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Tombeau Du Poète (Jaccottet Et Segalen) de Martine Créac'h

Cet article de Martine Créac’h explore les œuvres de Philippe Jaccottet et Victor Segalen, en mettant en lumière leur rapport à l'inscription et à la matérialité de l'écrit. L'auteur examine comment Jaccottet, tout en s'éloignant de Segalen, partage une sensibilité envers la nature et l'éphémère, tout en critiquant l'abstraction de l'écriture moderne. Le texte souligne également la tension entre la permanence des inscriptions sur pierre et la fugacité des mots écrits sur des supports plus éphémères.
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Tombeau Du Poète (Jaccottet Et Segalen) de Martine Créac'h

Cet article de Martine Créac’h explore les œuvres de Philippe Jaccottet et Victor Segalen, en mettant en lumière leur rapport à l'inscription et à la matérialité de l'écrit. L'auteur examine comment Jaccottet, tout en s'éloignant de Segalen, partage une sensibilité envers la nature et l'éphémère, tout en critiquant l'abstraction de l'écriture moderne. Le texte souligne également la tension entre la permanence des inscriptions sur pierre et la fugacité des mots écrits sur des supports plus éphémères.
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Elseneur

36 | 2021
Écrit sur l’écorce, la pierre, la neige…

Tombeau du poète (Jaccottet et Segalen)


Martine Créac’h

Édition électronique
URL : https://journals.openedition.org/elseneur/328
DOI : 10.4000/elseneur.328
ISSN : 2968-6180

Éditeur
Presses universitaires de Caen

Édition imprimée
Date de publication : 16 décembre 2021
Pagination : 33-42
ISBN : 978-2-38185-166-2
ISSN : 0758-3478

Référence électronique
Martine Créac’h, « Tombeau du poète (Jaccottet et Segalen) », Elseneur [En ligne], 36 | 2021, mis en
ligne le 05 janvier 2023, consulté le 16 novembre 2023. URL : http://journals.openedition.org/elseneur/
328 ; DOI : https://doi.org/10.4000/elseneur.328

Le texte et les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés), sont « Tous droits réservés »,
sauf mention contraire.
Tombeau du poète
(Jaccottet et Segalen)

[A]ppelant de mes vœux une œuvre conçue hors du self,


une œuvre qui nous permette d’échapper à la perspective
limitée du moi individuel, non seulement pour accéder
à d’autres moi semblables au nôtre, mais pour donner la
parole à ce qui ne parle pas, l’oiseau posé sur la gouttière,
l’arbre au printemps et l’arbre en automne, la pierre, le
béton, le plastique…
N’est-ce pas ce vers quoi tendait Ovide en racontant
la continuité des formes, n’est-ce pas ce vers quoi tendait
Lucrèce en s’identifiant à la nature que toutes choses ont
en commun ? 1

1. Italo Calvino, Leçons américaines. Aide-mémoire pour le prochain millénaire, Yves Hersant
(trad.), Gallimard (Du monde entier), 1989, p. 194, cité par Jean-Claude Mathieu, Écrire,
inscrire. Images d’inscriptions, mirages d’écriture, Paris, J. Corti (Les Essais), 2010, p. 355.

Elseneur, no 36, 2021, p. 33-42


34 Martine Créac’h

pprenant la mort de Philippe Jaccottet, j’ai songé à ces vers des


A « Fragments soulevés par le vent » du Cahier de verdure :
Ordre aux bergers absents :

qu’ils retiennent les biches qui s’échappent,


mal conseillées par les nuages,
qu’ils dénouent une à une les tresses des ruisseaux,
qu’ils épargnent les herbes rares de la combe
et qu’ils fassent tinter l’ivoire des pierres
dans la montagne où chaque arbre se tord en lyre.
*
(Tombeau du poète)

Détrompez-vous
ce n’est pas moi qui ai tracé toutes ces lignes
mais, tel jour, une aigrette ou une pluie,
tel autre un tremble,
pour peu qu’une ombre aimée les éclairât.
Le pire, ici, c’est qu’il n’y a personne,
près ou loin 2.

