Recherches Internationales
Sous le sable, la radioactivité ! Contentieux nucléaire entre
l’Algérie et la France
Patrice Bouveret
Résumé
Entre l’Algérie et la France, le processus de décolonisation n’est toujours pas achevé du fait de conséquences sanitaires
et environnementales des 17 explosions nucléaires réalisées par la France entre 1960 et 1966 au Sahara. Plus de
soixante ans après, elles alimentent encore le contentieux entre les deux pays. État des lieux des déchets laissés par la
France sur place et mise en contexte des relations entre les deux pays au regard de ce colonialisme nucléaire.
Citer ce document / Cite this document :
Bouveret Patrice. Sous le sable, la radioactivité ! Contentieux nucléaire entre l’Algérie et la France. In: Recherches
Internationales, n°119, 2021. De la décroissance à l’effondrement. pp. 41-56;
doi : https://doi.org/10.3406/rint.2021.1775
https://www.persee.fr/doc/rint_0294-3069_2021_num_119_1_1775
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SOUS LE SABLE,
LA RADIOACTIVITÉ !
CONTENTIEUX NUCLÉAIRE
ENTRE L’ALGÉRIE
ET LA FRANCE
Patrice Bouveret *
E ntre l’Algérie et la France, le processus de décolonisation
n’est toujours pas achevé. L’explosion du 13 février 1960
de la première bombe A au-dessus du Sahara a fait entrer la
France dans le club très fermé des puissances nucléaires. Mais au prix
de conséquences sanitaires et environnementales qui, plus de soixante
ans après, alimentent encore le contentieux entre les deux pays.
« Les Algériens tiennent beaucoup plus à la reconnaissance
de l’État français de ses actes qu’à une compensation matérielle. La
seule compensation envisageable est celle des essais nucléaires. Les
séquelles sont encore vives pour certaines populations, notamment
atteintes de malformations. Et certains sites n’ont toujours pas été
traités », souligne le président de l’Algérie, Abdelmadjid Tebboune1.
Des précisions apportées alors que de part et d’autre de la Méditerranée,
les présidents algérien et français manifestent leur volonté d’ouvrir
une nouvelle page dans les relations entre les deux pays en épurant
le passé. Pour cela, ils ont nommé chacun une personnalité afin de
faire progresser les questions mémorielles toujours à vif : l’historien
Benjamin Stora pour la France et, pour l’Algérie, le conseiller chargé
* co-fondateur de l’observatoire des armements, centre d’expertise
indépendant créé en 1984 à lyon et co-porte-parole d’ican france,
campagne pour l’abolition des armes nucléaires, prix Nobel de la paix,
2017, < www.obsarm.org>.
1
Interview dans le quotidien L’Opinion du 13 juillet 2020.
Recherches internationales, n° 119, janvier-mars 2021, pp. 41-56
Patrice Bouveret
des archives et de la mémoire auprès de la présidence Abdelmadjid
Chikhi.
Quand un colonialisme chasse l’autre
Entre 1960 et 1966, la France a procédé à 17 explosions nucléaires
au cœur du Sahara, 4 atmosphériques dans la zone de Reggane et 13
à flanc de montagne Tan Affela près d’In Eker. De plus, il faut ajouter
40 essais « sous-critiques » qui ont dispersé des matières radioactives,
notamment du plutonium, mais sans déclenchement d’une réaction
en chaîne2.
Quand les dirigeants de la IVe République décident en
1958 d’installer le site d’essais nucléaires au Sahara, la lutte pour
l’indépendance de l’Algérie avait pourtant débuté depuis plusieurs
années. De même, le général de Gaulle, lorsqu’il revient aux manettes
de l’État, accepte le principe de l’autodétermination du peuple algérien,
mais envisage alors de conserver le Sahara dans le giron français. Sauf
que les Algériens ne veulent pas céder sur l’intégrité territoriale. Ils
42 ont juste concédé à la France la possibilité d’utiliser « pour une durée
de cinq ans les sites comprenant les installations d’In Ekker, Reggane
et de l’ensemble de Colomb-Béchar-Hamaguir »3 afin de poursuivre
ses expérimentations nucléaires et chimiques4.
En plus des sites d’essais nucléaires de Reggane et d’In Eker,
la France disposait au Sahara d’un troisième site sur lequel très peu
d’informations ont encore filtré : la base B2-Namous, où elle procédait à
des expérimentations d’armes chimiques et des système de propulsion,
notamment pour les missiles… Suite à un accord avec l’armée
algérienne, les expérimentations sur cette base se sont poursuivies
jusque dans les années 1980… en commun entre les deux armées5.
2
Pour en savoir plus : Essais nucléaires français : l’héritage empoisonné, Bruno Barrillot,
Observatoire des armements, 2012, 320 pages.
3
Selon l’article 4 de la « Déclaration de principes relative aux questions militaires »
annexées aux Accords d’Évian adoptés le 19 mars 1962 et publiés au Journal officiel
n° 3019, 20 mars 1962, p. 3030.
4
Cf. les films documentaires de Larbi Benchiha, notamment L’Algérie, de Gaulle et la
bombe, réalisé en 2010 : <http://larbi.benchiha.chez.com/l_algerie_de_gaulle_et_
la_bombe.html>.
