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Marie de La Trinité - Sceau Sacerdoce Intérieur - Christophe Attali - Version Pour Édition - 2011 09 04

Ce document traite de la vie et de l'œuvre de Marie de la Trinité, une religieuse dominicaine missionnaire, qui a reçu cinq 'grandes grâces' mystiques entre 1929 et 1941, marquant son entrée dans le sacerdoce intérieur. Son expérience spirituelle, consignée dans 3250 pages de carnets, témoigne d'une profonde méditation théologique et d'une vie de prière intense, bien que son message n'ait été pleinement reconnu qu'après sa mort. L'auteur souligne la complexité de sa pensée et l'importance de son enseignement pour l'Église, tout en reconnaissant la difficulté d'une synthèse rigoureuse de son œuvre.

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Marie de La Trinité - Sceau Sacerdoce Intérieur - Christophe Attali - Version Pour Édition - 2011 09 04

Ce document traite de la vie et de l'œuvre de Marie de la Trinité, une religieuse dominicaine missionnaire, qui a reçu cinq 'grandes grâces' mystiques entre 1929 et 1941, marquant son entrée dans le sacerdoce intérieur. Son expérience spirituelle, consignée dans 3250 pages de carnets, témoigne d'une profonde méditation théologique et d'une vie de prière intense, bien que son message n'ait été pleinement reconnu qu'après sa mort. L'auteur souligne la complexité de sa pensée et l'importance de son enseignement pour l'Église, tout en reconnaissant la difficulté d'une synthèse rigoureuse de son œuvre.

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Christophe Attali

Marie de la Trinité
ou
le Sceau du Sacerdoce Intérieur

21 novembre 2010

1
TABLE DES MATIERES

Avant-propos

Avertissement

1. La consécration d’une vie :


les « grandes grâces »,
ou l’entrée de Marie de la Trinité dans le mystère du sacerdoce intérieur.

2. La « grande grâce » du 11 août 1929 :


une expérience trinitaire
du mystère de l’Incarnation rédemptrice et divinisante.

3. La première « grâce sur le sacerdoce » en 1940 :


une participation personnelle et intérieure au sacerdoce du Christ.

4. La troisième « grande grâce » : la grâce du Précieux Sang.

5. La quatrième « grande grâce » : le sacerdoce de gloire.

6. La montée du carême 1941, et la cinquième « grande grâce » :


le sceau de l’Esprit Saint.

7. L’unité consommée des grâces reçues : la perfection du sacerdoce baptismal.

7.1. La divinisation filiale comme réalité intérieure


du sacerdoce commun des chrétiens.

7.2. L’Esprit Saint scelle dans l’âme la Forme du Christ.

7.3. Union mystique et réalisation spirituelle : la voie sacerdotale.

Appendice 1 : La structure du sacerdoce christique.

Appendice 2 : Le sacerdoce dans la personne du Verbe incarné : l’ordre hypostatique.

Appendice 3 : Lavoie sacerdotale de l’âme baptismale.

Appendice 4 : Bibliographie de Marie de la Trinité.

2
AVANT-PROPOS

Marie de la Trinité (1903 – 1980), religieuse de la Congrégation des Dominicaines


missionnaires des Campagnes, fut une personnalité riche de talents, complexe et contrastée.
Son chemin de vie fut exceptionnel, comme est singulière l’œuvre qu’elle nous a laissée dans
les 3250 pages de ses carnets, et dans son abondante correspondance.

C’est une oeuvre de « théologie ‘sauvage’ – comme l’écrivit à son sujet le Père Marie-Joseph
Nicolas1 -, par moment extrêmement personnelle, sans aucune confrontation avec les maîtres
et les pairs … Mais en réalité, sa pensée n’est pas seulement inspirée. Elle est nourrie d’une
méditation constante de l’Ecriture et d’une culture théologique remarquable … On sent bien
l’indépendance d’un esprit qu’une intuition fondamentale gouverne … ».

Nous avons voulu ici recueillir cette intuition fondamentale en son lieu théologal propre : le
caractère mystique du sacerdoce baptismal, en tant que celui-ci est la mise en acte du
sacerdoce commun des fidèles dans la vie surnaturelle d’une âme habitée par la Sainte Trinité.

Marie de la Trinité fut établie en ce lieu théologal par une suite de cinq « grandes grâces »
d’oraison reçues en 1929, 1940 et 1941. Elle les relate et les médite au jour le jour dans ses
carnets. Ceux-ci sont donc comme le Journal d’une âme : de l’âme sacerdotale d’une femme
d’exception, devenue femme eucharistique2. Elle y retrace le chemin ouvert en elle, et pour
toute l’Eglise, par l’œuvre de l’Incarnation rédemptrice et divinisante du Fils de Dieu qui
nous reconduit, dans Son Esprit, jusqu’au sein du Père (Jn 1, 18).

C’est le Journal d’une âme sacerdotale toute pétrie d’intériorité, marquée en son fond secret
du sceau indélébile de l’Esprit de Sainteté.

Cet essai ne s’attarde pas sur la biographie de Marie de la Trinité. Encore moins évoque-t-il
les aspects psychologiques, voire psychanalytiques, que parfois – alors qu’elle commence
juste d’être connue – on s’attache davantage à mettre en avant.

Mais nous avons choisi de mettre en valeur le caractère profondément théologal de la prière et
de la méditation de Marie de la Trinité, en la suivant dans la rédaction de ses carnets aux jours
de ses « grandes grâces ».

Puissent ces quelques pages dévoiler un peu de la lumière intense et transformante qui
inondait de l’intérieur cette âme d’exception. Mais qu’en tout cela soit avant tout respecté le
Secret du Roi. Car le Grand-Roi a apposé son Sceau sur le cœur de Marie.

1
Dans sa Postface au livre : Filiation et sacerdoce des chrétiens : P. Lethielleux, éditeur. – Paris - Namur, 1986.
2
Selon l’expression de Jean-Paul II dans son encyclique Ecclesia de Eucharistia, nn. 53-62 (2003).

3
AVERTISSEMENT

Les citations de Marie de la Trinité reprises ici sont pour l’essentiel extraites du tome I des
Carnets, publié en février 2009 par les Editions du Cerf3.

1. L’Éditeur a reproduit dans ce volume avec exactitude les dispositions matérielles


d’écriture prises par Marie de la Trinité, lesquelles dérogent assez fréquemment aux
usages ordinairement convenus. Cela concerne notamment son usage, parfois
singulier, des conventions de ponctuation, et son usage des alinéas et tirets pour la
disposition du texte. Nous nous sommes efforcé de reproduire ces dispositions.

2. Nous nous conformons aussi, dans les extraits que nous reproduisons, à l’usage des
majuscules suivi par Marie de la Trinité (même lorsque nous y décelons quelques
incohérences apparentes) : cela concerne tout spécialement son écriture des notions,
attributs ou qualifications rapportés à Dieu (ou à la « Déité », ou aux Personnes
divines), ainsi que des pronoms personnels ou possessifs associés.

3. En revanche, dans notre propre écriture, nous avons pris parfois sur ce point d’autres
dispositions. Par exemple, nous écrivons : Union hypostatique avec un U majuscule,
pour signifier l’absolue singularité ontologique qu’elle constitue. De même pour
l’Âme du Verbe incarné, laquelle constitue dans la création une absolue singularité
noétique.

4. Marie de la Trinité cite abondamment, au fil de son écriture, des extraits de versets
bibliques, ou parfois liturgiques. Ils sont généralement donnés en latin. Les Editions
du Cerf ont choisi, dans les Carnets, d’en donner la traduction en français dans le texte
même, immédiatement après le texte latin, et séparé de celui-ci par un losange. Quand
nous avons donné ces traductions dans le texte, nous les avons distinguées de celui-ci
par des parenthèses.

5. Dans notre texte, nous écrivons en italiques les extraits de versets bibliques – ou de
textes liturgiques – que nous citons.

6. Marie de la Trinité souligne parfois certains termes ou expressions, voire des membres
entiers de phrase, au fil de son écriture. Suivant en cela le choix de l’Editeur, nous
marquons ce soulignement par des caractères italiques. Lorsque c’est nous qui
soulignons des mots ou groupes de mots dans son texte, nous le marquons
matériellement par un soulignement simple. Lorsque nous voulons souligner des mots
de notre propre texte, nous utilisons des caractères gras.

3
Marie de la Trinité : Les Grandes Grâces : Carnets I (11 août 1929 – 2 février 1942) : édition préparée,
introduite et annotée par Christiane Schmitt, laïque o.p., et Eric T.de Clermont-Tonnerre, o.p., avec la
collaboration de Camille de Belloy, o.p. – Les Editions du Cerf, Paris, 2009, 536 pages. – Nous remercions
vivement l’Editeur de nous avoir autorisé à reproduire les passages des Carnets nécessaires à notre étude.

4
1. LA CONSECRATION D’UNE VIE

Les « grandes grâces », ou l’entrée de Marie de la Trinité dans le mystère du


sacerdoce intérieur.

Dans une homélie du 15 avril 2010, le Pape Benoît XVI remarquait : « Aujourd’hui, nous
avons souvent un peu peur de parler de la vie éternelle. … (Mais) nous devons …reconnaître
que c’est seulement dans la perspective de la vie éternelle que le christianisme révèle tout son
sens… La vie éternelle existe, elle est la vraie vie, et de cette vraie vie provient la lumière qui
illumine également ce monde ».

Marie de la Trinité (1903 – 1980) a été, au cœur du XX° siècle, un témoin exceptionnel d’une
vie éternelle déjà commencée par la grâce dans une âme baptismale toute offerte au mystère
de la divine charité. Dominicaine missionnaire des campagnes, assumant de lourdes charges
dans cette branche alors naissante de l’Ordre dominicain, elle fut cependant appelée
secrètement par le Seigneur à une vocation contemplative et oblative très singulière.

Son cheminement dans cette vocation ne fut connu de son vivant que de trois ou quatre
personnes. On sut d’elle surtout qu’après des années d’une intense activité au service de son
Ordre, elle connut la détresse d’une terrible épreuve psychique et spirituelle. Rétablie de cette
épreuve, elle donna l’exemple, dans la dernière période de sa vie, d’un rayonnement simple et
apaisant qui touchait tous les cœurs. Mais ce n’est qu’après sa mort que l’on s’avisa de
l’importance doctrinale et spirituelle majeure du message qu’elle laissait.

Ce message était consigné dans 3250 pages manuscrites de trente-cinq petits carnets4 qui
rendent compte des lumières, expériences et paroles reçues dans l’oraison par Marie de la
Trinité. Ils couvrent une période allant du 11 août 1929 (où Paule de Mulatier, qui n’était pas
encore devenue en religion Marie de la Trinité, reçut dans l’oraison la première « grande
grâce ») au 22 décembre 19465. Le processus d’édition systématique de ces carnets a
commencé très récemment : le premier des cinq tomes prévus des Carnets est paru en 20096 ;
le deuxième a été publié en mars 2011.

4
Ces carnets sont de format 11 cm x 17 cm, et comportent, sauf deux d’entre eux, 95 pages.
5
Il semble que leur rédaction au jour le jour n’ait commencé qu’en 1941, sur les conseils du père Antonin Motte
(O.P.), qui la dirigeait depuis fin décembre 1940. Les pages des carnets relatives aux évènements spirituels
éprouvés antérieurement, auraient donc été écrites ex post par Marie de la Trinité, à partir de ses correspondances
– elle rendait compte très régulièrement à son directeur spirituel de ce qu’elle éprouvait – et de notes diverses.
6
Marie de la Trinité : Carnets, tome I : Les grandes grâces (11 août 1929 – 2 février 1942) : Les Editions du
Cerf, Paris, février 2009 (536 pages). Ce premier tome des Carnets a été préparé par Christiane Schmitt (laïque
O.P.) et Eric de Clermont-Tonnerre (O.P.) avec la collaboration de Camille de Belloy (O.P.). Il comporte une
substantielle introduction relative à la vie de Marie de la Trinité, au genre littéraire des Carnets, aux
circonstances de leur rédaction, de leur vérification et de leur collationnement ultérieur, à leur contenu
théologique et à leur portée spirituelle. Il inclut également, outre des annotations au texte, des documents
annexés à l’introduction pour éclairer les circonstances les plus décisives de la vie de Marie de la Trinité, ou les
conditions de réception de ces écrits par les deux seuls prêtres de l’Ordre dominicain au fait de leur rédaction. En
fin de volume, on trouve un index thématique des notions théologiques, liturgiques ou symboliques mises en
oeuvre par Marie de la Trinité au fil de son écriture, ainsi qu’un index des nombreuses références bibliques. –
Toutes les citations de Marie de la Trinité reproduites ici, pour la période 1940 – 1941, sont extraites de ce Tome
I des Carnets (à l’exception des extraits de la seconde relation de la grâce de 1929 : cf. chap. 2, note 13).

5
Un livre publié en 1986 sous le titre : Filiation et sacerdoce des chrétiens avait commencé de
la faire connaître auprès d’un public restreint7. D’un accès relativement difficile, il portait
surtout sur la dimension théologique des écrits de Marie de la Trinité, en n’abordant guère les
dimensions spirituelles et psychiques de son expérience. Une biographie bien documentée fut
publiée en 20038. Elle permet d’entrer dans une connaissance plus concrète de son itinéraire.
Des extraits choisis des carnets furent publiés en 2002 et 2003 9. Ce sont trois petits volumes
qui peuvent donner à leurs lecteurs une première connaissance, précieuse, de Marie de la
Trinité. Ils ne peuvent bien sûr remplacer l’étude des carnets dans une édition systématique et
suivie.

Autant dire que tout, ou presque, reste à découvrir de l’expérience spirituelle de Marie de la
Trinité, de sa pensée théologique, et de l’enseignement qui pourrait en résulter pour l’Eglise.
Nous voudrions ici contribuer très modestement à cette découverte, conscient cependant de la
difficulté de la tâche.

L’entreprise est difficile, parce que Marie de la Trinité a connu une expérience spirituelle
profondément singulière dont elle a rapporté les éléments dans un langage original porté par
une pensée dense et rigoureuse. Cette pensée s’articule pour une part sur des notions reçues
dans la tradition doctrinale thomiste enseignée dans l’Ordre dominicain. Marie de la Trinité,
cependant, inscrit ces notions dans des perspectives qui comportent des intuitions
profondément nouvelles, qu’elle décrit en des termes qui lui sont propres, et qui composent
avec la tradition reçue un équilibre vivant et subtil. Il se forme ainsi chez elle, non sans
hésitations parfois, et au prix d’inévitables répétitions, une alliance inédite entre une
scrupuleuse fidélité à l’enseignement de l’Eglise, et la hardiesse d’intuitions singulières.

Mais cette synthèse ne peut apparaître au lecteur que comme l’unité d’une vie de prière et
d’intelligence dont la cohérence profonde a été longtemps masquée sous l’énigme d’une
personnalité particulièrement riche et complexe, aux multiples facettes, avec ses brisures
intérieures. Car, si l’on met à part la tentative réalisée par la première publication intervenue
en 1986, on n’a pas encore réellement produit à ce jour, au terme d’une analyse rigoureuse de
la thématique des carnets et de la correspondance, la synthèse objective, formalisée,
équilibrée, de la pensée de Marie de la Trinité. Elle-même en ressentait le besoin. Il ne lui a
pas été donné d’écrire cette synthèse.

La tâche est donc délicate. Et il peut même paraître téméraire de l’entreprendre alors que les
extraits publiés en 1986, puis entre 2002 et 2011, ne représentent sans doute guère plus du
tiers de l’ensemble des carnets – et qu’à cela s’ajoute une ample correspondance qui devrait,
lorsqu’elle sera accessible au public, livrer des éléments importants pour comprendre le
contexte de leur écriture.

7
Marie de la Trinité : Filiation et Sacerdoce des chrétiens – Recueil de textes rassemblés et commentés par
Antonin Motte (O.P.), et Christiane Sanson (O.P.) ; postface par Marie-Joseph Nicolas (O.P.): P. Lethielleux
(éd.), Le Sycomore, Paris - Namur, 1986 (201 pages).
8
Marie de la Trinité : de l’angoisse à la paix, par Christiane Sanson (O.P.) : Cerf, Paris, 2003 (317 pages).
9
Publiés aux Editions Arfuyen (Paris, collection : Les carnets spirituels) au nom de Marie de la Trinité, et sous
les titres suivants : Le Petit Livre des Grâces (avril 2002 ; 125 pages) ; « Consens à n’être rien » (septembre
2002 ; 143 pages) ; « Entre dans Ma Gloire » (février 2003 ; 136 pages) : choix de textes établi(s) par Gérard
Pfister en collaboration avec Sœur Christiane Sanson. Ajoutons, dans la même collection, également sous le
nom de Marie de la Trinité : Le Silence de Joseph : textes extraits des Carnets suivis de son essai sur saint
Joseph ; préface de Dominique Sterckx (mai 2007, 159 pages).

6
Aussi nous a-t-il semblé que, pour saisir synthétiquement le message spirituel de Marie de la
Trinité, le mieux était sans doute de commencer par méditer les relations qu’elle confia des
cinq « grandes grâces »10 d’oraison qui ouvrirent son chemin singulier vers Dieu, son chemin
en Dieu, et qui laissèrent une empreinte indélébile au fond de son âme.

La première de ces grâces, la plus fondamentale, fut reçue en 1929 – elle n’avait alors que
vingt-six ans, et elle n’était pas encore entrée dans la vie religieuse. Quatre autres « grandes
grâces » suivirent au début de 1940 et en 1941, parmi lesquelles trois « grâces sur le
sacerdoce ». Les expériences intérieures éprouvées dans ces grâces d’oraison confirmèrent le
premier message et l’explicitèrent en effet autour d’un thème central : le « sacerdoce
personnel » ou « sacerdoce mystique » (ces expressions sont de Marie de la Trinité)11,
compris comme une participation personnelle et intérieure au sacerdoce du Verbe incarné, qui
ordonne filialement l’âme baptismale à la gloire du Père, sous l’étreinte de l’Esprit-Saint.

Mais il convient de situer d’abord ces évènements spirituels dans leur contexte biographique.

Paule de Mulatier est née le 3 juillet 1903, septième et dernier enfant d’une famille
profondément catholique de la haute bourgeoisie industrielle lyonnaise. Elle est élevée dans
une ambiance familiale chaleureuse, où la ferveur religieuse, les arts de la culture et de
l’esprit, et les avantages de la meilleure sociabilité, vont de pair. Richement douée, elle n’en
connaît pas moins une certaine solitude morale. Celle-ci est liée pour une part à la difficulté
de trouver sa place dans un milieu qui la sollicite beaucoup et dont elle craint de ne pouvoir
satisfaire les exigences : cette difficulté dénote une certaine fragilité psychologique, et accroît
sa tension intérieure. Mais dans cette solitude paradoxale, elle éprouve aussi un attrait certain
et précoce pour la vie intérieure, un goût croissant pour la prière contemplative, et le désir de
la vie religieuse.

Dans les années 1920, progressivement, se confirme en son for intérieur le dessein d’une vie
consacrée, dans l’esprit du Carmel. Elle s’est cependant confiée pour sa direction spirituelle,
dès 1920, à l’âge de dix-sept ans, à un religieux dominicain12 à qui elle s’est liée par un strict
vœu d’obéissance. Son directeur, qui lui a demandé de surseoir à tout engagement religieux,
cherche à la détourner du Carmel et veut l’orienter vers l’Ordre dominicain. C’est pour elle un
déchirement, une source d’angoisse. A la fin du printemps 1929, son directeur lui demande de
se rapprocher concrètement d’une nouvelle famille religieuse, en cours de formation, encore
sans constitution ni reconnaissance canonique : les Dominicaines missionnaires des
campagnes. Paule n’y ressent aucun attrait. En août 1929, par obéissance, mais contre sa
volonté personnelle, elle accepte de participer à une retraite auprès de Mère Marie de Saint-
Jean, la fondatrice.

C’est au cours de cette retraite, pendant une longue oraison nocturne, que Paule reçoit une
grâce extraordinaire, la « Grande grâce », celle du 11 août 1929, qui imprimera en elle une
marque indélébile et la disposera pour toute la suite de son cheminement. Nous y reviendrons
dans notre deuxième partie.

10
L’expression « grandes grâces » n’est pas de Marie de la Trinité, qui ne parle que de « grâces ». Mais elle a été
introduite par l’Editeur pour donner son titre au premier volume des Carnets (Cerf, 2009). Nous reprenons ici
cette expression car notre travail s’appuie sur les cinq « grâces » considérées par Marie de la Trinité comme
spécialement fondatrices de toute sa voie spirituelle. L’expression n’est donc pas inappropriée dans ce contexte.
11
L’expression sacerdoce personnel court tout au long des Carnets, à partir de 1940. L’expression sacerdoce
mystique est plus rare.
12
Le père Jean-Marie Périer, 1868 – 1936. Il fut provincial de Lyon de 1919 à 1935.

7
Cette expérience spirituelle l’incline à passer outre aux réticences qu’elle avait encore à
entrer, à la demande de son directeur, dans cette nouvelle Congrégation. Cela resta cependant
un acte de pure obéissance : elle se savait d’autant plus, après cette expérience, vouée à la
contemplation, et appelée à une voie toute d’intériorité. Elle savait que son engagement dans
une forme de vie consacrée à caractère apostolique, celle de cette Congrégation naissante,
comporterait nécessairement un lourd sacrifice.

Paule, postulante depuis juin 1930, prend l’habit le 2 mars 1932 sous le nom de Marie de la
Trinité. Le 3 septembre 1932, Mgr Feltin, alors évêque de Troyes, procède avec l’approbation
de Rome à l’érection canonique de la Congrégation des Dominicaines missionnaires des
campagnes, laquelle est agrégée à l’Ordre dominicain. Le même jour, avec la fondatrice et
neuf autres sœurs, elle est admise à faire profession. Ce même jour aussi, elle est instituée
première Assistante générale de la fondatrice. Quelques mois plus tard, elle doit désormais
cumuler cette charge avec celle de Maîtresse des novices. Deux fonctions essentielles pour la
jeune Congrégation. Mais deux charges dont les exigences et les modalités très différentes
sollicitent souvent Marie de la Trinité dans des directions opposées, et la placent dans des
postures délicates.

En ces temps de fondation, où il faut rédiger des constitutions, insérer la Congrégation dans la
vie des diocèses qui l’accueillent, régler toutes sortes de problèmes d’organisation de la vie
communautaire, accueillir et former de nombreuses postulantes et novices, la charge est donc
excessivement lourde. Marie de la Trinité l’assume avec abnégation, en y donnant toutes ses
forces. La richesse des dons de sa nature, les facilités que procurent la position sociale de sa
famille, tout cela contribue sans doute au succès de ses tâches.

On ne voit pas cependant au prix de quels renoncements et dans quelles souffrances


intérieures, tout cela est obtenu. Et ce n’est que bien plus tard que l’on reconnaîtra combien
ses interventions, commencées dès son postulat à la demande de la fondatrice et des
supérieurs ecclésiastiques, auront été décisives pour donner à ce jeune Institut missionnaire,
voué à l’évangélisation d’un monde rural plongé dans la crise profonde de l’après-guerre, un
caractère propre où s’équilibrent de manière originale la vocation apostolique active, et
certaines exigences de vie contemplative, notamment l’importance donnée à l’oraison.