J’avais jadis rapproché 3 ces vers de l’inscription sur le tombeau des Bergers
d’Arcadie et proposé l’hypothèse que, dans ce poème adressé aux survivants,
le « et ego » de l’épitaphe s’inversait en une enfantine dénégation (« ce n’est
pas moi »), par laquelle le sujet s’effaçait devant l’action des éléments natu-
rels, l’écriture d’une « aigrette », d’une « pluie » ou d’un « tremble ». Tout
en confirmant « son admiration pour Poussin », Jaccottet m’avait adressé
une lettre, datée du 21 octobre 2004, dans laquelle il proposait une autre
lecture : « ce serait plutôt un petit poème d’amour […] confidentiel et à
demi-rêvé ». Cette lecture du poème en reverdie m’avait convaincue, sans
effacer la première. Je savais que, dans l’œuvre de Jaccottet, la rêverie sur
l’amour s’invite souvent au détour d’une méditation sur la mort, inversant
la leçon du tableau de Poussin : même à proximité du tombeau, moi l’amour
j’existe 4. Ainsi, une note de 1991 mentionne, à propos des tombes étrusques

2. Philippe Jaccottet, Cahier de verdure [1990], in Œuvres, José-Flore Tappy (éd.), avec Hervé
Ferrage, Doris Jakubec et Jean-Marc Sourdillon, Fabio Pusterla (préf.), Paris, Gallimard
(Bibliothèque de la Pléiade), 2014, p. 768.
3. Martine Créac’h, Poussin pour mémoire. Bonnefoy, du Bouchet, Char, Jaccottet, Simon,
Saint-Denis, Presses universitaires de Vincennes (Essais et savoirs), 2004, p. 41-43.
4. Pour Yves Bonnefoy, la formule « Et in Arcadia ego », apparue pour la première fois sur un
tableau du Guerchin, était elle-même une façon de détourner les complaisantes inscriptions
gravées par les amants Angélique et Médor dans l’Orlando furioso de l’Arioste au profit
Tombeau du poète (Jaccottet et Segalen) 35

du musée du Louvre, que, « souvent, la femme tient à la main un éventail.


Mort et légèreté, frivolité, grâce – mort » 5.
Choisissant dans cette étude d’« écouter les morts avec les yeux », pour
reprendre la belle expression de Roger Chartier dont l’approche s’inspire
de celle de Donald F. McKenzie qui montre que « le sens d’un texte quel
qu’il soit, canonique ou sans qualités, dépend des formes qui le donnent à
lire, des dispositifs propres à la matérialité de l’écrit » 6, je constate que ma
relation à ce poème s’est transmise par ses supports, du papier bible de la
récente édition de la Pléiade au papier plus épais de l’édition originale. Par
ce geste, je retrouve celui de Jaccottet qui, dans un texte de 1990 à propos
de Requiem, se souvient des livres qui le fascinaient au moment où il écrivit
ce texte de jeunesse, constatant que son souvenir était étroitement associé à
la dimension matérielle de ces ouvrages. Il l’indique dans une parenthèse,
à propos d’un passage de Feuillets de Gustave Roud :

(Un texte que j’aime toujours retrouver dans sa première édition, de 1929,
quand Mermod utilisait encore de ces papiers de texture légèrement grenue
qui gardaient au support une rudesse presque de toile à sac, de sorte que les
mots imprimés, dans un caractère lui-même moins banalement abstrait que
ceux d’aujourd’hui, avaient l’air davantage inscrits, je dirais presque : « dans
la nature », étaient moins éloignés qu’aujourd’hui des inscriptions sur de la
pierre ou, plus éphémères, dans le sable. Aussi bien est-ce de tout cela, terre,
sable, pierre, qu’on ne cesse de s’éloigner davantage, à travers une abstraction
de plus en plus grande, de plus en plus impalpable et froide 7.)

