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La Géographie 1544 La France

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La Géographie

Terre des Hommes N° 1544 janvier-février-mars 2012

La France, un curieux
objet géographique
Brest
11-553943
Paris, musée des Plans-Reliefs
(C) RMN - © René-Gabriel Ojéda
Plan-relief de la ville de Brest
Vue de la ville depuis le sud-ouest

Martine Franck. Photo du Gers, région Midi-Pyrénées, 2008


Les paysages ruraux ont fait et font encore la fierté et l’attrait de la France. Le vignoble y apparaît comme
un véritable fleuron, à la fois symbole et résumé d’une certaine culture française qui fait à peu près
consensus. Et ce d’autant plus où, comme on sait, le vin se mondialise.
© Magnum
éditorial

La France en son miroir électoral

Les géographes se sont-ils fait voler la France ? A écouter l’historien Michelet pour qui « la France
est une personne », élégante relégation de la géographie bonne à faire juste le théâtre, on en est venu à relire
nos classiques des années soixante-dix et quatre-vingts : Xavier de Planhol et son étudiant Jean-Robert Pitte,
Armand Frémont, Philippe Pinchemel, Daniel Noin, Roger Brunet et Pierre Estienne dont les ouvrages
ont formé notre doxa franca. Des livres à la fois savants et hésitants, citant eux aussi Michelet, peignant les
formes mouvantes de ce couple unité/diversité pour saisir cet objet géographique complexe.

Et si justement la grande singularité de la France, c’était la diversité ? Non pas celle que célébraient
Vidal de La Blache dans son Tableau de la géographie de la France de 1903 et Braudel, par ses paysages, ses
tempéraments et ses goûts. Mais une diversité anthropologique, profonde et radicale, qu’Hervé Le Bras et
Emmanuel Todd avaient déjà décrite en 1981 dans L’invention de la France, poussant l’impertinence à écrire
que c’était là, notre « génie national ».

Leur Atlas anthropologique et politique, enrichi pour cette saison électorale 2012, rappelle que la
France n’a été fondée par aucun peuple particulier. Elle porte le nom d’un groupe germanique, parle une
langue dérivée du latin. Elle a été fondée par une communauté de peuples. Pour Todd et Le Bras, « plus que
tout autre nation au monde, elle est un défi vivant aux déterminismes ethniques et culturels ». Apparu entre
le VIe et le XIe siècle, le mot « Francia » a connu une belle fortune, grâce aux rois. Mais sa configuration
spatiale a été très instable entre Philippe Le Bel et Louis XIV, Napoléon Ier ayant manqué la réalisation de
son rêve d’une « grande nation » en charge d’une réorganisation de l’espace européen.

Au siècle dernier, la France s’est soudée autour lors des deux guerres, mais elle a dû lâcher son
empire. Elle a perdu ses paysans. L’effondrement du catholicisme et du communisme ont entraîné un sérieux
vide religieux et idéologique dans tout le pays. Les thèmes nationalistes qui ressurgissent à chaque campagne
électorale trahissent un mal-être ou un défaut de méthode politique face aux défis de la mondialisation.
Raison de plus pour ausculter en ce printemps électoral ce que notre identité géographique veut dire.

Gilles Fumey

Si l’on veut se reporter aux ouvrages cités : Xavier de Planhol, Géographie historique de la France, Fayard. Armand Frémont, France,
géographie d’une société, Flammarion. Roger Brunet, Découvrir la France, Larousse. Jean-Robert Pitte, La France, Philippe Pinchemel,
Géographie de la France, Daniel Noin, L’espace français et Pierre Estienne, La France, tous quatre parus chez Armand Colin. Gérard-
François Dumont a aussi publié une Géographie de la France, dans les années 2000, chez Ellipses.

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La Géographie numéro 1544 -janvier-février-mars 2012


Revue trimestrielle
N° de commission paritaire 0613 T 81138
Membres bienfaiteurs
IPAG – TOTAL – ELYPONT – ORDRE DES GEOMÈTRES
COMPAGNIE FINANCIERE DELL’AQUILA – ASSOCIATION ADDAX

Directeur de la publication : Jean-Robert Pitte


Directeur de la rédaction : Gilles Fumey [email protected]
Direction artistique, maquette et iconographie : Brice Gruet [email protected]

Ont participé à ce numéro :


Jean-Robert Pitte (président de la Société de Géographie), Armand Frémont, Lionel Cime, Raphaël
Schirmer, Olivier Lemire, Michel Carmona, Philippe Rekacewicz, Michel Sivignon, Pierre-Yves Pé-
choux, Jean Estebanez, Christian Grataloup, Gilles Fumey, Sylvain Tesson, Brice Gruet

Éditeur : Société de Géographie, 184 bd Saint-Germain 75006 Paris.


Tél.: 01 45 48 54 62. - [email protected]
Imprimeur : La Manufacture - 52200 Langres – Tél. : (33) 325 845 892 Imprimé en France

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LA GÉOGRAPHIE
Sommaire n°1544 (printemps 2012)

La Ruhr, nouveau cœur battant de l’Allemagne


par Lionel Cime, p. 6
Paris et la France : je t’aime moi non plus !
Entretien avec Michel Cramona, p. 16

La France, un territoire post-moderne


par Armand Frémont, p. 10

Le Charolais revisité
par Michel Sivignon, p. 28

La France, patrie des vins


par Raphaël Schirmer, p. 22
Comment lire la France ?
La France,un plateau de fromages Une anthologie p. 34
par G. Fumey, p. 25
Comment parler des lieux
où l’on n’a pas été ?
Le bout du monde
Selon Pierre Bayard, p. 50
Par Olivier Lemire, p. 40
RUSSIE

BIÉLORUSSIE CANADA

EUROPE ASIE
CENTRALE CORÉE
DU NORD
CORÉE JAPON ÉTATS-UNIS
DU SUD OCÉAN
ATLANTIQUE
SYRIE CHINE
SAHARA IRAN MEXIQUE CUBA

INDE Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du


Sud (BRICS) : puissances émergentes en
passe d’acquérir un rôle central sur
BIRMANIE la scène internationale
AFRIQUE
Puissances émergentes secondaires
THAÏLANDE
« L’œuf asiatique » : nouveau centre
de gravité mondial (deux tiers de
la population mondiale, forte croissance
OCÉAN BRÉSIL des échanges économiques)
OCÉAN
ATLANTIQUE PACIFIQUE
Investissements et accords
ZIMBABWE économiques visant à sécuriser l’accès
Détroit de Malacca aux matières premières stratégiques et
éventuellement aux terres agricoles

INDONÉSIE Revendications chinoises en mer de


ARGENTINE Chine méridionale

AFRIQUE Arcs énergétiques (principales régions


DU SUD de production de gaz et de pétrole)
OCÉAN
INDIEN
Territoires interstitiels : marges
convoitées aussi bien par les puissances
traditionnelles que par les pays
AUSTRALIE émergents

Grandes puissances traditionnelles


menacées par l’émergence des pays
asiatiques

Territoires « turbulents » : instabilité et


violence politique, guerre, insécurité,
NOUVELLE- piraterie…
ZÉLANDE
Pays victimes de lourdes sanctions
imposées par les puissances
traditionnelles (Etats-Unis et Europe)

Le grand retour de l’Asie


par Philippe Rekacewicz, p. 32
Le musée imaginaire
Les nouvelles de la géographie, Saisons, p. 45
chroniques Livres, p. 52
Le cimetière des éléphants
Drancy / Gorée : un réseau de mémoires par Jean Estebanez, p. 62
par Christian Grataloup, p. 64
Printemps en Sibérie
par Sylvain Tesson, p. 66
5
LA GÉOGRAPHIE
Territoire en vue

La Ruhr, nouveau cœur


battant de l’Allemagne

Q ui l’eût cru ? L’ancienne terre minière, grise et noire de nos manuels scolaires,
serait devenue une vallée verte et de hautes technologies Une terre vidée de son sang mi-
nier, dont les crassiers empestaient l’air de cette petite mégalopolis allemande, un chapelet
continu de cinquante-trois villes en Rhénanie-Westphalie totalisant près de 5,5 millions
d’habitants. Ne soyons pas naïfs car, de Dortmund à Cologne, le paysage n’est jamais aussi
beau que… sous la neige. Les plaies de l’industrie continuent leur cicatrisation. Et si le sou-
venir du tonnerre de la grosse Bertha des Krupp ou des bombardements alliés en 1944 ne
s’estompe pas très vite, on peut s’en délester en visitant le musée Folkwang de la fondation
Alfried Krupp Bohlen und Halbach et sa folie architecturale. Mais on peut lui préférer à
Essen cette nouvelle cathédrale culturelle sur le très vaste site de la mine et cokerie Zollve-

6
LA GÉOGRAPHIE
rein. Bel hommage à ces puits ouverts en 1847 et fermés en 1993 qui ont façonné la région.
Le chevalement est précédé d’un escalier de lumière qui évoque le métal en fusion, en haut
duquel la terrasse offre la vue sur une Ruhr scintillante d’illuminations.

On dira que la Ruhr d’aujourd’hui ne se résume pas à ses deux cents musées et plus
de deux cents salles de concert et de théâtre. Certes, mais ils sont le signe d’une renaissance.
Ruhr 2010 est passé par là, traçant de nouveaux sentiers, dessinant de nouveaux paysa-
ges urbains, des parcs scientifiques, théâtres-brasseries qui ont fait salles combles depuis
qu’Essen a été désignée il y a deux ans capitale européenne de la culture. La résilience à la
tragique histoire industrielle a pu être efficace parce que les paysagistes ont multiplié les
chemins, prairies, jardins et pistes cyclables reliant les quartiers et apaisant le regard dans
cet océan de grisaille. Ce laboratoire des mutations économiques a été suivi par l’Europe
entière. Les habitants y ont retrouvé leur passion marchande née sur le Hellweg, la grande
voie commerciale médiévale de la Ligue hanséatique avec Dortmund, la capitale impériale
libre. Par atavisme, les Ruhriens sont devenus amateurs d’expositions internationales d’ar-
chitecture et d’urbanisme, depuis celle de Darmstadt en 1901 et tout au long du XXe siècle.
La métropole polycentrique s’est alors habillée d’un parc paysager qui conduit aux bords
de l’Emscher, une rivière qui était un égout à ciel ouvert avant d’être décontaminée.

Tout n’est pas rose pour autant, lorsque le chômage peut toucher près d’un cin-
quième de la population active à Gelsenkirchen. Mais on a comme le sentiment que la
page a été tournée. Les architectes français Chaix & Morel, les Britanniques Chipperfield
et Foster comme le Japonais Sanaa ont apporté de nouveaux volumes, des manières très
audacieuses de traiter l’espace. Manière de dire que revoici les hauts fourneaux, mais cette
fois-ci, ils sont culturels. Le cœur de l’Allemagne ne bat jamais tout à fait sans industrie.
L. C.

Complexe industriel de la mine de charbon de Zollverein. L’emblème de la nouvelle Ruhr,


Patrimoine mondial de l’UNESCO

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LA GÉOGRAPHIE
La France,
passion française

Montage de la carte Cassini pour l’Alsace et la Lorraine


D.R.
La France, un territoire
post-moderne

Par Armand Frémont

Ancien recteur, géographe

L a France, pendant deux siècles, offrit l’image d’un territoire moderne,


compromis subtil entre les constructions habiles de l’Ancien Régime et les épures plus
rigoureuses de la Révolution, de l’Empire et de la République. Ce fut longtemps un
modèle, mais un modèle très singulier, certes souvent imité en Europe et dans le monde
mais pratiquement jamais reproduit à l’identique. Les histoires et les géographies de
chaque peuple ne le permettaient pas.

Un modèle par sa forme : l’hexagone poussé jusqu’au nom propre, l’Hexagone,


l’Hexagone français, une géométrie harmonieuse de six côtés égaux, tout au moins dans
l’approximation, bordé par trois mers et deux chaînes montagneuses, un sixième côté
quasi rectiligne pour trancher les plaines et les collines du nord. Les frontières peuvent
être dites « naturelles », c’est-à-dire légitimes. Les distances au sommet sont de l’ordre de
1 000 km, ce qui en fait un pays de bonne dimension, un des tout premiers en Europe, ni
trop petit, ni trop immense à l’instar des Empires, figure harmonieuse à comparer à celles
souvent plus complexes des principaux voisins. Du moins les Français pensent-ils ainsi leur
Hexagone, de Dunkerque à Perpignan et de Brest à Strasbourg.

Car cette France de la modération et de l’harmonie du fait même de son territoire


est d’abord une construction. Construction de l’Histoire sur une durée d’environ un
millénaire, depuis le petit Domaine royal des Capétiens jusqu’à l’Hexagone à peu près

10
LA GÉOGRAPHIE
achevé de la fin des Bourbons. Construction de la République par le peuple, la nation,
les droits de l’homme, l’idéal révolutionnaire qui donnent un contenu éclatant à ce qui
pourrait rester très banal et divers. Construction de l’école de la République qui, par
l’importance accordée à la géographie après 1870 dote le territoire d’une connaissance
savante et d’une imagerie flatteuse : les quatre fleuves ; les Alpes, le Jura, les Vosges et les
Pyrénées ; la Manche, l’Atlantique et la Méditerranée ; les départements et leurs chefs-
lieux appris par cœur… Et les montagnes s’élèvent, les rivières prennent leurs sources et
confluent et se jettent dans … la Méditerranée ensoleillée, l’Atlantique secoué de tempêtes,
tandis que la Beauce est notre grenier à blé, la Champagne incomparable par ses vins, mais
pouilleuse aussi parfois, le Massif central à jamais central et dépeuplé. Pour des générations
d’élèves, la Sarthe se conjugue chaque jour avec Le Mans, La Flèche, Mamers, Sablé et La
Ferté-Bernard. Cette géographie est enseignée depuis l’école primaire jusqu’au concours
d’agrégation de l’Université avec une belle constance et quelques ajustements de niveau et
d’époque. Saint Vidal (de la Blache) en est le prophète et le Tableau de la géographie de la
France (1903) les premières écritures.

Cette France-là est aussi moderne par son armature, solide comme la devise
républicaine : liberté, égalité, fraternité, auxquelles s’ajoutent la laïcité, de même qu’une
seule langue, un seul peuple. La liberté est laissée aux 36 000 communes, à une diversité
humaine bien tempérée et régulée, à des sociabilités inaltérables de mémoire, d’histoire et
de proximité. L’égalité est assurée par une seule langue, en dépit des langues régionales, et
par un réseau égalitaire, quasi géométrique et durable d’une centaine de départements et
d’une administration d’État présente à chaque niveau sous la casquette très respectée des
préfets. La laïcité assume partout, dans la Bretagne catholique comme dans les protestantes
Cévennes, la liberté des cultes en même temps que le culte de la liberté. Et la fraternité
a doté tout le territoire de l’école gratuite, de la poste, de l’eau et de l’électricité, de la
sécurité sociale. Un modèle très centralisé s’est imposé à l’ensemble. Le Premier Empire
en fut l’initiateur, les routes royales puis les chemins de fer la matrice principale, plusieurs
fois reproduite par les autres réseaux, les autoroutes, les lignes aériennes. De même que la
France des Capétiens se forma sur un centre, le Domaine et Paris, la France moderne est
centrée sur une hypercapitale avec une force politique, intellectuelle, économique, que
partagent très peu d’autres pays au monde.

11
LA GÉOGRAPHIE
Ainsi une France
moderne s’est-elle imposée au
cours des deux derniers siècles,
dans son territoire et par
son territoire, expression de
quelques valeurs reconnues. En
est-il toujours de même ? Rien
en apparence n’est changé, si ce
n’est sans doute l’essentiel.

En dépit des
permanences, le territoire
de la France en quelques
décennies est devenu post-
moderne. Les artistes et
notamment les architectes
qualifient volontiers de post-
moderne un mouvement qui,
en réaction contre les rigueurs
du mouvement moderne,
induit plus de souplesse et
de liberté dans l’innovation,
d’éclectisme dans la création et
une grande liberté formelle. Si
le territoire de la France est une
œuvre, façonnée au XIXe et au
XXe siècle, celui d’une France post-moderne s’esquisse à la jonction du XIXe et du XXe
siècle. Elle n’efface pas les traits antérieurs mais elle les recompose ou s’y superpose en un
feuilleté territorial devenu de plus en plus complexe.

Le monde a changé et la France est dans le monde. La mobilité des hommes


et l’instantanéité des communications transforment la notion de territoire. Être ici et
simultanément ailleurs. Être d’ici et en même temps d’ailleurs. La France n’échappe

12
LA GÉOGRAPHIE
pas à ces nouvelles logiques
des territoires. Mobile, la
population française dans
une large proportion a pris
des habitudes en dehors des
frontières, pour le travail des
cadres principalement, pour
la résidence de plus d’un
million de citoyens, pour les
vacances et les loisirs en des
proportions plus élevées. Et
la France est le premier pays
au monde pour le tourisme
international. Voici donc
un Périgord britannique,
une Côte d’Azur russe ou
arabique, des Cévennes belges
ou néerlandaises, tandis que
plusieurs milliers de jeunes
Français s’affairent autour de
Wall Street et de la City de
Londres, de Berlin et de la
Silicon Valley. Le territoire de
la France était ancestralement
plus continental que maritime.
Il s’ouvre maintenant
«Jeux instructifs». France, provinces et départements. Jeu de largement au monde. Paris est
société, vers 1870
capitale mais aussi mégapole
mondiale.

