Sous la direction de
Serge Paugam
LES 100 MOTS
DE LA SOCIOLOGIE
Troisième édition mise à jour
16e mille
À lire également en
Que sais-je ?
collection fondée par paul angoulvent
Raymond Boudon, Renaud Fillieule, Les Méthodes en sociologie, no 1334.
Sophie Alami, Dominique Desjeux, Isabelle Garabuau-Moussaoui,
Les Méthodes qualitatives, no 2591.
Laurent Fleury, Max Weber, no 3612.
Serge Paugam, Le Lien social, no 3780.
Fanny Bugeja-Bloch, Marie-Paule Couto, Les Méthodes quantitatives,
no 4011.
ISBN 978‑2-7154‑1464‑8
ISSN 0768‑0066
Dépôt légal – 1re édition : 2010
3e édition mise à jour : 2024, août
© Presses Universitaires de France / Humensis, 2024
170 bis, boulevard du Montparnasse, 75014 Paris
Avant-propos
L’objet de la sociologie renvoie à l’homme social ou à
l’homme socialisé. Les sociologues peuvent facilement s’ac-
corder, à un niveau général, sur le fait que leur discipline est
la science des relations sociales telles qu’elles sont imposées
et transmises par le milieu – les cadres de socialisation –
et telles qu’elles sont également vécues et entretenues par
les individus. Mais, au-delà de cette définition générale,
avec quelles méthodes le sociologue travaille-t-il ? Quels
sont les concepts majeurs de la sociologie ? À partir de
quelles appartenances sociales peut-on définir les liens de
l’individu à la société ? Telles sont les principales questions
auxquelles ce livre entend répondre. Il est peu probable que
tous les sociologues, pris isolément, y répondraient de façon
identique tant sont présentes dans ce champ disciplinaire
des approches, des sensibilités, voire des écoles différentes.
C’est la raison pour laquelle la concertation est nécessaire.
Pour choisir et rédiger les entrées de ce guide, vingt et
un sociologues appartenant au comité de rédaction de la
revue Sociologie se sont réunis plusieurs fois. Ils ont préparé
cet ouvrage en même temps qu’ils définissaient les orien-
tations de cette revue généraliste. Ainsi, ces 100 mots ont
bénéficié de la dynamique de ce comité composé d’une
majorité de jeunes sociologues soucieux de dépasser les
oppositions d’écoles et de méthodes nées dans le courant
des années 1960 et 1970 et de privilégier une approche
pluraliste et exigeante de la discipline.
Les auteurs ont tenu à travailler dans la plus grande
transparence en exprimant leurs choix respectifs et parfois
leurs désaccords. Ce livre est né de cette confrontation de
plusieurs points de vue. Il traduit ainsi une volonté de défi-
nir, de façon consensuelle et dans un souci pédagogique
3
permanent, ce qui constitue le cœur d’une discipline et d’un
métier. Si chaque notice a bien un auteur, l’ensemble a été
relu plusieurs fois et soumis à l’approbation du groupe.
L’esprit d’ouverture, de discussion et de synthèse qui
a accompagné cette écriture à plusieurs mains constitue
incontestablement une garantie pour le lecteur. Ce dernier
y trouvera des définitions rigoureuses et documentées qui
ont été validées par un groupe représentatif de sociologues
reconnus. Il pourra être également sensible à la volonté
partagée des auteurs de promouvoir leur discipline en la
rendant accessible au plus grand nombre.
