A propos de ce livre
Ceci est une copie numérique d’un ouvrage conservé depuis des générations dans les rayonnages d’une bibliothèque avant d’être numérisé avec
précaution par Google dans le cadre d’un projet visant à permettre aux internautes de découvrir l’ensemble du patrimoine littéraire mondial en
ligne.
Ce livre étant relativement ancien, il n’est plus protégé par la loi sur les droits d’auteur et appartient à présent au domaine public. L’expression
“appartenir au domaine public” signifie que le livre en question n’a jamais été soumis aux droits d’auteur ou que ses droits légaux sont arrivés à
expiration. Les conditions requises pour qu’un livre tombe dans le domaine public peuvent varier d’un pays à l’autre. Les livres libres de droit sont
autant de liens avec le passé. Ils sont les témoins de la richesse de notre histoire, de notre patrimoine culturel et de la connaissance humaine et sont
trop souvent difficilement accessibles au public.
Les notes de bas de page et autres annotations en marge du texte présentes dans le volume original sont reprises dans ce fichier, comme un souvenir
du long chemin parcouru par l’ouvrage depuis la maison d’édition en passant par la bibliothèque pour finalement se retrouver entre vos mains.
Consignes d’utilisation
Google est fier de travailler en partenariat avec des bibliothèques à la numérisation des ouvrages appartenant au domaine public et de les rendre
ainsi accessibles à tous. Ces livres sont en effet la propriété de tous et de toutes et nous sommes tout simplement les gardiens de ce patrimoine.
Il s’agit toutefois d’un projet coûteux. Par conséquent et en vue de poursuivre la diffusion de ces ressources inépuisables, nous avons pris les
dispositions nécessaires afin de prévenir les éventuels abus auxquels pourraient se livrer des sites marchands tiers, notamment en instaurant des
contraintes techniques relatives aux requêtes automatisées.
Nous vous demandons également de:
+ Ne pas utiliser les fichiers à des fins commerciales Nous avons conçu le programme Google Recherche de Livres à l’usage des particuliers.
Nous vous demandons donc d’utiliser uniquement ces fichiers à des fins personnelles. Ils ne sauraient en effet être employés dans un
quelconque but commercial.
+ Ne pas procéder à des requêtes automatisées N’envoyez aucune requête automatisée quelle qu’elle soit au système Google. Si vous effectuez
des recherches concernant les logiciels de traduction, la reconnaissance optique de caractères ou tout autre domaine nécessitant de disposer
d’importantes quantités de texte, n’hésitez pas à nous contacter. Nous encourageons pour la réalisation de ce type de travaux l’utilisation des
ouvrages et documents appartenant au domaine public et serions heureux de vous être utile.
+ Ne pas supprimer l’attribution Le filigrane Google contenu dans chaque fichier est indispensable pour informer les internautes de notre projet
et leur permettre d’accéder à davantage de documents par l’intermédiaire du Programme Google Recherche de Livres. Ne le supprimez en
aucun cas.
+ Rester dans la légalité Quelle que soit l’utilisation que vous comptez faire des fichiers, n’oubliez pas qu’il est de votre responsabilité de
veiller à respecter la loi. Si un ouvrage appartient au domaine public américain, n’en déduisez pas pour autant qu’il en va de même dans
les autres pays. La durée légale des droits d’auteur d’un livre varie d’un pays à l’autre. Nous ne sommes donc pas en mesure de répertorier
les ouvrages dont l’utilisation est autorisée et ceux dont elle ne l’est pas. Ne croyez pas que le simple fait d’afficher un livre sur Google
Recherche de Livres signifie que celui-ci peut être utilisé de quelque façon que ce soit dans le monde entier. La condamnation à laquelle vous
vous exposeriez en cas de violation des droits d’auteur peut être sévère.
À propos du service Google Recherche de Livres
En favorisant la recherche et l’accès à un nombre croissant de livres disponibles dans de nombreuses langues, dont le frano̧ais, Google souhaite
contribuer à promouvoir la diversité culturelle grâce à Google Recherche de Livres. En effet, le Programme Google Recherche de Livres permet
aux internautes de découvrir le patrimoine littéraire mondial, tout en aidant les auteurs et les éditeurs à élargir leur public. Vous pouvez effectuer
des recherches en ligne dans le texte intégral de cet ouvrage à l’adresse http://books.google.com
135874
ÈRES
SUR UN CAS PARTICULIER DE SOMNAMBULISME
par R. LÉPINE
1412188
IF DES
professeur de clinique médicale à la Faculté de médecine de Lyon .
