Littérature Drogue Ivresse La Métaphore Au Prix Du Réel
Littérature Drogue Ivresse La Métaphore Au Prix Du Réel
1 Légitimité de l'extase
Ce quelque chose en nous, est-ce une force ? une pulsion ? une sorte de savoir
implicite, de préconnaissance dont notre corps-pensée est porteur et qui
s’éveille parfois à la seule évocation, même vague, de plaisirs sibyllins, de
voyages immobiles, de transgressions vertigineuses ?
Une chose est sûre, chez certains d’entre nous, de telles évocations, associées
des expériences débutantes transforment cette préconnaissance en une sorte
d’appel anonyme reçu, perçu, entendu par nous et auquel nous nous sentons
tentés de répondre, avec tout notre corps, avec tout notre être.
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Baudelaire en témoigne lorsqu’il décrit dans Les paradis artificiels au chapitre
Le hachisch les phases par lesquelles passent celui qui s’adonne à la drogue et
qu’il aborde la troisième phase : « séparée de la seconde par un redoublement
de crise, une ivresse vertigineuse suivie d’un nouveau malaise est quelque
chose d’indescriptible. C’est ce que les Orientaux appellent le kief ; c’est le
bonheur absolu. Ce n’est plus quelque chose de tourbillonnant et de
tumultueux. C’est une béatitude calme et immobile. Tous les problèmes
philosophiques sont résolus. Toutes les questions ardues contre lesquelles
s’escriment les théologiens et qui font le désespoir de l’humanité raisonnante,
sont limpides et claires. Toute contradiction est devenue unité. L’homme est
passé dieu. » (Baudelaire, Les paradis artificiels, Le livre de poche, p. 81).
Mais qu’est-ce que cela signifie « avoir vécu une fois comme un dieu » sinon
avoir accédé à cette illumination mentale décrite à maintes époques et par des
gens divers ? Que voit-on ? Que vit-on ? Que se passe-t-il qui soit si puissant
dans de tels moments ? Parler des effets de la drogue, en tant qu’expérience
pure d’un accès à un « autre état » pour reprendre l’expression qui fait l’objet
de la quête d’Ulrich et Agathe les deux protagonistes de la seconde partie de
L’homme sans qualité de Musil, c’est d’abord se poser cette question.
Y répondre ici, cela reviendrait à croire qu’un caramel peut produire le même
effet qu’une dose d’opium.
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Mais ne pas y répondre serait nier la force d’attraction du phénomène et donc
sa réalité.
La voix qui les appelle n’est pas celle des sirènes. C’est la leur, reprise
indéfiniment dans le rythme du souffle, une voix qui ne dit rien d’autre que :
pourquoi ?
Et toujours revient avec l’oubli l’extase d’une révélation dont l’autre face est
souvent le développement d’une ironie profonde des drogués vis-à-vis de
l’existence. En effet, l’addiction conduit inévitablement ceux qui s’adonnent
réellement à l’une ou l’autre des drogues, à adopter un comportement
marginal, le plus souvent absolument antisocial voire radicalement opposé à
l’ordre de la société et à sa morale.
Les drogues qui sont le moment chimique d'une absorption ou d'une prise qui
est donc volontaire et contrôlée, peuvent conduire à des prises incontrôlées et
incontrôlables.
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C’est bien alors le démon qui s’avance et nous prend en otage. Baudelaire,
toujours lui, a su faire glisser en nos oreilles, un peu de cette brûlure que la
fumée peut aussi faire passer dans nos poumons.
La Destruction
L’image héroïque et romantique à la fois que l’on a voulu donner de ceux qui
ont suivi ce chemin inexorable vers la destruction se trouve sinon contredite
du moins doit être reconsidérée si l’on quitte le XIXe siècle pour plonger au
cœur du terrible XXe siècle qui a engendré en même temps les horreurs que
l’on sait et ce mode de gouvernance par les passions tristes que l’on a appelée
un temps la société de consommation et que Guy Debord lui a nommé la
société du spectacle.
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Nul mieux qu’un des pratiquants les plus constants de la consommation
d’héroïne pour dire le piège que constitue non pas l’addiction en tant que
telle, Debord donnant de son addiction à l’alcool une version libertaire, mais
l’addiction à un produit qui ne semble pas lié à l’extase.