5
Cf. le dossier publié par Vincent Jauvert « Nom de code : B2 Namous. Quand la
France testait des armes chimiques en Algérie » dans Le Nouvel Observateur, n° 1720
du 23 octobre 1997.
Contentieux nucléaire entre l’Algérie et la France
La possibilité accordée à la France de poursuivre ses tests
nucléaires se retrouve inscrite de manière sibylline dans les accords
d’Évian qui, du coup, mettent fin à la guerre d’Algérie, mais pas à la
colonisation qui va se poursuivre sous une forme radioactive. Rien
de spécifique n’est inscrit concernant les conséquences de ces essais
ou le nettoyage des zones au terme des cinq ans. L’heure n’était pas
aux questions des risques environnementaux, même si ceux-ci étaient
alors bien connus par les responsables politiques et scientifiques en
charge du programme.
Ainsi, la majorité des essais de la France au Sahara ont eu lieu
une fois l’indépendance acquise, c’est-à-dire avec « l’autorisation » de
l’ancien « colonisé ». Ce qui explique bien des blocages rencontrés à la
mise en route d’un processus de vérité et de justice sur les conséquences
des essais en Algérie, aujourd’hui encore.
Après son départ forcé du Sahara, la France n’a pas mis fin à sa
participation à la course aux armements nucléaires. Elle a installé son
nouveau site en Polynésie française où elle a procédé à 193 tirs – dont
46 atmosphériques et 147 souterrains – sur les atolls de Moruroa
et Fangataufa avant de ratifier le Traité d’interdiction complète des 43
essais nucléaires (Tice) adopté par l’ONU le 10 septembre 1996,
confrontée à l’opprobre internationale provoquée par la décision de
Jacques Chirac à peine élu à la présidence de la République en 1995
de reprendre une série d’essais nucléaires…
En Polynésie, les chamboulements profonds entraînés par
l’installation du Centre d’expérimentation du Pacifique (CEP) font
que la problématique des conséquences des essais nucléaires est au
cœur de la société polynésienne et de ses rapports avec la métropole. Et
un processus de reconnaissance et de réparation a pu s’engager, même
s’il est encore loin d’être complet ni surtout terminé ! Mais, après des
décennies d’affirmations mensongères, le président François Hollande,
lors d’un déplacement à Tahiti en 2016, déclare : « Je reconnais que
les essais nucléaires menés entre 1966 et 1996 en Polynésie française
ont eu un impact environnemental, provoqué des conséquences
sanitaires6. » Les Algériens attendent toujours de la France une telle
déclaration de reconnaissance de l’impact des essais nucléaires.
Compte tenu du contexte postcolonial, aucune obligation de
démantèlement complet, de remise en état de l’environnement et de
6
Discours du président François Hollande à Tahiti, 22 février 2016.
Patrice Bouveret
suivi sanitaire des populations locales n’a été négociée entre l’Algérie et
la France, comme l’a souligné en 1997 l’ex-député socialiste Christian
Bataille : « Après sept années d’expériences diverses, les deux sites
de Reggane et d’In Ekker ont été remis à l’Algérie sans qu’aucune
modalité de contrôle et de suivi de la radioactivité ait été prévue. […]
Les circonstances politiques qui ont conduit à l’abandon de ces deux
sites peuvent expliquer l’indifférence avec laquelle on [la France] a
alors traité ces problèmes. Il n’en demeure pas moins qu’on a fait
preuve d’une certaine légèreté, pour ne pas dire plus. »7 Soixante ans
après le premier tir, les sites ne font toujours pas l’objet de contrôles
radiologiques réguliers et les populations environnantes ne sont pas
sensibilisées aux risques sanitaires qu’elles encourent.
Sous le sable, la radioactivité !
La puissance totale des 17 bombes qui ont explosé au Sahara
représente pas moins de 600 kilotonnes de TNT, soit 40 fois la bombe
d’Hiroshima ! Chacune des explosions nucléaires a libéré des matières
44 radioactives qui aujourd’hui encore impactent tant l’environnement
que la vie des populations présentes ou séjournant dans la région.
Les quatre essais nucléaires atmosphériques (Gerboise bleue,
blanche, rouge, verte) ont provoqué des dépôts de particules radioactives
dans le désert du Sahara, mais aussi, comme cela a été révélé8 en 2014,
dans toute l’Afrique du Nord et même subsaharienne. Le continent
européen fut également touché puisque, treize jours après le premier
essai nucléaire du 13 février 1960, des retombées radioactives ont
atteint les côtes espagnoles et « des particules chaudes dans les
précipitations et dans l’air au sud-ouest de la Suède »9 ont été détectées
au début du mois de mars 1960.
Ces expériences avaient aussi pour but de tester le comportement,
devant les effets de souffle et de chaleur, de différents matériels répartis
sur la zone (chars, véhicules blindés de toute nature, voire des avions,
des éléments de navires, etc.) ainsi que des animaux vivants enfermés
7
Christian Bataille, Rapport sur l’évolution de la recherche sur la gestion des déchets nucléaires
à haute activité, tome II : Les déchets militaires, Office parlementaire d’évaluation des
choix scientifiques et technologiques (n° 179, Sénat, 17 décembre 1997), p. 69,
<https ://www.senat.fr/rap/r97-179-2/r97-179-21.pdf>.
