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Les Sicences Du Langage Et La Question de L'interprétation, Aujoud'hui

Le document traite de la question de l'interprétation dans les sciences du langage, soulignant son traitement récent par les linguistes par rapport à sa familiarité avec les philosophes et les littéraires. Le colloque de l'Association des Sciences du Langage en 2017 a rassemblé diverses contributions sur ce sujet, explorant des domaines tels que la sémantique, la pragmatique et l'analyse de discours. Il met en lumière la complexité épistémologique de l'interprétation et son importance dans l'étude des langues et des textes.

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Les Sicences Du Langage Et La Question de L'interprétation, Aujoud'hui

Le document traite de la question de l'interprétation dans les sciences du langage, soulignant son traitement récent par les linguistes par rapport à sa familiarité avec les philosophes et les littéraires. Le colloque de l'Association des Sciences du Langage en 2017 a rassemblé diverses contributions sur ce sujet, explorant des domaines tels que la sémantique, la pragmatique et l'analyse de discours. Il met en lumière la complexité épistémologique de l'interprétation et son importance dans l'étude des langues et des textes.

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Si l’interprétation, dans ses acceptions ou ses pratiques logique, herméneu-

Les sciences du langage

LES SCIENCES DU LANGAGE ET LA QUESTION DE L’INTERPRÉTATON • ASL 2017


tique et philologique, est familière aux philosophes et aux littéraires, elle
n’a été abordée par les linguistes qu’à une époque assez récente. C’est non et la question de l’interprétation
seulement parce que les sciences du langage, en SHS, sont apparues récem-
ment, mais aussi et surtout parce qu’elles ont accordé la priorité au sens.
(aujourd’hui)
Pour autant, l’orientation prise par la sémantique, toujours plus soucieuse de Actes du colloque 2017
contexte, ne pouvait laisser les linguistes indifférents à l’envers, ou à l’effet, de l’Association des Sciences du Langage
de la construction du sens, à son partage, à son interprétation.
De par son histoire et sa complexité épistémologique, cette notion se pré-
sente aux linguistes sous des jours différents, et c’est bien comme telle que le
colloque 2017 de l’ASL a voulu la questionner, en réunissant des contribu-
tions qui puisent à des domaines aussi divers que la sémantique référentielle
et lexicale, la sémiotique, la pragmatique argumentative ou interactionnelle,
la linguistique textuelle, l’analyse de discours, la linguistique analogique,
l’analyse textuelle de la poésie ou plus largement des textes littéraires et de
leur traduction... Comme notre objectif n’est pas d’unifier la notion dans les
limites de nos disciplines, nous pensons que ce recueil suscitera l’intérêt du
plus grand nombre de spécialistes, l’interprétation étant à la fois un début
et... une fin.

Contributions de Guy Achard-Bayle, Patrick Charaudeau, Marianne Doury,


Jacques Fontanille, Maximilien Guérin, Catherine Kerbrat-Orecchioni,
Georges Kleiber, Marina Krylyschin, Philippe Monneret, Michèle Monte, Sous la direction de Guy Achard-Bayle,
Maximilien Guérin, Georges Kleiber
Richard Trim, Esme Winter-Froemel. et Marina Krylyschin

264 pages
27 euros
ISBN 978-2-35935-269-6
Si l’interprétation, dans ses acceptions ou ses pratiques logique, herméneu-
Les sciences du langage

LES SCIENCES DU LANGAGE ET LA QUESTION DE L’INTERPRÉTATON • ASL 2017


tique et philologique, est familière aux philosophes et aux littéraires, elle
n’a été abordée par les linguistes qu’à une époque assez récente. C’est non et la question de l’interprétation
seulement parce que les sciences du langage, en SHS, sont apparues récem-
ment, mais aussi et surtout parce qu’elles ont accordé la priorité au sens.
(aujourd’hui)
Pour autant, l’orientation prise par la sémantique, toujours plus soucieuse de Actes du colloque 2017
contexte, ne pouvait laisser les linguistes indifférents à l’envers, ou à l’effet, de l’Association des Sciences du Langage
de la construction du sens, à son partage, à son interprétation.
De par son histoire et sa complexité épistémologique, cette notion se pré-
sente aux linguistes sous des jours différents, et c’est bien comme telle que le
colloque 2017 de l’ASL a voulu la questionner, en réunissant des contribu-
tions qui puisent à des domaines aussi divers que la sémantique référentielle
et lexicale, la sémiotique, la pragmatique argumentative ou interactionnelle,
la linguistique textuelle, l’analyse de discours, la linguistique analogique,
l’analyse textuelle de la poésie ou plus largement des textes littéraires et de
leur traduction... Comme notre objectif n’est pas d’unifier la notion dans les
limites de nos disciplines, nous pensons que ce recueil suscitera l’intérêt du
plus grand nombre de spécialistes, l’interprétation étant à la fois un début
et... une fin.

Contributions de Guy Achard-Bayle, Patrick Charaudeau, Marianne Doury,


Jacques Fontanille, Maximilien Guérin, Catherine Kerbrat-Orecchioni,
Georges Kleiber, Marina Krylyschin, Philippe Monneret, Michèle Monte, Sous la direction de Guy Achard-Bayle,
Maximilien Guérin, Georges Kleiber
Richard Trim, Esme Winter-Froemel. et Marina Krylyschin

264 pages
27 euros
ISBN 978-2-35935-269-6
Les sciences du langage
et la question de l’interprétation
(aujourd’hui)
Actes du colloque 2017
de l’Association des Sciences du Langage

Sous la direction de Guy Achard-Bayle,


Maximilien Guérin, Georges Kleiber
et Marina Krylyschin

Ouvrage publié avec le concours de la DGLFLF


Délégation générale à la langue françaises et aux langues de France
et de l’USIAS
University of Strasbourg Institute for Advanced Studies
© Limoges, Éditions Lambert-Lucas, 2018 ISBN 978-2-35935-269-6
Présentation

L’interprétation
au regard des sciences du langage

Guy Achard-Bayle
Université de Lorraine & CREM

Maximilien Guérin
CNRS - LLACAN

Georges Kleiber
USIAS Université de Strasbourg & LILPA

Marina Krylyschin
Université Sorbonne-Nouvelle Paris 3 & DILTEC

La place de l’interprétation dans les sciences du langage ne va pas


de soi, autrement dit ne fait pas consensus parmi les linguistes.
Les raisons en sont diverses, à la fois propres à la notion elle-
même, ou encore internes à la discipline, mais aussi externes à
elle…
Commençons par les raisons externes, qui sont elles-mêmes
diverses : d’un point de vue historique, et plus largement épisté-
mologique si l’on considère la situation au présent, ou jusqu’au
présent, l’interprétation se construit dans et par les relations
complexes qu’elle entretient avec la philologie, l’herméneutique,
les sciences de la littérature et la philosophie du langage – mais
cette dernière a développé, au XXe siècle, des relations si étroites
avec la linguistique que nous y reviendrons plus bas dans la
section « raisons internes ».
8 G. ACHARD-BAYLE, M. GUÉRIN, G. KLEIBER ET M. KRYLYSCHIN

Remontons en attendant le cours de l’histoire, jusqu’aux


sources grecques de la problématique : une récente édition de
l’ouvrage d’Aristote De l’interprétation (Peri hermeneias, De
interpretatione) nous y engage ; mais nous y engage également la
présentation du texte par son éditrice : après avoir rappelé
combien De l’interprétation, texte dit « hermétique », a suscité lui-
même d’interprétations, Catherine Dalimier le ramène, dans
l’esprit du linguistic turn de la philosophie contemporaine, à son
« essentiel » linguistique, c’est-à-dire au fait que l’interprétation
(hermeneia) repose sur l’étude de la proposition, la proposition
déclarative très exactement, considérée comme composée d’un
nom et d’un rhème (op. cit. : 245) ; par ailleurs, si la proposition,
ou ce type de proposition est privilégié dans la quête de la vérité,
il faut souligner que la vérité s’y manifeste de manière non
binaire mais modale : ainsi les propositions ne sont pas ou vraies
ou fausses, mais « susceptibles de vérité » (op. cit. : 247).
Au présent, il nous faut citer du côté de l’herméneutique et
singulièrement de l’herméneutique littéraire, les études d’Eco ou
de Ricœur ; d’autant qu’on peut en trouver des traces, certaines et
très contemporaines, dans ce fragment de « dialogue » entre deux
herméneutes des textes sacrés (Benzine & Horvilleur 2017) :
Pour que le Coran soit révélateur [écrit Rachid Benzine], c’est-à-dire
qu’il signifie vers l’avant, il faut qu’il ait en aval une communauté de
lecteurs. En ce sens, je me retrouve dans ce que dit Delphine
[Horvilleur] lorsqu’elle relève que tout texte ancien, et même récent,
est « enceint », finalement, de nouveaux sens. (op. cit. : 21-22)

On retrouve ainsi dans ce texte « enceint », la notion d’œuvre


ouverte d’Eco et celle d’Umwelt de Ricœur (1986), qui lui-même
reprend Eco : ainsi, d’une part dit Ricœur, « le texte est une
œuvre ouverte, adressée à une suite indéfinie de lecteurs pos-
sibles » (op. cit., rééd. 1995 : 195), d’autre part, il est « une pro-
position de monde, d’un monde tel que je puisse l’habiter pour y
projeter un de mes possibles les plus propres » (op. cit., rééd.
1995 : 128).
De ce point de vue, il nous faut relever et citer, dans l’ouvrage
précédemment cité, le passage où Delphine Horvilleur évoque la
parabole des talents dans les Évangiles :
Un homme confie quelques pièces à chacun de ses serviteurs. L’un les
enterre pour ne surtout pas les perdre, et l’autre les fait fructifier à la
L’INTERPRÉTATION AU REGARD DES SCIENCES DU LANGAGE 9

plus grande satisfaction de celui qui lui a confié ce trésor. On pourrait


dire les choses autrement : interpréter condamne à marcher sur le fil
du rasoir toute sa vie, c’est-à-dire à prendre des risques avec le trésor
qui nous a été confié. (op. cit. :185-186)

En effet, selon nous, tout interprète averti (et donc aussi tout
linguiste) ne peut que souscrire à cette revendication d’un exa-
men critique des textes et à l’idée qu’il n’est pas seulement
prétentieux, mais surtout périlleux de vouloir arrêter le proces-
sus d’interprétation…

Mais le linguiste préfèrera peut-être abandonner la posture


herméneutique pour aborder la question en se fondant sur des
mécaniques du sens dans les énoncés, les textes : c’est que
l’interprétation est aussi (pour nous d’abord) l’étude des marques
et des formes 1 ; nous y reviendrons, après avoir examiné les
raisons internes de la « dilution » de la notion d’interprétation
dans les sciences du langage.
« En interne » donc, la notion a longtemps fait figure de parent
pauvre à côté du sens, ou face à lui : la question qui a été posée
prioritairement, y compris par l’ASL au travers des actes de son
colloque de 2013, est bien celui du sens, autrement dit « du sens
du sens »…
Ainsi Strawson, dans un article et une livraison de revue qui
font toujours référence (Langages n° 17, 1970, L’Énonciation),
distingue-t-il trois niveaux ou « sens du sens », complémentaires,
se positionnant ainsi largement entre linguistique et philosophie
du langage, sémantique et pragmatique 2, et de manière alors
novatrice, entre énonciation et (analyse du) discours :
• Le sens ne se réduit pas au contenu propositionnel de l’énoncé
(« sens A ») ;
• Ce sens propositionnel doit être mis en rapport avec la
référence : à ce niveau, le sens s’appuie sur l’identification des
signes indexicaux, sur les conditions de vérité de l’énoncé
(« sens B ») ;

1. De « l’expression linguistique » (Dalimier 2007 : 248).


2. Comme Austin (1962) et Searle (1969)…
10 G. ACHARD-BAYLE, M. GUÉRIN, G. KLEIBER ET M. KRYLYSCHIN

• Enfin, le sens s’élargit à l’interprétation une fois considéré


l’énoncé comme acte, prenant en compte le contexte, déga-
geant les valeurs modales et les actes de langage des acteurs
de l’énoncé comme du locuteur auteur de l’énoncé
(« sens C ») 3.
D’autres raisons internes tiennent notamment à la part
accordée à la parole par rapport à la langue, à la place des sujets
individuels par rapport à celle tenue par les sujets collectifs, qui
sont des « lieux » où affleurent de grandes tensions, comme le
montrent les débats autour de la question du style, de
l’innovation… D’une certaine façon, on pourrait revoir à cette
lumière les différentes lectures de Saussure, tout comme les
publications de ses notes, dans la mesure où les positions pro et
contra, relativement à l’interprétation, se sont souvent appuyées
sur lui, mais pas sur « le même Saussure »…

Une fois exposées un certain, sinon un grand nombre des raisons,


externes et internes, qui justifient le « flou » qui nous semble
entourer la notion d’interprétation, et davantage encore expli-
quent la prudence, l’hésitation qui ont précédé son inscription à
l’agenda des sciences du langage, l’ensemble motivant notre
souhait et notre proposition de nous en emparer pour un collo-
que de l’ASL, comment formulerions-nous ou reformulerions-
nous la ou les problématiques qui se sont fait jour dans les lignes
qui précèdent ? Risquons cette proposition :
Sachant d’une part que la prise en compte des instructions ou
des contraintes pesant sur les mots ou les relations entre mots,
groupes de mots ou propositions relèvent en première analyse du
sens, mais non de l’interprétation ; considérant, d’autre part, que
les paradigmes énonciatifs, pragmatiques, interactionnistes ou
l’analyse de discours tendent à prendre en compte ou intégrer :
• la dimension polyphonique et dialogique des énoncés ;

3. Cette analyse de Strawson peut être croisée avec les options théoriques de Bally :
« On ne peut donc pas attribuer la valeur d’une phrase tant qu’on n’y a pas décou-
vert l’expression, quelle qu’elle soit, de la modalité » (Bally 1965 : 36). Nous
soulignons : reste à savoir à qui référer les valeurs modales.
L’INTERPRÉTATION AU REGARD DES SCIENCES DU LANGAGE 11

• le processus interprétatif au niveau de la co-construction des


énoncés, tant dans l’étude de la production on line des énoncés
des interactions que dans celle des traces de cette co-
construction dans les textes écrits, avec par exemple l’analyse
du préconstruit, des prédiscours, de l’implicite, ou celle des
actes de langage/discours, directs ou indirects… ;
• l’importance structurante des paramètres situationnels,
contextuels et génériques ;
on arrive à reposer les questions précédentes sous la forme –
étendue – suivante : quelle est la place réservée ou à réserver à la
question de l’interprétation, aujourd’hui, dans les études lexi-
cales, sémantiques, syntaxiques ? Comment d’autres domaines
des sciences du langage (que ceux que nous venons de citer) : la
sociolinguistique, la psycholinguistique, la traductologie, la
didactique des langues, la sémiotique, la nouvelle rhétorique et
les études en argumentation, le traitement automatique des
langues, la linguistique outillée, etc., traitent-ils de cette question,
au plan théorique ou descriptif ? Autrement dit, y a-t-il une place
pour l’interprétation dans l’étude de toutes les composantes du
langage ; et si oui, laquelle ? Y a-t-il une place pour l’interpré-
tation dans la plupart des théories : si oui, intervient-elle comme
supplément d’âme ou béquille pour produire des explications ad
hoc, entre-t-elle ou pourrait-elle entrer dans les modélisations ?
Au-delà de leur formulation, encore générale, les interro-
gations précédentes peuvent se décliner en diverses questions
plus spécifiques, d’aucunes de nature plutôt épistémologique,
d’autres davantage méthodologiques, d’autres encore relatives à
la description d’observables :
• Quelle est la place faite au processus interprétatif dans le
choix des cadres théoriques (en fonction de leur intégration
ou au contraire de leur refus de la question de l’interpréta-
tion), la formulation de ses hypothèses, la constitution de ses
corpus ?
• Quelles sont relations entre interprétation, subjectivité, inten-
tionnalité, rationalité, scientificité ? Comment ces notions se
manifestent-elles dans et par le discours et quels sont leurs
rapport avec l’« extralinguistique », à l’aune d’une linguistique
située, co-énonciative ?
12 G. ACHARD-BAYLE, M. GUÉRIN, G. KLEIBER ET M. KRYLYSCHIN

• Comment traiter la question des ambiguïtés, des ambiva-


lences ? Peut-on simplement affirmer que des termes polysé-
miques ou polysignifiants se trouvent désambiguïsés en
co(n)texte, lorsque les textes jouent avec eux ? Comment
traiter les récurrences (de divers ordres), les ellipses, les
analogies de structure ?
• De quelle nature est le processus interprétatif : compréhensif ?
À charge ?
• Une place identique est-elle laissée à la dynamique interpré-
tative, selon qu’on privilégie l’ordre des signifiés ou qu’on
accorde une part importante aux relations entre signifiants ?
Cette question n’est pas seulement pertinente pour l’analyse
des jeux de mots, des textes littéraires, pour l’argumentation
et, plus largement, pour les sciences du langage héritières de
l’ancienne rhétorique, et non plus seulement pour les appro-
ches sémiotiques. Elle interroge le rapport des sujets aux
objets, invitant à prendre en compte les processus coopératifs
comme les agencements et les espaces transitionnels où les
rôles évoluent, où des identités à géométrie variable, les
positionnements ne cessent de se rejouer parallèlement aux
ajustements du sens.

Pour apporter des réponses à ces questions, désormais nom-


breuses, et à d’autres encore, nous avons réuni un ensemble de
contributions représentant les grands domaines, ou des domaines
importants des sciences du langage, provenant de personnalités
emblématiques de ces domaines.
Patrick Charaudeau, dans « Compréhension et interprétation :
Interrogations autour de deux modes d’appréhension du sens
dans les sciences du langage », s’attache à réinterroger les notions
de compréhension et d’interprétation. Il commence par passer en
revue les définitions proposées par les dictionnaires. Il procède
ensuite à l’examen détaillé de ce que dit la discussion hermé-
neutique, en s’intéressant particulièrement à ce que les sciences
du langage peuvent emprunter à l’herméneutique concernant les
notions de compréhension et d’interprétation. Il étudie l’opposi-
L’INTERPRÉTATION AU REGARD DES SCIENCES DU LANGAGE 13

tion sens vs signification, discutée depuis les origines de la


linguistique, pour l’articuler avec certaines des distinctions de
l’herméneutique. Cette étude lui permet d’établir le statut
catégoriel de ces notions et de décrire les différentes opérations
interprétatives. Il étudie d’abord les opérations interprétatives
par inférence, en montrant que la prise en compte des carac-
téristiques de la situation de communication, des savoirs de
croyance et des savoirs de connaissance, alimente les interpréta-
tions par voie de l’activité inférentielle ; puis il traite de la
question de l’interprétation selon la position qu’occupe le sujet
interprétant. Selon lui, l’interprétation ne doit pas être vue
comme un résultat mais comme un processus. Il faut commencer
par distinguer les statuts langagiers des sujets qui interprètent
(dont les interprétations dépendent des disciplines et des
courants théoriques). Alors seulement, il est possible d’examiner
la nature du processus interprétatif selon la catégorie d’inférence
qu’ils mettent en œuvre.
Dans son article « La Méduse apprivoisée : l’analyse du discours
comme activité interprétative », Catherine Kerbrat-Orecchioni
rappelle que l’étude du sens, en tant que mise au jour de
l’appariement entre unités de contenu et d’expression, a long-
temps été un objet difficile à saisir dans le cadre méthodologique
et théorique de la linguistique, et que les questions relatives au
sens ont été reformulées, dans le cadre du discours, en terme
d’« interprétation », entendue à la fois comme processus et
résultat de ce processus. L’auteure se place dans le cadre de
l’analyse de discours et de l’analyse conversationnelle pour y
développer son propos : explicitation du processus d’interpréta-
tion au cours duquel l’interprétant applique certaines compé-
tences interprétatives à des observables. Dans un premier temps,
la question des observables et de leur interprétation est posée : si
l’observation précède la description cette dernière implique
nécessairement une interprétation ; dans un second temps,
l’auteure montre que l’interprétation de l’analyste repose sur la
reconstitution des interprétations des participants et la prise en
compte de la place de l’émetteur dans ces dernières. La position,
surplombante, de l’analyste est alors celle d’un « archi-
interprétant », « qui doit tenter de reconstituer la façon dont le
texte et le contexte sollicitent certaines interprétations ».
14 G. ACHARD-BAYLE, M. GUÉRIN, G. KLEIBER ET M. KRYLYSCHIN

Jacques Fontanille, dans « De la construction du sens à la pra-


tique interprétative » commence par traiter la question de l’inter-
prétation à la lumière de diverses approches de la sémiotique :
ainsi, suivant la sémiotique peircienne, le representamen tient
lieu d’un objet ; suivant Eco, la relation entre expression et
contenu n’est pas une équivalence mais une inférence ; suivant la
sémiotique d’inspiration saussurienne, le rapport signifiant-
signifié n’est pas une équivalence, mais une isomorphie construite,
instable et déformable ; chez Greimas, le parcours génératif de la
signification ne voit la réunion des expressions et des contenus
qu’à la dernière étape, celle de la textualisation ; enfin, Rastier
opte pour une sémiotique interprétative, quand la générative
faisait de l’expression « une variable de surface »… La question
de l’interprétation est donc difficile à situer dans un tel pano-
rama. Mais comme Jacques Fontanille entend rendre compte
« spécifiquement » de la pratique interprétative, il lui faut la
distinguer de la construction du sens en général et la situer parmi
les différents types de production de sémioses ; pour cela, il pose
une scène prédicative, propre à la pratique interprétative, dont les
constituants justifient les variations ; puis il ébauche une analyse
anthroposémiotique de cette pratique, sachant que les ressem-
blances, les différences, les relations entre interprétants et inter-
prétés, ouvrent à la diversité des stratégies interprétatives, qui
elles-mêmes ouvrent à une diversité de mondes.
Dans « Les écueils de l’interprétation de l’argumentation »,
Marianne Doury propose une exploration des principes à
l’œuvre dans l’interprétation de l’argumentation à partir d’un
corpus constitué de copies d’étudiants inscrits en première année
de master de Didactique du français langue étrangère à l’Univer-
sité Paris 3, Sorbonne-Nouvelle. Deux textes ont été l’objet d’un
travail de réception écrite : un texte de Bruno Roger-Petit portant
sur la fessée en France, et un discours de Robespierre, prononcé
le 30 mai 1791 devant l’Assemblée constituante. L’analyse des
copies a révélé différents types d’erreurs ou de difficulté
rencontrées par les étudiants : erreurs sur la position défendue
dans les textes proposés (en lien avec des problèmes de
compréhension lexicale, de compréhension des axiologies asso-
ciées à certains termes), difficultés de repérage des mécanisme
L’INTERPRÉTATION AU REGARD DES SCIENCES DU LANGAGE 15

énonciatifs et polyphoniques comme l’ironie ou la stratégie de


l’homme de paille, difficultés enfin liées à l’identification des
séquences argumentatives et des types d’arguments. Le relevé de
ces zones de difficultés, en permettant de mettre au jour ce qui
est en jeu dans l’analyse de l’argumentation, constitue le matériel
à partir duquel l’auteure avancera une lecture – et une
structure – argumentative « satisfaisante » du discours de
Robespierre.
Michèle Monte, dans « Interpréter le poème : une interaction
variable entre trois dimensions textuelles (sémantique, esthé-
sique et énonciative) », aborde l’interprétation sous l’angle textuel
(textualiste), et commence par définir le texte, suivant Rastier
(1996 : 19), « comme un ensemble structuré de contraintes sur la
formation des représentations ». Cette définition assigne deux
tâches au linguiste (des textes) : il lui faut d’une part, étudier les
contraintes qui pèsent sur l’interprétation, qu’elles soient
internes comme celles qui résultent des règles, des opérations de
cohésion et de cohérence, ou externes, suivant par ex. les genres
des textes ou encore les variations qu’on observe lors de leur
réception ; en conséquence, du point de vue de cette réception, il
faut d’autre part envisager le texte comme le lieu d’un
investissement dynamique du lecteur dont les attentes sont plus
ou moins, et progressivement, satisfaites. Michèle Monte met
alors ce programme à l’épreuve des textes poétiques, en combi-
nant diverses approches : celle de la linguistique textuelle
d’Adam, celle de la sémantique textuelle de Rastier, et celle de ses
propres travaux en analyse du discours. Par cette démarche,
autant herméneutique qu’explicative, Michèle Monte se propose
de montrer que si la linguistique qu’elle pratique éloigne ou
condamne l’idée d’un sens ultime, elle n’interdit pas d’appré-
hender le texte littéraire comme « discours intérieur », suivant
Ducard, et d’en définir les « conditions d’interprétabilité »,
suivant Maingueneau.
Dans « L’influence de la morphologie sur l’interprétation des
images doubles au sein des métaphores littéraires. Une approche
contrastive », Richard Trim propose l’hypothèse selon laquelle
l’interprétation de certaines métaphores littéraires est fondée sur
la fusion d’images doubles dans le domaine de la projection
16 G. ACHARD-BAYLE, M. GUÉRIN, G. KLEIBER ET M. KRYLYSCHIN

métaphorique grâce à la morphologie de lexèmes composés dans


la langue utilisée. Ainsi, étant donné que la morphologie des mots
composés varie entre les langues (telles que les langues romanes
et germaniques), certaines combinaisons d’images ne fonction-
nent pas de la même façon dans chaque langue. Dans une mesure
limitée, les structures linguistiques peuvent avoir une influence
sur l’interprétation des expressions figurées. Le cas des mots com-
posés tend à montrer qu’une métaphore peut inclure une image
double fusionnée au sein d’un seul lexème. Par exemple dans
l’expression « des paroles aigres-douces », l’adjectif composé
représente une expression plutôt figée dans la langue, néanmoins
les origines des notions « aigre » et « doux » ont subi deux
processus de transfert : elles viennent de la perception du goût et
de la perception tactile transmises vers des sentiments respective-
ment agréables et désagréables ; les deux images ont été fusion-
nées au niveau des émotions mixtes. L’auteur montre, à partir
d’exemples contrastifs, que malgré le fait qu’un sens identique
peut être transmis par la voie d’un mot composé ou par une
comparaison, le mot composé semble souvent porter plus de
force stylistique que les comparaisons dans les discours litté-
raires. Ainsi, les différences morphosyntaxiques entre les langues
peuvent déterminer le degré et l’étendue de l’interprétation en
question.
Philippe Monneret aborde la question de l’interprétation de
manière paradoxale (suivant Wittgenstein, 1976) : par les cas,
ordinaires, où il y a compréhension sans interprétation. L’idée
qu’il défend est que pour faire de l’interprétation un concept
opératoire, il faut le limiter aux seuls cas où la compréhension
d’un énoncé fait problème ; mais la question centrale à laquelle
s’attache Philippe Monneret est de savoir comment et pourquoi
on peut comprendre sans interprétation. Il présente d’abord le
cadre général dans lequel cette question est posée, celui de la
linguistique analogique : sachant en effet combien l’analogie est
présente dans la vie humaine (en droit, mathématiques, litté-
rature, esthétique, psychanalyse, philosophie, informatique…), il
regroupe sous le terme d’analogie tous les processus cognitifs
d’identification fondés sur une forme de similarité, et assigne
pour objectif à la linguistique analogique de rechercher les
L’INTERPRÉTATION AU REGARD DES SCIENCES DU LANGAGE 17

contreparties linguistiques de ces processus. Il s’attache ensuite à


faire apparaître trois types particuliers de compréhension sans
interprétation : celui où la sensation ne fait pas jouer
l’entendement, mais seulement la perception (suivant Platon, La
République, VII, 523) ; celui de l’attitude descriptive (vs interpré-
tative) qui correspond, d’un point de vue herméneutique, à la
compréhension (vs l’explication) ; enfin celui des énoncés parfaite-
ment contextualisés (donc non ambigus), l’interprétation de
l’énoncé se présente lorsque les informations contextuelles font
défaut.
Esme Winter-Froemel, dans « Ambiguïté et marges de l’interpré-
tation en diachronie lexicale : entre innovation et mésinter-
prétation », part d’un constat que l’on pourrait dire inverse à
celui qui servait de principe à Philippe Monneret : la fréquence
des cas d’ambigüité dans la communication quotidienne, dont les
malentendus sont la réalisation la plus emblématique. Pour
autant, outre et malgré les cas de malentendu, il existe d’autres
cas de divergence d’interprétation entre émetteur et récepteur
qui ne posent pas de problème de communication. Pour analyser
ces cas, Esme Winter-Froemel se propose d’étudier tour à tour et
à la fois le rôle des interlocuteurs, les aspects sémantiques et
pragmatiques des divergences interprétatives, et leur évolution
diachronique. Elle procède ainsi par étapes, en commençant par
définir un « modèle sémiotique large » qui puisse « intégrer toute
la gamme de phénomènes » visés ; ce cadre « unifié et interdis-
ciplinaire » fixé, elle commence par analyser des cas de diver-
gence en synchronie, avant de passer à l’évolution diachronique
des différents cas observés.
Dans « Stabilité sémantique et variation interprétative », Georges
Kleiber veut « [mettre] en relief les variations interprétatives qui
ne constituent pas un changement de sens lexical ». La première
partie « Quelques remarques sur la polysémie et le sens mul-
tiple » pose la question de l’existence d’un sens multiple associé à
une forme, qu’il s’agisse d’homonymie ou de polysémie. La
problématique du sens multiple y est analysée au travers
d’exemples qui pointent un premier constat : le lien manifeste
entre variation interprétative et variation référentielle. Si déceler
un changement de référent dans l’emploi d’une unité lexicale
18 G. ACHARD-BAYLE, M. GUÉRIN, G. KLEIBER ET M. KRYLYSCHIN

comme les substantifs semble aisé, il n’en est pas de même pour
les prédicat verbaux, les adjectifs ou les adverbes (« [o]n accepte
sans trop de difficulté que vert ne renvoie plus à la même chose
lorsqu’on passe d’un mur vert à un homme encore vert, mais qu’en
est-il de grand dans une grande maison, une grande idée, deux
grandes heures ? »). Ces différentes remarques sur la variation
interprétative conduiront l’auteur à dégager dix conclusions
permettant de mieux comprendre les notions de variation inter-
prétative et de sens multiple appliquées à une unité lexicale. Il
(dé)montrera ensuite qu’il n’y a pas toujours changement de sens
quand il y a changement de référent (on fait souvent porter à
l’unité lexicale le poids sémantique ou référentiel de l’expression
dont elle est un constituant) puis, en mobilisant le principe de
métonymie intégrée, qu’il n’y a pas toujours changement de
référent quand il y a variation interprétative.

Ouvrages cités
ARISTOTE, De l’interprétation (Peri hermeneias, De interpretatione), éd. par
Catherine Dalimier, Paris, Flammarion, « GF-Philosophie », 2007.
AUSTIN John Langshaw, 1970 [1962], Quand dire, c’est faire, Paris, Éditions
du Seuil, trad. par Gilles Lane de How to do Things with Words,
Oxford, Clarendon Press, 1962.
BALLY Charles, 1965, Linguistique générale et linguistique française, Berne,
Franke.
BENZINE Rachid et HORVILLEUR Delphine, 2017, Des mille et une façons d’être
juif ou musulman, Paris, Éditions du Seuil.
DALIMIER Catherine, 2007, Introduction et notes à Aristote, De l’inter-
prétation.
ECO Umberto, 1962, Opera aperta. Forma e indeterminazione nelle poetiche
contemporanee, Milano, Bompiani.
PLATON, La République, dans Œuvres complètes I, trad. Joseph Moreau et
Léon Robin, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade »,
1940.
RICŒUR Paul, 1986, Du texte à l’action, Paris, Éditions du Seuil.
SEARLE John Rogers, 1969, Speech Acts: An Essay in the Philosophy of
Language, Cambridge, Cambridge University Press.
STRAWSON Peter Frederick, 1970, « Phrase et acte de parole », Langages,
n° 17, p. 19-33.
WITTGENSTEIN Ludwig, 1976 [1969], De la certitude, Paris, Gallimard, trad.
par Jacques Fauve de Über Gewissheit, d’après l’édition de
Gertrude E.M. Anscombe et Georg Henrik von Wright, 1969.
L’INTERPRÉTATION AU REGARD DES SCIENCES DU LANGAGE 19

Membres du Bureau de l’ASL,


relecteur et relectrices des Actes

Aude Grezka, CNRS


Christine Jacquet-Pfau, Collège de France, Paris, et LT2D, Univer-
sité de Cergy-Pontoise
Isabelle Laborde-Milaa, Université Paris Est-Créteil, Céditec
Malory Leclère, Université Sorbonne-Nouvelle Paris 3, Diltec
Alise Lehmann, Université de Picardie Jules-Verne, Amiens
Alain Rabatel, Université Claude-Bernard Lyon 1 et Icar Univer-
sité Lumière Lyon 2
Malika Temmar, Université de Picardie Jules-Verne, Amiens, et
Céditec Paris 12

*
1

Compréhension et interprétation.
Interrogations autour de deux modes
d’appréhension du sens
dans les sciences du langage

Patrick Charaudeau
Université Paris XIII
CNRS-LCP-IRISSO

Introduction
Les notions de compréhension et interprétation sont l’objet de
réflexions approfondies dans le domaine de la philosophie. On ne
peut donc traiter ces notions sans se référer à la tradition de
l’herméneutique. Mais en même temps, comme il est maintenant
acquis qu’une discipline scientifique est le lieu géométrique où se
refondent, selon ses propres présupposés théoriques, concepts et
notions d’autres disciplines, on peut s’autoriser à repenser ces
notions dans le cadre des sciences du langage pour les rendre
appropriées.
C’est donc à réinterroger ces notions que l’on va s’attacher ici.
D’abord en passant en revue les définitions des dictionnaires, et
en procédant à l’examen de ce que dit l’herméneutique pour
considérer quels enseignements on peut en tirer. Puis on
reprendra l’opposition sens vs signification, discutée depuis les
origines de la linguistique moderne, pour l’articuler avec
certaines des distinctions de l’herméneutique, de façon à établir
le statut catégoriel de ces notions, ce qui permettra ensuite de
décrire les différentes opérations interprétatives, selon la position
qu’occupe le sujet interprétant.
22 PATRICK CHARAUDEAU

1. Ce que disent les dictionnaires


Le verbe « comprendre », dont on sait par l’étymologie qu’il
désigne l’action de se saisir d’un ensemble, d’abord physiquement
puis intellectuellement (XVe siècle), peut s’appliquer au domaine
psychologique (saisie globale d’une intention), au domaine logique
(saisie de l’ensemble d’un raisonnement), ou au domaine moral
(saisie à la fois intellectuelle et affective du sens d’un comporte-
ment ou d’une action, ce que l’on entend par le terme
“empathie”) 1. Le substantif « compréhension » est alors compris
comme le résultat global de l’action de comprendre.
Le verbe « interpréter », tiré du latin interpretari (interpretes =
intermédiaire en affaires), signifie « expliquer, éclaircir, traduire,
prendre dans tel ou tel sens, comprendre la pensée de quel-
qu’un » (XIIe siècle), puis, progressivement, se différencie, d’une
part, en « action de traduire d’une langue à une autre », d’autre
part, en « action de donner / attribuer / extraire un sens à / d’une
chose » par diverses opérations intellectuelles (déduction, induc-
tion, intuition, transposition-artistique, ce qui a induit le sens de
rôle théâtral) 2. Le substantif « interprétation » est le résultat de
l’action d’extraire ou donner un sens à une manifestation
quelconque. D’autre part, le dictionnaire de philosophie de
Godin 3 précise qu’il y a diverses sortes d’interprétations : l’inter-
prétation psychanalytique qui porte sur le passage du latent au
manifeste ; l’interprétation clinique qui part du symptôme mani-
feste pour remonter au latent ; l’interprétation sémantique qui
désigne « ce qu’une suite de symboles appartenant à une langue
formelle signifie ou dénote à partir des règles constituant le
système sémantique de cette langue ».
Ces définitions ne permettent pas de bien saisir le rapport
qu’entretiennent compréhension et interprétation, bien que l’on
devine que la compréhension consiste en un acte global résultatif,
et l’interprétation en une série d’opérations.

1. Voir C. Godin, Dictionnaire de philosophie, Paris, Fayard, 2004.


2. A. Rey, Dictionnaire historique de la langue française, Paris, Le Robert, 1994.
3. C. Godin, op. cit.
COMPRÉHENSION ET INTERPRÉTATION 23

2. Ce que dit la discussion herméneutique


Comme on sait, l’herméneutique est née comme un « art d’inter-
préter les textes », principalement appliqué aux textes sacrés ou
canoniques en théologie (Hermeneutica sacra), en droit (H juris) et
en philologie (H profana), dont l’une des grandes figures fut saint
Augustin. L’herméneutique se donne comme une philosophie de
l’esprit « en tant qu’il (l’esprit) se détache de ses objets, qu’il est
mis en antithèse avec la nature, […] tendant à ramener soit un
ordre de connaissances, soit tout le savoir humain à un petit
nombre de principes directeurs […] » 4. Elle s’inscrit dans une
visée anthropologique, comme le dit le philosophe Resweber 5, en
se demandant si le « sens de l’être » est atteignable et s’il dépend
ou non de l’activité de langage et de son contexte historique.

2.1 Les trois moments


Il y eut, en simplifiant, trois grands moments de réinterrogation
de l’herméneutique : (1) le moment où, avec Dilthey 6 et Schleier-
macher, l’herméneutique est définie comme fondement méthodo-
logique servant aux sciences humaines, lesquelles sont déclarées
« sciences de la compréhension » ; (2) le moment où, avec
Nietzsche et Heidegger, est posé que l’herméneutique n’est pas
seulement une méthodologie mais une philosophie universelle de
l’interprétation ; Nietzsche en déclarant : « Il n’y a pas de faits,
seulement des interprétations. Nous ne pouvons constater aucun
factum “en soi” […] » 7, Heidegger en arguant que l’herméneu-
tique ne concerne pas seulement l’interprétation des textes, mais
l’existence elle-même qui se vit à travers une pluralité d’interpré-
tations 8 ; (3) le moment où Gadamer, à partir de Vérité et
Méthode 9, développe une « herméneutique universelle du lan-
gage » dans laquelle se trouve impliqué le sujet interprétant, une

4. A. Lalande, Vocabulaire critique et technique de la philosophie, Paris, Puf, 1997.


5. J.-P. Resweber, « Les enjeux de l’interdisciplinarité », Questions de communication
n° 19, 2011, p. 171-199.
6. W. Dilthey, « Origines et développement de l’herméneutique » (1900), dans Le
Monde de l’esprit, Paris, Aubier, 1947, t. I, p. 313-340.
7. F. Nietzsche, La Volonté de puissance, II, Paris, Gallimard, « Tel », 1995.
8. M. Heidegger, Être et Temps, Paris, Gallimard, 1986.
9. H.G. Gadamer, Vérité et Méthode, Paris, Éditions du Seuil, 1996.
24 PATRICK CHARAUDEAU

herméneutique de la compréhension subjective, dans laquelle


fusionnent à la fois le passé et le présent, à travers un dialogisme
langagier, et le sujet et l’objet en tant qu’ils sont imprégnés d’une
époque et d’un langage, car la compréhension, c’est « se com-
prendre soi-même ».
À partir du positionnement de Gadamer s’est développée une
discussion philosophique avec successivement Habermas 10 ,
Ricœur 11, Derrida 12 et les postmodernistes, Rorty 13 et Vattimo 14 :
l’enjeu, diversement explicité, est le statut de la compréhension,
soit comme résultat d’une interprétation visant à déterminer une
origine de sens avec la présence pleine d’un sujet vivant derrière
les signes, soit, comme le dit Derrida, « l’affirmation d’un monde
de signes sans faute, sans vérité, sans origine, offert à une
interprétation active […] » 15. Cette dernière position sera portée à
son extrême par le constructivisme moderne des postmodernistes
pour qui : « Nous ne comprenons jamais quelque chose qu’à tra-
vers une description, mais il n’y a pas de description privilégiée. Il
n’y a aucun moyen de remonter derrière notre langage descriptif
vers l’objet qu’il est en lui-même […] » 16. L’herméneutique est
ainsi définie comme subjectivité donneuse de sens dans la filiation
de Nietzsche pour la diversité des interprétations, et d’Heidegger
pour l’inscription dans l’histoire.
On n’entrera pas dans cette discussion dont les enjeux sont
strictement philosophiques, et on cherchera, dans un esprit inter-
disciplinaire, à en retenir ce qui nous a intéressé et va servir
notre propos.

10. J. Habermas, Logique des sciences sociales, Paris, Puf, 1987 ; Théorie de l’agir
communicatif, Paris, Fayard, 2001.
11. P. Ricœur, Temps et récit, III, Paris, Éditions du Seuil, 1990 ; Du texte à l’action,
Paris, Éditions du Seuil, 1986.
12. J. Derrida, L’Écriture et la Différence, Paris, Éditions du Seuil, 1967 ; « Questions à
Gadamer », Revue Internationale de philosophie, n° 151, 1984, p. 341-343.
13. R. Rorty, L’Homme spéculaire, Paris, Éditions du Seuil, 1990.
14. G. Vattimo, Éthique et Interprétation, Paris, La Découverte, 1991.
15. J. Derrida, L’Écriture et la Différence, p. 427.
16. Cité et traduit par J. Grondin dans L’Herméneutique, Paris, Puf, 2006, p. 113.
COMPRÉHENSION ET INTERPRÉTATION 25

2.2 De la distinction entre comprendre et interpréter


dans l’herméneutique
La distinction entre les notions de comprendre et interpréter est
difficile à déterminer tant il y a entre les philosophes qui se sont
attachés à les définir des positions qui s’entrecroisent entre
accords et désaccords. Schleiermacher, par exemple, pour qui
l’herméneutique est un « art de comprendre » plutôt qu’un « art
d’interpréter », ne différencie pas ces notions. Nietzsche, pour sa
part, en déclarant de façon péremptoire qu’« […] il n’y a pas de
faits, seulement des interprétations », s’attache surtout à démon-
trer que la connaissance est toujours le résultat d’interprétations
multiples – ce qu’il nomme « l’infini interprétatif » –, et donc
toujours relative, jamais objective. Gadamer, lui, nous dit que
compréhension et interprétation sont associés, que la première
dépend de « précompréhensions » et vise la totalité d’une œuvre
sans jamais atteindre le « sens en soi », alors que la seconde est
un moment d’application à une situation particulière qui serait
antérieure au moment de la compréhension, les deux cependant
fusionnant. Ricœur, qui a beaucoup dialogué avec Gadamer,
estime que comprendre, c’est essayer d’articuler l’interprétation
qui s’approprie le sens tel qu’il se donne à la conscience – une
sorte de téléologie du sens comme dans l’exégèse biblique, mais
qui est ouverte à diverses possibilités de sens –, et le moment
interprétatif qui met à distance l’expérience immédiate du sens
par le biais d’une explication, comme dans les sciences exactes.
Derrida, quant à lui, écarte définitivement la compréhension
comme explication totalisante de l’être, et s’oppose à une
interprétation qui cherche le sens comme origine, présence
vivante derrière les signes, le sens qui s’imposerait à l’autre en
l’intégrant dans un système totalisant, ne sachant si vraiment on
comprend l’autre.

2.3 Ce que les sciences du langage


peuvent emprunter à l’herméneutique
La discussion autour de l’herméneutique est à prendre dans le
champ de la réflexion philosophique, une réflexion spéculative
au centre de laquelle se trouve la question de la vérité et son
éventuel statut ontologique, et la question de la connaissance
26 PATRICK CHARAUDEAU

d’un « en soi », ce que récuse Nietzsche pour qui : « La manière


dont les hommes appréhendent les choses […] n’est en fin de
compte qu’une interprétation déterminée par ce que nous
sommes et par nos besoins » 17 . Mais on peut retenir de ces
différents positionnements, d’abord, que pour l’herméneutique
compréhension et interprétation sont une affaire de langage qui,
à la fois, fonde le sens et témoigne de la responsabilité du sujet
parlant 18. Ensuite, que la compréhension est conçue comme un
résultat, et l’interprétation comme une activité. On peut aussi
retenir que le langage est constructeur d’un réel signifiant. En
effet, n’étant pas séparé du monde mais étant l’expérience même
du monde, comme le dit Ricœur, le sens ne nous est pas donné, il
est opaque – comme le redira plus tard Foucault – et de ce fait
doit être interprété. Cela ne veut pas dire que les faits n’existent
pas, qu’il n’y a pas eu de tsunami inondant tel village, qu’il n’y a
pas eu trente-trois victimes. Cela veut dire que ce que signifient le
tsunami et les victimes dépend de l’interprétation que l’on en
donne. En conséquence, la compréhension qui en résulte comme
tentative d’objectivation du sens ne représente pas la réalité du
monde mais le réel signifiant que l’on construit. Et c’est bien
l’hypothèse fondatrice de la linguistique qui veut que le signifié
ne se confonde pas avec le référent (la réalité) mais soit construc-
teur du sens de celui-ci : la réalité n’est qu’un donné du monde, le
réel est toujours le résultat d’une interprétation.
Les positions différemment explicitées par Gadamer, Haber-
mas, Ricœur et Derrida, comme quoi nous sommes « affectés par
le passé et le présent » (Ricœur) à travers le langage, parce que
« […] la compréhension ne peut être assurée par la mise entre
parenthèses des préjugés, mais seulement par une réflexion sur le
contexte historique de tradition relie depuis toujours les sujets
connaissant à leurs objets » 19, permettent de relier le contexte
historique de la tradition avec la position discursive qui veut que

17. C. Denat et P. Wotling, Dictionnaire Nietzsche, Paris, Ellipses, 2013, p. 178.


18. Il est entendu que ces emprunts se font dans un esprit de ce que nous avons
appelé une « interdisciplinarité focalisée », à savoir que les notions et concepts
définis par d’autres disciplines sont repris et redéfinis dans le cadre de sa propre
discipline, ce qui évidemment change les définitions d’origine. Voir P. Charaudeau
« Pour une interdisciplinarité focalisée dans les sciences humaines et sociales »,
Question de communication, n° 17, 2010, p. 195-222.
19. J. Habermas, Logique des sciences sociales et autres essais, Paris, Puf, 1987, p. 246.
COMPRÉHENSION ET INTERPRÉTATION 27

la signification dépende de l’intertextualité, de l’interdiscursivité


et du savoir supposément partagé.

2.4 De la compréhension dans l’herméneutique


Il en appert que la compréhension est une totalité ultime dans
laquelle fusionnent le sujet et l’objet, le passé et le présent, à
travers le langage, et dont le résultat est une reconstruction du
sens qui rassemble une partie dite objective dans la mesure où
elle peut être partagée par tous, et une autre dite subjective parce
qu’elle cherche à reconstruire l’« individuation ineffable » du
sujet parlant (Schleiermacher). Cela est dit autrement par Ricœur,
lequel cherche à articuler le sens qui se donne à la conscience de
façon immédiate, une herméneutique de l’appartenance, et le sens
qui, mis à distance, fait l’objet d’une construction critique, une
herméneutique de la distanciation ; et encore autrement par
Schleiermacher qui distingue une compréhension ordinaire qui se
satisfait de ce qu’elle comprend, mais n’est guère signifiante, et
une compréhension authentique qui vise la signification qui est
inscrite dans le discours d’autrui, son sens et non sa vérité 20.
On pourra donc retenir pour ce qui concerne la compréhen-
sion – en écartant la question de la transcendance – qu’elle est,
dans les échanges langagiers, ce moment où le sujet récepteur a
l’impression d’avoir saisie la totalité du sens de ce qui est dit, et,
conséquemment, de l’intention du sujet parlant qui y a présidé. Il
ne s’agit pas pour autant d’un absolu. Seulement de l’impression
que peut en avoir le sujet interprétant.

2.5 De l’interprétation dans l’herméneutique


L’interprétation, lorsqu’elle est définie, est conçue comme une
activité de déchiffrage et d’extraction du sens, préalable à la
construction de la compréhension, ce que Ricœur exprime en
ayant recours à la notion d’explication : « l’explication est désor-
mais le chemin obligé de la compréhension » 21. Si, comme le dit
Schleiermacher, « quand on comprend, on n’interprète plus » 22,
et si l’interprétation est un inachevé dans le moment d’appli-

20. F. Schleiermacher, L’Herméneutique, Paris et Lille, Le Cerf et Presses Universi-


taires de Lille, 1989, p. 125.
21. P. Ricœur, Du texte à l’action, Paris, Éditions du Seuil, 1986, p. 110.
22. F. Schleiermacher, op. cit., p. 173.
28 PATRICK CHARAUDEAU

cation à une situation particulière, comme le dit Gadamer, c’est


bien que l’interprétation est un avant de la compréhension. On
pourra donc retenir, pour ce qui concerne le langage, que
l’interprétation est bien une activité conçue comme condition de
construction de la compréhension.
De plus, si l’on suit Nietzsche pour qui il n’y a pas de connais-
sance objective, parce que la connaissance n’est rien moins
qu’une interprétation toujours « relative à une perspective singu-
lière » 23, car « Le monde, au contraire, est redevenu pour nous
“infini” : en tant que nous ne pouvons pas réfuter la possibilité
qu’il contienne des interprétations à l’infini » 24, alors on retien-
dra que l’interprétation est une activité infinie, « un monde de
signes sans faute, sans vérité, sans origine, offert à une inter-
prétation active […] » 25 ; cela témoigne que l’interprétation est
une activité relative à la position du sujet. Et l’on pourra égale-
ment retenir qu’il existe des niveaux d’interprétation comme le
propose Schleiermacher, lequel distingue un niveau d’« interpré-
tation grammaticale » qui vise la connaissance parfaite de la
langue, et un niveau d’« interprétation technique » qui opère dans
le processus de reconstruction du discours 26, ce qui ouvre la
question de savoir s’il y a une hiérarchie entre les interprétations.
On retiendra également ce que rappellent les dictionnaires, à
savoir que les interprétations sont à traiter différemment selon
les disciplines (interprétation psychanalytique, interprétation
clinique, interprétation sémantique). Et l’on ajoutera qu’à l’inté-
rieur des sciences du langage, les interprétations diffèrent selon
que l’on procède à une analyse philologique (l’interrogation sur
l’histoire des mots, leurs formes, leurs combinaisons, leurs sens),
logique (interrogation sur l’organisation argumentative et rhéto-
rique des textes), discursive (l’interrogation sur les savoirs
circulants) ou interactionnelle (interrogation sur les conditions
des échanges langagiers).

23. Fragments posthumes, dans Œuvres Philosophiques Complètes, Paris, Gallimard,


1997, p. 60.
24. F. Nietzsche, Le Gai savoir 374, dans J. Lacoste et J. Le Rider (éds), Œuvres, Paris,
Robert Laffont, 1993, p. 245.
25. J. Derrida J., L’Ecriture et la Différence, p. 427.
26. Voir C. Berner, « Interpréter est un art les grandes lignes de l’herméneutique de
Schleirmacher », dans P. Wotling, L’Interprétation, Paris, Vrin, 2010, p. 74.
COMPRÉHENSION ET INTERPRÉTATION 29

Il n’y aurait donc que des interprétations multiples dont


chaque description n’est ni plus vraie qu’une autre, ni plus
conforme à la nature de l’objet. Il ne s’agit pas pour autant de
tomber dans la « théorie réaliste de l’interprétation » 27 des ju-
ristes qui « repose sur l’idée qu’un texte permet toutes les inter-
prétations ; il n’y aurait aucun moyen objectif de savoir si une
interprétation est correcte ou non » 28. Cette théorie est d’ailleurs
critiquée par les juristes eux-mêmes. On suivra plutôt Derrida qui
juge que les interprétations sont à priori sans hiérarchie absolue,
mais tout de même avec la possibilité de les différencier, selon ce
que Nietzsche nomme leur « puissance », c’est-à-dire selon leur
degré de cohérence, la qualité des détails et le sens nouveau que
d’autres n’ont pas apportés. Cependant, la question reste entière
de savoir ce que sont ces critères, et qui en décide.

3. De l’opposition entre sens et signification


Reprenons maintenant une question fort débattue dans les
années soixante-dix puis abandonnée, celle de la différence entre
sens et signification. Car cette opposition devrait permettre de
distinguer des niveaux d’interprétation, distinction capitale, du
moins dans le cadre d’une analyse des discours. Mais voyons
d’abord ce qu’en dit l’herméneutique.

3.1 Dans l’herméneutique


La réflexion herméneutique distingue différents niveaux d’inter-
prétation considérant que le sens construit n’est pas du même
ordre. Schleiermacher, comme on l’a vu, distingue une interpré-
tation grammaticale qui, dit-il, repose sur « la signification conve-
nue des mots et des propositions », et de ce fait serait objective, et
une interprétation technique qui tente de remonter à l’intention
du sujet parlant, qui « doit être définie comme la compréhension
parfaite du style », et de ce fait serait subjective. Gardiner, lui, fait
observer que l’on peut penser que des énoncés comme « Il
pleut ! » ou « Deux et deux font quatre » contiennent leur sens

27. M. Troper, La Théorie du droit, le droit, l’Etat, Paris, Puf, 2001, p. 12.
28. T. Hochmann T., « Y a-t-il une loi dans ce tribunal ? “Radicalisation autodes-
tructrice” à propos de l’interprétation », dans A. Arzoumanov, J. Sarfati-Lanter et
A. Latil (dir.), Le Démon de la catégorie. Retour sur la qualification en droit et en
littérature, Paris, Mare & Martin, 2017, p. 25.
30 PATRICK CHARAUDEAU

indépendamment du sujet qui les prononce : toute personne


ayant connaissance de la langue française serait en mesure de
comprendre le sens de ces énoncés. Cependant, tirer du premier
énoncé qu’il faut prendre un parapluie ou que l’on reste à la
maison, c’est se livrer à l’interprétation de ces énoncés produits
par un locuteur en situation. Il en conclut : « […] il est nécessaire
de considérer la qualité phrastique particulière comme une sorte
de sens » 29. Il distingue donc bien deux états dans la construction
du sens mais n’oppose pas sens à signification. Ricœur, pour sa
part, distingue le moment où l’on s’approprie le sens tel qu’il se
donne à la compréhension, et la nécessité de mettre à distance
l’expérience immédiate du sens par un travail d’explication
critique qui dénonce les illusions de la conscience 30 et permet de
l’objectiver ; mais il n’oppose pas à proprement parler deux
instances de construction du sens, il car cherche à s’interroger sur
la vérité, cette dernière se jugeant dans le rapport aux choses.

3.2 En linguistique
Dans la littérature linguistique des années soixante, soixante-dix,
quatre-vingt, la notion de sens s’est progressivement spécifiée. On
a d’abord cherché à déterminer le sens de l’énoncé. Celui est
rapporté d’une part à ce qui ressort du rapport de solidarité
arbitraire entre le signifiant et le signifié dans sa triple dimen-
sion : structurelle, car il s’informe et se sémantise de façon systé-
mique au croisement des cooccurrences syntagmatiques et des
oppositions paradigmatiques ; contextuelle, dans la mesure où il
est investi de sens par un contexte linguistique qui doit assurer
une certaine isotopie ; référentielle 31 dans la mesure ou tout signe
réfère à une réalité du monde dont il construit la signifiance 32.
Puis de l’observation que le sens varie selon les contextes
discursifs et les diverses situations d’énonciation, dans un jeu de
va-et-vient entre langue et parole (Saussure) ou langue et discours

29. A.H. Gardiner, Langage et acte de langage. Aux sources de la pragmatique, Lille,
Presses Universitaires de Lille, 1989, p. 176.
30. Voir P. Ricœur, Du texte à l’action, p. 57 ; v. aussi Le Conflit des interprétations,
Paris, Éditions du Seuil, 1969.
31. Benveniste parle dans ce cas du rôle de « désignation » du signe, Problèmes de
linguistique générale I, Paris, Gallimard, 1966, p. 128.
32. Voir O. Ducrot et T. Todorov, Dictionnaire encyclopédique des sciences du langage,
Paris, Éditions du Seuil, 1972, p. 138.
COMPRÉHENSION ET INTERPRÉTATION 31

(Benveniste), ont été opérées diverses distinctions. Déjà, Bailly, en


bon continuateur de Saussure, distinguait le « sens dans la
langue », et la « signification dans la parole » 33. Et, dans le cadre
d’une analyse linguistique à orientation sémantique, étaient
proposées diverses distinctions : entre un « sens fondamental »
hors de tout contexte, et un « sens vedette » en contexte
(Empton) 34 ; entre un « signe-type » et un « signe-occurrence »
(Peirce) 35 ; entre « sens » et « effet de sens » (Guillaume,
Pottier) 36 ; et, pour la sémiotique, distinction entre un « sens
noyau » comme moment du processus de signifiance qui est anté-
rieur à la production sémiotique, et la « signification » comme
« sens articulé » (Greimas) 37.
Dans un troisième temps, avec l’apparition des théories de
l’énonciation, suite aux travaux de Benveniste 38 et au dévelop-
pement parallèle de la pragmatique avec les travaux d’Austin et
Searle, est précisé que la compréhension des phrases n’est pas du
même ordre selon qu’on les considère en elles-mêmes ou en
contexte discursif dans lequel elles s’inscrivent. Ce ne sont donc
point la vérité des phrases que l’on cherche à décrire mais leurs
conditions de vérité. Strawson, dans son article « Phrase et acte de
parole » 39, de la revue Langages consacrée à l’énonciation, pro-
pose trois niveaux de sens : un sens A indépendant du contexte
(dit sens propositionnel) ; un sens B résultant du rapport entre
l’énoncé et la référence qui peut, à ce niveau, être jugé vrai ou
faux ; un sens C résultant de l’interprétation de l’énoncé plongé
dans son contexte. Moeschler et Reboul, dans le Dictionnaire
encyclopedique de pragmatique 40, reprennent l’ensemble de la

33. Voir Charles Bailly, Traité de stylistique française, Paris, Klincksieck, 1951.
34. O. Ducrot et T. Todorov, op. cit., p. 330.
35. Ibidem, p. 138.
36. Ibidem, p. 160.
37. A.J. Greimas et J. Courtés, Sémiotique. Dictionnaire raisonné de la théorie du
langage, Paris, Hachette, 1979, p. 352.
38. Surtout dans « L’appareil formel de l’énonciation », Langages, n° 17, mars 1970,
p. 12-18.
39. P.F. Strawson, « Phrase et acte de parole », Langages, n° 17, mars 1970, p. 19-33.
40. Voir Théories linéaires, théories en Y, théories cognitivistes avec la version de la
pragmatique radicale, et celle de l’hypothèse modulariste, dans J. Moeschler et
A. Reboul, Dictionnaire encyclopedique de pragmatique, Paris, Éditions du Seuil, 1994,
p. 38-39.
32 PATRICK CHARAUDEAU

théorie pragmatique en présentant ses différents aspects. Ils


précisent qu’« il y a deux étapes dans l’interprétation des énon-
cés : la première étape est strictement linguistique, aucune
connaissance extralinguistique n’étant requise […] », elle corres-
pond à ce qui est appelé le « composant linguistique » ; la seconde
étape, qui tient compte de tous les éléments du processus
d’énonciation et des différents procédés discursifs intervenant
selon des lois de discours, est appelé « composant rhétorique »,
mais en inversant les dénominations, puisque « le traitement
linguistique [de la phrase] fournit la signification », alors que « la
conjonction de la signification de la phrase et des informations
extralinguistiques produit le sens de l’énoncé […] à la sortie du
composant rhétorique » 41. Pour Recanati, dans la droite ligne de la
philosophie du langage et de l’esprit, « Il y a deux sortes d’inter-
prétation qui entrent en jeu dans la compréhension des énoncés :
l’interprétation des formes linguistiques (interprétation séman-
tique) et l’interprétation des actions (interprétation pragma-
tique) » 42. L’interprétation sémantique est donc nécessaire mais
non suffisante, car elle « n’est qu’un des éléments dont peut se
servir l’interprète pour déterminer l’intention communicative du
locuteur et, à travers celle-ci, l’acte de parole accompli » 43.

4. De la compréhension du sens
à la compréhension de la signification
Du parcours herméneutique, on a retenu que la compréhension
est un moment d’appréhension globale du sens, qui résulte de
diverses activités d’interprétation. Et c’est à travers ces diverses
activités d’interprétation que l’on perçoit la nécessité de prendre
en compte la présence du sujet parlant, « ce sujet extérieur à la
phrase » dont Foucault se demande s’il « n’est pas tout simple-
ment cet individu qui l’a articulée ou écrite ? » 44. De plus, en
même temps qu’est posée sa présence, est posée celle de l’autre
dans un rapport d’altérité réciproque mais non symétrique, ce

41. Ibidem, p. 38-39.


42. F. Recanati, Philosophie du langage (et de l’esprit), Paris, Gallimard, « Folio », 2008,
p. 260.
43. Ibidem.
44. M. Foucault, L’Archéologie du savoir, Paris, Gallimard, « Tel », 1969, p. 127.
COMPRÉHENSION ET INTERPRÉTATION 33

qui donne à l’acte de communication ce caractère ineffable qui


fait que l’on peut se demander si l’on comprend l’autre lorsqu’on
dit qu’on le comprend.
La compréhension porte donc bien la marque d’une relation
intersubjective entre sujet parlant et sujet interprétant dans une
relation asymétrique entre ce que l’un a voulu signifier (le sens
intentionnel) et ce qu’interprète l’autre (sens reconstruit), ce qui
renvoie à cette distinction que nous avons toujours défendue
entre l’effet visé par le sujet parlant et l’effet produit et construit
par le sujet interprétant 45. Au total, tout acte langagier est le
résultat d’une co-construction de sens, du fait de la rencontre
entre deux intentionnalités de sens. Il s’ensuit qu’un même
énoncé est susceptible de recevoir plusieurs significations qui ne
sont pas nécessairement prévues par le sujet parlant, et que ces
significations peuvent varier selon la nature et le statut du sujet
interprétant.
Un exemple vécu. Ayant eu à donner mon opinion à des amis
hispanophones sur la situation politique de la Catalogne dont une
partie réclame l’indépendance, j’avais déclaré : « Moi qui ai
toujours défendu le plurilinguisme et le pluriculturalisme, je suis
mal à l’aise devant les désirs d’hégémonie nationaliste et lin-
guistique ». Les interlocuteurs non catalans ont approuvé en
interprétant ma déclaration comme visant uniquement le natio-
nalisme catalan ; les interlocuteurs catalans ont approuvé en
interprétant ma déclaration comme visant uniquement le
nationalisme espagnol ; alors que ma déclaration visait les deux
nationalismes. Cela nous incitera plus tard à envisager l’inter-
prétation selon le statut du sujet interprétant. Mais pour l’heure
constatons que, du fait de cette relation intersubjective, l’inter-
prétant construit du sens en fonction des données dont il dispose,
à travers ses propres références de savoirs, et sa propre sensi-
bilité.
Tout énoncé est donc gros de potentialités de sens, ce que,
pour notre part, nous avons appelé les possibles interprétatifs que
le sujet analysant fait émerger de la diversité sémantique. On se

45. Voir à ce propos P. Charaudeau, « Un modèle socio-communicationnel du


discours. Entre situation de communication et stratégies d’individuation », dans
B. Miège, Médias et Culture. Discours, outils de communication, pratiques : quelle(s)
pragmatique(s) ?, Paris, L’Harmattan, 2006, p. 15-39.
34 PATRICK CHARAUDEAU

rapproche là du point de vue de Nietzsche et de l’herméneutique


postmoderne qui dit que l’interprétation est plurielle, Gadamer et
Schleiermacher allant jusqu’à dire qu’il s’agit de comprendre un
auteur mieux qu’il ne s’était lui-même compris, et de faire de ce
processus d’interprétation un « processus illimité » 46. Cela corres-
pond également à ce que dit Umberto Eco à propos de la littéra-
ture : « […] le récepteur sélectionne le message et y introduit une
probabilité qui s’y trouve, certes, mais parmi beaucoup d’autres,
dans le respect d’une liberté de choix » 47.
Si maintenant on relie les diverses distinctions entre sens
d’énoncé / sens d’énonciation, sens de langue / sens de discours,
sens sémantique / sens pragmatique, avec les diverses positions
de l’herméneutique moderne qui distingue l’interprétation
grammaticale qui vise la connaissance de la langue et l’inter-
prétation technique qui résulte d’une reconstruction du discours
(Schleiermacher), compréhension objective / compréhension sub-
jective (Gadamer, Habermas), compréhension d’appartenance /
compréhension distanciée (Ricœur), on peut poser que, si la
compréhension est in fine un impossible à saisir dans sa totalité,
un ineffable, il est cependant deux niveaux de compréhension : le
niveau d’une compréhension du sens que l’on dira littérale, ex-
plicite, possiblement partagée par tout sujet ayant connaissance
de la langue ; le niveau d’une compréhension de la signification
que l’on dira indirecte, spécifique aux circonstances de produc-
tion et de réception de l’acte de langage.
La compréhension littérale du sens est obtenue au terme d’une
activité interprétative qui s’appuie sur des éléments catégorisés et
répertoriés dans les systèmes d’une langue (grammaire et
dictionnaire), résultat d’un décodage du sens qui est censé être
partagé par le locuteur et l’interlocuteur, ainsi que par tout autre
sujet possédant la même langue et se trouvant en lieu et place de
ceux-ci. On a affaire à une « compréhension ordinaire » pour
laquelle : « Rien ne peut avoir voulu être dit de façon à ce que les
auditeurs n’auraient en rien pu le comprendre » 48. Ce sens est

46. Voir Stéphane Marchand, « Saint Augustin et l’éthique de l’interprétation », dans


P. Wotling (dir.), op. cit., p. 15.
47. U. Eco, Les Limites de l’interprétation, Paris, Grasset, 1992, p. 26.
48. Schleiermacher, op. cit., p. 31.
COMPRÉHENSION ET INTERPRÉTATION 35

obtenu dans le cadre d’une sémantique de l’énoncé, hors


contexte, un sens en quelque sorte auto-construit, auquel il
manque son énonciation. On peut l’appeler sens de langue par
opposition à sens de discours. Le sens construit peut être dit
littéral et objectif 49. Il est de l’ordre du probable 50.
La compréhension spécifique du sens est obtenue au terme
d’une activité interprétative qui se fait à travers une mise en
relations des composants de l’énoncé avec d’autres éléments qui
lui sont extérieurs, et dont il dépend : le contexte discursif et la
situation dans laquelle est produit l’énoncé. A ce niveau de
compréhension, on a affaire à une spécificité du sens qui tient aux
caractéristiques de l’acte d’énonciation, de l’identité des sujets,
des savoirs partagés entre eux et des circonstances de la relation
communicative : un sens spécifique inféré, autrement dit un sens
de discours, qu’on appellera signification. La signification est
intersubjective, ouverte, variable et plurielle. Elle n’est pas caté-
gorisable ni répertoriable à priori (on ne peut pas prévoir le sens
hors contexte) comme l’était le sens de langue, car elle est
toujours dépendante d’autre chose, d’un quelque chose externe à
l’énoncé, intervenant dans l’acte même d’énonciation en fonction
du rapport qui s’est instauré entre les partenaires de l’acte de
langage, ce qui a fait dire à Roland Barthes que signifier, c’est à la
fois « signifier quelque chose et signifier quelque chose à
quelqu’un » 51. Ainsi, la compréhension spécifique est de l’ordre
du plausible 52.
L’interprétation du sens est donc nécessaire, mais point
suffisante, pour permettre au récepteur de déterminer, à travers
l’acte de parole accompli, l’intention communicative du locuteur.
Il y faut ajouter conjointement l’interprétation de la signification ;
car, comme le dit François Rastier, « Si l’on convient que les
langues ne sont pas simplement un miroir du monde ou de

49. Objectif : le sens est partagé par tous les locuteurs possédant la même langue.
50. Probable : le sens peut être l’objet de quelques erreurs, en raison de possibles
ambiguïtés dues à la polysémie linguistique (voir plus loin, « inférences centripètes
internes »).
51. Roland Barthes par Roland Barthes, Paris, Éditions du Seuil, 1975, p. 169.
52. Plausible : le sens est de l’ordre d’une « vraisemblance » qui dépend de la relation
particulière qui s’instaure entre l’interprétant, le locuteur et l’acte de langage
interprété.
36 PATRICK CHARAUDEAU

l’esprit… (il faut) reconnaître des évidences : “les situations de


communication” ont une incidence déterminante sur les mes-
sages linguistiques » 53 . Les deux sont cependant complémen-
taires, la première se donnant comme la possibilité de la seconde
qui s’y inscrit. Le sens de langue ne peut prétendre rendre compte
du sens des actes de langage produits en situation de commu-
nication réelle ; il a besoin d’être complété par le sens de discours,
par la signification. Le sens de l’énoncé est de l’ordre de la
prédication, la signification de l’ordre de la problématisation (« de
quoi est-il question ? »), comme on l’entend dans cet exemple : A –
– « Je te répète que je suis coincé. Je n’ai pas de quoi payer mon
loyer. Tu comprends ça ? » B –– « Je comprends surtout que tu me
demandes de te prêter de l’argent. »
Cela rejoint le point de vue de Recanati qui, comme on l’a dit,
distingue l’interprétation sémantique qui « est compositionnelle et
relève d’une calcul, […] le sens littéral de l’énoncé [étant]
calculable à partir du sens des constituants et de la façon dont ils
sont combinés », et l’interprétation pragmatique qui « procède de
façon à […] comprendre les intentions de l’agent et [à] déterminer
contextuellement les raisons pour lesquelles le communicateur
dit ce qu’il dit » 54 De même, Gardiner précise : « Ainsi, la totalité
de la situation y compris la nature de la chose à laquelle les mots
font référence, doit toujours être prise en compte pour détermi-
ner la qualité phrastique, et l’interprétation de l’auditeur repose
toujours sur un raisonnement » 55. Au total, on peut dire qu’inter-
préter, c’est « prendre ensemble » les indices de sens pour en tirer
des hypothèses de signification.