J'ai observé cette année , dans mon service , à l'Hôtel- Dieu ,
un malade que l'on peut, à certains égards , considérer comme
un somnambule , et dont l'état me paraît mériter d'être examiné
ici au point de vue psychologique et médico - légal ( 1 ) .
Agé de vingt-deux ans , il disait avoir été atteint depuis envi-
ron quatre ans de divers accidents névropathiques et il était
entré à l'hôpital pour une paralysie ( nerveuse) du côté droit
qui le confinait au lit , quand , une nuit, il s'est levé en état de
somnambulisme . Son voisin nous a raconté qu'il a fait son
lit et feuilleté un livre, s'arrêtant aux pages qui sont ornées
de gravures . Dans cet état de somnambulisme sa paralysie
avait complètement disparu .
Le lendemain matin , 24 avril , on l'a trouvé paralysé et en état
de somnolence profonde ; il n'a repris connaissance qu'à midi .
Dans la nuit du 26 au 27 il s'est levé de nouveau et a écrit une
lettre de la main droite ( complètement paralysée à l'état de
veille) ; et à partir de la nuit du 29 au 30 il a cessé définitive-
"ment d'être paralysé . Il a présenté , en revanche , un état fort
singulier, qui s'est peu modifié pendant plusieurs semaines
consécutives, et qui durait encore lorsqu'il a quitté l'hôpital .
Voici fort exactement quel était l'état de ce malade :
La tête est inclinée en avant , la face regardant presque tou-
(1 ) J'ai rapporté assez longuement son histoire médicale dans la Revue de mé-
decine, numéro d'août 1894.
2 R. LÉPINE
jours presque directement en bas ; les paupières sont aux trois
quarts abaissées, de sorte que le malade ne voit guère qu'à tra-
vers ses cils ; de plus elles sont agitées d'un tremblementpresque
continuel. On éprouve beaucoup de difficulté à les soulever , le
malade s'y prêtant très mal et résistant (en partie involontaire-
ment ) d'une manière fort énergique à ce mouvement, comme
s'il avait de la photophobie .
La vision est imparfaite ; mais avant de l'étudier il est préfé-
rable d'exposer l'état du sens de l'ouïe qui est bien plus facile
à préciser, attendu que nous y trouvons des conditions de sim-
plicité vraiment schématique.
En effet, le malade n'entend absolument que les bruits qu'il
écoute. On a très souvent agité soudainement derrière lui une
petite cloche produisant un bruit assourdissant et insupportable
pour toute personne dont l'ouïe est normale . Jamais il n'a eu le
plus léger soubresaut ( et cependant l'excitabilité n'est pas dimi-
nuée chez lui on verra plus loin qu'un simple attouchement,
quand il n'est pas prévenu , produit invariablement une attaque) .
Il est absolument certain que le malade n'entend pas la cloche
si on ne l'avertit pas , et s'il ne la voit pas. Aucune simulation de
sa part n'est admissible à cet égard , et parmi les médecins fort
nombreux qui ont été témoins du fait , aucun n'a élevé le
moindre doute, tant la netteté de l'expérience est saisissante .
Il entend au contraire d'une manière parfaite les bruits , même
les plus légers , qui sont en rapport avec ses préoccupations ;
il entend également les bruits , même très faibles, sur lesquels
on attire son attention , par exemple le tic-tac d'une montre
à quatre mètres de distance . L'expérience a été faite plusieurs
fois et a donné des résultats constants : la montre était placée
latéralement et un peu en arrière , de telle manière qu'il lui était
impossible de la voir, il en entend le bruit à la distance que
nous venons d'indiquer, et cesse de l'entendre si à ce moment ,
sans qu'il le sache , on interpose un écran entre la montre et son
oreille . Cette expérience ayant été faite avec la plus grande
rigueur, nous en tenons le résultat pour absolument certain .
Il n'y a pas de différence entre l'audition à droite et à gauche .
Le sens du goût et celui de l'odorat ont toujours paru intacts .