Contre l’abstraction regrettée du livre, le titre Cahier de verdure, contem-


porain de ce texte de 1990 sur les inscriptions « dans la nature », évoque
à la fois le cadre du cahier d’écriture, la liberté prise par rapport à celui-ci
grâce aux écritures buissonnières et la première strophe d’un poème gravé
dans nos mémoires qui oppose « l’écriture fixée sur le cahier, gravée dans
le bois du pupitre et des arbres » à « l’écriture tracée sur la neige ou le sable
et effaçable au premier souffle du vent » 8.

d’une inscription « spécifiquement catholique » en cette période où la peinture est chargée


par l’église d’une dimension polémique : « Effacez, demandent ces quelques ecclésiastiques
à la peinture, en l’occurrence représentée par Guerchin, effacez ces inscriptions indécentes
du nom des amants sur les arbres » (Yves Bonnefoy, « Les bergers d’Arcadie », in Dessin,
couleur et lumière, Paris, Mercure de France, 1995, p. 126).
5. Philippe Jaccottet, « [novembre 1991] », in La Semaison. Carnets 1980-1994 [1996], in Œuvres,
p. 955.
6. Roger Chartier, Écouter les morts avec les yeux, Paris, Collège de France – Fayard (Leçons
inaugurales du Collège de France), 2008, p. 17.
7. Philippe Jaccottet, « Remarques » [1990], in Requiem, in Œuvres, p. 1292.
8. Jean-Michel Adam, « Relire Liberté d’Éluard », Littérature, no 14, mai 1974, p. 100.
36 Martine Créac’h

Ce sont également les parenthèses employées par Jaccottet à deux


reprises dans sa lettre manuscrite – marques légères d’une méthode qui
procède par corrections et retouches, comme les traits qui auréolent les
visages sur les dessins de Giacometti – qui me font voir l’étrangeté de celles
qui encadrent par ailleurs l’expression « (Tombeau du poète) » curieusement
placée au milieu du poème. Elles le privent à la fois de l’autorité d’un titre
et de celle d’une épitaphe. Ce « Tombeau », support aussi instable que les
traces éphémères d’écriture qu’il accueille, semble s’opposer radicalement
à la stabilité que la stèle (du grec « stao », être debout, stable) accorde à
l’écriture qu’elle porte, comme le souligne Francis Ponge lorsqu’il fait
l’éloge de l’œuvre de Victor Segalen :

Stèles est très remarquable. J’ai toujours considéré que les seuls écrits valables
étaient ceux qui pouvaient être inscrits dans la pierre. Dans la Seine, j’ai
essayé d’expliquer que je voyais l’écrit comme une solidification de la pensée
fugitive et gazeuse, et que le livre se dressait pour moi comme un roc, une
stèle, un monument 9.

Cette opposition est-elle pourtant si assurée ? La nouvelle publication


des œuvres de Victor Segalen dans l’édition de la Pléiade nous permet de
prendre la mesure de ce qu’Anne Gourio avait appelé la « déstabilisation
très concertée des attentes » 10 que suscite l’écriture stélaire dans l’œuvre de
Segalen : « Archéologie de l’absence, la stèle s’élabore sur une absence de
fondement, elle qui n’offre que l’hallucination d’une forme stable, et se sait
partie prenante dans le grand jeu du monde » 11. Par ailleurs, la nostalgie de
la dimension concrète de l’inscription chez Philippe Jaccottet, souvenir de
l’écriture sur la pierre, associée au souvenir de la dimension « monumentale »
du livre soulignée à double reprise dans le même texte de 1990 à propos
d’une édition de Jouve (« Le papier, sauf erreur, n’en était pas blanc, mais
ivoire, les pages hautes, la couverture monumentale » 12) nous invitent à
ne pas sous-estimer l’importance du « monument » dans son œuvre, fût-il
« naturel ». Cette étude tentera de rapprocher ces deux poètes, souvent
éloignés, autour d’un certain rapport à l’inscription.

