DU MÊME AUTEUR
chez le même éditeur :
C’EST LA NATURE QUI A RAISON
RÉAPPRENONS A AIMER
MON HERBIER DE SANTÉ
TOUTE UNE VIE A SE BATTRE
MON HERBIER DE BEAUTÉ
MAURICE MESSÉGUÉ
DES HOMMES
ET DES PLANTES
ÉDITIONS ROBERT LAFFONT
6, place Saint-Sulpice, 75006/Paris
CO-ÉDITION ROBERT LAFFONT - OPERA MUNDl
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trouvent présentées toutes les nouveautés — romans français et étrangers, documents
et récits d’histôire, récits de voyage, biographies, essais — que vous trouverez chez
votre libraire.
© Opera Mundi, Paris, 1970,
ISBN 2-221-00355-1
1
LE MAITRE DES PLANTES
Chez nous on dit qu’ « on ne connaît pas la rivière quand on
n’en connaît pas la source ».
La source c’est mon père. Une source précieuse comme celle de
notre coin où l’eau est rare. Une source pure, fraîche et chantante,
entourée de plantes sauvages, rudes et douces. Je lui dois tout :
mon amour de la vie, mes connaissances, ma réussite. Mon père a
entièrement déterminé ma vie et on ne peut la comprendre si l’on
ne comprend pas l’amour que j’ai pour lui.
Je suis né le dimanche 14 décembre 1921 à 16 h 30 sous le signe
du Sagittaire et par hasard à Colayrac-Saint-Cirq (Lot-et-Garonne).
C’était une erreur de la nature, vite réparée puisque je n’avais que
trois jours quand mes parents sont revenus à Gavarret dans la
maison d’un de mes grands-pères. Et mon chauvinisme de clocher
est tel que je dis toujours : « Je suis né à Gavarret dans le Gers ! »
en faisant bien chanter l’s final. C’est vrai j’ai un accent effroyable,
affreux, mais il me fait aimer ces vers de Miguel Zamacoïs :
« ... Avoir l’accent, enfin, c’est chaque fois qu’on cause
« Parler de son pays en parlant d’autre chose... »
Chaque fois que l’on m’enregistre, pour la radio ou la télévision,
et que je m’entends, je suis heureux, je ferme les yeux et je
revois ma campagne, mes petits chemins, mes lapins de garenne, je
sens la pierraille sous mon pied, et l’odeur de mes herbes me fait
chanter l’imagination...
Fils, petits-fils, arrière-petits-fils de paysans, les Mességué sont
sur la même terre depuis plus de quatre cent cinquante ans et ils
ont toujours eu la même connaissance des plantes. J’étais bien
petit que déjà on les utilisait pour moi : j’avais quatre ans, peut-
être moins, je dormais mal, je me tournais, me retournais, dans
8 DES HOMMES ET DES PLANTES
mon unique drap plié en deux. Je rougissais mes jambes à sa bonne
caresse rugueuse de grosse toile et je pleurais.
Alors le lendemain mon père a remarqué : « Le petit ne dort pas,
on lui donnera un bain de tilleul. » Ce soir-là ma mère a pris
un grand chaudron de cuivre et mon père m’a dit :
— Mon chéri... (pour moi il commençait toutes ses phrases
comme ça) tu vois c’est du cuivre, c’est plus beau que l’or. C’est
parce qu’il a servi de miroir au soleil et au feu qu’il est tout
rouge et tu vas te baigner dedans.
Alors ma mère a versé un liquide doré qu’elle avait fait chauffer
et m’a plongé dans le tilleul. Je poussais des hurlements sinistres,
ce qui ne l’a pas empêchée de me tremper jusqu’au cou et je me
souviens m’y être endormi et mon père m’a transporté tout ensom
meillé dans mon lit.
Sans le savoir je venais de prendre ma première leçon.
En ce temps-là on ne connaissait pas le sommeil en supposi
toire. On cueillait le tilleul en fleurs, tout chaud de soleil, tout
chantant d’abeilles, on l’étendait à l’ombre sur des toiles.
— Le secret, disait mon père, c’est de ne pas laisser les plantes
mourir, devenir poussière ; il faut leur prendre leurs vertus quand
elles en ont encore.
Alors quand le tilleul était juste sec, pas cassant, on le faisait
macérer dans de grandes lessiveuses avec de l’eau et on conservait
ce liquide qui pouvait servir cinq à six fois, pour y tremper l’enfant
nerveux. Mon père souvent m’a fait dormir ainsi et j’ai fait de
même pour mes garçons.
Quand je pêche profond dans mes souvenirs, je vois les poutres
de notre salle où pendaient côte à côte, par paquets, les herbes
qui séchaient, la tête en bas à côté du gibier. C’était joli ces bou
quets de boutons d’or, de chélidoine, de coquelicots près des lièvres
roux, des gros- perdreaux rojuges d’ici qui sont, pour nous, la
« bartavelle » dont parle si joliment Marcel Pagnol.
Je vois ma mère, vive, fine et jolie qui adorait son Camille, tirer
le samedi de l’armoire une de nos deux paires de draps pleines
de gros bouquets de lavande que mon père lui rapportait par
brassées. Elle faisait le lit du dimanche et le finissait toujours en
caressant le drap ayec amour de sa main hâlée, sa main active
qui savait tout faire et elle disait pleine de pudeur un peu rêveuse :
« Ton père sera bien ce soir... »
Elle avait du mérite car mon père n’était, pas un paysan comme
les autres — peut-être est-ce pour cela qu’elle l’aimait tant — il
n’avait pas de terre, nous étions trçp pauvres et il ne se louait
pas, non plus, pour la cultiver.
La terre, il l’aimait à sa façon, il ne la travaillait pas, il la
LE MAITRE DES PLANTES 9
regardait. Elle était son livre de la science du bien et du mal !
Il passait des heures à l’apprendre. Il ne faisait rien. Et c’était mal
vu par mon grand-père maternel qui lui faisait des reproches ;
mais peut-être y était-il un peu poussé par ma grand-mère. Car
mes grands-pères n’avaient pas grand-chose à dire, ils étaient au
moins aussi originaux que mon père. C’étaient des hommes qui
passaient leur temps à se disputer : l’un était républicain, l’autre
bonapartiste. Ils s’asseyaient l’un devant l’autre et pendant des
heures, ils se jetaient leur régime préféré à la face. Les gens du
village venaient les entendre, c’était un spectacle.
Mon grand-père Edouard qu’on appelait « l’Africain » avait fait
« le » service militaire en Algérie. A cette époque on tirait encore
les conscrits au sort. Il n’avait pas pu se payer un remplaçant.
Pour le pays c’était un homme qui avait fait son service à Sidi-bel-
Abbès près d’Oran et ça c’était extraordinaire ! Il racontait des
histoires sur les Noirs, les Arabes, sur une bête de l’Apocalypse : le
chameau, et on venait l’écouter aux veillées.
Il faut se dire que je suis d’un tout petit village ; maintenant
la route est goudronnée mais, à l’époque, ça n’existait pas, elle
était boueuse l’hiver et poussiéreuse l’été ; nous portions tous, des
sabots, on s’éclairait au pétrole et il n’y avait pas de lampes pour
toutes les pièces ; le soir on emportait « la bougie » dans les
chambres et c’était du luxe. On se chauffait au bois et beaucoup
faisaient encore la soupe dans la cheminée, c’était notre cas ;‘ un
poêle, une cuisinière, c’était rare.
Dans la famille les « paresseux » ne manquaient pas. Un arrière-
arrière-grand-père avait été instituteur vers 1850 ; c’était une
promotion, si on voulait, ce n’était pas sérieux, en dehors de la
terre et de sa possession tout était fantaisie. Un autre avait joué,
c’était le déshonneur de la famille : il avait perdu de l’argent !
Passe encore de ne pas en gagner mais en perdre !... Le reste du
temps il chassait. Presque tous étaient très « contemplatifs »,
c’était notre tare, on cachait aux enfants l’existence de ceux qui
ne faisaient rien. Et le curé au catéchisme insistait beaucoup en
me regardant : « La paresse est un péché », « L’oisiveté est mère de
tous les vices... »
Ce vice nous venait de loin. -
Nous avons certainement un apport maure dans le sang. Moi
j’ai l’air d’un bandit ! Je pense et je dis toujours, pour l’honneur
de la famille, qu’une de mes arrière-grand-mères a dû être violée
mais j’espère pour elle qu’elle était consentante. Je situe cet événe
ment au moment de la bataille de Poitiers où nous avons été
envahis par les Maures.
Un jour je me suis fait examiner par un ophtalmologiste — il
10 DES HOMMES ET DES PLANTES
m’arrive moi aussi de consulter des médecins surtout aussi spécia
lisés — et il m’a dit : « Vous avez dans le blanc des yeux une
particularité qu’on ne trouve que dans celui des Maures ».
Laquelle ? Je ne m’en souviens pas, c’est trop technique !
Ce qui est certain, c’est que j’ai un penchant de cœur et des
sens pour l’Espagne, pour le Sud, le soleil. Quand je vais en
Suède ou en Norvège je n’ai qu’une envie : rentrer. Mais quand je
vais en Espagne, au Portugal, au Maroc, j’ai envie d’y vivre. Quand
je vois les mosquées du côté de Grenade j’ai l’impression que je
les connais de très loin en arrière... et je crois qu’alors j’ai vécu
avec des Maures parce que je les comprends. Je comprends leur
passion, leur orgueil... et leur nonchalance.
Mon père passait sa vie à contempler, à observer, à regarder et on
le prenait pour un paresseux. Moi, cinquante ans plus tard, je le
prends pour un sage. On ne le comprenait pas, même ma mère
ne le comprenait pas. C’était difficile pour elle qui n’avait pas
d’argent de comprendre que mon père ne travaille pas ou si peu.
Mais ça le touchait beaucoup. Il avait la sensibilité des Maures et
ce sont des gens très sensibles. Il adorait la musique. Nous avions
un très vénérable phonographe venu je ne sais d’où et mon père
le faisait jouer comme un instrument précieux, je revois ces mains
fines et habiles prendre avec soin le bras articulé, le soulever et
le poser avec douceur sur le vieux disque tout moiré de lumière :
« Mon chéri, écoute... » Il n’avait qu’un seul disque « La marche
des Dragons de Villars ». Pour moi chaque fois c’était nouveau et
cela tenait de la magie.
Comme les Maures il avait le goût des roses, elle était sa fleur
préférée : « Petit, elle est belle et elle guérit. » Et le goût des
parfums. Mon père sentait la lavande. Jamais il ne sentait la
sueur, le sale, le tabac ou le vin, il sentait bon. Il buvait aussi du
café, beaucoup, et, chose inimaginable, il buvait du thé à la menthe.
Il gardait dans de grands pdts de grès de la menthe et du thé et il
faisait lui-même son mélange ; je n’ai jamais su où il avait pris
ces goûts, d’où ils lui venaient. Peut-être de « l’Africain ». Je ne
l’ai jamais vu boire un verre de vin, il n’a jamais été saoul. On le
prenait pour un fou, on disait : «. Camille be de l’aïgo... » (Camille
il boit de l’eau). C’était très méprisant.
A Gavarret il était un canard égaré dans la couvée de la poule,
il détonnait. Il n’était pas taillé comme eux, petit, plutôt fragile
d’aspect et surtout pas habillé comme eux, on aurait dit un dandy
de gravure anglaise. Il était habillé comme on l’est maintenant :
un costume à la Cardin croisé, le revers un peu haut. Il mettait
une cravate et se rasait tous les jours, ses moustaches étaient
fines et légères et... il mangeait avec une serviette ! Il n’avait
LE MAITRE DES PLANTES 11
qu’une paire de chaussures mais il la mettait souvent, comme un
monsieur.
Il avait aussi des mains extraordinaires, petites, douces, les doigts
un peu courts ; des mains jeunes claires comme des mains d’en
fants et ses ongles étaient propres et taillés.
Alors, pensez aux paysans de chez nous qui passaient avec des
outils sur l’épaule, qui portaient des bâches, des fardeaux et qui
voyaient cet homme avec ses mains blanches !
En plus, dans ce pays républicain très rouge pour l’époque —
radical-socialiste — mon père, cet homme pauvre, était très à
droite. Pire, il était royaliste, il votait pour Cassagnac ! C’était
inimaginable : un paysan du Gers dans un petit pays perdu, sans
journaux — on n’en lisait pas à l’époque — sans T.S.F., saps rien
et qui était royaliste !
Je crois que, chez lui, ce n’était pas une opinion politique, c’était
comme un goût esthétique. Il était passionné par l’Histoire, et les
rois avec leur cour, leurs panaches, leurs palais, leurs jardins,
leurs guerres même, lui paraissaient plus .jolis que les bonnets
rouges et les odeurs de vinasse des réjouissances populaires.
Pour tout cela il aurait dû être détesté, peut-être que dans un
autre pays, un pays plus dur, on l’aurait rejeté, mis méchamment
à l’écart, mais chez nous les gens ne sont pas mauvais. Il était
surtout considéré comme le farfelu de la région, ce n’était pas
un mot de l’époque alors on disait plutôt : « Camille es drôle...1 »
Il faisait des choses étranges : il mangeait des huîtres. Il n’en
a mangé qu’une fois mais tout le village est venu assister à cette
dégustation. Il les avait rapportées du marché d’Auch. C’étaient
de belles huîtres de claire, bien vertes ; il en a ouvert une et m’a
dit : « Respire bien, ça sent la mer... »
Plus tard Léon-Paul Fargue m’a dit, un jour que nous déjeu
nions ensemble : « Quand je mange des huîtres, j’embrasse la mer
sur la bouche ».
Dans notre petit village de 65 habitants, personne n’était allé à
la mer. Si, pourtant, il y avait une dame à Gavarret, Marie, qui
l’avait vue. C’était une femme qui n’était pas d’ici, elle venait de la
Vendée, et elle n’était pas mariée ; on disait qu’elle avait eu un
amant, un monsieur avec une voiture à cheval, il lui avait laissé
un peu de bien, une petite rente qui ne devait pas être bien grosse
car Marie était brodeuse à domicile. Elle venait aux veillées avec
sa broderie, des choses fines sur de la jolie toile. Sagement pen
chée sur son ouvrage elle racontait d’une voix claire des choses
incroyables :
1. « Camille est drôle », en langue d’oc.
12 DES HOMMES ET DES PLANTES
— La mer, c’est comme un champ de blé tout à fait plat qui
se perdrait à l’horizon et sur les côtés et qui rejoindrait le ciel qui
serait de l’eau avec un* mouvement perpétuel.
Allez imaginer cela !
— Et la couleur ?
— Changeante, tantôt bleue, tantôt verte, avec des vagues blan
ches.
Mais ce n’était pas le plus extraordinaire. Tous attendaient la
suite, on posait la question :
— Et le monde se baigne dans l’eau ?
— Oui, les femmes et les hommes ensemble et ils mettent des
costumes exprès...
Et elle décrivait les maillots à rayures des hommes et ceux à
volants des femmes...
— On voit leurs jambes ?
— Oui, jusqu’aux genoux.
On voit les genoux ! Et les hommes rêvaient de ces jolis genoux
découverts devant tout le monde. Et les femmes se sentaient toutes
gênées.
Longtemps j’ai été travaillé par l’idée de la mer. A dix-huit ans,
avec l’équipe de rugby, je suis allé à Arcachon ; j’allais voir la
mer et manger des huîtres ! — les premières — j’en tremblais
de désir.
Quand je suis arrivé c’était marée basse et le bassin d’Arcachon a
un horizon fermé. Quant aux huîtres elles étaient petites, plates et
beiges...
J’ai longtemps cru que la brodeuse avait brodé ses histoires !
2
LES BETES SAVENT BIEN, ELLES !
Mon père était un peu la curiosité du village mais on avait comme
du respect pour lui et puis il était chasseur, c’était son surnom,
on l’appelait « Lou Cassayre » 1 ; il braconnait aussi, mais dans le
coin ce n’était pas fait pour déplaire !
Il était également sourcier et enfin guérisseur. Je l’ai placé en
dernier parce que chez nous ce n’était pas étonnant, nous guéris
sions tous dans la famille : mes grands-pères, mes grand-mères et
même ma mère qui a été condamnée par un tribunal de Valence
dans la Drôme, il y a vingt-cinq ans, pour avoir soigné.
La pauvre femme travaillait dans cette ville, elle s’était placée
là pour se rapprocher de moi qui étais à Nice. Pour ces gens-là,
qui sont sans pitié, elle n’était qu’une guérisseuse, presque une
sorcière ! Elle avait indiqué des mélanges de plantes à ceux qui
lui avaient demandé, des gens de sa maison l’avaient raconté, un
médecin s’en était plaint et elle avait été poursuivie pour exercice
illégal de la médecine ! Ce serait comique si ça n’avait été une
épreuve très dure : elle, cette paysanne du Gers, devant les Tri
bunaux, quelle honte ! Elle en parle encore. Comme son Camille
elle n’a jamais compris ni la méchanceté, ni la malice malhonnête.
Je. me souviens du jour où mon père, revenant d’avoir vendu
des lièvres au marché d’Auch, avait rapporté quatre magnifiques
jeux de cartes biseautés, dorés, avec un roi de cœur sur le dessus,
ce n’était pas pour lui, il ne jouait pas, c’était pour en faire
cadeau.
— Mon chéri, regarde comme elles sont belles... Nous allons les
regarder ensemble et je ne les ai pas payées cher, la moitié de
leur prix !
C’était encore trop et le voilà qui les étale sur le chêne sombre
1. « Le chasseur » en langue d’oc.
14 DES HOMMES ET DES PLANTES
de la table, devant nos yeux : il y avait cinquante-deux rois de
cœur !... C’était des « chutes » de tirage que des camelots vendaient
sur les marchés aux paysans naïfs.
Il avait tant de pureté, de candeur en lui qu’il lui a fallu un
moment pour qu’il admette qu’on l’avait volé volontairement et
il répétait désolé :
— Elles ne valent rien et ils me les ont vendues !
Pas de colère en lui mais une sorte de désespoir. C’était incom
préhensible pour lui qui était profondément honnête et généreux.
S’il avait découvert un point d’eau ou soigné quelqu’un, si ma
mère lui disait : « Camille tu devrais te faire payer », il répondait :
« L’eau et les plantes personne ne me les fait payer, je n’ai eu
que la peine de les trouver !... »
On venait chercher mon père de six à dix kilomètres alentour.
Pour découvrir l’eau il se servait de la baguette de coudrier, dans
notre coin on ne connaissait pas le pendule. J’étais tout petit qu’il
m’apprenait déjà à la tenir dans mes mains. La première fois
qu’elle a bougé j’ai eu si peur que je l’ai lâchée. Pour moi une
branche d’arbre ne pouvait pas remuer toute seule. Ensuite j’étais
très fier. Depuis je sais qu’il y a neuf personnes sur dix qui peuvent
faire osciller un pendule, ce sont les Monsieur Jourdain de la
radiesthésie : ils sont sourciers sans le savoir !
Naturellement les professionnels disent : « Nous, nous avons
un don. » Il est incontestable qu’ils ont plus de sensibilité et
qu’il y a de bons sourciers et de mauvais, et que, comme dans
tout, l’expérience de l’opérateur compte. Mais il existe aussi des
signes extérieurs qui indiquent la présence de l’eau : la configu
ration géologique du terrain, les plantes : prêles, certaines orties,
certaines renonculacées... Tout ça n’est pas très sorcier ; mon père
les appelait « les plantes qui devinent l’eau ».
Il avait horreur des noms savants, des noms de livres : « Ceux
qui leur ont donné ces noms ils ont la science mais pas le savoir. »
Beaucoup plus tard, quand j’ai eu mes démêlés avec l’Ordre des
Médecins, j’ai souvent repensé à cette formule, à cette différence
que Camille faisait entre le science et le savoir et elle m’a beaucoup
servi.
Petit enfant je le1 voyais revenir avec de pleines • brassées de
plantes souvent fleuries. Je trouvais ça joli, d’ailleurs tout ce que
faisait mon père était joli, c’était un artisan de la beauté : mais
je ne savais pas pourquoi il les rapportait chez nous. Plus tard
je l’accompagnais et il me montrait des herbes, des plantes.
— Mon petit, regarde « l’herbe qui pique » (l’ortie) toute velue
et si peu douce, mais si tu sais la prendre, comme ça bien par en
LES BÊTES SAVENT BIEN, ELLES ! 15
dessous, elle ne te piquera pas. Cuite, elle est douce à l’estomac et
au ventre.
Pour lui la chélidoine était « l’herbe aux hirondelles », celle
dont on disait depuis des siècles : « Elle fait pleurer le malade
qui va mourir, elle fait chanter le malade qui va guérir. »
— Tu ne peux pas te tromper, si tu la casses elle pleure de
grosses larmes orange et elle est bonne pour tout. C’est ma préférée.
La plus belle c’est la rose mais la chélidoine c’est la meilleure.
Et il en mettait dans toutes ses préparations.
Il me parlait aussi de l’achillée millefeuille qu’il appelait :
« l’herbe aux charpentiers » : « Tu vois elle guérit les coupures... »
Ces noms de tous les jours me les rendaient aimables et fami
lières.
Il utilisait environ une quarantaine de plantes mais ses préférées,
celles dont il usait plus fréquemment étaient : l’aubépine, la feuille
d’artichaut, le bouton-d’or, la chélidoine, le chiendent, le cresson,
le coquelicot, le genêt à balai, la lavandè, la menthe, les orties,
le persil, le pissenlit, le plantain, la rose, les ronces, la sauge, le
trèfle incarnat, la violette : un peu plus d’une vingtaine. Ensuite
venaient : l’achillée, l’ail, la gerce, la bourse-à-pasteur, la bruyère,
le chou, la fougère mâle, les stigmates de maïs, la mauve, l’oignon,
la reine-des-prés. Auxquelles s’ajoutaient l’aunée, la bourrache,
la bardane, l’églantier, le gui, le genièvre (grains), la pimprenelle,
la prêle.
Le soir, sur le pas de la porte, il regardait le ciel, et à la
manière dont il disait en regardant la lune : « Le croissant il est
bien petit ! » je savais que le lendemain nous irions cueillir des
plantes.
— Mon chéri, jamais à la lune pleine, souviens-toi, sa lumière
prend toutes leurs forces aux plantes ; pour qu’elles soient bien
bonnes il leur faut beaucoup de soleil et peu de lune... Pour la
sauge c’est à l’aube de la St-Jean qu’elle est la meilleure...
On partait le matin très tôt et nos sabots faisaient grand tapage
sur la route, c’était un joli bruit, très gai... A dix heures nous
nous arrêtions ; le soleil était trop fort. Alors mon père sortait
du carnier le pain, l’ail, parfois un bout de fromage de chèvre et
nous mangions « en hommes », lentement, à la manière des paysans
pour qui chaque bouchée compte ; puis vers quatre heures du
« tantôt » on cueillait encore quelques plantes jusqu’à la tombée
du jour.
Délicatement, dans un geste d’amour, mon père cassait quelques
tiges, enlevait des feuilles ou arrachait des racines.
— Mon chéri, la bonté d’une plante ne se trouve pas toujours
16 DES HOMMES ET DES PLANTES
au même endroit. Parfois c’est dans sa tête ( la fleur), dans son
corps (la tige), ou dans ses pieds (les racines).
Et j’apprenais ainsi que dans le genièvre il ne fallait que les
baies, que seules les feuilles du plantain étaient salutaires, que
de la rose on ne prenait que les pétales et du maïs la barbe...
La saison avait une grande importance, le printemps, l’été, nous
partions presque chaque jour.
— Petit, maintenant les plantes sont pleines d’amour, elles sont
riches ! mais à l’hiver elles se refroidissent, elles ont sommeil...
Ainsi passaient les saisons et avec elles les années.
Aucun bonheur au monde ne sera jamais assez grand pour me
faire oublier ces journées passées auprès de mon père.
La première fois que je l’ai vu soigner quelqu’un c’était un
voisin, je le connaissais bien, je le voyais passer chaque matin et
chaque soir. Il est rentré, un lundi, dans notre salle, plié en deux :
— Camille, tu n’aurais pas une plante pour moi, j’ai comme un
pic là.
Et il montrait son côté droit.
— Ça c’est le foie !
— Tu crois ? Mais je me porte bien.
— Oui mais lui il se porte mal et il te le dit.
— Eh bien je n’aime pas sa conversation !...
Mon père faisait toujours rire ceux qui venaient le trouver, il
prétendait que ça leur faisait du bien, que ça les éloignait de leur
idée de leur mal, qu’ils étaient ainsi plus prêts à accueillir les
bontés des herbes.
— Camille, soigne-moi chez toi, je ne veux pas que ma femme le
voie.
Mon père a pris des flacons au-dessus de la cheminée, il a
mélangé différents liquides dans un bol, a fait tremper dedans un
morceau de flanelle plié en compresse et l’a mis sur le côté de
l’homme. Une demi-heure après les douleurs avaient cessé. Il ne
grimaçait plus. Son visage était redevenu celui que je connaissais.
Les mains cramponnées à la table je le regardais. C’était un
miracle !
— Papa c’est toi qui as fait ça !
— Mon chéri, c’est celui qui fait pousser les plantes !
La renommée de mon père, homme simple, n’était pas très
grande. Elle n’allait pas plus loin que quinze kilomètres à la
ronde. Il ne voyait pas plus de cinq à six personnes dans un
trimestre. Pourtant elle était plus grande 'que je ne l’avais cru,
je m’en suis aperçu plus tard. On le connaissait de plus loin mais
on ne venait pas le voir. Passé une vingtaine de kilomètres ça
devenait un voyage:
LES BÊTES SA VEN'T BIEN, ELLES ! 17
Il soignait surtout le foie parce que les gens buvaient trop et
mangeaient trop lourdement, il s’occupait aussi des congestions
des reins et il les faisait surtout uriner.
On venait aussi lui demander aide pour des « douleurs ».
— Camille j’ai mal là... ou là.
Et ils se tâtaient les reins, les jambes, les bras.
Et encore :
— Camille, je ne peux pas respirer.
Il réussissait à guérir l’asthme, qui à l’époque avait des origines
plus simples ; les maladies allergiques sont celles de la civilisation,
du progrès. L’air, l’eau, la nourriture, tout est pollué par les pro
duits chimiques, on respire et on avale tout ça.
Mon père soignait avec des bains de pieds. Dans trois, quatre
litres d’eau il jetait ce qu’il appelait ses macérations, et les malades
y trempaient leurs pieds un bon moment. Il avait appris ça de
mon grand-père qui l’avait appris de son père et ainsi on remontait
le temps. Dans les campagnes on a beaucoup plus le respect des
parents et des traditions que dans les villes.
Mon père faisait comme son père le lui avait enseigné. La
« science » de mon grand-père paternel était respectée, peut-être,
plus que celle de mon père parce qu’il était plus vieux. C’était
un extraordinaire vieillard, un colosse. On était même venu le
« consulter » de la ville. Il en tirait une grande gloire et il
racontait complaisamment ces visites ; mais, depuis longtemps,
quand on lui demandait des soins il répondait : « Allez voir
Camille, il sait, je lui ai donné mes macérations. »
Il lui avait également donné la « Bible des Plantes » de la
famille. Ce n’était pas un livre, même pas un cahier, quelques
feuilles qui lui venaient d’un très lointain aïeul, lequel sachant à
peine écrire avait dessiné toutes les plantes dont il se servait
avec leurs vertus thérapeutiques. Quand il était embarrassé, mon
père ouvrait le tiroir du buffet et le consultait.
Si les gens venaient trouver mon père de préférence au médecin
c’était surtout parce qu’ils croyaient dans les plantes et cette
confiance rejaillissait sur l’homme qui les connaissait. Nos paysans
ont encore peur de ces médicaments tout faits. Avec bon sens ils
disent : ce n’est pas sérieux de donner à tout le monde la même
chose. Ils attendent de la science de celui qui les soigne une for
mule qui soit faite pour eux. Chacun se considère comme un cas
unique et il a raison.
La croyance que les gens ont dans les plantes vient de loin.
Habitués à tout arracher à la terre il est juste qu’elle leur procure
aussi le moyen de se soigner. Dans les familles on se repassait
les « bonnes recettes », celles qui avaient fait leurs preuves. Et on
18 DES HOMMES ET DES PLANTES
trouvait normal que certains en sachent plus long qu’une bonne
femme. Pour eux, mon père était le « maître des plantes » et
comme il connaissait le remède ils pensaient qu’il devait connaître
également le mal, alors ils venaient le trouver. Mon père collait
son oreille contre leur poitrine et disait : « Que va ben vostre
moustre » « La montre va bien !... » (c’était le cœur) ou « la
montre est détraquée... » Tout ça était très simple, à leur portée.
Les gens n’ignoraient pas qu’il existait des pharmaciens. Ils
avaient aussi entendu dire que dans certains magasins, à la ville,
on soignait avec des produits tout faits. Mais pour eux c’était
quelque chose de mystérieux, d’inquiétant. D’abord ils n’avaient
pas d’argent pour y aller. Et puis ça leur faisait peur. Aller chez
le médecin c’était, déjà, prendre le couloir qui risque de vous
mener à la mort, mais le phai'inacien c’en était l’antichambre. Ache
ter un médicament signifiait qu’on était très malade.
Nos médecins le savaient si bien qu’ils ne prescrivaient pas, ils
formulaient. Et je me souviens toujours de mon vieux médecin
de campagne qui formulait en latin avec une belle écriture très
appliquée ; car ce n’est que depuis cinquante ans que les médecins
écrivent mal. Ces formules contenaient des choses très élémen
taires et presque toujours de « Vaqua simplex », elle donnait
confiance aux malades cette « aqua simplex » qu’on retrouvait
dans tout, c’était la goutte mystérieuse de la panacée, celle que
les charlatans prônaient autrefois sur les places publiques : « Elle
vous guérira des maux de dents et des cors aux pieds !... »
On voyait rarement le médecin, c’était une personne de grande
importance. Aussi les gens avaient été très étonnés quand ils
avaient su que le docteur Salis, le médecin du coin, était venu
se faire soigner par mon père.
Ce fut toute une histoire. Pour qu’on ne le sache pas, il avait
attendu la nuit et arrêté son cabriolet assez loin. Il était venu en
rasant les murs, le rouge' de la honte au front.
A son entrée mon père avait été bien étonné.
— Camille, je fais de la rétention d’eau.
— De la rétention, Docteur ?
— Oui, mon corps retient l’eau. As-tu des plantes pour faire
uriner ?
— Ah ! si ce 'n’est que ça je vais vous aider.
Et d’un seul coup toute la maison a été retournée. Ma mère a
mis à bouillir une grande quantité d’eau et mon père m’a crié :
« Va chercher la menthe, rapporte des 'orties, n’oublie pas la
chélidoine, la barbe de maïs et la sauge !... »
Pendant que je cherchais les plantes le « Docteur » se déshabil
lait, il avait un caleçon long et mauve... Jamais je n’avais vu un
LES BÊTES SA VENT BIEN, ELLES ! 19
caleçon de couleur ! Il a quitté ses habits mais pas sa dignité, ni
son monocle. Et là dans notre salle le Docteur Salis a pris un
bain de siège dans les plantes de mon père.
Cette fois je l’ai vu se dépouiller de sa carapace de suffisance,
n’être plus qu’un homme devant ce Camille qu’il traitait habituel
lement de haut. Parce que les gens, quand ils sont malades, chan
gent d’optique et un médecin malade est plus malade que les
autres : il ne croit plus en sa propre médecine !
Pourtant comme les plantes de mon père l’avaient soulagé, quand
il venait au village, même pas une fois par mois, faire ses visites,
il lui réservait un moment et ma mère debout lui servait un verre
de vin.
Eh oui, Camille guérissait mais pour lui c’était un geste simple,
un geste de charité au sens théologique du mot « caritas ».
Je ne crois pas qu’il avait « le don », qu’il était magnétiseur.
Il est vrai qu’il s’occupait d’occultisme mais d’une bonne manière,
pour puiser ailleurs, dans la continuité de l’homme, des forces
bénéfiques. Pourtant, tout petit que j’étais, je trouvais que mon
père avait l’air d’avoir vécu ailleurs, de venir d’ailleurs. Il dégageait
une puissance extraordinaire. Il n’était pas fait pour vivre à son
époque.
Mon père était un seigneur. Il n’avait pas des mains de paysan.
Il était beau, il n’avait pas un regard normal, il avait presque un
regard d’illuminé. Tout chez lui rayonnait, il dégageait uno puis
sance réelle, on ne pouvait pas faire autrement que de la subir
et elle vous réchauffait les os et le cœur. Elle vous traversait, vous
parcourait comme une onde d’amour. J’ai toujours pensé qu’il la
transmettait à ses plantes et qu’elles s’en enrichissaient.
Pour moi c’est sûr : il existe d’autres forces que les connues,
les recensées. J’en veux pour preuve un exemple psychique tout
simple : il y a un proverbe qui dit que lorsqu’on rit en mangeant
tout passe !
C’est vrai, vous mangez avec des camarades de collège un énorme
cassoulet et ça passera parfaitement, alors que vous mangerez une
feuille de salade avec des gens qui vous ennuient et vous n’arriverez
pas à la digérer. Tout dépend de l’ambiance, tout dépend de la
puissance que dégagent les gens, bonne ou mauvaise.
Ce qui étonnait le plus les gens d’ici c’était la manière de vivre
de Camille, on disait : « Ey a leu tens ! » — Lui il a le temps !
Je le revois encore à plat ventre dans les prés, à l’orée du
bois, passant des heures à regarder les lapins, les lièvres qui
n’avaient pas peur de lui. Je restais à côté et il me disait :
— Mon chéri, ce n’est pas en courant dans tous les sens, sur
tous les chemins, qu’on apprend la vie. C’est en la regardant et eux
20 DES HOMMES ET DES PLANTES
tu vois, ils en savent plus long que nous... Ils connaissent les
plantes, ils connaissent les herbes, les bonnes et les mauvaises,
ils savent comment se nourrir avec, comment se soigner...
Il avait raison. Un animal sauvage vivant en liberté ne s’empoi
sonne pas, il fait son choix. C’est un instinct qu’ils perdent quand
ils sont domestiqués, qu’on leur apporte leur nourriture, qu’ils
n’ont plus à la chercher, à la défendre et qu’on appelle le vétéri
naire quand ils sont malades. Un lapin en clapier ne distingue plus
les dangers du mouron rouge et il en crève, un chat en apparte
ment mange du muguet qui est très dangereux pour lui.
Les animaux domestiques sont des animaux bâtards qui ont
perdu tout instinct, toute sensibilité. Les mêmes en liberté savent
faire leur choix, c’est la civilisation qui les fait mourir. Un animal
dans la nature connaît d’instinct les herbes, les plantes, qu’il doit
manger quand il est malade. Certains chiens, encore assez près
de leur origine (loups, bergers), discernent deux sortes d’herbes :
ils utilisent comme vomitifs des herbes légèrement velues sur les
bords et comme purgatifs le chiendent. Il faut citer le cas récent
de cet isard, blessé à la cuisse, qui s’est fait lui-même avec sa
bouche un emplâtre de glaise et d’herbes ; de la belette laquelle
avant de livrer bataille aux vipères se roule sur du plantain dont
les feuilles sont très efficaces contre les piqûres d’abeilles et le
venin des vipères.
Cette connaissance des bêtes, mon père la tenait de son grand-
père qui avait réussi à élever des renards avec des perdreaux,
des lapins avec des belettes. Chez nous il y avait aussi un blaireau
parfaitement apprivoisé.
Je trouvais tout ça très simple. Trente ans plus tard, j’ai compris
que derrière cette simplicité se cachait la sagesse, celle que donne
la connaissance.
Aujourd’hui, de plus en plus, la science, pour essayer de com
prendre, de connaître l’homme, étudie les animaux, leur comporte
ment, leurs besoins. Mon père, cet empirique de talent, savait tout
cela et me l’a transmis.
C’est cet amour des animaux qui m’a fait mettre en « réserve »
ma propriété : j’ai détruit les « palombières » et les écureuils tra
versent les pelouses sous mes fenêtres.
J’ai acheté le bois sur lequel mon père ramassait les plantes,
il appartenait au Comte de Lary. Je l’ai acheté à la fois pour les
plantes et pour mon père, c’était une revanche, c’était surtout un
geste important.
« Il n’est bon bec que de Paris ». Pour moi il n’y a de bonnes
plantes que celles qui poussent dans le Gers, sur ma terre d’origine,
c’est capital. Ces plantes c’est ma foi. Et, si un jour, je trichais
LES BÊTES SAVENT BIEN, ELLES ! 21
avec moi-même je crois que je ne guérirais plus les malades ;
apparemment ce seraient les mêmes plantes, mais ce ne serait
plus pareil, je ne serais plus honnête, je ne pourrais plus croire
en moi.
Depuis près de trente ans je soigne. Eh bien, quand je me
retourne en arrière, pas une seule fois, un seul instant, je n’ai été
malhonnête avec les malades et je crois que ça compte énormé
ment ; les malades sentent que je vais les guérir, ils me le disent
et je n’en doute pas. Pourquoi ? Parce que je suis sincère. Cela
aussi c’est mon père qui me l’a légué.
3
LA FIN D’UN HOMME HEUREUX
Mon père était inquiet pour mon avenir. Il voyait que je n’étais
pas très costaud, que je n’étais pas fait pour travailler la terre et
cela le rendait fort soucieux. Sentait-il, avec cette prescience qu’il
avait des êtres et des choses qu’il quitterait cette terre très tôt ?
Comment le savoir ? Mais comme l’on dit, par chez nous, « je lui
faisais du souci... »
Lui était heureux dans sa vie, elle était bien à sa mesure ;
seulement il se disait des choses comme : J’adore la campagne,
est-ce que mon fils l’aimera ? Je vis pour mes plantes, le petit
s’en contentera-t-il ? Il savait aussi qu’il existait autre chose que
Gavarret et Audi ; peut-être qu’il en avait rêvé pour lui !... Alors
il était « envieux » pour moi. Il n’ignorait pas qu’une paresse
comme la sienne n’était pas à la taille de tous, qu’elle n’apportait
point d’argent et que sans argent on est bien misérable...
Pour lui une chose était sûre : les plantes ce n’était pas un
avenir, soigner avec ce n’était pas un métier. Ce n’était pas sérieux !
Il voulait absolument que je sois fonctionnaire. Pour mon père
c’était quelqu’un qui était bien habillé, qui avait une retraite, des
vacances, des connaissances, qu’on respectait. C’était le summum.
Et pas n’importe quel fonctionnaire : chauffeur à la Préfecture de
Police.
Cette idée n’était pas venue à mon père comme ça entre deux
rêveries, non, il la choyait depuis ma naissance ; et avec sa
patience un peu rusée de paysan il travaillait à mon avenir auprès
de Paul Jansou.
Ce Jansou était un bonhomme qui était « monté » à Paris ;
maintenant tout le monde y est allé, mais à l’époque c’était très
important. On le citait en exemple à dix lieues à la ronde et levant
le doigt on disait : « A quet a réussi1 ». C’était l’homme le plus
1. C’en- est un qui a réussi !
24 DES HOMMES ET DES PLANTES
célèbre du pays, il avait une belle situation : chauffeur à la
Préfecture de Police.
On se signait presque quand on l’entendait parler, il était l’arbi
tre du pays. Chez nous on ne plaidait pas, on attendait que le
Paul descende du train pour lui dire : « La vache du voisin est
venue dans mon pré il me doit réparation » ou : « L’Henri m’a
emprunté la charrue il ne me l’a pas rendue ». Et Paul arbitrait,
tranchait, il donnait raison à celui-ci ou à celui-là. On lui obéissait
parce que chez nous on n’aime pas les procès.
Mon pauvre père doit se retourner dans sa tombe chaque fois
qu’un procureur requiert contre moi. Mes vingt et un procès ont
dû bien troubler son repos !
Et Camille allait lui faire la cour, il pensait qu’il travaillait pour
mon avenir. Chaque année, quand Jansou venait aux vacances
passer un mois dans notre coin, il lui apportait les cèpes les plus
frais, le perdreau tué le matin, posés sur des feuilles de vigne dans
un panier d’osier et recouverts d’une serviette bien blanche et bien
raide.
Mon père lui disait : « Plus tard si tu pouvais recommander
le petit pour qu’il puisse... » Il n’est pas mort et cinquante ans
plus tard on lève encore le chapeau devant Jansou.
En attendant, pour me préparer à cette belle position, Cangile
me parlait toujours français. « Mon chéri, le patois c’est la langue
de ta terre, il est sorti d’elle. Mais le français c’est la langue de ta
patrie, celle des villes, des gens qui ont de l’instruction, qui « sa
vent »...
Il était si modeste, si humble qu’il ne lui serait jamais venu à
l’idée qu’il en « savait » plus qu’eux.
Je vois encore mon père le soir, assis devant la table éclairée
par la lampe à pétrole, qui fumait toujours un peu, lisant « Le
Chasseur Français » ; dedans' il y avait de jolies histoires de bêtes
qu’il me racontait ensuite, de sa voix douce, un peu lente, attentive
aux mots. Il laissait un temps entre le moment de la pensée et la
parole. Jamais je ne l’ai entendu élever la voix. Il aimait les
mots, il les employait bien. Ici tous commencent leurs phrases
par : « Mille Dious »... ou un autre juron, pour eux c’est sans
conséquence, mais ‘mon père croyait en ce qu’il disait, alors il
essayait de Je dire bien.
C’est avec « Le Chasseur Français » que mon père m’a appris à
lire. Il me montrait des animaux, des oiseauxJdes plantes, m’appre
nait leurs noms, il me découpait des lettres qu’il assemblait et je
les épelais. Je n’ai pas eu d’alphabet. Je n’ai pas appris à lire
comme tout le monde. Je n’ai surtout pas appris à vivre comme
LA FIN D’UN HOMME HEUREUX 25
tout le monde. Et c’est peut-être pour cela que je suis un homme
heureux !
Pour les gens de chez nous c’était un « drolé » le Camille,
mais aujourd’hui ce serait un sage. La vérité se déplace, elle n’est
pas immobile. Il n’y a rien que je redoute davantage que les gens
qui croient qu’ils détiennent la vérité, ceux-là ils me font peur !
S’il y a trente ans nous avions dit à nos parents qu’on irait dans
la lune, ils nous auraient fait interner immédiatement. Plus tard
nos enfants, nos petits-enfants, se moqueront de la façon dont
nous vivons actuellement. La vérité c’est quelque chose qui bouge
et qui bouge à une rapidité... pas toujours facile à suivre.
Dès que j’ai su lire et écrire je suis allé à l’école communale à
Gavarret. Et j’en garde un cuisant souvenir : j’avais un vieil insti
tuteur qui s’appelait Drancourt et qui venait encore à cheval faire
sa classe. Et un jour l’instituteur malade a été remplacé par une
institutrice que je trouvais fort jolie ! ce fut mon premier amour et
ma première souffrance : le facteur s’attardait pour lui faire la
cour. Mademoiselle venait à l’école à bicyclette. Elle avait des
jupes que je trouvais très courtes, je ne sais plus très bien si elles
l’étaient vraiment, mais dans leurs bas fins ses jambes étaient bien
jolies !
J’étais horriblement jaloux du facteur qui avait de sombres
desseins à mes yeux mais de bien belles moustaches ! Aloys j’ai
chipé des aiguilles à tricoter à ma mère et j’ai crevé les pneus du
facteur, peut-être plus de cent trous... J’ai toujours été un pas
sionné !
Ce fut la première raclée et la seule que j’ai jamais reçue de
mon père. Ça me grandissait à mes yeux de l’avoir eue à cause de
cet amour.
A dix ans je n’avais plus rien à apprendre dans ma petite école
et je suis allé au lycée d’Auch. Une ville avec des rues où il ne
poussait rien. Et des classes grandes comme toute notre maison,
des camarades qui n’étaient pas tous fils de paysans, c’était pour
moi une aventure étonnante !
L’année passa vite, j’avais onze ans quand mon père est mort
d’un accident de chasse. Alors qu’il sautait un fossé, son fusil est
parti. Quand je suis rentré le soir les femmes étaient là, toutes
noires, elles murmuraient plaintivement leur chapelet, les hommes
laissaient les sabots devant la porte, entraient par deux ou trois,
enlevaient le chapeau et restaient immobiles, embarrassés de leur
poids, de leur réalité trop vivante. Ils disaient un mot à ma mère,
à ma tante et ils repartaient. Ce soir-là j’ai compris que le
« drolé » était aimé.
On m’a dit que mon père était mort, qu’il était couché dans la
26 DES HOMMES ET DES PLANTES
chambre sur son lit, pour la dernière fois, et j’ai refusé de le
voir.
J’ai eu raison, pour moi la dernière image de mon père n’est
pas celle d’un mort sur un lit, c’est celle d’un vivant qui me
dit : « Mon chéri... » J’avais un énorme chagrin, mais je ne
savais pas ce que ç’allait être, je ne savais pas que ma vie
heureuse était terminée pour de longues années.
La mort de mon père a été la chose la plus terrible que j’ai
eue dans ma vie. J’ai eu des deuils autour de moi, il y a cinq
ans j’ai perdu ma femme dans un accident de voiture, mais la
mort de mon père a été un déchirement. C’était l’homme que
j’admirais le plus ; pour lui j’avais une vénération sans bornes.
C’était un homme étonnant. Etonnant de sagesse, étonnant de
savoir. Je le trouvais savant, je le trouvais beau, je le trouvais
distingué, je lui trouvais toutes les qualités.
4
LA VENGEANCE DE LA BLOUSE GRISE
J’avais douze ans, mon oncle m’a pris par la main et m’a emmené
à Lectoure. J’étais boursier et j’entrais comme interne au collège
Maréchal-Lannes.
Il faisait un beau soleil d’automne, comme on en a dans le
Gers, aussi chaud qu’un soleil d’été ailleurs ; mais quand je me
suis retrouvé enfermé dans la cour entourée de hauts murs j’ai
eu froid. J’ai compris que la lumière n’entrait pas dans ces endroits-
là, qu’il y .ferait toujours gris.
J’ai regardé les trois arbres poussiéreux prisonniers comme moi,
des arbres souffre-douleur, pleins de coups, tout écorchés,» ils
avaient l’air de vieux chiens malades à l’attache. C’étaient des
arbres de cour de prison. C’était d’une tristesse !... Un sol de
terre, dur comme de la pierre, damé par les galoches des élèves ;
pas une plante !
J’allais vivre sans elles, cela n’était pas possible ! Et puis tout a
changé : dans un creux du mur j’ai aperçu un pied de chélidoine,
pas gros, pas reluisant de santé comme ceux que je connaissais.
Non, un maigrichon souffreteux comme les arbres qui étaient là.
Mais c’était tout de même de la chélidoine, la plante « fée » de
mon père.
Personne ne l’a jamais employée comme lui et maintenant
comme moi. En usage externe on se sert surtout de son suc sur
les verrues, comme anti-ophtalmique et sur les tumeurs scrofu
leuses, les ulcères sordides scorbutiques et atoniques. J’en mets
absolument dans toutes mes préparations. Mon père me disait qu’il
avait découvert une des vertus de cette plante en observant un nid
d’hirondelles sous le toit de la maison :
— Tu comprends, je voyais la mère qui apportait un brin de
chélidoine à son nid. Ce n’était pas pour le donner à manger à
ses petits, alors pourquoi ?
28 DES HOMMES ET DES PLANTES
A force de patience il a fini par comprendre. L’hirondelle tenait
dans son bec la plante et la frottait contre la tête d’un petit,
toujours le même, celui dont les yeux restaient fermés. Quand ils
se sont enfin ouverts, l’hirondelle n’a plus apporté de chélidoine.
Plus tard, j’ai appris que son nom venait du grec Klélidôn : hiron
delle. La propriété que mon père avait découverte l’avait été bien
avant lui. Cet empirique de génie l’avait retrouvée !
J’entends toujours la voix de mon père : « Tu vois dans la
chélidoine tout est utilisable : la feuille, la fleur, la tige, la racine
et elle est bonne pour tout. » J’ai observé également que dans
une préparation elle devenait une sorte de faire-valoir des autres
plantes.
Elle est aussi, pour moi, mon porte-bonheur ; j’en avais bien
besoin le jour de pion entrée au collège de Lectoure ! Pourtant
j’arrivais là très sûr de moi, couvert de lauriers : en septième à
Auch je venais d’avoir vingt-deux prix y compris ceux de gymnas
tique et de chant, j’ai bien changé depuis, je chante horriblement
faux ! Il paraît que c’est le signe d’une conscience tranquille. Il
ne m’a fallu que quelques jours pour comprendre que mes lau
riers étaient de misérables feuilles sèches qui n’en imposaient à
personne ! Il est vrai que c’est une plante juste bonne pour la
cuisine !
On est très dur pour un enfant pauvre, surtout quand son père
vient de mourir, qu’il est sans protection. Les enfants sont
méchants, ils sont cruels. Dans leur placard les pensionnaires
avaient tous une boîte à provisions (on mange très mal dans ces
endroits-là), et moi de la sixième à la philo je n’en ai jamais eu.
Alors, ils venaient manger sous mon nez leurs confits, leurs pâtés,
leurs confitures préparés à la maison. Je me souviens d’un, qui se
prétend maintenant mon ami, il me mettait son saucisson sous le
nez et me disait : « Sens le saucisson... Ça donnera du goût à ton
pain ! » Oui, un goût d’anlertume.
« Ils » ne m’épargnaient pas les plaisanteries de mauvais goût.
Je n’avais qu’un drap ; un soir « ils » ont pris ce drap, pendant
que je faisais ma toilette, l’ont mis dans le lavabo et l’ont trempé
complètement puis « ils » l’ont remis dans mon lit, j’ai passé toute
la nuit par terre à grelotter.
Tous les hivers‘j’ai eu froid à un point inimaginable ! Je ramas
sais et je, collectionnais tous les journaux que je trouvais, ils me
servaient de couverture. Plus tard, en troisième, comme je faisais
partie de l’équipe de rugby ça c’est un peu arrangé. Les dirigeants
m’ont donné un drap et prêté une couverture.
Mais le plus pénible pour mon orgueil de petit « Maure » a été
l’histoire de la blouse. J’ai porté la même de la sixième à la
LA VENGEANCE DE LA BLOUSE GRISE 29
troisième. En sixième elle était longue, en troisième elle était
courte, elle craquait et elle était devenue grise. On ne m’appelait
plus que « la blouse grise ». C’était idiot mais ça me faisait mal.
A cause d’elle je me suis battu avec désespoir.
Personne n’avait d’indulgence pour moi. A part le Principal du
Collège, les professeurs n’étaient pas gentils. Dès qu’il y avait le
moindre bruit pendant le cours, le plus petit rire, les professeurs
ne se retournaient même pas, ils disaient : « Allez, Mességué, à
la porte ! » Ce n’était pas toujours immérité, j’étais très turbulent,
probablement parce que j’étais chahuté, brocardé, alors, pour me
défouler, me donner de l’importance, je faisais le pitre.
Pourquoi me ménager ? On savait que je n’avais pas de parents
qui viendraient, le samedi, se plaindre au directeur. Les directeurs
de collèges c’était un peu comme les hommes politiques, et les
parents d’élèves menaçaient : « Il n’a pas une bonne place, ce n’est
pas normal !... Je vais le mettre en face ! » En face c’était le
concurrent, l’école libre de l’abbé Tournier.
Ma mère n’aurait pas osé venir se plaindre ; elle s’était placée
comme bonne et travaillait dans les environs chez un banquier
qui s’appelait Bastide. Pour se rapprocher de son garçon elle a
même servi au collège ; c’était très pénible pour moi et encore
plus pour-elle. On la ridiculisait grossièrement ; elle a essuyé telle
ment de quolibets qu’elle n’y est restée que peu de temps. A
cause de son passage j’étais devenu le « le fils de la bonhe » !
Ça ne me touchait pas comme « ils » le pensaient, j’aimais trop
ma mère et j’avais le jugement trop droit pour en être humilié ;
je la trouvais admirable mais j’avais de la peine pour elle.
On ne peut pas imaginer ce qu’un garçon pauvre peut souffrir
au milieu de fils de propriétaires terriens aisés. On venait les
chercher pour sortir, on venait les voir le jeudi et le vendredi,
jour du marché à Lectoure. Ils partaient tous les samedis soir
chez eux tandis que je restais planté là, l’air à peu près aussi
misérable que les trois arbres de la cour. Le dimanche je faisais
le tour de la ville avec un pion, ce qui l’embêtait beaucoup, sans
doute aurait-il eu mieux à faire !
Je connais tous les environs de Lectoure pour les avoir faits à
pied et par tous les temps. Ces balades déplaisaient au pion mais
elles me rendaient la vie. Faisant claquer mes sabots, plus tard
mes galoches, je courais, pèlerine au vent. Et surtout je cueillais
des plantes malgré mon surveillant qui trouvait humiliant, pénible,
de traverser la ville avec ce petit garçon ridicule, mal habillé,
effrangé, qui avait l’air d’un romani et qui en plus avait des
poignées d’herbes qui lui sortaient des poches. Avant de revenir
dans Lectoure il me disait :
30 DES HOMMES ET DES PLANTES
— Qu’est-ce que tu fais de ces herbes, tu les manges ?
— Non, monsieur, je m’amuse avec.
— Tu me feras le plaisir de jeter tout ça en entrant dans la
ville.
Je répondais : « Oui, monsieur », mais il m’en restait toujours
un peu au fond des poches. Le soir, sous mon drap, je respirais
leur odeur, je m’endormais détendu, la joue sur une poignée de
sauge, dans la « Barbe du Père Eternel » (chicorée sauvage) ou
contre un coquelicot.
Ce n’est que beaucoup plus tard que j’ai osé répondre au pion :
« Mon père s’en servait pour guérir. » Certains professeurs n’igno
raient pas que j’étais le fils du « Mességué qui soignait avec les
plantes » mais j’étais trop petit, trop jeune pour qu’ils me deman
dent quelque chose.
Un boursier doit être le meilleur élève de sa classe, c’est dans
l’ordre des choses, mais moi je ne l’étais pas parce que, pour
gagner un peu d’argent, je faisais les devoirs de mes camarades,
ils me donnaient cinq sous, dix sous pour une version latine ;
c’est comme ça que j’ai réussi à acheter, enfin, une paire de
galoches.
Nous n’avions plus de maison, ma mère habitait chez les autres.
C’est un de mes oncles qui était mon correspondant ; jamais il
n’est venu me voir, il ne me prenait chez lui que pour les grandes
vacances. Je travaillais pour lui, je faisais les foins, les blés, les
gerbes, rien que des travaux pénibles. Je n’étais pas malheureux,
j’étais à la campagne et ça me suffisait. Pour moi, c’est le prin
cipal ; le confort, le luxe ne m’ont pas gâché. La vieille formule :
un quignon de pain, une gousse d’ail et un coin de feu, reste
l’image la plus parfaite de mon bonheur de vivre.
Et puis, chez mon oncle, je pouvais soigner ; les « recettes au
père Camille » on n’en riait pas. J’étais le fils, celui qui les
connaissait.
Dans notre région il y avait peu de machines agricoles ; on
faisait, encore, beaucoup de. travaux à la main. On utilisait toutes
sortes d’outils : serpette, faux, hache ; les accidents étaient fré
quents et comme il n’y avait aucune hygiène les plaies s’infectaient
facilement. Je me souvenais que mon père disait au blessé : « Va
chez Chicabout — c’était l’épicier —- achète du roquefort », et
il lui en. faisait prendre à dose homéopathique. Alors, comme il
l’avait fait, je regardais les plaies et pour celles qui n’avaient pas
bonne mine je disais : « Allez chez Chicabout... » Et on m’écoutait.
Jamais je n’aurais osé conseiller du roquefort à mes camarades
et encore moins aux professeurs si l’idée leur était venue de me
demander conseil.
LA VENGEANCE DE LA BLOUSE GRISE 31
Quand j’étais « petit » je trouvais ça merveilleux. Mais au
collège j’avais honte. Pourtant j’en connaissais l’efficacité ; seule
ment je croyais que conseiller du fromage pour une blessure ça ne
faisais pas sérieux ! Maintenant il n’y a plus de mystère, on
connaît l’emploi de la pénicilline et on n’ignore plus que les moisis
sures du roquefort en contiennent.
Ce n’était pas uniquement chez mon oncle que rejaillissait sur
moi un peu de la renommée de mon père. J’avais un camarade,
qui est resté mon ami : Georges Dutout. Tous les deux mois il
m’emmenait dans sa famille à Fleurance passer un jour ou deux.
Et même des périodes de « petites vacances ». Pour moi c’était la
fête : ses parents me recevaient très bien et comme on lui faisait
de bons menus je les partageais. Là j’étais enfin redevenu « le
petit Mességué... vous savez le fils de Camille qui connaissait si
bien les plantes ! »
Mes plantes, elles, étaient le dernier lien qui me rattachait à
mon père, à ma terre... Je continuais à les cueillir, à essayer de
les conserver, je les faisais sécher dans m^ case au dortoir, je
n’avais guère d’autres choses à y mettre, j’en bourrais mon pupitre
en classe, repoussant pour elles livres et cahiers.
J’avais si peu d’amis que j’avais tout mon temps pour regarder
autour de moi, pour observer les autres. Je guettais leurs malaises.
A ce jeu-là j’étais devenu très fort, le moindre changement dans
la couleur de leur teint, leur démarche, le brillant de leur* œil,
me renseignait. Je parlais avec moi-même : celui-là a mal au foie,
celui-ci aux intestins... Pour vérifier je leur demandais de leurs
nouvelles. Cela devait bien les étonner. En général ils me répon
daient et je m’attribuais des notes. A ces devoirs-là, j’avais très
souvent 18/20. Je ne me donnais jamais 20. J’étais, déjà, prudent.
Quand je tenais mentalement « mon malade » je m’interrogeais :
Qu’est-ce que mon père aurait fait ? C’est la question que je me
suis posé le plus souvent dans ma vie. Alors je me récitais les
formules de ses macérations. Je ne voulais pas les perdre et je
n’avais pas d’autres livres que ma mémoire.
J’avais chipé dans les ordures, du côté de la cuisine, des bou
teilles et je les remplissais de mes préparations. Je surveillais la
conservation des liquides qui n’était pas bien longue car je ne
pouvais pas faire bouillir mon eau. Mais, après tout, ça n’avait
pas une grande importance, mes compositions ne servaient à rien !
Quand elles étaient trop vieilles je les jetais et ce geste me parais
sait sacrilège.
Pour moi, conserver les connaissances de mon père était plus
important que tout ce que l’on m’apprenait. Je sentais que je ne
devais pas oublier les leçons de Camille.
32 DES HOMMES ET DES PLANTES
Quand j’étais trop malheureux, j’ouvrais mon pupitre et à l’abri
du battant, les yeux fermés, je remplissais mon nez, mes pou
mons, ma tête qui se mettait à chanter, de la bonne, l’apaisante
odeur des plantes ; la classe entière disparaissait, j’étais dans
« mon » champ, dans « mon » bois à côté de mon père.
Un après-midi on crie :
— Mességué !
C’était la voix de notre directeur M. Alleman, mais je ne l’enten
dais pas.
— Mességué, c’est à vous ça ?...
Un camarade m’envoie un coup de galoche dans les jambes, je
rabats le pupitre et je vois Monsieur le Directeur qui regardait
par terre le doigt pointé vers le sol.
Un escargot jaune rayé de noir comme un zèbre glissait, suivi
d’un autre, sur le plancher gris de la classe, majestueux comme la
flotte des Argonautes sur la mer Egée... Il m’aurait été difficile
de nier ; un joli sillage de bave luisante faisait remonter leur
piste vers mon bureau. D’ailleurs, je ne mentais pas, j’ai horreur de
ça.
— Enlevez-les... et maintenant ouvrez votre pupitre et jetez-moi
toutes ces saletés... Si encore c’était pour en faire un herbier,
même pas ! Votre passion des plantes vous perdra. A la porte,
Mességué !
Ce jour-là Monsieur le Directeur ne se doutait pas que près de
trente ans plus tard, en 1964, il m’écrirait cette lettre de trois
feuillets :
Mon cher Mességué,
« Maintenant que grâce à vos mérites personnels vous jouissez
d’une renommée qui a frapchi les frontières je me permets de
vous rappeler l’époque où jeune élève au collège de Lectoure dont
j’étais le Principal ou Directeur vous connaissiez des débuts diffi
ciles, presque des privations. Cela ne vous empêchait pas de mon
trer vos qualités généreuses...
« Ces qualités de cœur vous les avez conservées et je suis heureux
de vous en féliciter. Rares sont les hommes d’aujourd’hui qui ne
donnent pas une valeur financière au geste charitable...
Et le post-scriptum qui m’a particulièrement touché.
« J’oubliais de vous rappeler que dans le casier de l’étude vous
cachiez jalousement les plantes qui devaient vous spécialiser. Bien
souvent j’ai dû vous punir car à mon avis vos études en souf-
LA VENGEANCE DE LA BLOUSE GRISE 33
fraient. Déjà vous prouviez que vous aviez la volonté de lutter et
de vaincre. »
En fait, on me prenait pour un garçon un peu bizarre, surtout
les professeurs. Et comme ces hommes-là ont toujours un juge
ment sain ils affirmaient : « Il finira mal, ce sera un bon à rien,
un paresseux !... » Il était incontestable que je passais plus de
temps à regarder mes plantes, à m’occuper d’elles, à faire les
devoirs des autres qu’à faire les miens.
J’avais quatorze ans, ma réserve de « foin », comme l’appelaient
mes camarades, ma persévérance avaient tout de même fini par
intéresser superficiellement mes professeurs qui pensaient :
« Après tout il tient de son père ! » A cause de cela ils me deman
daient « des recettes ». Mais ils ne s’en servaient pas, ils n’auraient
jamais été cueillir des plantes, et moi je n’aurais pas osé leur donner
mes macérations. Tout de même ils condescendaient à me poser
la question : « Qu’est-ce que ton père aurait fait ?... » Et moi je
devais me sentir honoré et donner mes secrets. Ça n’allait pas plus
loin. Ils n’avaient pas confiance.
Celui qui me posait le plus souvent des questions était le prof
d’Histoire et de Géographie. C’était un homme qui buvait et man
geait énormément, alors il avait des crises de goutte. Comme tous
les malades de ce genre il aurait voulu un remède-miracle qlri
l’empêche de souffrir sans se priver. Il ne demandait qu’à croire,
en n’importe quoi, pourvu qu’on ne lui parle pas de régime alimen
taire. C’était donc un « client » tout trouvé. Quand on le voyait
entrer dans la classe, le front bas, traînant sa jambe au pied
chaussé d’un gros chausson, on savait ce que ça voulait dire : il
commençait sa crise. Avec un peu de chance, pour nous,' il allait
être forcé de garder la chambre.
Je ne l’aimais pas : un jour, ne se souvenant pas de mon nom
il avait crié « Hep là-bas, la blouse grise ! » Et je lui en voulais
d’avoir rougi. Aussi ce matin-là, quand à la fin de son cours, il
m’a pris à part pour me dire : « Je vais avoir une crise de goutte
très forte, je le sens, tu dois bien posséder une « mixture » de
ton père pour ça ? » Je lui ai répondu avec insolence :
— Non, monsieur, c’est une maladie qu’on ne connaît pas à la
campagne.
Et je l’ai planté là. Il a marmonné : « Fumiste ! » Le surnom
m’est resté, ça m’en faisait un de plus ! Mais ça m’était égal
« la blouse grise » s’était vengée. Je connaissais, en effet, une
très bonne préparation à base de colchique, de bardane, de camo
mille romaine, qui aurait pu le soulager.
Derrière les carreaux de la classe, les ciels changeaient avec les
34 DES HOMMES ET DES PLANTES
saisons, les années passaient, le temps des brimades était terminé.
J’étais parmi les grands, je jouais au football le jeudi après-midi
mais, le dimanche j’étais demi d’ouverture dans l’équipe de rugby.
Je faisais partie de celle de la ville, presque un professionnel ! On
me payait deux francs cinquante, et on m’offrait un dîner dans
un petit restaurant de Lectoure. Les dirigeants de l’équipe avaient
obtenu que je ne rentre qu’à neuf heures, et on me ramenait au
collège dans une voiture particulière.
C’était les autres qui m’enviaient !
Je ne cueillais plus de plantes dans les chemins, dans les bois...
On m’avait tellement dit : « Maurice, les « herbes » ce n’était pas
sérieux de la part de ton père, il aurait mieux fait de travailler
pour ta mère et pour toi ! » J’avais reçu tant de leçons de morale
de tous côtés, y compris des miens, que j’avais un peu honte.
J’étais rentré dans ma coquille, je ne parlais plus des plantes,
je pensais presque que c’était une tare. Ce fut le temps de mon
reniement.
Et puis j’avais, aussi, la tête tournée du côté des « demoiselles ».
Dans notre collège filles et garçons étaient côte à côte et ça
c’étaient les bons moments. En cinquième j’étais, déjà, très amou
reux d’une gamine de mon âge qui s’appelait Simone Barrois, elle
était belle, belle, belle !.. Son père était un banquier d’Agen. Comme
j’avais treize ans ce n’était grave pour personne. N’empêche que
j’étais très doué du côté cœur et je vivais mon amour avec passion.
En seconde j’ai rêvé de devenir médecin par amour pour une
jeune fille qui s’appelait Jeannine Cheminaud. Elle est maintenant
fonctionnaire à l’Académie de Toulouse. C’était une Eurasienne
ravissante ; de temps en temps elle m’accordait un baiser ! Alors là...
mes pieds devenaient des ailes. Je lui disais des vers, je lui envoyais
des poèmes, je lui faisais ses devoirs, c’était merveilleux ! Quand elle
voulait me faire un suprême « honneur », Jeannine me lavait
mon maillot de rugby... Ensemble nous n’avons voyagé que dans
le sentiment, elle ne m’a pas fait perdre ma virginité... mais je ne
l’ai pas oubliée.
5
UN BAIN DE MAINS POUR L’AMIRAL
J’ai eu mon premier bac à dix-sept ans, sauvé de justesse par
l’espagnol, 19 sur 20, et le français, 18, qui avaient permis mon
repêchage en mathématiques ! J’ai passé celui de philo à dix-huit
ans. Durant cette dernière année j’avais renoncé à l’idée de faire ma
médecine, nous étions vraiment trop pauvres. Je voulais préparer
une licence et entrer dans l’enseignement. J’allais, peut-être, devenir
le fonctionnaire honoré dont mon père avait tant rêvé pour moi.
J’avais dix-neuf ans quand la guerre a éclaté. Appartenant à la
classe 1941 et patriote comme un Gascon, au printemps de 1940,
j’ai devancé l’appel. J’ignorais que cette signature, au bas d’une
feuille militaire, allait parapher la fin d’un chapitre de ma vie :
celui de ma jeunesse.
Avec toute la fougue de mon tempérament gascon je m’étais
enrôlé dans les « héros » et je me suis vite retrouvé, après la
débâcle, sans uniforme, portant, à nouveau, « une blouse grise »,
dans les services du contrôle postal à Montauban, sous les ordres
du commandant Muklautz. Je devais cette « situation » à la vigi
lance, jalouse, de mon club de rugby qui avait intrigué pour me
garder dans la région.
La censure était installée au premier étage de la poste, nous
étions une douzaine, civils et militaires mobilisés, qui décachetions
les lettres à la vapeur au-dessus de récipients spéciaux.
Pour moi ce travail était plutôt étonnant. Les paysans écrivent
peu. Pour mon père, l’arrivée d’une lettre était une cérémonie
importante, avec tout un rituel : le coup de vin au facteur, la
lecture attentive de son nom — une erreur est possible, on n’ouvre
pas une lettre qui ne vous est pas adressée ! — Alors, seulement,
la lame du couteau, avec précaution, libérait le destin. Enfin sui
vait la lente lecture du texte.
Et voilà que j’ouvrais des centaines de lettres qui ne m’étaient
36 DES HOMMES ET DES PLANTES
pas destinées ! Pour la première il a fallu que je me fasse violence.
Elle commençait par : « Mon amour... » C’était comme si j’avais
regardé par le trou de la serrure et j’en rougissais...
Vingt-cinq ans plus tard, je suis toujours tenu au secret pro
fessionnel mais, tout de même, je peux dire que nous avions
beaucoup de lettres d’artistes. Ils faisaient tous des tournées, dans
la France non occupée, et leur courrier les suivait à l’hôtel. J’ou
vrais les lettres de vedettes célèbres. Je connaissais tous leurs
petits malaises, moraux et physiques !
Je lisais ces lettres avec une sorte d’avidité que je ne m’expli
quais pas. Je sentais qu’à travers les phrases de ces gens, connus
ou pas, il y avait quelque chose à apprendre ! Mais quoi ? Ils
étaient tourmentés par toutes sortes de sentiments, d’émotions, ils
se posaient beaucoup de questions. Ils exprimaient des sensations
violentes, souvent passagères. Ils se plaignaient également de diffé
rents malaises physiques. Tout ceci faisait naître en moi une
curiosité que je ne m’expliquais pas. Je pensais aussi que leur
écriture devait avoir de l’importance, mais laquelle ?
Une fois, voyant une écriture tremblée, déformée, j’ai pensé :
« Ça c’est un homme malade, vieux, très usé. » C’était celle d’un
garçon de vingt ans qui disait : « Je ne suis pas malade, mais c’est
pire, je n’ai plus envie de vivre... »
Et quelques jours plus tard le même garçon d’une écriture
ferme écrivait : « Tout va bien, j’ai reçu de ses nouvelles, j’étais
fou... »
Il ne se trompait pas, il l’avait été un court instant.
C’était banal ; mais pour moi qui n’avais aucune expérience ce
fut une révélation ! J’étais très naïf et j’avais toujours vu les
choses, un peu, simplement : on mange trop, on boit trop, on est
mal fichu, ça vous rend grognon, de mauvais poil. Mais je n’avais
jamais pu réaliser que le CQntraire existait, quand l’esprit ou le
cœur se portait mal, le corps suivait !
L’état d’âme influençait l’état de santé. Je trouvais cette décou
verte capitale ! Mes méthodes d’investigation ont toujours été empi
riques, mais c’est un empirisme expérimental ; je ne me contente
pas de constatations apparentes. Avant de me prononcer je contrôle
autant de fois, aussi souvent, que je l’estime nécessaire. Et dans
mes conclusions je fais toujours des réserves, car je crois qu’en
médecine ôn n’est sûr de rien.
A cette époque j’étais très ignorant mais-j’avais déjà le même
besoin de contrôler mes suppositions. Chaque fois que je lisais une
lettre où se trouvaient des phrases du genre : « Tu ne m’as pas
écrit... Je ne sais pas ce que j’ai. Je suis patraque, j’ai mal à la
tête, ou au foie... » je l’épluchais, je notais le nom de l’expéditeur
UN BAIN DE MAINS POUR L’AMIRAL 37
dans ma mémoire, pour pouvoir ensuite vérifier si les malaises
physiques disparaissaient ou s’aggravaient, et quelle était alors la
part du corps et de l’esprit.
J’étais sûr qu’avant tout il fallait calmer un malade, l’aider à
se détendre, lui donner confiance, le comprendre... Mes plantes et
moi aurions-nous ce pouvoir ?
Je n’aurais même pas osé me poser la question. Et j’agissais
comme si elle avait été le principe même de ma vie. Dans ces
années de 1940 à 1943, jamais je n’ai été plus près d’abandonner,
définitivement, toute idée de guérir. Ce qui ne m’empêchait nulle
ment de faire ces observations, de les noter, de les compléter, de
les modifier inlassablement.
J’aurais été certain qu’on me moquait si l’on m’avait dit que
j’étais en train d’édifier les bases mêmes de ma thérapeutique, que
je découvrais parfois d’une manière un peu puérile un principe
que j’allais appliquer toute ma vie : « Soigner le malade plutôt
que la maladie. »
Dans l’ensemble mon comportement était bien paradoxal ! Je
m’intéressais à des gens dont je ne connaissais que les lettres.
J’avais renoncé à guérir.
Et pourtant... quand je me promenais dans la campagne, je
cueillais mes plantes. Je les faisais sécher, je préparais des macé
rations pour : le foie, les rhumatismes, les reins. Et pour justifier
tant d’incohérence je me disais : « Si tu en avais besoin un jour,
tu les aurais sous la main ! » Qui aurait pu me les demander ?
Personne !
Il n’y avait guère que le commandant Muklautz qui connaissait
mes origines. Sans doute à cause du rugby, le capitaine de mon
équipe lui avait certainement dit quelque chose du genre : « C’est
un phénomène, Mességué, son père lui a appris à soigner avec les
plantes... » C’est probablement à cause d’une phrase de ce genre que
j’ai soigné l’Amiral Darlan.
Il était venu à Montauban en visite officieuse, une sorte de
tournée d’inspection. Il souffrait d’une périarthrite de l’épaule.
(C’est le type même de douleurs devant lesquelles la médecine et
les thérapeutiques traditionnelles sont fréquemment impuissantes.)
Il s’en est plaint au Commandant Muklautz qui lui a dit :
— Amiral, j’ai un de mes hommes au contrôle postal dont le
père soignait par les plantes. Peut-être pourriez-vous essayer ?
L’Amiral François Darlan, ancien Commandant en Chef de la
Flotte, était alors le Vice-Président du Conseil, le deuxième person
nage de l’Etat Français, on l’appelait le Dauphin. Je n’étais pas
étonné, j’étais dépassé !... Mon rendez-vous avait été fixé à 8 heures.
38 DES HOMMES ET DES PLANTES
A 6 heures je faisais la queue au marché pour n’obtenir qu’à 7 heu
res un chou, une botte de cresson et un œuf !
Mon chou et mon cresson enveloppés dans du papier journal,
sous le bras, mon œuf et mon flacon de macération, pour les
rhumatismes, dans la poche, je me présentai à Darlan.
Petit, assez fort, vêtu d’un costume gris — sa couleur préférée
—, très nerveux, il allait et venait dans la pièce.
— Alors, c’est toi Mességué, et tu viens d’où ?
— De Gavarret dans le Gers, monsieur.
Ces deux mots, pour moi, étaient mes références, mes lettres
de noblesse, j’ignorais qu’ils allaient devenir mes lettres de créan
ces.
— Nous sommes pays, je suis de Nérac, pas loin de chez toi.
Je le regardais tranquillement, je le trouvais sympathique.
Comme je ne me faisais aucune idée sur les puissants de ce
monde il ne m’impressionnait pas, j’étais sereinement inconscient.
On m’avait dit de l’appeler Amiral, je lui ai dit Monsieur ! Pour
moi ce n’était qu’un homme politique ; et comme je n’avais pas
encore fait de rapprochements entre ces hommes-là et l’Histoire,
il ne m’étonnait pas.
Une chose pourtant me troublait : c’était mon premier malade !
Et, en lui répondant, je notais mentalement : nerveux, complexion
plutôt sanguine, manque d’exercice. Il me rappelait un de mes
professeurs qui mangeait trop vite et se congestionnait après les
repas. L’œil était jeune, brillant, mais les paupières molles. Ce
n’était pas un diagnostic, c’en était l’ébauche.
— Alors, tu soignes ?
— Non, monsieur, mon père m’a laissé quelques traitements qui
soulagent certaines choses.
— Au moins, tu ne racontes pas d’histoires. Et qu’est-ce que
tu donnes,.des gouttes, des tisanes?
— Non,-pour ce que vous avez je fais des cataplasmes de plantes.
— Eh bien, vas-y ! C’est mon épaule droite qui me fait mal.
Il était visible qu’il en souffrait beaucoup. Avec difficulté il a
enlevé sa veste et sa chemise. Bien entendu personne n’osait l’aider.
Il s’est assis en maillot de corps et m’a dit : « Opère !... » Je
voyais les poils grisonnants de sa poitrine mousser sur le blanc
de son maillot, ça m’ôtait mes moyens. J’avais bien donné des
recettes, mais soigner, toucher un malade, lui appliquer un cata
plasme... Je ne l’avais jamais fait !
— Qu’est-ce que tu attends ?
— J’aurais besoin d’un récipient et d’une fourchette pour battre
un blanc d’œuf en neige.
J’ai cru qu’il allait se rhabiller.
UN BAIN DE MAINS POUR L’AMIRAL 39
— C’est un remède de bonne femme, un truc de sorcier, ton
histoire ! Enfin, qu’on lui apporte ce qu’il demande, seulement
fais vite, je suis pressé...
J’ai haché, assez fin, les plus belles feuilles de mon chou, dont
j’avais enlevé les grosses côtes, avec mon cresson, j’y ai ajouté
de « l’herbe de feu » (ortie piquante). J’ai amalgamé le tout à
l’aide de mon blanc d’œuf battu très ferme. Puis j’ai disposé cette
préparation sur une mousseline, formé une sorte de cataplasme,
replié le tissu, sur lequel j’ai versé la valeur d’une cuillère à café
de ma macération à base de reine-des-prés, camomille romaine,
sauge, chiendent...
Pendant la confection de cet emplâtre, Darlan me posait des
questions : « Pourquoi ci ? Pourquoi ça ? » J’avais bien du mal à
lui répondre. A cette époque j’étais très ignorant ; je me contentais
de faire comme mon père avait fait. Il voulait savoir aussi ce que
j’avais mis dans mon flacon.
— Tu emploies des plantes inconnues des autres ?
— Non, monsieur, je ne crois pas, ce ne sont que mes compo
sitions qui sont très différentes. Ainsi mon père, dans ses prépa
rations, a toujours mélangé les plantes dites à usage interne avec
celles à usage externe.
Et je lui ai appliqué mon cataplasme sur l’épaule.
— Il faut le garder toute la nuit.
— C’est tout ?
— Non, il faut compléter ce traitement avec des bains de mains.
Il a souri, presque ri.
— Tu as l’intention de me faire prendre un bain de mains ?
— Ils sont indispensables, il en faut un le matin à jeun et un
le soir avant le dîner. Je vais vous donner mon flacon.
— Tu y crois, toi ?
— Oui, monsieur !
Une heure avant, si on m’avait posé la question, je ne sais pas
très bien ce que j’aurais répondu. Certainement pas comme je
venais de le faire ; avec une foi aussi absolue. Ce « oui » m’a
étonné. Il a eu le pouvoir de décider l’Amiral à prendre mes bains
de mains. J’ai compris que ma confiance en moi avait une impor
tance, peut-être plus grande encore que celle du malade !
Heureusement que Darlan ne m’a pas demandé la raison de ces
bains de mains, je l’ignorais. Mon père les donnait, je faisais
comme lui. Lui avait-on expliqué que la paume des mains et la
plante des pieds étaient plus sensibles, plus réceptives ? Qui ? Je
ne sais pas. Cela venait certainement de très loin, d’une tradition
orale qui s’était transmise dans notre famille.
J’ignorais, encore, que les Romains utilisaient, de cette manière,
40 DES HOMMES ET DES PLANTES
les eaux thermales et de préférence gazeuses. Qu’à Royat, au-
dessus de Clermont-Ferrand, on faisait prendre des bains de pieds
aux artéritiques. Il y a bien longtemps qu’on ne moque plus les
traitements par osmose. On connaît leurs vertus curatives et le
processus scientifique de leurs effets. Ce n’est plus, depuis déjà
longtemps, de l’empirisme !
La rapide acceptation, la crédulité de l’Amiral m’avaient étonné.
Je ne savais pas qu’un malade qui a tout essayé est prêt à
accepter n’importe quoi. Même, et surtout, ce qui lui paraît incom
préhensible. Plus on s’éloigne de la médecine traditionnelle, qui
n’a pu le soulager, plus il est prêt à croire. L’incompréhensible
ne l’inquiète pas, il le rassure. C’est la raison de la réussite d’in
nombrables charlatans.
Le passage de Darlan ne changea rien dans ma vie. J’étais
agréablement engourdi par un petit bien-être monotone et quoti
dien. Tous les dimanches je jouais au rugby dans l’équipe de
Montauban. Je gagnais 1 500 frs 1 par mois pour ouvrir des lettres
qui ne m’étaient pas destinées ! Il y avait du soleil, les filles
étaient jolies, elles ne me fuyaient pas, je ne demandais rien de
plus !
Je ressentis soudain quelque inquiétude quand le Colonel
Mu'klautz m’a fait appeler pour me dire :
— Mességué, vous partez demain pour Vichy. L’Amiral Darlan
vous réclame. Il dit que vous l’avez beaucoup soulagé et il veut
vous revoir. N’oubliez pas d’emporter vos « herbes » !
L’idée ne me plaisait guère :
— Pour longtemps, mon Colonel ?
— Votre ordre de mission est de trois jours, le temps d’une
consultation !
J’ai rempli ma valise de ' plantes, sans oublier mon flacon de
macérations pour les rhumatismes et je suis parti. Plutôt content,
pour un curieux de ma sorte c’était assez excitant de connaître la
nouvelle capitale de la France.
Pe Montauban à Vichy, le voyage était terriblement long. A la
gare, une voiture officielle m’attendait avec son fanion roulé. Le
chauffeur était un marin, un petit gars de mon âge. Il avait un
aussi bel accent que le mien ! Ça nous a mis en confiance. D’un
coup d’œil il m’a jugé. Je devais faire bien de « mon trou ».
— Tu connais Vichy ?
— Non. C’est la première fois que j^y viens.
Alors il m’a expliqué, en copain, qu’il y avait ici davantage
d’habitants au mètre carré que dans la ville la plus surpeuplée :
1. Il s’agit de francs de l’époque.
UN BAIN DE MAINS POUR L’AMIRAL 41
— Et surtout fais attention, les oreilles des gens sont plus sen
sibles que n’importe quel micro. Et moins fidèles. Si ta tête ne
leur revient pas, en vingt-quatre heures tu peux perdre ton boulot !
Méfie-toi de ton ombre. La police est partout, en uniforme, en
civil. Et il y en a pour tous les goûts ! la municipale, celle de
l’Etat, celle du Maréchal, celle de Darlan, la Secrète, celle du
Deuxième Bureau, celle des Allemands. Tout le monde espionne
tout le monde pour son compte ou celui de quelqu’un ! Ils éplu
chent même ta corbeille à papier ! Des vrais chiffonniers... La déla
tion, c’est le bâton de maréchal de tous ces oiseaux-là ! Et si tu les
écoutes ils ont tous de l’influence. Le plus petit des plantons des
Hôtels-Ministères, pour te tirer les vers du nez te dira qu’il peut
t’aider, parce qu’il est le copain du secrétaire, qui est le cousin de la
dactylo du docteur Ménétrel S celui qui a l’oreille du vieux ! Ce
qui est marrant car le Maréchal est plutôt sourd !
« Je ne sais pas pourquoi tu es là, mais méfie-toi ! »
Il pouvait être tranquille, pas plus lui qu’un autre ne saurait
pourquoi j’étais là. J’ai toujours respecté, bien avant d’exercer, le
secret professionnel.
— On t’a logé à l’Hôtel du Parc. C’est rare, on n’y met que les
gens importants. Il faut que tu sois drôlement pistonné !
De nous deux il était bien le seul à le penser.
Un peu raide dans mon costume du dimanche — je le trouvais
fort beau, il était en ersatz de laine (du bois) et se cassait fâcheu
sement aux plis des coudes et des genoux — j’ai débarqué, avec la
candeur de mes vingt ans et ma valise de carton, dans le hall de
cet hôtel. Je devrais dire de cette Mecque où les « croyants »,
pour obtenir une chambre « de courrier » sous les toits, étaient
prêts à donner des sommes énormes. Tous s’imaginaient qu’à
approcher de Ses Saints et de Ses Bienheureux on touche le Bon
Dieu ! Et moi, le rien du tout, j’avais une chambre avec salle de
bains. Un miracle ! J’ai pris un bain chaud qui est resté le plus
étonnant de toute ma vie ! Pourtant, je devais en connaître, d’extra
ordinaires, qui sortaient des Mille et Une Nuits, surtout en Egypte
dans le Palais du roi Farouk.
C’était la première fois que j’étais dans un palace ! Dans la
salle à manger je me suis assis devant une table pleine de couverts
d’argent dont l’usage m’était en partie inconnu. Un escadron de
garçons, maître d’hôtel en tête, s’est mis à servir « l’invité de
l’Amiral Darlan ». J’ai donné mes tickets de pain, ce qui devait
être assez étonnant, et j’ai mangé posément une cuisine qui me
^e docteur Ménétrel, médecin du Maréchal, avait la réputation d’en être
1 éminence grise.
42 DES HOMMES ET DES PLANTES
changeait de mon petit « prix fixe » de Montauban, le « Faisan
Doré ».
A Vichy, Darlan m’a paru plus nerveux que la première fois,
préoccupé, parfois même assez sec. Quand je suis entré dans sa
chambre il n’était pas seul. Je ne sais pas qui étaient ces gens
qui l’entouraient, mais, je leur ai trouvé à tous des têtes de secré
taires.
— Messieurs, je vous présente « mon mage ». Ce garçon doit
être un peu sorcier. Il y avait bien trois ans que je me servais
difficilement de mon épaule et maintenant j’en souffre à peine.
Il avait pensé à tout : un chou, une botte de cresson et un œuf
m’attendaient. A opérer devant tout ce monde, je me faisais l’effet
d’un prestidigitateur ; il ne manquait plus que la baguette et la
formule magique pour faire sortir la douleur de l’épaule de l’Ami
ral sous la forme d’une colombe !
— Et reviens me voir demain matin, avant ton départ, j’aurai
sans doute du nouveau pour toi.
Ce nouveau était plutôt étonnant !
— J’ai parlé de toi au Maréchal, à ton prochain séjour, tu vas
le soigner, il est d’accord.
A Montauban, Darlan m’avait longuement interrogé sur « les
plantes de Jouvence ». Il m’avait demandé si j’en connaissais, si
j’y croyais, si elles étaient capables d’augmenter la vitalité d’un
homme en bonne santé, mais âgé, quelle influence elles pou
vaient avoir sur sa vue, son ouïe. A la suite de cette conversation
il avait pensé que je pourrais améliorer la surdité de Pétain.
— Te voilà lancé, petit, fais attention de ne pas te monter la
tête.
Il n’y avait aucun danger, j’étais d’une innocence et d’une incons
cience totales.
Ce jour-là, j’ai appris que la seule chose dont les gens ne sont
pas avares c’est l’adresse dé leur médecin ou de leur guérisseur.
Ils insistent même car ils ont toujours le meilleur, le plus doué.
De retour à Montauban je n’osais pas parler de Darlan et du
Maréchal, je craignais qu’on me prenne pour un farceur. J’étais
bien incapable d’exploiter ma chance, je manquais d’expérience,
mais pas de bon sens. Je n’y croyais pas'trop à cette histoire :
soigner Pétain ça ne me paraissait pas possible et j’avais raison.
Quand je suis retourné à Vichy sur la demande de Darlan, je
l’ai trouvé désabusé, presque amer. Il a bien dit en me voyant :
« Tiens, voilà mon petit mage ! » Mais le cœur n’y était pas.
Exceptionnellement il m’a reçu seul.
— Tu es content à Montauban ?
— Oh, oui monsieur.
UN BAIN DE MAINS POUR L’AMIRAL 43
J’ai mis d’autant plus de conviction dans ma réponse que j’avais
peur qu’il ait envie de me garder auprès de lui.
— Eh bien, tant mieux, être heureux est certainement plus
facile pour toi que pour moi ! A propos j’ai fait porter tes indem
nités mensuelles à 2 000 frs L Ne me remercie pas, j’aurais voulu
faire plus. Mais pour le Maréchal ça ne marche pas, il en a parlé à
Ménétrel qui le lui a interdit — il a haussé les épaules. Après
tout, c’est peut-être mieux ; il est préférable que le Maréchal
entende mal ce que l’on dit de lui... Tiens voici tes honoraires.
Et il m’a tendu dix mille francs. Une fortune ! J’interprétais
ce geste comme une gentillesse que l’Amiral voulait faire à un
pauvre pays ; je ne pouvais croire qu’on me payait mes plantes.
Jamais mon père n’avait touché de l’argent d’un malade, celui-ci
se contentait de poser sur le coin de la table des œufs, du beurre,
un canard, et pas à chaque fois.
— Mon épaule me laisse tout à fait tranquille, mais donne-moi
une bouteille de ton produit, par prudence.
Je la lui ai laissée et je suis parti.
Mon séjour avait duré vingt-quatre heures. Ma carrière de
« mage-guérisseur » du Gouvernement de Vichy était terminée.
Je n’ai plus jamais revu, non plus, l’Amiral Darlan. Il avait été
mon premier vrai malade et sa mort brutale m’a fait quelque
chose. .
J’ai respiré, à nouveau, la vapeur de la censure. Le temps pas
sait, nous sommes arrivés en 1944, je faisais partie des contingents
désignés pour le S.T.0.2. Et comme je ne m’étais pas présenté un
matin — les mauvais coups se faisaient toujours à l’aube — des
policiers sont venus me chercher.
— Prends ta valise, tu pars !
J’avais été réclamé avec quelques autres par les Allemands, qui
estimaient que j’étais un être « pervers » ! que je donnais autour
de moi de mauvais conseils du genre : « N’allez pas travailler en
Allemagne pour ces abrutis, ils n’en ont plus pour longtemps ! »
Ce matin-là, Montauban devait être bourré de garçons « per
vers » ! Nous étions nombreux sur le quai de la gare et nous ne
devions pas être des « volontaires » très enthousiastes, puisque
notre troupeau était gardé par la police et encadré par les mili
ciens. Je n’aimais pas les Allemands mais les miliciens je les haïs
sais. Quand on nous a dit : « Montez dans les wagons », je suis
monté d’un côté et redescendu de l’autre à contre-voie. Comme ça,
simplement, et ça m’a réussi.
1. Il s’agit de francs de l’époque.
2. Service du Travail Obligatoire.
44 DES HOMMES ET DES PLANTES
Pour moi il n’y avait pas d’autres solutions que le maquis.
Je gagnai ceux du Tarn-çt-Garonne où l’on me remit une petite
Croix de Lorraine en aluminium portant le numéro 145. Mon groupe
était rattaché à la Région Dordogne de l’armée clandestine. A la
Libération je me suis battu dans le réduit de la pointe de Grave —
la célèbre « poche de Royan » au nord-ouest de Bordeaux.
Définitivement démobilisé, j’ai rejoint ma mère. Je ne suis pas
resté longtemps auprès d’elle, j’avais vingt-quatre ans, il était temps
que je fasse ma vie.
6
C’EST PLUS FORT QUE MOI : JE GUERIS
En septembre 1945 j’avais réussi à être surveillant-répétiteur
au collège « Fénelon » à Bergerac (Dordogne). C’était bien petit
comme poste. J’avais la sagesse de m’en contenter. Et puis que
faire d’autre ?
Nous étions à quelques jours de la rentrée des classes ; j’avais
loué une chambre, pas plus grande que la cellule d’un moine, ni
mieux meublée. Mais elle était dans mes goûts.
Accoudé à ma fenêtre, je regardais les toits de Bergerac... Ils
me plaisaient ; j’avais un petit sentiment pour eux. Leurs tuiles
rondes sous le soleil chantaient toute la gamme des orangés ver-
millonnés et me faisaient tiédir le cœur. J’en avais grand besoin :
je venais de rendre visite à Fénelon. Le collège n’était pas très
engageant et son Directeur, M. Decotte, encore moins ! C’était un
homme froid, à l’œil glacial. Sa peau manquait de vie. J’ai, tout
de suite, compris qu’il devait avoir des ennuis avec son estomac ;
quelque chose du genre aigreurs. De l’Achillée Millefeuille, avec
de l’Ail et de la Mauve, lui aurait fait du bien. C’était là le genre
de pensées que je devais chasser définitivement. Soigner ? J’avais
fait une croix dessus...
En ruminant tout cela, il me venait comme un goût triste de
mélancolie dans la bouche. Qu’il était grand ce ciel au-dessus de
cette ville ! Et qu’il m’apparaissait petit mon avenir !
J’avais abandonné l’idée de faire une licence. Je n’attendais rien
de la vie, j’avais tellement été maté par elle que je n’osais même
plus avoir d’ambitions !
C’est certain, j’aurais bien aimé réussir, mais dans quoi ? Rai
sonnablement je n’entrevoyais aucune ouverture. C’était dommage,
car en même temps je me sentais très disponible. Comme en
attente sur le quai d’une gare... Le bon train allait, peut-être,
passer ? monterais-je*dedans ?
46 DES HOMMES ET DES PLANTES
Le premier matin où je suis allé me promener dans la campagne,
qui est très proche de Bergerac, j’ai ramassé dans les chemins
creux, sur les talus, au bord des champs : le bouton-d’or, la
chélidoine, la menthe, l’ortie, la sauge... Ce geste m’était plus
qu’une habitude. Il m’était un besoin. Il établissait un lien entre
mon père et moi. Mieux, il lui donnait, lui conservait, comme
une seconde vie... je le continuais...
Par la grâce de ces cueillettes, mon logement était « la chambre
aux plantes ». Elle en était remplie, je les suspendais un peu
partout, les étalais. Elles macéraient dans une cuvette, dans des
pots. Et vieille habitude, j’en remplissais des flacons. C’était mon
rêve que je mettais en bouteille ! Là au moins j’étais chez moi.
Personne ne pouvait m’obliger à jeter mes herbes ! Quand je
poussais ma porte, que je sentais leurs bonnes odeurs familières,
j’étais heureux.
C’est certain, je n’étais pas vraiment malheureux, seulement
engourdi. J’avais bien des découragements avec mon avenir qui
m’apparaissait bouché comme une ruelle sans issue. Mais cela ne
m’empêchait pas de vivre mon « petit présent » avec passion ;
comme s’il avait été merveilleux. Et il le devenait ! Se sentir
heureux, c’est, avant tout, une disposition d’esprit. J’ai beaucoup
de chance : je suis apte au bonheur.
Je n’ai pas besoin de grandes choses, tant mieux si je les ai,
mais les petites me suffisent. Au pire de mes jours, la tendre
lance d’une herbe nouvelle, dans le matin, m’a toujours rempli
d’une joie si profonde qu’il me venait l’envie de dire au Bon
Dieu : Merci !
Je ne suis pas gêné de publier que je suis croyant. Pas prati
quant ; je ne vais pas souvent à la messe. Il y a trop de monde !
Je n’aime pas les grandes églises anciennes, je m’y sens perdu.
II y a trop de.touristes.
Les modernes me donnent froid ; je m’y sens nu dans ma chair,
et mon âme n’y trouve pas les creux d’ombre douce où se réfugie
la prière.
Souvent, au hasard de mes promenades, je pousse la porte grin
çante d’une de ce§ églises de campagne où je retrouve mon Bon
Dieu, à moi, qui n’est pas celui des autres ! Je m’agenouille et je
lui parle tranquillement. Il m’écoute comme le faisait le curé de
notre village qui connaissait tout de moi, le bon et le mauvais.
J’avais huit ans quand il m’a donné une leçon que je n’ai
jamais oubliée. Je rêvais de perfection et je lui ai dit :
— Monsieur le Guré je veux me dévouer, donner ma vie aux
autres, et devenir un grand saint. Par où je commence ?
C’EST PLUS FORT QUE MOI : JE GUÉRIS 47
— C’est bien simple, Maurice, tu vas rentrer chez toi, être bien
obéissant et bien écouter tout ce que tes parents te diront.
— Tous les jours, Monsieur le Curé ? ou seulement le diman
che ?
— Mon petit, il n’y a pas de dimanche pour le bien. C’est tous les
jours qu’on doit le faire !
Plus tard je me suis dit que le bonheur ça devait être un peu
pareil, qu’il fallait un effort de tous les jours pour le mériter.
Cette prédisposition à être heureux est si importante qu’il y a
beaucoup de malades dont le caractère freine la guérison. Quand
j’ai à soigner ceux qu’au grand siècle on appelait des hypocondres,
je sais que le traitement sera plus long, et les résultats incertains.
C’était, vraisemblablement, le cas de notre Principal, M. Decotte.
Cet homme sec ne souriait jamais. Il ne connaissait que son
devoir et il l’accomplissait avec une délectation morose. Le mot
devoir n’est déjà pas un mot drôle ; il est plein de contraintes.
Mais, prononcé par lui, il devenait aussi sinistre qu’un puits de
mine dans le Nord ! Heureusement pour moi, un petit répétiteur
a rarement à faire avec M. le Directeur.
Les professeurs m’ignoraient. Je n’étais pas de leur bord. Le
peu de chaleur humaine, indispensable à un homme, je l’avais
auprès des gars de l’équipe de rugby. Si ce sport tient une grande
place dans ma vie c’est parce que j’ai toujours trouvé auprès de
ces hommes ce que les autres m’ont trop souvent refusé. Quant à
mes élèves, dès le début, je leur ai tout de suite fait comprendre
que je n’avais aucune vocation pour jouer les « Petit Chose ».
Jamais je n’ai été chahuté. J’étais sévère, mais je crois qu’ils
m’aimaient bien. Cela tenait à des choses simples : je jouais au
rugby avec eux et je les soignais. C’était plus fort que moi, il
fallait que je guérisse !
Un lundi, à l’étude de quatre heures, je vois qu’un de mes
gamins était plié en deux, les lèvres serrées, le visage blanc.
— Ça ne va pas ?
— Non M’sieur, j’ai mal là.
Il me désignait son foie.
A six heures, je lui ai mis un cataplasme qu’il a gardé toute
la nuit. Et le lendemain il ne souffrait plus du tout. Les pension
naires sont toujours mal nourris, aussi le samedi, quand ils ren
traient chez eux, ils mangeaient énormément : des confits, des
pâtés, des saucisses, des poules farcies, toutes choses bonnes au
goût, mais grasses et lourdes. Le lundi, leur foie engorgé les fai
sait souffrir. Les moins résistants étaient malades et venaient me
trouver.
S’ils avaient été mes seuls « clients », tout aurait été très bien.
48 DES HOMMES ET DES PLANTES
Mais quand ils retrouvaient leurs parents, ils leur racontaient :
— L’autre lundi, j’étais malade. Et alors le petit répétiteur m’a
soigné. J’ai cru qu’il était un peu fou !... — et il se tapotait le
front — que ça n’allait pas très bien chez lui ! Il m’a mis un
cataplasme d’herbes ! Je l’ai gardé pour lui faire plaisir. Eh bien,
le lendemain tout était passé. Je n’avais plus mal !..
C’est ainsi que le samedi suivant, la tante qui avait des « dou
leurs », l’oncle qui avait une barre à l’estomac, le grand-père qui
marchait plié en deux venaient me trouver et m’attendaient au
parloir du collège. Au début, cela n’a pas fait d’histoires, on
croyait qu’ils étaient là pour leur garçon. Seulement ils sont venus
également le jeudi et puis le jour du marché et enfin en semaine !
Il a fini par y avoir, tous les jours, des personnes qui m’atten
daient dans le parloir et qui n’étaient même plus des parents
d’élèves. Je les recevais dans le couloir et leur glissais discrètement
leurs petits flacons de macérations en leur donnant quelques
conseils. J’avais beau les presser ils s’attardaient. Le plaisir d’un
malade c’est de s’expliquer longuement. Il croit toujours qu’il ne
vous a pas tout dit ! Bien entendu je ne les faisais pas payer,
d’ailleurs cela ne me serait pas venu à l’idée.
Ma notoriété n’était pas bien grande. Tout de même on croyait
en moi, et ça faisait tache d’huile, ça s’élargissait. Bientôt, j’ai
reçu plus d’une quinzaine de personnes par semaine. Cela m’im
pressionnait. Jamais mon père n’en avait vu autant ! Monsieur le
Principal non plus. La leçon allait être sévère.
Ce lundi-là, il était environ 9 h 30, quand M. Decotte est entré
dans ma classe, plus sec, plus déplaisant que jamais. J’en avais
l’habitude, il était agressif à un point inimaginable. Cette fois-là,
en plus, il était blanc de rage.
— Je veux vous voir, Mességué, je veux vous voir im-mé-dia-
te-ment.
Et il m’a entraîné dans son 'bureau.
— Que se passe-t-il, Monsieur le Directeur ?
— Ce qui se passe dans cet établissement est grave. Ce que j’ai
à vous dire l’est davantage encore !
Après plus de vingt ans je revois son visage durci, aux lèvres
serrées, j’entends sa voix sèche :
— Oui, c’est très grave. A cause de vous... Je suis déshonoré.
J’ai été ridiculisé aux yeux de tous. Hier, à la messe, Monsieur le
Sous-Préfet ne m’a pas salué. C’est la première fois, entendez-vous ?
la première !... J’ai prié ma femme d’aller demander à Madame la
sous-préfète la raison de cet affront public. Et savez-vous ce qu’elle
lui a répondu ? « Madame, vous rendez-vous compte, que dans
votre personnel il y a un charlatan — vous, Mességué ! — qui se
C'EST PLUS FORT QUE MOI : JE GUÉRIS 49
sert des locaux administratifs pour exploiter les parents des élèves !
Il’ les soigne dans les bâtiments de l’Etat ! C’est un scandale ! »
Qu’avez-vous à dire ?
— Rien.
— En ce cas, ou vous prenez l’engagement d’honneur de ne
plus voir personne, ou vous partez...
Et je suis parti...
Je suis parti parce que j’en avais assez de ces gens mesquins et
de leur étroitesse d’esprit. Et si je suis en très bons termes avec
les magistrats de mon pays, que je ne leur en ai jamais voulu
d’appliquer contre moi la loi, c’est sans doute parce que j’ai tou
jours eu un sens exigeant, sûr, et respectueux de la justice :
« Dura lex, sed lex ! »
Mais cette fois-là c’était par trop injuste. J’avais essayé de rendre
service à des gens qui étaient venus me le demander. Je n’avais
pas touché un centime et on me chassait. Pour moi c’était cela qui
était scandaleux et inadmissible !
J’étais furieux, je pensais : « Ces gens sont méchants, leur
société est méchante. » Je n’étais pas aigri, j’étais écœuré.
Dans ma petite chambre « aux herbes », allongé sur mon lit,
baigné, rafraîchi, apaisé par les bonnes odeurs de mes plantes,
j’ai revécu, je ne sais pourquoi, une scène de mon enfance.
C’était à Lectoure, un jeudi, nous étions en promenade. Notre
file bruyante de collégiens, portant galoches, s’est arrêtée 'pour
rompre les rangs. Une bohémienne se trouvait là, elle vendait des
bricoles du genre pochettes, crayons... Des camarades fortunés
l’entouraient pour faire de petits achats sans importance, de loin
je les enviais. Je restais à l’écart ; c’était ma première année de
collège et on m’en faisait voir ! Aussi j’ai été très étonné quand la
bohémienne a abandonné les autres pour venir vers moi.
— Donne-moi ta main, petit.
— Mais je n’ai pas de sous, Madame.
— Je ne veux rien te vendre, donne-moi ta main !...
C’était un souvenir si bien enfoui en moi que je le croyais
oublié. Et ce soir je revoyais ma petite patte tachée d’encre, un
peu crasseuse, dans la main sèche de la gitane, j’entendais sa
voix :
— Tu vois, petit, ils ne jouent pas avec toi. Ils te laissent...
Eh bien ! tu feras des choses qu’ils ne feront jamais. Et elles te
feront devenir plus riche qu’eux. Mais il faudra que tu donnes
une grande partie de toi-même aux malheureux !...
Et elle m’avait laissé là avec ma main encore tendue. J’étais
honteux, j’étais persuadé qu’elle venait de se moquer de moi.
Tout le temps de la promenade cette rencontre m’a travaillé.