Il s’agit de William Burroughs qui dans la préface de son livre culte, Le festin
nu, récit implacable de ses années sous drogues, nous donne l’explication la
plus radicale du phénomène de l’addiction aux drogues dures. Écoutons-le un
instant : « Je me suis éveillé de la maladie à l’âge de quanrante-cinq ans,
calme , sain d’esprit et relativement sain de corps si j’excepte un foie affaibli
et ce masque de chair d’emprunt que portent tous ceux qui ont survécu au
Mal… / … ce Mal, c’est ce qu’on appelle la toxicomanie et j’en ai été la proie
quinze années durant. Sont toxicomanes tous ceux qui s’adonnent à la drogue
ou came (terme d’argot générique s’appliquant à l’opium et à ses dérivés)…/…
Quand je parle de toxicomanes, j’exclus ceux qui font usage du kif, de la
marijuana ou de tout autre sous-produit du hachisch…/…et de toutes les
drogues hallucinogènes… Rien ne prouve que ces stupéfiants créent un état
de sujétion ou de toxicomanie…/… Ces quinze années de sujétion m’ont
permis d’observer minutieusement la façon dont le virus prend racine.
L’univers de la drogue ressemble à une pyramide dont chaque étage
grignoterait celui d’en dessous…/… et toutes ces pyramides sont fondées sur
les principe de base du monopole :
1 ne jamais rien donner gratis
2 ne jamais donner plus que le strict nécessaire (ne contacter l’acheteur que
lorsqu’il est dévoré par le besoin de drogue, et toujours le faire attendre)
3 ne jamais hésiter à tout reprendre si l’occasion se présente.
Le vendeur gagne invariablement sur les deux tableaux. Le drogué a besoin
d’une dose de plus en plus forte pour conserver forme humaine…pour se
délivrer du singe qui lui ronge la nuque.
La drogue est le moule du monopole et de la « possession »…/… en revanche
nul n’a jamais considéré la came comme proprement sacrée. Il n’y a pas de
culte de l’opium…/… La came est le produit idéal, la marchandise par
excellence… Nul besoin de boniment pour séduire l’acheteur ; il est prêt à
traverser un égout en rampant sur les genoux pour mendier la possibilité d’en
acheter. Le trafiquant ne vend pas son produit au consommateur, il vend le
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consommateur à son produit. Il n’essaie pas d’améliorer ou de simplifier sa
marchandise : il amoindrit et simplifie le client ? Et il paie ses employés en
nature – c’est-à-dire en came.
La drogue recèle la formule du virus « diabolique » : l’Algèbre du besoin. Et le
visage du diable est toujours celui du besoin absolu. » (op cit, éditions
Gallimard, coll L’imaginaire, p.9 à 12)
Nul doute, ce portrait fort réaliste du camé est aussi le nôtre quoique comme
tous les camés nous refusions de le reconnaître, puisque c’est à nous que l’on
vend des pages de publicité mais c’est nous que l’on vend lorsqu’on propose
aux acheteurs de ces plages de publicité des minutes de cerveau disponible.
Oui, c’est bien nous qui sommes vendus aux produits que nous achetons et
nous qui sommes simplifiés !
Ce qui importe ici, c’est aussi de relever le fait que Burroughs distingue entre
drogue à hallucinations ou à visions extatiques et drogue à soumission à la loi
implacable du besoin. S’il dit vrai, alors le partage entre époque romantique
et époque actuelle n’est pas seulement historique, il traverse l’épaisseur de la
trame du du temps pour se perpétuer dans le présent.
Une chose persiste cependant qui est le cœur battant de toute expérience
qu’elle soit celle du Mal ou celle de la révélation ou celle de l’extase qui
conduit à l’expérience fut-elle unique du vivre comme un Dieu. Cette chose,
c’est la question de son partage et de sa transmission.
4 Le verbe et l’extase
L'homme est donc cet être qui rencontre l'extase à la fois comme une
dimension inaccessible de son existence et comme un phénomène lié à une
force pourtant active et présente en lui. À la question de savoir comment
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accéder à cette promesse en nous d’un monde à la fois un et infini, infiniment
actuel et définitivement indépassable, on peut répondre par un geste, celui de
la prise de drogue. Ce geste, doit être vécu comme possible mentalement, la
prise de drogue en constituant l'actualisation.