9. Francis Ponge, « Segalen ou l’assiduité à soi-même », Europe, no 696, avril 1987, Victor
Segalen, p. 127.
10. Anne Gourio, « Pensée(s) de la pierre », in Ce que le poème dit du poème, Anne-Élisabeth
Halpern et Christian Doumet (dir.), Saint-Denis, Presses universitaires de Vincennes
(L’Imaginaire du texte), p. 108.
11. Ibid.
12. Philippe Jaccottet, « Remarques » [1990], in Requiem, in Œuvres, p. 1290 et 1291.
Tombeau du poète (Jaccottet et Segalen) 37

L’instabilité des Stèles (Segalen)


Même s’il partage le désir d’Orient de Victor Segalen 13, nulle affinité pré-
alable n’oriente Philippe Jaccottet vers l’œuvre de ce poète avec laquelle,
dans une note d’octobre 1955, il souhaite marquer sa distance :
Princes. Je vois aujourd’hui dans la poésie quelques princes : Saint-John Perse,
prince d’Orient à plus d’un égard, […] ce Segalen aussi que l’on tire de l’oubli
avec quelque apparence de raison, Char à sa manière, aigle ravisseur. Ils sont
nobles, fiers, lointains ; pleins de respect pour leur propre parole, qui s’élève
à l’instar des monuments (stèles de Segalen, frises de Perse, inscriptions de
Char au fronton des temples) 14.

Chez les poètes qu’il réunit ici, Jaccottet relève une commune tentation
aristocratique et celle-ci semble déduite précisément de leur goût pour le
monument, puisqu’il distingue ces écritures lapidaires par le support carac-
téristique de chacune. La préface par laquelle Segalen introduit Stèles justifie
doublement la lecture de Jaccottet, d’abord parce qu’elle prête aux stèles
chinoises qui inspirèrent le poète cette même dimension aristocratique :
« Ainsi, accessibles à tous, elles réservent le meilleur à quelques-uns » 15.
Jaccottet en retient la leçon lorsqu’il note que l’écriture de Segalen, elle-
même trop inspirée sans doute par cette « pensée de la pierre », est celle
d’« un calligraphe un peu figé, hautain, solennel – trop “artiste” » 16.
À l’immobilité de l’écriture des Stèles, Jaccottet préfère la fluidité de
celle des Peintures de 1916, leur univers « mouvant et profond comme de
la soie, riche, varié, chargé d’ombre et d’éclat », comme il l’indique dans
l’article qu’il consacre à son auteur en 1955 17. Cette instabilité pourtant
n’est pas absente des Stèles de 1913 : elle en est même le cœur vibrant.
À l’immobilité et à la lourdeur des « bâtis occidentaux », « Ordre de
marche » oppose une chorégraphie de mouvements : « Porche oscillant
des nues », « saut » du « pont en échine de bête arquée », « mouvement
balancé, riche d’équilibre » de la marche de la tour de la Cloche et de la

13. Sur ce point, voir Aline Bergé, « Le pavillon d’Extrême-Orient : monde de rosée, asile d’un
instant », in Philippe Jaccottet, trajectoires et constellations. Lieux, livres, paysages, Lausanne,
Payot – J. Scherer (Études et documents littéraires), 2004, p. 345-385.
14. Philippe Jaccottet, Observations, 1951-1956 [1998], in Œuvres, p. 70.
15. Victor Segalen, Stèles, in Œuvres I, Christian Doumet (éd.), avec Adrien Cavallaro, Jean-
François Louette, Andrea Schellino et Maud Schmitt, Paris, Gallimard (Bibliothèque de
la Pléiade), 2020, p. 707.
16. Philippe Jaccottet, « [novembre 1995] », in La Semaison. Carnets 1995-1998 [2001], in Œuvres,
p. 1012.
17. Philippe Jaccottet, « Segalen, poète voyageur » [1955], in Écrits pour papier journal. Chroniques
(1951-1970), Jean-Pierre Vidal (éd.), Gallimard (Les Cahiers de la NRF), 1994, p. 87.
38 Martine Créac’h

