J.L.
Corolle
MALGRÉ LES ÉPINES
Chatterley
SOMMAIRE
Titre
Prologue
Chapitre 1
Chapitre 2
Chapitre 3
Chapitre 4
Chapitre 5
Chapitre 6
Chapitre 7
Chapitre 8 – Simon
Chapitre 9
Chapitre 10
Chapitre 11 – Simon
Chapitre 12
Chapitre 13 – Simon
Chapitre 14
Chapitre 15 – Simon
Chapitre 16
Chapitre 17
Chapitre 18
Chapitre 19 – Simon
Chapitre 20
Chapitre 21 – Simon
Chapitre 22
Chapitre 23
Chapitre 24
Chapitre 25 – Simon
Chapitre 26
Chapitre 27
Chapitre 28
Chapitre 29
Chapitre 30
Chapitre 31 – Simon
Chapitre 32
Chapitre 33
Chapitre 34 – Simon
Chapitre 35
Remerciements
Dernières parutions
Copyright
Prologue
L’hôtel particulier des Valembert n’avait jamais été aussi beau que ce
jour-là. Leurs domestiques s’activaient depuis des mois, époussetant et
astiquant le moindre recoin de meuble, ce qui avait maintes fois agacé Alec.
Il avait toujours préféré le calme et le silence, mais il fallait bien avouer que
toute cette agitation en valait la peine : en ce début d’automne 1898, la
propriété où il vivait avec ses parents, sa sœur Marie et son frère Louis
faisait visiblement pâlir d’envie les nombreux invités – pas moins de cinq
cents personnes d’après ce qu’avait dit Lucien, le majordome fidèle à la
famille depuis vingt ans. L’occasion était certes spéciale : Marie épousait le
comte Ferdinand du Bois d’Arcy, l’aîné d’une des familles les plus riches
de Paris.
Ils s’étaient mariés en début d’après-midi, dans la cathédrale Saint-
Louis des Invalides. La messe, célébrée par l’évêque de Paris, avait été très
belle, mais beaucoup trop longue au goût d’Alec : elle avait duré presque
deux heures et demie, sans compter l’heure supplémentaire à saluer tout le
monde sur le parvis. Dès que le cocher les avait déposés chez eux, son frère
et lui, Alec s’était empressé de rejoindre ses appartements.
Il n’avait jamais vraiment aimé les événements mondains. C’était
encore supportable quand il était plus jeune, parce que bien souvent les
enfants étaient regroupés dans une pièce à part avec des petits fours et des
jeux, mais, à dix-sept ans, il était désormais arrivé à un âge où il devait faire
la conversation, reconnaître les oncles et tantes éloignés – même si c’était
pratique de pouvoir tous les appeler « mon oncle » ou « ma tante » pour être
sûr de ne pas se tromper.
Cela faisait un moment qu’il était allongé sur son lit à rêvasser, quand
on toqua à sa porte :
« Si monsieur Alexandre veut bien rejoindre le deuxième salon ;
monsieur le duc s’apprête à dire quelques mots.
— Merci Lucien, j’arrive. »
Alec était habitué à ce que des gens bien plus âgés que lui le vouvoient
et l’appellent « monsieur Alexandre ». Il savait que dans quelques années,
du jour au lendemain, ils se mettraient à l’appeler « monsieur le comte »,
quand il aurait l’âge d’être considéré comme un homme. Et plus tard, à la
mort de son père Edmond, il deviendrait « monsieur le duc ». Il ne savait
toujours pas si cette pensée lui plaisait ou lui déplaisait. Ce n’était qu’assez
récemment qu’il avait compris ce que cela impliquait, et les jalousies que
cela pouvait susciter autour de lui, y compris parmi son entourage le plus
proche. Tant pis pour Marie, pourtant l’aînée des enfants, et tant pis pour
Louis, qui avait seulement un an de moins que lui : Alec reprendrait le titre
de son père et la majeure partie de ses biens ; son devoir serait d’entretenir
au mieux le lourd héritage familial, et de prolonger la lignée. Il n’était pas
juste Alec, adolescent banal qui aimait lire des histoires de cape et d’épée et
jouer au tennis l’été dans le parc de leur château. Il était Alexandre, comte
de Valembert, futur duc d’Azard.
*
Quand il arriva dans le deuxième salon, celui dans lequel ils jouaient à
cache-cache avec ses frère et sœur quand ils étaient petits mais qui ne
servait plus aujourd’hui qu’environ deux fois dans l’année pour des
réceptions, la pièce était déjà bien remplie. Alec décida donc d’aller à
l’étage et d’écouter le discours depuis l’un des balcons intérieurs : une
bonne idée pour observer l’assemblée sans être vu. L’acoustique étant plutôt
bonne dans ces pièces bien trop grandes, il devrait n’avoir aucun problème
pour entendre la voix grave et distinguée de son père.
Effectivement, quand le duc d’Azard commença à parler, le silence se
fit tout autour de lui, et on n’entendit plus que les flûtes à champagne en
train d’être remplies par Lucien et sa troupe – en plus des domestiques
habituels, une trentaine de personnes avaient été engagées spécialement
pour l’occasion. Comme c’était prévisible, le père d’Alec commença par
remercier toutes les personnes qui avaient œuvré à rendre leur propriété « à
peu près présentable », ce qui suscita quelques éclats de rire dans
l’assemblée. Il dit ensuite à quel point il était heureux de renforcer les liens
entre les Valembert et les Bois d’Arcy, et s’ensuivirent dix bonnes minutes
d’explications compliquées sur les liens entre les deux familles. Alec n’était
pas passionné par la généalogie, mais il savait bien qu’il devrait s’y
intéresser un jour ou l’autre. En se mariant, sa sœur Marie devenait
comtesse. Ce n’était bien sûr pas aussi bien que de devenir duchesse, mais
c’était quand même « un excellent mariage », répétait sa tante Henriette.
« Vraiment, ce Ferdinand est tout à fait comme il faut, tout à fait de notre
milieu ».
Ça y est, Alec avait déjà décroché. Il n’arrivait plus à écouter le
discours de son père, et préférait regarder les invités, tous aussi élégants les
uns que les autres. Les femmes étaient toutes en robe longue ; contrairement
aux hommes, vêtus du même habit noir et blanc, elles avaient la chance de
pouvoir se permettre quelques excentricités, en variant les couleurs et les
étoffes. Alec avait entendu toute la journée dire que Marie était rayonnante
de bonheur et de beauté. C’était difficile de dire le contraire : sa robe
blanche faite sur mesure par « le meilleur couturier du Tout-Paris », d’après
sa mère, lui faisait une taille de guêpe et lui donnait un air de princesse de
conte de fées, ce qui était particulièrement bien adapté au décor. Elle
n’arrêtait pas de sourire depuis le matin. Et pour cause : elle ne faisait pas
seulement un « mariage tout à fait convenable ». Alec en était autant
persuadé que rassuré : sa sœur faisait un vrai mariage d’amour. Encore en
cet instant, en écoutant son père, elle tournait sans cesse la tête vers son
nouvel époux, pour lui jeter des œillades énamourées.
Alec s’en était empêché jusque-là… mais c’était trop dur. Après tout,
tout le monde était occupé par le discours ; personne n’allait le remarquer. Il
pouvait enfin baisser la garde et suivre ce que cette étrange sensation dans
son ventre lui ordonnait de faire depuis le matin. Il pouvait enfin le dévorer
des yeux, lui, même s’il s’était répété cent fois que ce n’était pas
convenable et que le monde entier lui tournerait le dos s’il l’apprenait.
Ferdinand. Ferdinand, son nouveau beau-frère à qui il n’avait jamais
vraiment réussi à parler tant il était troublé.
Alec avait tout fait pour le croiser le moins possible depuis l’annonce de
leurs fiançailles. Le pire, c’était que Ferdinand n’avait fait que confirmer
une inquiétude qui était déjà née quelque temps auparavant, avec certains
camarades de classe et certains cousins éloignés. « C’est l’adolescence, se
disait Alec, ça va passer. »
C’était déjà la fin du discours du duc d’Azard ; Ferdinand se leva pour
lui serrer la main, avant d’embrasser Marie sur la joue. « Faites que ça
passe le plus vite possible », pensa Alec en fermant fort les yeux.
Chapitre 1
Cinq ans plus tard. Mai 1903.
« Tu as su, Edmond, pour la petite Tessine ? »
La tante Henriette n’était jamais à court de commérages. Chacune de
ses visites était l’occasion de se mettre à jour sur les dernières péripéties de
la vie mondaine. C’était l’une des raisons pour lesquelles son frère Edmond
de Valembert, duc d’Azard, persévérait à l’inviter régulièrement malgré
leurs fréquentes chamailleries.
« Laquelle ? La fille de Pierre ?
— Bien sûr ! Qui d’autre ?
— Eh bien, que lui est-il arrivé, dis-moi ! »
Le duc d’Azard fit signe à son maître d’hôtel de s’approcher, et se
resservit en l’apostrophant : « Vous transmettrez mes compliments à
Micheline, Albert : cette oie est à se damner ! » Albert hocha discrètement
la tête, reposa le plat, réajusta ses gants blancs et regagna sa place près de la
porte. Si le duc avait su toute la peine qu’avait eu Micheline à aboutir à ce
résultat, il aurait d’autant plus apprécié son déjeuner : elle avait horreur de
cuisiner le gibier d’eau. Plumer les volatiles lui aurait presque donné de
l’urticaire. Bien entendu, Albert se serait bien gardé de partager ces détails
avec son maître : il savait quelle était sa place. Lucien avait été très clair à
ce sujet en l’engageant : les domestiques devaient se montrer aussi
invisibles que possible.
« Un mariage navrant, une fois de plus. On ne les compte plus, reprit la
tante Henriette en haussant les sourcils d’un air très contrarié. Si ça
continue, dans moins de cent ans, il n’y aura plus aucune différence entre
les gens comme nous et les autres.
— Navrant comment ? questionna Edmond. Le pauvre Pierre doit être
effondré.
— Une mésalliance caractérisée. La malheureuse est tombée dans les
filets d’un certain Paul Valence.
— Paul Valence ? Ça ne me dit rien.
— Un bourgeois ayant fait fortune à Deauville dans les courses
hippiques, d’après ce qu’on m’a dit. Trois fois son âge. Une jambe plus
courte que l’autre. Laid comme les sept péchés capitaux.
— Rien à sauver, à part son argent ? Hélas, Pierre lui-même a la
fâcheuse tendance à être attiré par ce qui brille. C’est peut-être lui qui a eu
une mauvaise influence sur sa fille.
— Attends de savoir la suite ! Après les fiançailles, Valence a tout misé
sur le mauvais cheval. Il avait plusieurs coups dans le nez. Il a tout perdu…
— Non ?!
— Si ! Résultat : la pauvre fille se retrouve à épouser ni nom, ni fortune,
ni santé. Remarque, à vingt et un ans révolus, ce n’est pas comme si elle
avait l’embarras du choix. »
Alec regardait son père et sa tante animer la conversation, sans y
participer. Lui-même avait déjà vingt-deux ans, et ne se sentait nullement
prêt à se marier. Si les réflexions de sa tante le faisaient parfois rire, elles
l’effrayaient la plupart du temps : comment pouvait-on être aussi peu
charitable, surtout en sortant de la messe du dimanche ? Autour de lui, sa
mère Valentine, sa sœur Marie et son beau-frère Ferdinand souriaient
poliment, habitués aux piques de leur convive.
À l’heure du café, servi dans la bibliothèque, Ferdinand remarqua le
bouquet de roses dressé sur la table d’échecs :
« Ah ! On dirait que le jardinier a repris du service ?
— Marie ne t’a pas dit ? l’interrogea Edmond. Desroches, c’est fini, il
ne reviendra pas.
— Comment, mon père ? Il a trouvé ailleurs ?
— Crois-moi, il ne retrouvera pas de sitôt ailleurs ! Ce diable nous
volait ! Il était de mèche avec une fille de cuisine, une simplette qu’il
manipulait. Louis l’a prise en flagrant délit ; elle n’a pas mis longtemps
avant de tout avouer.
— Desroches et une fille de cuisine… C’est qu’on ne peut plus faire
confiance à personne, de nos jours.
— Il faut redoubler de vigilance. Quand on pense que les domestiques
de nos grands-parents les vénéraient ; s’ils voyaient le respect de certains
aujourd’hui… Enfin, les voleurs ayant été chassés, il nous a fallu engager
quelqu’un pour remplacer Desroches. Qui eût cru qu’on aurait toutes les
peines du monde à trouver un simple jardinier ? On a fait des pieds et des
mains pour recruter un bonhomme de confiance dans la région. Toutes nos
relations ont été mises à contribution. Des semaines sans résultat.
Heureusement que le palefrenier a accepté d’entretenir un tant soit peu le
domaine contre une généreuse prime.
— Un palefrenier qui taille des rosiers ? Mon père, quelle époque !
— Tu n’as pas idée ! Dieu soit loué, un dénommé Simon Léger s’est
présenté de lui-même aux grilles du château il y a quelques jours. Il arrive
de Suisse, je crois. Pour l’instant, il semble faire l’affaire, mais il faut dire
qu’on ne l’a pas encore mis à l’épreuve : le vrai test sera la garden-party.
Tout devra être impeccable ; il est déjà prévenu. »
Chaque été, les Valembert recevaient leurs amis pour une journée
bucolique qui commençait par un déjeuner sur l’herbe et se prolongeait
jusqu’au bout de la nuit. Diverses activités étaient organisées pour divertir
les hôtes et le champagne coulait à flots. L’année précédente, presque trois
cents personnes avaient répondu présent à leur invitation.
« Un brave garçon, ce Léger, poursuivit Valentine, la duchesse d’Azard.
Ça changera de Desroches : il avait toujours cet air si renfrogné, cela
gâchait presque nos balades ! Et savoir qu’il nous trahissait derrière notre
dos, cela donne des frissons. Je me doutais bien que quelque chose
clochait… Je vous avais mis en garde dès le début – vous en souvenez-
vous, Edmond ?
— Ah, ne sous-estimons jamais l’intuition féminine ! Je suis rassuré que
vous validiez le nouveau, ma chère !
— Un brave garçon, reprit Marie… et pas désagréable à regarder !
N’est-ce pas, maman ?
— Il faut dire qu’il est plutôt bien de sa personne, en effet. Pas très
distingué, ce teint hâlé, mais quand on s’expose ainsi au soleil toute la
journée, c’est compliqué d’éviter cela. »
Alec fixa son regard sur le bouquet préparé par Léger. Il avait toujours
trouvé curieuse cette habitude familiale d’appeler par leur prénom les
domestiques « de l’intérieur », comme les maîtres d’hôtel ou les valets de
chambre, et par leur patronyme ceux de l’extérieur. Mais ce n’était peut-être
pas plus mal : le patronyme, ça ajoutait une distance supplémentaire, or
Alec prenait un soin particulier à garder autant de distance que possible
avec les domestiques hommes, surtout quand ils étaient jeunes et « pas
désagréables à regarder ». L’attirance qu’il avait ressentie pour Ferdinand
au début de son mariage avec Marie s’était effacée depuis bien longtemps,
par chance, mais il avait la douloureuse conscience qu’un trouble encore
plus fort pourrait apparaître à tout moment et venir hanter ses pensées. Il
but d’une traite son café noir pour se remettre les idées en place, ouvrit les
larges fenêtres de la bibliothèque et se retrouva sur l’une des terrasses du
château, celle qu’il préférait : de là, il avait une vue plongeante sur
l’immensité des forêts de sapins qui encerclaient le domaine des Valembert,
Broisillac. Sa famille y avait ses quartiers d’été : de mai à septembre, ils
délaissaient leur hôtel particulier du VIe arrondissement de Paris pour se
ressourcer dans ce coin du Jura, loin de tout, et profiter d’un espace
beaucoup plus vaste, entre la vingtaine de chambres et le parc de quelques
dizaines d’hectares. Tous les habitants des villages avoisinants
connaissaient les Valembert : ils étaient maires de père en fils depuis la
création de la commune. Un jour, ce serait le tour d’Alec. C’était l’un de ses
nombreux tracas, mais il était un peu tôt pour y songer. Pour l’instant, le
soleil de printemps l’appelait dans le parc, et il s’empressa de remonter dans
sa chambre pour enfiler sa tenue de promenade.
Chapitre 2
Alec avait l’habitude de se promener avec sa sœur Marie quand elle
venait à Broisillac. Ils avaient toujours été proches, et même si son mariage
lui avait fait craindre qu’ils s’éloigneraient, il avait été rassuré de se rendre
compte que le domaine de Bois d’Arcy n’étant pas loin, elle et son mari
Ferdinand venaient souvent leur rendre visite pendant la saison d’été.
Encore mieux : quand Ferdinand partait pour une chasse en Écosse, Marie
en profitait pour venir à Broisillac seule avec Jean et Sophie, les deux
enfants qu’elle avait eus rapidement après son mariage.
Quand Alec descendit pour la retrouver, elle était justement en pleine
discussion avec Emma, leur nurse anglaise.
« Bonjour Emma, comment allez-vous aujourd’hui ? demanda Alec
avec un grand sourire.
— Oh dear, quand je vous vois, monsieur Alec, je ne peux qu’aller
bien ! répondit Emma avec un charmant accent anglais. Je disais à madame
votre sœur que le petit Johnny est votre portrait au même âge. Comme il a
grandi ! S’il pouvait être aussi sage que Sophie, ce serait le paradis !
— Vous êtes bien indulgente avec Sophie, sourit Marie. Ça lui arrive
d’être un vrai petit diable !
— Un amour de petit diable, alors ! Such a sweet child ! Oh mais
d’ailleurs, la sieste est bientôt finie, je vais y retourner si madame le permet.
Chop chop ! »
Emma, ses joues roses et son léger embonpoint repartirent d’un bon pas,
et Alec la suivit du regard avec tendresse. Il avait été élevé en partie par
elle ; c’était elle qui lui avait appris le football, sport encore peu connu en
France mais populaire dans son pays ; elle qui lui avait appris à faire du
vélo ; elle encore qui la première l’avait appelé « Alec », surnom anglo-
saxon qui lui était resté. Il était courant dans les familles aristocratiques
d’engager des nurses anglaises pour habituer les enfants à entendre de
l’anglais dès leur plus jeune âge. Emma était censée l’appeler « monsieur »
ou « monsieur le comte », comme les autres domestiques, mais avait
beaucoup de mal à ne pas l’appeler « monsieur Alec », et le tutoyait même
parfois par mégarde. Tout le monde le lui pardonnait aisément : même si
elle comprenait parfaitement le français et le parlait presque aussi bien, son
accent anglais prononcé rendait acceptables ces quelques petites
familiarités. D’autre part, elle connaissait la famille depuis vingt-cinq ans
déjà, et s’était toujours montrée d’une très grande dévotion envers eux, à tel
point que la duchesse d’Azard avait été enchantée de la réembaucher quand
ses petits-enfants étaient nés.
Marie donna un petit coup à Alec du bout de son ombrelle pour le tirer
de sa rêverie.
« C’est incroyable, elle a toujours eu le béguin pour toi !
— N’importe quoi !
— Ah bon ? “Quand je vous vois monsieur Alec, je ne peux qu’aller
bien”… si elle n’avait pas trente ans de plus que toi, je parierais qu’elle
essaie de te séduire ! »
Alec rit en rougissant légèrement. Il avait toujours été gêné quand on lui
parlait de ce genre de choses, même si Marie ne faisait que le taquiner, et
savait bien que l’affection qu’Emma témoignait à Alec était toute
maternelle.
« Bon, on y va ? Où veux-tu aller, ma chère ? Accroche-toi à mon bras ;
cela me permettra de profiter de ton ombrelle. Le soleil tape à cette heure-
ci.
— Je te propose qu’on reste dans le parc ; je me sens un peu fatiguée
aujourd’hui.
— Un peu fatiguée ? demanda Alec, faussement inquiet. Faut-il
s’attendre à une nouvelle naissance dans quelques mois ?
— Oh non, Dieu m’en préserve ! Deux enfants, c’est déjà très bien !
Enfin évidemment, on peut difficilement prévoir ces choses-là… »
Ils se dirigeaient vers la partie du parc qu’Alec préférait, celle où un
bassin avait été creusé quelques années auparavant, et où il leur arrivait de
se baigner. La région étant très vallonnée, le paysagiste avait eu la bonne
idée d’épouser autant qu’il l’avait pu le relief naturel, ce qui donnait de
ravissantes perspectives. Le bassin était surplombé d’une sorte de petite
colline en haut de laquelle avaient été installées une table et plusieurs
chaises : un excellent point de vue pour se désaltérer en observant les
baigneurs. Mais quand on ne voulait pas être vu, le parc fourmillait de petits
recoins fleuris où se cacher. L’été, après le dîner, Alec aimait prendre un
livre et trouver un endroit tranquille pour y rester jusqu’à la tombée de la
nuit.
« Sans rire, Alec, tu te rends compte que tu as toujours été le préféré
d’Emma ? Entre toi et Louis, il n’y avait aucun débat. Cela n’a pas dû être
facile pour lui…
— Vraiment, Marie, tu veux encore parler d’Emma ?
— Je ne veux pas spécialement parler d’Emma ! Je veux parler de
Louis. Je n’ai pas l’impression que vos rapports se soient améliorés.
— Ils ne se sont pas dégradés non plus. Rien ne nous oblige à être amis.
C’est mon frère, n’est-ce pas suffisant ?
— Ton petit frère… n’est-ce pas ton rôle de t’en préoccuper ?
— On a seulement un an d’écart, je te rappelle.
— Oh ça, pas la peine de me le rappeler… et encore moins de le lui
rappeler, à lui ! Je suis sûre que c’est cela qui le rend fou. Quelle injustice,
quand même. C’est un pur hasard qu’il soit né en deuxième. Enfin, en
troisième, mais les filles ne comptent pas vraiment dans les familles comme
les nôtres !
— Ne prends pas ton air vexé ; il y a pire que de partager sa vie avec
Ferdinand du Bois d’Arcy et d’hériter grâce à lui du tiers de Paris. »
Alec avait parlé plus vite qu’il aurait dû, et s’en voulut aussitôt. Il devait
constamment rester sur ses gardes ; chacune de ses paroles pouvait le trahir.
Il y avait pire que de partager sa vie avec Ferdinand… pire que de partager
sa vie avec un homme… quelle folie de dire cela ! S’ils avaient été face à
face, Marie aurait forcément décelé un trouble sur son visage.
Heureusement, elle répondit tout à fait naturellement :
« Tu as raison, et d’ailleurs, je ne me plains pas ! De toute façon, je ne
me suis jamais sentie en concurrence avec toi. Mais je pense que Louis ne
s’en remet pas de ne pas être le futur duc. Sais-tu où il était hier soir ?
— Aucune idée. Ce qui est sûr, c’est qu’il n’a pas dormi ici. Il s’est
éclipsé juste après le dîner et n’était pas là au petit déjeuner. Quelle
imprudence, quand même. J’espère que les domestiques ne jasent pas trop.
— En parlant de domestique… »
Alec tourna les yeux mais ne vit pas tout de suite distinctement la
silhouette qui avançait à contre-jour dans la direction des rosiers non loin de
là où ils se trouvaient. Marie l’interpella :
« Léger, vous tombez bien ! Je vous présente mon frère, le comte
Alexandre de Valembert. »
Marie avait dit qu’il était agréable à regarder… mais Alec n’aurait pu
imaginer ce qui l’attendait. Le précédent jardinier avait cinquante ans
passés. L’homme qui venait de retirer sa casquette devait avoir environ
vingt-cinq ans, et il était, effectivement, agréable à regarder. Très agréable.
Il était un peu plus grand qu’Alec et se tenait très droit. Il portait des bottes,
un pantalon en toile épaisse, et une simple chemise en lin, dont il avait
remonté les manches. Alec aurait préféré qu’il soit plus couvert : ses bras
brunis par le soleil suffirent à déclencher chez lui une émotion dont il se
serait bien passé.
« Monsieur le comte », dit-il sobrement en faisant un signe de tête.
Sa voix était grave et chaude, un peu rauque, et Alec eut l’impression
d’y déceler une subtile intonation de défi. Il n’eut d’autre choix cette fois
que de regarder son visage, et ses pires craintes furent confirmées : le
jardinier lui plut comme rarement on lui avait plu. Il avait des yeux verts,
ou gris, difficile de savoir, en tout cas ils étaient légèrement plissés, et ses
sourcils froncés lui donnaient un air sévère. Son teint était hâlé comme ses
bras, et ses pommettes étaient joliment rosies, ce qui apportait à son visage
quelque chose de doux et d’enfantin qui détonnait avec la froideur de ses
yeux. Il avait des cheveux brun foncé, convenablement courts mais
suffisamment longs pour qu’y apparaissent quelques bouclettes. Quant à sa
bouche… Alec s’empêcha de s’y attarder, et prit sur lui pour répondre d’un
ton qui, espérait-il, ne laisserait rien paraître :
« Bienvenue à Broisillac. »
Le jardinier fit un deuxième signe de tête. Alec voulait s’échapper au
plus vite, mais sa sœur eut la mauvaise idée de lancer la conversation :
« J’espère que le palefrenier n’a pas laissé le parc dans un trop mauvais
état ! Enfin, il a fait de son mieux, le pauvre Fodène. Nous avons été sans
jardinier pendant un temps qui nous a semblé interminable. Tout le monde
est ravi de votre arrivée, soyez-en sûr !
— Que madame ne s’inquiète pas ; Broisillac n’a visiblement pas été
délaissé trop longtemps. Je ferai de mon mieux pour être à la hauteur de sa
beauté.
— Merci Léger. Eh bien, nous ne vous embêtons pas plus longtemps. »
Encore un signe de tête, et Léger remit sa casquette avant de tourner les
talons. « C’est le début des ennuis », pensa Alec qui trouva vite un prétexte
pour écourter la promenade.
Chapitre 3
Les jours passèrent. Alec n’avait pas recroisé Léger depuis qu’il lui
avait été présenté, mais avait pris la coupable habitude de le chercher des
yeux depuis sa fenêtre le matin, en soulevant discrètement un pan de ses
rideaux. Il se délectait de la vue de cet Apollon des jardins qui profitait de
la fraîcheur des premières heures de la journée pour travailler avec une
assiduité qu’Alec n’avait jamais remarquée chez son prédécesseur – mais il
fallait reconnaître qu’il prêtait moins d’attention aux faits et gestes de
Desroches. Appréhendant l’inévitable gêne qui serait la sienne s’il se
retrouvait nez à nez avec l’objet de ses fantasmes, il faisait par contre en
sorte d’espacer ses sorties dans le parc de Broisillac. Il prétextait avoir une
visite à faire dans une commune avoisinante pour appeler un des cochers,
grimper dans sa calèche et s’évader, bercé par le bruit régulier du trot des
chevaux sur les pavés. Il aimait particulièrement se rendre au Saut du
Doubs, impressionnante cascade naturelle de 27 mètres nichée à la frontière
franco-suisse. Assis au plus près de l’assourdissante chute d’eau, il espérait
qu’elle ferait taire les pensées qui le hantaient, et laverait la honte qui les
accompagnait. De temps en temps, ça marchait. Il rentrait apaisé au
domaine, mais était bien vite rattrapé par un signe qui lui rappelait Simon
Léger : l’odeur de l’herbe coupée, les fleurs dans la salle à manger, ou tout
simplement un des arbrisseaux le long de l’allée centrale. Même pendant
ses jours de congé, Léger logeait sur place. Pour lui échapper, Alec était
obligé de fuir.
*
On toqua à sa porte.
« Qu’y a-t-il ? » demanda-t-il, apeuré. Un rien le faisait sursauter.
Son frère Louis entra dans la pièce.
« Un petit tennis ? » Il était déjà en tenue.
« Maintenant ?
— Je te laisse cinq minutes pour te changer et tu me rejoins ?
— Si tu y tiens. »
Il avait refermé la porte sans attendre sa réponse, ne lui laissant pas
d’autre choix que de s’exécuter. C’était dans la nature de Louis, d’imposer
ses désirs aux autres. De nombreuses jeunes filles en avaient fait les frais.
Mais dans ce cas précis, Alec n’avait pas l’intention de discuter : le tennis
était l’un de ses sports préférés, et c’était en grande partie pour lui faire
plaisir que ses parents avaient fait construire un court en terre battue
derrière le château. Les jardins étaient ainsi dessinés que, si on installait un
banc près de la grille, on avait une vue plongeante sur le court, comme
depuis des gradins.
Alec alla piocher dans sa penderie une tenue de sport : Émile, son valet
de chambre, en préparait toujours plusieurs : une blanche pour le tennis, une
plus chic pour la chasse, une pour l’équitation, une pour la piscine… Il
mesurait la chance qu’il avait de pouvoir compter sur Émile, qu’il
connaissait depuis son enfance : il était très soigné, appliqué – il n’avait
jamais coupé Alec en le rasant –, discret, agréable, et il avait quelque chose
de rassurant par sa simple présence. Après Léon, celui de son père, c’était le
meilleur valet de chambre du château. Il s’effaçait si remarquablement
derrière sa fonction qu’Alec en venait presque à oublier que c’était un
homme avec ses peines et ses espoirs, comme n’importe qui. Quand on lui
avait attribué un domestique rien qu’à lui, il avait d’abord été gêné, mais
s’était petit à petit habitué. Sa mère l’avait convaincu que les domestiques
des Valembert étaient tout à fait bien traités, et que c’était une très belle
place pour Émile d’être le valet de chambre du futur duc. Il n’y avait rien de
déshonorant à servir l’une des plus illustres familles de France. Cette
pensée réconfortait Alec. Ce qui le réconfortait encore davantage, c’est
qu’il n’avait pas une once d’attirance pour Émile, ce qui était
particulièrement bienvenu puisqu’il le voyait tous les matins et tous les
soirs dans sa chambre, souvent quand il était à moitié habillé. La moindre
ambiguïté aurait rendu sa vie impossible.
« Monsieur le duc aime se faire désirer, on dirait ? »
Alec ne supportait pas quand Louis l’appelait monsieur le duc. C’était
peut-être drôle quand ils étaient enfants et qu’ils s’amusaient à jouer aux
seigneurs et aux serviteurs, mais ridicule à présent. Il n’y pouvait rien, s’il
était voué à devenir duc et Louis simple comte. Il ne lui avait rien volé,
après tout.
« Tais-toi et joue. On fait un set ?
— Je pensais à un match entier, mais tel que je te connais tu seras cuit
au bout d’une demi-heure. »
Louis était plus athlétique, c’était indéniable, et il ne manquait pas une
occasion pour le rappeler à son frère aîné qui préférait ne pas répondre. Il
s’était encore fait avoir : lui qui espérait passer une après-midi ensoleillée à
taper quelques balles en bonne compagnie, se retrouvait dans une arène
devant un adversaire qui cherchait à le mettre à terre. Il ne vit même pas
passer son premier service. Il se rattrapa sur le deuxième, mais Louis n’était
pas d’humeur à perdre. Il se battait comme un lion sur chacun des échanges,
forçant Alec à courir d’un bout à l’autre du court.
Alors qu’il faisait une pause pour s’éponger le front, il se figea : Simon
Léger était à quelques mètres d’eux, perché sur un escabeau en bois, occupé
à tailler une haie. Ses parents en avaient fait planter tout autour du tennis
pour le camoufler un peu. Est-ce que le jardinier avait fait exprès de
travailler à cet endroit précis, parmi les quelques hectares qu’occupait le
parc, pour assister au spectacle de ce duel fratricide ? Alec voulait profiter
de ce temps mort pour reprendre sa respiration : il repartit au contraire
derrière la ligne de fond de court le souffle coupé, et complètement
déconcentré. C’était à lui de servir. Il n’avait plus de force dans les bras, et
perdit trois points d’affilée. Louis menait 5-1.
« Bah alors, déjà essoufflé ? Je plains tes maîtresses ! Ah, c’est peut-être
pour ça que tu préfères les éviter ? Peur de ne pas être à la hauteur,
monsieur le duc ? »
S’il n’avait pas déjà été cramoisi par l’effort, Alec aurait piqué un fard.
Quand son frère associait les piques à la vulgarité, cela le mettait
particulièrement mal à l’aise. Pendant toute leur éducation, on n’avait cessé
de leur répéter qu’ils devaient être des exemples de distinction, ne pas dire
un mot de travers, se conduire en gentlemen. Louis rêvait d’être duc, mais
ne parlait que de ses parties de jambes en l’air. Il n’avait rien compris aux
valeurs aristocratiques. Alec n’osait pas se retourner vers Léger. Il se
demandait ce qu’il pouvait bien penser de la scène. Est-ce qu’il la
raconterait à tous les domestiques ? Est-ce qu’il se donnait trop
d’importance, et que les domestiques avaient autre chose à faire de leur
temps libre que de déblatérer sur les maîtres des lieux ?
Il fallait à tout prix qu’il se ressaisisse. Il ne pouvait pas se laisser
écraser, pas devant lui. Louis était déterminé à accélérer le match : il
enchaînait les balles en profondeur, sur la ligne, à droite puis à gauche. 0-
15. 0-30. 15-30. 15-40. Balle de break. Alec mit toute sa puissance dans son
service. Et là, la réponse qu’il n’attendait pas… la volée parfaite, juste
derrière le filet. Alec ne pouvait pas laisser passer le point. Il se lança dans
un sprint. Il n’aurait pas dû. Il arriva au niveau de la balle juste à temps,
mais ne put que la toucher. Peu importe : il avait complètement oublié le
match. Il ne pouvait se concentrer sur rien d’autre que sur sa cheville qu’il
venait de tordre violemment. Il tomba au sol en criant, lâchant sa raquette.
« Qu’est-ce qui se passe ? ça va ? »
Alec avait la nausée. Il sentait son sang pulser dans sa cheville à chaque
élancement de la douleur. Il n’osait pas se relever.
Louis s’approcha sans trop se presser.
« Il fallait le dire si c’était trop pour toi !
— Je ne blague pas, Louis, je n’ai jamais eu aussi mal, tu ne pourrais
pas m’aider ou aller chercher quelqu’un ? »
Tout à sa douleur, il n’avait pas remarqué Léger qui avait sauté de son
escabeau pour s’approcher.
« Ne bougez pas, monsieur, ça va aller, ça doit juste être une petite
entorse, vous pouvez enlever votre chaussure ? »
Louis attrapa le pied d’Alec pour lui arracher sa chaussure d’un geste
peu délicat, en répondant à sa place :
« Mais oui, ce n’est rien, vous pouvez nous laisser, Léger… à moins
que… attendez ! Je vais peut-être avoir besoin de vous pour le
ramener. Prenez son bras droit, je prends le gauche. »
Alec vit Louis et Simon se pencher vers lui, chacun d’un côté, et passa
les bras autour de leur cou pour se relever. Il ne pouvait pas poser le pied
par terre. Dans un état second, il se mit debout en prenant de grandes
inspirations pour ne pas tourner de l’œil, et commença à avancer en se
cramponnant aux deux jeunes hommes. C’était peut-être son imagination,
mais son frère avait l’air presque satisfait de le voir dans un tel état de
vulnérabilité. Simon, lui, avait passé un bras derrière son dos pour le
soutenir au mieux. Alec sentait sa main fermement posée sur lui. Une
simple chemise de sport la séparait de son corps. Ils avaient tous les deux
transpiré, et la nuque dorée de Simon était si moite que le bras d’Alec
glissait en s’y agrippant. L’entorse n’allait pas guérir tout de suite, mais une
autre douleur était en train de prendre le pas : celle du désir, et il ne
connaissait aucun médecin en mesure de la soigner.
Chapitre 4
Cela faisait une dizaine de jours maintenant qu’Alec s’était tordu la
cheville. Cela faisait une dizaine de jours maintenant qu’Alec avait touché
Simon. Les deux événements étaient indissociables, et il avait du mal à se
remettre de l’un comme de l’autre. Sa cheville continuait à lui faire mal, et
le souvenir de la main de Simon passant dans son dos, à le faire frissonner
chaque fois qu’il y pensait. Il se sentait coupable de l’appeler « Simon »
dans ses pensées, et pas « Léger », ce qui aurait été plus convenable. Mais
était-ce vraiment convenable de penser autant à un jardinier, même en
l’appelant par son nom de famille ?
Il avait dû tourner de l’œil à un moment, parce que ses souvenirs de cet
épisode étaient assez vagues, ou plutôt très précis, mais comme tronqués. Il
se rappelait très bien la douleur vive qu’il avait ressentie, et son cœur
battant dans ses tempes quand Louis et Simon l’avaient aidé à se relever. Il
se souvenait des mots de Simon, et de son empressement à venir à son
secours. De la peau bronzée de son cou… de son visage si proche du sien.
Puis, plus rien, jusqu’à ce qu’il se réveille dans son lit, à moitié déshabillé,
le docteur Philippe à son chevet, en pleine discussion avec Émile. Qui
l’avait emmené jusque-là ? Est-ce que Simon avait aidé à le porter jusqu’à
sa chambre ? Il fallait monter un large escalier en marbre pour y accéder, et
Louis n’avait certainement pas pu s’en sortir tout seul. Quand ils étaient
entrés au château, Louis avait dû faire appeler Lucien, qui avait
probablement à son tour été chercher Albert le maître d’hôtel, et les trois
valets de chambre. Son père, son frère et lui en avaient chacun un. Simon
était sans doute reparti à ce moment-là… mais il n’avait aucun moyen d’en
être sûr, et ne pouvait s’empêcher de se figurer Simon entrant dans sa
chambre, aidant à enlever son pantalon, l’allongeant sur son lit. Son
imagination était insupportablement indécente, mais il ne pouvait rien y
faire.
Il n’avait pas osé demander à Émile, et encore moins à Louis, ce qu’il
s’était passé exactement. C’était stupide, d’ailleurs : cela aurait été
parfaitement normal qu’il cherche à connaître le nom des personnes qui lui
étaient venues en aide, pour les remercier comme il se doit. Mais il avait eu
si peur de se trahir qu’il avait juste remercié Émile et Louis, et il était
désormais trop tard. Il n’avait pas recroisé Simon, et aurait trouvé
inapproprié d’aller le trouver de lui-même. Du reste, il n’aurait pas su quoi
lui dire d’autre que « merci », et la situation aurait sans doute été aussi
gênante pour lui que pour Simon.
*
Le duc d’Azard avait voulu profiter de la convalescence d’Alec pour
continuer à lui transmettre toutes les clés de Broisillac, « parce que c’est toi,
bientôt, qui en seras le maître », comme il aimait lui répéter. Cette après-
midi-là, ils se trouvaient donc tous les deux dans la petite bibliothèque qui
servait de bureau à Edmond, une pièce où Alec avait toujours adoré se
cacher quand il était plus jeune, et qu’il aimait encore pour les beaux livres
qu’elle renfermait. Louis ne pouvait dissimuler sa jalousie quand il
entendait son père dire à Alec de le retrouver « à quinze heures, dans la
petite bibliothèque », ce qui était devenu une habitude.
Edmond avait déjà passé une ou deux heures – plutôt deux heures,
pensait Alec avec lassitude – à lui expliquer les différentes parcelles de bois
qui entouraient Broisillac, et comment le régisseur Mercier lui était d’une
précieuse aide pour décider quels étaient les moments les plus opportuns
pour couper les sapins sans pour autant dénaturer la forêt.
« Mercier n’est plus tout jeune, dit Edmond, et il a déjà commencé à
demander autour de lui si quelqu’un serait intéressé par le poste. J’ai bien
peur que ses enfants ne se destinent à d’autres métiers. J’ai entendu dire que
l’aîné s’intéressait beaucoup à la politique. Tu te rends compte ? Un fils de
régisseur qui veut faire de la politique… On marche sur la tête. Et ça
n’augure rien de bon. Il est donc indispensable de chercher ailleurs. Il y a
bien Lefebvre qui pourrait convenir, mais je ne sais pas s’il est
suffisamment attaché à Broisillac. Je veux trouver quelqu’un qui aime le
domaine, tu comprends, Alec ? C’est essentiel.
— J’imagine.
— Comment ça, tu imagines ? C’est absolument essentiel, je le répète.
Travailler pour Broisillac… c’est bien plus qu’un métier. C’est toujours
mieux quand les domestiques sont nés ici. Ils aiment Broisillac presque
autant que nous. Tiens, Micheline, par exemple. Sa grand-mère travaillait
déjà pour mon grand-père. Et j’espère bien que sa fille prendra la suite…
enfin, seulement si elle sait faire d’aussi bonnes tartes aux pommes que sa
mère ! »
Alec souriait sans vraiment écouter. Il aimait se retrouver seul avec son
père ; il savait que quand le duc ne serait plus là, ces moments privilégiés
lui manqueraient. Mais il y avait tant de choses à savoir sur Broisillac, tant
de détails, tant d’anecdotes… et son père incarnait si bien le domaine, qu’il
ne savait pas s’il en serait un jour à la hauteur.
« Je veux que tu comprennes ça, Alec. J’aurais aimé que mon père
insiste plus sur ce point. Mercier, Micheline, Lucien… ils sont heureux ici,
et c’est important qu’ils le soient. Les domestiques font partie de Broisillac,
ils participent à l’âme de la maison. Certes, ils sont là pour travailler.
Certes, c’est grâce à nous qu’ils vivent. Mais nous ne pourrions pas vivre
sans eux. Sais-tu seulement où sont rangés les draps dans lesquels tu dors le
soir ? Et comment allumer le poêle de ta chambre pour avoir chaud en
hiver ? Et combien d’œufs il faut pour faire une tarte ? »
Alec, évidemment, n’en avait aucune idée.
« Heureusement que Lucien, Mercier et Georgette sont là pour me tenir
au courant des états d’âme de leur personnel. Tiens, par exemple, quand ta
sœur s’est mariée, Marguerite a eu très peur de perdre sa place. Elle était sa
femme de chambre depuis des années… On n’y pense pas, mais pour
Marguerite aussi, le mariage de Marie a été un bouleversement ! Serait-elle
encore utile à Broisillac ? Eh bien, oui. Elle aide Suzanne pour ta mère, elle
aide Micheline en cuisine, et elle a toute son importance dès que Marie
vient nous voir. Sais-tu aussi qu’André – tu te souviens ? l’ancien valet de
chambre de Louis – eh bien, sais-tu qu’André voulait absolument la place
d’Émile ? Déjà, ça n’a jamais collé entre Louis et lui. Il faut dire que ton
frère peut se montrer très hautain quand il le veut ; il a encore beaucoup à
apprendre sur ce point. Mais surtout, être le valet de chambre du futur duc,
c’est quand même plus prestigieux que de s’occuper du cadet. Le pauvre
Lucien a eu toutes les peines du monde à trouver un arrangement qui
convienne à tous ; hélas, ça n’a pas suffi : André a décidé de partir.
Heureusement, il a été suffisamment loyal pour rester le temps qu’on trouve
Gaston. Et j’ai l’impression que ça se passe plutôt bien entre lui et Louis ;
pourvu que ça dure. »
« Vois-tu, les domestiques parlent autour d’eux, et le prestige des
Valembert dépend aussi de ce que les gens racontent, quel que soit leur
statut social. Aussi faut-il être respecté, et rien n’est plus respectable qu’un
duc qui traite bien les petites gens. »
Alec essaya tant bien que mal de réprimer son sourire légèrement
moqueur : paradoxalement, cette dernière phrase de son père lui avait
semblé très condescendante. Mais évidemment, il ne dit rien et encouragea
Edmond à continuer. Il découvrait toutes ces histoires, et se rendait compte
que la mission d’un duc ne se résumait pas à porter un titre prestigieux et à
être invité à des événements mondains. Il y avait tout un aspect « humain »
à ne pas négliger.
« Louis pense qu’il faut sans cesse rappeler qu’on est au-dessus des
autres, poursuivit Edmond. C’est une erreur. Il faut bien sûr être à la hauteur
de ce que les gens attendent de nous – par exemple, je regrette, un
Valembert ne doit pas être habillé comme un Mercier. Il y a des limites à ne
pas franchir. Mais il faut aussi savoir être à l’écoute de son personnel, et
faire preuve de flexibilité quand il le faut. Tiens, puisqu’on parle de
Mercier, quand il nous a demandé de récupérer la chambre de Desroches à
son départ pour loger son fils, j’ai été un peu embêté. Je savais qu’on ne
tarderait pas à remplacer Desroches, et que cette chambre avait toujours été
réservée au jardinier. Mais il semblait important pour Mercier de garder son
fils près de lui. J’ai demandé à Lucien qui a vu avec Georgette : il restait
une chambre à l’étage des domestiques. Eh bien voilà : la chambre
habituellement destinée au jardinier a été laissée au fils Mercier. »
Alec fut pris d’une bouffée de chaleur. Qu’est-ce que cela voulait donc
dire ? Que Simon était logé au château ?
« Eh bien, ne sois pas choqué ! C’est vrai que les jardiniers sont
traditionnellement logés dans les communs, avec le régisseur et le
palefrenier. Mais après tout, qu’est-ce que ça change ? Ce n’est pas comme
si on allait croiser Léger au salon ou dans nos appartements : il prend
l’escalier de service, comme les autres domestiques. Et je suis sûr qu’il
nettoie ses bottes avant de monter ! Tiens, je me demande même s’il n’est
pas dans la chambre juste au-dessus de la tienne. Il doit avoir une belle vue
sur les sapins. »
Alec rêvait que la conversation se termine au plus vite. Il essaya de se
concentrer sur le rayon de soleil qui éclairait joliment la table en acajou où
ils étaient installés. Son père avait bien vu qu’il était « choqué », mais il
n’aurait pas pu une seule seconde en imaginer les raisons, et ne chercha pas
à en savoir plus. Il changea d’ailleurs de sujet, ce qui soulagea Alec…
momentanément.
« Ce que j’essaie de te faire comprendre, mon cher Alec, c’est que tu es
le futur duc d’Azard, et qu’en tant que maître de Broisillac, tu seras
responsable du bien-être de tous ceux qui y vivent. Sois rassuré, tu ne seras
pas seul. Il faudra que tu choisisses un majordome à la hauteur de Lucien –
je lui confierais ma vie s’il le fallait. Il faudra aussi que tu trouves une
jeune femme qui soit à la fois une bonne épouse et une bonne maîtresse de
maison. Les femmes ont cette intuition que nous n’avons pas ; ta mère sait
lire les gens. Elle comprend tout de suite quand quelque chose ne va pas. Il
faudra que tu choisisses avec soin la future duchesse d’Azard. Tu me le
promets, mon fils ?
— Je vous le promets, papa », répondit Alec avec amertume.
Chapitre 5
Ce soir-là, Alec n’avait pas très faim. La conversation avec son père,
toute bienveillante qu’elle était, avait réveillé ses angoisses de mariage.
Pendant plusieurs années, il s’était dit qu’il était encore un adolescent, mais,
à vingt-deux ans, il était bel et bien un homme, et plus les mois passaient,
plus il s’éloignait irrémédiablement de l’insouciance de l’enfance.
Il monta avec lassitude dans sa chambre se changer pour le dîner – la
cloche allait bientôt sonner. Chez les Valembert, les journées étaient toutes
rythmées de la même manière : petit déjeuner à 8 h 30, qui pouvait être
servi dans les chambres, déjeuner à 12 h 30, et dîner à 19 h 30. Quand la
cloche sonnait le déjeuner et le dîner, il fallait se mettre à table
immédiatement : il était donc de bon ton de se rendre à la bibliothèque
quelques minutes plus tôt, pour s’assurer de ne pas être en retard. Albert, le
maître d’hôtel, ouvrait les portes de la salle à manger, et les convives
entraient dans la pièce par ordre protocolaire : les femmes invitées en
premier, puis la duchesse d’Azard et sa fille, puis les hommes invités, et
enfin le duc d’Azard, Alec, Louis, et Ferdinand. Les invités étaient classés
selon le prestige de leurs titres : les ducs d’abord, puis les marquis, puis les
comtes, les vicomtes, les barons et enfin les simples mortels.
Un autre aspect du protocole était la queue-de-pie obligatoire au dîner.
Émile prenait grand soin, tous les jours, d’en brosser une pour qu’Alec soit
impeccable. C’est d’ailleurs lui qui les commandait chez le tailleur, et qui
aidait son maître à s’habiller : il nouait son nœud papillon, ajustait son col,
boutonnait son gilet…
« Monsieur semble fatigué ? »
Le valet de chambre, qui était attentif aux moindres détails, avait
remarqué ses bâillements.
« Si je n’écoutais que moi, je ne descendrais même pas pour le dîner.
D’ailleurs, après le dessert, je ne m’attarderai pas dans le fumoir : vous
serez gentil de prévoir de l’eau chaude un peu plus tôt que d’habitude. Je
me débrouillerai tout seul, pour ma toilette, ce soir : vous pouvez prendre
congé. Je vous remercie, Émile. »
Alec se regarda dans le miroir : certes, il était chic, dans cette tenue,
mais il avait les traits tirés, et l’air égaré. Il coiffa ses cheveux bruns en
arrière, passa de l’eau sur son visage pour le défroisser, et se mit en marche
vers la bibliothèque pour rejoindre ses parents et son frère.
*
« Il va falloir commencer à dresser la liste pour notre garden-party :
l’année dernière, souvenez-vous, les Mabillon n’avaient pas reçu
l’invitation à temps, c’était fâcheux ! s’inquiéta la duchesse Valentine.
— Vous avez bien raison, ma chère : pourriez-vous me retrouver la
dernière liste, et je l’ajusterai ? Certaines jeunes filles tout à fait
convenables sont désormais en âge de se marier : il faut les ajouter !
s’enthousiasma son époux en se servant d’œufs en gelée.
— Enfin, Edmond, nous avons le temps ! Nos garçons n’ont même pas
vingt-cinq ans !
— On est bien d’accord ! appuya Louis. Ce n’est pas parce que vous
vous êtes marié à peine sorti de la puberté qu’on devrait répliquer le
modèle, papa !
— D’abord, tu pourrais être poli ! Et je te signale que, si on n’anticipe
pas, tous les meilleurs partis de Paris seront pris. Tiens : la charmante fille
d’Hubert vient de se fiancer ; il était navré de me l’annoncer ! Elle aurait pu
faire un meilleur mariage avec l’un de vous, mais vous n’agissez pas ! »
C’était reparti. Alec avait craint que le dîner soit long ; cela en prenait le
chemin. Il était heureux que sa mère tâche de tempérer son père, mais,
quand celui-ci était braqué sur un sujet, c’était compliqué de lui faire
entendre raison.
Albert s’approcha pour servir le vin. Les garçons y avaient droit dès
qu’ils étaient acceptés à la table des adultes, à quinze ans. Louis vida son
verre d’une traite – il avait tendance à boire facilement, surtout quand il
était contrarié. À peine l’avait-il reposé qu’une épouvantable grimace
déforma son visage :
« Quelle horreur ! C’est quoi, ce vin ? Vous n’avez pas honte de nous
servir ça, Albert ? Vous ne l’avez pas goûté avant, ou quoi ? Ne restez pas
planté là, allez vider cette carafe et nous servir une autre bouteille ! »
Edmond se figea, fusilla son fils du regard, et se tourna vers Albert :
« Voulez-vous bien nous laisser un instant ? »
Dès que le maître d’hôtel se fut suffisamment éloigné, le duc explosa :
« Non mais qu’est-ce qui te prend, imbécile ! Je te préviens : c’est la
dernière fois que j’entends ça, ou bien tu ne seras plus bienvenu à
Broisillac. Tu n’as donc rien retenu de ce que je t’avais appris ?
— Avouez, papa, que ce vin est ignoble !
— Ce n’est pas la question ! Les gens comme nous ne réprimandent
jamais les domestiques en public. C’est une attitude de voyou, de nouveau
riche, indigne d’un Valembert. Et d’abord, ce n’est pas à toi de faire une
quelconque remarque au maître d’hôtel. C’est à ta mère ou moi. Ce vin est
complètement bouchonné, j’en conviens. Eh bien ? Je serais allé trouver
Albert après son service, pour lui expliquer simplement et fermement qu’un
tel manquement était inadmissible. Crois-moi, il aurait compris.
L’humiliation n’a jamais été profitable à qui que ce soit. C’est la meilleure
façon de se mettre tout le personnel à dos. Je vais finir par croire que c’est
ce que tu souhaites ? Il serait temps que tu apprennes à te tenir ! »
Louis ouvrit la bouche pour répondre, mais la referma presque aussitôt
devant l’œil noir de son père. Inutile de discuter. Alec, qui n’avait déjà pas
faim, eut du mal à finir son velouté de légumes, et ne put quasiment rien
avaler d’autre. D’un côté, il était satisfait que son frère soit pris en flagrant
délit d’arrogance. D’un autre, il lui semblait que son père, qui venait de
tenir un discours contre les humiliations publiques, avait par la même
occasion humilié Louis devant sa mère et lui – mais il ne s’en était sans
doute pas rendu compte, et il n’était pas à un paradoxe près. Le duc d’Azard
était tellement obnubilé par l’image que renvoyaient les Valembert qu’il
était parfois plus soucieux de la manière dont il traitait ses domestiques que
de son attitude envers sa propre famille. Il ne fallait pas parler trop fort, pas
se faire remarquer, ne jamais sortir de son rang.
La fin du dîner se déroula dans un silence pesant.
*
De retour dans sa chambre, Alec se débarrassa de sa queue-de-pie, de
son nœud papillon et de ses chaussures, alluma sa lampe de chevet et
s’étendit sur son lit pour reprendre sa lecture des Trois Mousquetaires.
L’arrivée de l’électricité à Broisillac, quelques années plus tôt, avait été
accueillie comme un luxe incomparable, même si Alec regrettait parfois le
charme des bougies.
Quelques chapitres d’évasion plus tard, un grondement dans son
estomac l’interrompit. Il mourait de faim. Il n’avait même pas goûté à la
mousse au chocolat que Micheline réussissait si bien. Heureusement,
personne ne fermait à clé le cellier, au sous-sol du château, près de la
cuisine. C’était une petite pièce froide et sombre, idéale pour conserver
toutes sortes de provisions, et notamment les corbeilles de fruits qui étaient
servies au déjeuner. Quand il était enfant, Alec n’aurait jamais osé
descendre au sous-sol à la nuit tombée : il avait trop peur des fantômes,
même si son père, qui était du genre facétieux malgré les apparences, lui
disait pour le réconforter que ce serait passionnant d’avoir des
conversations avec ses ancêtres disparus. Cela faisait sourire le petit garçon
qu’il était, sans pour autant le rassurer. Désormais, il était toujours pris
d’angoisses le soir, mais c’étaient ses propres fantômes qui le terrifiaient.
Il descendit d’abord le majestueux escalier de marbre pour rejoindre le
rez-de-chaussée, puis emprunta l’escalier de service, en bois, pour se rendre
à l’étage inférieur. Poussant la porte du cellier, alors qu’il s’apprêtait à se
jeter sur une pomme bien juteuse, il tomba sur une scène qui le laissa sans
voix. Simon et Albert. Le jardinier et le maître d’hôtel. En bras de chemise.
S’embrassant à pleine bouche, appuyés contre la froideur du mur en pierre.
Il voulut fuir au plus vite sans se faire remarquer, mais c’était trop tard :
Albert avait croisé son regard. Incapable d’affronter plus longtemps ce
spectacle, ni d’entendre les justifications des deux hommes, il se précipita
dans l’escalier et courut jusqu’à sa chambre sans se retourner, et sans se
soucier de sa cheville encore endolorie.
C’était la première fois qu’il voyait un couple s’embrasser sur la
bouche. Dans son milieu, seuls les baisers sur la joue étaient tolérés en
public, et encore, cela devait rester exceptionnel et, cela va sans dire, entre
un homme et une femme unis par les liens sacrés du mariage.
Le choc associé à l’essoufflement provoqué par sa course dans les
escaliers lui donnèrent le vertige. Il luttait pour chasser ces images, mais
elles lui revenaient, toujours plus vivaces, plus violentes. Le dos tendu de
Simon, son torse se pressant contre celui d’Albert, sa main agrippant son
cou, sa langue lui dévorant la bouche. Alec aurait tant voulu être dégoûté
par ces obscénités. Au lieu de cela, de multiples sentiments contradictoires
l’assaillaient : la surprise, bien sûr. La jalousie, évidemment, peut-être
même la haine. Mais surtout, il n’avait jamais ressenti une brûlure aussi
forte au creux de ses reins, comme une supplication.
Il verrouilla sa porte hâtivement, en se félicitant d’avoir donné congé à
Émile : personne ne devait l’interrompre.
