à la fois une grande partie du monde et de lui-même.
Dans la thérapie de J..., nous avons commencé par explorer sa grande
résistance à l’égard de la recherche d’un emploi. L’ « éthique de la réussite »
qu’il revendiquait était celle de son père et il lui en voulait du fait que, à son
avis, il n’avait rien fait en tant que père après le divorce, sauf de réussir et de
payer ce qu’il devait payer. Il comprit très rapidement, quand je le lui suggé-
rai, qu’il était en train de déplacer ses propres souhaits et désirs de réussir sur
son père. Bien qu’il continuât à en vouloir à son père, il comprit que ce qui
l’empêchait d’avancer, c’était sa propre peur de l’échec et son immense désir
de réussir, qui faisaient eux-mêmes partie de sa propre définition de la mascu-
linité – avec laquelle il était en conflit et à laquelle il résistait consciemment. Il
cessa de saper ses entretiens d’embauche et décrocha un emploi pour une
société Internet. Dans une précédente interaction en rapport avec celle-ci, J...
parla de ce que ses amis « hétéros » pensaient de ses choix sexuels et de leur
approbation ou désapprobation sur certains aspects de son style de vie. Là
encore, il vit comment il se divisait lui-même en « homo » et « hétéro », et
essayait, en projetant cela sur ses amis, d’éviter ce qu’il vivait comme ses pro-
pres réactions « hétéros » à ses désirs « homos ».
Le self « hétéro » de J... semblait contenir des identifications à son père, à
la fois comme idéal du moi positif et surmoi qui juge. Dans son identification
à son père comme idéal du moi, il en vint à se rendre compte qu’il voulait lui-
même un travail. De plus, sa capacité à réfléchir sembla se développer dès lors
qu’il put identifier des côtés de son père qui n’étaient pas violents et où il ne
critiquait pas en dénigrant, mais plutôt où il réussissait professionnellement.
Les homosexualités comme formations de compromis 57

Pour ce qui était de son père comme surmoi, J... se révoltait aussi contre son
père intérieur punitif hétéro, avec des attentes trop élevées, en ne payant pas
ses impôts à temps et en ne renouvelant pas l’assurance de sa voiture. Le père
s’était en fait montré sévère à différents moments de la vie de son fils. J... se
rappelait avoir été frappé lorsqu’il faisait mal ses devoirs à la maison. Quand,
adulte, il s’était plaint à son père de toujours le critiquer, celui-ci avait
répondu : « C’est à cela que servent les pères. »
J... décrivit comment il se réveillait souvent le matin au lit, auprès d’un
homme qu’il avait rencontré la veille, en pensant : « À côté de qui suis-je
allongé !? » Ni ses amis hétéros, ni son père, comme il le disait de façon pro-
jective, n’approuvaient ses choix sexuels. Mais alors que ses amis et son self
hétéros soutenaient superficiellement son homosexualité, son père ne l’ap-
prouvait pas du tout et peut-être même n’approuvait-il pas la sexualité libidi-
nale elle-même. Ou, au moins, si J... était homo, il aurait dû faire des choix
sexuels différents, plus séduisants. Le « qui » de la question se révélait alors
être son père hétéro en lui-même, demandant pourquoi il se trouvait au lit
avec un homme.
J... faisait remonter son intérêt pour les hommes à l’époque où son père
avait quitté sa famille ; il avait, alors, environ 7 ans. Bien qu’il ait eu quelques
petites amies à l’Université et après, et que les relations sexuelles avec elles
n’aient pas posé de problèmes, il affirmait ne pas pouvoir vraiment les aimer ;
selon lui, la part « cérébrale » manquait. En même temps, je m’inquiétais qu’il
soit aussi incapable d’aimer des hommes, que la capacité d’aimer elle-même
manquât en lui. Ainsi, J... était homosexuel mais l’incapacité d’aimer ne sem-
blait pas distinguer le sexe de son partenaire.
La mère jouait dans la sexualité de J... un rôle tout à fait différent que
celui du père. Benjamin des enfants, il disait être encore très proche d’elle,
parler avec elle au téléphone tous les jours. Contrairement au père, la mère
avait toujours aimé le côté non hétéro de J... et avait été enchantée que son
fils aime être extravagant, qu’il fasse des plaisanteries, qu’il se sente en oppo-
sition avec le monde hétéro, qu’il soit décontracté, qu’il aime l’art et la
musique. Avant qu’il ne trouve un travail, mais après que nous ayons un peu
exploré son identification à l’éthique de la réussite de son père, ainsi que sa
propre identification aux jugements de ses amis hétéros, il se rendit compte
qu’il s’inquiétait du fait qu’en s’intéressant à la réussite il trahissait sa mère.
Frappée par cette division entre homo et hétéro, je suggérai que c’était comme
s’il pensait que son self homosexuel était le fils de sa mère et son self hétéro le
fils de son père. Son visage s’éclaira et il s’exclama : « Oui ! Ma mère dit tou-
jours : “Tu es si amusant !”, “tu as tellement d’esprit !”, “je suis contente
d’avoir un fils homosexuel !” » Dans le contre-transfert, je me trouvai avoir
58 Nancy J. Chodorow

