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Utopie Origines Et Decouverte de Lurbanisme Occidental

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UTOPIE, ORIGINES ET DÉCOUVERTE DE

L’URBANISME OCCIDENTAL
par

GERMÁN SOLINÍS

Les idées que j’aimerais partager avec vous se réfèrent


précisément à ce que les urbanistes ont fait de l’utopie. Je le ferai
donc à partir de la relation historique qui s’est établie entre la
pensée utopique et l’intention d’organiser et de dominer la
disposition spatiale pour contrôler la société et garantir son
développement.

Les vertus de l’utopie


Le « lieu de nulle part » annonce la possibilité d’un monde à
l’envers et dénonce la légitimité du monde à l’endroit. Entre
conscience et réalité se développe une relation d’aller-retour : la
réalité détermine une conscience qui à son tour détermine des
réalités à travers des discours, images et audiences. Ainsi, la
fantaisie peut générer un projet, le projet les stratèges et les plans
de réalisation et tout cela ensemble un discours de représentation
de la réalité qui devient réel.
On sait que par opposition à l’idéologie, le discours utopique a
une potentialité révolutionnaire et il nous intéresse comme tel, du
point de vue des transformations sociales, et en particulier de celui
des transformations sociales de la ville.
L’Utopie appliquée au champ spécifique de l’urbanisme s’appuie
sur le fait que les origines de celui-ci ont été profondément
marquées par la ville idéale et par le discours utopique.
On abordera donc la relation utopie-urbanisme à partir de deux
questions essentielles :
Comment la ville donne-t-elle sa morphologie au discours
utopique ?
L’urbanisme peut-il être la science de la ville idéale ?

La ville idéale, la forme de l’utopie

Bien que cela puisse nous sembler paradoxal, la pensée


utopique considère la ville à la fois comme le produit dynamique
d’une relation complexe et comme une notion abstraite. Comme
n’importe quel autre phénomène idéal, la représentation de la ville
échappe difficilement au transfert métaphorique, comme la
réification anthropomorphique ou la modélisation de l’ordre

Diogène n° 209, janvier-mars 2005.


92 GERMÁN SOLINÍS

spatial. Symboliquement, la structure de l’espace construit peut


formaliser le rêve régulateur des passions et de subordination à la
raison (G. Jean). Mais, à sa racine philosophique, dans la
représentation idéale de la ville, le mythe de l’origine éternelle est
le principe universel qui a donné du sens, avec ou sans raison, au
modèle urbain.

Antonio Averulino, dit Filarete, dans son Trattato d’Architettura en 25 volumes


(1461-1464), développe la vision d’une ville nouvelle, idéale ( appelée Sforzinda),
ayant le premier schéma de planification urbaine symétrique des temps modernes.

La pensée de la Renaissance a conceptualisé la ville en tant


qu’objet intellectuel et objectivable, en la construisant ration-
nellement, grâce à l’invention de la perspective (Brunelleschi, ca.
1413). Avec la philosophie des Lumières, et à l’aide de la nouvelle
méthode de projection et du développement de la géométrie
descriptive, la possibilité s’est réaffirmée de représenter l’espace
graphiquement en images de villes qui pouvaient, pour la première
fois, correspondre aux descriptions, que celles-ci fussent réelles ou
idéales. La ville idéale a ainsi mis en pratique les transformations
rationnelles de l’utopie.
On attribue à G. Simmel la phrase : « Il n’y a pas d’utopie sans
le dessein d’un espace utopique ». Une des principales caractéri-
stiques que je prendrai en compte réside dans le fait que l’utopie
associe le projet de société à un dispositif spatial. Donc, les apports
de la ville idéale peuvent être abordés en considérant intégrations
et séparations entre espace et société, entre la forme physique de
l’espace bâti et les relations sociales, ou, plus précisément, entre
UTOPIE ET URBANISME OCCIDENTAL 93

disposition de l’espace et organisation de la société qui l’habite.


