Le sport :
une fonction géopolitique
Pascal Boniface
Directeur de l’Institut de relations internationales et
stratégiques (IRIS : www.iris-france.org). Auteur de
Football et Mondialisation (Armand Colin, 2010),
Géopolitique du sport (Armand Colin, 2014), JO poli-
tiques (Eyrolles, 2016) et Je t’aimais bien tu sais - Le
Monde et la France : le désamour ? (Max Milo Éditions,
2017).
S
i vous demandez au cours d’une conférence quel que soit le public : « Est-ce
que quelqu’un connaît Andrew Holness ? Antonio Costa ? », il y a très peu
de chances que des mains se lèvent. Mais si vous remplacez ces noms par
Usain Bolt ou Cristiano Ronaldo, c’est l’inverse qui se produira : peu de bras res-
teront collés aux corps. Les deux premiers sont respectivement les Premiers
ministres jamaïcain et portugais en charge de la gestion de leur pays et les seconds
de « simples » sportifs mais, en réalité, des stars mondialisées qui assurent à leur
pays un surcroît de popularité.
Dans un monde globalisé où la scène internationale est de plus en plus
occupée et où il est donc très difficile de se faire une place, l’exploit sportif est devenu
le meilleur moyen de se faire connaître, de surcroît de façon positive. À la fin des
années 1990, Jacques Chirac, devant effectuer une tournée en Amérique latine,
avait eu la bonne idée d’emmener avec lui Michel Platini. La question qui revenait
alors souvent lors des différentes apparitions publiques était : qui est le gars à côté
de Platini ?
Le sport est un facteur social global qui se joue des frontières mais aussi des
clivages politiques, ethniques ou religieux. Souvent, le premier contact d’un enfant
avec le monde extérieur est une vedette sportive. Il pourra l’admirer même s’il n’a
pas la même nationalité ou couleur de peau. Et il ne s’interrogera pas sur le Dieu
auquel il croit ou même s’il croit en l’un d’entre eux.
La radio, la télévision et désormais les réseaux sociaux ont permis au sport
de conquérir le monde. Ils ont créé un stade aux capacités d’accueil illimité. Plus
de 2 milliards de personnes regardent ensemble la finale de la Coupe du monde de
football ou du 100 mètres aux Jeux olympiques (JO). Quelles autres activités
humaines sont capables de réunir au même instant autant de personnes ? Le sport
a étendu son emprise dans le monde entier. Plus encore que sur l’empire de Charles
Quint, le soleil ne se couche jamais sur celui du football ou des JO. Mais, par rap-
port à d’autres empires, le football a une différence majeure : son expansion a été
Revue Défense Nationale n° 800 - mai 2017
134
LE DÉBAT STRATÉGIQUE EN REVUE
effectuée pacifiquement et même avec l’enthousiasme des peuples conquis. La
Grande-Bretagne qui au XIXe siècle a inventé la démocratie et le football a essayé
sans succès d’exporter la première par la force, notamment en Irak en 2003. Elle a
totalement réussi à exporter le second dans les endroits les plus reculés à la seule
force de l’exemple et de l’imitation, avec une ferveur sans limites.
Sport universel, le football est le stade ultime de la mondialisation. Il a
cependant deux différences avec les autres facettes de ce phénomène : il n’est pas
dominé par les États-Unis ; il ne vient pas effacer les identités nationales. Lorsque
l’équipe nationale joue, le peuple entier, au-delà des divergences politiques, sociales
et culturelles, s’unit pour la soutenir. On pourrait écrire que la définition tradi-
tionnelle de l’État – un peuple, un gouvernement, un territoire – n’est plus tout à
fait complète. Il faut désormais y ajouter une équipe nationale de football. Le sport
est la face heureuse et souriante de la mondialisation.
Le football est plus largement répandu que l’économie de marché ou même
Internet. On peut le jouer là où il n’y a pas d’électricité ; on peut y jouer même au
sein de régimes autoritaires. Il ne faut cependant pas penser, comme le répète en
boucle certains « sociologues » qui n’apprécient pas le sport, que le football – ou le
sport en général – est l’opium du peuple. Bien au contraire, on voit que ce sont
dans les régimes les plus obscurantistes que la pratique du sport – qui est une libé-
ration individuelle et collective – est interdite. Les taliban ont banni le sport mas-
culin comme féminin lorsqu’ils sont arrivés au pouvoir et on ne peut pas le prati-
quer si on vit sous le régime de l’État islamique.
La définition de la puissance a profondément changé. La distinction entre
hard et soft power est désormais solidement établie. À côté de la force pure, qui per-
met de contraindre ou d’imposer sa volonté à l’autre, la puissance douce permet de
convaincre, de susciter l’admiration ou le respect. Le sport est une source majeure
du soft power.
Je peux personnellement témoigner qu’après la Coupe du monde 1998 et
la victoire de l’équipe de France, la première chose dont on me parlait à l’étranger
était notre équipe nationale de football. Sa victoire et le beau jeu qu’elle pratiquait
étaient symboles d’une diversité réussie.
