PAR LE PETIT-FILS DU Dr OTTO BUCHINGER
RAIMUND WILHELMI
Directeur de la clinique de renommée mondiale Buchinger
Wilhelmi
Préface de la Dre Françoise Wilhelmi de Toledo
Une vie consacrée au jeûne pour se rencontrer soi-même
Traduit de l’allemand par Muriel Frantz-Widmaier
ÉDITIONS JOUVENCE
Route de Florissant 97 – 1206
Genève — Suisse
Site Internet : www.editions-jouvence.com
E-mail :
[email protected]Catalogue gratuit sur simple demande.
Titre original : Das Glück des Fastens : Was mein Grossvater Otto Buchinger schon wusste
oder was wir gewinnen, wenn wir verzichten
As stated in the original German edition
Copyright © 2020 Hoffmann und Campe Verlag, Hamburg, Germany
Cet ouvrage a été proposé à l´éditeur français par l´agence EDITIO DIALOG, Michael
Wenzel (www.editio-dialog.com)
© Éditions Jouvence, pour la présente édition en français, 2021
© Édition numérique Jouvence, 2021
ISBN : 978-2-88970-032-5
Traduit de l’allemand par Muriel Frantz-Widmaier
Couverture et mise en page intérieure : Virginie Cauchy
Illustration : Adobe Stock © Lana
Photographie de l’auteur : Marcus Höhn
Tout ce que mon grand-père Otto Buchinger
savait déjà, ou tout ce que le renoncement nous
apporte.
SOMMAIRE
Introduction
CHAPITRE 1
Le départ
CHAPITRE 2
L’arrêt
CHAPITRE 3
L’ordre
CHAPITRE 4
Les revers
CHAPITRE 5
La transformation
CHAPITRE 6
La clarté
CHAPITRE 7
Un autre
Biographie
Notes
PRÉFACE
ai rencontré Raimund Wilhelmi à l’occasion de mon premier jeûne à la
J’ clinique Buchinger Wilhelmi dans les années 1980, à la fin de mes
études de médecine. Le concept de cette clinique, dirigée à l’époque par ses
parents, Maria Buchinger et Helmut Wilhelmi, m’a très vite enthousiasmée.
De même – il faut l’avouer – que Raimund, qui en était le « directeur
adjoint » et que j’ai épousé en 1982.
Depuis quarante ans, Raimund Wilhelmi et moi-même sommes la troisième
génération de cette entreprise familiale à développer et à actualiser le
programme de jeûne thérapeutique Buchinger Wilhelmi en trois
dimensions : la dimension médicale scientifique, la dimension
communautaire, interculturelle et la dimension psychologique, spirituelle
que nous appelons « inspirationnelle ».
Raimund Wilhelmi m’a beaucoup attirée par son côté bon vivant, cultivé,
musicien, ouvert au monde, à la politique, à la culture. Il m’a aussi un peu
étonnée par son style de vie qui n’est pas directement celui que l’on
enseigne dans les cliniques… à l’exception du fait que depuis l’âge de vingt
ans, il pratique le jeûne prolongé pendant trois ou quatre semaines par an,
ce qui peut arriver deux fois dans l’année. Tout d’abord dans le but de
remettre les pendules métaboliques à l’heure et de lui permettre de
continuer à mener une vie très active et parfois débordante. Puis, d’année en
année, ces jeûnes répétés ont agi en profondeur sur Raimund, j’en ai été le
témoin.
C’est d’ailleurs l’objet de son livre Le Bonheur du jeûne, où il décrit avec la
force de l’expérience personnelle son évolution, étayée par la connaissance
de nombreuses publications théologiques et psychologiques sur le jeûne.
Lui-même héritier de cliniques de jeûne, il en avait plutôt pris le contre-
pied, cherché sa voie dans l’extraversion, rêvé de tout sauf de diriger un tel
établissement. Mais la pratique régulière l’a amené petit à petit à se
détacher de la dimension perte de poids, réajustement métabolique,
correction de divers dysfonctionnements articulaires ou corporels. Il s’est
approprié ce qu’il avait hérité.
Il a appris à se retirer pour jeûner, à s’entourer de livres, à se plonger dans
la nature à vélo, la plupart du temps dans l’une des deux cliniques
Buchinger Wilhelmi, à Überlingen ou à Marbella. D’une façon remarquable
et parfaitement disciplinée, il s’est laissé couler dans le travail intérieur qui
s’offrait à lui à chaque jeûne.
La dimension médicale et scientifique était plutôt mon domaine. Nous
étions tous deux très engagés dans l’aspect interculturel et communautaire.
C’est la dimension psychologique, inspirationnelle et progressivement
spirituelle qui a commencé à devenir centrale dans ses jeûnes.
J’ai pu en voir l’évolution au cours des années et même des décennies. La
transformation au niveau énergétique après le jeûne était vraiment tangible
chez lui. Une espèce de calme et de sérénité qui sont la véritable essence de
son être profond canalise parfaitement sa vie trépidante et ses activités
tournées vers l’extérieur.
De la sorte, aussi bien pour lui que pour la quatrième génération, celle de
nos fils et nièces qui ont repris la direction des cliniques de Marbella et
d’Überlingen, la pratique personnelle régulière du jeûne multidimensionnel
est notre plus grande source de motivation à développer les cliniques :
documenter les bienfaits thérapeutiques et inspirationnels du jeûne et offrir
des lieux où le pratiquer en toute sécurité. L’expérience personnelle et
l’évolution de celle-ci au cours des jeûnes répétés sont tellement
prodigieuses que même si les arguments scientifiques peuvent parfois nous
manquer, nous restons fidèles à l’héritage d’Otto Buchinger et de sa femme
Else. Ils ont lancé un programme de jeûne et de stratégies alimentaires que
nous avons enrichi durant quatre générations et dont nous avons assuré les
bases scientifiques par de nombreuses publications.
Le Bonheur du jeûne est un témoignage qui nous donne envie de découvrir
ce programme de jeûne qui sommeille en nos gènes et qui s’active dès que
l’on renonce volontairement à manger pendant une certaine période. Un
livre qui vous convaincra que, contrairement à ce qu’on pourrait imaginer,
jeûner rend heureux.
Docteure Françoise Wilhelmi de Toledo
INTRODUCTION
E n 1920, en accueillant son premier patient jeûneur, le docteur Otto
Buchinger a inauguré une nouvelle voie. De nos jours, cette ancienne
méthode autrefois marginale jouit d’une reconnaissance sans cesse
grandissante et suscite depuis peu un vif intérêt dans le monde scientifique.
Durant de nombreuses années, le petit-fils d’Otto Buchinger, Raimund
Wilhelmi, a dirigé la clinique Buchinger Wilhelmi à Überlingen, sur les
bords du lac de Constance. Avec son épouse spécialiste du jeûne, la
docteure Françoise Wilhelmi de Toledo1, il a fait évoluer le jeûne en une
méthode thérapeutique moderne du XXIe siècle. Il pratique d’ailleurs cet
exercice régulièrement lui-même. Il en est intimement convaincu : le jeûne
n’est pas seulement un renoncement, il rend possible une transformation
spirituelle vers une nouvelle personnalité, vers la vraie personnalité.
« Si, pendant le jeûne, le corps se porte bien,
c’est l’âme qui a faim,
faim de nourriture spirituelle. »
Otto Buchinger
À ma chère épouse, la docteure Françoise Wilhelmi de Toledo, qui
s’est engagée toute sa vie pour faire reconnaître le jeûne dans le monde
scientifique et médical.
Elle assume la direction scientifique de la clinique Buchinger Wilhelmi
aujourd’hui encore et m’a beaucoup aidé dans la rédaction des passages
à caractère médical.
Chapitre 1
LE DÉPART
T
T out commencement est orienté vers l’avenir, un temps exaltant et
rempli de confiance, qui ouvre un horizon de possibles. Rien ne nous
effraie davantage que le vide. Rien ne nous contrarie autant qu’un
réfrigérateur vide ou une assiette vide. Il faut bien l’admettre : une assiette
vide est bien plus que de la vaisselle. Et jeûner est bien plus que renoncer.
C’est la promesse de l’expérience de la plénitude de la vie, que nous avons
plus de chances de reconnaître si nous la contemplons avec un certain recul,
idéalement avec le tube digestif au repos et l’esprit clair. Seul un tel état de
manque nous permet de comprendre la signification de « plein » et de
« vide ».
Pour reprendre l’expression de mon épouse, la docteure Françoise Wilhelmi
de Toledo, célèbre spécialiste du jeûne, nous vivons à une « époque où les
personnes suralimentées sont plus nombreuses que les personnes sous-
alimentées ». Cette réalité est stupéfiante. Il devient dès lors nécessaire de
prêter attention aux deux pathologies. Dès l’âge de soixante ans environ, les
tableaux cliniques tels que le diabète de type 2, l’hypertension artérielle, les
accidents vasculaires cérébraux, les cardiopathies et les arthropathies, de
même que la démence, la maladie de Parkinson et le cancer deviennent plus
fréquents. Un jeûne régulier permet selon des études faites sur des modèles
animaux de retarder l’apparition de ces maladies. Le renouvellement et la
régénération des cellules consécutifs au jeûne permettent d’améliorer sa
qualité de vie et de préserver sa santé jusqu’à un âge avancé.