des pensées un peu désapprobatrices à l’égard de l’amour de sa mère pour son


homosexualité, de la façon dont elle aimait tout chez lui, mais n’aimerait pas
qu’il désire sexuellement des personnes comme elle.
Mais être décontracté et homosexuel était une exigence maternelle du sur-
moi. J... expliqua qu’il trouvait difficile de travailler si dur à être décontracté,
à faire des plaisanteries, et à faire semblant de ne pas prêter attention à ce que
l’on pensait de lui, alors qu’il s’en souciait terriblement. Nous avons compris
que sa façon de se conformer à cette exigence maternelle qu’il ressentait était
en fait une des composantes à l’origine de sa mise en acte et de son incapacité
à réfléchir au début de sa thérapie. Bien qu’il lui fût plus difficile d’examiner
sa colère à l’égard de sa mère que celle à l’égard de son père, son autodestruc-
tivité apparut peu à peu comme liée à sa relation à sa mère. Tandis que j’en
apprenais davantage sur son attirance pour les rapports sexuels non protégés
et que nous commencions à l’explorer, il se souvint d’un incident de son ado-
lescence où, à la suite d’une dispute avec sa mère, il avait détruit la majeure
partie de ses œuvres d’art, sur lesquelles il avait passé du temps. Je me dis que
la provocation de J... lors de sa première séance, où il me confia vouloir avoir
des rapports sexuels avec son père, pouvait être une expression transférentielle
de cette monstruosité que la mère aimait et sa colère à l’égard de ses exi-
gences : il se montrait de manière flagrante provocateur face à cette mère-
analyste qui voulait qu’il parle de ses désirs et souvenirs les plus monstrueux.
Une séance particulière continua de faire la lumière sur le rôle de la mère
et du père de J... dans son homosexualité et ses identités homosexuelle et
hétérosexuelle, mais aussi sur la complexité de l’échange transférentiel et
contre-transférentiel autour de la sexualité. Comme chez tous les homosexuels
et hétérosexuels, l’érotisation et le choix d’objet de J... présentaient des parti-
cularités. Il était attiré par les « ours », aimait être pénétré et, de ce fait, se
voyait comme féminin ; il disait de lui être la « maîtresse » d’un homme avec
qui il avait des relations sexuelles et qui vivait avec un autre homme. Pendant
cette séance précise, J... arriva en essayant de comprendre pourquoi il avait
cette attirance pour les « ours », qui le mettait mal à l’aise, alors qu’il ne
devrait pas être attiré par eux, et pourquoi il se préoccupait de savoir ce que
les hétéros mais aussi les homos « relax » pensaient de lui. Je me demandai à
voix haute si j’étais l’une de ces personnes hétéros qui trouvaient ces hommes
dégoûtants. Il écarta ma question – il savait ce qu’était le transfert et ne devait
donc pas s’inquiéter, même s’il s’inquiétait tout de même. Je continuai de
l’interroger sur ce qui lui passait par la tête, sur tous ces « ne devrait pas ». Il
répondit : « Eh bien, j’aime les types gras et poilus, mais les gens trouveraient
ça bizarre. » Puis il continua en disant – il ne savait pas, mais peut-être même,
et cela lui faisait horreur – qu’il pensait qu’il y avait quelque chose qui n’allait
Les homosexualités comme formations de compromis 59