50 DES HOMMES ET DES PLANTES
Je ne comprenais pas pourquoi cette gitane m’avait choisi pour
me prédire l’avenir. Moi qui étais si mal habillé. Je me disais :
« Peut-être est-ce parce que je suis noir comme un Maure ? Qu’elle
a entendu les autres m’appeler le « Négus » (on était en pleine
guerre d’Ethiopie et ils m’avaient donné ce surnom). Et qu’elle
a pensé que nous étions de la même race ? Pourquoi n’a-t-elle
rien dit à mes camarades, eux qui portaient des beaux costumes,
des galoches vernies ? Certains avaient même une montre ! Cela
devait être facile de leur prédire qu’ils seraient riches. Ils
l’étaient déjà ! Peut-être avait-elle, tout simplement, eu pitié de
moi. » Et j’avais honte d’avoir inspiré ce sentiment.
Dans mon dortoir, je m’étais endormi d’une curieuse façon :
en pensant à la montre de mon grand-père — mon père n’en
avait pas ; elle était très grosse, en or ; et elle sonnait les
heures ! Un joli son clair un peu grêle : tinn !... tinn... mon
grand-père l’approchait de mon oreille et je l’écoutais fasciné...
émerveillé...
Ce soir, à Bergerac, il me semblait l’entendre à nouveau... Les
paroles de la gitane et la montre de grand-père sonnaient-elles
l’heure de mon destin ?
7
JE SOIGNERAI
Mon père disait : « L’orgueil c’est la noblesse du pauvre. »
Je ne suis pas allé faire des excuses à Decotte, j’ai décidé de
partir pour Nice. J’ai choisi cette ville parce que c’était la seule
ville où je croyais connaître quelqu’un : le docteur Echernier.
Quand il habitait aux environs de Toulouse il avait été « la grande
relation » de mon père. Une ou deux fois par an il venait saluer
Camille en auto.
Il nous apportait des saucisses, des poulets, un jambon ; ce
qui faisait bien plaisir à ma mère. Mon père retenait le médecin
à dîner et ma mère debout servait « les hommes ». Jamais je
ne l’ai vue s’asseoir à table avec son mari et son fils. Elle mangeait,
comme une servante, devant l’âtre. Cela ne choquait personne,
c’était depuis toujours la place des femmes.
Le docteur Echernier bavardait avec mon père de toutes sortes
de choses. Très curieux de nature il lui posait des questions sur
les plantes : « Dis-moi, Camille, d’après toi, la sauge est bonne
pour quoi ? Nous, en médecine, nous l’utilisons surtout comme
anti-sudorale ». Et je voyais mon père hocher la tête ; il n’osait
pas dire que ces mots-là lui étaient bien obscurs. Alors, avec sa
finesse latine, il répondait :
— C’est bien savant, monsieur le docteur. Moi je m’en sers
pour ceux qui se plaignent de l’estomac. Mais de sauge il n’y en a
pas qu’une ! J’en connais trois : celle « des ruines » 1 qui se plaît
aussi dans les jardins. Elle se conserve bien et garde ses pou
voirs longtemps. Il y en a qui disent qu’il faut la cueillir au
matin de la Saint-Jean, qu’elle y est au plein de sa force ! Elle
est bonne pour ceux qui ont besoin de se remonter. Pour s’en
servir tous les jours elle est un peu forte. Alors il vaut mieux
1. Sauge officinale.
52 DES HOMMES ET DES PLANTES
choisir « la toute bonne ». On la trouve dans les chemins, en
bordure des champs. Elle est si douce qu’on peut en user long
temps, elle n’irrite jamais. Je n’aime pas la « sauge des prés ».
Elle est comme certaines femmes : plus belle que bonne ! Elle
perd vite son parfum et avec lui ses vertus.
— D’après toi, Camille, une plante ne vaut plus rien, quand elle
n’a plus d’odeur ?
— Eh oui, quand les herbes sentent la poussière, c’est qu’elles
y sont déjà retournées...
Mon père n’en disait pas beaucoup plus. Il pensait que le doc
teur Echernier était bien plus savant que lui. Il avait crainte de
se rendre ridicule. Camille avait cet orgueil, plein de noblesse,
qu’il me conseillait d’avoir.
Sur les quatre heures, le docteur Echernier repartait. Le bruit
de son auto bouleversait Gavarret, puis tout retournait au quoti
dien. La grande journée était déjà passée. Mais on allait en parler
tout au long de l’année. Camille était fier, un peu vaniteux de
ces visites.
J’aurais, peut-être, oublié « Monsieur le docteur Echernier » si,
pendant la guerre, après la mort de mon père, ma mère n’avait
reçu une lettre de lui. Elle disait à peu près : « Je suis fixé à
Nice et ici le ravitaillement est bien dur ; on manque de tout.
Si vous pouviez m’envoyer un petit colis, il me serait bien utile
pour m’aider à supporter ces restrictions ».
Ma mère était très pauvre, elle travaillait chez les autres, mais
elle avait fait ce qu’elle avait pu.
J’avais conservé l’adresse du docteur à Nice : 3, rue Chauvin.
Pour moi c’était un ami de mon père et un médecin, deux très
bonnes raisons pour aller lui demander conseil. Ma décision était
prise ; une sorte de déclic avait joué en moi, je savais, enfin, ce
que je voulais, • ce que je devais faire : je soignerai.
Mon père l’avait fait si l’on voulait ! Il avait aidé les uns et
les autres sans plus. Il était un peu étonné de cette sorte de
pouvoir que lui donnaient « ses herbes ». « Elles sont bien bon
nes... », disait-il satisfait et pensif. Mais jamais il n’aurait pu ima
giner qu’elles pouvaient aussi être bonnes à faire vivre.
Mon bilan de guérisseur, ce soir-là à Bergerac, je l’ai établi.
J’ai pensé : « Je n’ai pas pu faire mes études de médecine et j’en
ai du regret'. Mais que m’auraient-elles appris sur les plantes que
je ne connaisse déjà ? Rien. » L’empirisme expérimental des Mes-
ségué reposait sur des siècles de pratique et "mon père me l’avait
légué. Il avait donné ses preuves et je ne pouvais douter de la
bonté, de l’excellence des traitements de mon père. Deux faits
m’avaient marqué : j’avais guéri l’amiral Darlan, moi qui n’étais
JE SOIGNERAI 53
rien et qui avais encore, moralement, mes pieds dans mes sabots.
J’avais été reçu, pris en considération, par un homme important.
Il m’avait encouragé, aidé à vaincre ma timidité. C’était lui, sans
que je m’en sois rendu compte, qui avait commencé à me faire
prendre conscience de mes possibilités.
Et ici à Bergerac j’avais eu des réussites. Les gens venaient me
voir, chaque semaine plus nombreux, parce que je leur avais fait
du bien. Ils se l’étaient dit entre eux. C’était ça la bonne méthode,
il n’y en avait pas d’autres : guérir un malade et attendre la
suite.
Oh ! Je ne pensais pas devenir riche, tout juste vivre des soins
que je donnerais et cela me suffirait bien.
Je poursuivais mon raisonnement avant dans la nuit : « Je
n’ai pas d’ambitions au-dessus de mes moyens. Je laisserai le soin
aux médecins d’établir les diagnostics, je me contenterai de mettre
mes herbes à leur disposition. Les médecins possèdent la science,
moi de bons remèdes, notre collaboration devrait être possible. »
Plus tard j’ai appris, à mes dépens, que ces idées étaient d’une
grande naïveté et bien utopiques ! Mais, ce jour-là, elles m’illu
minaient. Elles étaient mon étoile du Berger et cette étoile me
conduisait vers Nice. Aussi c’est sans la plus brève des hésitations
qu’au matin j’ai fermé la porte de ma chambre « aux herbes » et
je suis parti.
Ce départ pour Nice n’était pas seulement celui pour un lent et
long voyage, c’était, surtout, le départ de ma vie.
Vers seize heures, j’ai pris l’autobus pour Marmande et là, vers
dix-neuf heures, le train. J’étais tellement impatient qu’à chaque
arrêt dans la nuit, je me levais et j’allais dans le couloir. Je sens
encore l’odeur de la barre de cuivre à laquelle je me cramponnais.
J’entends encore le tap-tap... tap ! du train. Son bruit se mêlait
à celui de mon sang qui tapait dans mes veines. Les lumières de
ces villes inconnues devenaient les constellations de mon aventure.
Cette nuit-là j’avais la sensation d’être le maitre de ma destinée.
Et je l’étais.
Au matin, nous sommes arrivés. Nice m’a fait un effet extraor
dinaire. Sortir de la gare et voir ce soleil, ces fleurs, ces palmiers...
Pour moi c’était sûr, c’était la ville du bonheur. J’avais vingt-quatre
ans et dans mon portefeuille toutes mes économies : cinq billets
de mille soigneusement pliés.
Sans même chercher une chambre, ma valise à la main, je suis
allé 3 rue Chauvin. Sur une belle plaque de marbre blanc il y
avait : « Clinique MASSENA. Chef de Clinique : Docteur Echer-
nier ». Cela me paraissait bien beau d’avoir son nom gravé dans
le marbre. J’ignorais qu’à Nice c’était un matériau commun. Der-
54 DES HOMMES ET DES PLANTES
nére une telle plaque, je m’attendais à trouver l’ami de mon père
installé comme un prince de la médecine. Déception ! Il était dans
un petit bureau très crasseux, sombre, plein de livres, et des boîtes
d’échantillons pharmaceutiques traînaient partout. Il avait l’air
vieux et fatigué.
Il ne m’a pas reconnu. C’était bien normal ; il y avait quinze
ans qu’il ne m’avait vu ! Je lui ai dit qui j’étais. Alors il a
fait : « Ah ! tu es le fils de Camille... Ah ! bon... Et qu’est-ce que
je peux faire pour toi ? »
Il n’avait pas ma naïveté ; il pensait bien que si j’étais venu
le voir c’était pour lui demander quelque chose. Je lui ai tout
raconté : Lectoure, Montauban, Bergerac. Cela me faisait du bien,
c’était la première fois que je parlais à un homme à cœur ouvert.
Il était plus âgé que mon père, et il était médecin, il devait me
comprendre ! Sans hésiter j’ai conclu en lui avouant mon but :
— Voilà, je voudrais soigner. Alors j’ai pensé que vous pourriez
m’envoyer des malades.
— Mais tu es fou ! Le fils de Camille est fou ! Soigner ! Mais
tu n’es pas médecin ?
— Mon père non plus ne l’était pas et pourtant il le faisait.
— C’était à Gavarret. Il était connu, ton père, estimé, de tout
le monde. Je ne dis pas qu’il ne soulageait pas avec ses bains de
pieds, mais enfin, ce n’était quand même pas très sérieux ! Ici,
avec tes herbes, tu ferais rire tout le monde. Nice est la ville de
France où il y a le plus de médecins au mètre carré. Et toi qui
n’as même pas de diplômes tu voudrais les concurrencer ? On ne
doute de rien dans ta campagne ! Comment t’appelles-tu déjà ?
— Maurice.
— Eh bien, Maurice je ne suis pas très riche — cela se voyait —
mais voilà cinquante francs. Reprends ton train, ce soir même,
et va faire des excuses à top directeur. C’est ce que tu as de mieux
à faire. Plus tard tu m’en remercieras !...
— Non. Merci, Docteur. Vous ne voulez pas m’aider, eh bien,
tant pis. Je me débrouillerai.
— Tu le regretteras. Nice c’est la jungle...
Il n’était plus temps de m’arrêter. Ce genre de raisonnements, si
sages fussent-ils, « ne pouvait plus m’atteindre. Ma décision avait
été prise. Je me connaissais assez pour savoir que je n’en change
rais pas.
Toute ma vie j’ai été jusqu’au bout de pia croyance. Les obsta
cles, les luttes, les coups bas et durs n’ont jamais réussi à me
faire dévier du chemin que mon père m’avait tracé en me disant :
« L’homme qui a passé sa vie à être utile aux autres l’a gagnée. »
C’était sa philosophie et je l’avais faite mienne.
JE SOIGNERAI 55
Le docteur Echernier m’avait déçu. Tant pis je me passerais de
son aide !
Je ne réalisais absolument pas que je me proposais d’exercer
la médecine illégalement. J’ignorais tout de l’Ordre des Médecins
et des syndicats. Il n’allait pas s’écouler tellement de temps avant
que nous apprenions à nous connaître réciproquement.
Il faisait beau, le ciel était de gloire. Gonflé d’espérances, bouil
lonnant de projets, parodiant Rastignac, j’ai défié la ville : Nice,
à nous deux !
La première chose à faire était de me trouver un logement
convenable pour recevoir ma clientèle. Je me verrai toujours ins
tallé à la terrasse du Ruhl S ma valise à mes pieds, buvant un
café, et cherchant dans les petites annonces de Nice-Matin un loge
ment. L’orchestre jouait, les gens étaient bien habillés. Enfin je
connaissais le luxe ! Pour le prix de mon seul café j’aurais pu
me payer un bon repas à Bergerac. Je m’étais trompé d’endroit,
celui-ci n’était pas encore à ma mesure ! Cela ne me faisait pas
souci. Et ce jour-là rien n’était trop beau pour moi !
C’est dans cet esprit que je suis allé visiter, 5 avenue Durante,
au huitième étage sans ascenseur, une chambre meublée, à louer
avec cuisine et tout le confort.
Hasard qui me remplit d’aise : ma future logeuse était de
Bergerac ! Notre accent nous faisait cousins, je lui confiai que je
débarquais de son pays ! *
— Ah ! Vous étiez au collège Fénelon ! Eh bien je n’hésite plus,
je vous la donne, la préférence...
Seulement elle m’a regardé des pieds à la tête et son examen
m’a coûté cher.
— Où sont vos bagages ?
Je lui ai montré ma valise.
— Les voilà...
Elle n’a pas hésité.
— Vous savez, à Nice il est de coutume (ce qui n’était pas vrai)
de payer deux trimestres d’avance.
Et elle m’a fait payer 1 200 francs. Je n’étais pas naïf au point
de ne pas saisir qu’elle n’avait pas grande confiance dans ce
garçon qui se présentait avec une petite valise de carton, toute
bosselée. Et encore, elle ignorait que je portais sur moi toute ma
fortune : une chemise, un petit tricot et un costume. Je devais
bien avoir en plus une paire de chaussettes, deux ou trois mou
choirs. Peut-être, un pantalon de rechange, mais je n’en suis pas
persuadé !
1- Le premier palace de Nice à l’époque.
56 DES HOMMES ET DES PLANTES
Quand j’ai mis ma clef dans ma poche, que je l’ai sentie un
peu froide contre ma cuisse, mais si tiède à mon cœur j’ai été
envahi par une sensation de bonheur sans proportion avec la
réalité. Il était bien simple mon logement mais que je le trouvais
beau ! Pour moi il avait les dimensions d’un palais. Cette chambre,
tout là-haut, avec son petit balcon où les pigeons venaient manger
à ma main, quelle merveille ! Et la cuisine, minuscule, presque
un placard, mais avec l’eau chaude au robinet ! Quel confort !
Il me restait à peine 3 800 F. Je n’avais pas de temps à perdre
pour réussir. Je suis allé voir un imprimeur et je lui ai dit :
Faites-moi des cartes avec : « Maurice Mességué. Soins par les
plantes. Reçoit de deux à quatre ». J’en ai punaisé une sur ma
porte. Je me suis reculé pour voir l’effet. Magnifique ! J’avais bien,
un peu, pensé à me faire faire une plaque de cuivre, mais cela
n’aurait pas été raisonnable. Car j’étais persuadé être très sensé.
Il ne me restait plus qu’à avertir la concierge de mes projets.
Je lui ai donné une de mes cartes et lui ait dit : « Quand on me
demandera, faites monter les gens en leur expliquant bien le che
min qu’ils ne s’égarent pas !
— Et il va en venir beaucoup ?
— Certainement, plusieurs par jour.
Elle m’a pris pour un fou et elle avait raison.
Bien à l’abri dans le cocon opaque et soyeux de mon rêve, je
n’avais pas réalisé qu’au huitième étage d’un immeuble, au fond
du couloir à droite, il ne passait jamais personne ! Et pour me
faire la plus modeste des publicités, pour m’envoyer le premier
malade, je n’avais ni ami, ni relation.
Alors a commencé pour moi, une vie merveilleuse : tous les
matins au lever du soleil, comme mon père me l’avait appris, je
partais, à pied, cueillir mes plantes dans la campagne environ
nante : au-dessus de Cimiez et du côté du Mont Agel où je ramas
sais un thypi incomparable, 'bien plus fort que celui de mon pays.
Vers le petit Fabron où la sauge, la chélidoine poussaient vigou
reusement. J’allais aussi aux Baumettes, à la Lanterne. Sur les
bords du Loup où je récoltais des boutons-d’or, des reines-des-
prés.
Les plantes de ces campagnes proches de Nice étaient remar-
quables. Inférieures, peut-être, aux plantes du Gers. Mais nette
ment supérieures aux plantes que j’ai essayées, par la suite, d’accli
mater aux environs de Paris.
Je les cueillais avec un soin méticuleux, je les sélectionnais.
J’écartais celles qui étaient trop chétives ou trop épanouies, proches
de leur fin. J’aimais ces gestes. Plus de quatorze ans étaient passés,
et la main de mon père guidait toujours la mienne. Toutes mes
JE SOIGNERAI 57
promenades étaient fleuries de roses rouges... Elles croulaient le
long des murs, jaillissaient de tous les jardins... Elles étaient les
tapis d’une fête-Dieu, perpétuelle, accrochées aux balcons de la
Méditerranée !... C’étaient les roses préférées de mon père. Lui
qui aimait tellement la beauté, comme il aurait aimé ce pays de
lumière, de couleurs, de parfums.
Jamais je ne suis allé dans mon village sans m’agenouiller sur
sa tombe. Jamais je n’ai laissé passer une Toussaint sans lui
apporter ses roses rouges. Et quand, étant petit garçon, je n’avais
pas de quoi lui acheter, au moins, une rose, je déposais sur sa
tombe un pétale que j’avais chipé à un fleuriste, ou à un autre
bouquet...
En trente-cinq ans, pas une seule fois je ne me suis couché
sans faire mon examen de conscience en m’adressant à lui : « Père,
voilà ce que j’ai fait aujourd’hui. » Mes genoux de moine, tout
râpeux, je les dois à mon père.
Sur le coup de dix heures, je m’asseyais sous un olivier et je
mangeais du pain, une gousse d’ail, du saucisson, ou du fromage
de chèvre. Je buvais de l’eau et je connaissais un bonheur parfait.
Tout ce temps que j’ai vécu a été comme une « retraite ». Je
me préparais à soigner. J’apprenais beaucoup de choses. J’avais
rencontré des plantes nouvelles pour moi, comme le romarin, la
sarriette vivace, le fenouil, l’origan. Comme elles avaient éveillé
ma curiosité, j’avais acheté chez un petit libraire, du côté du lycée,
des livres : « L’Atlas des Plantes de France Utiles, Nuisibles et
Ornementales » de l’Abbé Amédée Maiclef, « le Traité Pratique
et Raisonné des Plantes Médicinales Indigènes » du Docteur F.J.
Cazin, « Plantes Médicinales de France » d’Emile Perrot, « le
Nouveau Traité des Plantes Usuelles » du Docteur Joseph Roques.
Ces lectures n’ont pas modifié mes connaissances et ne les ont
guère enrichies. Mais elles m’ont fortifié dans mon savoir. Et je
me suis installé, avec une bonne conscience, dans la croyance que
les ancêtres Mességué savaient tout, ou à peu près, sur les plantes
et l’art de les utiliser.
Je lisais installé sur mon balcon ; l’oreille attentive au doigt qui
allait frapper à ma porte. Car je continuais à croire que l’on allait
venir me consulter. J’étalais mes plantes, je les suspendais sur
mon balcon, dans ma cuisine, je les faisais macérer, je dosais
mes préparations, j’en emplissais des flacons sur lesquels je col
lais des étiquettes. Ma pharmacie était prête, j’avais bien des
plantes mais pas de malades. Pas un !
Le temps passait et mon argent fondait... A dire juste il m’en
restait fort peu.
Alors, j’ai décidé de porter des valises. J’ignorais que porteur
58 DES HOMMES ET DES PLANTES
était une profession syndiquée. En bavardant à la gare, histoire
de prendre l’ambiance, de tâter le terrain, j’ai appris que le train
le plus élégant, celui des portefeuilles et des sacs bien garnis,
était le « Train Bleu ». J’y suis allé. Et j’ai coltiné sur l’épaule des
valises de la gare aux voitures, aux hôtels proches. Porteur libre
n’était pas une situation très enviable. On me donnait ce qu’on
voulait. Ce n’était pas beaucoup, mais c’était encore trop. Les
autres, les syndiqués, qui avaient une casquette, un numéro de
métal qui pendait comme une médaille sur leur veste, m’en vou
laient. Ils me traitaient de « jaune ». A les entendre ils avaient
tous des familles nombreuses dont je mangeais le pain ! Et comme
ils avaient la loi, le règlement, pour eux, ils m’ont chassé.
On m’avait dit : « Fais les grands hôtels ça rapporte !... »
J’y suis allé et ça m’a rapporté tout de suite. J’ai eu tout le
personnel contre moi, grooms, voituriers, portiers. Il paraît que je
leur enlevais le pourboire de la poche et que ma présence déclassait
l’hôtel !
Le concierge du Négresco m’a même traité de « feignasse,
traîne-savate, mendiant, pauvre cloche, crapule... » C’est un mon
sieur qui avait beaucoup de vocabulaire. Il m’a en plus donné sa
parole de me « foutre dehors avec son pied au cul ! » si j’osais
remettre les pieds dans « son » hôtel !
Je ne sais ce jour-là lequel de nous deux aurait été le plus
étonné si on nous avait dit que je reviendrais... en client !
En attendant, pour assurer ma croûte de pain quotidienne, il ne
me restait plus aucune ressource.
8
JE PAYE MON PREMIER CLIENT
Quand je transportais mes valises, qui me rapportaient si peu,
je passais souvent devant « Schoum le Clochard » qui exerçait
sa profession de mendiant sous le pont du chemin de fer qui
relie l’avenue de la Victoire à l’Avenue Masséna. C’est une sorte
de long tunnel, sombre comme une grotte même au plein cœur
de l’été ; humide, sale, sentant l’urine, rempli de courants d’air
et secoué par le passage des trains. C’était un peu une cour des
miracles, on y trouvait des clochards, des mendiants, des mar
chands à la sauvette. Toute une population de cloportes rampants
et obséquieux. Au milieu d’eux, « Schoum » tranchait. Il ne mendi-
gotait pas, il attendait son dû.
Cinquante ans environ. Il était maigre, crasseux, avec une très
longue barbe et un grand chapeau. Tout le monde le connaissait,
il faisait partie du pittoresque de la ville et on lui donnait large
ment. A Nice, mendier est un bon métier. Schoum est devenu si
riche qu’il a été assassiné il y a cinq, six ans, sous ce même
pont où il avait amassé, pièce à pièce, une fortune !
A force de passer devant lui, à cause de cette dignité que les
autres n’avaient pas, j’avais pris l’habitude de le saluer. Je lui
avais même demandé :
— Pourquoi vous appelle-t-on « Schoum » ?
— C’est à cause de ma bouteille.
D’une de ses poches dépassait un litre de rouge et de l’autre
une bouteille de « Schoum » \ C’était son antidote. Comme il
passait son temps à boire, quand il était malade, pour faire passer
le vin, il avalait du « Schoum ».
C’était un homme d’expérience, il savait comment vivre. Cela
se voyait à l’assurance de ses manières. Quand il se levait, quand
1. Médicament d’usage courant pour les hépatiques.
60 DES HOMMES ET DES PLANTES
il sortait aux heures des repas de son tunnel, il savait où aller,
moi pas.
Aussi, après avoir reçu, moralement, le coup de pied du concierge
du Négresco je suis allé trouver Schoum.
— Monsieur Schoum. (Je lui disais Monsieur car pour moi
c’était un homme âgé et, tout crasseux qu’il était, il m’en impo
sait.) Voilà, Monsieur Schoum je ne sais pas où aller manger.
Il a soulevé le bord malpropre de son feutre, s’est gratté la
racine des cheveux, m’a regardé et m’a dit : « Suis-moi ».
Et je me suis retrouvé à la soupe populaire, attablé en face de
Schoum. Je n’ai jamais su d’où il venait ; son histoire, il ne la
racontait à personne ; mais ce qui m’avait frappé c’est qu’il disait
« Merde ! » comme un seigneur ! Il était couvert d’eczéma sec.
Il en avait sur les mains, le visage. Il se grattait en mangeant, ses
croûtes tombaient partout. C’était répugnant... Il m’écœurait ! Alors
je lui ai demandé : « Est-ce que vous voulez que je vous soigne,
Monsieur Schoum ? »
Il n’a même pas daigné lever les yeux. Il a continué à se
gratter et à manger...
— Monsieur Schoum, est-ce que vous voudriez que je vous
soigne ?
Cette fois il m’a regardé. Dans son œil bleu, un peu froid, je
lisais : « De quoi se mêle ce minable qui transporte des valises ? »
— Ecoute, petit, je couche tous les soirs à l’hospice. Tu com
prends bien que les sœurs ont tout essayé. Elles m’ont tout fait.
Elles m’ont badigeonné avec du bleu, du rouge, du violet... Avec
leur toubib j’en ai vu de toutes les couleurs ! Mon eczéma est
accroché à moi pour la vie. On disparaîtra ensemble. Et toi tu
veux me soigner !
« Tu es médecin ? Non. Alors fous-moi la paix... »
Le lendemain, je l’ai attaqué à nouveau :
— Monsieur Schoum, voulez-vous que je vous soigne ?
— Petit, tu m’emmerdes !
Le troisième jour il m’est venu une idée.
— Monsieur Schoum, si je vous donnais un litre de vin, est-ce
que vous viendriez le boire chez moi ?
— Pourquoi ? ,
— Pour suivre un traitement.
— Comblent ?
Quand il ne voulait pas répondre il répétait : comment ?
— Chaque fois que vous viendrez je vous donnerai un litre de
vin.
— Je veux bien essayer.
Si je m’obstinais à vouloir soigner Schoum ce n’était pas unique-
JE PAYE MON PREMIER CLIENT 61
ment parce qu’il me dégoûtait ; son eczéma rebelle était, pour moi,
un beau sujet d’expérience.
Ce matin de fin novembre 45, je m’étais levé avec le jour — je
suis comme les poules je me lève et je me couche avec lui —.
Je n’ai toujours pas changé, dès 21 heures je bâille, sortir ou
travailler le soir m’est pénible.
Mon plan de combat contre l’eczéma de Schoum s’étalait sur
ma table en petit tas d’herbes. Je les tâtais pour vérifier le degré
de leur séchage, leur fraîcheur. Ma main est si sensible qu’elle ne
se trompe pas, pour moi, elle vaut tous les thermomètres hygro
métriques. Ainsi, la chélidoine doit être employée à demi fraîche,
c’est de première importance. Les racines, comme le chiendent,
doivent être tendres à l’ongle ; les tiges, en général, jamais totale
ment cassantes ; les fleurs ne pas avoir perdu leur parfum.
Je froissais les herbes les plus sèches entre mes mains. J’allais
de ma table à ma cuisine surveiller les macérations dont certaines
dataient de la veille.
Au passage, je modifiais, encore, d’une pincée, mes dosages.
En retirant là, en ajoutant ici... Je ne préparais pas un traitement
pour n’importe quel eczéma ; je le préparais pour celui de Schoum.
De mes dosages dépendait ma réussite.
Je me cramponnais à ce succès, il me le fallait. Je n’aurais pas
su dire pourquoi. Aujourd’hui il m’est facile de dire : « Je sentais
que mon avenir en dépendait ! » Peut-être en avais-je l’intuition ?
J’avais beaucoup réfléchi sur son cas et décidé d’agir sur quatre
points : Foie-Intestins, pour l’aider à se désintoxiquer. Reins,
pour lui faire éliminer ses toxines. Nerfs pour calmer ses déman
geaisons. Et peau pour agii’ sur les dartres squameuses de son
eczéma.
Pour le foie, avant tout l’Artichaut, dont je n’emploie pas la
fleur, qui en est la partie comestible, mais les belles feuilles grises,
distinguées, qui sont les feuilles d’acanthes de nos potagers. Jadis,
dans les campagnes on se servait des racines de l’« Artichaut »
avec succès pour guérir les jaunisses. C’est un cholagogue puissant
qui a des effets diurétiques appréciables. Et la propriété de faire
baisser le taux d’urée dans le sang. Comme il agit aussi dans
certaines dermatoses d’origine hépatique il était, pour Schoum,
la plante miracle. J’en ai renforcé les effets avec les fleurs de
l’Achillèe Mille-feuille, les feuilles du Chou et du Thym.
Pour les intestins j’ai choisi le ravissant, l’humble Liseron blanc
des haies. Il est bien trop modeste pour retenir l’attention, c’est
pourtant un excellent purgatif. Mon père, avec sagesse, me défen
dait d’en mâchouiller les tiges lorsque j’étais enfant. J’ai fait de
même pour mes fils.
62 DES HOMMES ET DES PLANTES
Pour les nerfs, de la fleur de Tilleul et d’Aubépine. Cette belle
« Epine Blanche » que le Professeur L. Binet, dans son livre « Les
Plantes et la Santé des hommes » 1 appelle « Valériane du cœur ».
Elle est un des meilleurs antispasmodiques existants. Elle n’a
aucun des effets toxiques des tranquillisants chimiques dont on
abuse tant actuellement.
Comme diurétique, les tiges du « Genêt à balai » de bonne
réputation puisqu’en 1701 son emploi débarrassa le Maréchal de
Saxe d’une hydropisie qui avait résisté aux plus habiles médecins
du temps. La fleur de la Reine-des-Prés et les racines du Chiendent.
Enfin pour traiter sa dermatose eczémateuse, la fleur de la
Sauge et la feuille de Bardane que mon père appelait « Herbe
aux Teigneux », dont j’utilise surtout les racines. Elle est considé
rée comme un des. spécifiques de l’eczéma squameux et impétigi-
neux. Et les feuilles d’Ortie dont l’effet dépuratif fait merveille
dans les affections de la peau. Et, bien sûr, l’inévitable Chélidoine
qui est à la fois diurétique, purgative, cholagogue et narcotique,
employée avec succès contre les ulcères et les dartres squameuses.
En faisant ce mélange je n’avais rien découvert. Mon père était
encore toute ma science et je ne faisais que ce qu’il avait fait ;
mais ce n’était déjà plus aveuglément, je raisonnais sur ses compo
sitions. Il est bien évident que le jour où j’ai préparé ma compo
sition et mes dosages pour Schoum je n’aurais pas su discourir
aussi joliment sur mes herbes ; expliquer, avec des mots aussi
médicalement précis, les raisons de mon choix. Ces connaissances
je les ai acquises au long des années. Cette assurance tranquille,
cette autorité, ne me sont venues que plus tard. Mes procès ont
contribué à me donner cette belle confiance en moi ! Pour me
défendre j’ai dû faire le compte de mes guérisons, plus de cin
quante mille ! C’est un chiffre qui rendrait présomptueux le plus
timoré et vous .autorise à parler d’expérience.
Le jour pouvait finir de se lever, j’étais prêt. J’avais même sur
ma table le litre de vin pour Schoum. A Nice, dans cette ville pas
comme les autres, je payais mon premier client !
Je crois n’avoir jamais été aussi nerveux, inquiet, en attendant
un malade que cette fois-là. En même temps, je sentais en moi
une confiance qui était bien proche de l’inconscience.
Dans la gloire rose du levant, je me trouvais l’air d’un jeune
général qui v'a livrer sa première bataille. Celle qui doit décider de
sa carrière.
J’avais raison, ma victoire sur l’eczéma de « Monsieur Schoum »
1. Paris, Maioine 1965. Le Professeur Léon Binet, ancien doyen de la Faculté
de Médecine, a écrit sur les plantes différents ouvrages qui font autorité.
JE PAYE MON PREMIER CLIENT 63
allait entraîner toute ma vie. Ce succès a bien failli m’échapper.
Faire prendre un bain de pieds à Schoum était un exploit que j’ai
eu bien du mal à réussir.
En entrant, le premier coup d’œil de mon client a été pour son
litre de rouge. Le 11° n’était pas cher à l’époque mais, il n’empêche
que, pour le payer, j’ai dû faire la plonge dans un restaurant
chinois, tenu par des Israélites et fréquenté par des Anglais !...
A raison de deux bains de pieds par jour pendant un mois,
mon malade a été débarrassé de son eczéma. Et moi de mon
argent. Je n’avais plus un centime, mais plus un ! Ce qui ne m’em
pêchait pas de regarder avec satisfaction la nouvelle peau de
Schoum lisse comme la main.
Cet homme avait de la reconnaissance ; et le soir du réveillon
de Noël il m’a dit : « Petit, tu es un peu drôle avec tes herbes.
Et tu es plus minable que moi, mais tu es un bon gars, alors je
t’invite ; nous allons réveillonner à l’Armée du Salut. Je ne suis
pas sectaire. Quand le Bon Dieu vous nourrit on n’a pas à s’occuper
de quel côté il est !... »
— Monsieur Schoum, mon père disait : « On ne regarde pas les
dents d’un cheval donné. »
— Ton père était un sage.
Et j’ai mangé de bon appétit ma sardine à l’huile et mon poulet
sans être écœuré par Schoum. Mieux, je le regardais manger comme
un fils regarderait son père. Depuis que je l’avais guéri, j’avais
comme de la tendresse pour lui. On est tous un peu M. Perrichon !
Je sais bien que Noël est la nuit des miracles ! Mais cette nuit-là
je ne pouvais, tout de même, pas imaginer que vingt-cinq ans
plus tard, grâce à « mon » clochard, moi le « minable », je
réveillonnerais avec Edgar Faure et David Rockefeller.
A la suite d’une conférence faite à la Guadeloupe aux alentours
de Noël et d’un dîner chez Delplanque, le préfet de la Martinique,
auquel se trouvait le Président Edgar Faure, nous avions décidé
de réveillonner tous ensemble à la Caravelle à Sainte-Anne. Il
y avait l’inévitable foie gras, qui avait dû coûter fort cher, et que
je n’ai pas trouvé bon. Pour moi il n’y en a qu’un, celui du Gers !
Allez donc parler de vins de Bourgogne à un Bordelais !... J’étais
en train d’expliquer au Président comment on fait le foie gras
par chez nous. Quand j’ai vu son regard s’étonner derrière ses
lunettes : « Maurice, voici David Rockefeller. » J’avais déjà ren
contré des milliardaires, j’en avais soigné, mais Rockefeller ce
n’était pas, seulement, une forêt de puits de pétrole, une montagne
de dollars, c’était un homme de légende. De la grande légende amé
ricaine !
Je regardais avec une énorme curiosité ce descendant d’un
64 DES HOMMES ET DES PLANTES
certain Roquefeuille de l’Aveyron. Un de ses arrière-grands-pères
était un paysan comme le mien. Avec un peu de chance ils auraient
pu se rencontrer... Et lui était devenu l’un des hommes les plus
puissants du monde !
Un mètre soixante-dix, environ, dans les quarante-cinq ans, l’air
d’un petit bourgeois. Physiquement, des comme lui, j’en voyais tous
les jours !
Sa façon de marcher, de se tenir, un peu courbé, la couleur,
la qualité de sa peau indiquaient un sédentaire. Pourtant je voyais
très bien ce financier dans un champ en plein labour, conduisant
un tracteur. Il pouvait être un pionnier-paysan, comme il était un
financier. Je trouve que les Américains ont toujours l’air de pou
voir tout faire, d’être accessibles à tout. A l’instant où ils vous
donnent une poignée de main ils sont de plain-pied avec vous.
Votre « job » peut être aux antipodes du leur, ils vous en
parlent, vous questionnent comme s’ils en avaient rêvé toute leur
vie. Ils sont curieux de tout et ne rejettent rien a priori. Ils
respectent la science officielle, traditionnelle, mais elle ne les aveu
gle pas.
Presque tout de suite, David Rockefeller m’a dit :
— J’avais le désir de vous connaître. Je sais que vous guérissez
avec les plantes ; comme au bon vieux temps ! A notre époque où
la chimie est dans notre assiette, notre salle de bains, aide les
hommes à marcher sur la lune, peut nous guérir ou nous tuer,
vous lui opposez vos petites herbes. Je trouve cela très passion
nant. Et aussi courageux.
« Il faut que vous m’expliquiez cela demain. Vous allez venir chez
moi à St-Martin ’. Et peut-être que vous trouverez là de nouvelles
plantes et nous ferons fortune !
« Je dis vous allez venir, car je pense que la météo restera
favorable et 'que vous pourrez accoster dans mon port.
« Chez moi, il y a tout ce qu’il faut, j’ai même un abri atomique
et assez de provisions pour soutenir un siège ! Mais pour sortir
ou entrer dans ma propriété je n’ai pas de route.
« Les propriétaires des terres qui me barrent le passage avec
l’intérieur de l’île ont refusé de me vendre une petite partie de leurs
terrains. Ils m’ont dit : « Ce n’est pas possible, pour vous Rockefel-
« 1er, de faire cette route. Pour nous acheter, tous, vous n’êtes pas
« assez riche ! »
1. Saint-Martin, 100 km2, est la plus petite des possessions françaises aux
Antilles. Colonisée en 1648 par les Français et les Néerlandais, ils se la
partagèrent en se jurant une amitié éternelle jamais démentie.
JE PAYE MON PREMIER CLIENT 65
« Alors je me suis installé comme un corsaire, le nez tourné vers
la mer. »
David Rockefeller m’a posé énormément de questions : comment
je soignais ? Combien je traitais de malades dans une année ?
Mon pourcentage d’échecs et de réussites ? Très vite il ramenait
tout à quelques chiffres.
Mais ce qui l’étonnait le plus, ce n’était pas que mes plantes
guérissent c’était mes méthodes artisanales de ramassage. Il répé
tait : « C’est petit, très petit ». Il imaginait, pour moi, des hectares
de terrains cultivables, toute une rationalisation de la culture
et de la cueillette, une industrialisation de mes macérations qui
l’enchantaient. Aussi je l’ai beaucoup étonné quand je lui ai dit :
— Vous avez raison et pourtant ce n’est pas possible. Depuis
dix-huit ans j’ai dans mon pays des gens qui cherchent et ramas
sent des plantes pour moi. Ce n’est pas pratique, pour me les
expédier, il faut les transporter à une petite gare qui est loin de
Gaverret. C’est très compliqué et cela revient excessivement cher.
Alors j’ai essayé de les cultiver près de Paris.
« Ces plantes poussaient, elles étaient belles. J’avais fait venir
du terreau, du fumier naturel, surtout pas d’engrais chimiques.
J’ai eu des récoltes superbes. Seulement elles n’ont donné aucun
résultat sur les malades. Pourtant je ne leur avais pas dit d’où
elles venaient. Et il a fallu que je revienne à mes cueillettes
artisanales, à mes méthodes empiriques.
— Dommage. Ce n’est pas un bon système pour faire de l’argent.
Et quel a été votre premier client important ?
— Un clochard et pour qu’il se laisse soigner, je l’ai payé.
Il a éclaté d’un rire très grand, autant que sa propriété...
— Ah ! ces Français ! Ils ne sont jamais tout à fait sérieux.
C’était bien difficile de lui faire comprendre ma chance ; elle
n’était pas à l’échelle du dollar !
Pendant qu’il riait, je me souvenais de mon réveillon de pauvre
offert par l’Armée du Salut. J’y étais retourné en pensée.
Et Schoum me disait :
— Tu sais, Gamin, à mon hospice de Cimiez, Mère Marie, la
Supérieure, a été bien épatée en me voyant débarrassé de mes
croûtes, tout rose comme un nouveau-né ! Elle m’a dit : « Mais
qu’est-ce que tu as fait ? » Alors je lui ai répondu comme ça : « Il
y a un type qui bouffe avec moi à la soupe populaire, un jeunot,
qui m’a soigné en me faisant prendre des bains de pieds... Vous
vous rendez compte, ma Mère ! »
« Tu sais qu’elle ne voulait pas me croire. Il a fallu que je lui
montre mes panards, comme ils étaient propres, elle a bien vu
que je lui disais la vérité.
66 DES HOMMES ET DES PLANTES
« Alors elle m’a dit : « Pour avoir obtenu ce résultat, il est
certainement très fort ! » Et elle m’a demandé ton adresse.
« C’est une femme qui est pleine de rhumatismes. Tu peux te
vanter d’avoir de la chance : après la cloche le couvent. Tu n’es
pas près de t’enrichir. Tout ça c’est de la race des mendiants !
Et Schoum riait de bon cœur, ouvrant, sans complexes, une
bouche remplie de trous noirs.
9
RENCONTRE AVEC LA CHANCE
Passé Noël, j’ai reçu la visite de Mère Marie. La cinquantaine,
belle sous la cornette ; vive malgré un embonpoint important.
Elle était la première cliente qui frappait à ma porte. J’avais
envie de lui dire merci. Et c’est elle qui m’a remercié de l’avoir
reçue ! J’étais nerveux, ému, je ne savais pas comment m’y prendre,
je n’avais donné que des conseils, jamais de vraies « consulta
tions ». Comment fallait-il commencer ? Par quoi ? J’ignorais que
les malades sont très « savants » sur leur cas et qu’il suffit de
leur dire d’un air à la fois grave et compréhensif : « Je^ vous
écoute », pour qu’ils vous apprennent tout sur eux.
Dans mon désarroi je lui ai demandé fort poliment :
— Comment allez-vous, ma mère ?
Et elle m’a tout appris sur ses « douleurs ». En l’écoutant je
l’examinais. Il était évident que sa colonne vertébrale avait à
supporter un poids important. Et la question m’est venue d’elle-
même :
— Vous avez mal à la jambe ?
J’ignorais encore que l’on appelait cette douleur une sciatique.
— Oui, j’ai beaucoup de peine à marcher.
Et j’ai lu dans son regard comme de la considération. En quel
ques minutes je venais de comprendre qu’il fallait d’abord laisser
parler le malade, ensuite lui prouver que l’on connaissait son mal.
Pourtant, pendant mes mois d’attente, j’avais eu le temps de
me préparer à cette première consultation ; de prévoir que je
manquerais de confiance. Et pour m’aider à me ressaisir et à
me concentrer, j’avais décidé de me servir du pendule dont je
connaissais, fort bien, l’emploi. Le mien n’était ni compliqué ni
coûteux. C’était un simple fil à plomb, de ceux que l’on utilise
dans les cours de dessin. J’avais estimé qu’il ferait très bien l’af
faire ; et il l’a faite pendant plus de vingt ans !
68 DES HOMMES ET DES PLANTES
Pendant que je passais pudiquement mon pendule sur Mère
Marie et que je vérifiais ainsi ses « points » douloureux, je pen
sais à son traitement.
Mon père soignait les « douleurs » avec une macération dans
laquelle entraient :
du chou : cette plante ronde, potelée, robuste comme une
paysanne et dont Pline l’Ancien affirmait que les Romains lui
devaient de s’être passés de médecins pendant six siècles ! Ses
feuilles chauffées rapidement par un fer à repasser et appliquées
directement sur la peau soulagent très efficacement les douleurs
rhumatismales.
En Hollande on en faisait, il y a quelques années encore, un
onguent mêlé à de l’argile qui était appliqué avec succès sur les
points douloureux.
de la lavande, du thym et de la sauge associés à la camomille
romaine bien connu comme stomachique, dont on néglige, trop
souvent, les qualités antispasmodiques qui agissent comme
décontractant dans les crises de rhumatismes.
Dans le cas de Mère Marie il était très important qu’elle perde
du poids. Je devais augmenter, dans de fortes proportions, les
plantes diurétiques : la reine-des-prés retenait toute mon atten
tion, en l’employant je jouais sur deux tableaux : le Docteur
H. Leclerc 1 et le Docteur F. Decaux disent avoir obtenu de très
bons résultats dans le rhumatisme articulaire aigu et le Profes
seur G. Parturier2 dans des cas de cellulite.
du genêt à balai, du chiendent et de la prêle que mon père
appelait « queue de renard » et qui est utilisée par les médecins
avec succès depuis le xvic siècle dans les cas d’hydropisie. Sans
oublier la chélidoine.
Quand Mère Marie a été partie, je suis allé à mon balcon et
j’ai murmuré avec toute ma foi : « Père, pourvu que je ne me
sois pas trompé !»
Pas du tout ; une bonne réussite au contraire. Mère Marie a
perdu plus de dix kilos en quinze jours. Et je lui ai dit : « Ma
mère vous semblez une jeune fille ! » C’était vrai, et elle a un
peu rougi dans l’ombre transparente de sa cornette.
Ses sœurs étaient gardes-malades, elles allaient à domicile. Elles
donnaient des soins et quand un malade résistait aux traitements
qu’elles lui appliquaient elles disaient : « Vous devriez aller voir
M. Mességué, il a fait maigrir notre Mère. Elle n’a plus de dou
leurs ! »
1. « Précis de phytothérapie », Masson, 1954.
2. Professeur en pharmacie. Auteur de « Comment guérir par les plantes »>
livre qui fait autorité en phytothérapie.
RENCONTRE AVEC LA CHANCE 69
Ce n’était pas un ange gardien que j’avais, c’était tout un cou
vent !
Maintenant, j’entendais frapper à ma porte jusqu’à quatre fois
par semaine. Puis je suis monté à quinze... L’eczéma de Schoum
avait bouleversé ma vie ; j’étais au summum de la joie !
Le matin, je cueillais mes plantes, l’après-midi je recevais, le
soir je préparais mes macérations.
On me donnait ce qu’on voulait, je n’osais pas demander, fixer
un prix. Certains en profitaient, ils ne me donnaient rien et d’autres
une poignée de main. Il y avait tout de même des semaines où je
me faisais jusqu’à deux cents francs ! La fortune !
Un après-midi, je reçois Hortense Davo, une petite femme aux
cheveux gris, un peu rondelette et qui avait jeté sur sa blouse
blanche un manteau.
— Voilà, monsieur, Mère Marie m’a dit de venir vous voir.
Elle dit que vous lui avez ôté ses douleurs, elles ne me manquent
pas à moi et des misères, pécaïre ! elles m’en font ! Je suis blan
chisseuse. Alors toujours les mains dans l’humide, avec ces vapeurs
des fers. Il y a des jours où je me dis : c’est pas possible ce
fer ta main elle va le lâcher... Si vous pouvez quelque chose pour
moi, ce sera une bonne action. C’est ma main qui me fait vivre...
Je lui donnai le même traitement qu’à Mère Marie en suppri
mant la prêle et la reine-des-prés. Il n’était pas nécessaire d’accen
tuer les diurétiques. Ses jambes souffraient beaucoup de la station
debout. Je lui ai ajouté de l’ortie brûlante, de l’achillée mille-feuille
et du plantain, que mon père appelait « queue-de-rat ».
— Et je vous dois combien, monsieur ?
— Rien.
Elle a laissé sa main dans la poche de sa blouse où elle avait
dû mettre son porte-monnaie. Je l’imaginais en solide cuir noir
comme celui de mes paysannes du Gers.
— Mais je ne suis pas dans le besoin.
— Je sais, madame, mais vous me donnerez cela quand je vous
aurai fait du bien.
Je n’aurais pas aimé prendre l’argent de cette femme de plus
de soixante ans, qui repassait des journées entières avec ses vieilles
mains déformées par les rhumatismes. Elle est partie heureuse.
Le proverbe affirme qu’un bienfait n’est jamais perdu. La brave
Madame Davo ne l’a pas fait mentir.
Quinze jours après sa visite, une dame est venue de sa part.
Je n’avais aucune expérience du « monde », mais cette femme-là
n’était pas comme mes autres clientes. Ses vêtements avaient cette
coûteuse simplicité que, plus tard, j’ai appris à apprécier. A sa
main gauche, un diamant, je n’en avais jamais vu mais j’ai su,
70 DES HOMMES ET DES PLANTES
tout de suite, qu’il était vrai. Et qu’elle souffrait de rhumatismes ;
les articulations de ses doigts étaient légèrement noueuses et ses
ongles striés verticalement.
— Monsieur, je suis la femme du Docteur Camaret. Mon mari
est président du Syndicat des Médecins de Menton. Je lui ai parlé
des résultats que vous avez obtenus sur Madame Davo et c’est lui
qui m’a conseillé de venir vous voir...
Elle me disait cela simplement comme s’il était des plus naturels
qu’un médecin reconnaisse mon existence.
Pendant quelques instants, je crois bien avoir perdu la tête.
J’avais fait asseoir Madame Camaret et je la regardais. Que devais-
je faire ? Pouvais-je me servir de mon pendule ? N’allait-elle pas
trouver mes questions bien simples ? Elle vivait avec un médecin,
elle devait connaître des tas de mots savants. De quoi allais-je
avoir l’air ? Et puis, l’image de mon père soignant le Docteur
Salis m’est passée à l’esprit. Camille n’avait pas douté de lui,
il l’avait soigné^; il y avait même mis un peu de malice ! Après
tout, mes mots valaient bien le jargon de la Science.
Apaisé, j’ai passé mon pendule sur le joli tailleur de Madame
Camaret. J’ai examiné ses mains qui ressemblaient un peu, en
moins déformées, à celles d’Hortense Davo. Et, soigneusement,
j’ai composé sa préparation pour les rhumatismes. Puis, le flacon
posé sur la table, j’ai rédigé mon « ordonnance » sur une belle
feuille de papier blanc : tous les matins, bain de mains à jeun
durant huit minutes. Tous les soirs avant le dîner bain de pieds
durant huit minutes, ces bains doivent être pris aussi chauds que
possible. J’ai soigneusement précisé qu’il fallait verser mon flacon
de préparation dans trois litres d’eau bouillie, que ce bain devait
être réchauffé mais ne jamais bouillir.
Après avoir reconduit ma malade à ma porte, je suis revenu
m’asseoir à ma table-bureau. Et j’ai commencé à vraiment espérer
et à croire en la possibilité de ma réussite. Elle tenait à peu de
chose ; que la femme du Docteur Camaret ne soit pas soulagée, tout
s’écroulait...
C’est à partir de ce moment que les événements se sont mis . à
aller très vite. On me réclamait un peu partout. Ma chambre du
5, avenue Durante devenait bien petite.
Le docteur Camaret a fait mettre à ma disposition par le Secré
taire du Syndicat d’Initiative de Menton une villa vide, quasi
abandonnée, située à la sortie de la ville au pied de la montagne.
J’y recevais tous les deux jours. Je ne manquais plus de malades,
j’en avais trop. Le Docteur Camaret, sa femme, leurs amis que
j’avais soignés m’en envoyaient tous les jours.
Je prenais un des premiers cars, j’arrivais à Menton, la ville
RENCONTRE AVEC LA CHANCE 71
dormait encore et déjà sur les marches de la villa, assis, debout,
des gens m’attendaient. Je ne refusais personne. Ce n’était pas
pour le rapport, plus d’un bon tiers ne me payait pas, ils étaient
trop « petits » pour que je leur prenne leur argent. J’avais comme
une fringale de guérir et aussi une soif d’expérience qu’ils étaient
seuls à pouvoir apaiser. Mes consultations étaient trop longues,
je consacrais à chaque malade au moins une demi-heure. Et le
soir il y en avait qui s’en retournaient sans m’avoir vu. Je prenais
aussi trop de malades et surtout de maladies. Je ne savais pas
qu’il y en avait certaines contre lesquelles je ne pouvais rien.
Chaque malade était pour moi le « que sais-je ? » de Montaigne.
Ces inquiétudes, j’étais seul à les ressentir. Les gens qui me consul
taient ne s’en apercevaient pas. Peut-être parce que paradoxale
ment j’étais sûr de mes plantes et par conséquent de moi.
Je crois que ce fut très important pour ma carrière ; que cela
a été une des raisons de mon succès. Les malades sentaient que
je dégageais de la sûreté. Ils sentaient que j’avais de solides qua
lités de paysan, que j’étais un homme sérieux qui n’essayait pas
de les leurrer. Rapidement d’ailleurs, j’ai appris à dire non quand
un cas dépassait mes possibilités.
La cueillette de mes plantes me créait des difficultés. J’étais
seul à pouvoir la faire comme j’étais seul à pouvoir consulter.
Souvent j’étais obligé de faire revenir les gens pour leur donner
leur flacon de macération. Mes petites réserves avaient été "vite
épuisées.
C’est au milieu de ces préoccupations, qui me faisaient vivre
trop rapidement, que j’ai rencontré le Docteur Camaret que je ne
connaissais pas. J’avais timidement dit à sa femme : « Si votre
mari peut trouver quelques minutes pour moi je serais bien content
de le remercier. »
A la manière dont elle m’avait répondu avec un joli sourire poli :
« Mais certainement je le lui dirai... » j’avais compris que le temps
n’en était pas venu. Et cela me tracassait. Je n’avais pas à me
plaindre, je lui devais tout, mais de loin. Et je sentais que j’avais
besoin de lui parler. J’avais beaucoup de choses à lui dire. J’atten
dais ; mais je suis trop passionné pour être patient et il commen
çait à me venir toutes sortes d’idées, de doutes... quand Madame
Camaret m’a invité chez eux.
Deux jours avant, le matin, en courant pour aller prendre mon
autobus, je me suis aperçu dans une vitrine. Ce n’était pas possible,
je ne pouvais pas aller chez les Camaret habillé comme ça.
Je crois bien que je ne m’étais jamais regardé dans une glace.
Je m’habillais parce qu’il n’était pas dans les mœurs d’aller tout
72 DES HOMMES ET DES PLANTES
nu, et que j’aurais eu froid, surtout l’hiver ! Si je n’avais aucun
penchant pour la coquetterie j’avais un mauvais goût qui se voyait
de loin ! Bleu, jaune, rouge, vert, plus il y avait de couleurs plus
j’étais content. Je trouvais que ça faisait gai !... J’avais un pantalon
et une veste différents et bien souvent je ne portais qu’une chemise
Lacoste.
Vite je suis descendu vers la vieille ville où j’avais l’habitude
d’acheter mes souliers. Il y avait des ruelles entières de magasins
de chaussures, elles y étaient bien moins chères que dans les
grandes avenues. Ce jour-là je n’ai pas hésité, je me suis payé
chez un vrai tailleur, un vrai costume, couleur « bois de rose ».
Quand j’y pense, une véritable horreur ! Il ne me serait pas venu à
l’idée d’aller chez Monsieur le Docteur Camaret en sombre, ça
aurait fait trop triste !
Le surlendemain, à 19 heures très précises, je sonnais à sa
porte. On m’a fait entrer dans le salon. En l’attendant, je préparais
des phrases de remerciements, je voulais tout lui dire en même
temps : que sa confiance me touchait, que je lui devais tout, que
sa femme avait été merveilleuse avec moi, que...
Et il est entré. Un homme de cinquante ans, grisonnant, la
mâchoire énergique, l’œil franc et la bouche bonne comme celle
d’un apôtre d’image pieuse.
— Docteur, vous m’avez fait une telle confiance que je voudrais
vous dire merci... Non, c’est plus ! Sans vous...
Et je lui ai tout confié. Mes doutes, mes découragements, ma
peur de l’échec.
C’était la deuxième fois que je me confessais à un médecin.
Mais lui, ce n’était pas le vieux Docteur Echernier. Il ne me
conseillait pas de repartir, au contraire ! Pour moi c’était mer
veilleux de l’entendre.
— Je n’ai fait que mon devóir de médecin. Je sais quelle impor
tance les plantes ont en pharmacie. A quel point elles peuvent
être l’auxiliaire du médecin. On oublie trop souvent que dans
notre Codex certaines plantes n’ont jamais été supplantées : le
Boldo, la digitale, la belladone, l’aconit... et bien d’autres. Vous
possédez des connaissances que nous ne faisons qu’effleurer pen
dant nos années de médecine. Pour moi vous êtes un spécialiste.
Et je suis persuadé que votre collaboration peut être très utile.
Cet homme, ce médecin, disait ce que j’avais pensé dans ma
solitude : « Il était possible de travailler avec un médecin. »
Pour chaque malade qu’il m’adressait, je notais mes obser
vations, compositions de mes macérations, dosages, améliorations,
rechutes éventuelles et je les lui faisais parvenir afin qu’il les
RENCONTRE AVEC LA CHANCE 73
contrôle. Ce fut pour moi une période extraordinaire de foi, d’en
thousiasme, de travail, d’études.
Le ciel de ma vie était d’un bleu intense comme celui de Nice
en plein solstice d’été, et d’une grande pureté.
J’étais d’autant plus optimiste que j’allais soigner ma première
personnalité : Mistinguett.
10
MA BONNE ETOILE : MISTINGUETT
Mes malades venaient de partout ; de tous les milieux. Celui
que je voyais le moins était l’ouvrier. Car je n’avais pas la réputa
tion d’avoir le « don ». Et il croit surtout dans ce qu’il ne peut
expliquer et dans la Science. J’avais beaucoup de professions libé
rales, d’intellectuels. Ils éprouvent le besoin de ce fameux « retour
aux sources », et n’ont pas une admiration aveugle pour le progrès.
La Science poussée trop loin les inquiète. Ils se demandent sou
vent : où va-t-on ? Et nous ? Naturellement des paysans, car le
paysan est un homme simple. Il comprend les plantes, il Içs voit
tous les jours, ce sont ses amies.
Mais je n’avais pas encore soigné ceux que l’on nomme des
« personnalités ». Ceux qui ont leur nom, leur photo, dans les
journaux. Je ne croyais pas que c’était un signe de réussite. Je
trouvais que j’avais un bon succès et il me contentait. C’était
« bien » qu’un clochard ait été la bonne étoile de ma chance.
Je ne me doutais pas que celle de ma renommée serait Mistinguett.
A cette époque elle avait déjà fait quelques adieux à la scène.
Je savais cela, moi, qui ignorais tant de choses dans ce domaine.
Pour moi elle était la reine des reines. Il n’y en avait pas de
plus grande. Elle symbolisait un monde dans lequel je n’entrerais
jamais. J’avais entendu dire aussi qu’elle avait pris sa « retraite »
à Menton, à l’Hôtel des Anglais. Il appartenait à sa nièce, Madame
Desboutin, dont elle était l’invitée à vie ! Tout mon savoir s’arrêtait
là ! Rien ne pouvait faire prévoir qu’il irait plus avant.
Un ami de celui que j’appellerai toujours « le bon Docteur Cama-
ret » me dit un jour :
— Il y a quelqu’un que vous pourriez beaucoup soulager : c’est
la « Miss ».
— Vous plaisantez ! Elle ne doit pas m’attendre.
— Il est fort possible que si. Ce n’est pas tellement l’âge qiû
76 DES HOMMES ET DES PLANTES
l’empêche de gambiller sur les planches, ce sont ses rhumatismes.
Ils la paralysent ! Et plus j’y pense plus je crois que c’est une bonne
idée pour vous deux. Mais elle est très méfiante. Elle ne vous
fera confiance que lorsqu’elle vous aura vu. Son coup d’œil est
rapide et elle ne se fie qu’à son jugement.
Gomme il devait la voir le lendemain il m’a dit :
— Appelez-moi au téléphone chez elle. Et si elle est bien lunée je
vous la passerai.
A l’heure qu’il m’avait indiquée j’ai téléphoné sans y croire.
J’étais sûr que ça s’arrêterait là.
— Vous avez bien fait de m'appeler ici, j’étais justement en
train de parler de « vos miracles » à Miss. — Miracles ! dans ces
milieux-là on n’a pas le sens de la mesure ! — Elle a quelques
rhumatismes qui la tourmentent et aimerait vous voir. Je vous
la passe.
Et, à mon oreille, la voix que je ne connaissais qu’en disque,
la voix de Paris-Gavroche, m’a dit :
— Bonjour, monsieur. Il paraît que vous pouvez guérir. J’espère
que vous allez faire quelque chose pour moi ?
J’étais si peu préparé à l’entendre que je bredouillais, je patau
geais dans mes phrases.
— Madame, vous pensez si je vais faire quelque chose... Je
vous admire tant... Je suis bien confus... Je...
Elle est partie d’un rire inimitable qui roulait joliment tout en
rocaillant un peu dans les aigus. Le rire de Mistinguett.
— Venez me voir après-demain à onze heures. Et surtout ne
perdez pas vos moyens en chemin ; on va en avoir besoin tous les
deux
Moi le petit gars en sabots de Gavarret, le « fumiste de Lectoure »
le « pion-charlatan » de Bergerac, moi le frère du clochard de
Nice, j’allais soigner Mistinguett !...
Je me rends bien compte qu’il est impossible aujourd’hui de
réaliser ce que ça représentait. Elle fait un peu vieille gloire.
Mais à ce moment-là et pour moi, c’était une grande personnalité
et sur la côte encore plus.
A cinq heures trente, j’étais debout à l’ouverture du marché
aux fleurs. J’avais .pensé lui apporter des roses rouges. Il faisait
doux, le jour se levait. Les lumières de la rue Saint-Vincent-de-Paul
pâlissaient. Au milieu de la chaussée se dressaient des murs d’œil
lets, épais comme les fortifications de Vauban, derrière s’abritaient
des marchandes à l’accent aillé ; elles se criaient des bonjours, se
donnaient des nouvelles. C’était gai ! J’aime les foules méridionales.
On ne s’y sent jamais étranger.
Toute la rue était remplie de fleurs. C’était comme une grande
MA BONNE ETOILE : MIST1NGUETT 77
fête. J’ai regardé les roses rouges, mes préférées, et puis je me
suis dit que j’aurais l’air bête avec elles dans les bras. — J’ignorais
que les fleurs se faisaient envoyer.
Je n’étais pas amoureux et je n’aurais pas l’air plus malin avec
des violettes dans la main. J’ai pensé aussi que ça ne ferait pas
sérieux.
J’avais près de six heures à attendre. J’ai pris mon car et j’ai
marché dans les environs de Menton. Au passage, ce fut plus fort
que moi, j’ai cueilli une rose rouge très simple, comme je les
aime, robuste et belle. Je n’allais tout de même pas oser la lui
donner ! La mettre à ma boutonnière sur mon beau costume bois
de rose serait encore plus ridicule ! Alors je l’ai mise dans la
poche de ma veste. Le geste du gamin de Lectoure qui cachait ses
herbes dans sa poche !...
En me présentant à la réception de l’hôtel je croyais m’être
préparé à rencontrer Mademoiselle Mistinguett. Le jardin de l’hôtel
était bien soigné, odorant de lavandes, de roses. Les bougainvillées
grimpaient richement le long des palmiers. C’est dans ce décor
qu’elle a ouvert une porte-fenêtre donnant sur une terrasse. J’étais
trois marches plus bas, elle a fait une « entrée » de music-hall
dans un déshabillé bordé de cygne — c’était bien ainsi que je
l’avais imaginée. Comme au Casino de Paris ! Elle a ouvert les
bras et crié :
— Venez, jeune homme !... •
Je l’ai trouvée plus belle qu’une jeune de dix-huit ans. J’étais
tellement troublé que je ne voyais pas ses yeux bistrés jusqu’aux
joues, ses grandes dents en clavier, ses rides... et je crois que je ne
les ai jamais vus ! C’était déjà une vieille dame, soixante, quatre-
vingts ans, je ne le savais pas. Pour moi la beauté n’a pas d’âge.
Tant qu’une femme éveille le désir elle est belle. Et Mistinguett
est la femme dont j’ai, peut-être, eu le plus envie dans ma vie, qui
m’a le mieux bouleversé. Elle éveillait les sens des hommes à un
point inimaginable ! Dans ce domaine c’était une garce. Mais quelle
femme !
Je l’ai suivie dans sa chambre sans avoir encore réalisé ce qui
m’arrivait.
— Vous vous servez d’un pendule, je crois...
En une seconde elle avait enlevé son déshabillé et elle était à
plat ventre sur son lit.
— Eh bien, allons-y !...
C’était la première fois que j’examinais une malade aux deux
tiers nue, le tiers couvert était grand comme la main ! N’établissant
pas de diagnostics, faire déshabiller les gens n’avait, pour moi,
aucun intérêt.
78 DES HOMMES ET DES PLANTES
J’ai sorti hâtivement mon pendule de ma poche, dans ce geste
la rose est tombée sur le lit.
Je ne sais si les oscillations rapides de mon pendule étaient
influencées par le magnétisme de ma malade ou par le tremble
ment de ma main, mais mon petit fil à plomb de quatre sous,
en se baladant sur les reins de cette millionnaire, n’était pas indiffé
rent ! Et moi non plus.
Elle avait gardé ses bas et un minuscule porte-jarretelles. C’était
très osé comme vision. Quelles jambes ! Il paraît qu’elles étaient
assurées pour plusieurs millions. Le chiffre le plus fou ne signi
fiait rien, elles étaient inévaluables !
Elle a tourné la tête vers moi et j’ai lu dans ce regard humble,
inquiet, ce regard de chien empli de souffrances, l’interrogation
éternelle' des malades : « Alors ?» Je suis redevenu celui qui
soigne.
— Qu’allez-vous me donner ?
— Un cataplasme à mettre sur la région des reins, vous le
garderez toute la nuit et le renouvellerez le matin. Je vais vous
le préparer ce soir.
— Vous n’en avez pas de tout faits ?
— Ce n’est pas possible. Je fais des dosages différents pour
chaque malade.
— Ça ne m’étonne pas, vous avez l’air sérieux, un peu trop...
Et j’ai entendu à nouveau son rire.
Tandis qu’elle riait j’ai aperçu ma rose rouge sur son lit. J’avan
çai la main pour la reprendre, c’était un geste malheureux.
— C’est vous qui l’avez apportée ?
— Je l’ai cueillie... et ...
— Pour moi ?
— Oui !...
— Que c’est joli, vous m’avez cueilli une rose ! Je n’aurais pas
aimé du tout que vous l’achetiez. Je n’aime pas les gens qui gas
pillent l’argent... Je vous expliquerai plus tard !..
Je n’avais pas fini de recevoir des leçons de la Miss et d’excel
lentes !
— Il y a de jolies plantes dans celles que vous allez me mettre
sur le dos ? Et puis, je n’ai pas besoin de le savoir maintenant,
vous me direz ça quand elles m’auront fait du bien !
Pour elle' j’augmentai la dose de chou mais je ne lui dis pas.
Je trouvais que cela manquait de poésie !
Mon « To be or not to be » était « Réussirai-je ou ne réussirai-je
pas ? »
J’ai attendu quatre jours avant de lui téléphoner.
— Je vais beaucoup mieux. Revenez !
MA BONNE ETOILE : MISTINGUETT 79
J’allai à son deuxième rendez-vous dans un état d’émotions diffé
rentes mais bien proches de celles du premier.
En dehors de l’Amiral Darlan, je n’avais jamais approché quel
qu’un de connu, quelqu’un qui avait réussi par lui-même à cause
de son travail, de son talent. J’ai toujours pensé que l’on ne
pouvait pas réussir sans rien. Sur un bluff, une publicité, on peut
durer deux, trois, cinq ans... Pas jusqu’au bout de sa vie. Cette
femme, qui était d’origine modeste, avait réussi grâce à son travail.
Elle avait eu aussi des amants célèbres, riches, nobles, on s’était
ruiné pour elle... Tout ça était éblouissant pour le petit bonhomme
du Gers que j’étais. Elle m’apparaissait comme une grande dame.
Elle m’attendait, souriante. Quand elle m’a vu, elle m’a dit :
— Mon petit Mességué, je ne souffre plus de mes jambes !
Elle a relevé ses jupes très haut. Vraiment très haut ! A la
naissance de ses cuisses ! Un geste qui lui avait rapporté des mil
lions ! Il lui a valu, ce jour-là, uniquement mon admiration, mais
elle était grande et j’avais l’impression qu’elle me chantait, pour
moi seul :
On dit que j’ai de belles gambettes.
C’est vrai !...
Elle adorait montrer ses jambes ; elle savait combien elles étaient
belles et désirables. Elles étaient longues, parfaites, ah ! les jambes
de Mistinguett : un rêve sensuel habillé de soie ! .
— Alors, Maurice ?
A la façon dont elle avait appuyé sur le Maurice j’ai compris
qu’elle faisait allusion à celui au canotier. Celui qu’elle avait vrai
ment aimé.
— Votre accent est plein de soleil, mais quel genre de Maurice
êtes-vous ?
— Un paysan du Gers.
— Je connais mieux les gens des villes. Mais je ne demande qu’à
apprendre.
Que cette femme avait dû être dangereuse !
— Si vous ne m’aviez pas guérie avec vos plantes, vous auriez
pu essayer avec vos yeux. Vous pourriez faire de l’hypnotisme.
— Vous aussi mais vous le faites avec vos jambes !
— Maurice, vous me plaisez. Venez vous asseoir là et nous
allons bavarder un peu. Vous avez l’air bien équilibré.
— Je mène une vie de moine.
— Vraiment ?
Cette femme me faisait rougir.
— Je veux dire, je ne mange que des choses simples. Je ne bois
pas.
80 DES HOMMES ET DES PLANTES
— C’est très sain, alors je ne vous offre rien.
Ce détail de protocole réglé au mieux de ses intérêts, la Miss
continua :
— Avec Maurice Chevalier, nous avons représenté la France à
l’étranger comme des ministres ! En tout cas, plus longtemps !
J’ai appris beaucoup de choses. Elles me sont rentrées là — elle
montrait son front — et elles n’en sont pas sorties. Une expérience
comme la mienne vaut très cher.
Je ne comprenais pas du tout où elle voulait en arriver mais je
ne doutais pas de ce qu’elle disait.
— Une femme quelconque vous aurait offert un étui à cigarettes
ou un gros chèque. Et puis après, bonjour, bonsoir, terminé. Moi,
je vais faire votre éducation, vous donner des conseils qui valent
de l’or et qui vous en feront gagner toute votre vie. Si je vous ai
parlé de Chevalier c’est qu’il a beaucoup profité de moi. Beaucoup
plus qu’il ne l’a pensé et surtout qu’il ne l’a avoué. N’en parlons
plus ! Heureusement, je suis assez riche pour donner !
Ce mot était assez inattendu dans sa bouche. Je ne la connaissais
pas encore bien, mais je l’avais comprise.
— Je vous récompenserai de vos soins comme ça et vous me
remercierez ! En attendant quelle est la suite de mon traitement ?
— Des bains de pieds, Madame.
— Première erreur, Maurice, on ne me dit pas Madame quand on
est déjà assez en vue pour être avec moi, on m’appelle Miss.
Dans la vie cette femme me désarçonnait. Mais dès qu’il s’agissait
de soins on ne me troublait plus.
— Miss, vous prendrez...
Et je lui ordonnai minutieusement le traitement qu’elle aurait à
suivre.
Nous étions à égalité.
J’allais la vqir quotidiennement. Pour elle je trouvais le temps ;
pourtant j’avais déjà près de trente clients par jour. Mais Mistin-
guette, pour moi, c’était quelque chose. Je n’avais jamais pensé
que je pourrais l’approcher et encore moins la soigner ! Et je lui
faisais prendre des bains de pieds !...
Un jour, elle m’a dit :
— Ecoute, petit, tn m’as bien soignée, je souffre beaucoup moins.
Tu vas dîner avec moi demain.
Comme elle me l’avait demandé, j’étais venu la chercher.
— Toujours à l’heure, j’aime ça. Nous allons prendre le taxi de
l’hôtel et nous dînerons au Négresco.
Il ne manquait pas d’endroits chics sur la côte, pourquoi juste
ment le Négresco ? Comme j’étais sûr de payer le taxi j’ai pensé :
MA BONNE ETOILE : MISTINGUETT 81
Peut-être que le concierge me verra régler le taxi de Mistinguett, ça
l’impressionnera. Peut-être aussi qu’il a été remplacé.
En descendant de voiture j’ai bien vu que personne n’avait
changé, je connaissais tout le monde ! Enfin grâce à mon beau
costume, peut-être ne me reconnaîtraient-ils pas ?
A la porte, en suivant Miss, j’ai hésité. J’avais peur. Et si cet
affreux bonhomme allait raconter partout cette anecdote ? Dire :
« Celui qui est là avec Mademoiselle Mistinguett, il portait des
valises sans avoir de patente et je l’ai chassé !» A ce moment-là
j’avais un peu honte d’avoir été porteur, j’étais assez sot pour ça.
Maintenant j’en suis fier...
Je regardais partout si je ne voyais pas le concierge ! Je ne
savais pas que ces diplomates-là ne vous reconnaissent que lors
qu’ils peuvent se le permettre.
Ce dîner avec la Miss c’était mon premier contact avec le luxe.
J’étais un peu gêné. Il y avait beaucoup d’Anglais et tous étaient
habillés en smoking. Je les regardais, c’étaient les premiers smo
kings que je voyais de ma vie. Ça me paraissait très étonnant tous
ces hommes habillés en cérémonie simplement pour dîner. Je
sentais que c’était élégant, mais ça faisait sévère. Moi, au moins,
je ne l’étais pas ! J’avais un pantalon bleu, une veste verte et des
chaussures rouges ! Je trouvais que c’était le dernier cri, j’étais
ridicule et je ne m’en rendais pas compte. Je n’ai compris que beau
coup plus tard la réflexion de Miss me regardant ainsi ‘ vêtu :
— Très bien, Maurice, on vous remarquera mieux !
Il est certain qu’en smoking, comme tout le monde, personne
ne se serait souvenu du jeunot qui accompagnait la Miss ; on
avait trop l’habitude de la voir avec des « boys ». Mais un « perro
quet » assis à la table d’une vedette, ça ne s’oublie pas !
C’est la première fois de ma vie que j’ai mangé du caviar. J’en
avais entendu parler. Mais j’ignorais si c’était de la saucisse ou
du boudin, un poisson ou une sorte d’omelette...
Je le mangeai sans même me rendre compte si c’était bon,
je n’y avais pas été habitué ! Cela me faisait penser à la fois où
j’avais vu mon père manger des huîtres : les gens du village
étaient venus le regarder. Moi, personne ne me regardait, parce
qu’à la table d’à côté on mangeait également du caviar !
Ensuite, un plat que je ne me rappelle plus, puis des crêpes
Suzette, café, champagne. La Miss ne buvait que ça. Elle
m’avait dit : « Prends du vin rouge, tu n’aimes pas le champa
gne... » Et c’était vrai ! Ça me paraissait miraculeux qu’elle puisse
savoir cela ; je ne me rendais pas compte que ce n’était pas de la
divination, seulement de l’expérience. Et elle en avait ! Tout au
long du repas elle me donnait des conseils :
82 DES HOMMES ET DES PLANTES
— Maurice, j’ai toujours donné la préférence aux hôtels où on
me « faisait des prix ». En descendant chez eux je leur assurais
une publicité gratuite. Certains comprenaient mieux encore leur
intérêt et ne me faisaient pas payer. Mais pour cela un secrétaire
est indispensable. C’est lui qui arrange ces détails à votre place.
Bientôt il t’en faudra un.
« Tu as beaucoup à apprendre mais je suis tranquille avec toi,
ça ira vite.
« Nous allons être dérangés toute la soirée. Je connais beaucoup
de monde et ceux que je ne connais pas veulent avoir l’air de me
connaître. On va venir me dire bonjour, me demander des autogra
phes. Regarde-moi bien, je ferai toujours exactement ce qu’il
faudra.
Elle était étonnante, elle dosait tout, ses sourires, ses gestes et
la hauteur de sa voix quand elle désirait faire tourner les têtes.
C’était étonnant. En me présentant, elle disait, mondaine :
« Je vous présente le jeune docteur Mességué. Un magicien, je
ne souffre plus. »
Supérieure : « Connaissez-vous le jeune Docteur ? »
Insolente : « Comment, vous ne connaissez pas le docteur Messé
gué ? »
Parisienne: « Ma chérie, un garçon extraordinaire, le ...
Protectrice : « Maurice, tu feras ça pour moi, tu recevras bien
X ou Y. »
On aurait dit la tirade des nez dans Cyrano de Bergerac. C’était
éblouissant.
Ce soir-là, j’ai appris des tas de choses pêle-mêle : qu’on appor
tait une petite table pour vous servir, que l’on voiturait les hors-
d’œuvre, l’usage du couteau à poisson et du rince-doigts, comment
faire remarquer quelqu’un, les limites du savoir-vivre, etc.
— Tu comprends ce que je fais pour toi ? Demain toute la
côte saura qù’un docteur Mességué m’a guérie.
— Mais ils sauront que je ne suis pas médecin.
— Je ne leur ai jamais dit que tu étais médecin. Je t’ai seule
ment appelé Docteur. Et alors ? il y en a de toutes les sortes !
« Sois heureux, je suis sûre que tu seras célèbre, aimé, et que
tu deviendras très riche... Je ne me suis jamais trompée. Ce n’est
pas pour rien que' j’ai le nez en trompette. Il sent la chance !...
Elle a posé sur ma main la sienne alourdie de bagues.
— Demande l’addition, je te la laisse.
J’ai compris que je n’avais certainement'pas assez d’argent. Je
me suis levé et j’ai été demander l’addition... au Directeur Paul
Andrés. Elle était énorme... Décidément je n’avais pas de chance
avec le Négresco ! Je lui ai dit :
MA BONNE ETOILE : MISTINGUETT 83
— Monsieur je ne peux vous en laisser que la moitié. Je vous
apporterai le restant dans la semaine.
Il m’a répondu :
— On ne vient pas manger dans un restaurant comme celui-ci
quand on n’a pas assez d’argent.
— Je ne savais pas qu’un repas pouvait coûter ce prix-là. Et
puis je pensais que j’étais invité par Miss !
Ma naïveté l’a amusé, il connaissait sa cliente !
— Belle mentalité, vous vous faites inviter par les dames ! Et
en dehors de ça, que faites-vous ?
Je lui ai dit et quelques jours plus tard sa femme et lui deve
naient mes clients. Ce n’était plus moi qui leur donnais de l’argent,
c’était eux.
J’ai continué à aller chez Miss très souvent. Elle aimait beaucoup
me voir. Elle me racontait sa vie, ses débuts, et surtout ses déboires
avec Maurice Chevalier. Elle le trouvait très ingrat, mais je crois
qu’il était resté le grand amour de sa vie.
— Tu comprends, c’était un môme de Panarne comme moi.
On n’était rien tous les deux. La ceinture, on se l’était mise. La
vache enragée, on l’avait beaucoup fréquentée... Tu ne peux pas
savoir ce qu’il était beau gosse... l’animal ! On en a dansé des
« javas vaches » ensemble !...
Elle le détestait comme une femme qui adore.
Miss était gentille, même bonne, à condition qu’on ne lui
demande pas de dépenser de l’argent. Elle me disait :
— Tu ne me fais pas payer, d’accord, mais qu’est-ce que je t’ai
déjà rapporté !
Elle était hantée par l’argent. Elle y revenait toujours :
— Quand même, de m’avoir soignée — car les journaux en
avaient parlé — ça t’a mis en vedette !
Pas comme elle le croyait, j’étais bien incapable d’exploiter cette
publicité, d’en tirer parti. Il ne suffit pas d’avoir des vertus, il
faut le faire savoir, elles ne servent à rien si tout le monde les
ignore.
Mais je crois que je m’en fichais, j’étais heureux, je trouvais
ma réussite sensationnelle et ma vie merveilleuse ! Miss voulait
que je mette de l’argent de côté, que j’achète de la terre... Ça,
en bon terrien, je le savais. Et avant même de me faire faire un
costume, j’avais acheté quelques mètres carrés à trois ou quatre
francs le mètre.
Sa phrase favorite était :
— Il faut être très économe. On n’est jamais aussi sûr de sa
réussite que de son compte en banque !
84 DES HOMMES ET DES PLANTES
Elle m’a envoyé quelques clients, entre autres une actrice du
Casino de Paris, qui a eu son heure de succès : Claudine Céréda
et que j’ai guérie, avec beaucoup de chance, d’un enrouement, avec
un seul bain de pieds !
Pour moi, Mistinguett représentait la beauté et pendant très
longtemps mon idéal de la femme : elle était terriblement dési
rable, provocante et un peu garce ! Elle avait du bon sens et elle
était bonne. Elle était surtout très femme. Heureusement pour elle,
car c’est cela qui l’a conservée jeune !...
1 ì
MES PREMIERS « MIRACLES »
De 1947 à 1949 j’ai vécu trois années extraordinaires. Tellement
riches que je crois bien n’en avoir plus eu de pareilles dans ma
vie. Pour moi Mistinguett avait été une « grande première », celle
de mon entrée dans un monde que je ne soupçonnais même pas.
Les « premières » de toutes sortes se sont succédé dans ma
profession, dans ma vie privée. J’ai même eu mon premier procès !
On ne venait plus me voir uniquement pour des rhumatismes,
des crises, hépatiques, des ennuis de circulation ou intestinaux.
Bien des malades ont commencé à être pour moi des cas de
conscience.
Je me la suis posée souvent la question : « Que ferait mon
père ?» Et Camille avait un peu moins réponse à tout. Il n’avait
pas connu ce que je connaissais. Il n’avait pas eu à faire face à
mes embarras. Pourtant, je le savais, j’en étais sûr, « ses » plantes
pouvaient beaucoup. J’allais en avoir une preuve miraculeuse.
Un jour, je suis appelé à Marseille à la clinique du Docteur
Bouchard, rue du Docteur-Escart. Il y avait là un homme qui se
mourait. Il s’appelait Varna et était exportateur.
Bien entendu, avant même de le voir, j’avais demandé leur
autorisation aux médecins qui le soignaient. Ils me l’avaient accor
dée d’autant plus volontiers que lorsque je suis arrivé à la clinique,
ce pauvre homme venait de recevoir l’extrême-onction. On lui
avait mis un crucifix sur le ventre. Il était blanc et tout gonflé.
Qu’est-ce que j’étais venu faire là ?
Les médecins qui l’entouraient étaient ravis. Non pas qu’il meure,
c’est sûr ! mais de me voir au pied de ce lit, à regarder ce mou
rant sans bouger. Ils me disaient : « C’est vous l’homme qui fait
des miracles ? Eh bien, qu’attendez-vous ? Faites-le ce miracle !
Parmi eux, il y en a eu un qui a été très chic. Il m’a pris à
part et m’a tutoyé — j’étais si jeune :
86 DES HOMMES ET DES PLANTES
— Ecoute, ne t’occupe pas de celui-ci. Il va mourir dans une
heure ou dans trois. Il n’urine plus depuis deux jours ! Tu n’en
retireras que des ennuis.
Je connaissais l’état de Varna. La personne qui m’avait fait
venir m’avait prévenu : « Il est en crise d’urémie. Son taux d’urée
est mortel. Ses reins sont totalement bloqués ». Et j’étais venu
quand même. J’étais fou ou quoi ? Je me prenais pour qui ? Pour
Jésus ressuscitant les morts ?
J’avais loué une voiture pour aller plus vite et j’avais mis dedans
un traitement que j’avais préparé : chélidoine, genêt à balai et
chardon Roland, lequel, dans la pharmacopée des plantes, est consi
déré comme le spécifique même de l’urée. Il doit son joli nom à
une altération de son nom d’origine « chardon roulant ». A l’au
tomne, ses têtes, qui sont bien nombreuses puisqu’on le nomme
aussi « chardon à cent têtes », se détachent aux premiers grands
vents et s’en vont semer leurs graines partout. J’avais souvent
entendu mon père dire, quand le vent roulait les feuilles rousses :
« C’est le grand départ des chardons qui viennent Dieu sait d’où
et s’en vont Dieu sait où... » On utilise ses racines qui ont été
prises au sérieux par les médecins qui apprécient son utilité dans
la néphrite chronique. Le Docteur H. Leclerc 1 a fait en 1939 des
observations très intéressantes sur son effet dans des congestions
des reins.
C’était tout ce que je possédais pour lutter contre la mort. Et
j’étais là à regarder cet homme. Je continuais à me demander
pourquoi j’étais venu. Peut-être que j’avais trop de prétentions et
que Dieu allait me punir ?
Alors s’est posé à moi mon premier cas de conscience.
« Il va mourir ! » Ça me serrait la gorge. Jamais je n’avais vu
un mort. Ses yeux étaient bombés sous les paupières fermées. Je
ne connaîtrais, peut-être, pas le regard de cet homme. Ses lèvres
étaient rentrées et sa bouche entrouverte faisait un trou noir dans
son masque blanc. Ses mains, qui n’avaient plus de sang, étaient
posées sur le drap comme des objets...
« Il va mourir ! Est-ce que je le soigne ? Est-ce que je ne le
soigne pas ? Si je m’en vais cela ne gênera pas ma réputation.
Personne n’exigeait que je fasse des miracles. Si je le soigne et
qu’il meure quand même, cela pourra me nuire, je serai ridicule.
Les médecins, qui en savent plus que moi, l’ont condamné,
alors ?... » J’étais encore perplexe quand l’un d’eux me dit :
— Vous pensez pouvoir le faire uriner ?
— Oui.
1. « Précis de phytothérapie » Paris, Masson.
MES PREMIERS « MIRACLES » 87
— Alors, vous allez faire un miracle.
J’aurais pu leur répondre : « Pour les catholiques les miracles
c’est à Lourdes, pour les mahométans à La Mecque, pour les
bouddhistes au bord du Gange, les israélites au Mur des Lamen
tations ; moi je ne suis qu’un homme, je m’en vais. » Je leur ai
dit :
— Je prends la responsabilité de le soigner.
En moi il y avait une force qui m’affirmait : « Tu vas le
guérir ! » Et je pensais aussi : « Si tu n’essayes pas tu es un
lâche qui te mens à toi-même. Tu soignes et tu n’as pas confiance ».
J’ai pris du coton, je l’ai imbibé avec ma préparation et je le lui
ai mis sur les reins. Il ne sentait déjà plus rien. Il était gonflé,
le ventre, les jambes pleines d’eau. Et j’ai attendu.
Ce fut, je crois, la demi-heure la plus longue de ma vie. Je
surveillais sa respiration, le drap bougeait à peine. Si le cœur
s’arrêtait c’était fini. Tout le monde m’avait laissé, j’étais seul au
chevet de ce presque mort inconnu. Une demi-heure après, dans
son urinai, il y avait la valeur d’un demi-verre ! La sœur, que
j’avais appelée, a dit : « C’est un miracle ! »
Une heure après : un verre. Quatre heures après : sept à huit
litres !...
Cela fait vingt-trois ans et il vit toujours ! Naturellement, quand
il a pu comprendre, on lui a tout raconté. Il n’y a que quelques
années qu’il ne vient plus témoigner à mes procès car il a mainte
nant quatre-vingt-cinq ans.
Désormais, je ne me poserais plus de cas de conscience, je me
dirais : « Il est perdu, je dois essayer ». S’il n’y a qu’une chance
sur dix milliards il faut la tenter. Les plantes peuvent guérir, mais
ellles ne peuvent pas tuer. Et quand tout a été essayé, que la
médecine abandonne, alors c’est mon tour qui vient...
Il n’y avait pas bien longtemps que j’étais revenu à Nice quand
un ingénieur parisien, M. Rameau, est venu me voir. Il avait de
grandes difficultés à respirer. Il s’arrêtait entre chaque phrase
pour retrouver un peu de souffle.
— Monsieur, je suis venu vous trouver parce que je vous consi
dère comme ma dernière chance. Avant vous, j’ai consulté toutes
les sommités du monde médical. Mon tempérament, mon éduca
tion ne me portent absolument pas à faire confiance à des empiri
ques quels qu’ils soient. Les médecins se récusant — ils ne peuvent
plus rien pour moi — il ne me reste plus que des hommes comme
vous. Je vous ai choisi parce que vous ne faites pas appel à un
don mais aux plantes. Pour moi c’est une base scientifique possible.
88 DES HOMMES ET DES PLANTES
Cet homme, malgré sa maladie qui l’épuisait visiblement, déga
geait, encore, une grande énergie.
— J’ai été gazé à Ypres ; cela fait plus de trente ans que je
souffre d’asthme chronique. Mes crises aiguës sont d’une violence
telle que je n’ai jamais pu reprendre aucune activité.
« J’étouffe perpétuellement. Je dors assis sur une chaise. Monter
sur un trottoir, certains jours, m’est impossible. Vivre m’oblige à
un tel effort, de courage, et de volonté, que j’ai pensé plus d’une
fois à en finir.
Je résume la plainte de cet homme, elle a duré plus d’une heure.
On sentait qu’il était à bout de souffle, moralement et physique
ment.
Il était bien inutile que je me serve de mon pendule pour l’exa
miner. D’ailleurs, j’aurais pu soigner sans. Il n’est pour moi qu’un
amplificateur de mon intuition, une sorte de sixième sens. L’intui
tion est une qualité dont même les médecins ont besoin. Surtout
ceux qui sont de remarquables diagnostiqueurs. Bien souvent, leur
expérience, leur science, les examens de laboratoires ne leur ser
vent qu’à confirmer leur diagnostic premier, qu’ils ont fait au
moment où le malade est entré dans leur cabinet !
Pour M. Rameau, mon pendule allait surtout me servir à faire
mes dosages. Cette méthode s’appelle « synthonisation ». Mes
échantillons de plantes sont enfermés dans des tubes de verre.
Je promène mon pendule sur eux en restant en contact avec le
malade, et, suivant les amplitudes de ses oscillations j’établis mes
proportions. Bien entendu, je ne le promène pas au hasard, je
fais d’abord un premier choix que je modifie ensuite. Il y avait
peu de temps que j’appliquais cette méthode et je n’avais pas
encore eu à m’en servir pour un cas de l’importance de cet asthma
tique.
L’asthme est une maladie qui pose toujours beaucoup de points
d’interrogation, il faut souvent tâtonner avant de réussir.
Dans son cas, les antispamodiques étant très importants, j’ai
choisi : la lavande officinale, la sauge des prés, la chélidoine et le
coquelicot dont les effets opiacés sont plus légers que le pavot
et mieux supportés. Le thym qui agit vigoureusement sur l’appa
reil respiratoire et plus particulièrement sur l’asthme humide a été
associé au persil qui est un excellent expectorant. Enfin, j’augmen
tai dans de fortes proportions la dose de lierre terrestre qui n’a
rien à voir avec les lierres grimpants. C’est une petite plante jolie
et modeste, on l’appelle « courroie de Saint-Jean ». Je n’en utilise
que les tiges. Au xvir siècle de nombreux médecins lui attri
buaient des vertus antiphtisiques qu’elle est loin d’avoir. Mais en
MES PREMIERS « MIRACLES » 89
1876 le Docteur F.J. Cazin \ l’un de nos meilleurs expérimentateurs
modernes, a affirmé avoir guéri des affections pulmonaires chroni
ques uniquement à l’aide de lierre terrestre. Dès qu’il s’agissait
de voies respiratoires, j’avais toujours vu mon père obtenir de
bons résultats avec ce lierre qu’il appelait « l’herbe rondelette »
à cause de la forme de ses feuilles.
Au bout d’une demi-heure j’ai donné son ordonnance de bains
de pieds à mon malade. Il l’a lue et m’a regardé :
— Monsieur, avec ça, croyez-vous que je vais avoir une amélio
ration... un soulagement ?...
Il s’est arrêté et a repris très humble :
— Je n’en demande pas davantage !...
— Vous pouvez l’espérer.
— Monsieur, je vous crois honnête homme. Pour vous ce n’est
pas un mot en l’air ?
— Non, monsieur, je l’espère.
A vrai dire je m’avançais déjà beaucoup. Et la responsabilité
que j’étais en train de prendre me faisait un peu peur.
Quelques semaines plus tard, M. Rameau éprouvait un réel et
net soulagement. Ni lui ni moi n’osions y croire. Dans l’asthme,
les rémissions sont fréquentes, surtout dès que l’on tente un nou
veau traitement.
Pour lui, le mieux a persisté et s’est installé. Trois mois après
sa première visite il venait me revoir :
— Maintenant, je crois à ma très nette amélioration et je suis
venu vous dire merci. Je puis vous affirmer que vous n’aurez pas
affaire à un ingrat...
J’avais beau être « jeune dans le métier », je connaissais bien
ce genre de phrases. Elles n’avaient jamais de suite.
Ce n’est que beaucoup plus tard que j’ai appris que mon ami
Rameau, car il l’est devenu, avait écrit à un hebdomadaire parisien
à gros tirage cette lettre :
« Gazé pendant la guerre de 1914-1918, je souffrais d’asthme
depuis cette époque, au point que j’avais dû, dès 1920, cesser
toute activité professionnelle. Récemment, mes souffrances sont
devenues telles que les médecins m’ont autorisé à tenter tout ce
que je pensais pouvoir m’être utile. Grâce à un traitement par
les plantes, M. Maurice Mességué m’a guéri. L’amélioration de mon
état est telle que je pense reprendre mon travail.
« Je suis fonctionnaire, donc peu indulgent pour tout ce qui
n’est pas orthodoxe. Mais ma conscience me dicte de faire connaître
nia guérison. Avons-nous, vous comme moi, le droit de laisser
1. « Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes ».
90 DES HOMMES ET DES PLANTES
souffrir des gens s’il existe réellement la possibilité de les guérir
comme je l’ai été moi-même ? »
Elle n’avait pas fini de faire couler de l’encre d’imprimerie...
Les suites ont même contribué à me faire avoir mon premier
procès ! C’est dire si la visite de Rameau a eu de l’importance.
Il ne me restait plus beaucoup de mois de tranquillité devant
moi. Si l’on peut appeler tranquillité la vie follement active que
je menais entre Nice et Menton et la cueillette de mes « herbes ».
J’avais pourtant trouvé le temps de faire venir ma mère.
Quand j’avais su que je pouvais compter sur dix clients par
jour, je lui avais écrit : « Abandonne ton tablier, tu n’es plus au
service des autres. Viens me rejoindre ». Ces dix clients, c’était
un chiffre que je m’étais fixé. Elle qui avait trimé toute sa vie,
je voulais qu’elle connaisse enfin le repos.
Elle est venue tout heureuse et timide. Au début, devant tout
ce monde qui m’attendait à Menton ou au 5, avenue Durante, elle
s’affolait un peu. Il l’inquiétait :
— Mon petit, est-ce bien sérieux tout cela ? Et si ces gens allaient
te faire du mal ?
Comme toutes les mères elle a toujours eu peur pour moi. Elle
était là, mais n’habitait pas avec moi, c’était trop petit. Je lui avais
trouvé une chambre et elle était heureuse.
Elle me disait :
— Je vis comme une dame, au soleil, avec toutes ces fleurs.
Est-ce bien raisonnable ?
La vie l’avait tellement secouée qu’il lui en était resté comme
une peur, une inquiétude qu’elle a toujours. Si bien que je lui
cache encore mes dîners mondains. Ma promotion sociale l’effraie
un peu. Elle est restée l’humble paysanne du Gavarret, la femme de
Camille.
Quelques seniaines s’étaient 'écoulées après la dernière visite de
l’ingénieur Rameau quand j’ai connu la jeune fille qui allait bou
leverser ma vie : Anne-Marie M.
Quand elle est entrée dans mon cabinet de Menton j’ai pensé :
« Ce n’est pas possible qu’elle vienne me trouver pour ça ! »
C’était une jolie jeune fille, fraîche, rondelette, saine, vivace
comme une plante du Midi. Brune avec ce regard velouté et bril
lant que les filles d’ici sont seules à avoir. Un regard qui promet
le paradis aux hommes sans aucune effronterie. Mais elle avait un
bras atrophié replié sur sa poitrine comme une aile d’oisillon
blessé. Ce qui l’obligeait à tenir la tête un peu penchée sur le
côté.
— Voilà, Monsieur, je suis venue vous voir parce que mon père,
MES PREMIERS « MIRACLES » 91
qui est employé aux postes, a appris par des gens que vous étiez
« comme » un guérisseur ! Alors vous comprenez...
Elle me montrait son bras. Si je comprenais ! A en avoir les
larmes aux yeux : une si belle petite !
— N’est-ce pas que vous allez faire quelque chose pour moi ?
Vous n’allez pas me laisser comme ça. J’ai dix-neuf ans, vous
savez...
-— Vous avez vu des médecins, Mademoiselle ?
— Si j’en ai vu ! Je suis remontée jusqu’à Lyon pour en voir.
Et ils m’ont bien laissée comme ça... Ils ont dit d’abord : « Ça
s’arrangera quand elle sera jeune fille ». Et maintenant que je le
suis ils disent : « Il faut attendre ». Quoi ? Ma patience, elle est
usée, Monsieur. Dites, vous croyez que je peux trouver un fiancé
avec ça ?...
Elle avait des larmes dans les yeux et elle évitait de prononcer
le mot bras. Je n’avais pas le courage de lui dire : « Mademoiselle,
je ne peux rien pour vous. Mes plantes sont aussi robustes, aussi
simples, aussi belles que vous mais elles ne font pas de miracles ! »
— Ce... Cet accident vous l’avez eu quand ?
— Ce n’est pas un accident. C’est de naissance !
Soigner quoi ? Les nerfs ? Certainement. Et puis après ?
— Monsieur, vous êtes là à réfléchir comme les autres. Dites,
vous n’allez pas m’abandonner ? Vous allez essayer ?
Oui, elle avait, raison, je devais tout tenter.
— Votre bras vous fait mal ?
— Oui, quand le temps va être mauvais.
Il n’était donc pas totalement insensible.
— Mais je ne sens rien d’autre que des douleurs dans les os.
Ils m’ont griffée, piquée avec des épingles et je ne sens absolument
rien.
Je pensai vite. Rhumatismes, douleurs : thym, ortie piquante,
bardane et persil, dont les qualités diurétiques la feront éliminer.
Antispasmodique, décontractant pour calmer les racines nerveu
ses : camomille romaine. Calmants légers : aubépine, tilleul qui
l’aideront à dormir, à se détendre, dans son cas c’était très impor
tant. Maintenant passons à l’atrophie, c’est une sorte de rachi
tisme ! Alors la prêle. (Les animaux qui peinent à se tenir sur
leurs pattes, qui tombent même, on leur donne avec succès de
la prêle associée au chou et au cresson qui sont également des
stimulants reconnus comme très efficaces dans la lutte contre
l’anémie). Je décidai de les employer avec de la racine de gen
tiane jaune et de l’oignon.
Le choix de ces plantes était presque un tableau clinique. Mais
92 DES HOMMES ET DES PLANTES
allait-il suffire? C’était la nature qui avait fait cette jeune fille
ainsi. J’opposais la nature à la nature. Réussirais-je ?
Vraiment je n’en savais rien.
Je lui ordonnai des cataplasmes, des bains de pieds et de mains.
— Je dois revenir quand ?
— A la fin du traitement dans trois mois — je lui avais ordonné
un traitement particulièrement long — avant si vous constatez
la moindre amélioration.
— Oh ! merci, monsieur, je viendrai tout de suite. Est-ce que je
pourrai vous déranger ?
— Bien sûr ! N’hésitez pas.
Je ne prenais pas de grands risques en lui disant cela.
— Monsieur, vous m’avez redonné de l’espoir.
J’avais bien peur de ne lui avoir donné que cela !
A cause de cette petite M..., il me vînt un grand doute : « Et si
je n’étais qu’un marchand d’espoir ? » Une chose me consolait,
je ne le vendais pas bien cher et souvent je le donnais... Non.
J’avais guéri et même sauvé.
Pauvre gosse, il n’y avait pas eu de bonne fée à sa naissance,
peut-être y en aurait-il une maintenant, celle des herbes !
Ce jour-là, il était un peu plus de quinze heures, j’ai ouvert
ma porte pour faire entrer le « suivant ». Un grand jeune homme,
mince, s’est dirigé vers... la sortie.
— Monsieur, où allez-vous ?
— Je m’en vais.
— Vous êtes bien pressé.
— Simplement, je n’ai plus besoin de vous voir.
— Alors, voulez-vous entrer.
J’ai horreur des insolents. En bon Gascon que je suis, j’ai tou
jours l’impression qu’ils me jettent un gant à la figure.
— Vous étés guéri ? .
— Non. Je n’étais pas malade. Mais je suis fixé.
— Sur quoi ?
— Sur vos activités.
— Mais qui êtes-vous ?
— Henri Mari, journaliste.
Quand l’hebdo parisien avait reçu la lettre de l’ingénieur Rameau
il l’avait prise au sérieux et avait demandé à son correspondant
local de venir me voir et d’enquêter.
— Et pourquoi partez-vous ? "
— Parce qu’à travers la porte je vous ai entendu conseiller à
votre malade : une infusion de tilleul avec de la fleur d’oranger.
Il n’y a pas une bonne femme d’ici qui ne pratique ça! C’est un
MES PREMIERS « MIRACLES > 93
peu gros de prendre l’argent des gens en échange d’un conseil qui
n’est même pas une recette !
— Je ne lui ai rien pris comme vous dites. Je ne pouvais pas la
soigner.
— Cela ne m’étonne pas. Je m’y attendais. J’ai vu et je m’en
vais.
— Vous n’avez rien vu.
J’aurais pu me mettre en colère et le sortir. Mais je ne sais
pourquoi, ce garçon tout bouillant d’honnêteté, d’indignation ver
tueuse, m’était sympathique.
— Asseyez-vous à côté de moi, comme un assistant, et à la fin
de la consultation, peut-être aurez-vous « vu » quelque chose.
Et j’ai fait entrer le malade suivant.
Ce n’est pas facile, quand on se sent observé, jugé, de parler
avec les gens, de les écouter, de les comprendre. Cela demande une
attention, une concentration que j’avais peine à avoir. Passer quel
qu’un au pendule quand un étranger malveillant vous regarde ne
vous facilite pas la tâche. Quel sot orgueil m’avait fait asseoir
ce garçon au sourire ironique, à côté de moi ? Eh plus nous devions
avoir à peu près le même âge et cela ne m’aidait pas.
— Voilà, j’ai des douleurs dans le dos, comme ça du côté des
reins, j’ai pris des tas de choses, rien ne me fait. Et puis j’ai aussi
comme des brûlures au creux de l’estomac. Et mon bras droit, je
ne le remue pas bien...
Ce pauvre homme devenait ridicule, et je pensai : S’il me parle
de ses pieds je vais éclater de rire. C’est dire si j’étais nerveux,
pour avoir des idées pareilles, moi qui suis tellement respectueux
des malades.
Je n’avais qu’une envie : me débarrasser de lui ; je lui ai donné
un flacon de macération pour les rhumatismes en y ajoutant un
calmant, le coquelicot, et un stomachique, la menthe, et je l’ai
reconduit.
Henri Mari me regardait en souriant. C’était visible : il s’offrait
ma tête et pour pas cher.
— Vous savez ce qu’il a votre malade ? Pas plus que moi ! Et
s’il est guéri, il viendra me le dire ? Vous appelez ça une preuve ?
Je n’ai pas eu le temps de lui répondre et si j’ai pensé quelque
chose je l’ai oublié. Anne-Marie venait d’entrer.
— Monsieur, vous m’avez donné la permission d’entrer.
Je n’arrivais pas à suivre les événements de cette journée.
— Oui, et alors ?
— Je suis venue vous dire bonjour.
Elle m’a tendu la main. Pas à une hauteur normale, à celle de
son corsage mais son bras était décollé.
94 DES HOMMES ET DES PLANTES
— Regardez... Je peux...
Elle s’est penchée et a pris une fiche sur ma table.
— Votre main... Elle bouge.
— Oui, Monsieur, je suis si heureuse !
Et elle s’est mise à pleurer à gros sanglots de petite fille.
— C’est trop beau, trop beau... Depuis ce matin... J’ai couru...
couru...
J’avais moi aussi envie de me laisser aller. Les yeux me piquaient.
Je me mouchais... en répétant :
— Ma petite fille... Ce que je suis content !... Racontez...
J’avais oublié le journaliste et son scepticisme insultant. Il pou
vait bien partir ou rester, je m’en fichais.
— Je peux devant ce monsieur ?
— Et comment.
Il ne parlait plus de prendre la porte, il écoutait.