Serge Paugam
Liste des contributeurs
Céline Béraud, directrice d’études à l’EHESS
Michel Castra, professeur à l’université de Lille
Isabelle Clair, directrice de recherche au CNRS
Philippe Coulangeon, directeur de recherche au CNRS
Baptiste Coulmont, professeur à l’École normale supérieure
Paris-Saclay
Nicolas Duvoux, professeur à l’université de Paris 8
Pierre Fournier, professeur à Aix-Marseille Université
Florence Maillochon, directrice de recherche au CNRS
Claude Martin, directeur de recherche émérite au CNRS
Olivier Martin, professeur à l’université Paris-Descartes
Pierre Mercklé, professeur à l’université Grenoble Alpes
Sylvie Mesure, directrice de recherche au CNRS (décédée)
Laurent Mucchielli, directeur de recherche au CNRS
Serge Paugam, directeur de recherche au CNRS – directeur
d’études à l’EHESS
Geneviève Pruvost, directrice de recherche au CNRS
Corinne Rostaing, professeure à l’université de Lyon 2
Sandrine Rui, maîtresse de conférences à l’université de
Bordeaux
Vincent Tiberj, professeur à Sciences Po Bordeaux
Cécile Van de Velde, professeure à l’université de Montréal
Anne-Catherine Wagner, professeure de sociologie à l’uni-
versité de Paris 1 Panthéon-Sorbonne
Agnès van Zanten, directrice de recherche au CNRS
CHAPITRE PREMIER
Posture
1 – Comparaison
Durkheim affirmait que « la sociologie comparée n’est pas
une branche particulière de la sociologie ; c’est la sociologie
même, en tant qu’elle cesse d’être purement descriptive et
aspire à rendre compte des faits 1 ». La comparaison s’appuie
sur la confrontation de configurations sociales variées au
service de l’interprétation d’un objet sociologique. Comparer
signifie tout autant mesurer l’ampleur des contrastes qui
les clivent, que d’identifier leurs points de convergence :
cette tension entre singularités et transversalités éclaire les
multiples déclinaisons sociales du phénomène observé, et
enrichit sa mise en intelligibilité sociologique. Aujourd’hui,
le terme « comparaison » qualifie prioritairement l’approche
internationale. Pour autant, le raisonnement comparatiste
ne se réduit pas à la comparaison de société à société ; son
échelle peut être infra ou supra nationale.
On oppose classiquement les approches comparatistes
durkheimienne et wébérienne. La première consiste à compa-
rer un choix étendu de sociétés pour éprouver la robustesse des
résultats et les effets respectifs de différentes variables expli-
catives, selon la méthode des « variations concomitantes » :
l’exemple le plus représentatif en est Le Suicide 2. La seconde
fait davantage place aux représentations mêmes des indivi-
dus, dans une perspective compréhensive. Elle s’appuie sur le
1. É. Durkheim, Les Règles de la méthode sociologique [1895], Paris, Puf,
2013, p. 137.
2. É. Durkheim, Le Suicide [1897], Paris, Puf « Quadrige », 2013.
6
concept d’« affinités électives 1 » pour souligner l’interdépen-
dance entre deux phénomènes et conduit à la construction
et à la confrontation des types idéaux (§ 31) fondés sur les
singularités distinctives des réalités observées. Cependant,
l’opposition entre ces deux approches tend à être dépassée :
l’introduction de nouveaux outils théoriques et méthodo
logiques rend possible leur mise en complémentarité au sein
d’un même raisonnement comparatiste. De plus, la compa-
raison ne se limite pas à la seule objectivation de contrastes
d’une configuration sociale à l’autre, mais tend également
vers la compréhension des facteurs sociaux qui en sont au
fondement, ainsi que de leurs dynamiques d’évolution. Elle
appelle donc à s’ouvrir sur une perspective socio-historique
et à mobiliser les apports d’autres champs disciplinaires tels
que l’histoire sociale, l’économie des politiques publiques, la
science politique ou l’ethnologie.
2 – Compréhension
La notion de compréhension est centrale pour les sciences
humaines et sociales. Elle ne peut être évoquée indépen-
damment de son opposé, l’explication, à partir de laquelle
elle se définit. La célèbre distinction de l’explication et de
la compréhension est généralement associée à l’œuvre de
Wilhelm Dilthey et rapportée à la façon dont ce dernier
oppose les sciences de la nature et les sciences humaines.