L’analyse de ces interactions a représenté une inquiétude constante pour
les urbanistes, qui adoptent trois postures principales :
l’espace et la société interagissent de manière sinon insignifiante, du
moins indépendante ;
les liens entre les programmes urbanistiques et le développe-
ment des relations économiques, politiques, culturelles et sociales
se tissent parallèlement mais ils ne s’analysent pas ensemble ;
espace et société entretiennent une relation de détermination
mutuelle. Sans que l’on ait conscience clairement de qui des deux
prédomine, la « réponse » la plus courante à cette question a été
une attribution « thérapeutique » de l’espace (le cas le plus célèbre
est celui du « panoptisme » de Jeremy Bentham, dont le « Panopticon » –
1787 – propose un dispositif pour contrôler, corriger et normaliser les
comportements des groupes sociaux sous surveillance1).
Même si Platon2 et Aristote3 développent avant la lettre un
discours utopique urbain différent, je dois les évoquer pour deux
raisons : premièrement, comme l’ont déjà constaté d’autres
auteurs, les deux ont exercé une grande influence sur la
représentation de la ville comme fondement de la société idéale.
Deuxièmement, leur intention n’est pas de dessiner un projet
bâtissable, mais de fonder une fonction politique substantiellement
urbaine. Sur ces bases, tous deux exposent des structures
politiques et spatiales autant comme explication pédagogique d’une
théorie éthique, que comme illustration méthodologique qui permet
à la pensée une traduction plus aisée dans l’espace.
Rappelons-nous que pour Platon l’ordre politique et l’ordre
spatial sont reliés entre eux car ils sont la manifestation de
« l’Unité Universelle » ; la ville est une entité transcendante, sa
structure est donnée a priori grâce aux relations numériques,
comme lien entre l’organisation politique, sociale et spatiale, telle
est la configuration du monde mise en œuvre par le Démiurge.
Cette prédétermination géométrique de la société qui passe par la
ville a fait que de nombreuses constructions urbaines prennent
plutôt la forme de discours que de pierres édifiées4.

1. À partir de l’irruption de la « santé publique » comme discipline d’inter-


vention, s’élaborent les premières critiques contre le «chaos urbain » et « l’irra-
tionalité » de la ville médiévale. La circulation routière deviendra dès lors la ligne
directrice de la forme urbaine.
2. Voir : La République, Timée, Critias et Les Lois.
3. Voir : Politique.
4. À propos de Magnesia, la ville des Lois, il mentionne : construire la ville avec
des mots (Lois III 702d). Ceci attribue une grande importance à l’activité
architectonique, puisque en tant que méthode il est en rapport avec l’action de
projeter architectoniquement.
94 GERMÁN SOLINÍS

Palmanova, une des villes idéales de la Renaissance, construite en 1593-1608


près de Venise probablement par l’architecte militaire Giulio Savorgnano. Extrait
de l’atlas Civitates Orbis Terrarum de Georg Braun et Frans Hogenberg, vol. V,
Cologne, 1598. © Bibliothèque Nationale de France.

Pour sa part, L’Utopie de More élabore un modèle de contre-


société, dont la réalisation est conditionnée par l’espace et déter-
mine les traits spatiaux non localisés mais reproductibles. Utopos a
légué aux utopistes le plan complet de la ville pour qu’aucune
intervention postérieure ne puisse modifier la structure de base, de
sorte qu’elle garantisse la possibilité de se sentir chez-soi partout.
Ainsi, l’utopie privilégie le principe du prototype par rapport à
celui du lieu évolutif. Les travaux de F. Choay ont abondamment
analysé le genre littéraire (género textual) inventé par More et les
caractéristiques de son Utopie comme texte fondateur5. Je reprends
ici trois de ces caractéristiques :
– la société-modèle se situe « autre part », en dehors de nos
coordonnées spatio-temporelles, échappant ainsi à l’assujettisse-
ment de la durée ou du changement ;
– ce modèle de société s’appuie sur un « espace-modèle » ;
– l’espace-modèle contrôle et est à son tour contrôlé.