Les avatars de la colonisation et de ses séquelles accentuent cette mondialisation


du territoire des Français. Le colonialisme avait doté la France moderne d’un Empire,

13
LA GÉOGRAPHIE
presque aussi étendu que l’Empire britannique, une large tache bleue surtout présente
en Afrique sur les belles pages des atlas et des cartes scolaires. C’était là un territoire de
seconde zone, peuplé de non-citoyens, mais présent dans tous les continents. La France
post-moderne a adopté les miettes de l’Empire, les îles des Caraïbes, de l’Océan indien
et du Pacifique, comme territoires à part entière mais avec des statuts particuliers. Dans le
même temps, l’Afrique « française » est devenue indépendante en de multiples États mais
aussi une « Françafrique » tellement elle reste liée à l’ancienne métropole. Elle alimente,
de l’Afrique du Nord à l’Afrique subsaharienne, un puissant mouvement de migrations
vers l’Hexagone et, en fin de parcours, des bidonvilles puis des ghettos ainsi qu’un vivier
de main-d’œuvre bon marché pour compenser les faiblesses démographiques du vieux
pays.

L’Europe ouvre encore plus intensément les frontières de l’Hexagone par


Schengen, la monnaie unique, le commerce, la finance, les entreprises, mais aussi le football
ou les échanges universitaires. Est-il nécessaire d’insister ? Le territoire de la France
moderne s’était laborieusement constitué en rivalité avec des voisins qui étaient des alliés
ou des adversaires, typiquement l’Angleterre et l’Allemagne, accessoirement l’Espagne
et la Flandre. Il n’y a plus d’adversaires, pas même des alliés, mais des partenaires. Le
nationalisme est devenu pacifique, au pire commercial ou industriel. Dès lors, l’impensable
devient possible. Des régions, jadis sur les frontières les plus sensibles des nationalités
européennes, deviennent officiellement ou dans les faits « transfrontalières » pour mieux
en vivre : la Lorraine et la Sarre ; l’Alsace et le pays de Bade et de Bâle, Genève et sa banlieue
savoyarde et gexoise, la Riviéra franco-italienne, la Catalogne, le Pays basque… Et la France
dans son ensemble s’inscrit naturellement comme la plus grande plaque tournante des
transports de l’Ouest européen, passage obligé pour les Espagnols et les Portugais vers le
reste de l’Europe.

L’Hexagone intérieur se restructure. Dans tous les domaines, les régions,


officiellement reconnues depuis 1982, y prennent une place de plus en plus importante.
Une réforme des collectivités territoriales, de la commune à la région en passant par le
département, revient sans cesse à l’ordre du jour. Et les statuts régionaux, homogènes en
métropole, admettent de plus en plus d’exceptions qui pourraient un jour se multiplier
en des formules particulières : l’Alsace et la Lorraine du Concordat, la Corse, les

14
LA GÉOGRAPHIE
départements et les territoires d’outre-mer, presque autant de solutions qu’il y a de cas.
Le régionalisme de la culture et de la langue s’inscrit aussi dans quelques autres régions
comme la Bretagne. Les trames territoriales de l’économie et de la société changent de
nature. Des mots nouveaux le disent : les réseaux, les pôles et les axes, la métropolisation,
la rurbanisation, les autoroutes de l’information, la compétitivité, la durabilité, la nature
retrouvée, l’économie résidentielle, le patrimoine… Le territoire de l’Hexagone ouvert
comme il ne le fut jamais s’anime de toutes ces constructions auxquelles s’ajoutent les plus
anciennes. Il prend des formes urbaines et rurales en des assemblages inédits et parfois
surprenants. La Beauce certes reste céréalière, si ce n’est grenier, plutôt silo. La Sarthe
est toujours sarthoise de même que Le Mans, La Flèche ou La Ferté-Bernard, mais à une
heure de Paris seulement. Et les hautes tours des nouvelles gouvernances dominent dans
les villes les hôtels particuliers des plus riches, la banalité pavillonnaire, les ghettos des
autres, le trottoir des sans-logis. Restent encore quelquefois les belles maisons d’Alsace ou
de Normandie aux pans de bois assemblés.

Le territoire de la France est entré dans une post-modernité nimbée d’incertitude.


Certains le déplorent. D’autres s’en réjouissent. Tous y vivent. Et le temps ne revient pas
sur le temps.

Armand Frémont est ancien élève de l’ENS (Saint-Cloud). Il a été, notamment, professeur de géographie à
l’université de Caen, recteur des académies de Grenoble et Versailles, conseiller scientifique à la DATAR. Dans
son abondante bibliographie, Portrait de la France, 2 volumes, Champs – Flammarion, 2011. Ce texte est très
largement inspiré d’une conférence prononcée à l’Université de Toulouse – Le Mirail en janvier 2012.

15
LA GÉOGRAPHIE
Paris et la France :
je t’aime moi non plus !
Entretien avec Michel Carmona
Géographe émérite à l’université Paris-IV

La Géographie : L’histoire de Paris montre l’importance que tient le hasard dans la destinée de
la ville. Vous semblez aller à l’encontre de visions déterministes qui ont tant insisté autrefois sur
le carrefour fluvial ou la richesse des plateaux alentour. Pourquoi ?
Michel Carmona : Ni le carrefour fluvial, ni la richesse des plateaux alentour, n’avaient
entraîné la création d’une cité gauloise de quelque importance lors de l’arrivée des Romains ;
une bourgade existait sans doute sur le site de Paris depuis une centaine d’années lorsque
se livre une bataille importante en 52 avant notre ère entre les forces gauloises coalisées des
Bellovaques (une puissante tribu installée dans le Beauvaisis) et des Parisii (la petite tribu
qui a donné son nom au Parisis et, plus tard, à la ville de Paris et les troupes romaines). Après
la bataille, gagnée par les armées de Jules César, puis la fin de l’indépendance gauloise, les
Romains vont tirer les conséquences de la position stratégique du lieu, avec la création d’une
ville à la romaine, créée de toutes pièces à cheval sur le fleuve. Mais aux premiers siècles de
notre ère, Lutèce n’a probablement pas plus de 3.000 à 5.000 habitants, et à l’époque de
Charlemagne encore, Paris reste une ville d’importance secondaire.

16
LA GÉOGRAPHIE
Avec l’avènement des Capétiens, les choses commencent à changer. Le domaine capétien
est petit (du nord au sud, il s’étend de Senlis à Orléans) mais les Capétiens s’emploient à
défendre leur bien, à le fortifier, à arrondir leurs possessions. L’essor progressif du commerce
parisien et donc l’accumulation de richesse dans la ville conduisent le pouvoir à la fois à
préserver la ville des convoitises extérieures (c’est le rôle du mur de Philippe Auguste) et à
jeter un œil concupiscent sur les richesses des Parisiens. Cela fait plus de mille ans que Lutèce
s’est créée : c’est un peu long pour faire croire à un supposé déterminisme géographique !

Beaucoup de villes ont été, à un moment de leur histoire, le siège de principautés ou d’évêchés
sans pour autant devenir de grandes capitales. A quoi attribuez-vous la longévité de la primauté
parisienne en dépit de terribles conflits entre la municipalité et le pouvoir royal ?
La primauté de Paris a été lente à s’affirmer. Paris sous Henri IV, ce sont probablement
200 000 à 250 000 habitants, à peine deux fois plus que Lyon. Paris est bien la première
ville de France sur le plan démographique, mais l’écart avec les autres grandes villes
ne s’est pas encore creusé. L’Église reconnaît le fait de la croissance parisienne en 1622
seulement, lorsque le diocèse de Paris est détaché de la province ecclésiastique de Sens dont
il dépendait jusque-là, pour être érigé en archevêché. Je pense que c’est un signe que la
primauté parisienne commence alors à s’accélérer.
Alors pourquoi ? A mon sens, la raison essentielle est politique : c’est Paris, ses rois, son argent,
qui font la France. Les guerres confortent le pouvoir de Paris ; sans Paris, ses commerçants,
ses financiers, ses artisans, pas de guerre possible, pas de paix possible. Richelieu a coutume
de dire : « L’argent est le nerf de la guerre et la graisse de la paix ». C’est dans les poches
parisiennes qu’on trouve ce précieux viatique, avec toutes les difficultés que l’on sait. Les
conflits sont en effet terribles entre le pouvoir royal et la municipalité parisienne, mais
chacun a besoin de l’autre.
La centralisation politique s’affirme durant l’époque moderne et contemporaine, et accélère
à partir de là la primauté de Paris, qui devient (et reste) le centre d’une toile d’araignée de
moyens de déplacement et de communication couvrant tout le territoire national, en même
temps que le centre de tous les pouvoirs de commandement économiques, financiers,
stratégiques et culturels.

Ci-contre : Image satellite de Paris, par la NASA

17
LA GÉOGRAPHIE
La défiance des Français à l’égard de Paris est proportionnelle à leur attachement à la capitale.
Comment expliquer le succès de cette expression qui a fait florès et dont le succès n’est pas que lié
au brillant de la formule : Paris et le désert français ? Sont-ce les migrations au XIXe siècle qui
ont saigné bien des régions en France et organisé un véritable désert humain et urbain autour
de Paris ?
Tous les récits, toutes les enquêtes d’opinion, montrent, au fil du temps, que Paris suscite
auprès du reste de la France à la fois l’amour et la haine. Paris, c’est le pouvoir haï d’une
élite technocratique lointaine et impersonnelle. Mais pour celui qui veut tenter sa chance
et donner vie à ses ambitions, le chemin de la réussite passe par Paris. Le personnage de
Rastignac reste aussi véridique en 2012 qu’au temps de Balzac. Paris semble donc de fait
aspirer les forces vives de ce « désert français » que la capitale aurait créé par sa vitalité
même. L’essayiste Maxime du Camp fait dire que le général Schwartzenberg commandant
les forces qui contraignent Napoléon à l’exil déclare en contemplant Paris en 1814: « Voilà
le chancre qui […] mangera [la France] ». Et ce même Maxime du Camp, pourtant Parisien

18
LA GÉOGRAPHIE
et amoureux fervent de « Sa » ville, écrit en 1873 : « Avec son insatiable capitale qui
exige tout, absorbe tout, s’assimile tout, et s’accroît sans cesse, la France a bien l’air d’être
hydrocéphale. La tête n’est plus en proportion avec le corps. » . Rien d’étonnant si tout ce
qui bouge, en France, aspire à venir un moment ou l’autre s’établir dans cette ville-monde.

Vous évoquez à juste titre le TGV qui reste un puissant outil de centralisation et de redistribution
à la fois. Comment expliquez-vous que le schéma des transports rapides nationaux n’ait pas pu
entamer la primauté parisienne ? Est-ce dû au double pouvoir de cette ville, à la fois municipal
et national ?
Le schéma des TGV, comme, avant lui, le schéma des autoroutes, est pris dans une
contradiction : accompagner les flux et les trafics existants, ou pratiquer une « géographie
volontaire » en créant des infrastructures là où n’existent pas de trafics significatifs
aujourd’hui. Il est évident qu’une sage administration des ressources conduit nécessairement
à privilégier la première démarche, et à ne réaliser des équipements ayant un fort caractère
d’anticipation qu’à la marge. La centralisation autour de Paris existe dans tous les domaines
du déplacement et du transport ; rien d’étonnant si le schéma des TGV a privilégié
l’équipement des axes où l’on constatait déjà l’existence d’un fort trafic. Et le poids de Paris
ne semble pas permettre à cette situation d’évoluer de manière significative dans un avenir
proche.

« A quoi sert Paris ? » vous demandez-vous. Quand les Parisiens ont-ils conscience qu’ils
habitent une place moins française que mondiale ?

Page ci-contre : Paris comme vous ne l’avez jamais vue...


La nouvelle exposition permanente du Pavillon de l’Arsenal consacre plus de 800m2 à l’histoire, l’actualité et
au devenir de la métropole parisienne au travers de plus de 1000 documents d’archives, photos, cartes, plans,
films et d’une maquette numérique de 37m2 : Paris, métropole 2020, (développée en partenariat avec Google
et JCDecaux).
Première mondiale, cette maquette numérique présente, dans leur contexte géographique en 2D ou 3D,
les grands territoires de projet en mutation, les nouveaux réseaux de transport et les architectures emblé-
matiques de la ville de demain. Basée sur la technologie et la cartographie du logiciel Google Earth, Paris,
métropole 2020 offre une expérience interactive unique pour découvrir la métropole dans toutes ses échelles
au travers d’une navigation libre ou thématique”. Conçue pour être régulièrement complétée et actualisée, la
maquette numérique est un outil participatif qui fédère les acteurs qui font la ville et rassemble dans un outil
commun et partagé leurs productions.
Plus d’informations: http://www.pavillon-arsenal.com
Photo : © Vincent Fillon

19
LA GÉOGRAPHIE
Les Parisiens ont, je crois, un fort sentiment d’orgueil chevillé au corps depuis bien
longtemps. Au Moyen Age, beaucoup célèbrent déjà Paris comme une des plus belles villes
du monde. Au XVIIe siècle, on est fier de voir Paris devenir un pôle d’attraction pour les
jeunes (et les moins jeunes) venus de toute l’Europe se frotter à l’un des phares de la culture
et de la vie de société. Voltaire, au milieu du XVIIIe siècle, voit en Paris l’une des merveilles
du monde ; et Paris n’est-elle pas le foyer international des Lumières, une place irremplaçable
que la diffusion ensuite du message révolutionnaire va imposer avec une force irrésistible ?
Les arts et les lettres sous toutes leurs formes ont particulièrement brillé à Paris. Chaque
Parisien en est conscient. Les musées, les lieux de la culture vivante, les millions d’étrangers
qui viennent chaque année à Paris, en portent chaque jour témoignage.

Le Grand Paris situe les enjeux de la capitale française au-delà de simples questions
d’aménagement du territoire. La mondialisation est passée par là. Comment évaluez-vous les
chances de Paris à rester une des cinq grandes métropoles d’envergure mondiale ? La concurrence
ne pointe-t-elle pas en Asie de l’Est ?
Rester une métropole d’envergure mondiale veut dire que l’on a toujours quelque chose
de significatif à apporter au reste du monde. Paris est toujours aujourd’hui une ville-
symbole, présentant les témoignages d’une riche histoire monumentale, politique, littéraire
et artistique, en même temps qu’une ville productive, dont les productions aux yeux du
monde sont fortement marquées par le sceau de la qualité et du goût. Prenons-y garde : il
y a là tous les ingrédients d’une dérive susceptible de faire glisser peu à peu Paris au statut
de ville-musée, d’archétype d’un certain système culturel dont la richesse, pour l’essentiel,
n’emprunterait plus qu’au passé. C’est un risque bien réel, et l’incapacité de Paris à obtenir
ces dernières années l’organisation de telle ou telle manifestation internationale en a été
une manifestation très directe. C’est pourquoi d’ailleurs la thématique du Grand Paris
s’applique à redonner à la métropole parisienne la dynamique d’une ville innovante, comme
elle l’a été durant ces deux derniers siècles. L’enjeu est véritablement là. Garder et fortifier
encore davantage l’excellence de la qualité et du goût est indispensable. Mais il faut aussi
que Paris et la métropole parisienne parviennent à investir de nouveaux secteurs de pointe,
face, en effet, à la concurrence redoutable de ses concurrentes d’Asie du Sud-Est.

M. Carmona vient de publier Paris, l’histoire d’une capitale, La Martinière. Compte-rendu page 56.

20
LA GÉOGRAPHIE
Charles Marville, Rue des Sept Voiles. 1865. Épreuve à l’albumine.
Collection de la fondation de la famille Troob. DR
Le vieux Paris disparu, photographié par Marville, continue de hanter les mémoires
et surtout l’imaginaire de Paris...

21
LA GÉOGRAPHIE
La France,
La France,
patrie des
patrie des vins
vins
Par Raphaël Schirmer

Géographe, Université Bordeaux 3, laboratoire ADES CNRS

C haque seconde, cinq bouteilles de Cognac sont vendues dans le monde. Les
exportations de vin français représentent en 2011 l’équivalent de la vente d’une centaine
d’Airbus (plus de dix milliards d’euros). C’est dire si le vignoble français a réussi à mettre
en place un modèle efficient d’organisation territoriale pour produire des vins de qualité.
Pour autant, les volumes ne cessent de décroître depuis 2007, et l’essentiel de la croissance
est tiré par les vins de
Bordeaux, frappés par une
extraordinaire spéculation
(photo. n° 1). La compétition
mondiale est difficile, et la
place relative de la France
est sans cesse grignotée par
l’Espagne et Italie, mais aussi
par le Nouveau Monde.