— Le premier mois je n’ai rien senti, mon père me disait :
« C’est encore un fumiste celui-là ». (J’avais déjà entendu cela !)
Le deuxième j’ai eu comme des fourmillements, comme une force
dans mon bras et dans ma main. Jamais je n’avais senti ça...
Et puis c’est venu petit à petit. J’ai bougé un doigt, puis un
autre. Tous les jours je m’exerçais mais je me taisais. Je voulais
être sûre pour venir vous voir. Et voilà.
— Mademoiselle, vous voulez dire que vous ne pouviez pas
bouger votre bras et votre main ? Que monsieur vous a soignée
et que vous le pouvez maintenant ?
— C’est bien ce que je dis.
— Et vous en êtes sûre ?
— Si j’en suis sûre... Mais il vous ferait douter... Donnez-moi
votre poignet.
Il le lui tendit et plusieurs fois, assez malicieusement, elle le
pinça.
— Vous sentez ?
— Très bien, Mademoiselle.
— Eh bien, moi aussi. Et c’est grâce à Monsieur Mességué. Il
m’a fait le plus beau cadeau de ma vie... Aujourd’hui je viens
d’avoir vingt ans...
Le lendemain, Henri Mari, qui m’est devenu un ami très cher,
commençait son enquête. M. et Mme M. lui dirent : « Cet
homme-là -c’est un saint, il a fait un miracle. Il a sauvé notre
petite ». C’était émouvant mais pas absolument probant. Alors il
a rendu visite aux médecins ' qui àvaient examiné la petite. Ils
étaient formels, l’un d’eux avait dit : « Dans son état actuel, la
science ne peut rien laisser espérer quant à la réanimation ou la
guérison d’un membre supérieur atrophié. Des traitement divers,
MES PREMIERS « MIRACLES > 95
notamment par rayons, peuvent être tentés sans danger sous con
trôle médical ».
L’autre : « Rien à faire. Les médecins n’ont pas le pouvoir de
corriger les malformations congénitales ».
L’évidence était là : Anne-Marie se servait de son bras et de sa
main.
Henri Mari est allé jusqu’au bout. J’aurais pu payer les M.
pour qu’ils m’attribuent une guérison due à une autre intervention.
Dans le quartier où ils habitaient, on lui affirma qu’ils n’avaient
pas changé leur train de vie. La police lui donna d’excellents
renseignements de moralité sur la petite et ses parents. Il interrogea
les amis, les éducateurs, les employeurs de la famille. Tous les
renseignements concordaient. Enfin il consulta un spécialiste qui
lui fournit l’explication « raisonnable » qu’il cherchait.
— Il se peut que l’emploi d’agents extérieurs, de facteurs phy
siques ou chimiques, agissant en corrélation avec des éléments
psychiques, aient effectivement modifié les tissus et la motricité
de l’organe.
Henri Mari remit alors son « enquête » à son journal : vingt-cinq
pages dactylographiées dont il m’avait montré la conclusion :
« Je ne crois pas plus aux guérisseurs qu’auparavant. Maurice
Mességué n’est certainement pas un savant qui a découvert une
thérapeutique nouvelle. Mais il faut reconnaître une chose : il a
soulagé des malades pour qui la médecine ne peut rien. Il reste
en marge de toute légalité et de toute recherche rationnelle.
« Mais le fait est qu’il guérit ».
Oui, je guérissais et maintenant j’en étais sûr.
12
« MON » PRESIDENT
C’était, je crois, le 26 juillet 1948. A tous les coins de rues, je
rencontrais des affiches annonçant que le Congrès du Parti Radical-
Socialiste se tenait au Casino Municipal de Nice.
Ce Congrès avait un petit air de fête tricolore qui me mettait
de belle humeur. La liste des « vedettes » à l’affiche était impres
sionnante. fin tête le président sortant : Edouard Herriot, maire
de Lyon. Les Présidents Queuille, Daladier et les espoirs,
ceux que l’on appelait les « jeunes Turcs » : Jacques Chaban-
Delmas, Maurice Bourgès-Maunoury, Félix Gaillard. Un vrai pro
gramme de gala. Dans toute cette belle liste un seul me fasci
nait : Edouard Herriot. Et j’avais décidé d’aller l’erdendre. Ce
n’était pas par opinion politique. Je n’étais fanatique d’aucun parti.
Comme tout bon Méridional, j’avais la pointe de mon cœur un
peu plus à gauche que d’autres, mais ça n’allait pas beaucoup plus
loin.
Je voulais entendre le Président Herriot par amour du verbe
et du beau parler. Dans le Gers, on aime deux choses avec passion :
le rugby et les discours politiques. Mais on est des connaisseurs
et les sifflets partent aussi vite que les applaudissements.
Depuis longtemps, j’avais renié le gamin de Montauban qui ne
s’intéressait pas aux hommes politiques ; ils m’attiraient, au
contraire, beaucoup. J’avais compris que c’étaient eux qui fai
saient l’Histoire. Et, parmi eux, pour moi, le plus grand était
Herriot. Je le considérais comme un grand tribun. Il était de la
classe de Jaurès, dont j’avais lu tous les discours, le continuateur
de ces hommes à la parole sonore, riche, éclatante d’idées, pleine
d’enseignements.
J’avais entendu mon grand-père, celui qui était « rouge », parler
avec fanatisme du « pape du radicalisme » ; il citait ses discours,
98 DES HOMMES ET DES PLANTES
racontait des anecdotes sur lui, et le Président Herriot était devenu
une figure de légende.
Puisqu’il était là, pourquoi me contenterais-je d’aller l’écouter ?
Pourquoi ne pas demander à le voir ? J’étais demeuré fort naïf.
Le seul homme politique que j’avais connu, Darlan, avait demandé
à me voir. Rencontrer Edouard Herriot me semblait facile. Très
content de ma résolution, à la porte du Casino Municipal, je me
suis présenté à un petit groupe d’hommes qui gardaient l’entrée du
Congrès.
— Bonjour, messieurs, je viens pour le Congrès.
— Vous venez d’où ?
— D’ici, mais je suis du Gers.
— Où est votre cocarde ? Et votre carte ?
— Je n’en ai pas.
Ils m’ont regardé. Il est vrai que je n’avais pas belle mine :
maigre comme un coq noir, je portais un polo grenat, plutôt
passé, et un pantalon bleu pétrole, que je trouvais très chic. Ce
ne devait pas être l’uniforme du parfait congressiste car ils m’ont
refusé l’entrée. J’ai trouvé cela pas très républicain ni démocra
tique et je suis reparti pas tellement content.
Peut-être deux ou trois jours plus tard on a sonné 5, avenue
Durante. J’ai ouvert et j’ai vu devant moi un homme sombre ;
tout habillé de noir, avec un col bien blanc et si dur qu’il lui tenait
la tête toute raide.
— Monsieur Mességué ?
— C’est moi.
En lui répondant, j’ai pensé : « Ça doit être un huissier ! » Il
y avait un petit moment que l’on m’avertissait, « confidentiel
lement », que mes « activités » ne plaisaient pas à certains méde
cins.
— Je me présente : Friol, Directeur du Cabinet du Président
Herriot.
Je n’avais même plus assez de ressources mentales pour réflé
chir !
— Mais entrez donc.
Planté tout raide dans la pièce, sur ma carpette, dont je m’aper
cevais pour la première fois qu’elle était râpée, Monsieur Friol,
après avoir jeté un regard poliment étonné sur mon « cabinet », me
dit :
— Le Président Herriot désire vous voir, d’urgence. Pouvons-
nous convenir d’un rendez-vous ?
Le Président Herriot ! J’avais perdu tout réflexe. Et M. Friol
continuait, aussi engageant qu’un maître de cérémonie dans un
enterrement chic :
« MON » PRÉSIDENT 99
— Monsieur Herriot ayant dû repartir dès la fin du Congrès,
tout de suite après sa réélection comme président du parti, il
conviendrait que vous l’examiniez à Paris.
Le regard qu’il promenait autour de lui, malgré son flegme
diplomatique, n’avait rien de flatteur pour mon logement. Assis,
chacun sur une chaise dépareillée, nous nous dévisagions bien
poliment :
— Vous permettez, Monsieur, que je regarde mon agenda ? C’est
que j’ai beaucoup de rendez-vous. Surtout à Menton...
— Je n’en doute pas. Mais le Président ne peut se déplacer et
vous serez plus à l’aise chez lui pour l’examiner. Je vous ferai
porter votre billet pour le train de ce soir. Une voiture vous atten
dra à la gare de Lyon. Et...
II avait baissé les yeux et il regardait mes pieds ! J’avais des
espèces de chaussures de toile mal blanchies et toutes craquelées.
— ... Ne vous inquiétez pas pour vos frais, j’ai reçu des ins
tructions.
J’en ai rougi. Mais c’était ma faute. Je gagnais assez pour
m’habiller et me chausser convenablement ; seulement je n’y pen
sais pas. J’avoue que si l’habit fait le moine je n’avais pas belle
mine !
Quand Friol eut refermé ma porte, j’ai essayé de rassembler mes
idées. C’était la déroute ! Soigner le Président Edouard' Herriot,
moi ! Pour quelle maladie ?
Certainement, il devait avoir besoin de perdre du poids. Il avait
la réputation d’être un gros mangeur. Il ne fallait peut-être pas
négliger le foie. Il y avait des chances pour qu’il soit arthritique,
rhumatisant... Et s’il avait autre chose ?
Je n’étais pas un pharmacien, je ne pouvais pas prendre un
remède sur une étagère et l’emporter. J’avais quelques prépara
tions de base, mais je les modifiais pour chaque cas. Il m’arrivait
même de ne les donner au malade que vingt-quatre ou quarante-
huit heures plus tard. Le temps de faire macérer des plantes
demi-fraîches quand j’en avais jugé l’emploi nécessaire.
Je n’allais pas, dans ce Paris inconnu, acheter des herbes en
rayon qui auraient perdu les deux tiers de leurs vertus. Il me
fallait les miennes, je n’avais confiance qu’en elles. Alors j’ai
pris une valise et je l’ai bourrée de mes plantes et de mes flacons.
En m’habillant je la regardais, peut-être contenait-elle toute ma
nouvelle fortune ?
Mes plantes dans ma valise et mes affaires personnelles dans
un sac, je suis arrivé à la gare deux heures avant le départ du
train. Les paysans du Gers sont toujours en avance. Et malgré
tous les leçons de la Miss, ce jour-là j’en étais bien un de paysan !
100 DES HOMMES ET DES PLANTES
J’ai voyagé en première. C’était nouveau pour moi. Les gens y
étaient plus pincés, moins liants qu’en seconde et tout le monde
n’apportait pas le panier à provisions pour l’étaler sur les genoux.
J’étais inquiet, je surveillais ma valise, j’avais peur que pendant
un arrêt de nuit on ne me la vole, peut-être par erreur, et qu’elle
ne disparaisse !
J’avais beau me le répéter, je ne réalisais pas que j’allais voir
Herriot. Ce qui me tourmentait le plus, c’était de ne pas connaître
la maladie dont il souffrait. J’aurais voulu pouvoir m’y préparer.
Je me disais : « Est-ce que je vais réussir ? Et si j’échoue, de
quoi aurai-je l’air ? »
Une chose me tracassait également : comment Herriot avait-il
su que j’existais ? Je le voyais mal lisant l’hebdomadaire popu
laire qui avait parlé de moi. Est-ce quelqu’un qui m’avait
recommandé ? Mais qui ? Je ne connaissais personne dans le monde
de la politique. Tout ça m’énervait et je ne me suis assoupi que bien
après Lyon.
J’ai dû dormir trois heures environ. A Laroche-Migennes on
servait, sur le quai, des petits déjeuners dans des gobelets de
carton. J’en avais bien envie, mais je n’osais pas descendre, j’aurais
eu trop peur que le train ne reparte sans moi.
Quand je suis sorti de la gare de Lyon j’ai regardé cette ville
qui s’appelle Paris et j’ai tout de suite senti que je ne la compre
nais pas. Elle était trop grande. En la traversant, dans la voiture
portant cocarde qui était venue me chercher, j’ai vu qu’elle était
belle. Cette ville avait une âme, c’était certain, mais elle ne me
parlait ni à l’oreille ni au cœur. On a longé les quais, on a
traversé la Seine, que j’ai trouvée bien grise, et l’on s’est arrêté
à l’Hôtel de Lassay1 un très joli petit hôtel du xviir. Ce n’est
que plus tard que j’ai pu l’apprécier.
Ce jour-là je n’ai rien vu.-Je me sentais sale, fripé, pas à mon
avantage. J’avais bien fait ce que j’avais pu comme toilette dans
le train, mais ce n’était pas grand-chose. Le chauffeur avait reçu
l’ordre de me conduire tout de suite auprès du Président. A la
porte je ne sus où mettre ma valise, je ne pouvais tout de même
pas entrer avec elle !
— Posez ça là, hi’ordonna une petite femme brune, la soixan
taine, sèch.e et énergique.
J’ai tout de suite compris qu’il s’agissait de Césarine, la gouver
nante d’Herriot, dont j’avais fait la connaissance par la presse.
Avec elle, il était bien gardé le Président. Elle m’a regardé et rien
ne lui a échappé.
1. Résidence des présidents de l’Assemblée nationale.
« MON * PRÉSIDENT 101
— Allons, suivez-moi...
C’était un « allons ! » de femme qui en avait déjà vu défiler
pas mal ! Et j’entrai dans la chambre du Président. Là il m’a
fallu reprendre mon souffle. Une grande pièce, pleine de meubles
anciens surchargés de journaux, de livres, de vêtements ; il y en
avait partout ! Les commodes avaient leurs tiroirs ouverts. Et sui*
un lit, comme un îlot de chair sur un océan de drap : le Président.
Je n’étais absolument pas préparé à ce que je voyais. Je m’atten
dais à rencontrer « Le Maire, à vie, de Lyon », le « Président
inamovible de l’Assemblée Nationale », le « Monstre Sacré de la
Troisième », l’homme qui au lendemain de la Libération avait
refusé la présidence de la République, l’historien de Beethoven, de.
Madame Récamier, l’ami d’Alfred Cortot le pianiste, le lettré, l’éru
dit, le plus cultivé des causeurs. Et je voyais « le Président »,
assis à croupetons sur son lit, vêtu d’une nuisette fripée qui s’arrê
tait au ras de ses cuisses. Des cuisses énormes comme un rire
de Gargantua !
Il me regardait. Des yeux vifs, malicieux, un peu à l’abri der
rière les sourcils noirs, la bouche ferme et bonne sous la mous
tache courte. La brosse dure de ses cheveux mangeait un front de
taureau sillonné de rides en bourrelets. C’était un spectacle déme
suré et pourtant rassurant.
Autour de lui, il y avait des hommes à l’air important, presque
sévère. Des députés-médecins dont le président Queuille.
J’attendais, je ne savais pas très bien quoi.
— Je vous présente le guérisseur qui m’est envoyé par Camaret.
Ce nom me soulageait, une de mes inquiétudes disparaissait.
J’ai appris plus tard qu’en marge du Congrès radical de Nice,
Herriot s’étant plaint de ses rhumatismes au Docteur Camaret,
celui-ci lui avait dit :
— Ma femme en est débarrassée, je l’ai fait soigner.
— Par un de vos confrères ?
— Non, un guérisseur.
— Un charlatan !
— Non, puisqu’elle est guérie.
— Et il s’appelle comment votre magicien ?
— Mességué.
Ce matin-là, chez le Président, j’ignorais encore cette histoire.
— Approchez-vous, Mességué. Qu’il est jeune, l’animal ! Saluez
ces messieurs. Ce sont eux qui entretiennent mes rhumatismes
depuis des années ! Regardez-les bien, c’est le pire groupe que je
puisse imaginer ; pire encore que le groupe communiste !
Je lisais dans leurs regards froids, ironiques : « Un charlatan,
le Président en est là ! Il vieillit ! »
102 DES HOMMES ET DES PLANTES
Ils sont sortis dignement et je suis resté seul avec Edouard
Herriot. Alors je me suis mis à penser très vite ; une partie de
mon avenir allait se jouer, je ne devais pas me tromper ! Mon
diagnostic n’était pas difficile à faire. En regardant mon illustre
malade, je pensais à ces formules publicitaires devenues slogans :
« Qui souvent se pèse, bien se connaît », « Le poids, voilà l’enne
mi ! »
— Mon Président — j’ignorais que l’on disait Monsieur le Pré
sident ou, quand on était sur un pied d’égalité : Président. Je
trouvais le « mon » gentil —, vous vous pesez souvent ?
— Jamais, mon petit. J’ai horreur de me faire de la peine !
Tout en promenant sur lui un pendule respectueux, je lui posais
des questions. J’étais plus à mon aise, exercer mon métier me
donnait de l’assurance.
— Que mangez-vous au petit déjeuner ?
— Un bon café au lait avec quelques croissants.
Je préférai n’en pas demander le nombre.
— Apéritifs ?
— Sans excès.
— Déjeuner ?
— Vous savez, je suis originaire de Troyes, à la lisière de la
Champagne, et je suis lyonnais d’adoption ; cela m’oblige à quel
ques « sacrifices » qui sont autant de plaisirs. Pouvez-vous imagi
ner un maire de Lyon qui n’apprécie pas les quenelles de brochet,
la poularde demi-deuil de la mère Filloux, le saucisson chaud, le
foie gras en brioche, le bourgogne et quelques autres bonnes cho
ses ? Je perdrais ma place !
— Combien d’heures travaillez-vous ?
— Mon petit, je ne compte jamais rien.
— Les femmes non plus ?
— Je ne suis pas plus comptable du temps, de l’argent, que de
la beauté.
— Et vous souffrez là et là et encore là.
J’appuyai sans ménagement sur ses points douloureux. Il avait
mal courageusement. Mais dans ses yeux il y avait la vieille
angoisse des malades.
— Qu’est-ce que .vous allez pouvoir faire pour moi ?
— Vous soulager d’abord et dans quelques semaines vous ne
marcherez plus avec une canne. Vous pourrez mener une vie nor
male. Vous allez prendre deux hains de pièces par jour, matin et
soir. Demain je vous apporterai un flacon de ma préparation que
vous mettrez dedans.
— Et avec vos bains, je ne souffrirai plus ?
— Mon père a toujours obtenu de bons résultats.
« MON » PRÉSIDENT 103
Pour un Gascon c’était une réponse de Normand !
— Pourquoi ne pouvez-vous pas me donner tout de suite votre
potion-miracle ?
— Mon Président, je dois la préparer pour vous.
— Vous ne donnez pas à tous les rhumatisants la même chose ?
— Non. En vous examinant au pendule, j’ai aussi testé, à l’aide
de ces petits tubes, les plantes qui doivent être bonnes pour vous.
.— Et vous allez les acheter où ?
Quand il a appris que je traînais, avec moi, ma valise d’herbes,
il a ri, un rire énorme, qui le secouait tout entier.
— Je vais croire en vous, parce que vous êtes sincère !
« Vous êtes sincère ». Quelques heures plus tard, cette phrase
tournait dans ma tête. J’avais ouvert ma valise aux herbes et
j’essayais de faire mes dosages. Mais cela ne m’était pas possible.
J’avais menti au Président. Les bains ne pouvaient pas lui suffire,
il fallait qu’il suive un régime et je n’avais pas osé le lui dire.
J’avais eu peur de perdre mon client. La vérité m’apparaissait
clairement : je ne soignais pas un malade, je soignais le Président
Edouard Herriot. C’est-à-dire quelqu’un qui allait me faire « arri
ver », qui allait être ma publicité. Et j’en ai eu comme une sorte
de honte. Ça allait bien vite d’avoir la tête tournée !
J’allais, peut-être, soulager mon malade, et il était possible qu’il
m’en revienne une certaine gloire ! Dès ce soir il me fallait écarter
tout sentiment de vanité : il n’y a pas plus de mérite à soigner un
homme célèbre qu’un autre.
Restait à faire ma préparation. Chez Herriot, soigner les dou
leurs venait en second. J’accordai toute mon attention, tous mes
soins, aux diurétiques : prêle, queue de cerises, barbe de maïs,
et aux plantes à double effet diurétique et rhumatismal : bardane,
oignon, reine-des-prés, racine de chiendent.
Il est parfois très difficile de déterminer quel sera le diurétique
le plus efficace pour le malade. Certaines plantes ont des propriétés
très complexes qui peuvent en doubler l’action ou la contrarier,
tel est le cas de l’oignon. La liste de ses propriétés est longue :
diurétique, stimulant, antiscorbutique, expectorant, antiseptique,
résolutif, antirhumatismal. Excellent pour la constipation et les
fermentations intestinales, les engelures, les plaies, les panaris,
il a l’air d’être, vraiment, une panacée que l’on peut employer
sans danger. C’est faux, le Dr F.J. Cazin1 le déconseillait aux
tempéraments sanguins ou bilieux, aux personnes sujettes aux
hémorragies, et dans les affections dartreuses. Certains hépa
tiques ne le supportent pas. Des travaux relativement récents ont
1. « Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes ».
104 DES HOMMES ET DES PLANTES
prouvé que si sa haute teneur en soufre le rendait efficace contre
les rhumatismes, il pouvait devenir nocif pour des hépatiques
allergiques au soufre.
Ce soir-là, l’oignon a fait partie de mes doutes. Suffisamment
puissant comme diurétique, on l’a vu débloquer les reins de mala
des atteints d’urémie ; excellent pour les douleurs rhumatismales,
il pouvait voir son efficacité disparaître et même devenir dange
reux si le foie du Président ne le supportait pas.
Le pendule avait réagi favorablement, mais comme il n’était
pas pour moi un instrument magique, dont l’infaillibilité était
absolue, je supprimai l’oignon.
A la pensée d’affronter le Président le lendemain, de lui tenir
tête pour lui imposer un régime, je passai, à nouveau, une fort
mauvaise nuit dans ma belle chambre à la moquette douce et aux
tentures épaisses.
Le lendemain, Césarine, devenue plus familière, m’a dit :
— Qu’est-ce que vous allez lui faire à Monsieur Herriot ?
— Un régime.
— Mon pauvre monsieur, vous pouvez reprendre votre valise.
Jamais il ne suivra un régime !
Tant pis, j’avais pris ma décision.
Le Président, calé dans ses oreillers, avait l’air de souffrir. Je
ne voyais plus en lui qu’un malade.
— Donnez-moi vite votre flacon.
Il l’a pris dans sa main, courte et puissante.
— Qu’est-ce que vous mettez là-dedans qui ne soit pas dans ce
que l’on m’a déjà donné ?
— Je l’ignore ; beaucoup de remèdes sont tirés des plantes.
Mais ce dont je suis sûr, c’est que vous n’y trouverez pas la plus
petite trace de produit chimique. Mes « herbes » ont poussé
libres dans lèur terre d’élection, là où la nature les a mises.
C’étaient des plantes heureuses, et ça c’est important. On est bon
quand on est heureux...
— Ce n’est pas bête ce que vous dites là et c’est joli ! Alors,
vous allez me guérir ?
— Non, mon Président, vous améliorer.
— Est-ce que cela vous intéresse de savoir que mes rhumatismes
ne sont ni infectieux ni chroniques ?
— Très peu. Je ne suis pas médecin. Ce n’est pas la sorte de
rhumatismes dont vous souffrez que je vais soigner. C’est vous,
mon Président.
— Qu’entendez-vous par là ?
— Que je soigne le malade avant la maladie. Vos rhumatismes,
vous les avez parce que vous mangez trop de bonnes choses et en
« MON » PRÉSIDENT 105
trop grande quantité. Que votre poids pèse sur vous et exige de
votre corps un effort énorme de tous les instants. Que vous êtes
un sédentaire et un intoxiqué.
« Et vous n’irez pas mieux si vous continuez à manger tous ces
plats dangereux dont vous m’avez parlé. Moi aussi j’aime le foie
gras, je suis du pays où l’on fait le meilleur, mais je n’en mange pas
tous les jours.
« Supprimez un repas sur deux, de préférence celui du soir,
remplacez-le par du bouillon de poireau, de la salade cuite non
assaisonnée. Et comme boisson, de l’eau.
— Vous n’allez pas me faire ça ! C’est un assassinat et vous
voulez que je sois complice !
Césarine avait raison, cela ne pouvait pas réussir. Ma carrière
auprès des hommes politiques allait se terminer là. Tant pis !
Je devais avoir l’air plutôt consterné car Herriot m’a tapé genti
ment sur la main :
— Ne faites pas cette tête-là, c’est décidé, je vous obéis. C’est
Césarine qui va être contente, depuis le temps qu’elle me casse
les oreilles avec son : « Faites un régime !... »
Au bout de deux mois de ce traitement sévère, Herriot marchait
sans canne et avait maigri de dix kilos.
Pour soigner « mon » Président, je n’avais abandonné aucun
de mes malades et je devais faire la navette entre Lyon, Paris et
Nice. C’était fatigant et déprimant'car je le voyais reprendre du
poids à vue d’œil ! Mon triomphe fut de courte durée. Au bout
de deux mois, tout était à recommencer : le Président avait repris
ses dix kilos !
— Mon Président, vous faites bien votre régime ?
— Mon petit Mességué, comment pouvez-vous en douter ?
Il avait l’air malin de Gnafron 1 quand celui-ci invite Guignol
à aller « bouère un p’tiot coup !... »
— Vous pouvez le demander à Césarine...
Je n’ai pas eu besoin de lui poser la question, Césarine a parlé
d’elle-même :
— Mon pauvre Monsieur, c’est bien la peine que je lui fasse de
la bonne soupe aux légumes, que je la lui serve, et qu’il la mange
en faisant la grimace. Il nous trompe tous les deux.
« J’ai le sommeil léger et l’autre nuit j’ai entendu un bruit qui
venait de ma cuisine. J’ai eu des doutes, j’y suis allée tout douce
ment, notre Président était là, installé sur le coin de la table, il
mangeait une boîte de foie gras avec du pain et un petit bour
gogne...
1. Personnage truculent du Guignol lyonnais.
106 DES HOMMES ET DES PLANTES
Césarine n’était pas la seule à me renseigner sur les « débor
dements » d’Herriot, M. Friol m’avait confié dans un style plus
diplomatique :
— Savez-vous, mon cher, pourquoi le Président, quand il se
rend à Lyon, préfère la route au train ? Pour pouvoir faire une
halte gastronomique chez Dumaine à la Côte-d’Or.
Je savais ce que cela voulait dire ! J’avais vu Herriot, au Ban
quet du Congrès Radical-Socialiste de Toulouse, manger du foie
gras, un magnifique cassoulet, — il en avait repris trois fois —
du roquefort, de la tarte aux prunes ; bu du bergerac, du bor
deaux, un café, de l’armagnac, et fumé un bon gros cigare.
J’ai pu d’ailleurs constater que Friol ne mentait pas. Certain
samedi, passant par Saulieu, je vis la voiture présidentielle dans
le parking du Relais de la Côte-d’Or. Et j’entrai pour saluer mon
Président. Il était attablé devant un coq au vin fumant, dont il
humait, les yeux mi-clos, la bonne odeur.
Dès qu’il m’aperçut, avec une dextérité incroyable, il posa son
assiette de coq au vin sur la table voisine, occupée par un couple
d’Anglais en train de manger gravement une salade d’œufs. Et il
s’empara d’une de leurs assiettes.
Je fis mine, évidemment, de n’avoir rien vu.
— Les œufs en salade, mon petit Mességué, il n’y a rien de tel
pour la santé !
— Vous avez bien raison, mon Président.
Il était cinq heures du soir, on allait s’en aller, quand Herriot
a fait appeler le maître d’hôtel et il lui a dit : « S’il y en a, je
reprendrai bien une lichette de cassoulet !... »
Ce bel appétit, il l’avait en tout.
Un jour que je l’accompagnais, dans une de ces dernières haltes,
à Saulieu, au moment de repartir il avait disparu. On le cherche
partout ! On monte à sa chambre, il n’y faisait pas la sieste !
Comme il avait’ fait un dîner terrible, monstrueux, on s’inquiète,
on va aux toilettes : il n’y était pas. On va sur la route, on
appelle : « Président... Président !... »
Friol était blanc et commençait à parler d’alerter la gendarmerie.
Il disait :
— Il a pu être pris d’un malaise, être tombé quelque part...
Comment allons-nous le retrouver ?
C’est le chauffeur qui l’a découvert, dans une sorte de cellier,
en compagnie d’une belle et forte fille ! A soixante-dix ans ! Et
en plus il riait du bon tour qu’il nous avait" joué.
— Mességué, vous n’allez pas me défendre cela aussi !
On ne pouvait rien lui défendre. Et je me demande encore
comment j’ai pu lui faire faire un régime.
« MON » PRÉSIDENT 107
C’était vraiment une force de la nature. Tout en lui était
immense, son rire, sa voix, son corps, son intelligence, sa culture,
sa bonté... Ce n’était pas un homme à notre mesure.
Il m’était bien difficile de lutter contre lui. Mes remontrances
le faisaient rire. Il n’y avait que mes plantes qu’il prenait au
sérieux.
— Celles-là, au moins, elles vous font du bien sans rien vous
demander en échange ! Votre seule erreur avec moi, mon petit
Mességué, a été de croire que je pouvais, aussi, en mettre dans mon
estomac !
Par moments, il y avàit quelque chose de très émouvant dans
cet homme qui refusait de vieillir, de perdre ses forces et, avec
elles, les joies de sa vie. Quand il me disait : « Ne me refusez pas
ça, laissez-moi être heureux, à mon âge on n’ignore pas que les
sacrifices ne sont plus rentables... », je ne pouvais faire autrement
que de lui céder. J’ai souvent pensé que par faiblesse on « enter
rait » toujours un peu plus tôt que les autres ceux que l’on
aimait.
Il m’était impossible de ne pas m’être attaché au Président.
C’était un homme de cœur, d’une grande gentillesse. Je l’appelais :
« mon rabatteur n° 1 ». Grâce à lui, il y a eu un moment où j’ai
soigné soixante-quinze députés ! Ce qui lui faisait dire :
— Mon cher Mességué, quand vous aurez la majorité à la Cham
bre, ne m’oubliez pas !...
Cet homme, qui avait l’air d’un taureau vieillissant, avait dans
l’amitié des délicatesses, des pudeurs de jeune abbé. Bavardant
avec moi il s’interrompait pour penser tout haut :
— Il faudra que je songe à signaler à un de mes amis qui
souffre de... que vous pourriez l’aider...
Et il n’oubliait jamais. Il n’affirmait rien brutalement, il commen
çait toujours ses phrases par : « Je suis de ceux qui pensent que... »
Jamais je ne l’ai entendu dire : « Moi je... », « J’affirme ».
Une seule fois, il m’a « commandé » à sa manière :
— Mon petit Maurice, j’ai un ami malade et je voudrais bien que
vous le receviez dimanche.
— C’est si urgent ?
— Non, mais il travaille toute la semaine.
J’attendais un malade, ils sont venus à six : le père, la mère,
les enfants. Le petit dernier, tout bouclé, avait de beaux yeux noirs'.
Il a fallu que j’examine tout le monde. Ils n’étaient, d’ailleurs,
pas malades. Des foies un peu délicats, une prédisposition aux
boutons et ce que j’appellerais, aujourd’hui, « un psychisme déli
cat ». Pratiquement je pouvais, très honnêtement ordonner à toute
la famille la même chose, ce que je fis.
108 DES HOMMES ET DES PLANTES
Le traitement devait beaucoup inquiéter la mère — très chef
de famille — car elle m’avait demandé :
— Il faudra plusieurs flacons ?
— Ne vous inquiétez pas, Madame, je les donne.
— Oh, nous ne sommes pas comme ça, Monsieur. Je sais que
vous vous occupez d’un orphelinat et je vais vous faire un don.
Elle a ouvert son sac et m’a donné 50 francs.
C’étaient de très gros fourreurs parisiens, déjà plusieurs fois
millionnaires. Quand j’ai raconté cette histoire à Herriot, il s’est
tapé sur les cuisses — son geste favori —, a éclaté de son grand
rire :
— Ah !.. Ah !... Ça ne m’épate pas que ces gens-là soient riches !.
J’allais souvent le voir, le matin, alors qu’il était encore dans
son grand lit, qui gardait en creux la puissante empreinte de son
corps, il me parlait de tout, des hommes, des femmes. Celles-là, il
les aimait beaucoup :
— Imaginez-vous un univers sans femmes ? Comme il serait
triste et laid !... L’amour, c’est la parure d’une vie !
Ce qui l’amusait particulièrement c’était mon ignorance de la
politique :
— Vous auriez pu réussir là-dedans, car vous n’y comprenez
rien ! et c’est une position excellente, peut-être la meilleure !
Une fois il me parla de la France. Il en parlait d’une façon
étonnante, comme d’une femme aimée, comme d’une mère... Ce
n’était plus de la politique. Cette conversation à bâtons rompus
était bien loin des discours vigoureux du tribun qui réveillaient et
secouaient le Parlement.
Il me parla de nos « grands hommes », comme il l’aurait fait
de ses parents, en essayant de les comprendre, de leur pardonner
leurs erreurs. Il disait : « Celui-ci a mal tourné, celui-là a réussi,
cet autre nous donne bien des tracas. » Il considérait Daladier
comme un frère qui s’est égaré sur une autre voie. Blum faisait
figure de cousin, bien estimable mais un peu éloigné. De Gaulle ?
« Un type intéressant et il lui est bien difficile de se mouvoir
dans le cadre de notre politique actuelle. Mais c’est un très bon
Français, je le crois honnête homme ».
Il ne lui reprochait qu’une chose : le procès de Pétain.
— Il me semble qu’à la place du Général j’aurais choisi une
autre politique. Je n’aimais pas Pétain, c’était un vieillard assez
borné, mais pas un traître. Pour réconcilier les Français je pense
que de Gaulle aurait dû faire la paix avec lui.
Mais nos plus longues discussions, nous les avions à propos de la
religion.
— Dites-moi, Mességué, Lourdes ce n’est pas très loin de chez
« MON » PRÉSIDENT 109
vous et on y fait, dit-on, des miracles ! Vous êtes bien, un peu,
orfèvre en la matière, alors donnez-moi votre avis.
— Mon Président, je ne suis pas gêné de vous dire que j’aime
la Sainte Vierge. Je la préfère, même, au Bon Dieu. C’est une
femme, une maman, elle est plus indulgente. Nous sommes tous un
peu ses fils...
Cette idée amusait beaucoup Herriot et le faisait rire.
— Je vais très souvent à Lourdes, continuai-je. Jamais au
moment des pèlerinages ; de cette hystérie collective exploitée,
sans pudeur, par des gens qui vivent de la maladie, où s’étale
la vente, éhontée, des bondieuseries, où les marchands du temple
tiennent le carreau ! Ces gens qui font leurs affaires sur le dos
de la souffrance et de la religion me révoltent ! Et là, je vous
rejoins, mon Président, car à cause de tout cela, je n’aime pas la
religion des prêtres !
« Mais à Lourdes, on guérit. Et pour moi c’est incontestable.
Des miracles ? Je ne sais pas si les guérisons de Lourdes sont des
miracles de la religion. Parce que beaucoup de guérisons, qui n’ont
pas lieu là, sont aussi miraculeuses ! Récemment on m’a amené
une petite fille de quatre ans qui ne parlait pas. Maintenant elle
emploie plus d’une centaine de mots. Croyez-vous, mon Président,
que ce sont uniquement mes herbes qui l’ont guérie ?
— Et vous, que croyez-vous ?
— Je ne sais pas. Mais j’ai étudié longuement, attentivement,
les gros dossiers des miracles de Lourdes, et ils m’ont beaucoup
appris. Le fait qui m’a paru être le plus important est qu’un
malade apparemment incurable, parfois même très près de la
mort, peut être guéri autrement que par la médecine officielle.
Ce n’est pas toujours facile d’être en dehors des chemins nor
maux, de ne pas être protégé par des diplômes. Il vous vient des
doutes... Et cela m’a beaucoup rassuré de penser qu’il n’avait
pas manqué aux miraculés de Lourdes d’avoir consulté de bons
médecins, que ce qui leur avait manqué, c’était d’en avoir rencontré
un qui avait la foi ! \
« Je crois très fort au pouvoir de la foi ; quelles qu’en soient la
forme, l’origine, la cause. Et surtout, je suis sûr qu’il faut être
deux à. la posséder : le malade et celui qui le soigne.
« Les grands médecins eux-mêmes sont des hommes qui croient
à la médecine, même s’ils en connaissent les limites, et eux aussi
font des miracles.
— Mais où voyez-vous la part de Dieu dans tout cela ?
— Ambroise Paré, je crois, disait à peu près ceci : « Je les
panse, Dieu les guérit. »
Au fur et à mesure que le temps passait, chaque fois je revoyais
110 DES HOMMES ET DES PLANTES
mon Président, je le trouvais plus souvent préoccupé par l’idée du
Bon Dieu.
— Mon petit Maurice, je suis de ceux qui ne croient pas en
Dieu, mais qui ne condamnent pas non plus les croyants. Chacun
fait ce qu’il veut. Ce qui me déplait c’est l’ingérence du Chef
d’une Eglise dans la politique d’un pays. Dieu n’est-il pas au-dessus
de cela ?
Je trouvais qu’Herriot avait toujours la même vivacité d’esprit,
une intelligence aussi aiguisée, mais dans son corps malade, je
voyais son âme s’inquiéter. Ce que les hommes ne pouvaient lui
donner, il le cherchait ailleurs, plus haut, en aveugle. Il se cognait
contre l’idée de Dieu mais il ne pouvait plus l’abandonner. J’avais
l’impression qu’elle avait pris une grande importance pour lui.
— Vous voyez, Mességué, je crois que je suis comme le bon
La Fontaine. Moi qui ai « bouffé du curé » toute ma vie, vous
verrez que je mourrai en religion !
Au seuil de la mort il abandonnait fragment par fragment son
athéisme. Quand un malade ne peut plus croire en la médecine,
dans quoi peut-il croire d’autre ?...
C’est sans doute pour cela qu’à la clinique de Saint-Genis-Laval,
le 16 mars 1957, mon Président a reçu la visite du cardinal
Gerlier, Primat des Gaules.
Moi qui suis un paysan bien accroché aux choses de la terre,
je dis qu’il est plus difficile de mourir en matérialiste qu’en
croyant !
13
MON PREMIER PROCES
« J’aime ». Si j’avais une devise à choisir je crois bien que ce
mot deviendrait la mienne.
J’aime la vie, les hommes, le soleil, les plantes, les fleurs, les
femmes et j’aime mon métier. Pour moi c’est le plus beau de
tous. C’est lui qui m’a donné mes joies les plus fortes et aussi mes
plus grands tourments. Ce qui prouve que c’est bien de l’amour que
j’ai pour lui.
Je pensais à cela ce mois de février 1949 en marchant dans la
montagne des environs de Sospel. Le jour n’était pas levé depuis
bien longtemps et dans deux heures à peine je descendrais à mon
cabinet de Menton et j’y oublierais cette montagne, ce ciel, les
parfums forts de cette nature méditerranéenne, pleine de passion.
Devant moi il n’y aurait plus que des malades, lesquels me posaient
de plus en plus fréquemment des cas de conscience.
Ma vie en un an et demi avait changé. J’avais dû résoudre
beaucoup de problèmes et bien souvent être forcé d’improviser.
Mes voyages auprès du Président me prenaient du temps et si je
restais deux ou trois jours sans recevoir, je me sentais comme
un peu coupable vis-à-vis de tous ces gens qui m’attendaient.
La cueillette de mes plantes, elle aussi, m’avait donné du souci.
Le nombre de mes malades était trop grand. Je ne pouvais plus
assurer, moi-même, sur place, le renouvellement de mon stock
d’herbes. J’avais fait quelques essais, mais les gens d’ici sont déjà
déformés par la ville, ils n’ont ni le sérieux ni les connaissances
de nos paysans du Gers. Et puis, je dois être honnête, pour
cueillir je n’avais confiance qu’en moi-même ou en ceux de chez
moi.
J’avais donc fait un voyage éclair au Gavarret pour y chercher
des gens d’un certain âge, qui aient une bonne main pour les
112 DES HOMMES ET DES PLANTES
plantes et aussi cette expérience de la nature que l’on ne peut
avoir qu’en vivant perpétuellement avec elle.
C’est à ce moment-là que j’ai mis sur pied toute une technique
du ramassage et du séchage que je n’ai fait qu’améliorer par la
suite, mais qui ne s’est pas transformée.
Cela n’a pas été tout simple et j’ai dû me déplacer plusieurs
fois.
Mes plantes ne se récoltent pas de la même façon, au même
moment. Elles ont chacune leur mois, leurs heures. Cueillies à
une saison mauvaise, à un moment peu favorable, sur un terrain
de qualité médiocre, mal séchées, ou conservées trop longtemps,
elles perdent toutes leurs bontés.
La première des règles est de ne pas ramasser d’herbes sur les
talus des routes nationales, elles sont empoisonnées par les gaz
d’échappement, ni celles qui poussent aux abords des champs de
céréales, des vergers, des vignes. Elles ont reçu des éclaboussures
des produits chimiques que l’on emploie comme engrais ou insecti
cides, et elles peuvent devenir nocives. Il faut les récolter le plus
loin possible de tous les lieux cultivés.
Je les fais cueillir à l’état sauvage, la sélection naturelle s’est
faite. La plante est plus vigoureuse, plus riche. Elle a trouvé son
sol nourricier d’élection. Pour chacune d’entre elles il y a des
règles à respecter. Elles changent selon qu’on récolte la fleur, les
feuilles, la tige ou la racine.
Les plantes sont particulièrement riches de sucs le matin et les
racines le soir. « C’est que, me disait mon père, le sang de
la plante circule, il va et vient comme dans notre corps ».
Les fleurs, les tiges, les feuilles doivent être cueillies sitôt la
rosée évaporée. Les fleurs comme l’aubépine doivent être récoltées
quand elles sont encore jeunes filles avant que la nature les ait
épanouies comme une femme. C’est très important. Ainsi, les fleurs
de genêt à baldi, un de nos meilleurs diurétiques, peuvent occasion
ner des troubles gastriques si elles ont été cueillies au début de leur
transformation en gousse.
L’époque la meilleure pour beaucoup de plantes est le solstice
d’été, autour de la Saint-Jean. Nos pères le savaient bien.
Le temps ne doit être ni trop humide ni trop sec.
Le séchage est capital. C’est lui qui conservera toute leur effi
cacité aux plantes. C’est un tour de main. Il les faut ni trop
sèches ni trop fraîches. Pas totalement déshydratées. Le premier
séchage doit être fait à l’ombre, jamais au so'leil, dans un endroit
aéré, mais pas venteux, et à l’abri des insectes, étendues sur une
toile où on les retourne souvent, ensuite on les « finit ». Pour
cette opération les claies sont d’un bon emploi, car l’air circule
MON PREMIER PROCÈS 113
de partout ; mais ma méthode préférée est de les suspendre, par
petits paquets, la tête en bas, dans une maison.
J’ai depuis longtemps au Gavarret une maison aux herbes dont
les poutres et les solives portent leur chargement de bouquets.
Mes plantes en sont les seules habitantes. Elles ont leur gardien
qui leur ouvre les fenêtres au beau temps, les ferme à la pluie
et les enferme chaque soir. Cela fait vingt-cinq ans qu’il veille sur
elles !
Pour les racines, il faut d’abord les débarrasser de leur terre,
puis les laver rapidement et les brosser avant de les faire sécher.
Enfin, les herbes sèches doivent être enfermées à l’abri de la
lumière qui leur ferait perdre leurs couleurs et avec elles une
partie de leurs qualités. Il est certain que les plantes pâlissent
et noircissent en séchant ; mais j’ai constaté que je peux être
sûr qu’elles demeurent actives si elles ont conservé la fraîcheur de
leurs tons.
Il a fallu, aussi, que je me préoccupe de leur emballage, puis
de leur expédition. Au début, j’ai reçu, parfois, des envois inuti
lisables : emballées trop fraîches, elles avaient moisi, trop sèches
elles n’étaient plus que poussière.
Ces mauvais arrivages étaient pour moi plus qu’une déception :
une catastrophe.
Je ne pouvais pas dire :
— Je n’ai plus de plantes, revenez dans huit jours.?, ou dans
quinze !
Cela ne m’était pas possible. Comment expliquer à des gens
tordus par la douleur qu’on les soulagera... plus tard ?
A peine mon ciel s’éclaircissait-il qu’un nouveau nuage accourait
de l’horizon. Il y avait trop de monde à ma porte, cette réussite
provoquait des jalousies. Des gens, dont les sentiments à mon égard
étaient peu sûrs, m’avaient prévenu que j’étais « surveillé ». C’était
un mot très désagréable. Ce sont les malfaiteurs, les mauvaises
gens que l’on surveille. Je ne voyais vraiment pas quel mal je
pouvais faire en soignant, bien souvent gratuitement, des malades.
Le docteur Camaret, qui était président du Syndicat des Médecins
de Menton, m’avait dit :
— Faites attention, vous réussissez trop bien. On parle trop
de vous. Tous mes confrères ne sont pas comme moi. Il y a
vingt-six médecins à Menton et aucun ne peut se vanter d’avoir
autant de clients que vous.
Le docteur Echernier, que j’avais revu et dont j’avais même
soigné les rhumatismes, m’avait mis en garde.
— Maurice, tu n’es pas aimé. Je t’avais prévenu. La côte c’est
la jungle. £’est le miroir aux alouettes, on s’imagine que parce
114 DES HOMMES ET DES PLANTES
qu’il y a du soleil il y a aussi de l’or. Et l’on y accourt de tous
les côtés ! Quand on s’aperçoit que la vie y est aussi dure, et
même plus qu’ailleurs, il est trop tard. Alors on sort les griffes
^our survivre ! Les médecins ne sont pas plus indulgents ni meil
leurs que les autres hommes...
« Cela m’ennuierait d’être obligé un jour d’aller témoigner pour
toi à ton procès !...
Je lui répondais :
— Mon procès ? Vous faites le monde plus mauvais qu’il n’est.
Je ne nuis à personne et c’est bien ça le plus important
Il est dans ma nature de faire confiance aux gens. Et chaque
fois que je suis déçu cela me révolte, me paraît injuste, me fait
mal ; mais je ne change pas et recommence la fois suivante.
C’est dire si toutes ces « attentions » m’énervaient. Je ne voyais
pas ce que l’on pouvait me reprocher. Je me trouvais en règle
avec l’Etat puisque je payais patente de radiesthésiste. Avec l’Ordre
des Pharmaciens, puisque je donnais mes flacons de préparations.
Il ne me serait pas venu à l’idée de vendre les plantes du Bon
Dieu. Et tout à fait en paix avec les médecins, et ma conscience,
puisque je ne soignais jamais un malade sans avoir pris toutes
sortes de précautions qui me semblaient bien naturelles.
Je n’avais que vingt-neuf ans mais je n’étais pas plus présomp
tueux que je ne le suis maintenant. Je ne faisais déjà aucun dia
gnostic. Je demandais d’abord au malade celui du médecin.
Je suis très intuitif. Je l’avoue, cette espèce de sixième sens
m’est très utile, il me guide dans mes recherches. Toutefois j’ai
la sagesse de le contrôler et de ne pas m’y abandonner.
J’ai aussi toujours pensé que les médecins en savaient, peut être,
moins sur les malades, mais certainement plus sur les maladies.
Et je n’ai jamais eu la prétention de déclarer : « Cet homme
souffre de ceci ou cela... », ni cherché à démolir le diagnostic
d’un médecin pour le remplacer par le mien.
Il arrive qu’en faisant mes dosages, par le choix de mes plantes
même, je modifie ce diagnostic ou le complète. Cela vient de ce
que je soigne la cause avant l’effet. Mais le malade l’ignore. J’ai
toujours été très contrarié quand quelqu’un m’a dit : « Ah, mon
sieur, je ne sais plus à quel saint me vouer ! Le Docteur X m’a
dit que j’avais lin ulcère du duodénum, le chirurgien Y voulait
m’opérer, de l’appendicite et le Professeur Z m’affirme que c’est
la vésicule ; qui dois-je croire ? »
Quand il a perdu la foi dans le savoir des hommes qu’il a
consultés, le malade croit moins dans sa guérison et il est moins
réceptif.
Je ne prenais pas, non plus, de maladies pour lesquelles la mède-
MON PREMIER PROCÈS 115
cine, la chirurgie sont beaucoup mieux armées et plus efficaces.
Ce n’était pas à moi de soigner une fièvre typhoïde, ni des mala
dies infectieuses ; ou de prétendre à guérir la tuberculose ou le
cancer.
Je n’avais jamais mis en danger la vie d’un malade. J’avais si
peur de me tromper et de passer à côté de choses importantes
que lorsqu’un malade me disait : « Je n’ai pas fait faire d’examens,
avec vous, ce n’est pas la peine... », je l’envoyais tout de suite à un
des trois grands médecins de Nice qui voulaient bien travailler avec
moi : D., L. et D., pour qu’il lui fasse faire tous les examens
radiographiques et les analyses nécessaires. Parce que, pour moi,
la première chose en médecine n’est, peut-être, pas de guérir mais
de ne pas nuire !
Si je procédais ainsi ce n’était pas par crainte de je ne savais
quel gendarme, mais parce que ma conscience m’aurait reproché
le plus petit manquement à ces règles.
En descendant vers Menton, toutes ces pensées allaient et
venaient dans ma tête, mais elles ne me mettaient pas en souci.
Malgré les « avertissements » de mes amis et des autres, je n’étais
pas préparé à ce qu’il allait m’arriver. Je ne le croyais pas possible.
Aujourd’hui encore, si je me souviens bien nettement de ce
jour de février 1949, c’est qu’il a été un des plus durs de ma
vie ! Je ne dirais pas le plus, on peut toujours avoir pire !
C’est dire si j’ai été bouleversé quand au plein milieu de ma
consultation on m’a remis une enveloppe, jaune, contenant du
papier bleu.
J’étais bel et bien poursuivi devant le Tribunal Correctionnel
de Nice pour exercice illégal de la médecine, infraction à l’Arti
cle 376 du Code de la Santé Publique. L’assignation à comparaître
était fondée sur l’ordonnance-loi du 27 septembre 1945 régle
mentant l’exercice de la profession de médecin. J’encourais une
amende de 500 à 50 000 francs 1 et un emprisonnement de deux
mois à deux ans.
J’étais anéanti. Toute la journée, j’ai continué à recevoir. Je
regardais chaque malade comme un être cher que j’allais abandon
ner. Il y en avait qui étaient nouveaux et en les examinant je
pensais : « Heureusement son traitement sera court, dans peu de
temps il n’aura plus besoin de moi, ou : comment va-t-il faire ? il
en a pour des mois ! »
Car, réagissant toujours à tout avec passion, je me voyais obligé
d’abandonner, et j’en avais la gorge serrée. Je me souviens qu’une
femme m’a dit ce jour-là :
1. Anciens francs.
116 DES HOMMES ET DES PLANTES
— Sans vous, monsieur Mességué, de pauvres gens comme moi
dont les médecins ne veulent plus, qu’est-ce qu’on deviendrait ?
Je crois bien que je l’ai un peu bousculée, ce qui n’était pas
dans mes habitudes, tant ce qu’elle me disait répondait à mes
pensées.
J’étais d’autant plus atteint que ce maudit papier bleu spéci
fiait : « A la requête du Dr Camaret, Président du Syndicat des
Médecins de Menton. »
Dans le car qui me ramenait à Nice, je passai par toutes sortes
d’alternatives : fureur, dégoût, désir de lutte, puis d’abandon.
Après tout, je pouvais toujours redevenir pion quelque part !
J’étouffais de colère et d’impuissance devant ce que je considérais
comme une injustice.
Ce soir-là, j’ai retrouvé Suzanne Jaffeux, celle qui allait devenir
ma femme et que j’aimais profondément.
Elle était venue me voir il y avait quelques mois en me disant :
— Monsieur, pouvez-vous me guérir ?
A l’instant où elle s’était assise devant moi je l’avais aimée. Et
je n’osais pas le lui dire. Je m’étais toujours interdit de considé
rer les femmes qui venaient me consulter autrement que comme
des malades. A chaque nouveau rendez-vous, je pensais : la pro
chaine fois, quand elle sera guérie, je l’inviterai à dîner. Seule
ment sa guérison traînait ; j’en étais bien inquiet et je m’interro
geais sur la valeur de mes plantes. Je ne pouvais pas savoir
qu’elle me mentait pour pouvoir continuer à venir me voir, qu’elle
pensait : « Quand je serai guérie je n’aurai plus de prétexte... »
Ce soir-là, nous avions rendez-vous et je lui ai tout dit. Je
crois que j’ai parlé longtemps, très longtemps, ce qui ne me ressem
ble pas. Des gens du Midi j’ai l’abord facile et aussi la réserve
profonde. J’ai l’air de tout dire et je tais ce qui me touche vrai
ment.
Suzanne m’a demandé :
— Tu as téléphoné à Camaret ?
— Mais c’est lui qui m’attaque.
—-Tu sais bien que ce n’est pas possible. Tu dois le voir, et
aussi prendre un avocat, te défendre. Demander à tes malades de
te soutenir... Tu ne peux pas les abandonner.
C’était bien elle qui avait raison.
Le lendemain, j’ai vu le « bon Docteur Camaret ».
— J’ai voulu vous prévenir, mais v"ôus n’étiez pas là. Je n’ai
pas pu faire autrement ; sur vingt-cinq médecins, vingt et un
m’ont demandé d’agir, mais cela ne m’empêchera pas d’être de
votre côté et je vous serai plus utile encore.
MON PREMIER PROCÈS 117
Pour les quatre autres, j’en aurais été bien étonné : je soignais
leurs femmes.
C’étaient de bonnes paroles et j’y croyais. Seulement je réalisais
clairement qu’au regard de la loi, je serais toujours un illégal,
une sorte de clandestin. On ne m’accorderait jamais officiellement
le droit de guérir ; je serais perpétuellement mis en demeure de
cesser mes activités, par des gens qui ressembleraient au proviseur
de Bergerac. Ma vie allait devenir un paradoxe constant. D’un
côté, des hommes comme Edouard Herriot et des médecins recon
naîtraient mes capacités et m’accorderaient le droit de soigner.
De l’autre, on me l’interdirait et on me pourchasserait.
Et quelles poursuites ! Le commissaire P... m’avait envoyé des
malades-mouchards qui devaient témoigner que j’exerçais illégale
ment la médecine. Ce qui était bien inutile, à mes yeux, puisque je
ne me cachais pas.
Quand le commissaire P... m’a interrogé, j’ai répondu à toutes ses
questions et il y en avait ! Il en est une, la seule, qu’il ne m’a
pas posée, à laquelle je n’aurais pas répondu étant lié par le
secret professionnel : « Est-ce que ma mère vient se faire soigner
chez vous ? »
Comme elle était venue bien avant que P... apparaisse dans ma
vie, je n’ai jamais su si c’était lui qui lui avait conseillé de venir
me voir ou si elle était venue d’elle-même ! C’était une brave
femme, pas bien riche, elle avait un petit commerce ‘de mercerie,
et je la soignais gratuitement. Alors, pour me remercier, elle
m’avait apporté des chaussettes, sans doute les mêmes que celles
qu’elle donnait à son fils.
Il n’est pas dans mon caractère de me laisser battre. J’avais
donc préparé mon combat. Mais quand j’ai franchi le seuil du
Palais de Justice de Nice le 28 avril 1949, j’étais profondément
découragé et j’avais décidé d’abandonner après l’audience. Me Pierre
Pasquini, mon défenseur, me disait : « Je vous affirme que ce pro
cès se retournera contre eux. Vous serez évidemment condamné, le
Président sera forcé d’appliquer la loi. Mais j’ai confiance, je suis
sûr que vous en sortirez victorieux ! »
Mais moi je ne voyais qu’une chose : j’étais traîné en justice ;
si mon père avait été là, il en aurait été malade. C’était une
honte pour les Mességué.
Me Pierre Pasquini avait fait citer 288 témoins. Le tribunal avait
décidé d’en entendre une cinquantaine. Ils voulaient tous passer,
se faire entendre. Ils disaient leurs malheurs avec des mots simples,
des mots de tous les jours, qui me bouleversaient. J’en avais comme
une petite boule dans la gorge. Et je n’étais certainement pas le
seul.
118 DES HOMMES ET DES PLANTES
On ne pouvait pas entendre sans émotion cette petite vieille
dame de soixante-dix ans qui avait soigné sa mise pour venir.
Elle marchait vers la barre en trottinant à la manière des petites
souris. Elle et moi savions que cette marche discrète, mais rapide,
était un miracle.
— Voulez-vous déposer assise, Madame ? lui a demandé le Pré
sident.
— Oh, non, maintenant je peux me tenir debout.
D’une voix lente, en pesant, en choisissant bien ses mots, elle
a dit :
— Voilà, depuis deux ans je ne pouvais plus marcher. Plus
du tout. J’étais au lit toute seule. Mes enfants sont au loin, aux
Colonies, je ne voulais pas les rejoindre. C’est un embarras pour
des jeunes, monsieur le Président, une vieille femme impotente !
Toutes mes ressources, qui ne sont pas bien grosses, y sont passées.
Je ne voulais rien demander à mes petits pour ne pas les inquiéter.
On m’a fait des piqûres, des massages, de l’électricité, des rayons.
Ce n’était pas de mauvais médecins que je voyais. Ils ne pensaient
pas faire mal en me vendant de l’espoir... Et puis ils ne pouvaient
pas savoir que pour payer leurs soins, je vivais avec deux cafés
au lait par jour avec du pain. Le onzième médecin que j’ai vu
m’a dit : « C’est fini... il faut avoir du courage... » J’ai cru qu’il
me parlait de ma mort. Je lui ai dit : « Allez-y, docteur, j’en ai ».
Ce qu’il m’a dit était pis pour moi : « Madame, vous ne marcherez
jamais plus... »
« Ce monsieur qui est là — elle me désignait — est venu chez
moi. Le premier bain de pieds, c’est lui qui me l’a donné. Il ne m’a
rien pris. Il m’a soignée et vous avez vu comme je marche bien !...
« J’ai les preuves là, tous les certificats... (et elle fouillait un
peu maladroitement, de ses vieilles mains tremblantes, dans son
sac noir).
« Monsiéùr le Président, pour nous autres qui sommes aban
donnés par les médecins, cet homme-là c’est le Bon Dieu... Ne
lui faites pas de mal. Sans lui il ne nous resterait plus qu’à mou
rir...
Un Suisse, M. Peyrot, avait fait le voyage pour dire :
— Monsieur le Président, j’avais consulté plus de douze prati
ciens français et' suisses, des hommes compétents. Aucun n’avait
pu me soulager de mes crises d’asthme. J’étouffais nuit et jour.
Et en cinq jours Maurice Mességué m’a guéri.
Quand Anne-Marie M., ma petite paralytique, est venue,
qu’elle a étendu sa main, l’a fait jouer dans le soleil, qu’elle a
écarté son bras de son corps, le Président n’a pu s’empêcher de
dire : « Mais, c’est un véritable miracle !... »
MON PREMIER PROCÈS 119
Dans la salle on entendait les femmes se moucher.
Ce fut au tour de la mère du petit R., de Châteauneuf-de-
Grave, de raconter sa peine :
— Mon petit, Monsieur le Président, il était comme un petit
mort qui vivrait. Il pouvait marcher, courir, comme tous les autres
garçons. Mais il était comme séparé de la vie, il n’entendait rien
et il ne pouvait pas parler. Pas un mot. Il n’y avait que moi, sa
maman, qui le comprenais. Je savais, quand il grognait, si c’était
de joie ou de peine. J’avais appris à lire dans ses yeux, ils étaient
devenus si grands qu’ils lui mangeaient toute sa petite figure.
Peut-être parce qu’ils remplaçaient ses deux sens absents.
« Je n’avais rien à perdre, alors quand j’ai entendu parler du
« Docteur Miracle », je l’ai mené le voir. Quand il m’a parlé de
ses bains de pieds et de mains j’ai cru qu’il se moquait. J’étais
folle ! Mais j’avais trop de peine pour l’injurier, lui dire qu’il était
un charlatan ! Et puis mon petit lui a tendu ses bras, il avait
confiance en lui. Alors je me suis dit comme ça que ces petits
innocents sentent des choses qui nous échappent, et je les lui ai
faits, ses bains. Et voyez-vous, Monsieur le Président, ce n’est pas
bien vieux, mais depuis un mois mon petit parle. Et hier, Monsieur
le Président...
Madame R. a éclaté en sanglots.
Je vous demande pardon, c’est la joie ! Hier, pour la pre
mière fois, il m’a dit : « Maman... »
Ces témoignages étaient bouleversants, mais pour moi et pour
le tribunal ils étaient moins étonnants que ceux des Docteurs
Camaret, Echernier, Leroy qui se sont désolidarisés de l’action
intentée par leurs confrères. Des médecins défendant un guérisseur,
cela ne s’était jamais vu !
— Docteur, nous vous écoutons.
Et le Dr Camaret a affirmé :
— Maurice Mességué guérit. La première cliente que je lui ai
envoyée a été ma femme, il l’a débarrassée de rhumatismes dont
elle souffrait depuis vingt ans et qu’aucun de nous n’avait réussi
à calmer. Ensuite, je lui ai adressé certains malades jugés incu
rables et ils ont été soulagés ou guéris... Ce sont des résultats indé
niables.
Le Dr Leroy a précisé :
— Non seulement ses traitements de plantes sont efficaces mais
étant d’usage externe, ils sont sans danger pour le malade.
Le docteur Echernier avait témoigné par écrit : « Je certifie
qu’après avoir suivi le traitement par bains de pieds de M. Mességué
j’ai obtenu une guérison presque miraculeuse d’un rhumatisme
datant de plusieurs années, rebelle à tous les traitements. »
120 DES HOMMES ET DES PLANTES
Au bout du vingt-huitième témoin, la partie civile a déclaré
qu’elle ne contestait pas l’efficacité des traitements. Alors, on a
abandonné l’audition des témoins.
Pour M° Pasquini, nous venions de remporter une victoire. J’en
étais moins sûr et quand j’ai vu se lever Me Mon tel, avocat de la
partie civile, représentant l’Ordre des médecins des Alpes-Maritimes,
j’ai pensé que le procès allait changer de ton.
— En tant qu’avocat, je plaide contre lui, mais en tant
qu’homme je suis prêt à prendre des bains de pieds pour guérir
mes insomnies ! Nous ne contestons pas les guérisons de Mességué,
nous n’entendons prouver qu’une seule chose : qu’il pratique l’exer
cice illégal de la médecine. Il guérit, mais aucun diplôme ne lui en
accorde le droit. Il doit donc être condamné.
Et je le fus à 10 000 francs 1 de dommages-intérêts envers le
Conseil de l’Ordre et à 300 000 francs 1 de dommages-intérêts envers
le Syndicat des médecins de Menton.
A la sortie, au bas des marches du palais de justice, dans cette
vieille ville où j’avais si souvent traîné misère, il y avait beaucoup
de monde qui m’attendait, une vraie foule, et M* Pierre Pasquini
m’a dit :
— Maintenant, Mességué, vous êtes célèbre !
Cela m’était totalement indifférent. Cette célébrité par le scan
dale ne m’intéressait pas, elle me déplaisait.
— Allons, Mességué, ne soyez pas sombre. Vous tenez votre
meilleure revanche. Pour ces gens-là vous êtes, presque, une erreur
judiciaire ! Eux, il y a longtemps qu’ils vous ont acquitté !
Il avait, sans doute, raison, mais ma décision était prise :
j’abandonnais.
La foule avait grimpé les marches, des mains se tendaient, me
touchaient, m’agrippaient.
Dans le brouhaha, mon oreille pêchait des mots, des lambeaux
de phrases. ’
— On est avec vous... Bravo... Mon fils est malade... Je suis
désespérée... Souvenez-vous de moi... Je viendrai demain... Don
nez-moi un rendez-vous...
Et je secouais la tête obstinément :
— Non, non... Je ne peux pas...
— Mon médecin m’a donné l’autorisation par écrit...
— Non.
Pour moi c’était bien fini. La phrase : « Il n’a pas le droit
de guérir parce qu’il n’est pas médecin diplômé » sonnait dans
1. Anciens francs.
MON PREMIER PROCÈS 121
mon crâne. Non, pour moi ce n’était pas un triomphe, c’était une
défaite. J’avais été dupe de mes illusions. Je savais maintenant
que l’on me poursuivrait toujours, qu’on ne m’accorderait jamais
le droit de guérir. J’abandonnais.
Je ne sais pas si j’ai dormi. Je ne le crois pas, en tout cas
fort peu. Le matin m’a trouvé la barbe piquante, la tête doulou
reuse, la bouche amère.
Il faisait à peine jour que l’on tapait à ma porte. C’était ma
concierge.
— Monsieur, ils sont là, ils veulent vous voir.
— Qui?
— Les malades, il y en a plus de cent...
— Je ne reçois personne.
— Ce n’est pas possible. Il y a des vieux, des femmes, des
enfants...
Je hurlai, perdant mon calme :
— Je n’ai pas le droit... Comprenez-vous ? Pas le droit !
A côté de la concierge, une femme était là et derrière elle je
devinais d’autres personnes.
C’était une femme très simple, en blouse. Elle m’a regardé :
— Monsieur, ce n’est pas possible, vous ne pouvez pas nous
faire ça... Vous...
C’était vrai, je ne le pouvais pas.
— Eh bien, entrez, Madame.
14
ELEVE D’UN MEDECIN
Je dis souvent : « J’exerce le plus beau métier du monde »,
comme le dirait un ébéniste de sa corporation. Il faut être sûr
que la sienne est la meilleure, la plus belle, sinon on n’aurait
plus la foi, on ne se sentirait pas à l’aise dans sa peau. Rien
n’est plus triste, plus démoralisant qu’un homme qui exerce un
métier pour lequel il n’a pas de cœur. Je demande toujours à
ceux qui viennent me consulter : « Aimez-vous votre métier ? »
C’est très important pour le moral, leur guérison est glors telle
ment plus facile.
Si demain on m’empêchait de soigner, je ne connaîtrais plus le
bonheur. Pour moi, soigner c’est ma fonction sur cette terre. Si
je n’avais pas eu c-ette foi, si je n’avais eu que l’intérêt pour me
soutenir, j’aurais abandonné...
La veille de mon procès, avec mes trente malades quotidiens,
j’étais sûr d’avoir très bien réussi. Le lendemain j’en avais plus
de cent. Et il m’arrivait plus de cinq cents demandes de rendez-
vous par jour. Ce n’était certainement pas le résultat recherché
par le Conséil de l’Ordre.
Quelques jours plus tard, des gens attendaient dans mon couloir
du huitième, serrés les uns contre les autres. Les lettres m’arri
vaient par sacs. Les petits télégraphistes m’apportaient les télé
grammes à poignées. Le soir une grande quantité de malades
repartaient sans que j’aie pu les voir.
Parmi eux, il y avait des enfants, des vieilles personnes, des
gens avec des cannes, des béquilles. Ils me suppliaient : « Monsieur,
j’ai fait trois cents, cinq cents kilomètres, je ne peux plus tenir
debout ! » « Mon enfant est fatigué... » « Ne me faites pas reve
nir... » A 22 heures j’étais épuisé, je n’avais rien pris et il y
avait toujours autant de monde à ma porte. Je les entendais
124 DES HOMMES ET DES PLANTES
racler des pieds, tousser... Ils parlaient peu et ne se plaignaient
pas.
La patience des malades est infinie... Je m’arrêtais à bout de
force, incapable de continuer. Je les entendais repartir, traînant
leur mal mais pleins d’espoir puisque demain je les verrais...
Ces soirs-là j’ai eu peur. J’allais sur mon petit balcon respirer
un peu en regardant la nuit et je pensais : « C’est trop ! Comment
faire pour être digne de cette confiance, de cette foi ? Je ne suis
qu’un homme, je peux me tromper. Les connaissances empiriques
des Mességué seront-elles toujours suffisantes ? »
Le huitième jour, je crois, ma femme — j’avais épousé Suzanne
— est venue à côté de moi :
— Maurice, cela ne peut plus continuer.
Quand je suis malheureux, et je l’étais, je deviens très violent.
J’ai crié :
— Je ne les abandonnerai pas !...
— Il ne s’agit pas de cela, mais de t’organiser. Il faut trouver
un appartement, prendre une secrétaire, envisager de chercher
un collaborateur, quelqu’un pour surveiller les dosages de base
et la mise en flacons. Si cette folie continue, tu vas manquer de
plantes.
Elle avait raison, c’était une folie.
— Tu n’as pas le temps de t’occuper de tout cela. Toutes tes
forces, toute ta pensée appartiennent à tes malades. Si tu veux,
je vais me charger de ces détails matériels.
En quelques jours, elle a trouvé un appartement de six pièces
au Majestic, à Cimiez. Un palace pour Anglais de la belle
époque, qui venait d’être transformé en appartements. J’aimais
cet endroit ; on était au-dessus de la ville. C’était un quartier
calme, une sorte de Neuilly niçois qui me convenait parfaitement.
Ma femme a eu une très grande importance dans ma carrière.
J’étais et. je suis encore un homme désordonné. Elle avait des
qualités d’organisatrice exceptionnelles... Elle a engagé des secré
taires, car je ne pouvais plus classer mes fiches, répondre au
courrier, prendre mes rendez-vous, et surtout elle m’a débarrassé
du soin de demander des honoraires.
Je détestais le geste de tendre la main que je devais faire pour
prendre cet argent. Cela m’avait été très dur quand j’étais porteur.
J’avais beau savoir que ce n’était pas la même chose, je ne m’y
habituais pas.
La première fois que j’ai pu répondre : « Voyez ma secrétaire... »
j’ai eu l’impression d’être enfin un homme libre.
J’évitais aussi les remerciements de ceux que je soignais gratui
tement. Ils me gênaient beaucoup. J’ai vu de vieilles femmes s’age-
ÉLÈVE D’UN MÉDECIN 125
nouiller pour me prendre la main et l’embrasser. Ça me boulever
sait, je pensais qu’aucun homme ne méritait cela.
Je continue g voir, à peu près, le tiers de mes malades, gra
cieusement. Ils n’ont pas à me remercier car ils ignorent qu’ils ne
paieront pas. Quand je sens qu’ils ont économisé sou à soû pour
venir me voir, qu’ils ont rogné sur tout, je ne marque aucun chiffre
sur leur fiche et quand ils demandent à ma secrétaire le montant
de mes honoraires, elle leur répond : « Rien ».
L’exploitation des malades est une chose qui m’a toujours irrité
et scandalisé. Je croyais bien avoir pris toutes mes précautions
pour l’empêcher autour de moi. Et je n’y avais pas réussi.
Le gardien du Majestic était chargé de leur distribuer des numé
ros. Il avait trouvé plus profitable de les vendre. Son système me
réservait des surprises ; il arrivait qu’une de mes secrétaires appelle
un numéro et que cinq personnes se présentent avec le même !
Comme ni ma femme ni moi n’avions le temps de nous occuper
de ces détails, son petit trafic l’a suffisamment enrichi pour qu’il
achète un fonds d’épicerie.
Tous ces gens qui m’attendaient me faisaient pitié. Je n’osais
même plus me mettre à ma fenêtre. Certains arrivaient la veille
pour être sûrs de passer le lendemain. Et j’avais dû demander
au commissai-iat central de Nice de placer un service d’ordre à
ma porte. Cette affluence me déconcertait et faisait «surgir de
nouveaux problèmes.
Un après-midi, j’ai reçu Mme B..., une petite femme blonde,
ravissante, mince et vive, qui portait des gants jusqu’aux coudes.
J’ai pensé : « Tiens, une nouvelle mode ! » Elle s’est assise de
profil et a commencé à me parler sans tourner la tête. Sa voix
était lasse.
— Monsieur, je sais que vous demandez au malade qu’il vous
apporte une autorisation de son médecin ou d’un spécialiste. Voici
donc la lettre que le professeur R... a bien voulu vous écrire à
mon sujet. Elle vous éclairera pleinement sur mon cas.
C’était une belle formule mais inexacte. La lettre m’affirmait
que Mme B... était abandonnée de la médecine à cause d’un « viti
ligo avec achromie et hyperchromie » rebelle. Je n’avais aucune
idée de ce que ces mots pouvaient signifier. Agacé, j’ai reposé la
lettre. Je ne pouvais tout de même pas lui dire que je n’y compre
nais rien :
— Expliquez-moi comment vous avez ressenti les premiers trou
bles.
— En me regardant dans la glace. Tenez, monsieur, à vous,
je peux les montrer, voyez mon visage, mes mains...
126 DES HOMMES ET DES PLANTES
Elle avait des taches blanches, comme décolorées, entourées de
zones brunes :
— Et encore, j’ai de la chance. Pour ma figure je ne les ai
que sur un seul côté. Mais l’autre commence à être gagné... C’est
affreux pour moi. Ce n’est pas uniquement de la coquetterie. Mais
je suis vendeuse, dans la haute couture, et il ne m’est plus possible
d’être en contact avec une clientèle pour laquelle la beauté a tant
d’importance...
Deux mois plus tard elle était guérie et ce même professeur R...
constatait la disparition des taches décolorées. Seulement si cette
affection, au nom barbare pour moi, avait été interne, comment
aurais-je pu la soigner ?
Le même jour, un homme de soixante ans, appuyé sur une
canne, est entré dans mon bureau. Marcher lui était visiblement
très douloureux.
Lui aussi m’a tendu une lettre d’un spécialiste, accompagnée
d’un paquet de radiographies.
— Voilà, monsieur ; pour moi, toutes ces radios et ces notes,
remplies de mots médicaux, ne me disent rien. Mais pour vous
ce ne sera pas la même chose et vous allez pouvoir me dire si
c’est grave et si vous pouvez me guérir.
La lettre du spécialiste et les « notes » accompagnant les radio
graphies étaient obscurément techniques :
« Myélographie lombaire
Pas d’image de hernie
Petite protusion en L4-L5
Rétrécissement important du cul-de-sac, par bombement de la
paroi postérieure.
— en L4-L5 (coupe à 16 cm, série en hypo-cycloïde)
— en L3-L4 (coupe à 153/4, série en hypo-cycloïde).
Liquide céphalo-rachidien
Sucre : 0,50 g
Albumine :1 g
Chlorures : 7,20 g
B.-W. : négatif
Hématies : 204 par mm3
Leucocytes : 1 par mm3
Bactériologie : négative
. Culture : négative. »
ÉLÈVE D’UN MÉDECIN 127
Que cachaient tous ces mots ? Peut-être une tuberculose osseuse ?
Maladie que je refusais de soigner. Devais-je le renvoyer ? Heu
reusement, quelques instants de conversation me firent comprendre
qu’il souffrait de lumbago et d’une sciatique dans la jambe droite.
Mes bains de pieds devaient le soulager.
Cet embarras était presque nouveau pour moi. Jusqu’à présent,
j’avais travaillé avec des médecins qui me connaissaient. Ils se
mettaient à ma portée. Ils me traduisaient les examens en termes
simples, en langage vulgaire, et ils concluaient : « Je pense que
vous pouvez quelque chose pour ce patient ». Parfois même ils
allaient jusqu’à : « Je crois utile de vous mettre en garde... »
Seulement maintenant il me venait des malades de plus en plus
loin. Ça remontait : Marseille, Valence, Lyon, Paris, Lille, Stras
bourg... Ça dépassait nos frontières : Belgique, Suisse, Hollande...
Et je me heurtais, tous les jours, à ces mots que mon père appelait
avec respect « savants ». On me tendait des résultats d’examens
auxquels je ne comprenais rien, des clichés que je pouvais, sans
inconvénient, regarder à l’envers. Et si devant le malade je faisais
celui qui savait, ce n’était pas par vanité. C’était par crainte qu’il
ne s’inquiète, qu’il ne pense : « Il n’en sait pas plus que moi ».
Je ne le cache pas, dans de nombreux cas, une partie de l’effi
cacité de mes traitements vient de la confiance que les malades
ont en moi. Je souffrais de mon manque de connaissances de la
médecine et j’avais décidé de le pallier. Il fallait qu’un médecin
accepte de m’aider, de m’apprendre ce qu’il était indispensable
que je sache.
Je suis allé voir le Docteur Echernier. Je lui ai confié mes
embarras et je lui ai dit :
— Je ne peux pas aller m’asseoir sur les bancs d’une faculté,
alors que faire ?
— Tu avais bien une idée en venant me trouver ?
— Oui. Vous êtes savant, vous êtes chef de clinique, accepteriez-
vous de me donner des leçons ?
Il m’a regardé, il avait des yeux bleus, un peu froids, très
perçants :
— Et pourquoi pas ? Tu es un garçon honnête, ta visite le
prouve. Je sais que, déjà, tu gagnes beaucoup d’argent. Tu aurais
pu être grisé, ne voir que ton intérêt. Tu as assez de succès pour
te croire quelqu’un et tu es venu. Ta démarche me plaît. Alors
c’est d’accord. Quand veux-tu commencer ?
— Tout de suite.
— Tu n’as pas changé ! Eh bien, allons-y. Nous allons débuter
par le plus facile mais l’indispensable. Je vais te montrer comment
128 DES HOMMES ET DES PLANTES
un bonhomme est fabriqué, comment la machine fonctionne,
ensuite nous verrons ses dérèglements et d’où il proviennent.
Je travaillai avec lui de quatre à cinq heures par jour. Comment
j’avais fait pour caser ces heures-là dans mon emploi du temps ;
je ne sais pas. Quand Suzanne me disait : « Tu peux partir, il n’y
a plus de malades », je la croyais. Même si je voyais des gens
qui avaient l’air d’attendre, je ne m’arrêtais pas. Elle savait leur
dire non, moi pas.
L’ostéologie et la myologie m’ont émerveillé, je ne connaissais
que l’anatomie que l’on fait au lycée, autant dire rien. Il m’a
appris ce que signifiait polyarthrite, névrite, arthrose, algie radi
culaire, etc. J’étais comme mon père, je ne connaissais que le
mot douleur.
C’est ainsi que j’ai acquis un peu plus que des rudiments de
médecine. Ces leçons m’ont apporté beaucoup de connaissances
sur la progression des maladies, leurs complications, sur les symp
tômes de certaines affections. Elles m’ont surtout appris à devenir
très méfiant et à avoir peur de la médecine — je tiens à préciser,
de la médecine, pas des médecins. J’ai compris aussi qu’elle
pouvait être très dangereuse. Quand je vois soigner des bébés pour
de l’eczéma à coups de cortisone, je n’ai pas peur de dire :
« C’est criminel ! » ou donner des barbituriques à un enfant d’un
an, j’ai envie de crier : « Au fou ! »
La médecine m’a, surtout, enseigné qu’il fallait être très humble
dans ce métier... et reconnaître que « ce que l’on savait le mieux
c’est que l’on ne savait rien ».
Combien de fois il m’est arrivé de voir un malade qui, ayant
consulté trois ou quatre médecins, tous compétents et honnêtes,
avaient autant de diagnostics que de médecins. Alors, je dis que
la médecine est un art mais pas une science exacte.
Ma vie ,était un tourbillon, elle allait trop vite...
Des gens m’écrivaient de Paris : «Vous êtes très loin, le voyage
coûte très cher ». « Mon travail ne me permet pas de venir vous
voir ». « Ouvrez un cabinet ici ». Et je l’ai fait : 5, place de la
Porte de Champerret. J’ai eu cet appartement grâce à M. Rameau
qui avait été une des mes premières guérisons importantes.
Puis ce fut le tour de Lyon. Les Lyonnais considéraient que je
leur devais bien ça puisque je soignais leur maire !
J’aimais cette activité un peu folle. Ces gens qui m’appelaient
de tous les côtés me faisaient croire à nj.on utilité. Honnêtement,
jls me grisaient un peu.
Depuis, je me suis rendu compte que cette manière de vivre
m’avait fait du mal. L’activité, lorsqu’elle est trop grande, devient
une sorte de drogue. Elle m’a intoxiqué et j’ai beau couper mon
ÉLÈVE D’UN MÉDECIN 129
année par-ci, par-là, d’une semaine de retraite à la Trappe, je ne
sais pas nie reposer. Si je ne fais pas quelque chose, j’ai l’impres
sion d’être en faute... J’en rougis un peu quand je pense que je
suis fils de ce Camille qui avait su prendre le temps d’observer
pour que je puisse devenir ce que je suis.
Près de trois mois à l’avance, mes carnets de rendez-vous étaient
pleins, les noms les plus obscurs encadraient les plus célèbres.
Ce qui m’a protégé du risque de devenir un « guérisseur mondain »,
c’est que dans mon cabinet je ne faisais aucune différence entre
celui qui était venu à pied, et celui qui était descendu d’une Rolls.
Devant la maladie, les hommes sont tous pareils.
Un bel après-midi d’automne, tout doré, est entrée dans mon
bureau de la Porte de Champerret la Baronne Hauser. La soixan
taine, élégante et soignée. Je l’aurais trouvée semblable à beaucoup
d’autres femmes de son style, si elle n’avait pas eu un collier dont
les perles étaient si grosses que j’ai pensé : « Si elles sont vraies,
cette femme doit avoir une des plus belles fortunes d’Europe ! »
Je ne me trompais pas, son mari était un banquier. Dans leur
hôtel particulier de l’avenue Gabriel à Paris, vingt-sept domesti
ques allaient et venaient à l’aise. Et leur chasse en Espagne cou
vrait quelque soixante-dix kilomètres... Mais ce jour-là je n’en
savais rien.
La Baronne me parut un peu sur la défensive, ironique avec
politesse :
— Votre réputation, Monsieur, m’a fait penser que, peut-être,
vous pourriez m’aider.
— Madame, votre médecin vous a-t-il autorisée à venir me voir
ou vous l’a-t-il conseillé ?
— Autorisée, Monsieur, mais c’est une bien petite nuance.
— Elle a beaucoup d’importance pour moi. S’il vous a autorisée,
vous venez me voir en pensant : « Après tout, pourquoi pas ? »
S’il vous l’a conseillé, vous croyez que je vais vous guérir.
Elle a souri :
— Oui, je vois.
— De quoi souffrez- vous ?
— Ceci vous l’expliquera mieux que moi.
Elle me tendit les résultats d’un examen radiographique.
Seulement cette fois-ci, pour moi, tout était clair. Elle souffrait
d’une belle arthrose de l’épaule droite avec incidence sur les cervi
cales. Je remerciai intérieurement Echernier de tout mon cœur.
— Ces douleurs de l’épaule me torturent, me font passer de
bien mauvaises nuits. Je reçois et sors beaucoup. Je suis obligée
de renoncer aux robes du soir, décolletées, si je ne veux pas,
130 DES HOMMES ET DES PLANTES
ensuite, souffrir pendant des heures. Et elles sont très longues,
ces heures-là, monsieur.
Ensuite, elle a développé un thème devenu très classique pour
moi : « J’ai essayé... j’ai vu des spécialistes... »
Je lui ai ordonné à peu près le même traitement de cataplasmes
et de bains de pieds que j’avais conseillé à l’Amiral Darlan. Et
ils ont eu la même efficacité. Pour elle j’avais ajouté à ma prépa
ration de l’aubépine, excellente pour les troubles circulatoires en
général, et ceux des femmes en particulier, et de la sauge, ce mer
veilleux antispasmodique.
— Combien de fois dois-je revenir ?
— Une seule, Madame, quand vous ne souffrirez plus, pour me
dire merci.
J’avais très bien compris que la Baronne était venue me voir
parce que j’étais à la mode et elle avait pensé que, connaissant sa
fortune (elle se trompait, son nom ne m’avait rien dit), j’allais
faire durer le traitement.
J’avais oublié la Baronne Hauser quand j’ai reçu une invitation
de sa part pour aller, en week-end, chasser dans ses terres, à
l’ouest de Madrid.
Deux ans auparavant j’étais une sorte de demi-clochard. A pré
sent, à vingt-neuf ans, je n’étais pas revenu de toutes les vanités
et j’avoue que certaines me flattaient. Et puis « Bon chien chasse
de race », j’étais le fils du « Cassaïré ».
C’était ma première entrée dans le « grand » monde. Vêtu de
mon beau complet bleu marine, je montai dans l’avion privé du
Baron Hauser. Pour chasser, j’avais prévu, dans ma valise, un
vieux costume de sport, dans lequel j’étais bien à l’aise, et une
solide paire de bottes. Avec deux chemises blanches et une cravate
pour me changer. J’admirais ma prévoyance. C’était la première
fois que je voyageais en avion et le décollage m’a beaucoup impres
sionné. J’ai trouvé cela merveilleux et j’ai regardé avec une joie
d’enfant la terre s’éloigner, se transformer en carte géographi
que, sous les ailes de l’avion.
Quatre à cinq heures plus tard j’étais en Espagne, dans ma
chambre. Un valet me faisait couler mon bain et disposait sur
mon lit, avec élégance, un smoking à ma taille. Heureusement
que la Baronne avait été plus prévoyante que moi ! Quelle mine
j’aurais eue au dîner !
Ce fut un week-end de cinéma. Premier avion, premier smoking,
premier fusil. Une belle arme damasquinée. Si mon père avait pu
la voir, quel plaisir il en aurait eu !
Je n’avais jamais chassé et j’étais à côté d’un Grand d’Espagne
ÉLÈVE D’UN MÉDECIN 131
qui avait tout ce qui me manquait, de l’expérience et un beau
costume !
Je ratais mon gibier avec régularité. Il m’a dit :
— J’espère que vous êtes meilleur guérisseur que chasseur. Sinon
je plaindrais vos malades !
Un peu agacé, je lui ai répondu :
— Je souhaite que vous ne le sachiez jamais.
Il a souri, il avait de belles dents bleutées comme le blanc de
ses yeux. Le Docteur Echernier m’avait appris que c’était, en
général, le signe d’une ossature fragile prédisposée aux fractures.
— Vous souffrez de rhumatismes à la suite d’une fracture.
— Ce n’est plus de la médecine, c’est de la sorcellerie ! ,
— N’en soyez pas étonné, les plantes ont toujours eu cette répu
tation...
Quelques jours plus tard, à Paris, je lui ordonnais des cata
plasmes et des bains de pieds.
— Mességué, vous devriez venir en Espagne, vous parlez parfai
tement notre langue, vous y feriez fortune.
Cette phrase-là, j’allais l’entendre souvent. Tellement que j’avais
fini par répondre : « Merci, mais c’est fait !» Je me vantais, mais,
aujourd’hui encore, elle m’agace. Pour moi, l’argent est un élément
agréable de la réussite mais il n’est pas la réussite.
Tous ces événements tenaient quand même un peu dir merveil
leux. C’était très agréable et ils auraient pu me faire tourner la
tête si je n’avais pas eu d’autres satisfactions plus sérieuses.
Un matin, la secrétaire du Docteur Claoué m’a demandé au
téléphone :
— Monsieur Claoué serait très heureux de vous rencontrer. Votre
jour et votre heure seront les siens.
Je connaissais Claoué, qui était une gloire du Gers. C’était un
chirurgien fort apprécié et très habile. Il avait une bien jolie spé
cialisation : la chirurgie esthétique. J’ai toujours été attiré par
des gens qui sont, d’une manière ou d’une autre, des artisans de
la beauté. Quand on dit chirurgie esthétique on pense : femmes
qui se font rajeunir. On oublie trop souvent les blessés de la
face, les gueules cassées, tous ceux dont le physique peut faire
naître de pénibles complexes. Si l’on m’avait demandé quels étaient
les hommes que j’avais envie de connaître, je l’aurais certainement
mis sur ma liste.
C’est dire si j’étais impatient de le rencontrer. Quand je l’ai
vu, j’ai été un peu surpris. Un beau visage de séducteur, des
yeux très noirs, brillants, des cheveux blancs, une tête intelligente
et passionnée sur un corps qui n’était pas aux dimensions de
132 DES HOMMES ET DES PLANTES
l’homme. Il était petit, 1,57 m environ. Il avait des mains éton
nantes, inoubliables, fines et fortes, avec des doigts d’artiste. Il
le savait et il disait d’elles en riant : « J’ai des doigts de fée et
c’est pour cela que je fais de la couture. »
— Ah ! te voilà ! Alors toi aussi tu es du Gers ?
D’emblée il m’avait tutoyé :
— Raconte-moi.
Il m’intimidait beaucoup, je respectais sa science et son auto
rité. Je lui ai dit mes origines et surtout ma dernière épreuve :
mon procès.
— Ne te défends pas. Je sais que tu es sincère.
Et j’ai appris que, sans me le faire savoir, il m’avait envoyé des
malades :
— Tu les as reçus courtoisement, correctement ; et surtout tu
n’as pas abusé de la situation en les faisant revenir plusieurs fois.
Il avait poussé l’expérience plus loin en me recommandant à
une personne atteinte de sclérose en plaques, maladie contre
laquelle la médecine demeure impuissante. Les rémissions peuvent
être longues mais l’issue en est, toujours, fatale et c’est une des
affections que je m’étais interdit de traiter. De cette malade je
me souvenais parfaitement, c’était une très belle jeune femme dont
le drame m’avait beaucoup touché.
— Alors c’était vous qui me l’aviez envoyée ? Sa mort m’a fait de
la peine.
— A moi aussi. Je sais que, honnêtement, tu as refusé de la
traiter. Je sais aussi que tu allais la voir souvent et que jusqu’à sa
fin tu l’as aidée moralement. Pour moi, tu es un véritable guérisseur,
digne de ce très beau nom. Et j’ai pour toi des projets importants
dont nous parlerons plus tard.
Ce soir-là, je suis revenu à pied chez moi, je marchais la tête
dans les, étoiles. Un grand médecin, le Docteur Claoué, m’avait
dit : « Tu es un guérisseur digne de ce très beau nom... » Pour
moi, c’était ça la véritable réussite.
15
MON LORD
J’avais passé mon permis de conduire et je m’étais acheté une
« traction ». Je la trouvais bien belle, ma voiture ; à mes yeux, elle
avait quelque chose que les autres n’avaient pas : elle m’était
devenue indispensable. Ensemble nous courions les routes comme
des fous. J’avais découvert le plaisir de conduire vite, trop. Avec
bonne conscience et de bonnes excuses, c’était, toujours, pour aller
voir un malade.
Une nuit, je revenais de consulter à Lyon, ma femme m’a dit :
— Il faut que tu rappelles de toute urgence M. R... à Marseille.
Il a laissé son numéro.
— Les maladies que je soigne peuvent attendre au lendemain.
— Téléphone-leur pour les rassurer.
M. R... attendait certainement mon appel. Il a répondu tout de
suite.
— Enfin, c’est vous, Monsieur Mességué. Ma petite fille est très
mal... Les médecins sont d’accord pour que vous veniez. Je vous en
prie, ne perdez pas une minute...
La voix de l’homme qui me parlait était tellement bouleversée
que j’avais peine à le comprendre.
— Quelle maladie a-t-elle ?
— On ne le sait pas, monsieur...
— Mais...
— Avez-vous des enfants, monsieur Mességué ?
— Pas encore.
— Essayez de comprendre. Ma femme ne supportera pas une
nuit de plus. Elle n’en peut plus... et ma fille...
— C’est bon, j’arrive.
Et je suis reparti. Il faisait doux. De crainte de m’endormir,
je conduisais la fenêtre ouverte. Dans la forêt domaniale des
Maures, les parfums de Provence emplissaient ma voiture. J’étais
surexcité par la fatigue, par la forte odeur des plantes et des fleurs ;
134 DES HOMMES ET DES PLANTES
mon imagination surchauffée faisait surgir toutes sortes de pensées,
d’images, dans ma tête. Je me sentais « puissant et solitaire ».
Je me voyais tour à tour sauvant cet enfant, ou incapable de
l’empêcher de glisser dans cette nuit de la mort, aux parfums
d’encens...
Je ne sais pas combien de temps j’ai mis pour arriver à Mar
seille, mais j’ai été très vite.
Le père m’attendait dans le hall de leur belle maison. C’était
cetainement des gens fort riches. Une des plus belles fortunes de la
ville.
— Notre médecin de famille est auprès de ma petite, venez.
— Quelques secondes, monsieur. Dites-moi ce qu’elle a.
— Nous ne le savons pas. Il y a quinze jours ma fille est
revenue des sports d’hiver en se plaignant de la gorge. Notre
docteur a dit : « C’est une petite angine ». On a pris sa tempé
rature : 40°5. Au bout de trois jours la fièvre n’avait pas baissé.
« On a tout essayé, on a fait tous les examens et la température
ne cède pas.
— Et elle n’a rien d’autre ?
— Non.
Je commençais à perdre de mon enthousiasme.
— Conduisez-moi.
Le médecin traitant, le docteur M..., était plutôt un ami, il m’avait
même envoyé des clients. Son accueil fut aimable. La jeune fille,
une belle petite brune de 17 ans, avait l’air un peu lasse, mais
pas tellement abattue. En revanche sa mère faisait pitié.
Le docteur M... m’a pris à part.
— Nous n’y comprenons rien, trois confrères et un professeur
l’ont examinée. C’est une curieuse fièvre, sans montées ni chutes.
Son manque de courbe n’est même pas une indication.
« Son pouls ne correspond pas à la poussée fébrile, toutefois cette
dissociation n’est pas, non plus, le symptôme d’une fièvre typhoïde.
Le danger ne semble pas immédiat : mais la malade ne pourra
pas supporter longtemps cette température. Dans des cas sem
blables la poussée évolutive peut être foudroyante. Ecoute, contre
cette fièvre tes plantes ne pourront rien ; tu peux refuser.
Je suis resté seul avec la jeune fille.
Au-dessus d’elle mon pendule oscillait avec une vigueur pleine
d’une belle santé.
— Vous n’êtes pas médecin ?
— Non. Mais, dites-moi, vous avez envie de quelque chose ?
— Oh oui ! J’ai faim. On m’a mise à la diète et je rêve de
loup grillé, d’ailloli, de poulet...
Et ses yeux brillaient dans son petit visage rond, un peu pâle.
MON LORD 135
Je lui tâtai la main. Elle était tiède. Cette petite-là n’avait pas
40°5 de fièvre. Elle était en parfaite santé.
— Alors ?
— Vous n’êtes pas malade.
J’ai cru qu’elle allait sauter de son lit.
— Vous, alors, vous êtes formidable !
Ça n’a pas été l’avis du Dr M... Il a changé de visage. Il est
devenu dur, agressif, presque méchant.
— Je te croyais un homme honnête. C’est très mal ce que tu
fais là : tu te moques de ses parents et tu nous prends pour des
imbéciles. On peut commettre une erreur de diagnostic, mais pas
de thermomètre !
On s’est regardé. Sa phrase venait de nous ouvrir l’esprit à tous
les deux. Et si c’était un mauvais thermomètre ?
Il a dit :
— En vingt-cinq ans de métier je n’ai pas vu cela une fois.
Mais après tout c’est possible...
Pas plus que lui je n’y avais pensé. Simplement n’étant embar
rassé par aucune science, j’étais sûr que la jeune fille n’était pas
malade.
Dix minutes plus tard, le père de la jeune fille allait chercher
dans une pharmacie de nuit un thermomètre neuf ; par précaution
il en achetait deux. Et à quatre heures du matin je» repartais
laissant la malade en train de dévorer de bel appétit une cuisse de
poulet. Sur sa feuille de température il n’y avait plus que 36°4...
Les rares personnes qui pouvaient me voir traverser Marseille
ont dû se dire : « Il est fada, celui-là ! » tellement je riais en
conduisant. Je riais, mais cela ne m’empêchait pas de penser qu’en
médecine il était bien facile de se tromper, même avec le concours
d’un instrument réputé aussi précis qu’un thermomètre. Cette fois-
ci, comme disent les enfants, c’était un cas « pour rire ». Mais
sans doute des erreurs plus dramatiques pouvaient se faire. Et
encore les médecins prenaient toutes sortes de précautions, ana
lyses, examens, se consultaient entre eux. Mais les autres, les
charlatans ? Les faux guérisseurs ? Je voyais clairement tout le
parti qu’ils auraient pu tirer d’un cas comme celui-là. Et je me
rendais compte que rien ne distinguait un vrai guérisseur d’un
faux, il y avait certainement une lutte à entreprendre pour nettoyer
ces écuries d’Augias. Il faudrait y intéresser des médecins. Pour
quoi pas un homme comme le docteur Claoué ?
Le moteur ronronnait régulièrement et mes pensées ronronnaient
avec lui. La nuit, à l’horizon, était moins sombre. Il faisait frais.
Les parfums s’étaient engourdis, comme moi ils avaient besoin
de soleil pour revivre. Je me sentais sombrer dans une sorte de
136 DES HOMMES ET DES PLANTES
puits rempli de coton qui aurait eu la forme d’un serpent qui
s’étirerait comme une route...
Mon rêve s’est terminé près de Fréjus sur un mur. Assommé
par le choc, je continuais à subir des images au ralenti. Je m’enfon
çais dans une nuit silencieuse. Il n’y avait plus de bruit de moteur.
Je n’avais pas mal, j’avais envie de dormir. Puis j’ai entendu
des cris et j’ai vu des flammes. J’ai voulu ouvrir la portière, une
douleur violente m’a paralysé l’épaule. Le rêve était devenu cauche
mar. Des voix criaient : « Il faut le sortir de là ! » « Il va brûler !... »
« Attention au réservoir ! » Des mains, sans douceur, m’ont tiré
hors de la voiture. J’étais sauvé. Ma conscience revenait. Je souf
frais et ma belle voiture neuve brûlait... J’ai dû la vie à des soldats
de Fréjus qui étaient en exercice sur la route. Sinon je serais mort
carbonisé.
Une épaule luxée, deux côtes brisées, c’était pour moi le bilan
d’un thermomètre qui n’avait pas marché... Après tout, cela faisait
partie des risques du métier. Je n’avais pas fini d’en courir.
Je n’avais pas lâché l’idée, que j’avais eue cette nuit-là, de défen
dre publiquement ma profession. J’avais revu le Docteur Claoué,
qui m’avait encouragé à sa manière et promis son aide.
— On fait trop de bruit autour de toi. Le nombre de tes malades
et tes réussites sont comme un doigt tendu qui te désigne à
l’Ordre des Médecins. Que tu te taises ou que tu parles, ils ne te
lâcheront pas. Alors autant que tu proclames ce que tu as à dire.
Commence par faire des conférences pour exposer tes idées et
défendre ton métier. Mais ne te mêle pas d’attaquer, déjà, les
autres. Sépare d’abord le bon grain de l’ivraie. Je serai à tes côtés,
chaque fois que je l’estimerai utile.
— Mais je ne sais pas parler.
— Allons donc, tu es du Midi ; chez nous, on parle déjà dans le
ventre de ça mère !
J’ai accepté cette idée, mais je me suis imposé des règles inva
riables., Je n’ai jamais demandé : « Voulez-vous de moi ? » J’ai
attendu que l’on me dise : « Venez faire une conférence chez
nous. » Enfin, je m’interdis de soigner dans la ville où je suis
invité. Je ne voudrais pas que l’on puisse m’accuser de faire de la
prospection de clientèle, d’être une sorte de voyageur de commerce
de la guérison.
Bien entendu j’ai fait ma première conférence à Nice, dans la
salle Brea. J’avais un trac terrible. Je me sentais petit comme
jamais je ne l’avais été. Ma propre audace me rendait malade.
Je me disais : « Tu vas avoir belle mine devant ta table avec ton
verre d’eau ». J’avais bien tort de m’inquiéter. Mon sujet, je le
connaissais à fond.
MON LORD 137
Quand j’ai commencé, quelqu’un a crié : « Plus haut ! » Alors
je me suis lancé. A la fin j’étais plutôt content, pas tellement des
applaudissements mais d’avoir dit tout ce qui m’étouffait depuis
mon procès et, surtout, ceci :
« Nous autres les guérisseurs, qui portons un si beau nom, nous
voudrions guérir en paix. Le Conseil de l’Ordre des Médecins nous
l’interdit. Et si un médecin nous assiste il est poursuivi conjointe
ment avec nous.
« Nous demandons l’autorisation de soigner le malade aban
donné par la médecine légale, dont nous acceptons tous les contrô
les. Nous les sollicitons même. Mais si un guérisseur a une chance
sur cent de guérir un malade, pourquoi la refuser ? Et surtout
pourquoi le pénaliser. On n’a pas le droit de refuser à un malade
de tenter sa dernière chance. Alors je pose cette question : quand
les médecins refusent à un malade de le laisser faire une ultime
tentative, alors qu’ils ont échoué, sont-ils certains d’agir confor
mément au serment d’Hippocrate ? »
Ce fut un succès. En quelques mois j’ai fait plus de vingt villes.
Je suis allé d’Antibes à Paris, de Rouen à Bordeaux, de Toulouse
à Lyon. A Alger, ma conférence, qui avait lieu dans un grand
cinéma, a été un véritable coup de poker. On m’avait prévenu qu’il
y aurait des médecins dans la salle. Je ne les craignais pas, ils
venaient de plus en plus nombreux à mes conférences et me
posaient des questions, rarement malveillantes.
Ce jour-là, en commençant, j’avais comme une sorte d’inquié
tude. Ce n’était pas de la crainte, mais le sentiment qu’il allait
se passer quelque chose. La salle était si pleine de gens qu’il en
débordait sur le trottoir. C’était un pays chaud, un pays de passion.
Les gens m’écoutaient, ils me laissaient parler, mais ils commen
taient mes paroles et ça faisait des vagues sonores qui s’en allaient
se perdre dans la rue et me revenaient en écho. A la fin, au moment
des débats, un homme s’est levé et m’a dit :
— Monsieur Mességué, je suis médecin, et vous ne nous avez
pas beaucoup épargnés. Moi, je vous dis c’est au pied du mur
qu’on voit le maçon. Dans votre cas c’est auprès du malade qu’on
voit le guérisseur. Je connais une jeune femme, que je soigne,
depuis très longtemps, sans succès. Guérissez-la et je dirai, ici
même, publiquement : « Les guérisseurs existent et vous en êtes
un. »
Ce défi pouvait être un piège. Mais je n’ai pas réfléchi, j’ai
répondu :
— Si cette malade n’est atteinte ni de cancer ni de tuberculose,
j’accepte. Seulement je n’ai pas mes plantes ici et je veux que mon
traitement soit appliqué sous ma surveillance. Je vous propose
138 DES HOMMES ET DES PLANTES
de l’emmener avec moi à Nice, de la traiter gratuitement, de
régler tous ses frais de voyage et de séjour. Dans un mois je vous
la ramènerai et vous pourrez juger.
— Cette malade, monsieur, c’est ma fille. J’accepte votre offre,
sauf pour le voyage et le séjour.
Les gens applaudissaient, criaient, c’était extraordinaire.
La jeune femme s’appelait Yolande B., elle était mariée à un
chemisier de Bab-el-Oued. Son père, le docteur Timsit, m’a expli
qué que depuis l’âge de trois ans elle souffrait de la rate sans
qu’on ait pu en découvrir la raison.
J’ai d’abord calmé les douleurs violentes qui par moments la
cassaient en deux. Je lui ai appliqué sur la rate un cataplasme à
base de mauve et de sauge qui l’a soulagée presque immédiatement.
Puis, avec mes bains de pieds, j’ai traité son état général. Elle
souffrait d’une sorte d’atonie pour laquelle l’achillée mille-feuille,
associée au persil, à la menthe et au thym, devait être excellente.
Pour ses nerfs, j’ai choisi de l’aubépine et du coquelicot. Et, pour
lui faire retrouver l’appétit, de la racine de gentiane jaune.
Trois semaines plus tard, Yolande B. ne faisait plus de tempé
rature, elle avait pris cinq kilos. Les médecins parisiens qui l’ont
examinée ont constaté que sa rate était parfaitement saine et
fonctionnait normalement.