Pendant très longtemps, l’équipe de football du Brésil a également joué ce
rôle de porte-drapeau positif d’un pays qui avait beaucoup moins d’atouts à faire
valoir. Le sport a ceci de particulier que la puissance ne suscite pas le rejet, l’hosti-
lité et parfois même la haine comme la puissance stratégique classique. Elle suscite au
contraire l’admiration, l’adhésion joyeuse et l’envie de proximité.
Les instances sportives ont toujours dit qu’il ne fallait pas mélanger sport
et politique. C’est à la fois sincère et hypocrite. C’est bien la preuve qu’on peut
facilement devenir prisonnier de sa propre propagande. Dès le départ, le baron de
Coubertin, lorsqu’il veut recréer les JO, a deux objectifs dont l’aspect stratégique
135
ne peut être ignoré. Le premier est de contribuer à la pacification des relations
internationales en permettant une meilleure connaissance mutuelle des Nations et
une ouverture aux autres. Si cela n’est pas un objectif politique, on voit mal ce qui
pourrait être défini comme tel. Mais le baron de Coubertin a un autre objectif tout
aussi stratégique bien que moins assumé publiquement : préparer la jeunesse fran-
çaise aux exercices physiques car la défaite contre la Prusse en 1870 avait été ana-
lysée comme une infériorité en ce domaine face à la jeunesse germanique.
D’ailleurs, dès 1912, le baron de Coubertin allait introduire dans les JO une dis-
cipline aux caractéristiques très militaires : le pentathlon moderne (équitation,
course à pied, nage, escrime et tir au pistolet, qui par définition ne pouvait pas
figurer dans les jeux antiques). Il s’agissait en fait de ce que tout officier fait pri-
sonnier devait savoir afin de parvenir à s’échapper.
À l’issue de la Première Guerre mondiale, les pays vaincus ont été exclus
des JO afin d’éviter qu’ils puissent prendre sur le terrain sportif la revanche de leur
défaite sur le camp militaire. Beaucoup glosait alors sur l’instrumentalisation des JO
par Hitler en 1936 : les Svastika brandis au stade olympique, la dramaturgie, le culte
du corps. Mais, en même temps, la victoire de Jesse Owens qui, par ses quatre
médailles d’or, est venu dynamiter les théories de la supériorité de la race aryenne. De
plus, son amitié avec l’allemand Luz Long avait rendu Hitler furieux, qui ne pouvait
que difficilement supporter de voir un américain noir et un allemand blond enlacés.
Après la Seconde Guerre mondiale, l’impact stratégique du sport, et
notamment des JO, allait se poursuivre. L’URSS va y participer à partir de 1952,
les Jeux étant organisés dans la Finlande voisine et neutre.
La compétition Est/Ouest va se déporter de façon pacifique et régulée sur
les enceintes sportives. Après chaque olympiade, l’URSS et les États-Unis feront le
décompte des médailles d’or afin de savoir qui du système socialiste ou capitaliste
était le plus efficace, le plus adapté aux aspirations de la jeunesse et le plus à même
d’être performant. Les JO sont la continuation de la guerre froide par d’autres
moyens. Une compétition dans la compétition opposait les deux Allemagnes qui a
conduit à un dopage massif en Allemagne de l’Est.
Le sport a également joué un rôle important pour la décolonisation et la
lutte contre l’apartheid. Pour un jeune pays qui venait d’obtenir l’indépendance, le
fait d’avoir une délégation aux JO ou une équipe nationale de football permettait
de jouer l’hymne national, de montrer le drapeau et d’unifier un peuple à l’identité
fragile derrière ses champions. L’adhésion à la Fifa ou au CIO était presque aussi
importante et, en tous les cas, plus visible que celle à l’ONU. L’Algérie a existé par
son équipe de football avant d’être un État indépendant. De 1958 à 1961, des
joueurs qui avaient fui les championnats français ont constitué une équipe « natio-
nale » de football qui s’est surtout produite en Europe de l’Est et en Afrique. Après
l’explosion des empires multinationaux soviétique et yougoslave, les équipes spor-
tives seront également un ciment rapide de l’identité nationale.
136
LE DÉBAT STRATÉGIQUE EN REVUE
Le boycott de l’Afrique du Sud a d’abord été sportif avant d’être politique.
Le régime de l’apartheid est exclu du mouvement sportif avant d’être mis à l’écart
de l’ONU et les pays africains se sont servis de la visibilité du sport pour attirer
l’attention du public international sur le sort réservé aux noirs en Afrique du Sud.
Le général de Gaulle n’était certainement pas un passionné de sport mais il
avait compris son importance symbolique. Après des résultats catastrophiques aux
JO de Rome en 1960, il décida de donner au sport français le moyen d’un plus
grand rayonnement. Lui qui voulait redresser l’aura internationale de la France
avait compris que cela ne pouvait pas s’accompagner d’une humiliation sportive.
Dans le quotidien Le Figaro, Jacques Faizant l’avait représenté en survêtement et
chaussé de baskets, grommelant « décidément dans ce pays je dois tout faire moi-
même ». C’est un peu dans cette logique que Laurent Fabius a décidé en 2013 de
créer un poste d’Ambassadeur pour le sport : non par passion mais par raison.