Il n’en demeure pas moins


que le pays est profondément
Le vignoble du château Les Carmes- marqué par la vigne et le vin, sous la « limite Nord
Haut-Brion sous la neige. Vendu en 2010
pour 18 millions d’euros, il témoigne de de la viticulture commerciale » (Roger Dion)
l’envolée des prix qui touche les plus
grands vins de Bordeaux, alors qu’un
en tout cas (voir ci-dessus). Se poursuivant sur le
tiers des exploitations aquitaines continent jusqu’en Europe centrale et orientale,
n’a pas de successeur. Pessac, cliché
Raphaël Schirmer, 2012. celle-ci connaît cette position depuis le XIXe siècle.

22
LA GÉOGRAPHIE
Comme le long de nombreux fleuves, la Loire présente toute une collection de villages viticoles
qui se suivent les uns les autres. Les vignes se trouvent sur les coteaux en arrière-plan. Pouilly-sur-
Loire, cliché Raphaël Schirmer

Elle s’est affinée ces quarante dernières années ; la surface plantée en vigne ainsi que le
nombre d’exploitations viticoles ont considérablement diminué. De plus d’un million
d’hectares de vignes en 1970 avec six cent mille exploitations, on tombe à moins de huit-
cent mille hectares et surtout quatre-vingt-cinq mille exploitations en 2010. Le visage de
la France viticole a profondément changé, tant du fait d’évolutions internes à la société
française et au monde viticole lui-même, que du fait de l’intégration européenne et de la
mondialisation.

La création de territoires du vin à partir de 1905 et surtout en 1935 avec la


naissance des Appellations d’Origine Contrôlée (AOC) a servi de cadre à ce processus. En
dehors de ces territoires, la vigne a connu un profond déclin. En revanche, la diminution est
moindre, sinon sur les périphéries. Les exploitants s’y spécialisent, délaissant la polyculture :
les exploitations s’agrandissent, se professionnalisent et s’équipent de matériels pointus et
souvent coûteux (machines à traiter la vigne ou à vendanger, pressoirs modernes, chais

23
LA GÉOGRAPHIE
pouvant loger des récoltes importantes). On touche là l’un des éléments majeurs de
l’identité du vignoble français : le pays promeut une dynamique originale, en fondant son
modèle de développement sur l’exploitation familiale.

Aussi les territoires du vin connaissent-ils une fragmentation toujours plus


poussée à mesure que les viticulteurs cherchent à accroître la qualité de leurs vins et à les
différencier par une typicité affirmée. L’AOC Cornas (Ardèche) ne comprend ainsi que
cent quarante-huit hectares de vignes. Des terroirs, fines délimitations dans lesquelles
s’expriment les relations entre le milieu et le savoir-faire viti-vinicole, sont isolés. On peut
lire cette dynamique comme une volonté de maîtriser la production face au négoce ; la mise
en valeur du vin se fait à la propriété, la valeur ajoutée est mieux contrôlée par le viticulteur,
la vente directe est plus développée. L’amont de la production prime par conséquent sur
l’aval. Les entreprises du négoce sont très nombreuses, traduisant par leur atomisation une
certaine faiblesse.

Seules quelques régions viticoles échappent peu ou prou à cette normalisation. Ici,
parce que le négoce est historiquement puissant (Champagne, Cognac), là, parce que les
viticulteurs se sont tournés vers d’autres voies que les AOC (Languedoc-Roussillon), plus
loin parce que des raisons locales interagissent pour rendre plus complexe le tableau (avec
par exemple le Saint-Émilionnais plutôt marqué par la petite propriété alors que le Médoc
ou Pessac-Léognan sont le règne des grands châteaux). Mais globalement, les paysages,
hier encore densément peuplés, toujours aménagés tels de véritables jardins, attestent de
l’originalité française en matière de production de vins de qualité (voir page précédente).
L’équilibre, fragile, est directement menacé par les vins industriels et a-géographiques de la
mondialisation. Les vignobles les moins valorisés sont aujourd’hui en crise.

24
LA GÉOGRAPHIE
La France,
un plateau de fromages

Par Gilles Fumey


Géographe à l’université Paris-IV

C omme l’Italie et les pâtes, la Belgique et la bière, le Portugal et la morue, le


France entretient un rapport passionnel à ses fromages. Roland Barthes s’était pourtant
abstenu de s’en régaler dans les Mythologies mais ils ont reçu une belle consécration politique
par Winston Churchill et le Général de Gaulle qui en comptait trois-cent soixante-cinq
dans une boutade célèbre. On se moque de savoir qu’ils ne soient que cent vingt, distingués
par la technique et les saveurs. Car, dans le passé, ces fromages ont surtout sauvé les Français
de la nécessité et des incertitudes. Le gras du lait était vendu sur les marchés sous forme de
beurre et le maigre donnait sérac, greuille, brousse ou gaperon affinés, salés, à l’ail ou au sucre,
les ratés de fabrication étant utilisés pour faire des fromages forts avec épices ou alcool. La
France fromagère est donc une somme inégalée d’astuces et de techniques qui ont donné
des trésors gastronomiques aux palais des rois. On vante son aptitude à la diversité par les
chèvres, brebis et vaches en des terroirs qui doivent beaucoup à la révolution herbagère du

25
LA GÉOGRAPHIE
XVIIIe siècle. Les paysans furent les premiers créateurs des fromages mais ce sont les villes
qui vont les mettre en scène et l’État les protéger.
Au XIXe siècle, la carte française des fromages se met en place avec le rail. Les
montagnes valorisent encore plus pour le lointain leurs grandes meules de fourmes et ce
qu’on appelle encore à l’époque des gruyères. Tandis que les plaines produisent et diffusent
des fromages à pâte molle pour des consommations de moins en moins de voisinage. Un peu
avant la Révolution, les routes acheminaient déjà les fromages des bocages du Bray et du pays
d’Auge vers Paris, mais par la suite, le train élargit l’échelle du bassin d’approvisionnement
de la capitale. Dans les villes où les nouvelles classes cultivent leur nostalgie de la campagne
par ces saveurs d’étables et de prairies, les fromages accèdent aux tables bourgeoises et des
restaurants et ils vont être servis avant le dessert, en une pause qui invente un outil idéal : le
plateau.
Sans qu’on y prenne garde, la France des fromages au XIXe siècle qui s’invite à table
est celle des anciennes provinces : Savoie, Comté, Cantal, Poitou, Pays basque, Normandie,
Anjou et Touraine répondent à l’appel du gastronome nostalgique de la France d’Ancien
régime engloutie par les noms de fleuve. Non, l’Isère n’effacera pas le Dauphiné, ni le
Gard les Cévennes ! L’abandon du calendrier révolutionnaire encourage les amoureux des
provinces à ressusciter à table ce patrimoine identitaire millénaire par les fromages. Ainsi,
le plateau de fromages comme carte de la France d’Ancien régime va-t-il concurrencer la
carte de France des départements. Même si à la fin du siècle, Vidal de La Blache et ses
cartes marron-vert met de l’ordre dans la tête des petits Français de l’école républicaine
obligatoire.
Mais cette belle géographie est toujours sous le coup de la menace. L’invention
du petit-suisse dans le pays de Bray en 1850 sonne une charge antigéographique avec les
fromages à la crème ne devant rien au terroir et tout au marketing. Si la vache de Léon
Bel rit aux éclats de sa bonne farce faite aux terroirs en 1920, elle perd la partie contre les
fromages d’appellation d’origine. Entre le premier concours fromager en 1865 et le salon
des fromages qui a lieu chaque année à Paris depuis l’an 2000, la justice a tonné par un
jugement en 1921 annonçant la loi de protection en 1925, puis la naissance des premières
appellations d’origine contrôlée (AOC) en 1955. L’État devient le protecteur des fromages
et leur patrimonialisation alimente les fêtes locales, les confréries, les dégustateurs savants
distribuant les médailles. Le catalogue de la France fromagère des terroirs compte en 2012

26
LA GÉOGRAPHIE
quarante-six AOC et quatre Labels rouges dont la qualité fait rêver les industriels. Ces filières
fromagères, petites ou grandes, n’ont pas dit leur dernier mot : le fromager Jean-Pierre Morin a
créé le fouchtra en 1995 à Aurillac, un fromage entre saint-nectaire et cantal affiné quelques mois
qui connaît un franc succès. L’inventivité n’est pas ce qui manque dans les campagnes. Tant que
la France invente des fromages qu’elle sait déguster et exporter, elle reste en bonne santé. Voici un
indicateur qui vaut tous les PIB du monde

Page précédente : La France est l’un des très rares pays


au monde où l’on sert des fromages sur un plateau.
Une métaphore de l’unité qui assemble la diversité.
© Studio B CNIEL
Ci-contre : Les étiquettes de fromage font souvent
appel au paysage pour se rendre plus attrayantes. DR.

27
LA GÉOGRAPHIE
Le Charolais revisité
La grande attention accordée à la France urbaine par la géographie
contemporaine pourrait laisser croire qu’il n’y a que les écrivains ou
les journalistes pour évoquer cette France des campagnes. En réalité,
la France rurale est un terrain d’étude extrêmement exploré par les
chercheurs en sciences humaines et sociales. Nous avons demandé à M.
Sivignon de revisiter le Charolais qu’il avait étudié dans les années 1950
avec M. Le Lannou.

Par Michel Sivignon

Géographe émérite à l’université Paris-Ouest La-Défense

L a campagne française inspire encore des thèses de doctorat sur des régions où
les innovations restent importantes, expliquant le succès de certaines économies locales,
connectées avec le lointain de multiples manières. Parmi les petits pays qui composent le
territoire français, le Charolais n’est pas le moins connu. Chaque année à la fin de l’hiver,
le salon de l’Agriculture nous présente un de ces bovins majestueux et placides à toison
blanche et frisée : c’est un charolais. La parade de la race bovine charolaise est devenue
une des attractions majeures du salon. Des images de bœufs blancs ornent à cette saison
2012 les stations de métro. Le bœuf charolais donne l’image emblématique de l’ensemble
de l’agriculture française, avec derrière lui un éleveur en blouse grise et son bâton de
coudrier. Les hommes politiques doivent au cours de la visite obligatoire feindre la plus
vive admiration pour les formes vigoureuses des « culards » et montrer leur familiarité
bon enfant avec « le cul des vaches », devenu le symbole même de la France profonde.

Pendant ce temps, le marché hebdomadaire de St-Christophe-en-Brionnais, au


cœur de la région de production constitue, de février à novembre, une attraction touristique
de premier ordre avec « le bouilli » - le pot-au-feu des restaurants du coin -, proposé vers dix
heures du matin aux maquignons et chevillards, qui se sont levés très tôt pour l’ouverture
des travées du foirail à la négociation avec les éleveurs.

Si aujourd’hui en 2012, la situation du Charolais s’est un peu améliorée, le pays


revient de loin. La remarquable thèse de Dominique Fayard* nous raconte son épopée. La
spécialisation se met en place au XVIIIe siècle, poussée par le mouvement physiocratique.
Le Brionnais, petite région agricole entre Saône et Loire, aux prairies lourdes difficiles à

28
LA GÉOGRAPHIE
Bêtes maigres d'élevage à Dompierre-les-Ormes - Seine-et-Loire. Cliché M. Sivignon

labourer, couche en herbe ses terres et alimente le marché lyonnais. Le grand succès vient
un siècle plus tard avec les débuts de la grande industrie et de l’extraction charbonnière. Les
régions de mineurs et d’ouvriers se convertissent comme en Angleterre à la consommation
de viande rouge. Le développement des chemins de fer, le réseau dense de voies normales
et métriques permet le déplacement facile des animaux vivants. L’opposition entre pays
naisseurs et pays d’embouche se met en place.

Car c’est bien là l’originalité du Charolais-Brionnais. Les pays de terres lourdes


fondées sur les argiles du lias engraissent en quelques mois les châtrons et génisses. Dès le
début de l’été ces animaux acquis en février sont bons pour la vente. Un dense réseau de
foires les accueille, au premier rang desquelles St-Christophe et Charolles. On y trouve des
bêtes maigres promises à l’engraissement et des bêtes grasses promises à la boucherie. On
y trouve aussi deux professions qu’un temps les géographes ont appelé « genres de vie ».
Les éleveurs sont de vrais paysans : ils ont un troupeau de vaches allaitantes, des veaux que,
pour une part, ils vendent en boucherie et, pour une autre part, cèdent à un emboucheur.

29
LA GÉOGRAPHIE
L’emboucheur traditionnel n’est
pas un paysan au sens classique.
En hiver, il peut avoir une vache à
l’étable qui lui fournit son lait et il
achète des bêtes jeunes à engraisser
dès que la pousse de l’herbe a
commencé. Il ne les garde que
trois à quatre mois, puis les cède
à un acheteur souvent italien qui
les nourrit dans un feed-lot, pour
la boucherie. L’emboucheur
achète alors un deuxième lot de
bêtes jeunes qu’il cédera à la fin de
l’année quand le pousse le l’herbe
a cessé.

Les prairies d’embouche


sont rares, limitées aux excellentes
prairies et les emboucheurs
jouissent d’un avantage
St-Christophe, le foirail (2006). Cliché M. Sivignon stratégique, l’exceptionnelle
qualité de leur herbe.

En revanche les pays naisseurs sont beaucoup plus étendus sur une vaste auréole
de terrains granitiques, au bord septentrional du Massif central, de la Creuse à la vallée
de la Saône : c’est la zone d’extension principale de la race bovine charolaise en France.
Les éleveurs y produisent des veaux, veaux de lait nourris exclusivement par leur mère,
puis broutards lâchés dans le pré avec les vaches. Les veaux de lait vont à la boucherie, les
broutards sont vendus aux emboucheurs qui les engraissent.

L’histoire de l’élevage charolais est faite de ruptures et d’adaptations successives.

Dans l’entre-deux-guerres, l’arrivée du camion facilite les échanges. Avant le


camion, les animaux se rendent à pied de la ferme d’élevage à la gare, puis de la foire à la ferme
d’embouche. Les animaux marchent à pied sur de longues distances. Pendant la Seconde
Guerre mondiale, les emboucheurs rencontrent mille difficultés pour s’approvisionner.
Certains partent pendant une semaine, en Auvergne, à la recherche de bêtes maigres. Des
lignes précaires de bus desservent à partir de St-Christophe les foires de bêtes maigres
jusque dans l’Indre et la Creuse. Les transports se rétablissent après 1945. Nouvelle rupture
dans la seconde moitié du XXe siècle, rupture à laquelle concourent des causes variées.
On enregistre une baisse de la consommation de viande rouge et, plus encore, de viande
grasse : la diététique moderne n’est guère favorable au charolais. Par ailleurs, le charolais
était adapté à des plats mijotés – pot-au-feu, bœuf bourguignon. Ces plats sont délaissés

30
LA GÉOGRAPHIE
au profit de la viande à griller. Que faire de l’avant des carcasses, impropre à fabriquer du
bifteck ? Il s’ensuit une dissociation entre deux types de viande.

D’une part on tente de satisfaire à une demande haut de gamme grâce aux
« labels rouges ». Mais ces labels tendent à se multiplier et ne sont guère lisibles pour le
consommateur : label rouge « Viande bovine de race charolaise », puis « Viande hachée
de bovin de race charolaise », Indication géographique protégée « IGP Bœuf charolais
du Bourbonnais », et le dernier venu, le Bœuf de Charolles, admis au titre des AOC en
septembre 2010.

À côté de cette viande de haute qualité vient le tout venant. Les centrales d’achat
des grandes surfaces sont désormais les maîtresses du marché national. Elles font pression
sur l’abattage et la découpe. L’ensemble de la profession est piloté par l’aval. Les grandes
surfaces exigent des éleveurs des produits standardisés. On a concentré les abattoirs : d’une
vingtaine en 1970 pour la Saône-et-Loire, il n’en reste qu’un seul à Cuiseaux !

La plus grande partie des bêtes est non plus embouchée sur place mais vendue par
les marchands de bestiaux qui les acquièrent maigres dans les fermes ou sur les foires et qui,
après quelques jours, les revendent à des engraisseurs de la moitié nord de la France, mais
surtout d’Italie et d’Espagne. L’emboucheur ne trouve plus de viande maigre à bon marché.
Il devient donc lui aussi naisseur. C’est la grande remise en cause du partage du travail entre
éleveurs et emboucheurs qu’on croyait définitivement acquise. Le métier d’emboucheur
disparaît. Non sans que certains aient joué un rôle dans cette disparition avec le recours
aux anabolisants. Tentation vite étouffée. L’épisode de la « vache folle » dans les années
1990 a, lui aussi, affecté durablement la fréquentation. Peut-être le métier renaîtra-t-il avec
le succès espéré de l’AOC « Bœuf de Charolles ».

