SENTIMENT ESTHÉTIQUE ET UNITÉ DE LA NATURE HUMAINE: SENTIMENT ET RAISON
DANS LA "CRITIQUE DE LA FACULTÉ DE JUGER"
Author(s): Odile Larere
Source: Revue des Sciences philosophiques et théologiques , Juillet 1971, Vol. 55, No. 3
(Juillet 1971), pp. 432-464
Published by: Librairie Philosophique J. Vrin
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SENTIMENT ESTHÉTIQUE
ET UNITÉ DE LA NATURE HUMAINE
SENTIMENT ET RAISON
DANS LA CRITIQUE DE LA FACULTÉ DE JUGER
La problématique de la Critique de la Faculté de Juger s'enracine dans
la reconnaissance et la distinction de deux domaines de la pensée humaine :
« le domaine du concept de la nature, le sensible », et « le domaine du
concept de liberté, le supra-sensible» (1) dans lesquels légifèrent la
faculté de connaître et la faculté de désirer. Entre ces deux domaines
s'étend un «grand fossé» (2), un «incommensurable abîme» (3) qui doit
pouvoir cependant être franchi pour que les déterminations de la liberté
puissent se réaliser dans le monde sensible sans contredire les lois de la
nature.
Or cette concordance postulée entre le domaine de la nature et celui
de la liberté ne peut être pensée ni par la faculté de connaître qui ne
détermine que les lois du sensible, ni par la faculté de désirer qui ne
légifère que dans le domaine du supra-sensible. Il est donc nécessaire de
découvrir une nouvelle « manière de penser » (4) en fonction d'une nouvelle
faculté de l'âme : « le sentiment de plaisir et de peine » (5), à partir duquel
puisse se dévoiler « un fondement de Y unité du supra-sensible, qui est au
principe de la nature, avec ce que le concept de liberté contient en un sens
pratique » (6).
(1) Critique de la Faculté de Juger , trad. A. Philonenko (citée : C.J.), Paris, Vrin,
1965, p. 25.
(2) C.J., p. 41.
(3) C.J., p. 25.
(4) Ibidem .
(5) C.J., p. 42, cf. tableau.
(6) C.J., p. 27, 41, 42, ...
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LE SENTIMENT ESTHETIQUE 433
Le sentiment de plaisir et de peinei troisième faculté de l'âme
Le choix du sentiment de plaisir et de peine comme faculté sur
repose l'enjeu de la Critique de la Faculté de Juger , enjeu qui n
de moins que l'unité de l'œuvre tout entière, peut surprendre.
Mais il nous faut tout d'abord remarquer la très grande atten
Kant à ce que nous appelons des « faits de la sensibilité ». De mê
la loi morale s'impose à l'homme comme « fait de la raison » dan
évidence qui contraint l'assentiment, il existe des évidences s
qui, lorsqu'elles sont universelles, imposent leur signification :
dans la connaissance objective, le passage du possible au rée
remplissement de la sensation ; tels sont aussi, dans la connaissanc
tive, la constante recherche du bonheur par l'homme et l'expér
plaisir du beau et du sublime. L'homme est un être qui connaît
et la peine, et qui recherche le premier avec autant de consta
évite la seconde. Il s'agit là d'un fait, et d'un fait d'une telle im
qu'il appartient à la nature humaine au même titre que le po
connaître et de vouloir.
D'autre part le choix d'une telle faculté s'inscrit dans la logique même
de l'œuvre. Kant cherche un « passage » (Übergang) (7) entre le domaine
de la nature et celui de la liberté. Or le domaine de la nature est celui où
légifère a priori l'entendement, et le domaine de la liberté celui où légifère
a priori la raison. Le « passage » recherché se situe donc entre la législation
de l'entendement et la législation de la raison dans l'homme, de telle
sorte que celui-ci ne soit point constitué de facultés isolées entre elles,
mais pressente en lui l'unité cachée de toutes ses facultés. C'est donc vers
une meilleure connaissance de la subjectivité de l'homme en vue d'un
approfondissement de sa nature que s'oriente l'Esthétique.
Aussi les jugements mis en œuvre dans cette première partie de la
Critique de la Faculté de Juger sont-ils des jugements subjectifs, « esthé-
tiques », qui se rapportent non à l'objet, mais au « sujet » et « à son senti-
ment de plaisir et de peine » (8). Car seul le sentiment de plaisir a la
possibilité de faire entrevoir un accord possible des facultés entre elles :
« Aussi bien le jugement s'appelle esthétique parce que son principe
déterminant n'est pas un concept, mais le sentiment (du sens interne) de
l'accord dans le jeu des facultés de l'esprit, dans la mesure où celui-ci ne
peut qu'être senti » (9).
C'est pourquoi la faculté de juger n'a pas de domaine propre, alors
qu'elle est dite cependant être une faculté de connaissance. Par « domaine »
(7) C.J., p. 42.
(8) C.J., p. 49.
(9) C.J. , p. 70.
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434 O. LARERE
Kant entend la partie d'un ter
ainsi
« notre faculté de connaître en totalité possède deux domaines, celui des
concepts de la nature, et celui du concept de liberté ; elle légifère, en effet,
a priori par ces deux genres de concepts » (10).
Au contraire, la faculté de juger ne possède aucun « domaine propre » (11)
et ne nous apporte aucune connaissance des objets, mais seulement une
connaissance du sujet, de ce sujet à partir duquel sont constitués les
domaines de la connaissance théorique et pratique :
« La faculté de juger esthétique ne contribue en rien à la connaissance
de son objet et doit donc faire partie seulement de la critique du sujet qui
juge et de ses facultés de connaissance » (12).
Il apparaît ainsi que c'est à partir de la critique du sujet que pourra se
fonder la réconciliation des deux précédentes critiques.
Mais pourquoi et dans quelle mesure cette faculté de l'âme a-t-elle le
pouvoir de «jeter un pont» (13) entre la législation de l'entendement et
celle de la raison? Parce qu'à la fois elle appartient à la sensiblité, faculté
en œuvre dans l'activité de connaissance, et elle est accessible à la destina-
tion morale de la raison.
Sensibilité et sentiment
Dans la philosophie kantienne, la connaissance des objets nécessite
l'exercice de deux facultés. Une faculté de spontanéité, l'entendement,
qui comprend les règles a priori de la synthèse du divers des représenta-
tions, et une faculté qui nous rapporte immédiatement aux objets dans
l'intuition. Or notre mode humain d'intuition, parce qu'il implique
l'existence préalable d'objets qui nous affectent, relève de la sensibilité :
« Ce mode [notre mode d'intuition] est appelé sensible, parce qu'il n'est
pas originaire , c'est-à-dire tel que par lui soit donnée l'existence même de
l'objet de l'intuition (...) mais qu'il dépend de l'existence de l'objet et que,
par conséquent, il n'est possible qu'autant que la capacité de représentation
du sujet en est affectée » (14).
De la nécessité d'une affection de la sensibilité pour la connaissance
découle la finitude de notre pouvoir de connaître, qui ne peut atteindre
que ce qui nous « apparaît », c'est-à-dire les « phénomènes » et non point
l'être même des choses.
(10) C.J., p. 24.
(11) C.J., p. 26.
(12) C.J., p. 40.
(13) C.J.y p. 41.
(14) Critique de la Raison Puret trad. A. Tremesaygues et B. Pacaud (citée : C.R.P.) ;
Paris, P.U.F., 1963, p. 75.
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LE SENTIMENT ESTHÉTIQUE 435
Cependant cette faculté sensible a un autre usage dans la vie de l'hom
En tant qu'il nous affecte, un objet nous indique quelque chose sur l
même, qui devient la matière de la connaissance. Mais, par cette mê
affection, l'objet peut aussi susciter en nous des sentiments, qui ne
plus alors des représentations des choses, mais une réaction affe
produite par la représentation. Kant résume clairement cette do
richesse de la sensibilité :
«Lorsque j'appelle sensation (Empfindung) une détermination du
sentiment de plaisir et de peine, le terme signifie tout autre chose que
lorsque j'appelle sensation la représentation d'une chose (par les sens, en
tant que réceptivité appartenant à la faculté de connaître) (...) Nous
entendons par le mot sensation une représentation objective des sens (...)
et nous désignerons par le mot, d'ailleurs usuel, de sentiment (Gefühl)
ce qui doit toujours demeurer simplement subjectif et qui ne peut d'aucune
manière constituer une représentation d'un objet » (15).
Toute affection du sujet par une représentation procure soit un plaisir,
soit un déplaisir, soit une indifférence (16). Car quelles que soient les
nuances ultérieures d'un sentiment, la détermination du sujet se fait
toujours selon le plaisir ou la peine, et cela par définition, puisque le
plaisir est ce qui exprime « un rapport de la représentation au sujet
d'après des sentiments (Gefühlen) » (17).
Le sentiment appartient donc bien à la sensibilité puisqu'il nécessite
une affection, mais il nous ouvre un nouveau champ d'investigation.
Dans la sensation, la représentation reçue peut être rapportée à l'objet,
à un « type d'ob-jet ( Gegenstand) qui s'oppose au sujet » (18), et la connais-
sance ne peut être que finie. Dans le sentiment au contraire, il s'agit
seulement des déterminations du sujet qui nous révèlent un accord ou
un désaccord entre un objet, un paysage, une idée, une fin, avec nos
dispositions subjectives. Il se pourrait donc que le sentiment, qui partage
la finitude de toute la sensibilité en tant qu'elle doive être affectée par
quelque chose, ne partage point celle de l'intuition sensible, qui ne permet
qu'une appréhension phénoménale de tout objet qui s'oppose à un sujet.
L'analyse du sens interne va confirmer nos hypothèses.
Sentiment et sens interne
L'intuition sensible, quand elle se rapporte au sujet lui-même, s'appelle
le sens interne. Appréhendé dans la forme du temps, celui-ci est « l'intui-
tion de nous-mêmes et de notre état intérieur» (19). Dans le sens interne
(15) C.J., p. 51.
(16) Anthropologie du point de vue pragmatique , trad. M. Foucault ; Paris, Vrin,
1964, cf. p. 93.
(17) Critique de la Raison Pratique , trad. F. Picavet, Paris, P.U.F., 1966, p. 20.