5. Des opérations interprétatives par inférence


5.1 L’inférence
L’inférence est une opération diversement définie : « Toute opéra-
tion par laquelle on admet une proposition dont la vérité n’est
pas connue directement, en vertu de sa liaison avec d’autres
propositions déjà tenues pour vraies » 56 ; « Processus logique par

53. F. Rastier, Sémantique et recherches cognitives, Puf, 2015.


54. F. Recanati, Philosophie du langage (et de l’esprit), Gallimard, 2008, p. 260.
55. A.H. Gardiner, op. cit., p. 175-176.
56. A. Lalande, op. cit.
COMPRÉHENSION ET INTERPRÉTATION 37

lequel on part d’un certain nombre de prémisses pour arriver à


une conclusion » 57 . D’une façon générale, on peut dire que
l’inférence est une opération mentale qui consiste à « tirer une
conclusion ou une conséquence à partir de l’observation d’un fait,
d’un événement ou d’un énoncé » 58.
Plus particulièrement, s’agissant du langage, c’est une opé-
ration de raisonnement qui consiste à « admettre une proposition
en vertu de sa liaison avec d’autres propositions déjà tenues pour
vraies » 59 , ou à passer d’une (ou plusieurs) prémisse à une
conclusion, comme le font les syllogismes. Et en généralisant pour
toutes les opérations d’interprétation des actes de langage, on
dira qu’il s’agit d’un mécanisme cognitif par lequel le récepteur
d’un message interprète, à partir d’un acte de langage donné, un
sens qu’il tire des éléments qui ont été énoncés, soit en les
combinant entre eux, soit en faisant appel à des données de
l’entourage linguistique et à des savoirs sur les interlocuteurs.
On sait, par ailleurs, que l’inférence n’est pas une garantie de
vérité. Elle est un processus qui aboutit à une conclusion dont les
prémisses peuvent être fausses, dont la conclusion peut être une
généralisation abusive ou une simple hypothèse plus ou moins
probable. Interpréter, c’est donc, pour un sujet en situation de
récepteur, tirer, à partir des énoncés explicites reçus, du sens et
une signification en fonction des différentes données dont il
dispose pour aboutir à une compréhension subjective. Il s’agit
donc d’une opération de mise en relation d’éléments internes et
externes à l’énoncé selon deux modes de mise en relation : l’un
qui s’opère à l’intérieur de l’énoncé, qu’on appellera inférence
centripète interne construisant du sens ; l’autre qui s’opère avec ce
qui se trouve à l’extérieur de l’énoncé, qu’on appellera inférence
centrifuge externe construisant de la signification.

5.2 Le sens et les inférences centripètes internes


Le sens s’obtient à l’aide d’inférences qui s’opèrent à partir des
composants de l’énoncé, par différence négative (in abstentia) sur
l’axe des oppositions paradigmatiques, et par combinaison entre
les cooccurrents (in praesentia) sur l’axe syntagmatique, selon les

57. C. Godin, op. cit.


58. Ibidem.
59. Dictionnaire Le Petit Robert, 2009.
38 PATRICK CHARAUDEAU

règles du système de la langue utilisée. Par exemple, un énoncé


comme : « J’ai trente ans » sera compris comme “j’ai trente ans”,
au terme d’opérations de différenciation qui permettent de saisir
que « Je » n’est pas « Tu », « ai » n’est pas « est » ni « avais »,
« trente » n’est pas « trois » ni « quarante », « an » n’est pas
« mois » ni « siècle », et que, du fait de la combinaison entre ces
mots grammaticaux et lexicaux, le sujet parlant s’attribue un
certain âge. Il s’agit là de la construction du sens de langue qui
résulte d’inférences centripètes parce qu’elles se font à l’intérieur
de l’énoncé et de son environnement immédiat ; pour cette
raison, on peut aussi les appeler inférences structurelles.
D’une manière générale, c’est ce type d’inférences qui permet
de désambiguïser les énoncés du fait de la polysémie des mots.
Par exemple, un mot comme « canard » qui peut signifier “animal
vivant”, “plat cuisiné”, “journal”, “fausse nouvelle”, sera désambi-
guïsé par la mise en relation avec d’autres mots de l’énoncé : « J’ai
mangé un confit de canard ». On peut cependant étendre ces opé-
rations à l’avant et l’après de l’énoncé considéré, ce qu’on appelle
le contexte, mais qui se trouve en continuité avec celui-ci, en co-
présence plus ou moins proche, et sans prendre en compte l’exté-
rieur de l’acte d’énonciation. Par exemple, dans ce dialogue où A
dit : « Cette étoile a fini par s’éteindre », et B lui demande : « Où
ça ? », c’est par la réponse : « A Hollywood » que se produit la dé-
sambiguïsation. De même, si l’on considère l’énoncé : « Il ne pou-
vait pas parler », on aura besoin d’éléments de l’échange précé-
dent pour savoir si « pouvoir » doit être interprété comme “inc-
apacité permanente physique” (il est muet), “incapacité passagère
psychologique” (il est terrorisé), ou “autocensure” (il ne s’autorise
pas).

5.3 La signification et les inférences centrifuges externes


La signification s’obtient à l’aide d’inférences qui s’opèrent à
partir d’éléments extérieurs à l’énoncé, ce qui n’exclut pas que
ces éléments se présentent occasionnellement sous forme de
marques linguistiques. Mais ils se trouvent détachés de la conti-
nuité séquentielle de l’énoncé. Ces éléments, qui constituent
l’environnement ou contexte psycho-socio-sémiologique de l’acte
de langage, sont eux-mêmes porteurs de sens, et c’est leur conver-
gence qui permettra de faire des hypothèses d’interprétation.
COMPRÉHENSION ET INTERPRÉTATION 39

Par exemple, si l’on reprend l’énoncé précédemment cité, « J’ai


trente ans », rien ne permet de comprendre au terme des
inférences internes si le sujet parlant veut signifier qu’il est
“jeune” ou “vieux”. En revanche, si l’interlocuteur sait que le sujet
parlant est un sportif qui quitte la compétition de haut niveau, il
pourra inférer que celui-ci lui signifie : “Je suis trop vieux”. Et si
ce même énoncé est prononcé par un employé qui vient d’être
licencié de son entreprise, l’interlocuteur pourra inférer la
signification : “Je suis encore jeune”. Dans les deux cas, le sujet
interprétant, pour reconstruire ces significations, a mis l’énoncé
et son sens en relation avec ce qu’il sait du sujet parlant (un
sportif, un employé), et ce qu’il sait sur la limitation d’âge dans la
compétition sportive ou les situations de l’emploi. Il s’agit là de la
construction du sens de discours, ou signification, qui résulte
d’inférences centrifuges parce qu’elles se font en relation avec ce
qui se trouve à l’extérieur de l’énoncé. De plus, on peut distinguer
deux types d’inférences centrifuges selon la nature de cet
extérieur : des inférences situationnelles et des inférences
interdiscursives.

5.4 Les inférences situationnelles


Tout acte de langage se produit en situation entre un sujet parlant
et un interlocuteur. Quelles que soient les configurations dans
lesquelles ils échangent, ces partenaires sont liés par la connais-
sance qu’ils peuvent avoir les uns des autres, par la finalité de
l’échange et les circonstances matérielles dans lesquelles ils
échangent. Tout cela constitue ce que nous avons appelé un
contrat de communication 60. Celui-ci dépend donc de ce que l’on
sait sur l’identité des partenaires de l’acte de langage (qui
s’adresse à qui) 61, sur la visée discursive (prescription, sollicita-
tion, incitation, etc.) 62, sur le dispositif d’échange (support oral /
écrit, types de présence, emplacements, etc.). Le contrat de com-
munication se compose d’un ensemble de contraintes qui inter-

60. Voir P. Charaudeau, « Un modèle socio-communicationnel du discours », op. cit.


61. Voir à ce propos les travaux de Catherine Kerbrat-Orecchioni, particulièrement
Les interactions verbales, Tomes I et II, Armand Colin, 1990 et 1992.
62 . Voir P. Charaudeau, « Le contrat de communication dans une perspective
langagière : contraintes psychosociales et contraintes discursives », dans M. Brom-
berg et A. Trognon (dir.), Psychologie sociale et communication, Dunod, 2004.
40 PATRICK CHARAUDEAU

viennent dans l’acte d’énonciation, surdéterminent les parte-


naires de l’échange, constituant ainsi l’une des conditions pour
que les interlocuteurs se comprennent. Les inférences situation-
nelles consistent donc à aller chercher des informations dans ces
composantes pour en tirer certaines significations et assurer une
certaine intercompréhension.
• Exemples d’inférences qui s’appuient sur l’identité
Un père de famille rentre chez lui et voit son fils de cinq ans
en train de faire une construction avec les tasses en porcelaine de
la grand-mère, et s’esclaffe : « Tiens, on pourra dire que les tasses
de mémé auront servi à quelque chose ! » L’enfant range alors les
tasses dans l’armoire. Pourtant, pas d’énoncé injonctif, com-
minatoire, et cependant interprété par l’enfant comme un ordre,
ou du moins une consigne de faire. L’inférence se sera opérée en
tenant compte de la position d’autorité du père. C’est bien d’un
aspect de son identité dont il s’agit.
Le parfumeur Jean-Paul Guerlain est interviewé lors d’une
émission de télévision ; à la question de la journaliste qui lui
demande comment il a eu l’idée de fabriquer des parfums, il
répond qu’étant jeune il voulait séduire une jeune femme, et
ajoute : « Pour une première fois, je me suis mis à travailler
comme un nègre. Je ne sais pas si les nègres ont toujours
tellement travaillé, mais enfin… ». Dénoncé par le MRAP, la LICRA
et SOS racisme, il fut condamné à une amende de 6 000 euros
pour injure raciale, au motif qu’il n’était pas un humoriste
professionnel, la jurisprudence ne protégeant les propos diffa-
mants que si celui qui les tient est un humoriste de profession en
situation de spectacle humoristique. Les juges ont fait une
inférence en tenant compte du statut du sujet parlant.
Ce type d’inférence est bien repéré par les expérimentations
de la psychologie sociale qui montrent que les individus inter-
prètent les textes et actes de langage selon ce qu’ils savent de
celui qui les produit. En effet, un énoncé comme « Nous sommes
pour défendre la laïcité » ne peut être interprété de la même
façon selon que la personnalité politique qui le prononce
appartient à un parti de gauche, de droite, d’extrême gauche ou
d’extrême droite. De même pour savoir ce que signifie l’énoncé
cité par Freud : « Voilà une belle journée qui commence », et en
comprendre l’ironie, il faut le mettre en relation avec l’identité de
COMPRÉHENSION ET INTERPRÉTATION 41

celui qui parle et la situation qui est la sienne au moment de


l’énonciation : “un condamné à mort que l’on mène à l’échafaud”.
• Exemples d’inférences à partir de la connaissance du contrat
d’échange
Reconnaître à quel genre discursif appartient un texte, c’est
faire une inférence avec la finalité du contrat de communication.
L’énoncé « Comment vivre ensemble » ne peut être interprété de
la même façon selon que le contrat de communication (le genre)
est celui d’une publicité pour Coca-Cola, d’un manifeste politique
ou d’une chronique dans une tribune journalistique après un
attentat. Quant à Benetton qui a développé sa campagne publici-
taire avec des affiches relevant de campagnes humanitaires
(égalité des races, égalité des sexes, dénonciation des guerres,
etc.), on peut dire qu’il commet vis-à-vis du public un acte de
tromperie, parce que si celui-ci fait des inférences en tenant
compte du contrat-genre, il constatera qu’il fait passer pour
campagne humanitaire ce qui est une campagne publicitaire pour
vendre des vêtements.
• Exemples d’inférences à partir des circonstances matérielles
de la communication
Tout échange sur une scène avec l’existence d’un public
(présent physiquement ou non) oblige à tenir compte, au moment
de faire des inférences, de ce que l’on imagine du destinataire des
propos énoncés : s’ils sont adressés à l’interlocuteur présent, ou si,
tout en étant adressés à l’interlocuteur, ils visent un tiers présent
ou absent, ou encore le public auquel on veut laisser entendre
une certaine opinion. Autant dire que le dispositif qui organise
l’échange apporte des contraintes dont on doit tenir compte pour
interpréter les propos des uns et des autres. Les débats politiques
télévisés en témoignent, comme dans le débat de la présidentielle
de 2012 entre Nicolas Sarkozy et François Hollande. Le premier,
en multipliant les déclarations du genre : « […] D’abord monsieur
Hollande connaît mal l’Europe […]. Et il ne sait pas qu’en Europe
on ne fait pas des oukases », tentent de faire entendre au public
l’incompétence de son adversaire. Dans ces débats, les prota-
gonistes s’emploient à contredire l’adversaire tout en cherchant à
se construire, aux yeux du public, un ethos de savoir, d’autorité et
de combattant.
42 PATRICK CHARAUDEAU

Au dispositif, on peut ajouter les éléments d’autres matières


sémiotiques qui accompagnent les textes (le paratextuel) dont la
mise en relation permet de faire des inférences signifiantes. Il en
est ainsi des bandes dessinées qui sont interprétables dans un jeu
de va-et-vient entre le dessin et le texte qui se trouve dans les
bulles, texte verbal écrit, parfois transformé par des astuces
graphiques imaginées pour exprimer des émotions. Il en est de
même avec les photos et légendes des pages des journaux, les
premières ne pouvant être comprises que par l’orientation inter-
prétative des secondes, ce que l’on retrouve dans les caricatures
et dessins de presse. On ne pourrait comprendre l’humour d’un
dessin du dessinateur Côté 63 montrant le Christ portant
lourdement sa croix, sans la mise en relation avec ce que lui dit,
dans une bulle, un centurion : « Je te l’avais dit que la liberté
d’expression a des limites ! ». Et on ne pourrait comprendre la
portée de la peinture de Magritte sans sa légende « Ceci n’est pas
une pipe ». On pourrait parler dans ces cas d’inférences intersé-
miotiques.

5.5 Les inférences interdiscursives


Les mots qui composent les énoncés en situation de commu-
nication sont investis des sens que leur attribuent les sujets
parlants, lors de leurs échanges, sens qui témoignent des divers
savoirs qui circulent dans les groupes sociaux et dont s’im-
prègnent les locuteurs : « Chaque mot sent la profession, le genre,
le courant, le parti, l’œuvre particulière, l’homme particulier, la
génération, l’âge, le jour et l’heure. Chaque mot sent le contexte et
les contextes dans lesquels il a vécu sa vie sociale intense ; tous
les mots et toutes les formes sont habités par des intentions » dit
Bakhtine 64. Ce sont des savoirs plus ou moins partagés, et lors des
échangent les sujets interprétants plongent dans ces savoirs pour
procéder à des inférences. Ces savoirs sont eux-mêmes portés par
des discours antérieurs, et c’est en se référant, explicitement ou
implicitement, consciemment ou inconsciemment, à ces discours
que chaque sujet interprétant sélectionne, que sont orientées les
interprétations. On est là dans la problématique bien connue de

63. Publié le 18 janvier 2015. Consultable sur Internet.


64. Voir M. Bakhtine, Esthétique de la création verbale, Paris, Gallimard, 1984.
COMPRÉHENSION ET INTERPRÉTATION 43

l’interdiscursivité, qu’elle soit nommée dialogisme (Bakhtine),


intertextualité (Genette) ou pertinence (Sperber et Wilson).
On ne va pas ici développer la question de la structuration du
savoir, vaste question toujours en discussion. Mais posons, pour
notre propos, à l’instar d’Aristote qui oppose science et opinion, la
première procédant de « propositions nécessaires » ne pouvant
être autrement que ce qu’elles sont, la seconde « s’appliquant à ce
qui, étant vrai ou faux, peut être autrement qu’il n’est […]» 65, il
est deux types de savoir que l’on appellera savoirs de connais-
sance et savoirs de croyance.
Les savoirs de connaissance tendent à établir une représenta-
tion du monde donnée comme vérité indépendante du sujet,
extérieure à lui, hors de sa subjectivité et s’imposant à lui par
l’intermédiaire de procédures techniques qui peuvent être
reproduites par tout un chacun ; cette vérité n’appartient donc à
personne en particulier ce qui garantit une objectivité à laquelle
se soumet le sujet. C’est ce dont témoigne un énoncé comme « La
terre tourne autour du soleil. » Il s’agit d’un savoir savant qui
porte sur la représentation des faits et des phénomènes du
monde, savoir énoncé sous la forme d’un « il-vrai ». On est ici
dans le domaine de l’épistémè, et supposément dans l’ordre du
prouvé.
Les savoirs de croyance ne portent pas sur la connaissance du
monde mais sur des évaluations, des appréciations, des
jugements à propos des phénomènes. Ils procèdent du regard que
le sujet porte sur le bien fondé des événements et des actions
humaines ; ils se trouvent donc dans la subjectivité du sujet. On
n’a plus affaire à l’énonciation d’un « il-vrai » mais d’un « on-
vrai », un savoir intériorisé qui, en même temps, se veut partagé,
socialisé. Si le savoir de connaissance est vérifiable, celui-ci ne
l’est point. Il est seulement commun. Le savoir de croyance porte
sur une valeur qui implique une prise de position de la part du
sujet. On est ici dans le domaine de la doxa, et dans l’ordre de
l’éprouvé. On y distinguera des savoirs d’opinion et des savoirs
idéologisés. Les premiers sont relatifs aux jugements que les
individus portent sur les choses, les événements, les êtres ; ils se
configurent parfois en stéréotypes. Les seconds représentent un

65. Aristote, Organon IV, Paris, Vrin, 1987, p. 155.


44 PATRICK CHARAUDEAU

ensemble d’idées politiques, morales, religieuses, organisées en


systèmes de pensée censés avoir un pouvoir explicatif, total et
englobant, sur le monde et l’activité sociale ; ils se configurent
parfois en doctrine.
Savoirs de connaissance et savoirs de croyance alimentent et
orientent l’activité inférentielle des sujets interprétants 66.
• Exemples d’inférences ayant recours à des savoirs d’opinion
Ces inférences témoignent des jugements personnels des inter-
prétants, mais aussi des jugements socialement partagés entre les
membres d’une communauté portant sur les événements, leurs
causes, leurs conséquences et leurs acteurs. Ils sont révélateurs
des imaginaires socio-culturels qui s’attachent à chaque groupe
social. Ainsi en est-il des jugements portés sur l’autre, étranger à
la communauté d’appartenance. Par exemple, les Québécois trai-
tant les Français de « baveux », ce mot ne peut être compris que si
l’on se réfère à un certain imaginaire social québécois qui veut
que les Français soient perçus comme des “donneurs de leçon” ; il
serait erroné d’interpréter ce « baveux » comme “bavard”. De
même, les formules de politesse ou d’insulte sont à interpréter en
fonction de l’imaginaire du groupe qui les emploie au risque de
mal les interpréter. Combien d’étrangers ayant appris le français
dans leur pays découvrent en arrivant en France que « Merci ! »
signifie “non”.
• Exemples d’inférences ayant recours à des savoirs idéologisés
Ces savoirs témoignent des divers systèmes de pensée prég-
nants dans une société. Par exemple, s’agissant des livres dits de
repentir que des personnalités politiques écrivent lors des cam-
pagnes électorales en ayant l’air de reconnaître certaines erreurs
du passé dont il disent avoir tiré des leçons ; l’interprétation du
repentir ne peut être la même selon que l’on se trouve dans une
culture catholique ou protestante ; en effet, les discours porteurs
des systèmes de pensée de chacune de ces cultures n’étant pas de
même nature au regard de la façon dont est conçue la rédemp-
tion, les inférences seront différentes.

66. Pour cette question des savoirs et des stéréotypes, voir notre « Les stéréotypes,
c’est bien. Les imaginaires, c’est mieux », dans H. Boyer (dir.), Stéréotypage,
stéréotypes : fonctionnements ordinaires et mises en scène, Paris, L’Harmattan, 2007,
p. 49-63.
COMPRÉHENSION ET INTERPRÉTATION 45

De même, quand on analyse le discours populiste, et que l’on


cherche à savoir si celui-ci est exclusif des partis d’extrême droite,
ou si on le trouve également à l’extrême gauche, on est conduit à
faire des inférences en mettant en relation les propos tenus par
les acteurs de chacun de ces partis avec les imaginaires sociopo-
litiques du progressisme et du conservatisme.
Les données relatives aux conditions situationnelles de l’acte
de langage et à la nature des savoirs, sur lesquelles s’appuient ces
divers types d’inférence, coexistent et s’entremêlent dans l’énon-
ciation des actes de langage. Cela oblige le sujet interprétant à les
repérer conjointement en mesurant les effets qu’elles produisent
les unes sur les autres. Pour reprendre l’exemple de Jean-Paul
Guerlain, on voit s’entremêler des inférences situationnelles (une
parole publique, un statut de non-professionnel de l’humour), et
des inférences discursives relatives aux savoirs de croyance qui
dominent alors dans la société française concernant le racisme 67.

5.6 Les inférences métadiscursives épistémiques


Les inférences métadiscursives épistémiques appartiennent éga-
lement à la catégorie des inférences centrifuges, mais elles
s’opèrent, cette fois, en ayant recours à des savoirs de connais-
sance : elles ne s’opèrent plus dans le cadre d’interprétations ordi-
naires des savoirs de croyance, mais d’interprétations savantes,
ce pourquoi on peut les nommer inférences épistémiques. Comme
on l’a dit plus haut, il s’agit d’un savoir supposément indépendant
du sujet, extérieur à lui, hors de sa subjectivité et s’imposant à lui
par l’intermédiaire de procédures d’analyse reconnues. Les
inférences se font ici à partir de catégories et d’explications
établies dans une certaine discipline, dans un va-et-vient entre
celles-ci et le résultat des descriptions des actes de langage, des
textes ou d’un corpus. Mais il se peut également que l’on ait
besoin d’avoir recours aux concepts et catégories d’une autre
discipline pour interpréter ces résultats. Selon que les catégories
et les explications se trouvent dans la discipline qui a prévalu
pour la description du corpus, ou dans une autre discipline, on
parlera d’inférences épistémiques internes ou externes.

67. Il ne s’agit pas de la première partie de sa réplique qui a bien été reconnue par
les juges comme une expression toute faite, mais de la seconde partie qui
délexicalisait la première et ciblait du même coup cette communauté.
46 PATRICK CHARAUDEAU

• Exemples d’inférences épistémiques internes


C’est le cas où les résultats d’une description sont mis en
relation avec le cadre théorico-méthodologique qui les a produits
afin de mettre à l’épreuve ou de vérifier la validité des principes
théoriques et des catégories qui ont présidé à l’analyse. C’est ainsi
que peuvent être discutés, voire mis en cause, des modèles
d’analyse, ou la définition d’une catégorie en particulier. Ainsi
Gumperz a-t-il pu faire une critique de la catégorie du « perlo-
cutoire » des « actes de parole » 68. Ainsi une thèse a-t-elle pu
montrer quelles étaient les limites de la théorie des actes de
parole, en mettant en relation les résultats de l’analyse d’un
corpus d’échanges interlocutoires avec les catégories de cette
théorie.
• Exemples d’inférences épistémiques externes
C’est le cas où les résultats d’une analyse sont confrontés à
ceux d’autres disciplines ayant étudié un objet similaire. Car une
même catégorie reçoit des définitions différentes selon la
discipline qui la traite. Ainsi en est-il des catégories comme
normes, représentations, stratégies qui reçoivent des définitions
différentes en sociologie, en psychologie sociale, en sciences du
langage. Divers colloques et journées d’étude consacrées à la
question de la race ont mis en évidence que les participants
(chercheurs en biologie, histoire, sociologie, droit, et linguistique)
ne faisaient pas les mêmes inférences selon la discipline à
laquelle ils appartenaient 69 . De même, après l’analyse d’un
corpus de textes politiques, et une première interprétation faite
selon des critères d’analyse de discours, nous nous sommes nous-
même employé à mettre ces résultats en relation avec certaines
hypothèses que proposent la philosophie politique sur les
principes et les valeurs qui fondent les régimes politiques, et donc
à faire des inférences qui permettent de mettre en évidence
d’autres possibles interprétatifs.
En conclusion de ce parcours des types d’inférence, on dira
que la prise en compte des caractéristiques de la situation de

68. H. Gumperz, Sociolinguistique interactionnelle. Une approche interprétative, Paris,


L’Harmattan, 1989, p. 28-35.
69. Voir à ce propos P. Charaudeau, Le Débat public. Entre controverse et polémique,
Limoges, Lambert-Lucas, 2017, 3e partie, « Deux controverses sur la race ».
COMPRÉHENSION ET INTERPRÉTATION 47

communication, des savoirs de croyance et des savoirs de


connaissance, alimente les interprétations par voie de l’activité
inférentielle.

6. Les interprétations selon la situation


et le statut du sujet interprétant
La compréhension langagière étant le résultat d’une relation
intersubjective entre sujet parlant et sujet interprétant, et celui-ci
participant de la construction du sens à travers son activité inter-
prétative qui consiste à produire des inférences, il en appert que
les interprétations dépendent de la place que le sujet interprétant
occupe dans le dispositif d’échange, ce qu’on appellera son statut.
Mais il s’agit ici du statut en tant que sujet langagier se trouvant
surdéterminé par les contraintes du contrat de communication
auxquelles s’ajoutent ses propres caractéristiques sociales et
psychologiques. Le statut concerne le sujet interprétant, mais on
n’oubliera pas que tout locuteur parle ou écrit en fonction des
hypothèses qu’il fait, rationnellement ou intuitivement, sur les
possibilités interprétatives du récepteur.

6.1 De quelques situations d’interprétation

• Interprétation en situation de dialogue interpersonnel


En situation de dialogue interpersonnel, l’interprétation n’est
guère prévisible car elle dépend des inférences que font les sujets
selon ce qu’ils savent les uns des autres, ce qu’ils supposent, ce
qu’ils imaginent, en projetant leurs propres références, leur
sensibilité, leurs désirs. À l’énoncé : « Je suis venu à pied », son
ami qui l’attendait pourra interpréter : “il n’aime pas le métro” ;
“sa copine qui devait l’amener l’a laissé tomber” ; “il n’habite pas
loin” ; “il s’excuse pour son retard”, etc. Entendu dans la rue,
l’échange entre un garçon et une fille : Lui — « On va au ciné ? » ;
Elle — « Tu ne coucheras pas ce soir avec moi ». Et pour savoir si
un énoncé tel que « C’est un intellectuel ! » doit être interprété de
façon positive ou négative, il faudra mettre cet énoncé en relation
avec l’intonation, le contexte et ce que l’on sait du locuteur qui le
prononce.
• Interprétation en situation de réunion
Ici interviennent divers facteurs : les différences de statut et
de hiérarchie entre les membres du groupe, les jeux d’alliance ou
48 PATRICK CHARAUDEAU

d’opposition entre ceux-ci, les caractéristiques psychologiques des


uns et des autres qui feront que certains parleront beaucoup ou
avec véhémence, sauront revendiquer, pourront se montrer
agressifs, quand d’autres n’interviendront que peu souvent ou
timidement, ou se montreront sages, pacificateurs, etc.
• Interprétation en situation de réception d’une parole publique
Si c’est un individu isolé qui entend une parole proférée publi-
quement (déclaration radiophonique, télévisée, ou rapportée par
la presse) ses interprétations seront personnelles, dépendant de
ses propres opinions et de ses aprioris sur la personne qui parle.
Si la réception se fait en groupe, comme lors de meetings
politiques, d’assemblées générales, de spectacles humoristiques, il
est difficile de savoir dans quelle mesure les interprétations sont
influencées par le groupe dans une sorte d’effet cathartique. Et
lorsque le groupe est en charge de la défense de certains droits
(associations de lutte contre le racisme, l’antisémitisme, le
sexisme, etc.), celui-ci interprétera les propos en fonction des
principes qui fondent son association.
• Interprétation en situation de lecteur
Le lecteur se trouve seul devant son texte. Ses interprétations
seront variables selon la nature du texte et le genre auquel il
appartient. En lecture de textes anciens, s’il n’a pas connaissance
du contexte historique, il se peut qu’il projette les opinions de son
contexte au risque d’anachronismes ; si c’est la lecture de textes
étrangers traduits, dont il ignore la culture qui s’y attache, c’est
son propre imaginaire culturel qui orientera ses interprétations.
S’il s’agit de textes publicitaires ou d’écrits politiques, ce seront sa
sensibilité et ses opinions qui guideront ses interprétations.

6.2 Interprétations en situation de sujet analysant


On fera un traitement à part de la situation dans laquelle se
trouve un sujet lorsqu’il analyse un texte ou un corpus. Mais on
distinguera dans cette position, celles du sujet évaluateur de celle
du sujet chercheur.
L’évaluateur peut se trouver en diverses positions de juge :
professeur portant des appréciations sur des copies d’examen ;
membre d’un jury de thèse devant en faire la critique et apporter
son jugement ; lecteur d’articles scientifiques devant proposer un
COMPRÉHENSION ET INTERPRÉTATION 49

avis quant à l’opportunité de leur publication ; critique d’art, de


cinéma, de littérature, fournissant des informations au public et
ajoutant sa propre appréciation. Les interprétations se feront en
fonction de la position d’autorité qu’occupe l’évaluateur, de la
place qu’il tient dans la communauté de ses pairs, de sa propre
compétence et même de sa subjectivité, car il n’est pas à l’abri des
influences qu’il peut subir dans son milieu.
Le chercheur, lui, est un sujet qui analyse en fonction d’une
discipline scientifique. Il s’agit pour lui de « démêler la cuisine du
sens » comme le dit joliment Roland Barthes 70. Cela se fait dans
un double mouvement, empirico-inductif en partant de l’observa-
tion empirique des phénomènes, pour, par un mouvement ascen-
dant de spéculation intellective, élaborer des catégories abs-
traites, et hypothético-déductif en partant des catégories établies
dans un modèle théorique, pour, par un mouvement descendant,
les appliquer à l’objet étudié afin d’en produire des explications.
Le premier mouvement est davantage descriptif, le second
davantage conceptuel, mais les deux s’interpénètrent dans le
processus de la pensée analysante. Le sujet analysant, dans ce
double mouvement, accomplira divers types d’opérations que l’on
résumera en simplifiant : établir l’objet d’analyse, décrire ses
caractéristiques, ordonner et classer les résultats, interpréter les
résultats.
Dès lors, se pose la question de savoir s’il se livre à des
interprétations en chacune de ces opérations. Par exemple, la
phase du descriptif et de l’établissement des résultats – serait-ce
par un traitement statistique – relève-t-elle de l’interprétation ?
La question est en discussion, et l’on sait que pour Nietzsche les
données sont déjà le résultat de processus d’interprétation. Mais
on posera, pour notre part, que le travail interprétatif se fait
lorsqu’on procède à la mise en relation de ceux-ci avec autre
chose qu’eux-mêmes : d’autres textes, d’autres corpus, d’autres
disciplines. C’est à ce moment que se déploie l’activité d’inférence
où l’on retrouve les inférences épistémiques dont on a parlé plus
haut.
Cela dit, ce travail d’interprétation dépend des principes théo-
riques et des procédures méthodologiques de chaque discipline. Il

70. R. Barthes, L’Aventure sémiologique, Paris, Éditions du Seuil, 1985.


50 PATRICK CHARAUDEAU

se différencie selon que l’on a affaire à une discipline de corpus


(sciences du langage, histoire), de terrain (sociologie, anthro-
pologie), d’expérimentation (psychologie, psychologie sociale), de
calcul (économie), de spéculation (philosophie), de réglementation
(le droit). Il est curieux de constater à cet effet que les juristes
considèrent que l’interprétation suit un mouvement inverse à
celui des disciplines littéraires : « Ainsi, en droit, on parle souvent
d’“interprétation” pour désigner l’application d’une norme géné-
rale à un cas particulier. En littérature, à l’inverse, on désigne de
la sorte les abstractions, les réflexions générales développées à
partir d’un texte, [car il s’agit de] parvenir à la solution juste pour
chaque cas d’espèce » 71 . De plus, divers courants théoriques
traversant une même discipline, les interprétations témoigneront
de chacun de ces courants (marxisme, structuralisme, constructi-
visme, freudisme / lacanisme, etc.).

Conclusion
L’interprétation n’est donc point un résultat mais un processus,
comme dit Nietzsche. Un processus dont on a vu la variété selon
un certain nombre de paramètres. Mais il faut, contrairement à
l’ordre de présentation qui en a été fait ici, commencer par
distinguer les statuts langagiers des sujets qui interprètent : les
sujets de la vie sociale en diverses situations interpersonnelles
dans lesquelles ils sont amenés à tenir certains rôles (discussion,
lecture, évaluation) ; les sujets analysants dont les interprétations
dépendent des disciplines et des courants théoriques. Ce n’est
qu’ensuite que l’on peut examiner la nature du processus inter-
prétatif selon la catégorie d’inférence (structurelle, situationnelle,
interdiscursive, épistémique) qu’ils mettent en œuvre.
Reste la question de savoir si l’on peut déclarer qu’il y a des
interprétations fausses, ou incorrectes ; si certaines sont plus
exactes que d’autres, et si l’on peut établir une hiérarchie entre
elles. Car si l’on estime qu’il n’y a que des interprétations des
phénomènes humains, et qu’elles sont infinies, la question se pose
de savoir s’il y en a de plus justes que d’autres. Rappelons que si,
pour Derrida, les interprétations sont sans hiérarchie absolue,
Nietzsche, déjà, tout en affirmant la même chose, estime que l’on

71. T. Hochmann, op. cit., p. 23.


COMPRÉHENSION ET INTERPRÉTATION 51

peut différencier les interprétations selon leur degré de cohé-


rence. On peut dire que, pour ce qui concerne les interprétations
des sujets sociaux, il n’y a guère de possibilité de conclure à la
fausseté d’une interprétation ni d’établir une hiérarchie. Ce sont
les acteurs sociaux eux-mêmes qui, dans leurs interactions, jugent
les interprétations selon leur propre raison et passion. Si je ne
suis pas d’accord avec l’analyse critique d’un film, je ne peux pas
dire pour autant que celle-ci est erronée, mais je peux dire,
comme cela s’entend parfois : « On n’a pas vu le même film ».
En revanche, on pourra soutenir, pour ce qui concerne la
position du sujet analysant, que certaines sont plus probantes que
d’autres. C’est ce que Nietzsche nomme « la puissance » d’une
interprétation par la qualité des détails et dans la mesure où elle
apporte quelque chose de nouveau 72. Pour ce qui nous concerne,
on retiendra le critère de cohérence, car il est possible d’évaluer la
plus ou moins grande cohérence d’une interprétation au regard
des outils d’une discipline employés pour l’analyse. Et à ce titre,
on peut relever quelques cas de risques qui se présentent à
l’interprétation. Le risque d’anachronisme, lorsqu’il est procédé à
des inférences en s’appuyant sur les données du contexte
contemporain du sujet analysant, sans prendre la précaution de
se référer à celles du contexte de l’époque du texte ; de même le
risque d’anatopisme, lorsque ne sont pas prises en compte les
caractéristiques du contexte culturel. Le risque d’absolutisme,
lorsque le sujet analysant estime qu’au vu des outils d’analyse
qu’il emploie, son interprétation est plus authentique ou plus
juste, alors qu’il s’agit de l’analyse selon un certain un point de
vue73. On connaît bien cela en sciences du langage : une analyse
philologique aura sa propre cohérence qui ne peut être dite
supérieure à une analyse structurale, générative, discursive ou
pragmatique. De même, on a connu, dans l’analyse des textes
littéraires, des controverses entre les tenants d’une analyse qui
cherche à remonter aux intentions de l’auteur 74, ceux qui s’en

72. P. Wotling, op. cit., p. 178-182.


73. Une fois de plus, je renvoie à mon analyse de la notion de race, dans Le Débat
public, p. 201-224, dans laquelle sont présentés différents points de vue sur cette
notion.
74. Voir à ce propos ce qu’en dit Gérard Genette, dans Seuils, Paris, Éditions du Seuil,
1987, p. 411.
52 PATRICK CHARAUDEAU

tiennent à la structure du texte 75 , et ceux qui veulent tenir


compte du conditionnement sociologique de l’époque du texte 76.
Risque encore d’une interprétation finaliste qui consiste à
rabattre des présupposés théorico-idéologiques sur l’analyse,
comme dans le cas des interprétations doctrinales qui sont
guidées par le désir de justifier la théorie au nom de laquelle se
fait l’analyse 77. Enfin, faut-il également évoquer le risque d’inter-
prétation par imputation d’intention qui consiste, surtout pour la
position de sujet évaluateur, à faire des inférences en fonction de
ce que l’on croit savoir de l’auteur en projetant des apriori
favorables (surestime) ou défavorables (mésestime), ce qui se
produit lorsqu’il s’agit d’analyser les discours politiques ou des
propos jugés infâmants. C’est le combat entre subjectivité et
objectivité. Cela renvoie à interroger ce que doit être la posture
du chercheur ou du critique. Mais il s’agit là d’un autre débat.

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76. Voir la « Sociocritique » des années soixante-dix, avec Claude Duchet, dans la
mouvance de Georg Lukács et Lucien Goldmann.
77. Voir à ce propos Ariel Suhamy, « Sens et vérité : L’interprétation selon Spinoza »,
dans P. Wotling, op. cit., p. 55-57.
COMPRÉHENSION ET INTERPRÉTATION 53

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TROPER Michel, 2001, La Théorie du droit, le droit, l’État, Paris, Puf.
VATTIMO Gianni, 1991, Éthique et Interprétation, Paris, La Découverte.
WOTLING Patrick, 2010, L’Interprétation, Paris, Vrin.
2

La Méduse apprivoisée :
l’analyse du discours
comme activité interprétative

Catherine Kerbrat-Orecchioni

Voici que surgit le problème qui hante toute la linguis-


tique moderne, le rapport forme : sens que maints
linguistes voudraient réduire à la seule notion de la
forme, mais sans parvenir à se délivrer de son corrélat,
le sens. Que n’a-t-on tenté pour éviter, ignorer, ou
expulser le sens ? On aura beau faire : cette tête de
Méduse est toujours là, au centre de la langue, fascinant
1
ceux qui la contemplent. (Benveniste 1966 : 126 )

1. Préliminaires
1.1 Sens et interprétation
L’objet de la linguistique (étude du langage, des langues et des
discours) a pour particularité d’être de nature sémiotique : sa
fonction première est d’apparier des signifiants et des signifiés
(en termes hjelmsléviens : des éléments du plan de l’expression et
des unités de contenu), la principale tâche du/de la linguiste étant
de mettre au jour les mécanismes de cet appariement, même si la
difficulté de la tâche a donné lieu par le passé à un certain
nombre de tentatives pour évacuer le signifié (coupable de n’être
appréhendable que par « introspection » et suspect de « menta-

1. Dans cette citation comme dans les suivantes, l’italique a été ajouté.
56 CATHERINE KERBRAT-ORECCHIONI

lisme ») en le ramenant à autre chose que lui-même, plus propre


à une analyse « scientifique » 2.
Dans la perspective du discours, la problématique du sens 3
(entité conçue, dans la perspective de la langue, comme enclose
dans son enveloppe signifiante) se trouve reformulée en inter-
prétation, le terme renvoyant d’abord au processus permettant
d’assigner un contenu à un segment de discours contextuellement
situé et pris en charge par un énonciateur particulier, mais aussi,
par métonymie, au résultat de ce processus, devenant par là
même équivalent de sens/signification. Toutefois, gardant quel-
que souvenir de son origine processuelle et individuelle, le terme
se trouve chargé d’une connotation « subjective » (comme le sug-
gère par exemple l’usage commun du terme : « là tu interprè-
tes ! ») 4, sur laquelle il conviendra évidemment de s’interroger.
Mais précisons d’abord en quoi consiste le processus d’inter-
prétation en analyse du discours : il s’agit toujours pour l’inter-
prétant d’appliquer certaines ressources interprétatives à des
observables (ou « données », c’est-à-dire un certain matériel que
l’on s’est donné pour tâche de décrire). Avant d’aborder la
question des ressources, je reviendrai rapidement sur cette
notion d’« observable », car il se trouve qu’elle est au centre d’une
publication récente (2017), coordonnée par Hugues Constantin de
Chanay et Steeve Ferron, et à laquelle j’ai été amenée à
participer 5 aux côtés, entre autres, de Patrick Charaudeau, lequel
consacre sa contribution à un « différend » qu’il aurait eu avec
moi à ce sujet – ce qui va me permettre de faire à mon tour une
mise au point sur cette question qui en amont, conditionne celle
de l’interprétation proprement dite.

2. C’est vraisemblablement aux courants alors dominants du behaviorisme et du


distributionalisme que s’en prend Benveniste dans la citation mise en exergue.
3. « Signifié », « sens », « signification » : on ne reviendra pas ici sur les définitions
proposées de ces termes par les uns et les autres (de Du Marsais à nos jours), et qui
ne font pas l’unanimité (même si l’usage dominant consiste à opposer la signification
en langue au sens en discours).
4. La connotation est plus évidente encore dans le cas de l’interprétation d’une
œuvre musicale, sans parler de l’interprétation simultanée (dans les deux cas il ne
s’agit plus seulement d’une opération de décodage, mais aussi d’un transcodage).
5. Comme auteure d’un article mais aussi comme dédicataire du volume.
LA MÉDUSE APPRIVOISÉE 57

1.2 La question des observables


Rappel des faits : dans un article du numéro de Langage et Société
paru en 2013 et consacré à « Humour et ironie dans la campagne
présidentielle de 2012 », Patrick Charaudeau présente une ana-
lyse de ce qu’il considère comme relevant de l’ironie et de la
raillerie dans le débat de l’entre-deux-tours où Sarkozy s’est
trouvé confronté à François Hollande. Les observables sont donc
ici parfaitement définis (c’est l’ensemble des propos tenus par les
deux candidats durant le débat), tout comme l’est le point de vue
adopté sur ces observables, en l’occurrence celui de l’auteur de
l’article, qui assume clairement la responsabilité de ses analyses.
Mais voilà qu’au terme de cette étude, Charaudeau se livre à des
considérations plus générales sur le « langage de Sarkozy »,
caractérisé de la façon suivante :
On pourra considérer ce langage auquel il nous a habitués depuis
2007 (et même avant) comme peu convenant, voire grossier, truffé
d’impropriétés syntaxiques, de fautes d’accord, de méconnaissance du
vocabulaire. C’est pourtant ce langage nouveau qui a contribué à son
ascension politique et à son succès lors des présidentielles de 2007.
(Charaudeau 2013 : 46)

Ces remarques conclusives, que rien ne venait précédemment


étayer, m’avaient à l’époque fait tiquer car elles me paraissaient
au mieux approximatives, au pire carrément erronées. Il se
trouve en effet que je m’employais alors à décortiquer et com-
parer le discours tenu par les différent.e.s candidat.e.s 6 durant
les débats de l’entre-deux-tours des présidentielles, du premier
(1974) au dernier à ce jour (2012), et que j’en étais parvenue à
cette conclusion que je résume rapidement 7 : pour ce qui
concerne les caractéristiques linguistiques et stylistiques de ces
débats, il n’est pas douteux que l’évolution générale va dans le
sens d’un « abaissement » du registre, et que Nicolas Sarkozy a
largement contribué à cette évolution, au niveau morphosyn-
taxique et surtout phonétique (la fréquence des élisions comme
l’omission de certaines liaisons usuelles étant largement respon-
sables de l’impression qu’il parle une langue « relâchée »). Toute-
fois, les « fautes » avérées dont il se rendrait régulièrement

6. Graphie visant à « inclure » Ségolène Royal.


7. Pour plus de détails, voir Kerbrat-Orecchioni 2017 : 95-117.
58 CATHERINE KERBRAT-ORECCHIONI

coupable restent très exceptionnelles, en matière de syntaxe et


surtout de vocabulaire (la seule identifiable dans l’ensemble du
corpus sarkozien semble être le fameux « perein » au lieu de
« pérenne », que mentionne Charaudeau en le disant « rapporté
par le journal Le Monde » et qui figure en fait dans le débat Royal/
Sarkozy de 2007 : « le financement pérein de nos régimes de
retraite ») 8. Parler à propos de Sarkozy d’un langage « nouveau »,
dont le succès viendrait de ce qu’il est « grossier » et « truffé »
d’incorrections en tous genres, est donc très exagéré. Ce jugement
(effectivement répandu) repose sur un certain nombre de confu-
sions, la principale étant de considérer comme faute ce qui relève
en fait de la grammaire de l’oral (il est ainsi assez surprenant que
l’exemple le plus fréquemment mentionné des « fautes » de
Sarkozy soit l’omission de « ne » dans les constructions négatives,
omission que Sarkozy pratique en effet dans les débats plus
volontiers que ses adversaires). Plus qu’une inaptitude langagière
(qui serait bien étonnante de la part d’un professionnel de la
parole), cette manière de faire semble refléter une certaine
conception que le candidat cherche à imposer du registre appro-
prié (ou « convenant ») à ce type d’évènement, un registre moins
corseté que par le passé, et plus proche de celui des échanges
ordinaires. Une telle interprétation (car c’est bien de cela qu’il
s’agit) s’impose d’autant plus que l’une des caractéristiques du
style de Sarkozy est qu’il exploite une palette de registres plus
étendue que ses concurrents, à l’intérieur d’un même genre (fai-
sant ainsi dans les débats alterner des traits relevant de l’hypo- et
de l’hypercorrection), et surtout d’un genre à l’autre. En témoigne
le fait que dans un tout autre contexte, à savoir le bref entretien
accordé à TF1, le 2 juillet 2014, à la sortie de sa garde à vue
(relative à une affaire de trafic d’influence présumé), on a pu voir
ce même Sarkozy, adoptant un ton solennel et un registre extrê-
mement soutenu, exhiber sa capacité à renoncer aux élisions, à
pratiquer l’inversion du sujet en structure interrogative, à jongler
avec les passés simples (sept occurrences dans cette déclaration
pourtant relativement courte), et même à oser l’imparfait du
subjonctif (« qu’espérait-on recevoir de ces écoutes, que monsieur
Khadafi d’où il était me téléphonât ? »).

8. Les autres « bourdes » signalées ici ou là sont imputables à des lacunes culturelles
(écorchement de certains noms propres) plus qu’à une mauvaise maîtrise du
vocabulaire.
LA MÉDUSE APPRIVOISÉE 59

J’ai donc fait part de mes réserves à Patrick Charaudeau, en un


long mail dont il va quelques années plus tard utiliser certains
extraits pour sa contribution au volume sur les observables ;
contribution où il reformule de la façon suivante notre différend
d’alors : en fait, dans cette conclusion il ne prétendait pas porter
un jugement personnel sur le langage de Sarkozy (comme le
laisse pourtant penser l’analyse qui précède ainsi que la formule
« on pourra considérer ce langage comme… »), mais se faire
« l’écho des commentaires qui ont circulé à propos de la façon
dont parle Sarkozy » : au lieu de procéder comme moi à une ana-
lyse « linguistique », il pratique quant à lui une analyse « psycho-
socio-discursive », qui consiste à recueillir « ce que disent les
commentaires tels qu’ils perçoivent les faits de langue », une telle
approche n’ayant « pas besoin d’avoir recours à une transcription
rigoureuse » (Charaudeau 2017 : 196). En d’autres termes : au lieu
d’un désaccord sur l’interprétation que l’on peut faire du discours
de Sarkozy et de ses caractéristiques stylistiques, il y avait en fait
malentendu sur la nature des observables (pour Charaudeau :
non ce discours en tant que tel, mais l’ensemble des commen-
taires de ce discours circulant dans l’univers socio-politique envi-
ronnant).
Dont acte – la morale de l’histoire étant à mon avis la
suivante : c’est que pour qu’une analyse soit recevable (qu’elle se
veuille « discursive » ou « psycho-socio-discursive »), elle se doit
au préalable d’annoncer clairement la couleur, c’est-à-dire la
nature exacte de ses objet et objectif ; en l’occurrence : ou il s’agit
de la description d’un échantillon de discours donné, assumée
comme telle par l’analyste, et reposant sur l’observation minu-
tieuse de l’ensemble du matériel verbal (et non verbal s’il s’agit
d’oral) dont est constitué cet échantillon ; ou il s’agit de s’intéres-
ser aux divers commentaires qui en ont été faits, et à ce moment-
là les données sont tout autres, même si l’on ne voit pas bien en
quoi la méthodologie d’analyse diffèrerait : dans le deuxième cas,
il n’est pas non plus superflu d’examiner de près les commen-
taires retenus, en prenant bien soin de préciser l’identité des
responsables de ces commentaires, car l’on sait le rôle que joue
dans cette affaire l’appartenance partisane de l’évaluateur (Fran-
çois Hollande a d’ailleurs été lui aussi la cible de l’accusation,
mais venant d’un autre bord, de « massacrer la langue française »
60 CATHERINE KERBRAT-ORECCHIONI

pour « faire peuple ») 9. En tout état de cause, si elles peuvent être


menées de front, ces deux approches ne doivent pas être
confondues, car prendre en compte les commentaires d’autrui ne
veut pas forcément dire les reprendre à son compte 10.
Après cette mise au point concernant les observables, venons-
en à la question de l’interprétation de ces observables. Il s’agira
ici de défendre et illustrer quelques principes qui, d’une manière
générale, guident le travail de l’analyste confronté.e à la descrip-
tion d’échantillons de « discours en interaction », ayant pour
caractéristique commune d’être co-construits par deux locuteurs
au moins, qui échangent en temps réel du matériel signifiant (la
formulation de ces principes pouvant se moduler diversement
selon le type de production discursive auquel ils sont appliqués).

2. L’interprétation en analyse du discours en interaction :


quelques principes
2.1 Décrire (un échantillon de discours),
c’est toujours interpréter
Rappelons que par « interprétation » nous entendons ici toute
assignation d’un signifié à un signifiant, fondée avant tout (mais
non exclusivement) sur une convention inscrite dans le système
de la langue, que cette assignation semble évidente ou qu’elle
implique une certaine part de subjectivité. Il semble en effet
impossible d’établir une frontière entre ces deux cas de figure,
étant donné que tous les degrés existent entre la formulation la
plus littérale (dont l’interprétation semble aller de soi) et la plus
implicite (dont l’interprétation peut davantage être sujette à
caution), en passant par divers intermédiaires (comme l’indirec-
tion conventionnelle) 11.

9. Voir Franck Ferrand cité dans Kerbrat-Orecchioni 2017 : 116.


10. L’étude que propose Marianne Doury dans le volume sur Les observables en
discours précédemment mentionné est à cet égard exemplaire, qui se conforme au
programme ainsi formulé (2017 : 79) : « On commencera par proposer notre propre
analyse de la ligne argumentative qui structure l’intervention de Nicolas Sarkozy, en
explicitant systématiquement les indices qui l’étayent. On la confrontera ensuite à
l’interprétation donnée à voir dans les commentaires qui font suite à l’intervention »
– commentaires dont elle prend bien soin de préciser les diverses sources.
11. Sur les degrés d’implicitation, voir notre Implicite (1986) ; ainsi que Les actes de
langage dans le discours (2001 : 41), sur le fait que l’opposition est elle aussi
graduelle entre les formulations « conventionnelles » (comme la question « Vous
avez l’heure ? » mentionnée plus loin) et « non conventionnelles » des actes de
LA MÉDUSE APPRIVOISÉE 61

Cela étant, décrire des observables c’est d’abord les observer,


et l’un des mérites de l’analyse conversationnelle a été de nous
rendre attentifs aux plus menus détails de la matière qui compose
l’objet à analyser. Mais cette condition nécessaire n’est évidem-
ment pas suffisante : l’observation doit déboucher sur une des-
cription, laquelle doit prendre la forme d’une analyse, laquelle
implique nécessairement une interprétation, sous peine de n’être
qu’une vaine paraphrase – pour prendre l’exemple de l’épisode
du débat de 2007 où Ségolène Royal se dit envahie par une « saine
colère », il va de soi que l’on ne peut pas se contenter de dire que
« pendant sept minutes, Sarkozy dit à Royal qu’elle ne doit pas
s’énerver et Royal réplique qu’elle n’est pas énervée mais qu’elle
est en colère », la description n’ayant d’intérêt qu’à partir du
moment où elle cherche à débusquer ce qui se trame sous cette
querelle lexicale.
Décrire, c’est interpréter : ce rappel est salutaire, car accou-
tumés comme nous le sommes aux outils que nous manipulons,
nous avons tendance à oublier que l’application aux données des
catégories descriptives disponibles ne va jamais complètement de
soi, qu’il s’agisse de catégories grammaticales et lexicales, de
catégories pragmatiques (décrire un énoncé comme étant une
question ou une accusation, une réfutation ou une protestation,
c’est déjà l’interpréter), ou de catégories conversationnelles (les
notions de tour de parole et de TCU, d’interruption, de réparation,
de paire adjacente, etc., sont des notions éminemment interpréta-
tives). Pour ce qui est par exemple du fonctionnement de
l’alternance des tours, même un constat tel que : « au moment T,
A sélectionne B comme son successeur » repose sur une interpré-
tation des observables, car si le fait que A cesse de parler tout en
regardant B peut être considéré comme un indice fort de cette
activité de sélection du next speaker, il ne s’agit là que de
présomptions qui peuvent toujours être mises en défaut (« diriger
son regard vers » ce n’est pas forcément « regarder », et « cesser
de parler » n’implique pas nécessairement un désir de céder la
parole : on sait combien sont fréquents les ratés et malentendus
dans ce domaine).

langage indirects (avec le cas intermédiaire des formulations « semi-conven-


tionnelles » ou « quasi conventionnelles »).
62 CATHERINE KERBRAT-ORECCHIONI

Ce rappel s’impose aussi d’autant plus que le caractère fonciè-


rement interprétatif de tout travail descriptif est encore parfois
l’objet d’une sorte de déni de la part d’analystes de tous bords,
comme si l’admettre revenait à introduire le loup de la
subjectivité dans la bergerie de l’objectivité scientifique – sans
aller jusqu’à cette expulsion du sens qu’évoque Benveniste,
certaines attitudes sont bien révélatrices à cet égard. C’est ainsi
qu’en lexicométrie on va se réfugier derrière le paravent des
chiffres pour revendiquer le caractère irréfutable de ses analyses,
oubliant qu’elles engagent de l’interprétation aussi bien en amont
(dès l’opération de regroupement de formes particulières en
catégories générales) qu’en aval (au moment de tirer des données
chiffrées certains enseignements de nature socio-politique, en
amorçant un virage interprétatif qui peut parfois sembler bien
hasardeux) 12.
En analyse conversationnelle, c’est la notion de séquentialité
qui va servir de caution objectivante, ce qui nous mène tout droit
au principe suivant.

2.2 Interpréter, c’est tenter de reconstituer


les interprétations des participants
L’interprétation est une activité qui implique deux actants, un
objet à interpréter et un sujet interprétant – à savoir le/la
linguiste, s’agissant d’un article de linguistique.
Cette activité est parfois condamnée au nom de l’argument
selon lequel « on ne peut pas se mettre dans la tête du locuteur ».
C’est pourtant ce que ne cessent de faire les participants eux-
mêmes à l’échange communicatif, qui dès qu’ils reçoivent un
énoncé se demandent ce qu’il « veut dire », afin de pouvoir y
réagir de façon appropriée. Il revient donc à l’analyste de voir
comment les récepteurs-participants procèdent pour répondre à
cette question, c’est-à-dire que sa tâche consiste à tenter de
reconstituer jusqu’à son terme le parcours interprétatif des
participants à l’interaction (ou de « comprendre comment les
énoncés sont compris » – Kerbrat-Orecchioni 1986 : 308), confor-
mément à ce principe maintes fois énoncé en analyse conversa-
tionnelle : « The analyst’s interpretation is a reconstruction of the
participants’ interpretation » (di Luzio 2002 : 6).

12. Pour des exemples, voir Kerbrat-Orecchioni 2017 : 20-25.


LA MÉDUSE APPRIVOISÉE 63

Reste la question de savoir comment s’effectue ce processus de


compréhension/reconstruction et sur ce point, certaines formula-
tions usuelles en analyse conversationnelle peuvent nous laisser
perplexes, recourant aux notions quasi magiques d’availability et
d’accountability, ce qui donne en bon français :
La conversation s’appuie sur un façonnage organisé de traits dont le
sens est rendu public et accessible en surface pour les participants à des
cours d’action. Ce dispositif de publicité […] (Relieu & Brock 1995 : 79)
[Les faits pertinents] sont rendus publiquement disponibles dans des
conduites reconnaissables comme telles […] (Gülich & Mondada 2001 :
208)

C’est ainsi que les participants rendraient « public », « acces-


sible », « disponible » et « reconnaissable » le sens de leurs con-
duites (verbales et non verbales), l’offrant comme sur un plateau
aux autres participants, pour le grand bénéfice de l’analyste, qui
se trouve ipso facto dispensé du travail de l’interprétation puis-
qu’il peut lui aussi profiter de cette « publicité »… Mais malheu-
reusement, il ne suffit pas de regarder, même très attentivement,
les données que l’on a recueillies pour voir miraculeusement sur-
gir leur sens. En fait, le principe d’accountability n’est rien d’autre
qu’une reformulation du principe sémiotique : chaque partici-
pant délivre des signifiants (qu’on les appelle cues, traits, mar-
queurs ou indicateurs) à l’intention d’autrui, qui « n’a plus qu’à »
les interpréter – mais un principe formulé de telle sorte qu’il
escamote le travail interprétatif, ainsi que l’ensemble des règles
et conventions (le « système » préexistant) qui le rendent possible.
On peut en outre se demander pourquoi cet étalage des signi-
fiés serait propre au talk-in-interaction. C’est alors que les conver-
sationalistes dégainent l’argument de l’enchaînement séquentiel :
c’est par sa réaction que le next speaker fournit une analyse du
tour précédent et rend « publique » l’interprétation qu’il en a
faite. Or s’il est vrai que l’interlocuteur nous donne, par la façon
dont il traite le tour précédent, certaines indications sur la façon
dont il l’a interprété (ou prétend l’avoir interprété), on ne peut en
aucun cas en conclure que l’enchaînement préserve l’analyste de
tout travail interprétatif, cela pour diverses raisons dont la prin-
cipale est que cet enchaînement doit lui-même être interprété 13.

13. Pour une critique du « Principe d’interprétation dialogique », voir Kerbrat-


Orecchioni, 1989 et 2005 : 79-81.
64 CATHERINE KERBRAT-ORECCHIONI

Notons aussi que contrairement à ce qui est parfois affirmé,


les « membres » ne s’orientent pas toujours vers les éléments les
plus pertinents du matériel, verbal ou non verbal, qui leur est
soumis, comme nous le rappelle Proust, plus perspicace à cet
égard que certains spécialistes sur le mécanisme des conver-
sations :
Quand il voulut dire adieu à Odette pour rentrer, elle lui demanda de
rester encore et le retint même vivement, en lui prenant le bras, au
moment où il allait ouvrir la porte pour sortir. Mais il n’y prit pas
garde, car, dans la multitude des gestes, des propos, des petits incidents
qui remplissent une conversation, il est inévitable que nous passions,
sans y rien remarquer qui éveille notre attention, près de ceux qui
cachent une vérité que nos soupçons cherchent au hasard, et que nous
nous arrêtions au contraire à ceux sous lesquels il n’y a rien. (Proust,
Un amour de Swann, Folio, 1988 : 275)

Si le geste d’Odette retenant Swann sur le pas de la porte


échappe au principal intéressé, il n’échappe pas au narrateur,
comme il n’échapperait certainement pas à l’analyste décryptant
une vidéo de cette interaction, dont la description ne se fonderait
donc nullement sur la réaction du co-participant puisque juste-
ment celui-ci, ne « prenant pas garde » à ce geste, n’y réagit pas.
Par ailleurs, même lorsqu’ils sont de toute évidence perçus
par l’interlocuteur B, tous les constituants du tour précédent
produit par A ne donnent pas lieu, tant s’en faut, à un traitement
particulier de la part de B. C’est ainsi que dans les débats que
nous avons analysés certains faits ne déclenchent aucune
réaction manifeste de la part de l’interlocuteur, qui apparaissent
pourtant comme éminemment pertinents : c’est par exemple le
cas du « vous avez tout à fait raison monsieur le Premier mi-
nistre… » de Mitterrand en 1988, ou de la fameuse anaphore de
Hollande en 2012 (« moi président de la République ») 14, qu’il
serait absurde de s’interdire de décrire sous prétexte que l’inter-
locuteur ne nous en fournit pas lui-même une analyse.
Qu’un énoncé donne lieu ou pas à un enchaînement dialogal,
il doit bien être au préalable décrit et interprété pour lui-même,
l’analyste mobilisant pour ce faire les ressources interprétatives

14. Cette anaphore suscite simplement, mais en léger différé, ce curieux commen-
taire de Sarkozy (car le terme de « larme à l’œil » semble assez peu approprié à la
tonalité de la harangue de Hollande) : « vous venez de nous faire un beau discours,
on en avait la larme à l’œil ».
LA MÉDUSE APPRIVOISÉE 65

qu’il suppose être celles du locuteur dont il analyse la production.