5. La Catégorie discursive, comme celle des traités d’architecture : « Sont


fondateurs les textes qui ont pour objectif la construction d’un appareil conceptuel
autonome qui rend possible la conception et réalisation de nouveaux espaces » (de
stauros : fondation théorique de l’espace construit ou à construire, inauguraux par
rapport à la fondation des villes). D’après CHOAY (1980), l’Utopie de More et De re
aedificatoria d’Alberti sont deux textes homologues et paradigmatiques du point de
vue formel et sémantique. Cependant, ils se différencient dans leur manière de
procéder par rapport à la façon dont ils génèrent l’espace construit : l’un, des règles ;
l’autre ; le modèle.
UTOPIE ET URBANISME OCCIDENTAL 95

Ainsi, la modélisation de l’espace garantit la reproduction des


pratiques sociales, sans admettre la particularité des besoins ou
des aspirations individuelles en s’attribuant un rôle thérapeutique
ou magique. Voici, d’après Choay, la nouvelle idée qui différencie
More de tous les précédents concepteurs de villes et de sociétés
idéales. L’efficacité ainsi attribuée à l’espace construit, transformé
en instrument ou en dispositif, s’inscrit une fois de plus dans le
contexte épistémologique de la Renaissance. Si Amaurote est plus
un discours qu’une ville, la modélisation critique de l’espace qu’elle
décrit sera l’instrument privilégié des réformateurs sociaux, dont
certains projets seront élaborés pour être appliqués concrètement
et qui presque tous échoueront.
On peut alors conclure cette première partie en disant que la
relation entre la ville idéale et le discours utopique se développe à
partir de trois principes de base :
a) dans l’utopie, le gouvernement des hommes s’accomplit par le
gouvernement des choses ;
b) la société est conditionnée par l’espace. Le modèle utilise le
dispositif spatial qui garantit techniquement et thérapeutiquement
la réalisation du modèle (disposition dans l’espace des rues, des
places, des quartiers, des frontières et des remparts) ;
c) la proposition d’un modèle spatial peut également opérer
comme un artifice méthodologique qui facilite l’énoncé d’un
problème social et politique, en prétendant que la solution réside
dans l’espace construit.
Il en résulte l’importance de savoir construire des dispositifs
spatiaux, objectif qui est sous-jacent au projet de la théorie de
l’urbanisme. La ville idéale et les utopies urbaines ont les
caractéristiques principales suivantes :
leur objectif est l’harmonie sociale au moyen d’un rigoureux
ordre spatial (exclusion du libre arbitre) ;
elles sont la description détaillée d’un espace politique fondé sur
une construction géométrique, explicitant les relations entre les
espaces et le fonctionnement de la société.
Elles sont isolées territorialement parlant (dans des îles où
dans des endroits protégés et à l’abri, comme le Phalanstère situé
en pleine campagne ou Icarie, au milieu des montagnes).
Elles obéissent à un strict ordre orthogonal (l’angle droit, ordre
imposé contre le chaos).
Leur espace construit ordonne, contrôle, se diversifie et garantit
un fonctionnement6.
Elles fonctionnent grâce aux possibilités que la technique et ses
experts détiennent pour réparer des « erreurs ».

L’urbanisme peut-il être la science de la ville idéale ?