Mais ce geste reste individuel et si l’on connaît des rituels de prise de drogue
en groupe, il n’en reste pas moins que l’expérience comme toute expérience
ne peut être partagée qu’indirectement ou, si l’on veut, ne peut qu’être
traduite dans une langue qui n’est plus celle du vécu mais celle du langage
servant à la transmission. Cela peut être la musique, la danse, l’image, le
dessin ou encore les mots, l’écriture, ou si l’on préfère le verbe.
Pourtant, il existe un nombre non négligeable d’écrits, non pas seulement sur
la drogue ou l’alcool, comme les mémoires de De Quincey ou Les paradis
artificiels de Baudelaire, mais écrits à partir de la drogue ou de l’alcool, des
livres dont l’alcool ou la drogue sont donc moins le sujet qu’ils ne constituent
l’élément moteur.
Ces livres écrits par des auteurs alcooliques ou drogués mais dont le sujet
n’est pas l’alcool ou la drogue sont nombreux et comptent pour certains parmi
les grands livre de l’histoire de la littérature.
Au-dessous du volcan de Malcom Lowry, Le ravissement de Lol. V. Stein, Le
festin nu de Burroughs, mais aussi les romans de Faulkner ou d’Hemingway
pour n’en citer que quelques-uns, tous ces livres nous rappellent qu’il existe
entre addiction et écriture, entre addiction et création donc, une relation
ambiguë mais forte, pour ne pas dire une forme de complémentarité.
En effet, ceux qui sont passés par l’addiction sont, on l’a vu, plongés au cœur
même du cyclone pour ne pas dire qu’ils habitent, près du centre du
maelström, celui qui tourne en chacun de nous et qui se nomme la langue.
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La langue n’est pas cet instrument qui croit-on parfois permet aux humains de
communiquer, mais bien quelque chose d’autre : le vecteur, l’opérateur et le
signe d’une extase.
Peter Sloterdijk dans ce texte qui fit polémique en son temps, Règles pour le
parc humain, a indiqué ce qu’il en était de cette relation ente extase, être
humain, dans les deux sens du terme, et langage.
« S’il existe un motif philosophique de tenir un discours sur la digité de l’être
humain, cela tient au fait que l’être humain est justement celui qui est
interpellé par l’être soi-même, et, comme Heidegger aime à la dire en
philosophe pastoral, celui qui est chargé d’en assurer la garde. C’est la raison
pour laquelle les humains ont le langage – mais selon Heidegger, ils ne le
possèdent pas en premier lieu dans le seul but de s’entendre les uns avec les
autres et de se domestiquer les uns les autres dans ce ententes-là. « Le
langage est plutôt, au contraire, la maison de l’être, où l’homme, en y
habitant, ex-iste, dans la mesure où, en la gardant, il appartient à la vérité de
l’être.
Ainsi, lorsqu’on définit l’humanité de l’homme comme l’ex-istence, il s’agit du
fait que ce n’est pas l’homme qui est l’essentiel, mais l’être comme dimension
de l’ex-tatique de l’ex-istence » ( Op cit, éditions Mille et une nuits, p. 24-25 et
citation de Lettre sur l’humanisme de Martin Heidegger, p.24).
Dans le livre qui suivit, Peter Sloterdijk précisa ce qu’il fallait entendre par
clairière, terme clé de la pensée heideggerienne et qui est peut-être un des
noms de l’extase.
« La réalité n’est pas que l’homme sort dans une clairière qui paraît
l’attendre. La réalité est justement celle-ci : quelque chose de préhumain
devient humain ; quelque chose de prémondial devient constituant du monde,
quelque chose d’animal, fermé par les sensations, devient extatique, sensible
à la totalité et compétent face à la vérité : seul cela produit la clairière elle-
même. » ( La domestication de l’être, éditions mille et une nuits, p.25)
La langue ou si l’on veut le langage, est à la fois ce par quoi la clairière
s’avance « en » l’homme, ce par quoi elle se constitue comme vide central
qu’il remplira par ce qu’il nomme son intériorité, ce qui permet d’en dessiner
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les contours et ce qui, creusant ce vide au moyen des mots, va servir en même
temps à recouvrir ce vide, à adoucir l’angoisse inévitable dont cette extase est
aussi porteuse.