Cette évolution compliquée et parfois dramatique n’est pas forcément visible dans
le paysage. Grâce à l’outillage moderne, les haies n’ont jamais été aussi bien soignées. Les
bêtes blanches n’ont jamais été si nombreuses dans les prés. Et le marché de St-Christophe
attire les touristes comme jamais. Mais ce marché s’est modifié. Il a été avancé dans la
semaine du jeudi au mercredi. Depuis le 3 juin 2009, le marché de gré à gré sur le foirail
a cédé la place à un marché au cadran, proche d’une vente aux enchères. Succès immédiat
et fréquentation à nouveau en hausse : le 5 octobre 2010, le record a été battu avec 1 479
bovins présentés. L’élevage charolais n’est pas mort ! Et la région sait innover pour rester
dans la course.
*Dominique Fayard, Marchands de maigre, marchands de gras. Histoire sociale du commerce du bétail et de ses
acteurs en Brionnais-Charolais, de la fin du 19e siècle à nos jours. Texte dactylographié. 657 p., décembre 2011,
Université de Lyon.

31
LA GÉOGRAPHIE
RUSSIE

BIÉLORUSSIE

EUROPE ASIE
CENTRALE CORÉE
DU NORD
CORÉE JAPON
DU SUD
SYRIE
CHINE
SAHARA IRAN

INDE

BIRMANIE
AFRIQUE

THAÏLANDE

OCÉAN OCÉAN
ATLANTIQUE PACIFIQUE
ZIMBABWE
Détroit de Malacca

INDONÉSIE

AFRIQUE
DU SUD
OCÉAN
INDIEN

AUSTRALIE

NOUVELLE-
ZÉLANDE

U ne nouvelles configuration du globe se dessine sous nos yeux. L’Asie en est le cœur, et le reste
suit. Mais est-ce si simple ? En fait, non. La notion de « puissance émergente » permet de rebattre les
cartes et fait voler en éclat les vieilles suprématies : Inde, Chine et Brésil apparaissent comme de nouveaux
« centres », si tant est que ce mot puisse être mis au pluriel ! Dans l’Antiquité, on parlait d’hégémonie, en
particulier à propos d’Athènes, avec tous les risques d’abus, de violences et de guerres que cela comportait.
Mais aussi de floraison culturelle, politique, voire religieuse. L’ambiguïté est là : que permet la puissance ?
Et au détriment de quoi se manifeste-t-elle ? En est-on encore là de nos jours ? Le problème de la puissance,

32
LA GÉOGRAPHIE
Le grand retour
de l’Asie
CANADA

par Philippe Rekacewicz,


ÉTATS-UNIS
OCÉAN géographe, cartographe et journaliste au
ATLANTIQUE
Monde Diplomatique
MEXIQUE CUBA

Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du


Sud (BRICS) : puissances émergentes en
passe d’acquérir un rôle central sur
la scène internationale

Puissances émergentes secondaires

« L’œuf asiatique » : nouveau centre


de gravité mondial (deux tiers de
la population mondiale, forte croissance
BRÉSIL des échanges économiques)

Investissements et accords
économiques visant à sécuriser l’accès
aux matières premières stratégiques et
éventuellement aux terres agricoles

Revendications chinoises en mer de


ARGENTINE Chine méridionale

Arcs énergétiques (principales régions


de production de gaz et de pétrole)

Territoires interstitiels : marges


convoitées aussi bien par les puissances
traditionnelles que par les pays
émergents

Grandes puissances traditionnelles


menacées par l’émergence des pays
asiatiques

Territoires « turbulents » : instabilité et


violence politique, guerre, insécurité,
piraterie…

« Le grand retour de l’Asie » Pays victimes de lourdes sanctions


Reproduit avec l’aimable autorisation de l’auteur imposées par les puissances
traditionnelles (Etats-Unis et Europe)

de sa définition et de son lieu d’expression reste le problème par excellence. Aucune nation, aucun territoire
n’y échappe, et la mondialisation est donc aussi celle de la puissance. Entre intérêt supérieur de la nation et
Raison d’État, la planète oscille entre ces deux pôles et semble souvent hésiter. Mais la puissance n’est pas
qu’économique. L’Italie, pays sans armée ou presque, n’en est pas moins une puissance culturelle, connue
dans le monde entier... Les nouveaux pays émergents sont soit très anciens (Inde, Chine) soit très récents
(Brésil), chacun de très grande taille. Si les appétits s’aiguisent, alors l’avenir commun demeure plutôt
sombre. Substituer coalescence à concurrence, voilà peut être un vrai défi commun, au-delà de l’obsession
économiste qui domine notre époque sans véritable contrepoids.

33
LA GÉOGRAPHIE
Comment lire la France ?

Il est bien difficile d’étudier la France et d’en parler. La petite anthologie de textes
que nous livrons ci-dessous voudrait montrer que le regard que nous portons sur la
France est corrélé à nos préoccupations du moment et nos travaux scientifiques. Le
texte de Xavier de Planhol sur les limites montre combien notre regard d’aujourd’hui
a été façonné par celui de… Strabon et de son isthme, thème sous-jacent chez Denise
Pumain et Thérèse Saint-Julien. Voir et apprendre la géographie de la France, cela
change à chaque génération : lire par la carte d’état-major, par la vue aérienne… en
attendant une analyse des globes virtuels, de Google Earth et des GPS. Le discours des
géographes des années 1960 à 1980 a été marqué par une vision « économiste » de la
France et de ses performances dont Emmanuel Todd rappelle qu’elles n’entament pas le
socle idéologique de notre diversité. G.F.
La surprise du ciel
La transformation la plus étonnante provoquée par le voyage en avion n’est pas seulement
une révolution de vitesse, mais une révolution de vision. L’avion a réalisé un changement total dans
la manière de voir la terre, un changement plus grand que celui que les premiers navigateurs saisirent
lorsqu’ils virent la terre pour la première fois de la mer. L’avion a remplacé la vision linéaire et à ras
du sol par une vision en surface ou même en volume […].
Grâce à la synthèse qu’il réalise, l’avion permet aussi de reconnaître les causalités, de déceler
la note dominante du paysage : ici le vent ou la rivière, ailleurs la forêt, l’irrigation, le barrage… […].
L’avion permet aussi de préciser les zones marginales difficiles à observer dans les voyages à la surface
même du sol : au sortir de la Brie, après Montereau, on entre dans la Puisaye : aussitôt disparaît le
paysage des grands champs sans clôture, entremêlé de quelques vastes carrés forestiers où président
de puissantes fermes-châteaux […].
L’avion révèle la place de l’homme, mais il montre surtout la preuve de l’homme, sa marque,
son effort. Quelle collection singulièrement variée que celle des types de champs ! […]
C’est un total changement de points de vue que donne le voyage par avion, qui nous
contraint à réviser notre ancienne curiosité. Il s’agit d’un panorama nouveau comme celui que
pourrait donner le passage sur une autre planète : il est donc nécessaire de prévoir d’autres guides
qui ne se contentent pas d’informations de détail, mais mettent le voyageur en alerte sur le paysage ;
Paris se découvre, quand on le survole à 2000 ou 3000 m, durant les beaux jours de l’automne,
comme entouré d’une ceinture forestière de hêtres aux feuilles jaunes, éclatant d’or ; il se révèle
essentiellement comme une grande ville forestière. Visions inattendues offertes au voyageur qui rêve
des ailleurs.
Pierre Deffontaines et Mariel Jean-Bruhnes- Delamarre,
Atlas aérien de la France, introduction, Gallimard, 1955.

L’isthme gaulois
Si l’on jette un regard sur une carte de la péninsule européenne, on constate qu’elle se
rétrécit progressivement vers l’Ouest. Il y a 1 200 kilomètres d’Odessa à la Baltique, 900 de Trieste
à la mer du Nord. Mais les passages de la Méditerranée vers l’Atlantique ou ses mers bordières, ne
sont pas nombreux. En Europe centrale, les Alpes dressent une barrière difficilement franchissable.
Au Sud-Ouest s’interpose la masse compacte de la péninsule Ibérique. C’est seulement à partir du
golfe du Lion que, de part et d’autre du Massif Central français, deux routes faciles, l’une par le
col du Lauraguais et la basse vallée de la Garonne, l’autre par le Sillon Rhodanien et, après des cols
modestes, par la vallée de la Seine, conduisent vers la façade atlantique.
C’est autour de ces routes que s’est construit, au long des siècles, l’espaces français. C’est
dans l’exploitation de ces relations, de ces contacts culturels, que réside la vocation la plus profonde
de la France, pays du Nord et pays du Sud à la fois, qui a été en Europe, bien avant la Castille,
le premier Etat moderne à venir border les deux façades maritimes. Ce sont ces relations, cette

35
LA GÉOGRAPHIE
ambivalence qu’exprime, plus que tout autre en Europe, le génie français. La France est, en Europe,
la contrée située au point de rapprochement des deux mers. A partir de Langres vers l’Ouest, aucun
point du territoire n’est distant de la mer de plus de 400 kilomètres. Les géographes de l’Antiquité
avaient déjà perçu cette originalité. Strabon emploie le terme d’« isthme » pour désigner le pays. Il
note « l’harmonieux arrangement de la contrée en ce qui concerne les fleuves et la mer, à la fois la
mer intérieure et l’Océan ». Ce n’est pas le moindre facteur de l’excellence des régions. Les fleuves,
auxiliaires qui facilitent les relations entre les mers, y permettent d’« échanger facilement, entre
tous, les choses nécessaires à la vie. » Ailleurs, il remarque que « les cours d’eau sont naturellement
si bien situés les uns par rapport aux autres que le transport a lieu d’une mer à l’autre, car les charges
sont transportées seulement sur une courte distance par terre, avec un transit aisé à travers les plaines,
tandis que sur la plus grande partie du chemin, elles le sont sur les fleuves, soit vers l’intérieur, soit
vers la mer. » Et cette harmonie, si rare autour de la Méditerranée suggère à l’auteur l’idée d’un
organisme composé « non de façon fortuite, mais suivant quelque plan logique ».
Il a fallu, pour mettre en valeur cette situation géographique, l’apparition de courants
commerciaux reliant, à travers le continent, la façade atlantique de l’Europe au bassin de la
Méditerranée. Ce fut un phénomène relativement tardif.
Xavier de Planhol, Géographie historique de la France, chap. 1, Fayard, 1988.

La géographie et la France
C’est une très vieille et bien jolie question de savoir si le territoire français doit son existence
et ses caractéristiques à la géographie – entendue comme une disposition naturelle – ou bien si
les hasards de l’histoire ou la détermination des peuples et de quelques grands hommes en sont
responsables. Comme toutes les questions à charge idéologique, elle n’aura jamais de réponse. […]
On aimerait bien savoir quelle part de vérité se cache dans des affirmations à l’emporte-pièce comme
celle de Paul Vidal de La Blache : la France est un « être géographique » ou de Fernand Braudel :
« la géographie a inventé la France », ou encore dans la boutade de Pierre Daninos : « la meilleure
constitution de la France, c’est sa constitution physique ». Dans les explications de la France par sa
géographie, il nous semble que ce qui compte avant tout, c’est la situation géographique.
Denise Pumain, Thérèse Saint-Julien, France, Géographie universelle, Hachette/Reclus, 1990.

Apprendre la France au temps de Maurice Genevoix


Il fut un temps, à la prime aube de ce siècle, où les bambins de l’école communale en mal
de certificat d’études s’initiaient à la géographie. Dix, onze ans, c’est l’âge des réceptivités majeures,
impressions indélébiles. C’est pourquoi je réciterais encore sans broncher, non seulement les noms
des douze communes du canton de Châteauneuf-sur-Loire, le mien, mais encore, département par
département ceux de toutes les préfectures et sous-préfectures de France : Sisteron, Barcelonnette et
Forcalquier… Parthenay, Bressuire et Melle… Les nomenclatures ont quelquefois leur poésie, celle
des comptines que chantaient les nourrices, les bonnes sœurs à claquoirs et les « maîtresses » laïques
des écoles maternelles. Seulement… Un simple décret administratif peut, du jour au lendemain,

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LA GÉOGRAPHIE
abattre ces fragiles châteaux. A l’initiative, sauf erreur, du plus sérieux de nos hommes politiques,
maintes sous-préfectures de France se sont vues découronnées. Toute ma « science » enfantine
s’écroulait avec elles.
Maurice Genevoix, Atlas et géographie de la France, t. 1, préface, Flammarion, 1977.

Trois visions de la France qui évoquent l’an 2000


Il y a, assurément, contradiction entre l’héritage de relations universelles recueilli par la
France au XXe siècle et les conditions techniques de la matérialisation de la puissance depuis la
Seconde guerre mondiale. Dans la mesure où l’autorité d’un Etat repose sur la possession de l’arsenal
nucléaire, dans la mesure où ses possibilités de compétition économique internationale impliquent
une concentration de moyens de production égale à la totalité des moyens de production du monde
en 1913 ou en 1920, la France ne peut plus prétendre au rang de grande puissance. L’ambiguïté de
l’effort nucléaire réside justement dans la contradiction entre l’ampleur des sacrifices consentis et
leur inefficacité sur le plan de la compétition internationale.
La France a un long héritage mondial qui lui est propre, qui est attaché à son passé de
grande puissance à l’échelle de la hiérarchie des États avant le tournant du siècle. Pour garder son
rang, elle doit s’intégrer à un ensemble continental plus vaste et c’est naturellement vers l’Europe
qu’elle est appelée à se tourner. Toutefois, il s’agit pour elle d’être européenne sans cesser d’exercer son
pouvoir d’attraction spécifiquement français sur le tiers monde.
Pierre George, La France, Introduction, coll. Magellan, PUF, 1967

« On se trompe toujours quand il s’agit de la France, parce qu’on veut généraliser » écrit
Léonce de Lavergne. Complexité due, d’abord, à la diversité des facteurs, tant naturels qu’humains
qui ont « tramé » ce territoire, y superposant des marqueteries sans correspondance : marqueterie
de milliers de vallées, de vallons, d’interfluves […]. Complexité, ensuite, due à l’ancienneté de cet
aménagement territorial. Rien, ni le relief, ni les sols, ni les techniques d’utilisation du sol, ni les
plans de ville, ni les localisations industrielles ne relèvent de causalités simples et récentes.
On imagine volontiers une immense carte de France sur laquelle s’allumeraient de petites
lampes de couleurs différentes chaque fois qu’en un point quelconque l’organisation, l’équipement
du territoire seraient modifiés. Des communes remembrées aux centrales hydroélectriques, des
autoroutes aux usines décentralisées, des nouveaux quartiers urbains aux lacs collinaires, des voies
ferrées supprimées aux taudis détruits, des milliers de ces lampes jalonneraient ainsi cette mise à jour,
cette refonte de la géographie de la France. […]
L’avenir du territoire français et de ses composantes régionales est lié à une entreprise de
géographie volontaire, mettant en place progressivement les paysages de l’an 2000, facilitant une
répartition optimale de ses habitants, donnant à la France une géographie véritablement humaine,
conciliant les exigences de la rentabilité avec celles du progrès de toute la société, la liberté et le droit
d’agir de chacun avec l’intérêt de sa communauté.
Philippe Pinchemel, La France, conclusion, Armand Colin, 1969

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LA GÉOGRAPHIE
D’ici à la fin du siècle, ce fameux an 2000 si chargé de mythes, la France changera
profondément. Elle le fera sous l’influence de mécanismes internationaux. Le visage de ses régions
sera bien plus modelé par ceux-ci, par les structures mêmes de l’Europe et par les pouvoirs parisiens
que par les régions elles-mêmes. Les moyens réels de l’aménagement du territoire, hormis quelques
réussites localisées, sont trop faibles et trop hésitants encore pour renverser ces tendances profondes,
qui maintiendront – et sans doute accentueront – la diversité du territoire national. On ne doit
pas en conclure que l’aménagement et la régionalisation sont inutiles. Mais au contraire que leurs
moyens devraient être singulièrement accrus et leurs doctrines clarifiées. Afin que la diversité
apparaisse comme une chance et non comme une source de conflits. Afin qu’elle reste compatible
avec l’unité.
Roger Brunet, Découvrir la France, conclusion, Larousse, 1974

La France en sa diversité
La société industrielle n’a pas anéanti la diversité française. C’est ce que démontre l’analyse
cartographique de plusieurs centaines d’indicateurs allant de la structure des familles au suicide, de la
fréquence des naissances d’enfants naturels à celle du divorce, de l’âge moyen au mariage à l’incidence
de l’alcoolisme. Chacun des pays de France représente une culture, au sens anthropologique du
terme, c’est-à-dire une façon de vivre et de mourir, un ensemble de règles définissant les rapports
humains fondamentaux, entre parents et enfants, entre hommes et femmes, entre amis et voisins.
Aujourd’hui, la persistance d’écarts de fécondité importants entre régions, le maintien de différences
étonnantes de mortalité entre départements, indiquent que ni le chemin de fer, ni l’automobile, ni la
télévision, ni l’internet n’ont réussi à transformer la France en une masse homogène et indifférenciée.
Du point de vue de l’anthropologue, la Bretagne, l’Occitanie, la Normandie, la Lorraine, la Picardie,
la Vendée, la Savoie et bien d’autres provinces sont toujours vivantes.
Hervé Le Bras, Emmanuel Todd, L’invention de la France, Gallimard, 2012.

