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t4 La Menace de Lombre

La Menace des Ombres, écrit par Erin Hunter, raconte l'histoire d'animaux de la Terre des Braves confrontés à des prédateurs et à des conflits internes. Le prologue met en scène Guingois, une autruche, qui perd son ami Rapide face à des créatures mystérieuses, tandis que le premier chapitre suit Épine, un babouin, qui se remémore les événements tragiques récents ayant secoué sa troupe. Le récit explore les thèmes de la survie, de la loyauté et des luttes pour le pouvoir dans un monde sauvage.

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t4 La Menace de Lombre

La Menace des Ombres, écrit par Erin Hunter, raconte l'histoire d'animaux de la Terre des Braves confrontés à des prédateurs et à des conflits internes. Le prologue met en scène Guingois, une autruche, qui perd son ami Rapide face à des créatures mystérieuses, tandis que le premier chapitre suit Épine, un babouin, qui se remémore les événements tragiques récents ayant secoué sa troupe. Le récit explore les thèmes de la survie, de la loyauté et des luttes pour le pouvoir dans un monde sauvage.

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ERIN HUNTER

LA MENACE DES OMBRES


Traduit de l’anglais (Royaume-Uni)
par Christophe Rosson
Sommaire
Couverture

Titre

Prologue

Chapitre 1

Chapitre 2

Chapitre 3

Chapitre 4

Chapitre 5

Chapitre 6

Chapitre 7

Chapitre 8

Chapitre 9

Chapitre 10

Chapitre 11
Chapitre 12

Chapitre 13

Chapitre 14

Chapitre 15

Chapitre 16

Chapitre 17

Chapitre 18

Chapitre 19

Chapitre 20

Chapitre 21

Chapitre 22

Chapitre 23

Chapitre 24

Chapitre 25

Chapitre 26

Épilogue

Biographie de l’auteur

Du même auteur

Copyright
PROLOGUE

La lune, ronde et pâle, flottait dans le ciel parsemé d’étoiles. Sa clarté


était si forte qu’elle projetait l’ombre de Guingois sur le sol. L’autruche
mâle parcourait la plaine aride au pas de course. Ses griffes soulevaient des
nuages de poussière rouge tandis qu’il s’efforçait d’allonger ses foulées.
C’est pourtant tout juste s’il tenait le rythme imposé par Rapide. Il agitait
ses courtes ailes, la mine sombre.
Avec ses longues pattes musclées et son plumage noir et blanc brillant,
Rapide avait toujours été le plus fort et le plus vif des deux. Guingois se
rappelait la boutade que son ami aimait à répéter : « Inutile de courir plus
vite que les lions… du moment que je cours plus vite que toi ! »
Autrement dit, les lions attraperaient Guingois en premier et s’en
contenteraient. Guingois riait de bon cœur car il savait que Rapide ne le
pensait pas vraiment. Il rigolait moins maintenant, tandis que son ami et lui
parcouraient la savane sous une lune implacable. Rien ne prouvait qu’ils
étaient poursuivis par des lions, cette fois, mais Guingois distinguait des
grognements et un martèlement de pattes griffues derrière eux : assurément,
c’étaient des prédateurs. Rapide et lui devaient les éloigner du nid du
groupe… et des œufs précieux que celui-ci contenait.
La poussière soulevée par les pattes de Rapide picotait les yeux de
Guingois qui, tout à coup, buta contre un caillou et faillit s’écrouler. Son
ami le distançait de plus en plus. Cette nuit, la boutade allait peut-être
devenir réalité.
« Peu importe, se raisonnait Guingois. C’est notre mission. Notre devoir
envers les autruches à naître. »
Il avait à présent le souffle rauque, les poumons en feu. Il jeta un regard
en arrière et aperçut des ombres menaçantes, des yeux luisants. Son cœur fit
un bond, et il accéléra la cadence.
« Quelles sont ces créatures ? » s’interrogeait-il.
Des créatures tenaces, et de plus en plus nombreuses à ce qu’il lui
semblait. Une horde déterminée.
— Dépêche-toi, Guingois ! lui cria Rapide.
— Attends ! l’implora son ami, hors d’haleine.
Rapide n’en fit rien. Il redoubla d’efforts avec l’énergie du désespoir.
« Pitié, Grand Esprit, épargne-moi ! » songea Guingois.
Mais il savait que sa prière avait peu de chances d’être entendue.
L’Esprit le voyait-il seulement ? S’intéressait-il encore aux créatures de la
Terre des Braves ? Celles-ci n’avaient plus de Parent Vénérable et étaient
livrées à elles-mêmes depuis si longtemps.
Du coin de l’œil, Guingois nota que les ombres se rapprochaient. Elles
s’apprêtaient à le prendre en tenaille. L’oiseau battit des ailes
frénétiquement et obliqua soudain à droite, manquant de percuter un de ses
poursuivants. Il donna un coup de patte et heurta une surface aussi dure que
de l’os. Sa victime s’écroula dans un cri strident. Poussé par la panique et le
désespoir, Guingois courait à l’aveuglette. À l’évidence, les prédateurs
l’avaient rattrapé et il ne pourrait pas tous les repousser. Il était condamné.
À bout de forces, Guingois ralentit, chancelant. Dans un instant, il le
savait, des griffes sauvages allaient lui arracher les plumes, lui lacérer la
peau, le plaquer au sol. Des crocs allaient se refermer sur son long cou…
Aucun prédateur ne bondit sur lui. Le clair de lune illuminait la plaine
silencieuse. Pas une ombre ne fusa dans son champ de vision.
Guingois s’arrêta, le cœur battant, le plumage en berne. Il était seul
dans la savane. Finie la cavalcade féroce derrière lui. Aucun souffle affamé
ne venait plus troubler le silence de la nuit. Tout en calmant sa respiration,
l’autruche étira son long cou, tourna la tête d’un côté et de l’autre, battit des
paupières.
Rien.
Troublé, il secoua son plumage afin de laisser l’air nocturne le
rafraîchir. Puis il ouvrit le bec, voulut appeler Rapide, mais son cri lui resta
dans la gorge.
Des grondements sauvages lui parvinrent, très vite suivis par un cri de
terreur. Un cri qui retentit dans la plaine assombrie avant de mourir sur une
note de désespoir.
« Rapide ! » comprit Guingois. Il agita ses ailes et reprit sa course en
direction de cet affreux silence, tremblant de peur. Les créatures des ombres
allaient-elles l’abattre, lui aussi ?
C’était un risque à prendre. Guingois devait s’assurer du sort de son
ami.
La terreur l’envahit. Il distinguait les grondements de triomphe des
carnivores qui semblaient désormais s’éloigner.
Au sommet d’une petite butte, le clair de lune lui montra la dure
réalité : un tas de plumes inerte. Guingois s’approcha de son ami à pas
lents, la gorge serrée. Rapide gisait, sans vie, sur le sol sablonneux, son long
cou tordu, un œil entrouvert, figé d’effroi. Il n’y avait pas même une brise
légère pour caresser ses plumes.
Guingois tendit l’oreille. Il ne captait à présent plus un souffle, plus un
pas. Les grillons donnaient leur récital nocturne. Les prédateurs avaient filé.
Ébranlé, Guingois s’inclina pour tâter le corps de Rapide. Hormis une
balafre à la poitrine, celui-ci était intact. Guingois n’y comprenait rien et il
sentait la colère monter en lui.
« Tuer uniquement pour survivre. » Telle était la règle sacrée de la Terre
des Braves. Chacun en connaissait le sens : les animaux avaient le droit de
tuer seulement pour se défendre et se nourrir, le reste était interdit. Pourtant,
Rapide était étendu là, arraché à la vie par des créatures qui avaient tué pour
tuer.
« Le Code ne signifie-t-il plus rien, depuis que nous n’avons plus de
Parent Vénérable ? » pensa tristement Guingois.
Il approcha la tête de celle de son ami. La voix rauque et chevrotante, il
parvint à prononcer la formule d’adieu rituelle :
— Envole-toi, Coureur des Plaines. Rejoins dans le ciel les oiseaux qui
t’ont précédé. (Il marqua une pause.) Tu vas beaucoup me manquer,
Rapide, ajouta-t-il dans un murmure.
Il fit demi-tour, le cœur gros. Finalement, la vitesse n’avait pas permis à
son ami de survivre. Pourquoi les prédateurs ne l’avaient-ils pas choisi lui,
Guingois, le plus faible des deux ? Le Grand Esprit aurait-il entendu sa
prière ?
Non, il se sentait coupable et cela le tourmentait. Guingois avait plus
sûrement eu de la chance. Une chance qu’il ne méritait pas.
« Le plus important, se rappela-t-il en rebroussant chemin pour
rejoindre sa bande, c’est que le nid soit en sécurité. »
En sécurité… dans un monde privé de Parent Vénérable ? Il pouvait
toujours rêver.
CHAPITRE 1

Épine avait l’impression de connaître ce manguier depuis toujours. Au


cœur du campement de la Troupe de la Forêt Claire, l’arbre projetait une
ombre fraîche sur la clairière des Grands Arbres et produisait chaque année
des fruits délicieux. « Quelle merveille ! » s’extasiait Épine. Justement, les
mangues pendaient aux branches. Charnues et dorées, elles brillaient entre
les feuilles luisantes. Épine aurait dû s’en réjouir. Pourtant, il entendait
encore dans sa tête la voix sage et bourrue de son père qui le mettait en
garde : « N’oublie pas, Épine, le fruit le plus juteux est celui qui s’apprête à
pourrir. »
Le jeune babouin cligna des yeux, se détourna de l’arbre et se frotta le
crâne. Le cauchemar qui l’avait agité la nuit dernière avait été pire que les
précédents. Épine en était encore tout chamboulé.
Si seulement les rêves ne lui paraissaient pas aussi réels. Cette fois, il
avait rêvé qu’il était une autruche pourchassée par une horde de prédateurs
mystérieux, sous un clair de lune aveuglant. Il n’avait pu distinguer ces
bêtes mais il avait éprouvé une terreur proprement glaçante. Au point qu’il
avait eu du mal à soulever ses pattes durant cette course effrénée.
Et pourquoi aurait-il dû bouger ces grosses pattes, après tout ? « Je ne
suis pas une autruche ! » se raisonna-t-il. La mâchoire crispée, il secoua la
tête, irrité. Il ferait peut-être bien de parler de ces drôles de visions à Poire
Bonne Feuille ? Celle-ci possédait une grande sagesse et avait vu beaucoup
de choses durant sa vie de guérisseuse.
Il chassa pourtant cette pensée d’un revers de la patte : Poire n’aurait
aucun remède à lui proposer. Il n’avait ni la queue coupée ni l’oreille
mordue. Il avait plutôt un insecte qui se promenait dans son crâne.
— Je dois m’en débarrasser, marmonna-t-il, ou bien m’y habituer. Voilà
tout.
Il lui fallait se concentrer non pas sur ses rêves ridicules mais plutôt sur
sa troupe. Ses frères babouins n’étaient pas d’étranges créatures des
songes : ils étaient bien réels, et Épine aurait dû se réjouir que leur vie à
tous ait repris son cours normal. Enfin, autant que cela puisse l’être après la
Grande Bataille contre Piment.
Épine avait du mal à croire qu’une seule année s’était écoulée depuis
qu’il s’était lancé dans l’épreuve des Trois Prouesses avec son meilleur ami
Olive. Tous deux espéraient s’élever dans la hiérarchie de la troupe et
trouver leur place dans le monde. La vie était alors beaucoup plus simple.
C’était avant que Piment Feuille Haute, le babouin qu’il considérait comme
son mentor et son ami, se mette à tuer pour prendre le pouvoir au sein de la
troupe.
Mais ce succès n’avait pas rassasié le traître sanguinaire. Devenu
Feuille de Cime, Piment avait manipulé le rhinocéros Peau de Roche afin
que celui-ci élimine la Mère Vénérable, la matriarche des éléphants, élue
cheffe et guide de toutes les créatures de la Terre des Braves par le Grand
Esprit. Piment avait ensuite convaincu le pauvre rhino de prendre la place
de l’éléphante : il savait pertinemment que Peau de Roche ferait un
lamentable Parent Vénérable. Et que la colère du Grand Esprit s’exprimerait
alors. Piment avait prévu la canicule et le déluge qui n’avaient pas manqué
d’affliger la Terre des Braves. Il avait aussi prévu que les animaux
réclameraient un nouveau Parent Vénérable, fort et audacieux. Et qu’ils
le plébisciteraient lui, Piment.
Épine avait découvert la vérité et avait failli mourir en essayant
d’abattre le tyran. Il avait presque tout perdu : sa troupe ; Grand Cœur, son
ami lion ; Olive, son meilleur ami ; sa Datte bien-aimée, la fille de Piment.
Heureusement, Céleste Pavane, la petite-fille de la défunte Mère
Vénérable, avait elle aussi démasqué Piment. Bien que jeune, elle était déjà
dotée d’une grande sagesse. Avec l’aide d’Épine et de Grand Cœur, elle
avait ameuté tous les animaux de la Terre des Braves au sein d’un Grand
Troupeau, afin de défendre le Grand Esprit et de renverser le Faux Parent.
Durant l’affrontement final, Céleste avait jeté Piment dans le point d’eau,
où les crocodiles l’avaient dévoré.
Cette bataille sanglante s’était déroulée moins d’une lune auparavant.
Depuis la mort de Piment, la Troupe de la Forêt Claire était privée de chef ;
les babouins étaient trop occupés et inquiets pour organiser une élection. La
période était trouble, pourtant tout n’était pas si noir. Les babouins de la
Troupe de l’Arbre Tordu s’étaient unis à eux, après la bataille menée de
front. Et ils avaient bien fait de revenir aux Grands Arbres, estimait Épine.
Avant que Piment ne fasse régner la terreur, la Troupe de la Forêt Claire y
vivait dans la joie et en toute sécurité.
Le retour n’avait toutefois pas été facile. Avant la chute de Piment,
Rancune Poil Net et sa troupe de vervets avaient attaqué la Forêt Claire. Ils
avaient ravagé le campement des Grands Arbres, et le manguier en
particulier, au point qu’Épine avait craint que l’arbre ne périsse. Mais la
troupe avait travaillé d’arrache-patte, et les Grands Arbres avaient presque
retrouvé leur splendeur d’antan. Les mangues fraîches étaient comme une
promesse d’espoir pour l’avenir des babouins.
Il y avait toujours des querelles, bien sûr. Épine se demandait parfois si
les anciens et les nouveaux membres de la troupe arriveraient un jour à se
mettre d’accord sur quelque chose, qu’il s’agisse de chasser les lézards ou
de choisir un arbre où dormir. Il soupira. Il entendait les bruits des
sentinelles qui rentraient : leurs voix rageuses. Certains babouins
vociféraient et faisaient claquer leur mâchoire.
« Sûrement à cause de Vipère », songea Épine en roulant des yeux. Il se
rappelait cette femelle à la langue acide. Du temps de « l’ancienne » troupe
déjà, c’était une fauteuse de troubles.
— Tu étais peut-être Feuille Haute dans la Troupe de l’Arbre Tordu,
Cerneau, déclara Vipère, un sourire mauvais aux lèvres. Aux Grands Arbres
c’est tout juste si tu mérites de nettoyer les litières.
— Quel toupet ! gronda Cerneau. Les babouins de l’Arbre Tordu ont
toujours su mieux se battre que ceux de la Forêt Claire. Nous n’avons
jamais été envahis par les vervets, nous !
— Tu nous traites de chiffes molles, espèce de macaque pouilleux ?
hurla Vipère.
— Tu me traites de macaque alors que vous avez quasiment invité les
vervets chez vous ! lança Cerneau, moqueur. Si ça ne tenait qu’à moi, vous
seriez tous Racines, vous autres !
— Retire ça tout de suite ! explosa Vipère.
Elle se jeta sur Cerneau. Épine s’interposa juste avant qu’elle puisse
frapper son adversaire. Tous deux reculèrent en titubant, le regard noir.
— Arrêtez immédiatement ! ordonna Épine. La dernière fois que nous
nous sommes disputés comme ça entre nous, c’était quand Piment était
Feuille de Cime.
Vipère et Cerneau baissèrent les yeux. Mais ils rageaient encore.
— Écoutez-moi bien, enchaîna Épine, se dressant sur ses membres
postérieurs. La hiérarchie, ce n’est pas si important. Ça permet juste
d’organiser la troupe. Chaque babouin a un rôle à jouer, et nous devrions
tous nous serrer les coudes pour le bien de celle-ci, d’autant plus en
l’absence de Feuille de Cime. Racines, Feuilles Basses, Feuilles Médianes
ou Feuilles Hautes… Cela ne veut pas dire que certains sont meilleurs que
d’autres. Simplement que nous avons tous des points forts différents.
— Les Feuilles Hautes savent mieux se battre, par exemple, marmotta
Vipère.
— Possible, répliqua Épine. Et c’est ce qui leur vaut d’être Feuilles
Hautes. En revanche, Vipère, tu étais là quand Piment a désigné des
Branches Fortes, quand il leur a dit qu’ils étaient plus importants que les
autres. Tu te rappelles à quel point c’était horrible ?
— Je me rappelle aussi que tu étais une Branche Forte, toi, renvoya
Vipère avec un coup d’œil sournois.
— Exact, confirma Épine. Et je ne supportais pas que Piment nous
force à jouer les gros bras et à faire régner la peur. Est-ce que tu tiens
vraiment à revivre ça ?
Vipère ne marmonnait plus. Cerneau, lui, tripotait des feuilles mortes, et
les autres sentinelles échangeaient des regards penauds. Ils avaient tous
honte.
— Votre patrouille vous a épuisés, reprit Épine d’une voix plus douce.
Allez manger. Double ration, même.
— Merci, Épine, murmura Cerneau tandis que les autres se dirigeaient
déjà vers la nourriture. Tu sais, il y a encore des hyènes qui rôdent dans les
parages. Elles restent en bordure de notre territoire, mais certaines
s’aventurent dans les arbres.
Coque Feuille Haute, qui faisait autrefois partie de la Troupe de l’Arbre
Tordu, jeta un coup d’œil par-dessus son épaule.
— Et pas mal de vautours aussi, déclara la femelle. C’est d’autant plus
bizarre qu’il n’y a pas de charognes à proximité.
— C’est peut-être un autre signe, suggéra Gravier, un vieux mâle. Le
Grand Esprit est toujours mécontent, après tout. Aucun Parent Vénérable ne
s’est encore présenté.
— Ou bien, ils ont trouvé des charognes qui vous ont échappé, se hâta
de nuancer Épine en se grattant le bras. Enfin, allez vite manger. Vous devez
être affamés.
Il suivit du regard les sentinelles qui s’enfonçaient dans les bois,
papotant à présent comme de bons amis. Quand le feuillage se referma
derrière eux, Épine ravala la boule qu’il avait dans la gorge et ferma
les yeux.
Bien des jours avaient passé depuis que les vautours s’étaient adressés à
lui. Il ne s’était toujours pas remis du choc qu’il avait éprouvé en
comprenant leur étrange Parler-Ciel. Et surtout en entendant leur
déclaration.
En effet, les vautours l’avaient salué comme s’il était le nouveau Père
Vénérable.
Épine avait tenté de se convaincre que c’était un mauvais rêve ; une
mangue pourrie qui lui aurait embrouillé l’esprit. Ces volatiles se faisaient
des idées. Il ne pouvait être le Père Vénérable. Il n’en avait pas la carrure.
Les responsabilités étaient écrasantes. Il n’avait ni les compétences ni la
patience requises pour assumer cette fonction. Surtout, il n’en voulait pas.
Épine n’en avait rien dit à sa troupe et comptait ne jamais le révéler.
« Tant que je le garde pour moi, ce n’est pas vrai », se rassurait-il.
Une sensation de malaise lui tordait le ventre. À cet instant, les
branches du manguier se mirent à craquer et à bruire au-dessus de lui. Il
leva brusquement la tête, surpris et inquiet. Et si les vautours revenaient le
harceler…
« Ouf, c’est Datte ! » constata-t-il avec soulagement. Sa belle partenaire
au poil doré se balançait de branche en branche avec détermination. Il
sourit. Datte possédait une grâce et un sens de l’équilibre époustouflants,
même si elle n’avait plus qu’un moignon de queue : souvenir d’une attaque
des vervets. La jeune femelle se jeta au sol puis se redressa et s’approcha
d’Épine. Elle enroula sa patte autour de son épaule.
— Épine, dit-elle, il paraît que Vipère et Cerneau se sont encore
disputés. Ces deux-là, alors… Tu as pu les calmer ?
— C’est réglé, oui. Ils ne pensent qu’à la hiérarchie et aux niveaux, je
les trouve un peu trop fiers de leur statut de Feuilles Hautes. (Épine poussa
un soupir d’épuisement.) Je leur ai expliqué que tous les rangs étaient
importants. Et je crois qu’ils l’ont compris.
À la grande surprise d’Épine, Datte n’en parut pas si convaincue. Elle
l’observait d’un air songeur.
— Tu as raison, dans un sens, admit-elle. Toutefois, il y a bien un rang
qui est au-dessus des autres : la Feuille de Cime. Et nous n’en avons pas.
Tant que cela durera, les disputes seront inévitables. Nous avons besoin
d’un chef fort, Épine.
— D’un chef, tout simplement, tempéra le jeune mâle.
Les mots « chef fort » le hérissaient mais il n’en montra rien, par égard
pour Datte. Piment avait été à la fois un chef fort… et un tyran, un
personnage maléfique qui avait fait courir un grave danger à la Terre des
Braves.
— Tu ferais un bon chef, Épine, ajouta Datte, enfouissant son visage
dans l’épaule de son partenaire. Tu l’as amplement démontré.
Un frisson de malaise parcourut le pelage d’Épine.
— Je suis content comme je suis, déclara-t-il d’un ton guilleret.
Il caressa le museau de Datte du bout du sien afin de détourner son
attention.
— J’ai tout ce que j’ai toujours voulu avoir, assura-t-il. Être avec toi est
la meilleure chose qui me soit arrivée.
— Et ne plus être obligés de cacher notre relation. Ma mère t’aime
beaucoup, tu sais. (Datte se dégagea de l’étreinte. Elle souriait et pressait les
pattes d’Épine.) Et ça, c’est le plus important !
— Pour une mère, oui, répondit Épine dans un éclat de rire.
— Hé, Épine ! l’interpella un babouin qui les rejoignait. Nous sommes
nombreux à nous poser la question : quand est-ce que les Trois Prouesses
vont reprendre ? Nous les attendons tous avec impatience.
Épine regarda alentour puis répondit :
— Je ne sais pas, Mousse, je…
— Fiche-lui la paix ! glapit Muguet qui passait par là. Tu ne vois donc
pas qu’il parle avec Datte ?
— Ah ! fit Mousse en plissant le museau. Désolée, Épine, ajouta-t-elle
avant de s’éclipser.
Datte adressa un petit sourire à son compagnon, puis elle désigna d’un
mouvement de tête le Trône de Roche, inoccupé, au milieu de la clairière.
— Tu vois ce que je veux dire ? demanda-t-elle. Il me semble qu’il te
revient de droit.
— Je te le répète, je ne veux pas…
— Tss, tss… le coupa Datte. Nous avons besoin d’une Feuille de Cime,
Épine ! Et tu serais parfait dans ce rôle. Tous les membres de la troupe
t’admirent et te respectent. Il te suffirait d’officialiser la chose… en
organisant une élection !
Épine secoua vivement la tête.
— Non, Datte, non ! Je ne suis pas fait pour être chef. Ils me l’ont
demandé après la bataille, pourtant… ce n’est pas pour moi. Je te le jure.
Cette fois, c’est Datte qui secoua la tête, mais de découragement.
— Pour qui d’autre, alors ?
Épine cherchait désespérément une réponse.
— Mangue, proposa-t-il. Les babouins l’aiment et la respectent. Elle a
toutes les qualités requises.
— Moi, je veux bien ! annonça Koko, qui s’arrêta auprès du couple.
Être la Feuille de Cime, je veux dire. Ça me plairait de passer mes journées
à me prélasser sur ce caillou et à me faire bichonner. Le soleil me dorerait le
pelage, et toutes les femelles seraient folles de moi. Ah ! ça oui.
Épine et Datte éclatèrent de rire.
— Koko, allons ! fit Datte.
— Pfff ! Il n’y a pas de quoi rire. En tout cas, tu riras moins quand je
serai Feuille de Cime. (D’un mouvement hautain, Koko leva le menton.)
Ma première décision sera de vous bannir tous les deux, pour votre manque
de respect envers moi, déclara-t-il avec emphase.
— Quel farceur ! s’exclama Datte en pouffant. À présent, je dois aller
voir ma mère. Je lui demanderai si elle a un remède contre ta folie des
grandeurs, Koko. (Elle pressa la patte d’Épine.) Pense à ce que je t’ai dit, tu
veux bien ? ajouta-t-elle, le fixant dans les yeux. S’il te plaît.
— Blague à part, Épine… intervint encore Koko avec un regard
songeur. Je suis de l’avis de Datte. Tu devrais y songer. Moi, je voterais
pour toi.
— Qu’est-ce que je disais ? approuva Datte.
— Les babouins sont à cran, en ce moment, ajouta Koko. L’absence de
Parent Vénérable n’est facile à vivre pour personne.
— Certes, concéda Épine d’un ton évasif.
Koko et lui avaient été ennemis, autrefois. Épine appréciait davantage le
nouveau Koko, plus réfléchi. Pour autant, cette fois-ci, il aurait préféré que
l’ancienne brute continue ses fanfaronnades.
— Un peu d’autorité et de certitudes, ça nous ferait du bien, insista
Koko. Du moins, ça apaiserait la troupe.
— Pas faux, marmonna Épine. Au fait, tu n’aurais pas vu Olive ?
— Ha ! s’étrangla Koko. Je parie qu’il s’est isolé quelque part pour
jouer avec ses cailloux. Il se prend pour la Feuille d’Astre. Tu devrais
chercher dans la clairière aux micocouliers.
— Merci, je vais aller voir, répondit Épine. Datte, dis bonjour à ta mère
de ma part, s’il te plaît.
Épine décampa avant que la conversation revienne sur les Feuilles de
Cime et les élections. « Datte et Koko se trompent, songea-t-il. Je ne veux
plus entendre parler de responsabilités. Je ne suis pas fait pour être Feuille
de Cime, et encore moins Père Vénérable ! »
Tout à ses soucis, il enjamba une branche qui était tombée, sortit de la
forêt et s’élança dans la prairie. Le ciel était d’un bleu intense, sans l’ombre
d’un nuage. Il n’y avait pas un babouin à l’horizon. Épine en éprouva une
bouffée de soulagement et de liberté.
Des points noirs piquetaient le ciel au-dessus de sa tête. Quand il leva
les yeux, il constata que ces points grossissaient. Retenant son souffle, il
pressa le pas. Très vite, cependant, il reconnut ces silhouettes. Ce n’étaient
plus des points mais des volatiles aux larges ailes noires et à la tête nue. Ils
fondaient vers le babouin.
— Allez-vous-en ! Je ne comprends pas le Parler-Ciel… marmonna-t-il.
Un des vautours, une femelle, inclina ses ailes et se rapprocha du sol.
Ce faisant, elle poussa un cri rauque qui résonna dans la plaine déserte. Un
cri qu’Épine comprit parfaitement.
— Épine Feuille Haute, déclara l’oiseau. Tu ne peux fuir ta destinée.
« Laissez-moi au moins essayer… »
Épine accéléra encore. Ses pattes martelaient la terre aride.
— Le Grand Esprit est en toi, Épine Feuille Haute. Écoute son appel.
La femelle vautour vira soudain et vint se poser devant le babouin.
Celui-ci stoppa sa course, haletant. Le rapace étira ses ailes, les replia,
puis scruta Épine de son regard perçant. Les autres charognards se
regroupèrent en silence derrière elle.
Épine les observa d’un œil noir. Puis il fit volte-face et fonça en
direction de l’est.
— Vous avez tout faux ! lança-t-il avant de s’arrêter et de se tourner
vers les oiseaux, fou de rage. Vous ne savez pas tout ! Laissez-moi
tranquille. Ce n’est pas moi !
La cheffe des vautours s’avança vers lui en sautillant.
— Épine Feuille Haute. Père Vénérable.
— Non ! insista le babouin.
Épine reprit sa course, non sans jeter un coup d’œil en arrière. Les
vautours étaient-ils toujours là ? Oui. Leur cheffe avait redécollé. Mais ses
grandes ailes battaient l’air : elle le suivait. Pris de panique, Épine
s’enfonça dans de hautes herbes, courant à perdre haleine.
Il n’osait plus se retourner. « Ils ne pourront pas me forcer si je refuse
d’écouter », se rassura-t-il. C’est à peine s’il regardait où il allait. Il sortit
enfin des hautes herbes et pila au bord d’un ravin.
Tremblant, la bouche sèche, il scruta les reflets scintillants d’un point
d’eau au loin : un immense lac argenté, dont la berge opposée se perdait
dans la brume. Épine connaissait parfaitement cet endroit : il apercevait la
péninsule que Piment avait baptisée l’Île des Babouins. Des animaux
s’attardaient sur la boue séchée de ses berges, la tête inclinée pour boire.
Malgré la brume de chaleur, Épine distingua un groupe de zèbres, quelques
bubales, ainsi qu’un rhinocéros solitaire. À l’exception de ce dernier, toutes
les bêtes restaient à distance respectueuse d’un léopard qui se désaltérait, lui
aussi. Derrière ces créatures, se tenaient des éléphants, les pattes plantées
dans l’eau peu profonde.
Épine vit une femelle plonger sa trompe dans le lac puis s’asperger le
dos. D’autres buvaient. Deux petits s’ébrouaient comme s’ils n’avaient rien
de plus important à faire. Épine plissa les yeux. Un de ces pachydermes lui
semblait familier, même de loin.
Un instant durant, la joie effaça ses soucis. Oui, il reconnaissait cette
jeune éléphante postée un peu à l’écart des autres. Il ne discernait pas ses
défenses couleur crème, sa peau ciselée ou ses yeux foncés emplis de
sagesse. Pourtant, il ne pouvait se tromper.
« Céleste Pavane ! »
CHAPITRE 2

Sur la berge du point d’eau, Céleste attendait à l’écart du troupeau la


décision de leur cheffe. L’angoisse était palpable. Céleste l’éprouvait dans
sa peau et dans l’extrémité sensible de sa trompe ; seuls les petits
s’amusaient, insouciants. Céleste les enviait.
« Qu’elle est loin, l’époque où je me reposais entièrement sur les
grands ! songeait-elle. Je savais que la Mère Vénérable nous ferait toujours
prendre le meilleur chemin. »
Avec l’âge adulte venait le poids des responsabilités. La jeune éléphante
le comprenait à présent. Or les préoccupations du troupeau n’avaient jamais
été aussi accablantes. La confiance des éléphants envers leur nouvelle
matriarche n’avait jamais été aussi fragile. Comète n’avait pris la tête
qu’après la mort d’Averse. Celle-ci avait péri quand le troupeau avait
attaqué Piment : un acte contraire au Code, une mauvaise décision. La
vérité, c’est que Comète n’avait pas eu le temps de se former au rôle de
cheffe. Elle était la plus jeune matriarche que le troupeau ait connue depuis
des générations. Elle n’avait ni l’immense savoir des sentiers de la Terre des
Braves ni la longue expérience de la Mère Vénérable ou d’Averse. À sa
décharge, ces deux grandes matriarches auraient certainement éprouvé des
difficultés, elles aussi, en pareilles circonstances. Les intempéries des
dernières saisons avaient bouleversé le paysage.
— C’est délicat, finit par déclarer la matriarche élancée.
Comète leva ses yeux plissés vers le soleil. Soucieuse, elle orienta sa
tête et ses longues défenses marbrées vers le sud.
— Tout se ressemble plus ou moins, ajouta-t-elle. Mais je crois savoir
quelle route prendre.
Céleste tourna la tête vers ses tantes et ses cousines. Elles agitaient les
oreilles, échangeant des regards nerveux. La tension était à son comble.
Seuls les éléphanteaux folâtraient dans l’eau. Crique, le plus jeune des
mâles, passa en courant près de Céleste et l’arrosa d’un coup de trompe.
Céleste tressauta et secoua les oreilles.
— Je pense qu’on ne devrait pas partir avant d’être sûrs de la route,
déclara Nuée en battant de ses longs cils bruns. Tu ne crois pas, Comète ?
D’autres éléphants hochèrent la tête et murmurèrent leur approbation.
« Ils ont raison », songea Céleste. Si le troupeau prenait la mauvaise
direction, les conséquences risquaient d’être désastreuses, et ceux qui en
souffriraient le plus seraient les jeunes et les anciens. Tous connaissaient ces
histoires de familles entières décimées pour s’être aventurées dans une zone
désertique ou, au contraire, dans des marais bourbeux. Céleste avait
découvert les restes de certains de ces malheureux, leurs ossements qui
blanchissaient au soleil sans qu’aucun survivant du troupeau puisse les
porter à la Plaine de Nos Ancêtres.
« Comète fait de son mieux. Nous devons la soutenir malgré tout »,
pensa Céleste.
— Je suis sûre que tu as raison, Comète, prononça-t-elle d’une voix
hésitante. Cependant, nous pourrions peut-être attendre avant de partir ? Le
point d’eau est assez abondant pour nous tous.
— La saison sèche approche, insista Comète. Nous devons partir, et le
plus tôt sera le mieux. (Elle écrasa de la patte la boue de la berge. Puis, d’un
geste hésitant, elle darda sa trompe vers Céleste et émit un grondement
sourd.) Céleste, tu… tu es jeune, mais tu as transporté le Grand Esprit
durant une saison, et il semblerait que tu aies conservé un peu de sa sagesse.
Aurais-tu… euh… une idée de la direction à suivre ? ajouta-t-elle
timidement.
Céleste soupira, gênée. Une matriarche ne devrait pas lui demander
conseil. Hélas, les adultes avaient pris cette habitude. Et ils semblaient
presque nerveux quand elle leur répondait. Céleste aurait dû en être flattée,
or cette situation n’avait rien de normal et l’angoissait.
— Tu n’as qu’à… écouter les esprits de nos ancêtres, Comète. Ne faire
qu’un avec eux. Et alors peut-être ils nous guideront.
— Céleste a sûrement raison, intervint Nuée, mais j’ai un mauvais
pressentiment quant à ce voyage. Pourquoi la Terre des Braves n’a-t-elle
toujours pas de Parent Vénérable ? Le Faux Parent est mort, ses partisans
sont vaincus. Tout devrait être résolu. Pourtant, aucun nouveau Parent ne
s’est présenté !
— J’ignore ce qui cause ce retard, reprit Céleste. Tout ce que je sais,
c’est que nous devons faire confiance au Grand Esprit. Il ne nous a jamais
trahis.
Nuée avait toutefois vu juste sur un point, nota Céleste : le nouveau
Parent Vénérable aurait dû se présenter depuis longtemps. Certes, elle avait
transporté le Grand Esprit pendant près d’une lune, mais il l’avait quittée
après la bataille, lorsque le Grand Troupeau avait vaincu Piment. Le Grand
Esprit avait trouvé son hôte : le nouveau Parent Vénérable de la Terre des
Braves.
Un hippopotame, un guépard, un guib harnaché ? Céleste n’en avait
aucune idée et elle s’en moquait désormais. Tout ce qui comptait, c’était
que la Terre des Braves ait un Parent Vénérable au plus vite.
— Céleste ? l’interpella Nuée. Tu sembles bien distraite.
— Nous savons toutes pourquoi, glissa Mirage, sa tante à l’oreille
déchirée.
Celle-ci braqua sa trompe d’un mouvement dédaigneux vers une butte
un peu plus loin.
Céleste se tourna dans cette direction tout en sachant déjà ce qu’elle
allait voir : la silhouette massive, gris foncé, de Rocher qui s’approchait du
troupeau. Céleste sentit son cœur se serrer à la vue de son poitrail large et
puissant, de ses yeux verts enfoncés et de ses gigantesques défenses couleur
crème.
Nuée fit quelques pas en arrière, agita les oreilles. Les autres éléphants
l’imitèrent, grondant et raclant le sol.
— Ce n’est pas convenable, marmonna Mirage.
— Il n’a rien à faire ici, précisa Comète.
Elle lança un regard accusateur à Céleste. Celle-ci savait qu’elles
avaient raison. Son ventre se noua comme pour l’avertir d’un danger. Un
mâle adulte n’avait rien à faire à proximité du troupeau. Mais comment
Céleste aurait-elle pu le chasser ? Il l’avait soutenue loyalement durant les
épreuves qu’elle avait traversées. « Que veut-il, maintenant ? » s’étonna-t-
elle.
Sous les regards du troupeau, Rocher s’arrêta, leva la trompe et
demanda :
— Sœurs Pavane ! Puis-je m’entretenir seul à seul avec Céleste ?
Comète écarquilla les yeux, se tourna à demi vers Nuée.
— Je… je ne crois pas, Rocher. Je ne suis pas sûre que…
— Moi je suis sûre, tonna Nuée en tapant d’une patte. Dis-lui de s’en
aller, Comète. Il n’a rien à faire ici.
— Les mâles solitaires sont dangereux, approuva Mirage.
Elle scrutait Rocher d’un œil noir.
« Dangereux ? » Céleste faillit éclater de rire mais préféra se retenir. Le
Rocher qu’elle connaissait était un être doux, sensible, protecteur.
Cependant, Nuée et Mirage venaient déjà se planter devant elle, le front
haut, déterminées.
— Tu agis de façon inconvenante, Rocher ! gronda Nuée. Tu sais
parfaitement que les mâles n’ont pas le droit de nous rendre visite !
Les autres tantes de Céleste se joignaient à présent aux deux premières
afin de former un barrage devant la jeune éléphante.
— Pars immédiatement ! trompeta Mirage.
— Tu devrais avoir honte ! ajouta Comète.
— Comète, Nuée… bredouilla Céleste, gênée, qui essayait de franchir
le barrage. Ce n’est vraiment pas nécessaire.
— Et si jamais la Fureur le prenait ? rétorqua Nuée. Nous t’avons
prévenue, Céleste : les mâles deviennent imprévisibles dans cet état
d’excitation ! Mon partenaire lui-même, Ravin, entrait dans une…
— Rocher n’est pas atteint de Fureur ! s’exclama Céleste, révoltée.
Regardez-le, il est calme. En plus, ce n’est pas Ravin, c’est Rocher, et je ne
connais pas d’éléphant plus gentil que lui ! Je n’ai pas peur de lui…
— J’espère bien, la coupa Comète en se campant devant elle. Nous
sommes là pour veiller sur toi, après tout.
— Les temps sont durs, rappela Nuée. N’aggravons pas les choses en
oubliant nos traditions.
— Va-t’en, Rocher le solitaire, insista Bûche, une autre tante de Céleste.
— Céleste ! s’écria le jeune mâle d’une voix qui couvrit un instant
toutes les autres.
De désespoir, la jeune éléphante leva la trompe.
— Je suis là, Rocher, ne t’inquiète pas…
Ses efforts furent vains. Ses tantes n’eurent qu’à hausser le ton pour
noyer sa voix sous leur désapprobation. Et tandis que Céleste reculait,
affligée, les adultes se mirent à avancer sur Rocher.
— Du vent ! Et ne reviens pas !
Entre leurs corps immenses et la poussière qu’elles soulevaient, c’est
tout juste si Céleste distinguait Rocher qui faisait demi-tour et se réfugiait
sur la butte.
« Pourvu qu’il ne croie pas que je pense comme elles ! » fulminait-elle.
La douleur se transforma en indignation. Sa famille pensait la
protéger… mais de quoi, au juste ? De l’ami qui s’était battu à son côté, et
qui ne lui avait montré que bonté et respect ?
Céleste s’écarta vivement des adultes et marcha le long du point d’eau.
La boue formait des tas durs et granuleux sous ses pattes. Les rares touffes
d’herbe qu’elle croisait étaient jaunies et desséchées. Sur sa droite, le lit de
la rivière suivait le bord du point d’eau jusqu’à la baie. Quand elle y fut
parvenue, elle s’arrêta, haletante.
La berge de la rivière descendait en pente raide devant elle. La jeune
éléphante s’y engagea prudemment. Les rochers et les cailloux étaient à sec,
abandonnés par le cours d’eau. Triste et solitaire, Céleste les retournait du
bout de la trompe. Elle repéra des fragments, qui n’avaient rien à voir avec
des cailloux. Des os étaient à moitié enfouis dans la vase, fendillés et jaunis.
« Ça non plus, ce n’est pas une pierre », constata-t-elle.
Céleste le reconnut instantanément et sans l’ombre d’un doute. Son
cœur se serra. Elle s’avança, tourna autour du crâne jusqu’à distinguer les
contours des orbites vides. Même privés de chair et de poils après le
passage des charognards, ces deux trous béants dégageaient de l’animosité.
« Piment ! » Céleste flancha presque, submergée par une onde de
chaleur.
Elle se remémora la scène avec une netteté horrible. Elle avait saisi le
babouin par la queue alors qu’il tentait de fuir. Elle l’avait soulevé de terre
et Piment l’avait fixée d’un regard fou de colère.
Ce souvenir la hantait depuis qu’elle avait décidé de tuer cette créature
maléfique. D’ailleurs, elle ne l’avait pas vraiment décidé : elle avait agi
d’instinct, poussée par la rage, l’envie farouche de sauver la Terre
des Braves. Depuis, elle s’efforçait de ne plus songer à ce terrible jour.
« J’aurais pu le reposer. Il avait perdu, tout était terminé. J’aurais pu le
livrer à la justice de sa troupe et faire preuve de clémence. »
Au lieu de cela, Céleste avait lâché Piment dans les eaux noires
infestées de crocodiles. Sous le regard vide et haineux du crâne, tout lui
revint en détail : les eaux en furie, l’écume écarlate. La tête de Piment qui
avait refait surface un instant, le pelage collé au crâne, les lèvres déformées
par une grimace de rage et de terreur. Après quoi, enfin, il avait disparu.
« Jusqu’à maintenant… » soupira-t-elle.
Céleste tremblait de culpabilité, de honte et d’horreur face à ces orbites
à moitié enterrées. « Je l’ai tué tout comme il avait tué ses victimes. »
L’évidence lui apparut avec une clarté brutale. « J’ai enfreint le Code. »
Se pourrait-il que le nouveau Parent Vénérable ne se soit pas présenté
en raison de ce geste interdit ? Le Grand Esprit avait abandonné Céleste ce
soir-là, en effet… Avait-il rejoint le Parent Vénérable pour autant ? Ou bien,
écœuré par cet acte de violence, avait-il préféré quitter son corps ? Le
Grand Esprit aurait-il abandonné pour toujours la Terre des Braves à cause
de Céleste ?
La jeune femelle approcha sa trompe frémissante du crâne. Ce contact
la dégoûtait mais elle se força à le tapoter jusqu’à le déloger de la vase. Le
crâne roula sur lui-même et s’arrêta, ses orbites fixées sur Céleste.
Celle-ci ne voulait pas lire cet os. De tout son être, elle rejetait les
pensées, les souvenirs et les rêves qu’il contenait.
« Je dois pourtant comprendre », se dit-elle pour se donner du courage.
Elle inspira à fond, puis enroula sa trompe autour de l’ossement lisse et le
souleva.
Des animaux. Des hordes entières d’animaux de toute taille, de toute
espèce galopaient, martelaient le sol et fuyaient en masse à travers toute la
Terre des Braves. Céleste ressentait leur peur, qui crépitait dans l’air tel
l’éclair. Chacune de ces bêtes était pressée par l’épouvante la plus pure, la
plus froide. Et pas seulement les plus timorés des herbivores : elle voyait
aussi des lions, des rhinocéros, des hyènes et des buffles, les yeux cerclés de
blanc et l’écume aux babines.
Qu’est-ce qui pouvait les effrayer ainsi, ces carnivores, ces chefs
sauvages aux cornes fières, ces prédateurs qui d’habitude ne craignaient
rien ? Pourquoi couraient-ils comme s’ils avaient à leurs trousses les
fantômes de toutes les créatures maléfiques ?
Après tout, fuir ne leur servait à rien. Un à un, ces animaux
disparaissaient, leurs corps réduits en tourbillons de sable balayés par le
vent. Tandis que les premiers rangs se volatilisaient, les suivants
poursuivaient leur effort sans deviner ce qui les attendait, jusqu’à subir eux
aussi le même sort.
Céleste ne voyait pas ce qui les poussait à courir ainsi à leur perte,
toutefois elle le percevait. Ce n’était pas Piment : c’était l’animosité qui
l’avait habité. Une animosité qui enveloppait les lieux tel un nuage noir et
invisible de méchanceté pure. À cet instant, Céleste fut certaine d’entendre
le rire de Piment, strident et triomphal. Le cœur de l’éléphante se comprima
et se flétrit d’horreur.
Céleste revint brusquement à la réalité. Le crâne venait d’exploser au
creux de sa trompe. Les fragments d’os étaient éparpillés à ses pieds. Elle
l’avait détruit.
Que signifiait cette vision ? Céleste n’y comprenait rien. Piment avait
bien disparu.
« Si seulement je pouvais me confier à quelqu’un ! » se désespérait la
jeune éléphante.
— Céleste ? l’interpella une voix familière.
Elle se retourna vivement, le cœur en joie avant même d’avoir vu le
nouveau venu.
— Épine !
Le babouin se tenait devant elle, dressé sur ses membres postérieurs. Le
regard pétri d’angoisse, il se tordait les pattes antérieures. Aucune autre
rencontre n’aurait pu réjouir davantage Céleste. Rares étaient les animaux
qui comprenaient le rôle qu’elle avait joué dans la mort de Piment. Or
Épine savait mieux que tout le monde ce qui l’avait conduite à agir aussi
froidement.
Folle de joie, Céleste tendit la trompe puis se retint de caresser le pelage
du babouin. Elle ne voulait pas avoir accès à ses souvenirs.
Hélas ! Épine lui enserra la trompe.
« Rien », constata-t-elle tristement.
Céleste cligna des yeux. Aucun souvenir ne l’envahit pendant cette
étreinte. Pas la moindre sensation, image ou émotion. Rien.
La gorge nouée, elle enroula sa trompe autour du corps d’Épine.
« Le pouvoir m’a quittée. La faculté de lire dans les êtres vivants, ce
don que le Grand Esprit m’avait offert, a disparu. »
Céleste sentit son sang se glacer. Le Grand Esprit était donc bien parti.
Peut-être que, choqué par son crime, il renonçait à veiller sur elle.
« Par le ciel et les étoiles. Il n’a pas seulement quitté mon corps. Le
Grand Esprit m’a abandonnée pour de bon ! »
CHAPITRE 3

Céleste Pavane poussa un soupir tourmenté qui ébouriffa le pelage


d’Épine. Le regard de l’éléphante dégageait une tristesse qui inquiéta le
babouin. Mais quand celui-ci se dégagea de l’étreinte, la jeune femelle
cligna rapidement des yeux et la douleur s’effaça de son visage. Ou du
moins fut-elle dissimulée.
— Oh, Épine Feuille Haute ! Tu n’imagines pas le plaisir que cela me
fait de te voir !
— Et à moi donc, Céleste Pavane ! répondit le babouin. Je regrette
simplement de venir à toi pour une requête. Une fois de plus.
— Tu peux tout me demander, lui assura Céleste.
— J’ai besoin d’un conseil, déclara Épine. J’ai un problème, Céleste.
Celle-ci lui caressa l’épaule de la trompe.
— En quoi puis-je t’aider ?
Épine se remit à quatre pattes et s’accroupit. Puis, détournant le regard,
il lissa son pelage.
— Je crois… commença-t-il, avant de prendre une profonde inspiration.
Céleste, je pense que tu connais mieux que la plupart des animaux les
questions du devoir, de la responsabilité.
Céleste gloussa puis baissa les yeux.
— Je me réjouis que tu le penses, Épine.
— C’est la vérité. Et c’est ce qui m’amène. (Épine se mordilla la lèvre.)
Imagine… Imagine que tu saches que tu es censée faire quelque chose, mais
que tu n’y sois pas prête…
L’éléphante balança sa trompe lentement en signe de réflexion. Enfin,
elle releva la tête et battit des oreilles.
— Ta troupe n’a toujours pas de chef, Épine, dit-elle en soupirant. Je
suis au courant. Cela n’a rien d’étonnant, après tous les dégâts que Piment a
causés : les babouins hésitent à désigner une nouvelle Feuille de Cime.
Mais toi, Épine… tu ferais la meilleure Feuille de Cime que ta troupe ait
jamais eue, j’en suis certaine. Ils voulaient te confier ce rôle, d’ailleurs,
n’est-ce pas ? Après la Grande Bataille, tu disais qu’il fallait organiser un
vote, et ils étaient tous enthousiastes à cette idée.
Épine plissa le front, soucieux. Comment révéler à Céleste qu’une
décision encore plus importante l’attendait ? Au fond, le conseil de son
amie pouvait s’appliquer à ces deux dilemmes.
— Oui… concéda-t-il.
Céleste donna un léger coup de trompe dans un bouquet de roseaux.
— Pour tout dire, je ne sais que te conseiller, lui avoua-t-elle. Notre
troupeau a perdu coup sur coup deux matriarches. Comète n’était pas prête
à être cheffe. C’est difficile, pour elle. Alors, même si je pense que tu ferais
une merveilleuse Feuille de Cime, je comprends ton appréhension. Toi seul
sais ce qui est le mieux, Épine.
— Je suis le seul à savoir, oui, et je dois décider, murmura Épine,
désolé.
— Navrée de ne pouvoir trancher à ta place. J’imagine que ce n’est pas
un choix simple.
— En effet, confirma Épine.
Les deux créatures restèrent un moment sans rien dire, abattues. Après
quoi, Céleste se racla la gorge et demanda d’une voix guillerette :
— Et comment va Datte ?
— Très bien, Céleste, répliqua Épine avec un grand sourire. Ça se passe
bien entre nous. Nous sommes heureux ensemble.
— Je me réjouis que vous puissiez enfin être partenaires, souffla la
jeune femelle. D’ailleurs, à ce propos, j’ai un conseil à te demander à mon
tour.
— Je t’écoute.
— C’est Rocher, avoua Céleste. Je veux que nous soyons partenaires. Je
ne me sens plus à ma place auprès de mes tantes et de mes cousines.
Malheureusement, la coutume ne le permet pas. Les éléphants mâles adultes
vivent à l’écart. Depuis toujours. Nos troupeaux ne se mélangent pas.
— Hum… fit Épine en se grattant le museau. Je ne connais pas vos
traditions, Céleste. Cependant, si les dernières saisons m’ont appris quelque
chose, c’est que nous vivons une drôle d’époque. Et que cette époque exige
peut-être des réponses différentes. Les traditions, c’est très bien, mais elles
sont censées nous aider, non ? Si elles ne nous aident pas, il faut peut-être
les changer.
— J’ai l’impression que c’est moi qui devrais changer, murmura
Céleste. Sauf que j’en suis incapable.
— Pourquoi devrait-on rester prisonniers des coutumes ancestrales ?
rétorqua Épine avec un regard appuyé. Si nous avions respecté les
anciennes traditions, les anciennes règles, Datte et moi n’aurions jamais pu
devenir partenaires. Elle était Feuille Haute et moi Feuille Médiane, tu te
souviens ? Tu devrais écouter ton cœur, Céleste.
Céleste ferma les yeux.
— J’aimerais que ce soit aussi simple.
— Ça ne l’est pas, déplora Épine. Je suis bien placé pour le savoir. Et je
regrette de ne pouvoir t’être plus utile.
— Moi aussi, répliqua Céleste avec un petit sourire.
— Oh, ne t’en fais pas pour ça ! conclut Épine.
Il lui tapota la trompe.
— Tu m’as été d’un grand secours, affirma-t-il.

« Cette fois, c’est sûr », songeait Épine en regagnant les Grands Arbres.
Sa discussion avec Céleste n’avait fait que confirmer ce que lui soufflait son
instinct.
« Toi seul sais, Épine. »
Le Grand Esprit était une présence d’une puissance formidable. Il était
partout, rien ne lui échappait. Il connaissait le cœur de chaque créature de la
Terre des Braves. Il devait donc savoir que celui d’Épine n’était pas le
mieux à même de l’accueillir. Le Grand Esprit allait finir par le
comprendre, et alors il trouverait un autre animal pour l’incarner, une bête
forte, comme un rhinocéros, un buffle, ou, mieux encore, un nouvel
éléphant. Épine secoua la tête. Il serait ridicule que le successeur de la très
sage et très estimée Mère Vénérable soit un babouin peu compétent et
même pas encore adulte.
Lui, tout ce qu’il voulait, c’était vivre auprès de Datte. Et il le pouvait
désormais. Se présenter pour le titre de Feuille de Cime ? Pourquoi pas.
Cela n’avait rien à voir. Devenir Parent Vénérable ? Quelle folie ! C’était
inconcevable. Une erreur à ne pas commettre.
Les vautours étaient peut-être arrivés à la même conclusion, eux aussi :
Épine parvenait en lisière des Grands Arbres et il ne les apercevait nulle
part. Le jeune babouin embrassa le ciel d’un regard anxieux : aucune
silhouette noire aux larges ailes ne le dominait. Il en eut le cœur presque
allégé… lorsque Koko déboula de la forêt.
L’expression de celui-ci était difficile à décrypter depuis que les
Branches Fortes de Piment l’avaient tabassé. Le malheureux avait la face
zébrée de cicatrices et le museau déformé. Pourtant, Épine lut la panique
dans ses yeux écarquillés.
— Épine ! Où étais-tu passé ?
— Qu’y a-t-il, Koko ?
Pour toute réponse, celui-ci l’empoigna par une patte et l’entraîna dans
les bois. Il s’arrêta devant une bande herbeuse qui s’étirait entre deux
figuiers. Là, il montra du doigt une forme allongée par terre.
— Regarde, dit-il.
Deux sentinelles de la troupe montaient la garde devant la chose. Épine
se faufila entre elles, le ventre noué d’angoisse. C’était un corps au poil
marron strié de noir. Il identifia immédiatement celui d’une hyène. « Et je
crois même savoir laquelle », devina-t-il. La charogne avait les babines
retroussées dans la mort, le regard vitreux, les yeux comme des mangues.
Du sang séché sur une plaie profonde en travers de la poitrine.
Épine s’accroupit et écarta les poils afin de l’examiner.
— Est-ce la hyène qui rôdait autour du camp hier ? demanda-t-il.
— Nous le pensons, répondit Vigne.
Il s’assit contre un arbre.
— Nous l’avions chassée. Il faut croire qu’elle est revenue, ajouta
Souche, l’autre sentinelle, en haussant les épaules.
— Personne n’a tenté de la manger, ajouta Vigne, qui étudiait le
cadavre, fasciné. Du moins, pas la créature qui l’a tuée. Nous pourrions la
rapporter pour nourrir le groupe, non ?
— Elle est peut-être abîmée, objecta Souche. Sinon, pourquoi un
carnivore l’aurait-il délaissée ?
— Je n’en ai aucune idée, murmura Épine, inquiet.
— Eh bien, nous non plus, intervint Koko. Nous ne savons même pas
ce qui l’a tuée, précisa-t-il en secouant la tête.
— Sûrement ton haleine, déclara Vigne.
— Pas faux, approuva Souche. Un buffle adulte n’y résisterait pas.
— Hé, ho ! s’emporta Koko.
Il agita le poing devant les sentinelles.
— Tu ne nous fais pas peur, se moqua Vigne.
— Sauf quand tu nous souffles dessus, ajouta Souche, qui fit semblant
de s’évanouir.
Koko se jeta sur eux dans un déluge de jurons. Mais au lieu de frapper
Souche, il se contenta de le saisir par les épaules et de lui souffler en pleine
face. Vigne bondit à la rescousse en jappant :
— J’arrive, Souche ! Ne respire plus si tu tiens à la vie !
Les trois babouins se roulaient par terre, se débattaient, glapissaient.
Épine, pour sa part, n’était pas d’humeur à s’amuser. Cette charogne
l’intriguait. Et pas seulement parce qu’une hyène avait réussi à pénétrer
aussi loin dans les Grands Arbres sans rencontrer de résistance. « Pourquoi
n’a-t-elle pas été dévorée ? » s’interrogeait-il.
Tandis qu’il inspectait les bords de la blessure afin d’y déceler des
traces de morsure, Souche et Vigne faisaient les morts entre les racines du
figuier. Campé fièrement au-dessus d’eux, Koko se martelait la poitrine en
poussant des cris de triomphe.
— Du calme, vous trois, s’agaça Épine. Fini de jouer. Vigne et Souche,
allez donc voir s’il n’y aurait pas d’autres hyènes dans les parages.
— Allons-y ! approuva Souche.
Les deux compères se relevèrent en souriant, adressèrent une dernière
chiquenaude à Koko, puis filèrent.
— Qu’est-ce qui te tracasse ? demanda Koko à Épine en se secouant les
poils. Je sais bien que cette bête a réussi à pénétrer dans les Grands Arbres,
et que c’est inquiétant, mais elle n’a attaqué personne. Je ne pensais pas que
ça te mettrait dans un état pareil.
— C’est trop étrange pour être naturel.
— M’enfin, elle est morte ! insista Koko. On ne va pas s’en plaindre,
quand même !
— Une mauvaise mort, précisa Épine.
Un cri strident éclata soudain au-dessus des deux babouins. Épine
sursauta puis se figea de désespoir. Il scrutait les branchages.
Le vautour dessinait des cercles dans le ciel, la tête inclinée. Épine
percevait son regard froid davantage qu’il ne le voyait.
— Une mauvaise mort, Épine Père Vénérable. Le Code a été enfreint.
Tu dois en deviner la cause.
Épine plissa les paupières très fort ; il se sentait oppressé. Les
charognards l’avaient retrouvé. Pire : l’un d’eux venait de répéter leur délire
en présence de Koko…
— Qu’est-ce qu’il raconte, ce vautour de malheur ? gronda Koko.
Il jeta une brindille en direction des oiseaux.
Épine sortit de sa transe. « Mais bien sûr, se rappela-t-il. Koko ne
comprend pas le Parler-Ciel. »
— Aucune idée, dit-il.
— Ils ont faim, c’est clair, estima Koko. Et notre troupe s’est lassée de
la viande de hyène depuis votre petit séjour dans la tanière abandonnée.
Laissons ce cadavre aux vautours.
Les deux singes n’eurent pas le temps de déguerpir : le vautour fondit
sur eux, ses ailes noires arrachant les feuilles des arbres. Il se posa
lourdement, riva son regard sinistre sur Épine et s’avança en sautillant.
Trois autres rapaces vinrent se poser derrière lui.
— Nom d’un… commença Koko. (Il s’arma d’une branche et se
dirigeait déjà vers les énormes oiseaux en l’agitant pour les chasser.) Allez
donc manger la hyène, cervelles de macaques ! Et fichez-nous la paix !
Les vautours s’éloignèrent de lui, poussant des cris de colère. Épine, lui,
n’allait pas s’en tirer à si bon compte…
— Tu ne peux te soustraire à cette responsabilité, Épine Père
Vénérable ! Accomplis la volonté du Grand Esprit !
— Viens, allons-nous-en ! bredouilla Épine en saisissant Koko par
l’épaule.
Ce dernier ne demandait pas mieux, alors tous deux décampèrent, se
faufilant dans des passages trop exigus pour que les vautours les suivent.
Lorsque Épine jeta un coup d’œil derrière eux, il frémit. Les charognards
s’étaient regroupés autour de la hyène mais ne touchaient ni à son pelage ni
à sa chair : leurs yeux noirs oscillaient entre le cadavre et le jeune babouin.
Et ces regards étaient autant de condamnations.
— On continue ! pressa-t-il Koko.
Épine était si troublé par cette rencontre qu’il faillit ne pas remarquer la
clairière aux micocouliers. Il ne s’arrêta que lorsqu’il entendit un juron
marmonné par une voix familière.
— Koko, attends ! s’exclama-t-il aussitôt. Olive est dans le coin, j’y
vais.
— Pfff, celui-là… rouspéta Koko. Il croit qu’il va faire quoi, avec ses
cailloux ridicules ?
— Passe devant, je te rejoins.
Toujours essoufflé, Épine s’engagea dans la clairière inondée de soleil.
Il y trouva son meilleur et plus ancien ami, accroupi, ramassant ses
cailloux, certains lisses et translucides, d’autres rêches et parsemés de
poussière d’argent. Il y en avait des rouges, des verts, des dorés. Olive les
observait, la mine renfrognée d’angoisse et de déception.
— Ça ne marche pas ! l’entendit maugréer Épine. Ça ne tient pas
debout…
— Oli ! l’interpella son ami d’une voix enjouée.
Olive redressa vivement la tête. Le sourire surpris qu’il afficha ne
chassa pas l’inquiétude qui semblait l’habiter.
— Bonjour, Épi.
— Qu’est-ce qui te chagrine ? lui demanda Épine.
Il s’assit près d’Olive, qui poussa un long soupir tout en secouant la
tête.
— Je sais que je ne suis pas une vraie Feuille d’Astre, marmonna-t-il.
Toutefois j’ai beaucoup appris au contact de ma mère. Je pensais connaître
tous les signes et leur interprétation. Je m’entraîne depuis des lustres. Or ça
ne marche pas.
« Pauvre Oli ! se lamenta Épine. Lui qui voulait tant marcher dans les
pas de sa mère, embrasser son immense sagesse et ses dons de divination !
Il voulait honorer l’héritage de Feuille d’Astre, assassinée sur ordre de
Piment. »
— Les pierres ne disent pas chaque fois la même chose ? reprit Épine.
— Si, révéla Olive. Et c’est bien le problème. Chaque fois que je les
lance, elles me donnent plus ou moins le même message. Et je n’y
comprends rien. C’est tellement vague… Je suis sûr que ma mère aurait
compris tout de suite, ajouta-t-il, dépité.
— D’accord, c’est vague, tenta de l’encourager Épine, mais en gros,
elles disent quoi ?
— Elles parlent d’une menace cachée. Qui s’approche des Grands
Arbres mais qui met en péril toute la Terre des Braves. (Olive posa un
regard noir sur les pierres éparpillées entre ses pattes.) Elles pourraient être
plus précises, quand même… Ça ne sert à rien, fulmina-t-il. J’ignore s’il
s’agit d’une hyène solitaire ou… ou d’une inondation qui va tous nous
noyer !
— Effectivement, elles n’y mettent pas du leur, voulut plaisanter Épine.
Mais son ami ne se déridait pas.
— Moi, je crois que c’est à cause du Parent Vénérable, affirma Olive.
Ou plutôt, à cause de son absence. Tout est embrouillé !
Épine étouffa la pointe de culpabilité qui piquait sa poitrine pour mieux
examiner les pierres. Il avait vu Feuille d’Astre les lancer plus d’une fois,
mais n’avait jamais compris comment interpréter la façon dont elles
retombaient. D’autant que le rituel était complexe. Épine ne pouvait
qu’admirer la volonté d’Olive de s’y initier. Même si ses efforts le rendaient
nerveux…
— Olive, justement… balbutia-t-il, s’efforçant de maîtriser sa voix. Les
pierres, euh… est-ce qu’elles peuvent te dire qui est le nouveau Parent
Vénérable ? Et où nous pouvons le trouver ? Après tout, si une menace pèse
sur la Terre des Braves, le Parent Vénérable devrait en être informé, non ?
Olive haussa les épaules.
— Essayons toujours…
Il serra les pierres très fort, ferma les yeux, chuchota quelques paroles,
puis jeta les pierres en l’air.
Celles-ci retombèrent comme une averse colorée, roulèrent sur le sol et
s’arrêtèrent. Olive se pencha pour les examiner. Un silence insoutenable
s’installa. Olive plissa les paupières et marmonna :
— Bon, d’accord, mais où ça ?
— Quoi ? demanda Épine.
— Oh, écoute, ça n’a ni queue ni tête ! Les pierres indiquent que le
Parent Vénérable n’est pas loin mais elles refusent de dire où exactement.
Ou alors, elles le disent mais je suis incapable de le lire. Attends voir…
Le jeune babouin se pencha davantage sur les pierres, les observa un
temps qui parut durer une éternité à Épine.
— Tu vois d’autres détails ? finit par demander celui-ci.
Son cœur cognait si fort que la question sortit dans un glapissement.
Olive s’ébouriffa le poil et soupira, désappointé.
— Je suis désolé. Parfois les pierres ne sont pas claires. Ou le problème
vient de moi. Je devrais m’entraîner davantage.
Soulagé, Épine tapota la patte de son ami.
— Retournons à la clairière du Trône de Roche, lui proposa-t-il. Une
petite pause te fera du bien.
Olive n’était apparemment plus d’humeur à discuter des pierres, et
Épine s’en réjouissait. Les deux amis cheminèrent entre les arbres, parlant à
présent de Datte et de l’avancée des travaux de restauration des Grands
Arbres.
— Tout se passe bien, dit Olive, ravi. Le manguier a retrouvé sa
splendeur, et tout ira encore mieux dès que nous aurons élu une nouvelle
Feuille de Cime.
— Et quand nous pourrons bénéficier des conseils d’Olive Feuille
d’Astre, ajouta Épine. Tu sauras bientôt te débrouiller, sois-en convaincu.
— Je l’espère, confirma Olive, les yeux luisants. Je fais de mon mieux,
et je ne demande qu’à réussir. Dis, Épi, accepterais-tu de me recommander
pour ce poste ? J’ai besoin du soutien d’un babouin de chaque rang : Feuille
Haute, Feuille Médiane, Feuille Basse et Racine.
— Bien sûr, avec joie ! répliqua Épine en le gratifiant d’une bourrade
amicale. Je suis heureux que tu aies confiance en toi, Olive. Parce que moi
aussi, j’ai confiance en toi.
Les deux jeunes babouins pénétraient gaiement dans la clairière du
Trône de Roche lorsque soudain leur sourire s’envola.
— D’où vient ce raffut ? s’exclama Olive, inquiet.
De la forêt leur parvenait un déluge de cris et de hurlements de colère,
des fracas de branches. À leurs côtés, d’autres babouins de la troupe
s’étaient figés, alertés par le vacarme.
Épine s’élança au pas de course. À cet instant, les deux sentinelles
croisées auparavant déboulèrent dans la clairière.
— Souche ! Vigne ! les interpella-t-il. Que se passe-t-il ?
— Nous guettions la présence d’autres hyènes, comme tu l’as demandé,
expliqua Souche, pantelant, le regard embrasé. Nous ne nous attendions pas
à tomber sur des babouins !
Vigne se dressa sur ses pattes postérieures et donna l’alarme à toute la
clairière :
— Des ennemis par dizaines ! Ils arrivent. Avec Vrille Feuille de Cime
à leur tête !
La troupe entière se mit à hurler de rage. Épine se surprit à joindre sa
voix au concert. Le timide Olive lui-même paraissait furieux.
— Vrille ! s’étrangla Koko par-dessus le tumulte. Cette guenon sans
cervelle !
— Cela ne se produirait pas si nous avions un Parent Vénérable, gronda
Mousse.
Épine grimpa au sommet du premier arbre venu afin d’apercevoir la
savane. Droit sur ses pattes postérieures, il plissa les paupières, envahi par
une fureur incontrôlable.
Souche et Vigne avaient vu juste : à travers la brume de chaleur, il
distinguait les assaillants au poil marron qui approchaient de la limite des
Grands Arbres. Ce territoire avait de quoi intéresser n’importe quelle troupe
de babouins. Et Vrille Feuille de Cime pensait qu’elle pouvait s’en emparer.
— C’est bien la Troupe de l’Arbre Tordu, et ils seront bientôt là,
confirma Épine.
Il secoua violemment une branche, déclenchant une averse de feuilles,
puis poussa un hurlement de défi.
— Troupe de la Forêt Claire… On nous attaque !
CHAPITRE 4