Sans revenir ici sur le détail de ces ressources (ou « compé-
tences »), rappelons simplement leur extrême diversité, puis-
qu’elles impliquent la connaissance des règles lexicales, morpho-
syntaxiques, pragmatiques et conversationnelles constitutives du
système de la langue, auxquelles viennent s’adjoindre les diffé-
rentes maximes relevant du principe de coopération ou les
préceptes du face-work 15, sans parler des règles propres au genre
discursif concerné 16, et sans oublier le rôle primordial, à l’oral,
de la prosodie et de la mimogestualité. Ces ressources sont large-
ment partagées par les différents participants, sauf en cas de
situation exolingue et/ou interculturelle, où les risques de malen-
tendu se multiplient, même si certains mécanismes de compensa-
tion peuvent intervenir pour limiter la casse. On le voit dans
l’exemple suivant où le narrateur japonais, bien qu’ignorant
l’existence en français de la tournure indirecte conventionnelle
« vous avez l’heure ? », parvient sans grande difficulté à en
reconstituer le sens à partir de sa connaissance générale du
fonctionnement des actes de langage indirect (en relation avec
leurs conditions de réussite) :
En sortant, je croisai un garçon avec des cheveux longs qui demanda
de but en blanc :
— Vous avez l’heure ?
Je n’étais pas habitué à cette formulation. Dans les cours de français,
on ne m’avait appris pour demander l’heure que : « Quelle heure est-
il ? » Mais je compris immédiatement de quoi il s’agissait : il fallait que
le garçon s’assurât d’abord que j’étais effectivement en mesure de lui
indiquer l’heure. D’où son énoncé. Je lui répondis, après une seconde, à
peine perceptible, d’hésitation :
— Oui, il est midi et quart. (Akira Mizubayashi, Une langue venue
d’ailleurs, Paris, Gallimard, 2011, p. 94-95)

Mais interviennent aussi dans le processus interprétatif


d’autres types de savoirs, de nature « encyclopédique », et qui
sont, eux, nettement plus sujets à variations individuelles. Le
problème devient crucial dans les interactions médiatiques, où le

15. Sur l’importance du rôle que jouent ces différents principes pour l’interprétation
des énoncés (extraction des contenus implicites en particulier), voir Kerbrat-
Orecchioni 1986 : 195-274.
16. Par exemple, le fait que les débats électoraux relèvent d’un genre intrinsèque-
ment polémique va orienter dans ce sens l’interprétation d’énoncés qui dans un
autre contexte apparaîtraient comme dépourvus de toute valeur agressive.
66 CATHERINE KERBRAT-ORECCHIONI

cadre participatif inclut, en plus des participants « actifs », une


masse anonyme d’auditeurs dont le background culturalo-idéolo-
gique est extrêmement variable et dont les interprétations vont
varier en conséquence, sans qu’aucun indice de ces interpréta-
tions ne soit fourni à l’analyste – l’auditoire ne rend rien
« public » de ses réactions et pourtant, dans le cas de nos débats
présidentiels il semble difficile de ne pas prendre en considé-
ration sous une forme ou sous une autre cette strate d’interpré-
tants, qui sont non seulement des participants pleinement ratifiés
mais même, en tant que futurs électeurs, ceux qu’il s’agit avant
tout de convaincre. Les exclure du processus interprétatif serait
donc contradictoire avec le principe selon lequel la description
doit se faire « du point de vue des membres », et d’autant plus
indéfendable que si l’on prend « point de vue » au sens propre,
c’est au public des téléspectateurs que peut être assimilé l’ana-
lyste, qui même s’il est particulièrement « averti », n’est d’abord
qu’un spectateur parmi d’autres, qui n’a accès à ce qui se passe
sur le plateau qu’à partir de ce que l’équipe de réalisation lui
donne à voir. S’il est évidemment hors de question de prétendre
reconstituer le point de vue sur l’évènement en cours de chacun.e
des millions des téléspectateurs/trices, il est possible et même
souhaitable de prévoir certaines variations d’interprétation, par
exemple dans le cas des « allusions » impliquant un savoir
préalable qui n’est pas forcément partagé par tous. Ainsi, il est
très vraisemblable que la plus grande partie de l’auditoire était
en mesure d’identifier l’allusion de Mitterrand en entendant le
passage suivant du débat de 1988 17 :
1988, FM : mais je voudrais quand même faire une observation de
caractère général\ (.) avant d’aborder/ euh\ (.) le détail\ si je peux
appeler ça un détail/ (.) moi ce n’est pas un mot que je dis facilement
après ce que j’ai entendu/ (.) y a pas longtemps\ (.) sur les places
publiques\ (.)

Mais il n’en fut certainement pas de même en 1974, lorsque


Giscard d’Estaing déclara à Mitterrand :

17. Précisons cependant que l’allusion porte sur la fameuse déclaration de Jean-
Marie Le Pen concernant les chambres à gaz « détail » de l’histoire de la Seconde
Guerre mondiale (déclaration faite pour la première fois en 1987 et rééditée à
plusieurs reprises par la suite en dépit des ennuis judiciaires qu’elle a valus à son
auteur).
LA MÉDUSE APPRIVOISÉE 67

1974, VGE : […] Clermont-Ferrand/ est une ville/ qui a une des plus
grandes/ usines/ de France\ (.) et qui a une municipalité/ socialiste\ (.)
et c’est une ville/ qui vous connaît bien/ (.) et qui me connaît bien\ (.)

À l’époque 18, rares étaient en effet les personnes sachant que


Clermont-Ferrand était la ville d’Anne Pingeot « l’Auvergnate », la
compagne clandestine de Mitterrand (qui donnera sept mois plus
tard naissance à leur fille Mazarine), et donc en mesure de
déceler l’allusion quelque peu perfide de VGE, allusion que
Mitterrand se garde bien de relever, mais que l’analyste se doit de
signaler s’il est équipé pour le faire – cela d’autant plus que cette
allusion est de toute évidence conforme à l’intention commu-
nicative de l’émetteur, ce qui nous permet de passer au point
suivant.
Mais auparavant, on conclura de l’exemple précédent que les
interprétations proposées par l’analyste doivent être autant que
possible modulables en fonction des savoirs supposés des parti-
cipants, c’est-à-dire qu’il est dans certains cas opportun de les
formuler en des termes tels que : si X dispose de tel ou tel élément
d’information, alors il interprétera l’énoncé de telle ou telle
façon…

2.3 La place de l’émetteur dans l’interprétation


Parler d’interprétation, c’est par définition se situer du point de
vue de la réception du message. Mais cela ne veut pas dire que
l’émetteur 19 soit pour autant évincé de la description. En effet,
non seulement l’émetteur est son propre et premier récepteur 20,
mais il est aussi le mieux placé pour savoir ce qu’il a voulu dire
dans et par son énoncé 21, comme le reconnaissent d’ailleurs

18. Nous sommes quarante ans avant la publication des Lettres à Anne de François
Mitterrand (Paris, Gallimard, 2012)…
19. Énonciateur plutôt que locuteur en cas de non-coïncidence entre ces deux
instances émettrices (l’énonciateur étant celui qui prend en charge le contenu du
dire).
20. Voir William Styron, Marriott le Marine, trad. Clara Mallier, Folio, 2015, p. 81 :
« — Eh bien, je ne suis pas de ton avis, dis-je, en entendant l’exaspération percer
dans ma voix. »
21. Sauf en cas de « double galimatias » (expression attribuée à Boileau et désignant
un « galimatias que ne comprend ni celui qui le fait, ni celui qui l’écoute ou le lit ») ;
ce dont Malaparte soupçonne le Pirandello des Géants de la montagne, cette allégorie
théâtrale « si révolutionnaire qu’on n’arrive pas encore à la comprendre de nos
jours, si jamais lui l’avait comprise » (Maurizio Serra, Malaparte. Vies et légendes,
68 CATHERINE KERBRAT-ORECCHIONI

implicitement les autres récepteurs – sauf exception (le locuteur


s’est « mal exprimé », ce qui engendre à la réception un « mal-
entendu », c’est-à-dire en réalité un « mal compris »), il y a
équivalence entre « cet énoncé veut dire p » et « L veut dire p
dans cet énoncé », ou entre « cet énoncé est ironique » et « L est
ironique dans cet énoncé », etc.
D’une manière générale, le travail d’interprétation consiste
donc, pour l’interprétant-participant comme pour l’interprétant-
analyste, à tenter de reconstituer ce que l’émetteur a voulu dire
en s’exprimant ainsi, le « vouloir-dire » de l’énoncé étant censé,
sauf indication contraire, coïncider avec le « vouloir-dire » du
locuteur. L’interprétant peut évidemment échouer dans cette
entreprise : c’est le malentendu, généralement involontaire, mais
qui peut aussi être feint, pouvant dans ce dernier cas être mis au
compte, selon qu’il est ou non présenté comme sérieux, de la
mauvaise foi ou de l’humour :
A : Tu pourrais fermer la fenêtre, il fait froid dehors.
B : Ah bon parce que si je fermais la fenêtre il ferait moins froid
dehors ?
A (par mail) : Merci de l’envoi de ton powerpoint, qui me donne moins
de regret de n’avoir pu faire le déplacement pour assister à ta confé-
rence.
B : En effet ça ne le méritait pas !

Le récepteur peut aussi s’amuser à faire dire à l’énoncé des


choses dont il sait pertinemment qu’elles ne peuvent en aucun
cas correspondre à l’intention communicative de l’émetteur, mais
il accordera à ces significations surajoutées un statut à part. Je
parlerai à ce sujet d’interprétations parasites, qui se profilent à
l’esprit sur un mode plus ou moins ludique mais se trouvent illico
ostracisées par l’interprétant, conscient qu’elles ne peuvent en
aucune manière correspondre à ce que l’énoncé « veut dire » –
exemple emprunté une fois encore au corpus des débats prési-
dentiels : pour ouvrir celui de 2007, l’animatrice signale finement
le relativement jeune âge des deux adversaires, mais Sarkozy la
rembarre aussitôt : « je ne pense pas que l’âge change quelque

Paris, Grasset, 2011 : 529) ; et dont Jean-Luc Godard prophétise dans son film de 2014
Adieu au langage la généralisation prochaine (« on va bientôt avoir besoin d’un
interprète pour comprendre les mots qui sortent de notre propre bouche »).
N.B. Reste à inventer une expression pour désigner un galimatias que comprend
seulement celui qui l’écoute…
LA MÉDUSE APPRIVOISÉE 69

chose à l’affaire ». Si l’on a mauvais esprit, on peut alors penser à


la chanson de Georges Brassens « Le temps ne fait rien à l’affaire,
quand on est con, on est con » ; allusion qui ne saurait toutefois
sérieusement être considérée comme l’une des significations
possibles de l’énoncé sarkozien… Dans d’autres cas toutefois la
situation est moins claire, et il est difficile de trancher sur la
question de savoir si tel ou tel effet de sens est ou non voulu par
le locuteur – par exemple, si Sarkozy est ou non conscient de
l’espèce de jeu de mots que l’on peut voir dans le passage du
débat de 2012 où il évoque « les Verts qui voient rouge dès qu’on
leur parle de nucléaire », rien ne l’indiquant dans le texte de
l’interaction, qui ne permet pas non plus de savoir ce qu’il en est
à cet égard du côté des récepteurs (autres que l’analyste).

2.4 L’analyste comme archi-interprétant


Récapitulons : l’analyste a pour tâche de se mettre à l’écoute, au
fil du déroulement de l’échange, de toutes les voix qui se font
entendre dans ce concert énonciatif qu’est une interaction. Mais à
chaque étape de sa description il a des décisions à prendre
concernant ce que ces voix veulent dire pour l’émetteur et/ou le
ou les récepteurs, étant donné que même les énoncés les plus
simples ne le sont qu’en apparence, comme nous en avertit le
narrateur du Guépard au début de la scène du bal au palais
Ponteleone :
« Et nous attendons aussi le colonel Pallavicino, celui qui s’est si bien
conduit dans l’Aspromonte. »
Cette phrase du prince de Ponteleone semblait simple mais elle ne
l’était pas. Superficiellement c’était une constatation privée de sens
politique qui ne tendait qu’à faire l’éloge du tact, de la délicatesse, de
l’émotion et presque de la tendresse avec lesquels une balle avait été
fichée dans le pied du Général ; […] Dans une couche intermédiaire de
la psychè princière la phrase avait une signification technique et
entendait faire l’éloge du Colonel pour avoir bien pris ses dispositions,
aligné opportunément ses bataillons […]. Au fond du cœur du prince,
enfin, le Colonel s’était « si bien conduit » parce qu’il avait réussi à
arrêter, vaincre, blesser et capturer Garibaldi, et ce faisant il avait
sauvé le compromis péniblement atteint entre l’ancien et le nouvel
état de choses. (G. Tomasi di Lampedusa, Le Guépard, trad. J.-P.
Manganaro, Seuil, 2007, p. 229-230)

Tout le monde conviendra que l’énoncé du prince de Ponte-


leone est un éloge du colonel Pallavicino – mais encore ? Que
70 CATHERINE KERBRAT-ORECCHIONI

convient-il exactement de mettre sous le prédicat « se bien


conduire dans l’Aspromonte » ? Le narrateur déplie pour nous les
différentes « couches » qui composent le contenu de cet énoncé,
depuis sa signification la plus « superficielle » (l’identification de
cette signification faisant d’ailleurs déjà appel à la mobilisation
d’un ensemble de savoirs extralinguistiques, supposés partagés
par l’ensemble du petit monde dans lequel évoluent les person-
nages du roman), jusqu’à son contenu inférentiel plus spécifique
à teneur politique, que le locuteur exhume du tréfonds de son
cœur pour le distiller dans son propos, en passant par la signifi-
cation relevant du registre de la technique guerrière, localisée
dans la « psychè princière ». Cet ensemble stratifié d’éléments de
contenu constitue pour le narrateur la signification globale de la
déclaration apparemment anodine du colonel, c’est-à-dire ce qu’il
« veut dire » à son interlocuteur, dont il est permis d’espérer qu’il
parviendra, en mobilisant les éléments pertinents de ses compé-
tences linguistique et encyclopédique, à la reconstituer correcte-
ment ; éléments dont les lecteurs ne sont pas forcément déten-
teurs, et c’est pourquoi le narrateur s’emploie à décrypter à sa
place la teneur de cet énoncé, explicitant à son intention les com-
posantes hiérarchisées de ce feuilleté sémantico-pragmatique.
Le travail qu’effectue sur ses données l’analyste de discours
est tout à fait comparable à celui qu’opère le narrateur sur les
propos tenus par les personnages (à cette différence près que tout
est truqué dans le texte de fiction, puisque narrateur et person-
nages sont en fait des fabrications du même auteur). En parti-
culier, il est lui aussi confronté à la nécessité de distinguer
différents niveaux hiérarchisés d’interprétation d’un segment
discursif ou d’un fait linguistique donnés. Pour illustrer ce
deuxième cas de figure, on reviendra aux débats présidentiels, et
plus précisément à un aspect mineur mais frappant du débat de
2007, à savoir la dissymétrie d’emploi des formes nominales
d’adresse (« monsieur Sarkozy », « madame Royal) par les deux
candidats : Sarkozy en produit quinze fois plus que Royal (137
contre 9), ce qui invite à se demander à quoi correspond cette
dissymétrie, et quelles sont les valeurs et fonctions de ces formes
dans un tel contexte. Un examen détaillé de ces unités, en relation
avec leur emplacement dans le tour et dans l’énoncé, permet
d’aboutir à la conclusion qu’elles sont particulièrement ambiva-
LA MÉDUSE APPRIVOISÉE 71

lentes : même s’il est clair qu’elles contribuent, par la pression


accrue qu’elles exercent sur l’interlocuteur, à durcir plus qu’à
adoucir les attaques qu’elles accompagnent, elles n’en produisent
pas moins un certain effet de politesse, ces formes se prêtant
donc particulièrement bien à la stratégie de « disqualification
courtoise » de l’adversaire que cultive Nicolas Sarkozy dans ce
débat. Mais certaines analystes ont proposé de voir en outre dans
cette surabondance des « madame (Royal) » une attitude sexiste
de la part de Sarkozy, qui utiliserait cette forme pour rappeler
insidieusement mais obstinément que son adversaire (n’)est
(qu’)une femme :
En accumulant des termes d’adresse […], Nicolas Sarkozy se comporte
à la fois en homme poli, même courtois, reconnaissant son adversaire,
mais en même temps il la « stigmatise » en tant que femme, c’est-à-dire
quelqu’un dont le sexe constitue un défaut pour celui qui prétend
occuper le poste le plus important du pays. (Kostro & Wróblewska
2008 : 87)
Un tel emploi de « Madame » est remarquable. Tout en marquant
objectivement respect, déférence et politesse – presque à l’excès –
cette formulation tend cependant à intégrer l’adversaire dans sa
propre sphère. D’abord, d’un point de vue étymologique, puisque
« Madame » signifie « ma dame ». En ce sens, la politesse conduit à la
possession. Par ailleurs, en employant « ma dame » avec une telle
récurrence (insistance) NS rappelle constamment à son auditoire
qu’elle est la femme et qu’il est l’homme (de la situation). Le caractère
formel de l’adresse est ici sa stratégie. (Fracchiolla 2008 : 502-503)

Sans être à écarter, cette interprétation (indépendamment


même des considérations étymologiques douteuses de la
deuxième citation) est assurément plus hasardeuse que les précé-
dentes (c’est-à-dire que cet effet de sens sera vraisemblablement
moins unanimement partagé). Plus osée encore est l’affirmation
(entendue lors d’un colloque) selon laquelle Sarkozy jouerait sur
la connotation « royaliste » du patronyme de son adversaire,
connotation susceptible de produire un effet ironique étant
donné le positionnement politique de la candidate… Qu’une telle
interprétation puisse ou non être qualifiée de « parasite », il est
certain qu’elle ne peut pas se voir attribuer le même statut que
les précédentes : pas question de mettre sur le même plan les
évidences interprétatives (tel segment ou fait veut indéniablement
dire ça) et les simples conjectures (on peut éventuellement y voir
en outre telle ou telle connotation – connivente, condescendante,
72 CATHERINE KERBRAT-ORECCHIONI

sexiste, etc.), sans parler des contresens patents et interprétations


plus ou moins délirantes, conscientes ou non, attestées ou non.
Ainsi est-on en tant qu’analyste soumis à toutes sortes d’exi-
gences plus ou moins contradictoires entre lesquelles on doit
louvoyer, la principale étant que l’on est censé se mettre dans la
peau des participants et épouser leur point de vue, alors que ces
points de vue peuvent être extrêmement divers et surtout, que
l’on est par définition extérieur à l’interaction, avec des objectifs
et des méthodes tout autres que ceux des « membres » : l’activité
d’analyse et l’activité de co-construction de l’interaction n’ont tout
simplement rien à voir, même si la première tente de reconstituer
la seconde. L’analyste opère après coup, une fois que tout est
joué ; il peut décortiquer tout à loisir, avec un outillage relative-
ment sophistiqué, un texte achevé dont il a une vision globale, et
ce que l’on sait de l’ensemble influence inévitablement l’analyse
séquentielle – bref, le point de vue de l’analyste ne saurait en
aucun cas être assimilé totalement à celui des personnes ayant
participé à l’évènement discursif soumis à investigation.
L’activité d’analyse est une activité bien spécifique, qui peut
être conçue diversement ; mais en tout état de cause, l’analyste
est un archi-interprétant qui de sa position surplombante, doit
tenter de reconstituer la façon dont le texte et le contexte
sollicitent certaines interprétations. Dans le cas d’un discours
monologal (conférence magistrale, article de journal…), il s’agit
de voir sur quoi repose et en quoi consiste l’intelligibilité de ce
discours pour son auditoire ou son lectorat. Dans le cas d’un
discours dialogué, il s’agit de voir comment les différents partici-
pants se rendent mutuellement intelligibles les énoncés qu’ils
échangent, en négociant à l’occasion l’interprétation qu’il con-
vient de leur attribuer. Les débats présidentiels relèvent à la fois
de ces deux cas de figure. Il n’est donc pas étonnant que certains
des problèmes que soulève l’analyse des interactions médiatiques
ne soient pas sans rappeler ceux que pose l’analyse du discours
littéraire (lequel s’adresse lui aussi à une instance de réception
nombreuse et hétérogène), et qui sont largement débattus depuis
plusieurs décennies dans le champ de la sémiotique textuelle – on
peut penser par exemple aux notions d’« archilecteur » (Riffa-
terre 1970), de « limites de l’interprétation » (Eco 1992), et plus
récemment de « communauté interprétative » (Fish 2007). Et
LA MÉDUSE APPRIVOISÉE 73

comme en analyse littéraire, il revient en outre au chercheur


d’être en mesure d’expliciter le processus qui lui permet d’assi-
gner la/les valeur(s) que reçoit tel ou tel segment pour tel ou tel
participant.

3. Bilan
Il ressort de ce qui précède que les conditions requises pour que
l’interprétation que l’analyste propose d’un échantillon de dis-
cours donné soit recevable sont les suivantes.
1. Préciser clairement la nature des données (ou « obser-
vables »), et prendre en compte l’intégralité du matériel
signifiant qui les compose – ce qui veut dire entre autres,
s’agissant de données orales, de ne pas les réduire au seul
matériel verbal, comme c’est trop souvent le cas (pire encore,
l’analyse repose parfois sur une transcription approximative
dont n’est même pas précisée la source).
2. Disposer des ressources interprétatives requises, c’est-à-dire
de celles dont on suppose que les différents participants dispo-
saient eux-mêmes au moment de l’évènement communicatif.
3. Appliquer ces ressources aux données afin de reconstituer, à
partir de marqueurs et indices identifiables, les interpré-
tations vraisemblablement extraites par les participants eux-
mêmes, qu’elles aient été ou non ouvertement traitées par
lesdits participants.
4. Distinguer différents niveaux de signification, la question qui
se pose à l’analyste étant de savoir jusqu’où l’on peut aller
dans l’entreprise interprétative. Question dont la réponse se
situe quelque part (mais en un lieu flottant) entre ces deux
extrêmes que constituent d’un côté le fait de ne prendre en
compte que les contenus explicites (ce qui serait excessive-
ment réducteur) et de l’autre, le fait de se livrer à des décryp-
tages de type quasiment psychanalytique 22 – l’essentiel étant
de ne pas réserver le même sort à ces différents niveaux, et
d’incorporer à l’analyse le degré d’évidence des interpréta-
tions proposées.

22. Par exemple lorsque Charaudeau (2008 : 58) évoque les « libido » respectivement
masculine et féminine de Nicolas Sarkozy et Ségolène Royal.
74 CATHERINE KERBRAT-ORECCHIONI

Reste à savoir, pour en revenir au problème évoqué au début


de cet article, s’il est ou non légitime le cas échéant, c’est-à-dire
pour les genres qui s’y prêtent comme les débats médiatiques,
d’aller jeter un coup d’œil sur les nombreux commentaires,
circulant après coup dans les médias ou sur le Net, des épisodes
soumis à l’analyse, afin de voir comment ils ont été reçus et
perçus. Je ne vois personnellement pas en quoi cette curiosité
serait illégitime, même si le problème se pose de savoir comment
traiter un tel matériel 23. Là encore certaines distinctions s’impo-
sent, par exemple entre les interprétations individuelles plus ou
moins douteuses, voire aberrantes, et celles qui relèvent d’un
sentiment suffisamment partagé pour qu’il soit difficile de les
traiter par le mépris.
Comme illustration du premier cas on mentionnera la façon
dont a pu être interprété le regard de Sarkozy durant le débat de
2007, et plus spécifiquement lors de l’épisode de la « saine
colère » de Royal : d’après l’animateur de ce débat, Patrick Poivre
d’Arvor, le fait que durant cette séquence, Sarkozy l’ait avec
insistance sollicité du regard prouverait que le candidat était
pour une fois « déstabilisé » 24, alors qu’on peut bien plutôt y voir
une stratégie de prise à témoin, visant à renforcer l’accusation de
« perdre ses nerfs » portée par Sarkozy contre son adversaire.
Plus surprenante encore, car elle porte non sur la signification du
regard mais sur son orientation, est cette appréciation de la
journaliste Audrey Pulvar : « Il me semblait que c’était Ségolène
Royal qui ne regardait pas son adversaire et que Nicolas Sarkozy
était déstabilisé parce qu’il ne parvenait pas à capter son regard »
(France Inter, 02.05.2012) – il est vrai que ce dernier commen-
taire, incontestablement erroné, est très largement postérieur à
l’évènement ; et que d’une manière générale, l’interprétation des
unités mimogestuelles (comme le regard, mais aussi le rire ou le
sourire 25), est plus encore sujette à variation que celle des unités
linguistiques 26.

23. Sur la problématique des « recherches sur la réception », voir. Hutchby 2005 :
439.
24. Propos rapporté par Charaudeau 2008 : 58.
25. Notons que catégoriser un comportement mimique comme étant un sourire ou
un rictus, un rire ou un ricanement, c’est déjà opérer une amorce d’interprétation.
26. Sauf dans le cas des unités à fort degré de codification, que l’on dit justement
LA MÉDUSE APPRIVOISÉE 75

Comme exemple de ce qu’il est permis de considérer comme


des erreurs interprétatives collectives, qui à ce titre méritent plus
encore d’être prises en considération, outre le cas évoqué plus
haut du langage supposé grossier et fautif de Nicolas Sarkozy, on
convoquera une dernière fois la séquence de la saine colère : on
peut en effet se demander qui a raison dans cette affaire, entre
Sarkozy qui accuse son adversaire de perdre ses nerfs, et Royal
qui répète qu’elle n’est pas énervée (car elle a « beaucoup de
sang-froid »), mais qu’elle est en colère (car « il y a des colères qui
sont parfaitement saines parce qu’elles correspondent à la souf-
france des gens »). À partir de l’observation détaillée du compor-
tement voco-prosodique, mimogestuel et linguistique de la
candidate, on peut montrer que contrairement à ce que prétend
Sarkozy, rien n’autorise à dire que dans cette séquence, en dépit
de son ton ulcéré, Royal « sort de ses gonds ». Pourtant, nombreux
sont les commentateurs de cet épisode qui à l’encontre de ce
diagnostic, ont parlé et parlent encore du « moment où Ségolène
Royal s’est énervée », épousant sans état d’âme l’interprétation
sarkozienne, quel que soit au demeurant leur penchant politique.
Ce constat nous a incitée à nous interroger sur les facteurs qui ont
pu favoriser cette interprétation contestable, comme le fait que la
langue ordinaire ne fasse guère de distinction entre colère et
énervement, la représentation prototypique de la colère allant
plutôt dans le sens d’un affect aux manifestations violentes et
incontrôlées (même si l’on peut aussi parler de « colère froide ») ;
ou l’excessive durée de la séquence (plus de sept minutes), dans
laquelle la candidate se trouve contrainte par Sarkozy de répéter
obstinément « je ne m’énerve pas, je suis en colère », ce qui peut
passer pour un comportement frôlant l’hystérie (une telle inter-
prétation étant évidemment favorisée par certain apriori genré).
On ne voit pourtant pas bien ce que Royal aurait pu faire d’autre
que de récuser farouchement, à chacune de ses occurrences,
l’accusation, très dommageable pour son éthos de présidentiable,
de manquer de self control – quitte à susciter l’exaspération du
public, et comme il est permis de penser que tel est le but de
Sarkozy dans cette séquence, on peut estimer qu’en se laissant
entraîner dans cette trop longue digression centrée sur ses états

« quasi linguistiques ».
76 CATHERINE KERBRAT-ORECCHIONI

d’âme, Ségolène Royal est bien tombée dans le piège tendu par
son adversaire.
À propos de « la conduite qu’il nous faut tenir à l’égard du
sens quand nous commentons un texte », Roland Barthes (1971 :
13) opposait naguère la « signifiance » (reconnaissance légitime
de la pluralité des interprétations possibles d’un même texte) à la
« signifiose » (revendication plus contestable du « droit du signi-
fiant à s’éployer là où il veut »). Dans le cas des textes littéraires
(les seuls que Barthes a en tête lorsqu’il formule cette distinction),
cette pluralité des interprétations possibles tient surtout à la
complexité énonciative et discursive de ces textes, et elle est
d’autant plus grande que l’instant de la réception est plus éloigné
de celui de l’émission. Toutefois, les productions discursives
« ordinaires » ne diffèrent pas fondamentalement des œuvres
littéraires en ce qui concerne « la conduite qu’il nous faut tenir à
l’égard du sens » quand nous les commentons : conduite qui
consiste à admettre une certaine pluralité des interprétations,
mais fortement contrainte par ces garde-fous que sont les
diverses composantes de la matière signifiante, que l’analyste se
doit d’« observer », sans s’illusionner sur leur transparence ni se
laisser « méduser » par leur opacité.
On laissera le mot de la fin à Jacques Chirac, énonçant
doctement face à Lionel Jospin, lors du débat de 1995, cette vérité
d’évidence : « Naturellement les textes sont les textes 27, et la
manière de les interpréter peut varier »…

Ouvrages cités
BARTHES Roland, 1971, « Écrivains, intellectuels, professeurs », Tel Quel,
n° 47, p. 3-18.
BENVENISTE Émile, 1966, Problèmes de linguistique générale I, Paris, Galli-
mard.
CHARAUDEAU Patrick, 2008, Entre populisme et peopolisme. Comment
Sarkozy a gagné, Paris, Vuibert.
CHARAUDEAU Patrick, 2013, « L’arme cinglante de l’ironie et de la rail-
lerie », Langage et Société, n° 146, p. 35-47.

27. Il s’agit en l’occurrence de la Constitution – on sait combien les textes législatifs et


juridiques sont eux aussi sujets à interprétation (au sens ici de « lecture partiel-
lement subjective »).
LA MÉDUSE APPRIVOISÉE 77

CHARAUDEAU Patrick, 2017, « D’un différend sur les observables à une


différence de traitement des observables », dans Constantin de
Chanay et Ferron (dir.), p. 191-199.
CONSTANTIN DE CHANAY Hugues et FERRON Steeve (dir.), 2017, Le Discours et
la Langue, n° 9.2 (« Les observables en discours. Numéro offert à
Catherine Kerbrat-Orecchioni »).
DOURY Marianne, 2017, « Que faire des “suites” de l’argumentation ? Le
cas de l’intervention de Nicolas Sarkozy sur les “paquets
neutres” », dans Constantin de Chanay et Ferron (dir.), p. 75-90.
ECO Umberto, 1992, Les Limites de l'interprétation, Paris, Grasset.
FISH Stanley, 2007, Quand lire, c’est faire. L’autorité des communautés
interprétatives, Paris, Les Prairies ordinaires.
FRACCHIOLLA Béatrice, 2008, « L’attaque courtoise : de l’usage de la
politesse comme stratégie d’agression dans le débat Royal-
Sarkozy du 2 mai 2007 », dans S. Heiden et B. Pincemin (dir.),
JADT 2008 : Actes des 9es Journées internationales d’Analyse
statistique des Données Textuelles, Lyon, PUL, p. 495-506.
GÜLICH Elisabeth et MONDADA Lorenza, 2001, « Konversationsanalyse.
Analyse conversationnelle », in G. Holtus, M. Metzeltin und
C. Schmitt (Hrsg.), Lexikon der Romanistischen Linguistik, B. I-2,
Tübingen, Niemeyer, chap. 48, p. 196-252.
HUTCHBY Ian, 2005, “Conversation Analysis and the Study of Broadcast
Talk”, in K. L. Fitch and R. E. Sanders (eds), Handbook of Lan-
guage and Social Interaction, Mahwah (NJ), Lawrence Erlbaum,
p. 437-460.
KERBRAT-ORECCHIONI Catherine, 1986, L’Implicite, Paris, Armand Colin.
KERBRAT-ORECCHIONI Catherine, 1989, « Le principe d’interprétation dialo-
gique », Cahiers de praxématique, n° 13, p. 43-58.
KERBRAT-ORECCHIONI Catherine, 2001, Les Actes de langage dans le discours,
Paris, Nathan [rééd. Armand Colin, 2008].
KERBRAT-ORECCHIONI Catherine, 2005, Le Discours en interaction, Paris,
Armand Colin.
KERBRAT-ORECCHIONI Catherine, 2017, Les Débats de l’entre-deux-tours des
élections présidentielles françaises. Constantes et évolutions d’un
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KOSTRO Monika et WRÓBLEWSKA-PAWLAK Krystyna, 2008, « De l’usage de
certaines formes d’adresse françaises et polonaises dans le dis-
cours politique », dans J. Lis et T. Tomaszkiewicz (dir.), Franco-
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Discussions with John Gumperz, Amsterdam and Philadelphia,
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78 CATHERINE KERBRAT-ORECCHIONI

RELIEU Marc et BROCK Franck, 1995, « L’infrastructure conversationnelle


de la parole publique », Politix, n° 31, p. 77-112.
RIFFATERRE Michael, 1970, Essais de stylistique structurale, Paris, Flam-
marion.
3

De la construction du sens
à la pratique interprétative

Jacques Fontanille
Université de Limoges
Centre de Recherches Sémiotiques (CeReS)

Introduction
La question de l’interprétation est au cœur de la réflexion sémio-
tique, et à certains égards, elle est l’un des critères de distinction
entre les différents paradigmes théoriques de la sémiotique.
Rappelons quelques-unes des positions les plus connues à cet
égard.
La sémiotique peircienne prévoit, dans la constitution dyna-
mique du signe, un interprétant qui porte la règle selon laquelle le
representamen pourra « tenir lieu » d’un objet ; mais l’interprétant
ne peut opérer ainsi que si l’on peut distinguer au sein même de
l’objet en tant que tel et dans tous ses aspects (l’objet dynamique)
un principe de pertinence (l’objet immédiat) ; la distinction et
l’extraction de l’objet immédiat revient au fondement, le point de
vue sous lequel l’objet peut être mis en relation avec le
représentamen (Fontanille 2003). Autrement dit, l’interprétation
ne se limite pas au rôle de l’interprétant, le fondement y participe
également, et c’est tout le processus de la sémiose qui est alors de
nature interprétative.
De son côté, Eco revisite la tradition philosophique pour en
conclure que dans le signe, la relation entre expression et
contenu ne peut pas être une équivalence, et qu’il faut la traiter
80 JACQUES FONTANILLE

comme une inférence (Eco 1975), et c’est pourquoi la sémiotique


qu’il développe est qualifiée d’« interprétative ». En élargissant au
texte, ce principe le conduit à définir la place et le rôle d’un
lecteur modèle (Eco 1979) qui opère les inférences. Mais après
plusieurs recherches sur l’interprétation, il mettra lui aussi en
évidence la résistance du texte et même de l’Être : dans Kant et
l’Ornithorinque (Eco 1997), l’Être sémiotique oppose ses lignes de
résistance à la liberté de l’interprète, et c’est encore le fondement
(le « ground ») qui détermine le point de vue pertinent sous lequel
l’interprétation pourra se déployer.
Sur cette question précisément, on repère le point de clivage
avec la sémiotique d’inspiration saussurienne et hjemslevienne,
pour laquelle le rapport entre signifiant et signifié, ou entre plan
de l’expression et plan du contenu n’est pas une « équivalence »,
mais une isomorphie construite, obtenue de haute lutte, instable
et déformable. C’est Saussure précisément, dans les Écrits
(Saussure 2002), qui insiste sur le caractère praxéologique de
cette relation, et qui la décrit comme une activité incessante à la
fois des locuteurs et de la masse parlante :
Ce sera la réaction capitale de l’étude du langage sur la théorie des
signes, ce sera l’horizon à jamais nouveau qu’elle aura ouvert […], que
de lui avoir appris et révélé tout un côté nouveau du signe, à savoir
que celui-ci ne commence à être réellement connu que quand on a vu
qu’il est une chose non seulement transmissible, mais 1° de sa nature
destiné à être transmis, 2° modifiable. Seulement pour celui qui veut
faire la théorie du langage, c’est la complication centuplée. (Saussure
2002 : 220)

L’identité du signe n’est autre que l’agglomération sociale de


ses exécutions : une identité différentielle, socio-praxéologique,
plurielle et interactive. Le signe est une « unité » qui ne perdure
qu’en raison de la diversité des actes qui la constituent, produi-
sant ainsi des séries de variantes, qui sont le seul mode d’exis-
tence où on peut l’observer et le saisir, à travers ses multiples
exécutions et ses transmissions successives :
Mais nous n’avons pas dit, je le reconnais, pourquoi ils [les signes]
doivent s’altérer. Et il m’est facile d’indiquer la raison de cette absten-
tion. Dès l’abord, j’ai indiqué qu’il y avait des facteurs d’altération
distincts, mais tellement mélangés dans leur effet qu’il n’est pas
prudent de vouloir à l’instant même les séparer. J’ai dit que le fait total
ne pouvait se traduire avec sûreté que par le mot de déplacement du
DE LA CONSTRUCTION DU SENS À LA PRATIQUE INTERPRÉTATIVE 81

rapport total entre signifiant et signifié, soit que l’altération soit dans
le signifiant, soit qu’elle soit dans le signifié. (Saussure 2002 : 329-330)

Sous ce point de vue praxéologique, la pratique interprétative


ne se distingue de celle, plus générale, de la construction du sens,
que comme l’une de ses variétés, qui reste à caractériser et à
spécifier. Cette option sera plus particulièrement développée par
Greimas, à partir du parcours génératif de la signification, qui
repousse la réunion des expressions et des contenus à la dernière
étape du parcours, celle de la textualisation. Nous y reviendrons.
Enfin, Rastier (Rastier 2017) justifie le choix d’une sémiotique
interprétative, plutôt que générative, par le fait que celle-ci
repose sur les « profondeurs spéculatives de l’énonciation », et
fait de l’expression « une variable de surface ». Et il précise fort
justement que la sémiotique de Greimas est de ce fait même une
théorie du sens (Greimas assumait lui-même, dès Sémantique
structurale, 1966, qu’il proposait une théorie de la signification), et
non de la sémiose. La sémiotique interprétative de Rastier sub-
stitue alors à la hiérarchisation des structures de la signification
un « modèle plat » :
[…] en bref, énoncer, c’est passer non pas d’une obscure structure
profonde à des formes linguistiques, mais d’un mot à un autre : les
parcours énonciatifs et interprétatifs sont descriptibles dans les
mêmes formats et relèvent d’une praxéologie sans adhérences
ontologiques. (Rastier 2017 : 1, point 1)

Cette dernière remarque annule au passage la spécificité des


parcours interprétatifs au bénéfice d’une pratique plus générale
de construction du sens, dans le droit fil de l’enseignement de
Saussure, et en écho aux positions exprimées plus récemment par
Hjelmslev et Greimas.
Pour ce dernier en effet, dès Sémantique structurale (Greimas
1966), la question du sens ne se pose d’abord ni en termes
d’énonciation, ni en termes d’interprétation. Le monde du sens
n’est pas à interpréter, il est ce dans quoi nous baignons en
permanence, il est notre milieu de vie, mais sa signification, en
revanche, est toujours à construire, et il revient à la sémiotique de
rendre compte de cette construction, et d’y participer. Et la
question est alors de savoir comment nous pouvons en saisir et
construire les différences et en extraire des significations. Plus
tard, dans le Dictionnaire (Greimas et Courtés 1979), il évoquera,
82 JACQUES FONTANILLE

mais sans la développer, une possible définition de l’énonciation


comme production de la sémiose, comme point final du parcours
génératif de la signification, ou mieux encore, comme « sortie » de
ce parcours. En somme, pour Greimas, l’expression, la sémiose et
l’interprétation ne sont pas le point de départ de la construction
de la signification, mais son point d’arrivée, et par conséquent
cette construction doit reposer sur d’autres instances, comme par
exemple, dans Sémantique structurale, les structures prédicatives
et actantielles des micro-univers sémantiques, ou, dans Du sens
(Greimas 1970), les structures élémentaires de la signification,
notamment le fameux « carré sémiotique ».
La question de l’interprétation est donc difficile à situer dans
un tel panorama sémiotique. Ou bien elle se confond avec la
totalité d’une théorie, ou bien elle se confond avec les opérations
de la construction du sens, ou bien enfin elle est repoussée au-
delà du parcours génératif de la signification. C’est pourquoi,
dans cette dernière perspective, si on veut rendre compte
spécifiquement de la pratique interprétative, il faut la distinguer
de la construction du sens en général et la situer parmi les
différents types de production de sémioses et par rapport à elles.

1. Distinguer interprétation
et construction du sens
Il faut d’abord s’entendre sur ce qu’on entend par « interpréta-
tion », dans le cas où cette dernière ne se confondrait pas avec la
totalité du processus sémiotique (ou de construction du sens),
comme c’est le cas chez Peirce, Eco ou chez Rastier, dont les
intitulés théoriques, « sémiotique interprétative » et « sémantique
interprétative » sont sans équivoque. On doit remarquer pour
commencer que les théories sémiotiques qui font se superposer
entièrement le processus sémiotique et le processus interprétatif
sont aussi celles qui n’accordent aucune place à l’instance d’énon-
ciation, quelle qu’en soit la conception, de la classique « instance
de discours » selon Benveniste jusqu’à la « praxis énonciative »
selon Greimas.
A contrario, les théories sémiotiques qui font une place à
l’énonciation (comme celles de Greimas, ou de Coquet, notam-
ment) ne confondent pas le processus sémiotique et le processus
interprétatif et elles sont génératives, en un sens très général,
DE LA CONSTRUCTION DU SENS À LA PRATIQUE INTERPRÉTATIVE 83

c’est-à-dire qu’elles rendent comptent de la production de leurs


objets par paliers successifs, ordonnées du mode virtuel au mode
réel en passant éventuellement par l’actuel et le potentiel. Et cela
pour une raison que Rastier a bien identifiée, à savoir que
l’énonciation devient nécessaire au moins pour rendre compte au
moins de la dernière phase, celle de la réalisation, et qu’elle est
donc indissociable d’une théorie dotée d’une organisation hiérar-
chisée et d’un principe génératif. Sous cette condition, on peut
rendre compte séparément d’une part de la construction du sens
et de sa transformation en signification articulée (le parcours
génératif de la signification), et d’autre part des instances et
opérations de l’énonciation proprement dite, où l’on situera
l’interprétation. Inversement, une sémiotique globalement inter-
prétative ne peut pas faire de place à une théorie de l’énonciation,
ou, de son point de vue, croit pouvoir en faire l’économie.
Par conséquent, pour pouvoir parler d’interprétation en tant
que pratique spécifique, qui ne se confonde pas avec le processus
sémiotique en général, il faudrait poser comme condition
nécessaire, du point de vue sémiotique, à la fois l’adoption d’un
principe génératif, une organisation hiérarchisée des catégories
de la construction du sens, et un horizon énonciatif distinct de
cette organisation hiérarchisée. Mais pourtant, même si elle s’en
distingue, l’interprétation ne peut pas être entièrement dissociée
du processus de construction de la signification : elle le spécifie, le
détourne, lui assigne des objectifs particuliers, peu importe, mais
elle a affaire avec lui. On ne peut donc pas, par exemple, supposer
que le sens est déjà là, organisé, en dépôt quelque part (dans un
texte, dans une image, dans un rituel…) et « interprétable », et
que l’interprétation a pour rôle d’en découvrir la signification. On
ne peut pas plus partir d’une conception qui ferait la différence
entre une signification primaire et préexistante, qu’une analyse
objective ou objectivante pourrait directement restituer, et une
signification secondaire qui serait en quelque sorte « ajoutée »
par l’interprétation. Nous partirons donc de l’hypothèse que
l’interprétation est une déviation spécifique, à partir du processus
de construction de la signification.
Ces positions, distinctions et précisions s’appliquent d’ailleurs
exactement de la même manière à l’interprétation conçue comme
transposition, dans une modalité du spectacle vivant ou enre-
84 JACQUES FONTANILLE

gistré, d’une partition, d’une programmation chorégraphique ou


d’une pièce de théâtre ou de toute autre sémiotique-objet en
mode « inscrit ». En effet, sous le point de vue que nous propo-
sons, les deux acceptions principales de l’interprétation (interpré-
ter un texte en sélectionnant l’une de ses significations possibles /
interpréter une partition en jouant d’un instrument) ne sont pas
si radicalement différentes qu’on peut le supposer.
Cela nous conduit à une proposition, sinon de définition, du
moins de caractérisation de l’interprétation telle que nous la
concevons. Elle se manifeste nécessairement par la production
d’une sémiotique-objet, donc une sémiose (donc une énonciation
et un énoncé), qui doit être dans un mode sémiotique différent de
ce sur quoi elle porte. En d’autres termes, il ne peut pas y avoir
d’interprétation sans expression publique : on ne peut pas parler
d’interprétation si la signification que l’on attribue à un texte
n’est pas exprimée et communiquée d’une manière ou d’une
autre, si elle reste enfermée dans la « pensée » de l’interprète ; on
ne peut pas parler d’interprétation si le musicien se contente de la
transposition mentale de la partition qu’il est en train de lire…
Pour continuer dans la même direction, nous pouvons exa-
miner plus précisément, dans les limites de la sémiotique grei-
massienne, les concepts et opérations de « manifestation »,
« énonciation », « interruption du parcours génératif », « convo-
cation », « sémiose ». Cela nous permettra de mieux identifier ce
qui constitue la praxis associée à la fois à la sémiose et à
l’énonciation, telles que Greimas les concevait.
La manifestation résulte d’une interruption du parcours
génératif. Examinons plus précisément l’entrée « Manifestation »
du Dictionnaire :
Les différents niveaux de profondeur que l’on peut distinguer sont des
articulations de la structure immanente de chacun des deux plans du
langage (expression et contenu) pris séparément, et jalonnent leur
parcours génératif ; la manifestation est, au contraire, une incidence,
une interruption et une déviation, qui oblige une instance quelconque
de ce parcours à se constituer en un plan des signes. […] Lorsqu’il
analyse les structures profondes et veut en rendre compte à l’aide
d’un système de représentation quelconque, le linguiste arrête, fixe, à
un moment donné, le parcours génératif, et manifeste alors les
structures immanentes monoplanes à l’aide d’un enchaînement de
signes biplanes (ou de symboles interprétables). De même, la distinc-
DE LA CONSTRUCTION DU SENS À LA PRATIQUE INTERPRÉTATIVE 85

tion entre le discours abstrait et le discours figuratif peut être établie,


compte tenu de l’interruption, suivie de manifestation, du parcours
génératif à deux moments distincts du processus de production.
(Greimas et Courtès 1979 : 220, point 4)

L’interruption du processus génératif n’est pas un incident qui


affecterait le processus d’articulation de la signification, c’est
l’opération nécessaire pour qu’il y ait manifestation (c’est le mode
réel, et non plus seulement virtuel ou actuel), et pour que des
contenus puissent rencontrer des expressions, et réciproquement.
L’interruption en question n’appartient pas à l’immanence et au
système, elle permet d’en sortir. Sous ce point de vue, Greimas est
donc beaucoup plus explicite que Saussure. Chez ce dernier, en
effet, quand il insiste sur le caractère indissociable de la masse
parlante, de sa dimension sociale et temporelle, du langage et de
l’exécution du système de la langue, il n’est pas toujours très
facile de savoir si cette dimension praxéologique appartient à la
langue ou seulement, plus généralement, au langage. Dans la
théorie sémiotique de Greimas, en revanche, il est parfaitement
clair que l’interruption du parcours génératif fait passer dans un
autre mode d’existence que celui du parcours génératif lui-même.
Le statut de cette opération d’interruption du parcours
génératif n’est pas plus précisé dans l’entrée « Manifestation », et
ne le sera que dans une remarque incidente et marginale de
l’entrée « Énonciation » du Dictionnaire :
Il faut enfin ajouter une dernière remarque concernant l’aval de
l’énonciation : en tant qu’acte, celle-ci a pour effet de produire la
semiosis ou, pour être plus précis, cette suite continue d’actes sémio-
tiques qu’on appelle la manifestation. L’acte de signifier retrouve ici
les contraintes de la substance de l’expression, obligeant à mettre en
place des procédures de textualisation. (Greimas et Courtès 1979 : 127,
entrée « Énonciation », point 6)

La conjonction théorique est très explicite, mais elle a été peu


exploitée par les successeurs de Greimas : (1) l’acte d’énonciation
déclenche la manifestation, (2) la sémiose n’est que le nom
générique de la série des opérations qui conduisent à la
manifestation de la signification, (3) la sémiose est spécifiée du
côté de l’expression, et cette opération s’intitule « textualisation ».
Concernant la manifestation, on note également qu’elle est
opérée par l’analyste de la même manière que par tout autre : lui
aussi interrompt le parcours génératif pour extraire des catégo-
86 JACQUES FONTANILLE

ries qui peuvent être plus abstraites que les discours figuratifs
qu’il décrit (par exemple, les actants, sous-jacents aux acteurs de
surface, ou encore, les modalisations sous-jacentes aux manifesta-
tions affectives de surface). Et ces catégories ainsi extraites sont
dérivées et textualisées dans son propre discours d’analyse. Dans
le cas de l’analyste, l’opération d’interruption du parcours géné-
ratif participe d’un acte volontaire ; mais en dehors de cette par-
ticularité, la production d’un discours de description ne procède
pas autrement que celle de tout autre type de discours. Ce que fait
l’analyste, par exemple textualiser directement les structures
actantielles, ou les programmes narratifs, sans passer par leur
présentation figurative (acteurs, temps, espaces), ou en leur
substituant d’autres figures et d’autres expressions, n’importe
quelle autre instance d’énonciation peut le faire également.
C’est sur ce fond d’opérations que l’on peut parler de
« praxis » du point de vue de la sémiotique greimassienne : la
praxis commence là où la génération s’interrompt. Dans Sémio-
tique des passions, Greimas et Fontanille (1991) adopteront une
description différente, mais complémentaire, des mêmes opéra-
tions : pour rendre compte en effet des déterminations socio-
culturelles qui pèsent sur la constitution, la reconnaissance et le
déroulement des phénomènes passionnels, tout en les maintenant
sous la dépendance du parcours génératif, Greimas et Fontanille
inventent la convocation (sous toutes ses formes : évocation,
révocation, etc.), c’est-à-dire l’acte par lequel les formes imma-
nentes virtuelles sont appelées dans une énonciation qui les
actualise, et les réalise.
La convocation ajoute deux propriétés à l’opération décrite
précédemment (celle qui conduit à la manifestation) : (1) elle
spécifie et particularise (notamment d’un point de vue socio-
culturel) les formes immanentes générées (ce qui explique que les
formes générées et les formes attestées puissent ne pas coïncider),
et (2) elle fait appel, non pas seulement à des formes immanentes
générées, mais également à d’autres formes attestées, déjà
énoncées et disponibles pour d’autres énonciations. À ce stade, la
chaîne d’opérations est la suivante : interruption du parcours
génératif > manifestation > textualisation > convocation par l’énon-
ciation.
DE LA CONSTRUCTION DU SENS À LA PRATIQUE INTERPRÉTATIVE 87

2. La praxis énonciative :
distinguer analyse et interprétation
La praxis se complexifie, et c’est cet ensemble qui sera intitulé
par Greimas et ses collaborateurs la praxis énonciative. La praxis
énonciative peut être définie comme « l’ensemble des actes par
lesquels des discours sont convoqués, sélectionnés, manipulés et
inventés par chaque énonciation particulière » (Fontanille 1999 :
131). Elle se caractérise également, et surtout, par sa contribution
aux inflexions et reconfigurations des formes déjà attestées et
spécifiées culturellement. Dans Sémiotique des passions, Greimas
et Fontanille précisent notamment :
La praxis énonciative est cet aller-retour qui, entre le niveau discursif
et les autres niveaux, permet de constituer sémiotiquement des
cultures. […] les « primitifs » ainsi obtenus se présentent comme des
taxinomies qui, sous-jacentes aux configurations convoquées dans les
discours, y fonctionnent en quelque sorte comme des connotations,
distinctes des dénotations qui résultent de la convocation des univer-
saux. En ce sens, la praxis énonciative concilie un parcours génératif
et un processus génétique et associe dans le discours les produits
d’une articulation atemporelle de la signification et ceux de l’histoire.
(Greimas et Fontanille 1991 : 88)

On notera enfin que, chez Greimas, cette ébauche de praxis


n’est explicitement imputée à un acteur d’énonciation que dans le
cas de la production des discours de description et de la sémiose
métalinguistique, et que dans les autres cas, la praxis semble
opérer d’elle-même, seulement imputable à un actant abstrait et
potentiel. On parle alors de l’« impersonnel » de l’énonciation, en
ce sens qu’on n’identifie pas l’acteur qui joue le rôle de cet actant.
Le problème qui se pose alors est de savoir si le parcours
génératif peut lui aussi être imputé à un actant, et quelles sont les
relations entre les deux actants (celui de la génération et celui de
l’énonciation) : cette question n’a, à ma connaissance, jamais été
examinée de près.
Le scénario de base est donc celui qui conduit de l’interrup-
tion du parcours génératif à la convocation énonciative, en
passant par la manifestation et la textualisation, notamment par
la mise en œuvre de normes de genre et de modes d’expression.
Ce scénario de base, pour la même sémiotique-objet de départ,
peut donner lieu à un grand nombre de déclinaisons différentes
88 JACQUES FONTANILLE

et complémentaires, où on peut distinguer au moins trois cas


différents :
1. L’interruption du parcours génératif conduit directement à
une manifestation et à la production d’une sémiotique-objet
qui n’existait pas auparavant : c’est une pratique énonciative
primaire.
2. Cette interruption intervient à propos d’une sémiotique-objet
déjà existante, dont on décide de reconstituer la signification :
c’est une pratique énonciative d’analyse, qui permet par
exemple de manifester directement des niveaux d’articula-
tions du sens qui sont plus abstraits et plus généraux que ceux
retenus pour la manifestation directe de la sémiotique-objet
analysée.
3. Cette interruption se situe au même niveau que celui qui a
permis de produire la première sémiotique-objet, mais pour
bifurquer vers un autre type de manifestation, dans un autre
mode sémiotique, sous d’autres normes ou d’autres genres :
c’est une pratique énonciative d’interprétation. Une autre
propriété est requise : cette pratique-là implique nécessaire-
ment une identification actorielle de l’actant d’énonciation :
l’interprétation ne peut pas être « impersonnelle », car elle
doit au moins se distinguer de l’énonciation primaire.
La différence entre l’analyse et l’interprétation peut alors être
précisée : l’analyse ne se soucie de restituer ni la totalité du sens,
ni son équivalent global, alors que c’est bien l’objectif de
l’interprétation. L’interprétation peut admettre qu’il y a plusieurs
constructions du sens possibles, et donc plusieurs interprétations
possibles, mais pour être telles, chacune se doit de présenter la
totalité de l’un de ces sens possibles 1.
À partir de ces premiers éléments, on peut alors considérer
que la pratique interprétative participe de la praxis énonciative
au sens large, comme l’un de ses moments ou l’une de ses
stratégies, et qu’elle peut donc elle-même faire l’objet d’une
approche sémiotique, c’est-à-dire être elle-même soumise à la
« construction du sens ».

1. Il faut rappeler ici que cette proposition n’a d’intérêt que si on souhaite spécifier
le concept et le processus de l’interprétation : elle n’a pas lieu d’être si on décide que
la construction du sens, l’analyse et l’interprétation sont une seule et même chose.
DE LA CONSTRUCTION DU SENS À LA PRATIQUE INTERPRÉTATIVE 89

On peut s’appuyer d’abord pour cela sur le fait que la praxis


énonciative conduit à réviser au moins le périmètre de ce qui est
« appelé » et convoqué pour la manifestation. En effet, les
sémioses manifestées comprennent des formes et des agence-
ments nouveaux ou singuliers qui, par la reprise qui peut en être
faite (en extension) ou par l’éclat qu’ils suscitent (en intensité)
sont rendus disponibles pour d’autres usages et d’autres convoca-
tions, sans pour autant appartenir au système immanent, et sans
nécessairement le modifier. Ces formes et agencements sont des
schèmes, et ils sont mis à disposition dans ce qu’on pourrait appe-
ler une « sémiothèque », comparable mais de moindre portée, à
l’encyclopédie selon Eco.
Les opérations qui conduisent à fixer ainsi des schèmes
sémiotiques pour en permettre de futurs autres usages sont très
diverses, et l’une d’entre elles est l’interprétation. On peut
considérer qu’à cet égard, l’interprétation serait une stratégie
particulière de la praxis énonciative pour fixer dans la « sémio-
thèque » quelques-unes des formes, quelques-uns des agence-
ments repérés dans la sémiotique-objet interprétée. Ainsi, la pra-
tique interprétative schématise, mémorise et transmet une version
spécifique de la signification d’une autre énonciation. On doit à
cet égard garder en mémoire l’une des clauses précédentes : ce
qui est ainsi mis en mémoire dans la sémiothèque des interpré-
tations doit nécessairement être manifesté dans un autre genre,
avec d’autres normes, et très souvent d’autres modes d’expres-
sion que ce qui est interprété.

3. Décrire la pratique interprétative


L’interprétation ayant été définie comme la production d’une
nouvelle sémiotique-objet, elle est susceptible d’être elle-même
décrite par une sémiotique appropriée. Conformément à la
définition de la pratique interprétative comme l’une des voies
possibles de la praxis énonciative, cette sémiotique de description
sera celle des pratiques. Comme toute pratique, l’interprétation
peut être décrite comme une scène prédicative caractérisée par
(1) la thématique de l’acte (sculpter, aimer, bâtir, interpréter, etc.),
(2) l’identité de son opérateur, (3) les contenus et limites de son
objectif, et (4) les types d’interactions avec les pratiques conco-
mitantes et environnantes constituant son horizon stratégique.
90 JACQUES FONTANILLE

La description de la pratique interprétative passera alors par


l’établissement de la scène prédicative qui lui est spécifique, pour
examiner plus précisément les possibles déformations, tensions et
reconfigurations qui affectent les « liens » entre opérateur, acte,
objectif et horizon stratégique de cette pratique.
L’opérateur, c’est l’interprète. On doit a minima supposer qu’il
est pertinent pour lui de contribuer ainsi à fixer des schèmes et à
les mettre en mémoire pour d’autres usages pratiques. Il faut
alors prévoir un horizon stratégique de l’interprétation, d’autres
pratiques en interaction, qui prendront en charge ces autres
usages. Même dans les scènes de ménage, et pas seulement dans
les pratiques académiques, l’interprétation est toujours une
pierre ajoutée à un édifice stratégique plus ou moins concerté,
mais toujours tourné vers de futures interactions.
L’acte, c’est une facette de la construction du sens, par inter-
ruption, manifestation et surtout transposition. L’opération de
« transposition » est en effet ce qui spécifie l’acte d’interprétation,
et on doit alors supposer que la transposition elle-même fait
partie de l’objectif de la pratique interprétative : certes, l’objectif
est la production d’une autre sémiotique-objet, par exemple un
discours d’interprétation, une expression instrumentale (pour la
musique) ou une mise en scène (pour un spectacle), mais qui se
donne toujours à saisir comme la transposition de la sémiotique-
objet interprétée dans une autre sémiotique-objet.
Ces variations de la force respective des différents liens au
sein de la scène prédicative donnent lieu à une dynamique rhéto-
rique de l’interprétation. L’interprète peut en effet resserrer ou
distendre la force du lien d’inhérence qui l’associe à son acte : il
assume ainsi plus ou moins fortement son interprétation, il
facilite ou il brouille les possibilités d’imputation de l’interpréta-
tion à celui qui l’exprime. Il peut également renforcer ou affaiblir
le lien entre l’acte et l’horizon stratégique : ce sont alors les
motivations tactiques de l’interprétation qui sont rendues plus ou
moins accessibles ou inaccessibles. Il peut aussi renforcer ou
affaiblir le lien entre l’acte et l’objectif, et contribuer ainsi à
accentuer ou à euphémiser la transposition : c’est ainsi que des
interprétations peuvent s’afficher ostensiblement comme des
« inventions » autonomes, ou tenter de faire oublier la transposi-
tion, jusqu’à laisser croire que c’est toujours l’énonciation pri-
DE LA CONSTRUCTION DU SENS À LA PRATIQUE INTERPRÉTATIVE 91

maire qui se prolonge dans l’interprétation. Entre responsabilité


et irresponsabilité, engagement ou désengagement, nouvelle créa-
tion ou fidèle neutralité, la pratique interprétative peut explorer
toutes les variantes de ces tensions rhétoriques et de leurs
fluctuations intensives ou extensives.
Enfin, la pratique interprétative participe, comme toutes les
autres, et notamment en raison de sa composante de schéma-
tisation (la production de schèmes pratiques), d’une dimension
que l’on pourrait dénommer anthroposémiotique. Il faut revenir
pour cela aux constituants de base de la scène prédicative : l’acte,
l’opérateur, l’objectif et l’horizon stratégique. La thématique des
actes praxiques (le contenu sémantique du prédicat) dit en
général peu de choses de la signification anthropologique de la
pratique. On peut par exemple bâtir pour s’approprier un espace,
pour transmettre quelque chose aux générations futures, pour
protéger des personnes, des institutions, des œuvres, pour com-
muniquer, pour participer à un échange ou à un cycle de don et
contre-don. Il en va de même de l’interprétation : on peut inter-
préter quelque chose aussi bien pour s’approprier ce qui est inter-
prété, pour le transmettre, pour un échange, pour un don, etc. En
somme, l’articulation entre l’acte, l’objectif et l’horizon straté-
gique (transposer la signification, certes, mais pour transformer
quoi ? et à l’égard de qui ?) est réglée, d’un point de vue anthropo-
sémiotique, par la nature des schèmes pratiques de relation qui
sont impliqués dans l’interprétation.
On rappellera très brièvement ici que la typologie des schèmes
de relation a été proposée par l’anthropologue Philippe Descola.
Les schèmes de relation donnent une forme et un contenu à la
liaison pratique entre au moins deux actants, et permettent de
caractériser ce que, via la pratique, l’un fait à l’autre. L’inventaire
est limité à six schèmes chez Descola : l’échange, la prédation, le
don, la production, la protection, la transmission. La typologie des
schèmes de relation est obtenue à partir de deux critères :
l’identité ou l’altérité ontologique entre les deux actants (c’est
alors l’identité anthropologique de l’opérateur et de ses interac-
tants qui est en jeu), et la réversibilité ou non réversibilité de la
pratique (c’est dans ce cas la structure actantielle du prédicat qui
est concernée). Ce qui donne lieu à deux groupes de schèmes :
92 JACQUES FONTANILLE

1. le premier caractérise des relations potentiellement réver-


sibles entre des actants identiques ou équivalents (l’échange,
la prédation, et le don),
2. le second concerne des relations univoques entre des actants
qui ne sont pas identiques ou équivalents (la production, la
protection et la transmission).
La typologie établie par Descola (2005) est la suivante :

Relation de similitude Relation de connexité


entre termes équivalents entre termes non équivalents

Symétrie Échange Production Relation


génétique

Asymétrie Prédation Protection Relation


négative spatiale

Asymétrie Don Transmission Relation


positive temporelle

Ce n’est pas le lieu ici de discuter, reformuler ou compléter la


typologie de Descola. D’autres travaux y contribuent actuelle-
ment, notamment en vue d’une plus grande systématicité sémio-
tique 2. Mais tel quel, son principe s’applique déjà sans difficulté à
l’interprétation : d’un point de vue anthroposémiotique, l’inter-
prétation n’appartient pas à un schème pratique en particulier,
mais peut participer de plusieurs. La pratique interprétative est
intrinsèquement diverse, si on la considère comme une pratique
sémiotique (signifiante en tant que pratique), puisqu’il faut, pour
en construire la signification, établir la nature des relations
d’identité et d’altérité et des relations prédicatives entre les
actants impliqués par l’acte, l’objectif et l’horizon stratégique.
Mais la dimension anthroposémiotique comporte une autre
dimension (évoquée rapidement ci-dessus sous l’intitulé « identité
ou équivalence ontologique ») qui a des conséquences considé-
rables sur la légitimité anthropologique de l’interprétation. Cette
autre dimension est celle des grands schèmes pratiques d’identifi-

2. Notamment dans Jacques Fontanille et Nicolas Couégnas, Terres de sens. Essai


d’anthroposémiotique, Limoges, Pulim, 2018.
DE LA CONSTRUCTION DU SENS À LA PRATIQUE INTERPRÉTATIVE 93

cation et de différenciation, selon lesquels les actants collectifs se


constituent. Sans y insister plus longuement, on rappelle seule-
ment que, sur la base des ressemblances ou différences physiques
et psychiques, Descola définit quatre modes d’identification, le
naturalisme, l’animisme, le totémisme et l’analogisme. Leurs
dénominations issues de la tradition ethnologique ne doivent pas
occulter leur portée épistémique, qui est ici l’essentiel : en effet, la
manière dont chacun de ces types de collectifs construit le monde
auquel il appartient et qu’il instaure, touche directement aux
grands schèmes épistémiques qui structurent à la fois chacune de
ces ontologies. À chacun d’eux correspond un type de raison-
nement ou d’inférence dominant qui fondent la connaissance et
l’interprétation du monde : les analogies (pour l’analogisme), les
filiations entre groupes et espèces différents (pour le totémisme),
les lois transversales et universelles de la nature vs les particula-
rismes culturels (pour le naturalisme), la continuité et la com-
munication entre toutes les âmes et les esprits (pour l’animisme)
sont autant de schèmes pratiques qui influent directement sur les
processus d’interprétation en les « colorant » anthropologi-
quement.
Ce sont alors les choix de méthodes et les différentes solutions
interprétatives qui sont colorés ou infléchis par les schèmes
d’identité à l’œuvre dans la pratique. Aucun et aucune ne sont
neutres à cet égard : selon qu’on privilégie dans l’interprétation
l’établissement de relations analogiques, de filiations isotopiques,
de communion à distance avec l’énonciation primaire, ou que l’on
s’efforce de naturaliser les régularités relevées, on s’inscrit inévi-
tablement dans l’un ou l’autre de ces grands schèmes d’identi-
fication. La signification anthroposémiotique de la pratique
interprétative s’enrichit en outre si on considère, comme le font
aujourd’hui les anthropologues, que les schèmes d’identification
et les schèmes de relation entretiennent des rapports préféren-
tiels : la recherche des filiations transverses (totémisme) donne la
préférence à la transmission, celle des continuités psychiques
(animisme) préfère la prédation-appropriation, le naturalisme
présente une propension à l’échange, etc. Tout un champ de
recherches s’ouvre alors, qui permet de dépasser les seules
considérations cognitives, et de prendre en considération les
déterminations propres à l’humain en tant qu’être social.
94 JACQUES FONTANILLE

Conclusion
Le parcours ici accompli et le raisonnement qui l’a accompagné
ne prouvent rien, si ce n’est l’intérêt que peuvent présenter leurs
résultats : nous avons construit peu à peu une configuration
pratique en la spécifiant (celle de l’interprétation), et mis en
évidence deux types de propriétés de cette configuration : (1) les
conditions préalables qui sont requises pour que le parcours ait
lieu, et, en l’occurrence, pour qu’on puisse parler de l’interpré-
tation en tant que configuration spécifique et méthodologique-
ment isolable, et (2) les paramètres et dimensions qui permettent
d’envisager une diversification de cette configuration en plu-
sieurs types ou variétés. En somme, l’hypothèse de départ était
que, si on parvient à spécifier la pratique interprétative (point 1),
on pourra en rendre compte dans une analyse sémiotique, et
contribuer à dire ce qu’interpréter signifie ; la signification de
l’acte d’interprétation se déploie alors sur les dimensions
pratiques, rhétoriques, éthiques et anthroposémiotiques (point 2).

