LM6E-CPGE M.
El Merabet 2024-2025
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•Repérage et reformulation des idées principales du texte.
•Mise en évidence de la progression logique du texte.
•Clarté, correction et précision dans la formulation des idées.
•Respect de l’énonciation.
•Respect du nombre de mots dans les marges imposées
Chacun sait ce que signifie le mot « société », chacun croit du moins le savoir. On se transmet ce mot de
l’un à l’autre comme une pièce de monnaie dont on n’aurait plus besoin de vérifier la valeur. Lorsqu’un
tel dit « société » et qu’un tel autre l’entend le dire, les deux se comprennent sans difficulté. Mais nous
comprenons-nous vraiment ?
La « société » est – nul ne l’ignore – ce que nous constituons tous ensemble, c’est la réunion d’une
multitude de personnes. Mais la réunion d’une multitude de personnes en Inde ou en Chine produit un
autre genre de société qu’en Amérique ou en Angleterre; la société que formaient ensemble une
multitude de personnes en Europe au XIIe siècle était différente de celle du XVIe ou du XXe. Et bien que
toutes ces sociétés n’aient été et ne soient de toute évidence constituées de rien d’autre que d’individus
isolés, ce passage d’une forme de vie collective à une autre n’a manifestement pas été programmé par
aucun de ces individus.
Qu’est-ce donc que la structure commune de cette « société » que nous constituons tous ensemble et
que pourtant personne d’entre nous, ni nous tous réunis, n’avons voulue ni projetée telle qu’elle existe
aujourd’hui […] ?Si l’on considère aujourd’hui les réponses à ce type de questions et celles qui s’y
rattachent, on constate, en gros, l’affrontement de deux camps.
Une partie d’entre nous aborde les structures historiques et sociales comme si elles avaient été créées,
projetées et conçues, telles que les connaît aujourd’hui l’observateur rétrospectif, par une série
d’individus ou de corporations […] Pour expliquer l’existence d’un certain nombre d’institutions sociales,
parlements, polices, banques, services fiscaux, et ainsi de suite, ils se reportent aux personnalités qui ont
les premières créé ce type d’institutions. Lorsqu’il est question de genres littéraires, ils recherchent
l’auteur qui a donné l’exemple aux autres. Lorsqu’ils se trouvent confrontés à des structures pour
lesquelles ce type d’explication serait assez délicat, par exemple pour le langage ou l’État, ils font au
moins comme si ces structures sociales pouvaient s’expliquer de la même manière que les autres, créées
par des individus précis dans un but précis. Ils déclarent par exemple que l’objectif du langage est la
compréhension entre les hommes, ou l’objectif de l’État le maintien de l’ordre, comme si véritablement
dans l’histoire de l’humanité le langage ou l’organisation de certains groupes humains sous une forme
étatique étaient le résultat de la démarche rationnelle d’individus qui auraient visé ces objectifs précis. Et
plus d’une fois, devant les phénomènes sociaux qu’ils ne peuvent de toute évidence pas expliquer, par
exemple l’évolution des styles artistiques ou la marche de la civilisation, ils s’arrêtent tout simplement de
penser. Ils ne s’interrogent plus.
Dans le camp adverse, on méprise cette façon d’aborder les structures historiques et sociales. On n’y
accorde absolument aucun rôle à l’individu. On se fonde avant tout sur certaines théories des sciences de
la nature et plus particulièrement encore sur une optique biologique. Mais, comme bien souvent, ces
considérations naturalistes et biologiques se fondent aisément et imperceptiblement dans une pensée
religieuse et métaphysique pour donner une unité parfaite. On se représente la société comme une sorte
d’entité organique supra-individuelle qui après la jeunesse, la maturité et la vieillesse irait
irrémédiablement à sa mort. La philosophie de Spengler est un bon exemple à cet égard, mais des idées
analogues se retrouvent de nos jours indépendamment de Spengler sous les colorations et les variantes
les plus diverses.
Même si on ne se laisse pas entraîner par les expériences de notre époque à une théorie générale d’une
nécessité naturelle de l’essor et du déclin des sociétés, les adversaires à l’intérieur de ce camp ont en
commun la volonté d’expliquer les structures et les processus historiques et sociaux par l’action de forces
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anonymes supra-individuelles. Cela donne parfois, chez Hegel par exemple où cette tendance est plus
marquée que nulle part ailleurs, une sorte de panthéisme historique : un esprit universel, ou Dieu même,
semble alors s’incarner, non pas comme chez Spinoza sous la forme de l’État, mais dans l’univers
mouvementé de l’histoire, et il sert à en expliquer l’ordre, la périodicité et la finalité. Ou encore on
imagine qu’au moins certains groupes sociaux seraient possédés d’un esprit supra-individuel commun :
ainsi parle-t-on de l’« esprit » de la Grèce ou de l’« esprit » de la France.
Alors que pour les partisans de la tendance opposée les actions individuelles sont au centre de l’intérêt,
alors que pour eux les phénomènes qui ne s’expliquent pas sur le mode d’un projet et d’une création
individuelle disparaissent plus ou moins du cercle de l’histoire, le centre d’intérêt est ici avant tout ce
que l’on comprend mal ailleurs : les styles, les formes de culture ou les systèmes économiques et les
institutions. Et tandis que dans le premier camp la façon dont s’établit en fait le lien entre les actes et les
projets individuels et ces structures sociales reste mystérieuse, dans le second, que l’on s’en tienne à un
schéma d’explication purement naturaliste reposant sur des forces mécaniques anonymes ou que l’on
recoure à un schéma religieux panthéiste reposant sur des forces spirituelles supra-individuelles, on ne
sait pas non plus très bien comment s’établit le lien entre ces forces et l’individu isolé avec ses projets et
ses actes.
Mais on ne se heurte pas à des difficultés de cette sorte uniquement lorsqu’on se penche sur les
phénomènes historiques et sociaux au sens le plus étroit des termes. On s’y heurte tout autant lorsqu’on
tente d’aborder les hommes et leur société sous l’angle des fonctions psychiques.
Même dans la science qui traite des phénomènes de cet ordre, on trouve d’un côté des courants de
recherche considérant l’individu comme une entité que l’on pourrait isoler entièrement et qui tentent
d’expliquer la structure de ses fonctions psychiques indépendamment de ses relations à tous les autres
hommes. Et l’on voit, de l’autre côté, des courants de psychologie sociale ou de psychologie des masses
où les fonctions psychiques de l’individu ne trouvent pas de véritable place. On attribue même parfois
dans ce camp, comme chez les partisans d’une conception analogue des sciences historiques et sociales,
une seule âme, au-dessus de l’âme individuelle, une anima collectiva ou « esprit de groupe » à des
collectivités sociales tout entières, à des masses d’individus.
Norbert Elias, La Société des individus, 1991 [1987], p. 37-41.