La recherche fondamentale actuelle ne fait que corroborer ce que
l’humanité sait intuitivement depuis plus de deux mille ans : nos gènes
renferment un très bon programme de gestion de manque de nourriture, soit
le programme du jeûne, mais aucun programme de gestion de la
suralimentation. Les résultats des recherches internationales dont nous
disposons invitent à la conclusion suivante : rien ne nous empêche
d’intégrer à notre vie quotidienne le jeûne comme thérapie.
Voici de nombreuses années que mon grand-père Otto Buchinger l’avait
compris, et peut-être est-ce plus simple que nous l’imaginons. En effet,
l’intuition selon laquelle nous sommes perdants à nous laisser dominer par
la démesure n’est pas nouvelle. Toutes les religions se fondent sur l’idée
selon laquelle la modération et un renoncement conscient aident les
hommes à réfléchir. Mais la technique culturelle du jeûne est bien plus
qu’une négation, bien plus qu’un renoncement à la nourriture. Elle n’a de
sens que si nous partons du principe que nous gagnons quelque chose en
renonçant. Quelque chose qui ne peut être mesuré par une balance, mais qui
a néanmoins du poids : notre relation à nous-mêmes et au monde.
En 1914, quelques années avant sa première cure de jeûne, mon grand-père
se prescrivit à lui-même ces règles de vie :
« Combattez l’avidité ! Ne consommez pas de viande ! Que
des potages ! Bannissez l’alcool, la nicotine et le café ! Si la
faim vous ronge : grignotez quelques fruits. Mangez
rarement, en petites quantités et en suivant les
recommandations Fletcher. (L’écrivain américain Horace
Fletcher est l’initiateur de cette méthode réputée, qui consiste
à mastiquer chaque bouchée longuement.)
Pratiquez une randonnée chaque jour ! Lisez de bons livres,
de grandes pensées, des réflexions, des prières ! Jeûnez
régulièrement le matin. »
À l’époque, au lendemain du déclenchement de la guerre, il servait dans la
marine comme médecin en chef sur le navire cuirassé Roon et menait sa
première croisade farouche contre les excès d’alcool autour de lui et
l’obligation de boire au mess des officiers.
Le déclencheur d’une cure de jeûne est parfois un mode de vie malsain (un
excès de nourriture, un excès d’alcool) et souvent une affection organique.
De temps en temps, c’est une crise personnelle, l’effondrement d’une
carrière, l’échec d’une relation de longue durée, la perte d’un être cher, ou
parfois simplement un sentiment diffus de malêtre qui s’éternise, ou des
brûlures d’estomac qui persistent. Quoi qu’il en soit, franchir le cap pour
s’extraire d’une telle situation (« je n’en peux plus ») requiert du courage.
Nos hôtes arrivent souvent complètement épuisés, stressés, mais heureux
d’être là. Certains sont étonnamment calmes, d’autres transpirent, ont le
teint blême, semblent confus, d’autres encore fondent en larmes dès
l’examen médical initial. La plupart ont compris qu’il devenait urgent
d’agir, et pourtant, ils ont peur, surtout quand ils viennent pour la première
fois, ne sachant pas à quoi s’attendre. Ils n’imaginent pas comment survivre
sans nourriture solide. Mais ils se disent qu’un événement doit se produire,
qu’ils ne peuvent pas continuer de la sorte, et ils prennent leur courage à
deux mains.
Ils ne peuvent pas continuer de la sorte.
Regarder la nature peut aider. Elle apporte du réconfort, ou, comme l’écrivit
mon grand-père dans son essai De l’hygiène de l’homme intérieur2,
anticipant de manière quasi prophétique les conclusions actuelles de la
biologie et de la médecine modernes : « La nature est un lieu de
régénération éternellement prêt. »
Mais ce n’est pas tout. Un regard vers la nature nous apporte bien plus
encore, à nous, êtres humains. Le jeûne est non seulement l’une des plus
anciennes pratiques et culturelles de l’humanité, qui a toujours participé
d’un mode de vie réussi, mais il est aussi une leçon que nous pouvons tirer
de l’observation de la nature : le jeûne est naturel.
Sur le plan médical, l’enjeu est limité. Le jeûne tel que nous le proposons
dans nos cliniques ne signifie rien d’autre qu’un changement de programme
métabolique où le corps brûle ses réserves de graisse en remplacement du
glucose de la nourriture. Un programme d’exercices adapté à chacun permet
de renforcer sa performance musculaire. Il en résulte une régénération des
tissus. Les bio-gérontologues, les biologistes moléculaires et les chercheurs
spécialisés dans le jeûne appuient également leurs conclusions sur
l’observation du monde animal : nous, les humains, pouvons apprendre des
ours polaires, des manchots ou des écureuils, et de leurs jeûnes annuels.
C’est en ces termes que mon épouse introduit les conférences qu’elle
consacre à l’enseignement du jeûne, pour que ses auditeurs perdent leurs
craintes : la nature jeûne. Les animaux jeûnent. Il nous suffit de regarder
attentivement – non pas la couverture d’un magazine féminin – mais
simplement par la fenêtre.
Prenons les saisons de l’année : il y a des périodes d’abondance, l’été et
l’automne. Tout croît, fleurit, s’épanouit. En été, le soleil fait pousser les
fruits, les baies, les concombres, les tomates et bien d’autres légumes du
jardin et des champs. Sur un marché de producteurs, nous avons l’embarras
du choix. En automne, on récolte les pommes, les poires, les raisins et les
fruits à pépins, on stocke les céréales mûres et on cueille les champignons.
Nous mangeons tout ce que nous pouvons et stockons l’excédent dans nos
bourrelets de graisse. Ensuite, les températures baissent peu à peu, tout au
long de l’hiver, jusqu’au point de congélation, descendant parfois encore
bien davantage. La flore et la faune se reposent. Les arbres perdent leurs
feuilles, de nombreux animaux hibernent, et nous devrions nous aussi nous
reposer et brûler nos réserves de graisse.
Au contraire, nous achetons durant toute l’année au supermarché et
continuons à manger allègrement, comme si nous ne savions pas qu’il y a
des saisons. Comme si nous n’avions pas, précisément en vue de cette
période où nous pourrions manger moins, mobilisé les cellules graisseuses
en réserve, à même de combler notre déficit calorique. Comme si nous ne
savions pas pertinemment que, après l’hiver, la nature se réveille à nouveau
et que le printemps arrive avec ses tendres jeunes pousses. Et c’est
précisément au printemps, lorsque nous devrions petit à petit terminer notre
jeûne et retourner progressivement à l’absorption de nourriture, que, comme
dans la nature, les jeunes structures cellulaires se reconstruisent
vigoureusement dans le corps humain – processus visible en temps normal
uniquement chez les enfants en pleine croissance.
Comme nous vivons sur une planète dont le climat détermine les
changements de saisons, à l’instar des animaux, nous possédons cette
capacité d’adaptation ; nous avons besoin de très peu et nous constituons
des réserves quand la quantité de nourriture le permet. Notre métabolisme
passe automatiquement de l’alimentation à l’énergie puisée dans nos
réserves de graisse.
Mon grand-père pressentit tout cela, sans même connaître les recherches
pionnières menées par le docteur Yvon Le Maho3 sur la question du jeûne.
Depuis plus de quarante ans, Le Maho, membre émérite du CNRS de
Strasbourg et de l’Académie des sciences, étudie les manchots. Le manchot
empereur, en particulier, est un véritable expert du jeûne. Il se nourrit
uniquement de poissons et de crustacés, et jeûne jusqu’à six mois par an.
Pour assurer sa descendance et rejoindre son aire de reproduction, il doit
entreprendre une longue marche à l’intérieur des terres. Bien nourris, mâles
et femelles partent en voyage, ne vivant que sur leurs réserves : graisses,
micronutriments et protéines. Des stocks qu’ils utilisent avec une grande
parcimonie. Durant cette période de jeûne, ils cherchent leur partenaire et
s’accouplent. Cinq à six semaines plus tard, la femelle pond un œuf.
Produire pendant le jeûne, à partir de sa propre substance corporelle, un œuf
qui pèse environ quatre cents grammes témoigne de la performance d’un
organisme qui jeûne. La femelle remet l’œuf au mâle et retourne en mer
pour reconstituer ses réserves corporelles. Le mâle couve l’œuf sous un pli
de son ventre et le protège de températures avoisinant les moins quarante.
Avant que ses réserves de graisse soient épuisées et que la protection contre
le froid ait perdu son efficacité, le poussin éclot. Le père attend avec
impatience le retour de sa partenaire pour, après cent quinze jours de jeûne,
partir à son tour pêcher en mer.
Il est remarquable que la femelle puisse conserver du poisson dans son
estomac et le rapporter pour nourrir son poussin. S’il arrive quelque chose à
la mère en chemin, le mâle repart quand même en mer, poussé par son
métabolisme à chercher de la nourriture. D’ici là, la dépense énergétique au
repos est réduite, et ce n’est qu’au moment où les réserves de graisse sont à
un niveau tel que les manchots gardent tout juste l’énergie suffisante pour
courir jusqu’à la mer que les signaux du système nerveux sympathique se
réactivent. Le manchot a besoin de bouger, il s’agite ; pour parcourir les
derniers kilomètres, il utilisera non seulement ses ultimes réserves de
graisse, mais aussi davantage de protéines. Nos hôtes ne ressentent jamais
un tel signal, semblable à la « vraie faim » qui ponctue un jeûne de
plusieurs semaines, car les périodes actuelles de jeûne sont plus courtes.