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LA GÉOGRAPHIE
Apremont, côté bourg. © Christian Caffin
Le bout du monde

Par Olivier Lemire

T ous ceux qui aiment parcourir le monde s’interrogent, un jour ou l’autre, sur
la question du bout du monde. Un paysan, posté sur le bord d’une route départementale
du Poitou, m’a un jour posé une étrange question : « Et au bout du monde, êtes-vous allé
au bout du monde ? » Cet endroit qu’il évoquait semblait être tout près, posé quelque
part dans la campagne française. L’insistance du paysan rendait la visite du bout du monde
nécessaire, mais un sentiment diffus de crainte perçait aussi : la peur, peut-être, d’être déçu
!

Des endroits éloignés, j’en ai vu beaucoup : l’Islande et ses inévitables tempêtes ;


l’Inde dont j’ai frôlé, de peu, l’extrémité sud du côté de Trivandrum ; Stromboli où l’on
n’accède qu’en cargo, quand la mer le permet. Et puis le Chili, avec la Terre de Feu comme
dénouement, et une traversée des États-Unis à la recherche du vide, où tout voyage devient
inexorablement un road-movie, tant les grands espaces américains appellent au départ. Aux

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LA GÉOGRAPHIE
Canaries et au Maroc enfin, je me suis mis à la recherche de caps battus par les vents, et
je les ai trouvés. Je connais donc la magie des lieux au-delà desquels on ne va pas. Mais la
question du paysan revenait obstinément, accompagnée de nombreuses autres : qu’est-ce
que le bout du monde ? Comment y va-t-on ? Est-il facile d’accès ? Peut-on y vivre ? Le bout
du monde est-il exotique ? Une fois arrivé, qu’y fait-on ? En revient-on ? Et si l’on en revient,
en rentre-t-on changé ? Le bout du monde est-il un cul-de-sac ? Peut-on aller au-delà ? Est-ce
le lieu du demi-tour ? Et si oui, peut-on se croiser, tel un fantôme, sur le chemin du retour ?
Finalement, vit-on heureux au bout du monde ? Sans doute notre planète est-elle devenue,
par le fait des transports et des hautes technologies, trop petite et trop connue, trop banale
et trop uniforme. La géographie, et avec elle la nécessaire expérience des distances pour
comprendre la vraie dimension du monde, agonise-t-elle sous l’effet de la vitesse et du
virtuel ? Le bout du monde a-t-il encore un sens ?

Conforté par la certitude moderne que notre planète est ronde, j’en vins à
considérer que finalement le bout du monde n’existe que dans l’esprit de ceux qui prononcent
son nom. Il y aurait donc autant de bouts du monde que d’individus sur cette planète.
Pourtant, partout dans les médias, on continue à vanter les mérites de plages paradisiaques
et éloignées, de peuples merveilleux, pacifiques et isolés, de montagnes nimbées de brumes
venues de l’autre côté de l’océan. On dit aussi que de vagues pays d’Extrême-Orient,
autrefois exclusivement considérés comme le lieu de famines et de tyrannies, deviennent
les plaques tournantes de la planète. Si le centre du monde se déplace ainsi là où il n’a jamais
été, il devient encore plus difficile d’en situer le bout !

C’en était trop. Il fallait en découdre. Les cartes m’apprirent que certains bouts du
monde n’étaient pas que des rêves inaccessibles. Il semblait possible de rejoindre le bout du
monde sans aller à l’autre bout de la planète. On disait que le bout du monde était même
parfois signalé d’un panneau. On pouvait donc photographier le bout du monde et tenter
ainsi de répondre par la simple magie des images à toutes les questions qu’il suscitait. Je me
souviens aussi d’une femme croisée en Normandie. Elle me raconta comment son grand-
père lui disait toujours sans rire : « Je vais au bout du monde, je serai là dans une heure ou
deux ! » Et de disparaître avec sa canne à pêche.

Parce que j’en voulais au bout du monde d’être devenu un objet de consommation
orphelin de sa dimension onirique, je suis parti à la découverte des seize lieux-dits

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LA GÉOGRAPHIE
français répondant à ce nom magique. Certain que les Bout du monde hexagonaux, sites
géographiques ou simples lieux-dits, étaient capables de produire, à leur façon, de bien jolis
rêves, j’étais décidé à montrer que désormais, le bout du monde, et le bonheur de l’aventure
qui va avec, c’était ici.

Dans les temps anciens, on pensait que l’horizon était une ligne droite parfaite.
Les Grecs imaginaient une Terre plate. Puis Pythagore la pensa comme une sphère,
thèse à laquelle se rangèrent Platon et Aristote. Il y eut bien au début du Moyen Âge une
tentative pour ressusciter l’image d’une Terre plate en forme de galette organisée autour
de l’emplacement supposé de l’ancien Éden, mais d’aucuns continuaient de penser qu’elle
était ronde. On finit par en faire le tour, et cette circumnavigation démontra que, si la Terre
était bien ronde, elle se révélait aussi plus vaste que prévue. Et cette dimension supérieure
ouvrit le champ à de plus vastes horizons. On comprit la dimension infinie de l’univers,
avec ses étoiles, ses planètes et ses galaxies, et il fallut se ranger du côté des humbles quand
la rotation de la Terre autour du Soleil fut avérée : la Terre n’était donc pas le centre de tout.
On se lança dans l’inventaire de ce qu’elle recelait de terres et de mers, et on la sillonna
en tout sens. Le monde entra alors dans un paradigme différent, plus limité à une surface
plate décorée de quelques points lumineux, la nuit, au-dessus de nos têtes : un cosmos sans
fin était révélé. Et ces découvertes reculaient d’autant le bout du monde alors que la Terre
perdait de son mystère.

Pour me comprendre notre façon de percevoir le monde et à ses extrémités


imaginaires, j’entrepris de questionner les habitants des villes sur leur idée du bout du
monde. Puis j’interrogeai les habitants des seize Bout du monde français, tous rejoints à
pied. Le bout du monde des citadins était un lieu imaginaire porteur de fantasmes. Pascale
l’imaginait si lointain et si difficile d’accès que seul l’amour permettait de l’atteindre : « Pour
lui, j’irai au bout du monde » s’était-elle exclamée si fort qu’on s’interrogea autour de nous
sur ce lui qui la transportait tant… Pour Lili, arrivée de Chine depuis quelques semaines,
le bout du monde était en France. C’était un pays romantique fait pour l’amour, où l’on
visitait des châteaux romanesques et arpentait des campagnes plus vides encore qu’elle ne
pouvait l’imaginer… Pour Aurélien, il y avait autant de bouts du monde que de crêtes et
de sommets, où il trouvait un calme intérieur en dominant l’horizon. Nicole pensait que
le seul intérêt du bout du monde résidait dans la perspective d’en repartir à peine arrivé, et
Jean-Luc voulait en revenir avant d’y avoir été… Isabelle était certaine qu’il s’agissait d’un

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LA GÉOGRAPHIE
lieu où elle ne continuerait plus son chemin, certaine de l’avoir enfin trouvé… Raphaël
imaginait un bout du monde où l’on s’échoue, trop fatigué pour continuer, et dont aucun
courant salutaire ne vient vous sauver… Mathilde le voyait comme un pays lointain où
l’on entendrait la voix du vent hurler « Rentre ! » à ceux qui n’auraient pas fermé leurs
oreilles ; elle imaginait un pays cruel et ingrat, qui lui ferait le coup du mal du pays, et où
elle comprendrait à peine arrivée que ce qu’elle pensait y trouver avait depuis longtemps
déserté la région…

Les Bout du monde hexagonaux, ceux dont on peut lire les mots écrits sur un
panneau à l’entrée d’un hameau quelque part en France, n’entraient pas dans l’univers
onirique des citadins. Ils étaient au contraire colorés de la réalité de la vie quotidienne dans
tous ces modestes villages.

Un cap battu par des tempêtes venues de l’autre bout du monde : Maryvonne et
Henri habitaient depuis toujours Penn-ar-Bed, le bout du monde breton, dont ils redoutaient

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LA GÉOGRAPHIE
le déchaînement des éléments en même temps qu’il les fascinait, les amenant toujours vers
les flots agités à chaque tempête… Yvon et Geneviève, habitants du dernier village haut-
savoyard avant le Bout du monde, étaient persuadés que si l’endroit s’appelait ainsi, c’était
parce qu’on n’allait pas plus loin, affirmation qu’il paraissait malvenu de contredire. Gisèle
tenait absolument à ce qu’on puisse traverser son Bout du monde Rhône-alpin de part en
part, et s’inquiétait du vol d’un des deux panneaux du lieu-dit. Dans sa bouche, la soudure
de l’unique panneau rescapé était le remède à tous les maux de la planète. Un simple coup de
chalumeau, et le Bout du monde serait préservé pour toujours… Quant à Jeanine et Jean, qui
remuaient avec conscience et lenteur la terre de leur potager de la campagne bourbonnaise,
ils restaient cois à l’évocation d’un autre bout du monde que le leur. Ils ne pouvaient croire
qu’il pût être ailleurs que dans leur hameau, ni qu’il fût autre chose que le lieu où ils étaient
nés, au milieu des rangées d’ails, d’oignons et de fraisiers. Il y avait enfin ce Bout du monde
perdu dans la Vienne. J’étais entré secrètement dans la ferme et avais découvert le hangar du
bout du monde, le tracteur du bout du monde, et la Citroën Berlingo du bout du monde,
blanche et crottée, comme toujours. Tous ces objets posés dans le silence d’un après-midi
sans vent ni soleil avaient un mystère particulier, à tel point que je décidai de traverser le
hameau et d’en faire le tour. Je pris le temps de le regarder de côté, du dedans et du dehors.
À l’entrée de la ferme restait le montant du panneau toponymique. Mais la plaque de tôle
avait disparu : on avait volé le bout du monde. Et s’il avait été volé, sans doute était-ce parce
qu’il était précieux…

Pages précédentes : Deux « bouts du monde, en Haute Savoie et à


Tarnet, dans la Garonne. Clichés Olivier Lemire

Olivier Lemire arpente la campagne française à pied depuis trois ans. Il en recherche la nature
profonde, en particulier au travers de ses toponymes, dont les noms singuliers (“la Vie”, “la Mort”, “le
Bonheur”, “Ecoute s’il pleut”…) l’engagent à faire connaissance avec les habitants. A publié L’Esprit
du chemin (Transboréal) et de Mercantour, l’esprit des lieux (Ed. Gilletta-Nice Matin).

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LA GÉOGRAPHIE
L e Mu s ée i m agina ire
e n p a r te na r i at av e c

Saisons
L'hiver s'en va, vive le printemps ! C'est ce qu'exprimait, et exprime encore, lorsqu'on
ne l'a pas oublié, le carnaval, fête bruyante et désordonnée qui marque la fin du grand cycle
hivernal et appelle le renouveau printanier. En tout cas, le bannissement du « bonhomme
hiver », et sa disparition, est la raison d'être première du carnaval, qui correspond, une fois
christianisé, au temps d'attente et de préparation à la plus grande fête du calendrier chré-
tien, Pâques. Ce « passage » puisque c'est sa signification en hébreux, rappelle qu'il s'agit
donc de préparer un grand passage, de mort à vie, d'hiver à printemps, de tristesse à joie.
Oui mais... ce n'est pas si simple. Il ne suffit pas d'appeler de ses vœux quelque
chose pour que cela advienne. D'où l'importance du rite, collectif, fait par tout le monde
ou au contraire par quelque spécialiste, voire par une troupe de créatures parfois à peine
humaines. Les masques et costumes de carnaval, qui souvent à présent ne subsistent plus
qu'à l'état de relique dans les écoles primaires, pour les enfants, étaient un élément essentiel
de ces fêtes. C'étaient de véritables intercesseurs. Mais nos sociétés, plus vraiment agraires
depuis déjà bien des lustres, ne comprennent plus vraiment ces accoutrements et les re-
lèguent dans une « enfance de l'humanité » qui fleur bon le positivisme d'antan, jamais
trop loin pour juger, et condamner, ce qui semble des « traditions ancestrales » tout juste
bonnes à ranger au magasin des accessoires folkloriques. Rites pour appeler la pluie, rites
pour appeler le printemps, au fond, tout cela concourt au même but : faire coïncider les
grands cycles cosmiques avec ceux du temps ordinaire des hommes pour procurer sécurité
et prospérité à des populations toujours en danger de famine ou de désastre. Mais nous qui
nous croyons si loin de ces désastres, regardons-y de plus près, et apprenons la modestie au
regard de l'inventivité et de la vitalité de nos ancêtres face à l'adversité.
Les deux objets sélectionnés illustrent fort bien cet aspect de la vie : un costume
fait pour invoquer la pluie, originaire d'Afrique du nord, et un costume de « fou » du car-
naval germanique, deux personnages, deux créatures énigmatiques mais dotées de pouvoirs
tels qu'ils puissent souder et intercéder pour les communautés qui les poussent en avant,
face au monde et aux éléments.
Nous en profitons pour souhaiter la bienvenue au Musée International du carna-
val et du Masque de Binche, en Belgique, qui a accepté de collaborer avec notre revue.

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LA GÉOGRAPHIE
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LA GÉOGRAPHIE
Narro
Europe, Allemagne, Bade-Wurtemberg, Donau, Fridingen
Musée International du carnaval et du masque de Binche, FA/2418

Le carnaval de Fridingen possède une tradition assez particulière: le Pflugumzug,


le Cortège avec la Charrue lors duquel on imite les labours. Une centaine de Narren tirent
sur la Corde des Fous attachée à une charrue. Le Pflugheber (celui qui tient la charrue)
est accompagné par les Schneller qui font claquer leurs fouets et font avancer la foule des
Narren. Le Sämann (Semeur) porte un sac sur l'épaule dans lequel se trouvent des semences
dont il arrose les spectateurs. Les Hackweiber (Femmes à la houe) sont en réalité des hom-
mes qui cachent leurs visages derrière un morceau d'étoffe de rideau, d'autres tirent la herse
et le rouleau.
Très probablement, ce cortège devait jadis assurer une bonne récolte et est donc à
classer dans les rites agraires. Cependant, aujourd'hui une autre signification a été donnée
au cortège à la charrue: on sème de nouveaux Narren... La nuit qui précède le Mercredi
des Cendres, un costume de Narr est enterré pour signaler la fin du carnaval. Sur le dos
du costume se trouve la date de sa fabrication ainsi qu'un motif en relation directe avec le
propriétaire qui n'est pas forcément identique au porteur. Autrefois, il s'agissait souvent des
symboles des différentes corporations.
Ce masque a probablement été fabriqué dans les années 1930 et a été porté jusqu'au
milieu du XXe siècle.
Notice: MUM

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LA GÉOGRAPHIE
Poupée rituelle Berbère dédiée à la puie, début du XXe siècle.
Sahara Nord Occidental. Bois, métal, tissu, perles, 80 x 110 x 15 cm ; hauteur : 91 cm
N° inventaire: 71.1960.39.1.1
© musée du quai Branly, photo Claude Germain

Le Musée du quai Branly propose jusqu’au 13 mai une exposition dossier sur la
pluie. De nombreux objets, issus de cultures variées, y sont exposées pour nous faire dé-
couvrir les multiples façons dont les sociétés humaines ont essayé d’apprivoiser le temps
atmosphérique, garant des récoltes et donc de la survie de tous. Nous avons choisi une
poupée rituelle berbère pour illustrer notre rubrique...

Deux louches sécantes « tarenja » ligaturées à un pilon de bois forment le corps


de la poupée. Elle est habillée comme une femme mariée : « izar » drapé sur une tunique à
manches, un « mendil » rose sur la tête et des bijoux (deux paires de bracelets et de multi-
ples colliers).
C’est une poupée de rites agraires pour demander la pluie. Elle est appelée « la
fiancée de la pluie » Le pilon symbolise la pluie pénétrante. Les louches, cuilleron tourné
vers le ciel, implorent la venue d'une eau précieuse. Parée des bijoux des femmes fécondes,
« tarenja » est promenée à la tête d'un cortège de jeunes filles au moment où la pluie est
souhaitée ; de maison en maison, on asperge « tarenja » d'eau et l'on donne quelques pré-
sents en nature qui seront partagés par les jeunes filles au cours d'une agape nocturne. Ce
rite de pluie est commun au Maroc et à une grande partie du Sud Algérien. En berbère la
pluie est « ageffur » et « tarenja » est la cuillère...
Notice : MQB

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LA GÉOGRAPHIE
Comment
Comment parler
parler des
des lieux
lieux

où l’on
l’on n’a
n’a pas
pas été
été ?
?

P rofesseur de littérature et psychanalyste, Pierre Bayard mène une œuvre


originale qui croise cette fois-ci le chemin des géographes. Certes, on savait depuis longtemps
que Marco Polo avait « inventé » son voyage en Chine (1271-1295), écrit probablement
sans avoir dépassé Constantinople. Mais on avait surtout retenu qu’il n’était pas joli de
mentir à ses lecteurs. Pierre Bayard, auteur du célèbre « Comment parler des livres qu’on
n’a pas lus » revient avec sa démarche qu’il appelle « interventionniste ». Car pour lui,
« l’interventionnisme, c’est un fait, pas un choix. Il s’agit d’analyser la place du sujet dans la
lecture, surtout le sujet inconscient ». Car l’interventionnisme travaille sur la transformation
par l’imagination du réel.