Quand je suis revenu avec elle à Alger, son père et son mari
répétaient : « Mais c’est un miracle ! » Le Dr Timsit voulait abso
lument tenir sa parole et louer la salle de cinéma pour me procla
mer « guérisseur ». Il m’a été difficile de le convaincre de n’en
rien faire.
C’était la première fois qu’un médecin me confiait sa fille. Ça
n’allait pas être la dernière. Tout au long de ma carrière de guéris
seur j’ai toujours eu les meilleurs rapports avec le Corps Médical.
Certains médecins m’ont fait le très grand plaisir de m’appeler
« cher confrère », tel le'Dr R.A... de Coulommiers :
« Cher Confrère,
« Car je vous considère comme tel. Je viens de revoir notre
malade et amie Madame H... Elle est superbe de santé et d’équilibre.
En admettant que vous laissiez aux officiels que nous prétendons
être une part dans l’amélioration de son état, je vous abandonne
de mon côté là part au moins aussi importante de son équilibre
psychique et là... dans ce domaine, nous étions peut-être un peu
gênés dans les entournures.
« Merci de votre appui précieux. »
Mais leur sympathie pour moi ne s’est pas uniquement arrêtée
à des lettres gentiment confraternelles. Beaucoup m’ont demandé
de les soigner eux ou leurs familles comme le Dr L.F. C... de Dijon :
MON LORD 139
« Je tiens de nouveau à vous témoigner ma reconnaissance. Ma
femme souffrait depuis plusieurs années de troubles qualifiés de
fonctionnels, que nous étions impuissants à guérir.
« Après les échecs multiples de différents médecins seule votre
intervention a permis à ma femme de retrouver un excellent état
de santé.
« Avec plus d’une année de recul, je considère que ma femme
est guérie grâce à vous et je tiens à vous en remercier ».
Je ne peux pas nier que certains témoignages de médecins non
seulement m’ont réchauffé le cœur mais encore m’ont causé de
petits mouvements de vanité bien compréhensibles.
Le Docteur Ch. F... Docteur en Médecine, Biologie, Bactériolo
gie, Ancien Chef de Laboratoire, Cancérologue, n’a pas hésité à
m’écrire : « Le nom de Mességué finira dans le domaine scienti
fique ».
Le Docteur A. S..., ex-Interne des Hôpitaux de Lille, m’a écrit :
« Je veux vous dire toute la reconnaissance que m’a inspirée la
sympathie si courtoise de votre accueil. J’ai noté avec le plus vif
plaisir la parfaite humanité avec laquelle vous avez reçu la malade
que je vous ai conduite et je me plais à reconnaître que votre
attitude si charitable n’est pas indigne de la plus pure tradition
médicale.
« Je souhaite que tant d’efforts ne soient pas vains‘et je veux
croire que vous réussirez là où nous avons tous échoué.
« De toute façon, je ne manquerai pas de vous informer des
résultats et je forme des vœux pour le succès de ce que je consi
dère comme une expérience dont les seuls buts sont l’intérêt supé
rieur et la guérison du malade.
« Dans un cas semblable où les méthodes scientifiques et ration
nelles les plus modernes ont toutes fait la preuve de leur impuis
sance absolue, méthodes que je n’ai pas été seul à appliquer
puisque cette malade a fait deux séjours d’un mois dans le service
de dermatologie du Pr N... de Lille, l’observation de la conduite
d’un traitement empirique et de ses résultats éventuels peut nous
être un précieux enseignement et une source d’observations
fécondes. C’est dans cet esprit que je vous ai conduit cette malade.
« Je vous remercie d’avoir bien voulu nous recevoir et vous
prie de croire, Cher Monsieur, en mes sentiments les meilleurs. »
Bien souvent également des médecins, que moi je n’oserais pas
appeler « confrères », m’ont adressé des malades pour me deman
der de formuler un véritable diagnostic sur leur cas.
Mais les encouragements les plus importants, ceux qu^ont vrai
ment eu une influence très grande sur ma carrière, je les ai reçus
140 DES HOMMES ET DES PLANTES
du Docteur Claoué, qui m’a donné une preuve de confiance le
jour où il m’a dit :
— Maurice, j’aimerais que tu soignes des amis à moi, Lord et
Lady X.
Lord X., pair du Royaume-Uni, était un des magnats de la
presse anglaise. Le soigner signifiait poser déjà un pied sur le
tapis rouge qui conduisait à la cour. Me plaisantant moi-même,
j’imaginais un tout petit Mességué noir comme un pruneau sur
un long tapis royal avec au bout... la reine. Cette image naïve
m’enchantait.
J’ai bien failli rater cette marche en arrivant avec une minute
trente secondes de retard au Négresco, où m’attendait Lord X.
Devant moi, droit et raide, posé au centre de son salon, un
grand monsieur d’un mètre quatre-vingt-seize, et de soixante-dix
ans, aux cheveux gris très argentés, avec un œillet rouge à la
boutonnière, le monocle hautain, me regardait sévèrement :
— Monsieur, apprenez qu’on ne fait pas attendre un X. La reine
elle-même le sait.
Ce n’était pas un très bon début. Et quand j’ai vu entrer Lady X.
j’ai perdu le peu d’assurance qui me restait. Elle était presque
aussi grande que son mari, un mètre quatre-vingts, mince, très
élégante. Entre eux deux, j’avais l’air d’un nain. Lui me regardait
à travers son monocle et elle son face-à-main. J’avais l’impression
agréable d’être sous leurs yeux un insecte d’une espèce inconnue.
Mon métier m’a toujours sauvé de toutes les situations. Quand je
commence à soigner, il n’existe plus rien d’autre, et une reine ne
m’impressionne pas plus qu’une blanchisseuse.
Lord X. tirait fortement la jambe, il avait une coxarthrose
très importante. Je savais ce qu’il endurait et je l’admirais. La
station debout lui était très pénible. Et pourtant il me regardait
avec un visage impassible que la douleur ne parvenait pas à rider.
— Je ne vous demande pas si vous avez mal, monsieur, car un
X. ne souffre pas !...
Comme tous les Anglais, l’esprit le mettait de belle humeur.
— Disons que j’aimerais être, encore, plus alerte...
— Vous le serez.
— C’est avec cette petite chose que vous allez réussir cela?
Il me; montrait mon pendule.
— Non, ce n’est qu’un instrument de contrôle. Monsieur Claoué
ne vous a pas dit que je soignais avec ces p'iantes que nous appelons
des simples ?
— Il m*a seulement dit que vous étiez l’homme de ma situation
et je lui ai fait confiance.
MON LORD 141
Quelques instants plus tard Lord X. m’offrait un whisky,
dont j’ai horreur et que je refusai poliment. Comme je lui avais
donné quelques conseils de diététique, il me dit :
— Je dois penser que vous interdisez cela aussi ?
— Pour vous, je lui préférerais votre autre boisson nationale, le
thé.
Très vite, ils sont devenus pour moi de véritables amis. Lady
X. était une femme étonnante, d’une intelligence un peu glacée.
Elle avait un esprit très dur, cruel même. Dès qu’il s’agissait
de la « society » elle était sans pitié. Pour moi elle a toujours
été d’une extraordinaire gentillesse.
Claoué avait vu juste. Un an plus tard j’en étais à mon
deuxième procès, et ce n’était pas le dernier. J’allais passer devant
un tribunal à peu près tous les ans pendant vingt ans ! Pourquoi ?
Le processus n’est pas compliqué. Il est toujours le même : un
médecin, bien souvent dans votre immeuble, avise le Conseil de
l’Ordre qu’il y a un « illégal » qui consulte. Le Conseil, générale
ment en accord avec les syndicats, saisit le Procureur de la Répu
blique et, se portant partie civile, l’oblige à poursuivre. Il peut
arriver que le Procureur de la République poursuive d’office, mais
cela ne s’est jamais produit pour moi.
L’épreuve, cette fois-ci, était pour moi moins bouleversante, mais
elle demeurait bien irritante. Je m’ai jamais pu m’habituer à ces
procès. Ils sont restés l’image de la loi aveugle, bornée, confondant
le coupable avec l’innocent.
Pour ce procès j’avais comme avocat M° Pasquini, le futur vice-
président de l’Assemblée Nationale. Je l’avais rencontré à Nice,
il m’avait beaucoup plu, je le trouvais intelligent et plein de
talent. Ce garçon jeune et beau dégageait un magnétisme, une
puissance formidable. Quand il souriait, il vous donnait comme
une envie de bonheur. Ce procès m’énervait et je lui disais :
— Enfin, je comprendrais si l’on venait me dire : « Nous vous
intentons un procès parce que vous soignez un malade et que
quatre ou cinq mois après il est dans un tel état qu’il devient
impossible à la médecine de le sauver ». Là ils auraient raison.
Mais dans ces procès on ne parle jamais des malades. Ils n’intéres
sent personne. On ne me reproche pas de les améliorer, de les
guérir, ou de leur nuire, on me reproche d’exercer. Les malades,
on ne saurait même pas qu’ils existent, on ne les verrait jamais si
je ne les produisais pas comme témoins.
« Et en plus « l’Ordre » mêle à tout cela des histoires de gros
sous très déplaisantes. On me reproche les honoraires que je tou
che sans tenir compte du nombre de malades que je soigne gra
cieusement et qui représente plus du tiers de ma clientèle. Quand
142 DES HOMMES ET DES PLANTES
j’ai produit des lettres de remerciements le prouvant, l’Ordre m’a
répondu : « Vous n’avez pas non plus le droit de soigner gratui
tement... »
— Mon pauvre Maurice, tu es parfois d’une naïveté extraordi
naire. As-tu pensé que si tu ne guérissais pas tes malades, que
tu aies seulement un accident, tu serais poursuivi pour homicide
par imprudence et en plus d’une amende, tu risquerais la prison ?
J’étais furieux et je criais :
— Ce sont des fous, des criminels ! Ce n’est pas une mesure de
salubrité publique qu’ils exercent contre moi, c’est une mesure
contre les malades et je le leur dirai. Et ce n’est pas toi qui
m’en empêcheras.
Plus je criais, plus Me Pasquini riait. Mais il était tout de même
un peu inquiet car il savait, comme tous mes amis le savent,
que lorsque je suis révolté par quelque chose, je le dis et je me
moque totalement de ce qui peut arriver.
L’instruction de mon deuxième procès a été faite avec grand
soin et beaucoup de sérieux. J’aurais été accusé d’être un nouveau
Landru que l’enquête policière n’aurait pas été menée avec plus
de sévérité. L’effort fourni était tellement disproportionné avec le
délit qu’il en devenait comique. Un matin, à l’heure réglementaire
du lever du soleil, deux policiers se sont présentés à mon domicile
Porte de Champerret.
— Nous sommes commis par le juge d’instruction pour constater
la présence de clients à votre domicile et pour établir le délit.
En conséquence, vous êtes prié de ne rien faire pour entraver notre
mission.
Placé à la fenêtre, l’un des inspecteurs surveillait la rue et
l’autre la porte.
Comme à la fin de la matinée aucun malade n’était venu sonner
à ma porte et que les policiers très bien renseignés savaient que
j’en recèvais beaucoup, l’un d’eux, soupçonneux et hargneux, me
dit :
— Alors il ne viendra personne aujourd’hui. Vous avez été pré
venu et vous avez décommandé vos rendez-vous.
Il ne se trompait pas, j’avais, en effet, annulé tous mes rendez-
vous de la journée au profit d’un seul. Contrairement à ce qu’il
pensait, leur présence ne me gênait pas du tout, elle était plausible,
je pouvais très bien avoir pris des précautions pour assurer la
sécurité de la personne que j’attendais. "
Il continuait, de plus en plus désagréable :
— On attendra le temps qu’il faudra, mais on les verra, vos
clients !
MON LORD 143
Il ne se trompait pas. Dix minutes plus tard, il a pu voir par.
la fenêtre une Rolls de l’Ambassade Britannique s’arrêter devant
ma porte. Lord X. en descendait, s’inclinait protocolairement
devant une jeune femme joliment enveloppée de vison. J’attendais
dans l’entrée pour accueillir cette cliente dont le rendez-vous avait
été pris par Lord X. lui-même. J’allais ouvrir la porte quand
l’inspecteur bondit pour le faire. Il en a eu le souffle coupé. La
jeune femme qui entrait était un membre important et gracieux
de la famille royale. Sa photo était, çe matin-là, dans toute la
presse parisienne.
Les deux policiers affolés bredouillèrent quelque chose qui devait
être une excuse et filèrent. Lord X. a toujours cru que j’avais
fait venir des policiers pour assurer la protection de cette per
sonne princière.
Plus tard, quand j’ai annoncé à Lady X. mon procès, elle m’a
fixé longuement de son regard clair :
— C’est très choquant que la justice de votre pays fasse cette
chose. Faites, je vous prie, le nécessaire pour que je vienne dire
à ces juges ce qui doit être dit.
Dans la salle de la 16° Chambre Correctionnelle du Palais de
Justice, ce mois de juillet 1950, il faisait lourd, orageux. Le procès
commençait dans une atmosphère moite, presque indifférente. Ce
qui ne plaisait pas à M* Pasquini. L’indifférence est la pire des
choses pour un procès. Une salle qui s’endort est prête à accueillir
les verdicts les plus injustes. C’est à peine si les journalistes avaient
eu l’air intéressé, quand M8 Pasquini avait posé sur le bureau du
Président d’énormes paquets de lettres en disant :
— Voici, Monsieur le Président, les témoignages des malades qui
n’ont pas pu venir. D’ailleurs cette salle n’aurait pu les contenir,
il y en a deux mille ! •
M° Pasquini avait fait citer cinquante-huit témoins. Le Prési
dent ayant décidé d’accorder soixante minutes d’audition, quinze
témoins à peine avaient pu se faire entendre. Nous n’étions plus à
Nice, où tout devient théâtre, commedia dell’arte. Ici pas de mira
cle, le merveilleux n’existait pas. On appliquait la loi rigoureuse
ment et un guérisseur ne pouvait être qu’un charlatan. Je me
serais rongé les poings de colère si j’avais pu.
Devant certains témoignages le public a commencé à s’échauffer
un peu. M. Glenna, avec un bel accent méridional qui n’est pas
parvenu à ensoleiller la salle, a déclaré :
— Je suis mutilé à 100 % et, en plus, j’avais des abcès au
poumon : un guérissait, un autre revenait... Les médecins avaient
fait plus que m’abandonner. Les deux derniers m’avaient condamné
et ma femme préparait déjà le voile de crêpe, quand sa sœur, qui
144 DES HOMMES ET DES PLANTES
est à Nice, lui a dit que M. Maurice faisait des miracles grâce aux
plantes. Moi, les bonnes herbes, j’y crois. On m’a mis des cata
plasmes, on m’a donné des bains de pieds et mon docteur de
Menton a été bien obligé de reconnaître que j’étais guéri.
« Et vous savez ce qu’il m’a dit, Monsieur le Président ? « Il y
a des domaines où les guérisseurs réussissent ce qui nous paraît
impossible !» Il a même été voir M. Maurice pour lui dire : « Je
ne crois pas en vous, mais je reconnais que vous avez sauvé ce
malheureux ! »
« Ce malheureux c’était moi. Les médecins, ce sont des gens
qui veulent toujours avoir raison. Quand on meurt ils disent : « Je
l’avais dit » et quand on guérit : « Je ne pouvais pas me tromper ».
La salle était devenue bruyante, elle applaudissait, et le Prési
dent avait menacé de la faire évacuer.
Ces humbles témoignages n’ont pas ébranlé le scepticisme du
Président et des juges, pas plus que ne l’ont fait les attestations
des médecins.
Le Président a eu un mot qui m’a fait bondir :
— On a assez perdu de temps comme ça. Appelez le dernier
témoin.
C’était Lady X.
Son entrée fut remarquable.
Gantée de chevreau fin jusqu’aux coudes, portant une toilette
de mousseline et une grande capeline souple, cette grande dame
victorienne avait l’air d’être sur la pelouse d’une garden party
plutôt que dans le prétoire poussiéreux de la Correctionnelle. D’un
geste un peu sec du poignet, elle a ouvert son face-à-main et a
regardé le Président. Elle était suivie, respectueusement, d’un avo
cat anglais en pantalon gris rayé et veston noir, tenant à la main
son melon, ses gants et une serviette de maroquin. Ces deux
personnages avaient changé l’atmosphère en une seconde.
L’huissier, sur un signe du Président, avait avancé une chaise
à Lady X. En France, cet honneur est réservé seulement aux
ministres. Elle s’est assise avec la même aisance altière qu’elle
avait dans son salon.
— Veuillez vous déganter, Madame, lui a demandé le Président
avec courtoisie.
Son avocat se pencha légèrement vers elle et, avec une mauvaise
grâce très visible, elle déboutonna très lentement ses longs gants
dans le silence.
Ce geste fascinait la salle entière.
— Maintenant, reprit le Président, levez la main droite et jurez
de dire la vérité, dites : « Je le jure. »
Lady X. ne remua même pas la main ; très sèche, elle répondit :
MON LORD 145
— Une X., Monsieur, dit toujours la vérité !
C’était étonnant. Elle déposa entièrement sur le même ton :
— Il n’est pas utile que vous me posiez des questions, je sais
ce que j’ai à dire. Chez nous il n’est pas convenable de se plaindre
des choses qui troublent votre vie privée et la santé en fait partie.
Cela veut dire que si je suis ici ce n’est pas pour parler de moi
mais pour défendre un homme qui a notre estime.
« Depuis beaucoup d’années j’avais ce que vous appelez, je
crois, des migraines. Nos médecins n’avaient plus d’intérêt pour
moi. Ils avaient usé leur science. M. Mességué m’a guérie. Ce n’est
pas, comme vous le dites, un charlatan, c’est un homme bien.
« J’aime beaucoup la France et je suis choquée de voir Maurice
Mességué devant les juges de ce pays, accusé d’être coupable
d’avoir guéri.
« Je n’ai rien d’autre à dire. »
Elle reboutonna calmement ses gants, se leva et après un salut
très sec vers le tribunal, sortit.
Je ne sais pas si c’était bon pour moi, mais cela m’avait fait du
bien.
Je fus condamné à 8 000 francs 1 d’amende.
Ce qui ne m’empêcha pas, bien malgré moi, d’être porté en
triomphe dans la salle des pas perdus par mes malades.
1. Anciens francs.
16
WINSTON CHURCHILL
Mon premier procès avait fait beaucoup de mal à ma mère. 'Elle
me répétait :
— Il ne faut pas être trop grand. Ton père disait toujours qu’« il
v a plus de place sur une grosse bête pour la tirer que sur une
petite ». Regarde, moi, à Valence je n’étais pas bien importante...
les gens m’ont quand même fait du mal ! Alors toi, mon petit,
qui te montres partout, qui fréquentes des gens si haut placés,
pense un peu à tous ces malheurs qui peuvent te vepir...
« Les médecins sont des gens puissants, ils te ruineront, mon
petit. Et peut-être, même, que tu iras en prison...
La pauvre femme vivait dans la terreur.
Pour qu’elle soit à l’abri, bien en dehors de ma vie agitée, j’avais
acheté, pour elle, une petite maison à Cap-d’Ail. A cette époque
ce n’était pas encore bien cher. Quand j’étais sur la côte, j’y habi
tais avec ma femme et mon fils Didier qui était né le 7 octobre
1950.
Cette naissance avait été une grande joie, mais je crois que je
ne savais pas très bien ce qu’elle signifiait. La première fois que
je l’ai compris c’est en conduisant. J’allais vite, comme d’habitude,
et j’ai frôlé l’accident. La pensée de mon fils m’est arrivée comme
un message, elle m’a guéri de mon goût du risque et m’a fait
comprendre qu’un enfant vous donnait des responsabilités.
Plus tard, il y a eu cette nuit pendant laquelle il a été grave
ment malade. J’ai eu si peur que j’ai fait le vœu de ne plus fumer
pendant quinze ans et je l’ai tenu. Maintenant j’ai trois garçons
et ils comptent beaucoup dans ma vie.
Quand j’étais à Cap-d’Ail, je voyais souvent Lord X. Nous étions
voisins. Ma petite villa était entourée par les magnats de la presse
148 DES HOMMES ET DES PLANTES
anglaise, d’un côté Lord X. et de l’autre Lord Beaverbrook 1 qui
habitait la villa « Capocina », construite dans le style de la belle
époque de la côte, vrai palais pour principauté d’opérette dans
lequel Winston Churchill faisait souvent des séjours.
Un soir, Lord X. me dit :
— Il faut que je vous fasse connaître un de vos voisins. Je
crois que vous vous apprécierez beaucoup.
Je l’ai remercié, mais cette phrase ne m’a pas étonné. Je devais
aux X. ma clientèle anglaise. Et leurs relations avaient toutes,
ou presque, un pied dans la cour ou la gentry.
J’avais oublié ces paroles quand un matin le téléphone a sonné.
J’ai décroché et j’ai entendu une voix grave, un peu grasseyante,
avec un fort accent anglais. Mon oreille a de la mémoire et j’eus
l’impression de l’avoir déjà entendue.
— Monsieur Maurice Mességué ?
— Lui-même.
— Winston Churchill à l’appareil. Je sais que vous soignez
X. J’aimerais vous voir. Pas pour me soigner, je ne suis
jamais malade, mais pour parler un peu, avec vous, de ce qu’il
faut, surtout, ne pas faire pour pouvoir vivre vieux. Je crois que
je pourrais commencer à y penser...
Il avait déjà passé largement la septantaine.
— A votre disposition, Monsieur le Président.
Depuis que j’avais rencontré Herriot, tous les grands hommes
politiques étaient pour moi des « Présidents ». C’était bien prati
que, je ne risquais pas de me tromper dans les titres. En plus,
cela avait un petit côté démocratique qui me satisfaisait.
J’avais encore la main sur l’appareil, que je venais de raccrocher,
que déjà mon imagination galopait. Pour la calmer un peu, je
suis parti faire une grande promenade à pied. Elle était bien belle
cette nature, moins que celle de mon pays, mais plus étonnante,
sauvage 'à la manière d’une belle femme qui accuserait son type
par mille artifices. Ces rochers rouges, cette mer d’un bleu violent,
ces arbres d’un vert noir et ces fleurs qui avaient l’air d’une
parure un peu sophistiquée, n’avaient pas, pour moi, le charme
plus naïf, plus sain, plus naturel des coteaux, des forêts du Gers.
Elle me fascinait plus qu’elle me comblait.
Je me suis 'assis sur un rocher, j’avais cueilli une branche de
myrte et je l’effeuillais comme une marguerite. Quel chemin que
le mien ! Et comme j’avais été vite, d’Herriot à Churchill. Quelle
griserie de se dire que les juges qui me condamnaient n’auraient
même pas pu espérer être reçus, un jour, par Winston Churchill !
1. Autre magnat de la presse britannique.
WINSTON CHURCHILL 149
Ce nom tapait fort dans ma tête, dans mon cœur. Je trouvais
sidérante l’idée de le rencontrer. Des images éclataient en moi.
Je pensais : « bataille d’Angleterre ». J’essayais d’évoquer le «vieux
Lion » coiffé de son feutre noir, ou du casque plat des Tommies,
la canne à la main, mâchonnant un cigare, écrasant sous son
pied les ruines de Londres dans un geste de défi. Siégeant à Téhé
ran, puis à Yalta. Nous parlant, à nous Français, à la B.B.C. J’en
tendais le fameux indicatif de l’Espérance et la voix du speaker
annonçant : « Ici, Londres ».
Cet homme me faisait penser à Georges Clemenceau en plus
puissant encore. Il avait comme lui tenu tête à tous, l’un était le
Tigre l’autre le Lion. Je me souvenais des célèbres communiqués
de Churchill qui étaient devenus de véritables pages d’histoire.
Et j’ai toujours été passionné par l’Histoire. Chaque fois que
j’avais approché un grand bonhomme je lui avais posé des -tas
de questions. Mais lui il les écrasait tous. Et j’allais le voir.
Le lendemain, à la villa « Capocina » qui était un vrai petit
palais, une sorte de majordome m’a dit : « Veuillez me suivre,
Sir Winston Churchill vous attend. »
Dans un coin du parc, sous les pins, devant la mer, je reconnus
la célèbre silhouette de bouledogue de Churchill. Il était assis
devant son chevalet et peignait avec des couleurs violentes, ces
rochers, et cette mer, que j’avais tant regardés la veille en pensant
à lui. Il avait une sorte de vieille salopette déteinte,* pleine de
peinture, un feutre Stetson blanc dont les larges bords l’abritaient,
son légendaire cigare au coin des lèvres. Quand il m’aperçut —
il voyait de très loin — il me fit son salut en V. Cette vision
était tellement celle que j’attendais que je croyais « entrer » dans
une photographie de l’Histoire...
De près, les couleurs de sa toile criaient encore plus :
— Ça vous plaît ?
Je trouvais son tableau assez hideux. Je ne sais pas faire un
compliment, je ne sais pas mentir. Pour ça je suis resté très
fruste, mais je n’aime pas être grossier ou blesser, alors je me
suis tu.
— Je vois, me dit Churchill dont les yeux s’enfonçaient dans des
plis de malice, vous n’osez pas me dire que c’est... comment vous
dites en français ? « moche ». Mais, rasstirez-votis, la signature
vaut quelque chose.
< Peindre me repose beaucoup parce que je ne regarde qu’une
toute petite partie du monde et c’est beaucoup moins fatigant
que d’en regarder la carte...
« Je vous l’ai dit, je me porte comme un bébé... Vous n’avez
pas remarqué que tous les bébés me ressemblent ? Et savez-vous
150 DES HOMMES ET DES PLANTES
pourquoi j’ai cet air reposé ? Parce que je peux dormir n’importe
où et n’importe quand.
« Je vous ai demandé de venir pour bavarder un peu de l’avenir.
Je crois que la vie commence à quatre-vingts ans. J’en ai soixante-
dix-neuf, alors, l’année prochaine il faudra que je pense à m’orga
niser sérieusement. X. m’a dit que si vos plantes étaient vieilles
et sèches vos idées étaient neuves et fraîches. Peut-être allons-nous
pouvoir nous entendre ?
« Voilà, si je vous dis : je tousse beaucoup, que me répondrez-
vous ? »
11 peignait, les yeux un peu plissés, comme s’il n’attachait pas
d’importance à ma réponse.
— Connaissez-vous les plantes, Monsieur le Président ?
— Celles que je mets dans mon assiette très bien. Les autres,
je ne suis pas sûr de les avoir toutes regardées. Il en pousse peu
au 10 Downing Street.
— Contre la toux, les phytothérapeutes se servent de plantes
bonnes pour votre assiette : ail, chou, cresson, oignon, thym,
origan, menthe, ou pour être mises dans un vase : coquelicot,
mauve, violette. Il y a aussi celles des champs : bourrache, lin,
bouillon blanc.
Il a tourné la tête vers moi, suçoté joyeusement son cigare
éteint.
— Vous ne m’avez pas répondu : ne plus fumer. Vous êtes
plus habile qu’un médecin ! Et vous allez calmer ma toux avec
toutes ces plantes ?
— Non. Mon cocktail sera moins compliqué. Je vais surtout
insister sur la mauve. J’aime beaucoup cette plante qui a l’avantage
de pouvoir être utilisée toute l’année. Quand elle n’a plus de fleurs,
on prend les feuilles et quand elle les a perdues on se sert de la
racine. Vous apprécierez aussi qu’on l’utilise souvent dans le bibe
ron des. bébés pour câliner leur toux. Et si l’histoire des plantes
vous amuse, Monsieur le Président, les Anciens mangeaient les
jeunes pousses de mauve cuites ou en salade. Cicéron en parle dans
ses lettres. Quant à Horace il chante dans ses odes : les olives,
la chicorée et la mauve légère.
— N’en croyez rien, les Romains se nourrissaient de bonnes
viandes plus que d’herbes.
— Et pour vous, j’ajouterai à ma préparation de la violette.
Churchill éclata de rire :
— C’est une fleur qui va très bien à ma modestie.
— Ne riez pas, Monsieur le Président, elle sera très bonne pour
votre toux.
J’ai tout de suite aimé Winston Churchill. C’était un homme
WINSTON CHURCHILL 151
qui avait une personnalité extraôrdinaire, écrasante. Sa simplicité,
son franc-parler, son humour, cette manière qu’il avait à la fois
de se prendre au sérieux et de se moquer m’avaient emballé. Très
vite nos relations étaient devenues plutôt familières, je l’invitai
même à déjeuner — en voisin — chez moi.
— J’espère, me dit-il en arrivant, que le menu est plein de
très bonnes herbes pour la santé.
— Cèpes à l’ail, cassoulet de chez nous avec tout ce qu’il faut,
confit d’oie du Gers, et saucisses de Toulouse. Roquefort, clafoutis
aux guignes. Et un tursan, finement corsé.
On a terminé par un vieil armagnac.
— Goûtez-le, Monsieur le Président, il a un parfum de violette.
— Voilà pourquoi il est bon pour moi.
Les yeux de Churchill étaient tout mouillés d’une tendresse gour
mande et ses joues étaient comme deux petites pommes rondes.
Jamais son nez ne m’avait paru plus petit et son sourire plus
grand.
— Mességué, on vous a beaucoup calomnié. Ce farceur de X.
m’avait dit que vous étiez un garçon très dur, que votre régime
était très triste et donnait un méchant moral. Il est vraiment bien
difficile. Ou alors c’est vous qui êtes comme tous les médecins :
« Faites ce que je dis, mais ne faites pas ce que je fais. »
Car Sir Winston Churchill n’aimait pas beaucoup les médecins.
Le seul proverbe anglais que, grâce à lui, je connaisse est : « An
apple a day keeps the doctor away ». « Une pomme chaque jour
éloigne le médecin. » Et il le complétait à sa manière... « Surtout
si on le vise bien !... »
De Lord Moran, son médecin personnel, il me disait :
— Il est merveilleux, il fait vraiment très bien son métier qui
l’oblige à empoisonner votre vie pour la sauver. Grâce à lui je
sais de quoi je mourrai : d’ennui.
Churchill avait souvent l’humour féroce, ce qui explique, peut-
être, que Lord Moran, à la mort de son malade, ait écrit des
Mémoires assez impitoyables sur lui.
Tout de même, je lui faisais la morale. Quand il était de belle
humeur, ce qui était fréquent, j’en profitais pour lui dire :
— Suivez mon exemple, Monsieur le Président, je ne bois pas,
je ne fume pas. Je mange raisonnablement. Je marche beaucoup.
C’est à cause de tout cela que j’ai une belle forme.
— C’est quand vous aurez mon âge que’je pourrai voir si
votre traitement était vraiment bon. Et si je suis encore là pour
en juger, avouez que c’est le mien qui aura été le meilleur !...
Il est simple : je fume, je bois, je ne fais jamais d’exercice et ma
forme est aussi belle que la vôtre. Et savez-vous pourquoi : le
152 DES HOMMES ET DES PLANTES
repos engourdit les microbes, la fumée les asphyxie et l’alcool les
tue.
Et il riait de ce rire un peu secret qui lui fermait les yeux.
— Ce n’est pas tout à fait la vérité, Mességué, et vous êtes un
garçon assez bien pour que je vous la dise : je suis devenu très
sage.
« Je fume très peu et c’est un regret pour moi. On continue
à m’offrir des masses de cigares. Tous de chez Davidoff, mon
fournisseur depuis un demi-siècle. Ah, si je pouvais vivre assez
longtemps pour fumer tout cela !... Je me rationne, mais il ne
faut pas le dire. Le Lion vieillissant doit encore pouvoir déchirer
sa gazelle devant son peuple, sans cela on dirait qu’il a perdu ses
dents.
« En public, on est en représentation. Alors j’ai toujours un verre
à la portée de la main et un « Winston Churchill » 1 aux lèvres.
Mais le verre reste plein et je laisse s’éteindre le cigare. J’ai même
un très bon truc pour les photographes qui m’attendent aux aéro
dromes, j’ai toujours sur moi un mégot de havane fumé aux
deux tiers, je le sors juste à l’atterrissage. Seulement, durant le
voyage, j’ai sucé des bonbons. Maintenant, à cause de vous, je les
choisirai à la violette. Je ne peux pas dire cela aux journalistes,
ils ne sont pas comme vous, pour moi ils préfèrent le cigare. »
On dit chez nous : « Qui aime bien, châtie bien ». C’était sans
doute parce qu’il les adorait que Churchill martyrisait les journa
listes.
• — Les journalistes dans notre vie sont vraiment « la meilleure
ou la pire chose », comme disait Esope de la langue.
Un après-midi, un jeune reporter qui avait obtenu une interview
à Cap-d’Ail, voulant lui faire plaisir, lui a dit devant moi :
— Sir, j’espère vous interviewer de nouveau le jour de vos
cent ans.
Churchill, d’un mouvement de lèvre, fit pointer, comme une
pièce d’artillerie, son cigare vers le ciel.
— Je ne vois pas pourquoi vous ne pourriez pas le faire : vous
me paraissez assez jeune et en assez bonne santé pour cela.
Il aimait rappeler qu’il avait, lui-même, exercé ce métier.
— J’ai été correspondant de guerre à Cuba (la guerre Hispano-
Américaine), 'j’étais très mal payé, mais j’en garde un excellent
souvenir, là-bas, les havanes étaient vraiment pour rien.
J’ai soigné Churchill de 1950 à 1957. Je devrais plutôt dire :
j’ai bavardé avec Churchill pendant sept ans. Car il n’était pas
1. Marque de cigare créée en hommage à Churchill, on en trouve toujours
en Belgique.
WINSTON CHURCHILL 153
sérieux du tout pour ses traitements. Pourtant, il ne niait pas les
vertus de mes bonnes herbes. D’ailleurs, a priori, il croyait en tout.
Devant une chose qui pouvait paraître étonnante, il me disait tou
jours : « Ce n’est pas parce que l’on ne peut pas expliquer une chose
qu’il faut la nier. »
Pendant un séjour à Marrakech, il s’était fait faire des passes
magnétiques par un guérisseur qui s’appelait Vallier.
— Voyez-vous, je ne saurais pas expliquer pourquoi, mais je
constate que ce magnétiseur me rechargeait, que ses passes me
redonnaient du tonus.
Pour moi, ce qu’il y avait de plus extraordinaire dans Winston
Churchill, c’était son amitié, sa fidélité. Il n’est jamais venu à
Cap-d’Ail sans m’appeler au téléphone. Pourtant, qu’est-ce que
j’étais, moi, par rapport à lui : une puce à côté d’un éléphant !
J’avais deux qualités qu’il appréciait particulièrement : je ne
l’embêtais pas et j’étais combatif. Mes procès lui plaisaient. Il
méprisait les gens qui estiment que l’on doit répondre aux insultes
par le dédain.
— C’est idiot, Mességué. Il faut répondre à l’insulte par l’insulte
et si ce n’est pas suffisant par la gifle ou le coup de poing. On
ne défend pas son honneur en s’asseyant dessus !
Il tenait beaucoup à sa réputation d’homme quj ne mâche pas
ses mots, elle lui permettait de dire ce qu’il pensait.
Un jour, à un grand dîner auquel j’assistais, Churchill a entendu
la fin d’une phrase : «... La Libération en France a été terrible. »
Mâchonnant son cigare, l’œil volontairement éteint, il l’a relevée :
— En Angleterre, nous n’avons pas eu les mêmes problèmes.
— Et si vous aviez été à la place de De Gaulle, qu’auriez-vous
fait ?
— J’aurais pris le maréchal Pétain par la main et nous aurions
remonté, ensemble, les Champs-Elysées...
Et il a ajouté :
— Mais je suis votre invité. Je n’ai pas le droit de porter un
jugement.
C’était assez étonnant pour moi de constater que deux hommes
aussi différents que « Mon Président » Edouard Herriot et Winston
Churchill avaient, sur les rapports Pétain-de Gaulle, un avis pres
que identique.
Il avait beaucoup aimé Roosevelt et s’entendait fort bien avec
lui. Quand il me parlait de lui, il me disait : « C’était un homme
qui avait de belles et bonnes qualités et aussi une vue excellente
des choses. Seulement, à Yalta, il n’était déjà plus le même, on le
sentait très malade. Quand un homme lutte contre son corps il a
154 DES HOMMES ET DES PLANTES
moins de forces pour lutter contre les autres. C’était très dur
d’être devant Staline. Cet homme avait des yeux de fou.
« Quand il vous parlait il vous fixait de son regard cruel, inhu
main. C’était très curieux, son visage était coupé en deux : sous la
grosse moustache très paternelle, les lèvres souriaient et au-dessus,
il y avait ce regard d’hypnotiseur, presque fixe, sans âme.
« Seulement, moi, je ne suis pas quelqu’un qu’on hypnotise.
Je résiste très bien à ce genre d’influence. Sa puisance était de
n’avoir aucun cœur, aucun sentiment d’aucune sorte et ce manque
total d’humanité faisait un peu peur à Roosevelt. »
Pour moi, Winston Churchill était un homme admirable, son
esprit était aussi agile que sa démarche était difficile. Ce qui ne
l’empêchait pas de prendre son temps pour parler. Il avait tou
jours l’air de dire des choses très simples parce qu’il avait un
grand bon sens, celui des vieux lutteurs qui maintiennent bien
leurs pieds au sol pour ne pas perdre le contact.
Sous ses airs de bouledogue, c’était un grand sensible, un grand
sentimental, un écorché vif. On pouvait lui faire mal très facile
ment. Il avait un complexe inattendu chez un homme de cette
force, lui qui était premier ministre, un des hommes les plus popu
laires du monde : dès qu’il se trouvait devant une femme il était
désarmé. Je n’ai jamais vu un homme aussi timide. Et à cause de
cela, il avait une admiration sans bornes pour Onassis.
Un jour, sur le port de Monaco, nous voyons une grosse voi
ture qui s’arrête devant le yacht d’Onassis. Elle était remplie de
jolies filles, blondes, brunes. On aurait dit une publicité américaine
en couleur. Tout y était : le soleil, le décor, le yacht et, à la
place du jeune premier, le milliardaire Onassis.
Et Churchill regardait ce spectacle avec les yeux qu’un collé
gien aurait eus pour Casanova et il m’a dit :
— Regardez-le... regardez le succès qu’il a avec les femmes.
Comment fait-il ?
Car il ne se faisait pas d’illusions sur les charmes physiques
d’Onassis.
— Son secret, c’est qu’il ose, lui...
Pour sa femme, cet homme bourru, combatif, parfois agressif,
avait des douceurs, des pudeurs étonnantes. Il me parlait d’elle
pendant des heures.
— Lady Clementine, Mességué, c’était la plus célèbre « beauty »
d’Angleterre et regardez maintenant, n’est-elle pas la plus belle
des « old charming ladies » ?
C’était vrai, je n’ai jamais vu une vieille dame plus jolie, profil
grec, yeux bleus, jeunes, comme des myosotis au matin, des ban-
WINSTON CHURCHILL 155
deaux blancs lisses comme de la soie et un sourire de grand-mère
pour bébé de nursery.
Leur amour durait depuis cinquante ans. Et s’il leur arrivait
d’être séparés, ils étaient malheureux.
Churchill n’aimait pas qu’on l’interrompe quand il « disait »
une histoire et il était très bavard. Un jour j’étais à la préfecture
de Strasbourg à côté de lui. Pendant qu’il racontait une anecdote,
sa femme, sans l’écouter, bavardait. Il s’est arrêté et lui a dit :
« Shut up please ! » Et puis, confus, il s’est levé tout de suite
et lui a baisé la main : « I am very sorry, darling. »
— La seule dispute que j’ai eue avec « Clemmie », m’avait-il
raconté, alors que nous parlions du mariage, c’est à cause d’une
vieille voiture, un « tacot » comme vous dites. Nous avions une
vénérable Austin jaune que j’aimais beaucoup, mais je crois qu’elle
lui donnait un sentiment de honte. Alors, un jour, elle l’a vendue
pour 40 livres. Quand je l’ai appris, j’ai été furieux et suis allé
au garage pour la racheter. J’ai demandé : combien cette chose ?
Je pensais être habile en la diminuant :
« — 100 livres, Sir.
« — C’est plus du double de son prix.
« — C’est la moitié de sa valeur, elle a appartenu au Premier
ministre !
« Et j’ai racheté ma propre voiture. C’est la seule fois de ma
vie que j’ai essayé de faire du commerce. Cet essai m’a fait penser
que j’avais eu raison de ne pas choisir cette branche.
La mort de Winston Churchill m’a fait beaucoup de peine. Pour
la première fois, et la seule de ma vie, moi qui n’envoie que des
roses rouges, j’ai voulu qu’il ait des violettes.
A la télévision, j’ai suivi le long cortège de ce deuil qui tom
bait comme un voile de suie sur l’Angleterre et avec mon imagina
tion de Gascon je voyais mon bouquet de violettes et j’entendais
Churchill me dire avec son air le plus ours et son œil le plus
malin :
— Mességué, êtes-vous bien sûr que j’aie besoin d’avoir une belle
voix à la violette pour aller chanter avec les anges ?
17
ROBERT SCHUMAN ET KONRAD ADENAUER
Pour moi, les hommes sont comme les plantes. En eux ils ont
du bon et du mauvais. Même la meilleure de mes « bonnes her
bes » peut devenir dangereuse et faire du mal. La camomille
romaine, cette panacée de bien des familles qui a la bonne répu
tation de faciliter la digestion et que l’on recommande contre les
vomissements nerveux, devient vomitive à doses trop élevées. Le
tilleul qui favorise si efficacement le sommeil, à doses trop fortes,
provoque des insomnies. Et même la chélidoine, dont j’apprécie
tellement les vertus, ingérée à très fortes doses, est si toxique
qu’elle peut devenir mortelle.
C’est un peu à cause de cette parenté entre la nature et les
hommes que j’ai pour eux la même curiosité, le même amour
que celui que j’ai pour mes plantes. Et il m’est très utile pour les
soigner.
Quand on venait trouver mon père, il disait à son « client » :
— Laisse-toi bien aller. Raconte-moi d’abord tout ce qui ne va
pas dans ta maison...
Et avec son extraordinaire patience, qui ne connaissait pas les
limites imposées par le temps, il écoutait son malade se plaindre
de sa vie, et de son corps, mélangeant bien souvent les deux.
Et il me disait :
— Tu vois, mon chéri, la vie et le corps d’un homme, ils vont
de compagnie, ils font le chemin ensemble, alors ils s’influencent.
Pour soigner l’un il faut connaître l’autre...
C’était, aussi, de cette manière que procédaient nos médecins
de campagne : ils soignaient les soucis en même temps que le
foie.
Quand je dis : « Je crois que les hommes sont bons, que la
société est bonne », on me moque, on me dit que je suis naïf.
C’est faux, ce n’est pas de la naïveté. Je sais bien qu’ils ne sont
158 DES HOMMES ET DES PLANTES
pas « tous bons » mais ils ne sont pas « tous mauvais ». Et je me
refuse à ne pas considérer la méchanceté autrement que comme
une malformation accidentelle. On me dit aussi que j’ai des rai
sonnements bien simples. Cela est possible, mais le bon sens,
que les beaux esprits méprisent en le traitant de commun, m’appa
raît comme la plus sûre et la plus utile des qualités. C’est ce
bon sens légué par mon père qui m’a empêché de me prendre
au sérieux. En quatre années, à peine, j’étais passé de la misère
à l’opulence. C’était encore avant-hier qu’un concierge de palace
me menaçait de me botter le cul et aujourd’hui des gens, que je
n’aurais jamais rêvé approcher, me faisaient fête. Il y avait, là,
de quoi tourner la tête la plus solide. Plusieurs fois, j’ai été tenté
de me croire quelqu’un d’extraordinaire, un homme vraiment pas
comme les autres. Plusieurs fois j’ai senti ma tête gonfler, devenir
énorme comme un potiron parce qu’il était bien difficile de résister
à des histoires comme celle-ci :
Je donnais une conférence à Marrakech quand deux jeunes
gens sont venus me trouver à la Mamounia où je logeais. C’étaient
des Marocains habillés à l’européenne, très élégants, très courtois,
un mélange parfait de politesse arabe et d’éducation européenne.
— Monsieur, nous avons assisté à votre conférence et nous vou
drions que vous veniez voir notre père.
— Messieurs, je le regrette beaucoup, mais je ne le peux pas.
Je ne consulte pas dans la ville qui m’invite pour une conférence.
Connaissant les coutumes de leur pays, je leur ai offert un
café. Avec beaucoup de délicatesse, ils me firent savoir qu’ils
étaient prêts à me donner un million si j’acceptais.
— Non, je ne le peux pas, je n’accepterai en aucun cas. C’est
une question de principe et je suis sûr que vous pouvez le compren
dre.
Ils se levèrent, me saluèrent et partirent.
Le'lendemain, à sept heures, la standardiste de l’hôtel me dit :
j— M. le Général X..., commandant de la place, voudrait vous
voir.
Je n’en voyais pas la raison mais j’ai dit : « qu’il monte ».
Est entré chez moi un général en bel uniforme qui claqua des
talons :
— Monsieur, je vous présente mes respects.
J’avais trente ans et un général me présentait ses respects, à
moi simple troufion. C’était déjà assez étonnant et je goûtais bien
l’humour de cette situation. Mais il allait y avoir mieux.
— Monsieur, hier, vous avez refusé aux fils de Son Excellence
El Glaoui, pacha de Marrakech, de venir voir leur père. El Glaoui
ROBERT SCHUMAN ET KONRAD ADENAUER 159
a téléphoné à la Présidence qui m’a chargé de vous demander de
bien vouloir accéder au désir de Son Excellence.
C’était vraiment énorme. Un général me demandait au nom du
Gouvernement d’exercer cette médecine pour laquelle en France
j’étais poursuivi et condamné.
Et je crois avoir été parmi les rares Européens qui sont entrés
dans la chambre d’El Glaoui. Une chambre de conte arabe dans
laquelle était un superbe vieillard grand, maigre, d’une distinction
extraordinaire, un véritable seigneur. Il croyait aux vertus des
plantes. J’ai mis les miennes à sa disposition.
Ce soir-là, sous le ciel du Sud, qui ne ressemble à aucun autre,
où les étoiles paraissent plus proches, plus brillantes sur un fond
de velours plus bleu, j’ai eu un moment de grande vanité. C’est
un passage difficile que celui de la pauvreté à la réussite. Com
ment ne pas succomber à cette griserie ? Si j’ai eu la tête tournée
quelques heures je ne l’ai jamais eue une journée entière. J’ai
gardé mon équilibre pour des raisons très simples. Je crois à
ce que je fais, totalement, et même il m’arrive d’en être fier,
mais je ne me suis jamais pris pour un pontife. Et quand j’ai
eu des succès, une soirée où l’on m’a encensé, une fois rentré
chez moi, seul dans ma chambre, je me suis toujours dit : « Tu
n’es, quand même, qu’un paysan, le fils de Camille. » Et cela me
ramenait à une saine réalité.
Les tentations ne m’ont pas manqué. C’était facile d’abandonner
mes consultations journalières, bourrées de petites gens, au profit
de ces belles randonnées à l’étranger où l’on me flattait, de ces
clients qui me réclamaient et me payaient très cher. Il est possible
que l’on ne me croie pas, mais auprès de ces malades riches et
célèbres j’avais un sentiment de remords. Il me semblait que je
volais du temps aux autres. Alors, pour compenser, me racheter
à mes yeux, je consultais de huit heures à minuit.
Une autre chose m’a aidé : parmi tous ces gens connus, je n’ai
pas fréquenté que des célébrités, j’ai eu la chance d’approcher
des hommes de très grande valeur dont la modestie m’a été un pré
cieux exemple. Et celui qui m’a, peut-être, le plus influencé a été
Robert Schuman.
Un matin que nous causions dans sa chambre, Herriot m’avait
dit :
— Maurice, je veux vous faire connaître un de mes meilleurs
amis. Nous n’avons pas toujours les mêmes idées, surtout sur votre
Bon Dieu. Mais, pour moi, cet homme est un saint. C’est Robert
Schuman.
Et il m’avait pris rendez-vous.
En allant rue du Bac où Schuman habitait un petit appartement
160 DES HOMMES ET DES PLANTES
de trois pièces, je ne me posais pas beaucoup de questions. Je
me souviens même n’avoir pas eu une grande curiosité de cette
rencontre. Physiquement, je le connaissais assez peu. J’avais vu
une photo dans un journal et peut-être une ou deux caricatures.
Je me souvenais qu’il n’était pas très beau.
Quand Marie, sa « Césarine » à lui, m’a fait entrer, j’ai cru
m’être trompé d’étage. C’était tout à fait le logement d’un homme
d’Eglise aux moyens modestes ; pas du tout celui d’un homme
politique.
Dans son bureau, il y avait un prie-Dieu patiné par des mains
pieuses, défoncé par des genoux humbles. Au mur un crucifix
noir d’une sévérité toute janséniste. Dans un bénitier, du buis des
derniers Rameaux.
Le seul meuble un peu confortable se trouvait dans la chambre :
un fauteuil de curé de campagne, en velours vert avec une têtière
au crochet. Mais je n’ai jamais été sûr que Schuman osât s’asseoir
dessus.
Devant moi, vêtu de grosse étoffe grise, chaussé de solides
souliers noirs à bouts ronds — en quatorze ans je ne lui en ai
jamais vu d’autres — se tenait, bien droit, Robert Schuman. Il
était, en effet, d’une étonnante laideur. Un petit crâne d’oiseau,
tout déplumé, de grandes oreilles d’éléphant, un long cou de girafe
au bout d’un corps dégingandé. Comme aurait dit mon père, il
était « long comme un jour sans pain ».
— Comment trouvez-vous ma « garçonnière » ?
Le paradoxe entre le mot et son bureau l’amusait. Derrière ses
lunettes, ses yeux vifs me guettaient avec une sorte de malice
que j’allais vite apprécier.
— Je l’appelle comme cela parce que j’y vis en vieux garçon.
C’est que je suis célibataire, Monsieur Mességué. Vous l’auriez deviné
en m’auscultant, je porte des caleçons longs.
Son. rugueux accent alsacien surprenait mon oreille gasconne
habituée à des finales chantantes. En lui posant quelques questions
professionnelles, je l’examinais.
Son teint gris, ses lèvres décolorées, ses mains sèches aux ongles
pâles, évoquaient les macérations du corps et les méditations de
l’esprit. S’il souffrait de quelque chose, ce ne pouvait être que de
l’estomac.
Cet homme d’apparence triste, qu’on aurait pu croire froid tant
il y avait d’austérité en lui, avait un sourire plein de bonté et
d’indulgence malicieuse. Je ne l’ai jamais entendu dire une seule
fois du mal de quelqu’un.
Il m’intriguait. Comment cet homme discret, volontairement ef
facé, avait-il pu choisir la politique où l’on appréciait davantage
ROBERT SCHUMAN ET KONRAD ADENAUER 161
les batteurs d’estrade que les moines ? Quand nous avons été
suffisamment amis, ce qui n’a pas été bien long, je lui en ai
parlé.
— On me demande aussi, souvent, pourquoi je ne me suis pas
marié ? Et voyez-vous, Monsieur Mességué, en répondant à une
question je réponds à l’autre. Quand, pour la première fois, en 1919,
j’ai été élu député, je me suis marié avec la politique. Pour moi elle a
été une véritable épouse, exigeante, souvent inconstante, mais je
suis fidèle pour deux. Il y a des hommes qui peuvent se donner
à deux choses : à leur femme et à leur profession, moi pas.
J’aurais toujours peur de léser l’une au détriment de l’autre. Pour
quoi j’ai choisi la politique ? Par vanité, parce que j’ai pensé que
je pourrai y être utile. Et par besoin de me dévouer à quelque
chose, puique je ne me dévouais pas à quelqu’un.
C’était bien clair, il était rentré « en » politique comme on
entre dans les ordres. Il se connaissait bien. Les devoirs qu’il
aurait estimé avoir vis-à-vis de sa femme lui auraient compliqué
la vie. Il ne supportait pas d’être une cause de dérangement pour
quelqu’un.
Rentrant d’une séance à l’Assemblée Nationale qui s’était ter
minée vers trois heures du matin Robert Schuman, devant sa
porte, s’était aperçu qu’il avait oublié ses clefs.
— Que vouliez-vous que je fasse, Monsieur Mességué ?• Sonner et
réveiller Marie ? Ce n’était pas possible, elle avait travaillé toute
la journée, elle avait droit à son repos. Alors, je me suis assis
sur une marche de l’escalier et j’ai attendu sept heures pour son
ner à ma porte.
Je le voyais, bien posé sur sa marche d’escalier, comme un
oiseau frileux, attendant que Marie soit réveillée. C’était tout
Schuman. Pas un instant il n’a pensé que son repos à lui était
plus important que celui de sa gouvernante. Quelle leçon d’humi
lité il m’a donnée ce jour-là !
Jamais je n’ai eu un malade plus docile, plus respectueux de
mes conseils. Mais aussi plus difficile à soigner. Pour lui j’avais
choisi une préparation à base de mauve. C’était facile, mais quelle
hygiène alimentaire imposer à un homme qui ne boit même pas
de vin ? Qui ne mange que des biftecks hachés et des pommes à
l’anglaise ? Qui ne prend comme stimulant que du thé à la menthe
et encore dans les grandes occasions ? Et dont les vacances se
passent à l’abbaye de Ligugé dans la Vienne ?
La vie privée de cet homme était un bloc de cristal sans le
moindre défaut. Ses scrupules et son honnêteté vis-à-vis de l’Etat
étaient étonnants.
162 DES HOMMES ET DES PLANTES
Un matin qu’il revenait d’un voyage à l’étranger, je l’ai vu
descendre, discrètement, d’un wagon de première classe.
— Vous devez être bien fatigué, comment se fait-il que vous
n’ayez pas eu de wagon-lit ?
— La France a mieux à faire de son argent que de le dépenser
de cette manière. On dort très bien assis.
Ce qui n’était certainement pas son cas, il avait le sommeil
difficile.
Il gérait les affaires de l’Etat comme les siennes et il était si
économe que le soir, dans son Ministère, il passait derrière ses
collaborateurs pour éteindre les lumières. Il me disait :
— Je suis un peu comme Georges Clemenceau, le premier arrivé
et le dernier parti. Connaissez-vous cette anecdote que je crois
authentique ? Clemenceau venait d’être nommé à la présidence du
Conseil. Suivi de ses collaborateurs, vers onze heures trente, il
faisait au pas de charge le tour de la maison. Dans le premier
bureau, personne. Il en ouvre un second, un troisième, un qua
trième : le vide. Enfin, le cinquième était occupé par un rédacteur
qui dormait paisiblement sur sa table, la tête dans ses bras. Un
jeune secrétaire plein de zèle se précipite pour le réveiller. « Le
Tigre » l’arrête : « Ne le réveillez pas, il partirait !... »
C’est Schuman qui m’a appris à aimer l’Alsace. Il a fait de moi
un Gascon alsacien. J’avais toujours dit : « Un homme a deux
patries, son pays et son village. » Et depuis, je .dis : « Il en a
trois : son pays, son village et l’Alsace. » J’aime beaucoup les
Alsaciens, ce sont des gens sérieux, travailleurs, sensibles et gais.
La grande idée de Schuman, tout le monde la connaît : c’était
l’Europe. Mais il ne l’envisageait pas sans une vraie participation
de l’Allemagne.
Pendant des heures, nous marchions côté à côte, de ce même
pas lent, un peu pesant, des paysans, nous écrasions sous nos
souliers cette terre d’Alsace fertile et riche, et Schuman construi
sait à mots calmes et réfléchis un monde nouveau.
— Monsieur Mességué — il me disait toujours monsieur mais
dans sa bouche cela sonnait comme « mon ami » — il faut
gagner la guerre de • vitesse — c’était sa hantise —, la rendre
impossible. Pour cela il faut fédérer l’Europe. Nous sommes la
noisette entre les mâchoires du casse-noix : les U.S.A, et l’U.R.S.S.
Mais cette Europe doit se faire avec l’Allemagne de l’Ouest et
avant la réunification des deux Alleiuagnes qui, elle, se réalisera
tôt ou tard.
« C’est un grand peuple sérieux et travailleur dans la paix, dur
et dangereux dans la guerre. Il vaut mieux en être l’ami. Les
ROBERT SCHUMAN ET KONRAD ADENAUER 163
Allemands savent le prix de chaque geste : planter un clou, poser
une brique. L’Europe ne peut pas se passer d’eux.
« Les réalistes, qui voient avant les autres, sont toujours traités
d’utopistes. Mais cela m’est indifférent, je combattrai autant qu’il le
faudra pour cette idée.
Je m’étais tellement attaché à cette Alsace, si éloignée de ma
terre, que j’avais loué une chasse à Marckolsheim. Depuis ma
première battue en Espagne, j’avais retrouvé le goût et un peu de
l’adresse de mon père pour ce sport. Si bien que j’accompagnais
fréquemment Schuman à Strasbourg quand il y faisait des confé
rences sur l’Europe. C’était un fort mauvais orateur. N’ayant pas
confiance en lui il lisait, mais il lisait encore plus mal qu’il ne
parlait.
Un soir qu’il donnait une conférence sur l’Europe au Cercle
Militaire de Strasbourg, une jeune fille, au premier rang, s’est
levée. Elle était superbe. Belle comme une déesse, blonde avec
une queue de cheval, c’était le début de cette mode et elle lui
allait fort bien. Elle a crié :
— Tais-toi donc, eh, cocu !...
Ce mot appliqué à Schuman, pour ceux qui le connaissaient,
c’était d’un effet énorme.
Tranquillement, dans un geste familier, il a enlevé ses lunettes
et a regardé la jeune fille :
— Oh, Mademoiselle, un si vilain mot dans une si jolie bouche !
C’était fini, les étudiants qui étaient venus là avec l’idée de le
chahuter, car ses idées n’étaient pas encore très populaires, l’ont
écouté attentivement jusqu’au bout et même l’ont applaudi. Dès
qu’il parvenait à retenir l’intérêt, cet homme d’apparence modeste,
presque effacée, avait une foi et une honnêteté très convaincantes.
J’étais dans ma chasse de Marckolsheim quand il me dit :
— Monsieur Mességué, je voudrais vous faire connaître un
confrère et ami. Comme vous il soigne par les plantes.
Je pensais qu’il s'agissait d’un concurrent allemand, ce qui me
laissait assez indifférent.
Schuman ne me demandait jamais rien. S’il le faisait, c’est qu’il
avait une raison.
— Avec le plus grand plaisir. Venez demain matin avec votre
ami, j’organise justement une battue.
— Mais il ne chasse pas plus que moi.
— Aime-t-il marcher ?
— Autant que moi.
— Parfait, voulez-vous être mes rabatteurs ?
— Votre idée est encore plus amusante que vous ne le pensez.
A demain.
164 DES HOMMES ET DES PLANTES
A la manière dont les yeux de Schuman pétillaient derrière ses
lunettes, j’aurais dû me méfier et me douter qu’il me préparait
une surprise importante. Elle était de taille.
Le lendemain, la matinée s’annonçait belle, la brume de cette
fin d’automne était blonde de soleil et se déchirait aux branches
des sapins comme une soyeuse chevelure d’Alsacienne. Les chiens,
d’impatience, tiraient sur leur laisse ; les portières des voitures
claquaient joyeusement ; les chasseurs, au lieu du rendez-vous, bat
taient de la semelle sur la route avec bonne humeur.
J’attendais l’arrivée de Schuman pour donner le signal du
départ quand je vis une Mercedes s’arrêter assez loin de moi.
La brume estompait le visage de son « collègue et ami » dont la
silhouette était celle d’un Allemand : feutre du tyrol bavarois à
blaireau, pèlerine de loden vert, culotte de sport, épaisses chaus
settes de laine écrue et grosses chaussures de chasse. La face me
paraissait assez plate, sans reliefs, comme écrasée. Je venais de le
reconnaître : c’était le Chancelier Konrad Adenauer, le plus vieil
homme d’Etat en Europe, un des plus illustres avec Churchill et de
Gaulle.
Je ne m’y étais vraiment pas attendu et mes invités étaient
encore plus étonnés que moi.
Il m’a regardé de ses yeux froids et autoritaires et m’a dit dans
un français râpeux, guttural et lent — il parlait assez mal :
— Vous êtes, Monsieur Mességué, mon « confrère » — il appuyait
lourdement sur confrère. Nous avons la même croyance. C’est
une chose qui rapproche les hommes — il a regardé Schuman
qui nous observait derrière ses lunettes — et les peuples. Seule
ment, comme guérisseur, vous n’avez pas de chance avec moi.
Je me soigne moi-même avec mes plantes et je dois vous dire
aussi que l’Allemagne Fédérale est très généreuse. Elle donne à
son Chef de Gouvernement trois médecins officiels. Vous voyez
si je suis bien protégé. Les miens ne toléreraient pas votre présence
auprès de moi. — Il a eu un petit rire secret. — Ils auraient peur
que vous ne deveniez une sorte de « Raspoutine français »... Mais
nous parlerons plus tard. Puisque nous sommes venus chasser.
En chasse !...
Cette journée, dont j’ai gardé la mémoire bien fraîche, avait
été placée sous le signe de la nature. Le matin, le Chancelier
d’Allemagne Fédérale et Robert Schuman ont marché avec un vrai
plaisir, presque sensuel, sur cette terre, tapissée de mousse, d’aiguil
les rousses et lisses de sapins, recouverte de myrtilliers, en tapant
joyeusement sur les buissons pour débusquer un gros capucin
roux ou un faisan royal, et je crois bien être le seul chasseur en
Europe à avoir eu le Chancelier comme rabatteur.
ROBERT SCHUMAN ET KONRAD ADENAUER 165
Si je n’ai pas abandonné tout de suite la chasse pour mon
hôte, ce n’était pas de ma part un manque d’égards. Je tenais
beaucoup à voir ce Chancelier rigide se détendre dans la nature.
Je voulais l’observer, me faire une idée, et à cause de cela j’ai
fort mal chassé ce jour-là.
Cet homme m’impressionnait. Il avait autant de simplicité, dans
son costume bavarois, que Schuman dans son costume gris. Mais
il n’y avait aucune tendresse dans son œil. Il ne ressemblait ni
à Herriot ni à Churchill, il n’avait pas la bonhomie malicieuse
de l’un ni l’humour de l’autre.
Sa réputation de « vieux renard » était bien établie et je la
sentais juste. Avec Adenauer, je n’avais pas mes aises et dans ces
cas-là je ne vaux rien. Mes qualités ont besoin pour s’épanouir
de se chauffer au soleil de la sympathie, de l’amitié. Je suis comme
les crocus qui sans soleil restent obstinément refermés sur eux-
mêmes. Je me roule en boule comme un animal frileux et j’attends.
C’était ce que je faisais, pourtant j’avais une grande curiosité de
cet homme qui marchait à côté de moi. Je me demandais ce qu’il
cachait derrière ce visage aplati, bosselé de cicatrices, ce masque
que lui avait fait un accident de voiture en 1917.
Le soleil léger qui traversait les sapins donnait à la forêt des
airs de cathédrale. C’était très beau mais sévère. Un peu avant
midi j’ai abandonné mon fusil et nous avons marché.*
Adenauer avait conservé son bâton, il en grattait doucement le
sol pour découvrir une girolle ou une petite herbe. Ce geste
commençait à me rapprocher de lui. C’est que nous étions bien
loin, moi le petit gars du Gers et lui le Chancelier de l’Allemagne.
Près d’un demi-siècle nous séparait, j’avais trente ans, il en avait
soixante-dix-sept... Il a tapoté doucement un pied d’airelles rouges.
— Preiselbeere...
— Airelle, a traduit Schuman.
— Qu’est-ce que vous en faites, Monsieur Mességué ?
— Rien, Monsieur le Président, chez nous, dans le Gers, il n’y
en a pas et je n’utilise que les plantes de mon pays, celles que
ma famille a expérimentées depuis des siècles.
— Je vois. Eh bien, elle a les mêmes qualités que celles-ci.
Il désignait des myrtilles aux baies noires.
— Les rouges sont plus astringentes, plus acides et parfois
moins bien supportées par les estomacs sensibles.
La conversation entre nous était assez lente. Elle avait lieu
dans un français très mélangé d’allemand et Schuman nous ser
vait d’interprète.
— Vous savez, je crois beaucoup aux plantes. Ainsi ces Preisel-
beeren sont bonnes pour la dysenterie, les feuilles ont un pouvoir
166 DES HOMMES ET DES PLANTES
hypoglycémiant reconnu. Elles réussissent aussi très bien dans
les infections des voies urinaires et on peut également les utiliser
en gargarismes, contre les maux de gorge.
« Pour toutes ces choses vous vous servez de quelles plantes ?
— De feuilles de ronces contre le dysenterie et de bruyère pour
les voies urinaires.
— Il vous faut deux plantes, nous une seule. Et je n’ai pas
fini : les fruits sont riches en sucre, vitamine A, C et en minéraux.
En teinture, on les emploie sur les aphtes, la stomatite, la leucopha-
sie buccale, les angines. Et contre l’eczéma.
Il s’était arrêté et me regardait.
Je n’osais pas lui dire, que si je ne les utilisais pas, nous connais
sions très bien, en France, l’usage des airelles. J’avais l’impression
de passer un examen. Je commençais à être sérieusement inquiet
sur la suite de la journée.
— Et le raifort, vous l’utilisez ?
— Non, Monsieur le Président, mais savez-vous que chez nous,
on l’appelait la « moutarde des Allemands » ?
Pour la première fois, je l’ai vu sourire. Et j’ai poursuivi :
— Je peux vous dire aussi que le raifort est antiscorbutique,
stimulant, diurétique, expectorant et placé sur la peau il a des
propriétés révulsives. C’est également un très bon tonique. Son
usage est recommandé dans les affections scrofuleuses, la chlorose,
l’anémie, la débilité et le rachitisme. J’ai remplacé le raifort, qui
n’existe pas dans mon pays, par le cresson qui a exactement les
mêmes propriétés et a l’avantage d’être moins fort et mieux sup
porté par les estomacs fragiles.
— Je vois que vous êtes savant, Monsieur Mességué. Connaissez-
vous cette recette suédoise qui est vraiment très bonne contre les
rhumatismes et l’hydropisie sous' toutes ses formes ? Vous râpez
des racines de raifort, vous les humectez d’un peu d’eau vinaigrée
et vous jetez dessus du lait bouilli. Quand le lait est caillé, vous
recueillez le petit lait et vous en buvez un ou deux petits verres
chaque jour. Moi je préfère le raifort râpé mélangé à du beurre
et tartiné sur du pain. L’utile et l’agréable...
— On peut très bien faire cela aussi avec du cresson.
— J’essayerai. Je crois, comme vous dites en France, qu’ « il
vaut mieux prévenir que guérir ».
Ï1 s’est tourné vers Schuman :
— Ce sont nos métiers qui en sont responsables, n’est-ce pas ?
Alors, depuis soixante ans, je prends tous les matins des flocons
d’avoine. C’est très bon pour éviter les ulcères et aussi pour les
soigner. Les Français sont très légers avec leur santé, ils commen
cent leur journée en avalant un poison : le café au lait. Tout de
ROBERT SCHUMAN ET KONRAD ADENAUER 167
suite au réveil, à jeun, ils excitent leur estomac et fatiguent leur
foie. Qu’en pensez-vous ?
— Exactement comme vous, Monsieur le Président, mais dans nos
campagnes les gens sont plus sages. La plupart de nos paysans,
le matin, mangent de la soupe.
Nous avions rejoint mes autres-invités pour un repas de vrais
chasseurs pris sur le pouce, pas un de ces « gueuletons » qui
vous abrutissent et vous font perdre tout le bénéfice de ce sport.
Si Adenauer ne buvait pas d’alcool — aux repas il prenait juste
un verre de vin du Rhin —, il adorait les « douceurs ». Et on lui
en envoyait autant que de cigares à Churchill. A la fin de notre
casse-croûte, quelqu’un lui a demandé :
— La fumée ne vous incommode pas, Herr Kanzler ?
— Je ne sais pas. On n’a jamais fumé devant moi.
C’était un style de réplique qui me plaisait bien. J’ai toujours
eu beaucoup d’admiration pour les gens qui ont suffisamment de
caractère pour l’avoir, aussi, en public. Et le Chancelier n’en man
quait pas.
— Monsieur Mességué, savez-vous jouer à la « pétanque » ?
C’était inattendu.
Il avait découvert ce jeu au cours d’un séjour dans le Sud et
depuis, ses boules ne quittaient plus sa voiture. Nous avons fait
une partie. Il était meilleur pointeur que tireur, mais* il savait
jouer.
Cet homme commençait à me plaire. Avec une seule phrase, il
m’a gagné tout à fait.
— Aimez-vous les roses ?
— Je les adore. Je ne peux pas vivre sans elles et je souffre
beaucoup quand je coupe une fleur. Je préfère les rouges,, sentimen
talement, parce qu’elles sont le symbole de la passion. La légende
prétend qu’autrefois la rose était blanche. Au banquet des dieux,
Cupidon voltigeant autour de Vénus renversa d’un coup d’aile une
amphore de vin qui teignit les roses en rouge ; d’autres disent qu’il
se piqua à une épine et que son sang teinta la rose qu’il offrit
alors à Vénus...
— Ach ! ces Français, ils ne sont jamais sérieux ! Ils mêlent
toujours le sentiment à tout !...
— Et les Gascons encore plus, Monsieur le Président. Je crois
les roses rouges meilleures que les autres, plus efficaces pour
soigner.
— Vos raisons ?
— La rose rouge de Provins est la seule qui soit utilisée en
< médecine par les plantes » depuis qu’elle fut, dit-on, rapportée
168 DES HOMMES ET DES PLANTES
des croisades par Thibaud de Champagne. Elle est plus forte, plus
riche en tanin.
— Peut-être, mais les roses pâles et les roses jaunes ont des
propriétés laxatives que la vôtre n’a pas. Je vais, pourtant, vous
faire une concession. Au xvni0 siècle, en Allemagne, le Dr Kruger,
en utilisant de la « conserve » de rose rouge, s’est guéri d’une
phtisie. J’ajoute qu’il a complété son traitement avec de la tisane
d’orge. Et vous, vous utilisez vos roses pour quoi?
— Les troubles de l’intestin, les leucorrhées, les hémorragies,
les migraines d’origine ophtalmique, et surtout pour la toux. C’est
un excellent expectorant.
— Je préfère les roses jaunes, elles sont aussi efficaces, je m’en
sers beaucoup. Je tousse facilement et elles sont plus douces que
les rouges.
Plus tard, Schuman me renseigna :
— Ce que le Chancelier ne vous a pas dit, c’est qu’il a une
magnifique roseraie dans sa propriété de Rhoendorf en Rhénanie.
Et, connaissant son goût pour les roses jaunes on a créé, pour
lui, une espèce de couleur soufre, très belle, à laquelle on a donné
son nom : la « Konrad Adenauer ».
Ce serait de la fatuité de ma part de croire que j’ai pu influencer
le Chancelier. Pourtant, il s’est beaucoup intéressé à mes méthodes
de ramassage des plantes, surtout au fait que j’utilisais unique
ment celles qui poussaient à l’état sauvage, que je refusais de les
cultiver sur un sol entretenu et forcé à coups d’engrais.
Il répétait souvent :
— C’est très bon ! Excellent !...
Puis il m’a demandé si je me servais de l’orge et du blé.
— Je les recommande beaucoup, mais là encore, j’insiste sur
la manière dont ils ont pu être cultivés. Je crois que c’est capital.
— C’est tout le problème de notre nourriture, Monsieur Mességué.
Nos aliments ne sont plus suffisamment naturels.
Il m’approuvait, mais il a regretté son impuissance.
— Je pense comme vous, mais je suis Chef d’Etat et la position
économique de l’Allemagne dans l’industrie des produits chimi
ques est très importante. Parfois, je déplore certaines formes de
cette expansion et je me console en pensant que la chimie a aussi
découvert l’aspirine.
Nous n’avons pas vraiment échangé de « recettes », mais nous
avons longuement parlé de la façon dont nous employions les
plantes.
Il se servait beaucoup d’infusions. Sa plante fée était l’orge, il
en buvait énormément. Il faisait aussi un grand usage des stigmates
de maïs, de la sauge, de la mauve, c’étaient ses plantes préférées,
ROBERT SCHUMAN ET KONRAD ADENAUER 169
mais sur toutes il avait des connaissances sérieuses et étendues,
et en avait expérimenté beaucoup.
— Je ne me couche jamais sans ma petite infusion.
Notre rencontre fut une rencontre de « professionnels ». Je lui
ai indiqué mes méthodes, il m’a dit : « J’essaierai », mais je ne
suis pas sûr qu’il l’ait fait. D’ailleurs, il n’était pas malade, il avait
une santé de fer.
Schuman disait de lui : « Il est solide comme le pont de Kehl »
et c’était vrai.
Le soleil allait bientôt se coucher, disparaître derrière la Forêt-
Noire, celle du Chancelier, quand il m’a dit :
— Regardez-moi, Herr Mességué. Je dois tout aux plantes, à
la nature. A vingt ans j’ai été déclaré inapte au service militaire
à cause de mes poumons. A quarante ans, une compagnie d'assu
rances a refusé de me faire une police, elle estimait que je ne
passerais pas l’année. Trente-sept ans plus tard je travaille dix
heures par jour dans mon bureau, je voyage, j’inaugure, je visite,
j’abats des kilomètres et en rentrant chez moi je grimpe comme
un jeune homme les cinquante-quatre marches qui mènent à ma
villa. Et tous les maris d’Allemagne me détestent parce qu’à cause
de moi, devant leurs femmes, ils n’osent plus dire qu’ils sont
fatigués, elles leur répondraient : « Et le Chancelier, comment fait-
il à son âge ? »
Ce n’était plus le même homme que celui qui était descendu
de voiture le matin, l’œil dur et méfiant. Maintenant il était tout à
fait détendu et ce sujet l’échauffait.
— Dites-moi, « l’âge » qu’est-ce que c’est ? Un vieillard, c’est
un homme qui a dix ans de plus que vous. Alors on est toujours le
vieillard de quelqu’un.
Et avec une liberté inattendue le Chancelier m’a parlé des pro
blèmes de virilité.
— C’est une chose très importante pour l’équilibre d’un homme.
Il est bon d’entretenir ces forces qui sont la véritable jeunesse
de l’homme par des massages à la base de la colonne vertébrale
avec une pommade de ronces, du fruit de l’aubépine et de menthe.
Et vous, quelle est votre recette ?
— Berce, chélidoine, menthe et fenugrec.
Adenauer m’écoutait avec intérêt, mais je ne l’ai pas influencé
et lui non plus. Nous sommes restés, comme il a été si souvent
dit pour l’Allemagne et la France, sur nos positions !
18
L’IMPUISSANCE ET LA FRIGIDITE
Les problèmes sexuels n’ont pas d’âge et ils sont souvent très
inattendus.
Le prince Ali Khan m’avait demandé de venir le voir sans me
préciser ce dont il souffrait. A la façon dont il m’avait dit au
téléphone : « Nous parlerons de cela entre hommes », j’avais
pensé qu’il s’agissait d’une question très « privée ».
J’étais assez sûr de moi, car j’obtiens toujours, dans ces pro
blèmes, de très bons résultats. Mon pourcentage de guérison est de
80%. •
L’appartement d’Ali Khan, avenue de Madrid, à Neuilly, était
plutôt du genre somptueux. L’ameublement mélangeait, sans gêne,
les vieilles commodes du xviir et les marqueteries orientales.
Les couleurs en étaient rouge sombre et d’un violet velouté comme
celui des belles-de-jour *. Les statues, vases, bas-reliefs, et les
tableaux modernes auraient été bien accueillis par le conservateur
du Louvre.
En marchant sur ces tapis j’avais l’impression de marcher dans
un autre monde. Il n’avait plus aucun rapport avec celui des
grands carreaux rouges et usés de la cuisine de Gavarret. Pourtant,
je n’en avais aucune timidité. Ce n’était pas mon décor, mais
c’était ma place. J’ai toujours trouvé normal que l’on me fasse
venir pour soigner. Celui qui m’appelle n’est plus un milliardaire,
ni un prince, c’est un malade. Et je suis très à l’aise, très calme,
rien ne peut m’étonner, ni me choquer.
Ce jour-là, j’avais bien besoin de ces qualités, quand le valet
de chambre m’a fait entrer dans les appartements particuliers du
prince.
Le prince m’a reçu, assis dans un fauteuil, une main aban-
1. Volubilis.
172 DES HOMMES ET DES PLANTES
donnée dans celle d’une manucure, entouré de jolies filles —
femmes de chambre, secrétaires ?...
— C’est vous le type aux herbes ? Mais vous êtes tout jeune.
C’est marrant, à cause de vos bains de pieds, je vous croyais un
vieux bonhomme plutôt crasseux.
Il employait énormément de mots grossiers mais avec une telle
classe que je n’en étais même pas choqué.
Je le regardais : la qualité des cheveux, de la peau, la coloration
des ongles, tout en lui indiquait l’homme en parfaite santé.
Il a renvoyé assez négligemment la manucure ; les autres jeunes
filles ont continué à aller et venir. Parfois une de ces jolies filles
se penchait vers lui pour lui demander un renseignement, lui
tendre un papier, lui glisser à l’oreille le nom d’une personne qui
était au téléphone. J’avais du mal à me souvenir que j’étais à deux
pas de la place de l’Etoile et non dans un palais d’Orient.
J’avais sorti mon pendule et je le promenais sur mon « malade ».
— Vous y croyez, vous, à cette connerie ? Parce que moi vous
savez ce n’est pas la peine de me faire le grand jeu.
Il me regardait avec un sourire ironique, cynique, avec un fond
de tendresse dans l’œil qui devait faire des ravages chez les femmes.
— Alors, Mességué, comment me trouvez-vous ?
— En parfaite santé.
— Oui, je fume, je bois, je ne me prive de rien. Je fais tous
les excès dont j’ai envie et sans fatigue. Seulement il y a tout de
même un « mais »... Je sais que vous vous occupez beaucoup des
questions sexuelles, que vous êtes appelé dans les pays comme le
Koweït, et certains Etats arabes, où les gens sont très travaillés
par la virilité. On m’a dit que vous obteniez de très bons résultats
et qu’après votre passage les femmes n’avaient plus à se plaindre
de leurs bonshommes. C’est la raison pour laquelle je vous ai fait
venir. Disons que je fais l’amour sans appétit.
Avec une simplicité et une liberté de langage totales le prince
m’a expliqué qu’il ne manquait pas de moyens, que la conclusion
de cet acte lui était facile, même qu’il en restait maître, mais,
qu’en quelque sorte, il le faisait davantage par hygiène, pour
contrôler sa virilité que par envie.
— Comprenez que cela m’emmerde. Ce manque d’intérêt pour
les femmes qui m’entourent, n’annonce-t-il pas une sorte de vieil
lissement précoce ? Pouvez-vous quelque chose pour moi ?
— Vous poser d’abord une question : combien de fois par
semaine ?
Il a eu l’air assez étonné.
— Régulièrement trois fois par jour.
— Et toujours avec le même succès ? La même facilité ?
L’IMPUISSANCE ET LA FRIGIDITÉ 173
— Absolument.
— Alors, Prince, c’est moi qui vais vous demander une consul
tation !...
Il a beaucoup ri et nous ne nous sommes pas revus.
En rentrant chez moi je pensais : « C’est bien la première fois
que je peux rire d’un problème sexuel ! » Je les ai toujours pris
au contraire, très au sérieux. Ils sont parfois dramatiques et j’en
sais toute l’importance pour l’homme et pour la femme.
C’est dans l’harmonie sexuelle que se trouvent l’équilibre du
couple et son bonheur. Ce sujet-là, je le connais bien. J’ai soigné,
en chiffre rond, quinze mille malades et j’ai obtenu des résultats,
allant du mieux au parfait, pour un peu plus de douze mille per
sonnes traitées.
Malgré la vague d’érotisme, les grandes déclarations sur la liberté
et l’éducation sexuelles, ce n’est toujours pas un sujet que les gens
attaquent facilement et franchement. Les Français, que l’on consi
dère à l’étranger comme le peuple du plaisir, en parlent encore
moins librement que les étrangers.
On me dit rarement :
— Voilà, je viens vous trouver parce que je ne peux pas faire
l’amour, ou je ne ressens aucun plaisir, l’amour pour moi c’est une
corvée...
Je dois les débusquer, dans les taillis compliqués de leurs com
plexes, comme un lièvre peureux des buissons. Si je le fais, ce
n’est pas par goût des confidences intimes. Je connais trop l’impor
tance de l’équilibre sexuel sur l’état général, et sur des affections
qui semblent, pour le malade, en être éloignées comme l’ulcère
du duodénum, les troubles hépatiques, nerveux et même intesti
naux.
Les hommes se taisent par vanité, amour-propre. Il n’est pas
agréable d’avouer à un autre homme que l’on manque de virilité.
Les femmes par timidité, par pudeur car beaucoup sont encore
ligotées par leur éducation. Leurs mères leur ont trop souvent dit :
« Ce n’est pas « ça » qui fait un bon ménage. » Alors qu’elles
auraient dû leur enseigner le contraire. Ce n’est pas pour rien
qu’elles appellent cet acte « le devoir conjugal ». Ce sont des
mots à vous glacer le plaisir dans le corps !
Pour ces troubles ma manière de consulter m’a été très utile.
Elle m’a permis d’aider ceux, ou celles, qui n’osaient pas parler.
Quand un malade entre, pour la première fois, dans mon cabinet,
je le regarde. En quelques secondes.je sais déjà beaucoup de
choses sur lui. Sa silhouette, obèse ou sportive, son allure, sa
démarche lente ou rapide, apathique ou agressive, lourde ou
légère, me renseigne. J’attache, aussi, beaucoup d’importance aux
174 DES HOMMES ET DES PLANTES
yeux. Dedans on voit s’il est triste, pessimiste, inquiet ou optimiste,
confiant ou méfiant. Tout compte : la forme de son visage me
donne les dominantes de son caractère. A la qualité de sa peau,
son élasticité, sa couleur, je vois s’il a un ulcère au duodénum,
une maladie de foie, si c’est un sanguin, un pléthorique, un détra
qué sexuel.
Les mains, leur forme, leurs gestes m’indiquent si c’est un
travailleur ou un intellectuel. Souvent il m’est arrivé de les arrêter :
« Ne me confiez rien, je vais vous dire qui vous êtes. » Il y a
des détails très importants : s’il ronge ses ongles ce n’est pas
seulement un nerveux, ou un complexé, c’est un homme qui a des
ennuis sexuels et très souvent des perversions. Jamais je n’ai vu
un homme puissant, équilibré, se ronger les ongles.
Sa manière de s’habiller est aussi très parlante, je vois tout de
suite si c’est un étriqué, un mesquin, un timoré. Ceux qui sont
excessivement nerveux, inquiets, ne s’habillent pas comme ceux qui
sont calmes et optimistes.
Pour les femmes, ces observations sont encore plus significa
tives. Du premier coup d’œil, je sais si c’est une femme frigide
ou comblée. La démarche de la femme sensuellement équilibrée,
heureuse, est onctueuse, souple, et elle conserve toujours une cer
taine lenteur. Son corps semble accompagner ses gestes, et elle
se balance un peu sur ses hanches. La femme frustrée est beau
coup plus mécanique dans sa démarche, on dirait un pantin. Elle
est nerveuse, il n’en existe pas qui soit calme.
Sa façon de s’habiller est très révélatrice. La femme • frigide
fait beaucoup de recherches de toilette. C’est normal, comme elle
n’attend pas d’autres satisfactions, elle reporte tous ses efforts sur
ses vêtements et son maquillage. Elle se veut séduisante, excitante.
C’est sa façon de compenser son manque de satisfactions sexuelles
et d’équilibre profond.
Tout ceja ne s’apprend pas dans les livres, c’est de l’expérience.
Dès qu’un malade entre, je sais, déjà, si je pourrai ou non lui
être utile, pàr conséquent le guérir.
Ce genre d’observation rie m’est pas personnel. Tout bon méde
cin le pratique, il est toujours psychologue et intuitif. C’est pour
cela que l’on peut être un professeur agrégé et être un médiocre,
ou un obscur petit médecin de campagne et un grand praticien.
Je n’aime pas généraliser, surtout en médecine, et encore plus
quand il s’agit de problèmes sexuels où chaque cas est un cas
personnel. Tout de même on peut faire -deux grandes divisions :
les organiques et les psychiques.
Les organiques, ce sont ceux, ou celles, qui sont atteints de
L’IMPUISSANCE ET LA FRIGIDITÉ 175
malformations, congénitales ou autres, bien entendu ceux-là, je ne
peux pas les soigner.
Reste les psychiques dont les troubles fonctionnels sont d’origine
nerveuse et psychologique, et ceux dont les déficiences sont pro
voquées par des affections diverses : voies urinaires, diabète, albu
minerie et surtout obésité. Pour toutes ces affections particulières
mes plantes sont très puissantes.
Dès qu’il s’agit de problèmes sexuels mes ordonnances n’ont pas
moins de deux pages. Je ne me contente pas de donner des indica
tions pour l’utilisation de mes préparations de base, j’ordonne aussi
un mode d’alimentation : ce qu’il faut boire, manger et surtout
ce que l’on doit éviter. Parfois, même, mes prescriptions n’ont,
apparemment, rien de bien médical, mais elles sont très efficaces.
Ainsi, pour certaines jeunes femmes célibataires, veuves ou divor
cées qui font de la dépression nerveuse due à la frigidité ou à
l’absence d’homme dans leur vie, je prescris : « Partir seule en
voyage en Italie. » Et je souligne seule. Et quand la malade proteste,
affolée : « Mais, cela va être affreux, je supporte, déjà, si mal la
solitude. » Je lui réponds : « Non, dès le premier soir, sortez, ne
mangez pas dans le restaurant de votre hôtel, goûtez les spécialités
du pays dans de petites « trattoria », prenez votre café aux ter
rasses des cafétérias, allez danser et faites-moi confiance, vous
reviendrez transformée. »
Je ne crois pas que les Italiens soient plus doués que d’autres ;
mais chez eux, surtout dans le Sud, on prend le temps de s’occuper
d’une femme. Ils ont aussi le goût du décor, leurs paysages font
rêver, leurs musiques, leurs chants sont très sensuels. Et bien
souvent une femme est froide parce qu’on n’a pas pris le temps
nécessaire, ni employé les moyens qui convenaient pour l’éveiller.
La femme est avant tout une sentimentale, elle a besoin pour
se préparer à l’acte sexuel de jolies choses. Une vieille éducation
l’oblige, encore, à penser que l’acte d’amour est laid et une initia
tion ratée, parfois douloureuse, a souvent renforcé cette idée fausse.
Les hommes devraient toujours se souvenir de l’Oiseau de Paradis.
Pour accueillir sa belle, il dresse à terre une sorte d’abri, c’est la
chambre nuptiale. Il en foule le sol avec ses pattes et enlève tout
ce qui pourrait blesser les pattes délicates de sa compagne. Ensuite
il orne de fleurs le toit, les murs de la maison, et en jonche le
sol. Alors, seulement, il va chercher sa femme et dans un éblouisse
ment de couleurs, paré comme un prince oriental, bombant sa
gorge, inclinant sa tête pour mieux faire frémir ses aigrettes, il
exécute, pour elle seule, la danse de l’amour.
Quelle est la femme qui pourrait résister à tant de prévenance
et de beauté ? Aucune.
176 DES HOMMES ET DES PLANTES
Fort peu de couples ont une vie sexuelle normale. Il suffit de
peu de chose parfois pour qu’une femme devienne froide. Le
mécanisme de sa sexualité est très délicat.
Contrairement à ce que pensent, trop souvent, les femmes,
l’homme n’est pas l’être grossier et bestial qu’elles imaginent.
Les causes de certaines impuissances sont aussi subtiles, tout en
étant différentes, que celles qui troublent la vie sexuelle de la
femme.
Cela ne m’empêche pas d’affirmer que si (d’après mes statisti
ques personnelles) sur cent femmes, quatre-vingt-deux ignorent
le bonheur, ce sont les hommes qui, dans 95 % des cas, en sont
responsables.
Les trois cas de troubles fonctionnels que j’ai rencontrés le
plus souvent chez l’homme sont : l’impuissance ou le désir sans
possibilité physique de le satisfaire ; l’anaphrodisie ou le manque
de désir ; l’éjaculation prématurée ou l’impossibilité de se contrôler.
Je déteste ces termes médicaux trop techniques qui dépoétisent
l’amour et je ne les emploie jamais. J’ai remarqué également qu’en
parler de cette façon était assimiler cet acte à un mécanisme orga
nique appelé à fonctionner à coup sûr. Cela en devenait blessant
pour l’homme qui n’en est plus maître et pour la femme qui tient
beaucoup à parer l’acte sexuel des couleurs qu’elle aime.
Je crois qu’une part de mon succès, dans mes consultations, est
dû au fait que je n’oublie jamais les jolies leçons des plantes, des
animaux sauvages, dont l’accouplement est très rarement bestial.
C’est certainement sur l’amour physique que j’ai entendu les
« confessions » les plus douloureuses.
Elle était jeune, appétissante et très éveillée, la. femme qui m’a
confié :
— Monsieur, j’ai vingt-quatre ans, mon mari en a vingt-trois,
nous sommes mariés depuis six mois et je n’ai pas eu de nuit de
noces. Pourtant je sais qu’il m’aime. Avant lui j’ai eu un amant,
j’ai connu le bonheur qû’un homme peut me donner et je ne peux
plus m’en passer. Je ne veux pas tromper mon mari. Alors que
faire ?
« Je dors très mal, je suis nerveuse, irritable. Je me rends
compte que je deviens impossible. Mais quand toute une nuit j’ai
senti son corps contre le mien, que j’ai été pénétrée de sa chaleur,
que ma main a touché la douceur de sa peau, le matin c’est plus
fort que moi, je lui en veux. Et hier, Monsieur, j’ai osé le traiter
d’impuissant ! Il s’est mis à pleurer comme un enfant. J’étais
bouleversée.
Maintenant c’était elle qui pleurait dans mon bureau.
— Expliquez-moi, Madame, comment les choses se passent ?
L’IMPUISSANCE ET LA FRIGIDITÉ m
— Mon mari m’embrasse longuement, il aime beaucoup cela. Je
vais même vous avouer que lorsque nous étions fiancés j’ai pensé
que, s’il faisait tout de la même façon, nous allions vivre des
moments extraordinaires. Le soir de nos noces, il a des principes
et n’avait jamais voulu me toucher avant, il m’a embrassée, m’a un
peu caressée et m’a abandonnée en me disant : « Ce n’est pas
ma faute, je t’aime tant, j’ai trop attendu ce moment... » Je l’ai
cru, mais, le lendemain et les jours suivants, rien n’a été changé.
— Peut-être ignorez-vous que certains hommes aiment être un
peu sollicités par leur femme.
— Oh non, Monsieur, l’amour est une chose que l’on doit faire
à deux. Mais il ne veut pas que je le touche, cela le met en
colère.
— Il vous en donné la raison ?
— Il m’a dit : « Laisse cela aux putains, c’est bien assez que je
ne sois pas le premier. »
J’étais éclairé. Je lui ai donné un traitement calmant et lui ai
demandé de m’envoyer son mari.
Il m’a avoué ;
— A chaque fois je pense qu’un autre lui a fait l’amour avant
moi et je ne peux pas.
— Vous l’aimez ?
— A m’en rendre malade.
Je lui ai posé suffisamment de questions pour apprendre qu’il
avait été élevé par sa mère, veuve depuis des années, dans des
principes religieux très étroits et qu’elle avait critiqué son mariage.
Il a même ajouté :
— Et encore, monsieur, ma mère ne savait pas que ma femme
avait eu un amant, sans cela elle m’aurait défendu de me marier.
Enfin, n’ayant pas de gros besoins sexuels, il n’avait jamais eu
de maîtresses. Il s’était contenté de quelques rapports rapides avec
des prostituées dont il disait :
— Je l’ai toujours regretté, ces femmes ont des manières dégoû
tantes. Elles, je ne les embrassais jamais.
— Mais avec elles, vous n’étiez pas impuissant ?
— Non, ce n’était vraiment pas possible.
Son impuissance était entièrement psychique. Ses rapports avec
des professionnelles avaient, à ses yeux, rabaissé l’amour physique
à un acte grossier qu’il ne pouvait pas imposer à la femme qu’il
aimait. Son incapacité était encore aggravée par la pensée que sa
femme avait appartenu à un autre.
Il m’à fallu plusieurs conversations avec lui pour le débarrasser
de ses tabous. Mes plantes, en provoquant son désir, ont fait le
reste.
178 DES HOMMES ET DES PLANTES
D’autres cas ont été moins faciles à traiter.
Entre un jour dans mon cabinet une jolie femme, Mme W...»
blonde, élégante et soignée. Très vite elle a attaqué son sujet.
Elle me donnait l’impression d’avoir appris sa confession par cœur.
— A trente-deux ans, j’ai réalisé mon rêve en épousant un
homme beau, riche et très gentil. Malgré notre différence d’âge
— il a cinquante ans —, j’étais sûre de trouver le bonheur. Dans la
vie mon mari est un homme parfait : délicat, attentionné, d’une
grande bonté et surtout dépourvu de tout égoïsme. Mais dans
l’amour, je ne le reconnais plus. C’est un anormal. Depuis que nous
sommes mariés, monsieur, pas une seule fois je n’ai été heureuse !
— Voyons, madame, avant d’être mariée aviez-vous éprouvé du
plaisir ?
— Bien sûr. J’avais eu un amant avec lequel je m’entendais fort
bien.
— Vous n’aviez pas pris avec lui des habitudes voluptueuses
que votre mari n’aime pas ou ne pratique pas ?
— Je ne pense pas. Hans était très normal.
— Je n’en doute pas, mais les papillons caressent longuement la
corolle des fleurs avant d’y abandonner leur pollen dans le cœur
et ces plaisirs légers vous étaient, peut-être, indispensables ?
Elle a rougi d’une si jolie manière que j’ai pensé que son mari
était bien coupable.
— Oh non, monsieur.
Je lui avais posé cette question, car il est fréquent qu’ayant
pris certaines habitudes jeunes filles, elles ne puissent plus s’en
passer. Le cas est très courant pour des femmes de trente à qua
rante ans, surtout dans les pays anglo-saxons, où elles ont beaucoup
pratiqué avec leurs « boy-friends » le « tout mais pas ça ! » S’il
est satisfaisant pour l’hypocrisie il est très éprouvant sexuellement
et crée souvent des inhibitions graves.
— Non, monsieur, ce'n’est pas moi la responsable. Pourtant vous
ne pouvez pas savoir combien j’aurais désiré l’être.
« Entre mon mari et moi, tout se passe toujours de la même
manière. Il entre dans ma chambre, à l’improviste, quand je suis
devant ma coiffeuse. Il s’approche de moi et je ne peux ignorer
son désir. Vite je vais m’allonger sur mon lit, il a conclu sans
m’avoir même frôlée. C’est incroyable, mais pas une seule fois je
n’ai senti mon mari en moi.
« La première fois j’ai mis cette défaillance sur le compte d’un
désir trop violent. Ensuite je vous avoue que je lui ai fait part de
ma déception. J’ai vu qu’il en était bien malheureux. Et j’ai eu
peur que notre amour soit menacé. Alors j’ai feint d’éprouver du
plaisir, en même temps que lui, rien qu’à voir le sien. Il en a
L’IMPUISSANCE ET LA FRIGIDITÉ 179
été heureux sans se donner la peine de comprendre que c’était
vraiment impossible. Et un jour la colère, la rage, de cette pitoyable
comédie m’ont fait hurler. Il a cru que c’était de joie. Depuis je
crie de plus en plus fort. Il ne se rend pas compte que c’est devenu
le cri animal d’un corps épuisé par cette duperie. J’en deviens
folle, je lui en veux et je me méprise.
— Avant tout, madame, il est nécessaire que je voie votre mari.
Elle avait raison : il était beau, charmant et très viril. Il m’a
expliqué qu’il avait eu son premier spasme quand il avait quinze
ans. Il se trouvait assis dans la loge d’une danseuse, celle-ci était
assise devant sa coiffeuse.
— J’étais derrière elle et je la regardais, la loge sentait la
sueur, le parfum, le cosmétique. C’était un mélange d’odeurs, lourd
et très érotique. J’avais chaud et les mains glacées. Elle a levé
ses bras, j’ai vu ses aisselles rasées avec des gouttes de sueur.
Il y a eu comme une détente en moi, j’ai cru que j’allais m’éva
nouir, puis j’ai été merveilleusement soulagé.
— Vous étiez amoureux de cette danseuse ?
— Comme on l’est à cet âge, j’en étais fou.
— Et si vous n’aimez pas une femme, comment les choses se
passent-elles ?
— Je ne sais pas, monsieur, je n’ai jamais fait l’amour sans
aimer.
Je lui ai fait un cours d’éducation sexuelle et j’ai soigné son
système nerveux. J’ai obtenu de bons résultats, mais ce fut très
long-
Deux ans plus tard, Mme W... m’écrivait pour m’annoncer la
naissance d’une petite fille et elle ajoutait : « ... et ce n’est pas un
bébé éprouvette ! »
Je suis le parrain de beaucoup d’enfants, car je soigne aussi
énormément de femmes pour la stérilité. Pour moi la conception
et le plaisir vont ensemble et je demande toujours à voir le mari.
Bien entendu je ne soigne que la stérilité d’origine psychique mais
dans 85 % des cas elle l’est. Il arrive aussi, que certaines femmes
aient des spasmes, des contractions utérines, qui rejettent la
semence mâle, mais cela est peu fréquent.
Dans mon cabinet, le comportement du couple est très révélateur.
J’accorde à l’homme -et à la femme un quart d’heure pour exposer
leur point de vue et j’attends.
Si c’est l’homme qui prend la parole en premier, je sais déjà
que j’ai affaire à un égoïste. Alors il y a peu de raisons pour
qu’il change dans un lit et se transforme en amant prévenant...
Je laisse s’écouler vingt minutes et je me tourne vers sa femme.
— Je vous écoute, madame.
180 DES HOMMES ET DES PLANTES
En général ce genre d’homme l’interrompt à tout propos pour
me faire croire qu’elle ne peut rien ajouter d’intéressant.
Ces hommes-là sont en général des sanguins, ils ont souvent
des nuques de taureau et se croient virils parce qu’ils désirent
très vite et concluent de même. Ce n’est jamais leur visite que je
reçois en premier, mais celle de leur femme. Ce qui n’a pourtant
pas été le cas pour Liliane S... et son mari.
C’est lui qui m’avait demandé un rendez-vous. C’était un homme
de cinquante ans, grand, assez fort, ses cheveux gris acier coupés
en brosse étaient drus. Ses mains assez courtes, à la paume très
large, indiquaient un lutteur, un homme fait pour la bagarre.
Elle était petite, mince et paraissait presque menue à côté de lui.
Très fine, légèrement parfumée, le pied bien chaussé, petit et
racé, elle avait un visage jeune. Mais ses lèvres avaient quelque
chose de las et son regard était dur.
— Ma femme ne voulait pas venir, elle disait que c’était inutile
puisqu’elle a demandé le divorce. Pourtant, nous avons une maison
agréable, je lui ai donné la vie mondaine qu’elle aime, des bijoux,
des fourrures, elle a tout ce qu’une femme peut désirer.
Elle s’est redressée sur sa chaise et lui a jeté en pleine figure :
— Tout, sauf le plaisir. Monsieur, j’ai épousé un impuissant.
Il est devenu rouge, les veines de son cou se sont gonflées.
— Elle est folle. Nous avons cinq enfants, monsieur.
Il s’est tourné vers elle :
— Et tu les as eus d’un mari impuissant ? Voilà la logique
féminine.
—a Oui, répliqua-t-elle, avec une ironie glacée, nous avons cinq
enfants, mais tu les as faits en cinquante secondes !
Il n’y a pas de nationalité pour bien faire l’amour, mais il y a
tout de même des pays où l’homme vit moins vite.
C’est l’homme des villes, quelle que soit sa profession, qui est
le plus guetté par les déficiences sexuelles parce qu’il est devenu
un anxieux. Un inquiet permanent, aux nerfs usés par le téléphone,
les embouteillages, les échéances. Autrefois, les gens vivaient plus
lentement, plus harmonieusement, ils prenaient le temps de regar
der passer la vie derrière leur fenêtre. Ce rythme-là on "e retrouve,
encore, à la campagne. Dans le Gers, les paysans viennent me
consulter pour toutes sortes de maladies, mais rarement pour des
histoires de virilité.
Cela est si vrai que dès qu’un homme me dit qu’en amour il
est cérébral, je sais qu’il est ou qu’il a peur de devenir impuissant.
J’ai eu récemment un cas très triste : il mettait fin à un ménage
heureux qui avait duré plus de quinze ans.
Elle était ravissante, une jolie quarantaine dorée de brugnon,
L’IMPUISSANCE E7' LA FRIGIDITÉ 181
des yeux gris tendre de gorge de pigeon, une élégance un peu pro
vinciale pleine de charme. Sa voix était jeune et légèrement agres
sive.
-— Monsieur, je ne supporte plus mon mari. Depuis deux ans
nous faisons chambre à part. J’ai tenu bon jusqu’à maintenant,
je n’ai pas voulu me l’avouer mais j’en souffre. Je n’avais jamais
cherché à savoir si je le trouvais beau, bien fait. Les apollons ne me
font pas tourner la tête. Mes amies m’enviaient Lucien, elles le
disaient « bel homme », cela me suffisait, je ne voyais qu’une
chose, dans ses bras j’étais heureuse.
« Comme il me trouvait un peu simplette dans ma façon de
faire l’amour il m’appelait sa « petite bourgeoise ». J’aurais bien
aimé avoir un enfant de lui mais il me l’a refusé. Il en avait déjà
deux d’un premier mariage et il ne voulait pas les léser.
« Au début nous nous aimions souvent, puis au fur et à mesure
des années, beaucoup moins. N’était-il pas normal que nous deve
nions plus calmes ? Il l’était surtout avec moi, car j’ai appris qu’il
avait des maîtresses. Cela m’a fait beaucoup de peine et je le lui
ai dit. Il m’a répondu qu’il n’avait aucun sentiment pour elles,
mais qu’il était un cérébral, et avait besoin de certaines excitations
que je ne savais pas lui donner.
« Bien entendu je me sentais prête à tout. Il m’a expliqué que
sentimentalement il m’aimait tout autant ; mais qu’il existait des
façons plus intéressantes de faire l’amour. Et que lorsque les pré
jugés couchaient avec vous en tiers, ils empêchaient certaines for
mes de plaisirs très agréables. Ainsi ce serait d’un érotisme plus
raffiné, quand on était dans les bras l’un de l’autre, de se voir
dans une glace, cela doublerait notre plaisir.
« J’ai accepté les glaces sans en être trop choquée. Il est devenu
plus exigeant, il m’a demandé, comme une preuve d’amour, d’accep
ter de rencontrer d’autres couples. Le rendez-vous a eu lieu à
Paris dans un hôtel. Je nous trouvais un peu ridicules. Ils avaient
tous des airs polissons d’enfants vicieux avec des rides de cin
quante ans. C’était pénible. Et pour moi cela est vite devenu
affreux. En regardant mon mari (qui croit avoir un très beau
corps) avec une autre femme, j’ai vu qu’il avait de l’estomac, un
gros pli sur le ventre, des jambes d’échassier poilues, que sa peau
tremblotait. Son corps faisait usé, plus vieux que son âge. Aveuglée
par l’amour je ne m’en étais jamais aperçue.