Il desserra sa ceinture, tourna la tête dans tous les sens pour s’assurer
qu’il était vraiment seul et se mit à se toucher, d’abord timidement, puis de
plus en plus nerveusement.
Dans un réflexe mêlant la défense et la mauvaise foi, il essaya
d’imaginer des femmes. Une, surtout : la deuxième fille du régisseur,
Patricia, qui venait parfois aider la nurse Emma à s’occuper des enfants
quand il y avait des invités. Elle avait de bonnes joues roses, des grands
yeux bleus, et surtout une poitrine si généreuse qu’elle débordait
voluptueusement de ses chemisiers. Louis était toujours partant pour jouer
avec ses neveux quand elle était là, et en faisait des descriptions osées dans
le fumoir quand ils se retrouvaient entre jeunes hommes. Parfois, Alec
entrait dans son jeu, il riait pour se fondre dans le moule, et faisait mine de
vouloir à tout prix être là quand elle viendrait la prochaine fois.
Alec imagina Patricia, et voulut se persuader que c’était elle qui le
mettait dans cet état, mais c’est le contraire qui se produisait : plus il se
concentrait sur le décolleté de la jeune femme, plus il sentait qu’il
s’éloignait de son plaisir. Alors, sans qu’il puisse l’arrêter, son cerveau
renvoya à son corps la vision de Simon dans les bras d’Albert, de ses
omoplates qu’il avait devinées sous sa chemise, de ses yeux gris ou verts,
de ses bras hâlés, de tout ce qu’il n’avait pas encore vu de lui, de tout ce
qu’il s’empêchait de dessiner mentalement parce que ça le rendait fou. Sa
gorge se serra, il plongea la tête dans son oreiller et, dans un long soupir
rauque, comme une plainte, fut délivré de la douleur de son désir.
Chapitre 6
Quand il se réveilla quelques heures plus tard, encore tout débraillé et
poisseux dans ses draps en satin, une vague de honte l’éclaboussa sans crier
gare. L’eau chaude préparée par Émile pendant le dîner était glacée. Il fit
tout de même une toilette rapide en frissonnant, se mit en tenue de nuit et se
recoucha de l’autre côté de son lit, tournant le dos à ses tourments.
Il eut bien du mal à se rendormir cette nuit-là – et à peine avait-il fermé
les yeux qu’il fut réveillé par les chants des oiseaux. Ils étaient nombreux à
Broisillac en cette saison ; sa mère les encourageait à piailler en disposant à
divers endroits du parc des graines de tournesol et des boules de graisse. Il
se leva et écarta les rideaux qui étaient déjà éclatants de soleil. Un rouge-
gorge s’était posé sur le rebord de sa fenêtre. C’était donc lui qui l’avait tiré
du sommeil dont il avait pourtant tant besoin ! Alec prit une grande
inspiration et tenta de trouver du réconfort dans l’observation du jardin qui
était plein de couleurs en cette matinée de printemps, mais il fut interrompu
par la vue de Simon, déjà affairé près du bassin. Muni d’une épuisette, il
ramassait les nénuphars. Il avait retroussé ses manches pour ne pas se tacher
et semblait concentré sous son chapeau. Est-ce qu’il avait bien dormi, lui ?
Qu’avait-il fait après l’incident du cellier ? Est-ce qu’ils s’étaient retrouvés
ailleurs, Albert et lui, pour poursuivre ce qu’ils avaient commencé ? Est-ce
qu’ils avaient dormi ensemble à l’étage des domestiques, juste au-dessus de
sa chambre ? Cette idée était insupportable à Alec, mais il devrait faire
comme si de rien n’était et affronter cette nouvelle journée sans rien laisser
paraître.
Il appela Émile à l’aide de la sonnette : il y en avait un peu partout dans
le château, toutes reliées à la fois au sous-sol et au 2e étage. Les
domestiques pouvaient voir d’où venait l’appel : salon, bibliothèque,
chambre de madame la duchesse, etc. Quand l’appel venait de la chambre
du comte Alexandre, seul son fidèle valet de chambre était habilité à s’y
rendre. Moins d’une minute plus tard, il était là.
« Monsieur a-t-il bien dormi ?
— On ne peut pas vraiment dire ça, non… J’ai l’impression d’avoir pris
dix ans en une nuit.
— Eh bien ! Monsieur voudrait-il que je fasse servir son petit déjeuner
dans la chambre ? Monsieur trouverait certainement cela plus reposant ?
— Non, ça ira, je vous remercie, je vais descendre.
— Très bien, monsieur. Monsieur souhaiterait-il que je le rase avant, ou
après ?
— Avant, si vous le voulez bien. Je ne suis guère présentable. Si vous
pouviez en profiter pour me raccourcir un peu les cheveux, ce serait
parfait. »
Émile l’installa sur une chaise, devant un miroir, et se mit au travail. Il
commença par lui rafraîchir le visage avec un linge humide, puis le rasa
délicatement. Alec ferma les yeux. Il aimait ces moments simples où son
valet s’occupait de lui. Il n’avait jamais partagé de situation plus intime
avec quiconque. Cette pensée l’attristait, mais, hélas, c’était la cruelle
vérité : il n’avait de contact physique avec personne d’autre, et il n’en aurait
peut-être jamais. Cela lui manquait terriblement. Il aurait tant aimé que
quelqu’un le serre entre ses bras, même tout à fait chastement, mais ce
n’était pas le genre de demandes qu’on pouvait faire à un domestique.
Quand il eut fini de le raser et de lui raccourcir les cheveux, Émile le
parfuma, et sortit de sa penderie une tenue sobre et confortable. Après
l’avoir aidé à s’habiller, il lui proposa de porter ses draps à la blanchisserie
– Alec acquiesça et le remercia sobrement, en prenant soin d’éviter son
regard.
*
Il fut soulagé quand, en descendant dans la petite salle à manger, il ne
trouva que sa mère.
« Ah, mon chéri, te voilà enfin ! »
Valentine s’illumina à la vue de son fils.
« Vous êtes là depuis longtemps, maman ?
— Oh, pas tellement, mais ton père et Louis m’ont abandonnée !
— Où sont-ils partis ?
— En forêt, pour une promenade. Le temps est superbe, ce matin !
— Vous ne vouliez pas les accompagner ?
— Et perdre le plaisir d’une tasse de thé en compagnie de mon fils
aîné ? Comment va ta cheville ?
— Mieux, bientôt ce ne sera plus qu’un lointain souvenir.
— J’en suis heureuse. Mais promets-moi de te ménager un peu, hein ? »
En réalité, il avait un peu trop forcé sur sa cheville en courant comme
un dératé dans les escaliers la veille, et elle était assez douloureuse. Mais
Alec ne voulait pas perturber sa mère avec ses problèmes, ni avoir à lui
expliquer les raisons de cette rechute.
La duchesse d’Azard avait toujours été attentionnée pour lui, même si
elle ne l’avait pas élevé. Ce n’est pas qu’elle n’aurait pas voulu mais, pour
une duchesse, s’occuper soi-même de ses enfants n’aurait pas été très
comme il faut.
Alec se jeta sur la corbeille de fruits, le pain grillé et les confitures
disposés sur la table, sous le regard amusé de sa mère. Le petit déjeuner
était un repas plutôt informel où chacun pouvait se servir à sa convenance,
hormis pour les boissons chaudes que le maître d’hôtel apportait sur un
plateau – mais Alec n’avait pas du tout envie de croiser Albert, et se
contenta d’une orange pressée déjà préparée.
Après avoir conversé agréablement avec Valentine, ils se dirigèrent tous
deux vers la bibliothèque pour une matinée lecture. Il s’installa dans le
grand fauteuil rouge, le préféré de son grand-père qu’il n’avait pas connu, et
ouvrit le journal. Un des valets le repassait tous les matins pour sécher
l’encre et éviter ainsi que les maîtres des lieux se salissent les mains. Il lut
rapidement les nouvelles. Son père lui rappelait régulièrement à quel point
c’était important de se tenir au courant de ce qui se passait sur le front
politique, mais cela ne passionnait pas Alec. Il prenait bien plus de plaisir à
décortiquer les faits divers, et surtout à se plonger dans les feuilletons en fin
de journal. Louis avait beau dire qu’on ne pouvait certainement pas
comparer ces intrigues faciles et médiocres à de la littérature, c’était en
publiant des chapitres dans des journaux que des auteurs comme Dumas ou
Dickens s’étaient fait connaître, et trente ans après leur mort, plus personne
ne contestait leur talent.
Plongé dans sa lecture, il ne se rendit pas tout de suite compte que
quelqu’un était entré dans la pièce.
« Monsieur le comte ? » osa une voix timide.
Alec leva la tête, et tomba sur Albert.
« Je suis navré d’interrompre la lecture de monsieur, mais, si monsieur
voulait bien m’accorder quelques minutes de son précieux temps, il faut
absolument que je parle à monsieur. »
Alec était habitué à ce que la plupart des domestiques lui parlent en
employant la troisième personne, mais cela ne lui avait jamais semblé
naturel. Il acceptait volontiers qu’on se contente de le vouvoyer. Et dans le
cas d’Albert, le contraste de son ton cérémonieux avec son attitude
indécente de la veille l’exaspérait.
« Je crois savoir ce que vous avez à me dire.
— Monsieur doit impérativement m’écouter.
— Impérativement, vraiment ? Mais vous n’avez rien à m’imposer,
Albert.
— Je vous en prie, laissez-moi vous parler. Pourrait-on aller dans un
endroit plus tranquille ? »
Le maître d’hôtel avait prononcé cette dernière phrase d’un ton
suppliant. Alec le dévisagea. Il devait avoir bien trente ou trente-cinq ans –
il avait déjà des rides au coin des yeux. Un physique banal, insignifiant, de
ceux qui ne font se retourner personne dans la rue. Une taille moyenne, ni
mince, ni gros, ni musclé, ni flasque. Il le trouva repoussant, mais savait
trop bien que seule la jalousie lui dictait ce sentiment irrationnel.
Albert insista :
« Je vous en prie, monsieur. »
En soupirant, Alec referma son journal, le posa sur la table basse, et se
leva sans se presser.
« Eh bien, où voulez-vous aller ?
— Derrière le château, peut-être ?
— Dehors ?
— J’ai peur qu’on nous entende si on reste à l’intérieur. »
Il était vrai que la plupart des pièces résonnaient affreusement. Cela ne
dérangeait pas d’entendre des éclats de rire mondains d’un bout à l’autre
des longs couloirs, mais mieux valait s’isoler dans une chambre pour avoir
une conversation privée – et Alec n’avait nullement l’intention de conduire
Albert dans sa chambre, merci bien.
Les deux hommes s’éloignèrent et, quand ils furent suffisamment à
l’abri, Albert reprit la parole en rougissant :
« Ce que vous avez vu hier soir, monsieur, c’est un malentendu… »
Alec sourit jaune, choqué par l’audace de son maître d’hôtel.
« Un malentendu ! Vous vous moquez de moi ?
— Non, enfin, pardonnez-moi… Un malentendu, je voulais dire, c’est
quelque chose qui n’aurait jamais dû arriver.
— C’est le moins que l’on puisse dire ! Vous vous rendez compte de ce
que vous avez fait ? De la gravité de ce que j’ai vu ? »
C’était, de fait, extrêmement grave : Alec était resté bloqué sur
l’excitation troublante que la vue de Simon enlaçant un autre homme avait
provoquée en lui mais, quand il considérait la scène du point de vue aussi
objectif que possible du maître de maison, il s’agissait d’une faute
impardonnable, méritant un renvoi immédiat. Si quelqu’un d’autre les avait
surpris, ils auraient été mis à la porte sur-le-champ, et leur réputation
détruite. Pendant quelques secondes, Alec hésita à tout dire à son père. Si
Simon partait, il serait libéré de la tentation, libéré de cette attirance
d’autant plus cruelle qu’elle n’était assurément pas partagée. Mais il n’était
pas du genre à vouloir du mal à autrui, ni à punir, encore moins pour une
faute qu’il aurait bien commise lui-même. Et surtout, il se sentait incapable
de parler de ce qu’il avait vu sans se trahir. Il n’avait jamais entendu son
père évoquer le sujet de l’homosexualité, et n’avait pas le courage
d’aborder lui-même la question. Peut-être était-ce de la lâcheté – mais si sa
lâcheté lui permettait de sauver deux hommes, il n’y avait pas à hésiter
longtemps.
« Cela ne se reproduira plus, monsieur le comte ; vous avez ma parole.
Je vous en prie, n’en dites pas un mot. Je ferai tout ce que vous voudrez. »
Albert faisait peine à voir. Il transpirait, sa voix tremblait, ses yeux
imploraient. Il reprit :
« Un mot, un seul mot de vous, monsieur, à monsieur le duc, et je suis
condamné. Je ne peux pas perdre ma place. Monsieur, si vous parlez, je suis
perdu, condamné, plus personne ne voudra de moi, je vous en prie, je vous
en prie… Monsieur, j’implore votre pardon. »
Il bafouillait, se répétait, jurait. Tout cela était très inconfortable pour
Alec.
« Albert, allons, cessez de me prier et d’implorer mon pardon. Je ne suis
pas Dieu. Depuis combien de temps fréquentez-vous Léger dans le
cellier ? » demanda-t-il d’un ton plus agressif qu’il n’aurait voulu.
« Ce n’était jamais arrivé, je vous assure, monsieur, il faut me croire.
— Et ça n’arrivera plus jamais. Ni dans le cellier, ni nulle part ailleurs.
Si j’ai le moindre doute sur vous, je n’hésiterai pas. Mais pour l’heure, je ne
dirai rien. Maintenant, retournez travailler, et je vous demande de ne plus
jamais évoquer ce sujet. »
Albert hocha la tête en regardant Alec d’un air de très profonde
gratitude, et tourna les talons.
Chapitre 7
Alec se demandait si Simon viendrait lui aussi s’excuser en tremblant
de tous ses membres, mais il n’en fut rien. Il faut dire qu’ils n’avaient
l’occasion de se croiser que quand Alec se promenait dans le parc, et que
les jours qui suivirent ce sinistre épisode du cellier furent ponctués d’orages
épouvantables, ce qui ne l’encouragea guère à sortir. Si Simon était venu
trouver Alec au château, cela aurait été très inhabituel, et donc suspect.
Au fond, Alec n’était pas sûr que Simon l’avait vu ce soir-là. Peut-être
n’avait-il même pas remarqué sa présence, trop occupé qu’il avait été à
embrasser Albert. Cette pensée le faisait frissonner de dégoût, mais il ne
savait pas au juste ce qui le dégoûtait le plus : l’acte en lui-même, ou ce
qu’il avait ressenti en y assistant. La scène lui avait plu presque autant
qu’elle l’avait horrifié et, depuis lors, il avait beau faire tous les efforts pour
la chasser de son esprit, elle revenait constamment le hanter.
Cela aurait été supportable si cette pensée parasite s’était contentée de
venir le tourmenter quand il était seul dans sa chambre. Mais c’était au
moment des repas qu’elle était le plus gênante. Albert, en tant que maître
d’hôtel, ne quittait pas la pièce, et c’était lui qui servait tous les plats. Alec
perdait l’appétit quand il voyait les gants blancs de son rival s’approcher au
plus près de son assiette pour lui offrir pintade et pommes de terre, et il lui
était difficile de ne pas trembler en se servant, et tout à fait impossible de se
concentrer sur la conversation.
Il ne pouvait s’empêcher de revoir la scène, mais aussi d’en imaginer la
suite. Avaient-ils été… plus loin ? Si oui… qu’avaient-ils fait, exactement ?
Que pouvait-on faire de plus ? Il avait bien quelques idées, et avait dû
plusieurs fois desserrer son col de chemise en plein repas en y songeant,
pris de bouffées de chaleur, à tel point que sa mère s’était inquiétée de son
état de santé. Heureusement, sa cheville était un bon prétexte : il était
crédible qu’un faux mouvement ait ravivé sa douleur et l’ait fait tourner de
l’œil.
Mais ce n’était pas seulement la suite de leurs ébats qui l’interrogeait.
Après avoir été interrompus, Albert et Simon en avaient-ils discuté
ensemble ? Simon avait-il demandé à Albert de plaider leur cause à tous les
deux ? Quand Alec repensait au mea culpa d’Albert, il lui semblait bien que
celui-ci n’avait défendu que sa propre place, et ne s’était pas du tout
inquiété de l’avenir de Simon à Broisillac. Se connaissaient-ils bien ? Se
fréquentaient-ils souvent ? Albert lui avait juré que c’était la première et
dernière fois, et Alec s’était senti ridicule d’en être soulagé. Mais, à moins
d’interroger Simon, ce qui était hors de question, il était impossible de
vérifier ses dires.
*
Si les repas étaient particulièrement pénibles pour Alec, il n’appréciait
rien de plus que de se retrouver le soir dans sa chambre, après qu’Émile
l’eut aidé à se laver. C’en était fini des obligations sociales, et il pouvait
enfin laisser libre cours à ses rêveries. Alec avait toujours aimé la
campagne, les sapins du Jura, et sa fenêtre offrait une vue magnifique sur le
parc et la forêt qui le prolongeait. Il n’avait pas oublié ce que lui avait dit
son père : Simon était probablement logé juste au-dessus de lui, ce qui
voulait dire qu’ils avaient la même vue. Cela faisait une drôle d’impression
à Alec, qui se demandait parfois si Simon était lui aussi en train de regarder
le ciel. Les étoiles se moquaient bien des titres : futur duc et jardinier se
trouvaient à égalité devant elles.
Parmi toutes les pensées qui se bousculaient dans la tête d’Alec depuis
ce qu’il avait vu, l’une d’elles le rassurait particulièrement : il n’était pas
seul. Il avait déjà entendu parler de l’homosexualité, et se disait bien que
d’autres que lui existaient quelque part, mais il n’avait jamais imaginé
pouvoir en rencontrer un jour. Tout cela était tellement honteux, tellement
secret – il s’était promis de ne jamais laisser cette facette de sa personnalité
le dominer. Oui, il était inverti, avait-il l’habitude de se dire, mais il était
bien d’autres choses encore. Il aimait les hommes, mais il aimait aussi la
littérature, la musique, jouer au tennis, monter à cheval dans le parc de
Broisillac… tout cela n’était évidemment pas du même ordre, mais il avait
réussi à se persuader qu’il avait suffisamment de centres d’intérêt pour
pouvoir mener une vie à peu près heureuse sans explorer davantage son
malheureux penchant. Du moins le pensait-il – voir Albert et Simon
ensemble avait fait voler en éclats cette conviction en quelques secondes. Il
rêvait désormais de vivre la même chose qu’eux, de découvrir ce que cela
faisait de toucher un autre homme, ne serait-ce qu’une seule fois dans sa
vie.
Le si beau Simon était du même bord que lui, par un hasard
extraordinaire, mais il était inaccessible. Aussi cruel que cela puisse
sembler, il devait s’interdire d’avoir un quelconque geste ambigu à son
égard – c’était beaucoup trop risqué. Quant à Albert, il n’en était pas
question, et d’abord, il n’en avait pas la moindre envie. Comment faire pour
rencontrer d’autres hommes, sans risquer de compromettre sa réputation et
de salir l’image des Valembert ?
*
Ce matin-là, Alec se leva tard. Quand il descendit pour le petit déjeuner,
il ne restait plus que Marie, qui était arrivée la veille, et semblait l’attendre.
« Te voilà enfin ! lui dit-elle joyeusement.
— Quel enthousiasme ! sourit-il. Je ne savais pas que me voir pouvait
causer un tel plaisir.
— Comment cela, tu ne le savais pas ? Tu as toujours eu un charme
ravageur, même aux yeux de ta grande sœur.
— Tu es bien aimable. Puis-je savoir à quoi sont dues ces flatteries
matinales ?
— Oh, à rien, cela me fait plaisir de te voir, c’est tout. »
Elle lui avait dit cette phrase en lui servant une tasse de thé, et c’est à ce
moment-là qu’il remarqua avec une surprise soulagée qu’Albert n’était pas
là.
« J’ai dit à Albert qu’on se débrouillerait, dit Marie comme si elle avait
lu dans ses pensées. C’est bien utile d’avoir des domestiques, mais parfois
c’est aussi agréable d’être un peu tranquilles, tu ne trouves pas ? Papa serait
furieux de m’entendre… Il dit qu’il ne faut pas les habituer à en faire
moins.
— Je sais… il a toujours eu un discours assez ambigu sur les
domestiques. Il veut passer pour un grand seigneur, mais tu sais comme moi
qu’il est au fond très exigeant, et qu’il ne leur pardonnerait pas le moindre
écart. »
… comme par exemple, s’embrasser dans le cellier, pensa Alec.
Heureusement, Marie ne put lire cette pensée-là.
« Penses-tu que tu les traiteras mieux que lui, futur duc ? demanda-t-elle
malicieusement.
— Je t’en prie, pas toi…, soupira Alec. Louis m’ennuie déjà
suffisamment avec ça. Papa est en pleine forme ; qui sait, peut-être qu’il
nous enterrera tous et que je ne serai jamais duc ? Ce serait un beau pied de
nez au destin.
— C’est si pénible que cela pour toi de te dire que tu seras duc ?
— Non, ce n’est pas ça. Enfin… ce n’est pas comme si être duc pouvait
rendre heureux. »
Il y eut un bref silence, pendant lequel Marie observa son frère avec
inquiétude.
« Comment vas-tu, Alec ? Maman m’a dit que tu étais étrange ces
derniers temps. Et je t’ai trouvé bien silencieux au dîner.
— Ah bon ? Tout va très bien pourtant. Peut-être que c’est le temps qui
me rend maussade. Nous avons eu beaucoup de pluie ces derniers jours. Je
sais que tante Henriette dit que c’est de l’or qui tombe et que ça fait le plus
grand bien aux sapins, mais les journées sans promenades me semblent bien
monotones.
— Je vois. Mais j’imagine que, de toute façon, ta cheville ne te
permettrait pas de te perdre en forêt pendant des heures…
— C’est vrai.
— En tout cas, je suis rassurée s’il n’y a rien de grave. Et les beaux
jours semblent revenir : j’ai l’impression que ce matin il y a un peu de
soleil. Je crois qu’Emma a emmené les enfants dehors ; je vais aller voir ce
qu’il en est. N’hésite pas à me rejoindre ; ils seraient ravis de passer un peu
de temps avec leur oncle préféré ! »
Sur ce, elle se leva et l’abandonna à ses tartines et à sa tasse de thé. Il
fut heureux que l’interrogatoire ne dure pas plus longtemps. Son père avait
laissé le journal du jour près de sa place ; Alec le prit et se mit à lire sa
rubrique préférée : les faits divers. Après avoir rapidement parcouru une
histoire sordide de meurtre dans le sud de la France – une femme avait
empoisonné son mari après plus de vingt ans de vie commune –, il fut
stupéfait de tomber sur un tout autre genre de scandale. Un entrefilet relatait
en effet une descente de police au jardin des Tuileries, présenté comme un
lieu de prostitution masculine et de rencontre entre hommes. Alec prit soin
de vérifier autour de lui que personne n’allait venir le déranger, et se
replongea dans sa lecture. Un des policiers était cité : « Notre beau jardin
des Tuileries est notoirement fréquenté par des pédérastes. Rien de plus
curieux que la solidarité des affiliés de cette sorte de franc-maçonnerie : ils
semblent se reconnaître n’importe où, immédiatement, à première vue,
grâce à un je-ne-sais-quoi qui échappe au commun des mortels. »
Il relut ce passage plusieurs fois. Le policier avait sans doute prononcé
ces mots avec un profond mépris, et terminait d’ailleurs en disant que les
Tuileries seraient tenues en surveillance très étroite. Malgré tout, son
discours laissait supposer une sorte de magie : Alec saurait-il vraiment
reconnaître ses semblables ? Il n’avait rien deviné concernant Albert et
Simon, mais peut-être le fait qu’ils aient une relation hiérarchique avait-il
pu fausser la perception qu’il avait d’eux ? Il avait toujours aimé les
Tuileries et prenait plaisir à s’y promener quand il était à Paris, même si le
Luxembourg était plus proche de leur hôtel particulier. Mais il ignorait
complètement que cela puisse être un lieu de rencontre pour les hommes
comme lui. Dans la journée, les Tuileries semblaient être fréquentées par
des gens très ordinaires. Peut-être que tout changeait à la tombée du jour ?
Cela avait certes quelque chose d’inquiétant, mais Alec sentit naître en lui
un sentiment de liberté qui fit battre son cœur dans sa poitrine, et taire ses
peurs. Dans l’obscurité, loin de Broisillac, il ne serait plus obligé de tenir
son rang de futur duc d’Azard. Peut-être pourrait-il être enfin lui-même ?
Il devait trouver un prétexte pour se rendre à Paris au plus vite.
Chapitre 8 – Simon
Simon, un lourd sac de gravier blanc dans sa brouette, avait entrepris
d’en disposer dans toutes les allées qui en manquaient. Quand il était arrivé
à Broisillac, il avait été ébloui par la beauté des lieux, mais avait très vite
repéré les quelques imperfections du vaste parc entourant le château. Il était
allé voir Mercier, le régisseur de qui il tenait ses ordres, pour lui exposer
quelques suggestions d’embellissement, et avait été agréablement surpris
par sa réaction : tout était possible, à condition de ne pas dénaturer les
jardins, et de valider avec lui chaque initiative. Enhardi par la confiance de
son supérieur, il s’était alors risqué à évoquer la question budgétaire :
certaines de ses idées n’étaient pas sans coût. Mercier avait balayé la
question d’un revers de main :
« Tant que tes dépenses mettent en valeur le domaine, Léger, ce n’est
pas moi qui vais te freiner, au contraire. Si tu veux tout savoir, ton
prédécesseur se contentait du strict nécessaire, et il ne nous manque pas.
Monsieur le duc et madame la duchesse ne sont pas du genre à compter
quand il s’agit de sublimer Broisillac, surtout à quelques semaines de leur
garden-party. Tout ce qu’on te demande, c’est une attention au moindre
détail, ne rien laisser au hasard. Si leurs invités sont pleins d’éloges pour les
jardins, ils sauront récompenser le jardinier, généreusement. »
Simon avait accueilli la nouvelle avec un profond enthousiasme : un
formidable nouveau terrain de jeu de plusieurs hectares s’offrait à lui, et
tout lui était permis. Il avait commencé par faire acheter tous les outils qui
lui manquaient, les plus modernes, et avait même eu l’autorisation
d’acquérir une tondeuse, incroyable invention qui lui faisait économiser un
temps considérable. Ces précieuses heures gagnées, il les passait à choisir
les plus belles plantes et les plus enivrants rosiers, puis à décider de leur
meilleur emplacement. Quand il repensait à son ancienne place, en Suisse,
il n’éprouvait aucune nostalgie : son rôle se limitait alors à prendre soin des
pelouses d’une maison bourgeoise dans un décor dénué de charme, sans
aucune reconnaissance ni perspective d’évolution. Alors, quand sa tante
vivant dans le Jura lui avait parlé d’une place vacante au prestigieux
domaine des Valembert, il n’avait pas hésité longtemps à proposer sa
candidature, même s’il avait peu d’espoir qu’elle soit retenue. Tout s’était
pourtant enchaîné très vite : un long entretien avec Mercier, une brève
entrevue avec le duc, et son sort était soudainement devenu des plus
enviables pour le passionné des jardins qu’il était. Il avait sauté dans un
train sans se retourner, remerciant sa bonne étoile et certain qu’elle lui
réservait encore de belles surprises.
Chaque matin, il se levait en même temps que le soleil, le cœur gonflé
d’énergie, heureux de se donner de la peine pour ce travail qu’il n’aurait
échangé pour aucun autre. Il commençait par ouvrir la lucarne de sa petite
chambre pour prendre un bol d’air frais et plonger son regard dans la mer
de sapins verdoyants, n’imaginant pas pouvoir se lasser un jour de ce
spectacle enchanteur. Puis il descendait au sous-sol, dans les cuisines, pour
prendre du café chaud avec les domestiques déjà réveillés, et sortait du
château sans tarder. Il rejoignait alors la petite cabane qui lui était dédiée au
fond du parc, et dont il était le seul à avoir la clé. C’était là qu’il se
changeait pour se mettre en tenue de travail, et là qu’il entreposait tout son
matériel. La pièce était rustique, assez sombre – il n’y avait bien entendu
pas d’électricité, et elle était mal exposée à la lumière naturelle, mais Simon
s’y sentait bien. C’était son endroit à lui, à l’abri des regards, planté dans la
nature ; rien ne venait troubler sa tranquillité à part le bruit du vent dans les
feuilles, et les gazouillis des oiseaux. Il y rangeait les objets auxquels il
tenait le plus : sa médaille de baptême, les rares fois où il ne la portait pas,
la photo de sa mère qu’il avait perdue dix ans plus tôt, et quelques-uns de
ses romans préférés. Sa chambre au château était loin d’être inconfortable,
mais il avait l’impression que n’importe qui pouvait y entrer et violer son
intimité. D’ailleurs, il n’aurait pas été malheureux d’être logé ailleurs qu’à
l’étage des domestiques : ils n’étaient pas méchants, mais Simon était du
genre taciturne et n’appréciait pas beaucoup la vie en collectivité. S’intégrer
à un groupe, animer une conversation, rire aux bons mots des uns et des
autres, tout cela était peu compatible avec sa nature introvertie et lui
demandait une énergie qu’il préférait dépenser ailleurs. C’était sans doute
l’une des raisons qui l’avaient orienté vers son métier : quand il grattait la
terre pour arracher les mauvaises herbes, il n’y avait personne pour le
déranger.
Il y avait une autre raison pour laquelle il prenait soin d’éviter les
moments de sociabilité : s’il se laissait aller à parler trop librement, il
courait le risque d’exposer sa nature la plus secrète, celle qu’il lui était
impossible de dévoiler sans danger : son inclination pour les hommes. S’il
avait été loquace sur tous les autres sujets, et qu’il s’était mis à se taire dès
qu’on évoquait ces sujets-là, cela aurait éveillé tous les soupçons. Rester en
permanence en retrait lui permettait de quitter discrètement la pièce quand
Gaston et d’autres s’esclaffaient autour d’une bière en partageant les
dernières grossièretés qu’ils avaient entendues au village. Hélas, cela
pouvait lui jouer des tours : alors qu’il était simplement méfiant et sur ses
gardes, il passait aux yeux des demoiselles pour un gentleman romantique
et mystérieux, et certaines tombaient sous le charme. Cela ne faisait pas de
doute dans le cas de Marguerite, la femme de chambre de la fille des
Valembert : elle était pleine d’attentions à son égard, et osait à peine le
regarder dans les yeux. Emma, la nurse anglaise un peu trop spontanée qui
prenait l’excuse de sa maîtrise imparfaite de la langue française pour
tutoyer tout le monde, avait d’ailleurs profité qu’ils soient seuls un matin
dans la cuisine pour lui demander :
« Alors, dis-moi, Simon my dear, est-ce que la petite Marguerite n’est
pas tout à fait charmante ? Such a lovely girl, tu ne trouves pas ? »
Il avait répondu mollement « oui oui, elle est gentille » en buvant son
café d’une traite, regardé l’horloge en s’exclamant « déjà ? » et fui la
conversation. Les tête-à-tête, il n’y avait pas plus dangereux : c’était dans
ces occasions que Simon avait le plus de risques d’accorder un peu trop vite
sa confiance et de dire des choses sans prendre le temps d’y réfléchir. Il
pensa en frissonnant à son dernier tête-à-tête avec Albert, dans le cellier :
c’était là qu’il allait déposer les légumes du potager après les avoir cueillis,
et là aussi que le maître d’hôtel préparait les corbeilles de fruits. Il était tard
et Simon était arrivé en premier, éreinté par sa journée. Albert l’avait rejoint
quelques minutes après : avait-il attendu ce moment pour être seul avec lui ;
était-ce prémédité ? Simon était bien incapable de le dire. Tout ce qu’il
savait, c’est que quand il avait senti le souffle chaud du maître d’hôtel dans
son cou, et sa main sur son épaule, il avait cédé beaucoup trop facilement.
Ils s’étaient fixés quelques instants, comme pour chercher dans le regard de
l’autre la réponse à la question « est-ce que tu penses toi aussi à ce que je
pense ? Est-ce que ce n’est pas juste un malentendu ? Est-ce que c’est
vraiment sûr ? », puis s’étaient jetés l’un sur l’autre comme deux affamés.
Simon avait maudit sur le moment la personne qui les avait interrompus ce
soir-là, mais, avec le recul, il en était soulagé : depuis, il était très mal à
l’aise en présence d’Albert, et il n’osait imaginer ce que ce serait s’ils
étaient allés plus loin. Il tentait tant bien que mal d’oublier cette incartade
qui aurait pu le faire congédier et mettre fin à ce qu’il considérait comme la
chance de sa vie.
Ce qu’il ne parvenait pas à oublier, c’était ce qu’il avait cru déceler dans
les yeux du fils Valembert, quand ce dernier les avait surpris : cela ne
ressemblait pas seulement à un choc, mais à un profond dégoût. Il s’était
figé sur place en grimaçant, avant de détaler comme si sa vie en dépendait.
Cette pensée le chagrinait. Il avait pourtant l’habitude que ses préférences
suscitent des réactions violemment négatives, alors pourquoi fallait-il qu’il
en soit si tourmenté ? S’il imaginait Louis de Valembert à la place
d’Alexandre, cela changeait tout : il n’en aurait eu que faire, de choquer ce
garçon de bonne famille. Enfin, sur le moment, cela l’aurait même plutôt
amusé de provoquer l’émoi du comte Louis – cet amusement aurait
cependant été de courte durée, puisqu’il se doutait que Louis n’aurait pas
été aussi indulgent que son frère qui ne les avait pas dénoncés. Le comte
Alexandre n’avait pas l’air d’être un mauvais bougre ; à entendre les
domestiques qui le côtoyaient de près, il était même respectueux, voire
aimable. Pour ne rien gâcher, il avait une certaine prestance, un chic naturel.
Inspirer du dégoût à cet homme qu’il estimait, cela lui faisait un pincement
au cœur.
*
Simon n’avait pas vu le temps passer, et sa brouette était beaucoup plus
légère que quelques heures plus tôt : il avait regarni une bonne partie des
allées et il était déjà très satisfait du travail accompli, mais il lui faudrait
demander une nouvelle livraison de gravier pour terminer. Avant de rentrer
se reposer, il alla vers son allée préférée, qu’il avait réservée pour la fin :
elle commençait non loin du tennis, était entièrement bordée de figuiers, ce
qui la rendait ombragée à toute heure de la journée, et menait vers un joli
banc en pierre qui concluait la promenade. Il prit des poignées de graviers
blancs qu’il répartit dans les trous et, quand il se retourna, il vit avancer
vers lui la duchesse d’Azard et son fils Alexandre.
« Madame la duchesse, monsieur le comte », prononça-t-il
discrètement, en reprenant sa brouette pour s’éloigner et ne pas les
déranger.
« Bonjour Léger, oh non, non, ne vous en faites pas pour nous,
continuez, je vous en prie ! lui demanda la duchesse.
— Vous êtes sûre ? C’est que ça fait du bruit, ces graviers !
— Mais vous étiez là avant nous, nous n’allons tout de même pas vous
interrompre. N’est-ce pas, Alec ?
— Certes, nous pouvons aller ailleurs… »
Alexandre avait juste adressé un hochement de tête à Simon, et semblait
pressé de mettre fin à la conversation. Sa mère n’était pas du même avis :
« Je tenais à vous dire, Léger, que vous faites un travail absolument
extraordinaire ! C’est incroyable, depuis que vous êtes arrivé, le parc n’a
jamais été aussi beau ! Quelle bonne idée, ces graviers, tout de suite cela
donne plus d’allure aux allées.
— C’est un plaisir, madame la duchesse. C’est un bel endroit que vous
avez là !
— J’espère juste que mes petits-enfants ne vont pas s’amuser à saboter
ce que vous faites en jetant des cailloux partout…
— C’est un risque à prendre, madame la duchesse !
— Ah, Léger, j’ai une question : quels sont ces arbres que vous avez
plantés à côté du portail ? Je crois que je n’ai jamais rien vu de pareil.
— Ce sont des ginkgo biloba.
— Comment, vous dites ?
— Des ginkgo biloba, madame, une espèce d’arbre chinoise.
— Quel exotisme ! C’est ravissant, s’enthousiasma la duchesse.
— C’est l’un de mes arbres préférés, mais je n’avais jamais eu la chance
d’en planter. On dit qu’ils peuvent vivre trois mille ans, vous vous rendez
compte ? De quoi laisser ma trace à Broisillac pour des dizaines de
générations ! »
Simon vit Alexandre esquisser un sourire puis reprendre son air froid.
« Eh bien, c’est impressionnant ! » complimenta la duchesse avant de
poliment prendre congé au bras de son fils.
Chapitre 9
Quelques jours après avoir appris dans le journal que les Tuileries
pouvaient avoir un intérêt tout particulier à la nuit tombée pour les hommes
comme lui, Alec eut la bonne surprise de recevoir une invitation qui pouvait
s’avérer un excellent prétexte pour se rendre à Paris. La tante Henriette était
de visite à Broisillac, et se pencha par-dessus son épaule quand il décacheta
l’enveloppe.
« Un dîner donné par la fille du comte de Rocamor ? s’anima-t-elle.
Comme c’est charmant ! La mère est délicieuse, et le père n’est pas trop
bête, pour une fois. Que vaut la fille ? Ariane, c’est ça ?
— Je ne la connais pas très bien, tempéra Alec.
— Eh bien, tu auras tout le temps de faire sa connaissance plus tard. Il
faut bien garder quelques surprises, sinon le mariage peut être d’un ennui !
— Ne nous avançons pas trop, Riette, intervint le duc d’un air amusé.
Ce n’est qu’une invitation à dîner.
— Nous savons tous ce que cela veut dire, Edmond. Pourquoi attendre ?
Cette fille me semble être un très bon parti, et ils se font de plus en plus
rares. »
*
Cela faisait plusieurs mois qu’Alec n’était pas allé à Paris, et cette
occasion tombait à point nommé. Plutôt que de décliner tout de suite
l’invitation, il décida de l’accepter et de se faire porter souffrant le jour
venu. C’était un petit monde, et si la comtesse de Rocamor rencontrait sa
mère ou sa tante, il était probable qu’elles évoqueraient ce dîner. Cela serait
très difficile alors de justifier qu’il se rende à Paris sans avoir prévu
d’honorer l’invitation d’Ariane.
Après avoir donc répondu qu’il acceptait avec plaisir, il remonta dans sa
chambre et fit sonner la cloche destinée à appeler Émile. Celui-ci ne fut pas
long à arriver.
« Monsieur a besoin de quelque chose ?
— Émile, que diriez-vous d’un voyage à Paris ?
— À Paris, monsieur ?
— Oui. Ah, Paris ! Vous savez comme j’aime Broisillac, mais il me
tarde d’être à Paris ! Ce ne sera pas long : nous partirions le 7 dans la
matinée et rentrerions le lendemain. Pouvez-vous voir avec Lucien pour
prendre les billets de train ?
— Bien, monsieur. Monsieur s’y rend-il pour une occasion
particulière ? Quelles tenues monsieur souhaite-t-il que je lui prépare ? »
Alec ne s’attendait pas à cette question, et réfléchit brièvement. Quels
vêtements devait-on porter à ce genre d’événement ? Il voudrait
certainement être discret, et ne pas dévoiler son identité, ni même sa classe
sociale. Une tenue de soirée ne serait pas appropriée : elle pourrait le
démasquer, et serait bien trop difficile à… enlever. L’effronterie de cette
pensée le surprit lui-même, mais la sensation était plutôt plaisante. En
réalité, Alec ne s’était jamais déshabillé seul. Il aurait évidemment été
capable d’enlever certaines tenues de promenade, plus décontractées, mais
il n’était pas sûr de pouvoir faire de même avec un habit, sans risquer de
l’abîmer. Peut-être qu’un beau jeune homme serait heureux de l’aider ? Il
n’osa pas pousser la réflexion plus loin, et répondit à Émile en s’efforçant
de prendre un air naturel :
« Vous serait-il possible de prendre… un peu de tout ? Je veux dire, une
tenue pour le dîner, sans doute, mais aussi une tenue moins habillée.
D’ailleurs, prenez-en plusieurs, si vous le voulez bien. Je ne suis pas encore
tout à fait sûr de moi.
— Certainement, monsieur. »
*
Quand il arriva devant l’hôtel particulier parisien des Valembert, Alec
eut la tentation de ne même pas y entrer, et de faire aussitôt demi-tour en
direction de la gare. Le trajet en train avait été très pénible ; il avait eu
l’impression de retrouver le mal des transports de son enfance. Émile aurait
été une présence réconfortante, mais les domestiques voyageaient en
deuxième classe, et il ne l’avait donc rejoint qu’à la fin du voyage, qui avait
semblé interminable à Alec. La confiance en lui et le sentiment de liberté
qu’il avait éprouvés en préparant son escapade à Paris lui semblaient
désormais bien lointains.
Quelle folie lui était passée par la tête ? Comment avait-il imaginé qu’il
pourrait aller aux Tuileries et y rencontrer quelqu’un tout naturellement, ne
serait-ce que pour une nuit ? Que diraient ses parents s’ils l’apprenaient ?
Que dirait sa tante Henriette ? Elle qui était si friande de commérages,
montrerait-elle plus d’indulgence pour son neveu ? Pire : que dirait Louis ?
Ce serait à n’en pas douter un sujet de moquerie pour l’éternité.
Il eut pendant quelques instants une furieuse envie de rappeler le
chauffeur et de retourner à la gare, mais y renonça : ce serait compliqué à
expliquer à Émile et aux autres, mais surtout, il se sentait bien trop mal pour
reprendre le train, et décida d’aller plutôt se coucher, après avoir salué les
quelques domestiques qui veillaient sur leur propriété parisienne quand les
Valembert étaient à Broisillac.
Émile l’accompagna dans sa chambre et en profita pour y porter ses
valises.
« Monsieur n’a pas l’air bien, est-ce que je peux faire quelque chose
pour monsieur ?
— Merci Émile, je crois que je vais m’allonger un peu ; pouvez-vous
m’aider ?
— Mais bien sûr, monsieur, dit son valet en lui retirant sa veste.
— Émile, pourriez-vous faire dire à mademoiselle Ariane de Rocamor
que je ne suis finalement pas en état d’assister au dîner de ce soir ?
— Bien, monsieur. Autre chose ?
— Si vous pouviez tirer les rideaux, ce serait parfait. »
Une fois seul dans sa chambre, Alec se glissa dans son lit. Au moins,
Émile pourrait témoigner qu’il avait manqué le dîner parce qu’il se sentait
réellement mal. Mais qu’allait-il faire maintenant qu’il était à Paris ? Il
s’endormit avant d’avoir trouvé la réponse.
*
Son sommeil fut particulièrement agité. Il se trouvait à nouveau dans le
train, mais celui-ci roulait comme au ralenti, et semblait traverser une sorte
de désert – de part et d’autre, on ne voyait par les fenêtres qu’une immense
étendue de sable. Alec était seul dans son wagon, et avait beaucoup trop
chaud. Il tenait un livre dans ses mains mais n’arrivait pas du tout à se
concentrer, et mourait de soif. C’est à ce moment que quelqu’un toquait à la
porte du compartiment, alors qu’Alec était vêtu d’une simple chemise de
nuit. Honteux, il s’apprêtait à demander à la personne de ne pas entrer, mais
il était trop tard : le jeune homme avait déjà ouvert la porte, et Alec se
rendait compte avec effroi qu’il s’agissait de Simon. Simon, plus beau que
jamais, et encore moins habillé que lui : pieds nus, torse nu, il ne portait
qu’un pantalon de flanelle. Alec fermait fort les yeux dans l’espoir de
disparaître au plus vite, mais Simon s’asseyait près de lui avec assurance.
« C’est vous que je cherchais, monsieur », lui disait-il tout bas, en posant
doucement sa main sur son genou. Alec en frémissait et rouvrait les yeux :
Simon n’avait jamais été aussi proche de lui, son souffle chatouillait son
cou, son beau regard gris-vert était posé sur sa bouche. Il s’approchait de
plus en plus ; Alec sentait le visage hâlé de Simon se pencher sur le sien,
c’était trop tard maintenant pour faire demi-tour, il avait de plus en plus
soif. Il se réveilla, en nage.
*
Il lui fallut quelques minutes pour se remettre. Il était bien en chemise
de nuit et avait aussi soif que dans ses rêves, mais le wagon avait disparu, et
Simon n’était pas là. À cet instant précis, Alec aurait donné n’importe quoi
pour l’avoir dans son lit. Il essaya de se rendormir, de redessiner la scène
dans sa tête, le torse nu de Simon, sa bouche si proche de la sienne, mais
c’était peine perdue. Il finit par appeler Émile, qui arriva avec un plateau
bien garni : potage, pièces de charcuterie, salade composée. Il le posa sur la
table de nuit, et alla ouvrir les rideaux.
« Comment va monsieur ? J’ai pensé que monsieur aurait peut-être un
peu faim.
— Je vous remercie, Émile, je vois que vous me connaissez bien. J’ai
dormi longtemps, n’est-ce pas ?
— Plusieurs heures, oui, et cela a dû bien reposer monsieur, vous avez
meilleure mine. J’ai pris la liberté de vous apporter une petite collation,
mais peut-être monsieur préfère-t-il dîner à la salle à manger ?
— Quelle heure est-il ?
— Il est déjà sept heures du soir, monsieur.
— Bien. Cette collation sera parfaite ; ne vous en faites pas pour le
dîner. Pourriez-vous me laisser un moment, et repasser dans une petite
heure ? Je crois que je vais sortir, finalement.
— Sortir, monsieur ? Mademoiselle de Rocamor a bien été prévenue
que monsieur était indisposé, et…
— Ne vous en faites pas Émile, je ne vais pas aller à ce dîner. Merci
beaucoup d’avoir transmis le message. Pourriez-vous préparer une tenue de
promenade ?
— À cette heure-ci, monsieur ?
— Oui, si vous le voulez bien. Je sais que ce n’est pas très approprié
pour le soir, mais une tenue de promenade est faite pour se promener, n’est-
ce pas ? Eh bien, c’est justement ce que j’ai l’intention de faire.
— Bien, monsieur. Je vais prévenir Raymond.
— Oh, c’est inutile, je prendrai un fiacre. Raymond aura sa soirée libre.
Et vous aussi, Émile : vous n’aurez pas à m’attendre ce soir. Je ne sais pas à
quelle heure je rentrerai. Si vous pouviez m’apporter tout à l’heure une
tenue facile à défaire seul, ce serait plus pratique. Je vous remercie. »
Émile hocha la tête, et s’en alla. C’était dans son rôle de prendre l’air le
plus neutre possible, mais cette fois il avait eu bien du mal à dissimuler sa
surprise. Alec le comprenait un peu. Pourquoi prendre un fiacre, quand on
avait un chauffeur ? Pourquoi vouloir se déshabiller seul, quand on avait un
valet de chambre ?
L’idée que les domestiques en savaient beaucoup sur la vie de sa famille
incommodait parfois Alec. Il allait de soi qu’ils étaient tenus à la plus
grande discrétion, mais ils n’en étaient pas moins humains. Comment
pourraient-ils ne pas être choqués s’ils comprenaient ce que leur maître
s’apprêtait à faire ? Alec ne pouvait s’imaginer demander à Raymond de le
conduire au jardin des Tuileries, seul, un soir de printemps. Il se poserait
trop de questions.
*
Alec le pressentait et en eut la confirmation dans la soirée : traverser
Paris dans un fiacre anonyme sans avoir à révéler son identité, voilà qui
donnait une idée de ce que pouvait être la liberté. Il faisait beau, Paris lui
avait manqué. Il se sentait soudain débarrassé de tous ses tourments. Quand
le cocher inconnu le déposa devant les grilles du jardin des Tuileries, il eut
un frisson d’excitation : l’aventure commençait pour lui.
Chapitre 10
C’était ce soir-là ou jamais, l’occasion rêvée de goûter enfin aux plaisirs
interdits. Débarrassé du cocher, Alec avança d’un pas conquérant vers le
grand bassin octogonal, avec le sentiment que tout serait possible, que rien
ne se mettrait en travers de son chemin. La surface de l’eau ondulait en
reflétant les derniers rayons du soleil d’une chaude journée de juin. Le jour
commençait à décliner, ce qui apportait au jardin une lumière
particulièrement belle, presque rose. Le vert de l’herbe était éclatant et Alec
devinait des odeurs de pollen et de sève, comme autant de promesses de
fertilité. Il était temps pour lui aussi de laisser éclater la nature en lui, et de
faire éclore tous les bourgeons de ses désirs réfrénés.
Il s’était maintes fois promené dans ces allées, mais, d’habitude, cela
faisait suite à la découverte d’une aile du musée du Louvre, et les
conversations qu’il avait avec ses compagnons de promenade étaient le plus
souvent des débats au sujet de leurs préférences en matière d’art. Plutôt
Renaissance italienne, ou primitifs flamands ? Alec ne choisissait ni l’un, ni
l’autre : il s’était pris de passion à l’adolescence pour le mouvement
impressionniste, relativement nouveau. Il se félicitait d’avoir réussi à
convaincre son père de faire l’acquisition d’une série de toiles, Les
Peupliers, d’un peintre qu’il admirait tout particulièrement : Claude Monet.
Le duc d’Azard avait d’abord été réticent : le prix était relativement élevé,
pour un artiste encore en vie, mais Alec ne doutait pas qu’il s’agissait d’un
bon investissement. Et si ce n’était pas le cas, après tout, peu importait : les
toiles décoraient merveilleusement sa chambre, et c’était là l’essentiel.
Il continua sa promenade, profitant de sa solitude même s’il espérait
qu’elle serait de courte durée, et fit un tour du côté des statues. Immobiles,
elles semblaient si calmes, et le contraste avec ce qu’il ressentait n’en était
que plus saisissant : il bouillonnait de l’intérieur. Il fallait qu’il aborde
quelqu’un. Il se mit à observer les gens alentour, à la recherche de celui qui
pourrait lui convenir, mais ce n’était pas évident. En fait, aucun des
individus qu’il croisait ne semblait chercher la même chose que lui : il y
avait des couples élégants, homme et femme, évidemment, bras dessus, bras
dessous, et quelques hommes âgés, tout aussi distingués, s’appuyant sur
leur canne pour marcher. Personne ne correspondait au profil des jeunes
hommes aguicheurs et désinhibés qu’il avait imaginés en lisant ce sombre
fait divers dans le journal. Mais le soleil n’était pas encore tout à fait
couché. Est-ce que vraiment les Tuileries se transformaient en lieu de
débauche à la nuit tombée ? Il avait du mal à l’imaginer. Maintenant qu’il
était là, il n’y avait plus qu’à patienter. Il s’assit sur un banc, et se mit à
attendre.
*
La nuit était désormais tout à fait tombée, et rien n’avait changé, à part
l’air devenu plus frais. Alec était terriblement déçu. Il avait traversé la
majorité des jardins, depuis la place de la Concorde, sans faire la moindre
rencontre. Il décida de poursuivre son chemin sur la grande allée centrale,
jusqu’au bassin rond, puis il tournerait à gauche et attraperait un fiacre rue
de Rivoli pour rentrer chez lui. Finalement, peut-être qu’il se serait plus
amusé au dîner chez les Rocamor… Il avait dit à sa tante qu’il connaissait
mal leur fille Ariane, mais il avait eu l’occasion de lui parler quelques fois,
et même de danser avec elle, et avait trouvé sa compagnie agréable. Elle
était toujours enjouée, et vraiment jolie. Si seulement il avait aimé les
femmes, il ne se serait pas opposé à ce mariage.
Arrivé au bassin rond, il poursuivit finalement son chemin sur quelques
mètres, vers le jardin du Carrousel : il y avait là des dizaines de haies d’ifs
qui formaient comme un labyrinthe, et il se souvenait avoir poursuivi Louis
dans ces dédales quand ils étaient enfants, du temps où ils s’entendaient
bien. C’est alors qu’il vit une silhouette émerger de derrière un buisson.
Alec fut pris de sueurs froides : il avait nourri tellement d’espoirs sur les
rencontres homosexuelles qu’il avait totalement occulté les autres
rencontres qu’il était possible de faire quand on s’aventurait seul la nuit
dans un lieu public – les voleurs ou les meurtriers, par exemple. Il pensa
avec effroi à l’histoire de Jack l’Éventreur qui avait sauvagement assassiné
plusieurs femmes à Londres quelques années plus tôt. Alec n’était qu’un
tout petit garçon à l’époque, mais la presse continuait à se faire
régulièrement l’écho du drame, et le terrifiant Jack n’avait jamais été
retrouvé. Alec se maudit de son imprudence : quelle idée de sortir seul à
cette heure-ci ? Pire encore : quelle idée de n’avoir rien partagé de son
itinéraire ? Personne, à part le chauffeur inconnu qui l’avait conduit jusque-
là, ne savait où il se trouvait. Émile allait-il le guetter toute la nuit ? S’il lui
arrivait quelque chose, comment la police pourrait-elle l’identifier ? Avant
de partir, il avait pris soin de laisser ses papiers d’identité chez lui : il aurait
été bien trop embarrassé si, en lui enlevant sa veste, son amant imaginaire
avait découvert qui il était vraiment. Tétanisé par la peur, il avança à pas de
loup vers une haie à l’opposé de la silhouette, pour se cacher derrière et
échapper à la vue de son possible agresseur.
Ce fut là qu’il les vit : une demi-douzaine de couples d’hommes à
moitié nus, se livrant à des activités qu’il n’avait jamais osé imaginer.
Certains se contentaient de s’embrasser, mais d’autres allaient beaucoup
plus loin dans l’impudeur. Un homme était à genoux devant un autre,
debout, qui gémissait bruyamment, maintenant la tête de son partenaire en
l’empoignant par les cheveux, et faisant des mouvements de bassin d’avant
en arrière, pantalon baissé. Alec sentit immédiatement monter en lui un
écœurement proche de la nausée, mais dans le même temps une
incontrôlable excitation qui le paralysa. Le premier sentiment aurait dû
prendre le dessus, il le savait, mais il n’avait pas la force de balayer le
second. Bouleversé, il ne parvenait pas à détourner le regard.
Un sifflement le fit sursauter et reprendre ses esprits. Un homme,
visiblement plus jeune que lui, marchait vers lui en le dévisageant d’un air
narquois :
« Alors, monseigneur, on s’encanaille ? »
Alec, le souffle coupé, regarda timidement autour de lui, mais il n’y
avait pas de doute : c’était à lui qu’on s’adressait.
« Oh, je te parle. T’es venu simplement pour mater ou t’as de quoi
payer ? Pour un gars propret comme toi, je peux faire un prix. Mais me fais
pas perdre mon temps, il est précieux. »
Le garçon s’approcha de plus en plus, jusqu’à saisir le menton d’Alec
d’un air de défi.
« Alors, c’est oui ? »
Alec n’osait pas bouger, et aucun son ne sortait de sa bouche. Le garçon
resserra sa prise et attrapa de son autre main la ceinture d’Alec.
« Non, c’est non ! répondit-il en reculant enfin. Je vous… je vous
interdis de me toucher ! »
Le garçon s’éloigna en jurant et en crachant en direction d’Alec, qui
sortit son mouchoir pour nettoyer la trace de la main sale sur lui. Il en avait
assez vu, et n’avait plus la moindre envie de faire quoi que ce soit dans ces
buissons du vice. Mais un autre homme l’interpella :
« Ça va ? T’as l’air d’avoir vu un fantôme ! »
Il était mieux tenu que le garçon, et lui souriait d’un air bienveillant.
« Oui, ça va, je vous remercie.
— On n’est pas obligés de se vouvoyer ici, tu sais, on est tous logés à la
même enseigne. C’est la première fois que tu viens ? »
Alec n’avait aucune envie de parler, mais il était trop épuisé pour lutter,
alors il répondit :
« Oui, c’est la première fois, et vous ? Enfin… et toi ? osa-t-il.
— Ah non, ça fait au moins deux ans que je viens. Je reconnais que ça
fait bizarre au début, mais, tu verras, on s’habitue. Je m’appelle Marius, et
toi ?
— Émile, je m’appelle Émile » mentit Alec après un instant
d’hésitation. Son fidèle valet de chambre ne lui en voudrait pas.