(18) M. Heidegger, Kant et le problème de la métaphysique , trad. A. de Waelhens
et W. Biemel, Paris, Gallimard, 1953, cf. p. 92.
(19) C.H.P., p. 63.
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436 O. LAUERE
le sujet est en relation avec lui-m
Celles-ci peuvent avoir divers ob
objets pensés ou imaginés, « en
(des Gemüts) » (20). Saisir ses r
c'est se représenter qu'une autre
de soi est l'acte par lequel un s
interne : le « Je » pose le « moi »
même se trouve être le même
marqué par la même finitude e
ménale.
Le sentiment nous révèle-t-il quelque chose de plus? Comme la
conscience de soi, il ne jaillit que si le sujet a été affecté par des représenta-
tions. Comme le sens interne le sentiment relève d'une appréhension immé-
diate (21) ; il est même caractérisé comme «réceptivité appartenant au
sens interne » (22). Cependant le sentiment ne nous parle point de nous-
mêmes objectivement, c'est-à-dire dans une projection de notre « moi »
empirique par notre « je » transcendantal, mais de l'appréhension subjec-
tive de ce que nous ressentons, et qui, parce qu'uniquement subjective,
n'implique pas de scission entre le sujet et l'objet. C'est pourquoi le
sentiment exprime un nouveau type de rapport de notre être avec la
représentation, un rapport dynamique.
« Il faut remarquer, écrit Kant, que [le sens interne], en tant que pure
faculté de perception (d'intuition empirique) est différent du sentiment
de plaisir et de déplaisir, c'est-à-dire de la susceptibilité du sujet à se
laisser déterminer par certaines représentations, à les maintenir en leur
état ou à les écarter » (23).
Plus radicalement le sentiment est en lui-même une réaction, donc une
causalité :
« On peut expliquer ces sentiments [de jouissance et de douleur] par
l'action que la sensation de notre état exerce sur notre esprit. Ce qui
m'incite, immédiatement (par les sens), à abandonner mon état (à sortir
de lui) m'est désagréable - m'est une douleur; ce qui, de même, m'incite
à le maintenir (à demeurer en lui), m'est agréable , m'est une jouissance » (24).
Ainsi, alors que la relation du sujet et de la représentation dans la connais-
sance est neutre, et ne nous révèle de nous-mêmes que nos dispositions
a priori pour cette connaissance, sans que nous puissions saisir l'unité
originaire de ces dispositions, le sentiment nous révèle une certaine
unité. Unité d'un lieu où la représentation quelle qu'elle soit (sensible,
(20) Ibidem .
(21) C.J., p. 35 et 38.
(22) C.R. Prat ., p. 60.
(23) Anthrop., p. 37.
(24) Anthrop ., p. 93.
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LE SENTIMENT ESTHETIQUE 437
intellectuelle ou pratique) rejoint la sensibilité et mobilise son é
où la représentation et Taction sont liées.
Pour cette raison Kant appelle le sentiment de plaisir le « sent
vital» ( Lebens gefühl) (25), parce qu'il manifeste la totalité d
en nous :
« Le plaisir (même si la cause s'en trouve dans les I
consister dans un sentiment d'intensification de toute la vie de l'homme
et par conséquent aussi du bien être corporel, c'est-à-dire de la santé »
Ces éclaircissements rapides permettent de comprendre pourquoi l
sentiment de plaisir et de peine, comme troisième faculté de Ta
permet seul d'aller au delà de l'isolement de nos facultés entre elles
nous dévoile une origine de la vie en l'homme, où la sensibilité, l'enten
ment et la raison se rejoignent pour déterminer l'unité de sens
l'existence humaine.
Sentiment et raison
Mais tous les sentiments n'ont pas le pouvoir de révéler la nature
même de l'homme. En effet ces sentiments peuvent avoir des origines
très diverses : objets extérieurs, qualités morales (27), exercice des
talents de l'esprit, qui ne révèlent que notre nature singulière, nos goûts
personnels devant les choses et les événements de la vie. Seuls peuvent
nous révéler des aspects jusque-là inconnus de la nature humaine, les
sentiments dont la représentation qui les fait surgir est universelle et
a priori , de telle sorte que ces sentiments acquièrent de ce fait une
extension universelle. Or les seules représentations universelles, que Ton
retrouve identiques en tout homme, qui puissent faire naître des senti-
ments qui soient aussi identiques en tout homme, sont les représentations
de la raison. Aussi est-ce uniquement à partir de la raison et des principes
a priori qu'elle impose, que la faculté du sentiment de plaisir et de peine
permettra de découvrir des aspects inconnus de la nature humaine.
Déjà, dans la Critique de la Raison Pratique , Kant avait démontré,
par l'analyse du sentiment de respect, que dans le domaine purement
pratique la sensiblité de l'homme n'était point étrangère à la raison, mais
éprouvait un sentiment complexe d'« humiliation » (28) et de « satisfac-
tion » (29) dans sa soumission à la destination morale de notre personne.
Le sentiment du beau et du sublime va nous dévoiler une perspective
plus large, puisque l'activité de connaissance apparaîtra elle aussi comme
(25) C.J., p. 49.
(26) C.J., p. 157.
(27) Observations sur le sentiment du Beau et du Sublime , trad. R. Kempf, Paris,
Vrin, 1953, p. 25-26.
(28) C.R. Prat., p. 79.
(29) C.J., p. 55 et 126.
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438 O. LAUERE
ordonnée aux fins de la raison p
l'espérance d'une unique destinat
tel cheminement n'est possible
manière de penser.
En effet la faculté du sentimen
faculté qui détermine, règle, im
la connaissance ou celle de la rectitude morale. Le sentiment est seule-
ment « ce à partir de quoi » il est possible de penser au delà de la connais-
sance. C'est pourquoi, sa fonction, étant essentiellement révélatrice,
conduit à une réflexion qui procède par dévoilements successifs.
Ainsi, s'appuyant sur la conscience du plaisir dans les jugements
esthétiques, plaisir qui se donne dans l'évidence d'un fait de la sensiblité,
Kant explore dans une double direction :
- d'une part, suivant une méthode régressive, et partant de l'expé-
rience du sentiment du beau et du sublime comme aboutissement d'une
démarche préalable, il en recherche les conditions de possibilité et fait
apparaître les causes universelles et a priori de son surgissement.
- d'autre part, constatant que de tels sentiments sont effectivement
accordés à l'expérience humaine, il se propose d'en déterminer la significa-
tion dans la totalité de la vie et de la pensée. Ces deux démarches sont
inséparables ; elles se chevauchent et s'imbriquent sans cesse tout au long
de l'Esthétique ; elles s'éclairent et se complètent réciproquement.
I. Le sentiment du beau
Pour qu'un sentiment soit révélateur de la nature humain
susceptible de nous amener à découvrir une unité supra-sensibl
nature, il est essentiel qu'il soit universel. Aussi la longue an
Kant consacre à la description du sentiment du beau a-t-elle une
importance. Elle se propose en effet de montrer comment
conditions du plaisir du beau se fondent réciproquement et tém
que ce sentiment n'est pas tributaire de la sensibilité contin
chacun, mais repose sur des conditions universelles. Aussi, avant
les perspectives que le sentiment du beau nous dévoile, nous an
en premier lieu les fondements de son plaisir.
Le plaisir ressenti dans le sentiment du beau .
Le sentiment du beau est défini comme « un plaisir, en partie
en partie intellectuel, dans l'intuition réfléchie, ou encore du go
Cette définition met immédiatement en lumière l'originalité de
(30) Anihrop ., p. 100.
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LE SENTIMENT ESTHETIQUE 439
ment qui est dit être en même temps un « jugement de goût ». No
trouvons en présence d'un sentiment d'un genre particulier qui se r
à un jugement, ou d'un jugement «unique en son genre» (31)
rapporte à un sentiment.
Dire que le jugement de goût est esthétique, c'est dire qu'il se ra
au sentiment « de l'accord dans le jeu des facultés de l'esprit »
donc qu'il concerne uniquement l'activité du sujet. Mais d'autre p
jugement de goût est « dépendant d'une représentation empiriqu
Comment ce jugement peut-il à la fois se déterminer en fonctio
subjectivité du seul sujet et dépendre d'un objet extérieur?
Cela n'est possible que parce que le plaisir du beau est relatif à
forme de l'objet : le beau « repose sur le plaisir immédiat pris à la
de l'objet » (34), « concerne la forme de l'objet » (35), la beauté es
buée à l'objet « en raison de sa forme » (36). Se distinguant de la
de l'objet (qui dépend de la sensation), la forme est « ce qui fait q
divers (das Mannigfaltige) du phénomène est coordonné dans l'in
selon certains rapports » (37). Elle appartient donc à l'intuitio
l'espace et le temps, intuition qui ne relève pas de l'objet, mais d
sensibilité : « Ces formes [l'espace et le temps] sont absolume
nécessairement inhérentes à notre sensibilité » (38), comme « con
simplement subjectives de toute notre intuition » (39).
Une telle appréhension formelle peut être abstraite de la représe
de l'objet :
« Un changement graduel de la conscience empirique en conscienc
est possible quand le réel de la première disparaît complètement et
ne reste qu'une conscience simplement formelle (a priori) du divers con
dans l'espace et le temps » (40).
Ainsi, dans le jugement de goût, le sujet ne retient, de la dépendance
vis-à-vis de la représentation empirique, que la forme, c'est-à-dire ce qui
est lié uniquement à sa propre sensibilité :
« On voit aisément que ce qui importe pour dire l'objet beau et prouver
que j'ai du goût, c'est ce que je découvre en moi en fonction de cette repré-
sentation et non ce par quoi je dépends de l'existence de l'objet » (41).
(31) C.J., p. 70.
(32) Ibidem.
(33) C.J., p. 38.
(34) Ibidem.
(35) C.J., p. 84.
(36) C.J., p. 67.
(37) C.R.P., p. 53.
(38) C.R.P. , p. 68.
(39) C.R.P. , p. 72.
(40) C.R.P. , p. 168.
(41) C.J., p. 50.