Accablé par la puanteur des charognes, Grand Cœur se retenait presque de


respirer. Sa tribu et lui se tenaient sur la berge. Ils observaient la surface du
point d’eau, striée d’immondices. Les cadavres d’une famille entière de
girafes y étaient à moitié immergés : leurs pattes et leurs cous tordus
ressortaient de l’eau, retenus par leurs ventres gonflés. La tête d’un girafon
alla buter contre l’épaule de sa mère, tandis que le reste du troupeau gisait
dans la boue. La peau des bêtes avait noirci au contact de l’eau souillée.
L’odeur était insoutenable. Vif toussait et crachait, affichant une
grimace de dégoût. Il recula légèrement, étirant ses longues pattes.
— J’ai faim, dit-il, mais pas à ce point-là…
— Je me demande ce qui a pu leur arriver, s’interrogea Gracieuse.
(D’un mouvement délicat, elle se lécha une de ses pattes élancées.) Est-ce
qu’elles se sont envasées toutes seules ?
— Les girafes ne sont pas très futées, observa Rude, elles ne sont pas
idiotes pour autant.
Grand Cœur ouvrit la mâchoire puis hésita. Il ne voulait pas mêler sa
voix au chœur de moqueries et d’apitoiements. Ce spectacle macabre était
bel et bien troublant. Le sort de ces girafes était certes abominable, mais
surtout, il flottait dans l’air quelque chose d’effroyable et de sinistre :
comme si la mort anormale qui avait frappé ce troupeau sans prévenir
n’avait pas été « naturelle ».
Rude s’était allongée dans l’herbe sèche. Elle jeta un coup d’œil à la
ronde, sur le point de prendre la parole, comme elle l’avait fait durant toute
la chasse. Elle s’attendait à trouver à côté d’elle, à son habitude, sa sœur au
pelage pâle. Or Rêche était restée en arrière, auprès des lionceaux nés
moins d’une lune plus tôt. Rude poussa un soupir et déclara :
— L’autre jour, j’ai vu un phacochère se jeter du haut d’une falaise.
— Et qu’est-ce que cela peut nous faire ? s’écria Têtu, les babines
retroussées.
Rude lui adressa un regard glacial.
— C’est étrange, explicita-t-elle. Comme pour ces girafes.
— Et maintenant que tu es père, Têtu, ajouta d’une voix timide
Gracieuse, tu dois être à l’affût des moindres signes de danger. De sorte à
protéger Rêche et les petits.
Têtu renifla, mais il dégageait une grande fierté.
— À quoi bon s’inquiéter du sort de ces girafes stupides ou d’un
phacochère dépressif ?
Songeur, Grand Cœur secoua la tête.
— La Terre des Braves est toujours sans Parent Vénérable, gronda-t-il.
Je crois que lorsque les animaux sont privés des conseils du Grand Esprit,
des choses étranges se produisent. Et cela ne peut qu’empirer.
Personne ne répondit. Grand Cœur se détourna du spectacle lugubre
afin d’inspecter sa tribu. Rude l’observait calmement. Têtu inclinait la tête
et plissait le museau. Gracieuse ouvrait de grands yeux et semblait étonnée.
Quant à Vif, il se léchait les pattes et agitait ses oreilles dorées.
« Oh ! comprit Grand Cœur. J’ai encore oublié… »
Les lions ne croyaient pas au Grand Esprit. Jamais ils n’écouteraient les
conseils d’un Parent Vénérable et ne s’en remettraient à lui. D’ordinaire,
Grand Cœur s’efforçait de ne pas exprimer ses croyances. Des croyances
engrangées au cours des saisons passées parmi les babouins de la Troupe de
la Forêt Claire. Ces primates l’avaient adopté lorsqu’il était tout petit. Il
avait désormais les responsabilités d’un chef de tribu. Il devait protéger ses
lions, les aimer, mais…
« Au fond, se dit-il, je serai toujours un peu babouin. »
Le jeune mâle leva la tête, prit sa pose la plus noble et la plus féroce, en
bon chef de tribu. Soudain, une brise légère lui apporta une odeur nouvelle.
Ses narines frémirent et ses yeux s’écarquillèrent.
— Des buffles ! lança-t-il. Et si j’arrive à les sentir malgré cette
puanteur, c’est qu’ils sont proches.
Rude inclina sa tête au pelage pâle et huma l’air. Gracieuse se dressa sur
ses pattes. Vif plissa les yeux et adressa un regard à Têtu.
— Des buffles ? répéta Gracieuse en clignant des paupières.
— On ferait peut-être mieux d’attendre ta sœur, Grand Cœur, suggéra
Rude. C’est notre meilleure chasseuse.
— Bravoure n’est pas là, répliqua Grand Cœur. J’ignore ce qui lui
prend en ce moment. Nous n’allons pas passer notre vie à l’attendre, si elle
passe la sienne à disparaître.
L’irritation le gagnait, comme souvent durant la dernière lune. Pourquoi
Bravoure s’absentait-elle ainsi sans explication ? Elle oubliait peut-être que
Grand Cœur était à présent le chef de la tribu. Elle défiait peut-être
délibérément son autorité. Le jeune mâle fronça le museau, contrarié. Sans
même s’assurer que les autres le suivaient, il s’élança au trot dans les hautes
herbes… Il fut néanmoins soulagé d’entendre les bruissements des corps de
ses compagnons derrière lui.
Un instant Grand Cœur avait cru que… « Non ! se contrôla-t-il. Je dois
être sûr de mon autorité si je veux conserver ma place à la tête de la tribu. »
Il serra la mâchoire, refusant de se retourner pour les encourager à lui obéir.
L’odeur des buffles devenait de plus en plus forte, alors il ralentit
l’allure et progressa à pas plus délicats. Le troupeau de bovins était bien là :
une énorme masse d’herbivores à la peau noire qui évoluaient sans hâte. Le
bruit de leurs sabots sur la terre sèche formait un grondement grave,
ininterrompu. Les bêtes soulevaient une poussière jaune en marchant et en
broutant. Grand Cœur se tapit. Ce n’est qu’à ce moment-là qu’il se tourna
vers Vif et lui adressa un mouvement de tête.
« Je peux compter sur lui. » Vif s’était en effet porté à sa hauteur. Lui
aussi se tourna vers le reste de la Tribu de Grand Cœur. En quelques
instants, tous furent en position : Gracieuse et Rude derrière Grand Cœur et
Vif, Têtu légèrement sur la droite du chef.
« Jusqu’ici tout va bien. Nous nous débrouillons de mieux en mieux »,
se rassura-t-il.
Le jour s’achevait, et la pâleur de la savane desséchée paraissait irréelle
par contraste avec l’indigo du ciel. Grand Cœur scruta l’horizon. Le gros
du troupeau n’était déjà plus qu’une masse floue dans la pénombre. Un
jeune restait proche des félins : il s’était un peu trop éloigné de sa mère. Le
bovin leva la tête et souffla longuement par ses gros naseaux.
Les cinq lions s’approchèrent en silence, dans une stratégie bien huilée.
Grand Cœur voûtait les épaules, veillant à ne pas dépasser les pointes des
herbes. Le champ de vision de la tribu était limité mais les buffles étaient
des proies faciles. Grand Cœur entendait à présent le bufflon qui reniflait et
raclait le sol. « Ça va être à nous de… »
Un grondement perçant troubla le silence ; Grand Cœur se raidit
d’horreur et tourna la tête. Têtu le fixait, bouche bée, d’un air coupable.
Une outarde kori au plumage brun et gris fuyait le jeune lion, la crête
rabattue, ses longues pattes martelant la terre tandis qu’elle déployait ses
ailes.
« Il a effrayé cet oiseau ! Comment a-t-il pu ne pas remarquer sa
présence ? » fulmina Grand Cœur.
L’outarde lançait toujours ses cris d’alarme et, sous le regard impuissant
de Grand Cœur, elle décolla enfin, dans un puissant battement d’ailes, et se
dirigea vers le troupeau à faible altitude. Des centaines de grosses têtes aux
cornes noires se dressèrent en même temps. Puis, dans un bruit de tonnerre,
les buffles firent demi-tour et s’éloignèrent au galop.
— À l’attaque ! rugit Grand Cœur.
Les cinq lions jaillirent des hautes herbes dans une puissante foulée. Le
jeune buffle galopait à présent et tentait de rejoindre ses congénères, tandis
que le troupeau soulevait des nuages de poussière. Les herbivores
franchirent bientôt une maigre rivière.
Grand Cœur les suivait avec sa tribu. Ils avaient presque rattrapé le
jeune buffle. La boue que projetaient ses sabots éclaboussait les lions, leur
piquait les yeux. L’eau de la rivière se changea en épaisse fange. La berge
opposée était déjà constellée d’empreintes de buffles, qui progressaient et
dérapaient sur ce terrain glissant.
— Têtu ! Reste à droite ! Vif, rapproche-toi.
Grand Cœur avait beau s’époumoner, il était quasi sûr que ses lions ne
l’entendaient pas, entre le tumulte des corps, les remous de l’eau et le
clappement des sabots dans la boue. Vif se laissa distancer un peu,
passagèrement hésitant, puis il serra les mâchoires et reprit de la vitesse.
Devant les cinq chasseurs, le jeune buffle avait atteint la berge, sur
laquelle il se jeta. Ses sabots dérapèrent soudain et il partit à la renverse, le
flanc dans la boue. Bandant tous ses muscles, Grand Cœur lui sauta dessus
et enfonça ses crocs dans la peau rêche et noire de l’animal. À moitié
aveuglé, c’est tout juste si le lion distinguait les points vulnérables sur la
gorge de sa victime. Celle-ci se débattait, paniquée, en vagissant de peur.
L’œil noir, Grand Cœur tenait bon malgré la douleur que lui causait son
effort. Cependant, le bufflon cherchait encore à gagner du terrain, et Grand
Cœur constata avec stupéfaction qu’il le traînait avec lui. Une dernière
poussée de ses puissantes pattes permit à l’herbivore d’atteindre la terre
ferme.
Grand Cœur se découvrit alors entouré de silhouettes félines maculées
de boue noire. Sa tribu l’avait rattrapé. La tête du jeune buffle se renversa,
et le malheureux poussa un cri de terreur lorsque Vif et Gracieuse le
mordirent chacun à une patte. Un court instant, Grand Cœur crut qu’ils
avaient gagné leur repas.
Hélas ! son espoir s’envola quand le sol se mit à vibrer sous les cinq
lions. Grand Cœur se raidit et tendit l’oreille.
Ce tonnerre était presque sur lui, ses os en tremblaient. Aussitôt, le chef
de tribu lâcha sa proie et observa l’imposant troupeau qui fondait sur lui,
conduit par un énorme mâle furieux.
— On le laisse ! glapit Gracieuse.
Elle lâcha à son tour le jeune buffle.
— Impossible ! répondit Grand Cœur.
Il voulut de nouveau mordre l’herbivore mais Vif le bouscula d’un coup
d’épaule.
— Filons ! Vite !
Grand Cœur parvint tant bien que mal à s’éloigner de sa proie au
moment où l’énorme mâle déboulait. Celui-ci balaya l’air de ses
gigantesque cornes, accrocha au passage l’épaule de Rude et projeta au loin
la jeune femelle. Grand Cœur, qui fuyait toujours, entendit son cri de
douleur, puis le bruit que fit son corps en heurtant le sol.
D’un coup d’œil par-dessus son épaule, le lion vit le jeune buffle se
relever et se réfugier au sein du troupeau. Le grand mâle, lui, s’était
immobilisé. Il reniflait et labourait le sol boueux de ses pattes.
Grand Cœur ralentit d’abord, puis s’arrêta et se retourna. Son cœur
cognait fort. Soudain, Rude surgit de la pénombre et fonça vers ses
compagnons malgré sa patte antérieure blessée. La charge du buffle n’avait
pas été sans conséquences.
« Au moins elle est vivante ! » songea Grand Cœur.
Le soulagement passé, une bouffée de colère mêlée de désespoir le
submergea. Ils avaient perdu leur proie. Amer, la faim au ventre, il prit la
direction du camp.
— Ça ne se serait pas passé comme ça si Bravoure avait été là,
grommela Têtu.
Il emboîta le pas à Grand Cœur et précisa :
— Le bébé buffle, elle n’en aurait fait qu’une bouchée.
— Nous aussi, on l’aurait eu, Têtu, si tu n’avais pas effrayé cet oiseau !
rétorqua Vif, qui se posta devant Grand Cœur dans un mouvement
protecteur. Ça nous a tous déconcentrés. Grand Cœur comptait sur nous, et
nous l’avons trahi !
— Ça va, inutile de se chamailler, s’interposa Grand Cœur. La journée a
été suffisamment dure comme ça.
Si la tribu n’apprenait pas à chasser en équipe, et à pardonner les erreurs
individuelles, elle n’en aurait plus pour longtemps…

— Elle est rentrée, gronda Têtu tandis que les chasseurs dépités
parvenaient au camp.
— Bravoure ?
Grand Cœur dressa les oreilles et plissa les yeux. La nuit tombait et,
dans l’obscurité, il distinguait deux paires d’yeux qui luisaient. Bientôt, il
devina les silhouettes de deux lions, teintées de vert et de bleu.
Rassemblant son énergie, il bondit auprès de sa sœur.
— Où étais-tu passée ? Nous avions besoin de toi !
Il avait parlé d’une voix plaintive et s’en voulait déjà mais ç’avait été
plus fort que lui.
Bravoure leva les yeux vers lui. Rêche et elle étaient accroupies devant
une charogne de gazelle, leurs museaux noircis de sang, leurs ventres déjà
bien remplis. Celui de Grand Cœur gargouilla, toutefois la colère était plus
puissante encore.
— Ne te mets pas dans des états pareils, mon frère. Je nous ai rapporté
une gazelle.
Bravoure léchait le sang sur ses babines tandis que Grand Cœur la
dominait de toute sa hauteur, pantelant.
— Rêche avait besoin de se nourrir, précisa Bravoure.
Celle-ci n’avait pas formulé cette phrase comme une critique, pourtant
c’est ainsi que Grand Cœur l’entendit. Blessé, il montra les crocs, et un
silence pesant s’installa.
Après quoi, Têtu alla lécher affectueusement la figure de Rêche.
— Les petits sont endormis ? Je me réjouis que quelqu’un se soit
occupé de toi, marmonna-t-il un peu trop haut à sa partenaire.
Grand Cœur serra les dents, se retint de justesse de mordre Têtu au
flanc.
— Tu ne m’as toujours pas répondu, Bravoure. Où étais-tu passée ?
L’élégante lionne s’étira et bâilla.
— Je chassais, voyons ! Mange donc, cette gazelle est tendre à souhait.
Et de votre côté, vous n’avez pas eu de chance ?
Vif baissa la tête.
— Nous avons failli attraper un jeune buffle, soupira-t-il.
— Puis tout a capoté, se lamenta Gracieuse.
— Forcément !
Comme si elle se réveillait tout à coup, Bravoure se dressa sur les pattes
et montra les crocs.
— Vous vous êtes attaqués à un buffle ? fulmina-t-elle. Alors que vous
n’êtes pas encore adultes ? Même moi, je n’oserais pas, Grand Cœur ! Et
notre mère n’aurait jamais osé non plus. Si elle était encore vivante, elle te
mordrait l’oreille !
— C’était un jeune… protesta Vif.
— Un jeune accompagné d’une horde d’adultes pour le défendre ! le
coupa Bravoure en grognant. Vous avez eu de la chance de vous en tirer
vivants. Bande de sots ! ajouta-t-elle dans un souffle de mépris.
Ces mots furent comme une morsure pour Grand Cœur. Ils le
touchèrent davantage que tout ce que Bravoure avait dit auparavant. « Elle
me traitait de petit sot, autrefois, se rappela-t-il. Je n’étais alors qu’un
lionceau ! Et c’était dit sur le ton de la blague. »
Cette fois-ci, cela n’avait rien eu d’une blague.
— Honnêtement, Bravoure… reprit timidement Gracieuse. (Elle attaqua
la croupe de la gazelle.) … Grand Cœur a été formidable. Nous avons failli
réussir. Et il a montré un grand courage.
Bravoure ignora ces commentaires. Grand Cœur, lui, s’indigna :
— Je n’ai pas besoin que tu me défendes, Gracieuse, s’emporta-t-il. Je
suis votre chef !
La jeune lionne tressaillit puis recula, honteuse et blessée.
— Elle te défend uniquement parce qu’elle tient à toi, murmura
Bravoure à son frère, avant d’arracher une bande de chair.
Grand Cœur se sentit coupable. Il tourna la tête vers Gracieuse. Il
n’avait pas voulu la vexer… Avait-il bien compris les sous-entendus de
Bravoure ? Lui, en tout cas, n’éprouvait pas de sentiments particuliers pour
la jeune lionne. Et était loin de ces considérations. Il n’avait même pas
remarqué quand Rêche et Têtu s’étaient rapprochés pour fonder une famille,
et il avait été choqué d’apprendre que Rêche attendait des petits. Certes, il
savait qu’il lui faudrait prendre une partenaire la prochaine saison, cela dit il
avait du mal à faire croire que cela l’intéressait.
— Quelle importance que Gracieuse tienne à moi ? marmonna-t-il. J’ai
dit ce que j’avais à lui dire.
Bravoure poussa un long soupir.
— Allez, mange donc, ça ira mieux, déclara-t-elle.
— Je n’ai pas faim, répliqua son frère.
— Comme tu voudras.
Bravoure se lécha les babines comme si elle n’avait jamais rien goûté
d’aussi bon que cette gazelle. Grand Cœur s’en alla d’une démarche
hautaine avec une seule crainte : que sa sœur entende les gargouillis de son
ventre.
« Je n’ai pas besoin de nourriture, se disait-il. J’ai besoin de respect. »
Il s’assit dos à la tribu, enroula sa queue autour de sa croupe et plongea
son regard dans l’obscurité de la plaine. Pas une proie en vue. Irrité, le
jeune mâle frappait le sol de sa queue. Quand les derniers rayons de soleil
disparurent à l’horizon, les étoiles se mirent à scintiller. Des troupeaux se
déplaçaient au loin, il les entendait, mais aucun herbivore ne s’approcha de
lui, bien sûr. La faim lui tenaillait le ventre. « Mais pas question de
retourner auprès d’eux, pas question… » pestait intérieurement le chef.
— Grand Cœur !
Vif le rejoignit au petit trot. Son ami ne lui laissait même pas le temps
de bouder.
— Quoi ?
Vif s’immobilisa, visiblement inquiet.
— Je flaire un lion adulte. Près d’ici !
Grand Cœur se dressa sur ses pattes, sa queue se raidit.
— Un mâle ?
— Oui, acquiesça Vif tandis que Grand Cœur retournait avec lui auprès
de la tribu. Et si c’était un des acolytes de Titan ?
— J’espère bien que non ! gronda Grand Cœur en agitant la tête. Je vais
aller voir.
— Est-ce vraiment une bonne idée ? le retint Bravoure.
Elle s’assit et lécha ses babines maculées de sang. La jeune femelle était
rassasiée et les autres félins se goinfraient encore de gazelle.
Le poil de Grand Cœur se hérissa.
— Parfaitement ! rétorqua-t-il à sa sœur. Je suis le chef de cette tribu,
c’est mon devoir. Tu ne me fais donc pas confiance ? ajouta-t-il à
contrecœur.
— Si, bien entendu, se hâta d’assurer Bravoure.
— Donc, je vais aller voir.
— Je t’accompagne, proposa Vif.
— Non, le rembarra Grand Cœur, qui s’éloignait déjà. Toi, reste ici
pour défendre la tribu.
Quelques instants plus tard à peine, il entendit des pas légers derrière
lui. Mais il savait que ce n’était pas Vif qui lui désobéissait. Il aurait
reconnu les pas de sa sœur entre mille.
— Grand Cœur, dit celle-ci d’une voix plus conciliante. Qu’est-ce qui
t’arrive ?
— Rien, grogna le jeune chef, le regard tourné vers l’horizon.
— Ce n’est pas vrai, murmura Bravoure. Quelque chose te tracasse.
Est-ce que je peux t’aider ?
Grand Cœur s’arrêta net et braqua sur elle un regard noir.
— Je n’ai pas besoin de ton aide ! tonna-t-il.
Bravoure ouvrit de grands yeux surpris.
— Allons, mon frère, ce n’est pas vrai. Nous sommes censés nous
entraider. Rappelle-toi ce que maman a dit avant de mourir.
C’était un coup bas. Néanmoins, Grand Cœur lut dans le regard de sa
sœur qu’elle n’avait pas cherché à le blesser. Le souvenir lui fit tout de
même mal. « Oui, maman a dit qu’on devait veiller l’un sur l’autre. Cela ne
signifie pas pour autant que Bravoure doive veiller en permanence sur
moi ! » pensa-t-il.
Il n’aimait pas se disputer avec sa sœur ; ils étaient les derniers
descendants de la Tribu de Vaillant. Ils avaient été séparés longtemps, et
leurs retrouvailles avaient été un des plus beaux moments de la vie du jeune
mâle. Hélas, tous deux avaient changé, depuis ! Grand Cœur, du moins,
n’était plus le même.
Lui qui s’était toujours considéré comme le fils de Vaillant et le frère de
Bravoure, il savait à présent que c’était un mensonge. Tout ce en quoi il
croyait avait été saccagé après la Grande Bataille, la mort de Loyal et les
révélations qui avaient été faites lorsque Céleste Pavane avait touché le
corps du grand mâle. Grand Cœur n’était en réalité pas le fils de Vaillant : il
était celui de Loyal, le lion le plus courageux qu’il ait pu rencontrer… mais
un lion qui ne respectait pas ses serments.
Voyant son frère qui la scrutait d’un regard rougeoyant, Bravoure
inclina la tête pour l’implorer.
— Après tout, Grand Cœur, dit-elle, nous sommes frère et sœur !
Une pointe de colère et de douleur transperça Grand Cœur, qui bondit
en arrière. Il montra les crocs et produisit un grondement chevrotant.
— Vraiment ? fit-il.
Il lui tourna le dos et s’enfonça dans la nuit. Bravoure resta muette et ne
le suivit pas.
CHAPITRE 5

Les épaules voûtées dans une posture menaçante, les membres antérieurs
plantés dans les feuilles mortes, Épine grondait. Dans son dos, les guerriers
de la Troupe de la Forêt Claire formaient les lignes de défense. Les
babouins hostiles n’étaient peut-être pas encore en vue, mais on entendait le
raffut qu’ils faisaient dans les branches. Des feuilles voletaient dans la
clairière, des oiseaux s’enfuyaient. Épine poussa un long soupir déterminé,
puis un cri de défi. Derrière lui, le reste de la troupe l’imita.
Mais lorsque Vrille surgit enfin des sous-bois et s’immobilisa, ses
guerriers à ses côtés, un silence tendu s’abattit.
La Feuille de Cime de la Troupe de l’Arbre Tordu fixait Épine de son
regard doré.
— Quoi ? lança la femelle, feignant de s’étrangler. C’est toi le chef de
cette troupe de minables ?
— Bonjour, Vrille, répondit Épine. En fait, non, je ne suis pas le chef.
Une moue de dégoût aux babines, Vrille enchaîna :
— Je l’espère bien. Il n’est pas bon qu’une troupe soit dirigée par un
traître. Ton acolyte Koko et toi, vous aviez prêté serment de demeurer au
sein de la Troupe de l’Arbre Tordu. Et vous avez rompu ce serment, assena
Vrille en frappant le sol. Menteur.
Épine parvint à conserver son calme au prix d’un grand effort.
— On m’a forcé la patte, Vrille Feuille de Cime, déclara-t-il. Je dois
pouvoir me racheter, non ? Nos deux troupes n’ont rien à gagner à se faire
la guerre.
Vrille resta un long moment à observer Épine. La tension était palpable.
Enfin, la Feuille de Cime se dressa sur ses pattes postérieures. « Par le
Grand Esprit, qu’elle est immense ! » songea Épine. Et dans un petit rire
glacial, elle déclara :
— Soit ! Cède-moi ton territoire.
Épine ouvrit de grands yeux.
— Tout entier ? questionna-t-il, incrédule.
— Tout entier !
Épine secoua la tête lentement, presque comme s’il croyait à une
blague.
— Tu sais bien que je ne peux pas faire ça, Vrille. Si tu me présentais
une requête plus raisonnable…
— Je ne présente pas de requête ! le coupa la femelle, qui frappa le sol
de ses pattes antérieures dans une éruption de rage. J’exige que tu obéisses !
— Ah ! tu exiges ? répéta Datte, venue prêter main-forte à Épine, les
babines retroussées. Eh bien nous aussi, nous exigeons quelque chose : nous
exigeons que tu partes… ou gare à toi !
— Allons, allons, intervint Poire Bonne Feuille, la mère de Datte. Ne
nous précipitons pas dans une guerre épouvantable.
Vrille parut troublée. Les babines retroussées, elle consulta son second
avant de se tourner vers Poire. Un bref instant, son regard s’adoucit avec
respect.
Poire profita de cette hésitation.
— Vrille, je te connais depuis toujours. (Elle adressa un sourire attendri
à la Feuille de Cime.) Sais-tu que je t’ai sauvé la vie, un jour où tu avais de
la fièvre ?
— C’était ton travail, cracha Vrille. Tu n’avais pas le choix.
Poire fit semblant de ne pas l’avoir entendue. Toujours souriante, elle
poursuivit sans hausser le ton :
— J’ai bien connu ta mère et ta grand-mère, deux nobles femelles. Elles
seraient fières de toi, pour tout ce que tu as accompli pour ta troupe !
— Tout ce que j’ai accompli ? répéta Vrille d’une voix redevenue
douce. Oh oui, Poire ! J’ai bien essayé de la protéger. Nous n’avions rien à
craindre, dans la Forêt des Léopards. J’avais même juré qu’aucun
envahisseur ne nous menacerait jamais ! Personne ne devait soupçonner
l’existence de ma troupe, dissimulée au cœur de notre parfait petit territoire.
Quelle raison aurions-nous pu avoir de partir ? (Vrille pointa une patte vers
Épine et Koko.) Regarde, j’ai même recueilli ces deux babouins, je leur ai
offert l’hospitalité. Ils m’ont juré loyauté. Et qu’ont-ils fait ensuite ? Ils
m’ont trahie. Ils ont défié mon autorité, Poire ! ajouta la Feuille de Cime sur
un ton plus sinistre. D’autres babouins les imitent à présent. Je tolère
beaucoup de choses, parce que je suis une cheffe bonne, raisonnable et
patiente. Mais ça ? Ça je ne peux pas le supporter ! conclut-elle en
retroussant de nouveau les babines.
Poire hésita, se mordit la lèvre.
— Enfin, Vrille, ce n’est pas en t’emparant de notre forêt que tu
empêcheras les trahisons au sein de ta troupe !
— Je vais être honnête avec toi, déclara Vrille, qui se frotta le front.
Votre forêt, elle ne m’intéresse pas tant que cela.
Datte la fixait d’un regard perplexe. Elle se tourna ensuite vers Épine.
— Pourquoi débarquer ainsi, alors ? demanda-t-elle.
Le calme dont Vrille faisait preuve était tout en violence contenue.
Épine le comprit dans ses yeux, et il se crispa.
— Parce que je dois montrer à ma troupe quel sort attend les traîtres,
répondit Vrille en haussant les épaules. Ça ne te paraît pas évident ? Épine
et Koko doivent mourir.
— Vrille ! s’écria Poire, épouvantée. La violence n’est pas une réponse.
— Je crois que si, Poire, répliqua Vrille, une patte braquée sur elle. Toi
aussi tu as trahi et abandonné ta troupe, alors si tu ne veux pas souffrir, reste
en dehors de tout ça. Car le temps des paroles… est passé, lança-t-elle en
adressant un regard plein de mépris à Épine.
Et dans un cri assourdissant, elle se jeta sur lui. Elle le martela de coups
et le griffa. Le malheureux tomba à la renverse. Quand sa tête heurta le sol,
sa troupe lui apparut comme une masse confuse de poils gris et marron : ses
compagnons attaquaient les babouins de l’Arbre Tordu. Un vacarme rageur
éclata instantanément et fit fuir les oiseaux. Les branches des arbres
tremblaient sous les cris de guerre.
Épine ne resta pas hébété longtemps ; dans un grognement, il parvint à
se retourner et à repousser Vrille avec force, puis il lui sauta dessus. La
femelle hurlait à quelques centimètres de son museau, il sentait ses
postillons sur sa face. Ils roulèrent l’un sur l’autre, se mordirent, se
griffèrent et finirent leur course dans un buisson de lantaniers. Épine profita
de ce qu’il avait le dessus pour écraser ses poings sur la figure de son
adversaire, jusqu’à ce qu’elle cesse de se battre.
Alors il se releva et jeta un coup d’œil au champ de bataille. Où serait-il
le plus utile ? Datte se défendait très bien toute seule, observa-t-il avec une
pointe de fierté : sa partenaire bombardait de coups un grand babouin qui se
recroquevillait sur lui-même en essayant de se protéger les yeux. Vigne, de
son côté, refoulait deux ennemis dans la forêt ; Mousse et Mangue
maîtrisaient un gigantesque mâle en furie. Koko, enfin, martelait le museau
de son adversaire.
Tout à coup, un glapissement de douleur alerta Épine. Olive, le plus
petit et le plus faible des babouins de la troupe, s’était fait acculer par deux
ennemis contre le tronc d’un acacia. Cependant, quand le plus grand de ses
agresseurs lui décocha un direct à la mâchoire, Olive afficha une grimace de
défi.
— Koko ! ordonna Épine. Vite, viens aider Olive !
Koko abandonna son adversaire sonné pour accourir auprès d’Épine.
Les deux babouins de l’Arbre Tordu bourraient Olive de coups aux épaules
et au ventre. Le petit mâle se défendait courageusement. Et les deux brutes
ne repérèrent Épine et Koko que lorsque ceux-ci furent sur eux. Épine se
jeta sur le plus grand dans un hurlement de rage. Il l’arracha du corps
d’Olive et le frappa à la poitrine, l’obligeant à reculer. Koko, lui, avait
plaqué l’autre babouin au sol et le lacérait de ses quatre membres.
— Va-t’en, Oli ! cria Épine à son ami libéré.
— Merci, souffla celui-ci.
Et il s’élança aussitôt… vers la bataille : il renversa un babouin qui
faisait deux fois sa taille, avec qui il se mit à échanger des coups.
Épine venait lui aussi de rejoindre le cœur du combat, lorsqu’un cri
dément fendit l’air.
— Traître !
Vrille avait repris ses esprits. Elle fonçait sur lui, les yeux injectés de
sang, le regard rageur.
Épine jeta un coup d’œil de gauche à droite. S’il entraînait Vrille dans
les branches hautes, il l’éloignerait de ses combattants, et sa troupe
détalerait peut-être. Alors il se suspendit à une branche basse puis grimpa.
— Redescends, espèce de lâche.
La voix stridente de Vrille semblait proche. Épine entendait aussi les
craquements des branches qu’elle escaladait.
— Reste et bats-toi, sale macaque de la Forêt Claire !
— Tu l’auras voulu, répliqua Épine.
Dans un cri triomphal, il bascula soudain, plongea sur Vrille et lui
planta ses griffes dans l’épaule.
Surprise, la femelle jappa de douleur. Pourtant, elle se remit bien vite et
repoussa Épine jusqu’à le plaquer contre le tronc de l’arbre. Le jeune mâle
se dégagea d’un coup de patte puis reprit l’ascension. Maintenant collés
l’un à l’autre, les deux adversaires luttaient en équilibre sur une branche.
« Elle est grande mais je suis plus costaud », raisonnait Épine.
S’il réussissait à épuiser la femelle, il pourrait conclure ce combat d’un
seul coup de poing. Rejetant la tête en arrière, il poussa un cri de guerre et
redoubla d’efforts.
Vrille reculait en titubant sans toutefois perdre l’équilibre. Elle esquiva,
bondit sur l’arbre le plus proche. Cette fois, c’est Épine qui lui courut après.
« Certes, je suis plus fort… elle est cependant plus rapide », constata-t-
il.
La queue brune de Vrille fusait entre les feuilles ; Épine s’essoufflait
déjà. Mais lorsqu’il sauta par-dessus une branche, il retint soudain son
souffle : Vrille était devant lui, à quatre pattes, la queue dressée. Un sourire
mauvais aux babines. Rien d’étonnant à cela : cinq guerriers Feuilles
Hautes encadraient Épine : au-dessus de lui, en dessous et sur les côtés.
L’élite de la troupe de Vrille ; Épine se rappela les avoir vus dans la
Forêt des Léopards. Il battait déjà en retraite, dans un cri d’alarme.
Cependant, les Feuilles Hautes réagirent en une fraction de seconde. Épine
sentit leurs corps puissants l’écraser. Et quand il ferma les paupières pour
protéger ses yeux des coups de griffe, il se sentit basculer.
« Non ! »
Épine chutait. Il tentait bien de se raccrocher aux branches, en vain. Les
feuilles lui fouettaient le museau tandis qu’il agitait les quatre membres et
se cognait apparemment à toutes les branches de l’arbre. Le malheureux
grogna quand son dos heurta une branche cassée. Une brindille pointue lui
lacéra la peau. Enfin, il s’écrasa sur le sol dur. Le souffle coupé.
Impuissant, secoué de tremblements, Épine avait l’impression que la
forêt tournoyait autour de lui. La vue encore floue, il aperçut des silhouettes
au poil brun qui descendaient de l’arbre. Il n’avait pas encore repris son
souffle quand les babouins s’abattirent sur lui pour le mordre, le frapper et
le griffer. L’un d’eux lui pressa le museau contre le sol, un autre s’assit sur
son dos. Épine agitait la tête désespérément pour tenter de respirer.
« Ils sont trop nombreux. Ils vont me tuer », songea-t-il.
Les silhouettes brun-gris s’estompaient dans son champ de vision ; la
douleur elle-même lui semblait s’éloigner. « Oui, je meurs. »
Soudain, un spasme le secoua, son dos s’arqua et l’air s’engouffra dans
ses poumons, tandis que ses griffes s’enfonçaient dans la terre.
« Non. Je ne meurs pas… Je suis mort. »
Comment expliquer autrement cette sensation de ne plus rien peser, de
s’élever au-dessus de la masse vert foncé de la forêt et de parvenir dans un
monde bleu et clair ?
« Mon esprit. Il part rejoindre les étoiles. Je vais revoir mes parents. »
Sa tête bascula en avant, sa mâchoire resta béante. En contrebas, la
Terre des Braves s’étirait, tout en or et en vert, piquetée de forêts sombres
traversées par des rivières argentées. L’immensité envahit son champ de
vision, à la fois sublime et dangereuse.
« Adieu, Terre des Braves. Tu vas me manquer. »
La douleur emplit sa poitrine. C’était le premier poids qu’il ressentait
depuis sa mort.
« Datte. Datte, mon amour. Adieu à toi aussi. Et à la Troupe de la Forêt
Claire. Vous tous, je vous en supplie… survivez ! Ayez tous une longue vie,
heureuse et paisible, pleine de mangues, d’ombre et d’eau fraîche. Oh,
Datte, je t’aime ! Remporte cette bataille. Et continue de vivre, même sans
moi… »
Épine souffrait de voir son univers rétrécir sous lui, s’éloigner,
disparaître dans son passé. Au prix d’un énorme effort, il parvint à relever
la tête, à entrouvrir les yeux malgré la violence du vent. Devant lui, au loin,
se dressait une montagne aux reflets bleus qui scintillait dans une brume
impalpable. C’est là qu’il se dirigeait.
« On se serait trompés ? Les Feuilles d’Astre auraient-elles mal
interprété les signes ? Va-t-on dans la montagne et non parmi les étoiles
quand on meurt ? »
Quelle importance, à présent ? Épine ne contrôlait plus son corps. Son
pelage fouetté par le vent, il était aspiré par l’obscurité et l’oubli.
CHAPITRE 6

« L e moment est venu. » Comète dressa sa trompe dans un signal


ancestral. Ses yeux gris brillaient de détermination. Au bord de la rivière,
les autres éléphants se rassemblèrent derrière la matriarche ; ils agitaient les
oreilles et hochaient la tête.
— Je sais quelle route il nous faut prendre, déclara Comète.
Le troupeau paraissait bien moins convaincu qu’elle, nota Céleste. Ses
tantes et ses cousines ne discutèrent toutefois pas les paroles de la cheffe,
mais la jeune éléphante surprit des regards inquiets. Il n’empêche, les
jeunes se pressaient contre les pattes de leurs mères, tandis que les tantes
âgées ramenaient les égarés. Nuée ferma les yeux ; Mirage leva la tête et
trompeta un ultime appel.
— Merci, Grand Esprit !
— Merci de guider notre matriarche sur le bon chemin, ajouta Bûche à
ses côtés.
Observant avec angoisse la prairie asséchée qui s’étendait devant eux,
Céleste se rapprocha de Comète.
— Es-tu bien sûre de la route à suivre ? l’interrogea-t-elle.
— Évidemment, quelle question ! s’emporta Mirage avant que Comète
ait pu répondre. Elle n’est pas matriarche pour rien !
Comète se mit en marche, et le troupeau entier lui emboîta le pas. Leurs
lourdes pattes heurtaient le sol, soulevant des nuages de poussière rouge. Et,
sans avoir à se concerter, les éléphants se mirent peu à peu en file indienne.
La grande famille gravit la berge de la rivière puis s’engagea dans la plaine.
Le grondement grave de ses pas résonnait dans l’air immobile.
Céleste se ressaisit, prête à suivre la troupe. Ses muscles se tendirent,
elle inspira à fond…
Mais ne bougea pas.
Son cœur martelait sa poitrine. Un vertige la prit quand la vision d’un
crâne s’imposa à son esprit : « L’os comprimé dans ma trompe, réduit en
poudre. » Elle retint son souffle, son sang se figea.
« Je ne peux pas y aller. »
L’instinct de suivre le troupeau était puissant, ancré au fond d’elle.
Pourtant, ses pattes refusaient de lui obéir et restaient solidement plantées
dans la berge de la rivière. Céleste comprit alors : elle devait rester là.
Bûche tourna la tête dans sa direction, étonnée.
— Céleste ?
Une cousine s’arrêta aussi et ajouta :
— Dépêche-toi, Céleste. Ne te laisse pas distancer.
La vieille Mirage gratta le sol d’impatience.
— Allons, allons, insista-t-elle.
— Je ne peux pas, répondit Céleste.
Malgré la peur et un pressentiment sinistre qui lui tenaillaient le ventre,
une certitude absolue dominait.
— Comment ça, tu ne peux pas ? rétorqua Bûche.
Nuée se tourna à son tour, plissa les yeux.
— Dis plutôt que tu ne veux pas, persifla-t-elle.
D’autres éléphants hésitaient, maintenant. Leurs trompes se balançaient,
comme indécises.
— Pourquoi Céleste ne vient pas ? glapit une toute jeune que sa mère fit
taire et força à marcher.
Mirage fit un pas vers Céleste puis s’arrêta, les oreilles inclinées en
avant.
— Tu dois chasser ce jeune mâle de tes pensées, Céleste, ordonna-t-
elle. Nous autres éléphantes, nous devons être solidaires.
— Oui, oublie donc Rocher, gronda Bûche. Tu ne peux pas rester ici !
Seuls les mâles têtus vivent seuls. Nous, ce ne sont pas nos manières.
— Je… je n’ai pas le choix, balbutia Céleste pour se défendre.
S’efforçant de cesser de trembler, elle fit un pas en arrière, planta son
regard dans celui de la vieille femelle.
— Ce n’est pas à cause de Rocher, je le jure, tante Bûche. Je ne peux
pas l’expliquer.
— Tu ne peux pas l’expliquer car cela ne tient pas debout ! s’indigna
Bûche.
— Mais si, bredouilla Céleste.
Elle agita les oreilles. Un conflit intérieur faisait rage en elle,
insoutenable. Cela lui brisait le cœur.
— Je veux rester avec vous, dit-elle, pourtant quelque chose me retient.
(Elle regarda tour à tour chaque éléphante dans les yeux.) C’est le Grand
Esprit, j’en suis sûre.
— Tu affirmais qu’il t’avait quittée, rappela Mirage, la mine sévère.
— C’est vrai, reconnut Céleste. Sauf que là il me réclame quelque
chose. Une mission que je dois accomplir ici. Je le sens, Mirage. J’en ai la
conviction.
Comète s’était retournée, à présent, et revenait d’une allure inquiète
vers la jeune femelle. Le troupeau entier s’était arrêté. Les éléphants
dansaient d’une patte sur l’autre, impatients, soufflaient dans la poussière.
Les mères calmaient leurs petits et lançaient à Céleste des coups d’œil
exaspérés.
— Je t’en prie, dit la matriarche, qui s’arrêta devant Céleste. Pourquoi
refuses-tu de nous suivre, voyons ? Toi qui as toujours été si serviable, je
suis sûre que tes conseils nous seraient utiles…
— Je ne peux pas, Comète. J’en suis désolée.
Céleste se détourna, incapable de soutenir la souffrance qu’elle lisait sur
les traits de sa cheffe.
— Mais tu vas tellement nous manquer ! se lamenta Nuée.
— Oh, laissons-la ! grinça Bûche. Elle a pris sa décision.
— Tout à fait, approuva Mirage, le regard noir et hautain. Nous savons
qu’elle peut être têtue, et nous n’avons pas de temps à perdre. Elle a choisi
sa mare de boue, qu’elle s’y roule maintenant.
Mirage et Bûche reprirent leur route sans se retourner. Leurs croupes se
balançaient, les mouvements secs de leurs queues trahissaient leur irritation.
Comète, quoique visiblement peinée, se remit elle aussi en marche et alla
reprendre son poste en tête de cortège. Nuée adressa un petit hochement de
tête triste à Céleste avant de rejoindre les autres. Deux ou trois autres
jeunes, aussi affligés, tendirent leurs petites trompes vers Céleste.
Tandis que le troupeau reprenait sa marche à une cadence inexorable,
Céleste demeura seule à regarder sa famille s’éloigner. Sa gorge se serra,
son cœur se comprima, mais elle ne bougea pas.
Le troupeau n’était déjà plus qu’une masse floue. Bientôt, ce ne fut
qu’une ombre mince, à peine visible. Enfin, quand l’horizon l’eut avalée,
Céleste poussa un cri de douleur et de deuil qu’aucun des siens n’entendit
jamais.

Céleste marchait sans but. Elle savait que Rocher l’aiderait, quoi que le
Grand Esprit attende d’elle. Hélas, elle ignorait où trouver son ami ! Elle
errait dans des prairies desséchées, levant tout juste la tête pour se repérer
ou voir la position du soleil. Un troupeau de gazelles passa non loin d’elle.
Les herbivores broutaient, leurs queues en mouvement permanent. Leur
chef adressa une salutation polie à Céleste qui l’entendit à peine. Un peu
plus loin, la jeune éléphante aperçut un rhinocéros et son petit qui se
faisaient la toilette l’un à l’autre. Un bref instant, l’espoir lui emplit le cœur.
Mais lorsqu’elle y regarda de plus près, elle poussa un soupir de dépit.
Aucun de ces deux mastodontes n’était son amie Corne d’Argent. Céleste
avait l’impression de ne plus avoir un seul ami dans la Terre des Braves.
« J’espérais retrouver Rocher plus vite. Mes tantes l’ont peut-être
chassé pour de bon… » se lamentait-elle.
Cette pensée était trop triste. Céleste secoua les oreilles et arracha une
branche d’acacia avec sa trompe. Les feuilles lui laissèrent un goût amer sur
la langue.
« Où est Rocher ? » Céleste ne savait pas plus où le chercher que
Comète n’avait su quel sentier de migration emprunter. Épuisée, elle
s’arrêta près d’un buisson d’épineux. Pas vraiment plus appétissant que
l’acacia, toutefois il fallait bien se nourrir. Céleste enroula sa trompe autour
de quelques branches et tira.
Le buisson entier fut attiré, les branches craquèrent, puis le buisson
repartit en arrière. La trompe de Céleste se figea, les feuilles lui picotaient
la bouche. La vision avait été fugace, mais elle n’avait tout de même pas
rêvé…
La jeune femelle lâcha les branches, écarta le feuillage. Le soleil était
haut dans le ciel, l’ombre verte sous le buisson était parsemée de taches
d’ombre. Pas étonnant qu’elle ait eu un doute.
Les deux jeunes guépards la scrutaient, tremblants. Leurs pelages
jaunes tachetés et leurs têtes ébouriffées se confondaient avec le sol
sablonneux. En revanche, leurs grands yeux brillants trahissaient leur
présence. Ils étaient blottis contre le flanc de leur mère. Celle-ci était
allongée par terre, les membres étirés, les paupières ouvertes, le flanc
creusé et immobile. Céleste la reconnut immédiatement.
— Foulée, souffla-t-elle, le cœur serré. Oh, Foulée !
L’élégante femelle guépard, si rapide et si courageuse… Elle avait été
un des premiers alliés de Céleste dans la guerre contre Piment. Et elle
s’était battue vaillamment au sein du Grand Troupeau. Céleste, Rocher et
Corne d’Argent avaient rencontré Foulée en revenant de la montagne : ils
l’avaient arrachée aux griffes de la Tribu de Titan. Ces lions impitoyables
étaient prêts à tuer la jeune femelle alors qu’elle attendait des petits.
« Et visiblement, nous ne l’avons pas sauvée », songea Céleste en
poussant un grondement de douleur.
— Maman dort, gazouilla une petite voix apeurée. Elle va bientôt se
réveiller.
— Oh, Vivace ! fit Céleste.
Elle caressa sa tête duveteuse de sa trompe. Puis elle fit de même avec
sa sœur, Fougueuse.
— Comment connais-tu mon nom ? demanda le jeune mâle, les yeux
plissés.
— Je suis Céleste. Tu es trop jeune pour t’en souvenir… j’étais l’amie
de ta mère. J’étais là quand tu es né.
— Oh… Bonjour, Céleste.
Fougueuse était tendue.
Céleste prit pitié d’eux.
— Vivace, Fougueuse… Qu’est-ce qui s’est passé ?
Une boule dans la gorge, Vivace échangea un coup d’œil avec sa sœur.
— Maman est partie chasser, et comme elle ne revenait pas nous
sommes allés la chercher.
— La chasse a dû être épuisante, murmura Fougueuse, vu qu’elle se
repose beaucoup.
Céleste en eut la gorge sèche.
— Mes petits, dit-elle d’une voix rauque mais douce, vous devez avoir
faim. Pourquoi vous n’iriez pas vous trouver des scarabées derrière ce
buisson ? Le temps que je m’occupe de votre mère.
Les petits s’interrogèrent d’un regard méfiant. Puis ils finirent par se
lever et s’éloigner un peu. Céleste distinguait encore leurs iris noirs qui
l’épiaient. Elle ne se sentait toutefois pas le cœur de leur dire d’aller plus
loin. Fermant les yeux, elle se tourna vers Foulée et, d’un geste très délicat
de la trompe, elle retourna le corps inerte.
Chasser. Faire demi-tour, fuir. Être chassé.
Si Céleste ne pouvait plus lire les pensées des êtres vivants, cependant,
comme tous les éléphants, elle parvenait encore à lire les morts. Les images
étaient des sensations fragmentées plus que des souvenirs nets. Et elles
n’expliquaient pas comment la maman guépard était morte.
« Foulée, s’interrogea Céleste, que t’est-il arrivé ? »
La cage thoracique de son amie était enfoncée au niveau du sternum.
Du sang avait séché sur une plaie atroce. Rassemblant tout son courage,
Céleste pressa calmement sa trompe sur la plaie.
Les images qui fusèrent dans son esprit étaient trop rapides et trop
floues pour qu’elle les comprenne : ce n’était que couleur, bruit et peur.
Céleste ferma les yeux très fort pour mieux se concentrer. En vain, hélas !
Sang, douleur, terreurs indistinctes. Alors, dans un soupir de tristesse émue,
l’éléphante retira sa trompe.
« Si la Mère ou le Père Vénérable était là… il comprendrait peut-être. Il
m’aiderait à découvrir comment Foulée est morte », songea-t-elle, accablée.
Sa grand-mère avait été la plus sage de tous les Parents Vénérables, et
Céleste était sûre qu’elle aurait su élucider cette affaire. « Mais elle n’est
plus parmi nous. Comme Foulée. »
Que faisaient les guépards de leurs morts ? Céleste n’en avait aucune
idée. Elle promena son regard alentour, incertaine, puis se mit à arracher
d’autres branches du buisson. Dans le silence de l’après-midi, les
craquements du bois faisaient un sacré vacarme. Heureusement, le corps de
Foulée était petit et mince, Céleste eut vite fait de le recouvrir.
Elle recula ensuite, puis arracha quelques petites branches encore afin
d’obstruer les derniers trous. C’était ainsi que les éléphants procédaient
pour leurs morts, et Céleste ne connaissait pas d’autre façon d’honorer son
amie. Le soleil qui jouait sur les feuilles lui rappela le sublime pelage de la
femelle guépard.
Céleste ne savait pas non plus quelles paroles ses congénères
prononçaient dans ces circonstances. Mais elle espérait rendre justice à
Foulée quand elle déclara :
— Puisses-tu courir pour toujours en liberté parmi les étoiles, Foulée !
— Que fais-tu, Céleste ?
La jeune éléphante leva les yeux, et son cœur se fendit de chagrin. Les
deux petits guépards l’observaient. Fougueuse reniflait avec appréhension
les branchages qui recouvraient sa mère.
— Vivace, Fougueuse, dit Céleste en enroulant sa trompe. Votre
maman… elle ne peut pas se réveiller. Elle est partie courir avec vos
ancêtres.
Vivace inclina la tête, les yeux rivés sur les branches.
— Elle est allée au ciel ? demanda-t-il.
— Oui, confirma Céleste, la voix râpeuse. Là-haut, les guépards courent
sans jamais se fatiguer. Et la chasse est toujours fructueuse.
Avait-elle trouvé les bons mots ? Elle l’espérait, en tout cas.
— Ça m’a l’air… bien, approuva Fougueuse.
— Votre mère y sera en sûreté mais vous allez lui manquer, jusqu’au
jour où elle vous reverra. (Céleste enserra les petits de sa trompe.) Il va
vous falloir être forts pour elle, et la rendre fière.
— C’est promis, acquiesça Vivace.
Fougueuse se tourna vers le tas de branchages.
— Au revoir, maman, dit-elle.
Le frère regarda sa sœur.
— Nous allons devoir nous défendre seuls, maintenant, Fougueuse. En
attendant d’être adultes. Je suis sûr que nous saurons chasser comme
maman nous l’a appris.
Céleste observait les deux orphelins, le cœur serré. « Je ne peux pas les
laisser livrés à eux-mêmes. Les hyènes les auront dévorés d’ici trois
jours ! » songea-t-elle.
— Vous êtes encore trop jeunes, intervint-elle très vite. Il n’est pas
question que je vous abandonne. Vous allez rester avec moi.
— Pour de vrai ? demanda Fougueuse avec un sourire.
— Pour de vrai, assura Céleste. Même si… moi… je ne sais pas
chasser.
Vivace fronça le museau.
— Attends, tu es énorme ! nota-t-il. (Un œil fermé, il étudia les
défenses de Céleste.) Et tu as des crocs super longs.
La jeune femelle ne put s’empêcher de rire.
— C’est exact, Vivace, concéda-t-elle. Pourtant je n’ai jamais chassé le
moindre animal. Mais il me semble que ta mère avait des sœurs, non ?
(Foulée lui avait parlé d’elles un soir, peu après leur rencontre.) Par-delà le
ruisseau asséché aux acacias, puis vers l’ouest ? Je peux vous y conduire, si
vous le voulez.
— Nous ne les connaissons même pas, nos tantes, lâcha Vivace,
traversé d’un frisson. Maman disait qu’elles habitaient trop loin.
— Ce serait gentil, intervint Fougueuse en adressant un regard sévère à
son frère. En plus, nous sommes capables de marcher très longtemps.
Céleste souffla délicatement sur leurs oreilles. Elle ignorait si les
guépards acceptaient de s’occuper de petits orphelins, néanmoins elle devait
tenter sa chance. Le voyage qu’elle-même avait entrepris pouvait être
repoussé, se persuada-t-elle. Elle ne savait pas ce que le Grand Esprit
attendait d’elle, après tout. Et les désirs de son cœur comptaient moins que
le sort de ces deux malheureux : elle allait d’abord accompagner Fougueuse
et Vivace chez la famille de leur mère, puis elle reprendrait le cours de sa
destinée.
« C’est peut-être une pénitence, se dit-elle en levant les yeux vers le
ciel. Le Grand Esprit souhaite peut-être que je me rachète du meurtre de
Piment. »
— Venez, tous les deux, murmura-t-elle.
Et elle entama un nouveau voyage à travers la prairie et le lit du
ruisseau asséché.
Elle progressait lentement car il lui fallait s’assurer que les petits
guépards ne s’épuisent pas. Les premiers temps, ils hésitaient, jetant des
regards nostalgiques en direction de l’endroit où ils avaient abandonné la
dépouille de Foulée. Le soleil descendait vers l’horizon, à l’ouest, et Céleste
ressentit soudain une profonde inquiétude. Protéger ces deux petits était une
responsabilité écrasante. Et l’arrivée de la nuit n’allait rien arranger, au
contraire. Il serait bon de trouver une forêt où dormir.
Vivace s’était de nouveau arrêté pour adresser une plainte aux buissons
désormais lointains. Céleste, voulant le distraire de son chagrin, déterra un
caillou et le jeta devant elle.
— As-tu envie de jouer, Vivace ? demanda-t-elle d’une voix guillerette.
Fougueuse et son frère se tournèrent vivement vers elle, les oreilles
dressées. Le caillou roulait encore, lorsqu’ils s’élancèrent à sa poursuite.
Fougueuse fut dessus la première : à la voir se démener, on aurait dit qu’elle
voulait l’étriper. Vivace s’écroula sur elle, et les deux jeunes firent la
bagarre jusqu’à ce que Céleste les rejoigne.
Les petits levèrent des yeux gourmands vers elle. Céleste ramassa le
caillou avec sa trompe et le relança.
Elle avait plaisir à regarder jouer ces guépards. D’autant que ce jeu tout
simple permettait d’accélérer le rythme de la marche. Cela mit du baume au
cœur de Céleste. Les petits devaient certes souffrir de l’absence de leur
mère mais ils étaient encore jeunes, et elle se réjouissait d’avoir pu alléger
leur peine. Tout à coup, Vivace bondit sur sa sœur qui glapit de plaisir et lui
grattouilla le ventre avec ses minuscules griffes.
Mais Vivace se dégagea brusquement. La mine grave, il reniflait le sol.
Quand Fougueuse le saisit par la croupe, il la repoussa.
— Qu’y a-t-il, Vivace ? s’inquiéta Céleste.
Elle pressa le pas. Le félin se tourna vers elle, le regard brillant.
Fougueuse reniflait aussi, à présent. Tous deux avaient oublié le caillou et
les jeux.
— Un éléphant ! pépièrent-ils en chœur. Nous sentons un autre
éléphant !
Céleste huma l’air à son tour. Puis, laissant retomber sa trompe, elle
comprit que les petits avaient raison. La piste du pachyderme suivait la
même direction que leur petite troupe. De plus, elle distinguait des traces
maintenant. Des traces estompées mais bien identifiables. Des traces
laissées par des pattes énormes.
« Rocher ! »
CHAPITRE 7

Le phacochère poussa un couinement strident. Il bifurqua brusquement à


droite ; peine perdue. Grand Cœur s’abattit sur lui, planta ses crocs dans sa
face, l’étouffa, l’écrasa de tout son poids. La créature eut beau se débattre,
la vie finit par la quitter.
Grand Cœur resta un moment à la dominer. Il était essoufflé. La chasse
n’avait pas été longue : il avait surpris le phacochère alors que celui-ci
broutait. Néanmoins, la fureur le faisait encore haleter.
Au moins avait-il passé sa rage sur sa proie et non sur Bravoure. La
dispute avec sa sœur lui restait encore sur le cœur. Surtout que… sa colère
était liée à un sentiment de culpabilité. Il n’était peut-être pas le fils de
Vaillant, mais il restait le frère de Bravoure. Ou du moins, son demi-frère,
puisque tous deux avaient la même mère.
« Pourtant, je ne peux chasser cette colère, se disait Grand Cœur.
Bravoure est la petite de Vaillant, et pas moi. D’ailleurs, elle s’est toujours
considérée comme meilleure que moi. »
Mais ce n’était pas tout à fait juste de raisonner ainsi. Observant le
phacochère mort, Grand Cœur dut bien le reconnaître. « L’ennui, c’est que
moi aussi je l’ai toujours crue meilleure que moi. »
Apprendre que Loyal était son véritable père n’avait fait qu’aggraver les
choses. Grand Cœur avait toujours cru être un membre de la Tribu de
Vaillant, destiné à succéder un jour à son père à la tête de la meilleure tribu
de la Terre des Braves.
« Non, ça non plus ce n’est pas juste. » Loyal n’y était pour rien,
Bravoure non plus, tout comme Grand Cœur. Le coupable, c’était Titan.
Titan qui avait brisé le brillant avenir de Grand Cœur le jour où il avait tué
Vaillant.
Le petit phacochère n’était pas un trophée aussi prestigieux que l’aurait
été un jeune buffle, mais Grand Cœur l’avait tué seul. Il saurait s’en
contenter. De toute façon, il n’aurait jamais pu abattre un herbivore rapide
sans l’aide de sa tribu. Le jeune mâle saisit sa victime à pleine gueule et la
traîna dans la prairie tandis que le soleil s’enfonçait toujours à l’horizon.
Devant lui, la brume de chaleur avait laissé place à la fraîcheur du soir, et il
vit se dresser un kopje auquel les derniers rayons donnaient des reflets dorés
luisants.
Grognant sous l’effort, Grand Cœur parvint à en gravir la pente abrupte
pour atteindre le petit plateau désert où se trouvait l’antre de Loyal.
« L’antre de mon père. »
Du lichen et des plantes épineuses obstruaient en partie l’entrée. Grand
Cœur les écarta puis pénétra dans l’obscurité froide. Là, il lâcha le
phacochère, se redressa et huma l’odeur de Loyal.
Une odeur rance, qui commençait à s’estomper… comme les souvenirs
qu’il gardait des traits de son père. « Un jour, j’oublierai Loyal, pressentit
Grand Cœur avec une pointe de douleur. Parce que, au fond, je ne l’ai
jamais vraiment connu. »
Loyal avait été son ami, son mentor, son protecteur. Grand Cœur n’avait
appris que trop tard que ce formidable lion balafré et solitaire était son
véritable père. « Je l’aimais, or je n’ai pas eu la possibilité de l’aimer
comme un père », regretta-t-il.
Il ouvrit grande la gueule et poussa un rugissement de peine.
— Pourquoi ne me l’as-tu pas révélé ?
Révélé. Révélé. Les parois de roche froide renvoyèrent l’écho qui finit
par mourir.
La réponse, Grand Cœur la connaissait, bien sûr. C’était sa tête et non
son cœur qui la lui donnait. Loyal avait brisé son serment. Pas de façon
intentionnelle, certes, mais tout de même. Il avait pris Foudre comme
partenaire parce qu’il croyait que Vaillant était mort. En cela, il avait violé
le serment fait à son ami et chef de tribu. La honte ne lui avait alors laissé
d’autre choix que de s’exiler.
Grand Cœur sentait monter en lui le découragement, mêlé de tristesse et
de colère. Et d’un sentiment de solitude aussi soudain que douloureux.
« Il me manque. »
C’est Loyal qui lui avait enseigné tout ce qu’il savait, car Vaillant avait
été tué avant de pouvoir accompagner Grand Cœur dans l’âge adulte. Loyal
le Solitaire avait chassé avec Grand Cœur quand celui-ci en était encore
incapable. Lorsque le jeune mâle avait été en proie à la colère et
l’impulsivité, c’est Loyal qui lui avait prodigué des conseils et l’avait
calmé. Le grand lion à la queue tordue lui avait offert un foyer, son amitié
et, fidèle au nom qu’il portait, sa loyauté.
Grand Cœur, lui, ne s’était pas toujours montré reconnaissant.
Maintenant qu’il y songeait, il avait parfois fait preuve d’une méchanceté
inexplicable envers Loyal.
« Pourtant, il n’a jamais cessé de m’aimer. » Avec le recul, Grand Cœur
se demandait comment il avait pu être aussi aveugle. Loyal s’était comporté
en père avec lui.
Les plantes grimpantes de l’entrée se mirent à bruire, et des pas
résonnèrent sur la pierre. Grand Cœur se crispa. Puis il se retourna.
L’animal qui apparut dans la pénombre était familier et amical, mais ce
n’était pas celui auquel il s’attendait.
— Tyran, gronda-t-il. (Il alla lécher le museau du lionceau.) Comme tu
as grandi !
Le fils de Titan lui adressa un regard espiègle.
— Grand Cœur ! Tu dis ça chaque fois que tu me vois !
— Parce que c’est la vérité, insista le chef de tribu.
Grand Cœur étudia le jeune félin. Celui-ci était grand, élancé, avec des
pattes trop longues pour son corps et des pieds trop gros pour ses pattes.
Tyran ne deviendrait jamais un grand mâle imposant comme son père… ni
une brute sanguinaire comme celui-ci, espérait-il. Tyran ne semblait pas non
plus avoir hérité de la méchanceté sournoise de sa mère, Malice.
— Tu auras bientôt ton corps d’adulte, je te le promets, reprit Grand
Cœur.
— J’ai hâte ! gémit Tyran.
Grand Cœur éclata de rire.
— Sois patient. Toi aussi, plus tard, tu seras grand.
— Et maigre, soupira le lionceau.
Grand Cœur roula des yeux.
— Mince et rapide, Tyran, mince et rapide, nuança-t-il. Mais assez
parlé de toi. Quelles sont les nouvelles de la Tribu de Titan ?
Tyran s’étendit sur le sol terreux comme s’il était chez lui. Il avait pris
l’habitude de quitter la tribu en douce afin de retrouver Grand Cœur et lui
révéler ce que tramait son père. Lorsqu’ils voulaient se voir, chacun n’avait
qu’à laisser sa marque sur le baobab de la plaine, ou utiliser un autre signal.
L’antre de Loyal constituait le lieu de rendez-vous secret idéal.
— La tribu, c’est toujours aussi barbant, gronda Tyran. Dis, c’est un
phacochère, ça ? Il est pour moi ?
— Comme si tu ne le savais pas ! s’esclaffa Grand Cœur. Allons,
mangeons.
Les deux lions s’accroupirent afin de lacérer la peau dure du
phacochère. Un bon moment, on n’entendit que les bruits du repas.
L’euphorie du début passée, Tyran ralentit le rythme et mâchait à présent
avant d’avaler. Enfin, il lécha ses babines maculées de sang et tourna la tête
vers Grand Cœur.
— Papa ne s’est toujours pas remis de la blessure que tu lui as infligée
pendant la Grande Bataille, annonça-t-il. Je crois qu’il va boiter toute sa vie.
Grand Cœur se retint de dire « Bien ». Il se contenta de hocher la tête
puis de croquer dans un fémur.
— Et il se comporte encore de façon étrange, ajouta le petit. Enfin, la
tribu est habituée à ce qu’il donne des ordres farfelus, mais là ça empire. Il
demande qu’on lui rapporte des proies blessées, encore vivantes, par
exemple. Et ensuite, il part les manger tout seul.
Les sourcils froncés, Tyran scrutait la panse déchiquetée du phacochère.
— Tiens donc ? s’étonna Grand Cœur. (Une de ses oreilles tressaillit.)
Et où se rend-il alors ?
— Du côté du Ravin Brumeux. Tu sais ? En bordure du territoire de la
tribu. On ne le revoit ensuite que lorsqu’il revient en boitant et en se léchant
les babines. Évidemment, personne ne lui demande pourquoi il agit de cette
façon. Ce serait trop dangereux.
— Étrange, en effet, approuva Grand Cœur. Cela dit, ton père n’a
jamais été un lion comme les autres.
— Ça c’est sûr, confirma Tyran.
Grand Cœur marqua une pause, puis demanda tout bas :
— Est-ce que d’autres mâles ont intégré la tribu ? Ou sont venus fureter
près de mon territoire ?
Tyran plissa le front de surprise.
— C’est drôle, j’allais te poser la même question. Nous aussi, nous
avons repéré une odeur inconnue à notre frontière.
Pour toute réponse, Grand Cœur poussa un grognement, songeur. Tyran
et lui reprirent leur repas en silence. Le lionceau s’arrêta ensuite le premier
et se roula sur le flanc en soupirant.
Grand Cœur lui adressa un coup d’œil.
— Qu’est-ce que tu as ? voulut-il savoir. Tu termines avant moi ? C’est
une première…
Tyran ne répliqua pas à cette boutade. Il scrutait le plafond de l’antre
avec mélancolie. Grand Cœur se redressa, étira ses pattes antérieures. Le
ventre plein, il était comblé.
— Qu’est-ce qui te chagrine, petit ? insista-t-il d’une voix plus douce.
— Rien, je… murmura Tyran. Je ne suis pas sûr de pouvoir continuer à
venir te voir. Cela éveille des soupçons. Les lieutenants de mon père
m’observent.
Grand Cœur lui donna une petite bourrade du museau.
— Tu ne risques rien, assura-t-il. Titan et Malice croient que tu es la
perfection faite lion, je te rappelle. Tu es le soleil de leur vie.
— Dommage que ce ne soit plus vrai, gronda Tyran d’un ton découragé.
Ils ont eu un autre petit. Une femelle qu’ils ont appelée Menace… et qui
porte bien son nom.
— Ah ! fit Grand Cœur.
Il imaginait fort bien la situation.
— Maman et papa n’ont d’yeux que pour elle, maintenant. Et les autres
l’ont compris. Je ne mange plus lorsque c’est mon tour comme avant : ils
m’écartent ou ils grondent quand j’approche, et je ne suis même pas sûr que
maman le remarque. En tout cas, elle ne se donne pas la peine de me
défendre. Ça ne m’étonnerait pas qu’ils m’excluent de la tribu, conclut le
jeune mâle en enfouissant son museau dans ses pattes.
Grand Cœur éprouva un mélange de sympathie et de colère. Il savait
parfaitement ce que Tyran éprouvait : lui aussi avait été traité comme un
paria au sein de la Tribu de Titan. Sans l’appui du chef, il était quasi
impossible de survivre. Et ce devait être pire encore pour Tyran, l’ancien
chouchou du chef…
Il donna une nouvelle bourrade affectueuse au petit et lui lécha l’oreille.
— Quoi qu’il arrive, Tyran, affirma-t-il, je te protégerai. D’ailleurs, tu
devrais peut-être partir avant qu’on te chasse. Le moment est venu, n’est-ce
pas ? Tu pourrais intégrer la Tribu de Grand Cœur. Nous, nous
t’accepterons tous. J’y veillerai.
— Nooon, marmonna Tyran, qui adressa tout de même un regard
reconnaissant à son ami. Merci, je ne peux pas m’en aller. J’aime mes
parents, malgré tout. Ils vont bientôt se calmer avec Menace, et alors ils se
rappelleront qu’ils m’aiment aussi. J’en suis sûr !
Grand Cœur perçut une pointe de désespoir dans la voix de Tyran qui
lui serra le cœur.
— En plus, ne t’en fais pas, reprit le lionceau d’un ton plus léger.
Quand Menace sera sevrée, maman redeviendra comme avant.
— Je l’espère, déclara sincèrement Grand Cœur. (Il avait beau détester
Malice, il savait que Tyran avait toujours été proche d’elle.) En revanche, si
les lieutenants de Titan te surveillent, tu ferais sans doute mieux de
retourner rapidement auprès de ta tribu.
— Oui, approuva Tyran. (Il se leva puis alla lécher le museau de Grand
Cœur.) J’essaierai de revenir mais je ne peux rien promettre.
— Ne prends aucun risque, déclara Grand Cœur tandis que Tyran sortait
de l’antre devant lui. C’est déjà très courageux de ta part d’être venu si
souvent. Je te remercie.
Les deux amis se séparèrent au pied du kopje, après quoi Grand Cœur
retourna auprès de sa tribu dans le crépuscule. Des petits points de lumière
s’allumaient dans le ciel bleu foncé au-dessus de lui ; sans lune, l’immense
champ étoilé était bien visible. C’était là-haut, il le savait, que les lions
partaient chasser après la mort : ils poursuivaient pour l’éternité des zèbres
et des gazelles sur ces pistes argentées. Tout en observant ce décor, Grand
Cœur se demandait s’il arriverait un jour à y distinguer les fantômes de
Vaillant, de Loyal et de Foudre. « Bonsoir, maman. Je sais que tu es
heureuse, maintenant. Tu as retrouvé tes yeux, et tu chasses mieux que
jamais. »
Un calme l’envahit. « À quoi bon en vouloir à Bravoure ? » Un bon
chef de tribu ne devait pas être seulement un grand chasseur. Après tout,
Foudre chassait déjà mieux que Vaillant. Assurément, Grand Cœur avait fait
du bon travail, ce soir, avec ce rendez-vous secret. Il préparait sa vengeance
et, un jour, il punirait Titan, comme il l’avait promis, pour la mort de
Vaillant. Il lui fallait aussi venger celle de Loyal.
« J’unirai les tribus, pensa-t-il. Nous vivrons ensemble, heureux, en
paix. Et aucun chef brutal et méchant ne cherchera à intimider les lions
comme de vulgaires gazelles. »
Un jour, Grand Cœur en était persuadé, la tribu comprendrait le sens de
ses actions et les approuverait. Comme tous les lions de la Terre des Braves.
Le jeune mâle baissa la tête et reprit la direction du campement.
Brusquement, il se figea. Ses narines se dilatèrent, et il huma l’air nocturne.
« Un lion. » L’odeur qu’il avait déjà sentie à proximité de sa tribu. Les
babines retroussées, il pressa le pas.
La Tribu de Grand Cœur n’était pas loin, il reconnaissait ses odeurs.
Celle du lion inconnu était encore forte et fraîche. Grand Cœur courait à
présent. Il franchit une portion de prairie obscure et parvint à la butte
derrière laquelle se dissimulait la tribu. Les épaules voûtées dans une
posture agressive, Grand Cœur s’engagea sur l’autre versant.
Et c’est là qu’il le vit : un jeune mâle assez grand, à la crinière déjà
fournie. Cette brute insolente se dirigeait vers Bravoure ! Il était bien bâti et
musclé, mais Grand Cœur s’en moquait : la colère était trop forte. Alors il
banda les muscles et se jeta sur l’intrus, la gueule grande ouverte.
— Grand Cœur ! Non !
Grand Cœur tressaillit. Il retomba sèchement sur le sol et tituba.
Incrédule, il observait bouche bée Bravoure qui accourait vers lui. Elle avait
les yeux brillants.
L’intrus avait fait volte-face. Les babines retroussées, il grondait en
direction de Grand Cœur. Mais il ne fit même pas un mouvement pour
attaquer. Bravoure ralentit, s’interposa entre les deux mâles, puis orienta sa
tête afin de les voir tous les deux en même temps.
— Bravoure ? s’étrangla Grand Cœur, abasourdi. Qu’est-ce qui te
prend ?
— J’interviens avant que vous fassiez des bêtises, lui répliqua sa sœur
en agitant sa queue en direction de l’inconnu. Grand Cœur, mon frère, je te
présente Colosse. C’est mon partenaire.
CHAPITRE 8