Car Marie de la Trinité, sous le fardeau de ses charges, poursuit une vie d’oraison
particulièrement intense, dans une attitude de profonde intériorité. C’est là que le Seigneur la
rejoint et continue de la façonner selon Ses desseins mystérieux, dans une suite de grâces
extraordinaires qui confirment et explicitent la « Grande grâce » du 11 août 1929. Après celle-
ci, c’est en particulier, entre janvier 1940 et juin 1941, trois « grâces sur le sacerdoce » que
Marie de la Trinité recevra et qu’elle éprouvera au plus profond d’elle-même comme des
expériences intimes du mystère du Christ-Prêtre.

Ainsi reçues dans une intériorité silencieuse échappant étrangement mais douloureusement
aux prises des charges extérieures, elles ne cesseront de nourrir sa prière et sa méditation. Et
beaucoup témoigneront combien ces grâces d’oraison et ce recueillement ont rejailli dans
l’accomplissement de ses tâches, notamment par la profondeur de son discernement, la
justesse de son jugement, et son attention pleine de sollicitude et d’amour pour chacune

Marie de la Trinité ne cessera cependant, jour après jour, dans les soucis et les fatigues de ses
charges, dans les inquiétudes de la guerre et les déplacements dangereux entre « zone

8
occupée » et « zone libre », de recueillir par l’oraison de nouveaux fruits spirituels du mystère
sacerdotal du Christ agissant en elle. A la demande de son nouveau directeur spirituel, le Père
Motte (O .P), elle va soigneusement rapporter - dans une série de petits carnets que seuls
connaîtront celui-ci et Mère Saint-Jean - les expériences spirituelles ainsi éprouvées,
accompagnées de lumières et de paroles reçues d’En-Haut. Et elle y consignera longuement
les méditations qu’elle poursuit pour en assimiler le message.

Cependant la fatigue et les tensions morales s’accentuent. L’épuisement la guette. Elle


demande à être relevée de ses charges dans le gouvernement et la formation de la
Congrégation. En février 1942, elle est déchargée de sa fonction de maîtresse des novices. Ce
n’est qu’en 1948 qu’on lui accorde d’être déchargée de celle de première assistante générale.

Mais il est trop tard. L’écartèlement permanent que Marie de la Trinité a enduré depuis si
longtemps, en esprit de totale obéissance, entre l’intensité de son désir d’intériorité et de
contemplation, et les exigences de ses charges, a réactivé et exacerbé des fragilités psychiques
présentes dès son enfance. En 1946, elle a cessé la rédaction de ses carnets. Et elle a
commencé de sombrer dans une dépression nerveuse d’une extrême gravité. Eloignée
plusieurs années de sa communauté, jugée avec sévérité par ses consoeurs, elle subira des
traitements médicaux malencontreux, inefficaces et même parfois dangereux.

Au plus profond de la désolation, de la détresse psychique, de la solitude spirituelle et morale,


elle connaît ce qu’elle désigne comme « l’épreuve de Job ». Elle se relèvera progressivement
à partir de 1954, notamment par son initiative de découvrir de nouveaux champs de
connaissance : elle étudie le grec et l’hébreu bibliques, les doctrines métaphysiques hindoues
(le Védantâ), la psychologie clinique et expérimentale. Elle confirme ainsi son étonnante
singularité intellectuelle et spirituelle : sans formation initiale en philosophie ni en théologie,
sans rattachement à aucune des Ecoles classiques de spiritualité, elle creuse malgré les
épreuves les plus dures, un sillon nouveau et fécond.

Complètement rétablie en 1959, elle se met totalement au service de la fondatrice, Mère


Saint-Jean. Après le décès de celle-ci en 1969, on lui accorde en 1971 de s’établir en solitude,
dans un état de vie semi érémitique à Flavigny-sur-Ozerain, en Côte d’Or. Là, elle devient
pour tous un foyer rayonnant de paix et de lumière. Sur les conseils de son nouveau directeur
spirituel, elle entreprend la dactylographie de ses Carnets, dont elle ajuste parfois certaines
formulations. C’est parvenue tout juste au terme de ce travail que le Seigneur la reprend : elle
décède dans le silence, la paix et la discrétion, le matin du 21 novembre 1980, en la fête de la
Présentation de Marie au Temple, des suites d’un cancer.

Ainsi s’achevait la course terrestre de Paule, devenue Marie. Ayant quitté les avantages d’une
heureuse naissance dans le monde, elle était entrée, par un chemin d’épreuves, dans une
demeure d’éternité enfouie dans le silence et la prière. Elle était née d’En Haut, dans la grâce
surnaturelle du Fils Premier Né, le Grand Prêtre de l’Alliance nouvelle et éternelle. Unie par
l’Esprit Saint au sacerdoce du Christ, marquée au fond de son âme par ce sceau sacerdotal,
elle avait suivi le Christ en expérimentant comment en Lui, tout l’être extérieur des choses et
de l’agir humain devient grâce d’intériorité, et participation mystérieuse à la Vie trinitaire.

9
2. LA « GRANDE GRACE » DE 1929

Une expérience trinitaire du mystère de l’Incarnation rédemptrice et divinisante.

C’était le 11 août 1929, pendant l’oraison, tard en soirée, dans la chapelle de la petite
communauté. Paule, qui a rejoint celle-ci pour quelques jours de retraite, vient de connaître de
grands combats intérieurs. Elle se retrouve maintenant seule dans la prière. Il n’y a plus, au
fond de la chapelle, que la fondatrice, Mère Saint-Jean, celle qui a discerné les dons
exceptionnels de Paule, et qui voudrait tant que celle-ci la rejoigne. Paule s’est prosternée,
étendue à même le sol les bras en croix.

Laissons-la nous relater l’évènement spirituel qu’elle connut à ce moment. Elle fit cette
relation en 1937, et elle la précisa sur certains points en 1940. Nos citations associent ces
deux relations13.

Je n’ai jamais eu de grâce semblable ni avant ni après …Ce qui se passa … ne fut pas mon opération mais
celle de Dieu en moi – plus divin qu’humain. Il n’y eut … ni parole, ni idée exprimée humainement, ni
image. Il n’y eut rien qui puisse être perçu par les sens – ni pensée qui soit l’effet d’un raisonnement
quelconque, ni spéculation, ni théorie, ni rien de ce dont on se sert pour l’exercice naturel des facultés …
… Je fus comme immergée en Dieu [Je dis « Dieu » - et c’est Dieu, mais c’est la Personne du Père : c’est
Lui qui Lui-même me prit en Lui – et Il se révéla à moi, non comme à distance, mais de substance à
substance, plus près que tout ce qui peut se penser par une intelligence humaine – plus que face à face,
mais tout mon être était plongé, immergé en Lui, et pour cela Il rendit les opérations de mon âme autres
qu’elles ne sont naturellement.] – et il me sembla qu’Il m’absorbait en sa Déité – et que, restant moi, je
n’opérais cependant plus par moi-même mais par Lui – je me trouvai à la fois dans une immobilité et une
activité suprême …[Comment dire ? Comme un tout petit diamant dans un soleil infini, plongé dedans,
mais ayant une âme vivante, et plongé dans la plénitude de la vie – c’était toute perfection, toute Vie, et Il
me tint en son amour.]
Je connus la Déité de Dieu – je connus son Être : pas l’idée de Déité ni l’idée d’Être, mais la Déité, l’Être.
[Je connus qu’Il est l’ÊTRE – pas par l’idée (car il n’y en avait pas, ni figure, ni forme, ni parole, ni
succession, ni rien de tout cela ou de semblable) – mais par la réalité.]
En sa Déité et son Être je vis sa perfection, sa gloire et son ineffable béatitude : je fus plongée, roulée
dans cette béatitude je reçus quelque expérience de la vie éternelle. …Je connus et je vis dans la
simplicité de son Être- sa majesté – et c’est indicible et inaccessible à l’intelligence humaine.
… Je reçus là la connaissance de la paternité divine, de Dieu et de Dieu Père. [Le Père me révéla son Fils,
le Verbe éternel – mais selon qu’Il est Père, et son Fils, Fils – c’est-à-dire que je Le vis en la connaissance
et l’amour du Père, et je vis que le Fils reçoit du Père tout ce qu’Il est – et je vis la béatitude du Père
d’être Père du Fils, et l’amour du Père pour le Fils.]
… Je vis l’âme humaine : je la vis en Dieu – comment dire ? L’idée que Dieu a de l’âme humaine – idée
qui est vie en Dieu et qui est la suprême réalité de l’âme, réalité par laquelle est l’âme. Je vis ce qu’est
l’âme à Dieu. Je ne vis pas telle âme, la mienne ou une autre, mais l’âme – et cela s’appliquait à toute
âme. Je la vis en sa perfection telle qu’elle est en l’idée de Dieu, telle qu’elle a son être en Dieu. Je vis
l’amour de Dieu pour l’âme – et son aptitude à être unie à Dieu : c’est là sa fin. Je vis l’amour du Père
pour l’âme, je l’éprouvai, j’y entrai : pas dans l’amour de l’âme pour Dieu, mais dans l’ineffable,
l’inexprimable inconnaissable amour de Dieu pour l’âme.

13
La relation de 1937, complétée quant aux variantes les plus significatives par celle de 1940, a été publiée en
avril 2002 par les Editions Arfuyen sous le nom de Marie de la Trinité et sous le titre : Le Petit Livre des Grâces.
Ce volume comporte également, outre des extraits de correspondances et de brefs extraits des Agenda tenus par
Paule avant sa profession religieuse, des passages des carnets de Marie de la Trinité où elle relate les quatre
autres grâces spéciales qu’elle reçut de janvier 1940 à juin 1941, parmi lesquelles les trois « grâces du
sacerdoce » (ou : « sur le sacerdoce »).

10
Tout ce que j’écris là, je l’expérimentais, et c’est en l’expérimentant que je le connaissais – et c’était par
l’âme, par le centre de mon être, et de ce centre, cela se répandait et découlait en tout moi-même….
Je vis et connus l’âme en sa vie naturelle, je la vis et je la connus en sa vie surnaturelle, en ses opérations
naturelles et ses opérations surnaturelles. … Je vis tout ce qui touche à l’âme, ses facultés, ses vertus et
tout en elle dans son rapport à Dieu. Je vis ce qu’elle peut par l’être que Dieu met en elle - et ce qu’elle ne
peut pas sans un secours divin. … Tout, je le voyais dans la lumière divine et le connaissais en cette
lumière de l’Être de Dieu : je voyais bien plus Dieu que ces choses – et ne voyais bien l’âme que parce
que je voyais Dieu. Je vis l’âme pour Dieu. …
Je vis l’œuvre d’amour de Dieu dans l’âme – et que Dieu aime déjà l’âme en sa simple nature – mais cet
amour-là n’est rien à côté de son amour de Père.
Je vis le péché et ce qu’il est en l’âme – et ce qu’il fait de l’âme devant Dieu ; il faut savoir ce qu’est
l’âme à Dieu pour connaître ce que c’est que le péché.
Je vis que Dieu se veut à lui-même d’être la béatitude de l’âme, qu’il lui donne en participation sa propre
béatitude et j’entrai en cette béatitude qui est la vie éternelle. [Car en Dieu l’âme n’est pas absorbée, ni
anéantie, elle reste elle : elle n’est ni disparue, ni consumée par sa Vie à Lui – mais Il la rend participant,
elle, de Lui-même.]
Pour goûter à cette béatitude, il faut goûter à Dieu qui est cette béatitude : et je reçus ce don. Je vis le don
que Dieu veut faire de Lui-même à l’âme – dès cette terre – et qu’elle est faite pour être unie à Dieu.
… Je gémis et je dis : « Mon Dieu, qu’est-ce pour moi de connaître votre béatitude, votre Déité et votre
Être si je n’y puis avoir part. Mon Dieu comment vous unissez-vous l’âme ? » Je demandai et redemandai.
A ce moment, Paule fut relevée de sa prosternation par Mère Saint-Jean. Il était minuit. Paule
reçut la permission de prolonger l’oraison.
Je me prosternai de nouveau. Alors, aussitôt, je reçus la connaissance du Fils – je sus ce qu’est le Verbe
au Père et le Père au Verbe – et je fus absorbée dans l’étreinte d’amour. … Je connus le Père et je connus
le Verbe et je fus comme saisie et ravie par l’Amour. [Alors, autant j’avais vu le Père m’élever et me
prendre en Lui, autant je Le vis s’incliner vers notre bassesse en envoyant son Fils – ce Fils qu’Il m’avait
fait connaître en Lui-même, en qui Il met toutes ses complaisances ».]
Je vis le mystère de l’Incarnation – je le vis en Dieu, en sa réalité en Dieu. Je ne vis pas l’humanité du
Christ comme des Saints l’ont vue de leurs yeux : je vis cette humanité en la pensée et l’amour du Père en
l’union au Verbe – il n’y avait ni forme ni image.
Je vis que tout l’amour du Père pour toutes les âmes n’est rien en face de son amour pour l’âme et
l’humanité de son Fils – je vis comment cette humanité absorbait et comme épuisait tout l’amour infini,
toute la complaisance du Père – je vis que tout l’amour dont le Père aime les âmes est l’épanchement en
ces âmes de son amour pour le Fils et j’entrai en l’amour du Père pour le Fils et en l’amour du Fils pour le
Père – et cet amour est toute plénitude.
Je vis qu’il fallait la Rédemption – qu’elle convenait souverainement – je vis qu’elle est tout amour et je
connus alors la miséricorde que je n’avais pas encore perçue.
J’avais vu la Majesté infinie, la Sagesse, la Plénitude de perfection, l’éternité : la simplicité de l’Être qui,
parce qu’il est Être absolu, est toute perfection. Ce que peut-être signifie le mot Déité.
Mais alors je vis la miséricorde – et en fus pénétrée, imprégnée. … Je vis l’abîme d’amour et j’y fus
plongée – et tout mon être en était pénétré.
Je vis que tout cela est, que c’est par Dieu – et que cela seul est. Je vis que tout ce qui n’est pas cela n’est
pas, n’est rien, est mort, néant. Je vis le mystère de mort et de vie – de mort pour la vie – et que tout ce
qui n’est pas vie à Dieu est vraiment mort et néant.

Cet évènement spirituel est comme un rapt mystique : Paule est arrachée à sa condition
psychologique naturelle, et se voit comme plongée par le centre de son âme dans l’océan

11
infini de la Déité. Là lui est ouvert un état de connaissance intuitive immédiate, « de
substance à substance14 », de la perfection et de la simplicité de l’acte d’être en Dieu.

C’est dans cette intuition immédiate de Dieu qu’elle reçoit l’empreinte du mystère de la
Paternité divine. Et elle reçoit en même temps la notion du caractère proprement surnaturel de
cet état de connaissance imprimé au plus profond de son âme.

Elle reçoit dans cet acte même de connaissance, une participation personnelle intime à la
subsistence réciproque du Père et du Fils dans le même acte d’amour infini. Elle comprend
que là, dans la béatitude des Personnes divines, se trouve la destinée bienheureuse de l’âme,
de toute âme humaine. Elle voit et comprend la réalité du péché qui retient l’âme d’entrer
dans la divine béatitude pour la participation de laquelle elle a été créée.

Après l’interruption de minuit, certains aspects de cette contemplation sont précisés. Paule
entre davantage dans la connaissance du Fils en qui la perfection de Sagesse et d’Amour de la
Déité atteint son acte un et simple. Elle entre dans cet acte d’Amour comme dans une
plénitude et une étreinte à la fois. Cette étreinte est celle de l’Esprit Saint.

Comment ne pas reconnaître ici déjà le caractère trinitaire de cette première grande grâce
d’oraison ? Mais c’est plus tard et peu à peu que Marie de la Trinité sera introduite plus avant
et par expérience dans les profondeurs silencieuses de l’Esprit Saint. Pour l’heure Paule
demeure immobile et unie dans ce premier état de connaissance intuitive immédiate du
mystère trinitaire. Elle est comme aspirée au cœur des relations subsistantes qui constituent le
Père et le Fils dans leur acte commun d’Etre et d’Amour, et qui les inclinent à la Rédemption
de l’âme.

Elle se sait alors plongée dans l’océan de la Miséricorde divine. Cette expérience laissera dans
son âme des dispositions permanentes et profondes qui l’ont d’un coup formée pour une
participation sacerdotale à l’œuvre rédemptrice et divinisante du Verbe incarné :

… un détachement général de tout, …


… une vue de toutes choses toute surnaturelle, toute ordonnée à Dieu, très simplement …
… un grand attrait et une grande facilité au bien, en union au Christ Jésus …
… une synthèse de la vie spirituelle : mort et vie, très vive, très aiguë dans l’esprit – la vie en l’unité du
Christ Jésus …

14
La contemplation infuse, intuitive de Dieu est toujours réalisée dans l’âme par l’Esprit Saint dans la médiation
du Verbe. En ce sens, elle ne saurait être, absolument parlant, immédiate. Pourtant, le Verbe incarné a dit : Moi
et le Père, Nous sommes Un (Jn 10, 30). La connaissance de contemplation unitive est donc immédiate en ceci
que l’âme y est spirée par l’Esprit Saint en l’Unité simple du Père et de Son Verbe, où elle « devient »
immédiatement la forme en laquelle elle est actuellement connue et conçue du Père dans le Verbe. Ce devenir est
en réalité une actuation : l’âme réalise la vérité actuelle en Dieu de sa forme substantielle. Mais il est aussi une
passion, car cette réalisation est l’effet de la spiration passive de l’âme dans et par l’Esprit Saint (dont la
spiration passive est l’opposé notionnel, dans l’ordre des relations réelles subsistantes qui constituent les
Personnes divines, de sa propre spiration active par le Père et le Fils) : l’Esprit Saint emporte et s’unit ainsi l’âme
au-delà de sa forme. Nous sommes ici dans l’ordre de l’union transformante, où action et passion coïncident.
Cette « actuation passive » de sa forme substantielle, portée et conçue comme au-delà d’elle-même dans
l’infinitude divine, où elle est simultanément posée et niée, établit l’âme dans l’ordre sur-analogique de la
Sagesse mystique : l’accomplissement de la vie théologale est une dialectique surnaturelle de l’Esprit. Aussi, et
bien que Dieu ne puisse être conçu dans le genre de la substance, on évoquera dans cet ordre de chose un
« dévoilement » ou un « contact » comme « de substance à substance » : cf. note 40 infra.

12
Ce fut le fruit des quatre autres grandes grâces d’oraison reçues par Marie de la Trinité près de
dix ans après son entrée dans la vie religieuse, que de comprendre en profondeur et de réaliser
dans son être que cette disposition de son âme, à travers toutes les épreuves, était la condition
de sa propre transformation surnaturelle dans la voie d’union mystique où l’Esprit-Saint la
conduisait.

Or, cette voie allait la conformer toujours plus à l’actualité du Mystère trinitaire. Mais dans
cette actualité du Mystère, la présence, la puissance transformatrice et unifiante de la
Bienheureuse Trinité se révèle comme intrinsèquement liée à l’oeuvre de la Rédemption et de
la Divinisation dans le Verbe incarné, par quoi nous entrons dans le lien de la divine filiation
qui rapporte toutes choses au Père par la médiation du Fils Unique venu en notre nature.

Marie de la Trinité nous montrera comment ce lien de filiation dans le Verbe incarné est
réalisé par l’Esprit Saint qui vient accomplir en plénitude la grâce du caractère baptismal
imprimé dans l’âme comme un sceau. Nous verrons que la voie qu’elle a parcourue est celle
d’une fidélité indéfectible à ce lien, d’une totale conformité à l’empreinte de ce sceau, et que
c’est en cela que réside son caractère proprement sacerdotal.

13
3. LA PREMIERE « GRACE SUR LE SACERDOCE » EN 1940

Une participation personnelle et intérieure au Sacerdoce du Christ.

La deuxième « Grande Grâce » fut reçue le 9 janvier 1940. C’était la première grâce spéciale
qu’elle reçut sur le sacerdoce. Marie de la Trinité la relate ainsi :

Seule à l’oratoire …Je regardais, pendant l’oraison, la multitude de mes péchés, et l’inutilité, par ma
faute, de toutes les grâces de Dieu sur mon âme, en particulier cette grâce si grande de 1929. Je faillis
alors pécher contre l’espérance, tant le poids était lourd, accablant, et l’obscurité profonde, et les fautes
nombreuses.

Alors il plut au Seigneur de se manifester en moi. Il me reprocha de ne pas me servir de son sacerdoce – Il
me le reprocha comme Il sait faire, suaviter et fortiter (voir Sg 8, 1) ; je ne vis pas du tout alors ce qu’Il
voulait ni ce que j’avais à faire.

Ce reproche m’est resté imprimé intérieurement, mais il est tout suave, toute douceur. Au même moment,
je connus pour la première fois notre Seigneur présent en moi avec toute la plénitude de son sacerdoce.
Cela se fit en un instant, et dans la simplicité des opérations divines. En ce même instant, Il me découvrit,
au-dedans de moi-même (qui me trouvais comme au-dedans de Lui-même) les profondeurs de son
sacerdoce, et m’y plongea.
C’est de l’ordre des grâces substantielles, qui atteignent directement et uniquement le centre de l’âme – et
y laissent une empreinte ineffaçable qui pénètrera l’éternité : les tâches de nos péchés seront effacées par
le Précieux sang, mais les empreintes de la grâce demeureront, pour la Gloire de ce Sang, et à la louange
de la bonté du Père.

Suaviter et fortiter fait référence au livre de la Sagesse (8, 1) : La Sagesse atteint d’une
extrémité à l’autre avec force, et dispose toutes choses avec douceur. Ce verset évoque, dans
ce contexte, la mission invisible dans l’âme du Verbe en tant que Sagesse du Père. Ici, le
Verbe incarné vient donc invisiblement saisir toute l’âme de Marie en tant qu’Il est perfection
de sagesse, plénitude divine de la science du mystère et des œuvres du Père. Il découvre à
Marie la simplicité unitive de ce mystère de l’opération de Dieu dans l’âme. Et de même que
son joug est doux15, de même c’est avec force mais douceur et suavité, que le Seigneur révèle
à Marie le caractère sacerdotal de sa visite, de sa présence et de son opération en son âme.

Cette visite du Christ, Sagesse du Père, en l’âme de Marie a pour objet de lui faire découvrir
en elle-même les profondeurs et l’actualité du sacerdoce du Christ en elle. Ce sacerdoce de
l’Alliance nouvelle et éternelle est scellé dans l’offrande du Sang répandu pour la multitude,
en rémission des péchés16 : sacrifice d’expiation, car « le Précieux Sang efface les tâches de
nos péchés ». Sacrifice de louange et d’action de grâce, aussi, parce qu’il opère comme la
transmutation alchimique de l’obscurité des ténèbres humaines dans la gloire et la louange du
Père ; et sacrifice de propitiation, car il ouvre l’âme à la fécondité et à la simplicité des
opérations divines en elle, et il lui permet de porter les fruits de l’oeuvre de la grâce.