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440 O. LARERE
C'est pourquoi le goût se définit
sans aucun intérêt » (42), défin
qu'il s'agit d'un jugement subject
Le rôle de l'imagination
Si ce qui est retenu de l'objet est
en œuvre dans cette appréhens
forme est la mise en ordre de cer
le résultat d'un acte qui s'effectue
de la forme de l'objet « ne conc
cette forme » (43). L'acte qui pa
sensiblité est un acte de l'imagin
« Il y a donc en nous un pouvoir
nous le nommons l'imagination, et son action qui s'exerce immédiatement
dans les perceptions, je l'appelle appréhension » (44).
Ainsi la satisfaction concernant le beau, « ne dépend point d'une sensa-
tion » mais procède de « la faculté de la simple présentation » (45), c'est-
à-dire de l'imagination.
Puisque la forme est ce qui « ne renferme que de simples rapports » (46),
ce sont les rapports spatiaux organisés qui vont être pris en considération
pour juger de la beauté de l'objet : le « dessin » pour les arts figuratifs,
la « composition » pour la musique vont constituer pour le goût « la condi-
tion fondamentale » (47). Les sons et les couleurs au contraire, qui
correspondent à la matière du phénomène, ne font qu'à peine partie de
la beauté. Certes, Kant envisage, d'après Euler, la possibilité pour ces
couleurs et ces sons de ne point relever de la seule sensation et de pouvoir
comprendre aussi une détermination formelle. Mais quoique Kant dise
« ne point douter » de cette possibilité, la logique même de sa philosophie
le pousse à donner une priorité aux rapports spatiaux formels, et à ne
considérer les couleurs et les sons qu'au service de la forme :
« La pureté des couleurs aussi bien que des sons, ainsi que leur diversité
et leur contraste, semblent contribuer à la beauté (... parce) qu'elles ne font
que rendre la forme plus exacte, plus précise... * (48).
Puisque c'est uniquement l'activité formelle de l'imagination dans
l'appréhension d'un objet qui importe pour juger de la beauté, le jugement
(42) C.J., p. 55.
(43) C.J., p. 115.
(44) C.P.P., p. 134.
(45) C.J., p. 84.
(46) C.P.P., p. 72.
(47) Cf. C.J., p. 67-68.
(48) C.J., p. 68.
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LE SENTIMENT ESTHETIQUE 441
qui est mis en œuvre dans le goût ne concerne que la sub
sujet. Il ne peut donc se déterminer que dans cette subjectiv
dire par le sentiment.
L'articulation du jugement et du sentiment dans le jugement
Comment s'articulent jugement et sentiment dans le jugeme
Cet acte de juger peut se décomposer en trois temps : une mis
des facultés entre elles dans la réflexion ; un accord de ces f
se manifeste dans un sentiment de plaisir ; sentiment qu
faculté de juger de l'objet.
Ce n'est pas, dans le jugement de goût, telle intuition part
est subsumée sous les concepts de l'entendement, mais, pu
d'un jugement subjectif, l'activité de l'imagination qui e
sous l'activité de l'entendement :
« Le goût, en tant que faculté de juger subjective, comprend un principe
de la subsumption, non pas des intuitions sous les concepts , mais de la
faculté des intuitions ou présentations (c'est-à-dire de l'imagination) sous
la faculté des concepts (c'est-à-dire l'entendement), pour autant que la
première en sa liberté s'accorde avec la seconde en sa légalité » (49).
La réflexion rapporte donc l'activité formelle de l'imagination, dans sa
liberté, c'est-à-dire non déterminée par des catégories, à l'activité formelle
de l'entendement, de telle sorte qu'un accord entre ces deux facultés
puisse se manifester. Cet accord signifie que l'unité formelle effectuée
par l'action de l'imagination correspond à l'unité formelle que l'entende-
ment aurait pu lui imposer. L'imagination alors « schématise sans
concepts» (50), puisqu'elle forme librement un scheme, non déterminé
par les catégories, mais correspondant cependant à la légalité de l'enten-
dement. C'est pourquoi il s'agit d'une «légalité sans loi» (51). Quand
nous disons que l'activité de l'imagination est libre, il faut bien comprendre
que l'objet lui impose une forme précise, mais
« comprenant une composition du divers telle que l'imagination, si elle
était livrée à elle-même, en liberté, serait en état de l'esquisser (entwerfen)
en harmonie avec la légalité de l'entendement en général » (52).
Nous avons donc affaire à un objet dont la forme correspond à ce que
pourrait créer l'activité de l'imagination dans sa liberté, tout en étant
conforme aux lois de l'entendement.
C'est cette mise en rapport des "deux facultés entre elles, dans la réflexion
qui « précède le plaisir concernant l'objet et est le fondement du plaisir
(49) C.J., p. 122.
(50) Ibidem.
(51) C.J., p. 81.
(52) C.J., p. 80.
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442 O. LARERE
venant de l'harmonie ( Harmoni
En effet, l'accord entre les deux
manifester que dans un sentimen
« De quelle manière prenons-nous
d'un accord (Übereinstimmung) su
connaissance ? (...) Lorsqu'il s'agit d
concept (comme le rapport des facultés représentatives à une faculté de
connaître en général), il n'est point d'autre conscience possible de celui-ci
que celle qui résulte de la sensation de l'effet consistant dans le jeu des deux
facultés (imagination et entendement) devenu plus facile grâce à l'accord
réciproque qui les anime » (54).
Ainsi c'est le sentiment qui permet de juger de l'accord ou du désaccord
de nos facultés : « nous (...) jugeons (...) par le goût (esthétiquement,
grâce au sentiment de plaisir) » (55). « La faculté de juger esthétique
décide dans le goût... par le sentiment » (56).
Enfin, dans l'énoncé du jugement de goût, on rapporte directement
la représentation empirique au sentiment du sujet : « Nous rapportons
[la représentation] par l'imagination (peut-être liée à l'entendement)
au sujet et au sentiment de plaisir et de peine de celui-ci » (57). Le juge-
ment de goût ne fait que « lier [la] nature [de l'objet] au sentiment de
plaisir et de peine » (58). Ainsi la beauté n'appartient pas à l'objet lui-
même, mais à l'objet dans son rapport au sujet : « En effet, le jugement
de goût (...) ne déclare belle une chose que selon la propriété d'après
laquelle elle s'accorde avec notre manière de la saisir » (59).
C'est pourquoi c'est le sentiment de plaisir qui fonde la faculté de juger
dans le goût :
« [Le sentiment de plaisir et de peine] fonde une faculté de discerner et
de juger, qui ne contribue en rien à la connaissance, mais qui se borne à
rapprocher la représentation donnée dans le sujet de toute la faculté des
représentations dont l'esprit a conscience dans le sentiment de son état » (60).
« L'objet est alors dit beau et la faculté de juger d'après un tel plaisir (...)
se nomme le goût » (61). Le sentiment de plaisir devient alors le « contenu »
du jugement de goût, contenu qui permet à ce jugement d'être un juge-
ment synthétique en ajoutant à une représentation un sentiment de
plaisir.
(53) C.J.y p. 61.
(54) C.J., p. 62.
(55) C.J.y p. 39.
(56) C.J.y p. 40.
(57) C.J.y p. 49.
(58) C.J.y p. 54.
(59) C.J.y p. 117.
(60) C.J.y p. 49-50.
(61) C.J.y p. 37.
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LE SENTIMENT ESTHETIQUE 443
L'universalité du sentiment du beau
Les conditions du jugement de goût expliquent qu'il puisse prétendre
à l'universalité. Ces conditions en effet sont identiques pour tous les
hommes, puisque le plaisir ressenti ne relève pas de l'intérêt des sens,
mais repose sur l'accord des facultés formelles en jeu dans le processus de
la connaissance.
« Ce plaisir doit nécessairement en chacun reposer sur les mêmes condi-
tions, parce qu'elles sont les conditions subjectives de la possibilité d'une
connaissance en général, et la proportion de ces facultés de connaître, qui
est exigée pour le goût, l'est aussi pour l'entendement commun et sain,
que l'on doit présumer en chacun » (62).
Les mêmes conditions peuvent et doivent produire le même effet,
appelé « sens commun ». Le terme de « sens » s'éclaire « si l'on veut bien
appeler sens un effet de la simple réflexion sur l'esprit ; on entend en effet
par sens le sentiment de plaisir » (63). Le sens commun signifie alors que
le plaisir ressenti dans le jeu de la réflexion peut et même doit être commun
à tous les hommes. Ainsi par l'Idée d'un sens commun à tous, on doit
comprendre l'idée d'« une faculté de juger, qui dans sa réflexion tient
compte en pensant (a priori ) du mode de représentation de tout autre
homme » (64).
Ainsi, par l'Idée d'un sens commun, se trouve fondé le caractère a priori
des jugements de goût :
« Il s'agit d'un jugement empirique, lorsque je perçois et considère avec
plaisir un objet. Il s'agit d'un jugement a priori, lorsque je le trouve beau
et que je puis attribuer à chacun cette satisfaction comme nécessaire » (65).
Seule cette universalité subjective permet d'attribuer à l'objet la beauté,
comme si c'était une structure objective de l'objet lui-même, «une propriété
des choses » (66). L'universalité du plaisir reconnu comme a priori dans
le jugement de goût est une universalité esthétique, c'est-à-dire qui
« ne lie pas le prédicat de beauté au concept de l'objet considéré dans
toute sa sphère logique, et cependant l'étend à toute la sphère des ( sujets )
qui jugent » (67).
Ce qui apparaît comme une conséquence du jugement de goût, l'uni-
versalité du plaisir, est en même temps une condition de ce jugement,
car c'est dire une seule et même chose qu'un plaisir soit communicable
ou qu'il ait sa source dans la réflexion : « La communicabilité d'un plaisir
(62) C.J., p. 126.
(63) C.J., p. 128-129.
(64) C.J., p. 127.
(65) C.J., p. 124.
(66) C.J., p. 57.
(67) C.J., p. 59.
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444 O. LARERE
contient déjà en son concept qu'il
par la seule sensation, mais d'un p
quoi la communicabilité universel
être dite au fondement du plaisir
«C'est donc la communicabilité universelle de l'état d'esprit (Gemüts-
zustand) dans la représentation donnée qui, en tant que condition subjective
du jugement de goût, doit être au fondement de celui-ci (zum Grunde
liegen) et avoir comme conséquence le plaisir relatif à l'objet » (69).