Ouvrages cités
DESCOLA Philippe, 2005, Par-delà nature et culture, Paris, Gallimard, coll.
« Bibliothèque des sciences humaines ».
DESCOLA Philippe, 2007-2008, Modalités de la figuration, Cours du Collège
de France (en ligne).
DESCOLA Philippe, 2015, La Composition des mondes. Entretiens avec Pierre
Charbonnier, Paris, Flammarion.
ECO Umberto, 1975, Trattato di semiotica generale, Milano, Bompiani.
ECO Umberto, 1975, La Production des signes, Paris, LGF, Le Livre de
Poche.
ECO Umberto, 1979, Lector in fabula. Le rôle du lecteur ou la coopération
interprétative dans les textes narratifs, Paris, Grasset.
ECO Umberto, 1999, Kant et l’ornithorynque, Paris, Grasset.
FONTANILLE Jacques, 1999, Sémiotique et Littérature. Essais de méthode,
Paris, Puf.
FONTANILLE Jacques, 2003, Sémiotique du discours, Limoges, Pulim.
FONTANILLE Jacques, 2008, Pratiques sémiotiques, Paris, Puf.
FONTANILLE Jacques, 2015, Formes de vie, Liège, Sigilla, Presses Univer-
sitaires de Liège.
GREIMAS Algirdas Julien, [1970] 1986, Sémantique structurale, Paris, Puf.
GREIMAS Algirdas Julien, Du sens, Paris, Éditions du Seuil.
DE LA CONSTRUCTION DU SENS À LA PRATIQUE INTERPRÉTATIVE 95

GREIMAS Algirdas Julien et COURTÉS Joseph, 1979, Sémiotique. Dictionnaire


raisonné de la théorie du langage, Paris, Hachette.
GREIMAS Algirdas Julien et FONTANILLE Jacques, 1991, Sémiotique des
passions. Des états de choses aux états d’âme, Paris, Éditions du
Seuil.
RASTIER François, 2017, « De la sémantique structurale à la sémiotique des
cultures », Actes Sémiotiques, n° 120 (en ligne).
SAUSSURE Ferdinand de, 2002, Écrits de linguistique générale, Paris, Galli-
mard.
4

Les écueils
de l’interprétation de l’argumentation

Marianne Doury
CNRS, Laboratoire MoDyCo,
UMR 7114 Paris Nanterre

Introduction
C’est, plus que la question générale de l’interprétation, celle de
l’interprétation de l’argumentation qui nous occupera dans cet
article. Et pour cela, je propose que nous partions du Dictionnaire
de l’argumentation de Christian Plantin (Plantin 2016), et plus spé-
cifiquement, de l’entrée « Interprétation, exégèse, herméneu-
tique ».
« Interprétation, exégèse et herméneutique sont, écrit Plantin,
des arts de comprendre des données textuelles complexes »
(p. 329). Il ne fait aucun doute que les textes et discours argumen-
tatifs sont, sous différents aspects, des données textuelles com-
plexes, que l’on ne peut espérer éclairer de façon satisfaisante via
la seule compréhension des mots ni même des phrases qui les
composent. C’est un agencement plus global du texte argumen-
tatif qui en génère la pleine signification, agencement qui, pour
être saisi, exige de l’interprète qu’il s’appuie sur le sens des mots
employés, leur organisation syntagmatique au sein d’énoncés, sur
l’organisation énonciative du texte, sur une connaissance de la
situation d’énonciation, de l’interdiscours, et plus largement, sur
une connaissance du monde. L’interprétation d’un discours
argumentatif demande également, et peut-être en premier lieu,
98 MARIANNE DOURY

que l’on s’interroge sur l’intention du locuteur 1 – intention qui,


dans une perspective argumentative, est relative à la conclusion
qu’il cherche à étayer : « la conclusion c’est ce qu’a en vue le
locuteur lorsqu’il énonce l’argument » (Plantin op. cit.). Interpré-
ter un texte argumentatif, c’est donc en identifier la conclusion, et
montrer comment les différents énoncés du texte contribuent,
directement ou indirectement, à la rendre plus résistante à la
contestation (Doury 2003 : 13). Aussi l’interprétation d’un texte
argumentatif est-elle toujours peu ou prou réflexive (Macagno &
Capone 2016 : 404 ; Grossmann 1999 : 153).
L’interprétation de données argumentatives, comme toute
interprétation, est une activité normée (Grossmann 1999 : 154) ;
elle repose sur des principes qui en garantissent la légitimité dès
lors qu’ils correspondent à des lois de passage admises dans la
communauté interprétative concernée (Plantin 2016 : 331). On
formulera ici les plus généraux d’entre eux 2 :
• Le texte argumentatif communique davantage que ce que les
énoncés signifient.
• Interpréter un texte argumentatif, c’est en identifier l’orien-
tation argumentative, c’est-à-dire voir la position (la conclu-
sion, la thèse) qu’il défend, et montrer comment les énoncés
qui le constituent contribuent à soutenir cette thèse.
• Il s’agit de maximiser l’argumentativité du texte : partout où il
peut y avoir argumentation, il y a argumentation (Plantin
1994 : 78) ; ce qui revient à considérer que le régime de
cohérence principal du texte est argumentatif.
• L’interprétation d’un texte argumentatif doit obéir à un prin-
cipe de charité modérée, qui veut que « lorsque les indicateurs
à notre disposition (le contexte, l’ossature logique, l’intention
affichée, les marqueurs langagiers) ne permettent pas de
trancher en faveur d’une interprétation plutôt que d’une
autre, il convient d’adopter celle qui génère l’argumentation la
plus sensée/plausible » (Govier 1987 : 100, je traduis ; voir
aussi Lumer 2003).

1. La question de l’intention est centrale pour l’interprétation de tous les textes et


discours, et pas seulement argumentatifs ; voir par exemple Grossmann 1999 : 153 ;
Lumer 2003 ; Macagno & Capone 2016 : 403.
2. Certains de ces principes valent pour l’interprétation en général, d’autres sont
propres aux textes et discours argumentatifs.
LES ÉCUEILS DE L’INTERPRÉTATION DE L’ARGUMENTATION 99

• Une interprétation ne doit pas se contenter de redire autre-


ment ce que les données disent elles-mêmes, mais doit tou-
jours apporter quelque chose en plus. En ce sens, une
interprétation est toujours une sur-interprétation, dont il faut
s’assurer qu’elle reste « contrôlée », comme le dit Lahire (1996)
du travail sociologique 3.
• Pour garantir qu’elle reste sous contrôle, l’interprétation ne
doit pas être gratuite, et doit s’appuyer sur des indices de
nature hétérogène, mais explicitables. Et si ces indices rendent
certaines interprétations plus plausibles que d’autres, aucune
ne peut jamais prétendre à l’exclusivité 4.
Je propose d’explorer plus en détail les principes à l’œuvre
dans l’interprétation de l’argumentation en partant de copies
d’étudiant.e.s auxquels il était demandé d’analyser des textes
argumentatifs. Partant du principe que les zones de difficultés
permettent, bien plus que les réponses « réussies », de mettre au
jour ce qui est en jeu dans l’analyse de l’argumentation, je
m’efforcerai d’expliciter les mécanismes interprétatifs qui ont
conduit à ce que je considère comme une lecture inappropriée
des textes soumis aux étudiant.e.s. J’en viendrai ensuite à prolon-
ger cette réflexion en m’interrogeant sur ma propre pratique
d’interprétation des textes argumentatifs pour, sinon en éclairer,
du moins en circonscrire les zones d’ombre 5.

3. » En définitive, lorsque le sociologue fait correctement son travail, la signification


des événements, des pratiques, des représentations, etc., qu’il propose constitue tou-
jours un surplus, un rajout par rapport à ce qui se dit ou s’interprète déjà ordi-
nairement dans le monde social. Interpréter c’est donc toujours surinterpréter par
rapport aux interprétations (pratiques ou réflexives) ordinaires « (Lahire 1996 § 12).
4. Grossmann (1999) rappelle la différence sémantique qui, selon Olson, oppose
« comprendre » à « interpréter » : « alors que “comprendre”, verbe factitif, présup-
pose la valeur de vérité de son complément (“J’ai compris qu’elle m’aimait”
présuppose que “elle m’aime” est vrai), il n’en va pas de même pour “interpréter” :
“interpréter un texte implique que personne ne sait ce qu’il signifie, mais plutôt que
l’on pense qu’il signifie ceci ou cela”. L’interprétation est donc vue comme le point
de vue d’un sujet (le lecteur) sur un objet (le texte), quand bien même le sujet serait
persuadé que son point de vue est le seul possible » (p. 152).
5. Si j’adhère inconditionnellement à l’invitation formulée par Charaudeau (2017)
d’aborder la question de l’interprétation en prêtant attention au point de vue de
celui qui interprète, il faut bien reconnaître que seul le point de vue du sujet
analysant (à l’expertise supposée accomplie – le mien – ou en apprentissage – celui
des étudiant.e.s) est représenté, celui du sujet récepteur de l’acte de langage (lecteur
ou interlocuteur visé par les textes soumis à l’analyse) étant incontestablement
absent de cet article.
100 MARIANNE DOURY

1. Les données
La présente réflexion se nourrit de mon expérience d’enseigne-
ment de l’argumentation à l’université, et se focalise plus particu-
lièrement sur les travaux remis par des étudiant.e.s inscrit.e.s en
Master 1 de Didactique des langues à l’Université Sorbonne
nouvelle – Paris 3 (28 copies datant de 2016, 24 copies de 2017). Il
s’agit de la partie écrite de la validation d’un cours d’introduction
à l’argumentation. Ce cours est un enseignement à distance,
reposant sur un contenu que j’ai élaboré. Pour la plupart des
étudiant.e.s, il s’agit d’un premier contact avec le champ de
l’argumentation ; ils.elles n’ont par ailleurs dans leur grande
majorité pas eu le temps de lire autre chose que ce que je leur
proposais. J’ai donc une grande part de responsabilité dans la
réussite ou l’échec des acquisitions dont ces copies témoignent.
Au-delà de cette question de la responsabilité, j’ai surtout une
connaissance assez fiable des catégories d’analyse qu’ils.elles ont
à leur disposition pour se livrer au travail d’interprétation 6 que
requiert l’analyse argumentative.
Les consignes, tant pour 2016 que pour 2017, consistaient en
deux questions, dont on ne considérera ici que la première (les
textes correspondants sont reproduits en annexe) :
2016 : Vous trouverez ci-dessous un texte de Bruno Roger-Petit
participant du débat sur la fessée en France. Vous spécifierez tout
d’abord la position défendue dans ce texte. Vous vous attacherez à
identifier les lieux d’introduction et les modes de traitement du
contre-discours dans ce texte. Vous identifierez au moins deux types
d’arguments utilisés dans ce texte ; vous en rappellerez brièvement la
définition et préciserez comment cette définition s’applique au cas
particulier que vous décrivez.
2017 : Vous trouverez ci-dessous un discours de Robespierre, pro-
noncé le 30 mai 1791 à la Constituante. Vous spécifierez tout d’abord
la position défendue dans ce texte. Vous vous attacherez à identifier
les passages introduisant le contre-discours, et préciserez la façon

6. Ce qui est attendu des étudiant.e.s relève davantage de ce que Charaudeau (2017 :
198) appelle le décryptage – c’est-à-dire l’utilisation de « certains outils d’analyse
pour mettre en évidence les caractéristiques de telle production langagière » – que
de ce qu’il appelle l’interprétation – qui consiste, pour lui, à « imaginer les diffé-
rentes interprétations auxquelles pourraient se livrer divers sujets récepteurs selon
leurs conditions de réception, c’est-à-dire tenter de mettre en évidence les différents
effets de sens possibles, […] les “possibles interprétatifs” » (p.198).
LES ÉCUEILS DE L’INTERPRÉTATION DE L’ARGUMENTATION 101

dont il est traité par Robespierre. Vous identifierez au moins trois


types d’arguments utilisés dans ce texte ; vous en rappellerez
brièvement la définition et préciserez comment cette définition
s’applique au cas particulier que vous décrivez.

Dans la mesure où il s’agissait d’un devoir maison, les étu-


diant.e.s disposaient de tout le temps qu’ils.elles voulaient bien se
donner pour répondre aux questions, et avaient tout loisir de
chercher des informations complémentaires, notamment sur le
contexte d’énonciation des discours qui leur étaient soumis.
Par ailleurs, cet examen participe de la validation d’un cours
d’argumentation. Les étudiant.e.s partent donc de la juste pré-
somption que les données qu’on va leur soumettre sont argumen-
tatives, au sens où le principe de cohérence dominant est argu-
mentatif. Le texte s’organise par rapport à une question, dans les
termes de Plantin (2010), à laquelle il apporte une réponse,
réponse à laquelle on doit chercher à rapporter, directement ou
indirectement, chacun des énoncés du texte, selon le principe
interprétatif d’argumentativité maximale. La première tâche à
réaliser est donc d’identifier la thèse défendue par le texte (ou
plutôt, par Bruno Roger-Petit dans le premier texte, et par Robes-
pierre dans le second). La deuxième question, invitant à repérer
les éléments de contre-discours et leur traitement, cherche à
amener les étudiant.e.s à prêter attention à la place faite aux
adversaires de Roger-Petit et de Robespierre, à la façon dont leurs
objections sont rapportées, et au traitement qui leur est réservé –
c’est-à-dire à leur acceptation ou à leur rejet. La troisième, enfin,
incite les étudiant.e.s à rechercher, dans le texte, des séquences
relevant de différents types d’arguments : il peut sembler que
cette phase d’identification des types d’arguments se situe au-delà
de l’identification des séquences argumentatives du texte et des
composantes fonctionnelles (argument / conclusion) qui les cons-
tituent, mais on verra plus loin que ce n’est pas tout à fait vrai, et
que l’interprétation d’un texte argumentatif passe aussi par
l’identification (de certains) des types d’arguments qu’il mobilise
(Macagno & Capone 2016).
On s’attachera dans la section qui suit à présenter les
difficultés rencontrées par les étudiant.e.s, identifiées à partir de
leurs réponses, ce qui permettra de mettre au jour les procédés
interprétatifs à l’œuvre face à de tels textes, à chacune des étapes
de l’analyse.
102 MARIANNE DOURY

2. Erreur sur la position défendue


Au-delà de problèmes de compréhension de la consigne sur
lesquels on passera ici, il arrive que, dès la première phase de
l’exercice, il y ait des erreurs sur l’identification de la position
défendue dans le texte (en général, au profit de la thèse adverse).
Une telle erreur initiale déclenche des problèmes d’interprétation
en cascade, puisqu’il devient impossible de reconstituer la cohé-
rence des sous-argumentations par rapport à la thèse qui devrait
organiser le texte. Dans de tels cas, on est tenté de dire que
l’étudiant.e n’a tout simplement pas compris le texte.
Ce type d’erreur n’apparaît pas dans les copies de 2017. On
aurait pourtant pu s’y attendre, en raison de l’image de Robes-
pierre comme monstre sanguinaire véhiculée par l’historiogra-
phie dominante de la Révolution française, image inclinant à le
supposer partisan de la peine de mort. Le fait qu’on ne trouve pas
de telles erreurs peut s’expliquer par l’absence de présomption
relative à Robespierre chez les étudiant.e.s ; mais aussi et surtout,
parce que l’identification de la thèse est fortement contrainte par
l’énoncé final du discours proposé à l’analyse : « je conclus à ce
que la peine de mort soit abrogée », cet énoncé associant (1) la
prise en charge d’une position par un « je », (2) la caractérisation
de cette prise en charge comme « conclusion », (3) sa place
terminale dans le discours, et (4) l’explicitation de la position en
question (abrogation de la peine de mort) – ce qui laissait peu de
place à l’erreur. En revanche, le texte de Bruno Roger-Petit sur la
fessée a donné lieu à davantage d’erreurs, comme dans (1) :
(1) Sur le texte de Bruno Roger-Petit promeut la défense de la fessée,
comme stratégie pour maintenir le contrôle, la discipline et le
respect des enfants vers leur parents. 7

L’auteure de cette copie est une étudiante étrangère, et on


pourrait penser à une erreur d’interprétation du terme « dé-
fense », qui, dans le texte, apparaît au sens de « soutien d’une
position contestée », et serait ici interprété comme « proscrip-
tion » (comme dans « défense de fumer ») (le titre du texte à
analyser est, rappelons-le, « La fessée défendue par Le Maire,

7. Les fragments de copie sont reproduits dans leur syntaxe et leur orthographe
originales.
LES ÉCUEILS DE L’INTERPRÉTATION DE L’ARGUMENTATION 103

Wauquiez, Zemmour, Praud et les autres »). Mais l’ensemble de la


copie témoigne du fait que l’étudiante a bel et bien considéré que
Bruno Roger-Petit était pour la fessée ; et les arguments en faveur
de cette position, attribués du même coup à Bruno Roger-Petit
(« maintenir le contrôle, la discipline et le respect des enfants
envers leurs parents »), sont le fait des adversaires de l’auteur du
texte – ce qui illustre les erreurs d’interprétation « en cascade »
évoquées plus haut.
À quoi de telles erreurs sont-elles attribuables ? On ne s’en
tiendra pas ici aux seules copies témoignant d’une mauvaise
identification de la position défendue dans le texte, mais on
s’efforcera de repérer les difficultés susceptibles de déboucher
sur une telle erreur globale.

2.1 Problème de compréhension des expressions


exprimant la position défendue

2.1.1 Problème de compétence lexicale


Ces erreurs peuvent dans un premier temps être dues à un pro-
blème de compréhension linguistique des expressions portant la
position défendue. Je prendrai pour exemple sur ce point un
autre cours, que je donne à des étudiant.e.s de L2 en Communica-
tion. Je travaillais avec eux ce semestre sur l’analyse argumen-
tative d’une critique du film Blade Runner 2049, et le jugement
global était formulé ainsi : « Ce film est une vraie tuerie ». Dans
l’acception actuelle du terme, « tuerie », surtout associé à
« vraie », exprime un jugement très positif (« sa tarte au citron est
une vraie tuerie » = elle est délicieuse) ; il s’agissait, pour l’auteur
du commentaire analysé, d’exprimer un jugement global positif
sur le film. Or, un étudiant (qui n’était pas francophone natif) l’a
interprété au sens littéral du terme, comme synonyme de « mas-
sacre », « carnage », et à ce titre, comme appelant à un jugement
négatif (du type « ce film est trop violent »), ce qui a eu pour effet
de lui rendre inaccessible la cohérence argumentative du com-
mentaire 8. Ce type de problème, qui apparaît de façon plus

8. La dissonance entre l’évaluation portée par « tuerie » et l’orientation argumen-


tative positive du reste du texte aurait pu amener l’étudiant à mettre en doute sa
compréhension du substantif ; mais dans ce cas précis, le sens de « tuerie » lui est
paru si transparent et indéniablement négatif qu’il a suffi à brouiller son appré-
hension de l’ensemble de la critique.
104 MARIANNE DOURY

évidente pour les étudiant.e.s étranger.ère.s, met en évidence


l’importance, pour tout destinataire, de la compétence linguis-
tique générale pour l’interprétation de l’argumentation – et, plus
particulièrement, pour l’identification de la position défendue par
le locuteur/scripteur. Ainsi, dans le même cours, dans le cadre de
l’analyse d’un commentaire portant sur le film Seven Sisters, une
étudiante francophone native s’est retrouvée aux prises avec la
phrase « L’interprétation de Noomi Rapace, à défaut d’être magis-
trale, est efficace ». « “À défaut d’être magistrale”, ça veut dire
qu’elle est magistrale ou qu’elle n’est pas magistrale ? », a-t-elle
demandé – ce qui témoigne de son incompréhension de l’expres-
sion « à défaut de… », et de son incapacité corrélative à identifier
la position de l’auteur tant que le voile n’a pas été levé sur ce
point.

2.1.2 Erreur de détection des axiologies


Plus spécifiquement, ce qui échappe parfois aux étudiant.e.s et
qui est source d’erreur dans le repérage des positions défendues,
et donc dans l’identification des relations argumentatives qui les
relient dans le texte à d’autres énoncés, c’est l’axiologie associée à
certains termes. Ainsi, un étudiant affirme, à propos du titre du
texte 1 (« La fessée défendue par Le Maire, Wauquiez, Zemmour,
Praud et les autres : l’ultime combat des réacs français ? ») :
(2) le titre ne montre pas clairement la position défendue par l’auteur

Il est donc passé à côté de l’axiologie négative du terme


« réacs », et de la logique selon laquelle, pour disqualifier une
position, on disqualifie ceux qui la défendent : traiter les parti-
sans de la fessée de « réacs » suppose que l’on n’adhère pas soi-
même à leur point de vue.
Dans le même ordre d’idée, l’exemple (3), qui reprend et étend
l’exemple (1), témoigne d’une insensibilité au jugement négatif
attaché au verbe « battre » dans la définition donnée par Bruno
Roger-Petit de la fessée, « la fessée est le droit de battre des
enfants au nom de la juste éducation à la française » :
(3) Le texte de Bruno Roger-Petit promeut la défense de la fessée,
comme stratégie pour maintenir le contrôle, la discipline et le
respect des enfants vers leur parents. Cette position est argu-
mentée par Bruno Le Maire, en affirmant que “la fessée est le droit
à battre des enfants au nom de la juste éducation à la française”
LES ÉCUEILS DE L’INTERPRÉTATION DE L’ARGUMENTATION 105

L’axiologie négative de « battre » devrait déclencher ici un


processus interprétatif du type : la fessée est considérée comme
une pratique légitime par Bruno Le Maire, et il justifie cette prise
de position par l’argument de la « juste éducation à la française ».
Le terme « battre » comme élément définitoire de la fessée, en
raison de son axiologie négative, ne peut donc pas être prêté à
Bruno Le Maire. Aussi faut-il chercher un autre énonciateur
susceptible de prendre en charge la définition de la fessée comme
droit à battre ses enfants, définition hautement argumentative –
et une interprétation correcte de l’entour de cet énoncé amène à
considérer que Bruno Roger-Petit pourrait très plausiblement
constituer cet énonciateur.

2.2 (In)sensibilité aux mécanismes


énonciatifs et polyphoniques
L’exemple (3) que l’on vient de voir permet d’établir un lien entre
deux types de difficultés rencontrées par les étudiant.e.s, à
l’origine d’erreurs dans l’interprétation du texte argumentatif :
les difficultés liées au repérage des axiologies, d’une part ; et les
difficultés liées à la saisie des manifestations de l’hétérogénéité
énonciative des textes et discours argumentatifs, d’autre part.
La dimension fortement polyphonique des discours argumen-
tatifs a été souvent soulignée, ainsi que les difficultés didactiques
qui y sont liées (Auricchio et al. 1992, Boissinot 1992 : 51-55).
L’interprétation argumentative d’un texte demande que l’on
identifie les différentes voix en présence et que l’on s’interroge
sur la façon dont « l’auteur du texte » se situe par rapport à elles
(quelle position prend-il en charge, à quelles positions s’oppose-
t-il ?) ; répondre à ces questions suppose la maîtrise de « têtes de
chapitre » nombreuses, complexes, hétérogènes. Il ne s’agit évi-
demment aucunement de considérer que ce repérage des diffé-
rentes instances énonciatives et de la façon dont elles sont orches-
trées tient lieu d’analyse argumentative. Une telle entreprise fait
sens dans bien d’autres approches des textes et discours qui n’ont
pas pour ambition première d’en restituer la dimension argu-
mentative ; mais il en constitue un préalable indispensable, dans
la mesure où il permet de voir comment le discours et le contre-
discours s’articulent au sein d’une argumentation.
106 MARIANNE DOURY

2.2.1 Détection de l’ironie


De nombreuses erreurs dans les analyses argumentatives pro-
duites par les étudiant.e.s trouvent leur source justement dans
des difficultés à interpréter les procédés de prise en charge ou, au
contraire, de mise à distance des différentes voix. Ainsi, lors-
qu’une étudiante écrit, à propos du texte 1 :
(4) Bruno Roger Petit commence à montrer les différents auteurs qui
sont pour ou contre la fessée
elle ne saisit pas que Roger-Petit ne se situe pas à égale distance
des voix ainsi orchestrées, et ne restitue pas le point de vue qu’il
construit sur ces voix 9.
Les difficultés de saisie du feuilletage énonciatif du discours
argumentatif deviennent particulièrement saillantes lorsque
l’ironie est en jeu. Deux tendances ici : voir de l’ironie là où il n’y
en a pas ; et la « rater » là où elle est effectivement présente.
Pour illustrer le premier cas, on reviendra au texte 2, et à
l’interprétation qu’en propose (5), qui porte sur le début du
discours de Robespierre. L’orateur y établit un parallèle entre lui
venant plaider auprès des législateurs pour l’abrogation de la
peine de mort, et un groupe d’Athéniens qui, ayant appris que des
citoyens avaient été condamnés à mort dans la ville d’Argos,
seraient allés prier les dieux de détourner les juges de « pensées si
cruelles et si funestes » (l. 1 à 6) :
(5) Avant d’annoncer les deux points de son argumentation, il
commence par une analogie “La nouvelle ayant été porté à
Athènes que des citoyens avaient été condamnés à mort…… et on
conjura les dieux. Je viens prier non les dieux, mais les
législateurs……”. C’est le début de son argumentation. Il pose la
scène de son argumentation. Il fait référence à un élément de
l’histoire connu de son auditoire. Robespierre s’identifie à un
Athénien. L’analogie proportionnelle est la suivante : “Les citoyens
avaient été condamnés à mort” est l’entité A et “on conjura les
dieux” est l’entité B. Ces deux entités composent le phore 10.
L’entité C “je viens prier non les dieux mais les législateurs” est le
thème. Il y a rapprochement entre deux entités de domaine
d’expérience éloignée produisant de l’ironie.

9. Elle ne le fait pas non plus dans la suite de sa copie.


10. Le phore est l’élément auquel le thème (ce dont on parle) est comparé.
LES ÉCUEILS DE L’INTERPRÉTATION DE L’ARGUMENTATION 107

Au-delà du détail de l’analyse en termes d’analogie propor-


tionnelle 11, rien dans le texte n’autorise à voir dans le parallèle
proposé par Robespierre autre chose qu’une forme de cadrage de
la situation actuelle par rapprochement avec l’Antiquité grecque,
ce rapprochement devant être compris au premier degré, en tant
qu’il permet un transfert de prestige.
Il arrive aussi qu’un.e étudiant.e ne voie pas d’ironie là où il y
en a : à la fin du texte 1 (lignes 46 à 50), Éric Zemmour est donné
comme exemple des « réussites » que peut produire la fessée :
fessez votre enfant, et vous aurez une chance d’en faire, adulte,
un petit Éric Zemmour. Certain.e.s étudiant.e.s ont considéré
qu’on avait là un argument pragmatique par les conséquences
positives (il faut adopter telle pratique, parce qu’elle aura des
conséquences désirables), et y ont vu un signe de ralliement de
Bruno Roger-Petit au parti des pro-fessées. Or, c’est, me semble-
t-il, bien moins des indices de nature linguistique qu’une
mobilisation adéquate d’un savoir sur le monde, qui permet de
s’orienter vers la « bonne » interprétation de ce passage, qui est
une lecture ironique (Éric Zemmour fait partie de ceux que Bruno
Roger-Petit qualifie de « réacs », et illustre, à ce titre, ce que
l’éducation « à la fessée » peut produire de pire) : il s’agit en fait
d’un argument pragmatique par les conséquences négatives, et
donc d’un argument pour l’interdiction de la fessée.

2.2.2 Détection de l’homme de paille 12


Les difficultés rencontrées par les étudiant.e.s pour identifier les
manifestations de la stratégie de l’homme de paille sont une autre
illustration des problèmes liés à une mauvaise saisie du feuille-
tage énonciatif du discours argumentatif. La catégorie de
l’homme de paille fait sens dans les situations où un locuteur a la
charge de présenter lui-même la position défendue par son
adversaire. Il peut le faire en assumant la présentation orientée
qu’il en fait, ou il peut se présenter comme le relais transparent

11. La configuration « A est à B ce que C est à D », qui caractérise l’analogie


proportionnelle, ou analogie de rapports, est difficilement applicable à cette entrée
en matière – et en tout cas, pas de la façon proposée par l’étudiant.e.
12. L’expression « stratégie de l’homme de paille » est une traduction malheureuse
de l’anglais strawman fallacy que l’on trouve dans plusieurs travaux francophones.
« Stratégie de l’épouvantail » rendrait mieux compte du procédé ainsi désigné.
108 MARIANNE DOURY

du point de vue de son adversaire. Dans ce dernier cas, si cette


présentation du contre-discours, qu’il prête à l’adversaire lui-
même, est caricaturale, simplificatrice, et peu susceptible d’être
prise en charge par ceux qui défendent la thèse adverse, on
considérera que le locuteur a pratiqué un homme de paille
(Doury 2016 : 43). Dans (6), l’étudiante considère qu’on a un
homme de paille dans les lignes 26-27 du discours de Robespierre
(« La peine de mort est nécessaire, disent les partisans de
l’antique et barbare routine, sans elle il n’est point de frein assez
puissant pour le crime ») :
(6) Cette proposition d’un discours rapporté à des adversaires de la
position défendue par Robespierre, est désignée sans guillemets et
attribuée aux « partisans de l’antique et barbare routine ». Par
cette manière, il se distancie de leurs propos et on note les
descripteurs subjectifs dont il se sert. Cette reformulation dénonce
des individus qui ne sont pas précis et on peut y voir la technique
de l’homme de paille.

Or, je ne vois là aucune mise en œuvre de la stratégie de


l’homme de paille. La désignation de la peine de mort comme
« antique et barbare routine », quoiqu’évidemment orientée
négativement, n’est pas « prêtée » à l’adversaire (Robespierre ne
« met pas ces mots dans la bouche » des partisans de la peine de
mort, mais les assume). Par ailleurs, les propos prêtés à l’adver-
saire (« la peine de mort est nécessaire ; sans elle, il n’est point de
frein assez puissant pour le crime ») n’ont rien de caricatural ni
de simplificateur, mais reflètent fidèlement, tant dans le fond que
dans la forme, un des arguments principaux mobilisés à l’époque
en faveur de la peine de mort.
On voit bien ce qui peut poser problème dans le maniement
de cette catégorie de l’homme de paille :
• Soit c’est la lecture énonciative qui est prise en défaut (mau-
vaise appréhension de ce qui est pris en charge ou tenu à
distance par le locuteur) ;
• Soit c’est une appréciation erronée du caractère caricatural ou
non de la position prêtée à l’adversaire.
Pour se prononcer sur cette question, il faut avoir une
connaissance préalable de la façon dont l’adversaire formulerait
lui-même sa position, pour mesurer « l’écart » avec la formulation
LES ÉCUEILS DE L’INTERPRÉTATION DE L’ARGUMENTATION 109

qui lui est prêtée : c’est donc une familiarité avec l’interdiscours
qui assure l’interprétation correcte du discours argumentatif
envisagé sous cet angle.

3. Repérage des séquences argumentatives


Au-delà de ce nécessaire travail d’identification des voix mises en
scène dans le texte et de leur prise en charge ou mise à distance
par le locuteur, et en partie sur cette base, les étudiant.e.s doivent
encore, pour exécuter les consignes qui leur sont données,
dégager certaines séquences argumentatives, et en caractériser
deux ou trois en termes de type d’argument. On peut avoir le
sentiment que cette demande de caractérisation va au-delà de
l’identification des séquences argumentatives et de leurs compo-
santes fonctionnelles, et qu’elle est peut-être, de ce point de vue,
un luxe superflu. C’est, me semble-t-il, à la fois vrai et faux.
C’est vrai, parce que dans certains cas (et notamment, lors-
qu’un énoncé est marqué de façon peu ambiguë comme prémisse
ou comme conclusion), on identifie la séquence argumentative et
les éléments qui la composent sans se poser la question du type
d’argument dont elle relève.
Mais c’est faux dans la mesure où c’est parfois, justement,
parce qu’on a reconnu dans un enchaînement d’énoncés une
configuration propre à un type d’argument familier qu’on l’iden-
tifie comme séquence argumentative, au sein de laquelle on
distingue un énoncé-argument et un énoncé-conclusion.
On peut montrer, et certains auteurs comme Bart Garssen
(2002) l’ont fait, que la notion de type d’argument, généralement
considérée comme une catégorie savante de l’analyse argumenta-
tive, est aussi une catégorie spontanée de la pratique argumenta-
tive ordinaire. Partant, si je reconnais la séquence des lignes 36 à
40 du texte 2 comme argumentative :
Le législateur qui préfère la mort et les peines atroces aux moyens les
plus doux qui sont en son pouvoir, outrage la délicatesse publique,
émousse le sentiment moral chez le peuple qu’il gouverne, semblable
à un précepteur malhabile qui, par le fréquent usage des châtiments
cruels, abrutit et dégrade l’âme de son élève ; enfin, il use et affaiblit
les ressorts du gouvernement, en voulant les tendre avec plus de
force.
il est plausible que c’est parce que j’y repère l’expression linguis-
tique d’une causalité liant une action à des effets : la peine de
110 MARIANNE DOURY

mort a pour effet d’outrager la délicatesse publique, d’émousser


le sentiment moral, d’user et affaiblir les ressorts du gouverne-
ment. Le sémantisme des verbes « outrager », « émousser »,
« user » et « affaiblir », appliqué à leurs prédicats respectifs, me
permet de comprendre que cet effet est indésirable. Et c’est parce
que je reconnais une telle configuration dans ces lignes que je
reconnais aussi que ce paragraphe fonctionne comme prémisse
pour la conclusion générale du texte, et plus particulièrement,
comme la prémisse d’une argumentation pragmatique par les
conséquences négatives – c’est-à-dire comme une argumentation
qui, sur la base des conséquences indésirables qu’on peut
craindre d’une ligne d’action donnée, conclut à la nécessité de se
détourner de cette ligne d’action (et ici, à abroger la peine de
mort) (Perelman & Olbrechts-Tyteca 1988 : 358) 13.
Cette caractérisation des séquences argumentatives en termes
de type d’argument pose souvent problème aux étudiant.e.s – qui
lui préfèrent des caractérisations en termes de procédés ora-
toires. Ainsi, les lignes 26 à 29 du discours de Robespierre,
La peine de mort est nécessaire, disent les partisans de l’antique et
barbare routine ; sans elle il n’est point de frein assez puissant pour le
crime. Qui vous l’a dit ? Avez-vous calculé tous les ressorts par
lesquels les lois pénales peuvent agir sur la sensibilité humaine ?
Hélas ! Avant la mort, combien de douleurs physiques et morales
l’homme ne peut-il pas endurer !
ont souvent fait l’objet de commentaires en termes de « pathos »,
du type « Robespierre joue sur les émotions de l’auditoire pour
montrer les souffrances endurées par les condamnés à mort » –
ce qui permet de s’en tenir à une interprétation d’indices linguis-
tiques « de surface » qui insistent sur la dimension émotionnelle
du discours, et sont considérés comme des éléments de preuve
pathétique, sans s’interroger sur la dimension, plus enfouie mais
décisive, proprement argumentative : il s’agit de s’opposer à l’idée
que la peine de mort serait « la plus réprimante des peines », et
que d’autres sanctions peuvent apparaître comme aussi cruelles
et dissuasives, voire plus – idée que Robespierre développe dans
le paragraphe qui suit.

13. On trouvera une indication des autres intérêts que présente la notion de type
d’argument pour l’analyse argumentative dans Doury, à paraître.
LES ÉCUEILS DE L’INTERPRÉTATION DE L’ARGUMENTATION 111

Ce qui brouille ici la compréhension de la logique argumen-


tative à l’œuvre, c’est sans doute :
• la forme de l’expression, qui est ici assez complexe, dans la
mesure où elle associe questions rhétoriques, métaphores
(« ressorts », « frein »), expressivité (« hélas », mention des
douleurs physiques et morales) ;
• mais c’est aussi sans doute le fond : Robespierre remet en
question quelque chose qui tient du « lieu commun », de
l’inquestionné, qui est que la peur de la mort serait la plus
dissuasive de toutes les sanctions ; et le caractère hétérodoxe
de l’argumentation de Robespierre fait peut-être barrière à sa
saisie.

4. Identification des types d’argument


Au-delà de l’identification des composantes fonctionnelles d’une
séquence argumentative, lorsqu’on se penche sur la caractéri-
sation proposée par l’étudiant.e de cette séquence en termes de
types d’argument, il est souvent difficile de décider si le problème
réside dans le fait que la catégorie elle-même est mal comprise,
ou si le problème réside dans l’application erronée de cette
catégorie à la séquence considérée.
La difficulté qu’il y a à identifier une séquence comme rele-
vant d’un type d’argument particulier est liée au fait qu’une telle
opération suppose de partir du texte tel qu’il se présente pour
voir s’il « colle » avec la configuration générale définitoire du type
d’argument (autrement dit, pour voir si la forme spécifique de
l’argumentation considérée peut être vue comme une instancia-
tion de la forme plus générale proposée comme description du
type) ; or, lorsqu’on s’éloigne du discours argumentatif tel qu’il
est formulé, on peut reconstruire une séquence pour la faire
correspondre à à peu près n’importe quel type d’argument – en
tout cas, à plusieurs d’entre eux.

4.1 Identification et interprétation


des indicateurs argumentatifs
Pour lutter contre cette tendance des étudiant.e.s à s’éloigner de
la lettre de l’argumentation, on peut les inviter à prêter attention
à l’inscription langagière de l’argumentation, aux indicateurs
argumentatifs inscrits dans la matérialité du discours.
112 MARIANNE DOURY

Cette recommandation a parfois des effets tout à fait indési-


rables, les étudiant.e.s surévaluant le caractère décisif de la
présence de tel ou tel indicateur souvent, mais pas toujours, asso-
cié à une configuration argumentative spécifique.
Ainsi, la présence d’un « mais » est parfois automatiquement
considérée comme révélatrice d’un mouvement concessif, alors
que « mais » peut avoir des valeurs très diverses, et notamment
une valeur de rectification (Moeschler 1982), comme dans « Les
peines ne sont pas faites pour tourmenter les coupables, mais
pour prévenir le crime par la crainte de les encourir » (l. 34-35) :
(7) A ce moment de la démonstration, [Robespierre] utilise un mou-
vement argumentatif de concession « mais » pour expliquer que
d’une certaine manière il appuie la peine mais seulement pour
éviter ou réduire les crimes de la société et susciter la peur chez le
malfaiteur.

De la même façon, j’avais signalé dans le cours proposé aux


étudiant.e.s que les argumentations par l’absurde recouraient
souvent au registre ironique ; aussi l’ironie a-t-elle parfois été
interprétée comme l’indice d’une argumentation par l’absurde,
sans que l’étudiant.e ne prenne la peine de se demander si la
configuration de la séquence étudiée pouvait être considérée
comme une instanciation de la configuration générale du
raisonnement par l’absurde.
De même encore, j’avais proposé une caractérisation de l’argu-
ment de direction, qui consiste à refuser d’adopter une mesure
non parce qu’elle serait inacceptable en elle-même, mais parce
qu’elle conduirait inéluctablement à l’adoption d’une autre
mesure jugée, elle, inacceptable. J’avais formulé le raisonnement
ainsi : si on fait A1, alors on devra faire A2, qui est inacceptable ;
il faut donc refuser A1. La présence d’un « si » a dès lors été
interprétée dans l’exemple 8 comme une indication suffisante
qu’on avait affaire à un argument de direction – ce qui n’est pas le
cas :
(8) Enfin, dans le septième paragraphe, on peut y lire un argument de
direction. Cela consiste à refuser une proposition ou une ligne de
d’action parce qu’elle constitue un premier pas vers d’autres
propositions plus extrêmes qui ne sont pas acceptables. Il évoque
donc de manière hypothétique à l’aide de l’adverbe « si » : « Si la
peine de mort est la plus propre à prévenir les grands crimes, il
LES ÉCUEILS DE L’INTERPRÉTATION DE L’ARGUMENTATION 113

faut donc qu’ils aient été plus rares chez les peuples qui l’ont
adoptée et prodiguée » (l. 43-44). Mais il finit par dénoncer cette
aberration en ajoutant : « Or, c’est précisément le contraire » (l. 44-
45).

Même chose enfin pour « comme », outil de comparaison,


interprété comme un indice fiable de présence d’une argumenta-
tion comparative, alors que toute comparaison n’est pas argu-
mentative : encore faut-il que la séquence respecte la configu-
ration générale d’une argumentation comparative, qui rapproche
deux entités sur la base de propriétés admises comme étant
communes aux deux, pour faire passer une propriété addition-
nelle admise du phore sur le thème, à propos duquel elle n’était
pas d’emblée acceptée.
Par ailleurs, la focalisation sur les connecteurs témoigne de,
ou produit, une interprétation du texte au pas à pas, attentive tout
au mieux aux micro-structurations, mais peu à même de saisir la
structuration d’ensemble du texte. Elle risque également d’ame-
ner à négliger les articulations argumentatives non signalées par
des connecteurs. La façon dont les indicateurs argumentatifs sont
mentionnés dans les copies donne raison à Plantin (2010) lorsqu’il
suggère que leur repérage est à peu près impuissant à dégager la
structure argumentative d’un texte, mais que, celle-ci étant
dégagée sur la base d’autres moyens, leur commentaire peut
confirmer l’analyse, en mettant au jour en quoi ils ont contribué à
la construire.

4.2 Influence du nom du type d’argument


On mentionnera enfin les erreurs qu’on peut mettre en relation
avec une centration superficielle sur le nom du type d’argument.
Ainsi, certain.e.s étudiant.e.s, constatant qu’une donnée chiffrée
était utilisée (mention des quatre enfants de Bruno Le Maire dans
le texte 1), en ont déduit qu’il s’agissait d’un argument par le
nombre ; d’autres, trouvant que le contre-discours était montré
sous un jour qui le rendait absurde ou ridicule, y ont vu une
réfutation par l’absurde ou par le ridicule. Si un argument a
quelque chose à voir avec la notion de justice (même au niveau
du contenu, avec la justice comme institution), alors on y verra un
argument a pari, puisque les arguments a pari reposent sur la
règle de justice.
114 MARIANNE DOURY

La plupart des erreurs que je propose ici de rattacher à une


surestimation du caractère révélateur de la présence d’un indica-
teur argumentatif, ou à une focalisation excessive sur un élément
du nom du type d’argument, s’accompagnent d’une indifférence
vis-à-vis de la configuration propre au type d’argument invoqué,
et de l’absence de tout travail d’identification de la conclusion
visée – de l’oubli qu’une séquence argumentative est caractérisée
par la mise en relation d’un énoncé-argument avec un énoncé-
conclusion, comme dans l’exemple 9 :
(9) L’argument par comparaison employé par M. Roger-Petit est
conséquent puis qu’il associe sept personnes à M. Le Maire par le
biais de la reprise anaphorique de l’adverbe « comme » un des
marqueurs caractérisant la comparaison. Dans ce cas précis le
thème est M. Le Maire et les phores sont les sept autres person-
nalités cités, le sens qui se dégage de cette interprétation semble
être que M. Le Maire par sa position est désigné comme le chef de
file des pro-fessée.

5. L’interprétation de l’analyste éprouvé


Jusqu’à présent, j’ai cherché à identifier les principales difficultés
rencontrées par les étudiant.e.s dans les analyses argumentatives
qui leur étaient demandées. J’en viens à présent à ce qui consti-
tuerait pour moi une interprétation satisfaisante du discours de
Robespierre dans une perspective argumentative, afin de mettre
au jour les logiques interprétatives qui m’ont permis d’aboutir à
cette analyse.
La figure 1 propose une représentation visuelle de la structure
argumentative que j’ai dégagée du texte de Robespierre 14.

14. Cette représentation a été conçue avec le logiciel Rationale©, dédié à la construc-
tion d’arbres argumentatifs. Il ne génère nullement la structure argumentative à
partir du texte, mais est conçu pour permettre – et contraindre – la représentation
visuelle des principales relations argumentatives qui articulent les différentes unités
fonctionnelles identifiées par l’analyste. On en trouvera une présentation dans ter
Berg & van der Brugge (2013). On pourrait bien évidemment proposer une repré-
sentation similaire du texte de Roger-Petit contre la fessée.
LES ÉCUEILS DE L’INTERPRÉTATION DE L’ARGUMENTATION 115

Légende
1Aa- Hors de la société civile, mettre à mort un ennemi qui nous
nuit gravement peut être justifié
1Ba- En société, la peine de mort est essentiellement injuste
1Ca- Les lois qui autorisent la peine de mort sont le fait des tyrans
1Da- La peine de mort est la sanction la plus dissuasive
1Ea- Les jugements humains ne sont jamais certains
1Eb- La peine de mort interdit de réparer l’erreur ou la préven-
tion
1Fa- La peine de mort interdit au coupable d’expier son forfait
par son repentir ou des actes de vertu
1Fb- Interdire l’expiation est le plus horrible raffinement de la
cruauté
2Aa- Une société qui condamne un accusé à mort mérite le quali-
ficatif de barbare
2Ba- Une société qui condamne un accusé à mort est monstrueuse
2Ca- Exemple de Tibère
2Da- Exemple de Caligula
2Ea- Les lois pénales ont d’autres moyens susceptibles d’agir sur
la sensibilité humaine
2Eb- Les peines ne sont pas faites pour tourmenter les coupables
mais pour prévenir les crimes par la crainte de les encourir
2Fa- La peine de mort multiplie les crimes bien plus qu’elle ne les
prévient
2Ga- Les peuples qui se sont passés de la peine de mort ont été les
plus sages, les plus heureux, les plus libres
2Ha- Un ordre judiciaire parfait, des juges intègres et éclairés
élimineraient l’erreur
2Ia- Il existe des procédés de réparation
3Aa- Un vainqueur qui fait mourir ses ennemis captifs est appelé
barbare
3Ab- Un accusé que la société condamne n’est tout au plus pour
elle qu’un ennemi, vaincu et impuissant
3Ba- Un homme qui fait égorger un enfant paraît un monstre
116 MARIANNE DOURY

Figure 1.- Structure argumentative du texte de Robespierre, © Rationale

3Bb- Un accusé que la société condamne est devant elle plus


faible qu’un enfant devant un homme fait
3Ca- Jeter l’opprobre sur un homme touche son orgueil
3Cb- L’orgueil peut être plus dissuasif que la peur de mourir
3Da- La peine de mort outrage la délicatesse publique, émousse le
sens moral chez le peuple qu’il gouverne
3Ea- Le législateur use les ressorts du gouvernement en voulant
les tendre avec plus de force.
3Fa- Les crimes sont plus fréquents dans les pays qui pratiquent
la peine de mort
3Ga- Exemple des Républiques de la Grèce
3Ha- Exemple de Rome après la loi Porcia
LES ÉCUEILS DE L’INTERPRÉTATION DE L’ARGUMENTATION 117

3Ia- Même avec un ordre judiciaire parfait et des juges irrépro-


chables, il y aurait toujours place pour l’erreur
3Ja- Les procédés de réparation sont vains une fois que la victime
a été exécutée
4Aa- En société, la force de tous est armée contre un seul
4Ba- Un homme peut désarmer et punir un enfant
4Ca- Un précepteur qui châtie cruellement son élève en dégrade
l’âme
4Cb- L’Etat qui pratique la peine de mort est comme un précep-
teur qui châtie cruellement son élève
4Da- Exemple de Rome sous Sylla et sous les empereurs qui por-
tèrent la rigueur des peines sévères à l’excès
4Ea- Exemple du Japon.
118 MARIANNE DOURY

L’arbre part d’une cellule « racine » 15, qui contient la thèse


défendue ; il se développe en arguments pour cette thèse (norma-
lement en vert, ici marqués par le signe +), et en contre-
arguments, ou objections (normalement en rouge, ici marqués
par le signe –). Chacune de ces cellules arguments ou objections
peut elle-même faire l’objet d’opérations de soutien ou de contes-
tation, obéissant aux mêmes conventions graphiques 16. L’arbre
distingue visuellement les arguments libres (plusieurs arguments
qui mènent, indépendamment les uns des autres, à une même
conclusion ; c’est le cas par exemple de 1Ba et 1Ca) et les argu-
ments liés (les propositions qui ne font argument par rapport à
une conclusion que prises ensemble : c’est le cas de 3Aa et 3Ab,
qui apparaissent dans une même cellule verte). Il distingue
également les critiques dirigées contre une proposition (comme
2Ha par rapport à 1Ea), et celles qui ne contestent pas la
proposition en elle-même, mais la possibilité de conclure à partir
d’elle (comme 3Ja par rapport à 2Ia).
La figure 1 met au jour l’ossature de l’argumentation du dis-
cours de Robespierre. On voit que le contre-discours (le discours
des partisans de la peine de mort) y apparaît sous forme de deux
objections à l’abrogation de la peine de mort (ou deux arguments
en faveur de la peine de mort) : le fait que la peine de mort est
légitime hors de la société civile (1Aa) et le fait qu’elle est la plus
dissuasive de toutes les peines. Il intervient également sous forme
d’objections à des arguments contre la peine de mort à propos des
erreurs judiciaires, en posant la possibilité d’une justice parfaite
en 2Ha, en évoquant l’existence de procédures de réparation
en 2Ia. 1Aa (la légitimité de la mise à mort de l’ennemi dans cer-
taines circonstances hors de la société civile) ne fait pas l’objet de
contestation de la part de Robespierre, elle est donc concédée. En
revanche, les autres objections sont toutes elles-mêmes contrées
par des objections, le plus souvent étayées argumentativement.
L’arbre fait apparaître que le nœud le plus nourri concerne la
question de la fonction dissuasive de la peine de mort 17.

15. Qui paradoxalement se trouve en haut.


16. Un soutien pour une objection (donc pour une cellule –) apparaît avec le signe +,
puisque c’est un argument en appui à la cellule vers laquelle la case pointe. On ne
doit donc pas lire toutes les cellules + comme des soutiens à l’abolition de la peine de
mort et toutes les cellules – comme des objections à cette thèse.
17. Il existe une abondante littérature sur l’intérêt de l’utilisation de tels dispositifs
LES ÉCUEILS DE L’INTERPRÉTATION DE L’ARGUMENTATION 119

Pour construire cet arbre, je me suis largement appuyée sur


les mêmes principes argumentatifs que ceux identifiés en creux à
partir des erreurs commises par les étudiant.e.s :
• Repérage de la thèse qui structure le texte (abrogation de la
peine de mort). Pour ce faire, il faut en premier lieu identifier
la question à laquelle le texte répond (Plantin 2010 : 32-33);
pour identifier cette question, on peut ici faire appel au texte
lui-même, et notamment au titre : « Sur l’abolition de la peine
de mort ». Ce titre définit avant tout un thème (l’abolition de la
peine de mort), et non une position (on peut être pour ou
contre l’abolition de la peine de mort) ; mais l’identification de
la question permet de rechercher dans le texte un énoncé qui
explicite un choix relativement à cette alternative, énoncé
dont on a vu qu’il intervenait en clôture du discours de
Robespierre. Dans d’autres cas, c’est la connaissance du
contexte d’énonciation qui permet d’identifier la question.
• Repérage du feuilletage énonciatif du texte, qui permet d’iden-
tifier les éléments relevant du discours et du contre-discours ;
pour cette phase de l’analyse, la linguistique de l’énonciation
propose des modèles fins de saisie des phénomènes d’hétéro-
généité énonciative et des procédés de prise en charge ou de
mise à distance des différentes voix qu’un texte peut mettre en
scène (Authier-Revuz 1995, Ducrot 1980, Rabatel 1997).
• Élucidation des relations proprement argumentatives, qui
fondent la cohérence du texte, par la mise en relation des
énoncés du texte avec les configurations plus générales qui
définissent des types d’arguments. C’est la reconnaissance,
dans le texte, d’une de ces configurations générales, qui
permet d’identifier des séquences argument-conclusion. Cette
mise en relation s’appuie sur des indices linguistiques mul-
tiples (évoqués plus haut à propos de l’argument pragma-
tique), qui mériteraient d’être explorés systématiquement.
• Enfin, la notion de questions critiques (questions associées à
un type d’argument particulier, et qui permettent d’en tester

de argument mapping pour l’enseignement du Critical Thinking ; dans une per-


spective de didactique de l’argumentation centrée sur la dimension langagière, voir
Claudel & Doury 2018.
120 MARIANNE DOURY

la solidité ; Walton 2012, Godden & Walton 2007, van Eemeren


& Grootendorst 1992), qu’on n’aura pas le loisir d’explorer ici,
permet de considérer qu’un énoncé constitue une objection à
une ligne argumentative adverse.

En guise de conclusion
Au terme de cet examen trop rapide des solutions interprétatives
proposées par les étudiant.e.s d’une part, par moi-même d’autre
part, il est à craindre que, si l’on espère avoir réussi à mettre le
doigt sur quelques-uns des appuis de l’analyse argumentative, on
n’ait au moins tout autant fait apparaître d’inquiétantes zones
d’ombre dans les mécanismes interprétatifs qui permettent de
faire sens du discours argumentatif, à la fois en raison des limites
imposées à cet article, mais aussi, il faut bien le reconnaître, par
manque de réponse.
Je voudrais conclure en ouvrant la discussion sur l’écart, voire
le gouffre, qu’il y a entre les interprétations de l’argumentation
comme celles que proposent les étudiant.e.s en examen, ou celle à
laquelle je procède moi-même comme analyste, qui sont des
interprétations « désengagées », et les interprétations que pro-
duisent et/ou affichent les locuteurs engagés dans des interactions
argumentatives, et qui font sens autant par leur capacité à rendre
justice aux argumentations auxquelles ils sont confrontés que par
les effets qu’elles produisent dans l’interaction (je pense ici aux
interprétations « stratégiques », qui obéissent moins à un souci
d’adéquation au discours auquel elles réagissent qu’à la volonté
de servir la cause défendue par le locuteur 18). Une analyse de
données argumentatives dialogales permettrait de mettre en
évidence la négociation, par les partenaires d’interaction, des
latitudes interprétatives ouvertes par la poursuite d’objectifs
argumentatifs locaux.

Ouvrages cités
AURICCHIO Agnès, MASSERON Caroline et PERRIN-SCHIRMER Claude, 1992, « La
polyphonie des discours argumentatifs : propositions didac-
tiques », Pratiques, n° 73, p. 7-50.

18. Sur les interprétations stratégiques, voir notamment Charolles, 1980 : 31-32,
Doury 2017.
LES ÉCUEILS DE L’INTERPRÉTATION DE L’ARGUMENTATION 121

AUTHIER-REVUZ Jacqueline, 1995, Ces mots qui ne vont pas de soi. Boucles
réflexives et non-coïncidences du dire, Paris, Larousse (2e éd.
Limoges, Lambert-Lucas, 2015).
BOISSINOT Alain, 1992, Les Textes argumentatifs, Toulouse, Bertrand-
Lacoste / CRDP de Toulouse (coll. Didactiques).
CHARAUDEAU Patrick, 2017, « D’un différend sur les observables à une
différence de traitement des observables », dans Hugues
Constantin de Chanay et Steeve Ferron (dir.), Le Discours et la
Langue, t. 9, fasc. 2, Les Observables en analyse de discours,
Numéro d’hommage à Catherine Kerbrat-Orecchioni, p. 191-200.
CHAROLLES Michel, 1980, « Les formes directes et indirectes de l’argumen-
tation », Pratiques, n° 28, p. 7-43.
CLAUDEL Chantal et DOURY Marianne, 2018, „Argumentationsdidaktik im
Französischen als Fremdssprache“, in Massud Abdel-Hafiez
(Hrsg.), Argumentieren im Sprachunterricht. Beiträge zur Fremd-
sprachenvermittlung, Sonderheft 26, p. 103-130.
DOURY Marianne, 2003, « L’évaluation des arguments dans les discours
ordinaires : le cas de l’accusation d’amalgame », Langage et
Société, n° 105, p. 9-37.
DOURY Marianne, 2016, Argumentation. Analyser textes et discours, Paris,
Armand Colin.
DOURY Marianne, 2017, « Que faire des “suites” de l’argumentation ? Le cas
de l’intervention de Nicolas Sarkozy sur les “paquets neutres” »,
dans Hugues de Chanay et Steeve Ferron (dir.), Le Discours et la
Langue, t. 9, fasc. 2, Les Observables en analyse de discours,
Numéro d’hommage à Catherine Kerbrat-Orecchioni, p. 75-90.
DOURY Marianne, à paraître, « Le marquage langagier des types d’argu-
ments. Le cas de l’argumentation par l’absurde », dans Jérôme
Jacquin, Thierry Herman et Steve Oswald (dir), Les Mots de
l’argumentation, Berne, Peter Lang.
DUCROT Oswald, 1980, Le dire et le dit, Paris, Minuit.
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GODDEN David M. and WALTON Douglas, 2007, “Advances in the Theory of
Argumentation Schemes and Critical Questions”, Informal Logic,
t. 27, n° 3, p. 267–292.
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des textes », Repères, n° 19, p. 139-166.
LAHIRE Bernard, 1996, « Risquer l’interprétation. Pertinences inter-
prétatives et surinterprétations en sciences sociales », Enquête
(en ligne), n° 3.
122 MARIANNE DOURY

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acte de réfutation dans la conversation, Berne, Peter Lang.
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WALTON Douglas, 2012, “Using Argumentation Schemes for Argument
Extraction: A Bottom-Up Method”, International Journal of
Cognitive Informatics and Natural Intelligence, vol. 6, issue 3,
p. 33-61.

Annexe 1
Bruno Roger-Petit, « La fessée défendue par Le Maire, Wauquiez,
Zemmour, Praud et les autres : l’ultime combat des réacs français ? »
(en ligne sur challenges.fr)
Tiens, Bruno Le Maire, que l’on dit si modéré, défend la fessée et le
droit à battre des enfants au nom de la juste éducation à la française.
Il aura suffi que l’on apprenne que le Conseil de l’Europe s’apprête à
rappeler à la France que sa législation en matière de protection de
l’enfance est insuffisante pour que tombe le masque. Bruno Le Maire
défend ainsi mordicus le droit des parents à fesser leurs enfants : « Je
conteste au Conseil européen le droit d’aller me dire à moi qui suis
parent de quatre enfants ce que je dois faire avec mes enfants ». On a
les contestations de son ambition.
LES ÉCUEILS DE L’INTERPRÉTATION DE L’ARGUMENTATION 123

Au sujet de la fessée, Bruno Le Maire pense comme Florian


Philippot, du FN, qui veut « fesser l’Europe ». Comme Roger Karoutchi,
sénateur UMP, qui estime que l’euro, l’Etat islamique, l’Ukraine, c’est
plus important. Comme Pierre Laurent, du Parti communiste, qui juge
que « l’Europe a mieux à faire ». Comme Laurent Wauquiez, secrétaire
général de l’UMP, qui dénonce le « sens des priorités » européen.
Comme Yves Thréard, du Figaro, sur iTélé, qui dit qu’on « ferait mieux
de s’occuper des chômeurs ». […] Comme Bruno Dive, éditorialiste à
Sud-Ouest, qui fustige l’Europe qui condamne la fessée à l’heure où
l’on tue des opposants en Russie et qui décrète que c’est
« lamentable ». […] Comme Eric Zemmour qui dit depuis longtemps
tout le bien qu’il pense de la fessée… Tous unis contre [sic] la fessée…

Brûler Freud et Dolto


Etrange cohorte que celle de ces réactionnaires, conservateurs, grin-
cheux, nostalgiques, ringards et passéistes qui sont encore persuadés,
en 2015, que taper sur un enfant c’est lui apprendre quelque chose. A
les entendre, il faut agir, et vite... Il faut brûler Freud, Winnicot et
Dolto, ces bobos progressistes du 20e siècle qui nous ont fait tant de
mal. Aujourd’hui, maintien de la fessée, et demain rétablissement du
martinet. Mais comment peut-on penser aussi vieux ?
On se pince… Et on mesure le courage de Luc Chatel, UMP, qui
brave la mobilisation des Déroulède de la fessée et ose la vérité : « La
meilleure des fessées, c’est celle qui n’est pas donnée, c’est comme la
dissuasion nucléaire. C’est l’arme qui dissuade et qui n’est jamais
utilisée ».
On s’étonne même d’être contraint d’applaudir et saluer l’évidence
formulée par Luc Chatel : la juste autorité parentale n’a pas besoin de
fessée pour s’exercer. La fessée, c’est déjà la défaite des parents. La
fessée est un aveu de faiblesse. La fessée est un échec. La fessée, c’est
la revendication de l’omnipotence, la dérisoire revendication de la
toute-puissance. In fine, la fessée, c’est la défaite des parents. Cette
vérité est cruelle. C’est sans doute pour cette raison que le rappel à
l’ordre européen dérange tant le conformisme français dans ce qu’il a
de plus conservateur, car quoi de plus conservateur que de
revendiquer le droit de taper sur un enfant qui ne peut se défendre ?

Un acte typiquement français ?


Pire encore, certains des avocats du droit à fesser les enfants bran-
dissent en réalité, implicitement et sournoisement, la défense de
l’identité nationale. Fesser un enfant, ce serait être authentiquement
français, un acte de résistance fondamental contre l’Europe des
technocrates. Cet argument, populiste et identitaire, est contenu, en
creux, dans les propos de Bruno Le Maire ou de Philippe Bilger.
Revendiquer le droit pour des parents de taper ses enfants serait la
juste affirmation d’une francité sublime, parce qu’empreinte de
124 MARIANNE DOURY

rébellion : « Et de quel droit ma bonne dame, l’Europe sans visage


nous contraindrait-elle à ne plus taper sur un mouflet quand bon nous
semble ? N’avons-nous pas inventé les Droits de l’Homme ? Alors ? »
[…]
Quel peut être le destin d’un enfant fessé ? On pense à ce gamin
des années 60, aujourd’hui grand influenceur français, racontant au
journal Le Monde, il y a quelques mois, la rude éducation parentale :
« La ceinture de mon père était toujours posée sur la table »
confessait-il sans fard, ni autocensure, presque fier de son aveu.
Cinquante ans plus tard, cela a donné Eric Zemmour.