L’effet yo-yo, que citent souvent les médias quand ils critiquent
implicitement les régimes, est un effet parfaitement naturel. Les animaux et
les humains qui vivent en harmonie avec la nature perdent et reprennent du
poids en fonction de la saison et de la disponibilité correspondante de
nourriture, leur poids varie sans aucun lien avec quelque faiblesse de
caractère ou quelque manque de discipline. Le manchot empereur jeûne
jusqu’à six mois par an, sur une période d’environ trente-cinq ans, sans
pour autant devenir obèse. Le weight cycling4 est naturel.
Le weight cycling est tout à fait naturel.
De même que les animaux jeûnent, les humains peuvent jeûner. Ils le
peuvent car ils constituent des réserves pour les périodes de vaches
maigres : le tissu adipeux en guise de carburant, les stocks de vitamines et
les réserves fonctionnelles de minéraux et d’acides gras essentiels. Il est
aujourd’hui avéré que le jeûne intermittent et le régime hypocalorique
équilibré protègent du vieillissement.
Nos hôtes jeûnent volontairement. Quant à mon grand-père, c’est de
désespoir qu’il entreprit sa première cure de jeûne.
Après avoir passé seize années dans la marine, il venait d’être renvoyé en
mars 1918 pour « invalidité totale ». En septembre 1917, il s’était déclaré
une fièvre rhumatismale, que les thérapies classiques ne parvenaient pas à
guérir. Celle-ci le faisait beaucoup souffrir et limitait considérablement ses
mouvements. À cette époque, il avait déjà quatre enfants et nourrissait le
projet de s’installer comme médecin généraliste homéopathe à
Witzenhausen dans la vallée de la Werra en Allemagne. Il gagnait alors un
peu d’argent en enseignant l’hygiène tropicale, formant des fermiers à
travailler dans les anciennes colonies allemandes. Un camarade de la
marine, témoin de sa triste condition d’invalide, lui recommanda de
s’adresser à un certain docteur Riedlin, à Fribourg, et de se lancer dans une
cure de jeûne. Depuis vingt-cinq ans déjà, ce collègue, membre comme
mon grand-père de la Lebensreform5, pratiquait le jeûne, qu’il considérait
comme « la forme la plus concentrée de la naturopathie. Au sein du trésor
des remèdes naturels, cette pratique occupe une place analogue à celle que
tient l’opération chirurgicale parmi les remèdes de la médecine
allopathique. Si la faim est le meilleur cuisinier, le jeûne est le meilleur
médecin. L’ensemble de la méthode porte le sceau de la simplicité et, dans
le domaine du traitement médical, c’est l’œuf de Colomb. »
En mode spartiate et sans les méthodes auxiliaires qu’il développera lui-
même par la suite, mon grand-père vécut sa première cure :
« Lorsque je dus mettre fin à mon jeûne le dix-neuvième jour,
j’étais faible, maigre, mais je pouvais bouger toutes mes
articulations telle une recrue en bonne santé. Cette cure de
jeûne sauva mon existence et ma vie, ni plus ni moins. »
Je suis persuadé que c’est cette expérience existentielle dans son propre
corps qui conduisit mon grand-père à développer, envers et contre tout, une
méthode médicale, malgré les préjugés de ses collègues et le scepticisme de
son entourage. Mais sa quête avait également un ancrage historique certain.
Stefan Zweig décrivit les années qui suivirent la Première Guerre mondiale
comme un marché pour les religions de substitution : « Quelle période
sauvage, anarchique, invraisemblable, où, avec la diminution de la valeur
de l’argent, toutes les valeurs se sont mises à glisser ! Une époque d’extase
enthousiaste et de folles escroqueries, un mélange unique d’impatience et
de fanatisme. Tout ce qui était extravagant et incontrôlable a connu un âge
d’or : théosophie, occultisme, spiritualisme, anthroposophie, doctrines
indiennes de salut et renouveau paracelsien. »
Mon grand-père établit un lien entre ce qu’il avait vécu lors de son premier
jeûne et ses connaissances médicales. Certaines pensées fondamentales de
Riedlin étaient restées gravées dans sa mémoire : « Ce n’est pas l’abstention
de toute nourriture qui rend – éventuellement – le jeûne désagréable, mais
l’auto-intoxication qu’il décrivait comme une inondation du sang par des
substances pathogènes (déchets métaboliques). » D’où l’idée selon laquelle
« sans élimination, pas de guérison. »
J’aimerais que mon grand-père puisse voir les publications contemporaines
scientifiques en matière de jeûne, car, bien que le jeûne soit pratiqué depuis
des milliers d’années, son étude en profondeur est récente. Des hypothèses
telles que celle qu’avançait Riedlin, selon laquelle le jeûne libère le corps
de « déchets », sont certes populaires aujourd’hui et alimentent l’industrie
du bien-être sous le label « détox », mais elles ne reposent sur aucun
fondement scientifique, comme l’ont prouvé le médecin britannique
Michael Mosley, gourou du jeûne intermittent sur la scène anglo-saxonne,
ainsi que de nombreux détracteurs du jeûne en médecine classique.
L’urgence dans laquelle s’effectuent ces recherches s’explique
concrètement. Notre espérance de vie ne cesse d’augmenter. Nous vivons
de plus en plus vieux et cette réalité s’accompagne malheureusement
d’effets indésirables de taille. Car nous vivons non seulement plus
longtemps, mais aussi plus richement que nos ancêtres. Les sociétés
d’abondance actuelles du monde industrialisé, contrairement au temps de
mon grand-père, ne connaissent que la prospérité, la surabondance, la
disponibilité constante de tout ce qui était autrefois, pour des raisons
économiques ou morales, considéré comme un luxe. Dans mon enfance
comme dans celle de mes enfants, la recommandation était de ne rien
manger entre les repas. L’intervalle entre les repas était de quatre heures et
demie environ. Aujourd’hui, c’est plutôt de trois heures seulement. Des
études européennes montrent que nous absorbons plus de trois cents
calories supplémentaires. Nous voici donc confrontés à un phénomène de
suralimentation et nous avons totalement oublié ce que signifie avoir faim.
Ce mode de vie favorise l’apparition de maladies de civilisation, telles que
le diabète, l’hypertension artérielle, l’obésité ou le cancer. La progression
de ces maladies s’accompagne d’une consommation croissante de
médicaments, laquelle, en raison des effets secondaires des produits,
engendre de nouveaux tableaux cliniques dont nous ne connaissons pas
encore les conséquences. Quoi qu’il en soit, nous soupçonnons que l’accent
mis sur le traitement médicamenteux conduit à une impasse. À l’heure
actuelle, nos collègues n’ont plus à subir le vent adverse violent que mon
grand-père avait ressenti, et avec lui les autres pionniers de la naturopathie
– Johann Schroth, Sebastian Kneipp, Maximilian Oskar Bircher-Benner,
Franz Xaver Mayr. Et, bien que nous assistions à une véritable renaissance
du jeûne, nous continuons de lui associer un côté ascétique, un côté peu
sympathique, que l’on qualifie au choix, par moquerie, d’« élitiste » ou de
« névrosé ».
Et pourtant l’ambiance qui règne parmi les spécialistes du jeûne est
franchement enthousiaste. En Allemagne, en France, en Russie et aux États-
Unis, des médecins et des biologistes travaillent sur la question du jeûne de
manière tout à fait ciblée : quels mécanismes le jeûne met-il en action ?
Pour lutter contre quelles maladies ces mécanismes sont-ils utiles ? Le
jeûne peut-il éliminer les substances toxiques ? Quelle influence exerce-t-il
sur le psychisme ? Et les résultats sont surprenants : en particulier dans le
cas de la maladie de notre siècle qui est le cancer, le jeûne pourrait, en tant
que moyen complémentaire, nourrir une nouvelle approche de son
traitement. L’effet du jeûne sur la capacité d’adaptation et d’autoprotection
des cellules de notre corps et sur notre système immunitaire est
incontestable. Les jeûneurs réguliers – et nous reviendrons sur l’importance
de cette régularité – souffrent non seulement moins d’hypertension
artérielle et d’obésité, d’asthme et d’arthrite, mais aussi moins de démence,
de maladie d’Alzheimer et de troubles psychiques.
Quelle influence sur le psychisme ?
Mon grand-père ne se contenta pas de déceler les qualités thérapeutiques du
renoncement périodique et volontaire de nourriture. Il perçut également
l’importance de se retirer, encore et encore, car, d’après sa propre
expérience, une telle retraite avait de profondes répercussions non
seulement sur le corps mais aussi sur l’âme.
« Un renoncement conscient au temps. »
Le départ vers le jeûne peut donc être un retrait, mais il est en même temps
une retraite. En 1935, dans son œuvre majeure intitulée Le Jeûne et ses
méthodes auxiliaires6, mon grand-père, marginal et souvent en désaccord
avec les médecins classiques, reconnaît l’importance du psychosomatique,
bien qu’il le désigne autrement :
« La méthode auxiliaire la plus importante, que l’on devrait à
vrai dire associer à n’importe quelle cure, mais pour de
bonnes raisons tout particulièrement à la cure de jeûne, est
la psychagogie, c’est-à-dire l’accompagnement spirituel
curatif. »
Quand on jeûne, on ne s’éloigne pas seulement du rôti de porc, des gâteaux
et du prosecco, on quitte aussi mentalement un terrain familier.