8
Le Parisien, « Le document choc sur la bombe A en Algérie », 14 février 2014.
9
Gunnar Lindblom, Advection over Sweden of Radioactive Dust from the First French
nuclear Test Explosion, Tellus, 13:1, 106-112, 15 novembre 1960.
Contentieux nucléaire entre l’Algérie et la France
dans des cages, dont certaines ont été laissées à l’abandon ! Lors de
l’essai atmosphérique Gerboise verte du 25 avril 1961, on alla jusqu’à
simuler une guerre nucléaire durant laquelle 195 hommes ont servi de
cobayes : « Juste après l’explosion, des manœuvres en char, mais aussi
à pied ont été organisées à proximité du point zéro […] pour tester les
matériels de protection, mais aussi et surtout connaître les réactions
des hommes de troupe dans une ambiance fortement radioactive. »10
Les 13 expériences souterraines – c’est-à-dire à flanc de la
montagne Tan Afella à proximité de In Eker – ont également provoqué
des dégagements de matières radioactives. La bombe explosait dans
des galeries creusées en colimaçon, d’une profondeur de 800 à 1 200
mètres. Tout ne se déroulait pas comme prévu, plusieurs incidents ont
eu lieu. Le plus connu et documenté est le tir Béryl du 1er mai 1962
qui projeta hors de la montagne quantité de lave qui s’est solidifiée aux
alentours de la galerie. La pollution radioactive est encore extrêmement
importante comme nous le montrons dans l’étude Sous le sable, la
radioactivité !, réalisée par l’Observatoire des armements et ICAN
France, à laquelle nous renvoyons le lecteur pour en savoir plus11.
45
Matériel contaminé enfoui sur place…
L’armée française et les scientifiques du Commissariat à l’énergie
atomique (CEA), l’organisme en charge du développement de l’arsenal
nucléaire, ont donc remis en 1967, au terme du délai accordé de 5 ans,
les clefs des installations de Reggane et d’In Eker aux responsables de
l’armée algérienne, qui par la suite a utilisé certains des bâtiments12.
Plutôt que rapatrier le matériel contaminé et les déchets issus
des explosions, la France a décidé de les enfouir sur place. Mohamed
Bendjebbar, alors officier du génie responsable de la prise en charge
du démantèlement de la base de Reggane, a témoigné publiquement
à plusieurs reprises « que l’autorité française avait procédé à
10
Vincent Jauvert, « Sahara : les cobayes de Gerboise verte », Le Nouvel Observateur
n° 1735, 5 février 1998.
11
Jean-Marie Collin et Patrice Bouveret, Sous le sable, la radioactivité ! Les déchets des
essais nucléaires français en Algérie. Analyse au regard du Traité sur l’interdiction des
armes nucléaires, Fondation Heinrich Böll, juillet 2020, 60 pages. Disponible par
téléchargement gratuit sur le site <www.obsarm.org/> ou <www.icanfrance.org/>.
12
L’armée utilisa entre 1992 et 1995 plusieurs baraquements des anciens sites des essais
pour emprisonner de nombreuses personnes dans le cadre de la « sale guerre » qui a
déchiré l’Algérie, comme l’ont révélé la réalisatrice Élisabeth Leuvrey et le journaliste
Bruno Hadjih dans le documentaire « At(h)ome » (Les écrans du large, 2016).
Patrice Bouveret
l’enfouissement de matériel, outillages, moyens mécaniques ayant
servi et susceptibles d’être contaminés sur deux sites : le premier
à dix kilomètres au nord-est du plateau de la base-vie, le second à
cinq kilomètres du point zéro. Quant aux autres déchets hautement
radioactifs, ils auraient été placés dans des bunkers bétonnés »13.
Toutes les personnes (journalistes, chercheurs, scientifiques…)
qui se sont rendus sur les sites d’essais nucléaires depuis une quinzaine
d’années rapportent des témoignages similaires concernant la présence
de nombreux déchets (bidons de bitume, aluminium, tôles…) laissés à
l’abandon. Ainsi, Bruno Barrillot, qui visita le site de Reggane du 13 au
19 novembre 2007, rapporte que « les abords de la route en contrebas,
qui conduit à l’entrée du CSEM, témoignent d’un manque flagrant
de respect de l’environnement. Des centaines de fûts métalliques,
probablement de bitume, ont été, depuis les années 1960, abandonnés
là sur un vaste espace simplement entouré de barbelés ». Les anciennes
installations du CEA, en contrebas de la falaise de Reggane plateau,
« montrent de nombreux vestiges : câbles électriques, ferrailles, tuyaux,
46 conduites d’eau jonchent le sol sur quelques hectares14 ».
Bien sûr tout ce qui était récupérable par les populations pour leurs
propres besoins ou pour être revendu l’a été, notamment les centaines
de kilomètres d fil de cuivre utilisé pour les essais et abandonné sur
place… Nous pourrions croire que ces récupérations de métaux sont
terminées depuis longtemps ; mais là aussi des témoignages15 indiquent
que ces opérations se poursuivent.