La langue est en nous la trame insécable de l’extase. La langue est en nous
comme une drogue à la fois indispensable et indécelable, celle sans laquelle,
en effet, aucune autre ne pourrait exister, ne pourrait avoir de fonction, si l’on
s’accorde à voir dans ce qui rend leur usage inévitable à certains, la tentative
de faire l’expérience de ce vide sans recourir aux mots.
Alors, ils écrivent mais le font non pas à partir de la croyance en la vertu
communicante des mots ou de la langue, mais bien à partir de sa vertu
déstructurante, troublante, enivrante, à partir de sa puissance pure de nous
faire sortir du chaos et de nous conduire à l’extase. Écrire est la pratique
humaine extatique par excellence et aussi parler et si cela est juste, alors, à ce
titre, nous sommes tous drogués, sans le savoir, mais pas tout à fait sans
pouvoir le savoir.
Dans un chapitre posthume de son grand roman resté, pour cause d’extase
scripturale prolongée pendant plus de vingt ans, Robert Musil, à travers
Ulrich son personne principal, évoque avec une grande précisions les formes
de l’extase.
Ainsi se dit presque en passant à la fois que la littérature est une des formes
de l’extase et que l’extase unique, absolue, centrale incontournable n’est autre
que l’existence même.
Toute littérature, c’est-à-dire ici sans forcer le trait toute grande littérature
implique de la part de celui qui la pratique une forme de conscience explicite
de cette dimension non dite de la langue, du fait qu’elle est pourvoyeuse
d’extases.
« Nous sommes là cinq minutes et voilà que nous dévorons des siècles. Vous
êtes le tamis à travers lequel se décante mon anarchie, à travers lequel elle se
résout en mots. Derrière le mot, se trouve le chaos. Chaque mot est une raie,
une barre, mais il n’y a pas et il n’y aura jamais assez de barres pour faire la
grille. » Henry Miller, Tropique du cancer, Ed Gallimard, coll. Folio, p.34).
Mais à quoi bon des poètes si seule la réalité constitue la forme unique de
l’extase ? Les drogués, ceux qui cherchent et trouvent le chemin qui permet
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de vivre au moins une fois comme un dieu, sont-ils ces poètes ? C’est en tout
cas ce que sont les écrivains, les grands, des poètes de ce type-là.
Mais ce qu’ils savent, ce que les plus grands savent, c’est bien que la véritable
extase peut et doit se passer de mot puisque la langue ne peut servir à
communiquer quoi que ce soit, surtout si l’on s’en tient à cette proposition
finale selon laquelle c’est la réalité même, l’expérience de la réalité,
autrement dit la vie, qui est la seule véritable forme d’extase.
C’est pour cela que certains d’entre eux, écrivains radicaux parmi les radicaux
vont aller dans la pratique de l’écriture jusqu’à la négation de l’écriture
comme signe et preuve de cette découverte.
Enrique Vila-Matas dans son livre Bartleby et compagnie, évoque ces écrivains
qui après une œuvre ou deux, se sont tus. Il le fait à partir de la figure
tutélaire du scribe inventé par Melville qui selon sa formule, finalement plutôt
que d’écrire ou de faire quoique ce soit, « préférait n’en rien faire » ou
« préférait ne pas… »
Certains d’entre ces écrivains arrêtent d’écrire pour toujours d’autres ne s’y
remettent qu’après des décennies de silence et pour des œuvres rares. Parce
qu’ils savent, parce qu’ils ont d’une manière ou d’une autre fait cette
expérience intime et absolue de la réalité comme extase, du fait que vivre
donc, était faire une expérience extatique, la seule qui soit, la seule qui fut
jamais. Mais ils n’ont pu la faire qu’en passant par les mots, par la grille, par
le verbe, par la traduction de l’extase dans une mangue qui n’est pas
directement la sienne.
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Face à cela, les mots ne peuvent rien, mais pas plus le silence, ou alors le
silence des mots, le silence dans les mots, par les mots, la plongée dans le
silence de l’expérience extatique par les mots réduits au silence.
Ces écrivains de la négation, sans doute en le sachant ou peut-être sans
vraiment le savoir mettent en pratique, nous dit Vila-Matas, « une théorie
selon laquelle le mot « non » est consubstantiel au paysage poétique et mérite
le respect en tant que seul mot pourvu de sens. » ( Enrique Vila-Matas, op cit,
Christian Bourgois, p.175).
18 04 2013
Jean-Louis Poitevin
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