Annexe 2
Robespierre, Sur l’abolition de la peine de mort. Constituante, séance
du 30 mai 1791 (wikisource en ligne)
La nouvelle ayant été portée à Athènes que des citoyens avaient été
condamnés à mort dans la ville d’Argos, on courut dans les temples et
on conjura les dieux de détourner des Athéniens des pensées si
cruelles et si funestes. Je viens prier, non les dieux, mais les
législateurs, qui doivent être les organes et les interprètes des lois
éternelles que la divinité a dictées aux hommes, d’effacer du code des
Français les lois de sang qui commandent des meurtres juridiques, et
que repoussent leurs mœurs et leur Constitution nouvelle. Je veux
leur prouver : 1° que la peine de mort est essentiellement injuste ; 2°
qu’elle n’est pas la plus réprimante des peines, et qu’elle multiplie les
crimes beaucoup plus qu’elle ne les prévient.
Hors de la société civile, qu’un ennemi acharné vienne attaquer
mes jours, ou que, repoussé vingt fois, il revienne encore ravager le
champ que mes mains ont cultivé, puisque je ne puis opposer que mes
forces individuelles aux siennes, il faut que je périsse ou que je le tue ;
et la loi de la défense naturelle me justifie et m’approuve. Mais la
société, quand la force de tous est armée contre un seul, quel principe
de justice peut l’autoriser à lui donner la mort ? Quelle nécessité peut
l’en absoudre ? Un vainqueur qui fait mourir ses ennemis captifs est
appelé barbare ! Un homme qui fait égorger un enfant, qu’il peut
désarmer et punir, paraît un monstre ! Un accusé que la société con-
damne n’est tout au plus pour elle qu’un ennemi, vaincu et impuis-
sant ; il est devant elle plus faible qu’un enfant devant un homme fait.
Ainsi, aux yeux de la vérité et de la justice, ces scènes de mort
qu’elle ordonne avec tant d’appareil ne sont autre chose que de lâches
assassinats, que des crimes solennels, commis, non par des individus,
mais par des nations entières, avec des formes légales. Quelque
cruelles, quelque extravagantes que soient ces lois, ne vous en étonnez
plus. Elles sont l’ouvrage de quelques tyrans ; elles sont les chaînes
dont ils accablent l’espèce humaine ; elles furent écrites avec du sang.
[…] Sous Tibère, avoir loué Brutus fut un crime digne de mort.
LES ÉCUEILS DE L’INTERPRÉTATION DE L’ARGUMENTATION 125

Caligula condamna à mort ceux qui étaient assez sacrilèges pour se


déshabiller devant l’image de l’empereur. […]
La peine de mort est nécessaire, disent les partisans de l’antique et
barbare routine ; sans elle il n’est point de frein assez puissant pour le
crime. Qui vous l’a dit ? Avez-vous calculé tous les ressorts par
lesquels les lois pénales peuvent agir sur la sensibilité humaine ?
Hélas ! avant la mort, combien de douleurs physiques et morales
l’homme ne peut-il pas endurer !
Le désir de vivre cède à l’orgueil, la plus impérieuse de toutes les
passions qui maîtrisent le cœur de l’homme ; la plus terrible de toutes
les peines pour l’homme social, c’est l’opprobre, c’est l’accablant
témoignage de l’exécration publique. Quand le législateur peut
frapper les Citoyens par tant d’endroits et de tant de manières
comment pourrait-il se croire réduit à employer la peine de mort ? Les
peines ne sont pas faites pour tourmenter les coupables, mais pour
prévenir le crime par la crainte de les encourir.
Le législateur qui préfère la mort et les peines atroces aux moyens
les plus doux qui sont en son pouvoir, outrage la délicatesse publique,
émousse le sentiment moral chez le peuple qu’il gouverne, semblable
à un précepteur malhabile qui, par le fréquent usage des châtiments
cruels, abrutit et dégrade l’âme de son élève ; enfin, il use et affaiblit
les ressorts du gouvernement, en voulant les tendre avec plus de
force. […].
La peine de mort est nécessaire, dites-vous ? Si cela est, pourquoi
plusieurs peuples ont-ils su s’en passer ? Par quelle fatalité ces peuples
ont-ils été les plus sages, les plus heureux et les plus libres ? Si la peine
de mort est la plus propre à prévenir les grands crimes, il faut donc
qu’ils aient été plus rares chez les peuples qui l’ont adoptée et
prodiguée. Or, c’est précisément tout le contraire. Voyez le Japon :
nulle part la peine de mort et les supplices ne sont autant prodigués ;
nulle part les crimes ne sont ni si fréquents ni si atroces. On dirait que
les Japonais veulent disputer de férocité avec les lois barbares qui les
outragent et qui les irritent. Les républiques de la Grèce, où les peines
étaient modérées, où la peine de mort était ou infiniment rare ou
absolument inconnue, offraient-elles plus de crimes et moins de
vertus que les pays gouvernés par des lois de sang ? Croyez-vous que
Rome fut souillée par plus de forfaits, lorsque, dans les jours de sa
gloire, la loi Porcia eut anéanti les peines sévères portées par les rois
et par les décemvirs, qu’elle ne le fut sous Sylla qui les fit revivre, et
sous les empereurs qui en portèrent la rigueur à un excès digne de
leur infâme tyrannie ? […]
Écoutez la voix de la justice et de la raison : elle nous crie que les
jugements humains ne sont jamais assez certains pour que la société
puisse donner la mort à un homme condamné par d’autres hommes
sujets à l’erreur. Eussiez-vous imaginé l’ordre judiciaire le plus
parfait, eussiez-vous trouvé les juges les plus intègres et les plus
126 MARIANNE DOURY

éclairés, il vous restera toujours quelque place à l’erreur ou à la


prévention. Pourquoi vous interdire le moyen de les réparer ?
Pourquoi vous condamner à l’impuissance de tendre une main
secourable à l’innocence opprimée ? Qu’importent ces stériles regrets,
ces réparations illusoires que vous accordez à une ombre vaine, à une
cendre insensible ? Elles sont les tristes témoignages de la barbare
témérité de vos lois pénales. Ravir à l’homme la possibilité d’expier
son forfait par son repentir ou par des actes de vertu, lui fermer
impitoyablement tout retour à la vertu, à l’estime de soi-même, se
hâter de le faire descendre, pour ainsi dire, dans le tombeau encore
tout couvert de la tache récente de son crime, est à mes yeux le plus
horrible raffinement de la cruauté. […]
Je conclus à ce que la peine de mort soit abrogée.
5

Interpréter le poème : une interaction variable


entre trois dimensions textuelles
(sémantique, esthésique et énonciative)

Michèle Monte
Université de Toulon, Babel

Aborder la question de l’interprétation de la poésie d’un point de


vue linguistique aujourd’hui soulève un certain nombre de
problèmes. Le premier est la distinction entre fonction poétique
et poésie : comment l’opérer ? Et surtout qu’est-ce que cela im-
plique ? Le deuxième est celui de la situation de la poésie au sein
de la production littéraire : comment envisager sa spécificité ? Le
troisième est celui de la prise en compte de l’historicité de la
poésie : comment l’articuler à la présomption d’un hypergenre
transhistorique ? Ces trois questions sont en réalité intimement
liées, comme nous aurons l’occasion de le voir. Je les aborderai du
point de vue du récepteur de la poésie, de celui qui, confronté à
un texte, est amené à décider que c’est un poème et du coup à le
lire d’une certaine façon. Et j’essaierai de déterminer comment le
poème lui-même contraint – plus ou moins – le lecteur à adopter à
son égard un certain type d’attitude permettant précisément de
l’interpréter de façon adéquate. Pour traiter ces questions,
j’évoquerai tout d’abord les travaux de linguistes ayant travaillé
sur le texte poétique en montrant que le cadre théorique dans
lequel on se situe est en relation d’interdépendance avec la vision
du texte poétique que l’on souhaite promouvoir.
128 MICHÈLE MONTE

1. Quels outils conceptuels pour définir la poéticité ? 1


Marc Dominicy s’est employé à définir la poéticité, de façon
magistrale, avec les outils de la linguistique cognitive et de la
théorie de l’esprit, dans Poétique de l’évocation (2011). Il visait, ce
faisant, à définir une essence transhistorique de la poésie, et
donnait une place centrale à la question du vers, qu’il a
longuement étudié en métricien, et cela depuis l’Antiquité gréco-
latine. L’hypothèse est que le vers n’est pas un ornement de la
poésie mais qu’il en est un élément constituant ayant une inci-
dence fondamentale sur la façon dont le récepteur saisit et com-
prend le poème. Mais, même si le vers et les autres parallélismes
qui concourent à l’effet poétique, contribuent puissamment à la
structure double qui, selon Dominicy, caractérise les poèmes et
déclenche le processus évocatif, celui-ci peut se déployer dans des
textes en prose pour peu que l’organisation linguistique de ces
textes suscite un traitement symbolique. Inversement, des textes
dotés de parallélismes peuvent relever de la fonction poétique au
sens de Jakobson (1963) mais ne pas être poétiques si leur
organisation linguistique n’a pas fait l’objet d’une élaboration
propre à susciter ce traitement symbolique. Parmi les caractéris-
tiques de ce traitement symbolique, on peut citer le fait qu’il
renforce des croyances stéréotypées, et qu’il s’appuie sur des
processus mémoriels liés tant à l’expérience du lecteur qu’à des
représentations conceptuelles encodées, sous forme proposi-
tionnelle ou non-propositionnelle, dans sa mémoire sémantico-
encyclopédique.
Dominicy n’aborde pas la question de la place des textes poé-
tiques au sein des textes littéraires. Jean-Michel Adam et François
Rastier, qui, eux, se sont intéressés à l’étude des textes littéraires
en tant qu’ils exemplifiaient de façon remarquable des propriétés
générales des textes, ont étudié des poèmes avec les outils
généraux qu’ils ont élaborés pour leur approche des textes :
articulation entre les niveaux ou paliers d’analyse du discours et
les niveaux ou paliers d’analyse textuelle pour Adam (2011 : 45-
48), rythmes de l’expression, rythmes sémantiques (enchaine-

1. On trouvera une analyse beaucoup plus détaillée des approches linguistiques de la


poésie dans Monte (2018).
INTERPRÉTER LE POÈME : UNE INTERACTION VARIABLE… 129

ment d’isotopies et allotopies) et intertexte pour Rastier (1989,


2011). Ces deux auteurs, par-delà leurs divergences, conjoignent
dans leurs travaux l’étude immanente du texte et l’attention à son
contexte, tel que le texte oblige à le construire de par le dialo-
gisme de son lexique et, plus largement, de sa configuration
sémantique 2. Sans que cela soit clairement explicité, on peut
déduire de leurs analyses que le texte poétique se caractérise par
un travail particulièrement intense sur le plan de l’expression et
conduit à une construction spécifique de la référence en vertu de
ses propriétés rythmiques et émotives. En dépit de limites sur
lesquelles Dominicy (2014) et moi-même (Monte 2012b) avons
attiré l’attention, c’est ce que les notes de Benveniste sur
Baudelaire (2011) laissaient aussi entendre.
Le texte poétique se définit, comme toute production à visée
esthétique, par une intentionnalité qui conduit à un usage
conscient du matériau langagier de sorte que soient « pro-
jet[ées] », disent Beaugrande et Dressler, « les intentions et le
contenu sur le texte de surface » (1981 : 185) 3. Pour ces pionniers
de la linguistique textuelle, le poème joue de façon très sophis-
tiquée avec les attentes du lecteur en termes d’informativité et
produit à la lecture un effet de totalité. Ce qui m’intéresse dans
cette approche, comme dans celle d’Adam et Rastier, c’est qu’elle
est compatible, sans que ce soit explicité, avec une conception
graduelle de la poéticité. C’est une question que Dominicy
n’aborde pas, quoiqu’elle soit vraisemblablement intégrable à son
modèle, mais qui me parait essentielle en ce qu’elle prend en
compte les jugements à réception des lecteurs de poésie. C’est
dans cet esprit que j’ai élaboré mon propre modèle qui vise à
permettre de comparer des textes entre eux sous l’angle de
l’effort interprétatif qui est demandé à leurs lecteurs. Ce modèle
n’est pas ciblé sur les textes poétiques mais vise au contraire à les
situer au sein de l’ensemble des productions textuelles, à quelque
genre discursif qu’elles appartiennent. Il considère que, pour

2. Rastier montre ainsi comment, chez Rimbaud, « Marine » est une réécriture du
« Cœur supplicié » et Adam comment la clausule de Nadja s’appuie sur un intertexte
à la fois poétique et politique. Sur la construction du contexte, voir Rastier (1998).
3. “Poetic texts would then be that subclass of literary texts in which alternativity is
expanded to re-organize the strategies for mapping plans and content onto the
surface text” (p. 185).
130 MICHÈLE MONTE

interpréter un texte, son lecteur peut s’appuyer sur trois dimen-


sions structurantes, les dimensions sémantique, esthésique et
énonciative, qui résultent chacune de la mise en jeu d’un
ensemble de ressources linguistiques variables d’un texte à
l’autre. Le recours plus ou moins intensif à ces ressources
détermine le mode de réception requis par le texte pour être
interprété au mieux de ses potentialités.

2. Les trois dimensions du texte


et leur interaction dans le poème 4
2.1 La dimension sémantique
Un texte se caractérise tout d’abord par une certaine représenta-
tion discursive qui met en mots l’extralinguistique 5 en s’appuyant
sur des dénominations et des schématisations (Grize 1990)
partagées dans la communauté discursive et en en créant
éventuellement de nouvelles. Moirand (2007) a bien montré par
exemple à propos des crises sanitaires (sang contaminé, vache
folle, OGM) comment les discours de presse parlaient d’évène-
ments nouveaux en les intégrant à des paradigmes anciens,
jouant ainsi un rôle de passeur entre les spécialistes du monde
médical et les lecteurs. Cette représentation discursive est
assimilée plus ou moins facilement et plus ou moins fidèlement
par le lecteur à proportion de ses propres connaissances et de ses
croyances. L’assimilation est facile dans les textes activant des
représentations déjà communes parce qu’ils reposent sur des
dénominations stabilisées et sont constitués d’énoncés facilement
compris en raison de leur proximité avec d’autres énoncés déjà
circulants ; elle est plus ardue pour les textes qui s’appuient sur
des savoirs spécialisés ou qui se proposent de reconfigurer nos
représentations doxiques. Sur cet axe sémantique, les textes scien-
tifiques qui construisent leur objet et le redéfinissent constam-
ment sont voisins de certains textes littéraires et ne se distinguent
de ceux-ci que par les moyens mis en œuvre pour partager les
représentations ainsi construites. Ces deux types de textes, ainsi

4. Je reviens ici, en les précisant et en les reformulant partiellement, sur mes


propositions de Monte (2012a).
5. Je n’ignore pas qu’une partie de l’extralinguistique est directement construite par
les discours que l’on tient à son sujet (voir Searle 1998 et Kaufmann 2006).
INTERPRÉTER LE POÈME : UNE INTERACTION VARIABLE… 131

qu’une partie des textes politiques et philosophiques, tendent à


modifier nos représentations du monde. Inversement, les conver-
sations quotidiennes, la plupart des discours médiatiques pro-
posent des représentations discursives aisément assimilables 6
car elles s’appuient sur une doxa. La dimension sémantique
s’observe essentiellement au niveau du lexique, des chaines de
dénomination, des mécanismes de progression et continuité
textuelle et de la construction des isotopies. Même si, du fait du
fonctionnement évocatif, la poésie fait comme si ses représen-
tations étaient partagées, celles-ci n’en sollicitent pas moins
fortement le lecteur en raison du flou suscité par la présence
fréquente de certaines contradictions internes ou de sous-déter-
minations syntaxiques ou référentielles. L’étude sémantique d’un
poème s’attachera ainsi à observer la représentation du monde
qui y est proposée, les éventuelles anomalies par rapport à des
visions plus standardisées, anomalies dont elle pourra rendre
compte en termes de ruptures d’isotopies (Rastier 1987) et de
pragmatique des figures (Bonhomme 2005) mais aussi de discon-
tinuité textuelle ou de flottement référentiel (Neveu 2000). L’in-
teraction avec le niveau esthésique que je vais définir ci-dessous
peut créer à l’inverse une solidarité sémantique forte entre
lexèmes d’ordinaire dissociés et créer de nouvelles isotopies.

2.2 La dimension esthésique


Un texte est par ailleurs le produit de la mise en œuvre d’un
certain matériau verbal, et son auteur peut s’appuyer sur le
potentiel de ce matériau verbal pour produire des effets
sémantiques (par exemple en faisant rimer des mots, en créant
des syllepses, en jouant sur l’homonymie) et émotionnels (par
exemple en agençant les unités selon certaines proportions
rythmiques) ou au contraire ne se soucier que de la cohérence
référentielle et n’user du langage que de façon transitive. On
opposera ainsi les textes qui, faisant fond sur l’arbitraire du signe,
font oublier les propriétés suggestives de leur matériau verbal au
profit de leur référent (textes scientifiques, didactiques, informa-
tifs) et ceux qui cherchent au contraire à remotiver le langage, au

6. En revanche, ils peuvent faire davantage appel à l’arrière-plan partagé (Nyckees


2016) que les textes littéraires et scientifiques où les références interdiscursives sont
plus explicites ou plus reconnaissables.
132 MICHÈLE MONTE

moins partiellement, et à exploiter au mieux ses propriétés


intrinsèques (textes poétiques mais aussi publicitaires, titres de
journaux, histoires drôles, bons mots). La potentialisation du
matériau verbal correspond grosso modo à la fonction poétique
jakobsonienne, ou à l’iconisation du signe décrite par Benveniste.
Elle s’appuie sur le fait que les propriétés phoniques (ou visuelles)
et rythmiques du langage sont susceptibles de produire par elles-
mêmes des émotions et des significations qui ne découlent pas du
référent visé par le discours, même si elles peuvent être en
adéquation avec lui. De ce point de vue, les textes poétiques se
distinguent de la littérature narrative et dramatique standard par
une intensification de ces propriétés 7.
Nommer cette dimension des textes n’est pas facile. On peut
choisir comme Jakobson l’adjectif poétique, mais je préfère pour
ma part, dans une perspective d’analyse des discours, réserver le
terme poétique uniquement à une certaine catégorie de textes
littéraires reconnus par les locuteurs comme ayant des propriétés
spécifiques. On peut aussi utiliser le terme iconique mais celui-ci
évoque des relations d’analogie entre le matériau verbal et le
référent – relations que Philippe Monneret aborde dans ce vo-
lume – or le matériau verbal peut produire des effets évocatifs
sans être pour autant analogique. Meschonnic (1982) désigne
cette dimension des textes par le terme de rythme, Rastier fait
également une utilisation importante du mot rythme puisqu’il
parle des rythmes de l’expression et des rythmes sémantiques. Ce
que je vise à saisir est moins large que ce qu’entend Meschonnic
par rythme, puisque, pour lui, le rythme est l’organisation d’une
écriture, la mise en mouvement du sujet dans le langage. Ne
pouvant donc utiliser l’adjectif rythmique, trop réduit dans son
sens courant et trop large dans la théorie de Meschonnic, j’ai
d’abord utilisé l’adjectif iconique (Monte 2012a), pour opter, en
l’état actuel des choses, pour le terme esthésique, qui évoque les
sensations et émotions produites par le langage. Valéry (1957 :
1311) distingue, au sein des ouvrages d’esthétique, ceux qui se
rapportent à « l’étude des sensations », des « excitations et
réactions sensibles » qui suscitent la naissance de l’œuvre d’art ou

7. Pour une réflexion sur la dimension esthésique dans la prose romanesque


contemporaine, voir Yocaris (2016).
INTERPRÉTER LE POÈME : UNE INTERACTION VARIABLE… 133

que celle-ci suscite chez le récepteur. Il appelle cet ensemble


d’ouvrages « Esthésique » et l’oppose à la « Poïétique » qui
concerne « l’étude de l’invention et de la composition »,
« l’analyse des techniques, procédés, instruments, matériaux,
moyens et suppôts d’action ». Contrairement à Molino 8, Valéry ne
situe pas l’esthésique uniquement du côté du récepteur, et, dans
un autre texte « Poésie et pensée abstraite », il assigne deux
origines possibles à l’œuvre d’art dans l’esprit de son producteur,
soit un écart par rapport au régime mental ordinaire assez
proche de qui se produit dans le rêve, soit le fait de se sentir
« saisi par un rythme » (1957 : 1322) 9. De l’autre côté de la
communication, le récepteur, à son tour, va être saisi à la fois par
l’univers sémantique du poème et par ce que lui suggère sa forme
sensible en tant que telle. La dimension esthésique vise donc ce
qui, dans le poème, fait sens en vertu des propriétés sensibles ou
matérielles du langage, indépendamment de la valeur référen-
tielle. Lorsqu’il cherche à définir le pacte lyrique, Antonio
Rodriguez distingue, pour sa part, trois volets dans la configura-
tion textuelle : la formation subjective (regroupant les phéno-
mènes énonciatifs), la formation référentielle et la formation
sensible, mais il donne à cette dernière une extension beaucoup
plus grande qu’à ce que je nomme la dimension esthésique :
Certes, la formation sensible est partiellement déterminée par des
stratégies graphiques et phoniques signifiantes, mais elle concerne
également le rythme sémantique, la cohésion sémantique, les discon-
tinuités logiques qui provoquent des mouvements. (2003 : 196)

Une telle extension me semble préjudiciable à l’appréhension


exacte de cette dimension que je préfère pour ma part, restrein-
dre à la seule dimension sonore ou visuelle du texte dans ses
potentialités signifiantes. L’intérêt du terme esthésique par
rapport à la fonction poétique de Jakobson réside, à mon sens,
non pas dans une éventuelle opposition à poïétique 10, mais dans

8. Molino (1975) utilise le terme esthesis pour désigner un des niveaux auxquels se
laisse appréhender l’existence de l’objet symbolique, celui de la réception, qu’il
oppose à la production, poïesis, et au niveau neutre des structures immanentes.
9. Pour une analyse détaillée de la conjugaison de l’esthésique et du poïétique chez
Valéry, voir Thérien (2002).
10. Les trois dimensions que je passe en revue sont toutes appréhendées dans
l’immanence du texte tout en étant également tributaires de mes capacités d’analyse
et de réception empathique et éclairées par les circonstances de production du
134 MICHÈLE MONTE

sa proximité avec esthétique : l’adjectif permet de désigner ce qui,


dans le texte, le rapproche d’autres modes d’expression artistique
(musique, arts plastiques) où la dimension référentielle est
précisément minorée par rapport à la mise en jeu d’éléments
(sons, formes, couleurs) qui, agissant sur le corps autant que sur
l’intellect, concourent à l’interprétation. Dans le poème, ces faits
d’articulation phonique, de rythme, de disposition typographique
agissent sur le récepteur à un niveau souvent infraconscient, que
nous ne savons pas encore bien analyser. Ils activent sans doute
chez le lecteur des souvenirs engrangés dans la mémoire
personnelle et donnent au poème une vérité représentationnelle,
distincte de la vérité sémantique (Dominicy 2011 : 148-149). Les
progrès actuels dans la compréhension des mécanismes de la
mémoire et de la construction des représentations discursives
bénéficieront sans doute à l’analyse du rôle du matériau verbal
dans la production de la signification, les travaux sur d’autres
matériaux sémiotiques pourront aussi nous éclairer sur ces
processus qui ne s’appuient pas sur l’agencement des concepts.
Les propriétés sensibles du langage contribuent également à
doter le locuteur d’une corporéité, même dans la communication
écrite à distance, corporéité que saisit le concept d’éthos tel que
Maingueneau l’entend (2014) et qui, à mon sens, contribue pour
beaucoup à la relation texte / lecteur en poésie (voir Monte 2016).

2.3 La dimension énonciative


Un texte, enfin, peut être appréhendé sous l’angle de son
fonctionnement énonciatif. Plusieurs typologies énonciatives
existent déjà qui ont toutes leur intérêt dans l’approche des
textes. Je songe notamment à l’actualisation de la subjectivité
dans la théorie praxématique (Barbéris 2001) ou aux réflexions
sur l’effacement énonciatif proposées par Vion (2001). Mais ce
que je vise ici par la dimension énonciative concerne l’écart plus
ou moins grand manifesté par le texte entre le contrat de
communication qui lui donne naissance – instituant, comme le dit
Charaudeau (1995 : 102), un certain nombre de contraintes pro-
venant de l’identité psychosociale des partenaires de l’échange,
de la finalité, des circonstances et du propos de celui-ci – et la

poème et ce que je peux connaitre de l’intentionnalité du scripteur.


INTERPRÉTER LE POÈME : UNE INTERACTION VARIABLE… 135

situation d’énonciation construite par le discours lui-même. Dans


de nombreux cas, les textes se donnent comme le simple reflet de
leur situation de communication et les coénonciateurs sont, de ce
fait, pensés comme identiques aux sujets parlants engagés dans
l’échange. Or certains textes affichent leur nature d’artefact
énonciatif en indiquant clairement que les caractéristiques des
coénonciateurs sont produites par le texte lui-même. Alors que,
dans le discours politique, le locuteur cherche à apparaitre le plus
souvent comme identique à la personne publique, effaçant ainsi
l’aspect construit de l’éthos discursif (Amossy 2012 : 94) ainsi que
celui de l’auditoire (ibid. : 54), alors que, dans l’énonciation
journalistique, l’objectivité des faits est censée prévaloir sur la
subjectivité des locuteurs et donner lieu à une énonciation
transparente (voir Koren 2006), les textes fictionnels, eux, qu’ils
soient littéraires ou non, supposent pour être interprétés que le
lecteur les identifie comme tels et sache qu’il a affaire à des
locuteurs fictifs et à un espace-temps au moins pour partie
fictif 11, même s’il entretient souvent des rapports avec l’espace-
temps du producteur du texte. La bonne interprétation d’une
histoire drôle ou d’un clip publicitaire mettant en scène des
personnages repose par exemple sur cette capacité à distinguer
réel et fictif. La chose n’est pas toujours simple, comme en
témoignent les procès faits à des écrivains pour des propos tenus
par leurs personnages ou narrateurs. Juridiquement l’auteur qui
publie un texte portant son nom sur la couverture est a priori
tenu pour responsable des propos qui y sont tenus.
Dans les textes non fictionnels, la prise en compte de la
dimension énonciative permet, comme l’a bien montré Bronckart
(1996), de distinguer des textes fortement ancrés dans le
référentiel énonciatif et des textes décontextualisés qui, pour être
compris, doivent être détachés, au moins dans un premier temps,
de leurs conditions de production. Les textes théoriques qui
aspirent à une certaine universalité usent d’un je qui n’est pas le
je biographique de l’auteur, et il en va de même des textes
poétiques, trop souvent mal lus à travers un prisme étroitement

11. Je ne confonds pas fictionnel, qui renvoie à un type de récit, et fictif qui renvoie à
des coordonnées énonciatives imaginaires : le fictionnel suppose le fictif, alors que
l’inverse n’est pas vrai. On peut élaborer des mondes contrefactuels dans des textes
non fictionnels.
136 MICHÈLE MONTE

biographique. Sur le plan énonciatif, on pourra ainsi opposer des


textes qui font corps, aussi bien à l’écrit qu’à l’oral – quoique plus
à l’oral qu’à l’écrit –, avec leur situation de production, à d’autres
qui, soit par la fictionnalité, soit par la décontextualisation,
aspirent à une autonomie qui fait partie de leur interprétation.
Mais cette autonomie énonciative doit être pensée de façon
graduelle, et ce critère permet de comparer entre eux, par
exemple, des discours politiques ordinairement ancrés sur leur
situation de production, en repérant ceux qui se conforment à ce
modèle standard et ceux qui s’efforcent de construire une
scénographie décalée par rapport aux attentes du récepteur (voir
Maingueneau 2007 : 64-66).
Dans la poésie lyrique, fréquentes sont les scènes d’énon-
ciation non réalistes où le locuteur interpelle des êtres inanimés,
des morts ou des entités abstraites. Cela permet une prise de
distance par rapport à la situation empirique et la construction
d’un locuteur qui ne se résume pas à ses traits biographiques12.
Cependant la poésie à la première personne tire souvent un de
ses plus gros effets à réception d’une apparente transparence
énonciative qui semble abolir la distance entre le locuteur et le
sujet empirique, permettant ainsi l’appropriation du texte par son
récepteur invité à le réénoncer pour son propre compte, alors
même que le travail sur la représentation discursive et sur la
dimension esthésique du langage écarte le poème des textes
ordinaires. D’où, sans doute, la possibilité de réceptions très
contrastées de ces textes poétiques, certains lecteurs étant plus
sensibles à leur dimension d’objet d’art tandis que d’autres, à la
suite de Hamburger (1986) et des théoriciens allemands du je
lyrique, les entendent comme des « énoncés de réalité ».
Il est temps à présent de voir sur nos trois exemples comment
jouent ces différentes dimensions et ce que cela implique sur la
construction de l’interprétation.

12. J’aborde ces questions dans Monte à paraitre.


INTERPRÉTER LE POÈME : UNE INTERACTION VARIABLE… 137

3. Parcours interprétatif de trois poèmes


J’ai choisi trois poèmes qui appartiennent tous trois à la poésie
lyrique 13 mais sont très différents par l’époque et le thème. Il
n’est bien sûr pas question dans l’espace de ce chapitre de me
livrer à une étude complète de ces trois textes mais il m’importe
de montrer à leur propos comment chaque dimension peut inter-
venir dans l’interprétation et comment elles interagissent entre
elles.

3.1 Un sonnet de Ronsard

Te regardant assise aupres de ta cousine,


Belle comme une Aurore, et toy comme un Soleil,
Je pensay voir deux fleurs d’un mesme teint pareil,
Croissantes en beauté, l’une à l’autre voisine.
La chaste, saincte, belle et unique Angevine, 05
Viste comme un esclair, sur moy jetta son œil :
Toy comme paresseuse, et pleine de sommeil,
D’un seul petit regard tu ne m’estimas digne.
Tu t’entretenois seule au visage abaissé,
Pensive tout à toy, n’aimant rien que toymesme, 10
Desdaignant un chascun d’un sourcil ramassé,
Comme une qui ne veut qu’on la cherche ou qu’on l’aime.
J’euz peur de ton silence, et m’en-allay tout blesme,
Craignant que mon salut n’eust ton œil offensé.

Ce sonnet, le seizième du premier livre des Sonnets pour


Hélène, publié en 1578, nous frappe tout d’abord sur le plan
sémantique par l’activation d’une topique : beauté des deux
femmes, comparaison avec l’aurore et le soleil, puis avec les
fleurs. En allant plus avant, on observe que les éloges qui
abondent dans le premier quatrain et au vers 5 disparaissent
ensuite sans que le blâme se fasse explicite, morale courtoise
oblige. À première vue, pour un lecteur, et plus encore une
lectrice, du début du XXIe siècle, le poème peut sembler banal,
voire irritant, et ne tenir que par son exploitation savante des

13. Comparer des textes de poésie narrative ou satirique à des textes lyriques aurait
introduit un paramètre supplémentaire, le genre, que je n’avais pas la place de
traiter ici.
138 MICHÈLE MONTE

ressources du sonnet en termes d’antithèse entre les strophes, de


réseaux de parallélismes et d’oppositions, bien mis en évidence à
propos des Chats de Baudelaire par Jakobson et Lévi-Strauss
(1962). Mais une observation plus attentive qui conjoint les
dimensions sémantique et esthésique permet d’aller un peu plus
loin.
L’allocutaire, après avoir été comparée au soleil, est décrite
dans le troisième quatrain 14 par des traits plutôt négatifs et par
une insistance sur son isolement, corrélé à une allitération en /t/
qui redouble la consonne de la deuxième personne aux vers 8-10,
quatre adjectifs à attaque consonantique en /p/ aux vers 7, 8 et 10,
et une allitération en /k/ au vers 12. Du fait de ces récurrences,
cette partie du texte possède son propre paysage sonore.
L’isotopie du regard est présente dans chaque strophe selon une
alternance remarquable : en Q1, le je regarde les cousines, en Q2,
le je n’est regardé que par une des deux cousines, en Q3, le tu ne
regarde qu’elle-même, et dans le distique, je pense avoir offensé
l’œil de tu. Le poème évolue d’un regard admiratif suivi d’un bref
contre-don (v. 6) à un refus de l’échange provoquant un départ.
Sur un fond de parallélismes (deux vers pour chacune, répétition
de comme), la dissymétrie entre les cousines caractérise Q2 et se
marque également dans l’évolution du sens de mesme qui passe
de l’identité (v. 3) à l’ipséité (v. 10).
La dimension esthésique vient en appui de cette construction
sémantique par le jeu des rimes en /se/ qui toutes caractérisent
une partie du corps (visage abaissé / sourcil ramassé / œil offensé)
et mettent en relief le refus de communication du « tu », et des
rimes en /ɛm/ (toymesme, l’aime) qui soulignent l’antithèse entre
le repliement de la femme sur elle-même et la relation d’amour
qui serait attendue d’elle par le locuteur. Q3 comporte, par
ailleurs, une contradiction : si l’allocutaire a « le visage abaissé »,
elle ne peut en même temps « desdaign[er] un chacun » en
fronçant les sourcils (une des acceptions de ramassé adjoint à
sourcil au XVIe siècle). Le poème traite en simultanéité ce qui

14. Le sonnet s’organise typographiquement en deux quatrains et deux tercets, mais


métriquement en deux quatrains (ou un huitain) et un sizain, organisé ici en 4 vers +
2 vers, ce que marquent les rimes croisées suivies de leur reprise inversée. Ici
l’enjambement du vers 11 au vers 12 confirme la solidarité des vers de ce troisième
quatrain et le changement de personne aux vers 13-14 coïncide avec le distique. Je
considère donc trois quatrains notés Q1, Q2, Q3.
INTERPRÉTER LE POÈME : UNE INTERACTION VARIABLE… 139

devrait être successif, amalgamant pour plus d’impact le regard


détourné et le regard courroucé. La place à la rime de Soleil et
sommeil et la non-réalisation du programme narratif que laissait
attendre la comparaison avec le soleil suggèrent que la jeune
femme ne remplit pas le rôle qui lui est échu, à savoir éclairer
tout un chacun de son regard. La pâleur maladive du locuteur
(blesme à la rime) est un effet direct de ce non-regard. Les
relations entre les mots à la rime accentuent ainsi la dimension
de blâme du poème.
Sur le plan énonciatif, le lecteur est constitué en témoin d’une
relation amoureuse partiellement décontextualisée : même si les
commentateurs évoquent Hélène de Surgères comme inspiratrice
de ces poèmes, ils soulignent la forte intertextualité de ces
sonnets avec la poésie pétrarquiste. Inséré dans un ensemble de
sonnets qui, tous, décrivent la façon dont le locuteur vit son
amour pour Hélène en fonction des circonstances ou des
réactions de celle-ci, le poème apparait comme mettant en scène
une des variations possibles du sentiment amoureux, ici confron-
té au dédain. On peut le considérer comme la transposition litté-
raire de ce qui, dans la vie ordinaire, aurait été il y a quelque
vingt ans une lettre ou une conversation téléphonique de repro-
che ou de plainte et qui serait à présent un texto rageur ou dépité.
L’interprète, ici, pour faire droit à la visée esthétique du sonnet,
doit percevoir le travail d’amplification mis en œuvre par
Ronsard. Sur le plan sémantique, il doit voir dans la comparaison
avec le soleil autre chose qu’un compliment convenu et il doit
s’appuyer sur la dimension esthésique (rimes et récurrences
sonores) pour percevoir la façon dont le dédain de la jeune
femme est souligné par le poète : dans le droit fil de l’assimilation
pétrarquiste des yeux de la femme aimée à une source de
lumière, la jeune femme semble contrevenir aux lois cosmiques
plus qu’aux seuls échanges humains en refusant d’être cette
dispensatrice de lumière 15. La scène acquiert ainsi la dimension
dramatique d’une éclipse par le choix des détails descriptifs et
leur placement à des zones clés du vers.

15. Ceci est confirmé par la récurrence de la thématique dans les sonnets voisins
(notamment les sonnets IX, XI et XV).
140 MICHÈLE MONTE

3.2 Un poème des Contemplations d’Hugo

Hélas ! tout est sépulcre. On en sort, on y tombe ;


La nuit est la muraille immense de la tombe.
Les astres, dont luit la clarté,
Orion, Sirius, Mars, Jupiter, Mercure,
Sont les cailloux qu’on voit dans ta tranchée obscure 05
Ô sombre fosse Éternité !
Une nuit, un esprit me parla dans un rêve,
Et me dit : – Je suis aigle en un ciel où se lève
Un soleil qui t’est inconnu.
J’ai voulu soulever un coin du vaste voile ; 10
J’ai voulu voir de près ton ciel et ton étoile ;
Et c’est pourquoi je suis venu ;
Et, quand j’ai traversé les cieux grands et terribles,
Quand j’ai vu le monceau des ténèbres horribles
Et l’abîme énorme où l’œil fuit, 15
Je me suis demandé si cette ombre où l’on souffre
Pourrait jamais combler ce puits, et si ce gouffre
Pourrait contenir cette nuit !
Et, moi, l’aigle lointain, épouvanté, j’arrive.
Et je crie, et je viens m’abattre sur ta rive, 20
Près de toi, songeur sans flambeau.
Connais-tu ces frissons, cette horreur, ce vertige,
Toi, l’autre aigle de l’autre azur ? – Je suis, lui dis-je,
L’autre ver de l’autre tombeau.
Au dolmen de la Corbière, juin 1855

Ce poème sans titre est le dix-huitième du sixième et dernier


livre des Contemplations, intitulé « Au bord de l’infini ». Sa
représentation discursive cherche à faire adhérer le lecteur à une
certaine vision de la destinée humaine par le biais d’un déploie-
ment figural tous azimuts. Au niveau énonciatif, une rupture
s’opère en cours de texte : par l’interjection initiale « hélas ! », par
l’emploi du « on » et par les énoncés génériques de la première
strophe, le poème se donne comme adressé directement au
lecteur auquel le locuteur va ensuite raconter un de ses rêves.
Mais, comme le dialogue entre l’esprit et le locuteur n’est pas
suivi à la fin du texte d’un retour au niveau enchâssant entre
locuteur et lecteur, le poème impose l’image d’un locuteur
dialoguant avec les esprits et transcendant les limites humaines,
INTERPRÉTER LE POÈME : UNE INTERACTION VARIABLE… 141

ce qu’indiquait déjà l’apostrophe à l’Éternité. Le péritexte ramène


certes à l’homme Hugo 16, mais les deux derniers vers situent le je
comme un élément de la confrontation sans fin entre le ciel et
l’abîme 17, et par là même l’extraient de la contingence des petites
affaires humaines. L’esprit-aigle, par les subjectivèmes qu’il
prend en charge dans les strophes 3 et 4 (cieux terribles, monceau
des ténèbres horribles, abîme énorme, épouvanté, frissons, horreur,
vertige), vient légitimer les assertions de la première strophe et
autoriser la parole du locuteur que la scénographie institue en
intermédiaire entre les hommes et l’univers, posture qu’affec-
tionne Hugo (voir Diaz 2007).
Par ailleurs, les plans esthésique et sémantique se trouvent
étroitement associés : les relations établies entre syntaxe et
métrique à travers les rejets et enjambements redoublent la
représentation discursive 18, et les rimes associent très souvent
soit des mots possédant des sèmes opposés (Mercure / obscure,
voile / étoile, flambeau / tombeau), soit, au contraire, des mots
appartenant au même champ sémantique (tombe / tombe,
terribles / horribles). De ce fait, une autre rime tend à confier par
afférence des sèmes communs à souffre et gouffre 19. La peur, la
chute et l’antithèse entre la nuit et la clarté sont ainsi soulignées.
Mais les oppositions de timbre vocalique des mots clés du texte
sont aussi très frappantes et dessinent, au niveau des rimes, une
trajectoire remarquable. L’isotopie portée par les mots nuit et
tombe et qui constitue la molécule sémique dominante de ce
poème 20 associe en effet deux mots aux phonèmes opposés :

16. Précisons que la chronologie des Contemplations est largement fictive et relève
plus du leurre que du témoignage.
17. Le choix de l’article défini singulier (« l’aigle, « le ver ») fait des deux locuteurs
des types, accentuant ainsi la généralité du propos.
18. On observe en effet une alternance entre des phrases courtes – un hémistiche ou
un vers – intensifiant la dramatisation (v. 1, 2, 19) et d’autres qui enjambent sur
plusieurs vers, en correspondance avec l’immensité évoquée (v. 3-6, 8-9 et strophe 3),
ainsi qu’un contre-rejet du mot gouffre (v. 17) qui est l’écho inversé du contre-rejet
de « se lève » au vers 8. Par ailleurs l’enjambement interne est parfois corrélé à la
mise en valeur d’un adjectif (v. 2) ou d’un complément du nom (v. 14) déjà
hyperbolique en soi.
19. On observe aussi que, dans six cas sur douze, un verbe rime avec un nom, ce qui
peut contribuer au sentiment de totalité, par l’association d’une entité et d’un procès,
deux catégories sémantiques fondamentales.
20. Nuit et mort sont associées dans une molécule sémique que lexicalise « sombre
fosse » et qui associe les sèmes ‘obscurité’, ‘chute’, ‘profondeur’ et ‘angoisse’ : on la
142 MICHÈLE MONTE

consonne nasalisée vs occlusives orales, voyelle fermée orale vs


voyelle ouverte nasale (/nɥi/ vs /tɔ̃b/). Mais cette opposition pho-
nématique est au service d’une alliance sémantique qui conjoint
la profondeur de la tombe (évoquée par l’ouverture du /ɔ̃/) et
l’empêchement de la vision dans la nuit (évoquée par la ferme-
ture du groupe /ɥi/). Certes, après l’entrée en matière très sombre
de la strophe 1, la strophe 2 place à la rime des voyelles ouvertes
qui semblent correspondre à un mouvement vers la clarté et
associe la voyelle fermée /y/ au dynamisme du voyage. Mais cette
ouverture sur le plan du sens disparait dans les strophes 3 et 4, en
même temps que disparaissent les voyelles ouvertes à la rime 21.
L’opposition se réduit dans ces strophes à celle des voyelles
antérieures et postérieures (déjà présente dans nuit/tombe) et
matérialise ainsi la victoire totale de la nuit et du tombeau.
Contrairement à d’autres poèmes hugoliens, celui-ci fait une part
congrue à la clarté comme l’annonce le vers 1 : les étoiles sont de
simples « cailloux », le soleil (v. 10) n’est qu’une étoile sur fond
d’obscurité. L’antithèse ne réapparait qu’à la fin autour des deux
couples aigle-azur vs ver-tombeau, mais le dernier mot reste au
tombeau. L’aigle, oiseau réputé pour sa vue, subit une trajectoire
descendante que marque le renversement de rêve /ʀɛv/ en ver
/vɛʀ/ et que l’on peut suivre aussi dans les occurrences succes-
sives du /v/, consonne qui lui est associée tant à la rime que dans
les verbes dont il est le sujet : de rêve/lève à arrive/rive, de « j’ai
voulu soulever », « j’ai voulu voir » à « épouvanté » et « je viens
m’abattre », l’oiseau perd de la hauteur et le locuteur le dégrade
pour finir en animal rampant, lié à l’obscurité et à la mort.
L’ouverture que représente le voyage de l’aigle dans les espaces
intersidéraux ne débouche sur aucun espoir : la nuit, dans ce
poème, n’alterne plus avec le jour mais recouvre l’univers entier
et acquiert la compacité des solides (« la muraille ») puis la
capacité de débordement des liquides (v. 17-18). Le texte réalise
donc l’assertion de son premier hémistiche, la donne à voir et en
garantit l’authenticité tant par le dispositif énonciatif que par le
travail sur la dimension esthésique. L’interprète est ici frappé par

retrouve dans « tranchée obscure », « ténèbres horribles », « abîme énorme »,


« ombre où l’on souffre », « puits », « gouffre », et, finalement, « tombeau ».
21. On peut la rapprocher de l’évolution du contenu sémantique des octosyllabes qui
se détachent sur le fond d’alexandrins.
INTERPRÉTER LE POÈME : UNE INTERACTION VARIABLE… 143

la convergence rigoureuse des trois dimensions. S’il intègre dans


son approche la dimension sonore du poème, il constate que la
victoire des voyelles fermées consacre dans la dernière strophe le
triomphe du gouffre et de la nuit – conçus aux v. 17-18 comme
contenant et contenu – et l’absorption au sein du sépulcre de
l’esprit venu d’un autre monde.

3.3 « Roman » de Jacques Réda

ROMAN
Ce qu’écrivirent les enfants sur les trottoirs, signes friables
Pour le ciel qui ne sait qu’attendre entre les marronniers,
Le vent, la pluie et tant de pas indifférents l’effacent, mais
L’écriture secrète un jour devient lisible, et c’est
Brusque, et c’est loin dans une ville où l’ombre des palmiers 05
Palpe l’asphalte des trottoirs sous la lune friable.
(Alors elle s’arrête à l’angle, et de faibles remous de soie
Creusent la nuit entre la mer et l’ourlet de sa robe.
Sous le fin tremblement des cils lentement s’arrondit
Une première larme où s’incurve un bouquet de palmes ; 10
Et dans ce corps durci d’amour austère qui fléchit,
La précieuse soie entre la gorge et les entrailles se déchire.)

Ce poème qui figure dans la partie « L’habitante et le lieu »


d’Amen publié en 1968 apparait d’emblée comme plus hermé-
tique. C’est pourquoi je me propose d’y entrer par des observa-
tions sur son fonctionnement rythmique, qui fait partie de la
dimension esthésique du texte. Les vers réguliers des poèmes de
Ronsard et Hugo inséraient d’emblée le poème dans un ordre
surplombant avec lequel il devait composer. En lisant une
première fois « Roman », on a l’impression d’arriver sur un
terrain beaucoup plus mouvant. Le vers semble de prime abord
être une réalité graphique plus que sonore, découpant la phrase
en unités de longueur à peu près égale mais sans respecter les
groupes syntaxiques, comme le montrent l’enjambement du
vers 1 au vers 2 et la place de « mais » et « c’est » en fin de vers,
ou, de façon moins flagrante mais malgré tout significative, la
séparation du groupe sujet et du verbe aux vers 5-6, 7-8 et 9-10 22.
Cependant, si l’on prend le temps de compter les syllabes, on
compte trois vers de 16 syllabes (v. 1, 3 et 7), huit vers de 14

22. Au total cinq fins de vers sur sept introduisent une rupture dans la continuité
syntaxique.
144 MICHÈLE MONTE

syllabes et un vers de 17 ou 18 syllabes, le dernier 23. Une certaine


régularité se dessine, que vient renforcer l’existence, jusqu’au
vers 9 inclus, d’une césure après la huitième syllabe, qui se
déplace après la sixième syllabe pour les vers 10 et 11 24. Les vers
assemblent donc des mesures bien connues de six ou huit
syllabes, mais cet assemblage entraine aussi une dissociation au
sein de syntagmes d’ordinaire solidaires 25. L’héritage du vers
classique est repris pour créer de la tension, du suspens. C’est
ainsi que ces choix rythmiques placent par trois fois en début de
vers des verbes ou un adjectif prédicatif ; or brusque et creusent,
reliés par alors, contiennent tous deux un sème ‘rupture’ (de la
continuité temporelle, de la surface du sol), sème activé aussi par
les fins de vers ou les césures 26. La dislocation gauche par quoi
s’inaugure la première phrase et que reprend le pronom clitique
le au vers 3, l’abondance de procès au présent qui indiquent
presque tous un changement d’état saisi dans son déroulement
(devient lisible, s’arrête, s’arrondit, s’incurve, fléchit, se déchire)
actualisent également au niveau syntaxique cette double isotopie
de rupture et de continuité. Enfin, l’écho phonique entre le
premier et le dernier verbe (écrivirent / se déchire) invite à les
relier sémantiquement : l’écriture apparait comme ce qui permet
la rupture, qui semble plutôt connotée positivement dans le texte.
Plus encore, elle est elle-même rupture dans un monde indiffé-
rent, présence d’un signe qui suspend le cours des choses mais
relie des moments et des lieux distants et permet qu’affleure
l’émotion. C’est bien l’émotion en effet que valorise le dernier
vers en réorientant la proximité de déchire et d’entrailles, d’ordi-
naire associés dans un contexte de bataille sanglante 27, mais
évoquant ici une rupture émotionnelle pacifique et peut-être
euphorique.

23. On peut ou non pratiquer la diérèse sur précieuse.


24. Le dernier vers peut quant à lui être mesuré 6-8-4.
25. La césure sépare « pas » et « indifférents », le circonstant « un jour » du prédicat
« devient lisible », « une ville » et la relative qui précise un peu le référent vague du
nom, « durci » et son complément, et par deux fois le premier et le second com-
plément de la préposition « entre ».
26. Comme les morphèmes, les choix métriques sont porteurs de valeurs séman-
tiques.
27. Les formes déchire, déchirer, déchirant font partie des vingt premiers cooccur-
rents d’entrailles dans Frantext dans un voisinage de 5 mots avant, 0 mots après,
mais toujours dans un cotexte de combats sanglants.
INTERPRÉTER LE POÈME : UNE INTERACTION VARIABLE… 145

Le texte dessine ainsi un monde à la fois plein d’hiatus,


d’espaces à combler, mais animé d’une profonde continuité qui se
révèle peu à peu. Les vers 1-6 peuvent se décrire comme un
noyau articulé par mais où ce qui était effacé est restauré, noyau
précédé d’une prolepse et suivi de deux commentaires évaluatifs
– « et c’est / brusque, et c’est loin » – reliés par une double coor-
dination. Les rimes abccba renforcent l’effet de totalité close,
mais de façon paradoxale, puisque l’adjectif répété, friable, est
celui qui dit la fragmentation. Le vers 6 apparait comme la
reprise transformée du vers 1 : l’écriture devient palpation, et
c’est la lune qui écrit avec l’ombre. Or, l’enjeu de la deuxième
partie, unie par la mise entre parenthèses, est la transformation
de ces signes en d’autres signes : les récurrences affectent cette
fois-ci les vers 8 et 12 qui partagent, outre la même densité de /R/,
deux verbes impliquant une rupture et une préposition entre qui
à la fois sépare et unit. Du vers 8 au vers 12 s’effectue une mise en
correspondance serrée des éléments naturels et du personnage
féminin. Le syntagme remous de soie, qui peut s’appliquer aussi
bien à la mer qu’à la robe, justifie la construction entre la mer et
l’ourlet de sa robe28, la larme reflète les palmes à la fois sur le plan
du signifié et du signifiant, soie est répété et si on y entend soi, on
peut aussi le relier à entrailles. Cette continuité de type métony-
mique entre le cadre naturel et le personnage féminin, entre le
vêtement et l’intérieur du corps, va de pair avec une opposition
massive entre lignes droites et courbes : la rigidité rectiligne de
« elle s’arrête à l’angle », reprise dans « ce corps durci », se voit
transformée par l’arrivée des pleurs, comme l’indiquent les
verbes s’arrondit, s’incurve et fléchit. Cette transformation mysté-
rieuse fait écho au mot roman du titre, mais de façon peut-être
ironique, car elle est ici dépourvue de toute logique causale, tout
en étant donnée comme naturelle. La prise en compte de la
dimension énonciative permettra peut-être d’approfondir la
réflexion sur le lien entre le titre et le texte.
Le côté vague des références spatio-temporelles, l’incertitude
sur le elle qui ne fonctionne pas comme anaphorique mais
comme incarnation ténue d’une femme anonyme, et de ce fait,
potentiellement prototypique, tirent le poème vers la décontex-

28. Ourlet évoque orle, mot désignant l’ourlet d’une voile, et, en portugais, orla
désigne le rivage.
146 MICHÈLE MONTE

tualisation mais celle-ci s’accompagne de traits qui supposent un


univers partagé avec le lecteur. Le c’est et le démonstratif ce du
vers 11 créent une pseudo-déixis. Beaucoup d’éléments sont non
pas assertés mais présupposés : le fait que des enfants supposés
connus aient écrit sur les trottoirs, que la femme soit en train de
marcher dans la ville, que celle-ci soit située au bord de la mer,
que le corps de la femme soit « durci d’amour austère », tout ceci
est donné comme partagé. Par ailleurs, le locuteur anonyme
semble jouer avec nous en mettant entre parenthèses toute la
deuxième partie du poème, présentée comme une simple consé-
quence annexe du changement opéré aux vers 5-7. On peut dès
lors envisager le poème comme l’évocation d’une situation
romanesque type : une femme se souvient dans une ville loin-
taine d’un moment de son enfance, ou de l’enfance de ses en-
fants 29, ce qu’elle n’avait pas compris à cette époque devient clair
et un flot d’émotion la submerge. Mais, si la présence d’enfants et
d’entrailles au début et à la fin du poème peut indexer l’amour du
vers 11 du côté de l’amour maternel, l’évocation de la soie et de la
gorge oriente plutôt vers l’amour érotique. Il y a là encore une
indétermination que le texte ne lève pas. Dès lors, des différentes
acceptions possibles du mot roman, celle d’« œuvre littéraire en
prose d’une certaine longueur, mêlant le réel et l’imaginaire »
n’apparait plus que comme un leurre et le lecteur peut hésiter
entre « aventure amoureuse, tendre inclination, partagée ou
non » ou « ensemble d’idées fausses, de représentations imagi-
naires sans grand rapport avec la réalité » (TLFi). Opter pour la
seconde acception conduit à une lecture ironique où il faut
comprendre que le locuteur ne prend pas en charge les émotions
et le point de vue asserté. Opter pour la première conduit à
s’interroger sur la façon dont la poésie contemporaine peut
parler du sentiment amoureux sans mièvrerie. Les maintenir
actives toutes les deux complexifie le texte : si le locuteur
s’emploie à la fois à susciter une émotion par la mise en relation
évocative – et non logique – de certains éléments référentiels (les
marelles sur les trottoirs, les promenades nocturnes dans une
ville maritime, les reflets de la mer sous la lune et le frottement
de la soie sur la peau) et à la mettre à distance par les indications

29. L’ambigüité du mot « enfants » ne permet pas de trancher.


INTERPRÉTER LE POÈME : UNE INTERACTION VARIABLE… 147

du titre et de la parenthèse, le lecteur idéal sera celui qui parvien-


dra à son tour à cumuler émotion et ironie.
L’entrée par le rythme et la syntaxe, qui a mis en lumière
l’isotopie de la rupture et de la continuité et le lien à la fois essen-
tiel et problématique entre les deux parties, a en tout cas permis
d’éclairer ce poème, de faire des hypothèses sur sa cohérence,
tandis que l’attention à la dimension énonciative faisait surgir
une complexité supplémentaire en soulignant l’ambigüité d’un
texte donnant comme partagée et prototypique une situation sin-
gulière et partiellement inaccessible au lecteur. L’interprétation
ici ne consiste pas à réduire la résistance du texte mais à mieux
comprendre sur quoi elle repose et à baliser un éventail de
lectures possibles.

4. Analyse multidimensionnelle et interprétation


Les trois dimensions que j’ai dégagées sont à la fois interreliées et
partiellement indépendantes. L’examen systématique de chacune
d’entre elles fait émerger un certain nombre de pistes inter-
prétatives qui peuvent converger ou diverger. Ainsi, si, au niveau
sémantique, le sonnet de Ronsard parait à première vue assez
banal, l’interaction avec la dimension esthésique suggère une
mise en relation du niveau humain et du cosmos qui accroit la
portée épidictique du poème et l’inscrit dans un riche inter-
discours. Lorsque la représentation discursive se borne à réac-
tiver des topiques, c’est l’intensité du déploiement des dimensions
esthésique et/ou énonciative qui peut contribuer à la réussite du
poème. Mais une convergence absolue entre les pistes ouvertes
par les trois dimensions peut, comme dans le poème de Contem-
plations, conduire à une impression de saturation, souvent
soulignée par les détracteurs de Victor Hugo. L’analyse des
interrelations entre les dimensions offre ainsi un double intérêt :
elle permet tout d’abord d’évaluer le degré de redondance ou de
divergence du poème. Ruwet (1975) notait déjà que, dans ce qu’il
considérait comme de mauvais poèmes, les parallélismes sont
déliés de tout effet d’évocation, la poésie devenant pure rhéto-
rique. Plus généralement, l’ajout à la structure logico-sémantique
de parallélismes phoniques, rythmiques, métriques, syntaxiques,
est essentiel à la poésie, mais ne suffit pas à la caractériser. Seule
la prise en compte des faits sémantiques et énonciatifs peut la
distinguer par exemple de certains messages publicitaires.
148 MICHÈLE MONTE

L’analyse de la façon dont se déploie chaque dimension mais


aussi celle de leurs relations permet également de comprendre les
réactions des lecteurs selon l’image que chacun se fait de la
poéticité. Le lecteur qui valorise la dimension musicale de la
poésie n’appréciera guère un poème en prose où cette dimension
est peu déployée ; celui qui est avant tout sensible à la dimension
énonciative appréciera les textes à l’aune de leur lyrisme, ou de
leur ironie, du type de participation, quel qu’il soit, qu’ils
sollicitent de la part du lecteur, et sera dérouté par les poèmes
caractérisés par l’effacement du locuteur ; celui qui valorise
l’originalité sémantique se détournera de poèmes trop explicites
et à l’inverse tel autre sera désarçonné par des poèmes trop
allusifs tels que « Roman ». Le sujet interprétant tel que je l’ai mis
en œuvre dans ce travail est bien évidemment un sujet analysant,
si l’on reprend la distinction de Charaudeau dans ce volume, mais
l’analyse savante nous donne accès à ce qui peut empêcher le
lecteur ordinaire d’entrer dans l’intelligence d’un poème, et aussi
à ce qui peut le toucher malgré tout dans un poème qu’il ne com-
prend pas entièrement 30. Nous avons vu en effet que la dimen-
sion articulatoire et accentuelle du texte, ainsi que sa disposition
visuelle, jouent un rôle important dans la façon dont nous
entrons dans le monde du texte et donnons corps à la voix qui s’y
fait entendre 31. Sans le modéliser entièrement comme une praxis
spécifique, la démarche suivie rend visible le travail interprétatif
et rompt donc avec d’autres modèles où, comme le dit Jacques
Fontanille dans ce volume, le processus interprétatif est pensé
comme entièrement superposable au processus sémiotique.
Si on déplace la question vers les paramètres à prendre en
compte dans la construction d’un modèle interprétatif, je dirais
que celui-ci doit tenir compte des propriétés de l’objet linguis-
tique spécifique pour lequel il est conçu (ainsi il est naturel qu’un
modèle conçu pour le poème diffère d’un modèle conçu pour
l’analyse d’une conversation ou d’un texte argumentatif) mais il
doit aussi permettre de comparer cet objet à d’autres objets avec

30. Situation que l’interprète savant partage aussi dans une certaine mesure car la
façon dont le poème agit sur nous consiste précisément à substituer le mode évocatif
d’intellection au mode ordinaire plus objectivable.
31. Dans le cas où nous rapportons les éléments interprétatifs à un éthos, ce qui n’est
pas le cas de tout lecteur.
INTERPRÉTER LE POÈME : UNE INTERACTION VARIABLE… 149

lesquels il partage tout un ensemble de caractéristiques. Les trois


dimensions que j’ai définies au début de ce chapitre sont consti-
tutives de tout énoncé. C’est pourquoi ce modèle ne se cantonne
pas au strict domaine des œuvres littéraires : il rapproche de
façon peut-être inattendue au premier abord les textes poétiques
et scientifiques sous l’angle de la représentation discursive, il
prend en compte la fonction poétique jakobsonienne en l’inté-
grant à la dimension esthésique, et il attire l’attention sur l’écart
plus ou moins grand entre situation de communication et scène
d’énonciation. En revanche, bien qu’il évite toute opposition
binaire entre langue ordinaire et langue poétique, il n’inclut pas
non plus la poésie en bloc dans un mode d’énonciation subjectif-
empathique tel que le définit Rabatel (2015). Il me semble
préférable de mener une analyse au cas par cas, qui permette
notamment de rendre compte de certaines formes de poésie
expérimentale objectiviste où les traits énonciatifs, sémantiques
et esthésiques sont radicalement différents de ce que l’on trouve
dans la poésie lyrique ou narrative, mais supposent aussi une
participation active du lecteur amené à articuler entre elles les
dimensions pour parvenir à une interprétation satisfaisante.
Dans la mesure où chacune des dimensions met sur la voie de
l’interprétation, toutes peuvent être dites à certains égards
sémantiques dès lors qu’on peut relier leurs composants à ce que
Yocaris (2013), à la suite de Peirce, appelle un interprétant. Ce qui
fait la spécificité de la dimension sémantique stricto sensu, c’est
qu’elle aborde le sens tel que le texte le dit dans l’agencement de
ses formes et de ses fonds sémantiques, alors que les deux autres
dimensions nous font prendre en compte un sens montré, tant
par le choix du dispositif énonciatif que par le travail sur la
dimension matérielle du langage, mais non pas pris en charge et
énoncé. Il resterait bien sûr à analyser plus profondément com-
ment ce sens montré interagit avec le sens dit, le renforce, le
relativise ou l’infléchit. En effet, comme le dit très justement
Yocaris (2013 : 188) :
[Les œuvres littéraires] peuvent être monolithiques, ou bien donner
lieu à des stratégies scripturales différentes qui coexistent ou même
s’opposent au sein du même texte ; dans ce dernier cas de figure, on
peut avoir affaire soit à un décalage entre ce qui est dit et / ou ce qui
est montré et / ou ce qui est schématisé soit à des faits discursifs liés
150 MICHÈLE MONTE

tous à la même composante du triangle diction / monstration /


schématisation 32 mais mutuellement incompatibles.

J’ajouterai que ceci n’est pas propre aux œuvres littéraires et


que ces décalages sont révélateurs de tensions généralement
explicables par le contexte socio-historique. Il convient enfin de
noter que je n’ai presque pas étudié les relations de ces poèmes
avec leur cotexte ni problématisé leur appartenance générique. Il
ne faut y voir aucune minoration de ces deux aspects du texte,
dont j’ai abondamment traité ailleurs (voir notamment Monte
2011 et Monte 2014). Ayant mené ce genre d’étude dans bien
d’autres travaux, j’ai préféré ici me limiter à une lecture imma-
nente afin que mon lecteur soit en mesure de contrôler mes
propositions sans avoir besoin de se référer au livre entier ni de
connaitre avec précision le contexte interdiscursif dans lequel ces
poèmes ont été élaborés. Mais il est certain que la prise en compte
de ces facteurs enrichirait et modifierait l’interprétation.

Ouvrages cités
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Paris, Le Livre de Poche, 1972.
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32. On aura noté que Yocaris distingue trois modes de signifier qui ne recoupent pas
les trois dimensions que j’ai distinguées.
INTERPRÉTER LE POÈME : UNE INTERACTION VARIABLE… 151

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6

L’influence de la morphologie
sur l’interprétation des images doubles
au sein des métaphores littéraires.
Une approche contrastive

Richard Trim
Université de Toulon

1. La morphologie et l’interprétation des métaphores


Une réflexion sur les origines de la métaphore suggère que la
création de leur sens, ainsi que leur interprétation, dépendent
d’un nombre de facteurs différents. Selon Gibbs (2010 : 8), les
aspects du langage concernant ces questions comptent, entre
autres, le degré innovateur ou conventionnel de la métaphore, sa
fréquence, sa saillance, la durée de la métaphore utilisée dans la
langue et son rapport à la conceptualisation physiologique. Un
facteur supplémentaire qu’il ajoute à cette liste, et qui concerne
cette étude, est celui de la grammaire. En effet, la question de la
morphologie dans le domaine grammatical, qui a été étudié
depuis de nombreuses années, (à titre d’exemple, Brooke-Rose
1958), semble influencer le sens et l’interprétation des méta-
phores. Notre problématique concerne plus particulièrement le
rôle de la morphosyntaxe par rapport aux mots composés. En
adoptant une approche contrastive, il apparaît que la structure
des composés impose des connotations variées selon la langue en
question. Une telle observation est confirmée par le processus de
la traduction (Trim, à paraître).
156 RICHARD TRIM

Cette discussion soulève la théorie du déterminisme linguis-


tique popularisé par l’hypothèse Sapir-Whorf (Whorf 1956).
L’approche « forte » de la théorie, qui propose que les catégories
linguistiques de chaque langue déterminent la façon dont nous
conceptualisons notre environnement, est rejetée depuis long-
temps par un grand nombre de linguistes. En revanche, l’ap-
proche « faible », qui suggère que les structures de la langue
puissent influencer la pensée humaine, est devenue plus accep-
table. En effet, un exemple de cette théorie est proposé par
Boroditsky (2001 : 18-20) qui suggère que la notion du temps est
influencée par les structures linguistiques du mandarin. Parmi les
différences de perception entre le mandarin et l’anglais, celui-ci
conceptualise l’orientation spatiale du temps d’une manière
horizontale tandis que le mandarin adopte l’orientation verticale.
Selon la conceptualisation du mandarin, l’interprétation normale
d’une expression telle que « lundi est au-dessus de mardi » ou
« mardi est en-dessous de lundi », devient difficile pour un
anglophone où les prépositions « avant » et « après » attachées à
l’orientation horizontale constituent respectivement la norme.
L’innovation au niveau des structures de la langue soulève
aussi la notion de néologie qui fait aujourd’hui l’objet d’un nouvel
intérêt dans le domaine de la lexicologie (Jamet & Terry 2018).
Selon ces derniers, la néologie est difficile à cerner et à définir
puisque les néologismes ne sont pas encore répertoriés dans les
dictionnaires (Humbley 2006 ; Pruvost & Sablayrolles 2003). Du
point de vue de Mejri & Sablayrolles (2011), il est possible néan-
moins de proposer quatre critères d’identification. À part la
question de son absence dans les dictionnaires, un néologisme se
caractérise généralement par l’apparition récente du mot dans le
lexique, l’instabilité formelle et sémantique du mot, ainsi que la
perception du caractère de nouveauté par les locuteurs.
Par rapport à cette étude, les mots composés présentés dans
l’analyse des discours littéraires correspondent sûrement à ces
quatre critères. Les structures morphologiques représentent des
innovations lexicales, le côté sémantique est non seulement
instable mais les référentiels sont souvent difficiles à interpréter
sans le contexte, et la perception de la part des locuteurs est sans
aucun doute nouvelle. Il reste à savoir dans quelle mesure tel ou
tel néologisme d’un texte littéraire plus ancien est inclus dans un
L’INFLUENCE DE LA MORPHOLOGIE SUR L’INTERPRÉTATION DES IMAGES… 157

dictionnaire et, si c’est le cas, s’il est intégré dans le lexique, ou au


moins dans un lexique littéraire. Un grand nombre de néolo-
gismes littéraires reste unique à l’écrivain en question et s’intègre
seulement à son style personnel.
En ce qui concerne les mots composés de cette étude, les
lexèmes eux-mêmes ne subissent normalement pas de change-
ment au niveau des morphèmes internes du mot mais plutôt par
rapport à leurs combinaisons morphologiques. Celles-ci représen-
tent souvent des transgressions, ou nouveautés, au niveau de la
morphosyntaxe, de la sémantique ou des collocations.
Si nous analysons les mots composés dans les langues euro-
péennes en général, leur mode variable de construction dans
chaque langue semble influencer non seulement leur concep-
tualisation, comme dans la comparaison mandarine / anglaise,
mais aussi leur interprétation. Un premier constat découlant de
cet aspect morphologique est le fait que, outre l’utilisation des
images doubles au sein d’une projection métaphorique simple qui
opère entre un domaine source et un domaine cible, la structure
des composés inclut également l’emploi des images doubles fu-
sionnées au niveau du concept métaphorique. Un cas de figure est
illustré par l’expression « des paroles aigres-douces ». Dans ce cas,
même si l’adjectif composé représente une expression plutôt figée
dans la langue, les origines des notions « aigre » et « doux » ont
subi deux processus de transfert. D’une part, elles viennent de la
perception du goût et de la perception tactile transmises vers des
sentiments respectivement agréables et désagréables et, de l’au-
tre, les deux images ont été fusionnées au niveau des émotions
mixtes. Cet exemple, facile à interpréter sur la base de son usage
conventionnel dans la langue, peut devenir sémantiquement plus
compliqué dans le cas d’autres composés. De ce fait, la discussion
suivante traitera du rôle des composés dans l’interprétation des
métaphores littéraires où les sens et les connotations au niveau
de la sémantique lexicale peuvent varier selon les langues.
Différentes approches théoriques ont été proposées en ce qui
concerne la construction des sens métaphoriques. Pour en citer
deux modèles contrastés, nous pouvons mentionner celui de la
sémantique interprétative (Rastier 1987) et celui de la métaphore
cognitive (Lakoff & Johnson 1980 ; Lakoff 1987). Le sens, selon la
première approche, catégorise la morphologie en unités dont la
158 RICHARD TRIM

minimale représente le sens d’un seul morphème. Ce seul mor-


phème, appelé sème, peut se voir attribuer plusieurs genres de
catégories, (Rastier 1987 : 44 et suiv.) : génériques et spécifiques,
inhérents et afférents.
Cette notion d’unités minimales n’existe pas selon l’approche
de la métaphore cognitive, la théorie de base reposant sur le mo-
dèle du prototype. Le prototype de la conceptualisation repré-
sente plutôt une image typique dans une catégorie sémantique
qui est utilisée dans la projection de la métaphore conceptuelle.
Celle-ci représente la base extralinguistique de la métaphorisa-
tion sur laquelle des métaphores linguistiques, ancrées dans la
langue même, sont créées. À titre d’exemple, la chaleur repré-
sente une métaphore conceptuelle pour de nombreuses métapho-
res linguistiques qui emploient cette image. En outre, la métapho-
re cognitive utilise la notion des « espaces mentaux » (Fauconnier
& Turner 2003). Dans cette étude, nous proposons d’adopter cette
dernière approche du modèle cognitif qui s’adapte de manière
adéquate aux analyses à suivre des métaphores à mots composés.