Il est faux de considérer le jeûne comme un simple exercice physique.
L’âme veut « des solutions qui visent plus loin ». Dans le jeûne, on doit
satisfaire sa faim d’un « régime spirituel », et c’est ainsi que naquit la
première vision d’une « atmosphère de guérison », à laquelle participent
non seulement les conférences, les conversations, la littérature, la musique
et l’art, mais aussi la prière et la religion.
La Bible nous enseigne que tout départ indique aussi une fin. Lorsque Jean
crie dans le désert et appelle chacun à se repentir, il le fait avec la violence
d’un concept apocalyptique : la fin est proche (l’Évangile selon saint Marc
1, 3). La piété ostentatoire, telle qu’elle existe dans les Évangiles en
association étroite avec la prière et le jeûne, nous semble aujourd’hui
suspecte. Mais les quarante jours que Jésus, en tant que futur prophète de
Galilée fraîchement baptisé, aurait passés dans la plus grande solitude
hantent encore nos esprits : il vivait parmi les bêtes sauvages et les anges le
servaient (l’Évangile selon saint Marc 1, 13). Plus le récit de la vie d’ermite
est sobre, plus son potentiel de légende est fort. Les personnes arrivent chez
nous au lac de Constance aussi épuisées qu’elles repartent fières d’avoir
réussi leur cure et de pouvoir le prouver en chiffres. Peut-être pas quarante
jours plus tard, mais quatorze jours et sept kilos en moins !
Les interprètes des Évangiles s’accordent à dire que la cure de jeûne dans le
désert servit à Jésus de temps d’orientation pour ses actions ultérieures.
Aujourd’hui, nous parlerions peut-être de brainstorming, d’une certaine
attente qui s’entremêle avec le repli et la solitude. Le changement de lieu
est associé à l’espoir d’une vision, d’une voix intérieure, d’une petite
illumination – et il est évident que Las Vegas (ou Babylone) n’est pas alors
le meilleur endroit où se rendre. On n’aspire pas à la distraction, mais à la
« déviation ».
Il est toujours assez facile de s’isoler. Une chambre d’hôtel, un chalet en
montagne, une grotte dans la forêt offrent un cadre extérieur, mais le
sentiment d’intimité protégée, à même d’empêcher une retraite de se
transformer en un voyage d’horreur dans la solitude, ne se manifeste pas
automatiquement. L’espace extérieur a besoin d’un espace intérieur qui lui
corresponde, pour ne pas devenir une prison. La retraite revêtait une
dimension spirituelle aux yeux d’Otto Buchinger. Elle perd toute valeur si
elle ne se délimite pas face à autre chose. Mon grand-père croyait dur
comme fer que « la diététique de l’âme, l’hygiène intérieure de l’âme »,
comprenait non seulement la réflexion – une idée qui nous est familière,
même si la terminologie d’« hygiène psychique » peut nous irriter –, mais
aussi « la méditation et l’adoration ».
« Le libre arbitre et le cheminement intérieur », disait mon grand-père, sont
décisifs : pas de transformation sans choix conscient. La différence cruciale
entre le jeûne et la faim est que personne ne nous prive de nourriture : nous
nous en privons volontairement. La décision consciente nous prépare au
processus de jeûne, nous aide à percevoir le caractère positif du jeûne et à
bien vivre le processus. Mais nous devons le décider librement. C’est
pourquoi il existe un âge minimal : toute personne de moins de dix-huit ans
doit être accompagnée dans sa démarche par un parent ou un tuteur.
« Le libre arbitre et le cheminement intérieur. »
Toutes ces réflexions nous enseignent qu’un mode « survie », tel que nous
le simulons dans une cure de jeûne, revêt un sens profond et que nous
devons avoir conscience de cette signification pour que le jeûne ait lui-
même un sens. Sans cette dimension mentale et spirituelle, le jeûne serait
vécu en pure perte. Il a pourtant tellement plus à offrir. Nous n’avons qu’à
passer à l’action. La question reste de savoir quand.
Y a-t-il un bon ou un mauvais moment ? Ou un unique moment juste ? Ou
bien le temps n’a-t-il aucune importance, dans la mesure où le jeûneur
s’extrait de toute manière des conditions habituelles ? Si nous attendons
d’avoir le temps et que le fameux créneau horaire se libère, nous ne
jeûnerons jamais.
Les deux existent : le moment inapproprié et le moment juste. Les périodes
où nous sommes débordés de travail, où nous sommes sous pression, où
nous devons passer un examen, où nous intercalons le jeûne entre deux
rendez-vous, celles où nous avons tellement de travail que nous emportons
des dossiers épais à la maison, sont autant de moments peu propices à la
retraite. En général, un mauvais moment, c’est quand on a « des affaires en
suspens », pour reprendre l’expression de la psychologue Elisabeth Kübler-
Ross. Personnellement, je n’aime pas non plus jeûner juste avant les grosses
fêtes comme Noël, car l’odeur délicieuse des petits gâteaux embaume déjà
chaque coin de rue, on a envie d’acheter des cadeaux, de bricoler dans sa
cuisine, de rencontrer ses amis et sa famille. C’est une période épicurienne
et, pour beaucoup d’entre nous, ce n’est pas un bon moment pour jeûner.
Certains jeûnent pour se préparer à un événement important, par exemple
pour être en mesure d’enfiler sa robe de mariée.
De même que certains moments sont inappropriés, il y a aussi un moment
juste. Quand, au cours de l’examen qui précède le jeûne, le médecin déclare
qu’il est grand temps d’agir, ou quand je dis que là je peux me reposer, c’est
que je suis aussi prêt intérieurement. Cependant, on ne choisit pas toujours
ce moment. C’est souvent juste après de graves coups du destin ou après
l’effondrement d’une carrière que les gens viennent nous voir pour jeûner.
Après un succès, ils vont à Saint-Tropez ou à Majorque pour faire la fête ;
après des échecs, ils viennent chez nous. Ils lèchent leurs plaies, lâchent
prise, se laissent tomber parce qu’ils sont sûrs que nous les rattraperons.
Ces caresses psychiques et ces cajoleries physiques peuvent conduire à une
régression qui aide à pénétrer à l’intérieur de soi.
Le jeûne thérapeutique donne une bonne impulsion pour commencer un
processus de changement, car la retraite qui accompagne le jeûne signifie
un repli sur soi (un retour en son for intérieur). On quitte son
environnement familier. Au début, tout est étranger. Toutes les pensées, tous
les rêves, et ce qui nous arrive par la suite nous aident à entreprendre ce
processus de changement et à développer de nouvelles idées – vers un
certain mode de vie, une certaine compréhension des rôles.
Le jeûne n’est pas seulement un début, il peut aussi signifier une fin, la fin
de l’ancienne personne.
La fin de l’ancienne personne.
Mon grand-père s’intéressait beaucoup à cette idée de conversion. Les
philosophes antiques parlaient de métanoïa (Platon), la Torah mentionne la
techouva, qui décrit le moment de la conversion et du repentir intérieurs.
Mon grand-père avait une belle image pour décrire ce moment où l’ancien
Adam meurt : l’enveloppe, dans laquelle la grosse et grasse chenille s’est
transformée en chrysalide, se déchire et le papillon en sort.
Par nature, nous continuerions à manger par pur enthousiasme, devant une
telle abondance. De plus, les aliments sucrés et gras déclenchent un
sentiment momentané de bonheur. Mais si nous écoutons notre corps, nous
savons que ce n’est pas bon pour nous. Un chien malade mange de l’herbe
pour se purger. Quand on a la grippe, on n’a pas d’appétit. Il y a des milliers
d’années, on a pris conscience que le jeûne n’était pas dépourvu d’effets.
On doit vivre une expérience et constater qu’elle fait du bien. Mais il y a, en
amont, l’aspiration à un nouveau départ, car de nombreuses personnes ne
sont pas satisfaites de leur vie. Beaucoup rêvent de changement. Elles ne
sont pas satisfaites de leur conjoint(e), de leur travail, d’elles-mêmes.
Beaucoup de femmes n’aiment pas leur corps. Les hommes, quant à eux,
sont plutôt insatisfaits de leur statut. Ils souffrent d’un manque de
reconnaissance, n’ont pas une grande opinion d’eux-mêmes. L’industrie de
l’auto-optimisation a largement contribué à ce sentiment d’insatisfaction
généralisé. Faisons-nous nous-mêmes partie de cette industrie de l’auto-
optimisation ? C’est vrai : celui qui nous quitte en fin de traitement se sent
mieux et a meilleure mine. Mais nous allons bien au-delà, en rendant
possible une transformation.
Nous sommes parfois accusés de profiter du désir répandu de perdre du
poids.
Nous ne nous voyons pas comme un institut minceur. Mais il est indéniable
qu’une part importante de la population doit de toute urgence perdre du
poids pour des raisons de santé – et non d’esthétique !
Mais cette réalité n’a aucun rapport avec le jeûne. Nous pouvons perdre du
poids en réduisant la quantité de sucre et de graisse que nous ingérons, ou
plus généralement en réduisant nos apports caloriques et en augmentant
notre exercice physique. Nul besoin d’un médecin, d’une infirmière ou d’un
thérapeute pour cela.