Revenons maintenant au sens de la vue :
RES
SUR UN CAS PARTICULIER DE SOMNAMBULISME 3
Je présente au malade , à distance convenable , une épingle
anglaise , objet qui ne lui est certainement pas familier ; il
répond « C'est blanc » , et quand je le presse de préciser :
« C'est un morceau de craie. »
― « C'est
Je lui montre une pièce de 50 centimes assez usée
du fer. » - Non , regardez mieux : « C'est une pièce de 50
centimes >>. - Quelle effigie ? - « C'est le roi d'Italie » , ce qui
est exact . Or cette effigie est difficilement reconnaissable ( cet
examen a été fait en présence de M. le professeur Arloing) .
Ajoutons qu'il passe une partie de ses journées à copier des
dessins qu'il reproduit d'une manière sinon artistique , au moins
très exacte . Il est donc certain qu'il voit quand il sait ce qu'il doit
voir. Autrement il voit mal, puisqu'il ne reconnaît pas aisément
les objets qui ne lui sont pas familiers .
On est donc , ce me semble , autorisé à affirmer que le malade
présente , à un certain degré , l'état connu en médecine sous le
nom de cécité psychique , c'est - à - dire que le malade voit sans
doute, mais ne sait pas toujours ce qu'il voit . Celle-ci d'ailleurs
n'explique pas suffisamment l'état imparfait de la vision : il faut
tenir compte du fait que le malade a la face inclinée en bas , les
paupières abaissées . Il ne voit donc que les objets situés en bas ,
et à travers ses cils ; cette dernière particularité explique cer-
tainement en grande partie les variations de l'acuité de sa vision .
A sa table, qui est placée entre deux lits , dans une demi-obs-
curité , il copie parfaitement un dessin , comme je l'ai dit plus
haut ; probablement, avec ce faible éclairage, les paupières sont
moins fortement abaissées . Il paraît évident que le malade
redoute une lumière un peu vive .
Comment concilier sa bonne foi , qui est certaine , avec ses
affirmations réitérées qu'il voit et entend fort bien ? Quant à sa
prétention de bien entendre , elle est , quand on y réfléchit , suf-
fisamment justifiée ; en effet , comme il entend , et fort bien, tout
ce qu'il écoute , et qu'il n'entend nullement le reste , on conçoit
que ce reste soit , pour lui , comme non avenu et qu'il ne puisse
se rendre compte de l'état défectueux de son audition . Pour le
concevoir il faut une analyse psychologique que son défaut d'ins-
truction ne lui permet pas de faire . Mais , pour l'état de la
vision , la difficulté est assurément plus grande . Si on lui de-
4 R. LÉPINE
mande si telle personne présente a de la barbe , il élude la
question et dit « qu'il le sait bien » . Je suis pour ma part con-
vaincu qu'il n'en sait rien , car ayant la tête inclinée en bas et
les paupières abaissées , il ne peut voir la partie supérieure des
gens qui sont en face de lui et ne les reconnaît évidemment qu'à
leur démarche , à leur voix , etc. Dès lors , de deux choses l'une :
ou bien il ment , ou bien il ne se rend pas un compte exact de
son état, par suite d'une inconscience que je suis d'ailleurs hors
d'état d'expliquer. Je crois pour ma part que la seconde alterna-
tive est exacte et qu'il a une sorte d'inconscience qui l'empêche
de reconnaître qu'il voit mal certains objets .
Pendant les conversations fort longues que j'ai eues avec lui ,
j'ai pu me convaincre qu'il se rappelle parfaitement tout son
passé . Mais il a besoin de réflexion pour répondre aux questions
qui ont trait à un nombre . Si on lui demande , par exemple , son
âge, il porte l'index droit en extension , à sa tempe droite et
répond seulement après quelques secondes . Si on lui demande
dans quel but il fait ce geste , il dit invariablement que c'est
«< pour mieux réfléchir » . On lui a fait composer des <« poésies >>
<
(qui ne sont d'ailleurs que de la prose rimée ) . Or , pendant leur
composition il tenait le doigt sur la tempe , saisissant ensuite la
plume pour écrire le vers auquel il venait de songer , puis
reportant le doigt sur la tempe et ainsi de suite. Il prétend que
l'index gauche sur la tempe gauche ne lui éclaircit pas les idées .
Beaucoup de gens portent en effet leur main à leur front pour
réfléchir , mais sans prédilection de côté .