tour du Tambour 18. Ce dynamisme est commenté dans Briques et tuiles


qui décompose l’architecture du monument chinois pour lui imposer le
rythme d’un Départ rimbaldien :
Ici, le monument est indurable et léger… Précaire, colorié, clinquant, fugitif
et peu solide… Mais il tient en revanche une autre qualité : elle lui vient de
tout ce qu’on a dit et aussi de ses origines : le monument chinois est mobile,
et ses hordes de pavillons, ses cavaleries de toits fougueux, ses poteaux, ses
roues de nuages et ses flammes… ses décors, son bâti, sa structure sont prêts
toujours, éternellement prêts au départ… sont nomades… Rendons-lui donc
son en-allée, sa fuite, son exode, et sa procession éternelle 19.

Mobile, la stèle est également soumise à l’action du temps, précaire.


Contre l’éternité du monument de la « pierre insolente » et du « bronze
orgueilleux », c’est à l’éloge de la ruine qu’est consacré le poème « Aux dix
mille années » 20. À la « pierre morte », à la « peau de pierre, insensible »
offerte à un « lecteur littéraire », un « calligraphe », la « Stèle provisoire »
oppose une approche amoureuse qui « mesure ces mots avec des lèvres
tissées de chair » 21. Loin de la dureté du « roc », elle est le cœur tendre de
cette « globuleuse Chine » dont, dès 1909, Segalen se réjouissait de pouvoir
« goulûment presser le jus » 22. Cette précarité ruine peut-être l’édifice même
de l’œuvre de Segalen dont la récente publication des Œuvres dans l’édition
de la Pléiade inventorie les « briques et tuiles ». Christian Doumet le suggère
dans la préface qu’il consacre à cette édition :
Ainsi les représentations qui s’attachent couramment au concept d’œuvre sont-
elles, en présence d’un tel ensemble, amenées à vaciller. Comment reconnaître
la forme nette, le geste accompli, le monde clos à travers ces pages raturées,
trouées de blancs, suspendues à l’indécidable 23 ?

Un « monument naturel » (Jaccottet)


À une « pensée de la pierre dont les [Caractères] prennent le grain » 24, telle
que la définissait Victor Segalen dans la préface de Stèles, Jaccottet est certes
étranger. Il lui préfère la « dispersion naturelle des graines d’une plante »,
selon la définition de la Semaison, empruntée au Littré, qui deviendra le titre

18. Victor Segalen, Stèles, in Œuvres I, p. 726-727.


19. Victor Segalen, Briques et tuiles, in Œuvres I, p. 495.
20. Victor Segalen, Stèles, in Œuvres I, p. 724-725.
21. Ibid., p. 758.
22. Victor Segalen, Briques et tuiles, in Œuvres I, p. 477.
23. Christian Doumet, « Préface », in Victor Segalen, Œuvres I, p. x.
24. Victor Segalen, Stèles, in Œuvres I, p. 705.
Tombeau du poète (Jaccottet et Segalen) 39

générique de ses Carnets. Toutefois, sa définition de la « demeure parfaite :


un lieu dont l’ordonnance est souple, les murs poreux, la toiture légère »,
opposé aux « tombes que sont devenues tant d’églises » 25, est étrangement
proche du « monument indurable et léger » évoqué par Segalen. Dans le
même recueil, Jaccottet fait du cerisier un « petit monument naturel » 26.
Comment comprendre le sens de cette expression ? Dans Paysages avec
figures absentes, sont présentées, d’une part, une inscription sur un autel
dédié aux nymphes « dans une chapelle qui fut un petit temple », rappel
d’un « temps presque impossible à imaginer où l’on croyait que les dieux
habitaient les sources, les arbres, les montagnes » 27, d’autre part, les peintures
de Poussin où « tout l’espace devient monument ».