Cette politique d’enfouissement n’a pas eu lieu seulement au
moment de la fermeture des sites d’essais, mais s’est déroulée tout au
long de la période des essais, comme le soulignent les témoignages
recueillis par l’Observatoire des armements pour ses travaux de
recherches, comme celui de Jean-Pierre D., présent à Reggane entre
le 17 novembre 1960 et le 21 février 1962 qui montre bien cette
facilité de « cacher » dans le désert : « Affecté au bureau du matériel
13
Bruno Barrillot, Les Irradiés de la République : les victimes des essais nucléaires français,
prennent la parole, collection Les Livres du GRIP, coédition GRIP-Éditions Complexe,
Observatoire des armes nucléaires/CDRPC, 2003, p. 45.
14
Bruno Barrillot, « Visite du site d’essais français de Reggane au Sahara algérien »,
Damoclès, lettre d’information de l’Observatoire des armements, n° 121, 2007.
15
Conversation avec Roland Desbordes, scientifique, alors président de la Criirad, qui
visita In Ekker en 2007 et Larbi Benchiha, journaliste, qui s’est rendu à plusieurs
reprises sur les sites du Sahara dans le cadre des documentaires qu’il a réalisés sur le
sujet.
Contentieux nucléaire entre l’Algérie et la France
comme dactylo, je tapais les notes de service et les états du matériel.
Lorsqu’un homme travaillant sur un échafaudage laissait tomber un
marteau ou un tournevis, il était souvent impossible de le retrouver
dans le sable. Tout ce qui était perdu était ainsi classé : “enfoui dans
les sables”. J’avais bien remarqué que souvent des objets d’une taille
importante, et quelquefois énormes, étaient aussi classés “enfoui dans
les sables”. J’ai ainsi compris que des engins de terrassement étaient “du
matériel contaminé qui était volontairement enfoui dans les sables”16. »
Les militaires français eux-mêmes reconnaissent avoir enfoui
du matériel hautement contaminé. Ainsi peut-on lire dans un rapport
confidentiel défense sur les essais nucléaires français datant de
1996, que des « cuves de pastilles de plutonium furent cimentées et
enfouies sous terre17 ». Ces cuves ont servi pour la réalisation des 40
expériences « sous-critiques » dont l’objectif, comme le rapporte
l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA)18, était de
« simuler un accident impliquant du plutonium, pour mesurer ses
conséquences, y compris le degré de contamination qui pourrait
survenir à proximité ». Il s’agissait de vérifier, d’une part, comment se
comportait une arme nucléaire19 sans que son mécanisme de réaction
47
en chaîne s’enclenche et, d’autre part, de mesurer quelles étaient les
réactions entre matières nucléaires et explosifs conventionnels, ainsi
que le processus de dispersion de ces différentes matières.
Déchets nucléaires à l’abandon
En plus de tous ce matériel contaminé enfoui dans les sables,
il y a une autre catégorie de déchets issus de la réaction physique
16
Lettre datée du 6 septembre 2002, archive de l’Observatoire des armements.
17
Rapport sur les essais nucléaires français 1960-1996, tome 1 : La genèse de l’organisation
et les expérimentations au Sahara CSEM et Cemo, p. 237. Ce document a été rendu
public par Le Parisien du 16 février 2010, Damoclès n° 128-129 et la BD Au nom de
la bombe d’Albert Drandov et Franckie Alarcon, Delcourt, janvier 2010. Mais il ne
fera pas partie des documents qui ont été déclassifiés par le ministère des Armées
suite au recours judiciaire engagé par les associations de victimes des essais (Aven et
Moruroa e tatou). Nous utiliserons pour le citer l’abréviation : « Rapport confidentiel
défense ».
18
AIEA, « Radiological Conditions at the Former French Nuclear Sites in Algeria :
preliminary assessment and recommendations », Radiological assessment reports series,
2005.
19
Les deux premières bombes atomiques françaises AN11 et AN21 ont été testées lors
de ces expériences.
Patrice Bouveret
des matières fissiles contenues dans les dispositifs nucléaires et se
matérialisant sous forme de sable vitrifié et de galettes radioactives.
Ainsi, sur la zone du site d’essais atmosphériques d’Hamoudia, le
sol est couvert de fragments noirs de sable vitrifié, qui créent un effet
de « peau de léopard » entre taches de sable jaune et noir. Le site de
Gerboise blanche est particulier, car l’explosion a créé un cratère. Celui-
ci n’est plus visible, comme l’a souligné l’Agence internationale de
l’énergie atomique (AIEA) suite à une visite en 1999. Mais, le rapport
de cette institution précise que même si le cratère a été comblé, « la
radioactivité résiduelle est dans les matériaux enterrés sous quelques
mètres du point zéro »20.
La situation sur le site d’In Ekker est sans aucun doute encore
plus préoccupante. D’une part, la zone est contaminée par les essais
en son cœur, puisque la très forte chaleur de l’explosion vitrifie les
matières radioactives au fond de la galerie où elle a eu lieu, avec bien
sûr le risque de fuite… Mais il existe aussi, selon le compte rendu
de la réunion du 3 octobre 1961 de la Commission de sécurité, « un
48 stockage de déchets radioactifs de roches contaminées extraites des
galeries dans le flanc sud du Tan Afella, en un endroit entouré d’une
enceinte sommaire »21. Le CEA détient forcément des documents
fournissant une évaluation réalisé à l’époque de la radioactivité
renfermée dans le massif aujourd’hui sans surveillance. Ce qui souligne
l’importance de l’ouverture des archives et de leur remise aux services
ad hoc de l’Algérie.