6. Par le biais de l’hygiénisme et de la séparation fonctionnelle.


96 GERMÁN SOLINÍS

À partir de la pensée utopique se développe alors l’illusion que


l’aménagement urbanistique et social peuvent s’identifier
mutuellement. Lorsque l’on évoque l’ensemble des théories de
l’urbanisme très schématiquement, on peut distinguer deux
courants : celui qui associe les idées de ville et de civilisation
(d’après la tradition de Simmel ou de Spengler) et celui qui se
concentre sur les vertus techniques – la plus courante de nos jours.
Par les exégètes de l’urbanisme nous savons que jusqu’à la
Renaissance, l’intention d’organiser scientifiquement l’espace construit
n’avait pas fait l’objet d’étude de la part d’aucune discipline autonome.
En fait, traditionnellement l’urbanisme avait résulté de plusieurs
actions sans tutelle technico-scientifique. Pour ne citer que trois de
ces actions et d’après Benevolo, nous avons certaines pratiques
sociales telles que la pratique juridique et la pratique religieuse,
les caprices pharaoniques des hommes politiques et les « types
urbains » qui se sont forgés tout au long de l’histoire.
L’apparition de l’urbanisme théorique survient pendant la
Révolution Industrielle. En 1867, l’ingénieur Cerdá (Théorie Géné-
rale de l’Urbanisation) crée le genre littéraire spécifique que l’on
peut considérer comme la théorie de l’urbanisme et qui est toujours
en vigueur de nos jours7. Elle tient compte de trois influences
primordiales : la tradition utopique, le positivisme scientifique de
son époque et quelques projets de « villes nouvelles8 ». Ce genre
d’urbanisme a trois prétentions : la validité scientifique, la ratio-
nalité universelle et la neutralité politique9. Cependant, il a main-
tenu dès son origine des liens très étroits avec les groupes
dominants de la bourgeoisie, qui lui ont demandé de conjurer
l’avancée du socialisme.
Ainsi la théorie de l’urbanisme s’appuie-t-elle sur la possibilité
d’une science normative de l’édification en réunissant l’ensemble
des propositions scientifiques déduites de l’analyse de l’urbanisation et

7. Dès son origine sémantique, le terme contient une ambiguïté car le néolo-
gisme espagnol urbanización, de Cerdá, désigne la nouvelle discipline de cette
« Science de l’organisation spatiale des villes ». L’urbanisme est pourtant différent
de l’urbanisation (c’est-à-dire, habiliter pour la résidence et les pratiques de la vie
en société) qui mène une trajectoire parallèle à l’essor de l’urbanisme (P. M ERLIN
et F. CHOAY, 1988).
8. Comme la Ciudad Lineal de Soria (1890), les Villes Jardin de E. Howard
(1902 et 1919), Nouvelle Delhi (1911) ou Canberra (1913) de Le Corbusier. Sa
pratique s’est fondée, principalement, sur certains travaux de remodelage des villes
européennes, se distinguant surtout les travaux paradigmatiques que Haussmann
réalisa à Paris (1853-1869).
9. Intervention volontaire et organisée par le pouvoir public sur l’espace
construit ou constructible, pour disposer de façon ordonnée des populations et leurs
activités sur l’extension d’un territoire. Cette intervention, qui peut être de type
juridique, politique, technique, éthique ou scientifique, est à la fois conditionnée par
des valeurs, des pratiques et par des acteurs mobilisés. (P. MERLIN et F. CHOAY,
1988).
UTOPIE ET URBANISME OCCIDENTAL 97