Le Christ marque donc Marie de la Trinité au centre de son âme, du sceau de sa dignité
sacerdotale. Il lui révèle que les profondeurs de la Sagesse éternelle du Père recèlent un
dessein infini de miséricorde, folie aux yeux des hommes, sagesse véritable17 aux yeux de la
foi. Cette « empreinte ineffaçable » qui l’atteint alors au centre même de son âme, révèle dans

15
Mon joug est doux et mon fardeau léger : Mt 11, 30.
16
Selon les paroles de la consécration, dans le canon du Rite romain de l’Eucharistie.
17
1Co 3, 18-19.

14
une lumière nouvelle l’actualité du caractère baptismal dont elle a été marquée par le
sacrement de l’initiation chrétienne. Et elle découvre que ce sceau dont est marqué son âme
baptismale, fait d’elle une âme sacerdotale, participant pour l’éternité à l’unique sacerdoce du
Christ.

Marie de la Trinité, sans pouvoir encore se le formuler clairement, découvre ainsi dans son
expérience spirituelle ce que le Concile Vatican II définira vingt-cinq ans plus tard comme le
sacerdoce commun des fidèles, actualisé pour eux en son principe par leur participation
active18 au sacrifice eucharistique. Ce sera un apport majeur du Concile Vatican II, par la
constitution dogmatique Lumen Gentium, que de proclamer ouvertement la réalité, la grâce et
la puissance de ce mystère :

Le Christ Seigneur, grand prêtre d’entre les hommes (cf. He 5, 1-5) a fait du peuple nouveau « un
Royaume, des prêtres pour son Dieu et Père » (Ap 1, 6 ; 5, 9-10). Les baptisés, en effet, par la
régénération et l’onction du Saint-Esprit, sont consacrés pour être une demeure spirituelle et un sacerdoce
saint, de façon à offrir, par toutes les activités du chrétien, autant d’hosties spirituelles, en proclamant les
merveilles de celui qui, des ténèbres, les a appelés à son admirable lumière (cf. 1P 2, 4-10). C’est
pourquoi tous les disciples du Christ, persévérant dans la prière et la louange de Dieu (cf. Ac 2, 42-47),
doivent s’offrir en victimes vivantes, saintes, agréables à Dieu (cf. Rm 12, 1), porter témoignage du Christ
sur toute la surface de la terre, et rendre raison, sur toute requête, de l’espérance qui est en eux d’une vie
éternelle (cf. 1P 3, 15)19.

Par son baptême dans la mort et la résurrection du Fils de Dieu fait Fils de l’Homme, par
l’onction de l’Esprit Saint répandue en son âme pour l’unifier et la porter dans la simplicité
des opérations de la Divine Trinité présente et agissante au Fond de l’âme, le disciple du
Christ, membre vivant de Son Corps, est donc appelé à participer activement à l’acte
sacerdotal du Seigneur.

Ce sacerdoce commun des fidèles, sacerdoce des âmes baptismales, est une participation
active au sacerdoce du Christ, unique Grand-Prêtre de l’Alliance nouvelle et éternelle
consommée dans l’Eglise, son Corps mystique. Exercer ce sacerdoce dans la communion
de l’Eglise nous assimile activement au Christ, nous rend participant de Son Esprit, nous
introduit dans son œuvre éternelle de glorification du Père, dans le sein bienheureux de la
Divine Trinité, où nous sommes fils dans le Fils unique. Le caractère baptismal dont nous
sommes marqués trouve ainsi sa fin surnaturelle en notre divinisation dans le Christ : le
sacerdoce commun s’accomplit en sacerdoce baptismal, qui réalise la grâce initiale du
baptême.

Mais Lumen Gentium a aussi mis en lumière le lien fondamental qui unit dans l’Eglise le
sacerdoce commun et le sacerdoce ministériel :

Le sacerdoce commun des fidèles et le sacerdoce ministériel ou hiérarchique, qui ont entre eux une
différence essentielle et non seulement de degré, sont cependant ordonnés l’un à l’autre : l’un et l’autre,
en effet, chacun selon son mode propre, participent de l’unique sacerdoce du Christ. Celui qui a reçu le
sacerdoce ministériel jouit d’un pouvoir sacré pour former et conduire le peuple sacerdotal, pour faire,
dans le rôle du Christ, le sacrifice eucharistique et l’offrir à Dieu au nom du peuple tout entier ; les
fidèles, eux, de par le sacerdoce royal qui est le leur, concourent à l’offrande de l’Eucharistie et exercent
leur sacerdoce par la réception des sacrements, la prière et l’action de grâce, le témoignage d’une vie
sainte, leur renoncement et leur charité effective 20.

18
Cette actuosa participatio, « participation active », est au cœur de la réforme liturgique décidée par Vatican II.
19
Lumen Gentium n° 10, premier alinéa.
20
Ibid., deuxième alinéa.

15
Ainsi le sacerdoce ministériel des prêtres, revêtus du sacrement de l’Ordre, et le sacerdoce
commun des fidèles, s’ils diffèrent par leur nature, constituent cependant deux participations
conjointes, dans l’unité du Corps du Christ, à l’unique sacerdoce du Christ, et ils sont
ordonnés l’un à l’autre : le sacerdoce ministériel éveille et nourrit dans l’âme eucharistique
des baptisés le désir et la réalité du sacerdoce commun vécu comme sacerdoce baptismal. Et
celui-ci renvoie au sacerdoce ministériel, acte sacramentel inépuisable de la Personne du
Christ – Tête, comme à sa forme exemplaire et sa puissance efficiente originaire.

Leur exercice effectif et mutuellement lié est donc une condition pour que soit accompli,
réalisé en perfection, avec tous ses fruits, par et dans l’Eglise, le mystère de l’Incarnation
rédemptrice et divinisante. Mais autant cela est clairement démontré par la centralité du
Sacrifice eucharistique dans la vie liturgique et sacramentelle de l’Eglise mise en acte par le
sacerdoce ministériel, autant l’actualité réalisatrice du sacerdoce baptismal est une réalité
plus cachée, plus intérieure.

Ainsi, pour être perçue et assumée en pleine conscience du mystère qui s’y trouve à l’oeuvre,
pour être actualisée en participation de l’œuvre de la Rédemption du monde, pour porter ses
fruits surnaturels de transformation de l’âme dans sa substance même, pour l’introduire dans
la grâce de divinisation dans le Christ, la réalité du sacerdoce baptismal doit être discernée
et exercée par un regard aimant et tout intérieur de l’âme.

C’est à cela que le Seigneur venait, suaviter et fortiter, convier Marie de la Trinité. Il fallait
qu’elle apprenne à « user de son sacerdoce », dans une sorte d’intériorité réciproque avec le
Christ, pour réunir, concentrer, et immoler intérieurement toutes les puissances et opérations
de son âme, tous ses actes extérieurs et intérieurs, en union au Christ, en participation de ses
états et de ses actes, spécialement de son acte sacerdotal qui reconduit toutes choses au Père,
en les arrachant aux abîmes de néant où les jettent les péchés des hommes.

Un peu plus tard, le Seigneur montrera aussi à Marie de la Trinité qu’en entrant dans le
sacerdoce du Christ, en « usant » de ce sacerdoce par la mise en acte et l’exercice de son
sacerdoce baptismal, elle viendra elle-même en « suppléance » du sacerdoce ministériel des
prêtres21 : dans sa réalisation mystique, le sacerdoce baptismal actualise dans le Corps du
Christ ce que le sacerdoce ministériel accomplit en Sa Tête.

21
Cette formule dénote le caractère éminemment ecclésial de la vocation de Marie de la Trinité. C’est un aspect
de la parole de saint Paul (Col 1, 24) : Je complète en ma chair ce qui manque aux souffrances du Christ, pour
son corps qui est l’Eglise.

16
4. LA TROISIEME « GRANDE GRACE »
La grâce du Précieux Sang

Cette grâce fut reçue le vendredi 3 janvier 1941. Elle fit entrer Marie de la Trinité dans le
mystère du Précieux Sang comme dans l’arche sacerdotale portée par le Christ-Prêtre. Elle
écrivit ce jour-là :

Oraison – Le Seigneur m’a enveloppé l’âme tamquam Sponsus, suaviter et fortiter – et Il m’a comme
demandé que je me serve de son Précieux sang, qui est tout à moi. J’ai vu que ce Précieux sang est tout
répandu pour les péchés : ce qui est pour nous – et tout offert au Père : ce qui est pour sa Gloire.

Je Lui ai demandé de me plonger dans le Sang ; et que tout ce passé soit la gloire de ce Sang qui purifie –
et à cause de la gloire du Sang, j’ai trouvé que tout ce passé est bon, parce qu’il manifeste l’amour tout-
puissant, la miséricorde toute-puissante, et la Fidélité pleine de Sagesse. …

(Car) on n’entre dans la béatitude du Père que purifié et porté par le Précieux Sang. Je réfléchis alors au
baptême : nous ne sommes pas baptisés en la naissance du Christ, mais en sa mort, en son Sang répandu
et il me sembla que la vie du Christ était comme à reprendre en sens inverse. C’est en effet en sa mort que
nous commençons sa Vie au baptême – et aussitôt commence la Passion, l’Agonie, la lutte contre le
péché.

… Cela nous amène à la simplicité du Fils « ut sitis … simplices filii Dei22 » - alors la vue de l’esprit est
toute ramenée à l’unité et sort de la multiplicité pour être toute cachée avec le Christ en Dieu : « Vita
vestra (est) abscondita cum Christo in Deo »23 … - enfin le Seigneur communique à l’âme une pureté qui
vient de Lui, parce qu’Il se veut en elle comme en la virginité de la Bienheureuse Vierge Marie :
« Domum tuam decet sanctitudo »24. – et le Seigneur s’unit à l’âme pour la porter en Lui-même au Père,
dans l’état où Il demeura en sa Mère depuis l’Annonciation jusqu’à la Nativité. Il n’y a plus alors que ceci
dans l’âme : « Ipse invocabit me : Pater meus es Tu »25.
C’est un ordre intérieur, un ordre d’âme – et c’est le Saint-Esprit qui l’opère, et Il rend capable de faire
des œuvres de plus en plus grandes pour que le Père soit glorifié en son Fils 26.

… Et je me vis comme l’arche sur les eaux du déluge, et je ne touchais plus à rien de tout ce qu’il y a de
souillé sur la terre, et j’étais toute portée par le Précieux Sang – et il me portait jusqu’à la hauteur du Père
– et il s’étendit de la hauteur du Père à ce qu’il y a de plus bas, et il remplissait tout et unissait tout.

… Je me suis trouvée à dire au Père : « Je t’aime », et ce n’était pas en mon amour, mais en celui du Fils
bien-aimé.
… Et de la même manière je dis : « Je t’adore », dans l’adoration du Fils bien-aimé – et en Lui cette
adoration est parfaite.
Ce n’était pas moi qui m’unissais à Lui, mais Lui qui s’unissait à moi, et m’unissait à ses propres actes
personnels.
Puis je me suis trouvée à la grâce du commencement (celle du 11 août 1929). J’adorai le Père, le Verbe
et l’Esprit Saint – et ils sont Un, et pas le même – et l’égalité est parfaite et infinie, et c’est la plénitude de
la béatitude et de la vie.

Par cette grâce, Marie de la Trinité entre dans une expérience plus directe de l’instrument
sacerdotal de notre Rédemption : l’oblation du Précieux Sang. Elle est comme plongée dans
l’expérience de la puissance purificatrice de ce Sang divin qui transforme en lumière de gloire

22
Ph 2, 15 : … afin que vous ayez la simplicité des fils de Dieu.
23
Col 3,3 : Votre vie est cachée avec le Christ en Dieu.
24
Ps 92,5 : A ta maison convient la sainteté.
25
Ps 88, 27 : Lui m’invoquera : Toi, tu es mon Père.
26
Allusion à un thème fondamental de l’Evangile de Jean, notamment dans la Prière sacerdotale du Christ à la
dernière Cène (chapitres 17).

17
toute la misère humaine sur laquelle il est répandu. Car Marie de la Trinité comprend que le
fruit et l’accomplissement de cette Rédemption, c’est l’union à la Sagesse miséricordieuse du
Fils Unique qui accomplit les oeuvres du Père. C’est une grâce d’union où le Fils bien-aimé
vient investir son âme et opérer en elle, aimer et adorer le Père en elle.

Dans cet état, elle se trouve comme saisie par et dans les actes personnels du Verbe incarné.
Elle y réalise son caractère baptismal par une sorte d’intégration d’elle-même dans les états du
Christ : une intégration qui la ramène à la source initiale et permanente du mystère de
l’Incarnation, à savoir l’acte simple de l’Union hypostatique du Verbe à notre nature. Elle
remonte en esprit la voie des états du Christ, depuis l’abîme de sa mort jusqu’à son repos
initial et secret dans le sein de la Bienheureuse Vierge Marie.

Il n’est pas très fréquent que le mystère marial soit explicitement évoqué par Marie de la
Trinité dans ses carnets. Il est d’autant plus utile de méditer ici cette référence à la pureté
virginale que le Verbe s’est voulu pour Lui-même dans son acte d’incarnation. Cette pureté, Il
la communique à l’âme dans la médiation mariale, comme étant son propre bien. Elle
enveloppe l’âme dans une intériorité unifiante et ascensionnelle. Car la puissance purificatrice
du Précieux Sang n’est autre que la pureté métaphysique absolue de la conception que Dieu
prend de Lui-même27 par la génération éternelle du Fils. Cette pureté porte l’âme comme dans
une arche sainte qui monte vers la Face de Dieu.

Dans ce mouvement d’union purificatrice au Précieux Sang, son esprit est comme réuni en
lui-même et porté jusqu’au Père. Cette unité intérieure se forme, sans l’altérer, dans la
simplicité ontologique du Fils consubstantiel au Père. Là, elle aime et elle adore le Père non
par elle-même, mais dans et par le Fils bien-aimé. Elle connaît que cet acte d’amour et
d’adoration est l’essence même du sacerdoce du Fils, du Verbe incarné, et que ce sacerdoce
participé en son âme y réalise un ordre intérieur qui est l’œuvre de l’Esprit Saint.

Sa contemplation est maintenant pleinement assumée dans sa forme sacerdotale, et elle


s’épanouit dans une plénitude de béatitude et de vie où l’Unité de la Déité lui est révélée
comme égalité parfaite et infinie des Trois Personnes. Elle a rejoint le lieu mystérieux de la
première et grande Grâce trinitaire du 11 août 1929. Ce lieu est caché en Dieu avec le Christ.
Ce lieu est une source cachée, à la fois trinitaire et mariale. C’est le « sein du Père ».

Ainsi se trouve confirmé dans la contemplation de Marie de la Trinité ce thème du « sein du


Père ». Le mystère de ce lieu principiel et fontal nous est révélé au Prologue de l’Evangile de
saint Jean : Dieu, personne ne l’a jamais vu ; un Dieu, Fils unique qui est dans le sein du
Père, Celui-là l’a fait connaître (Jn 1, 18). Mais ce lieu in sinu Patris, est aussi le lieu final de
la divinisation de l’âme baptismale par le Fils éternel, dans l’Esprit Saint. C’est le terme du
mouvement surnaturel de l’Incarnation rédemptrice et divinisante. Cette thématique sera
souvent évoquée dans la suite des carnets. Dès le 9 janvier, moins d’une semaine après cette
troisième « Grande Grâce », elle écrira ainsi :

… Notre Seigneur m’a prise en lui pour me donner tout. Il me donne toute liberté sur lui-même. Il s’ouvre
à moi et m’introduit en Lui avec pleine liberté de parcourir sa plénitude, et sa plénitude va de l’abîme du
péché au sein du Père. Il me veut toute à Lui, occupée à Le parcourir, parce que cette contemplation
glorifie le Père.
… C’est l’Esprit Saint qui réalise en moi cette contemplation et la parfait par la conformité.

27
Là est le sens métaphysique fondamental du dogme de l’Immaculée Conception. (Cf. aussi Ap 7, 13-15).

18
5. LA QUATRIEME « GRANDE GRACE »

Le sacerdoce de gloire

Cette grâce fut reçue le Samedi Saint 12 avril 1941. Ce fut la deuxième grâce sur le sacerdoce.
Elle donna à Marie de la Trinité de comprendre plus profondément la réalité très intérieure de
cette participation personnelle au sacerdoce du Christ qui lui avait été enseignée et donnée
dans l’oraison.

Elle lui enseigna que ce sacerdoce personnel auquel elle accédait au centre de son âme,
faisait d’elle un temple consacré à la gloire du Père, par le Fils, dans l’intériorité cachée du
Saint-Esprit.

Il lui fut donné de comprendre que, « se servir du sacerdoce du Christ »28, c’était d’abord se
laisser déposséder d’elle-même dans un acte de parfaite liberté intérieure et par une union
toujours plus étroite aux états et aux actes intérieurs du Verbe incarné.

Elle comprit aussi que ce mode d’être sacerdotal de l’âme, réalisait une sorte d’anticipation du
terme glorieux de l’âme baptismale, selon la volonté du Père de se rendre présent à l’intime
d’elle-même, et dans l’abandon à l’Esprit Saint qui lui enseignait ainsi un mode nouveau et
parfait de la liberté des enfants de Dieu.

Devenir pleinement une âme sacerdotale, c’est donc exercer son sacerdoce personnel comme
un sacerdoce de gloire, c’est offrir son âme au Père comme lieu de sa glorification : le
Père est glorifié dans l’âme sacerdotale, parce qu’il l’unit à son admirable Unité, par le Fils,
dans l’Esprit Saint. Il est glorifié, en ce sens que sa Toute-Réalité transcendante est
paradoxalement donnée dans l’immanence d’une manifestation cachée mais transformante : la
gloire du Père dans une âme sacerdotale est une présence transcendante et pourtant
totalement et gratuitement donnée.

Et ce don s’opère, par l’Esprit Saint, à mesure de l’adhésion de l’âme à la réalité actuelle de
son baptême dans la mort et la résurrection du Christ : l’âme sacerdotale est l’âme baptismale
qui entre dans sa pleine maturité par une union toujours plus profondément consentie à
l’œuvre en elle du Fils, le Saint de Dieu (Jn 6, 69).

Elle fut instruite de tout cela progressivement, par des grâces d’oraison qui jalonnèrent le
carême de cette année 1941. Ainsi le lundi 3 mars 1941 :

oraison du matin : … Cantique (5,1) : Je suis entré dans mon jardin, ma sœur fiancée … »
…Le Seigneur est ainsi venu voir en mon âme ce que Lui-même y fait.
C’était tellement intérieur, spirituel, au centre profond où Lui seul pénètre, que même en moi cela
m’échappait. J’éprouvais seulement des effets très suaves de sa Présence et de son opération.
Il cueillait en moi des fruits de gloire pour Lui. …
Pendant la Messe, j’ai été frappée de l’Epître qui exprimait si exactement ce que j’avais éprouvé un
moment avant, et qui commence ainsi : « Ecce Ego ipse requiram oves meas, et visitabo eas <dicit
Dominus omnipotens> (Voici que moi-même je rechercherai mes brebis et les visiterai <dit le Seigneur
tout-puissant> : Ez 34, 11).
Ce même jour :
« Ta demeure sera en Moi »

28
Selon son expression dans sa relation de la première grâce reçue sur le sacerdoce le 9 janvier 1940 : cf. § 3.

19
Et j’ai éprouvé une sorte d’effusion divine dans mon âme. Puis, en sortant du choeur, dans le cloître,
une expérience de la Présence du Père en moi, et que je suis en Lui.

Puis le 4 mars :

Oraison
« Oh ouvre-Moi ! Laisse-Moi faire en toi tout ce que Je veux ».
Dans le Cantique, on voit tantôt l’âme se lever, parcourir rues et places… Tantôt c’est le Seigneur qui
vient frapper chez elle : c’est habituellement l’impression des grâces que je reçois. Ce n’est pas tant moi
qui cherche Dieu, que Lui qui vient de Lui-même.
Ce qui me revient, c’est « clausio ostio (porte close) » - fermer la porte – et, dès que la porte est fermée,
je perçois qu’Il est là.
Toujours, en cela, c’est le Père : « Ora Patrem tuum <qui est > in abscondito (Prie ton Père <qui est >
dans le secret ») Mt 6,6.

Et le 6 mars :

Pendant l’adoration
« Ton livre, c’est Moi »
« Ta force, ta science, et tous tes biens sont en Moi
Désire que Je te sois tout, et tu auras tout. »

Puis le samedi 8 mars 1941 :

pendant le Rosaire – Mystère de la Présentation


« Moi Je t’unirai à Moi-même. »
« Unis-toi au Saint qui est en toi ».

Arrêtons-nous un instant sur ces deux paroles reçues au même moment : Marie de la Trinité
médite le Rosaire – prière mariale par excellence. Elle médite spécialement le mystère de la
Présentation de Jésus au Temple – qui fut aussi l’acte de la purification rituelle de la
Bienheureuse Vierge Marie selon l’Ancienne Loi, et qui fut le moment des prophéties des
vieillards Syméon et Anne : Jésus est la Lumière des Nations (Lumen Gentium) la Gloire
d’Israël (son) Peuple (Lc 2, 32), c’est Lui qui accomplira le rachat de Jérusalem (Lc 2, 38).

Or à ce moment c’est le Père qui lui parle. Il lui désigne le terme déjà mystérieusement réalisé
de sa voie : son union à Lui-même en Lui-même. Il lui dit que cette voie cependant passe par
la médiation nécessaire de son union au Saint – c'est-à-dire au Fils, le Christ Jésus, le Saint de
Dieu, qui est en elle. Il lui montre donc que la voie qui lui est ainsi ouverte est l’œuvre de la
Sainteté absolue du Fils qui opère en son âme les œuvres du Père. Pour cela, il lui revient de
consentir à la prise de possession de tout elle-même par la Personne du Verbe Incarné, et à
son union intime à tous ses actes en esprit de parfaite adoration et action de grâce. Mais ce
consentement sera un acte intérieur posé dans et pour l’Eglise : sa fécondité ecclésiale sera le
don d’une reconnaissance plus effective par l’Eglise, en hommage d’adoration au Père, de sa
nature mystérieusement lumineuse : un rejaillissement de la Lumière de Sa Gloire, répandu
par le Christ, dans l’Esprit Saint, sur l’humanité pécheresse.

Marie de la Trinité sera définitivement consommée dans ce mystère au jour de sa naissance au


Ciel, près de quarante ans plus tard, jour où l’Eglise fêtait la Présentation de la Bienheureuse
Vierge Marie au Temple29. Quinze ans auparavant, le Concile Vatican II avait renouvelé notre

29
La voie spirituelle suivie par Marie de la Trinité fut donc bien celle-ci : recevoir dans la pureté toujours
renouvelée du sacerdoce baptismal la Lumière des Nations qui, dans le Temple, illumine et transforme sans se

20
connaissance du mystère de l’Eglise, Corps du Christ et Temple de l’Esprit, par la
Constitution dogmatique Lumen Gentium – qui découvrait aux chrétiens la réalité mystérieuse
et lumineuse de leur sacerdoce commun. C’est le lieu central du témoignage de Marie de la
Trinité.