Il est évident que les autorités françaises étaient conscientes de
la forte pollution engendrée par l’essai raté Béryl. Selon les données
publiées par l’Agence internationale de l’énergie (AIEA), la zone Béryl
contaminée « à l’origine correspondait à 250 hectares »22, comprenant
2,5 hectares situés sur le versant du Tan Afella – ou se trouvent les
fameuses coulées de lave et de scories –, des espaces qui « n’ont pas
été [traités] et sont certainement en l’état », comme le concédait le
rapport de 1996 du ministère de la Défense23 et que nous avons pu
constater lors d’une visite officielle sur le site en février 2007.
La Commission de recherche et d’information indépendantes
sur la radioactivité (Criirad) a réalisé en octobre 2009 une série
20
AIEA, op. cit., p. 9.
21
Ibid., p. 238.
22
Ibid., p. 23.
23
Rapport confidentiel défense, op. cit., p. 238.
Contentieux nucléaire entre l’Algérie et la France
d’analyses sur un morceau de lave prélevé sur le site qui s’avéra « très
contaminé » et à haut risque, en raison d’une « forte contamination
par le césium 137 » ainsi que par la présence d’un transuranien,
l’américium 241, qui indique « la présence de plutonium 241 »24.
D’autres mesures radiométriques, réalisées à un kilomètre de l’axe
du tunnel de sortie du tir Béryl pour contrôler le niveau de radiation
résiduelle (analyse de crottes de chameau, de cendres de brûlage),
justifient, à elles seules, les précautions sur le terrain pour limiter
l’exposition des populations.
Concernant l’essai Améthyste, qui a donné lieu à un dégagement
de matière, il faut noter qu’une décontamination des sols fut réalisée.
C’est sans doute la seule et véritable opération de ce genre effectuée
par la France dans le Sahara. Elle a duré six mois25. Le 620e groupement
des armes spéciales a « ramassé les matériels présents, les a nettoyés
au Karcher, l’eau étant évacuée dans le sable » et il aussi récupéré
de l’herbe contaminée. De plus, « en terrain plat, les zones les plus
radioactives ont été recouvertes d’une épaisseur d’environ un mètre
de sable. Les zones les plus contaminées ont été raclées sur 5 à 10 cm,
recouvertes de matériaux sains puis goudronnées »26. Où ont été 49
enterrées les « 5 à 10 cm » de terres radioactives ? Nous n’avons pas
réussi à trouver la réponse à cette question.
C’est bien là qu’on se retrouve confronté au problème de la
responsabilité « criminelle » de l’État français qui est parti sans
rapatrier ses déchets ni baliser les zones contaminées pour les rendre
inaccessibles aux populations. De plus, il n’a pas non plus transmis au
gouvernement algérien un état des lieux et une cartographie des zones
dangereuses à surveiller. Une telle attitude ne permet pas d’assurer la
sécurité sanitaire des personnes ni ne contribue à apaiser les tensions.
Une loi d’indemnisation en trompe-l’œil
Durant de trop nombreuses années le discours des autorités
françaises sera d’affirmer que toutes les précautions avaient été prises
24
Criirad, Analyses radiologiques de matériaux prélevés sur l’ancien site d’essais nucléaires d’In
Ekker (Algérie), Note n° 09-113, 11 février 2010.
25
L’ensemble des témoignages sur cette opération a été recueilli par Bruno Barrillot,
Les Essais nucléaires français 1960-1966 : conséquences sur l’environnement et la santé,
Lyon, Édition Observatoire des armements/CDRPC, p. 75.
26
Rapport confidentiel défense, op. cit., p. 238.
Patrice Bouveret
et que « la technique de tir utilisée est particulièrement propre »27. Il
aura fallu une mobilisation sans faille durant plusieurs décennies28 pour
que le « secret défense » se fissure et qu’une autre vérité apparaisse
sur les atteintes à l’environnement et à l’espèce humaine.
Jusqu’au milieu des années 1990, la priorité des différentes
organisations engagées en faveur du désarmement nucléaire (de
Greenpeace au collectif « Stop essais » en passant par de nombreuses
associations écologistes, antimilitaristes, de solidarité internationale ou
de développement…) était focalisée sur l’arrêt des essais nucléaires.
Le 10 septembre 1996, l’assemblée générale des Nations unies adopte
le Traité d’interdiction complète des essais nucléaires (Tice). À
ce jour, il est signé par 184 États et 168 l’ont ratifié29. Son entrée en
vigueur nécessite la ratification de 44 États nominativement précisés
en annexe du traité, 8 d’entre eux ne veulent pas le faire30, pour autant
il est aujourd’hui largement respecté. Seuls l’Inde, le Pakistan et la
Corée du Nord ont depuis son adoption procédé à des explosions
nucléaires.