« Tout cela était dégoûtant. Si l’amour c’était cette chiennerie,
je n’en voulais plus. Le lendemain je lui ai fermé ma porte et je
l’ai envoyé coucher dans son bureau. Seulement, depuis ce temps-là,
je suis malheureuse. Je sens bien qu’il me manque quelque chose
182 DES HOMMES ET DES PLANTES
et puis un couple qui n’a plus de plaisir dans les bras l’un de
l’autre ce n’est plus un couple.
Que cette femme avait raison ! Je ne pouvais vraiment pas grand-
chose pour elle. Lui donner des bains calmants ne pouvait lui
rendre l’équilibre qu’elle trouvait dans l’amour.
J’ai vu son mari. Sentimentalement, il était malheureux d’avoir
perdu sa femme.
— Mais, comprenez-moi, monsieur, j’ai besoin d’excitants, sans
cela je deviendrais impuissant.
Déjà il l’était à moitié.
— Pourquoi avoir obligé votre femme à participer à vos expé
riences ? Vous la connaissiez, vous saviez bien qu’elle ne le suppor
terait pas.
— Je l’aimais, avec elle je pensais que ce serait plus fort qu’avec
les autres.
J’ai eu comme de la pitié pour cet homme et en même temps
de la colère. Il l’aimait, mais pas assez pour lui faire un enfant,
ni pour faire passer la sécurité de son ménage avant son plaisir.
Pour ces gens-là mes plantes, mon bon sens et ma connaissance
des hommes ne servent à rien. J’ai eu dans l’ensemble peu d’échecs.
Pourtant j’ai plus souvent rencontré, dans ces histoires sexuelles,
des cas sans espoir que dans bien d’autres maladies.
Trente-huit ans, un peu rondelette, tout à fait le genre de femme
dont les hommes se disent : « Tiens, elle doit être agréable au
lit ! » Mme Colette D... l’avait été, seulement c’était le lit qui
n’avait plus d’agréments pour elle.
C’était une gentille femme, simple, pas du tout une intellectuelle.
Elle me disait sa peine avec des mots pas compliqués, sans les
trier, comme ils lui venaient :
— J’ai peur, monsieur, c’est plus fort que moi, ça ne se com
mande pas. Dès que mon mari m’approche, je me recule. Je l’aime
encore beaucoup, mais je ne peux plus être heureuse dans ses bras.
« C’était bon de faire l’amour avec lui. Je me laissais aller,
faut dire que dans ces moments-là on n’a pas sa tête à soi !
Je lui faisais confiance. Il m’avait : « Ne t’inquiète de rien, je
prends mes précautions. » Je le croyais.
« Je me suis mariée très jeune, à dix-huit ans, avant lui je
n’avais eu personne, alors je manquais d’expérience. Et puis un
jour j’ai été prise. Il m’a dit : « C’est un accident, ne t’inquiète
pas, Ça n’arrivera plus. » Je l’ai cru et de dix-huit à vingt-cinq
ans j’ai dû interrompre, volontairement, cinq grossesses. Il faut
comprendre, nous avions déjà deux enfants et nous n’en voulions
pas plus. Pour ça, mon mari est très raisonnable. Il dit : « Les
enfants ce n’est pas tout de les faire, il faut les élever. »
L'IMPUISSANCE ET LA FRIGIDITÉ 183
« J’ai bavardé, entre femmes on se renseigne, et mes amies
m’ont expliqué qu’il exagérait, que c’était sa faute, qu’il n’avait
qu’à... enfin vous voyez ce que je veux dire.
Ce que je voyais surtout, c’est que son mari était un égoïste,
un homme sans volonté, sans maîtrise de soi.
— Et j’ai compris que son plaisir, il le prenait bien à fond.
Tant pis pour les suites. C’était moi qui avais les ennuis. Alors, je
me suis mise à le surveiller. Ça se passait toujours pareil. Au
début, dans ses bras, j’avais confiance, je savais qu’il n’y avait
pas de danger. J’étais heureuse et puis, quand je commençais à
sentir que j’allais basculer, je prenais peur, je me raidissais. Pour
ne pas me laisser aller je pensais à l’inquiétude que j’allais avoir
au moment de mes règles. Je revoyais ces démarches humiliantes
que je devais faire, ces manœuvres douloureuses que je devais
supporter. Alors je le repoussais et il avait son plaisir tout seul.
Je n’ai même plus à penser à tout cela. C’est devenu mécanique,
je repousse mon mari et je reste insatisfaite, les nerfs à vif.
« Il ne veut pas, non plus, que je prenne la pilule. De toute
façon, je crois qu’il est trop tard. L’amour pour moi est devenu
une cochonnerie qui ne réussit qu’aux hommes. Maintenant, quand
il me prend, ça ne me fait plus rien, je suis devenue froide.
La frigidité par peur de la grossesse est très fréquente. Bien
souvent, la femme repousse l’homme avant d’avoir été heureuse et,
frustrée de son plaisir, devient peu à peu physiquement indiffé
rente. Parfois pour éviter cette insatisfaction, le chemin du plaisir
sans danger est vite trouvé et devient rapidement une habitude
sexuelle dont la femme ne peut plus se passer et qui la rend
indifférente à l’étreinte habituelle.
C’est chez les femmes très jeunes que l’on rencontre parfois
les réactions les plus étonnantes.
L’une d’elles m’a expliqué qu’elle était totalement et définitive
ment frigide.
Elle n’avait été heureuse que dans les bras d’une femme, mais
elle disait :
— Je sais bien que ce n’était pas le véritable plaisir puisque ce
n’était pas un homme qui me le donnait.
Elle ne voulait pas admettre cette déviation sexuelle et préférait
se croire frigide.
Une autre, très raisonnable, m’a expliqué :
— J’ai été très tentée de prendre comme amant un homme de
quarante ans. Plusieurs de mes amies m’avaient affirmé que les
garçons de notre âge ne savaient pas faire l’amour. Mais j’ai
184 DES HOMMES ET DES PLANTES
préféré ne pas en tenir compte. J’ai pensé qu'avec lui je connaî
trais des plaisirs que je ne serais pas sûre de retrouver avec un
mari de mon âge. Et puis, je me suis dit qu’on ne serait peut-être
pas plus maladroits que les autres et qu’on saurait découvrir cela
ensemble. Sinon, tant pis, puisque je n’aurais pas connu autre
chose, cela ne me manquerait pas. »
Je n’ai pas la prétention de donner des cours d’éducation
sexuelle. On ne fabrique pas des amants irrésistibles et des maî
tresses affolantes comme l’on forme des athlètes pour les Jeux
Olympiques. Mes conseils ont pour but d’aider ceux qui me font
confiance à retrouver leur équilibre et leur bonheur de vivre.
Mes méthodes sont simples : j’interdis, avant tout, les aphrodi
siaques que l’on vend en secret. Ces excitants d’une nuit sont
très dangereux. Ils peuvent même provoquer des syncopes car
diaques. Et à coup sûr, leur usage et leur abus, loin de soigner,
peuvent rendre totalement impuissant.
Mon traitement de bains de pieds, de douches vaginales doit
être accompagné de massages, au bas du dos, sur la colonne
vertébrale, avec une crème à base de plantes qui est très efficace.
Des malades m’ont téléphoné peu après son emploi pour me dire
qu’ils avaient obtenu des résultats qui les avaient surpris eux-
mêmes. Des femmes m’ont même affirmé que ces massages avaient
eu sur elles des effets presque immédiats.
Ces plantes du bonheur sont au nombre de trois : la chélidoine,
la berce, la sarriette.
La chélidoine doit être fraîche, pas plus de quinze à dix-huit
jours. C’est pourquoi en janvier et février je ne soigne jamais les
impuissants. Mais au mois de mars c’est le renouveau, la sève
montante donne aux plantes une vigueur, une force étonnante,
elle monte dans tout... et tous. C’est la meilleure période pour
soigner les déficiences sexuelles.
La berce, que mon père appelait « Patte-d’Ours », est recom
mandée par le Docteur H. Leclerc 1 comme un aphrodisiaque natu
rel, sans effet secondaire, ses expérimentations, dans des cas
d’asthénie génésique, ont été très concluantes.
La sarriette est une. plante dont la légende est évocatrice de ses
pouvoirs. Certains anciens prétendent que son nom vient de Satyre.
De ces joyeux barbus, cornus, moitié hommes, moitié boucs,
joueurs de pipeau, danseurs infatigables et amateurs de tendres
nymphes. Ils étaient doués, par la nature, d’une puissance suf
fisante pour leur permettre de transformer en dames de nombreuses
1. Le Dr H. Leclerc fait autorité en matière de phytothérapie.
L'IMPUISSANCE ET LA FRIGIDITE 185
demoiselles dans la même journée. Ce qui me fait dire que « l’on
ne prête qu’aux dieux ». L’origine du nom est, peut-être, discuta
ble, mais ce qui ne l’est pas ce sont les résultats obtenus avec
cette plante. Le Docteur J. Valnet 1 en reconnaît les propriétés
stimulantes, tant pour le corps que pour l’esprit.
Dans certains cas, j’y ajoute de la menthe et du plantain.
Pour aider à l’action de mes « herbes merveilleuses », je conseille
une discipline physique et un régime alimentaire efficace. Il peut
être suivi, avec succès, à titre préventif.
Il ne faut pas faire d’excès amoureux. Les réserves humaines
ne sont pas inépuisables. Médicalement, ces abus font partie des
causes d’impuissance. De même l’excès d’exercices physiques qui
utilisent toutes les ressources nerveuses et musculaires de l’homme
provoque, en cours d’entraînement ou de compétition, des impuis
sances passagères qui peuvent avoir des suites.
Je recommande beaucoup la marche en forêt, en campagne, au
bord de la mer, l’iode est un excellent stimulant. C’est un sport
qui détend, calme et n’enlève pas l’envie de pratiquer d’autres
exercices agréablement physiques.
Supprimer l’alcool, boire raisonnablement du vin. Tous les alcoo
liques sont des impuissants. Un homme vraiment ivre est incapable
de conclure ce qu’il a entrepris.
Ne pas abuser, non plus, du tabac et de tous les excitants sus
ceptibles de détraquer votre système nerveux.
Que dire des ravages causés par les excitants chimiques qui
ont pour but de vous tenir éveillé quand tout votre organisme
réclame le sommeil à grands cris ? Des euphorisants qui ont pour
mission de vous faire oublier les difficultés, les soucis de la vie,
le surmenage physique, intellectuel et qui font de vous un candidat,
parfait, à la dépression nerveuse et à l’impuissance ?
Après vous êtes « réveillé » il faut vous endormir et vous prenez,
bien vite, un somnifère dont vous augmentez progressivement,
mais rapidement, les doses. Aidée par ces trois agents destructeurs
votre journée devient bien courte, même si elle s’est poursuivie
très tard, et vous n’avez plus le temps de faire l’amour. D’ailleurs,
très vite, vous n’y pensez plus. Et quand l'idée, et pas toujours
l’envie, vous en vient parce que vous êtes auprès d’une femme,
que vous aimez sentimentalement, vous ne le pouvez plus.
Supprimez tous les excitants et remplacez-les en mangeant beau
coup de poissons de mer, de cervelles, de crustacés riches en phos-
1. Dr J. Valnet, Aromathérapie. Paris, Maioine, 1964.
186 DES HOMMES ET DES PLANTES
phore. Ce phosphore dont vous faites chaque jour une dépense
considérable, physiquement, intellectuellement, sexuellement.
Pour vous aider à avoir de l’appétit, au bon moment, utilisez
modérément quelques épices : poivre, cannelle, muscade, paprika.
Mangez aussi du céleri : selon la croyance populaire il rend amou
reux, ce qui n’est pas faux.
19
UN MONSTRE FASCINANT : FAROUK
En amour la satiété est aussi une cause de manque d’appétit.
Si vous ne mangez que des plats épicés, à la fin du repas,
vous avez la bouche emportée et vous ne sentez plus rien. Si
l’on vous sert, tous les jours, les plats les plus raffinés, vous
rêvez d’une solide poule au pot bien rustique. Et si vous avez,
en abondance, à chaque repas, tous vos plats préférés, au bout
de quelques jours vous aurez perdu tout appétit. Il en va de même
pour la table de l’amour.
J’ai connu un des hommes les plus comblés du monde : le roi
Farouk. Il n’avait même plus besoin de lever la main et encore
moins de jeter le mouchoir pour voir tous ses désirs satisfaits.
Ce n’était pas un grand homme, ce n’était qu’un gros homme
dont l’obésité aggravait l’agressivité.
A cette époque, je consultais encore à Nice au Majestic. Cet
après-midi-là, je rentrais de Lyon par la route, assez fatigué, quand
ma secrétaire m’a dit :
— Monsieur, le roi Farouk voudrait vous voir, il a déjà appelé
deux fois.
Ma vanité en a été caressée. C’était flatteur et tout en consultant
je me demandais qui pouvait lui avoir parlé de moi ?
J’examinais une brave poissonnière, du marché de Nice, quand
ma secrétaire a ouvert une porte, ce qu’elle ne faisait jamais, et m’a
crié :
— Monsieur, c’est le roi.
La marchande de poissons n’a pu se retenir :
— Le faites pas attendre ! pensez, un roi... Pécaïre ! Quelle
chance j’ai d’être tombée chez vous, ce jour-là... Je vous laisse.
Vous me rappellerez après.
L’homme qui me parlait avait un accent italien assez prononcé.
J’ai su, plus tard, qu’il s’appelait Gino et qu’il était l’homme-à-tout-
faire du roi.
188 DES HOMMES ET DES PLANTES
— Sa Majesté le roi Farouk aimerait que vous vous rendiez
auprès de lui.
Je n’ai jamais été très fort pour les ronds de jambes protoco
laires et j’avoue, qu’en plus, à cette époque, j’en avais peu l’expé
rience.
J’ai répondu :
— Je suis très honoré.
Et estimant en avoir terminé avec les cérémonies, j’ai ajouté :
— Quel jour et à quelle heure ?
— Il serait agréable à Sa Majesté que vous puissiez partir dès
maintenant.
Un instant, j’ai eu envie de répondre : « J’ai une consultation »,
mais c’était, tout de même, le roi Farouk qui me demandait et
une grosse bouffée d’orgueil m’est montée à la tête. Je devais en
être tout rouge.
— Pour aller où ?
— A Monte-Carlo. Son Altesse y séjourne. Et nous vous avons
réservé un appartement à l’hôtel de Paris. Mais si vous préférez
une suite, nous donnerons des ordres immédiatement. Sa Majesté
fera mettre à votre disposition tout ce que vous désirez.
J’ai répondu d’un ton que j’espérais blasé :
— Non, cela ira.
— Pouvons-nous nous permettre de vous envoyer, immédiate
ment, la Rolls ?
— J’ai ma voiture.
— Sa Majesté souhaite que vous utilisiez la Rolls, elle pense
qu’elle sera plus agréable pour vous.
Mon ton n’était plus blasé mais cassant. Je redevenais ce « pay
san-citoyen » de 89 qui avait crié : « Mort aux tyrans ! » Ma
voiture valait bien celle d’un roi et j’irais comme il me plairait.
On a l’orgueil chatouilleux dans le pays de d’Artagnan.
— J’ai .ma voiture, un'chauffeur et en plus, j’adore conduire.
Je n’avais pas de chauffeur mais, sans doute impressionné, le
secrétaire n’a pas insisté et j’ai rouvert ma porte pour faire revenir
ma pescadière \
— Dites, monsieur, ce roi c’était bien un vrai, ce n’était pas une
galéjade ?
Le soir même, du port au cours Salcédo, on a dû savoir qu’un
roi m’avait demandé et cette communication a dû prendre des
proportions énormes.
J’étais content de terminer une consultation, de n’être pas parti,
comme un fou, parce que Farouk m’appelait. Et je savais, déjà,
1. Poissonnière.
UN MONSTRE FASCINANT : FAROUK 189
que dans mon examen de conscience de ce soir, je me ferais
des reproches pour avoir remis les autres malades au lendemain.
A 19 heures, je stoppais devant l’hôtel de Paris. Je n’avais pas
ouvert ma portière que les grooms, le portier galonné, suivi d’un
jeune homme brun coiffé du fez, et du deuxième concierge du
palace se jetaient sur moi. Le «. petit » Mességué a pensé :
« Qu’est-ce que ça doit coûter comme pourboire tout ça » et le
« grand » a dit :
— Veuillez me conduire à mon appartement.
Le concierge s’est précipité.
— Inutile, est intervenu le jeune homme, qui était troisième
secrétaire de Sa Majesté, M. Mességué est attendu dans son appar
tement, je vais l’y conduire...
Après avoir traversé les deux salons de mon appartement, j’arri
vai dans un troisième transformé en boutique de fleuriste tant il
y avait de fleurs, et j’y trouvai, m’attendant, le premier secrétaire
de Sa Majesté qui me débarrassa de mon porte-documents qui ne
contenait rien et (pie j’avais pris pour donner bonne impression.
C’est alors qu’un monsieur assez fort me salua :
— C’est moi qui vous ai téléphoné.
Suivit un silence. Je pensai : Il va me conduire au roi. Il a
ouvert une porte de mon salon.
— Voici votre chambre, vous pourrez vous y reposer.
— Mais je ne suis pas fatigué. Conduisez-moi plutôt auprès du
roi.
— Sa Majesté est très occupée. Et vous risquez de devoir atten
dre longtemps. Commandez ce qu’il vous plaira. Ne quittez pas
votre appartement, je viendrai vous y chercher dès que Sa Majesté
en manifestera le désir.
Et je restai seul. Je pensais à ce que dirait ma poissonnière si
elle me voyait ainsi au milieu de ma chambre : « Le pôvre, il a
l’air tout couillon. » Et c’était vrai. Mon imagination ne m’avait
pas préparé à cette attente de « prisonnier ». La « cellule » était
belle et confortable. Cette chambre, immense, était étonnante :
lit bas, très large, de satin noir, moquettes beiges épaisses comme
un gazon anglais, tables basses, opalines roses et vertes et deux
téléphones bleu pâle. La salle de bains, aussi grande qu’une salle
à manger pour famille nombreuse, était en marbre et mosaïque
noir et or. L’intérieur de la baignoire piscine était d’un bleu tur
quoise très raffiné. Et la vue une merveilleuse « carte postale en
couleur » : la mer violette, le rocher blanc de la Principauté, dans
le couchant le blanc et le rouge du drapeau monégasque, qui
flottait au-dessus du palais et avait l’air tissé d’or.
L’impression d’être au service de cette Majesté invisible m’irri-
190 DES HOMMES ET DES PLANTES
tait. Mais la fatigue de la journée avait chassé tout sentiment de
révolte en moi. J’enlevai mon veston prince-de-Galles — mon
plus beau costume, le tout dernier — et le posai sur le valet
d’acajou. Je desserrai ma cravate et m’allongeai sur le lit où je
fermai les yeux.
Une sonnerie douce et discrète me réveilla, je décrochai le télé
phone.
— Sa Majesté vous recevra dans quelques minutes, je passe vous
prendre.
Je regardai ma montre, il était 4 h 30.
J’ai remis mon veston et en tâtant, machinalement, mes poches,
je me suis aperçu que j’avais oublié mon pendule. Il n’était pas
possible, à cette heure, d’en trouver un dans la Principauté.
Au cordon de tirage des rideaux pendaient de lourdes boules de
cuivre. J’ai coupé le cordon, enlevé la boule. Je n’avais plus qu’à
demander à une femme de chambre un peu de fil pour avoir
un pendule parfait. Heureusement que je n’ai jamais pris mon
pendule pour un instrument magique. Tant pis : Sa Majesté sera
examinée avec une boule à rideaux. L’humour m’en plaisait assez.
Dix minutes plus tard Gino était de retour.
— Si vous voulez me suivre.
Couloirs, ascenseurs, de nouveaux couloirs, un nouvel ascenseur.
Je me demandais si je ne continuais pas à rêver.
— Mais où allons-nous ?
— Cet ascenseur conduit au souterrain.
— Quel souterrain ?
— Celui qui mène aux salons de Sa Majesté.
Cette fois, j’étais sûr de rêver. Jamais je n’avais donné une
consultation dans ces conditions.
Gino m’a expliqué :
— $a Majesté joue dans ses salons privés du Casino et ce
souterrain les relie à l’hôtel de Paris.
Quelques instants plus tard, nous entrions dans un salon crème
et or.
Là, devant une table de jeu, son énorme cou sortant d’une
chemise à fines raies roses, vêtu lâchement d’un costume de soie
grège, Sa Majesté le roi Farouk terminait, m’a-t-on précisé, sa
vingt-septième partie de la nuit. A portée de sa main, deux bou
teilles de champagne dans leur seau* une grosse boîte entamée
de caviar et une montagne de cuisses de poulet froid.
Le tapis de jeu était vert, une lumière dure éclairait la table,
les mains, creusait les visages qui, parfois, se penchaient en avant.
Un croupier, sans expression, tenait la banque. Autour de Farouk,
UN MONSTRE FASCINANT : FAROUK 191
il y avait quatre hommes, deux femmes d’une cinquantaine d’an
nées.
Ceux-là étaient, à coup sûr, anaphrodisiaques. Le lit clos de leur
volupté était cette table, leur frisson trouble: perdre ; leur plaisir :
gagner. Ils l’attendaient, le guettaient toute la nuit jusqu’au jour.
La volupté qui creusait leur visage, faisait trembler leurs mains,
c’était le mouvement fascinant de ces plaques de galalithe que le
râteau du croupier poussait vers eux, ou râtissait vers lui ; de ces
cartes qui sortaient du sabot d’acajou verni pour être saisies par
leurs mains. Ils repartaient vidés, moralement, physiquement et
parfois financièrement.
Je regardai « mon malade ». D’après ses photos, je le voyais
avec des cheveux noirs, avec des yeux bruns. Ce qui lui restait
de cheveux était châtain très clair. Il venait de m’apercevoir et
il a posé sur moi un étrange regard bleuâtre. Je lui ai trouvé l’air
très intelligent. Son visage était lisse, la nuit ne l’avait pas marqué.
Au milieu des visages morts des joueurs qui l’entouraient, il parais
sait étonnamment vivant.
Pourtant, j’avais de la gêne devant cet homme, je le sentais
monstrueux. Il m’a souri, ses dents carnassières étaient très blan
ches, et j’ai compris, dans la seconde, la sorte de séduction fas
cinante que ce tyran à l’obésité encore aimable pouvait avoir.
— Ah, Monsieur Mességué, vous m’accorderez le temps de finir
cette partie ? •
C’était poli, mais je n’avais pas à répondre. Il jouait royalement.
Perdre semblait l’amuser autant que de gagner. J’ai su que cette
nuit-là il avait perdu 300 000 livres 1 sur une seule carte.
Je savais peu de chose sur le joueur, mais cela me suffisait.
Un soir, son adversaire lui avait fait observer qu’il n’avait montré
que trois rois sur le « carré » qu’il annonçait. Il avait répondu :
— Et avec moi, le roi d’Egypte, cela ne fait-il pas quatre ?
Une autre fois, à San Remo, il faisait un poker avec un gros
industriel milanais, le Commendatore P... B... Sur une relance de
ce dernier, Farouk avait renchéri de trois millions de lires.
— Pour « voir », avait dit l’industriel.
Sa Majesté annonça une « suite » et jeta ses cartes au talon sans
les montrer en disant : « Vous pouvez en croire la parole d’un
roi. » On n’a jamais su s’il l’avait vraiment et B... a perdu.
Sur l’homme, j’avais appris qu’il avalait une douzaine d’œufs à
son petit déjeuner, des grillades de huit cents grammes. Et qu’un
jour dans un restaurant romain, il avait commandé vingt côtelettes
et n’en ayant mangé que dix-neuf il a laissé la vingtième au
1. 420 000 anciens francs.
192 DES HOMMES ET DES PLANTES
maître d’hôtel en lui disant : « Tenez : la part du pauvre ! »
C’était cet homme-là que j’observais. Je n’avais plus aucune
gêne, ni aucune crainte. Bientôt, j’allais l’examiner, il allait m’ap
partenir, et tout comme ma poissonnière il guetterait dans mes
yeux la promesse d’une guérison.
Ce n’était certainement pas un grand malade. Il y avait en lui
une force extraordinaire. Le mettre au régime n’allait sans doute
pas être facile. Pourtant c’était obligatoire.
— Approchez donc, Monsieur Mességué.
Tranquillement il a jeté, par-dessus son épaule, son pilon à
peine entamé et s’est essuyé la main sur son pantalon. Sur un
signe de lui, un garçon m’a tendu une coupe que j’ai refusée.
— Vous préférez un scotch ?
Je le refusai ainsi que la cuisse de poulet, les pâtisseries et le
havane que Sa Majesté, elle-même, m’avait tendu.
Dans ses yeux, un étonnement coléreux est passé.
— Vous êtes très difficile, Monsieur Mességué. Et ça ?
Il a claqué des doigts et une fille blonde est venue à côté de
moi comme un chien bien dressé à qui on a dit : « Va donner la
patte au Monsieur ». Elle me frôlait, prête à m’accorder toutes les
voluptés que je désirerais.
Je n’ai pas eu à répondre.
Farouk continuait :
— De toute façon, ce sera pour plus tard.
Il riait assez méchamment.
— Maintenant, vous allez voir un homme perdre au jeu, sur
commande, parce que je suis le roi. Ce monsieur est mon ministre,
il est à mes ordres.
Il me montrait un homme d’une cinquantaine d’années, assez
fort, au visage aussi brun que le mien, aux paupières lourdes et
bistres et qui tentait de garder un air impassible.
Discrètement, les joueurs se sont levés. Cette partie-là ne les
concernait plus. La fille blonde m’a quitté pour rejoindre d’autres
filles, comme elle, superbes, mais vendues d’avance.
De l’autre côté de la table, l’homme me regarda rapidement.
Son regard me rappela celui des animaux traqués, il y passa une
lueur d’affolement. Gino me murmura : « Et surtout taisez-vous. »
Je commençais à en avoir assez. C’était le genre de climat que je
ne supporte pas.
— Donnez les cartes, a ordonné Farouk.
Le croupier distribua les cartes.
— Perdez, commanda Farouk, et ne trichez pas.
Comme dans un gros plan sur un écran, je voyais la sueur
perler sur le front du ministre.
UN MONSTRE FASCINANT : FAROUK 193
Farouk a abattu son jeu. Il était bon. Le ministre a eu l’air
soulagé, il a abattu le sien, il était heureusement moins bon.
— Il n’a même pas besoin de tricher pour perdre sutVommande.
Comment appelez-vous ça en France ? De la merde... Voilà ce qu’il
est, ce qu’ils sont tous.
Il répétait le mot grossier avec une sorte de plaisir déplaisant.
Je n’avais plus qu’une envie : rentrer chez moi.
II a rappelé d’un geste son harem d’un soir, a assis la fille
blonde sur ses genoux et lui a caressé la hanche de son énorme
main baguée.
— Elle ne porte rien sous sa jolie robe, même pas sa conscience,
elle n’en a pas.
Puis il a changé d’avis et renvoyé tout le monde. Le spectacle
était terminé.
— Maintenant, Monsieur Mességué, nous allons parler de moi.
Je vais vous dire pourquoi je vous ai demandé de venir.
C’était bien la première fois que je donnais une consultation
dans une salle de Casino. Avec la même honnêteté consciencieuse
que dans mon cabinet, j’examinai le roi Farouk avec mon pendule
improvisé. Puis je lui prescrivis des bains de pieds, de mains.
Je ne révèle jamais les maladies pour lesquelles on m’a consulté,
sauf si elles sont de notoriété publique comme les rhumatismes
d’Herriot ou la toux de Churchill. Je ne dirai donc pas quelles
plantes me furent nécessaires pour soigner Sa Majesté.
Les résultats en furent heureux puisqu’il m’a demandé, plus
tard, de venir le soigner à Koubbah près du Caire.
Son palais était extraordinaire, mais froid. Il n’y avait pas une
pièce, pas un coin où l’on pouvait sentir qu’un objet avait été
placé par une main attentionnée. Je n’ai jamais vu autant de
belles choses réunies manquer à ce point d’âme. C’était un rêve
des mille et une nuits à la limite du cauchemar. Tout était en
marbre, en bronze, en or. Des lustres de cristal que le plafond
de l’Opéra aurait eu du mal à supporter, pendaient partout. C’était
écrasant.
Il y avait à peu près un an que j’avais vu le roi à Monte-Carlo.
Je le trouvai très changé. Farouk avait perdu à peu près le
restant de ses cheveux et grossi considérablement. Ses yeux s’enfon
çaient dans une graisse déplaisante, une lueur cruelle, méprisante,
filtrait maintenant, en permanence, entre ses cils paresseusement
baissés.
Il m’a tendu sa main avec une chaleur qui m’a étonné.
— Soyez le bienvenu chez moi...
Ses ministres, ses dignitaires chamarrés, ses courtisans, ses secré
taires l’entouraient. Ses serviteurs, des colosses musclés ou des
194 DES HOMMES ET DES PLANTES
éphèbes nonchalants aux magnifiques yeux d’Orientaux, allaient
et venaient, silencieux et attentifs.
— Messieurs, je vous présente M. Mességué. Je vous ordonne
de vous faire soigner par lui et de lui rendre son séjour très
agréable. Vous pouvez vous retirer. Venez, Mességué, je vais vous
montrer quelques babioles.
Il avait de somptueuses collections de boîtes à musique, d’auto
mates dont il était assez vaniteux.
— Regardez-les, ils sont aussi vivants que mes ministres, comme
eux ils font toujours les mêmes choses, celles qui leur ont été
imposées.
Ses montres anciennes, au nombre de plusieurs centaines, étaient
de véritables bijoux d’or, de pierreries, d’émaux et représentaient
des centaines de millions de l’époque.
Gino nous suivait respectueusement, il m’avait murmuré :
— C’est un très grand honneur d’être conduit par le roi.
Je me serais fort bien passé de Farouk pour regarder ces mer
veilles. Ses remarques étaient très grinçantes :
— J’aime ces objets qui ont appartenu à des hommes qui
croyaient qu’ils n’étaient qu’à eux. Très peu d’argent a suffi pour
qu’ils soient à moi.
« Voici le nécessaire de toilette du Général Kléber. Voici le
thermomètre médical du Tsar, il est serti d’or et de diamant comme
si l’endroit où il le mettait puait moins que celui des autres
hommes. Le bâton a été offert par Hitler au maréchal von Brau-
chitsch, aigle d’or et croix de fer en hématite. Et la tabatière de
Frédéric le Grand ; je l’aime à cause de son inscription : « J’ai
appartenu à Frédéric II, Frédéric II m’a donné à son fils et je
dois rester dans la famille. » Amusant, n’est-ce pas ?
Dans son bureau, il y avait, au mur, le portrait d’un adolescent
très beau, mince, au regard tendre, presque enfantin : le roi
Farouk à seize ans.
— Mais oui, c’est moi. Vous ne me trouvez plus ressemblant.
Il a été fait en 1936 quand je suis monté sur le trône. J’ai changé,
n’est-ce pas ?
Il n’était pas reconnaissable et il n’avait que trente ans, ce
colosse obèse, au crâne chauve, qui me parlait :
'— Vous avez certainement entendu parler de ceci ?
Sur son bureau — une immense table marquetée — était posé un
poing en bronze.
— Mais oui, Mességué, tout ce que je veux, je l’obtiens par le
poing.
Je le trouvais encore plus odieux qu’à Monte-Carlo et je pensais
UN MONSTRE FASCINANT : FAROUK 195
que la monarchie en Egypte ne pouvait plus en avoir pour long
temps.
— Monsieur Mességué, vous lisez dans les corps des hommes,
moi dans leur cervelle. Et je suis lucide. Il n’y a que cinq rois
qui dureront dans le monde : le roi de trèfle, le roi de carreau,
le roi de cœur, le roi de pique.7. et le roi d’Angleterre.
« Une halte à Koubbah est très agréable, profitez-en ce soir, nos
nuits d’Orient sont belles.
Le soir, dans ma chambre de conte oriental : soie, ors, tapis,
lumières douces, parfums et musiques, venus je ne savais d’où,
deux sœurs, deux jumelles, m’attendaient. Elles étaient ravissan
tes, des yeux de gazelle, des corps parfaits. De chacun de leurs
gestes, de leurs danses, de leur voix, la volupté naissait, grisante,
fascinante... L’amour était pour elles un rite dont elles accom
plissaient chaque geste avec une sorte de ferveur sacrée. L’Egypte
des Pharaons avait connu ces prêtresses-là.
Mon lit, très vaste, couvert de coussins, était placé sur une
estrade, un peu plus loin dans l’enfilade des pièces de mon apparte
ment il y avait une piscine de marbre rose dont l’eau était étrange
ment bleue et douce. Après chaque étreinte, elles se baignaient,
se versaient mutuellement du parfum. C’était grisant. Elles m’ap
portaient des fruits, des pâtisseries au miel, bourrées de noix, de
pistaches, d’amandes et de traîtresses épices, de la confiture de
rose au haschisch.
Vers le milieu de la nuit, des négresses nues, aux corps lisses
et parfaits, sont venues masser, oindre d’huiles odorantes les deux
jeunes filles. Puis elles se sont occupées de moi. Sous leurs mains
habiles ma fatigue tombait. Je me sentais souple, dispos, tout
neuf. Deux Noirs m’ont versé un vin doux, couleur d’ambre clair,
au goût de cannelle.
Tout cela était merveilleusement orchestré. Je n’aurais jamais
cru que cela pouvait exister ailleurs que dans des romans ou dans
les productions à grand spectacle d’Hollywood. Et pourtant, cette
nuit-là, je l’ai vécue.
Pour réveiller mon appétit ou étancher ma nouvelle soif, les
deux gazelles aux yeux de velours étaient prêtes à tout ce que je
leur demanderais. Sadique ? Je n’avais qu’un geste à faire, les
Noirs n’attendaient qu’un signe pour faire claquer les lanières qui
pendaient à leurs ceintures. Masochiste ? Elles étaient à mes ordres.
Tout avait été prévu, les tableaux vivants des nuits d’Orient étaient
prêts à s’animer pour moi sur ma simple demande.
Mes goûts étaient plus modestes, les jumelles me suffisaient,
’nais j’avoue avoir profité de cette nuit exceptionnelle. L’homme
196 DES HOMMES ET DES PLANTES
normal qui prétendrait pouvoir résister à tant de volupté, je ne
le croirais pas.
Au matin, quand je me suis réveillé, le soleil d’Egypte était
depuis longtemps levé. J’aurais pu croire avoir fait un rêve de
haschisch. J’étais seul. Aucun désordre dans la pièce. Le jet d’eau
de la piscine éparpillait dans la lumière ses diamants. Le silence
était parfait.
Mon examen de conscience, que je n’avais pas fait le soir, je l’ai
fait le matin. J’ai compris que lorsque l’on avait tout cela, toutes
les nuits, à sa disposition, il vous fallait très rapidement autre
chose. Et que l’on devenait vite un roi Farouk. Et je remerciai
mon père de m’avoir fait ce que j’étais et j’ai remercié mon bon
Dieu de m’avoir permis de ne pas l’avoir oublié.
Vingt-quatre heures plus tard je quittais le palais. De l’avion,
je voyais, petits, noirs comme des insectes, des fellahs qui grat
taient la terre éternelle des Pharaons.
Je n’ai jamais revu Farouk. Il ne m’a plus demandé d’aller en
Egypte et j’en ai été bien content car je ne sais pas si j’aurais eu
le courage de résister aux douces et tendres gazelles du palais de
Koubbah.
20
LA MAIN D’UTRILLO ET LE CŒUR DE COCTEAU
Je n’aime pas beaucoup les statistiques. C’est une manie de
notre temps que je n’ai pas. Et l’emploi qu’on en fait en parlant
de malades me gêne. J’ai l’impression qu’en les tranformant en
chiffres ils font partie de l’économie du pays et qu’ils viennent
s’aligner entre le marché de la viande et la production du pétrole.
Je n’aurais jamais eu l’idée de faire la statistique des résultats
de mes traitements, mais un de mes collaborateurs l’a faite pour
moi. Il a passé des soirées, et je crois quelques nuits, à examiner
toutes mes fiches qui portent toujours à côté de la mention « résul
tat » : guéri, amélioré, récidives, échec ou sans suite, ce qui veut
dire que le malade n’est pas revenu et ne nous a pas fait connaître
l’issue du traitement.
C’est bien la première fois que des chiffres m’ont fait autant
plaisir :
guérison amélioration échec
(en %) (en %) (en %)
Angine de poitr.et infarctus 50 40 10
Artérite 15 70 15
Arthrite 30 60 10
Asthme 60 30 10
Bronchite chronique 10 80 10
Cœur 50 40 10
Dérèglement du sympa
thique 85 10 5
Eczéma 98 2
Emphysème 10 70 20
Estomac 80 15 5
Excès de cholestérol 60 20 20
Foie 80 15 5
Hémorroïdes 50 20 30
Insomnies 80 10 10
Migraines 80 10 10
Rhumatisme chronique 30 65 5
Sciatique 60 30 10
198 DES HOMMES ET DES PLANTES
guérison amélioration échec
(en %) (en % ) (en %)
Tension 30 30 40
Troubles de la circulation 80 10 10
Troubles nerveux 80 15 5
Tube digestif 50 30 20
Ulcère au duodénum 90 5 5
Ulcères variqueux 30 30 40
Urée 50 30 20
Ces statistiques, malgré leur éloquence flatteuse pour moi, ne
me parlent pas vraiment ; alors qu’un nom, qui me passe par la
mémoire, me fait revivre la lutte que nous avons menée, le malade
et moi, contre son mal. Pas plus qu’un médecin je ne peux agir
seul sans la collaboration, la foi du malade ; celle-ci est indispen
sable à toutes guérisons. Parfois c’est le nom d’une affection qui
fait naître en moi toute une suite d’images. Ainsi, si je prononce
le mot asthme, je revis l’aventure étonnante du Maroc avec Narcose
Murciano.
On m’avait demandé de faire quatre conférences, suivies de
débats, à Casablanca. Le public était chaud comme il l’est toujours
dans ces pays de soleil. Parmi l’assistance beaucoup de personnes
avaient, déjà, assisté aux précédentes conférences. Elle les sui
vaient comme un film à épisodes.
Je devais une part de mon succès à quatre médecins qui étaient
venus chaque soir « m’apporter la contradiction » et soutenir la
médecine traditionnelle. A cette époque, j’avais encore tendance à
confondre l’Ordre des Médecins, qui me faisait procès sur procès,
avec les médecins. Pour me défendre, j’avais eu souvent l’attaque
prompte. Cette lutte ardente, mais courtoise, avait passionné le
public. A la sortie de la salle, aux terrasses des cafés, sur des
places, les pro et les anti-mességuistes s’affrontaient à coups de
paroles sonores et imagées.
Ce soir-là, le dernier, les débats étaient tellement passionnés
qu’un médecin, le Pr. Corcos, je crois, s’est levé et m’a dit :
— Monsieur Mességué, je ne doute pas de votre bonne foi, de
votre honnêteté, je doute seulement de l’efficacité de vos traite
ments. Et je suis comme saint Thomas, je ne crois que ce que je vois.
Ma fougue naturelle m’a emporté-et je lui ai répondu :
— Je vous fais une proposition : je. soignerai le malade de
votre choix, je l’emmènerai avec moi en avion, je le garderai de
deux à trois mois. Tous ses frais seront à ma charge et je lui
verserai le salaire qu’il aurait touché au Maroc. Je n’y mets qu’une
MAIN D’UTRILLO ET CŒUR DE COCTEAU 199
condition : qu’il soit examiné par le même groupe de médecins à
son départ et à son retour.
— J’accepte, monsieur, mais moi aussi je mets une condition :
le malade sera désigné par nous.
— Je suis d’accord, je demande le droit de choisir la maladie.
— Choisissez.
— L’asthme.
La salle hurlait, trépignait, un vrai délire.
C’était la deuxième fois que je faisais une proposition semblable
au cours d’une conférence en Afrique du Nord. Le soleil de ce
pays devait me chauffer la tête pour que je me laisse aller à de
pareilles folies ! J’entendais la voix de mon père : « Petit, à tenter
le diable, il vous brûle. » Tant pis je l’avais dit, il n’était pas dans
mon caractère de revenir en arrière.
A peine la salle était-elle calmée qu’un monsieur s’est levé.
C’était Max Hymans, le président-directeur général d’Air-France1.
— Monsieur, Air-France assurera gracieusement le transport
aller et retour du malade.
Le lendemain je voyais « mon » malade. Il s’appelait Narcose
Murciano. Cet artisan-coiffeur, père de cinq enfants, était atteint
d’un asthme chronique si violent qu’il lui était impossible de
travailler. Ses crises aiguës revêtaient un caractère de gravite tel
que la dernière avait mis ses jours en danger. Le cas était déses
péré.
Quand je l’ai vu, j’ai pensé : « Je suis foutu., Ce n’est pas un
malade, c’est un moribond. Il va mourir entre mes mains. J’ai le
droit de le refuser. Pas plus qu’un médecin je ne suis faiseur de
miracles. Je vais demander qu’on me présente un autre malade. »
Pendant que dans ma tête passaient tous ces beaux raisonne
ments, je l’examinai. Sa peau, sans souplesse, restait collée quand
on la pinçait, comme celle d’un chien malade.
Les quatre médecins contradicteurs étaient là. Très honnêtement,
l’un d’eux me fit signe de les rejoindre :
— Nous ne l’avions pas vu récemment, nous ne pensions pas
qu’il était dans cet état, vous pouvez refusez sans honte.
J’allais le faire quand « mon » malade, entre deux essoufflements,
réussit à me dire :
— Monsieur, emmenez-moi, vous êtes ma dernière chance. Mes
enfants ont besoin de moi.
Il avait de magnifiques yeux noirs qui ne quittaient pas les
miens. Je n’ai jamais oublié le regard de cet homme : toute la
1. Air France, pour se prêter à l’expérience, offrait le voyage aller et retour
du malade. Ainsi une grande compagnie nationalisée se rendait coupable du
délit de complicité d’exercice illégal de la médecine.
200 DES HOMMES ET DES PLANTES
détresse animale, de l’homme dont la mort a déjà pris la main,
était dedans. J’acceptai.
Le voyage d’aller fut affreux. Le malheureux économisait ce
qu’il lui restait de vie. Il ne faisait pas un geste. Il gardait même
les yeux fermés. Devant une volonté aussi farouche de vivre, j’ai
repris courage : je ne serais pas seul, cet homme-là m’aiderait.
Deux mois plus tard, je le ramenais, guéri, à Casa. Il vit toujours
et n’a plus jamais eu de crises.
C’était pour moi, je l’avoue, une très belle victoire. Depuis, les
médecins du Maroc m’ont adressé tous les asthmatiques rebelles
aux traitements traditionnels.
Mon pourcentage de guérisons le plus élevé : 98 %, concerne
l’eczéma. Il m’a valu de connaître Maurice Utrillo.
A cette époque, je prenais encore des rendez-vous moi-même.
Si je ne le fais plus, ce n’est pas par prétention, mais par précau
tion. J’oubliais, presque régulièrement, d’avertir ma secrétaire de
ceux que j’avais pris et il m’arrivait d’avoir deux ou trois per
sonnes pour la même heure.
Cette fois là, ma secrétaire avait noté : 16 h 30 Lucie Valore.
Et comme j’avais fait un « triplé », j’ai fait attendre deux heures
Lucie Valore et son mari. J’ignorais qui était cette dame opulente,
couverte de colliers de perles et de bracelets d’or, entortillée dans
des châles qui raviraient aujourd’hui les hippies. A côté d’elle
attendait un vieillard sec, nerveux, sautillant, que je prenais en
toute innocence pour M. Valore. Son corps d’une maigreur drama
tique flottait dans un costume bleu marine. Un peu plus tard
j’apprenais que ce vieil homme était Maurice Utrillo.
L’entrée de Lucie Valore dans mon cabinet a été étonnante. Elle
glissait majestueusement vers moi comme un lourd galion chargé
des dépouilles des Aztèques.
— Vous pouvez vous asseoir, me dit-elle. Toi aussi, Maurice, et
surtout fais bien tout ce que monsieur te demandera. Je suis
venue vous consulter pour lui. Je vais vous dire ce qu’il a. Il boit
trop et cela lui donne de l’eczéma. Montre ta jambe, Maurice, et tes
mains.
Docile, il me tendait ses mains qui tremblaient comme deux
vieux oiseaux affolés. Elles étaient étonnamment belles dans leur
déchéance, les pouces spatulés auraient pu être ceux d’un sculp
teur.
— Nous sommes deux grands peintres, vous le savez. Le malheur
veut que Maurice ait beaucoup de mal à peindre et même à signer.
MAIN D’UTRILLO ET CŒUR DE COCTEAU 201
C’est très ennuyeux car sa signature vaut de l’or. Qu’est-ce que
vous pouvez faire pour lui ?
— Pour vous répondre, il faudrait que je l’examine, que je lui
pose quelques questions.
— Alors, le mieux serait que vous veniez au Vésinet. Ici Maurice
ne se sent pas bien. Chez vous , ça manque de beauté. Maurice a
l’habitude d’être entouré de mes œuvres d’art, elles lui sont néces
saires pour vivre. Vous verrez nos peintures, cela rendra la consul
tation plus intéressante.
J’acceptai immédiatement. J’étais très curieux de voir ce couple
dans son décor.
En poussant la grille de leur villa, rue Cortot au Vésinet, je
croyais m’être préparé à tout. C’était une erreur. Pour moi qui
aime la nature, à l’état sauvage, le jardin m’apparut terriblement
tarabiscoté. Il était plein de statuettes rococo posées à même le
sol, et les détours compliqués de ses allées me faisaient penser au
parcours d’un golf miniature. Au fond une maison1 sans style
avouable, dont les murs étaient crépis d’un rose passé, surmontée
d’un premier étage mansardé.
A l’entrée du jardin se dressait une chapelle qui faisait, par
son architecture et sa taille, penser à celles qui sont plantées dans
les cimetières.
Cette maison était un véritable musée. En entrant j’aperçus
au passage, à droite, « la salle Valadon » qui servait de salle à
manger. Aux murs étaient accrochées vingt-trois toiles de la mère
de Maurice Utrillo, vingt-trois chefs-d’œuvre. J’ai eu, plus tard,
la possibilité de les admirer. A gauche, il y avait la « salle Utrillo ».
Il m’aurait été impossible de dire quelle était la couleur de ses
murs. Ils étaient recouverts des toiles du maître qui se chevau
chaient jusqu’au plafond. J’ai eu le temps de lire une pancarte
écrite de la main d’Utrillo : « Dieu en créant Lucie a créé mon
bonheur. »
La pièce principale était consacrée à « Utrillo-Valore ». Il y
avait beaucoup de Valore exposés et peu d’Utrillo. Elle servait
de salle de séjour. C’est là que j’ai été reçu par Lucie. Elle
trônait dans une bergère, ses mains grasses scintillantes de dia
mants, caressaient un de ses pékinois favori, ronflant et puant ;
autour d’elle, les quatre autres jappaient de jalousie.
— Je vous présente mes trésors : Choudi, Chouchou, Utrillette,
Valorette, Marquise. Ils ne tolèrent que les gens qui les aiment.
On s’entendait fort mal. Dans la pièce il y avait une grande
1. Cette maison est devenue le « Musée Utrillo ».
202 DES HOMMES ET DES PLANTES
volière remplie d’une trentaine de perruches qui menaient un
tapage assourdissant.
Debout dans un coin, muet, mâchouillant un mégot baveux de
nicotine, son complet maculé de cendres, Utrillo me regardait.
Il avait des yeux émouvants, couleur de myosotis délavé, d’une
tristesse poignante. Le regard d’un vieux qu’on a trop battu.
Sous l’œil impérieux et vigilant de celle que Maurice, certains
jours d’obéissance, appelait « Ma bonne Lucie », j’examinai ce
grand peintre qui avait l’air d’un enfant abandonné.
Je lui ai posé des questions. Et au fur et à mesure que j’avançais
dans ma consultation, un autre visage s’interposait entre nous :
celui de Schoum, le clochard. L’eczéma de Maurice Utrillo avait
une origine semblable : le vin rouge. Je me suis donc servi de la
même composition. Mais les nerfs du peintre étaient en beaucoup
plus mauvais état que ceux du clochard. J’y ai ajouté du bouton-
d’or, de l’églantine et de la menthe.
Il ne pouvait pas être question de le mettre au régime. J’ordon
nai un traitement de bains de pieds et de mains qu’il suivit,
d’ailleurs, pendant un certain temps et qui donna de bons résultats.
La consultation terminée, Lucie entreprit de m’initier à sa pein
ture.
— Regardez bien cette toile. C’est un portrait de Rita Hayworth
que j’ai fait.
« Le Prince Ali Khan l’avait commandé à Maurice. C’était son
cadeau de mariage pour Rita. Naturellement Maurice a refusé.
Il leur a dit : « Je peux vous faire une maison ou une rue, mais
pas votre femme. Je ne peins aucune femme, sauf ma bonne
Lucie. » Alors, pour les dépanner, je leur ai fait ce portrait.
Ils n'en ont pas voulu. J’étais d’autant plus mécontente que j’avais
eu beaucoup de difficultés à le faire. Je ne peux peindre que la
véritable beauté, celle de l’âme et de la pensée... Et cette fille en
était totalement dépourvue. A la place du visage elle avait un
masque peint par Hollywood !
La peinture de Lucie m’a semblé bien laide : un amas de
couleurs vulgaires, criardes, en couches tellement épaisses que
j’avais envie de lui demander si elle peignait à la truelle.
Utrillo s’ennuyait. Il est allé s’asseoir devant un harmonium
et s’est mis à en jouer, d’une manière enfantine, tirant des sons
nasillards et traînards de son instrument. Au milieu des aboie
ments des cabots et des jacassements.des perruches, je l’ai entendu
chevroter un cantique.
— Il est très pieux, vous savez. C’est un grand mystique. Mau
rice, présente à M. Mességué tes amis qui sont sur ton harmonium.
A côté d’une statuette de saint Paul en plâtre, les photographies
MAIN D’UTRILLO ET CŒUR DE COCTEAU 203
de Sacha Guitry et de Maurice Chevalier. Celle-ci était dédicacée :
« d’un Maurice à un autre ».
Toujours très royale, Lucie m’a dit :
— Je ne vous raccompagne pas. En partant, si vous avez envie
de voir un peu de peinture, vous pouvez entrer dans les deux
salles.
Le mysticisme de Maurice Utrillo avait quelque chose de déchi
rant. Plusieurs fois, en arrivant, je l’ai surpris agenouillé à même
le sol de sa chapelle, abîmé en prières au pied d’une affreuse statue
de la Sainte Vierge. Il égrenait un rosaire que ses mains trem
blantes faisaient cliqueter sur les dalles. Pour transquilliser cette
âme tourmentée, il lui fallait son Bon Dieu à sa porte.
Cette chapelle avait une histoire. Maurice avait supplié Lucie
de la lui faire construire. Ensuite, il avait voulu qu’elle fût bénie.
Et un dimanche matin, le curé du Pecq était venu, en surplis,
avec deux enfants de chœur. Depuis, Maurice semblait avoir
retrouvé un semblant d’équilibre. Mais, pour obtenir tout cela,
il avait dû être « bien sage » et « bien obéissant ». Lucie avait
exigé qu’il peigne un certain nombre de tableaux.
Je me suis souvent demandé quelle grâce du ciel il pouvait bien
implorer. Peut-être la paix ? Jamais je n’avais assisté à des scènes
plus pénibles que celles que lui faisait Lucie. Il répondait, d’ailleurs,
dans la même langue, un vocabulaire de trottoir et d’égout. Les
mots les plus anodins de leur répertoire étaient « connard »,
« salope ». En quelques visites j’avais entendu plus de grossièretés
qu’en quinze ans de consultations auprès de tous mes malades
réunis, Farouk y compris.
Maurice, (pie des cures de désintoxication et des internements
successifs n’avaient jamais guéri de sa « drogue » se mettait à
crier :
— Du pinard, salope !-
Elle n’était plus sa « bonne Lucie » dans ces cas-là.
— Va te faire...
— Merde, merde et merde...
— Je t’en donnerai si tu dis à M. Mességué que je suis un plus
grand peintre que ta mère.
— Tu me donneras du pinard ? Un litre entier ? Sans flotte ?
— Oui. Enfin, Mességué, regardez-moi cette toile (elle me mon
trait sa dernière œuvre) cela vaut plus que du Valadon. Il y a la
liberté d’un génie là-dedans. Ça s’envole !... Tandis que cette pauvre
Suzanne, avec son gros trait lourd, pataugeait dans la merde.
Avoue-le, Maurice. Tu ne veux pas le dire parce que c’est ta
mère. Il en était fou, ce connard...
— Mon vin !
204 DES HOMMES ET DES PLANTES
— Tu l’auras, mais dis-le d’abord.
— Non, donne d’abord la bouteille.
— Tiens, la voilà.
Elle la lui montrait et Maurice, les yeux brillants, la bouche
tremblante, tendait ses mains et bredouillait :
— Tu as du talent Lucie, beaucoup de talent...
— Dis, plus que ma mère.
— Va te faire foutre avec ton litre...
Et ce pauvre homme s’était mis à pleurer. Mais je crois qu’il
était heureux parce qu’il n’avait pas trahi sa mère.
Quand Lucie avait épuisé ce sujet elle lui disait :
— Maurice, Pétridés 1 t’a demandé une « neige », mon chéri.
Fais-lui sa « neige ». C’est ce que tu réussis le mieux et ça vaut
des millions. Fais-la.
— Non. Je veux bien lui faire un « printemps », j’en ai marre
de faire des « neiges ». Je veux foutre du vert et du rose sur ma
toile. Le blanc ça me fait grelotter.
Ces scènes-là, en général, se passaient à l’étage au-dessus, dans
l’atelier de Maurice enfumé et sentant le tabac froid. Maurice cra
chotait ses mégots un peu partout.
— Fais une neige et tu auras double ration de pinard.
— Deux litres ?...
Et il se dirigeait vers sa toile vierge. Vaincu, il pressait ses
tubes à pleine main sur sa palette. Maurice Utrillo se copiait lui-
même. Il n’avait plus rien à dire de nouveau. Je n’ai pas de
connaissances en peinture, mais je pouvais faire la différence
entre ce qui sortait, maintenant, de ses mains et les tableaux qui
étaient dans la « salle Utrillo » et dont les plus beaux dataient de
1912.
J’avais fini par apprivoiser mon malade et il me disait avec le
regard pathétique des bêtes et des enfants :
—: Tu sais, toi, je t’aime bien, mais pourquoi fais-tu tremper tes
herbes dans la flotte ? Je n’aime pas l’eau.
— Ça ne fait rien puisque vous ne la buvez pas.
Il riait d’un rire de marionnette cassée.
Parfois, quand Lucie était absente, pour quelques instants, il se
désignait du doigt.
— Dis, tu m’as vu. Regarde ce qu’elle a fait de moi. Un bour
geois... C’est pour ça que je bois, faut que je l’oublie.
Il avait beaucoup de choses à oublier : son enfance, sa misère,
1. Paul Pétridés, marchand de tableaux d’Utrillo ayant le peintre en
exclusivité.
MAIN D’UTRILLO ET CŒUR DE COCTEAU 205
la mort de sa mère. Au fur et à mesure qu’Utrillo devenait confiant,
Lucie devenait méfiante. Et mon plus grand tort a été d’avoir
critiqué, sans ménagement, sa dernière « œuvre ».
— Dites-moi ce que vous en pensez, Mességué, franchement.
Soyez sans inquiétude, vous ne m’influencerez pas, moi je sais ce
qu’elle vaut.
Très cher, puisqu’elle obligeait les acheteurs d’un Utrillo à pren
dre un Lucie Valore. Elle ne le donnait pas par-dessus le marché,
on devait le payer un bon prix. Je restais sans voix.
— Allons, ça vous dit bien quelque chose ?
Ça ne me disait que des choses qu’il valait mieux que je taise.
— Qu’est-ce que ça représente pour vous ?
— Des épis de maïs.
— Vous voyez bien un visage ? Vous le reconnaissez ?
— Non.
— C’est Danièle Delorme. Toute son âme est là-dedans comme
un papillon cloué sur un mur.
Elle me portait sur les nerfs et sa façon de martyriser Utrillo
me révoltait, alors je me suis laissé aller.
— C’est peut-être ce que vous dites. Mais vous êtes bien la
seule à le voir. Pour des gens normaux, comme moi, ce n’est qu’un
amas de peinture.
J’ai cru que je rentrerais chez moi défiguré. J’ai vu monter la
colère en elle comme une grande houle qui l’a toute gonflée.
C’était presque beau.
— Vous êtes un béotien, un paysan ignorant, un être grossier
et l’homme le plus mal élevé que j’aie rencontré.
J’avais, d’ailleurs, commencé à lui déplaire fortement le jour
où étant venu une seconde fois en consultation chez moi, elle
m’avait' demandé combien elle me devait.
A l’époque, je crois que ma consultation, traitement compris,
était de 5 000 francs et je le lui avais dit.
— Maurice va vous faire un dessin.
Je suis allé chercher les crayons de couleur de mon fils, du
papier et Utrillo m’a fait un « Moulin de la Galette » bien dans sa
manière.
— Tenez, m’a dit Lucie, cela vaut beaucoup plus mais vous
pouvez garder la monnaie.
Puis nos relations se sont espacées. Tout de même Lucie n’avait
pas conservé un si mauvais souvenir du « paysan mal élevé ».
En 1955, elle m’avait envoyé un petit mot, très gentil, pour
m’annoncer la mort de Maurice, sur un papier gravé d’une cou
ronne impériale. Elle la mettait sur tout depuis que quelques pein
tres l’avaient, un soir, sacrée « Impératrice de Montmartre ».
206 DES HOMMES ET DES PLANTES
Je l’ai revue une fois avec M* Floriot qu’elle désirait connaître.
Il nous avait invités à dîner au Fouquet’s.
Vers le milieu du repas, elle promena sur l’assemblée un regard
« impérial » et dit à mon ami l’avocat :
— Maintenant que l’on vous a vu avec moi, vous allez être
connu du Tout-Paris...
Je n’ai pas oublié Maurice Utrillo et souvent je le revois dans
sa chapelle, à genoux en prières, les bras en croix. Pauvre Christ
pathétique et décharné exprimant l’angoisse de toute sa vie.
« ... Mère, pourquoi m’as-tu abandonné ? »
L’ulcère du duodénum le plus difficile que j’aie soigné a été
celui de Pierre Loutrel qui était surtout connu sous son surnom
de « Pierrot le Fou ». Ce gangster dangereux, considéré comme
l’ennemi public n’ 1, avait une maladie de Président-Directeur
Général. C’était en 1950 et toutes les polices le recherchaient tandis
que dans mon salon il attendait d’être reçu.
Quand j’ai fait entrer dans mon bureau cet homme petit, aux
joues creuses, au visage marqué, aux yeux très noirs, aux cheveux
séparés au milieu par une raie bien sage, j’ignorais sa profession.
Je le prenais pour un vendeur de voitures qui a réussi. Son
complet sombre était coupé dans un beau tissu, mais sa cravate
n’était pas d’un goût très sûr. Tout de suite mon diagnostic avait
été fait : ulcère du duodénum.
— Voilà, docteur (pour lui j’en étais un), j’ai tout essayé, enfin
tout ce qu’on peut trouver chez un pharmacien et je souffre tou
jours. Surtout la nuit, ça me tord là -- il me montrait son esto
mac — c’est à devenir dingue... Est-ce que vous croyez que vous
allez pouvoir faire quelque chose pour moi ?
Je pouvais lui répondre tranquillement oui. Mes guérisons étaient
de 80.%.
Je lui ai dit comment il devait se faire son cataplasme. Il
m’écoutait, ses yeux noirs fixés sur les miens, me faisant répéter
chaque explication.
— Pouvez-vous faire un régime ?
— Pas trop facilement.
— Quel genre de vie menez-vous ?
— Je voyage beaucoup.
— Vous conduisez ?
— Cela m’arrive.
— Vous avez une vie très active ?
— Plutôt.
— Et vous vous énervez facilement ?
MAIN D’UTRILLO ET CŒUR DE COCTEAU 207
— Difficile de faire autrement...
Il a eu un geste vague :
— Dans les affaires, n’est-ce pas...
— Pendant le traitement, essayez d’éviter tout ce qui pourrait
vous causer un choc nerveux. Dans ces maladies-là les nerfs ont
une très grande importance.
Il a eu un petit sourire.
— Vous savez, j’aimerais bien qu’on me laisse tranquille, seule
ment on ne me fiche pas la paix.
Dans la nuit, mon téléphone sonnait :
— C’est moi.
— Qui ?
— Le type à l’ulcère. Je suis en pleine crise. Je me suis préparé
mon cataplasme, alors je voudrais être sûr de ne pas me tromper
pour les gouttes. C’est bien quatre-vingts ? Et si j’en mettais une de
plus ?
— Ça ne vous empoisonnerait pas. Bonsoir.
Jamais je n’ai eu un client plus ponctuel, plus scrupuleux et
respectueux de mes ordonnances.
Quinze jours plus tard, il était à nouveau assis dans mon salon.
II n’avait pas pris de rendez-vous. J’ai réalisé ensuite que Pierrot
le Fou, pour des raisons de sécurité, ne pouvait pas m’annoncer son
arrivée. Je l’ai fait attendre assez longtemps. Il avait l’air calme
et me paraissait très patient pour un nerveux. C’est d’ailleurs ce que
je lui ai dit.
— Vous savez, dans mon métier il faut savoir attendre. Ça ne
se voit pas, mais je me ronge et ça se passe là.
Et il frottait son estomac.
— Jé suis revenu pour vous dire que vos herbes me soulagent
bien. Alors j’en voudrais une antre fiole. Pour le régime, j’ai une
frangine qui s’en occupe.
Cette fois-là son vocabulaire m’a paru plus lâche.
En sortant, il a donné cinq mille francs à ma secrétaire en lui
disant :
— Vous achèterez une babiole avec ça.
Huit jours plus tard, il était à nouveau là.
— J’ai eu un coup dur. Ça m’a foutu une de ces crises...
C’est dommage, je ne sentais plus rien. Si je n’étais pas malade je
les aurais mis.
— Je ne sais pas ce que vous faites comme métier, mais il va
être difficile de vous guérir si vous n’y mettez pas un peu du
vôtre, même en augmentant les doses.
— C’est pas possible que vous ne m’ayez pas reconnu. Des
types qui ont ma confiance m’ont affirmé que je pouvais vous
208 DES HOMMES ET DES PLANTES
mettre au parfum. Alors je le fais : je suis Loutrel, Pierrot le Fou,
ça vous dit quelque chose ?
Il m’aurait été bien difficile d’ignorer ses « exploits » et ceux
du « gang des tractions avant ». Ce n’était pas un faux dur mon
client, ni un tendre. Son « tableau de chasse » était impression
nant.
— Vous comprenez, quand vous.me dites de changer de métier,
de ne pas m’énerver, je voudrais bien, mais ce n’est pas facile
d’avoir une petite vie pépère quand on a été condamné à mort par
contumace et que tous les poulets vous cavalent après. Vous pouvez
m’aider. Les gars qui m’ont envoyé m’ont dit que vous faisiez des
miracles, faites-en un pour moi. Une fois guéri, je me range.
Mes secrétaires le trouvaient parfait, gentil, bien élevé et surtout
très doux avec elles. A chaque fois il venait dans une voiture
nouvelle, toujours une belle américaine, et elles pensaient qu’il
avait une grosse fortune. Elles ne se trompaient pas, c’était vrai
ment l’Ai Capone français.
Ce soir-là il a tiré un billet de dix mille de la liasse qu’il avait
à même sa poche et le leur a laissé.
Loutrel ne m’a pas posé de cas de conscience. Je n’étais pas
un indicateur de police. On ne « donne » pas un homme qui vient
chez vous se faire soigner. Je savais très bien ce que mon père
aurait fait dans ce cas-là et je ne pouvais agir autrement. Je n’ai
pas eu besoin de prêter serment, ni qu’on me l’impose, pour
respecter de moi-même le secret professionnel.
J’ai, tout de même, eu très peur une fois : en ouvrant la porte
de mon salon, côte à côte, il y avait Loutrel et un directeur adjoint
de la Sûreté Nationale. Il n’a pas reconnu dans cet homme, qui
lisait paisiblement son journal, celui dont la tête était affichée
dans tous les commissariats de France. Sans doute parce qu’il ne
pouvait pas imaginer le trouver chez moi.
Je’ lui avais pratiquement guéri son ulcère, il n’avait plus de
crises, quand il s’est tué d’une balle dans le ventre en remettant
son pistolet dans la ceinture de son pantalon, alors qu’il venait
juste de cambrioler une bijouterie, rue Boissière.
C’est d’un infarctus que j’ai soigné l’homme qui m’a le plus
ébloui et que j’ai, peut-être, le plus admiré et aimé : Jean Cocteau.
Notre rencontre a été étonnante.
Je crois qu’il y a des choses qui- doivent arriver. La rencontre
de deux êtres n’est pas le fait du hasard. C’est une chose qui est
voulue et organisée par des forces que nous ne connaissons pas.
Et comme tout ce que nous ne pouvons pas expliquer nous inquiè-
MAIN D’UTRILLO ET CŒUR DE COCTEAU 209
te, nous nions tout en bloc. Je crois à la prédestination. Je sais bien
que certains pensent : « Il est fou... » mais cela ne me préoccupe
pas. Et j’ai tendance à penser que ce sont les autres qui sont
fous... C’est une bien grande vanité que de croire que l’on sait
tout, que l’on connaît tout. De penser que ce que l’on est incapable
d’expliquer n’existe pas,
M° Pasquini avait, un jour? parlé de moi à Cocteau qui avait
pris rendez-vous pour venir me consulter dans une semaine. Et
rien ne s’est passé comme il avait été prévu.
Je ne sais plus pour quelles raisons je me trouvais en forêt de
Fontainebleau.
Fatigue ? Epuisement nerveux ? Besoin de retrouver le contact
avec les forces de la nature ? Peut-être un peu de tout cela. Tou
jours est-il qu’une longue marche m’avait conduit aux abords de
Milly-la-Forêt. En entrant dans le village, je m’étais arrêté devant
le château et j’avais regardé l’eau noire de ses douves où flottaient,
entre deux eaux, de longues chevelures d’herbes. Cette maison
était celle de Jean Cocteau et je l’ignorais.
Ce jour-là tout était merveilleux, peut-être parce que j’appro
chais d’un enchanteur. Ma promenade sans but m’a mené à une
petite chapelle entourée d’un jardin de simples. Il faisait beau.
Mes plantes étaient toutes là et elles étaient heureuses, libres,
elles respiraient dans l’air calme. Et les poussières dansaient dans
le soleil. Je décidai d’entrer dans la chapelle. Le‘Bon Dieu qui
s’abritait là était le mien.
Et j’ai vu Jean Cocteau. Il portait une veste de daim feuille
morte, ses cheveux blancs mousseux dans un rayon de soleil lui
faisaient auréole. Il était en train de peindre, monté sur un écha
faudage ; il décorait les murs de la petite chapelle. Il me tournait
le dos. Sous sa main fleurissait un bouton-d’or. La fleur avec
laquelle j’allais lé soigner naissait comme un oracle au moment
même où j’apparaissais.
Comment ne pas croire aux choses que nous ne voyons pas
quand les présages vous font de pareils signes ? Avec Cocteau tout
devenait facile. Il s’est retourné et je lui ai dit :
— Je suis Maurice Mességué.
— Je vous attendais.
— Mais je ne savais pas que j’allais venir.
Il a souri
— Moi non plus.
— Vous êtes en train de peindre la fleur avec laquelle je vais
vous soigner.
— Comment le savez-vous ?
210 DES HOMMES ET DES PLANTES
— Je l’utilise beaucoup et j’ai senti qu’elle allait vous faire du
bien.
Avec personne d’autre je n’aurais pu avoir ce dialogue. Cocteau
avait le pouvoir de vous accorder à lui.
Descendu de son échelle, il me regardait. Sous sa veste il portait
un pull de laine jaune bouton-d’or.
— Je suis content que votre poésie rejoigne la mienne.
— Oh moi, je ne suis qu’un paysan.
— Vous êtes fait d’argile et de sang. Vous pesez le lourd poids
de l’homme, comme mon ami Pablo Picasso.
Immobile sur le pas de la porte, il me regardait. Il avait l’air
léger d’un oiseau qui vient de se poser momentanément sur le
sol.
— N’est-il pas merveilleux, Maurice Mességué, que vous entriez
ici, sans vous savoir appelé, pour m’y trouver peignant vos bonnes
herbes, celles que vous, allez me donner. Peut-être que les hiéro
glyphes de votre ordonnance sont déjà inscrits sur ces murs.
Venez me les montrer. Dites-m’en les vertus, je les ai jetées là
en toute ignorance, ne connaissant d’elles que le plaisir que j’avais
à les aimer. Parlez-m’en.
J’ai dit tous les noms que mon père leur donnait : herbe aux
gueux, herbe aux sorcières, herbe à mille trous...
— Quelle miraculeuse litanie, écoutez :
Herbe aux chutes,
Herbes à coupures,
Herbe à fièvre,
Guérissez-nous.
Herbe aux sorcières,
Herbe au chats,
Préservez-nous.
Herbe de gagne
Herbe de chance,
Soyez pour nous.
Herbe sainte
et herbe vierge,
Soyez à nous.
Couronne de saint Jean,
Herbe aux cent goûts,
Aimez-nous.
— J’aimerais que ce poème soit chanté dans cette chapelle le
jour de ma mort.
— Ecrivez-le.
MAIN D’UTRILLO ET CŒUR DE COCTEAU 211
— Non, il s’est inscrit sous ses voûtes. Elles nie le chanteront et
je serai seul à l’entendre.
Un instant, .ses mains ont arrêté le vol de leurs gestes.
— Je n’ai pas peur de mourir. C’est le moment du passage que
je crains, mais sans doute en serai-je averti... la mort est une
amie que j’ai si souvent mise en scène, qu’il me sera aisé de la
retrouver de l’autre côté des. miroirs...
« Venez, nous allons aller chez moi. Savez-vous que j’ai Fâge
de la Tour Eiffel, très exactement, et je me porte comme elle.
J’ai une santé de fil de fer.
Il s’est arrêté et m’a souri.
— Dites-moi que je suis jeune. D’abord, c’est vrai et ça me fera
plaisir. La jeunesse c’est un « truc » que j’ai pigé il y a cinquante
ans : il suffit de toujours débuter. Et je n’ai fait que cela toute
ma vie. Savez-vous ce qu’André Maurois m’a dit en me « recevant »
à l’Académie Française : « Si quelque jour lointain, Jean Cocteau,
vous consentez à vieillir, je suis bien tranquille pour vous et pour
nous : vous lancerez la vieillesse. Ce sera bien agréable... »
« Mais ne pensez-vous pas que cette mode-là peut m’attendre
encore un peu ?...
« J’ai eu quelques déboires avec cette Académie Française. Des
amis n’ont pas aimé que j’y entre. Ils ont osé des grands mots :
trahison, reniement... Simplement, ils n’ont pas compris. Depuis
toujours on exige de moi de l’insolite. Puisque l’on trouve insolite
que j’entre à l’Académie, que me reproche-t-on ? L’Académie, c’est
mon dernier scandale !
« Comment trouvez-vous cette maison ?
— Je m’y étais arrêté en venant pour regarder les herbes des
douves.
— J’aime ces vertes chevelures d’ophélies enchaînées aux douves.
Je défends qu’on les arrache.
Ce visionnaire n’avait pas vu que quelques mois plus tard,
Xavière, sa chatte persane qui aimait y nager, prise au piège des
herbes, s’y noierait.
Autant le jardin de Lucie Valore m’avait mis mal à l’aise, autant
celui-ci m’enchantait.
Les fleurs grimpaient librement le long des statues et leur don
naient des airs de nymphes en fête. Dans ce jardin, les plantes,
les bêtes et peut-être aussi les hommes, y faisaient ce qu’ils vou
laient.
Nous sommes entrés chez lui où je l’ai examiné. Il avait une
maigreur d’adolescent, ce qui lui faisait dire :
— Je vieillis comme un anachorète, mon corps devient esprit...
A côté de lui, je me sentais épais et rustre et pourtant nos mots
212 DES HOMMES ET DES PLANTES
se rejoignaient. Je disais : « Mes bonnes herbes », il me répon
dait : « Vos herbes sauvages ». Ce n’était pas tout à fait moi
qui m’accordais à lui. C’était le fils de Camille. Je retrouvais près
de Cocteau la pureté, la noblesse de mon père. C’est aussi une des
raisons pour lesquelles je l’ai beaucoup aimé.
Pendant des années, jusqu’à sa mort, deux fois par semaine,
j’allais voir Jean Cocteau jongler avec les mots, à Milly ou dans
son appartement du Palais-Royal, rue de Montpensier. Là régnait
Mme Racine, sa servante, dont le nom enchantait Cocteau. Quand
les gens ne lui plaisaient pas, elle les refoulait dans la cage de
l’escalier d’un « Monsieur dort encore » définitif.
Cocteau était le voisin de Colette et un jour, avec lui, je suis allé
chez elle.
En passant dans le salon, Jean m’a montré, sur une cheminée,
une collection de boules de cristal : « Les boules de la magi
cienne, elle s’y regarde et elle voit le monde. »
Déjà Colette ne quittait plus son lit, ses mains déformées
essayaient encore d’écrire sur son papier bleu lavande. Quand
elle nous a vus elle a repoussé les feuilles. Elle avait toujours sa
célèbre tignasse, mais ses cheveux étaient gris. Ses yeux étaient
encore très beaux, allongés vers les tempes d’un coup de crayon,
ils lui conservaient son visage de chatte. Son nez et son menton
étaient devenus très aigus. Elle m’a regardé comme elle seule
savait regarder un homme. Cela ne devait pas être facile de lui
mentir.
— Soyez le bienvenu, Jean m’a dit que vous saviez apprivoiser
les plantes comme moi les bêtes.
La voix était un peu cassée et son accent bourguignon faisait
ronronner les « r ».
— Qui êtes-vous, Mességué ?
— Un paysan.
— Vous dites cela comme je le dirais avec mon orgueil. Tu as
bien fait de me l’amener, Jean.
J’aurais aimé la connaître davantage pour pouvoir l’aider à
supporter ses douleurs, mais elle est morte quelques mois plus
tard.
Nos rencontres avec Cocteau, depuis la première, avaient conservé
quelque chose d’irréel.
L’amitié de Jean Cocteau était exceptionnelle. Il « faisait l’ami
tié » comme d’autres font l’amour. Jamais il ne m’a laissé sans
nouvelles de lui et dans chacune de ses lettres je trouvais toujours
la phrase qui me ferait plaisir ou me réconforterait.
Etant à Cap-d’Antibes, alors qu’un nouveau procès me faisait
vivre dans l’enfer de la procédure, Jean m’écrivait :
MAIN D’UTRILLO ET CŒUR DE COCTEAU 213
« Mon très cher disciple de Saint-Blaise-des-Simples,
« J’ai visité Soulié1 avant mon séjour au Gap. Il m’a dit en
souriant : « Mességué, on ne peut nier ses pouvoirs que par pru
dence, suivez-le pas à pas. »
Et il ajoutait à la fin :
« Nos déboires sont du même ordre, je ne demande pas qu’on
m’admire, je demande qu’on me croie. »
Mon traitement, à base de bouton-d’or, lui avait fait beaucoup
de bien. Il le proclama un jour : « Par l’entremise de cette eau
savante, je saute des obstacles que bien des jeunes ne sauteraient
pas ! »
Ce tendre farfelu avait un sens très précis de l’heure. Son hor
reur d’arriver en retard était presque maladive. Elle rejoignait la
mienne. Et quand nous allions au théâtre ensemble, ce qui était
assez fréquent, nous arrivions tous les deux en même temps que
les ouvreuses. Nous avons même attendu sur le trottoir l’ouverture
des portes.
Et Jean me disait :
— Maurice, j’ai tellement la maladie de l’heure qu’elle me fera
perdre quelques minutes de vie. Je serai capable d’arriver en
avance au dernier rendez-vous...
Le 11 octobre 1963, l’amitié lui fut fatale. La mort d’Edith Piaf
a été une émotion trop violente pour son vieux cœur de jeune
homme.
C’est à quelques mètres de la chapelle Saint-Blaise-des-Simples
que Jean le Poète repose aujourd’hui comme un grand insecte
ailé. Son âme a rejoint ces étoiles qu’il semait, avec largesse,
dans ses poèmes et sur ses dessins.
. l\ke Professeur Soulié était titulaire de la chaire de cardiologie à la Faculté
e Médecine de Paris et le plus éminent cardiologue français.
21
MON GRAND SUCCES : LA CELLULITE
Ma victoire la plus éclatante, je l’ai obtenue contre la cellulite :
98 % de guérisons. Cette maladie, car c’en est une, est devenue la
hantise de la femme qu’elle atteint dans des proportions élevées :
95 % des femmes contre 2 % des hommes.
Sans les femmes et sans les fleurs, le monde serait souvent bien
laid.
Elles sont bien rares les femmes qui ne sont pas jolies. Bien
sûr, je ne parle pas de ces beautés incomparables, que l’on ren
contre rarement, sur lesquelles on se retourne. Seulement on les
regarde comme on contemple un beau tableau, une belle sculpture.
Elles sont le plaisir des yeux. Il ne vous viendrait pas le désir
de prendre ce chef-d’œuvre dans vos bras. Ces femmes trop belles
me font toujours penser à ces roses de mon jardin de Feucherolles,
bien plus parfaites que celles des haies. Seulement quand on les
respire, elles sont sans parfum. Ce sont des roses devenues bêtes...
Je trouve qu’il en va de même pour ces femmes trop parfaites,
leur beauté manque bien souvent d’esprit. Ce qui charme un homme
c’est justement le petit défaut qui la rend différente des autres et
la fait vôtre. Il vous fait fondre le cœur et éveille votre désir.
Malheureusement la vilaine « peau d’orange » de la cellulite
faite de nodules indurés, entre cuir et chair, n’appelle pas la caresse
et ne favorise pas les attendrissements passionnés.
Quand je vois des femmes empâtées à de si jolis endroits : le
cou, les cuisses, la taille, les genoux, les hanches, je suis triste
pour moi qui aime tant à les regarder, pour elle , parce qu’une
femme qui ne croit plus en elle perd tout son pouvoir et tout son
bonheur.
J’ai toujours essayé d’aider la femme soit â conserver sa beauté,
soit à devenir plus belle. C’est aussi joli à faire et aussi agréable
que de soigner mes rosiers.
216 DES HOMMES ET DES PLANTES
L’ennemie n° 1 de la femme, à notre époque, étant la cellulite,
j’étais décidé à lutter contre elle. J’avais fait maigrir beaucoup de
femmes mais je ne m’étais pas attaqué au fond du problème.
Mes bains de pieds diurétiques, à base de chélidoine, chiendent,
prêle, genêt, bouton d’or, lierre terrestre, etc., très efficaces,
m’avaient permis de penser que je possédais là un très bon remède
contre différentes formes d’obésités et d’œdèmes. Je m’étais con
tenté de ses succès sans aller plus avant. Peut-être aurais-je encore
attendu si une jeune femme, Paulette L..., n’était venue me consul
ter. Elle était petite, blonde et très agréablement potelée. Ses yeux
clairs, au regard liquide, avaient une certaine ressemblance avec
ceux de Michèle Morgan.
En entrant, elle m’a demandé :
— Ce n’est pas la peine que je me déshabille ?
— Mais non, madame.
— Tant mieux, parce que je crois que je n’aurais pas osé.
Je me demandais ce qu’elle pouvait bien cacher de si affreux.
— Monsieur, il faut que je maigrisse. Ne me dites pas que je
n’en ai pas besoin. Vous comprendriez si vous voyiez mes cuisses.
Elles sont énormes. Avec une robe cela ne se voit pas trop, mais
en maillot de bains, c’est grotesque !
— Vous ne croyez pas que vous exagérez un peu ?
— Non. Je vous ai apporté une photo, prise par mon mari cet
été, et vous allez comprendre.
Elle avait raison. Cette femme ravissante, bien proportionnée,
au buste un peu frêle et aux jambes fines, avait les cuisses d’une
obèse. A la fois elles remontaient vers les hanches et descendaient
vers les genoux, formant ce que l’on appelle « la culotte de
zouave ». Heureusement pour elle, qu’à l’époque, la mode n’était
pas à la mini-jupe. Je pensais que son mari devait être vicieux
ou mé.chant pour l’avoir photographiée en maillot de bain.
— A cause de cette photo, nous sommes au bord du divorce.
C’est par méchanceté que mon mari l’a prise. Quand je l’ai épousé,
il y a cinq ans, j’étais absolument normale. Nous faisions beau
coup de natation, il adore ça, et bien entendu nous passions tou
jours nos vacances au bord de l’eau. Il y a trois ans, pour en
profiter davantage, mon mari a acheté un canoë et nous avons
passé notre mois d’été entièrement sur l’eau et dedans. C’est à ce
moment-là que j’ai commencé à grossir.
— Pourtant la natation devrait être un excellent sport pour
vous.
— C’est ce que j’ai pensé. Au début j’ai cru que mes cuisses
se musclaient parce qu’elles devenaient plus grosses et puis, un
jour, je me suis pincé la peau entre deux doigts et j’ai vu qu’elle
MON GRAND SUCCÈS : LA CELLULITE 217
était comme granuleuse. C’était affreux. J’ai réalisé que j’avais de
la cellulite. L’année suivante, nous avons descendu des gorges en
canoë et j’ai commencé à devenir difforme. C’est à ce moment-là
que mon mari a pris cette horrible photo pour me faire honte.
Depuis, je ne nage plus avec lui, il va à la piscine sans moi et il
emmène sur la Seine et la Marne une amie à nous dans son
canoë... Vous me comprenez, monsieur ?
— Oui, très bien, mais ce que je ne comprends pas c’est la
raison de votre cellulite. Vos reins fonctionnent bien ?
— Pas mal.
— Et votre foie ?
— J’ai des petites crises.
— Vos intestins ?
— Pas très bien... Vous comprenez, ces trois dernières années,
sur notre bateau, nous n’avons mangé que des conserves ; de frais,
nous n’achetions que les fruits. Mais pas tous les jours. Nous
avons descendu des gorges très sauvages, le soir nous campions
dans de petites criques loin de tout commerce. C’était merveil
leux.
— Certainement, mais pas pour votre santé. Vous vous êtes
intoxiquée, madame. La rétention d’eau et les maladies hépatiques
sont deux affections de la vie moderne. Elles se sont considéra
blement développées et ce sont ces troubles fonctionnels des reins,
du foie et obligatoirement de l’intestin qui sont, en général, les
causes de cette altération des tissus, aigus et surtout chroniques,
que l’on appelle : cellulite.
— J’ai pris des diurétiques et j’ai perdu du poids momentané
ment.
C’était très juste. Lutter contre cette maladie à coups de diuréti
ques est criminel. Le jour où l’on prend le diurétique, l’effet en est
remarquable. Certaines personnes peuvent perdre, en poids, de un
à trois kilos, mais le lendemain la rétention urinaire devient plus
importante. Les reins fatigués par le fonctionnement forcé qui
leur a été imposé redeviennent paresseux et les kilos, spectaculaire
ment perdus en vingt-quatre heures, sont repris aussi vite.
Le foie n’est pas davantage épargné. Les diurétiques, très sou
vent dérivés du mercure ou des sulfamides, provoquent, fréquem
ment, des réactions hépatiques parfois violentes. Et au lieu d’aider
le malade à se désintoxiquer en éliminant, on « empoisonne », un
peu plus, son organisme.
Tous mes malades, ou presque, me posent des problèmes. Celui
de Paulette n’était ni plus intéressant, ni plus émouvant que beau
coup d’autres et pourtant il a continué à me préoccuper bien après
son départ.
218 DES HOMMES ET DES PLANTES
Avec mon tempérament fougueux, emporté par l’émotion que
sa peine et son désarroi avaient fait naître en moi, je lui avais
dit :
— Je vous promets que vous retrouverez vos jolies cuisses et
que votre mari ne regardera plus qu’elles.
Maintenant, il fallait que je fasse tout pour tenir ma parole.
Je devais la revoir trois semaines plus tard. Si elle n’avait pas
perdu suffisamment de poids avec mes bains de pieds, que lui
ordonner ? Et si son élimination était satisfaisante, comment l’em
pêcher de reprendre du poids ? C’était bien ça le plus important.
Je ne suis pas un scientifique, je suis un empirique qui a le
goût de l’expérimentation. Mes raisonnements sont simples. Ceux
qui ne m’aiment pas disent simplistes. C’est possible, mais ils ont
le mérite d’être clairs et de me mener à des expériences concluantes.
Et puis le professeur Charcot disait : « L’empirisme est le vestibule
obligé de la science. »
Je me suis posé le problème de la cellulite de la façon suivante :
pour moi, elle est le résultat d’une intoxication chronique. C’est
l’effet des carences fonctionnelles des reins, du foie et des intes
tins. La première chose à faire était donc de les remettre en
marche. Pour cela je faisais confiance à mes plantes, elles avaient
fait leurs preuves.
Il me semblait que le deuxième point noir de cette affection
devait avoir ses origines dans l’alimentation. C’était elle la respon
sable. J’aurais simplement enfoncé des portes ouvertes si je m’étais
contenté de penser qu’il convenait de supprimer les farineux, les
graisses et l’alcool, d’imposer un régime sévère qui oblige le malade
à vivre sur ses réserves. C’est une méthode assez démoralisante
pour le sujet qui est, presque toujours, un gros mangeur, mais
elle donne des résultats dans bon nombre d’obésités. Pour la cellu
lite, je la considère comme un pis-aller. Car avec ces restrictions
alimentaires, une fois encore, on ne traite pas la cause mais les
effets.
J’avais trois semaines pour étudier la question. Comme tou
jours, quand on commence à chercher, il faut d’abord apprendre
ce que l’on ne connaît pas pour pouvoir ensuite se permettre de
le rejeter. Deux découvertes ont, alors, retenu mon attention :
les calories et les vitamines.
C’est en 1899 que Marcelin Berthelot a découvert que l’énergie
dégagée dans notre organisme, par les aliments, était égale à la
quantité de chaleur produite lorsqu’on les faisait brûler à l’air
libre. Ce qui l’a amené à établir que l’être humain, suivant l’effort
qu’il faisait, avait besoin, chaque jour, d’un nombre de calories
proportionné à son travail.
MON GRAND SUCCÈS : LA CELLULITE 219
Pour moi qui aime bien voir simplement les choses, les calories
sont devenues le charbon que l’on met dans la chaudière pour
produire de l’énergie. Cette théorie me paraissait très logique.
Seulement tous les charbons ne brûlent pas de la même manière.
Il v a ceux qui brûlent vite et sans déchet, mais ils obligent à
recharger souvent la chaudière. Ceux qui sont gras, qui durent
plus longtemps et encrassent la machine. Ceux qui chauffent fort,
assez longtemps, et produisent des scories importantes, du mâche
fer. Non seulement le genre, mais la qualité du charbon employé
est primordiale. Que dire des agglomérés et des combustibles de
synthèse ?
Alors, j’ai commencé à tourner autour de cette idée de quantité
et de qualité. Bien entendu j’avais appris des choses plus savantes :
par exemple que pour éviter les carences, il fallait consommer
une certaine quantité d’aliments « énergétiques » qui brûlent dans
le corps au contact de l’oxygène absorbé par les poumons et sont
une source d’énergie. Ce sont :
Les protides : œufs, fromages, légumineuses, poissons, viandes.
Les glucides : sucre, céréales, fruits
Les lipides : huiles, fruits, oléagineux, viandes, laitages.
Il faut aussi absorber des aliments « non énergétiques » qui
contiennent des substances essentielles à la vie et qui sont consti
tuées principalement par les sels minéraux :
Calcium : lait, fromages et végétaux frais
Phosphore : viandes, poissons, œufs
Fer : viandes, légumes, huîtres, jaunes d’œufs, poissons.
Il me restait à étudier les vitamines. On sait que ce sont des
substances essentielles à la vie et qu’elles existent dans chaque
structure vivante. Les chimistes ont déterminé qu’elles se trou
vaient dans les aliments crus. On les a étiquetées, d’après les lettres
de l’alphabet, A. B, C, D, E, etc. Il en reste, je crois, encore
beaucoup à découvrir.
Vitamine A : C’est la vitamine de développement. On la trouve
surtout dans les épinards, les légumes racines, citrons, oranges,
bananes, noix, amandes, choux, champignons, laitues, artichauts,
haricots blancs, potirons, tomates, foies, cervelles, cœurs, poudre
de lait, beurre, huile de foie de morue, crème, fromages gras, jaunes
d’œufs, pain complet, son de blé...
Vitamine B : C’est la vitamine de l’équilibre nerveux, on la
trouve dans la levure de bière, germes de céréales, lentilles, choux,
carottes, épinards, pommes, haricots, tomates, champignons, châ
taignes, citrons, oranges, noix, jaunes d’œufs, cervelles, foies, pou
dre de lait, extrait de malte.
Vitamine C : Elle est antiscorbutique et sert à la régulation
220 DES HOMMES ET DES PLANTES
sanguine. On la trouve dans le lait frais, petit-lait, jus de viande,
huîtres, oranges, citrons, bananes, raisins, pommes, choux et choux-
fleurs, tomates, oignons, laitues, pissenlits, pois, épinards, bet
teraves, carottes, haricots verts, pommes de terre, navets.
Vitamine D : est contre la rachitisme. On en absorbe avec
l’huile de foie de morue et celles de différents poissons, les pois
sons, les champignons, légumes verts, lait, levure.
Vitamine E : Antistérilité. Ses principales sources sont les graisses,
beurres, margarines, feuilles de laitue, avoine, germes de céréales,
soja, blé, riz.
Vitamine K : Elle sert à la coagulation du sang. On en trouve
dans les épinards, huile de soja...
Tout cela était très intéressant, capital même, mais ne me don
nait pas l’envie d’imposer à mes malades des régimes uniquement
déterminés par ces connaissances. Plus j’avançais, plus je me for
tifiais dans l’idée, qui me paraissait élémentaire, que pour se bien
porter il fallait manger de tout, avoir une nourriture équilibrée.
Et surtout ne pas faire maigrir en prenant le risque de provoquer
des carences d’éléments énergétiques et non énergétiques et des
avitaminoses graves.
Mes études, ajoutées à mes expériences, m’ancraient dans l’idée
que si l’on pouvait attaquer la cellulite avec des régimes d’urgence,
pour obtenir une régression rapide du poids, et surtout des mensu
rations, le mal profond ne résidait pas là. J’en revenais à mon
exemple du charbon, la qualité des aliments devait avoir une
grande importance, mais laquelle ? Et comment se manifestait-elle ?
Deux faits, qui paraissaient très éloignés de ce problème,
m’avaient frappé.
Un jour, mon garde-chasse de Marckolsheim m’a téléphoné :
— Monsieur, tous vos faisans crèvent.
— On les empoisonne ?
— Non, mais ils mangent les doryphores qui sont sur les pom
mes de terre.
— Les doryphores sont mortels pour eux ? Pourquoi ?
— Non. Seulement ceux qu’ils mangent sont sur des pommes de
terre qui ont été traitées avec un insecticide à base de sulfate de
cuivre. En ■ les picorant, vos faisans meurent.
J’ai téléphoné au maire qui m’a affirmé que si ce sulfate était
dangereux pour les oiseaux, il ne l’était pas pour les gens.
— C’est sans importance, Monsieur Mességué, les pommes de
terre ne sont pas atteintes puisqu’elles sont enterrées.
— Avez-vous pensé que la pluie entraînait ce sulfate, le faisait
pénétrer dans la terre et que vos pommes de terre en étaient
arrosées, que les feuilles, les tiges en étaient imprégnées ?
MON GRAND SUCCÈS : LA CELLULITE 2?1
— Oh, vous savez, on les lave, on les épluche, on les fait cuire...
— Et qu’est-ce qui vous prouve que vos pommes de terre ne
contiennent pas de sulfate ? Etes-vous sûr que la cuisson en détruit
les effets ?
Pour moi, une chose était sûre : les pommes de terre traitées
chimiquement pouvaient être dangereuses.
Une autre fois, j’avais soigné pour un eczéma terrible un de
mes amis qui était Président des Arboriculteurs de la Vallée du
Rhône. Il l’avait contracté en traitant ses pommiers contre diffé
rentes maladies cryptogramiques sans avoir pris la précaution de
mettre des gants.
— Et encore, m’avait-il dit, mes mains ce n’est rien ! Mes por
celets, eux, en sont morts.
— Pourquoi, vous les avez arrosés avec ?
— Vous plaisantez. Non. Ma femme a un petit élevage de porcs.
Un peu avant la cueillette des fruits, les porcelets se sont échappés,
trente ou trente-deux, je crois, et ils ont mangé les pommes tom
bées. Une demi-heure après il n’y en avait plus un seul de vivant.
— Comment expliquez-vous cela ?
— C’est très simple, les fruits avaient été traités six jours avant
et il n’avait pas plu. Il aurait suffi de les laver. .
— Combien de fois traitez-vous vos arbres dans l’année ?
— De dix à douze fois.
Dans ces conditions, je crois indispensable d’éplucher les fruits
que l’on mange. Ce qui est bien dommage car dans certains, la
pomme notamment, la peau contient des vitamines qui ne se
trouvent pas dans le fruit ou en quantité moindre.
Il est bien certain que ces splendides golden, brillantes et lisses,
que l’on trouve dans de belles boutiques ne vous empoisonneront
pas. Toutefois, elles seront beaucoup moins profitables pour vous
que la bonne petite pomme ridée du verger familial, si vous avez
la chance d’en avoir un.
L’air que nous respirons dans nos villes est pollué. Nous nous
lavons, nous nageons, nous buvons une eau rendue « potable »
grâce à des adjonctions de chlore, de désinfectants, de microbicides
chimiques. Et, ce qui est plus grave, les enfants et trop souvent
les bébés la boivent.
Les produits de nettoyage, les détergents, avec lesquels on fait,
entre autres, la vaisselle sont tous des dérivés du pétrole, par
conséquent ils sont cancérigènes.
Les légumes et les fruits qui devraient nous apporter la santé
contiennent toutes les raisons de la mettre en péril. Ils poussent
dans une terre rendue fertile grâce aux engrais chimiques et net
toyée à coups d’herbicides dont on vous dit quand on les emploie
222 DES HOMMES ET DES PLANTES
de les tenir loin de la portée des enfants, d’en éloigner les animaux
domestiques et surtout de bien se laver les mains. Mais on ne se
préoccupe pas du fait que passant par les racines ils montent
dans la sève et contaminent la plante. Les légumes et les fruits sont
protégés des parasites par des anticryptogamiques, des pesticides,
qui contiennent trop souvent du D.D.T.
Pendant des années les chimistes ont affirmé que le D.D.T.
était un produit totalement inoffensif. On en a saupoudré large
ment la nature, les bêtes et les hommes. Actuellement, on sait
que le corps humain ne l’élimine que très partiellement et qu’ainsi
il s’y accumule dangereusement provoquant, plus tard, des trou
bles graves. On prend peur quand on sait que la ration de nourri
ture quotidienne d’un Américain moyen contient cent quatre-vingts
milligrammes de D.D.T. Les océans ne sont pas épargnés. En
1964, le Directeur de la Santé Publique aux U.S.A, dénonçait la
présence, à doses élevées, de ce poison dans les huiles et graisses
de poissons pêchés en eaux profondes.
Il est stupéfiant d’apprendre qu’en France un décès sur cinq
est dû au cancer (de 1937 à 1967, la mortalité par le cancer est
passée de 43 000 à 72 965 par an) et surtout de savoir que la
belle couleur jaune du beurre est obtenue grâce au P. Diméthyla-
minoazobenzène et au jaune d’aniline (O. Aminoazotoluène).
Ces adjonctions sont parfaitement autorisées ainsi que celles du
vert lumière et de l’éosine qui sont couramment employés comme
colorants dans la chimie alimentaire et dans certains médicaments.
Or ce sont des substances cancérigènes à des doses minimes. Les
bêtes sont nourries de racines (betteraves fourragères), d’herbes
(foin), qui poussent dans une terre empoisonnée. Les pâturages,
sauf en montagne, ne sont pas non plus épargnés. On les saupoudre,
on les arrose de produits chimiques. L’hiver on alimente le bétail
avec des tourteaux de synthèse vitaminés à coups de produits chi
miques.
Pour hâter leur croissance et obtenir des bêtes plus rentables,
on n’hésite pas à leur injecter des hormones et des antibiotiques.
Ces techniques criminelles sont employées aussi bien pour le gros
bétail que pour la volaille.
En France quelques éleveurs ont expérimenté des corps radio
actifs qu’ils introduisent près de la glande thyroïde des veaux,
obtenant ainsi des sujets apparemment magnifiques et très rému
nérateurs. En 1965, M. Tavera, Président de l’Association Euro
péenne d’Agriculture et d’Hygiène Biologiques, a fait un rapport
à l’Assemblée Générale de l’association prouvant que des bœufs
traités de cette manière avaient été abattus à La Villette et livrés
à la consommation.
MON GRAND SUCCÈS : LA CELLULITE 223
Même le fond des mers n’est pas à l’abri de ces graves pollu
tions et le poisson peut devenir dangereux. Quant aux harengs,
ils sont, trop souvent, fumés avec des bois dont les goudrons sont
cancérigènes.
Au fur et à mesure que j’avançais dans mes connaissances, je
possédais de nouvelles raisons de m’inquiéter. Le professeur Paul
Brouardel, un des promoteurs rde l’hygiène, aux environs de 1900,
écrivait dans un de ses traités sur le sujet : « Quand un homme
a pris le matin à son premier déjeuner, un lait conservé par de
l’aldéhyde formique, quand il a mangé à son déjeuner une tranche
de jambon conservé par du borax, des épinards verdis par du
sulfate de cuivre, quand il a arrosé cela d’une bouteille de vin
fuchsiné ou plâtré à l’excès, et cela pendant vingt ans, comment
voulez-vous que cet homme ait encore un estomac ? »
Que dirait-il aujourd’hui ? Sans doute le même chose que le
professeur W. Heupke, de Francfort-sur-le-Main, qui a dressé une
liste des produits utilisés en agriculture, avec les dangers qu’ils
représentent pour l’organisme humain. Le vin extrait de raisins
traités aux bouillies sulfatées précipite les cirrhoses. Les fruits
ayant subi le même traitement provoquent une inflammation du
foie, ceux qui ont reçu des pulvérisations à base de plomb ou de
mercure favorisent, outre les affections du foie, celles des reins eft
des nerfs. S’il s’agit de dérivés du thallium : chute des cheveux,
perte de la vue, paralysies...
Aucun de nous n’est à l’abri de cette invasion chimique lente
et insidieuse. Je sais bien que la machine humaine est admirable
et que notre organisme est ainsi fait qu’il lutte très vite contre
les agressions de l’extérieur et fabrique des anticorps de défense et
de combat.
Il n’empêche que j’ai été pris d’une grande peur en compre
nant à quel point nous étions tous plus ou moins intoxiqués. J’ai,
aussi, parfaitement réalisé quel drame cela pouvait représenter
pour ceux qui, par suite de défauts fonctionnels, éliminent insuf
fisamment. Ils deviennent des intoxiqués permanents. C’est chez
eux que la cellulite s’installe en terrain conquis. Cette maladie
n’a pas que des inconvénients esthétiques, elle fait de ceux qui
en sont atteints des candidats à certaines maladies comme le cancer
et l’infarctus du myocarde.
Je me suis mis à rêver, avec envie, aux légumes, aux fruits de
mon enfance, j’ai pensé à ces vieux qui disent : « De mon temps,
il n’y avait pas toutes ces cochonneries de produits, les fruits
avaient un autre goût, le pain était bien meilleur... » Ils ont bien
raison. Et j’ai décidé de me donner comme principe de diététique de
224 DES HOMMES ET DES PLANTES
bannir de l’alimentation tout ce qui est chimique pour revenir à
une alimentation le plus naturelle possible.
Quand Paulette L... est revenue me voir, elle semblait assez satis
faite.
— Rien qu’avec vos bains j’ai perdu quatre kilos, c’est un succès
n’est-ce pas ?
— En partie seulement, madame, vous pouvez les reprendre
très vite si vous ne surveillez pas votre alimentation.
— Vous allez me donner un régime ?
— Non. J’ai horreur de la chose et je suis allergique au mot.
Je le trouve démoralisant. Je veux simplement vous indiquer une
alimentation différente.
Rapidement, je lui ai expliqué le rôle dangereux des produits
chimiques dans notre nourriture.
Elle me regardait anéantie.
— Mais, alors, on ne peut plus rien manger...
— Si, beaucoup de choses. Bien entendu le régime que je vous
donne est exclusivement pour la cellulite. Il y a une grande respon
sable de votre embonpoint, la chimie, et elle augmente le danger
que vous font courir ces cinq ennemis de votre ligne : le sel, le
sucre, le pain, les graisses, et l’alcool.
« Le sel, que vous supprimerez pendant quelques mois et dont
vous userez, ensuite, très modérément, doit être du sel marin.
« Le sucre, dont vous vous méfierez beaucoup — ne dépassez pas
deux morceaux par jour —, doit être de canne roux, non raffiné.
Tous les raffinements qui le blanchissent et lui assurent une belle
présentation, suppriment des éléments indispensables à votre santé,
et se font, en général, à coups de produits chimiques.
« Chaque fois que vous le pouvez, remplacez-le par une cuillerée
à café de miel de montagne. En haute montagne on ne pulvérise
pas les champs d’engrais chimiques, les pollens des fleurs restent
purs.’ Les abeilles ne véhiculent pas de produits toxiques. Les
diastases du miel facilitent la digestion. Ses sels minéraux et son
acide lui confèrent des propriétés désinfectantes.
« Si les abeilles ont été nourries de sucre ou substances sucrées,
l’étiquette portera : miel de sucre. Il est à déconseiller.
« Equilibrez votre ration de sucre, le jour où vous prenez du
miel, supprimez les confitures. Celles-ci doivent être exclusivement
faites chez vous et avec du sucre roux.
« Abolissez, totalement, la pâtisserie achetée dans le commerce.
Chez vous, usez-en avec prudence, 'Uniquement pour les grandes
occasions et les petites fêtes familiales. Cela m’amène à vous parler
du pain et de la farine qui est votre ennemie n° 1.
« Les blés utilisés en meunerie ont été obtenus grâce à des
MON GRAND SUCCÈS : LA CELLULITE 225
apports massifs d’engrais chimiques. Ils sont broyés par des cylin
dres d’acier et tamisés de telle sorte qu’ils ne contiennent plus
de son, d’aleurones, de gluten, de germes. Ils sont réduits à une
sorte d’amidon, très nourrissant, dépourvu totalement de vitamines,
d’huile, de phosphore, de fer, de magnésium et d’acides aminés.
« La farine est traitée chimiquement à l’aide de gaz à base de
chlore ou de benzol pour la blanchir. Ces gaz ont la propriété de
tuer les ferments-diastases dont la carence dans notre alimenta
tion fait de nous des candidats à la tuberculose et au cancer.
« Le pain est également « enrichi » de levures chimiques qui
contiennent du persulfate d’ammonium, du bromate de potassium,
du carbonate de magnésie, du plâtre, du sodium, des sulfates et
phosphates de calcium.
« Reste encore quelques manipulations tout aussi dangereuses
et dont la dernière est la cuisson dans des fours au mazout
(lequel est un sous-produit du pétrole).
« Ce pain-là ne vous fait pas seulement grossir, il est dangereux.
Et les biscottes faites avec la même farine le sont autant.