Dès lors, cette universalité du sentiment du beau conduit à l'approfondis-
sement de son expérience, afin de dégager progressivement la totalité de
sa signification.
Le principe de finalité
« La capacité de ressentir (Empfänglichkeit) un plaisir par réflexion sur
les formes des choses (de la nature comme de l'art) (...) indique (...) une
finalité des objets en rapport à la faculté de juger réfléchissante, conformé-
ment au concept de la nature dans le sujet » (70).
Nous retrouvons ici, dans un raccourci exemplaire, les deux démarches
du raisonnement kantien que nous avions précédemment mentionnées (71) :
c'est « la capacité de ressentir un plaisir », qui « indique » une finalité ;
dans un premier temps le plaisir dans le jugement de goût ne peut être
ressenti que parce qu'il satisfait à une intention préalable : il nous révèle
alors cette intention et la possibilité de la voir satisfaite. Dans un deuxième
temps, l'existence de ce plaisir fait penser à une finalité de la nature pour
nos facultés de connaissance.
Tout plaisir provient de la satisfaction d'un besoin : « La réalisation
de toute intention est liée au sentiment de plaisir » (72). A quelle intention
répond le sentiment de plaisir devant le beau? Il répond à un besoin de
l'entendement, « besoin d'un certain ordre de la nature en ses règles
particulières, qui ne peuvent lui être connues qu'empiriquement et qui
sont contingentes par rapport à lui » (73). Ce besoin, cette « intention »
qui est « dirigée vers la connaissance » (74) est une des « fins néces-
saires » (75) de l'entendement concernant uniquement les lois empiriques
particulières. En effet « les lois universelles de l'entendement » ne supposent
(68) C.J., p. 137.
(69) C.J., p. 60.
(70) C.J., p. 38.
(71) Cf. plus haut p. 440.
(72) C.J., p. 34.
(73) C.J., p. 32.
(74) C.J., p. 34.
(75) Ibidem .
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LE SENTIMENT ESTHÉTIQUE 445
« aucune intention de nos facultés de connaître, puisque c'est s
par ces lois que nous obtenons primitivement un concept de ce q
connaissance des choses (de la nature) et qu'elles conviennent nécessaire-
ment à la nature, comme objet de notre connaissance en général » (76).
Il n'en est pas de même pour l'ordre de la nature dans ses règles empiriques,
que la faculté de juger ne peut pas « prescrire (...) à la nature » (77), mais
peut seulement « attribuer à la nature » (78) comme principe de réflexion.
Ce principe de réflexion, a priori , de la faculté de juger réfléchissante est
le suivant :
« Puisque les lois universelles de la nature ont leur fondement dans notre
entendement, qui les prescrit à la nature (...), les lois empiriques particulières
relativement à ce qui demeure en elles d'indéterminé par les lois universelles,
doivent être considérées suivant une unité telle qu'un entendement (non
le nôtre il est vrai) aurait pu la donner au profit de notre faculté de connaître
afin de rendre possible un système de l'expérience d'après des lois parti-
culières de la nature » (79).
Or, si ce principe de réflexion est seulement attribué à la nature, qu'est-
ce qui permettra de décider de la convenance de la nature avec un tel
principe? Cette convenance ne saurait se manifester objectivement
puisque l'intention de l'entendement n'appartient pas nécessairement
à la nature. Pour en décider, il faut donc recourir à la subjectivité du
sujet dans son sentiment de plaisir. Nous avons déjà vu que le sentiment
. de plaisir provenait de l'accord des facultés représentatives dans l'appré-
hension de la forme d'un objet. Nous découvrons maintenant que cet
accord a une signification : il démontre une convenance entre une représen-
tation et l'opération harmonieuse des deux facultés de connaissance,
«une certaine finalité de l'état représentatif dans le sujet» (80), de telle
sorte qu'on ressent « avec plaisir l'état représentatif » (81). En conséquence
l'accord de nos facultés de connaître, comme condition du plaisir du beau,
ne peut procurer un plaisir que parce qu'il répond à une intention. La
beauté manifeste alors que, dans sa forme, la nature n'est point étrangère
à nos facultés de connaissance, et qu'il est possible d'espérer, grâce à ces
accords contingents et particuliers, que dans sa totalité elle pourrait
obéir, quoique nous n'en sachions rien, à l'ordre nécessaire que voudrait
lui imposer l'entendement. Ainsi, parce qu'il est la cause du sentiment
de plaisir devant la beauté, le principe de finalité dans le sujet est
« une causalité interne (finale) par rapport à la connaissance en géné-
ral » (82).
(76) C.J., p. 34.
(77) C.J., p. 33.
(78) C.J., p. 34.
(79) C.J., p. 28.
(80) C.J. , p. 69.
(81) C.J., p. 126.
(82) Ibidem.
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446 O. LARERE
L'analyse régressive des condition
nous fait donc découvrir un prin
l'existence d'un accord final de
universel. En réfléchissant sur ce
dantal « découvre une propriété d
cette analyse serait demeurée inc
La finalité de la nature
L'expérience d'un tel sentiment
conditions de possibilité deviennent
Kant distingue deux sortes de fin
précède et rend possible l'effet
d'un concept par rapport à son
suppose le concept d'une fin. D
d'esprit » peut être dit « final »,
pas nécessairement la représent
d'esprit) est alors appelé final « p
expliquer et comprendre cette p
admettons à son fondement un
puisque la fin n'est point déterm
être observée que dans un plaisir
du sujet. C'est pourquoi
« fobjet est dit final seulement par
ment liée au sentiment de plaisir, et
représentation esthétique de la fin
Cette finalité est appelée alors «
plaisir dans le beau nous perme
finalité subjective : « Ainsi nou
finalité au point de vue de la for
mais il est vrai, seulement par ré
permet de remarquer « la forme f
représentatives qui s'occupent a
Cette finalité ainsi constatée est
nature à notre faculté de connaîtr
chose de final dans la nature elle-même :
(83) C.J., p. 57.
(84) C.J., p. 63.
(85) C.J., p. 63.
(86) C.J., p. 36.
(87) C.J., p. 63.
(88) Ibidem.
(89) C.J., p. 70.
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LE SENTIMENT ESTHETIQUE 447
« L'harmonie, ainsi pensée, de la nature dans la diversité de ses lois
particulières avec notre besoin de découvrir pour elle des principes universels
doit être considérée, (...) comme une finalité, grâce à laquelle la nature
s'accorde avec notre intention, mais seulement comme dirigée vers la
connaissance » (90).
Ainsi, dépassant le jugement esthétique, quoique se fondant sur lui,
la pensée élargit son horizon. Le beau « nous cultive, en nous enseignant
à prêter attention à la finalité dans le sentiment de plaisir » (91). Le beau
devient ainsi la cause d'une découverte : celle d'un autre aspect de la
nature.
« La beauté naturelle (Naturschönheit) indépendante nous découvre une
technique de la nature, qui la rend représentable comme un système d'après
des lois dont nous ne rencontrons pas le principe dans notre entendement
tout entier : ce principe est celui d'une finalité (...) Cette finalité n'élargit
donc pas effectivement notre connaissance des objets de la nature, mais
notre concept de la nature qui, de concept de la nature en tant que simple
mécanisme, est étendu jusqu'au concept de la nature en tant qu'art, qui
invite à de profondes recherches sur la possibilité d'une telle forme » (92).
Il faut donc approfondir la réflexion, et fonder ce qui est au fondement
même du jugement de goût, le « principe en général de la finalité subjective
de la nature pour la faculté de juger » (93).
Le fondement pratique du jugement esthétique
Le principe de finalité n'est pas un principe constitutif de l'expérience,
puisqu'il ne permet pas de décider par des preuves ; il n'est qu'une Idée
de la raison, servant de « principe pour réfléchir et non pour déter-
miner » (94). Comme toutes les Idées, il a sa source dans la raison qui est
« le pouvoir des principes » (95) :
« Les deux sortes d'Idées, les Idées rationnelles aussi bien que les Idées
esthétiques, doivent posséder leurs principes, toutes deux, dans la raison,
les Idées rationnelles dans les principes objectifs de son usage et les Idées
esthétiques dans les principes subjectifs de celui-ci » (96).
C'est pourquoi l'Idée d'un principe de finalité a les mêmes caractéristiques
que les Idées de la Critique de la Raison Pure : elles ne peuvent être
connues objectivement, n'étant pas des objets d'expérience, tout en étant
(90) C.J€, p. 33-34.
(91) C.J., p. 104.
(92) C.J., p. 86.
(93) C.J., p. 164.
(94) C.J., p. 28.
(95) C.J., p. 167.
(96) Ibidem.
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448 O. LARERE
considérées comme nécessaires
pénétrer cette nécessité (97).
Dire que le principe de finalité e
raison pratique. La Critique de la
« l'élévation transcendantale de notre connaissance rationnelle ne serait
pas la cause, mais simplement l'effet de la finalité pratique que nous im
la raison pure » (98),
puisque l'usage de l'entendement doit être au service des fins pratiqu
Aussi, le sens de la connaissance étant toujours relié à la moralité
principe de la faculté de juger se trouve ainsi ordonné à la raison pratiq
Le lien entre la beauté et la moralité se manifeste d'abord par u
« intérêt intellectuel » éveillé par l'existence de la chose belle parce q
le sujet la « lie à quelque fin » (99). Cette fin est une fin pratique et la raiso
s'intéresse à la beauté parce qu'elle y voit un indice (Wink), une tr
(Spur) (100) de la possibilité d'un accord légitime des produits de
nature avec les Idées de la raison. L'intérêt intellectuel concernant
le beau est donc un «intérêt moral» (101).
Plus radicalement, la nécessité et l'universalité du principe de la
faculté de juger sont fondées par la raison pratique elle-même. Ce princ
ne dit pas en effet « comment on juge », mais « comment on doi
juger » (102) ; il se présente donc comme un devoir, parce que le beau e
considéré comme un « symbole de la moralité » (103). Et réciproquemen
c'est parce que le beau est un symbole du bien moral «... (relation qui
naturelle à chacun et que chacun attend des autres comme un devo
qu'il plaît et prétend à l'assentiment de tous les autres... » (104).