Le ciel était tel qu’il l’avait toujours connu. Plus pâle, peut-être, et de la
même teinte bleutée que les montagnes à l’horizon. Avec de fines bandes de
nuages qui filaient au-dessus de lui, à une altitude inimaginable. Épine
plissa les paupières. Il sentit quelque chose de dur et pointu sous son dos.
Une douleur lui traversa le crâne.
« On souffre même dans la mort ? Ce n’est pas juste. Est-ce qu’on est
vraiment obligé de conserver l’odorat, Grand Esprit ? »
La puanteur de charogne était à vomir. Pire encore, des voix étranges
scandaient en chœur autour de lui :
« Père Vénérable Lustré, léopard de la Forêt Verte. »
« Je salue sa mémoire ! »
« Mère Vénérable Caverne, éléphante de la Terre de Roche. »
« Je salue sa mémoire ! »
« Père Vénérable Crête, éléphant de la Plaine Aride. »
« Je salue sa mémoire ! »
« Mère Vénérable Zélée, guépard de la Mer Verte. »
« Je salue sa mémoire ! »
« Mère Vénérable Baobab, éléphante des… »
— Oh, ça suffit les Parents Vénérables !
Épine avait crié sans le vouloir, et les voix s’étaient tues aussitôt. Il
ferma de nouveau les yeux, atterré d’avoir ainsi manqué de respect aux
Esprits. Puis il entrouvrit une paupière. Prudemment.
Un tourbillon de battements d’ailes noires le laissa bouche bée. Son
corps l’élançait partout quand il voulut se lever. Mais l’immense oiseau ne
l’attaqua pas. Il se posa devant lui et replia ses magnifiques ailes. Deux
yeux noirs très sages, plantés dans une tête burinée, se rivèrent aux siens.
— Oh non ! rouspéta le babouin, qui s’affaissa sur lui-même. Pas toi.
— Quelle ingratitude ! répliqua Zéphyr d’une voix rauque teintée
d’amusement. Mes vautours t’ont sauvé la vie, Père Vénérable.
— Ne m’appelle pas comme ça ! tonna Épine.
Il voulut s’asseoir. L’air froid raréfié lui donna le tournis. Il s’effondra
sur ce qu’il savait à présent être un nid de brindilles et de plumes noires.
Le vautour fit comme s’il n’avait rien dit.
— Ta vie, Père Vénérable. Elle t’a été rendue non pas une fois mais
deux. Le Grand Esprit parle clairement à travers nous.
— Une minute. Je ne suis pas mort ?
Épine regarda dans tous les sens, à la fois soulagé et perdu. Il se passa
les pattes sur la figure, se frotta les yeux.
— Vous m’avez conduit jusqu’ici ? ajouta-t-il. Pourquoi ?
— Nous t’avons emmené dans la montagne afin que tu acceptes ta
destinée.
Épine épia entre ses doigts. Le regard noir du vautour était fixe, et il ne
pouvait le soutenir. Il jeta un rapide coup d’œil alentour et aperçut de hautes
parois rocheuses balayées par le vent. Des vautours s’étaient posés par terre,
tandis que d’autres perchaient sur des saillies rocheuses. Épine se réjouissait
que cet endroit ne soit pas la demeure des esprits. Cependant, si lui n’était
pas mort…
— La bataille ! s’écria-t-il en bondissant.
Une douleur aiguë lui transperça une patte postérieure, telle une dent de
crocodile, et il s’écroula, pantelant.
— Vrille ! Ma troupe…
— Tu n’y peux rien, croassa Zéphyr. Le destin de ta troupe n’appartient
pour l’instant qu’à elle-même. Toi, Père Vénérable, tu dois te reposer et te
rétablir.
Sonné de douleur, Épine scruta sa patte.
— Mais…
— Un os de ta patte est abîmé, le coupa Zéphyr. Peut-être cassé. Tu n’y
peux rien.
— Tu ne comprends pas, s’exaspéra Épine.
Il essaya encore de se lever, seulement sa patte ne lui obéit pas : il dut
se traîner sur les membres antérieurs.
— Je… bredouilla-t-il.
Il ne put achever sa phrase. La douleur revint, la tête lui tourna.
L’obscurité l’envahit, le força à lutter pour ne pas perdre connaissance. Il
serra les mâchoires, battit des paupières, et le ciel redevint bleu, les parois
rocheuses redevinrent grises. Tout lui paraissait lointain, comme dans un
rêve. La voix de Zéphyr aussi.
— Repose-toi, Père Vénérable. C’est tout ce que tu peux faire pour le
moment. Même le Parent Vénérable en personne ne peut diriger l’existence
de toutes les créatures de la Terre des Braves. Il peut seulement les orienter,
les conseiller.
— Je ne suis pas…
Les parois de roche se mirent à danser autour de lui, et Épine s’écroula
dans le nid de plumes. La dernière chose qu’il vit, avant que ses sens
l’abandonnent, fut le regard implacable de Zéphyr, d’un noir luisant, qui le
transperçait jusqu’aux os.

À son réveil, tout était noir. Les étoiles étaient plus proches que jamais ;
il étira faiblement une patte pour les toucher mais elles restaient hors de sa
portée. Des ailes noires les éclipsèrent et il se rendormit.

Un soleil incandescent brillait au sommet de sa trajectoire céleste.


Épine avait la gorge desséchée. Une ombre s’abattit sur lui, une feuille
recourbée s’approcha de son museau. Il but avec avidité l’eau qui y était
recueillie. « Tu es l’élu. Toi, Épine Feuille Haute. » Les murmures autour de
lui étaient comme la voix de la montagne.

Une douleur l’électrisa, cette fois, quand une bête le saisit entre ses
mâchoires. Non, pas des mâchoires : des griffes. Un très vieux vautour avait
pris sa patte et l’avait redressée. Épine crut crier mais ne produisit aucun
son. Le vieux vautour croassa. Après quoi, ses plumes ébouriffées
effleurèrent le museau d’Épine et l’oiseau s’envola.

Manger. On lui avait apporté à manger. Il sentit un gros scarabée dans


sa bouche, puis des morceaux de melon, et enfin des bouts de chair. On
l’aida à avaler avant de lui permettre de se rallonger. « Laissez-moi, essaya-
t-il de dire. Tout ce que je veux, c’est dormir. » Mais une fois de plus, les
mots ne vinrent pas.

Les étoiles furent là de nouveau. Une immense rivière d’étoiles sinuait


au-dessus de lui tel le Sentier des Esprits. Il ne voyait pas les vautours mais
entendait les grattements de leurs serres sur la pierre sèche, les bruissements
de leurs plumes. Il n’essaya pas de tourner la tête. Le ciel était trop noir,
sublime et apaisant. Il avait oublié la douleur. Peut-être s’y était-il habitué.
Peut-être était-elle en train de passer.

Manger, encore. Boire, encore. Un bec cliqueta à son oreille, et une


voix murmura : « Épine Feuille Haute. Père Vénérable de la Terre des
Braves. » Sans qu’il puisse protester. Il n’y tenait même pas. Il éprouvait
une telle sérénité…

Les rêves s’enchaînèrent. Ils se gravaient dans son crâne et lui laissaient
une migraine insoutenable. Ils lui montraient des endroits qu’il n’avait
jamais vus. La chaleur sombre et renfermée d’un antre de chacals ; l’odeur
forte et poussiéreuse de ces créatures emplissait ses narines. Un nid au
sommet d’un pin ; ces formes lisses et arrondies contre son ventre étaient
des œufs d’aigle. Quand la vision changea, il planait au-dessus d’un point
d’eau qui disparut bien vite derrière lui ; il se dirigeait vers les falaises, au
loin. Il inclina ses ailes, plongea sous la surface de la terre, en profondeur ;
il progressait à présent dans un tunnel étroit, ses griffes minuscules butaient
contre des racines invisibles.
— Ce n’est pas inouï, prononça Zéphyr de sa voix rauque. Ni sans
précédent.
Encore sonné, Épine parvint à se rasseoir. Le soleil lui fit cligner des
paupières. Une douleur lancinante se réveilla derrière ses yeux mais, cette
fois, il n’eut pas le vertige et ne perdit pas connaissance. Il se sentait lucide
pour la première fois depuis… « Je ne sais pas. Je ne sais même pas depuis
quand. Des jours ? », se dit-il. Pour ce qu’il en savait, des lunes entières
auraient pu s’écouler. Sa patte comme sa tête l’élançaient encore, et il
distinguait ses côtes à travers son pelage, mais il se sentait… vivant.
— Qu’est-ce qui n’est pas inouï ?
Les mots lui raclèrent la gorge, cependant il les avait bel et bien
prononcés cette fois.
— Tes rêves, répondit Zéphyr en inclinant son crâne chauve vers lui. Tu
nous parlais de tes rêves.
— Oh ! Vraiment ?
Épine ne s’en souvenait pas.
— En tout cas, intervint un autre vautour, tu marmonnais et divaguais,
et nous, nous t’écoutions.
— Le Grand Esprit se révèle de bien des façons, Plume de Nuit, indiqua
Zéphyr. Chaque Parent Vénérable peut ressentir son pouvoir d’une manière
différente.
— Une fois, rappela un vieux volatile aux ailes déplumées, il y avait un
Parent Vénérable babouin qui pouvait voir par les yeux des autres créatures,
aussi aisément que les éléphants lisent les ossements. Le Père Vénérable
Orchidée de la Forêt Dorée…
Zéphyr inclina la tête vers le vieux vautour en signe de respect.
— Je salue sa mémoire, dit-elle.
— Ce serait donc un trait commun aux babouins ? proposa Plume de
Nuit.
— En effet, approuva Zéphyr. Un signe de plus qui montre qu’Épine
doit accepter sa destinée. Il doit s’entraîner à utiliser ce pouvoir, le
peaufiner afin de servir au mieux toutes les créatures.
— À présent, j’aimerais que vous me laissiez seul, grommela Épine
sans animosité. (La fatigue s’infiltrait de nouveau dans ses membres.) Ces
rêves… ils me donnent une migraine carabinée.
— C’est naturel. Dors, maintenant.
Une mélopée monta de la gorge de Zéphyr, à laquelle les autres
vautours se joignirent peu à peu. Bientôt, c’était un refrain âpre et
monotone qui montait et baissait en intensité. Épine avait l’impression que
des fourmis géantes vadrouillaient sous son crâne.
— Les vautours savent chanter ? bredouilla-t-il, à moitié endormi. Je
l’ignorais. Quel horrible raffut !
Un horrible raffut qui avait pourtant quelque chose d’apaisant et qui
estompa son mal de tête. Épine sombra de nouveau dans le sommeil.
Chaque fois qu’il se réveilla ensuite, il entendait encore tout autour de lui la
drôle et ancestrale chanson des vautours.
Épine rouvrit les yeux par une matinée radieuse. Il prit une profonde
inspiration et nota qu’il s’était habitué à cet air froid et raréfié. Cela lui
rendait les idées claires, et il en avait bien besoin. Il avait encore rêvé, et les
battements sourds étaient revenus derrière ses yeux. Il avait été un léopard
qui hissait une antilope dans un arbre.
Ses narines frémirent. Migraine ou pas, l’odeur de la chair était
appétissante. Il roula sur lui-même et découvrit près de lui un écureuil mort,
ainsi qu’un petit tas de graines de marula et de figues séchées. Il prit une
poignée au hasard et dévora sans attendre.
Il finissait de nettoyer les os de l’écureuil lorsqu’il entendit un souffle
puissant. Zéphyr venait de se poser à côté de lui.
— Tu sembles en meilleure forme, ce matin, Épine Père Vénérable.
— Épine Feuille Haute, rectifia le babouin. Et en effet, je me sens
mieux. Merci, ajouta-t-il en adressant un petit coup d’œil reconnaissant au
vautour.
La femelle inclina sa tête de quelques centimètres puis déclara :
— Et maintenant, suis-moi.
Zéphyr s’envola vers le sommet d’une pente rocailleuse. Épine se
dirigeait déjà dans la même direction. Il avait presque oublié sa patte
blessée ; il trébucha, tituba, reprit l’équilibre. La douleur était encore
présente quoique atténuée et beaucoup plus supportable. Les longues
journées de fièvre passées dans cette montagne avaient dû le guérir, au
moins en partie.
Épine reprit sa marche plus prudemment cette fois. Ses pieds dérapaient
sur les petits cailloux, ses muscles le brûlaient après tant d’inaction. Zéphyr
redescendait se poser à intervalles réguliers, afin de s’assurer que le
babouin tenait le rythme. Elle disparut ensuite derrière une crête rocheuse,
qu’Épine franchit après elle. Là, il s’arrêta pour contempler le décor.
Le cratère situé au sommet de la montagne formait presque un cercle. Il
était recouvert de pierres blanches et lisses. Au centre, se trouvait une mare
dont le soleil faisait scintiller les eaux calmes. Sous le regard d’Épine, des
bulles vinrent alors crever la surface, et une odeur étrange et nauséabonde
agressa ses narines : on aurait dit des œufs retrouvés dans un nid
abandonné.
Le jeune babouin sentit ses poils se hérisser sur sa nuque, tandis que des
picotements lui parcouraient le corps. De ce lieu qui semblait dater d’une
époque immémoriale se dégageait une atmosphère sacrée, comme si des
esprits invisibles y étaient retenus. Un endroit autrement plus ancien que le
vautour qu’Épine remarqua, perché au-dessus de la mare.
Le vieux volatile au plumage gris et clairsemé leva sa tête parcheminée.
Il scruta le babouin, mais ne dit rien. Zéphyr, qui s’était posée à côté du
primate, déclara :
— Avance-toi, Épine. Rejoins Plume d’Ardoise et bois l’eau de la mare.
Épine ferma un œil et huma l’air, méfiant.
— Pourquoi ? demanda-t-il.
C’est alors que Plume d’Ardoise prit la parole.
— Tous les Parents Vénérables doivent boire de cette eau. Elle scelle le
pacte qui les lie au Grand Esprit.
Épine secoua lentement la tête et recula.
— Zéphyr. Plume d’Ardoise. Ne m’en veuillez pas. (Il inspira, mais la
puanteur de la mare faillit le faire vomir.) Je ne sais pas comment vous le
dire autrement. Vous allez devoir accepter ma décision. Mon devoir, c’est
ma troupe et uniquement ma troupe. Est-ce que vous le comprenez ?
Les yeux de Plume d’Ardoise se durcirent.
— C’est toi, Épine Feuille Haute, qui ne comprends pas.
— Au contraire. Et je sais que je vous déçois. (Le babouin se tourna
vers Zéphyr.) Je te remercie de m’avoir sauvé la vie. À présent, je dois
rentrer chez moi. Je me suis absenté trop longtemps.
Les deux vautours s’interrogèrent du regard. Bien malin qui aurait pu
deviner les pensées qu’ils échangeaient. Épine retint son souffle. Après
quoi, Zéphyr le fixa d’un œil froid et dit :
— Dans ce cas, pars, Épine. Sache toutefois que si tu n’acceptes pas ta
destinée, celle-ci s’imposera à toi malgré toi. Et ton sort sera alors bien pire.
— J’accepte de courir le risque, affirma Épine.
— Nous ne pouvons donc plus t’aider, conclut Zéphyr.
Elle se mit face au soleil, déploya ses grandes ailes et laissa la brise les
agiter. Puis elle s’envola tandis que Plume d’Ardoise tournait sans un mot
sur lui-même et s’éloignait, lui aussi.
Épine plissa les paupières pour suivre du regard la femelle.
— Dois-je comprendre que tu ne me raccompagneras pas au pied de
cette montagne ? demanda-t-il.
Zéphyr ne répondit rien. Ses ailes rencontrèrent un courant ascendant,
leur extrémité s’inclina. La femelle prit un virage, passa au-dessus d’Épine
puis disparut derrière la crête désolée.
CHAPITRE 9

Grand Cœur ferma les yeux. La contrariété le rongeait de l’intérieur. Avec


un peu de chance, sa tribu croirait qu’il dormait pour de bon. Le soleil de
cette fin d’après-midi lançait ses rayons sous l’acacia, presque comme si
l’astre du jour voulait lui écarter les paupières. Le jeune lion émit un
grondement de gorge.
Le Grand Esprit soit loué ! Son petit stratagème avait fonctionné.
Aucun lion ne l’avait approché. Il entrouvrit une paupière et observa
prudemment les alentours. Colosse était encore là, blotti contre sa sœur.
Couchée sur le flanc, Bravoure asticotait l’oreille du grand mâle qui fit alors
mine de la mordre mais se contenta de lui effleurer le museau. Bravoure lui
lécha les babines.
« Beurk », pensa Grand Cœur, écœuré. Ces deux nigauds se
comportaient comme des lionceaux. Un manque de dignité vraiment…
gênant. S’ils se voyaient comme Grand Cœur les voyait, ils…
Colosse rit soudain à une remarque que Bravoure venait de faire. Il se
retourna et son regard se posa sur Grand Cœur. Celui-ci referma aussitôt
son œil.
Il haletait. Bravoure et Colosse parlaient-ils de lui ? Se moquaient-ils de
lui ?
— Hé, Grand Cœur ! l’interpella Gracieuse en lui battant le flanc de sa
queue. Tu te sens bien ? Tu as l’air patraque.
— Je ne vois pas ce que tu veux dire, gronda Grand Cœur.
Sans plus prêter d’attention à Gracieuse, il observa de nouveau d’un œil
noir Colosse et Bravoure. Le mâle se levait, étirait ses pattes antérieures,
secouait sa crinière dorée. Il produisit un rugissement bref et grave.
— J’ai envie de chasser, annonça-t-il.
« Tu m’étonnes ! rouspéta intérieurement Grand Cœur. Pour lui, tout est
toujours question d’envie, jamais de responsabilité. »
Bravoure se leva à son tour et se fit les griffes contre le tronc d’un
acacia.
— Bonne idée, approuva-t-elle. Je t’accompagne.
Colosse promena son regard sur les autres lions comme pour les inviter
à se joindre à eux.
— Je connais un terrain prometteur, dit-il. Nous y serons largement
avant le coucher du soleil.
Rude se leva aussitôt, prête à partir. Têtu lécha les fronts de Rêche et de
ses petits avant d’aller rejoindre Colosse et Bravoure. Grand Cœur resta
couché, foudroyant du regard le partenaire de sa sœur.
Colosse était un beau mâle, à ses yeux : il venait d’atteindre l’âge adulte
et avait une carrure imposante, de larges épaules, un pelage brillant et une
crinière dorée foisonnante. « Pas étonnant que Bravoure l’aime ; ensemble,
ils auront de beaux petits, forts et en bonne santé. Mais ça ne l’autorise pas
à se pavaner comme s’il était le chef. » Grand Cœur renifla de dédain.
Gracieuse s’était détournée de lui et allait retrouver les autres d’un pas
guilleret.
— Vif, tu viens aussi ? Et toi, Grand Cœur ? (Elle lui jeta un coup d’œil
espiègle, comme pour l’encourager.) On va bien s’amuser !
Grand Cœur bâilla à s’en décrocher la mâchoire.
— J’ai d’autres projets, pour la chasse, grogna-t-il.
Bravoure titilla l’oreille de Colosse, et Grand Cœur réprima un nouveau
frisson de dégoût. Enfin, elle s’approcha de son frère. Malgré son attitude
aimable, elle s’adressa à lui dans un grondement grave.
— Qu’est-ce qui te prend ? demanda-t-elle. Nous avons tous à
apprendre d’un lion expérimenté comme Colosse.
— Moi je n’ai rien à apprendre de personne, répliqua Grand Cœur.
C’est ma tribu, pas la sienne !
Sur ces mots, il se leva et s’en alla. Aussitôt ou presque, il réprima un
grognement irrité lorsque Vif se dirigea vers lui. Grand Cœur voulait être
seul.
— Va donc avec Colosse, lui lança-t-il.
Surpris et un peu blessé, Vif retourna auprès des chasseurs, de mauvaise
grâce. Grand Cœur entendit alors les pas de Bravoure qui revenait vers lui.
Sa sœur se cala sur son allure et lui adressa un regard furieux.
— Arrête de bouder, tu es ridicule.
— Je ne boude pas ! grogna Grand Cœur.
— Depuis le temps que je te connais, je sais que tu es un sacré boudeur,
oui.
Étranglé de fureur, Grand Cœur explosa :
— Je ne vois pas pourquoi tout le monde adore la compagnie de
Colosse ! Nous ne savons rien de lui. Ni d’où il vient, ni ce qu’il est au
juste, ni même si nous pouvons lui faire confiance…
— Quoi ? s’emporta Bravoure, qui se figea, les babines retroussées.
Colosse est un mâle noble, il est fort, et il t’a toujours traité avec respect. Il
n’a pas cherché à te défier alors que tu es plus jeune que lui et que ta
crinière commence à peine à pousser !
— Il ne m’a pas défié ?
— C’est la vérité !
Grand Cœur ne pouvait discuter sur ce point, et cela ne faisait que
l’enrager davantage.
— Pourquoi est-ce que tu m’as menti, Bravoure ? Quand tu allais
retrouver Colosse en douce…
— Pourquoi ? répéta la lionne, qui toisait son cadet avec mépris. Parce
que je savais que tu réagirais comme ça. Toujours sur la défensive,
susceptible et… parano !
Elle se tourna pour aller rejoindre son partenaire et ce faisant lança une
dernière flèche.
— Et je n’ai pas besoin que tu me protèges, petit frère.
Grand Cœur avait le ventre noué de rage. Bravoure avait filé sans lui
laisser le temps de trouver une repartie. Les poils de la nuque hérissés, il
s’éloigna dans la direction opposée.
— Grand Cœur, attends ! le retint Vif, qui trottinait après lui.
— Non, va avec Colosse et les autres. Je suis très bien tout seul.
— Mais moi, je préfère être avec toi, insista Vif. Colosse a plein de
monde autour de lui. Toi, non.
— Autour de lui ? s’étouffa Grand Cœur. Tu penses que je suis en train
de perdre la tribu, Vif ?
— Mais non, voyons ! lui assura son ami. Tu sais prendre les bonnes
décisions, tu mènes bien la chasse, tu as d’excellentes idées… Seulement,
ça les agace un peu quand tu parles du Grand Esprit… ajouta-t-il après une
brève hésitation.
— C’est leur problème ! gronda Grand Cœur. Les lions sont trop
arrogants, ils se prennent pour les maîtres de la Terre des Braves et croient
qu’ils n’ont besoin de personne.
— Je suis de ton avis, lui répondit Vif en signe d’apaisement. Nous
avons toujours été fanfarons. C’est dans notre nature, j’imagine.
— Il est peut-être temps que nous comprenions qu’il existe des
puissances supérieures, grogna Grand Cœur.
Vif arrivait à dissiper sa mauvaise humeur, et cela ne lui plaisait pas.
— Mais je ne m’attends pas à ce que tu comprennes le Grand Esprit,
ajouta-t-il.
Vif agita la queue, blessé.
— Et pourquoi ? Parce que je ne suis pas aussi intelligent que toi ?
— Ce n’est pas ce que j’ai voulu dire…
— Ça n’a aucune importance, le coupa Vif, qui se secoua d’un air
hautain. Tu l’as dit toi-même, nous ne pouvons même pas aller en parler au
Parent Vénérable.
— Écoute, excuse-moi d’avoir dit ça, bredouilla Grand Cœur. (Il
s’arrêta un instant.) Vif, même en l’absence de Parent Vénérable, je crois
savoir vers qui nous pouvons nous tourner.
— Ah oui ?
Vif orienta une oreille vers l’avant.
— Suis-moi. Nous allons rendre visite à un de mes amis. Il a toujours
été de bon conseil, ajouta Grand Cœur qui repartait à vive allure.

« Bizarre », s’étonna Grand Cœur avec un léger malaise.


Il pensait croiser des sentinelles qui protégeaient la limite des Grands
Arbres. Or il n’y avait pas l’ombre d’une queue marron dans les arbres, ni
le moindre cri d’alarme dans les branchages.
Il ralentit le pas, chercha son chemin entre les troncs, écartant les
branchages et les plantes rampantes. Derrière lui, il entendait les pas
hésitants de Vif et son souffle nerveux.
— C’est du… sang ? murmura celui-ci au même instant.
Grand Cœur s’arrêta, leva la tête et huma l’air. Vif avait raison : une
odeur chaude, comme pierreuse, provenait du fond de la forêt.
— Oh non ! gronda-t-il.
Il repartit à toute vitesse. Il n’eut pas à aller bien loin pour apercevoir
des branches cassées… sous lesquelles un babouin était allongé, les
membres positionnés de façon peu naturelle. Sa bouche demeurait figée
dans une grimace de mort. Un autre singe gisait face contre terre à
proximité. Grand Cœur le retourna : il ne le connaissait pas. Mais lorsqu’il
passa au corps suivant, affalé contre le tronc d’un figuier, il retint son
souffle. Quel choc de découvrir Nervure, un membre de la Troupe de la
Forêt Claire !
— Qu’est-il arrivé ? demanda Vif, qui observait les carcasses, stupéfait.
— Je l’ignore, répondit Grand Cœur.
Le chef de tribu bondit par-dessus une branche tombée et dépassa
d’autres cadavres encore. L’odeur de mort était omniprésente, maintenant.
Et de plus en plus forte. Grand Cœur arriva enfin dans la clairière du Trône
de Roche.
Les babouins fuirent devant lui dans un concert de cris d’alarme. Ils se
réfugiaient dans les arbres ; une grande femelle bascula sur une branche,
puis voûta les épaules et montra les crocs mais, dès qu’elle croisa le regard
du lion, elle se détendit.
— Ohé, tout le monde ! lança-t-elle. Fausse alerte, c’est Grand Cœur.
— Bonjour, Mangue, la salua celui-ci. Dis-moi ce qui se passe.
Mangue n’eut pas le temps de répondre : Datte Feuille Haute les
rejoignit en vitesse.
— Grand Cœur ! s’écria-t-elle.
Les autres babouins redescendaient de leurs perchoirs. Datte semblait
épuisée, et c’est d’une patte tremblotante qu’elle caressa l’épaule de leur
visiteur.
— C’est bon de te revoir, mon vieil ami.
D’autres babouins, parmi les plus âgés, s’attroupaient à présent autour
du lion, lui caressaient les pattes, le cou, lui disaient bonjour.
— Mousse ! Muguet ! gronda affectueusement Grand Cœur. Koko !
Moi aussi, ça me fait plaisir de vous revoir. Mais tous ces corps dans la
forêt… Il est arrivé quelque chose de terrible, on dirait.
— Nous allons t’expliquer, déclara Koko qui jeta un regard méfiant
derrière Grand Cœur. Dis-nous d’abord qui est cet inconnu.
— Lui, c’est Vif de la Tribu de Grand Cœur. C’est mon ami.
Grand Cœur désigna le jeune félin d’un mouvement de la tête. Vif
ouvrait de grands yeux, à la fois nerveux et impressionné.
— S’il est ton ami, il est le bienvenu, enchaîna Datte. (Ses épaules
s’affaissèrent soudain.) Navrée que nous ne puissions mieux vous accueillir.
Tu as raison, Grand Cœur, nous vivons une bien mauvaise période. Koko,
ajouta-t-elle, il y a d’autres blessés à conduire chez les Bonnes Feuilles…
— J’y cours, répliqua Koko. À plus tard, Grand Cœur.
Et le babouin à la face balafrée s’en alla.
Grand Cœur le regarda s’éloigner. La situation devait être grave, en
effet, pour que Koko n’essaie même pas de glisser une blague ou un
commentaire. Grand Cœur sentit son sang se glacer.
Un petit babouin se fraya un chemin dans l’attroupement. Grand Cœur
nota qu’il grimaçait à chacun de ses pas.
— Oli, dit-il en lui adressant une caresse du museau. Que s’est-il
passé ?
— Une terrible attaque, lui révéla le babouin. Oh ! Si seulement tu étais
venu nous voir hier, Grand Cœur…
Olive grimaça encore lorsqu’un mâle le frôla pour mieux voir les lions,
puis passa son chemin. Grand Cœur se rapprocha afin d’inspecter le dos de
son ami et lâcha un grognement choqué. Olive avait la peau striée de
griffures.
— C’est terrible, gronda le lion. Olive, je suis navré. Moi aussi, j’aurais
voulu être là. Et Épine, comment va-t-il ?
Le silence qui accueillit sa question fut pour Grand Cœur comme un
coup de griffe en plein ventre. Datte et Olive échangèrent un regard affligé.
— Je… commença Datte.
Sa gorge se noua et elle ne put en dire davantage. Les pattes sur la
bouche, elle baissa les yeux, battit des paupières. Elle voulut ensuite
reprendre la parole, échoua de nouveau. Un tout petit gémissement monta
de sa gorge.
Olive, lui, tremblait de tout son corps. Sa bouche s’ouvrit et se ferma
plusieurs fois, en signe de détresse.
— Épine est… Grand Cœur, nous pensons que… nous pensons qu’il est
mort.
— Non ! s’étrangla Grand Cœur. Olive, ce n’est pas possible, comment
cela serait-il arrivé ?
— Nous l’ignorons, gémit le petit babouin. Nous n’avons pas encore
retrouvé son corps. Les charognards ont dû l’emporter avant que nous
ayons commencé les recherches. (Il étouffa un cri de douleur.) C’était le
chaos. Nous aurions dû partir à sa recherche plus tôt, mais la bataille…
— Ce n’est pas votre faute, Olive, lui assura Grand Cœur en lui
caressant le crâne. Je suis vraiment navré. Épine, souffla-t-il, désespéré.
Le jeune lion ne put que rester immobile, en silence, à réconforter le
petit babouin qui lui-même se massait la patte. Grand Cœur se sentait
paralysé par le chagrin. Comme si sa cage thoracique menaçait
d’écrabouiller son cœur.
« Il était mon ami, quand je n’étais qu’un lionceau. Je le connaissais
depuis toujours. Nous venions de survivre à la Grande Bataille et de nous
retrouver… » se lamentait-il, inconsolable.
— J’aurais dû être là ! s’exclama le jeune lion dans un rugissement
désolé. (Il ferma les yeux, les mâchoires crispées.) Olive, Datte. Dites-moi
ce que je peux faire pour aider la troupe. Pour vous aider, tous les deux. S’il
vous plaît.
Olive s’écarta pour mieux plonger son regard dans celui de Grand
Cœur. Lui-même ouvrait de grands yeux sombres, emplis de désespoir.
— Il est trop tard, Grand Cœur. Nous ne pouvons plus rien faire. (Olive
s’écroula et se prit la figure à deux mains.) Le Grand Esprit nous a tous
abandonnés.
CHAPITRE 10

Le ciel avait un aspect menaçant, pareil à une immense tache d’un jaune
terne. La poussière de la savane asséchée flottait dans l’air. Céleste en
soulevait des nuages à chaque pas qu’elle faisait dans la prairie. Derrière
elle, les deux petits guépards montraient des signes de fatigue. Céleste
distinguait leurs mouvements lorsqu’elle tournait la tête mais ils étaient
presque engloutis par la brume nébuleuse.
Quand l’éléphante se remit dans le sens de la marche, sa patte heurta un
gros caillou qui roula sur quelques mètres. Un serpent couleur de sable
jaillit de sous le caillou et fonça se réfugier dans un trou. « Si j’avais été
plus rapide, j’aurais pu l’écraser », songea Céleste. Le reptile aurait servi de
repas à Vivace et à Fougueuse. Hélas ! Céleste n’était ni rapide, ni
chasseuse. Elle ne saurait rattraper cette proie maintenant.
— Continuez comme ça, tous les deux, lança-t-elle aux orphelins de sa
voix la plus guillerette. C’est très bien.
Les pauvres félins étaient épuisés. Ils s’étaient lassés depuis longtemps
de la chasse aux cailloux. La petite troupe cheminait à travers la Terre des
Braves depuis des jours. Céleste avait certes trouvé des scarabées et des
larves pour ses protégés (cachés dans les branches dont elle se nourrissait),
seulement ils étaient affamés. Eux ne pouvaient pas se nourrir de feuilles,
de branches, ni même de brins d’herbe. Il leur fallait de la viande, et sans
tarder.
Si elle n’avait continué de repérer des empreintes à moitié effacées dans
la terre sèche, Céleste aurait sans doute perdu espoir de retrouver Rocher.
Mais chaque fois qu’elle était sur le point de se décourager, elle tombait sur
une empreinte énorme que lui seul pouvait avoir laissée, ou bien elle flairait
un reste de son odeur. L’espoir lui revenait alors, et elle reprenait sa marche,
suivie par les deux petits guépards.
Les traces de Rocher épousaient toujours la direction que Céleste
suivait et lui procuraient un peu de réconfort après tant de malheurs. Si les
empreintes s’écartaient de sa voie, Céleste décida qu’elle interromprait les
recherches pour l’instant. Le plus important était de localiser les tantes des
petits guépards.
— Tu te souviens du bon goût de l’antilope, Fougueuse ? demanda
derrière elle Vivace d’une voix faible.
— Oh oui ! répondit sa sœur sans plus d’énergie. Très juteux.
— Et énorme, enchérit Vivace. Il y en avait toujours trop.
— Maman capturait des gazelles, aussi… Celles dont la queue n’arrêtait
pas de bouger. C’était rigolo.
— Et quand on les regardait, tapis dans l’herbe, elles bougeaient super
vite ! Et elles étaient rapides ! gloussa Vivace. Maman ne les rattrapait pas
toujours, d’ailleurs.
— Nous, on n’aurait aucune chance, gémit Fougueuse. Maman me
manque tellement !
Le cœur de Céleste se serra tandis que les deux petits sombraient de
nouveau dans le silence. Les pauvres. « J’étais obligée de les emmener, se
rappela-t-elle pour s’insuffler du courage. Laissés seuls avec la carcasse de
leur mère, ils auraient fini par mourir de faim, ou succomber à l’attaque
d’un prédateur. Avec moi, ils avaient une chance de s’en sortir. »
Une brume de chaleur faisait onduler l’horizon et l’empêchait de
distinguer les formes alentour. Pourtant, Céleste était sûre d’apercevoir une
silhouette à mi-distance : grande, sombre et voûtée. Était-ce Rocher ? Son
cœur se gonfla d’un nouvel espoir. Elle braqua ses oreilles en avant et
pressa le pas.
Hélas, plus elle approchait, plus il devint évident que cette silhouette
était immobile. Et entourée de hyènes qui festoyaient autour d’un corps
massif brun-noir. Elles en arrachaient la chair par lambeaux et grognaient.
« Pitié, se dit Céleste, faites que ce ne soit pas Rocher… »
Trottinant à présent, elle dressa la trompe et barrit si fort que les hyènes
en sursautèrent ; elles se figèrent un moment avant de déguerpir. Céleste
tapait très fort des pattes à chaque pas afin de chasser les retardataires.
Le cœur battant, la jeune éléphante se dirigea vers les restes de la
carcasse, quand, enfin, une vague de soulagement déferla en elle : ses
craintes n’étaient pas fondées. Le corps sans vie était celui d’un énorme
buffle, aux orbites vides. Couché sur le flanc, les membres raides tournés
dans des directions pas naturelles. Des bandes de peau et de chair avaient
été arrachées de son flanc, ses pattes avaient été grignotées… mais ça,
c’était l’œuvre des hyènes. Ces blessures-là semblaient récentes et
superficielles. Celle qui l’avait tué, c’était plutôt celle qui lui balafrait
la cage thoracique, engorgée de sang séché. Le poitrail du buffle avait été
ouvert le long du sternum.
« Cette plaie. Comme celle de Foulée », se dit Céleste qui, d’instinct,
recula.
Vivace et Fougueuse la rejoignaient en sautillant, les yeux comme des
mangues. L’éléphante percevait la présence de grandes ombres menaçantes,
à la périphérie de son champ de vision. Les hyènes avaient repris confiance
et se rapprochaient.
— Ils ont l’air délicieux, grogna l’une d’elles.
— Hmm, approuva une autre. Des petits guépards. J’adore.
— Il n’y a pas beaucoup à manger, mais la chair est si tendre…
Céleste attira très vite les petits sous sa protection.
— Restez où vous êtes ! ordonna-t-elle aux hyènes.
— Ils seront meilleurs que ce buffle, murmura une charognarde. Il avait
un goût bizarre.
— Même les vautours n’en ont pas voulu, glapit une grande femelle,
qui secoua la tête et claqua des mâchoires comme pour en chasser le goût.
Avec ces petits félins, on va se régaler.
— J’ai dit : restez où vous êtes ! claironna Céleste, qui agitait les
oreilles en guise d’avertissement.
Pourtant, les hyènes approchaient toujours, à pas prudents, les pupilles
luisantes de faim. Céleste tourna sur elle-même et donna un coup de
défense dans le vide pour chasser les deux sournoises qui se faufilaient dans
son dos.
— C’est vrai qu’il a une drôle d’odeur, ce buffle, pépia Vivace entre ses
pattes. Ça m’étonnerait qu’on puisse le manger.
— Moi aussi, confirma Fougueuse. Céleste, je crois que la chair n’est
pas bonne.
L’éléphante était du même avis. Cette mort dégageait quelque chose de
sinistre et de mauvais. Elle lui laissait la même impression que celle de
Foulée. Céleste caressa la tête duveteuse des petits du bout de sa trompe,
puis la dressa de nouveau pour lancer aux hyènes :
— Nous n’allons pas toucher à votre carcasse. Laissez-nous tranquilles.
N’approchez pas des petits !
Mais lorsqu’elle tourna la tête pour menacer un groupe, quatre autres
hyènes chargèrent sur son flanc, la gueule béante, la langue pendante de
gourmandise et les crocs dégoulinants de bave. Céleste tendit aussitôt sa
trompe aux guépards qui paniquaient.
— Vite ! Montez ! leur dit-elle.
Vivace grimpa le premier, suivi par Fougueuse. Leurs griffes ne
causaient que de minuscules égratignures à Céleste. Les petits se réfugièrent
sur son crâne, afin de voir la scène en contrebas entre ses oreilles.
L’éléphante se tourna vers les hyènes qui l’attaquaient et tapa du pied si fort
que le sol trembla.
— Allez-vous-en !
Les hyènes se mirent à tourner en rond, l’œil noir.
— Ce n’est pas juste, gronda un mâle trapu qui semblait être le chef.
— Espèce de grande limace grise ! proféra une jeune femelle nerveuse.
— Tant pis pour vous ! répliqua Céleste dont le cœur s’apaisait un peu.
Vous n’avez qu’à manger votre carcasse. Vous n’aurez pas ces petits.
Les hyènes se retirèrent en grommelant. Céleste entendait les insultes
qu’elles marmonnaient mais elle les ignora, préférant s’éloigner et laisser la
meute à son festin.
Quand elle fut suffisamment loin, et que les petits se furent calés entre
ses épaules, elle leur chuchota :
— Ne bougez pas, tous les deux. Nous devons forcer l’allure et vous
serez plus en sécurité sur mon dos.
— Céleste ! jappa Vivace. (Celle-ci sentit le petit qui se raidissait.)
Regarde !
Céleste chancela. Elle orienta ses oreilles dans la direction indiquée et
plissa les yeux. Du sable se mêlait à la poussière qui volait devant elle, et la
chaleur déformait les collines au loin, mais elle distinguait bien une grosse
masse : une silhouette sombre qui dodelinait. Cette fois, ce n’était pas un
buffle mort.
Céleste avala sa salive.
— Accrochez-vous, mes petits, dit-elle d’une voix rauque.
Et elle partit au trot.
Elle tâchait de ne pas nourrir trop d’espoirs, afin de ne pas être déçue au
cas où… « Au cas où ce ne serait pas lui. Ce serait quand même… » se
répétait-elle.
Mais la silhouette était caractéristique et, à mesure qu’elle s’en
approchait, elle reconnut aussi la peau foncée, malgré les taches de sable
jaune qui la maculaient. Céleste dressa sa trompe et barrit. Puis, la gorge
pourtant sèche, elle appela le grand mâle.
— Rocher !
L’éléphant hésita, se retourna. Céleste vit alors ses longues défenses
couleur crème et leur forme si particulière, leur courbe légèrement
irrégulière.
— Rocher !
— Céleste ?
Le cri stupéfait parvint à la femelle à travers le paysage morne. Céleste
pressa le pas, et Rocher en fit autant dans l’autre sens. Ils se rejoignirent
dans un tourbillon de sable, emmêlèrent leurs trompes, s’entrechoquèrent
tendrement la tête. Céleste se laissa aller contre le corps puissant du mâle,
se blottit contre sa peau brûlante, sentit les battements affolés de son cœur.
— Rocher ! Nous t’avons enfin retrouvé !
— Oh ! Céleste, gronda-t-il en lui caressant l’épaule. Il m’avait bien
semblé t’entendre crier. Mais je refusais d’y croire.
— C’est lui ? glapit une voix sur le dos de Céleste. C’est lui, l’éléphant
que tu cherchais, Céleste ?
Surpris, Rocher recula et découvrit les deux petits guépards perchés sur
la tête de son amie.
— Qui sont… commença-t-il.
— Les petits de Foulée, le coupa Céleste d’une voix douce en enroulant
sa trompe autour de ses passagers. Tu n’as pas oublié notre amie guépard,
Rocher ?
— Non, bien sûr, répliqua le grand mâle, dont les yeux verts se
troublèrent. Cela signifie qu’elle… ?
— Foulée est montée courir parmi les étoiles, murmura Céleste.
Elle baissa encore la voix, de sorte que les petits n’entendent pas la
suite.
— Elle a été tuée, Rocher. Mais aucun carnivore ne l’a dévorée. Son
poitrail était lacéré…
Rocher agita la trompe.
— Encore ? Écoute, Céleste, j’ai croisé un chacal qui présentait la
même blessure mortelle. Une femelle qui, elle non plus, n’avait pas été
dévorée. Hormis…
Rocher adressa un coup d’œil anxieux aux petits.
— Le cœur, souffla Céleste.
— Oui, confirma Rocher dans un murmure si grave qu’on aurait dit un
éboulement au loin.
Céleste sentait les petits guépards qui folâtraient sur sa tête, revigorés
par l’apparition de ce nouvel ami. « Il n’écoutent pas, comprit-elle. Le
Grand Esprit soit loué ! »
— Qui ose tuer ainsi, Rocher ? reprit-elle toujours aussi bas. C’est
contre nature.
— D’abord, c’est une violation du Code, gronda Rocher. De plus,
mutiler des corps aussi cruellement… Quelle créature peut faire une chose
pareille ?
— Une créature qui vit dans un monde privé de Parent Vénérable,
murmura Céleste, désolée. Quelque chose ne tourne pas rond, Rocher. Cela
me perturbe.
— Rien ne va, dans la Terre des Braves, depuis que nous avons perdu la
Mère Vénérable, acquiesça le grand mâle.
Céleste remua sa trompe en signe d’accord muet. Sur son crâne, les
petits s’étaient calmés.
— Dis-moi, où vas-tu, Rocher ? demanda Céleste d’une voix plus
normale.
— Nulle part de précis, lui révéla son ami.
Il lui caressa le front du bout de sa trompe, puis ajouta :
— Je ne tiens pas vraiment à retrouver mes frères, c’est trop tôt. Je
préférerais te tenir compagnie, Céleste Pavane.
Le cœur de la jeune éléphante s’emplit de joie. Elle n’avait osé en
espérer autant.
— Tu veux bien rester avec nous ? insista-t-elle.
— Je te suivrai où tu iras, assura Rocher. Ces deux petits sont une
lourde responsabilité.
— Je ne compte pas les garder avec moi pour toujours, précisa Céleste.
(Une onde de tristesse la traversa à cette pensée.) Je vais trouver quelqu’un
qui saura s’occuper d’eux mieux que moi.
— Dans ce cas, je vais t’aider, affirma Rocher.
Il regardait d’un œil amusé Vivace et Fougueuse qui descendaient par la
trompe de son amie. Sitôt à terre, les guépards vinrent gambader autour de
ses pattes, sans la moindre peur, et le grand mâle demeura un moment
immobile. Puis, d’un geste hésitant, il leur adressa une petite tape de la
trompe, qu’ils lui rendirent avec leurs pattes avant de se jeter sur le sol.
— Qu’ils sont mignons ! s’exclama-t-il.
— En effet, acquiesça Céleste, attendrie. Vous semblez moins fatigués,
les petits… On repart ?
— Oh oui ! glapirent en chœur Vivace et Fougueuse.
— Alors, Fougueuse, tu grimpes sur mon dos. Vivace, ça ne te dérange
pas de voyager sur Rocher ? Nous irons plus vite comme ça.
Céleste interrogea du regard son ami, qui hocha la tête.
Et tandis qu’ils reprenaient leur route vers l’horizon, Céleste sentit son
cœur s’alléger à chaque pas. La présence de Rocher la rassurait, certes, or
ce n’était pas tout : elle éprouvait aussi un grand bonheur, un contentement
profond.
« Le Grand Esprit nous a peut-être abandonnés, songeait-elle. La Terre
des Braves est peut-être privée de son protecteur éternel, de son cœur
même. Mais ici-bas, nous pouvons encore trouver le bonheur, qui sait… »
CHAPITRE 11

Anxieux, furieux, Épine errait dans la savane. Il écartait les branches sur
son passage, gravissait d’épuisantes pentes rocailleuses, puis redescendait
tant bien que mal sur l’autre versant. « Le Grand Esprit perd son temps,
fulminait le jeune babouin. Pire encore : il gâche son pouvoir et sa
générosité ! Qu’est-ce qui lui prend, de choisir pour hôte un babouin qui ne
veut même pas l’accueillir ? »
Son pelage plein de sable était maculé de boue séchée, et ses pattes
couvertes d’égratignures à force de progresser sur la roche dure de la
montagne. « Ces maudits vautours auraient au moins pu me raccompagner
jusqu’au pied », rouspétait-il. Sa patte blessée bougeait de nouveau,
cependant une douleur lancinante le gênait. Et chaque fois qu’il faisait une
halte, le membre se raidissait.
Toutefois, Épine était surtout préoccupé par le sort de sa troupe. Les
vautours avaient peut-être le moyen d’apprendre l’issue de la bataille contre
Vrille, mais ils ne s’étaient pas donné la peine de se renseigner. Ou alors, ils
ne lui en avaient rien dit. Toujours est-il que le jeune babouin rentrait chez
lui, cheminant sur un sol de terre tassée et de fragments de roche, sans
savoir si ses amis seraient là pour l’accueillir.
« J’aurais peut-être dû faire ce que les vautours m’ont demandé, pensa-
t-il un bref instant. Si j’avais bu à cette source nauséabonde, ils m’auraient
peut-être raccompagné… »
Mais face à son refus, ces becs crochus l’avaient laissé se débrouiller
seul. Et même des sommets, Épine n’avait pas pu apercevoir les Grands
Arbres. Arrivé au pied de la montagne, à présent, il avait le sentiment qu’il
ne les reverrait jamais. La savane s’étendait, aride et pâle, jusqu’à un
horizon lointain troublé par la brume de chaleur. Les seuls arbres alentour
étaient des acacias isolés, à la cime aplatie par le soleil et le vent. Que
n’aurait-il donné pour retrouver la verdure humide d’une vraie forêt…
« Je déteste les vautours », maugréait le jeune babouin.
— Meurtrier ! Sauvage !
Les cris stridents le figèrent.
— Assassin ! On te déteste !
Ces voix inconnues ne s’adressaient pas à Épine. Elles provenaient de
l’autre versant de la pente granitique qui s’élevait devant lui. Des créatures
sans doute trop petites pour l’inquiéter. La curiosité du babouin en fut
piquée. Toujours boitant, il gravit la pente et inspecta l’autre côté. Il ouvrit
alors des yeux tout ronds.
Une vingtaine de suricates étaient attroupés autour d’un creux dans la
terre. Leurs petits museaux hargneux, leurs dents pointues et leurs grands
yeux noirs brillants : tout indiquait leur fureur. Épine plissa les paupières et
découvrit l’objet de leur colère : ils harcelaient une pauvre créature. Une
silhouette recroquevillée, au pelage marron clairsemé. Par vagues
successives, les suricates se dressaient sur leurs pattes postérieures avant de
se jeter sur le malheureux pour le mordre et le griffer. Les plus petits et les
plus timides se contentaient de menacer et de criailler parmi les autres.
— Assassin ! Assassin ! Sale brute !
Épine retroussa sa babine supérieure et huma l’air. La créature qui gisait
par terre était beaucoup plus grande que les suricates, pourtant elle ne se
défendait pas. Et à en juger par le nombre des assaillants et la rage qu’ils
exprimaient, il ne s’en étonnait pas. La victime semblait chercher à se
rouler en boule afin de protéger sa figure et son ventre. Épine s’avança d’un
pas prudent, plissa les yeux et découvrit enfin à qui il avait affaire.
Un babouin !
Un étranger, naturellement, qui n’appartenait pas à la Troupe de la Forêt
Claire. Pourtant, d’instinct, Épine voulut voler à son secours. Il franchit le
sommet de la crête d’un bond et se jeta dans la mêlée, frappant à droite et à
gauche, envoyant valser les suricates. Puis il montra les crocs à ceux qui
hésitaient encore, jusqu’à ce qu’ils décampent en couinant.
— Un autre assassin ! s’égosillaient les fuyards. Sale brute !
Épine se trouva enfin seul près de son congénère. Les suricates
l’observaient, en cercle mais à bonne distance. Épine les regarda tour à tour,
d’un œil noir.
— Que se passe-t-il, ici ? demanda-t-il.
— C’est sa faute ! répondit le plus grand suricate, sans doute le chef,
qui montrait le babouin au sol.
— Reste en dehors de ça ! enchaîna un autre suricate.
Celui-ci osa même s’avancer vers Épine mais, au dernier moment, il
fonça se réfugier derrière son chef.
— C’est un meurtrier !
— Mauvais !
— Méchant !
— Inacceptable !
— UN ASSASSIN !
Un cri strident couvrit tous les autres, et les suricates se tournèrent vers
celui d’entre eux qui l’avait poussé. Il s’agissait d’un tout petit suricate.
Quand ce dernier s’aperçut que ses semblables l’observaient, il recula, gêné.
— Méchant babouin mauvais ? répéta Épine à l’intention du chef. C’est
une insulte. Cela n’explique rien.
Le grand suricate se contenta de hausser les épaules, alors le reste du
clan reprit :
— Il nous a attaqués !
— Qui attaque un suricate, attaque tous les suricates !
— Assassin assassin assassin !
Épine serra la mâchoire. Il comprenait leur émotion mais cette scène
l’exaspérait. Si on lui expliquait les choses correctement, il pourrait peut-
être les aider. Or, comment discuter avec des bêtes hystériques ? Sans
compter que leur chef les laissait exprimer leur rage sans rien dire.
— J’aimerais comprendre, reprit-il avec patience. Ce babouin a essayé
de tuer l’un des vôtres ?
Le grand suricate restait muet. Il hocha la tête avec force, et le reste du
clan s’excita de plus belle.
— Oui ! crièrent-ils en chœur. Bien dit, Sursaut !
— Dis-lui, chef !
— On est tous avec toi !
C’est alors que le babouin au pelage clairsemé remua. Il écarta les
doigts devant ses yeux.
— Pas moi, déclara-t-il d’une voix rauque. Pas moi, non. Araignée est
innocent.
— Et qui donc est Araignée ? s’enquit Épine.
— Moi. Je suis Araignée, et je n’y suis pour rien.
Épine le toisa. Drôle de babouin, que cet Araignée. Avec ses poils
emmêlés, sa peau à nu par endroits, ses doigts couverts d’étranges cicatrices
rose pâle. Il levait vers Épine ses yeux immenses comme pour l’implorer.
Mais en même temps, tout chez lui exprimait le désespoir.
— Je n’ai rien fait, c’est vrai, ajouta-t-il.
— Si, c’est toi ! répliqua Sursaut, le chef des suricates.
Il se dressa de toute sa hauteur et braqua une griffe accusatrice sur
Araignée.
— Tu nous épiais !
— Épiais ! Épiais ! répéta derrière lui le chœur des suricates.
— Tu traînais autour de nos terriers !
— Traînais ! Traînais !
— Peut-être, oui… fit le babouin.
Il se releva, reprenant du poil de la bête.
— Mais quel mal y a-t-il à regarder, hein ? Je ne faisais rien d’autre que
regarder.
— Regarder ! s’indignèrent les suricates. Regarder !
— Et voilà, voulut conclure Sursaut.
Il hocha la tête en direction d’Épine. Comme si la confession
d’Araignée réglait tout.
— Attendez voir, sales petits rongeurs, se récria Araignée. Je ne suis pas
un assassin, je respecte le Code.
Épine se frotta le crâne.
— Je n’y comprends rien, marmonna-t-il. Qui a été tué ?
— Nous allons te le montrer, affirma Sursaut. Alors tu comprendras.
Sales petits rongeurs, hein ? maugréa-t-il ensuite en reniflant. Ils vont le
tuer, les sales petits rongeurs.
Au lieu de regretter de s’être mêlé de cette affaire, Épine suivit le chef
des suricates. Ensemble, ils contournèrent une pente constellée de terriers
puis s’enfoncèrent dans un léger affaissement du terrain. Araignée les
suivait, et derrière lui venait le clan des suricates au grand complet.
— Là, indiqua Sursaut, une patte tendue, l’air satisfait.
D’un pas prudent, Épine s’approcha de la silhouette étendue au fond de
l’affaissement, immobile. Un suricate mort, couché sur le dos, les pattes
écartées. Il fixait le ciel avec une expression de surprise plutôt que de
terreur. Dans le ciel, justement, des corbeaux pies attendaient leur heure.
Épine s’accroupit près du cadavre. Il lui tâta délicatement la poitrine,
ouverte en plein milieu. Le sang avait déjà séché.
— Mais personne ne l’a mangé, marmonna Épine, à moitié pour lui-
même.
— Non, Méchant Babouin n’avait pas faim, confirma Sursaut. Tu
comprends, maintenant ? Il a enfreint le Code !
— Il ne peut pas comprendre parce que ce n’est pas vrai ! explosa
Araignée. Ça n’a ni queue ni tête, sale rongeur !
— Arrête de… voulut répliquer Sursaut en se dressant sur ses pattes
postérieures.
— On se calme ! s’interposa Épine. Essaie de réfléchir, Sursaut.
Araignée a-t-il l’air bien nourri ? (Du geste, il désigna les flancs maigres du
babouin.) Non. Tu le vois bien, Sursaut. S’il avait tué ton ami, il l’aurait
dévoré.
— Et comment ! grommela Araignée.
« Il pourrait y mettre du sien », se dit Épine avant d’ajouter :
— Je crois sincèrement que tu te trompes de coupable. Ton ami était
tout petit, Sursaut. N’importe quel carnivore aurait pu lui infliger cette
blessure. Un… un oiseau, comme ces corbeaux, par exemple. Ou bien un
chacal, une hyène…
Il s’interrompit. Un souvenir lui revint. La blessure du suricate
ressemblait à celle de la hyène découverte aux Grands Arbres.
— Ce pourrait être n’importe quelle créature, insista-t-il. Araignée s’est
simplement trouvé au mauvais endroit au mauvais moment.
— Pfff… fit Sursaut.
Il se dressa de toute sa hauteur, l’air à la fois furieux et offensé.
— Pfff… Tu n’as peut-être pas tort, concéda-t-il.
— Peut-être pas tort, répéta le clan dans un murmure de déception.
— En plus, Araignée n’aime pas la chair de suricate, indiqua Araignée.
Je préfère mille fois une bonne sauterelle bien croustillante.
— Les suricates sont meilleurs que les sauterelles ! explosa Sursaut, le
dos voûté, les muscles bandés, prêt à l’attaque.
Derrière lui, le reste du clan l’imitait.
— Bon, bon, reprit très vite Épine.
Il agitait les pattes. Sans connaître Araignée, il ne croyait pas qu’un
babouin aussi maigrichon ait pu tuer un suricate pour ne pas le manger
ensuite.
— Écoute-moi, Sursaut. Je vais conduire Araignée auprès de ma troupe.
Ensemble, nous éluciderons cette affaire. Si nous l’estimons coupable, nous
lui appliquerons la justice des babouins. Cela te satisfait-il ?
Sursaut hésita, plissa les paupières, et Araignée le scrutait d’un œil noir.
Quand le suricate acquiesça enfin d’un mouvement de menton légèrement
prétentieux, le babouin poussa un soupir de soulagement.
— Alors là, étranger, Araignée est bien content que nos routes se soient
croisées ! déclara Araignée en tapotant l’épaule d’Épine. Quelle mort
humiliante ç’aurait été !
— Je m’appelle Épine, enchaîna ce dernier, qui se tourna ensuite vers le
chef des suricates. Quant à toi, Sursaut, ne crains rien. Notre nouvelle
Feuille d’Astre a de grands pouvoirs, il saura tout de suite si Araignée a
enfreint le Code.
Il espérait que son expression ne le trahissait pas… « Oli n’est peut-être
pas Feuille d’Astre, songea-t-il. Il est peut-être même mort. »
— La justice des babouins ? Bien, bien. Ça me paraît correct, ajouta
Sursaut, qui hocha vigoureusement la tête.
Épine crut deviner qu’il était soulagé, au fond, qu’on lui retire l’affaire.
Le grand suricate tourna les talons puis s’en alla, la queue dressée, suivi par
son clan qui approuvait bruyamment sa décision.
— Justice, oui, bien ! Bien !
— Nouvelle victoire pour Sursaut ! Noble Sursaut ! Hourra !
— Suis-moi, Araignée, marmonna Épine. Ne traînons pas dans le coin.
Mais au même instant, une femelle s’écria :
— Hé, zigoto ! N’oublie pas ton machin.
De ses petites pattes, elle lança un objet qui atterrit devant les babouins
et roula contre un caillou. Araignée s’en empara aussitôt, mais Épine eut le
temps de voir de quoi il s’agissait : un éclat de roche blanche translucide.
Araignée partit d’un bon pas, la pierre collée contre sa poitrine.
— Araignée n’a pas tué Rico, c’est vrai, affirma-t-il.
— Je te crois, dit Épine avec un sourire. Honnêtement, tu n’as pas à me
convaincre.
— Araignée voulait juste être son ami.
— Hmm, hmm, murmura Épine. Attends, qu’est-ce que tu as dit ?
— Il aurait été un bon ami, insista Araignée, tandis qu’Épine se portait
à sa hauteur. Un peu effrayé au début, mais je l’ai vite mis à l’aise et après il
n’a plus essayé de s’enfuir. Araignée parle même un peu comme un
suricate. (Il fronça le museau et produisit une série de sons qui n’avaient
aucun sens.) Tueur ! Ooh, terrier douillet ! Insectes, insectes, insectes !
— Pourquoi n’as-tu pas tenté de te faire des amis parmi les babouins ?
demanda Épine, amusé. (L’imitation était réussie.) Ce serait quand même
plus simple.
— Quelle idée ! s’étonna Araignée.
— Mais enfin, euh… tu es un babouin, non ?
— C’est vrai. Mais Araignée aime les suricates. Jamais je ne tuerais un
suricate. Comme j’ai dit, je préfère les sauterelles.
Épine avait du mal à suivre. Il secoua la tête pour s’éclaircir les idées.
— Où est ta troupe ?
— Araignée n’a pas de troupe. Je vis tout seul. Ça me plaît.
— Pourtant, tu as essayé de te lier avec ce suricate ? demanda Épine. Tu
es certain de ne pas l’avoir tué ? Par accident, peut-être ?
Araignée secoua la tête vigoureusement.
— Non, non, non. Araignée n’a pas approché Rico. Oh, regarde, un
autre ami qui arrive, et lui non plus jamais je ne le tuerais. Bonjour, Cui-
Cui.
Un pique-bœuf vint alors se poser sur le cou du babouin et entreprit de
lui picorer ses parasites. Le volatile surveillait d’un œil prudent Épine, mais
il semblait comme chez lui sur la peau d’Araignée. Et ce dernier s’adressait
à lui en sifflant et en roucoulant. Il ne s’exprimait pas dans le Parler-Ciel,
toutefois. Épine était bien placé pour le savoir. Non, Araignée se contentait
d’imiter le chant de l’oiseau. Avec une précision troublante.
— Araignée n’avait plus croisé de babouin depuis très longtemps, finit
par déclarer Araignée quand il parut se lasser de sa conversation stérile
avec le pique-bœuf. Je suis bien content d’avoir fait ta connaissance, Épine.
— Où es-tu né, dis-moi ? le relança celui-ci. Tu devais appartenir à une
troupe, autrefois, non ?
— Araignée ne se rappelle pas.
— Qui t’a donné ton nom, alors ?
— Araignée a choisi Araignée tout seul. Parce qu’il avait une amie
araignée. Elle tissait des toiles entre mes doigts, la nuit. Hmm-hmm. Je
l’aimais bien.
Épine adressa un regard en biais à son nouveau compagnon. La femelle
suricate n’avait pas été très loin du compte quand elle l’avait traité de
zigoto…
— L’après-midi touche à sa fin, Araignée, reprit Épine. Le soleil ne va
pas tarder à se coucher, et je n’aperçois pas d’abri dans les parages, hormis
ce bosquet, là-bas. (Il indiqua la direction.) Je suggère que nous nous y
rendions avant la nuit.
— Ce serait gentil, Épine-mon-ami, approuva Araignée.
Épine se disait qu’au moins, avec ce nouveau compagnon, il n’avait pas
vu passer le temps. C’est tout juste s’il s’était rendu compte qu’il avait
traversé une nouvelle prairie aride, et il se réjouissait à présent de revoir un
bois verdoyant.
— Nous trouverons peut-être à boire dans ce bosquet, espéra-t-il.
— Hmm-hmm. À boire ce serait bien.
Toutefois, quand les deux babouins s’enfoncèrent dans les sous-bois
obscurs et moites, attirés par le gargouillis d’une source, Araignée sembla
perdre son enthousiasme. Malgré la pénombre, ils virent bientôt scintiller
devant eux l’eau verte d’une mare ; Épine se jeta sur la berge et but
goulûment. Araignée resta en retrait. Il tripotait sa pierre translucide.
Quand il se fut désaltéré, Épine s’essuya les poils autour des babines
puis interrogea son compagnon de route :
— Qu’est-ce que c’est que ce caillou, au fait ?
— Araignée va te montrer.
Pour la première fois, le regard du babouin s’éclaira. Il ramassa des
feuilles mortes dans les sous-bois, en fit un tas, puis il choisit les moins
sèches et les écarta. Il tâta ensuite prudemment celles qui restaient, écouta
comment elles craquaient et crissaient. Enfin, il hocha la tête d’un air
satisfait.
— Regarde, Épine-mon-ami, dit-il en levant la tête vers les branches.
Le bois n’était pas très fourni, la canopée pas très dense ; des rayons de
soleil perçaient ce barrage et tachaient le sol de la forêt. Araignée plaça
soigneusement sa pierre dans un rayon. Elle scintillait si fort qu’Épine dut
se protéger les yeux.
— Tu vois, maintenant ? demanda Araignée après l’avoir légèrement
décalée.
Le rayon de soleil était à présent concentré sur le tas de feuilles sèches.
— Non, je ne vois rien, répondit Épine. C’est très joli mais ça me donne
mal au crâne.
— Épine doit attendre, affirma Araignée.
Épine poussa un soupir. Araignée était immobile et ne semblait pas près
de bouger. Alors Épine s’adossa à un tronc d’arbre et s’assoupit.
— Ça y est ! s’écria soudain Araignée.
— Quoi ? sursauta Épine, les yeux grands ouverts.
Bouche bée, il regardait Araignée qui n’avait pas bougé d’un pouce
mais souriait maintenant. Des bandes de brume épaisse montaient des
feuilles. Dans le silence, Épine entendit un très léger craquement.
— Araignée… souffla-t-il.
Tous les muscles de son corps se crispèrent. Cette chose, cette brume,
ce bruit : sans rien y connaître, Épine pressentait que c’était mal.
— Qu’est-ce que c’est ? demanda-t-il.
— Fumée, déclara Araignée. Comme le brouillard qu’on voit le matin,
au sommet des montagnes. Araignée trouve ça joli.
— En effet, mais peux-tu l’arrêter ?
— Non, non, c’est encore mieux après. Araignée promet !
Toujours mal à l’aise, Épine éprouvait aussi de la fascination. Il
s’approcha des feuilles, retroussa sa lèvre supérieure et renifla.
— Je trouve ça un peu… dangereux… estima-t-il.
— Non, pas dangereux, assura Araignée. Regarde encore.
Lui-même observait les feuilles avec le plus grand intérêt.
Le bruit sec et puissant fut si soudain qu’Épine partit à la renverse. Une
lueur vive apparut dans la fumée, une feuille de lumière orange pure qui
dansait. Sous le regard terrifié d’Épine, la feuille orange grandit et grandit
encore, plus vite qu’aucune autre plante. Elle prit bientôt une teinte d’un
jaune incandescent.
— Arrête ! réclama Épine.
— Joli ! s’extasia Araignée.
Un air brûlant balaya la clairière, les feuilles mortes se mirent à
rougeoyer ; les feuilles de lumière grossirent encore et d’autres surgirent à
leurs côtés. Elles dansaient dans la fumée, gagnaient du terrain.
— C’est une jolie plante très particulière, déclara fièrement Araignée.
Elle se nourrit de cadavres. Et d’êtres vivants aussi, parfois.
— Tue-la ! ordonna Épine. (Il se dressa sur ses pattes postérieures,
sentit son poil se hérisser comme si sa peau entière voulait se retourner.)
Tue-la !
Araignée parut ne pas comprendre. Puis, avec un haussement d’épaules,
il s’accroupit devant les feuilles de lumière et les enserra entre ses pattes.
Les feuilles crachotèrent, vacillèrent puis moururent. Quand des volutes
de fumée filtrèrent entre les doigts d’Araignée, celui-ci écarta les pattes et
montra ses paumes à Épine : la chair nue était rougie, enflée, et des cloques
s’y formaient déjà. Horrifié, Épine retint son souffle.
Araignée jubilait.
— Feu ! prononça-t-il avec un grand sourire.
CHAPITRE 12