Le jeûne, quant à lui, est un processus profond, une « opération sans
scalpel », qui nécessite les conseils d’un expert.
Oui, le jeûne a pour effet secondaire une perte de poids. Mais il vise avant
tout à un processus de nettoyage plus profond du métabolisme et à une
rencontre avec soi-même.
Nous sommes les médiateurs d’un processus de prise de conscience, ce qui
nous distingue du dogme prôné par l’industrie de l’auto-optimisation. Nous
ne demandons pas à nos hôtes de se conformer à un stéréotype bien précis.
Nous leur enseignons la joie et l’amour-propre.
« Tu es bien comme tu es, mais si tu veux, tu peux travailler
sur toi-même. »
Selon mon grand-père, on doit mûrir spirituellement et le reste suit tout
seul. On est ainsi plus heureux, on réussit mieux et on devient une meilleure
personne. On devrait en plus aller à l’église et jeûner régulièrement.
Selon nous, celui qui entame un jeûne embarque pour un voyage. Le départ
est pénible, mais la destination en vaut la peine.
Les personnes qui viennent chez nous commencent. Et elles commencent
par le commencement. Parce qu’elles n’arrivent plus à continuer comme
avant. Attendre n’apporte rien, n’est-ce pas ?
Chapitre 2
L’ARRÊT
L
L e jeûne nous relie aux animaux et chaque regard porté vers la nature
est là pour nous rappeler que nous en faisons partie, peut-être même
que nous sommes une pièce d’un plan plus vaste. Mais un élément nous
différencie radicalement des autres êtres vivants : notre faculté d’ennui.
Dès que notre vie ralentit, nous devenons nerveux. En règle générale, nous
ne levons pas le pied de notre plein gré, mais seulement si nous y sommes
contraints, par exemple parce que nous avons la grippe, que nous ratons
notre train ou que l’orage nous force à annuler la randonnée ou le tour à
vélo prévu dans le cadre de nos vacances actives. Ou si nous jeûnons.
Que se passe-t-il quand nous rétrogradons en peu de temps de la vitesse
turbo au ralenti, puis à l’arrêt complet ?
L’horror vacui – l’espace vide dans lequel nous contemplons le temps qui
est présumé vide car sans incident – n’a rien de séduisant pour celui qui y
pénètre pour la première fois.
Après l’excitation d’un voyage parfois long, l’examen médical d’admission
et la prise de sel de Glauber pour nous purifier intérieurement, nous
sommes dans un état d’épuisement léger et de tension quand nous passons à
la phase suivante : l’arrêt. Que va-t-il nous arriver à présent ? À nos
pensées, à notre corps ?
Pour comprendre ce qui se trame dans notre corps quand nous jeûnons,
nous devons maîtriser la distinction, sur le plan purement physiologique,
entre deux programmes alimentaires. Le premier programme, dont nous
connaissons les bases, s’appelle traditionnellement « repas » et consiste à
manger et à boire en moyenne trois fois par jour. Pour rappel : l’ensemble
de l’appareil digestif – de la cavité buccale jusqu’au côlon pelvien –
décompose et traite les aliments. La circulation sanguine transporte les
composants utilisables vers toutes les cellules du corps. Ce travail de
digestion nous fournit ce que l’on appelle des vecteurs énergétiques et des
nutriments, dégageant ainsi de la chaleur.
Ces nutriments servent à renouveler les constituants cellulaires vieillis et
endommagés ; ils favorisent le développement. La quantité de nourriture
que nous ingérons pilote la faim et la satiété ainsi que souvent, nous nous en
doutons, le sentiment d’un manque émotionnel ou mental, auquel nous
pensons remédier en mangeant des spaghettis carbonara, une pizza jambon
fromage ou une tarte au fromage blanc. Le couple d’hormones formé par la
leptine et la ghréline est à l’affût. En particulier quand elles ont des aliments
gras et sucrés à disposition, de nombreuses personnes n’obéissent plus aux
signaux initiaux de leur corps mais à leurs envies. Elles risquent de manger
plus que ce dont leurs cellules corporelles ont besoin et de prendre du poids.
En langage chimique, elles sont simplement influencées par le système
hormonal de récompense de la dopamine.
Elles acceptent que leurs performances chutent quand elles ont trop mangé.
En tant que membres d’une nation automobile, nous nous représentons
naturellement ce processus comme un moteur à combustion interne.
Lorsque nous mangeons plus que nécessaire, notre corps accumule des
bourrelets de graisse : notre bidon de réserve. Jusqu’ici, rien de nouveau.
Le second programme, à savoir le jeûne, est plus intéressant. Une personne
qui jeûne ne se nourrit pas de l’extérieur, mais son corps passe pour un
certain temps à l’« alimentation interne ». Elle puise ses vecteurs
énergétiques dans les dépôts de son organisme, au premier chef dans le tissu
adipeux et, dans une moindre mesure, dans les structures protéiques, plus
précisément dans les acides aminés protéinogènes. Comme l’appareil
digestif n’a rien à faire, il ne génère pas de chaleur, d’où la sensation
fréquente de froid en période de jeûne. Le renouvellement cellulaire et le
développement émanent à présent des réserves du corps dans les tissus
mobilisables. En l’absence de faim et de satiété, un sentiment d’inutilité
émerge. Dans cet état, la personne continue de fonctionner à un bon niveau
énergétique, à condition d’éviter les situations agitées et stressantes, et de
rétrograder. Pour filer la métaphore automobile : la voiture fonctionne sur
sa réserve d’essence, au lieu de se rendre à la station-service. Les cellules
graisseuses libèrent les calories stockées directement dans le sang, de telle
sorte que le corps continue d’être nourri, mais uniquement de l’intérieur (et
la voiture continue de rouler). Il est essentiel de comprendre que nous
pouvons en réalité passer d’un programme alimentaire à l’autre.
Son corps passe pour un certain temps à
l’« alimentation interne ».
Si l’on examine de plus près le processus, ce passage devient aussi
passionnant qu’un polar. Les deux principaux acteurs et protagonistes sont
ici le système nerveux sympathique, connu comme le mode combat-fuite, et
le système nerveux parasympathique, connu comme le système de
relaxation et de réparation, qui pilotent le système nerveux végétatif ou
autonome – ce système qui, à notre grand regret, échappe à notre contrôle.
En situation de stress, notre système nerveux sympathique, en dépit de son
nom, provoque l’accélération de notre pouls et de notre respiration, la
sécrétion de cortisol et le trajet du sang de l’appareil digestif vers les
muscles, afin que nous puissions fuir à toute vitesse, grimper à un arbre ou
abattre un lion.
Lorsque les systèmes organiques de notre corps sont faibles ou malades, ou
lorsque nous sommes victimes de stress psychique, la charge de notre
système nerveux sympathique augmente, lançant la phase appelée
« catabolisme ». En d’autres termes, la sécrétion d’une grande quantité de
cortisol dégrade notre masse musculaire. Une fois le danger écarté, notre
système nerveux parasympathique se manifeste et fait diminuer le rythme
cardiaque. La respiration ralentit, envoie du sang vers le tractus gastro-
intestinal pour que nous puissions à nouveau digérer, et commence à réparer
les tissus. La libido est également réactivée. Effectivement, quand on
combat un lion, on pense rarement au sexe.
Si l’on est en permanence sous pression, harassé, sur la brèche, ou
incapable de dire non, on parle d’hyperactivité sympathique, et c’est tout
sauf réjouissant. L’installation persistante et permanente du mode combat-
fuite, ainsi que la sécrétion excessive de cortisol libéré dans le sang,
affectent le métabolisme, de sorte non seulement à freiner la perte de
graisse, mais aussi à provoquer l’accumulation de masse adipeuse. Quand
les systèmes nerveux sympathique et parasympathique sont en équilibre, la
combustion des graisses s’enclenche automatiquement, soutenue par des
exercices doux comme le yoga, le tai-chi, le qi gong ou la marche.
Le mouvement est le mot-clé : celui qui perd du poids en jeûnant et reste
mince sur la durée a impulsé un mouvement bien plus vaste en son for
intérieur, et c’est à ce mouvement seul qu’il doit la pérennité de son
changement. En effet, cela devrait déjà être compris : pour mon grand-père,
comme aujourd’hui dans les cliniques Buchinger Wilhelmi, il ne fut jamais
question d’être « gros » ou « maigre », jamais un moins, mais toujours un
plus. Ce qui évolue ici, chemin faisant et sans aucune contrainte, c’est notre
pensée. Seul l’arrêt extérieur, qui remet tous les compteurs à zéro, rend
possible la conscience dans laquelle peut mûrir une nouvelle pensée, voire
une profonde connaissance de nous-mêmes.
La première observation porte sur la perception subjective du temps. Il est
intéressant de voir comment nos hôtes gèrent leur temps dans nos cliniques.