L'unité du supra-sensible dans le sujet
On peut s'étonner d'un tel fondement pratique du jugement esthétiqu
Il trouve son explication dans la Critique de la Raison Pure. Kant nous d
en effet que les deux grandes fins où tend l'effort tout entier de la rai
pure ne sont point relatives au savoir, mais relatives aux question
«Que dois-je faire? Que m'est-il permis d'espérer ?» (105). La question
l'espérance, qui concerne la problématique de la Critique de la Facu
de Juger est à la fois d'ordre pratique et théorique. C'est pourquo
(97) Cf. C.R.P. Dialectique transcendante. - C.J., p. 31-33.
(98) C.R.P. , p. 550.
(99) C.J., p. 131.
(100) C.J., p. 132.
(101) C.J. , p. 133.
(102) C.J. , p. 30.
(103) C.J., p. 173.
(104) C.J., p. 175.
(105) C.R.P., p. 543.
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LE SENTIMENT ESTHÉTIQUE 449
faculté de juger esthétique est en même temps une fin pour la
pratique et un effet de cette raison pratique. Une fin parce qu'e
à l'interrogation : « Si je fais ce que je dois faire, que m'est-
d'espérer? » (106). Autrement dit, la réalisation du but que se p
raison pratique - rendre réelle dans le monde sensible la fin
par ses lois - dépend de l'espérance que permettra de concevoir l
de la Faculté de Juger .
La faculté de juger esthétique est un effet de la raison pratiqu
le principe de finalité apparaît, non pas comme une connaissance dém
mais comme une supposition absolument nécessaire pour des fi
tielles de la raison pratique, supposition à laquelle répond le sen
de plaisir devant la beauté, comme un signe d'espérance. C'est p
le principe de finalité est un commandement :
«C'est un commandement (Geheiss) de notre faculté de juger que de
procéder suivant le principe de la convenance de la nature à notre faculté
de connaître, aussi loin qu'il s'étend, sans décider (...) s'il a ou non quelque
part des limites » (107).
Pour que ce commandement puisse être à la fois nécessaire et universel
il faut qu'il soit inconditionné : car pour que le jugement de goût soit
« digne de pouvoir exiger en même temps que tout un chacun doive y
donner son assentiment », il faut qu'il juge « de telle sorte que le comman-
dement (Gebot) soit inconditionné» (108).
Or aucun concept déterminé ne peut être à la source d'un tel commande-
ment. Il faut donc en chercher l'origine au delà du domaine de la connais-
sance et reconnaître comme principe subjectif de la faculté de juger
«l'Idée indéterminée du supra-sensible en nous», qui est
« l'unique clé de la solution de l'énigme de cette faculté, qui nous est cachée
à nous-mêmes en ses sources et qui ne peut être rendue plus intelligible
d'aucune manière » (109).
C'est seulement dans le supra-sensible que nous pourrons trouver « le
trait d'union de toutes nos facultés a priori » (110). Ainsi le jugement
de goût, parce qu'il implique un accord, présupposé par la faculté de
désirer, entre notre faculté sensible et notre entendement, ne peut être
fondé que par le « supra-sensible en lequel la faculté théorique est liée
en une unité avec la faculté pratique d'une manière semblable pour
tous, mais inconnue» (111).
(106) Ibidem.
(107) C.J., p. 35.
(108) C.J., p. 114.
(109) C.J., p. 165.
(110) Ibidem.
(Ill) C.J. , p. 175.
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450 O. LARERE
Le « génie », expression de V
Cette conclusion de la Diale
comme originaire un substrat
être confrontée avec l'analyse
comme la beauté naturelle,
plaisir» (112), plaisir qui se v
réflexion.
L'œuvre d'art est la création du génie. Le génie se présente comme un
pouvoir mystérieux dont le créateur ignore la provenance et sur lequel
il n'a aucun pouvoir :
« C'est pourquoi le créateur d'un produit qu'il doit à son génie, ne sait
pas lui-même comment se trouvent en lui les idées qui s'y rapportent et
il n'est en son pouvoir ni de concevoir à volonté ou suivant un plan de
telles idées » (113).
Ce pouvoir que Kant appelle d'abord « nature », « donne la règle à l'art
dans le sujet (et cela par la concorde des facultés de celui-ci)» (114) ;
concorde qui provient d'une certaine « proportion des facultés de
l'âme » (115).
Or tout objet d'art est « conçu en tant que fin » (116), sans quoi il serait
le simple fruit du hasard. Comment cette fin peut-elle être définie ? Elle ne
saurait être l'objet d'un concept déterminé puisqu'il s'agit de beauté.
Pour cette même raison la fin de l'art correspond toujours à une harmonie
des facultés entre elles. Il faut donc recourir, pour en trouver la cause,
à l'idée d'un substrat supra-sensible de nos facultés, qui puisse vouloir
en déterminer l'heureuse proportion. Ce qui peut servir de mesure subjec-
tive inconditionnée à la finalité esthétique ne peut être que
« ce qui dans le sujet n'est que nature, et qui ne peut être saisi sous des
règles ou des concepts, c'est-à-dire le substrat supra-sensible de toutes ses
facultés (qu'aucun concept de l'entendement n'atteint), donc cela même
en rapport auquel c'est la fin donnée par l'Intelligible à notre nature que
d'accorder toutes nos facultés de connaître » (117).
Ainsi, que ce soit dans la contemplation ou dans la création du beau, c'est
toujours dans une union de nos facultés dans un substrat supra-sensible
qu'il faut trouver le principe qui nous permet d'accéder à la beauté.
L'Intelligible, ayant sa source dans l'unité du supra-sensible, peut
s'exprimer par l'une ou par l'autre de nos facultés, soit dans des Idées
(112) C.J., p. 136.
(113) C.J., p. 139.
(114) C.J., p. 138.
(115) C.J., p. 140.
(116) C.J., p. 141.
(117) C.J., p. 167-168.
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LE SENTIMENT ESTHETIQUE 451
rationnelles, soit dans des Idées esthétiques. Le principe du gé
affirmé être «la faculté de la présentation des Idées esthétiques»
Or nous avons vu que la nature qui imposait ses règles à l'art
nature supra-sensible. C'est donc le supra-sensible qui s'exprime d
présentation des Idées esthétiques. Comme les Idées rationnelles s
élargissement des concepts de l'entendement au delà du sensib
Idées esthétiques sont un élargissement de l'imagination au de
contrainte sensible que représente la loi de l'association. L'imagina
devenue libre, se trouve alors « très puissante pour créer une autre
pour ainsi dire à partir de la matière que la nature réelle lui donne
Créer, pour l'imagination, consiste à révéler l'Intelligible, car, co
dit J. Derrida à propos de l'écriture, l'expression est inaugurale d
mesure où elle fait surgir un être toujours déjà commencé et ten
dévoiler le secret du monde (120). C'est pourquoi l'Idée esthétique d
infiniment notre faculté intellectuelle et, ne pouvant être exprim
aucun concept adéquat, ne cesse de donner à penser « bien des
indicibles » (121).
La sensibilité se trouve ainsi être la cause d'un déploiement d
pensée, la source d'un enrichissement permanent pour l'activité rati
lui apportant à la fois matière et élan pour sa réflexion. Par rappo
« riche matériel » apporté par la sensibilité, « les concepts abstrai
l'entendement ne sont souvent que de scintillantes misères» (122).
telle conception de la sensibilité fait éclater une vision trop étroite
subordination de la sensibilité aux facultés supérieures de connaît
de désirer. Le sentiment du beau, comme la raison, a le pouvoir d'ex
l'intelligible. Ainsi « les facultés de l'âme sont, parfois, si étroitem
liées qu'on peut le plus souvent juger des talents de l'esprit par la m
dont le sentiment se manifeste » (123). Certains sentiments ont le p
de pouvoir, parce qu'ils ont leur source dans l'unité originaire, man
l'être de l'homme tout entier.
Uunilê du supra-sensible de la nature et de la liberté
L'originalité de la Critique de la Faculté de Juger se situe au niveau de
la nouvelle « manière de penser » qu'elle met en œuvre. Pour pouvoir
penser l'unité du supra-sensible de la nature et de la liberté, la raison
s'appuie sur un principe de finalité qui fonde des jugements qui se décident
par le sentiment de plaisir. Autrement dit, la possibilité pour la raison
(118) C.J., p. 143.
(119) C.J., p. 144.
(120) J. Derrida, Vécriture et la différence , Paris, Seuil, 1967, cf. p. 23.
(121) C.J., p. 146.
(122) Anthrop., p. 30.
(123) Observations.. y p. 35.
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452 O. LARERE
de penser l'unité du supra-sen
entre elles.
Mais pourquoi cet accord de nos facultés permet-il de penser l'unité
du supra-sensible de la nature et de la liberté? Dans la dialectique du
jugement esthétique, Kant affirme que la faculté de juger se voit dans le
goût
« reliée à quelque chose dans le sujet lui-même et en dehors du sujet,
qui n'est ni nature, ni liberté, mais qui est lié toutefois avec le fondement
de cette dernière, c'est-à-dire le supra-sensible, en lequel la faculté théorique
est liée en une unité avec la faculté pratique d'une manière semblable pour
tous, mais inconnue » (124).
Cette citation signifie que l'unité du supra-sensible de la nature et de la
liberté se fonde sur l'unité, en nous, de la faculté théorique et de la faculté
pratique. Un tel raisonnement est possible parce que toute idée du supra-
sensible est une idée de la raison et, comme telle, n'est pas un objet de la
connaissance mais seulement de la pensée. Or la raison, dans son double
usage théorique et pratique, se représente deux Idées du supra-sensible.
Par l'une, elle se représente les phénomènes de la nature comme la pure
présentation d'une nature en soi, substrat supra-sensible de cette nature,
mais qui reste tout à fait indéterminé. Par l'autre, ce substrat supra-
sensible reçoit sa détermination par la loi pratique a priori (125). Or, s'il
existe une unité de la raison pratique et de la raison théorique, il devient
possible de concevoir qu'il existe une unité du supra-sensible pensé par
l'une, et du supra-sensible pensé par l'autre, de telle sorte qu'il s'agisse
du « même » supra-sensible.