pas dans le fait d’être attiré par des hommes et d’être homosexuel. Il « ne
devrait pas » penser cela et essaya d’écarter cette pensée en disant que c’était
probablement juste parce que les homos sont une minorité et que nous vivons
dans une société homophobe. Je le ramenai à son propre malaise : qu’en était-
il des types gras et poilus ? À ce moment-là, J... devint un peu rêveur et dit
qu’il était difficile de savoir le pourquoi des choses mais qu’il pensait chercher
un père. Il pensait aimer se sentir plus petit et, d’une certaine façon, protégé
par ces types. Il pensa ensuite à des voix graves, puis, de nouveau, qu’il ne
pouvait s’empêcher de penser que quelque chose n’allait pas dans cette atti-
rance. Mais, immédiatement, il trouva qu’il ne devrait pas y avoir quoi que ce
soit qui ne va pas.
J... avait tout le temps eu conscience de chercher un père, et je voulais
voir ce que nous pouvions trouver si nous revenions au malaise qu’il ressen-
tait à l’égard de ses choix sexuels. Il réfléchit et dit ensuite : « Eh bien, quand
ma mère m’a demandé une fois par quelle sorte de type j’étais attiré, et quand
j’ai répondu que c’était par des grands types poilus, elle s’est exclamée :
“Génial ! Moi aussi !” » Je suggérai : « Alors, vous êtes comme votre mère. »
Il rit et dit : « Ouais, c’est peut-être génétique », puis il revint à sa remarque
projective : « Pourquoi est-ce que ça ne va pas ? La société ... » Après que
j’eus attiré son attention sur le déplacement, il commenta : « Ouais, moi. Le
fils de ma mère et le fils de mon père. Nous y revenons toujours. Parfois, je
me fais peur en pensant qu’une part de moi – la part paternelle – trouve que
je ne devrais pas être homosexuel. Mon père se demandait pourquoi je ne
pouvais pas au moins être attiré par des hommes plus séduisants. » Je suggé-
rai que son père représentait ce qu’il voulait être et sa mère ce qu’il avait le
sentiment d’être. À son tour, de nouveau rêveur, il commenta que, bien qu’il
ne savait pas quoi en faire, cela s’expliquait « peut-être par le fait qu’[il pas-
sait] beaucoup de temps avec elle, mais pas avec [son] père. » Il avait là, sans
doute, un certain sentiment reconnu comme tel d’être comme sa mère, de ne
faire presque qu’un avec elle. Il continua : « Ouais, c’est vrai. Ma mère repré-
sente qui je suis, et mon père celui que je veux être... Mais je ne veux pas être
ces choses-là ! Aussi, mon père en moi dirait : “Allez, arrête de ruminer tout
ça !” C’est ma mère qui est en thérapie depuis des années, mon père n’y pense-
rait pas une seconde ! “Sois violent et tourné vers l’action !” » J... se battait là
avec l’ambivalence de ses identifications à son père et à sa mère : de même
qu’il devait intégrer des critères hétérosexuels ayant trait à ce que représente le
fait d’ « être un homme », il devait également intégrer le père violent.
Dans cette séance, aussi bien les fluctuations sur le plan de l’appartenance
à un sexe et le choix d’objet sexuel que l’indicibilité de la sexualité sont évi-
dentes, mais elles vont le devenir davantage encore si je décris brièvement mes
60 Nancy J. Chodorow

propres sentiments et pensées contre-transférentiels au cours de cette séance.