50 L’adoption de ce traité a permis la mise en place d’un système
de surveillance d’éventuels essais, dans lequel la France joue un rôle
actif31. En revanche, malgré les demandes formulées à l’époque par
certains États et ONG, le Tice ne contient aucune obligation de
réparation ou de prise en charge des conséquences des plus de 2 000
explosions nucléaires effectuées par les puissances nucléaires. Il faudra
attendre l’adoption du Traité sur l’interdiction des armes nucléaires
en 2017 pour que cette question soit prise en compte par un traité
international…
Au niveau national, dix ans après la constitution d’associations
de victimes des essais nucléaires (Aven et Moruroa e tatou32) et au
27
Comité interministériel pour l’information, Livre blanc sur les expériences nucléaires,
1973, 116 p., alors que l’Australie et la Nouvelle-Zélande venaient de déposer un
recours contre la France devant la Cour internationale de Justice…
28
Cf. l’ouvrage de Bruno Barrillot qui retrace cet engagement : Victimes des essais
nucléaires : histoire d’un combat, publié en 2010 par l’Observatoire des armements,
200 p., 15 €, préface Christiane Taubira.
29
Cf. <https ://treaties. un. org/pages/ViewDetails. aspx ? src = TREATY & mtdsg_no
= XXVI-4 & chapter = 26 & lang = fr>.
30
À savoir : Chine, Égypte, États-Unis, Iran, Israël, Corée du Nord, Inde et Pakistan.
31
Cf. <https ://www.ctbto.org/>.
32
Aven, Association des vétérans des essais nucléaires, <www.aven.org> et Moruroa e
tatou, association polynésienne des anciens travailleurs et des victimes de Moruroa
Contentieux nucléaire entre l’Algérie et la France
terme de nombreuses péripéties, le gouvernement promulgue la loi du
5 janvier 2010 « relative à la reconnaissance et à l’indemnisation des
victimes des essais nucléaires français »33, nommée « loi Morin », du
nom du ministre de la Défense de l’époque. Elle concerne l’ensemble
des populations et des personnels civils et militaires, que les essais aient
eu lieu en Algérie ou en Polynésie. Bien qu’envisagée, la prise en compte
de la question environnementale a été écartée, car pour les sites du
Sahara, cela ne pouvait se régler par le biais d’une loi nationale, mais
nécessitait la négociation d’un accord bilatéral avec le gouvernement
algérien. Ce qui aurait retardé, voire bloqué complètement le processus
d’indemnisation durant de nombreuses années.
Pour prétendre à une indemnisation, il faut répondre aux trois
conditions restrictives incluses dans la loi : prouver sa présence
dans des zones définies durant la période des essais et avoir une des
23 maladies listées par décret. Depuis 2010 et jusqu’au 31 décembre
2019, selon les derniers chiffres rendus public, 1 598 dossiers ont été
enregistrés par le Civen (Comité d’indemnisation des victimes des
essais nucléaires)34 en charge de la gestion et de l’examen des demandes.
Seulement 49 dossiers proviennent de personnes résidant en Algérie.
51
Ce faible nombre s’explique, d’une part, principalement par manque
d’information auprès des personnes concernées pour avoir accès au
dispositif et, d’autre part, en raison des difficultés pour rassembler
toutes les pièces nécessaires, ne serait-ce que tous les formulaires
qui sont en français, ce qui complique notoirement la procédure
dans un pays dont ce n’est pas la langue… Une fois que le dossier est
enregistré par le Civen, il est soumis à examen. Résultat : seulement
363 personnes ont bénéficié d’une indemnisation. Ce qui représente
un taux d’acceptation des demandes très faible de 22,7 % sur dix ans.
Parmi les personnes indemnisées, une seule réside en Algérie !
De plus, au-delà des difficultés « techniques » pour que la
population algérienne impactée par les essais puissent entrer dans
le processus d’indemnisation de la loi Morin, celle-ci ne répond
pas à toutes les questions. Tout d’abord la liste des maladies radio-
et Fangataufa, <http://moruroa.assemblee.pf/>.
33
Loi n° 2010-2, datée du 5 janvier 2010 : <https ://www.legifrance.gouv.fr/affichTexte.
do?cidTexte=JORFTEXT000021625586 & categorieLien = cid>.
34
Comité d’indemnisation des victimes des essais nucléaires, Rapport d’activité 2019.
Disponible : <https ://www.gouvernement.fr/comite-d-indemnisation-des-victimes-
des-essais-nucleaires-civen>.
Patrice Bouveret
induites reconnues reste trop limitée et devrait être élargie. Ensuite,
un sujet important reste en suspens : celui des conséquences
génétiques… Dans un dossier publié en février 2016, nous alertions
sur « les atteintes aux enfants »35. Cette alerte résultait d’un constat
empirique et de témoignages recueillis par Bruno Barrillot au fil
de ses travaux. En parallèle, le docteur Christian Sueur a conduit
entre 2012 et 2016 une recherche au sein de l’unité de pédopsychiatrie
du centre hospitalier de la Polynésie française qu’il dirigeait. À la
suite de quoi il a publié une étude qui apporte des éléments issus
d’examens et d’observations cliniques, complétés par un important
travail de recherche bibliographique36. Nous faisons nôtre ses
recommandations, notamment celles de « mettre en place un
“Observatoire des pathologies radio-induites” » et de « réaliser des
études épidémiologiques sérieuses et transparentes ». Des recherches
qui ne devront pas se limiter à la Polynésie, mais prendre en compte
aussi le Sahara.