Beaucoup sont submergés par une profonde fatigue dès qu’ils s’enregistrent
à la réception. Le stress de la vie quotidienne, le stress du voyage
disparaissent lentement, on lâche prise avec prudence et on ressent d’abord
un profond épuisement. Certains dorment profondément et sans rêves
pendant les premiers jours. Pas de café, pas d’alcool, pas de cigarettes, pas
de stress lié au travail. Tout au plus les appareils numériques – téléphones,
tablettes et liseuses – nous rappellent-ils encore la vie à la maison. La
plupart des gens ont plus de mal à se détacher de ces appareils qu’à
renoncer à la nourriture solide. Nous recommandons néanmoins à nos hôtes
de renoncer autant que possible à ces trouble-fêtes numériques, qui ne
doivent en aucun cas être utilisés dans les espaces publics, dans les jardins
ou lors des séances de soin.
Pour nos hôtes, qui vivent en début de séjour cet état d’incertitude, le temps
endosse un nouveau rôle, précisément parce qu’il n’existe, chez nous, qu’en
tant que facteur de coordination et d’organisation de la cure. Il peut être
aménagé. Mais pour comprendre qu’une telle option existe, et c’est ce qui
est drôle, on doit profiter de l’arrêt, de l’horror vacui.
Je pense que l’endroit où nous venons nous reposer est important. Une
petite minorité d’entre nous parvient à trouver la paix intérieure partout,
même au beau milieu d’un centre commercial, mais la majorité préfère un
emplacement qui favorise ce processus, tout simplement un endroit paisible.
Arriver à Überlingen, c’est pénétrer dans une sorte d’entre-deux. On a
quitté sa maison, un espace peut-être exigu et bruyant, pour rejoindre un
lieu qui, à première vue, semble encore plus petit. Une ville minuscule,
coincée au bord d’une petite mer, entourée partiellement par des remparts –
un lieu qui, quand on y regarde de plus près, possède justement la qualité
qui nous importe dans le jeûne : l’étendue. Car seule l’étendue donne
l’occasion de réfléchir, laisse entrevoir une possibilité, permet le
conditionnel, l’hypothétique.
Le lac de Constance est une surface horizontale dont la vue exerce un
impact formidable sur nos hôtes. Le lac les apaise dès la première seconde.
Ils s’assoient sur leur balcon et contemplent pendant des heures l’eau,
l’autre rive, l’île de Mainau au loin. Je ressens moi-même cet effet. Mon
signe astrologique est Poissons, j’ai passé l’essentiel de ma jeunesse dans le
Westbad en Allemagne, restant nuit et jour dans l’eau. Aujourd’hui, chaque
été, je vis au moins une semaine au bord du lac. Mon grand-père mesurait
combien la décision de l’endroit où nous jeûnons importe, combien la
nature et sa capacité à nous réconforter comptent et qu’il est bon de choisir
un endroit en marge pour aider au repli sur soi.
Le lac les apaise dès la première seconde.
Ici, l’éditeur Siegfried Unseld7 aimait jouer aux échecs avec Martin
Walser8. Walser habite au coin de la rue, à Nußdorf. Il métamorphosa ce
paysage entourant « le lac le plus au nord de l’Italie », comme l’appelait
Rudolf Borchardt, en un cosmos littéraire, et fit du lac de Constance un
écran de projection pour son imagination. On peut même le faire soi-même
à plus petite échelle si l’on est capable de revoir ses attentes littéraires
nettement à la baisse. Le lac inspire nos hôtes et stimule leur imagination,
pas instantanément mais au bout de quelques jours. Ici, quelque chose est
différent. Si l’on croit aux lieux de force, on le perçoit immédiatement. Ce
n’est pas un hasard que cette région revête une importance historique. Des
événements étranges se produisirent ici, qui n’auraient peut-être pas eu lieu
ailleurs.
En 612 par exemple, le moine irlandais Gallus se rendit au lac de Constance
avec son maître, saint Colomban. Il tomba malade et fut obligé de rester.
Son ermitage et une petite église en bois qu’il bâtit donnèrent naissance au
couvent de Saint-Gall et, partant, à un centre spirituel européen. Refusant
d’être renvoyé en Irlande, il demeura au lac de Constance sous la
domination des Alamans, posant ainsi la première pierre de son projet
historique.
L’Irlande abritait déjà au début du Moyen Âge une culture monastique
florissante et un centre d’érudition latine. Bien qu’ils n’aient alors converti
que la moitié de leur île, des moines partirent prêcher l’Évangile sur le
continent et arrivèrent au lac de Constance pour convertir les infidèles. La
ville d’Überlingen est elle-même issue d’une colonie alémanique, qui
devint une « ville royale » fortifiée sous le règne de Frédéric II, au début du
XIIIe siècle. Sa conscience politique en tant que ville impériale libre, rendue
prospère par de grandes propriétés foncières, continua de croître au début
du XVIIe siècle, lorsque les Suédois prirent d’assaut et assiégèrent la ville à
plusieurs reprises, en vain. Aujourd’hui, les amoureux se promènent dans
les douves fortifiées, et le lac de Constance est ponctué d’une série de villes
romantiques qui invitent à la flânerie.
Le patrimoine culturel du lac, Saint-Gall, l’île de Reichenau, le monastère
de Salem, Überlingen, les belles chapelles et églises romanes et gothiques,
les monastères et les châteaux, le lac et la douceur de la campagne
renforcent notre expérience du jeûne, quelle que soit notre religion. Les
athées aussi perçoivent l’élément spirituel qui plane sur le lac. Car, même si
l’on pourrait penser que le jeûne se résume au fait de s’abstenir, l’endroit où
l’on se calme et se repose revêt un caractère décisif.
La plupart de nos hôtes qui ne viennent pas d’Europe aiment
particulièrement les randonnées. Ils apprécient le lieu, ils aiment les
collines, le mouvement dans la nature et un élément décisif aux yeux de
mon grand-père : bouger intellectuellement et physiquement. Cette
affirmation nous paraît évidente, car nous connaissons, en théorie,
l’importance du silence dans notre chemin spirituel.
Nous sommes des amoureux fanatiques de la forêt, mais nous y allons trop
rarement, restant plutôt assis devant notre ordinateur, en raison d’une
méfiance bien ancrée à l’égard de tous ceux qui ont trop de temps. Avoir
trop de temps frise l’obscénité, surtout à notre époque. Mon grand-père
visionnaire dressa ce constat : une cure de jeûne est riche d’enseignements
sur ce qui nous fait avancer et ce qui nous fait gaspiller notre temps.
Pour comprendre le temps, nous nous en tenons d’ordinaire aux événements
qui s’y déroulent. Plus ces événements sont simples et banals, plus le temps
pèse lourd. Ranger rapidement, nous précipiter au bureau, faire les courses
à la pause déjeuner, traiter nos e-mails le week-end et préparer la semaine
suivante. Quand nous menons cette vie, le temps file, il nous glisse entre les
doigts. Quand cela cesse, le temps est de plomb au-dessus de nous, et rien
ne bouge. Comme il ne se passe presque rien, nous ne sentons plus l’effet
du temps, ou bien – et c’est là que cela devient intéressant – les possibilités
qu’il recèle, ce conditionnel que nous avons déjà mentionné. Et si je me
mettais à peindre ? Et si je divisais par deux mon temps de travail ? Et si je
reprenais contact avec mes enfants, mes parents, mes anciens amis ? Avoir
le temps rend palpable la fragilité de notre identité. Par le biais de notre vie
quotidienne, nous connaissons suffisamment le sentiment de la répétition,
de la routine, du vide intérieur dans la hâte extérieure. Ce vide, morne et
pénible, nous le dissimulons souvent et volontiers derrière la nourriture et la
boisson.
Des heures durant, nos hôtes restent assis devant leur tisane et réfléchissent,
sans toujours en avoir conscience, à la manière dont ils vivent ou, en
d’autres termes, aux choses et aux personnes qui donnent sa cadence à leur
existence.
Nous sommes sans doute d’accord que, à notre époque, l’argent et l’horloge
imposent leur rythme. Une telle expérience sociale du temps est une forme
de discipline très exigeante. Le temps n’est plus une expérience intérieure,
mais un paramètre social qui détermine notre existence, un tic-tac continuel
qui nous tient en haleine, une horloge que nous ne pouvons quitter des
yeux. Le temps n’est plus à nos yeux qu’une course contre la montre.
Quelque chose cloche, le temps homogène et mesurable n’existe pas,
Sénèque le savait déjà : « On aurait moins de peine à mettre d’accord les
philosophes que les horloges9. »
Le temps homogène et mesurable n’existe pas.
Comme nous l’avons vu, de nombreux hôtes souffrent à leur arrivée
d’hyperactivité sympathique. Ce déséquilibre subsiste quelques jours, car,
au début d’une cure de jeûne, le système nerveux sympathique continue de
dominer. Il utilise comme neurotransmetteur l’adrénaline, qui est secrétée
quand le taux de glycémie baisse et que l’estomac est vide. C’est une
réaction naturelle, car l’adrénaline envoie un signal urgent au métabolisme :
« Il faut vite changer de système ! Plus rien n’arrive de
l’extérieur. Vous devez puiser dans les réserves de sucre qui
se trouvent dans votre foie (glycogène). Et vous, les cellules
graisseuses, préparez-vous à céder vos acides gras. Et toi,
le foie, approvisionne-nous en protéines, et les tissus de tout
le corps doivent céder les protéines non indispensables et
évacuer l’eau superflue ! »
Le système nerveux sympathique exige que la bouche, l’estomac et les
intestins freinent leur production de sucs et leur activité, tandis que le cœur
doit accélérer ses battements. Au cours de cette première phase, la
production de cortisone avec son effet anti-inflammatoire est également
stimulée.