« Enchanté, Émile, lui répondit Marius en lui offrant une poignée de
main amicale. Qu’est-ce que tu cherches, alors ? C’est qu’il y a des codes,
ici ; je peux t’orienter si tu veux.
— Rien de particulier… Peut-être… Je cherchais à rencontrer
quelqu’un, à vrai dire.
— Oui, j’imagine bien, mais pour quoi faire ?
— Pour… tout le monde cherche la même chose ici, n’est-ce pas ?
— Tout le monde cherche à tirer un coup, j’en conviens. »
Alec rougit devant l’obscénité de l’expression. Heureusement, dans la
pénombre, c’était difficilement détectable.
« Tu ne trouveras pas ici quelqu’un qui cherche à parler chiffons, ça
c’est clair, poursuivit Marius. Mais si tu veux te faire prendre ou juste tailler
une pipe, c’est pas pareil ! Chaque allée a ses spécificités. »
Alec était de plus en plus mal à l’aise. Il ne tenait pas à en apprendre
davantage.
« Il faut vraiment que j’y aille », tenta-t-il pour mettre fin à la
conversation, mais son hôte était intarissable.
« Attends, je t’explique juste en deux mots. Si tu n’as pas trop
l’habitude, je te conseille plutôt l’aile droite, c’est là qu’il y a les jeunes.
L’aile gauche, par contre, même moi je n’y vais jamais. C’est surtout des
vieux, et c’est là qu’il y a les parties à plusieurs. Après, il y en a qui aiment,
hein, tous les goûts sont dans la nature ! Et toi, tu…
— D’accord, merci pour les conseils, coupa Alec, bien résolu à ne plus
jamais mettre les pieds ni dans l’aile droite, ni dans l’aile gauche, ni même
de s’approcher de près ou de loin de ce jardin de malheur.
— Je ne t’embête pas plus longtemps, conclut Marius. Mais juste pour
que tu saches, et au cas où tu en douterais : on n’est pas là pour rencontrer
l’amour, ici. On cherche plutôt l’efficacité, tu vois ? Un coup rapide à l’abri
des regards avec quelqu’un qu’on ne risque pas de recroiser. »
C’était bien ce qu’Alec avait compris, et c’était bien cela qu’il
recherchait en venant ici – du moins, c’est ce qu’il avait cru, mais il savait
maintenant qu’il s’était trompé. Ce n’était pas cela, la vie qu’il voulait, et le
désagréable échange qu’il avait eu avec le prostitué avait eu le seul mérite
de lui en faire prendre conscience : il aurait eu tout l’argent nécessaire pour
le payer, mais il n’avait pas eu la moindre envie d’accepter sa proposition. Il
ne voulait pas être un anonyme et s’enivrer d’un plaisir furtif derrière un
buisson. Il aurait certes trouvé agréable qu’on le désire, mais il aspirait à
autre chose. Il voulait être aimé et aimer quelqu’un en retour, de toutes ses
forces.
Il salua Marius et repartit dans l’obscurité. L’instant d’après, il fut
submergé par les larmes. La fatigue, la peur, le dégoût, la déception, la
solitude se mêlaient pour l’accabler. Il laissa libre cours à son sanglot
silencieux pendant de longues minutes, appuyé sur une statue de tigre
terrassant un crocodile, puis sortit son mouchoir pour s’éponger le visage.
Quand il se souvint qu’il avait aussi servi à effacer la sensation de la main
du jeune garçon sur son menton, il le laissa tomber par terre, et se dit que
peut-être quelqu’un le ramasserait, comme Marius – celui des Misérables –
avait ramassé celui de Cosette au jardin du Luxembourg. Peut-être que ce
serait un homme romantique qui se demanderait quelle jeune fille de la
haute société se cachait derrière les initiales AV joliment brodées… Peut-
être qu’il espérerait secrètement que cet AV était un homme comme lui, et
peut-être qu’il rêverait à leur histoire d’amour impossible… C’était idiot,
mais cette pensée lui mit du baume au cœur. Il sortit enfin des Tuileries et
attrapa le premier fiacre rue de Rivoli.
Chapitre 11 – Simon
Simon ne voyait aucun inconvénient à se lever à l’aube : au contraire, ce
moment suspendu entre la nuit et le jour avait quelque chose de magique
qui lui procurait une énergie renouvelée chaque matin, et cela encore plus
depuis qu’il travaillait à Broisillac et avait la chance de voir tous les jours le
soleil apparaître timidement entre les sommets des sapins du Jura.
Il aimait se dire qu’à cette heure-là, le château de Broisillac était encore
à moitié endormi : la plupart des domestiques étaient déjà réveillés, mais le
duc, la duchesse et leurs enfants ne se lèveraient que bien plus tard. Peut-
être les nobles avaient-ils besoin de plus de sommeil que les autres ; ils
avaient l’air si délicat, avec leur peau plus pâle que le papier. Les ombrelles
des dames avaient certes quelque chose de très élégant – au loin, elles
donnaient à leurs propriétaires une allure de poupées, ou plutôt de figurines
de boîtes à musique, des objets si fragiles qu’on n’ose à peine les toucher de
peur de les casser en mille morceaux. Mais quelle drôle d’idée de penser
que le soleil pouvait être un ennemi, alors qu’il était si réconfortant.
*
Quand il descendit dans les cuisines pour prendre son café du matin, il
trouva l’assemblée habituelle : Léon, le valet du duc Edmond, Émile et
Gaston, ceux de ses deux fils, Victor, le palefrenier avec qui il s’entendait
bien, Albert, le maudit maître d’hôtel, Suzanne, la femme de chambre de la
duchesse Valentine, Marguerite, celle de madame Marie, et bien sûr
Micheline, la cuisinière, qui elle n’était pas attablée mais déjà affairée à
préparer un gâteau. Il manquait beaucoup de monde : blanchisseuses, aides
de cuisine, garçons d’écurie et chauffeurs n’étaient pas encore descendus.
Mercier le régisseur, Lucien le majordome et Georgette l’intendante
n’étaient pas là non plus : ils s’arrangeaient souvent pour prendre leur café à
un autre moment. Simon préférait pourtant quand ils étaient là : la
conversation était alors moins libre, plus impersonnelle, ce qui l’arrangeait
bien. Gaston ne se serait jamais permis de raconter ses vulgarités devant
Lucien.
« Vous ne devinerez jamais la dernière », dit justement Gaston avec une
expression satisfaite.
Ça commence bien, pensa Simon, déjà lassé à l’idée d’entendre une
nouvelle médisance.
« On t’écoute, l’encouragea Léon. Le comte Louis a encore découché ?
Quel chaud lapin, celui-là. Si son père savait… J’aime bien monsieur le
duc, c’est un honnête homme.
— Laisse-le continuer ! le fit taire Suzanne.
— Non, cette fois ce n’est pas le comte Louis. Au moins, le comte
Louis a le bon goût de passer ses nuits au lit des femmes…
— Je ne vois pas en quoi c’est respectable », intervint sèchement Victor.
Simon savait que Victor n’appréciait pas Gaston. Il l’avait toujours
trouvé grossier quand il parlait des femmes, et cela l’exaspérait encore plus
depuis qu’il était lui-même devenu père d’une petite fille. La famille de
Victor partageait les communs avec la famille de Mercier, et c’est d’ailleurs
là que Simon aurait dû habiter lui aussi, mais il avait compris à son arrivée
que la place était déjà prise, et qu’il devrait s’installer au château. Cela
n’aurait pas dérangé Simon de vivre dans les communs : il estimait Mercier
et Victor plus que tous les autres.
« Attends la suite, tu vas comprendre », poursuivit Gaston avec un petit
air hautain. « Si le comte Louis a un penchant prononcé pour les femmes…
il semblerait que son frère soit lui un chevalier de la jaquette. »
Simon se figea. Il avait déjà entendu cette formule, et savait qu’elle
désignait les hommes comme lui. À en juger par l’air interrogateur des
autres, il était l’un des rares à avoir compris ce que voulait dire Gaston.
« Vous n’êtes jamais sortis de Broisillac, ou quoi ? » s’impatienta ce
dernier. « Le comte Alexandre est un inverti ! Un sodomite ! Un
pédéraste ! »
La jubilation qu’il semblait éprouver était glaçante. Suzanne et
Marguerite ne comprenaient toujours pas. Leur expression de profonde
perplexité aurait pu amuser Simon, s’il n’avait pas été trop occupé à se
décomposer intérieurement.
« Ça veut dire qu’il est homosexuel, clarifia Léon. Qu’il préfère les
hommes. Tu sembles bien sûr de toi, Gaston. D’où tiens-tu cette
information ?
— D’un ami cocher qui habite à Paris. Il m’assure l’avoir ramené des
Tuileries un soir, il n’y a pas longtemps. Il me jure avoir reconnu l’hôtel des
Valembert ; je l’y avais emmené une fois.
— Comment ! fit Léon. Tu l’avais fait entrer chez monsieur le duc ?
— Je ne suis pas fou à ce point. Je lui avais montré l’endroit où je
travaillais, un jour que nous nous promenions à Paris. La façade, pas
l’intérieur. Il est absolument sûr de l’adresse.
— Ça pourrait être un des domestiques restés à Paris, nuança Victor.
— Non. Le jeune homme qu’il a ramené avait une vingtaine d’années.
Tous ceux qui sont restés en ont au moins quarante. Et à ce qu’il paraît on
voyait à son vêtement qu’il était de la haute, mais qu’il voulait avoir l’air
décontracté. La date correspond au jour où le comte Alexandre est allé à
Paris. Tout concorde. Émile, tu sais pourquoi ce bon vieil Alec a
soudainement voulu aller à Paris ?
— Je te défends de parler en ces termes du comte Alexandre, s’offusqua
Émile. Il est allé à Paris pour un dîner.
— Un dîner, bien sûr… mais est-ce qu’il est vraiment allé à ce dîner ?
— Ne sois pas ridicule. Et puis d’abord, ce que fait le comte Alexandre
ne regarde que lui.
— Ça veut dire que tu approuves ? demanda Gaston, provocateur.
— Avant d’approuver ou de désapprouver la chose, encore faudrait-il
pouvoir la prouver ! »
Il y eut un moment de silence. Simon observa la tablée. Suzanne et
Marguerite donnaient l’impression d’être tout aussi perdues qu’au début de
la conversation, mais le choc s’ajoutait maintenant à la confusion. Émile,
contrarié, fronçait les sourcils en buvant son café. Victor et Léon étaient
pensifs. Gaston semblait vexé que son anecdote n’ait pas fait plus d’effet.
Simon avait pris soin de ne pas poser les yeux sur Albert ; il avait peur
d’avoir encore plus de mal à cacher son embarras si leurs regards se
croisaient. Il fut très surpris de l’entendre s’emporter brusquement, après
quelques secondes d’accalmie :
« En tout cas, si tout cela est confirmé, quel déshonneur pour les
Valembert, quel déshonneur pour Broisillac, quel déshonneur pour nous
tous ! Travailler pour un pervers… Vous imaginez, s’il s’en prend à nous ?
Rien que d’y penser, j’en ai des haut-le-cœur. »
Quel culot, pensa Simon. C’était une stratégie comme une autre pour
que personne ne puisse mettre en doute sa « normalité », mais la déclaration
d’Albert sonnait faux, et aurait pu au contraire éveiller tous les soupçons.
« Rassure-toi mon pauvre Albert, se moqua Victor. Si le comte
Alexandre est comme Gaston le dit, il trouvera sans doute quelques barons
ou marquis à se mettre sous la dent avant de s’intéresser à toi.
Apparemment c’est assez répandu chez eux.
— Ah bon ? dit Suzanne, qui intervenait pour la première fois. Mais
d’abord, je ne comprends pas… qu’est-ce que les Tuileries ont à voir là-
dedans ? Je n’y suis jamais allée mais on m’a dit que c’était un très joli
jardin.
— C’est connu pour ça, expliqua Léon. J’ai effectivement entendu dire
que ça devenait un haut lieu de perversion quand le soleil se couche.
— Voilà ! insista Gaston. Vous me croyez, maintenant ? Pourquoi le
comte Alexandre n’aurait pas demandé à Raymond de le raccompagner ?
Parce qu’il voulait laisser libre cours à ses pulsions malsaines en toute
discrétion ! Raté : on est tous au courant, maintenant…
— Ça suffit, rétorqua Émile. Je sais bien que les commérages sont ta
spécialité, mais il y a des limites. On ne t’a jamais appris le respect ?
— Quelle tristesse en tout cas, murmura Micheline qui avait lâché ses
moules et ses ustensiles de cuisine pour se joindre à la conversation. Le
comte Alexandre est un si joli garçon. Gentil comme tout, en plus. Oh, je ne
le vois pas bien souvent, mais je dois dire que, depuis qu’il est tout gamin,
il me fait bonne impression. Quand il était plus jeune il venait parfois me
voir après les repas pour me demander mes secrets. J’aime bien le comte
Louis aussi, il n’est pas si mauvais qu’on le dit, mais le comte Alexandre…
tout de même, c’est autre chose. Il a plus d’allure. »
Georgette interrompit les mots doux de Micheline en entrant dans la
pièce, ce qui signifia pour tout le monde que la pause était finie, et qu’il
fallait se mettre au travail. Simon n’en fut pas mécontent : il se leva plus
brusquement que d’ordinaire, et s’empressa de regagner sa cabane de
jardin.
*
Une fois arrivé là-bas pour se changer, seul, il put enfin réfléchir
calmement aux révélations de Gaston. Il avait l’habitude de l’entendre
raconter toutes sortes d’histoires plus ou moins osées, mais cette fois-ci il
avait semblé très sûr de lui, et l’anecdote était vraisemblable. Émile avait
défendu son maître, sans pour autant démentir. Il devait donc y avoir au
moins une part de vérité.
Simon avait l’impression de découvrir le fils aîné du duc d’Azard. Il
comprenait mieux son expression parfois un peu distante : comme lui, il
devait s’efforcer de cacher ses émotions du mieux possible. Il repensait
aussi au dégoût qu’il avait décelé dans ses yeux quand il l’avait surpris en
train d’embrasser Albert. Peut-être que ce n’était pas du dégoût, après tout.
À moins que cela ne lui ait renvoyé le dégoût qu’il éprouvait pour sa propre
personne. C’était une étape inévitable pour beaucoup de gens comme eux,
et Simon était passé par ce rejet de lui-même quand il était adolescent. Il
venait alors de perdre sa mère, et avait cru que le Ciel s’acharnait contre lui.
Mais il était apaisé, désormais, et croyait profondément qu’il pourrait être
heureux. Les mœurs évoluaient, et s’il parvenait à être suffisamment
discret, il aurait une vie normale.
La situation était probablement différente pour le comte Alexandre.
Simon ne s’y connaissait pas beaucoup en aristocratie, mais il savait
qu’Alexandre serait un jour duc, que c’était le titre le plus élevé de la
hiérarchie nobiliaire, et que la France en comptait peu. Il imaginait la
pression familiale qui devait s’exercer sur lui, notamment au sujet du
mariage. Tout cela lui semblait injuste. Un jardinier ne devrait sans doute
pas éprouver de la pitié pour un aristocrate infiniment plus riche que lui,
mais le cœur prenait le pas sur la raison. Sans compter que Micheline
n’avait pas tort : Alexandre était beau. Simon lui trouvait un air doux
malgré sa froideur. Il devinait maintenant les passions troublées qui
devaient se jouer derrière cet apparent détachement. Se rendait-il souvent
aux Tuileries, ou était-ce la première fois ? Y avait-il fait des rencontres ?
Simon n’avait jamais eu l’occasion d’y aller, mais cela le tentait beaucoup.
Non seulement parce qu’il aurait bien voulu vérifier ce qu’on racontait,
mais aussi parce qu’il avait vu des photographies : c’était un jardin
magnifique.
Il pensa à nouveau à la discussion entamée par Gaston. La remarque de
Victor ne l’avait pas laissé indifférent. Est-ce qu’il avait dit vrai ? Est-ce
que parmi les aristocrates qu’Alexandre fréquentait, il y avait beaucoup de
gens comme lui ? Est-ce que le comte avait déjà embrassé un autre
homme ? Est-ce qu’il avait déjà éprouvé du plaisir avec un autre homme ?
Cette idée fit naître en Simon une sensation désagréable, qu’il eut du mal à
comprendre. Il se força alors à imaginer Albert dans le lit d’un de leurs
semblables, et ne ressentit rien de particulier. Il prit ses outils et sortit dans
le parc encore couvert de rosée du matin : quoi de mieux que d’aller
s’occuper des rosiers pour chasser ses mauvaises pensées ?
Chapitre 12
Le temps était idéal à l’approche de la garden-party tant attendue par le
duc et la duchesse d’Azard. Un ciel sans nuages, un léger vent qui agitait
doucement les branches des nombreux cèdres du parc de Broisillac et
semblait les inviter eux aussi à la fête.
L’arrivée de Marie était imminente : bien plus sociable que ses deux
frères réunis, elle n’aurait raté cette journée pour rien au monde, et avait
tenu à venir un peu plus tôt pour ne pas manquer une miette de la joyeuse
excitation des préparatifs. Alec appréhendait sa venue. Elle le connaissait
par cœur, et il aurait bien du mal à lui cacher la mélancolie qui l’habitait
depuis son escapade aux Tuileries. D’un autre côté, cette garden-party
tombait à point nommé. Alec avait grand besoin de se changer les idées, et
il espérait que les invités, attendus en grand nombre, chasseraient au moins
pour un temps son sentiment de profonde solitude.
Et dire qu’avant de se rendre à Paris, il s’était imaginé avoir enfin
trouvé une solution pour être lui-même, sans avoir à s’exposer au jugement
méprisant des bien-pensants. Naïvement, il supposait que ce serait comme
une évidence, qu’il se sentirait à sa place, parmi les siens. Il s’était au
contraire retrouvé dans une atmosphère hostile qui l’avait étouffé, écœuré,
et en était revenu plus abattu et démoralisé que jamais.
*
À peine avait-elle posé le pied dans la cour du château que la petite
Sophie, apercevant Alec, courut se jeter dans ses bras.
« Oncle Alec ! Je suis bien contente de vous voir !
— Mais moi aussi je suis content de te voir ma chérie », sourit Alec, qui
ne pouvait être plus sincère, en soulevant sa nièce pour la prendre
tendrement dans ses bras.
Sophie était née rapidement après le mariage de ses parents et devait
donc avoir quatre ou cinq ans – Alec avait du mal à donner un âge aux
enfants, mais il se rendait bien compte que le gros bébé joyeux qui le faisait
craquer à l’époque avait disparu pour laisser place à une adorable fillette
gracile et enjouée.
Marie et Ferdinand les rejoignirent sans tarder, accompagnés de leur fils
Jean, un blondinet de deux ans qui trottinait à leurs côtés.
« Je vois que Sophie a retrouvé son oncle préféré, dit Marie en
embrassant son frère. Enfin, j’exagère, elle est aussi en adoration devant
Louis. Je crois qu’elle aime les hommes en général ; elle est beaucoup plus
farouche quand elle rencontre des dames. Ça promet !
— Je n’oserais dire qu’elle est comme sa mère à cet égard, glissa
Ferdinand en retirant son chapeau haut de forme. En revanche la
ressemblance physique est de plus en plus frappante, ne trouves-tu pas,
Alec ? Comment vas-tu, cher beau-frère ? Tu devrais venir plus souvent à la
chasse à Bois d’Arcy, nous avons eu du beau gibier cette saison.
— Tu sais bien qu’Alec préfère rêvasser parmi les sapins de Broisillac
plutôt que de tuer de pauvres animaux, le taquina Marie.
— Tuer des animaux ? Qui va tuer des animaux ? s’inquiéta Sophie.
— Personne ne va tuer personne, la rassura Alec en la reposant à terre.
Tiens, que dirais-tu d’aller chercher tes grands-parents pour les prévenir de
votre arrivée ? Ils doivent être dans le petit salon, avec oncle Louis. »
La petite fille ne fut pas longue à convaincre : elle s’élança vers l’entrée
du château, faisant virevolter sa robe bleue assortie au nœud qu’elle avait
dans les cheveux.
« J’imagine que Lucien sera plus rapide qu’elle, dit Marie. Il a dû
guetter notre arrivée depuis sa fenêtre, et s’empresser d’en informer tout
Broisillac ! »
Comme pour lui donner raison, la porte s’ouvrit alors sur Émile et
Gaston, qui s’empressèrent de venir prendre les bagages des nouveaux
venus. Le duc et la duchesse d’Azard les suivirent, ainsi que Louis, qui
tenait par la main sa nièce.
« Vous voilà, enfin ! Quel grand bonheur d’être tous réunis ! Nous
avons croisé Sophie dans l’entrée : quelle adorable idée de l’avoir envoyée
nous chercher !
— Vous êtes bien théâtrale, maman ! ironisa Louis. Un peu plus et vous
allez fondre en larmes… Ce n’est tout de même pas si rare que vos enfants
soient ensemble à Broisillac. Bienvenue à vous deux !
— Merci Louis, dit Marie en embrassant son frère. Tu connais maman :
la garden-party est son moment préféré de l’année. C’est normal que
l’émotion monte ! Bonjour, ma chère maman. Quelle ravissante coiffure ! Je
vois que Suzanne a encore fait des merveilles. Peut-être pourrait-elle donner
des conseils à Marguerite ? »
Après quelques minutes d’effusions, chacun regagna ses appartements,
excepté Marie, Alec et Sophie. Alec aurait préféré s’éclipser, mais sa sœur
le piégea en s’adressant à lui avant qu’il ait eu le temps de disparaître.
« Tu m’as l’air soucieux. Est-ce que tout va bien ?
— Décidément, à t’entendre, je serais continuellement soucieux !
— N’est-ce pas le cas ?
— Mais non, je t’assure. Et toi, comment vas-tu ? Toujours aussi
heureuse ?
— Écoute, oui, je crois bien que je suis la femme la plus heureuse du
monde. J’ai la chance d’avoir un mari fort aimable, des enfants qui
grandissent bien et ne me causent pas trop de peine, et des invitations dans
tous les sens. D’ailleurs, il paraît que tu es allé chez les Rocamor
récemment ? Comment était-ce ? »
Alec fronça les sourcils, feignant de faire le tri dans ses nombreux
souvenirs de dîners parisiens. Mais ça ne dupait personne : Marie avait
raison, il préférait cent fois rester à Broisillac que d’aller de mondanité en
mondanité.
« Je n’ai pas pu m’y rendre. J’avais répondu oui, mais j’ai été souffrant
ce jour-là.
— Quel dommage ; Ariane a dû être bien déçue… Est-ce qu’elle sera
des nôtres à la garden-party ?
— Je n’en sais rien. J’imagine que oui ?
— Fais un effort, Alec ! La pauvre fille, elle en pince pour toi depuis
des années !
— Voyons, n’exagère pas. »
Et voilà que ça recommençait… il était las de ces conversations.
« Tu m’excuseras Marie, j’allais partir en promenade. Et j’imagine que
tu es bien fatiguée après ce long voyage, n’est-ce pas ?
— C’est vrai, je vais aller me reposer un peu. Oh, Alec, serais-tu
d’accord pour emmener Sophie avec toi ? Elle en serait enchantée !
— Eh bien, pourquoi pas ?
— C’est adorable. N’allez pas trop loin si tu veux bien. Vous pouvez
rester dans le parc : il est magnifique aujourd’hui ! Décidément, Desroches
ne nous manque pas. Ce Léger semble faire des merveilles ! »
*
Plusieurs jardiniers avaient prêté main-forte à Simon dernièrement pour
que le parc de Broisillac soit le plus idyllique possible. Ils avaient tondu et
ratissé toutes les pelouses, tant et si bien que régnait une odeur enivrante
d’herbe coupée. Les graviers nouvellement mis en place dessinaient
d’impeccables allées, à tel point qu’on n’osait à peine y marcher, de peur
d’abîmer leur éclat. De part et d’autre, des buissons verts finement taillés
ajoutaient à leur majesté. Sophie s’émerveillait de chaque recoin, trouvant
des idées de cachettes, inventant que les arbres se connaissaient tous, et que
certains étaient fâchés avec d’autres. Elle aime autant la nature que moi,
pensait Alec, attendri. Après avoir confectionné un collier à l’aide de
pâquerettes, elle eut une nouvelle idée :
« Oncle Alec, on fait la course ? »
Et sans attendre sa réponse, elle s’élança. Alec, surpris et amusé, se mit
à courir lui aussi, pas trop vite pour ne pas la décourager, mais pas trop
lentement non plus, pour ne pas qu’elle se rende compte qu’il ne la prenait
pas pour une rivale sérieuse.
« Vous êtes bien plus grand que moi, c’est de la triche ! dit Sophie en
riant aux éclats.
— Essaie donc de me rattraper !
— On va jusqu’au grand arbre là-bas ?
— Si tu veux. »
Sophie était en fait étonnamment rapide, et l’arbre qu’elle avait désigné
n’était pas si proche. Quand ils y arrivèrent, Alec dut faire une pause et se
courber légèrement, mains sur les genoux, pour reprendre son souffle.
« Oncle Alec, c’est qui le monsieur ?
— Bonjour monsieur, bonjour mademoiselle. Ne vous inquiétez pas,
mademoiselle, je ne suis pas un voleur, je ne suis que le jardinier ! »
Alec leva les yeux et se redressa aussitôt, embarrassé. Simon était
apparu derrière un muret, et se tenait devant eux, à contre-jour. Le soleil
dans son dos éblouissait Alec et semblait encadrer le beau jardinier d’une
lueur céleste, comme s’il n’était pas vraiment humain, mais sorti tout droit
d’un conte de fées.
« Bonjour, Léger, je suis désolé, je ne vous avais pas vu.
— Bonjour, monsieur le jardinier ! s’exclama Sophie avec enthousiasme
en lui tendant sa petite main.
— Enchanté, mademoiselle, répondit Simon en la lui serrant. Vous
courez bien vite !
— Merci ! Oncle Alec court un peu plus vite que moi, mais c’est de la
triche parce que c’est une grande personne.
— Vous avez raison, c’est de la triche, il ne faut pas vous laisser faire !
— Qu’est-ce que vous faisiez, monsieur le jardinier ? Vous plantiez des
fleurs ?
— Sophie, il ne faut pas déranger Léger. Léger, toutes nos excuses, nous
n’allons pas vous embêter plus longtemps.
— Mais vous ne me dérangez pas du tout, monsieur, répondit Simon
d’une voix chaleureuse. C’est tout à fait cela, mademoiselle : je plantais des
fleurs. Vous voulez voir ?
— Oh, oui ! J’adore les fleurs. »
Simon s’agenouilla devant une petite parcelle de terre, et Sophie s’assit
à côté de lui. Alec se trouvait bien embarrassé : il était trop tard pour
reculer ; il ne pouvait pas laisser Sophie seule avec le jardinier, mais il
n’avait aucune raison non plus de l’obliger à partir, alors que Simon lui
proposait de partager ses secrets avec elle. Il n’avait donc d’autre choix que
de rester avec eux. Il aurait peut-être eu l’air moins emprunté s’il s’était lui
aussi agenouillé, mais il avait peur de salir son pantalon, et Simon aurait
probablement trouvé cela curieux. Il restait donc debout à les regarder,
espérant que cela ne durerait pas trop longtemps, et surtout que Simon ne se
rendrait pas compte du trouble qu’il ressentait en sa présence.
« Ce sont des roses que vous plantez, monsieur le jardinier ?
s’intéressait Sophie.
— Non, ce n’est pas la saison. Pour les roses il faut attendre l’automne.
C’est très important de les planter à la bonne période, sinon elles ne
fleurissent pas bien.
— Mais alors, vous plantez quoi ?
— Des iris. Vous connaissez les iris, mademoiselle ?
— Non ! C’est de quelle couleur ?
— Entre le bleu et le violet. C’est très joli, vous verrez. Voyez, j’ai
choisi un endroit bien ensoleillé, parce qu’ils ont besoin d’être exposés aux
rayons du soleil au moins huit heures par jour. Un peu comme moi ! »
Pour ne rien arranger à l’attirance qu’éprouvait déjà Alec pour Simon,
ce dernier se montrait charmant. La passion qu’il avait pour son métier se
ressentait dans chacune de ses phrases, et la curiosité de Sophie semblait le
ravir. Il l’aidait à présent à planter les bulbes, en lui expliquant qu’il fallait
qu’ils soient tous espacés d’une quarantaine de centimètres.
« Vous devriez essayer, oncle Alec ! Monsieur le jardinier, vous voulez
bien montrer à mon oncle ? Il aime beaucoup les fleurs lui aussi.
— Bien sûr que je peux lui montrer. Monsieur, est-ce que ça vous
tente ? »
Le mot choisi par Simon dit sourire Alec intérieurement. S’il savait ce
qui me tente, pensa-t-il.
« Après tout, pourquoi pas ! fut-il surpris de s’entendre dire.
— Très bien. Approchez-vous un peu. Ne vous inquiétez pas, la terre est
bien sèche à cette heure-ci. »
Simon lui tendit un bulbe d’iris ; Alec s’avança pour le saisir, et
s’accroupit à côté de lui.
« Faites comme moi », dit Simon en déposant délicatement un iris dans
le trou creusé à cet effet, avant de prendre une petite pelle pour remettre de
la terre par-dessus, puis de tendre la pelle à Alec. Celui-ci l’imita. Cela
n’avait pas l’air si compliqué, finalement. Il s’apprêtait à se relever, quand
la main de Simon se posa sur la sienne qui tenait encore l’iris.
« Attendez », souffla Simon.
Alec sentit son cœur aussitôt s’emballer. Simon l’avait déjà touché
auparavant, mais c’était par nécessité : il avait dû l’aider à se relever après
son accident de tennis, et Alec n’avait pas été suffisamment en forme pour
en profiter pleinement. Cette fois-ci, tous ses sens étaient en alerte, et
séduits. La main de Simon était moite et chaude ; sa carnation si distincte de
la sienne rappelait à Alec leur différence de rang, et on aurait pu s’attendre
d’un jardinier qu’il soit rustre, mais son geste avait au contraire été très
doux. L’odeur d’herbe coupée mêlée à celle de Simon suffisaient à
l’étourdir – il fallait qu’il reprenne ses esprits rapidement. Cela ne devait
pas être si grave ; il avait simplement dû mal planter la fleur. Il se tourna
vers Simon, attendant des explications, et fut plus déstabilisé encore : celui-
ci le regardait, d’un regard franc et bienveillant. Même en étant si proche de
lui, Alec ne put déterminer si ses yeux étaient gris ou verts. Tout ce qu’il
savait, c’est que Simon avait les plus beaux yeux qu’il eût jamais vus.
« Il ne faut pas trop enterrer les iris ; il faut que le bulbe affleure à la
surface. »
Simon lui sourit. Alec s’était trompé : il pensait que tous ses sens étaient
en éveil, mais il en manquait un – le goût. Et il mourait d’envie de goûter
cette bouche.
« Vous voyez, oncle Alec, ce n’est pas si facile. »
Simon ôta sa main de celle d’Alec, qui se releva en prenant soin de
prétendre que Sophie ne l’avait pas tiré d’une nouvelle rêverie inavouable.
« Tu as raison, Sophie, ce n’est pas si facile. En tout cas, Léger, je vous
félicite : c’est vraiment ravissant ce que vous avez réussi à faire ici. Et
merci beaucoup pour cette leçon de jardinage. Je suis sûr que Sophie la
retiendra longtemps. Sophie, je crois qu’il est temps de rentrer.
— Bon, d’accord. Merci beaucoup, monsieur le jardinier !
— Je vous en prie, mademoiselle. C’était un plaisir. Et merci pour vos
compliments, monsieur, je les accepte avec gratitude, même si je ne suis pas
certain de les mériter. Je vous souhaite une bonne fin de journée. »
Alec se pencha pour le saluer, puis prit la main de Sophie et repartit
fébrilement vers le château.
Chapitre 13 – Simon
Dès son arrivée, Simon avait entendu parler de l’événement de l’année :
la garden-party des Valembert. Comme chaque été, la duchesse d’Azard en
avait confié l’organisation à Georgette, l’intendante, qui assumait cette
responsabilité avec autant de fierté que d’appréhension. Elle était
particulièrement exigeante avec Micheline et ses aides-cuisinières, qui, en
plus de leur charge de travail quotidienne, devaient élaborer et faire valider
les menus, recenser tous les ingrédients nécessaires, se rendre dans la ville
la plus proche pour faire les courses et préparer en avance ce qui pouvait
l’être.
Le grand jour était enfin arrivé et, quand Simon descendit au sous-sol
du château pour prendre sa collation du matin, c’était déjà l’effervescence.
« Et dire qu’on se tue à la tâche alors qu’on ne pourra même pas en
profiter…, se plaignait Gaston.
— Te tuer à la tâche, toi ? pesta Micheline en étalant une pâte à tarte. Je
peux savoir en quoi tu es concerné par cette fête ? C’est toi qui t’es levé à
trois heures du matin pour préparer des petits fours, peut-être ?
— Du calme, je n’ai jamais dit que tu en faisais moins que moi, mais
est-ce que tu préférerais cirer des souliers toute la journée ? Repriser des
chemises ? Recoudre des boutons ? Épousseter des queues-de-pie ? Le
comte Louis ne tolérera pas la moindre imperfection sur ses tenues, et bien
sûr il n’a pas encore choisi lesquelles il allait porter. J’ai dû passer en revue
toute sa garde-robe. Le pire, c’est que le tailleur doit lui livrer de nouvelles
étoffes aujourd’hui : il y a toutes les chances qu’il pioche dans ces
nouveaux modèles, et tous mes efforts auront été vains.
— Va, on n’est pas si malheureux, rétorqua Léon. Tu préférerais qu’ils
soient ruinés et qu’ils arrêtent de recevoir ? Tu es peut-être trop naïf pour en
avoir conscience, mais tous les domestiques de leurs invités vendraient leur
âme pour être engagés à Broisillac. À ton âge, être le valet du fils du duc,
même si ce n’est que le cadet, c’est une sacrée place.
— Et quel temps magnifique ! appuya la nurse Emma dans son accent
britannique. Au moins, tu n’auras pas à brosser des pantalons pleins de
boue en fin de journée. How thrilling ; what a wonderful day for a garden-
party ! »
Les femmes de chambre et les blanchisseuses étaient très excitées.
« Imaginez tout le beau monde qui va défiler ! J’ai pu voir la liste
d’invités sur la coiffeuse de madame la duchesse : il y aura même des
princes italiens ! Marguerite, c’est le moment de te boucler les cheveux, tu
vas les éblouir ! la taquina Suzanne.
— Mais je n’ai que faire d’un prince, répondit Marguerite en souriant
timidement. En tout cas, les jardins sont merveilleusement beaux : les
Valembert te doivent une fière chandelle, Simon ! »
Il se contenta de hocher la tête, reconnaissant. Marguerite lui envoyait
de plus en plus de signes d’affection, et il fallait éviter de l’y encourager,
même s’il s’en voulait de se montrer distant alors qu’elle était si aimable
pour lui. Victor mit fin à son embarras.
« Ça t’embêterait de m’aider à transporter tout ça aux écuries ? lui
demanda-t-il en désignant des cageots de carottes et de pommes.
— Bien sûr que non », accepta-t-il de bon cœur en soulevant un premier
cageot.
Quand ils furent dehors, loin de toute l’agitation du château, Simon
interrogea Victor :
« C’est pour quoi, toutes ces carottes ?
— Pour les chevaux. Beaucoup d’invités se déplacent en calèche ; il
faut bien prévoir quelques friandises pour leur arrivée.
— Tu crois qu’ils vont tous tenir dans les écuries ?
— Sans doute pas, mais je compte aussi sur la grande pâture près du
château. Je vais mettre mes enfants à contribution pour garder un œil sur
eux. »
Après un petit instant d’hésitation, Victor reprit :
« Elle ne te plaît pas, la Marguerite ? »
Allons bon. Simon ne se doutait pas qu’en sortant du château pour
éviter les regards de Marguerite, il tomberait dans un autre piège tout aussi
gênant.
« C’est une gentille fille.
— Alors, qu’est-ce qui te retient ?
— C’est une gentille fille, c’est sûr, répéta-t-il.
— Et plutôt une jolie fille, aussi, non ?
— Oui, si tu le dis.
— Gentille et jolie, ça fait déjà pas mal, tu ne trouves pas ?
— Je ne ressens rien de particulier pour elle, répondit Simon en
espérant que cela mettrait fin à la conversation.
— Je vois, j’ai affaire à un romantique ! Tu sais, dans un mariage, les
sentiments, ce n’est pas si essentiel que ça.
— Tu ne ressens rien de particulier pour ta femme, alors ?
— Ne me fais pas dire ce que je n’ai pas dit ; pauvre Babeth ! Mais ça
peut venir avec le temps.
— Je ne suis pas particulièrement pressé de me marier, à vrai dire.
— Ah bon ? Tu ne crains pas la solitude ?
— Pas du tout, je m’en accommode très bien. Excuse-moi, je dois te
laisser, il faut que j’aille vérifier une dernière fois l’état du perron. »
Il avait prononcé cette dernière phrase en commençant déjà à s’éloigner.
« Ho, Simon ! l’interpella Victor. J’ai compris, je n’aborderai plus la
question. Merci pour ton aide ! »
Pourquoi fallait-il, dès qu’il nouait une complicité avec quelqu’un, que
ce sujet arrive si vite ? Il comptait sur la délicatesse de Victor pour ne plus
l’interroger sur Marguerite, mais, une prochaine fois, ce serait quelqu’un
d’autre qui lui parlerait de mariage, et il le regrettait. N’était-ce pas un
comble, pour un jardinier, de n’avoir pas droit à un jardin secret ? Agacé, il
alla vérifier pour la centième fois le perron, et remarqua une minuscule
mauvaise herbe qui lui avait échappé entre deux marches. Il se baissa pour
la ramasser, et vit en se relevant le duc d’Azard :
« Ah, Léger, vous tombez bien ! Déjà, je tenais à vous dire que j’admire
votre implication et votre attention aux détails. Cette journée sera une
formidable réussite et vous n’y serez pas étranger. Je voulais aussi vous
demander un petit service : pourriez-vous rester à proximité du bassin,
aujourd’hui ? L’eau est peu profonde, mais je ne tiens pas à ce qu’il y ait le
moindre incident : ce serait tout à fait fâcheux. Puis-je compter sur vous
pour surveiller les lieux ?
— Mais bien sûr, monsieur. »
Mercier avait beau lui avoir expliqué à son arrivée, il n’avait toujours
pas compris s’il devait dire « monsieur » ou « monsieur le duc ». Comme il
ne maîtrisait pas bien les titres des différents membres de la famille, il
préférait se contenter d’un simple « monsieur », et le duc d’Azard ne parut
pas s’en offusquer.
« Je vous remercie, Léger, je savais que je pourrais compter sur vous. »
*
Quelques heures plus tard, la fête battait son plein et Simon observait
les convives de loin, posté près du bassin. Quelle idée étrange de s’habiller
de manière si inconfortable pour passer la journée dehors… Il s’amusait de
voir de nombreuses jeunes femmes très élégantes enfoncer leurs talons
hauts dans l’herbe, et tenter maladroitement de libérer leurs chaussures
prises au piège dans la terre tout en maintenant un air décontracté de façade
pour écouter leurs courtisans – qui devaient eux-mêmes certainement
mourir de chaud, engoncés dans leurs costumes et leurs chemises à col
montant. Il n’était pas mécontent de ne pas faire partie de ce monde. Il
n’avait aucune animosité envers les aristocrates : il ne comprenait
simplement pas ce mode de vie si singulier. Quand ils passaient devant lui,
certains lui faisaient un signe de tête ou lui adressaient un sourire poli, mais
la plupart des invités si bien élevés ne lui accordaient pas le moindre regard.
Cela faisait-il partie de leurs règles de savoir-vivre ? Il appréciait d’autant
plus la cordialité avec laquelle les Valembert le traitaient : quand il croisait
le duc ou la duchesse dans les jardins, ils avaient souvent un mot aimable à
son égard, le complimentant sur ses aménagements. Un peu plus tôt dans
l’après-midi, le gendre, Ferdinand, le voyant debout immobile en plein
soleil, lui avait même proposé un verre d’eau. Louis, le fils cadet, n’était
pas le plus agréable de la famille, mais Alexandre était très apprécié de
plusieurs domestiques, notamment d’Émile qui était celui qui le connaissait
le mieux. Depuis que Simon avait appris la probable homosexualité du
jeune comte, le regard qu’il portait sur lui était radicalement différent, et il
était beaucoup plus attentif à ce qui se disait sur lui. Simon était libre ;
personne ne se souciait de lui. Au contraire, Alexandre était scruté en
permanence, et son rôle d’héritier lui interdisait le moindre faux pas. Cette
garden-party était révélatrice : depuis le début de la journée, Simon avait vu
se succéder plus d’une dizaine d’invités venant présenter leur fille à ce
gendre idéal. Il pouvait comprendre cet empressement : en plus du nom, du
titre et de la fortune, le comte Alexandre était un beau garçon,
particulièrement distingué. Et depuis qu’il avait planté des iris avec lui et sa
nièce, Simon avait du mal à oublier ses yeux sombres et profonds, teintés de
mélancolie, et la finesse de ses mains.
Louis était pourtant celui qui récoltait tous les suffrages auprès des
jeunes filles du sous-sol : sûr de son charme, il avait un sourire ravageur. Il
était aussi un peu plus grand, et un peu plus large d’épaules que son frère,
ce qui accentuait l’assurance qu’il dégageait. Visiblement, les domestiques
n’étaient pas les seules à être séduites : même à une cinquantaine de mètres,
Simon entendait les gloussements des nobles filles à marier qui s’étaient
attroupées autour de lui. Louis semblait intarissable, et il vidait de plus en
plus vite les coupes de champagne qu’on lui servait. Cela ne présageait rien
de bon…
*
Environ une heure et trois coupes de champagne plus tard,
l’attroupement s’était dispersé : ne restait plus en compagnie de Louis
qu’une petite blonde. Simon le vit la prendre par le bras, et la mener vers le
fond du jardin, en ne marchant pas tout à fait droit. Il connaissait la
réputation de coureur du comte, mais la jeune fille en était-elle aussi
consciente ? Fallait-il la mettre en garde ? Simon décida que cela ne le
concernait pas, et qu’après tout Louis avait peut-être simplement pour
projet de lui faire découvrir le potager. Quand, au bout de quelques minutes,
la blonde revint seule d’un air hagard, il commença à s’inquiéter. Monsieur
le duc lui avait demandé de rester à proximité du bassin, mais il sentait que
le danger était ailleurs. Après avoir vérifié rapidement qu’aucun enfant
n’était sans surveillance, il suivit le même chemin qu’avait emprunté le
couple un peu plus tôt, et tomba sur Louis, par terre, inanimé près d’un
buis. Il se précipita pour prendre son pouls : aucun doute, il était bien
vivant, simplement évanoui. Il le mit sur le côté et avança son genou vers sa
poitrine pour s’assurer qu’il ne retomberait pas sur le dos, puis arracha son
nœud papillon et déboutonna le col de sa chemise. C’est à ce moment-là
que Louis fut pris d’un spasme et commença à vomir, ce qui le réveilla.
Simon se félicita d’avoir éloigné ses bras à temps mais, maintenant qu’il
avait mis le jeune homme en sécurité, il ne tenait pas à jouer le rôle de
garde-malade, surtout au chevet d’un imbécile qui avait passé la journée à
se soûler au champagne. Il fallait qu’il prévienne quelqu’un de sa famille :
c’était à eux de prendre le relais.
Il retourna vers la foule et se mit à les chercher : Alexandre était en train
de parler avec sa sœur Marie, qui tenait un de ses enfants dans ses bras. Il
avança discrètement vers eux et, quand il était presque arrivé à leur hauteur,
la jeune femme quitta son frère pour rejoindre son mari qui l’appelait. Cela
tombait bien. N’osant pas se mêler aux invités de peur d’attirer l’attention,
Simon fixa Alexandre jusqu’à attraper son regard, et lui fit signe. Alexandre
hésita, observa les alentours, puis marcha lentement vers lui d’un air mal à
l’aise.
« Monsieur, désolé d’interrompre la fête, mais monsieur Louis est bien
mal en point, lui annonça Simon sans cérémonie. Si vous voulez bien
apporter un verre d’eau, ça pourrait servir. J’irais bien moi-même en
demander un à un des serveurs, mais je ne voudrais pas gâcher le décor ! »
Alexandre s’exécuta immédiatement et revint un verre à la main, qu’il
tendit à Simon :
« Vous vouliez autre chose, peut-être ? Un jus de fruits ? Qu’est-ce qui
vous ferait plaisir ?
— Ah non mais ce n’est pas pour moi ! répondit Simon, amusé. C’est
pour redonner des couleurs à votre frère ! Allons-y vite ; ne perdons pas de
temps. »
Quand ils arrivèrent au niveau de Louis, Alexandre se précipita vers lui
en s’agenouillant, alarmé.
« Ne vous inquiétez pas, monsieur, s’empressa de le rassurer Simon. Il
ne risque rien, il a simplement un peu trop abusé de l’alcool. Par cette
chaleur, ça monte encore plus vite à la tête. Venez, aidez-moi à lui enlever
sa veste.
— Il… il a été malade, j’ai l’impression, fit remarquer Alexandre, mi-
inquiet, mi-dégoûté, en tirant sur une des manches.
— Ce n’est rien, ça ! Au contraire, il va se remettre plus vite. Voilà, il
va mieux respirer maintenant, on est quand même mieux en chemise en
cette saison, dit Simon en terminant de dégager Louis de sa veste. Vous
n’étouffez pas trop, vous, monsieur ? »
Il tourna la tête vers Alexandre, qui sourit en baissant les yeux, sans
doute surpris par son indiscrétion. Il avait certainement trop chaud, et devait
être très mal à l’aise, agenouillé par terre, mais il gardait son chic naturel et
ne se plaignait pas. Il n’avait pas l’air du genre à se plaindre de quoi que ce
soit.
« Oh, vous savez, j’ai l’habitude… Même si je dois avouer que j’aurais
bien fait un petit tour dans le bassin après le déjeuner, pour me rafraîchir ! »
Simon ne s’attendait pas à une telle confidence. L’après-midi lui aurait
semblé moins longue si le comte s’était baigné devant lui. Il avait du mal à
imaginer la scène – et cela valait peut-être mieux. Il se retenait d’avoir ce
genre de pensées déplacées.
« Un petit tour dans le bassin, voilà qui requinquerait votre frère !
Hélas, cela ne ferait pas très bonne impression auprès de vos invités… alors
je crois qu’on va devoir se contenter du verre d’eau. »
Sur ces mots, Simon prit le verre et jeta son contenu sur le visage de
Louis, qui sursauta et écarquilla les yeux. La méthode s’était avérée
efficace.
Il resta auprès des deux hommes quelques instants pendant que le plus
jeune reprenait ses esprits, le temps de s’assurer qu’il était lucide et en
mesure de marcher, puis il interrogea Alexandre :
« Ça va aller, monsieur ? Il faudrait que je retourne vers le bassin. Oh,
pas pour me baigner ! C’est que j’ai promis à monsieur votre père de le
surveiller. »
Le comte lui adressa un sourire complice, une pointe d’espièglerie dans
ses yeux sombres.
« Mais bien sûr. Je vous remercie beaucoup pour votre aide, Sim… » Il
se rattrapa aussitôt :
« Léger. »
Qui aurait cru que le fils du duc connaissait son prénom ?
Chapitre 14
Alec regarda Simon s’en aller en se mordant les doigts d’avoir failli
laisser échapper une familiarité inopportune. Avec un peu de chance, le
beau jardinier n’avait rien remarqué. Quand il l’avait cherché des yeux plus
tôt, espoir et panique s’étaient brièvement confondus dans sa tête : que
pouvait-il donc vouloir lui dire ? Malheureusement, la scène qui s’était
ensuivie n’avait rien eu de romantique, et Simon avait vite semblé vouloir
détaler, le laissant avec son frère qui avait une fois de plus manqué de
dignité.
« C’est toi, Alec ? demanda Louis d’une voix faible.
— Qui d’autre ? Il vaut mieux pour toi que tes multiples conquêtes ne te
voient pas dans cet état…
— Et toi, alors ? Des conquêtes en vue ? Monsieur-le-futur-duc a-t-il
fait des rencontres ? Ou persiste-t-il à se prendre pour un enfant de
chœur ? »
Louis avait semble-t-il repris du poil de la bête, ce qui n’enchantait pas
Alec qui le fusilla du regard.
« Arrête un peu, Louis. Tu te crois tellement plus malin que tout le
monde, mais c’est dangereux, ce que tu fais. Pas uniquement pour la
réputation des Valembert.
— Les Valembert, les Valembert… Tu sais, Alec, on n’est pas
seulement des Valembert. On n’est pas de simples marionnettes dans le
grand théâtre de la haute société. On a le droit de vivre, toi et moi. »
Alec ne s’attendait pas du tout à cette phrase et en fut presque attristé.
Au fond, son frère avait raison : il ne vivait pas tout à fait. Son existence
était tellement codifiée ; il ne s’autorisait jamais aucun écart, aucune bêtise.
Il ne se permettait même pas d’appeler Simon par son prénom. Louis se
rendit compte qu’il avait fait mouche, et se radoucit légèrement.
« J’ai un mal de tête atroce… Tu veux bien m’aider à rentrer ? Si on
peut passer par l’arrière du château, c’est mieux… »
Alec acquiesça, l’aida à se mettre debout, et ils marchèrent ensemble
silencieusement jusqu’à la porte plus discrète du château qu’utilisaient
généralement les domestiques.
« Je crois que je vais pouvoir me débrouiller, maintenant, assura Louis
d’un air fatigué.
— Tu es sûr ? Tu ne veux pas que je prévienne Gaston ?
— C’est inutile, il a sans doute autre chose à faire et je ne tiens pas à ce
qu’il me voie dans cet état. Je vais tâcher de dormir un peu.
— Bien. On se verra tout à l’heure, alors, si tu es en forme. »
Alec avait déjà commencé à s’éloigner quand il entendit la voix de son
cadet : « Attends ! Merci d’être venu à mon chevet. Essaye de t’amuser un
peu, hein ? Après tout, les fêtes, c’est censé servir à ça. »
*
À peine avait-il rejoint les autres que la mère d’Alec l’attrapa par la
manche pour continuer la mission qu’elle semblait s’être donnée dès le
matin : le présenter à toutes les jeunes femmes en âge de se marier. Ce
n’était pourtant pas la plus insistante sur ce sujet d’habitude, mais elle avait
une personnalité légèrement différente lors de ces garden-parties qu’elle
aimait tant : débordant alors d’énergie, elle voguait d’une connaissance à
une autre et s’employait à exercer tous ses talents d’entremetteuse.
Alors qu’il s’ennuyait dans une conversation avec deux très lointaines
cousines – il ne se souvenait même plus de leur lien de parenté, mais
apparemment leur ancêtre commun avait eu une importance capitale à la
cour de Louis XIV –, sa tante Henriette, qui était avec Marie, lui fit signe de
les rejoindre. Il s’excusa donc auprès de ses interlocutrices.
« Qu’y a-t-il, ma tante ?
— Oh mais rien, rien du tout, je voulais juste te tirer d’affaire. Je leur ai
un peu parlé tout à l’heure : elles sont plus insipides que la pluie. Encore
plus assommantes que leur père, et pourtant la barre était élevée. Tu vaux
mieux que ça, crois-moi. Bon, je te laisse avec ta sœur : j’ai promis à ton
oncle Léonel de tout lui raconter du mariage désolant de la fille des
Milbray. »
Et elle tourna les talons.
« Elles sont si embêtantes que ça ? questionna Marie. Ou c’est encore
un jugement trop hâtif et sévère de tante Henriette ?
— Pas tellement plus embêtantes que les autres, à vrai dire.
— Oh Alec, tu exagères. Je sais bien que tu préférerais être seul avec tes
livres, mais tu peux faire un effort !
— Je répondais simplement à ta question ! Et puis c’est toi qui es
sévère : je ne fais pas d’effort, moi ? Depuis des heures, maman me traîne
d’une fille à une autre, et figure-toi que je fais de mon mieux pour être
aimable. Sans compter que j’ai dû prendre soin de Louis qui a encore fait
des siennes…
— Comment ça ? s’inquiéta Marie. Que s’est-il passé ?
— Rien de bien grave ; il avait évidemment trop bu et s’est retrouvé
dans un piteux état. Mais il allait mieux quand je l’ai raccompagné au
château.
— J’espère qu’il ne s’est pas trop ridiculisé en public…
— Non, il a eu le bon goût de s’évanouir à l’abri des regards, près des
cèdres du Liban.
— Mon Dieu… il s’est évanoui ? Quelle chance que tu aies été sur
place ! Comment se fait-il que tu l’aies retrouvé ? L’instinct fraternel ?
— Non, dit rapidement Alec en attrapant une coupe de champagne sur
le plateau d’un des serveurs qui passait près d’eux. C’est Léger qui m’a
alerté.
— Léger, le jardinier ? Décidément, c’est le prince charmant ! Sophie
ne parle que de lui depuis qu’il lui a appris à planter des fleurs, l’autre jour.
Il paraît d’ailleurs que tu as essayé, toi aussi ?
— Oui, disons que je n’ai pas vraiment eu le choix. Excuse-moi,
j’aperçois Ariane, et je n’ai toujours pas eu l’occasion de lui dire bonjour…
— File, tu as raison ! La pauvre, elle doit être désespérée de ne pas
encore t’avoir vu ! »
Alec se serait bien passé d’aller voir Ariane de Rocamor, mais quitte à
choisir, il préférait encore cela plutôt que de parler de Simon et de prince
charmant avec Marie.
« Quel plaisir de vous voir ici, Ariane, dit Alec en lui baisant la main.
— Oh, je suis confuse, c’est moi qui aurais dû venir vous voir et vous
remercier ! Quelle magnifique journée, vraiment !
— Je n’y suis pas pour grand-chose, vous savez, mais je suis ravi si
vous passez un bon moment.
— Ce n’est pas difficile de passer un bon moment dans un si joli cadre,
et en si plaisante compagnie. Comment vous sentez-vous ? Nous vous
avons bien regretté, l’autre jour.
— Bien mieux, je vous remercie, et c’est moi qui ai regretté de ne pas
tenir mon engagement. J’espère que mon absence n’a pas causé trop
d’ennui : ce n’est jamais agréable d’avoir une place vide à un dîner.
— Ne vous inquiétez pas pour ça, Alec, notre maître d’hôtel a pu
arranger la table différemment et on n’y a vu que du feu. Enfin, je veux
dire… le dîner aurait certainement été plus réussi si vous aviez été là,
mais… »
Alec lui sourit en prenant une nouvelle coupe de champagne pour se
donner du courage. Elle était objectivement charmante, mais
malheureusement, l’objectivité entrait rarement en jeu lorsqu’il s’agissait de
tomber amoureux.
*
La tombée de la nuit poussa les derniers invités à partir. Louis avait
probablement dû raconter ses mésaventures à Gaston, parce qu’il était
réapparu quelques heures avant la fin de la fête, dans une toute nouvelle
tenue impeccable. Le duc et la duchesse d’Azard ne s’étaient peut-être
même pas rendu compte de son absence. Après avoir brièvement discuté du
succès incontestable de la garden-party, tous les membres de la famille
regagnèrent leurs appartements : ils auraient tout l’été pour continuer à
décortiquer l’événement.
Quand Alec se retrouva dans sa chambre, à des années-lumière de la
clameur de la fête, il fut saisi d’un profond sentiment de solitude. Il était
trop tôt pour dormir, et il décida de redescendre, pour apprécier encore un
peu la beauté du parc de Broisillac en cette douce soirée d’été.
Les nombreux serveurs venus prêter main-forte pour l’occasion étaient
occupés à débarrasser tous les verres vides et l’excédent de petits fours, ce
qui avait quelque chose de mélancolique. Voyant sans doute qu’il ne
manquait rien de la scène, l’un d’eux s’adressa à Alec :
« Monsieur voudrait-il une dernière coupe de champagne ? Il sera
gâché, sinon.
— Je ne sais pas si c’est bien raisonnable, mais après tout, pourquoi pas.
Je vous remercie. »
Il prit la coupe et s’apprêtait à la porter à sa bouche quand il pensa à
Simon. Il l’avait observé de loin aussi discrètement que possible une bonne
partie de l’après-midi, et l’avait vu rentrer lui aussi au château, vers vingt et
une heures.