Cependant le même jour, 8 mars 1941, celle-ci note encore :


Quand l’oraison se prolonge, le Seigneur lui accorde un fruit spécial de recueillement, force, suavité –
J’ai l’impression qu’Il me transforme au-dedans, et qu’en une heure Il fait plus en moi que pendant des
vies, en connaissance et en amour…

Mais elle remarque ceci :


La lecture m’aide peu à préparer l’oraison ; quelquefois même, elle est obstacle, à cause du mouvement
des idées qu’il me faut alors bien du temps pour apaiser.
Le mieux est que j’arrive l’âme toute vide, et que je m’applique simplement à ceci : « os meum aperui,
et attraxi spiritum : j’ai ouvert la bouche et j’ai aspiré le souffle » Ps 118, 131, puisque le Seigneur daigne
dire : « Dilata os meum, et implebo illud : Elargis ta bouche, et je l’emplirai » Ps 80, 11.

Ainsi réalise-t-elle la parole reçue le 6 mars (« Ton livre, c’est Moi ») : d’une part, son
« livre », c’est le sein même du Père d’où jaillit dans la lumière du Verbe, ce Souffle de
l’Esprit qui est spiré en elle et qu’il lui est simplement demandé d’aspirer par tout son être ;
d’autre part, elle trouve dans le Père toute sa science (« Ta force, ta science et tous tes biens
sont en Moi »), Lui qui la transforme si profondément « au-dedans, … en connaissance et en
amour ».

Et elle reçoit cette science, cette connaissance amoureuse, comme il en serait d’un livre
qu’elle reçoit d’En-Haut et qu’elle mange30 en « élargissant » la bouche de son âme aux
dimensions infinies de l’Esprit Saint. Ainsi Marie de la Trinité, comme on l’a fait remarquer
déjà, a-t-elle reçu un charisme certain d’intelligence des choses divines31.

Le mercredi 12 mars 1941, en revenant sur les lumières reçues pendant l’oraison, elle notait
ceci :

Je compris que le Père me demandait seulement d’adhérer, par un acte continu de liberté, à son
opération en moi.
Je compris que cet acte de liberté s’élevait à Lui comme l’encens, en adoration – qu’Il en était glorifié
plus que tous les actes particuliers – qu’Il daignait l’agréer, et répandait en moi sa bénédiction – et que
j’étais remplie de sa bénédiction, parce qu’à cause de cet acte-là, Il avait pris en moi ses complaisances.
Je compris que cet acte avait été produit en moi par l’Esprit Saint, parce que, de moi-même, j’étais
incapable de la pureté, de la force et de l’amour qui s’y trouvaient, avec adoration.
Je compris aussi que cet acte-là est une conformité très particulière à l’état du Verbe incarné, en sa Très
Sainte Humanité assumée par la Personne divine : car, bien que notre personnalité à nous demeure, cet
acte me mettait comme en sa dépossession, par mouvement d’adoration, et m’assimilait, par l’Esprit
Saint, au Fils bien-aimé par lequel nous avons accès jusqu’au Père.
Et comme j’observais ces choses afin d’en rendre compte, le Père m’en reprit ainsi :
« Ne t’entretiens qu’avec Moi et que de Moi – parce que
Je veux prendre en toi ma Gloire »
C’est ainsi que se passa toute cette oraison.

consumer – pour être finalement reconduite à la pureté virginale absolument première de l’Immaculée
Conception brillant dans le sein même du Père, au Saint des Saints du Ciel.
30
Comme il en fut dans la vision rapportée par Ezéchiel (Ez 2, 8 – 3, 3), ou celle rapportée au livre de
l’Apocalypse (Ap 10, 10), et en s’appliquant à elle-même ce verset 11 du psaume 80, qu’elle a noté le 8 mars.
31
« Marie de la Trinité a bien un charisme certain de vérité » : ainsi le résume Christiane Sanson dans son livre :
Marie de la Trinité : de l’angoisse à la paix, Les Editions du Cerf, Paris, 2003, page 122.

21
Le lendemain, 13 mars, elle note ceci :

Tout le temps de cette oraison (de ce jour), j’éprouvais comme l’expérience que Dieu est le soutien de
mon être…

Le samedi 15 mars, elle reçut cette parole :


« Je te soutiendrai par ma Face. »
« Sache que Je suis là, Moi, le Père. »

Notons cependant qu’il y avait chez Marie de la Trinité comme une hésitation, une crainte à
entrer dans cette relation immédiate à la Personne du Père. Quelques semaines auparavant, en
effet, le 12 février, elle avait reçu cette parole alors qu’en communauté elle récitait le Pater :

« Je t’ai choisie pour que tu vives en Moi »,

Et elle avait noté ce jour-là dans son carnet :

J’ai pu dire « Père » - mais très timidement, pas pleinement. Je crois qu’il n’y a que par le don de Sagesse
qu’on puisse le dire, et je le demande humblement, sachant que de moi-même je ne peux pas.

C’est donc par le don de Sagesse, perfection ultime des dons du Saint-Esprit, que Marie de la
Trinité » entrera peu à peu dans le mystère de la divine Filialité qui est, par le mystère de
l’Union hypostatique dans le Christ, la source transcendante et la fin ultime du sacerdoce du
Verbe incarné32. Mais n’était-ce pas déjà le don de Crainte, la crainte filiale des Enfants de
Dieu, qui la retenait de s’approprier ce don inouï du Père qui vient la prendre tout à Lui33.

Mais revenons à ce carême 1941 où Marie reçut les paroles et les lumières qui la préparaient à
une compréhension encore plus intérieure de son sacerdoce personnel.

Il manquait encore, si l’on peut dire, que lui soit plus clairement manifestée la relation divine
de Filiation dans le Fils unique du Père, éternellement engendré, non pas créé, relation
constitutive du Mystère trinitaire et en laquelle s’accomplirait son sacerdoce personnel. Il
fallait donc que le Seigneur Jésus vienne confirmer l’unité de son œuvre et de sa gloire avec
l’œuvre et la gloire du Père, dans l’âme de Marie de la Trinité. Ainsi celle-ci sera-t-elle
davantage instruite du mystère de l’Unité consubstantielle de la Sainte Trinité, à laquelle la
Sagesse reçue dans l’Esprit Saint lui donnera, dans les perfections de connaissance et
d’amour, une conformité de plus en plus achevée.

Aussi le mercredi 26 mars, Marie reçut l’expérience de la visite et de l’action conjointe en son
âme, du Père et du Fils. Elle éprouvait ainsi la vérité de cette parole du Christ : Si quelqu’un
m’aime, il gardera ma parole, et mon Père l’aimera, et nous viendrons vers lui et nous ferons
chez lui notre demeure (Jn 14, 23). Elle note dans son carnet :

A Complies, je ne savais pas comment bien prier, dans l’anxiété ; le Père me dit :
« Fixe-Moi. »
et je pus dire l’Office tout paisiblement, plus occupée de sa Présence que des paroles, Le découvrant
davantage en elles, de-ci, de-là.

32
Marie de la Trinité notera ailleurs : « Le sacerdoce dérive de l’Union hypostatique ». Nous reviendrons ci-
après sur ce point essentiel. Il a été noté par Marie de la Trinité dans son carnet le 31 juillet 1941, époque où
Marie médite et assimile la « cinquième grande grâce », la troisième sur le sacerdoce (cf. infra : §. 6).
33
Initiative du Père que confirma le lendemain 13 février, cette parole : « Je te veux toute en Moi ».

22

Pendant Matines, un instant, Il me remplit toute de sa suavité en me disant :
« Je Me ferai goûter par toi. »
(litt. « à toi »)34
Au troisième Nocturne, il n’y avait pas de lectrice, la sœur étant absente, on me fit signe, et j’allai dire
les leçons au pupitre.
En lisant la septième, je pensais que cette main desséchée c’était, en moi, ce quelque chose qui ne veut
pas se laisser imprégner, vivifier par la grâce – et je demandai au Seigneur que, par sa toute-puissante
miséricorde, Il me guérisse. Alors, « in ictu oculi (en un clin d’œil)35 », le Seigneur me montra que sa
volonté sur moi est que je Le glorifie, mais d’une manière très cachée, par le dedans : « et clausio ostio
ora Patrem tuum (et, porte close, prie ton Père) » Mt 6,6.

Puis le 31 mars, le Seigneur Jésus lui dit en son âme :

« Adhère à Moi. »
Je te conduirai au Père. »
« Je suis fidèle. »

Marie note qu’elle est alors « dans la désolation ».

Le mardi 1er avril, où l’Ordre dominicain fait mémoire de l’impression des stigmates de sainte
Catherine de Sienne, Marie de la Trinité note ceci :

oraison supplémentaire - Le Seigneur m’a donné un grand recueillement – et puis, encore :


« Fixe-Moi. »
« Tiens-toi devant Ma Face ».
Il tint mon âme fixée sur Lui, quoiqu’il me soit impossible de Le voir. Et, me tenant ainsi, Il me
détachait de tout, absolument de tout, et me faisait adhérer à Lui, par sa Présence, et sans que je puisse
voir ou sentir quoique ce soit – mais Lui me faisait adhérer à Lui, et Il avait ôté de moi toute résistance.
Alors, il y eut comme un écoulement de gloire dans mon âme, un flot d’amour ; et cet écoulement de
gloire me remplissait sans quitter le Père – et le Père en était glorifié, et moi sanctifié. …
C’est tellement dans le centre de l’âme que c’est très difficile à dire ; ce n’est pas dans les facultés, mais
dans l’âme – et il n’y a rien du tout de sensible, ni même à la hauteur des facultés spirituelles – c’est au-
dessus, et plus intérieur, par derrière, là où tout est silence …
Le Père me dit encore :
« Tout ce qui est en Lui est de Moi »
(en Lui = mon Fils)
« Regarde Moi en Lui .»

Le 4 avril, elle revient sur cette notion d’une adhérence mystérieuse et transformante, d’un
contact intérieur et vital avec le Père, par le Christ :

La manière habituelle d’oraison, celle à laquelle je me sens toujours attirée et qui a le plus ‘influence
transformante, qui est vivifiante, est celle-ci :
- je ne sais pas comment cela commence ; ce n’est ni effort d’intelligence, ni effort de volonté, ni départ
d’un point particulier.
C’est un contact très intérieur de vie en vie, au-delà des facultés – c’est-à-dire qu’au lieu de chercher
leur objet particulier, elles sont comme aspirées vers leur source.

Alors il se passe ce qui suit, qui ne relève que de Dieu.

34
C’est dans l’édition récente des Carnets, tome I, (Editions du Cerf, 2009), que nous trouvons cette clausule :
« littéralement : ‘à toi’ ». Il nous semble qu’il y a là une question de sens fort importante. Est-ce Marie de la
Trinité qui aurait d’elle-même atténué la parole reçue ? Celle-ci semblerait, si on la prend bien littéralement,
pouvoir dire : « Tu es en Mon Sein le fruit de gloire que J’ai cueilli dans le Jardin du Bien-Aimé, ce fruit auquel
Je vais goûter pour te consommer totalement en Moi ; et ce goût que je prendrai de toi est le goût que Je te
donnerai de Moi ». Car alors, je connaîtrai tout comme je suis connu (1Co, 13, 12).
35
1 Co 15, 52.

23
L’âme étant comblée et soutenue par le Christ, le Père, par un ineffable amour, par son propre Amour,
la prend en Lui, la fait adhérer à Lui, l’imprègne de Lui, l’éclaire sur ce qui Lui plaît, lui parle, et agit
avec elle selon son bon plaisir.

Mais la Semaine Sainte 1941 semble marquer un tournant : son oraison d’adhérence simple et
vitale à l’amour du Père, paraît s’inscrire plus explicitement dans la médiation du Christ et
prendre par là même une orientation ecclésiale plus nette. Ainsi, le Lundi Saint, 7 avril :

« Je veux que tu sois sa suppléance pour la prière. »


(suppléance de l’Eglise – paroles du Père) –
« Voici que Je te lie à elle. »

Et le lendemain, Mardi Saint :


à l’oraison paroles du Père :
« Demande Moi la Vie pour l’Eglise, et soufre pour cette vie parce que, à toi, J’ai révélé ma Vie – Oublie-
toi pour ma Gloire »
(révélé ma vie – grâce du 11 août 1929). …

Et le lendemain encore, Mercredi Saint, 9 avril :


paroles du Père :
« Je prendrai ta prière pour l’Eglise. »
Et comme je disais que j’ignore tout de la prière, et qu’il n’y a pas de plus vile créature que moi, le
Seigneur Jésus me dit :
« Prie dans mon cœur. »

Jeudi Saint, 10 avril, cette orientation de son oraison pour l’Eglise, dans le cœur du Christ,
devient encore plus nette :
Paroles du Père :
« Sois toute pour l’Eglise. »
« Tu n’es plus à toi. »
Notre Seigneur me dit :
« C’est en mon cœur que tu trouveras l’amour du Père. »
C’est là que je te donnerai l’amour du Père. »

Mais c’est le Samedi Saint, 12 avril 1941, que vint éclore enfin dans toute sa lumière et sa
certitude, cette deuxième grâce sur le sacerdoce, celle du sacerdoce de gloire :

au moment où je m’agenouillais à l’autel du Sacré Cœur … je saisi ceci :


« Consacre-toi à ma Gloire
… Et devant l’infinie Sainteté et Majesté du Père, je vis mon indigence et ma souillure …
… Avant de sortir de l’église, comme je faisais la génuflexion devant le maître autel, le Seigneur Jésus
me dit :
« dans mon sacerdoce »

Marie de la Trinité médite cette grâce les jours suivants ; ainsi, le mercredi de Pâques 16 avril,
sortant d’une longue oraison, elle note ceci dans son carnet :
Pendant cette oraison, beaucoup de choses se sont précisées sur cette Gloire, et sur ce sacerdoce.

Je l’écris comme je m’en souviens, ne sachant si c’est exact :

- Le Père reçoit toute gloire du Fils qui Lui est égal, et qui, dans le Christ, est ce qu’il y a de plus
proche de Lui, puisque le Fils est Fils selon la nature divine : et cela, c’est de toute éternité.

- Ensuite, c’est par le Sacerdoce que le Père reçoit toute gloire des créatures : sacerdoce que le Christ
possède selon sa nature humaine, et qui a la puissance d’incorporer les créatures raisonnables au
Fils Unique, à Celui qui seul peut dire : « Ego et Pater unum sumus : Moi et le Père nous sommes
un » (Jn 10, 20).

24
- Enfin ce Sacerdoce unit au Fils les créatures raisonnables, dans la mesure où celles-ci participent au
Christ selon son sacrifice – où Il est Victime, Hostie. (Nous sommes baptisés « en sa mort » » -
nous communions à Jésus « immolé ».)

- J’ai vu alors un magnifique enchaînement, une splendide unité, une montée de Gloire, de tout en
bas à tout en haut, par le sacerdoce du Christ : et c’est devenu tout simple.

… Cela rejoint et précise la grâce du 11 août 1929.

- Mais ce n’est pas seulement à savoir, c’est à réaliser, et je pense que, pour réaliser, il faut être
pleinement disponible au Christ, selon son sacerdoce, comme une hostie dont Il puisse disposer
comme Il veut pour glorifier le Père.

Vient alors le samedi 19 avril, dans l’octave de Pâques. Marie de la Trinité reçoit dans son
oraison une grâce qui achève de mettre en lumière ce qui fut, pendant ce carême et jusqu’au
Samedi Saint, comme un dévoilement progressif : sa participation personnelle au sacerdoce
du Christ, l’exercice de son sacerdoce intérieur, l’a conduite avec le Christ, dans le Christ, à la
source même de sa condition filiale qu’Il lui fait partager comme Fils consubstantiel au Père,
uni dans la réalité de sa Personne à la nature humaine par laquelle et en laquelle, s’unissant
toute l’humanité, Il l’exhausse jusqu’en Dieu, jusqu’en la fontalité infinie et bienheureuse du
Père. Cette source de la Filialité divine, c’est le sein du Père :
après la communion, action de grâces

« Repose avec Moi dans le sein du Père. »

Il ne dit pas « Repose-toi avec moi … », mais seulement « Repose avec Moi », comme me prenant en
Lui : « Deum, nemo vidit unquam, Unigenitus [Filius], qui est in sinu Patris, ipse enarravit : Dieu,
personne ne l’a jamais vu ; le [Fils] Unique, qui est dans le sein du Père, lui l’a fait connaître » Jn 1, 18.

Résumons le chemin parcouru. Marie de la Trinité a appris à exercer son sacerdoce


personnel comme une participation personnelle de son âme baptismale à l’unique Sacerdoce
du Christ. Son âme, perfectionnée par l’Esprit Saint dans sa conformité à l’âme du Verbe
incarné, est devenue âme sacerdotale. En cela, Marie adhère pleinement au Christ-Prêtre.
Elle participe à ses états, à ses actes, dans l’expiation et dans l’immolation, dans la louange et
dans l’action de grâce, et surtout dans une adoration de plus en plus simple et pure.

Mais elle sait aussi que cela dépasse infiniment la mesure de ses propres actes : ce mystère se
situe au centre de l’âme, en son fond le plus secret, infiniment au-delà de sa conscience
ordinaire d’elle-même, mais aussi dans l’unité foncière de l’être qui repose comme en deçà
du déploiement ordinaire des facultés spirituelles ; ce mystère lui est donné dans le pur
silence. Elle comprend donc que sa participation personnelle au sacerdoce du Christ est
d’abord un accueil au plus profond d’elle-même, « au centre profond où Lui seul pénètre », de
la présence agissante du Fils de Dieu qui réalise en son âme les œuvres du Père36. Cet accueil
est une attitude purement intérieure et spirituelle de l’âme qui consent, par un acte de pure
liberté, à se déposséder d’elle-même pour être toute au Christ.

Le Christ l’assimile alors à Lui-même, la porte en Lui-même pour lui faire produire des actes
de pure adoration filiale. Ces actes sont comme des « fruits de gloire » pour le Père. Par
eux, l’âme devient réellement adoratrice en esprit et en vérité (Jn 4, 23). Seul l’Esprit Saint,
qui réunit l’âme à elle-même dans l’intériorité même de Dieu, et qui parfait dans l’âme sa
conformité filiale au Verbe incarné, peut lui donner cette fécondité. Celle-ci glorifie le Père,

36
Jn 4, 34 ; 7, 3 ; 9, 3-4 ; 10, 37 ; 14, 10.

25
source première et ultime de toute vie. Ainsi, en se consacrant à cette Gloire du Père
manifestée dans le Fils, et par cette fécondité que l’Esprit Saint donne à cette consécration,
l’âme répond à la prière sacerdotale de Jésus à Son Père (Jn 17, 9 … 26) :

« C’est pour eux que Moi Je prie …


Et en eux, Je suis glorifié. …
Consacre-les dans la vérité : ta parole à Toi est vérité. …
Et pour eux Je Me consacre Moi-même, afin qu’ils soient, eux aussi, consacrés en vérité. …
Comme toi, Père, Tu es en Moi et Moi en Toi, qu’ils soient en Nous eux aussi. …
Et Moi, la gloire que Tu M’as donnée, Je la leur ai donnée, pour qu’ils soient un comme Nous sommes
Un ; Moi en eux et Toi en Moi, pour qu’ils se trouvent accomplis dans l’unité. …
Père, ceux que Tu M’as donnés, Je veux que là où Je suis, Moi, ceux-là aussi soient avec Moi, pour qu’ils
voient la gloire, la mienne, que Tu m’as donnée, parce que Tu M’as aimé avant la fondation du monde…
Je leur ai fait connaître ton Nom pour que l’amour dont Tu m’as aimé soit en eux, et Moi aussi en eux ».

Le Verbe incarné, unique Grand-Prêtre et médiateur entre Dieu et les hommes37, lui fait alors
recevoir la Vie du Père et la connaître en Lui-même d’une connaissance immédiate38. Il lui
donne d’y goûter comme à une source surabondante de gloire qui la pénètre et la transforme,
la transporte devant la Face du Père et même en Lui, en Son sein : in sinu Patris.

Là se trouvent donc la source et le terme, purement intérieurs, de son sacerdoce personnel. Là


est le sceau de son sacerdoce intérieur, le sceau de l’Esprit Saint, le sceau caché et secret du
Grand-Roi, qui fait d’elle une âme sacerdotale dans le Sacerdoce royal du Christ, donné en
partage aux enfants de Dieu.

37
Heb 7, 26-28.
38
La contemplation infuse, intuitive de Dieu est toujours réalisée dans l’âme par l’Esprit Saint dans la médiation
du Verbe. En ce sens, elle ne saurait être, absolument parlant, immédiate. Pourtant, le Verbe incarné a dit : Moi
et le Père, Nous sommes Un (Jn 10, 30). La connaissance de contemplation unitive est donc immédiate en ceci
que l’âme y est spirée par l’Esprit Saint en l’Unité simple du Père et de Son Verbe, où elle devient
immédiatement la forme en laquelle elle est actuellement connue et conçue du Père dans le Verbe : cf. note 13.

26
6. LA CINQUIEME « GRANDE GRACE »

Le sceau de l’Esprit Saint

La cinquième « grande grâce » fut reçue le samedi 14 et le dimanche 15 juin 1941. Ce fut la
troisième grâce sur le sacerdoce. Le 14 juin, jour dans l’octave des solennités du Très-Saint
Sacrement (la fête du Corpus Christi) et de la Très Sainte Trinité, Marie note ceci dans son carnet :

Troisième grâce sur le sacerdoce (voir ci-dessus, janvier 1940 et 25 mars 1941)39 :

J’ai reçu la certitude que Dieu m’appelle, moi, à une vocation très haute – et qu’après m’en avoir donné
la grâce initiale, Il veut s’en réserver tout le développement et la réalisation.

Cette vocation concerne le sacerdoce du Christ, et l’union à ce sacerdoce.


Le sacerdoce dépasse complètement celui qui l’exerce – cela ne peut pas être autrement, même pour la
Très Sainte Humanité du Christ – car elle ne peut exercer efficacement son sacerdoce qu’en vertu de
l’union hypostatique, par son assomption dans le Verbe où elle est comme infiniment au-dessus d’elle-
même.

… Il fallait au Christ, pour exercer son sacerdoce, une pleine lumière sur Dieu – et la connaissance du
péché, à cause de l’expiation qu’Il devait en faire.

et cela : cette double connaissance, jusqu’en l’extrême de ces deux points, avec toute la ligne qui les
joint l’un à l’autre, lui était continuellement présent(e) – c’était comme une nécessité pour l’intelligence
des actes de son sacerdoce.

Alors je vis que le Christ renferme en Lui-même, en vue de son sacerdoce, et contemple tout ce qui m’a
été montré, et que j’ai goûté, dans la grâce du 11 août 1929. Et cette grâce initiale, et celle du sacerdoce
du Christ, de janvier 1940, et du samedi 12 avril 1941, se sont rejointes et soudées.

Je compris que je recevais une grâce d’union au sacerdoce du Christ comme par dérivation. …
… Je vis une admirable convenance entre la première grâce (11 août 1929) et celle des lumières sur le
sacerdoce (janvier 1940 et 12 avril 1941) – une divine unité. ……Je passai comme dans l’âme
sacerdotale du Christ, et vis comme avec les yeux de son sacerdoce ce qu’Il a contemplé du temps qu’Il
était viator, tout en jouissant de la vision béatifique – car il fallait qu’Il fût à la fois, tout ensemble
« viator et comprehensor ».