À un moment, lorsque J... arriva à expliquer pourquoi il était attiré par des
« grands types poilus », je ressentis quelque chose de très viscéral et pesant. Je
ressentais la difficulté insaisissable d’exprimer l’attirance avec des mots, tandis
que je m’identifiais directement et immédiatement à une intense concentration
sur le mystère de mon attirance pour certains hommes, non pas pour les hom-
mes en général. J’en vins ensuite à me demander si je ne savais plus, comme
sa mère, que nous appartenions à des sexes différents ; à ce moment, le sexe
de l’objet, l’attirance pour les hommes, ainsi que le mystère de l’érotisation et
du fantasme semblaient être passés à travers l’appartenance à un sexe et outre
la division entre hétéro et homosexuel.
Une comparaison entre J... et D... nous permettra d’examiner autrement
l’homosexualité en rapport avec les multiples composantes de la sexualité.
Dans cet examen encore plus bref, je suggère que des fantasmes similaires sur
la famille, la sexualité et l’appartenance à un sexe ne sont pas nécessairement
en corrélation directe avec le choix d’objet sexuel. J... et D... avaient tous
deux les cheveux coupés ras. Tous deux étaient en pleine forme, athlétiques, et
vêtus de jeans et T-shirts. J..., l’homo, n’avait pas davantage une allure ou des
manières d’être féminines que D..., l’hétéro ; si j’avais dû deviner, j’aurais pu
penser que J... jouait le rôle actif, identifié comme masculin, dans un couple
d’homosexuels, et D... ne me paraissait pas du tout macho. Les parents de
D..., comme ceux de J..., étaient divorcés, mais leur divorce avait eu lieu pen-
dant son adolescence, non pas dans son enfance. Les deux hommes disaient
avoir des relations intenses, très intimes avec leurs mères qui, l’une comme
l’autre, avaient connu la dépression. Comme J..., D... raconta aussi qu’il
parlait à sa mère presque tous les jours et avait le sentiment d’être comme elle.
Tous deux décrivaient leurs mères comme s’intéressant trop à leurs vies, mais
D..., l’hétérosexuel, avait continuellement eu dans son enfance le sentiment de
ne pas réussir à capter l’attention de sa mère ou à associer la dépression enva-
hissante de celle-ci et son apparente fidélité à son père, replié sur lui-même.
J..., l’homosexuel, était en revanche intimement lié à une mère déprimée qui
était aussi excitante et excitée par lui. Comme J..., D... avait également du mal
à trouver un emploi d’homme « adulte » et faisait des petits boulots ou restait
quelque temps sans emploi.
Également comme J..., D... voyait sa sexualité dans une identification à
sa mère, mais il y avait dans son cas un désir impérieux de s’introduire à
l’intérieur d’une femme, d’arriver à comprendre ce qu’elle ressent, et en parti-
culier ce qui la rend malheureuse, ou pourrait la rendre heureuse. Il voulait
savoir de l’intérieur ce que c’est que d’être une femme. Bien que les femmes
l’aient trouvé séduisant et qu’il ait eu du succès sexuellement, D... avait aussi
Les homosexualités comme formations de compromis 61

le sentiment que les femmes ne le désiraient pas sexuellement, ou n’avaient pas


besoin de lui sur ce plan. Au début de son analyse, il rêva que sa petite amie
avait un pénis dans son vagin : elle n’avait pas besoin de lui pour être sexuel-
lement satisfaite, ou avoir un sentiment de complétude physique.
Comme J..., donc, D... s’identifiait aux femmes ; il avait le sentiment
d’être comme elles et (conformément à ma pensée contre-transférentielle sur la
façon dont la mère de J... voulait qu’il l’aime de toutes les manières sauf
sexuellement) il pensait que les femmes n’avaient pas besoin de lui sexuelle-
ment. Mais l’homosexualité de J... et son attirance pour les hommes – le
même type d’hommes que celui par lequel sa mère était attirée – semblaient,
sur le plan affectif, le rapprocher davantage de sa mère que la tentative
hétérosexuelle d’entrer sexuellement dans les femmes afin de parvenir à
comprendre ce que c’est que d’être une femme et comment leur plaire. En
même temps, l’hétérosexualité érotique de D... rendait les fantasmes d’origine
maternelle sur les femmes plus dangereusement susceptibles de le submerger
que cela n’était le cas pour J... Par exemple, peu après qu’il eut fait un rêve où
nous avions une rencontre sexuelle, D... commença à fréquenter des bars gays,
à observer ce qui s’y passait et à imaginer sa réaction devant un homme qui le
« draguerait ».
Quant aux pères, J... voyait le sien comme classiquement masculin et
hétéro. Il le considérait essentiellement comme un homme d’affaires qui réus-
sit, ayant des attentes très sérieuses vis-à-vis de son fils, dont la pathologie le
faisait aller dans le sens de la violence et de la colère. D... voyait avant tout la
dépression plutôt que l’appartenance à un sexe ou la sexualité de sa mère,
mais aussi son père comme particulièrement féminin, comme quelqu’un qui ne
vivait pas en accord avec la masculinité telle qu’on la conçoit habituellement.
Ainsi, les identifications masculines de l’hétérosexuel D... à son père étaient
beaucoup plus bisexuelles, en fonction des « caractères et de l’attitude sexuels
du sujet », que ne l’étaient celles de l’homosexuel J... De plus, D... exprimait
un très grand désir de capter l’attention et l’amour de son père féminisé et
souhaitait que celui-ci le remarque davantage, mais sans que cela le conduise
à s’intéresser sexuellement aux hommes. Mais aussi bien J... que D... considé-
raient toute forme d’identification au père ou désir du père comme une trahi-
son vis-à-vis de la mère.
Ainsi, J... est attiré par un type d’homme particulier et une position parti-
culière dans la relation homosexuelle ; il a eu quelques expériences sexuelles
avec des femmes, se voit lui-même comme ayant un côté « homo » mons-
trueux et non conforme, qui est sa mère, et un côté « hétéro », conventionnel,
qui est son père. Dans son esprit, la mère aimait son fils homosexuel, le père
certainement pas. Mais ce dernier se trouvait avoir des caractères propres à
62 Nancy J. Chodorow