2. L’interprétation des images multiples


en tant qu’espaces mentaux
La fusion de deux images relatives à la perception d’un événe-
ment ou d’une activité est illustrée par Fauconnier & Turner
(2003 : 58-60) par rapport à une course de bateaux : un catamaran
moderne part à la voile de San Francisco à Boston en 1993, en
essayant d’avancer plus vite qu’un clipper qui a fait la même
course en 1853. Une revue spécialisée sur la voile rapporte que le
catamaran avait à peine une avance de 4 jours et demi sur le
fantôme du clipper dont la course record était de 76 jours.
L’article dans la revue décrit ainsi deux événements fusionnés
en un, associés à deux dates différentes : celles de 1993 et de 1853.
Selon Fauconnier et Turner, les développements de la course
dans l’article – le départ et l’arrivée, la durée, leurs positions, etc.
– comprennent deux sources d’espaces mentaux qui convergent
vers une intégration conceptuelle (« blended space ») et qui
couvrent ainsi un espace générique qui se réfère à l’ensemble de
la course.
Cette notion des espaces mentaux, où deux catégories concep-
tuelles ou sémantiques sont fusionnées, est également utilisée
L’INFLUENCE DE LA MORPHOLOGIE SUR L’INTERPRÉTATION DES IMAGES… 159

pour l’interprétation des sens du point de vue morphosyntaxique.


Dans le cas de la modalité, Radden & Dirven (2007 : 234-235) la
divisent en deux catégories principales : la modalité épistémique
et la modalité radicale. Dans le premier cas, l’interprétation
subjective du verbe modal « devoir », dans la phrase « il doit y
avoir quelqu’un qui habite cette maison », implique au moins
deux espaces mentaux selon les preuves et les doutes de la
conceptualisation épistémique. Un espace inclut ainsi les preuves,
vues de l’extérieur, que la maison est probablement habitée à
cause, par exemple, d’une lumière allumée dans une pièce.
L’autre comprend un élément de doute qui fait partie de l’obser-
vation subjective. De ce fait, les deux espaces mentaux contri-
buent à l’interprétation épistémique du verbe.

3. Les images multiples et la morphosyntaxe


En ce qui concerne les discours littéraires, l’interprétation des
expressions figurées selon leur catégorie morphosyntaxique reste
polémique. Un aspect du débat se rapporte à la distinction
syntaxique entre le mot composé et la comparaison. Zharikov &
Gentner prétendent que les expressions métaphoriques expri-
mées en mots composés sont plus fortes et plus profondes que
celles en forme de comparaison (2002 : 976). De cette hypothèse
découle l’argument concernant les systèmes de liens conceptuels
entre le domaine source et le domaine cible de la projection
métaphorique. Ces liens peuvent être réutilisés et incorporés dans
diverses extensions innovatrices, ce qui n’est pas forcément le cas
d’une comparaison (2002 : 981). En revanche, Gargani suggère
que la force de la métaphore n’est pas toujours plus élevée que
celle de la comparaison (2014 : 212).
Dans cette étude, nous proposons, avec des exemples contras-
tifs que, malgré le fait qu’un sens identique peut être transmis
par la voie d’un mot composé ou par une comparaison, le mot
composé semble souvent porter plus de force stylistique que les
comparaisons dans les discours littéraires. Plusieurs études de
D. H. Lawrence, par exemple, suggèrent qu’un renforcement
stylistique est présent au niveau des adjectifs composés.
Pour en citer deux cas d’études, Niven (1978 : 2) propose que
l’inversion des composés de Lawrence attire l’attention du lecteur
sur un concept souvent symbolisé par des forces naturelles.
160 RICHARD TRIM

À titre d’exemple, dans l’expression métaphorique flame-lurid his


face, (son visage flamme vive), l’ordre syntaxique souligne le
symbole de la flamme dans la métaphore. Cette procédure
d’inversion est typique dans les discours de Lawrence.
De manière plus complexe, Bouttier (2013, paragraphe 33)
estime que l’effet anti-impérialiste dans la poésie de Lawrence est
renforcé par l’utilisation d’adjectifs composés. Cette notion litté-
raire de l’anti-impérialisme, interprétée par Lawrence, signifie le
rejet de l’imposition du raisonnement d’un système impérialiste
sur la nature en général. Cette imposition peut prendre toutes
sortes de formes telles que la construction, après des conquêtes
militaires, de vastes monuments historiques liés à la guerre.
L’expression cyclamen leaves [...] earth-iridescent... (des feuilles de
cyclamen [...] iridescent de la terre...), signifierait, selon Bouttier,
que « la lumière soit filtrée par un matériau qui n’est pas
entièrement transparent. Les feuilles de cyclamen retiennent
ainsi une forme d’intégrité et ne représentent pas un reflet de la
lumière ou d’autres éléments qui habitent leur environnement ».
De cette façon, la deuxième partie du composé iridescent exprime
la résistance à l’imposition d’éléments qui peuvent être transférés
de la terre à la végétation. Sur la base de cette argumentation,
nous pouvons ainsi vérifier l’hypothèse selon laquelle le composé,
par les structures de la langue, renforce la notion d’anti-
impérialisme qui serait autrement moins poignant.
Puisque les langues sont variées quant à l’acceptabilité de tel
ou tel mot composé dans la langue standard, cette force stylis-
tique se perd dans la langue où le mot composé n’est pas accep-
table. Nous pouvons ainsi constater que dans une langue 1, une
image double est représentée par le lexème 1 + le lexème 2 dont
le résultat conceptuel est exprimé par la formulation : le référent
est l’image double. Dans une langue 2, où il s’agit d’une
comparaison avec un mot tel que « comme », le référent est évi-
demment comme l’image double mais il n’incarne pas directe-
ment l’image employée. Cette différence, aussi petite qu’elle
puisse paraître, semble jouer un grand rôle dans les effets stylis-
tiques de la métaphorisation.
La différence morphosyntaxique entre les langues germa-
niques et romanes démontre le genre d’acceptabilité d’un mot
composé. Les langues germaniques contiennent un grand nombre
L’INFLUENCE DE LA MORPHOLOGIE SUR L’INTERPRÉTATION DES IMAGES… 161

de mots composés qu’il faut fréquemment traduire par « comme »


dans une langue romane telle que le français. Selon Bensimon
(1990 : 84), cette observation est courante dans la langue stan-
dard : « La comparaison stéréotypée à valeur intensive s’exprime
en français courant par une construction modalisée là où l’anglais
recourt généralement à un composé. Dans son propre stock lexi-
cal, le français ne possède pas d’adjectif équivalent à stone-cold,
honey-sweet, razor-sharp ; il dira spontanément : froid comme le
marbre, doux comme le miel, tranchant comme un rasoir ».
En outre, le schéma germanique est souvent très productif, en
particulier dans le domaine des néologismes. L’exemple suivant
en anglais met en évidence la productivité des adjectifs composés
relatifs à une métaphore qui compare le libéralisme politique à
un spectacle bizarre. Celui-ci est fréquenté par un public qui pra-
tique certaines habitudes conformément au genre de la société
qui l’apprécie :
How conservatives Turned Liberalism into a Tax-Raising, Latte-
drinking, Sushi-eating, Volvo-driving, New York Times-Reading, Body-
Piercing, Hollywood-Loving, Left-Wing Freak Show (Nunberg 2006 :
couverture du livre)

Pour communiquer en français les sens des adjectifs utilisés,


une autre structure que celle de la comparaison « comme » serait
également nécessaire. Certaines traductions sont obligatoires
telles que : « ... spectacle bizarre fréquenté par les gens qui lèvent
les impôts, qui boivent du café au lait », et ainsi de suite. Si la
culture est connue, comme dans cet exemple en anglais, les
composés sont faciles à interpréter. Si ce n’est pas le cas, les
composés faisant référence aux habitudes culturelles seraient,
bien sûr, plus difficiles à interpréter. Les images doubles au sein
des composés, dont l’ensemble représente une culture, reflètent le
style de ce journal américain Public Affairs qui peut disparaître
dans une autre langue qui n’a pas le même niveau de produc-
tivité.
Par conséquent, la question se pose de savoir si les schémas
essentiellement néologiques, tels que ceux qui ont été reproduits
dans l’exemple ci-dessus, peuvent être imités de la même façon
dans une autre langue. En ce qui concerne les adjectifs de cet
exemple, la tâche paraît difficile dans une langue comme le
français. L’essai d’intégrer des images doubles dans un lexème,
162 RICHARD TRIM

afin d’imiter les mêmes effets stylistiques, peut poursuivre deux


voies morphologiques : la première se réfère aux schémas
composés évoqués dans la discussion précédente, la deuxième
concerne la dérivation morphologique. Cette tentative fait l’objet
d’une analyse par Cazé (2007) dans ses traductions du poète
américain E. E. Cummings (1972).
La liste suivante comprend des néologismes métaphoriques de
Cummings en forme de mots composés qui ne sont pas toujours
faciles à interpréter sans le contexte pertinent du poème : noise-
coloured (coloré de bruit), sleep-shaped (en forme de sommeil), etc.
Cazé propose de traduire les composés par des néologismes
français qui dépendent des dérivations morphologiques. Le résul-
tat de cette expérience aboutit à des créations telles que acous-
machrome pour noise-coloured, hypnomorphe pour sleep-shaped,
et ainsi de suite :
noise-coloured acousmachrome
sleep-shaped hypnomorphe
women-coloured gynéchrome
man-shaped andromorphe
small-headed microcéphale

Malgré l’obtention de termes équivalents du point de vue


sémantique, il semble que les morphèmes français de caractère
plus technique – d’origine latine et grecque - contribuent à
augmenter les difficultés d’interprétation. Par conséquent, le
maintien par la morphologie dérivationnelle du même niveau
interprétatif n’est pas toujours garanti. Cet objectif est parfois
atteint si les morphèmes sont du même registre et correspondent
au même degré d’innovation, c’est-à-dire, si le néologisme crée le
même niveau de difficultés d’interprétation, quelle que soit la
langue employée.
De ce point de vue, Cazé a également tenté de traduire des
néologismes en utilisant la même combinaison de morphèmes,
selon leur rythme poétique :
But straight glad feet fearruining and glorygirded faces (Cummings)
Mais des pieds directs joyeux des visages peurruinants et glorioréolés
(Cazé)

L’usage commun, par exemple, de la consonne /r/ en fear-


ruining et peurruinant maintient le rythme poétique et les deux
termes correspondent sans doute à la même facilité d’interpré-
L’INFLUENCE DE LA MORPHOLOGIE SUR L’INTERPRÉTATION DES IMAGES… 163

tation, c’est-à-dire, avec le sens approximatif « des pieds qui n’ont


pas peur ».

4. Les collocations et les référents


Parmi les néologismes argumentés ci-dessus, l’interprétation des
composés tels que peurruinant reste relativement facile si le
lecteur emploie ses facultés d’imagination en lisant le contexte.
Néanmoins, la combinaison de morphèmes peut également me-
ner à une confusion des sens où les collocations dans la langue
standard sont relativement figées. Tel est le cas des variations de
collocations entre les familles de langues, comme les langues
germaniques, qui subissent les mêmes schémas de composition
ou de morphologie dérivationnelle. Les morphèmes apparentés
constituent un cas de figure spécifique.
À titre d’exemple, l’adjectif shy en anglais correspond au
lexème apparenté en allemand scheu qui, selon le contexte,
retient les sens de base suivants : « une réticence à faire une
activité » ou « une aversion à un objet ». De cette façon, le com-
posé workshy peut être utilisé dans le sens d’une « réticence à
travailler ». La même collocation est possible en allemand : arbeit-
scheu. Par contre, les collocations des mots apparentés shy / scheu
varient entre ces deux langues. En allemand, il est possible de
combiner le morphème avec Wasser (eau) afin d’arriver au
composé wasserscheu (« avoir peur de l’eau » avec le sens de « ne
pas vouloir se baigner »). Cependant, cette combinaison n’est pas
acceptable dans la langue standard de l’anglais : *watershy.
Malgré l’existence d’un composé fondé sur la même base
sémantico-lexicale, certaines combinaisons de ce genre peuvent
mener à des incompréhensions.
Cela s’explique par le fait que le sens peut être interprété soit
par la peur ou l’aversion du concept avec lequel le morphème
apparenté est combiné, soit par le sens que le morphème est
comme le concept en question. L’exemple des composés en ordre
inverse, violetshy / shy-violet, qui sera analysé ci-dessous plus en
détail, démontre cette problématique particulière. L’ordre du
premier composé, selon les tendances sémantiques de shy dans la
discussion précédente, suggère le sens de « ne pas aimer les
violettes ». Vu les qualités généralement positives du concept
« violettes », il est difficile d’interpréter le composé dans ce sens.
164 RICHARD TRIM

En outre, ces fleurs sont souvent symboliques, entre autres, de la


modestie dans les langues européennes (www.reference.com).
Dans cette optique, l’adjectif appliqué à une personne pourrait
signifier plutôt « modeste / timide comme une violette ». L’inver-
sion de l’ordre, tel que le deuxième composé shy-violet, renforce-
rait ce sens de la timidité en anglais. Cependant, la position attri-
butive de cet adjectif constituerait dans la langue standard une
transgression par rapport à l’ordre des composants.
Une dernière problématique de l’interprétation des images
doubles évoquée dans cette étude concerne les morphèmes ou les
lexèmes composés qui transmettent le même sens entre les
langues mais qui peuvent manquer d’un référent important. Il est
tout à fait possible que l’utilisation de tel ou tel mot ne soit pas
acceptable dans certaines combinaisons pour des raisons comme
les collocations discutées ci-dessus. Il n’empêche que l’absence de
certains mots peut influencer l’inclusion des référents pertinents
dans un texte.

5. L’interprétation et le style des adjectifs composés


de D. H. Lawrence
Jusqu’à présent, la discussion s’est concentrée sur l’utilisation des
mots composés dans les discours littéraires. Sur la base de cette
discussion, notre théorie sur l’utilisation de ces mots consiste à
proposer que de telles structures, par rapport à d’autres struc-
tures de comparaison, changent l’effet stylistique du discours. En
d’autres termes, il semble que les mêmes sens puissent être
transmis par d’autres structures de comparaison mais l’écrivain
peut créer une ambiance plus forte avec des métaphores en
forme de mots composés. En conséquence, les effets stylistiques
modifient l’interprétation.
Les arguments et les exemples suivants tenteront de dé-
montrer cette différence d’interprétation par le biais d’une courte
analyse contrastive entre trois langues : le français, l’anglais et
l’allemand. À cette fin, la littérature de l’écrivain britannique,
D. H. Lawrence, sera prise en considération, ainsi que les méta-
phores composées possibles dans la traduction. En effet, l’auteur
renforce l’ambiance des scènes de sa narration en employant des
adjectifs composés qui sont parfois difficiles à traduire.
Dans l’extrait suivant du roman L’Arc-en-ciel (The Rainbow) de
D. H. Lawrence, les deux protagonistes, Ursula et Skrebensky ont
L’INFLUENCE DE LA MORPHOLOGIE SUR L’INTERPRÉTATION DES IMAGES… 165

leur première rencontre amoureuse parmi des meules de blé à la


campagne après avoir dansé à une fête de village. À cause des
sentiments négatifs ressentis par Lawrence à l’arrivée de la Pre-
mière Guerre mondiale quand il écrivait le roman, son attitude
envers l’amour dans son roman comprend un aspect négatif. Les
scènes d’amour sont ainsi très austères dans la narration et
Lawrence décrit cette austérité en utilisant des mots composés
qui dénotent une sévérité symbolique. Ce symbolisme est incarné
par le clair de lune dont le reflet évoque un incendie capable de
provoquer la mort du jeune couple. Les métaphores linguistiques
sont fondées sur une métaphore conceptuelle sous-jacente où
l’amour est projeté sur la mort :
Ils se dirigèrent vers la cour de la ferme. Là, frappé de terreur, il vit
les grandes meules luisantes du blé nouvellement coupé, transfigurées
dans la lumière argentée de la lune, présentes sous le ciel bleu de nuit,
jetant des ombres noires et riches, mais toujours majestueuses malgré
leurs contours estompés. Ursula, rayonnante comme un fil de la
vierge, semblait brûler parmi elles qui s’élevaient comme des flammes
froides dans l’air bleu d’argent. Tout était intangible, des feux
brûlaient tout en luisant comme du métal blanc et froid. Skrebensky
eut peur de l’incendie lunaire des meules de blé qui s’élevaient au-
dessus de lui. Son cœur se contracta et entra en fusion comme une
perle de verre. Il sut qu’il allait mourir. (Traduction Gouirand-
Rousselon, 2002).
Texte original :
They went towards the stackyard. There he saw, with something like
terror, the great new stacks of corn glistening and gleaming
transfigured, silvery and present under the night-blue sky, throwing
dark, substantial shadows, but themselves majestic and dimly present.
She, like glimmering gossamer, seemed to burn among them, as they
rose like cold fires to the silvery-bluish air. All was intangible, a
burning of cold, glimmering, whitish-steely fires. He was afraid of the
great moon-conflagration of the cornstacks rising above him. His
heart grew smaller, it began to fuse like a bead. He knew he would
die. (p. 321).
L’extrait du roman ci-dessus met en valeur l’austérité de
l’ambiance avec des phrases telles que « tout était intangible, des
feux brûlaient tout en luisant comme du métal blanc et froid »
traduite de l’anglais : all was intangible, a burning of cold, glim-
mering, whitish-steely fires. L’adjectif composé en anglais whitish-
steely renforce l’aspect sévère de « l’incendie lunaire ». Cet exem-
ple démontre comment le français doit avoir recours à une com-
166 RICHARD TRIM

paraison telle que « comme du métal blanc et froid ». Un grand


nombre de composés dans la narration de cette rencontre, qui
décrivent les couleurs de la nuit au clair de lune, sont utilisés
pour renforcer l’ambiance : silver-gleaming (luisant comme de
l’argent), silvery-bluish (bleu comme de l’argent), etc., et doivent
être traduits en français par la structure de comparaison,
« comme... ».
À notre avis, les composés métaphoriques cités ont leur ori-
gine dans une métaphore conceptuelle qui, selon l’approche
cognitive qui utilise des capitales pour cette forme de métaphore,
peut être indiquée de la manière suivante : AMOUR = MORT. La
mort symbolise ainsi l’amour. En réalité, la projection symbolique
du domaine source de l’amour, vers le domaine cible de la mort,
évoque le sentiment perpétuel de la mort ressenti par l’écrivain à
cette époque. Les descriptions de l’environnement dans lequel se
trouvent les deux protagonistes reflètent ainsi l’ambiance de la
mort et sont intensifiées par l’utilisation de nombreux mots
composés aux images doubles.
Par conséquent, le premier point qui peut être argumenté
dans cette étude contrastive est le fait que les langues romanes
ont souvent recours à une comparaison pour transmettre le
même sens. Les espaces mentaux des images doubles sont répar-
tis parmi d’autres structures morphosyntaxiques qui diminuent,
à notre avis, la force du fusionnement des images. Dans les
traductions françaises du roman de Lawrence citées ci-dessous, le
traducteur n’a pas fait l’essai de créer des néologismes composés
à l’instar de Cazé.
Le deuxième point à évoquer en ce qui concerne la traduction
est également la réticence, dans une traduction allemande
analysée dans cette étude, à utiliser le même genre de composé :
les néologismes avec la même morphologie germanique ont
souvent été évités. Une traduction de ce roman démontre que le
fusionnement des images au niveau du composé anglais whitish-
steely est séparé en deux adjectifs, stählern weissen, au lieu d’un
néologisme potentiel weisslich-stählern :
Nichts war greifbar, alles war wie ein Brand aus kalten, glimmernden,
stählern weissen Feuern (Traduction Günther, 1964)

Un troisième aspect au niveau contrastif relève du fait que


l’ordre et les collocations dans les composés germaniques
évoqués ci-dessus ne suivent pas les mêmes schémas dans les
L’INFLUENCE DE LA MORPHOLOGIE SUR L’INTERPRÉTATION DES IMAGES… 167

traductions allemandes. La phrase suivante du roman décrit la


timidité d’une jeune fille :
Emily? Little, shy-violet sort of girl with nice eyebrows
(Emily ? Petite, aux jolis sourcils ; elle est du genre timide comme une
violette)
Emily? Klein – so diese Art Mädchen, die wie schüchterne Veilchen
sind.

La traduction allemande de Günther (1964) évite le composé et


emploie également une structure de comparaison „wie...“
(comme). Un composé dans l’ordre veilchenscheu évoquerait le
sens particulier d’« une aversion aux violettes » et la construction
de l’ordre inverse des morphèmes, qui imite celle de l’anglais, „ein
schüchterne-Veilchen-artiges Mädchen“, paraît effectivement très
singulière. Malgré les similarités morphosyntaxiques entre l’an-
glais et l’allemand, il semble que certaines structures soient
difficiles à reproduire entre les deux langues.
Une quatrième situation, également évoquée ci-dessus, con-
cerne le même sens produit par deux images mais qui manque de
référent. La même scène de la rencontre amoureuse dans le
roman de Lawrence où Skrebensky essaie de saisir le corps
d’Ursula dans ses bras inclut le terme saltburning. Ce terme,
difficile à traduire, se reproduit encore par le biais d’une compa-
raison, corrosif comme le sel :
If he could but net her brilliant, cold, salt-burning body in the soft iron
of his own hands.
(Si seulement il pouvait enfermer son corps brillant, froid, et corrosif
comme le sel dans ses douces mains de fer.)
Du point de vue syntaxique, l’allemand pourrait innover par
un composé comparable tel que salzbrennend mais le traducteur
a choisi d’éviter aussi l’image du sel :
Er hätte gerne ihren funkelnden, bitter versengenden Leib mit dem
schmiegsamen Netz seiner Hände umschlossen...
Les adjectifs bitter et versengend transmettent les sens
d’« amèrement » et de « brûlant » mais non pas le concept du sel.
Cette notion est importante puisque Lawrence fait déjà référence
plus tôt dans le chapitre à la colonne de sel biblique où la femme
de Loth est transformée en statue de sel (Bible, Luc, VII). La
métaphore correspond à une réponse de Jésus aux Pharisiens qui
demandent quand arrivera le royaume de Dieu : qu’ils ne
168 RICHARD TRIM

retournent pas à un ancien mode de vie sous peine d’être changés


spirituellement en statue de sel. Lawrence évoque l’image double
de la statue de sel et des meules « brûlantes » au clair de lune qui
correspond au corps d’Ursula. Le fait de ne pas avoir utilisé la
même innovation pour ce composé en allemand conduit à
l’absence d’un élément important dans la description du person-
nage. Le résultat est que, même si le sens général est bel et bien
transmis dans le contexte, il manque des connotations impor-
tantes au niveau de l’image double.

Conclusion
Les argumentations présentées dans cette étude proposent que la
morphosyntaxe joue un rôle dans la création des images doubles
au sein des métaphores composées et, par conséquent, dans leur
interprétation. Même si le sens d’une métaphore composée peut
être transmis par une autre structure figurée telle qu’une compa-
raison, cette analyse suggère que la force stylistique d’un com-
posé reste plus élevée dans les discours littéraires de D. H. Law-
rence. L’effet stylistique provient du fait qu’il existe un fusionne-
ment des deux images au sein du même lexème et, dans le cas de
cet écrivain, il semble que les propositions de Zharikov & Gent-
ner, quant à la force des composés, soient appropriées dans cette
analyse.
Dès lors, l’interprétation de la « force sémantique » varie selon
la morphosyntaxe utilisée. Cette force d’une métaphore, à double
image et au sein d’un seul lexème, peut diminuer dans une autre
langue où la morphosyntaxe rend plus difficile la création de tels
composés. En ce qui concerne la langue anglaise, elle semble être
ouverte à de multiples innovations composées dont l’interpré-
tation reste relativement accessible en fonction de la connais-
sance de la culture ou du contexte. Pourtant, les traductions de
ces innovations démontrent qu’il est difficile de transmettre la
même ambiance souhaitée par l’écrivain avec les mêmes compo-
sés ou la même morphologie dérivationnelle.
Ces facteurs deviennent encore plus compliqués où, encore au
sein de la même famille de langues, l’ordre des morphèmes ou la
question des collocations rendent des néologismes similaires
encore moins probables. En outre, l’absence de référent à l’inté-
rieur d’une image, malgré la transmission du même sens général
L’INFLUENCE DE LA MORPHOLOGIE SUR L’INTERPRÉTATION DES IMAGES… 169

par l’expression, peut changer l’interprétation de certaines


connotations.
Pour conclure, il apparaît que, dans une mesure limitée, les
structures linguistiques peuvent avoir une influence sur l’inter-
prétation des expressions figurées. Le cas des mots composés
démontre qu’une métaphore peut inclure une image double
fusionnée au sein d’un seul lexème. À notre avis, l’impact de ce
fusionnement stylistique est plus fort dans certains contextes
littéraires que lorsque le même sens est transmis par d’autres
structures morphosyntaxiques, en utilisant des moyens alter-
natifs qui décrivent telle ou telle ambiance. De cette façon, les
différences morphosyntaxiques entre les langues peuvent déter-
miner le degré et l’étendue de l’interprétation en question.

Ouvrages cités
Corpus
CUMMINGS Edward E., 1972, Complete Poems 1913-1962, San Diego,
Harcourt Trade Publishers.
LAWRENCE David H., 1915, The Rainbow, London, Methuen & Co.
LAWRENCE David H., L’Arc-en-ciel, trad. frcse de Jacqueline Gouirand-
Rousselon, Paris, Éditions Autrement, 2002.
LAWRENCE David H., Der Regenbogen, trad. allemande de Gisela Günther,
Hamburg, Rowohlt, 1964.

Études
BENSIMON Paul, 1990, « Ces métaphores vives. La traduction des adjectifs
composés métaphoriques », Palimpsestes, n° 2, p. 83-108 (en
ligne).
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7

Les limites de l’interprétation


à la lumière de l’analogie

Philippe Monneret
Sorbonne Université, EA 4509 STIH

Selon une habitude d’origine aristotélicienne relayée par la tradi-


tion herméneutique, la notion d’interprétation est pensée comme
impliquée par la notion de signification. Recevoir un signe ou un
énoncé, être en mesure de lui assigner un sens ou une signifi-
cation, c’est l’interpréter. La production énonciative elle-même
est déjà une interprétation : « Est interprétation tout son émis par
la voix et doté de signification – toute phônè semantikè, toute vox
significativa […] Dire quelque chose de quelque chose c’est, au
sens complet et fort du mot, interpréter » (Ricœur 1965 : 31).
Puisque seule la vox non significativa échappe à la possibilité
d’une interprétation, la condition de l’interprétation est héritée
de la condition de la signification. Dans cette conception maxima-
liste de l’interprétation, il n’existe qu’un seul mode de la compré-
hension linguistique : on comprend lorsqu’on a su interpréter.
Bien ou mal, peu importe. Le point que l’on veut souligner ici est
que la compréhension apparaît comme le résultat de l’interpré-
tation (ou comme sa finalité) et que celle-ci est présupposée dès
qu’un sens ou une signification est assignable à une production
verbale.
Cette conception maximaliste de l’interprétation présente tou-
tefois l’inconvénient majeur d’empêcher la thématisation du cas
très ordinaire de la compréhension sans interprétation. Que tout
discours et toute réalité extralinguistique soient interprétables
172 PHILIPPE MONNERET

n’entraîne pas qu’ils soient nécessairement interprétés :


Il arrive naturellement que j’interprète des signes, que je donne une
interprétation à des signes ; mais tout de même pas à chaque fois que
je comprends un signe ! (si on me demande « quelle heure est-il ? »,
aucun travail d’interprétation n’a lieu en moi ; je réagis, au contraire,
simplement à ce que je vois et entends. Quelqu’un lève le couteau sur
moi, je ne dis pas à ce moment-là : « j’interprète cela comme une
menace » (Wittgenstein 1976 [1969] : 47, cité par Bouveresse 1981 :
126)

Certes, il est possible d’interpréter une interrogation aussi


banale que « quelle heure est-il ? » comme un signe d’impatience
ou de fébrilité, mais ces hypothèses sur les raisons d’un tel
énoncé gagnent-elles à être entendues comme des interpréta-
tions ? Il est assez évident que, si elle en est une, cette inter-
prétation demeure d’une nature très différente de celle qu’on
produira dans le cas de la lecture d’un poème de Mallarmé par
exemple. Et cette intuition d’une différence entre ces deux
situations est bien entendu fondée sur le fait que l’énoncé « quelle
heure est-il ? » ne présente aucune difficulté particulière au plan
sémantique et que, s’il doit être interprété, l’interprétation inter-
viendra uniquement sur un plan pragmatique (largement routi-
nisé d’ailleurs, dans ce cas) ; tandis qu’un texte de Mallarmé
présentera inévitablement des difficultés dès le niveau séman-
tique, en raison notamment de phénomènes de polysémie et de
non-compositionnalité. Faut-il donc qu’un seul et même terme,
interprétation, s’applique à la fois à « quelle heure est-il ? » et « À
la nue accablante tu », au motif qu’il s’agit dans les deux cas de
signes qui sont interprétés ? Il semble assez évident que le
concept d’interprétation perdra alors en intérêt ce qu’il aura
gagné en extension.
L’idée défendue ici sera donc qu’un concept opératoire
d’interprétation requiert une limitation à certaines configura-
tions sémantiques ou pragmatiques, qu’il convient par consé-
quent d’en restreindre l’usage aux seuls cas où la compréhension
d’un énoncé est entravée ou problématique. En d’autres termes,
on argumentera en faveur d’une distinction entre deux types de
compréhensions : la compréhension sans interprétation et la
compréhension avec interprétation. Puisque le second cas corres-
pond à l’emploi usuel du terme interprétation, on se concentra sur
le premier cas, celui de la compréhension sans interprétation,
LES LIMITES DE L’INTERPRÉTATION À LA LUMIÈRE DE L’ANALOGIE 173

dont la citation qui précède de Wittgenstein proposait un


exemple. La question directrice sera donc : comment et pourquoi
peut-on comprendre sans interprétation ? Je présenterai d’abord
le cadre général dans lequel cette question est posée, celui de la
linguistique théorique – et plus spécifiquement, au sein de cette
dernière, celui de la linguistique analogique. Je m’attacherai
ensuite, en utilisant les potentialités heuristiques de la linguis-
tique analogique, à faire apparaître des cas particuliers de com-
préhension sans interprétation. Enfin, la compréhension sans
interprétation sera réexaminée dans sa globalité pour aboutir à
une confirmation de l’intérêt que présente sa thématisation.

1. Le cadre de l’analyse :
linguistique théorique
et linguistique analogique
En premier lieu, il convient d’indiquer que la question de la
compréhension sans interprétation est issue d’une perspective
particulière en sciences du langage, celle d’une linguistique
théorique qui se définit d’une manière très large comme une
approche non limitée au plan disciplinaire de l’ensemble des
phénomènes linguistiques. La linguistique au sens strict se situe
bien entendu au cœur de cette approche mais toutes les disci-
plines qui prennent, plus ou moins centralement des phénomènes
linguistiques comme objet d’investigation, sont également inté-
grées : psychologie, neurosciences, philosophie, études littéraires,
sémiologie, informatique, etc. On voit bien l’intérêt d’une telle
approche pour une question aussi vaste que celle de l’interpré-
tation, qui n’est pas seulement une question linguistique, bien
sûr, mais qui intéresse aussi bien la philosophie (en particulier
dans sa tradition herméneutique), la psychanalyse, l’histoire de
l’art, l’analyse littéraire, la musique, le théâtre, etc. Le point de
vue de la linguistique théorique consiste à prendre en consi-
dération l’ensemble de ces disciplines, en tant qu’elles produisent
un discours au sujet du langage 1, et à produire des connaissances
à partir de ces discours. La linguistique théorique, définie non pas
comme une discipline mais par un thème, celui du langage, appa-

1. Entendu ici et par la suite dans un sens large incluant les langues, la langue, les
discours, etc.
174 PHILIPPE MONNERET

raît ainsi à l’intersection de plusieurs disciplines constituées (y


compris la linguistique stricto sensu) comme apte à fournir un
discours de synthèse sur les aspects langagiers d’une question
particulière – ici, celle de l’interprétation. En d’autres termes,
puisque la linguistique théorique se définit comme connaissance
spécialisée dans le domaine du langage, elle peut constituer, pour
tout ce qui relève de ce domaine, le savoir de référence des autres
disciplines 2.
D’un point de vue très général, la linguistique théorique est
structurée par (au moins) trois approches distinctes : l’approche
cognitive, l’approche sémiotique et l’approche logique. Je me
concentrerai ici sur l’approche cognitive de l’interprétation, qui
semble plus pertinente que les deux autres pour la question
traitée, celle de la compréhension sans interprétation. L’approche
sémiotique, qui prend en charge la dimension systémique des
objets linguistiques (langues, textes, discours, etc.) pourrait
conduire (parmi d’autres possibilités) à examiner l’interprétation
« comme un parcours dans un texte ou une performance
sémiotique » 3 (Rastier 2003 : 6). Comme tout texte est susceptible
d’être « parcouru » et comme une performance sémiotique est
toujours possible sur n’importe quel support, on ne voit guère

2. Précisons, pour dissiper tout malentendu, qu’il ne s’agit surtout pas de rejouer le
scénario de la linguistique « science pilote ». La linguistique théorique ne prétend
pas fournir un appareil conceptuel élémentaire exploitable dans d’autres disciplines.
Elle se présente simplement comme spécialisée dans le champ ou le domaine du
langage et à ce titre intéressée par tous les discours linguistiques, épilinguistiques ou
métalinguistiques, quelle que soit leur provenance, dont elle cherche à comprendre
le fonctionnement et les enjeux. En termes saussuriens, il s’agit au fond d’une
linguistique définie par la matière (« toutes les manifestations du langage humain »,
Saussure 1994 : 20) plutôt que par l’objet. Sans m’étendre sur ce point qui dépasse les
objectifs de la présente étude, je dirai simplement, et très succinctement, que la
définition de la linguistique (ou des sciences du langage) par l’objet (« la langue ») a
conduit à une spécialisation techniciste des linguistes, à d’inutiles querelles de
chapelles (qui est un « vrai » linguiste ?) et à un cloisonnement de la discipline tel
qu’elle en est devenue invisible hors du petit monde de la recherche universitaire.
Cet élargissement de perspective en quoi consiste la linguistique théorique vise donc
secondairement (la finalité première ne sort pas du cadre de la connaissance, en
elle-même et pour elle-même) à tenter de redonner au discours linguistique une
forme de visibilité sociale, qui lui permette de faire bénéficier plus largement la
population (y compris les professionnels de divers secteurs) d’un savoir qui pourrait
être utile à tous.
3. Rastier (2003 : 6) précise : « Cela suppose quatre facteurs ignorés par les concep-
tions syntaxique et logico-sémantique de l’interprétation : (i) un sujet interprète
situé, (ii) une pratique sociale, et donc (iii) une action et (iv) une temporalité. »
LES LIMITES DE L’INTERPRÉTATION À LA LUMIÈRE DE L’ANALOGIE 175

comment cette approche pourrait nous éclairer sur les cas


d’absence d’interprétation. Dans une approche logique, l’inter-
prétation est envisagée comme consistant à donner une valeur de
vérité à toute application d’un prédicat sur des éléments d’un
domaine. Par conséquent, la question de l’absence d’interpré-
tation se réduit au cas de l’impossibilité d’attribution d’une valeur
de vérité à un énoncé, ou « défaut de valeur de vérité » (truth
value gap). Ce cas concerne l’ensemble des énoncés non assertifs
(une question, une prière n’ont pas de valeur de vérité) et, pour
ce qui concerne les énoncés assertifs, le cas exemplaire est celui
des présuppositions fausses qu’illustre la célèbre phrase :
« L’actuel roi de France est chauve ». Puisque cet énoncé contient
une présupposition fausse (le fait qu’il existe actuellement un roi
de France), aucune valeur de vérité ne peut lui être attribuée.
Finalement, dans une approche de type logique, la compré-
hension sans interprétation a lieu pour tout énoncé non assertif,
et, dans le cas de l’énoncé assertif, l’absence d’interprétation
signifie une absence de compréhensibilité 4. Encore une fois, cette
approche n’est guère pertinente pour la question de la compré-
hension sans interprétation.
Selon sa perspective cognitive, la linguistique théorique
s’attache aux contreparties linguistiques de processus cognitifs
non spécifiquement linguistiques 5. Deux processus majeurs sont
identifiables : l’analogie et la synthèse. Ces deux processus
reposent sur deux types de relations dont l’importance a depuis
longtemps été mise en évidence (en premier lieu par Jakobson

4. Un autre axe critique de la conception logique de l’interprétation est donné par


Rastier (2002 : 2) : « Nous avons discuté naguère (1987) la conception logique de
l’interprétation, et nous ne la détaillerons pas. Retenons que si l’on considère un
texte comme une suite de symboles (dans l’acception logique du terme), c’est à dire
une suite d’expressions, il ne peut trouver son interprétation que dans un domaine
externe d’objets. Ce domaine se décompose en états de choses. Dans ce domaine
extant, les mots – du moins les catégorématiques – trouveraient leur référence, et les
propositions décidables leur valeur de vérité. Mais on se heurte alors à des
difficultés trivialement insurmontables. Pour déterminer par exemple la valeur de
vérité de “Les enfants de John ont les yeux bleus”, Kamp se voit obligé de déterminer
le nombre minimal de ces enfants, soit deux, et de créer un symbole Z, qui
représente le nombre maximal des enfants possibles de John. Je n’épiloguerai pas
sur le caractère oiseux de ces calculs, en l’absence de tout texte et de tout contexte.
Les linguistes gagneraient à se priver sans regret de ce genre de faux problèmes ».
5. Ce type d’analyse s’inscrit dans la filiation de la linguistique cognitive américaine
des années 1980, développée par Lakoff, Langacker, Talmy, Fauconnier, etc.
176 PHILIPPE MONNERET

1963, 1964) : la similarité et la contiguïté. L’analogie est un


processus d’identification à partir d’une relation de similarité ; la
synthèse est un processus d’unification à partir d’une relation de
contiguïté. Le processus de synthèse n’étant guère pertinent pour
la question de l’interprétation 6, je me limiterai à la présentation
du processus d’analogie.

Figure 1.- La théorie du « structure mapping » (Gentner & Smith 2012)

Depuis les années 1980, l’analogie est reconnue comme un


processus cognitif central, « the core of cognition » selon la for-
mule de Hofstadter (2001). En psychologie cognitive, les travaux
de Gentner (1983 ; Clement & Gentner 1991 ; Markman & Gentner
1993 ; Gentner et al. 2001 ; Gentner & Smith 2012), qui font
autorité dans le domaine, ont développé une modélisation qui est

6. Le processus de synthèse est celui qui permet notamment la « sommation »


sémantico-syntaxique de constituants contigus. Un syntagme nominal, par exemple,
est le produit d’une synthèse au sens où il constitue une unité (plus ou moins
« défaisable » selon son degré de figement) résultant de l’unification de constituants
contigus que sont le déterminant, le nom et les éventuelles expansions nominales.
Cette notion de synthèse est évidemment proche de celle de « fusion » (merge) en
grammaire générative.
LES LIMITES DE L’INTERPRÉTATION À LA LUMIÈRE DE L’ANALOGIE 177

devenue la modélisation courante des processus analogiques : la


« structure mapping theory » (figure 1 supra). Elle se caractérise
par le fait qu’une structure source (comportant des objets, des
relations, et des relations entre des relations) est mise en corres-
pondance structurelle (c’est le « mapping », difficile à traduire en
français) avec une structure cible. Cette mise en correspondance
s’effectue d’abord sur les éléments les plus accessibles au
parallélisme, mais peut être étendue à des parallélismes non
accessibles de prime abord, qui sont inférés à partir de la
structure source (voir figure 1, candidate inference).
En psychologie, l’analogie a longtemps été considérée comme
un simple cas particulier de raisonnement inductif, par oppo-
sition au raisonnement déductif. Ce processus était alors conçu
seulement dans sa dimension consciente et ce n’est que depuis
une vingtaine d’années que son horizon s’est élargi à la sphère
non-consciente. Si l’analogie est aujourd’hui considérée comme le
processus central de la cognition humaine, c’est notamment parce
qu’elle est le processus cognitif qui permet la catégorisation. Les
travaux actuels, dans le champ de la psychologie cognitive, visent
à documenter différents aspects de l’analogie sous l’angle des
fonctions exécutives (mémoire, inhibition, flexibilité cognitive),
depuis leur développement chez l’enfant jusqu’à leur dégéné-
rescence chez les personnes âgées.
Dans une perspective linguistique, il est utile de distinguer
clairement similarité et analogie, distinction qui ne semble pas
vraiment assumée en psychologie cognitive. La similarité est une
relation généralement objectivable entre deux entités ou entre
deux structures, fondée ou bien sur des propriétés communes
(similarité binaire) ou bien sur des propriétés relationnelles
communes (similarité proportionnelle, du type « A est à B ce que
C est à D »). Si l’on demande à des enfants en quoi un pneu et une
chaussure noire se ressemblent (Franquart-Declercq & Gineste
2001), les plus jeunes répondront généralement que les deux
objets se ressemblent parce qu’ils sont de couleur noire (simila-
rité binaire) et les autres répondront qu’ils se ressemblent parce
que les chaussures protègent les pieds lorsque l’on marche
comme les pneus protègent les roues d’une voiture lorsqu’elle
roule (similarité proportionnelle). Cognitivement, la similarité est
neutre : c’est le principe de neutralité de similarité, selon lequel la
similarité entre deux objets ou deux structures peut aussi bien
178 PHILIPPE MONNERET

conduire à une différenciation (A et B sont similaires mais


différents) qu’à une identification (A et B sont tellement simi-
laires, compte tenu du point de vue que j’adopte, que je peux les
identifier). Le processus analogique désigne précisément le
second cas de figure : l’analogie sera donc définie comme un
processus cognitif d’identification fondé sur des similarités.
Les contreparties linguistiques de l’analogie ne se limitent pas
à la catégorisation mais concernent également toute la probléma-
tique de l’iconicité, iconicité d’image et iconicité diagrammatique
(Itkonen 2005 ; Monneret 2014). L’appréhension linguistique de
l’analogie conduit en outre à distinguer, pour les processus
analogiques et les similarités, le plan individuel et le plan collectif
(tableau 1).

Processus analogiques Similarités

Niveau Processus analogiques Similarités disponibles dans le


indivi- réalisés par le système co- système cognitif du locuteur réel,
duel gnitif du locuteur réel fondées sur des régularités pho-
nologiques, morphologiques, syn-
taxiques, lexicales, pragmatiques
perçues, perceptibles ou actua-
lisées inconsciemment par le
locuteur réel (donc stockées dans
sa mémoire)

Niveau Processus analogiques va- Similarités disponibles dans une


collectif lidés au plan d’une langue langue7 donnée (qui résultent de
(notamment analogie phénomènes de cognition sociale
dans le changement lin- impliquant des normes), matéria-
guistique, compte tenu lisées par des régularités ou
des normes présentes similarités phonologiques, mor-
dans chaque synchronie phologiques, syntaxiques, lexi-
considérée) cales, pragmatiques, etc., obser-
vables par le linguiste

Tableau 1.- L’analogie au plan individuel et au plan collectif

7. Ou un dialecte, un sociolecte, ou toute autre stabilisation collective d’un système


linguistique.
LES LIMITES DE L’INTERPRÉTATION À LA LUMIÈRE DE L’ANALOGIE 179

Enfin, l’examen des contreparties linguistiques de l’analogie a


conduit à l’identification de plusieurs fonctions linguistiques de
l’analogie (Monneret 2017, 2018). Les principales sont les sui-
vantes : la fonction catégorisatrice (sollicitée pour tout processus
de catégorisation), la fonction régularisatrice (qui vise à accroitre
la systématicité des langues en régularisant les paradigmes), la
fonction iconique (grâce à laquelle un signe gagne en efficience
cognitive), la fonction figurative (à l’origine des effets d’image que
produisent certaines configurations linguistiques, dont, au pre-
mier chef, la métaphore), la fonction argumentative (sollicitée
dans l’argumentation par analogie par exemple, mais aussi dans
les analogies que mettent en œuvre les discours didactiques ou de
vulgarisation) et la fonction paraphrastique (qui assure les
paraphrases intralinguistiques et interlinguistiques).
Le cadre théorique étant défini, il est maintenant possible
d’examiner la question de la compréhension sans interprétation à
partir des fonctions de l’analogie 8.

2. La compréhension sans interprétation


à la lumière des fonctions de l’analogie
Commençons par la fonction catégorisatrice. Trois types de caté-
gorisations sont pertinents pour l’analyse linguistique : la catégo-
risation sémantique (catégories de sens), la catégorisation phono-
logique (catégories de forme 9), la catégorisation morphologique
(catégories de [formes + sens]). La catégorisation sémantique
consiste à associer une dénomination (X) à une entité (E). Sa
formule prototypique est : « E est un(e) X ». Une telle structure se
donne-t-elle nécessairement à interpréter ? Qu’elle puisse
requérir une interprétation est évident (p. ex., chez Baudelaire,
« La nature est un temple […] »), mais la question posée ici est
bien celle de la contrainte ou, si l’on préfère, de l’omniprésence
de l’interprétation. Existe-t-il donc des cas où cette structure est
comprise sans qu’on puisse dire qu’elle a été interprétée ? Une
réponse positive s’impose : dois-je interpréter la phrase « Alice est

8. À l’exception de la fonction régularisatrice de l’analyse dont la pertinence pour la


question traitée ici est très limitée.
9. Je mentionne seulement, pour simplifier, la catégorisation phonologique mais les
catégorisations formelles englobent aussi bien le versant de la production que celui
de la perception et aussi bien le signifiant écrit que le signifiant oral (ou le signifiant
gestuel dans le cas des langues des signes).
180 PHILIPPE MONNERET

une amie » pour la comprendre ? Certainement pas au sens du


poème de Baudelaire. Et cet exemple se généralise à nombre
d’énoncés très ordinaires. La catégorisation phonologique, qui
consiste essentiellement à identifier les phonèmes d’une langue,
ne semble guère pertinente pour notre propos. Pourrait-on sou-
tenir qu’on interprète les sons en les percevant comme des
phonèmes ? Ou que ce qui nous manque lorsque nous entendons
des énoncés d’une langue que nous ne connaissons pas et que
nous ne pouvons segmenter phonologiquement est de savoir
interpréter des sons ? Reste la catégorisation morphologique, qui
concerne notamment les identifications métalinguistiques 10. S’il
est vrai que, dans certains cas, il est légitime de considérer que
l’on interprète un mot ou une séquence linguistique quelconque
comme appartenant à telle ou telle partie du discours ou à telle
ou telle catégorie fonctionnelle (par exemple, dans une phrase
impersonnelle du type Il est passé un train, il semble naturel de
dire que l’on peut interpréter un train comme le « sujet réel » de
la phrase ou comme la « séquence de l’impersonnel », ces deux
interprétations correspondant à des analyses différentes de la
phrase) 11, dans d’autres cas, la catégorisation grammaticale n’est
susceptible d’aucune fluctuation et ne saurait être considérée
comme une interprétation. Ainsi, dire que le pronom il est de
fonction sujet dans « Il dort » ne saurait constituer une interpréta-
tion du pronom il : quiconque pourvu d’un métalangage gram-
matical minimal comprend que ce pronom est de fonction sujet
sans avoir à interpréter quoi que soit puisque cette forme ne peut
avoir aucune autre fonction. Le fait que il soit un pronom sujet
dans « Il dort » est compris sans être interprété. Dans ces deux
exemples (« Alice est une amie », « Il dort »), apparaît par

10. Il s’agit bien sûr d’un simple cas particulier de la catégorisation morphologique.
11. Un autre exemple d’application métalinguistique de la notion d’interprétation,
emprunté à Bréal (2005 [1897] : 180) : « On pourrait supposer, il est vrai, que les
grammairiens indous, fidèles à leurs vues systématiques, ont quelquefois interprété
comme des composés, et traité comme tels, de petites phrases où les mots sont mis
bout à bout, selon une construction assez lâche, dans laquelle il ne faut chercher ni
règles d’accord, ni règles de subordination. C’est un soupçon dont on ne peut se
défendre quand on voit les explications extraordinaires auxquelles les commen-
tateurs ont recours. Nous voyons, par exemple, que, dans une narration, nihçvāsa-
paramā (soupirant beaucoup) est traduit par « regardant les soupirs comme la chose
suprême », et cintā-parā (très pensive) par « ayant pour premier bien la médita-
tion ». On se demande si ce ne sont pas là des interprétations artificielles, et si
derrière ces prétendus composés ne se cache point un état de la langue beaucoup
moins rigoureusement ordonné ».
LES LIMITES DE L’INTERPRÉTATION À LA LUMIÈRE DE L’ANALOGIE 181

contraste une propriété générale de l’interprétation : il n’y a pas


d’interprétation s’il n’y a qu’une interprétation.
Passons maintenant à la fonction iconique. Cette fonction joue
principalement un rôle d’efficience sémiotique 12. Longtemps
reléguée au chapitre de la « linguistique fantastique », en raison
d’une mauvaise compréhension du « principe » saussurien de
l’arbitraire du signe 13, l’iconicité diagrammatique (reposant sur
une similarité proportionnelle entre signifiants et signifiés) et
l’iconicité d’image (qui repose sur une similarité binaire entre
signifiants et signifiés) font aujourd’hui l’objet de très nom-
breuses publications 14. Je me limiterai à un cas bien documenté
de l’iconicité d’image, qui suffira aux besoins de la démons-
tration. Il existe une tendance spontanée des locuteurs à attribuer
des valeurs sémantiques intrinsèques aux phonèmes. Par exem-
ple, l’opposition entre des phonèmes graves comme /a/ ou /u/ et
des phonèmes aigus comme /i/ est associée régulièrement aux
oppositions visuelles entre {grand} et {petit}, {curviligne} et
{angulaire}, {sombre} et {lumineux}, etc. Une expérience maintes
fois répliquée 15 consiste à demander à des sujets d’attribuer les
non-mots maluma [maluma] et takete [takete] (ou, variante, bouba
et kiki) aux deux figures suivantes :

La figure curviligne est régulièrement associée à maluma (ou


bouba) et la figure angulaire à takete (ou kiki) 16. Ce type de phé-

12. Givón (1985) : « Toutes choses égales par ailleurs, une expérience codée est d’au-
tant plus facile à stocker, à récupérer et à communiquer que le code est isomorphe à
l’expérience. »
13. Je ne peux pas insister sur ce point ici mais je signalerai simplement que la
thématisation de l’iconicité n’est pas une « critique » de l’arbitraire du signe : il s’agit
simplement d’une investigation scientifique d’une nature différente de celle qui
requiert le fondement de l’arbitraire. Plus concrètement : les langues et les discours
ont à la fois des aspects arbitraires et des aspects iconiques.
14. Ce champ de recherche, notons-le, est encore aujourd’hui sous-représenté en
France, quasi inexistant.
15. Due initialement à Köhler (1929).
16. Spence et Parise notent : “The only exceptions to this generalization appear to be
182 PHILIPPE MONNERET

nomène est un cas particulier de correspondance transmodale


(crossmodal correspondence, voir notamment Spence 2011) : une
sensation issue de la modalité visuelle est associée à une
sensation auditive. En termes linguistiques, comme on l’a déjà
souligné, un sens (ici, visuel) est associé à une suite de phonèmes
ou, plus précisément, un contraste sémantique est associé à un
contraste phonologique. Or il est impossible de considérer ici
qu’on a affaire à une interprétation car les sujets sont incapables
de justifier ce genre d’association ; ils la « sentent », comme une
évidence ou un feeling. Ils comprennent donc ces « mots »,
maluma, takete, bouba, kiki sans pour autant les interpréter. Ce
deuxième cas nous indique une autre caractéristique négative de
l’interprétation : il n’y a pas d’interprétation sans justification.
Le cas de la fonction figurative peut être réglé rapidement à
partir de l’examen de la métaphore, exemple prototypique de la
fonction figurative de l’analogie. Lorsque je comprends une méta-
phore comme telle, dans sa dimension figurative (voir Monneret
2018b), selon l’effet d’image qu’elle produit, puis-je dire que je
l’interprète ? Certes, dans le cadre d’une analyse littéraire ou
stylistique, j’interprète des métaphores. Mais lorsque je suis
plongé dans la lecture d’un poème et que je le comprends tout en
étant sensible à ses qualités esthétiques, je ne suis pas dans une
attitude interprétative. Je reçois un discours, je reçois des images :
[…] L’image métaphorique n’intervient pas dans la texture logique de
l’énoncé, dont le contenu d’information pourra être dégagé sans le
secours de cette représentation mentale. Par opposition à l’image
symbolique qui est nécessairement intellectualisée, l’image métapho-
rique pourra ne s’adresser qu’à l’imagination ou à la sensibilité.
(Le Guern 1973 : 43-44)

Le fait de considérer que l’image « associée » produite par la


métaphore « n’intervient pas dans la structure logique de l’énon-
cé » est un point essentiel. Le Guern (1973) le précise de la façon
suivante, dans un commentaire sur l’inévitable « Vous êtes mon
lion superbe et généreux » :
À l’information proprement dite, dont rend compte la signification
logique de l’expression, s’ajoute ce qu’il faut bien appeler une image
associée, qui est ici la représentation mentale du lion. Mais cette

those suffering from damage to the angular gyrus (Ramachandran & Hubbard 2003)
and certain individuals suffering from autism spectrum disorder (Oberman &
Ramachadran 2008 ; Ramachandran & Oberman 2006).”
LES LIMITES DE L’INTERPRÉTATION À LA LUMIÈRE DE L’ANALOGIE 183

représentation intervient à un niveau de conscience différent de celui


auquel se forme la signification logique, à un niveau où n’intervient
plus la censure logique qui écartait du signifié de la métaphore « lion »
ce qui apparaissait comme raisonnablement incompatible avec la
personnalité d’Hernani. (Le Guern 1973 : 42)

Si l’on admet que la métaphore se comprend sans interpréta-


tion, en raison du fait qu’elle s’adresse à la sensibilité plutôt qu’à
la raison, nous pouvons dégager une troisième caractéristique
négative de l’interprétation : il n’y a pas d’interprétation sans
distanciation.
La fonction argumentative de l’analogie sera traitée à partir
du cas particulier de l’analogie « holocauste animal », fondée sur
une similarité entre l’abattage des bêtes dans les abattoirs et
l’extermination des Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale :
« Adorno et Horkheimer, Derrida, Canetti, Grossman, Gary, entre
autres, ont été obsédés par la douleur animale et par sa proximité
avec la souffrance des persécutions par les nazis » (Fontenay
2008). La plupart des militants antispécistes, qui revendiquent
l’expression « holocauste animal » considèrent, à l’instar de
Singer (2004) ou de Patterson (2008), que l’expérience des ani-
maux tués dans les abattoirs et celle des Juifs tués dans les camps
d’extermination sont identiques. Il s’agit donc bien d’une ana-
logie, puisqu’une similarité que l’on peut considérer comme
objective entre deux situations est poussée jusqu’à l’identifica-
tion. En outre, cette analogie a une fonction argumentative puis-
qu’elle vise à sensibiliser le public au problème de la souffrance
animale. Comprendre l’expression « holocauste animal » peut
signifier ou bien que l’on adhère à l’analogie qu’elle véhicule,
sans même être nécessairement conscient qu’il s’agit d’une
analogie, ou bien que l’on comprend qu’il s’agit d’une argumenta-
tion par analogie et par conséquent qu’elle manifeste peut être
une tentative de manipulation. Dans le premier cas, on peut
douter qu’il s’agisse d’une interprétation : si j’accepte comme une
évidence que le traitement des animaux dans les abattoirs est un
véritable holocauste, j’adhère au slogan mais je ne l’interprète
pas. En revanche, si je tiens le slogan à distance parce que j’en
perçois le mode de fonctionnement, j’adopte bien une démarche
interprétative. Nous retrouvons donc la conclusion précédente : il
n’y a pas d’interprétation sans distanciation.
184 PHILIPPE MONNERET

La dernière fonction qui nous retiendra est la fonction


paraphrastique de l’analogie. Cette fonction subsume la para-
phrase intralinguistique et la paraphrase interlinguistique, c’est-
à-dire la traduction. Selon ce point de vue, l’opération de traduc-
tion implique une analogie parce qu’en produisant un texte
similaire (à la langue près) à un texte de départ on présuppose,
compte tenu d’un certain objectif (utilitaire, esthétique, etc.), que
le texte traduit produira sur son lecteur de langue L2 un effet
cognitif analogue à celui que produisait le texte source sur son
lecteur de langue L1. Le rapport avec l’interprétation est évident :
une traduction est incontestablement une interprétation. On
limitera cependant cette évidence au cas des œuvres littéraires :
la traduction d’un bulletin météorologique ne laisse aucune place
à l’interprétation. On conclura sur ce premier aspect de la
fonction paraphrastique de l’analogie que les discours ordinaires
se prêtent plus rarement à l’interprétation que les œuvres ou les
discours à visée esthétique.

Figure 2.- Schéma conceptuel de l’interprétation

La paraphrase intralinguistique a une portée beaucoup plus


vaste car toute interprétation peut être définie comme une para-
phrase intralinguistique du texte ou de l’énoncé à interpréter. On
peut la situer sur un schéma général de l’interprétation, conçu de
la façon suivante (figure 2) : une performance sémiotique (texte,
discours, gestes, etc.) est fournie par un producteur qu’un inter-
prète reçoit selon certaines modalités (contextuelles notamment) ;
LES LIMITES DE L’INTERPRÉTATION À LA LUMIÈRE DE L’ANALOGIE 185

l’interprète, selon ses moyens (au nombre desquels figurent des


interprétations antérieures) et en fonction de ses objectifs,
produit une interprétation, sous un format sémiotique quelcon-
que (texte, discours, gestes) qui constitue une paraphrase de la
performance sémiotique initiale. La structure analogique de
l’interprétation est la suivante : l’interprétation est à l’interprète
ce que l’énoncé à interpréter est au producteur. Et l’identification
en quoi consiste le processus analogique à partir de cette simi-
larité proportionnelle est celle de l’interprète et du producteur
(au sens où l’interprète tend à s’identifier au producteur lorsqu’il
l’interprète).
Le fait qu’une relation analogique soit impliquée par l’inter-
prétation est une conséquence de la structure générale de l’inter-
subjectivité. Le paragraphe 50 de la cinquième des Méditations
cartésiennes (Husserl 1986) l’expose clairement :
§ 50. L’intentionnalité médiate de l’expérience d’autrui en tant
qu’« apprésentation » (aperception par analogie)
L’expérience est un mode de conscience où l’objet est donné « en
original » ; en effet, en ayant l’expérience d’autrui, nous disons en
général qu’il est lui-même « en chair et en os » devant nous. D’autre
part, ce caractère d’« en chair et en os » ne nous empêche pas
d’accorder, sans difficultés, que ce n’est pas l’autre « moi » qui nous
est donné en original, non pas sa vie, ses phénomènes eux-mêmes,
rien de ce qui appartient à son être propre. Car, si c’était le cas, si ce
qui appartient à l’être propre d’autrui m’était accessible d’une
manière directe, ce ne serait qu’un moment de mon être à moi et, en
fin de compte, moi-même et lui-même, nous serions le même. Il en
serait de même de son organisme s’il n’était rien d’autre qu’un
« corps » physique, unité se constituant dans mon expérience réelle et
possible et qui appartient à ma sphère primordiale comme formée
exclusivement par ma « sensibilité ». Il doit y avoir ici une certaine
intentionnalité médiate, partant de la couche profonde du « monde
primordial » qui, en tout cas, reste toujours fondamentale. Cette
intentionnalité représente une « co-existence » qui n’est jamais et qui
ne peut jamais être là « en personne ». Il s’agit donc d’une espèce
d’acte qui rend « co-présent », d’une espèce d’aperception par analogie
que nous allons désigner par le terme d’« apprésentation » […]

Cette saisie analogisante, qui permet d’accéder à autrui sans


déroger à une forme de clôture de la subjectivité 17, est ce qui me

17. Ricœur (1986 : 162) : « Le poids de cette théorie de la saisie analogisante est donc
considérable. Grâce à elle, le solipsisme peut être vaincu sans que l’egologie soit
186 PHILIPPE MONNERET

permet de comprendre autrui, et en particulier ses énoncés, par


analogie avec la relation que j’ai moi-même avec mes propres
énoncés. Ce que le schéma de la figure 2 ne fait pas apparaître,
c’est que l’analogie [A (interprétation) / B (interprète) // C (énoncé
à interpréter) / D (producteur)] est en quelque sorte précédée par
une relation plus fondamentale de l’interprète à l’égard de ses
propres énoncés, sur le modèle de laquelle s’effectue l’interpré-
tation des énoncés d’autrui.
Mais si la fonction paraphrastique de l’analogie nous conduit à
mettre en évidence la structure analogique globale de l’interpré-
tation, il demeure que le processus interprétatif, comme on l’a
montré précédemment à partir de quelques exemples, ne se
déclenche pas dans toutes les situations discursives.

3. Les limites de l’interprétation


Nous avons suivi jusqu’ici une démarche consistant à examiner
certaines des conditions de possibilité de l’usage de la notion
d’interprétation en suivant le guide des fonctions linguistiques de
l’analogie, qui nous ont permis d’attirer l’attention sur des cas où,
intuitivement, nous avons le sentiment que le recours à cette
notion d’interprétation est inapproprié. Cette démarche est au
fond assez proche de celle de la philosophie du langage ordi-
naire 18. Elle présente l’intérêt de fournir une évaluation qualita-
tive de notre usage spontané de la notion d’interprétation ou, en
d’autres termes, de saisir l’« épaisseur » sémantique du mot
interprétation, plutôt que de brusquer les usages en imposant
d’emblée une définition plus ou moins arbitrairement fixée. Nous
disposons maintenant de raisons suffisantes pour justifier
l’intérêt du problème des limites de l’interprétation.

sacrifiée ; autrement dit, on peut rendre compte de la transgression de la sphère du


propre, tout en confirmant la primauté de l’expérience originaire du moi ».
18. Une approche qui procède d’une préoccupation que Cavell (1996 [1979] : 153-154)
présente ainsi : « On a alors quelquefois l’impression que la psychologie, à la
différence d’autres pratiques que nous appelons sciences, nous en dit moins que ce
que nous savons déjà. Comme si ce qui la distinguait de la physique, ou même de
l’économie par exemple, n’était pas le manque de précision ou de capacité de
prédiction, mais le fait de ne pas savoir comment faire usage de ce que nous savons
déjà sur les sujets dont elle traite. L’un des charmes de la pratique de la linguistique,
c’est qu’elle donne, ou devrait donner, son plein déploiement à notre connaissance
quotidienne de ses données. Et tel est également, ou devrait être, l’un des charmes de
la philosophie du langage ordinaire ».
LES LIMITES DE L’INTERPRÉTATION À LA LUMIÈRE DE L’ANALOGIE 187

L’idée qu’il existe des conditions nécessaires au déploiement


d’une attitude interprétative présente divers types d’attestations.
Déjà, dans la République (VII, 523), Platon faisait la distinction
entre le cas où une sensation ne fait pas appel à l’entendement,
parce qu’elle est simple et habituelle et le cas où une sensation
fait appel à l’entendement en raison de son ambiguïté :
— Je te montrerai donc, si tu veux bien regarder, que parmi les
objets de la sensation les uns n’invitent point l’esprit à l’examen, parce
que les sens suffisent à en juger, tandis que les autres l’y invitent
instamment, parce que la sensation, à leur sujet, ne donne rien de
sain.
— Tu parles sans doute des objets vus dans le lointain et des
dessins en perspective.
— Tu n’as pas du tout compris ce que je veux dire.
— De quoi donc veux-tu parler ? demanda-t-il.
— Par objets ne provoquant point l’examen, répondis-je, j’entends
ceux qui ne donnent pas lieu, en même temps, à deux sensations
opposées ; et je considère ceux qui y donnent lieu comme provoquant
l’examen, puisque, qu’on les perçoive de près ou de loin, les sens
n’indiquent pas qu’ils soient ceci plutôt que le contraire. Mais tu
comprendras plus clairement ce que je veux dire de la manière
suivante : voici trois doigts, le pouce, l’index et le majeur.
— Fort bien, dit-il.
— Conçois que je les suppose vus de près ; maintenant, fais avec
moi cette observation.
— Laquelle ?
— Chacun d’eux nous paraît également un doigt ; peu importe à
cet égard qu’on le voie au milieu ou à l’extrémité, blanc ou noir, gros
ou mince, et ainsi du reste. Dans tous ces cas, l’âme de la plupart des
hommes n’est pas obligée de demander à l’entendement ce que c’est
qu’un doigt, car la vue ne lui a jamais témoigné en même temps qu’un
doigt fût autre chose qu’un doigt.