Pour Pierre Bayard, l’espace fait partie du réel. Les auteurs ont des pratiques
interventionnistes sur les espaces qu’ils décrivent. Chateaubriand a inventé ses descriptions
du Mississippi et de la Floride, aussi bien que ses voyages à Corinthe, Mégare ou Éleusis en
Grèce. Marco Polo est pris en flagrant délit « de ne pas voir » et d’inventer des hommes
à tête de chien et des griffons chinois qui enlèvent les éléphants dans les airs. Édouard
Glissant est tout aussi imaginatif à rendre compte de l’île de Pâques qu’il n’a pas pu visiter.
Chateaubriand et Jules Verne par son héros, Philéas Fogg, donnent une réponse à la
question qui fâcherait le lecteur : pourquoi certains « voyageurs casaniers » nous mènent-
ils en bateau ? Eh bien, parce qu’ils ont « une vision en perspective » qui les conduirait à ne
pas se perdre dans les détails de la grande échelle. Henri Michaux était du même avis qu’on
lit dans La Vie dans les plis : «Je ne voyage plus. Pourquoi les voyages m’intéresseraient-ils?/
Ce n’est pas ça. Ce n’est jamais ça./ Je peux l’arranger moi-même, leur pays.»
Il n’y a pas que les écrivains qui pratiquent le bobard, il y a aussi les chercheurs. Pierre
Bayard cite le cas de Margaret Mead écrivant sur la sexualité des populations de l’île de Samoa
alors qu’elle n’a pas enquêté directement. Pourtant Pierre Bayard plaide en sa faveur. Mais en
ayant soin de dénoncer d’abord « les ravages de l’observation participante » avec cette « idée
naïve qu’il faut être là pour voir et comprendre ». Pour lui, « c’est avec les yeux de l’esprit qu’il
convient de voir, non ceux du corps ». Il fustige, ensuite, le mépris qu’on a pour les sujets qui
changent de posture quand on les visite. Bayard plaide, enfin, pour la reconnaissance « de
la puissance heuristique de l’imagination et de l’écriture ». Ce qui devrait le fâcher avec de

50
LA GÉOGRAPHIE
nombreux géographes
de terrain…
Car la vérité n’est
pas « scientifique »,
elle est « littéraire ».
Elle produit du
sens, notamment
pour les voyageurs
casaniers comme
Blaise Cendrars qui
invente un voyage en
transsibérien en faisant
interférer la Sibérie
avec d’autres espaces.
Pour Pierre Bayard,
l’observation à distance
que pratiquent
Chateaubriand ou
Marco Polo est la même que celle de Georges Pérec pour lequel la raison du déplacement,
c’est l’observation de soi-même. Comment comprendre que Psalmanazar, soi-disant
habitant de Formose, ait enchanté si longtemps les Français avec ses fantasmagories ? Sinon
parce que les Français désiraient ce type de récit sur cette île de la mer de Chine.
Dans le dispositif d’un livre, la fiction est toujours théorique. Mais quand le
narrateur est un non-voyageur absolu, cela permet d’introduire de la fiction, d’avoir une
parole romanesque. Attention toutefois, car lorsque Steinbeck traverse les États-Unis en
transformant la réalité, le New York Times est choqué. Alors qu’en Europe, on accepte
volontiers l’idée que l’écriture transforme la vérité dont le statut est différent.
Pierre Bayard plaide pour une « critique atopique » qui complèterait l’étude de la
mobilité des œuvres par celle de leur mobilité spatiale. Il faut faire tomber la frontière entre
l’espace de l’œuvre et l’espace réel, les personnages littéraires émigrant parfois dans notre
monde et les écrivains et leurs lecteurs immigrant dans le monde de l’œuvre. C’est peut-être
pourquoi Kant qui n’a jamais quitté Königsberg de sa vie est, en dépit des bêtises qu’il a
écrites, un grand géographe : son imagination alliée à l’écriture lui permet de rencontrer les
autres, de les trouver dans « leur pays intérieur » mieux que par le voyage loin de soi.
Gilles Fumey

Ci-dessus : Une affiche de pièce de théâtre pour Pierre Bayard


l’adaptation du fameux roman de Jules Verne, Comment parler des lieux où l’on n’a pas été
le Tour du Monde en 80 jours Éditions de Minuit, 2012

51
LA GÉOGRAPHIE
les nouvelles de
la géographie

Saint-Sulpice-de-Royan
Livres
Erik Orsenna, Sur la route du papier. Petit aujourd’hui les tablettes cunéiformes. Le papier
précis de mondialisation III, Paris, Stock, 2012 « graphique » décline inexorablement, alors que
Erik Orsenna est reparti pour un grand tour, à la prospèrent, en revanche, le papier d’emballage et,
quête des clés de la mondialisation dont ce volume surtout, le papier… hygiénique. Au fil de ses voyages
constitue le troisième tome. Il est aux antipodes des dans l’espace et dans le temps, Erik Orsenna nous
habituels essais besogneux sur ce thème rebattu et dévoile les arcanes de ce matériau si familier. Il nous
généralement présenté de manière aussi théorique mène du Xinjiang à Samarcande, de l’Ombrie du
et conceptuelle que pessimiste et ennuyeuse. XIIIe siècle à l’Alsace et au Vivarais du XVIIIe siècle,
Pour la plupart des manuels d’économie et de de la côte occidentale du Japon au Rajasthan et
géographie, la mondialisation est terrifiante ; elle à Sumatra, du Québec à la Russie et à la Suède,
ne peut qu’écraser les pauvres et déshumaniser sans omettre la Bibliothèque nationale de France et
la planète. Orsenna a des convictions, mais il est ses précieux manuscrits ou les usines de recyclage.
tout sauf idéologue et sûrement pas un adepte Allez, ne boudez pas votre plaisir, plongez-vous
de la démondialisation, projet dont le succès ne avec délices dans les voyages extraordinaires et les
dépasse pas les frontières germanopratines. belles histoires que nous conte le géographe le plus
C’est un pragmatique et un professeur d’espoir. Il heureux qui soit. J.-R. Pitte
réhabilite une méthode que trop de géographes
ont abandonnée, la jugeant d’un autre âge,
rustique et impressionniste : l’enquête directe, les
belles rencontres avec les acteurs, l’observation
participante, la promenade le nez en l’air et l’œil
complice, mais la sensibilité et les neurones en
éveil, le petit carnet toujours à portée de crayon.
Ensuite, il se pose et il tricote un récit qui donne de
la cohérence à ces choses vues, à ces mille petits
riens.
Après le coton et l’eau, il nous entraîne cette fois-
ci dans son sillage à la découverte de l’histoire,
de la géographie, de l’économie, mais aussi de la
technologie et de l’anthropologie du papier. Tout
écrivain et tout lecteur de ce début du XXIe siècle
voue encore de la vénération à ce qui fut d’abord Jean-Christophe Bailly, Le Dépaysement.
un support de la transmission du savoir apparu Voyages en France, Seuil, 2011.
en Chine aux environs du IIe siècle avant notre « Le sujet de ce livre est la France. Le but est de
ère. Nous sommes les derniers Mohicans et nos comprendre ce que ce mot désigne aujourd’hui et
descendants regarderont sans doute ces feuilles s’il est juste qu’il désigne quelque chose qui, par
minces avec l’étonnement que nous inspirent définition, n’existerait pas ailleurs ». Trois années

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LA GÉOGRAPHIE
à parcourir le territoire pour saisir la France sur le aveugler. L’autre imaginé est différent et, surtout,
motif. Les rivières, les frontières, les montagnes, idéalisé, notamment dans le cas du Japon fantasmé
le grand écart entre l’est et l’ouest, le nord et le par les Français : unicité des Japonais, sérénité
midi. Géographes, si vous regrettez de n’avoir pas dans l’adversité, sobriété, respect de l’autre… Tout
parcouru « sur le terrain » les cartes d’état-major cela, bien sûr, mais comme pour les Arméniens,
de vos études, s’il est trop tard, que vous soyez les Péruviens et les Sri-Lankais. Philippe Pelletier
empêchés ou fauchés, prenez la route avec Jean- plonge les mains dans le « péril jaune », au temps
Christophe Bailly qui signe ici un livre éblouissant. du Japon incompréhensible pour mieux souligner
Un voyage au long cours dans la peinture, la l’engouement actuel, la « J-pop culture », les
littérature, toute une érudition qui donne une chair yakuza, le jûdô, le tofu et, surtout, les mangas. Un
incomparable à cette France qui ne ressemble pas livre érudit à emporter en voyage ou à lire au retour
à celle du grinçant Houellebecq dans La carte et d’un repas de sushis et qui se boit cul sec.
le territoire. Jean-Christophe Bailly pourrait être lu
comme un Depardon écrivain. Un très bel hommage Olivier Lazzarotti, Patrimoine et tourisme.
à la géographie. Histoires, lieux, acteurs, enjeux, Belin, 2011.
Quoi de commun entre Angkor, le Costa-Rica,
Geneviève Büjrer-Thierry, Charles Mériaux, Amiens (où travaille l’auteur) et Fukushima ?
La France avant la France, Belin, 2011. Ces lieux sont des espaces à la fois touristiques
Qui n’aimerait pas chasser de son esprit les et patrimoniaux. Et, démonstration brillante de
souvenirs d’école pleins de barbares se jetant sur le Lazzarotti, ces lieux patrimoniaux ne sont pas
territoire de ce qui allait être la France comme le lion menacés par les hordes barbares des touristes. Car
sur sa proie ? Ça y est, vous pouvez passer le balai. derrière ce grand théâtre, l’auteur débusque une
Et laisser prolonger l’Antiquité jusque vers l’an 600, foule d’acteurs qui oeuvrent à tisser les liens entre
porte de ce qu’on appellera plus tard le Moyen-Age, touristes et objets à voir et les maintenir coûte que
longue période de croissance qui va durer jusqu’en coûte. Il donne à lire d’étonnantes études de cas où
1250. La conquête carolingienne, si brillante fût-elle, « le mur de Berlin est passé par Delphes » pour ne
n’a guère été qu’une entreprise très fragile dans citer que celle-ci. Un livre détonnant et indispensable
des campagnes aux pouvoirs restés locaux. La pour tous ceux qui voyagent non seulement avec
« Francie », c’est un kaléidoscope très changeant. leur corps, mais aussi avec leur tête.
Ce voyage dans la France d’avant la France est une
enquête anthropologique minutieuse de ce peuple Hervé Le Bras, Emmanuel Todd, L’invention
qui deviendra le sujet des rois avec le caractère que de la France. Atlas anthropologique et
l’on sait. Un livre dont l’édition est remarquable et qui politique, Gallimard, 2012.
remet les pendules de la France historique à l’heure Ne s’aventurant pas, pour des raisons bien connues,
au seuil d’une collection prestigieuse de treize sur le terrain de l’anthropologie, les géographes ont
volumes, dirigés par Joël Cornette. donc laissé à deux chercheurs en sciences sociales
ce champ de connaissances qu’ils appliquent, dans
Philippe Pelletier, La fascination du Japon, ce livre, à la France. Pour eux qui n’ont pas de relief,
Le Cavalier Bleu, 2012. ni de climat ni d’histoire dans leur boîte à outils, la
La géographie est la mise à l’épreuve des France est un objet géographique qui ne va pas de
sentiments. Car la fascination pour un pays ou un soi. Un kaléidoscope de peuples que rien ne devait
lieu est un puissant désir de l’autre, mais elle peut réunir et dont il n’est pas sûr qu’ils convergent selon

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LA GÉOGRAPHIE
la vulgate postmoderne. La France a construit l’idée de penser à la place des pauvres ce qui est bon
d’« homme « universel » qui dépasse les racines pour eux. On croit entendre certains thuriféraires
locales et produit cette curieuse Déclaration des de l’agriculture intensive qui veulent « nourrir
droits de l’homme, jaillie « d’une conscience aiguë la planète ». Non plus la cause de la pauvreté
mais refoulée de la différence ». Cette différence donc, mais une réflexion à l’envers : comment
s’accroît aujourd’hui avec les apports africains et les pauvres font-ils leurs choix pour se nourrir, se
asiatiques. N’en déplaise aux chantres de la francité, vêtir, s’éduquer ? Sachant cela, faut-il donner ou
Le Bras et Todd pensent que c’est un leurre de vendre des moustiquaires ? Continuer à développer
vouloir revenir aux « origines » de la France. Pour le micro-crédit ? Sans se laisser impressionner
eux, c’est plutôt le déclin des idéologies religieuses par leur tâche, ils débusquent des personnages
et politiques qui créent l’angoisse métaphysique hauts en couleur qui luttent contre la corruption
dans laquelle nous sommes. Une situation qui et font, finalement, reculer les malversations à la
produit les idées en vogue dans nos campagnes tête des États. Ils racontent comment tant de gens
électorales actuelles. deviennent des entrepreneurs malgré eux, comment
en connaissant la psychologie de l’épargne, on peut
Cédric Gras, Vladivostok, neiges et moussons, construire brique par brique cette cagnotte qui met
Phébus, 2011. à l’abri du mauvais sort. Leur livre est un manifeste
Avec la géographie qu’il appelle « la langue de la contre l’économie politique. Une leçon à méditer
terre », Cédric Gras nous emmène dans un voyage lorsqu’on fait de la géographie avec des chiffres.
qui fait penser au périple que les Français pourraient
entreprendre pour Brest. Pourquoi aller à Brest Christian Grataloup, Faut-il repenser l’histoire
quand on est Français ? Il y a des villes qui seraient du monde autrement ?, Armand Colin, 2011
fâchées avec la géographie qui les tient à l’écart et Expert en mondialisation, notre chroniqueur
leur refuse le passage inopiné, la halte, l’étape ? Christian Grataloup souscrit au mouvement qui
Non, Vladivostock se visite. Mais la ville se dérobe milite pour une nouvelle histoire du Monde, une
jusqu’à envoûter ceux qui se sont laissé prendre histoire globale. Mais qui implique, de fait, une
par la berceuse de ce toponyme enchanteur. Cédric nouvelle géographie. Le temps des « civilisations »
Gras est de ceux-là. Et rendons grâce à Dieu qu’il juxtaposées est terminé car la connexion par la
en soit revenu puisqu’il officie désormais en Ukraine, mondialisation des différents lieux de l’Histoire a
sur les rives du Kalmius. Ce qui rend ce livre plus construit un nouveau regard. Grataloup reprend
attachant encore, surtout pour les voyageurs en des « espaces-temps » qu’il juge « suspects », tels
chambre qui ont renoncé à Brest et Vladivostock. l’Antiquité, le Moyen Age... Ses accroches (« Tout
le monde a découvert l’Amérique sauf Colomb »)
Esther Duflo, Abhijit Banerjee, Repenser la ont l’art de secouer le cocotier de nos carcans. Et
pauvreté, Seuil, 2011. conduisent à une refonte complète de nos échelles
Grand plongeon dans une géographie mondiale, de perception. Un programme enthousiasmant pour
banalisée par le catastrophisme médiatique et que les géographes de demain qui doivent travailler de
l’Indien Banerjee et son étudiante Esther Duflo concert avec les historiens pour décentrer le récit de
veulent repenser autrement. Ils déplorent que tout notre Monde.
ce qui n’a pas marché n’ait pas donné lieu à des
remises en cause théoriques. Et des postures qu’ils
jugent regrettables, comme celle de s’arroger le soin

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LA GÉOGRAPHIE
Paris, l’histoire d’une capitale, de Lutèce au Des chapitres audacieux jalonnent cette nouvelle
Grand Paris, Michel Carmona, La Martinière, vision du monde, sur la recherche, la mondialisation
2011 criminelle, l’enracinement d’Al Qaida au Sahel, le
Michel Carmona, déjà auteur de nombreux livres Japon « accablé », Bollywood… Rekacewicz insiste
d’histoire et d’histoire urbaine, a signé un très sur la méthode qu’il utilise pour marier les frontières
bel ouvrage de synthèse sur l’histoire parisienne, et les chiffres, avec des surprises difficiles comme
puisqu’il reprend, en 280 pages de très grand la frontière tracée sur le sable entre le Maroc et le
format, l’ensemble de l’histoire de la capitale, ni plus, Sahara occidental. Une salutaire question à noter
ni moins. aussi : « Que signifient vraiment les 3970 dollars
Le plan du livre reprend les grandes étapes du PIB par habitant du Turkménistan ? ». Pour
de la croissance de Paris, depuis les origines tenir la dragée haute à ceux qui pensent que seule
gallo-romaines jusqu’à l’époque la plus actuelle. l’économie est capable de rendre compte du monde
Des sortes de zoom permettent de remettre en et de ses rapports de force. Un atlas réussi dont
perspective des sujets plus ou moins connus sur la aucune planche ne laisse indifférent.
ville-lumière. Le style, agréable et accessible, permet
d’entrer aisément en contact avec la matière de Jacques Mille, André Chatelon, Les Hautes
l’ouvrage, qui se veut riche et documentée. En effet, Alpes. Cartes géographiques anciennes, Nota
l’iconographie, somptueuse, avec de nombreuses Bene, 2011.
photographies en pleine page, permet d’illustrer On aurait tort de passer par pertes et profits
avec brio le propos de l’auteur. Et avec un sujet régionaux cet atlas qui mérite vraiment son nom :
apparemment si rebattu, puisque les publications une collection unique de cartes anciennes sur les
sur Paris se comptent par centaines, voire par Hautes Alpes courant du XVe au milieu du XIXe
milliers chaque année, notre auteur parvient encore siècle et qui s’intéresse à la genèse des cartes, aux
à surprendre par la qualité de l’information et la représentations des territoires. Un travail de titans
pertinence des analyses, au croisement fructueux de pour réunir et reproduire des documents précieux
l’histoire et de la géographie. éparpillés ou enkystés dans de lourds atlas. Cette
Le résultat final est, on l’aura compris, très réussi passion cartographique est d’autant plus utile que
: ouvrage grand public, mais érudit, précis et la numérisation des documents papier en cours
synthétique tout à la fois, il présente un portrait de va remodeler les usages de ces documents. Les
Paris qui donne encore envie d’en savoir plus sur auteurs ont raison de pointer l’attachement aux
une ville en perpétuelle réinvention depuis déjà de vieilles cartes papiers au fur et à mesure que se
nombreux siècles. dématérialisent les globes et les cartes. Un ouvrage
où l’on va de surprises en surprises, comme ce « jeu
Atlas du Monde diplomatique, hors- géographique des 83 départements » présenté à
série, 2012, avec la participation de notre la Convention en 1792 et qui vise à faire connaître
collaborateur Philippe Rekacewicz les départements sur le mode d’un jeu de l’oie
Consacré aux « mondes émergents », cette dont le point final est… la Corse. Une collection
livraison parie sur la montée en puissance des pays irremplaçable.
du Sud, dont Todd dit pourtant qu’il ne s’agit que
d’un rattrapage passager. Il n’empêche, « rivaux
et complices » comme les qualifie Serge Halimi
doivent compter avec le « grand retour de l’Asie ».