dont l’approche est plus instrumentale, technique et opérationnelle


que créative. Ses principales caractéristiques nous rappellent
beaucoup celles de la ville idéale et de l’utopie ( voir F. Choay) :
elle s’auto-désigne comme discours scientifique ;
elle oppose deux images de la ville : l’image négative, avec ses
défauts et son désordre et l’image positive, avec sa proposition
ordonnée ;
la nouvelle ville est un modèle spatial ;
l’espace contrôle et est à son tour contrôlé grâce à la rigueur
scientifique.
La méthode rationnelle qu’adopte la théorie de l’urbanisme pour
concevoir l’organisation et réaliser l’espace a deux présupposés de
base que l’on peut souligner. Le premier est que l’objet urbain est
un objet technique, qui a ses origines, comme on l’a déjà mentionné
pour la ville idéale, dans la découverte de la perspective et de la
géométrie descriptive qui génèrent, d’une part, l’objectivation de
l’espace, et de l’autre, l’usage du plan comme outil opérationnel de
la méthode urbanistique. Le deuxième présupposé est, une fois de
plus, le modèle spatial comme dispositif de validité universel qui
lui permet de réaliser sa fonction.
Reprenons parmi nos deux premières considérations les deux
présupposés. La construction de la perspective et l’importance de
l’observation subjective furent à leur époque deux éléments
révolutionnaires pour la représentation du monde, pour sa
nationalisation et pour tenter de planifier le contrôle de son
devenir. Pour sa part, la propriété thérapeutique attribuée à
l’espace construit principalement dès le XVIIIe siècle, renforce, avec
le projet théorique de l’urbanisme et en relation directe avec le
discours utopique, la possibilité pratique d’infléchir le cours de
l’histoire et de permettre la transition vers une société meilleure.
Depuis la perspective platonicienne de la ville idéale et depuis
l’utopie, le modèle spatial est pour l’urbanisme, un facteur qui,
sans jamais être neutre, est susceptible de garantir le statu quo des
institutions. En effet, More a attribué à l’espace la mission de
surveiller et de perpétuer les institutions, en reprenant de Platon
(Les lois) une relation espace-société rendue possible par le modèle
spatial. La différence réside dans le fait que pour Platon, le modèle
spatial sert à retrouver le mythe de l’ordre perdu tandis que pour
More, au contraire, il possède la fonction symbolique de promou-
voir un nouvel ordre.
C’est ainsi que l’urbanisme impose la procédure de modélisation
spatiale comme fondement des politiques urbaines et des plans de
disposition. La conception et l’organisation de l’espace supposent
certains valeurs qui dépendent des contextes culturels, des
conditions politiques et économiques complexes et des choix
éthiques. Néanmoins, ces principes axiologiques ne sont pas
reconnus explicitement par ses auteurs, qui idéologisent les
98 GERMÁN SOLINÍS

discours et les éloignent du prétendu champ scientifique pour les


réduire au normatif.
À partir des années 1960, le statut scientifique et la qualité de
la théorie de l’urbanisme ont été abondamment débattus
principalement par la critique esthétique, par les sciences sociales
et humaines et par l’épistémologie. Il serait nécessaire aujourd’hui
de compléter cette critique par un ordre morphologique qui repren-
drait les travaux déjà effectués sur les traités architectoniques10
afin de se réapproprier les valeurs négligées telles que le désir, le
plaisir, la beauté et l’espoir. Un appareil critique ainsi constitué
pourrait soutenir l’effort de démystification et d’évaluation du
statut épistémologique de l’urbanisme, de sa solidité scientifique et
de l’universalité de ses principes.
*
On a constaté que la constitution d’un savoir sur l’urbanisme
occidental est directement traversée par l’histoire de la pensée, par
ses révolutions culturelles et les transformations techniques et
sociales. La figure discursive de l’utopie et en particulier le texte
fondateur de More, fournissent les éléments essentiels, fondateurs
du projet épistémologique de cette nouvelle discipline née à la fin
du XIXe siècle et largement pratiquée pendant le XXe siècle. Grâce à
l’utopie, l’urbanisme s’est lié dès sa préhistoire aux dimensions de
l’imaginaire, de la créativité et du sociale. C’est à travers cette
figure discursive que l’on peut remonter jusqu’à Platon, en parcou-
rant parallèlement l’histoire de la représentation de la ville idéale
pour retrouver ses éléments constitutifs essentiels.
De cette façon l’on peut se demander, comme premier point de
nos conclusions, si la nature qui convient le mieux au projet de
théorie urbaine est la technique, la philosophie ou bien celle qui
caractérise nécessairement son approche, ou si plutôt, le
phénomène urbain n’exige pas un traitement transdisciplinaire à
la hauteur de sa complexité.
La nouvelle discipline du XIXe siècle qui prétendait organiser la
ville et son avenir a maintenu de cette manière son adhésion plato-
nicienne au besoin d’une essence a priori, en inventant et dans
certains cas en construisant, le modèle parfait. Cela a érigé la
forme urbaine en modèle de société. Si la modélisation est devenue
l’axe essentiel de l’urbanisme, on le doit à deux raisons différentes :
la capacité transcendantale attribuée à l’espace comme
régulateur de la transformation sociale ;
son objectivation grâce à la perspective et à la tradition
rationaliste du modernisme.
Ainsi, deux questions majeures nous interpellent : la ville est