Les mesures sont amples et calmes. La terre et le ciel reçoivent leur part juste,
et dans ce monde harmonisé il y a place pour les dieux et les nuages, pour les
arbres et les nymphes. Le temps ici ne joue ni ne délire. Il est pareil à la lumière
qui dore les dômes de feuillages et ceux des villes lointaines, les chemins et
les rochers. À travailler aussi lentement les choses, il perd son tranchant. Les
vieillards ont la majesté des forteresses, des pierres et justement de ces arbres
noueux et sombres qui s’accordent bien aux rochers 28.

L’antique architecture y est retrouvée dans la légèreté végétale (« les dômes


de feuillage ») comme dans la morphologie humaine (« les vieillards ont la
majesté des forteresses ») tout en maintenant à juste distance la référence
aux murs de Troie et à ses vieillards. S’il ne tient pas son pouvoir de la
pierre, du marbre ou du bronze (« le bel avantage que de finir sur la plaque
d’une rue ou d’un monument de bronze ! “Monumentum aere perennius…”
Il s’agit d’autre chose que de gloire » 29), le monument, dans l’œuvre de
Philippe Jaccottet, garde cependant la vocation mémorielle que suggère
son étymologie (monere).
Dans les « Fragments soulevés par le vent » du Cahier de verdure, la
découpe de la strophe sur la page compose un « tombeau-poème », à la façon
de la « stèle-poème » analysée par Jean-Pierre Richard à propos de l’œuvre
de Segalen, « forme courte, ramassée sur elle-même », « cadrée par un effet
particulier de typographie » 30, la clôture légère des astérisques remplaçant
toutefois, chez Jaccottet, la clôture forte de la ligne noire de Segalen.

25. Philippe Jaccottet, Cahier de verdure [1990], in Œuvres, p. 756.


26. Ibid., p. 748.
27. Philippe Jaccottet, Paysages avec figures absentes [1970, 1976], in Œuvres, p. 470.
28. Ibid., p. 498.
29. Philippe Jaccottet, Observations, 1951-1956 [1998], in Œuvres, p. 34.
30. Jean-Pierre Richard, « Espaces stélaires », in Microlectures, t. II, Pages Paysages, Paris, Seuil
(Poétique), 1984, p. 109-156, passim.
40 Martine Créac’h

L’autorité de l’épitaphe est cependant commune. Les subjonctifs


d’ordre dans « Ordre aux bergers absents » (« qu’ils retiennent les biches
qui s’échappent, […] qu’ils dénouent une à une les tresses des ruisseaux,
qu’ils épargnent les herbes rares de la combe et qu’ils fassent tinter l’ivoire
des pierres dans la montagne où chaque arbre se tord en lyre ») semble une
réécriture de l’épigraphe des Leçons de 1977 (« Qu’il se tienne dans l’angle
de la chambre. Qu’il mesure, comme il a fait jadis le plomb, les lignes que
j’assemble en questionnant, me rappelant sa fin. Que sa droiture garde ma
main d’errer ou de dévier, si elle tremble » 31) et font étrangement écho aux
« Nominations » de Segalen : « Qu’ils n’envient plus rien désormais aux
sages, aux Saints, aux conseillers et aux généraux qui ne fuient pas devant
l’ennemi, – car je décide : » 32. Opposé à cette autorité, l’effacement du je
(« Détrompez-vous ce n’est pas moi qui ai tracé toutes ces lignes […] Le pire,
ici, c’est qu’il n’y a personne, près ou loin »), dont on fit souvent l’emblème
de la poétique de Philippe Jaccottet 33, caractérise cependant également celle
de Segalen, comme le souligne Christian Doumet qui analyse sa « défiance
continue à l’endroit de la première personne du singulier » 34.