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LA GÉOGRAPHIE
Géographie Voilà l’homme en quête d’« objets » pour qui la
géographie offre un vaste stock de propositions.
traversière Notamment des paysages qui nous valent, en fin
d’ouvrage, une ode au printemps aussi émouvante
que savante. Un livre superbe.
En contrepoint, l’ouvrage du géographe Marc
Levatois donne à voir une autre dimension de la
question : comment envisager un espace sacré ?
Pour lui, le sacré chrétien est un sacré relatif,
subordonné à la sainteté. S’il s’inscrit dans des
espaces délimités, l’espace sacré est surtout enrichi
par les textes sacrés et les rituels de l’Église. Ce
qui nous vaut de belles pages sur cette question
éminemment géographique qu’est l’orientation des
églises et de la liturgie. Rome a donné le mauvais
exemple avec une grande anarchie dans ses
bâtiments religieux. Ce qui n’est pas le moindre des
paradoxes.

Régis Debray, Jeunesse du sacré,


Gallimard, 2011.
Marc Levatois, L’espace du sacré,
Ed. de l’Homme nouveau, 2012.
Ce très bel album est une exploration comme
Debray sait en mener, sans avoir l’air d’y toucher,
avec talent et un brin d’ironie distanciée sur
nos mythologies modernes, nos emballements.
Il les relie, notamment grâce à J.-L. Tissier,
qualifié de « liseur d’espace », à des lieux dont
la liste est infinie. Tant l’imagination de l’homme
est inépuisable : architectures, jardins, grottes, Marie Treps, La rançon de la gloire, Seuil, 160
sommets, fleuves... donnent un chemin vers ce p.
« noyau dur » qui efface toute relativité et toute Linguiste, spécialiste des mots qui voyagent, donc
culture dans l’appréhension du sacré. Régis Debray de géographie du langage, Marie Treps buissonne
ne le situe pas dans le divin, dans aucune religiosité dans le marigot à la recherche des surnoms de
qui encombre nos magasins de pacotille mystique. nos saltimbanques politiques. Elle lève un lièvre
La nouvelle sacralité sans la religion, il la situe de géographie lorsqu’elle montre qu’on utilise
dans le « souci de repli, de repos et de retour à soi. souvent les origines géographiques pour qualifier,
En parfait accord avec l’actuel renversement qui de façon pas toujours très aimable, un interlocuteur.
dégrade l’institué (école, armée, famille, académies, Sans remonter à l’« Autrichienne » que fut Marie-
etc.) pour célébrer l’individu comme instituant ». Antoinette arrivant à Versailles, Marie Treps rappelle

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LA GÉOGRAPHIE
que Pierre Bérégovoy fut qualifié de « Petit Russe ». 1970, les pionniers du bio ont été désignés comme
Les premiers ministres, une spécialité de l’Ouest des illusionnistes. L’histoire n’est jamais avare
de la France, ont inspiré ceux qui ont surnommé de retournements, mais celui-ci est suffisamment
Édith Cresson la « Dame de Châtellerault » ou spectaculaire pour intéresser les géographes. Car
Philippe Sollers qui gratifia Jean-Pierre Raffarin l’idée que l’on se fait du bio est née en Allemagne et
d’un titre épiscopal , « l’évêque du Poitou ». Sa le bio a d’abord intéressé des communautés hippies
voisine, Ségolène Royal, devint sous la plume avant de devenir un modèle de consommation
acide du chroniqueur Jean-Pierre Rioux « Madame urbain jugé « bobo ». Nicolas Sarkozy, président
Chabichou ». Hommage à Henri IV qu’il a encensé de la République, avait pris les fourches par les
dans une biographie, François Bayrou s’aime à cornes : « Je veux que le Grenelle soit un New
être un « Béarnais », fils d’une lointaine province Deal écologique en France » (2007). Mais les freins
pyrénéenne où eurent lieu des apparitions. A l’exact culturels sont réels et les discours statistiques
opposé du « Lion de Belfort » où se bat le « Che » alarmistes de la FAO ne sont jamais bon pour le bio.
français contre les moulins prussiens. Didier Porte « Système de gestion holistique » selon le Codex
qui a nommé Charles Pasqua « le Corse » appelé Alimentarius, le bio est regardé attentivement par les
aussi, par assonance, Don Corleone était trop jeune spécialistes de l’environnement et les agronomes
pour interpeller Bougnaparte ou le « Rastignac comme Michel Griffon qui aime citer ses méthodes
auvergnat » que fut Pompidou de Montboudif. Le « innovantes ».
Globe d’or peut être offert à l’« Agité du Bocage »
Philippe de Villiers, surnommé aussi le « Fou du
Puy » qui fut la météorite politique sans doute le plus
géographique.
Rectificatif
Dans l’article de S. Brunel, n°1543, nous avons omis la bibliographie.
BERNIER P., 1992, Le cheval canadien, Septentrion.
BRUNEL S., 2008, Cavalcades et dérobades, Jean-Claude Lattès
DELYLLE A. 2003 L’Equitation sentimentale , éditions du Rocher
DURAND B., 2007, Les chevaux dans les villes de France (XIX°-XX° s.),
La Géographie, n°1524.
CHAUDUN N., 2006, La majesté des centaures, 160 p, Actes Sud,Arles.
DIGARD J-P., 2003, Le cheval force de l’homme, 160 p., Découvertes
Gallimard, Paris.
DIGARD J-P, 2004. L’histoire du cheval, 232 p, Actes Sud , Arles.
DIGARD J-P., 2005 (réed). Les Français et leurs animaux, Ethnologie d’un
phénomène de société, 281 p, Hachette Littératures, Paris.
ESTAY P., 2001, Peuples cavaliers, Editions du Chêne
GOURAUD J-L., 2004, Femmes de cheval, Favre.
GOURAUD J-L. 2011, Hippomanie, Favre
GREER G , 2002, La femme entière, Plon.
LAGIER R., 2009, La femme et le cheval, Charles Hérissey
LIZET B., 1996, Le cheval dans la vie quotidienne, 217 p, Jeanmichel-
place, Paris.
PLANHOL (de) X., 2004, Le paysage animal, l’homme et la grande faune :
une zoogéographie historique, 1127 p, Fayard, Paris.
ROCHE D., 2002, Le Cheval et la Guerre, Association pour l’Académie
d’Art équestre de Versailles
Michel Gugliemi, Christophe David, SIMEON V., 2005, Le cheval de trait, 167 p, Editions de Vecchi, Paris.
Le bio. Qu’y a-t-il (vraiment) dans votre TOURRE-MALEN C., 2006, Femmes à cheval, Belin-Haras nationaux
assiette ?, Le Cavalier Bleu, 2011.
On a du mal à se souvenir que, dans les années

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LA GÉOGRAPHIE
l’anthropologue Jean-Loup Amselle rend compte sous
le titre de L’ethnicisation de la France (Paris, Lignes,
2011) et qui pousse Pierre Joxe à poser la question
de Pas de quartier ? (Paris, Fayard, 2012) avant
d’affirmer le primat du social sur le racial.

Ne regrettons pas que ce journaliste ait pris le parti de


la lenteur. Il a conduit son projet en dix-sept étapes,
ou dix-sept périodes, chacune abondée de quantité
de conversations avec des gens de toutes conditions
et d’observations, ce qui l’a occupé discontinûment
pendant dix-huit mois, du printemps 2009 à l’automne
2010, donc dans l’actualité de la crise mondiale et
de l’accentuation des incertitudes de l’intégration de
l’Union européenne.
A propos de Voyages en France, d’Éric Dupin De tout cela il a tiré une pluralité de récits réunis sous
(Paris, Seuil, 2011) un titre qui ne peut laisser indifférent : Voyages en
France, et sous une photo de couverture dont il est
Par Pierre-Yves Péchoux
l’auteur et qui semble nous assurer que le ciel est
Géographe émérite à l’université de bleu, la route est large… Constatons bien vite que les
Toulouse, Société de géographie de Toulouse détours de ses itinéraires démentent au fil des pages,
des saisons, des rencontres la simplicité rectiligne
Imaginons un journaliste lassé par la myopie parisienne. de cette route bien française. Car il est parti, dit-il, le
Observons comme il parcourt la France d’à-côté, « nez au vent », prenant son temps pour satisfaire
celle des marges : banlieues paupérisées, quartiers ses envies d’écouter les gens des pays traversés « au
insularisés par la précarité et le chômage, cantons petit bonheur la chance », suggérant que c’était une
touchés par un émiettement urbain qui complique bonne façon, parmi d’autres évidemment, d’aller à la
leur aménagement, pays affectés par l’extension découverte de la « diversité » du pays déjà signalée
de déserts médicaux, fragilisés par le délabrement par des autorités scientifiques telles que Lucien Febvre
du système scolaire, endeuillés par la disparition et Fernand Braudel comme une des dimensions
de l’industrie. Il y fait provision de faits concrets. originales et un caractère fondateur de son identité.
Découvrons avec lui des municipalités qui vivent la
démocratie et tentent de préserver sinon de construire Plutôt que « d’arpenter » les vingt-deux régions
l’avenir, des entrepreneurs qui maintiennent, souvent administratives de France, il s’est « attaché à
avec succès, en dépit des difficultés rencontrées respecter un minimum d’équilibre entre les parties
pour attirer des compétences ou pour accéder aux de l’Hexagone ». La localisation de ses étapes
décideurs publics, des activités souvent soumises aux confirme qu’il a voulu le plus souvent s’éloigner
fluctuations de la sous-traitance et qui penchent de du centre, de la capitale, donnant la préférence à
plus en plus vers l’économie des services, notamment différents écarts, comme si sa démarche devait être
pour répondre à l’augmentation du nombre des la première illustration du phénomène dont il constate
retraités. Prenons un peu de recul : ces parcours ne la généralisation : « l’aspiration à s’échapper des
dissimulent pas l’explosion des inégalités qui affecte embarras de la grande ville ». Mais le choix de ses
le territoire national ni leur accentuation par la mise étapes n’apprend rien des critères, objectifs ou pas,
à l’écart de fractions démunies de la population, ce selon lesquels il a décidé d’un tel équilibre et fixé le
qui contribue sans délai à nourrir le désarroi social, seuil de ce dernier. Les mesures statistiques, densité,
économique, moral et les angoisses modernes dont croissance, distances horaires, etc., n’encombrent

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LA GÉOGRAPHIE
guère ses récits : elles apparaissent à l’occasion et qui prend valeur de vérité pour la simple raison
de dénombrements élémentaires et discontinus : qu’il en rend compte. Conformément à leur postulat
habitants, salariés, têtes de bétail, transit de véhicules. de départ, ces Voyages rassemblent une succession
Aucun arpentage systématique en effet : ces données de scènes et de faits divers organisés sans effet de
arithmétiques, réduites à des allusions documentaires style : leur récit se soucie peu de la façon de raconter,
d’intérêt local, n’ont finalement pas plus de poids dans même quand son auteur incline à la mélancolie ou à
ses Voyages que l’évocation de décors paysagers la jubilation, en particulier à l’occasion des plaisirs ou
mais plus de consistance néanmoins que les croquis des déceptions que lui procurent ses repas.
dépourvus d’échelle qui tentent d’introduire chaque
chapitre. A deux exceptions près les titres de ses La sensation s’impose, d’une page à la suivante,
chapitres combinent un nom de région : Puisaye, d’un parcours en rase-mottes. Ses récits émiettés
Cévennes, Jura, Béarn, etc., et la mention pour d’un lieu à un autre, ses passages d’un interlocuteur
chacun de thèmes : tradition, déclin, décroissance, au suivant, sa façon de revenir sur un témoignage
reconversion, innovation, qualité de vie, soleil précédent rendent sa lecture moins plate. Mais un tel
et argent, etc., qui résument ou symbolisent les dispositif entraîne que le lire un peu vite - une pente
conclusions topiques auxquelles s’est arrêté le visiteur. facile - donne une impression de brouhaha qui nous
Un tel dispositif facilite la fréquentation du récit mais remémore ce que nous éprouvions dans les kaphénia
suscite un soupçon : son auteur était-il vraiment parti villageois de la Grèce d’autrefois où nous nous arrêtions
sans avoir réfléchi et commencé de choisir des lieux pour étancher notre soif et un peu de notre curiosité :
capables d’illustrer les sujets qu’il tenait déjà pour le sentiment qu’en écoutant les autres à l’improviste,
dignes d’intérêt ? sans souci de hiérarchie ou de représentativité, nous
passions notre temps à sauter d’un sujet à l’autre, nous
En rédigeant ses notes, Éric Dupin a parfois évoqué abdiquions toute capacité de concentration. Au point
Balzac ou Stendhal et sans doute devait-il savoir de soupirer que voilà quatre ou cinq générations Le
aussi bien que nous en se lançant dans ses Voyages tour de France par deux enfants - dont la renommée
qu’il avait été précédé par beaucoup d’autres, tels nous a fait oublier l’auteur - participait dès son départ
Arthur Young, René Dumont, Julien Gracq, John d’une double intention, pour commencer à l’usage des
Ardagh dont les textes continuent, à divers titres, écoliers qui deviendraient des citoyens, l’illustration
d’impressionner plus d’un géographe. Cela ne peut de la cohérence de la nation française, l’affirmation
retenir d’entreprendre sa lecture : la France est assez de sa solidarité avec ses compatriotes occupés par
vaste, même aux yeux de qui ne doute ni de son unité l’Empire allemand, à quoi il faudrait ajouter que son
ni de son vouloir vivre ensemble, pour éviter les effets illustration cartographique, que l’on dirait désuète,
de redondances des regards posés sur elle et donner était cependant expressive.
l’impression aux lecteurs qu’ils auraient été entraînés
sur des sentiers rebattus. Admettons qu’il est bien des Reprenons donc notre lecture plus attentivement.
façons de raconter la géographie d’un pays, de rendre Constatons comme le voyageur d’aujourd’hui a
compte des rapports qui s’y nouent entre une société avancé pas à pas dans l’apparence présente de
et ses territoires, de distinguer entre les échelles des notre pays, recherché ce qui est dissimulé ou enfoui
espaces vécus de ceux qui les habitent et y impriment sous cette apparence. Bien qu’il s’en soit remis à la
leurs marques. mobilité, à l’improvisation et au grappillage plutôt qu’à
l’intendance programmée de longues enquêtes de
Même s’il arrive à un journaliste de se référer au terrain, bien qu’il s’en tienne à des observations et à
passé, l’attention qu’il accorde au quotidien n’exige des découvertes dont le ressort est dans l’étonnement,
pas de lui qu’il emprunte aux préoccupations des parfois dans un peu d’affectation de naïveté et
historiens ou des géologues : ce qu’il saisit, même toujours dans la sympathie, le métier du voyageur
si c’est fortuitement, au fil des journées et de leurs est tel que l’inattendu de ses rencontres n’a réduit ni
rythmes, participe d’une réalité perçue dans l’instant l’acuité de son regard ni la clarté de ses perspectives