10. Pour reprendre l’importance des particularités de l’endroit, la constitution


du lieu, sa valeur symbolique et culturelle, les besoins et les aspirations des
habitants et leur sensibilité esthétique.
UTOPIE ET URBANISME OCCIDENTAL 99

établissement social et sujet politique dont la construction (de la


« polis », communauté auto-organisée pour parvenir au bien
commun grâce à l’autarcie) ne peut pas se baser sur des schémas
préconçus. C’est pourquoi la relation « naturelle » entre ordre
politique et spatial pourrait ne pas se réaliser. Dit de manière
aristotélicienne, le principe idéal recherché par la modélisation de
l’espace est indépendant de ses caractéristiques formelles, mais il
est réciproque au politique11 et au social. Ainsi, la ville est un
processus en constant devenir qui n’atteindra jamais un état final,
ce qui ouvre l’horizon à la virtualité, à la capacité de penser, de
rêver un futur toujours dynamique et changeant, et qui dépend
principalement de nous.
Si la Renaissance et la révolution industrielle marquent des
ruptures dans la conception et la pratique de l’urbanisme, l’organi-
sation spatiale de la société est en train d’être remise en question,
en plein XXIe siècle, par les nouvelles formes de mobilité que
permettent les technologies de l’information. Avec l’avènement de
la « société du savoir » on changera l’importance octroyée au con-
trôle de l’espace, en intégrant ainsi des paramètres ouverts à
toutes les modulations possibles qui nous libèrent des vieilles
croyances technocratiques pour transformer l’espace construit, ses
pratiques et ses représentations.
L’un des principaux défis de la culture urbaine actuelle, fondée
sur la quête de l’autonomie individuelle, est le développement de la
convivialité et la conception d’autres manières de vivre l’altérité.
Le principe d’espoir qui anime l’utopie, rêver d’un avenir différent,
est un impératif de la transformation sociale que nous devrions
retrouver particulièrement dans le champ de l’urbanisme. Plus
d’un siècle de pratique montre aujourd’hui que les contradictions
sociales ne se résoudront pas par le simple jeu spatial, et qu’on
gagnerait bien davantage à se réapproprier l’importance de la
citoyenneté et de l’urbanité, qui sont constitutifs de l’urbanisme.
Le vrai travail est donc encore à entreprendre. Des programmes
tels que « Chemins de la pensée » et d’autres programmes de
l’UNESCO qui participent à la production de connaissances critiques
sont un précieux soutien pour continuer à démystifier et à
proposer, découvrant des illusions et les manières de les réaliser,
en révélant intentions et potentialités, en comprenant et cherchant
des solutions face aux phénomènes complexes que l’on se doit
d’affronter aujourd’hui.

Germán SOLINÍS.
(UNESCO, Paris.)

11. La qualité de gouvernabilité (comme celle d’autarchie et d’homogénéité) est


ce qui constitue la ville. Les citoyens sont les acteurs de la ville. Citoyen est celui
qui participe aux fonctions du gouvernement, et pas uniquement celui qui habite la
ville.
100 GERMÁN SOLINÍS

Traduit de l’espagnol par Tania Hernández.

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