Contre le positivisme comtien, mais aussi contre celui de
John Stuart Mill dont il dénonçait le naturalisme, Dilthey
affirmait en 1883 que si « nous expliquons la nature, nous
comprenons la vie psychique 2 ». À l’encontre de toute
conception moniste de la science, Dilthey entendait ainsi
1. M. Weber, L’Éthique protestante et l’Esprit du capitalisme [1905], Paris,
Gallimard, 2004.
2. W. Dilthey, Einleitung in die Geisteswissenschaften [1883], trad. S. Mesure,
Introduction aux sciences de l’esprit, Paris, Cerf, 1992.
7
souligner la spécificité irréductible des sciences humaines.
Mais, trop elliptique, la distinction expliquer/comprendre,
qui sera ensuite reformulée par Max Weber, pouvait faci-
lement égarer en suggérant l’idée que toute dimension
explicative devrait être bannie des sciences humaines, qui
se trouveraient ainsi réduites à la seule démarche compré-
hensive. En réalité, situés dans l’espace et dans le temps,
les objets des sciences humaines font eux aussi partie de la
nature et sont soumis au principe de causalité et à la pra-
tique de l’explication. Simplement, ce que Dilthey entendait
souligner, c’est que les phénomènes humains étant également
signifiants, ils évoquent l’idée d’une causalité intentionnelle
des acteurs sociaux dont il faudrait, pour rendre compte de
ces effets de sens, reconstituer les intentions et les décisions.
Une approche compréhensive se trouvait donc requise dès lors
que l’objet à connaître relevait non seulement de la nature,
mais aussi du « monde de l’esprit » : complétant l’investigation
causale, elle devait permettre aux sciences de l’homme de ne
pas manquer leur objet dans ce qu’il a de plus spécifique
et d’irréductible.
3 – Déontologie
Travaillant au contact de personnes humaines, le socio-
logue est soumis à interrogation morale sur sa manière de
traiter ce matériau fragile. On trouve des équivalents de cette
vigilance en médecine ou en psychologie. Toutefois, le projet
de ces disciplines étant d’agir sur l’état de celui qui fait l’objet
de l’investigation, cela fait de lui un décideur légitime pour
autoriser ou refuser telle ou telle intervention. Le profession-
nel peut, lui, s’engager à garder le secret sur les informations
qui lui sont communiquées. En sociologie les craintes ne
visent pas principalement le moment de l’interaction du cher-
cheur avec la personne privée de l’enquêté, mais la diffusion
publique des résultats qu’il en retire. Le consentement, aussi
éclairé que possible, de la personne enquêtée à l’investigation
8
semble une voie de bon sens pour protéger l’enquêté comme
l’enquêteur, surtout qu’il est facile à obtenir quand l’inves-
tigation privée vise une formulation publique qui gomme
l’identité de la personne comme dans le cas des traitements
quantitatifs aboutissant à des tableaux statistiques (enquête
par questionnaire). C’est plus difficile dans les investigations
qui réclament des face-à-face approfondis avec des enquê-
tés (entretiens, observations directes). D’une part parce que
ceux-ci peuvent toujours avoir un doute sur la réalité de la
protection qu’on leur promet sur les informations person-
nelles qu’ils pourraient livrer. D’autre part, un exposé précis
des intentions de recherche à des fins contractuelles n’est
pas toujours chose facile s’agissant d’enquêtes suivant des
démarches inductives de recherche. Les sociologues ne savent,
en effet, pas toujours à l’avance au moment des rencontres
sur le terrain où leur interrogation première les conduira. La
compréhension sociologique se précise dans la durée. Il est
donc nécessaire d’en tenir compte dans la conduite globale
de l’investigation. Un contrôle après coup des productions
par les pairs (à travers des comités de rédactions de revue,
des conseils éditoriaux…) est souvent la meilleure solution
pour garantir le respect de la vie privée par les sociologues.