Pistes pour entrer dans un processus de réparation
52 au Sahara
La transparence, le nettoyage et la surveillance des anciens sites
d’essais sahariens sont une question légitime, non seulement au regard
du respect du droit de l’environnement et du principe de précaution
pour la protection des générations futures, mais également au nom du
principe d’égalité. Le système mis en place par les autorités françaises
en Polynésie en coordination avec les autorités du territoire doit être
appliqué aux anciens sites sahariens en l’adaptant aux conditions
locales.
Par exemple, il serait nécessaire de mettre en place une
surveillance en fonction de l’hydrologie particulière de la région.
De plus, certaines localités, parfois distantes des sites d’explosion,
sont alimentées par des puits ou des résurgences pour lesquels il
conviendrait de mettre en place une surveillance radiologique régulière.
35
Bruno Barrillot, « Essais nucléaires : les atteintes aux enfants », Les Notes de
l’Observatoire n° 4, février 2016, disponible sur : <http://obsarm.org/spip.
php?article266>.
36
Christian Sueur, Les Conséquences génétiques des essais nucléaires français dans le Pacifique,
chez les petits-enfants (2e génération) des vétérans du CEP, et des habitants des Tuamotu
Gambiers, janvier 2018, étude publiée par l’auteur, téléchargeable sur : <http://www.
obsarm.org/spip.php?article300>.
Contentieux nucléaire entre l’Algérie et la France
De même, une surveillance géomécanique de la montagne du Tan
Afela, dans laquelle ont été effectués les essais, s’impose en raison
des risques d’ouverture de failles provoquant des fuites de gaz ou de
matériaux radioactifs subsistant dans les anciennes cavités de tir. La
surveillance doit également porter sur l’analyse radiologique de l’air
et des éléments en suspension transportés par les vents.
Pour clarifier le niveau de contamination et les risques
éventuellement encourus par les groupes de nomades qui peuvent faire
paître leurs troupeaux, il serait indispensable d’obtenir des autorités
françaises la délimitation exacte de la zone des expérimentations
complémentaires « Pollen » ainsi que des informations sur l’éventuel
assainissement qui aurait pu être effectué et la destination finale des
déchets ou fragments de plutonium récupérés. Il n’y a aucune raison
que ce type d’informations ne soit pas fourni aux autorités algériennes.
Dernier point et non des moindres, le renforcement des moyens
pour le suivi médical des populations est indispensable… Là encore
le principe d’égalité voudrait que le Civen – qui a organisé plusieurs
missions en Polynésie pour faciliter la constitution des dossiers
d’indemnisation –, en accord avec le gouvernement algérien, se rende 53
au Sahara pour former du personnel et apporter son aide aux victimes.
Vers une nouvelle dynamique ?
Comme en métropole ou en Polynésie, des associations se
sont constituées au milieu des années 2000 en Algérie pour obtenir
reconnaissance et indemnisation des victimes des essais nucléaires
français, que ce soit à Oran, à Reggane et Tamanrasset ; des étudiants
et des universitaires algériens se sont emparés du sujet, les médias
nationaux se sont fait l’écho des problèmes rencontrés… sans que
cela permette toutefois d’enclencher un processus de prise en charge
des atteintes à l’environnement et à la santé des populations locales.
Certes, le gouvernement algérien s’est insurgé à de nombreuses
reprises contre les essais qualifiés de « crimes coloniaux », il a organisé
des colloques à Alger et réclamé des réparations. Mais sommes-nous
dans une réelle volonté de trouver des solutions à la situation sanitaire
et environnementale provoquée par les essais français, ou dans
l’utilisation d’un levier, d’un moyen de pression dans des négociations
beaucoup plus larges englobant la question sécuritaire de la région du
Maghreb, les échanges économiques, etc. ? D’autres éléments freinent
également les possibilités d’avancées concrètes dans la gestion de ce
Patrice Bouveret
dossier, comme, sans doute, l’utilisation par l’État algérien des sites
contaminés comme lieux d’emprisonnement durant la « sale guerre »
ou le fait qu’une partie des dirigeants actuels étaient déjà impliqués au
début de l’indépendance quand fut concédée à la France l’utilisation
des sites du Sahara…
Suite à la visite du président Nicolas Sarkozy en décembre 2007,
un comité algéro-français a été annoncé… Son but : établir un état des
lieux sur les sites pollués afin d’en diagnostiquer la radioactivité, d’en
déterminer les risques sur les habitants et l’environnement et proposer
des mesures de réhabilitation. Selon des propos du ministre des
Affaires étrangères algérien en 2010, cette commission se serait réunie
durant l’année 2009, œuvrant dans le plus grand secret. Aucun bilan
des travaux ni aucune recommandation n’ont été publiés. Impossible
même de savoir combien de fois la commission s’est réellement réunie
ni qui en était membre !
En 2014, un nouveau groupe de travail algéro-français a été mis
en place en application de la « Déclaration d’Alger sur l’amitié et la
54 coopération entre la France et l’Algérie », signée le 19 décembre 2012
lors la visite du président François Hollande, avec cette fois comme
objectif d’échanger sur les conditions de présentation des dossiers
d’indemnisation pour les victimes algériennes. Il ne s’est réuni qu’une
seule fois le 3 février 2016 ! Cela se passe de commentaires.