« Serait-il possible d’en avoir deux ? »
*
Montant l’escalier des domestiques enhardi par sa légère ébriété, Alec
essayait tant bien que mal de se convaincre qu’il était tout à fait naturel
d’aller remercier Simon pour l’attitude chevaleresque dont il avait fait
preuve plus tôt dans la journée. Il avait évité à Louis de se mettre dans une
situation plus embarrassante encore, voire périlleuse. Il avait épargné aux
Valembert une grande humiliation, et avait peut-être sauvé la vie de leur
second fils.
Au fond de lui, Alec savait que les remerciements pouvaient attendre le
lendemain, et qu’il était inapproprié d’aller trouver le jardinier dans sa
chambre. Mais il se sentait fatigué, seul au monde, et mourait d’envie de le
voir. Son père l’avait mis au courant que Simon dormait juste au-dessus de
lui, et il n’était pas suffisamment soûl pour se tromper de porte. Il était en
revanche suffisamment soûl pour toquer à celle-ci, ce qu’il fit après avoir
pris une grande inspiration.
Simon entrouvrit la porte et ne parvint pas à cacher sa surprise. Il fronça
brièvement les sourcils d’un air interrogateur, avant de reprendre une
expression neutre et d’ouvrir plus largement, essayant tant bien que mal de
reboutonner sa chemise qui était ouverte jusqu’au nombril, ce que ne
manqua pas de remarquer Alec.
« Monsieur ?
— Je… voulais juste vous remercier pour tout à l’heure. Vous aimez le
champagne ?
— Je crois que oui, mais je dois dire que ça fait bien longtemps que je
n’en ai pas bu. Est-ce que vous… voulez entrer ?
— Je vous remercie, je… oui, si ça ne vous dérange pas ? »
Simon le fit entrer et regarda nerveusement de part et d’autre du couloir,
avant de refermer la porte. Encore plus que d’avoir Alec dans sa chambre, il
était visiblement inquiet que quelqu’un les surprenne.
« Comment va votre frère ? demanda-t-il d’un air détaché.
— Mieux, je crois, grâce à Dieu. Enfin, grâce à vous. »
Simon sourit et sembla se détendre un peu. Alec le trouva encore plus
divin, et eut du mal à le cacher. Il sentait son regard passer du torse de
Simon à ses yeux, en passant par son cou largement découvert, et n’avait
pas la force de lutter.
« Est-ce que vous voulez poser les coupes de champagne quelque part ?
Par exemple, ici ? »
Il désigna une table basse où Alec fut surpris de voir une pile de livres.
Il posa les coupes, tout en se demandant pourquoi ils ne les avaient pas bues
tout de suite, ce qui aurait peut-être allégé l’atmosphère, puis se retourna
vers Simon.
« Vous lisez ? Enfin, j’imagine bien que vous lisez, mais je veux dire…
Vous aimez quel genre ?
— J’aime tout ; en ce moment je… »
Alec l’embrassa sans qu’il ait eu le temps de finir sa phrase. D’abord
timidement, du bout des lèvres, puis, comme poussé par des forces
surnaturelles, son corps entier se pencha sur celui de Simon, et sa main se
plaça derrière son cou, pour l’approcher plus près encore. La chaleur et le
réconfort qu’il ressentit au moment où Simon lui rendit son baiser
dépassèrent toutes ses attentes. Jamais il n’avait éprouvé une telle sensation
de bien-être.
Alors que Simon venait de resserrer ses bras autour de son dos et que le
baiser s’apprêtait à devenir plus passionné, un rire sonore se fit entendre au
loin qui les fit sursauter tous les deux et interrompit leur étreinte. Pris de
panique, Alec prit ses jambes à son cou, et s’en alla sans se retourner.
Chapitre 15 – Simon
Quel était ce curieux sentiment qui venait tout balayer ? Quelques
heures plus tôt, le comte lui adressait des regards timides et distants, et voilà
qu’il avait l’audace de toquer à sa porte pour venir lui voler un baiser
jusque dans sa chambre… Décidément, Alexandre de Valembert était un
homme plein de surprises, et Simon était trop effaré pour décider si c’était
positif ou négatif. Toutes les images de la longue journée qu’il venait de
vivre, de la dernière mauvaise herbe arrachée sur le perron à cet insensé
baiser, se mélangeaient à toute vitesse dans son esprit, comme s’il venait de
se réveiller en sursaut d’un rêve et qu’il se demandait si ce n’était pas un
cauchemar. La seule certitude qu’il avait à cet instant précis, c’était celle de
l’intensité des battements de son cœur. Alexandre lui avait à peine laissé le
temps de répondre à l’invitation de ses lèvres : il avait filé comme un
animal craintif, sans explication, sans se retourner, le laissant seul à son
incompréhension… et seul à sa frustration. Quelques secondes avaient suffi
à l’héritier pour réveiller chez Simon toutes les sensations d’homme qu’il
tentait tant et si bien de refouler quotidiennement dans la solitude de son
jardin. Il aurait tant voulu le rattraper, revivre ce moment au ralenti pour
profiter de chaque regard, de chaque souffle, de la délicatesse de sa main
posée sur sa nuque ; il se serait plongé à corps perdu dans cette étreinte
qu’il aurait prolongée aussi longtemps qu’il aurait pu – mais c’était trop
tard, et rien ne pourrait ramener Alexandre auprès de lui ce soir-là.
L’amertume, la déception et le désir prenant le contrôle, il sortit de sa
chambre et rejoignit celle d’Albert. En ouvrant la porte, il regrettait déjà ce
qu’il était venu trouver.
« Simon ! Qu’est-ce que tu fais là ? »
Contre toute attente, le maître d’hôtel semblait sur ses gardes, le visage
fermé.
« … Rien… » répondit-il d’une petite voix, honteux. Il regarda Albert
qui le dévisageait aussi, et la vue de ce petit homme insipide en pyjama rayé
suffit à le faire retomber de son ivresse. Il se demanda ce qui lui avait pris
de succomber à son charme – inexistant – dans le cellier quelques semaines
plus tôt.
« Désolé, mon vieux, mais ça n’arrivera plus. Je préférerais qu’on
n’aborde plus le sujet. Ça n’a jamais existé. Si tu pouvais éviter de
débarquer sans prévenir dans ma chambre, ça faciliterait les choses…
— Bien sûr, je…
— Non, tu ne te rends pas compte, le coupa-t-il, les yeux agités. Ce qui
s’est passé l’autre fois… On aurait pu ne jamais s’en remettre, toi et moi. Je
ne sais pas par quel miracle le comte Alexandre ne nous a pas dénoncés.
S’il l’avait fait, tu peux me croire, on serait dans la rue à l’heure qu’il est.
— Oui, je…
— Non, tu ne sais pas. C’est grave. C’est très grave. On va changer,
Simon : on n’a pas le choix. D’ailleurs, je vais me marier.
— Te marier ?
— Quoi, tu as tant de mal à le croire ? se piqua Albert.
— Tu vas te marier, avec une femme ?
— Jusqu’à preuve du contraire, le mariage, c’est entre un homme et une
femme…
— Je voulais dire : tu sais avec qui tu vas te marier ?
— Une amie de ma sœur. Elle est femme de chambre dans la région. Je
l’ai vue deux ou trois fois : elle semble avoir toutes les qualités pour faire
une bonne épouse. Il y a un poste de blanchisseuse qui se libère à Broisillac.
J’en ai déjà parlé à monsieur le duc, il est d’accord pour l’engager. »
Simon voulut répondre, mais il ne trouvait pas les mots. Cette annonce
était tellement inattendue. Il hésita à le féliciter, mais ça n’aurait eu aucun
sens.
« Si c’est ce que tu veux… alors je suis content pour toi.
— J’avais proposé à Marguerite, mais elle n’a pas voulu de moi… À
mon avis, elle attend ta proposition, et tu ne devrais pas trop tarder à te
déclarer. Rends-toi à l’évidence, Simon : le monde n’est pas fait pour les
gens comme nous. Maintenant, si tu veux bien me laisser… »
En quittant la chambre d’Albert sans faire de bruit, Simon fut submergé
par la tristesse. Pas celle d’être rejeté par le maître d’hôtel : il était au
contraire soulagé d’avoir évité de livrer dans la précipitation son corps à cet
homme qui n’avait d’attirant que le fait d’être comme lui. Mais il se sentait
trahi par cette annonce de mariage condamné au malheur. Cela faisait des
années qu’il n’avait pas souffert de son penchant pour les hommes, et
pourtant, cette phrase implacable qu’avait prononcée Albert avant de le
mettre à la porte n’annonçait rien d’autre que du désespoir. Quand il
observait la beauté de la nature, quand il s’allongeait dans l’herbe et se
laissait caresser par les rayons du soleil, il avait l’impression de ne faire
qu’un avec le monde : pourquoi celui-ci ne pourrait-il pas être fait pour les
gens comme lui ? Était-ce si naïf de croire qu’il avait droit au bonheur, lui
aussi ? Pourrait-il être vraiment heureux avec Marguerite ? Comme la
fiancée d’Albert, elle avait sans nul doute toutes les qualités pour faire une
« bonne épouse » : douce, jolie, aimable. Et Victor lui assurait que les
sentiments n’étaient que secondaires dans un mariage épanoui. Il s’imagina
à l’église, devant l’autel, tournant la tête aux premières notes de l’orgue
pour admirer sa future épouse avancer rayonnante dans l’allée, sublimée par
sa magnifique robe blanche. Tous les domestiques seraient là, pour
l’encourager par des sourires bienveillants. Certains seraient jaloux. Est-ce
que les châtelains prendraient la peine de se déplacer ? La silhouette
d’Alexandre ouvrant la porte de l’église lui apparut alors, et Simon sut qu’il
était vain d’amener son imagination plus loin : non, il ne pourrait pas se
marier avec Marguerite. Pas quand son seul désir à cet instant précis était
d’appartenir au comte de Valembert. Il serra dans sa main sa médaille de
baptême en pensant à sa mère, et fut convaincu qu’elle ne lui en voudrait
pas.
De retour dans sa chambre, il tomba sur les deux flûtes à champagne
encore pleines qu’Alexandre avait montées, soi-disant pour le remercier
d’avoir secouru Louis. Avait-il mis longtemps à inventer ce stratagème pour
venir le voir ? Entre le buffet et l’étage des domestiques, il y avait une
sacrée distance à parcourir… Simon sourit en pensant à l’audace qu’avait
eue le jeune maître des lieux. Ce n’était pas rien, de prendre tous ces risques
pour un simple baiser. Mais peut-être n’imaginait-il pas qu’il n’y aurait
qu’un simple baiser… Qu’avait-il eu en tête, exactement ? Avait-il déjà eu
l’occasion d’aller plus loin avec quelqu’un ? Il repensa à son escapade au
jardin des Tuileries qui avait tant fait jaser au sous-sol. Il avait entendu que
c’était un véritable lieu de débauche où tout était permis, mais il avait du
mal à associer l’image si élégante du comte avec le mot débauche. Peut-être
qu’il lui réservait encore bien des surprises, et il avait hâte de les découvrir.
Il trempa ses lèvres dans un des verres, but une gorgée, mais le
champagne avait tiédi. C’était la première fois qu’il en buvait, même s’il
n’avait pas osé l’avouer, et il fut un peu déçu : cette boisson n’avait, en
définitive, rien d’extraordinaire. Il vida les deux coupes dans le petit lavabo
qu’il avait le luxe d’avoir dans sa chambre, et se demanda ce qu’il allait
bien pouvoir en faire. Si une des bonnes les voyait en faisant le ménage, il
ne saurait pas comment le justifier. On aurait tôt fait de le soupçonner de
vol… Évidemment, Alexandre ne pouvait pas imaginer ce genre de choses.
*
Pour les remercier d’avoir travaillé sans relâche à la réussite de leur
garden-party, le duc et la duchesse d’Azard avaient accordé le lendemain
une journée de congé à leurs employés. Deux filles de cuisine avaient
simplement été chargées de disposer le petit déjeuner, et de préparer pour le
déjeuner et le dîner des repas froids, simples, qu’elles amèneraient à la salle
à manger le moment venu. Les Valembert se débrouilleraient seuls pour
s’habiller et se servir à table. Si la plupart des domestiques avaient accueilli
avec reconnaissance ce geste généreux, celui-ci réveillait chez certains une
pointe d’appréhension : si les nobles se rendaient compte qu’ils pouvaient
traverser une journée entière sans leur aide, la prochaine étape serait
assurément de réduire le personnel. Simon, qui ne s’inquiétait pas pour cela
et s’était levé aussi tôt que d’habitude, se réjouissait à la perspective d’une
journée plus calme, sans l’agitation des cuisines et de la blanchisserie. Il
comptait aussi en profiter pour rapporter les flûtes en toute discrétion.
Quand il arriva au sous-sol, il était effectivement seul et put ranger les deux
verres après les avoir soigneusement rincés. Il referma rapidement l’armoire
– avoir quelques coupes dans sa chambre, c’était une chose, mais être pris
en flagrant délit devant l’impressionnante collection de vaisselle en cristal
n’aurait pas fait meilleur effet. Tout était déjà impeccablement rangé : des
petites mains avaient dû travailler toute la nuit et méritaient bien un peu de
repos. Simon se prépara une tasse de café mais dut manger du pain rassis :
il aurait été parfaitement incapable de faire fonctionner le four.
Après l’ébullition de la veille, le parc retrouvait son calme enchanteur et
aurait déjà oublié la fête si les piétinements des invités n’avaient pas
dégradé toutes ses pelouses. Cela demanderait bien du travail au jardinier
de les remettre en état, mais c’était un tracas qu’il gardait pour le
lendemain. Pour le moment, il comptait simplement profiter des lieux
comme un invité, et prit le temps d’apprécier la beauté de ce qu’il avait
accompli à Broisillac. Il promit de se donner encore plus de mal à l’avenir
pour rendre fiers le duc et la duchesse, mais surtout Alexandre auquel il
n’avait pas cessé de penser. Presque autant que leur baiser interdit, la
déclaration d’Albert, si elle l’avait déçu, l’avait rapproché du jeune
aristocrate : ils étaient désormais seuls, Simon et lui, à assumer à l’insu de
tous les habitants du château la véritable nature de leur cœur rebelle.
Chapitre 16
Broisillac était moins réputé que Bois d’Arcy pour la vénerie, mais il
arrivait quand même que des chasses y soient organisées. Le parc du
château était entouré de magnifiques forêts fourmillant de gibier de toutes
sortes : cormorans, canards colverts, fouines, renards, blaireaux, bécasses
des bois, pigeons ramiers… Toutes ces espèces étaient épargnées par
l’équipage de Broisillac, qui ne s’intéressait qu’au gros gibier. Les cerfs se
faisaient malheureusement rares dans la région, mais on trouvait beaucoup
de sangliers et de chevreuils et, parfois, quelques chamois.
En bon Valembert, Alec n’était pas insensible au charme de la chasse. Il
ne voyait aucun intérêt à la chasse à tir, qui ne consistait qu’à attendre
indéfiniment des oiseaux avant de les fusiller sauvagement. Le rapport de
force était très déséquilibré : comment des oiseaux pourraient-ils se
défendre face à une agression venue d’en bas, sans qu’ils puissent y avoir
été préparés ? La chasse à courre était bien plus naturelle et laissait plus de
chance aux animaux. Aucune arme à feu n’était utilisée ; seuls des chiens,
répondant à leur instinct profond de prédateurs, chassaient leurs proies en
poursuivant leur odeur. Les proies en question étaient libres d’utiliser toutes
les ruses qu’elles voulaient pour y échapper ; d’ailleurs, les bêtes qui
finissaient par échapper aux chasseurs gagnaient souvent leur admiration.
Au fond, réussir ou non à « prendre » l’animal n’avait pas tellement
d’importance – en tout cas, elle n’en avait aucune aux yeux d’Alec. Ce qu’il
aimait, c’était le décor : les costumes, les fanfares, les rituels. Le mot même
d’équipage plaisait à son âme d’aventurier. Il savait bien qu’il désignait
l’ensemble des veneurs, des chevaux et des chiens qui participaient à la
chasse, mais c’était plus fort que lui : quand il entendait équipage, il se
voyait déjà embarquer sur un voilier quelque part au loin, sur l’une des sept
mers. À l’abordage !
*
Assis dans les premiers rangs de la sobre église du village, Alec était
perdu dans ses pensées. Les journées de chasse commençaient toujours par
une messe à laquelle assistaient de nombreux curieux, pressés de voir les
Valembert et leurs amis vêtus de leurs belles tenues rouges, chaussés de
leurs hautes bottes noires d’un cuir impeccablement lustré, coiffés d’une
toque du plus bel effet. Les banquettes qui leur étaient destinées étaient
placées juste devant l’autel, et recouvertes d’une étoffe rembourrée.
Alec se demandait si tout cela avait beaucoup de sens. Le fait qu’il soit
traité plus respectueusement qu’un autre pouvait se comprendre, à la limite,
lorsqu’il était au château : c’était sa famille qui employait et entretenait les
domestiques, il y avait donc une inévitable hiérarchie. Mais pourquoi avoir
un traitement particulier dans une église, qui appartenait à tout le monde ?
Sa famille avait certes financé presque entièrement sa rénovation quelques
décennies auparavant, mais cela les rendait-il légitimes à avoir cette place
de choix ? La Bible ne répétait-elle pas que les premiers seraient les
derniers, et que les derniers seraient les premiers ? « Le plus petit d’entre
vous tous, c’est celui-là qui est grand », avait même dit Jésus. Dieu faisait-
il une différence entre un futur duc et un valet de pied ? Trouvait-Il normal
que les plus riches soient confortablement installés à l’église, et que les plus
pauvres se contentent de bancs en bois, tout au fond ? Et s’Il faisait une
telle distinction… le fait d’être le comte de Valembert permettrait-il à Alec
de se faire pardonner plus facilement son homosexualité ?
Il avait lu la Bible en intégralité à la recherche d’indices. Il était
question de l’homosexualité dans plusieurs passages de l’Ancien Testament,
mais dans aucun des Évangiles. Était-ce à dire que ce n’était finalement pas
un sujet si important aux yeux de Dieu ? Alec avait du mal à savoir s’il était
croyant ou non. Il n’avait jamais manqué la messe dominicale ce qui,
paradoxalement, lui faisait manquer de recul sur la chose.
Simon était-il pieux ? Allait-il à la messe, lui aussi ? Pensait-il souvent à
Dieu ? Craignait-il Son courroux ? Se sentait-il épié, jugé, quand sa nature
prenait le dessus ? Et pensait-il parfois à Alec ? Pensait-il à ce qu’ils avaient
fait quelques jours plus tôt, ou, pire, à ce qu’ils n’avaient pas eu le temps de
faire ? Alec s’en voulait d’avoir ce genre de préoccupations dans un lieu
saint, mais comment s’en empêcher ? Les images de leur baiser tournaient
et retournaient dans sa tête comme un manège infernal. Une chose était
sûre : il regrettait ce qui s’était passé. Mais que regrettait-il le plus ? Le fait
d’avoir rejoint Simon dans sa chambre ? Ou le fait de l’avoir quitté si tôt ?
Il ne l’avait pas croisé depuis, et s’était bien gardé de retourner à l’étage des
domestiques. Quelle folie, quand il y repensait. N’importe qui aurait pu les
surprendre. Quelle mouche l’avait piqué ? La mouche du désir, ou la
mouche de l’ivresse ?
*
« Tu es bien aimable de suivre la chasse avec moi, Alec. Ferdinand est
tellement concentré sur ce que font les chiens… Si je venais à tomber
malencontreusement dans un étang, ce diable ne s’en apercevrait même
pas !
— C’est vrai qu’il donne l’impression de jouer sa vie. Quelle énergie !
Mais cela ne m’étonne guère ; il a toujours été un extraordinaire veneur. »
Cela faisait déjà plusieurs heures que la chasse avait commencé, et Alec
était bien content d’avoir un prétexte pour s’en éloigner un peu. Son cheval
D’Artagnan semblait aussi fatigué que lui – ce n’était pas un cheval de
course, et il préférait les promenades tranquilles en compagnie de son
maître. Marie, assise en amazone, ne pouvait techniquement pas aller à une
autre allure qu’au pas.
« Tu dois commencer à avoir mal au dos, non ? lui demanda Alec. Tu ne
voudrais pas essayer de monter à califourchon, pour voir ? C’est tellement
plus pratique.
— Mais tellement plus vulgaire ! Je sais que certaines femmes s’y sont
mises. Pour ma part, j’ai toujours préféré l’élégance au confort.
— Si tu le dis. Entre ça et les corsets qu’on vous impose, tu ne dois pas
passer de très bonnes journées.
— Tu m’étonneras toujours, Alec. Je ne te savais pas si au courant de la
mode féminine… »
Alec haussa les sourcils et secoua la tête en esquissant un petit sourire.
Il n’y connaissait pas grand-chose en robes, mais la plupart d’entre elles
avaient l’air particulièrement lourdes et inconfortables. Était-il même
possible de les enlever sans femme de chambre ? Sans doute pas. À
l’inverse, la tenue que portait Simon quand il l’avait retrouvé dans sa
chambre était simple et pratique. Il aurait pu la lui retirer en quelques
secondes, s’ils n’avaient pas été interrompus…
« Mais quel pédéraste celui-là ! »
Alec sursauta. L’espace d’un instant, il crut qu’on s’adressait à lui, et
son sang ne fit qu’un tour. Mais l’insulte venait d’un des veneurs au loin, un
ami de son père, apparemment en colère contre le piqueur en charge de la
meute.
« Tout va bien, Alec ? On dirait que tu as vu un fantôme !
— Excuse-moi Marie, c’est D’Artagnan qui m’a fait une frayeur. J’ai
l’impression que la chasse touche à sa fin, non ? C’est souvent le cas quand
les gens commencent à s’énerver…
— Oui, je crois que tu as raison. C’est un sanguin ce marquis de
Léomont ; je ne sais pas si papa va être content qu’il s’en prenne à
Prévolet… »
*
C’en était fini de cette longue journée de chasse ; au bout du compte, le
chevreuil avait été pris, et le piqueur Prévolet s’était réconcilié avec le
marquis de Léomont lors de la curée, ce moment convivial où les mauvais
morceaux du gibier fraîchement tué étaient jetés aux chiens pour les
récompenser de leurs efforts.
Il était l’heure de rentrer à Broisillac, où tout le monde aurait le temps
de se changer avant le dîner, pour lequel la cloche sonnait tous les jours à
19 h 30. Les horaires devaient être scrupuleusement respectés – si le duc
s’était aperçu que la chasse les mettrait en retard, il aurait interrompu celle-
ci pour rentrer à l’heure. Difficile de concevoir qu’on pouvait être en retard
chez soi, mais c’était bien une idée à laquelle les Valembert étaient
habitués, et une éventualité qu’ils redoutaient. Edmond considérait que
respecter les horaires, c’était respecter les domestiques qui organisaient leur
journée en fonction. Il avait horreur du retard.
Comme Alec l’avait prévu, le palefrenier Victor Fodène attendait les
veneurs et leurs admirateurs devant le château pour récupérer leurs chevaux
et les conduire aux écuries. Ce qu’il n’avait pas imaginé, c’est que Simon
serait à ses côtés pour lui prêter main-forte. Quand il s’approcha des grilles
de Broisillac, Alec fut une nouvelle fois frappé et troublé par le charme et la
beauté du jardinier. Pour ne rien arranger, ce dernier semblait fixer son
regard dans sa direction. Alec en était sûr : parmi tous les convives, ses
yeux n’étaient rivés que sur lui, lui seul.
*
Du coin de l’œil, Alec observa Fodène et Simon s’éloigner vers les
écuries, tout en faisant semblant de s’intéresser aux banalités
qu’échangeaient les chasseurs du jour. Quand tous repartirent vers
l’intérieur du château, il resta un peu en arrière et vit Simon quitter les
écuries pour rejoindre une cabane de jardin non loin. Fodène n’était pas allé
avec lui, sans doute trop occupé à ravitailler les chevaux.
Alec jeta un regard vers le château pour s’assurer que tout le monde
était bien rentré, puis décida soudainement d’avancer vers la cabane. Il tenta
d’être le plus discret possible, se faufilant entre les buissons, faisant des
pauses derrière d’épais troncs d’arbre, mais son flamboyant gilet rouge
l’aurait facilement fait repérer par quiconque aurait été à sa fenêtre à ce
moment-là. Qu’importe : il avait l’impression d’être un enfant sur le point
de faire une bêtise, sachant pertinemment qu’on lui en voudrait, fonçant
néanmoins tête baissée.
Quand Alec arriva devant la cabane, il était trop tard pour changer
d’avis : il frappa trois coups à la porte et entra sans attendre la réponse.
Simon, assis sur une chaise à bascule, un livre à la main, l’accueillit avec un
sourire espiègle.
« Vous n’avez pas de champagne, cette fois ? » demanda-t-il en se
levant et en s’approchant dangereusement.
Alec, décontenancé autant par sa familiarité que par sa proximité – son
visage était à une trentaine de centimètres du sien –, ne sut comment
répondre. Il hésita un peu, avant de se lancer :
« Je… voulais juste m’excuser pour…
— Oh non monsieur, je vous en prie… Ne vous excusez pas…
— C’était très déplacé, je le regrette.
— Vous regrettez ? Vraiment ? »
Alec sentait le souffle de Simon sur sa peau. Il avait prononcé ces
derniers mots d’un ton légèrement provocant, mais quelque chose de gentil
émanait de son regard. Il dut se rendre compte qu’Alec était tétanisé par le
trac, parce qu’il lui prit la main avec douceur.
« Je ne veux pas que vous regrettiez… Je ne regrette rien, moi. Et tant
pis si je perds ma place. »
Simon avait fait un nouveau pas vers lui, et ce fut impossible de lui
résister : Alec l’embrassa, lentement. Il sentit bien vite la langue de Simon
forcer la barrière de ses dents et entrer dans sa bouche, ce qui le fit
frissonner. Il avait soif, et l’impression que seul Simon pourrait le rassasier.
Il saisit son cou avec sa main droite, et recommença à l’embrasser plus
avidement encore, quand Simon prit l’ascendant, le poussa un peu
brusquement contre le mur le plus proche et tourna de plus belle sa langue
dans sa bouche, en glissant une jambe entre les siennes. Alec, qui brûlait
déjà, se sentit rougir un peu plus, et son estomac se noua. La jambe de
Simon appuyait contre lui, ce qui était à la fois délicieux et presque
douloureux. Entretemps, la bouche du séduisant jardinier avait quitté la
sienne pour s’aventurer dans sa nuque, qu’il caressait de ses lèvres. Alec
mourait de chaud et de désir ; il ne pourrait pas résister longtemps. Il
rassembla quelques forces pour tenter de penser à autre chose et reprendre
le contrôle de son corps. Il commença par fermer les yeux, mais cela ne
marchait pas du tout : au contraire, il sentait d’autant plus le souffle et les
baisers de Simon – et cette jambe, qui pressait contre lui et allait le rendre
fou. Il changea alors de stratégie et leva les yeux, à la recherche de
n’importe quel élément de décor qui pourrait le refroidir un peu. Mais cette
cabane était très peu décorée : quelques photos et – Alec se figea – une
horloge. Il était 19 h 21, il n’était pas changé, et pas en état de dîner.
Simon se rendit compte que quelque chose n’allait pas :
« Qu’est-ce qui se passe ?
— Je suis désolé, la cloche va sonner, je…
— Je vous en supplie, restez… »
Mais cela était vain : Alec avait déjà la tête au dîner mondain qui
l’attendait et aux possibles réprimandes de son père. Bien à contrecœur, il
se dégagea de l’étreinte de Simon, et quitta précipitamment la cabane.
Chapitre 17
En rentrant au pas de course au château, Alec manqua de trébucher sur
une marche. Il était en nage quand il arriva dans sa chambre, où Émile
l’attendait sans doute depuis de longues minutes.
« Est-ce que monsieur se sent bien ? » s’enquit-il, dissimulant avec
peine son inquiétude.
Non, monsieur ne se sentait pas bien. Il suffoquait dans son costume de
chasse, était terrorisé à l’idée d’être en retard au dîner, et ne voyait plus
clair. Toutes ses pensées étaient occupées par Simon et par ce qui aurait pu
arriver s’ils n’avaient pas été coupés dans leur élan par cette maudite
horloge. Il imagina instantanément le jardinier à la place de son valet de
chambre, ferma les yeux, voulut laisser libre cours à ses pensées
obsédantes, mais c’était sans compter sur Émile qui le rappela à la raison.
« La journée a été longue, monsieur ; monsieur ferait bien de
s’asseoir. Je crains qu’il ne nous reste pas beaucoup de temps pour préparer
monsieur. »
Avec délicatesse mais fermeté, il ôta la veste de son maître,
l’accompagna à un fauteuil et lui passa un linge imbibé d’eau froide sur le
visage et dans le cou. Ce n’était pas suffisant pour soulager Alec de sa
plainte intérieure, mais la sensation de fraîcheur lui fit du bien : il se sentait
un peu plus prêt à affronter un dîner guindé au milieu non seulement de
toute sa famille, mais des quelques invités triés sur le volet qui
prolongeaient la journée de chasse par un séjour à Broisillac.
*
Au cours de la soirée, Alec n’avait pas l’énergie pour faire la
conversation à qui que ce soit, mais il constata avec autant de soulagement
que d’amertume que nul ne semblait le remarquer. Il était finalement arrivé
à l’heure pile, et c’était tout ce qui importait. Personne n’avait la moindre
idée du drame qui se jouait dans son cœur et qui le transportait aussi loin
que possible de ce salon, de Broisillac, de son milieu tout entier. Pour les
convives, tout tournait autour des prouesses des chasseurs, de la fierté du
village et de la prestance du duc d’Azard sur son cheval alezan. Après le
dîner, il prétexta sans difficulté un léger mal de tête pour ne pas prendre part
au digestif entre hommes dans le fumoir et monter se coucher. Émile, fidèle
au poste, l’aida à faire sa toilette et à se changer pour la nuit, en respectant
le besoin de silence du comte. Avant de partir, il prit tout de même soin de
lui dire :
« J’ai laissé des linges, de l’eau fraîche et des fruits à côté du lit de
monsieur. Si monsieur est pris de malaise cette nuit, qu’il n’hésite pas à me
faire appeler, à toute heure. »
Alec regarda son valet et fut frappé par son air bienveillant. Son rang lui
imposait la discrétion et la pudeur, mais, contrairement aux Valembert, il ne
lui avait pas échappé que quelque chose avait changé chez son maître, et il
s’en souciait au-delà de ce que ses fonctions lui demandaient.
« Merci, Émile, vraiment », répondit sobrement le futur duc à l’homme
qui le connaissait mieux que quiconque.
*
Avant de se coucher, Alec tira ses rideaux et ouvrit ses larges fenêtres
pour contempler l’heure bleue, cette courte période féerique après le
crépuscule où le ciel se couvre progressivement d’un bleu plus foncé que le
jour, mais moins sombre que la nuit. Il avait lu quelque part qu’en été,
c’était l’heure à laquelle les parfums des fleurs révélaient le mieux toutes
leurs nuances. Les roses ne formaient que de minuscules points de couleur à
cette distance, mais, en se concentrant, Alec pouvait presque les sentir.
Comme il pouvait sentir l’odeur musquée du cou du jardinier qui prenait
tant de soin à les tailler… C’était inévitable : tout le ramenait à Simon.
Maintenant qu’il était seul avec lui-même dans l’intimité de sa chambre, il
pouvait s’autoriser à se remémorer ces quelques instants de folie qu’il avait
partagés avec lui dans sa cabane. Une force incontrôlée l’y avait mené,
bravant tous les interdits de la société et de sa propre raison. Et Simon
n’avait même pas fait semblant de lutter… Cette pensée libérait mille
papillons dans son ventre mais aussi une appréhension nouvelle :
parviendrait-il à le revoir ? Comment pourrait-il s’y prendre ? Serait-ce
raisonnable ? Il avait déjà la réponse à cette dernière question : bien sûr que
ce ne serait pas raisonnable. Et pourtant… il n’avait pas de désir plus grand
que celui de goûter à nouveau à la chaleur de ses baisers. Il se glissa dans
son lit en rêvant à cette histoire impossible, grisé par la brise du soir qui
faisait bruisser les feuilles des saules dans le lointain.
Plus tard, un grincement de fenêtre le réveilla en sursaut. La nuit était
tombée pour de bon, même si le clair de lune parait la pièce d’une lumière
apaisante. Il se retourna dans son lit, bien décidé à se replonger dans le
sommeil. Quelques secondes plus tard, il entendit un nouveau bruit plus
inquiétant, plus proche, comme des pas, et ses yeux s’ouvrirent sur la
silhouette d’un homme sur le mur. Il voulut hurler, mais le choc l’en
empêcha. Simon. Simon se tenait droit devant lui, dans sa chambre, un
doigt sur la bouche pour l’inviter à la discrétion. D’abord pétrifié, Alec se
ressaisit, sauta hors de son lit et enfila sa robe de chambre en soie pour se
couvrir un peu, se sentant particulièrement vulnérable.
« Co… comment avez-vous pu monter jusqu’ici ? bégaya-t-il.
— N’ayez pas peur. Ce n’est pas très haut, le premier étage : j’ai vu
votre fenêtre ouverte, et j’avais très envie de vous voir. Je suis simplement
sorti, j’ai pris mon échelle, et me voilà. Ce n’était pas très compliqué… Je
me suis dit qu’il n’y aurait aucune cloche pour nous interrompre, en pleine
nuit. »
Alec s’approcha pour vérifier par lui-même, et vit l’échelle en bois. Il
frissonna en pensant à toutes ces nuits d’été où n’importe qui aurait pu venir
l’étrangler. Pris de peur, il ferma aussi vite que possible sa fenêtre pour se
mettre à l’abri, oubliant l’espace d’un instant la présence de son visiteur.
Quand il se retourna, Simon lui souriait d’un air amusé, une lueur
indéchiffrable dans le regard.
« Est-ce que je dois en conclure que vous n’allez pas me mettre à la
porte, ou plutôt, à la fenêtre ? »
Alec était pris au piège, et c’était en partie sa faute. Cette scène, il
n’aurait pas osé la vivre dans ses fantasmes les plus inavouables : Simon au
pied de son lit, plus beau que jamais dans l’obscurité qui faisait ressortir les
contours ciselés de son visage, qui avait pris des risques inconsidérés juste
parce qu’il avait très envie de le voir… Mais que faire à présent ? Des
années de refoulement le clouaient au sol, alors que l’objet de tous ses
désirs se tenait à deux mètres de lui, dans le monde parallèle de la nuit où
tout semblait possible. Il n’osait prononcer le moindre mot, et encore moins
lever les yeux. Doucement, Simon s’avança vers lui, posa la main sur sa
joue, et lui murmura :
« Regardez-moi… »
Bouleversé, Alec s’exécuta. Même si leurs lèvres ne se touchaient pas
encore, Simon ne lui avait jamais semblé aussi proche. Dans la pénombre,
ses yeux étaient plus gris que verts, et ils l’interrogeaient en même temps
qu’ils le suppliaient. Il s’approcha encore un peu plus près, le duvet de sa
joue caressant celle d’Alec, et chuchota à son oreille :
« Est-ce que tu le veux autant que moi ? »
C’est à ce moment qu’Alec chavira. Il n’y avait plus de marche arrière
possible, et c’était tant mieux, parce qu’il ne voulait reculer à aucun prix. Il
enroula ses deux bras autour du cou de celui qui l’obsédait tant, et
l’embrassa comme si sa vie en dépendait, en se concentrant sur les
moindres mouvements de la bouche de Simon pour les enregistrer pour
toujours. Si cela devait être la seule nuit d’amour de sa vie, il comptait bien
en mémoriser chaque instant et ne jamais en perdre le souvenir. Dans ses
bras, son amant, puisqu’il pouvait l’appeler ainsi, lui rendait chacun de ses
baisers, longuement, sans se précipiter, et chaque caresse de sa langue était
comme une vague de bien-être qui venait réchauffer le cœur solitaire d’Alec
autant qu’elle attisait un peu plus le feu qui s’était allumé au creux de ses
reins. Il voulait plus. Il le voulait tout entier. Il décrocha ses bras du cou de
Simon pour déboutonner sa chemise, en se félicitant que les jardiniers
soient plus simplement habillés que les aristocrates, et posa ses mains sur
son torse avant de parcourir tout son buste. Il le voulait contre lui, tout
contre lui, et se sentit soudain très frustré d’être encore tout habillé, alors il
osa lui demander :
« Vous… tu pourrais m’aider à enlever ça ?
— J’oubliais que vous ne pouviez pas vous déshabiller tout seul,
monsieur le comte », le taquina Simon en lui mordillant l’oreille avant de
lui obéir bien volontiers.
L’instant d’après, il était totalement dévêtu, déjà enivré par la
perspective d’un rapprochement encore plus intime. Il ne pouvait plus
attendre et, visiblement, son partenaire non plus. Il l’embrassa encore,
contrôlant avec peine les supplications de son bassin, et se laissa tomber sur
son lit en l’entraînant avec lui. Simon s’allongea sur lui en refermant les
draps sur eux sans cesser de l’embrasser, et le poids de son corps chaud
provoqua un long gémissement chez Alec : il se délectait de cette sensation
inconnue jusqu’alors et qui devenait soudain vitale, surtout quand Simon se
mit à bouger sur lui en soupirant.
« Monsieur… est-ce que vous m’autorisez à…, osa-t-il, le souffle court.
— Alec… Appelle-moi Alec… et… oui… tout ce que tu voudras. »
Alors Simon saisit les deux jambes du délicat aristocrate, les enroula
autour de sa taille et entra en lui, lentement, intensément, accompagnant
chaque mouvement de ses hanches par un « Alec » susurré dans son cou, et
tous les barrages intérieurs que le fils du duc avait construits depuis son
adolescence s’effondrèrent un à un.
*
Quand il se réveilla au petit jour, il s’aperçut en rougissant que Simon
était encore là, déjà habillé, assis sur le bord du lit.
« Bien dormi ? lui demanda son jardinier en souriant, d’un air détaché.
— Je… oui, on peut dire ça. Et vous ? Enfin, et toi ?
— Ça, oui ! C’est bien la première fois que je dors dans des draps en
satin. »
Alec était perplexe : il n’avait pas spécialement envie de parler de ce
qui s’était passé entre eux et qu’il ne pourrait jamais oublier, mais il espérait
que Simon garderait autre chose de sa nuit que la sensation du satin sur sa
peau. Il tenta de se persuader que c’était une simple marque de délicatesse
de faire comme si de rien n’était pour ne pas l’embarrasser. Après tout,
Simon avait eu tout le loisir de s’échapper de sa chambre une fois qu’il
avait eu ce qu’il voulait, et il était resté. Cela ne voulait-il pas dire quelque
chose ?
« Je regardais tes tableaux : ils sont magnifiques. C’est toi qui les as
peints ?
— Ah, non ! C’est un de mes peintres préférés : un certain Claude
Monet. Cette série de peupliers me fascine. Le travail sur les couleurs est
extraordinaire, vous ne trouvez pas ? Mon père était sûr que je m’en
lasserais, mais ce n’est pas près d’arriver. Je l’ai convaincu de les acheter en
lui assurant qu’ils prendraient de la valeur avec le temps, mais je n’ai
aucune envie de les revendre, quel que soit le bénéfice qu’on pourrait en
tirer dans vingt ans.
— Tu… vous aimez les arbres alors, vous aussi ? »
Sans le faire exprès, Alec était repassé au vouvoiement, incitant Simon
à en faire autant. C’était tellement plus naturel pour lui qu’il ne s’en était
pas rendu compte, mais il ne voulait pas blesser le jardinier en réinstallant
une distance entre eux, même si – et cela le peinait d’y penser – Simon n’en
avait probablement que faire.
« Je… je suis désolé, j’ai du mal avec le tutoiement. Ce n’est pas du
tout que je ne veux pas que vous me tutoyiez. Enfin… quand on est seuls,
cela me convient très bien. Et… oui, j’aime les arbres. J’aime les oiseaux,
j’aime la neige, j’aime la nature en général. Je crois que, dans une autre vie,
cela m’aurait peut-être plu d’être jardinier.
— Mais vous ne l’êtes pas, enfin, tu ne l’es pas, et tant mieux pour
moi ! J’ai de la chance de travailler ici. D’ailleurs, il faut que j’aille me
remettre à la tâche : le soleil est en train de se lever. Moi et mon échelle, on
ferait mieux de filer. Bonne journée, monsieur. »
Un dernier regard, et il était parti.
Chapitre 18
Alec regarda sa montre : il lui restait un peu de temps avant l’arrivée
d’Émile, mais il lui aurait été impossible de se rendormir. Tout était passé si
vite, tout lui avait semblé si fluide, si naturel – pourquoi la bonne société
était-elle si persuadée que l’amour entre deux hommes était contre nature ?
Alec avait bien souvent imaginé ce moment. Il l’avait espéré de tout son
cœur, autant qu’il l’avait redouté : serait-il à la hauteur ? Ne serait-il pas
trop maladroit, trop pudique ? Son aventure malheureuse aux Tuileries lui
avait fait penser qu’il ne connaîtrait jamais ce genre de plaisirs. Il n’oserait
pas. Il devait être différent des autres, condamné à la chasteté autant qu’à la
solitude.
Simon venait de lui prouver qu’il s’était trompé, et cette pensée lui
procurait un bonheur indescriptible. Le jardinier qui lui faisait tourner la
tête depuis son arrivée à Broisillac avait élaboré une stratégie pour le
rejoindre jusque dans sa chambre à la nuit tombée. Tout à coup il repensa à
sa question directe et indécente, « Est-ce que tu le veux autant que moi ? »,
et le battement de son cœur s’accéléra. Le tutoiement, réservé d’ordinaire à
sa famille et à ses amis proches, lui avait donné l’impression que Simon
s’adressait à ce qu’il était au plus profond de lui, pénétrait son âme. Il avait
ajouté au côté sulfureux de la scène : jamais un autre domestique ne se
serait permis de le tutoyer, sauf peut-être Emma, mais en tant qu’Anglaise
elle avait droit à plus d’indulgence. Le jardinier avait décidément bravé tous
les interdits avec la plus grande insolence ; mais il l’avait fait avec un tel
charme qu’il ne pouvait lui en vouloir.
Et ce n’était pas que le tutoiement… Son ton presque autoritaire, sa
voix grave, le choix de ses mots… Il ne savait pas à quel point Simon le
voulait, mais lui l’avait voulu de toutes ses forces. Il frissonna et se rendit
compte avec effroi qu’il était encore complètement nu. Simon l’avait même
aidé à enlever sa chemise de nuit. Dans d’autres circonstances, il aurait été
capable de se dévêtir lui-même, mais la fébrilité qui l’avait habité à ce
moment-là lui avait rendu la tâche impossible. Il parcourut rapidement des
yeux sa chambre et vit que sa chemise de nuit trônait sur son fauteuil
préféré, un fauteuil en velours vert amande tourné vers la fenêtre. Elle
semblait y avoir été déposée délicatement, alors que Simon avait dû s’en
débarrasser sans beaucoup de cérémonie. Mais à vrai dire, il n’arrivait pas à
se souvenir de ce détail, et en était déçu. II ferma les yeux. Il aurait voulu
garder chaque image, chaque geste, chaque soupir de Simon… et pouvoir
revivre chaque instant encore et encore.
Il se décida enfin à se lever pour se mettre en chemise de nuit avant
l’arrivée d’Émile, et c’est à ce moment précis que le ravissement serein
dans lequel il se trouvait jusqu’alors laissa place à un profond sentiment de
honte. D’ordinaire il était toujours habillé quand il quittait son lit. Le fait
d’en sortir dans le plus simple appareil le rendait vulnérable, méprisable.
Pour ne rien arranger, les quelques pas qu’il avait à faire jusqu’à son
fauteuil lui procurèrent une légère gêne. Il avait des crampes. Le plus
probable était qu’elles soient dues aux longues heures passées à cheval
pendant la chasse, mais Alec avait un doute, inconfortable : est-ce que
Simon n’y était pas pour quelque chose, lui aussi ? Il s’était couché sur lui,
et lui avait fait prendre des positions bien inhabituelles. Au bout du compte,
il l’avait dominé, et Alec s’était laissé faire avec une ardeur qui lui semblait
maintenant ridicule. Son père lui avait tant répété qu’il fallait être digne de
son rang, se comporter de manière irréprochable. Il considérait que le
moindre faux pas était impardonnable. Laisser sa cuiller dans sa tasse à café
après l’avoir touillé était horriblement commun. S’adresser à un duc en ne
l’appelant que « Monsieur », et pas « Monsieur le duc », était la preuve
d’un cruel manque d’éducation. Que dirait le duc d’Azard s’il apprenait ce
qui s’était joué cette nuit-là dans le vénérable château de Broisillac ? Se
rendrait-il compte que son fils avait changé ? Qu’il était devenu un
homme ? Enfin… pouvait-on vraiment dire qu’il était devenu un homme ?
Alec voulait le croire. En tout cas, ce qui était certain, c’est qu’il avait quitté
l’adolescence pour toujours, et qu’il ne pourrait plus jamais se mentir à lui-
même en prétendant être comme les autres.
*
« Comment se sent monsieur ce matin ? »
Cette question anodine d’Émile, qui venait d’arriver alors que son
maître s’était rhabillé et recouché à temps, provoqua un léger malaise chez
Alec, qui se racla la gorge et prétendit tousser pour que son émotion soit
mise sur le compte de la maladie.
« À vrai dire, j’ai connu des jours meilleurs. Je crois qu’un bain me
ferait du bien. Est-ce que vous m’en voudriez beaucoup, Émile, si je vous
demandais de faire monter de l’eau chaude ? Pour une fois, je pourrais me
laver le matin plutôt que le soir. Je suis désolé, je ne vous avais pas
prévenu…
— Bien, monsieur. Monsieur veut-il que je lui apporte autre chose ?
Prendra-t-il son petit déjeuner en bas ou préfère-t-il rester ici ? »
La proposition était tentante, mais Alec se dit qu’il faudrait bien
affronter les regards un jour ou l’autre, et décida que le plus tôt serait le
mieux.
« Je descendrai. Je pense que personne ne m’en voudra si j’ai vingt
minutes de retard. Quand il y a des invités, l’heure du petit déjeuner est
moins stricte.
— Bien, monsieur. »
*
Alec ne s’était pas trompé : l’eau chaude l’aida à se détendre et à se
sentir plus présentable avant d’aller affronter ses parents. Alors qu’Émile
l’habillait, il pensa qu’il était prêt, qu’il parviendrait à faire bonne figure et
à ne rien laisser paraître de ses tourments. Cette sérénité fut de courte durée.
« J’espère que monsieur me pardonnera ; j’ai remarqué un peu de terre
sur le tapis de sa chambre ce matin. J’imagine que cela date d’hier soir
quand monsieur est rentré de la chasse ; j’aurais dû m’en rendre compte
bien plus tôt. Ce sera arrangé ce matin, monsieur peut en être sûr. »
Le visage d’Alec s’empourpra. Si Émile ne s’était douté de rien
jusqu’alors, c’était désormais fichu. Leurs regards se croisèrent.
« Je… vous remercie, Émile », dit Alec en forçant un air détaché bien
mal assorti à la rougeur de ses pommettes.
*
Quand il descendit enfin, il constata avec soulagement qu’ils étaient très
peu nombreux à être encore à la table du petit déjeuner. Il n’y avait que son
père, sa mère et sa sœur. Il s’attendait à ce que tout le monde se tourne vers
lui et lui demande pourquoi il avait tant traîné, mais il n’en fut rien : la
conversation semblait très animée, voire hostile.
« Quel imbécile ! s’emportait le duc d’Azard, ce qui ne lui ressemblait
pas. Bonsoir de sort, comment peut-on être aussi stupide ?
— Tâchez de ne pas trop vous fâcher, mon cher, tentait de le calmer sa
femme. Dans de pareilles circonstances nous nous devons d’être solidaires.
— Solidaires d’un fils qui n’a jamais respecté de sa vie le nom des
Valembert ?
— Attendons au moins d’être sûrs…
— Comment pourrait-on l’être ? Nous ne le serons jamais, sauf si
l’enfant lui ressemble – remarquez, les bâtards ressemblent bien souvent à
leur père…
— Je vous en prie, Edmond ! »
Ni Marie ni Alec n’osaient intervenir.
« C’est malheureusement tout ce qu’il y a de plus plausible, poursuivit
son père. Nous ne sommes que trop habitués. La dernière histoire ne lui a
vraisemblablement pas servi de leçon. Mais la situation actuelle est encore
pire… On ne pourra pas la faire taire.
— Voyons, Edmond, ce n’est même pas imaginable ! La pauvre fille !
Tu sais toi aussi que la solution la plus évidente serait qu’ils se marient. Ce
serait un mariage parfaitement convenable.
— Parfaitement convenable ? Parfaitement convenable ? J’en ai trop
entendu ! »
À ces mots, le duc se leva et quitta la pièce sans se retourner.
« Bien dormi, mon chéri ? »
La mère d’Alec gardait son doux sourire imperturbable.
« Plutôt, oui, merci. Je vous prie de m’excuser pour mon retard. Où sont
passés les autres ?
— Louis et Ferdinand sont gentiment partis accompagner nos invités
faire un tour dans la région, répondit Valentine.
— C’est vous qui êtes gentille de le présenter de la sorte, maman,
intervint Marie. Disons plutôt qu’il fallait trouver un moyen de les éloigner
quelques heures pour leur cacher la colère de papa. Ferdinand s’est proposé,
et Louis a profité de l’occasion pour s’échapper lui aussi, et laisser passer la
foudre.
— Puis-je savoir de quoi il s’agit, exactement ? »
Un fils qui ne respectait pas le nom des Valembert… Un bâtard… Un
mariage à organiser en urgence… Alec avait une idée de ce qui se tramait,
mais il n’osait y croire.
« Nous venons de recevoir une lettre de ma bonne amie, la marquise de
Clarmont. Sa fille aînée, Isaure, attend un enfant… Le médecin est formel.
— Isaure de Clarmont ? Mais…
— Non, je confirme, elle n’est pas mariée. Ce sont des sujets bien
déplacés pour une matinée, mais je ne vois pas l’intérêt de vous le cacher à
ta sœur et toi. En revanche, il est bien entendu que personne d’autre que
nous ne doit être au courant.
— Mais vous aviez raison tout à l’heure, maman, dit Marie. Comment
pouvons-nous être certains que Louis est le coupable ?
— Je connais la marquise Anne depuis toujours, et elle soutient dans sa
lettre que sa fille n’a pas de doute. Je ne vais pas insister là-dessus… Ce
serait insulter cette pauvre Isaure que d’insinuer qu’il peut y avoir plusieurs
candidats.
— Mon Dieu, vous avez raison, maman. »
Alec était abasourdi.
« Est-ce qu’on ne peut pas imaginer qu’elle parte quelques mois à
l’étranger et fasse adopter le nouveau-né à un couple en mal d’enfant ?
— Alec chéri, tu as lu trop de romans ! sourit la duchesse, dont la
sérénité était décidément étonnante. Je ne pense pas que ce serait une
solution acceptable. Louis s’est mal comporté, et je crois que le moment est
venu de le mettre face à ses responsabilités. S’ils se marient très vite, cela
ne se verra pas encore. Les enfants prématurés, ça existe. Et ils pourront
faire en sorte de ne pas annoncer la naissance tout de suite. Personne n’en
saura rien. Isaure de Clarmont, il y a pire, comme fiancée ! Ne la trouves-tu
pas charmante ?
— Si, répondit Alec en baissant les yeux.
— Oh, mon chéri, ton tour viendra ! Il y a beaucoup d’autres Isaure, tu
sais ! »
Sa mère avait mal interprété son embarras, et Alec faillit s’étouffer avec
sa tartine de confiture. Marie vint à sa rescousse en changeant de sujet :
« Mais maman, ne pensez-vous pas que les gens vont se poser des
questions ? Louis est encore très jeune… Pourquoi se marierait-il si vite ?
— Eh bien, on n’aura qu’à dire qu’il est tombé éperdument amoureux et
ne voulait pas attendre. Cela ne surprendra guère ceux qui connaissent son
tempérament fougueux.
— Cela surprendra davantage ceux qui connaissent ses mœurs
légères… Je n’ai jamais trop osé vous en parler, mais Ferdinand me dit qu’il
n’a pas très bonne réputation dans le monde.
— Il est donc grand temps qu’il se range. Marie, veux-tu
m’accompagner à Besançon ? J’ai besoin d’un nouveau chapeau », dit la
duchesse d’un ton catégorique, comme pour clore la conversation.
Alec, qui avait tendance à traîner le matin, se retrouva une fois de plus
seul face à son orange pressée. Il aurait dû être bouleversé par la nouvelle
du jour mais, au fond de lui, quelque chose lui mettait du baume au cœur :
pour une fois, Louis avait des problèmes plus graves que les siens, et toute
l’attention des Valembert se porterait sur le cadet dans les semaines et mois
à venir.
Chapitre 19 – Simon
Ce matin-là, Simon mourait de faim, mais il avait préféré échapper au
petit déjeuner en présence de tous les domestiques. Son cœur battait trop
vite, en partie rétroactivement à cause du danger qu’avait représenté son
imprudence – quel drame si quelqu’un les avait surpris ! – mais surtout
parce qu’il ne parvenait pas à redescendre de l’état de félicité dans lequel sa
rencontre charnelle avec Alec l’avait transporté. Bien sûr, le fait qu’il lui
soit si compliqué d’avoir la moindre relation physique avec un homme avait
décuplé chacune de ses sensations, mais il n’y avait pas que cela : quelque
chose d’unique s’était produit entre eux, que personne ne pourrait leur
voler. Au-delà de l’alchimie voluptueuse dans la fusion de leurs corps, il
avait senti une connivence inexplicable entre leurs deux êtres que tout
opposait. En se revoyant sur son échelle, il avait l’impression d’être le
valeureux chevalier venant sauver la princesse des grilles de la tour où elle
était enfermée. Sauf que dans ce cas précis, la princesse avait tout du prince
charmant.
Non, il ne pouvait vraiment pas partager son café du matin avec Albert,
Micheline et tous les autres : il n’était pas d’humeur à entendre la cuisinière
se plaindre du mal de dos provoqué par son matelas inconfortable, ou les
histoires de chauves-souris retrouvées dans les pantoufles des femmes de
chambre. Il était à des années-lumière de ces petits tracas médiocres du
quotidien. Sa nuit à lui avait été un rêve, et cela se lirait trop certainement
sur son visage. Après avoir rangé son échelle qui lui avait rendu un
précieux service, il commença donc par courir deux ou trois kilomètres
dans le bois qui longeait le tennis, espérant faire baisser son adrénaline, puis
se mit à ramasser les fruits mûrs dans le verger en croquant au passage
quelques poignées de cerises. La chaleur avait été fatale à certains arbres
dont la récolte était perdue pour la saison, mais il restait largement de quoi
s’occuper toute la matinée. Quelques heures après avoir commencé, il avait
rempli trois larges paniers en osier qu’il porta l’un après l’autre dans le
cellier pour les entreposer au frais. Dans la petite pièce, il repensa en
souriant à son incartade avec le maître d’hôtel quelques semaines plus tôt.
Elle aurait pu mettre fin à tout ; elle avait au contraire révélé au comte
Alexandre le secret de son jardinier et, il en était sûr, c’était cela qui l’avait
encouragé à venir frapper à sa porte à la recherche d’un baiser, et qui avait
ce jour-là tout déclenché…
*
Vint l’heure du déjeuner et, cette fois, Simon se dit qu’il ne pouvait pas
se contenter de fruits s’il voulait tenir jusqu’au soir ; alors il se résolut à
rentrer au château. Il passa comme d’habitude par la modeste porte réservée
à ses semblables, et emprunta l’escalier de service pour rejoindre la grande
table en bois rustique de la cuisine.
« On ne t’a pas vu ce matin, est-ce que tout va bien ? », lui demanda
Suzanne. Simon pensa qu’elle se faisait le porte-voix de Marguerite, trop
timide pour lui poser la moindre question bien qu’elle fût suspendue à ses
lèvres.
« Oh, tout va bien, il n’y a pas de souci à se faire ! J’avais simplement
beaucoup de travail au verger, mais j’ai bien avancé. D’ailleurs, Micheline,
tu as dû voir les corbeilles remplies mais je t’ai aussi mis de côté tout un tas
de fruits un peu abîmés pour tes tartes et tes confitures. Il en reste encore
pas mal, j’irai faire un autre voyage dans quelques jours.