Ce qui confirme cette analyse, est l'affirmation faite par Kant que
« la faculté de juger ne se voit pas dans le goût, comme dans le jugement
empirique, soumise à une hétéronomie des lois de l'expérience : par rapport
aux objets d'une satisfaction si pure elle donne elle-même la loi, comme la
raison donne elle-même la loi par rapport à la faculté de désirer» (126).
L'autonomie de la loi de la raison pratique veut qu'elle ne commande que
dans son propre domaine et ne fasse que déterminer le substrat supra-
sensible de la liberté. La faculté de juger au contraire, étant à la fois
théorique et pratique, concerne la nature et la liberté. Puisque la loi de
la faculté de juger ne relève pas de l'hétéronomie, il faut bien qu'elle
ait sa source dans le sujet, dans l'idée d'un supra-sensible qui soit à la
fois celui de la nature et de la liberté. Pour cette raison, au fondement
de la faculté de juger, il doit se trouver nécessairement
(124) C.J., p. 175.
(125) C.J. : cf. p. 42.
(126) C.J., p. 175.
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LE SENTIMENT ESTHETIQUE 453
« quelque concept ; mais ce doit être un concept qui ne peut être dét
par une intuition, qui ne fait rien connaître (...) Le simple concept pur
rationnel du supra-sensible, qui est au fondement de l'objet (et aussi du
sujet jugeant) en tant qu'objet des sens (...) est un tel concept » (127).
C'est à une même conclusion qu'aboutit l'analyse du sentiment du
sublime :
« Cette grandeur d'un objet de la nature, auquel l'imagination applique
en vain toute sa faculté de compréhension, doit conduire le concept de la
nature à un substrat supra-sensible (qui se trouve en même temps au
fondement de celle-ci et de notre faculté de penser) » (128).
Nous découvrons donc dans le sentiment du beau, à la fois l'unité de
notre être et l'unité de notre pensée, puisque la pensée du supra-sensible
a sa source en nous-mêmes et non point dans la nature. Ainsi ce que nous
révèle le sentiment, c'est l'idée du même :
« Trois Idées se présenteront : premièrement celle du supra-sensible en
général, sans autre détermination, en tant que substrat de la nature ;
deuxièmement l'Idée de ce même supra-sensible, comme principe de la
finalité subjective de la nature pour notre faculté de connaître ; troisième-
ment l'Idée de ce même supra-sensible comme principe des fins de la
liberté » (129).
Si toute Idée est toujours une Idée de la raison, l'idée de ce même ne peut
surgir que parce qu'il s'est révélé dans le sentiment du beau. Le sentiment
de plaisir et de peine est une faculté qui peut faire le lien entre la faculté
théorique et la faculté pratique parce qu'elle révèle un invisible où ces
facultés se trouvent liées. Devant les limites du raisonnement logique,
Kant sait recourir à un autre langage, celui du sentiment, qui jaillit des
profondeurs inaccessibles à la lumière de la connaissance. Ce langage ne
manifeste ce qu'il révèle qu'en le dissimulant comme inconnaissable :
« Mais rendre la lumière
« Suppose d'ombre une morne moitié » (130).
II. Le sentiment du sublime
Le sublime se définit comme un « plaisir par réflexion sur les form
choses », qui indique « une finalité du sujet par rapport aux obje
qui intéresse leur forme ou même leur absence de forme » (131).
pour le sentiment du beau, le sentiment du sublime exprime un
(127) C.J., p. 164.
(128) C.J., p. 95.
(129) C.J., p. 169.
(130) P. Valéry, Le cimetière marin.
(131) C.J. , p. 38.
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454 O. LAUERE
né de la mise en relation de
raison). Aussi retrouve-t-on da
que pour celle du beau : l'expér
à découvrir les présupposition
nous enseigne quant à la destin
Le rapport entre V imagination
Les facultés mises en rappor
l'imagination et la raison. L'i
différences entre le beau et
facultés entre elles ; dans l'exp
aspect ; dans les modalités du p
Le sublime concerne la «pré
de la raison » (132). Toutefois l
pas le même que celui de l'ima
sur le beau. Dans le jugement
de la relation entre l'imaginat
forme d'unité créée par la syn
d'un objet se trouvait, par un
que lui aurait imposée l'entend
au contraire, la raison intervie
l'imagination» (133).
L'action de la raison sur l'ima
raison exerce avec violence ( Ge
Cette intervention de la raison
s'il peut sembler qu'il s'agiss
par l'imagination» (135), c'est
sur le sublime cette violence es
tion elle-même en tant qu'inst
Cette action violente de la r
l'imagination « jusqu'à ses limi
soit selon sa force sur l'esprit
« seule fin » d'élargir l'imagin
(qui est pratique) et de lui faire
elle un abîme» (138). La raiso
niveau de ses exigences, mais n
(132) C.J., p. 84.
(133) C.J., p. 85.
(134) C.J., p. 102.
(135) C.J., p. 97.
(136) C.J., p. 106.
(137) C.J., p. 105.
(138) C.J., p. 102.
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LE SENTIMENT ESTHÉTIQUE 455
stérile : «... la raison (...) suscite l'effort, il est vrai stérile, de
pour accorder la représentation des sens aux Idées» (139).
Ce rapport, tel que nous venons de le résumer, entre l'imaginat
la raison, explique l'intervention de la « pensée » dans le sentimen
sublime. Dans le sentiment du beau nous n'avions affaire qu'à l'app
sion de la forme d'un objet. Au contraire la simple appréhension d
(non plus dans sa forme, mais dans son aspect informe) ne suffît p
produire le sentiment du sublime, il faut que s'y ajoute « par la p
la notion de sa totalité» (140). Ce qui permet le sublime, ce n'e
point l'appréhension comme telle d'un objet informe, c'est de po
penser pour cet objet informe la possibilité de l'unité de son infi
« Est sublime ce qui , par cela seul qu'on peut le penser , démontre une
de l'âme , qui dépasse toute mesure des sens » (141). Il s'agit là de « p
et non de « connaître », puisque la raison a le pouvoir de penser un
qui ne peut être atteint par la connaissance. C'est ce pouvoir de la
qui, s'exerçant devant certains paysages, prouve qu'il y a en l'homm
faculté supérieure aux facultés de connaissance : « Pouvoir , sans c
diction, même seulement penser l'infini donné , ceci suppose en
humain une faculté, qui elle-même est supra-sensible » (142).
Sublime mathématique et sublime dynamique
La raison pense en tant que raison théorique et en tant que
pratique. C'est donc à ses deux aspects de la raison que l'imaginat
confrontée, confrontation qui donne naissance au sublime mathém
et au sublime dynamique : le mouvement du sublime sera
« rapporté par l'imagination soit à la faculté de connaître , soit à la f
de désirer (...) c'est pourquoi l'objet est représenté comme sublim
cette double manière de penser» (143).
Dans le sublime, on élève la sensibilité au sentiment de l'inf
provient d'une exigence de la raison. Or la raison, comme théoriq
comme pratique, pense deux sortes d'infini qui correspondent à la
tion entre « nature » et « monde ». Le monde
« signifie l'ensemble mathématique de tous les phénomènes et la totalité
de leur synthèse, en grand aussi bien qu'en petit (...) Mais ce même monde
s'appelle nature, en tant qu'il est considéré comme un tout dyna-
mique... » (144).
(139) C.J., p. 105.
(140) C.J., p. 84.
(141) C.J., p. 90.
(142) C.J., p. 94.
(143) C.J., p. 87.
(144) C.R.P , p. 334.
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456 O. LARERE
Il s'agit alors de « la causalité inc
mène », qui « reçoit le nom de lib
tique est le sublime comme gran
une Idée de la raison relative au
sublime dynamique correspond
pouvoir de causalité par liberté
transcendant de la nature» (146
Raison Pratique reprend la distin
remplissent le cœur (Gemüt) d
toujours nouvelles (...) : le ciel ét
tique auquel correspond le sublim
moi [l'infini dynamique auquel c
La première commence à la place
des sens (...). La seconde comme
nalité » (147).
Ce rapport de l'imagination à la
l'analyse des deux sublimes.
Dans le sublime mathématique ,
un tout, comme l'exige la raison.
prendre intuitivement en un tou
que successivement dans le temp
son impuissance. « En ceci l'imag
l'effort pour le dépasser, elle s
plongée dans une satisfaction ém
pouvoir, l'imagination découvre s
« Notre imagination, même en sa
parvenir à la compréhension d'un
(par conséquent à la présentation d'une Idée de la raison), comme il est
exigé d'elle, prouve ses bornes et son impuissance, mais en même temps
aussi sa destination (qui est) la réalisation (Bewirkung) de son accord avec
cette Idée comme avec une loi » (149).
Dans le sublime dynamique , nous découvrons, en face de paysages
terrifiants qui, si nous n'étions pas en sécurité, auraient raison de notre
force physique, une indépendance par rapport à ce qui en nous, comme être
physique, pourrait être anéanti ; cette indépendance prouve une autre
faculté de notre nature, indestructible par la force physique : notre force
morale dans la liberté. Ainsi la force irrésistible de la nature
«nous fait connaître, en tant qu'êtres de la nature (Naturwesen) notre
faiblesse physique, mais en même temps elle dévoile une faculté, qui nous
permet de nous considérer comme indépendants par rapport à elle » (150).
(145) Ibidem.
(146) Ibidem .
(147) C.R. Prat., p. 173.
(148) C.J., p. 91.
(149) C.J., p. 96.
(150) C.J., p. 99-100.
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LE SENTIMENT ESTHETIQUE 457
Nous constatons donc que dans les deux aspects du sublime l'imagi
tion permet de découvrir en notre raison une mesure non sensible,
parce qu'elle est impuissante à satisfaire l'idée d'une compréhen
intuitive de l'infini, soit parce qu'elle dévoile notre personnalité, qu
d'un autre ordre que le domaine sensible, et n'est pas abaissée même
l'homme doit succomber à la puissance physique.
La peine et le plaisir dans le sentiment du sublime
Le mode de rapport violent qui s'instaure entre l'imagination e
raison dans le sublime explique les modalités du plaisir qui y est resse
Il se distingue, en effet, du plaisir du beau, parce qu'il est lié à la représen
tation de la quantité (et non plus de la qualité) et qu'il s'agit d'un pla
indirect, d'une émotion (Rührung): l'émotion est une «sensation
laquelle l'agrément n'est suscité que par un arrêt momentané suivi d
jaillissement plus fort de la force vitale» (151). Ces contradictions d
sensibilité donnent au sentiment du sublime l'aspect d'un « mouveme
qui s'oppose à l'état de « calme contemplation » (152) du sentimen
beau.