un homme masculin, que J... aurait beaucoup aimé avoir. J... se voyait comme
féminin dans ses relations sexuelles, mais voulait être un homme qui réussit au
travail et critiquait ses propres désirs sexuels. Sur le plan du choix d’objet, de
l’orientation-identité sexuelle et du genre, la division subjective de J... se fai-
sait davantage entre homo et hétéro qu’entre féminin et masculin, bien que
chaque côté fût associé à un parent.
D... est en revanche hétérosexuel (sans oublier que, comme l’affirmait
Freud, personne n’est exclusivement l’un ou l’autre), mais, étant donné ses
dynamiques familiales œdipiennes et ayant trait au genre, nous ne pouvions,
là encore, prévoir que l’hétérosexualité serait sa propre solution de compromis
particulière à des conflits, attachements ou identifications. Mon propre
contre-transfert et rôle d’objet – qui consistait dans ce cas à m’identifier inten-
sément à J... cherchant à comprendre pourquoi il était attiré par certains
hommes, et dans l’autre cas, celui de D..., à une figure maternelle qui englou-
tit et, de ce fait, terrifiante pour lui – éclairent davantage encore combien ce
fouillis de fantasmes et de comportements que nous appelons sexualité est
réellement complexe.
Dans sa « Psychogenèse d’un cas d’homosexualité féminine » (1920),
Freud décrit les origines familiales et œdipiennes de l’homosexualité de sa
patiente, mais nous avertit toutefois des limites de son exposé : « Aussi long-
temps que nous en poursuivons le développement à partir de son résultat
final, en remontant, ce qui se constitue sous nos yeux est une connexion sans
lacunes, et nous tenons l’idée que nous en avons pour complètement satisfai-
sante, voire exhaustive. Mais si nous prenons la voie inverse, si nous partons
des présuppositions découvertes par l’analyse et cherchons à suivre celles-ci
jusqu’à leur résultat, alors l’impression d’un enchaînement nécessaire et qu’il
serait impossible de déterminer autrement disparaît complètement. Nous
remarquons aussitôt qu’il aurait pu également en résulter quelque chose
d’autre, et cet autre résultat nous aurions pu tout aussi bien le comprendre et
l’expliquer. La synthèse n’est donc pas aussi satisfaisante que l’analyse ; en
d’autres termes nous ne serions pas en état, à partir de la connaissance des
présuppositions, de prédire la nature du résultat » (1920, p. 266).
De même, dans les cas de J... et D..., une histoire psychique individuelle
des défenses et solutions difficiles pourrait expliquer pourquoi les identifica-
tions allaient dans une direction, et le choix d’objet et l’orientation dans une
autre. Ces défenses et solutions se sont constituées dans des contextes fami-
liaux et culturels ; elles n’étaient pas prévisibles et à peine explicables après
coup à partir de la constellation œdipienne, de l’histoire familiale, ou d’atta-
chements préœdipiens et d’expériences du soi. En disant J... « homosexuel » et
D... « hétérosexuel », nous ne parlons finalement, et seulement d’une manière
Les homosexualités comme formations de compromis 63

générale, que du genre et des organes génitaux de l’objet dans la relation com-
portementale à ceux du self. Quand nous les explorons de façon analytique,
nous trouvons la spécificité de l’érotisation et de l’image corporelle, mais aussi
celle de certains hommes ou certaines femmes comme objet, la particularité de
la constellation parentale et de la personnalité de chaque parent, la particula-
rité de leur relation à l’individu, les effets fantasmatiques conscients et incons-
cients de ceux-ci, ainsi que les façons transférentielles dont ils sont amenés
dans la relation analytique. Nous trouvons les sentiments de honte, d’ina-
daptation, de colère et de ressentiment à l’égard des désirs du self, le besoin
actuel de lutter avec la division homo/hétérosexuel et, finalement, l’impor-
tance de la sexualité dans la vie d’une façon plus générale. Pour comprendre
les homosexualités, nous avons également besoin de comprendre les sexualités
en général en tant que créations et formations de compromis fantasmatiques
individuelles complexes.

(Traduit de l’américain par Anne-Lise Hacker.)

Nancy J. Chodorow
5305 College Avenue
Oakland CA 94618 (USA)

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