Un autre exemple illustratif est l’importance prise par les BRICS (Brésil,
Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud) dans l’organisation de compétitions spor-
tives mondialisées. La Chine a organisé les JO d’été de 2008 et va organiser ceux
d’hiver en 2022. Le Brésil a reçu en 2014 et 2016 successivement la Coupe du
monde et les JO. La Russie a organisé ceux d’hiver de 2014 et va recevoir la Coupe
du monde en 2018. L’Afrique du Sud a été le pays hôte de la Coupe du monde de
2010. L’exception en la matière demeure l’Inde dont les résultats sportifs sont
catastrophiques. Faut-il y voir le reflet du système des castes qui, bien qu’aboli, per-
dure toujours et assigne à un individu la place qu’il occupe à la naissance ? Or, le
sport permet l’exact opposé : le dépassement par son talent et son travail et non par
l’héritage ou les réseaux.
On a beaucoup critiqué l’attribution de la Coupe du monde de football à
la Russie en 2018 et au Qatar en 2022, en grande partie pour des raisons géopoli-
tiques. Mais le but de la Fifa est d’étendre toujours plus son empire. Lorsque la
Coupe du monde avait été attribuée aux États-Unis en 1994, pays qui n’avait pas
la culture traditionnelle du football, beaucoup avait protesté. Les mêmes mises en
garde avaient été adressées lorsque la Coupe du monde s’était rendue en Asie : au
Japon et en Corée du Sud en 2002. On avait beaucoup alerté sur les conditions
d’accueil ou de préparation des infrastructures pour l’Afrique du Sud en 2010.
De même, l’attribution de l’organisation des JO a toujours procédé d’une
logique géopolitique : Helsinki a été choisie en 1952 pour y faciliter la participa-
tion de l’Union soviétique et des pays communistes ; le choix de Tokyo en 1964
symbolisait la modernité de ce pays et sa pleine réintégration au sein de la commu-
nauté nationale ; Mexico en 1968 reconnaissait l’émergence du tiers-monde ;
Munich en 1972 illustrait la normalisation de l’Allemagne ; Moscou en 1980 aurait
dû représenter la détente si l’intervention soviétique en Afghanistan et l’absence de
ratification des Accords SALT II n’avaient pas sonné son glas ; 1988 représente
137
l’émergence de l’Asie et la démocratisation de la Corée du Sud ; en 1992, Barcelone
souligne le retour de l’Espagne au sein des Nations démocratiques.
La diplomatie du ping-pong a été souvent évoquée à propos de la visite
d’une équipe de pongiste américaine en Chine accueillie par Zhou Enlai qui allait
délivrer un message d’amitié au peuple américain. Washington et Pékin s’invecti-
vaient férocement à cette époque. Kissinger a, à de nombreuses reprises, souligné
l’utilité de cette rencontre réellement informelle dans le rapprochement sino-
américain. Bien sûr, ce n’est pas cette rencontre qui, en tant que telle, a déclenché
une évolution stratégique majeure mais elle l’a facilitée en offrant une occasion
symbolique de rapprochement qui, si elle avait échoué, n’aurait pas engagé la sou-
veraineté ou le prestige national des deux puissances.
Le sport n’est pas une baguette magique mais un moyen qui peut s’avérer
fort utile si l’on s’en sert de façon intelligente.
De même que le monde stratégique se multipolarise, le monde sportif
en fait tout autant. Les premiers jeux d’Athènes en 1896 ont réuni 14 Nations et
241 athlètes. La première Coupe du monde de 1930 s’est tenue en Uruguay avec
13 Nations sur les 16 places disponibles ; 3 pays ont préféré ne pas faire un long
trajet maritime de quinze jours pour rejoindre Montevideo. Aujourd’hui, la Fifa et
le CIO ont plus de membres que l’ONU. Ils réussissent tous les deux à faire coha-
biter la Chine, Taïwan, Israël et la Palestine, ce que l’organisation mondiale n’est
pas en mesure de faire. Aux derniers JO, plus de 80 nations ont obtenu des
médailles.
Malraux avait prédit que le XXIe siècle serait religieux. Il sera avant tout
celui du sport mondialisé. Le sport est devenu le nouveau terrain d’affrontement
pacifique et régulé des États, dans un monde où les rivalités nationales persistent
mais seraient moins souvent qu’autrefois réglées par les armes, où les frontières
demeurent présentes mais sont devenues poreuses et où les peuples doutent de leur
identité et de leur avenir. Le sport offre des réponses aux pertes de repères et aux
volontés d’exister au sein d’un monde où le concept de puissance régit encore les
relations internationales. Le sport est devenu un élément essentiel du rayonnement
d’un État.
Le sport tient désormais dans l’espace public international une place sans
commune mesure avec celle qu’il a pu occuper dans le passé. La mondialisation,
qui contracte le temps et l’espace, lui a offert une plus grande visibilité. Le sport a
ainsi accéléré et élargi les effets de la mondialisation tout en contribuant à lui don-
ner un visage humain. Au-delà des émotions, du plaisir, des joies et des espoirs,
c’est aussi de la géopolitique.
138