J
— e veux te parler d’Épine Feuille Haute, gronda Grand Cœur d’une
voix peinée. Mais je ne sais pas par où commencer. Il a été si longtemps
mon ami, Vif.
— Je ne suis pas sûr de comprendre, répondit le jeune félin. Toutefois,
moi aussi, mes amis comptent énormément à mes yeux.
— Il montait sur mon dos quand je patrouillais dans les Grands Arbres,
poursuivit le lion sans relever l’intervention de son compagnon. Et quand il
chassait, il s’efforçait de rapporter le plus de viande possible et de m’en
réserver. Il a aussi tenté de m’apprendre à grimper aux arbres, et jamais il
ne s’est moqué de moi quand je tombais. Il était d’une bonté infinie. Il
protégeait toujours notre ami Olive, car celui-ci était plus faible. Et aussi…
— Grand Cœur, l’interrompit Vif en se raclant la gorge. Il se fait tard.
Tu ne penses pas que nous devrions rejoindre la tribu ?
Grand Cœur, qui s’apprêtait à raconter la longue anecdote d’Épine et du
chacal, se retint et observa son ami. Vif semblait mal à l’aise sous les
branches dans lesquelles les babouins s’apprêtaient à passer la nuit.
Alors Grand Cœur ravala ses mots. Vif ne pourrait pas le comprendre,
hélas ! Il ne connaissait pas ces singes. Il devait même se demander
pourquoi Grand Cœur se mettait dans un état pareil.
— Moi non… dit-il. Je ne peux pas, pas encore. Il me reste une chose à
faire avant de pouvoir rentrer.
— Avec les babouins ? s’inquiéta Vif. Mais là, ils vont se coucher,
Grand Cœur.
— Non, c’est autre chose. J’ai donné rendez-vous à Tyran avant le
coucher du soleil.
— Très bien, acquiesça Vif. Je t’accompagne.
Grand Cœur hésita, se lécha les babines.
— Rien ne t’y oblige.
— Je veux seulement t’aider, Grand Cœur. Je sais que tu es malheureux
à cause d’Épine. Laisse-moi venir avec toi. Je ne dirai rien. (Il donna un
petit coup de tête au chef de la tribu.) J’ai beaucoup appris à ton sujet
aujourd’hui, mon ami. Et j’ai envie de t’aider comme Épine l’aurait fait.
Grand Cœur produisit un bruit de gorge attendri. « Vif comprend autant
qu’il le peut », se dit-il.
— Très bien, accepta-t-il sans plus discuter. Merci, Vif, ça me fait
plaisir.
L’ombre envahissait la plaine à l’approche de la nuit, un crépuscule
bleuté s’étirait sur les herbes et dans le ciel, transformant tous les reliefs du
paysage en silhouettes grises. Au couchant, une bande orange et rose
disparaissait rapidement tandis que les deux lions se dirigeaient vers le
kopje. Par contraste avec les premières étoiles qui s’allumaient dans le ciel,
la masse noire des rochers paraissait bien plus menaçante qu’en plein jour.
À tel point que Grand Cœur frémit un instant. Et si Tyran n’était pas au
rendez-vous ? Le lionceau lui avait expliqué qu’il lui était de plus en plus
difficile de s’éloigner discrètement de sa tribu.
Mais lorsque Vif et lui parvinrent aux niveaux supérieurs du kopje,
Grand Cœur aperçut son jeune ami. Une simple silhouette sombre,
immobile, à l’entrée de la grotte.
— Tyran, gronda doucement Grand Cœur, qui s’élança sur le petit
plateau jonché d’ossements.
Le lionceau ne courut pas tout de suite à sa rencontre. Il se contenta
d’abord de scruter les deux visiteurs en tremblant.
Grand Cœur eut un très mauvais pressentiment. Le pelage du lionceau
était arraché à l’épaule et sur la croupe. À la faveur du clair de lune, Grand
Cœur aperçut le sang qui coulait de ses plaies. Tyran avait une patte
antérieure qui saignait abondamment et, quand il voulut s’avancer vers
Grand Cœur, elle céda sous lui et il chancela.
— Grand Cœur ! grogna-t-il, pris de panique. Ils sont là ! Va-t’en !
Au même instant, des silhouettes sombres jaillirent de l’antre. Quatre
énormes lions adultes dont les crocs luisaient et dont les yeux brillaient de
haine.
Grand Cœur se figea. Son regard incrédule et horrifié oscillait entre
Tyran et ses ravisseurs. Derrière lui, il entendit Vif pousser un grondement
strident d’effroi.
Un des adultes s’avança en secouant sa crinière. Il s’arrêta à quelques
enjambées de Grand Cœur. De la bave gouttait de ses crocs.
— Grand Cœur de la Tribu des Traîtres, gronda-t-il. Comme on se
retrouve.
— Hardi ! rugit Grand Cœur qui venait de reconnaître le lieutenant de
Titan. Relâche Tyran immédiatement !
— Ça non, je ne crois pas… Nous avons découvert que ce gamin
s’acoquinait avec un traître. Il a trahi lui aussi la Tribu de Titan. Il en paiera
le prix. Tout comme toi.
— Relâche-le ou bien, par le Grand Esprit, je vais…
— Tu vas quoi ? le coupa Hardi d’un grognement soyeux et menaçant.
Approche donc, moustique, ajouta-t-il, la patte antérieure levée, toutes
griffes dehors. Si tu tiens tant que cela à ton ami, viens le chercher.
— Grand Cœur, non ! intervint Vif. Ce serait du suicide. Il dit ça pour te
provoquer.
Haletant, Grand Cœur scrutait Hardi et ses trois énormes sbires. Avec
Vif, ils n’étaient pas de taille à les affronter… Quant à Tyran, il était
salement blessé… Pourtant, si Grand Cœur bondissait sur Hardi, feintait à
gauche, puis se jetait sur la patte droite de son adversaire, il avait une
chance de…
— Grand Cœur ! s’écria Tyran d’une voix chevrotante mais déterminée.
Va-t’en !
— Tais-toi, traître ! répliqua Hardi, qui le gifla.
Tyran se secoua violemment puis émit un grondement de colère.
— Vas-y ! dit-il. J’accepte mon châtiment.
— À la bonne heure, approuva Hardi. (Il se dressa sur ses membres
postérieurs et écrasa ses pattes antérieures sur l’épaule du petit, qui
s’écroula.) J’ai hâte de te le donner, gamin.
Tyran tituba, glapit de peur et de rage.
— N’entre pas dans leur jeu, Grand Cœur, insista-t-il. Pars !
Grand Cœur frissonna de fureur et d’impuissance. Il ne demandait qu’à
se jeter sur Hardi et à lui arracher son petit sourire sadique. Hélas, par quel
moyen ? Il ne pouvait ni secourir son ami, ni punir ses quatre ravisseurs
cruels. « Je ne suis pas assez grand. Ils me tueraient. »
— On se retrouvera, Grand Cœur de la Tribu des Traîtres, finit par
lancer Hardi. Tu peux en être certain.
Sur ces mots, il se détourna, forçant Tyran à marcher devant lui. Les
trois autres mâles de la Tribu de Titan lui emboîtèrent le pas et, ensemble,
ils redescendirent du kopje. Leurs queues se balançaient dans un
mouvement de mépris souverain. Grand Cœur lâcha un rugissement de
frustration, puis courut au bord du plateau.
En contrebas, il distinguait quatre énormes lions à la crinière ondulante.
Entre eux, Tyran paraissait minuscule. Il se dirigeait en boitant vers son
destin. Immobile, Grand Cœur les regarda s’éloigner dans la plaine, jusqu’à
ce que leurs ombres soient englouties par l’obscurité.

— J’ai agi comme un lâche ! rugit Grand Cœur. J’aurais dû les arrêter.
Non loin de là, Rêche leva la tête et la tourna vers lui, une expression de
surprise sur sa face. Elle remua les oreilles. Lorsqu’elle comprit qu’il n’y
avait aucun ennemi à l’horizon, elle s’affala de nouveau dans l’herbe,
auprès de ses petits.
— Pas si fort, Grand Cœur, murmura Vif. Et cesse de te torturer pour
ça. Tyran savait les risques qu’il prenait.
Grand Cœur riva son regard noir sur le sol, le menton appuyé sur les
pattes antérieures. La culpabilité et la peine lui serraient le cœur.
— J’aurais pu le secourir, gronda-t-il. Ou au moins essayer.
— Non, Grand Cœur, tu ne pouvais rien faire, insista Vif en lui léchant
l’oreille. Ils t’auraient tué, c’est tout ce que tu aurais gagné. Tu es le lion le
plus courageux que je connaisse mais là ç’aurait été stupide.
— Alors je suis un lâche intelligent.
— Tu n’es pas un lâche, assura Vif. Tu n’aurais rien pu faire.
— Peut-être. Il y a eu Épine aussi. Lui, j’aurais au moins pu l’aider.
Face à des lions adultes, je ne peux rien, d’accord, mais j’aurais pu affronter
une bande de babouins.
— Comment aurais-tu pu le défendre alors que tu ignorais qu’une
bataille avait lieu ? demanda Vif. Arrête de te reprocher des choses dont tu
n’es pas responsable.
— Mais imagine qu’ils…
Grand Cœur n’alla pas plus loin. Il tourna la tête dans la direction d’où
lui parvenaient des bruits de pas…
La silhouette puissante de Colosse se découpa dans le noir. Bravoure
cheminait à son côté. Derrière eux, les autres membres de la tribu
marchaient d’un pas lent et satisfait. Leurs queues se balançaient
mollement. Malgré la distance et l’obscurité, Grand Cœur nota qu’ils
avaient le ventre arrondi.
— Une bonne chasse, déclara Têtu, qui s’écroula à côté de Rêche et
déposa une pièce de viande devant elle. Je ne vais plus manger avant une
lune, je crois.
— La taille de cet éland ! s’exclama Rude. Honnêtement, je ne serais
pas surprise que Colosse abatte un éléphant adulte, un de ces jours.
Grand Cœur voulut ironiser. Colosse ne lui en laissa pas le temps.
— N’en faisons pas toute une histoire, grommela-t-il, modeste. Je n’ai
fait que mon travail de lion, n’est-ce pas ?
Il s’avança, et Grand Cœur craignit un instant qu’il ne se jette sur lui,
lui ouvre la gorge et s’empare de sa tribu sur-le-champ. Mais l’odeur du
sang emplit ses narines lorsque Colosse laissa tomber sous son museau un
gros morceau d’éland.
Le grand lion inclina la tête avec respect et déclara :
— Pour notre chef de tribu.
Bravoure couvait son partenaire d’un regard admiratif. Rude, Têtu et
Gracieuse échangeaient des grognements approbateurs. Vif inclina ses
oreilles en avant, signe qu’il était impressionné. Grand Cœur, lui, toisait la
viande d’un œil noir. Colosse se moquait-il de lui ? Non, sans doute pas. Il
était trop bon pour ça.
« Efficace. Effacé. Modeste. Respectueux. Par le Grand Esprit, comme
je le déteste ! » pestait Grand Cœur en son for intérieur.
— Quelque chose ne va pas, Grand Cœur ? s’inquiéta Gracieuse.
— Non, tout va bien, répliqua-t-il. Pourquoi veux-tu que ça aille mal ?
Tout va pour le mieux dans la meilleure des tribus. Pas l’ombre d’un souci.
Nous sommes très bien entre nous.
— D’accord, fit Gracieuse qui se détourna de lui, vexée.
Grand Cœur ne prêta plus attention aux autres, pas même à Vif, jusqu’à
ce qu’il les entende s’endormir. Les ronflements de Têtu se mêlèrent à ceux,
plus légers, de Rêche ; Colosse émit un grondement assoupi puis se roula
contre Bravoure. Grand Cœur ne trouvait pas le sommeil. Il était trop agacé
pour ça.
Il éprouvait aussi de la culpabilité. Il n’avait pas su protéger Tyran. Il
allait devoir trouver le moyen de se rattraper.
CHAPITRE 13

L’aube se levait derrière les Grands Arbres tandis qu’Épine y rentrait,


accompagné d’Araignée. Une lueur jaune pâle bordait la cime des arbres,
éclipsant les dernières étoiles. Le concert matinal des oiseaux lui parvenait
à travers les branchages. Une grive entonna une mélodie fluide et fut bientôt
rejointe par les trilles et les pépiements des bulbuls et des loriots.
— Matin, matin, c’est le matin…
— Le soleil se lève, réveillez-vous ! Chantez, chantez, chantez…
Une colombe se mit à roucouler en rythme :
— Un nou-ou-ouveau jou-ou-our...
Épine aurait préféré qu’ils se taisent. Il n’en revenait toujours pas de
comprendre le Parler-Ciel, et cela ajoutait à son malaise. Son cœur était
aussi lourd qu’une pierre.
« J’ignore si je vais trouver qui que ce soit aux Grands Arbres », se dit-
il.
Le jeune babouin ralentit peu à peu, la peur l’empêchait d’avancer.
— J’espère qu’ils n’ont rien, marmonna-t-il pour lui-même. Grand
Esprit, je t’en supplie, fais qu’ils n’aient rien.
— Bah, tu le sauras bientôt, grommela Araignée.
Il promena son regard sur l’herbe et les arbres. Tout à coup, une lueur
gourmande passa dans son regard.
— Oh, c’est bien un manguier, que j’aperçois là-bas ?
Épine lui adressa un regard tendu.
— Je m’inquiète pour mes amis, excuse-moi.
— Araignée sait, répliqua l’autre babouin en haussant les épaules. Je
comprends que tu t’inquiètes. Araignée sait aussi qu’avoir des amis proches
c’est plus embêtant qu’autre chose. Regarde dans quel état ça te met…
— Toi aussi, tu as dû aimer, autrefois, non ? rétorqua Épine. Ta mère,
par exemple ? Ne me dis pas que tu n’étais pas proche d’elle.
— Araignée ne se souvient pas, confia-t-il en haussant de nouveau les
épaules. C’est possible. Araignée ne sait pas.
Épine crispa la mâchoire. Cet Araignée commençait à l’agacer, avec sa
façon de parler de lui-même comme s’il était un autre babouin.
— En tout cas, répliqua Épine, Araignée devrait comprendre que
certains ont des sentiments et que… Aaaaah !
La vision lui tomba dessus comme une averse brusque. Elle envahit
tous ses sens, effaçant le décor alentour.
À califourchon sur Souche Feuille Médiane, il tenait le malheureux par
la gorge et lui écrasait la tête par terre.
La fureur qui coulait dans ses veines donnait à Épine une force
nouvelle. Il se pencha ensuite sur la face terrifiée de sa victime et la mordit
au museau, faisant jaillir son sang. Il écrasa ses poings dans la poitrine et
la tête de Souche, encore et encore. Il ne pouvait plus s’arrêter. Même s’il
l’avait voulu, il n’en aurait pas été capable. Une force bien plus puissante
avait pris le contrôle de son corps, de son esprit et de ses gestes. Les cris
faibles de Souche ne lui parvenaient que de façon lointaine. Mais ces cris
n’avaient aucune importance : Épine n’en éprouvait aucune pitié. Souche
devait mourir. Souche devait souffrir. SOUCHE DEVAIT MOURIR…
— Épine-mon-ami ! Épine !
Deux pattes maigres le secouaient avec force, pulvérisant la vision que
la brise emporta.
— Qu’est-ce qu’il y a ? Araignée veut savoir.
— Q-q-quoi… bredouilla Épine.
Puis il s’assit. Ses pattes tremblaient, sa tête vibrait comme si un millier
d’abeilles se déchaînaient sous son crâne. La douleur ardente était presque
insupportable. Dans un cri glaçant, il se prit le front à deux mains.
— Pfff ! fit Araignée en reculant. Tu étais tout drôle. Qu’est-ce qui t’est
arrivé ?
— Je l’ignore, répondit Épine.
Il remua les épaules, puis se releva péniblement, en proie à une
migraine atroce et ajouta :
— Écoute, Araignée, tu ne voudrais pas, euh… Attends-moi ici un
moment. Dans ces buissons, là. Moi je vais, euh… me rendre aux Grands
Arbres. Voir si je peux trouver quelqu’un. À condition qu’il reste quelqu’un,
conclut-il d’une voix basse et lugubre.
— D’accord, accepta Araignée, qui partit jouer avec son caillou dans
les buissons.
Enfin seul, Épine écarta un épais rideau de plantes grimpantes et
pénétra dans la forêt, retenant son souffle. Quand il expira en frémissant,
son cœur se mit à cogner aussi fort que sa tête.
Quel silence ! Les oiseaux chantaient toujours, certes, mais ils
semblaient très haut dans les branchages, et leurs voix étaient étouffées par
les tintements qui résonnaient dans ses oreilles. « Datte… songea-t-il. Oli…
Faites qu’ils soient vivants, je vous en supplie. »
La couche de feuilles était souple et humide sous ses pattes. Rentrer au
campement des Grands Arbres aurait dû être une fête après son séjour dans
la montagne et son voyage à travers la plaine. Hélas ! la peur lui serrait le
cœur. Épine enjamba une branche tombée. Ses pattes glissèrent sur la
mousse humide. La forêt dégageait un parfum de terre et de moisissure
auquel se mêlait encore l’odeur des babouins.
Épine n’osait trop espérer. Cette odeur était encore chargée de celle de
la mort… Les dents serrées, il pressa le pas et parvint à une petite clairière.
L’odeur était plus forte ici, assez pour l’entraîner presque contre sa volonté.
« Que ferai-je s’ils sont tous morts ? » s’interrogea-t-il. Un serpent décampa
lorsqu’il écarta quelques branches. Épine inspira à fond, puis pénétra dans
la clairière du Trône de Roche.
Des babouins. Partout. Perchés sur des branches, accroupis sur des
rochers, en train de bercer des petits. Tous tournèrent la tête vers lui
lorsqu’il sortit des sous-bois, et un silence incrédule s’installa. Puis, très
vite, un cri de joie fendit l’air.
— Épine !
Datte bondit de sa branche de figuier et courut se jeter dans ses bras.
Olive et Koko les rejoignirent à leur tour. Ils l’enlacèrent et faillirent bien
l’étouffer. Son sang battait dans ses veines, brûlant de soulagement et de
plaisir.
— Datte, Oli ! bredouilla-t-il, le museau plaqué contre l’épaule d’Olive.
Vous n’avez rien ! Koko ! Mousse, Muguet, vous êtes vivants !
Épine faillit s’écrouler sous le poids des amis qui se pressaient contre
lui. Les babouins qui ne pouvaient l’atteindre sautillaient sur place,
poussaient des cris et frappaient le sol des deux poings.
— La bataille, balbutia ensuite Épine, tout essoufflé. Vous avez pu
repousser Vrille, Datte ? Vous avez gagné ?
— Oui ! annonça sa partenaire, qui l’enserra de nouveau.
— Oh ! Épine, intervint Koko, nous pensions que… que tu étais mort.
Nous ne te trouvions nulle part.
— Moi, je savais qu’il n’était pas mort, s’exclama Olive, qui dansait
joyeusement sur place. Je n’ai jamais perdu espoir, j’étais sûr que tu allais
revenir. Les pierres me l’avaient dit !
Épine se tourna vers lui, surpris.
— Les pierres ? répéta-t-il. Tu arrives à les comprendre, alors ?
— Où étais-tu passé, Épine ? voulut savoir Datte sans lui lâcher les
épaules. Que t’est-il arrivé ? Pourquoi cette si longue absence ?
Le jeune babouin prit une profonde inspiration. Il ignorait si ses amis
allaient croire à son excuse mais il l’avait longuement répétée dans sa tête.
« Tâchons au moins d’être convaincant », pensa-t-il.
— J’ai dû m’assommer en tombant d’un arbre, commença-t-il. Je
combattais Vrille et quelques-unes de ses Feuilles Hautes, dans une clairière
près d’ici. Elle m’avait éloigné de vous, m’avait tendu une embuscade.
Bref, j’ai perdu l’équilibre et je suis tombé. Quand j’ai repris connaissance,
j’étais seul. Couvert de branches cassées et de feuilles.
Il promena son regard sur chaque membre de la troupe, s’efforçant de
ne pas cligner des yeux trop vite.
— C’est incroyable ! souffla Koko. Et moi qui pensais que nous avions
cherché partout. Je te jure, Épine, nous avons fouillé la forêt de fond en
comble sans trouver la moindre trace de toi.
Épine se força à rire puis déclara :
— Ça m’étonne autant que toi ! Qui sait, une bête m’aura peut-être
traîné ? Un charognard qui m’aura cru mort ? Et quand il s’est rendu
compte que je vivais encore, et que je risquais de le mordre et le griffer, il
aura eu peur ? Tout est très flou. En tout cas, cette bête m’a entraîné loin
d’ici. Je ne connaissais pas les lieux et j’ai dû me débrouiller pour rentrer.
Alors que je n’avais plus trop les idées claires.
Vigne Feuille Haute s’avança, la mine soupçonneuse. Il était encore
plus mal en point qu’avant la bataille, nota Épine : il avait perdu un œil, et
son orbite creuse était comme une accusation.
— Quelle aubaine ! marmonna Vigne d’un ton sinistre. Tu as loupé
l’essentiel de la bataille, Épine.
— Peu importe, Vigne, assura Datte, qui se tourna, les yeux plissés,
vers son partenaire. En revanche, tu es resté absent bien longtemps. Des
jours. Comment as-tu pu atterrir si loin des Grands Arbres ?
« Elle ne demande qu’à me croire, mais elle n’y arrive pas, comprit
Épine, le cœur serré. Enfin, pas complètement. »
— Je n’en ai pas la moindre idée, Datte, répondit-il. J’avais une vilaine
blessure au crâne. À mon réveil, je ne savais même pas où j’étais.
— J’ai cru que tu étais mort ! s’écria la femelle, au bord de la colère.
J’étais dévastée !
— Je sais, chuchota Épine. Et je… je m’en veux terriblement, Datte.
Soudain, il secoua la tête. La vision qu’il avait eue en lisière des bois lui
revint en mémoire. Il demanda :
— Et Souche ? Comment va-t-il ?
— Souche ? répéta Datte, interrogeant Olive du regard, perplexe. Il va
très bien, Épine. Pourquoi cette question ? Il est parti faire sa ronde.
— Et il a dû s’endormir, grommela Koko. Il n’a même pas remarqué
l’arrivée d’Épine.
— En effet, approuva Datte. Il faudra lui dire deux mots…
À cet instant, Vipère Feuille Haute poussa un cri perçant à l’arrière de la
foule et tapa des deux mains par terre.
— Tout ça est bien beau, dit-elle, et nous sommes tous ravis de revoir
Épine. Nous devrions cependant poursuivre l’élection. C’est important.
— L’élection ? s’étonna Épine, qui se tourna vers Olive. C’est pour ça
que vous êtes tous réunis dans la clairière du Trône de Roche ?
Son ami baissa les yeux puis bredouilla :
— Je suis navré, Épine. Tu as laissé passer ta chance de devenir Feuille
de Cime. Le vote a déjà commencé.
— Ce n’est pas grave, assura Épine.
Il pressa l’épaule d’Olive tandis que les autres babouins retournaient à
leurs places dans la clairière.
— Le principal, c’est que vous soyez tous sains et saufs. Mais dis-moi,
qui s’est présenté ?
— Datte et Mangue Feuille Haute, annonça Olive.
— Datte ? s’étrangla Épine, se tournant vers sa partenaire. Je n’aurais
jamais cru que le poste de Feuille de Cime t’intéressait.
La jeune femelle se redressa sèchement, la mine offensée.
— Tu ne m’as jamais posé la question, Épine, répliqua-t-elle. Et puis, il
fallait bien que quelqu’un se dévoue en ton absence.
— Ne te mets pas en colère, Datte, reprit Épine en l’enlaçant. Je trouve
que c’est une excellente idée. Tu feras une cheffe fantastique.
— Bon, j’avoue que je ne m’étais jamais imaginée dans ce rôle. Mais
quand l’occasion s’est présentée, je me suis dit : pourquoi pas ? Et aussi…
J’ai envie d’être au service de la troupe. Mon père a causé tellement de
dégâts… Cela me permettrait de commencer à les réparer.
— Je comprends, souffla Épine, la serrant davantage.
Les trois amis rejoignirent les autres babouins au centre de la clairière :
on procédait au décompte des voix au pied du Trône de Roche. À gestes
lents et méticuleux, Mousse et Vipère s’occupaient chacune d’un tas de
cailloux. C’était ainsi que les babouins choisissaient leur chef depuis
d’innombrables générations, et ce spectacle avait quelque chose de
rassurant dans son aspect cérémoniel. Chaque babouin recevait un caillou
qu’il allait ensuite déposer dans un tas correspondant au candidat de son
choix. Mangue et Datte vinrent reprendre leurs places derrière leurs tas.
Épine, lui, regardait par-dessus l’épaule de Muguet.
— Cela ne va pas, déclara Vipère, dressée sur ses pattes postérieures,
avec une expression de déception mêlée de lassitude. Nous venons de
recompter pour la troisième fois, et les deux candidates sont à égalité.
Olive s’avança alors, le regard brillant.
— Épine n’a pas encore voté, observa-t-il.
— Mais il n’était pas là… voulut argumenter Mangue Feuille Haute en
se levant à son tour.
— Et maintenant il est là, la coupa Olive. Et il fait toujours partie de la
troupe, que je sache.
Des cris approbateurs suivirent cette remarque. Épine se dirigea vers le
milieu de la clairière, gêné. Les regards de tous les babouins présents
étaient fixés sur lui, et il craignait qu’ils finissent par découvrir ses secrets.
« Ne dis pas de sottises », se reprit-il.
Et puis, quelle importance, s’il avait loupé sa chance de devenir Feuille
de Cime ? Datte était une bien meilleure candidate que lui. Sans compter
qu’il ne pouvait s’en prendre qu’à lui-même, pour avoir tergiversé si
longtemps. Épine chassa donc ses derniers regrets et ramassa un caillou
dans le tas réservé aux votants.
Mangue grommelait à part :
— Il va voter pour Datte, forcément !
Épine lui adressa un regard penaud, tandis qu’elle allait s’affaler contre
un rocher. Elle avait vu juste. Avec un imperceptible haussement d’épaules,
il déposa son caillou d’un geste solennel sur le tas réservé à Datte.
Tous les babouins savaient qu’il était inutile de recompter encore. Des
cris de joie emplirent la clairière alors que Vipère plaquait sa main sur
l’épaule de Datte.
— À compter de ce jour, je déclare que Datte Feuille Haute sera
appelée Datte Feuille de Cime de la Troupe de la Forêt Claire !
Une nouvelle salve de cris retentit, et les babouins martelèrent le sol
pendant que Datte, un peu éberluée, grimpait sur le Trône de Roche. La
gorge sèche, elle observa les babouins réunis devant elle et dont elle avait
désormais la charge. Épine en eut le cœur gonflé de fierté.
— Je… (Datte s’interrompit avant de s’éclaircir la voix et de lever une
patte pour calmer les babouins déchaînés.) Je vous remercie tous pour la
confiance que vous m’accordez en me désignant cheffe de cette troupe. Y
compris ceux qui n’ont pas voté pour moi. Car, dans le respect de nos
traditions, j’aurai toujours à cœur le bonheur de la troupe tout entière.
Des vivats retentirent de nouveau, des poings martelèrent le sol.
— Je te remercie, Mangue Feuille Haute, pour l’honnêteté dont tu as
fait preuve dans cette élection. (Datte salua sa rivale d’un mouvement de
tête.) Je n’ai qu’une seule annonce à faire pour le moment ; j’estime que
c’est une annonce importante, ajouta-t-elle, une boule dans la gorge.
Un silence attentif s’abattit dans la clairière. Les babouins échangeaient
des regards perplexes.
— Je propose que nous renommions la troupe, déclara Datte d’une voix
plus forte et nette. Nous avons traversé de terribles épreuves, une époque
bien sombre pour la Terre des Braves, et j’espère que nous pourrons tourner
la page, aborder un avenir radieux. C’est un nouveau départ pour nous tous,
et je pense qu’il faudrait le marquer d’une façon très spéciale.
Datte prit le temps de regarder les babouins dans les yeux, avant de
poser un regard attendri sur Épine.
— À partir d’aujourd’hui, la Troupe de la Forêt Claire s’appellera
l’Aube Feuillue.
Épine fut le premier à crier son approbation, mais la clameur monta très
vite autour de lui. Les branches s’agitaient sous le poids des babouins qui
sautillaient de plaisir. Koko se frappait la poitrine et s’égosillait. Olive
dansait sur place, les yeux brillants de bonheur.
Épine vit alors sa partenaire redescendre du Trône de Roche et être
instantanément entourée de babouins qui la félicitaient et lui souhaitaient
bonne chance. Les derniers restes de déception qu’il avait en lui se
dissipèrent. Datte semblait bâtie pour ce poste : elle avait tout de la parfaite
Feuille de Cime.
« Je me réjouis pour elle, songea-t-il, le cœur gonflé d’amour. C’est
amplement mérité. »
— Bravo, tu as bien parlé, lui dit-il tout bas lorsque la nouvelle cheffe
le rejoignit. Datte, je suis très heureux que tu sois Feuille de Cime. Tu vas
être formidable.
La jeune femelle afficha un beau sourire et répondit :
— Je l’espère, Épine. Nous avons tous tellement souffert. Notre troupe
mérite un bel avenir.
Épine la serra contre sa poitrine. « Voilà qui est parlé comme une vraie
cheffe. »
Les babouins apportaient à présent des offrandes à leur nouvelle Feuille
de Cime : un kiwano, une poignée de scarabées, une grappe de figues
mûres. Heureux et fiers, ils déposaient ces mets délicieux aux pieds de
Datte, qui paraissait chavirée devant tant d’affection et de gratitude.
— Merci, dit-elle. Merci, Muguet. Oh, Gravier, quelle belle mangue !
J’ai hâte de…
Elle n’eut pas le temps d’achever sa phrase : deux babouins entrèrent
dans la clairière dans un tumulte de branches et de feuilles. Ils traînaient un
corps lourd. Datte poussa un cri tandis que le reste de la troupe se
rassemblait autour d’elle.
— Souche !
Le grand babouin était inconscient, il saignait de dizaines de morsures
et griffures, sa peau était enflée au niveau des ecchymoses et des fractures.
Épine observait ce corps inerte avec horreur.
— Qu’est-il arrivé ? demanda Datte aux deux sentinelles qui ramenaient
le malheureux.
— Il était dans cet état quand nous l’avons trouvé, déclara Coque, la
mine lugubre.
Souche remua faiblement quand les deux babouins le déposèrent
délicatement sur la mousse souple. Il marmonna des paroles inaudibles.
Voyant Datte se pencher pour mieux entendre, Épine sentit son flanc se
hérisser.
Il jeta un coup d’œil nerveux autour de lui. Plusieurs membres de la
troupe le scrutaient, et certains grommelaient entre eux. Vipère murmurait à
l’oreille de Vigne en le désignant du doigt, et Vigne hochait la tête.
Épine comprit ce qui se passait, et cela lui fit l’effet d’un coup de poing.
« Ils croient que je suis mêlé à ce qui est arrivé à Souche, songea-t-il,
parce que j’ai demandé de ses nouvelles. Tu es trop bête, Épine Feuille
Haute ! se gronda-t-il. Comment la troupe pourrait-elle être au courant de ta
vision, voyons… » Or, comment lui-même pourrait-il leur en parler ? Tout
ce qu’ils savaient, c’était que Souche et lui n’étaient pas spécialement
proches, et qu’Épine avait manifesté un intérêt soudain et angoissé pour lui.
À présent, Olive le regardait aussi avec effarement.
— Souche, tu peux parler ? le pressa Datte. Dis-nous. Ne t’endors pas,
surtout.
— C’était… bredouilla le blessé.
Il lécha le sang qui coulait sur ses babines, puis poursuivit :
— Vrille. Des sbires à elle. Je n’ai rien pu faire, Datte. Pardon…
Épine put de nouveau respirer. Souche venait de l’innocenter.
Toutefois, Vipère et Vigne l’observaient toujours d’un œil noir, et son
cœur se serra. « Ils me soupçonnent encore », comprit-il. Les deux babouins
semblaient presque déçus, comme s’ils voyaient déjà Épine comme un
traître et qu’ils attendaient que Souche le dénonce. Ils pensaient peut-être
toujours qu’il était lié à l’attaque…
« Maudite vision ! » s’emporta Épine. Et pourquoi s’était-il inquiété du
sort de Souche devant toute la troupe ? « Tu es vraiment trop bête ! » Il
allait devoir être prudent, désormais. Vipère et Vigne ne devaient apprendre
son secret sous aucun prétexte.
— Pardon, marmonna encore Souche. Si je les avais repérés plus vite…
— Tu n’as rien à te reprocher, lui assura Datte. Ni à te faire pardonner.
(Les traits tendus, elle tapotait l’épaule du blessé.) Tâche de te remettre,
mon ami, c’est tout ce qui compte. Nous avons besoin de toi. Bonnes
Feuilles ! Conduisez Souche à votre clairière et soignez-le.
Elle remonta aussitôt sur le Trône de Roche et se dressa sur ses pattes
postérieures. Elle poussa un cri autoritaire, et tous les babouins se
tournèrent vers elle.
— La bataille contre la troupe de Vrille est terminée, déclara-t-elle
d’une voix sinistre. Pas la guerre. C’est clair à présent. Aube Feuillue !
Nous allons encore devoir nous battre.
La troupe répondit par un concert de cris de colère. Seule Poire, la mère
de Datte, paraissait nerveuse, hésitante. Elle s’approcha du rocher pour
parler à sa fille. Dès que celle-ci l’aperçut, elle leva une patte afin
d’imposer le silence.
La vieille Bonne Feuille toussota puis déclara :
— Datte. Je t’en supplie. Veux-tu bien m’autoriser à me rendre à la
Forêt des Léopards et à m’entretenir avec Vrille ? Elle écoutera peut-être les
mots d’une ancienne, qui la connaît depuis sa plus tendre enfance. Je sais
que je peux apaiser ces tensions.
— Peut-être, maman, répondit Datte. Mais je refuse de te mettre en
danger. Donc je ne t’accorde pas ma permission.
Elle avait parlé sur un ton qu’aucun babouin n’aurait osé contredire.
« Datte est déjà une vraie cheffe », constata Épine avec fierté.
Poire Bonne Feuille hocha la tête.
— D’accord, Datte, dit-elle. Bien que les actes de Vrille m’attristent,
j’accepte ta décision.
Et elle s’éloigna respectueusement.
Tout allait si vite, songeait Épine. Datte n’était cheffe de troupe que
depuis trois battements de cœur, et déjà elle devait affronter une crise, une
nouvelle guerre, le danger, le doute. Une boule dans la gorge, il détourna la
tête et aperçut de nouveau Vipère.
Vigne et elle marmonnaient encore et lui adressaient des coups d’œil
soupçonneux. Pourquoi diable avait-il fallu qu’il évoque sa vision, même de
façon indirecte ?
Les vautours de la montagne lui avaient dit qu’il pouvait contrôler ces
drôles de rêves, les utiliser pour le bien de la Terre des Braves.
« Tu ne peux te soustraire à cette responsabilité, Épine Père Vénérable !
Accomplis la volonté du Grand Esprit ! Accepte ton pouvoir ! »
Les visions ne lui apparaissaient pas comme un pouvoir, en ce moment.
Elles ne lui avaient apporté que des tracas.
CHAPITRE 14

Grand Cœur en avait la certitude la plus farouche : il ne pouvait


abandonner Tyran au sort cruel que lui réservait son père. Tyran avait beau
être le fils de Titan, il était aussi l’ami de Grand Cœur. Et si ce dernier ne
lui portait pas secours, qui allait le faire ?
Le silence régnait, à l’ombre de l’acacia. La tribu somnolait dans la
chaleur de l’après-midi. Grand Cœur, lui, n’arrivait pas à se détendre. Son
ventre se nouait à la pensée du châtiment que Titan avait peut-être déjà
infligé à son fils aîné. Titan ne tolérait pas qu’un lion, quel qu’il soit, ne
fasse pas preuve d’une loyauté entière et aveugle envers lui. Avec son petit,
ce devait être encore pire… « Maman et papa n’ont d’yeux que pour
Menace, maintenant… » Cette fois, même les liens du sang ne sauveraient
pas Tyran. Au contraire, ils décupleraient la colère de Titan.
Grand Cœur ne parvenait à trouver ni le repos ni le sommeil. Le soleil
était trop ardent. Se dressant sur ses pattes, il secoua la tête afin d’en
chasser les mouches.
— Je ne peux pas rester sans rien faire, gronda-t-il à l’intention de sa
tribu. Je dois aller aider Tyran de la Tribu de Titan. Venez avec moi ! Nous
devons l’arracher aux griffes de son père.
— Quoi ? s’étrangla Bravoure.
Elle échangea un regard stupéfait avec Colosse. Les autres lions
commençaient à se lever, tout aussi perplexes.
— Il a besoin de notre aide, croyez-moi, insista Grand Cœur. Je l’ai vu,
et il s’est attiré les foudres de son père.
— Tu ne peux pas nous imposer ça ! protesta Rude en agitant les
oreilles.
— C’est ma décision de chef de tribu, affirma Grand Cœur avec
autorité. Je vous le répète, ce lionceau court un grave danger. Le temps
presse. Je vous expliquerai tout quand nous l’aurons sauvé.
Bravoure le scrutait dans un silence incrédule. Têtu remua les oreilles à
son tour et repoussa tendrement le lionceau qui lui grimpait sur les épaules.
— C’est de la folie, gronda-t-il. Qu’est-ce qui te prend ? La Tribu de
Titan ne nous menace même pas, en ce moment. Nous n’avons aucune
raison de pénétrer sur son territoire.
Assis côte à côte, Bravoure et Colosse observaient Grand Cœur en
silence. Gracieuse échangeait des regards inquiets avec Rude.
Vif s’assit à son tour, soucieux. Tout bas, il murmura à l’oreille de
Grand Cœur :
— Je te l’ai déjà dit, tu ne pouvais rien pour Tyran, Grand Cœur.
— Tout à l’heure, peut-être. Mais maintenant, si.
Le jeune chef fouetta l’air de sa queue pour évacuer sa frustration. Il
allait sans doute devoir leur expliquer la situation… Alors il éleva la voix,
de sorte que toute la tribu l’entende.
— Tyran est un ami de la Tribu de Grand Cœur. Il est mon ami. Il m’a
livré des renseignements sur les agissements de son père au péril de sa vie,
et Titan l’a découvert. Tyran a pris des risques énormes. Pour nous.
Sous le choc, les lions grognèrent de surprise. Bravoure observait son
frère. À la voir, on aurait cru qu’un hippopotame venait de la piétiner.
Grand Cœur s’éclaircit la voix puis ajouta :
— Voilà pourquoi nous devons sauver Tyran. Nous avons une dette
envers lui. La Tribu de Grand Cœur n’abandonne pas les siens !
— Il n’est pas des nôtres, grommela Têtu.
— Je ne sais pas, réfléchit tout haut Colosse.
Il se leva. Il regardait Grand Cœur d’un air songeur.
— Ce n’est peut-être pas une si mauvaise idée, Têtu, avança-t-il. Grand
Cœur est notre chef, nous devons lui obéir. D’autant qu’il serait aussi
intéressant de voir comment se porte la Tribu de Titan et ce que cette brute
mijote. Après tout, si ce que dit Grand Cœur est vrai, et si Tyran est en
danger de mort, il ne pourra plus nous fournir de renseignements.
Revenue de sa stupeur, Bravoure se dressa fièrement auprès de son
partenaire.
— Je suis de ton avis, dit-elle.
« Forcément ! s’exaspéra Grand Cœur en son for intérieur. Tu es
toujours d’accord avec lui. »
— Colosse n’a pas tort, estima Vif. Mais tâchons d’être prudents.
— Nous serons prudents, bien sûr, répliqua Grand Cœur.
Il pestait que sa tribu se rallie aux arguments de Colosse. « C’est
secondaire, se reprit-il. Tout ce qui compte, c’est de secourir Tyran. »
— Si nous voulons réussir, suggéra Colosse, il faut agir au moment où
la Tribu de Titan s’y attendra le moins.
Grand Cœur acquiesça de mauvaise grâce, puis adressa un coup d’œil
au soleil qui se trouvait au zénith et déclara :
— C’est-à-dire tout de suite.
L’un après l’autre, les lions lui emboîtèrent le pas quand il quitta le
camp. Le soleil à la verticale ne dessinait pratiquement pas l’ombre des
félins. Il dardait une chaleur implacable sur la savane desséchée. Au loin,
une bande mouvante et dorée apparaissait : un troupeau de gazelles qui se
dirigeaient sans but vers le levant, tout en broutant. L’heure n’était toutefois
pas à la chasse. La tête basse et le regard rivé devant eux, les lions se
dirigeaient vers le territoire de la Tribu de Titan.
Grand Cœur éprouvait une détermination puissante, urgente, mais
également… un léger malaise à l’approche du Ravin Brumeux. Cette fois,
aucune brume ne flottait au-dessus : le soleil l’avait entièrement dissipée.
Toutefois, ses pentes de roche déchiquetées se reconnaissaient au premier
coup d’œil. Grand Cœur sentit ses poils se dresser sur sa nuque. Le sang
battait plus fort dans ses veines.
— Nous devrions ralentir, dit Colosse tout bas, derrière lui. Tâchons
d’être discrets.
Grand Cœur se tourna brusquement vers lui, agacé.
— Nous sommes sous le vent, affirma-t-il.
— Et ça ne souffle pas franchement, observa Colosse. Mais cela peut
changer à tout moment.
Le grand mâle avait raison. Grand Cœur dut se résoudre à ralentir
l’allure et voûter les épaules afin de se dissimuler dans les herbes. Ils étaient
presque à portée de rugissement de la tribu ennemie. Il distinguait déjà les
silhouettes des lions assoupis.
Une patte après l’autre, il se rapprochait, suivi en silence par sa tribu.
Les lions de la Tribu de Titan se prélassaient à l’ombre de quelques arbres
épars. Leur chef dormait, étendu contre Malice. La perfide lionne allaitait
un lionceau. « Ce doit être Menace », devina Grand Cœur. Il s’arrêta,
frissonnant.
Au cœur du camp, des mouches voletaient sur les restes lacérés d’un
zèbre qui noircissaient au soleil. « La chasse a été bonne, on dirait. »
Un mouvement attira soudain le regard de Grand Cœur : un jeune mâle
adolescent, qui n’avait pas encore de crinière, s’approchait discrètement
de la carcasse. Grand Cœur reconnut aussitôt Tyran, malgré son état
pitoyable : sa peau dorée maculée de sang, striée de griffures, une joue
entamée, une oreille atrocement mutilée par des crocs. Grand Cœur était
révolté.
Tout à coup, Titan se dressa sur ses pattes.
— Toi, Tyran ! tonna-t-il. Fruit illégitime de mon sang ! Plus un pas !
Les traîtres ne mangent pas.
Dans le silence de la mi-journée, le rugissement de Titan résonna dans
toute la prairie. Tyran se figea. Le regard tourné vers son père, il tremblait
de tout son corps.
— Ils vont l’affamer ! murmura Vif, horrifié.
Grand Cœur hocha la tête dans un mouvement rageur et tourna de
nouveau son regard vers la tribu ennemie.
— Ce n’est pas Tyran qu’il faudrait l’appeler ! ironisa Hardi, le
lieutenant de Titan. Il fait peine à voir. Je suggère plutôt Bon-à-Rien.
Des rires parcoururent la Tribu de Titan. Tyran regagna sa place en
plein soleil, tout penaud. Grand Cœur nota avec un mélange de colère et de
pitié qu’on ne l’autorisait pas non plus à profiter de l’ombre.
— Quelle bande de brutes ! gronda tout bas Bravoure. Écoute, Grand
Cœur, nous commettons peut-être une erreur, face à eux. Nous risquons
d’être vite dépassés.
— Nous ne pouvons pas l’abandonner, marmonna le chef. Et encore
moins maintenant que nous l’avons vu dans cet état. Regardez-le ! Si nous
partons, nous le condamnons à une mort certaine.
Colosse vint se poster à son côté.
— Après réflexion, Grand Cœur, dit-il, j’estime que Bravoure a raison.
Cette affaire concerne la Tribu de Titan, et rien ne nous autorise vraiment à
nous en mêler. Les défier serait mettre en péril notre tribu sans raison.
— Parce que Tyran s’est mis en danger pour nous sans raison ? lui
répliqua Grand Cœur.
Un silence s’installa. Après quoi, Colosse finit par hocher la tête, de
mauvaise grâce.
— D’accord, prononça-t-il, les yeux baissés. Nous sommes la Tribu de
Grand Cœur, tu es le chef. Je te suivrai quoi que tu décides.
— Bien, grogna Grand Cœur. En plus, j’ai un plan. Colosse, Têtu : allez
vous placer là-bas, dans le vent. (Il indiqua d’un mouvement de tête la
direction.) Une fois sur place, rugissez de toutes vos forces. L’arrivée de
deux envahisseurs attirera l’attention de Titan. Gracieuse, Bravoure et
Rude : vous êtes les plus rapides, vous ferez donc diversion de l’autre côté.
Les lions qui ne seront pas occupés à pourchasser Colosse et Têtu vous
courront après. (Il montrait à présent la prairie.) Vif et moi, nous en
profiterons alors pour foncer libérer Tyran.
— Il est compliqué, ton plan, murmura Gracieuse, pas bien rassurée.
— Et un peu risqué, ajouta Colosse, les yeux plissés.
— C’est une idée que j’ai empruntée aux guépards, répliqua Grand
Cœur, agacé. Elle donne de très bons résultats. Diversion et vitesse : tout est
là.
— Les guépards sont autrement plus rapides que nous, observa Vif.
Vif interrogea Têtu d’un regard inquiet. Ce dernier se léchait les babines
d’un air hésitant. Les deux jeunes se tournèrent vers Colosse.
« Vers Colosse et pas vers moi, s’indigna aussitôt Grand Cœur. Je le
hais ! »
Cependant, le grand mâle acquiesçait.
— Cela peut marcher, en effet, Grand Cœur, affirma-t-il. C’est un bon
plan.
Grand Cœur se redressa et secoua la tête. Le moment était mal choisi
pour rappeler la tribu à la discipline.
— Bien, reprit-il. Alors, en avant ! Vif, avec moi.
Les deux jeunes se faufilèrent entre les herbes tandis que leurs amis
partaient se mettre en position.
— Au fond, Colosse n’est pas ton ennemi, Grand Cœur, murmura Vif. Il
dit des choses sensées. Et quand tu prends une décision, il s’y plie.
Grand Cœur ne répondit pas. Pour le moment, il se moquait de
l’opinion de Vif au sujet de Colosse. Une seule chose comptait : Tyran.
Progressant à pas de loup, le ventre presque collé au sol, il sentait son cœur
marteler sa poitrine.
Et soudain, un rugissement puissant retentit au loin, très vite rejoint par
un autre. Colosse et Têtu, comme prévu ! Les lions de la Tribu de Titan
levèrent tous la tête en même temps. Leur chef à la crinière noire se dressa
d’un bond.
— Des lions inconnus ! gronda Titan. Hardi ! Prends une équipe et va
voir ce qui se passe !
Profitant que Hardi et trois jeunes mâles s’élançaient, Grand Cœur leva
la tête afin de s’assurer que Bravoure, Gracieuse et Rude étaient en
position. Il les repéra immédiatement : trois bandes dorées qui fusaient à
travers la prairie.
Titan se retourna alors dans un cri de fureur.
— C’est une attaque ! Tous avec moi ! Sus aux intrus !
Une boule dans la gorge, Grand Cœur suivit du regard les derniers lions
et lionnes qui partaient chasser les trois femelles de sa tribu. Il priait pour
que celles-ci parviennent à leur échapper. Néanmoins, le plan fonctionnait :
il ne restait plus au camp que Malice, Menace et Tyran.
— Maintenant ! gronda-t-il à l’adresse de Vif.
Les deux jeunes s’élancèrent vers le camp de la Tribu de Titan dans un
nuage de poussière.
— Toi ! s’étrangla Malice.
Elle se pencha sur Menace pour la protéger. Sans lui prêter attention,
Grand Cœur déclara :
— Tyran. Tu viens avec nous.
Celui-ci s’était levé lui aussi. Il scrutait, incrédule, Grand Cœur et Vif.
— Grand Cœur ? bredouilla-t-il en faisant un pas hésitant vers lui.
— Pas touche à ma petite ! grogna Malice, qui retroussait les babines et
montrait ses crocs jaunes acérés.
— Ce n’est pas elle qui nous intéresse, gronda Grand Cœur avec un
regard noir. Mais un autre de tes petits. Celui que tu sembles avoir oublié.
Viens, Tyran, il n’y a pas une minute à perdre.
— Je t’interdis de le suivre, Tyran ! jappa Malice.
Le lionceau s’éloigna, non sans lui adresser un coup d’œil affligé.
— Je suis désolé, maman.
La lionne le fusilla du regard et poussa un grondement de fureur. Puis
elle se tourna vers Grand Cœur.
— Tu paieras pour cela, rejeton de Vaillant.
La lionne voûta les épaules tandis que Menace, blottie entre ses pattes,
observait les trois jeunes lions.
— Quand Titan apprendra ce que vous avez fait, il vous tuera tous.
— Qu’il essaie ! s’exclama Grand Cœur d’un ton méprisant. (Il donna
une pichenette du museau à Tyran.) Allons-y ! Avec nous, tu seras en
sécurité.
— En sécurité, persifla Malice, jusqu’à ce que Titan détruise ta
pathétique tribu. Je te préviens, Tyran. Si tu pars, c’est pour toujours.
Celui-ci se tourna vers sa mère. Le chagrin se lisait dans ses yeux.
— Je ne reviendrai pas, déclara-t-il.
Grand Cœur l’entraîna alors d’un geste tendre. Vif et lui se postèrent de
part et d’autre de Tyran, et ensemble ils partirent en courant.
— Je ne sais comment vous remercier, murmura Tyran lorsqu’il pénétra
en boitant dans le camp de la Tribu de Grand Cœur. Là-bas, j’allais mourir.
— C’était la moindre des choses, gronda Grand Cœur qui lui caressa le
cou. Et excuse-moi de ne pas être venu plus tôt. (Relevant la tête, le chef
s’adressa au reste de sa tribu.) Bravo à tous, vous avez fait du bon travail !
Tout s’est déroulé parfaitement.
Colosse et Bravoure se tenaient côte à côte, comme d’habitude. Ils
inclinèrent la tête pour le saluer. Têtu, Rêche et Rude étaient un peu à
l’écart ; les petits de Rêche gigotaient à leurs pattes. Gracieuse, enfin, était
allongée, le dos tourné aux autres, la tête repliée sur les pattes antérieures.
— Titan était blême, Têtu ! claironna Vif. Tu l’as vu ? Tu as vu sa tête ?
Mais Têtu ne rigolait pas. Il bouillait de colère.
— Et vous, rétorqua-t-il, est-ce que vous avez vu la tête de Gracieuse ?
Grand Cœur retint son souffle ; les moustaches de Vif se mirent en
berne. Sous leur regard horrifié, Gracieuse se leva péniblement. Lorsqu’elle
leur fit face, Grand Cœur émit un grondement plaintif et coupable.
Quatre traces de griffe barraient la figure de la belle lionne. Une bande
de peau pendait sous son œil. Elle avait le museau maculé de sang séché.
Grand Cœur produisit un bruit étranglé.
— Gracieuse…
— Titan l’a attrapée, indiqua Têtu. Elle a de la chance de s’en être sortie
vivante.
— Têtu, allons… Ce n’est rien, balbutia Gracieuse. (Les mots sortaient
déformés de sa bouche et parler lui était manifestement douloureux.) Je
savais à quoi je m’exposais, ajouta-t-elle, et le jeu en valait la chandelle. Je
me réjouis que tu sois en sûreté, Tyran.
Grand Cœur sentit un regard dur posé sur lui ; les poils de sa nuque se
hérissèrent. Et quand il tourna la tête, il vit ce qu’il s’attendait à voir :
Bravoure.
— Le jeu en valait-il vraiment la chandelle ? l’interrogea sa sœur. Sois
sincère !
— Oui, dit Grand Cœur, d’une voix étranglée. Nous n’avons fait que
notre devoir. Pour Tyran.
— Ce lionceau est ton ami, mais est-il bon chasseur ? Permets-moi d’en
douter.
Tyran s’éclaircit la voix puis murmura, honteux :
— Je ferai de mon mieux, je le promets. Je vous dois la vie à tous. Je
suis désolé que tu sois blessée, Gracieuse. Désolé que mon père ne soit
qu’une brute malveillante.
Grand Cœur en avait la gorge nouée. Les regards que lui adressaient
Bravoure, Têtu et Rêche étaient comme des morsures en plein cœur.
Colosse paraissait déçu, et un peu triste. Quant à la pauvre Gracieuse, ironie
du sort, elle affichait une mine coupable, déconfite. Seul Vif semblait
éprouver un peu de sympathie pour Grand Cœur.
— Tu n’es pas responsable de ton père, Tyran, marmonna ce dernier. Et
je sais que tu feras un bon membre de notre tribu, quand tes blessures
auront guéri.
Tyran était à présent en sûreté, affranchi de la Tribu de Titan.
Seulement, en lui venant en aide, Grand Cœur avait perdu le respect des
siens.
CHAPITRE 15

La vallée qui s’étirait devant Céleste était un régal pour ses yeux fatigués
après la désolation aride de la plaine. Le terrain descendait par ondulations
successives jusqu’à une vaste étendue herbeuse parsemée d’arbres en fleur.
Une ombre fraîche striait l’herbe luxuriante. Le sol n’était peut-être pas
humide mais cette ombre protégeait la vallée des brûlures du soleil. Céleste
tendit la trompe pour arracher une jeune branche garnie de boutons.
— Quelle merveille ! murmura-t-elle.
— Ça fait du bien de quitter la plaine, approuva Rocher, la bouche
pleine de feuilles vertes. Nous allons pouvoir nous reposer et manger sans
crainte.
Un écureuil effrayé par l’apparition des deux éléphants courut se
réfugier dans son terrier. Au loin, Céleste distinguait un petit troupeau de
gazelles et, plus près, différentes variétés d’antilopes : guibs harnachés au
poil roux tacheté de blanc et duikers timides broutaient à l’ombre, chassant
les mouches avec leurs queues. Ces herbivores semblaient paisibles et
heureux. Rocher avait vu juste : l’endroit était idéal pour faire halte. Mais
était-ce bien l’endroit où Céleste voulait se rendre ?
« Il n’y a pas beaucoup de guépards dans les parages… » songeait
l’éléphante.
Puis, tout à coup, elle les repéra : trois mâles tapis sur des rochers, qui
observaient les gazelles à bonne distance. Quand l’un d’eux tourna la tête,
ses moustaches tressaillirent, et Céleste reconnut les marques noires sur sa
figure.
— Rafale ! s’écria-t-elle.
Le cœur battant, l’éléphante se dirigea vers le félin, d’une démarche
souple qui ne dégageait aucune menace.
Le grand guépard se crispa ; ses oreilles se dressèrent ; sa queue se
hérissa. Lorsqu’il reconnut Céleste, il se détendit et lui adressa un petit
signe de la tête.
— Céleste Pavane, dit-il. Je me souviens de toi. La petite-fille de la
Mère Vénérable. (Après avoir jeté un coup d’œil à Rocher, il se tourna de
nouveau vers la femelle.) Ta grand-mère était une bonne cheffe. Sa mort me
peine beaucoup. C’est une lourde perte pour la Terre des Braves.
— Merci, Rafale, murmura Céleste.
Le regard du guépard se posa soudain entre les pattes de celle-ci.
— Par le Grand Esprit, qu’est-ce que…
Il tendit son élégante patte, puis se pencha pour renifler les deux petits
félins. Ceux-ci cessèrent de gigoter et l’observèrent les yeux tout ronds.
— Des jeunes guépards ? s’étonna Rafale.
Céleste acquiesça.
— Vivace et Fougueuse nous accompagnent expliqua-t-elle. Ce sont les
petits de Foulée.
— Foulée de la Rivière Grise ? Je la connais.
Céleste baissa les yeux.
— Elle a été tuée, annonça-t-elle tandis que les deux autres guépards
venaient examiner les petits. Il faut que quelqu’un veille sur eux. Ils sont
trop jeunes pour vivre seuls.
Surpris, Rafale fit un pas en arrière.
— Je suis triste d’apprendre la mort de Foulée, dit-il. Hélas ! nous ne
pouvons nous occuper d’eux.
— En effet, approuva un de ses compagnons. Chez nous, ce ne sont pas
les mâles qui élèvent les petits. Nous ne saurions comment faire.
— Je comprends, répondit Céleste.
Elle frotta le sol du bout d’une patte et laissa Vivace et Fougueuse jouer
avec son pied.
— Mais Foulée avait bien des sœurs, non ? reprit-elle. Elle m’en avait
parlé…
— Deux, oui, confirma Rafale. Lisse a des petits, elle aussi. Quant à
Souffle, je ne l’ai pas vue depuis quelque temps. Elles sont peut-être
ensemble. Tu les trouveras plus loin, si tu suis le lit du ruisseau presque à
sec. Après l’éboulis qui jouxte un bosquet d’épineux ; tu ne peux pas te
tromper. C’est là que commence le territoire de Lisse.
— Merci, Rafale. Et bonne chasse à vous trois.
Céleste inclina la tête. Après quoi, Rocher et elle prirent la direction du
lit du ruisseau avec Vivace et Fougueuse.
Du coin de l’œil, elle nota que Rafale et ses amis les suivaient du
regard. Elle entendit même Rafale marmonner :
— Il se passe de drôles de choses, dans la Terre des Braves, ces temps-
ci…

Le guépard avait parfaitement expliqué la route ; l’éboulis se voyait de


loin, et il y avait en effet un bosquet à proximité. Les racines des arbres
plongeaient dans la berge aride. Céleste promena son regard alentour,
guettant le moindre signe de la présence de Lisse et de ses petits.
— Elle est probablement partie chasser, estima Rocher. Nous allons
peut-être devoir l’attendre des jours, qui sait…
— Eh oui… acquiesça Céleste. Oh ! mais regarde ! (L’éléphante
s’arrêta, sourit, puis repartit au petit trot.) Rocher, viens !
La maman guépard était allongée à l’ombre d’un monticule ; cinq petits
se disputaient ses mamelles. À l’approche de l’éléphante, elle se leva d’un
bond, délogea ses petits et retroussa les babines en signe d’avertissement.
— Lisse ? dit Céleste, qui ralentit, s’arrêta et laissa tomber mollement
sa trompe, afin de ne pas lui faire peur. Tu es bien Lisse, sœur de Foulée de
la Rivière Grise ?
Toujours sur ses gardes, Lisse acquiesça.
— En effet, dit-elle. Et qu’est-ce que cela peut te faire ?
Céleste inclina la tête avec respect. Rocher l’imita.
— Je suis Céleste Pavane, et voici mon ami Rocher. Nous te
cherchions, Souffle et toi, parce que…
Elle s’interrompit, hésita. Un coup d’œil à Vivace et à Fougueuse qui
venaient de les rattraper et scrutaient Lisse, bouche bée d’admiration.
— Parce que Foulée est morte, Lisse, reprit Céleste. Elle a laissé deux
petits, qui ont besoin de protection.
Lisse observa les petits un long moment sans parler. La pointe épaisse
de sa queue noire tressauta. Ses petits, bien plus jeunes que Vivace et
Fougueuse, gigotaient et miaulaient.
— Je suis désolée, finit par déclarer la femelle d’une voix posée. J’ai
déjà toutes les peines du monde à m’occuper de mes cinq petits.
D’un battement de la queue, elle désigna à Céleste les petits qui
l’appelaient par des miaulements déchirants, petites choses fragiles aux
yeux à moitié ouverts.
— Je ne peux pas en accepter d’autres, ajouta Lisse. Pas même ceux de
ma sœur.
— Vraiment ? s’étonna Céleste. Tu ne pourrais pas essayer ? Ils sont si
jeunes.
— Non. Ce n’est pas possible. Je suis désolée, Céleste Pavane.
La jeune éléphante serra les dents ; son cœur s’emballait de détresse. Et
tandis que le silence gênant s’étirait, elle ne put qu’accepter le raisonnement
de la maman guépard. « Elle ne réussira peut-être même pas à assurer la
survie de ses petits… » estima-t-elle.
— Et Souffle ? suggéra Céleste d’une voix redevenue positive. Sais-tu
où nous pourrions la trouver ?
— Souffle ? répéta Lisse, une oreille inclinée en avant. Elle est morte.
J’ai perdu mes deux sœurs, à ce qu’il semble.
— Oh ! fit Céleste, désespérée. J’en suis navrée, Lisse.
— Souffle était-elle souffrante ? demanda délicatement Rocher.
— Pas du tout, répondit Lisse, qui s’assit, les épaules basses. C’était la
femelle la plus rapide et la plus forte que j’aie jamais vue. Sa mort n’en a
été que d’autant plus étrange.
Céleste fronça les sourcils. « Rapide et forte… » Comme Foulée.
Pourtant, les deux sœurs avaient succombé à un mystérieux assassin. Et
Lisse avait décrit la mort de Souffle comme « étrange »…
La femelle guépard poussa un long soupir qui tira Céleste de ses
pensées. Puis elle déclara :
— Ma sœur était d’une drôle d’humeur, je dois dire. Les derniers temps,
en tout cas. Elle s’imaginait des terreurs, avait des visions de créatures. Qui
sait, elle a très bien pu céder à la panique et se jeter dans les griffes de vrais
prédateurs. Il n’empêche, la bête qui l’a tuée devait être très rapide et
puissante.
« Rapide. Puissante. Cruelle, aussi, pour arracher le cœur de sa
victime. » Céleste frissonna.
— En tout cas, son meurtrier ne l’a pas dévorée, indiqua Lisse, agitant
ses moustaches en signe de résignation. Étrange, donc. Mais des choses
étranges, il s’en passe souvent, ces temps-ci.
Céleste eut un frisson prémonitoire. C’était comme si Lisse lui
renvoyait l’écho de ses pensées les plus noires.
— Puisse Souffle faire bonne chasse parmi les étoiles, déclara Rocher
d’une voix solennelle.
Lisse inclina la tête et répondit :
— Merci. Mais vous comprendrez que je ne peux pas m’occuper des
petits de Foulée. Ils vont devoir se débrouiller seuls, j’en ai peur.
Céleste était à court d’arguments.
— Ils sont si jeunes… murmura-t-elle surtout pour elle-même. Si
vulnérables.
— Ne t’en fais pas, voulut la rassurer Rocher, qui lui adressa une tendre
bourrade. Nous trouverons peut-être une autre femelle guépard, ou bien…
Céleste se redressa, leva la tête, sa détermination retrouvée.
— Ou bien ils n’ont qu’à rester avec nous.
— Ça me semble être une solution raisonnable, approuva Lisse.
Elle se rallongea de nouveau avec ses petits.
— Tu es sûre de toi, Céleste ? demanda Rocher, surpris.
— Tout à fait. Il est hors de question que je les abandonne. Nous ne
nous débrouillons pas trop mal, jusqu’ici, non ?
— Pourtant, les petits… Ils seraient sûrement mieux auprès d’autres
guépards.
Rocher caressa le crâne duveteux de Fougueuse du bout de sa trompe.
Cette dernière et son frère observaient tour à tour les deux éléphants, les
yeux emplis d’inquiétude.
— Nous ne savons pas chasser, les petits, déclara Céleste. Donc nous ne
pourrons pas vous apprendre. Mais cela vous viendra en grandissant, j’en
suis sûre. Vous avez hérité de la force de votre mère, et de son intelligence.
Au fond de vous-mêmes, vous saurez comment faire. J’ai confiance en
vous… et dans le Grand Esprit qui vous guidera.
Vivace bomba sa petite poitrine.
— Tu le penses vraiment ? demanda-t-il.
— Vraiment, oui, dit Céleste en souriant. Et en attendant, je vous
protégerai. Nous vous trouverons à manger d’une façon ou d’une autre. Si
vous voulez bien rester avec nous…
— Moi, j’aime voyager avec toi, affirma timidement Fougueuse.
— Moi aussi ! ajouta son frère.
Il alla donner une petite tape à la trompe de Céleste.
— Et puis, les larves, c’est pas si mauvais. En plus, nous aimons être
avec toi, Céleste. Avec Rocher aussi.
— Oui, c’est rigolo, approuva sa sœur. Mais il ne faudra pas marcher
trop vite… ajouta-t-elle, un peu nerveuse.
— Vous pouvez rester avec nous autant qu’il sera nécessaire, dit
Céleste.
Elle enroula sa trompe autour des deux petits, leva ensuite les yeux vers
Rocher et affirma :
— Nous allons nous en sortir, j’en suis convaincue.
— Je te crois, lui répondit le grand mâle, ses oreilles inclinées vers
l’avant. Le soleil se couche déjà, Céleste. Tâchons de trouver un abri avant
la nuit.
Son amie acquiesça puis déclara :
— Au revoir, Lisse. Je te souhaite bonne chance.
— À vous aussi, ronronna la maman guépard tandis que ses petits
revenaient la téter. Nous en aurons tous besoin, je crois. Nous vivons une
époque bizarre et dangereuse, Céleste Pavane.