Marie de la Trinité se trouve ce jour-là confirmée dans sa vocation d’union au sacerdoce du


Christ. Elle y voit l’unité des « grandes grâces » qu’elle a reçue. Elle comprend que le
sacerdoce du Christ est ancré dans la nature humaine du Verbe incarné, dans une chair
individuelle offerte en victime pour l’expiation des péchés du monde.

Mais elle comprend aussi que ce sacerdoce n’a d’efficacité que par l’Union hypostatique de la
nature divine et de la nature humaine dans la Personne du Fils. Elle saisit intuitivement que
l’union au sacerdoce du Christ la met en quelque manière en participation, dans l’Âme du
Verbe incarné, de la vision béatifique dont au sommet d’elle-même celle-ci, par la puissance

39
La « deuxième grâce sur le sacerdoce » est notée comme telle, par Marie elle-même, dans son carnet en cours,
au 12 avril 1941. Mais le 25 mars 1941, fête de l’Annonciation, elle avait noté cette seule parole reçue : « Laisse-
toi pour Moi – et passe de toi en Moi », sans autre commentaire. Peut-être pensait-elle que cette parole ouvrait
son âme à la troisième grâce, donnée plus explicitement le 12 avril ? Mais, faire passer en Dieu, n’est-ce pas
l’opération propre du sacerdoce ?

27
de l’Union hypostatique, a toujours joui40. Mais elle perçoit aussi que dans l’Âme du Christ
coïncident cette connaissance bienheureuse et la connaissance immédiate de l’abîme de péché
où gît l’humanité qu’Il vient sauver. Elle reçoit dans son âme cette tension extrême que seul le
Rédempteur, Dieu fait homme, pourra assumer et absorber en Lui, sur la verticale de la Croix.

Le lendemain elle explicite un peu plus ce que, passée « comme dans l’âme sacerdotale du
Christ », elle voit désormais « comme avec les yeux de son sacerdoce ». Elle note ceci :

Depuis hier, et aujourd’hui, cela a été comme un torrent, un océan infini – par où commencer, et qu’en
dire ?
J’éprouve ceci, que je ne puis dire qu’avec des similitudes qui valent sous certains rapports seulement, et
ne peuvent qu’obscurcir en même temps qu’elles éclairent.
Je me sens, moi, comme incluse, enclose, dans le Christ comme en une transparence, car je vois en Lui,
et par Lui ce qu’il a plu à Dieu de me montrer de Lui-même, non qu’Il me le montre à nouveau – ce qu’Il
a fait une fois en moi (11 août 1929) demeure. Mais c’est comme un sceau qu’Il appose sur la
contemplation même du Verbe incarné [où je suis comme incluse], et qui en rejoint l’empreinte :
L’empreinte de la contemplation même du Verbe incarné, parce que la forme du sceau, qui est finie et
bornée, correspond parfaitement à l’empreinte infinie = l’empreinte se coule dans le sceau, empreinte
infinie et sceau fini ont même forme ; si bien que, d’empreinte à sceau et de sceau à empreinte, la forme
est unique et identique ; c’est la forme même du Verbe, forme propre à l’empreinte, et imprimée dans le
sceau le 11 août 1929, imprimée dans la substance de mon âme.
Voici ce que je veux dire : dans la grâce du 11 août 1929, le Seigneur a marqué, par son contact, mon
âme, d’une empreinte : (sa substance a mis l’empreinte de sa forme dans ma substance). Mettons que mon
âme, depuis cette grâce, soit comme un sceau portant imprimé en Lui-même l’empreinte qu’il a plu à
Dieu d’y graver Lui-même ; mais l’empreinte du sceau reste à vide, elle reste capacité de vision, mais elle
ne possède pas la vision elle-même.
Le ciseleur est venu, il a creusé comme il a voulu, puis il est parti, laissant la marque de son travail (de
sa présence et de son contact substantiel) dans la substance de mon âme.
Hier et aujourd’hui, c’est comme si l’âme du Christ était appliquée sur mon âme et remplissait d’une
indicible clarté (sa clarté, sa propre contemplation Personnelle de Verbe incarné) l’empreinte tracée sur le
sceau, laissée par Dieu dans mon âme.
Il y a comme une double empreinte : celle qui est dans mon âme, finie, capacité – et celle même du
Christ, infinie, plénitude ; et la sienne a rempli la mienne, et la mienne était préparée pour recevoir la
sienne, et l’une touchait l’autre …

Ce texte est difficile, presque obscur. Il nous semble pourtant fondamental, et marquer un
tournant décisif sur le chemin de Marie de la Trinité.

Au septième jour suivant la solennité de la Sainte Trinité, sa contemplation semble en effet


achever de s’assimiler l’intuition substantielle des choses divines dont son âme a été marquée
par la première « grande grâce » reçue dans l’oraison, celle du 11 août 1929. Son intuition
spirituelle du Mystère se comprend maintenant elle-même, mais en se recevant cependant de
Dieu comme pure capacité de vision intérieure. Elle se reçoit, se comprend et s’assimile en
tant que forme empreinte en son âme, et sceau apposé sur elle, de la contemplation
personnelle du Verbe incarné : forme infinie, si l’on peut dire, appliquée dans la finitude de
son âme par la médiation de l’Âme du Christ où notre contemplative se trouve comme
« incluse », « enclose ».

Non point cependant qu’elle s’y tienne comme dans une finitude réductrice et séparative. Elle
a trouvé sa forme substantielle dans le Christ, et y demeure « enclose », en tant qu’elle y
40
Dans l’Âme du Verbe incarné et dans l’unité de Sa Personne, s’articulent : la science expérimentale humaine,
la science infuse de contemplation, et en son sommet la vision de gloire : rejaillissement au sommet de l’Âme du
Christ, par l’effet de l’Union hypostatique, de la Science parfaite du Verbe divin. L’Âme du Christ instaure ainsi
dans la création une absolue singularité noétique, comme l’Union hypostatique constitue une absolue singularité
ontologique. Cela ressort de la doctrine du Verbe incarné exposée par saint Thomas d’Aquin.

28
participe à la contemplation actuelle du Verbe incarné : elle y éprouve ainsi une sorte de
« transparence » du fini dans l’infini. Elle reçoit l’Infini du Verbe, Forme unitaire et simple
de toute forme possible, comme appliqué en son âme en l’indicible clarté de l’Âme du
Christ. Lumière sur lumière : dans Ta Lumière nous verrons la Lumière (Ps 35, 10).

Marie de la Trinité nous le dit d’emblée : cette grâce renouvelée la plonge dans un océan
d’infinitude. C’est un océan de vie, une plénitude de connaissance unitive, où son intuition
noétique41, déployée comme de l’intérieur d’elle-même par la grâce de l’Esprit, se saisit
d’elle-même en même temps cependant qu’elle se dépossède.

Ce double mouvement de l’intellect pneumatisé qui investit la substance de son âme, en son
« fond secret » – ce double mouvement qui est intellection filiale de soi et dessaisissement
sacerdotal de soi -, authentifie son origine en Dieu, le justifie dans la science de Dieu, et
l’établit ainsi dans la permanence des réalités éternelles. Cette stabilité profonde et
substantielle de l’intellection noétique dans la contemplation de l’âme, est un effet du don
de force. Ce don a été accordé par l’Esprit Saint, avec le don de sagesse, aux âmes dans
lesquelles l’amour de charité pour Dieu est devenu, dans le Verbe, cette connaissance unitive
qui s’écoule du sein du Père comme d’une source infiniment sainte et sanctifiante.

Pour tenter d’exprimer un peu de cette plénitude, Marie de la Trinité nous propose une
« similitude » dont elle sait – et elle nous en prévient – qu’elle peut obscurcir autant
qu’éclairer. Mais n’est-ce pas le fait de toute analogie en théologie symbolique ?

Elle nous représente cette réalisation contemplative et unitive de l’Esprit en son âme,
comme l’apposition d’un sceau qui la marque formellement de l’empreinte du Verbe divin.
Mais elle nous suggère aussi que la réalité spirituelle portée par ce sceau en son âme, comme
« empreinte tracée sur le sceau », est comme le lien vivant et paradoxal du fini et de
l’Infini.

D’une part, en effet, c’est une marque singulière, une empreinte finie laissée en la matière de
son âme – la cire qui fait paraître l’empreinte du sceau - par « la forme même du Verbe » :
mais celle-ci en tant que Forme de Dieu42 est de soi infinie. Et d’autre part, cette « forme
même » subsiste en mode fini en son âme : mais comme pure lumière informelle, reçue en
réponse à son libre consentement à se laisser totalement saisir dans l’intériorité infinie qui
habite secrètement sa propre finitude. Or, ce lien vivant de l’Infini et du fini, qui fait sourdre
l’Infini dans le fini pour porter le fini dans l’Infini, n’est-ce pas l’Esprit Saint, Lui qui scrute
toutes choses, et même les profondeurs de Dieu (1Co, 2, 10) ?

41
Est noétique une opération de l’intelligence qui emporte avec elle la volonté libre du sujet, pleinement
conscient de sa fin, en vue d’une assimilation active à son objet. L’intuition noétique connote une
intentionnalité dont le principe ontologique est dans la puissance conversive de l’esprit. Dans le mode
d’exercice surnaturel des facultés de l’âme, quand celle-ci, ayant reçu le Don de l’Esprit Saint (l’habitation en
elle de l’Esprit Saint dans Ses propriétés personnelles de Don, Amour et Vie), en vit de manière effective,
l’intuition noétique s’accomplit comme une pneumatisation de l’intellect. Cette notion repose sur
l’enseignement paulinien, : Ro 11, 33 et 12, 2 ; 1Co 2, 16 ; Ep 4, 23-24. – Dans l’intellect sanctifié, dans ce fond
de l’âme appelé par sa conversion noétique à devenir pur miroir de l’Intellect divin, l’Esprit Saint opère l’oeuvre
de l’Amour. Celle-ci réalise dans l’âme sa conversion anagogique vers son principe divin, dans et par le Verbe.
Mais quand cet Amour se sait sacerdotal parce qu’il rejaillit dans l’âme du fait de son union à l’Âme sacerdotale
du Verbe incarné, et parce qu’il se sait puisé dans le Coeur du Verbe incarné, cette puissance anagogique devient
mystagogique : l’exercice théologal de la vie baptismale devient sacerdoce baptismal.
42
Ph, 2, 6 : Lui qui, subsistant en forme de Dieu …

29
Lumière sur lumière : du Verbe filial à l’âme sacerdotale, de l’âme filiale au Verbe qui,
assumant notre nature, est devenu notre unique Grand-Prêtre, c’est ainsi la même lumière de
l’Unité divine, de la non-dualité43 du Père et du Fils, la Lumière bienheureuse de l’Esprit
Saint, qui révèle l’effigie parfaite du Père, l’empreinte de Sa substance, qui est le Fils44.

O Lux beatisima, reple cordis intima Tuorum fidelium, chante l’Eglise quand elle prie l’Esprit
Saint par l’hymne du Veni Sancte Spiritus. Cette lumière bienheureuse de l’Esprit Saint a en
ce jour octave de la Sainte Trinité, envahi l’âme de Marie de la Trinité pour la former en son
fond et en toute sa substance, dans une connaissance spirituelle et savoureuse du Verbe
divin venu en notre chair, Forme du Père dont le Sceau de Sainteté est désormais apposé
sur son cœur.

Cette connaissance est pleine de force et de douceur – elle est dans l’âme suaviter et fortiter45
– comme la divine Sagesse qui surabonde du sein du Père, dans la science de Dieu. Cette
connaissance est celle de l’identité filiale réalisée dans l’Âme sacerdotale du Verbe
incarné, du Fils de Dieu qui a pris chair de la Vierge Marie46.

N’est-ce pas là, par excellence la connaissance mariale qui se réalise dans l’âme de Marie de
la Trinité ? Car la Vierge Marie, Mère de l’Eglise, qui l’enfante et la soutient alors qu’elle naît
sans cesse du Coeur sacerdotal du Christ Prêtre et Victime, est éminemment la Femme
eucharistique47 et sacerdotale, totalement donnée à l’œuvre sacerdotale du Verbe incarné,
associée par tout elle-même à la réalisation dans les âmes baptismales du mystère de
l’Incarnation rédemptrice et divinisante. Au centre du cercle des Apôtres à la Pentecôte, elle
demeure celle qui a déjà reçu par l’Incarnation du Verbe en son sein, dans la connaissance
cordiale de son âme cachée sous l’ombre de l’Esprit48 comme sous un sceau, l’empreinte
vivante et définitivement réalisée pour elle, du Saint de Dieu (Jn 6, 69).

Cette empreinte l’a totalement formée dans la Lumière du Dieu Un et Trine, comme
Immaculée Conception du Verbe, Forme infinie de tous les possibles en Dieu. Or le Verbe,
lieu de la Toute-Possibilité et puissance de manifestation distinctive de tous les possibles dans
l’existence, est le Fils qui, parfaite effigie et splendeur de la Face du Père, opère avec l’Esprit
Saint le retour éternel de toutes choses dans le sein du Père. En son cœur maternel, comme en
sa réalité céleste après son passage de l’Assomption, la Bienheureuse Vierge Marie est donc
la Mère et la Source scellée49 du sacerdoce baptismal.

Nous ne pouvons affirmer que cette troisième grâce sacerdotale reçue dans l’âme de Marie de
la Trinité aurait scellé en elle, fût-ce en germe, une actuation définitive de cette forme
spirituelle à la fois mariale et sacerdotale. C’est le secret du Roi. Et nous n’avons, en l’état

43
Rappelons que sait Thomas d’Aquin définit l’unité, en tant que transcendantal, comme négation de la division.
44
He 1, 3 : En ces jours qui sont les derniers, Il (le Père) nous a parlé dans un Fils …splendeur de Sa gloire et
effigie (empreinte, caractère) de Sa substance.
45
Comme Marie de la Trinité l’écrivait déjà le 3 janvier 1941, citant l’Ecriture (Ps 18, 6 et Sg 8, 1) : « Le
Seigneur m’a enveloppé l’âme tamquam Sponsus, suaviter et fortiter (comme un Epoux, suavement et avec
force) » : cf. § 4 ci-dessus (« La grâce du Précieux Sang »).
46
Comme l’Eglise le proclame dans le Symbole de la Foi.
47
Selon l’expression de Jean-Paul II à propos de Marie dans le Mystère de l’Eucharistie (cf. op. cit. supra).
48
L’Esprit Saint surviendra sur toi, et la puissance du Très-Haut te prendra sous son ombre : et c’est pourquoi
l’être saint qui naîtra (de toi) sera appelé Fils de Dieu : Lc 1, 35.
49
La Fontaine scellée, ou la Source scellée : un des titres donnés à Marie par la Tradition de l’Eglise.

30
présent de connaissance de ses écrits50, que peu d’information sur la place tenue dans sa prière
et sa méditation par le mystère marial. Cela demandera, le moment venu, une étude spéciale.

A ce stade, nous voudrions seulement souligner le lien entre la réalisation mariale de la


connaissance sacerdotale du Verbe, dont Marie de la Trinité a reçu une certaine
participation et qui est la perfection virginale du sacerdoce – et l’actualité, dans les âmes
comme in divinis, du mystère de l’Incarnation rédemptrice et divinisante.

Ce lien tient à ce que le Christ est Grand-Prêtre, d’abord et formellement en tant que Verbe
incarné en la nature humaine par Marie, et par l’application de Son Âme créée au salut du
monde créé, selon une efficacité qu’Il tient de l’Unité théandrique de Sa Personne. Mais en
Dieu, comme Verbe et Fils, Il est aussi éternellement Grand-Prêtre sous le rapport de
l’analogie métaphysique de l’Esprit qui convertit, dans l’actualité simple de la
Bienheureuse Trinité, tous les possibles vers le sein du Père. Il l’est aussi, et par là même, en
tant que le Verbe est l’universelle médiation onto-noétique opérant au cœur de l’Existence
créée, et l’Egalité parfaite, d’une extrémité du monde à l’autre, de la Connaissance et de
l’Amour du Père, la Source suprême de l’Etre.

Mais ces deux points de vue sur le sacerdoce du Verbe – respectivement selon l’Economie et
selon la Théologie du Mystère trinitaire -, sont en réalité indissociables. Car devant la Face du
Père, le Fils réalise la parfaite empreinte de Sa Substance en portant dans l’unique actualité de
Sa Personne divine, la nature humaine divinisée ex post par l’œuvre de la Rédemption, autant
que réalisée ex ante en tant qu’Il en est le prototype éternel. Nous sommes là devant la
question difficile et toujours disputée, de la nécessité (métaphysique) de l’Incarnation du
Verbe divin.

A ce point de notre étude, il convient de garder présent à l’esprit que la contemplation


unitive de l’être sacerdotal du Verbe incarné a pour fin de nous conduire à demeurer
dans la Maison du Père comme dans la simplicité originaire du Principe fontal de la Déité.
Terminons donc la méditation de cette troisième grâce sacerdotale, dernière des cinq
« grandes grâces » reçues par Marie de la Trinité, en citant ces notes consignées par celle-ci
dans son carnet, les jours suivants.

Le mercredi 18 juin 1941, 5ème jour de l’octave du Corps du Christ :

Action de grâces in sinu Patris, in sacerdotio Christi par sa toute puissance – je m’y suis trouvée en mon
lieu. Mais toujours impuissance à dire : Père …Le soir, le Père me dit : « Désire Moi Moi-même ».

Et le jeudi 19 juin, octave du Très Saint Sacrement :

Durant l’adoration, j’ai éprouvé ceci : le Verbe incarné m’a prise en Lui pour que j’entre en son offrande
au Père, cette offrande qui se fait dans le ciel et qui pénètre la profondeur du mystère.

Et Il m’a prise en cette offrande, voulant que moi-même je L’offre par sa puissance à Lui, et en son
offrande. Que je L’offre, Lui, et les âmes qu’Il s’unit à Lui jusque-là – car beaucoup commencent avec
Lui, mais un petit nombre seulement, qu’Il sait, arrive jusque-là ; beaucoup ne traversent pas la
consécration, qui est l’immolation.

50
Rappelons que nous ne disposons à ce jour que du premier des cinq tomes de ses Carnets, et d’aucun accès à
son abondante correspondance.

31
S’il plaît au Père et au Fils, qu’il en soit ainsi pour glorifier la divine miséricorde paternelle, et les
abaissements du Verbe incarné !

Dès que j’ai consenti et osé, le Seigneur m’a emportée et comme précipitée in sinu Patris, in abscondito
Deitatis, et là Il m’a donné , un instant, de dire, en Lui : Père, selon qu’Il le dit Lui-même comme Verbe
incarné …

Pendant cette adoration, je regardais ce qu’il y a de plus profond : le mystère de la Déité, ou le mystère de
la Paternité divine ? Et j’ai compris que le mystère de la Paternité divine est ce qu’il y a de plus profond
dans le mystère de la Déité. Je me suis demandé cela, non par curiosité, mais parce que dimanche
j’éprouvais que j’étais dans la Déité et dans le sein du Père tout ensemble, et cela m’a amenée à chercher
la relation, parce que c’était simple et un.

Enfin, dimanche 22 juin, octave du Sacré Cœur :

Le sacerdoce du Christ, pour un temps, consiste à nous tirer du péché, après l’avoir expié et effacé en Lui-
même : - pour nous vivifier : convivificavit nos [il nous a vivifiés (avec Lui) : Ep 2,5], et nous introduire
en son Père : Pater, quos dedisti mihi, volo ut ubi sum ego, et illi sunt mecum [Père, ceux que tu m’as
donnés, je veux que là où je suis, eux aussi soient avec moi : Jn 17, 24] ; et ceci n’est pas pour un temps
mais pour l’éternité.

Ce mouvement ascendant et descendant est tout intérieur, et il appelle une fidélité toute intérieure – et
c’est cet appel-là que je sens avec une extrème intensité et continuité.
C’est dans l’oraison que je me sens in his quae Patris mei sunt [aux choses de mon Père : Lc 2, 49], dans
le silence de l’oraison : seul à SEUL. Je m’y sens, et là seulement, dans ma voie – et bien plus active et
utile au prochain que de toute autre façon, et en paix de conscience, parce que, alors, je Lui réponds – à sa
volonté sur moi.

Ainsi, Marie de la Trinité a consenti à l’immolation par laquelle l’âme baptismale devient
vraiment âme sacerdotale dans le Christ, et peut suivre celui-ci jusque dans son offrande
réalisée ultimement dans la profondeur du mystère de Dieu.

Ses épreuves - le « coup de mort51 » qu’elle évoque ailleurs dans ses carnets et qui la
plongera dans l’abîme - et le rayonnement intense et discret qui l’entourera à la fin de sa vie,
sont le témoignage de la réalité de cette immolation sacrificielle, et des lumières de
miséricorde qui en résultent dans l’Eglise et pour le monde entier.

Sa fidélité toute intérieure à cette voie a été soutenue par l’Esprit Saint et cachée sous Son
sceau. Mais sous le sceau de l’Esprit de Sainteté, c’est l’effigie parfaite du Père qui s’est
formée dans son âme sous les traits d’une parfaite filialité, celle du Fils unique et éternel.

51
Cette expression est de Marie de la Trinité. Elle désigne l’événement intérieur crucial qui l’introduisit dans une
participation effective, dans l’ordre mystique, à l’immolation du Christ, Prêtre et Victime.

32
7. L’UNITE CONSOMMEE DES GRACES RECUES

La perfection du sacerdoce baptismal.

7.1. La divinisation filiale comme réalité intérieure du sacerdoce commun des chrétiens.

Le 14 juin 1941, nous l’avons vu, alors qu’elle ressentait l’effusion de la troisième « grâce
sacerdotale » qui achevait de la marquer de l’empreinte intérieure du « sacerdoce mystique »,
Marie de la Trinité notait dans son carnet :

J’ai reçu la certitude que Dieu m’appelle, moi, à une vocation très haute …Cette vocation concerne le
sacerdoce du Christ, et l’union à ce sacerdoce. Alors je vis que le Christ renferme en Lui-même, en vue
de son sacerdoce, et contemple tout ce qui m’a été montré, et que j’ai goûté, dans la grâce du 11 août
1929. Et cette grâce initiale, et celle du sacerdoce du Christ, de janvier 1940, et du samedi 12 avril 1941,
se sont rejointes et soudées. …

Elle voyait donc se réunir en elle dans une même contemplation les aspects successifs des ces
grandes grâces reçues. C’était « la certitude d’une vocation très haute » dans l’union au
sacerdoce du Christ.

Et le mercredi 6 août 1942, en la fête de la Transfiguration du Seigneur, Marie de la Trinité


écrira dans son carnet :

Saisi le lien très évident entre la grâce du 11 août 1929 sur la Paternité divine et la Filiation, et celle de
l’octave de la Très Sainte Trinité sur le sacerdoce (15 juin 1941).