Ce n'est pas seulement quand il se livre à un petit calcul
mental ou à un travail de composition qu'on le voit porter
l'index à sa tempe dans les premiers jours surtout , c'était
à l'occasion de presque tous les actes de sa vie , par exemple , s'il
voulait chercher son tabac dans ses poches , rouler une cigarette ,
l'allumer, etc. , etc. Tant qu'il n'avait pas fait ce geste , il sem-
blait ne pas savoir où était son paquet de tabac ou sa boîte d'al-
lumettes . S'il tenait son allumette à la main , il fallait avant de
la frotter qu'il mît de nouveau l'index sur sa tempe . Ainsi ce
geste était le préliminaire en quelque sorte obligé soit d'un sou-
venir , soit d'une volition .
Son intelligence m'a paru la même qu'à son entrée dans le
RES
SUR UN CAS PARTICULIER DE SOMNAMBULISME 5
service, alors qu'il était simplement paralysé. Ses <
« poésies >>
dont il me paraît inutile de donner un spécimen , sont telles qu'on
peut les attendre d'un jeune homme possédant les connaissances
qu'on acquiert dans les écoles primaires . Mais si , dans le nouvel
état où il se trouve depuis le 30 avril , son intelligence ne
semble pas s'être modifiée , il n'en est pas de même de ses senti-
ments affectifs et de ses besoins physiques . Jusqu'à cette date , il
14172184
parlait souvent de sa mère et d'une de ses sœurs , d'une manière
qui ne laissait pas de doute sur la vivacité de ses sentiments .
D'autre part, il était extrêmement sobre comme sont en général
les méridionaux . Or, à partir de son nouvel état , il est devenu
plutôt égoïste et, pendant les premiers jours , sa voracité était
excessive. Comme ce sont les sœurs de service qui distribuent
les aliments, ses pensées étaient constamment dirigées sur elles :
il entendait leurs pas et leurs voix à l'autre bout de la salle .
Quant aux personnes ( élèves en médecine ) qui l'entouraient , il
ne paraissait pas se douter de leur présence . Si je m'approchais
de lui je n'étais le plus souvent pas reconnu , et il fallait que la
sœur l'avertit de ma présence . Aussitôt il entrait en communi-
cation avec moi ; sa figure exprimait le plaisir de me voir ; il
causait avec la plus grande lucidité et si , à ce moment , une des
personnes qui m'entouraient (le chef de clinique , l'interne ou les
externes du service ) l'interpellait violemment, il n'entendait en
aucune façon cette interpellation ; elle était nulle pur lui . Si alors
je le prévenais de la présence d'un de ces messieurs , il se tour-
nait de son côté et causait avec lui ; dans ce cas , le plus souvent ,
je perdais communication ; en tous cas nous n'avons pu réussir
à le maintenir en communication avec trois personnes à la fois .
Puis , si la sœur arrivait avec la soupe , il se mettait à manger et
cessait d'être en communication avec nous .
J'ai insisté sur le fait , parfaitement établi, qu'aucun son n'est
perçu par le malade , si son attention n'est pas préalablement
fixée sur ce qu'il doit entendre . Il est donc impossible de
l'effrayer par un bruit . Il n'en est pas de même avec la vue : si
pendant qu'il mange , qu'il joue aux cartes . etc. , on place devant
ses yeux un feuille de papier blanc ou noir , il paraît sur le "
champ fort troublé ; il ne se rend pas compte de la cause qui
l'empêche de voir et il porte sa main pour explorer l'obstacle ;
6 R. LÉPINE
mais rien n'est curieux comme la manière dont il fait ce geste :
il s'y prend à plusieurs reprises , il avance sa main et la recule ,
et son visage qui habituellement est assez impassible prend une
expression d'inquiétude et même d'effroi . Assez souvent il recon .
nait promptement la nature de l'obstacle interposé devant ses
yeux et cesse d'être inquiet ; mais d'autres fois il n'en est pas
ainsi , et, s'il touche, pendant son exploration , l'obstacle avant
qu'il se soit rendu compte de sa nature , il perd connaissance
quelques instants ; tout son corps est alors agité d'un tremblement
convulsif. C'est là une petite attaque .
Il est très aisé de provoquer chez lui une grande attaque . En
effet si , pendant qu'on cause avec lui , une personne, qu'il ne voit
pas , le touche même très légèrement à un endroit quelconque du
corps , immédiatement il perd connaissance , tremble , chancelle
quelques instants et finit par tomber, presque toujours en arrière .