C’est captivant. Se lancer dans une cure de jeûne coûte de l’énergie. Quitter
la maison seul représente souvent un défi. S’abandonner aux mains d’un
inconnu demande du courage – surtout la première fois. L’écrivaine
française Florence Servan-Schreiber décrivit en des termes magnifiques ce
renoncement à la nourriture et la solitude : « Je pensais que je serais seule,
que j’aurais froid, que je m’ennuierais. Je n’ai jamais eu froid, je me suis
fait des amis pour la vie et je ne me suis pas ennuyée une seule seconde. »
Une fois le système nerveux sympathique revigoré, à l’issue donc des trois
premiers jours de jeûne, démarre le passage par la phase parasympathique,
l’arrivée dans les eaux plus calmes du métabolisme du jeûne. C’est là que
les effets positifs du jeûne commencent.
La tension artérielle baisse et redevient normale. Le pouls ralentit. Le taux
de glycémie repasse à une valeur plus faible. Les cellules adipeuses libèrent
régulièrement leurs réserves, leur graisse se transforme en corps cétoniques
et se décompose en glycérol.
Dès que le système nerveux parasympathique ne se contente plus d’inhiber
le système nerveux sympathique, mais qu’il le domine, le corps commence
à se régénérer. Tandis que nous donnons l’impression de somnoler
paresseusement sur un divan, le roman que nous avons apporté posé sur les
genoux et le regard doucement tourné vers un avenir prometteur, des forces
d’autoguérison œuvrent en réalité dans notre corps.
Comme la situation de jeûne est associée à un gain d’énergie, la production
d’hormones thyroïdiennes diminue. L’appareil digestif se réjouit de cette
pause et l’emploie à faire le ménage. En l’absence de glucose, la
mobilisation des protéines est freinée par l’hormone de croissance, dans le
but d’épargner la protéine de la cellule. La tendance à la déshydratation est
régulée par l’aldostérone. Les jeûneurs posent souvent une couverture en
laine sur leur ventre et leurs jambes, car, sans digestion, il n’y a pas de
chaleur.
Ainsi, à y regarder de plus près, l’arrêt n’existe ni sur le plan mental ni sur
le plan physique. Nous avons simplement l’impression que rien ne se passe,
car ce que nous vivons est inhabituel. Certains de nos hôtes ont du mal à
accepter cette situation. Ici, nous encourageons notamment la nourriture
spirituelle, comme le recommandait mon grand-père : la musique, la lecture
ou l’art, que ce soit pour être soi-même productif lors d’un atelier de
peinture ou, pour le citer, pour pratiquer :
« l’art pictural contemplatif… Ce qui est accroché au mur et
nous regarde une heure après l’autre, un jour après l’autre,
une année après l’autre, n’est pas anodin… Ce qui nous
salue, accroché au mur, appartient à la nourriture de notre
âme. »
Nous pouvons aussi garder nos hôtes qui le souhaitent occupés du matin
jusqu’au soir. Ainsi, s’ils le désirent, ils peuvent se distraire en faisant de la
randonnée, du yoga ou du tai-chi, de la gymnastique pour assouplir leur
colonne vertébrale ou de l’aquagym, ou encore une séance de sauna. Le
soir, nous proposons des conférences, des lectures ou des films sur le jeûne
thérapeutique et la santé – mais aussi sur des thématiques culturelles,
littéraires, psychologiques ou philosophiques. Tard le soir, nos hôtes venus
des quatre coins du monde restent souvent assis au salon et discutent.
« Viens, parlons ensemble. Celui qui parle n’est pas mort », dit Gottfried
Benn. Des amitiés se nouent, lors de randonnées ou bien le matin en
attendant l’infirmière.
Bizarrement, l’atmosphère est intime. Comme si tous partageaient un secret
dont ils voulaient s’entretenir, mais seulement sous forme de sous-entendus.
Est-ce parce qu’ils s’ennuient ? Ou parce que, dans cet ennui même, pour
reprendre les mots d’Arthur Schopenhauer, ils font soudain l’expérience du
temps en tant que tel ? L’arrêt, que nos hôtes ressentent inévitablement au
bout de quelques jours, est une chute hors du temps linéaire qui soude notre
vie quotidienne, qui souvent nous épuise et nous vide.
Les jours se déroulent, identiques, dans un certain ordre, que mon grand-
père estimait très important. Pour Sebastian Kneipp10 déjà, la « thérapie de
l’ordre » était un des piliers. Il était question non pas de l’ordre extérieur,
mais du respect consciencieux des processus naturels tels que le sommeil et
l’éveil, le repos et le mouvement, l’inspiration et l’expiration. Tandis que
très peu de choses se passent à l’extérieur et que les événements deviennent
de moins en moins denses, l’arrêt recèle un potentiel prodigieux. Je le
comparerais au moment où les vagues se retirent et où le monde semble
retenir son souffle un instant, pour ensuite se décharger à nouveau avec une
grande puissance. Johann Wolfgang von Goethe, que mon grand-père citait
à tout bout de champ, rapporta un jour qu’un Anglais « se pendit pour
n’avoir pas à s’habiller et se déshabiller chaque jour ». Comment sauter
hors de cet écoulement ordonné du temps, qui nous laisse vides, vers cet
arrêt, cet ennui qui, pour Sören Kierkegaard11 – un autre auteur que
chérissait mon grand-père –, incarne la puissance originelle de la culture et
de l’histoire ?
Dans la pièce En attendant Godot de Samuel Beckett, les protagonistes ne
savent pas ce qu’ils attendent et n’ont pas la moindre idée de ce qu’ils
doivent faire. Mais contrairement à Beckett, qui se moque de nos tentatives
désireuses de tuer le temps et laisse sans réponse la question de savoir si
Godot existe ou non, l’ennui qui se dégage de l’œuvre d’Otto Buchinger
est, à mon sens, créatif.
Pour reprendre la citation classique de Blaise Pascal (XVIIe siècle) : « Tout le
malheur des hommes vient de ne savoir pas demeurer en repos, dans une
chambre », parce qu’ils ne supportent pas d’être seuls avec eux-mêmes12.
Pourquoi ne supportent-ils pas d’être avec eux-mêmes ? Parce qu’il leur
manque ce qui, selon mon grand-père qui rejoignit en 1926 la Société
religieuse des Amis (Quakers), constitue le fondement de tout
développement spirituel : Dieu.
Dans les cliniques Buchinger Wilhelmi, nous avions des questions plus
urgentes à traiter, comme : pour ou contre la télévision dans les chambres ?
Durant des années, nous avons résisté et n’avons installé un poste dans une
chambre que sur demande expresse. Ce service était même payant. Puis
nous avons honteusement capitulé et équipé chaque chambre d’une
télévision. Entre-temps, la question est devenue superflue, car nos hôtes
regardent à présent ce qu’ils veulent quand ils le veulent sur leurs appareils
électroniques. Ainsi, pour qu’ils puissent bénéficier de l’ennui créatif, de
l’arrêt dynamique, du recueillement intérieur, quel que soit le nom que l’on
donne à cette étape décisive, on devrait leur retirer leur téléphone portable
ou autres. Le jeûne numérique est un problème social de grande ampleur. Ni
la société ni nous-mêmes ne l’avons encore résolu. J’aimerais beaucoup
savoir ce que mon grand-père aurait fait à ce sujet. De but en blanc, ma
sœur rétorquait aux hôtes de notre clinique de Marbella : « Arrêtez donc de
regarder sans cesse votre portable pendant que vous mangez le précieux
repas bio et végane que nos chefs vous ont préparé avec amour. »
Nous savons déjà ce que rester calme implique physiquement. Mais
mentalement, que signifie d’appuyer sur pause ? Cet arrêt est un état
d’attente mais, contrairement à l’attente de Godot, on espère, quand on
jeûne, qu’une voix s’élèvera pour rompre le silence. Que notre propre voix
s’élèvera, que la pièce tombera et que nous obtiendrons une réponse à une
question dont nous n’avions peut-être pas même conscience. Ce sont des
processus très personnels. Il n’y a pas de réponse normée, seulement
l’expérience selon laquelle notre propre vision est la plus forte. Il est
possible que cette voix, qui surgit soudain du silence, nous dise qu’un
changement s’impose. Un tel appel qui émane de l’intérieur est d’une tout
autre qualité que la parole d’autrui. La plupart du temps, on repousse les
conseils, même les mieux intentionnés. Les conseils sont aussi des coups.
En même temps, les gens veulent des directives ! Ceux qui viennent dans
les cliniques Buchinger Wilhelmi ne sont pas les plus forts. Ce sont plutôt
ceux qui ne s’en sortent pas trop dans la vie. Nous faisons alors office
d’atelier, de station de recharge, de fontaine de jouvence, qu’importe le nom
que nous lui donnons. Nous fournissons le lieu qui procure repos et force,
ainsi qu’une équipe d’esprits serviables.
Une voix s’élèvera pour rompre le silence.