Je me sens référée au Père par le sacerdoce en lequel le Fils daigne m’assumer dans une union
permanente ; et, comme Il m’avait donné d’expérimenter la Filiation divine, selon sa relation au Père, Il
me donne d’expérimenter son sacerdoce.
Comme Il me donne aussi d’expérimenter en moi-même la Vie divine en elle-même = Vie qui est
simple – ainsi Il me donne d’expérimenter les opérations de son sacerdoce, qui sont diverses, mais
procèdent de l’unité d’un seul principe, qui est ce sacerdoce, et se réfèrent à un seul terme, qui est le Père
– et la Déité.
La Filiation reçoit du sacerdoce de pénétrer l’abîme du péché – et le sacerdoce reçoit de la filiation de
pénétrer « in sinu Patris » Jn 1, 18.
Je me sens assumée en ce sacerdoce, principalement selon sa relation au Père – appelée à demeurer en
la filiation et le sacerdoce du Christ (à demeurer au-dedans de – et pas seulement en communication
avec).

Cela n’est pas, selon l’ordre sacramentel, adapté aux exigences humaines, mais selon un ordre tout
intérieur, purement ordonné au Père.

« Porte-moi en toi, moi qui te porte dans le Père »


moi : Fils et Prêtre - porte en toi mes états, et produis mes actes.

Si l’on osait, on résumerait cela en paraphrasant ainsi :

« Moi, Jésus, Verbe incarné, Fils et Prêtre éternel, je t’appelle à porter en toi les états et les
actes de mon sacerdoce jusque dans les abîmes où J’ai consenti à descendre pour racheter le
monde avec ma nature humaine, mais dans l’unité de ma Personne. Et reçois ainsi d’être unie
à la Vie divine qui est simple, Vie du Père que je reçois de Lui comme son Fils Unique, et qui

33
t’est donnée dans notre Esprit Saint. Et laisse-moi, dans l’intériorité de l’Esprit, toute
ordonnée au Père, te porter en Son sein ».

On peut ainsi discerner que dans cet état spirituel d’union au Christ - Prêtre, Marie de la
Trinité « expérimente » le sacerdoce du Christ selon trois « moments » d’un même
mouvement, et que ce mouvement articule cette participation sacerdotale au mystère de la
divine Filialité donnée dans le Fils Unique par l’Esprit Saint qui est « la Vie divine elle-
même ». Ces trois moments, qui s’unifient et se résolvent dans la pure adoration filiale, sont :

- Celui des opérations passives d’expiation, par lesquelles le Fils « pénètre les
abîmes du péché » ;
- Celui des opérations actives d’immolation, par lesquelles le Fils élève la nature
humaine consacrée par le sacrifice, pour qu’elle soit consommée dans la simplicité
nue de la Déité ;
- Et celui de la « référence au Père », qui achève de faire coïncider action et passion
dans la pureté de l’ordre « tout intérieur » du Fils et de l’Esprit dans le sein du
Père, principe fontal de la divine subsistence trinitaire52.

Telle est donc la vocation de Marie de la Trinité : Jésus, Verbe incarné, Fils et Prêtre éternel,
l’a appelée à porter en elle les états et les actes de Son sacerdoce jusque dans les abîmes où Il
a consenti à descendre pour racheter le monde dans la passibilité de Sa nature humaine et par
l’unité de Sa Personne. Et elle a reçu par là d’être unie à la Vie divine qui est simple, Vie du
Père reçue dans le Fils Unique, et donnée en partage dans l’Esprit Saint. Et dans l’intériorité
de l’Esprit, l’âme de Marie de la Trinité, toute ordonnée au Père, a été comme portée en Son
sein.

Marie de la Trinité ne cessera par la suite de ressaisir en elle cette unité profonde des grâces
reçues : unité d’une voie sacerdotale qui réalise en son âme, dans l’intériorité de l’Esprit qui
introduit à la simplicité nue de la Vie divine, une participation au mystère de la divine
Filiation. Car celle-ci, in divinis (dans la perfection d’ordre des Relations trinitaires), comme
dans l’âme élue en cette voie, est la réalité cachée d’« un ordre tout intérieur, purement
ordonné au Père ».

Qu’elle ait perçu tout spécialement l’unité de cette voie sacerdotale et filiale dans le climat
spirituel particulier de la Transfiguration du Seigneur, cela n’est pas indifférent. Car cet
événement évangélique nous est donné à contempler comme prémices de la future
glorification du chrétien (Ph 3, 21) divinisé dans la puissance de Résurrection du Fils Unique.
La Lumière de Gloire qui s’y révèle est le lieu du témoignage du Père au Fils : Celui-ci est
Mon Fils, le Bien-Aimé … (Mt 17, 5).

Or la Résurrection est la révélation, par la Puissance du Père, du fruit divin et divinisateur de


l’action sacerdotale du Christ Prêtre et Victime en sa Passion. Mais cette action sacerdotale du
Christ est accomplie dans l’unité indivisible de sa Personne qui le fait indissociablement Fils
de l’Homme et Fils de Dieu. Ainsi le fruit de l’offrande sacerdotale du Fils de l’Homme est-il
la révélation de sa réalité vivante de Fils de Dieu : révélation d’une « Vie qui est simple » et

52
Rappelons que les Personnes divines sont pures Relations d’opposition, réelles et subsistantes selon la
perfection d’ordre et d’origine dans l’Unité simple de Dieu, et que le Père est principe de la procession des deux
autres Personnes. Saint Bonaventure a insisté en cela sur la Fontalité originaire absolue du Père, fondement
premier et ultime. Saint Thomas d’Aquin a insisté plutôt sur la pure conversion de l’Etre et de la Relation dans le
mystère du Dieu Un et Trine.

34
comme toute plongée « in sinu Patris ». Cette grâce de « Filiation » obtenue dans et par celle
du sacerdoce se déploie au regard de l’âme et se réalise en elle par l’exercice des actes unitifs
de la divine charité en son cœur. Car cette réalité est universellement donnée en participation
par l’Esprit Saint, qui conduit l’âme baptismale dans le secret d’une intime expérience de « la
Vie divine en elle-même ».

Cette expérience spirituelle de Marie de la Trinité procède sans doute d’un charisme spécial.
Comme tout charisme donné pour l’Eglise, le sujet qui le reçoit et à qui il est demandé d’en
vivre et d’en laisser le témoignage, en paie un prix élevé. C’est la condition pour que ce
charisme imprime réellement sa forme et donne son fruit dans le Corps mystique du Christ,
pour les âmes qui seront appelées à s’en nourrir et à en vivre. Ce prix, Marie de la Trinité l’a
acquitté dans l’épreuve de son écartèlement entre l’éveil puissant en son âme de cette
expérience intérieure qui l’absorbait totalement, et l’accomplissement de son devoir
apostolique dans les œuvres extérieures de sa Congrégation.

Cet écartèlement de l’âme est déjà par lui-même une forme de ténèbre qui fait entrer dans la
nuit de l’esprit. A ce titre, il est permis de penser que l’expérience d’union mystique au
sacerdoce du Christ, avec son fruit de participation au mystère de divine Filiation, introduisait
Marie de la Trinité dans une réalisation effective et transformante des Œuvres du Père53 en
son âme, à mesure même de la nuit de l’esprit qui s’ouvrait en elle comme un abîme, en ce
lieu de son âme où se désarticulait « l’intérieur » et « l’extérieur »54.

Et cela est allé jusqu’à la terrible « épreuve de Job », où elle semblera tout perdre. Ce fut le
plus profond, le plus terrible, le plus radical, de cet abîme nocturne auquel l’âme de Marie de
la Trinité avait été prédisposée, et qu’elle fut appelée à explorer activement et passivement
comme la plus profonde nuit de l’esprit. Mais par là il lui fut donné que l’empreinte puissante
des cinq « grandes grâces » reçues en 1929 et en 1940 – 1941, se manifeste après l’épreuve
avec une plénitude nouvelle, dans une âme désormais profondément unifiée, définitivement
« passée » dans l’âme sacerdotale du Christ.

On ne peut rien dire de plus sur ce que furent les temps et les modes intimes de cette
assimilation unitive et transformante au Christ-Prêtre, dans l’âme de Marie de la Trinité :
c’est le secret du Roi.

Mais il importe de comprendre en quoi cette « vocation très haute » de Marie de la Trinité, ce
charisme à première vue si particulier, est une lumière et un enseignement donné à toute
l’Eglise. Il concerne en effet – nous l’avons vu avec la « première grâce sur le sacerdoce », de
1940 (cf. supra §. 3) - un thème théologique qui sera énoncé par le Concile Vatican II en 1965
dans la Constitution dogmatique Lumen Gentium : celui du sacerdoce commun des fidèles.
La méditation des grâces reçues par Marie de la Trinité peut nous permettre d’entrer dans une
compréhension théologique approfondie de ce thème.

53
C’est au soir de sa Passion, alors qu’Il allait accomplir l’œuvre suprême de son oblation au Père, que Jésus dit
à ses disciples (Jn 14, 10b-11) : Celui qui M’a vu, a vu le Père. … Je suis dans le Père et … le Père est en Moi.
Les paroles que Je vous dis, ce n’est pas de Moi-même que Je les dis ; c’est le Père demeurant en Moi qui fait
ses œuvres. Croyez M’en : Moi, Je suis dans le Père et le Père est en Moi ; sinon, croyez à cause des œuvres
mêmes (Cf. aussi : Jn 10, 25.32.37-38 et 5, 19-20.36). Quand Jésus, criant d’une voix forte, rendit l’esprit (Mt
27, 50), Il accomplit jusqu’à la fin (Jn 13, 1) l’œuvre du Père. Marie de la Trinité, unie au sacerdoce du Fils,
entendit ce cri au plus intime de son esprit : l’œuvre du Père – l’adoption filiale par le sacrifice de l’Unique – s’y
réalisa dans la nuit de la Croix.
54
Marie de la Trinité a plusieurs fois évoqué dans ses carnets la souffrance intime de cette désarticulation.

35
Que nous apprend en effet l’expérience mystique de Marie de la Trinité ?

Que par son union au sacerdoce du Verbe incarné, l’âme est portée en son fond secret, tout
de silence et d’intériorité, très au-delà de l’horizon d’exercice ordinaire de ses facultés, dans
la Forme du Verbe, devant la Face du Père. Mais elle va plus loin encore dans les profondeurs
de Dieu que seul sonde l’Esprit de Dieu55 : comme aspirée de l’intérieur d’elle-même, sous
l’étreinte de l’Esprit, elle est accueillie dans l’intériorité réciproque des Personnes divines,
dans le « Lieu » de la Déité. Là, en ce lieu surnaturel de la Gloire divine, le Père la recrée
dans l’éternelle génération de Son Fils, et la reçoit en retour de Son Fils, portée dans leur
commune spiration de l’Esprit Saint.

Ce « Lieu » est le sein du Père (Jn 1, 18)56. C’est le terme infini du mouvement sacerdotal de
l’Âme créée du Verbe incarné, portée et réalisée dans la Personne du Fils. Car l’unité de la
Personne du Fils constitue et réalise l’ordre parfait, achevé, de la nature à la surnature,
du créé à l’incréé, du fini à l’infini. Et comme dans le Christ nature divine et nature humaine
communiquent l’une dans l’autre par la vertu de l’Union hypostatique, de même peut-on
appeler cet ordre parfait, l’ordre hypostatique.

C’est donc à l’intérieur de l’ordre hypostatique que s’articulent l’un à l’autre, dans une sorte
de circumincession, de circularité dynamique et réciproque, le sacerdoce baptismal et la
déification filiale des chrétiens : filiation et sacerdoce.

Car le sacerdoce baptismal, auquel tous les chrétiens sont appelés comme à leur bien
commun, est une participation personnelle, scellée dans l’Esprit Saint, au sacerdoce du Christ,
et cette participation introduit dans l’état divinisant de Filialité.

Réciproquement la communion à la divine Filialité du Christ donne aux âmes baptismales, en


Son Esprit, la force d’assumer pour le salut du monde les actes de Son sacerdoce.

7.2. L’Esprit Saint scelle dans l’âme la Forme du Christ.

Le sacerdoce baptismal est ainsi la mise en acte, sous le sceau de l’Esprit d’Amour, de
Sagesse et de Sainteté, du sacerdoce commun des fidèles donné comme une virtualité
spirituelle dans l’onction de l’initiation chrétienne. Sa perfection est ce « sacerdoce
intérieur », ce « sacerdoce mystique » dont Marie de la Trinité a découvert la puissance et la
force dévorantes. Sa perfection est d’être une participation personnelle et intérieure à l’ordre
hypostatique du Verbe incarné. Ainsi, de même que dans le Christ le sacerdoce dérive de
l’Union hypostatique, de même dans l’âme du baptisé rendu participante de l’Esprit Saint57, la

55
1Co 2, 10 : L’Esprit scrute toutes choses, même les profondeurs de Dieu.
56
Le « Lieu » (Maqôm) est dans la tradition mystique juive une désignation du Nom très saint et ineffable de
Dieu. Les milieux judéo-chrétiens du début de l’ère chrétienne comprenaient la révélation du Fils de Dieu, Verbe
du Père, comme celle de ce Nom ineffable. On perçoit par là l’interprétation spirituelle et trinitaire que l’on peut
donner de passages bibliques comme : Gn 28, 16 ; Ps 23, 3 ; 25, 8 ; 67, 6 ; 75, 3 ; Jb 7, 10 ; Ez 3, 12 ; Mic 1, 3 ;
etc. – Par ailleurs, on se souvient que saint Bonaventure disait du Verbe, Fils de Dieu, qu’Il est « la définition
divine de Dieu ». Par là, et sous la lumière de la tradition biblique, on voit que le sein du Père est comme « le
Lieu du Nom » et la source cachée de la subsistence du Verbe, Forme des formes, en la Déité infinie.
57
Entrer en participation de l’Esprit Saint, c’est la formule que l’Eglise d’Orient emploie pour désigner la
réalisation des mystères d’union. Ainsi dans la liturgie de saint Jean Chrysostome, le prêtre conclut l’épiclèse par

36
perfection du sacerdoce baptismal se consomme dans l’union parfaite de notre nature, sans
fusion ni confusion ni division ni séparation, et dans la mesure finie de sa forme personnelle,
à l’acte simple et infini de la Déité.

Or, l’Eglise est constituée comme Corps mystique du Christ par l’application sacramentelle en
ses membres de la grâce capitale produite dans l’Âme du Christ par la puissance de l’Union
hypostatique, qui elle-même est au fondement de l’efficacité surnaturelle du sacerdoce du
Christ. Par là se déploie dans les âmes la grâce sanctifiante. La vie surnaturelle est le fruit de
cette grâce. Par la participation mystique au sacerdoce du Christ, cette vie surnaturelle
atteint donc la plénitude de son intensité, de sa dynamique transformante et divinisante.

Là peut se produire ce que Marie de la Trinité a éprouvé sous l’emprise de l’Esprit Saint, et
qu’elle a tenté de traduire en nos pauvre mots, en évoquant cette expérience d’union comme
un révélation immédiate de la plénitude unitive de Dieu au centre de son âme, « comme de
substance à substance »58. Cette expression, et des expressions voisines59, ont été employées
par Marie de la Trinité pour décrire l’état d’union dans le sein du Père qui lui fut donné de
connaître comme par anticipation du terme glorieux et filial de la voie d’assimilation active et
passive au Christ - Prêtre. Elles renvoient à la tradition de théologie mystique qui évoque,
dans la sur-analogie60 de la foi théologale illuminée par la « vive Flamme d’Amour », l’union
à Dieu comme un « toucher »61 spirituel qui atteint et transforme la substance même de l’âme
par « contact » avec la Substance infinie de Dieu. La forme substantielle de l’âme y est
comme spirée et transformée dans la Forme infinie de Dieu : le Verbe qui est in sinu Patris.

La participation mystique unitive au sacerdoce du Christ donne donc une efficacité nouvelle,
surabondante, à la réalisation par l’Esprit Saint de la forme du Christ dans l’âme déjà
marquée du sceau de son initiation baptismale. Cette forme lui est appliquée dans la
singularité mystérieuse de sa propre personnalité spirituelle. Elle est le sceau de l’âme
baptismale, la forme même sous laquelle le Père la conçoit et la porte en Son Verbe, la forme
aussi dans laquelle nous connaîtrons le Père face à Face, dans la béatitude de la Patrie céleste,
comme nous sommes connus62 du Père.

Quand l’âme atteint son ordonnance parfaite en cette forme du Verbe incarné imprimée par
l’Esprit Saint en elle, elle trouve son principe ultime d’unité et de réalité : une unité d’ordre
dérivée de l’Union hypostatique. Celle-ci fait rejaillir en gloire créée - cette gloire donnée en
partage à la créature divinisée dans le Christ - la Gloire incréée de la Bienheureuse Trinité. Ce
rejaillissement est l’image efficace, la ressemblance, de l’Unité d’intériorité réciproque et
consubstantielle des Trois Personnes divines qui subsistent éternellement comme pures
Relations réelles d’ordre et d’origine : l’œuvre de divinisation de l’âme unie au sacerdoce
rédempteur du Christ, de l’âme réunie à elle-même et à Dieu dans le mystère de l’Incarnation
rédemptrice et divinisante du Verbe – cette œuvre est bien celle de la Bienheureuse Trinité.

cette formule : … afin que ces saints dons aient pour effet de purifier l’âme de ceux qui communieront, de
remettre leurs péchés, de les faire entrer en participation du Saint-Esprit et en possession du royaume du ciel.
58
Cette expression est notamment utilisée par Marie de la Trinité dans sa relation de sa première « Grande
Grâce » : cf. ci-dessus, §. 2.
59
Ainsi du contact substantiel comme forme d’une connaissance immédiate de Dieu : cf. supra, notes 13 et 37.
60
Sur-analogie précisément par ce que la réalité de Dieu n’est dans aucun genre, pas même celui de la substance.
61
La « touche délicate » (toque delicado) de l’Esprit Saint chez saint Jean de la Croix.
62
Selon saint Paul, 1 Co 13, 12 : Car nous voyons à présent dans un miroir, d’une manière obscure, mais alors
ce sera face à face. A présent, partielle est ma science ; mais alors je connaîtrai tout comme je suis connu.

37
Pour une âme en voie de divinisation par l’Esprit Saint, qui scelle en son fond la puissance
d’ordre du sacerdoce mystique, il semble donc que l’on puisse parler par analogie d’une
participation actuelle, réelle, à l’ordre hypostatique du Verbe incarné : un ordre tout
intérieur, où le Seigneur reste libre des dispositions du régime sacramentel de Sa grâce. C’est
une participation cachée à la Gloire du Fils Unique qui jaillit du sein du Père vers la création
nouvelle rachetée dans le Christ. Cette participation glorieuse opère dans l’âme comme une
puissance d’unification intérieure dans la perfection d’ordre et d’origine de la Sainte Trinité,
communiquée dans le mystère de Rédemption opéré par le Christ.

La participation de l’âme à l’ordre hypostatique serait donc la fin parfaite de l’ordre nouveau
imprimé en elle par le baptême. Cette ordonnance nouvelle qui la dresse en une conformité
féconde au sacerdoce du Christ, lui fait porter en plénitude les fruits rédempteurs et
divinisants de la Croix, les fruits de l’ordre de la grâce, qui annoncent la fécondité ultime de la
Gloire. Cette fécondité ultime de la grâce baptismale dans la Gloire trinitaire est l’horizon
infini et tout intérieur du sacerdoce commun des fidèles : la perfection spirituelle du
sacerdoce baptismal.

Ainsi se vérifie l’intuition théologique du Concile Vatican II : dans le Corps mystique du


Christ, où sacerdoce commun et sacerdoce ministériel sont ordonnés l’un à l’autre, le
sacerdoce ministériel applique aux âmes les fruits du sacerdoce du Christ, recueillis dans
l’unicité universelle de son acte sacrificiel et dans la plénitude de sa réalité contemplative et
béatifiante. Inversement, comme actuation personnelle du sacerdoce commun, le sacerdoce
baptismal montre par sa perfection intrinsèque que l’origine comme la fin du sacerdoce
ministériel est dans l’ordre hypostatique du Verbe incarné.

Celui-ci est l’unique Grand-Prêtre du sacerdoce filial. Et ainsi, du Fils au Père dans l’offrande
sacrificielle du sacerdoce, et du Père au Fils dans la condescendance de la Miséricorde qui
produit les fruits des actes du Verbe incarné et nous accueille dans ses états63 comme dans ses
demeures64, c’est l’Unité simple de l’Amour divin qui se trouve comme déployée, sans
confusion ni dilution ni division, dans le mystère de l’Incarnation rédemptrice et divinisante à
l’œuvre dans l’Eglise.

Cette Unité simple de l’Amour divin est l’Esprit de Sainteté, qui est au principe de l’ordre
hypostatique. Car celui-ci fut constitué dès le premier instant de l’Incarnation du Verbe quand
la puissance de l’Esprit Saint recouvrit la Vierge Marie de Son ombre.

Ainsi, qui donc est à l’œuvre ici, sinon l’Esprit du Père et du Fils, l’Esprit Saint, le
Consolateur65, qui nous conduira à la Vérité tout entière66 et qui achève toute
sanctification67 ? Et n’est-ce pas l’Esprit Saint qui, dans son étreinte d’amour, a pour cela
imprimé dans l’âme de Marie de la Trinité, sous le voile de l’humiliation et des épreuves,
comme le sceau de la Sainteté divine en soi inaccessible car infinie et sans forme ?

63
Actes et états du Verbe incarné : ces notions, fréquemment évoquées par Marie de la Trinité, ont été
spécialement approfondies par l’Ecole française de spiritualité, à la suite notamment du Cardinal de Bérulle. En
l’état actuel de notre connaissance des carnets et de la correspondance de Marie de la Trinité, nous ne savons pas
si celle-ci (qui, en 1940, n’avait encore que peu étudié) aurait eu accès dès 1941 à cette Ecole de spiritualité.
64
Jn, 14, 2 : Il y a beaucoup de demeures dans la Maison de Mon Père.
65
Jn, 14, 16 : Et Moi, Je prierai le Père, et Il vous donnera un autre Paraclet [le Défenseur, le Consolateur] pour
être avec vous à jamais.
66
Jn, 16, 13 : cf. infra, note 69.
67
Prière eucharistique IV, dans la forme ordinaire de la liturgie de la Messe dans le Rite romain.

38
7.3. Union mystique et réalisation spirituelle : la voie sacerdotale.

Ecoutons à nouveau Marie de la Trinité nous rapporter ces paroles du Père reçues en son cœur
sous l’étreinte de l’Esprit Saint : elles sont l’expression vivante du Verbe incarné saisissant en
Son Esprit l’âme sacerdotale de Marie pour la présenter au Père. Elles nous disent quelles
profondeurs de contemplation lui étaient ouvertes dans l’oraison. Marie de la Trinité
descendait en ces profondeurs comme dans l’abîme secret et silencieux de son âme ; elle y
trouvait sa grâce propre ; elle y reconnaissait l’infinie fécondité du Père qui a tant aimé le
monde qu’Il a donné le Fils, l’Unique, pour que tout homme qui croit en Lui ne périsse pas,
mais qu’il ait la vie éternelle68 :

Tu seras d’autant plus unie à moi, le Père, que tu seras et paraîtras plus confondue avec les pécheurs,
d’autant plus précieuse à ma Paternité … et utile à ma Gloire, que tu seras réputée plus vile et plus inutile,
d’autant plus puissante sur Moi et agréée de Moi que tu seras plus faible et ignorée. (23 mars 1942).