« Les signes seraient frêles comme nous sommes friables » 35


Le désir de Jaccottet d’inscription « dans la nature » 36 se manifeste surtout
dans les textes d’hommage qu’il rédige pour ses amis morts, Francis Ponge
et André du Bouchet, renouant le lien avec cet usage ancien des stèles que
rappelle Segalen dans sa préface : « On les décorait d’inscriptions qui disaient
les vertus et les charges du défunt » 37. L’éloge de Jaccottet s’inspire des textes
lus pour le défunt lors de son enterrement. Celui de Francis Ponge est une
interrogation, dont se souviendra le Cahier de verdure de 1990, à partir de
deux textes lus « au bord du gouffre », à Nîmes, le 10 août 1988 : réflexion
sur la place du berger à partir de « L’Éternel est mon berger » et sur la
« vérité verte » à partir d’un extrait de la Fabrique du Pré 38. Celui d’André
du Bouchet, Truinas, le 21 avril 2001, est placé sous la triple inspiration de

31. Philippe Jaccottet, Leçons [1977], in Œuvres, p. 449.


32. Victor Segalen, Stèles, in Œuvres I, p. 728.
33. « “L’effacement soit ma façon de resplendir” condense à merveille, pour Fabien Vasseur, le
mythe de Jaccottet » (Philippe Jaccottet. Le combat invisible, Lausanne, Presses polytechniques
et universitaires romandes [Le savoir suisse], 2020, p. 13).
34. Christian Doumet, « Notice et notes – Briques et tuiles », in Victor Segalen, Œuvres I, p. 1003.
35. Philippe Jaccottet, Cahier de verdure [1990], in Œuvres, p. 775.
36. Voir supra, note 7.
37. Victor Segalen, Stèles, in Œuvres I, p. 704.
38. Philippe Jaccottet, « Nîmes, 10 août 1988 », in Ponge, pâturages, prairies, Paris, Le Bruit du
temps, 2015, p. 12 ; « Préparons donc la page où puisse aujourd’hui naître une vérité qui soit
Tombeau du poète (Jaccottet et Segalen) 41

L’Avril d’André du Bouchet, d’un passage de Mnémosyne de Hölderlin et


d’un extrait d’Obermann de Senancour.
Organisés de façon comparable, les deux hommages s’opposent cepen-
dant nettement, comme s’opposent l’éclat du soleil d’été à la lumière de la
neige et l’ordre de l’enceinte du cimetière protestant de Nîmes au désordre
du petit cimetière de Truinas bouleversé par les engins de chantier. Exhi-
bition des entrailles de la Terre que « l’exaltation » 39 caractéristique de
l’hommage destiné à Ponge éludait, ce désordre peut figurer également
le « paysage en plein travail » 40 qu’est l’œuvre d’André du Bouchet. Le
monument consacré à Malherbe, dont l’œuvre oublie « la richesse et la
variété du monde naturel » 41, fait un peu d’ombre à l’hommage destiné à
Francis Ponge à qui est reprochée sa « glorification de l’art de glorifier » 42.
Le regard de Jaccottet va cependant chercher la trace d’une inscription de
la nature dans le décor d’apparat du cimetière : « Je voyais en même temps
les fougères sous les arbres prêtes à envahir tôt ou tard ce qu’on appelle le
“champ du repos”, à gagner sur les plus fiers, les plus massifs monuments » 43.
C’est dans l’hommage à André du Bouchet qu’elle s’inscrit avec le plus
d’évidence grâce à la neige miraculeusement tombée en ce matin d’avril.
Sa blancheur rappelle à Jaccottet la « page de neige du jardin » qu’il évoqua
dans son texte d’avril 1972 intitulé « Au voyageur d’hiver (Gustave Roud) ».
Celui-ci s’achève par ces mots : « Puissent-ils s’y inscrire encore nombreux,
les signes fidèles : ne serait-ce qu’une feuille sèche ornée de givre, à défaut
d’un pas humain, ou ces traces d’oiseaux qui prouvent le ciel : viatique
d’un autre Voyageur d’hiver… » 44. L’épisode inattendu de la chute de la
neige, qui devient l’événement majeur de l’enterrement sans cérémonie
d’André du Bouchet, peut apparaître comme l’un de ces « signes fidèles ».
Opposées à la durable inscription dans la pierre, à la fermeté du tracé de la
plume célébrée par Ponge 45, les traces légères du « saupoudrage de neige » 46