4 – Dévoilement
Changer le regard, aller « voir derrière », dévoiler le monde
social sont autant d’expressions qui permettent d’identifier le
travail sociologique. Rompre avec le sens commun, s’affran-
chir des prénotions (§ 12) constitue une étape, mais à quelles
fins ? Ce travail doit déboucher sur un questionnement nou-
veau. Il s’agit en fait de porter un regard neuf sur la réalité
en l’interrogeant autrement. Prenons un exemple. Le dopage
dans le sport est devenu un sujet d’actualité à tel point qu’une
suspicion entoure désormais les exploits des athlètes de haut
niveau. Le sociologue ne cherchera pas à commenter l’actualité
immédiate. Il prendra des distances par rapport à ce qui est
9
présenté publiquement comme un scandale ou comme un fléau
à combattre. Il ne portera pas non plus de jugement normatif
sur le comportement de tel ou tel athlète. Il tentera plutôt de
répondre à la question : comment se fait-il que les sportifs se
dopent ? Cette mise en énigme passe par plusieurs déplace-
ments du regard. Ce n’est pas un cas qui intéresse le sociologue,
mais le phénomène plus général du dopage. Premièrement, si
celui-ci se produit régulièrement, c’est qu’il correspond à une
pratique courante, presque banale, parfaitement intégrée dans le
sport de haut niveau, comme une composante de la préparation
physique médicalisée et encadrée par des spécialistes à la pointe
de la recherche dans ce domaine. Deuxièmement, si cette pra-
tique est régulière alors qu’il existe une prohibition du dopage
et un risque de sanction, c’est qu’elle est dissimulée, qu’elle se
développe en coulisse avec le consentement tacite des sportifs et
de tous ceux qui les entourent. Le sociologue s’intéressera alors
au secret qui entoure la préparation physique à la frontière iné-
vitablement mince entre le suivi médical intensif, la recherche
de la performance optimale et le dopage lui-même. Il prendra
le sport comme une scène à laquelle les athlètes se préparent
en dissimulant les recettes de leurs exploits un peu comme le
magicien tient en secret ses propres tours. En procédant ainsi,
il fera sans doute tomber le mythe de certains exploits sportifs,
il dévoilera la face cachée du sport de haut niveau.
5 – Enquête
Discipline scientifique, la sociologie ne dispose pas de
données élémentaires immédiatement disponibles et s’im-
posant d’évidence pour être traitées et prendre place dans
ses raisonnements comparatistes. Elle doit procéder à des
extractions du réel suivant des catégories qu’elle construit au
travers d’une démarche raisonnée d’enquête. Cette construc-
tion des « données » est contrôlée en amont dans le cadre
des démarches hypothético-déductives de recherche qui
subordonnent un protocole d’indexation du réel à un système
10
d’hypothèses entre lesquelles le traitement des données doit
permettre de trancher. Cette construction est davantage
contrôlée en aval dans les démarches inductives de recherche
qui procèdent par rapprochements progressifs de phéno-
mènes observés pour parvenir à rendre compte d’enchaî-
nements complexes, de processus sociaux. Ils sont ensuite
capitalisés et mis à l’épreuve par confrontation à d’autres
configurations sociales pour juger de leur généralité.
Dans tous les cas, la mobilisation de techniques d’inves-
tigation (questionnaires, entretiens, observations directes,
dépouillements documentaires…) réclame une réflexion sur
leur adaptation à l’objet étudié et sur l’orientation théorique
que chacune impose au traitement qui pourra être fait des
données qu’elle permet de produire 1. Leur mise en œuvre
réclame aussi une grande vigilance pour tenir compte des
phénomènes de rétroaction susceptibles de se produire entre
enquêtés et enquêteurs : la relation d’enquête est, en effet,
d’abord une relation sociale, justiciable de ce fait d’analyses
en termes d’influence qu’il faut intégrer à l’interprétation
des données d’enquête. Par suite, l’écriture sociologique, qui
vise la conviction méthodique à défaut de pouvoir s’appuyer
sur la preuve expérimentale 2, doit veiller à ne pas effacer les
procédures de sélection et de construction de ses matériaux
empiriques si elle veut autoriser la discussion scientifique.