Lisse avait raison, estimait Céleste tandis qu’elle regardait les étoiles
s’allumer au-dessus d’elle. Un ruisseau invisible gargouillait dans
l’obscurité des sous-bois. Vivace et Fougueuse étaient blottis dans une
souche d’arbre évidée, dissimulés par le feuillage. Elle percevait leurs petits
ronflements et se réjouissait qu’ils dorment aussi paisiblement : ils avaient
donc confiance en Rocher et elle. Rocher avait marqué les arbres et les
cailloux alentour, pour prévenir les prédateurs de la présence d’un éléphant
mâle. Avec un peu de chance, cela devrait décourager les carnivores de
venir s’en prendre aux jeunes guépards vulnérables.
Ils avaient quelques heures de paix devant eux. Même si Céleste
ignorait ce que le Grand Esprit lui réservait. Tout était si compliqué,
désormais, se lamentait-elle. Après la Grande Bataille contre Piment, elle
avait cru que la vie retrouverait sa simplicité. Elle s’était trompée
lourdement.
Mais c’était bien elle qui avait tué Piment. Et si le Grand Esprit veillait
toujours sur la Terre des Braves, comme elle l’espérait de toutes ses forces,
elle obtiendrait peut-être son pardon en s’occupant de Vivace et Fougueuse.
« Mère Vénérable, si seulement tu étais là… songea-t-elle encore. Je
voudrais tant te parler, rien qu’une fois ! »
Cela dit, raisonna-t-elle ensuite, si le nouveau Parent Vénérable voulait
bien se montrer, la vie pourrait enfin reprendre son cours normal…
Rocher vint la rejoindre dans la pénombre.
— Céleste, murmura-t-il. Tout va bien ?
— Oui, oui, le rassura-t-elle.
Le grand mâle ne pouvait rien pour chasser ses soucis, alors à quoi bon
l’en accabler ? Mais lorsqu’elle enroula sa trompe autour de la sienne, le
contact d’habitude solide et rassurant lui parut bizarrement hésitant et
nerveux.
Elle recula, étudia son compagnon.
— Qu’y a-t-il, Rocher ? l’interrogea-t-elle.
Celui-ci prit une profonde inspiration puis déclara :
— Je… j’ai quelque chose à te dire, Céleste. Toutefois, c’est… c’est
délicat.
Céleste plongea son regard dans le sien.
— N’aie crainte, lui chuchota-t-elle. Nous sommes en sécurité, au
moins cette nuit. Quoi que tu aies à me confier, je ne le répéterai jamais.
Rocher inclina légèrement la tête.
— Je ne sais par où commencer… avoua-t-il.
Céleste sentit son cœur se serrer. « Il ne souhaite peut-être plus
m’accompagner… Les petits sont une responsabilité très lourde, après
tout… » pensa-t-elle avec appréhension.
Mais elle, elle était forte, se rappela-t-elle. Elle avait survécu à la mort
de la Mère Vénérable. Elle avait transporté le Grand Esprit en son cœur,
dans la quête de son nouvel hôte. Elle avait pris part à la Grande Bataille
pour la Terre des Braves. Alors, quoi que Rocher ait à lui dire, elle saurait le
supporter. Elle hocha la tête calmement et dit tout bas :
— Parle. Dis-moi tout, Rocher.
Elle sentit le grand mâle frémir contre elle. Et lorsqu’il prit la parole, ce
fut d’une voix rauque.
— Céleste, tu… tu as changé ma vie. Ton comportement est une source
d’inspiration pour moi. Tu as un tel courage ! Je l’ai vu dès notre première
rencontre, quand tu te battais pour défendre Lune. Je n’ai jamais admiré un
éléphant comme je t’admire.
— C’est… c’est très gentil à toi, Rocher, bredouilla Céleste, surprise.
Ses compliments la troublaient. Lui disait-il cela pour atténuer le choc
de son départ ?
— Je n’ai fait que mon devoir, assura-t-elle.
— Justement, poursuivit Rocher, le regard intense et lumineux. Tu as
fait tout ce que tu avais à faire, Céleste, et tu l’as fait avec courage, avec
cœur, sans jamais perdre ta bonté, ton sens de la justice et de l’équité, et
moi, je… je… je me sens attiré par toi et je… je m’exprime trop mal,
Céleste, pardon…
Céleste lui passa délicatement la trompe sur le front. Rocher leva ses
yeux vert foncé.
— Qu’y a-t-il, Rocher ? demanda-t-elle, inquiète. Qu’est-ce qui te
tracasse ? Dis-moi.
— Ce qui me tracasse ? Rien du tout… Oh, je ne sais pas dire ces
choses-là.
Rocher prit une longue inspiration afin de se calmer, puis il se redressa,
riva son regard à celui de Céleste.
— Veux-tu bien… être ma partenaire de vie, Céleste ?
La jeune éléphante en eut le souffle coupé. Son cœur se mit à marteler
sa poitrine et, sans le vouloir, elle fit un pas en arrière.
— Rocher, dit-elle. Oh, Rocher ! Si je m’attendais… (Sa voix s’étrangla
dans sa gorge à mesure qu’elle prenait conscience de ce qu’il lui proposait.)
Nous sommes encore si jeunes…
« Rocher et moi. Partenaires de vie… »
Était-il sérieux ? Cette demande la prenait au dépourvu. Pourtant, alors
même qu’elle s’efforçait de réfléchir posément, elle ne pouvait s’empêcher
d’exulter intérieurement. Une chaleur envahit sa poitrine. La jeune
éléphante mit un long moment à comprendre que c’était la sensation du
bonheur pur. Un bonheur qui se diffusait à son corps tout entier.
« Je dois garder la tête sur les épaules ! se ressaisit-elle. Et Rocher
aussi… »
— Rocher, dit-elle d’une voix rauque. Réfléchis bien à ce que tu m’as
dit.
— C’est déjà fait, murmura le mâle, son front pressé contre le sien. J’y
ai mûrement réfléchi, Céleste.
Celle-ci marqua une pause, s’efforça d’avoir l’esprit clair. « Pourquoi
est-ce que je discute, au juste ? Pourquoi est-ce que je proteste ? »
Parce qu’elle le devait, elle le savait bien. Elle ne pouvait pas songer
qu’à son propre bonheur.
— Mais, Rocher, reprit-elle… Qu’est-ce qui t’attire, au juste, chez
moi ? (Elle parlait d’une voix enrouée par l’effort qu’elle devait faire pour
repousser ce mâle.) Vivre avec moi ne sera pas simple, et tu le sais. Je ne
suis pas comme les autres éléphantes. Je ne suis pas restée avec le
troupeau ; j’ai défié les matriarches à un des moments les plus délicats du
voyage de ma famille. J’ai transporté le Grand Esprit en moi, et je sais qu’il
aura encore besoin de moi et que je devrai répondre présent. Je devrai
toujours accomplir sa volonté. (Elle baissa les cils, ravala la boule qu’elle
avait dans la gorge.) Et surtout, Rocher… j’ai enfreint le Code. J’ai tué.
Rocher demeura muet et immobile un moment qui parut s’étirer à
l’infini. Puis, de sa trompe tremblotante, il caressa la joue de Céleste.
— Tu crois que je ne sais pas déjà tout cela, Céleste ? chuchota-t-il.
C’est précisément ce qui te rend spéciale à mes yeux. Tout ce que tu fais te
distingue des autres, Céleste Pavane, et c’est pour cela que je t’aime.
— Rocher…
Submergée par l’émotion, Céleste s’appuya contre la tête du mâle,
ferma les yeux. Comment lui résister ? Ou plutôt, à quoi bon ? Elle n’en
avait pas même envie. Pourtant, elle fit un ultime effort :
— Ce que je t’ai dit demeure vrai. Nous sommes encore très jeunes…
— Je sais, confirma Rocher avec un long soupir ému. Cela ne nous
empêche en rien de nous promettre l’un à l’autre. Céleste, je sais depuis
longtemps que je veux être ton partenaire. J’ignorais comment te le dire,
voilà tout. Excuse-moi si… si cela te bouleverse. Si j’ai été maladroit. Si je
me suis mal ex…
— Non, le coupa Céleste en secouant la tête. Non, Rocher, je ne suis
pas bouleversée. Loin de là. Au contraire, je suis heureuse. (Elle se laissa
aller contre sa joue, se délectant de la force brute qu’elle ressentait.)
D’accord. Oui. Si c’est de la folie, tant pis. Oui, Rocher. Je veux bien être ta
partenaire de vie.
— Oh, Céleste ! balbutia Rocher. Dans ce cas, nous devrions prononcer
nos vœux.
— Faisons-le sans attendre, murmura Céleste. La nuit est si belle.
D’un hochement de tête, Rocher lui passa la trompe sur le cou.
— Suis-moi, dit-il. Je connais l’endroit parfait.
Ensemble, ils s’engagèrent dans l’eau fraîche du ruisseau caché par la
végétation. Céleste avait le cœur qui battait fort. Ils arrivèrent à une mare
profonde et paisible. Des bosquets de palmiers et de figuiers poussaient sur
les berges. Les étoiles scintillaient dans le ciel et dans l’eau. Quand Rocher
pénétra dans la mare, Céleste l’imita, et les vaguelettes qu’ils produisirent
transformèrent les reflets des étoiles en bandes lumineuses.
Rocher s’arrêta, et Céleste se planta devant lui.
— Cette mare est sacrée, murmura-t-il. J’avais entendu parler de cette
vallée, et notamment de ce lieu. Mes frères s’y sont rendus avec leurs
partenaires de vie dans le même but que nous.
— C’est parfait, souffla Céleste en admirant la clairière au clair de lune.
Quelle beauté ! Nous ne pouvions rêver meilleur endroit pour échanger des
promesses.
— Il y a juste un détail, ajouta Rocher, hésitant. (Il s’éclaircit la voix.)
J’ignore comment la cérémonie est censée se dérouler, Céleste. Je ne sais
pas ce qu’il faut faire.
Cet aveu aurait dû refroidir Céleste mais, au contraire, une chaleur
soudaine monta en elle.
— Oh que si ! chuchota-t-elle. Je crois que, au fond de nous, nous le
savons tous les deux. Car le rituel doit venir de notre cœur. Le Grand Esprit
nous guidera.
Tout frémissant, Rocher tendit sa trompe, qui rencontra celle de Céleste.
Ils les emmêlèrent, se blottirent tête contre tête. Aucune vision ne déferla en
Céleste, aucune image effrayante ne vint la distraire de ce moment. Ses
derniers doutes, ses dernières craintes fondirent dans l’obscurité tranquille
de la clairière. Alentour, elle entendait le chant des rainettes, les
stridulations des grillons. Dans un arbre, à l’écart, un oiseau nocturne
poussa un cri obsédant. Céleste entendait également la respiration de
Rocher, aussi profonde et émue que la sienne.
Puis, comme répondant à un signal intérieur secret, tous deux reculèrent
en même temps. Céleste riva son regard à celui de Rocher puis plongea sa
trompe dans l’eau, la releva, et aspergea le cou et le dos de son compagnon.
Elle ferma ensuite les yeux, entendit Rocher qui puisait à son tour dans la
mare, puis elle sentit la fraîcheur de l’eau sur sa peau.
Lorsqu’elle rouvrit les yeux, elle rencontra le regard de Rocher. Et ne
put en détourner le sien. Autour d’eux, les étoiles semblaient être tombées
du ciel pour répandre leur lumière dorée sur la mare et la clairière. Céleste
comprit très vite qu’il s’agissait de lucioles qui dansaient au-dessus de leurs
reflets dans l’eau. Les deux éléphants s’aspergèrent encore et encore, puis
enfin ils s’immobilisèrent, leurs trompes enlacées. Rocher laissa échapper
un long soupir et ferma les yeux.
Leurs trompes se désunirent, lentement, à contrecœur. Céleste dressa la
sienne vers le ciel. Elle inspira profondément, claironna sa joie en direction
des étoiles, et Rocher l’imita. Leurs barrissements harmonieux résonnèrent
dans la nuit avant de s’estomper.
Le silence s’abattit autour des deux éléphants, uniquement troublé par
les bourdonnements des lucioles.
— Avons-nous fait comme il fallait ? chuchota Céleste, le cœur empli
de chaleur et de bonheur.
— Oh oui, Céleste ! déclara Rocher, pressant de nouveau sa trompe
contre la sienne. Je crois que nous avons tout fait comme il le fallait.
CHAPITRE 16

— Par les étoiles, mais où est-il passé ? s’écria Épine, exaspéré.


Il parcourut la prairie du regard, puis écarta les branches d’un buisson.
— Araignée ! Araignée ! Où es-tu ?
Il n’y avait rien dans les sous-bois hormis quelques restes de scorpions.
Le babouin « un peu spécial » demeurait introuvable malgré les appels
d’Épine. Après avoir longuement pesté et rouspété, ce dernier se secoua les
pattes et finit par renoncer. Araignée était-il parti se promener ? Ou alors, il
était en plein dialogue de sourds avec une aigrette, un scarabée ou un
serpent. Il s’était peut-être lié avec un suricate que, avec un peu de chance,
personne ne l’accuserait d’avoir tué, cette fois. Épine avait assez de soucis
comme ça sans avoir à fouiller la Terre des Braves pour y retrouver
Araignée ; celui-ci se débrouillerait très bien sans lui. Alors il reprit la
direction des Grands Arbres.
Néanmoins, la culpabilité le rongeait. Épine était si distrait qu’il faillit
glapir lorsque Griffe Racine surgit d’un buisson devant lui. Griffe lui
souriait de toutes ses dents de travers.
Épine dérapa sur un carré de mousse.
— Bonjour, Griffe, lança-t-il. Tu me cherchais ?
— Tout à fait ! J’ai quelque chose pour toi, Épine. (Le babouin sourit de
nouveau et eut un hochement de tête servile. Puis il tendit à Épine une
figue.) Je me suis dit que tu avais peut-être faim.
— Merci, Griffe.
La tête un peu ailleurs, Épine accepta le fruit. Il n’avait pas
particulièrement faim, mais il trouvait le geste gentil. Il porta la figue à ses
babines et mordit dedans.
Une odeur abjecte et un goût de moisi envahirent sa bouche ; il recracha
immédiatement le morceau de figue. Griffe bondit en arrière, les yeux tout
ronds.
Épine scrutait le fruit : un asticot gigotait entre les graines, au milieu de
la chair pourrie.
— Griffe ! Tu peux m’expliquer ?
Griffe plaqua ses deux pattes sur sa bouche ; Épine le soupçonnait de
dissimuler un sourire.
— Je… je ne comprends pas, Épine ! Honnêtement, je suis le premier
surpris.
— Ne t’en fais pas pour ça, répliqua Épine, qui serra les dents et se
frotta l’intérieur des lèvres. C’était un accident, pas vrai ?
Griffe fila sans demander son reste. Épine cracha encore puis arracha
quelques feuilles à un buisson afin de chasser le goût de moisi. Il lui sembla
alors percevoir un gloussement étouffé.
— Traître, entendit-il ensuite dans un bruissement de feuilles alors que
deux paires de pattes au moins déguerpissaient.
Épine crispa les mâchoires, sentit la colère monter en lui. La figue
pourrie n’avait donc pas été un accident.
Tout avait été normal, ces derniers jours. Du moins, en apparence. Datte
et Olive se montraient aussi gentils que d’habitude, et la plupart des autres
babouins bavardaient et rigolaient avec lui comme toujours. Épine savait
toutefois que quelque chose n’allait pas. Les messes basses, les
conversations étouffées, les regards détournés…
« Ils savent que je ne dis pas la vérité », raisonna Épine. Un frisson
coupable parcourut sa peau. D’autant que « traître » n’était pas la seule
insulte qu’il avait entendu marmonner sur son passage. Il y avait aussi eu
« lâche ».
Comment les babouins de sa troupe pouvaient-ils le considérer comme
un traître et un lâche après tous les événements liés à Piment et au Grand
Troupeau ? « Rien de plus simple », se désola-t-il. L’histoire qu’il leur avait
servie n’était tout bonnement pas crédible. Si un autre babouin avait disparu
en pleine bataille puis était rentré au camp quelques jours plus tard en
donnant une excuse minable, lui-même n’y aurait pas cru un seul instant.
Ses secrets étaient comme de la boue qui collait à son pelage, lui
remplissait le ventre, l’alourdissait au point que marcher devenait une
épreuve. Et il n’en pouvait plus : le secret de son séjour avec les vautours, le
secret d’Araignée… Pire que tout, il y avait l’horrible secret du Grand
Esprit qui, d’après les vautours, vivait en lui. Combien de temps encore
allait-il pouvoir le garder pour lui ?
Se dressant sur ses pattes postérieures, Épine partit à la recherche
d’Olive. Son plus ancien ami était toujours là pour lui, au moins, prêt à
l’écouter. Et ces derniers jours, Épine savait où le trouver : dans la clairière
aux micocouliers, à l’ouest des Grands Arbres, en train d’étudier ses
pierres.
En effet, Olive était accroupi dans l’herbe striée par les rayons du soleil,
un caillou brun rougeâtre dans une patte. Les autres pierres étaient
éparpillées autour de lui, où elles étaient retombées ; Olive examinait le
caillou rouge en fronçant les sourcils, comme s’il espérait voir la pierre se
transformer en bouche et lui parler.
— Tu te trompes, l’entendit grommeler Épine. Ça ne peut pas être vrai,
stupide caillou ! Ou alors, ça vient de moi ? Je ne sais pas te lire ?
— Oli, l’interpella Épine. Que racontent les pierres ?
Son ami se leva d’un bond et fit volte-face, les yeux telles des noix de
coco.
— Épine ! Excuse-moi, je ne t’avais pas entendu arriver.
Olive se hâta de ramasser ses pierres et les pressa contre sa poitrine. Il
clignait des paupières, troublé.
— Dis-moi ce qu’elles racontent, lui demanda Épine avec un sourire.
Nous allons tous être dévorés par des hyènes demain matin ?
— Non, non, non, grogna doucement Olive. Non, ce n’est pas ça du
tout, vraiment.
L’apprenti Feuille d’Astre recula, mais son regard demeurait rivé sur
Épine, dans un mélange de crainte et de gêne. Épine sentit son sang se
glacer.
« Par les étoiles, j’espère qu’il n’a rien lu qui me concerne… » songea-
t-il.
— Non, j’insiste, Oli, qu’as-tu vu ? Du danger ?
— Non, non, répéta Olive, qui secoua violemment la tête, manquant de
lâcher une pierre. Non, non, non.
Cependant, Olive scrutait toujours Épine bouche bée.
— D’accord, convint Épine en inclinant la tête.
Olive n’était apparemment pas disposé à lui révéler quoi que ce soit.
Alors, d’une voix qu’il s’efforça de rendre légère, il changea de sujet :
— Et ton projet de devenir Feuille d’Astre ? En as-tu parlé à Datte ?
— Je… je n’ai pas eu le temps, bégaya Olive comme s’il essayait de se
ressaisir. Nous sommes tous très… euh… occupés, en ce moment.
— Tu t’es pourtant beaucoup entraîné, déclara fermement Épine. Tu
dois bien connaître les pierres, à présent. Il serait dommage de priver la
troupe de ton expérience parce que tu n’oses pas demander.
Olive hésita. Il posa un regard affligé sur ses pierres.
— Je ne pense pas qu’on me prendra au sérieux, marmonna-t-il.
— Mais si, voyons ! répliqua Épine. D’ailleurs, j’ai une idée. Si tu es
d’accord, j’irai parler à Datte.
— Tu ferais ça ? Merci, Épine. C’est juste que… tout ça me gêne. J’ai
l’impression de me mettre en avant et… et ça ne me plaît pas. Je ne veux
pas me ridiculiser.
— Je lui parlerai pour toi, insista Épine. Et tu n’auras pas à le regretter,
je te le promets. Datte m’écoutera.
— Si tu le dis, souffla Olive.
La nouvelle ne semblait pas lui faire autant plaisir qu’Épine le croyait,
mais c’était une question de temps : le grand bonheur viendrait le jour où
Datte le ferait Feuille d’Astre.
« En attendant, ça me donne une excuse pour aller parler à Datte »,
songea Épine en s’éloignant, les mâchoires serrées.
L’heure était venue de mettre un terme aux secrets qui le rongeaient de
l’intérieur. Pourquoi craignait-il autant de dire la vérité à Datte, après tout ?
À bien y réfléchir, il allait d’abord plaider la cause d’Olive, et ensuite…
ensuite il lui révélerait tout : les vautours, la montagne, et tout ce délire de
Père Vénérable.
« Bien sûr, c’est une histoire à dormir debout… mais justement : ça ne
s’invente pas ! songea-t-il. Au fond, cette histoire de vautours n’est pas plus
stupide que celle que j’ai racontée à mon retour. Et d’ailleurs, pourquoi ne
pas tout révéler à la troupe ? Les autres babouins riront sûrement, eux aussi,
du fait que les vautours voient en moi le nouveau Père Vénérable. Koko se
moquera de moi quelque temps, cependant le jeu en vaut la chandelle… »
Épine ne supportait plus le poids de cette culpabilité. Il pressa le pas,
animé par un désir nouveau. Rien ne pouvait être pire que les regards en
biais et les soupçons marmonnés. Plus vite il réglerait cette affaire, mieux
cela vau…
— Vipère !
Épine s’arrêta, tout sourire, face à la femelle qu’il trouva assise à l’orée
de la clairière préférée de Datte. Vipère faisait grise mine. Elle se montrait
extrêmement protectrice vis-à-vis de la nouvelle Feuille de Cime : elle
transportait ses messages, lui apportait à manger et relayait ses instructions.
Épine en éprouva une légère irritation.
Non, tout ça était très bien. Datte méritait d’être secondée, maintenant
qu’elle avait la responsabilité de la troupe.
— Qu’est-ce que tu veux, Épine ? l’interrogea Vipère avec un regard
noir. La Feuille de Cime est très occupée en ce moment.
— J’ai besoin de lui parler, répondit Épine, un peu surpris. Je suis son
partenaire, au cas où tu l’aurais oublié.
— Peut-être, cependant elle a beaucoup à faire et n’a pas de temps à…
Hé !
Épine venait de bousculer Vipère, qui s’étrangla.
Le rire délicat de Datte dansait entre les arbres. À vrai dire, elle ne
semblait pas si occupée que ça. Les sourcils froncés, Épine pénétra dans la
clairière sans écouter les protestations indignées de Vipère.
Datte Feuille de Cime était assise au milieu de la clairière aux feuilles
sombres, entourée par un cercle de jeunes babouins admiratifs. Quelque
chose gigotait par terre devant elle. Datte plissa les yeux puis planta une
petite branche fourchue sur la chose pour la maintenir en place. D’un geste
sûr, elle lui arracha ensuite la queue. Les petits babouins l’observaient,
fascinés et ravis. Ils battirent des pattes lorsque Datte souleva la créature
amputée. Et quand elle mordit dedans, ils réagirent par un concert de
« Ooh » et de « Aah ».
« Un scorpion. » Datte enseignait aux jeunes comment capturer ces
créatures. Comme Piment autrefois ; l’espace d’un instant, Datte lui apparut
comme le portrait craché de son père : concentrée, souriante, charismatique
et…
Épine secoua les épaules pour évacuer le frisson qui parcourait son
pelage. Datte leva alors les yeux, et elle redevint la partenaire qu’il aimait :
douce et bonne. Il lui sourit et la salua d’un geste.
Vipère rouspétait toujours derrière lui mais Épine alla rejoindre Datte. Il
s’assit à côté d’elle ; elle lui sourit.
— Ils apprennent vite, Épine ! déclara la Feuille de Cime. Oh, Vipère,
détends-toi ! Cela ne me dérange pas qu’Épine vienne m’interrompre.
Tenez, les jeunes, partagez-vous ce scorpion, je vais vous en trouver un
autre.
— Datte, murmura Épine tandis que Vipère s’éloignait en grommelant.
J’ai à te parler.
— Je ne demande pas mieux, Épine, répondit tendrement sa partenaire.
Nous nous voyons si peu, en ce moment. Qu’as-tu à me dire ?
— C’est délicat et à la fois très important. Je ne peux plus te le…
— Fronde, stop ! Utilise plutôt la partie fourchue du bâton ! N’essaie
pas de transpercer le scorpion, c’est trop difficile. Attends, je vais te
montrer. Ne t’attaque pas à un scorpion vivant tant que tu ne maîtrises pas
le geste ! (Un rapide coup d’œil à l’intention d’Épine, et Datte sourit.)
Pardon, Épine, que disais-tu ? Depuis que je suis Feuille de Cime, je n’ai
plus une minute à moi. Je n’aurais jamais cru qu’il y avait tant à faire.
— Je comprends, Datte, assura Épine en lui caressant l’épaule.
— Viens m’aider avec les petits, nous pourrons parler tout en donnant
la leçon. Oh, Vipère, qu’y a-t-il, cette fois ?
— Datte Feuille de Cime, dit Vipère, la tête inclinée avec respect. Tu
m’as demandé de te prévenir quand les marulas donneraient des fruits.
C’est le moment. Nous devrions envoyer une équipe faire la cueillette.
Épine soupira intérieurement. Le moment était mal choisi pour les
aveux.
— Si tu le souhaites, dit-il à Datte, je m’occupe d’organiser
l’expédition.
Sans laisser le temps de répondre à la Feuille de Cime, Vipère lança
froidement :
— Oh, mais tu es bien trop important pour une mission aussi simple,
Épine Feuille Haute ! (Un éclair mauvais passa dans ses yeux marron tandis
qu’elle le toisait.) En plus, il ne faudrait pas que tu te perdes encore.
Épine s’indigna, tandis que Datte ne releva pas la pique.
— Vipère a raison, Épine : tu es trop important, et j’ai davantage besoin
de toi ici. Vipère, réunis quelques Feuilles Basses et quelques Racines, tu
veux bien ? C’est une mission à leur portée.
— Naturellement, Feuille de Cime, répondit Vipère.
Vipère adressa un petit sourire ironique à Épine et se retira.
Épine en profita pour reprendre le fil de la conversation :
— Demande-moi ce que tu veux, Datte, dit-il, je le ferai. Mais avant
cela, est-ce que nous pourrions parler ? C’est à propos de ce qui m’est
arrivé…
— Oh, ç’a dû être horrible ! Te retrouver blessé dans un territoire
inconnu… Oui, Vigne ?
Épine serra les poings et prit une profonde inspiration lorsque Vigne
vint s’incliner devant Datte.
— La Garde de Cime t’attend pour l’inspection devant le Trône de
Roche, Datte, annonça-t-il.
Épine se raidit. « La Garde de Cime ? Comment ça ? »
— Oh ! Déjà ? Très bien, Vigne.
La jeune femelle caressa le bras de son partenaire et lui adressa un
sourire tendre qu’il lui rendit. Épine s’efforçait d’étouffer le malaise qui
l’envahissait. Cette Garde de Cime n’avait sûrement rien à voir avec les
Branches Fortes que Piment avait formées pour terroriser la troupe.
D’autant qu’une Feuille de Cime avait tout à fait le droit d’organiser la
défense de la troupe comme bon lui semblait.
— Excuse-moi, Épine, chuchota Datte. J’avais demandé à Vigne de me
prévenir. Nous pourrions discuter plus tard ?
— Et si je t’accompagnais, plutôt ? proposa Épine, dont la patience
s’épuisait.
— Oh, ce serait parfait ! s’écria Datte, ravie.
Épine suivit donc sa partenaire, qui elle-même suivait Vigne en
direction de la clairière du Trône de Roche.
— Dis-moi, Datte, qu’est-ce que c’est au juste, la Garde de Cime ? Je
ne connaissais pas.
— C’est une nouveauté, en effet ! s’exclama la Feuille de Cime avec
enthousiasme. J’ai voulu créer un niveau hiérarchique : des babouins qui
seraient notre première ligne de défense en cas d’attaque. L’Aube Feuillue
doit être mieux préparée en cas de nouvelle agression, comme avec Vrille,
tu ne crois pas ? Je ne veux plus que les plus vulnérables d’entre nous
souffrent, poursuivit Datte sans attendre la réponse d’Épine. Tous les
babouins seront sous la protection de la Garde de Cime. Ces Gardes seront
nos meilleurs combattants, les babouins les plus robustes et les plus
expérimentés de la Troupe de l’Aube Feuillue. Oh, et d’ailleurs, c’est
Vipère qui a eu l’idée de les appeler comme ça ! Qu’est-ce que tu en
penses ?
— Je, euh… bredouilla Épine en haussant les épaules.
— Ah, ça te plaît aussi, tant mieux ! J’en étais sûre, Épine ! Vrille et sa
bande rôdent toujours dans les parages, tu sais… (Datte plissa le front.) Je
compte instaurer une nouvelle règle, tant que le danger sera présent. Les
babouins n’auront le droit de sortir de la forêt que par groupes de trois ou
plus. Ce sera plus sûr, tu ne crois pas ? D’autant que, comme je le disais, ça
ne devrait durer que le temps que nous lui réglions son compte, à cette
Vrille, ah ! ah !
Datte s’arrêta, la mine radieuse. Les membres de sa nouvelle Garde de
Cime s’alignaient au pied du Trône de Roche : une quinzaine de grands
gaillards solides, recrutés dans tous les rangs hiérarchiques. Feuilles Hautes
et Racines, Feuilles Médianes et Basses… Tous regardaient Datte avec une
expression de loyauté farouche et solennelle. La Feuille de Cime grimpa sur
le Trône de Roche.
Épine, qui l’observait depuis la lisière de la clairière, en resta sans voix.
Comment un tel projet avait-il pu se mettre en place à son insu ? Tout le
monde semblait être au courant, dans la troupe, or Datte ne lui en avait rien
dit. « Pourquoi me l’aurait-elle caché ? » s’interrogeait le jeune babouin,
vexé. Mais la réponse coulait de source : « Parce qu’elle savait que je
n’aurais pas été d’accord. »
Datte se dressa de toute sa hauteur, joignit les mains et passa les Gardes
en revue.
— Je vous remercie, chers amis et camarades, murmura-t-elle. (Sa voix
se brisa légèrement.) Merci d’avoir accepté de faire partie de ma Garde de
Cime. Merci d’avoir bien voulu mettre votre force à mon service, afin de
protéger les plus vulnérables d’entre nous.
Épine regardait sa partenaire en battant des cils. Datte dégageait tant de
force, de noblesse, de douceur… Lui-même en éprouvait de la fierté. Il
admirait cette jeune femelle, il l’aimait…
« Alors pourquoi cette sensation de malaise… ? » s’interrogeait-il.
— Vous, ma Garde de Cime, vous serez mes délégués, mes
représentants, lorsque je devrai m’absenter, reprit Datte avec un grand
sourire. (Son regard passa sur Épine sans s’y attarder.) En période de guerre
ou de troubles, vous serez nos défenseurs. Vous serez les branches fortes et
solides qui protégeront le tronc de notre troupe.
Vigne s’avança, la mine solennelle.
— J’ai choisi personnellement chacun de ces babouins, Datte Feuille de
Cime, dit-il. Ils sont forts, et ils ont démontré leur bravoure durant la
bataille contre Vrille et sa horde. Ils sont disposés à prêter serment devant
toi.
— Oh ! s’étonna Datte. (Elle leva les pattes, ouvrit de grands yeux.) Je
n’ai pas besoin de serment pour savoir que ces babouins se montreront forts
et loyaux dans la défense de l’Aube Feuillue.
— Avec ta permission, Datte, c’est une chose qui leur tient à cœur,
insista Vigne. (Il leva son œil valide vers la cheffe. Son regard était sombre
et fixe.) Nous estimons tous qu’il serait juste que nous te prêtions
allégeance.
Datte hésita. Puis elle hocha la tête.
— Très bien, approuva-t-elle. Je te remercie. Je vous remercie tous. Je
mesure ce que cela représente à vos yeux. Ce serment ne s’adresse pas à
moi… il s’adresse à l’Aube Feuillue.
Vigne se dressa à son tour sur ses pattes postérieures, et les Gardes
l’imitèrent comme un seul babouin. Vigne reprit la parole en se frappant la
poitrine, et les Gardes en firent autant.
— Datte Feuille de Cime, cheffe et guide bien élue : nous te prêtons
allégeance. Nous nous battrons pour toi et pour l’Aube Feuillue. Nous nous
battrons pour la sécurité de la troupe. Nous te suivrons, nous verserons
notre sang pour toi, et si nécessaire, nous mourrons pour toi. Nous le jurons
sur les mères qui nous ont mis au monde et sur les arbres qui nous donnent
abri. Puisse l’Aube Feuillue prospérer !
Épine sentit l’émotion gonfler dans sa poitrine à la vue de ce spectacle.
Néanmoins, quelque chose ne tournait pas rond. Il en avait l’intime
conviction. Cette idée de créer une force d’élite qui n’avait de comptes à
rendre qu’à la Feuille de Cime… c’était une trouvaille qui n’aurait pas
déplu à Piment. D’ailleurs, Piment avait bel et bien créé une force d’élite :
une décision désastreuse pour l’immense majorité de la troupe. Certes, il
était indispensable de protéger l’Aube Feuillue. Épine le savait aussi bien
que les autres babouins. Cependant, mettre sur pattes une force d’élite,
c’était… dangereux.
Les paroles de Datte résonnaient dans sa tête : « Vous serez les branches
fortes et solides qui protégeront le tronc de notre troupe… » Comment ne
pas songer aux Branches Fortes de Piment ? Les Gardes allaient-ils se
montrer aussi cruels que les Branches Fortes ? Datte avait-elle changé en
accédant au pouvoir ? Allait-elle marcher dans les pas maléfiques de son
père ?
« Arrête ! » se ressaisit Épine. Les poings serrés, il tremblait. Il
connaissait Datte. Elle était sa partenaire et il l’aimait. Comment pouvait-il
avoir des idées pareilles, douter d’elle ainsi ? Il se maudissait de son
attitude quand, tout à coup… il sut qui en était le responsable.
« Grand Esprit ! gronda-t-il intérieurement. Je n’ai jamais demandé à te
recevoir ! Si c’est toi qui m’inspires ces pensées, alors va-t’en ! »
Datte redescendit du Trône de Roche. Les Gardes se pressèrent autour
d’elle, la tête inclinée, et l’assurèrent de leur soutien tandis qu’elle leur
souriait. Épine sentit son ventre se nouer, se glacer. Mais il ignora cette
sensation et se dirigea vers la cheffe.
— Bravo, Datte, la félicita-t-il. Ç’a été une cérémonie émouvante.
— Tu as trouvé aussi ? répliqua Datte alors que les Gardes
s’éloignaient, le regard fier. Je t’avoue que j’étais loin de m’y attendre, mais
j’apprécie que mes Gardes aient voulu affirmer leur bel état d’esprit.
(Ses yeux brillaient d’émotion.) Je suis tellement fière d’eux.
— Et tu as bien raison, répliqua Épine. (Il disait cela davantage pour
s’en convaincre, et il le savait.) Tu mérites l’entière loyauté des babouins.
Et tu as la mienne, tu le sais.
Il hésita. C’était le moment. Le moment de tout avouer : les vautours, la
montagne, le Grand Esprit. Il voulait faire taire cette voix horrible qu’il
avait dans la tête. Tout ce qui comptait (la seule chose, en réalité), c’était
son couple, l’amour que Datte et lui se portaient l’un à l’autre.
— Datte, reprit-il, son regard plongé dans celui de sa partenaire. Est-ce
que nous pourrions nous trouver un coin tranquille ?
— Bien sûr, Épine, souffla Datte. Tu voulais me parler, n’est-ce pas ?
Viens, allons… (Elle s’interrompit, jeta un coup d’œil par-dessus son
épaule.) Brindille ?
Le babouin tout maigre inclina la tête.
— Avec tout le respect que je te dois, Datte Feuille de Cime, le comité
des Feuilles Hautes t’attend, dit-il.
Épine serra les mâchoires à se faire mal. S’il écrasait son poing dans la
figure de Brindille, il était persuadé que le Grand Esprit ne lui en voudrait
pas.
— Oh, Brindille, j’ai failli oublier ! s’exclama Datte. J’arrive tout de
suite. (Elle se tourna, penaude, vers Épine.) Nous devons discuter de la
reprise des Trois Prouesses, ajouta-t-elle. Je suis vraiment navrée, Épine.
— Je comprends, répliqua ce dernier en se forçant à sourire. La vie doit
reprendre son cours normal. Et nous aurons tout le temps de nous voir seuls
plus tard. (Tout à coup, il se rappela sa promesse et sauta sur l’occasion.) Et
à propos… il serait temps que la troupe retrouve une Feuille d’Astre. Olive
s’entraîne d’arrache-patte.
— Olive ? s’étonna Datte. J’ignorais que le poste l’intéressait.
« C’est que tu n’as pas été très attentive, alors », songea Épine. Puis il
déclara :
— Il y tient beaucoup, au contraire. Et comme je te disais, il s’entraîne
d’arrache-patte. Je pense qu’il fera un excellent travail.
— Ma foi… reprit Datte sur un ton dubitatif. S’il y tient tant que ça,
pourquoi ne pas essayer ? Sa mère était notre précédente Feuille d’Astre,
après tout. (Elle fronça le museau.) Si tu penses sincèrement qu’il en a les
capacités, Épine, je ne vois aucune obj…
— Un détail, Feuille de Cime, la coupa Vipère, qui les avait rejoints.
Tous les candidats au poste de Feuille d’Astre doivent réussir le Rite de la
Pierre de Lune.
— Certainement, acquiesça Datte en se tapant le front.
— Olive est parfaitement au courant, gronda Épine. Et il ne demande
pas mieux que de passer cette épreuve, Vipère. D’ailleurs, ce soir c’est la
pleine lune.
— Exact, observa Datte, visiblement soulagée. (Elle jeta un regard
impatient vers la forêt, où le comité l’attendait.) Alors c’est parfait.
Problème réglé ! Merci, Vipère. (Elle se dirigeait déjà vers les arbres quand,
soudain, son moignon de queue tressaillit.) Dis-moi, Épine, tu n’aurais
pas… vu ma mère, par hasard ? dit-elle en se retournant. Elle n’est pas
rentrée de son expédition de recherche de charognes.
Épine secoua la tête et répondit :
— Je vais tâcher de voir. À plus tard, Datte, après ton…
Mais sa partenaire avait déjà filé, ses hanches se fondaient dans les
ombres entre les acajous. Épine poussa un soupir de frustration.
— Pfff ! marmonna Vigne dans le silence gênant. Ne fais donc pas cette
tête, Épine. Datte est notre Feuille de Cime, à présent. Elle n’a plus
beaucoup de temps à consacrer aux Feuilles Médianes.
La pique atteignit Épine en plein cœur. L’espace d’un instant, il resta
immobile, à scruter Vigne.
Le grand babouin haussa les épaules et ajouta :
— Tu n’as jamais été officiellement nommé Feuille Haute, tu sais.
L’honneur t’a été octroyé par cette barbare de Vrille, quand tu vivais avec la
Troupe de l’Arbre Tordu. Et elle a agi sur un malentendu, pas vrai ?
— Je suis Feuille Haute ! s’emporta Épine. Notre troupe m’a donné ce
statut après la Grande Bataille, au cas où tu l’aurais oublié.
Vigne voûta les épaules, l’air indifférent.
— Oui, oui… Parce que tu t’étais habitué à être Feuille Haute, après ton
séjour chez Vrille. D’ailleurs, ça ne m’étonnerait pas que tu éprouves
encore des sentiments pour sa troupe. (Il marqua une pause, pour mieux
assener le coup de grâce.) Des sentiments de loyauté, peut-être ?
Épine poussa un grondement de fureur.
— Je n’éprouve aucun amour pour l’Arbre Tordu, et tu le sais ! Je suis
un babouin de l’Aube Feuillue, jusqu’à la moelle des os. Je suis aussi le
partenaire de Datte : jamais je ne cesserai de la protéger et de la défendre.
— Ne t’inquiète donc pas pour ça, conclut Vigne.
Ce dernier s’enfonça ensuite dans les arbres. Et lança ses dernières
paroles, sans même se retourner :
— La Garde de Cime saura très bien protéger Datte. Cela ne te
concerne plus.
CHAPITRE 17

Une lune immense et argentée jetait des ombres sur la route d’Épine et de
Koko. Les deux babouins regagnaient la clairière du Trône de Roche. La
nuit était chaude, et même les insectes avaient mis la sourdine.
— Je suis certain qu’Olive va réussir l’épreuve, affirma Koko. Ne te
tracasse donc pas, Épine.
— Je ne me tracasse pas, répondit celui-ci. (Il attrapa un asticot au
passage et l’enfourna.) J’ai confiance en lui. Je sais qu’il peut le faire.
Cette belle certitude n’empêchait toutefois pas son cœur de cogner fort
dans sa poitrine.
— En plus, ce sera bon pour la troupe, d’avoir une nouvelle Feuille
d’Astre, enchaîna Koko. Ça contrebalancera un peu…
— Un peu quoi ? lui renvoya Épine avec un regard en biais.
— Ben, euh… (Koko se gratta le museau puis secoua la tête.) Disons
qu’il y aura une autre voix… pour guider la troupe. Nous conseiller. Et pas
juste, euh… enfin tu vois. La Feuille de Cime.
— Quoi ? s’étonna Épine.
— Moi, je trouve ça bien que la Feuille d’Astre soit là pour bousculer la
Feuille de Cime, l’empêcher de s’endormir. C’est toujours bien que la
Feuille d’Astre asticote la Feuille de Cime. Tu te rappelles comment Piment
s’énervait quand la maman d’Olive le contredisait. Pour moi, c’est positif,
c’est une bonne chose, qu’il y ait quelqu’un qui asticote la Feuille de Cime.
— Tu n’as pas tort, approuva Épine. Avoir une Feuille d’Astre, c’est
toujours un bien pour une troupe. Cependant, notre Feuille de Cime, c’est
Datte, et pas Piment ! Ça change tout. Je ne vois pas l’intérêt de l’asticoter
ou de la contredire, elle. Datte n’est pas comme son père, pas du tout.
Épine s’aperçut qu’il avait élevé la voix sans s’en rendre compte.
« Pourquoi est-ce que je crie comme ça ? » s’interrogea-t-il.
— Non, bien sûr, bien sûr, convint Koko.
Il semblait sur le point d’ajouter quelque chose, mais préféra se taire.
— Vas-y, Koko, parle, je t’écoute, l’encouragea Épine. Tu en as trop dit
ou pas assez…
Koko inspira à fond, puis avoua, résigné :
— Tu veux la vérité, Épine ? Je ne voulais pas vraiment voter pour
Datte.
— Pardon ? bafouilla Épine, qui s'étrangla à moitié.
— Je me suis senti obligé… Parce qu’elle est ta partenaire, et que nous
sommes amis. Tout ça. En fait… j’aurais préféré marquer une rupture avec
le passé.
Épine en resta interdit, le souffle coupé. « D’autres babouins pensent-ils
comme lui ? » se demanda-t-il.
Il ne savait plus où il en était. D’un côté, l’aveu de Koko l’indignait par
rapport à Datte ; mais d’un autre côté, il était soulagé de ne pas être le seul à
avoir des doutes.
« Pourtant, je l’aime ! se récria-t-il intérieurement. Je devrais la soutenir
de tout mon cœur ! »
Il s’apprêtait à réprimander Koko, lorsqu’il sentit sous ses pattes une
bande de mousse souple qu’il connaissait bien. Il leva les yeux, surpris.
Trop tard : son ami et lui étaient parvenus à la clairière du Trône de Roche,
où allait avoir lieu le Rite de la Pierre de Lune.
Épine contempla la foule des babouins réunis pour l’occasion. Il y en
avait partout : dans les arbres, devant les buissons, au pied du Trône de
Roche. Datte, elle, se tenait sur le Trône. L’angoisse se lisait dans ses yeux
marron. De temps en temps, elle s’assurait que ses Gardes étaient bien à ses
côtés. Elle leur marmonnait des instructions inaudibles ou se mordait la
lèvre, se grattait l’épaule. Son regard n’arrêtait pas de fuser vers la lisière de
la clairière, comme si elle guettait une présence.
« Qu’est-ce qui peut bien la troubler autant ? » s’inquiétait Épine.
La troupe s’était installée en fonction des niveaux hiérarchiques. Les
Feuilles Hautes occupaient ainsi le premier rang. Épine alla s’installer
parmi eux, se fraya un chemin dans la foule, murmurant des « pardon,
pardon » chaque fois qu’il bousculait quelqu’un ou écrasait une patte. Datte
finit par le repérer, et sa figure s’illumina.
— Épine ! l’interpella-t-elle d’un ton insistant, tout en lui faisant signe
d’approcher. As-tu vu ma mère ?
— Non, Datte, je suis désolé, répondit Épine.
La Feuille de Cime se mordit la lèvre, puis s’assit, les sourcils froncés.
Voilà donc ce qui tracassait Datte. Il arrivait parfois que des babouins
s’absentent pour raisons personnelles, mais Épine commençait à s’inquiéter,
lui aussi, pour Poire Bonne Feuille. Maintenant qu’il y pensait, il ne l’avait
pas vue depuis un bon moment. Si seulement il pouvait invoquer une
vision…
Sur la montagne, il avait pénétré l’esprit d’un rat, d’un aigle et d’un
éléphant. Alors pourquoi pas celui de Poire, à présent ? Il se fondit dans la
foule des babouins qui échangeaient des commérages et n’eut aucun mal à
se concentrer.
« Poire, dit-il dans sa tête. Où es-tu ? » Il visualisa sa douce figure
pleine de sagesse, ses yeux assombris par toutes les années où elle avait été
séparée de sa petite, la ride au coin de sa bouche, laissée par tant de demi-
sourires tristes. Épine fronça les sourcils et plissa encore plus les paupières,
cherchant à s’infiltrer dans la tête de la vieille femelle.
Or il ne vit rien que du noir. Dépité, il rouvrit les yeux. L’opération ne
lui avait même pas donné la migraine. « Pfff ! Merci pour mes fameux
pouvoirs, Zéphyr, vieille blagueuse ! » fulmina-t-il intérieurement.
Le silence se faisait peu à peu autour de lui, si bien qu’Épine oublia
Poire pour s’intéresser à son ami : la démarche hésitante, Olive s’approchait
du Trône de Roche, ses pierres serrées au creux de ses poings. Même de
loin, Épine nota qu’il tremblait d’angoisse.
« Courage, Oli. Je sais que tu peux le faire ! »
Datte se leva avec noblesse et promena son regard sur la troupe.
— Nous accueillons Olive Feuille Basse, candidat au poste de nouvelle
Feuille d’Astre de la Troupe de l’Aube Feuillue ! Certains d’entre vous
n’ont jamais assisté à ce rituel… et je reconnais que moi non plus !
Un rire parcourut les rangs des babouins, parmi lesquels plus d’un
acquiescèrent.
— Les membres les plus anciens de notre troupe m’ont conseillée, et ils
ont indiqué à Olive ce que nous attendons de lui ce soir. Les yeux voilés
afin qu’il ne puisse rien voir, Olive va devoir éparpiller ses pierres
divinatoires sur le sol. Puis il devra identifier sa Pierre de Lune dans le tas.
Ainsi, il nous prouvera qu’il a toutes les qualités requises pour être
Feuille d’Astre. Je te souhaite bonne chance, Olive Feuille Basse !
— Moi aussi, dit Épine en se rapprochant.
Son regard croisa celui d’Oli, et il s’efforça de lui transmettre tout le
réconfort et toute la confiance possibles.
— Je sais que tu peux le faire, Oli ! affirma-t-il.
Son ami lui répondit par un sourire nerveux mais, avant qu’il puisse
ouvrir la bouche, Vipère vint apporter un vieux crâne de gazelle entièrement
blanchi. Seules ses longues cornes étaient foncées, toutes striées d’anneaux
jusqu’à la pointe. Les orbites creuses, elles, étaient bourrées de feuilles
rouges. Vipère se plaça derrière Olive, leva le crâne, puis l’abaissa sur la
tête du candidat.
Épine ne put s’empêcher de trouver que cela lui donnait un air ridicule :
le crâne était énorme par rapport au corps d’Olive et, lorsqu’il glissa de
côté, les cornes se mirent de travers. En même temps, ce spectacle avait
quelque chose de sinistre, comme si Olive était devenu une créature
nocturne dont les nouveaux yeux brillaient telles les feuilles de feu
d’Araignée.
Quand Olive fit un pas en avant, il chancela un peu sous le poids des
cornes mais se rétablit très vite. Le crâne émettait une lueur lugubre à la
faveur du clair de lune. Un silence s’abattit sur la troupe lorsque le candidat
jeta les pierres par terre.
Épine retint son souffle. Olive se tenait immobile. Le crâne pencha
lentement d’un côté, puis de l’autre.
Des voix marmonnaient derrière Épine, si bas qu’il ne put les identifier.
— Il ne va pas y arriver, je parie, hein ?
— C’est clair. Il se fait des idées.
— Lui, Feuille d’Astre ? Laissez-moi rire !
Épine serra les dents et les poings. « Courage, Oli. Prouve-leur qu’ils se
trompent. »
Olive s’avança d’un pas hésitant ; puis il se figea, s’accroupit, tendit les
pattes. La Pierre de Lune brillait fort parmi les autres cailloux, à une
longueur de scarabée de ses griffes. Olive étira encore sa patte, qui passa
au-dessus du caillou blanc, tel un faucon sûr de son fait.
« J’en étais sûr ! Je savais qu’il pouvait le faire ! » Épine avait une
boule dans la gorge.
Puis, tout à coup, le crâne bascula de l’autre côté. Sans le moindre
doute, Olive s’empara d’une pierre vert trouble et la brandit au-dessus de sa
tête.
Des gloussements et des cris étranglés emplirent la clairière. Une voix
monta des rangs des Racines :
— Raté !
Vipère s’approcha d’Olive. Celui-ci demeura immobile, le temps qu’on
le débarrasse du crâne de gazelle. Les pattes toujours levées, il n’avait pas
lâché le caillou vert. Lorsqu’il le vit, il tourna la tête vers la troupe. Sa face
n’exprimait aucune émotion.
— Quel dommage ! déclara Datte d’une voix moins déçue que distraite.
Aube Feuillue, j’ai bien peur que nous restions sans Feuille d’Astre.
Olive haussa les épaules et riva son regard à celui d’Épine. Sans relever
les moqueries des autres babouins, il déclara :
— Je pensais détenir ce pouvoir. Eh bien, je me trompais.
Épine ne sut quoi répondre. Le regard de son ami, d’ordinaire si brillant
et bienveillant, lui paraissait opaque. Quelles pensées pouvaient bien
l’animer ? Il n’en avait aucune idée. Olive tenait tellement à devenir Feuille
d’Astre ! Pourquoi cette résignation, à présent ? S’il avait montré de la
tristesse, ça oui, Épine l’aurait compris ! Mais pas ce renoncement…
« Il cache quelque chose », songea-t-il.
— Pas de chance, commenta Vigne en se curant les dents. Mais bon, la
Troupe de l’Aube Feuillue n’a pas besoin de Feuille d’Astre. En l’absence
du Grand Esprit, nous aurions intérêt à modifier nos habitudes. Les
prophéties, les lectures d’étoiles… ça ne sert à rien sans Esprit pour nous
guider. (Il tendit une patte vers la Garde de Cime.) Ce qu’il nous faut,
c’est un chef fort, ça oui, et des règles à respecter, ajouta-t-il en adressant un
regard appuyé à Datte.
Épine échangea un bref coup d’œil avec Koko, qui hocha la tête. Lui
aussi se rappelait leur conversation, avant le rituel. Épine en eut froid dans
le dos.
À sa grande surprise, Datte se dressa de toute sa hauteur et toisa Vigne
d’un regard sévère.
— Toutes les troupes ont besoin d’une Feuille d’Astre, Vigne, affirma-t-
elle. Il n’est pas juste que nous en soyons privés. Cela dit, je ne doute pas
que nous aurons un nouveau candidat dès la prochaine pleine lune.
Sur ces mots, elle descendit du Trône de Roche et s’éloigna, escortée
par ses Gardes. Le reste de la troupe se dispersa peu à peu en devisant.
Épine scruta la masse des corps jusqu’à retrouver Olive, minuscule et
insignifiant, désormais, sans le crâne de gazelle.
— Oli ? l’interrogea-t-il. Qu’est-ce qui s’est passé ? Explique-moi.
— Ce qui s’est passé ? (Le jeune babouin plissa le front et leva les yeux
vers son ami.) Je ne comprends pas.
— Oh que si ! Tu étais sûr de toi, Oli. Moi aussi, j’étais certain que tu
réussirais ! Tu t’apprêtais à prendre la Pierre de Lune, je t’ai vu ! Et puis, tu
as changé d’avis. Et tu savais que tu avais pris la verte. Tu l’as su avant
même de la ramasser. (Épine saisit son ami par les épaules et le secoua
doucement.) J’ai aussi vu ta tête quand tu as découvert le résultat. Aucune
émotion. Dis-moi ce qu’il y a eu, Oli. À moi, tu ne peux pas mentir ; je suis
ton meilleur ami, ne l’oublie pas.
Olive se liquéfia soudain entre les pattes d’Épine. Tête basse, honteux,
il avoua :
— Je n’ai pas pu, voilà !
— Mais si, enfin, tu…
— Je ne dis pas que je n’en étais pas capable, Épi. Je ne pouvais pas
accepter cette responsabilité. Ce n’était pas juste.
Épine en resta bouche bée.
— Mais pourquoi, voyons ? demanda-t-il une fois revenu de sa surprise.
Je ne te comprends pas…
— Je sais, acquiesça Olive. Suis-moi. Je vais te montrer.
La clairière était pour ainsi dire déserte à présent, le silence s’installait à
mesure que les babouins se préparaient pour la nuit. Personne n’allait
déranger les deux amis. Ceux-ci se dirigèrent vers une clairière voisine, plus
sombre, moins dégagée, où le clair de lune avait bien du mal à percer. Olive
s’arrêta tout à coup, prit une profonde inspiration, puis jeta ses pierres sur le
sol de mousse.
Les cailloux rebondirent et roulèrent avant de former un dessin
qu’Épine ne sut décrypter : deux à droite, trois à gauche, et la Pierre de
Lune décalée au-dessus du tout. Un éclat d’obsidienne recouvrait presque
entièrement la pierre à la blancheur pure.
Olive secoua la tête puis désigna tour à tour chaque caillou et affirma :
— Il est là, le problème, Épine. C’est incompréhensible. Les pierres
retombent chaque fois dans cette configuration. Chaque fois.
— Je ne sais pas les lire, rappelle-toi, Oli.
— Peut-être, mais crois-moi, Épine : les pierres répètent tout le temps la
même chose. Et ça n’a pas de sens.
Épine fronça les sourcils.
— Comment ça ? insista-t-il.
Olive retint son souffle, son regard s’éclaira, se fit grave.
— Les pierres affirment que nous suivons le mauvais chef.
— Hein ? s’étrangla Épine. Mais ça ne tient pas…
— … debout. Je sais. Pourtant c’est bien ce qu’elles disent, chaque fois
que je les lance. Nous prenons une mauvaise direction, nous offensons le
Grand Esprit.
Olive s’accroupit, adressa un regard affligé à Épine, puis reprit :
— Alors, dis-moi, mon ami. Comment voulais-tu que j’annonce la
chose à Datte Feuille de Cime ?
Épine n’avait pas de réponse. Il aurait bien argumenté, expliqué à Olive
qu’il devait se tromper. Que les pierres étaient abîmées, ou qu’il avait mal
compris les règles de lecture, que son interprétation avait été faussée par…
le mauvais temps, une branche cassée, la lune qui n’était pas aussi pleine
qu’ils l’avaient cru…
Mais tout ce qu’il entendait dans sa tête, c’était ce que Koko lui avait
confié plus tôt : « Je ne voulais pas vraiment voter pour Datte. »
Olive s’éclaircit la voix, puis déclara :
— C’est toi qui devrais être notre chef, Épine, pas Datte. Et tu le sais
parfaitement.
Tandis que son ami le fixait du regard, la crainte allumait un incendie
dans son ventre.
— Mais elle a été élue ! lui rappela-t-il. Toute la troupe a voté,
l’élection était valide !
— Parce que tu n’étais pas là, grommela Olive tout en scrutant ses
cailloux. Tu as sauvé la Troupe de la Forêt Claire, Épine, ainsi que toute la
Terre des Braves. Il était évident que tu devais devenir notre Feuille de
Cime, tout le monde le comprenait sans qu’on ait à le dire. Et regarde ce qui
se passe depuis… Ce n’est pas juste, et les pierres nous le répètent. Elles le
savent. Et toi aussi, tu le sais. Dis la vérité !
— Enfin, Oli, je…
Olive dressa brusquement la tête, riva son regard à celui d’Épine. Ses
pupilles brillaient d’une certitude farouche, effrayante.
— Tu n’es plus le même depuis que tu as disparu pendant la bataille,
Épi. Je ne crois pas à ces sornettes de coup sur la tête ! Il t’est arrivé
quelque chose, pas vrai ? Dis-moi quoi !
Épine avait l’impression d’être mis à nu.
— Oli… bredouilla-t-il. Olive, je… je ne sais même pas par où
commencer. (Épine avait la gorge coincée.) Il y a tant de choses que je ne
t’ai pas dites. Tant de choses que je veux te dire…
À cet instant, des cris de colère et d’alarme retentirent dans la forêt, si
forts qu’Épine fit un bond. Il gronda de dépit mais cette interruption ne
l’étonnait pas. Il commençait à croire que la vérité devait rester cachée. Le
Grand Esprit l’empêchait-il de tout révéler ?
Sans un mot de plus, Épine quitta la clairière, laissant derrière lui un
Olive abasourdi. Le fracas provenait du Trône de Roche ; d’autres babouins
s’y précipitaient. Certains se réveillaient à peine et descendaient de leurs
nids à moitié endormis encore.
— Que se passe-t-il ? Qu’est-ce qu’il… commença Épine.
Il se tut dès qu’il émergea des sous-bois en lisière de la clairière.
La Garde de Cime encerclait un babouin. La mine féroce et déterminée,
les poings plantés dans le sol, les Gardes bandaient les muscles, prêts à
réagir à la moindre tentative d’évasion.
— Nous avons capturé un espion de l’Arbre Tordu ! tonna Coque.
Épine observait, incrédule, le prisonnier recroquevillé par terre. Il
reconnut son pelage clairsemé, les cicatrices roses sur les paumes qu’il
montrait en signe d’innocence. Mais surtout, il reconnut ces yeux
écarquillés, ce regard mystérieux, halluciné…
« Araignée ! »
CHAPITRE 18