« Contentez-vous de manger deux ou trois tranches, minces, de
pain complet, de préférence de pain de seigle. Celui-ci est légère
ment laxatif. Il rend les artères plus souples et active la circulation.
En Russie, en Pologne, où l’on ne mange que du pain de seigle,
on rie connaît pratiquement pas l’artériosclérose, ni aucune des
maladies des vaisseaux ou de l’épaississement du sâng.
« Aucune céréale, ni farineux, n’est à conseiller dans votre cas.
« Vous pouvez consommer un peu de beurre de ferme si vous
en connaissez la provenance. Mais supprimez radicalement le beurre
cuit. En effet, la cuisson en le transformant chimiquement, le rend
dangereux pour le foie, l’estomac et l’intestin.
« Tous les beurres, ou presque, subissent des manipulations de
conservation et de présentation qui les rendent nocifs pour vous.
Quant à la margarine, dérivée des huiles végétales, elle est un
produit de notre industrie. Les huiles subissent, elles aussi, les
mêmes modifications. En Provence, il n’y a pas si longtemps, on
appelait encore, avec mépris, toutes les huiles d’arachide « l’huile
de lampe ». Ces paysans avaient raison, la meilleure est d’olive.
Utilisez-la en très petite quantité. Exigez de la première pression à
froid à 0° 5 d’acidité, la seule qui soit parfaitement tolérée par le
foie et qui ne contribue pas ainsi à vous intoxiquer.
« L’alcool est, pour vous, un poison. Apprenez que l’étiquette
« eau-de-vie » dissimule un mélange autorisé d’eau-de-vie et
d alcool d’industrie qui dépasse la proportion de 50 %.
« Les vins dits de consommation courante contiennent de l’acide
éthylène, de l’acide monobromacétique et du fluorure de sodium ;
226 DES HOMMES ET DES PLANTES
ce dernier produit est toxique à la dose d’une cuillère à café.
« Bien entendu, les alcools et les vins ne sont pas tous frelatés.
Surtout ne buvez pas bon marché. Exigez un vin d’origine et
comme dans votre cas vous ne devez pas dépasser deux verres
par jour en cure d’entretien, la dépense ne sera pas importante.
Quant à l’alcool et aux liqueurs, quelles que soient leurs qualités, ils
demeurent défendus.
« En dehors de ces quatre points essentiels, soyez aussi très
prudente * avec la charcuterie. Non seulement elle contient beau
coup de graisses animales, mais encore elle renferme, très sou
vent, des produits chimiques nocifs (polyphosphates) pour votre
organisme. N’achetez que chez un charcutier dont vous êtes sûre
qu’il fabrique lui-même. Contentez-vous de manger du jambon et
un peu de saucisson sec. Bannissez totalement tous les pâtés,
galantines, rillettes, etc. Pas de lait entier, de crèmes et de fromages
gras.
Au fur et à mesure que je parlais, je voyais la pauvre Paulette
L... changer de visage. Elle ne souriait plus du tout.
— Vous ne m’avez pas parlé des conserves ?
— Dans votre cas, il est préférable de vous en abstenir pendant
quelque temps. Je les rends responsables de votre cellulite. Pour
tant elles sont beaucoup moins dangereuses que d’autres produits
si vous savez lire leur étiquette. Leur fabrication est très surveillée
et s’il est précisé qu’elles ne contiennent aucun produit chimique,
fécule ou colorant, vous pouvez être tout à fait tranquille. Tous
les produits surgelés sont excellents, le froid leur conserve toutes
leurs qualités.
« Quant aux assaisonnements, ils vous sont tous permis et
recommandés : oignon, ail, échalote, persil, cerfeuil, thym, roma
rin, sauge, estragon, fenouil, cumin, poivre, etc., et toutes les épices.
— Après ce que vous venez de me dire, je n’oserai plus rien
avalér...
— Pourquoi ?
— Eh bien, j’aurais peur soit de grossir, soit de m’empoisonner.
Paulette L... venait de me donner une bonne leçon. Emporté
par mon sujet, j’avais oublié toute psychologie. Alors j’ai fini par
où j’aurais- dû commencer.
— Vous pouvez manger à volonté de la viande rouge grillée.
La viande blanche est moins nutritive et je me méfie un peu du
veau aux antibiotiques. Vous pouvez aussi manger les volailles
« élevées au grain », on en trouve partout sous ce label. Du pois
son de mer grillé, à l’exclusion du maquereau, du saumon. Tous
les coquillages et les crustacés. Le café, le thé, les jus de fruits, les
jus de légumes.
MON GRAND SUCCÈS : LA CELLULITE 227
« Ne soyez pas démoralisée. Je vais vous composer un menu
type :
A midi :
— Crudités assorties avec une bonne cuillère d’huile d’olive et du
citron.
— 1 côtelette de mouton aux herbes
— 1 légume vert
— 1 fromage non fermenté
— Des fraises avec un yaourt à la place de la crème.
Le soir :
— 1 potage aux légumes
— 1 poisson grillé au fenouil.
— 1 salade
— 1 yaourt et 1 fruit.
— 1 tranche de pain de seigle à chaque repas.
« Pensez-vous que vous aurez faim et que vous serez triste ?
— Non, certainement pas.
— Alors, essayez... et revenez me voir dans deux semaines.
Au bout de deux mois, Paulette L... me disait :
— Je continue à maigrir, c’est merveilleux ! Mon mari mange
comme moi, et tous ses petits malaises : maux de tête, coup de
fatigue, après le repas, ont disparu. Je ne vous en avais pas parlé
parce que je pensais que c’était peu de chose, mais j’avais tort,
ils le rendaient grognon, irritable. Et dimanche prochain, nous
irons tous les deux faire une balade en canoë sur la Marne.
Paulette avait été pour moi, sans le savoir, un précieux terrain
d’expériences. Toutes les deux semaines, elle venait me voir et,
suivant les résultats obtenus, je modifiais son régime. En trois
mois, j’avais plus appris avec elle qu’en plusieurs années avec des
milliers de malades.
Bien entendu, j’ai continué à appliquer ma nouvelle théorie à
toutes celles qui sont venues me consulter pour la cellulite. Seule
ment, les résultats que j’obtenais étaient inégaux. Certaines mai
grissaient spectaculairement, d’autres moins, et quelques-unes à
peine. J’avais beau, pour mes bains, tenir compte de tous les fac
teurs si importants chez la femme : nerfs, menstruations irrégu
lières, insuffisantes, dérèglements hormonaux, mes réussites, tout
en étant fort appréciables, ne me donnaient pas entièrement satis
faction. Il fallait que je fasse une véritable expérience avec plu
sieurs femmes qui n’échapperaient pas à mon contrôle. Que je
puisse noter soigneusement leurs réactions, établir des courbes de
poids, de mensurations, qui me permettraient de mettre au point
un véritable traitement contre la cellulite. Je voulais avoir à ma
228 DES HOMMES ET DES PLANTES
disposition douze femmes-cobayes. Il était primordial qu’elles
viennent de différents pays n’ayant ni le même climat ni la même
alimentation de base. Leur âge devait être entre trente ans, l’âge où
la cellulite en général apparaît, et soixante ans, celui où elle s’ins
talle définitivement. J’avais fixé la durée de cette cure à dix-huit
jours.
J’ai dû attendre plusieurs années avant de pouvoir réaliser cette
expérience dont l’idée me passionnait.
Enfin, j’ai pu réunir mes douze « femmes-cobayes », deux de
chaque nationalité : Allemandes, Espagnoles, Françaises, Hollan
daises, Italiennes, Suisses. Le matin où je les attendais, j’étais
plutôt nerveux. Je savais qu’on exigerait de moi une réussite écla
tante, que si elle était seulement honorable on ne m’épargnerait
pas. Je me faisais des reproches intérieurs : « Après tout j’aurais
pu faire mes essais sans en avertir personne, je n’étais qu’un
vaniteux, un prétentieux... » Comme toujours, dans ces cas-là,
je me disais tout cela mais, au fond de moi, j’avais une énorme
confiance dans ma réussite.
Pour gagner cette bataille, je disposais d’armes dont maintenant
je connais bien l’efficacité : mes herbes diurétiques, mon système
alimentaire. Et une arme secrète : ma crème anticellulite L Je
l avais mise au point récemment et j’étais en droit d’en espérer
le plus grand bien, mes expérimentations préalables m’ayant donné
toute satisfaction.
Cette crème a la propriété de dissoudre sans douleur les nodules
de cellulite, ce qui est très important, car, pour être utiles, les
massages de ces tissus indurés doivent être douloureux et beaucoup
de femmes les abandonnent. J’ai, aussi, toujours estimé que la
douleur va à l’encontre de l’efficacité. Les muscles, en luttant
contre elle, se contractent et empêchent la relaxation indispensable
à cette cure. Enfin, l’écrasement manuel de ces nodules provoque
des inflammations regrettables qui peuvent faciliter l’intoxication
des tissus. J’avais donc décidé de n’employer les massages que
pour détendre les nerfs et faciliter la circulation ; tout en profitant
d’eux pour faire pénétrer par osmose ma crème à base d’herbes.
L’effet de la crème est évidemment plus lent que celui des
bains. Mais elle a l’avantage d’attaquer la cellulite localement aux
endroits de prédilection de celle-ci. J’avais déjà pu constater
qu’elle rendait à la peau son élasticité et sa souplesse, redonnait
aux jambes et aux chevilles fatiguées leur galbe et leur finesse.
Bien entendu, ces dames n’ont pas quitté ma propriété de Mou-
gins. J’ai pu les surveiller constamment, m’assurer que les bains
1. Laboratoire des herbes sauvages, 22, rue Caurnartin.
MON GRAND SUCCÈS : LA CELLULITE 229
étaient pris à l’heure et qu’elles n’en sauteraient pas un seul.
Que leur alimentation ne subissait aucune modification sans mon
ordre, et que ma crème était exactement employée et appliquée
comme il le fallait.
Pesées, toisées et mesurées dès leur arrivée, sous contrôle médi
cal, elles devaient l’être également dans les mêmes conditions au
bout de huit jours et à leur départ. J’aurais volontiers vieilli de
dix-huit jours tant j’étais impatient de connaître les résultats.
Une cure peut réserver des surprises.
L’emploi du temps de mes femmes-cobayes était très précis :
8 heures : lever, bain de pieds aux herbes sauvages de 8 minutes.
8 heures 30 : petit déjeuner : café, thé citron ou cacao spé
cial (dégraissé) une tranche de pain de seigle. Un fruit provenant
de mon verger. Repos. Lecture.
10 heures : massage doux en profondeur avec ma crème. La
masseuse médicale opérait suivant mes indications en insistant
sur les hanches, les cuisses, le haut des épaules où se trouve la
« bossë de bison ».
11 heures : repos et bain ou douche suivant les habitudes de
chacune.
12 heures 30 : déjeuner composé de produits alimentaires
naturels. Crudités assaisonnées d’huile d’olive de première pression
à froid à 0° 5 d’acidité et de citron. Une grillade de viande rouge
de préférence de 150 grammes et sans sel, mais aux herbes de
Provence. Légume vert à volonté avec persil, cerfeuil, estragon, ail,
oignon et une noix de beurre. Fromage non fermenté : 30 grammes,
1 tranche de pain de seigle, café ou thé sans sucre.
14 heures 30 : repos, lecture, conversation de préférence allon
gées. Cette position reposante pour les reins favorise l’action des
herbes diurétiques.
16 heures : soins du visage et du corps avec une crème revita
lisante à base d’herbes suivis d’un masque de beauté aux herbes
afin d’éviter le relâchement des tissus dû à l’amaigrissement.
17 heures : deuxième massage médical, crème anticellulite.
18 heures : promenade.
19 heures 30 : bains de mains de 8 minutes.
20 heures : dîner, bouillon de légumes, légumes verts sans sel,
œuf dur provenant de poules nourries au grain ou poisson grillé
au fenouil, ou jambon sans sel, un yaourt et un fruit. Une tranche
de pain de seigle.
22 heures : coucher, et masque avec une crème rajeunissante x.
1- Il est très important de faire un masque de Jeunesse « 70 » durant la
cure d amaigrissement.
230 DES HOMMES ET DES PLANTES
Elles buvaient dans la journée un litre de liquide : eau peu
minéralisée, jus de fruit naturel, en quantité raisonnable à cause
du sucre. Jus de citron sans sucre pour les estomacs qui le suppor
taient.
Bien entendu, les boissons alcoolisées étaient totalement inter
dites, ainsi que la charcuterie, les pâtisseries, les bonbons.
Ce traitement de choc a donné des résultats étonnants.
A la fin de la cure, l’ensemble de mes femmes-cobayes avait
perdu en kilos plus de cent. En tour de taille, une moyenne de
six centimètres et de huit à dix centimètres de tour de poitrine
et de hanches.
« Maravilloso ! » disaient les Espagnoles.
« Bellissima ! » s’extasiaient les Italiennes, qui n’avaient pourtant
perdu que cinq kilos chacune.
« Prima ! » disaient les Allemandes en se regardant dans la
glace.
Elles le pouvaient. Frau L... était descendue de 87 kg à 76.
Les deux cas les plus intéressants étaient les Françaises.
Mme D... de St-Claude dans le Jura pesait à son arrivée, 72 kilos,
mesurait 1,52 m et avait 57 ans.
— A mon mariage, monsieur, je pesais à peine 55 kilos. J’étais
rondelette, mais c’était mon tempérament et mon mari aimait ça ;
il aimait aussi les petis plats que je lui cuisinais. Nous étions bien
gourmands tous les deux. Je pouvais me le permettre, je ne bou
geais pas d’un gramme. J’étais heureuse. Et puis, mon mari est
mort. J’ai eu tellement de chagrin que j’ai perdu quatre kilos.
Je n’avais même pas le cœur à m’en réjouir.
Rapidement, n’ayant plus aucun autre plaisir, elle s’était mise
à manger comme d’autres se mettent à boire.
En quelques mois elle avait pris dix-sept kilos. Régimes, médi
caments, longues marches, rien ne l’avait fait maigrir durablement.
Aü bout de dix-huit jours de cure, elle pesait soixante-trois
kilos (perte neuf kilos) son tour de cou a diminué de deux cen
timètres, de poitrine et de hanches de huit centimètres, son tour
de cuisse de cinq centimètres cinq, de mollet de trois centimètres
et de cheville de deux centimètres.
Elle était méconnaissable.
— Quand je me suis vue devant la glace, je me suis dit : « Ce
n’est pas toi !» Et ce qu’il y a de merveilleux c’est que je n’ai
pas souffert. Tout s’est fait sans fatigue. J’avais peur d’avoir les
traits tirés, des plis, de nouvelles rides. Rien. Grâce aux massages
et à vos crèmes, j’ai même rajeuni.
Le cas de Mme G... A... de Limoges était plus grave. Elle pesait
quatre-vingts kilos pour 1,62 m et elle avait soixante et un ans.
MON GRAND SUCCÈS : LA CELLULITE 231
Quand je l’ai examinée dans mon cabinet, elle m’avait beaucoup
touché.
— Pensez, Monsieur, qu’en 1928 j’ai été élue Reine de Paris. Je
doublais la Miss au Moulin-Rouge, je pesais, tout habillée, cin
quante et un kilos et voyez ce que je suis devenue.
« Les soucis ne réussissent pas-aux femmes. Je me suis mariée
en 1934, et j’ai divorcé en 1947, à quarante ans. C’est le mauvais
âge pour une femme. Je m’ennuyais trop, j’étais trop seule, alors
je mangeais et je me suis mise à grossir régulièrement.
Son tour de taille était de cent quatre centimètres, son tour de
poitrine et de hanche de cent seize centimètres. Sa tension était
de 17. Son cœur surmené, étouffé par la graisse était menacé
d’infarctus. Elle avait des insomnies et elle était si déprimée qu’elle
fondait en larmes à tout propos.
C’était une grosse dame poussive à l’œil humide.
A la fin de la cure, elle pesait 71,800 kilos. Elle avait perdu
8,200 kilos. Tour de poitrine : 108 cm, de taille : 86 cm, de han
ches : 94 cm, de cuisse : 48 cm. Même les bras avaient perdu
3 cm. Sa tension était de 13,5 et elle dormait 8 heures par nuit
sans le secours de somnifères.
Sa joie était extraordinaire, elle répétait : « J’ai rajeuni de dix
ans... Quand je marche j’ai des ailes. Monsieur, vous avez fait
un miracle, je ne le croyais plus possible ».
J’ai appris, un an plus tard, qu’elle n’avait pas repris un gramme.
Cette expérience a été pour moi très profitable. Non seulement
mon système était bon, mais j’ai pu mieux apprécier l’importance
du psychisme dans les cures d’amaigrissement.
Une de mes Hollandaises m’a dit :
— Votre cure a fait des merveilles. Mais vous n’auriez pas eu
les mêmes résultats dans un décor triste, pluvieux, gris. Il n’est
pas difficile de se priver d’un des plaisirs de la vie, la table, quand,
autour de vous, il n’y a que de jolies choses : des fleurs, du soleil,
de la gaieté. L’ennui fait beaucoup grossir.
L’Allemande l’a approuvée :
— Ces dix-huit jours chez moi auraient été l’enfer. Ici ils ont été
le paradis.
Cela m’expliquait pourquoi mes deux Italiennes avaient perdu
50 % de moins que leurs compagnes. Ce pays ne leur apportait rien
de plus que le leur, il ne les dépaysait pas. Il n’était qu’un prolon
gement de l’Italie.
Si mon raisonnement était juste alors pourquoi les Espagnoles
avaient-elles perdu autant de poids que les femmes du Nord et de
1 Est ? Je l’ai compris quand l’une d’elles m’a expliqué :
Notre pays est, peut-être, encore plus beau que celui-ci,
232 DES HOMMES ET DES PLANTES
mais nous n’y sommes pas aussi libres. La vie moderne n’a
influencé que très peu les femmes. Nous continuons à rester beau
coup à la maison. Nos maris n’aiment pas que nous sortions seules
pour nous distraire !... Ici c’était possible. D’être enfermée à la mai
son, et aussi en soi, fait grossir.
Ma meilleure récompense a été de les voir partir délivrées de
leurs kilos et redevenues des femmes heureuses.
Si la beauté est aussi nécessaire au bonheur de la femme que la
pluie à la nature, la maternité lui est indispensable.
J’ai toujours été bouleversé par ces femmes, sans enfants, qui
n’hésitaient pas à joindre les mains, dans mon cabinet, en me
demandant de faire un miracle pour elles, comme si j’avais été
le Bon Dieu...
C’est avec le cœur que j’ai, chaque fois, écouté cette confession
désespérée : « Je suis stérile... »
Lorsque ces cas ne sont pas organiques, j’obtiens de très bons
résultats. Ce sont des réussites qui m’ont amené à appliquer à ces
futures mères mes idées sur l’alimentation. Elles venaient me
trouver pour m’annoncer la bonne nouvelle et me disaient :
« Aidez-moi ! ».
Il est bien évident qu’elles étaient suivies par leur médecin
gynécologue, mais ce qu’elles attendaient de moi c’était autre chose.
Elles venaient me demander ce qu’il fallait faire pour que cet
enfant, si précieux, soit beau et fort. Et comme elles m’attribuaient
des pouvoirs que je n’avais pas, j’ai été bien obligé de m’intéresser
aux problèmes de santé de la femme enceinte, qui, en dehors de
ces cas bien spéciaux, fait rarement partie de ma clientèle.
Cette femme doit veiller sur deux ides, étroitement liées. Il lui
faut prendre le double de précautions. Elle doit, plus encore qu’une
autre, s’obliger à une alimentation naturelle. Eviter que, par elle,
le futur bébé n’absorbe des produits chimiques, même à doses infi
nitésimales. Souvenons-nous de l’affreux drame de la Thalidomide.
La légèreté avec laquelle on utilise certains produits chimiques
est dramatique. Récemment on s’est aperçu que les herbicides que
l’on appelle défoliants ont le pouvoir de transformer en monstres
dans le ventre de leur mère des bébés qui seraient nés normaux.
Depuis 19^1 les forêts et les cultures du Sud-Vietnam ont été
arrosées avec 50 000 tonnes d’un produit américain, le 2-4-5 T, et
l’on a constaté ensuite, au cours de ces dernières années, que de
nombreuses femmes ont accouché de poches informes et que le
pourcentage des malformations chez les nouveau-nés avait aug
menté anormalement.
J’ai bien peur que l’homme ne soit pas seulement un apprenti
sorcier mais qu’il ne devienne un dangereux animal.
MON GRAND SUCCES : LA CELLULITE 233
En cas de maladies légères : grippes, rhumes, angines, je les
mets en garde contre l’emploi abusif des sulfamides, de la péni
cilline, des barbituriques et autres somnifères et calmants. La
femme enceinte est sujette à des malaises souvent très pénibles. Il
lui faut alors avoir du courage et de la patience ; mais elle doit
supprimer les pilules de toutes sortes, celles pour dormir, celles
pour être heureuse, ou pour « tenir le coup ».
Je vais même beaucoup plus loin en lui déconseillant formelle
ment d’utiliser des crèmes de beauté contenant des produits chi
miques. Je lui recommande de mettre des gants pour se servir
de lessives, de produits ménagers, de toxiques ; puisque mes her
bes agissent par osmose, il n’y a aucune raison pour que tous ces
produits ne fassent pas de même.
S’occuper d’une future maman c’est déjà veiller sur l’enfant.
Quand je pense à la légèreté avec laquelle on traite, trop souvent,
une femme enceinte, sans souci du bébé, je me dis que les miracles
du Bon Dieu sont quotidiens.
Cet enfant déjà plus ou moins contaminé dans le ventre de
sa mère, naît dans une société où l’on utilise pour lui, et autour
de lui, beaucoup de produits préjudiciables à sa santé. Bon nombre
d’eczémas, d’éruptions cutanées, qui envahissent le siège des nou
veau-nés, sont dus à l’emploi des lessives avec lesquelles on lave
le linge qui l’entoure.
Beaucoup de produits utilisés, journellement, pour cet enfant,
sont des dérivés du pétrole ou contiennent des goudrons cancé
rigènes.
Dans sa nourriture et même dans le lait de sa mère, le nouveau-
né absorbe, par la peau, les muqueuses, la bouche, les voies
respiratoires, des doses plus ou moins infimes de produits chimi
ques. Par peur des mouches, on vaporise sa chambre avec des
insecticides, peut-être plus nocifs qu’elles, et des microbicides
dont il absorbe les retombées. Ces insecticides, en bombe, sont si
dangereux qu’il est bien spécifié dans leur mode d’emploi qu’avant
de s’en servir il faut veiller à ce qu’il n’y ait aucun fruit, aucune
denrée alimentaire dans la pièce. Et on les fait respirer à un bébé
de quelques mois ! Pour assainir l’air, faites bouillir des feuilles
d’eucalyptus, avec quelques gouttes de menthol, et laissez-en les
vapeurs se répandre dans la chambre. Leurs actions seront salu
taires à ses poumons et ne l’intoxiqueront pas.
Cet enfant est soigné, vitaminé, fortifié avec des produits qui
ne sont plus naturels. Ces bébés viennent au monde avec un foie
de grande personne. Ils souffrent des intestins, ont des rhumatis-
nies articulaires aigus... Tout cela parce que les mamans se sont
soignées sans penser à eux.
234 DES HOMMES ET DES PLANTES
Nos grands-parents savaient mieux se préserver des petits maux
du corps. Ils ne prenaient pas un pavé-pénicilline pour écraser
un mal de gorge. Sur toutes les tables de nuit, il y avait un pot
à infusions qui chauffait doucement sur une veilleuse, un verre,
du sucre et un flacon de fleur d’oranger. Quelle sagesse !
En pédiatrie, on devrait surtout se servir des plantes. C’est une
médication qui ne cause pas de « choc » à l’organisme. Ce fameux
« choc » que l’on connaît si bien en médecine et qui peut faire
davantage de dégâts que le mal lui-même.
C’est sur les enfants que les plantes ont les plus heureux effets.
Les résultats qu’elles obtiennent ne sont pas le fait de l’autosugges
tion. Car les bébés pleurent quand on leur donne des bains de
pieds. A trois, quatre ans, ils hurlent, ils tempêtent quand on leur
pose des cataplasmes. Une pilule est bien plus facilement avalée.
Et quand ils ont dix, douze ans, imbus de leur époque et de pré
jugés pseudo-scientifiques, ils n’ont que trop tendance à trouver
ces soins ridicules. Pour eux, qui ont déjà dépassé la lune, ces
histoires d’herbes font « vieille mémé ». Elles reculent dans l’obscu
rantisme du temps passé. C’est dire s’ils sont peu préparés à
croire à l’efficacité de ce genre de traitement. Et c’est pourtant sur
eux qu’on obtient les meilleurs résultats et les plus rapides. Mes
fils ont été soignés par les plantes. Quand ils étaient constipés,
je ne leur donnais aucun drastique, seulement une cuillère d’huile
d’olive et une préparation à base de mauve et de liseron.
S’ils avaient des petits symptômes hépatiques, je leur appliquais
un cataplasme sur le foie, à base de chélidoine, d’ortie et de feuilles
d’artichaut.
Si je les trouvais nerveux : de l’aubépine, du tilleul et du trèfle
incarnat.
Pour leurs maux de gorge : de la violette et du coquelicot.
Quand un insecte les piquait, guêpe, abeille ou autre, je leur
frottais la piqûre avec des feuilles de plantain.
Cela ne m’a pas dispensé d’appeler le médecin dans des cas
graves ou des maladies infectieuses. Il ne me serait jamais venu
à l’idée de soigner la rougeole ou la scarlatine avec mes herbes.
Auprès de mes fils, la médecine officielle et la mienne ont toujours
fait un excellent ménage pour le plus grand bien de leur santé.
D’ailleurs, n’ayant pas été traités, dès leur premier âge, à coup
dè produits chimiques, la dose la plus minime leur fait grand
effet. Et c’est, je crois, un aspect de la question intéressant et
instructif. Il assigne, pour moi, ses limites à la chimie. A mes yeux
elle est comme la langue d’Esope : elle contient le meilleur et le pire.
22
JE GAGNE LE TOUR DE FRANCE
On parle toujours des nerfs des femmes et de leur psychisme
délicat et beaucoup moins de ceux des sportifs. On a bien tort.
Ces hommes solitaires qui risquent leur place, leurs titres, en un
soir sur un ring, en quelques heures sur un « vélo », en quelques
minutes sur un stade, sont des nerveux et des inquiets. Cela est
si vrai que le succès, ou la défaite, d’un sportif réside dans deux
phrases prononcées par son entraîneur et son manager : « Il a
le . moral. » « Il n’avait pas le moral. »
Les conséquences de notre alimentation désordonnée ne m’ont
pas seulement préoccupé pour les femmes et les malades, mais
aussi pour les sportifs.
Ils devraient être nourris comme des pur-sang avec le même
soin, la même rigueur. La plus petite défaillance alimentaire peut
avoir, pour eux, des conséquences tragiques. A chaque Tour de
France on voit s’écrouler, sur le bord de la route, un homme qui
se tord de douleur, se plaint d’avoir mal au ventre, mal à l’esto
mac... Combien de fois a-t-on prononcé alors le grand mot d’em
poisonnement ?
Et c’était exact. Pas comme on l’entend ; il est bien évident qu’en
dehors de mauvais romans policiers une main criminelle ne verse
pas du poison dans le verre ou l’assiette d’un concurrent. Pourtant
il a, tout de même, bu ou avalé ce poison qui lui tord le ventre et
lui coupe les jambes. Nous sommes tous tellement intoxiqués
par la vie moderne qu’on ne pense même plus à se préserver de
l’invasion sournoise des produits chimiques.
Le sport, on le sait, a toujours été ma passion. J’ai surtout pra
tiqué celui d’équipe mais cela ne m’empêche pas de comprendre,
très bien, les besoins d’un solitaire comme un champion cycliste
en pleine épreuve. Je réalisais, parfaitement, qu’il lui fallait une
alimentation riche sans être lourde, capable de maintenir et de
236 DES HOMMES ET DES PLANTES
régénérer la forme musculaire, tonicardiaque sans provoquer de
palpitations, apportant aux cellules nerveuses un aliment équili
brant, suffisamment variée pour ne pas être lassante et surtout très
énergétique sous un faible volume.
Comme ce sujet me passionnait, j’ai commencé par l’étudier
pour mon plaisir. Il est bien évident que je ne pensais pas qu’on
m’avait attendu pour établir des régimes équilibrés pour les spor
tifs. Seulement, une fois de plus, il s’agissait de « régime » et quand
on emploie ce mot il indique toujours une utilisation temporaire et
une contrainte. On applique ces programmes diététiques un mois
avant les Jeux Olympiques, avant les épreuves cyclistes de longue
durée ou en période d’entraînement, et toute l’équipe nationale
reçoit le même régime ou à peu près. On tient compte quelquefois
des disciplines mais jamais du tempérament et des besoins de
chacun. Et le sportif débute son entraînement un peu comme
certains vont faire une retraite. Il sait qu’il aura une alimentation
qui lui plaira plus ou moins mais il l’accepte d’avance puisque c’est
pour son bien.
Passé ces périodes de compétitions, tout au long de l’année, il
se nourrira suivant ses goûts, qui sont rarement en accord avec
les besoins de sa forme.
Je voulais qu’un sportif puisse se nourrir toute l’année avec
plaisir et profit. Je ne crois pas que l’on puisse former un champion
quinze jours avant un match, une course, une épreuve. On peut
le doper mais pas lui faire des muscles, des tendons, des nerfs.
Alors je me suis posé des questions et j’en ai posé autour de
moi. J’ai demandé à des entraîneurs ce qu’ils faisaient manger à
leurs poulains. Comment ils réagissaient. Et tous m’ont dit :
« Ils sont très capricieux. En période d’entrainement on peut les
raisonner, on leur fait manger ce qu’on veut, ou à peu près, mais
chez,eux c’est autre chose !... Et quand il y a un moment qu’ils
n’ont pas couru, ou boxé, on a presque toujours besoin de leur
faire perdre du poids. La graisse, c’est notre ennemie, elle bouffe
les muscles. »
Cette manière de procéder m’a plutôt paru préjudiciable. L’or
ganisme du sportif, « encaisse » deux « chocs » successivement,
d’abord l’amaigrissement, ensuite l’entraînement musculaire inten
sif. Quelquefois même, un troisième « choc », celui du doping.
Comme toujours, j’ai commencé d’une manière empirique :
Que doit-on supprimer dans leur alimentation ?
La première chose, pour moi, ce sont les pommes de terre
frites et les chips.
Je n’ai pas la folie des calories. Je n’aime pas les régimes-
balances, où l’on pèse tous les aliments, ni les régimes-barêmes,
JE GAGNE LE TOUR DE FRANCE 237
tant de ceci, tant de cela, que l’on applique à tout le monde sans
distinction. Mais j’apprécie beaucoup certains tableaux compara
tifs que j’ai établis et celui des pommes de terre est très éloquent.
Une pomme de terre bouillie représente 86 calories. La même,
transformée en frites, monte à 400 calories et en chips à 544.
Où a-t-elle pris cet énorme supplément ? Aux graisses ou aux hui
les bouillantes dans lesquelles elle a été trempée et dont elle
absorbe de 8 à 10 %. C’est dire si cette pomme de terre, ainsi trans
formée, est devenue nocive ! Qui songerait à se faire des muscles
avec des graisses de friture ? Surtout si l’on sait, qu’en plus, ces
corps gras, déjà plus ou moins trafiqués chimiquement au préala
ble, se décomposent, sous l’effet des températures élevées, en
acides pratiquement inassimilables. Ajoutons à cela qu’une friture
servant plusieurs fois se dégrade un peu plus à chaque ébullition,
et on prendra conscience du danger qu’elle représente.
Bien entendu, je rayerai, de la même manière, tous les aliments
riches en graisses animales et végétales, huiles, beurre, margarine,
huile d’arachide. Leurs acides sont préjudiciables au foie et à
l’estomac.
De même pour la triperie et les abats dans lesquels prolifèrent
trop facilement toutes sortes de toxines et bactéries diverses et
dont les pouvoirs caloriques ne valent pas la peine que l’on coure
de risques : par 100 grammes, rognons d’agneau 87 calories, tripes
94, foie de bœuf 116.
Quant aux graisses animales le tableau n’en est pas engageant.
Bœuf 771 calories, lard 670, saindoux 850. Si leur pouvoir calorique
est grand, leurs vertus sont pratiquement milles et leur principal
mérite est de fabriquer une mauvaise graisse.
Je rejetterai, de la même façon, tous les aliments qui sont de
digestion laborieuse et fatiguent le foie, comme les rillettes, sur
tout riches en graisse de porc ou d’oie. Pourtant je suis d’un pays
où l’on utilise énormément cette graisse. Je la trouve délicieuse,
mais je reconnais qu’elle n’est pas toujours facilement digérée.
Maintenant que j’avais éliminé pas mal de choses, il me restait
à sélectionner les meilleurs aliments.
Pour conserver sa forme physique, un sportif a besoin journel
lement de : calories 3 000 à 4 000, protides 100 à 110, lipides 95,
glucose 850/1 000, calcium 1 400/1 600, phosphore 2 000/2 400, fer
30/45, vitamine G 130/150.
Il est évident que sachant cela, on ne sait rien. Ces chiffres sont
faciles à atteindre avec n’importe quels aliments, mais, pour moi,
tout est dans la qualité. Sinon, pourquoi ne pas se bourrer de
chips ? Avec seulement 100 grammes de riz on absorbe déjà 300
calories. Mais ce beau calcul devient sans valeur si l’on sait que
238 DES HOMMES ET DES PLANTES
le riz décortiqué perd ses vitamines et ses principaux sels minéraux.
Raffiné, blanchi, il est enrobé d’un mélange de glucose, de talc,
de silicate hydraté et de magnésie qui sont, non seulement, inu
tiles mais préjudiciables à la sante. Et cette comptabilité de calo
ries est alors faussée. Elle ne contente que l’esprit et masque la
réalité.
Plus encore qu’un autre, « mon » sportif devait manger sain
et naturel. J’ai donc appuyé mon équilibre alimentaire idéal sur
six catégories d’aliments dans l’ordre suivant : les céréales, le
sucre, la viande, les légumes, les fruits et certains produits laitiers.
En tête des céréales je place le blé en grains et en aucun cas
la farine. Le blé est considéré par tous les diététiciens comme la
source, presque exclusive, de l’énergie musculaire. C’est davantage
l’aliment des sportifs, des travailleurs de force, que celui des
sédentaires. C’est un excellent charbon à condition de le brûler.
Mes petits tableaux comparatifs sont très parlants et précisent
bien ma pensée. Toutefois, il est bien entendu qu’ils concernent
des aliments purs et non ceux qui ont subi des adjonctions de
produits chimiques divers.
Calories Eau Protides Lipides Glucides
100 g de blé 332 13,5 10,5 1,5 69 + sels minéraux
— maïs 354 13,5 9,5 4,4 69 d’
— orge 330 13 11 2 67 d’
— riz 350 12 8 1,1 77 d’
— seigle 335 13 11 1.8 69 d°
Ces céréales ont chacune leurs propriétés particulières.
Le maïs est un modérateur de la glande thyroïde.
Un épi de maïs frais, cuit aû four, est un aliment complet riche
de vitamines et parfaitement diceste.
L’avoine contient de la vitamine D. Elle est diurétique et légère
ment laxative.
L’orge est très précieuse aux cellules nerveuses et à la calci
fication de l’ossature.
Le sarrasin est riche en vitamine P et influence heureusement
la nutrition et l’équilibre nerveux.
Le seigle est particulièrement recommandé pour tous les trou
bles de la circulation sanguine.
Le sucre roux, exclusivement de canne, sous un faible volume
est surtout riche en glucides. Je lui préfère, de beaucoup, le miel
qui est, avec le blé, un des aliments les plus énergétiques. Surtout
JE GAGNE LE TOUR DE FRANCE 239
il n’est pas utile de le « trafiquer » pour assurer sa conservation.
L’abeille y pourvoit elle-même en déposant dans ses alvéoles une
goutte d’acide formique naturel.
Les confitures purs fruits et sucre de canne non raffiné sont
excellentes, de préférence celles de fruits rouges : fraises, gro
seilles, cassis, framboises. Ne jamais consommer de gelées qui
contiennent des gélifiants chimiques, des pectines et de l’acide
salicylique, du sucre de raisin riche en glucose ayant un tiers de
dextrine ou de sulfate de chaux. Toutes choses préjudiciables à
la santé.
Si la viande est moins « complète » qu’un grain de blé, elle
contient des éléments vitaux importants. Je préfère le bœuf pour
des raisons rendues parfaitement claires par ce tableau compa
ratif :
Calories Eau Protides Lipides Glucides
100 gr de bœuf 266 59 17 22 0
— mouton 225 63 18 18 0
— veau 175 69 19 11 0
Sous un volume identique, le bœuf a davantage de calories, à
peu près autant de protides et plus de lipides. Il a, en outre,
l’avantage d’être plus facilement digéré que le mouton et d’être
moins souvent trafiqué que le veau.
Les légumes et les fruits contiennent, outre des sels minéraux
importants, toutes les vitamines indispensables à la vie.
Au beau temps de la marine à voile, des équipages entiers étaient
décimés, en proie au scorbut et à des avitaminoses de toutes
sortes, uniquement par manque de fruits et de légumes frais.
Parmi les légumes, je réserverai une place importante au cresson,
qui contient des vitamines C, du soufre, du fer, du cuivre, du
manganèse et de l’iode, au persil, non seulement à cause de ses
propriétés diurétiques mais parce qu’il a plus de 10 mg de fer,
et à la carotte, riche en vitamines, en sucre naturel et en sels
minéraux.
Dans les crudités, ma préférence ira à la tomate, qui contient
du phosphore, du fer, du silicium et des vitamines.
Toutefois, il ne faut pas abuser des crudités et en faire des repas
complets. Certains intestins fragiles les redoutent.
Pour les fruits, mes préférences iront, d’abord, au citron. Il
associe à la vitamine C des propriétés de minéralisation et de
calcification importantes, mais attention : il perd ces dernières s’il
est additionné de sucre, et devient acide et déminéralisant. Ensuite
240 DES HOMMES ET DES PLANTES
au raisin qui est, à lui seul, un aliment complet : glucides (sucres),
de la pectine, des acides organiques (environ 1,7 g de matières
azotée pour 100 g de pulpe) des sels minéraux (fer, manganèse,
potassium, phosphore, calcium), des vitamines B et C et, ce qui
est très rare, de l’eau ayant des propriétés radio-actives.
Il est bien entendu que ce choix n’exclut aucun légume ni
fruit. Il indique, seulement, une dominante. L’alimentation jour
nalière devant, obligatoirement, comprendre du citron, du cresson,
du persil, de la carotte, en alternance avec la tomate. Et du raisin,
dès son apparition sur les marchés.
L’originalité de mon traitement consistait, justement, dans l’em
ploi que je comptais faire des légumes et des fruits. J’avais décidé
d’oublier les calories, protides, lipides, glucides, sels minéraux et
vitamines, et d’employer les légumes et les fruits surtout en fonc
tion de leurs vertus thérapeutiques.
Avec les produits laitiers je demeurais assez prudent. Ils sont,
pour des raisons de conservation, souvent « trafiqués » et beau
coup d’adultes supportent mal les laitages.
Le lait stérilisé est très pur sur le plan microbien, mais, en tuant
tous les microbes, la stérilisation détruit toutes les vitamines. Il
devient parfaitement inoffensif mais sans aucune valeur nutritive.
Le lait écrémé, sans traitement chimique, est un aliment sain et
bien supporté mais qui ne s’impose pas avec ses faibles calories.
Calories Eau Protides j Lipides i। Glucides
100 g de lait entier 68 87,5 3,9 4,6 o
— de lait écrémé = 36 90 3,5 0,1 4,6
Les laitages : lait caillé, fromages blancs, sont excellents à
condition qu’ils aient été faits à la maison avec un lait dont on
connaît les origines. Aussi je leur préfère, avec les fromages à
pâte cuite (gruyères, etc.), les fromages blancs secs de chèvre,
ces derniers apparaissant comme les mieux équilibrés.
Calories Eau Protides j Lipides | Glucides
100 g de gruyère 391 34 29 30 1,5
— chèvre 280/380 40/60 16/33 ! 15/25 15
auxquels s’ajoutent du phosphore et du calcium dans la propor
tion de 500/700.
JE GAGNE LE TOUR DE FRANCE 241
Pour tous ceux qui ont un effort physique à fournir, rien n’est
meilleur qu’une poignée de fruits secs : amandes, noix, noisettes,
raisins, figues... grâce à leur phosphore et calcium.
L’hiver, mon père me disait :
— Tiens, petit, prends une poignée de « mendiants », ils te
tiendront chaud pour la journée.
Et il me racontait leur histoire :
— Regarde-les bien, ils sont habillés comme des moines men
diants, la figue a la robe grise du franciscain, l’amande porte
l’écrue du dominicain, la noisette a la robe brune du carme et le
raisin la bure toute foncée de l’augustin.
Comme ils étaient sages, nos anciens qui avaient en réserve,
pour la saison froide, cette grosse poignée de calories !
Bien entendu, suppression de l’alcool et de la bière qui a la répu
tation de « casser les pattes ». Beaucoup de jus de fruits et de
légumes. De l’eau parfaitement pure, du café et du thé.
Le café est considéré, très justement, comme un tonicardiaque,
mais il faut le consommer à petites doses car il surexcite le sys
tème nerveux et peut même provoquer des intoxications sérieuses
qui surmènent le cœur. Je lui préfère le thé, dont les qualités
diurétiques facilitent l’élimination, à condition qu’il soit léger.
Ces différents éléments représentaient, pour moi, les bases d’une
alimentation idéale du sportif, auxquelles venaient * s’ajouter mes
traitements de bains de pieds et de mains à la fois calmants et
fortifiants. Je prévoyais, sauf dans des cas particuliers, un mélange
d’aubépine, de sauge, de chélidoine, de bouton-d’or, de menthe,
de lavande, de chardon bénit et de gentiane.
J’envisageais aussi, des massages avec une crème revitalisante
à base de plantes.
J’avais, ainsi, une sorte de clavier à ma disposition dont j’au
rais bien aimé jouer. Il ne me restait qu’à trouver un sportif-
cobaye pour l’essayer.
Comme ma vie a été, jusqu’à maintenant, placée sous le signe
de la chance, j’ai toujours trouvé au moment où j’en avais besoin
ce qu’il me fallait. J’attendais avec confiance, mon premier sujet
d’expérimentation. Et ce fut le coureur cycliste Raphaël Géminiani.
J’étais à Clermont-Ferrand quand un ami me dit :
— Vous aimez toujours autant le sport ?
— Quelle question !
— Vous connaissez Gem ?
— De nom.
— Vous savez ce que l’on dit de lui. Il n’a plus la forme ! Il
faut que vous l’aidiez à la retrouver.
242 DES HOMMES ET DES PLANTES
Dans l’après-midi, je voyais Géminiani. La première question que
je lui ai posée a été :
— Vous croyez dans le pouvoir des plantes ?
— Certainement plus que dans les drogues que l’on me fait
prendre. Je n’ai que vingt-neuf ans et je n’ai plus de jambes. Pou
vez-vous me retaper ?
— Je vous le dirai quand vous m’aurez répondu. Que mangez-
vous ?
— Tous les jours ou en course ?
— Ce n’est pas la même chose pour vous ?
— Bien sûr que non, en course je fais attention. Sinon je mange
un peu de tout, des pâtes, de la viande, des œufs...
— Et les légumes, les fruits, les crudités, les céréales ?
— Quand cela se trouve, mais je ne pense pas que l’on peut se
faire des muscles avec de la verdure. Je préfère des aliments plus
solides.
Je ne savais pas si Gem allait être, pour moi, le cobaye idéal,
mais une chose me paraissait sûre : j’allais avoir du travail.
J’ai commencé par lui dire :
— Je pense que vous avez tort de ne surveiller votre alimen
tation que quelques mois par an. La forme ne se fabrique pas
uniquement pendant l’entraînement. Pendant 365 jours, votre
forme doit être dans votre assiette.
Et je lui citai l’exemple des « frites ».
Le cas de Gem était très simple. Ce pur-sang se nourrissait
n’importe comment.
Il avait l’air un peu déçu.
— Je croyais que vos herbes suffisaient pour obtenir des résul
tats rapides.
— Mes herbes n’ont pas tous les pouvoirs et pour vous elles
n’en auront que très peu. Mais je vous garantis que si vous obser
vez l’hygiène alimentaire que je vais vous prescrire, l’année pro
chaine vous serez à nouveau en tête partout.
II était visible qu’il ne me croyait pas et son incrédulité m’exas
pérait.
— Vous ne vous en rendez peut-être pas compte, mais vous
êtes un intoxiqué et, pour vous qui vivez de vos muscles, c’est
dramatique.
Il a ri gentiment :
— Ne vous fâchez pas, je vous promets de brouter comme une
vache.
— Surtout pas, vous risqueriez de ruminer plus d’engrais chi
miques que de vitamines. Ainsi connaissez-vous les propriétés du
céleri ?
JE GAGNE LE TOUR DE FRANCE 243
Et je les lui révélai : la tige du céleri contient du potassium,
du sodium, du calcium, du phosphore et du fer. Une demi-tasse de
cubes de céleri a plus de sels minéraux et de vitamines C que la
même quantité de carotte crue. Celle-ci pourtant est déjà un légume
riche et recommandable. Le céleri est excellent pour les nerfs.
Les feuilles ont des vitamines A, B, C, du potassium et du sodium.
Et si vous le prenez en jus il vous aidera à prévenir l’arthrite.
Il soulagera vos aigreurs d’estomac occasionnelles. En plus, c’est
un très bon antidote de l’alcool. Une seule réserve, en dehors du
cœur, ne demandez pas au céleri d’avoir des feuilles blanches,
choisissez-le bien vert.
— Et en dehors du céleri ?
— Les navets pour leurs vitamines A, B, C. Les poivrons pour
la vitamine P. Les haricots verts, excellents pour les reins, le
cœur et les rhumatismes. Les épinards, qui contiennent beaucoup
de fer. Pensez aux « spinach » de Popeye ! Mais n’en prenez pas
si vous avez un foie sensible. Les aubergines, avec pépins et peau,
sont très favorables à vos intestins. Le concombre a une forte
teneur en vitamine C et élimine l’eau des tissus cellulaires. C’est
la plante qui dissout le plus fortement l’acide urique. Seulement
ne l’épluchez pas, ne le salez pas et buvez son jus.
« Etes-vous convaincu ?
J’avais beau lui affirmer tout cela, j’étais inquiet. Pour la pre
mière fois depuis que je soignais, j’avais commencé? par la théorie.
Même les scientifiques se trompent, alors, moi qui n’avais que
mes petites idées et mes interprétations, très personnelles, de chif
fres empruntés à des spécialistes, est-ce que je n’allais pas dans
la pratique commettre des erreurs ?
Et puis quand j’ai commencé à expliquer à Gem comment il
devait se nourrir, le miracle habituel s’est produit : tout est devenu
très clair. Chaque aliment a pris la place qu’il devait avoir pour
rendre ses jambes à Géminiani.
Dix mois plus tard en 1953, redevenu le grand Gem, il était
dans les premiers dans le championnat de France.
Ce fut, pour moi, une réussite très appréciable. J’avais d’ailleurs
si bien converti Gem à mes idées : « Mangez sain, mangez pur »
qu’il a ouvert, par la suite, un magasin 'de produits diététiques et
qu’il m’a « envoyé » plusieurs de ses camarades.
Je lui dois, certainement, le traitement le plus passionnant que
j’aie eu à faire.
Pierre Barbotin, Pierrot dans le cyclisme, était un petit gars
dont on disait : « Dommage qu’il n’ait pas eu de chance, il avait
l’étoffe d’un champion ! » Ce genre de phrase est redoutable et on
s en relève rarement. Gem m’avait prévenu : « Si tu le remets sur
244 DES HOMMES ET DES PLANTES
pied, je le prends dans mon équipe. Sinon, j’ai bien peur qu’il
ne soit foutu.
— Qu’est-ce qui ne va pas chez lui ?
— Un peu tout, le moral et le physique. Il y a deux ans, on
disait de lui qu’il était parmi les espoirs les plus brillants du
cyclisme et c’était vrai. Il avait terminé le Tour de France cin
quième et dans Paris-Roubaix nous l’avions trouvé sensationnel,
du mordant, du souffle, de la jambe et un moral terrible. Nous
étions sûr que 1952 allait être l’année qui ferait de lui un nouveau
champion. Et elle a été celle de sa défaite. Il devait faire le Tour
d’Algérie quand il est tombé malade. Depuis, il ne s’est pas relevé.
Pauvre Pierrot, il ne méritait pas ça. Il a une gentille femme,
Jacqueline, et une gosse, Mireille. Comme il avait bien démarré,
il avait acheté, dans son coin, près de Nantes, une villa à Fort-
la-Blanche. Maintenant, il faut qu’il fasse vivre tout cela ! C’est
tout juste si la Fédération française de Cyclisme lui accorde de
courir les pardons bretons... S’il doit vendre sa maison pour faire
manger sa femme et sa fille, il ne s’en relèvera pas...
Le tableau n’était pas très engageant. Et quand j’ai vu entrer
Barbolin dans mon cabinet je ne me suis pas senti optimiste.
Il s’est assis sur le bord de la chaise, le dos voûté, les épaules
basses, avec l’air coupable d’un chien de chasse qui ne rapporte
plus de gibier.
J’ai pensé : « Il se croit fini. Lui redonner confiance ne va pas
être facile... »
Le visage creux, son menton pointu tirant sa figure vers le
bas, les mâchoires affaissées, il me regardait avec des yeux de
vaincu.
— C’est Gem qui a voulu que je vienne vous voir. Il m’a promis
de m’engager dans son équipe pour 1956. C’est un chic type, il
m’a dit ça par pitié. Parce que je suis fini, Monsieur, vidé, liquidé...
— Vous avez surtout l’air de ne pas avoir le moral.
— S’il n’y avait que cela. Mais je n’ai plus de jambes et un
cycliste sans jambes...
Une vague lueur est passée dans son regard terne.
— Gem m’a dit qu’il avait été comme moi et que vous l’en aviez
sorti. Alorfc me voilà. Vous savez ce qui m’est arrivé ?
,— Pas dans le détail. Racontez-moi ça.
— Si vous y tenez, voilà. En 1953, j’ai commencé à être malade.
Les guibolles à zéro et une immense'ïatigue. J’ai vu tous les méde
cins possibles, on a parlé d’infection intestinale. On m’a opéré
de l’appendicite. On m’a ausculté, analysé. Je suis allé de labora
toire en laboratoire. Rien. Pas un médecin n’a pu dire ce que
JE GAGNE LE TOUR DE FRANCE 245
j’avais. Alors j’ai dégringolé... J’en suis aux petites courses d’inté
rêt local... Et je peine à les faire !
Il a eu un geste las de la main, ses fortes mâchoires se sont
serrées. Comme il devait lui coûter de me dire tout cela ! Puis
il a conclu :
— Faut bien vivre... mais bientôt ils ne voudront même plus
de moi... alors...
Je l’examinai à l’aide de mon pendule. Et je ne trouvai rien.
Tous les organes avaient l’air en bon état. Mais, chose curieuse, ils
semblaient tous tourner au ralenti. Son influx vital diminué était
comme un apparii radio dont les piles seraient faibles.
— Vous continuez à vous entraîner ?
— Bien sûr, j’essaye. Vous savez, nous autres les Bretons, on
a la tête dure. Ce n’est pas le courage qui me manque. Tous les
jours je prends mon vélo et je pars. Les cinquante premiers kilo
mètres tout va bien, enfin à peu près, puis d’un seul coup j’ai
les jambes en coton et je tourne dans le vide... Je fais mes cin
quante derniers dans le brouillard. C’est comme si je pédalais
dans un cauchemar sans avancer... Oh, je n’ai pas besoin de
consulter mon compteur, à cinquante pile c’est fini pour moi.
On croirait que je suis ensorcelé...
Alors je lui ai expliqué qu’il n’était plus seul, qu’on allait se
battre tous les deux contre sa fatigue, sa mauvaise forme, et
surtout que tout allait changer.
— Vous en êtes sûr ?
— Oui.
Pendant six mois, je ne l’ai pas laissé huit jours sans au moins
lui téléphoner. Je suivais chacune de ses réactions à mes bains de
plantes et à mon régime. Pour lui, comme il était au bord de la
mer, et que la question de fraîcheur ne se posait pas, je lui avais
ordonné du poisson. Comme celui-ci ne contient pas de glucides
et très peu de lipides, je forçais sur les céréales riches en glucides.
Il consommait beaucoup de coquillages, dont la composition est
mieux équilibrée et plus complète que celle du poisson ; et surtout
des palourdes et des moules.
Comme il supportait très bien les œufs je lui en faisais manger.
Sous un faible volume ils sont un aliment très complet. A condition
qu’ils proviennent de poules nourries au grain, en pleine nature,
et non aux pâtées de viande et de poisson ou gavées d’antibiotiques
et d’hormones femelles.
Une alimentation bien équilibrée doit être variée. « L’ennui, dit-
on, naquit un jour de l’uniformité. » Et un sportif qui s’ennuie,
devant son assiette, perd une partie de son moral.
Au bout de trois mois, Pierrot me téléphona :
246 DES HOMMES ET DES PLANTES
— Ça y est, j’ai dépassé les cinquante, je suis à cent dix.
Ça fait peut-être un peu sentimental, mais j’en ai eu les yeux
qui m’ont picoté tellement Pierrot m’avait ému.
Six mois plus tard, il faisait le Paris-Nice. Son moral était excel
lent et j’étais sûr de sa forme physique. Pour l’aider jusqu’au
bout j’avais décidé de le suivre. On en était à la demi-étape contre
la montre. Tout avait bien marché jusque-là. A la sortie d’Apt,
il a démarré en flèche. Autour de moi, j’entendais les sportifs dire :
« Mais c’est Pierrot ! Il est fou, il n’ira pas loin à ce train-là. »
Les suiveurs hochaient la tête et pronostiquaient : « Gare au coup
de pompe. » Moi, je savais qu’il pouvait tenir, mais j’avais peur.
Il était à la merci de tout et de rien, un accident matériel, une
crevaison qui lui ferait dire : « Je n’ai pas de chance... » Et
c’était fichu. Je savais que je ne le « relèverais » pas deux fois.
Moralement il ne le supporterait pas. Cette étape était vraiment
celle de sa dernière chance.
Apparemment tout allait bien, il pédalait dans l’huile. Les
mâchoires à peine contractées, bien souple sur son vélo ; ses
mains n’étaient pas crispées sur le guidon... Il avait la belle allure
d’un gars sûr de lui, d’un champion. En danseuse, il a doublé
Bernard Gauthier qui n’en croyait pas ses yeux. Alors une sorte
d’enthousiasme s’est emparé de nous tous. Robert Chapatte, alors
reporter de la T.V., lui a crié au passage :
— Vas-y, Pierrot, tu as une minute d’avance sur Fornara !
Dressé sur ses pédales, il fonçait droit devant lui. Jamais je
n’avais suivi une course plus excitante. Puis il s’attaqua à Debruyer
et ce fut un duel entre les deux hommes. On pensait tous la même
chose : « Pourvu qu’il tienne. » Pour lui, je me serais contenté
d’une course honorable menée jusqu’au bout et qui aurait suffi
à le remettre en selle, à chasser tous ses fantômes de défaites.
Mais lui, il voulait sa victoire. Tiendrait-il ?
Quand il a passé la ligne d’arrivée de Manosque il était deux
fois vainqueur : à l’étape et de lui-même. Ses yeux cherchaient les
miens, c’était émouvant ce regard de gosse victorieux dans ce
visage d’homme. Il a fini le Paris-Nice deuxième, c’était la remon
tée, il était tiré d’affaire.
Ces deux expériences importantes m’ont donné une certaine
assurance et quelques certitudes sur la manière dont il convenait
de se nourrir. J’ai appris beaucoup sur les rapports nourriture-
effort. Ce qui m’a valu de nombreusé's visites de cyclistes. J’aurais
pu former une bien belle équipe ! Mahé, Darrigade, Moncheaud
et Grakzyc qui a tellement été emballé par mes plantes qu’il en
cueillait pour moi, dans sa campagne berrichonne, et me les
JE GAGNE LE TOUR DE FRANCE 247
envoyait par caisses... Elles n’étaient pas mauvaises mais un peu
ternes, moins fortes que celles de Provence ou du Gers.
J’ai eu aussi la visite d’Hassenforder, deux semaines avant le
départ du Tour.
— Je suis très inquiet. Je n’ignore pas ce que l’on dit autour
de moi : ils répètent tous que je ne tiendrai pas cinq étapes...
Et je crois qu’ils ont raison.
Non seulement il a tenu, mais il a gagné quatre étapes.
Qüelques semaines plus tard j’examinais Martino, le spécialiste
du demi-fond. Il était complètement vidé :
— J’ai quarante-deux ans, je suis venu quand même, mais dans
mon cas je crois qu’il n’y a plus rien à faire...
A peine deux mois plus tard il participait au championnat
d’Italie et terminait avac douze tours d’avance sur le second.
Mon seul échec, je l’ai connu avec le « campionissimo » Fausto
Coppi. Pourtant, entre nous, tout avait bien commencé. Comme
tous les autres, il était venu me trouver en m’annonçant qu’il
ne se sentait pas en forme : il n’avait pas le moral et le physique
suivait. Et dix minutes plus tard je le faisais rire de bon cœur en
lui racontant les histoires du Cardinal Angelo Giuseppe Roncalli,
Nonce Apostolique en France et qui allait devenir Jean XXIII.
— Mais comment l’avez-vous connu ? me demanda Fausto Coppi.
— Oh, très simplement, en l’entendant hurler votre nom.
« Un jour de juillet 1949, j’avais été invité à un week-end de
pêche près de Rambouillet, chez Georgel, le coiffeur de l’Elysée.
Le Président Vincent Auriol en était l’invité d’honneur. Et on fai
sait peu attention à un cardinal tout rondelet et souriant à l’œil
malicieux. J’entendais résonner sa bonne grosse voix tout adou
cie par l’accent italien et je le regardais avec sympathie. Je ne
sais pourquoi il me plaisait, il avait l’air solide et calme d’un pay
san et c’était bien ce qu’il était. Soudain, je le vis quitter le petit
groupe au milieu duquel il bavardait et se précipiter vers la radio
après avoir regardé sa montre : « Vous permettez ? c’est l’heure
du Tour de France. » Penché sur le poste, il écoutait en silence
et puis, d’un seul coup, il s’est mis à taper du pied en scandant :
« Cop-pi ! Cop-pi ! » Vous étiez en train de gagner l’étape.
Fausto était ravi. Comme beaucoup d’Italiens il était très attaché
au clergé romain.
— Vous lui avez parlé ?
Oui. J’ai passé toute la journée avec lui. Quand on l’appro
chait, on ne pouvait plus le quitter.
« La première chose que je lui ai dite a été :
« J’ai un péché à avouer à Votre Eminence : je suis un
248 DES HOMMES ET DES PLANTES
guérisseur et c’est une activité que les médecins tiennent pour
sacrilège.
« — Quelle erreur ! Guérir est très catholique. Et nous, les prê
tres, nous essayons bien d’être des guérisseurs ! Comment pour
rions-nous oublier que le plus grand de tous a été Notre Seigneur
Jésus-Christ ! Il est vrai qu’on l’a crucifié...
Coppi était heureux.
— Comment l’avez-vous trouvé ?
— Extraordinaire. Il avait cette admirable simplicité des gens
vraiment supérieurs. Je le revois encore le soir au dîner en train
de humer, avec une sorte de respect tendre, un haut-brion :
« Voyez quelle chose admirable », et il montrait son verre : « Dieu
a mis le bon vin sur la terre pour le boire. » Il s’est tourné vers
sa voisine : « Et les jolies femmes pour les regarder. »
« Depuis, je vais vous avouer que, lorsque je bois un vin pré
cieux, ou que je regarde une beauté rare, je me sens couvert par
la bénédiction apostolique. Il aimait les bonnes choses. Il mangeait
de grand appétit mais avec respect.
« — Je vous étonne, Monsieur Mességué, me dit-il ce soir-là en
reposant son verre. C’est pour me rattraper. Quand j’étais petit,
avec mon frère Saverio, avant de partir pour l’école, nous parta
gions un œuf, lui le jaune et moi le blanc. C’est si peu nourrissant,
un blanc d’œuf, que cela m’a laissé une faim de petit pauvre qui ne
m’a jamais quitté et un grand respect pour ces choses si bonnes
et si précieuses.
Ces histoires passionnaient Coppi. Il voulait toutes les connaître.
— Et vous l’avez revu ?
— Oui. Je l’ai même soigné.
« Ce soir-là, en nous quittant, il m’a dit :
« — Venez donc me voir. Je crains d’avoir besoin de vos talents...
« Il a joint ses mains très blanches, mais dont les doigts, aux
fortes articulations, étaient restées celles d’un payson. Et il m’a
dit à mi-voix, avec pudeur : « Sono troppo grosso L »
« Quand j’arrivai, deux jours plus tard, à la Nonciature, avenue
du Président-Wilson, il m’a salué en latin : « Ave, Mauricius ! » II
m’avait fait venir très tôt, à six heures du matin, et je m’en suis
étonné : « Comment fait Votre Eminence pour être si matinale ?
« — Je me lève à cinq heures et je n’ai pas besoin de réveille-
matin. Le soir je demande simplement à mon ange gardien de me
réveiller.
« Ce qui m’a peut-être le plus touché chez lui, c’est son amour des
1. Je suis trop gros.
JE GAGNE LE TOUR DE FRANCE 249
gens. Je pensais qu’à la place qu'il occupait cela ne devait pas
toujours être très facile et je lui ai demandé :
« — Mais comment fait Votre Eminence pour s’entendre aussi
bien avec tout le monde ?
« — C’est très aisé. C’est parce que je m’entends bien avec moi-
même. Pour cela il suffit d’avoir un bon estomac, un bon foie
et la conscience tranquille.
« Quelle belle réponse, n’est-ce pas ?
— Mais pour quoi l’avez-vous soigné ?
— Vous ne pensez tout de même pas que je peux vous le dire.
« A cette époque, j’ignorais qu’il allait devenir pape et lui aussi.
« Une des dernières fois que je l’ai rencontré, il m’a dit :
« — Je n’aimerais pas être pape, Monsieur Mességué. Parce que,
voyez-vous, j’aime manger en compagnie. Et au Vatican le protocole
exige que le pape soit seul à table et en plus il est surveillé par
un dignitaire debout derrière lui. Cela me couperait l’appétit.
Alors, je serais capable d’inviter le jardinier à partager mon
repas. Vous imaginez le scandale !
« Et il riait de bon cœur sans se douter que neuf ans plus tard il
allait devenir Jean XXIII.
Après un si aimable début mes relations avec Fausto Coppi
restèrent très amicales, ce qui n’empêcha pas mon échec, auprès
de lui, d’être total. %
J’ignore s’il a suivi réellement mon traitement, s’il était résistant
aux plantes comme certains le sont à la pénicilline ou à tout autre
médicament, mais je ne constatai, aux visites suivantes, aucun
changement dans son état.
Il me répétait :
— Je vous assure que je prends bien mes bains de pieds et que
je trempe consciencieusement mes mains dans l’eau verte de vos
herbes, mais je suis toujours pareil. Je n’ai envie de rien, je n’ai
aucun plaisir aux choses que je fais. J’ai l’impression qu’il me
manque quelque chose. Mais quoi ?
Quelques mois plus tard il avait trouvé ce qui lui manquait et il
est entré dans mon cabinet, heureux, transfiguré...
— Ça y est, Mességué, j’ai trouvé ce qui me manquait.
Je doutais que mes herbes aient été la cause de cette transfor
mation et j’avais raison : Fausto Coppi avait rencontré la « dame
blanche ».
Une nouvelle fois je constatais qu’il suffisait souvent d’être
heureux pour avoir ou retrouver la santé.
23
LE CANCER
La renommée d’un guérisseur est aussi fragile que le titre d’un
champion. Dès qu’il s’agit d’un médecin on admet que « Errare
humanum est » et c’est bien normal. Seulement on demande à ceux
qui soignent sans diplôme de guérir à coup sûr, ou presque, et
si l’on ne maintient pas dans l’année un pourcentage de réussites
élevé tout s’écroule, le « docteur miracle » n’est plus qu’un charla
tan.
Je crois que c’est la simplicité de pensée et l’honnêteté que j’ai
héritées de mon père qui m’ont préservé de nombreuses erreurs.
En 1957 j’ai été appelé auprès de Sacha Guitry. Ce nom pour
moi représentait toute une époque. Le petit paysan que j’étais ne
l’avait pas connue mais elle brillait et pétillait comme du cham
pagne dans la lumière d’une coupe de cristal. Je connaissais ses
films, j’avais lu « le Roman d’un tricheur » et j’avais retenu ses
boutades célèbres qui valaient souvent plus qu’un mot d’auteur.
Celle-ci par exemple : « Si les gens qui disent du mal de moi
savaient ce que je pense d’eux, ils en diraient bien davantage. »
J’aurais voulu l’avoir prononcée car elle exprimait totalement ce
que je ressentais. Et, pour mon compte, j’ai eu souvent l’occasion
de la citer.
Il habitait un petit hôtel particulier qui faisait le coin de l’avenue
Elisée-Reclus et de l’avenue Emile-Pouvillon. Dans le jardinet
pointu comme l’avant d’un navire, le buste de son père Lucien
Guitry faisait figure de proue.
Dans le hall, un peu froid, un escalier de pierre à la rampe
en fer forgé déroulait sa jolie volute jusqu’au premier étage
qu’habitait le « Maître ». Les murs étaient couverts de tableaux.
Chacun d’eux aurait bien mérité une petite halte mais il n’est pas
dans mes habitudes de faire attendre un malade. Car, malheureu
sement, ma visite était pour un malade qui avait le visage de
Sacha Guitry.
252 DES HOMMES ET DES PLANTES
Je l’ai trouvé très émouvant le masque de cet homme que les
femmes avaient tant aimé et certains hommes bien haï. Son teint
était d’un gris blafard. Une barbe taillée comme celle de Pasteur
accentuait son allure, sa classe, déjà d’une époque révolue. Il
portait autour du cou un chapelet oriental d’ambre roux, bénéfi-
que, qui ne le quittait jamais. Ses mains, dont il était très fier,
avaient l’habitude de l’égrener doucement. Maintenant elles n’en
avaient même plus la force. Son corps décharné était noyé dans
les plis brillants d’une robe de chambre de satin mauve.
Et, pour la première et dernière fois, j’ai entendu ce « Aaah »
célèbre qui précédait toutes ses phrases.
— Aaah... Monsieur le médecin des herbes, comme il va falloir
du pouvoir à vos plantes pour me tirer de là... Vous a-t-on dit
que j’aimais les violettes, lorsqu’elles étaient de Parme ?
Son nez, qui lui avait valu d’interpréter Louis le Bien-Aimé,
s’attristait vers sa bouche et deux longues rides en partaient. Ce
masque que la mort commençait à modeler avait de la noblesse,
mais l’œil, déjà, discernait les choses que les bien portants ne
peuvent voir.
Ma visite fut trop courte. Le malade était fatigué et moi j’étais
impuissant. Lana Marconi, sa dernière femme, m’a emmené dans
son bureau. J’y ai vu, avec émotion, les objets de collection qu’il
aimait : l’encrier de Molière, la minuscule canne de Toulouse-
Lautrec, le fanion de Joffre à la Bataille de la Marne, des moulages
de mains célèbres, Jean Cocteau, Colette, les siennes.
Sa femme m’a demandé :
— Alors, que pouvez-vous faire pour lui ?
Je ne pouvais que répondre :
— Rien, madame, vous m’avez dit que le Maître était atteint
d’un cancer et je ne soigne pas le cancer.
Ma position devant cette terrible maladie a toujours été inva
riable., Ce serait de la sottise criminelle de ma part de prétendre
guérir le cancer, et je ressens d’autant plus douloureusement les
rayages de ce fléau de notre civilisation. C’était, jadis, une mala
die peu connue et pratiquement inexistante. Au fur et à mesure
du développement industriel de nos villes, des adjonctions chimi
ques dans notre nourriture, de l’usage, plus qu’abusif, du tabac,
de l’air pollué, de la régression des grandes forêts, des espaces
libres, on assiste à la dramatique ascension du cancer.
Dans une journée de consultations, je vois de une à six per
sonnes atteintes par cette maladie. -Etre obligé de regarder ces
condamnés dans les yeux et de leur dire : « Je ne peux rien
pour vous » est, chaque fois, pour moi, une épreuve. Comme je
voudrais la connaître, « l’herbe au cancer » ! Mais je ne la connais
LE CANCER 253
pas. Je suis persuadé qu’il viendra un jour où les savants réussi
ront à isoler ce virus. En attendant, on ne possède contre lui
que peu de moyens dont les principaux sont : la bombe au cobalt
et la chirurgie.
Pourtant devant le cancer je ne suis pas totalement inefficace
et je puis affirmer que si je ne le soigne pas, plusieurs cancéreux
me doivent leur guérison. Je ne me contente pas de refuser de
soigner les malades atteints par ce mal, ni de leur conseiller de
se faire opérer. Je les y oblige. Pour ceux qui viennent me trouver
je ne suis que trop souvent la visite de la dernière chance. Mon
refus les force à prendre conscience de la gravité de leur cas et
du fait que seules la médecine et la chirurgie peuvent encore
quelque chose pour les sauver.
Il est évident que s’ils s’étaient adressés à quelqu’un d’autre
qui leur aurait assuré qu’il pouvait les guérir, ils ne se seraient
pas fait opérer et ils auraient perdu la seule possibilité d’être sau
vés. On ne répétera jamais assez que pris au début le cancer est
guérissable. Je sais que je leur ai été utile de cette manière et pour
moi c’est très important.
Récemment une jeune Berlinoise de la télévision est venue me
voir. Elle était rayonnante, belle comme savent l’être les Alleman
des. Blonde, des yeux d’un bleu intense, une peau au grain fin
et serré, elle aurait pu illustrer la jeunesse et la santé. Cette
belle façade cachait une pénible vérité. Cette jeune fille, m’a avoué :
— Je suis atteinte d’un cancer du sein.
Immédiatement, je lui conseillai de se faire opérer. Ses yeux
bleus se sont assombris comme la mer sous l’orage. Sa jolie bouche
s’est serrée et elle a crié d’une voix rauque :
— J’aime mieux me suicider !
Pendant plus d’une heure, j’ai lutté avec elle.
— Monsieur, j’ai un beau corps.
Il était difficile d’en douter.
— Je ne supporterais pas l’idée d’être mutilée.
J’eus beau lui démontrer qu’elle finirait par se faire opérer,
peut-être trop tard, et qu’alors l’ablation de son sein serait inévi
table. Elle était irraisonnable. En partant, elle me dit :
— Monsieur, je vous aurais préféré malhonnête car maintenant
je vous quitterais heureuse.
— Pour si peu de temps, Mademoiselle !
Avec ce romantisme désespéré des Allemands elle m’a répondu :
C’est toujours très court le bonheur. Mais je vous remercie
quand même. La seule chose que je vous demande c’est de ne
pas avertir mes parents. Ma mère ne le supporterait pas. Promettez-
moi d’oublier totalement ma visite.
254 DES HOMMES ET DES PLANTES
Je le lui promis. Le soir, je continuais à être hanté par la vision
de cette belle fille. Ce n’était pas possible, il fallait faire quelque
chose. Elle avait toutes les chances d’être sauvée. Quand un cancer
est pris à temps, les statistiques sont très rassurantes : pour une
tumeur du sein d’un centimètre de diamètre la mortalité tombe
à 10 %. Mais si on lui laisse atteindre quatre centimètres la mor
talité monte à 90 %. Cette jeune fille avait encore des chances de
vivre jusqu’à un âge avancé. Ma promesse de ne rien dire à ses
parent n’a pas pesé lourd et je leur a.i écrit.
J’ai reçu deux lettres, une féroce de leur fille et une de remercie
ments de leur part.
Cette histoire remonte à quelques années et je sais, car nous
sommes depuis longtemps réconciliés, que tout va très bien pour
elle.
Actuellement, dans le monde, meurent de cette maladie chaque
année deux millions et demi de personnes, dont 100 000 Français.
En moyenne on compte que par 100 000 habitants 300 nouveaux
cas sont traités par an. Rien que pour la France 170 000 ont été
détectés au cours de l’année 1969. Le cancer tue une personne sur
cinq. '
Les mêmes statistiques affirment qu’il y a 49 ou 50 % de guéri
sons. Ce chiffre vrai est pourtant faux. Nous l’avons vu, tous les
cancers ne sont pas guérissables dans les mêmes proportions :
ceux de la peau guérissent à 95 %, mais pour la leucémie les victoires
sont rares.
Ce mal, avec mon imagination gasconne, je le vois comme un
méchant insecte grouillant de pattes, de mandibules, ravageant
les chairs et les organes ; tapi sournoisement comme une diabo
lique et invisible araignée, guettant la plus petite possibilité d’entrer
en nous et de nous détruire. Cette vision n’est pas aussi roma
nesque qu’elle en a l’air : le cancer, nous le respirons, nous
l’absorbons continuellement, il vit en nous.
Pour les cancers des voies respiratoires il existe deux causes prin
cipales, l’une : les pollutions atmosphériques, qui proviennent d’une
combustion incomplète des charbons et des produits pétroliers.
Contre elles le professeur Léon Binet a tiré depuis longtemps la
sonnette d’alarme. Certains centres urbains et industriels sont de
véritables bouillons de culture du cancer.. L’autre cause est le
tabac.
Rien que pour la France en 1967,^3 503 fumeurs sont morts de
cancers broncho-pulmonaires auxquels il convient d’ajouter ceux
du larynx, du pharynx et des voies respiratoires qui ont les mêmes
origines. Environ un tiers de la mortalité par cancer est dû à l’usage
du tabac.
LE CANCER 255
Une récente enquête faite au Canada, portant sur 92 000 adultes,
a permis de déterminer qu’un fumeur de cigarettes avait près
de quatorze fois plus de risques de mourir d’un cancer du poumon
qu’un non-fumeur.
Pourquoi les cigarettes ? Parce qu’elles sont de loin la manière
de fumer la plus dangereuse. Le papier dégage en brûlant des
goudrons cancérigènes. Ce qui est exclu pour le cigare et la pipe.
La présence de corps cancérigènes a été prouvée chimiquement
et biologiquement dans la fumée de tabac. Si vous ne fumez pas
vous avez 99 chances sur cent de ne pas mourir d’un cancer du
poumon. Quarante cigarettes par jour font monter cette possibilité
à 10 %. Et vous doublez encore ce risque en « avalant » la fumée.
Les mêmes proportions sont valables pour le cancer du larynx
et de la vessie qui ont les mêmes origines. La cigarette, le cigare
et la pipe ont les mêmes effets dans les cancers de la cavité buccale,
du pharynx et de l’œsophage.
On s’est aperçu que le cancer dû au tabac était plus fréquent
chez ceux fumant des cigarettes riches en sucre du type anglais,
américain. L’usage du tabac noir serait moins dangereux.
On aura un tableau plus complet des risques courus par l’homme
d’aujourd’hui quand on saura qu’a été décelée la présence de
substances cancérigènes dans le tabac, le goudron, le jaune du
beurre, l’aniline, les colorants azoïques et les hydrocarbures benzé-
niques, auxquels il faut ajouter l’aflatoxine contenue dans les caca
huètes qui servent à la fabrication des huiles d’arachide et qui
sont responsables de cancers hépatiques, etc. Le nombre des subs
tances recensées propre à provoquer le développement d’une
tumeur cancéreuse est d’une bonne centaine.
Cette incapacité qui vous paralyse face à un cancer déclaré est
très éprouvante. Plus que jamais, devant ces ravages, le vieux dic
ton « Mieux vaut prévenir que guérir » impose sa sagesse. Je
crois que les états cancéreux et les terrains favorables peuvent
être transformés par une alimentation saine. Un de mes amis chi
rurgien dans un grand hôpital de banlieue qui a opéré beaucoup
de cancéreux s’est aperçu qu’il n’y avait pas de récidive chez ceux
qui observaient une hygiène alimentaire précise. Alors que la
récidive se produit de deux à cinq ans après l’intervention pour
ceux qui ont continué à se nourrir d’une manière anarchique
Ces études ont été faites sur seize années de pratique.
Je ne suis pas seul à avoir constaté l’effet de l’alimentation sur k
cancer.
Je faisais une conférence sur ce sujet à Dakar quand un pro
fesseur en médecine est monté sur la scène pour donner publique-
ment son avis :
256 DES HOMMES ET DES PLANTES
— Les Noirs qui travaillent chez nous, qui se nourrissent comme
nous, meurent du cancer dans les mêmes proportions que les Euro
péens. En revanche, les Noirs qui vivent dans la brousse dans
un rayon de 50 à 60 km de Dakar sont atteints par toutes sortes
de maladies mais deviennent rarement cancéreux. Ils ignorent pra
tiquement les cancers de la peau car leur pigmentation naturelle les
met à l’abri des rayons ultraviolets, qui provoquent très souvent des
cancers. Je ne saurais donc trop mettre en garde toutes ces jolies
filles, et ces beaux garçons, qui s’exposent trop longtemps au
soleil et qui, plusieurs années plus tard, peuvent en payer durement
les conséquences.
Un de mes amis, le Dr Renon, qui avait été chirurgien dans le
Sud marocain, me disait :
— Pendant 40 ans de pratique, j’ai opéré presque uniquement
des Bédouins. Je ne suis intervenu que sur deux cancers. Dès
que les bateaux ont déchargé des stocks importants de nourriture
européenne, que l’usage de celle-ci s’est répandu, j’ai commencé
à opérer de plus en plus de cancers. Je ne conclus pas, je constate.
Ce sont des témoignages de ce genre qui m’ont beaucoup fait
réfléchir. Je n’ignore pas que des cancérologues renommés, pen
dant longtemps n’ont pas accordé à l’alimentation une telle impor
tance. Mais alors j’aimerais que l’on me dise pourquoi le taux de
la mortalité devient plus élevé quand un pays a industrialisé les
produits de son alimentation. Je n’affirme pas que la cause en est
due uniquement à celle-ci, je me contente seulement d’être troublé
par certaines évidences. Dans les pays réputés pour des nourritures
saines comme la Norvège, la Suède, les Pays-Bas, la mortalité due
au cancer est beaucoup plus faible. On a fait la même observation
pour un pays qui consomme surtout des pâtes et des légumes
comme l’Italie.
Votr’e alimentation doit être variée. Méfiez-vous des restrictions
volontaires qui peuvent provoquer des carences alimentaires et
des' carences protéiques, lesquelles sont trop souvent la cause de
certains cancers.
Aussi, pour mieux vous préserver, supprimez complètement le
pain blanc, le sucre blanc, le beurre raffiné, pasteurisé, d’une belle
couleur jauhc, les margarines, les huiles végétales. Le vinaigre, et
sort,ont celui d’alcool.
N’utilisez pas de sel raffiné.
Ne consommez pas de charcuterie, (fê sauces et de conserves dont
vous ignorez la composition.
Attention aux termes : « colorants », « parfums » et « saveurs
artificielles ». Ils dissimulent vos plus mortels ennemis.
LE CANCER 257
Supprimez les bonbons, les yaourts parfumés, les sodas dits
aux fruits, les boissons en sachets, etc.
Ne consommez pas de produits fumés industriellement.
Rejetez les denrées qui contiennent des matières amylacées.
Impossible de se tromper : cette mention figure sur les étiquettes.
La règle générale la plus sûre et la plus facile à observer est
d’exiger sur les aliments que vous consommez les mots « naturel »
et « pur ». C’est encore la meilleure des garanties car la surveil
lance des fraudes est très efficace. Et si l’Etat tolère, £our des
raisons de conservation et de présentation, des adjonctions chimi
ques estimées, un peu légèrement, bénignes, il n’admet pas que
les mots « naturel » et « pur » dissimulent des produits trafiqués.
Bannissez les apéritifs, les alcools, le vin blanc et rouge. Toute
fois, ce dernier est beaucoup moins travaillé que le blanc. Il est
bien évident que si vous connaissez, très exactement, la provenance
d’un vin ou d’un alcool, s’ils sont vraiment de « propriétaires »,
vous pouvez les consommer, mais avec modération;
Choisissez des beurres laitiers naturels.
Préférez l’huile d’olive, mais exigez le chiffre 0.5 sur la bouteille
ou le bidon.
Remplacez le vinaigre par le citron.
Mangez beaucoup de fruits, de légumes crus, après les avoir
lavés, d’huile d’olive, de miel, de poissons, de coquillages' de céréa
les entières.
Plus modérément de la viande, du lait, lait caillé, fromage blanc,
œufs, volailles seulement si vous en connaissez la provenance.
Réduisez la bière, le cidre à condition toutefois qu’il soit vrai
ment de pays.
Achetez votre café de préférence en grains.
Enfin, consommez beaucoup d’ail. On n’ignore pas ses vertus :
il est reconnu comme antiseptique, bactéricide, hypotenseur, expec
torant, fébrifuge, vermifuge, considéré, en usage externe, comme un
bon résolutif. C’est une plante très utile, qui a également la renom
mée d’être anticancéreuse. Cette réputation, qui n’est pas désa
vouée par les médecins phytothérapeutes modernes, vient peut-être
du fait que son action, indiscutablement bénéfique sur l’organisme,
permet à ceux qui en usent régulièrement et depuis longtemps
de résister beaucoup plus efficacement aux maladies, particulière
ment à celles d’origine bactérique.
Jadis, en période d’épidémie, les médecins qui allaient visiter
les pestiférés, portaient dans leur masque un tampon qui était
imbibé d’une préparation alliacée.
Chez moi, dans le Gers, on consomme beaucoup d’ail et les pay-
ainrment que cela les préserve du cancer. Ce n’est pas prouvé.
258 DES HOMMES ET DES PLANTES
Toutefois, dans l’ensemble, les statistiques tendraient à démontrer
que les pays où l’on en mange beaucoup ont un taux de mortalité
due au cancer beaucoup moins élevé. Ainsi en Corse, certains
villages ignorent totalement cette maladie. Il est vrai que ces
régions vivent en économie presque fermée et que les paysans se
nourrissent de leurs produits : maïs, miel, fromage de chèvre, et
ignorent tous les engrais chimiques.
Je ne puis affirmer qu’en se nourrissant sainement on ne sera
jamais atteint par cette horrible maladie, mais pour moi une chose
est certaine : vous courrez 90 fois plus de risques d’avoir un
cancer en fumant et en mangeant n’importe comment, n’importe
quoi...
On m’a souvent reproché de sélectionner les maladies que je
soigne pour obtenir des statistiques qui me soient favorables. Cela
est faux. Je ne veux pas en les retenant auprès de moi donner de
faux espoirs à des malades qui pourraient être soignés et guéris
avec efficacité par les médecins. Je connais mes limites et celles
de mes plantes. Je refuse également, en dehors du cancer, de
traiter la leucémie, la sclérose en plaques, la tuberculose et toutes
les maladies qui ressortissent au domaine des antibiotiques ou de
la chirurgie. Quand il existe pour une affection un médicament ou
une intervention sûre et efficace, ce serait une vanité criminelle
de ma part que de vouloir les remplacer par mes herbes.
Quand un malade peut être sauvé et guéri par la chirurgie ce
serait de la folie que de lui dire : « Votre hernie va disparaître
avec des bains de pieds... »
Malheureusement il y a des maladies qui échappent à toutes les
thérapeutiques. J’ai reçu, un jour, la lettre du Dr Th. L... de Paris
me disant :
« Je vais vous envoyer deux malades qui se déplaceront spé
cialement pour vous voir : soyez gentil de me communiquer votre
numéro de téléphone. D’autre part, si vous venez à Paris un jour,
vous est-il possible de passer me voir? votre jour et votre heure
seront les miens.
« Vous savez sans doute par nos amis D... que je ne vais pas
bien depuis longtemps, car j’ai depuis plusieurs années, une mala
die de Parkinson qui m’a forcé depuis 3 ans à arrêter toute acti
vité, médicale ; peut-être pourriez-vous quelque chose pour moi.
« Téléphonez-moi un matin pour me dire si vous pouvez venir
me voir, ce serait évidemment plus simple pour moi car je ne nie
déplace pas facilement. »
Et j’ai été obligé, après l’avoir remercié de sa confiance, de lui
répondre :
« Je ne possède malheureusement aucun traitement susceptible
LE CANCER 259
de vous soulager. Croyez que je le regrette bien sincèrement. »
A un de mes procès, M. Rémy, alors avocat général à Amiens,
a déposé pour moi en ces termes : « J’étais allé consulter M. Messé
gué pour essayer de retarder une opération que mon médecin
m’avait ordonnée. Non seulement il m’a exhorté à me faire opérer
d’urgence mais il m’a adressé à un très grand chirurgien. Il a
même mis son chauffeur à ma disposition pour le trajet. Cette
intervention rapide m’a sauvé la vie. Et c’est M. Mességué qui m’a
convaincu de sa nécessité. »
24
MA LUTTE CONTRE LES CHARLATANS
Si j’ai remplacé « guérisseur » par « phytothérapeute », ce n’est
pas par snobisme, ni pour chercher à en imposer, ou faire scienti
fique auprès des malades. J’ai abandonné ce titre, que j’aimais tant,
pour n’être plus confondu avec tous ceux qui osent se donner ce
nom alors qu’ils ne méritent que celui de charlatan.
Ce n’est pas auprès du public, ni des docteurs ni même de mon
ex-vieil ennemi le Conseil de l’Ordre des Médecins que j’ai mené
ma lutte la plus violente, la plus dure et que j’ai rencontré mon
échec le plus cuisant ; c’est auprès des guérisseurs, de ceux que
naïvement je croyais être mes confrères.
Mon ami le Dr Claoué était un homme généreux et avec M' Pas
quini nous formions un beau trio d’utopistes. Un soir que nous
étions réunis, Claoué me dit :
— Maurice, tu te considères comme un guérisseur ?
— Bien sûr.
Il s’est tourné vers M° Pasquini :
— Vous considérez Maurice comme un honnête homme ? Inutile
de me répondre, je le sais. Alors pouvez-vous me dire, Maître, ce
qui auprès d’un tribunal le différencie des autres guérisseurs ?
— Qu’il guérit.
Maurice, reprit Claoué, crois-tu qu’il y en ait d’autres que
toi qui en soient capables ?
— C’est sûr.
Mais tu ne nies pas qu’il y ait des charlatans ?
— C’est évident.
— As-tu pensé à la manière d’épurer ta profession ?
Chaque fois que j’en ai l’occasion je les dénonce publique-
—■ Le quel droit ? Inutile de protester, tu n’en as aucun. Et
262 DES HOMMES ET DES PLANTES
les hommes comme toi, ceux qui sont honnêtes, seront toujours
confondus avec les autres.
Avec M’ Pasquini nous le regardions sans très bien comprendre
où il voulait en venir.
— Il faut que nous obtenions officiellement la reconnaissance
de la médecine libre.
Il est bien inutile que je précise à quel point cette idée, très
révolutionnaire, m’a enthousiasmé.
Avec mes deux amis nous avons mis sur pied tout un programme,
M° Pierre Pasquini, qui était alors député, déposerait sur le bureau
de la Chambre une proposition de loi que nous allions faire rédiger
par des juristes. Pour recueillir l’adhésion à la fois des pouvoirs
publics et du public j’allais créer un groupement de praticiens
libres qui, en quelque sorte, sélectionnerait les guérisseurs dignes
de ce nom et lutterait contre les charlatans. Pour répandre ces
idées nous allions faire, le Dr Claoué et moi, une série de confé
rences en faveur de la médecine libre contre les faux guérisseurs.
Je ne sais plus à quelle heure nous nous sommes quittés cette
nuit-là, mais certainement très tôt le matin. J’étais tellement heu
reux et j’avais tant d’idées qui tourbillonnaient dans ma tête que
j’ai dû marcher longtemps pour me calmer un peu.
Je me voyais en plein âge d’or de la médecine libre, travaillant
la main dans la main avec les médecins et ayant, avec mes « confrè
res » les guérisseurs, des séances de travail où nous confronterions
notre savoir, nos expériences, nos critiques... C’était merveilleux.
Le Don Quichotte qui était en moi pourfendait, en imagination,
tous les préjugés imbéciles d’un public non éduqué, tous les escrocs,
les requins, les criminels de la guérison. C’étaient de bien belles
heures que celles de cette marche dans le petit jour. C’étaient aussi
les seules heures pures que j’allais avoir au cours de cette lutte.
Jè ne savais pas encore que, toutes proportions gardées, les pré
curseurs, lorsqu’ils affirment que « la terre est ronde », risquent
le bûcher comme sorciers.
Le jour même, la lutte a été engagée. Les épisodes en furent nom
breux mais pas très variés. Compréhension auprès du public.
Méfiance auprès des officiels et échec total auprès de mes chers
confrères « les guérisseurs ».
Rédiger le statut de cet ordre futur n’a pas été très long, il
comprenait six articles dont :
Article 2. — Par médecine, libre, on entend l’exercice de toute
activité ayant pour but la guérison des maladies par des moyen5
qui ne sont pas encore prévus dans la nomenclature thérapeutique
de la médecine scientifique et diplômée. Tout malade incurable
ou abandonné appartient de droit à la médecine libre.
MA LUTTE CONTRE LES CHARLATANS 263
Article 3. — Tout citoyen exerçant la médecine libre ne doit
utiliser ses moyens que sur les malades qui ne guérissent pas
selon les moyens habituellement recommandés et sur avis médical
précisant le diagnostic. Les produits toxiques et la chirurgie san
glante ne peuvent être utilisés que par des médecins diplômés. Ils
sont exclus de cette autorisation.
Article 4. — Tout malade soigné dans le cadre de la médecine
libre dont la maladie tend à la chronicité doit être périodique
ment suivi par un médecin diplômé et autorisé. Le praticien de la
médecine libre doit y veiller expressément.
Article 5. — Tout praticien de la médecine libre est tenu de
faire signer une décharge pour préciser sa position par rapport
à la médecine diplômée et autorisée.
Article 6. — Toute infraction aux dispositions du statut de la
médecine libre peut motiver des poursuites pour exercice illégal de
la médecine.
Le Dr Claoué a mobilisé des parlementaires amis : MM. Cachat,
Galmejane, Drouot-L’Hermine, Lecocq. Il a même obtenu une émis
sion télévisée sur ce sujet, au cours de laquelle une question fut
posée aux téléspectateurs : « Si un être cher était gravement
malade, que la médecine officielle se soit déclarée impuissante à le
guérir, appelleriez-vous un guérisseur? »
En quelques heures 1 325 auditeurs ont répondu oui contre
187 non.
Aveuglé par notre foi, décidé à présenter un nombre apprécia
ble de guérisseurs honnêtes et efficaces, j’ai fondé le « Groupe
ment National des Praticiens de la Médecine Libre ».
Avec le même enthousiasme, nous avons rédigé les seize arti
cles du règlement, plutôt draconien, que je comptais imposer à
mes membres. C’était le serment d’Hippocrate de la médecine
libre, notre charte des guérisseurs. Elle reposait avant tout sur
le « Primum non nocere » (« D’abord ne pas nuire. ») Les princi
paux points en étaient :
« J’exercerai mon art, userai de mon savoir ou de mes dons
avec dignité. Je ne spéculerai pas sur la maladie, la détresse, la
misère humaine.
« Je serai incorruptible et juste, ignorant la fortune, la religion,
la race, le sexe ou le secret de celui qui me consulte.
« A l’indigent, j’apporterai mon assistance sans autre lucre que
la sérénité de ma conscience.
« Je n’administrerai mes soins qu’aux patients incurables ou
éclatés tels, à ceux atteints de maladies chroniques, à ceux con
sidérés comme abandonnés par le corps médical, après diagnostic
es docteurs en médecine.
264 DES HOMMES ET DES PLANTES
« Je n’interromprai jamais un traitement médical ni ne suspen-
drai une intervention chirurgicale urgente.
« Au patient qui refuse l’examen médical périodique, parallèle
à mes soins, je refuserai mon assistance.
« Si je viens à faillir à mon serment et si je manque à un seul
de mes engagements, je cesserai alors mon activité professionnelle
et m’en remettrai au jugement de ceux que j’ai élus pour le faire.
J’en fais le libre serment en mon âme et conscience. »
Dès que ce groupement fut connu, les demandes se sont mises
à affluer et c’est dans l’enthousiasme que j’en fus nommé le Pré
sident. Belle fonction en vérité. Je n’étais pas plutôt en place que
je m’aperçus que mon groupement allait surtout devenir, par la
mauvaise force des choses, un instrument de lutte contre les char-
latan>. Nous défendre c’était, avant tout, attaquer, afin d’épurer
cette profession plus riche en criminels qu’en hommes honnêtes
et vertueux.
Et j’ai commencé à recevoir d’étonnantes lettres d’hommes qui
exposaient naïvement leurs « rêves ». L’un d’entre eux me disait
qu’il sortait de prison et que son patron ne voulant pas le repren
dre, étant repoussé de partout, il avait entendu dire quç le métier
de guérisseur était profitable, qu’il voudrait bien le faire. Puisque
j’avais été condamné comme lui, je pourrais bien l’aider en lui
envoyant des clients. Un autre, ouvrier boulanger, voulait arrondir
ses fins de mois en devenant guérisseur.
Tant de sottise inconsciente pouvait être drôle mais ce qui
l’était moins c’était lorsqu’un homme m’écrivait qu’ayant lu le
compte rendu de mes procès et voyant que je ne soignais ni le
cancer ni la tuberculose, on pourrait s’arranger ensemble, je n’au
rais qu’à lui envoyer les malades dont je ne voudrais pas m’occuper.
Je recevais également des prospectus dans le genre de celui-ci :
« M. D...
Homéopathie — Radiesthésie.
Prophéties — Silicose, Lèpre, et toutes maladies.
Tuberculose, Cancer, Poliomyélite, Syphilis, Rhumatismes,
Chute des cheveux, Conjuration des brûlures et des écrouelles,
Membres démis, etc.
Par correspondance et sur rendez-vous dans toute la France.
Nous défions toute capacité médicale au point de vue guérison.
Faites-vous soigner par les vrais-guérisseurs. Les vrais guérisseurs
ont un don surnaturel et ne peuvent pas se tromper. »
Je trouvais qu’ils avaient surtout un don surnaturel pour l’escro
querie et la pire de toutes, celle à la maladie.
MA LUTTE CONTRE LES CHARLATANS 265
Il y a des journaux qui sont spécialisés dans la publication de
petites annonces, placées à côté de celle du cœur, que j’estime cri
minelles. Elles sont prêtes à résoudre vos problèmes de maladies
et vous proposent de vous guérir rapidement de toutes sortes de
choses. J’y ai lu, entre autres : « Régénération virile par ceinture
électronique », « Cancer, Leucémie, l’adresse de la dernière
chance ».
Je me souviens, à la suite d’une conférence, avoir pris un taxi
dont le chauffeur, après une conversation à bâtons rompus, n’a
pas hésité à me faire savoir que si moi, ou l’un des miens, souffrait
de quelques maux, il connaissait une femme étonnante qui avait
le don. Comme par hasard il possédait sa carte et me l’a glissée,
discrètement. Le texte en était fort simple : « Vous qui souffrez
venez à moi, mes mains vous guériront. »
Le même soir, au bar de mon hôtel, un monsieur m’a expliqué
qu’il guérissait le cancer par passes magnétiques. J’ai eu la curiosité
de lui demander :
— Et pour vous un cancer, qu’est-ce que c’est ?
— C’est simple. C’est un microbe qui se développe quand vous
recevez un coup. Il suffit de vous cogner pour en avoir un. Alors
puisque vous, vous ne vous en occupez pas, envoyez-moi vos mala
des.
Je commençais à réaliser qu’avant de pouvoir la rendre officielle,
cette profession avait besoin d’un bon coup de balai... Cela pouvait
paraître paradoxal que moi, « guérisseur », je me charge de ce
nettoyage. Mais après tout qui mieux que moi pouvait le faire ?
J’avais appris que sur 40 000 guérisseurs en France à peine
500 avaient « pignon sur rue » et payaient des impôts. Pour le
percepteur, nous entrons dans la catégorie des professions libéra
les, à laquelle les médecins appartiennent. Car si nous sommes des
illégaux pour l’Ordre des Médecins, nous n’en sommes pas pour
le fisc ! L’Etat nous prend officiellement ce qu’il ne nous accorde
pas le droit de gagner légalement.
Mes déboires ont rapidement commencé. Si les conférences que
nous faisions ensemble, le Dr Claoué et moi, dans toute la France,
avaient un très gros succès auprès du public, il n’en allait pas
de même auprès des guérisseurs.
Quand je disais : « Je dénonce le charlatanisme », j’étais très
applaudi. Des médecins présents n’hésitaient pas à me féliciter
publiquement ; mais les « guérisseurs », qui venaient chaque
ois plus nombreux, protestaient vigoureusement. L’un d’eux, à
oitiers, je crois, n’a pas hésité à monter sur la scène :
Si Monsieur Mességué attaque les véritables guérisseurs c’est
Qu il n en est pas un. Il ose dire qu’on ne peut pas guérir le cancer
266 DES HOMMES ET DES PLANTES
parce qu’il est incapable de le faire. Moi je le dis devant voi
tous, cet homme est un imposteur, il n’a pas le don !
Je ne me suis même pas mis en colère, c’était trop gros. Je lui
répondu :
— C’est vrai, je n’ai pas le don. Et j’en suis bien content. Ce
m’évite de croire aveuglément en moi. Et de m’imaginer que
suis capable de guérir le cancer et surtout de le dire aux malad
et de leur prendre leur argent.
— Vous voyez, a crié cet exalté, il l’avoue. Il ne fait pas ।
miracles.
— C’est vrai, je n’en fais pas. Pourtant il est incontestable qi
j’ai obtenu des guérisons, quasi miraculeuses, mais devant eli
j’ai toujours dit avec Ambroise Paré : « Je les panse, Dieu 1
guérit. »
Ce genre d’intervention me faisait rire. Je continuais à êt
persuadé que la charte de la médecine libre pouvait voir le joi
et qu’avec l’aide de mon groupement elle sauverait notre cans
J’avais reçu des encouragements de la part même des médecin
Le professeur Portmann, vice-président du Sénat, doyen de
Faculté de Médecine de Bordeaux, avait déclaré au micro d’Euro,
n° 1 :
« Ma position sur les guérisseurs a été parfaitement défin
lorsque j’ai pris la parole à la tribune du Sénat : il y a d’i
côté les guérisseurs et de l’autre les charlatans qui portent i
préjudice considérable à la santé publique.
« Nous savons, à l’heure actuelle, qu’il y a au moins 1 500 cha
latans. Je connais personnellement un homme à qui il a été intero
de se faire traiter par un chirurgien. J’estime que celui qui
donné ce conseil est un assassin et j’ai donné son nom à la tribui
du Sénat.
«, Ces charlatans doivent être punis et ce n’est pas en les traînai
devant les tribunaux pour exercice illégal de la médecine qu’(
obtiendra l’effet désiré. Car ils ne demandent que cela. Ce qu
faut c’est qu’ils soient poursuivis pour homicide par imprudent
« Il est certain, d’autre part, qu’il existe entre les hommes d
relations, des actions de cerveau à cerveau, qui ne sont pas prêt
sées à l’heure actuelle. C’est dans ce cadre que des guérisseu
peuvent avoir une action sur certains malades en restant, bit
entendu, sur le plan purement psychique. »
Au fur et à mesure que je progressais, je m’apercevais que
nombre des guérisseurs honnêtes était très restreint et le ton (
mes conférences montait. Je me souviens avoir commencé l’ui
d’elles ainsi :
— Les guérisseurs tuent chaque année des milliers de malade
MA LUTTE CONTRE LES CHARLATANS 267
J’en connais un dans la région parisienne qui s’est spécialisé dans
la guérison du cancer. Et comme il est bien incapable de le guérir,
quand le malade se décide enfin à aller chez son médecin il est
trop tard. Je le dis, je le crie. Cet homme est un assassin et ce
n’est pas pour exercice illégal de la médecine qu’il doit compa
raître devant un tribunal mais aux assises comme meurtrier...
A la fin de la soirée un médecin professeur de faculté qui était
venu m’entendre avec un groupe de ses élèves avec l’idée arrêtée de
me chahuter m’a dit :
_ Monsieur, je n’étais venu ici que pour vous prendre en faute
et rendre celle-ci publique. Je me suis trompé, vous êtes un homme
de bonne foi. Je suis entièrement d’accord avec vous. Quant toutes
les thérapeutiques ont échoué,'le malade a le droit de faire appel
à tout autre moyen capable de le soulager. Mais uniquement lorsque
nous avons tout tenté. Car vous exercez un métier dangereux.
« Dans mon service je soignais un diabétique dont la vie était
maintenue grâce à trois piqûres par jour d’insuline. Un jour il
est allé trouver un guérisseur qui a osé lui dire : « Le diabète ?
J’en guéris tous les jours. Mes mains contiennent plus d’insuline
que toutes vos ampoules réunies. Jetez tout ça et faites-moi
confiance. Dans trois semaines tout sera fini pour vous. »
« Il ne s’était pas trompé. Au bout de quinze jours ce malade
était mort.
Avec de pareils exemples comment ne pas être d’accord avec les
médecins qui combattent les empiriques ? Je devenais enragé en
lisant la lettre qu’un guérisseur niçois avait adressée à un cancé
reux : « ... Il est inutile que je me déplace pour vous voir, cela
ne servirait à rien, mon traitement se compose d’une tisane à boire
qui fait sortir le cancer par les selles... » Le prix du traitement
était de 200 000 francs (anciens).
A chaque conférence j’étais pris à partie par des guérisseurs de
la région qui m’accusaient d’être un faux frère. Cela me faisait
plaisir. Dans mon innocence je me disais : Encore un qui vient de
se démasquer, une brebis galeuse de moins dans le troupeau, tant
mieux !...
J’étais persuadé d’aider ainsi à l’épuration de ma profession et
je me préparais avec confiance à la réunion de mon groupement.
Les adhésions n’étaient pas très nombreuses, une centaine environ,
mais ce chiffre était suffisant pour représenter convenablement
notre profession et j’estimais qu’il représentait déjà une sélection.
Je ne suis pas près d’oublier la séance qui nous a tous réunis. Il ne
ma pas fallu longtemps pour réaliser que j’étais à peu près le
seul à être de mon avis.
Ces messieurs se faisaient beaucoup de compliments sur leurs
268 DES HOMMES ET DES PLANTES
« dons », leurs traitements. Ils échangeaient des anecdotes sur
leurs clients. Et l’un d’eux en vint même à souhaiter l’édition d’une
sorte de guide des guérisseurs. Le tout classé par spécialité.
— Ainsi, dit-il, à la lettre « C » figurera le cancer. Sur ce sujet,
de même que pour la tuberculose, nous devrons être difficiles.
Pour y figurer il faudra prouver de nombreuses guérisons...
Et les voilà qui se mettent à exposer, devant moi, avec une
totale inconscience, leurs projets.
Nul ne peut ignorer que la patience n’est pas ma vertu princi
pale. J’ai tapé plutôt brutalement sur la table et, en essayant de
conserver une parcelle de calme, j’ai crié : « Vous êtes des assas
sins ! »
Le silence qui suivit cette affirmation avait la densité et l’épais
seur d’un blockhaus. J’en ai profité pour développer ma pensée :
— Vous êtes des charlatans de la pire espèce, des escrocs de
la maladie... Je suis totalement d’accord avec les médecins qui vous
poursuivent. Votre place n’est pas dans un cabinet de consultation
mais dans le box des assises.