6 – Hypothèse
La notion d’hypothèse peut prendre dans les différentes
disciplines scientifiques des formes variables. Dans les
sciences expérimentales et hypothético-déductives, l’hypo-
thèse est le plus souvent l’expression d’un lien de causalité
1. P. Bourdieu, J.-C. Chamboredon, J.-C. Passeron, Le Métier de sociologue.
Préalables épistémologiques [1968], Paris, EHESS, 2005.
2. J.-C. Passeron, Le Raisonnement sociologique. Un espace non poppérien de
l’argumentation, Paris, Nathan, 1991.
11
entre un phénomène et un autre. Le lien que l’on peut établir
entre un traitement et la disparition des symptômes d’une
maladie peut fournir un exemple de ce type d’hypothèse.
L’enjeu réside alors dans la conception d’un protocole expé-
rimental permettant le contrôle des variables parasites et
l’analyse empirique des liens entre variables explicatives (ou
indépendantes) et variables expliquées (ou dépendantes).
Dans les sciences sociales et tout particulièrement en socio-
logie, cette conception expérimentale et causaliste issue des
sciences exactes et ou cliniques n’est pas adaptée, dans la
mesure où il s’agit d’observer des situations « naturelles »,
non expérimentales. Comme l’indique Émile Durkheim,
« ce sont les variations concomitantes qui constituent l’ins-
trument par excellence de la recherche en sociologie 1 ». Il
est alors nécessaire de concevoir un modèle d’analyse, fondé
sur l’organisation d’un certain nombre de concepts qui sont
mobilisés et articulés dans la phase de construction de l’ob-
jet. Il en est ainsi par exemple dans le travail fondateur de
Durkheim sur l’explication des variations des taux de suicide
selon les types de société. Pour établir un lien entre le niveau
de cohésion d’une société et les variations des taux de suicide,
Durkheim commence par définir de manière opérationnelle
ce qu’il entend par suicide, taux de suicide et indicateurs de
cohésion sociale. Les hypothèses sont donc des propositions
de réponse aux questions posées dans la mise en problème.
Elles doivent être opératoires (vérifiables et ou falsifiables)
de manière à pouvoir être mises à l’épreuve empiriquement.
7 – Induction – Déduction
Induction et déduction désignent deux procédures de
raisonnement. L’induction correspond à un processus qui
permet de passer du particulier (faits observés, cas singuliers,
données expérimentales, situations) au général (une loi, une
1. É. Durkheim, Les Règles de la méthode sociologique, op. cit., p. 148.
12
théorie, une connaissance générale). La déduction corres-
pond au processus presque inverse qui permet de conclure
(déduire) une affirmation à partir d’hypothèses, de prémisses
ou d’un cadre théorique : les conclusions résultent formel-
lement de ces prémisses ou de cette théorie.
Ces deux procédures de raisonnement sont des idéaux :
aucune d’entre elles ne correspond à la réalité des pratiques
scientifiques et des modalités de recherche en sociologie
(comme dans toutes les autres sciences empiriques d’ailleurs),
et il serait réducteur de croire que la démarche scienti-
fique s’appuie nécessairement sur l’une ou l’autre de ces
procédures. Lorsqu’ils ne sont pas réduits à ces idéaux, les
termes induction et déduction désignent deux postures du
chercheur.
La posture inductive accorde la primauté à l’enquête (§ 5), à
l’observation, voire à l’expérience et essaie d’en tirer des leçons
plus générales, des constats universaux : le sociologue cherche à
établir quelques énoncés dont la validité dépasse le cadre de ses
seules observations. La posture déductive accorde la primauté
au cadre théorique, au corps des prémisses. Elle sera qualifiée
d’hypothético-déductive si les énoncés ou résultats déduits
de ce cadre théorique ou des prémisses sont soumis à une
validation expérimentale : dans ce cas, le sociologue formule
des hypothèses générales, puis en déduit des conséquences
observables avant de vérifier que celles-ci sont effectivement
bien conformes aux données de l’enquête empirique.