Allongé sur le sol aride, auprès de Vif, Grand Cœur avait le poil qui se
hérissait. Une sensation qui lui revenait sans cesse depuis des jours. Il
dormait mal et avait la tête poreuse comme de la mousse. Il savait toutefois
que cette sensation n’était pas le pressentiment d’un danger immédiat :
depuis que sa tribu et lui avaient arraché Tyran des griffes de Titan, ce
dernier et ses sbires ne s’étaient pas manifestés.
Le malaise que Grand Cœur ressentait était plutôt lié à l’animosité qui
régnait au sein de sa tribu. Elle flottait dans l’air telles des mouches
exaspérantes. Les lions se disputaient pour un rien, et Grand Cœur craignait
que ces disputes ne finissent par dégénérer.
Vif et lui avaient pris l’habitude d’aller se reposer à l’écart de la tribu, et
aussi de chasser en tandem. Grand Cœur culpabilisait énormément pour ce
que cette pauvre Gracieuse avait subi. Il l’aurait bien emmenée avec eux, ne
serait-ce que pour lui remonter le moral, mais sa blessure évoluait mal et la
jeune femelle ne prenait plus part aux expéditions de chasse. Sa face
demeurait bouffie, et ses plaies dégageaient une odeur inquiétante. La nuit,
Grand Cœur entendait les hyènes ricaner non loin du camp, comme si ces
charognards sentaient la présence d’un lion sur le déclin. Les vautours aussi
se perchaient dans les arbres voisins. Plusieurs de ces oiseaux venaient
justement de se poser sur une branche et observaient les lions de leurs petits
yeux de fouine.
Les vautours étaient censés être aussi sacrés que le Grand Esprit. Grand
Cœur le savait bien. Pourtant, il avait beau respecter l’Esprit depuis son
séjour chez les babouins, il n’oubliait pas non plus son héritage de lion. Or
les lions avaient toujours vu les vautours pour ce qu’ils étaient : de funestes
présages, des dévoreurs de cadavres.
Grand Cœur se dressa sur ses pattes et lança un rugissement puissant à
l’intention des volatiles. Le plus grand d’entre eux tourna sa tête déplumée
vers lui. Sans hâte, il s’envola, bientôt imité par ses compères, dans un
ballet d’ailes noires.
— Je n’aime pas ces créatures, marmonna Grand Cœur en se
rallongeant. Et encore moins les voir surgir en ce moment.
Vif bâilla, révélant ses longs crocs luisants.
— Je vois ce que tu veux dire, affirma-t-il. Ils n’ont rien à faire auprès
de Gracieuse. Elle va se remettre et alors elle pourra les chasser.
— Je l’espère.
— Au moins, Tyran va beaucoup mieux, reprit Vif tandis que le
lionceau les rejoignait. Il suffisait de bien le nourrir, apparemment…
— Et de le traiter avec respect, ajouta Grand Cœur. Bonjour, Tyran.
Leur protégé inclina la tête pour caresser Grand Cœur.
— Ta tribu est fantastique, Grand Cœur ! s’enthousiasma le petit. Rien à
voir avec celle de mon père ! Ici, il fait bon vivre.
« Il ne perçoit pas les tensions qui règnent chez nous », soupira
intérieurement Grand Cœur.
— Qu’as-tu fait de beau, aujourd’hui, dis-moi ? demanda-t-il à Tyran.
— Colosse m’a montré sur quels arbres je pouvais faire mes griffes. Il
en sait des choses, pas vrai ?
Grand Cœur se contenta d’un grognement neutre, puis il se tourna vers
Colosse et Bravoure. À les voir échanger des murmures, il en frissonna de
ressentiment. Parlaient-ils encore de lui ? À l’évidence, Bravoure était en
adoration devant Colosse, désormais… tout comme le reste de la tribu. Quel
dommage qu’ils ne le voient pas tous avec les yeux de Grand Cœur !
Colosse et Bravoure étaient étendus auprès des autres, au cœur même de la
tribu, comme si elle leur appartenait…
Grand Cœur sentait le ressentiment monter en lui. Pourquoi n’irait-il
pas les rejoindre, après tout ? Il ne tenait pas à donner l’impression de
bouder. D’autant qu’il ne boudait pas. Il avait davantage sa place au sein de
cette tribu que Colosse. Après une pichenette sur le front de Vif, il
annonça :
— Je vais avec les autres.
Chemin faisant, il nota que Colosse et Bravoure cessaient de parler,
tendaient l’oreille, l’observaient. Grand Cœur les soupçonnait de plus en
plus de médire à son sujet. Mais il continua de marcher comme si de rien
n’était.
— Ne vous dérangez pas pour moi, surtout, ironisa-t-il. De quoi parliez-
vous ?
Colosse et Bravoure échangèrent un regard.
— À quoi bon te le cacher ? dit Bravoure. Nous nous demandions si la
tribu ne devrait pas s’installer ailleurs. Quelque part où la Tribu de Titan ne
nous trouvera pas.
Grand Cœur sentit son poil se hérisser.
— Vous discutiez d’un sujet aussi important que ça entre vous ?
s’étouffa-t-il. Sans consulter votre chef ?
— Oui, confirma Bravoure d’une voix posée.
Grand Cœur en était si retourné qu’il en resta d’abord interdit.
— La Tribu de Titan peut nous retrouver n’importe où, gronda-t-il
enfin. Vous ne comprenez donc rien ?
— Au contraire, mais… voulut argumenter Bravoure.
— Mais surtout, s’imposa Grand Cœur, comment veux-tu que je me
venge de Titan si je m’éloigne trop de lui ?
Bravoure prit une longue goulée d’air, comme si elle était à bout de
patience.
— Ce ne serait que provisoire, mon frère, insista-t-elle. Le temps que
Gracieuse se remette et que nous nous retrouvions au complet.
— Parce que nous devrons être au complet pour affronter Titan ? se
moqua Grand Cœur. Tu as peur, c’est ça ?
— De la Tribu de Titan ? Oui. Il faudrait être stupide pour ne pas en
avoir peur. Me traites-tu de lâche ? (Bravoure montra les crocs, plissa les
paupières, ses yeux n’étaient plus que deux fentes dorées.) Parce que ça,
petit frère, c’est une tout autre accusation.
— Holà ! holà ! tenta de s’interposer Vif. Tâchons de ne pas nous battre
entre…
— Bravoure et Colosse ont raison, intervint Têtu. Nous serions bien
avisés de partir. Nous trouverons peut-être de meilleurs terrains de chasse,
qui sait ? Les herbivores n’ont pas grand-chose à brouter, par ici.
— Je connais un bon endroit, affirma Colosse. À deux journées de
marche, pas plus. Des proies à volonté, des positions faciles à défendre…
— Assez ! rugit Grand Cœur, qui frappa le sol, soulevant un nuage de
poussière. Cette tribu est la mienne, pas la tienne !
Vif se passa la langue sur les babines en signe de tension.
— Colosse disait ça uniquement pour aider… glissa-t-il.
— Tu en es sûr ? Moi, j’ai plutôt l’impression qu’il cherche à me défier,
qu’il veut revendiquer la tribu !
Grand Cœur savait qu’il allait trop loin mais il ne se maîtrisait plus. La
rage déferlait en lui comme un fleuve en crue.
— Tu n’es vraiment qu’un lionceau, Grand Cœur ! s’exclama Bravoure
en ricanant. Toi et ta vanité. Et tu voudrais nous faire croire que tu es
adulte ? Nous savons bien que la Tribu de Grand Cœur t’appartient !
Comme son nom l’indique ! Personne ne cherche à te la prendre, arrête
d’être parano, imbécile !
— Alors pourquoi me mettre des bâtons dans les roues ? s’emporta
Grand Cœur. Titan a tué notre père, je te rappelle.
— Notre père ? répéta Bravoure, qui s’avançait d’une démarche
menaçante. Tu ne veux pas plutôt dire le mien ? Vaillant aurait vaincu Titan
dans un combat régulier, nous le savons tous les deux. Toi, en revanche, tu
n’es qu’un lionceau et tu ne possèdes même pas son…
Bravoure n’alla pas plus loin. Un silence horrible s’installa, aussi lourd
et sinistre que le calme qui précède l’orage.
— Son sang ! tonna Grand Cœur, amer. C’est bien ce que tu allais dire,
Bravoure : ce n’est pas le sang de Vaillant qui coule dans mes veines ! Et tu
as raison… Mais c’est sans importance ! J’ai celui de Loyal !
— Bien sûr que c’est sans importance ! Ton père était fort et brave.
Seulement il n’est plus là pour…
— Il n’est plus là, en effet, parce que Titan l’a tué, lui aussi ! Tu te
moques de moi à cause de mon père ?
— Pas du tout ! J’affirmais simplement que tu as besoin qu’on te
protège, ne serait-ce que de toi-même ! Or Loyal n’est plus parmi nous…
— Si, tu te moques de moi ! Et je n’ai pas besoin de protection ! rugit
Grand Cœur.
Sa gueule touchait presque celle de Bravoure ; il sentait les postillons
de sa sœur sur son museau, son souffle brûlant de colère. Et il savait qu’il
devait en être de même pour elle.
À cet instant, un lion surgit entre eux et les sépara. Bravoure glapit et
tituba en arrière. L’épaule de Colosse heurta la mâchoire de Grand Cœur,
qui s’écroula, sonné.
— Calmez-vous immédiatement ! gronda le grand mâle.
— Reste en dehors de ça, Colosse, répliqua Grand Cœur, qui secoua
vivement la tête et cracha les poils de crinière qu’il avait dans la bouche.
C’est moi le chef, je suis libre de dire ce que je veux à mes lions.
— Il vaudrait peut-être mieux que Colosse prenne ta place.
C’est Rêche qui venait de parler. La femelle s’était postée à côté de
Têtu, et tous deux écoutaient la dispute avec la plus grande attention. Grand
Cœur se figea.
Ces paroles auraient dû le mettre hors de lui, il en avait bien conscience.
Un membre de sa tribu avait dit l’impensable. Le choc lui fit l’effet d’un
torrent glacé qui vidait tous ses muscles de leur force. Il se sentit redevenu
un lionceau impuissant, tout penaud face aux adultes qui le toisaient d’un
œil réprobateur.
C’en était trop. Grand Cœur se ressaisit, montra les crocs et émit un
nouveau rugissement.
— Si c’est ce que veut Colosse et si c’est ce que vous voulez tous, il n’a
qu’à me défier sur-le-champ !
Le silence qui s’ensuivit fut aussi tendu que les muscles du torse bombé
du jeune chef. Les oiseaux avaient cessé de pépier. La savane entière
semblait guetter la suite. Mais soudain, à la stupeur de Grand Cœur, les
lions éclatèrent de rire.
Pas tous, observa-t-il : Vif demeurait immobile dans un silence
consterné. Quant à Tyran, cette scène l’horrifiait manifestement. Les autres,
en revanche, riaient à gorge déployée.
— Un défi ? jappa Têtu.
— Colosse ne ferait qu’une bouchée de toi, Grand Cœur ! commenta
Rêche, qui s’étranglait presque.
— Allons, Grand Cœur, sois raisonnable, dit à son tour Bravoure en
pouffant.
Colosse adressa un regard au jeune chef, puis se lécha les babines. Son
regard mordoré exprimait une forme de pitié qui blessa Grand Cœur
davantage que les moqueries des autres.
— Arrêtez, vous tous ! gronda Colosse. Je te l’assure, Grand Cœur, je
ne veux pas te prendre ta tribu. Il faut me croire ! Tout ce qui m’intéresse,
c’est le bien-être de…
Hésitant, il se tourna vers Bravoure.
— … de tes petits, compléta Bravoure, qui posa ensuite un regard
adouci sur Grand Cœur. J’attends des petits, mon frère, précisa-t-elle.
Grand Cœur ouvrit la bouche puis la referma vivement. Bravoure
attendait des petits ? Sa sœur allait donner la vie aux petits de Colosse ?
Grand Cœur s’éclaircit la voix, secoua la tête.
— Ça explique vos cachotteries, dit-il timidement. Pourquoi vous
faisiez bande à part, toujours à marmonner. Bravoure, tu m’as d’abord
caché que tu avais un partenaire. Et voilà que tu me révèles un nouveau
secret.
Une boule de feu lui montait dans la gorge.
— Excuse-moi, Grand Cœur, dit Bravoure en fouettant l’air de sa
queue. Mais comment veux-tu que je te confie ces choses si tu réagis de
cette manière ?
Grand Cœur fit un pas en arrière, lentement, puis un autre. L’évidence
s’imposait à lui, lui glaçait le sang, lui donnait la nausée. « Je ne suis plus
en position de commander. Ma tribu ne m’appartient plus. Notre histoire est
terminée. »
La voix enrouée, il demanda :
— Colosse ne s’en ira pas, j’imagine ?
— Non, répondit Bravoure. Ne va pas dire des choses que tu pourrais
regretter, Grand Cœur…
— Il a dit qu’il devait rester pour le bien de ses petits, poursuivit Grand
Cœur. Cela signifie que les tensions au sein de la tribu ne sont pas près de
s’apaiser.
— Mais c’est toi qui les provoques, ces tensions… murmura Bravoure.
Pas Colosse. Tu ne t’en rends pas compte ?
— Et vous ne savez pas le pire ? ajouta Grand Cœur à l’adresse de tous
les membres de sa tribu. Je comprends que vous l’admiriez. Colosse n’a
même pas besoin de me lancer un défi. Par sa simple présence, il est le chef
de cette tribu.
Les autres lions le fixaient, sans voix. Têtu affichait un léger mépris ;
Rêche et Rude échangèrent un regard exaspéré, mais elles aussi semblaient
gênées. Vif, lui, était au supplice.
— Je ne peux pas rester, déclara soudain Grand Cœur. C’est
insupportable, désolé.
— Ne fais pas ça, Grand Cœur ! s’exclama Rêche. Écoute, nous
sommes tristes que tu le prennes comme ça…
— Ce n’est pas une question de sentiments, la coupa Grand Cœur. Je
refuse de rester si on ne veut pas de moi, si je ne sers à rien. Je quitte la
tribu.
Bravoure poussa un grognement exaspéré.
— Personne ne te demande de partir, Grand Cœur ! Tu ne pourrais pas
plutôt rester, prouver ta valeur, comme un lion ?
Le jeune mâle secoua vivement la tête.
— Je ne suis peut-être pas totalement un lion, après tout. J’ai peut-être
vécu trop longtemps chez les babouins. Mais je suis navré, Bravoure, je ne
peux pas rester. Pas dans la Tribu de Colosse.
Ce dernier ne le quittait pas des yeux, perplexe. Ce mélange de douceur
et de condescendance hérissait le poil de Grand Cœur.
— Au revoir, prononça sobrement le jeune lion. Désolé, je ne peux pas
rester plus longtemps.
— Je viens avec toi, dit Vif en le rejoignant.
— Moi aussi, ajouta Tyran, l’air aussi abasourdi que déterminé. Je ne
comprends pas bien ce qui se passe, et je suis navré si j’en suis la cause.
Mais je suis loyal envers Grand Cœur : je pars avec lui.
— Oh, tout cela est ridicule ! grommela Bravoure. Enfin, j’imagine que
nous ne te ferons pas changer d’avis ?
— Non, confirma Grand Cœur. C’est dans l’ordre des choses.
Il redressa le menton, serra les mâchoires et adressa un salut à chacun
des membres de sa tribu.
S’il ne partait pas tout de suite, l’humiliation ne ferait qu’empirer, il le
savait. Alors il s’engagea sur la prairie aride, tous les muscles de son corps
crispés. Seule la pointe de sa queue tressautait en signe d’émoi. Il n’avait
même pas réussi à prononcer un « merci » à l’intention de Vif et de Tyran,
dont il entendait les pas souples sur la terre poussiéreuse derrière lui.
Grand Cœur ne se retourna pas. Cela lui était impossible. Il n’aurait pas
supporté de voir sa tribu s’éloigner, rapetisser jusqu’à se perdre dans la
brume de chaleur qui stagnait sur la Terre des Braves. Sa tribu. De l’histoire
ancienne, maintenant.
Tous les efforts consentis, tous les combats menés, toutes les déceptions
surmontées et les joies partagées : en fin de compte, cela n’avait abouti à
rien. La Tribu de Grand Cœur n’existait plus.
CHAPITRE 19

L’aube colorait l’horizon tandis que Céleste et Rocher émergeaient de la


forêt où ils avaient échangé leurs promesses. Sur ses épaules, l’éléphante
sentit Vivace frissonner puis secouer son pelage. La fraîcheur nocturne
cédait déjà face aux premiers rayons du soleil, dont la lumière étincelante
teintait d’or l’herbe de la savane. Les oiseaux entamaient leur récital dans
les arbres et saluaient l’arrivée du matin avec toute la gamme de leurs
trilles, pépiements et roucoulements.
À l’éclat du soleil faisait écho la chaude satisfaction qui baignait le
cœur de Céleste. Elle était convaincue d’avoir pris la bonne décision en se
liant à Rocher. Ce bonheur simple et profond contrastait avec tous les
doutes, les peurs et les deuils des dernières saisons. Un bonheur qu’elle
chérirait jusqu’à son dernier jour.
Son partenaire et elle cheminaient dans un silence complice. Parler était
superflu. Il régnait un calme paisible dans la savane, uniquement troublé par
le chant des oiseaux. Aussi, lorsque la terre se mit à trembler sous ses
pattes, Céleste tressaillit.
Elle s’arrêta, fronça les sourcils.
— Tu as senti, Rocher ? dit-elle, inquiète.
Au lieu de répondre, le mâle releva la tête, les oreilles penchées vers
l’avant.
Les vibrations se changeaient en grondement de tonnerre. Céleste se
raidit : il ne pouvait s’agir que d’éléphants. Sa propre famille ? Impossible :
les Pavane faisaient route dans la direction opposée et n’avaient aucune
raison de se trouver si loin à l’ouest. D’autant que les éléphants qui
approchaient couraient. Céleste le percevait aux tremblements qui
s’amplifiaient.
L’angoisse de Rocher se traduisait par les mouvements de ses oreilles.
— Je crois qu’il s’agit d’un troupeau de mâles, indiqua-t-il.
— Cela ne me dit rien qui… commença Céleste, mais Rocher la coupa.
— Ne restons pas là. Les mâles peuvent être imprévisibles. Allons
plutôt…
Il était déjà trop tard, hélas ! Le troupeau d’éléphants franchit une butte
et déboula en travers de leur route. Leurs grosses pattes grises étaient
presque entièrement avalées par le nuage de poussière jaune qu’ils
soulevaient. Leurs trompes, elles, brillaient dans les premières lueurs du
jour. Elles étaient longues et incurvées. Énormes, surtout, constata Céleste,
le ventre noué. Certains de ces spécimens étaient encore plus imposants que
Rocher. Sur son dos, elle sentit Vivace qui frissonnait de peur. Sa sœur, elle,
se tapit autant qu’elle put entre les épaules de Rocher.
Un petit point d’eau scintillait non loin de là, sur la droite. C’était de
toute évidence l’objectif de ces mâles, qui ne remarquèrent même pas
Rocher et Céleste, au grand soulagement de celle-ci. Céleste ne put
toutefois pas s’empêcher de les regarder s’ébattre dans l’eau, s’asperger le
dos, avaler des trompes entières du précieux liquide. Tant et si bien que le
point d’eau se changea bientôt en boue rougeâtre.
— Profitons-en pour filer, dit tout bas Rocher.
— Oui, approuva Céleste. Suis-moi.
Elle s’élançait déjà d’un bon pas, en veillant bien à contourner le point
d’eau, lorsqu’un barrissement retentit.
La jeune éléphante s’arrêta net, une patte en l’air. Silencieuse, elle
tendit l’oreille.
— Qu’y a-t-il ? la pressa Rocher.
Sa partenaire tourna la tête vers les mâles.
— Je connais cette voix ! s’exclama-t-elle. Mais ce n’est pas possible…
L’appel résonna encore, plus insistant cette fois. Comme une
interrogation incrédule :
— Céleste ?
— Roc ? souffla celle-ci.
Elle n’avait plus entendu sa voix depuis une éternité, mais elle l’aurait
reconnue entre mille. Quand bien même elle n’en aurait pas cru ses oreilles,
son corps entier le lui confirmait : un frisson de bonheur agita son sang.
Toute gaie, elle abaissa sa trompe.
— Vivace, murmura-t-elle. Descends, mon petit. Il faut que j’aille voir
un très gros éléphant. Installe-toi sous ces buissons, je n’en ai pas pour
longtemps.
Quoique surpris, le jeune guépard descendit de son perchoir. Sa sœur
quitta le dos de Rocher pour le rejoindre. Ensemble, ils se blottirent sous les
buissons et observèrent Céleste avec intérêt.
— Que manigances-tu, Céleste ? s’enquit Rocher, ses grands yeux verts
écarquillés. Non, attends…
— C’est Roc, répliqua Céleste. Mon frère !
Sans ajouter un mot, elle se dirigea vers le troupeau de mâles en
trottinant. L’un d’eux s’était écarté de la masse et accourait vers elle, les
oreilles inclinées en avant, en marque de joie.
— Céleste ! trompeta-t-il. C’est bien toi ?
— Roc ! s’écria Céleste, aux anges.
Elle ne sentait plus la fatigue, courait d’une patte légère. Son frère avait
l’air en bonne santé… et, par les étoiles, il était devenu si grand ! Même de
loin, cela sautait aux yeux. Roc était déjà imposant, dans le souvenir de
Céleste, mais il avait à présent un poitrail large, des épaules massives et des
défenses encore plus longues, presque droites, et d’un blanc pâle.
Un barrissement de colère monta du troupeau. Surprise, Céleste
redressa la tête. Derrière son frère, les autres mâles se détournaient du point
d’eau, levaient la trompe en signe de défi et rivaient leurs regards noirs
derrière elle. Céleste s’en trouva perplexe et… inquiète. Puis tout à coup,
les mâles chargèrent dans le sillage de Roc, telle une volée de moineaux
gigantesques suivant leur chef. Ils eurent vite doublé le frère de Céleste,
qu’ils laissèrent à moitié englouti dans un nuage de poussière. Un mâle
poussa un barrissement de fureur, d’autres l’imitèrent.
Plus ils approchaient, plus leur agressivité faisait peur. L’atmosphère se
modifia, l’air s’emplit d’une animosité singulière.
Rocher avait fait un pas en arrière, les défenses en garde. Or c’était déjà
trop tard. Les mâles les encerclaient ; ils secouaient la tête, agitaient leurs
immenses oreilles. Céleste avait du mal à bien voir, avec toute la poussière
qu’ils projetaient dans ses yeux. Elle tressaillit quand retentirent leurs voix
de stentor.
— Traître ! Tu oses revenir ?
— Va-t’en, tu as été banni !
— Rocher ! Sale meurtrier !
« Rocher, un meurtrier ? » Mais que racontaient-ils ? Céleste se tourna,
abasourdie.
Un des mâles inclina sa lourde tête et chargea de nouveau. Il enchaîna
trois ou quatre foulées avant de s’immobiliser pour gratter le sol de son
énorme patte. Rocher fit un bond lorsqu’un deuxième éléphant opéra la
même manœuvre.
— Rocher ? Rocher, dis-moi ce qui se passe ! s’alarma Céleste.
Son compagnon voulut répondre mais referma aussitôt la bouche. Il
ouvrait de grands yeux effrayés, une expression si inhabituelle chez lui,
d’ordinaire si brave, que Céleste en eut le cœur serré.
— Rocher ! insista-t-elle.
— Céleste, je…
Sa voix le trahit encore, alors même que le tumulte des barrissements
s’estompait. Il scrutait sa tendre partenaire, l’implorait du regard. C’est le
moment que Roc choisit pour se frayer un chemin dans la masse de ses
camarades et aller se planter devant sa sœur, le regard dur.
— Céleste ! gronda-t-il. Que fabriques-tu avec cet éléphant ?
— Il s’appelle Rocher ! répliqua la femelle, indignée. (Ce n’était pas
ainsi qu’elle avait imaginé leurs retrouvailles.) Et c’est mon partenaire de
vie !
— Ton quoi ?
L’exclamation de Roc fut noyée sous les barrissements de ses
compagnons.
— Impossible ! Ce paria ?
— Il est avec ta sœur, Roc ? C’est inadmissible !
— Il met en péril ton honneur, Roc, et le nôtre !
Quand leurs voix refluèrent, Roc agita la trompe et riva sur sa sœur un
regard empli de peine et de regret.
— Oh, Céleste ! Tu as commis une terrible erreur.
— Pardon ?
Céleste se rapprocha de Rocher, défiant son aîné du regard. Elle avait
tenu tête aux matriarches de son troupeau, les avait quittées pour s’unir à
Rocher… et voilà qu’une nouvelle épreuve se dressait en travers de son
chemin.
— Je ne vois pas de quoi tu veux parler, Roc, dit-elle. En plus, cela ne
te regarde pas !
— Au contraire, Céleste, et pour une raison très simple. (Roc désigna
Rocher d’un mouvement de la tête, la lèvre retroussée de dégoût.) Rocher a
été banni de notre troupeau. Nous l’avons chassé car il avait enfreint le
Code. Raconte-lui, Rocher ! Avoue la vérité à ma sœur.
— Je… balbutia l’accusé.
Ses yeux dardaient à droite et à gauche, comme s’il cherchait
désespérément une issue.
— Qu’est-ce que c’est que ces sornettes, Rocher ? le relança Céleste.
Qu’est-ce qui leur prend, enfin ? Ils doivent se tromper. Explique-leur !
Roc, lui, ne lâchait pas Rocher des yeux.
— Je t’en prie, parle, le pressa-t-il. Dis-lui pourquoi tu as été banni.
Parle-lui de Rivière Marcheur. Avoue à ma sœur que tu es un meurtrier !
Céleste s’étouffa, en proie à un mélange de colère et de stupeur.
« Rivière ? » Elle se rappelait avoir rencontré cette femelle il y avait bien
des saisons de cela. À l’époque où ils avaient rejoint la famille Marcheur
lors d’une migration. Cette femelle était alors plus âgée que Céleste, frêle,
avec des yeux marron pleins de tendresse. Tous les éléphants avaient été
peinés d’apprendre sa mort.
— Les Marcheur nous ont expliqué qu’elle était tombée dans un ravin,
répliqua Céleste à son frère. C’était un accident. Je ne vois pas ce que
Rocher a à voir là-dedans !
— Ce n’était pas un accident, affirma Roc. (Malgré la fureur qui
animait son frère, Céleste nota que sa voix s’était brisée.) Demande donc à
Rocher !
La jeune éléphante se tourna vers son partenaire de vie, éberluée. Celui-
ci lui faisait face mais semblait incapable de soutenir son regard.
— Je peux t’expliquer, Céleste, bredouilla-t-il. Je…
— Tu as du mal, visiblement, Rocher, intervint Roc, dont la voix dure
chevrotait. Je voulais prendre Rivière pour partenaire de vie ; Rocher était
mon rival. Il n’y avait rien de mal à cela. Tu sais sûrement, Céleste, que
lorsqu’une femelle est dans l’incapacité de choisir, la coutume veut que les
mâles s’affrontent en un combat honorable. Or Rivière nous aimait autant
l’un que l’autre.
Céleste entendit encore la voix de son aîné se briser. Mais celui-ci
gardait un regard implacable fixé sur Rocher. Ce dernier baissait la tête.
— Oui, murmura l’éléphante. Je connais cette coutume.
— Ainsi, nous nous sommes battus, en présence de Rivière, gronda
Roc. Peut-être Rocher savait-il qu’il était en train de perdre ? Toujours est-il
qu’il s’est brusquement tourné et a projeté Rivière dans un ravin. Où elle est
morte.
La douleur comprima le cœur de Céleste. Son regard oscillait entre
Rocher et Roc. Elle aurait voulu parler mais la voix lui manquait.
Sa vision lui revint alors avec une grande clarté : celle qu’elle avait eue
au contact de Rocher, lorsqu’elle était encore l’hôte du Grand Esprit. Elle
avait vu Rocher en train de fuir un groupe d’éléphants comme si sa vie en
dépendait.
Elle savait désormais ce que signifiait cette vision. Elle avait beau
implorer son partenaire du regard, espérant en dépit de tout le voir nier les
terribles accusations, Rocher gardait la tête baissée, les yeux rivés au sol.
— Non, murmura Céleste.
— Si, rétorqua Roc. Rocher a préféré tuer Rivière que la voir lui
échapper. Tu ne comprends pas ? Ce monstre n’a rien à faire dans ta vie.
Céleste tremblait de tout son corps.
Roc vint la caresser de la trompe, puis se tourna vers Rocher :
— Va-t’en, paria, gronda-t-il. Ta place n’est pas auprès de ma sœur. Tu
ne la mérites pas.
Rocher parut reprendre du poil de la bête et fit un pas en direction de
Céleste, l’implorant à son tour du regard.
— Je t’en supplie, dit-il, laisse-moi t’expliquer.
— Il n’y a plus rien à expliquer, tonna Roc. Va-t’en !
— Roc, je t’en prie, s’interposa Céleste, la mâchoire serrée. Je veux
m’entretenir un moment avec Rocher, si tu le permets.
— Je ne crois pas que…
— Je suis parfaitement capable de décider par moi-même, Roc, insista
la femelle d’une voix chargée d’émotion. Laisse-moi parler avec Rocher. En
privé.
Roc s’apprêtait à protester ; il se contenta de secouer la tête.
— Soit, capitula-t-il.
Un dernier regard noir adressé à Rocher, et il se retira auprès des autres
mâles.
Céleste sentait leurs regards protecteurs peser sur elle. Ils tournaient en
rond ; de temps à autre, l’un d’eux faisait mine de s’approcher mais il
s’arrêtait très vite. Elle ne leur prêta plus attention.
— Rocher, chuchota-t-elle, tremblante. As-tu vraiment tué Rivière ?
Elle leva la tête, voulut accrocher le regard de son partenaire, or celui-ci
se détournait toujours. Il frottait le sol du bout de sa trompe, dansait d’une
patte sur l’autre.
— C’est la vérité, confirma-t-il enfin d’une voix rauque. J’en suis
navré. Mais les Marcheur ne t’ont pas menti, Céleste : c’était bien un
accident. J’étais… j’étais en proie à la Fureur. Je n’ai pas vu Rivière. Je n’ai
même pas eu conscience de l’avoir touchée avant que… avant qu’il soit
trop tard.
— La Fureur ? répéta Céleste.
Elle sentit son sang se glacer. Elle connaissait cette folie terrible qui
s’emparait parfois des mâles, mais il ne lui était jamais venu à l’esprit que
Rocher pût en être victime.
— Je ne saurais t’expliquer ce qu’on ressent, marmonna celui-ci. Une
force irrésistible… La Fureur est un phénomène redoutable, Céleste.
— Cela ne te ressemble pas, Rocher… Je ne t’imagine pas en proie à
une rage incontrôlable. Tu n’es pas comme ça. Je refuse d’y croire !
— Tu ne comprends pas, geignit Rocher. Je n’y suis pour rien. Je ne l’ai
pas voulu, Céleste, ça m’est tombé dessus. Lorsque j’affrontais Roc, je ne
pensais qu’à me battre, frapper, faire mal… Je me suis laissé emporter. Si tu
savais comme je m’en veux…
Céleste observait son partenaire, la bouche sèche.
— Je ne te connais pas, en réalité, c’est ça ? demanda-t-elle. Pas du
tout.
Rocher tendit la trompe vers elle.
— Mais si, assura-t-il, écoute-moi…
— Rocher, le coupa Céleste.
Elle fit quelques pas en arrière. Son cœur se serrait dans sa poitrine,
telle une branche arrachée à un arbre par un éléphant affamé.
— J’ai besoin de temps, confia-t-elle. Pour réfléchir. J’aimerais que tu
me laisses seule.
— Oh, Céleste ! s’exclama Rocher d’une voix étranglée par le remords.
Je te jure sur le Grand Esprit que jamais je ne te ferai de mal ! (Il voulut
encore la caresser.) Je t’en supplie, ne me repousse pas. Je saurai te
protéger…
— Assez ! gronda Roc, qui se plaça entre les deux partenaires. Éloigne-
toi de ma sœur, vaurien, ajouta-t-il d’un ton menaçant.
Rocher voulut se frayer un passage entre les éléphants qui se massaient
devant lui.
— Céleste, je t’en supplie…
— Je t’ai dit de partir, le coupa Roc.
Ce dernier sabra l’air avec ses défenses. Rocher fit un bond en arrière.
Les autres mâles s’avancèrent en agitant eux aussi les défenses ainsi
que les oreilles. Rocher n’eut d’autre choix que de battre en retraite, s’en
aller seul à travers la plaine, chassé par les barrissements du troupeau.
Demeuré au côté de Céleste, Roc assistait à ce second exil avec une
expression de colère rentrée.
Céleste observait la scène, hébétée. Son cœur se brisa en mille
morceaux, pourtant elle ne ressentit rien.
Dans l’insupportable silence qui se fit, des pas retentirent. De toutes
petites pattes qui approchaient. Céleste baissa la tête, figée de douleur. Les
deux petits guépards en avaient assez de s’ennuyer dans leur cachette et
venaient jouer entre les pattes de Roc.
— Céleste ? miaula Fougueuse. Dis, il va où, Rocher ?
— Il doit nous quitter, ma petite, annonça Céleste, des sanglots dans la
voix.
— Pourquoi ? demanda Vivace, qui fit trois pas en direction de Rocher.
Pourquoi il part ?
— Parce qu’il ne peut plus rester avec nous, expliqua tout simplement
l’éléphante.
« Je ne ressens rien pour l’instant. Ça va venir, je le sais », pensa-t-elle.
— Mais nous, on l’aimait ! s’écria Fougueuse. Pourquoi il part ? Il ne
nous aime plus ? Ramène-le, Céleste !
— Je ne peux pas, Fougueuse. Il doit s’en aller.
À ces mots, l’émotion déferla enfin en elle, inonda son cœur, emplit son
corps d’une peine étouffante. Un gémissement s’étrangla dans sa gorge.
— Ne t’en fais pas, Céleste, vint lui chuchoter Roc à l’oreille, sa trompe
plaquée sur ses épaules. Mes frères et moi allons te protéger.
L’éléphante n’avait pas besoin de protection. Elle savait se défendre
seule. Mais elle n’était pas en état de le dire.
« Je ne peux pas refuser », songea-t-elle.
Vivace et Fougueuse sanglotaient entre ses pattes, rappelaient Rocher à
petits cris perçants. Céleste n’avait même pas la force de les réconforter.
Son avenir s’était envolé ; elle l’avait perdu la veille au soir, dans la cascade
sacrée.
« Chez les éléphants, les fiançailles engagent pour la vie entière », se
rappela-t-elle tristement. Elle n’aurait donc jamais d’autre partenaire. Elle
était liée pour toujours à Rocher, à un éléphant qui lui avait menti et l’avait
trahie. Elle avait quitté sa famille pour lui ; Comète et ses tantes avaient vu
juste dès le début. Elle aurait dû leur faire confiance, se fier à leur instinct
d’aînées.
Son partenaire de vie s’en était allé. Céleste ne le reverrait plus jamais.
Et elle ne tenait plus à le revoir.
CHAPITRE 20

L’atmosphère dans la clairière du Trône de Roche était d’une hostilité


pesante. Épine en sentait le parfum dans l’air. La soif du sang se propageait
de babouin en babouin, les imprégnait d’une rage incontrôlable. Les Gardes
de Cime formaient un cercle autour d’Araignée, qu’ils harcelaient de coups.
Leurs traits étaient déformés par la rage. Le prisonnier, lui, ne comprenait
pas ce qui lui arrivait.
Épine n’avait connu cette ambiance meurtrière qu’une fois dans sa vie :
le jour où la Troupe de la Forêt Claire avait banni Koko, accusé du meurtre
d’Asticot Feuille de Cime. Là déjà, l’envie de tuer avait paru contagieuse,
les babouins rivalisaient de cris haineux.
Or Koko était innocent. Tout comme, Épine en était certain, Araignée
l’était lui aussi.
Alors il s’avança, bouscula Gravier, saisit Vigne par les épaules et
l’écarta de son chemin.
— Non ! cria-t-il. Arrêtez. Vous allez le tuer !
— Et alors ? gronda Vipère.
Les mâchoires crispées, Épine grogna :
— Comment voulez-vous qu’on l’interroge, s’il meurt ?
L’argument fit mouche : Vipère s’arrêta. Les yeux plissés, elle
acquiesça imperceptiblement et les autres se calmèrent aussi.
Épine alla saisir Araignée par un membre supérieur, sans trop le
ménager, mais sans lui faire de mal non plus. Le pauvre babouin semblait
plus désorienté que jamais.
— Fais comme si tu ne me connaissais pas, lui gronda-t-il tout bas à
l’oreille. Je vais te tirer de là. (Puis il fit une mimique furieuse.) Tu vas en
répondre à notre Feuille de Cime, étranger ! hurla-t-il.
— Où est donc ce fameux intrus ?
La masse des primates s’écarta pour faire place à Datte Feuille de Cime.
Les cris cessèrent, et les yeux s’écarquillèrent de stupeur quand la femelle
s’approcha. La colère se devinait à l’éclat de ses pupilles.
— Qu’on m’amène l’ennemi ! ordonna-t-elle.
Vigne et Gravier empoignèrent Araignée par les pattes, l’arrachèrent à
Épine puis le conduisirent devant Datte. Celle-ci l’observa d’un œil froid.
Épine remarqua que le prisonnier ne semblait pas intimidé. Il regardait la
femelle sans grande émotion.
— Silence, Troupe de l’Aube Feuillue ! réclama Datte d’une voix
autoritaire.
Son cri résonna dans la clairière et mit fin aux derniers chuchotements
et grognements. Datte posa de nouveau son regard sur Araignée. L’absence
de peur que manifestait celui-ci l’irritait un peu, crut percevoir Épine.
— Quel est ton nom ? demanda-t-elle.
Araignée se mordit la lèvre. Il adressa un regard d’abord à Vigne, puis à
Gravier, avant de déclarer d’un air renfrogné :
— Araignée s’appelle Araignée.
La réponse désarçonna Datte, qui se ressaisit très vite et serra les dents.
— Araignée de quel rang ? De quelle troupe ?
— Araignée Araignée.
Le babouin parlait d’une voix mélodieuse, distraite, et scrutait les arbres
à la recherche de ses amis les oiseaux.
— Araignée Sans-Rang n’a pas de troupe.
— Ne dis pas de bêtises, le corrigea Datte. Tous les babouins ont un
rang et appartiennent à une troupe !
— Oh ! parut s’étonner Araignée.
Le babouin plissa ensuite les paupières, comme s’il envisageait la
question pour la première fois de sa vie.
— Alors, d’accord, reprit-il. Araignée Jolie Feuille de la Troupe des
Nuages. Non, Araignée Feuille Velue de la Troupe des Flaques. Attends
voir. (Il se dégagea une patte, de sorte à pouvoir se ronger une griffe. Puis il
plissa ensuite le front.) Ah, je sais ! Je suis Araignée Feuille Duveteuse
de… la Troupe de la Purée d’Insectes. Voilà !
Datte semblait se demander s’il se moquait d’elle ou s’il avait perdu la
boule. « Il est cinglé, lui souffla intérieurement Épine. Voyons, Datte, il est
fou. Fou à lier, cela saute aux yeux, quand même. »
— Ces troupes n’existent pas ! s’écria soudain la Feuille de Cime.
— Non, je les ai inventées, confirma Araignée. Tu voulais que j’aie une
troupe, alors…
Il promena ensuite son regard sur les babouins réunis, les sourcils levés,
comme s’il guettait leur approbation.
— Crétin, lança Datte. Dis-moi qui sont tes parents, plutôt.
Araignée inclina la tête en signe de réflexion.
— Maman Terre et papa Ciel.
— Quel âge as-tu ?
— Oh, difficile à dire pour Araignée. Par rapport à une araignée… très
âgé. Par rapport à un éléphant… euh, jeune.
Épine n’en croyait pas ses oreilles. Araignée ne mesurait-il pas la
gravité de la situation ? La troupe était prête à le tuer rien que pour mettre
un terme à ses délires.
Mais non, comprit Épine, c’est bien le problème : Araignée n’avait
aucune conscience du danger. Il donnait à Datte les réponses qu’elle lui
semblait attendre.
— Assez ! grogna Vipère. Que sais-tu de Poire Bonne Feuille ? Qu’as-
tu fait d’elle ?
Araignée battit des paupières.
— Poire ? fit-il. Hmm, c’est bon, ça, les poires.
Et là encore, il guetta l’approbation sur les traits de Vipère.
— Nous perdons notre temps, cracha Vigne. C’est un espion de Vrille,
Datte. Tuons-le, qu’on en finisse.
— Attendez ! intervint Épine. (Il se planta devant Araignée, le toisa
d’un œil noir.) Toi… comment as-tu dit que tu t’appelais ? Araignée ? Bien,
Araignée, écoute-moi très attentivement car ton sort va dépendre de ta
réponse. Une vieille femelle babouin, au poil doré et rayé, avec une ride au
coin de la bouche… Est-ce que tu l’as vue ?
Araignée resta un long moment le regard dans le vide. Puis, au grand
soulagement d’Épine, son regard s’éclaira.
— Une vieille femelle, hein. Oui, j’ai bien vu une vieille femelle. Très
gentille et polie, d’ailleurs. Araignée et elle ont bavardé. Et parlé des
oiseaux. Des nuages, des étoiles, des crocodiles.
— Tu l’as donc vue ? glapit Datte. (Aussitôt, elle empoigna Araignée
par le pelage de son torse.) Où est-elle ? Dis-moi où est ma mère !
Araignée n’avait pas l’air plus alarmé que cela, alors que Datte collait
son museau au sien, les traits déformés par la rage.
— Elle se promenait par là-bas, indiqua-t-il.
Il mima avec les doigts un babouin qui cheminait. Puis il tendit la patte
vers le sud et ajouta :
— Très, très loin.
Datte le lâcha, recula, s’écroula à quatre pattes. Elle scrutait le regard
innocent du prisonnier.
— Au sud, tu dis ? Par-delà la forêt ? Cela n’a ni queue ni tête.
— Les herbes et les plantes dont Poire se sert poussent toutes dans la
prairie, à l’ouest, rappela Gravier. Qu’irait-elle faire au sud ?
— Et quand bien même, pourquoi aller aussi loin ? argumenta Vipère.
— Réfléchis bien avant de répondre à ma prochaine question, Araignée,
reprit Datte, les mâchoires crispées. Où se trouve Vrille Feuille de Cime en
ce moment même ?
— Vrille, Vrille, Araignée ne connaît pas de Vrille, assura le prisonnier
en secouant la tête. Mais Araignée peut te montrer où était la vieille
femelle. Avant qu’elle parte en balade. Ça t’aidera, tu crois ?
— Cela se pourrait, oui, ironisa Datte.
— En tout cas, cela t’offre un répit, affirma Vigne, qui se curait les
dents. À moins que tu cherches uniquement à sauver ta peau miteuse ?
— J’en ai bien l’impression, acquiesça Vipère.
— Tâchons d’en avoir le cœur net ! suggéra Épine. Je vais l’emmener
inspecter ce secteur. Je l’obligerai à me montrer où il prétend avoir vu
Poire.
Datte hocha la tête d’un air distrait.
— Merci, Épine. Tu me rendrais un fier service. Et c’est très courageux
de ta part.
— Pfff ! marmonna Vigne, qui observait Épine de son seul œil valide.
Je préférerais l’accompagner. Afin de le protéger, bien sûr.
Épine perçut dans sa voix une raillerie mordante qui ne lui plut guère.
— Excellente idée, Vigne, affirma Datte. Et comme j’ai décrété que les
babouins n’avaient le droit de quitter la forêt que par groupes de trois, il
nous faut un autre volontaire. Qui se…
— Moi ! s’écria Koko.
Il se plaça au côté d’Épine. Celui-ci lui adressa un sourire
reconnaissant. Il aurait au moins un allié dans cette expédition.
— Parfait, conclut Datte. Ne perdons de temps. Va, Épine ! Et je t’en
conjure, trouve ma mère.

Araignée marchait d’un pas guilleret. Chemin faisant, il indiquait divers


points de repère et reniflait des traces.
— Ces marques de rhino… oui, oui. Araignée a vu la femelle passer ici.
Elle se dirigeait vers cet arbre à fièvre, là-bas. Après, il n’y a plus qu’une
route possible. De l’autre côté, il y a trop de cailloux. Regardez…
Épine le suivait, la mine sombre. La présence de Vigne sur ses talons
n’était pas faite pour le rassurer. Quelque chose lui soufflait qu’il en
faudrait peu pour que ce colosse essaie de le tuer. Épine se réjouissait
d’autant plus d’avoir Koko près de lui. « Au moins, nous serons deux contre
un. »
La petite troupe marchait depuis le début de matinée, et le soleil était
presque au zénith. Alentour, le paysage était d’une blancheur aveuglante, la
brume de chaleur empêchait de distinguer l’horizon de toutes parts. Outre la
méfiance que lui inspirait Vigne, Épine éprouvait surtout de l’inquiétude
pour Poire. Il ignorait ce qui avait pu entraîner la Bonne Feuille si loin des
Grands Arbres, la retenir si longtemps. Et il craignait le pire.
L’ombre trouée d’un bosquet d’acacias leur apporta un peu de répit dans
la touffeur ambiante. Épine s’y engagea après Araignée, qui lui-même avait
ralenti le pas. De ses mains meurtries par les flammes, il remua le sol
sablonneux.
— Des babouins ont mangé ici, dit-il en se léchant les babines. La
chance.
Épine regarda par-dessus l’épaule d’Araignée tandis que Koko et Vigne
se portaient à sa hauteur. En effet, il y avait là des restes de fruits et de
feuilles tendres, ainsi que des carapaces vides de scorpions et de scarabées.
Épine passa immédiatement en état d’alerte.
— Ce n’était pas Poire, affirma-t-il. Je ne sens son odeur nulle part.
— Et regardez, reprit Araignée en levant une patte. Des nids. Des
babouins ont dormi ici, la chance…
— Bon, passons, le coupa Koko. (Il désigna une paroi rocheuse
inclinée.) Qu’y a-t-il dans cette grotte ? demanda-t-il.
Les quatre babouins s’approchèrent de l’entrée. Surmontée par de gros
rochers déchiquetés, l’ouverture était aussi noire que le fond de la gorge
d’un lion. Épine fut parcouru d’un frisson.
— Tâchons d’être prudents, dit-il. Les babouins que nous avons sentis
sont peut-être à l’intérieur. Ou dans les parages.
À quelques pas de l’entrée, Vigne dilata ses narines et huma l’air.
— Des babouins sont venus dans cette grotte, confirma-t-il. Mais la
piste est froide.
— Peut-être, n’empêche que c’est la seule que nous ayons, objecta
Épine.
Il s’engagea d’un pas hésitant dans la grotte. Une patte contre la paroi
de roche, il scruta l’obscurité et déclara :
— Ce tunnel s’enfonce loin. Allons voir si Poire ne serait pas coincée
quelque part.
Il ouvrit donc la marche, avec la plus grande précaution. Il régnait dans
ces lieux une fraîcheur bienvenue, mais qui ne procurait hélas qu’un maigre
réconfort. L’humidité et l’odeur de renfermé lui hérissaient le poil. Il
s’aperçut qu’il avait retroussé les babines malgré lui. La pestilence
qui régnait dans la grotte lui nappait l’intérieur de la bouche. Il tenta bien de
se détendre mais cela lui était impossible.
Le tunnel était un boyau unique, sans embranchement. Les recherches
n’en furent que facilitées. Pour autant, Épine demeurait sur ses gardes. Il
battait des cils, s’efforçant d’adapter sa vue à l’obscurité. Les parois du
tunnel lui apparurent peu à peu comme lisses et parsemées d’étroites
saillies. Le sol était froid et graveleux. Pas la moindre végétation.
« L’endroit respire la mort, songea-t-il. Un lieu de mort… »
Des relents âcres emplissaient la grotte : les déjections de quelque
créature, estimait Épine. En arrière-plan, toutefois, il identifia une autre
odeur, plus sinistre. Son poil se dressa.
Soudain, il se figea. Une forme se découpait devant lui, ratatinée contre
la paroi rocheuse. Le ventre noué, Épine s’avança. Il entendait derrière lui
les respirations lourdes et angoissées de ses compagnons. Cependant, il ne
détourna pas le regard de cette étrange silhouette.
Et tout à coup, il comprit. Ses forces l’abandonnèrent et il s’écroula
auprès du corps de Poire Bonne Feuille. D’une patte tremblante, il caressa
son pelage. La mère de Datte était bel et bien morte.
Épine ferma les yeux tandis qu’une douleur profonde s’emparait de lui.
« Datte va être effondrée. » Lui-même était près de craquer. Et dire que
Datte venait tout juste de retrouver sa mère, après des années de
séparation…
Il comprit enfin pourquoi ses pouvoirs lui avaient fait défaut. Lorsqu’il
avait tenté de voir par les yeux de Poire, il n’avait rien vu… parce que Poire
ne voyait plus rien. Elle ne ressentait ni n’entendait rien non plus. Elle était
déjà morte.
— Ooh… se désola Araignée. La gentille vieille femelle.
Vigne, lui, pantelait à côté d’Épine. Il bouillait de colère.
— Araignée est coupable ! tonna-t-il. Viens par ici, sale brute, que je
te…
— Chut ! lança Épine, qui s’interposa.
Il se releva d’un bond, sans adresser un regard à Vigne ni à Araignée.
— Écoutez, reprit-il.
— Des pas, murmura Koko.
Tout un détachement, estima Épine. Des pas rapides, pressés, qui
approchaient de l’entrée de la grotte. Il tourna la tête dans cette direction ;
un soupçon glaçant lui tenaillait le ventre.
— Il faut sortir, vite ! hurla-t-il en s’élançant vers la sortie. Suivez-moi !
Le tunnel lui parut interminable, les gravillons du sol lui mettaient les
pattes au supplice. Dans son dos, il entendait ses compagnons qui haletaient
de peur. Heureusement, la lumière de la sortie apparut bientôt.
Épine plissa les yeux pour mieux distinguer les formes floues qui se
découpaient en ombres chinoises. Et son cœur chavira. Sans identifier à
coup sûr ces formes, il devinait de quoi il s’agissait.
— Dépêchons-nous avant que… voulut-il prévenir les trois autres.
Hélas ! un fracas de tonnerre noya la fin de sa phrase. Épine
s’immobilisa tandis que la lumière du jour disparaissait devant lui, dévorée
par des masses qui s’effondraient dans le tunnel.
Le vacarme produit par l’éboulement résonnait dans la grotte dont
l’entrée fut très vite obstruée. Les derniers interstices lumineux se fermèrent
quand les derniers cailloux tombèrent. Ensuite, ce fut le noir complet.
Un long moment après que l’écho de l’éboulement eut passé, Épine
avait la sensation de n’entendre que les respirations effrayées de ses
camarades. Une poignée de cailloux roulèrent.
— C’est un éboulement, déclara Vigne. Mais pas un éboulement
naturel, je dirais.
De l’autre côté des rochers, une voix sinistre, étouffée, déformée par
l’obstacle et clairement moqueuse, leur parvint.
— Vous êtes tombés droit dans le piège. Stupides babouins !
Piège piège… stupides stupides stupides… L’écho renvoyait les mots
autour des quatre prisonniers. Épine sentit son sang se glacer dans ses
veines.
— L’Aube Feuillue est aussi débile que la Forêt Claire ! ajouta Vrille
Feuille de Cime de l’autre côté de l’éboulis.
— Fais-nous sortir d’ici ! explosa Épine dans un accès de fureur
impuissante. Ou alors, crois-moi je vais te…
— Tu vas me quoi ? (Quoi quoi quoi.) Rien du tout ! Vous allez mourir
ici, et puis c’est tout.
Tout tout tout…
— Qu’est-ce que tu as fait à Poire ? s’égosilla Vigne.
— L’espionne ? lui répondit Vrille avec un rire glaçant. Elle a payé le
prix de son audace. Tout comme vous allez le payer, vous aussi.
— Poire Bonne Feuille n’était pas une espionne ! se récria Épine. Elle
voulait simplement se rendre utile !
— C’est ce qu’elle disait, oui. « Oh, je viens seulement pour faire la p-
paix, je vous le p-promets. » (Vrille imitait la douce et timide Poire. Épine
serra les dents de rage.) Mais moi, elle ne m’a pas bernée. Je suis Vrille
Feuille de Cime !
Épine sentit la fureur refluer un peu en lui, étouffée par une peine
profonde.
— Poire Bonne Feuille était l’être le plus doux et le plus honnête qu’il
m’ait été donné de connaître, gronda-t-il. Tu as enfreint le Code, Vrille, et
uniquement pour tuer une femelle qui ne songeait qu’à ton bien et à celui de
ta troupe.
Un silence lugubre s’abattit dans la grotte.
— Laisse-nous sortir ! rugit soudain Vigne. Tu m’entends, espèce de
cinglée ? Laisse-nous sortir !
— Ha ! ha ! mais bien sûr, ironisa Vrille. Vous allez rester dans cette
grotte jusqu’à ce que vous mouriez de faim. C’est tout ce que vous méritez.
Il faut voir le bon côté des choses, crétins de l’Aube Feuillue. D’ici, vous
n’assisterez pas au massacre de votre troupe.
— Quoi ? s’emporta Épine. Qu’est-ce que tu manigances, Vrille ?
— Je ne manigance rien du tout, Épine Feuille Haute, c’est imminent.
Nous allons frapper votre troupe demain, avant l’aube, l’attaquer par
surprise. Nous éliminerons toutes les mères. Toutes, Épine. Tous les bébés,
les jeunes et leurs mères ! Voilà qui signera la fin de votre troupe misérable
une bonne fois pour toutes !
Épine était épouvanté.
— Vrille ! s’époumona-t-il. Tu ne peux pas faire ça ! Non ! Écoute-
moi !
Vigne et Koko hurlaient eux aussi de rage, et les échos de tous leurs cris
vrillaient les tympans d’Épine. Pour autant, ce n’était pas ainsi qu’ils
allaient résoudre leurs problèmes. Araignée, lui, restait tranquille, observa
Épine. Peut-être avait-il l’intelligence de ne pas gaspiller son énergie.
Quand enfin les trois babouins se turent, le silence emplit le tunnel. Vrille
était partie.
— Nous devons l’arrêter ! s’écria Koko.
— Impossible, grogna Vigne. Pas tant que nous sommes coincés ici !
Ce sale petit…
Épine sentit tout à coup un souffle chaud sur son museau et comprit que
Vigne s’était posté face à lui.
— Tout ça, c’est de ta faute, sale macaque ! l’accusa Vigne. C’est toi
qui nous as conduits ici !
— Arrière ! lui ordonna Épine.
Il claqua des mâchoires, fouetta l’air d’une patte, et sentit le brusque
mouvement de recul qu’eut Vigne. L’haleine fétide du babouin quitta ses
narines.
— Ce n’est pas le moment de se battre, déclara-t-il. Nous devons coûte
que coûte sortir d’ici ! Cherche, Vigne, réfléchis. Ne le fais pas pour moi,
fais-le pour la troupe !
Pour toute réponse, Vigne marmonna un juron. Il se dirigeait à tâtons
vers la paroi de la grotte. Épine poussa un soupir de soulagement.
Puis il se tourna et se mit à tâter la roche, en quête du moindre
interstice, du moindre souffle d’air.
— Il y a forcément une sortie, dit-il, tentant de positiver. Vrille a pu
commettre une erreur.
— Cette grosse roublarde ? réagit Vigne qui s’était rapproché mais
examinait toujours la paroi rocheuse. Elle t’a eu, oui ! Pas bien difficile non
plus…
Épine ne releva pas la pique. Il entendait les mouvements de Koko, près
de lui : son ami grattait le pied de la paroi. Araignée, en revanche, ne
semblait pas prendre part aux recherches : on ne percevait de lui que ses
soupirs résignés.
— C’est la fin, se lamentait-il.
Épine l’ignora, même s’il le soupçonnait d’avoir raison. Il refusait de
céder à la peur, a fortiori quand un péril, autrement plus grand, menaçait la
troupe. Alors il serra les dents et redoubla d’efforts, sondant la roche pour y
dénicher une fente, quitte à s’écorcher les pattes au sang.
— Une fissure, annonça Koko, dont la voix résonna de façon lugubre.
Sauf que nous ne pourrons pas nous y faufiler.
— En haut il y a un creux, indiqua Vigne, et j’ai l’impression qu’il est
profond.
Il inspectait le fond de la grotte. Épine avait remarqué auparavant que la
paroi comportait de petites saillies.
— Nous pourrions tenter le coup, proposa Vigne dans un grondement
de frustration, bien que cela risque de nous conduire encore plus en
profondeur.
Épine se figea. Vigne et Koko se turent, eux aussi, l’oreille aux aguets.
Un bruissement étrange leur parvenait d’un point indéterminé de la grotte.
Comme le murmure des feuilles dans la brise. Épine inclina la tête.
L’origine exacte du bruit était difficile à établir.
Araignée produisait de son côté des sifflements, des glapissements, des
petits cris… Épine finit par comprendre qu’il cherchait à imiter ces drôles
de bruits.
— La ferme, Araignée ! marmonna Vigne. Ça ne me plaît pas, ça.
— À moi non plus, indiqua Koko.
Il réprima un frisson qu’Épine perçut tout de même.
— Chut, intervint celui-ci, la tête penchée en avant, le regard fixé dans
l’obscurité. Toi aussi, Araignée. Taisez-vous tous.
— Quelqu’un parle, affirma l’excentrique babouin. Araignée entend des
voix.
« Exact », songea Épine. Aussitôt, il se raidit. Ces paroles formaient
comme un couinement mystérieux : un mélange de Parler-Ciel et de Parler-
Herbe.
— Et ssssi on chassssait, camarades ?
— Nooon. Le ssssoleil brille encore. Quelque chose nous a réveillés.
Attends que j’étire mes ailes…
— La nuit est trop longue à venir. J’ai faim, moi. Hmm, insssectes.
Sssscarabées.
— Patiencccce, Aile Tannée. Exxxxtensssion… Aaah. Rendors-toi. La
nuit sera bientôt là.
— Quel sinistre raffut, marmonna Vigne.
Épine lui imposa le silence en lui touchant l’épaule.
— Je crois que ce sont des chauves-souris, chuchota-t-il.
— Ooh ! fit Araignée, soudain intéressé. Araignée aime bien les
chauves-souris.
— C’est donc ici qu’elles se cachent la journée ? intervint Koko.
— On dirait, souffla Épine. Oui, j’ai bien l’impression que ce sont des
chauves-souris.
En réalité, il n’en avait aucun doute, mais il se refusait à révéler qu’il
comprenait ce que disaient ces créatures.
— Tout cela est bien beau, répliqua Koko, mais ça ne nous avance pas à
grand-chose.
— En effet, concéda Épine. Elles aussi sont prisonnières, maintenant.
Les pauvres.
— On va tous mourir, déclara Araignée d’une voix presque légère.
De rage et d’impuissance, Épine écrasa sa patte contre la roche. Il se
moquait bien de la douleur.
Araignée avait encore vu juste. Vrille Feuille de Cime faisait route vers
les Grands Arbres ; ses singes et elle allaient massacrer les innocents
babouins de la Troupe de l’Aube Feuillue.
Et Épine ne pouvait absolument rien faire pour les en empêcher.
CHAPITRE 21

Combien de temps s’était écoulé dans le noir ? Épine n’en avait aucune
idée. Il n’y avait pas le moindre rai de lumière dans cette grotte. Et même si
la présence du cadavre de Poire ne le gênait pas outre mesure, il se désolait
toutefois que le corps de la pauvre vieille femelle repose dans cette grotte
froide.
Au moins elle était hors de danger, désormais. Épine sentit son cœur se
serrer au souvenir des paroles de Vrille. « Tous les bébés, les jeunes et leurs
mères. »
Il avait entendu Vigne et Koko s’affaler contre la paroi, vaincus par la
frustration et la colère. De temps à autre, Vigne grondait tout bas et frappait
le sol, mais ni lui ni Koko ne prenaient la parole. Quant à Araignée, il jouait
avec de petits cailloux : fidèle à lui-même, il s’intéressait à quelque chose
de complètement secondaire.
Épine se mit debout et s’avança dans le noir en plissant les paupières.
En pure perte, hélas ! Aucune lumière miraculeuse ne s’était infiltrée dans
la grotte.
Les chauves-souris s’étaient tues depuis belle lurette, mais Épine perçut
un bruissement au-dessus de sa tête. Il étira le cou pour tenter de mieux voir
et entendre : nouveaux bruissements, suivis d’un couinement assoupi, puis
un battement d’ailes parcheminées.
— Il fait nuit ! À la chasssse !
« Les pauvres ! songea Épine, désolé. Elles ne vont pas tarder à
découvrir qu’il n’y aura pas de chasse cette nuit, ni les suivantes. »
Un tumulte résonna soudain au plafond. Épine se demandait s’il
distinguait bien des ombres plus foncées, ou s’il ne faisait qu’imaginer des
chauves-souris. Koko se leva d’un bond. Vigne émit un grognement de
surprise.
— Ooh ! fit Araignée, elles volent.
Épine tournait sur lui-même, s’efforçant de localiser les chiroptères à
l’oreille. Un chaos indescriptible lui semblait régner au plafond, et il finit
par comprendre que les chauves-souris s’étaient réunies. Elles se
déplaçaient en masse… Mais pas vers la sortie de la grotte.
Épine se crispa. Le doute n’était plus permis : les chauves-souris
s’enfonçaient dans le tunnel, et aucune ne revenait en poussant des cris de
déception.
— Elles arrivent à sortir ? demanda Koko.
— Je crois bien que oui ! s’exclama Épine.
Il ferma les yeux. Surtout, ne pas dévoiler à ses compagnons l’idée qui
prenait corps dans son esprit. « Pitié, faites que Zéphyr ait eu raison ! »
Il avait du mal à se focaliser sur une chauve-souris en particulier dans le
tourbillon des mammifères volants qui s’éloignaient. Mais il finit par établir
une connexion et se plonger dans la conscience de la créature.
Et le voilà qui volait. Ses ailes tannées battaient l’air, sensation de
fraîcheur et de liberté. Son cœur minuscule exultait. La chasse ! La chasse !
Les pointes des ailes de ses camarades frôlaient les siennes sans qu’il
s’en émeuve. Il filait droit, au sein d’une nuée rassurante. Le tunnel
familier s’ouvrait droit devant, il ajusta l’inclinaison de ses ailes et s’y
engouffra. L’espace s’évasait autour de lui. Il baignait dans une obscurité
poussiéreuse mais ses oreilles et son cerveau percevaient les moindres
reliefs du mur, les moindres méandres du tunnel. Son instinct le guidait avec
assurance. Les parfums de la nuit et de la forêt emplirent ses narines :
ténèbres et verdure. Et tout à coup, ses camarades et lui déboulèrent dans
la savane au clair de lune.
La sssavane au clair de lune…
Épine battit des cils et retint son souffle : il était de retour dans la grotte.
Redevenu babouin. Il se secoua afin de chasser une envie de moustique,
puis saisit Koko par une patte.
— Je pense savoir par où on sort ! affirma-t-il.
— Ben voyons ! ironisa Vigne. Et par quel miracle ?
— Je n’ai pas envie de me retrouver coincé dans un minuscule tunnel
pour chauves-souris, avertit Koko.
— Mieux vaut mourir ici, déclara Araignée. C’est plus spacieux.
— Bon, écoutez, je ne peux rien vous expliquer, les pressa Épine.
C’était, euh… J’ai entendu la direction qu’elles ont prise. Suivez-moi, ça
mérite qu’on essaie !
— Parce que tu n’as toujours que des idées de génie ? marmonna
encore Vigne. Bon allez, qui ne tente rien n’a rien…
La grotte paraissait bien vide et silencieuse après le départ des chauves-
souris, mais Épine demeurait confiant. Il gagna le mur du fond, le tâta puis
se hissa sur la saillie repérée pendant sa vision. Un imperceptible souffle
d’air frais lui parvint de l’ouverture au-dessus.
— Suivez-moi ! lança-t-il à ses compagnons d’infortune.
Ceux-ci étaient déjà sur ses talons. Épine entendait Koko, Vigne et
Araignée derrière lui tandis qu’il se faufilait dans l’ouverture. Vigne
rouspétait ; Koko produisait des bruits de gorge, pas rassuré. Épine, lui,
poursuivait son effort en silence malgré l’exiguïté du tunnel. La roche lui
griffait le dos mais il progressait toujours à la force des pattes. Vigne
grognait à présent. Il faut dire qu’il était un vrai colosse, par rapport à
Épine. « J’espère qu’il s’en sortira, songea ce dernier avec une pointe de
culpabilité. Cela dit, il ne me déplaît pas qu’il en bave. »
Le passage s’évasa enfin, Épine put progresser accroupi. Dans son dos,
il entendait les bruits des pattes de ses compagnons, les cliquetis de leurs
griffes, leurs ahanements. Il ne se retourna même pas : il savait qu’ils
allaient le suivre.
Le tunnel s’étrécit de nouveau en s’élevant. « Je ne suis pas une chauve-
souris, comprit Épine avec angoisse. Je suis bien plus gros ! »
Mais la terre était meuble sous ses pattes. Alors il la creusa et parvint à
agrandir le passage. La pente s’accentuait encore ensuite, et le sol
redevenait rocheux. Était-ce bien une lueur qu’Épine apercevait devant lui ?
« Oui, comme tout à l’heure. Quand je voyais par les yeux de la chauve-
souris. »
Son cœur fit un bond. Épine franchit la dernière portion de tunnel. Les
cailloux et la terre volaient sous ses griffes. Très vite, l’obscurité pâlit, se
piqueta d’étoiles. Épine jaillit au grand air, où il inspira une longue bouffée
de liberté.
Les rescapés regagnèrent le campement des Grands Arbres au pas de
course, sans ralentir un instant pour reprendre leur souffle. Ils franchirent la
prairie, les bosquets d’acacias. Une tribu de lions affamés n’aurait pas
réussi à les faire dévier de leur objectif. Trois d’entre eux étaient poussés
par un sentiment d’urgence absolu. Ce qui motivait Araignée, Épine
désespérait de le découvrir un jour.
— Comment vais-je annoncer à Datte que sa mère est morte ?
demanda-t-il, tout chancelant.
Il redoutait par avance ce terrible moment.
— Tu auras tout le temps d’y réfléchir plus tard, lui répondit Vigne d’un
ton sinistre. Attends que la menace la plus immédiate soit passée. L’Aube
Feuillue a besoin d’une Feuille de Cime concentrée à cent pour cent sur
l’ennemi.
Le jugement était dur, mais Vigne avait raison.
Les quatre babouins arrivèrent dans les sous-bois en lisière des Grands
Arbres. Aucun signe de Vrille ou de sa troupe. Épine en éprouva un
soulagement lugubre. Vrille devait estimer que rien ne pressait. Elle
préférait peut-être attendre qu’il fasse davantage nuit. « Avant l’aube »,
avait-elle dit. Cela n’était pas d’une grande précision…
— Troupe de l’Aube Feuillue ! lança Épine en s’engouffrant dans la
forêt. Aube Feuillue, réveillez-vous ! Danger ! Danger !
Les babouins descendaient déjà de leurs arbres, sortaient des buissons
encore tout assoupis. Des cris de surprise accompagnèrent Épine qui fonçait
vers la clairière du Trône de Roche.
— Quel danger ? Il a dit danger.
— C’est Épine qui a dit ça ?
— Oui, et Vigne est avec lui.
— Avec Koko et aussi l’autre étranger tout bizarre. Ils rentrent de leur
mission de reconnaissance.
— Qu’est-ce qui se passe ?
La troupe entière semblait être sur les talons d’Épine quand celui-ci
déboucha dans la clairière. Datte y pénétrait au même instant, mais de
l’autre côté. Elle était flanquée de quatre membres de sa Garde de Cime aux
traits sinistres et durs.
Sitôt qu’il cessa de courir, l’épuisement s’abattit sur Épine. Le jeune
babouin voûta les épaules, s’efforçant de reprendre son souffle.
— Datte… commença-t-il. Datte. Vrille Feuille de Cime fait route vers
les Grands Arbres avec sa troupe. Ils prévoient de nous tendre une
embuscade. Ils comptent viser les jeunes et leurs mères.
Datte ouvrit de grands yeux ; un éclair de fureur indignée étincela dans
ses pupilles.
— Pardon ? Quelle audace ! (Se tournant vers ses Gardes, elle jappa
immédiatement des ordres.) Réunissez les familles et conduisez-les en
sûreté. Veillez à ce qu’elles ne restent pas sans surveillance. Vous vous
posterez ensuite dans leurs nids, où vous vous cacherez jusqu’au tout
dernier moment. Si Vrille envoie des assassins massacrer les membres les
plus vulnérables de notre troupe, elle mérite la riposte la plus brutale
possible, conclut Datte, un sourire froid aux babines.
— Et pour Vrille elle-même, que faisons-nous ? demanda Vipère.
— Vrille ? Elle va découvrir qu’elle a mordu un lion, répondit Datte. Et
que, si on ne tue pas un lion dès la première morsure, on n’a aucune chance
de s’en sortir.