— C’est bien aimable, ça ! On commençait justement à en manquer. »
C’étaient elles, qui étaient bien aimables. Toutes ces femmes qui ne
représentaient rien aux yeux de la société, mais qui travaillaient sans
relâche depuis l’enfance, dignement, accomplissant des tâches parfois
éprouvantes physiquement, et trouvant encore le temps de lui accorder de
l’attention. Il se dit qu’il essaierait d’initier plus souvent des conversations
avec elles, pour changer.
Lucien et Albert firent à leur tour leur entrée après avoir servi le
déjeuner des Valembert, et Simon se rendit compte tout de suite qu’il s’était
passé quelque chose. Albert avait le sourire satisfait de celui qui a quelque
chose à révéler et qui attend qu’on l’interroge.
« Eh bien, lança-t-il d’une voix forte, on peut dire qu’on ne s’ennuie
jamais, ici !
— Quelles sont les nouvelles, je te prie ? l’encouragea Léon.
— Comment, tu n’es pas au courant ? demanda Albert d’un air
supérieur, faisant mine d’être surpris.
— Je dois dire que monsieur le duc n’était pas tout à fait dans son état
normal ce matin, il semblait énervé par quelque chose ; je ne saurais pas
dire quoi. Comme tu serais ravi de le dire toi-même, à toi l’honneur. »
Lucien avait pris à part Georgette pour la conduire dans son bureau.
Quand le majordome et l’intendante avaient une conversation privée, c’était
que quelque chose d’important se tramait. Simon, qui ne s’intéressait
d’habitude nullement aux commérages, était cette fois intrigué.
Albert faisait durer l’attente, trop heureux d’attirer toute l’attention à
lui.
« Oh, come on, va-t-il enfin nous le dire, celui-là ! » s’impatientait
Emma, autant amusée qu’agacée.
— Tenez-vous prêts, surtout toi, Micheline : Broisillac va très bientôt
accueillir un mariage… Et le moins qu’on puisse dire, c’est qu’on ne
s’attendait pas à ce qu’il se marie, celui-là ! »
Des exclamations fusèrent, tandis que le sang de Simon se figeait dans
ses veines. Il n’y avait chez les Valembert que deux fiancés potentiels :
Louis, le séducteur invétéré, et Alec. Alec qui venait de commettre un
impardonnable péché de chair dans ses bras, et qui, pris de panique,
voudrait peut-être laver au plus vite sa faute en épousant devant Dieu une
jolie jeune fille avec qui il élèverait une flopée d’enfants dans la foi
chrétienne. La brunette pétillante avec qui il avait longuement parlé à la
garden-party, par exemple ? La vue de Simon se troubla. En une phrase,
tout s’écroulait. Il ne voulait pas y croire.
« Tu te sers, ou quoi ? » l’interpella Gaston.
Le plat du jour, dinde à la crème aux champignons, était arrivé jusqu’à
lui, mais il ne l’avait pas remarqué. Il s’efforça de faire bonne figure et
déposa dans son assiette quelques cuillérées qui lui semblaient tout à coup
écœurantes, comme tout le reste autour de lui.
« Oui, bon, il se marie, ce n’est pas non plus révolutionnaire, comme
nouvelle, tempéra Gaston. C’est le premier à le regretter, mais là, il n’a pas
vraiment le choix…
— Comment ça, il n’a pas le choix ? l’interrogea Émile.
— Ah, tu veux dire qu’il s’agit de monsieur Louis ? renchérit Suzanne.
Tu étais au courant ?
— Évidemment que je suis au courant. Enfin, seulement depuis ce
matin, mais quand même. »
Après quelques secondes d’agonie, le souffle de Simon reprit, et le doux
fumet de la sauce aux champignons fut soudain l’odeur la plus agréable
qu’il eût jamais connue.
« Il a engrossé une femme, cet abruti ! poursuivit Albert, vexé que
Gaston minimise son scoop.
— Ça ne doit pas être la première fois que ça lui arrive, si ? murmura
Victor dans sa barbe, moqueur.
— Non, ce n’est pas la première fois ! confirma Micheline, contrariée.
Vous ne vous souvenez pas du départ d’Amélie, ma meilleure aide de
cuisine ?
— Si, bien sûr, c’était quand déjà ? Il y a six mois, je dirais ? Mais je ne
vois pas le rapport, dit Suzanne en l’interrogeant du regard d’un air
perplexe.
— Je vais te le dire, le rapport ! reprit Albert. Amélie était enceinte de
Louis, c’était avéré ! Alors, pour s’en débarrasser, on l’a mise à la porte !
— Albert, ton indiscrétion ne t’honore pas, le réprimanda Émile. Et
d’abord, personne n’a été mis à la porte. Monsieur le duc et madame la
duchesse l’ont simplement encouragée à commencer une nouvelle vie
ailleurs, de préférence loin de Broisillac, et elle n’est pas partie les mains
vides, loin de là. Il me semble qu’elle n’était pas malheureuse de cet
arrangement. Ce sont des choses fâcheuses, j’en conviens, mais ce sont des
choses qui arrivent.
— Enfin, ce ne sont pas des choses qui risquent d’arriver avec ton
inverti de futur duc !
— Gaston, je ne vais pas le répéter. Si tu manques encore une fois de
respect à monsieur Alexandre, sache que ce ne sera pas sans conséquence.
— Ah, tu me menaces, maintenant ?
— Arrêtez, ce n’est pas le sujet, là, intervint Victor. Bon, on a donc la
preuve que ce n’est pas la première fois que monsieur Louis se montre
imprudent et indigne de son rang. Pourquoi il se marierait, cette fois ?
— C’est bien là où je veux en venir ! pesta Albert. Il peut coucher avec
toutes les domestiques qu’il veut, un peu d’argent et un accord de
confidentialité lui suffisent à s’en dépêtrer. Mais cette fois, c’est quelqu’un
de la haute… Impossible de s’en tirer aussi facilement. Vous comprenez, le
duc et la duchesse connaissent les parents… Et la pauvre fille, aussi
dévergondée qu’elle soit, va se marier en robe blanche aussi vite que
possible, avant que ce soit visible, parce qu’elle a droit à son honneur, elle !
Ils vous semblent respectueux, quand vous les voyez ? La vérité, c’est que
ces gens-là nous traitent comme des moins que rien. »
Autour de la table, certains ouvrirent la bouche pour répondre, mais la
tirade d’Albert les avait laissés sans voix. Quand Lucien et Georgette
réapparurent après leur aparté, ils furent surpris de ce silence peu habituel,
mais ne s’en plaignirent pas. Simon finit son assiette à la hâte, et s’échappa
de cette atmosphère étouffante dès qu’il le put. Une fois de plus, ce
déjeuner avait été éprouvant. Il se fit la réflexion qu’Albert avait bien du
culot de critiquer ces mariages factices alors qu’il s’apprêtait lui aussi à
mentir devant l’autel. La bonne nouvelle, c’est qu’Alec ne se marierait pas,
lui. Enfin, pas tout de suite. Mais il avait du mal à contenir l’amertume qui
lui montait à la gorge : des aristocrates qui couchaient avec leurs
domestiques, cela n’avait rien de nouveau, Albert avait raison. N’était-il
qu’une Amélie, pour Alec ? Pour le comte Alexandre, devait-il plutôt dire ?
L’exaltation dans laquelle il avait été plongé toute la matinée se couvrait
déjà d’un voile de tristesse et de déception. Il devait garder sa lucidité :
peut-être qu’il aurait d’autres occasions de toucher le délicieux corps du
futur duc, mais, un jour ou l’autre, celui-ci déciderait de tout interrompre, et
ce serait irrévocable.
Sa pause était terminée : il avait prévu de consacrer son après-midi à
l’arrachage de mauvaises herbes à un endroit précis du château : sous le
« pont des soupirs ». C’était un petit pont en pierre qui reliait un carré de
jardin à une majestueuse porte vitrée sur la façade ouest. Les ancêtres
Valembert avaient eu l’idée de le nommer ainsi au retour d’un voyage à
Venise. Simon n’était jamais allé en Italie, mais la rumeur disait que ce
pont, bien que joli, n’avait en réalité rien à voir avec le vrai pont des soupirs
– quoi qu’il en soit, le nom était resté, et le jardinier se mit à la tâche en le
trouvant particulièrement adapté à son état d’esprit.
« Oh, bonjour, Léger ! »
Au son de cette voix féminine, Simon leva la tête. C’était la fille du duc
et de la duchesse, accompagnée de son mari Ferdinand et de son frère
Alexandre. Ils étaient tous les trois sur le pont, la jeune femme et son bien-
aimé penchés sur la rambarde, et Alec légèrement en retrait. Les deux
hommes saluèrent le jardinier d’un simple hochement de tête, Alec plus
sobrement que son beau-frère. À cette distance, il était impossible de lire
son regard. Simon ôta son chapeau de paille et répondit avec
l’enthousiasme qu’il fit l’effort de puiser en lui « Bonjour, madame la
comtesse, bonjour, messieurs », et ils reprirent leur marche sans poursuivre
la conversation. Au fond, les circonstances de cette rencontre étaient une
métaphore désolante de leur différence de milieu : eux en haut, profitant
d’une promenade facile, lui en bas, le dos courbé, occupé à rendre leur
promenade plus facile encore.
Chapitre 20
C’était décidé : Louis allait se marier avec Isaure de Clarmont. La date
était déjà fixée à la mi-août. Alec n’était pas suffisamment proche de son
frère pour avoir une conversation avec lui à ce sujet, mais il le sentait plus
résigné qu’heureux : Isaure était pour lui une conquête parmi d’autres.
Pourtant, il aurait pu plus mal tomber : c’était une ravissante brune aux
yeux noirs perçants, excellente cavalière, et friande de littérature. Sa grand-
mère, en avance sur son temps, avait décidé au début de son mariage
d’ouvrir les salons de leur hôtel particulier aux écrivains une fois par
semaine. Très vite, le bouche-à-oreille avait fonctionné, et l’adresse du
boulevard Saint-Germain était devenue en un rien de temps le nouveau
salon littéraire à la mode. Dumas lui-même s’y était rendu à la fin de sa
vie ! Depuis, le marquis de Clarmont, son épouse et son frère avaient repris
le flambeau, et Isaure participait activement à l’organisation des rencontres.
Alec s’y était rendu une après-midi avec Louis, et c’était là qu’ils avaient
fait la connaissance de la jeune fille. Son frère avait insisté pour y retourner
de temps en temps, ce qui avait surpris Alec : il ne s’intéressait pas
beaucoup aux livres. Désormais, il comprenait mieux ce qui l’avait attiré.
Incorrigible, pensa-t-il.
Ce soir-là, le duc et la duchesse d’Azard recevaient la fiancée et ses
parents pour un dîner à Broisillac. Ils avaient donné des instructions
précises au personnel : il était prévu de servir du civet de chevreuil sauce
grand veneur, l’un des plats que Micheline réussissait le mieux, de sortir
pour l’occasion les chandeliers et les verres Harcourt en cristal de Baccarat,
associés à l’argenterie gravée aux armoiries des Valembert, et d’insister
particulièrement sur la décoration florale.
« Léger fait toujours de ravissants bouquets ! » s’était exclamée
Valentine plus tôt dans la journée, ce qui avait fait sursauter Alec qui lisait
tranquillement à la bibliothèque.
« Je lui ai dit de laisser parler sa fibre romantique et de mettre des roses,
des couleurs, des parfums, mais surtout d’éviter les épines ! » avait
poursuivi la duchesse, très excitée à l’idée de recevoir sa future belle-fille.
Alec avait fini son chapitre en ne retenant pas un mot de ce qu’il était en
train de lire, puis était remonté dans sa chambre, prétextant avoir du mal à
se concentrer au milieu de toute cette agitation. La vérité, c’est qu’il avait
trop peur de tomber nez à nez avec Simon en plein salon, disposant les
bouquets en suivant les ordres de la maîtresse de maison. La seule fois qu’il
l’avait vu au château, c’était dans sa chambre, quelques jours avant. Le
contraste entre la nuit inoubliable qu’il avait passée contre lui et une
rencontre en plein jour en présence de ses parents lui paraissait absurde, et
surtout terriblement gênant. Cette nuit lui semblait déjà tellement
lointaine… Tous les soirs, depuis, il ouvrait grand sa fenêtre avant d’aller se
coucher, dans l’espoir d’une nouvelle visite, mais elle n’arrivait pas. Simon
lui avait pourtant assuré que c’était très facile, et pas dangereux du tout, de
grimper sur une échelle pour le rejoindre dans son lit, alors pourquoi se
privait-il de réitérer l’expérience ? C’est à moi de faire le prochain pas, se
persuadait-il, mais il n’avait pas encore trouvé l’occasion. La veille, il avait
bien tenté d’aller le retrouver dans sa cabane, mais il n’y avait personne.
Non seulement le parc de Broisillac était vaste, mais le jardinier était aussi
quelquefois amené à s’en éloigner pour acheter du matériel ou des bulbes
de fleurs dans une ville avoisinante. Il ne suffisait hélas pas de claquer des
doigts pour le faire apparaître derrière un buisson.
*
Le soir venu, quand Alec descendit une demi-heure avant le dîner –
prévu exceptionnellement à vingt heures, horaire plus pratique pour les
invités qui venaient de loin, il put admirer les ravissants arrangements
floraux imaginés par le jardinier : de nombreuses roses, comme demandé
par la duchesse – des rouges, des blanches, et les plus jolies de toutes,
couleur pêche, mais aussi de grands lys dans l’entrée, et des iris violets.
C’était en plantant un iris qu’Alec avait touché Simon pour la première fois,
et il en gardait un souvenir ému. Peut-être était-ce un signe qu’il lui
adressait ? Alec s’approcha et ferma les yeux, prenant une grande
inspiration pour respirer le parfum poudré, subtilement boisé de la fleur, et
ses états d’âme s’évanouirent. Il y avait quelque chose de magique dans le
pouvoir des odeurs. Pris d’un regain d’énergie, il se dirigea vers la salle à
manger : Lucien, qui se réjouissait toujours des dîners fastueux, avait
certainement multiplié les efforts pour dresser une table pleine d’éclat.
Effectivement, cristal, argent, porcelaine de Sèvres s’accordaient
harmonieusement, mais un détail interpella le jeune homme : il comptait
douze couverts. Ses parents, sa sœur et son beau-frère, son frère et lui, le
marquis et la marquise de Clarmont, Isaure… il arrivait à neuf personnes.
« Maman, puis-je savoir qui sont les trois mystérieux invités ? »
La duchesse d’Azard venait d’apparaître à la porte.
« Ah, je vois que tu es observateur, comme toujours ! Ton père et moi
avons pensé qu’il serait judicieux d’inviter une autre jeune fille et ses
parents, tant qu’à faire… »
L’étincelle de malice dans ses yeux ne laissait pas la place au doute : ses
parents s’étaient associés pour lui tendre un piège. Toutes les occasions
étaient bonnes pour lui faire rencontrer des filles de son milieu, mais, cette
fois, c’était encore plus maladroit que d’ordinaire. Douze personnes à
table : quatre couples mariés, un couple de fiancés, Alec et la jeune fille.
« À qui aurai-je l’honneur ? demanda-t-il, ne dissimulant pas sa
contrariété.
— Elle s’appelle Inès. Ses parents, le comte et la comtesse de Dalbray,
sont des gens absolument délicieux, et proches des Clarmont. Inès est leur
fille unique et elle vient de fêter ses dix-sept ans ! Ils sont désireux de la
lancer dans le monde. Tous les échos à son sujet sont favorables : fine,
musicienne, aimable et, pour ne rien gâcher, promise à une dot très
confortable. »
La contrariété d’Alec se transforma en irritation.
« Des gens délicieux ? C’est la première fois que vous en parlez ! Dix-
sept ans ? Vous vous rendez compte que vous ne parlez pas d’une femme,
mais d’une enfant ? Quant à la dot, je n’ai pas l’habitude de vous entendre
vous abaisser à des considérations aussi vulgaires.
— Mon chéri, j’apprécierais que tu me parles sur un autre ton ! Inès
sera ta voisine, et je te prierai d’être de compagnie agréable. Personne ne te
force à l’épouser, mais nul n’est à l’abri d’un coup de foudre… Tu me
répètes que ce n’est pas dans tes priorités, mais, avec le mariage de Louis, il
serait temps que tu réfléchisses toi aussi sérieusement à la question. Dois-je
te rappeler que c’est toi le futur duc, toi qui hériteras de Broisillac ?
— Dois-je vous rappeler que Louis se marie pour la seule raison qu’il a
poussé une fille au déshonneur ? »
Valentine ne répliqua pas, et Alec sortit sur le perron pour prendre une
bouffée d’air avant cette soirée qui s’annonçait déjà pénible.
Quelques instants après, les Clarmont arrivèrent en calèche, suivis de
près par les Dalbray. Louis se montrait plein d’égard envers ses futurs
beaux-parents et sa fiancée. Son frère aîné regarda le jeune couple de
fiancés, et s’imagina être extérieur à la famille et ignorer les raisons de leur
mariage précipité : se tenaient devant lui un beau garçon et une ravissante
jeune femme, tous deux pleins d’assurance, élégamment vêtus, se parlant
d’égal à égal ; un couple parfaitement assorti et tout ce qu’il y a de plus
convenable sur le papier. Il lui apparut soudain qu’il n’avait plus
d’animosité envers son cadet : sa rancœur s’était envolée en même temps
que sa virginité. Au fond, pendant toutes ces années, il s’était persuadé de
mépriser la luxure de Louis, mais ce n’était rien d’autre que de la jalousie
dissimulée derrière un rideau de mauvaise foi. S’il avait pu lui aussi se
noyer de plaisir dans des bras inconnus, il ne s’en serait pas privé.
Se noyer de plaisir dans les bras d’Inès de Dalbray, en revanche, l’idée
même le révoltait. En la voyant auprès de ses parents, il se demanda
comment ses parents à lui avaient pu ne serait-ce que songer à envisager
qu’elle devienne sa femme. Son visage poupon, marqué d’acné juvénile,
son regard baissé, sa voix tremblante de timidité, son corps à peine formé
dissimulé sous une robe sage : comme il l’avait deviné, ce n’était qu’une
enfant. Le corps athlétique de Simon s’imposa à ses pensées, et il se félicita
de ressentir du désir pour lui plutôt que pour elle, tout en s’indignant que la
société ne fût pas de son avis.
Sans surprise, le dîner fut long, très long. L’essentiel de la conversation
tourna autour du mariage, qu’il fallait organiser très vite – les Dalbray
étaient suffisamment proches pour être dans la confidence – et qui se
tiendrait à Paris. La messe aurait lieu à Saint-Germain-des-Prés et la
réception chez les Clarmont. Les parrains et marraines d’Isaure et Louis
seraient témoins. Entre deux plats, Alec tâchait de faire quelques frais
appropriés à Inès, qui n’avait pas beaucoup de répondant.
Après le dessert – un clafoutis aux cerises cueillies par les mains hâlées
de Simon –, Edmond proposa de prendre un digestif entre hommes sur la
terrasse, pendant que les femmes étaient encouragées à poursuivre leur
conversation dans le petit salon autour d’une tisane. Isaure choisit de ne pas
se séparer de son fiancé.
« Crois-tu que je sois autorisée, en tant que femme, à préférer l’alcool à
la tisane ? » glissa-t-elle à Alec d’un chuchotement complice en
l’accompagnant dehors. Il sourit, surpris par l’audace du tutoiement
employé par sa future belle-sœur. La familiarité ne lui déplaisait pas quand
elle était bienveillante, ou bien… dans d’autres contextes, plus intimes
encore.
« Tant que tu complimentes mon père sur sa liqueur de sapin, tu es
autorisée à tout !
— Sa liqueur de sapin ? Voilà qui est bien intrigant ! »
Quand il avait du monde à dîner, le duc d’Azard sortait invariablement
de sa cachette secrète cette boisson rare d’une agréable couleur verte,
spécialité de la région. Il expliquait fièrement le processus de fabrication du
breuvage par distillation d’épines et de bourgeons printaniers des massifs du
Jura, et il fallait dire que le goût était à la hauteur de l’histoire : les invités
étaient pour la plupart charmés par cette forte saveur de sapin. Alec, lui
aussi amateur, s’en servit un tout petit verre, mais l’explosion végétale du
liquide brûlant dans sa gorge suffit à réorienter tous ses sens vers Simon.
Tout ce qui était relié de près ou de loin à la nature et à ses parfums le
ramenait à lui. Et cela ne s’améliora pas quand, en tournant la tête, il
s’arrêta sur son ombre en train de bêcher, quelques mètres plus loin.
Incapable dès lors de se concentrer sur la discussion entre le duc d’Azard, le
marquis de Clarmont et le comte de Dalbray, il patienta poliment en suivant
discrètement du regard son jardinier jusqu’à ce qu’il disparût hors de sa
vue. Il n’avait qu’une hâte : courir vers lui. Quand enfin tout le monde fut
rentré au château, il se débarrassa de sa veste et s’échappa par la porte de
service, le cœur battant, et marcha sans faire de bruit, décidé à ne pas
changer d’avis.
« Monsieur, prenez garde, on pourrait nous voir… » alerta Simon dès
qu’il fut suffisamment près.
Alec voulut répliquer, mais Simon le devança en laissant tomber sa
bêche et en l’invitant à le suivre :
« Venez, on sera plus tranquilles. »
Alec se laissa conduire pendant d’interminables secondes, pour enfin
arriver dans un petit jardin clos, délimité par des murets en pierre et, à
droite et à gauche de l’entrée, par deux immenses hêtres pourpres très
feuillus.
« Il n’y a pas de risque qu’on nous voie, si on se rapproche
suffisamment de cet arbre : vous pouvez me croire, j’ai étudié la
question depuis l’autre jour ! J’espérais que vous viendriez. »
À ces mots, Alec se détendit instantanément. Il prit le temps de regarder
Simon. La nuit n’était pas encore tombée, cette fois, et il avait tout le loisir
de détailler à la lumière du jour déclinant chaque parcelle de son visage
rendu brillant par l’effort.
« Alors vous ne voulez toujours pas me tutoyer ? lui demanda-t-il en
avançant vers lui, un peu déçu.
— Attends, mets-toi bien contre l’arbre, lui ordonna Simon en guise de
réponse.
— J’ai vraiment envie de t’embrasser, là, tout de suite. »
Le cœur d’Alec avait parlé pour lui. Simon saisit son cou d’une main
chaude et écrasa sa bouche contre la sienne, libérant une rafale de petites
décharges électriques au fond de son ventre.
« C’est quoi, ce goût de sève ? »
Alec ne comprit pas tout de suite, frustré que Simon détache ses lèvres
des siennes pour lui poser cette question.
« Ah, tu veux parler de la liqueur de sapin ? Ça te gêne ? s’enquit-il,
inquiet.
— Pas du tout. J’adore… »
Et il l’embrassa de plus belle, forçant le dos d’Alec à prendre appui
contre le hêtre.
« À cause de moi tu vas salir ton bel habit blanc, j’espère que tu ne
m’en voudras pas… mais je ne saurai pas comment m’y prendre pour
l’enlever. En tout cas le haut… »
Le cœur d’Alec accéléra tandis que les mains de Simon glissaient sur la
ceinture de son pantalon. Le jardinier déposa un baiser dans son cou en lui
murmurant d’une voix suave :
« Pour le bas, ça n’a pas l’air si compliqué… »
Et, sans le faire languir davantage, Simon abandonna le cou de
l’héritier, se laissa tomber à genoux, parvint facilement à détacher sa
ceinture, le libéra de son pantalon, et sa langue redoubla de caresses plus ou
moins appuyées, là, en bas, changeant de rythme, provoquant des
palpitations incontrôlables chez son amant qui plongeait déjà dans un océan
de volupté. Autour d’eux, les sauterelles chantaient à tue-tête, camouflant
pudiquement les longs gémissements de leur amour naissant.
Chapitre 21 – Simon
La vie était encore plus belle à Broisillac depuis que Simon avait trouvé
en Alec un amant irrésistible. Il avait vite compris qu’il était plus novice
que lui – Simon n’était pas un don Juan, mais il avait déjà eu plusieurs
expériences. Depuis qu’il était petit on lui disait qu’il avait une bonne
intuition et, en grandissant, il s’était rendu compte qu’il savait lire chez les
hommes de son entourage les signes qui l’invitaient à tenter sa chance. Il
s’était trompé une fois seulement, dans une propriété qu’il venait de
rejoindre, et qu’il avait dû quitter sur-le-champ. Le garçon d’écurie, qu’il
croyait attiré par lui, n’avait pas caché son écœurement quand il avait osé
toucher son bras d’un air entendu. Il l’avait dénoncé en parlant de lui
comme d’un criminel. Simon était parti sans référence, et avait préféré
quitter la région pour que la rumeur ne se propage pas.
Il avait atterri en Suisse et était aussitôt tombé amoureux de ses
montagnes majestueuses et de ses forêts de sapins particulièrement
féeriques quand elles étaient enneigées. Mais, le manoir dans lequel il
travaillait n’étant pas à la hauteur du cadre, il avait sauté sur l’occasion
quand il avait entendu parler du château de Broisillac : niché dans un
paysage similaire, il lui offrait un terrain de jeu bien plus grand, et lui
permettait de se rapprocher de sa tante qui habitait à une trentaine de
kilomètres.
Il tenait trop à son statut de jardinier chez les Valembert pour
s’aventurer dans une entreprise aussi hasardeuse que celle qui lui avait
coûté sa place auparavant. Au premier regard, il avait deviné qu’Albert était
des siens, mais c’était ce dernier qui l’avait provoqué dans le cellier. Pour
Alec, il n’aurait rien pu déceler. Les aristocrates étaient sans doute éduqués
à dissimuler leurs émotions, surtout devant les domestiques. S’il ne l’avait
pas encouragé en venant le voir avec ses coupes de champagne, Simon
n’aurait jamais osé se rapprocher de lui. Il se félicitait de beaucoup mieux le
comprendre désormais, de deviner son ennui quand il le voyait se promener
avec des invités imposés par ses parents, d’anticiper ses sourires avant que
ses lèvres ne bougent, à la jolie petite lueur qui apparaissait dans ses yeux
quand il était heureux. Semaine après semaine – cela faisait désormais un
peu plus d’un mois que tout avait commencé – ils avaient appris à se
connaître. Ils s’étaient découvert une passion commune pour la lecture, et
notamment pour les grands romans de cape et d’épée. Simon appréciait
aussi l’amour sincère que l’aristocrate avait pour la nature. S’ils étaient nés
dans le même milieu, ils auraient pu être amis.
*
Leurs retrouvailles se faisaient de plus en plus fréquentes, et il fallait
être discret. Le plus pratique était qu’ils se voient dans la cabane de jardin,
dont seul Simon avait la clé. Il l’avait réaménagée pour l’occasion ; il n’y
avait pas de matelas, mais il s’était arrangé pour récupérer des coussins,
traversins et couvertures qui ne servaient plus, et qui faisaient très bien
l’affaire. Au fond, ils n’avaient pas besoin de grand-chose : la présence de
l’un suffisait au confort de l’autre.
Ce soir-là, une fois de plus, Alec avait prétexté vouloir profiter de la
douceur du soir pour se promener dans le parc après le dîner, et l’avait
rejoint en cachette dans sa cabane. Après une nouvelle étreinte tendrement
passionnée, il s’était endormi. Simon avait allumé des bougies pour qu’on y
voie un peu mieux, et elles éclairaient le visage de son amant d’une lumière
flatteuse. À longueur de journée il devait rester dans son rôle : un jardinier
effacé, presque invisible, qui parcourait le parc à pas feutrés et ne
s’adressait aux Valembert que lorsque eux-mêmes engageaient la
conversation. Dans sa cabane, les rôles se rééquilibraient : il avait enfin le
droit de toucher Alec, de l’embrasser, de le cajoler, et de l’initier à
d’enivrantes pratiques interdites.
Quand Alec se réveilla sous les yeux attendris de Simon, qui l’observait
assis torse nu sur sa chaise à bascule, il remonta aussitôt la couverture sur
lui et se redressa du mieux qu’il put. Simon avait déjà remarqué qu’il était
toujours mal à l’aise au réveil, comme si, l’ivresse étant passée, ils auraient
dû aussitôt, sans transition, retrouver chacun leur rôle social qui rendait
impensable, et très embarrassante, une telle intimité. Simon lui-même aurait
dû être intimidé – ce n’était pas un extraverti, et il avait un grand respect de
la hiérarchie – mais, pour une raison qu’il ignorait, il se sentait en confiance
avec Alec, comme s’il l’avait toujours connu.
« Je suis désolé, je crois que je me suis assoupi… dit ce dernier d’un air
effectivement navré.
— Ne sois pas désolé. J’aime bien quand tu t’endors. Ça me donne tout
le loisir de te regarder. »
La faible lueur des bougies ne lui permettait pas d’en être certain, mais
Simon aurait pu parier qu’Alec avait rougi. C’était tellement facile de le
faire rougir. Il donnait l’impression que personne ne lui avait jamais fait de
compliment, ou que les gens avaient toujours eu avec lui une conversation
des plus superficielles. À moins que ce ne fût le tutoiement qui le
déstabilisât tant.
« Je ne dois pas être très présentable ! sourit Alec en remontant un peu
plus la couverture, de telle sorte qu’elle couvrait maintenant la quasi-
intégralité de ses épaules.
— Tu es bien plus que présentable, crois-moi. »
Simon fit une pause.
« D’ailleurs, je ne t’ai peut-être pas suffisamment décoiffé », reprit-il en
quittant sa chaise pour aller le rejoindre sous la couverture.
Alec referma délicatement ses bras sur lui, et l’embrassa. Sans crier
gare, la tendresse avait pris une place de plus en plus importante dans leur
histoire, et Simon était conscient du danger que cela impliquait. Il savait
bien que leur couple ne pourrait pas durer, et il aurait préféré s’en tenir à
une relation purement charnelle. À contrecœur il s’arracha à son baiser, et
tenta de lancer une conversation banale :
« Bien dormi, monsieur le duc ?
— Arrête, tu sais bien que je ne suis pas duc, dit Alec, gêné. C’est mon
père qui l’est.
— Toutes mes excuses, monsieur le comte !
— Ne m’appelle pas comme ça, s’il te plaît. »
Alec se retourna, et Simon se rendit compte qu’il l’avait peiné. Il avait
du mal à comprendre pourquoi l’aristocrate qu’il était réellement se sentait
insulté quand on lui parlait ainsi. Peut-être Alec aurait-il préféré être un
simple domestique sans histoire. La perspective de prendre la place de son
père devait représenter un poids pour lui, mais pouvait-il seulement
imaginer ce que c’était que de se lever aux aurores tous les jours et de
travailler toute sa vie, enfermé dans une propriété qui n’était pas la sienne ?
D’économiser patiemment le moindre sou pour pouvoir profiter d’un peu de
bon temps les rares fois où on pouvait en sortir ? Simon n’était pas le plus à
plaindre, loin de là : contrairement aux autres domestiques, il était libre de
gérer son emploi du temps qui n’était pas dicté par les habitudes de la riche
et prestigieuse famille Valembert. Famille dont Alec faisait partie, qu’il le
veuille ou non.
« Je suis désolé, murmura Simon en lui caressant l’épaule.
— C’est moi qui suis désolé. Tu n’as rien fait de mal. Tu veux bien me
dire l’heure qu’il est ? Émile doit m’attendre…
— Il n’est que vingt-deux heures ».
Simon s’interdit à temps de prononcer le mot qui lui brûlait les lèvres :
« Reste. » Il décida de dire exactement la même chose, mais de façon moins
romantique :
« Émile est si dévoué, il peut bien attendre encore un peu. D’ailleurs,
est-ce que tu as vraiment besoin d’Émile ? Je t’ai déjà déshabillé…
— Tu vas devoir m’aider à me rhabiller, répondit Alec en promenant ses
lèvres le long du cou de Simon.
— Tu es sûr que c’est ce que tu veux ? demanda Simon, parcouru d’un
frisson.
— Tu sais bien que je n’en ai aucune envie, mais je n’ai pas le choix. »
C’était invraisemblable : par certains aspects, le fait d’avoir des
domestiques était une contrainte. Alec tenait à ce qu’Émile n’ait pas de trop
longues journées, or son valet de chambre ne pouvait pas aller se coucher
s’il ne l’avait pas préparé pour la nuit. Une fois il avait dit à Émile de ne pas
l’attendre après le dîner, qu’il se débrouillerait, et il avait passé la nuit avec
Simon dans sa cabane. Mais il aurait été suspect que ce fait inédit se
reproduise. Et tous deux, après réflexion, avaient convenu que se voir dans
la chambre d’Alec avait été une imprudence qu’il ne faudrait pas répéter :
Simon avait eu l’effronterie de ceux qui avaient trop longtemps patienté,
mais son échelle était grande et voyante, et c’était une chance que les chiens
du gardien n’aient pas aboyé devant cette scène extravagante. Quant à ce
qu’il monte par l’intérieur du château, c’était tout aussi fou : sa présence à
l’étage où dormaient les Valembert était injustifiable.
En regardant Alec remettre sa chemise, il se résolut enfin à lui
soumettre l’idée qui lui trottait dans la tête depuis quelque temps déjà :
« Et si la prochaine fois on se retrouvait plus tard ? Quand Émile aurait
déjà pris congé ?
— J’y ai déjà pensé… mais je ne vais quand même pas sortir en
chemise de nuit. De quoi aurais-je l’air ? D’un fantôme se promenant au
clair de lune ? Si quelqu’un me voyait… »
Pauvre Alec, il avait tellement l’habitude qu’on le juge au moindre faux
pas. Cela ne semblait pas si incohérent à Simon qu’on veuille se dégourdir
les jambes pour faire passer une insomnie. Et Alec était chez lui : pourquoi
diable ne pouvait-il pas faire ce qu’il voulait ? Il ne risquait pas d’être
renvoyé, lui ! Heureusement, Simon avait anticipé cette remarque, et n’avait
pas abattu toutes ces cartes.
« Ce n’est pas à ça que je pensais », fit-il, énigmatique, en se levant
pour aider Alec à réenfiler le smoking qu’il portait les soirs où il n’était pas
en queue-de-pie. Il était devenu expert en la matière.
« On pourrait se voir à l’intérieur, non ? reprit-il.
— À l’intérieur ? Tu veux dire, dans ma chambre ? Ou dans la
tienne ? »
Simon sentait bien au ton du futur duc que cette hypothèse ne lui
convenait guère, même si pour sa part il aurait adoré profiter des bras
d’Alec dans un vrai lit, une nuit entière. La première et seule fois où c’était
arrivé, il avait eu la bêtise de ne pas assez la savourer.
« Non, je ne veux pas parler de nos chambres. Je n’ai pas le droit d’aller
à votre étage, et je sais que c’est compliqué pour toi de monter au nôtre. En
revanche, que je sache, tu es autorisé à avoir faim la nuit, et à descendre au
sous-sol, n’est-ce pas ? »
Pour ne pas avoir à évoquer le moment déplaisant où Alec les avait
surpris Albert et lui dans le cellier, il enchaîna rapidement :
« Moi aussi je vais parfois au sous-sol. Après tout, c’est plus notre étage
que le vôtre.
— Je ne vois pas ce que…
— Laisse-moi finir, Alec. »
Les traits d’Alec se détendirent et ses yeux s’illuminèrent lorsqu’il
entendit son surnom. Simon eut toutes les peines du monde à ne pas le
prendre dans ses bras.
« Dis-moi, Simon, sourit Alec.
— Tu vois où est la blanchisserie ?
— Oui, quand même.
— Tu conviendras qu’elle est tout à fait à l’écart. Yolaine et Béatrice
n’y vont jamais le soir. »
Alec fronça légèrement les sourcils d’un air interrogateur. Évidemment,
Alec devait ignorer le nom de certains domestiques.
« Ce sont les blanchisseuses, continua Simon. Elles commencent tôt le
matin, mais ne travaillent pas après le dîner. Ça n’aurait pas beaucoup de
sens : il vaut mieux finir de laver le linge quand il y a encore un peu de
soleil ! Toujours est-il que j’ai entendu dire qu’il y avait une vieille
banquette bien confortable dans cette pièce. C’est un métier physique, hein,
blanchisseuse. Il y en a, du linge. Madame Georgette a installé ça pour que
Yolaine et Béatrice puissent se reposer un peu entre deux tâches. Si on s’y
retrouvait le soir, une fois que tu serais déjà en tenue pour la nuit, je doute
que quiconque puisse nous surprendre, et on aurait un peu plus de temps. »
Alec avait à peine interrompu Simon pendant son exposé, et son visage
ne laissait rien paraître. Pendant quelques secondes, le jardinier se demanda
s’il n’était pas allé trop loin.
« Quelle heure demain ? demanda finalement Alec, une pointe de défi
dans la voix.
— Je ne sais pas… si tu remontes tout de suite après le dîner, tu penses
qu’Émile aura fini vers quelle heure ?
— Généralement le dîner est assez rapide ; il y a juste trois plats. Ah,
mais j’oubliais… Mes parents reçoivent encore du monde demain. Il faudra
que je m’attarde un peu.
— Des jeunes femmes à marier ? »
Simon s’en voulut aussitôt d’être si impulsif, mais l’idée que les
Valembert veuillent pousser leur fils dans les bras d’une fille de bonne
famille lui était insupportable. Alec balaya rapidement la question :
« Non, des cousins. En tout cas, si je reste pour un digestif après le
dîner… que je prétexte ensuite avoir mal à la tête pour ne pas passer trop de
temps au salon… et que j’attends un peu après le départ d’Émile… disons,
vingt-deux heures ? Est-ce que ça t’irait ?
— Oui, très bien.
— Entendu. Il faut vraiment que j’y aille maintenant. »
À ces mots, Alec posa ses mains sur le torse encore nu de Simon et se
pencha pour l’embrasser, avant de filer.
*
Le lendemain à 21 h 45, Simon était déjà à la blanchisserie. Il ne s’était
pas trompé : on entendait encore quelques éclats de voix dans la cuisine,
mais elle était assez lointaine. Le coin où se trouvait la blanchisserie était
beaucoup plus calme. La banquette était effectivement confortable, mais il y
avait aussi de grandes et hautes tables qui pourraient faire l’affaire si Alec
avait envie d’expérimenter quelque chose de plus rustique. Ce que Simon
n’avait pas prévu, c’étaient les draps de multiples couleurs accrochés à des
fils suspendus assez hauts, qui créaient une atmosphère particulière,
chatoyante, presque théâtrale. Il se dit qu’il aurait adoré y jouer à cache-
cache quand il était enfant. Mais le jeu auquel il s’apprêtait à se livrer était
bien plus excitant.
À 22 h 01 – Simon avait emporté exprès la montre léguée par son
grand-père –, Alec poussa la porte et entra en tâchant de faire le moins de
bruit possible. Il portait une robe de chambre rouge du plus bel effet, sur
laquelle se reflétait la flamme de la chandelle qu’il tenait à la main. Simon
fut grisé de se dire que cet homme si beau, si élégant, était venu exprès pour
lui. Il s’approcha sur la pointe des pieds.
« Bonsoir, chuchota Alec dans un divin sourire.
— Je ne sais pas si le rouge est la couleur la plus adaptée quand on veut
être discret, le taquina Simon en parlant tout aussi bas, mais ça te va bien.
C’est de la soie ?
— Il me semble, oui, mais je ne m’y connais pas bien. Tu crois
vraiment que ce n’est pas risqué ?
— Personne ne viendra ici. Le seul risque, c’est que tu mettes le feu aux
draps avec ta chandelle. Fais attention, d’accord ?
— Je te le promets », répondit Alec en plantant ses yeux dans les siens.
Quand il l’embrassa, Simon pensa avec émoi que c’était lui qui brûlait
déjà. Il ne demandait qu’à être consumé tout entier.
Chapitre 22
C’était étrange de se dire cela, mais Alec revivait depuis qu’il côtoyait
Simon. Ou plutôt, il apprenait à vivre pleinement. Il y avait la découverte de
son corps, bien sûr – il n’y avait jamais prêté attention auparavant, à part
quand Louis se moquait de sa faible musculature, et voilà qu’il se mettait à
l’aimer. Quand il regardait son propre reflet, désormais, il devinait le regard
charmé de Simon sur lui, et cela le rendait fier et heureux. L’aspect charnel
n’était pourtant qu’une facette de ce nouvel horizon qui s’était ouvert à lui :
il comprenait enfin ce qu’était la vraie intimité, qu’il confondait encore
quelques mois plus tôt avec la relation de confiance qu’il entretenait avec
Émile. Non, son valet de chambre n’était pas un ami, mais simplement un
homme bon qui ne le jugeait pas. Il n’avait jamais été proche de son frère,
et même s’il adorait sa sœur, des barrières s’étaient inévitablement dressées
entre eux à son mariage, puis à la naissance de chacun de ses enfants. Il
appréciait son beau-frère et était très attaché à ses neveux Sophie et Jean,
mais ce n’était plus pareil. La vie de Marie avait trouvé un nouveau sens
quand elle était devenue épouse et mère, alors qu’Alec était resté au point
de départ. Il avait l’impression que tout ce qu’il partagerait avec elle serait
désormais secondaire, ce qui l’empêchait de lui confier quoi que ce soit
d’important. Et, même si sa sœur était pleine d’une authentique bonté, lui
dévoiler son secret le plus cher risquerait de briser pour toujours leur
relation, ce qui le contraignait à contrôler chacun de ses mots. Ce n’était
qu’avec Simon qu’il pouvait véritablement baisser la garde, se laisser aller,
s’autoriser à être simplement lui-même. Lui qui avait connu depuis sa
naissance un luxe inimaginable aux yeux du plus grand nombre, il ne se
sentait jamais aussi à son aise que blotti dans les bras de Simon, dans la
simplicité réconfortante de sa cabane de jardin.
La blanchisserie n’était pas mal non plus… Le jardinier avait eu une
idée lumineuse en lui proposant la veille ce lieu de retrouvailles, isolé des
pièces de vie du château. Électrisé par cette perspective excitante, Alec
avait eu du mal à ne rien laisser paraître pendant le dîner. La duchesse
d’Azard avait invité son frère Pierre, son épouse italienne, leurs trois filles
célibataires, et leur fils accompagné de sa jeune épouse. Tout ce petit monde
était charmant, mais bavard, et la soirée avait semblé interminable jusqu’au
moment tant attendu par Alec qui avait retrouvé à l’heure pile Simon, caché
entre deux rangées de draps suspendus. L’odeur de linge propre mélangée à
celle musquée de son amant formaient un cocktail envoûtant duquel il était
déjà épris. Il était remonté dans ses appartements sur la pointe des pieds,
grisé par le plaisir et l’interdit auxquels il prenait goût.
*
Après une nuit de sommeil profond et réparateur, il se réveilla en pleine
forme, se réjouissant de passer la journée avec ses cousins. Cela n’aurait
sans doute pas été le cas six mois auparavant, mais sa liaison clandestine
l’emplissait d’ardeur, lui permettant d’affronter avec enthousiasme tous les
événements imposés par sa vie mondaine. En début d’après-midi, malgré la
chaleur, il avait envie de courir pour libérer toute la vitalité qui débordait en
lui.
« Tiens, Giorgio, que dirais-tu d’un petit match de tennis ? proposa-t-il à
son cousin.
— Comment ? Toi, Alec, tu me ferais ce plaisir ? répondit-il, surpris.
— Et pourquoi pas ? Je suis sûr que je pourrais te battre, cette fois… »,
affirma-t-il avec confiance et malice.
Leur historique de confrontations était largement en faveur de Giorgio,
mais, sans savoir très bien pourquoi, Alec sentait que la victoire serait de
son côté.
« Quelle excellente idée ! s’enthousiasma la plus jeune des cousines.
Nous installerons un banc devant le court pour vous encourager !
— Je vais demander à Lucien de vous faire porter des
rafraîchissements », appuya Valentine, heureuse de voir son fils se
redécouvrir un goût pour le sport.
C’était décidé : Alec prêta une de ses tenues de sport à son cousin, ils
montèrent se changer, et quand ils parvinrent au court, les jeunes filles
étaient déjà installées sur un banc, abritées par une ombrelle, une limonade
entre les mains.
Malgré quelques points lamentablement lâchés à son adversaire et un
service toujours aussi faible, Alec remporta la partie. Ses cousines
applaudirent avec effusion, masquant les jurons de Giorgio, vexé d’avoir été
battu devant sa femme. Alec avait raison de s’être montré optimiste : depuis
Simon, tout lui souriait. Il repensa au dernier match qu’il avait joué à
Broisillac contre Louis, et à ce qu’il avait ressenti quand le jardinier qu’il ne
connaissait pas encore l’avait aidé à marcher jusqu’au château. La moiteur
de sa nuque avait déclenché son premier rêve érotique impliquant Simon. À
présent, il avait beau connaître par cœur tous les détails de son anatomie, il
gardait encore une affection particulière pour cette jolie nuque brunie par le
soleil. Il l’avait quitté depuis moins de vingt-quatre heures, mais se
languissait déjà de lui. Il monta dans sa chambre où il retrouva Émile qui lui
avait préparé un bain d’eau tiède parfumée.
Une fois propre comme un sou neuf, il remercia son valet de chambre et
fut pris d’une pensée insensée : adresser un mot à Simon pour l’inviter à le
rejoindre à la blanchisserie le soir même. Il trouvait l’idée de lui écrire
éminemment romanesque, et se plaisait à s’imaginer en personnage de
roman. Il sortit de son tiroir du papier à lettres – son père en commandait
chez un imprimeur de la région qui y faisait graver la silhouette de
Broisillac sur le coin supérieur droit –, puis sa plume et son encrier, et
réfléchit aux mots qu’il pourrait écrire. Il pensa d’abord rédiger une vraie
lettre, qu’il se voyait amorcer par « Mon Simon », mais se ravisa : il valait
mieux être court, direct, sans détour. Après avoir retourné des phrases dans
tous les sens dans sa tête pendant de longues minutes, il griffonna à la va-
vite pour ne pas trahir le temps qu’il avait passé à choisir chacun des mots :
Ce soir, même heure, même endroit ; ton corps me manque déjà
Choqué par sa propre hardiesse, il plia rapidement en quatre la feuille
de papier de peur de changer d’avis, et se dirigea vers l’escalier de service.
Tous les domestiques devaient être en fonction à cette heure-là. Il songea
néanmoins à la possibilité d’être surpris à leur étage, et inventa une excuse :
il avait perdu des boutons de manchette et cherchait Émile qui devait l’aider
à les retrouver. C’était invraisemblable qu’il fasse le déplacement pour cette
raison, mais cela ferait l’affaire, d’autant plus qu’il avait effectivement
perdu des boutons de manchette auxquels il tenait : sertis de saphirs et de
minuscules diamants, c’était un cadeau que lui avait fait sa marraine pour
ses dix-huit ans.
Personne à l’étage : il avait le champ libre. Il serra le bout de papier
dans sa main en marchant vers la chambre de Simon. Arrivé devant la porte,
il eut la tentation de l’ouvrir pour s’imprégner de celui qui lui faisait tant
tourner la tête : il aurait voulu ouvrir ses placards, s’allonger sur son lit,
sentir ses vêtements, mais les boutons de manchette n’auraient pas été une
excuse valable si une femme de chambre l’avait surpris dans une telle
situation. Alors il se contenta de glisser le mot sous la porte et repartit
rapidement, mais pas trop quand même, pour ne pas se donner un air
coupable.
Toutes les heures qui suivirent furent polluées de pensées invasives : à
quelle heure Simon découvrirait-il ces lignes ? Son cœur se mettrait-il à
battre plus fort ? Caresserait-il l’encre du bout des doigts ? Garderait-il le
mot comme un trésor dans sa cabane, là où il cachait tout ce qu’il avait de
plus précieux ? Aurait-il préféré que la lettre soit une vraie lettre, et qu’elle
commence par « Mon Simon » ?
Alec, euphorique d’impatience, eut de la peine à contrôler sa respiration
jusqu’au soir, et, après le dîner, préféra se priver de digestif : il était
suffisamment enivré par ce qu’il s’apprêtait à vivre, et ses jambes
chancelaient déjà. À 21 h 50, il descendit au lieu du rendez-vous,
bouillonnant intérieurement. L’émotion faisait trembler sa main, et dans le
même temps sa chandelle, ce qui n’était guère prudent. Par précaution, il
posa la chandelle sur la table à repasser, et s’assit sur la banquette pour
s’empêcher de vaciller. Pour se calmer et passer le temps, il hésita à réciter
un chapelet, mais pensa que Dieu n’apprécierait pas les prières dans ce
contexte. Il se tourna donc vers les poèmes – Verlaine, en particulier. Il se
remémora son sonnet préféré, Après trois ans, et sourit quand il arriva au
passage :
Les roses comme avant palpitent ; comme avant,
Les grands lys orgueilleux se balancent au vent
Il n’avait parlé que de romans avec Simon, et il se demanda s’il était
aussi sensible à la poésie.
Après quelques centaines d’alexandrins, il regarda sa montre : 22 h 02.
Toujours personne. Il imagina avec tendresse Simon désolé d’être en retard
et dévalant les escaliers en s’efforçant de faire le moins de bruit possible.
Mais à 22 h 10, il n’était toujours pas là. À 22 h 20 non plus. L’agitation
exaltée qui le faisait ne pas tenir en place une demi-heure plus tôt s’était
transformée en angoisse. Il ne comprenait pas. Quand arriva 22 h 30, il se
rendit à l’évidence : Simon ne le rejoindrait pas. Il ne voulut pas céder à la
négativité, et chercha des raisons qui pourraient justifier ce rendez-vous
manqué. La plus évidente s’imposa à lui : il n’avait tout simplement pas vu
le mot. Il travaillait parfois jusqu’à tard, et il lui était déjà arrivé de
s’endormir dans sa cabane. Alec devait en avoir le cœur net.
Il sortit du château en évitant soigneusement de faire grincer la porte. Il
devait avoir l’air d’un fou avec sa robe de chambre, ses pantoufles, et sa
chandelle à la main mais, après tout, Simon avait raison de le pousser à
prendre de l’assurance : il était chez lui à Broisillac et avait tous les droits
de faire une promenade nocturne si l’envie lui prenait. Par chance, il n’avait
pas plu depuis plusieurs jours et l’herbe était bien sèche. Il marcha
maladroitement, sursautant à chaque hululement de hibou, et arriva enfin à
la cabane. La porte était fermée à clé. Il frappa, d’abord doucement puis un
peu plus vigoureusement, jusqu’à s’assurer qu’il n’y avait personne. Abattu,
il reprit la direction du château. En raison de la présence des invités, toutes
les chambres étaient occupées, et les nombreuses lumières allumées
donnaient à Broisillac une allure romantique dans la nuit noire. Alec eut un
violent coup au moral en levant à nouveau la tête : la chambre de Simon
était allumée, elle aussi. Le doute n’était plus permis : il avait bien eu son
mot. Triste et découragé, il alla une dernière fois à la blanchisserie – peut-
être Simon l’y aurait-il rejoint entretemps ? – mais constata sans surprise
que la pièce, si chaleureuse la veille à la même heure, restait désespérément
vide et froide. Le cœur lourd, il remonta dans sa chambre ; la cire de sa
chandelle dégoulinait, comme une métaphore de ses espoirs qui s’étaient
effondrés au fil de la soirée. Sa gorge lui faisait mal tant elle était serrée :
quant à ses larmes, elles se liguaient toutes contre lui, forçant de plus en
plus dangereusement ses paupières. Il avait beau essayer de dédramatiser,
rien n’y faisait. Il ne pouvait plus le nier : ce qu’il ressentait ne s’apparentait
pas du tout à une simple frustration de son corps. Sa peine était plus
profonde, plus cruelle : un réel chagrin d’amour. Oui, c’était bien de cela
qu’il s’agissait : au fil des semaines, Alec était tombé éperdument
amoureux de Simon.
Chapitre 23
« Monsieur n’a pas bonne mine ce matin. Monsieur est-il soucieux ? »
Alec n’eut pas la force de répondre tout de suite à Émile, occupé à le
raser soigneusement. Le reflet que lui renvoyait son miroir s’était retourné
contre lui et lui faisait désormais horreur : non, il n’avait pas bonne mine. Il
avait le teint cireux et les yeux creusés de ceux qui n’ont pas dormi depuis
plusieurs jours. Il avait effectivement manqué de sommeil ces derniers
temps mais, jusqu’alors, cela ne s’était pas manifesté sur son visage. Il avait
au contraire eu l’impression que les heures passées dans les bras de Simon
l’avaient revigoré, et rendu plus beau.
Ce matin-là, tout était différent. Si seulement tout ceci n’avait été qu’un
mauvais rêve… Comment avait-il pu se couvrir ainsi de honte ? Un poids
s’était abattu sur sa poitrine. Descendre au petit déjeuner et retrouver ses
parents, sa sœur, son beau-frère, son oncle, sa tante, ses cousines, son
cousin… Rien que d’y penser lui donnait mal à la tête. C’était au-dessus de
ses forces. Il s’entendait bien avec eux, mais n’avait pas l’énergie de leur
faire des frais dans ces circonstances. Pourquoi Broisillac devait-il être un
tel lieu de mondanité ?
« Pardonnez-moi, Émile, j’ai en effet la tête ailleurs. Émile…
— Oui, monsieur ?
— Pensez-vous qu’il serait possible de faire monter mon petit déjeuner
dans ma chambre ?
— Mais certainement, monsieur. Monsieur voudrait-il quelque chose en
particulier ? Qu’est-ce qui lui ferait plaisir ?
— Je n’ai pas très faim, à vrai dire. Du thé et une tartine de beurre :
voilà qui conviendrait très bien. Si vous pouviez en profiter pour m’excuser
auprès de ma famille…
— Entendu.
— Je vous remercie. Je ne sais pas ce que je ferais sans vous. »
Émile s’inclina avec dévotion, puis prit congé.
*
Alec descendit quelque temps plus tard avec l’idée de lire sa rubrique
fétiche dans le journal du jour. Rien de mieux qu’une sordide affaire de
meurtre pour se changer les idées.
Il était persuadé de ne trouver personne au salon, et fut par conséquent
très surpris d’entendre des éclats de voix lorsqu’il ouvrit la porte. Son père
faisait les cent pas, apparemment furieux. Sa mère, assise entre Ferdinand et
Marie, se leva pour embrasser son fils quand elle l’aperçut.
« Alec, je suis contente de te voir. Émile nous a dit que tu n’étais pas
très bien ce matin. Tu semblais si gai, hier soir, pendant le dîner ! Tes
cousines ont été ravies de ta conversation. Je me demande si tu n’avais pas
un peu trop bu… et tu en payes le prix aujourd’hui ! Viens t’asseoir, nous
avons besoin d’un autre avis.
— Bonjour, maman. Je ne m’attendais pas à vous trouver ici. Oncle
Pierre et tante Giulia sont partis ? Je n’ai pas eu le temps de…
— Oh oui ils sont partis, interrompit son père. Et ils ne sont pas près de
remettre les pieds ici.
— Edmond, je vous en prie, il s’agit de mon frère !
— Je reconnais que ce n’est pas votre frère qui est en tort, ma chère.
Enfin, il n’est pas tout à fait innocent non plus. Il s’est au moins rendu
coupable de ne pas avoir su éduquer ses filles. »
Alec avait du mal à suivre. Son regard croisa celui de sa sœur qui, tout
comme son beau-frère, semblait très amusée et avait du mal à le cacher.
« Un nouveau drame à Broisillac ! annonça-t-elle pleine de malice.
Alec, tu n’es pas au bout de tes surprises !
— Marie, je ne sais même pas pourquoi je t’ai mise dans la confidence,
pesta le duc d’Azard. Un événement fâcheux comme celui-ci ne devrait pas
arriver aux oreilles des dames. Dieu soit loué, tu n’es plus une jeune fille.
— Ce n’est pas si grave, papa. Je vous promets que les Valembert s’en
remettront.
— Que s’est-il passé ? demanda Alec, dont la curiosité venait se mêler
au désespoir.