8 – Neutralité axiologique
La notion de « neutralité axiologique » (Wertfreiheit) à
laquelle Max Weber consacra une importante étude en 1917 1
implique deux présupposés épistémologiques fondamentaux :
1. M. Weber, « Essai sur le sens de la neutralité axiologique dans les sciences
sociologiques et économiques », in Essai sur la théorie de la science, trad.
J. Freund, Paris, Plon, 1965.
13
– le régime de la connaissance scientifique impose au
savant une règle d’abstention par rapport à tout juge-
ment de valeur : alors que la vocation de la science
est de produire des énoncés universellement valides
et susceptibles d’être partagés par tous, l’intervention
de jugements de valeur, irrévocablement subjectifs, est
de nature à compromettre l’objectivité scientifique ;
– il est possible et souhaitable d’établir une distinction
rigoureuse entre jugements de fait et jugements de
valeur : bien que le savant ne puisse faire l’économie d’un
certain « rapport aux valeurs » (Wertbezug), ne serait-ce
que parce que la réalité dont il traite – le monde social –
est elle-même saturée de valeurs et que la constitution de
son objet d’étude présuppose un certain intérêt, tout aussi
orienté par des valeurs, il est tenu d’apporter des réponses
objectives à des questions nécessairement subjectives.
Une telle distinction entre « rapport aux valeurs » et
« jugements de valeur » n’est cependant pas aussi aisée que
semblait le penser Max Weber. Elle a suscité d’ailleurs de
nombreuses critiques dont les plus connues sont celles de Léo
Strauss 1 et de Raymond Aron 2. Elle exprime toutefois une
idée centrale, une sorte d’impératif catégorique auquel doit
obéir toute démarche scientifique : connaître n’est pas juger.
9 – Objet d’études
Il est fréquent de trouver dans les mémoires et les thèses
de sociologie, ainsi que dans les introductions des ouvrages
qui relèvent de cette discipline une partie intitulée : « La
construction de l’objet d’études ». Généralement, le socio-
logue s’emploie dans un premier temps à parler de son sujet
1. L. Strauss, Droit naturel et histoire, Paris, Plon, 1954, p. 367‑433.
2. R. Aron, préface à W. Weber, Le Savant et le Politique, trad. J. Freund,
Paris, Plon, 1959.
14
tel que celui-ci est généralement traité dans la vie courante.
Qu’est-ce qui en fait un sujet dont on parle, qui questionne,
qui intéresse ? Ce faisant, il prend son lecteur par la main
en évoquant tout d’abord ce qui lui est familier et le conduit
peu à peu vers une démarche scientifique qui passe par une
série de ruptures avec le sens commun. La clarification des
mots et des concepts est bien entendu nécessaire, mais il
s’agit surtout d’un nouveau questionnement, d’une nouvelle
problématique qu’il convient de justifier à partir des travaux
sociologiques existants, des hypothèses déjà vérifiées, mais
de celles qui ne l’ont pas été encore. C’est précisément à ce
stade que l’on peut parler d’un objet d’études construit, lequel
ne peut plus se confondre avec le sens premier des questions
dites d’actualité ou de société. Mais ce que le sociologue dit
en quelques pages et qui semble simple est souvent le fruit
d’une longue maturation. Le sociologue doit tout d’abord
être capable de neutraliser ses sentiments ou de refouler ses
passions. Il lui faut prendre conscience de ses préférences au
moment même où il délimite le champ de ses investigations
et s’efforcer de rendre compte de la façon la plus objective
possible des limites et des inconvénients de la relation intime
qu’il entretient le plus souvent avec son objet. C’est à cette
condition qu’il pourra vraiment s’affranchir des prénotions
et éviter les pièges de la sociologie spontanée. En définitive,
construire un objet d’études en sociologie consiste à passer
du sens commun au sens sociologique.