Épine se tapit dans un nid réservé aux familles. Il entendait


distinctement la meute de Vrille, assoiffée de sang, qui progressait à travers
la végétation. Alentour, il savait que les Gardes occupaient d’autres nids. Il
avait hâte d’en découdre. Son cœur martelait sa poitrine, mais ce n’était pas
la peur qui l’animait. C’était la fureur.
Tout à coup, en contrebas, Vrille et ses singes jaillirent des buissons, le
museau déformé par la rage de vaincre. Ils se précipitaient vers les arbres.
Épine s’autorisa un sourire de satisfaction et fit rouler ses muscles. Un
babouin entreprit de gravir le figuier dans lequel il se cachait. Épine
entendait les grattements frénétiques de ses griffes contre le tronc. Ce
monstre était visiblement pressé de tuer des petits babouins.
Quand sa figure scarifiée parut devant le nid, Épine poussa un cri de
bête. Les babines retroussées dans un sourire mauvais, il se jeta sur
l’assaillant. Pris au dépourvu, celui-ci retint son souffle et partit à la
renverse. Alentour, les Gardes sortirent soudain de leurs cachettes dans un
fracas assourdissant. Épine, lui, lacérait la face de son adversaire avec ses
griffes.
Blessé, l’attaquant ne put rien faire pour le contrer. Épine balança son
corps ensanglanté dans le vide puis partit affronter un nouvel ennemi.
Dans la clairière, Vrille parcourait les lieux du regard, déboussolée : elle
comprenait peu à peu, dans le chaos ambiant, que son plan avait été éventé.
Les yeux tout ronds et cerclés de blanc, elle serrait et desserrait les poings,
impuissante. Ses traits n’exprimaient plus le triomphe mais l’horreur. Alors
elle bascula la tête en arrière et poussa un cri de fureur.
Vrille pensait avoir mis au point la ruse idéale. « Mais c’était compter
sans notre Feuille de Cime ! » jubila Épine. Le stratagème de Datte,
l’embuscade qu’elle avait tendue, était pour lui un motif de fierté.
Un babouin ennemi tentait de s’enfuir entre Vrille et Épine. Ce dernier
fondit sur la femelle et la maintint au sol. Autour de lui, la Troupe de
l’Aube Feuillue s’abattait sur les envahisseurs tels des aigles déchaînés : ils
mordaient, griffaient, cognaient avec une ardeur folle. Koko saisit un singe
de l’Arbre Tordu par les épaules et l’écrasa contre un tronc, encore et
encore, jusqu’à ce qu’il s’évanouisse. Olive griffait et mordait un grand
guerrier qui titubait à reculons, sous le choc combiné des griffes, des crocs
et des cris du petit babouin. Vipère et Mangue plaquèrent un primate, le
bourrèrent de coups et… l’abreuvèrent d’insultes.
« La Troupe de l’Aube Feuillue laisse libre cours à sa colère, songea
Épine en assommant la femelle. Une colère amplement justifiée. »
Pendant ce temps, un guerrier de l’Arbre Tordu se faufilait derrière
Vipère, le museau retroussé sur ses crocs acérés. Dans une patte, il tenait un
gros caillou… Épine abandonna son adversaire inconscient pour foncer sur
cette menace fourbe. À l’instant où le guerrier s’apprêtait à fracasser le
crâne de Vipère, Épine bondit sur son dos et l’entraîna contre un arbre.
D’un bond en arrière, Vipère se dégagea.
Son agresseur scrutait à présent Épine, les yeux tels des noyaux
d’avocat, et son corps se relâcha subitement. Du sang jaillit de sa poitrine. Il
était tombé sur un faisceau de branches cassées, dont une l’avait transpercé.
Il mourut dans un gargouillis de colère.
Épine recula en titubant. Bien que révulsé par l’acte qu’il venait de
commettre, il estimait qu’il n’avait pas eu le choix. « Tuer uniquement pour
survivre », disait le Code. Le Grand Esprit devait être de son avis, car Épine
ne sentit aucune protestation en lui.
Vipère ne se plaignait pas non plus.
— Merci, Épine, lui lança-t-elle.
Le jeune babouin lui répondit par un hochement de tête.
« Quand la troupe est menacée, il n’y a pas de place pour les querelles
intestines », songea-t-il fièrement.
Un cri violent le fit se retourner. La bataille s’était propagée dans la
clairière du Trône de Roche et, dans la mêlée, il aperçut Datte qui se battait
comme une lionne sur l’imposant rocher. Il reconnut instantanément son
adversaire : Vrille. Or celle-ci était bien plus grande et forte que Datte. Et
les Gardes de Cime étaient occupés ailleurs…
Épine se fraya un passage dans la masse des combattants, pressé d’aller
prêter patte-forte à sa partenaire, quand soudain un babouin de l’Arbre
Tordu lui barra la route. Épine attaqua la femelle le premier. « Tiens bon,
Datte. J’arrive ! »
Ses crocs s’enfoncèrent dans l’épaule de son adversaire, dont le sang
chaud inonda sa bouche. La femelle glapit, se dégagea puis s’enfuit. Épine
repartit en direction de Datte.
Trop tard, hélas ! Vrille était à califourchon sur la Feuille de Cime, prête
à la mordre à la gorge. Épine voulut pousser un cri mais, à cet instant précis,
une ombre gravit le Trône de Roche, une ombre vive et maigre, telle une…
« Araignée ! »
Araignée sauta sur Vrille, s’agrippa à ses épaules, la mordit, lui griffa le
crâne. Même à distance, Épine voyait le sang gicler. Vrille tituba en arrière,
pressa une patte sur sa tête et tenta de repousser son agresseur de l’autre.
Mais elle perdit l’équilibre et s’écroula sur le Trône.
Au moment où Datte se relevait, vacillante, Vrille tomba dans le vide.
Les Gardes de Cime accoururent aussitôt et la maintinrent au sol. Araignée,
lui, s’adossa au Trône afin de reprendre son souffle.
La bataille s’acheva rapidement ensuite. À bout de souffle, le poil
maculé de sang, les babouins reculèrent. Certains en profitèrent pour
assener un dernier coup à leurs ennemis vaincus. Partout gisaient des
babouins morts ou blessés. Des grognements de douleur montaient des
gorges asséchées. Les babouins de l’Aube Feuillue claquèrent des
mâchoires et criaillèrent de triomphe.
Le soleil se levait, ses rayons transperçaient les branchages et, au-
dessus des têtes des singes, dans le calme retrouvé, les oiseaux entamaient
leur concert.
« L’Aube… songea Épine. Et l’Aube Feuillue est victorieuse. Si ce
n’est pas un signe du Grand Esprit, je ne sais pas ce qu’il faut. »
Il rejoignit le Trône de Roche en boitant. Les Gardes de Cime
soulevaient Vrille, sonnée mais encore vivante, par les aisselles. Araignée
les regardait faire avec des yeux ronds comme des billes. Datte était
accroupie sur le Trône, à la fois digne et furieuse. Elle toisait sa rivale
tandis que sa troupe outrée se massait devant elle.
— Bonnes Feuilles, ordonna-t-elle, emmenez nos blessés. Je
m’occuperai ensuite de l’être monstrueux qui voulait massacrer nos petits.
Les Bonnes Feuilles s’exécutèrent sans attendre. Les babouins de
l’Aube Feuillue se congratulaient et poussaient des cris de triomphe. Les
Gardes encerclaient toujours Vrille, affichant une moue menaçante. Un
calme lugubre revint dans la clairière. Datte demeurait immobile, les traits
figés de fureur.
Épine plissa les yeux, l’observa mieux. Datte était certes en colère, mais
son corps entier frémissait de ce qui semblait être une rage incontrôlable.
Elle scrutait Vrille avec une haine viscérale.
Épine comprit alors, et son cœur se comprima : « Elle est au courant,
pour sa mère. »
Vigne alla se poster près de Datte avec un petit détachement de Gardes.
Épine remarqua alors, dans son seul œil valide, une lueur froide. Il retint
son souffle.
C’est Vigne qui avait annoncé la nouvelle à Datte. Sans doute dès la fin
de la bataille, devina Épine avec un début de nausée. « Tu n’avais pas le
droit, Vigne ! » s’indigna-t-il. Datte était sa partenaire, Vigne le savait : il
aurait su lui faire part de ce drame avec tact. Épine n’osait imaginer la
brusquerie dont avait dû faire preuve Vigne. Et il n’osait pas non plus
prédire la réaction de Datte.
Celle-ci se dressa de toute sa hauteur. Vrille la regardait en battant des
cils à toute allure, la figure maculée de sang. Épine découvrit une terreur
inhabituelle sur les traits de la femelle.
— Jure-moi allégeance, Vrille Racine, ordonna Datte.
Un silence pesant s’abattit sur la clairière.
— Pardon ? répliqua la prisonnière d’une voix rauque.
— J’attends, insista Datte ; la coutume l’exige des chefs vaincus. Saisis
l’occasion que je t’offre de survivre. Jure-moi allégeance.
La forêt entière semblait retenir son souffle. Les oiseaux avaient cessé
de chanter.
« Datte espère que Vrille refusera, comprit Épine. Parce qu’elle veut la
tuer. »
— Oui, déclara Vrille, qui s’effondra entre les pattes des Gardes. Je te
jure allégeance, Datte Feuille de Cime et je… je renonce à mon ancien rang.
Elle cracha par terre, comme si ces mots étaient des feuilles vénéneuses.
Un voile de déception fugace passa sur la figure grave de Datte. Puis elle
hocha la tête.
— J’accepte ta soumission, déclara-t-elle, les babines retroussées. Tu
demeureras Racine jusqu’à ta mort. Ta loyauté et ton obéissance absolues
iront à ma personne et à la Troupe de l’Aube Feuillue. Et maintenant, hors
de ma vue. Gardes : emmenez-la nettoyer les litières.
Vipère et Gravier entraînèrent la nouvelle Racine. Un tonnerre de vivats
jaillit des rangs des babouins.
— Datte ! Datte Feuille de Cime !
— Longue vie à notre Feuille de Cime !
— Puisse l’Aube Feuillue prospérer sous l’autorité de notre cheffe
avisée !
Épine se fraya un chemin dans la masse euphorique des babouins pour
rejoindre sa partenaire. Il la saisit tendrement par une patte.
— Je suis navré, pour ta maman, Datte. Je…
— Pas maintenant, Épine, le coupa la Feuille de Cime. Je suis occupée.
Datte se détourna sèchement de lui pour convoquer un autre babouin.
Épine en resta sans voix. Machinalement, il fit un pas en arrière, le cœur
meurtri. Datte ne s’était jamais adressée à lui sur un ton aussi glacial et
dédaigneux.
C’était Araignée, que Datte venait d’appeler au pied du Trône de
Roche. Celui-ci observait la jeune femelle de son regard morne et naïf. Il se
grattait les paumes rosies de ses membres supérieurs.
— Que peut faire Araignée pour Datte ? demanda-t-il avec une pointe
d’inquiétude.
La cheffe lui sourit et déclara :
— Tu peux accepter mon pardon, Araignée Feuille Piquante. Je ne sais
jamais comment il faut t’appeler. (Elle éclata de rire, toute rage envolée.)
D’ailleurs, j’estime que tu mérites le nom d’Araignée Feuille Haute. Tu
m’as sauvé la vie, après tout.
Araignée se redressa brusquement, bomba son torse décharné.
— Araignée te remercie, Datte Feuille de Cime ! Très gentil, très gentil.
Mais… (il ferma un œil) Araignée n’aime pas trop les rangs hiérarchiques,
pour être honnête.
Un éclair (d’amusement, peut-être) passa dans les yeux de Datte.
— Dans ce cas, reprit-elle, qu’attend Araignée de moi ?
Celui-ci inclina la tête humblement, son regard darda à droite et à
gauche.
— S’il y a des sauterelles dans le coin… dit-il. Je meurs de faim.
CHAPITRE 22

Le soleil se fondait en une ligne de violet et d’ambre à l’horizon. Les


aigrettes passaient devant ce décor, telles des ombres chinoises, dans leur
vol paresseux, tandis que Céleste achevait son récit. La jeune éléphante était
plus qu’épuisée : vidée, comme si son corps tout entier avait été dévoré de
l’intérieur par des charognards. Roc et ses frères de troupeau l’entouraient,
l’observaient dans un silence respectueux tandis qu’elle s’éclaircissait une
fois de plus la voix.
— Et depuis la mort du Faux Parent, conclut-elle, la voix rauque, aucun
Parent Vénérable véritable ne s’est présenté. La Terre des Braves l’attend,
vous le savez tous, mais aucun signe ne l’annonce.
Roc couvait sa cadette d’un regard admiratif.
— Ma sœur, cette histoire est la plus remarquable qu’il m’ait été donné
d’entendre dans la Terre des Braves. Ce Piment dont tu parles a assassiné la
Mère Vénérable, puis a péri dans la gueule des crocodiles ? Ces reptiles non
plus n’obéissent pas au Code. Mais au moins, ils ne s’en cachent pas. Il y a
donc là une forme de justice.
— Ne culpabilise pas pour le rôle que tu as joué dans sa mort, lui
conseilla un autre mâle d’une voix grave. Le Faux Parent méritait de
mourir, de l’avis général. En l’envoyant à sa mort, tu as sauvé la Terre des
Braves.
Céleste ne répondit pas. Elle aurait aimé en être convaincue, elle aussi.
— Et tu comptes parmi tes amis un lion, un babouin et ces petits
guépards, vraiment ? enchérit un jeune, tout aussi épaté. Tu n’es pas une
éléphante comme les autres, Céleste Pavane !
— Je suis bien d’accord avec toi, Forêt, reprit Roc. C’est incroyable !
De même que ta visite aux vautours, Céleste. Et tu as transporté ensuite le
Grand Esprit durant tout ce temps ? Je suis fier d’être ton frère ! Mais aussi
ravagé par la mort du petit Lune.
Son regard gris foncé se porta sur un mâle trapu, à la peau gris-brun
pâle. Le reste du troupeau l’imita. L’éléphant en question, plus réservé, se
tenait un peu en retrait. Céleste crut lire une profonde tristesse dans ses
yeux.
Soudain, il releva la tête et grommela :
— Mes frères, je vais vous quitter un moment. J’aimerais être seul afin
de réfléchir. Et me souvenir.
Tous acquiescèrent lentement.
— Nous comprenons, Dune, souffla Roc. Prends tout le temps qu’il te
faudra. Dune était le père de Lune, ajouta-t-il tout bas à l’intention de
Céleste.
— Oh ! fit l’éléphante affligée.
Le malheureux éléphant s’éloigna d’un pas lourd et s’arrêta à l’ombre
d’un bosquet, la tête basse, l’air abattu.
Et tandis que l’après-midi avançait, Céleste guettait le moment où le
reste du troupeau allait soutenir Dune dans son chagrin. Sa famille à elle
aurait pris le temps du deuil, de la consolation. Ces mâles, eux, semblaient
piaffer d’impatience. Par groupes de deux ou trois, ils faisaient les cent pas,
tournaient en rond, soulevaient des nuages de poussière. Certains jouaient à
faire la bagarre. Il y en avait même qui dépassaient les limites du jeu : un
mâle particulièrement costaud barrit d’exaspération et frappa le sol. Deux
autres y virent un signal et le chargèrent, leurs oreilles tout agitées. Les
défenses s’entrechoquèrent, les pattes martelèrent la terre, les gorges
produisirent des barrissements sauvages.
Dune demeurait à l’écart, dans son deuil silencieux. Mais Roc ne
paraissait pas s’en émouvoir. Il restait auprès de Céleste, à discuter
tranquillement. De temps à autre, pourtant, il faisait mine d’aller se mêler
aux bagarres. Toutefois, il battait en retraite sitôt que les autres tournaient
leurs défenses vers lui ou dressaient la trompe. Il retournait alors auprès de
sa sœur, penaud.
Quand le crépuscule assombrit la savane, et que l’atmosphère fraîchit et
s’embruma, Céleste en fut tout étonnée. Elle n’avait pas vu passer la
journée, à tant parler avec son frère de leurs troupeaux respectifs. Vivace et
Fougueuse en avaient profité pour jouer entre les pattes des deux
pachydermes, se tendre des embuscades ou faire semblant de chasser. À
présent, tous deux bâillaient, étiraient leurs pattes avant pour griffer la terre
et levaient vers Céleste des regards implorants.
— Il est l’heure de dormir, dit tendrement la jeune éléphante.
Elle abaissa sa trompe afin que les petits guépards puissent grimper sur
ses épaules. Ils auraient certes pu se blottir sous un buisson, mais en
présence de tous ces grands éléphants adultes, c’était risqué. Aucun n’aurait
piétiné délibérément les petits, Céleste en était convaincue, cependant, à
voir ces mâles s’ébrouer et se défier les uns les autres, elle doutait qu’ils
fussent bien attentifs vis-à-vis des petits félins.
« Après tout, j’ai fait confiance à Rocher, et voilà où j’en suis… »
songea tristement Céleste.
— Que comptes-tu faire, maintenant, ma sœur ? l’interrogea Roc.
Tenter de rejoindre le troupeau Pavane ?
— Je ne pense pas, répondit l’éléphante en secouant la tête. Il me
manque terriblement, bien sûr. Chaque instant loin de lui est une souffrance.
(Elle poussa un soupir.) Mais je me sens toujours une responsabilité envers
le Grand Esprit. Tant que le Parent Vénérable ne se sera pas présenté, je ne
crois pas que je pourrai retourner à ma vie d’avant.
— Je peux le comprendre, répondit Roc d’un ton compatissant.
— Et moi je comprends que le Grand Esprit se montre hésitant,
intervint Forêt, qui s’était rapproché du frère et de la sœur. Avec tous les
imposteurs dont tu nous as parlé, ceux qui ont essayé d’usurper ce rôle, je
ne serais pas surpris que l’Esprit ait abandonné la Terre des Braves
définitivement.
— Cela n’arrivera jamais, assura Céleste. Je fais confiance au Grand
Esprit.
La jeune femelle avait peut-être douté dans le passé, mais elle ne
pouvait plus se le permettre. Il fallait coûte que coûte que quelqu’un
conserve la foi.
— Soit, reprit Roc. Alors je te souhaite bonne chance, ma sœur. Tu
mérites d’assister au retour du Grand Esprit, après tout ce que tu as fait pour
lui.
— Merci, Roc, répondit Céleste en donnant à son frère une petite
bourrade du front. J’ai l’intention de parcourir la plus grande partie possible
de la Terre des Braves. Le Grand Esprit a toujours besoin de moi, je le sais.
Ce que j’ignore, c’est dans quel but. Alors je guetterai les signes où que
j’aille. Je m’entretiendrai avec autant d’animaux que je le pourrai. Je vais…
— Céleste ! Céleste ! (Les petits guépards s’étaient réveillés sur son dos
et trépignaient.) Il y a des ombres qui bougent ! Dans la plaine, là-bas,
regarde ! Et elles s’approchent !
L’éléphante dressa vivement la tête, scruta la pénombre.
— Ne vous inquiétez pas, les petits. Ce n’est sans doute pas grand…
Elle se tut. La trompe presque à la verticale, elle humait l’air. La brise
lui apporta une odeur forte et piquante.
« Des lions ! »
Elle les distinguait à présent : des silhouettes sombres, menaçantes, qui
progressaient de front, marchaient droit sur le troupeau d’éléphants. Les
épaules voûtées, la tête basse, le pas léger mais déterminé. Malgré la
distance, Céleste observa que leurs pupilles se mettaient à briller d’une
lueur pâle dans le crépuscule.
— Céleste, gémit Vivace. Je ne vois rien. C’est des lions ?
— Oui, annonça calmement l’éléphante.
Elle ravala la boule qu’elle avait dans la gorge. Quelques heures
auparavant, elle avait raconté l’histoire de Lune, tué par la Tribu de Titan.
L’arrivée de cette nouvelle tribu n’était pas faite pour la rassurer.
Roc émit un grondement de colère et gratta le sol de ses pattes.
— Ne vous en faites pas, les petits, dit-il aux guépards. Les lions
n’osent jamais s’attaquer à un troupeau d’éléphants mâles.
— Alors pourquoi ne rebroussent-ils pas chemin ? s’enquit Céleste,
inquiète.
Roc plissa le front, les yeux rivés sur les félins. Ses frères de troupeau
cessaient de jouer et venaient se masser derrière lui. Ils grognaient, agitaient
leurs oreilles, eux aussi intrigués de voir les lions s’approcher.
— C’est étrange, indiqua Forêt. J’en vois dix ou douze. Des mâles et
des femelles.
Céleste dansait d’une patte sur l’autre, nerveuse. Si elle s’était trouvée
seule avec les petits, la situation aurait été critique. Mais avec tous ces
mâles en ordre de bataille derrière elle, que risquait-elle ? Roc l’avait dit
lui-même : jamais des lions n’oseraient s’attaquer à un troupeau d’éléphants
mâles…
Il n’empêche, l’apparition de ces félins avait de quoi surprendre. Et
pourquoi ne changeaient-ils pas de direction ?
— Ils ne semblent pas plus affamés que cela, déclara Roc.
Et il échangea un regard stupéfait avec son voisin.
Un des lions s’arrêta alors, la posture rigide, la tête dressée dans une
attitude de défi, tandis que ses congénères poursuivaient leur route. Céleste
plissa les yeux pour mieux l’examiner. Cette carrure, cette crinière noire
abondante, cette arrogance…
Tout à coup, elle s’étrangla. « C’est Titan. J’en suis sûre ! »
Roc ne dissimulait plus sa colère à présent. Il dressa la trompe et tonna :
— Qu’est-ce qui vous amène, petits chatons ? Vous en avez assez de
vivre ?
Pour toute réponse, les lions se contentèrent de le scruter d’un œil noir.
Une des femelles bondit au-devant des siens. Elle avait la panse arrondie,
sans doute était-elle bien nourrie. Mais Céleste soupçonna autre chose.
« C’est une mère qui doit allaiter », devina-t-elle. De plus en plus
étrange, décidément. Quand une lionne a des petits en bas âge, son devoir
est de les protéger, et non d’aller provoquer un troupeau d’éléphants mâles !
La femelle s’arrêta à son tour, montra les crocs.
— Nous venons défier le mâle le plus fort de ce troupeau, déclara-t-elle.
— Ils sont tous fous ? chuchota Forêt à Roc.
Céleste observait les félins avec un début de panique. « Je suis avec Roc
et ses frères, je ne risque rien, rien. Ils n’ont pas peur, alors je n’ai aucune
raison de trembler. » Pourtant, certains des membres de cette tribu étaient
terrifiants.
Et ils ne battaient pas en retraite. Au contraire, ils progressaient
toujours, les babines retroussées avec des grognements menaçants. C’était à
n’y rien comprendre.
Tout à coup, Dune se porta à l’avant du troupeau.
— Je suis un des plus forts d’entre nous, claironna-t-il fièrement. Et
mon petit a été tué par des lions. Attaquez-moi, si cela vous chante.
— Dune, murmura Céleste, c’est bien cette tribu qui a tué Lune. J’en
suis certaine.
Une lueur de fureur s’alluma dans le regard terne de Dune. Se tournant
vers les lions, il déclara :
— Approchez donc, bande de tueurs. Vous avez assassiné mon tout-
petit. Voyons ce que vous vaudrez face à moi !
Les félins le prirent au mot.
Céleste en resta interdite. La tribu partit au galop, dans un concert de
grondements. Leurs pattes martelaient le sol aride. Les éléphants n’en
croyaient pas leurs yeux.
Les lions se jetèrent sur Dune en une masse de corps au pelage fauve,
ils jouaient des mâchoires, des griffes. L’un saisit le malheureux par une
patte arrière ; un autre tentait de se hisser sur son dos.
— Ce n’est pas possible, c’est un cauchemar, balbutia Roc.
Pour autant, il ne fit même pas mine d’intervenir. Ce n’était pas
nécessaire : Dune imprimait à son corps un mouvement de balancier, il
sabrait l’air de ses défenses, écrasait ses lourdes pattes par terre. Les lions
volèrent les uns après les autres, projetés avec une force formidable. Mais
tous revinrent à la charge pour se jeter sur le corps du colosse tels des
écureuils cherchant à abattre un baobab.
— Oh, ça suffit ! s’écria soudain Roc, exaspéré.
Il se jeta dans la bataille, imité par ses frères.
Une bataille ? Pas vraiment… estimait Céleste. Les lions n’avaient
aucune chance de l’emporter. Tandis que les défenses brillaient dans les
ultimes lueurs du jour, d’immenses corps gris percutaient de petits corps
fauve. L’air déplacé par les oreilles des pachydermes à lui seul repoussait
les félins. Néanmoins, ceux-ci ne baissaient pas les pattes, ils repartaient à
l’assaut, harcelaient inlassablement Dune.
Un ombre passa derrière Céleste. La jeune femelle glapit d’effroi,
tourna sur elle-même et donna un coup de défense dans le vide. Un lion qui
tentait de l’attaquer par le flanc fut projeté en l’air et retomba lourdement.
Chancelante, Céleste l’observa en secouant la tête. Du sang s’écoulait de
l’arrière-train embroché du félin, qui revint cependant à l’attaque, les
babines retroussées sur ses crocs jaunes.
— Céleste ! cria Fougueuse, en proie à la panique. Repousse-le, chasse-
le !
La jeune éléphante prit une profonde inspiration. Son agresseur
s’acharnait mais elle savait pouvoir compter sur le soutien de son frère et de
son troupeau ! Alors elle écrasa lourdement ses membres antérieurs sur le
sol, qui en trembla. Le lion finit par reculer. Il grogna encore de déception
et courut rejoindre sa tribu.
Céleste demeura un moment immobile, le souffle court. Puis elle se
secoua, se racla la gorge. Ces lions ne représentaient aucune menace ; face à
des éléphants mâles adultes, ils n’avaient pas l’ombre d’une chance !
« Ce n’est pas à Lune que vous vous mesurez, cette fois, bande de
lâches, pesta-t-elle intérieurement avec le plus grand mépris. Mais au père
de Lune, ainsi qu’à tous ses frères. »
Après une caresse aux guépards pour s’assurer qu’ils n’avaient rien,
Céleste parcourut du regard les alentours, au cas où un autre lion
approcherait. Les éléphants les occupaient tous. Dune semblait en proie à
une frénésie de violence : il pourchassait deux jeunes mâles à travers la
prairie en beuglant. Roc, lui, donnait de grands coups de défense à droite et
à gauche, toisait d’un regard rougeoyant une lionne qui battait en retraite
devant lui. Même Forêt, le si doux Forêt, barrissait de fureur et labourait de
ses défenses une masse immobile à ses pieds. Un frisson d’inquiétude
hérissa la nuque de Céleste.
« Je comprends qu’ils soient en colère. Tout de même… » Les
éléphants semblaient tout bonnement… « enragés ».
Enfin, les lions renoncèrent. Certains décampèrent, d’autres rampèrent
jusqu’aux hautes herbes à la force de leurs griffes, laissant derrière eux des
traînées de sang. Vaincus, ils rejoignaient tant bien que mal leur chef qui les
toisait avec mépris du haut d’une butte. L’un d’eux progressait trop
lentement : Dune le rattrapa et le piétina de toutes ses forces jusqu’à ce
qu’il cesse de gémir.
Céleste, pour sa part, ne pouvait éprouver ni triomphe ni plaisir.
L’affrontement avait tourné à la déroute pour les lions mais, Tribu de Titan
ou pas, elle ne goûtait pas les massacres.
Titubant à reculons, elle heurta des hanches un mâle. Celui-ci se
retourna en un éclair et barrit, le regard embrasé.
Céleste en fut tétanisée. Néanmoins, elle réagit très vite quand
l’éléphant voulut l’embrocher avec ses défenses. Elle se tassa sur elle-même
en glapissant de terreur. Le mâle ne semblait toutefois pas chercher à la
blesser. Il courait déjà retrouver ses frères. Les lions avaient fui mais les
pachydermes poursuivaient le combat… entre eux. Ils entrechoquaient leurs
puissantes défenses, se heurtaient des épaules, poussaient des barrissements
stridents. Forêt chargea Dune, et les deux grands mâles s’affrontèrent dans
un tumulte de colère incompréhensible.
« La Fureur. » Céleste sentit son cœur se glacer. Elle reculait face au
troupeau, et alla se réfugier derrière Roc.
— Cramponnez-vous, Vivace et Fougueuse, ordonna-t-elle. Surtout,
tâchez de ne pas tomber !
Son frère se retourna au son de sa voix. Céleste fit un bond. Elle voyait
dans ses yeux le même éclat meurtrier que dans ceux des mâles enragés.
— Roc… ? commença-t-elle.
Son aîné la repoussa d’un mouvement agressif des défenses.
— Va-t’en ! Ne traîne pas, va-t’en !
Céleste inspira vivement, banda ses muscles. Sans attendre qu’il le lui
répète, elle prit ses pattes à son cou. Elle sentait les griffes minuscules des
guépards dans sa peau et espérait que ses « passagers » tiendraient bon. La
tête lui tournait : confusion, terreur… C’était donc cela, la fameuse Fureur
qui avait poussé son cher Rocher à tuer Rivière ? Personne, pas même son
frère, n’était donc à l’abri.
Elle sentait le sol trembler sous ses pattes et craignait de trébucher. Les
poumons en feu, elle gravit une petite pente et poussa un cri de peur en
découvrant l’à-pic qui l’attendait sur l’autre versant. Les membres
antérieurs plantés dans le sol, elle dévala la pente.
— Céleste ! Céleste ! hurlaient les petits guépards sur son dos.
« Accrochez-vous, mes amours ! » les implora-t-elle par la pensée. Elle
ne voyait pas comment les rassurer autrement… alors elle inspira vivement
et poursuivit sa course.
Céleste franchit des ravines asséchées, des bosquets d’acacias, jusqu’à
ce que ses pattes endolories la forcent à ralentir. La course n’avait jamais
été son point fort mais le principal était qu’elle se soit éloignée du
dangereux troupeau. L’éléphante tourna la tête, tendit l’oreille. Elle les
entendait encore qui barrissaient, se battaient. Et sur ses épaules, elle sentait
les tremblements frénétiques qui agitaient les guépards.
Céleste frissonna aussi. Elle s’apprêtait à reprendre sa route, lorsqu’elle
aperçut un pelage doré à ses pieds. Elle se figea, retint son souffle.
Une lionne gisait là, avachie, immobile, le flanc zébré d’une longue
déchirure. Un sang presque noir s’écoulait de sa gueule et lui souilla les
crocs quand elle les montra à Céleste.
C’était la femelle qui avait mené l’assaut. Céleste la reconnut à la
cruauté de ses traits ainsi qu’à son ventre arrondi. Lorsqu’elle posa sur la
blessée un regard apitoyé, la féline produisit un grondement faible. Comme
une menace.
— Ne gaspille pas tes forces, lui conseilla Céleste en lui caressant le
flanc. (La lionne grimaça et gémit.) Tu as des fractures.
— Je sais, grogna la blessée. Je m’appelle Malice, je suis première
lionne de la Tribu de Titan depuis de nombreuses saisons. Voilà mon
héritage, éléphante, et je suis incapable d’y renoncer. Alors tue-moi. Tue-
moi sur-le-champ, afin qu’il ne me tienne plus sous sa coupe.
Céleste s’étrangla.
— Que je te tue ? C’est hors de question, voyons !
— Je l’exige ! insista la lionne, les traits déformés par la souffrance.
S’il te plaît. Je t’en supplie ! Tue-moi, par pitié ! Libère-moi !
— De qui parles-tu, qui est-ce qui te tient sous sa coupe ?
— Tu ne comprends pas ? fit Malice avec un rire sans joie. Tu ne sais
pas de qui je parle ? (Elle tourna la tête malgré la douleur que cela lui
causait et scruta la plaine assombrie.) Fais vite ! Par pitié !
Céleste regarda dans la même direction qu’elle.
Malice rivait son regard sur un lion. Une simple silhouette foncée, dans
laquelle Céleste reconnut l’immense créature à la crinière noire qui avait
suivi de loin la bataille. Titan. L’obscurité la gênait pour bien voir, mais
Céleste avait du mal à croire ce qu’il lui semblait distinguer. Titan se mit à
califourchon sur le corps d’un de ses lions tombés au combat. Il baissa
la tête.
Céleste sentit le sang battre dans ses tympans, fuser dans ses veines. La
pénombre lui jouait-elle un tour ? Sous son regard incrédule, le grand lion
poussa un rugissement de triomphe et redressa la tête. Un morceau de chair
pendait de sa gueule.
Un fracas tira soudain l’éléphante de sa stupeur : des pattes puissantes
qui martelaient le sol. Dune accourait vers elle, énorme forme noire dans les
ultimes éclats du soleil. Les oreilles écartées, les défenses dressées.
Il n’y avait pas un instant à perdre.
— Je suis désolée, confia Céleste à la lionne avant de s’enfuir.
« Tu m’as suppliée, certes, mais je ne peux enfreindre le Code, pensa-t-
elle. Une fois, cela m’a suffi. »
Elle s’arrêta à quelque distance, se retourna. Dune ne la poursuivait pas.
Il se dressait immobile devant Malice de la Tribu de Titan. Les premières
étoiles dessinaient sa silhouette de colosse. Céleste le vit lever une patte
puis l’abattre.
Malice avait eu ce qu’elle réclamait. Au fond, Céleste s’en réjouissait
pour elle. Cette femelle avait subi des blessures irréversibles et n’attendait
plus que la mort. « Libère-moi… Qu’il ne me tienne plus sous sa coupe… »
Céleste frémit de nouveau. Rien de ce qu’elle avait pu voir dans toutes
ses aventures n’avait été aussi troublant. L’attaque insensée des félins.
Malice qui implorait de mourir. Et Titan, triomphant, qui plantait ses crocs
dans la chair d’un des siens… Tout cela était contraire à l’ordre naturel, à
l’ordre de la Terre des Braves. Le Code avait été violé à d’innombrables
reprises, ce soir.
Céleste secoua les oreilles pour tenter de chasser la crainte qui la
harcelait. Des griffes minuscules s’enfoncèrent alors dans sa nuque. « Les
petits ! » Comment avait-elle pu les oublier ?
— Vivace ! Fougueuse ! Vous n’avez rien ?
— Non, ça va, pépia une voix chevrotante entre ses épaules.
— Tu courais vite, gazouilla une autre, mais on s’est accrochés.
L’éléphante recourba sa trompe pour caresser les guépards.
— C’est très bien, les petits. Là-bas, nous n’étions pas en sécurité, j’ai
dû m’enfuir.
— Il mangeait quoi, le grand lion ? voulut savoir Vivace.
— Il n’avait pas l’air normal, ajouta Fougueuse.
« Oh non ! se désespéra Céleste. Ils l’ont vu. » Elle ramena sa trompe
en avant, ne sachant trop comment leur expliquer ce qu’elle ne s’expliquait
pas elle-même.
Tout à coup, dans le silence de la nuit, uniquement troublé par les
premiers cricris des insectes, elle perçut un miaulement hargneux.
— Qu’est-ce que c’est ? s’interrogea-t-elle, la tête tournée dans la
direction du miaulement.
— Là-bas, indiqua Fougueuse. Près de l’arbre à fièvre. Celui qui a le
tronc fourchu.
Sur ses gardes, Céleste s’approcha de l’arbre. Les miaulements
stridents, frénétiques et réguliers n’étaient pas difficiles à suivre.
Elle écarta les herbes de sa trompe. Une petite lionne leva les yeux vers
elle, angoissée, les paupières grandes ouvertes au clair de lune.
— Va-t’en ! glapit-elle avant que Céleste ait pu prononcer une parole.
C’est ma maman que j’appelle, pas toi !
Céleste battit des cils, abasourdie.
— Oh, ma petite, je… commença-t-elle.
— Tu es qui, toi, d’abord ? la coupa la lionne. Je veux ma maman ! Elle
est où ?
Céleste la couva d’un regard affligé. Cette petite n’était encore qu’un
bébé, sans doute pas encore sevrée…
Brusquement, elle comprit :
— Tu es la petite de Malice ?
— Oui ! Ma maman est première lionne de la Tribu de Titan, déclara
fièrement la petite. (Elle aplatit ses oreilles et regarda à droite et à gauche.)
Elle est où ? Elle est où ma maman ?
Céleste prit une longue inspiration. Elle ne pouvait lui révéler ce qui
s’était produit.
— Ta maman… elle est… retenue quelque part, déclara-t-elle enfin.
D’un geste hésitant, elle caressa la tête de la petite du bout de sa
trompe ; la lionne fit une grimace, gronda.
Pas commode, songea Céleste. Tant pis, elle ne pouvait pas plus
l’abandonner qu’elle n’avait pu abandonner Vivace et Fougueuse.
— Ta maman ne peut pas nous rejoindre pour le moment, annonça-t-
elle tout bas. Elle a dit que tu devais venir avec moi. Mais pas longtemps,
d’accord ?
— Oh ! fit la petite. (Elle resta un moment songeuse.) Ah bon,
d’accord, finit-elle par acquiescer.
Sur ces mots, elle se leva et sortit des herbes, d’une démarche
orgueilleuse.
— Je suis Menace de la Tribu de Titan. Et toi, tu es qui ?
— Je m’appelle Céleste Pavane, répondit l’éléphante.
Elle inclina la tête et se le reprocha immédiatement. Mais la jeune
lionne dégageait un je-ne-sais-quoi qui semblait imposer le respect.
— Et nous, c’est Vivace et Fougueuse ! lança Vivace, perché sur la tête
de Céleste. Monte avec nous, Menace. Tu vas voir, c’est super confortable
et on ne risque rien.
Céleste abaissa sa trompe, Menace grimpa dessus sans aucune
appréhension.
Il faisait à présent nuit noire. Les grillons chantaient à tue-tête. Dans un
bosquet d’acacias proche, des rainettes entonnaient quelques premières
notes.
L’heure était venue de trouver un abri. Céleste se dirigea vers les arbres
en jetant des coups d’œil anxieux alentour. L’endroit semblait sûr pour la
nuit. Sûr pour elle-même et son « troupeau » qui ne cessait de grandir. Quel
soulagement !
Aucun lion vivant dans les parages ; hormis la petite Menace. La Tribu
de Titan avait disparu. Le fou qui leur servait de chef devait avoir décidé
que, pour le moment, la discrétion constituait la meilleure stratégie.
Que mijotait-il ? Qu’avait-il en tête ?
Cette attaque avait été, au mieux, une grossière erreur de jugement. Au
pire : d’une folie suicidaire. Quant au geste que Céleste avait vu dans le
crépuscule… elle préférait ne plus y penser. Titan avait-il vraiment fait ce
qu’il lui avait semblé ? Un lion sain d’esprit plantait-il ses crocs dans la
chair d’un des siens ?
Céleste n’avait qu’une seule certitude : sa quête devait se poursuivre.
Rocher l’avait distraite, et elle avait fait preuve de faiblesse ; elle ne devait
plus jamais oublier son devoir envers le Grand Esprit. La Terre des Braves
avait plus que jamais besoin des conseils de celui-ci.
CHAPITRE 23

La nuit était d’un calme presque troublant. Au loin, un chacal glapit mais
cela ne dura pas. Plus loin encore, un rugissement de lion roula sur la
prairie. Mais lorsque Grand Cœur remua les narines pour en humer l’odeur,
il ne put même pas la détecter. La voix d’un inconnu, estima-t-il. Elle
provenait d’un territoire proche des montagnes, et l’air nocturne l’avait
emportée à une distance extraordinaire. Vif, Tyran et lui avaient presque
atteint la limite du territoire de la Tribu de Colosse. Ils erraient sans but,
sans envie.
— Où allons-nous, au juste ? demanda Tyran, qui cheminait entre
Grand Cœur et Vif.
— Je ne sais pas, reconnut Grand Cœur. Le plus loin possible de
Colosse, déjà.
— Au moins, personne ne nous dictera nos choix, maintenant, approuva
Vif. Personne ne mettra ton autorité en question. Personne ne formulera de
suggestions idiotes.
« C’est bien le problème, se lamenta Grand Cœur intérieurement. Je ne
suis plus très sûr que les suggestions de Colosse étaient si idiotes. »
À la réflexion, la plupart lui paraissaient même sensées. Si seulement
Colosse ne s’était pas montré si arrogant. Sauf que, ça non plus, ce n’était
pas tout à fait exact, pour être honnête…
— Nous serions plus en sécurité au sein de la tribu, gronda-t-il. (Cet
aveu lui coûtait.) Trois jeunes lions sans expérience qui errent de nuit dans
la Terre des Braves… ?
— Nous ne risquons rien, répliqua Vif, qui tentait de positiver. Nous
sommes moins nombreux, nous pouvons réagir plus vite !
« J’aurais dû être plus patient, mieux écouter, se reprocha Grand Cœur
en rejouant la dispute dans sa tête pour la énième fois. La tribu aurait fini
par se ranger à mon avis. Si je lui en avais laissé la possibilité… »
Il avait peut-être laissé la situation lui échapper.
— Des lions, chuchota Vif, qui se figea soudain. Et pas loin, cette fois.
Je les sens.
Grand Cœur chassa sa culpabilité et sa peine ; il se raidit, dressa les
oreilles. Son poil se hérissa sur sa nuque.
— Quels lions ? voulut-il préciser.
— Je l’ignore, souffla Vif.
Tyran s’agitait, ses oreilles tressautaient.
— Reste en arrière, lui ordonna Grand Cœur. Sans t’éloigner, bien sûr.
Allons voir de plus près.
— Prudemment, insista Vif.
Il adressa un regard angoissé à Grand Cœur, qui répondit par un
hochement de tête. Tyran trottinait d’un pas léger et craintif derrière eux.
Les deux lionceaux plus âgés se frayaient un chemin dans les hautes herbes
sèches.
Tout à coup, Vif s’arrêta, une patte en l’air.
— Quatre, murmura-t-il.
Grand Cœur voûta les épaules, s’avança encore précautionneusement.
L’odeur était puissante, vive. Et soudain, il les vit devant lui : trois mâles et
une femelle qui s’avançaient vers eux, visiblement à bout de forces.
— Ils n’ont pas l’air bien menaçants, gronda Grand Cœur, une oreille
orientée vers l’avant.
Il ne devait plus prendre de décision hâtive, ni se lancer dans des
manœuvres insensées, il en avait bien conscience. Toutefois, il devait aussi
afficher sa force. Il avait peut-être commis une erreur en abandonnant la
tribu, mais il ne pouvait pas revenir en arrière. Il devait désormais se
comporter en véritable chef. Alors il inspira à fond, puis surgit face aux
quatre adultes.
— Qui êtes-vous ? les interrogea-t-il. Quelle tribu suivez-vous ?
Les quatre lions levèrent la tête vers lui, surpris. Leurs regards
exprimaient la fatigue plutôt que la menace. Trois d’entre eux étaient
blessés : leurs croupes et leurs flancs tailladés, sanguinolents. Le quatrième,
bien qu’indemne, ne semblait pas plus en état de se battre.
— Je les connais ! claironna Tyran, venu s’immiscer entre Grand Cœur
et Vif. Ce sont des membres de la Tribu de Titan. Ils se sont joints à mon
père après qu’il a vaincu la Tribu de Tenace.
— La Tribu de Titan ? gronda Grand Cœur.
Il voûta les épaules, s’avança d’une démarche menaçante.
— Bonsoir, Inflexible, reprit Tyran d’une voix à la fois dure et
chevrotante. Si tu viens pour me ramener de force auprès de mon père,
sache que je n’irai pas !
Les quatre adultes restaient à observer les trois jeunes sans rien dire.
Jusqu’à ce que le fameux Inflexible fasse un pas vers eux. Grand Cœur se
crispa mais le lion se contenta d’incliner la tête, ouvrir la gueule et orienter
son flanc face à lui.
Grand Cœur cligna des yeux, tout étonné. Il n’avait rien fait, pourtant
Inflexible semblait apeuré. Sous son regard interloqué, le grand mâle
s’affala par terre et se roula sur le dos.
Il en resta gueule bée. Aucun adulte ne lui avait manifesté une telle
soumission. Il déglutit avec peine.
— Soit, je ne vous attaquerai pas, assura-t-il de sa voix la plus
arrogante. Mais dites-moi ce que des lions de la Tribu de Titan viennent
faire si près de notre territoire.
Inflexible se remit sur le flanc puis se releva. La tête toujours basse, il
gronda :
— Nous ne suivons plus Titan. Et nous ne venons menacer le territoire
de personne. Nous recherchons simplement une nouvelle tribu. Où ne
régnera pas la folie.
— Vous êtes des déserteurs ! s’écria Vif, interloqué.
— Aucun lion sain d’esprit ne saurait demeurer loyal envers Titan !
répliqua Inflexible. Il a complètement perdu la tête, ajouta-t-il à l’intention
de Tyran. Tu m’en vois navré, Tyran, c’est pourtant la vérité.
— Qu’a-t-il fait, encore ? grommela Tyran.
— Ha ! Sa dernière lubie ? Il voulait que nous lui rapportions le plus
gros éléphant de la Terre des Braves.
— Quoi ? lâcha Vif, abasourdi.
Il s’accroupit, le regard rivé sur Inflexible.
— Comme je vous le dis, insista ce dernier. Et il menaçait de nous tuer
si nous n’essayions pas. Ç’aurait peut-être mieux valu. Vu que nombre
d’entre nous ont perdu la vie dans l’opération. De bons chasseurs qui ont
payé le prix du sang pour la dernière folie de Titan.
Tyran ouvrit de grands yeux. Il fit un pas en avant et demanda :
— Ma mère ? Menace ?
— Mortes toutes les deux, annonça Inflexible. Tombées sous les pattes
de la créature que Titan voulait que nous tuions.
— Non ! hurla de désespoir Tyran, son petit corps secoué de
tremblements. Ce n’est pas possible !
— Crois-moi sur parole, petit, gronda Inflexible. Et elles sont mieux là
où elles sont, ne t’en fais pas pour elles. Malice a enfin échappé à la
tyrannie de ton père.
Un sanglot s’étrangla dans la gorge de Tyran ; Vif lui léchouilla la tête.
Une lionne s’avança. Grand Cœur la reconnut : Solide, une bonne
chasseuse. Elle semblait à présent vidée, vaincue. Sa belle queue n’était
plus qu’un pauvre moignon. Du sang s’échappait encore de la plaie à vif.
— Titan se comporte de façon étrange depuis des lunes, grogna-t-elle.
Mais ces derniers temps, cela dépasse toute mesure. Il part se promener seul
la nuit et quand il rentre son pelage empeste.
— Il ne pense qu’à tuer, ajouta Inflexible. Et uniquement pour le plaisir.
Il ne goûte presque jamais la chair de ses proies.
— Il a modifié le Code, indiqua Solide. Il prétend que l’ancien n’est
plus en vigueur. Et son nouveau Code édicte la règle suivante : « Tuer
seulement pour être fort. »
— Cela ne tient pas debout, commenta Vif, le museau retroussé de
dégoût. Ces déserteurs ne m’inspirent pas confiance, Grand Cœur.
— Tiens donc ? rétorqua Inflexible d’une voix plus lasse que
menaçante. Vous serez peut-être intéressés de connaître la prochaine cible
de Titan. Je crois qu’il s’agit de l’un des vôtres. Un dénommé Colosse.
Les oreilles de Grand Cœur se plaquèrent sur son crâne.
— Pardon ?
— Le lion le plus puissant de la région, d’après Titan. Il veut s’emparer
de son esprit.
Les poils se dressèrent de nouveau sur la nuque de Grand Cœur. Ce
matin encore, la Tribu de Colosse était la sienne, tout de même !
— Si Titan veut conquérir la Tribu de Grand Cœur, j’accepterai un défi
formel. Et j’aurai ma revanche…
— Tu ne comprends pas… soupira Inflexible. Ta tribu, il s’en moque.
Je te le répète, il veut simplement tuer Colosse : le lion le plus puissant de la
région.
Terrible nouvelle. Colosse lui avait peut-être gâché la vie, estimait
Grand Cœur, mais ce mâle demeurait le partenaire de Bravoure, le père de
ses futurs petits. Il ne pouvait pas permettre que sa sœur subisse pareille
épreuve !
Néanmoins, malgré l’horreur que lui inspirait cette perspective, Grand
Cœur ne pouvait réprimer une pointe de ressentiment.
— Le lion le plus puissant, n’est-ce pas ? pesta-t-il. Et vous quatre, dans
tout ça… Allez-vous lutter contre Titan ?
— Sûrement pas ! souffla Solide. (Elle voulut agiter sa queue mais ne
parvint qu’à remuer le moignon.) Nous partons loin d’ici. Nous voulons
trouver un endroit où le Code est encore respecté. Où les lions peuvent
vivre comme des lions.
Inflexible se détourna en hochant la tête. L’un après l’autre, ses
camarades lui emboîtèrent le pas. Tous s’en allèrent en claudiquant et furent
bientôt aspirés par la nuit.
Grand Cœur soupira longuement puis donna une tendre bourrade du
museau à Tyran.
— Je suis désolé, pour ta mère, chuchota-t-il.
Le lionceau acquiesça, tête basse. Grand Cœur mesurait sa peine. Titan
avait peut-être forcé Malice à agir de façon anormale ces derniers temps,
mais il n’empêche que Tyran et sa mère avaient été très proches naguère.
— Vous savez, chuchota Vif, c’est peut-être un mal pour un bien.
Colosse est de taille à se défendre contre Titan. Il a des chances de le
vaincre.
Tyran dressa les oreilles et les agita avec une once d’espoir.
— Ou alors il s’enfuira ? suggéra-t-il. Et nous pourrons retourner
auprès de ta tribu.
Grand Cœur secoua la tête et répondit :
— Titan ne le permettra pas. Ton père se débrouille toujours pour
gagner, quitte à tricher. Je t’ai raconté comment il s’y était pris avec mon
père, non ? Il a fait de même avec celui de Vif.
— C’est vrai, admit ce dernier, les oreilles rabattues sur le crâne. Grand
Cœur a raison. Si Titan l’emporte, jamais il ne laissera à Colosse la
possibilité de partir. Il le tuera.
— Je refuse que Colosse subisse ce sort, gronda Grand Cœur. Même si
je ne le porte pas dans mon cœur. Je ne peux pas faire ça à Bravoure.
La décision fut finalement facile à prendre. Grand Cœur orienta sa tête
vers la tribu qu’il venait de quitter, s’assura de bien sentir la piste qu’il
venait de laisser dans son sillage, puis il partit à grandes foulées.
Il ne put hélas tenir ce rythme très longtemps toutefois, même lorsqu’il
ralentit, il maintint une allure régulière. Derrière lui, dans le noir, il
entendait les pattes de Vif et celles, plus légères, plus pressées aussi, de
Tyran. Le trio s’était beaucoup éloigné de la tribu mais Grand Cœur
s’étonna que le trajet du retour lui paraisse encore plus long. Sans doute
parce qu’il tremblait maintenant pour sa sœur. La plaine lui semblait sans
fin.
La nuit était si paisible que leurs pas paraissaient produire un fracas
assourdissant par-dessus les cricris des insectes.
« Pourvu que nous arrivions à temps ! pensait Grand Cœur, pétri
d’angoisse. S’il arrive malheur à Bravoure et ses petits, je ne me le
pardonnerai jamais. »
Lorsque les trois jeunes lions dépassèrent un bosquet d’acacias dont la
canopée aplatie se découpait au clair de lune, un cri sauvage surgit de nulle
part, comme un barrissement de détresse. « Un éléphant ? » s’interrogea
Grand Cœur. Ahuri, il s’arrêta, tendit l’oreille.
Le cri revint, mêlé de panique et de désespoir.
— Au secours ! Aide-nous, Roc !
Grand Cœur ignorait qui était ce Roc, en revanche il identifia la voix. Et
il en resta un moment déchiré.
Puis il réfléchit : il ne savait pas quand Titan comptait attaquer la Tribu
de Colosse ; or Céleste Pavane était déjà en danger.
Il émit un grondement et bifurqua à gauche, dévala une petite pente de
terre aride. Ses compagnons le suivirent sans poser de question.
Grand Cœur cligna lentement des yeux afin de scruter la pénombre.
Sous les branches épineuses des acacias, la nuit semblait encore plus noire,
la faible clarté des étoiles ne parvenait pas à les transpercer. Sous ses
coussinets, le sol se fit plus meuble. Grand Cœur en perçut l’humidité
fraîche.
Et devant lui, une dépression. Il s’arrêta, les griffes plantées au bord de
l’abîme. C’est là que, à la faveur du clair de lune bleuté, il découvrit
l’éléphante.
Céleste Pavane se débattait en vain, les pattes et le ventre enfoncés dans
une mare de boue épaisse, plus noire que la nuit. Elle croisa le regard du
jeune lion et s’y raccrocha. Grand Cœur lut l’effroi et la détresse dans ses
pupilles.
— Céleste ! s’écria-t-il, sonné. (Puis il aperçut une forme pâle qui
gigotait sur son dos.) C’est quoi, ça ?
Il n’eut pas à attendre de réponse : il savait reconnaître un lionceau
lorsqu’il en voyait un. La minuscule créature était blottie avec deux petits
guépards entre les épaules de Céleste. Les membres raidis, ils regardaient
avec terreur le niveau de la boue qui menaçait de les engloutir.
Grand Cœur n’aurait dû s’étonner de rien, avec Céleste Pavane, mais
cette femelle trouvait apparemment toujours le moyen de le surprendre.
— Tiens bon, Céleste, nous allons te tirer de là ! lança-t-il avec plus
d’assurance qu’il n’en avait réellement.
— C’est Menace ! claironna Tyran. Ma sœur. Elle est vivante !
— Tyran ? glapit une voix stridente sur le dos de Céleste. Je croyais que
tu avais déserté ! Qu’est-ce que tu fabriques avec ces lions ? Ce sont des
ennemis de la Tribu de Titan ? Moi je dis, tu devrais pas…
— Chut, Menace ! la coupa un petit guépard. Ils viennent nous aider !
— Courage, Menace ! reprit Tyran, étranglé de peur. Ces lions sont mes
amis, ils ne te feront aucun mal. Grand Cœur, qu’allons-nous faire ? Je
refuse de perdre ma sœur comme ça !
— Nous allons les sortir de là, répondit l’ancien chef de tribu.
Dans la foulée, il posa une première patte sur la pente raide et entreprit
de descendre prudemment. Il dut s’aider de ses griffes pour ne pas glisser.
— Attention à ne pas t’embourber ! l’avertit Vif, qui l’observait du
sommet. Il y a des arbres, ce sera peut-être utile.
Grand Cœur leva les yeux. En effet, des branches emberlificotées
surplombaient la mare. Trop hautes pour que Céleste les atteigne, hélas !
— Nous pourrions peut-être les abaisser ? suggéra Vif, voyant que son
ami hésitait. Nous trouverons le moyen. L’éléphante n’aura plus qu’à s’y
accrocher. Si tu es bien déterminé à la sortir de là.
— Ça oui ! assura Grand Cœur. Elle est autant mon amie qu’Épine
Feuille Haute.
Céleste tourna vers lui un regard brillant, gorgé de gratitude. Elle
semblait un peu apaisée.
— Je crois que l’idée de ton ami est bonne, estima-t-elle.
— Mais comment faire ? demanda Grand Cœur. Si Vif ou moi
grimpons sur ces branches, elles casseront, et nous plongerons dans la boue.
— Je suis plus petit, intervint Tyran. C’est à moi d’y aller.
— Sois prudent, lui recommanda Grand Cœur. Tâche de ne pas tomber.
Le fils de Titan serra les mâchoires. Sans un mot de plus, il bondit sur le
tronc, y planta ses griffes, puis se hissa au niveau des branches qui
dominaient la mare.
Les plus basses étaient trop courtes. Sous le regard angoissé de Grand
Cœur, Tyran monta encore. Enfin il s’arrêta, posa une patte sur une des
branches les plus élevées.
— Celle-ci devrait faire l’affaire, lança-t-il à ses camarades.
— Ne prends pas de risques, lui répondit Grand Cœur.
Une boule dans la gorge, il regarda le lionceau progresser pas à pas. La
branche ploya légèrement, puis davantage. Grand Cœur entendait les
craquements du bois.
Il avait beau focaliser toute son attention sur Tyran (« S’il tombe,
j’arriverai peut-être à l’attraper au vol », estimait-il), soudain son dos le
démangea, ses poils se hérissèrent.
« On nous épie ? » s’interrogea-t-il.
Car c’était bien la sensation qu’il éprouvait. Il se secoua un peu sans
toutefois réussir à chasser ce soupçon. Il se hasarda à regarder derrière lui
mais n’aperçut aucun mouvement dans les ombres autour de la mare.
— Fais vite, Tyran, murmura-t-il.
Le risque que le lionceau chute n’était peut-être pas le plus inquiétant,
finalement. Pourtant, la branche sur laquelle celui-ci évoluait penchait plus
que jamais. Tous les animaux présents retenaient leur souffle, y compris
Céleste et les petits qu’elle transportait.
Et soudain, Tyran s’arrêta. Il leva la tête vivement et porta son regard
par-delà Grand Cœur.
— Attention ! s’écria-t-il.
Grand Cœur se retourna… une fraction de seconde trop tard. Une
silhouette se jeta sur un de ses membres postérieurs et y ficha ses crocs
pointus. Grand Cœur riposta par un coup de patte.
Son agresseur lâcha prise mais, aussitôt, les ombres grouillèrent de ses
semblables : des formes véloces, aux yeux rougeoyants, aux crocs luisants.
Grand Cœur remarqua des pelages pâles, des queues broussailleuses.
« Des hyènes ? » s’interrogea-t-il. Non, les queues ne correspondaient
pas, les oreilles semblaient trop grandes. Ces créatures, quoique trop petites
pour être des hyènes, paraissaient encore plus maléfiques. Leurs museaux
pointus ne demandaient apparemment qu’à mordre et à lacérer. Et leur
vitesse était leur premier atout. Grand Cœur tournoyait sur lui-même,
griffait le vide, rugissait de colère, tandis que les mystérieuses bêtes
l’attaquaient par les flancs. Au sommet de la pente, Vif subissait lui aussi un
assaut. Il grondait, se débattait de son mieux.
L’air était empli de caquètements et de glapissements. Chaque fois que
Grand Cœur repoussait un adversaire, deux autres prenaient sa place en
criaillant. Le jeune lion était touché aux flancs, à l’arrière-train, aux
épaules : ses agresseurs le mordaient à pleine gueule et tentaient de lui
arracher des lambeaux de chair.
« Ces petites brutes vont-elles finir par me tuer ? » songea-t-il, en proie
à la panique.
Non. Il ne pouvait y consentir ! « Bravoure a besoin de moi. » Alors il
repoussa trois créatures, rugit, puis se jeta sur sa droite et en renversa deux
autres. Lorsque des crocs se plantèrent de nouveau dans son épaule, il se
laissa tomber et écrasa son agresseur sous son poids.
Les créatures paraissaient plus méfiantes. Elles battaient un peu en
retraite, encerclaient leur cible. Grand Cœur se secoua et rugit encore.
Les mystérieuses bêtes se rapprochaient, certaines feintaient avec une
agilité pleine d’assurance. Comme si, nota Grand Cœur, elles respectaient
un plan bien huilé. Un plan qui visait à l’épuiser… « Je ne dois surtout pas
les perdre de vue ! »
Mais comment faire, quand elles étaient si nombreuses ? Et si rapides ?
Des chacals ? Non, estima Grand Cœur : ces bêtes ressemblaient certes à
des chacals, mais n’en étaient pas. Leurs sourires étaient mauvais, leurs
museaux retroussés en des rictus méchants, et le jeune lion distinguait à
présent certains détails : il avait face à lui des créatures minces, aux
museaux effilés, aux grandes oreilles et à la queue broussailleuse. Dans
leurs yeux luisants, on ne devinait que de la cruauté. Grand Cœur sut
d’instinct que, s’il montrait la moindre faiblesse, elles lui sauteraient à la
gorge.
Du coin de l’œil, il repéra un mouvement. Une bête filait discrètement
vers la mare. Sous le regard horrifié de Grand Cœur, elle s’engagea sur la
masse boueuse et y trottina comme s’il s’agissait de sable tassé.
La créature bondit sur le dos de Céleste et s’empara de Menace. La
petite lionne glapit de terreur.
Sa ravisseuse regagna la berge, Menace entre ses crocs, mais Vif était à
distance d’intervention. Il repoussa deux agresseurs puis fondit sur la
ravisseuse. Il planta ses crocs dans sa nuque et la secoua de toutes ses
forces. Le jappement de sa victime cessa brusquement, et celle-ci s’écroula,
inerte.
Menace, libérée, se précipita vers le bord de la mare, où elle se mit à
miauler de désespoir. Tyran avait abaissé la branche de sorte que Céleste
avait pu s’en saisir par la trompe. L’éléphante se hissait lentement,
s’arrachait à la boue qui l’aspirait. Elle avait dégagé son ventre ainsi que le
haut de ses pattes. Elle forçait toujours, centimètre par centimètre.
Et soudain, dans un fracas liquide, la boue relâcha sa proie et Céleste
partit en avant. Menace accourut, grimpa sur ses épaules tandis que Grand
Cœur et Vif tenaient en respect les espèces de chacals.
Les bêtes maléfiques parurent comprendre que leur moment était passé.
Elles battirent en retraite dans un concert de cris et de gémissements, et se
réfugièrent à l’ombre des arbres. L’une d’entre elles, plus lente que ses
camarades, adressa aux lions un grognement de colère, les poils de la nuque
dressés. Grand Cœur se jeta sur elle mais sa mâchoire se referma sur le
vide : la créature avait franchi la pente. Il la prit en chasse,
malheureusement il ne vit d’elle que sa queue broussailleuse qui
disparaissait dans un terrier.
Le jeune lion demeura figé dans le silence soudain revenu. Il haletait.
Les grillons stridulaient de nouveau ; un oiseau nocturne poussa un cri. La
mare, elle, retrouva une surface plane.
— Merci, Grand Cœur, souffla Céleste, le corps maculé de boue. Et
merci aussi à tes amis !
Vif, pour sa part, scrutait la berge d’un œil méfiant.
— J’ignore ce qu’étaient ces créatures, mais celle qui avait capturé
Menace bouge encore.
Il s’en approcha, aussitôt imité par Grand Cœur. Les deux lions
toisèrent la bête aux longues pattes étirées, au cou tordu. Une écume mêlée
de sang gouttait de sa gueule. Ses flancs se soulevaient.
— Qu’es-tu ? gronda Grand Cœur.
La tête immobile, l’inconnue le scrutait d’un œil. Un œil terne, plein de
haine et de mépris.
— Nous, Lion ? répliqua-t-elle. Nous sommes les chiens des ombres,
les loups dorés, les dévoreurs d’esprit. (Sa langue caressa ses crocs.) Ce
loup doré s’appelle Balafre, Dévoreur de Dix-Huit Cœurs, et il te voit.
— Assez de feintes ! cria Grand Cœur en réprimant un frisson. D’où
viens-tu ?
— Nous venons de loin, dit le loup doré en ricanant. Et nous sommes
venus nous emparer de la Terre des Braves. Nous n’aurons de cesse qu’elle
nous appartienne.
Grand Cœur l’observa un moment sans comprendre.
— Tu es fou, conclut-il.
— Et toi… (La bête le regardait d’un œil vorace et passa une langue
gourmande sur ses babines.) Ton cœur est gros et fort. Oh, comme nous
aimerions y planter nos crocs ! Ah ! et ton esprit doit être délicat, acéré et
bien goûteux.
— Silence ! rugit Vif.
— Ha ! ha ! ha ! ha ! Non, nous ne faisons pas silence ! Nous sommes
les loups dorés, personne ne nous impose le silence !
La bête dressa la tête, la fit tourner dans un angle impossible, puis
poussa un hurlement dans la nuit.
— Mes frères ! Mes sœurs ! Venez à moi ! Prenez mon esprit, que je
puisse courir avec la Meute à tout jamais ! Faites que je sois nous pour
toujours !
Grand Cœur sursauta. Les autres loups se rassemblaient de nouveau,
leurs ombres plus noires que la nuit. Ils se faufilaient entre les arbres,
franchissaient discrètement le sommet de la pente, la langue pendante parce
qu’ils avaient faim, le regard luisant.
— Fichons le camp ! ordonna Grand Cœur.
Ses compagnons ne demandaient pas mieux. Les lions gravirent la
pente opposée ; Céleste faisait son possible pour tenir le rythme. Arrivé au
sommet, Grand Cœur se retourna.
Le loup blessé était à présent caché par le reste de sa meute. Les épaules
voûtées, ceux-ci s’acharnaient sur le corps de leur semblable. Grand Cœur
les vit arracher des morceaux de chair. La nuit résonnait du fracas des os qui
cassaient, des chairs lacérées, des mâchoires en action.
Le jeune lion frémit puis courut rejoindre ses amis.
Céleste trottait à côté d’eux, les yeux écarquillés. Elle tremblait de tout
son corps.
— Oh, Grand Cœur ! s’écria-t-elle d’une voix étranglée. Quelle est
cette nouvelle terreur qui menace la Terre des Braves ? Plus que jamais, il
importe que nous trouvions le Parent Vénérable : nous devons l’avertir !
— Que comptes-tu faire ? lui demanda Grand Cœur. Il y a bien
longtemps que tu le cherches en vain.
— Je veux retourner dans la montagne. (L’éléphante regarda derrière
elle et ralentit l’allure.) Je veux m’entretenir encore avec les vautours. Ce
sont les plus à même de m’indiquer où chercher et par où commencer.
— Je t’accompagnerais volontiers, répondit Grand Cœur, mais une
mission urgente m’appelle. Est-ce que tu penses t’en sortir seule ?
— Naturellement, Grand Cœur, acquiesça Céleste. Je dois accomplir
cette mission.
— En revanche, rien ne t’oblige à veiller sur Menace en plus des
guépards, intervint Tyran. Nous allons nous occuper de ma sœur.
— Il ne manquerait plus que ça ! s’écria l’intéressée, indignée. (Elle
fixa son aîné d’un œil noir.) Tu voudrais que je fasse confiance à un
déserteur ? Hmm ? Je sais très bien ce que maman dirait…
Sans laisser à Tyran le temps de répliquer, Vif s’éclaircit la voix et
déclara :
— Tu sais, Tyran, je ne pense pas que ce soit une bonne idée.
— Moi non plus, murmura Grand Cœur. Céleste, tu t’engages sur une
route périlleuse. D’un autre côté, si nous emmenons Menace, Titan n’aura
aucun mal à s’en emparer.
— Tant mieux ! glapit la petite lionne.
Grand Cœur ne releva pas le commentaire et poursuivit :
— J’en suis navré, Tyran : à mon sens ta sœur sera plus en sûreté avec
Céleste, pour le moment.
Si Menace accompagnait les trois lions, et que ceux-ci parviennent à
vaincre Titan, il lui faudrait assister à la mort de son père : une épreuve que
Grand Cœur et Vif connaissaient bien, pour l’avoir subie. Or Grand Cœur
ne tenait pas à l’infliger à qui que ce soit.
Tyran, lui, vivait un calvaire. Il se lécha les babines d’angoisse et finit
par hocher la tête.
— Tu veux bien, Céleste ? demanda-t-il. Tu acceptes de veiller sur
Menace ?
L’éléphante courba sa trompe afin de caresser les crânes duveteux des
petits guépards.
— Je ferai de mon mieux, dit-elle avec un sourire. Trois bouts de chou,
ça ne devrait pas me poser trop de problèmes.
— Dans ce cas, je te souhaite bonne chance, déclara Grand Cœur d’un
ton solennel.
— Bonne chance à toi aussi, Grand Cœur, répliqua Céleste en appuyant
sa trompe sur sa tête. Chacun à notre façon, nous faisons tout notre possible
pour sauver la Terre des Braves.
CHAPITRE 24

— Épine, réveille-toi ! Debout !