Ce mouvement se caractérise par la succession de deux mouvements
contradictoires ; il s'agit d'un « ébranlement, c'est-à-dire [de] la rapide
succession de la répulsion et de l'attraction par un même objet» (153).
Le sentiment de répulsion, appelé aussi «sentiment de peine» (154), est
dû à l'insuffisance de l'imagination pour saisir en un tout l'infini qu'elle
appréhende. Elle s'abîme alors dans son impuissance.
Le sentiment d'attraction ou de plaisir, résulte d'un jugement sur cette
impuissance. Ce jugement considère comme positif et heureux l'inadé-
quation de l'imagination pour présenter une Idée de la raison : le sentiment
de joie est éveillé « justement par l'accord entre les Idées rationnelles et
ce jugement sur l'insuffisance de la plus puissante faculté sensible » (155).
Ce jugement est esthétique (156) parce qu'il ne se fonde sur aucun concept
déterminé, mais se détermine lui-même en fonction du plaisir ressenti.
Le plaisir est donc ressenti, d'une part parce que cet effort de l'imagina-
tion pour dépasser ses limites est conforme à la loi, et d'autre part parce
que l'échec même de cet effort prouve notre « destination supra-sensible,
selon laquelle il est final de trouver toute mesure de la sensibilité insuffi-
sante pour les Idées de la raison» (157) et provoque par conséquent un
sentiment de plaisir.
(151) C.J., p. 68.
(152) C.J., p. 87.
(153) C.J., p. 97.
(154) C.J., p. 96.
(155) Ibidem.
(156) C.J., p. 97.
(157) C.J., p. 96.
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458 O. LARERE
C'est donc le déplaisir lui-même
plaisir. Il est déplaisir en ce qui c
en rapport à un objet, mais il de
esthétique le rapporte à la raison,
et la raison qui manifeste ainsi l'
de l'imagination :
« Ceci est possible par le fait que
la conscience d'une faculté sans bornes du même sujet et que l'esprit ne
peut juger esthétiquement cette faculté que par son impuissance» (158).
C'est ainsi que le jugement esthétique peut devenir final pour la raison
elle-même. Mais cette finalité de l'insuffisance de notre sensibilité à égaler
notre raison signifie que la totalité de notre être est ordonnée à la raison
pratique.
Le rôle de la « nature » et de /'« intelligible » dans le sentiment du sublime
Le sentiment de respect nous avait permis de constater que la sensibilité
n'était point étrangère au domaine de la moralité puisqu'elle pouvait
ressentir avec satisfaction la soumission à la loi morale. L'intérêt du
sentiment du sublime est de généraliser cette relation entre la sensibili
et la raison pratique en montrant qu'elle concerne aussi la sensibili
dans son rapport avec la nature.
Mais il convient tout d'abord de préciser quel est le rapport exact de
la nature et de l'intelligible dans le sentiment du sublime. Cette questio
se pose en effet puisque, dès le début de l'Analytique, Kant nous avert
que « le sublime authentique ne peut être contenu dans aucune form
sensible » et qu'il est incorrect de nommer sublime un objet de la natur
alors que nous pouvons très justement l'appeler beau (159). Kant va mêm
plus loin puisqu'il précise que le principe du sublime est « en nous » comm
« principe de la manière de penser » et que c'est ce principe « qui introdu
le sublime dans la représentation de la nature » (160). Cela signifie-t-il
que nous puissions introduire le sublime dans n'importe quelle représent
tion?
Pourtant, Kant affirme aussi qu'il s'agit d'une satisfaction liée « à la
simple présentation (Darstellung) ou à la faculté dont elle procède»
dans une intuition singulière donnée (161). Comment peut donc se
présenter un sentiment qui dépend d'une intuition singulière, alors qu'il
est introduit dans la nature par un principe subjectif? Son analyse est
complexe, puisque le sentiment du sublime requiert; 1) la rencontre
d'un certain type d'objet de la nature, 2) qui prépare l'esprit à prendre
(158) C.J., p. 97-98.
(159) C.J., p. 85.
(160) C.J., p. 86.
(161) C.J., p. 84.
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LE SENTIMENT ESTHETIQUE 459
une disposition dite sublime, 3) disposition qui, quoique dans l'esp
de l'homme, peut être ensuite attribuée à l'objet lui-même.
1) Tout d'abord, le sentiment du sublime ne peut surgir que dans la
rencontre d'un objet naturel : le sublime « est un objet (de la nature) q
prépare l'esprit à penser l'impossibilité d'atteindre la nature en tant
présentation des Idées ». « Cette Idée du supra-sensible (...) est évoqué
en nous par un objet» (162). Ainsi, l'objet est d'abord ce qui fait ap
raître la disposition de l'esprit pour les Idées de la raison.
Tous les objets de la nature n'ont pas ce pouvoir d'éveil, mais c
seulement où « grandeur et force s'y manifestent, en son chaos ou en
désordre, en ses ravages les plus sauvages et les plus déréglés » (1
La grandeur concerne le sublime mathématique, mais une grandeur n
trop proche, ni trop éloignée pour qu'à la fois elle puisse être appréhen
dans son ensemble et que les parties en soient discernées. Aussi ne fau
pas «ni trop s'approcher, ni être trop éloigné des Pyramides, afin
ressentir toute l'émotion que procure leur grandeur » (164). La fo
concerne le sublime dynamique qui se rencontre dans les «volcans
leur toute puissance dévastatrice (...) l'immense océan en sa fureu
enfin tous les paysages «susceptibles de faire peur» (165).
2) Ce n'est pourtant pas l'objet lui-même qui est sublime : il ne fait
susciter une certaine disposition d'esprit, qui, elle, est sublime. « Il n
faut donc pas nommer sublime l'objet, mais la disposition de l'esp
suscitée par une certaine représentation, qui occupe la faculté de jug
réfléchissante » (166). Cette disposition de l'esprit est sublime parce qu
s'ouvre sur les Idées de la raison. La raison seule, en effet, peut exiger
totalité de l'appréhension d'un infini, se sentir invulnérable par rapp
à la force déchaînée de la nature. « Il s'ensuit que le sublime ne doit
être cherché dans les choses de la nature, mais seulement en nos
Idées» (167). Le sublime se présente donc comme une disposition de
l'esprit vers les Idées de la raison, qui sont « rappelées en l'esprit et ravi-
vées» (168) par la vue d'un paysage de la nature capable de cet effet
en ce qu'il apparaît, soit comme absolument grand, soit comme possédant
une grande force menaçante.
Le sensible , signe du supra-sensible
Pourtant ce sublime, dont il a été explicitement précisé qu'il ne concer-
(162) C.J., p. 105.
(163) C.J., p. 86.
(164) C.J., p. 91.
(165) C.J., p. 99.
(166) C.J., p. 90.
(167) C.J., p. 89.
(168) C.J., p. 85.
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460 O. LARERE
nait que l'ouverture de l'esprit
lui-même. Ainsi Kant, à la fin du
en deux aspects, termine en disan
comme sublime selon cette double
relève dans une note afférente l
l'esprit opère une projection de
l'objet. L'intérêt de cette proje
Kant :
« Ainsi le sentiment du sublime dans la nature est le respect pour notre
propre destination, que par une certaine subreption (substitution du respect
pour l'objet au respect pour l'Idée de l'humanité en nous comme sujets)
nous témoignons à l'objet, qui nous rend pour ainsi dire intuitionnable
( anschaulich ) la supériorité de la destination rationnelle de notre faculté de
connaître sur le pouvoir le plus grand de la sensibilité » (170).
Il apparaît alors que l'objet de la nature, s'il est au départ la cause qui
suscite une disposition de l'esprit, est aussi ce sur quoi se lit cette disposi-
tion, qui n'est pas en elle-même intuitionnable. A travers les objets de
la nature qui les évoquent, nous pouvons intuitionner notre ouverture
aux Idées. Ainsi nous nous rendons sensible cela même qui ne peut pas
l'être.
L'originalité du sublime est de nous faire découvrir la possibilité pour
le sensible d'évoquer le supra-sensible. Les textes kantiens sont nombreux
à cet égard : l'impossibilité de faire convenir l'évaluation de la grandeur
des choses du monde sensible et de l'Idée «éveille le sentiment d'une
faculté supra-sensible », « démontre une faculté de l'âme qui dépasse
toute mesure des sens» (171); «l'impuissance propre du sujet dévoile
( entdeckt ) la conscience d'une faculté sans bornes du même sujet» (172).
Le même terme de dévoilement est repris dans l'analyse du sublime
dynamique : la force irrésistible de la nature « dévoile une faculté qui
nous permet de nous considérer comme indépendants par rapport à
elle » (173). La prise de conscience de notre raison apparaît presque comme
une découverte, puisque l'auteur va jusqu'à dire que les spectacles
terrifiants de la nature «nous font découvrir ( entdecken ) en nous un
pouvoir de résistance d'un tout autre genre» (174).
Certes, Kant dit que « l'objet est ainsi utilisé d'une manière subjective-
ment finale, et non jugé pour lui-même et en raison de sa forme » (175).
C'est pourquoi il n'indique rien de final pour la nature elle-même. Mais si
l'objet est ainsi « utilisé », c'est que cette utilisation présente un intérêt
(169) C.J., p. 87.
(170) C.J., p. 96.
(171) C.J., p. 90.
(172) C.J., p. 97-98.
(173) C.J., p. 99-100.
(174) C.J., p. 99.
(175) C.J., p. 115-116.
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LE SENTIMENT ESTHÉTIQUE 461
et est riche de signification : elle montre que la nature peut rendre sensibl
ce qui est du domaine du supra-sensible, et qu'ainsi le grand fossé
sépare le supra-sensible du phénomène n'est pas irréductible, puisqu'
est possible de faire du phénomène lui-même un usage supra-sensible
L'unique destination de l'esprit
Mais un tel usage de la nature dans le sentiment du sublime n'
possible que parce que ce sentiment exprime la dynamique intern
l'ensemble de nos facultés vers une destination morale. En effet, un m
revient très souvent dans l'analytique du sublime, le mot esprit : le sublim
est une «disposition de l'esprit» (176). Mais que faut-il entendre
esprit?