Comprends qu’entre toi et Moi, et Moi et toi, c’est un unique amour, une identique Etreinte …
Accepte de t’être à scandale et de m’être à gloire. Reste dans ta grâce et laisse les autres dans la leur. Ils
auront leur part à ta grâce dans la mesure où toi-même tu t’y enfonceras. (28 juillet 1942).

Je te consolerai de tout ! Reste avec Moi sous le voile (pour moi, voile d’humiliation, de ma bassesse ;
pour Lui, voile de sa Sainteté). (17 juillet 1942).

Sous le voile de la Gloire cachée se réalise une mystérieuse conformité sacerdotale, dans
l’Esprit Saint, au Fils de Dieu venu en notre chair : l’âme, recevant en son fond secret
l’empreinte du sceau de l’Esprit Saint, par laquelle elle devient sacerdotale et filiale, la reçoit
comme une anticipation miséricordieuse de sa divinisation dans le Christ.

Descendant en son cœur, elle s’y trouve réunie à elle-même dans ce qui demeure infiniment
au-dessus d’elle-même : dans l’actualité divinisante de sa propre forme qui, finie, subsiste
pourtant éternellement dans la Forme infinie et simple de la Déité – dans le Verbe spirant
l’Amour qui est l’Esprit de Son Unité consubstantielle au Père.

C’est la forme en laquelle elle est appelée à communier à la connaissance bienheureuse du


Verbe incarné, à la vision béatifique produite par la grâce infinie de l’Union hypostatique
dans l’Âme du Christ. Cette forme unique et singulière, toute personnelle, en laquelle l’âme
réalise et vérifie la sagesse mystique qui lui a été impartie, est le fruit et le terme de sa
participation aux actes et aux états de l’Âme sacerdotale du Christ.

Or, cette forme lui est ainsi donnée, appliquée en son cœur, à la mesure de son union
sacerdotale au Coeur Sacré du Christ – Prêtre. Car notre sacerdoce baptismal est scellé
ultimement dans le Cœur sacerdotal de Jésus. Marie de la Trinité écrivait ainsi, le 4 novembre
1941 :

« Et legem tuam in medio cordis mei (Et [mets] ta loi au milieu de mon cœur : Ps 39, 9). » …

- Le sacerdoce est vraiment dans le Christ le medio cordis (le [au] milieu du coeur), intermédiaire entre la
Filiation [par laquelle Il subsiste comme Dieu, Un avec le Père : cf. Jn, 10, 30: Moi et le Père, Nous
sommes Un] et la Victime [qu’Il est Lui-même dans sa nature humaine prise de la Vierge Marie].

68
Jn, 3, 16.

39
- cela va même plus loin que le « Cor Christi69 (Cœur du Christ) » - car ce cœur du Christ qui signifie tout
son être spirituel, est tout entier sous l’imprégnation et la motion de l’Esprit Saint, Esprit d’Amour, Cœur
de Dieu, qui procède du Fils comme du Père : « quia de meo accipiet (car c’est de ce qui est à Moi qu’Il
[le Saint-Esprit] prendra : Jn 16, 14)70.

Ces quelques mots semblent suggérer que la doctrine de l’union sacerdotale au Christ,
sous le sceau de l’Esprit Saint, dans la perfection du sacerdoce baptismal – doctrine dont
nous avons vu ici les traits s’esquisser peu à peu – nous donnerait la clé spéculative autant
qu’intérieure de la dévotion au Sacré-Cœur, au Cœur filial et sacerdotal de Jésus.

La voie ouverte par Marie de la Trinité vers la perfection filiale du sacerdoce baptismal, serait
donc un chemin d’élection dans et vers les profondeurs infinies du Cœur du Christ, là où nous
est ouvert le sein du Père, d’où déborde la Gloire du Divin Amour.

Ce chemin d’élection est le bien propre du Mystère chrétien : une voie sacerdotale ouverte
par l’initiation baptismale. Réalisée dans sa perfection filiale, celle-ci fait lever la moisson
suscitée par le Geste immense de la Miséricorde divine répandue sur le monde depuis ce trône
glorieux de l’Esprit Saint qu’est le Cœur-Sacré de Jésus71. L’âme baptismale qui est appelée
dans cette voie doit réaliser la Parole du Verbe Incarné, divin semeur, et porter du fruit en
abondance, ce Fruit de l’Esprit mûri dans le champ du Père sous le Soleil de Justice.

Mais la fructification de l’Esprit Saint dans l’âme porte celle-ci, dans l’ordre surnaturel, à
un mode nouveau de subsistence72 personnelle dans la Forme du Verbe.

Car, nous l’avons vu ci-dessus (§ 7.2), cette élévation de l’âme à l’ordre surnaturel s’exerce
en mode intentionnel comme une participation analogique de l’Ordre hypostatique où subsiste
le Verbe incarné. On conçoit dès lors que l’actualité opérative surnaturelle de l’âme réalise en
mode fini une participation de la Science divine infinie qui porte et enveloppe l’être créé
selon deux modes fondamentaux, dans une sorte d’analogie inverse : la Science de simple
intelligence des purs possibles dans l’infinitude non manifestée de l’Intellection divine ; et la
Science de vision qui, dans cette même Intellection, pose et actualise dans l’existence finie
les êtres singuliers qui réalisent ainsi ces possibles73.

D’une part, en effet, la subsistence surnaturelle de l’âme a son principe immédiat dans
l’empreinte cachée de la Sagesse et de l’Amour divins : le Sceau de l’Esprit Saint. Car Celui-

69
Marie de la Trinité fait allusion aux Litanies du Sacré Cœur de Jésus, Cor Jesu ….
70
Pour bien saisir ici la pensée de Marie de la Trinité, il convient d’avoir présent à l’esprit ces trois versets de
l’Evangile de Jean (16, 13-15) : Quand il viendra, celui-là, l’Esprit de vérité, il vous guidera vers la vérité tout
entière ; car Il ne parlera pas de Lui-même, mais Il dira ce qu’Il entend, et Il vous annoncera ce qui doit venir.
Celui-là Me glorifiera, car c’est de ce qui est à Moi qu’Il prendra et Il vous l’annoncera. Tout ce qu’a le Père
est à Moi ; voilà pourquoi Je vous ai dit : C’est de ce qui est de Moi qu’Il doit prendre, et Il vous l’annoncera.
71
Cette thèse nous semble de portée générale. S’agissant spécialement de Marie de la Trinité, il conviendra,
lorsque la totalité des Carnets sera accessible, de mieux évaluer la prégnance du thème du Cœur du Christ dans
sa pensée. A cet égard, voir supra § 5 (Le sacerdoce de gloire), les paroles reçues les 9 et 10 avril 1941.
72
La notion thomiste de subsistence est une clé majeure pour comprendre, du point de vue ontologique, les
conditions et la fin de l’exercice personnel des virtualités d’une substance individuelle douée d’intelligence –
donc de tout homme. Cette clé peut ouvrir un accès à la question si difficile d’une éventuelle « union
substantielle » dans l’ordre de la réalisation mystique de l’âme. En résumant à l’extrême, on peut avancer que la
subsistence de l’âme est cette actualité opérative qu’elle tient de la mise en œuvre de ses puissances dans la
vérité de l’ordre de spécification de sa forme substantielle. Cette actualité opérative lui désigne sa fin, lui en
ouvre l’accès, l’anticipe même à certains égards – en même temps qu’elle la fonde.
73
La distinction en Dieu de la « science de simple intelligence » et de la « science de vision » a été exposée par
saint Thomas d’Aquin dans son traité De Veritate. La science de vision pose l’être singulier dans l’existence.

40
ci, en parachevant la filialité de l’âme baptismale, lui applique, lui confère essentiellement et
parfaitement la forme où elle subsiste éternellement comme pure Conception, pure
Intellection du Père dans le Verbe. Sous cette empreinte de l’Esprit Saint qui la parfait dans
l’intime de son être, l’âme coïncide ainsi immédiatement, dans la Simple Intelligence de la
Bienheureuse Trinité, avec sa forme éternellement non manifestée portée dans l’Amour infini
où Dieu Se conçoit Lui-même comme Forme absolue de toute forme.

D’autre part, en tant que créature, elle est portée ad extra dans l’existence singulière par le
Verbe, Lumière de Lumière, …, par Qui tout a été fait74 : pur Regard divin qui pose les êtres
dans leurs natures singulières et Se les manifeste à Lui-même dans l’existence.

Que l’âme rejoigne ainsi en son fond, dans une conscience renouvelée et illuminée par
l’Intelligence et la Sagesse que donne l’Esprit saint à ceux qui aiment Dieu, cet acte parfait de
la Science divine qui la porte et la réalise, - cela est donné comme le fruit de la grâce dont la
source est dans le Cœur du Christ. C’est le fruit de l’Incarnation rédemptrice et divinisante, le
fruit du sacerdoce du Fils de Dieu venu dans notre chair.

Mais pour cela l’âme baptismale doit accomplir un retournement radical, une conversion
spirituelle de tout son être, qui la tourne, ad intra, vers le Visage de Dieu Père. Ce
retournement ontologique s’effectue par une participation active au sacerdoce filial du Verbe
incarné, mort et ressuscité, glorifié et « ascendé » auprès du Père. Cette participation, fondée
dans l’Ordre hypostatique, la fait accéder au régime surnaturel de sa subsistence spirituelle en
participation de la Vie trinitaire. Portée par le Verbe incarné régnant dans la Gloire du Père,
elle est réordonnée, réunifiée en elle-même, et comme re-donnée à elle-même dans l’unité de
ce Regard du Père dans le Fils – par quoi la Gloire du Père réside dans le Cœur du Christ - et
du Fils en Son Père – par quoi le Christ nous fait demeurer dans le sein du Père.

Ce Regard infiniment aimant est, recueilli en sa source même, la Lumière bienheureuse de


l’Esprit Saint. Cette Lumière remplit, re-forme et porte l’âme singulière, existant comme
créature dans sa forme propre, jusque dans les profondeurs de Dieu. Là, par le Fils et dans
l’Esprit, elle voit infiniment mais comme en un reflet fini, la Lumière inaccessible et
néanmoins surabondante et toujours jaillissante de Dieu. Cette Lumière la constitue dans
l’acte immédiat de la Science divine, comme subsistence spirituelle finie portée dans
l’infinitude de la Vision.

Cette notion d’une réalisation spirituelle de l’âme dans la Science de Dieu semble bien
appelée par la logique profonde qui apparaît dans la progression des grâces reçues par Marie
de la Trinité. La figure du sceau, et la dialectique de la forme, finie et infinie, annoncées
dans la cinquième « grande grâce », celle de l’octave de la Sainte Trinité (1941), en donne la
clé (cf. supra, § 6). Mais tout cela était en germe et comme déjà donné dans la première
« grande grâce », celle de 1929. Car dans cette logique profonde, nous entendons mieux
maintenant ce que nous disait Marie de la Trinité de cette expérience fondatrice (cf. § 2) :

Je fus comme immergée en Dieu … et Il se révéla à moi … de substance à substance … plus que face à
face … dans une immobilité et une activité suprême ….
Je connus et je vis dans la simplicité de son Etre …
Je vis ce qu’est l’âme à Dieu … Je la vis en sa perfection …, telle qu’elle a son être en Dieu. … Je vis
l’amour du Père pour l’âme, je l’éprouvais, j’y entrais : … dans l’ineffable, l’inexprimable amour de Dieu
pour l’âme. …

74
Selon l’expression du Symbole de Nicée-Constantinople.

41
Je vis et connus l’âme en sa vie naturelle, je la vis et je la connus en sa vie surnaturelle, en ses opérations
naturelles et ses opérations surnaturelles. … Tout, je le voyais dans la lumière divine et le connaissais en
cette lumière de l’Etre de Dieu : je voyais bien plus Dieu que ces choses – et je ne voyais l’âme que parce
que je voyais Dieu. …

Pour « réaliser » tout cela, il fallut que Marie de la Trinité fît l’expérience, dans la grâce du
Précieux Sang et par son adhésion aux « grâces de sacerdoce » qui lui furent imparties, de la
fécondité rédemptrice et divinisante du sacerdoce du Christ participé dans l’âme baptismale. Il
fallut surtout que ce don soit, quelques années plus tard, passé au feu de la grande épreuve75
qui l’abîma dans le dépouillement total d’elle-même, à la ressemblance du Verbe incarné dans
la Ténèbre de la Croix. Car c’est ainsi que le Seigneur voulut que ces grâces deviennent pour
elle les jalons d’une véritable voie spirituelle. Voie dont elle s’appliqua, sur les conseils de
son directeur spirituel, pendant toutes les années qui allèrent de sa guérison de son « épreuve
de Job » jusqu’à son départ d’ici-bas, à vérifier la consistance et l’intelligibilité sous le
témoignage de ses Carnets.

C’est la voie sacerdotale de la perfection filiale du sacerdoce baptismal : voie où l’âme est
appelée à réaliser, en participation de la Science amoureuse de Dieu, et dans son Orient où se
lève la Lumière de Gloire, les prémices de la Vision béatifique.

*
* *

On comprend maintenant comment l’approfondissement du thème théologique du sacerdoce


commun, pris dans la ligne de la perfection finale de l’initiation baptismale, conduit à une
doctrine de la réalisation spirituelle par la connaissance filiale : en tant que celle-ci, dans
l’intellect pneumatisé, s’égale au Divin Amour et s’y épuise comme participation théologale
au Mystère trinitaire.

Cette participation nous est ouverte par l’œuvre de l’Incarnation rédemptrice et divinisante :
par elle, nous sommes « spirés », pris, portés et conduits dans la dynamique du Verbe incarné.
Celui-ci a été crucifié dans l’épuisement vers le néant (sous le poids de cette tendance au
néantement76 que le péché de l’homme a introduit au coeur de l’être) des possibilités de
manifestation. Mais Il est maintenant élevé et glorifié à la droite du Père, où subsiste sa
structure théandrique vivante et toute-puissante qui polarise toute possibilité de création, et
réalise pour l’Existence universelle une absolue singularité d’ordre indissociablement
ontologique et noétique.

L’Esprit Saint, Amour infini qui réunit manifestation et non-manifestation, imprime en notre
existence personnelle la trace, la marque de cette structure théandrique qui est
ontologiquement et noétiquement une structure d’ordre77, génératrice de cette Unité d’ordre

75
Ap 7, 14.
76
Nous empruntons ce néologisme à Jacques Maritain, qui désigne ainsi une notion d’origine thomasienne : cf.
Court traité de l’existence et de l’existant, deuxième édition, Flammarion, 1964, pp. 145-150 : « L’émergence
d’un acte libre mauvais se décompose en deux moments distincts non seulement selon une priorité de temps,
mais aussi selon une priorité ontologique. Au premier moment, il y a dans la volonté, de par sa liberté même, une
absence ou un néantement qui n’est pas encore une privation ou un mal, mais une simple lacune : l’existant ne
considère pas la norme ou le ‘tu dois’ dont le réglage de l’acte dépend. A un second moment la volonté produit
son acte libre avec la privation de réglage et la blessure de néant qui vient de cette absence de regard ».
77
Cette notion est proposée dans ce contexte et d’un point de vue métaphysique, pour suggérer comment la
Création, comprise comme l’art de la divine Sagesse, dévoile le mystère de la Simplicité divine qui reste
pourtant en soi inaccessible : la Simplicité divine s’y déploie et s’y réfléchit comme Unité d’Ordre de l’Existence

42
qui est Image de la Simplicité divine. Et Il nous introduit, ainsi « signés », dans une
subsistence nouvelle où nous vivons dans la gloire encore cachée de la forme vivante et
lumineuse de la Très Sainte Humanité, dans le Corps et l’Âme du Verbe incarné. Il nous en
communique la puissance de sanctification, et nous fait ainsi fils de Dieu dans la Personne du
Fils Unique. Là, est accompli définitivement le service d’adoration et de sacerdoce.

Cette réalisation nous situe dans le Jeu admirable et tout aimable de la Science divine. C’est le
Jeu de la Sagesse (Pr 8, 30-31) entre la « simple intelligence » de la Toute-Possibilité en Dieu,
et la Vision de Miséricorde sous le regard de laquelle nous sommes posés singulièrement dans
l’existence individuée et personnelle. Ce Jeu divin déploie ainsi la grâce de l’Immaculée
Conception. En celle-ci, le Père nous engendre en Son Sein, dans le Fils, l’Unique.

En effet, l’âme ainsi portée, réalisée dans la Science divine de Simple Intelligence comme de
Vision par la grâce de perfection spirituelle du sacerdoce baptismal, devient le miroir simple
et pur de la Déité. En elle se mire la Bienheureuse Trinité : de Celle-ci procède, à l’image des
Processions du Fils et de l’Esprit dans la plénitude fontale du Sein du Père, la perfection
mariale de l’âme sanctifiée et renouvelée surnaturellement dans la subsistence filiale. Et l’âme
ainsi divinisée dans le Fils Unique, présente au Père la pureté immaculée en laquelle l’Esprit
Saint renouvelle glorieusement la création rachetée par le divin Sacrifice.

Accomplissement de la vocation de l’homme à réaliser l’image et la ressemblance de Dieu


dans l’Image parfaite du Fils, ce terme glorieux mais encore caché de la voie du sacerdoce
filial établit l’âme baptismale dans la perfection mariale : renaître dans le Sein du Père, c’est
aussi se laisser enfanter par Marie, Mère de l’Eglise.

Parler en tout cela de « réalisation spirituelle », c’est dire que ce Jeu de la divine Sagesse
apparaît au regard de l’âme et opère en son cœur, comme un jeu de miroir entre l’Infini et le
fini, l’éternel et le temporel : notre forme finie est réalisée en Dieu dans la Forme infinie du
Verbe et par sa subsistence éternelle ; et réciproquement la Forme infinie du Verbe réalise ici-
bas notre forme finie selon l’unité d’ordre, ontologique et noétique, fondée en l’Union
hypostatique dans la Personne du Verbe incarné, unité d’ordre en laquelle le Saint Esprit nous
aspire pour nous conduire à notre subsistence nouvelle dans la vie surnaturelle : la vie unitive
est ainsi « réalisatrice » pour autant qu’elle est ontologiquement transformante.

Nous comprenons maintenant ce que l’Eglise, pour son bien commun, a reçu par le charisme
donné à Marie de la Trinité dans sa fidélité dans l’épreuve, dans son abandon total d’elle-
même à l’œuvre de la grâce, dans son effacement sous le voile de sa grâce singulière. C’est
une lumière nouvelle, d’une rare profondeur, sur la perfection baptismale du sacerdoce
commun des fidèles : la perfection du sacerdoce baptismal.

Celui-ci, qui est donné à œuvrer dans le service de la charité en tant que sacerdoce royal,
s’accomplit sous l’étreinte de l’Esprit Saint, comme pure intériorité qui réalise dans l’âme la
perfection simple et substantielle de divine Filialité. Car tel est bien le terme de ce que nous

universelle. La Création est à cet égard comme le « sacrifice primordial » par lequel Dieu « Se donne à voir »
comme autre et par autre que Lui-même. La chute originelle est de ce point de vue sans cesse réitérée par la
décision de l’âme (ou de l’intelligence angélique séparée) de s’enfermer dans son propre regard sur elle-même.
Dès lors, le sacrifice rédempteur du Verbe Incarné, assimilé et réalisé par l’œuvre de l’Esprit Saint dans les
âmes, effectue le retournement du créé vers et dans la vision de Dieu, pour l’enraciner en tant même que créé,
dans Sa Science de Vision. De même alors que l’Union hypostatique est dans le Christ le principe de restauration
de l’unité d’ordre pour toute la création, de même la Croix est le symbole de la structure d’ordre en laquelle
Dieu récapitule par le Christ, dans l’unité simple de Sa Vision, toute la création.

43
pourrons désormais comprendre et chercher à réaliser comme la perfection filiale de la voie
sacerdotale.

Certes, du sacerdoce commun le Concile Vatican II a remis en avant la notion. Mais en a-t-on
mesuré toute la richesse ? Ne conviendrait-il pas que maintenant l’Eglise, dans son long
travail de réception du Concile – qui est comme le travail d’un nouvel enfantement dans
l’identité et la permanence vitale de son immuable Tradition – accueille et recueille
attentivement le témoignage de Marie de la Trinité qui l’avertit de ne pas laisser sous le
boisseau cette lumière qu’elle a reçue de l’Esprit Saint : une lumière singulière sur la
perfection du sacerdoce baptismal auquel est en principe ordonné chacun de ses membres.

Cette lumière est donnée à l’Eglise pour qu’en elle se perfectionne sans cesse la connaissance
des trésors que l’Esprit Saint dépose dans les âmes des fidèles quand Il appose sur elles le
sceau de leur baptême. Car toutes les âmes sont appelées dans l’Eglise à communier dans une
aspiration toujours plus vive à réaliser, sous le sceau de l’Esprit Saint, une conformité
toujours plus active à la perfection sacerdotale du Verbe incarné.

Il reste maintenant aux théologiens, conduits par l’Esprit d’intelligence et de sagesse, à mettre
en ordre et vérifier les intuitions théologales de Marie de la Trinité, et à leur donner toute leur
ampleur spéculative. Le fruit de cet effort d’intelligence théologale sera, espérons-nous, que
dans la communion des saints l’oeuvre de Marie de la Trinité, reçue sous la lumière de
l’Esprit sacerdotal du Christ, fasse porter à toutes les âmes sensibles à son expérience et à son
écriture spirituelle, des fruits abondants de sainteté filiale.

44
Appendice 1

La structure du sacerdoce christique

Nous esquissons ici un cadre de synthèse qui pourrait faciliter le travail d’organisation et de
vérification des propositions de Marie de la Trinité relatives au « sacerdoce intérieur ».

1. Notion générale du sacerdoce.

1.1. Le sacerdoce réalise une médiation entre Dieu et l’homme.


1.2. On y distingue une médiation ascendante (de l’homme vers Dieu) et une médiation
descendante (de Dieu vers l’homme).
1.3. Le sacrifice est l’objet propre de l’action sacerdotale.
1.4. Le sacrifice remplit trois fonctions : la fondation du monde et de l’âme, sa
restauration, sa transformation unitive.

2. De l’Ancienne à la Nouvelle Alliance : caractères de l’action sacerdotale.

2.1. La typologie de l’action sacrificielle est donnée dans l’Ancien Testament (la Première
Alliance) : on y distingue l’expiation, l’immolation, la communion.
2.2. L’unicité et la singularité du sacrifice du Verbe incarné fondent la Nouvelle Alliance.
2.3. Puissance synthétique du sacrifice du Verbe incarné, vrai Dieu et vrai Homme.
2.4. Le sacerdoce du Verbe incarné est actualisé et participé en mode sacramentel.
2.5. Puissance cosmique et fonction eschatologique du sacerdoce de la Nouvelle Alliance.