verte » (Francis Ponge, La Fabrique du Pré, Genève, A. Skira [Les Sentiers de la création],
1971, p. 151).
39. Ibid., p. 9.
40. Philippe Jaccottet, [Note du 16 juillet 1957], in Taches de soleil, ou d’ombre. Notes sauve-
gardées, 1952-2005 [2013], in Œuvres, p. 1577.
41. Philippe Jaccottet, « Deux héros, ou hérauts pongiens », in Ponge, pâturages, prairies, p. 29.
42. Ibid.
43. Philippe Jaccottet, « Nîmes, 10 août 1988 », in Ponge, pâturages, prairies, p. 10 et 11.
44. Philippe Jaccottet, Œuvres, p. 1582, note 14 (sur Truinas).
45. « Il faut parler, il faut forcer la plume à rendre un peu… Il faut parler, il faut tenir la
plume… Il faut fixer la plume au bout des doigts, et que tout ce qu’on éprouve parvienne
à elle et qu’elle le formule… Voilà bien l’exercice littéraire par excellence » (Francis Ponge,
Pochades en prose [23 décembre 1947], in Œuvres complètes I, Bernard Beugnot [éd.], Paris,
Gallimard [Bibliothèque de la Pléiade], 1999, p. 551-552).
46. Philippe Jaccottet, Truinas, le 21 avril 2001 [2004], in Œuvres, p. 1206.
42 Martine Créac’h

sont comparées à des « plumes abandonnées par une migration tardive » 47.
Évoquant la sépulture de l’Empereur, Segalen accordait également ses droits
à une « vérité verte » : « Par-dessus, deux toits jaunes, aux tuiles peu jointes
pour que la mousse y mette ses franges vertes » 48.
Sensibles l’un et l’autre à la légèreté transitoire de l’inscription « dans
la nature », Segalen et Jaccottet partagent également une défiance à l’égard
de la caducité des accidents de l’Histoire à laquelle ils opposent la dure
permanence de la pierre, garante de ce qui nous relie au passé. À l’orée du
XXe siècle, au moment de la chute de l’Empire chinois et à propos des stèles,
Segalen indiquait que, dans « le vacillement délabré de l’Empire, elles seules
impliquent la stabilité » 49. À l’extrême fin du même siècle, retrouvant un
cahier d’août 1968 dans lequel ses amis de la revue L’Éphémère célébraient
les « événements de mai », Philippe Jaccottet oppose le récit de voyage de
Bashô au « soulèvement de signes » admiré par Dupin : « Nulle révolte, ici,
contre les pères ; mais la vénération de ce que le passé a eu de pur, comme
telle stèle de mille ans qui, “dévoilant l’esprit des Anciens”, tire des larmes
au voyageur » 50.

Martine Créac’h
Université Paris 8 Vincennes – Saint-Denis
(« Fabrique du littéraire » – FabLitt, UR 7322)

47. Philippe Jaccottet, Truinas, le 21 avril 2001 [2004], in Œuvres, p. 1207.


48. Victor Segalen, Briques et tuiles, in Œuvres I, p. 500.
49. Victor Segalen, Stèles, in Œuvres I, p. 703.
50. Philippe Jaccottet, « [juin 1990] », in La Semaison. Carnets 1980-1994 [1996], in Œuvres,
p. 942.

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