Le même effet se produit si la personne avec laquelle il cause le
touche sans qu'il le voie ; au contraire , si la personne avec
laquelle il cause le touche ostensiblement le résultat est nul , le
malade n'étant pas surpris.
Fait digne de remarque , il peut arriver qu'il n'ait pas la per-
ception consciente de cet attouchement ostensible , qui , je le
répète, ne le surprenant pas, n'a pour lui aucun effet fâcheux .
Ainsi, pendant que je cause avec lui , je lui saisis l'épaule et le
secoue violemment de toutes mes forces pendant plusieurs mi-
nutes . Le malade ne paraît , à en juger par l'expression de son
visage , nullement étonné de ce singulier procédé ; et , quand
l'ayant bien secoué , je lui demande ce qu'il en pense , il ne sait
de quoi je lui parle . Evidemment la perception consciente des
brusques mouvements auxquels il a été soumis a fait défaut ,
ou du moins a été bien incomplète . On ne peut soutenir qu'il ait
pu en perdre après quelque instants le souvenir, car il n'a pas
de défaillances de mémoire et il se souvient parfaitement de ce
qu'il a dit, ou de ce qu'il a fait précédemment , ainsi que de tous
les gestes qu'il a remarqués .
J'ai dit plus haut qu'après un attouchement brusque le malade
chancelle et , généralement , tombe . Parfois , mais fort rare-
ment, il évite la chute , et après avoir titubé , d'une manière
d'ailleurs fort inquiétante , il reprend son équilibre et revient à
ERES
SUR UN CAS PARTICULIER DE SOMNAMBULISME 7
une demi-conscience (? ) , puis , quelques instants plus tard, se
remet à causer , en continuant la phrase interrompue , et sans
nulle conscience de la perte de connaissance . Si on lui demande
quel malaise il a éprouvé il répond qu'il n'en a éprouvé aucun ;
et cependant son intelligence , pendant quelques minutes au
moins, est obnubilée .
On remarque aussi en ce moment que le malade s'effraie de
tous les objets qui l'entourent et n'ose en toucher aucun , ou du
moins ne les touche qu'en avançant et retirant la main exacte-
ment comme je l'ai signalé plus haut dans le cas d'interposition
d'une feuille de papier devant ses yeux . Puis cet état de malaise
inconscient se dissipe .
Pour le remarquer en passant , je ne crois pas que l'effet ,
extraordinaire en apparence , que la surprise produit chez mon
malade soit sans analogie : on sait qu'une personne saine , forte-
ment surprise , se met à trembler de tous ses membres et éprouve
une sorte de crise sans perte de connaissance ; dès lors on com-
prend que chez lui cette crise puisse avoir une intensité insolite
et se complique de perte de connaissance ?
J'ai suffisamment insisté sur le fait que le malade ne présente
pas de trouble psychique ( sauf, comme je l'ai dit plus haut ,
qu'il ne se rend pas un compte bien exact de l'état de sa vue et
de l'ouïe ) . Cela posé , on peut dire que ce qui caractérise la condi-
tion où il se trouve , c'est le rétrécissement du champ des percep-
tions sensorielles, savoir :
1° Un défaut absolu de perceptions auditives , mais avec cette
particularité que l'audition devient immédiatement parfaite , si
l'attention intervient ;
2º Un défaut partiel des perceptions exactes de la vue , égale-
ment modifiables par l'attention .
Il est à remarquer que cette anesthésie sensorielle réalise aut
plus haut degré un état d'ailleurs normal, celui où se trouve
toute personne qui médite . Si nous sommes profondément absor-
bés par un travail abstrait nous n'entendons pas le bruit banal
de la rue ; nous en sommes absolument distraits . Certaines de
nos cellules cérébrales ont donc à l'état normal la faculté de
rompre leurs communications avec la périphérie, de fermer en
quelque sorte la porte aux sensations importunes . Ce qu'il y a
8 R. LÉPINE
seulement de remarquable chez mon malade , c'est que pour lui,
bien qu'il ne médite pas , la fermeture est absolue , et qu'aucun
bruit ne lui arrive s'il n'ouvre pas spontanément « sa porte » .
Mais ce que ne peut faire une excitation venue de la périphérie ,
si intense qu'elle soit , la volonté, autrement dit l'attention , le
réalise avec la plus grande facilité . Il ne peut entendre un
vacarme assourdissant , mais il jouit de la faculté de percevoir ,
s'il le veut, le son le plus léger .