3. Le sacerdoce dans la Personne du Verbe Incarné : l’Ordre hypostatique.

3.1. La double médiation du sacerdoce christique est fondée dans l’Union hypostatique
3.2. La nature humaine du Christ est l’objet et le moyen de l’action sacrificielle.
3.3. Le mystère de la Personne du Christ : être infini et être fini ; science et opérations.
3.4. Le sacerdoce du Christ ordonne la nature humaine à la perfection de ses opérations.
3.5. Le sacerdoce du Christ ordonne la personne humaine à la divine Filialité.

4. La participation au sacerdoce christique dans l’Eglise, Corps mystique.

4.1. Une double participation : sacerdoce hiérarchique et sacerdoce commun.


4.2. L’ordonnance mutuelle des deux sacerdoces construit le Corps du Christ.
4.3. Le sacerdoce baptismal définit la vie interne du Corps du Christ en ses membres.
4.4. Le caractère de la vie baptismale est révélé par l’Esprit–Saint.
4.5. L’Esprit-Saint consomme le sacrifice filial pour la Gloire du Père.

5. Structures cosmiques et ordre méta-cosmique dans le sacerdoce christique.

5.1. Structure pascale du sacrifice : le passage dans les degrés cosmiques de l’Etre.
5.2. Fonction rédemptrice du sacrifice : la restauration cosmique et ontologique.
5.3. Immolation et adoration pure : finalité sur-ontologique du sacerdoce christique.
5.4. Manifestation cosmique et Ordre trinitaire : Substance, Image, Relation.
5.5. Unité et perfection d’ordre dans le sacerdoce : la louange de Gloire.

45
Appendice 2

Le sacerdoce dans la Personne du Verbe incarné : l’ordre hypostatique

Le sacerdoce intérieur, réalité spirituelle du sacerdoce baptismal ou sacerdoce commun78 des


fidèles du Christ, présente dans la pensée de Marie de la Trinité deux moments ou aspects
corrélatifs :

- le « sacerdoce terrestre », participation de notre nature, avec toutes ses facultés et


puissances, et de notre personne, dans son acte de liberté spirituelle, à l’oblation
sacrificielle du Christ en expiation des péchés ;
- le « sacerdoce de gloire », participation de « l’esprit simple », au « fond de l’âme79 », à
l’immolation eschatologique de l’Agneau divin : liturgie éternelle, adoration pure,
action de grâce et louange de gloire au Père des Lumières.

L’articulation mutuelle et la conjonction de ces deux moments ou aspects de l’unique sacrifice


constituent l’âme baptismale dans la plénitude de son acte sacerdotal, en grâce et en gloire :

- Le sacerdoce terrestre accomplit le sacrifice dans notre nature charnelle, selon les
conditions contingentes de notre existence individuelle, et comme pour compléter ce
qui manque aux souffrances du Christ : il s’inscrit dans l’économie de la grâce qui
convient à notre état de voie (par lequel nous sommes « en marche » vers notre terme) ;
- Le sacerdoce de gloire élève notre nature personnelle au-dessus d’elle-même : il
l’introduit, comme par anticipation, à la contemplation bienheureuse que le Verbe
Incarné, dans son oblation définitive au Père, donne en participation aux membres de
son Corps mystique, avec toute la communion des saints, au centre glorieux de la Cité
céleste, dans la liturgie céleste de la louange de gloire : il dévoile au fond de l’âme
l’économie de gloire de nos fins dernières.

Dans sa disposition sacerdotale, l’âme baptismale reçoit du Christ, unique et souverain prêtre
procédant en elle par la puissance de l’Esprit-Saint, une ordonnance interne nouvelle. Celle-ci
la conforme dynamiquement, en participation et par l’application en elle de la grâce capitale
du Verbe incarné, à l’ordonnance parfaite de la Sainte Humanité du Christ dans son
mouvement descendant d’union à la nature humaine blessée, et dans son mouvement
ascendant d’oblation au Père. Et cette conformité active et dynamique est l’œuvre de l’Esprit-
Saint.

Mais cette ordonnance interne de l’âme baptismale la dispose à la participation, non


seulement des états du Christ viator, mais aussi, et à la mesure qui lui est destinée, à la science
du Christ. Or celui-ci, par la consubstantialité de sa nature humaine aux conditions de notre
existence terrestre, est comme nous, dans son humanité, « en marche » vers sa réalisation
dernière dans son terme céleste : il est viator. Mais par la perfection active en Lui de l’Union
hypostatique reçue et constituée dans l’unité de sa Personne de Fils de Dieu, Verbe du Père, Il
est déjà, en sa nature humaine même, comprehensor au sens précis où Il contient en Lui-
même, dans l’acte de la Vision béatifique, la science bienheureuse de toutes choses selon le
mode fini qui convient à Son âme créée.

78
Voir la Constitution dogmatique sur l’Eglise : Lumen Gentium, n° 10.
79
Expressions de Marie de la Trinité (cf. notamment : Carnets, 15 juin 1941) : « l’esprit simple » est notre
faculté spirituelle rassemblée, nue et une, dans le « fond de l’âme » où Dieu imprime l’image de Sa substance.

46
L’ordonnance interne de l’âme baptismale conformée au Christ dans l’étreinte unitive de
l’Esprit-Saint la fait donc participer à l’ordonnance réalisatrice de la science du Christ dans
ses degrés et modes hiérarchisés : science expérimentale ou acquise ; science infuse ; et
science bienheureuse, mode fini dans l’âme du Christ de la science infinie que le Père réalise
dans le Verbe et qui est leur acte commun dont procède consubstantiellement l’Esprit
d’Amour.

Cette participation, fruit de la grâce capitale, fruit unique et singulier dans chacun des
membres du Corps mystique, fait subsister l’âme dans sa forme spirituelle propre, celle qui
révèle en elle la marque de son caractère baptismal. Ce caractère christique que l’Esprit-Saint
creuse sans cesse davantage en elle, sous le dynamisme duquel Il l’aspire dans la Vie
trinitaire, est comme l’empreinte dans l’âme de la forme du Christ participée et mise en acte
par la consommation pascale de l’initiation baptismale. Cette application dans l’âme, par
l’Esprit-Saint, de la forme du Christ, est donc réalisatrice en un sens indissociablement unitif,
cognitif et ontologique. Car, « ce n’est pas seulement à savoir, c’est à réaliser80 », écrivait à
cet égard Marie de la Trinité dans sa méditation des grâces reçues.

*
* *

Ainsi l’exercice du sacerdoce baptismal par le fidèle du Christ, dans la perspective ouverte par
Marie de la Trinité, semble devoir mettre en acte trois réalités théologales fondamentales :

 Le sacerdoce dérive de l’union hypostatique et fait entrer dans l’ordre hypostatique,


 Le sacerdoce est une activité de l’esprit sur les puissances de l’âme,
 Le sacerdoce réalise une union à la fois transformante, substantielle et éminemment
« personnalisante », dans et par la Personne du Verbe incarné, de la nature humaine à la
Déité.

Ces trois aspects du mystère sacerdotal de l’initiation baptismale montrent comment notre
participation surnaturelle à la Vie trinitaire s’accomplit par l’application sacramentelle en
notre âme de l’unique caractère sacerdotal de la Sainte Humanité du Christ. Car :

 Le sacerdoce est constitué dans l’Âme du Christ par l’Union hypostatique ;


 C’est par celle-ci que la Sainte Humanité du Christ entre en participation de la « filiation
naturelle » que le Verbe tient du Père (en tant que la génération du Fils réalise la
perfection de l’opération intellectuelle immanente dans la Nature divine) ;
 Sacerdoce et filiation sont donnés en participation à l’âme baptismale par l’Esprit Saint
qui marque l’âme de l’empreinte de l’Âme du Christ : cette empreinte est le caractère
sacramentel du baptême.

80
Carnets, mercredi de Pâques, 16 avril 1941.

47
Appendice 3

La voie sacerdotale de l’âme baptismale

Le Christ est prêtre et victime de Son propre sacrifice. Vrai Dieu et vrai homme, dans l’unité de Sa
Personne de Fils de Dieu, Verbe incarné, Il exerce Son sacerdoce sur Sa nature humaine créée, choisie
comme victime pure et sans tâche (He 9, 14). Il présente à Son Père, en Se les appliquant à Lui-même,
les opérations immolatrices et expiatrices de Son Âme, produites depuis le centre de celle-ci (Son
Cœur), ou encore depuis son fond ou son sommet (là où s’infuse, dans l’onction de l’Esprit Saint, la
plénitude de la Grâce, grâce capitale dérivée de la grâce de l’Union hypostatique). Immolation et
expiation sont les actes propres du sacrifice sacerdotal, couronnés cependant dans le Christ par la
plénitude de l’adoration, de la louange, de l’intercession et de l’action de grâces.

A sa suite, l’âme baptismale entre donc dans le sacerdoce du Christ comme dans sa voie, sa vérité et sa
vie véritables (Jn 14, 6), en s’unissant aux opérations de la Très Sainte Âme du Christ. Mais pour cela,
elle doit se laisser envahir, dans la simplicité de son coeur et le dépouillement de son esprit propre, par
l’Âme du Christ, en sorte que Lui-même devienne en elle l’agent intérieur d’opérations sacerdotales
toutes semblables aux siennes, dans la louange, l’action de grâce et l’intercession universelles : elle
doit apprendre du Christ qu’Il est doux et humble de cœur (Mt 11, 29), par une passivité oblative
illuminée d’une conscience unie et simple d’elle-même, jointe à un consentement entier et sans réserve
à l’accueil de l’Âme sacerdotale du Christ au fond et au centre d’elle-même, où elle s’y unira.

Mais cet accueil exige, outre l’abandon (le détachement, la disponibilité de sa pauvreté d’esprit), une
vigilance active, un discernement et une adhésion impliquant toute son énergie intérieure. De cette
énergie unitive du cœur procède l’opération sacerdotale de son esprit, qui s’établit au sommet des
facultés de son âme et les gouverne vers leur fin véritable en Dieu. Par toutes ses puissances, l’âme
devient ainsi réellement sacerdotale parce que pleinement baptismale, c’est-à-dire « passée » dans le
Christ, « passée » dans l’Âme du Christ par son baptême nocturne dans le Précieux Sang. Elle entre
dans l’exercice du sacerdoce du Christ, en plongeant dans le Christ : Lui en elle, cependant, par
l’onction qu’Il lui a donné de Lui-même au baptême, avant qu’elle ne soit en Lui.

Cette ordonnance de toute l’âme l’habilite à l’exercice intérieur effectif du sacerdoce baptismal. Celui-
ci est le sacerdoce commun des fidèles81 actualisé, réalisé (et non plus seulement virtuel) par
l’expérience personnelle de la vie en Christ. Cette expérience la simplifie, l’unifie dans l’Esprit Saint.
Celui-ci, dans Son étreinte82, lui applique l’empreinte83 de l’Âme du Christ, comme un sceau84.
Recueillie ainsi dans le silence sacré du Cœur sacerdotal de Jésus, elle participe intentionnellement,
par son fond secret et caché, au mystère de Sa subsistence85 comme Personne divine unie à l’humanité.
Cette participation à la subsistence théandrique du Verbe incarné soulève et porte l’âme baptismale,

81
Constitution dogmatique Lumen Gentium, n. 10.
82
Marie de la Trinité décrit l’action propre de l’Esprit Saint dans son âme comme une « étreinte » – et Le
nomme Lui-même « l’Etreinte » du Père et du Fils.
83
La notion d’empreinte renvoie ici à celle du caractère sacramentel imprimée dans l’âme par le baptême.
84
Ce sceau de l’Âme du Christ, reçu sacramentellement et définitivement par le baptême, nous est appliqué
sacramentalement, en mode de réitération, chaque fois que nous traçons sur notre corps, avec une conscience
vive et droite, et dans le souci de la rectitude objective du signe sacré, le Signe de la Croix …
85
En ontologie générale, la nature, la subsistence et l’existence personnelle sont les trois modes ordonnés, en
perfection croissante, de la substance (intellectuelle) : « La subsistence, mode substantiel préalable à l’existence,
voilà l’élément constitutif de la personnalité » (Dictionnaire de Théologie Catholique, vol. VIII-1, art
Hypostatique (Union), col. 526). Mais en Dieu, ces notions doivent être transposées dans la sur-analogie de la
foi : Existence, Essence et Acte substantiel coïncident, sont Un, et les Personnes divines de la Sainte Trinité
subsistent, réelles, comme pures relations d’opposition et d’origine s’appropriant chacune l’Unité de l’Essence :
chacune des Trois est identique à l’Essence, mais exerce cependant une subsistence propre, dans laquelle Elle Se
donne à connaître par Ses propriétés et Ses actes notionnels.

48
réduite à la nudité de l’esprit, jusque dans le sein du Père86. Là, elle reçoit la « touche délicate »87 de la
Trinité simple et indivisible – reçue cependant dans la Propriété de chacune des Divines Personnes.

Là, elle goûte l’avant-goût de la Gloire. Cet avant-goût lui est communiqué en son fond simple et nu
par la mission invisible, dans Sa Propriété et selon Sa Procession constitutive, de chacune des deux
Personnes procédant divinement de la Déité originaire du Père, de sa Fontalité originaire et originante,
en Sa Toute-Puissance. L’âme reçoit ainsi l’énergie ou opération transformante du Fils, Verbe
engendré et Science parfaite du Père, qui la transforme en sa forme divinisée portée éternellement dans
la Science de vision de Dieu ; et celle de l’Esprit Saint, Don de Vie surnaturelle pleinement et
immédiatement sanctifiante, qui procède du Père et du Fils dans leur conjointe et active Spiration,
dans leur commune Etreinte, et qui aspire l’âme dans Sa propre Spiration passive par laquelle Il
connaît et sonde, et est Lui-même, les profondeurs de Dieu. Prise dans l’étreinte de l’Esprit-Saint, elle
y est ainsi comme aspirée dans l’Âme du Christ et au centre de celle-ci, en Son Cœur sacerdotal. Cette
aspiration dans la Spiration de l’Esprit Saint est suscitée sous l’empreinte du Fils éternellement
engendré et, par Lui, du Père Tout-Puissant (2Co 1, 22), objet dans le Fils de l’ineffable adoration en
esprit et en vérité (Jn 4, 23). Ainsi l’Esprit Saint, Lumière bienheureuse88, réalise en Lui l’âme
effectivement surnaturalisée quand Il la conduit à l’ineffable adoration du Père.

C’est ainsi que l’âme participe intentionnellement à l’acte sacerdotal du Christ, Verbe incarné du Père,
exercé par Lui sur Sa nature humaine créée et assumée dans l’unité de Sa Personne. Car l’Esprit Saint
porte l’âme dans une relation nouvelle au Fils et par Lui au Père. Cette relation ordonne l’âme dans
l’exercice mystique du sacerdoce terrestre, au sacerdoce de gloire exercé actuellement par le Fils dans
l’éternité de Sa session à la droite du Père. Car le Fils s’est uni définitivement, indissolublement et
consubstantiellement à l’humanité et assume celle-ci dans l’acte simple, un, définitif et total du Grand-
Prêtre, adorateur suprême du Père en esprit et en vérité.

Cette participation de l’âme au sacerdoce du Christ est proprement surnaturelle en ce sens qu’elle
constitue un mode d’exercice nouveau des opérations de l’âme créée, radicalement surélevées dans
l’ordre des opérations humano-divines (théandriques) de la Personne du Verbe incarné. En recevant en
son centre intime le sceau de la Très Sainte Humanité sacerdotale du Christ, l’âme baptismale reçoit
donc une aptitude à être transformée89 dans une relation nouvelle de consubstantialité à l’humanité de
Jésus assumée en Sa Personne par l’Union hypostatique. Cette consubstantialité est nouvelle de la part
de l’âme, mais toujours actuelle dans le Fils et de Sa part dans le mystère de l’Incarnation90. Elle est
mise en acte par l’Esprit Saint dans la double dynamique ascendante et descendante, axiale et
médiatrice, du sacerdoce du Christ. Elle est rendue possible par l’insertion surnaturelle de l’âme en
l’ordonnance parfaite de toutes les puissances de la Sainte Humanité du Christ – des facultés actives et
passives de Son Corps, par le lien du Précieux Sang, jusqu’au sommet de Son Âme, l’Intellect simple
et nu qui est pure connaissance réalisatrice du Père, et qui spire en lui l’Esprit. C’est en ce sens que
l’âme baptismale entre, par la voie sacerdotale, en participation de l’ordre hypostatique qui la
transforme, dans le Christ, en communion aux Personnes de la Très Sainte Trinité.

La Bienheureuse Vierge Marie, dès l’instant de son Fiat, et par son privilège d’Immaculée
Conception, est entrée dans cet ordre hypostatique en y anticipant le sacerdoce de gloire de l’Eternité.
Qu’elle nous aide à y participer selon notre mesure de créature pécheresse, en instruisant nos cœurs de
la douceur et de l’humilité du Coeur de Jésus, et en les disposant ainsi à vivre pleinement de la vie
surnaturelle jaillie de ce Coeur et communiquée aux hommes, par l’Ordre des Processions du Fils et de
l’Esprit Saint, et selon les Propriétés de ces Divines Personnes, depuis le Sein du Père.

86
Jn 1, 18 – et passim chez Marie de la Trinité.
87
La toque delicado de saint Jean de la Croix. Il s’agit du contact substantiel dans l’union transformante.
88
O Lux beatissima, reple cordis intima tuorum fidelium : ainsi s’exprime l’Eglise dans le Veni Sancte Spiritus.
89
Il s’agit d’un nouveau mode substantiel dans l’âme, condition de son union transformante en Dieu.
90
Selon l’analogie de la consubstantialité : divine dans la Trinité indivisible, créée par rapport à la nature
humaine assumée par le Verbe dans le mystère de l’Incarnation (cf. la définition dogmatique de ce mystère : DS,
editio XXXVII, nn. 301-302 et 554-558 – Voir aussi : DTC – vol. III-2, art. Consubstantiel, col. 1605 - 1606).

49
Appendice 4

Bibliographie de Marie de la Trinité

1. Edition intégrale des Carnets : cinq tomes publiés ou prévus :

Marie de la Trinité : Carnets


Tome I : Les grandes grâces (11 août 1929 – 2 février 1942)
Les Editions du Cerf, Paris, 2009 (536 pages).
Ce premier tome des Carnets a été préparé par Christiane Schmitt (laïque o.p.) et Eric T. de Clermont-Tonnerre
(o.p.) avec la collaboration de Camille de Belloy (o.p.). Il comporte une substantielle introduction relative à la
vie de Marie de la Trinité, au genre littéraire des Carnets, aux circonstances de leur rédaction, de leur vérification
et de leur collationnement ultérieur, à leur contenu théologique et à leur portée spirituelle. Il inclut également,
outre des annotations au texte, des documents annexés à l’introduction pour éclairer les circonstances les plus
décisives de la vie de Marie de la Trinité, ou les conditions de réception de ces écrits par les deux seuls prêtres de
l’Ordre dominicain au fait de leur rédaction. En fin de volume, on trouve un index thématique des notions
théologiques, liturgiques ou symboliques mises en oeuvre par Marie de la Trinité au fil de son écriture, ainsi
qu’un index des nombreuses références bibliques.

Tome II : Revêtir le sacerdoce (2 février – 8 juillet 1942).


Les Editions du Cerf, Paris, 2011 (675 pages)
Edition préparée, introduite et annotée par Christiane Schmitt, laïque o.p., et Eric T.de Clermont-Tonnerre, o.p.,
avec la collaboration de Jean-Christophe de Nadaï, o.p.

Trois autres tomes sont prévus, à partir de 2012.

2. Etude systématique de la pensée de Marie de la Trinité : un ouvrage publié en 1986 :

Marie de la Trinité : Filiation et Sacerdoce des chrétiens


Recueil de textes rassemblés et commentés par Antonin Motte (O.P.) et Christiane Sanson (O.P.).
Postface par Marie-Joseph Nicolas (O.P.)
P. Lethielleux (éditeur) - Le Sycomore, Paris – Namur (1986, 201 pages – Epuisé)

3. Recueils de textes choisis de Marie de la Trinité :

Sept ouvrages ont été publiés par les Editions Arfuyen (Collection : Les Carnets spirituels)
au nom de Marie de la Trinité sous les titres suivants :

Le Petit Livre des Grâces


(2002 ; 125 pages)
Ce volume contient la relation faite par Marie de la Trinité en 1937 de la grâce qu’elle reçut le 11 août 1929,
complétée quant aux variantes les plus significatives par des extraits de la seconde relation qu’elle en fit, en
1940. Il comporte également, outre des extraits de correspondances et de brefs extraits des Agenda tenus par
Paule de Mulatier avant sa profession religieuse, des passages des carnets de Marie de la Trinité où elle relate les
quatre autres grâces spéciales qu’elle reçut de janvier 1940 à juin 1941 (dont trois « grâces sur le sacerdoce »).

« Consens à n’être rien »


(2002 ; 143 pages)

« Entre dans Ma Gloire »


(2003 ; 136 pages)

Ces trois premiers ouvrages sont des choix de textes établi(s) par Gérard Pfister
en collaboration avec Soeur Christiane Sanson.

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Le Silence de Joseph
(2007, 159 pages).
Textes extraits des Carnets, suivis d’un essai sur saint Joseph
Préface de Dominique Sterckx

De l’angoisse à la paix
(2003, 99 pages)
Relation par Marie de la Trinité pour Jacques Lacan de son dernier séjour à l’hôpital psychiatrique
et du processus de son rétablissement.
Présentation par le docteur Jacqueline Renaud.

Paule dite Marie, une femme cachée


Textes rassemblés et adaptés par Gérard Pfister
(2004, 111 pages)

« Je te veux auprès de Moi »


Agenda 1927 – 1930
(2005, 190 pages)

4. Etude de Marie de la Trinité sur saint Dominique :

Marie de la Trinité : Frère Dominique : le coeur au large


Les Editions du Cerf (2006)

5. Biographie de Marie de la Trinité :

Christiane Sanson (O.P.) :


Marie de la Trinité : de l’angoisse à la paix
Préface par Georges Chantraine, s.j.
Les Editions du Cerf (2003, 317 pages)

6. Actes des colloques organisés par l’association Amitiés Soeur Marie de la Trinité :

La Tourette (2003) : Marie de la Trinité : Lectures d’une expérience et d’une oeuvre


Les Editions du Cerf (2006, 190 pages)

Chevilly-Larue (2005) : Sacerdoce du Christ, sacerdoce des chrétiens

Trois interventions ont fait l’objet d’articles publiés dans La Vie Spirituelle, n° 773
Les Editions du Cerf (2007, p. 499 à 454)

Avon (2008) : un ouvrage réunit les actes de ce colloque avec les contributions données à un
séminaire tenu au Centre d’Etudes du Saulchoir (Paris) en avril 2009 :
Union à Dieu et filialité
Mystique et épreuve
Les Editions du Cerf (2010, 245 pages)

7. Une étude sur la spiritualité de Marie de la Trinité :

Evelyne Frank
Libre avec Marie de la Trinité
(Editions Arfuyen, Les Carnets spirituels, volume 65, 2008, 164 pages)

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