Les objets qui « invitent l’âme à la réflexion » (et donc font


appel à la sphère de l’intelligible) sont ceux qui suscitent des
sensations contraires tandis que les objets qui se donnent sur le
mode d’une sensation simple ne requièrent pas la réflexion mais
font seulement appel à la perception (et donc demeurent dans la
sphère du sensible). Que l’on soit, après Kant, sensible à ce qui,
dans la sensation, relève d’une construction ou, après Nietzsche,
sensible à la dimension interprétative de ce qui se présente
comme un fait, ne change rien à la nécessité de prendre en
charge le contraste entre ce qui se présente à nous de manière
188 PHILIPPE MONNERET

immédiatement univoque et ce qui présente à nous de manière


plurivoque. Comme on l’a déjà remarqué, aucune démarche
interprétative n’est requise en l’absence d’un problème d’inter-
prétation. Interpréter lorsque cela n’est pas requis se nomme
« délire d’interprétation » 19.
Une autre façon de limiter le champ de l’interprétation
consiste à distinguer l’attitude interprétative d’autres attitudes
possibles, par exemple de l’attitude descriptive :
Any representation with a propositional form, and in particular any
utterance, can be used to represent things in two ways. It can repre-
sent some state of affairs in virtue of its propositional form being true
of that state of affairs; in this case we will say that the representation
is a description, or that it is used descriptively. Or it can represent
some other representation which also has a propositional form–a
thought, for instance–in virtue of a resemblance between the two
propositional forms; in this case we will say that the first represen-
tation is an interpretation of the second one, or that it is used inter-
pretively. (Sperber & Wilson 1986 : 228-229)

Cette distinction entre « attitude interprétative » et « attitude


descriptive » équivaut, dans le champ de la pragmatique, à la
distinction herméneutique entre explication et compréhension.
Typiquement, un énoncé qui représente un état de choses de telle
façon qu’on puisse en déterminer la valeur de vérité est un
énoncé s’inscrivant dans le champ des sciences de la nature. Ici
encore, j’insisterai sur le fait que nous semblons aujourd’hui
immunisés contre la menace nietzschéenne du relativisme (« pas
de faits, seulement des interprétations ») en raison de la stabili-
sation d’une philosophie des sciences réaliste (inspirée de Peirce)
qui admet la fragilité des énoncés scientifiques mais souligne
aussi que leur rapport au réel est guidé par ce que Peirce nom-
mait « l’esprit scientifique » dans le cadre dynamique de l’enquête
(inquiry) 20. La limitation de l’interprétation au cas où une repré-
sentation (dotée d’une forme propositionnelle) représente une
autre représentation correspond exactement au schéma de l’in-
terprétation qui a été proposé plus haut, et qui inclut nécessaire-
ment un producteur, à l’origine de pensées ou de représentations

19. « Mon mari a laissé sur sa table de nuit une tabatière en corne, c’est pour me
faire comprendre que j’en portais » (Guiraud 2010 : 163).
20. Voir sur ce point Tiercelin (1993a, 1993b).
LES LIMITES DE L’INTERPRÉTATION À LA LUMIÈRE DE L’ANALOGIE 189

qui se manifestent publiquement dans des énoncés qui pourront


donner lieu à une interprétation. Mais cette limitation est encore
insuffisante puisque, comme nous l’avons montré, il existe de
nombreux cas d’énoncés qui ne requièrent pas d’interprétation.
Une troisième forme de limitation est proposée par la philo-
sophie contextualiste inspirée de Wittgenstein. Une forme plus
radicale qui conduit à une véritable marginalisation de l’interpré-
tation. Pour Travis (2010), comme il n’y a généralement qu’une
seule interprétation possible d’un énoncé contextualisé 21, le
recours à la notion d’interprétation est inutile et, finalement, la
compréhension sans interprétation apparaît comme la configu-
ration standard. Cela ne signifie pas que l’interprétation est
purement et simplement évacuée, mais que son rôle est confiné à
des situations particulières, perçues comme atypiques, des cas
limites. Il convient de préciser au préalable que Travis reprend de
Wittgenstein une distinction entre deux configurations (ou deux
jeux de langage) 22 : interpréter des signes et interpréter le sens
d’un énoncé. L’interprétation des signes est une simple opération
de traduction, ou de transcodage. Un télégramme codé requiert
une interprétation de ce genre pour être traduit dans une langue
compréhensible. C’est en ce sens que Wittgenstein entend « inter-
préter des signes ». Mais, une fois traduit, le message est
considéré comme interprété et ne donne pas lieu à de nouvelles

21. Travis propose un exemple, dont Gauvry (2013) donne la présentation suivante :
« Hugo monte sur sa balance le matin et lit qu’il pèse 79 kilos. Après son déjeuner, il
s’habille chaudement, avec plusieurs couches de vêtements pour affronter la rigueur
de l’hiver québécois. La question est de savoir si Hugo pèse moins de 80 kilos, c’est-à-
dire si l’on peut attribuer à juste titre la propriété sémantique “pèse moins de 80
kilos” au nom “Hugo”. […] Travis imagine deux contextes : (1) Hugo doit participer à
un événement sportif et il ne doit pas peser plus de 80 kilos ; (2) Hugo doit
emprunter un pont très fragile pour traverser un ravin qui ne supporte pas plus de
80 kilos. Dans le premier cas, on répondra positivement à la question de savoir si
Hugo pèse moins de 80 kilos et a le droit de participer à l’événement sportif en
question ; dans le deuxième cas, on y répondra par la négative : habillé, Hugo pèse
plus de 80 kilos et risque de faire céder le pont. Travis en conclut que l’énoncé “Hugo
pèse 79 kilos” a des propriétés sémantiques différentes en fonction des occasions. En
conséquence, si on emploie ces mots de manière littérale, on peut dire des choses
vraies ou fausses de Hugo, pour des conditions données et à un moment donné. On
ne peut donc comprendre les critères qui fixent le sens de l’énoncé […] “Hugo pèse
79 kilos” qu’en comprenant au préalable les objectifs fixés par le contexte déter-
minant qui tiennent lieu de standard de correction de l’application des propriétés
sémantiques. » Mais une fois que ces objectifs déterminés par le contexte ont été
fixés, il n’y a plus qu’une seule interprétation de l’énoncé.
22. Voir Gauvry (2013) pour une présentation détaillée de ces deux configurations.
190 PHILIPPE MONNERET

interprétations. Cette première configuration peut s’appliquer


par exemple à certains cas d’ambiguïté : « Il juge les enfants
coupables [il juge que les enfants sont coupables / il juge les en-
fants qui sont coupables ?] », « Dans le milieu des conservateurs
[de musée / en politique ?] », « Elle a rapporté un vase de Chine
[rapporter de Chine / vase de Chine ?] » 23. En raison de leur
ambiguïté, ces énoncés peuvent ne pas être compris. Dans ce cas,
ils requièrent une interprétation qui consiste en la levée de
l’ambiguïté dont ils sont affectés. Mais, lorsque l’ambiguïté est
levée, les énoncés sont compris sans autre interprétation.
Quant au cas de l’interprétation de l’énoncé, il se présente
lorsque les informations contextuelles font défaut. L’un des
exemples les plus clairs que donne Wittgenstein est le suivant
(cité par Gauvry 2013) : « Quelqu’un agite un couteau sous mon
nez, et je dis : “Je saisis cela comme une menace” ». Dans ce cas en
effet, je ne dispose pas des informations suffisantes pour que le
geste (d’agiter un couteau sous mon nez) soit immédiatement
compris comme une menace. Il convient donc de l’interpréter
pour le comprendre. En revanche, dans l’exemple qui a été donné
ici-même en introduction (« Quelqu’un lève le couteau sur moi, je
ne dis pas à ce moment-là : “j’interprète cela comme une me-
nace” »), aucune interprétation n’a lieu parce que l’énoncé ne
souffre d’aucune indétermination contextuelle. Voici un exemple
linguistique qui semble du même ordre, extrait de La Peste
(Camus 1947 : 82) :
Dans le petit café où ils entrèrent, et qui était éclairé par une seule
lampe au-dessus du comptoir, les gens parlaient à voix basse, sans
raison apparente, dans l’air épais et rougeâtre. Au comptoir, Grand, à
la surprise du docteur, commanda un alcool qu’il but d’un trait et dont
il déclara qu’il était fort. Puis il voulut sortir. Au-dehors, il semblait à
Rieux que la nuit était pleine de gémissements. Quelque part dans le
ciel noir, au-dessus des lampadaires, un sifflement sourd lui rappela
l’invisible fléau qui brassait inlassablement l’air chaud.
— Heureusement, heureusement, disait Grand.
Rieux se demandait ce qu’il voulait dire.

À ce moment précis du texte, il est patent que Rieux ne com-


prend pas les propos de Grand. Il ne dispose pas de l’ensemble
des informations contextuelles nécessaires et se trouve par

23. Ces exemples sont empruntés à Fuchs (2009).


LES LIMITES DE L’INTERPRÉTATION À LA LUMIÈRE DE L’ANALOGIE 191

conséquent dans une situation potentiellement interprétative 24 :


il doit interpréter les propos de Grand s’il veut les comprendre
parce qu’ils ne sont pas immédiatement compréhensibles. L’indé-
termination contextuelle est levée dans la suite immédiate du
texte :
— Heureusement, heureusement, disait Grand.
Rieux se demandait ce qu’il voulait dire.
— Heureusement, disait l’autre, j’ai mon travail.
— Oui, dit Rieux, c’est un avantage.

Les informations contextuelles manquantes ont été apportées


par Grand : il n’est plus nécessaire d’interpréter ; Rieux a com-
pris.
Le point intéressant dans l’approche de Wittgenstein et dans
celle de Travis est que nous atteignons avec leur perspective une
limitation maximale de l’interprétation. D’une manière générale,
on comprend sans interpréter. Ce n’est que dans des cas limites,
lorsque la compréhension échoue pour des raisons sémantiques
ou pragmatiques, qu’une attitude interprétative est requise.
Partant de l’idée, assez bien installée, semble-t-il, en sémiotique et
en linguistique, que les signes ou les énoncés n’existent que pour
être interprétés, et par conséquent que l’interprétation est la
pratique ordinaire de l’être parlant, nous parvenons à l’idée que
l’interprétation n’est presque rien, tout juste une attitude
secondaire consécutive à certaines défaillances momentanées de
la compréhension.
Pour un linguiste, cette perspective contextualiste trouve
cependant ses limites dans le fait qu’elle ne s’attache qu’aux
énoncés ordinaires et ne s’intéresse guère aux problèmes posés
par les œuvres littéraires. Par exemple, dans le cas de l’interpré-
tation des signes, l’idée que le décodage constitue en lui-même
l’interprétation et qu’il n’existe pas d’interprétation de cette
interprétation ne s’applique évidemment pas à la traduction des
textes littéraires. Certes, en admettant que la traduction puisse
être nommée « décodage », le processus de traduction constitue
bien en lui-même une interprétation du texte source. Mais la
traduction (le texte auquel aboutit le traducteur) est bien entendu
à son tour susceptible d’être interprétée. Nous n’avons pas insisté

24. On peut toujours se satisfaire de ne pas comprendre et refuser d’entrer dans un


processus interprétatif.
192 PHILIPPE MONNERET

ici sur le cas du texte littéraire puisque l’objectif était de délimiter


la notion d’interprétation : il va de soi que les discours consti-
tuants (au sens de Maingueneau & Cossutta 1995) invitent
généralement à une attitude interprétative.
Pour conclure provisoirement, je récapitulerai mon propos en
quelques points :
• l’interprétation d’un énoncé, lorsqu’elle a lieu, présente une
structure analogique ;
• la compréhension d’un énoncé requiert dans certains cas une
attitude interprétative, en particulier dans le cas des discours
constituants ; le recours à l’interprétation présuppose que
plusieurs interprétations sont possibles, que l’interprète soit
en mesure de justifier son interprétation, et, plus globalement,
qu’il adopte une certaine distance à l’égard de l’énoncé à
interpréter ;
• mais la compréhension d’un énoncé peut aussi bien se passer
d’interprétation. Les situations de compréhension sans
interprétation sont celles dans lesquelles aucune difficulté de
compréhension ne se présente à l’allocutaire (pas d’ambiguïté
sémantique, pas d’indétermination contextuelle). Dans ce cas,
en comprenant, l’allocutaire réagit immédiatement à l’énoncé
produit, sans distanciation à l’égard de cet énoncé et sans être
nécessairement en mesure de justifier sa réaction. Cette situa-
tion semble correspondre à l’usage habituel ou ordinaire du
langage. Certes, il est possible de mal comprendre, comme il
est possible de mal réagir à une situation. Mais mal com-
prendre n’est pas toujours le résultat d’une mauvaise inter-
prétation : la mécompréhension procède parfois d’un déficit
d’information sémantique ou pragmatique.
Ces conclusions, obtenues au terme d’une argumentation (de
type « linguistique théorique » au sens défini plus haut) qui
sollicite aussi bien la linguistique que la psychologie cognitive ou
la philosophie, sont provisoires en ce qu’elles ne sont formulées
qu’au titre de propositions pour des analyses linguistiques détail-
lées. En d’autres termes, je considère qu’elles justifient l’examen
approfondi des conditions de possibilité de l’interprétation, ana-
lyse très différente de celle du processus interprétatif lui-même.
Mais un tel examen, à supposer qu’il produise des résultats
LES LIMITES DE L’INTERPRÉTATION À LA LUMIÈRE DE L’ANALOGIE 193

intéressants, ne saurait être même conçu dans une conception


maximaliste de l’interprétation selon laquelle tout signifiant
langagier (voire non langagier) se donne à interpréter. Il était
donc nécessaire d’argumenter en faveur de la possibilité d’une
compréhension sans interprétation, donc en faveur d’une distinc-
tion conceptuelle entre deux formes de la compréhension linguis-
tique (compréhension avec interprétation et compréhension sans
interprétation), et c’est précisément ce que l’on a tenté de faire ici.

Ouvrages cités
(Références en ligne consultées le 15.06.2018)
BOUVERESSE Jacques, 1981, « Herméneutique et linguistique », dans
H. Parret et J. Bouveresse, Meaning and Understanding, Berlin, De
Gruyter, p. 112-153.
BRÉAL Michel, 2005 [1897], Essai de Sémantique (Science des significations),
Limoges, Lambert-Lucas.
CAMUS Albert, 1947, La Peste. Paris, Gallimard.
CAVELL Stanley, 1996 [1979], Les Voix de la raison, tr. fr. Nicole Balso et
Sandra Laugier, Paris, Éditions du Seuil.
FONTENAY Elisabeth de, 2008, « Charles Patterson : l’abattage, un labo-
ratoire de la barbarie », Le Monde des livres, 10 janvier (en
ligne).
FRANQUART-DECLERCQ Christelle ET GINESTE Marie-Dominique, 2001, « L’en-
fant et la métaphore », L’Année psychologique, t. 101, fasc. 4.
p. 723-752.
FUCHS Catherine, 2009, « L’ambiguïté : du fait de langue aux stratégies
interlocutives », Travaux neuchâtelois de linguistique, n° 50, p. 3-
16 (en ligne).
GAUVRY Charlotte, 2013, « L’interprétation du sens des énoncés. Une
lecture contextualiste », Methodos, n° 13 (en ligne).
GIVÓN Talmy, 1985, “Iconicity, Isomorphism and Non-Arbitrary Coding in
Syntax”, in John Haiman (ed.), Iconicity in Syntax, Amsterdam,
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HOFSTADTER Douglas R., 2001, “Analogy as the Core of Cognition”, in Dedre
Gentner, Keith J. Holyoak and Boicho N. Kokinov, The Analogical
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8

Ambigüité et marges de l’interprétation


en synchronie et en diachronie lexicales :
entre innovation et mésinterprétation

Esme Winter-Froemel
Trèves

Introduction
Dans la communication au quotidien, on observe fréquemment
des phénomènes d’ambigüité. Les malentendus en représentent
peut-être la réalisation la plus emblématique, et ils sont souvent
cités pour illustrer les prétendus dangers émanant de cette
ambigüité. Or, outre les malentendus, on peut également penser à
une large série d’autres phénomènes où l’on constate des diver-
gences entre l’interprétation de l’émetteur et celle du récepteur,
mais sans que les locuteurs perçoivent nécessairement un
problème dans la communication. Partant de cette observation, la
présente contribution vise à analyser de telles divergences inter-
prétatives dans un cadre unifié, pour découvrir les caracté-
ristiques communes, mais aussi les différences entre les
phénomènes concernés. J’adopterai une perspective sémiotique
pour étudier plus particulièrement le rôle des interlocuteurs, les
aspects sémantiques et pragmatiques des divergences interpré-
tatives et leur évolution diachronique.
Après quelques réflexions à propos d’un modèle sémiotique
suffisamment large pour pouvoir intégrer toute la gamme de
phénomènes pertinents (§ 1), je présenterai un aperçu des
possibilités pour analyser les phénomènes d’ambigüité dans un
198 ESME WINTER-FROEMEL

cadre unifié et interdisciplinaire (§ 2). Ensuite, je me pencherai


sur une analyse des divergences en synchronie, où je distinguerai
six cas de figure emblématiques (§ 3), avant de passer à l’évo-
lution diachronique des différents cas de figure observés (§ 4).
L’article se terminera par une récapitulation des avantages
qu’offre une conception large de l’ambigüité, dans la mesure où
celle-ci permet d’envisager certaines questions fondamentales de
la communication réussie et non réussie sous un nouvel angle.

1. Le circuit de la parole :
un modèle sémiotique élargi
Pour pouvoir analyser différents types de divergence interpré-
tative entre l’émetteur et le récepteur dans un cadre unifié, il
semble utile de revenir aux bases sémiotiques de la communi-
cation. Comme l’a déjà souligné Ferdinand de Saussure avec son
modèle du circuit de la parole (Saussure 1916 [1969] : 27), on doit
envisager des passages entre les unités linguistiques relevant des
domaines de la forme et du contenu à la fois du côté du locuteur
et du récepteur. Toutefois, étant donné l’orientation générale du
modèle structuraliste, qui s’intéresse aux unités faisant partie du
système de la langue, c’est-à-dire à des unités abstraites et
conventionnelles, partagées par la communauté des locuteurs, la
conception saussurienne s’avère trop restreinte pour pouvoir
intégrer des cas de divergences liées à d’autres unités sémio-
tiques. Ainsi, outre le modèle du signe linguistique saussurien, les
réflexions suivantes intégreront également le modèle du triangle
sémiotique, et on verra que ce n’est que par la combinaison de
ces deux approches que l’on obtient un modèle suffisamment
large pour décrire de manière détaillée les particularités des
différents phénomènes de notre domaine d’étude.
De plus, les réflexions incluront la communication orale et
écrite. De manière générale, je pars d’une conception maxima-
lement large du terme de communication pour inclure également
des configurations impliquant des émetteurs et des récepteurs
« atypiques » : on peut penser, par exemple, à des textes juri-
diques où l’émetteur est une institution, à des textes à émetteurs
multiples comme dans la publicité (voir Winter-Froemel 2016), ou
encore à des énoncés qui sont interprétés par différents récep-
teurs dans différents contextes historiques, comme c’est le cas
AMBIGÜITÉ ET MARGES DE L’INTERPRÉTATION 199

pour les textes dramatiques, qui peuvent être représentés sur


scène à l’époque de leur écriture, mais qui peuvent également
être lus par des lecteurs plus tardifs, etc.
Le modèle sémiotique qui servira de base pour les réflexions
suivantes (voir aussi Winter-Froemel 2011 : 261, Raible 1983 : 5,
Blank 2001 : 9) prévoit donc, d’une part, les entités du signe
linguistique saussurien, à savoir le signifiant et le signifié, qui
sont définis comme des entités sémiotiques abstraites ou vir-
tuelles, liées à un système linguistique particulier ; d’autre part, le
modèle prévoit aussi les entités concrètes qui sont actualisées
dans la communication, à savoir la séquence phonique ou
graphique et le référent désigné, ainsi que le concept abstrait et
extralinguistique qui sert de pont entre ces entités, puisque le ré-
férent communicationnel ne sera normalement désigné qu’après
avoir été identifié et mis en relation avec un certain concept
abstrait. Contrairement au signifié saussurien, le concept extra-
linguistique (qui sera signalé par l’emploi de PETITES CAPITALES dans
les parties suivantes) n’est pas intégré à un système linguistique
particulier, et on peut concevoir des concepts qui n’ont pas
d’équivalent parfait dans le système d’une langue particulière.
Par exemple, dans le lexique du français actuel il n’y a pas de
signe qui exprime le concept de FRÈRE DU CÔTÉ MATERNEL, tandis que
le latin classique a le mot avunculus ; cet exemple montre
également que le concept est une entité sémiotique fondamentale
pour pouvoir décrire des processus de changements linguistiques
au cours desquels de nouveaux signes (signifiants et signifiés)
sont intégrés au système de la langue ou au contraire pour
décrire la disparition de certains signes du système de la langue.
Pour obtenir un véritable modèle communicationnel, il faut
ensuite élargir ce modèle en le dédoublant et en ajoutant la
perspective du récepteur. Ainsi, le modèle montré dans la Figure
1 prévoit également les entités sémiotiques pertinentes pour
décrire le processus d’interprétation chez le récepteur. Un tel
dédoublement se trouve déjà, entre autres, dans le modèle du
circuit de la parole de Saussure évoqué ci-dessus, qui est élargi ici
pour intégrer les entités sémiotiques du concept (chez l’émetteur
et le récepteur) et du référent communicationnel. De fait, on peut
constater que ce sont les deux entités actuelles, la séquence pho-
nique ou graphique et le référent communicationnel, qui ont une
200 ESME WINTER-FROEMEL

fonction de charnière entre l’émetteur et le récepteur : ce sont ces


entités qui ont (ou qui peuvent avoir) une réalisation physique
concrète et « objectivée » et qui sont censées être partagées par
les interlocuteurs 1. De plus, le modèle souligne l’importance des
connaissances linguistiques et extra-linguistiques des interlocu-
teurs, ainsi que le rôle du contexte concret, à savoir celui du
cadre communicationnel partagé (voir aussi la notion de current
discourse space / CDS proposée par Langacker 2001 : 144).

Figure 1.- Modèle sémiotique élargi (d’après Winter-Froemel 2011 : 261)

Le modèle réunit ainsi des entités sémiotiques virtuelles ou


abstraites, d’une part (le signifiant, le signifié et le concept) et,
d’autre part, des entités concrètes qui sont actualisées dans
l’échange communicationnel (la séquence phonique ou graphique
et le référent communicationnel). En même temps, sont prises en
compte des entités liées à la dimension de la forme et au plan de
l’expression (séquence phonique ou graphique et signifiant), et

1. Un cas particulier sont les référents des concepts abstraits ou inventés (AMOUR,
LICORNE, etc.), où on peut néanmoins poser l’existence d’une actualisation du concept
abstrait dans la communication concrète (p.ex. une vision particulière du concept de
l’amour ou d’une licorne que le locuteur évoque, ou une représentation imagée
concrète d’une licorne, etc.).
AMBIGÜITÉ ET MARGES DE L’INTERPRÉTATION 201

des entités liées à la dimension du contenu (signifié, concept et


référent). En outre, le modèle prévoit des entités linguistiques,
dans le sens d’entités liées à un système linguistique particulier,
p.ex. le système de la langue française, dans un état synchronique
donné (signifiant, signifié), et des entités extra-linguistiques (con-
cept, référent). La séquence phonique ou graphique reste en
dehors de cette opposition : elle est à la fois un fait lié à la langue
et un phénomène physique, qui n’est potentiellement pas intégré
dans un système linguistique particulier (cf. les situations de
contact linguistique caractérisées par des compétences non suf-
fisantes du récepteur dans la langue « de départ » de l’émetteur /
de l’énoncé où le récepteur peut bien « comprendre » la séquence
phonique ou graphique sans connaître le signifiant auquel cette
séquence renvoie).
Comme on le verra par la suite, le modèle sémiotique permet
d’analyser différents types de divergence interprétative. Toute-
fois, il convient de signaler d’emblée que le modèle présente
encore une vision trop réduite pour de nombreux cas concrets.
Un élargissement important concerne non seulement les diffé-
rents types d’émetteurs et de récepteurs selon le code dans lequel
se réalise la communication (locuteurs et auditeurs pour le code
phonique, auteurs vs lecteurs pour le code graphique, voir aussi
les remarques faites ci-dessus), mais aussi le fait qu’il y a parfois
plusieurs émetteurs et récepteurs ou groupes d’émetteurs / de
récepteurs qui doivent être pris en compte, non seulement quant
à leur nombre absolu, mais aussi quant à leurs rôles dans
l’échange communicationnel. Deux cas également importants
pour les réflexions ultérieures sont à mentionner : (1) Dans
certains cas, on observe une sorte de dédoublement du côté de
l’émetteur, à savoir, certains énoncés fonctionnent de manière à
avoir plusieurs émetteurs, qui peuvent être des émetteurs rééls
ou virtuels / abstraits. Il est plus exact de parler d’énonciateurs ou
d’instances énonciatives, et on peut renvoyer ici aux réflexions
sur les phénomènes de polyphonie (Rabatel 2008), qui incluent
des phénomènes comme l’ironie, susceptibles de provoquer des
interprétations divergentes et qui sont donc pertinents pour cet
article. (2) Dans d’autres cas (ou additionnellement), il peut y
avoir un dédoublement du côté du récepteur, dans la mesure où il
peut y avoir différents groupes de récepteurs, p.ex. un groupe de
202 ESME WINTER-FROEMEL

récepteurs « inclus » et un groupe de récepteurs « exclus »,


comme c’est le cas quand il y a un groupe d’interlocuteurs qui
emploient un langage cryptique ou une langue secrète (un argot,
le louchébem, etc.) pour s’amuser aux dépens d’un tiers ou de
plusieurs tiers co-présents, qui ne comprennent pas le message.
De manière générale, on peut grouper ici tous les phénomènes de
connivence créée entre l’émetteur et le récepteur qui impliquent
une exclusion d’autres récepteurs, c’est-à-dire un jeu social
d’inclusion et d’exclusion.

2. Les phénomènes d’ambigüité


dans une perspective interdisciplinaire
Pour analyser les différents types de divergence interprétative, je
partirai de la notion d’ambigüité, en renouant avec de nouvelles
approches qui ont argumenté en faveur d’une réélaboration et
d'une redéfinition de ce concept dans un sens large, permettant
d’inclure des phénomènes très divers et de les analyser dans un
cadre unifié (voir Bauer, Knape, Koch et Winkler 2010, Winter-
Froemel et Zirker 2010, Winter-Froemel 2013, Winkler 2015).
Cette nouvelle approche a été élaborée dans le contexte d’un
projet de recherche interdisciplinaire qui intègre des phéno-
mènes d’ambigüité dans des disciplines variées telles que la
linguistique, la littérature, la psychologie, le droit, la théologie,
etc. – voir les travaux issus du projet « Ambiguity : Production
and Perception », Université de Tübingen –, et la définition géné-
rale sur laquelle je me baserai essentiellement est la suivante :
l’ambigüité représente une coexistence de différentes interpré-
tations clairement distinctes.
Il faut souligner que, contrairement à des définitions anté-
rieures de ce concept, et contrairement à une conception profane
de l’ambigüité, cette définition très large ne spécifie pas si les
différentes interprétations sont contradictoires ou si elles sont
compatibles, si elles ont lieu chez l’émetteur ou le récepteur ou
chez les deux, si elles se basent sur des énoncés linguistiques ou
sur d’autres types de signes (p.ex. des images), si elles restent
stables lors de l’échange communicationnel – c’est-à-dire si la
coexistence des interprétations divergentes est durable ou seule-
ment transitoire. Néanmoins, le critère donné dans la définition
(« interprétations clairement distinctes ») permet de distinguer les
AMBIGÜITÉ ET MARGES DE L’INTERPRÉTATION 203

phénomènes d’ambigüité du domaine des interprétations floues


ou vagues 2 (angl. vagueness ; voir p.ex. Fuchs 1996, Kennedy
2011).
Selon cette conception large, l’ambigüité ne se présente plus
comme marginale, mais comme un phénomène omniprésent
dans la communication au quotidien (voir aussi Piantadosi, Tily et
Gibson 2012). De plus, cette conception permet d’analyser des cas
d’ambigüité très différents. Sans pouvoir approfondir les per-
spectives interdisciplinaires qui se dégagent d’une telle approche,
je me concentrerai sur les apports de cette conception de l’am-
bigüité pour la linguistique. Ici, elle permet d’intégrer les phéno-
mènes d’ambigüité au niveau du système de la langue (au sens
saussurien) et les phénomènes d’ambigüité au niveau du discours
ou de la parole (voir aussi Kerbrat-Orecchioni 2001 et 2005a,
Winter-Froemel et Zirker 2010, 2015, Winter-Froemel 2013), ainsi
que des phénomènes sémantiques où l’ambigüité existe déjà dans
la langue, et des phénomènes pragmatiques où de nouvelles inter-
prétations se créent dans des actes de communication, avec des
transitions possibles entre ces domaines et ces niveaux d’analyse.
Dans des travaux antérieurs, une série de douze paramètres a
été proposée pour décrire des cas d’ambigüité et pour pouvoir les
analyser dans un cadre unifié, permettant de les comparer et de
relever des similarités et dissimilarités entre les différentes
manifestations du phénomène (Winter-Froemel 2013, Winter-
Froemel et Zirker 2015 ; voir aussi la base de données du projet
de Tübingen TinCAP où certains des paramètres se retrouvent). Je
partirai ici d’une version réélaborée des paramètres proposés
dans ces travaux (P1 à P12) :
Description sémiotique et sémantique de l’ambigüité
P1 Comment peut-on analyser l’ambigüité dans une perspective
sémiotique ?
ð ambigüité atomique (unités lexicales isolées), composition-
nelle (segmentation et hiérarchisation des composants de
l’énoncé), situationnelle (énoncés ancrés dans une situation
particulière), onomasiologique (catégorisation de référents)

2. Les interprétations floues représentent un cas de sous-détermination où le sens


concret dépend du contexte, sans qu’on puisse indiquer des contours nets du
concept, p.ex. pour Pierre est grand, l’interprétation de grand dépend de la question
de savoir si Pierre est un nouveau-né ou un joueur de basket, etc.
204 ESME WINTER-FROEMEL

Pour les cas d’ambigüité atomique :


P2 Y a-t-il une relation sémantique ou cognitive-asociative entre
les différents sens / interprétations ?
ð polysémie (oui) vs homonymie (non)
Pour les cas d’ambigüité atomique avec une relation sémantique
entre les sens / interprétations concernés :
P3 De quel type de relation sémantique s’agit-il ?
ð contigüité, similarité métaphorique, similarité cotaxino-
mique, superordination taxinomique, subordination taxino-
mique, contraste co-taxinomique, contraste conceptuel
Pour les cas d’ambigüité situationnelle :
Description interactionnelle et énonciative de l’ambigüité
P4 La communication se passe-t-elle à un seul niveau, ou y a-t-il
plusieurs niveaux de communication ?
ð ambigüité réalisée sur un niveau de communication vs
ambigüité réalisée sur plusieurs niveaux de communication
Pour les cas d’ambigüité réalisés sur plusieurs niveaux de com-
munication, les paramètres P5 à P10 peuvent être évalués pour
les différents niveaux de communication respectivement.
P5 L’ambigüité est-elle comprise par tous les récepteurs ?
ð ambigüité avec vs sans effets d’inclusion / d’exclusion
Pour les cas d’ambigüité avec effets d’inclusion / d’exclusion, les
paramètres P6 à P10 peuvent être évalués pour les différents
groupes de récepteurs (récepteurs inclus vs exclus) respective-
ment.
P6 L’ambigüité est-elle perçue par l’émetteur et par le récepteur ?
ð ambigüité perçue vs non perçue (pour l’émetteur et pour le
récepteur, respectivement)
P7 L’ambigüité est-elle employée de manière stratégique par
l’émetteur ou par le récepteur ?
ð ambigüité stratégique vs non stratégique (pour l’émetteur et
pour le récepteur, respectivement)
AMBIGÜITÉ ET MARGES DE L’INTERPRÉTATION 205

P8 Les différentes interprétations sont-elles compatibles dans le


contexte concret de la communication ?
ð compatibilité vs non-compatibilité des interprétations
P9 L’ambigüité est-elle résolue au cours de l’échange communica-
tionnel ?
ð ambigüité résolue vs non résolue
Pour les cas d’ambigüité résolue :
P10 La désambigüisation s’opère-t-elle par la continuation de
l’énoncé, par le contexte ou par des pratiques métalinguis-
tiques ?
ð désambigüisation par la continuation de l’énoncé, par le
contexte, par des pratiques métalinguistiques
Description de la dimension diachronique de l’ambigüité
P11 L’ambigüité existe-t-elle déjà dans le système de la langue ou
est-elle nouvellement introduite en discours ?
ð actualisation d’une ambigüité existant déjà dans le système
de la langue vs introduction d’une nouvelle ambigüité en
discours (= ambigüité pragmatique)
Pour les cas d’ambigüité pragmatique :
P12 L’ambigüité est-elle introduite par l’émetteur ou par le récep-
teur ?
ð ambigüité introduite par l’émetteur vs ambigüité introduite
par le récepteur

On voit que chaque paramètre décrit des aspects particuliers


des phénomènes de l’ambigüité, offrant un inventaire d’options
possibles dont le nombre est chaque fois clos. Ainsi, on obtient un
système classificatoire à la fois maniable et relativement simple,
qui permet de décrire des cas concrets sous différents aspects.
Soulignons toutefois que, pour certains paramètres, les diffé-
rentes valeurs possibles ne s’excluent pas mutuellement. Par
exemple, on peut avoir des cas d’ambigüité atomique et situation-
nelle (p.ex. des cas de polysémie qui s’actualisent dans la com-
munication – voir le paramètre P1) ; de même il peut y avoir des
énoncés potentiellement ambigus où une désambigüisation est
206 ESME WINTER-FROEMEL

opérée simultanément par plusieurs facteurs (voir le paramètre


P10).
Les paramètres sont regroupés selon les niveaux d’analyse et
selon différentes approches possibles des phénomènes d’ambi-
güité, de sorte que l’on peut choisir de seulement évaluer, pour
des analyses concrètes, les paramètres qui s’avèrent pertinents
pour la question de recherche choisie. Ainsi, le premier groupe de
paramètres (P1 à P3) concerne les aspects sémiotiques et la
description sémantique des différents sens en question et de leur
relation. Les paramètres P4 à P10 permettent de décrire des
phénomènes d’ambigüité se réalisant au niveau du discours, et
les paramètres P11 et P12 visent une analyse de la dimension
diachronique de l’ambigüité.
Pour des raisons d’espace, les différents paramètres ne peu-
vent pas être discutés en détail ici, et je me limiterai à quelques
explications générales ; de plus, les paramètres seront illustrés
par les exemples analysés dans les parties suivantes (pour une
discussion approfondie, voir Winter-Froemel, à paraitre, a). Le
premier paramètre reprend la distinction traditionnelle entre
ambigüité lexicale et syntaxique ou structurale, qui est reformu-
lée comme la distinction entre ambigüité atomique – qui con-
cerne des unités lexicales isolées, typiquement des mots ou
lexèmes qui peuvent s’interpréter de différentes manières claire-
ment distinctes, voir l’exemple (1) – et ambigüité composi-
tionnelle (qui s’applique aux cas où l’ambigüité nait seulement
par la segmentation et la hiérarchisation des composants de
l’énoncé, ce qui inclut non seulement les cas traditionnels d’am-
bigüité syntaxique (2), mais aussi p.ex. des segmentations
alternatives de la chaine parlée qui s’illustrent par des cas
d’agglutination ou de déglutination (3). De plus, ces deux options
sont complétées par les cas d’ambigüité situationnelle, qui s’ob-
serve quand l’ambigüité se réalise dans un énoncé concret – voir
les exemples (4) et (5), et par des cas d’ambigüité onomasio-
logique, qui concernent la coexistence de différentes catégorisa-
tions d’un référent particulier – voir l’exemple (6). Comme on le
voit bien dans les exemples cités, les quatre options ne sont pas
mutuellement exclusives, mais il est utile de les distinguer pour
pouvoir caractériser de manière précise des manifestations
concrètes de l’ambigüité – p.ex. le cas du fr. baguette montre que
AMBIGÜITÉ ET MARGES DE L’INTERPRÉTATION 207

l’ambigüité atomique peut se manifester dans des unités abs-


traites du système de la langue (1), mais aussi dans des énoncés
concrets, où on aura donc à la fois une ambigüité atomique et une
ambigüité situationnelle (5).
(1) baguette ‘pain long et mince’ / ‘petit bâton mince et flexible’
(2) Je regarde l’homme avec le téléscope.
[[SNJe] [[SV[SVregarde] [SNl’homme]] [SPavec le télescope]]] /
[[SNJe] [[SVregarde] [SN[SNl’homme] [SPavec le télescope]]]]
(3) fr. [lil] L’Isle (dét + nom) / Lille (nom propre / toponyme)
(4) Il fait un peu froid ici. acte de langage assertif / directif (‘Pourriez-
vous fermer la fenêtre ?’)
(5) Quel est le comble pour un magicien ? — C’est d’oublier sa baguette
chez le boulanger.
(6) lat. ligna ENSEMBLE DE BUCHES / BOIS (voir l’évolution diachronique
du neutre pluriel latin vers le féminin singulier, p.ex. it. legna)

De plus, pour les cas d’ambigüité atomique au niveau lexical,


on peut évaluer la relation sémantique ou cognitive-associative
entre les différents sens ou interprétations, en distinguant
d’abord deux cas de figure, à savoir la présence vs l’absence d’une
telle relation qui caractérise respectivement les cas de polysémie
et d’homonymie (P2). Ensuite, pour les cas de polysémie, des
recherches antérieures ont identifié un inventaire clos de sept
relations possibles qui peuvent se considérer comme universelles
(cet inventaire a été confirmé par une série de travaux et projets
antérieurs, voir entre autres Blank 1997, Koch 2000, 2001). Ces
relations sont la contigüité, la similarité métaphorique, la super-
ordination taxinomique, la subordination taxinomique, la simi-
larité co-taxinomique, le contraste co-taxinomique et le contraste
conceptuel. Ainsi, l’exemple du fr. baguette peut s’analyser
comme un cas de polysémie selon le paramètre P2, qui se spécifie
par une relation de similarité métaphorique entre les deux inter-
prétations possibles selon le paramètre P3.
On constate que les paramètres P2 et P3 peuvent s’appliquer à
des entités sémiotiques concrètes ou abstraites. Les paramètres
du deuxième groupe (P4 à P10), par contre, doivent nécessaire-
ment s’évaluer pour des énoncés concrets, en prenant en compte
non seulement le matériau linguistique mais aussi la perspective
des interlocuteurs. Ces paramètres concernent la question de
208 ESME WINTER-FROEMEL

savoir s’il y a plusieurs niveaux de communication superposés


(P4) 3 et plusieurs groupes de récepteurs pertinents avec un jeu
d’inclusion / d’exclusion (P5), ainsi que la question de savoir si et
comment l’ambigüité est perçue (P6) et employée (P7) par les
interlocuteurs ; la modélisation prévoit ici les différentes combi-
naisons possibles en croisant la perspective de l’émetteur avec
celle du récepteur.
De plus, les phénomènes d’ambigüité peuvent se différencier
selon les questions de savoir si les différentes interprétations sont
compatibles dans la situation concrète – c’est-à-dire si elles
peuvent s’appliquer toutes les deux à la situation concrète, ou si,
au contraire, elles s’excluent automatiquement mutuellement
(P8) – et si l’ambigüité est résolue au cours de la communication
(P9) ; dans ce dernier cas, la désambigüisation peut se réaliser par
la simple continuation de l’énoncé (comme c’est le cas dans les
dites phrases labyrinthes / garden path sentences, voir Fuchs
1996), par des informations contextuelles ou par des pratiques
métalinguistiques explicites (P10). La première de ces options est
illustrée par l’exemple (7), où une interprétation de la séquence
« des candidats » en tant que complément d’objet direct sera
facilement choisie lors de la première interprétation du début de
l’énoncé (L’Europe attend des candidats...), mais s’avère fausse
quand s’ajoute le véritable complément d’objet direct « une
clarification », ce qui oblige le récepteur à corriger sa première
interprétation et à choisir une interprétation syntaxique où « des
candidats » est un syntagme prépositionnel. Dans d’autres cas, le
contexte joue un rôle fondamental pour la désambigüisation du
message. Par exemple, pour le fr. vol, un contexte dans lequel il
est question de canards privilégie fortement une interprétation
de cette forme au sens de ‘fait de se déplacer en l’air’, alors qu’un
contexte d’objets précieux suggèrera une interprétation de cette
forme au sens de ‘acte de dérober’ 4. Alternativement ou addition-

3. Ce paramètre s’avère fondamental pour analyser des textes littéraires narratifs ou


dramatiques où il y a systématiquement une superposition de plusieurs niveaux de
communication avec plusieurs « émetteurs » et « récepteurs » p.ex. l'auteur et le
lecteur, ou l'auteur et les spectateurs au théâtre (niveau 1), et les personnages d'un
roman ou d'un drame dont les échanges communicationnels sont mis en scène
(niveau 2), etc.
4. La notion de contexte ne peut pas être discutée en détail ici pour des raisons
d’espace. J’y inclus le contexte linguistique et extra-linguistique, ainsi que des
AMBIGÜITÉ ET MARGES DE L’INTERPRÉTATION 209

nellement, les interlocuteurs peuvent définir ou négocier de


manière explicite laquelle des interprétations alternatives envisa-
geables d’un énoncé concret est l’interprétation « correcte » (il
s’agira normalement de l’interprétation envisagée par l’émet-
teur).
(7) L’Europe attend des candidats une clarification.

Enfin, les paramètres P11 et P12 intègrent une perspective


diachronique et permettent d’analyser si l’ambigüité analysée
existe déjà dans la langue, ou si elle ne représente qu’un nouveau
phénomène de discours, qui peut toutefois devenir conventionnel
et aboutir à un changement linguistique. Pour ces derniers cas, on
peut finalement distinguer des situations où l’ambigüité est intro-
duite par l’émetteur et d’autres où elle est introduite par le
récepteur, ce qui correspond à deux cas de figure fondamentaux
de changements linguistiques (speaker-induced change vs hearer-
induced change). Ces deux paramètres s’avèrent ainsi fondamen-
taux pour pouvoir analyser des cas d’ambigüité liés à des proces-
sus de changement linguistique, et les ambigüités nouvellement
introduites par le récepteur renvoient à un sous-type majeur des
changements linguistiques, à savoir les réanalyses (Detges et
Waltereit 2002, Winter-Froemel 2018b).

3. Divergences interprétatives en synchronie


Dans les analyses qui suivent seront exposés six cas de figure qui
illustrent différents scénarios où des divergences interprétatives
se manifestent dans la communication, mais en se réalisant
chaque fois de manière nettement différente selon la perception
des interlocuteurs et selon les entités sémiotiques concernées. Les
différences seront décrites en ayant recours aux paramètres P1 à
P10 exposés ci-dessus, et on verra par la suite que les différents
cas de figure suivent également des chemins diachroniques
caractéristiques. Les six cas de figure ne doivent pas s’entendre
comme une liste exhaustive, et ils devraient s’étudier de manière
plus approfondie par des travaux ultérieurs (avec la possibilité de
dégager, éventuellement, encore d’autres cas de figure typiques) –
néanmoins, ils représentent, semble-t-il, un échantillon qui illus-

savoirs contextuels abstraits et des savoirs contextuels liés à la situation concrète de


l’énoncé. Pour une discussion approfondie, voir Winter-Froemel (2016).
210 ESME WINTER-FROEMEL

tre bien la large gamme de phénomènes d’ambigüité et de diver-


gence interprétative qui se manifestent dans la communication.

3.1 Non-compréhension
Un premier type de divergence entre l’interprétation de l’émet-
teur et celle du récepteur se manifeste quand l’interlocuteur
n’arrive pas à comprendre l’énoncé, c’est-à-dire qu’il n’arrive pas
à trouver d’interprétation cohérente du message. Ici, on peut
donc constater un échec total de la communication, et c’est
l’émetteur seul qui a une interprétation qui ait un sens. Puisqu’il
s’agit d’un cas clairement problématique, où on ne peut pas
comparer deux interprétations de l’énoncé pour analyser les
divergences entre elles (du fait que l’interprétation de l’émetteur
s’oppose à l’absence d’interprétation de la part du récepteur), ce
cas de figure ne sera plus considéré dans les réflexions qui
suivent.

3.2 Malentendus « classiques »


ou accidents communicationnels
Un deuxième cas de figure sont les malentendus, un phénomène
bien connu qui se présente comme un accident communication-
nel où le récepteur ne choisit pas l’interprétation envisagée par
l’émetteur, mais une interprétation différente de l’énoncé qui est
également, du moins à un certain degré, possible et plausible. Ici,
il s’agit clairement d’un cas d’ambigüité non stratégique de la part
des interlocuteurs, et les malentendus illustrent ainsi un danger
potentiel qui émane de l’ambigüité des signes linguistiques, à
savoir le danger que le récepteur peut aboutir à une interpréta-
tion inadéquate du point de vue de l’émetteur du fait que celle-ci
est également rendue possible par le sens conventionnel des
unités linguistiques. Ce cas de figure peut s’illustrer par la citation
suivante, où Molière met en scène un malentendu entre la femme
savante Bélise et la servante Martine:
(8) BÉLISE : Je, n’est qu’un singulier ; avons, est pluriel.
Veux-tu toute ta vie offenser la grammaire ?
MARTINE : Qui parle d’offenser grand’mère ni grand’père ?
PHILAMINTE : Ô Ciel !
BÉLISE : Grammaire est prise à contre-sens par toi,
Et je t’ai dit déjà d’où vient ce mot.
(Molière, Les Femmes savantes, II, 6)
AMBIGÜITÉ ET MARGES DE L’INTERPRÉTATION 211

Aujourd’hui le malentendu ne s’explique plus de façon immé-


diate du fait de la prononciation divergente de grammaire et
grand-mère, et on constate l’importance d’une recontextualisation
historique, ici d’une reconstitution de la prononciation histo-
rique, où les deux mots étaient prononcés [grɑ̃mɛrə]. On peut
donc décrire cet exemple comme un cas d’homonymie au sens
large du terme (les mots étaient homophones, mais hétérogra-
phes). Le malentendu en tant qu’accident négatif est explicite-
ment signalé et commenté par l’exclamation de Philaminte, et
l’ambigüité se dissout grâce à des indices contextuels et métalin-
guistiques : Martine mentionne « grand’mère ni grand’père », qui
sont deux unités fortement liées à la fois au niveau de la
contigüité syntagmatique, de la contigüité conceptuelle et du
contraste co-taxinomique ; ainsi, le fait d’évoquer le concept de
GRAND-PÈRE évoque immédiatement le concept de GRAND-MÈRE et
signale de manière claire l’interprétation erronée de Martine. De
plus, l’exclamation de Philaminte fonctionne comme un indice
supplémentaire de l’accident survenu, et Bélise ajoute un com-
mentaire métalinguistique explicite qui décrit le malentendu
(« prise à contre-sens par toi ») et insiste sur le sens « correct » du
mot grammaire (mal [re-]connu par Martine) qui est identifié par
son étymologie à laquelle elle fait allusion. De plus, le contexte du
dialogue (la référence aux catégories morphologiques du singu-
lier et du pluriel dans la phrase précédente ainsi que les contri-
butions précédentes des interlocutrices dans cette scène) aurait
d’emblée dû permettre une désambigüisation du mot [grɑ̃mɛrə]
en faveur du sens envisagé par Bélise (ce à quoi réussit Phila-
minte, mais pas Martine).
Si on applique les paramètres P1 à P10 à cet exemple, on peut
l’analyser comme l’indique le Tableau 1 5. Pour le paramètre P4,
on constate une superposition de deux niveaux de communica-
tion (au moins), à savoir la communication entre les personnages
sur scène et la communication entre l’auteur et le public (je me
limiterai ici à considérer le public contemporain de Molière) qui
assiste à la représentation de la comédie. Pour le premier groupe
de paramètres (P1 à P3), les analyses sont identiques pour les

5. E = émetteur, R = récepteur, n.a. = non applicable ; les paramètres diachroniques


P11 et P12 seront discutés dans la partie suivante de cette contribution.
212 ESME WINTER-FROEMEL

deux niveaux de communication, puisque le matériau linguis-


tique reste le même, mais les valeurs sont différentes en ce qui
concerne l’analyse interactionnelle et énonciative. Cela se note
surtout par rapport à la question de l’emploi stratégique de
l’ambigüité : il s’agit d’un malentendu mis en scène par Molière
avec une certaine finalité (entre autres, celle d’amuser les
spectateurs) ; au niveau de la communication entre Molière et les
spectateurs, l’ambigüité peut donc s’analyser comme un cas
d’emploi stratégique de la part de l’émetteur, tandis que l’ambi-
güité n’est pas stratégique au niveau de la communication des
personnages sur scène. En ce qui concerne le niveau de la com-
munication des personnages sur scène, le paramètre P5 permet
d’analyser l’effet d’inclusion entre Bélise et Philaminthe aux
dépens de Martine, dont la mécompréhension du mot grammaire
confirme son exclusion du groupe des femmes savantes. Ainsi, on
note que l’ambigüité se manifeste de manière bien différente
pour Martine et Philaminthe par rapport au paramètre P10,
puisque Philaminte réussit tout de suite à arriver à l’interpré-
tation correcte grâce aux informations contextuelles, tandis que
Martine découvre l’interprétation envisagée par Bélise seulement
après ses commentaires métalinguistiques.

Description sémiotique et sémantique


P1 : ambigüité atomique et situationnelle
P2 : homonymie (homophonie et hétérographie)
P3 : n.a.
Description interactionnelle et énonciative
P4 : superposition de plusieurs niveaux de communication
Niveau 1 (personnages sur scène) Niveau 2
(Molière – spectateurs)
P5 : ambigüité avec effets d’inclusion / P5 : ambigüité sans
d’exclusion effets d’incl. / d’excl.
Groupe 1 : Bélise – Groupe 2 : Bélise –
Martine Philaminte
P6 : ambigüité non P6 : ambigüité non P6 : ambigüité perçue
perçue > perçue par E perçue > perçue par E par E, non perçue >
et R et R perçue par R
P7 : ambigüité non P7 : ambigüité non P7 : ambigüité
stratégique (pour E et stratégique (pour E et R) stratégique de la part
R) de l’E
P8 : interprétations P8 : interprétations P8 : interprétations
incompatibles incompatibles incompatibles
AMBIGÜITÉ ET MARGES DE L’INTERPRÉTATION 213

P9 : ambigüité résolue P9 : ambigüité résolue P9 : ambigüité résolue


P10 : pratiques méta- P10 : contexte (et pra- P10 : contexte (et pra-
linguistiques tiques métalinguisti- tiques métalinguisti-
ques) ques)

Tableau 1.- Analyse de l’ambigüité dans Les Femmes savantes II,6

Figure 2.- Analyse sémiotique des divergences interprétatives


s’observant dans les malentendus classiques

Ces analyses montrent que le malentendu en tant que tel ne se


manifeste qu’au niveau de la communication entre les person-
nages sur scène, et plus précisément entre Bélise et Martine. Dans
une perspective sémiotique, on peut constater que le récepteur
(en l’occurrence, Martine) ne réussit d’abord pas à interpréter le
signe évoqué par la séquence phonique [grɑ̃mɛrə] de manière
correcte, c’est-à-dire conformément à l’émetteur (en l’occurence,
Bélise). Elle interprète cette séquence comme l’actualisation d’un
signe différent ayant un signifié différent et désignant un concept
différent ; par conséquent, elle n’arrive pas à identifier le même
référent que Bélise. Ainsi, on note des divergences interprétatives
qui concernent plusieurs des entités sémiotiques associées à cet
échange communicationnel (Figure 2).
214 ESME WINTER-FROEMEL

3.3 Malentendus stratégiques


Outre les malentendus involontaires décrits ci-dessus, on peut
également observer des interruptions intentionnelles de la com-
munication que l’on peut qualifier de « malentendus straté-
giques », dans la mesure où le récepteur interprète l’énoncé de
l’émetteur à rebours : malgré le fait que le récepteur reconnait
bien l’interprétation envisagée de l’émetteur, il choisit une inter-
prétation alternative qui est également envisageable pour
l’énoncé donné, même si, en général, elle s’avère bien moins
plausible. Ce cas de figure s’observe souvent dans des contextes
où il y a des spectateurs de différents types (p.ex. les débats télé-
visés, les discours politiques prononcés devant un auditoire
hétérogène, etc.). De plus, on peut constater que l’interprétation
divergente est souvent choisie pour des raisons stratégiques : la
transmission de l’information est interrompue, et on passe à une
autre finalité de l’échange communicationnel, qui est en général
marquée par la dimension sociale de la communication (alors
que la finalité communicationnelle de l’émetteur consiste en
général à transmettre un certain contenu propositionnel). Cette
visée interactionnelle peut se jouer entre l’émetteur et le récep-
teur (p.ex. dans des disputes où les mots de l’autre sont mal
interprétés à dessein), ou concerner plusieurs groupes de récep-
teurs, avec des effets d’inclusion / d’exclusion.
Ce cas de figure peut s’illustrer par le discours prononcé le
5 septembre 2017 par la chancelière Angela Merkel lors de la der-
nière réunion du Bundestag avant les élections d’automne 2017 6 :
(9) […] so, meine Damen und Herren, jetzt möchte ich nur noch kurz
darauf hinweisen, weil meine Zeit auch so gut wie vorbei ist [rires,
applaudissements, bravos], dass wir – ja, meine Redezeit hier, das
ist ja… Mein Gott ! Wie weit sind wir jetzt eigentlich schon – wie
weit sind wir jetzt eigentlich schon gekommen, Leute […]
… voilà, Mesdames et Messieurs, maintenant je voudrais juste
encore faire remarquer, parce que mon temps est presque fini
[rires, applaudissements, bravos], que nous – oui, mon temps de
parole ici, c’est vraiment… Mon Dieu ! Jusqu’où sommes-nous déjà

6. On pourrait également penser ici aux « interprétations surajoutées » analysées par


Catherine Kerbrat-Orecchioni (ce volume), qu’elle décrit comme des « possibles
interprétatifs » qui sont tournés contre l’émetteur.
AMBIGÜITÉ ET MARGES DE L’INTERPRÉTATION 215

– jusqu’où sommes-nous déjà arrivés vraiment, les amis… (en ligne


sur Youtube, traduction EWF)

L’ambigüité potentielle concerne ici l’expression « (meine)


Zeit », qui peut se qualifier comme un énoncé sous-spécifié pour
lequel deux interprétations concrètes et clairement distinctes se
présentent dans la situation dans laquelle le discours est pro-
noncé. Premièrement, l’expression peut s’interpréter comme une
ellipse de Redezeit, donc comme le temps de parole au Bundestag,
ce qui est clairement l’interprétation envisagée par la chance-
lière. Toutefois, on pourrait également voir ici une ellipse de
Regierungszeit ‘durée de la fonction de chancelière fédérale’, et
les réactions des adversaires politiques (les rires, applaudisse-
ments et bravos) montrent que c’est cette interprétation qui est
mise en avant, malgré le fait qu’elle est beaucoup moins probable
si on tient compte de l’identité de l’émettrice Angela Merkel qui
veut présenter un bilan positif du travail de son gouvernement
pendant les quatre années précédentes et se porte candidate pour
un prolongement du gouvernement de son parti. Ainsi, l’interpré-
tation choisie par ses adversaires est fort peu plausible, car elle
reviendrait à dire que la chancelière exprimerait par là qu’elle ne
compte pas sur une victoire électorale de son parti ni sur un
prolongement de son gouvernement. Suite aux réactions de ses
adversaires, elle reconnait l’ambigüité potentielle sur laquelle ce
malentendu stratégique se base et précise son énoncé en le
reformulant de manière univoque (meine Redezeit hier, ‘mon
temps de parole ici’). À nouveau, on peut décrire cet exemple de
manière précise selon les paramètres proposés (v. Tableau 2).
L’ambigüité concerne le mot isolé Zeit dans un contexte parti-
culier (ambigüité atomique et situationnelle, P1), et comme les
interprétations concrètes qui s’offrent aux interlocuteurs repré-
sentent différentes spécifications du concept plus général, on peut
les analyser comme un cas de polysémie (P2), et plus particulière-
ment, comme une relation de similarité co-taxinomique (P3). On
peut à nouveau constater la présence d’un niveau de communi-
cation supplémentaire qui résulte ici de la diffusion des discours
prononcés dans les médias (P4), et on note l’enjeu social du
malentendu stratégique sur les deux niveaux de communication.
La dimension sociale se joue entre les partisans de la chancelière
et ses adversaires politiques, et il y a un jeu d’inclusion / exclusion
216 ESME WINTER-FROEMEL

(P5). Ce sont les récepteurs du groupe 2 qui sont décisifs : c’est par
eux que l’ambigüité est d’abord perçue et exploitée pour des
raisons stratégiques (P6, P7) ; suite à leur réaction, l’émettrice
perçoit également l’ambigüité potentielle et la résout en ayant
recours au procédé métalinguistique de retour sur l’énoncé et de
reformulation plus explicite et univoque (P9, P10), pour exclure
l’interprétation alternative qui serait également possible et
théoriquement compatible avec l’interprétation voulue (la fin du
temps de parole pourrait être accompagnée de la fin de la durée
de la fonction de chancelière fédérale ; P8), bien que les concepts
désignés soient évidemment divergents.
Description sémiotique et sémantique
P1 : ambigüité atomique et situationnelle
P2 : polysémie
P3 : similarité co-taxinomique
Description interactionnelle et énonciative
P4 : superposition de plusieurs niveaux de communication
Niveau 1 (Angela Merkel – députés au Bundestag) Niveau 2
(députés –
téléspectateurs etc.)
P5 : ambigüité avec effets d’inclusion / P5 : ambigüité avec
d’exclusion effets d’incl. / d’excl.
Groupe 1 : A.M. – Groupe 2 : A.M. –
partisans adversaires politiques
P6 : ambigüité non P6 : ambigüité P6 : (indécidable)
perçue > perçue par E (d’abord) perçue par R
et par R
P7 : ambigüité non P7 : ambigüité P7 : ambigüité
stratégique (pour E et stratégique (R) stratégique de la part
R) de R (du groupe 2)
P8 : interprétations P8 : interprétations P8 : interprétations
compatibles compatibles compatibles
P9 : ambigüité résolue P9 : ambigüité résolue P9 : ambigüité résolue
P10 : pratiques P10 : pratiques P10 : pratiques
métalinguistiques métalinguistiques métalinguistiques

Tableau 2.- Analyse de l’ambigüité dans la réunion du Bundestag


du 5 septembre 2017

En ce qui concerne l’analyse sémiotique, les malentendus


stratégiques ne se distinguent pas des malentendus classiques, de
sorte que la Figure 2 (voir section 3.2 ci-dessus) peut également
s’appliquer à ces exemples. Cela s’explique du fait que les
AMBIGÜITÉ ET MARGES DE L’INTERPRÉTATION 217

divergences concernant l’identification des entités sémiotiques


sont les mêmes ; ce qui change, par contre, c’est la façon dont le
récepteur perçoit et exploite l’ambigüité, sa réaction étant guidée
par des motivations particulières sous-jacentes. La caractéristique
spécifique de ce cas de figure se situe donc dans le domaine
pragmatique : le récepteur accentue de manière stratégique une
ambigüité potentielle, involontaire de la part de l’émetteur ; cela
implique qu’il ne respecte plus le principe de coopération.

3.4 Ironie
Un autre cas de figure est représenté par l’ironie. Elle peut s’illus-
trer par une situation quotidienne hypothétique comme dans
l’exemple suivant :
(10) Quel beau temps, n’est-ce pas ? (prononcé par un agriculteur lors
d’une période de grande sécheresse face à un soleil éclatant)

Il s’agit ici clairement d’un cas d’ambigüité stratégique em-


ployée par l’émetteur : alors que l’interprétation littérale est
théoriquement possible (le fait qu’il y ait du soleil peut être perçu
comme du beau temps), elle peut être identifiée comme inappro-
priée dans la situation concrète grâce au savoir encyclopédique
sur la culture des plantes, etc. L’ironie peut s’analyser comme une
superposition de différentes voix ou un double jeu énonciatif
(voir p.ex. Rabatel 2012), et comme un défi lancé au récepteur : ce
dernier doit reconnaitre qu’il y a plusieurs voix superposées et il
doit, par là, montrer ses compétences linguistiques et son savoir
encyclopédique. S’il réussit à reconnaitre qu’il y a une interpré-
tation alternative outre le sens littéral de l’énoncé, qui va exac-
tement à l’encontre du sens littéral, et s’il arrive à désambigüiser
l’énoncé en choisissant l’interprétation ironique, voulue par
l’émetteur, il en résultera une gratification et un effet de
connivence entre l’émetteur et le récepteur.
Cela se note encore plus clairement dans des énoncés
ironiques où la dimension sociale est encore plus forte et où il y a
différents groupes de récepteurs dont certains risquent de ne pas
comprendre l’ironie. Pour l’exemple suivant, on peut – malheu-
reusement – imaginer facilement des récepteurs qui ne reconnai-
traient aucune ambigüité potentielle :
218 ESME WINTER-FROEMEL

(11) En attendant je persévère


À dire que ma guerre favorite
Celle, mon colon, que j’voudrais faire
C’est la guerre de quatorze-dix-huit.
(Georges Brassens, La Guerre de 14-18)

Ici, l’emploi de l’ironie est fortement marqué par sa dimension


sociale, et il y a un jeu de connivence et d’inclusion / d’exclusion :
ceux qui reconnaissent l’ironie et qui participent au jeu affirment
par là leur appartenance au groupe de ceux qui désapprouvent la
guerre et la violence.
Si on analyse cet exemple selon les paramètres exposés dans
la partie 2, on pourrait tout d’abord se demander s’il y a vraiment
une ambigüité qui se manifeste ici, puisque pour les récepteurs
qui ne comprennent pas l’ironie, il n’y a aucune pluralité d’inter-
prétations possibles, et que pour les récepteurs qui comprennent
l’ironie, il reste en fait une seule interprétation adéquate. Or, il
me semble que le fait de reconnaitre l’ironie et d’aboutir à l’inter-
prétation adéquate de l’énoncé requiert un processus interpré-
tatif dans lequel deux interprétations alternatives (l’interpré-
tation littérale et l’interprétation ironique) se concurrencent, du
moins temporairement, jusqu’à ce que l’interprétation adéquate
soit identifiée de manière univoque. De plus, l’inclusion de ce cas
de figure dans le domaine de l’ambigüité (définie dans un sens
très large, voir la partie 2) peut se justifier du fait que les
différentes interprétations a priori envisageables pour l’énoncé
donné peuvent se concurrencer parmi l’ensemble (hétérogène)
des récepteurs. Par ailleurs, on peut constater que l’ambigüité se
situe ici au niveau de l’énoncé entier ; ce n’est plus un mot
particulier qui est concerné, mais l’énoncé dans son ensemble, de
sorte qu’il s’agit d’une ambigüité situationnelle (P1) et que le
paramètre P2 n’est pas applicable ici. Pour le paramètre P3, il
s’agit d’une relation de contraste co-taxinomique (les deux inter-
prétations sont des opposés exacts ; P3). Il y a un seul niveau de
communication pertinent (P4), mais on peut distinguer deux
groupes de récepteurs envisagés par l’émetteur (P5), à savoir ceux
qui partagent son attitude vis-à-vis de la guerre et ceux qui ne la
partagent pas. Les récepteurs du premier groupe qui connaissent
l’attitude de l’émetteur perçoivent l’ambigüité potentielle (et
transitoire) employée de manière stratégique par l’émetteur pour
faire ressortir l’attitude des récepteurs, tandis que des fanatiques
AMBIGÜITÉ ET MARGES DE L’INTERPRÉTATION 219

de la guerre qui ne connaissent pas l’émetteur ne reconnaitront


aucune ambigüité potentielle (P6, P7). Ici, les deux interprétations
alternatives sont clairement contradictoires et s’excluent mutuel-
lement (P8). L’ambigüité est résolue pour les récepteurs du
premier groupe grâce à leurs connaissances contextuelles (p.ex. à
propos de la personne de Georges Brassens et aux opinions
partagées avec lui à propos de la violence), tandis qu’elle reste
inaperçue et par là même non résolue pour les récepteurs du
deuxième groupe (P9, P10).
Description sémiotique et sémantique
P1 : ambigüité situationnelle
P2 : n.a.
P3 : contraste co-taxinomique
Description interactionnelle et énonciative
P4 : ambigüité réalisée sur un seul niveau de communication
P5 : ambigüité avec effets d’inclusion / d’exclusion
Groupe 1 : G.B. – auditeurs qui Groupe 2 : G.B. – auditeurs qui ne
partagent l’attitude critique vis-à-vis partagent pas l’attitude critique vis-
de la guerre à-vis de la guerre
P6 : ambigüité perçue par E et R P6 : ambigüité perçue par E, non
perçue par R
P7 : ambigüité stratégique (E) P7 : ambigüité stratégique (E)
P8 : interprétations incompatibles P8 : interprétations incompatibles
P9 : ambigüité résolue P9 : ambigüité non résolue
P10 : contexte P10 : -

Tableau 3.- Analyse de l’ambigüité dans Georges Brassens,


La Guerre de 14-18
Les analyses selon les paramètres ci-dessus montrent déjà
qu’il est nécessaire de faire la distinction entre les deux groupes
de récepteurs, à savoir les récepteurs inclus qui participent au jeu
et identifient l’interprétation voulue, et les récepteurs exclus qui
n’arrivent pas à percevoir l’ironie. Cette différence se note égale-
ment dans la description sémiotique : pour le premier groupe, il
n’y a aucune divergence interprétative par rapport à l’interpré-
tation de l’émetteur ; pour le deuxième groupe, par contre, on
note que les signes abstraits (favori, vouloir faire,...) sont identifiés
de manière correcte avec leur sens abstrait littéral, mais qu’il y a
une divergence interprétative par rapport au concept global que
l’émetteur veut désigner et au référent / à la réalité concrète à
laquelle on se réfère (une guerre positive vs une guerre horrible).
220 ESME WINTER-FROEMEL

(a)

(b)

Figure 3.- Analyse sémiotique des interprétations s’observant dans l’ironie


pour les récepteurs qui comprennent l’ironie (a)
vs pour les récepteurs qui ne comprennent pas l’ironie (b)
AMBIGÜITÉ ET MARGES DE L’INTERPRÉTATION 221

Une analyse sémiotique analogue pourrait être proposée pour


l’exemple (10) cité ci-dessus ; dans cet exemple, le récepteur exclu
(qui ne comprend pas l’ironie) identifie bien le signe abstrait beau
avec son signifié positif, mais n’arrive pas à comprendre que ce
signe est employé pour désigner une réalité contraire, à savoir un
temps perçu comme négatif.