Depuis, avec la déstabilisation de la région, notamment en Libye,
c’est la question du terrorisme qui domine dans les relations entre les
deux pays, reléguant en arrière-plan la question des conséquences des
essais. Nous sommes loin du temps où, par exemple, le gouvernement
algérien refusait la venue du ministre français des Affaires étrangères
pour manifester son mécontentement face à l’absence d’avancées sur
ce dossier, comme en 2010…
La volonté de lancer une nouvelle dynamique dans les relations
entre les deux pays manifestée ces derniers mois par les responsables
politiques au plus haut niveau permettra-t-elle d’enclencher une
véritable prise en compte des conséquences des essais nucléaires ?
Dans un entretien à Jeune Afrique publié le 20 novembre 2020
dans lequel il dresse le bilan de son action en Afrique trois ans après
son arrivée à l’Élysée, le président Emmanuel Macron constate qu’« au
fond, nous nous sommes enfermés dans une espèce de balancier entre
deux postures : l’excuse et la repentance d’une part, le déni et la fierté
de l’autre. Moi, j’ai envie d’être dans la vérité et la réconciliation, et
le président Tebboune a exprimé sa volonté de faire de même ». La
Contentieux nucléaire entre l’Algérie et la France
mission confiée à Benjamin Stora et à Abdelmadjid Chikhi peut être
cette occasion qui permettra de sortir du déni et initier un travail de
vérité et justice.
À l’heure où nous rédigeons cet article, nous sommes encore
dans l’attente de la remise des recommandations de chacune des
personnalités à son président. Et il est impossible de présumer ce qu’il
sortira de cette initiative. Toujours est-il que depuis la publication
de notre rapport le 29 août 2020, à l’occasion de la « XIe Journée
internationale de l’ONU contre les essais nucléaires37 », les lignes
ont bougé : le sujet non seulement a retrouvé une plus grande place
dans l’actualité médiatique, mais des organismes humanitaires
internationaux s’en sont également emparés, tout comme des
parlementaires de part et d’autre de la Méditerranée.
Nouvelle donne internationale
L’entrée en vigueur du Traité international sur l’interdiction
des armes nucléaires (TIAN) le 22 janvier 2021 crée un nouvel
environnement favorable. En effet, ce traité, adopté par 122 États à 55
l’ONU le 7 juillet 2017, reconnaît dans son préambule les « dommages
inacceptables subis par les victimes de l’emploi d’armes nucléaires
(hibakushas) et par les personnes touchées par les essais d’armes
nucléaires ». Et surtout, il inscrit pour la première fois dans le droit
international l’obligation, dans son article 6, d’apporter « assistance
aux victimes et remise en état de l’environnement » et à cette fin
prévoit avec l’article 7 des mesures de « coopération et assistance
internationales »38.
Ces articles stipulent que chaque État partie doit fournir une
assistance aux victimes de l’utilisation ou de la mise à l’essai d’armes
nucléaires (des soins médicaux, une réadaptation et un soutien
psychologique, ainsi qu’une insertion sociale et économique) et
prendre « les mesures nécessaires et appropriées en vue de la remise
en état de l’environnement des zones ainsi contaminées ». Pour
remplir ces obligations, il peut solliciter l’aide – technique, matérielle
ou financière – des autres États parties au traité.
37
Cf. <https ://www.un.org/fr/observances/end-nuclear-tests-day>.
38
Cf. le texte du traité et la liste des participants sur : <https ://treaties. un. org/Pages/
ViewDetails. aspx ? src = TREATY & mtdsg_no = XXVI-9 & chapter = 26 & clang
= _fr>.
Patrice Bouveret
Contrairement à la France – qui n’a eu de cesse de le dénoncer –,
l’Algérie a pleinement participé à l’élaboration du traité d’interdiction.
Elle a fait partie des premiers États qui ont décidé de signer ce texte
dès son ouverture le 20 septembre 2017. Il lui reste juste à déposer ses
instruments de ratification auprès de l’ONU. En devenant État partie
au TIAN, l’Algérie devra mettre en œuvre ses obligations, notamment
celles découlant de l’article 6. Pour que justice et vérité soient rendues
aux victimes et aux générations futures.
Pour en savoir plus
– Sous le sable, la radioactivité !
– Les déchets des essais nucléaires français en Algérie
– Analyse au regard du Traité sur l’interdiction des armes nucléaires
Jean-Marie Collin et Patrice Bouveret :
– ICAN France et Observatoire des armements, publié par la Fondation Heinrich Böll,
juillet 2020, 60 p. Téléchargeable gratuitement sur : <www.icanfrance.org> ou <www.
obsarm.org>.
Résumé
56 Entre l’Algérie et la France, le processus de décolonisation n’est toujours
pas achevé du fait de conséquences sanitaires et environnementales des
17 explosions nucléaires réalisées par la France entre 1960 et 1966 au Sahara.
Plus de soixante ans après, elles alimentent encore le contentieux entre les
deux pays. État des lieux des déchets laissés par la France sur place et mise en
contexte des relations entre les deux pays au regard de ce colonialisme nucléaire.