Il est évident que ce malade n'offre pas un type de l'état qu'on
désigne sous le nom de somnambulisme . Il en diffère notamment
en ceci que le somnambule classique est encore moins en rela-
tion avec le monde extérieur . Pour ce dernier , quand il présente ,
je le répète , le type classique , l'irresponsabilité ne peut être
contestée . On connaît le cas célèbre de ce moine allant nuitam-
ment tenter d'assassiner son supérieur dans sa cellule et mani-
festant spontanément , le lendemain , le remords le plus sincère de
l'acte criminel qu'il croyait avoir accompli . Au contraire mon
malade , s'il avait commis quelque acte délicieux ou criminel en
eût été pleinement responsable ; car son état de conscience était
intact, sauf, bien entendu , au moment des attaques et dans les
quelques moments d'obnubilation qui suivaient les grandes
attaques , ainsi que je l'ai dit plus haut . Au point de vue de la
responsabilité, il était exactement dans l'état d'un aveugle ou
d'un sourd ; et si sa surdité et sa cécité incomplètes avaient au
point de vue psychologique quelque chose de spécial et de fort
curieux , elles n'avaient en réalité aucun effet sur la conscience .
Cet homme, quelque bizarre et incomplet qu'il fût , au point de
vue de ses relations avec le monde extérieur, jouissait de la
plénitude de sa raison ; je n'hésite pas à le prétendre après
l'avoir longuement étudié . Tout au plus pourrait-on penser qu'il
était moins bien équilibré qu'un homme jouissant de l'intégrité
de la santé .
Est-ce à dire qu'il en sera nécessairement de même chez un
malade qui présentera comme le mien ce rétrécissement si
étrange des perceptions sensorielles ? - Assurément non . - - Au
point de vue de la responsabilité morale, chaque cas doit être
―
envisagé en soi . Entre mon malade responsable et tel autre
irresponsable, il y a , dans la réalité , une infinité de degrés ,
1
8 R. LÉPINE
seulement de remarquable chez mon malade , c'est que pour lui,
bien qu'il ne médite pas, la fermeture est absolue , et qu'aucun
bruit ne lui arrive s'il n'ouvre pas spontanément « sa porte » .
Mais ce que ne peut faire une excitation venue de la périphérie ,
si intense qu'elle soit , la volonté, autrement dit l'attention , le
réalise avec la plus grande facilité . Il ne peut entendre un
vacarme assourdissant, mais il jouit de la faculté de percevoir ,
s'il le veut, le son le plus léger .
Il est évident que ce malade n'offre pas un type de l'état qu'on
désigne sous le nom de somnambulisme . Il en diffère notamment
en ceci que le somnambule classique est encore moins en rela-
tion avec le monde extérieur . Pour ce dernier , quand il présente ,
je le répète , le type classique , l'irresponsabilité ne peut être
contestée . On connaît le cas célèbre de ce moine allant nuitam-
ment tenter d'assassiner son supérieur dans sa cellule et mani-
festant spontanément , le lendemain , le remords le plus sincère de
l'acte criminel qu'il croyait avoir accompli . Au contraire mon
malade, s'il avait commis quelque acte délicteux ou criminel en
eût été pleinement responsable ; car son état de conscience était
intact, sauf, bien entendu , au moment des attaques et dans les
quelques moments d'obnubilation qui suivaient les grandes
attaques , ainsi que je l'ai dit plus haut . Au point de vue de la
responsabilité, il était exactement dans l'état d'un aveugle ou
d'un sourd ; et si sa surdité et sa cécité incomplètes avaient au
point de vue psychologique quelque chose de spécial et de fort
curieux , elles n'avaient en réalité aucun effet sur la conscience .
Cet homme , quelque bizarre et incomplet qu'il fût , au point de
vue de ses relations avec le monde extérieur, jouissait de la
plénitude de sa raison ; je n'hésite pas à le prétendre après
l'avoir longuement étudié . Tout au plus pourrait-on penser qu'il
était moins bien équilibré qu'un homme jouissant de l'intégrité
de la santé.
Est-ce à dire qu'il en sera nécessairement de même chez un
malade qui présentera comme le mien ce rétrécissement si
étrange des perceptions sensorielles ? - Assurément non . — Au
point de vue de la responsabilité morale , chaque cas doit être
-
envisagé en soi . Entre mon malade responsable et tel autre
irresponsable, il y a , dans la réalité , une infinité de degrés ,