3.5 Politesse verbale / actes de langage indirects


Un cas de figure encore différent qui mérite d’être inclus dans
cette analyse des divergences interprétatives potentielles dans la
communication sont les actes de langage indirects motivés par
des raisons de politesse verbale. Ceux-ci peuvent s’illustrer par
l’exemple suivant :
(12) La poubelle est pleine.

De manière générale, on constate ici un emploi stratégique de


l’ambigüité de la part de l’émetteur : celui-ci choisit une façon
indirecte d’exprimer l’acte de langage directif envisagé (Sors la
poubelle), qui représente un face-threatening act (FTA) menaçant
la face négative de l’interlocuteur (voir Brown et Levinson 1987,
Kerbrat-Orecchioni 1992, 2005b). Il s’agit plus précisément d’une
stratégie off-record, qui laisse en suspens le fait de déterminer si
le FTA est accompli ou non. La notion d’ambigüité permet de
caractériser de manière très précise les stratégies mises en
œuvre : l’ambigüité concerne la question de savoir quel type
d’acte de langage est visé par l’émetteur avec son énoncé 7. S’agit-
il, dans l’exemple cité, d’un acte assertif (ou représentatif), ou au
contraire, d’un acte directif ? Évidemment, c’est cette dernière
interprétation qui s’avère pertinente dans les contextes d’emploi
qui nous intéressent ici, et les approches pragmatiques ont ana-
lysé l’acte indirect (directif) comme l’acte primaire de l’échange

7. Dans d’autres analyses, par contre, les actes de langage indirects ne sont pas inclus
dans le domaine de l’ambigüité, mais traités comme des phénomènes de sur-
détermination du sens (voir p.ex. Fuchs 1996, 2009). La différence décisive de
l’approche de Fuchs par rapport à l’approche proposée ici réside dans la question de
savoir si les interprétations alternatives sont mutuellement exclusives, ce qui est un
critère définitionnel pour Fuchs, tandis que j’adopte une approche plus large qui
inclut également des cas de coexistence d’interprétations clairement distinctes qui
ne s’excluent pas mutuellement. En même temps, je voudrais insister sur la pos-
sibilité de faire des analyses ultérieures qui permettent de caractériser les différents
phénomènes de manière précise ; pour la question évoquée ici, le paramètre P8
(compatibilité des interprétations alternatives) est le paramètre décisif.
222 ESME WINTER-FROEMEL

communicationnel ; néanmoins, la notion d’acte de langage


indirect présuppose justement que l’interprétation littérale reste,
du moins théoriquement, possible et disponible (sinon, il ne
s’agirait plus d’un acte de langage indirect, mais d’une nouvelle
valeur littérale de l’énoncé) 8.

Description sémiotique et sémantique


P1 : ambigüité situationnelle
P2 : n.a.
P3 : contigüité
Description interactionnelle et énonciative
P4 : ambigüité réalisée sur un seul niveau de communication
P5 : ambigüité sans effets d’inclusion / d’exclusion
P6 : ambigüité perçue par E et R
P7 : ambigüité stratégique (E)
P8 : interprétations compatibles
P9 : ambigüité résolue
P10 : contexte

Tableau 4.- Analyse de l’ambigüité de l’énoncé « La poubelle est pleine. »

Concernant les paramètres de l’ambigüité, nous avons affaire


à un cas d’ambigüité situationnelle (P1), de sorte que le para-
mètre P2 n’est pas applicable ; pour le paramètre P3, on peut
constater une relation de contigüité entre l’interprétation littérale
et l’interprétation indirecte, compatibles dans la situation con-
crète (P8). Par ailleurs, la valeur de ce dernier paramètre repré-
sente une différence importante par rapport aux cas d’ironie ver-
bale discutés dans la section précédente, puisque ces derniers
sont caractérisés par une incompatibilité des interprétations.
Ensuite, pour notre exemple d’un acte de langage indirect, il y a
un seul niveau de communication pertinent (P4) et il n’y a pas
d’effets d’inclusion / d’exclusion de différents groupes de récep-
teurs (P5). Si on assume un échange communicationnel réussi, où

8. Il convient de signaler toutefois que les actes de langage indirects peuvent être
conventionnels à différents degrés, de sorte que l’interprétation adéquate indirecte
peut dépendre du contexte d’emploi à des degrés très variés (voir par exemple des
constructions telles que Pourriez-vous... ?, où le récepteur reconnait facilement qu’il
s’agit d’un ordre indirect et non pas d’une question se référant à ses capacités au
sens de Êtes-vous capable de... ?). Les différents types d’indices qui permettent de
reconnaitre la valeur indirecte d’un énoncé se situent ainsi à différents niveaux (les
unités linguistiques choisies, le contexte linguistique concret, la situation concrète,
certains savoirs encyclopédiques généraux).
AMBIGÜITÉ ET MARGES DE L’INTERPRÉTATION 223

le récepteur arrive à reconnaitre l’acte de langage indirect, il


s’agit d’une ambigüité stratégique de la part de l’émetteur (P7) qui
est perçue par le récepteur (P6) ; celui-ci arrive à résoudre l’ambi-
güité et à identifier l’interprétation adéquate (P9) grâce à des
informations liées au contexte dans lequel l’énoncé est prononcé
(P10).
Contrairement à l’ironie, qui a très souvent une dimension
sociale, dans la mesure où elle implique un jeu avec différents
groupes de récepteurs potentiels (ou avec des tiers qui écoutent),
les actes de langage indirects s’emploient surtout dans l’interac-
tion directe avec le récepteur. Au niveau sémiotique, il n’y a ainsi
aucune divergence interprétative pour les récepteurs qui com-
prennent l’acte de langage indirect, et le schéma indiqué dans la
première partie de la Figure 3 peut également s’appliquer à ces
exemples. En même temps, l’ironie et les actes de langage
indirects se regroupent par le fait de représenter des cas d’am-
bigüité stratégique employée par l’émetteur et par l’importance
du contexte pour identifier l’interprétation adéquate. Et on peut
constater que les actes de langage peuvent également être mal
compris ; de fait, le domaine des interprétations pragmatiques
représente un défi majeur pour les personnes atteintes de
troubles du spectre autistique (TSA, voir p.ex. Douglas 2012), et on
peut proposer la même analyse pour les récepteurs « exclus »
dans le cas des actes de langage indirects que pour les récepteurs
exclus des emplois de l’ironie : bien que les signes et leurs
signifiés abstraits soient correctement identifiés, les récepteurs
n’arrivent pas à déterminer quelle est l’intention communicative
de l’émetteur, de sorte qu’il y a une divergence interprétative au
niveau du concept désigné et du référent.

3.6 La réanalyse :
un « malentendu » inaperçu ?
Un dernier cas de figure que je souhaiterais commenter ici sont
les réanalyses, où le récepteur introduit une nouvelle interpré-
tation pour un énoncé donné, mais où cette divergence inter-
prétative reste, dans un premier temps, complètement inaperçue,
se notant seulement dans des situations ultérieures, quand le
récepteur réemploie l’expression en question avec sa nouvelle
valeur. Du fait de cette discrétion totale des réanalyses dans le
contexte concret dans lequel elles naissent, il ne s’agit pas d’un
224 ESME WINTER-FROEMEL

cas typique de malentendu ou de mécompréhension ; néanmoins,


il semble possible d’identifier certaines caractéristiques qui per-
mettent de les regrouper avec les autres scénarios où se mani-
festent des divergences interprétatives.
Dans les recherches antérieures, la réanalyse a surtout été
étudiée dans le domaine du changement grammatical et des pro-
cessus de grammaticalisation (v. aussi Prévost 2006, Marchello-
Nizia 2009), et cette orientation se note clairement dans la
définition suivante de Langacker, qui représente toujours une des
références standard dans ce domaine (1977 : 58) : « a change in
the structure of an expression or class of expressions that does not
involve any immediate or intrinsic modification of its surface
manifestation ». Les réanalyses visées par cette définition repré-
sentent des réanalyses morphosyntaxiques (voir p.ex. l’évolution
de la négation en français, où le substantif passum / pas a été
réanalysé comme un élément grammatical exprimant la néga-
tion ; voir p.ex. Detges et Waltereit 2002) ; dans cette optique, la
réanalyse a été analysée comme un phénomène d’abord synta-
xique. D’autres approches plus récentes, cependant, ont insisté
sur le fait que ce qui caractérise les réanalyses, au fond, c’est leur
dimension sémantique, du fait que les contraintes fondamentales
qui s’observent quant aux possibilités d’arriver à une interpréta-
tion en partie nouvelle pour un énoncé donné sont déterminées
par la référence concrète. Ainsi, Detges et Waltereit (2002) ont
postulé le principe de la référence, qui requiert que dans les
réanalyses l’identité référentielle soit respectée. S’y ajoute poten-
tiellement un deuxième principe, celui de la transparence, qui
sert à expliquer d’autres tendances observées, mais selon Detges
et Waltereit c’est le premier principe qui est fondamental, ce qui
implique que la réanalyse est vue comme un phénomène avant
tout sémantique. Les réanalyses peuvent s’illustrer par les exem-
ples suivants (ajoutons que les scénarios proposés pour expliquer
certains processus de réanalyse sont, du moins pour le moment,
forcément des scénarios potentiels reconstruits).
(13) [lil] – L’Isle / Lille
(14) angl. people ‘gens’ – fr. people ‘célébrités’

L’exemple (13) représente une réanalyse lexicale avec une


dimension morphosyntaxique, puisque la séquence déterminant
+ nom est réanalysée comme un nom propre ; pour l’exemple
AMBIGÜITÉ ET MARGES DE L’INTERPRÉTATION 225

(14), par contre, la forme du mot reste intacte (si on fait abstrac-
tion de processus d’intégration au niveau de la prononciation qui
accompagnent l’emprunt de ce mot ; je ne commenterai pas non
plus les changements additionnels au niveau de la graphie qui
s’observent également pour cet emprunt), mais le sens change.
Dans les deux cas, les changements observés peuvent s’expliquer
par une réanalyse sémantique d’une séquence potentiellement
ambigüe (pour l’exemple du fr. people, voir aussi Winter-Froemel
2011). À nouveau, les scénarios d’innovation peuvent s’analyser
grâce aux paramètres proposés ici, ce qui peut s’illustrer, pour
l’exemple (14), comme suit : il s’agit d’une ambigüité à la fois
atomique et situationnelle (P1), avec une relation sématique de
subordination taxinomique entre le sens des formes française et
anglaise (P2, P3). L’échange communicatif se passe entre un émet-
teur américain et un récepteur français qui parlent de personna-
lités célèbres ; il n’y a ainsi qu’un seul niveau de communication
pertinent (P4) sans effets d’inclusion / d’exclusion (P5). L’ambi-
güité n’est pas perçue par les interlocuteurs (P6), et elle n’est pas
employée de manière stratégique (P7) – il convient de souligner
que ni pour l’émetteur ni pour le récepteur il n’y a coexistence de
différentes interprétations, mais celle-ci se manifeste seulement
pour un observateur idéal qui constate et, plus exactement,
reconstruit une telle coexistence d’interprétations lors de l’échan-
ge communicatif. Le fait que, dans leur échange immédiat, les
interlocuteurs ne rencontrent aucun problème interprétatif (voir
aussi des énoncés hypothétiques du genre Je vais à L’Isle / Je vais à
Lille), confirme la compatibilité des interprétations (P8) ; l’ambi-
güité ne sera ainsi pas résolue (P9), ni par la continuation de
l’énoncé ni par le contexte (qui permet par définition les deux
interprétations) ni par des procédés métalinguistiques (dont
l’emploi ne se justifie pas du fait que les interlocuteurs ne consta-
tent aucune irrégularité devant être commentée et réparée) (P10).
Par ailleurs, la description sémiotique permet de faire ressortir de
manière très claire la spécificité des réanalyses : celles-ci repré-
sentent un cas de divergences interprétatives où le référent
communicationnel est correctement identifié par le récepteur
(c’est-à-dire qu’il arrive à identifier le référent que l’émetteur a
voulu désigner), mais où il y a néanmoins un certain écart séman-
tique au niveau des concepts abstraits qui servent à catégoriser le
référent. De plus, si on compare les réanalyses avec une dimen-
226 ESME WINTER-FROEMEL

sion morphosyntaxique d’une part, et les réanalyses sans dimen-


sion morphosyntaxique d’autre part, on constate que ces der-
nières laissent intact le signifiant quant à ses propriétés structu-
relles, alors que les premières impliquent qu'il y a également une
divergence par rapport à cette entité sémiotique pour l'émetteur
et le récepteur.

Description sémiotique et sémantique


P1 : ambigüité atomique et situationnelle
P2 : polysémie
P3 : subordination taxinomique
Description interactionnelle et énonciative
P4 : ambigüité réalisée sur un seul niveau de communication
P5 : ambigüité sans effets d’inclusion / d’exclusion
P6 : ambigüité non perçue (E et R)
P7 : ambigüité non stratégique (E et R)
P8 : interprétations compatibles
P9 : ambigüité non résolue
P10 : n.a.

Tableau 5.- Analyse de l’ambigüité dans la réanalyse


de l’angl. people " fr. people

Figure 3.- Analyse sémiotique des divergences interprétatives


s’observant dans les réanalyses
AMBIGÜITÉ ET MARGES DE L’INTERPRÉTATION 227

4. Évolution diachronique
des divergences interprétatives
Dans les analyses précédentes selon les paramètres de l’am-
bigüité, des différences nettes entre les divers cas de figure ont pu
être observées. S’y ajoutent des différences concernant l’évolution
diachronique des formes et de leurs interprétations, comme on
peut le montrer à l’aide des paramètres diachroniques qui ont été
laissés de côté jusqu’ici. Une première différence qu’on observe
au préalable consiste dans les tendances variables des divers cas
de figure à se conventionnaliser : les cas de non-compréhension,
les malentendus « classiques » et les malentendus stratégiques ne
se conventionnalisent normalement pas, ce qui s’explique du fait
qu’il s’agit dans tous les cas d’accidents singuliers où on constate
un échec de la communication et / ou un abandon du principe de
coopération. Pour l’ironie, la politesse verbale / les actes de lan-
gage indirects ainsi que les réanalyses, par contre, on observe
souvent une évolution diachronique ultérieure ; les divergences
interprétatives décrites dans la partie précédente représentent
ainsi des innovations linguistiques potentielles pouvant se diffu-
ser et aboutir à des changements linguistiques (voir le paramètre
P11). Quelles sont donc les particularités pertinentes de ces
phénomènes en synchronie et en diachronie ?
En ce qui concerne le paramètre P12, l’ironie et la politesse
verbale sont des stratégies mises en œuvre par l’émetteur, se
distinguant par l’incompatibilité des interprétations opposées par
une relation de contraste pour l’ironie et par la compatibilité des
interprétations pour les actes de langage indirects ; les réana-
lyses, par contre, sont introduites par le récepteur, et elles ne sont
ni stratégiques ni perçues par les interlocuteurs. Ainsi, les para-
mètres P3, P7 et P8 sont également d’une importance fondamen-
tale pour caractériser les différents cas de figure en vue de leur
évolution diachronique.
De plus, on constate que l’ironie représente un cas de figure
relativement marqué et fortement dépendant du contexte. Il s’agit
donc d’un phénomène relativement peu fréquent, de sorte que les
énoncés en question ne se diffusent que rarement au sein de la
communauté linguistique. Cela se reflète dans le fait que l’ironie
et les changements sémantiques basés sur des relations de
228 ESME WINTER-FROEMEL

contraste ont une importance relativement faible en diachronie


(voir également Blank 1997) ; si les emplois se diffusent, ils
restent souvent marqués, comme on le note également pour le fr.
beau, qui peut fonctionner comme un augmentatif ludique ou
comme un élément opérant un renforcement évaluatif (voir
Winter-Froemel 2018a). Pour les actes de langage indirects, par
contre, on a pu constater une importance variable du contexte,
qui est confirmée par évolution diachronique hétérogène des
différentes constructions : tandis que des constructions indirectes
du type Pourriez-vous X (ouvrir la fenêtre / me passer le pain /
m’indiquer l’heure / ...) ? sont très fréquentes et fortement conven-
tionnalisées aujourd’hui, des énoncés relevant de stratégies de
politesse off-record comme La poubelle est pleine, qui dépendent
davantage du contexte, se conventionnalisent plus rarement.
Outre cette différence, on note que certaines constructions
restent relativement stables, mais qu’il y a également des effets
d’usure qui entrainent la création de nouvelles constructions
(voir des séries comme Pouvez-vous... – Pourriez-vous... – Auriez-
vous la gentillesse de...). Finalement, les réanalyses représentent
un phénomène largement répandu, comme le montrent les
recherches antérieures dans le domaine du changement gramma-
tical, où la réanalyse a été traitée comme un phénomène accom-
pagnant tous les processus de grammaticalisation ; de plus, nous
avons vu que les réanalyses ne se limitent pas au domaine du
changement grammatical, mais s’observent également pour les
changements lexicaux. Les recherches antérieures sur les réana-
lyses avec une dimension morphosyntaxique ont postulé que ce
ne sont que deux relations sémantiques qui s’observent ici, la
contigüité et la subordination taxinomique, et cette restriction
s’explique immédiatement à partir de l’exigence de l’identité
référentielle qui doit être conservée. Pour les réanalyses lexicales,
par contre, il n’y a pas encore, du moins à ma connaissance, de
recherches quantitatives ; une première étude du lexique italien
emprunté à l’anglais, qui porte sur 500 anglicismes récents en
italien (voir Winter-Froemel 2018b), confirme très clairement la
prédominance de ces deux relations (les subordinations taxino-
miques recouvrant au moins 73,8 % des données et les cas de
contigüité au moins 19,7 %).
AMBIGÜITÉ ET MARGES DE L’INTERPRÉTATION 229

Conclusion
Dans cette contribution, j’ai argumenté pour une approche large
du domaine de l’ambigüité, en tentant de montrer le potentiel
d’une approche incluant des divergences interprétatives de diffé-
rents types. Parmi la large gamme de phénomènes envisageables,
six cas de figure emblématiques ont été identifiés, à savoir la non-
compréhension, les malentendus « classiques », les malentendus
stratégiques, l’ironie, la politesse verbale / les actes de langage
indirects et la réanalyse. Des recherches ultérieures montreront si
cette liste peut déjà se considérer comme incluant les phéno-
mènes majeurs ou s’il faudra peut-être y ajouter d’autres types de
divergence interprétative fondamentale. Les cas de figure ont été
étudiés dans un cadre unifié afin d’en analyser les spécificités
dans une perspective synchronique et diachronique. Je suis partie
d’un inventaire de douze paramètres de l’ambigüité qui ont été
combinés à une approche sémiotique visant à identifier, pour
chaque cas de figure, les entités sémiotiques concernées par les
divergences interprétatives, et on a pu identifier certains points
communs, mais aussi certaines différences fondamentales de ces
phénomènes respectifs. Des questions à approfondir dans des
recherches ultérieures concerneraient également les chemins de
diffusion des innovations potentielles observées (pour l’ironie, la
politesse verbale et la réanalyse), ainsi que l’importance relative
de différents types de contexte pour leur évolution diachronique.

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230 ESME WINTER-FROEMEL

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9

Stabilité sémantique
et variation interprétative

Georges Kleiber
USIAS Université de Strasbourg & LILPA

Introduction
En matière de sémantique lexicale, un point fait consensus : un
mot peut avoir des interprétations différentes. Mais dès qu’il s’agit
de donner un statut à ces variations, les divergences apparaissent
bien vite : certains y voient des variations sémantiques, donc des
faits de polysémie, d’autres privilégient au contraire la stabilité
sémantique du lexème concerné. Nous nous proposons d’apporter
ici quelques éléments de réponse susceptibles d’éclairer certains
aspects du débat. Ce n’est pas la définition des conditions
auxquelles doit répondre une variation interprétative pour qu’elle
puisse être reconnue comme un fait de polysémie qui nous
retiendra. Nous nous sommes occupé de ce problème dans notre
Petit essai pour montrer que la polysémie n’est pas un… sens interdit
(Kleiber 2008). Nous nous placerons sur l’autre versant de la
problématique, que nous avons abordé à plusieurs reprises déjà,
celui de la variation interprétative non polysémique. Avec comme
objectif de mettre en relief les variations interprétatives qui ne
constituent pas un changement de sens lexical. Notre parcours se
fera en trois étapes : un premier round observatoire sur la notion
de polysémie et celle de sens multiple et ensuite deux parties
consacrées à la présentation et discussion des deux grands types
234 GEORGES KLEIBER

de variations interprétatives lexicales non sémantiques. Chemin


faisant, on verra que cette enquête au pays des fausses polysémies
met en évidence les principaux mécanismes qui président à la
genèse de l’interprétation des unités lexicales.

1. Quelques remarques sur la polysémie


et le sens multiple
1.1 Un accord définitoire pour commencer
Nous partirons de la définition standard de la polysémie qui établit
qu’il y a polysémie si :
1. une unité lexicale présente plusieurs sens,
2. ces sens sont reliés d’une manière ou d’une autre entre eux (v.
femme dans le sens de ‘personne de sexe féminin adulte’ et dans
le sens d’‘épouse’).
Une telle définition 1 appelle deux interrogations :
1. Qu’appelle-t-on « pluralité de sens » ? Question qui se décom-
pose elle-même en deux interrogations : Quand y a-t-il « sens »
et quand y a-t-il « pluralité » de sens ?
2. Qu’entend-on par « sens qui ne sont pas totalement disjoints » ?
Cette dernière question ouvre sur deux problématiques
familières : la différenciation d’avec l’homonymie, où il n’y a que
pluralité de sens, et la mise en évidence et la classification des
« liaisons » polysémiques.
On notera que les critiques du fait polysémique portent surtout
sur la question de la pluralité de sens et non tellement sur celle du
lien entre les sens relevés. Plutôt que de chercher à nier l’existence
de liens entre ses différents emplois (ce qui conduirait à
l’homonymie), elles essaient de montrer qu’un mot comme, par
exemple, maintenant, n’est pas polysémique, parce qu’on peut
« réduire » ses différents emplois à un seul sens. Il s’ensuit que la
question essentielle n’est pas tellement celle de l’existence ou non
de relations – problématique qui est incontestablement intéres-

1. On notera que cette définition standard de la polysémie ne tient plus dans les
grammmaires constructionnelles radicales. Comme l’interprétation d’un mot se
trouve elle-même construite, la « multiplicité » de sens n’est plus l’apanage d’une
unité lexicale : “bounded sense units are not a property of lexical items as such ;
rather they are construed at the moment of use” (Croft et Cruse 2004 : 109).
STABILITÉ SÉMANTIQUE ET VARIATION INTERPRÉTATIVE 235

sante à un autre point de vue et à un autre niveau, celui des


changements de sens, des universaux qui peuvent être impliqués
et des potentialités organisationnelles 2 – mais celle de l’existence
d’un sens multiple associé à une forme, qu’il s’agisse d’homonymie
ou de polysémie : est-ce qu’on peut associer à une unité lexicale
plusieurs sens ou non ? Est-ce que, par exemple, les interprétations
de plateau ‘vaisselle’ et de plateau ‘géographique’ sont vraiment
accrochées à l’unité lexicale plateau ou n’ont-elles qu’une existence
discursive ? La réponse à une telle question nécessite que l’on
s’interroge sur ce qui est à la base même de la problématique du
sens multiple.

1.2 Variation interprétative = « Ce n’est pas la même chose »


Des exemples comme ceux de souris (1 et 2) et d’école (3 à 10)
montrent clairement qu’à l’origine de la problématique de la
polysémie il n’y a pas directement le sens, mais, qu’on le veuille ou
non, directement un changement de « référent » et plus précisé-
ment un changement de catégorie référentielle. En passant de (1)
à (2), souris change aussi de type de référent (de l’animal au
dispositif de pointage relié à l’ordinateur) :
(1) J’ai des souris dans le grenier / Le chat a dévoré la souris
(2) La souris n’est pas bien maniable

Et dans les exemples (3) à (10) :


(3) L'école donne sur l'avenue
(4) L'école ne lui convenait pas
(5) Je n'ai pas école vendredi prochain
(6) C'est interdit par l'école
(7) Ce tableau me fait penser à l'école de Pont-Aven
(8) Mon école a gagné tous ses matches
(9) Paul a été à l'école de la rue
(10) Ses idées ont fini par faire école (Cadiot 1992 : 34)
Comme le note P. Cadiot (1992 : 34),
le même mot, désigne un lieu (3), un temps de la vie (4), une activité
contractuelle répartie sur les jours de la semaine (5), une institution
émettrice légitime de règles (6), un style de peinture repéré géogra-

2. Voir à cet égard Martin (1972 et 1979), Picoche et Rolland (2002), Barque (2008),
Goossens (2011), etc.
236 GEORGES KLEIBER

phiquement (7), une équipe sportive (8), dans l'expression figée être
à l'école une expérience durable d'un sujet (9), dans l'expression
figée faire école un processus concernant des réalités immatérielles
(10).

Un premier résultat doit donc être retenu : qui dit variation


interprétative dit variation référentielle. À la source même de la
question du sens multiplie se trouve donc le constat qu’une même
forme peut être utilisée pour des catégories de référents différents,
ou, si l’on veut, des choses différentes. Cela ne signifie évidemment
pas que, s’il y a un tel changement, il y a sens multiple, mais
uniquement qu’il n’y a pas de polysémie ou de sens multiple s’il n’y
a pas un tel changement.
Apparemment, ce « critère référentiel » (Kleiber 2005) ne
semble pas d’application difficile. Déceler un changement de
référent dans l’emploi d’une unité lexicale ne paraît en effet pas
poser de difficulté majeure : une souris d’ordinateur n’est pas la
même chose qu’une souris-‘animal’ ! Il suffit toutefois de quitter le
terrain privilégié des substantifs (autonomes) pour s’apercevoir
qu’il n’est pas toujours aussi facile de décider s’il y a changement
référentiel ou non. Le changement d’argument pour les prédicats
verbaux, par exemple, ne donne pas lieu à des jugements sûrs.
C’est ainsi que D. Le Pesant et M. Mathieu-Colas (1998 : 61)
concluent que trotter et galoper « n’ont pas le même sens selon
qu’on parle d’un cheval ou d’un homme », parce que ce n’est pas le
même mouvement qui est effectué. Et que penser de manger la
soupe, un bifteck, des noix ou de la crème ? Comme le soulignent
I. Mel’čuk, A. Clas et A. Polguère (1995 : 58), ce sont des actions
« physiquement distinctes », mais, malgré cela, « un francophone
les considère comme une même action », parce qu’en français
« toutes les quatre sont désignées par le même lexème manger ».
Avec les adjectifs, les adverbes, les prépositions, les morphèmes
grammaticaux, etc., le critère « référentiel » s’avère d’application
de plus en plus délicate. On accepte sans trop de difficulté que vert
ne renvoie plus à la même chose lorsqu’on passe d’un mur vert à
un homme encore vert, mais qu’en est-il de grand dans une grande
maison, une grande idée, deux grandes heures ? Si la préposition
« colorée » devant renvoie à deux situations différentes possibles
pour la même structure X est devant Y (Vandeloise 1986), est-ce
pour autant à elle qu’il faut les attribuer directement ? Il est inutile
d’ajouter que ce type de question est au cœur même de toutes les
STABILITÉ SÉMANTIQUE ET VARIATION INTERPRÉTATIVE 237

analyses des unités dites « grammaticales » (prépositions « inco-


lores », déterminants, temps verbaux, etc.) : on distingue des
emplois différents au fait qu’elles se trouvent employées pour des
« choses » (situations, entités, modalités, etc.) différentes, mais ce
n’est pas pour autant qu’on en conclura nécessairement que ce
sont elles qui correspondent à autant de « choses » différentes.

1.3 Pour conclure ce tour de chauffe


De ce tour de chauffe sur la variation interprétative se dégagent
dix conclusions qui permettent de mieux saisir les tenants et les
aboutissants des notions de variation interprétative et de sens
multiple appliquées à une unité lexicale :
1. Au départ, il faut qu’il y ait le constat d’une variation réfé-
rentielle pour l’unité lexicale considérée. Si ce constat n’a pas
lieu d’être, il n’y a pas lieu non plus de parler de variation
interprétative et ipso facto de sens multiple.
2. Plus l’autonomie du type d’entité dénoté est grande (cf. par
exemple les entités exprimées par les substantifs catégoré-
matiques) et plus il est facile de s’appuyer sur la notion de type
de référents différent ou de catégorie différente.
3. Si on n’arrive plus à voir au niveau de l’unité lexicale elle-même
une différence « référentielle », c’est au niveau de la cons-
truction dans laquelle elle s’intègre qu’on peut l’observer. Se
pose alors le problème du traitement de l’unité en question (v.
point suivant).
4. On ne peut, dans ce cas, comme on l’a souvent fait, charger
directement l’expression de la différence enregistrée. Mais
comment alors traiter le sens de l’expression ? Postuler un
invariant subsumant ? Ou alors un sens basique et puis des
sens dérivés ? Ou encore un sens instructionnel (schématique)
pour des emplois descriptifs ou référentiels différents ? Y a-t-il
encore compositionnalité du sens ?
5. On observe que c’est lorsque la différence n’est pas nette que
l’on est obligé de fourbir et de fournir des tests de séparation
ou de reconnaissance.
6. Il s’ensuit aussi que c’est là où il est difficile de reconnaître
nettement des catégories différentes pour l’expression que la
polysémie devient une affaire de spécialistes, en somme passe
238 GEORGES KLEIBER

aux mains des sémanticiens, et qu’il peut y avoir très vite des
divergences sur le traitement polysémique ou non, divergences
qui peuvent conduire à penser que finalement la polysémie est
un artefact des linguistes (Rastier, Cavazza et Abeillé 1994 : 51).
7. Même s’il y a des différences de traitement, il est à noter que,
généralement, il y a accord sur le sens des emplois, c’est-à-dire
sur leur interprétation, ce qui est « sémantiquement »
réjouissant.
8. Par contre, le désaccord est possible sur le nombre d’emplois
différents. D’où surgit alors bien vite l’idée qu’il s’agit d’une
affaire de degré et qu’au fond la polysémie est une histoire de
continuité.
9. On peut se demander pourquoi il y a ce « critère référentiel » à
la base de la problématique du sens multiple. On en trouve la
raison dans la sémiotique même de la communication. C’est
tout simplement parce que c’est « cela » qu’il faut comprendre :
c’est une question d’interprétation, qui ne peut être esquivée.
Quel que soit le traitement sémantique choisi, il doit aboutir in
fine à l’interprétation observée 3. Il ne faut en effet pas perdre
de vue ce point de départ « référentiel » que mainte analyse
oublie en chemin : bien souvent en effet, on recourt à une
interprétation ou un emploi d’une unité lexicale pour « mon-
ter » vers un invariant abstrait considéré comme le véritable
« sens » de l’unité, mais on oublie ensuite d’expliquer comment,
à partir de ce sens d’amont « non référentiel », se fait la
« descente » vers l’interprétation effective constatée, c’est-à-
dire vers ce qu’il faut comprendre.
10. Comme toute variation référentielle ne signifie pas sens
multiple, il convient de séparer l’ivraie du bon grain, ce que
nous essaierons de faire dans les deux parties qui suivent.

2. Il n’y a pas toujours changement de sens,


lorsqu’il y a changement de référent
Le premier type de variation interprétative non sémantique
correspond à la situation où un changement de référent ne donne

3. On peut en trouver une justification dans la réponse qu’apporte le Groupe Mu


(2015) à la question Pourquoi y a-t-il du sens plutôt que rien ?, qui est un ludique écho
sémiotique à celle de Leibniz : Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ?
STABILITÉ SÉMANTIQUE ET VARIATION INTERPRÉTATIVE 239

pas lieu à un changement de sens. Trois cas principaux sont à


distinguer :
1. L’unité lexicale change de référent, mais cette variation réfé-
rentielle est un effet du sens indéterminé ou général (ou encore
appelé vague) de l’unité en question : il n’y a donc pas sens
multiple.
2. Il y a un biais dans la variation référentielle observée : une des
catégories référentielles qu’on attribue à l’unité lexicale analy-
sée est en fait celle qui correspond à une unité polylexicale dont
l’unité observée fait partie.
3. Il y a bien variation référentielle de l’unité lexicale, mais cette
variation n’est pas propre à l’unité lexicale en question, mais
peut être imputée à un principe ou mécanisme supérieur
supra-lexical.

2.1 Sens général / indéterminé (le vague) et sens multiple


Il n’y a pas sens multiple, lorsque l’unité lexicale connaît une
variation référentielle qui est due à son sens indéterminé ou
général ou encore appelé vague (Lakoff 1970). L’affaire n’est le plus
souvent pas difficile à régler. Même si Jean est grand et Paul est en
train de manger peuvent exprimer des états différents (‘Jean a
1m80 / 1m85 / 1m95, etc.’ et ‘Jean est au début, au milieu, vers la fin
du repas, etc.’), personne n’en conclura qu’il s’agit d’ambiguïté et
que grand et en train de sont des unités polysémiques. Là où
l’affaire est moins claire, c’est lorsque la variation se réduit à un
nombre d’interprétations par avance limité. On peut être tenté,
dans ce cas, de considérer que chaque interprétation est un
« sens » différent et que la variation référentielle observée est
également une variation sémantique. Une telle assimilation est
bien souvent illégitime, parce que la variation référentielle
découle d’un sens indéterminé et n’a donc rien à faire avec le sens
multiple. Il en va ainsi des exemples (11) à (14) où les variations
d’interprétation ne sont pas le fait d’une unité polysémique, mais
d’une unité à sens vague ou indéterminé :
(11) C’est ma tante Juliette
= ‘une sœur de ma mère’, ‘une sœur de mon père’, ‘la femme du
frère de mon père’ ou ‘la femme du frère de ma mère’
(12) C’est Jean qui a peint ce plafond (Mel’čuk, Clas et Polguère 1995)
240 GEORGES KLEIBER

= ‘Il a couvert le plafond de peinture, a fait du ravalement’ ou ‘il a


couvert le plafond d’images artistiques, a produit une œuvre d’art’
(13) Le docteur est venu
= ‘homme’ ou ‘femme’
(14) Le liquide s’est refroidi (Mel’čuk, Clas et Polguère 1995)
= ‘est devenu plus froid’ ou ‘est complètement refroidi’

Ajoutons que si l’indétermination sémantique était assimilée à


de la polysémie, tout hyperonyme deviendrait polysémique. À de
rares exceptions près 4, une telle extension polysémique n’est
toutefois pas opérée. Là où par contre le problème est bien réel,
c’est dans le domaine « grammatical » où il n’est pas inhabituel de
voir les différents emplois relevés pour les déterminants, les temps
grammaticaux, les morphèmes de négation, etc., être promus au
rang de sens différents, alors qu’ils correspondent plutôt à la
variation référentielle d’un sens indéterminé.

2.2 On fait porter à l’unité lexicale le poids sémantique ou


référentiel de l’expression dont elle est un constituant
Cette deuxième situation est très fréquente : l’unité lexicale ne
« varie » pas. Le référent invoqué pour légitimer sa variation est à
porter au crédit de l’expression qui l’intègre. L’erreur, souvent
présente dans les analyses sémantiques, réside dans l’attribution à
l’unité lexicale d’une interprétation qui est en fait celle d’une unité
plus grande. Il n’y a donc pas lieu de parler de variation référen-
tielle pour l’unité elle-même et, partant, nulle raison évidemment
de conclure à sa polysémie. Les cas qui illustrent ce type sont
nombreux dans la littérature. Nous n’en citerons que deux ici 5,
mais qui sont particulièrement représentatifs de ce type d’erreur.
Le premier concerne le traitement de l’opposition massif /
comptable et se trouve illustré par des énoncés tels que (15) :
(15) Il y avait de l’œuf par terre
(16) Il y a du sanglier dans la forêt
(17) Ça, c’est de la bagnole !

4. Voir L. Barsalou et D. Billman (1989 : 146) qui considèrent que dog est polysémique,
parce qu’il peut renvoyer à des catégories référentielles différentes comme caniche
ou bouledogue.
5. Nous laisserons de côté, faute de place, la question des polysémies systématiques et
régulières et celle des métaphores conceptuelles.
STABILITÉ SÉMANTIQUE ET VARIATION INTERPRÉTATIVE 241

Les trois noms œuf, sanglier et bagnole sont de sens comptable,


parce que leurs occurrences présentent des limites intrinsèques,
ce qui a pour conséquence la possibilité de les compter. Or, dans
les énoncés (15) à (17), ils apparaissent en livrée massive (de l’œuf
/ du sanglier / de la bagnole et non plus un œuf / un sanglier / une
bagnole ou deux / plusieurs œufs / sangliers / bagnoles). La litté-
rature sur l’opposition massif / comptable traite généralement 6
cette variation comptable —> massif en recourant à trois modes de
conversion :
1. Celui de l’écrasement de l’entité comptable qui, à l’issue de
l’opération, n’est plus qu’une substance sans formes (une
« bouillie » pour reprendre le mot de M. Galmiche 1989 : 67). Ce
modèle de conversion correspond au « broyeur universel » de
F.J. Pelletier (1975). Il est à l’œuvre dans (15).
2. Celui de la pluralisation indéfinie (Kleiber 1990 a), qui présente
des occurrences d’entités comptables (non broyées !) comme
non discernables et donc non comptables. Ce transfert a été
baptisé métaphoriquement par M. Galmiche (1989 : 70) multi-
plicateur, en écho à la machine du broyeur de F.J. Pelletier. C’est
le multiplicateur qui assure le passage du comptable au massif
dans (16).
3. Celui de la massification qualificative – qui fait écho à la
massification quantitative à l’œuvre dans (1) et (2) – (Kleiber
1994 : 106-107), qui réduit l’occurrence ou les occurrences
d’une entité comptable à une substance qualitative homogène,
c’est-à-dire qui en fait une sorte de propriété équivalant, sur le
plan qualitatif, à ce qu’est la matière sur le plan quantitatif. Ce
modèle convient aux énoncés du type de (17).
La question que posent ces trois types de transfert comptable
—> massif concerne le niveau auquel ils opèrent. La plupart des
commentateurs situent la conversion au niveau même du nom et
en concluent que c’est le nom qui change de sens : de comptable, il
devient massif 7. Autrement dit, œuf dans (15) repris sous (19)
n’aurait plus le même sens qu’il présente dans (18) :

6. Autre solution possible, celle de considérer que les traits « comptable » et « massif »
ne sont pas des traits intrinsèques attachés au nom, chaque nom pouvant devenir
massif ou comptable (Damourette et Pichon 1911-1927 : 425 et Pelletier 2012).
7. Voir G. Nunberg et A. Zaenen (1997) qui considèrent que, dans After several lorreis
242 GEORGES KLEIBER

(18) Un œuf est tombé par terre


(19) Il y avait de l’œuf par terre

Une telle réification substantivale est difficile à concevoir : on


ne voit pas en quoi le substantif œuf changerait de sens en passant
de (18) à (19). Ce qui change, c’est l’état de l’occurrence 8 d’œuf (ou
des occurrences d’œuf s’il y en a plusieurs qui tombent par terre)
et non la catégorie à laquelle renvoie œuf. Le changement s’établit
donc au niveau où se constituent les occurrences, c’est-à-dire du
SN et non au niveau de la catégorie, c’est-à-dire du N. L’opposition
massif vs comptable, on le voit, connaît ainsi tout comme l’aspect
pour le verbe 9, deux niveaux d’application 10 :
1. elle porte sur le nom non encore déterminé comme dénomi-
nation d’une catégorie référentielle et représente ainsi une
propriété lexicale inhérente, dépendant du type de référent
dénoté ;
2. elle s’exerce au niveau du SN, où les déterminants marquent le
caractère massif, comptable ou neutre du SN.
Il n’y a donc pas changement de sens pour le N lorsque le SN est
de trait opposé. Dans de l’œuf, œuf reste comptable de même que,
si l’on passe du côté des transferts massif —> comptable, un vin
rouge reste du vin ! Il faut néanmoins que l’on dispose, chaque fois
qu’il y a discordance entre le trait du N et celui du SN, du supplé-
ment interprétatif justificateur du trait (massif ou comptable) du
SN.
Les mots composés et les expressions figées (idiomatiques ou
non) constituent un deuxième lieu où une unité lexicale peut se
voir attribuer une catégorie référentielle qui est illégitime, parce
qu’elle correspond en fait à l’unité polylexicale dont cette unité
lexicale est un composant. Si arbre renvoie bien dans (20) au
‘végétal ligneux’, il n’a pas pour référent dans (21) celui de
‘dispositif mécanique permettant de synchroniser plusieurs
déplacements’ :

had run over the body, there was rabbit splattered all over the highway, rabbit change
de sens passant de rabbit ‘animal’ à rabbit ‘substance de’.
8. Pour l’importance de la notion d’occurrence, v. Kleiber (2015).
9. À savoir la modalité d’action ou Aktionsart qui concerne l’unité lexicale verbale et
l’aspect grammatical qui concerne le verbe « tensé ».
10. Idée de U. Weinreich (1966) et de K. Allan (1980) que nous avons défendue dans
Kleiber (1990b et 1994).
STABILITÉ SÉMANTIQUE ET VARIATION INTERPRÉTATIVE 243

(20) Paul a planté un arbre


(21) L’arbre à cames est foutu

Et, face à (22) et (23), si tout le monde reconnaît que arme ne


renvoie plus dans (23) à la catégorie référentielle à laquelle il
renvoie dans (22), personne ne se risquerait à lui attribuer le sens
de l’expression idiomatique tout entière, à savoir ‘mourir’ :
(22) Il a perdu son arme dans la bataille
(23) Il a passé l’arme à gauche

Deux leçons sont à retenir de ces exemples volontairement


caricaturaux. La première est que, comme une unité polylexicale
ne peut avoir qu’une catégorie référentielle en tant que déno-
tation, on ne peut porter au crédit d’aucun de ses constituants la
catégorie référentielle en question. Il n’y a donc pas lieu de parler
de variation référentielle et en conséquence non plus de polysémie
à propos de ces emplois. Autrement dit, arbre n’aura pas pour
catégorie référentielle ni pour sens ‘dispositif mécanique…’. La
seconde leçon, généralement oubliée, concerne le sens de ces
expressions constitutives d’unités polylexicales : on ne peut non
plus leur attribuer une catégorie référentielle et un sens corres-
pondant puisque le tout polylexical dont elles font partie ne
renvoie qu’à une catégorie référentielle 11 et donc qu’à un sens. Un
grand nombre de difficultés que soulève l’interprétation des
différents emplois d’une unité lexicale se trouve dissipées si on se
rappelle de ces deux leçons.

2.3 Variations « supralexicales »


Dans beaucoup de cas, que nous ne développerons pas ici car ils
sont bien documentés dans la littérature 12, l’unité lexicale change
bien de catégorie référentielle. Ce changement catégoriel ne
concerne toutefois pas spécifiquement l’unité elle-même, mais, à
un niveau plus général, le paradigme, le champ ou le domaine
auquel appartient l’unité en question. Si cette variation constitue

11. Ce point est le plus souvent méconnu, parce que la tentation est grande de
procéder à une procédure de rétrosignification, qui partant du sens de l’unité
polylexicale essaie de retrouver des éléments de ce sens sur les parties constitutives
(Guiraud 1967).
12. Voir L. Barque (2008) et V. Goossens (2011), mais on tirera aussi profit de la
typologie établie par R. Martin (1972 et 1979) bien avant l’avènement des polysémies
« générales ».
244 GEORGES KLEIBER

également un changement de sens, la polysémie en question ne se


trouve pas limitée à celle de l’unité lexicale qui la manifeste, mais
correspond à :
• une polysémie systématique (Fauconnier 1984, Nunberg 1978 et
1995 ; Nunberg et Zaenen 1997), comme celles qu’illustrent (24),
(25) et (26) :
(24) le nom d’un arbre peut être utilisé pour le bois de cet arbre :
L’armoire est en chêne, en merisier, en acacia, en pin, etc.
(25) le nom d’un objet ou d’une personne peut servir pour sa repré-
sentation (portrait, photo, statue, etc.) :
Cette pipe n’est pas une pipe 13
(26) le nom d’un lieu pour ceux qui s’y trouvent ou y habitent :
La rue des Écoles / la ville / le pays / le lycée est en émoi
• une polysémie régulière (Apresjan 1974, 1992 et 2000) 14, c’est-
à-dire une polysémie qui n’a pas la systématicité des précé-
dentes en ce qu’elle présente des exceptions 15. Ainsi celle qui
permet aux déverbaux obtenus à partir des verbes de
création 16 de renvoyer aussi bien au procès de création qu’aux
résultat du procès s’applique aux déverbaux de (27), mais non
à édification, par exemple, qui ne convient qu’au procès et non
au résultat (v. 28) :
(27) construction / reproduction / collage / mise en page / pavage, etc. =
‘procès de ’ et ‘résultat du procès’
(28) Édification = ‘procès d’édifier’, mais le résultat = édifice
• une métaphore conceptuelle ou généralisée (Lakoff et Johnson
1985) comme celles de (29), dont la première et la dernière sont
illustrées par (30) et (31) :
(29) L’esprit est un contenant
Le temps, c’est de l’espace
L’affection, c’est de la chaleur
Small is beautiful

13. En écho au titre Ceci n’est pas une pipe du tableau de Magritte, qui ne présente pas
lui-même cette polysémie – ceci n’est pas polysémique – mais dont l’effet provocateur
repose sur elle.
14. Voir aussi la polysémie logique de J. Pustejovsky (1995).
15. Il faut donc malgré tout un certain « localisme ». Ce point est bien souvent négligé
dans les analyses. Voir à cet égard R. Martin (1994, 2001 et 2005).
16. C’est-à-dire ceux dont l’objet n’existe pas avant le procès.
STABILITÉ SÉMANTIQUE ET VARIATION INTERPRÉTATIVE 245

Débattre, c’est combattre


(30) Abreuver qqn de connaissances
Avaler des livres
Dévorer un livre,
Tout gober
Gaver qqn de connaissances
Vider la mémoire de qqn
Se nourrir de lectures...
(31) Défendre son point de vue
Changer de stratégie
Prendre position
Affronter un adversaire politique...

3. Il n'y a pas toujours changement de référent


lorsqu’il y a variation interprétative
ou Contre la thèse de la démultiplication référentielle
3.1 Où le référent se multiplie
Notre deuxième type de variation interprétative non polysémique
concerne les cas de variation interprétative où le critère référentiel
n’est pas satisfait, c’est-à-dire les cas où, malgré les apparences, il
n’y a pas variation de référent et par conséquent pas non plus de
polysémie. La chose est apparemment surprenante : peut-on avoir
des variations interprétatives sans changement de référent ?
Nous partirons de (32) et (33) :
(32) Alfred pèse cent kilos (corps)
(33) Alfred est intelligent (côté mental)

Ces deux énoncés ne posent aucun problème d’interprétation :


tout le monde comprend que, dans (32), c’est le corps (la
« matière ») d’Alfred qui a un poids de cent kilos, alors que, dans le
cas de (33), ce n’est évidemment plus le corps, mais le côté mental
ou psychique qui se trouve impliqué. Il n’y a là pas de quoi fouetter
un chat, fût-ce celui d’un sémanticien, tant la chose paraît naturelle
et non exceptionnelle, puisqu’on la rencontre fréquemment,
comme le montrent les exemples suivants cités et amplement
commentés dans la littérature 17 de ces cinq dernières décennies :

17. Wierzbicka (1976), Nunberg (1978), Bierwisch (1983), Langacker (1987),


Fauconnier (1984), Kayser (1987), Deane (1988), Muryn (1988a et b), Gross (1990),
Pustejovsky (1995), Cruse (1995) et (2000), Le Pesant (1996), Le Pesant et Mathieu-Colas
(1998), etc.
246 GEORGES KLEIBER

(34) Le stylo est rouge


(a) la couleur de l’encre
(b) la surface extérieure du stylo
(35) (a) Marie a repeint la fenêtre (le cadre de la fenêtre)
(b) Marie est sortie par la fenêtre (l’ouverture)
(36) (a) Paul est bronzé (la peau de Paul)
(b) Marie est maquillée (le visage de Marie)
(c) Paul est voûté (le dos de Paul)
(37) (a) Ce livre pèse trois kilos (l’objet physique)
(b) Ce livre a influencé les jeunes (les idées, le contenu de ce livre)

La question est bien entendu celle du traitement de cette varia-


bilité interprétative. Différentes solutions ont été proposées allant
des noms appropriés (Gross 1990), aux facettes (Cruse 1995) et
micro-sens (Cruse 2000) en passant par les fonctions pragmatiques
(Nunberg 1978), les connecteurs (Fauconnier 1984) ou encore le
paradigme conceptuel (Pustejovsky 1995) 18. Toutes ces solutions,
que ce soient les « formelles » (en termes d’ellipse), les polysé-
miques ou les infra-monosémémiques, ont pour dénominateur
commun de postuler que l’unité lexicale en jeu renvoie à une
catégorie référentielle différente de celle qu’on lui assigne
habituellement. Autrement dit, que homme, dans (32) et (33), ne
renvoie pas à la catégorie ‘être humain mâle’, mais respectivement
à son corps et à son côté mental, que stylo dans (34) réfère
uniquement soit à l’encre qu’il contient (a), soit à sa surface
extérieure (b), que fenêtre a seulement pour référent, dans (35a), le
cadre de la fenêtre et, dans (35b), son ouverture, que dans (36), ce
n’est à chaque fois qu’une partie de Paul ou de Marie qui est
concernée (la peau, le visage et le dos) et, enfin, que livre, dans (37a
et b) n’a pas pour référent livre ‘bouquin’, mais uniquement l’objet
physique que constitue un livre et son contenu.
On ne peut nier qu’il y ait dans les cas présentés variation
d’interprétation. S’il n’en allait pas ainsi, l’énoncé (34) ne serait pas
ambigu, mais faut-il pour autant en conclure que dans les deux
interprétations relevées le référent de stylo n’est plus… stylo, mais

18. Exception notable, la solution des zones actives de Langacker (1987 : 273).
Langacker prend bien soin de souligner à propos de Nous entendîmes tous la trompette
que, même si la zone active découpée par le prédicat se limite au son de la trompette,
le référent de la prédication reste la trompette. Il n’explique toutefois pas comment le
référent total subsiste, alors que ce n’est qu'une de ses zones qui est « active ».
STABILITÉ SÉMANTIQUE ET VARIATION INTERPRÉTATIVE 247

uniquement l’encre qu’il contient et sa surface extérieure ? Une


telle position nous semble erronée. Il est plus pertinent de
défendre l’invariabilité du référent, aussi bien pour stylo dans (34)
que pour les autres unités lexicales des exemples cités ci-dessus et
de faire émerger la variation interprétative observée de leur
combinaison avec le prédicat. Cela suppose, d’une part, que l’on
prouve qu’il y a bien dans ces cas maintien du référent et, d’autre
part, que l’on explique comment la prédication peut donner
naissance à la variation interprétative constatée.

3.2 Le principe référentiel atomiste


Différents arguments, comme, par exemple, les critères d’ana-
phore ou de conjonction de prédicats 19, viennent étayer notre
position. Nous n’en développerons qu’un ici, mais qui nous semble
essentiel, parce qu’il relève de notre appréhension sémiotique
même du monde dans lequel nous vivons. L’hypothèse de la
variation des référents dans les énoncés de type (32) à (37) est
directement fondée sur une variation de prédicats. C’est parce que
peser cent kilos ne peut être prédiqué que d’un objet matériel et
qu’être intelligent ne saurait concerner la matière, mais a trait à
l’intellect qu’on conclut à une différence de référents dans (32) et
(33). Une telle conclusion repose sur le principe référentiel ato-
miste suivant :
Si une partie Z ou composante (dans un sens large des termes)
d’une entité W dénotée par X est rendue saillante ou se trouve
activée par un prédicat Y, c’est elle qui devient le véritable
argument d’une prédication X-Y : X ne renvoie plus à W, mais à Z.
Autrement dit, une prédication X-Y ne porte sur W que si ce sont
toutes les parties ou composantes de W qui vérifient Y.
Si ce principe, qui stipule que le référent change avec le type de
prédicat, était correct, on aboutirait à une prolifération incon-
trôlée, non souhaitable et contre-intuitive 20, des référents, avec

19. Lorsque la coréférence est permise (v. l’opposition entre Paul, qui aime la plage,
est bronzé et *L’omelette, qui était trop épicée, est partie en vitesse), il n’y a pas
changement de référent. Il en va de même lorsque la conjonction de prédicats est
permise (v. l’opposition entre Ce livre est ennuyeux, mais bien relié et illustré et *Ce
lapin est rapide et tendre). Voir Kleiber (1991, 1994, 1995, 1996, 1998, 1999, 2000, 2002,
2004, 2005, 2006, 2008 et 2014).
20. Et qui va à l’encontre de la perception sémiotique du monde (v. Groupe Mu 2015).
248 GEORGES KLEIBER

deux conséquences néfastes pour la sémantique lexicale : une


conséquence ontologique, celle de la disparition par éclatement ou
morcellement des choses et êtres présupposés par les dénomi-
nations et une conséquence sémantique corollaire : la disparition
des unités sémantiques ou sens correspondants, ce que revendique
D. Kayser (1987), lorsqu’il plaide pour « une sémantique qui n’a pas
de sens ».
Si on accepte que dans (32) :
(32) Alfred pèse cent kilos
ce n’est pas Alfred, le référent, mais uniquement le corps d’Alfred,
alors il faut aussi postuler que dans (38) :
(38) Alfred rit
ce n’est plus Alfred, le référent, mais seulement sa bouche et une
partie de son visage. Dans (39) :
(39) Votre chien a mordu mon chat
exemple cité par R. Langacker (1991 : 190) pour illustrer la notion
de zone active, ni chien ni chat ne renverront plus au chien et au
chat, mais seulement aux parties du chien impliquées dans la
morsure (la bouche, les dents, etc.) et à la partie du chat qui a été
mordue, puisque le chat ne peut avoir été mordu dans son
intégralité. Si l’on pousse le raisonnement jusqu’au bout en accep-
tant que chaque type de prédicat sélectionne un référent différent,
on aboutit à la dissolution des référents que présupposent les
expressions forgées pour les dénommer. Dit autrement, il n’y
aurait quasiment plus de Paul ou d’Alfred ou de chien ou de chat
dénommé par Paul, Alfred, chat ou chien, puisque presque toute
chose que je puis dire de Paul, Alfred, d’un chat ou d’un chien,
pourrait être finalement interprétée comme ne se rapportant pas
vraiment à eux-mêmes, mais uniquement à une ou plusieurs de
leurs dimensions, aspects ou encore parties constitutives.
En fait, comme le montrent les exemples (38) et (39), dans la
majorité des cas, le principe atomiste n’est pas applicable : on ne
voit pas quelle ou quelles parties sont effectivement activées : si un
chien mord un chat, il n’y a évidemment pas que la bouche et les
dents qui sont de la partie, même si elles sont essentielles, il y a
aussi les mouvements du corps entier et tout le côté neuro-
physiologique qui commande l’acte de mordre, auquel s’ajoute le
côté psychologique (l’intentionnalité de l’acte, etc.). Tout cela fait
STABILITÉ SÉMANTIQUE ET VARIATION INTERPRÉTATIVE 249

qu’il serait vain de vouloir identifier les parties du chien respon-


sables de la morsure. Dans beaucoup de cas, il est ainsi utopique et
contre-intuitif de vouloir changer de référent lorsque le prédicat
ne semble pas s’appliquer à tout le référent.
Le risque de dissolution des référents et l’incapacité d’une
saisie analytique expliquent pourquoi la thèse de la discrimination
référentielle n’est guère pertinente. S’il existe fondamentalement
des dénominations dans le langage, c’est bien pour assurer
l’existence d’êtres et de choses, d’individus pour aller vite, dont on
veut qu’ils existent et qui, pour la plupart, représentent des unités
ou individus complexes, aux parties, aux dimensions, propriétés
hétérogènes, mais conçues comme constituant une unité. La thèse
de la variation du référent avec le type de prédicat fait éclater cette
unité au profit d’un atomisme et d’une analyticité ontologique, qui
n’arrivent pas à conserver la trace d’une identité référentielle à
travers les propriétés, événements, transformations que peut
connaître une telle unité. Si Paul est grand, lourd, intelligent, s’il
est tombé hier ou a ri ce matin, on n’a aucun intérêt à postuler à
chaque type de prédicat différent un référent également différent
(la taille, le poids, ses facultés mentales, son corps, son visage et
plus particulièrement sa bouche, etc.). Une telle discrimination
référentielle ne permet pas de conserver l’identité référentielle de
Paul à travers la différenciation prédicative. Or, c’est cette perma-
nence qui, précisément, s’impose et qui ne se trouve établie que
par le maintien d’un même référent, « rigide » en somme, comme
diraient les philosophes du langage.
Un « juste retour aux choses » s’impose donc : le principe
référentiel atomiste de discrimination référentielle corrélée à une
variation prédicative doit être abandonné. Et il convient d’adopter
l’autre position de l’alternative dressée ci-dessus : les interpréta-
tions « restreintes » observées dans (32) à (37) émergent au niveau
de la combinaison argument-prédicat et non au niveau de
l’argument. La question à laquelle il nous faut encore répondre,
c’est Comment s’établissent-elles ?

3.3 Le principe de métonymie intégrée


C’est un autre principe que le principe référentiel atomiste que
nous ferons intervenir. Renoncer au principe atomiste suppose
ipso facto que l’on accepte, pour des cas comme (36 a) Paul est
bronzé où l’on peut délimiter plus ou moins bien une « partie », un
250 GEORGES KLEIBER

principe qui établit qu’un prédicat peut être dit vrai d’une entité
individuelle sans que nécessairement toutes les parties ou compo-
santes satisfassent à ce prédicat. Ou, dit autrement, une « partie »
(dans un sens lâche du terme) d’un référent peut autoriser, dans
des conditions qu’il conviendra de préciser, une assertion sur le
référent tout entier. Ce principe, que nous avons appelé le principe
de métonymie intégrée (Kleiber 1990b, 1994, 1995, 1999 et 2014)
postule que certaines caractéristiques de certaines parties peuvent
caractériser le tout.
Sa dénomination et sa formulation ont fait l’objet de critiques
plus ou moins justifiées. Le choix du terme métonymie est en effet
malvenu et, plutôt que de suivre les habitudes anglo-saxonnes,
nous aurions sans doute mieux fait de parler de synecdoque,
puisque le phénomène met aux prises un tout et ses « parties ». La
deuxième critique a porté sur l’emploi dans un sens très lâche du
mot partie, qui recouvre aussi bien les parties strictes que d’autres
composantes ou propriétés d’un référent. Ce « vague » ne tire
toutefois pas trop à conséquence et se révèle, à notre avis, bien
commode, parce qu’il donne bien à voir ce dont il s’agit. On peut
donc s’en tenir à la formulation proposée tout en étant conscient
du flou de certains de ses constituants et de la maladresse du choix
du terme métonymie.
Il faut, comme annoncé supra, préciser dans quelles conditions
notre principe s’applique : la caractéristique d’une partie ne peut
pas toujours s’appliquer au tout, comme le montrent les énoncés
(40) et (41) :
(40) Marie a des yeux bleus / Les yeux de Marie sont bleus
(41) *Marie est bleue

On ne saurait avoir (41) pour exprimer que Marie a les yeux


bleus, alors que, rappelons-le, si Paul a la peau bronzée, on peut
dire qu’il est bronzé. Qu’est-ce qui autorise le passage de la partie
au tout ? La règle en la matière veut que les caractéristiques
concernées soient d’une manière ou d’une autre également sail-
lantes pour le tout, ce qui conduit à compléter le principe de
métonymie intégrée comme suit : certaines caractéristiques de
certaines parties peuvent caractériser le tout, si elles se révèlent
également saillantes ou pertinentes pour le tout. 21

21. On se contentera de rappeler qu’il y a à la base une histoire plus générale de


STABILITÉ SÉMANTIQUE ET VARIATION INTERPRÉTATIVE 251

On comprend alors pourquoi certaines caractéristiques de


certaines parties ne peuvent faire l’affaire et pourquoi d’autres
passent la rampe. Si (41) ne peut marcher pour (40), alors que la
couleur des yeux est pourtant une marque caractéristique de l’être
humain, c’est parce qu’il s’agit d’un phénomène qui n’est pas aussi
nettement perceptible que la taille (v. Paul est grand), la couleur
des cheveux (Paul est brun) ou de la peau (Paul est bronzé). D’une
part, on ne la distingue que de près et, d’autre part, il semble bien
qu’elle ne participe pas aussi fondamentalement que les autres à
l’image que l’on garde d’une personne. La couleur de la peau,
comme celle des cheveux, la taille, l’intelligence sont d’un point de
vue psycho-cognitif des facteurs essentiels dans la détermination
et l’identification des êtres humains. C’est ce qui explique que ces
attributs, qui ne concernent pourtant qu’une partie de l’individu
soient attribués à l’individu dans sa totalité. On voit ainsi que ce
qui s’avère décisif, ce sont nos connaissances sur le référent et sur
le prédicat.

Conclusion
Il ne s’agit évidemment pas pour nous de conclure, même si nous
pensons avoir atteint l’objectif que nous nous somme fixé. Nous
avons montré tout d’abord que toute polysémie lexicale reposait
sur le constat d’une variation interprétative correspondant à une
variation de référent. Nous avons ensuite mis en relief que toute
variation interprétative ne constituait pas un changement de sens
lexical. Nous avons plus précisément distingué celles qui s’accom-
pagnent d’un changement de référent de celles où le référent de
l’unité lexicale reste le même et où la variation interprétative
observée s’explique par un principe sémiotique plus général, celui
de métonymie intégrée.

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252 GEORGES KLEIBER

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Table des matières

Présentation
L’interprétation au regard des sciences du langage .............. 7
Guy Achard-Bayle, Maximilien Guérin,
Georges Kleiber et Marina Krylyschin

1. Explication, compréhension, interprétation :


interrogations autour de trois modes d'appréhension
du sens dans les sciences du langage ......................................... 21
Patrick Charaudeau
(CNRS, Laboratoire de Communication Politique)

2. La Méduse apprivoisée : l’analyse du discours


comme activité interprétative ..................................................... 55
Catherine Kerbrat-Orecchioni
(Université Lyon 2, ICAR)

3. De la construction du sens à la pratique interprétative ....... 79


Jacques Fontanille
(Université de Limoges, CeReS, IUF)

4. Les écueils de l’interprétation de l’argumentation ................ 97


Marianne Doury
(CNRS, Laboratoire de Communication Politique, Modyco)

5. Interpréter le poème : une interaction variable


entre trois dimensions textuelles (sémantique, esthésique
et énonciative) .................................................................................. 127
Michèle Monte
(Université de Toulon, Babel)
258 LES SDL ET LA QUESTION DE L’INTERPRÉTATION (AUJOURD'HUI)

6. L’influence de la morphologie sur l’interprétation


et la création des images doubles au sein des métaphores
littéraires. Une approche contrastive ........................................ 155
Richard Trim
(Université de Toulon, Babel)

7. Les limites de l’interprétation à la lumière de l’analogie ..... 171


Philippe Monneret
(Université Paris-Sorbonne, STIH)

8. Ambiguïté et marges de l’interprétation en diachronie


lexicale : entre innovation et mésinterprétation .................... 197
Esme Winter-Froemel
(Universität Trier – Université de Trèves)

9. Stabilité sémantique et variation interprétative .................... 233


Georges Kleiber
(Université de Strasbourg, LILPA / Scolia
& Institut d’Études Avancées)

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