Kant le désigne souvent par Gemüt. Ainsi parle-t-il du « jeu subjectif
des forces de l'esprit (Gemütskräfle) (imagination et raison) comme
harmonieux même de par leur contraste » (177). L'esprit se présente donc
comme une unité qui englobe toutes les facultés dans leur opposition et
leur contraste. Cette totalité a une unique destination. Dans l'esprit, les
facultés se diversifient et se complètent vers une fin unique. C'est ainsi
que Kant souligne que la violence faite au sujet par l'imagination « est
considérée comme finale pour la destination de l'esprit (Gemüt) tout
entière» (178).
Ailleurs, Kant utilise le substantif Geist. L'âme (Geist) est le principe
qui donne un « élan aux facultés de l'esprit » et « augmente les forces qui
y conviennent» (179). Parce que le sentiment du sublime est un mouve-
ment, Kant l'appelle aussi une «disposition de l'âme» (180). L'esprit,
comme unité dynamique au fondement de notre nature, est alors en
nous la vie elle-même : « l'esprit est en soi-même uniquement vie (c'est le
principe vital lui-même) » (181). Or la vie en nous ne peut être vie, c'est-à-
dire élan, mouvement, action, que parce qu'elle est en même temps
sentiment, sentiment vital : en effet
« la vie dans le sentiment du corps n'est que conscience de son existence,
et non sentiment du bien-être ou de son contraire, c'est-à-dire de la stimula-
tion ou de l'arrêt des forces vitales » (182).
Cette unité de l'être de l'homme, qu'exprime en nous la vie, est, dans
son unité et sa totalité, ordonnée à des fins pratiques. C'est l'homme tout
entier qui est destiné à vivre dans le domaine du Souverain Bien. C'est
pourquoi le sentiment du sublime, en même temps qu'il est une disposition
de l'esprit, est une disposition de l'esprit « qui est semblable au sentiment
(176) C.J., p. 90.
(177) C.J., p. 97.
(178) Ibidem.
(179) C.J., p. 143.
(180) C.J. , p. 95. C'est Gemüt qui est utilisé ici.
(181) C.J., p. 113.
(182) Ibidem.
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462 O. LAUERE
moral » (183) ; tellement semblable
dans la nature humaine (...) c'est-
pour les Idées (pratiques), soit au
différence essentielle entre le sen
sublime : ce sont deux manières d'aborder la même ordination de la
sensibilité à notre fin pratique, l'un partant de la loi morale, l'autre de l
sensibilité. Mais dans les deux cas nous retrouvons une contrainte de
la raison sur la sensibilité, soit dans l'humiliation, soit dans l'élargissement
de l'imagination. Contrainte qui provoque un sentiment de peine qui est
en même temps un sentiment de plaisir (185). Le sentiment de peine
provient de l'inadéquation de la sensibilité à la raison ; le sentiment de
plaisir provient de ce que l'homme tout entier se sent appelé à une destina-
tion pratique.
L'originalité du sentiment du sublime est de nous rendre sensible,
accessible, cette destination :
« La nature est donc dite en ceci sublime, uniquement parce qu'elle
élève l'imagination à la présentation de ces situations, en lesquelles l'esprit
peut se rendre sensible ce qui est proprement sublime en sa destination et
supérieur même à la nature » (186).
Conclusion
Sentiment et finitude
Les conclusions de l'Esthétique relatives à l'unité du supra-sensib
dévoilé dans les sentiments du beau et du sublime montrent clairement
(183) C.J., p. 105-106.
(184) C.J., p. 103.
(185) La détermination des rapports entre «sentiments» de respect et de plaisir
mériterait une étude précise. Pour éclairer les assertions ci-dessus avancées, contentons-
nous de citer quelques textes.
Le sentiment de respect est d'abord présenté par Kant comme n'étant pas un
sentiment de plaisir : « Le respect est si peu un sentiment de plaisir qu'on ne s'y laisse
aller qu'à contre-cœur à l'égard d'un homme » (C. JR. Prat., p. 81). Mais en même temps
Kant reconnaît qu'à la conformité à la loi morale est lié nécessairement « un contente-
ment (Zufriedenheit) immuable » (C.R. Prat., p. 127). Ce contentement est une satis-
faction : « On pourrait dire de la satisfaction que (...) elle se rapporte à l'inclination,
à la faveur ou au respect » ( C.J. , p. 55). Cette satisfaction est même appelée plaisir:
« la satisfaction (...) retirée d'une action pour sa nature morale n'est pas un plaisir de
jouissance, mais un plaisir procédant de l'activité personnelle et de sa conformité à
l'idée de sa destination » ( C.J. , p. 125-126). Mais il s'agit alors du plaisir au sens le
plus large, considéré comme une « modification originale du sentiment, qui ne
correspond exactement ni au sentiment de plaisir, ni à celui de peine que procurent
les objets empiriques » ( C.J. , p. 64).
(186) C.J., p. 100.
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LE SENTIMENT ESTHÉTIQUE 463
que le cheminement de la pensée du philosophe à travers le be
sublime prolonge exactement son interrogation première et fondam
En effet, dans la Préface de la première édition de la Critique de la
Pure , Kant indiquait que le point de départ de sa philosophie
constatation des contradictions de la raison avec elle-même, dès q
cherchait à penser la réalité du supra-sensible, de l'inconditionné
rapporté ces questions métaphysiques (metaphysica specialis ), l'an
du savoir n'était qu'une propédeutique pour délimiter le domaine
connaissance objective et en écarter les Idées de la raison.
Cependant, pour être insolubles par la raison théorique, les pro
métaphysiques n'en restent pas moins, pour l'homme, d'un intérêt esse
et exigent, de ce fait, que d'autres voies soient ouvertes pour ten
les résoudre. La première, et la plus eminente, est la voie pratiqu
la première fois dans l'histoire de la philosophie, le faire établit sa
tion dans le vide laissé par le savoir. L'action devient le seul m
d'espérer atteindre le monde supra-sensible en voulant lui donner p
sivement réalité dans le monde de la nature.
La seconde voie consiste à rechercher si les Idées de la raison ne peuvent
pas être rejointes à travers les sentiments qu'elles conditionnent. Nous
avons souvent spécifié dans cette étude que le sentiment n'était révélateur
de la nature humaine que lorsqu'il était relatif à des représentations de
la raison. Nous constatons maintenant qu'une telle affirmation n'est que
l'envers de la logique extrêmement rigoureuse de la recherche kantienne.
Étant donné l'impossibilité pour la raison théorique de résoudre, positive-
ment ou négativement, les problèmes de la métaphysique ; étant donné
les limites de la raison pratique qui ne peut déterminer les Idées de la
raison que dans son domaine propre, Kant tente, à travers le sentiment
du beau et du sublime, de trouver une réponse aux questions essentielles
de la nature humaine. Le sentiment de plaisir n'intéresse donc le philo-
sophe que quand il lui permet de trouver des solutions aux problèmes
de la raison, en provoquant et sous-tendant une autre démarche de
l'esprit, une nouvelle manière de penser. L'universalité du plaisir ressenti
dans le beau et le sublime permet alors d'entrevoir une réponse positive,
bien qu'uniquement subjective, aux questions de l'unique raison. Mais ce
plaisir n'apporte qu'un signe d'espérance et non une preuve certaine, car
c'est une conséquence de la finitude de la connaissance qu'il faille recher-
cher, dans le langage affectif, un au-delà de signification dont l'homme ne
saurait se passer, mais que la vérité ne peut plus démontrer.
L'irréductibilité de l'homme
Aussi existe-t-il pour Kant des sentiments qui ne sont pas ir-rationnels,
opposés à la raison, mais qui contribuent, au contraire, à sa grandeur, en
apportant quelque lumière dans l'empire de l'illusion. Une telle corres-
pondance entre la raison et certains sentiments universels n'est possible
que parce que l'être caché de l'homme tend vers une unique destination.
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464 O. LARERE
Ainsi, sentiments et pensées, s'enr
exprimer, chacun à leur manière,
humaine. Entre l'affectif et l'inte
mystérieuse qui explique que ces
se complètent et s'enrichissent l'u
Toutefois, ces deux langages n
qu'aucun n'est exhaustif, et que la
humaine, signifie tout en même
toute définition. Alors que le se
dévoile une unité inconnaissable d
plus clairement combien cet être
finie d'appréhension. En effet no
que dans des représentations ina
pensée déborde infiniment la sens
dans les idées esthétiques, quand l
pouvoir conceptuel. Paradoxalem
sensible en nous, plus il nous pa
débordés par nos propres Idées, ce
plus nous en sommes proches.
Cependant, de ce que l'unité origin
insondable, jaillit la possibilité d
supra-sensible reste inconnaissable
épars, fragmentaire et toujours re
nature dans une source inconnu
morphose des êtres et de l'histoire,
dépasser sans cesse, en exprimant
propre, théorique, pratique ou art
de sens.
Aussi, quoique la quatrième question kantienne s'intitule : « Qu'est-ce
que l'homme ? », rien n'est-il plus étranger à Kant que la réduction de
l'homme aux termes du savoir que se proposent les sciences humaines, -
même si, paradoxalement, l'étude de l'homme comme objet est une
conséquence ultime de la révolution copernicienne dans la connaissance.
Pour Kant, au contraire, l'homme est essentiellement un être qui s'enracine
dans le supra-sensible, c'est-à-dire dans l'inconnaissable, et qui n'a pas
de pouvoir sur son être originaire et les représentations qu'il fait surgir.
C'est ce que révèle en effet l'analyse du Génie . Or le Génie est celui qui
actualise, d'une manière exemplaire et dans une harmonie parfaite, des
possibilités universelles de la nature humaine. Aussi, au delà de sa perfec-
tion rare et singulière, le Génie nous conduit à une compréhension nouvelle
de la nature humaine. L'homme apparaît alors comme un être qui
obéit mystérieusement à une ordonnance de ses facultés entre elles, en
fonction d'une loi personnelle et secrète, à lui-même inconnue, d'où surgit
son surprenant pouvoir d'invention et de création.
Odile Larere.
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