10 – Objectivation
Comment la sociologie peut-elle être « objective » et
scientifique étant donné la nature des phénomènes sociaux
qu’elle étudie et l’irréductible appartenance du sociologue à
la société ? La démarche sociologique propose de construire
son objet de recherche pour en permettre l’étude (§ 9) : elle
recherche « l’objectivation » des faits sociaux.
15
Sur le modèle des sciences expérimentales, Durkheim
propose de « considérer les faits sociaux comme des choses ».
Cette posture permet de les regarder de l’« extérieur », avec
un point de vue distancié qu’on espère moins « subjectif ».
Par cette formule, Durkheim invite également au dénom-
brement statistique comme moyen de dépasser le cas sin-
gulier pour accéder au cas plus général. Il attend ainsi de
sa méthode qu’elle soit objective, ce qui peut s’entendre en
deux sens au moins : ni partiale ni partielle.
Karl Popper remet cependant en cause l’idée d’ériger la
science expérimentale en modèle de « scientificité ». D’après
lui, l’importance de l’outil doit être reconnue dans l’élabora-
tion de la science et comme condition même de son exercice.
Dans cette filiation, Pierre Bourdieu, Jean-Claude Passeron
et Jean-Claude Chamboredon 1 soulignent combien l’exercice
du métier de sociologue oblige à s’interroger sur la place
que prennent ses propres convictions dans le raisonnement
sociologique, le choix des hypothèses et l’élaboration des
résultats. La « scientificité » passe par la reconnaissance de
l’incompressible part de subjectivité ou d’arbitraire des choix
d’analyse. Il faut également « objectiver » sa pratique plus que
rechercher l’inaccessible objectivité. C’est par une approche
réflexive sur les conditions d’utilisation des outils que l’on
peut accéder à une meilleure connaissance des phénomènes
sociaux, avec lucidité et discernement.
11 – Paradigme
Un paradigme est un ensemble cohérent d’hypothèses qui
constitue un tout et qui offre au scientifique un point de vue
sur les phénomènes qu’il étudie, une matrice qui conditionne
son regard, une représentation du monde cohérente qui
façonne sa manière de penser les phénomènes. En général,
deux paradigmes sont incompatibles entre eux : les regards
1. Le Métier de sociologue, op. cit.
16
qu’ils portent sur le monde et les hypothèses qui les fondent
ne peuvent pas être conciliés.
Cette notion, popularisée par les travaux de l’historien
de sciences Thomas Kuhn sur l’évolution des sciences phy-
siques 1, est d’usage courant en sciences sociales. Elle est
employée pour désigner les structures théoriques générales
(explicites et implicites) ou les courants de pensée au sein
desquels prennent place des recherches, des enquêtes ou
des analyses des phénomènes sociaux. Il est par exemple
courant de parler du paradigme holiste (qui défend l’idée
que la société ne se réduit pas à la somme de ses membres
et qu’elle possède une force ou des propriétés qui s’imposent
aux individus) ou du paradigme atomistique (qui défend
l’idée que les interactions et les actions humaines concourent
à elles seules, par leur multitude, à faire la société).
Un paradigme est porté par une communauté scienti-
fique : c’est ce qui « fait autorité » à la fois intellectuellement
et socialement au sein de cette communauté. D’un point
de vue pratique, le paradigme s’incarne dans les articles et
manuels publiés, dans les expériences et analyses conduites,
dans les développements théoriques proposés. Ce concept
renvoie donc, à la fois, à un aspect cognitif (son contenu :
idées, théories, connaissances) et à un aspect social (son
support : la communauté scientifique).
Notons enfin qu’elle présente de fortes similitudes avec la
notion d’épistémè utilisée par Michel Foucault pour désigner
les rapports entretenus par différents discours savants ou
lettrés à une époque donnée.