— C’est Léger, le jardinier, dit Marie. Papa pense qu’il a eu une liaison
inappropriée avec une de nos cousines. »
Alec ne parvint pas à dissimuler ce nouveau choc. Il eut la sensation
qu’il était entièrement constitué de verre, et que sa sœur, par cette
déclaration, venait de le briser en mille morceaux. Il avait lu quelque part
que certaines personnes étaient attirées par les deux sexes, mais n’en avait
jamais parlé avec Simon. C’était donc cela : il ne l’avait pas retrouvé à la
blanchisserie, parce qu’il était avec quelqu’un d’autre. Une femme qu’il
connaissait. Son cœur et son cerveau s’emballèrent à l’unisson : qu’avait
ressenti Simon dans les bras de cette rivale ? S’étaient-ils retrouvés dans sa
chambre ? Dans le jardin, près des hêtres pourpres ? Et qu’allait-il se passer,
désormais ? Simon serait-il prié de s’en aller ? Aurait-il le temps de lui dire
adieu ? Le reverrait-il, seulement ? Comment lui serait-il possible de
l’oublier, quand chaque promenade dans le parc lui rappellerait la seule
personne au monde qui l’avait percé à jour et bercé de tendresse ?
Le duc d’Azard mit un terme à la tempête qui faisait rage dans le crâne
de son fils en approchant gentiment un fauteuil pour l’inviter à s’asseoir :
« Voilà enfin quelqu’un qui prend la mesure de la gravité de cet incident.
Mon successeur est aussi choqué que moi. Je suis fier de toi, mon fils. »
D’aussi loin qu’il s’en souvienne, Alec ne l’avait jamais entendu
prononcer ces mots. L’ironie de la situation lui donnait envie de vomir. S’il
savait…
« Je ne voudrais pas me mêler de ce qui ne me regarde pas, dit
Ferdinand, mais qu’est-ce qui vous fait penser que c’est une de nos
cousines ? Au fond, cela pourrait être n’importe qui. Je veux dire, une
domestique, par exemple.
— Tu as bien vu, rétorqua le duc d’Azard : c’est notre papier à lettres.
Celui de Broisillac. Et il n’y a pas de fautes d’orthographe. »
Il sortit théâtralement de son gilet un mot, qu’Alec reconnut
immédiatement. S’il n’avait pas cru quelques secondes auparavant que
Simon lui était infidèle, il aurait été épouvanté de voir cette lettre si intime
entre les mains de son père. Comprenant que tout cela n’était qu’un
malentendu, il en éprouva au contraire un immense soulagement, et
retrouva quelques couleurs.
« Me permettez-vous d’y jeter un œil ? demanda-t-il, décidé à jouer la
comédie.
— Si tu y tiens. Mais je te préviens : c’est assez explicite. »
Il tendit le papier à Alec. Celui-ci ne savait que trop ce qu’il allait y
trouver, mais prit le temps de lire chaque mot. Ce soir, même heure, même
endroit ; ton corps me manque déjà. Il avait été audacieux d’écrire cela,
mais c’était bien le fond de sa pensée. Le corps de Simon lui avait manqué
toute la nuit. Avait-il seulement eu sa lettre ?
Il ne put s’empêcher de poser la question à son père, tout en admirant la
neutralité de sa propre voix :
« Comment cette lettre a-t-elle pu se retrouver en votre possession ?
Est-ce que Léger s’en est plaint ?
— Il n’a rien dit ; il n’est, je crois, même pas au courant. C’est Gaston
qui me l’a apportée ce matin. Un coin de la lettre était visible sous la porte
de Léger. Gaston, suspectant une affaire louche, l’a ramassée hier après-
midi mais n’a rien voulu me dire avant que nos invités nous quittent, pour
ne pas nous déranger. Je l’ai félicité comme il se doit. »
Alec sourit. Il se sentait décidément de mieux en mieux. Simon
travaillait généralement tout l’après-midi et ne se reposait que dans sa
cabane ; il était prévu qu’il trouve sa lettre le soir, après le dîner. Si Gaston
l’avait interceptée avant, c’était sûr : il n’avait pas pu la voir.
« Je ne sais pas si vous auriez dû le féliciter, dit Valentine. Je me méfie
un peu de Gaston. Il veut toujours créer des histoires. De quoi se mêlait-il, à
lire le courrier d’autrui ? Quoi qu’il en soit, je rejoins Ferdinand : cette
lettre peut avoir été écrite par une des domestiques. Certaines d’entre elles
sont très bien éduquées, de nos jours. Et le papier à lettres est facile à
trouver dans la petite bibliothèque.
— Il serait inadmissible qu’elles se soient servies sans permission. Et
vous semblez oublier, ma chère, que votre belle-sœur m’a justement
demandé hier matin du papier à lettres pour que ses filles puissent écrire à
leur grand-mère ! J’ai fait l’erreur de lui en donner plus que nécessaire,
pensant que les Italiens étaient toujours trop bavards. »
Il se tourna vers ses enfants.
« Avez-vous remarqué chez l’une de vos cousines un comportement
étrange ? Seriez-vous capables de reconnaître leur écriture ?
— Je ne crois pas qu’elles m’aient déjà écrit, dit Alec en faisant mine de
scruter le papier qu’il tenait toujours, mais cette écriture est tout ce qu’il y a
de plus banal. J’ai bien peur que retrouver son auteur soit une tâche
impossible, à moins de confronter plusieurs potentielles coupables, mais
alors, ne risquerait-on pas de faire une erreur et de choquer à vie nos
pauvres cousines, si elles n’y sont pour rien ?
— Je suis de l’avis de mon beau-frère, renchérit Ferdinand. En parler à
nos cousines semble inconcevable. Le mieux serait d’interroger directement
Léger, ou Mercier. »
Alec imagina son père aller trouver Simon avec la lettre. Aussi
burlesque que lui paraissait la scène, il n’avait aucune envie qu’elle se
produise. Fallait-il qu’il prévienne son jardinier ? Il finirait de toute façon
par en entendre parler… peut-être fallait-il qu’ils réfléchissent ensemble à
une explication vraisemblable ?
« Léger risque de ne pas apprécier que Gaston l’ait dénoncé, reprit
Ferdinand. Je ne sais pas si cela vaut la peine de provoquer un conflit au
sous-sol. Nous avons déjà eu des guerres de domestiques à Bois d’Arcy :
c’est distrayant dans un premier temps, mais cela devient rapidement
lassant.
— Tu parles des jalousies entre les bonnes et les femmes de chambre ?
demanda Marie. Mon Dieu, comme c’était pénible ! Mais pour revenir à
nos cousines et répondre à votre question, papa : non, rien ne m’a paru
étrange chez elles. Nous ne nous sommes presque pas quittées ! Flavia m’a
confié qu’elle trouvait Léger agréable à regarder, c’est vrai, mais ce n’est
pas allé plus loin. Je ne l’imagine pas du tout se compromettre de la sorte.
Quant à trouver Léger charmant… eh bien, il suffit d’être une femme et de
le regarder ! N’êtes-vous pas d’accord, maman ?
— C’est vrai, acquiesça la duchesse. Flavia ne serait ni la première, ni
la dernière à dire de Léger qu’il est séduisant. C’est aussi le meilleur
jardinier qu’on ait eu depuis bien longtemps. Edmond, soyez clément, je
vous prie. Personne n’est mort dans d’atroces circonstances.
— Je suis abasourdi. Non, il n’y a pas mort d’homme. Mais l’adultère
suit directement le meurtre dans les Dix Commandements. Et la luxure est
l’un des sept péchés capitaux. Léger n’est pas marié, que je sache. Cette
relation, si elle est avérée, a donc eu lieu en dehors des liens sacrés du
mariage.
— Je suis navrée de devoir vous rappeler que nous sommes bien mal
placés pour émettre un jugement sur une telle affaire, étant donné le
mariage que nous sommes en train d’organiser pour votre fils. La Bible dit
aussi qu’il ne faut pas regarder la paille dans l’œil de son frère, mais la
poutre dans son œil à soi. La lettre est indécente, il est vrai, mais nous ne
saurons jamais qui l’a écrite. Il est même possible que ce ne soit qu’une
mise en scène de Gaston. J’ai beaucoup félicité Léger l’autre jour pour les
beaux bouquets qu’il avait confectionnés à l’occasion de la venue des
Clarmont. C’est vrai, il fait un travail remarquable. Gaston l’aurait entendu,
peut-être ? Rien n’est plus mauvais qu’un domestique jaloux ! Pour l’heure,
je pense qu’il serait opportun de privilégier la discrétion sur cette affaire.
J’en toucherai peut-être un mot à mon frère si j’en ai l’occasion, mais
j’aimerais que nous cessions d’en parler, si vous le permettez. »
Dans son milieu, il n’était pas rare que les femmes s’effacent après leur
mariage, et Alec admirait d’autant plus la façon dont sa mère était capable
de tenir tête à son époux. Lors de leurs discussions, tout enflammées soient-
elles, c’était souvent elle qui avait le dernier mot. En l’occurrence, il
espérait vivement que son père ne poursuivrait pas son enquête. Mais le
plus important était ailleurs : tout n’était pas perdu entre Simon et lui.
Chapitre 24
Alec se sentait désormais presque entièrement remis de la mauvaise nuit
qu’il avait passée. Il ne lui manquait plus qu’une chose pour être tout à fait
revivifié : sortir dans le parc de Broisillac, admirer les nouveaux bourgeons
estivaux, respirer la bonne odeur des sapins et, peut-être, croiser Simon. Il
espérait que l’incident n’aurait pas de répercussions sur ce dernier – si
Simon était puni, ce serait entièrement sa faute, et il devrait trouver le
moyen de se faire pardonner.
À peine avait-il passé la porte du château qu’il entendit une voix
chantante derrière lui : « Je vois que le temps superbe nous a donné la
même idée ! Où comptais-tu aller ? Puis-je me joindre à toi ? »
Ferdinand, en tenue de promenade, avait un air tellement enthousiaste
qu’il aurait été difficile de lui refuser quoi que ce soit. Alec s’était imaginé
flâner seul dans les jardins : voilà qui contrecarrait ses plans, mais qui,
après tout, pourrait s’avérer une alternative séduisante. Il appréciait son
beau-frère, plus fin et plus sensible que son frère de chair, et il avait peu
l’occasion de le voir en tête-à-tête.
« Certainement ! lui répondit-il. Je n’ai pas prévu d’itinéraire
extraordinaire ; je pensais simplement faire le tour du parc. Qu’en penses-
tu ?
— Il est encore tôt, nous avons un peu de temps devant nous. Que
dirais-tu plutôt d’une excursion à cheval, en forêt ? Ta sœur m’a autorisé
exceptionnellement à monter Fléchette. »
La famille Valembert avait pour tradition, depuis plusieurs générations,
d’offrir un cheval à chaque enfant lors de son douzième anniversaire.
Fléchette était le nom que Marie avait donné au sien ; il semblait à Alec que
cette appellation enfantine ne rendait pas justice à la magnifique jument
qu’était devenue Fléchette, mais il s’y était habitué. Il n’était pas monté à
cheval depuis la dernière chasse à courre, et accepta sans trop d’effort la
proposition de Ferdinand, même si s’éloigner du parc de Broisillac
diminuait ses chances de rencontrer Simon. Tout bien réfléchi, c’était peut-
être mieux : il avait de plus en plus de mal à feindre la distante courtoisie de
rigueur quand il le voyait en présence d’autres personnes.
*
Juste avant d’entrer dans les écuries, Ferdinand baissa la voix :
« Pourrais-tu me rappeler le nom de votre palefrenier ?
— Victor Fodène.
— Ah, c’est ça, merci ! Je t’avoue que ça m’était sorti de la tête. Et c’est
toujours très embarrassant d’oublier leurs noms… »
Une minute plus tard, Alec fut amusé de l’assurance avec laquelle son
beau-frère s’adressa au fameux palefrenier, qui brossait les poulains :
« Comment allez-vous, Fodène ? J’espère qu’on ne vous dérange pas !
— Pas le moins du monde, j’avais presque fini ! Bonjour, messieurs.
Messieurs veulent emprunter un cheval ? »
La troisième personne était encore plus étrange lorsqu’elle était
employée au pluriel, pensa Alec, qui se rappela aussi que Fodène était
proche de Simon. S’était-il confié à lui ?
« Bonjour Fodène, dit Alec pour empêcher son esprit de vagabonder.
Oui, serait-il possible de prendre D’Artagnan et Fléchette ? La promenade
ne sera pas longue ; nous serons de retour à temps pour nous changer avant
le déjeuner.
— Bien sûr, monsieur. Cela va leur faire le plus grand bien. »
Alec sourit, ne sachant pas si Fodène voulait parler des chevaux, ou de
Ferdinand et lui. Dans les deux cas, il avait certainement raison.
*
« C’est tout de même étrange, cette histoire de lettre », lança Ferdinand
alors qu’ils s’apprêtaient à s’enfoncer dans la forêt, et n’avaient jusqu’alors
échangé que d’agréables banalités.
Alec, qui ne s’attendait pas à ce que ce sujet soit remis sur la table, fut
heureux de ne plus être assis au salon, et de pouvoir répondre sans avoir à
regarder son beau-frère.
« Je ne trouve pas cela si étrange. Cela doit venir d’une des
domestiques. N’ont-ils pas le droit à une vie privée ?
— Si, certainement. Mais le fait que le papier soit celui de Broisillac…
et puis, les domestiques ont d’autres moyens de communiquer que de
s’écrire des lettres. »
Alec resta silencieux un moment, puis tenta de changer de sujet :
« J’imagine que tu as raison. Mais nous ne connaîtrons sans doute
jamais le fin mot de l’histoire, alors pourquoi nous y attarder ? Marie m’a
dit que vous resteriez encore quelques jours. C’est rare de te voir éloigné de
Bois d’Arcy si longtemps ! Que nous vaut l’honneur ?
— Tu exagères ; nous venons souvent ici !
— Généralement tu accompagnes Marie, avant de prendre la fuite…
— Tu me fais un faux procès, cher beau-frère. Je suis très attaché à
Broisillac. Et la vie y est plus mouvementée qu’à Bois d’Arcy, en ce
moment ! À ce propos, qu’as-tu pensé de la fiancée de Louis ? Elle est
charmante, n’est-ce pas ? »
Entre Isaure et Ferdinand, Alec trouvait bien plus de charme à
Ferdinand, mais il se garda bien de le lui dire – en tout cas, ce sujet de
conversation lui était moins pénible que le précédent.
« Charmante, oui. Je dois dire que j’ai été agréablement surpris ; je
m’attendais à bien pire venant de Louis. Cette Isaure de Clarmont me
semble tout à fait distinguée, et elle a de l’esprit, ce qui est plus rare.
J’espère que la pauvre ne sera pas trop malheureuse une fois mariée.
— Louis n’a pas que des défauts…
— Il n’a pas non plus que des qualités.
— Je crois qu’il se donne des airs, comme on dit. Mais qu’au fond, il a
bon cœur.
— Dieu t’entende, répliqua Alec en levant les yeux au ciel.
— Pour en revenir à cette histoire de lettre… »
D’Artagnan s’ébroua légèrement, comme s’il avait perçu la nervosité de
son maître. Pourquoi Ferdinand voulait-il tant commenter cette histoire ?
« … je crois que je sais qui l’a écrite », poursuivit Ferdinand.
Une vague d’appréhension envahit le cœur d’Alec, qui se concentra sur
sa respiration et s’efforça de ne pas serrer la bride, ce qui changerait la
cadence de D’Artagnan et le trahirait.
« Je ne vais pas te torturer plus longtemps, ajouta son beau-frère. Je
crois que c’est toi. »
Cette fois, c’était difficile de rester impassible. Alec sentit les yeux de
Ferdinand se poser sur lui, et comprit qu’il était inutile de démentir. Il n’osa
pas pour autant lui retourner son regard. Il n’avait jamais été aussi mal à
l’aise de sa vie. Il eut l’impression d’être pris au piège : la jolie forêt de
sapins aux allures de forêt enchantée s’était transformée en une jungle
hostile, maudite. Il aurait voulu partir en courant, mais était incapable de
faire le moindre geste.
Ferdinand attrapa la bride de D’Artagnan, et le fit s’arrêter en même
temps que Fléchette.
« J’avais donc raison…, reprit-il. Écoute, Alec, je veux que tu saches
que je ne te juge pas. D’ailleurs, de quel droit pourrais-je te juger ? Chacun
est comme il est. »
Sa voix était calme, posée. Alec y décelait une pointe d’inquiétude,
mais, à sa grande surprise, aucun dégoût. Il ne semblait même pas choqué.
« Comment… comment as-tu… deviné ?
— À vrai dire, j’ai tout simplement reconnu ton écriture, admit
Ferdinand. Et tout s’est éclairé. Cela faisait un moment que je me posais la
question. Ton attitude ces derniers temps… Tu as l’air plus gai que
d’habitude. Plus distrait, aussi. Je me disais bien que quelque chose
d’important se tramait. Quand ton père m’a montré le mot… Ils pensaient
tous à des femmes. Moi, j’ai pensé à toi. C’est bien ton genre d’écrire des
lettres, aussi courtes soient-elles. Et ta réaction tout à l’heure… Je suis
désolé de te le dire, mais elle ne laissait pas de place au doute ! Mon vieux,
tu as encore des progrès à faire si tu veux rester discret. »
Le moment qu’Alec avait tant redouté était arrivé : quelqu’un de sa
famille connaissait son secret. Il pensait que ce serait comme un coup de
poignard qui mettrait fin pour de bon à sa fragile insouciance mais, à
mesure que Ferdinand parlait, il se sentait au contraire de plus en plus léger.
Il y avait dans le ton de son beau-frère bien plus de bienveillance que de
mépris. Sa dernière phrase, cependant, l’alarma : ses parents et sa sœur
avaient-ils eux aussi découvert son secret ?
« C’était si évident que ça ? demanda-t-il. Est-ce que Marie t’en a
parlé ?
— Non. Je dois dire que je pense qu’elle est loin d’imaginer… Non pas
que ce soit impensable, ou répréhensible, ne me fais pas dire ce que je n’ai
pas dit, mais je ne suis pas sûr que Marie connaisse des homosexuels. Des
homosexuels déclarés, je veux dire. »
Alec fut parcouru d’un frisson : il n’avait jamais entendu ce mot
prononcé aussi naturellement. Il ne l’avait d’ailleurs jamais utilisé lui-
même. Mais le plus important était ce que son beau-frère sous-entendait.
« Est-ce que tu veux dire que… tu en connais, toi ?
— Bien sûr ! affirma Ferdinand. Je ne dirais pas qu’ils courent les
rues… mais tu n’es pas un cas unique au monde, Alec. Savais-tu que j’ai
fait quelques années d’études en Angleterre ? À Oxford, il y en avait
plusieurs. L’un de mes professeurs ne s’en cachait pas. C’est l’un des esprits
les plus brillants que j’aie rencontrés. Et rares sont ceux qui s’en
offusquaient. Beaucoup trouvaient même chic de se réclamer d’Oscar
Wilde, un esthète irlandais lui-même passé par Oxford. Je ne sais pas si tu
as déjà entendu parler de lui ?
— Si, dit Alec tristement. Il a été emprisonné pour ce qu’il était et a fini
sa vie dans la misère.
— Il y a eu un procès, c’est vrai, mais je ne savais pas qu’il était mort…
Quoi qu’il en soit, rien ne dit que tu auras le même destin – la France n’est
pas l’Angleterre, et tu ne fais rien d’illégal dans notre pays. Il faudra juste
que tu fasses un peu attention. À ce propos… je te conseille vivement
d’arrêter de fréquenter ce Léger. »
La conversation prenait une tournure moins plaisante. Si Alec avait
trouvé instructif et rassurant d’écouter Ferdinand jusqu’alors, il n’avait
aucune envie de poursuivre la discussion et d’évoquer un sujet autrement
plus intime. Cela lui aurait convenu que son homosexualité reste abstraite
aux yeux de Ferdinand, et qu’il ne se mêle pas de ses relations. Il aurait
voulu que Simon reste toujours son tendre secret, et le voir ainsi exposé au
jugement de Ferdinand l’agaçait.
« Je ne veux pas te fâcher, continua ce dernier. Je te dis simplement qu’à
ta place, je me méfierais. Et je te dirais la même chose si c’était une femme.
C’est dangereux de côtoyer de trop près les domestiques. Un faux pas, et ils
peuvent se retourner contre toi. Ils peuvent te piéger.
— C’est vrai que c’est risqué, ironisa Alec. Simon pourrait se retrouver
enceinte, comme l’aide de cuisine avec Louis… »
Alec voulut aussitôt retirer ses dernières paroles, inutilement vulgaires.
Il ne tenait pas à ce que Ferdinand l’imagine dans les bras de Simon. Mais il
se rappela que le mal était fait. Ton corps me manque déjà, écrivait-il dans
la lettre que toute sa famille avait lue. Il fut à nouveau saisi de honte.
« Pardonne-moi, je ne sais pas pourquoi j’ai dit ça », s’excusa-t-il.
Ferdinand le regarda d’un air soucieux, ce qui ne fit que renforcer son
embarras.
« Alors tu l’appelles par son prénom… J’ai bien peur que ce ne soit plus
grave que prévu. Depuis combien de temps le vois-tu ?
— Seulement quelques semaines », répondit Alec en se décomposant.
Il avait dit « seulement » pour rendre la situation moins dramatique,
mais il savait au fond de lui que ces quelques semaines avaient été les plus
décisives de sa vie. Il avait envie de disparaître.
« Alec… Je suis désolé. Je préfère être honnête. Tu n’as pas l’air de te
rendre compte. Votre relation n’est pas du tout équilibrée. C’est une aubaine
pour Léger : il peut profiter de toi autant qu’il veut et, à la moindre dispute,
te faire chanter. Il n’est pas aveugle : il sait que tu as de l’argent. Tu crois
qu’il ne s’intéresse qu’à ton beau sourire ? »
Alec aurait voulu lui hurler de se taire, mais c’était au-dessus de ses
forces.
« Tu imagines, s’il raconte ce qui s’est passé à tout Broisillac ? insista
Ferdinand, implacable. Et puis, au-delà de cela… réfléchis un peu : quel
avenir pourrais-tu avoir avec ce Léger ? Tu es le futur duc d’Azard. Il sera
jardinier toute sa vie. Au mieux, il deviendra régisseur. Vous êtes de deux
mondes différents. La passion passera. Tu as peut-être l’impression qu’il est
le seul à te comprendre, parce que tu n’as pas encore rencontré la bonne
personne. Je ne te demande pas de te marier avec une femme et d’être
malheureux toute ta vie. Mais Léger n’est pas le seul homosexuel qui
croisera ta route. Il suffit de chercher un peu. Des aristocrates homosexuels,
crois-moi, cela existe. »
Ils restèrent un moment silencieux, puis Alec eut la bonne idée de
regarder sa montre, ce qui mit un terme au sermon de Ferdinand. Il était
l’heure de rentrer à Broisillac, de se changer pour le déjeuner, et de
continuer à jouer la comédie.
Chapitre 25 – Simon
Simon avait rendez-vous à quinze heures dans le bureau du régisseur.
Mercier ne lui avait pas donné la raison de cette convocation, mais le
jardinier se rendit sans appréhension dans les communs pour y retrouver
son supérieur. Les Valembert l’avaient suffisamment complimenté depuis
son arrivée pour qu’il ne craigne pas un rappel à l’ordre – à vrai dire, il
s’attendait plutôt à une prime.
Sur son chemin, il passa devant les écuries où il trouva Victor :
« Qu’est-ce qui t’amène par ici ? Je vois que tu as les mains vides ; tu
sais que j’attends ma livraison de carottes, moi ! Quand est-ce que tu
comptes me l’apporter ?
— Je ne t’oublie pas ! Mais, ce matin, c’est le chef que je viens voir.
— Ah oui ? Une raison en particulier ?
— Il ne m’a rien dit.
— C’est inhabituel, ça. Je me demande bien de quoi il veut te parler. Tu
me raconteras, dis ? Bon courage mon vieux ! »
Ce n’était peut-être pas judicieux, d’avoir mentionné ce rendez-vous. Si
vraiment Mercier voulait le récompenser pour son travail et que Victor lui
demandait des nouvelles, il craignait de susciter la jalousie de son ami. Pour
éviter cela, il pourrait cacher la vérité et inventer une autre raison qui
pousserait le régisseur à solliciter un rendez-vous avec son jardinier : par
exemple, il pourrait vouloir faire un point sur les comptes. Ce serait
crédible : Simon avait beaucoup dépensé ces derniers mois. En plus de la
tondeuse, il avait acheté les roses les plus chères, et certains arbres rares.
Tout cela avait un coût non négligeable, cependant Mercier avait été clair
quand il l’avait embauché : les Valembert n’étaient pas radins quand il
s’agissait de faire resplendir Broisillac. Mais peut-être devaient-ils faire des
économies en prévision du mariage de Louis ? Simon avait réfléchi à cette
excuse pour anticiper les questions de Victor, mais au fond, c’était peut-être
la vraie raison du rendez-vous. Il serait bien embêté qu’on freine sa
créativité par des réductions budgétaires. Il était déjà un peu moins à l’aise
en approchant du bureau, dont la porte était grande ouverte.
« Ah, Léger, vous voilà enfin. Entrez, je vous prie, et refermez la porte
derrière vous. »
Le visage du régisseur, d’habitude plutôt jovial, était fermé. Cela ne
présageait rien de bon. Simon s’exécuta, circonspect.
« Asseyez-vous. »
En prenant place devant son supérieur qui l’observait d’un air froid, il
fut projeté quinze ans en arrière, sur les bancs de l’école publique. Il avait
toujours eu horreur de l’enfermement et avait vécu comme un soulagement
la fin de l’enseignement obligatoire dès qu’il avait eu treize ans.
« Vous vouliez me voir, monsieur ? » demanda-t-il, pressé de se libérer
de ce moment désagréable. De toute évidence, il ne serait pas question
d’augmentation, ou même de félicitations. Mais alors pourquoi l’avait-il fait
venir ?
« Oui, en effet. Écoutez, c’est un peu délicat. Je ne vais pas y aller par
quatre chemins : monsieur le duc a appris votre liaison. »
C’était impossible. Pris de panique, Simon se mit à transpirer
subitement, et sa respiration devint saccadée. Un réflexe de défense le
poussa immédiatement à nier :
« Une liaison ? Mais je n’ai aucune liaison, je vous assure, jura-t-il,
alors que tout dans son attitude le trahissait.
— Inutile de mentir, Léger, je ne vous ai pas convoqué pour vous mettre
à la porte. Monsieur le duc et madame la duchesse savent se montrer
magnanimes quand un de leurs domestiques faute, surtout quand le
coupable est irréprochable par ailleurs. Vous êtes un excellent jardinier, et
c’est ce qui vous sauve aujourd’hui. Mais ne vous avisez pas de séduire une
autre invitée dans le futur – c’est compris ?
— Une autre invitée ? »
Simon ne comprenait plus rien. Le duc d’Azard était au courant de quoi,
exactement ?
« Je ne compte pas m’étendre sur le sujet.
— Pardonnez-moi, monsieur…
— Vous pouvez disposer, le coupa Mercier, déterminé à ne pas
prolonger une conversation qui le mettait visiblement mal à l’aise.
— J’insiste. Une liaison avec une invitée ? Vraiment, je ne comprends
pas. Il s’agit de toute évidence d’un malentendu.
— Écoutez, nous avons vous et moi autre chose à faire, répondit-il en se
levant. Si vous n’avez rien à vous reprocher, tant mieux, et je compte sur
vous pour qu’il en soit toujours ainsi. »
Sur ces mots, Mercier ouvrit la porte, invitant son subordonné à le
quitter.
Simon était sidéré. Qu’est-ce qui avait bien pu souffler cette idée au
duc ? Si quelqu’un les avait surpris Alec et lui – cette pensée le faisait
trembler –, il était inconcevable qu’on ait pu confondre le jeune comte avec
une femme, même de loin. Il gardait son emploi, et il se répétait que c’était
l’essentiel, mais il avait horreur des erreurs de jugement, et il venait
assurément d’en être victime. D’un autre côté, si le duc d’Azard avait appris
la vraie vérité, il ne parvenait même pas à imaginer les conséquences
qu’une telle révélation aurait pu avoir.
En passant devant les écuries, il constata avec soulagement que la
femme de Victor était avec lui : cela lui offrirait sans doute un répit face à
l’interrogatoire du palefrenier.
Là était son erreur : quelques secondes après, Victor courait derrière lui
pour le rattraper.
« Simon, attends ! Babeth vient de tout me raconter : c’est quoi, cette
histoire ? Il t’a dit quoi, Mercier ? Tu restes quand même, j’espère ? »
D’abord agacé, Simon fut piqué de curiosité. Victor, contrairement à
Mercier, voudrait bien lui révéler tout ce qu’il avait appris.
« Elle t’a raconté quoi, exactement, Babeth ? Parce que je suis
apparemment la seule personne à n’avoir pas la moindre information sur
une histoire dont je serais le protagoniste.
— Il ne t’a pas dit, pour le mot trouvé sous ta porte ? Mais d’abord,
réponds-moi : est-ce que tu restes à Broisillac ?
— Je n’ai aucune raison de partir. Le mot trouvé sous ma porte ? »
Simon était de plus en plus curieux. Il commençait peut-être à
comprendre.
« C’est Gaston qui l’a ramassé et qui a tout balancé au duc. C’est qui,
cette belle inconnue au sang bleu ? Je comprends mieux pourquoi
Marguerite te laisse indifférent ! »
Maintenant que son ami était rassuré quant au sort de Simon, il se
permettait de le taquiner.
« Victor, je te promets que tu en sais davantage que moi. Je n’ai jamais
vu ce mot. Il disait quoi ? Pourquoi diable me prête-t-on une liaison avec
une invitée des Valembert ?
— Je ne l’ai pas vu non plus, malheureusement. Mais il n’était pas très
« convenable », comme ils disent… Je ne connais pas la phrase exacte,
quelque chose autour de « ton corps », « je veux ton corps », peut-être ? »
Simon se sentit rougir, imaginant Alec prononcer ces mots. Cela ne
pouvait être que lui.
« Je peux savoir qui c’est, maintenant ? À l’avenir, je ferai plus
attention aux invitées des châtelains, on dirait que certaines n’ont pas froid
aux yeux !
— Je ne peux pas te dire qui c’est, puisque je n’ai pas la réponse.
Pourquoi pensent-ils que c’est une de leurs invitées ? Ça pourrait être
n’importe qui, après tout. Ce n’est pas pour me vanter, mais j’ai toujours eu
du succès.
— D’après ce que j’ai compris, c’est en lien avec le papier utilisé. Un
papier de riche, épais, qui ne se trouverait que dans leur bibliothèque. Mais
c’est flou : c’est Babeth qui m’a retranscrit ce que lui avait dit Suzanne
d’après ce qu’elle avait entendu d’Albert. Certains détails se sont sans doute
perdus en chemin. Pour une fois, j’aurais bien voulu être au sous-sol quand
Albert a raconté les drames du salon ! Il ferait mieux de se méfier,
d’ailleurs : je ne suis pas sûr que les Valembert apprécieraient qu’il soit
aussi peu discret. Imagine-le en valet de chambre : on connaîtrait toute
l’intimité de son maître. Heureusement que Gaston ne raconte pas tout ce
qu’il se passe dans la chambre du comte Louis. Quant à Émile, si le comte
Alexandre commettait un crime, je te parie qu’il se dénoncerait à sa place. »
Simon se demanda si Émile était au courant pour eux. Victor avait
raison : il n’y avait pas plus fidèle que lui, et il côtoyait Alec tous les jours,
matin et soir. S’il était clairvoyant, il avait certainement remarqué que
quelque chose avait changé dans la vie de son maître. Il rêvait de
l’interroger : le trouvait-il plus épanoui, depuis quelques semaines ? Les
soutiendrait-il, s’il venait à apprendre la vérité ?
« Eh bien, je te laisse sans voix, on dirait ! s’exclama Victor, déçu que
Simon ne se passionne pas pour cette affaire dont il était pourtant la
victime.
— C’est que je ne sais pas quoi te dire ! Je te répète que je n’ai couché
avec aucune invitée. Je ne suis pas inconscient. C’est peut-être Marguerite
qui a volé du papier à lettres dans la chambre de madame Marie pour enfin
faire sa déclaration, bien maladroitement ? »
Il regretta son ton moqueur. La pauvre Marguerite ne méritait pas qu’on
parle ainsi dans son dos. Victor ne put réprimer un éclat de rire, puis reprit
son sérieux.
« Suzanne a dit à Babeth qu’elle était bien abattue, la malheureuse
Marguerite. Mais au moins, c’est clair : tu n’auras pas besoin de lui dire en
face que tu ne veux pas d’elle.
— C’est peut-être simplement une mise en scène de Gaston, enchaîna
Simon, se sentant coupable de causer de la peine à une gentille fille.
— C’est une possibilité, en effet, mais pourquoi ferait-il une chose
pareille ?
— Je te l’accorde, ça n’a pas de sens, mais il n’a jamais été
particulièrement aimable pour moi. Pour toi non plus, d’ailleurs : est-ce
qu’il nous considère comme inférieurs parce qu’on travaille dehors ? Il était
comment avec le précédent jardinier ?
— Desroches ? C’était son meilleur ami, ils avaient été formés dans la
même maison avant d’atterrir ici ! Tu crois qu’il ferait ça pour se venger ?
— Qui sait ? Bon, excuse-moi, Victor, mais avec tout ça j’ai à peine
commencé mon après-midi, moi, et j’ai beaucoup à faire.
— Tu fais bien de nous rappeler à l’ordre : il ne s’agirait pas qu’on
perde nos places pour fainéantise, toi qui viens en plus d’être gracié… »
Heureux d’avoir l’excuse de son travail pour retrouver un peu de calme,
Simon retourna à ses fleurs. La pluie se faisait rare ces temps-ci, et il fallait
veiller à les arroser régulièrement – en particulier les lauriers roses,
gourmands en eau. Bien que mettant tout son cœur à l’ouvrage, il ne
parvenait pas à chasser de son esprit ce rendez-vous désagréable avec le
régisseur et les révélations faites par Victor. Il avait évité le pire : il pourrait
continuer à dépenser sans compter pour embellir le parc de Broisillac –
c’était important pour lui – et surtout, personne ne l’avait démasqué, mais
il s’en était fallu de peu. Cela l’arrangeait de faire porter la culpabilité à
Gaston, mais il ne le croyait pas capable d’inventer un tel scénario. La
situation gênante dans laquelle il se trouvait ne venait pas d’un acte de
malveillance, il en était convaincu, mais de la naïveté d’Alec. Il avait failli
les trahir en prenant le risque de déposer ce mot doux à sa porte, et, d’un
côté, il lui en voulait : à cause de lui, il était désormais sous surveillance, et
on ne lui pardonnerait pas le moindre faux pas. Mais il fondait de tendresse
en imaginant le jeune homme timide écrivant ces lignes et venant les
déposer sous sa porte à pas feutrés. La seule chose qu’il regrettait, c’est
qu’un autre les ait lues avant lui, et lui ait dérobé ce cadeau si intime. Une
fois que la tempête serait passée, il rêvait de retrouver Alec dans un lieu sûr,
et de s’autoriser à rire de ce quiproquo entre deux baisers.
Chapitre 26
Quelques jours avaient passé depuis cette promenade à cheval avec
Ferdinand qui avait tant ébranlé Alec. Il n’avait cessé de repenser aux mots
de son beau-frère. Ferdinand avait deviné son secret, et n’en avait pas été
horrifié. Il lui avait promis qu’il ne le jugerait pas, ni ne lui demanderait de
changer sa nature. Tout cela était inespéré et aurait dû être un soulagement
pour Alec, mais celui-ci avait été davantage marqué et mortifié par la
dernière partie du discours de Ferdinand : selon lui, c’était une très
mauvaise idée de fréquenter Simon. Fréquenter… le mot était impropre.
D’une part, Alec ne voyait pas Simon aussi fréquemment qu’il l’aurait
voulu. D’autre part, Simon était loin d’être une simple fréquentation.
C’était l’homme qui lui faisait tourner la tête et battre le cœur. Alec en était
sûr, désormais. Il s’était bien gardé de le dire à Ferdinand, mais les conseils
bien intentionnés de ce dernier l’avaient d’autant plus abattu.
Cela aurait été tellement plus facile à vivre, paradoxalement, si
Ferdinand avait été odieux et avait accueilli la nouvelle avec répugnance.
Alec se serait senti rejeté, incompris, mais pas seul au monde : il aurait
trouvé en Simon une épaule réconfortante. Si Ferdinand l’avait forcé à
rentrer dans le droit chemin et obligé à courtiser des femmes, cela aurait été
désagréable, bien sûr, mais Alec aurait su avec certitude que ce n’était pas
là son destin et que son beau-frère se trompait. Il avait déjà par le passé prié
intensément pour modifier ses désirs profonds, mais avait compris depuis
longtemps que c’était peine perdue.
Si son homosexualité était une réalité avec laquelle il devrait composer
toute sa vie, il n’en était pas de même de son histoire avec Simon. Alec ne
pouvait rien faire pour changer sa condition, certes, mais changer ses
relations était une tâche beaucoup plus abordable… du moins, elle l’aurait
été s’il n’avait pas été suffisamment stupide pour tomber amoureux.
Ferdinand était intelligent, sensible, et avait la réputation d’être clairvoyant.
Aussi cruel que cela puisse paraître, sans doute serait-il sensé de suivre ses
conseils.
*
La vie continuait à Broisillac, se moquant des tourments du futur maître
des lieux. Isaure de Clarmont avait été invitée à dîner, sans ses parents cette
fois. S’il n’était jamais facile d’entrer dans une belle-famille, quelle qu’elle
soit, on pouvait difficilement trouver scénario plus inconfortable pour une
future belle-fille que celui dans lequel elle se trouvait. Alec s’étonnait de la
rapidité avec laquelle elle avait été à l’aise dans sa famille. Elle l’était sans
l’être trop : elle ne se serait jamais permise d’être insolente ou de dire une
phrase de travers, mais ne s’était pas laissé impressionner pour autant par
l’air froid et sévère que le duc d’Azard avait affiché quand elle était venue
pour la première fois en tant que fiancée officielle. Il était clair que le duc
désapprouvait ce mariage, ou plutôt les causes qui l’avaient précipité. Il
avait d’ailleurs annoncé la couleur à sa femme et à leur fils aîné : « Louis en
est le premier coupable, mais cette petite Clarmont a sa part de
responsabilité dans cette fâcheuse affaire, et il est hors de question que je
l’accueille à bras ouverts. » Comme souvent, heureusement, ses menaces
n’avaient pas duré, et son hostilité de principe avait été balayée par la
fraîcheur et la bonne humeur d’Isaure.
En plus de sa personnalité aussi haute en couleur qu’attachante, la
fiancée de Louis avait la chance de maîtriser tous les codes des gens comme
eux. En la voyant se servir avec grâce de la dinde truffée préparée par
Micheline, Alec essaya de se figurer Simon à sa place. S’il était
inenvisageable de l’imaginer un seul instant assis à la table des Valembert
en tant que fiancé officiel d’Alec – cette pensée le fit sourire tant elle était
surréaliste –, il était presque aussi difficile d’envisager qu’il soit invité
comme simple ami. D’une part, il n’aurait pas eu de quoi se vêtir
correctement. Alec ne connaissait peut-être pas toute la garde-robe de
Simon, mais il n’était pas risqué d’affirmer que ne s’y trouvaient ni habit ni
smoking. D’autre part, il n’aurait probablement pas su quels couverts
convenaient à quels plats : il y en avait tellement, que seule la pratique
permettait de savoir quand et comment les utiliser. Alec n’avait jamais eu
l’occasion de partager un repas avec Simon, mais il avait remarqué que ce
dernier avait dans sa cabane une corbeille qui débordait toujours de fruits.
Simon ne s’embarrassait pas d’assiettes et de couteaux : à toute heure, dès
qu’il avait faim, il attrapait une pomme ou une pêche et la croquait
directement, comme un enfant, avant de se lécher la lèvre supérieure avec
une espièglerie irrésistible. Alec repensa avec émoi au soir où son amant
avait adroitement saisi une fraise entre ses dents avant de la lui offrir, la
déposant dans sa bouche en s’allongeant sur lui. Jamais fraise ne lui avait
paru aussi délicieuse.
Il fallait s’empêcher d’avoir ce genre de souvenirs en plein dîner. Par
chance, Marie et Ferdinand maîtrisaient l’art de la conversation et animaient
la tablée, mais il aurait été suspect qu’Alec n’intervienne pas. Après avoir
fait l’effort de se concentrer à nouveau sur les mots d’esprit des convives et
de placer une phrase çà et là, il continua à imaginer Simon à la place
d’Isaure. Le code vestimentaire implicite et les couverts trop nombreux
seraient loin d’être ses seuls motifs d’embarras. Simon serait très
certainement confus d’être servi par un domestique à gants blancs.
Tout à coup, la scène à laquelle il avait assisté dans le cellier lui revint
en mémoire, et il fut saisi d’horreur. Les mains du maître d’hôtel, sans gants
cette fois, parcourant le dos de Simon… Leurs bouches collées l’une à
l’autre… Albert lui avait promis qu’ils ne s’étaient embrassés qu’une seule
fois, mais comment en être certain ? Comment faire confiance à Simon,
alors qu’il lui avait donné à cette occasion la preuve qu’il côtoyait d’autres
hommes ? Si ç’avait été Ferdinand qui avait surpris le maître d’hôtel et le
jardinier ce soir-là, il aurait trouvé son beau-frère encore plus naïf.
Comment Alec pouvait-il penser qu’il y avait entre eux autre chose que des
rapports charnels sans lendemain ? Tout cela était allé beaucoup trop loin.
« Est-ce que tout va bien, mon cher fils ? »
La duchesse d’Azard, assise à ses côtés, le tira de sa songerie
déplaisante en s’adressant à lui à voix basse, pendant que les autres
convives poursuivaient la discussion.
« Oui, pardonnez-moi, maman, je suis un peu fatigué en ce moment.
— Cette fatigue, ces migraines… Ne faudrait-il pas se résoudre à
appeler le docteur Philippe ? Je m’inquiète pour toi.
— Ce n’est rien de grave, je vous assure », répondit-il en pensant au
contraire que la situation était inextricable.
Sa mère l’observa d’un air inquiet, mais décida de le croire.
« Bon, puisque tu le dis. Oh, cela n’a rien à voir mais j’y pense, tout à
coup. Je ne t’ai pas raconté, à toi. J’ai écrit à ton oncle Pierre pour savoir
s’il avait une idée de l’origine de la lettre retrouvée par Gaston chez Léger.
Eh bien, il semblerait que ce soit l’une de leurs femmes de chambre. Il n’en
est pas absolument certain, mais ce ne serait pas la première fois qu’elle
s’illustre de la sorte. Tante Giulia s’était jusqu’à présent montrée bien trop
clémente avec elle, mais cette fois, il est possible qu’ils sévissent. Le pauvre
Léger a dû tomber dans ses filets. Oncle Pierre était navré. Je suis contente
que ton père n’ait pas insisté. Je suis vraiment ravie de Léger : non
seulement le parc est parfait depuis qu’il est là, mais en plus, ses bouquets
sont d’un raffinement ! Tu ne trouves pas ?
— Si, dit Alec avec mélancolie. Il est très bien, ce Léger. Tant mieux si
l’affaire est maintenant close. »
*
Marcher furtivement jusqu’à la cabane de Simon à la nuit tombée, et
toquer à sa porte, avait été l’activité favorite d’Alec ces derniers temps, le
moment béni qu’il attendait toute la journée, et auquel il continuait de
penser une fois de retour pour la nuit au château de Broisillac, dans les
draps en satin que Simon avait un jour partagés avec lui.
Ce soir-là, tout était différent. Chaque pas le rapprochait un peu plus
d’une séparation inévitable, et le chant du vent dans les arbres, d’ordinaire
si doux à ses oreilles, ressemblait désormais à une plainte sinistre qui lui
faisait froid dans le dos. Il n’avait pas revu Simon depuis la soirée qu’ils
avaient passée ensemble dans la blanchisserie. Ces heures avec lui
resteraient dans ses meilleurs souvenirs de jeunesse, mais il était temps d’y
mettre un terme pour devenir enfin adulte, et assumer ses responsabilités.
Une lueur émanait de l’embrasure de la porte quand il arriva devant la
cabane. Cela signifiait que Simon devait s’y trouver, éclairé par une de ses
bougies. Alec l’imagina en train de lire un livre dans sa chaise à bascule, et
voulut renoncer à ce à quoi il pensait pourtant être résolu. Il n’avait qu’une
envie : serrer le beau jardinier dans ses bras. Mais, pour une fois, il devait
écouter sa raison.
Simon ouvrit la porte presque aussitôt après qu’Alec eut toqué, comme
s’il attendait sa venue et s’était tenu prêt à se précipiter pour l’accueillir.
« J’ai cru que tu ne viendrais jamais », dit-il fébrilement en lui prenant
la main pour l’attirer vers l’intérieur et fermer la porte derrière lui.
Il fallait être bref : s’il restait trop longtemps, Alec ne trouverait jamais
la force de partir. Il lui fallait aussi éviter au maximum de regarder Simon.
Il était trop doré, trop séduisant ; ses yeux étaient trop verts, trop gris, trop
parfaits. Des pétales de rose séchés étaient disposés près de la corbeille de
fruits, et embaumaient la pièce. Entre les roses et les bougies, le cadre était
trop romantique pour une rupture.
« Que se passe-t-il ? » demanda Simon, qui avait dû s’apercevoir
qu’Alec n’était pas dans son état normal – il avait les yeux baissés, et avait
retiré sa main de la sienne. Simon tenta de le rassurer :
« Je crois savoir ce qui te tracasse. Ne t’inquiète pas, personne ne peut
savoir que c’était toi… Quant à moi, je n’ai pas été inquiété. Mercier m’a
sermonné, mais ça a duré deux minutes. Qu’est-ce qu’elle disait, ta lettre ?
Je n’ai même pas pu la lire…
— C’était une erreur. »
Alec eut du mal à reconnaître sa propre voix dans cette phrase froide,
mécanique, métallique. Simon était trop près de lui ; les sentiments qu’il
éprouvait pour lui étaient beaucoup trop forts – il fallait vraiment que cela
s’arrête.
« Une erreur ? murmura Simon. C’était imprudent, c’est vrai, mais ce
n’est pas si grave, personne ne…
— Je ne parle pas que de la lettre, même si je ne sais pas ce qui m’a pris
de venir la déposer jusqu’à ta chambre. »
En entendant ces mots, Simon changea d’attitude, comme s’il avait
deviné ce qu’Alec était venu lui dire. Il se redressa et fit un pas en arrière. Il
attendait la suite.
« C’était une folie », poursuivit courageusement Alec, dont le cœur se
fendait à mesure qu’il parlait. « Il vaudrait mieux pour toi comme pour moi
que nous oubliions ce qui s’est passé. Cela n’aurait jamais dû commencer. »
Il eut maintes fois la tentation de revenir en arrière pendant le silence
qui suivit, et que finit par briser Simon :
« Je ne vois pas de quoi vous voulez parler, monsieur. »
Sa voix distante, son ton brutal, et le retour du vouvoiement dans ses
lèvres finirent d’achever Alec, mais ce dernier ne pouvait s’en prendre qu’à
lui-même. Puisant dans ses ultimes ressources, il prononça celle qui serait
peut-être sa dernière phrase à Simon :
« Pardonnez-moi de vous avoir dérangé ; je vous souhaite une bonne
soirée. »
C’était si faussement poli, si banal, si éloigné du drame qui se jouait en
son for intérieur. Simon ne répondit rien, mais ouvrit sèchement la porte et
la referma derrière Alec sans lui adresser un regard. C’était fini.
Chapitre 27
Alec s’en voulait d’avoir osé croire au bonheur. Sans se méfier, il l’avait
laissé s’installer dans sa vie, prendre toute la place, et voilà qu’il
l’abandonnait déjà, laissant son cœur orphelin, vide et glacé. En allant
trouver Simon plus tôt dans la soirée, il savait qu’il devait mettre fin à leur
relation, mais il pouvait se l’avouer maintenant : il avait eu le secret espoir
que toutes les difficultés seraient terrassées par un simple regard de son
beau jardinier. Celui-ci était tellement libre, tellement confiant : il lui aurait
dit « n’aie pas peur, je t’aime, partons loin d’ici », et Alec l’aurait suivi au
bout du monde. Mais la réalité était hélas plus cruelle que dans les
feuilletons, et il se fit la promesse de ne plus jamais croire à la littérature.
Simon n’avait pas cherché à le retenir. Et si Ferdinand avait raison, le
chagrin qu’il ressentait déjà pourrait s’accompagner bientôt de la plus
brutale des humiliations, quand son ancien amant le ferait chanter. Il n’avait
pas le courage de subir cette épreuve. Il devait s’enfuir au plus vite.
*
Quand il retrouva Émile, il fut reconnaissant à son valet de chambre de
ne pas engager la conversation, mais il était bien obligé de mettre au
courant de ses plans celui qui le suivait partout où il allait.
« Pensez-vous qu’il y aurait encore des places dans le premier train pour
Deauville, demain matin ?
— À quel train monsieur fait-il référence ? », lui demanda Émile,
perplexe.
Désorienté par son désespoir, Alec n’avait pas pensé qu’il n’y avait pas
de train direct entre Broisillac et Deauville.
« Je voulais dire…, se rattrapa-t-il, y aurait-il des places dans le train
pour Paris ? Je souhaiterais ensuite me rendre à Deauville.
— Dès demain, monsieur ? »
Émile n’était pas habitué à ce que son maître improvise des voyages la
veille pour le lendemain.
« Oui, insista-t-il. Il faudrait que je sois à la villa dans la soirée.
Pourriez-vous organiser cela avec Lucien, et préparer mes affaires en
conséquence ?
— Certainement, monsieur. Combien de jours monsieur souhaiterait-il
rester à Deauville ?
— Je ne sais pas encore, mais je ne compte pas rentrer à Broisillac de
sitôt. Quoi qu’il en soit, je ne repasserai pas ici avant le mariage de mon
frère. Vous serez gentil de choisir mon habit pour l’occasion et de le prévoir
avec tout le reste. Je ne peux tout de même pas me rendre au mariage de
monsieur Louis en tenue balnéaire… »
La scène s’imposa dans son esprit, et il eut un sourire grinçant : cette
situation, aussi ridicule qu’elle fût, lui semblait préférable à la honte qu’il
avait ressentie face au jugement de son beau-frère. Émile l’observait,
masquant avec peine sa confusion.
« La plupart des étoffes les plus élégantes de monsieur se trouvent à
Paris : monsieur aurait-il une idée précise de la tenue qu’il envisage pour le
mariage ? »
Alec était trop las pour réfléchir. Il soupira, et conclut :
« Faites au mieux, Émile, je vous fais confiance. J’ai grand besoin de
me reposer : voudriez-vous bien me laisser, maintenant ? Je vais tâcher de
me débrouiller seul, pour une fois.
— … Bien, monsieur. »
Le valet de chambre fronça les sourcils mais s’exécuta en sortant de la
pièce. Il aurait été déplacé qu’il insistât davantage.
Alec se déshabilla tant bien que mal, rendu maladroit par la nervosité. Il
avait pensé partir sans domestique à Deauville, mais il fallait se rendre à
l’évidence : il était trop peu dégourdi pour s’en passer. Simon avait eu bien
du mérite de le supporter. Il repensa à ses mains détachant habilement ses
nœuds papillon pour avoir accès à son cou, et son cœur se déchira à
nouveau, comme si la foudre l’avait frappé. Quitter Broisillac était la bonne
décision : tous ses meilleurs souvenirs y étaient enfermés, et le fantôme de
son bonheur passé viendrait le poignarder chaque fois qu’il apercevrait
celui qu’il aimait au-delà de la raison.
*
« Oncle Alec ! »
À peine était-il descendu dans la salle à manger que Sophie courut vers
lui, les bras tendus. Alec, tout à son chagrin, fut cueilli par la douceur
joyeuse de l’enfant et se rendit compte qu’il était encore capable de sourire
sans aigreur. Il la prit volontiers dans ses bras pour l’embrasser :
« Bonjour, ma chère nièce, tu as fait de beaux rêves, je parie ? Ou c’est
ton chocolat au lait qui était particulièrement bon, ce matin ? Il faudra que
tu penses à remercier Micheline, d’accord ? »
Elle rit en lui répondant :
« J’adore le chocolat au lait ! Mais je suis surtout contente d’aller voir la
mer ! »
Marie se leva, sondant son frère du regard :
« J’espère que tu ne m’en voudras pas, mais Lucien nous a dit tout à
l’heure que tu comptais séjourner à la villa quelques jours, et j’ai eu soudain
très envie de t’accompagner. Ferdinand vient de repartir à Bois d’Arcy – un
problème avec le toit, je crois. Je suis donc seule avec les enfants, et, par
cette chaleur, quelle plaisante idée que de les laisser barboter à leur guise en
dégustant une menthe à l’eau ! »
L’exil mélancolique qu’avait prévu Alec se transformait radicalement
et, à sa grande surprise, il en était heureux.
« Dites oui, oncle Alec, je vous en prie ! »
Pour encourager les paroles de Sophie, le petit Jean, qui ne savait pas
encore se faire comprendre par des mots, se mit à marcher vers son oncle
d’un pas pataud, en levant vers lui ses grands yeux clairs.
« Je ne vais tout de même pas priver mes neveux préférés d’un séjour au
bord de la mer ! Connaissent-ils déjà la Normandie ?
— Me voilà soulagée ! Non, mes enfants n’ont jamais eu ce plaisir… à
deux ans et quatre ans, il serait temps ! Mais on ne pense jamais à cette
maison, il y a tant à faire à Bois d’Arcy et à Broisillac… Ne tardons
pas trop, le chauffeur nous attend à 9 h 30 ! Tu seras prêt ?
— C’est à Émile qu’il faut poser la question. »
C’était inutile de lui poser la question : en remontant dans sa chambre,
Alec croisa son valet de chambre qui portait de lourdes valises, et il fut pris
de remords de s’être montré si peu aimable la veille. Devant le château,
tandis qu’ils attendaient le chauffeur avec sa sœur, ses neveux mais aussi
Marguerite et Emma qui prenaient part à l’expédition à leurs côtés, il voulut
faire amende honorable :
« Pardonnez-moi pour hier, Émile, je n’étais pas tout à fait dans mon
état normal. J’espère ne pas vous avoir brusqué. N’avez-vous pas eu trop de
peine à préparer mon départ aussi rapidement ?
— Monsieur est bien obligeant de s’en inquiéter, mais monsieur a autre
chose à penser. Tout est réuni pour que monsieur passe un plaisant séjour. »
Même s’il avait été en droit de se plaindre, son valet de chambre ne s’y
serait jamais autorisé, cependant Alec fut satisfait de ce court échange. Il
n’avait pas à faire porter aux autres la négativité qui l’habitait depuis qu’il
avait mis fin à son rêve d’amour.
*
Après une longue journée de voyage, ils étaient enfin arrivés à
destination. Comme sa sœur, Alec ne se rendait que rarement à Deauville,
préférant l’immensité verte des sapins de Broisillac à la froideur bleue de la
Manche. Pourtant, ses parents avaient acheté la villa pour lui : quand il était
enfant, il souffrait de légers problèmes respiratoires, et le médecin de
famille avait encouragé le duc et la duchesse d’Azard à investir sur la côte,
vantant les vertus du bon air marin. Ils avaient alors profité de la mauvaise
fortune d’autrui : un riche bourgeois venait de perdre tout ce qu’il avait aux
courses hippiques et cherchait à vendre au plus vite pour rembourser ses
dettes. Les Valembert avaient conclu une excellente affaire en rachetant
pour trois fois rien cette vaste demeure en front de mer, à courte distance de
la gare inaugurée quelques années auparavant. Alec regrettait que
l’opportunité ne se soit pas présentée plutôt à Trouville : depuis Deauville,
il suffisait de traverser un pont pour se rendre dans cette ville au charme
bien plus authentique, ancienne bourgade de pêcheurs fréquentée par les
Anglais et les artistes plus que par les nouveaux riches. Claude Monet lui-
même s’était laissé inspirer par la plage, ses couleurs pastel et ses
promeneurs élégants, et Alec espérait faire un jour l’acquisition d’une de
ces toiles pour compléter sa collection des œuvres du peintre, même s’il
préférait nettement ses peupliers.
Fatigué par le trajet, Alec se coucha tôt, se laissant bercer par le bruit
rassurant des vagues s’écrasant l’une après l’autre sur les rochers. Un peu
plus tard, un coup de tonnerre gronda, suivi juste après d’une pluie battante
venant accentuer la colère de la mer. Alec eut une pensée pour sa sœur : ses
enfants, déjà terrifiés par l’orage à Broisillac, devaient trembler dans ses
bras devant cet impressionnant spectacle de la nature. De son côté, il en
était reconnaissant : tout ce bruit faisait écho au chaos qui avait pris place
dans son cœur ; toute cette eau versée remplaçait ses larmes ; comme si le
ciel était là pour lui tenir compagnie dans l’épreuve qu’il traversait.