La voix semblait provenir de très haut. Comme si Épine était plongé au
fond d’une mare profonde et obscure. Une mare aux eaux chaudes et
accueillantes, où personne ne l’agressait, n’attaquait l’Aube Feuillue, ni ne
le traitait de traître. Épine râla puis s’emmitoufla dans son nid de feuilles.
— Épine, réveille-toi, je t’en supplie. C’est important !
Le jeune babouin se résigna à rouvrir les yeux. Il était encore
ensommeillé mais Olive acheva de le réveiller en le secouant par l’épaule.
— Qu’y a-t-il, Oli ? demanda Épine d’un ton irrité.
— Écoute, souffla son ami, ce sont les pierres. Suis-moi, s’il te plaît.
Les pierres m’indiquent qu’il va se produire quelque chose de terrible.
— Des choses terribles, il s’en produit en permanence, grogna Épine.
— Là, c’est différent, insista Olive, qui s’accroupit afin de river son
regard à celui d’Épine. Le Code va être enfreint. Par un babouin.
— Ah ça… fit Épine, en se levant avec difficulté. Oui, Oli, c’est mal. (Il
secoua son pelage pour s’éclaircir les idées.) Mais comment ? Et quand
donc ? Nous ferions mieux d’alerter Datte.
— L’ennui, c’est que… dit Olive, désolé. C’est elle qui va enfreindre le
Code !
À ces mots, les dernières bribes de sommeil quittèrent Épine.
— Pardon ? balbutia-t-il.
— Je ne te mens pas, affirma Olive. Les pierres sont catégoriques.
— Ça n’a aucun sens, maugréa Épine.
Certes, Datte se montrait distante, ces derniers temps, et un peu froide.
Et sa décision de créer une Garde de Cime le tourmentait. Mais… que Datte
enfreigne le Code ? « Ça non, jamais ! »
— Les pierres se trompent, assena-t-il. Ça ne peut pas être Datte, Olive.
Tu la connais, voyons !
— Hmm, bredouilla son ami, qui détourna le regard et se mordit la
lèvre. C’est une possibilité, en effet. Moi non plus, je n’ai pas envie d’y
croire. Et il ne serait pas surprenant qu’elles se trompent… Elles ne sont pas
des plus fiables, ces temps-ci. (Il hocha la tête, comme si ces arguments
commençaient à le convaincre.) Regarde, elles m’ont affirmé que le Parent
Vénérable se trouvait près d’ici, et on ne peut pas dire que ce soit vrai.
Épine retint son souffle. C’était la vérité… En conséquence de quoi, les
pierres voyaient juste aussi pour Datte. Il se frotta les yeux. Des coups de
marteau résonnaient dans son crâne. Datte allait enfreindre le Code ?
Inconcevable. Lorsqu’il abaissa ses pattes, il constata avec effarement
qu’Olive demeurait en proie au doute.
Épine se redressa, crispa les mâchoires. « Cela n’a que trop duré.
L’heure est venue de tout avouer. »
— Olive, dit-il posément. Tu veux bien me rendre un service ? Va
trouver Koko et Araignée, s’il te plaît. J’ai à vous parler. Ça ne te dérange
pas ?
Visiblement surpris et un peu inquiet, Olive acquiesça. Puis il partit
chercher les deux autres babouins.
Épine, lui, ferma les yeux. Quitte à trahir la confiance de sa partenaire,
il devait coûte que coûte savoir ce que celle-ci projetait. Si elle envisageait
bel et bien d’enfreindre le Code, c’était sans doute parce que quelqu’un
l’avait embobinée, ou bien… qu’elle n’avait plus toute sa tête. Et si elle
passait à l’acte, elle le regretterait. Épine devait donc l’empêcher de
commettre une erreur.
Le jeune babouin guetta la présence de sa partenaire dans son esprit et
parvint à la localiser rapidement. « C’est d’autant plus simple que je la
connais sur le bout des doigts », songea-t-il. Et pourtant, il n’arrivait
toujours pas à croire que…
Il cligna des paupières. Il était à présent dans la tête de Datte, il voyait
par ses yeux.
Elle était perchée sur le Trône de Roche, Vipère et Vigne plantés devant
elle, la mine grave et pressante.
— Datte, tu sais que nous disons la vérité. C’est dur, peut-être, mais les
décisions de ce genre ne sont jamais faciles.
— Vipère a raison, approuva Vigne. Vrille n’est pas digne de confiance.
Elle sera toujours comme un serpent lové sur une branche.
— Il faut lui régler son compte, insista Vipère. Songe à tous les
babouins qu’elle a déjà tués. Pense à ta mère !
— C’est une décision terrible. (L’espace d’un instant, Épine eut
l’impression que c’était lui-même qui parlait, alors qu’il savait que ces
paroles étaient celles de sa partenaire.) Mais la présence de Vrille au sein
de la troupe ne peut être tolérée.
— Bien dit, acquiesça Vigne.
— Et nous ne pouvons pas non plus nous contenter de la chasser. Elle
n’en deviendrait que plus dangereuse, si elle échappait à notre surveillance
et à notre contrôle. (Datte secoua la tête.) Il n’empêche, enfreindre le Code
n’a rien d’une partie de plaisir.
— Aucun babouin ne s’y résout de gaieté de cœur, la consola Vipère.
Mais il arrive parfois que, pour le bien de la troupe…
— En effet, concéda Datte. Et honnêtement, vous n’avez pas à me
convaincre. (Elle poussa un long soupir.) Bien que cela m’afflige de le dire,
faites ce que vous avez à faire. Tâchez seulement de… faire disparaître le
corps.
Épine retint son souffle. Il s’arracha à l’esprit de Datte. De nouveau seul
dans la clairière, il se sentait fiévreux, oppressé. Le simple fait de respirer
lui demandait un effort.
— Oh, Datte ! murmura-t-il horrifié.
C’était donc vrai ? Mais bien sûr : il ne doutait plus de ses pouvoirs.
— Qu’est-il arrivé ? demanda Olive qui revenait avec Koko et
Araignée.
Ces derniers observaient Épine d’un œil anxieux.
— Épine, qu’y a-t-il ? insista Olive.
— Ami-Épine a vu une musaraigne dévorer un léopard, on dirait,
observa Araignée.
Koko inclina la tête et fronça les sourcils.
— Tu as besoin d’aide ? s’enquit-il.
Épine se passa les pattes sur la figure.
— Je… bafouilla-t-il. Je n’ai pas le temps de vous expliquer… Vous
comprendrez le moment venu. Je dois aller m’entretenir avec Datte. Tout de
suite.
Il prit une profonde inspiration. Vigne et Vipère allaient-ils se trouver
aux côtés de sa partenaire ?
— Oli, Koko, Araignée, reprit-il, vous voulez bien m’accompagner ?
Parce que… Oui, Koko, je pense que je vais avoir besoin de renforts.
— Évidemment, accepta Koko avec un haussement d’épaules. Nous
sommes tes amis.
Olive et Araignée hochèrent la tête en signe d’assentiment.
— Merci, dit Épine.
Le jeune babouin serra les poings, serra les mâchoires. L’entrevue
s’annonçait pénible, mais il ne pouvait plus la repousser. Le cœur lourd, il
entraîna ses amis vers la clairière du Trône de Roche. À son grand
soulagement, il constata que Vipère et Vigne n’étaient pas dans les parages.
Datte était assise, seule, sur le grand rocher, perdue dans des pensées
angoissantes.
— Laissez-moi lui parler, murmura Épine à ses camarades.
Olive, Koko et Araignée échangèrent des coups d’œil puis restèrent en
lisière de la clairière. Ils attendaient la suite avec impatience.
Épine poursuivit sa route, le cœur comme un tam-tam.
— Datte, dit-il d’une voix tendre tandis que sa partenaire levait les yeux
vers lui. Quelque chose te tracasse, dis-moi ?
La jeune cheffe soupira, puis répondit :
— Épine, je suis heureuse de te voir. (Remarquant les trois autres
babouins en retrait, elle baissa la voix.) C’est juste que… le rôle de Feuille
de Cime est plus dur que je ne l’aurais cru.
Épine se mordit la lèvre.
— Je suis toujours là pour toi, si tu as besoin de moi, rappela-t-il
ensuite. Tu le sais, n’est-ce pas ?
— Toujours là pour moi ? répéta Datte. (Tout à coup, elle se raidit. Elle
fixa Épine d’un regard perçant et haussa le ton.) Vraiment, Épine ? Ces
derniers temps, je n’en ai pas l’impression.
Épine reçut le commentaire comme une piqûre de guêpe en plein cœur.
— Datte, enfin ! s’écria-t-il. Comment peux-tu dire une chose pareille ?
— Tu t’es montré plus que distant, Épine, précisa sa partenaire avec un
regard accusateur. Tu n’as pas cessé de t’éloigner de moi depuis que mon
père a été tué.
Épine en resta bouche bée.
— C’est moi qui me montre distant ?
— Tu me caches quelque chose, j’en suis certaine ! Je suis pourtant ta
partenaire. Qu’est-ce qui peut bien être si terrible que tu refuses de m’en
parler ?
La gorge sèche, Épine déclara :
— Datte. Tu dois rappeler la Garde de Cime. Tu ne peux pas mener à
bien ton projet.
— Pardon ? dit la femelle, étonnée. (Son regard fusa en direction des
compagnons d’Épine.) Hé, vous trois. Laissez-nous !
— Non ! répliqua Épine. (Il leva une patte. Olive, Koko et Araignée se
figèrent, échangeant des regards anxieux.) Je veux qu’ils restent, Datte. Ce
sont mes amis, et je tiens à ce qu’ils entendent ce que nous allons dire. S’il
te plaît.
— Qu’ils entendent quoi ? répliqua Datte, une lueur glaciale dans les
pupilles. Ce que je projette ? Et de quoi s’agit-il, au juste, Épine ?
Celui-ci prit une longue inspiration.
— Le meurtre de Vrille. Tu ne peux pas faire ça. (Il entendit ses trois
amis s’étouffer à l’unisson.) Tu sais que c’est mal, Datte !
— Comment as-tu… qu’est-ce que… bégaya Datte, les traits tendus, le
regard noir.
Toutefois, Épine remarqua qu’elle ne le regardait pas en face. « Elle a
honte », comprit-il. Elle était également en colère. Datte jeta un coup d’œil
à Koko, à Olive et à Araignée, et s’étrangla encore.
— Tu m’as espionnée, c’est ça ? s’exclama-t-elle. Comment as-tu osé !
— Ce n’est pas la question ! bredouilla Épine. La Datte que je connais,
la Datte que j’aime… jamais elle ne consentirait à ordonner un meurtre !
L’incrédulité fit place à la rage dans les yeux de Datte.
— Je n’ai pas eu le choix ! se défendit-elle. Mais bien sûr, tu ne peux
pas le comprendre, toi. Les responsabilités, ça te dépasse ! Je ne peux pas
songer qu’à moi-même. Je dois aussi penser à la troupe. À vous tous ! Tu
n’imagines même pas ce que c’est !
— Je…
— Tu ne comprends donc pas ? Le Grand Esprit a abandonné la Terre
des Braves à tout jamais. Les animaux… nous devons nous adapter, trouver
d’autres façons de vivre. Nous n’avons pas le choix.
— Et toi, tu t’adaptes en suivant l’exemple de ton père ? s’emporta
Épine. En créant tes propres Branches Fortes ?
Un silence horrible s’abattit dans la clairière. Koko, Olive et Araignée
ne semblaient même pas oser respirer. Datte scrutait son partenaire sans
cligner des yeux.
Lorsqu’elle reprit la parole, ce fut d’une voix basse et pleine de
froideur.
— Diriger une troupe est tout sauf facile, gronda-t-elle. Vrille est d’une
méchanceté absolue. Elle a tué ma mère. Elle a essayé de massacrer nos
petits dans leurs nids ! Et tu voudrais que je l’épargne, au risque qu’elle
recommence ?
— Tu ne dois pas écouter Vipère et Vigne, parlementa Épine. (Il lui
tendit une patte qu’elle ne saisit pas.) Ils ne comprennent pas, ils ne
mesurent pas les conséquences catastrophiques qu’aurait cette décision. Ce
serait le point de non-retour.
— Vipère et Vigne ? répéta Datte. (Elle resta un moment à observer
Épine, puis elle secoua lentement la tête.) C’est toi qui ne comprends rien.
Ils n’ont rien à voir là-dedans. J’écoute les avis, comme tout chef qui se
respecte. Mais la décision ne revient qu’à moi !
Le cœur gros, Épine sentit la nausée monter. À tel point qu’il mit un
temps à pouvoir s’exprimer.
— Mais enfin… le Code…
— Je dois faire des choix difficiles, trancha Datte. Il peut arriver que je
me trompe, qui sait ? Sûrement pas toi, en tout cas, Épine. Nous nous
aimons, certes, mais tu n’es pas la Feuille de Cime de cette troupe : c’est
moi. Rien ne t’autorise à me juger. Ni à me dire ce que j’ai à faire.
C’en était trop. Épine ficha ses griffes dans ses paumes.
— Tu crois peut-être que j’ignore tout des responsabilités ? Que je ne
connais pas le sens du mot devoir ? Sache que je suis le nouveau Père
Vénérable !
Olive poussa un cri de surprise et plaqua ses pattes sur sa bouche. Koko
lâcha un glapissement incohérent et fixa Épine d’un regard abasourdi.
Araignée, quant à lui, se contentait de battre des cils et de plisser le front,
perplexe.
Datte fut la première à se remettre du choc. Elle ouvrit la bouche, la
referma. Enfin, elle plissa les yeux.
— Comment oses-tu dire une chose pareille, Épine ? s’indigna-t-elle.
On ne plaisante pas avec le Parent Vénérable !
— Je suis on ne peut plus sérieux ! se récria Épine. Tu voulais savoir où
j’étais après la bataille contre Vrille ? Les vautours m’ont conduit à leur
montagne, ils ont essayé de me convaincre d’assumer mes devoirs. J’ai
refusé. Parce que je ne voulais pas tenir ce rôle, j’estimais ne pas être à la
hauteur.
— Épine, murmura Olive, tu es tout à fait à la hauteur.
Il ne put en dire davantage. Il observait son ami, les yeux comme des
noix de coco.
— Maintenant, reprit Épine, je crois que je commence à comprendre.
Ce n’est peut-être pas pour rien que j’ai été choisi. C’est peut-être
précisément pour résoudre ce genre de problème. Pour que je puisse te
sauver.
— Je ne te crois pas ! gronda Datte.
— Dans ce cas, je ne peux pas te convaincre, répliqua Épine, sûr de lui.
Tu pourrais interroger les vautours, si tu maîtrisais le Parler-Ciel… comme
moi. Ils m’ont acclamé Père Vénérable après la bataille. Est-ce que cela
explique que j’aie été distant ? Tu comprends, à présent ? Je ne pouvais pas
t’en parler ! Je le voulais, mais je ne pouvais pas !
Datte le scrutait. Elle tremblait légèrement, serrant toujours la mâchoire.
— J’ai l’impression de ne plus te connaître, Épine Feuille Haute. Je ne
t’ai peut-être jamais connu, d’ailleurs. (Elle se détourna et plongea son
regard dans les ombres entre les arbres.) Hors de ma vue !
Épine demeura immobile un moment, incrédule, assommé par la
douleur. Datte ne lui adressa plus le moindre regard.
— Viens, Épine, chuchota Koko qui rejoignit son ami. Il n’y a plus rien
à dire, hein ?
Épine observa encore un instant sa partenaire qui lui tournait le dos. Il
sentit la patte d’Olive sur la sienne, puis entendit les bruissements de
feuilles sèches produits par Araignée.
Lorsque, enfin, il se tourna, flanqué de ses amis, et quitta la clairière du
Trône de Roche, Datte ne le retint pas.
Le cœur meurtri, Épine s’enfonça dans les sous-bois sans même
remarquer qu’il s’égratignait au passage. Il n’avait plus les idées claires. Sa
confession à Datte l’avait épuisé… Et Datte l’avait rejeté. Décidément, le
Grand Esprit ne lui apportait que peine et ennuis. « Est-ce pour cela que tu
m’as choisi ? » s’interrogeait le babouin. La colère et le ressentiment
faisaient rage en lui, autant que le chagrin et le doute. « Ce n’est pas juste,
Grand Esprit ! Tu sais que je ne voulais rien de tout cela. »
— Épine… murmura Olive quand les quatre amis firent halte sous un
bosquet de dattiers.
Il affichait toujours le même mélange d’incrédulité et de compassion. Il
ravala la boule qu’il avait dans la gorge et demanda :
— C’est donc vrai ? Ce que tu as dit à Datte ?
Terrassé par le remords et la honte, Épine baissa la tête.
— Oui, souffla-t-il. Oui, c’est vrai.
— Les pierres, dit Olive dans un murmure rauque. Elles avaient raison
depuis le début.
— En effet, confirma Épine. Excuse-moi, Oli. J’aurais dû t’en parler.
Elles te disaient bien la vérité, oui.
Ni Olive ni Koko ou Araignée n’exprimèrent le moindre doute,
contrairement à Datte. Ils se contentaient d’observer Épine d’un air ahuri.
Koko et Olive affichaient un mélange d’admiration, de respect et de plaisir
croissant. Alors que Koko esquissait un sourire et qu’Olive plaquait ses
pattes sur sa bouche, Araignée, lui, pencha la tête de côté et se cura
une oreille. Il en délogea un parasite qu’il enfourna aussitôt.
— Voilà, voilà, dit-il. C’est bien, ça.
Le commentaire eut le mérite de chasser la tension qui crispait Épine.
Ses épaules s’affaissèrent, et il faillit même rire.
Hélas ! l’heure n’était pas à la plaisanterie.
— Nous devons arrêter Datte, bredouilla-t-il. Si ses Gardes font du mal
à Vrille, elle le regrettera amèrement. Peut-être pas tout de suite mais… je
sais qu’elle le regrettera.
Olive, Koko et Araignée échangèrent des regards.
— Tu as raison, approuva Olive.
Plongé dans ses pensées, Koko fronça les sourcils et annonça :
— Une Racine affirme avoir vu les Gardes emmener Vrille vers le sud
de la forêt. Nous pourrions peut-être commencer par là ?
— Mais pour faire quoi, ensuite ? demanda Olive. Que pouvons-nous
faire, au juste ?
Quelques instants auparavant encore, Épine n’aurait su quoi répondre.
À présent, en revanche, il sentait comme une flamme qui naissait en lui :
une détermination ancrée dans sa poitrine qui irradiait jusqu’au bout de ses
pattes. Une certitude l’envahit et lui donna de la force.
— Nous devons les arrêter, grogna-t-il. En avant !
Et il s’élança, ses trois compagnons sur ses talons. Il n’éprouvait plus ni
doute ni hésitation, et encore moins de la peur. Certes, les Gardes risquaient
de lui faire du mal, tout Père Vénérable qu’il fût ou non. Mais il agissait
pour le bien.
« Est-ce le Grand Esprit qui s’exprime ? s’interrogeait-il. Si oui, sa voix
a pris du volume… »
Quand ils eurent franchi la limite des Grands Arbres, ils n’eurent aucun
mal à suivre les traces récentes des Gardes. Traces de pas, de griffes,
et aussi traces d’un corps qui avait été traîné sur la terre sèche : tiges
d’herbe brisées, griffures, sang. Un sentiment d’urgence s’empara d’Épine,
qui força l’allure, fila à travers la prairie en direction du lit asséché d’un
ruisseau. Il était sûr de son fait. C’était là que les Branches Fortes avaient
conduit Reinette Racine, leur ancienne collègue, quand elle avait commencé
à émettre des doutes au sujet de Piment. C’était là qu’ils l’avaient
assassinée.
Un fracas soudain obligea Épine à ralentir. Il s’approcha du ravin
prudemment, une patte levée pour indiquer à ses compagnons d’être
discrets. Olive, Koko et Araignée le rejoignirent et, ensemble, ils
découvrirent ce qui se jouait dans le lit asséché.
— J’ai prêté serment ! s’égosillait Vrille d’une voix aussi troublée que
terrifiée.
Elle grondait tandis que Vigne l’empoignait par les épaules et la
plaquait contre une dalle de roche blanche. Gravier se tenait à l’écart, un
sourire mauvais aux babines.
— Je ne comprends pas ! insistait Vrille. Je suis loyale, je l’ai dit et
redit !
— Loyale envers qui ? grogna Vipère en lui assenant un crochet à la
face. Tu crois peut-être que nous allons prendre le moindre risque ?
— Tenez-la bien, Vipère et Gravier, réclama Vigne, qui s’emparait d’un
caillou. Ça va être plus rapide que tu ne le mérites, Vrille Racine.
Tout à coup, dans un hurlement rageur, Épine dévala la berge du
ruisseau asséché et attaqua Vigne. Celui-ci se tourna avec un temps de
retard ; il lâcha son arme et leva les pattes afin de se défendre. Vipère glapit
et courait déjà pour bloquer Épine mais Koko se jeta sur elle et tous deux
partirent en roulé-boulé. Olive et Araignée, eux, maintenaient Gravier au
sol ; le grand babouin grondait, se débattait, l’air était empli des cris
haletants des combattants.
Vigne écrasa sa patte sur le crâne d’Épine qui tituba de côté, sonné.
Épine aperçut toutefois Vrille qui s’enfuyait en boitant.
Vigne le souleva de terre. De rage, Épine se secoua, se remit les idées
en place et gronda en direction de son adversaire.
— Elle a filé ! hurla Vigne. Bande de traîtres !
— Nous vous avons empêchés d’enfreindre le Code, rétorqua Épine.
Vous devriez nous remercier.
Olive, Araignée et Koko s’époussetaient et grognaient, tout comme les
deux autres Gardes. La bagarre était donc terminée. Elle avait été brève,
certes, mais sauvage. « Et nous avons atteint notre objectif », nota Épine
avec une triste satisfaction.
— La troupe est désormais en danger, cria Vipère, à cause de vous
quatre !
— Nous avons fait respecter le Code, gronda Épine. Vous autres, vous
vous apprêtiez à le fouler aux pattes. Qui vous en a donné le droit ?
— Notre Feuille de Cime ! répliqua Vigne. En personne. Nous
défendons l’Aube Feuillue, et toi, tu viens tout gâcher. Tu ne mérites pas
d’être le partenaire de Datte, Épine. Ni même de faire partie de la troupe.
— Tu n’aurais jamais dû revenir, enchérit Vipère.
— Exact ! approuva Gravier, qui fixait Olive et Araignée d’un œil noir.
Fichez-le camp des Grands Arbres une bonne fois pour toutes. Tous autant
que vous êtes !
— Faites ce qu’il dit, ordonna Vigne, une lueur menaçante dans le
regard. Retourner au sein de la troupe serait la pire erreur que vous puissiez
commettre. Et la dernière aussi.
Épine le dévisageait, haletant. Vigne était plus que sérieux, autant que
Gravier et Vipère.
— Nous allons faire notre rapport à notre Feuille de Cime, enchaîna
Vipère qui s’éloignait déjà. Vous n’avez pas intérêt à être dans les parages
quand elle apprendra ce que vous avez fait.
Épine les regarda s’en aller le cœur serré. Ces trois babouins avaient
raison, et c’était bien ce qui le peinait le plus. Il avait fait ce qu’il fallait.
Hélas ! Datte n’allait pas être de cet avis. Du moins, dans un premier temps.
« Oh, Grand Esprit, quand est-ce que la situation va enfin me
sourire ? » implora-t-il.
— Ne traînons pas, déclara-t-il d’une voix morne. Je m’en veux de vous
avoir embarqués dans cette histoire.
— Tu ne nous as pas embarqués, rectifia Olive avec un regard
déterminé. Nous t’avons suivi parce que nous te faisons confiance. Et que
nous croyons en toi.
— Tu es le Père Vénérable, après tout, précisa Koko. Comment voulais-
tu qu’on refuse ? Maudit sois-tu, Épine Feuille Haute, tu m’obliges toujours
à bien agir, ajouta-t-il avec un clin d’œil.
— Araignée se moque bien de vos Grands Arbres, déclara Araignée. (Il
se gratta une aisselle, bâilla.) Araignée est chez lui partout.
Le soutien enthousiaste de ses compagnons mit un peu de baume au
cœur d’Épine. Il leur adressa un sourire espiègle avant d’annoncer :
— Je dois retourner dans la montagne. Une tâche m’y attend. Une tâche
importante.
— Alors, nous t’accompagnons, répliqua Olive en battant des pattes.
— Et comment ! enchérit Koko, qui se dirigeait déjà vers la montagne.
Avec toi jusqu’au bout… Père Vénérable.
CHAPITRE 25

Grand Cœur progressait dans les hautes herbes clairsemées. Les pattes
fléchies. Ses coussinets soulevaient de petits nuages de poussière pâle. Vif
cheminait à son côté, suivi de Tyran. Le lionceau semblait revigoré depuis
qu’il avait appris que sa sœur avait survécu à l’attaque contre les éléphants.
Néanmoins, les trois compagnons marchaient en silence, le ventre collé au
sol. Ils franchissaient la plaine qui séparait la Tribu de Titan de celle de
Colosse. Mieux valait qu’ils ne se fassent pas repérer avant d’être prêts pour
l’affrontement, estimait Grand Cœur.
Il s’arrêta tout à coup, sur le qui-vive. Le soleil levant lui chauffait déjà
le dos, et le chant des guêpiers résonnait fort. Au loin, un serpentaire
gronda. Grand Cœur orienta ses oreilles dans cette direction, se crispa. Il
guettait alentour la crête du volatile. Heureusement, aucun rugissement ne
lui parvint : aucun lion n’avait été alerté. Il se détendit un peu et se tourna
vers Vif.
— Toi, reste ici, lui ordonna-t-il. Je vais aller prévenir Colosse avec
Tyran.
Vif aplatit ses oreilles en signe d’alarme.
— Je devrais vous accompagner, estima-t-il.
— Non, insista Grand Cœur. Je préfère que tu restes ici en sentinelle.
Préviens-moi si Titan ou ses lions approchent. Tu veux bien ?
Vif hésita puis acquiesça sans enthousiasme.
— Sois prudent, Grand Cœur, recommanda-t-il à son ami.
Celui-ci comptait bien faire preuve de la plus grande prudence. Sans
bruit, il fit signe à Tyran de se remettre en route. Direction le camp où ils
avaient vu pour la dernière fois la Tribu de Colosse.
Le serpentaire cria de nouveau, aussi fort que la fois précédente. Grand
Cœur prit le temps de regarder par-dessus son épaule. Vif n’était plus
visible. Tyran se tourna vers lui, l’air inquiet.
— Par ici, murmura Grand Cœur.
Et il s’écarta du chemin qu’ils suivaient jusque-là.
— Qu’est-ce qui te prend ? l’interrogea Tyran.
— Chut. Nous ne rejoignons pas la Tribu de Colosse. Nous allons
intercepter Titan avant qu’il puisse attaquer.
Tyran manqua de s’étouffer.
— Grand Cœur, tu ne peux pas faire ça. Vif va…
— Si, je peux. Et je ne vais pas m’en priver. Vif n’est pas au courant, il
ne pourra dont pas tenter de m’en dissuader. L’effet de surprise jouera pour
moi, Tyran, inutile de t’inquiéter.
— Titan n’en demeure pas moins beaucoup plus grand que toi, objecta
Tyran. J’ai très peur, Grand Cœur.
— Il n’y a rien à craindre. Tu verras. Je vais l’attaquer par surprise. Et
n’oublie pas qu’il est éclopé, c’est toi-même qui me l’as dit. (Grand Cœur
huma l’air matinal.) Ton père me doit un combat, Tyran, et ce depuis de
nombreuses saisons. J’en ai assez d’attendre.
— Je ne pense toujours pas que ce soit une bonne idée.
Malgré cela, le lionceau n’abandonna pas son ancien chef.
Le ventre à ras du sol, Grand Cœur avançait, les narines aux aguets. Le
Ravin Brumeux était proche, il le savait. Tyran et lui ne pouvaient se
permettre la moindre erreur, le moindre bruit qui risquait de trahir leur
présence.
Une rangée de rochers bas, piquetés de sable, apparut entre les herbes.
Grand Cœur ralentit l’allure, les épaules raidies. C’était le bord du ravin ; il
le reconnut aux contours déchiquetés des rochers.
— Attends-moi ici, Tyran, gronda-t-il. Et ne te fais pas remarquer. Cette
mission est uniquement la mienne.
— Fais attention, Grand Cœur, murmura le lionceau. Pourvu qu’il ne
t’arrive pas malheur !
Laissant son jeune ami à ses angoisses, Grand Cœur franchit la crête et
entreprit de descendre la pente du ravin. Une pente raide et haute, sans la
moindre saillie. Et comme son nom l’indiquait, le ravin était nimbé d’une
brume gris pâle qui s’intensifiait à mesure que Grand Cœur s’y enfonçait.
Elle disparaîtrait au lever du soleil, il le savait, mais, pour l’instant, elle
allait lui permettre d’approcher discrètement.
Car Titan était bien là, Grand Cœur n’avait aucun doute. L’odeur
brûlante et sanguinolente du mâle adulte était reconnaissable entre mille.
Un pas après l’autre, Grand Cœur avançait, ignorant les frissons qui
parcouraient son pelage. Il y avait quelque chose de profondément troublant
à s’enfoncer ainsi dans cette brume grise, les pattes à moitié ensevelies.
Toutefois, il ne pouvait pas écouter l’instinct qui lui dictait de fuir. Pas
maintenant qu’il touchait au but qu’il poursuivait depuis si longtemps.
« La vengeance, songea-t-il. La justice. »
Devant lui, un grand rocher sombre perçait la brume sur la pente
presque à pic. Grand Cœur fit halte, une patte hésitante levée, et le rocher
bougea.
C’était une crinière. Au lieu d’un rocher, Grand Cœur avait un lion face
à lui. Titan était accroupi sur une saillie plate et large, absorbé par la forme
immobile qu’il dominait. Grand Cœur se rapprocha et découvrit que son
ennemi dévorait une carcasse.
Il s’arrêta. Des bandes de brume dansèrent entre ses pattes tandis qu’il
observait l’énorme bête. Titan ne leva même pas les yeux.
Sous le regard fasciné de Grand Cœur, Titan rejeta la tête en arrière et
avala un morceau de chair foncée. Sa gorge tressauta une fois, deux fois.
Puis il se lécha les babines dans un mouvement suave.
— Ah, Grand Cœur ! gronda-t-il enfin. J’avais senti ton odeur. Je savais
que tu viendrais.
Le jeune lion dut s’éclaircir la voix ; l’humidité du matin semblait
l’avoir affectée. Puis il s’avança d’un pas.
— Dans ce cas, tu sais ce qui m’amène.
— Tu es ici parce que c’est ta place en tant que lion.
La voix de Titan était distante, insouciante, et semblait résonner dans la
brume. Étrange.
— Un fils doit venger son père. Parfois, un fils doit mourir. Telle est la
voie des lions.
— Je ne mourrai pas aujourd’hui, assura Grand Cœur.
— Tous les lions meurent, murmura Titan. Hormis peut-être ceux qui
apprennent la vérité. Ceux qui tirent leur existence de la terre elle-même.
Ces lions-là trouvent peut-être la vie éternelle.
— Tu es fou, affirma Grand Cœur.
Il n’avait pas dit cela pour insulter le grand mâle, non : l’évidence
s’était imposée à lui avec la force d’un arbre qui s’abat.
Titan ne se redressa pas pour autant. Lentement, méthodiquement, il
passa sa langue râpeuse sur le dos de sa proie. « Une antilope ?
s’interrogeait Grand Cœur. Un zèbre ? » Impossible de trancher. Aucune
importance.
— Te voilà désormais bien puissant, souffla Titan en s’attardant sur le
mot puissant. Mes compliments, jeune lion. Tu te présentes devant moi
avec toute ta force, comme il convient pour un sacrifice. Je te remercie.
Un frisson parcourut l’échine de Grand Cœur sans qu’il puisse le
réprimer.
Enfin, Titan étira ses membres antérieurs. Avec paresse, avec lenteur. Il
se leva, secoua sa crinière. Après quoi, il fit un pas en direction de Grand
Cœur, puis un autre.
Malgré toute sa détermination, le jeune félin flancha. Tyran s’était
trompé. Titan ne boitait plus, la blessure reçue lors de la Grande Bataille
était oubliée. L’énorme prédateur semblait plus puissant et impitoyable que
jamais. Son poil luisait sans éclat dans l’aube brumeuse, ses yeux brillaient.
« Ai-je été trop imprudent ? se demandait Grand Cœur. Trop
impatient ? » Un doute lui prit soudain la poitrine en étau, son pouls
s’accéléra. « Je ne suis pas sûr de pouvoir le battre. »
Il s’était pourtant préparé pour ce moment toute sa vie. Face à Titan qui
approchait, le souvenir de leur première rencontre lui revint : le jour où ce
monstre était venu tuer Vaillant et s’emparer de sa tribu. Grand Cœur n’était
qu’un lionceau à l’époque, plus fanfaron qu’apte à se battre. Il n’avait rien
pu faire contre Titan.
Ce n’était plus le cas. Et il s’apprêtait à se battre pour Vaillant. Pour
Loyal, aussi, son véritable père. Ainsi que pour sa mère, Foudre, à qui la
cruelle partenaire de Titan avait ôté la vue. Pour Bravoure qui, privée de sa
famille, avait été obligée de trimer pour une tribu qu’elle haïssait. Pour Vif,
encore, dont le père, Intrépide, avait subi le même sort que Vaillant. Enfin,
pour tous les lions que Titan avait pervertis, brutalisés, terrifiés.
Grand Cœur ne savait toujours pas s’il réussirait à le vaincre. Mais il ne
pouvait pas plus baisser les pattes que s’envoler à tire-d’aile.
— Moi, Grand Cœur de la Tribu de Grand Cœur, rugit-il en griffant la
roche, je défie Titan de la Tribu de Titan. Pour l’honneur de mon père. En
souvenir…
L’attaque de Titan fut si soudaine et brutale que Grand Cœur faillit
tomber à la renverse. Son adversaire chargeait, la gueule grande ouverte,
dégoulinante de bave. Un court instant, Grand Cœur ne vit de lui que ses
longs crocs jaunes encore maculés du sang de la proie ; sa gorge immense,
véritable gouffre cannelé ; sa crinière noire ondulante ; enfin ses yeux d’un
éclat insolite.
Grand Cœur tituba, esquiva le gros de l’attaque, puis roula sur lui-
même et se redressa d’un bond. Il grondait. Les griffes de Titan l’avaient
touché à l’épaule mais la blessure était superficielle. Titan retomba dans un
fracas qui ébranla la paroi rocheuse ; il se retourna ensuite avec la lenteur et
la souplesse d’un python. Ses muscles ondulaient et se contractaient sous
son pelage lustré.
Grand Cœur serra les mâchoires, feinta à gauche, bifurqua à droite et
percuta Titan. Aussitôt il enfonça ses griffes dans la chair de son adversaire
qu’il lacéra de toutes ses forces. Sans lui laisser le temps de réagir, il roula
de nouveau sur lui-même et se redressa à l’écart. Il haletait.
Titan l’observait calmement. À peine essoufflé. Il ne tressaillit pas, ni
ne gronda, alors même que Grand Cœur lui avait arraché une bande de
chair. Le sang gouttait de la plaie à vif. Grand Cœur aperçut même les côtes
blanches. Pourtant, Titan ne fléchissait pas ; immobile, il le toisait toujours.
Et il bondit encore, sans crier gare. Sauf que cette fois, il heurta Grand
Cœur des pattes avant, en pleine poitrine, et le coucha par terre. Le jeune
lion s’écroula dans un grognement de douleur et sentit aussitôt les griffes de
Titan lui labourer le ventre. En proie à la panique, il se mit à gigoter, à
battre des membres postérieurs, et parvint enfin à déloger la brute. Il se
redressa, tout chancelant. La douleur irradiait dans son bas-ventre, il sentait
qu’il saignait. Il entendait même les gouttes s’écraser sur la roche nue.
L’attaque suivante jaillit de la brume, formidable et inexorable. Ce fut
tout juste si Grand Cœur vit Titan bouger : celui-ci l’avait plaqué au sol, sur
le dos, et le chevauchait. Sa bave ardente coulait sur la figure et le cou de
Grand Cœur.
— Tu m’as combattu vaillamment, gronda Titan. (Sa voix était
redevenue un souffle, blasée.) Maintenant, l’heure est venue de mourir. Je te
remercie pour ton tribut de bataille, Grand Cœur de la Tribu de Grand
Cœur. Sois heureux, sois fier. Une brève souffrance, et tu ne connaîtras
jamais plus la douleur.
D’un mouvement délicat, presque rêveur, les mâchoires du monstre se
refermaient sur la gorge de Grand Cœur. La terreur s’empara de ce dernier.
Un instant, aussi court qu’horrible, Grand Cœur ne sut quoi faire, ni
comment riposter. Une terreur froide harcelait la plaie ouverte qu’il avait au
ventre.
Tout à coup, une silhouette surgit à travers la brume depuis la pente au-
dessus des deux adversaires et percuta Titan. L’arracha à sa proie. Le mâle à
la crinière noire laissa échapper un grognement de surprise, et Grand Cœur
découvrit Vif devant lui.
Ce dernier retroussait le museau de fureur.
— Espèce d’idiot ! s’emporta-t-il avant de tourner sur lui-même pour se
remettre face à Titan.
Grand Cœur se redressa comme il put sur ses membres chancelants et
dut s’appuyer à la paroi rocheuse. Derrière Vif, il distinguait les contours
d’un autre félin, plus petit, paralysé, tremblant.
« Tyran ! C’est lui qui a prévenu Vif ! Je lui avais pourtant dit de ne pas
le faire, j’avais dit… »
Pantelants, Grand Cœur et Vif scrutaient Titan. Celui-ci les toisait à
quelques foulées de là, le corps nimbé d’une brume sinistre. Les trois lions
restèrent un long moment à s’observer ainsi dans un silence tendu.
Après quoi, Grand Cœur fit un pas en avant, imité par Vif. Sur son autre
flanc, Tyran se mit lui aussi en marche. Les jeunes lions montraient les
crocs et grondaient.
Le regard de Titan s’assombrit. Le mâle adulte se crispa, retroussa les
babines, émit un grognement de gorge ; il semblait déchiré entre une
méfiance légitime et l’envie irrépressible de les massacrer.
Et soudain, dans un mouvement fluide, il pivota sur ses hanches et se
jeta dans le vide. La purée de pois l’engloutit entièrement et il disparut.
Grand Cœur en resta éberlué. En trois bonds, il se rendit à l’endroit
d’où Titan avait sauté. Frissonnant, il plongea son regard dans l’abîme.
Il connaissait ce ravin, sa largeur immense ainsi que la hauteur
démesurée de ses parois. Titan avait-il réellement préféré mourir que de
poursuivre le combat ? Un calme lugubre émanait de l’air brumeux : pas le
moindre roulement de cailloux, ni cri de douleur, ni fracas de corps contre
la roche. Tout n’était que grisaille humide et silencieuse.
— Il n’a pas pu survivre, marmonna Grand Cœur. Le ravin est trop
large pour qu’il ait pu atteindre l’autre versant. Les lions ne volent pas !
— Il est tombé, trancha Vif qui rejoignit son ami d’un pas prudent. Il a
préféré mourir qu’être vaincu par trois jeunes lions. Tu m’avais expliqué
qu’il était lâche.
— En effet, chuchota Grand Cœur comme pour lui-même. Mais il a
changé. (Un frisson lui parcourut le dos.) Et pas en bien.
En contrebas, rien n’était visible, pas même la roche. Impossible
d’apercevoir le corps de Titan. Grand Cœur s’en réjouit lorsque Tyran vint
lui aussi sonder le gouffre du regard. « Titan était un monstre, il avait perdu
la tête, cependant il n’en demeurait pas moins le père de Tyran », songea-t-
il.
Néanmoins, les trois amis devaient s’assurer que leur adversaire était
bien mort.
— Je sais que tu as raison, Vif, dit-il à son compagnon. Titan n’a pas pu
survivre à cette chute. Mais je tiens à voir son cadavre de mes yeux. Rien ne
t’oblige à venir… ajouta-t-il d’un ton plus doux à l’intention de Tyran.
— J’y tiens, affirma le lionceau. Je reste avec vous jusqu’au bout.
Grand Cœur hocha la tête puis, avec une prudence infinie, les trois
jeunes félins entreprirent de descendre jusqu’au pied de la pente. Ils
bondissaient d’une saillie à l’autre, dérapaient sur les éboulis, projetaient
des cailloux dans le vide. La brume commençait à se dissiper lorsque, enfin,
ils parvinrent au fond du ravin.
— Excuse-moi, Grand Cœur, marmonna Tyran. Tu m’avais dit de ne
pas prévenir Vif, mais j’avais trop peur pour toi…
— Et à juste titre ! le coupa Vif. Qu’est-ce qui t’a pris, voyons, Grand
Cœur ? Tu n’avais aucune chance face à cette énorme brute ! Imagine un
peu qu’il t’ait tué !
Grand Cœur n’avait pas assez d’énergie pour répondre. Une tristesse
morose l’avait envahi à présent que les dangers de la pente étaient derrière
eux. Il éprouvait une sensation de vide à l’intérieur. Il avait si souvent rêvé
la mort de Titan… mais pas de cette façon !
« Il aurait dû succomber à mes crocs. J’étais censé venger Vaillant,
Loyal et tous les autres… et Titan m’a privé de cet honneur », fulminait-il.
Les trois jeunes reniflaient méthodiquement le fond du ravin, guettant la
moindre trace du cadavre de Titan. La brume demeurait épaisse dans les
parties abritées ; c’était sans doute là que le monstre avait dû atterrir,
estimait Grand Cœur en écartant des buissons. « Il aura fini au fond d’un
trou. Je parie que… »
Vif fouillait sous les rochers à côté de lui. Après un rapide coup d’œil
pour s’assurer que Tyran ne pouvait l’entendre, il chuchota à l’oreille de
Grand Cœur :
— J’ai vu ce que Titan dévorait. Ce n’était ni un zèbre ni une gazelle.
C’était un lion.
Grand Cœur poussa un grand soupir. Cette nouvelle abjecte ne le
choquait pas tant que cela, depuis qu’il avait lu la folie dans le regard de
Titan.
— La Terre des Braves se portera mieux sans lui, grommela-t-il.
J’aurais certes préféré le tuer de mes griffes et de mes crocs. Mais où diable
est-il ?
— Quelque part au fond de ce ravin, répondit Vif. J’espère que c’est
nous qui allons le trouver, et non Tyran.
En fait, aucun des trois compagnons ne parvint à localiser le cadavre. Ils
poursuivirent les recherches jusqu’à l’épuisement. Enfin, les coussinets en
feu, Vif s’arrêta, s’affala et lâcha un grognement, dépité. Le soleil dardait
ses rayons, la brume s’était entièrement dissipée, il n’y avait là ni rocher ni
buisson capable de dissimuler le cadavre de Titan.
— Il n’est pas ici, conclut Vif.
Grand Cœur resta debout. Chez lui, la déception se traduisait par un
tremblement de tout son corps. Il leva les yeux, observa les deux parois du
ravin. Elles étaient trop éloignées pour que Titan ait pu les franchir ; c’était
certain. Les pentes, elles, étaient trop raides et hautes pour qu’un lion
survive à une chute pareille.
Pourtant, Titan avait disparu. La vengeance de Grand Cœur avait
disparu, elle aussi, dans la brume.
Rejetant la tête en arrière, il rugit de douleur et de rage. Les parois de
granite lui renvoyèrent son cri comme pour le provoquer.
CHAPITRE 26

— A raignée ne trouve pas ça amusant, maugréait l’excentrique babouin.


Araignée s’ennuie.
— Araignée va devoir faire preuve de patience, le coupa Koko. Et
Araignée ferait bien d’arrêter de se plaindre avant que je lui en colle une.
— Ami-Koko se plaint beaucoup plus qu’Araignée.
Sur ce point, Épine lui donnait raison. Araignée était le seul du petit
groupe à ne paraître accablé ni par la faim, ni par la fatigue, ni par les
douleurs aux pattes. D’ailleurs, il râlait franchement moins que Koko.
Araignée passait le plus clair de son temps à papoter avec le lézard rose et
bleu qui voyageait sur son épaule. Du moins, c’était surtout Araignée qui
faisait la conversation : il produisait sifflements et cliquetis pour tenter de
persuader le reptile de répondre. Celui-ci restait perché sur son épaule, à le
scruter, impassible.
— Bonne nouvelle, les amis, ironisa Koko. (Il désignait d’une patte les
formes noires qui descendaient du ciel.) Quand nous tomberons de fatigue,
les vautours nous achèveront en moins de deux.
— Merci pour ces encouragements, grinça Olive. Honnêtement, si les
pierres m’avaient prévenu que j’allais souffrir comme ça, je n’aurais jamais
suivi Épine. Qu’il soit Père Vénérable ou non.
Et il adressa à son ami un regard espiègle.
— Je crois que nous ne sommes plus très loin maintenant, déclara Épine
alors qu’il ne se rappelait plus vraiment la route.
La longue pente poussiéreuse ne comportait guère de points de repère :
un acacia tordu ici, un gros rocher déchiqueté là. Elle semblait s’élever sans
fin en direction de la brume couleur lilas qui nimbait les sommets.
— Tu répètes ça depuis des heures, maugréa Olive. Nous sommes
toujours plus très loin maintenant.
— Je commence à me dire qu’il a tout inventé, reprit Koko. Pfff, ça va,
Épine, je blague ! Mais bon, c’est encore loin ?
— Je ne saurais le dire, soupira Épine.
Il grimpa sur une crête rocheuse, ses pattes soulevèrent un nuage de
poudre pâle.
— Je crois que je me souviens de ce… Oh !
Il se mit debout, la poitrine gonflée d’espoir. Oui, il reconnaissait la
masse rocheuse qui s’élevait devant lui. Un promontoire doré, auquel
s’accrochait un genévrier. Cela ne faisait aucun doute à présent…
Des formes sombres fondirent du ciel et, derrière Épine, Koko glapit :
— J’en étais sûr !
Épine se jeta à quatre pattes, surpris.
Les vautours inclinèrent leurs ailes dans l’air immobile, les pointes de
leurs plumes s’écartèrent. Le plus grand de ces volatiles se posa, enchaîna
un petit bond et trois pas rapides ; ses compagnons l’imitèrent et, très vite,
Épine se retrouva entouré d’oiseaux qui firent écran entre ses amis et lui.
— Attention, Épine ! le prévint Koko. Fichez-lui la paix, sales
dévoreurs de cadavres !
Les vautours l’ignorèrent. Ils abaissèrent leurs têtes déplumées afin
d’étudier Épine de leurs yeux noirs brillants. Épine reconnut Zéphyr, qui
étira ses ailes puis les replia.
— Pourquoi viens-tu ? croassa-t-elle.
— Qu’est-ce qu’elle raconte, Épine ? demanda Olive qui sautillait pour
essayer de voir par-dessus la masse des vautours. Tu la comprends ?
— Oui, je la comprends, répondit son ami, qui se remit debout afin de
pouvoir regarder Zéphyr en face. Je suis prêt à accepter ma destinée.
La femelle vautour garda le silence. Elle s’envola ; ses congénères la
suivirent dans un fracas d’ailes noires. Épine sentit les serres puissantes de
Zéphyr l’agripper par les épaules, et tout à coup, il ne touchait plus terre.
L’air froid fouettait son pelage, lui piquait les yeux. Le voilà qui volait une
fois de plus, transporté sans effort par un vautour.
Des cris outrés lui parvinrent du sol, qui diminuaient, s’éloignaient à
chaque instant. Olive bondissait, impuissant, s’égosillait :
— Épine ! Épine ! Lâchez-le, bande de fous !
— Nous allons te sauver ! promit Koko. Ne t’en fais pas !
— Tout va bien ! tenta de crier Épine, mais sa voix fut emportée par le
bruissement puissant généré par les ailes des vautours. Ne vous en faites
pas ! Je ne crains rien…
Les cris de ses amis s’estompèrent entièrement quand Épine fut
transporté de l’autre côté d’une crête rocheuse. En contrebas, la montagne
n’était plus un paysage désolant de roche brûlante, mais un défilé de pointes
et d’éperons rocheux zébrés d’ombres au fond des crevasses. À cette vue, le
cœur d’Épine s’emballa : d’émerveillement, cette fois, plus que de peur.
Les pics se dressaient devant lui telle l’eau d’une rivière balayée par la
tempête. Le babouin se contorsionnait pour ne rien rater du spectacle. Par-
delà les contreforts, les flancs de la montagne s’étiraient dans toutes les
directions vers les plaines de la Terre des Braves : une étendue vert et or
sans limites, parsemée de forêts sombres, striée de rivières argentées.
Minuscules au loin, de grands troupeaux se déplaçaient, mélanges d’or, de
noir et de marron. Épine n’aurait su dire de quelles bêtes il s’agissait ;
toutefois, vus du ciel, leurs mouvements lui semblaient lents mais
déterminés, comme si ces animaux prenaient part à une procession divine,
inspirée de coutumes immémoriales et dictée par le Grand Esprit.
Sous le babouin, un cratère aplati se dessina, entouré de hautes parois
rocheuses. Zéphyr déposa Épine en son centre à une vitesse ahurissante,
mais avec une délicatesse qui laissa le babouin sans voix.
Épine se releva, lissa son poil avec une pointe d’inquiétude. La mare
était là, devant lui. Des bulles remontaient crever à la surface. Le jeune
babouin retrouva les relents nauséabonds de sa première visite. Il porta son
regard sur la berge opposée.
Plume d’Ardoise l’attendait déjà, ses yeux ridés rivés aux siens.
— Épine Père Vénérable, énonça-t-il de sa voix rauque, acceptes-tu ta
destinée, avec sincérité, à tout jamais ?
« Présenté comme cela… » songea Épine.
Le doute l’envahit un bref instant. Il se tenait dans un espace qui lui
était aussi étranger et dangereux que la toile bleue du ciel, entouré de
créatures dont il n’était pas censé comprendre la langue. S’il acceptait, il
s’engageait à honorer, à servir et à conseiller tous les immenses troupeaux,
meutes et clans de la Terre des Braves, alors qu’il n’était déjà pas sûr de
pouvoir honorer, servir et conseiller ses trois amis. Il s’apprêtait à offrir sa
vie à la Terre des Braves.
Épine contempla les parois rocheuses. Il se rappela le spectacle de la
montagne vue du ciel, des plaines éternelles qui s’étiraient de ses
contreforts jusqu’à l’horizon luisant.
— Oui, dit-il d’une voix claire. J’accepte.
Plume d’Ardoise hocha la tête. Épine crut voir passer une étincelle de
satisfaction et de plaisir dans les pupilles laiteuses du vieil oiseau.
— Alors bois, ordonna le vautour.
Épine s’accroupit au bord de la mare. L’eau empestait, son estomac se
retourna à l’idée d’absorber le liquide fétide. « C’est ma destinée. »
Il s’avança dans l’eau, dont la fraîcheur lui coupa le souffle. Elle
scintillait au soleil. Puis il en prit au creux de ses mains. Des gouttelettes se
posèrent sur les poils de son torse, comme autant de diamants brillants.
Épine porta ensuite ses pattes à son museau, et il but.
Sa première pensée fut que le goût n’était pas si mauvais qu’il l’avait
imaginé. L’odeur était trompeuse. Cette eau douce, fraîche et vive pétillait
dans son corps, et lui éclaircit les idées en un instant.
« Pas si difficile, finalement. Ça… »
Et les visions l’engloutirent.
Il était une gazelle qui échappait à un guépard grâce à une série de
déplacements éclair. Il était le guépard, les poumons en feu et les pattes
exténuées, en proie à une déception qui fit très vite place à une
détermination nouvelle. La chasse allait reprendre.
Il était une hyène qui trottinait d’un pas léger, poussée par la nécessité
de nourrir les petits de son clan. Et là-bas, un dik-dik qui ne se doutait de
rien…
Il était un serpentaire, s’élevait dans les airs en déployant ses ailes
noires et blanches, ses longues pattes étirées sous lui. Il était un guêpier qui
fondait sur les insectes pour le plaisir.
Il était un lion, au cœur assombri par la folie, qui arpentait les plaines
en se rêvant immortel. Assassin puissant, dépourvu de remords.
Il était une musaraigne en proie à la panique qui fusait entre les très
hautes herbes. Il était le serval, aux mouvements agiles et gracieux, qui
bondissait gaiement sur le rongeur.
Il était le lézard perché sur l’épaule d’Araignée. Que cherchait à lui
dire cette étrange créature, dans son charabia ? Il inclina la tête, curieux.
Au fond, il lui plaisait bien, ce babouin. Et il aimait voyager sur son épaule.
Des mouches goûteuses voletaient autour d’une des oreilles du singe, il
n’aurait aucune peine à les attraper. La place était bonne.
Il était à présent le babouin. Non, un autre babouin, pas Araignée. Il
était lui-même. Planté dans une mare scintillante, au sommet d’une
montagne, entouré d’une eau fraîche, le cœur empli de certitude et de joie.
Épine battit des cils et respira à pleins poumons. Immobile, il attendait
que les visions quittent son esprit. Il scrutait les yeux sages et inquiets d’une
jeune éléphante.
— Épine ? Épine !
— Céleste Pavane.
La voix d’Épine semblait provenir de très loin ; d’une hyène, d’un
serpentaire, d’un lézard.
— Épine… que se passe-t-il ?
Ce n’était pas une vision. Céleste était bien là, pour de vrai, sur la berge
opposée de la mare. Elle agitait les oreilles, perplexe.
— Je suis venue trouver le Parent Vénérable. J’ai à lui parler. C’est
important, très important.
— Dans ce cas, répondit Épine, tu es au bon endroit. Et tu t’adresses à
la bonne créature.
Céleste écarquilla les yeux. Elle scruta un long moment le babouin.
Celui-ci l’entendit ensuite inspirer doucement, dans un mélange de surprise,
de soulagement et de joie intense. L’éléphante inclina la tête, ferma les
yeux.
— Une nouvelle menace, terrible, pèse sur la Terre des Braves, et toi
seul peux la contrer.
Céleste rouvrit les yeux, braqua son regard sur Épine, le plongea dans
celui du babouin. Malgré l’angoisse qui émanait d’elle, ses yeux pétillaient
d’un bonheur solennel.
— Aide-nous, s’il te plaît. Père Vénérable.
ÉPILOGUE

— L a nuit tombe, mes petits, annonça Trille Sombre, la frêle femelle


engoulevent.
L’exultation lui gonflait la poitrine.
— L’heure est venue, je dois chasser, ajouta-t-elle. Mais avant de partir,
j’ai quelque chose à vous dire.
Ses oisillons pépièrent d’impatience sous ses ailes.
— Tu vas nous manquer, maman.
— Mais tu seras vite revenue !
— Et nous avons faim, maman !
Trille Sombre les couva d’un regard attendri. Ils ne craignaient pas
grand-chose, blottis dans leur litière d’écorce et de feuilles sous le grand
cordia.
— Ne quittez pas la protection des ombres de la forêt jusqu’à mon
retour, mes amours, ordonna-t-elle.
— Que voulais-tu nous dire, maman ? demanda la plus grande et la plus
âgée de sa couvée.
Trille Sombre marqua une pause ; le bonheur intense qu’elle ressentait
la privait de mots. Alors elle leva la tête. Entre les branchages, elle scruta
le crépuscule d’un lilas profond, où les autres oiseaux de la Terre des
Braves regagnaient leurs perchoirs. Des aigrettes battaient paresseusement
des ailes, tandis que les dernières lueurs du jour se reflétaient sur leurs
plumes blanches. Un marabout d’Afrique, perché au sommet d’un arbre à
saucisses, replia ses immenses ailes et enfouit sa tête dans ses épaules. La
journée de ces volatiles s’achevait ; pour Trille Sombre, une nuit de chasse
commençait.
La femelle engoulevent ne se rappelait pas avoir vécu plus belle
journée. Elle étira ses ailes de joie et lança un appel aux aigrettes.
— Bonne nuit, Plume Pure ! Bonne nuit à tous ! Merci pour la
nouvelle !
— Quelle nouvelle, maman ? s’enquit sa petite.
— La nouvelle que la chasse sera bonne, désormais, Mélopée, que mes
oisillons vont bien grandir, et que la Terre des Braves va enfin s’apaiser. Les
aigrettes annoncent que le Parent Vénérable s’est enfin présenté !
Les petits pépièrent de joie.
— Les aigrettes ont dit ça ?
— Trop bien !
— On n’a jamais eu de Parent Vénérable !
— En effet, mes petits, confirma Trille Sombre en leur lissant le duvet.
La Terre des Braves est demeurée trop longtemps sans Parent Vénérable.
Mais vous allez désormais connaître l’ère du Père Vénérable Épine,
babouin de l’Aube Feuillue !
Mélopée ouvrit de grands yeux à la fois sombres et brillants.
— Un babouin ? s’étonna-t-elle. Je croyais que le Parent Vénérable était
un éléphant ! Tu es sûre, maman ?
— Mais oui, ma belle ! répliqua Trille Sombre, amusée. Les aigrettes ne
mentent jamais. Un babouin n’est peut-être pas aussi fort qu’un éléphant, ou
aussi vif qu’un guépard, en revanche il est doté d’une grande intelligence et
d’une grande sagesse. Il nous a ramené le Grand Esprit. Et il ne nous
appartient pas de remettre en question le choix du Grand Esprit, Mélopée !
— Non, bien sûr, maman, approuva la petite.
— Et maintenant, tenez-vous tranquilles le temps que je vous rapporte
des phalènes, des araignées et des scarabées bien gras. Je suis certaine
qu’ils ne manqueront pas, car cette nouvelle est un excellent présage ! La
Terre des Braves va de nouveau prospérer, nous allons connaître la paix,
l’abondance et…
Un craquement déchira la nuit. Trille Sombre se figea.
Elle pencha la tête et scruta la forêt quasi noire. Qu’est-ce que c’était ?
La nuit était tombée si vite que l’obscurité avait pu surprendre une de ses
propres créatures…
Là, dans les arbres, se cachait quelque chose de plus sombre que la
nuit ; elle le sut d’instinct. La mère engoulevent sentit ses plumes se
hérisser dans un frisson d’appréhension.
— Maman ? chuchota Mélopée.
— Chut, mes chéris, souffla la mère.
Des bruits de pas. Lourds, déterminés, menaçants… Un tonnerre lent
qui faisait trembler le sol sous la poitrine de Trille Sombre. Un long
moment, elle resta paralysée de terreur.
Puis l’odeur l’envahit, des relents brûlants de terre et de sang. Cette
fois, la peur se fit aiguë, pressante, et la femelle se retourna vers ses petits,
les yeux écarquillés de désespoir.
— Cachez-vous, mes amours. Cachez-vous !
Les oisillons s’enfouirent aussitôt sous la litière de la forêt. Quand
Trille Sombre fut assurée qu’ils étaient aussi bien dissimulés que possible
(seuls leurs tremblements craintifs pouvaient les trahir), elle les rejoignit à
travers les ombres. Elle leur tourna le dos, se tapit dans les feuilles sèches.
Ses plumes la démangeaient. Elle était bien déterminée à servir de bouclier
vivant entre ses petits et la menace qui approchait.
Crispée d’angoisse, la maman oiseau scrutait la pénombre. Le silence
régnait : les grillons et les rainettes semblaient retenir leur souffle et se figer
à leur tour. Le marabout, dans son nid, claqua du bec en signe d’alarme ;
après quoi, lui aussi se tut.
C’est alors que le lion arriva.
Massif, la crinière noire, les yeux rougeoyants de sang, il sortit des
ombres et s’avança vers le cordia au pied duquel se cachait Trille Sombre.
À pas lents et délibérés, il foulait la terre et ses pattes faisaient comme un
tonnerre rocailleux dans le silence. Blottie entre les racines, Trille Sombre
en était réduite à le regarder dans un mélange d’ébahissement et de terreur.
L’odeur de sang et de terre lui montait à la tête. L’espace d’un instant, elle
crut que son petit cœur allait cesser de battre.
Le lion ténébreux passa au-dessus d’elle sans paraître remarquer la
présence des oisillons. Trille Sombre frissonna, se tapit davantage encore
jusqu’à ce que le tremblement cesse. Un battement de sa queue formidable,
et le félin disparut dans la forêt, englouti par la nuit.
Il sembla alors qu’une éternité s’écoula avant que les grillons
reprennent leur concert, un ton en dessous, toutefois. Trille Sombre remua
son plumage afin d’en chasser la crainte poisseuse qui s’y accrochait.
— Maman ? demanda Mélopée d’une toute petite voix, affaiblie par la
panique. C’était quoi ?
Trille Sombre ne put répondre. Sa voix, d’ordinaire si forte et
mélodieuse, lui manquait.
Sans être une grande spécialiste des lions, elle en savait suffisamment à
leur sujet. La malveillance qui émanait de celui qui venait de passer, cette
puissance obscure, cette aura maléfique aux effluves de sang : ce n’était pas
l’esprit d’un lion normal.
Épine Père Vénérable avait ramené le Grand Esprit juste à temps,
songea, toute tremblante, la femelle engoulevent.
Aujourd’hui plus que jamais, la Terre des Braves avait besoin de son
sauveur.
L’autrice

Erin Hunter puise son inspiration dans son amour du monde sauvage.
Fidèle protectrice de la nature, elle aime par-dessus tout expliquer le
comportement animal grâce aux mythologies, à l’astrologie et aux pierres
levées. Avant Bravelands, Erin Hunter a publié les séries best-sellers
La guerre des Clans, La quête des ours et Survivants.
Titre original :

4. Bravelands. Shifting Shadows

Remerciements tout particuliers à Gillian Philip.

Loi no 49956 du 16 juillet 1949 sur les publications


destinées à la jeunesse : mai 2021.

Couverture : © Owen Richardson et Alison Klapthor.


Logo : © David Coulson.

© 2019, Working Partners Ltd.


Publié pour la première fois en langue originale
par HarperCollins Publishers.
Tous droits réservés.
Carte © 2019, Virginia Allyn
Illustrations têtes de chapitre © 2019, Owen Richardson
© 2021, éditions Pocket Jeunesse, département d’Univers Poche,
pour la traduction française et la présente édition.
La série Bravelands a été créée par Working Partners Ltd, Londres.

ISBN : 978-2-823-86026-9

« Cette œuvre est protégée par le droit d’auteur et strictement réservée à l’usage
privé du client. Toute reproduction ou diffusion au profit de tiers, à titre gratuit ou
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de propriété intellectuelle devant les juridictions civiles ou pénales. »

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