La réplique a été vive. En quelques secondes j’ai entendu plus
d’injures que dans ma vie entière.
— Escroc ! Vendu aux médecins ! Traître, salaud, incapable,
pourri, capitaliste, faux frère, Judas...
On se serait cru dans une réunion politique en pleine campagne
électorale. Cela en devenait drôle.
La plupart parmi eux, s’ils avaient bien adhéré au Groupement,
n’avaient pas signé notre charte. J’ai hurlé : « Vous signerez votre
engagement d’honneur et le respecterez, sinon vous serez exclus. >
Devant la quasi-unanimité des « confrères » hostiles à cet enga
gement j’ai donné ma démission. Je commençais à comprendre
combien notre erreur, à Claoué et à moi, avait été grande. Le noyau
des-véritables guérisseurs se réduisait chaque jour. Comment oser
demander et obtenir une législation pour des hommes qui, d’eux-
mêmes, se classaient dans la catégorie des charlatans ?
J’en ai pris vraiment conscience quand j’ai envoyé à 800 « gué
risseurs » une lettre piège :
« Monsieur,
« Ayant entendu parler des résultats merveilleux que vous obte
nez, je me décide à avoir recours à vos soins éclairés.
« Je souffre d’une tumeur à l’utérus, qui, après biopsie, s’est
révélée cancéreuse. Les médecins me conseillent l’opération. Qu’en
pensez-vous ? Estimez-vous que vous pourrez me traiter avec suc
cès ? Je suis prête à assumer tous les frais.
« Veuillez agréer... »
MA LUTTE CONTRE LES CHARLATANS 269
Les résultats en furent affligeants. J’accumulais les désillusions.
717 déconseillèrent l’opération en promettant la guérison à forfait,
ce forfait allant de 10 000 à 1 500 000 A.F. Parmi eux j’ai découvert
des membres de mon ex-groupement.
Onze seulement ont eu l’honnêteté de répondre que dans ce cas le
chirurgien était le seul à être qualifié.
J’ai ressenti alors un réel découragement. C’était ça, les gens de
ma profession !...
De tous côtés on m’écrivait, on venait me trouver pour me racon
ter des expériences, trop souvent dramatiques, avec les charlatans
de la maladie. Je les divisais en plusieurs groupes : ceux qui exploi
tent les malades par appât du gain ; les demi-illuminés qui croient
dans leurs « trucs » et acceptent de l’argent ou des cadeaux ; les
illuminés, demi-fous ou fous complets, qui sont sûrs de sauver les
malades. Ceux-là d’ailleurs soignent n’importe quoi. Mais leur pré
férence va vers les maladies incurables. Ce sont des maniaques du
miracle. Ils seraient prêts à couper la main de quelqu’un tant ils
sont sûrs qu’elle repoussera grâce à eux. Et tous sont également
dangereux.
Quand je pense à certains cas, je suis révolté par ces gens sans
scrupule dont le goût de l’argent et la bêtise font des criminels.
Pendant l’été 1958, une jeune fille de 17 ans, Colette M., se sent
anéantie par une immense fatigue. On parle de croissance, de sur
menage. Autour d’elle personne ne songe à s’inquiéter. Le 8 novem
bre, les parents, devant l’état de leur fille, la font hospitaliser pour
des examens aux Enfants-Malades à Paris. Le diagnostic tombe
brutal comme un verdict et c’en est un. Colette est atteinte de
leucémie. Il ne lui reste plus que quelques mois à vivre. Les photos
du début des vacances sont là. Colette rit, elle est charmante avec
ses yeux sombres, ses jolis cheveux roux. Aujourd’hui ce ne sont
plus que des souvenirs, les magnifiques cheveux se sont éteints
et les yeux ont perdu leur éclat.
M. M., désespérant de la médecine officielle, pense aux faiseurs
de miracles, à ceux dont la science obscure rejoint les nuits mysté
rieuses du Moyen Age où tous les prodiges étaient possibles. Il
voit, successivement, quatre guérisseurs. Le premier pour
10 000 A.F. lui donne des catajplasmes d’argile magnétisée. Il verse
la même somme au suivant pour des suppositoires. Les deux der
niers sont des « spécialistes » des soins à distance sur photos.
Pour ce traitement, M. M., qui n’est qu’un petit artisan, verse avec
difficulté 50 000 A.F. à chacun. Il aurait donné bien davantage
pour sauver sa fille. Sa petite Colette meurt le 25 mars 1959.
Mme G... de Lyon m’a écrit :
270 DES HOMMES ET DES PLANTES
« Monsieur,
« Pour vous aider dans votre campagne contre les faux guéris
seurs, je vous autorise à lire nia lettre dans vos conférences.
« Mon mari, qui avait fait la guerre d’Algérie, s’est plaint, un
matin, de violentes douleurs à la tête. Il a d’abord essayé différents
calmants, sans résultat. Puis il est allé voir un médecin, qui lui
a dit qu’il avait des vertèbres cervicales de déplacées et qu’il suffi
rait de les remettre pour que ses douleurs cessent. Je n’ai pas
compris pourquoi mon mari n’a pas voulu le croire. Il m’a dit :
« Il me cache la vérité, une vertèbre déplacée ne peut pas donner
des douleurs aussi violentes. » Et il répétait : « C’est à devenir
fou. » Alors il est allé consulter un guérisseur dans les environs.
Il est rentré sans rien me dire, il nous a embrassés, mes enfants
et moi, puis il s’est enfermé dans notre chambre, où il s’est tué d’un
coup de revolver dans la tête.
« J’ai su, plus tard, que ce criminel lui avait dit : « Vous avez
une tumeur au cerveau, mais je peux faire des miracles avec mon
remède, et je vais vous tirer de là. Dans quelques jours vous serez
guéri. »
« Le malheur c’est que mon mari a cru dans son diagnostic
et pas dans la guérison. Ce charlatan l’a tué. »
Ce n’était rien auprès des responsabilités prises par un Naessens,
que je considère comme un malhonnête homme et un dangereux
criminel.
Il était venu chez moi il y a environ une quinzaine d’années en
me disant :
— Je viens vous voir en tant que médecin de la faculté de (ici
une ville belge dont j’ai oublié le nom). Ma spécialité est le can
cer ; mes recherches sont très avancées. Vous occupez-vous de cette
maladie ?
— Non. Ce serait de la folie de ma part.
— Alors que faites-vous d’un malade cancéreux ?
— Je le laisse à son médecin et, s’il n’en a pas, je le dirige vers
un chirurgien.
— En ce cas nous pourrions travailler ensemble. Adressez-moi
vos malades et bien entendu je respecterai la dichotomie. D’ailleurs
je pourrai, également, vous envoyer des patients qui relèveraient
de vos traitements.
Cet homme me déplaisait profondément. Sa poignée de main
était molle et tiède. Il me faisait l’effet d’un ver solitaire. Je lui
trouvais une figure de ténia. J’ai tout de suite senti qu’il était
pire qu’un charlatan. Pour moi c’était un bandit et s’il ne l’était
pas encore il allait le devenir.
MA LUTTE CONTRE LES CHARLATANS 271
J’étais sûr que cet homme sans conscience était prêt à spéculer
sur les maladies graves, celles qui rapportent gros. Car il est bien
évident que si pour un mal de tête on disait à quelqu’un : « Il
faut aller en Argentine », il ne le ferait pas. Il irait seulement pren
dre deux comprimés d’aspirine. Mais s’il est atteint par le cancer
ou la leucémie, et qu’on lui dise la même chose, il fera ce voyage
même s’il doit s’endetter pour le restant de ses jours.
J’ai répondu à Naessens que pour le cancer mes idées étaient
très traditionnelles et que je faisais surtout confiance à la chirur
gie et aux traitements actuels.
Il n’est pas resté dix minutes. Il était visible que je ne l’intéres
sais plus.
Je l’aurais oublié si je n’avais pas, comme tout le monde, appris
en décembre 1963 par les journaux qu’il était installé en Corse
à Pruneté près de Bastia et qu’il traitait, avec un sérum découvert
par lui — l’Anablast —, le cancer et surtout la leucémie.
Je revoyais sa plate figure de charlatan visqueux. Pour moi,
c’était sûr, cet homme était un dangereux criminel.
Dans les articles que je lisais, il n’était plus un médecin diplômé
d’une faculté belge, comme il l’avait dit, mais simplement un auto
didacte de génie. Et, comme d’habitude, dans le cas de chercheurs
non diplômés en médecine, on parlait de Pasteur ! J’aurais pu en rire
si je n’avais pas réalisé tout ce que ce charlatanisme avait d’affreux.
La peur du cancer, de la leucémie est si grande que îiiêine des
hommes intelligents perdent la tête et deviennent, dès qu’il s’agit
d’une découverte-miracle, d’une incroyable crédulité. On a telle
ment l’espoir qu’un jour on pourra lutter efficacement contre cette
maladie qu’on est prêt à tout croire. Naessens se servait et profi
tait de cet état d’esprit.
J’étais si persuadé qu’il était une crapule que je voulais le dénon
cer publiquement. Au mois de janvier 1964, je résolus d’aller voir
ce qui se passait en Corse et d’y donner une conférence en rapport
avec mes convictions.
Ce que j’ai vu m’a bouleversé et a fait naître en moi une rage
profonde contre cet homme. C’était inimaginable. Des avions sani
taires, des avions-cargos venant du monde entier se posaient près
de Bastia et des ambulances ou des voitures emportaient vers le
« sauveur » leurs cargaisons d’enfants leucémiques. Cette proces
sion de petits visages transparents, aux yeux trop grands, de parents
dont certains s’étaient ruinés pour que leur petit vive était affreuse.
Il en venait de tous les pays et parmi les quatorze petits leucé
miques anglais il y en avait deux, je ne sais pourquoi, qui m’ont
Plus particulièrement touché : Edouard Burke, de Blackpool, que
■a Gendarmerie Nationale avait transporté eu hélicoptère, et Bar-
272 DES HOMMES ET DES PLANTES
nay Shenton qui avait à peine 7 ans et dont le regard ne s’est
jamais effacé de ma mémoire.
D’Argentine, un avion spécial avait été frété pour amener 50 jeu
nes leucémiques. C’était de la folie. Naessens n’hésitait pas à mon
trer, à tous ceux qui voulaient le voir, un jeune homme de 16 ans :
Bernard Ferran, qu’il appelait : « Mon petit miraculé. » Si je
m’attarde sur Bernard c’est parce qu’à cet âge-là les possibilités
d’illusions de l’enfance sont déjà fort loin et l’on peut réaliser plei
nement le tragique de sa propre situation. Et ce battage autour
de lui était abominable. En Corse ce bandit était considéré comme
un grand homme, un véritable génie, le sauveur de l’humanité.
Je ne voudrais être ni injuste ni méchant, mais dans cette
admiration entrait une part d’intérêt. Jamais dans les environs de
Pruneté on n’avait connu un tel âge d’or. Les hôtels débordaient,
la moindre chambre se louait au taux du dollar. Si les petits leucé
miques dépérissaient, les habitants, eux, prospéraient.
C’est A Ajaccio que j’ai fait ma conférence contre les charlatans
et je n’ai pas hésité à dire ce que je pensais de Naessens. J’ai
cru que j’allais me faire lyncher. On a le sang bouillant en Corse.
Naessens, avec Napoléon, faisait partie du patrimoine national.
Oser le critiquer, l’attaquer, était considéré comme une injure
faite à la Corse tout entière.
La police a dû protéger ma sortie et c’est sous les huées de ces
gens hostiles que j’ai repris mon avion, sans avoir pu aller recher
cher ma valise à l’hôtel.
Mais je continuais à suivre de très près cette affaire et des amis
de Corse m’informaient régulièrement des agissements du faux
biologiste.
Très peu de jours plus tard, le professeur Denoix, envoyé à
Pruneté par le Ministère de la Santé Publique, a eu avec Naessens,
dont l’étonnante outrecuidance pouvait impressionner, un long
entretien.
Tout le monde semblait avoir oublié que ce charlatan avait déjà
été condamné en 1956 pour exercice illégal de la médecine. Quant
à son sérum il existait depuis 1950 et avait été commercialisé en
Suisse sous le nom G.N. 24 et retiré de la vente très rapidement.
Le professeur Denoix exigea que Nassens ne prenne pas de
nouveaux traitements, et se contente de poursuivre ceux qui étaient
en cours, en attendant les résultats de l’enquête.
Alors la température a monté. Ceux qui arrivaient ne voulaient
plus repartir. Les prix grimpaient. Tous ces malheureux essayaient
d’obtenir, malgré tout, un traitement, ils ont offert à Naessens
des fortunes qu’il n’a pas eu le temps de prendre. Le professeur
Denoix venait de remettre son rapport à M. Marcellin, alors Ministre
MA LUTTE CONTRE LES CHARLATANS 273
je la Santé Publique, et il était définitif : « Naessens s’est trompé,
l’Anablast est sans aucune valeur.
Mes amis m’écrivaient que des manifestations en faveur de Naes
sens avaient lieu en Corse. Plus de 4 000 personnes s’étaient mises
en colère contre la médecine légale pour le charlatan.
Cela n’a pas empêché que le 3 février 1964, Naessens ait été
inculpé d’exercice illégal de la médecine et de la pharmacie. C’est
une des très rares fois où moi qui ai souvent subi les foudres de
la justice, je me sois réjoui de la voir agir dans un cas semblable.
Le 9 février la mort de Bernard Ferran éclatait dramatiquement
dans le ciel bleu de Bastia. Et il a fallu longtemps avant que tous
ceux qui avaient cru en Naessens comprennent qu’il n’était qu’un
monstrueux escroc de l’espoir. Ses dupes, pour continuer le traite
ment-miracle n’hésitaient pas à acheter, au marché noir, des ampou
les d’Anablast.
Le consul de Grande-Bretagne en Corse avait fait rapatrier les
derniers leucémiques anglais. Naessens était parti tranquillement
pour le Canada, où il avait réussi à se faire héberger par M. et
Mme Guynemer qui avaient un enfant leucémique de trois ans.
L’espérance est, dans certains cas, une maladie incurable. Peut-être
est-ce mieux ainsi !
A partir de ce moment-là, pour moi l’histoire de Naessens tient
en quelques dates que je n’ai pas oubliées et que je donne toujours
en exemple de ce charlatanisme criminel.
En mai 1964, le petit Anglais Edouard Burke mourait, suivi en
juillet du petit Canadien et de Barney Shenton en août.
Un an après la fausse gloire de Naessens il n’y avait plus un
seul leucémique « traité » par lui vivant. Le nombre des enfants
morts se comptait à plus de quatorze.
En mai 1965 Naessens était condamné par la 16° chambre correc
tionnelle à une peine de 18 000 francs d’amende. C’était payer bien
peu cher la mort de tant d’innocents !
25
DURA LEX, SED LEX
Vingt et une fois mon nom a été appelé dans l’enceinte du palais
de justice : dix fois en appel, et onze autres fois où je me suis tenu
debout, bien droit, dans mon plus beau costume, à la barre d’un
tribunal correctionnel. Je connaissais le rituel de la séance aussi bien
qu’un prêtre connaît celui de sa messe. Pourtant je ne m’y suis
jamais habitué. Pendant les huit jours qui précédaient chaque
audience j’étais nerveux et je marchais comme une bête enfermée.
Pour moi être traîné devant ce prétoire c’était être prisonnier d’une
cage, dont les barreaux étaient ceux de la loi ; de celle que l’on
m’appliquait, invariablement, avec plus ou moins d’indulgence mais
toujours sans défaillance.
J’avais beau me répéter, pour me calmer, que chaque procès
était une victoire, je n’en étais pas satisfait. Ce n’était pas ce
genre de gloire que j’aurais aimé. Et pas une seule fois je n’ai été
à cette barre sans penser à mon père et l’envier. La modestie
de sa vie demeurait à mes yeux comme un modèle que je ne
pourrais jamais atteindre.
Si j’éprouvais toujours les mêmes sentiments, mes procès, eux,
ont tous eu quelque chose de différent. Chaque fois un fait domi
nant leur a donné leur personnalité.
1949, mon premier procès de Nice. 1950, le deuxième à Paris
et c’est à Lyon, le 13 mars 1951, que j’ai comparu pour la troisième
fois devant un tribunal. Un par an ; l’Ordre des Médecins pouvait
croire qu’à ce rythme-là je ne tiendrais pas longtemps. C’était mal
me connaître, les banderilles me font voir rouge. Assisté de mon
ami M* Pierre Pasquini, M* Maurice Garçon de l’Académie française
avait accepté d’assurer ma défense. Son accord reposait sur un
malentendu.
Quand on lui avait parlé de moi il avait tout de suite accepté.
276 DES HOMMES ET DES PLANTES
J’étais guérisseur et ce nom était, pour lui, synonyme de pouvoirs
mystérieux. Il avait cru que je possédais un don et je n’avais que
des plantes. C’était beaucoup trop simple pour cet amateur de
forces occultes. Auteur, très apprécié, d’ouvrages sur la sorcellerie,
il avait réuni dans sa petite maison du Poitou des documents sur
la magie noire et blanche, qu’il m’avait montrés, me croyant plus
ou moins « initié », et m’avait demandé :
— Vous attribuez votre don à quelle force ?
— Celles que le Bon Dieu a mises dans les plantes.
J’avais senti sa déception. Mais elle ne l’a pas empêché de me
défendre avec intelligence et talent. A Lyon, dans la ville des mes
ses noires, il avait rêvé d’un procès médiéval et il n’a eu que celui
d’un homme sans mystère. Ce qui ne l’a pas empêché d’être parmi
les plus étonnants de ma carrière d’homme coupable de « guérir ».
Car, comme les fois précédentes, on ne contestait pas mes guérisons,
on me reprochait seulement d’en être responsable ! C’est certaine
ment une des très rares fois où l’on a pu voir un Procureur de la
République venir témoigner pour l’accusé au lieu de requérir contre
lui.
Quand M. Alexis Thomas, alors Avocat général, est venu à la
barre des témoins. On attendait sa déposition. C’était un magis
trat important, comme commissaire du gouvernement à la Cour
de Justice il avait requis contre Charles Maurras ; et c’est dans un
silence attentif qu’il a commencé à parler :
— Si j’ai choisi de venir à cette place, au lieu d’occuper celle
qui est la mienne d’habitude, c’est que je me refuse à requérir
contre Maurice Mességué qui m’a guéri d’une maladie de foie
alors que j’étais abandonné par la médecine officielle.
Un procureur défendant l’accusé, ce n’est pas très courant, mais
c’est indiscutablement courageux.
Malgré ce témoignage de qualité, j’ai été condamné, comme il
fallait s’y attendre. Toutefois, le lendemain, un grand quotidien
parisien n’a pas hésité à titrer : « La condamnation de Maurice
Mességué constitue pour les guérisseurs un bulletin de victoire ! »
Dans ses attendus, le tribunal avait constaté que je guérissais
effectivement, que mon procès ne pouvait être celui du charlata
nisme, et il, avait exprimé le regret qu’un terrain d’entente n’ait
pu encore être trouvé entre la médecine officille et les guérisseurs.
Autour de moi on se réjouissait, mais j’étais, je l’avoue, médio
crement satisfait. Ce n’est pas le ^enre de triomphe que je
recherche.
Pendant près de deux ans, en dehors des appels, je n’ai pas
gravi pour une nouvelle instance les marches d’un palais de jus
tice... 1953 allait être une année faste. J’en ai eu deux : Colmar
DURA LEX, SED LEX 277
et Paris. C’est peut-être parce que je sentais venir ces menaces
orageuses que j’ai eu envie de connaître M° Floriot.
II représentait pour moi le défenseur dont tout accusé rêve.
C’est dans cet état d’esprit que j’étais allé l’entendre. Toutefois
mes sentiments vis-à-vis de lui n’étaient pas aussi simples ; je
pensais qu’il était, probablement, le plus grand, mais je me deman
dais pourquoi. Méfiant comme un paysan et sans doute un peu
agacé par sa notoriété je me disais : « Et si c’était du bluf à la
parisienne ? »
Ma première impression fut très mauvaise. Accoudé négligem
ment dans son box il avait l’air de dormir, ou presque. En tout
cas une chose me semblait certaine, il s’ennuyait ferme.
L’assistance était plutôt mondaine. J’étais entouré de jolies fem
mes, élégantes, qui avaient davantage l’air d’être à la première
d’un théâtre que dans un prétoire. Mon admiration pour Me Floriot
commençait à s’émousser.
Le prévenu était un escroc malchanceux qui paraissait être,
lui-même, assez indifférent à ce qui se passait. M° Floriot s’est
levé paresseusement comme un gros chat qui s’étire, pour pro
noncer une seule phrase. Mais quelle phrase ! Elle énonçait le
numéro d’un article du Code qui interdisait au président de for
muler la question même qu’il venait de poser à l’inculpé. C’était
gagné. Avec cette phrase M‘ Floriot venait de déranger le cours
de l’audience et ce désordre allait lui être profitable.
Emerveillé, je suis retourné plusieurs fois l’entendre sans oser
lui demander de s’intéresser à moi. Pourtant je savais bien que
j’aurais besoin de lui. Un jour que j’avais été transporté par son
intelligence et son talent, Je l’ai abordé à la sortie du prétoire.
Je crois que ma naïveté, ma sincérité l’ont touché et je l’ai revu
dans son cabinet le lendemain.
Dans son bureau, ses questions m’en ont imposé davantage que
celles de mes juges. Il écoutait mes réponses et prenait des notes
rapides. Quand il m’a donné ses conclusions elles avaient l’air
d’un verdict. Et j’ai pensé : il ne me défendra jamais.
— Vous utilisez les plantes. Vous avez donc contre vous les
médecins, les pharmaciens et 50 % de la petite clientèle. Plus la
loi.
D’un geste très habituel il réajustait ses lunettes tout en me
regardant.
J’étais indigné, les petites gens contre moi, il se trompait ou
il se moquait de moi !
Ce n’est pas possible. Les petites gens, comme vous dites,
m aiment. Je les soigne gracieusement. Pour eux j’ai toujours du
278 DES HOMMES ET DES PLANTES
temps. Ce sont eux mes témoins, les fidèles. C’est leur présence
qui me soutient quand j’ai envie de tout lâcher.
— Je ne vous ai pas dit tous, je vous ai dit 50 %. Je parle de ceux
qui veulent être remboursés par la Sécurité Sociale, qui ne se font
soigner que parce qu’elle existe. Pour moi, c’est le premier point
contre vous. Le second c’est que vous serez toujours condamné
quel que soit votre avocat. Le voudrait-il qu’aucun magistrat ne
vous acquittera jamais. Sachant cela vous voulez toujours que je
vous défende ?
— Oui, maître.
— Voyons, ne pouvant obtenir de relaxe, nous devons nous
rattraper sur les « attendus ». Les attendus qui motivent une
sentence sont plus importants, aux yeux des magistrats, que la
sentence elle-même. Ils constituent la jurisprudence. Ils sont la
chair et le sang de la Justice, les sentences n’en étant que le sque
lette.
M° Floriot avait repris son stylo :
— Voici vos points forts, ceux qui vous vaudront de bons atten
dus : a) vous ne soignez aucun malade sans l’accord de son méde
cin ; b) vous ne faites jamais de diagnostic ; c) vous n’établissez
jamais d’ordonnance... Ce sont les trois faits qui prouvent que,
votre « exercice illégal », vous le pratiquez en respectant la méde
cine légale.
J’ai compris ce jour-là une grande vérité juridique : le plus
important, pour un accusé, n’est souvent pas ce qu’il a fait, mais
ce qu’il a évité de faire.
Ce n’est qu’à notre seconde entrevue que l’homme m’est apparu.
Je n’avais encore eu de lui que son aspect professionnel. Cette
fois, j’ai compris quelle sensibilité se dissimulait derrière son abord
bourru.
— Je ne vous défendrai pour aucune des raisons que je vous
ai dites. La véritable c’est que je crois à vos plantes. Pendant
des . années, j’ai vu ma mère torturée par des rhumatismes. Le
moindre geste la faisait gémir de douleur. Elle ne pouvait même
plus s’habiller. Les médecins la bourraient de médicaments sans
le plus mince des résultats. Et puis quelqu’un lui a conseillé des
cataplasmes de feuilles de frêne. Trois jours plus tard la douleur
avait disparu.
Il ne m’a pas fallu longtemps pour connaître le véritable Floriot.
C’est celui qui garde ses vieux chiens de chasse quand ils ne
sont plus bons à rien. Qui a fait aménager dans son parc un véri
table « tir-aux-pipes » forain. Qui abandonne un dîner avec un
gros client pour aller « casser la croûte » dans un petit bistrot avec
des copains.
DURA LEX, SED LEA 279
Floriot c’est un faux cynique. Il en a les paroles mais pas l’œil.
Il a beau se cacher derrière ses lunettes, son œil est tendre, un
peu malicieux et indulgent. Et j’ai réalisé à quel point il était sen
sible quand j’ai vu son visage se décomposer, et son regard s’éga
rer, comme celui d’un enfant perdu, parce qu’on venait de lui
apporter le télégramme qui lui annonçait la mort de sa mère.
Pour ses débuts avec moi, M’ Floriot n’a pas été gâté.
A Colmar en 1953, les juges avaient l’air sévère et ils me l’ont
prouvé en m’infligeant 200 000 francs (anciens) d’amende. La plus
grosse que j’aie jamais eue. Pour eux la loi était vraiment la loi et ils
l’appliquaient vigoureusement.
Ce qui n’a pas empêché l’audience de se dérouler dans une atmo
sphère presque chaleureuse. Je le devais au juge d’instruction
M. Doll, qui avait préparé, avec beaucoup de conscience, mon pro
cès. Il avait fait enquêter auprès de soixante-dix personnes que
j’avais soignées : 62 s’étaient déclarées guéries, 4 améliorées et
les autres étaient sans opinion. Avec une très grande honnêteté
il avait fait figurer ces constatations au dossier.
Et j’ai eu à Colmar une de mes plus belles revanches. Peu après
le procès, j’ai eu la surprise d’avoir la visite du magistrat G. Nettre
qui avait présidé le tribunal de Colmar. Il n’y alla pas par quatre
chemins :
— Monsieur Mességué, je vous ai condamné parce que ma fonc
tion consiste à appliquer la loi et nul ne peut m’en tenir rigueur.
Mais j’ai été très troublé par la sincérité des témoignages incon
testables. Ce que j’ai à vous dire va peut-être vous paraître para
doxal : je suis malade, je souffre d’une polyarthrite à l’épaule
gauche. Aucun médecin, aucun traitement n’ont pu me soulager.
Acceptez-vous de me soigner ?
— Sans rancune, Monsieur le Président !... et soyez assuré que
je vous soulagerai.
Je le guéris.
Le Tribunal de la 16e Chambre Correctionnelle de la Seine
que nous avons affronté en 1953 avec M° Floriot fut beaucoup plus
clément en reconnaissant mon' incontestable bonne foi ; il ne m’a
condamné qu’à 25 000 francs (anciens) d’amende, ce qui a permis
aux journaux de titrer : « 25 000 F c’est un acquittement ! » J’aurais
bien voulu que ce fût vrai mais, cette joie, il était évident que je ne
l’aurais jamais.
Presque trois ans passèrent avant que l’offensive ne reprit.
En 1956, Me Floriot me défendit dans deux procès importants,
l’un en avril à Tours, l’autre en juin à Corbeil.
Pour la première fois, au procès de Tours l’Ordre des Médecins
et celui des Pharmaciens ne s’étaient pas portés partie civile.
280 DES HOMMES ET DES PLANTES
Avec une amende de 10 000 francs (anciens) on a écrit que j’avais
reçu une absolution morale. Et je crois que ce fut vrai.
Quand le procureur s’est levé, j’étais sûr d’entendre une fois
de plus le réquisitoire rituel.
Après avoir lu l’article 272 du code pénal, il s’est contenté de
dire :
— Il ne peut s’agir, ici, de querelles d’écoles, d’opposer des
thérapeutiques les unes aux autres, d’apporter la preuve de guéri
sons mais, uniquement, de savoir si l’inculpé exerce la médecine
et s’il possède pour le faire le diplôme exigé par la loi.
C’était fini. Me Floriot s’est levé :
— Mon client est coupable au regard de la loi mais ma tâche
consiste à dire au tribunal quel homme il doit juger aujourd’hui.
Après avoir déclaré qu’il n’avait fait citer qu’un petit nombre
de témoins, volontairement, il a dit :
— Parmi les centaines de lettres de remerciements que mon
client a reçues je ne vous en lirai que quatre. Elles émanent de
magistrats et de médecins.
Une fois de plus, un magistrat témoignait en ma faveur, n’hési
tant pas à donner des détails : « Je souffrais depuis 1939 de cram
pes incoercibles se manifestant à intervalles réguliers après les
repas... Ma fatigue et mon amaigrissement inquiétaient mon entou
rage.
< C’est dans un état de délabrement physique et moral presque
complet que je vous ai consulté.
< J’ai appliqué vos cataplasmes pendant deux mois. J’ai ressenti
une amélioration immédiate.
«... ma santé est complètement rétablie. »
L’autre venait d’un Président de chambre de la Cour d’Appel.
J’avais osé lui écrire : « Il y a trois ans vous m’avez condamné,
ne pouvant faire autrement. Je vous ai soigné sur votre demande.
Je vais passer devant un tribunal où vous ne siégez pas. Accepte
riez-vous de venir témoigner en ma faveur ? »
Cet homme honnête m’avait répondu. Il s’excusait d’abord de
n’être pas venu témoigner pour moi, ensuite il précisait :
« Depuis 1942, je souffrais d’une double polyarthrite qui a été
rebelle à tous les traitements : sels d’or, sel de cuivre et cures
thermales. »
La maladie en se stabilisant lui avait laissé les deux poignets
raides et des douleurs dans le coude droit, dans la nuque, le dos
et un pied.
« J’ai suivi votre traitement avec beaucoup de scepticisme, je
l’avoue ; cependant, dès la troisième semaine de traitement, j’ai
senti une nette amélioration de mon état.
DURA LEX, SED LEX 281
« Je précise que dès la première entrevue vous m’avez spécifié
que votre traitement ne pourrait pas conduire à une guérison
totale mais que vous espériez me débarrasser de mes douleurs et
rendre les articulations plus mobiles... Ce résultat a été atteint en
deux mois de traitement. Voilà ce que j’aurais volontiers affirmé
devant le Tribunal Correctionnel de Tours. »
Ensuite, de sa voix incisive, précise, Me Floriot a lu les témoi
gnages des médecins. Le premier, un chef de service oto-rhino-
laryngologiste, m’écrivait :
« Je tiens à vous témoigner ma reconnaissance. Ma femme
souffrait depuis plusieurs années de troubles qualifiés de fonction
nels que nous étions impuissants à guérir. Seule votre intervention
a permis à ma femme de retrouver un excellent état de santé.
« Je considère que ma femme est guérie grâce à vous. »
L’autre avouait que par prudence il avait tenu à venir avec sa
malade, une jeune fille qui souffrait d’angine de poitrine et passait
une grande partie de sa vie alitée. Il précisait : « Elle avait
consulté sans succès tous les meilleurs spécialistes. Elle a été
vraiment transformée par votre traitement. » Et il finissait par
avouer son scepticisme : « Je n’y croyais pas, mais tel saint Thomas,
je m’incline bien bas. »
L’habileté de Me Floriot consistait à ne pas fatiguer le tribunal
par des lectures longues, et à choisir, soigneusement, §es exemples.
Des magistrats semblables à ceux qui étaient assis là, des médecins
qui reconnaissaient mes guérisons et m’en remerciaient, c’étaient
des témoins dont on ne pouvait balayer la déposition d’un grand
revers de manche.
Docteur G. T...
-Paris VHP
Le 28 mai 1951
Monsieur,
Ma malade, Mme B..., qui fait du R.A. aigu, souffre de plus en
plus et je voudrais avoir votre avis sur ce cas intéressant.
J’espère que vous pourrez la voir.
Dans cette attente, avec mes remerciements, croyez, Monsieur,
à ma considération distinguée.
282 DES HOMMES ET DES PLANTES
Docteur G.S...
de la Faculté de Médecine
de Strasbourg
Le 10 décembre 1953
Mon cher Ami,
Je vous adresse le commandant G..., cas difficile s’il en fut. Il
s’agit d’un homme ayant fait un séjour de dix-sept ans aux colo
nies et qui vous racontera son histoire.
Actuellement sa capacité de travail est fortement diminuée.
Son cas est au-dessus des ressources médicales habituelles.
Pourriez-vous quelque chose pour lui ?
Merci et bien amicalement vôtre.
Docteur M. E...
Professeur
à l’Ecole Homéopathique de Paris
Cher Monsieur et Ami,
Je vous recommande tout particulièrement le fils de nos gardes
de la propriété de famille que mon père et moi nous possédons
en Anjou. C’est une famille qui nous est très dévouée et que nous
aimons beaucoup.
Si je l’ai connu enfant, je ne l’ai pas vu depuis longtemps,
n’allant presque plus jamais dans l’Ouest depuis que je suis retenu
ici par, la saison. Il a, paraît-il, des crises d’asthme incessantes.
Sachant vos réussites dans ce domaine j’ai pensé que vous
pourriez le guérir ou l’améliorer.
Il doit être à Paris dans le courant de la semaine prochaine et
se mettra en rapport avec vous.
C’est un jeune homme d’une vingtaine d’années et il se nomme
M. Q...
Je vous serais très reconnaissant de ce que vous pourrez
pouf lui et je vous en remercie à l’avance.
Croyez à l’assurance de mes sentiments amicaux.
DURA LEX, SED LEX 283
Docteur C...
Ancien. Interne de l’Hôpital
St-Joseph de Paris
Chef de Service O.R.L.
du Centre Hospitalier Régional de...
14 mars 1956
Cher Monsieur,
Je tiens de nouveau à vous témoigner ma reconnaissance. Ma
femme souffrait depuis plusieurs années de troubles qualifiés de
fonctionnels que nous étions impuissants à guérir.
Après les échecs multiples de différents médecins, seule votre
intervention a permis à ma femme de retrouver un excellent état
de santé.
Avec plus d’une année de recul, je considère que ma femme est
guérie grâce à vous et je tiens à vous en remercier.
Veuillez agréer, cher Monsieur, l’expression de mes sentiments
les plus reconnaissants.
La conclusion de mon avocat a été assez étonnante.
— Je demande au tribunal de marquer dans son jugement le
regret qu’il a d’être obligé de condamner Mességué.
Ce que le tribunal a fait en précisant dans les attendus du
jugement : « La cause justifie les plus larges circonstances atté
nuantes et l’inculpé mérite l’indulgence du tribunal. »
Pour moi le procès de Corbeil restera marqué par l’histoire de
Mme Germaine Houlier, d’Angerville, et le parti pris des experts.
Le jour où elle était venue, beaucoup de malades attendaient
patiemment leur tour. Je ne sais pourquoi j’étais nerveux, j’avais
les tempes serrées, l’impression déplaisante qu’il allait « arriver
quelque chose ». Plusieurs fois j’ai regardé ma montre, ce qui n’est
pas dans mes habitudes, en pensant que ma consultation allait se
prolonger très tard. Si j’avais obéi à mon besoin de repos j’aurais
renvoyé tout le monde et je serais parti faire une grande marche
aux environs de Paris.
C’est dans cette atmosphère désagréable que M. Houlier est
arrivé.
Je venais juste de refermer la porte sur un nouveau malade
quand ma secrétaire m’a téléphoné :
~ Il y a un monsieur qui n’a pas de rendez-vous et qui insiste
284 DES HOMMES ET DES PLANTES
pour vous voir. Il dit que c’est urgent. Presque une question de
vie ou de mort.
— Dans ce cas dites-lui que c’est un médecin qu’il doit aller
voir.
Quelques minutes plus tard, au mépris de toutes les consignes,
ma secrétaire frappait à ma porte.
— Que voulez-vous ?
— Le monsieur insiste, il sort de l’hôpital, il est désespéré.
Sa femme attend dans une voiture devant votre porte.
J’étais agacé, c’était la première fois qu’une scène de ce genre
se passait devant un malade. Celui-ci, un gros commerçant du
Marais, prit la parole :
— Monsieur Mességué, je ne voudrais pas me mêler d’une chose
qui ne me regarde pas, mais je suis prêt à donner mon tour à
cet homme. Je l’ai vu entrer dans votre salon en pleurant, alors,
vous comprenez, dans ces conditions...
Il n’a pas eu le temps de terminer sa phrase, j’étais déjà dans le
couloir.
Debout, la soixantaine, ses cheveux gris en désordre, le visage
tendu vers moi, un homme, petit, maigre et sec, me regardait.
Il avait son mouchoir à la main, mais il ne pensait même plus
à s’en servir, ses larmes coulaient sur ses lèvres tremblantes.
— J’ai fait soixante-dix kilomètres pour vous voir monsieur,
demain on va couper la jambe de ma femme, il faut empêcher
cela.
— Elle peut marcher ?
— Oui, encore.
— Dans dix minutes venez avec elle dans mon cabinet.
Quand j’ai vu entrer Mme Houlier, appuyée lourdement sur son
mari, j’ai compris que j’allais vivre un moment pénible. Ce couple
d’un certain âge, vivant la même douleur, versant les mêmes
larmes m’a bouleversé. Sans même savoir ce qu’elle avait, j’ai
prié : « Mon Dieu, faites que je puisse la guérir. »
Àvec des gestes doux et tendres, M. Houlier a défait les bandages
de la jambe de sa femme, qui étaient protégés par du plastique.
Elle s’excuse :
— C’est à cause du pus, il traverse tout.
Elle n’avait pas besoin de me le dire, l’odeur fade s’en répandait
déjà, dans la pièce. ,
Elle n’était pas belle la jambe de Mme Houlier, énorme, violacée,
crevassée, suintante de pus.
— Comment cela a-t-il commencé ?
— Voilà, monsieur, avec mon mari, qui est un ancien jockey,
faut vous dire qu’on a une petite maison sur la route de Méréville,
DURA LEX, SED LEX 285
orès d’Angerville, et que c’est moi qui m’occupe des poules et des
lapins. Un matin, en revenant d’un champ, où j’avais fait de l’herbe,
ie dis à mon mari : « Il doit y avoir une sale bête qui m’a piquée.
J’ai un petit bouton sur la jambe qui me fait mal ».
« Quelques jours plus tard c’était une tache et puis elle s’est éten
due, elle a gagné ma cuisse, mon pied. Voyez, j’ai même perdu
mes ongles. J’ai tout essayé.
« Nous avons dépensé, pour me soigner, près de deux millions,
ils me faisaient quelque chose, puis plus rien. Notre médecin
d’Angerville a fini par nous dire que je pourrais bien avoir la
gangrène ; alors il nous a pris un rendez-vous avec le professeur
à la fondation Rothschild. Nous en venons. Le professeur a à
peine regardé ma jambe puis il a écrit une lettre pour son
confrère.
— Montrez-la-moi.
Et j’ai lu : « Cette énorme pyodèrmite végétante avec éléphan-
tiasis secondaire est au-dessus de tout traitement médical. Je ne
vois pas d’autre ressource que l’amputation. »
J’interroge la malheureuse du regard. Elle répond :
— L’assistant du professeur nous a même dit que si je n’y
allais pas avant huit jours ce serait... au-dessus du genou...
Elle n’osait pas prononcer le mot d’amputation.
— J’ai maigri de quinze kilos et je perds chaque jour un bon
litre de liquide avec du pus... Je n’en peux plus, monsieur, j’aime
mieux mourir...
Très vite j’ai pensé en rendant la lettre : « Je ne peux rien pour
elle. Huit jours c’est trop court. Si on ne l’ampute pas tout de
suite et qu’elle en meure, je serai responsable. Je dois la laisser
repartir. »
Et je les ai regardés. Elle avait des yeux marron, lui bleus, et
pourtant c’était la même expression tendue, anxieuse...
— Je ne peux pas prendre cette responsabilité. Votre cas est
trop grave...
— Ce n’est pas possible, tentez n’importe quoi, mais n’abandon
nez pas ma femme.
— Monsieur, je crois en vous. C’est moi qui ai dit à mon mari :
on passe près de Feucherolles, c’est là qu’habite Maurice Mességué le
guérisseur, allons-y.
~ Je vais vous donner des bains mais ne les faites que pendant
huit jours. Passé ce délai, s’il n’y a aucun changement, faites-vous
hospitaliser.
Huit jours c’est court.
Plus, ce serait de la folie.
286 DES HOMMES ET DES PLANTES
Pour elle j’ai fait une préparation à base de camomille romaine,
d’ail, de lavande, d’oignon, de rose rouge, de sauge, de thym, de
guimauve, de chiendent, à laquelle j’ai ajouté de l’aubépine comme
calmant.
La suite, c’est eux qui me l’ont racontée :
— J’ai commencé mes bains de mains le soir même, il n’y avait
pas de temps à perdre. Le deuxième jour ma peau était moins ten
due, et les écoulements avaient diminué. Mon mari a noté les
progrès jour après jour, pour pouvoir bien tout vous expliquer.
D’une écriture soigneuse sur un cahier d’écolier M. Houlier avait
inscrit les étapes de la guérison. Pour moi c’était un miracle. Une
fois encore le pouvoir de mes plantes me dépassait.
— Au bout de huit jours notre docteur est venu nous voir en
passant. « Vous êtes encore là, Madame Houlier ? qu’il m’a dit, je
vous croyais à l’hôpital. » Et je lui ai montré ma jambe. Il m’a
demandé : « Qu’est-ce que vous avez fait ? » Mon mari lui a
répondu : « Faut pas m’en vouloir, docteur, mais, comme il n’y
avait plus rien à faire, je suis allé voir un guérisseur et il lui a
donné un liquide fait avec des herbes.
«— Elle le boit ?
«— Non, elle fait des bains de mains.
«— C’est étonnant.
« C’est tout ce qu’il a trouvé à dire, monsieur.
Elle se trompait, son médecin était un homme honnête. Huit
mois plus tard, quand il a eu constaté la totale guérison de son
ex-malade, il m’a envoyé une attestation spécifiant qu’il soignait
depuis le 14 août 1957 Mme Houlier pour un eczéma éléphan-
tiasis de la jambe et du pied gauche avec suintement très impor
tant et poussées inflammatoires. Que l’hydrocortisone et la péni
cilline n’avaient ni guéri ni soulagé la malade. Il rappelait la
lettre du professeur conseillant l’amputation et il concluait qu’après
mon’ intervention il avait constaté une guérison totale. C’était
signé Docteur Maurice Boucaut.
Après le témoignage émouvant de Mme Houlier et la lecture de
l’attestation du médecin, Me Floriot a demandé au tribunal que
nous soit accordée une expertise médicale. Elle le fut. C’était la
première fois qu’un guérisseur l’obtenait.
Les conclusions de cette expertise, un an plus tard, ne m’éton
nèrent pas : la guérison ne pouvait pas m’être attribuée avec
certitude puisqu’il y avait eu, auparavant, des traitements médi
caux.
Mes rapports avec les magistrats ont parfois été assez inattendus.
Je roulais sur une grande route en direction d’Aix-en-Provence ou
un de mes procès passait en appel. J’avais peur d’être en retard
DURA LEX, SED LEX 287
et sans prendre vraiment des risques importants, je roulais vite,
très vite... A un croisement une 2 CV a débouché, tranquillement,
d’une petite route d’intérêt local. Si je n’ai pas eu d’accident c’est
que vraiment le destin était pour moi ce jour-là, mais j’étais fou
de colère. Je suis descendu de ma voiture pour dire à cet imprudent
ce que je pensais de lui. C’était un personnage de Pagnol, tout à
fail M- Brun de la partie de cartes de Marius. Il avait les mêmes
lorgnons, le même petit chapeau blanc... Bien serré dans son veston
noir étriqué, il me regardait encore tremblant de la peur qu’il
avait eue. J’étais tellement en colère que je ne lui laissai pas
placer un mot. Je lui ai dit tout ce que je pensais de lui et ce n’était
pas flatteur ! Enfin j’ai conclu, superbe :
— Et puis je m’en vais. Je n’ai pas de temps à perdre avec des
abrutis comme vous. Je devrais prendre votre numéro et le donner
à la gendarmerie la plus proche. Vous êtes un danger public et
si j’étais magistrat je peux vous dire que je vous retirerais votre
permis et vite !
Et je suis reparti, le laissant tout étonné en train d’essuyer avec
un grand mouchoir les verres de ses lorgnons.
Quand je suis arrivé au Palais, l’audience n’était heureusement
pas commencée. Floriot m’a dit :
— Tu es en retard. Tu as de la chance que le Président ne
soit pas encore là.
Dix minutes ne s’étaient pas écoulées que le tribunal a fait son
entrée et j’ai reconnu le petit « monsieur Brun » de la route. C’était
lui le président. Ce jour-là j’ai pu apprécier l’honnêteté des magis
trats.
A Nancy, les attendus de mon jugement se sont transformés en
plaidoyer en ma faveur.
« Attendu que les témoins ont tous affirmé qu’ils avaient épuisé
les possibilités de la médecine classique et se sont adressés à
Mességué le plus souvent en désespoir de cause et toujours sans
grande conviction au départ,
« Attendu qu’il est établi, par ailleurs, que certains médecins
ne sont pas hostiles à ses méthodes et lui envoient même des mala
des,
« Attendu que la longue liste des personnalités du monde poli
tique, artistique, littéraire ou judiciaire qu’il a soignées témoigne
de façon non équivoque de la réputation et de la cdnfiance dont
ü jouit,
« Attendu qu’il ne fait pas de doute que Mességué a obtenu cer-
ins succès dans des cas où les remèdes de la médecine classique
s étaient révélés inefficaces,
* Attendu que les témoins nombreux entendus par le Tribunal
288 DES HOMMES ET DES PLANTES
ont affirmé qu’après s’être prêtés, parfois durant plusieurs années,
à des traitements médicaux sans efficacité, ils étaient venus à
Mességué et qu’il les avait guéris,
« Attendu que Mességué a fait citer des médecins qui sont venus
dire qu’il les avait guéris ou qu’il avait guéri leurs parents aban
donnés ou sur lesquels la médecine officielle avait échoué, il y
a lieu de faire une application plus que modérée de la loi, et de
n’appliquer qu’une peine de principe. »
En 1962 je passais à la 7e Chambre Correctionnalle de la Seine
et M. Besson, ex-Procureur général près la Cour de Cassation,
avait envoyé au Président une lettre qui à elle seule était un élo
quent plaidoyer en ma faveur.
« Monsieur le Président,
« Je me fais un devoir de vous confirmer que Maurice Mességué,
inculpé de complicité d’exercice illégal de la médecine dans une
affaire en instance devant la Chambre que vous présidez, a guéri
ma femme d’une affection chronique pour laquelle et depuis de
très nombreuses années des soins médicaux lui avaient été donnés
sans résultats.
« J’ajoute que je tiens Maurice Mességué pour un fort honnête
homme et qu’on peut donner son attitude en exemple.
« En effet, alors que certains journaux prêtent leurs colonnes à
des charlatans qui prétendent guérir le cancer, Maurice Mességué
mène contre eux une véritable campagne de salubrité publique.
« Ma lettre n’a pas d’autre objet que de vous exprimer l’estime
et l’amitié que je porte à Maurice Mességué. *
A Versailles, le 2 avril 1963, le substitut S... a commencé son
réquisitoire de cette façon :
« Je vais demander l’application de la loi mais je tiens avant à
dire à M. Mességué qu’il est un parfait honnête homme. »
Je commençais à avoir l’habitude de ce genre de phrase. Une
fois de plus on me rendait justice mais il n’était pas question de
me relaxer. .
26
MON DERNIER PROCES
J’avais beau continuer à sortir de mes procès couvert de fleurs,
par tous, je ne parvenais pas à m’y trouver à mon aise, ni à mon
avantage. Il paraît que j’avais tort, que sans eux je n’aurais jamais
été aussi connu. C’est possible mais à cause d’eux j’ai conservé
l’apparence d’un « illégal » et mon caractère s’en est toujours fort
mal accommodé.
C’est certainement le dernier procès en date à Grasse, le 6 mai
1968, qui a été le plus important pour moi et pour la cause de la
médecine libre. Il ne lui a rien manqué : lettres de magistrats,
220 attestations de médecins et environ 20 000 malades, témoi
gnages émouvants, et même l’intervention d’un professeur de
faculté. Pour la première fois, ce procès a dépassé la personnalité
de Maurice Mességué pour toucher enfin le fond du problème.
Je n’étais pas poursuivi sur une plainte du Conseil de l’Ordre
des Médecins ou des Pharmaciens mais en vertu d’une circulaire
ministérielle, assez ancienne, adressée aux préfets et qui enjoignait
aux services départementaux de rechercher et de poursuivre les
guérisseurs.
C’est ainsi que l’administration de la Santé Publique a été
amenée à porter plainte contre moi.
En 1965, des gendarmes et des policiers, habilement dissimulés,
avaient eu pour mission de surveiller les abords de ma maison de
Mougins et de photographier, au téléobjectif, les voitures arrêtées
devant chez moi.
Les numéros des voitures révélèrent la présence de deux minis
tres dont l’un est encore membre du gouvernement. Bien entendu
°n n en fit pas état. Les autres personnes furent convoquées dans
eurs départements respectifs : le juge voulait connaître le pour
centage des guérisons obtenues.
Les résultats de cette enquête furent les suivants : sur 14 per-
290 DES HOMMES ET DES PLANTES
sonnes, 12 répondirent que le traitement avait apporté à leur
état une amélioration équivalant à la guérison.
Quelle déception pour les gendarmes qui avaient fait si conscien
cieusement leur travail !
Je ne pensais plus à ces histoires quand j’ai été assigné à compa
raître, le 6 mai 1968, devant le Tribunal Correctionnel de Grasse.
En me rendant au tribunal j’avais envie, quelle que soit l’issue
du procès, de tout lâcher. Je me sentais usé par ces tracasseries
perpétuelles. C’est dans cet état d’esprit que j’ai vu entrer le
président Préau. Il me plut. C’était un homme intelligent, à la
voix calme et courtoise, à la parole directe, au regard aigu, un
magistrat pour lequel, dans une affaire de ce genre, le délinquant
comptait bien davantage que le délit.
C’est un professeur de médecine et de pharmacie qui a ouvert
les débats.
Soixante-dix ans, le genre de personnage sec qui remplace l’esprit
et l’humour par des sarcasmes.
— Nous avons fait saisir au domicile de l’accusé des bidons
contenant les préparations qu’il prescrivait à ses malades. Elles
ne sont pas actives et dans certains cas peuvent être nocives.
En l’écoutant j’ai eu envie de lui . demander comment elles
pouvaient être nocives si elles n’étaient pas actives, mais je me
suis tu.
— Nous avons testé sur deux chiens le contenu d’un bidon
destiné à un hépatique. Le premier chien a eu peur. Le second a
bien voulu subir l’épreuve mais son état ne s’est pas amélioré.
C’en était trop, je suis intervenu :
— Mais je ne suis pas vétérinaire !
Et le public s’est mis à rire. Le président a réclamé le silence.
J’ai poursuivi :
— Je n’ai jamais essayé de soigner des chiens avec des bains
de pattes ! D’ailleurs je me permettrai de faire remarquer à M.
le Professeur, que les chiens ont la plante des pattes beaucoup plus
sensible que les hommes, ils ne peuvent pas subir ce genre de
traitement. Il faudrait leur appliquer un dosage spécial et encore !
Enfin mes macérations n’ont jamais été faites pour être avalées.
Un journaliste a lancé :
— Les pattes sont-elles considérées comme des pieds ou des
mains ?
Un grand rire a ondulé sur les- bancs.
J’ai continué :
— Il vous était facile, M. le Professeur, de m’interroger, de nie
demander mes observations, ainsi que celles qui ont été faites,
jusqu’à ce jour, par les deux mille médecins qui m’ont adresse
MON DERNIER PROCÈS 291
des malades. Et pourquoi n’avez-vous fait aucun essai sur des
humains ?
Le professeur, dont les mains sèches étaient posées comme des
pattes d’oiseau sur la barre, ne m’a même pas regardé. Il a
haussé imperceptiblement ses épaules pointues.
Le juge Préau n’est pas convaincu. Les balances de la justice
sont entre des mains intègres.
_ Monsieur le Professeur, dit-il, rien ne prouve, peut-être,
scientifiquement, que M. Mességué guérit, mais il faut reconnaître
que de nombreux malades, après avoir subi son traitement, ■esti
ment qu’ils le sont. Alors à quoi attribuez-vous ces résultats ?
— Comment voulez-vous que des patients qui suivent le traite
ment ordonné par leur médecin et qui ont, en plus, confiance en
Mességué, ne guérissent pas ?
A nouveau le public a ri. Décidément on s’amusait bien à mon
procès. Mon sens de l’humour était un peu émoussé car depuis
des années j’avais à souffrir ce genre d’affirmation.
— C’est simple, Monsieur le Président, a continué le professeur,
nous pouvons distinguer trois cas. Le premier : le sujet n’était
pas malade, il s’est cru malade ; peut-être son médecin (errare
humanum est) l’a-t-il, lui aussi, cru atteint. Mességué le traite,
le mal illusoire disparaît. Les témoignages du malade et du méde
cin sont alors sans valeur puisque M. Mességué n’a guéri qu’un
homme bien portant.
« Deuxième cas : un véritable malade suivait, depuis longtemps,
un ou plusieurs traitements médicaux. Ceux-ci d’après lui ont
tardé à agir. Il va voir Monsieur Mességué qui lui ordonne des
bains de pieds, lesquels coïncident, alors, avec le moment précis
où les remèdes pris précédemment deviennent efficaces. M. Messé
gué récolte les fruits de ce traitement. Pour moi il n’a guéri qu’un
malade déjà guéri. Une nouvelle fois il récolte des attestations.
« Troisième cas : le patient est un psychopathe. Pour cette
sorte de malade il existe des placebos, c’est-à-dire une pilule de
mie de pain et le lendemain le patient se trouve mieux. Les bains
de pieds ou de mains jouent ce rôle. Monsieur Mességué a fait, sans
le savoir, de la médecine psychosomatique : il a guéri une personne
qui l’était virtuellement.
C’est le procès de Jeanne d’Arc ! a crié dans la salle une voix
^•goguenarde, mi-indignée.
Le président Préau n’a pas été satisfait :
Merci, Monsieur le Professeur. Pouvez-vous nous dire, main-
enant, ce que vous pensez des malades qui n’ont suivi, avec
autorisation ou sur les conseils d’un médecin, que le traitement
ességué, et dont la guérison a été également constatée ?
292 DES HOMMES ET DES PLANTES
Le professeur a eu un geste sec d’impuissance :
— Je dirais, monsieur le président... je dirais... que c’est
Lourdes !
— Comme vous dites, c’est vraiment très simple ! a ironisé
M* Pierre Pasquini.
Et le président :
— Comment se fait-il, monsieur le professeur, que vous n’ayez
pas pensé à interroger les malades qui se sont prétendus guéris ?
J’aurais même souhaité qu’ils fussent examinés par vous.
— Manque de temps, monsieur le président, ils sont trop nom
breux...
— Vous auriez pu prendre contact avec monsieur Mességué et
lui poser des questions, le confondre...
Le professeur se dresse :
— Monsieur le président, croyez-vous qu’à l’époque où la science
légale a presque dominé le problème des hormones et celui des
allergies, à l’époque où les connaissances rationnelles ont permis
la découverte des antibiotiques, la maîtrise de l’anesthésie, où on
a fait d’énormes progrès dans la réanimation... croyez-vous qu’à
l’époque du microscope électronique, il existe un réel intérêt à
étudier les expériences folkloriques de Monsieur Mességué ?
Aucune force, même pas celle de Me Pasquini, n’aurait pu me
retenir. J’ai bondi :
— Mon folklore, monsieur le professeur, a permis de sauver
des malades qui, malgré votre médecine en progrès permanent,
étaient amenés à envisager le suicide comme dernière solution.
Monsieur le professeur ne m’a pas répondu, il en avait terminé
avec moi. On pouvait passer aux dépositions des témoins. Ceux
de l’accusation étant appelés en premier, la chose fut rapidement
menée : il n’y en avait pas ! Il n’était pas possible de considérer
comme tel le policier qui déclara : « Sur commission rogatoire j’ai
opéré au domicile du prévenu une perquisition au cours de laquelle
j’ai saisi des bidons en matière plastique, d’une hauteur de 12
centimètres sur 15 environ de largeur... »
Restait ceux de la défense, les miens. Je crois n’avoir jamais
été mieux et plus entouré. Avant leur audition, M' Pasquini a
tenu, pour élever le débat, à donner lecture de quelques lettres
comme celle de Mme Bailly qui présidait aux destinées d’une
des plus grandes pharmacies parisiennes, la seule à avoir un
rayon d’herboristerie parfait :
« Depuis trois ans et demi, je suis soignée par M. Mességué,
après avoir essayé quantité de traitements médicaux inefficaces.
« J’étais atteinte de bronchite chronique et handicapée par une
MON DERNIER PROCÈS 293
colonne vertébrale disloquée suite d’un gros amaigrissement. Cela
m’occasionnait des douleurs parfois intolérables d’autant plus que
la cellulite avait envahi mes jambes complètement déformées.
Très vite, j’ai ressenti une amélioration très sensible qui à présent
me permet de mener à nouveau une vie normale exempte de
fatigue. ♦
« Je suis infiniment reconnaissante à M. Mességué de m’avoir
ainsi transformée par ses plantes et redonné goût à la vie. »
Elle était suivie par d’émouvantes attestations de médecins
comme celle du Dr S. Guéroult, ancien externe des hôpitaux de Paris.
« J’ai été informé de l’inculpation de M. Mességué. Celui-ci a soigné
deux de mes filles. La première, Alix, en mars 1961 à l’âge de
onze ans. Le traitement a duré un mois et ma fille a été complète
ment guérie. Elle n’a jamais été malade depuis et suit sa seconde
au lycée avec brio.
« Les résultats obtenus sur cette enfant qui avait toujours été
très délicate m’ont incité à conduire ma deuxième fille à M. Mes
ségué en décembre 1961. Enfant très fragile, manquant très souvent
la classe, elle est maintenant en 4° et très bonne élève.
« L’enfant n’a pas été malade une seule fois de l’année scolaire
64-65. Les consultations et les plantes m’ont été données toujours
avec beaucoup de courtoisie et de réconfort. »
Mais la lettre qui fit le plus sensation fut celle du Président
Antoine Pinay :
« Maurice Mességué, qui m’a été présenté et recommandé par
un des plus hauts fonctionnaires de la Seine, a apporté de grandes
améliorations à la santé d’une de mes parentes. Celle-cû souffrait,
depuis de longues années, d’arthrite très douloureuse, et aucun
médecin n’avait pu lui apporter ni même lui promettre un sou
lagement... »
C’était l’attestation d’un très grand honnête homme qui ne se
préoccupait pas de savoir si sa position lui autorisait ce geste, s’il
u en serait pas critiqué. Il l’avait fait parce qu’il estimait qu’il
était de son devoir de le faire. Pour lui le repos de sa conscience
passait avant toutes les considérations égoïstes d’intérêt person
nel.
Et tandis que M* Pierre Pasquini donnait lecture de ce témoignage,
je revoyais ma première entrevue avec Antoine Pinay. Il m’était
appaiu comme le type même du Français. Taille moyenne, complet
Modeste légèrement serré aux entournures, portant à la bouton-
Hieie le discret liséré de la médaille militaire. Le chapeau, un
294 DES HOMMES ET DES PLANTES
peu démodé, indiquait un souci d’ordre et d’économie, celle qui
que l’on dépense juste un franc de moins que le montant de
gains.
Il était chaussé correctement et confortablement de box-<
soigneusement cirés, les deux pieds bien posés sur la terre,
homme-là ne se prenait ni pour Jeanne d’Arc ni pour Napoli
Du premier coup d’œil je l’avais trouvé parfait : franc, ex;
précis, solide, refusant toutes les sollicitations de la vanité. P
moi il était le portrait de l’honnête homme. Il était venu me ^
sans profiter de son titre et de son nom. Son entrée avait été as
étonnante. Il était arrivé en poussant, sur trois cents mètres,
voiture en panne comme l’aurait fait monsieur Tout-le-Mon
Le garçon fougueux que je suis et l’Auvergnat tranquille qu’il
se reconnurent tout de suite pour être nés de cette même fam
paysanne qui a fait notre pays.
Et très vite nous sommes devenus des amis. Son petit appai
ment du boulevard Suchet, meublé dans un Empire orné de 1
peu de bronzes, lui allait bien. La première fois que j’y suis vt
pour dîner il m’a dit dès l’entrée :
— Otez donc votre veston, Mességué !
Cette invitation à me mettre à l’aise a donné le ten à nos d
tions. La fin de sa phrase : « Sinon vous allez m’obliger à ren
tre le mien » était bien à l’image de son caractère, fait de g
tillesse discrète et de tact.
Je suis allé le voir souvent. Le président montait son esca]
deux marches par deux marches, d’une même foulée, sans faib
« Mes invités, disait-il, doivent me suivre. Je leur fais le cc
d’Henri IV à Sully, mais en hauteur ! »
Avec Edouard Herriot, Churchill et Robert Schuman, Anto
Pinay est l’homme qui m’a le plus appris. Ils avaient tous *
chose’s différentes à me dire mais que leurs leçons m’ont
précieuses ! C’est une grande chance que de pouvoir rencont
dès hommes de cette qualité.
— Je vais vous confier ce qui fait ma force, m’avait dit Anto
Pinay, je n’ai pas de besoins, je n’aime pas le faste, je n’ai
pas l’apparat.
Je lui avais répondu :
— Et si un jour vous êtes à l’Elysée, Monsieur le Présider
A cette époque on y pensait beaucoup.
— L’Elysée ? En aucun cas, jé ne voudrais y aller. Person
ne pourrait m’empêcher de rentrer chez moi le soir.
« Le gouvernement d’un pays, pour un homme sérieux et sa
se doit d’être simple, comme une petite affaire de famille. Voy
MON DERNIER PROCÈS 295
fait vous, Mességué, même face aux plus inextricables complications,
ses on peut toujours être simple si on le veut vraiment.
« Simple... simple », il répétait ces mots, les yeux fixés au sol.
-alf _ L’aventure est une malhonnêteté. La légalité c’est la conti-
Cet nuité, rien d’autre !
ion. Il disait tout cela de sa voix tranquille, précise, un peu sèche.
act, Son visage était immobile. Sa volonté de ne faire appel à aucune
OUF forme d’éloquence finissait par lui en donner une plus grande
• oir encore. Il se défendait de l’être mais c’était vraiment un magnéti
;sez seur.
sa En l’écoutant, j’éprouvais un sentiment de paix que j’avais perdu
ule. auprès des hommes des villes, agités, anxieux, qui constituaient ma
est clientèle. Avec lui, effectivement, tout devenait simple, rassurant ;
ille rien ne pouvait être grave. Cet homme aurait apporté le calme en
enfer en y établissant une température normale et constante. Ces
rie qualités-là, il les apportait partout. Il a administré les finances
ri's de la France avec le soin méticuleux qu’il accordait à sa comptabi
mu lité quand il était tanneur à Saint-Chamond.
J’ai pu me rendre compte qu’Antoine Pinay était considéré
comme un grand financier par David Rockefeller, un orfèvre en
eia- la matière...
iet- Quand je l’avais rencontré aux Antilles, il m’avait dit :
en- — Pour nous Américains vous êtes un peuple très étonnant.
Vous avez tout le temps des ennuis avec votre monnaie et vous
lier avez sous la main un très grand financier : Antoine Pinay.
lir. Pourquoi ne l’utilisez-vous pas plus souvent ? Vous parlez beaucoup
>up de logique mais vous ne l’êtes pas !
La vitalité de Pinay était étonnante. A soixante-dix ans passés
ine il paraissait vingt ans de moins et un jour j’ai osé lui demander
des quel était son secret.
été — Il n’y en a pas. Je suis resté ce que j’étais. (Et il m’a tapé ami
rer calement sur l’épaule.) Il n’est rien de ce que je faisais à quarante-
cinq ans que je ne puisse toujours faire...
Il a marqué un léger temps d’arrêt :
ine
nie Absolument rien, qu’on se le dise.
— Si vous n’avez pas de secret, vous avez au moins une méthode.
Tout au plus une discipline : 750 grammes de fruits par jour,
je me soigne par les fruits... Ce qui ne m’empêche pas de recon
d? naître le mérite de vos plantes.
H m’avait regardé bien en face :
me Et si, un jour, vous avez des ennuis, Mességué, n’hésitez pas
a m appeler, je viendrai parler de vous.
jri.
n avait pas pu venir mais il avait écrit.
ez- er aines dépositions furent assez inattendues. Le propriétaire
296 DES HOMMES ET DES PLANTES
d’une marque d’analgésique très connue m’a remercié de l’avoir
guéri.
Le président lui a demandé :
— Mais de quoi souffriez-vous ?
— De maux de tête !
Madame Lip (les montres), est venue de Suisse pour dire ■
« J’étais toujours fatiguée, le matin je ne me réveillais pas, main
tenant je suis toujours à l’heure ! »
Un haut magistrat, le président Raymond de Balazy, qui créa
le réseau de résistance « Marco-Polo », exposa qu’il souffrait de
crises d’asthme extrêmement violentes.
— J’ai demandé au professeur B., qui me suivait, si je
pouvais aller consulter un empirique. Il m’a dit : « Lequel ? »
Je lui ait répondu : « Maurice Mességué ». Alors, il m’y a autorisé.
Aujourd’hui je suis guéri.
Après lui le Prince L. de B. déposa avec humour :
— Je croyais découvrir une sorte de mage couvert de grigris
et j’ai trouvé un être vrai et compétent. Et il m’a guéri.
Ces mots terminaient toutes les dépositions, ils en étaient le
leitmotiv. C’était le « Deo gratias » des longues litanies de la
maladie.
Trois médecins, mes clients, se sont succédé : les docteurs
T., G. et la doctoresse A. P.-C. qui a précisé tout de suite sa pensée :
« La science est une très belle chose, mais elle a ses limites. Et
ce n’est pas moi, avec mes diplômes, qui ai pu guérir ma fille
de l’eczéma dont elle souffrait, c’est monsieur Mességué ».
Au fur et à mesure que ces médecins parlaient je sentais que
la déposition du professeur Vignoli perdait de son intérêt sur
tous les plans : scientifique et humain. J’ai toujours, cela est
bien normal, suivi mes procès avec passion. Mais celui-ci m’an
goissait plus que les précédents, je sentais qu’il allait être très
important pour moi.
Le dernier médecin que l’on a entendu a été le chirurgien
Krebs, professeur à l’Université de Bâle.
— Moi, représentant de la médecine classique, j’atteste sans
honte, mais, je l’avoue, non sans envie, de la réussite des traite
ments de Maurice Mességué dans les domaines où notre science
actuelle ne nous permet pas d’intervenir avec un succès appréciable.
« Des médecins, au nom de la législation de votre pays, estiment
qu’ils doivent poursuivre monsieur Mességué ; c’est peut-être leur
devoir. Mais la justice ne peut s’exercer incomplètement : 1,10
devoir à moi est de vous dire que cet homme...
Il m’a désigné du doigt :
— ... que cet homme a guéri ma femme, qui souffrait depu,s
MON DERNIER PROCÈS 297
toujours d’un asthme chronique contre lequel nous étions impuis
sants.
_Ce témoignage, monsieur le professeur, vous honore, a dit
le président Pléau.
_je vous remercie, monsieur le président. Et ne croyez pas
qlie je sous-estime l’importance de ma déposition, je sais qu’un
médecin diplômé témoignant pour un guérisseur qui utilise les
vieux traitements empiriques crée un précédent grave. Pour moi,
du jour où il a guéri ma femme, j’ai considéré que M. Maurice
Mességué était des nôtres. Il appartient à l’armée des gens qui
soulagent le mal, traquent et détruisent la maladie. Peu m’importe
qu’il en ait ou non l’uniforme : ce qui compte est qu’il soit un
bon combattant !
Grand, athlétique, des épaules de rugbyman, les cheveux drus
coupés en brosse rude, le regard clair, le visage bronzé, le député
Pierre Clostermann est venu à la barre. Pilote de chasse, l’auteur
du « Grand Cirque » a levé la main pour dire : « Je le jure. »
Sa voix nette était celle d’un homme qui connaît la valeur des
mots et de leur engagement.
— Je suis un homme très occupé. Mais pour venir témoigner
pour Maurice Mességué, j’aurais été au Pôle Nord si on me l’avait
demandé.
« Ma femme souffrait déjà depuis plusieurs années de douleurs
dans la colonne vertébrale que d’innombrables consultations de
spécialistes rhumatologues n’avaient pas atténuées.
« Soudain, dans les premiers jours de 1964, un soir, ma femme
ressentit de très vives douleurs à l’œil droit et il fallut, le lende
main matin, une intervention d’urgence du Dr Ganem, ophtalmo
logue à Paris, pour sauver son œil. Entre autres, mon épouse était
atteinte d’une hépatite aiguë. Cette chaude alerte passée, il fallut
trouver la source du mal. Alors commence un long pèlerinage de
tous les spécialistes de la vue, de la colonne vertébrale, du système
nerveux, en gynécologie, sans parler des examens dentaires
prolongés ; d’innombrables analyses, radios, prises de sang, etc.
furent pratiquées pendant plus de six mois chez les plus grands
spécialistes de la Faculté. Elles aboutirent à des résultats négatifs.
Tous finalement étaient d’accord sur un point : il s’agissait d’un
virus filtrant dans la colonne vertébrale. Le cas était assez fréquent
et la médecine impuissante. Le seul traitement possible était la
collisone à dose continue. Malheureusement mon épouse se révéla
allergique, nous étions désespérés d’autant plus que la vue de ma
^ssa^ ^e j°ur en jour- Elle en était arrivée au point où
( J ses mains l’aidaient à aller et venir dans l’appartement. Elles
apprenaient les gestes des aveugles...
298 DES HOMMES ET DES PLANTES
— Qu’avez-vous fait alors ? interrogea le président dont l’ém0.
tion devenait visible.
— J’ai demandé audience au général de Gaulle et l’ai supply
de me recommander au professeur qui l’avait opéré de la cataracte
A l’hôpital Rothschild cet ophtalmologiste, après avoir examiné
ma femme, m’a dit : « Il n’y a plus rien d’autre à tenter. — C’est
impossible ! ai-je répondu. J’irai voir n’importe qui, je ferai
n’importe quoi... »
« Il a eu un geste d’impuissance qui devenait pour moi celui
de la fatalité. D’une fatalité contre laquelle je me révoltais.
« Le lendemain, des amis à la Chambre me conseillèrent d’aller
voir Maurice Mességué. Je haussai les épaules. Je suis un homme
qui croit aux sciences exactes. Quand on confie sa vie à un avion
à réaction on sait que l’empirisme n’existe pas.
« J’allai faire part de mes doutes au professeur de l’hôpital
Rothschild, et je lui demandai :
« — Ne pensez-vous pas qu’il a surtout une action psychique?
« Sa réponse fut assez évasive. Il admit que dans ces circonstan
ces et si cela pouvait apporter au moins une satisfaction morale à
mon épouse, il n’y voyait pas d’inconvénient majeur et préférait
l’ignorer.
« Il faut noter qu’alors les vitesses de sédimentation, contrôlées
de 15 jours en 15 jours, s’aggravaient, que tous les signes pré
curseurs d’une grave rechute étaient réunis.
« Nous nous rendîmes alors chez M. Maurice Mességué, qui
conseilla à ma femme un traitement de bains de pieds et de
mains à base de plantes. Je me croyais au Moyen Age !
« A ma grande surprise, M. Mességué a demandé que le contrôle
de vitesse de sédimentation continue à être fait comme précé
demment.
'« A la surprise des spécialistes de la Faculté les vitesses de
sédimentation s’améliorèrent immédiatement pour devenir nor
males au bout de trois mois. Bien entendu, du jour où le traite
ment Mességué fut commencé, toutes les autres médications
avaient été abandonnées qui pouvaient être considérées comme
orthodoxes. Les douleurs rhumatismales qui paralysaient nia
femme • surtout la nuit et rendaient tout déplacement impossible
pai- leur violence s’arrêtèrent brutalement. C’était un succès.
« II est curieux de noter qu’ayant fait en novembre et décembre
1964 un long voyage en Australie et en Nouvelle-Zélande durant
lequel elle négligea de suivre le traitement de Mességué, elle Im*
incontinent reprise par les douleurs et sa vitesse de sédimen
tation, contrôlée au retour, indiqua un début de rechute. Le ti-'1
tement Mességué reprit immédiatement dans les 15 iours q111
MON DERNIER PROCÈS 299
suivirent, les choses redevinrent normales et le sont restées depuis.
« J’ajouterai, M. le Président, que malgré mes plus vives solli
citations, M. Mességué n’a jamais accepté la moindre rémunéra
tion et qu’il en a été de même pour deux ou trois personnes
désespérées de petits moyens que je lui ai envoyées.
— A quoi pensez-vous que l’on puisse attribuer de tels résul
tats ? demanda le Président.
_Je ne chercherai pas, M. le Président, à trouver une expli
cation aux faits que je viens de vous relater. Je suis ingénieur dans
l’aéronautique et si la mécanique des fluides, la résistance des
matériaux n’ont plus beaucoup de secrets pour moi, j’avoue ma
totale ignorance des problèmes médicaux pour lesquels, comme
chacun, j’ai toujours fait confiance aux praticiens diplômés par
la Faculté.
« Dans le cas de ma femme, ces derniers ont déclaré forfait et
ma présence ici n’est que le modeste témoignage de ma profonde
reconnaissance envers un homme qui a rendu l’espoir et la santé
à mon épouse — en un mot, qui l’a guérie, si c’est là le sens
qu’on veut donner au mot « guérisseur ».
A la fin de sa déposition la voix de Pierre Clostermann s’était
enrouée et c’est dans un silence ému que j’ai entendu le président
dire :
— Le tribunal vous remercie pour la sincérité de votre témoi
gnage.
J’avais beau connaître tous ces hommes, savoir ce qu’ils allaient
dire ; dans cette salle de justice il me semblait les entendre pour
la première fois. J’avais encore la gorge serrée par la déposition
de Pierre Clostermann quand Albert Mason, 48 ans, directeur
départemental du Centre Artisanal des Alpes-Maritimes, président
de la section locale de l’œuvre pour les enfants inadaptés, est venu
à la barre. Avec lui je pensais que mon procès risquait d’avoir
une signification et une portée nouvelles. La question que son cas
allait poser était : « Pour respecter la légalité a-t-on le droit de
priver un malade d’une chance de guérison, peut-être d’une chance
de vie ? »
— Essayez d’imaginer, monsieur le Président, la vie d’un homme
dont le fils est un « demeuré » ;— oui, c’est ainsi que l’on désigne
ces enfants arriérés — mais moi je n’ai pas peur des mots et je
dis : un « idiot ». Et savez-vous pourquoi il est ainsi ? Par suite
d une grave faute commise par le médecin accoucheur à sa nais
sance.
H est devenu... j’allais dire : hélas !... un adolescent. Et, à
ans, ce garçon qui ne pouvait pas vivre comme les autres a
ai sa première crise d’agressivité. Il a commencé à être méchant.
300 DES hommes et des plantes
même avec moi qui avais réussi à capter sa confiance, à chercher
querelle à tout le monde. Il a refusé de manger. Je l’ai vu possédé
par la violence, devenir une bête enragée. Les voisins avaient peur.
On me demandait pourquoi je ne l’avais pas fait interner. je
suis allé consulter un médecin. Il m’a dit : « Vous ne pouvez pas
le garder chez vous. Votre fils deviendra un danger public. » Peut,
être ne comprenez-vous pas ce que pense un père auquel on dit ;
« Votre fils est une bête nuisible ». Eh bien, je vais vous le dire :
il pense qu’il lui restera toujours une solution : la mort pour son
enfant et pour lui.
« C’est alors que j’ai entendu parler de Maurice Mességué. J’aj
demandé son avis à mon médecin, qui m’a conseillé d’essayer,
« Je savais que M. Mességué n’acceptait pas les cas trop
graves ou trop délicats. Je ne lui ai rien caché, je lui ai dit : « Rien
n’agit sur mon fils, ni les tranquillisants ni les somnifères. Jours
et nuits ses muscles tremblent d’impatience et ses nerfs sont ten
dus. » Il m’a répondu : « Je vais essayer d’améliorer son état. » J’ai
pensé qu’il n’avait pas compris et je lui ai crié : « Mon fils est fou,
fou furieux ! — Je sais, mais faites-lui prendre des bains de mains
que je vais composer pour lui. »
« La première séance a été très dure. J’ai dû appeler à l’aide
plusieurs amis. Mon fils nous jetait les bains au visage. Puis il
a fini par se calmer. Au bout de quelques semaines les crises de
violence avaient cessé. Peu à peu il est redevenu doux et calme.
J’en étais heureux pour lui, car il ne pouvait plus connaître d’au
tres bonheurs que cette tranquillité.
« Au printemps de l’année dernière, M. Mességué m’a annoncé
qu’il craignait d’être obligé de suspendre le traitement de mon fils.
Son cas était trop grave pour qu’il continue à le soigner alors qu’il
faisait l’objet d’une instance judiciaire...
Monsieur Mason s’est tu. La salle entière écoutait ce silence.
Puis, il a regardé fixement le président Préau et il a crié d’une
voix angoissée :
— Que vais-je devenir maintenant sans les plantes de Maurice
Mességué ? Il va recommencer. Et il faudra que je le fasse enfer
mer. Oui, que vais-je devenir, Monsieur le président, si le seul
homme ■ qui peut le soigner n’en a pas le droit ?
Dans le public des femmes pleuraient sans retenue. Des hommes
toussaient. Les yeux des magistrats eux-mêmes reflétaient un peu
de l’angoisse de ce père dont le cri avait bouleversé la salle'
En l’entendant, ce n’est pas un sentiment de triomphe que J a*
éprouvé mais de peur. Disposer de ce pouvoir me paraissait bien
redoutable.
Quand le procureur Lafargue s’est levé, la présence de ce jeune
MON DERNIER PROCÈS 301
demeuré ne s’était pas effacée. Et le réquisitoire qu’il a prononcé
manquait d’éloquence dans la mesure où il manquait de conviction :
« ... Il est certes possible que Mességué ait soulagé, guéri même,
de nombreux patients... Il n’en reste pas moins qu’il reconnaît
avoir, sans diplôme de médecin, pratiqué des actes médicaux...
Mais, comme il n’existe aucun rélément permettant de penser que
son action ait été nocive, je me bornerai à demander une applica
tion modérée de la loi ».
Quand le président a dit : « La parole est à la défense »,
M* Pasquini s’est levé. Sans effets oratoires, sans envolées lyriques,
le visage encore ému pai* la déposition de Monsieur Mason, il a
donné au débat sa dimension véritable : « Vous allez dire, Mon
sieur le président, qu’il ne vous appartient pas de faire les lois,
mais d’appliquer celles qui existent. Je vous répondrai que l’His
toire montre que parfois la Justice — et c’est son honneur —
a suggéré les lois. Vous tenez peut-être entre vos mains, par votre
sentence, l’avenir de la médecine libre, et de la médecine tout
court. »
Le président Préau, selon l’usage, mit son jugement « en déli
béré ». C’est à la fois l’honnêteté de la Justice et son habileté
que de s’accorder, ainsi, le temps de la réflexion : et puis quelles
passions ne risqueraient pas de soulever certaines sentences, si elles
étaient rendues à l’audience même, devant un auditoire aux nerfs
surexcités par les débats !
Je savais et je sentais que ce procès était un peu le bouquet de
mon feu d’artifice judiciaire. J’aurais dù en retirer une certaine
vanité. En une seule audience s’était reconstituée, devant mes yeux,
mon ascension sociale, mes cas de conscience, la réalité de mes
« pouvoirs » de guérisseur. J’aurais dû être heureux et je ne l’étais
pas. Une grande lasssitude m’avait envahi là où d’autres auraient
sablé le champagne. J’ai marché dans une nuit pleine de cigales
et d’odeur d’herbes. Tout ça parce qu’un homme avait crié justice
pour son enfant débile et que je savais qu’on ne nous accorderait
à lui, comme à moi, que la possibilité d’obtenir satisfaction dans
l’ombre et toujours illégalement.
Pourtant, ce jour-là, j’avais même fait la paix avec l’Ordre des
Médecins, il n’était plus contre moi. Les médecins, ces hommes que
le petit paysan de Gavarre.t avait tant admirés, lui avaient tendu
une main confraternelle. On croyait en moi, c’était certain.
Mais au bout de ce chemin se dresserait toujours le barrage de
a justice. Ce mur contre lequel je ne pourrais jamais rien.
G étaient des pensées de la nuit. Le lendemain les journaux
°‘aient pour moi : « Victoire » et titraient : « Le procès de Grasse,
302 DES HOMMES ET DES PLANTES
le point de départ de la médecine libre ». « Puisque ce guérisseur
guérit, acquittez-le ! »
Le tribunal n’alla pas jusque-là. Mais sa sentence, rendue le
6 mai, comportait cet attendu : « Un jugement n’a pas à appré
cier la valeur scientifique d’un traitement médical. Il est reconnu
cependant qu’en maintes circonstances Mességué a obtenu des
guérisons à vrai dire surprenantes. » Et je n’étais condamné qu’à
1 000 francs d’amende — moins de la moitié du mini
mum fixé par la loi : 2 400 francs.
C’était tout de même, encore et toujours, une condamnation.
Le seul procès que j’ai gagné ne l’a pas été en France mais en
Allemagne. Ce n’était pas non plus pour exercice illégal de la
médecine mais tout de même comme guérisseur.
Si mon père avait été auprès de moi, il m’aurait dit : « Mon
chéri, on est toujours puni par où l’on a péché. Tu as été vaniteux
et tu en as reçu la récompense. » Et je crois qu’il aurait eu raison.
Pourtant c’est bien difficile de dire non à des journalistes de la
télévision qui, à l’issue d’une conférence donnée à Munich, voùs
déclarent :
— Monsieur Mességué, votre conférence nous a beaucoup inté
ressés, nous aimerions vous consacrer une émission. Vous soignez
énormément d’Allemands et nous sommes sûrs que notre public
serait heureux de vous connaître, de savoir qui vous êtes, com
ment vous vivez...
Mon premier réflexe, intuitif, a été de refuser. Mais comme il
était très flatteur de penser que mon travail était apprécié, que le
nom des Mességué était connu, j’ai tout de même accepté.
Pendant un mois, des reporters, des techniciens aimables, et
qui m’ont paru compétents, m’ont demandé de me prêter aux
tournages de différentes séquences. Comme ils désiraient un décor
de luxe qui rende bien, disaient-ils, l’atmosphère de la Côte d’Azur
telle que se la représentent les Allemands, ils m’ont filmé dans la
propriété d’amis : à chetai, conduisant une voiture de play boy,
nageant dans une piscine, parlant avec de jolies femmes. Ce qui
n’était pas désagréable.
Chaque fois que je leur objectais : « Mais, ce que vous me
demandez n’a pas de rapport avec la phytothérapie », ils me répon
daient : « Il faut beaucoup de mètres de film pour en conserver
quelques-uns à la projection. Et puis, -ces images sont une bonne
publicité touristique pour la France. »
Le 31 juillet 1967, l’émission fut diffusée sous le titre « Le
Magazine de la Santé ». Elle durait quarante minutes et consti-
MON DERNIER PROCÈS 303
tuait contre moi le plus terrible réquisitoire que j’ai jamais eu à
subir.
Les caméras s’attardaient avec une complaisance fâcheuse sur
la richesse des propriétés, sur la somptuosité des ameublements
qui m’avaient servi de cadres. De plus le commentaire était écra
sant, quelque chose dans le genre : « Regardez bien dans quel
luxe fracassant vit ce pin-up boy de la guérison... C’est avec
l’argent de ses malades qu’il l’a payé. C’est en exploitant la souf
france humaine. »
Ce n’était pas tout. Je n’avais pas que l’air d’un petit satrape
oriental, qui se moque de la douleur des autres, entouré de fem
mes élégantes et complaisantes ; j’étais devenu le plus abject des
guérisseurs. Dans la dernière partie du film on voyait une femme,
de dos, photographiée dans une pénombre propice, qui déclarait que
j’avais pour des sommes exorbitantes, soigné son mari pour un
cancer et qu’il en était mort. C’était très grave. Le commentateur
ne se gênait pas pour se transformer en accusateur et osait dire
que je spéculais sur le cancer.
J’étais à la fois indigné et révolté. Je ne comprenais pas pour
quoi on m’attaquait aussi violemment et méchamment. J’avais
toujours eu d’excellents rapports avec les Allemands et je n’étais
absolument pas préparé à ce genre de procédé.
Sur les conseils de mon ami M° Floriot j’ai attaqué en diffa
mation la direction responsable de l’émission.
Le procès a eu lieu à Berlin-Ouest en septembre 1967. C’était
la première fois qu’un avocat français plaidait, dans sa langue,
en Allemagne, devant la 16 e chambre de Landgericht. L’audience
a commencé d’une manière assez inhabituelle. Le président a
déclaré d’entrée :
— Pour édifier le tribunal il est indispensable de voir d’abord
l’objet du litige, c’est-à-dire le film que le plaignant accuse de
l’avoir diffamé.
En une longue procession de voitures nous nous sommes tous
transportés aux studios de la télévision allemande.
Je reconnais que, techniquement, ce film était fort bien fait et
il n’en était que plus dangereux. Le voir devant tous ces gens me
rendait malade dç honte et d’indignation. J’avais le curieux senti
ment d’être coupable et je l’étais de m’être laissé, aussi sottement,
abuser. Je ne pouvais pas m’empêcher de penser à la fable « Le
Corbeau et le Renard ». Comment n’avais-je pas senti que tout
ce luxe n’était pas celui de mon personnage ? qu’il était incompati
ble avec la modestie de mon métier ? Ma seule excuse était dans la
confiance naïve que j’ai dans les hommes.
M” Floriot était assisté d’un grand avocat, le Dr Friedrich-Karl,
304 DES HOMMES ET DES PLANTES
homme honnête et parfaitement loyal, qui avait été indigné par
ce film et par le procédé qu’on avait employé contre moi.
Ce fut également l’avis du tribunal qui a rendu son jugement en
octobre 1967, interdisant la diffusion de onze des séquences du
film, jugées diffamatoires.
Ce succès, comme tous ceux que j’ai eus auprès de la justice,
m’a tout de même laissé comme une amertume dans la bouche.
Il m’était impossible de ne pas penser qu’en Allemagne, comme
en France, si j’avais été un honorable docteur en médecine, per
sonne n’aurait songé à s’attaquer à moi.
Il est bien délicat de présager l’avenir mais je pense, tout de
même, que le procès de Grasse est mon dernier. Ma constance à
comparaître, comme coupable, mériterait bien ce repos.
Je crois que les magistrats, dont beaucoup sont devenus mes
amis, sont lassés de me poursuivre, de condamner inéluctablement
un guérisseur parce qu’il guérit. Dans l’un de mes derniers procès,
je me souviens de l’exaspération de ce président de chambre qui,
dès l’ouverture des débats, s’est tourné vers l’avocat du Conseil
de l’Ordre et lui a demandé sèchement :
— Allons, Maitre, ne perdons pas de temps : combien voulez-
vous ?
Depuis, entre le Conseil de l’Ordre et moi, les choses ont bien
changé. Je suis, maintenant, en très bons termes avec lui. Pen
dant près de vingt ans il m’a traîné dans la boue. Aujourd’hui
M* Mouquin, avocat du Conseil de l’Ordre, participe avec moi à des
débats télévisés. En avril 1969, le C.R.I.C. (Centre de Relations
internationales culturelles) a organisé un débat dans lequel j’ap
portais une contradiction courtoise à M* Mouquin. Pour moi cette
confrontation avait une grande importance. C’était la première fois
que ce face à face avait lieu. Et j’ai pu « m’expliquer » avec ce
représentant de l’Ordre autrement que dans l’enceinte d’un palais
de justice. Et ce jour-là ce n’est pas moi qui ai attaqué l’Ordre
mais un de ses membres, le Dr Cherchève :
—: Voyez-vous, à partir du moment où l’on sort des sentiers
battus, on est un guérisseur, on est illégal, on est suspect. Rappelez-
vous que Laennec lui-même a été éliminé, que Claude Bernard
n’a jamais pu entrer à l’Académie de Médecine, que Pasteur a
eu les pires 'ennuis... Quant à Freud, s’il revenait actuellement,
il serait considéré comme un guérisseur du plus mauvais aloi,
un simple charlatan.
Et le docteur Cherchève cite cette déclaration de l’académicien
Louis Armand : « Actuellement, qu’un homme soit ingénieur,
architecte ou médecin, l’évolution, dans toutes les disciplines, est
telle que, lorsqu’il a terminé ses études, il ne sait absolument rien.
MON DERNIER PROCÈS 305
Il est exactement l’équivalent de l’apprenti plombier à qui on a
donné une clef anglaise et un marteau avec lesquels il va appren
dre à travailler. »
_ C’est particulièrement vrai, conclut-il, pour la médecine. Au
départ, nous possédons uniquement ce que nous « avons dans le
ventre ». Et il y aura de grands médecins, comme il y aura de
grands guérisseurs, selon la personnalité de chacun. M. Mességué
„ dit : « La médecine n’est pas une science, c’est un art. » Je suis
absolument de son avis.
« On reproche aux guérisseurs d’être des empiriques ? Comme
si toute la médecine, à l’origine, n’avait pas été empirique ! La
première fois que l’on a donné de la digitale à quelqu’un, on ne
savait absolument pas si elle allait le faire crever ou lui améliorer
le cœur. Et la première fois que l’on a vacciné un malade, ç’a
été la même chose...
Si je ne suis pas à l’abri légalement d’être poursuivi je crois l’être
moralement. Je vois mal l’avocat de l’Ordre qui a reconnu, publi
quement, mon honnêteté, se dresser contre moi.
D’ailleurs, j’ai toujours vécu en plein paradoxe. L’Ordre des
Médecins me poursuivait en justice tandis que ses membres
m’envoyaient des malades et sollicitaient mes soins pour eux.
Pour moi, l’Ordre n’a jamais représenté vraiment les médecins.
Avec lui je n’avais que des rapports d’accusé à accusateurs. Avec
eux il en allait, déjà, tout autrement. Je peux dire que nous avons
toujours eu des contacts humains. J’appartiens, comme eux, à la
race des hommes qui aiment guérir, pour lesquels soigner passe
avant toutes autres préoccupations. Nous avons aussi des rapports
« confraternels ». Au moment où j’étais le plus traqué les médecins
continuaient à me soutenir, à croire en moi, en m’envoyant des
malades. Ils le font aussi parce qu’ils savent bien que je suis un
homme prudent. Je dis : « Je vais tenter de vous améliorer »
et jamais : « Je vais vous guérir ». Mais cependant il est incontes
table que j’ai guéri.
Il est évident que je n’ai pas guéri tout le monde, que j’ai eu
des échecs. Mais je ne suis responsable de la mort de personne
et je crois que cela est primordial. J’ai aussi la satisfaction de
pouvoir dire que je n’ai jamais aggravé un cas. Je n’ignore pas
non plus que dans certains milieux médicaux on dit facilement :
« Oh, Mességué est un malin, il ne traite que des cas sans gravité. »
Je ne suis pas de cet avis. Les troubles de la circulation, de la
digestion, les rhumatismes, les névrites, l’eczéma, l’asthme, l’obé-
sité ne mettent peut-être pas forcément en péril de mort un homme,
mais ils handicapent toute une vie.
306 DES HOMMES ET DES PLANTES
Pour sauver un malade, tous les jours des médecins se dévo
et très souvent ils y parviennent. C’est peut-être parce qu’ils
dominés par ces responsabilités et ces actes graves, qu’ils
moins de temps à accorder aux « petites choses ». N’est-il pas
utile, alors, que j’en fasse mon quotidien ?
Je préfère de beaucoup être le guérisseur des « laissés
compte » que le charlatan des maladies graves.
27
DES VILLES ET DES HOMMES
La première fois que je suis allé de Gavarret à Auch mon cœur a
battu. Je découvrais les plaisirs des voyages et je m’en émerveillais.
Ensuite il y a eu Lectoure et Montauban, Bergerac et Nice. La
France m’offrait ses villes et pour moi c’était, à chaque fois, l’aven
ture. Maintenant que j’ai parcouru le monde, ou à peu près, je sais
que, si vaste soit-il, pour un homme il se réduit à son clocher. Le
seul endroit qui donne ses dimensions à votre vie c’est votre village.
C’est en y revenant qu’on prend conscience du chemin parcouru.
J’ai toujours aimé voyager parce que je suis curieux de tout et
surtout des hommes. Je ne crois pas que ma vision du monde soit
toujours très objective. Car je n’ai jamais pris un avion en me
disant : « J’ai deux, ou quatre jours, devant moi, je vais aller voir
un pays que je ne connais pas. » J’ai fait des conférences dans un
grand nombre de pays mais j’ai toujours refusé de soigner ailleurs
que dans mon cabinet. Ce qui n’a pas empêché les malades, partout
où je suis passé, de me sauter dessus comme des puces affamées
sur un chien tout frais.
Je me suis souvent demandé où étaient les gens bien portants ?
Je ne peux pas arriver quelque part, en France ou à l’étranger, sans
que mon téléphone sonne, que l’on frappe à ma porte : « Monsieur,
donnez-moi un rendez-vous. » Ni m’asseoir à une table sans que
mes voisins ne me fassent part de l’arbre généalogique de leurs
maladies. Ou entrer dans un salon sans qu’un monsieur, à qui je
viens d’être présenté, me dise : « Cher Monsieur, je ressens telle ou
telle chose. Pouvez-vous me dire ce que vous en pensez ? »
C est une grande responsabilité, cette possibilité de soigner qui
est en moi. Et il m’est bien souvent arrivé au cours de mes dépla
cements de m’en effrayer.
G est au Brésil, je crois, que j’en ai le plus souffert. J’y avais été
muté par un ami Victor Civita, qui dirige là-bas une importante
308 DES HOMMES ET DES PLANTES
chaîne de journaux. Et ma venue avait été annoncée assez tapag
seinent dans la presse. Les Brésiliens sont des gens très excess
très passionnés et comme, chez eux, on n’a pas peur des mots,
journalistes n’avaient pas hésité à dire que j’étais « homem in
gre », l’homme du miracle !
Aussi, quand je suis arrivé à Rio, à l’hôtel Copacabana, une foi
difficile à évaluer, peut-être deux à trois cents personnes, assiège
le palace, débordait le portier, qu’elle aurait piétiné sans même s
apercevoir s’il ne s’était pas écarté, et s’est mise à tambouriner à :
porte. On aurait dit une grosse pluie d’orage sur un tambour. J’ét
atterré et bouleversé. Parmi les cris, je distinguais des morceaux
phrases : « Ma jambe, Senhor, guérissez ma jambe. » « Mon enfa
ma femme, ma mère, mon fils. Rendez-lui les yeux, Senhor. Guéi
sez, guérissez, pitié... pitié. Ma vieille mère va mourir... Pitié. »
Guérissez-nous, guérissez-moi, pitié, revenaient sans cesse
j’avais le cœur serré d’entendre cette grande plainte qui travers
les murs. C’était une véritable cour des miracles qui battait à ]
porte. Mais je ne pouvais rien faire. Leur ouvrir aurait été de
folie. J’étais angoissé à la fois par cette détresse et par la peur q
faisait naître en moi ce fanatisme. La police a dégagé ma porte
a veillé sur mon repos. A chaque bout du couloir, les mieux habil
m’attendaient. Ils sont restés là toute la nuit. Et le matin qua
j’ai ouvert la porte de ma salle de bains j’ai trouvé une fami
de trois personnes assises sur la baignoire. Ils étaient passés p
les toits.
N’ayant rien pu voir de Rio j’ai pris, avec Victor Civita, le pi
mier avion pour Brasilia. En débarquant à l’aérodrome, des ce
taines de personnes m’attendaient en scandant : « Milagre ! ft
lagre ! »
On me tendait des enfants malades, comme si j’avais eu le po
voir de les guérir à distance ! Je n’ai jamais tant souffert de mt
impuissance, ni eu une envie plus désespérée de solitude. Je n’i
pouvais plus... Cette foule me déchirait et me faisait peur. C’éti
intenable ! J’ai dit à Civita : « Je suis à bout. N’existe-t-il pas ui
île déserte où je pourrais oublier toute cette douleur, me repos
pendant trois jours ? »
— Je pense connaître ce qu’il vous faut, un véritable paradi
mais c’est à quatre mille kilomètres d’ici...Tobago est une île d
Petites Antilles. C’est là que Christophe Colomb toucha terre lo
de son troisième voyage. Elle est un peu plus habitée que de sc
temps, mais soyez rassuré c’est très calme, on n’y va même pas *
voyage de noces. Vous y serez tranquille.
Après une escale à Trinidad, la capitale, le soir même, dans
plus grand secret, j’ai pris un petit avion branlant des deux ail’
DES VILLES ET DES HOMMES 309
qui m’a déposé sur le morceau de prairie qui servait d’aéroport à
Tobago. A première vue, c’était un véritable désert. L’hôtel avait
l’air d’un îlot perdu en plein paysage.
Le lendemain, je me suis réveillé dans un merveilleux silence
bleu comme la mer, et le ciel, entouré de cacaoyers verts piqués de
taches rouges. Oiseaux ou fleurs ? Je n’ai pas eu à me poser long
temps cette question. Un avion a atterri presque sous mes fenêtres
et j’ai regardé machinalement douze hommes vêtus de blanc en
descendre, en pensant, pour me rassurer : « Ça ne doit pas arriver
souvent ! » Ils se sont dirigés vers mon oasis, d’un pas pressé, à la
façon d’une vague d’assaut déployée en ligne. C’en était fini de ma
tranquillité. Ces hommes étaient les membres du gouvernement de
Trinidad. A leur tête marchait le premier ministre. Et ils venaient
tous se faire soigner par moi... J’étais effondré.
J’ai refusé en essayant de garder le sourire, mais je n’en avais
nulle envie.
— Je ne peux pas vous soigner, je n’ai pas mes plantes. Venez
plutôt me voir en France.
— Je viendrai, soyez-en sûr, me répondit le premier ministre.
Mais, dites-moi, pourquoi êtes-vous venu ici ?
— Pour me reposer et trouver un peu de calme.
— J’avais pensé que vous aviez été attiré par notre spécialité
d’huîtres.
Comme j’aime beaucoup les coquillages, je lui ai demandé :
— Qu’ont-elles de spécial ?
— Elles sont aphrodisiaques.
Et il m’expliqua que les petites huîtres pêchées sur la côte de
Tobago étaient connues comme un reconstituant sexuel très appré
ciable.
— Ne croyez pas que j’exagère, Monsieur Mességué. L’autre jour,
un car de touristes américains, tous célibataires, qui en avaient
mangé plusieurs douzaines, ont passé la nuit à frapper à toutes les
portes de l’île en implorant... le secours de femmes dévouées...
Avant d’en avoir fait l’expérience j’avais pensé que la foule d’un
pays était à son image. Ainsi celle des pàys latins était plus passion
née que celle des pays du Nord. C’était une idée toute faite.
Lorsqu’elles sont animées par la passion elles se ressemblent. A
Berlin la salle où j’allais donner ma conférence était déjà archi-
pleine que plus de mille personnes voulaient encore y rentrer. Ils
criaient, moins que les Brésiliens, mais ils étaient aussi obstinés et
redoutables et la police a dû les charger pour les disperser.
D’ailleurs le public qui m’a le plus étonné est l’allemand. Il arrive
une heure avant le début. Tous ont des blocs et des crayons et sans
arrêt ils prennent des notes. Ce qui ne doit pas toujours être facile
310 DES HOMMES ET DES PLANTES
car je fais mes conférences en français et j’ai un accent méridional
prononcé. Cela ne les empêche ni d’écrire, ni de me poser des tas de
questions : « Comment soignez-vous : le cœur, le foie, les reins ? »
Ce sont des gens positifs, ils ne demandent que des choses prati
ques, et ne s’intéressent qu’à des choses précises : les dosages ou la
méthode la plus rationnelle pour poser un cataplasme. Quand je
parle des guérisseurs-charlatans il leur faut des chiffres, des statis
tiques et des exemples concrets.
Ils ne m’ont pas tendu des enfants à bout de bras mais ils ont
téléphoné à mon hôtel. Ils sont venus, avec des recommandations,
et, comme les autres, ils ont mal toléré que je leur dise non, et
leurs yeux étaient pleins de reproches.
Qu’ils soient bien vêtus ou en guenilles, le regard des hommes
malades est le même partout : pitoyable et désarmé. Seules la cou
leur de la peau, la structure du visage changent et c’est bien peu
de choses.
Si je refuse de les soigner, j’essaie tout de même de les aider et de
leur donner le plus de temps possible. Au Canada j’ai utilisé une
formule qui m’a paru excellente. J’y étais allé pour faire deux émis
sions à la télévision. Au bout de ces deux jours, on avait reçu
tellement de lettres et de communications téléphoniques que j’ai
dû prolonger mon séjour de quinze jours. Tous les soirs sur l’an
tenne je répondais pendant un quart d’heure aux questions posées.
C’est peut-être le pays où la phytothérapie a suscité le plus grand
intérêt. Probablement parce que les Canadiens ont gardé intactes
leurs qualités paysannes. Si en Allemagne ils étaient passionnés par
la manière d’attaquer, de soigner une maladie, ici c’étaient les ver
tus ancestrales de mes plantes qui motivaient leur intérêt.
Que ce soit chez moi, en France ou ailleurs, dès que j’arrive dans
une contrée nouvelle je recherche les objets de son passé chez les
antiquaires et dans les marchés populaires.
Quand je vois un meuble qui ne sort pas d’une usine je me dis :
« Il a été fabriqué comme ceci ou comme cela. C’est un artisan qui l’a
pensé, aimé. Il n’a pas été fait mécaniquement, en série, mais avec
les mains d’un honnête homme au temps du rabot et pas à celui de
la mécanique. » Les choses me parlent et j’aime les écouter. Je
pense avec le poète :
Objets inanimés,
Avez-vous donc une âme
Qui s’attache à notre âme
Et la force d’aimer ?
DES VILLES ET DES HOMMES 311
J’ai besoin d’être entouré d’objets qui ont une âme. Chez moi j’ai
un cheval de bronze tout frémissant de vie. Quand je le regarde je
le vois fier, ombrageux, je me le représente dans la Camargue, libre,
secouant sa crinière avec dans son grand œil le reflet du jour, de la
lumière, de la vie...
C’est certainement ce besoin de contacts profonds avec l’homme
oui fait que dès mon arrivée dans une ville inconnue je vais me
promener seul dans ses rues, me mêler à sa population. La foule
d’une grande ville est très instructive. Les plus décontractées sont
les latines. Les femmes y sont nonchalantes, même quand elles se
rendent à leur travail, et les hommes prennent le temps de les
regarder. Je trouve cela très important. Un pays où les gens conser
vent le temps de regarder autour d’eux n’a pas encore perdu le
sens de la vie et celui du bonheur.
Les foules les plus pressées sont celles des grandes cités améri
caines et je pense en particulier à New York. Pour moi c’est une
ville faite pour être regardée de loin ou de haut, alors, elle est très
belle dans son gigantisme. Mais dès que je suis enfermé dedans
j’étouffe. Il faut y lever la tête pour voir couler le ciel emprisonné
dans la pierre. Là-bas tout le monde court, saute dans les transports
en marche. C’est un peuple de malades des nerfs, d’ulcéreux et sa
vue m’angoisse. Comme pour moi l’Amérique est le pays qui montre
le chemin au monde, je m’inquiète... Il est vrai que *New York ce
n’est pas toute l’Amérique.