*
Le lendemain matin, le ténébreux orage avait laissé place à un brillant
soleil, et les coups de tonnerre aux plaintes des goélands.
« Look at that, what a lovely day ! How lucky we are ! »
Emma, qui n’avait pas souvent l’occasion de voir du pays, était aussi
enchantée que les enfants de cette escapade au bord de la mer.
« Ça va te faire du bien à vous aussi, Alec dear, le vent c’est bon pour
les bronches, n’est-ce pas ? »
Alec acquiesça en souriant. Entre la nurse anglaise, Émile, Marguerite,
Marie et les enfants, il n’était entouré que de personnes bienveillantes –
débarrassé d’Albert, qu’il soupçonnait de ne pas être très loyal à la famille
avant même de l’avoir surpris au cou de Simon, ainsi que de Louis et de son
valet Gaston dont il craignait le jugement. Le cadre aussi était apaisant :
dans la villa, ni marbre, ni lustre, ni argenterie, juste une confortable maison
de vacances, spacieuse et chaleureuse.
« Que dirais-tu d’une promenade sur les planches, mon cher frère ? »
Marie venait d’apparaître dans les escaliers, particulièrement jolie dans
sa robe à crinoline orange qui lui donnait bonne mine.
« Que tu es chic ! Mais est-ce une tenue adaptée pour mettre les pieds
dans l’eau ?
— Allons, je ne me risquerais pas à être vue déchaussée ! Alors, c’est
oui ?
— Tu sais bien que je ne peux rien te refuser ! »
*
Les voilà partis tous les sept : les aristocrates devant, la nurse, la femme
de chambre et le valet quelques mètres plus loin. Émile, Marguerite et
Emma avaient l’air de plutôt bien s’entendre, mais Alec ne pouvait pas en
être certain : il avait été éduqué dans le respect des domestiques, et celui-ci
impliquait de garder une distance en toutes circonstances. Leur vie privée
ne regardait qu’eux. De temps à autre, il se risquait à demander à Émile s’il
avait bien dormi, mais cela lui semblait déjà effronté. Au fond, il
connaissait très peu ces gens qu’il côtoyait pourtant depuis des années pour
certains. Simon lui avait bien raconté quelques histoires du sous-sol, et Alec
aurait été curieux d’en apprendre beaucoup plus, mais il préférait éviter ces
conversations qui faisaient ressortir leur différence de rang. Alors ils
parlaient de leurs lectures, du bourgeonnement des arbres fruitiers, des
coups de sang de Louis, des souvenirs que Simon avait de sa mère dont la
mort l’avait tant marqué quand il était adolescent. Une douleur vive
s’installa dans la poitrine d’Alec : il était inconcevable pour lui de faire le
deuil de ces moments chéris. Il prit une grande bouffée d’air en serrant un
peu plus la main de la petite Sophie qui gambadait gaiement à ses côtés.
Un vendeur ambulant les arrêta, leur proposant crèmes glacées et
diverses boissons. Devant l’enthousiasme de sa sœur et des enfants, Alec
fouilla dans sa veste et trouva quelques pièces qu’il offrit au marchand en
échange de la menthe à l’eau tant voulue par Marie, et de glaces à la vanille.
Avant de les quitter, l’homme jovial, satisfait de sa vente, se pencha vers
Sophie et Jean pour leur faire quelques risettes, et dit au petit garçon
intimidé : « Toi, tu es fort comme ton papa ! » avant de les quitter. La jeune
femme rit de bon cœur, attrapant le bras de son frère pour poursuivre leur
promenade en lui glissant :
« C’est vrai que nous formons un bien joli couple, toi et moi, mais je
crois que je préfère tout de même mon mari. »
Alec s’efforça de sourire, mais cette phrase insignifiante prononcée par
le marchand était une nouvelle lame qui venait de lui traverser la peau.
Comme il devait être agréable d’être l’homme avec qui on l’avait
confondu : un respectable père de famille, entouré de sa charmante épouse
et de leurs deux enfants pleins de vie. Il voulut se projeter dans ce
fantasme : pendant quelques instants il imagina être cet homme, Marie, sa
femme, et Sophie et Jean, ses enfants. Il prit son neveu dans ses bras,
redressa la tête, bomba le torse, et eut l’impression que tous les regards les
enviaient. Il était fier, et se fit la triste réflexion qu’il n’était pas habitué à ce
sentiment. Quand il redevint Alec, célibataire, homosexuel, seul,
terriblement seul, la chute fut brutale. Alors, à la place de sa sœur, il projeta
l’image de son amie Ariane de Rocamor, et se demanda si la perspective du
mariage, qu’il redoutait tant, n’était pas finalement une piste pouvant le
mener au bonheur.
Chapitre 28
Après quelques jours ressourçants à Deauville, il était déjà temps de se
rendre à Paris pour le mariage de Louis. Alec n’était pas mécontent d’avoir
échappé aux derniers préparatifs qu’il imaginait avoir été source de tensions
entre ses parents. Le duc d’Azard ne comptait pas s’impliquer dans cette
union scandaleuse ; la duchesse lui répétait que laisser trop paraître son
désaccord ou même sa simple indifférence ne ferait qu’éveiller les
soupçons. Sur le papier, il n’y avait rien à redire sur cette alliance entre les
Valembert et les Clarmont, et il avait intérêt à jouer le jeu.
Dans le train qui les ramenait à Paris, Marie, après avoir observé Alec
d’un air soucieux, lui posa la question qu’il avait réussi à esquiver jusque-
là :
« Je vois bien que tu es d’humeur maussade, ces temps-ci, même si tu
fais de ton mieux pour ne pas le montrer. Veux-tu bien me dire ce qui ne va
pas ?
— Je t’assure que ce n’est qu’une impression, mentit-il.
— Et moi je te rappelle que je te connais depuis ta naissance, sourit-
elle. Je comprends que ce mariage te rende mélancolique. Tu sais, ce n’est
pas facile pour moi non plus de marier mon petit frère. Tous nos souvenirs
d’enfance me reviennent en mémoire, et je me demande où le temps a filé.
Nous étions heureux, tous les trois, insouciants, protégés par nos parents,
mais il arrive un âge où c’est dans l’ordre des choses de prendre sa vie en
main, de transmettre à notre tour les belles valeurs que nous tenons de nos
ancêtres.
— Tu as raison, c’est un sentiment étrange de voir partir son frère,
même si on ne peut pas dire que nous étions très proches. »
Ferdinand l’avait prévenu : Marie ne se doutait pas un seul instant de la
vérité. C’était un soulagement pour Alec qui avait si mal vécu sa
confrontation avec son beau-frère, mais il ne pouvait s’empêcher
d’éprouver un certain spleen à l’idée que sa propre sœur soit si aveugle à sa
différence, et si convaincue que la seule voie possible pour passer à l’âge
adulte soit le mariage.
« Et puis, tu garderas Broisillac, toi… Imagine ce que c’est, pour nous
les femmes, de quitter tout à la fois notre famille, notre maison et notre
nom ! »
Ce que Marie présentait comme une difficulté supplémentaire lui parut
soudain délicieux : si seulement il était autorisé à effacer son nom, son titre,
son rôle d’héritier et tout le reste… Si seulement il était une simple femme
de chambre, alors il aurait le droit le plus doux : celui de vivre au grand jour
une histoire avec un homme comme Simon. Mais il se sentit coupable
d’envier le sort d’une domestique quand il avait tous les privilèges dont un
être humain pouvait rêver. Tous, sauf celui de pouvoir choisir qui aimer.
*
Dans l’église de Saint-Germain-des-Prés, les invités se pressaient pour
assister au mariage de la saison : le comte Louis de Valembert et
mademoiselle Isaure de Clarmont. Assis au premier rang, Alec fut envahi
par l’émotion quand la fiancée fit son entrée dans l’église accompagnée par
le canon de Pachelbel admirablement interprété par un quatuor à cordes.
Elle était impressionnante de beauté dans sa longue robe blanche tout ornée
de dentelles, marchant d’un pas confiant vers l’autel, le visage couvert par
un délicat voile transparent. Louis était bien arrangé lui aussi, et Alec eut
une pensée pour toutes les jeunes filles présentes dont les espoirs
s’effondraient. L’un des meilleurs partis de Paris était en train de leur filer
entre les doigts. Peut-être que certaines des prétendantes de son frère se
rabattraient sur lui ? Après tout, il avait certes un sourire moins irrésistible
et des bras moins musclés, mais c’était bien lui l’héritier non seulement du
titre de duc d’Azard, mais surtout de la majorité des biens des Valembert.
Maintenant que Louis quittait le marché des célibataires, il allait
certainement devoir supporter encore davantage d’approches plus ou moins
maladroites de jeunes filles, et bien plus de flatteries de leurs parents.
C’était garanti : des couples désireux de marier leurs filles dans le grand
monde allaient profiter de l’occasion de ce mariage fastueux pour les
pousser à séduire Alec, et il devrait faire l’effort de danser avec plusieurs
d’entre elles. À moins qu’il ne passe une bonne partie de la réception en
compagnie d’Ariane. L’idée avait mûri dans son esprit ces derniers jours : il
l’appréciait sincèrement, et ne doutait pas qu’elle ferait une épouse à la
compagnie agréable, et une mère attentionnée. Il faisait beaucoup d’efforts
pour se convaincre que le bonheur lui serait accessible ainsi et, dans cette
église, grisé par la musique retentissante de l’orgue, l’élégance de
l’assistance et la solennité des lectures de la Bible, il n’avait pas de mal à le
croire. Son cœur se mit à battre plus fort. La perspective de la normalité lui
apportait un réconfort qui l’enveloppait comme une douce couverture.
Vint le moment de l’échange des consentements. Moi, Louis, je vous
reçois Isaure comme épouse, et je promets de vous rester fidèle, dans le
bonheur et dans les épreuves, dans la santé et dans la maladie, et de vous
aimer tous les jours de ma vie. Quand il entendit Louis prononcer avec
détachement ces mots si forts, il mit du temps à comprendre ce qui le
choquait, puis se rappela le mariage de Marie et Ferdinand. Il était encore
adolescent à l’époque, mais avait un souvenir vivace de l’émotion qui
émanait de la voix de sa sœur, qui vivait alors le plus beau jour de sa vie.
Marie avait eu la chance extraordinaire de faire un mariage d’amour, et il
semblait évident à Alec que la scène à laquelle il était en train d’assister
était bien différente. Il plaignit son frère, coincé pour le restant de ses jours
dans une situation qu’il n’avait pas choisie lui-même, juste pour préserver
les apparences. Il plaignit d’autant plus Isaure, à qui Louis venait de
promettre fidélité alors qu’il s’était vanté quelques mois plus tôt de sa
longue liste de conquêtes qu’il comptait bien rallonger encore. Le séducteur
qu’elle était sur le point d’épouser serait-il capable de tenir son
engagement ? Ferait-il seulement semblant ? Alec voulait y croire, mais il
en doutait fortement. Et lui-même, en aurait-il la force ? Un frisson le
parcourut. Sa foi, bien qu’ébranlée depuis la découverte de son attirance
pour les hommes, était trop importante à ses yeux pour qu’il trahisse un
sacrement sans en souffrir. Son respect pour Ariane, trop profond pour qu’il
lui soit infidèle. S’il se mariait devant Dieu, il devrait renoncer pour de bon
à toucher un autre homme. Il lutta pour chasser au loin les images et les
sensations qui se bousculaient dans son esprit : la lueur dans les yeux de
Simon quand il le désirait, ses mains écartant avec douceur ses jambes, sa
langue parcourant le relief de sa clavicule, la chaleur moite de ses baisers
dans son cou, les vibrations de sa pomme d’Adam quand il gémissait au
creux de son oreille, sa sueur se mêlant à la sienne quand il se laissait
retomber sur lui après l’avoir inondé de plaisir…
« La Paix soit avec vous », prononça le prêtre d’un ton sévère, mettant
fin à des rêveries qu’il aurait condamnées avec la plus grande fermeté.
*
« Les circonstances de ces noces sont certes affligeantes, mais la
cérémonie avait tout de même de l’allure. Que penses-tu de la fille, Alec ?
— Vous voulez parler d’Isaure ?
— Qui d’autre ? Elle a des sourcils un peu peuple, mais en dehors de
cela, elle me semble convenable, si on oublie sa légèreté, bien entendu. »
Il ne fallait pas compter sur la tante Henriette pour avoir des mots
charitables. Affublée d’un grand chapeau vert qui la rapetissait en plus de
lui donner mauvaise mine, et engoncée dans une robe bien trop épaisse pour
la saison, elle était pourtant loin de la distinction de sa nouvelle nièce, mais
Alec était attaché à cette femme qui avait le mérite de se faire respecter
partout où elle allait.
« Je lui trouve beaucoup de charme, à vrai dire. Et elle saura tenir tête à
Louis, ce qui est un atout indispensable. J’espère qu’ils prendront soin l’un
de l’autre, et qu’ils seront heureux.
— Je reconnais bien là ton caractère fleur bleue, mais ce n’est pas le but
du mariage. Comme dirait je ne sais plus quel homme de théâtre, c’est avant
tout résoudre à deux les problèmes qu’on n’aurait pas eus tout seul. À ce
propos, la petite Rocamor me plairait beaucoup pour toi ; quand penses-tu
faire ta demande ? »
Elle but une gorgée de champagne avant de reprendre :
« Bien sûr, ce n’est pas la cuisse de Jupiter, les Rocamor, mais enfin,
pour une fille, c’est tout à fait correct : son nom s’effacera.
— Je vais laisser un peu de répit à mes parents, si vous le permettez. Je
crois qu’ils ont eu bien de la peine à organiser une aussi belle fête en si peu
de temps.
— Que veux-tu dire ? Quatre cents invités seulement, d’après ton père !
Je comprends qu’ils aient choisi de faire une réception en petit comité, mais
cela n’a pas dû leur demander tant d’efforts. D’ailleurs, ce sont les
Clarmont qui ont tout fait il me semble. C’est la moindre des choses quand
on sait qu’ils ont tout manigancé pour attirer dans leurs filets un Valembert.
Je te félicite de ne pas être tombé dans le piège : je me passerais bien
d’avoir une fille de mauvaise vie pour duchesse, si je survivais à ton père. »
Alec fit semblant d’avoir vu au loin un oncle qu’il devait absolument
saluer pour prendre congé. Isaure ne méritait pas qu’il participe aux
médisances à son sujet. Elle et Louis étaient adultes et avaient chacun leur
part de responsabilité. En se frayant un chemin parmi les invités, il entendit
d’autres commentaires plus ou moins élogieux sur les époux, la messe,
l’hôtel particulier des Clarmont et la qualité du cocktail. S’il avait
commencé sa journée en se projetant dans la possibilité de son propre
mariage, il était désormais résolu à ne pas commettre cette erreur. Non
seulement les chaînes de la vie conjugale lui semblaient bien trop lourdes à
porter, mais être le centre de l’attention et la cible de critiques pendant de
nombreuses heures lui serait également insupportable. Tant pis s’il devait
renoncer à un foyer et à une vie de famille : il n’avait pas le courage de tirer
un trait sur l’horizon charnel que Simon lui avait fait découvrir. Il avait bien
assimilé les avertissements de Ferdinand et veillerait à ne plus tomber sous
le charme d’un domestique – même s’il avait conscience que ces choses-là
étaient incontrôlables et que son cœur était encore meurtri. Cependant,
comme son beau-frère le lui avait confié, il n’était pas seul de son espèce
parmi les hommes de son milieu. Peut-être y avait-il une troisième voie
entre Simon et Ariane ? Quelqu’un qui serait aussi séduisant que le premier,
tout en maîtrisant les codes dans lesquels Alec baignait depuis l’enfance ?
« Alec ! »
Il se retourna au son de cette exclamation enthousiaste et reconnut un de
ses vieux amis.
« Oscar ! Je ne savais pas que tu serais là ! »
Ils se serrèrent la main chaleureusement et échangèrent en quelques
phrases les nouvelles de plusieurs mois. Oscar de Grilevie venait de se
fiancer – encore un – et d’acheter un appartement rue du Faubourg Saint-
Honoré. Avant de le quitter, il voulut s’assurer qu’ils ne laisseraient pas
passer autant de temps avant leur prochaine rencontre.
« On ne te voit plus jamais au Cercle ! J’y suis au moins une fois par
semaine, souvent le jeudi – n’hésite pas à passer, je te présenterai des
gens. »
Le Cercle. Oscar avait raison : Alec ne se rendait que très rarement à ce
club réservé aux aristocrates. Il s’agissait d’un club exclusivement
masculin. Et s’il rencontrait là l’homme de sa vie ?
Chapitre 29
« Loin des yeux, loin du cœur. » Les dictons, aussi simples soient-ils,
détenaient une part de vérité : cela faisait le plus grand bien à Alec de s’être
éloigné de Broisillac, de son parc, de son jardinier. L’escapade à Deauville
et le mariage de Louis lui avaient donné beaucoup à penser, et avaient été
des divertissements salutaires. Sa brève discussion avec Oscar lui avait
ouvert de nouvelles perspectives, et il avait hâte d’être à jeudi pour peut-
être le retrouver au Cercle.
S’il était resté dans le Jura qu’il aimait tant, il se serait probablement
effondré, mais voilà quelques jours qu’il était à Paris, et qu’il s’y plaisait.
Ses parents étaient retournés à Broisillac, sa sœur et son beau-frère avaient
filé à Bois d’Arcy, son frère et sa belle-sœur étaient déjà en voyage de
noces : le champ était libre et personne ne le questionnerait sur son emploi
du temps. L’hôtel particulier des Valembert aurait été trop grand pour lui
s’il y avait été tout seul, mais le personnel était là pour lui tenir compagnie,
même si leurs interactions étaient rares.
*
Si le silence de la nuit lui était parfois oppressant et lui rappelait à quel
point Simon lui manquait, les journées, elles, étaient agréables dans ce Paris
estival. Ironiquement, ce qu’Alec préférait dans la ville, c’étaient ses
nombreux jardins. Il évitait soigneusement les Tuileries, mais pouvait
passer des heures dans les allées du jardin du Luxembourg. Il s’y rendait à
pied, et prenait toujours un livre avec lui : rien ne lui plaisait davantage que
de marcher au hasard, trouver un banc à l’ombre, et se plonger dans sa
lecture jusqu’au déclin du jour. Le jardin des Plantes n’était pas si éloigné
non plus, et il avait profité de son passage à Paris pour visiter à nouveau ses
grandes serres peuplées de plantes exotiques.
Quand vint le jeudi, appréhendant la soirée qu’il comptait passer au
Cercle, il choisit de changer ses habitudes de promenade pour ne pas laisser
vagabonder son esprit et partit en milieu d’après-midi au Champ-de-Mars.
Le nom, qui évoquait le dieu romain de la guerre, avait quelque chose de
romanesque, et il aurait bien besoin du courage de Mars pour affronter les
nouvelles rencontres qu’il espérait faire quelques heures plus tard.
Une fois arrivé, il fut replongé dans d’extraordinaires souvenirs : trois
ans auparavant, c’est là qu’avaient eu lieu les épreuves de fleuret et de sabre
des Jeux olympiques, à l’occasion de l’Exposition universelle. Il avait lu
dans un journal que plus de cinquante millions de personnes avaient visité
Paris lors des quelques mois qu’avait duré cet événement historique, et
n’avait pas de mal à le croire : jamais il n’avait vu une telle foule se presser
dans les rues de la capitale. En ce mois d’août, le Champ-de-Mars était bien
loin de l’effervescence de 1900, et le bruit des épées olympiques avait été
remplacé par le calme olympien des rares promeneurs. Alec leva les yeux
pour admirer la tour Eiffel. Celle-ci avait été inaugurée quand il avait déjà
neuf ans, pourtant il n’avait pas de souvenirs de Paris sans elle. Il l’avait
tout de suite adoptée, contrairement à la plupart des gens qu’il connaissait.
Tous autour de lui la trouvaient laide, trop grande ; ils lui reprochaient de
n’être qu’un gigantesque tas de ferraille qui faisait tache dans le décor.
Peut-être qu’Alec éprouvait de la tendresse pour elle parce qu’il se
reconnaissait un peu dans cette tour Eiffel, différente des autres bâtiments
de Paris, trop moderne pour un monde qui n’était pas encore prêt à
l’accepter.
*
Il n’avait pas vu le temps passer, et avait failli arriver en retard chez lui
pour le dîner, prévu comme à Broisillac à 19 h 30. Il ne s’y était pas
attardé : il n’était pas à l’aise lorsqu’il était assis seul à la table de la grande
salle à manger, et qu’il sentait derrière lui le regard du maître d’hôtel,
debout près de la porte, qui veillait à ce qu’il ne manque de rien. Mais
surtout, il était impatient, bien qu’un peu nerveux, de retourner au Cercle
avec de nouvelles perspectives. Un verre lui avait semblé moins risqué
qu’un dîner : si la compagnie n’était pas à la hauteur de ses attentes, il
pourrait partir plus facilement.
Raymond, le chauffeur, le déposa vers 21 h 30 devant les portes du
vieux bâtiment qui renfermait ce club très privé non loin des Champs-
Élysées. À peine entré, il fut accueilli par le majordome, qui lui demanda
dans quel espace il voulait se rendre, sans lui préciser les différents choix,
que chaque membre du Cercle devait connaître. La bibliothèque le tentait,
mais il n’y aurait sans doute pas grand monde à cette heure-ci, et ce n’était
pas pour cela qu’il était venu. Après avoir hésité un temps avec le fumoir,
qui lui sembla trop étouffant, et la salle de jeux, peu adaptée, il choisit le
bar. Il aurait bien besoin d’un verre de whisky.
Le majordome l’escorta dans l’imposant escalier taillé dans l’onyx. Ils
dépassèrent d’élégantes tapisseries représentant des scènes de chasse pour
arriver devant la plus jolie porte du Cercle, surmontée d’un bas-relief en
marbre blanc. Poussant la porte, le maître d’hôtel annonça son nom à voix
haute : « Monsieur le comte Alexandre de Valembert ». Alec admirait la
capacité qu’avait le personnel du Cercle à retenir les noms de tous ses
membres, qui étaient quelques centaines. Quelle angoisse cela devait être
pour le majordome et les maîtres d’hôtel de ne pas reconnaître l’un d’entre
eux : il aurait été inenvisageable qu’ils lui demandent son identité.
Concernant Alec, cependant, la tâche était plus facile : on lui avait souvent
dit qu’il ressemblait à son grand-père, le précédent duc d’Azard, qui avait
été président du Cercle et dont le portrait était accroché dans un de ses
couloirs.
Une quinzaine d’hommes étaient assis dans la salle aux murs feutrés et
aux lumières tamisées. Il y avait surtout des hommes plus âgés : plusieurs
se levèrent pour venir le saluer et lui demandèrent des nouvelles de son
père. Il fut soulagé d’y voir Oscar, comme il s’y attendait, qui lui fit signe
de rejoindre sa table. Il s’en approcha donc, et l’inconnu qui tenait
compagnie à Oscar se tourna vers lui. Alec ne l’avait jamais vu, et eut la
bonne surprise de constater qu’il était plutôt bien de sa personne, avec sa
fine moustache et ses cheveux blonds mal coiffés qui tranchaient avec la
rigueur chic de sa tenue.
« Mon cher Alec, quel plaisir de te voir ici ! Connais-tu mon ami Arthus
de Bellange ? Arthus, j’imagine que tu as déjà entendu parler d’Alec de
Valembert ?
— Et comment, répondit Arthus. Je suis ravi de le rencontrer enfin. »
Arthus de Bellange… ce nom était familier. Alec se rappela que la mort
prématurée de son père, le précédent marquis, avait ému la haute société
parisienne quelques années auparavant. Arthus devait désormais avoir entre
vingt-cinq et trente ans, et semblait avoir oublié son chagrin : il affichait un
franc sourire, et lui tendit chaleureusement la main. En la saisissant, Alec
eut une drôle d’impression : ce fut très bref, mais il lui sembla que le pouce
d’Arthus dessinait comme un petit cercle dans sa paume.
« Je suis heureux de vous rencontrer, monsieur.
— Je vous en prie, appelez-moi Arthus. Les amis de mes amis sont mes
amis. Vous connaissez-vous depuis longtemps ?
— Bien longtemps, fit Alec. Je ne me souviens plus du moment où nous
nous sommes vus pour la première fois. Nous nous croisons depuis de
nombreuses années.
— Nos grands-mères étaient cousines issues de germain, intervint
Oscar.
— Si tu le dis, c’est sans doute vrai, sourit Alec. Tu as toujours été
meilleur que moi en généalogie.
— Sans vouloir t’offenser, ce n’est pas bien difficile de te surpasser
dans ce domaine…
— Ah, vous faites partie comme moi des gens qui n’arrivent jamais à
retenir les liens de parenté ? demanda Arthus. Ici, c’est facile à partir du
moment où on reste vague : il suffit de dire mon cher oncle ou mon cher
cousin, en fonction de l’âge, et on n’a guère de chances de se tromper ! »
*
Une demi-heure et un whisky plus tard, le bar avait commencé à se
vider, et Oscar annonça qu’il allait lui aussi prendre congé. Alec hésita à le
suivre, mais y renonça en regardant Arthus. L’alcool y était peut-être pour
quelque chose, mais il se sentait bien avec lui, et se rendit compte qu’il
n’avait aucune envie de quitter les lieux, surtout quand le jeune marquis lui
dit avec assurance : « Vous prendrez bien un dernier verre avec moi ? »
« Oscar est incroyable, déclara Arthus quelques minutes après que
celui-ci fut parti. Il connaît tout le monde. Je suis bien content qu’il nous ait
permis de faire connaissance.
— Moi aussi », répondit Alec en regrettant de ne plus rien avoir à boire
pour se donner une contenance.
Le ton mondain et enthousiaste d’Arthus avait tout à coup changé pour
se faire plus… intime, ce qui déstabilisa Alec. C’était peut-être la fatigue,
ou le début de l’ivresse, mais il lui sembla que leur discussion allait prendre
un autre tournant. Après s’être levé pour dire au revoir à Oscar, Arthus avait
rapproché son fauteuil de celui d’Alec, et il était désormais bien plus proche
de lui que lorsqu’il avait rejoint les deux amis.
« Voulez-vous que je fasse signe pour que nous commandions ce dernier
verre ? demanda Alec, qui avait soudain du mal à trouver un sujet de
conversation.
— Il se peut que j’aie une autre idée, murmura Arthus. J’habite à deux
pas d’ici, et il y a chez moi une cave qui ferait pâlir d’envie bien des
sommeliers. Si vous aimez le whisky, j’ai assurément ce qu’il vous faut.
Qu’en dites-vous ? »
Alec examina son expression, essayant d’y déceler un indice qui
pourrait confirmer ce que lui soufflait son intuition. Il n’aurait su expliquer
exactement quoi, mais Arthus avait quelque chose de différent des autres.
Dans sa voix, dans ses gestes, dans son attitude générale. Il avait
rapidement senti une complicité entre eux. Alec était presque sûr qu’il
s’agissait là d’une proposition indécente. Il n’en revenait pas : c’était
précisément ce qu’il était venu chercher, et l’homme devant lui présentait
de nombreux atouts. Il était charmant, bien né et, pour couronner le tout, il
semblait s’intéresser à lui. Ferdinand avait raison : c’était donc possible.
« Volontiers », acquiesça-t-il en se levant, suivi par Arthus.
*
Le marquis n’avait pas menti : son hôtel particulier était effectivement
tout proche et, en moins de dix minutes de marche, ils y étaient déjà. Alec
eut du mal à cacher sa stupéfaction quand il aperçut, dans le vestibule, un
immense tableau qui représentait un homme presque nu, uniquement vêtu
d’un linge enroulé autour de sa taille. L’homme en question, bien que
n’existant que sur la toile, avait une pose provocatrice qui troubla Alec :
une main posée sur la hanche, il semblait montrer fièrement ses muscles
saillants.
« Vous aimez ? »
La question fit sursauter Alec, qui se rendit compte qu’Arthus se tenait
juste derrière lui. Son cœur se mit à battre à toute vitesse, autant de peur que
d’excitation.
L’arrivée du majordome lui donna une excuse pour ne pas répondre tout
de suite. Arthus, sans avoir l’air gêné le moins du monde qu’on les voie
dans cette proximité qui devait paraître très curieuse à un regard étranger,
lui demanda d’apporter deux verres de whisky dans le petit salon. En le
regardant s’éloigner, Alec se demanda comment le majordome faisait pour
garder son air imperturbable, avant de se dire qu’il était certainement
habitué à ce genre de scènes.
« J’aime la peinture, oui, marmonna Alec en rougissant.
— Je vois que nous avons les mêmes goûts. »
Le regard d’Arthus quitta les yeux d’Alec pour s’attarder un instant sur
sa bouche, avant de descendre lentement, effrontément, sur son torse, puis
entre ses jambes. Bien qu’encore habillé, Alec eut l’impression d’une
attaque à sa pudeur, et son embarras redoubla d’intensité.
« Suivez-moi », dit Arthus.
Alec le suivit dans ce qu’il devina être le petit salon : une pièce pas si
petite, avec le rouge pour couleur dominante, et de nouveaux tableaux où ne
figuraient que des hommes. La décoration de l’hôtel d’Arthus ne laissait
aucune place au doute.
Le majordome arriva sans tarder, portant sur un plateau les deux verres.
« Vous pouvez les poser sur la table basse, merci Adrien. Ce sera tout ;
je vous prie de nous laisser maintenant, et de refermer la porte derrière
vous.
— Bien, monsieur », dit le dénommé Adrien en s’exécutant.
« Installez-vous, Alec. Je vous conseille ce canapé, c’est le plus
confortable. »
Il indiqua celui qui se trouvait tout au fond de la pièce, et qui était le
plus large de tous. Alec s’y dirigea, et attrapa au passage le whisky qu’avait
apporté le majordome. C’était très mal élevé, mais tant pis : il en but une
grande gorgée si vite qu’elle le brûla, reposa le verre, et alla finalement
s’asseoir. Au lieu de choisir le fauteuil d’à côté, Arthus le rejoignit sur le
canapé, et posa une main sur sa cuisse en approchant dangereusement sa
bouche. Alec sentit aussitôt monter une vive chaleur dans ses jambes.
« Moi je n’ai pas besoin d’alcool pour te trouver attirant. C’est ta
première fois ? »
Et sans attendre sa réponse, Arthus se mit à l’embrasser.
Aussi surprenant que cela puisse paraître, Alec trouva instantanément la
sensation désagréable. Pourtant, tout aurait dû bien se passer : peu avant, au
Cercle, il s’était senti attiré par Arthus, et devant le tableau du vestibule, il
avait éprouvé un puissant désir pour cet homme, qui le dégoûtait presque
désormais. Les picotements de sa moustache, sa main qui continuait à se
presser sur sa cuisse et remontait lentement, son eau de Cologne… rien
n’allait.
Alec tenta de le repousser, mais Arthus insista. « Laisse-toi faire », dit-il
en essayant de défaire son nœud papillon.
« Je suis désolé », osa Alec quand il arriva enfin à se dégager.
Il se leva, et quitta aussi vite qu’il le put ce lieu maudit. Une fois dehors,
dans la fraîcheur du soir, il prit une grande inspiration et eut la certitude
d’avoir commis une grossière erreur. Il ne pourrait pas remplacer Simon
aussi facilement. D’ailleurs, il n’avait aucune envie de le remplacer. Il ne
rêvait que de le retrouver.
Chapitre 30
Après cet incident qui l’avait laissé avec une sensation de nausée, Alec
était resté quelques jours de plus seul à Paris, le temps de retrouver ses
esprits. Il aurait dû s’en douter : il ne tomberait pas du premier coup sur
celui qui lui ferait oublier son chagrin d’amour. Il repensa à la main
d’Arthus s’imposant sans invitation sur sa cuisse, et eut un frisson de
dégoût. Puis il se remémora son expérience désastreuse aux Tuileries, la
main du mauvais garçon sur sa joue, et fut saisi de la même sensation
désagréable. Que ce soit dans la clandestinité des bosquets ou dans le petit
salon feutré d’Arthus, il s’était senti affreusement mal à l’aise et n’avait eu
aucune envie de se « laisser faire ». À l’inverse, chaque étape qu’il avait
franchie avec Simon l’avait enveloppé de bien-être, comme s’il était
parfaitement à sa place. Ferdinand ne s’était pas trompé quand il lui avait
affirmé que d’autres aristocrates étaient comme lui, mais il avait tort de
penser qu’ils le comprendraient mieux. Tout n’était pas qu’une question de
milieu. Sa mise en garde continuait cependant à le hanter. Tu crois qu’il ne
s’intéresse qu’à ton beau sourire ? Alec croyait à la bienveillance de son
beau-frère. Il n’avait pas cherché à le blesser, et c’était justement cela qui
lui avait fait le plus mal.
Il était temps de rentrer à Broisillac, même si la perspective de croiser
Simon l’effrayait. S’était-il consolé dans les bras d’Albert ? Cette pensée
était bien naïve : si vraiment Simon s’était rapproché de lui par intérêt, il
n’avait nul besoin de consolation. Et rien ne permettait d’affirmer qu’il
avait cessé de fréquenter Albert pendant les quelques semaines qu’Alec et
lui avaient partagées. Jamais ils ne s’étaient juré fidélité. Sa gorge se noua
tandis que le train continuait sa marche comme si de rien n’était. Il n’était
plus très loin du Jura. Il avait choisi de voyager à l’heure du déjeuner, pour
éviter un repas en famille. Il était confortablement installé sur une banquette
moelleuse, et le personnel de la première classe était aux petits soins pour
lui. Il avait certes rejeté son rang ces dernières semaines, mais le fait
d’appartenir au sommet de la hiérarchie sociale avait ses avantages quand
on était comme lui dans un état de fragilité, et qu’on ne voulait pas être
bousculé.
Le chauffeur l’attendait à la gare, naturellement disposé à prêter main-
forte à Émile pour porter les bagages d’Alec jusqu’à la voiture. Du point de
vue des passagers de la troisième classe, la vie du comte Alexandre de
Valembert devait être si simple.
Le bruit des pneus sur les graviers de l’allée centrale avertit les
habitants du château de son arrivée, et sa mère se précipita pour l’accueillir.
« Alec, quelle joie de te revoir enfin ! Le trajet a dû te fatiguer : viens
donc nous rejoindre sur la terrasse, Micheline nous a préparé une sublime
orangeade. Louis est rentré ce matin : il a tant de choses à raconter sur
Venise ! »
Alec ne s’attendait pas à voir son frère si tôt, mais ses récits de voyages
de noces auraient au moins le mérite de monopoliser toute l’attention.
Laissant à Émile le soin de porter ses valises jusqu’à sa chambre, il accepta
donc la proposition de sa mère et l’accompagna sur la terrasse, qui était
agréablement ombragée à cette heure de l’après-midi. Louis, en bras de
chemise et les jambes croisées sur la table basse, le fixa du regard en tirant
une bouffée de cigarette.
« Alors, la vie parisienne ? »
Il rejeta longuement la fumée en ne le lâchant toujours pas du regard. La
phrase était anodine mais le ton presque menaçant. Était-ce cette attitude
qui plaisait tant aux dames ?
« Paris se porte bien, je te remercie. Et Venise ? Je ne vois pas Isaure :
tu l’as déjà abandonnée ? »
Il ne comptait pas se montrer si agressif, mais la pose nonchalante de
son frère l’agaçait. Louis se contenta de sourire d’un air supérieur, baissant
enfin le regard à la recherche du cendrier.
« Elle se repose, répondit tendrement la duchesse d’Azard à la place de
son fils. C’est parfois éprouvant, de porter un enfant, surtout par cette
chaleur. Louis était en train de me raconter le palais des Doges et m’a
rappelé de bons souvenirs : quelle splendeur, cette cour intérieure ! »
Ce n’était pas qu’il se désintéressait de Venise, mais il décelait chez son
frère une hostilité plus prononcée que d’ordinaire, et ne tenait pas à
s’attarder beaucoup plus en sa compagnie. Il décida de rester quelques
minutes pour faire plaisir à sa mère et profiter de l’orangeade – délicieuse,
en effet – puis de prétexter qu’il avait lui aussi grand besoin de se reposer,
bien que ne portant pas d’enfant, pour les quitter.
Mais alors qu’il s’apprêtait à se relever, le duc d’Azard arriva, chapeau
de paille sur la tête, journal à la main, très distingué dans son costume en lin
couleur sable.
« Louis ! Mais enfin tu as vu ta tenue ? » lança-t-il à son cadet, furieux,
en jetant son journal sur un fauteuil.
Aussitôt, Louis décolla ses pieds de la table basse, mais cela ne suffit
pas à calmer l’irritation de son père.
« Et dire que tu es maintenant un homme marié ! Quand vas-tu donc
cesser de te comporter comme un adolescent ?
— Il y a des choses plus graves dans la vie, papa : ce n’est qu’une table
de jardin et nous sommes en fa…
— Je t’ai déjà appris à ne pas me répondre quand tu es en faute ! le
coupa-t-il, haussant le ton. Je regrette, mais tes actes ne concernent pas
seulement ta petite personne : c’est l’image des Valembert que tu ternis
chaque fois que tu oublies ta dignité ! Le scandale dans lequel tu te serais
empêtré si les Clarmont et ta mère n’avaient pas généreusement arrangé les
choses ne t’a donc pas servi de leçon ? »
Alec avait pu apprécier dans le passé certaines des remontrances
publiques de son père envers Louis, mais, cette fois, il le trouvait sévère.
Louis avait raison : ce n’était qu’une table de jardin et ils prenaient une
orangeade au milieu de l’après-midi, chez eux. Se servir de cette mauvaise
excuse pour le sermonner sur Isaure était injuste, d’autant plus que, comme
il le reconnaissait lui-même, les apparences avaient pu être sauvées à temps.
« Tu devrais prendre exemple sur Alec. »
La conversation déviait dans une direction que le jeune homme aurait
volontiers évitée.
« Alec ne nous a jamais causé le moindre problème. Il n’a jamais
dégradé notre nom. »
Louis fusilla son père des yeux, puis les tourna vers son frère. Une lueur
sombre s’alluma dans ses prunelles. D’une voix mystérieuse, il répondit :
« Vous voulez parler d’Alec. Très bien.
— Ça suffit, intervint Valentine. Ne peut-on pas profiter d’un moment
de calme ?
— Vous avez raison, ma chère. Pardonnez-moi de m’être laissé
emporter par mon courroux. »
Edmond s’assit, et ouvrit son journal. Il avait tendance à redescendre
très vite de ses accès de colère. Mais Louis ne comptait pas s’arrêter là.
« Connaissez-vous le marquis de Bellange, papa ? »
Alec s’immobilisa, sa main agrippant son verre si fort qu’il aurait pu le
faire voler en éclats.
« Le marquis actuel ? Je ne l’ai pas vu depuis l’enterrement de son père.
Pourquoi cela ? »
Edmond tourna une page de son journal et Valentine reprit une gorgée
d’orangeade, s’autorisant à se détendre. Pour eux, Louis avait simplement
choisi de changer de sujet, orientant la conversation sur des banalités. Il
n’en était rien.
« C’est un membre populaire du Cercle, reprit Louis. Connu comme le
loup blanc pour être de la jaquette. »
Edmond leva les yeux et sourit avant même de connaître la suite,
anticipant une anecdote croustillante. Alec était en nage, le souffle coupé. Il
lui était impossible de faire taire son frère.
Louis regarda à nouveau Alec, se délectant du spectacle. Il marqua une
pause, ménageant son effet, avant de poursuivre :
« Très orienté vapeur, et nullement voile, si vous voyez ce que je veux
dire.
— Je crois qu’on a compris ! Eh bien, que lui arrive-t-il, à ce Bellange ?
questionna Edmond, intrigué.
— Cela vous intéressera peut-être d’apprendre que saint Alec ici présent
l’a suivi chez lui, tard le soir, pas plus tard que jeudi. On dit que la
décoration de son salon vaut le détour. Tu confirmes, Alec ? »
Immédiatement, Edmond, Valentine et Louis se tournèrent vers Alec,
l’accablant de leurs regards : son père le fixait d’un air indéchiffrable, sa
mère, incapable de cacher son choc, s’affala sur sa chaise, quant à Louis, il
semblait savourer la scène. Alec, bien qu’assis, craignit de défaillir. Un
silence pesant s’installa, interrompu seulement par quelques chants
d’oiseaux, provocants de gaieté. Chaque seconde qui passait rendait de plus
en plus compliquée la possibilité pour Alec de nier les révélations de son
frère. Il ne voulait rien confirmer, mais ne parvenait pas à mentir. Tout était
vrai, et l’état d’affolement dans lequel il se trouvait suffisait à le trahir.
Lentement, il prit appui sur le bras de son fauteuil pour se lever, et s’en alla
sans se retourner.
À bout de souffle dans les escaliers, il s’autorisa enfin à laisser éclater
ses sanglots quand il arriva à l’étage de sa chambre. Il avait déjà perdu
Simon, et voilà qu’il devrait aussi tirer un trait sur sa famille et sa
réputation. Le malheur s’abattait sur lui comme une chape de plomb, bien
trop lourde à relever. Il n’avait qu’une hâte : se réfugier sous ses draps et
pleurer jusqu’à ce que la douleur l’oublie.
Il ne s’attendait pas à tomber sur Émile. Celui-ci avait ouvert toutes les
valises de son maître et était occupé à plier une à une chacune de ses tenues.
« Monsieur ! » s’exclama-t-il, désarçonné et inquiet.
Au désespoir d’Alec s’ajoutait la honte de se montrer ainsi à son valet.
Il était trop tard pour camoufler ses larmes. Tout fichait le camp.
« Monsieur devrait s’asseoir, suggéra-t-il en approchant de lui son
fauteuil préféré. Je vais apporter de l’eau fraîche. Que puis-je faire d’autre
pour monsieur ? »
Alec se laissa tomber dans le fauteuil et laissa filtrer un sourire au
milieu de ses larmes. Pour Émile, l’eau, fraîche ou chaude, était la solution
à tous les problèmes, et il avait souvent raison. Mais ce ne serait pas
suffisant, cette fois.
Émile se dirigea vers la salle de bains d’Alec et revint peu après avec un
broc.
« Monsieur me permet-il de lui éponger le front ? Si monsieur préfère
être seul, je rangerai ses affaires plus tard.
— Vous pouvez rester, Émile, prononça-t-il entre deux sanglots. Mais je
comprendrais que cela vous embarrasse. »
Le valet de chambre s’assit à son tour, et tamponna doucement avec un
linge humide et froid les paupières rougies d’Alec, puis son front et ses
tempes. Celui-ci eut l’impression d’être un petit enfant consolé par sa nurse,
et se sentit d’autant plus lamentable. Il respira lentement, faisant son
possible pour retrouver une contenance. Émile, toujours à ses côtés,
l’encouragea par son sourire bienveillant.
« Je suis là, monsieur, lui assura-t-il. Vous pouvez vous confier à moi si
vous le souhaitez. Vos secrets seront en sécurité. »
Passer à la deuxième personne du pluriel était contre le protocole, mais
cela rendait ses propos plus directs, et plus sincères. Alec hésita. Baisser la
garde en présence de domestiques était dangereux, il en avait conscience.
Mais, auprès d’Émile, son masque impassible de comte de Valembert était
tombé depuis longtemps, et il ne savait pas très bien à qui d’autre il aurait
pu se confier. Alors, il lâcha prise :
« Jamais je ne pourrai être un duc, Émile. Je ne suis même pas un
homme. »
Il baissa les yeux, trop embarrassé pour soutenir le regard franc de son
valet. Celui-ci ne répondit pas tout de suite, prenant le temps de peser ses
mots.
« Vous vous trompez. »
L’audace d’Émile surprit Alec, mais son avis comptait pour lui.
« Ce n’est pas ma place d’aller contre vos paroles, monsieur, mais c’est
mon devoir moral. Vous vous trompez.
— Si vous saviez… Si vous saviez la vérité, Émile, rester seul dans une
pièce avec moi vous paraîtrait insupportable. »
Alec rougit. Il n’avait jamais pensé avoir une conversation aussi intime
avec son valet de chambre, et voilà qu’il lui faisait une révélation sur
laquelle il ne pourrait plus jamais revenir.
« Vous vous trompez, monsieur, répéta Émile. Je crois savoir quel est
votre secret, et je ne vois aucune raison à ce qu’il vous empêche de devenir
un duc respectable.
— Je ne me marierai jamais avec une femme », insista Alec, n’étant pas
certain que son valet ait réellement compris.
« Ne connaît-on pas un seul duc célibataire ? lui rétorqua-t-il, le plus
calmement du monde.
— Si, bien sûr, mais… Je vous dois la vérité, Émile : je ne sais pas
comment il l’a appris, mais mon frère est au courant. Mes parents aussi,
mon beau-frère… et le Tout-Paris le saura bientôt. »
Il fut pris d’angoisse à ces mots.
« Ne craignez-vous que ma scandaleuse réputation déteigne sur la
vôtre ?
— J’ai cinquante ans passés, monsieur, et je me moque du qu’en-dira-t-
on. Si vous l’acceptez, je serai heureux de rester à votre service aussi
longtemps que je serai en mesure d’accomplir les tâches que vous me
confierez. C’est un honneur pour moi. »
Émile se leva, puis reprit :
« Quand monsieur quittera sa chambre, qu’il n’hésite pas à me faire
appeler, pour que je poursuive le rangement de ses affaires. »
Chapitre 31 – Simon
Heureusement que le duc et la duchesse d’Azard avaient été occupés
par le mariage de leur second fils et s’étaient absentés pendant un temps :
depuis qu’Alec était venu le retrouver dans sa cabane pour lui annoncer que
tout était fini, Simon n’était plus que l’ombre de lui-même, et cela se
ressentait dans son travail. Il avait moins d’entrain pour se lever le matin, et
délaissait certaines parties du parc qui lui rappelaient trop son ancien amant.
Le petit jardin clos gardé par les hêtres pourpres en était un bon exemple :
Simon n’y avait pas remis les pieds.
Après le choc, il était passé par différentes émotions. Il y avait eu une
phase de déni, d’abord : Alec avait pris peur, il avait voulu être raisonnable,
mais changerait d’avis sans tarder – il avait peut-être seulement besoin
d’être rassuré. Quelques secondes après avoir refermé sa porte sur lui ce
soir-là, Simon avait été à deux doigts de la rouvrir et de lui courir après,
mais sa fierté le lui avait interdit. C’était à Alec de revenir sur sa décision,
et de lui demander pardon. Simon avait veillé toute la nuit, guettant le
moindre son, croyant entendre les pas d’Alec dans le moindre bruissement
des branches d’arbre. Ce n’était qu’au petit matin qu’il s’était effondré,
épuisé, découragé. La tristesse et le désespoir l’avaient envahi : Alec avait
raison, leur histoire était impossible, c’était une erreur qui avait trop duré.
Puis était venue la colère, ainsi qu’un profond sentiment d’injustice :
pourquoi avait-il pris cette décision seul ? N’auraient-ils pas pu en discuter
ensemble ? Et puis, ce n’était pas sa faute à lui, mais celle du fils
Valembert : c’était Alec qui avait écrit la lettre, Alec qui avait risqué de les
afficher au grand jour… Alec qui était venu le chercher, Alec qui l’avait
embrassé pour la première fois… faisant naître en lui un espoir qui n’aurait
jamais dû exister.
Il n’avait pas recroisé Alec depuis, et savait qu’il avait fui Broisillac. Au
sous-sol, il avait entendu certains parler avec envie d’Emma, Marguerite et
Émile, qui étaient partis en Normandie de manière imprévue, simplement
parce que monsieur Alexandre avait eu une soudaine envie d’air marin.
Micheline en particulier n’avait jamais été au bord de la mer, et regrettait
parfois que son rôle de cuisinière ne lui permette pas de voyager. Sa
jalousie avait redoublé quand elle avait appris quelques jours plus tard que
Gaston avait accompagné Louis à Venise, pour son voyage de noces.
Être valet de chambre… voilà qui semblait particulièrement ennuyeux
aux yeux de Simon, mais qui devait avoir ses avantages, surtout quand on
était attaché à son maître. On l’accompagnait partout où il allait, partageait
son intimité, ses secrets. Plus que quiconque, Émile aurait pu donner à
Simon quelques éclaircissements sur l’état dans lequel se trouvait Alec à cet
instant. Loin de Broisillac, son ancien amant l’avait-il oublié ? Pensait-il
parfois à lui ?
*
Vint l’heure du dîner, et Simon descendit à contrecœur. Lorsqu’il était
triste, il était encore moins sociable que d’habitude.
Arrivé à la cuisine des domestiques, il fut surpris d’y trouver à la fois
Gaston et Rose, les valets et femme de chambre de Louis et sa nouvelle
épouse, et… Émile. Alec était donc de retour à Broisillac, presque deux
semaines après leur séparation.
La conversation tournait autour de Venise, ses palaces au bord de l’eau
aux façades colorées, ses canaux romantiques, ses jolis cafés et ses ruelles
dans lesquelles Gaston et Rose avaient été autorisés à se perdre lors de leurs
nombreux moments libres. Simon découvrit à cette occasion que Rose, qu’il
ne connaissait pas encore très bien, avait un véritable don pour le récit : elle
racontait son expérience vénitienne de manière très vivante, donnant de
nombreux détails pittoresques, répondant avec enthousiasme aux questions
de Micheline et Suzanne, qui voulaient tout savoir. Au lieu de se vanter
d’avoir eu la chance de vivre ce voyage extraordinaire, elle donnait
l’impression de vouloir partager le plus précisément possible ce qu’elle
avait vécu, pour en faire profiter les autres. Cela remonta un peu le moral de
Simon, qui fut brièvement comme transporté dans la chaleur de l’Italie.
Gaston était lui sur la réserve, ce qui ne lui ressemblait pas. Il
intervenait peu dans le récit de Rose, mais avait l’air de préparer un
mauvais coup… et reprit de l’assurance quand Lucien et Georgette
quittèrent la salle à la fin du dîner. Ça ne présage rien de bon, pensa
Simon : Gaston avait l’habitude de raconter ses commérages en l’absence
des deux plus haut gradés du personnel de Broisillac. Simon voulut donc se
dépêcher de finir son dessert pour échapper aux blagues de Gaston, mais ce
dernier fut plus rapide que lui :
« Et toi, Émile, tu n’as rien à raconter ? C’était bien, cette escapade à
Deauville ? Et Paris, alors ? Ce cher Alec a fait de nouvelles rencontres, à
ce qu’il paraît ? »
Gaston affichait un air narquois et satisfait, ce qui déplut à Simon, qui
craignait le pire.
« Je te défends de l’appeler comme ça, répondit Émile. Monsieur
Alexandre mérite le respect.
— Ah oui ? Il mérite le respect ? Tu en es sûr ? »
Le silence se fit autour de la table : le sous-entendu de Gaston laissait
présager qu’il avait un nouveau ragot.
« Nous sommes pendus à tes lèvres, Gaston », dit Léon avec ironie. Il
tentait d’afficher un air indifférent, mais ses yeux brillaient de curiosité.
« J’avais raison, poursuivit Gaston. Vous ne vouliez pas me croire, mais
je vous avais bien dit que le futur duc était un inverti. Un télégramme vient
de le confirmer. »
Simon ne voulait pas entendre la suite ; il n’avait qu’une hâte : sortir.
Mais c’était trop tard ; il avait senti ses joues s’empourprer, et devait faire
de son mieux pour rester invisible. L’ambiance était lourde : on entendait
littéralement les mouches voler.
« Tu es encore allé mettre ton nez dans des histoires qui ne te regardent
pas, à ce que je vois, dit Victor, brisant cet horrible calme.
— C’est sa spécialité ! se moqua Léon. Bon, maintenant que tu es lancé,
ne t’arrête pas en si bon chemin. Que contenait ce télégramme ?
— Une information capitale, et écœurante : ton maître, Émile, fricote
avec un certain marquis de Bellange, connu dans la haute pour être de
l’autre côté. Le marquis de Bellange… même son nom est efféminé ! »
Simon sentit le sol se dérober sous ses pieds. Sa tête se mit à tourner, et
il eut soudainement envie de vomir. Ses oreilles bourdonnaient, mais il
entendit quand même à sa gauche une interjection étouffée : certaines
jeunes filles de l’assemblée étaient visiblement choquées par la nouvelle.
Pas Rose.
« Le marquis de Bellange ? demanda-t-elle avec naturel. Mademoiselle
Isaure – enfin, maintenant je dois dire madame la comtesse – m’a déjà parlé
de lui ; il paraît qu’il est très beau garçon. Il y a pire !
— Rose, enfin, tu t’entends ? s’écria Suzanne. Pire que d’être… comme
ça ? J’espère que ce ne sont que des rumeurs. Pauvre madame la duchesse,
si elle l’apprenait…
— Elle serait dévastée, renchérit Albert. Si c’est confirmé, c’est toute la
famille qui sera déshonorée.
— Le télégramme ne t’était pas adressé, Gaston, j’imagine ? fit Léon.
— Non, je l’ai trouvé sur le bureau de monsieur Louis. Je loue le Ciel
d’être au service d’un homme estimable. Devoir habiller un inverti… quelle
horreur ! Émile, je me demande comment tu fais. »
Trop concentré sur sa respiration pour essayer de chasser son malaise,
Simon n’osait pas regarder Émile, mais devina à son ton ferme qu’il était
résolu à défendre son maître :
« J’aimerais qu’on arrête de parler des Valembert dans leur dos. C’est
une famille vénérable, qui s’est illustrée depuis mille ans dans l’histoire de
notre pays, et nous sommes tous très chanceux d’être à leur service.
— Tu te trouves chanceux de voir tous les jours dans son plus simple
appareil ton monsieur Alexandre chéri ? provoqua Gaston.
— Maintenant, ça suffit ! s’emporta Émile. Tu n’avais aucun droit de
lire ce télégramme et de répandre ces calomnies ! Je pourrais te faire
renvoyer pour moins que ça ! Monsieur Alexandre vaudra toujours bien
mieux que toi. »
Gaston se leva d’un air furieux, mais Léon intervint avant qu’il ne
puisse s’approcher d’Émile.
« Il n’a pas tort, dit-il. Je te conseille de faire profil bas. C’est grave, ce
que tu as fait. »
Gaston retourna à sa place en maugréant. Léon, de quinze ans son aîné,
avait toujours eu l’ascendant sur lui.
« Bon, ce n’est pas que ça ne m’intéresse pas mais j’ai du travail, moi,
lança Victor. Simon, tu voudrais bien m’aider ? J’ai eu une nouvelle
livraison de foin ; c’est horriblement lourd. »
Heureux d’avoir une excuse pour sortir enfin de la cuisine, Simon se
leva et suivit Victor sans se faire prier.
*
L’air frais lui fit du bien mais, au bout de quelques minutes de marche
silencieuse, le vent redoubla d’intensité et il eut du mal à respirer.
« Ça va, mon vieux ? », s’inquiéta Victor en le voyant s’arrêter, mains
sur les genoux, comme à bout de souffle.
Simon s’était à peu près contrôlé jusque-là, mais la question anodine de
son ami lui fit l’effet d’un coup de poignard dans le cœur. Non, il n’allait
pas bien. Sans qu’il puisse les contrôler, les larmes si longtemps retenues se
mirent à couler toutes en même temps. Il sanglotait, bruyamment,
désespérément, sans pouvoir s’arrêter. Victor le prit par les épaules et le fit
asseoir contre le tronc d’un cèdre. S’installant près de lui, il attendit un peu
qu’il s’apaise, avant de le regarder avec préoccupation.
« Personne ne nous verra ici. Qu’est-ce qui se passe ? Tu peux me
raconter, si tu veux. Mais t’es pas obligé si t’as pas envie.
— Je vais… partir », articula Simon avec peine.
Il n’y avait pas réfléchi avant, mais cela lui semblait désormais la
meilleure des solutions. Croiser Alec lui serait trop insupportable, et il
n’était pas question qu’il passe toutes ses journées à redouter sa présence et
à user de stratagèmes pour l’éviter.