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LA GÉOGRAPHIE
— ce qu’illustre vraisemblablement la série de quelle polarité s’organisent les faits observés.
photographies prises par le même Éric Dupin pendant
ses Voyages et dont son éditeur signale qu’elles Il se trouve qu’un essai récent et de portée générale
sont accessibles via www.voyagesenfrance.info. En du sociologue Jean Viard, Nouveau portrait de la
effet, au-delà du quotidien qui est sa préoccupation France (La Tour d’Aigues, L’Aube, 2011) doit nous
foncière, c’est souvent l’expérience et le passé des aider à prendre ce recul nécessaire. Son sous-titre,
lieux et de leurs habitants qui transparaissent avec La société des modes de vie, est en harmonie avec
« un entêtant parfum de nostalgie » dans ce qu’il a le diagnostic d’Éric Dupin et il sert aussi de titre au
choisi de rapporter. premier chapitre dont l’objet est bien annoncé dès
les premières lignes de l’introduction qui présente le
Nous voilà en effet très loin du Tour de France par travail. Cet essai retiendrait l’attention de n’importe
deux enfants, bien loin déjà de cette France d’avant quel géographe du simple fait que l’un de ces cinq
la décentralisation qu’auscultait Jean-François chapitres envisage « La nouvelle carte de France »
Gravier dans la première édition de Paris et le désert qu’il faudrait lire comme une boîte à idées pour
français, voilà plus de soixante-cinq ans. Le temps quantité de cartes à dessiner à différentes échelles.
est passé de cette vieille France sédentaire qui était Mais il se pourrait qu’un géographe s’attarde à son
souvent issue de l’exode rural, en ville comme à la troisième chapitre, joliment intitulé, si l’on songe à
campagne, deux catégories que l’on distinguait l’une ce qu’expriment les images satellitaires du territoire
de l’autre sans ambiguïté, et dont les calendriers et français saisies de nuit , « La ville nuage », avant
les objectifs demeuraient dominés par les impératifs de revenir au second, « L’avènement des sociétés
de la production plutôt que par ceux des loisirs. mobiles », l’un des thèmes des parcours d’Éric
L’intérêt durable des notes présentées par Éric Dupin Dupin. Jean Viard s’était affirmé comme un excellent
réside dans ce que nous y découvrons une société connaisseur des campagnes et de la paysannerie.
bien plus mobile, dans l’ordre résidentiel ou territorial Voilà qu’il montre, qu’il démontre même que l’urbanité
comme dans l’ordre professionnel ou culturel, une n’est plus le monopole des villes ni de la ville ; alors
société où la proportion des inactifs - retraités comme qu’une partie notable de la population du pays vit au
chômeurs – se fait envahissante, où la recherche cœur des cités, le foisonnement de l’espace bâti de
des compétences obsède les actifs. Mais nous y plus en plus loin autour de ces dernières manifeste
découvrons aussi une société qui ne paraît pas que l’accroissement de la population périurbaine et
mobilisée par un projet commun face aux avenirs l’extension des emprises des « grandes surfaces »
possibles mais que l’inquiétude réunit, au-delà des commerciales impriment largement la marque de la
individualismes, quelles que soient les différences ville et beaucoup de ses façons d’y pratiquer l’espace
entre les niveaux de vie des uns et des autres. bien au-delà de ses marges d’autrefois. Sur vingt-sept
millions de logements en France, quinze sont des
Les quelques pages de conclusion renvoient à l’horizon maisons individuelles dont 89% disposent d’un jardin
commun de ces Voyages , comme si leur auteur avait le plus souvent clos.
voulu exprimer à petite échelle l’essence de tout ce
qu’il a parcouru et étudié à plus grande échelle. D’où Le cinquième chapitre de Jean Viard, « Les
notre conseil de commencer la lecture de ce livre par transformations de la cité politique », dépasse le
ses quinze dernières pages. C’est l’occasion aussi thème du « territoire en mosaïque » illustré par Éric
de vérifier que son mot de la fin, « La fatigue de la Dupin. Car il s’inquiète des difficultés de la transition
modernité », renvoie comme un écho à ceux de « La en cours dans la société française. Ce qui fait de ce
morosité and beyond » que John Ardagh avait choisi Nouveau portrait une bonne contribution au débat sur
douze ans plus tôt pour terminer France in the new l’identité de la France à propos de laquelle nous ne
century. Portrait of a changing society (Londres, pouvons pas nous satisfaire de ressasser le passé.
Viking, 1999). Conclure, c’est donner du sens à ces
Voyages, prendre un peu d’altitude, suggérer selon

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LA GÉOGRAPHIE
Le
Le cimetière
cimetière des
des éléphants
éléphants
La chronique de Jean Estebanez, École normale supérieure, Paris

L e cimetière des éléphants serait un lieu vers lequel les pachydermes, voyant leur
fin venir, se dirigeraient, pour y mourir. Loin d’être abandonnée, l’expression sert également
aujourd’hui pour désigner des institutions qui abritent des personnages publics en fin de
carrière, ou métaphoriquement le déclin, la vieillesse et/ou l’oubli.
Que nous disent les cimetières d’éléphants ? Ils apparaissent pour la première fois
dans les textes de David Livingstone, explorateur écossais et héros britannique de la période
victorienne, dont les missions, à travers une grande partie du continent et notamment dans
la vallée du Zambèze, préparent l’expansion coloniale qui se met en place peu de temps
après sa mort (1873). Ses récits construisent une légende, qu’on peut par certains aspects
rapprocher de celle de l’Eldorado. S’il n’est pas question d’or, les quantités d’ivoire, autre
matière éminemment précieuse, qui seraient à portée de main suscitent des explorations
jusqu’au milieu du XXe siècle.
S’il est peu à peu admis dans les sociétés savantes que les cimetières d’éléphants,
ainsi présentés, n’existent pas, les films (W.-S. Van Dyke, 1932, Tarzan, l’homme singe ou
Trader Horn, 1931), les romans (avec en particulier Le cimetière des éléphants d’Henri
de Monfreid, 1952), la bande dessinée (par exemple Picsou en 1985 ou Astérix chez
Rahàzade, 1987), les jeux vidéos (World of Warcraft de Blizzard Entertainment, 2004) ou
la chanson (Eddy Michell, Le cimetière des éléphants, 1982) en font un lieu important des
représentations occidentales de l’ailleurs. Le cimetière des éléphants est d’abord présenté
comme un bout du monde, un îlot inviolé dans un monde marqué par l’avancée de la
civilisation et la conquête occidentale. Dans Tarzan, l’homme singe (1932), les membres
de la tribu que rencontre le père de Jane refusent absolument de le mener dans la jungle.
Le cimetière des éléphants, qui représente le danger et le secret pour les populations
locales est une métonymie qui désigne la sauvagerie de toute la jungle, en la portant ici
à son paroxysme : un seul regard vers la montagne qui abrite ce cimetière peut conduire
à l’aveuglement ou à la mort. Entouré de hauts-murs, sur des plateaux ou des montagnes
inaccessibles, au cœur de forêts impénétrables, le cimetière fonctionne dans une logique
d’emboitement de mondes où l’éloignement correspond à des degrés croissants d’altérité.
Dans Tarzan, le cimetière est au cœur d’une forêt tropicale dense qui se situe elle-même
dans des colonies africaines, elles-mêmes sous domination anglaise. Le cimetière représente
donc un ailleurs, dont l’altérité est préservée par la difficulté extrême à y accéder, mais
dont on a connaissance grâce à d’intrépides explorateurs : une frontière filtrante assure la

62
LA GÉOGRAPHIE
connexion entre les mondes. Le cimetière des éléphants est ainsi toujours hors du monde
ordinaire, du quotidien et de son déroulement temporaire et nous sert alors à indiquer le
lieu de l’écart, là où est confinée l’altérité animale.
Où sont les éléphants dans tout ceci ? Est-ce encore une simple question de
représentations dans lesquels ils ne sont que les vecteurs de mythes et de fables ? S’il
est désormais certain qu’il n’existe pas de cimetière d’éléphant à proprement parler,
le comportement des membres d’une horde face à un de leurs morts montre qu’ils la
ressentent, et sans doute comme une source de douleur. Face à des ossements de diverses
espèces animales, les éléphants reconnaissent les leurs et certains d’entre eux les touchent
longuement. Ce n’est donc sans doute pas un hasard si c’est à propos des éléphants que le
terme de cimetière a émergé. Sans qu’on puisse relever de rite funéraires, il y a bien chez
eux un rapport à la mort – qu’ils partagent avec certaines espèces comme les chimpanzés
– qui les rapproche de nous et fait vaciller un des critères utilisés pour les désigner comme
radicalement différents. Écart et continuité caractérisent le cimetière des éléphants, comme
tous les lieux dans lesquels la définition de l’identité est un enjeu majeur.

Lecture conseillée : E. Vieillard-Baron, La jungle entre Nature et Culture :


un imaginaire socio-spatial de l’antimonde, thèse de doctorat, Paris Diderot, 2011

Ci-dessus : Affiche du film Tarzan, l’homme singe (the Ape man) de W.S. van Dyke, 1932. DR

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LA GÉOGRAPHIE
Drancy // Gorée
Drancy Gorée :: un
un réseau
réseau de
de
mémoires
mémoires
La chronique
La chronique géo-historique
géo-historique de
de Christian
Christian Grataloup,
Grataloup, université
université Paris
Paris 77

Deux groupes statuaires presque


identiques, d’un réalisme plutôt inhabituel
aujourd’hui, sculptés par une même équipe
d’artistes, Jean et Christian Moisa, se trouvent l’un
en banlieue parisienne, à Drancy, l’autre dans la
petite, mais très touristique, île de Gorée, au large
de Dakar. Représentant un couple dont l’homme
brandit des chaînes brisées, ils symbolisent, sans
équivoque, l’abolition de l’esclavage des Noirs
africains et de la traite atlantique.

Gorée est une localisation qui semble


aller de soi. L’île est devenue un important lieu du
souvenir de ce désastre à l’échelle de l’humanité,
suscitant de nombreuses visites d’Américains,
surtout des Étatsuniens, dont les ancêtres, ou
une partie d’entre eux, ont été brutalement
arrachés à leurs sociétés africaines. Que Gorée,
historiquement, n’ait sans doute pas beaucoup
joué le rôle de plaque tournante de ce trafic
humain qu’on veut croire (l’île ne dispose pas
d’eau douce et n’a donc jamais pu abriter une
population, même temporaire, importante), est
une question sans grande importance, face à la
nécessité de consolider cette mémoire. Que la
sculpture commémorant la fin de ce trafic humain
se dresse auprès de la résidence de traiteur du
XVIIIe siècle érigé en Maison des Esclaves, rien de
plus normal, donc.

En revanche, la localisation de l’autre


groupe statuaire, au cœur du 9-3, peut surprendre.
Drancy n’a eu aucun lien historique avec la traite

64
LA GÉOGRAPHIE
atlantique et n’est pas une commune abritant plus
de migrants venus du sud de Sahara que ses voisines.
Mais c’est là que fut situé le principal camp de transit
pour les populations juives françaises à destination
des camps d’extermination, particulièrement
d’Auschwitz. Qualifiée justement d’antichambre de la
mort, la cité HBM de La Muette, inachevée en 1939
et qu’il avait suffit d’entourer de barbelés pour en
faire un camp, d’abord de prisonniers, puis de transit
des déportés, avait été choisie pour sa proximité des
voies ferrées partant vers l’Est. 67 000 hommes,
femmes et enfants juifs, sur les 76 000 déportés de
France, partirent du camp de Drancy. Moins de 2 000
revinrent. Parmi les prisonniers du camp, gardé en
partie par la gendarmerie française, certains sont
morts sur place, de faim. La cité de La Muette, qui
existe toujours, est logiquement devenue un lieu de
mémoire de la Shoah en France.

Les statues, offertes par le conseil général de


Guadeloupe, incarnent donc une mise en réseau des
mémoires. À proximité de chacun des deux groupes,
des plaques rappellent l’autre lieu. Ce croisement
des souvenirs, non sans risque de concurrences
mémorielles que ce jumelage voudrait justement
éviter, n’est évidemment pas étranger aux lois dites
Gayssot, du 13 juillet 1990, et Taubira, du 21 mai
2001 ( Jean-Claude Gayssot a été maire de Drancy).
Tout récemment, le gouvernement a tenté de faire
passer une troisième loi, sanctionnant cette fois la
négation du génocide arménien. Tout en rappelant
fortement que tous les négationnismes sont des
scandales qui doivent être dénoncés et combattus, on
ne peut que s’inquiéter du risque latent de glissement
du débat intellectuel et civique à des pratiques judiciaires politiquement correctes. Ce
débat, auquel le nom de Pierre Nora est maintenant attaché, doit être poursuivi. D’autant
plus qu’il n’est pas improbable que d’autres massacres risquent d’être rappelés et d’entrer
ainsi dans une accélération de la concurrence mémorielle qui pourrait aboutir à des sortes
de luttes de passés communautaires.

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LA GÉOGRAPHIE
Jour du printemps
Par Sylvain Tesson

Le ciel est bleu et je pars dans les bois. Je m’élève le long de la rivière gelée
débouchant sur le lac à cinq cents mètres au nord de la cabane.
La solitude de la nature rencontre la mienne. Et nos deux solitudes
confirment leur existence. En peinant dans la poudreuse, je repense à la
méditation de Michel Tournier sur la joie d’avoir à ses côtés un semblable
pour se convaincre de l’existence du monde. Je suis seul à regarder ces
frênes à l’écorce veinée de striures verticales. Les arbrisseaux portent en
boule de Noël des étoupes de neige. Les mélèzes aux formes torturées
donnent un air d’estampe à la vallée (dans les dessins chinois on croirait toujours que les montagnes
et les rivières souffrent). Le regard est un baptême mais dans la situation présente, personne n’assiste
à mon coup d’œil pour donner vie à ces formes. Je n’ai que le faisceau de ma vue pour faire surgir le
monde. A deux, nous ferions jaillir plus de choses.
J’avance, je dépasse le bosquet, il disparaît de ma vue. Existe-t-il encore ? Si j’avais un compagnon, je lui
demanderais de surveiller que le monde ne s’efface pas derrière moi. L’affirmation schopenhauerienne
de l’existence du monde par seule représentation du sujet est une amusante vue de l’esprit, mais c’est
une foutaise. La forêt, est-ce que je ne la sens pas irradier toute sa force dans mon dos ?
Quand le vallon se resserre, vers 800 mètres d’altitude, je gagne le sommet de l’arête granitique.
Dieux des talus ! Quelle peine pour gravir deux cents mètres dans cette marée de pins nains couverts
de neige ! Une ligne claire serpente dans la masse vert bronze de la taïga. Ce sont les frênes aux
branches blondes. Ils soulignent le cours du torrent d’une coulée de miel.
Je redescends en deux heures par les longues allées blanches, les esplanades vides et les avenues
silencieuses. L’hiver, la forêt est ville morte. A la cabane, je replonge dans Casanova. Après sa visite de
l’abbaye d’Einsiedeln : « Pour être heureux, il me paraissait qu’il ne me fallait qu’une bibliothèque. »
A propos d’une jeune Italienne : « Je me suis montré mortifié de devoir la quitter sans avoir rendu à
ses charmes le principal hommage qu’ils méritaient. » Casanova voyage et séjourne à Rome, à Paris,
à Munich, à Genève, à Venise et à Naples. Il parle le français, l’anglais, l’italien et le latin. Il rencontre
Voltaire, Hume et Goldoni. Il cite Copernic, l’Arioste et Horace. Ses amantes s’appellent Donna
Lucrezia, Hedwige ou Henriette. Deux siècles plus tard, des technocrates disent qu’il est « urgent
de construire l’Europe ».
Aujourd’hui, je n’ai nui à aucun être vivant de cette planète. Ne pas nuire. Étrange que les anachorètes
du désert n’avancent jamais ce beau souci dans les explications de leur retraite. Pacôme, Antoine,
Rancé évoquent leur haine du siècle, leur combat contre les démons, leur brûlure intérieure, leur soif
de pureté, leur impatience à gagner le Royaume céleste, mais jamais l’idée de vivre sans faire de mal
à personne. Ne pas nuire. Après une journée dans la cabane des Cèdres du Nord, on peut se le dire
en se regardant dans les glaces.

Dans les forêts de Sibérie, Gallimard, 2011.

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LA GÉOGRAPHIE
Strasbourg
11-552650
Paris, musée des Plans-Reliefs
(C) Rmn - © René-Gabriel Ojéda
Plan-relief de la ville de Strasbourg
Si ces plans reliefs font la fierté du musée des Armées, leur propriétaire, ils sont encore peu connus du grand public, et l’ex-
position, trop brève, qui a récemment eu lieu au Grand Palais a juste pu jouer un rôle d’incitation à en savoir plus. Au-delà de
l’histoire bataille et du rôle essentiel des frontières, ces documents exceptionnels sont de véritables morceaux de géographie,
à contempler mais aussi à explorer.

Quatrième de couverture : La centrale nucléaire de Cattenom (Moselle), le 20 juin 2008 © Gilles Francois/Flickr
Le nucléaire français s’est durablement invité dans les débats sur l’énergie dans le pays. Contrepoint du paysage
de couverture, il n’en est pas moins réel et important. Mais pour combien de temps encore ?
ISSN 1964-8995 Prix : 7 €

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