Chez moi, dans le Gers, les gens s’arrêtent dans la rue, parlent
sur les trottoirs, s’asseyent dans les cafés et discutent de tout. Pour
eux le temps a d’abord une valeur de bien être.
Mes promenades solitaires ne me mènent pas vers les belles ave
nues, les quartiers résidentiels, mais vers les faubourgs populaires.
Ce sont surtout les enfants qui m’attirent. Bien souvent je ne parle
par leur langue, parfois ils n’ont pas la même couleur de peau que
moi, mais j’ai, souvent, échangé avec eux des regards qui étaient
bien plus riches que tous les mots que nous aurions pu, maladroi
tement, nous dire.
A Dakar, où je faisais une conférence, j’étais descendu à l’hôtel
N’GOR. C’est un endroit pour vacances de milliardaires. Sur sa
plage privée il n’y avait que des gens très bien. Mais ils étaient
nombreux et surtout ils ressemblaient trop à ceux que je rencontre
partout. Là comme partout tous les prétextes leur étaient bons,
pour me parler, rentrer dans ma chambre. Les Européens, les Noirs
et même des marabouts voulaient me voir. Je rêvais d’un peu de
tranquillité.
J ai fini par trouver, à soixante kilomètres de là, une plage dans
>m lieu retiré. C’était la vraie savane, avec des singes qui se pour-
312 DES HOMMES ET DES PLANTES
suivaient, des oiseaux et j’y passais toute la journée. C’était merveil
leux. Mais je n’y étais pas seul. Dans le village proche il y avait une
école et quand les enfants en sortaient ils venaient sur la plage, ils
rôdaient autour de la voiture. Je parlais avec eux. Ils avaient des
yeux admirables et des rires éclatants. Ils semblaient heureux et
moi je l’étais d’être avec eux. Ils ne tendaient pas la main, ils ne
me demandaient rien. Et tous les jours ils arrivaient en courant,
s’asseyaient en rond autour de moi et je leur racontais des histoires
de mon village si loin d’eux. Je faisais revivre le père Camille et je
leur disais les choses qu’il m’avait enseignées. Ce qui était étonnant
c’est qu’ils avaient l’air de très bien les comprendre. La sagesse
venue de la terre est la même partout.
Un jour il s’est passé quelque chose qui m’a ému. Les enfants
dans ce village étaient bien nourris, ils mangeaient beaucoup de
poissons mais ils ignoraient les agrumes. Il n’y en avait qu’à la
ville et ils étaient très chers. J’avais loué une voiture et un soir
devant eux j’ai ouvert le coffre, dedans se trouvait un tas d’oranges
oubliées là, assez desséchées. Quand ils les ont vues ils se sont mis
à crier de joie, à battre des mains. Alors j’ai eu le malheur de leur
dire : « Prenez-les », ils se sont rués et battus comme des chiens se
piétinant sans pitié. Ces enfants manquaient totalement de vitami
ne C, le besoin instinctif, presque animal qu’ils en avaient les
rendait fous.
Le lendemain je leur en ai apporté mais j’ai dû les faire mettre
en rang pour les leur distribuer. Et puis, une fois, ils ne sont pas
venus et j’en ai été inquiet. J’étais à deux jours de mon départ et
je n’avais plus le temps d’aller sur ma plage. Mais je voulais savoir
ce qui leur était arrivé et j’y suis retourné. Ils m’attendaient.
J’ai demandé :
— Pourquoi n’êtes-vous pas venus hier ?
— A càuse des oranges, m’a répondu l’aîné.
— Vous ne les aimez plus ?
— Si, trop. On ne voulait pas que vous pensiez qu’on ne venait
que pour ça. Alors on a décidé de sauter un jour...
Il m’a bien regardé. Ses magnifiques yeux noirs ne quittaient
pas les miens. Il avait l’air d’un homme, d’un chef. Puis il a eu un
sourire enfantin, pour avouer.
— Ç’a été dur, Missié...
Il n’y a pas toujours que de l’amitié da^s les yeux de ceux que je
rencontre, surtout lorsque ce sont des hommes qui font métier de
guérir. Que ce soit au Liban ou en Suisse, en Grande-Bretagne ou
dans les Antilles, mes conférences ont toujours pour but de
combattre les charlatans et les escrocs à la maladie. C’est dire si
DES VILLES ET DES HOMMES 313
mon arrivée est redoutée par certains, tellement qu’une fois j’ai
failli en mourir.
J’étais à Sainte-Anne à la Martinique et je n’avais pas caché à la
presse que je me proposais de dénoncer certains « camboiseurs »
(sorciers) dont je connaissais les ravages. Ma conférence devait
avoir lieu le lendemain.
J’avais envie de manger du poisson à l’antillaise. Quand je suis
dans une contrée étrangère, je goûte la nourriture des gens de
l’endroit, leur plat national. Je ne voyage pas pour manger mais
pour mieux comprendre ceux qui m’entourent, connaître leur civili
sation ; la manière de se nourrir reflète le caractère d’un peuple.
J’ai demandé à un pêcheur qui depuis le matin se trouvait sur la
plage :
— Connaissez-vous un petit restaurant où on peut manger la cui
sine martiniquaise et surtout du poisson ?
Il n’a pas eu l’air étonné, il m’a même donné l’impression de me
connaître. J’ai appris par la suite, à mes dépens, qu’il savait très
bien qui j’étais.
Ce restaurant était à l’autre bout du pays. A peine assis, avec mes
amis, nous demandons à la patronne, une femme ravissante et très
aimable, des « planteurs ». Je ne bois jamais d’apéritif mais pour
la couleur locale j’avais fait exception. C’est un apéritif très agréa
ble et assez fort. On le sert toujours avec une tranche de citron
plantée sur le bord du verre. J’ai appris que c’était la survivance
d’une vieille précaution. Dans ce pays où l’empoisonnement est
encore assez en vigueur, la tranche de citron est donnée pour vous
permettre de frotter les bords du verre avec. Il a la propriété, paraît-
il, de dissoudre certains poisons. Ce n’est que plus tard que j’ai
réalisé que mon verre était différent des autres.
Je suis si peu amateur d’alcool que j’ai à peine goûté le « plan
teur » au lieu d’en avaler un bon tiers comme l’ont fait ceux qui
m’entouraient. Bien m’en a pris et j’allais reprendre mon verre
quand un voile est passé devant mes yeux, le paysage s’est obscurci,
a vacillé et moi avec lui.
J’ai été malade toute la journée. Je ne parviens pas à croire que
l’on voulait vraiment m’empoisonner mais on voulait très certai
nement m’empêcher de faire ma conférence. La ravissante patronne
au beau sourire qui m’avait tendu mon verre était la compagne d’un
« quimboiseur » réputé, que je me proposais d’attaquer violemment
au cours de ma conférence. Ce que je fis le lendemain.
Ce mauvais sorcier était un homme redoutable qui n’hésitait pas
à faire ressusciter les morts pour des sommes allant de 500 à
5 000 F. Il s’agissait toujours d’un homme émigré à Paris, ou
ailleurs, dont on ne recevait aucune nouvelle, le sorcier déclarait
314 DES HOMMES ET DES PLANTES
alors qu’il le « voyait » et il assurait qu’il était mort, mais qu’il
pouvait le faire revivre. Si le disparu rentrait au pays il y avait
miracle. S’il ne revenait jamais cela signifiait que les esprits supé
rieurs n’avaient pas permis son retour. Manière facile et sans
'danger de gagner sa vie. Ce qui, pour moi, était plus grave, c’est
qu’il n’hésitait pas à traiter le cancer de la même façon, empêchant
ainsi les médecins d’intervenir.
Il avait la réputation, entre autres miracles, de jeter en l’air des
œufs qui retombaient sans se casser. Je lui ai fait savoir publi
quement que je lui donnerais une douzaine d’œufs pour son expé
rience, qu’il devrait accomplir devant moi et un jury sélectionné.
Il a d’abord accepté puis, le jour de l’épreuve, il a disparu.
Je suis allé à la recherche de mon sorcier qui avait quitté sa
maison et s’était enfoncé dans la forêt. Devant sa porte un jeune
homme blond, maigre, attendait. Il me demanda :
— Vous venez pour lui ?
— Oui, vous ne savez pas quand il reviendra ?
— Non, je l’attends. J’étais ici à cinq heures ce matin. Je venais
le trouver parce que depuis plusieurs jours mes filets sont vides...
C’était un marin-pêcheur breton qui, ne sachant plus à quel saint
se vouer, s’adressait au camboiseur. Pour me débarrasser de lui, je
lui ai dit en essayant de garder mon sérieux :
— Rentrez chez vous, promettez un cierge à la Sainte Vierge et
jetez vos filets, votre pêche sera miraculeuse.
Le lendemain, il n’avait jamais fait une plus belle pêche ! Ma
cote locale monta d’un coup en flèche, sauf auprès des sorciers...
Dans ces conférences la controverse prend souvent des allures
de défis. On se jette le gant sans ménagement. C’est ce qui m’est
arrivé à Pointe-à-Pitre.
Aux Antilles, dans les pharmacies, on vend de la poudre de
« perlimpinpin » bonne pour tout, de « meni-veni » pour ramener
les marte infidèles, du « précipité rouge », du « précipité blanc »
pour faire parler les gens entre eux. Toutes sortes de drogues bien
étonnantes dans une pharmacie !
J’ai naturellement dénoncé ces pratiques. Alors un pharmacien
s’est levé, m’a interrompu violemment : « Monsieur, ce que vous
dites est absolument scandaleux, ce sont des propos de métropo
litain et de Ga'scon. C’est honteux de dire que dans nos pharmacies
on vend de telles poudres ! » Et il est sorti.
Le soir, je dînais chez M. Lebecque, le vice-recteur, et lui aussi
m’a pris à partie.
— Vous savez, c’est un peu gros ce que vous avez raconté. Et
très désagréable. Ici nous sommes des gens sérieux et quand vous
affirmez qu’on vend de la « poudre chanceuse » pour toujours
DES VILLES ET DES HOMMES 315
gagner, de la « poudre soiffée » pour ne plus avoir soif, c’est nous
prendre pour des imbéciles.
_ Qu’à cela ne tienne, Monsieur le Recteur, vous avez une
soubrette, elle est indigène et nous allons lui demander d’aller en
acheter, car il est bien évident qu’à nous on n’en donnera pas.
Elle y va et elle revient avec de la poudre de « meni-veni » et de
la poudre de « perlimpinpin » qu’elle avait payées la somme exor
bitante de 50 F le sachet. Sur les paquets un nom était imprimé et
c’était celui du pharmacien qui avait fait le scandale à ma confé
rence !
J’aime beaucoup voyager mais j’aime bien davantage encore mon
petit coin du Gers. Marcher dans ses bois, sa campagne me fait
l’effet d’une transfusion sanguine. Quand mes poumons s’oxygènent
de l’air de mon pays, dans mes artères bat un sang plus riche, plus
généreux et il me vient l’envie d’en remercier le Bon Dieu qui
m’a donné l’amour de mon coin de terre. C’est ce qui m’a préservé
de beaucoup d’erreurs. Il est évident que je ne suis pas un saint et
que j’ai souvent sombré dans des vanités compréhensibles. Le
succès est une chose bien redoutable. Mais le fait de n’être à l’aise
que chez moi a réduit mes ambitions. Je suis souvent revenu en
arrière par la pensée et j’ai cherché à m’expliquer cette aventure
qui m’a conduite de mon village à la célébrité. Je pense que les
raisons en sont très simples : la chance, l’intuition, et j’ai gardé
les pieds sur la terre.
Cette intuition m’a bien souvent désigné la route que je devais
prendre et mes pieds solidement accrochés au sol m’ont empêché
de la quitter. Quand, à un croisement, il me semblait entrevoir une
route plus facile, plus rapide, je me suis toujours méfié et j’ai
donné ma préférence à la voie la plus difficile mais la plus sûre.
Je n’ai jamais cru que le succès était une chose facile et j’ai
toujours eu une admiration profonde pour les gens qui avaient
réussi, qui avaient une belle maison. Et je me disais, un peu
naïvement : « S’il a réussi c’est qu’il a travaillé. » Ces hommes me
fascinaient. Les autres, les fils à papa, ceux qui avaient trouvé tout
dans leurs berceaux, ne m’intéressaient pas. Auprès d’eux pour
poi il n’y avait rien à apprendre, pas d’exemple à suivre, ni de
leçons à retenir. J’ai toujours été attiré par ceux qui se sont faits
eux-mêmes comme « Mon Président » ou Monseigneur Roncalli, ce
petit paysan italien devenu pape.
Mes difficultés, tout en étant différentes, ont été les mêmes que
les leurs car comme le disait mon père : « Il est plus facile
d apprendre à marcher sur un tapis que sur la terre battue. On a
moins de risques de tomber et les chutes font moins mal ». Je n’ai
jamais oublié ses leçons. Lorsqu’il me voyait m’épanouir, comme
316 DES HOMMES ET DES PLANTES
un paon, pour des petits succès, que je rêvais : « Quand je serai
grand je serai un médecin célèbre et les gens du château m’invi
teront chez eux », il me mettait en garde :
— Petit il est plus facile de s’asseoir à la table des riches qu’à
celle du Bon Dieu. Mais quand tu t’assois à celle des pauvres, alors
tu te rapproches de lui...
C’est, sans doute, à cause de ces paroles que j’ai ouvert largement
la porte de mon cabinet à tous ceux qui n’avaient pas les
« moyens ».
« Maurice Mességué Docteur en médecine », cette belle plaque de
cuivre, sur ma porte, a longtemps brillé dans ma tête et dans mon
cœur comme un soleil d’espérance. Je me la représentais et sa
présence imaginaire me lavait de toutes les humiliations que le
guérisseur avait subies. Elle proclamait mon droit de guérir.
Longtemps je l’ai crue indispensable à mon bonheur. Et puis j’ai
compris que, contrairement à ce que certains peuvent penser,
j’avais choisi le chemin le plus difficile : être un illégal en plein
soleil, faire face aux hommes comme aux tribunaux ; conquérir le
droit de guérir à force de lutte n’était en effet pas le plus facile.
Qui sait, peut-être n’aurais-je pas été un bon médecin ? Peut-être
aurais-je trahi la longue lignée des Mességué en abandonnant leurs
plantes au profit des produits à la mode. N’ayant pas à me défendre
je n’aurais pas cherché à prouver l’excellence de mes méthodes.
Je n’aurais fait aucune expérience et n’aurais rien tenté de nouveau.
Ce qui n’est pas le cas. Je suis content d’être celui qui vient après
les médecins parce que il n’y a plus rien à faire.
Si j’avais le goût des bilans je crois que le cas serait positif :
j’aurais été un pionnier de la phytothérapie. Je crois en son avenir.
Je suis persuadé qu’elle fera partie de la science de demain. Je suis
sûr que des chercheurs lui feront faire des progrès considérables.
Et, peut-être, qu’un jour mon nom figurera à côté de celui d’hom
mes comme le Dr Pouohet qui, en 1897, réapprit aux médecins à se
penchèr sur les simples. C’est lui aussi qui trouva son nom scienti
fique à cette connaissance de « bonne femme » et de « sorcier » en
l’appelant « Phytothérapie », c’est-à-dire, d’après les racines grec
ques, traitement par les plantes.
Je suis persuadé qu’il reste beaucoup à découvrir et j’espère que
viendra un jour où les empiriques ne seront plus repoussés a priori,
où on leur accordera le droit d’exposer leurs découvertes, de faire
part de leurs expériences et que la médecine appartiendra à tous les
hommes de bonne volonté.
Mon père disait toujours : « Quand le ruisseau devient fleuve on
ne pense plus à l’arrêter mais à l’utiliser. »
C’était un homme qui voyait loin dans l’avenir.
ANNEXE 1
MES PREPARATIONS DE BASE
POUR LES PRINCIPALES AFFECTIONS CHRONIQUES
I. PRESCRIPTIONS ET METHODES
N.-B. — Toutes ces plantes doivent être cultivées sur un sol qui n’a
pas été traité avec des produits chimiques et doivent avoir été cueillies
depuis moins de trois mois (TRES IMPORTANT).
Pour réaliser ces préparations il est nécessaire que les plantes séchées
que vous employez : fleur, bouton, capsule, tige, feuille, aient été, au
préalable, soigneusement concassées.
Les racines séchées sont broyées et les racines utilisées demi-fraîches
doivent être râpées.
Les plantes qu’il est conseillé d’employer fraîches ou demi-fraîches
comme : le plantain, la chélidoine, l’ortie, le cresson, le chou, les
blettes, doivent être hachés.
L'ail doit être écrasé.
Attention : L’ail est contre-indiqué lorsque vous avez une dermatose
quelconque, le supprimer de la préparation.
L’oignon doit être râpé.
Attention : Pour la chélidoine, le coquelicot, le bouton d’or et la
camomille romaine les doses prescrites doivent être respectées. En
effet ces plantes peuvent provoquer des réactions contraires aux effets
recherchés.
Exemple : la camomille romaine dont on connaît les vertus stoma
chiques peut devenir vomitive lorsque les doses sont trop importantes.
Observations : dans l’artichaut il ne faut employer que les feuilles
de la plante et non celles comestibles de la fleur.
Le bouton d’or porte, en herboristerie, un autre nom : renoncule
acre à fleurs jaunes.
pour^rt ' ^S S°nt ^n^^u®s Pour 10 litres de préparation ou 1 pincée
318 DES HOMMES ET DES PLANTES
Préparation : faites bouillir un litre d’eau pendant cinq minutes.
Laissez-la reposer. Lorsqu’elle est à peine tiède, versez-la dans un récL
pient si possible émaillé ou en matière plastique. Jetez votre mélange
de plantes concassées ou hachées dedans. Laissez-le macérer, à l’abri
de la poussière, de quatre à cinq heures. Puis versez la préparation
ainsi obtenue dans un litre parfaitement propre.
Observations : Ne jamais employer de métal pour la conservation du
liquide.
Ce litre vous servira suivant le cas en bains de pieds et de mains
bains de siège, douches vaginales, cataplasmes, compresses et garga
rismes.
bains de pieds et de mains : 1° — Faire bouillir 2 litres d’eau.
Laisser reposer cette eau cinq minutes.
2° — Verser dans ces 2 litres d’eau bouillie 1/4 de litre d’extraits
de plantes.
La préparation ainsi obtenue sera conservée et vous la ferez réchauf
fer, SANS BOUILLIR ET SANS RAJOUTER D’EAU. Elle pourra vous
servir pendant 8 jours.
3° — Prendre :
le matin à jeun : un bain de pieds pendant 8 minutes aussi chaud que
possible.
le soir, avant le dîner : un bain de mains pendant 8 minutes aussi chaud
que possible.
bains de sièges : Pour ceux-ci il est bien évident que vous devez faire
trois ou quatre litres de préparation de base. Les proportions utilisées
restant les mêmes que pour les bains de pieds et de mains.
douches vaginales : Mêmes proportions que pour les bains de pieds
et de mains.
cataplasmes : Quand le chou, le cresson, les blettes sont employés
en cataplasmes vous devez procéder de la manière suivante :
1° — Hacher une botte de cresson, ou à défaut 8 à 10 feuilles de
blettes ou de chou après en avoir retiré la grosse côte.
— Battre deux blancs d’œufs en neige très ferme.
— Mélanger le cresson, le chou ou les blettes hachés avec les deux
blancs d’œufs.
— Envelopper cette préparation dans une étamine de préférence
à la toile qui est trop serrée.
2° — Répandra sur ce cataplasme un petit verre à liqueur de la
préparation de base indiquée pour chaque cas.
Il est primordial que le cataplasme soit bien en contact avec la
peau.
compresses : Prendre un morceau de flanelle plié en quatre, ou
un gros morceau d’ouate hydrophile, l’imbiber de la préparation et
l’appliquer à même la peau.
gargarismes : Un verre à liqueur de la préparation de base dans un
demi-litre d’eau bouillie.
ANNEXE I 319
II. DICTIONNAIRE DES « RECETTES »
En aucun cas n’interrompre le traitement
prescrit'
par le médecin traitant
acnés: Gastrique — Hépatique — Intestinale — Nerveuse (voir DER
MATOSE. — Affections de la peau)
aérophagie : (voir ESTOMAC)
albuminurie :
Genêt à balai (fleurs et pousses) Deux poignées
Oignon Un gros oignon râpé
Bains de pieds et de mains.
Observations : Pour cette affection il convient d’observer très stric
tement le régime ordonné par le médecin traitant.
ALLERGIES :
Ail une tête écrasée
Aubépine (fleurs) une poignée
Chélidoine (feuilles et tiges demi-fraî
ches si possible) une poignée
Chiendent (racines) une poignée *
Genêt à balai (fleurs) une poignée
Sauge (feuilles) une poignée
Tilleul (fleurs) une poignée
Bains de pieds et de mains et cataplasmes sur les reins.
Observations : Les allergies ayant des causes très diverses il ne peut
être donné qu’un traitement de désensibilisation générale.
aménorrhée : (voir REGLES)
AMYGDALITE I (voir GORGE)
angine : (voir GORGE)
ANGINE DE POITRINE : (voir CŒUR)
angoisse-anxiété : (voir NERFS)
artériosclérose :
Ail deux grosses têtes écrasées
Aubépine (fleurs) une poignée
Chélidoine (feuilles et tiges demi-
fraîches si possible) une poignée
Genêt à balai (fleurs et pousses) une poignée
Bains de pieds et de mains.
Observations : Pour cette affection il convient d’observer un régime
approprié.
320 DES HOMMES ET DES PLANTES
ARTÉRITE :
Ail une grosse tête écrasée
Artichaut (feuilles) une poignée
Aubépine (fleurs) une poignée
Sauge (fleurs et feuilles) une poignée
Thym (feuilles et fleurs) une poignée
Bains de pieds et de mains.
Observations : L’artérite pouvant être provoquée par différentes eau-
ses, le traitement de base ne peut que soulager le malade et non le soi
gner.
ARTHRITISME :
Ail une grosse tête écrasée
Chélidoine (feuilles demi-fraîches si
possible) une poignée
Ortie (feuilles et tiges demi-fraîches si
possible) deux poignées
Pissenlit (plante entière demi-fraîche si
possible) une poignée
Reine des prés (fleurs) une poignée
Bouton d’or (fleurs et feuilles) une poignée
Bains de pieds et de mains.
Observations : Sans avoir vraiment un régime à suivre il y a des ali
ments ou des boissons qui sont déconseillés.
asthme :
Ail une grosse tête écrasée
Coquelicot (fleurs et capsules) une poignée
Lavande (fleurs) une poignée
Lierre terrestre (feuilles) une poignée
Persil (feuilles) une poignée
Sauge (fleurs) une poignée
Thym (fleurs) une poignée
Bains de pieds et de mains.
Observations : Les origines allergiques de l’asthme étant diverses il
convient de suivre un traitement approprié à chaque cas. Cette prépa
ration ne peut que soulager le madade en crise et non le soigner.
bourdonnements d’oreille :
Aubépine (fleurs) une poignée
Bouton d’or (fleurs et feuilles) une poignée
Pissenlit (plante entière demi-fraîche si
possible) une poignée
Sauge (fleurs et feuilles) une poignée
Baihs de pieds et de mains.
bronches : (Affection des)
Préparation de base :
Ail une grosse tête écrasée
Bourrache (fleurs et feuilles) une poignée
ANNEXE I 321
Chou (feuilles fraîches) une poignée
Coquelicot (fleurs et capsules) une poignée
Cresson (feuilles fraîches) une botte
Sauge (fleurs) une poignée
Violette (fleurs) une poignée
bronchite chronique :
Coquelicot (fleurs et capsules) une poignée
Lavande (fleurs) une poignée
Lierre terrestre (feuilles) une poignée
Mauve (fleurs) une poignée
Oignon un gros oignon râpé
Sauge (fleurs et feuilles) une poignée
Bains de pieds et de mains
calculs : (voir LITHIASE URINAIRE)
CATARRHES BRONCHIQUES ET PULMONAIRES : (voir BRONCHES)
Même traitement que celui des BRONCHES. Augmentez la dose de
mauve ou de violette : deux poignées de chaque au lieu d’une.
CELLULITE :
Bruyère (fleurs) une poignée
Cerises (queues) une poignée
Chélidoine (tiges et fleurs demi-fraî
ches si possible) une poignée
Chiendent (racines) une poignée
Genêt à balai (fleurset pousses) une poignée
Maïs (stigmates) une poignée
Oignon un gros oignon râpé
Prêle (feuilles) une poignée
Reine des prés (fleurs) une poignée
Bains de pieds et de mains.
Si vous ne disposez pas de toutes ces plantes vous pouvez obtenir
un excellent diurétique avec :
Chélidoine (tiges et fleurs demi-fraî
ches si possible) une poignée
Mais (stigmates) deux poignées
Prêle (feuilles) une poignée
Reine des prés (fleurs) une poignée
Bains de pieds et de mains.
Observations : Ce traitement de base ne peut être efficace qu’accom-
Pagne d’un régime alimentaire sérieux.
cholécystite : (voir LITHIASE BILIAIRE — FOIE)
cholestérine : (Excès de) [voir FOIE]
cirrhose Hépatique : (voir FOIE)
322 DES HOMMES ET DES PLANTES
cœur : (Troubles fonctionnels du)
Angine de poitrine et infarctus
Aubépine (fleurs) une poignée
Bouton d’or (tiges et feuilles) une poignée
Chélidoine (tiges et feuilles demi-
fraîches si possible) une poignée
Genêt à balai (fleurs et pousses) une poignée
Crises : Compresse sur la région du cœur, la conserver toute la
Entretien : Bains de pied et de mains.
Œdème du cœur
Aubépine (fleurs) une poignée
Chélidoine (feuilles et tiges fraîches si
possible) une poignée
Genêt à balai (fleurs et pousses) une poignée
Oignon deux gros oignons
râpés
Reine des prés (fleurs) une poignée
Crises : Compresse sur le cœur.
Entretien : Bains de mains.
Palpitations
Aubépine (fleurs) une poignée
Bouton d’or (fleurs et feuilles) une poignée
Eglantier (pétales et boutons broyés) une poignée
Menthe (feuilles) une poignée
Sauge (feuilles) une poignée
Crises : compresse sur le cœur.
Entretien : Bains de-pieds et de mains.
Tachycardie
Aubépine (fleurs et boutons) une poignée
Bouton d’or (fleurs et feuilles) une poignée
Chardon marie (racines et feuilles) une poignée
Eglantier (pétales et boutons) une poignée
Crises : compresse sur le cœur.
Entretien : Bains de pieds et de mains;
Observations : Il convient d’observer dans certaines de ces affecti
des restrictions alimentaires qui éliminent tous les excitants.
coliques hépatiques : (voir LITHIASE BILIAIRE — FOIE)
ANNEXE I 323
COLIQUES NÉPHRÉTIQUES :
Bouton d’or (fleurs et feuilles) une poignée
Chiendent (racines) une poignée
Maïs (stigmates) une poignée
Mauve (fleurs) une poignée
Bains de siège.
Observations : Les coliques néphrétiques sont la manifestation dou
loureuse de la lithiase urinaire. Cette préparation de base a pour but
de calmer les douleurs. Pour traiter les causes voir à Lithiase urinaire.
COLIBACILLOSE :
Bouton d’or (fleurs et feuilles) une poignée
Bruyère (fleurs) une poignée
Mauve (fleurs) une poignée
Plantain (feuilles) une poignée
Sauge (fleurs et feuilles) une poignée
Bains de siège.
Observations : Il convient d’observer quelques précautions alimen
taires, notamment supprimer certains aliments et boissons.
constipation : (voir INTESTIN)
cystite : (voir VESSIE)
dartres : (voir DERMATOSES)
démangeaisons : (voir DERMATOSES)
dépression nerveuse : (voir NERFS)
dermatoses :
Observations : Les éruptions d’acné pouvant être provoquées par
différentes causes : foie, intestins, estomac, âge critique, le traitement
de base ne peut que soulager le malade et non le soigner. Pour toutes les
affections de la peau il est important d’observer un régime alimentaire
approprié à chacune d'elles.
Acné
Bardane (fleurs et feuilles) une poignée
Guimauve (racine tronçonnée) une poignée
Mauve (fleurs) une poignée
Oignon un gros oignon râpé
Sauge (fleurs et feuillles) une poignée
maînCa^°nS l°cales ^e comPresses chaudes et bains de pieds et de
Observations : Cette préparation, à l’exclusion de toutes autres, peut
employée sur les éruptions d’acné.
our les acnés dont l’origine a été déterminée par le médecin traitant
ecommande les traitements suivants :
324 DES HOMMES ET DES PLANTES
Acné hépatique
Préparation de base :
Artichaut (feuilles) une poignée
Bardane (feuilles) une poignée
Chélidoine (feuilles fraîches si possible) une poignée
Mauve (fleurs et racines) une poignée
Sauge (fleurs) une poignée
Cataplasme : chou et oignon
Cataplasme sur le foie, y répandre un petit verre à liqueur de la p
paration de base.
Bains de pieds et de mains uniquement avec la préparation de ba
Acné gastrique
Ail une grosse tète écras
Bardane (feuilles) une poignée
Camomille romaine une dizaine de têtes
concassées
Chélidoine (feuilles demi-fraîches si
possible) une poignée
Menthe (feuilles) une poignée
Ortie (feuilles fraîches si possible) une poignée
Thym (feuilles) une poignée
Cataplasme : chou et cresson sur l'estomac ; y répandre un p<
verre à liqueur de la préparation de base.
Bains de pieds et de mains, uniquement avec la préparation de ba
Acné intestinale
Ail une grosse tête écra.1
Bardane (fleurs et feuilles) une poignée
Camomille romaine une dizaine de tê
concassées
’ Chélidoine (feuilles et fleurs demi-fraî
ches si possible) une poignée
Liseron (fleurs) une poignée
Mauve (fleurs) une poignée
Cataplasme : chou (feuilles fraîches) et ortie (feuilles fraîches
possible). Cataplasme, sur le ventre, y ajouter un verre à liqueur de
préparation de base.
Bains de pieds et de mains uniquement avec la préparation de ba
Acné nerveuse
Aubépine (fleurs) une poignée
Chélidoine (feuilles demi-fraîches si
possible) une poignée
Coquelicot (fleurs et capsules) une poignée
ANNEXE I 325
Eglantier (pétales et boutons) une poignée
Ortie (feuilles fraîches si possible) une poignée
Tilleul (fleurs) une poignée
Bains de pieds et de mains.
Dartres - Eczéma - Erysipèle
Les origines diverses doivent être traitées séparément. Toutefois on
obtient d’excellents résultats avec le traitement général suivant :
Artichaut (feuilles) une poignée
Aunée (fleurs et feuilles) une poignée
Bardane (feuilles) une poignée
Bouton d’or (fleurs et feuilles) une poignée
Chélidoine (feuilles demi-fraîches si
possible) une poignée
Chicorée (racines et partie supérieure) une poignée
Genêt à balai (fleurs) une poignée
Lavande (fleurs) une poignée
Ortie (feuilles fraîches si possible) une poignée
Bains de mains et de pieds.
Démangeaisons oa prurit
Aunée (fleurs) une poignée
Bardane (fleurs et feuilles) une poignée
Guimauve (racine tronçonnée) une poignée
Pissenlit (racines râpées) une poignée
Plantain (feuilles fraîches si possible) une poignée
Rose rouge (pétales) une poignéç
Bains de mains et de pieds. Applications locales, faire pénétrer sans
frotter. Bains de siège s’il y a lieu, y ajouter de l’amidon (une poignée).
Furonculose
A traiter comme l’acné, les origines étant les mêmes.
Observations : Ajouter au traitement de base de l’acné, de l’oignon
(un gros oignon râpé), une poignée de plantain (feuilles fraîches), une
poignée de guimauve (racine tronçonnée), et doublez la dose de mauve.
Compresse sur les furoncles.
Bains de pieds et de mains.
Herpès
Bourrache (fleurs) une poignée
Chélidoine (feuilles demi-fraîches si
possible) une poignée
Coquelicot (fleurs et capsules broyées) 1/2 poignée
Guimauve (racine tronçonnée) une poignée
Mauve (fleurs et racines) une poignée
Bains de siège s’il y a lieu.
Douche vaginale.
Bains de pieds et de mains.
Attention : ne pas utiliser cette préparation en bains de bouche.
326 DES HOMMES ET DES PLANTES
Impétigo
Bardane (feuilles et fleurs) une poignée
Coquelicot (fleurs et capsules broyées) une poignée
Plantain (feuilles et fleurs) une poignés
Sauge (feuilles et fleurs) une poignée
Application locale légère.
Bains de pieds et de mains.
Urticaire
Chélidoine (feuilles et tiges demi-fraî
ches si possible) une poignée
Coquelicots (fleurs et capsules broyees) une poignée
Mauve (fleurs et feuilles) une poignée
Ortie (feuilles fraîches si possible) une poignée
Sauge (fleurs et feuilles) une poignée
Violette (fleurs) une poignée
Applications locales sans frotter.
Bains de mains et de pieds.
Zona
Bouton d’or (fleurs et feuilles) une poignée
Coquelicot (fleurs et capsules broyées) une poignée
Reine des prés (fleurs) une poignée
Tilleul (fleurs) une poignée
Compresses locales.
Bains de pieds et de mains.
Dans les cas d’éruption généralisée un bain complet de tilleul est
à conseiller : 500 grammes par litre d’eau. Son action calmante peut
être augmentée par une poignée de coquelicots et adoucie par deux
poignées de mauve (fleurs où racines), et trois poignées d’amidon.
digestion : (Troubles de la) [voir ESTOMAC]
dysménorrhée : (voir REGLES)
dyspepsie : (voir ESTOMAC)
eczéma : (voir DERMATOSES)
émotivité : (voir NERFS)
EMPHYSÈME :
Ail une grosse tête écrasée
Aubépine (fleurs) une poignée
Lierre terrestre (feuilles) une poignée
ANNEXE I 327
Sauge (fleurs et feuilles) une poignée
Thym (feuilles) une poignée
Bains de pieds et de mains.
enrouement : (voir GORGE)
entérite ou dysenterie : (voir INTESTINS)
érysipèle : (voir DERMATOSES)
estomac : (Maladies de 1’)
Observations : Certains troubles fonctionnels des voies digestives
ayant des origines diverses : hépatiques, psychosomatiques, ces traite
ments de base ou d’entretien ne peuvent être suivis que lorsque les
causes ont été déterminées pai’ le médecin traitant.
Pour toutes les affections de l’estomac il y aura lieu de suivre les
régimes alimentaires appropriés au cas déterminé.
Aérophagie
Achillèe millefeuille (-fleurs) une poignee
Aubépine (fleurs) une poignée
Année (fleurs) une poignée
Bouton d’or (fleurs et feuilles) une poignée
Menthe (feuilles) une poignée
Ronces (feuilles) une poignée
Sauge (feuilles et fleurs) une poignée
Compresses chaudes sur l’estomac, de préférence tout de* suite apres
les repas.
Bains de mains.
Digestion (Troubles de. la)
Préparation de base :
Ail unetête écrasée
Camomille romaine une dizaine de têtes
broyées
Menthe (feuilles) une poignée
Thym (feuilles) une poignée
Cataplasmes : ortie (feuilles fraîches si possible), cresson(une botte
hachée). Y ajouter un verre à liqueur de la préparation de base. Un
cataplasme chaud après les repas.
Bains de mains uniquement avec la préparation de base.
Dyspepsie
Achillèe (fleurs) une poignée.
Ail une grosse tête écrasée
Berce (racine, feuilles, semence) une poignée mélangée
Camomille romaine une dizaine de têtes
broyées
ou Menthe (feuilles) une poignée
32« DES HOMMES ET DES PLANTES
Gentiane jaune (racine) une grosse pincée
Mauve (feuilles et fleurs) une poignée
Thym (feuilles) une poignée
Bains de pieds et de mains.
Gastralgies
Achillèe (fleurs) une poignée
Ail une tête écrasée
Aubépine (fleurs une poignée
Coquelicot (fleurs et capsules) une poignée
Mauve (fleurs et feuilles) une poignée
Ronces (feuilles) une poignée
Compresses chaudes sur l'estomac.
Bains de mains.
Gastrite
Camomille romaine une dizaine de têtes
broyées
Chélidoine (feuilles et tiges demi-fraî
ches si possible) une poignée
Coquelicot (fleurs et capsules broyées) une poignée
Mauve (feuilles et tiges) une poignée
Ortie (feuilles fraîches si possible) une poignée
Compresses tièdes sur l’estomac.
Bains de mains.
Hyperacidité
Aubépine (fleurs) une poignée
Eglantier (graines broyées) une poignée
Lavande (fleurs) une poignée
Mauve (fleurs et feuilles) une poignée
Menthe (feuilles) une poignée
Bains de pieds et de mains.
Spasmes gastriques
Aubépine (fleurs) une poignée
Eglantier (graines broyées) une poignée
Camomille romaine (fleurs) une dizaine de têtes
broyées
Chélidoine (feuilles et tiges demi-fraî une poignées
ches si possible) une poignée
Coquelicot (fleurs et capsules broyées). une poignée
Lavande (fleurs) une poignée
Menthe (feuilles et fleurs) une poignée
Compresses chaudes sur l’estomac.
Bains de mains.
ANNEXE I 329
Ulcères de l'estomac et du duodénum
Aubépine (fleurs) une poignée
Chélidoine (fleurs et tiges demi-fraî
ches si possible) une poignée
Chiendent (feuilles) une poignée
Coquelicot (fleurs et capsules) une poignée
Ronce (feuilles) une poignée
Sauge (feuilles et fleurs) une poignée
Violette (fleurs) une poignée
Cataplasme : chou frais (feuilles), cresson (une botte), ortie (feuilles
fraîches si possible).
En crise : cataplasme chaud. Y ajouter un verre à liqueur de la pré
paration de base.
Traitement : Bains de mains et de pieds uniquement avec la prépara
tion de base.
femme : (Maladies de la)
Aménorrhée
Achillèe millefeuille (fleurs) une poignée
Année (fleurs) une poignée
Persil (si possible frais) une poignée
Prêle (feuilles) deux poignées
Sauge (fleurs et feuilles) nne poignée
Douches vaginales.
Dysménorrhée
Achillèe millefeuille (fleurs) une poignée
Menthe (feuilles fraîches) une poignée
Persil (frais si possible) une poignée
Sauge (fleurs et feuilles) une poignée
Douches vaginales.
Frigidité
Berce (racine) une poignée
Chélidoine (feuilles et tiges demi-fraî
ches si possible) une poignée
Fenugrec (graines broyées) 15 grammes
Menthe (feuilles) une poignée
Plantain (feuilles fraîches si possible,
hachées) une poignée
Sarriette (feuilles) une poignée
Douches vaginales.
330 DES HOMMES ET DES PLANTES
Leucorrhée ou pertes blanches
Aunée (feuilles) une poignée
Bouton d’or (feuilles et fleurs) une poignée
Renouée (racines broyées) une poignée
Ronces (feuilles) une poignée
Roses rouges (pétales) une poignée
Sauge (feuilles) une poignée
Douches vaginales.
Ménopause (troubles de la)
Aubépine (fleurs) une poignée
Gui (feuilles et tiges. Doit être récolté
avant l’apparition des boules) une poignée
Sauge (feuilles) une poignée
Douches vaginales.
Bains de mains.
Métrite
Ail une tête écrasée
Aubépine (fleurs broyées) une poignée
Chélidoine (feuilles et tiges demi-fraî
ches si possible) une poignée
Mauve (fleurs) une poignée
Ronces (feuilles) une poignée
Sauge (fleurs et feuilles) une poignée
Douches vaginales
Bains de mains et de pieds.
Règles douloureuses
Achillèe millefeuille (fleurs) une poignée
Aubépine (fleurs) une poignée
. Bourse à pasteur (plante entière) une poignée
Ortie (feuilles) une poignée
Persil (feuilles fraîches) une poignée
Sauge (feuilles) une poignée
Douches vaginales
Bains de pieds et de mains.
Stérilité
Chélidoine (feuilles et fleurs demi-fraî
ches si possible) une poignée
Maïs (stigmates) une poignée
Menthe (feuilles et fleurs) une poignée
ANNEXE I 331
Millepertuis (feuilles) une poignée
Sauge (fleurs et feuilles) une poignée
Violette (fleurs) une poignée
Douches vaginales.
Bains de mains.
Vaginite
Chiendent (racines râpées) une poignée
Coquelicot (fleurs et capsules broyées) une poignée
Mauve (racines râpées) une poignée
Plantain (feuilles fraîches si possible) une poignée
Violette (fleurs) une poignée
Douches vaginales
fermentation intestinales et flatuosités : (voir INTESTINS)
foie : (Affections du)
Observations : Les affections ou les troubles fonctionnels du foie
étant de diverses origines (foie ou vésicule biliaire) cette préparation
ne soigne pas la cause mais l’effet : crises douloureuses, digestions
difficiles, nausées. Elle peut être considérée comme un excellent traiie-
ment de base et d’entretien en général.
Pour toutes les affections hépatiques il est important d’observer un
régime approprié à chacune d’elles.
Achillèe millefeuille (fleurs) une poignée
Ail une tête écrasée
Artichaut (feuilles) une poignée
Chélidoine (feuilles et tiges demi-fraî
ches si possible) une poignée
Chicorée sauvage (racines râpées) une poignée
Chiendent (racines râpées) une poignée
Liseron des haies (fleurs et feuilles) une poignée
Sauge (feuilles) une poignée
Cataplasme : chou et blettes. Y répandre un verre à liqueur de la
préparation de base.
Traitement : Bains de pieds et de mains avec préparation de base
uni(|uement.
Ictère ou jaunisse chronique
Artichaut (feuilles) une poignée
Chélidoine (feuilles tiges) une poignée
ensemble iCNcorée ( une poignée
'Pissenlit (plante entière)
Chiendent (racines râpées) une poignée
Bains de pieds et de mains.
Insuffisance hépatique
Artichaut (feuilles) une poignée
Chélidoine (feuilles et tiges demi-fraî-
ches si possible) une poignée
332 DES HOMMES ET DES PLANTES
ensemble l^bæorée (feuilles) une poignée
I Pissenlit (plante entière) 1 °
Liseron des haies (fleurs et feuilles) une poignée
Bains de mains et de pieds.
Cholestérine (Excès de)
Artichaut (feuilles) une poignée
Aubépine (fleurs) une poignée
Chardon marie (racineset feuilles) une poignée
Chélidoine (fleurs et tiges) une poignée
Chiendent (feuilles) une poignée
Bains de mains et de pieds
Cirrhose hépatique
Artichaut feuilles) une poignée
Chélidoine- (fleurs et tiges) une poignée
Chou (feuilles) une poignée
Compresses sur le foie
Bains de pieds et de mains
Lithiase biliaire ou coliqu'es hépatiques (calculs')
Observations : Ce traitement ne peut éviter une intervention chirur
gicale lorsqu’elle est nécessaire. Il facilite simplement le passage des
boues.
Artichaut (feuilles) une poignée
ensemble ‘'“‘H’’ * "æ*"6” une Poi«née
Chiendent (racines râpées) une poignée
Coquelicot (pétales et capsules) une poignée
Compresses chaudes sur la région de la vésicule biliaire.
Bains de pieds et de mains.
frigidité : (voir MALADIES DE LA FEMME)
furonculoses : (voir DERMATOSES)
gastralgies : (voir ESTOMAC)
gastrite : (voir ESTOMAC)
gorge : (Maux de)
Observations : Les affections de la gorge pouvant avoir des causes
très variées : végétations, amygdales, infections diverses, cette prépa
ration doit être considérée comme traitement de base.
Aubépine (fleurs) une poignée
Coquelicot (fleurset capsules broyées) une poignée
Mauve (racines râpées) « une poignée
Ronces (feuilles) une poignée
Rose rouge (pétales) une poignée
Prêle (tiges) une poignée
Violette (fleurs) une poignée
ANNEXE I 333
En gargarismes. Proportions : un verre à liqueur dans un quart de
litre d'eau bouillie.
Angine
Ortie (feuilles fraîches si possible) une poignée
Plantain (feuilles) une poignée
Ronces (feuilles) une poignée
Rose rouge (pétales) une poignée
Violette (fleurs) une poignée
En gargarismes. Proportions : un petit verre à liqueur dans un quart
de litre d’eau bouillie.
Amygdalite
Ortie (feuilles fraîches si possible) une poignée
Plantain (feuilles) une poignée
Ronces (feuilles) une poignée
Rose rouge (pétales) une poignée
Sauge (fleurs) une poignée
Violette (fleurs) une poignée
En gargarismes. Proportions : un petit verre à liqueur dans un quart
de litre d’eau bouillie.
Pharyngite
Aubépine (fleurs) une poignée
Mauve (fleurs) une poignée*
Ronces (feuilles) une poignée
Violette (fleurs) une poignée
En gargarismes. Proportions : un petit verre à liqueur dans un quart
de litre d’eau bouillie.
ENROUEMENTS :
Laryngite
Chou (feuilles) une poignée
Lavande (fleurs) une poignée
Mauve (fleurs) une pougnée
Plantain (feuilles) une poignée
Violette (fleurs) une poignée
En, gargarismes. Proportions : un petit verre à liqueur dans un quart
de litre d’eau bouillie.
Trachéite
Aunée (fleurs) une poignée
Chiendent (racines) une poignée
Chou (feuilles) une poignée
Coquelicot (fleurs) une poignée
Mauve (fleurs) une poignée
Violette (fleurs) une poignée
334 DES HOMMES ET DES PLANTES
En gargarismes. Proportions : un petit verre à liqueur dans un quart
de litre d’eau bouillie.
Observations : Cette préparation est excellente pour tous les fumeurs.
goutte :
Observations : Pour cette maladie un régime très strict doit être
observé.
Bardane (tiges, feuilles) une poignée
Camomille romaine une dizaine de têtes
concassées
Chiendent (racines râpées) une poignée
Chou (feuilles) une poignée
Colchique des prés (peut suffire seule) une poignée
Fougère mâle (racines râpées) une poignée
Genêt à balai (fleurs) une poignée
Lavande (fleurs) une poignée
Sauge (fleurs et feuilles) une poignée
Bains de pieds et de mains.
HÉMORROÏDES :
Observations : Pour rendre ce traitement plus efficace il convient
d’observer un régime.
Achillèe millefeuille (fleurs) une poignée
Chardon marie (racines et feuilles) une poignée
Chiendent (racines râpées) une poignée
Lavande (fleurs) une poignée
Prêle (plantes) une poignée
Renouée (racines râpées) une poignée
Bains de siège.
herpès : (voir DERMATOSES)
HYDROPISIE :
Chélidoine (feuilles demi-fraîches si
possible) une poignée
' Cresson une botte
Genêt à balai (fleurs) une poignée
Oignon un gros oignon râpé
Persil (feuilles fraîches) une poignée
ou Prêle .(tiges et pousses) une poignée
Reine des prés (fleurs) une poignée
Bains de pieds et de mains.
hyperacidité : (voir ESTOMAC)
HYPERTENSION :
Observations : Il est conseillé de respecter le régime indiqué par le
. médecin traitant.
Ail une grosse tête écrasée
Aubépine (fleurs) une poignée
ANNEXE I 335
Chélidoine (feuilles demi-fraîches si
possible) une poignée
Genêt à balai (fleurs) une poignée
Bains de pieds et de mains.
hypotension :
Observations : Il est conseillé de respecter le régime indiqué par le
médecin traitant.
Aubépine (fleurs) une poignée
Berce (racines, feuilles) une poignée
Chardon marie (racines, feuilles) une poignée
Maïs (stigmates) une poignée
Bains de pieds et de mains.
ICTÈRE - JAUNISSE CHRONIQUE : (voir FOIE)
impétigo : (voir DERMATOSES)
IMPUISSANCE :
Berce (racines, feuilles, semences) 4 pincées
Bouton d’or (feuilles et fleurs) une poignée
Chélidoine (feuilles demi-fraîches si
possible) une poignée
Fenugrec (graines broyées) 1/2 poignée
Menthe (feuilles) une poignée
Sarriette (feuilles) une poignée
Bains de siège.
incontinence d’urine : (voir VESSIE)
INFARCTUS ET ANGINE DE POITRINE : (voir CŒUR)
insomnies :
Observations : Les bains complets de tilleul donnent d'excellents
résultats. La dose est de 500 g de fleurs de tilleul pour un litre d’eau.
Ils évitent l’emploi de somnifères et de calmants chimiques. Cette médi
cation est particulièrement recommandée pour les nourrissons et les
enfants.
Pour les personnes qui emploient des infusions de tilleul il est conseillé
de les faire assez légères car pris à une dose très élevée le tilleul pro
voque des insomnies.
Aubépine (fleurs) une poignée
Coquelicot (fleurs et capsules broyées) une poignée
Menthe (feuilles) une poignée
Tilleul (fleurs) une poignée
Bains de pieds et de mains.
Insuffisance hépatique : (voir FOIE)
intestins : (Troubles fonctionnels des)
Observations : Pour ces affections il convient de suivre un régime.
336 DES, HOMMES ET DES PLANTES
Constipation
Artichaut (feuilles) une poignée
Camomille romaine une dizaine de têtes
concassées
Chicorée (feuilles et racines) une poignée
Chou (feuilles) une poignée
Liseron (fleurs et feuilles) une poignée
Mauve (fleurs) une poignée
Oignon un gros oignon râpé
Thym (fleurs) une poignée
Violette (fleurs) une poignée
Bains de pieds et de mains
Entérite (Dysenterie)
Mauve (fleurs et racines) une poignée
Ortie (feuilles fraîches si possible) une poignée
Renouée des oiseaux (herbes entières) une poignée
Prêle (tiges et pousses) une poignée
Bains de mains et de pieds.
JAUNISSE CHRONIQUE OU ICTÈRE : (voir FOIE)
laryngite : (voir GORGE)
leucorrhée ou pertes blanches : (voir MALADIES DE LA FEMME)
LITHIASE BILIAIRE : (voir FOIE)
LITHIASE URINAIRE : (OU CALCULS)
Observations : Pour cette affection il convient de suivre un régime.
Bardane (fleurs, feuilles) une poignée
Bourrache (fleurs) une poignée
Chélidoine (feuilles demi-fraîches si
possible) une poignée
Chiendent (racines râpées) une poignée
Eglantier (fruits, pétales, boutons) une poignée
Genêt à balai (fleurs) une poignée
Maïs (stigmates) une poignée
Compresses sur la région des reins.
Bains de mains et de pieds.
lumbago : (voir NEVRALGIES)
ménopause : (voir MALADIES DE LA FEMME)
métrite : (voir MALADIES DE LA FEMME)
MIGRAINES :
Observations : Les migraines ont toujours diverses origines. La pré
préparation de base peut soulager mais non traiter les causes des
migraines.
ANNEXE 1 337
Camomille romaine cinq tètes consassées
Lavande (fleurs) une poignée
Mélisse ou citronnelle (feuilles) une poignée
Primevère ou coucou (feuilles et fleurs,
racines si possible) une poignée
Crise aiguë : Compresses glacées sur le front.
Entretien : Bains de pieds et de mains.
Migraine de la femme
Chélidoine (feuilles demi-fraîches) une poignée
Mélisse ou citronnelle (feuilles) une poignée
Menthe (feuilles et fleurs) une poignée
Persil (feuilles fraîches) une poignée
Crise aiguë : Compresses glacées sur le front.
Bains de pieds et de mains.
Suivre le traitement qui convient pour la maladie de la femme.
Migraine hépatique
Artichaut (feuilles fraîches si possible) une poignée
Chélidoine (feuilles demi-fraîches) une poignée
Mélisse ou citronnelle (feuilles) une poignée
Menthe (feuilles et fleurs) une poignée
Crise aiguë : Compresses glacées sur le front.
Suivre le traitement qui convient pour le foie.
Migraine intestinale
Camomille romaine. une dizaine de têtes
concassées
Chélidoine (feuilles demi-fraîches si
possible) une poignée
Mélisse ou citronnelle (feuilles) une poignée
Liseron (fleurs et feuilles) une poignée
Menthe (feuilles et fleurs) une poignée
Crise aiguë : Compresses glacées sur le front.
Entretien : Bains de pieds et de mains prescrits pour la constipa-
tion.
Migraine nerveuse
Aubépine (fleurs et boutons) une poignée
Camomille romaine une dizaine de têtes
concassées
Menthe (feuilles et fleurs) une poignée
Primevère ou coucou (feuilles et fleurs,
racines si possible) une poignée
Violette (fleurs) une poignée
Crise aiguë : Compresses glacées sur le front.
entretien : Bains de pieds et de mains prescrits pour les nerfs.
338 DES HOMMES ET DES PLANTES
Migraine ophtalmique
Camomille romaine une dizaine de têtes
concassées
Chélidoine (feuilles demi-fraîches si
possible) une poignée
Mauve (racines râpées) une poignée
Plantain (feuilles) une poignée
Rose rouge (pétales) une poignée
Violette (fleurs) une poignée
Compresses sur les yeux. Proportions : un petit verre à liqueur dans
un quart de litre d’eau bouillie.
Observations : Pour les compresses sur les yeux ne conservez jamais
le liquide ayant déjà servi.
NERFS :
Traitement de base et d'entretien.
Aubépine (fleurs) une poignée
Eglantier (pétales et boutons) une poignée
Menthe (feuilles et fleurs) une poignée
Sauge (feuilles) une poignée
Bains de pieds et de mains.
Observations : Pour les nerfs en général un excellent calmant consiste
à prendre un bain complet de tilleul : 500 g de fleurs pour un litre
d’eau.
Angoisse - Anxiété
Aubépine (fleurs) une poignée
Coquelicot (fleurs et capsules) une poignée
Eglantier (pétales et boutons) une poignée
Reine des prés (fleurs) une poignée
Bains de mains et de pieds.
Dépression nerveuse
Aubépine (fleurs) une poignée
Sauge (feuilles et fleurs) une poignée
Violette (fleurs) une poignée
Bains de pieds et de mains.
Emotivité
Aubépine (fleurs) une poignée
Chardon bénit (feuilles) une poignée
Reine des prés (fleurs) une poignée
Tilleul (fleurs) 1/2 poignée
Bains de pieds et de mains.
ANNEXE I 339
Trouble du sympathique
Préparation de base pour les nerfs, y ajouter du coquelicot (fleurs
et capsules broyées) et du bouton d’or (feuilles et fleurs) une poignée.
Bains de pieds et de mains.
nervosité :
Observations : La nervosité pouvant avoir differentes origines, le trai
tement qui est indiqué ci-après est une préparation de base qui ne
peut agir que pour calmer sans traiter les origines de la nervosité.
Aubépine (fleurs) une poignée
Chélidoine (feuilles demi-fraîches si
possible) une poignée
Coquelicot (fleurs et capsules broyées) une poignée
Menthe (feuilles et fleurs) une poignée
Sauge (feuilles et fleurs) une poignée
Bains de pieds et de mains.
NÉVRALGIES :
Camomille romaine une dizaine de têtes
concassées
Coquelicot (fleurs et capsules broyées) une poignée
Menthe (fleurs et feuilles) une poignée
Reine des prés (fleurs) une poignée
Observations : Dans des cas de névralgies très aiguës ajoutez une
poignée de bouton d’or.
Bains de pieds et de mains.
Lumbago
Aubépine (fleurs) une poignée
Bardane (fleurs et feuilles) une poignée
Bouton d’or (feuilles et fleurs) une poignée
Oignon un gros oignon râpé
Ortie (feuilles fraîches si possible) une poignée
Compresses sur la région-des reins.
Bains de pieds et de mains.
Névralgies faciales
Bouton d’or (feuilles et fleurs) une poignée
Chélidoine (feuilles demi-fraîches si
possible) une poignée
Chou (feuilles) une poignée
Thym (fleurs) une poignée
Bains de pieds et de mains.
palpitations : (voir CŒUR)
PKAü (Maladies de la) [voir DERMATOSES]
340 DES HOMMES ET DES PLANTES
pharyngite : (voir GORGE)
prostate : (voir VESSIE)
prurit : (DEMANGEAISONS, voir DERMATOSES)
RÈGLES : (voir MALADIES DE LA FEMME)
RHUMATISMES :
Observations : En cas de crise aiguë de rhumatismes, pour calmer
très rapidement les douleurs il vous suffira d’employer une macération
de renoncule âcre (bouton d’or) fleurs et feuilles : six poignées pour
un litre d’eau. Cette préparation est suffisante pour faire disparaître
les douleurs mais elle ne soigne pas les causes. Il conviendra donc de
faire ensuite le traitement de base ci-après :
Bardane (feuilles) une poignée
Bruyère (fleurs) une poignée
Camomille romaine une dizaine de têtes
concassées
Chélidoine (feuilles et tiges demi-fraî
ches si possible) une poignée
Chiendent (racines râpées) une poignée
Genêt (fleurs) une poignée
Lavande (fleurs) une poignée
Oignon un gros oignon haché
Cataplasmes : Chou, cresson ou blettes. Ajouter un petit verre à liqueur
de la préparation de base.
Les cataplasmes ne sont à employer localement que dans les cas
de crise aiguë et sur les régions atteintes, en contact direct avec la
peau. Ils n’excluent pas les bains de mains et de pieds qui sont le trai
tement curatif.
sciatique :
Bouton d’or (feuilles et fleurs) une poignée
Chélidoine (feuilles fraîches si pos
sible) une poignée
Chou (feuilles) , une poignée
Menthe (fleurs et feuilles) une poignée
Thym (fleurs) ' une poignée
Bains de siège.
Bains de pieds et de mains.
spasmes gastriques : (voir ESTOMAC)
stérilité : (voir MALADIES DE LA FEMME)
sympathique : '(Troubles fonctionnels du) [voir NERFS]
tachycardie : (voir CŒUR)
torticolis :
Oignon un gros oignon râpé
Romarin (feuilles) . une poignée
Thym (fleurs) une poignée
Compresses locales.
ANNEXE I 341
toux :
Bourrache (feuilles et tiges) une poignée
Coquelicot (fleurs et capsules broyées) une poignée
Lierre terrestre (tiges et feuilles) une poignée
Mauve (racines râpées) une poignée
Menthe (fleurs et feuilles) une poignée
Persil (haché frais si possible) une poignée
Violette (fleurs) une poignée
Bains de pieds et de mains.
trachéite : (voir GORGE)
ULCÈRES : (du DUODENUM, de l’ESTOMAC) [voir ESTOMAC]
ULCÈRES variqueux :
Bardane (racines et feuilles) une poignée
Chardon béni (feuilles) une poignée
Lierre rampant (feuilles) une poignée
Plantain ou rose rouge (feuilles) une poignée
Ronces (feuilles) une poignée
Sauge (fleurs et feuilles) une poignée
Bains de mains.
Observations : Attention, pas de bains de pieds pour les ulcères
variqueux.
urémie :
Observations : Pour cette affection il convient d’observer un régime.
Chélidoine (feuilles et tiges demi-fraî
ches si possible) une poignée
Genêt à balai (fleurs) une poignée
Reine des prés (fleurs) une poignée
Bains de pieds et de mains.
urticaire : (voir DERMATOSES)
vaginite : (voir MALADIES DE LA FEMME)
v'RICES :
Aubépine (fleurs) une poignée
Achillèe millefeuille (fleurs) une poignée
Genêt à balai (fleurs) une poignée
Plantain (feuilles fraîches si possible) une poignée
Rose rouge (pétales) une poignée
Bains de mains.
Observations : Attention : jamais :1e bains de pieds, ceux-ci pouvant
etre dangereux.
vertiges :
Aubépine (fleurs) une poignée
Camomille romaine une dizaine de têtes
concassées
342 DES HOMMES ET DES PLANTES
Lavande (fleurs) une poignée
Menthe (fleurs et feuilles) une poignée
Sauge (fleurs et feuilles) une poignée
Bains de pieds et de mains.
vessie : (Maladies de la)
Cystite
Bruyère (fleurs) une poignée
Coquelicot (fleurs et capsules broyées) une poignée
Maïs (stigmates) une poignée
Mauve (racines râpées) une poignée
Plantain (feuilles fraîches si possible) une poignée
Bains de siège. Douches vaginales.
Observations : Pour cette affection il convient d’observer quelques
précautions alimentaires, notamment de supprimer certains aliments et
boissons.
Incontinence d’urine
Ail une grosse tête écrasée
Aubépine (fleurs) une poignée
Bouton d’or (feuilles et fleurs) une poignée
Bains de siège.
Prostate
Aubépine (fleurs) une poignée
Bourrache (fleurs) une poignée
Bruyère (fleurs) 1/2 poignée
Chélidoine (feuilles fraîches si pos
sible) une poignée
Mauve (racines râpées) une poignée
Bains de siège.
ANNEXE 11
VOTRE SANTE DANS VOTRE JARDIN
Mes bonnes herbes se trouvent dans nos campagnes et nos bois. Mais
elles ne sont pas toujours toutes groupées à la portée de votre main.
Disons aussi que certaines régiòns sont mieux partagées que d’autres
et que l’on peut y trouver à sa porte, ou presque, toute ma pharmacopée.
Quelle que soit la région où vous habitez, si vous désirez vous soigner
par les plantes toute l’année, il vous est possible de préparer votre
hiver dès le printemps. Les simples que la nature ne vous offre pas
vous pouvez les faire pousser vous-même. Si elles sont un peu moins
efficaces cultivées, que sauvages, elles auront encore suffisamment de
vertus pour vous être utiles.
Si vous avez la chance de pouvoir, comme Candide, cultiver votre
jardin, réservez dedans quelques places pour les bonnes plantes qui
sont aussi, en général, très belles.
Je ne vous conseille pas de jouer aveuglément à l’apprenti Mességué
car l'emploi de certaines plantes peut être nocif. Ce n’est pas parce
que vous n’avalez pas vos macérations qu’elles sont anodines. Les trai
tements par osmose peuvent être aussi dangereux que d’autres.
Les plantes que je vous recommande de cultiver sont les suivantes :
— ACHILLÈE MILLEFEUILLE ---- GENÊT A BALAI
— AIL ---- GUIMAUVE
— ARTICHAUT ---- LAVANDE
— AUBÉPINE ---- MAUVE
— AUNÉE ---- MENTHE
— BARDANE ---- OIGNON
— BOURRACHE ---- PERSIL
— BRUYÈRE ---- PISSENLIT
— CAMOMILLE ROMAINE ---- REINE DES PRÉS
— CHICORÉE ---- ROSE ROUGE
— CHOU ---- SAUGE
— COQUELICOT ---- THYM
— ÉGLANTIER ---- VIOLETTE
— FOUGÈRE MALE
Bien entendu votre terre soigneusement préparée ne sera fumée avec
aucun engrais chimique 1 ni fumure industrielle. De même vous n’utili-
été 7^?$ IMPORTANT : Les plantes qui poussent sur des terrains où elles ont
traitées avec des produits chimiques sont excessivement dangereuses.
344 DES HOMMES ET DES PLANTES
serez pas d’insecticides, de pesticides, de polluants. Sinon vous vous feriez
plus de mal que de bien.
VOUS CULTIVEREZ
Légende : O plein soleil ® ombre et soleil ® ombre.
O ACHILLEE MILLEFEUILLE (plante vivace)
Inutile de lui préparer un coin spécial, elle se plaît dans votre
gazon, semez-la avec lui et au début, tondez-la aussi souvent que lui.
Puis laissez-la faire ses fleurs vers juillet pour les récolter. Recommen
cez à tondre ensuite. Toutefois si votre coin-pelouse est ombragé, réser
vez à l’achillée millefeuille des places au soleil.
Récolte : Vous récoltez les fleurs en juillet. A l’automne vous pouvez
faire sécher la plante entière mais ne l’arrachez pas.
O AIL (plante annuelle)
Sa place est au potager si vous en avez un. Sinon en octobre ou
novembre plantez les caïeux à 3 cm de profondeur espacés de 12 cm.
Quinze jours à trois semaines avant la récolte rabattez-les.
Attention l’ail n’aime pas les fumures fraîches. Fumez six mois avant
Récolte : Nettoyez les tètes et faites-les sécher en les suspendant.
® ARTICHAUT (plante vivace)
Même sans potager vous pouvez en avoir un ou deux pieds. Sa feuille
très belle se plaît dans un jardin d’ornement.
Il aime la fraîcheur mais déteste l’humidité. Son engrais préféré est
le fumier de vache.
Procurez-vous les pieds chez un horticulteur, plantez-Ies assez profon
dément et à l’automne buttez-les très haut pour les préserver du froid.
Ils gèlent à moins dix.
Récolte : Cueillez les feuilles tout au long de l’été et faites-les sécher.
O AUBEPINE (arbuste vivace)
Elle se plaît partout et dans tous le sols, ou presque, mais son
pays d’élection est la Normandie. C’est la fleur de mai. En haie ou en
arbre ell^ est toujours très jolie.
Plantée comme tous les arbustes elle ne demande aucun soin parti
culier.
Si vous avez de la patience vous pouvez, à la fin de l’automne, mettre
en terre ses fruits entiers. Mais ils poussent très lentement, il leur faut
plus d’un an.
Pour l’usage médicinal, préférez aux roses la fleur blanche.
Récolte : Chez vous ou dans la campagne, cueillez les fleurs en boutons
et faites-les sécher.
O AUNEE (plante vivace)
Elle aime un sol frais, profond et meuble. Allégez votre terre avec
de la terre de bruyère ou mieux encore avec de la tourbe.
Il est préférable de la semer, début mars, sous châssis, ou fin mars
en pleine terre. Quinze jours après la levée, éclaircissez et repiquez à
50 cm de distance. Binez et arrosez si l’été est sec.
ANNEXE II 345
Récolte : Tous les 3 ans arrachez la plante et faites sécher les racines
de préférence au soleil.
O BARDANE (plante vivace)
Elle ne demande pas de soins spéciaux et préfère les sols bien fumés
et très meubles. Sa graine ne se trouve pas dans le commerce mais toutes
nos campagnes en sont envahies. Vous la récolterez vous-même et la
sèmerez en place en septembre ou début du printemps, 4 ou 5 graines
en poquet à 4 cm de profondeur espacées de 20 cm. Binage et sarclage
normaux.
Attention : La bardane est aussi envahissante que l’ortie. Coupez le
sommet des tiges avant la maturité.
Récolte : Racine et feuilles doivent être récoltées au printemps de la
deuxième année. Au bout de trois ans la bardane devient ligneuse et
beaucoup moins efficace.
O BOURRACHE (plante annuelle)
Répandue dans toute la France elle se fait pourtant plus rare dans
le Nord que dans le Midi. Elle a bon caractère et s’accommode de
tout. Semez en avril à la volée dans une terre bien ameublie. Eclaircissez
quinze jours environ après sa sortie de manière à espacer les pieds de
30 cm.
Récolte : La plante entière doit être récoltée juste avant la floraison et
séchée.
O (J BRUYERE (plante vivace
On la trouve à l’état sauvage dans le Nord-Ouest, le Centre et le Sud-
Ouest de la France.
Il lui faut de la terre de bruyère (sable, terreau, débris végétaux).
Elle aime les rocailles, les sols aérés et ne peut vivre dans les terres
lourdes.
Semez les graines en place au printemps et éclaircissez sévèrement.
II est plus rapide d’en prélever des pieds à l’état sauvage avec une
grosse motte et de les replanter. Repiquez-en plusieurs car ils ne
reprennent pas tous.
Récolte : Les fleurs au début de leur floraison.
» CAMOMILLE ROMAINE (plante vivace)
On la trouve surtout à l'Ouest de la France. Elle préfère une terre
meuble et non argileuse. Il faut la fumer abondamment. De légers sar
clages lui conviennent très bien. Au début de l’automne prélevez sur
des pieds sauvages des éclats de souche et repiquez-les.
Récolte : Récoltez la fleur (la tête entière) en fin juillet avant qu’elle
ne soit bien ouverte.
°® CHICOREE SAUVAGE (plante vivace)
Elle se plaît partout mais préfère un sol meuble et frais.
Au début du printemps, semez-la en ligne. Eclaircissez-la tous les
quinze, jours à 15/20 cm de distance. Sarclez-la souvent.
Récolte : Trois récoltes. La plante doit être récoltée après avoir fleuri.
346 DES HOMMES ET DES PLANTES
La seconde se fait en juin et la troisième au début de l’automne. Arrachez
les racines et faites-les sécher.
9 CHOU (plante annuelle)
C’est le symbole de la cuisine paysanne et en phytotérapie une plante
très précieuse.
Si vous n’en avez pas dans votre potager et que vous ne voulez pas
courir le risque d’en utiliser qui ont été forcés à coup d’engrais chimi
ques, semez sous châssis à la fin d’août. Eclaircissez. Prélevez les sujets
les plus robustes et mettez-les en place en les enterrant profondément
dans une terre meuble. Buttez mi-février, mi-mars et récoltez.
Si vous désirez en avoir toute l’année à portée de la main, il existe
différentes espèces qui peuvent prendre la relève l’une de l'autre.
O COQUELICOT (plante annuelle)
Le coquelicot pour moi est une jolie paysanne gaie et robuste, en
robe rouge. Il se plaît partout, à condition qu’il soit au soleil et non
dans le voisinage de plantes vivaces non sauvages. Auprès d’elles il
s'étiole et meurt. Son goût pour les champs cultivés indique qu'il lui
faut une terre retournée. Semez-le à la volée, comme la nature le
ferait, à l’automne ou au printemps. Eclaircissez-le pour avoir de plus
belles capsules.
Récolte : Deux récoltes. Dès mai vous cueillerez les pétales que vous
ferez sécher à l’ombre dans un endroit sec. Retournez-les souvent afin
qu’ils ne noircissent pas. Plus tard vous cueillerez les capsules bien
mûres, déjà pratiquement sèches, en choisissant les plus grosses.
O EGLANTIER (plante vivace)
Il est la rose sauvage de nos campagnes. Il existe une vingtaine
d’espèces d’églantiers. Comme vous le prélèverez dans votre région
vous n’avez pas à vous en préoccuper. En hiver, déterrez les surgeons
de l’année qui poussent autour des pieds âgés. Prenez le plus possible
de racines. Replantez-les de suite, comme tous les rosiers, en les taillant
à un ou deux yeux et en rafraîchissant au sécateur les racines. Pralinez-
les (mélange de terre et d’eau dans lequel on plonge les racines). La
terre leur est en général indifférente. Buttez légèrement. Taillez aux
mêmes époques que les rosiers.
Récolte : Deux récoltes. La première de la fleur en boutons, la seconde
du fruit, que les petits paysans appellent « poil-à-gratter ou « gratte-cul »,
se fait après les premières gelées d’automne.
O# FOUGERE MALE (plante vivace)
Cette plante dont la crosse fait penser à celle d’un évêque apprécie
les sols légers et plutôt humides et l’exposition au nord. N’hésitez pas
à mélanger votre terre de sable pour l’aérer. Très vigoureuse elle ne
demande aucun soin. Comme pour l’églantier prélevez les rhizomes sur
des pieds sauvages.
Récolte : Arrachez en hiver les rhizomes et faites-les sécher.
O GENET A RALAI (plante vivace)
Une seule terre lui est hostile : le calcaire. Comme la nature le fait •
semez en juillet à la volée, sur un sol bien nettoyé et ameubli.
ANNEXE li 347
Repiquez les plus beaux plans dès qu’ils seront assez vigoureux. Ils
n’exigent aucun entretien.
Récolte : Prélevez les jeunes rameaux et les fleurs juste avant leur
épanouissement. Faites-les sécher à l’ombre.
O GUIMAUVE (plante vivace)
Elle préfère la Lorraine et le Massif Central, mais on en trouve
dans tous les endroits où la terre est riche, fraîche et légère.
Au printemps faites vos semis puis repiquez après avoir éclairci.
Toutefois il est préférable de prélever à l’automne sur des plants sau
vages des éclats de souches. Vous les trouverez en mettant au jour les
racines de la guimauve. Coupez alors les morceaux de racines où appa
raissent de jeunes pousses. Puis conservez-les tout l’hiver dans une
tranche de sable. Fin mars mettez-les en terre.
Récolte : Elle se fait tous les ans en prélevant les jeunes racines. Au
but de trois ans la racine mère devient ligneuse et pauvre en vertus.
O LAVANDE (plante vivace)
Elle n’aime que le midi de la France, dit-on, c’est faux, vous pouvez
l’acclimater partout. Elle sera moins bonne, moins riche, mais utile
tout de même. Elle préfère les sols calcaires et secs.
Procurez-vous quelques pieds chez un horticulteur de votre région.
Ils seront déjà acclimatés et plantez-les. Elle ne réclame aucune pré
caution spéciale. A la fin de la floraison taillez-la sévèrement en forme
de dôme.
Récote : Les fleurs se cueillent au moment de leur épanouissement
en juin. Elles se sèchent sans difficulté.
O MAUVE (])lante vivace)
Tous les sols lui conviennent, mais elle préfère les terres riches en
nitrate. Semez en place en poquet au printemps. Mais elle ne donnera
des fleurs que l’année suivante. Si vous êtes pressé,' transplantez des
pieds sauvages au printemps ou à l’automne et laissez-les croître à leur
guise.
Récolte : Les feuilles seront cueillies juste avant la floraison. De juin
à août vous pourrez récolter les fleurs et les faire sécher très rapide
ment de crainte qu’elles ne s’altèrent, à l’ombre dans un endroit sec.
En hiver vous prélèverez les racines que vous ferez sécher.
® MENTHE (plante vivace)
Elle préfère une terre meuble, fertile, un peu d’humidité lui convient
bien. La tête à l’ombre et les pieds au frais lui donnent bonne mine.
Au printemps ou à l’automne plantez les éclats de souches, de pré
férence prélevés sur des pieds sauvages, ou achetés en godet chez votre
horticulteur. Arrosez-les bien pour aider à la reprise et ensuite ne vous
en occupez plus. C’est une plante plutôt envahissante.
Récolte : Les feuilles se cueillent de préférence avant la floraison. Leur
secliage ne présente aucune difficulté.
® OIGNON (plante annuelle)
>• apprécie les sols légers et sains. Tous les climats lui conviennent,
e vous conseille l’oignon rouge, médicalement plus efficace. Vous
348 DES HOMMES ET DES PLANTES
pouvez les semer, mais il est préférable de procéder comme pour
l’ail. Ces cultures étant identiques.
O PERSIL (plante annuelle ou vivace)
Il aime une terre riche en humus. Semez-le de février à août en
place à la volée. Recouvrez-le de terre tamisée entre vos mains à
laquelle vous avez ajouté un peu de sciure de bois. Il ne supporte
pas d’être enterré. Deux mois et demi plus tard il lèvera. Prenez soin
de ne cueillir (pie les feuilles les plus fortes. Veillez à ce qu’il ne
fasse jias de fleurs et le même pied durera trois ou quatre ans.
Récolte : Les feuilles jusqu'aux gelées et la racine à l’automne.
OO* PISSENLIT (plante vivace)
Il n’exige qu’une terre fraîche pendant l’été. Sinon solide et rustique
il s’accommode de tout.
Semez-en une ou deux lignes, Sarclez-le fréquemment. Laissez-le en
terre deux ou trois ans pour poi ivoir en récolter des racines suffisam-
ment fortes.
Récolte : Arrachez la racine en août-septembre.
<>• REINE DES PRES (plante vivace)
Elle n’exige de la terre qu’une seule qualité : l’humidité.
A l’automne prélevez des éclats de souche ou de jeunes pieds. Replan-
tez-les dans votre jardin.
Récolte : Cueillez les fleurs au début de la floraison en juin-juillet,
faites-Ies sécher la tête en bas aux poutres du grenier.
Les feuilles, les tiges et les racines ont les mêmes propriétés médi
cales.
O ROSE ROl'OE /plante vivace)
Choisissez pour la reine des fleurs, ma préférée, la rose de Provins.
Elle apprécie les sols calcaires, se plaît en haies ou appuyée contre
la maison. Elle fait aussi bonne figure dans un massif.
Vous la plantez comme tous les rosiers dans un sol allégé après en
avoir rafraîchi les racines au sécateur et taillé à un ou deux yeux.
Praline/, les racines et mettez-les en terre.
Récolte : Les fleurs doivent être cueillies en boutons. Quand ils sont
secs séparez de leurs cônés les pétales que vous conserverez.
O SAUGE (plante vivace)
Eloignée des pays méridionaux elle perd beaucoup de ses qualités.
Elle aime les sols secs mais légers, calcaires et pierreux. L’humidité la
fait dépérir. Achetez-Ia en godet chez votre horticulteur. Plantez-la avec
un peu de fumure organique, binez-la fréquemment. Le premier hiver
paillez-la. Jeune,'elle craint les gelées.
Récolte : Fleurs et feuilles se cueillent à la Saint-Jean d’été ; son séchage
est facile.
O THYM (plante vivace)
Même remarque que pour la sauge, éloigné de son terroir d’origine
il perd de ses qualités.
ANNEXE II 349
Procédez comme pour la sauge. Toutefois il est inutile de le préser
ver des gelées.
®O VIOLETTE (plante vivace)
Au printemps prélevez des pieds de violettes sauvages et plantez-les
dans votre jardin. Elle aime la terre légère et fraîche, plutôt riche en
humus végétal, qui recrée pour elle l’atmosphère des sous-bois natals.
Elle se reproduit d’elle-même par marcottage. Cette plante modeste
est facilement envahissante.
Récolte : A l’approche du printemps vous cueillerez les fleurs au matin
avant qu’elles n’aient vu le soleil et les ferez sécher. Les feuilles peuvent
être cueillies jusqu’aux premiers jours d’été et les racines arrachées à
l’automne.
Pour compléter votre petite herboristerie médicale vous cueillerez
dans votre jardin où elles sont considérées comme de mauvaises herbes :
— LA BOURSE A PASTEUR
— LE CHIENDENT
— LE PLANTAIN
Contre votre maison :
— LA CHELIDOINE
— L’ORTIE
Au cours de vos promenades :
— LA BERCE
— LE BOUTON D’OR
— LE LIERRE TERRESTRE
— LA PRELE
— LA RENOUEE DES OISEAUX
Cultivez les bonnes herbes. Les cueillir dans votre jardin ou dans la
campagne vous fera le plus grand bien, c’est un pas vers la bonne
santé bien facile à faire.
En vous alimentant sainement non seulement vous conserverez votre
santé mais vous vous préserverez de beaucoup de maladies. Cela favo
risera aussi et hâtera la guérison de certaines affections comme le
diabète, l’albumine, la cellulite, l’arthrite, etc.
POUR LES HÉPATIQUES
Suivant la tolérance personnelle.
CONSEILLES DEFENDUS
CRUDITES Particulièrement : ail, choux rouge
carottes, tomates, arti olives vertes, radis,
chauts, olives noires. concombres
POTAGES de légumes bouillons gras, bisque,
potage à la crème
350 DES HOMMES ET DES PLANTES
CONSEILLES DEFENDUS
ŒUFS * à la coque frits
CHARCUTERIE jambon maigre, toutes les autres
VIANDES bœuf, veau, volaille, mou pot-au-feu, canard, porc,
ton gibier
ABATS foie de veau ous les autres
POISSONS tous ceux de mer grillés saumon, thon, hareng,
truite maquereau
CRUSTACES et homards, langoustes, cra
COQUILLAGES * bes
LEGUMES carottes toutes les raves : navets,
salsifis, etc. choucroute
LEGUMES salades, pissenlits, cres épinards, oseille, choux,
VERTS son, artichauts choux-fleurs, choux de
brux elles, etc.
FECULENTS pommes de terre vapeur tous les légumes secs et
pommes de terre frites
CEREALES orge et pain complet
riz complet
FROMAGES * Roquefort
LAITAGES yaourts, lait caillé, crème fraîche, Chantilly,
lait écrémé petits suisses
FRUITS citrons, raisin, pample melons, bananes, abricots,
mousses, oranges prunes
COMPOTES et toutes
CONFITURES
ENTREMETS • beignets
PATISSERIES et crèmes au beurre,
CONFISERIES • chocolat
MATIERES huile d’olive à 0°5 d’aci toutes les autres. Ne
GRASSES dité, beurre cru en petites mélangez jamais le beurre
quantités cuit et l’huile. Toutes les
fritures.
CONDIMENTS •
BOISSONS thé léger, thé à la menthe, •café, vins blancs, alcool,
chicorée, malt boissons gazeuses, bière,
champagne.
Observations : Un de mes amis médecin disait toujours : « Il y a
ANNEXE II 351
autant de formes de maladies de foie qu'il y a de malades. » Aussi ces
conseils ne peuvent être qu’une indication. A vous de les adapter à
votre cas.
POUR LES AFFECTIONS STOMACALES
’ Suivant la tolérance personnellè.
CONSEILLES DEFENDUS
CRUDITES Toutes à la fin du repas * betteraves, radis, concom
bres, choux-rouges, toma-'
tes
POTAGES de légumes, crème de bouillons gras, bisques
légumes potages à la crème
ŒUFS à la coque frits
CHARCUTERIE jambon blanc de régime toutes les autres
VIANDES ’ bœuf et mouton viandes grasses, gibier,
blanches (blanc de pou canard
let)
ABATS cervelles tous les autres
POISSONS tous les poissons maigres saumon, thon, hareng,
maquereau .
CRUSTACES et homards, langoustes, cra
COQUILLAGES * bes
LEGUMES carottes toutes les raves : navets,
salsifis, etc. choucroute
LEGUMES tous, particulièrement épi choux, choux-fleurs, de
VERTS nards, salades cuites, Bruxelles, oseille
cresson
FECULENTS pommes de terre en purée les frites
ou vapeur tous les légumes secs
CEREALES flocons d’avoine en début
de repas, riz •
FROMAGES pâte cuite fermentés
laitages lait caillé, petits suisses, crème fraîche, Chantilly
yaourts, fromage blanc
FRUITS raisin, orange, cassis, pamplemousses, melons,
*jus de citron (non sucré) abricots, prunes
COMPOTES et pommes, poires, pru abricots, rhubarbe, gro
CONFITURES neaux, fraises, cerises, seilles ; pas de fruits aci
’ confitures des
352 DES HOMMES ET DES PLANTES
CONSEILLES DEFENDUS
ENTREMETS flans beignets
PATISSERIES et * sablés, crèmes cuites toutes. Chocolat
CONFISERIES
MATIERES beurre cru et huile d'olive toutes les autres
GRASSES à 0°5 d’acidité toutes les fritures
CONDIMENTS tous
BOISSONS thé à la menthe léger, vin bière, vins blancs, alcool,
rouge millésimé, jus de thé, café, boissons gazeu
cassis ses, champagne.
Observations .\Un de mes amis médecin disait : « Dans les estomacs
délicats c’est l’ordre d’entrée en scène qui compte. » C’est pourquoi
vous devez manger avant tout un légume vert qui préparera la voie
des autres aliments. Afin d’alléger le travail stomacal, hachez vos légu
mes. Méfiez-vous des confitures, surtout des gelées de fruits acides. Pré-
férez-leur le miel.
POUR LES INTESTINS PARESSEUX
* Suivant la tolérance personnelle.
CONSEILLES DEFENDUS
CRUDITES toutes au repas de midi betteraves, radis
* choux
POTAGES de légumes bouillons gras, bisques
ŒUFS à la coque frits
CHARCUTERIE jambon blanc de régime toutes les autres
VIANDES rouges, modérément, au gibiers
repas de midi seulement
blanches
ABATS tous
POISSONS tous
CRUSTACES et tous les coquillages
COQUILLAGES * crustacés
LEGUMES choucroute maigre toutes les raves
LEGUMES tous. Particulièrement les choux-fleurs, de Bruxelles
VERTS épinards, la salade cuite etc.
* choux
ANNEXE II 353
CONSEILLES DEFENDUS
FECULENTS pommes de terre vapeur pommes de terre frites
tous les autres et les légu
mes secs
CEREALES seigle, orge toutes les autres
fromages pâte cuite fermentés
laitages yaourts, fromage blanc, * crème fraîche, crème
lait caillé Chantilly
FRUITS tous sans excès et bien coings
mûrs, cassis, pêches, rai
sin
COMPOTES et toutes les compotes et par * confitures
CONFITURES ticulièrement les pruneaux
ENTREMETS * beignets
PATISSERIES et chocolat
CONFISERIES •
MATIERES huile d’olive et de paraf toutes les graisses anima
GRASSES fine pour salades, beurre les, toutes les fritures
cru
CONDIMENTS tous
BOISSONS thé à la menthe * café vin blanc, alcool, boissons
’ bière, cidre, vin rouge gazeuses, champagne
millésimé. Chicorée, malt,
jus de pomme et de raisin
Observations : Evitez tout ce qui fermente et ralentit le transit
intestinal en provoquant des gaz.
Les conventions chiffrent à sept le nombre de pruneaux, il est par
ticulièrement propice à faciliter le travail intestinal.
Mangez du pain de seigle.
POUR LES RHUMATISANTS
Suivant la tolérance personnelle.
CONSEILLES DEFENDUS
CRUDITES toutes. Particulièrement : tomates
céleri, choux, épinards,
persil, ail, oignon
POTAGES tous et surtout cresson oseille
354 DES HOMMES ET DES PLANTES
CONSEILLES DEFENDUS
ŒUFS sous toutes leurs formes frits
CHARCUTERIE jambon maigre toutes les autres
VIANDES bœuf, veau, mouton volaille, gibiers
ABATS cervelles, foie de veau tous les autres
POISSONS tous, particulièrement
ceux d’eau douce
CRUSTACES et tous les coquillages en
COQUILLAGES grande quantité
* crustacés
LEGUMES • tous, particulièrement oi * raves
gnons cuits au four, carot
tes
LEGUMES tous, particulièrement épinards, oseille
VERTS choux et cresson
FECULENTS tous pommes de terre frites
CEREALES toutes complètes
FROMAGES tous
LAITAGES tous
FRUITS tous, particulièrement cas citrons, pamplemousses,
sis, pommes, fraises. rhubarbe, abricots secs.
Fruits secs, noix, noiset
tes, amandes, etc.
COMPOTES et toutes rhubarbe, abricots, prunes
CONFITURES
ENTREMETS tous à hase d'œufs et beignets
modérément sucrés
PATISSERIES et * toutes
CONFISERIES
MATIERES beurre cru, huile d’olive toutes les autres
GRASSES à 0°5 d’acidité
CONDIMENTS tous, aucun vinaigre
BOISSONS vin rouge millésimé, thé vins blancs, alcools, café,
léger sucré au miel, thé à bière, cidre, boissons
la menthe, jus de cassis - gazeuses, champagne
Observations : Evitez Les aliments trop acides, qui sont décalcifiants.
Attention, votre eau doit être parfaitement pure, très peu minéralisée.
ANNEXE II 355
CONTRE L’ALBUMINE
* Suivant la tolérance personnelle.
CONSEILLES DEFENDUS
CRUDITES toutes, particulièrement :
oignon, ail
POTAGES tous
ŒUFS modérément frits
CHARCUTERIE jambon sans sel toutes les autres
VIANDES peu tous les gibiers
ABATS tous
POISSONS tous
CRUSTACE^ et * crustacés coquillages
COQUILLAGES
LEGUMES oignons cuits au four,
cresson
LEGUMES tous, choux particulière choux-fleurs, de Bruxelles
VERTS ment
FECULENTS pommes de terre, pâtes ali légumes secs •
mentaires
CEREALES toutes
FROMAGES tous
LAITAGES tous
FRUITS tous
COMPOTES toutes
ENTREMETS tous
PATISSERIES et toutes mais sans sel
CONFISERIES
MATIERES très peu, huile d'olive à toutes les autres
GRASSES 0°5 d’acidité, beurre cru
CONDIMENTS sans sel tous
boissons * bière, eaux, minérales vins blancs, alcool, cidre
non salées, vin rouge mil champagne
lésimé, malt, chicorée, thé
* café
Observations : Toüs les aliments fermentés, faisandés ou conservés
sont à bannir Pain de régime sans sel.
356 DES HOMMES ET DES PLANTES
POUR LES DIABÉTIQUES
Suivant la tolérance personnelle.
CONSEILLES DEFENDUS
CRUDITES tomates, choux rouge betteraves, carottes, poi
vrons, radis
POTAGES de légumes ou bouillons vermicelle (sauf au glu
de viande dégraissée ten), tapioca
ŒUFS sous toutes leurs formes frits
CHARCUTERIE jambon blanc sans sel toutes les autres
VIANDES toutes veau, volaille, gibier
ABATS cervelle tous les autres
foie de veau
POISSONS tous
CRUSTACES et tous les coquillages
COQUILLAGES * crustacés
LEGUMES carottes, petits pois, poti
rons
LEGUMES tous, particulièrement
VERTS artichauts
FECULENTS tous
CEREALES avoine toutes les autres
FROMAGES tous chèvre
LAITAGES yaourts, lait écrémé crème fraîche, chantilly
FRUITS . oranges,, pamplemousses, bananes, melons, raisins
mandarines, très peu de secs, pruneaux, tous les
fraises et de raisin fruits secs, figues sèches,
amandes, noix, noisettes,
etc.
COMPOTES et
CONFITURES toutes les compotes sans confitures
sucre
ENTREMETS
tous
PATISSERIES et
CONFISERIES tous
MATIERES
GRASSES très peu de beurre cru toutes les autres
huile d’olive à 0°5 d’aci
dité
ANNEXE II 357
CONSEILLES DEFENDUS
CONDIMENTS
boissons peu de vin rouge, thé, vins blancs, champagne,
café, sans sucre, eaux cidre, apéritifs, alcool,
minérales boissons gazeuses, jus de
fruits.
Observations : Il faut supprimer tous les aliments qui contiennent du
glucose et des amidons et des substances susceptibles de se transformer
en sucre dans l’organisme. Glucides (hydrates de carbone) : la ration
de glucides ne doit pas dépasser 150 à 180 g par jour.
Plus près de la nature que nous, nos grands-parents, et nos parents
mangeaient suivant les saisons. A leur époque on ne trouvait pas en
plein hiver des fraises qui venaient du Cap ou des tomates rougies dans
des serres de Hollande. Il est bien évident qu’une alimentation équilibrée
doit faire une différence entre les saisons. Les dépenses de calories et
les besoins de vitamines ne sont pas exactement les mêmes. A chaque
changement notre corps réclame, impérieusement, les aliments dont il
a besoin. Donnons-lui satisfaction !
Au printemps, vous aiderez votre organisme à se débarrasser des
impuretés de l’hiver et à se rénover. Vous augmenterez les crudités et
les légumes verts. Vous supprimerez toutes les viandes* en sauce et
vous accorderez vos préférences aux viandes grillées et plus particuliè
rement au jeune agneau, au poulet de grain et au poisson de rivière.
Vous profiterez largement de tous les fruits de ce début de saison.
Pour aider votre sang et tout votre organisme à se dépurer, vous com
mencerez la journée par un jus de légumes ou de fruits frais : laitue,
céleri, pommes. Votre petit déjeuner sera léger mais substantiel. Pain
complet de seigle et yaourt. Si vous êtes fanatique du café au lait, ce
que je vous déconseille, ayez la sagesse, jusqu’à l'automne, de le rem
placer par du thé. Vôtre foie surmené par les nourritures riches de
l’hiver s’en portera mieux.
Commencez le repas par une crudité de saison : jeune artichaut, radis,
céleri en branche, bannissez celles de l’hiver : carotte, céleri rave, etc.
Continuez avec une grillade, des légumes verts cuits rapidement à la
vapeur. Les cuissons lentes et prolongées font perdre beaucoup de
valeur aux légumes. Insistez sur les salades de pissenlits et de jeunes
laitues. Choisissez les fruits de saison ; mais comme au début du prin
temps ils sont encore peu nombreux rabattez-vous sur les laitages.
Au repas du soir, c’est le moment de consommer des potages printa
niers, du poisson, des œufs à la coque et les premières compotes de
fruits frais, cuites elles aussi très rapidement.
D’ailleurs, je vous signale en passant que les « mijotages » en cuisine
sont l'ennemi de votre ligne' et de votre santé.
Le persil, l'oignon frais, les fromages, l’olive noire et par-ci, par-là,
une poignée de fruits secs vous donneront les éléments de défense dont
vous pouvez avoir besoin pour lutter contre les coups de froid, et les
358 DES HOMMÈS ET DES PLANTES
« saints de glace ». Car n’oubliez pas qu’ « en avril ne te découvre pas
d’un fil ». Mangez « léger » mais ne gaspillez pas vos réserves, elles
vont encore vous servir.
Enfin voici l’été et vous aurez, naturellement tendance à choisir des
repas froids, à -boire beaucoup et à manger trop de crudités. Faites
très attention, n’abusez pas du citron, de la tomate dont les pouvoirs
déminéralisants sont reconnus. Surtout si vous faites du sport et pre
nez des bains de soleil trop prolongés. Vous risqueriez de vous décal
cifier. C’est là le danger de l’été. Pour compenser, consommez du céleri
en branche et du camembert. Mangez plus légèrement qu’en hiver,
buvez abondamment car vous vous déshydratez davantage, mais écartez
totalement les boissons gazeuses et trop glacées, si agréables soient-elles.
C’est la belle saison des légumes et des fruits. Ils sont gorgés de
soleil naturel. Profitez-en au maximum. Mais ne remplacez pas votre
nourriture habituelle uniquement par des crudités. Une trop grande
quantité de cellulose provoquerait des troubles stomacaux et intestinaux
graves. N’oubliez jamais que tout déséquilibre, brutal, prolongé, dans
votre alimentation est néfaste. Alors choisissez pour commencer votre
journée des jus de fruits ou de légumes frais : concombre, céleri, abri
cot, pamplemousse, vous aurez besoin de vitamines pour subir impuné
ment les brûlures du soleil. Abandonnez le pain de seigle pour le pain
complet et prenez un yaourt.
Si vous restez longtemps sur la plage, mangez légèrement mais ne
jeûnez surtout pas ; un poisson grillé aux herbes sera le bienvenu,
une viande froide vous apportera les forces dont vous aurez besoin
pour vous baigner, courir, sauter, mener une vie de « sauvage ». Un
fromage, quelques fruits bien mûrs vous permettront d’attendre le soir.
N’oubliez pas que les fraises, si vous les tolérez, sont bonnes pour tout
ou presque, que les cerises reminéralisent et dépurent, que l’abricot
est recommandé aux anémiés, les poires sont diurétiques et la pêche'
laxative.
La grosse chaleur passée, n’ayez aucun scrupule à vous restaurer
d’une substantielle grillade aux herbes, de thon frais, d’une salade de
poulet. Réservez les plats froids pour midi, mais attention (pie jamais
ils ne soient glacés, et les plats chauds pour le soir. Bien entendu, ban
nissez les viandes en sauce et les ragoûts. Si vous êtes au bord de la
mer, profitez-en pour manger des coquillages et même des crustacés, ils
continuent tout ce qui peut vous manquer. N’ayez pas peur de l’ail et
de l’oignon. Le soir, accordez votre préférence aux fruits cuits, rapi
dement avec peu de sucre, ils gardent ainsi la plus grande partie de
leurs principes actifs et ne fatiguent ni votre foie, ni votre intestin.
Contrairement aux habitudes trop souvent en vigueur gardez le melon
pour le soir et ne le mangez pas glacé. En vacances on se couche
tard, on se promène, on danse après le dîner et l’on digère facilement,
surtout si l’on efst heureux.
Prenez garde aux boissons, elles sont votre ennemie pendant les
chaleurs. Vous aurez tendance à boire n’importe quoi pourvu que ce
soit « froid et qu’il y en ait beaucoup ». Buvez autant qu’il vous plaira,
surtout entre les repas et assez loin des fruits et des crudités pour évi
ter les ballonnements. Méfiez-vous également de l’alcool, surtout du
pastis dont on dit « qu’il désaltère » et du petit rosé si agréable à boire
pendant les chaleurs. Ce sont les ennemis de votre ligne et de votre
foie.
ANNEXE H 359
Préférez-leur des boissons à base de menthe fraîche, on en fait de
délicieuses, stomachiques, diurétiques et calmantes, les menthes ont
toutes les vertus dont on peut avoir besoin.
A l’automne, les animaux prévoyants, comme les hérissons, les loirs,
les écureuils, préparent les provisions d’hiver. Faites comme eux, com
mencez à augmenter votre ration de calories, de calcium et de phos
phore. C’est aussi l’époque idéale pour faire une cure uvale qui préparera
votre organisme aux chocs que lui réserve l’hiver.
Dès le matin, prenez du jus de raisin et commencez à mettre du
beurre sur vos tartines de pain complet, augmentez votre ration de
miel des montagnes.
Le déjeuner sera déjà plus riche en prévision des brumes à venir.
Vos salades de crudités feront une petite place au riz, de préférence
complet, c’est la belle époque pour les céréales, aux noix fraîches, aux
cubes de gruyère que vous mélangerez à l’endive et à la pomme.
Les lapins, les volailles bien nourris seront agréables à manger, grillés
ou au four. Si vous vous laissez tenter par un gibier, qu’il ne soit
ni faisandé ni en sauce. Ne négligez pas les ratatouilles de légumes
enrichies d’huile d’olive et parfumées aux herbes de Provence. Choisis
sez les fromages des montagnes surtout si vous êtes dans le pays. Votre
dessert préféré restera le raisin.
Le soir, surtout sur la fin de l’automne, commencez par un potage
de légumes genre minestrone ou soupe au pistou. Mangez des œufs, du
poisson. C’est aussi la belle saison des champignons, profitez-en. S’ils
ne valent pas, comme certains le disent, un bifteck, ils n’en sont pas
loin... Réservez une place aux premières châtaignes cuites dans du
lait, elles sont un aliment complet. Finissez votre soirée avec une grappe
de raisin.
L’alimentation de l’hiver doit respecter le climat sous lequel vous
êtes. Plus celui-ci sera froid, plus votre dépense en calories sera impor
tante et plus vous aurez besoin d’un apport de vitamines. Certains
pays, comme la Russie, souffrent énormément du manque d’agrumes qui
provoque des avitaminoses graves.
Votre jus de fruits préféré sera l’orange, c’est le moment de renforcer
vos défenses naturelles contre le froid et la grippe en augmentant
votre ration de vitamines C.
Votre petit déjeuner sera plus complet. Vous pourrez y ajouter un
peu de fromage à la pâte cuite, un œuf, et votre tartine beurrée sera
de seigle complet. Ses propriétés légèrement laxatives vous permettront
d’éliminer les toxines d’une nourriture plus riche. Conservez votre
préférence au miel.
Votre déjeuner commencera par les crudités d’hiver : carottes râpées,
choux rouge ou vert, céleri rave, betteraves. N’ayez pas peur d'abuser
des coquillages, leur richesse en iode sera votre sauvegarde contre
les intempéries. Vous remplacerez de temps à autre votre grillade de
bœuf ou de mouton par un pot-au-feu, une potée paysanne oü une
poule au pot. N’oubliez pas la morue riche en calcium et qui a la répu
tation d’être anticancérigène. Mangez beaucoup de cresson et si vous
le supportez bien, du chou peu cuit.
C’est aussi le seul moment de l’année où vous pourrez vous permettre
de manger un peu de lard, de la viande de porc, du confit et du foie
gras.
Le soir, vous apprécierez les soupes paysannes, les bouillons de
360 DES HOMMES ET DES PLANTES
viande, les gratinées : les plats au four auront vos préférences. Man
ger des féculents modérément, et de la salade, ce n est pas le moment
de négliger les vitamines. Les compotes et les confitures faites chez vous
seront à l’honneur.
Augmentez votre action de calcium en mangeant de tous les fromages,
et de phosphore avec la cervelle et le poisson. Les pommes sont pleines
de ressources mais pour les oranges, se souvenir du vieux dicton :
« L’orange est d’or le matin, d’argent à midi, de plomb le soir. » Comme
boisson n’abusez pas du thé, ni du café, bannissez le grog, préférez-lui
le vin chaud. Un verre de vin millésimé aux repas vous aidera à suppor
ter les rigueurs de l’hiver.
Votre organisme bien protégé par votre nourriture n’aura plus qu’à
attendre le printemps et à recommencer le joli cycle des saisons.
TABLE DES MATIERES
1. Le maître des plantes ................... 7
2. Les bêtes savent bien, elles ............................................. 13
3. La fin d’un homme heureux................................................. 23
4. La vengeance de la blouse grise ......................................... 27
5. Un bain de mains pour l’amiral ......................................... 35
6. C’est plus fort que moi : je guéris..................................... 45
7. Je soignerai ............................................................................ 51
8. Je paye mon premier client ................................................. 59
9. Rencontre avec la chance ..................................................... 67
10. Ma bonne étoile : Mistinguett ............................................. 75
11. Mes premiers « miracles »..................................................... 85
12. « Mon » président .............................................. 97
13. Mon premier procès ................................................. *......... 111
14. Elève d’un médecin ............................................................. 123
15 Mon lord ................................................................................ 133
16. Winston Churchill ........................................... :................... 147
17. Robert Schuman et Konrad Adenauer................................. 157
18. L’impuissance et la frigidité................................................. 171
19. Un monstre fascinant : Farouk ......................................... 187
20. La main d’Utrillo et le cœur de Cocteau ......................... 197
21. Mon grand succès : la cellulite ......................................... 215
22. Je gagne le tour de France ................................................. 235
23. Le cancer . ..,........................................................................ 251
24. Ma lutte contre les charlatans ............................................. 261
25. Dura lex, sed lex ................. 275
26. Mon dernier procès ............................................................. 289
27. De§ villes et des hommes ..................................................... 307
Annexe I. — Mes préparations de base pour les principales
affections chroniques ................. 317
Annexe II. — Votre santé dans votre jardin ......................... 343
ACHEVÉ D’IMPRIMER
LE 26 MARS 1981
SUR LES PRESSES DE
L’IMPRIMERIE HÉRISSEY
A ÉVREUX (EURE)
POUR LES ÉDITIONS
ROBERT LAFFONT
(Photo Jean Tesseyre/" Marie-Claire")
Né le 14 décembre 1921, Maurice Mességué a hérité de son père, un paysan du
Gers, le don et l’art de soigner et de guérir par les plantes et les fleurs. Mistinguett,
Herriot, Churchill, Utrillo, Cocteau, un futur Pape, des souverains et des princes ont
été ses clients. Il a dénoncé les charlatans qui prétendent guérir le cancer et les mala
dies qui relèvent de la chirurgie. Mességué, lui, surtout par des bains de mains et de
pieds, ne s'occupe que des affections chroniques pour lesquelles la médecine offi
cielle est parfois impuissante.
Possédé par le besoin de guérir, il a renouvelé le vieil empirisme expérimental. Il dit
volontiers : « Il n'y a pas de maladies, Il n'y 'a que des malades », mais il a étudié la
médecine et il soigne avec l'accord de centaines de médecins qu’il ne confond pas
avec l’Ordre qui le poursuit.
Des hommes et des plantes, c'est, racontée par Maurice Mességué dans la langue
savoureuse de son terroir'natal, une grande aventure humaine, passionnante, sou
vent bouleversante. Le récit est complété par un précieux dictionnaire de recettes
pratiques, énonçant, pour chaque maladie chronique, les principes de la santé par
les plantes et de l'alimentation la plus saine.
De MAURICE MÉSSÉGUÉ, lire aussi :
C'EST LA NATURE QUI A RAISON
RÉAPPRENONS A AIMER
MON HERBIER DE SANTÉ
TOUTE UNE VIE A SE BARRE
MON HERBIER DE BEAUTÉ
ISBN 2-221-00366-1 70-XI