« C’est à cause de… lui, n’est-ce pas ? Je veux dire, pas Gaston, même
si j’imagine que tu ne le portes pas dans ton cœur. C’est à cause de
monsieur Alexandre ? »
Simon ne répondit pas. Il était trop bouleversé pour démentir, mais se fit
la réflexion que la question de Victor était des plus vagues : peut-être qu’il
ne se doutait de rien. Peut-être pensait-il simplement que Simon ne pourrait
pas, éthiquement, continuer à travailler pour une personne aux mœurs
douteuses. Et si Victor avait une pareille idée en tête, c’était qu’il
désapprouvait, lui aussi.
« C’était lui, la lettre ? » ajouta-t-il.
La lettre. Simon l’avait momentanément oubliée, mais il y avait bien eu
cette histoire de lettre. Si Victor rassemblait toutes les pièces du puzzle, il
ne pouvait plus avoir de doutes.
« C’était si facile à deviner ? »
En capitulant, Simon regarda Victor et essaya de déchiffrer l’expression
de son visage. Il fronçait légèrement les sourcils mais, pour le reste, il ne
laissait pas grand-chose paraître.
« Non, franchement, ce n’était pas facile à deviner ! finit-il par
lâcher. Mais je te trouvais bizarre ces derniers temps. Et tout à l’heure, tu
avais l’air tellement mal en entendant cette histoire de monsieur Alexandre.
J’ai repensé à la lettre et je me suis dit : ça colle. Il s’est passé quoi
exactement, entre vous ? »
Simon ne savait pas comment lui raconter les choses sans risquer de
l’offusquer.
« Tu veux vraiment savoir ?
— Je ne veux pas spécialement de détails ! concéda Victor. Mais oui, je
veux savoir. Ça a duré longtemps ?
— Pas tellement, souffla Simon. En fait… il s’est servi de moi.
— Comment ça ?
— Il s’est servi de moi, répéta-t-il, douloureusement. Il n’a fait que se
servir de moi, du début à la fin. Il avait juste besoin de gagner en expérience
avant de se lancer dans son monde à lui.
— Je vois », fit Victor.
Simon repensa à leur première fois. Alec était si pudique, si timide.
C’était évident qu’il n’avait jamais connu d’autre homme. Au fil de leurs
retrouvailles, il avait gagné en assurance. Simon avait entendu dire que
certains hommes de bonne famille allaient voir des prostituées pour se
rassurer avant leur nuit de noces. Alec avait fait pareil, en quelque sorte, et
avait quitté Simon dès qu’il s’était senti prêt. Simon s’était fait avoir. Il se
sentait rabaissé, humilié. Ce marquis de Bellange, à quoi pouvait-il bien
ressembler ? Était-il capable de donner à Alec autant de plaisir que lui ?
Qu’éprouvaient-ils l’un pour l’autre ? Victor interrompit ce vain
interrogatoire intérieur :
« Ne pars pas. Tu ne vas quand même pas renoncer à ta vie ici pour ça.
Il t’a déjà suffisamment fait de mal, il ne va pas en plus te priver de la place
de tes rêves. Tu es heureux ici, non ?
— Tu ne te rends pas compte… Je ne l’ai pas vu depuis qu’il m’a…
Enfin, je ne l’ai pas vu depuis son retour, et je n’ai aucune envie de le voir.
— Je comprends. Pourquoi tu ne partirais pas quelques jours ou
quelques semaines, pour réfléchir ? C’est surtout entre mai et septembre
que les Valembert sont à Broisillac… le reste de l’année, tu seras beaucoup
plus tranquille. En attendant la fin de l’été, tu peux dire à monsieur Mercier
que quelqu’un de ta famille est malade. Tu ne m’avais pas dit qu’une de tes
tantes habitait dans le coin ? Va chez elle. Si tu la joues finement, Mercier
ne posera pas de question. »
L’idée de Victor n’était pas si absurde. En se relevant pour aller enfin
l’aider avec sa livraison de foin, Simon pensa qu’il était peut-être prématuré
de renoncer définitivement à Broisillac. Non seulement ses jardins et son
environnement lui plaisaient, mais en plus il y avait trouvé un ami.
Chapitre 32
Après son tête-à-tête réconfortant avec Émile, Alec était resté jusqu’au
soir dans sa chambre, dînant sur un plateau, mais la fuite n’était pas une
solution à long terme. Un nouveau jour s’était levé et il lui faudrait bien
affronter ses parents.
Il descendit à la salle à manger comme on se rend à un procès, attendant
le cœur lourd le verdict de son exécution mais, arrivé devant la table bien
dressée, il ne trouva aucun juge au regard accusateur. Ses parents, Isaure et
Louis échangeaient des mondanités autour d’une tasse de thé. Isaure vantait
le goût si ensoleillé de la confiture d’abricot tandis qu’Edmond partageait
son programme de la matinée : une promenade dans le petit bois avec le
régisseur qui devait lui indiquer quels arbres il comptait faire abattre dans
les prochaines semaines. Le domaine de Broisillac fourmillait de résineux
comme les sapins et les épicéas, particulièrement adaptés pour l’industrie
du papier, ce qui en faisait le fournisseur principal de l’imprimerie la plus
importante de la région. C’était une fierté pour Alec de pouvoir lier ainsi
son attachement aux forêts de Broisillac et son goût pour les livres.
« Alec, comment te sens-tu, ce matin ? » demanda Valentine, soucieuse
mais nettement moins crispée que la veille.
Il lui fit une réponse évasive, embarrassé par le statu quo qui contrastait
tant avec la tension dans laquelle il avait quitté ses parents sur la terrasse.
S’il n’avait pas assisté lui-même à la dénonciation publique à laquelle son
frère l’avait livré, rien dans l’attitude du duc et de la duchesse d’Azard
n’aurait permis de deviner qu’ils étaient au courant. Seul Louis n’était pas
tout à fait dans son état normal. Découpant soigneusement une pêche avec
ses couverts, il faisait profil bas. Alec se força à prendre son petit déjeuner
le plus naturellement possible, se disant que les leçons d’éducation des
aristocrates qui les dressaient à faire bonne figure en toute circonstance
avaient été efficaces sur ses parents. Ils avaient sans doute décidé de ne rien
montrer devant leur belle-fille, et y parvenaient haut la main. Cependant,
quand Isaure quitta la table pour profiter de la fraîcheur du matin, rien ne
changea.
Alec proposa à son père de l’accompagner dans le bois, ce qu’Edmond
accepta avec plaisir. Quoi de mieux qu’une marche en forêt entre père et fils
pour débloquer des sujets compliqués ? Il n’en fut rien. Ils se retrouvèrent
pourtant seuls pendant une bonne demi-heure avant d’être rejoints par
Mercier, mais ne parlèrent que botanique et affaires. Le duc d’Azard
comptait acheter d’autres hectares de forêt : il s’agissait d’un investissement
durable, à la fiscalité très avantageuse et bien moins risqué que les œuvres
d’art. Le courant impressionniste tant aimé par Alec n’était sans doute
qu’une mode : qui parlerait encore de son Monet dans cent ans ?
S’ensuivit un déjeuner tout autant aseptisé : il y fut cette fois question
du romantisme de Venise, et de prénoms appropriés pour l’enfant à naître
des jeunes mariés. Personne n’osait évoquer le marquis de Bellange. Alec
avait beau avoir redouté toute la nuit de subir un interrogatoire sur le sujet,
il n’était pas plus à l’aise avec ce simulacre de quiétude.
Après le café, pris dans la bibliothèque, il rapporta le plateau en argent,
chargé des tasses et du sucrier, à l’office où étaient entreposés la vaisselle et
le linge de table. C’était une coutume familiale et la seule aide apportée au
service. Il tomba sur Albert qui semblait l’attendre. Le maître d’hôtel se
saisit du plateau, le posa sur la table et referma la porte.
« Monsieur aurait-il quelques instants à m’accorder ? »
Que voulait-il, encore ? Alec n’aimait pas être pris en embuscade.
Albert tenait ses ordres de Lucien, qui lui-même les tenait du duc : il n’y
avait aucune raison que les deux hommes se parlent.
« Monsieur votre père est déjà au courant : je vais quitter Broisillac. »
Alec, bien que surpris par cette annonce, ne comprenait toujours pas en
quoi cela le concernait.
« Pourquoi nous quittez-vous ? Une autre maison vous a-t-elle semblé
plus attirante ? Est-ce pour devenir majordome ?
— Non, hélas, et c’est bien à contrecœur que je pars, mais mon épouse
souffre d’être loin de sa famille. Nous nous installons en Savoie.
— Votre épouse ? »
Alec n’avait nulle intention d’entrer dans les détails de la vie privée de
son domestique, mais il ne pouvait pas cacher son effarement. Il lut dans le
regard que lui renvoya Albert une forme de mépris.
« Cela vous étonne-t-il ? C’est que nous ne nous sommes pas mariés
devant des centaines d’invités, nous. Monsieur le duc m’a accordé une
prime mais n’a visiblement pas jugé utile d’en informer toute sa famille.
— Je… vous félicite. »
Il chercha sur la main d’Albert son alliance, mais elle était dissimulée
sous son gant blanc : il avait une bonne excuse pour ne pas l’avoir
remarquée.
« Bon, je vous félicite une nouvelle fois ; il faut que je…
— Attendez, je n’ai pas fini. »
Son ton était presque brutal.
« Que croyez-vous ? Que les gens d’en bas comme nous peuvent s’en
sortir autrement ? Si vous m’aviez dénoncé, ce jour-là, cela m’aurait
condamné à mort. »
Alec se sentait de plus en plus gêné, enfermé dans cette petite pièce
avec un maître d’hôtel hostile. Il ne l’avait pas dénoncé, précisément, alors
que lui reprochait-il ? Il prit appui sur une chaise tandis qu’Albert
continuait de plus belle :
« J’ai vite compris la vraie raison de votre clémence : ce n’était pas par
charité, que vous n’aviez rien dit. »
L’embarras d’Alec redoubla.
« Comment avez-vous su ? demanda-t-il d’une voix faible.
— Tout le monde est au courant ! Depuis votre visite aux Tuileries…
Nous ne sommes peut-être rien pour vous, nous autres, mais nous ne
sommes pas aveugles ! »
Alec imagina les domestiques jasant au sous-sol, et cela lui était
particulièrement désagréable.
« Albert, je ne sais pas très bien où vous voulez en venir, mais je vous
prierais de me parler sur un autre ton.
— Vous couchez avec Léger, hein ? »
La vulgarité de son maître d’hôtel le laissa sans voix.
« Cela ne vous regarde en aucune façon ! »
La colère d’Alec laissa soudain place au doute, puis à l’effroi quand il
imagina Simon le tourner en ridicule auprès des autres.
« Il en a parlé ? osa-t-il demander.
— Évidemment que non. »
Immédiatement soulagé, Alec, mettant de côté sa dignité, posa la
question qui lui brûlait les lèvres :
« Simon et vous… M’avez-vous dit la vérité, ce jour-là ?
— Ah, je vois que vous l’appelez par son petit nom… Oui, c’était la
vérité. Je n’aurais jamais pris le risque de recommencer. À mon tour,
maintenant : de quoi vous plaignez-vous, vous qui avez tout ? »
Sans attendre la réponse d’Alec, il arracha ses gants et les jeta sur la
table théâtralement, avant de poursuivre :
« Je vous observe vous morfondre devant votre sort que vous croyez si
funeste. Mais de quel droit vous lamentez-vous ? Si je ne suis plus en
mesure de trouver du travail, je n’ai plus d’argent. Si je n’ai plus d’argent,
c’est bien simple : je finis à la rue et ne passe pas l’hiver. Pouvez-vous me
dire ce que vous avez à craindre ? Dans le pire des cas, votre père vous met
à la porte de Broisillac et vous trouvez refuge dans une autre de vos
nombreuses propriétés. Vous n’avez de comptes à rendre à personne, vous :
vous n’êtes pas sans cesse sous la menace d’une mauvaise référence si vous
faites un faux pas. Vous pouvez tout vous permettre. Vous êtes le plus libre
des hommes. Par respect pour tous les autres, cessez de vous imaginer
malheureux. »
Alec ne trouvait rien à redire. La déclaration d’Albert était implacable.
Ses mots étaient durs mais ils visaient juste. Il y avait bien pire que d’être
dans la peau de l’héritier des Valembert.
« Et si vous cherchez Léger… Il est parti.
— Comment ? s’exclama-t-il, touché au cœur.
— S’occuper de sa tante malade. Tous les jours qu’il consacre à la
soigner seront décomptés de sa paye. Ainsi va le vrai monde. »
Après cette ultime pique, le maître d’hôtel qui, Dieu soit loué, ne
tarderait pas à quitter Broisillac, s’en alla en claquant la porte.
*
Alec devait trouver Simon. Il l’avait quitté dans la précipitation et il ne
se passait pas un jour sans qu’il regrette sa décision. Ferdinand avait eu
tort : jamais le jardinier ne l’avait fait chanter, et Albert venait de lui
confirmer que Simon n’avait rien révélé de leur liaison au sous-sol, et que
l’épisode du cellier avait réellement été un incident isolé. Il fallait qu’il lui
parle, ne serait-ce que pour le rassurer au sujet de sa tante : il couvrirait tous
les frais et s’assurerait que son salaire lui soit versé entièrement. C’était la
moindre chose qu’il pouvait faire pour lui.
Il marcha jusqu’aux communs où il trouva Mercier dans son bureau. Le
régisseur allait sans doute s’étonner de sa demande, mais tant pis : il avait
besoin d’avoir l’adresse de la tante de Léger. Sa justification était toute
trouvée : il comptait lui envoyer un télégramme pour s’enquérir de l’état de
santé de sa tante souffrante.
*
Une fois l’adresse en poche, Alec chassa de son esprit les regards
interrogateurs de Mercier pour se concentrer sur l’essentiel : il savait où se
trouvait Simon – à une trentaine de kilomètres seulement, heureusement –
et il comptait le rejoindre au plus vite. Il alla voir Lucien, prétexta une
course à faire en ville et lui demanda de prévenir le chauffeur : celui-ci
pourrait l’attendre sur la route communale plutôt que devant le château, par
égard pour la duchesse qui brodait non loin du perron et ne devait pas être
dérangée dans son ouvrage.
Quelques dizaines de minutes de voiture plus tard et voilà Alec devant
une petite maison vieillotte entourée d’un joli jardinet fleuri : l’œuvre de
Simon, à n’en pas douter. Il reconnaissait ses roses préférées, celles couleur
pêche, si belles malgré leurs épines. N’écoutant que son courage, il toqua à
la porte, fiévreux à la perspective de se retrouver face à lui. Une dame
courbée lui ouvrit :
« C’est pour quoi ? » demanda-t-elle, suspicieuse.
La tante. Elle n’avait pas l’air mal en point, mais Alec trouva plus poli
de prendre de ses nouvelles :
« Bonjour madame, je vous prie de me pardonner de vous déranger.
Vous sentez-vous mieux ?
— Qui êtes-vous ? » lui renvoya-t-elle, interloquée.
Le jeune homme hésita à décliner son identité complète, mais finit par
répondre :
« Pardonnez-moi, c’est vrai que je ne me suis pas présenté. Je suis Alec,
un… ami de Simon. Est-il ici ? Pourrais-je le voir ? »
La femme tourna la tête et appela « Simon, c’est pour toi ! » d’une voix
forte, avant de disparaître dans les escaliers. Le cœur d’Alec fondit quand il
aperçut la silhouette de son bien-aimé passer l’embrasure d’une porte et
avancer vers lui. Il n’avait qu’un rêve : l’enlacer et s’anesthésier pendant
des heures dans son parfum musqué. Mais la froideur apparente de Simon le
fit redescendre sur terre.
« Qu’est-ce que vous faites là ? »
La tendresse dont l’avait autrefois baigné le jardinier avait totalement
disparu du paysage, qui n’était plus que ronces et barbelés.
« Je regrette tant ce que je t’ai dit, mais j’ai pris peur, j’ai eu tellement
peur, j’étais paralysé. »
Alec avait la gorge nouée. Simon, de son côté, restait impassible.
« Tu me manques, Simon. » Sa voix se brisa. « Je t’en supplie, reviens-
moi. »
Il sentit ses larmes venir embuer ses yeux devant le flegme de celui qui
se tenait si près de lui, mais qui lui semblait si loin désormais.
Après l’avoir observé, glacial, Simon lui répondit enfin :
« Tu te fiches de moi ? Ton marquis n’est pas à la hauteur, c’est ça ? Je
suis payé en tant que jardinier, pas pour être à ta disposition. Je ne
t’appartiens pas. Au revoir, monsieur. »
Le claquement de porte d’Albert avait été pénible, mais celui-ci fut
autrement plus cruel. Une tempête de neige s’abattit sur le cœur mutilé
d’Alec.
Chapitre 33
Ne sachant pas à quelle heure il rentrerait, Alec avait prévenu Lucien
qu’il ne serait pas là à dîner. Sa désastreuse entrevue avec Simon avait duré
moins longtemps que ce qu’il espérait, et il aurait finalement pu être de
retour pour 19 h 30, mais n’en avait aucune envie. Il s’arrêta donc dans une
petite ville voisine, mais ne put avaler grand-chose. Sortant du restaurant, il
marcha un peu, puis demanda au chauffeur de faire un détour suffisamment
long pour s’assurer que chacun serait remonté à ses appartements respectifs
quand il serait de retour à Broisillac.
Il pensait que 22 h 15 serait une heure assez tardive pour ne croiser
personne mais, arrivant dans la belle entrée du château, il s’aperçut que la
petite bibliothèque était encore allumée. Il tenta de se faire le plus discret
possible et entreprit de monter les marches du grand escalier en marbre à
pas de loup, mais une voix l’apostropha :
« Alec ? »
C’était la dernière personne à qui il voulait parler : Louis.
« Alec, c’est toi ? insista-t-il. Je t’attendais. »
Encore un piège tendu par son cadet pour l’humilier ? Alec lui en
voulait tellement d’avoir trahi le secret de toute sa vie en buvant
nonchalamment une orangeade… mais il n’était pas du genre à se battre, ni
même à insulter qui que ce soit.
« Qu’est-ce que tu me veux ? » se résigna-t-il à répondre.
Louis apparut dans l’embrasure de la porte. Cette fois il n’avait pas de
cigarette à la main, mais un verre. La couleur du breuvage ressemblait à du
whisky et rappela à Alec le mauvais souvenir du Cercle et de sa rencontre
avec Arthus.
« Viens t’asseoir cinq minutes, si tu veux bien. »
Alec le suivit, intrigué. Louis n’avait pas l’air hautain et moqueur qu’il
affichait parfois. Ils s’assirent tous deux, en silence.
« Je te sers un verre ? demanda Louis. C’est le calva que Marie a
rapporté de Deauville. Il est exceptionnel : un peu sec, comme tu aimes. »
Du calvados : c’était une bien meilleure idée que le whisky. Louis
n’attendit pas sa réponse ; il prit la bouteille, servit un deuxième verre et le
tendit à son frère. Alec fut projeté des années en arrière : quand ils étaient
enfants, ils jouaient souvent aux Indiens dans cette pièce dont ils aimaient
les couleurs chatoyantes. Il n’y avait pas de cow-boys dans leurs histoires :
les deux frères incarnaient les chefs de tribus indiennes concurrentes. Louis
était fasciné par le « calumet de la paix », cette sorte de pipe utilisée par les
Amérindiens pour décréter la paix entre deux peuples. À la fin de leurs
jeux, il allait toujours chercher un bout de bois pour tenir ce rôle, faisait
mine de le fumer, puis le passait à Alec. Ce verre de calva était-il la version
adulte du calumet de la paix ?
La première gorgée lui fit du bien, et il baissa la garde. Il avait hâte de
savoir ce que Louis avait en tête, mais appréhendait que la discussion ne
prenne un mauvais tournant.
« De quoi voulais-tu me parler ?
— Je pense que tu le sais. N’est-ce pas ? »
Alec ne répondit pas ; il préférait laisser parler Louis.
« Cette histoire de marquis de Bellange… Je veux que tu saches que je
n’avais aucune intention d’en parler à nos parents. Papa m’a provoqué, et
j’ai trouvé cette échappatoire, sans réfléchir. Je le regrette. »
Il avait l’air sincère, et Alec décida de le croire.
« Il ne s’est rien passé », dit-il. C’était vrai, ou presque. Mais au fond,
ce qui s’était passé ou non avec Arthus de Bellange avait peu d’importance.
Enfin, cela avait eu l’air de beaucoup intéresser et contrarier Simon. Alec
avait été heurté par sa froideur, mais ne fallait-il pas y voir au contraire un
signe de jalousie, synonyme d’espoir ? En tout état de cause, il en avait
assez de se cacher.
« Mais c’est vrai que je l’ai suivi chez lui, poursuivit-il. Comment l’as-
tu appris ?
— Un ami passait en fiacre au même moment et vous a vus. J’ai reçu un
télégramme de lui. Sois rassuré, il n’était pas scandalisé. Plutôt amusé. Il y
a beaucoup d’histoires qui circulent à propos de Bellange… Je ne sais pas si
tu es au courant ? Il passe pour être fin, cultivé, et très généreux avec les
gens qui lui sont chers. Mais il n’a pas la réputation d’être très vertueux…
si tu vois ce que je veux dire. À ta place, je me méfierais. »
Alec n’était pas sûr de comprendre. Il fronça les sourcils d’un air
perplexe, et but une nouvelle gorgée de calva. Louis lui conseillait-il de se
méfier d’Arthus parce qu’il était de l’autre côté et pourrait le corrompre ?
N’avait-il pas deviné qu’il était comme lui ? Louis sembla savoir ce qu’il
avait en tête, et balaya ses doutes :
« Permets-moi de clarifier ma pensée, poursuivit-il. J’en suis à mon
troisième verre et ne m’exprime peut-être pas aussi bien que je le devrais.
Je ne te dis pas qu’il n’est pas fréquentable parce qu’il préfère les hommes
aux femmes. C’est aussi ton cas, n’est-ce pas ? »
Il fit une pause, et regarda son frère, qui soutint son regard.
« Oui », répondit Alec après quelques secondes, s’étonnant de la
simplicité avec laquelle il avait prononcé cet aveu tant redouté.
Louis, au lieu de manifester son choc, afficha au contraire un large
sourire.
« Eh bien ! Saint Alec a une vie ! Me voilà rassuré ! Moi qui te pensais
trop sage, je te découvre au contraire bien plus sulfureux que moi ! »
Alec se surprit à sourire à son tour, même s’il ne se trouvait pas
particulièrement sulfureux. Il ne s’attendait pas du tout à cette réaction, et
perçut dans la taquinerie de Louis une pointe de tendresse complice qui le
toucha. Curieusement, son petit frère avait presque l’air d’être fier de lui…
et c’était bien la première fois.
« Quand je dis que Bellange n’est pas vertueux, reprit-il, c’est parce
qu’il est connu pour… comment dire… avoir plusieurs conquêtes à la fois.
Et tu m’as suffisamment fait comprendre au fil des années que tu réprouvais
ce genre de comportement. D’ailleurs, rassure-toi : je compte bien me
ranger. »
Décidément, c’était la soirée de toutes les révélations.
« C’est une bonne nouvelle, l’encouragea Alec. Isaure a l’air d’être
quelqu’un de bien.
— Je crois qu’elle l’est, répondit Louis d’un ton soudain sérieux. Pour
ne rien te cacher, j’étais contre ce mariage. Je n’avais aucune envie de me
marier si tôt et de gâcher ma jeunesse. Mais Isaure m’étonne chaque jour un
peu plus. Et elle porte mon enfant. »
Puis il s’anima à nouveau, et se leva en disant :
« Qui sait, si c’est un garçon, ce sera peut-être le futur duc ! Cela ferait
bien mes affaires, que tu ne te maries pas… Bonne soirée ! »
Il commença à partir en titubant légèrement, puis se ravisa juste avant
d’avoir passé la porte.
« Tu devrais parler à nos parents, conseilla-t-il à Alec en se tournant
vers lui. J’ai fait une erreur, certes, mais il est impossible de revenir en
arrière. Profites-en pour leur dire la vérité. »
Alec resta quelques minutes encore dans la petite bibliothèque après le
départ de Louis, et savoura la fin de son calva. La journée avait mal
commencé : après avoir subi les foudres d’Albert, il avait été rejeté par
Simon. Mais il aurait tout le loisir de pleurer ce dernier plus tard. À cet
instant précis, il se sentait apaisé. Qui aurait cru que parler à son frère lui
donnerait le courage d’affronter ses parents ?
*
Il attendit le début d’après-midi pour braver le duc et la duchesse
d’Azard. Louis et Isaure étaient partis en promenade rapidement après le
déjeuner – Alec soupçonnait son frère d’avoir fait exprès de lui laisser le
champ libre. Il se trouvait donc assis au salon avec son père et sa mère, ne
sachant pas avec certitude comment aborder le sujet.
« Tu aurais dû les accompagner, regretta sa mère. Les rayons du soleil
t’auraient fait du bien.
— Le temps est délicieux aujourd’hui, renchérit son père.
— J’ai quelque chose à vous dire. »
Alec s’était lancé plus vite qu’il ne l’aurait pensé, agacé d’avance d’une
conversation banale sur le temps qu’il faisait dehors. Son père le regarda
avec autorité ; sa mère, avec douceur et inquiétude.
« Ce que Louis a dit l’autre jour, lorsque nous étions dehors…
— Nous ne sommes pas obligés de parler des bêtises de Louis », coupa
le duc.
Il n’avait pas l’air disposé à ce que son fils lui fasse part de ce qui
habitait son cœur, mais Alec était prêt, et n’avait pas envie de reculer.
« Ce n’étaient pas des bêtises, assura-t-il. Pas tout à fait.
— Je ne comprends pas…, dit Valentine.
— Je ne fréquente pas le marquis de Bellange. Mais je ne fréquente pas
non plus de femmes.
— Encore heureux ! s’offusqua Edmond. Tu n’es pas encore marié !
Moi non plus je n’ai pas fréquenté de femmes avant mon mariage. Et après
mon mariage, je n’en ai fréquenté qu’une seule ! »
Son père faisait semblant de ne pas savoir de quoi il voulait parler, et lui
rendait la tâche plus difficile. Alec connaissait sa pudeur, et se passerait
bien de discuter de ces sujets-là à l’avenir, mais il voulait que les choses
soient claires une bonne fois pour toutes.
« Je ne compte pas me marier, papa, poursuivit-il. Ni maintenant, ni
dans un an, ni dans dix ans. Je ne veux pas vivre dans le mensonge. Maman,
je suis désolé si je vous déçois.
— Mon Dieu, mon chéri… te rends-tu compte de ce que cela implique ?
Es-tu vraiment sûr de toi ? Ne penses-tu pas pouvoir changer ? »
Sa mère se rapprocha de lui et lui prit la main. Les larmes qui
apparurent dans ses yeux prouvèrent à Alec qu’elle avait compris, et lui
firent de la peine. Mais il ne pouvait pas lui promettre l’impossible, et ne
sut quoi dire pour lui donner de l’espoir. Son père répondit à sa place, d’un
ton catégorique :
« S’il nous le dit, ma chère, c’est qu’il en est sûr, et s’il en est sûr, il ne
pourra pas changer. C’est un malheureux hasard de la nature qu’il faut
accepter. »
Puis, se tournant vers lui :
« Alec, c’est courageux de ta part de ne pas vouloir vivre dans le
mensonge, mais sache que de nombreuses jeunes femmes seraient ravies
d’être duchesses. Bien des couples font chambre à part. J’en connais qui
font « château à part », pour ainsi dire. Ton mariage pourrait même être
heureux, si tu as l’honnêteté de dire la vérité à ta promise avant de te
présenter devant l’autel. Mais tu as le temps d’y réfléchir, et ce sera à toi
seul d’assumer les conséquences de ton choix. Notre devoir de parents
s’arrête là. Sache quand même que tu n’es ni le premier, ni le dernier à être
ainsi. Tout ce que je te demande, c’est d’être discret et de ne pas
éclabousser le nom des Valembert d’un scandale dont il se passerait bien.
— Je vous le promets, papa. »
Alec avait été remué par le discours de son père, à la fois ferme et
tolérant, et ne savait pas quoi ajouter. Le duc prit un journal et l’ouvrit en
croisant les jambes sur son fauteuil, ce qui voulait dire que la conversation
était close. D’une petite voix, son épouse resserra sa main sur celle de son
fils.
« Penses-tu pouvoir être heureux quand même ? murmura-t-elle.
— Je l’espère, répondit Alec.
— Alors je te le souhaite, je te le souhaite de tout mon cœur. Ton
bonheur est tout ce qui m’importe. »
Chapitre 34 – Simon
« Tu as encore de la visite ! Une jolie fille, cette fois… Je vais arroser
mes géraniums ; vous avez la maison pour vous. »
La tante de Simon lui donna un coup de coude en le regardant d’un air
complice avant de s’éloigner. Le jeune homme fut pris de gêne. Quelle
« jolie fille » pouvait bien venir prendre de ses nouvelles ? Il n’y avait
qu’une seule possibilité : Marguerite, et il n’était pas en état de subir une
déclaration d’amour de sa part. Pas après avoir rejeté deux jours plus tôt la
seule personne au monde qui lui avait fait battre le cœur aussi fort. Il hésita
à rappeler discrètement sa tante pour lui faire dire qu’elle s’était trompée,
qu’il s’était absenté et qu’il ne reviendrait pas avant plusieurs heures, mais
elle était déjà loin et le mensonge aurait été trop évident. Il se résolut donc à
ouvrir la porte d’entrée, prêt à mettre fin sans équivoque aux espoirs de la
femme de chambre.
Mais ce n’était pas du tout Marguerite qui se tenait devant lui. C’était
une jeune femme à qui il n’avait jamais adressé la parole de sa vie, et qu’il
n’était même pas complètement sûr de reconnaître. Une brune parée d’une
élégante robe bleue et de longs gants noirs, au chignon cranté. L’épouse de
Louis de Valembert.
« Bonjour, monsieur. »
C’était bien la première fois qu’une aristocrate s’adressait à lui en
l’appelant « monsieur ». Déstabilisé, il crut bon de lui rappeler les usages,
et son patronyme qu’elle n’avait peut-être simplement pas en tête :
« Bonjour, madame. C’est Léger.
— Je sais bien qui vous êtes, monsieur, mais aujourd’hui vous n’êtes
pas en service, alors, si vous le voulez bien, je préférerais m’en tenir à
« monsieur » et « madame ». À moins que vous ne me permettiez de vous
appeler Simon, auquel cas, sentez-vous libre de m’appeler Isaure. Allez-
vous me faire entrer ? Je me damnerais pour une tasse de café chaud. »
Le ton d’Isaure était à la fois directif et chaleureux. Ne sachant pas très
bien comment réagir, il obéit, la conduisit à la cuisine et la fit asseoir sur
une chaise en fer forgé. Embarrassé dans un premier temps par la rusticité
dans laquelle il recevait la comtesse, il se souvint qu’il ne l’avait nullement
invitée, et qu’elle ne pouvait s’en prendre qu’à elle-même si elle n’était pas
aussi confortablement installée qu’au château. Isaure eut la politesse de
s’asseoir très naturellement. Si on oubliait sa tenue qui contrastait avec le
cadre de la cuisine, rien dans son attitude ne reflétait la supériorité de son
rang. Simon chercha dans le placard l’une des rares tasses qui n’étaient pas
ébréchées, et lui servit du café.
« Ah, merci, c’est parfait ! » lui adressa-t-elle dans un sourire sincère.
Cette visite était pour le moins inattendue, mais Simon était
reconnaissant qu’il ne s’agisse pas de Marguerite. Étrangement, la présence
d’Isaure le mettait moins mal à l’aise qu’il ne l’avait présagé en la voyant
apparaître à sa porte, et il était de plus en plus curieux de connaître les
raisons de son déplacement.
« Laissez-moi deviner : vous vous demandez ce qui m’amène ici.
Comment se porte votre tante ?
— Elle va bien, je vous remercie. »
Il trouva tout à coup déplacé d’avoir menti sur son état de santé, et
espéra que le destin ne le punirait pas en infligeant à sa tante une fichue
maladie.
« Et vous, comment allez-vous ? » lui demanda-t-elle après avoir bu une
gorgée de café.
Il sentit au regard d’Isaure que ce n’était pas un de ces « comment allez-
vous » classiques pour lesquels on n’attendait pas de réponse. Mais la
vérité, c’est qu’il ne savait pas lui-même comment il se sentait. Depuis
qu’Alec l’avait quitté, il avait l’impression de marcher sur un fil comme un
funambule, tantôt droit et avec talent, tantôt tout près de tomber, toujours
avec un effroyable vertige. L’histoire du marquis l’avait poussé dans le
vide, et le « Tu me manques » prononcé par Alec avait formé un tapis de
coussins moelleux dans lesquels il se blottissait, encore bien amoché par sa
chute. Quand il l’avait vu si vulnérable lui répéter à quel point il regrettait
de l’avoir laissé partir, Simon avait laissé éclater en lui un combat féroce
entre sa fierté et son cœur, que la fierté avait emporté quand il avait refermé
la porte.
« Pourquoi êtes-vous ici ? » lui demanda-t-il en ignorant sa question.
Après tout, c’était lui qui était en droit d’en poser.
« Alec m’a tout raconté » avoua-t-elle, mettant un terme au suspense.
Simon se doutait qu’elle n’était pas là par hasard, mais c’était différent
de l’entendre admettre de vive voix qu’elle savait pour eux deux.
« Vraiment ? C’est lui qui vous envoie ?
— Non, pas du tout. Il n’est pas au courant que je suis là. C’est votre
ami Victor Fodène qui m’a donné votre adresse, et je suis venue par mes
propres moyens ; enfin, bien aidée tout de même par un chauffeur.
— Vous avez parlé à Victor, alors ?
— Je ne lui ai rien révélé, rassurez-vous. Je ne me permettrais jamais de
faire une telle chose.
— Il sait déjà. Mais je préférerais en effet que vous soyez discrète, s’il
vous plaît.
— Simon, votre vie privée ne regarde que vous. Jamais je ne vous
trahirai. Vous avez ma parole.
— Je vous remercie, Isaure. »
Ils échangèrent un sourire quand il prononça son prénom. Cette
familiarité autorisée par la jeune femme permit à l’atmosphère de se
détendre. Simon, qui était debout jusqu’alors, s’assit en face d’Isaure, qui
reprit :
« À vrai dire, c’est en partie pour cela que je viens vous voir. Mon mari
ne se pardonne pas d’avoir dénoncé Alec à leurs parents. Non, pas dénoncé,
le terme est impropre…
— Qu’est-ce qu’il a fait ? »
Simon repensa à toutes les fois où Alec lui avait confié sa terreur de
décevoir ses parents s’il était découvert, et maudit son frère de lui avoir fait
du mal.
« Vous avez toutes les raisons de lui en vouloir. Sachez que ce n’était
pas par méchanceté, juste par réflexe d’autodéfense. Louis est un
impulsif… Il ne sait pas, pour vous. Mais il leur a dit qu’Alec s’était rendu
chez le marquis de Bellange. »
La gorge de Simon se serra et il baissa les yeux. Non seulement tous les
domestiques s’étaient délectés de cette histoire, mais la famille d’Alec
aussi. Et le fait qu’un si grand nombre de personnes soient au courant de
cette aventure la rendait plus réelle, et un peu plus cruelle. Isaure décela sa
peine, et précisa, sûre d’elle :
« Il ne s’est rien passé avec Arthus. »
Simon releva les yeux, l’espoir renaissant quelque part en lui.
« Alec l’a suivi chez lui, c’est un fait. J’ai moi-même été souvent chez
le marquis de Bellange, c’est un ami, et, jusqu’à preuve du contraire, cela
ne fait pas de moi sa maîtresse. Je vous le concède : Arthus n’a jamais eu
les mêmes intentions avec moi qu’avec Alec, mais s’il ne faut retenir
qu’une chose, c’est qu’Alec ne lui a pas laissé le temps de le séduire. Il est
parti très vite. Arthus me l’a confirmé. »
Simon prit le temps de traiter les informations que lui livrait Isaure. Il
était toujours piqué d’imaginer Alec désireux de courir dans les bras d’un
autre, d’un meilleur milieu que lui, mais le fait qu’il ne soit pas allé
jusqu’au bout lui rendait l’affront plus supportable.
« Vous dites que ses parents sont au courant ?
— Pas de tout, mais il leur a parlé, confirma Isaure. La bêtise de mon
époux aura au moins eu cela de positif…
— Comment ont-ils réagi ?
— Bien, répondit-elle aussitôt. Naturellement, ils n’ont pas bondi de
joie. Mais ce sont ses parents, et ils le resteront. Ils ne l’inciteront pas à se
marier contre ses sentiments. »
Simon serra dans sa main sa médaille de baptême, comme chaque fois
qu’il pensait à sa mère, et fut saisi d’émotion. Avant sa mort, elle lui avait
fait promettre d’être heureux, et il espérait qu’elle accepterait toutes les
formes que prendrait ce bonheur, y compris si celui-ci allait contre les lois
de la société. Isaure, visiblement émue aussi, posa une main sur son ventre,
caressant l’enfant qu’elle portait.
« Merci d’être venue jusqu’à moi pour me confier ces nouvelles, dit
Simon à voix basse, brisant la douceur du silence qui s’était installé.
Malheureusement, cela ne suffit pas à résoudre tous les problèmes. Je reste
un jardinier, et lui, un riche héritier. Notre histoire n’a pas d’avenir. »
Il accrocha son regard à Isaure, l’implorant de le contredire.
« C’est à vous deux seuls d’en décider. Vous n’aurez pas la carapace du
mariage, derrière laquelle tant de couples se protègent, et ne pourrez
compter que sur la force de vos sentiments. Je ne suis pas en mesure de
juger de celle-ci, même si mon beau-frère me semble bien épris. »
L’envie de retrouver Alec et de l’embrasser passionnément en le
soulevant légèrement dans ses bras submergea Simon.
« Je voulais vous parler de mon parrain, reprit Isaure.
— Votre parrain ? »
Qu’avait-il à voir dans son histoire ?
« Le frère de mon père. Ils sont très proches. Ils animent un petit cercle
littéraire qui se réunit presque toutes les semaines.
— Oui, Alec m’en avait parlé. Il est très admiratif de votre famille. Et il
vous trouve énormément de qualités, à vous en tant que personne. »
Simon feignait d’être jaloux quand Alec dressait des portraits élogieux
de sa belle-sœur mais, en parlant avec elle, il le comprenait mieux. Elle était
vive, attentionnée, et l’avait mis à l’aise très vite. Avec elle, il ne se sentait
pas jugé.
« C’est bien aimable à vous de me dire cela ! Pour en revenir à mon
parrain, ce que je voulais vous dire, c’est qu’il partage la vie d’un autre
homme depuis plus de vingt ans, et qu’ils forment l’un des couples les plus
solides que je connaisse. »
Simon mit un instant à se demander s’il avait bien compris. À part celui
qu’il avait formé brièvement avec Alec, il ne connaissait pas un seul couple
d’hommes. Imaginer qu’il puisse en exister qui tiennent aussi longtemps
était au-delà de ce qu’il se permettait de rêver.
« Comment est-ce possible ? demanda-t-il, fasciné.
— Si vous parlez de leur longévité, je n’ai pas la réponse ! Je dirais
qu’ils sont très complémentaires, tout simplement. Et d’humeur tranquille
tous les deux. Pleins d’égards l’un pour l’autre. »
Entendre Isaure parler de ce couple comme elle parlerait d’un couple
normal faisait un bien fou à Simon. À l’écouter, le bonheur était accessible.
C’était une magicienne qui se cachait derrière sa belle robe bleue.
« Est-ce qu’ils… vivent ensemble ?
— Absolument, confirma Isaure. Au départ, Evrard était le majordome
de mon oncle Sosthène. Officiellement, il tient toujours ce rôle. Cela les
protège de ceux qui ne méritent pas de savoir. Mais leur vie sociale est
riche : je peux même vous assurer que beaucoup se pressent pour les
côtoyer. Je conçois qu’ils ont beaucoup de chance, et que la fortune de mon
oncle, pardonnez-moi cette allusion vulgaire, a grandement facilité les
choses, mais rien n’empêcherait Alec d’avoir le même destin. Avec vous, si
vous le souhaitiez. »
Il était prématuré de se projeter vingt ans plus tard à Broisillac,
continuant à s’occuper des roses quand l’envie lui prenait et paressant le
reste du temps auprès de son bien-aimé Alec, mais les paroles d’Isaure
agissaient comme une thérapie de tendresse. Chaque mot était un souffle
chaud et apaisant sur les bleus de son âme. Il voulait y croire.
« Je ne sais pas comment le retrouver, confia-t-il. Quand il est venu,
l’autre jour, je ne l’ai pas laissé parler. Je ne peux pas retourner à
Broisillac ; pas maintenant. Mercier ne comprendrait pas. Je lui ai dit que
ma tante était souffrante…
— Ce n’est donc pas la vérité ? demanda-t-elle dans un sourire espiègle.
— Elle est en pleine forme, avoua-t-il.
— Simon, avez-vous encore quelques minutes à m’accorder ? Parce que
j’ai peut-être une idée. »
Après toutes les révélations d’Isaure qui avaient ravivé le cœur de
Simon, celui-ci avait hâte de savoir ce qu’elle lui réservait encore.
Chapitre 35
Cet été 1903 avait été riche en événements pour Alec. Assister au
mariage de son frère et se réconcilier avec lui, révéler son secret à ses
parents, découvrir le plaisir… Il n’aurait pas cru cela possible quelques
mois plus tôt. Il aurait dû se sentir pousser des ailes, et cela avait été le cas
certains jours mais, en regardant la campagne défiler à travers la vitre du
train qui l’emmenait à Paris, le sentiment qui le dominait était la
mélancolie. Simon n’était pas revenu à Broisillac, et ne reviendrait peut-être
jamais. Ses bras, son corps lui manquaient terriblement, mais ce n’était pas
tout. Il aurait été heureux ne serait-ce que de le revoir élaguer une haie
depuis la grande fenêtre de sa chambre, par laquelle le jardinier l’avait
rejoint un soir qui lui semblait bien lointain désormais. Le souvenir de sa
voix grave et de ses taquineries s’éloignait lui aussi, et Alec aurait tout
donné pour le garder avec lui pour toujours.
Isaure l’avait invité à dîner chez elle, et avait beaucoup insisté pour
qu’il arrive plus tôt, vers dix-huit heures, pour lui montrer sa bibliothèque.
Il avait rapidement noué avec sa belle-sœur une formidable complicité : ils
partageaient les mêmes goûts, et Alec aimait la spontanéité de la jeune
femme, qui non seulement l’avait tout de suite tutoyé, mais ne se satisfaisait
pas de conversations banales. Elle posait des questions, parfois directes, en
s’intéressant véritablement aux réponses. Apprenant par Louis qu’Alec
avait avoué sa vérité à leurs parents, elle était venue le trouver pour le
féliciter de son honnêteté, et avait été la seule à lui demander s’il avait
quelqu’un. Cela l’avait beaucoup surpris mais, encouragé par le regard
rassurant d’Isaure, il s’était confié à elle au sujet de Simon. Contrairement à
Ferdinand, elle n’avait pas accueilli la nouvelle avec méfiance, mais avec
une gentillesse et une curiosité bienveillante qui lui avaient fait chaud au
cœur.
Bien que n’ayant pas spécialement envie de quitter Broisillac pour un
dîner à Paris, il n’avait pas pu refuser l’invitation d’une aussi précieuse
alliée. Ce qui l’intriguait, c’est que l’adresse qu’elle lui avait donnée n’était
pas celle de l’hôtel particulier des Clarmont boulevard Saint-Germain,
connu pour son salon littéraire, où avait eu lieu la réception du mariage de
Louis et Isaure. Il s’agissait d’une adresse un peu plus bas dans la rue.
*
Une fois arrivé au numéro prévu, il sonna et fut stupéfait de voir Isaure
elle-même venir à sa rencontre. C’était la première fois que, se rendant chez
quelqu’un de son milieu, Alec n’était pas accueilli par un majordome ou un
valet de pied.
« Ne fais donc pas cette tête ! rit-elle pendant qu’il la saluait en lui
baisant la main. Entre ! Nous n’avons pas de domestiques ici. Nous
empruntons ceux de nos parents, juste à côté, quand nous en avons besoin,
bien sûr, mais nous n’en avons pas à plein temps. Ma grand-mère a acquis
cet hôtel pour mes cousins, ma sœur et moi. Nous y vivons de façon
beaucoup plus simple. À vrai dire, nous n’y sommes pas souvent. Chacun a
son appartement. Le mien est celui du rez-de-chaussée ; je l’ai choisi parce
qu’il a un jardin. »
L’absence de personnel était étrange, mais plutôt plaisante : en suivant
Isaure, il s’aperçut qu’elle était comme un poisson dans l’eau dans cet
appartement et que, sans domestiques pour surveiller ses moindres faits et
gestes, elle était véritablement chez elle. Elle lui fit faire rapidement le tour
du salon, décoré dans un goût très différent de l’hôtel de ses parents et
fourmillant de bibelots qu’elle avait rapportés de ses multiples voyages.
Puis elle voulut lui montrer un tableau qui lui était cher, et qui se trouvait
dans la salle à manger. Quand il entra dans la pièce, ce ne fut pas le tableau
qui attira son attention, mais la table elle-même, dressée avec seulement
deux couverts.
« Louis ne dîne pas avec nous ? interrogea-t-il, de plus en plus
déconcerté.
— Tu es perspicace… » commença-t-elle, mystérieusement.
Elle avait un air malicieux, et semblait avoir oublié le tableau qu’elle
prétendait vouloir lui montrer.
« Mais pas si perspicace que cela ! poursuivit-elle avec amusement.
Louis ne dîne pas ici, non. Et moi non plus. D’ailleurs, je vais aller le
rejoindre. Tu trouveras tout ce qu’il faut à l’office : notre cuisinière a
préparé des plats froids. J’enverrai deux personnes demain vers midi, pour
faire un peu de rangement. D’ici-là, tu es chez toi. Et tu n’as pas encore vu
la bibliothèque… elle se trouve juste derrière cette porte. J’espère qu’elle te
plaira. Bonne soirée, cher beau-frère. »
Après avoir désigné la porte en question, elle s’approcha, déposa un
baiser sur sa joue, et s’en alla.
*
Alec resta quelques secondes immobile, interloqué devant les deux
couverts. Sa belle-sœur avait disparu soudainement, et il se retrouvait seul
dans un appartement étranger. Cela n’avait pas de sens mais, maintenant
qu’il était là, pourquoi ne pas aller voir cette bibliothèque ? C’était pour
cela qu’elle l’avait fait venir.
Il ouvrit donc la porte, et tomba sur… Simon.
À seulement quelques mètres de lui, assis dans un fauteuil bleu marine
qui sublimait son teint hâlé, il était vêtu d’un pantalon en lin beige à
bretelles, et d’une chemise blanche au col largement ouvert et aux manches
relevées jusqu’aux coudes. Il n’avait jamais été aussi attirant et éclipsait
l’impressionnante collection de livres qui tenaient lieu de décor.
Alec avait l’impression de rêver. Cela ne serait pas la première fois que
Simon apparaissait dans un de ses songes, mais cette fois-ci, tout semblait si
réel, et en même temps si merveilleux…
Sans laisser le temps à Alec de faire un geste, Simon se leva
précipitamment, courut jusqu’à lui et s’arrêta si près que leurs nez se
frôlaient, et qu’il sentait son souffle sur sa bouche.
« Enfin seuls », murmura Simon avant de l’embrasser.
Ce ne fut pas un baiser fougueux, mais un baiser lent, timide, d’une
infinie tendresse. Alec, étourdi par ce qu’il était en train de vivre, le savoura
sans se presser, comme on savoure un alcool rare et délicat. Il posa sa main
sur la joue de Simon, commença par caresser sa pommette, puis, n’y tenant
plus, le prit dans ses bras et le serra fort.
Lui rendant son étreinte, Simon chuchota au creux son oreille :
« Vous ne vous attendiez pas à me voir ici, n’est-ce pas ?
— Je t’en supplie… Ne me vouvoie plus jamais.
— D’accord. »
Ils restèrent quelques instants enlacés en silence. Alec en profita pour
s’enivrer de l’odeur de Simon qui lui avait tant manqué : un délicieux
mélange de savon, de patchouli et de figuier. Une chaleur diffuse
enveloppait Alec, qui, les yeux fermés, ne croyait pas à son bonheur.
Il finit quand même par détacher ses bras du torse de Simon. Il voulait
le regarder ; il voulait s’assurer que c’était bien lui, qu’il était réellement là,
avec lui, tout près de lui, pour lui. Ils se retrouvèrent alors front contre
front, et Alec posa sa main sur la poitrine du jardinier. Son cœur battait
aussi fort que le sien, ce qui le fit sourire et le réconforta un peu plus.
« Non, je ne m’attendais pas à te voir, dit-il tout bas. Tu veux bien me
raconter ce qui t’a fait changer d’avis ?
— C’est ta belle-sœur. Elle a tout organisé. Elle est venue jusque chez
ma tante. Elle m’a dit pour tes parents. Ils n’ont pas trop mal pris la
nouvelle, il paraît ? »
Alec n’en revenait pas.
« Pas trop mal, non, répondit-il dans un soupir. Je dirais même aussi
bien que possible. Je ne pensais pas pouvoir leur annoncer un jour… Mais
leur parler m’a fait du bien, plus que ce que j’aurais pu imaginer. Je n’ai
plus l’impression d’être un imposteur dans ma propre maison. Je suis enfin
en accord avec moi-même.
— Tu as eu beaucoup de courage. »
Alec accueillit les mots de Simon avec émotion mais ne répondit pas
tout de suite. Non, il n’avait pas été si courageux que cela. Il ne voulait pas
que Simon l’admire pour les mauvaises raisons. Il voulait que, dorénavant,
ils ne se cachent plus rien.
« Ce n’était pas du courage, finit-il par avouer. C’est Louis qui m’a
forcé à parler.
— Cela ne change rien. »
Simon ne semblait pas surpris par cette confession. Était-il déjà au
courant ? Que lui avait raconté Isaure, exactement ? Il y avait bien une
chose qu’elle ignorait, et qu’Alec eut envie d’avouer à Simon.
« Je crois aussi que… je leur ai parlé parce que je croyais t’avoir perdu
pour de bon, concéda-t-il. Vois-tu… c’était comme si je n’avais plus rien à
perdre. J’avais déjà entendu parler de ce qu’on appelle l’énergie du
désespoir, mais je n’en avais jamais fait l’expérience. Tu me manquais
tellement. Tu me manques, Simon. »
Alec le lui avait déjà dit quand il était allé le voir chez sa tante, et
n’avait obtenu qu’une indifférence glaciale. Cette fois Simon le caressa des
yeux, puis lui prit la main. « Viens », lui dit-il doucement, en l’entraînant
jusqu’au jardin.
Celui-ci était clos, intime : un simple petit carré de verdure encadré par
du lierre, des rosiers grimpants et des buissons touffus, qui l’isolaient de la
cour de l’immeuble. Simon s’allongea dans l’herbe, et entraîna Alec avec
lui. Ils se retrouvèrent étendus côte à côte, main dans la main, yeux dans les
yeux.
« Depuis le temps que je rêve de faire ça…, roucoula Simon. Personne
ne nous verra, ici.
— Tu es si beau », glissa Alec en lui caressant les cheveux, avant de
rougir devant la mièvrerie de ses propos et de se redresser pour s’asseoir,
gêné, entourant ses genoux de ses bras.
« Plus beau que ton marquis, alors ? » demanda Simon d’un air
dédaigneux en s’asseyant à son tour, arrachant une touffe d’herbe au
passage.
Voyant son bien-aimé se renfrogner, Alec eut la chair de poule. Non, ils
ne pouvaient pas se disputer à nouveau à cause de cet Arthus qui n’avait
jamais compté.
« Il ne s’est rien passé avec ce satané marquis, assura-t-il.
— C’est ce que ta belle-sœur m’a dit…
— Et c’est la vérité, il faut me croire.
— Mais tu as tenté l’expérience, parce qu’un marquis c’est tout de
même mieux qu’un jardinier, n’est-ce pas ? »
Simon n’était pas seulement jaloux : son visage fermé indiquait qu’il
était véritablement blessé, ce qui pinça le cœur d’Alec.
« Pardonne-moi, Simon. J’ai été idiot. J’ai été aveugle. J’ai eu peur. Je
me suis trompé. Je ne veux pas te perdre. »
Simon ne répondit pas. Alec était pendu à ses lèvres, attendant sa
sentence. Constatant qu’elle ne venait pas, il insista :
« Simon, s’il te plaît…
— Tu n’as pas été idiot, le coupa Simon. Tu avais raison. Un futur duc
et un jardinier, ça n’a rien à faire ensemble. C’est ce que je pensais moi
aussi. Au début c’était léger, excitant, exaltant. Et puis je suis tombé
éperdument amoureux de toi, ce qui a tout compliqué. »
Le cœur d’Alec n’avait jamais battu aussi fort. Il s’était toujours
imaginé que les déclarations d’amour n’étaient que félicité, surtout quand
les sentiments étaient réciproques… L’homme de ses rêves l’aimait. C’était
plus que tout ce qu’il avait pu espérer. Mais Simon avait prononcé cette
phrase d’un ton si douloureux, si découragé, qu’Alec ne savait pas comment
réagir.
« Tu m’as fait du mal, tu sais », ajouta Simon d’une voix sombre.
Alec voulait le prendre à nouveau dans ses bras, mais il n’osa pas. Il se
contenta de passer sa main autour des épaules de Simon, qui posa sa tête sur
la sienne. Ils restèrent quelques secondes ainsi, seuls au monde dans la
douceur de ce soir d’été.
« Oh, Simon… Pardonne-moi », dit enfin Alec.
Simon blottit un peu plus sa tête dans le creux de son épaule.
« Je suis désolé… mon chéri », poursuivit Alec.
Il marqua une nouvelle pause. Puis, dans un souffle, il prononça enfin
les mots qu’il avait si longtemps gardés secrets : « Je t’aime. »
« J’espère bien », se ranima soudain Simon. Sa mine attristée s’était
transformée en un rien de temps, et il affichait désormais un large sourire
qui fit chavirer Alec.
« Je t’aime », répéta celui-ci, avec plus d’assurance cette fois.
Simon le plaqua délicatement au sol et s’allongea sur lui, saisissant ses
deux poignets pour le clouer à terre. Alec espérait ne jamais être libéré de
cette prison exquise.
« Moi aussi je t’aime, Alec, déclara tendrement son geôlier. Maintenant
arrête donc de te torturer, et embrasse-moi si tu veux bien. »
Alec, émerveillé, prit le temps de le regarder encore, de détailler tous
ses traits, ses yeux, son nez, ses fossettes, pour suspendre ce moment pour
toujours, puis se décida enfin à dégager un de ses bras de l’emprise de
Simon pour l’enrouler autour de son cou et poser sur sa bouche un
langoureux baiser. Pour la première fois de sa vie, il se sentait pleinement
heureux, et gonflé d’espoir. Il en était convaincu : malgré tous les obstacles,
un futur radieux était possible pour eux deux.
Remerciements
Merci à Sarah R. pour sa confiance et son enthousiasme depuis le début.
Sans elle, nous aurions été trop paresseuses pour mener à terme ce projet
que nous avions pourtant en tête depuis longtemps.
Merci aux autres très nombreuses personnes qui ont participé à
l’existence et à la visibilité de ce livre : immatriculation, correction,
fabrication, mise en rayon, communication… Nous savons ce que nous
vous devons !
Merci à notre mère pour son romantisme inspirant, à notre père pour ses
croustillantes anecdotes historiques, à notre sœur pour son œil de lynx et sa
relecture si précieuse, à nos frères pour leur amour de la littérature sous
toutes ses formes.
Merci à toutes celles et tous ceux qui nous ont encouragées de près ou
de loin à un moment ou à un autre, et en particulier à Hélène et Marie, les
toutes premières lectrices de notre tout premier livre.
Merci à Eden Hazard de nous avoir soufflé le titre de duc d’Azard !
Merci à vous de nous avoir lues jusque-là, et aux libraires qui ont rendu
cela possible : nous espérons que vous avez été sensibles à l’histoire d’Alec
et Simon et que vous emporterez avec vous un petit bout de Broisillac.
Merci à vous si vous commencez toujours votre lecture par la page des
remerciements. Allez, laissez-vous tenter par les premiers chapitres, et on se
retrouve dans quelques heures !
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