12 – Prénotion
Durkheim appelle à rompre avec les prénotions (terme
qu’il emprunte au philosophe Francis Bacon) avant et afin
de s’engager dans une démarche sociologique. C’est là,
1. T. Kuhn, La Structure des révolutions scientifiques, Paris, Flammarion, 1972.
17
selon lui, « la base de toute méthode scientifique 1 », dont
le doute méthodique de Descartes ne serait qu’une appli-
cation.
Produits de l’expérience, les prénotions sont formées « par
la pratique et pour elle 2 ». Elles sont donc indispensables à
la vie en société. En revanche, d’un point de vue théorique,
elles peuvent être non seulement fausses, mais également
« dangereuses ». Si le sociologue travaille au niveau de ces
idées toutes faites, il développe en effet une « analyse idéo-
logique » et non une « science des réalités » 3 ; il n’accède
pas aux choses, mais à un « substitut » de celles-ci. Ces
prénotions sont en outre trompeuses : « Elles sont […]
comme un voile qui s’interpose entre les choses et nous
et qui nous les masque d’autant mieux qu’on le croit plus
transparent 4. » Toutes les sciences sont aux prises avec cette
nécessité de rompre avec les prénotions, démarche « qui
différencie l’alchimie de la chimie, comme l’astrologie de
l’astronomie 5 ». Mais, selon Durkheim, c’est en sociologie
qu’il est le plus difficile de s’en affranchir. En effet, nous
avons tous des idées sur la société, l’État, la famille, la jus-
tice, etc. Il s’agit de termes que l’on emploie sans cesse
dans le langage courant et qui produisent en nous « des
notions confuses, mélanges indistincts d’impressions vagues,
de préjugés et de passions 6 ».
Dans une perspective durkheimienne, les auteurs du
Métier de sociologue invitent à la « vigilance épistémo
logique » par rapport « à l’illusion du savoir immédiat » et
à toute forme de « sociologie spontanée » 7. Ils mentionnent
comme techniques d’objectivation : la mesure statistique, la
1. É. Durkheim, Les Règles de la méthode sociologique, op. cit., p. 31.
2. Ibid., p. 16.
3. Ibid., p. 15.
4. Ibid., p. 16.
5. Ibid., p. 17.
6. Ibid., p. 27.
7. Le Métier de sociologue, op. cit., p. 27.
18
Processus Serge Paugam 86
Profession Céline Béraud 87
Qualification Baptiste Coulmont 111
Questionnaire Olivier Martin 35
Race et ethnicité Isabelle Clair 112
Réciprocité Serge Paugam 89
Récit de vie Geneviève Pruvost 37
Réflexivité Sandrine Rui 19
Régulation Serge Paugam 90
Religion Céline Béraud 113
Représentations Vincent Tiberj 91
Reproduction Anne-Catherine Wagner 92
Réseau Pierre Mercklé 93
Rôle Isabelle Clair 95
Ségrégation Serge Paugam 96
Sexe Geneviève Pruvost 115
Situation, définition de la Baptiste Coulmont 97
Socialisation Michel Castra 97
Sociologue Serge Paugam 124
Solidarité Cécile Van de Velde 98
Statut Sandrine Rui 116
Stigmate Corinne Rostaing 99
Stratégie Agnès van Zanten 100
Stratification sociale Philippe Coulangeon 101
Tableau croisé Pierre Mercklé 37
Territoire Nicolas Duvoux 117
Type idéal Serge Paugam 39
Une heure de peine… Baptiste Coulmont 122
Variable Olivier Martin 40
TABLE DES MATIÈRES
Avant-propos . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 3
Liste des contributeurs. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 5
CHAPITRE PREMIER
Posture. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 6
CHAPITRE II
Méthodes. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 21
CHAPITRE III
Concepts . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 42
CHAPITRE IV
Appartenances sociales. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 103
Conclusion. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 119
Glossaire. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 125