Au cours de la phase d’arrêt, nos hôtes découvrent une forme
d’alimentation inédite. Ils font l’expérience purement physique de ce dont
ils se nourrissent quand ils renoncent à la nourriture normale, c’est-à-dire
externe. Ce passage d’une alimentation externe à une alimentation interne
est automatique dès lors qu’ils puisent dans les stocks de graisses que leur
corps a constitués en prévision des temps difficiles. Pendant cet arrêt, ils
découvrent aussi ce dont ils se nourrissent intérieurement ou ce qui manque
à leur âme et à leur esprit, là où s’ouvre un vide mental ou émotionnel qui
veut être rempli. Cet abîme intérieur qui, pour le romantisme noir, fait partie
intégrante de la condition humaine, est un lieu très spécial de résidence.
Celui qui allume la télévision ne l’entendra pas, ce bruissement du temps.
Comment différencier ce bruissement et le bruit de fond de notre raison ?
Cette voix intérieure qui pleurniche sans cesse, qui commente nos moindres
gestes, qui sait tout mieux que nous et qui nous harcèle continuellement,
sans compter les nombreux avis qui circulent, les remarques agaçantes, une
cacophonie unique en son genre : comment faire taire ces voix (les « singes
en train de danser ») ?
La réponse est simple : elle réside dans l’adoration ou la méditation que
nous avons évoquée au chapitre précédent. Imaginons un instant le vacarme
des voix ivres qui régnait au mess des officiers où mon grand-père passait
beaucoup de temps, le fracas des cruches qui s’entrechoquaient, les
braillements, les blagues vulgaires, les grossièretés, et le dégoût qu’il
développa envers l’alcool et la nicotine. Cette image devint le carburant qui
attisa la représentation qu’il se forgea de la signification du « régime
spirituel » auquel il aspira très tôt, du fait précisément de la vie d’excès
qu’il mena dans sa jeunesse.
Déjà, lorsqu’il était médecin dans la marine impériale – une carrière
inaugurée par trois jours à l’isolement, son prétendu uniforme de la marine
taillé sur mesure à Darmstadt en ayant fâché certains –, une « faim de
quelque chose de tout autre » le tiraillait. En tant que médecin personnel
d’Adalbert de Prusse, toujours souffrant, troisième et dernier fils de
l’empereur Guillaume II et d’Augusta-Victoria de Schleswig-Holstein, il se
devait d’honorer toutes les invitations, les hommages et les remises de
médailles, ces cérémonies étant toutes arrosées d’alcool, que ce soit de
vodka ou de champagne. En 1905, il s’embarqua à bord du Herta, grand
croiseur et véritable navire de guerre, mais plus encore « navire de
représentation, étincelant de blanc et de laiton » en partance pour les Indes,
où l’attendait « le plus grand événement, le grand bal chez Lord Curzon,
vice-roi des Indes ». Il participa sans doute activement à la fête et y trouva
bien sûr du plaisir. Ce fut pourtant dans les environs immédiats de Calcutta
qu’il rencontra pour la première fois les brahmanes adeptes du jeûne. Bien
que mon grand-père n’ait pas bien compris les quelques explications
données par un officier anglais quant à « la signification de la privation
volontaire de nourriture », le jeûne devint dès lors un concept qu’il ne
parvint plus à évincer de sa conscience. Quelques semaines plus tard, il
écrivit dans son journal : « Gros, paresseux, et je perds la boule. Je dois
jeûner. »
À cette époque, il s’agissait simplement d’une bonne résolution, mais mon
grand-père avait déjà compris qu’un mode de vie malsain, l’alcoolisme et
un programme sans répit ne représentaient pas des options idéales pour qui
souffrait de rhumatismes et de névralgies. En 1909, il publia son premier
ouvrage, intitulé La racine du mal national.
On parle aujourd’hui de surcharge sensorielle, dont souffrent en particulier
les personnes très sensibles et intelligentes. Il est tout à fait justifié de parler
de souffrance. En effet, même si l’on est le seul à l’entendre, ce bruit
continuel est encore plus difficile à arrêter que le bruit de la circulation, par
exemple, qui tape constamment sur les nerfs des citadins et qui s’ajoute au
premier bruit. Que ce bruit soit ou non produit de lui-même, la question est
de savoir comment fuir cette galère. La réponse que mon grand-père
apporta à cette question était – pour le fils d’un fonctionnaire du
gouvernement de province – des plus modernes : la méditation. Pas la
religion, soulignons-le. Après une vie tumultueuse faite d’excès, de
dépression, de carriérisme et d’autodestruction pathologique, saint Augustin
ne trouva d’issue au détachement vis-à-vis de soi que grâce à Dieu. Dans
ses Confessions, il décrivit ce chemin chrétien qu’il emprunta : « Si tu veux
trouver Dieu, cherche-le en toi-même. » Mon grand-père opta pour une
version spirituelle moins dogmatique de la « libération » : la méditation.
Ce terme vient du latin meditari (méditer, réfléchir), partage la syllabe med
avec le mot latin également mederi (guérir) et s’apparente au grec ancien
μέδομαι et μήδομαι (penser, réfléchir). Pensée curative ? Mais comment
donc ? La pensée ne peut pas faire abstraction d’elle-même. La méditation
signifie purement et simplement : rester assis sans bouger.
Il n’y a que trois choses à garder à l’esprit. Premièrement, choisis un siège
confortable – la position du lotus n’est pas indispensable, il suffit d’une
position qui favorise le redressement de la colonne vertébrale.
Deuxièmement, essaie de ne pas bouger pendant toute la méditation.
Troisièmement, sois attentif. Sens ton corps, depuis le sommet de ta tête
jusqu’aux pieds, sens ta respiration, regarde avec détachement tes pensées
aller et venir. Et si le calme n’arrive pas ? Que se passe-t-il alors ? Plus vite
que prévu, des pensées prendront toute la place, probablement des pensées
pénibles, les mêmes qui nous traversent l’esprit au quotidien. Une
conversation intérieure s’engage, mais, contrairement à la vie quotidienne,
nous n’y participons pas. Nous l’écoutons simplement, en restant à la bonne
distance. Nous observons la manière dont les pensées naissent, grandissent,
forment peut-être une pelote, ou peut-être pas. Nous voyons comment ces
pensées finissent par passer et disparaissent à nouveau, supplantées par de
nouvelles pensées, elles aussi sans doute intimes. Au début, celui qui se
contente de rester assis sans bouger, occupé à inspirer et à expirer,
savourera le moment, plongeant avec délice dans l’ici et maintenant.
Mais au bout de cinq, dix ou quinze minutes au plus tard, cette conversation
intérieure commence – le carrousel des pensées et, avec lui, les difficultés.
L’esprit ne doit pas se laisser distraire, il ne doit pas grimper sur le
carrousel, mais rester en position d’observateur. L’esprit se regarde lui-
même en train de penser. On ne peut pas se cacher et on atteint très vite les
limites de sa propre patience. Comme il est impossible de nous interdire de
penser, de « lâcher » réellement nos pensées, il ne reste qu’une seule issue,
ou disons plutôt qu’une seule astuce : nous devons accepter nos pensées,
quelles qu’elles soient. Nous devons nous accepter nous-mêmes. Dans cette
démarche, il y a quelque chose de profondément humain.
L’esprit se regarde lui-même en train de penser.
Mon grand-père considère cette sorte de « régime intérieur », qui sonne
vraiment archaïque à nos oreilles, comme la dernière et la plus importante
condition pour un jeûne réussi. Un peu de pathos dans cette conception,
peut-être, mais il donne des conseils solides auxquels nous adhérons encore
aujourd’hui. Il termine en ces termes ses « Contributions à la diététique de
l’âme et à l’hygiène nécessaire de l’homme intérieur » :
« Comme la célèbre constellation des Dioscures, il s’agit de
jumeaux, qui s’appellent Méditation et Adoration, la réflexion
sur le sens de ta vie et la vénération : marche le long d’une
route, d’un jalon à un autre jalon, en réfléchissant
quotidiennement au sens de ta vie énigmatique. Les jalons
correspondent à certaines étapes de ta vie, et tu peux
aménager la route que tu empruntes de toutes sortes
d’informations : les impressions et les aventures,
douloureuses et heureuses, de ton curriculum vitae. Loin,
très loin, dans le lointain, une lumière s’allume. Plus tu t’en
approches – le soir tombe, le soleil décline –, plus cette
lumière devient claire.
Quelle que soit ta confession, musulmane, brahmane, juive
ou, comme l’auteur de ces lignes, chrétienne, ou bien que tu
sois à la recherche de Dieu et d’un refuge, efforce-toi de
découvrir ton vrai refuge, ton refuge intérieur. »
Qu’il s’agisse d’un dialogue intérieur ou d’une conversation, cela ne
fonctionnera que si nous le comprenons, si nous l’écoutons. La pratique de
la pleine conscience, ou méditation comme on la nomme aussi, favorise
cette qualité. Mon grand-père n’y voyait aucune contradiction. Quelle qu’ait
été à ses yeux l’importance de la méditation, la conversation était
essentielle à ses yeux :
« Jeûner libère et détend notre structure psychique, rendant le
jeûneur plus réceptif. »
J’ai étudié le droit ainsi que la psychologie, et je me suis toujours intéressé
au psychique. J’ai embauché ici le premier psychothérapeute. Mon grand-
père appelait cela « guider par une bonne écoute », et par ces termes, il
entendait bien plus qu’une simple tape sur l’épaule. Dans son livre sur le
jeûne, il consacra un chapitre entier à « l’orientation de l’âme vers la
guérison ». Mais le docteur était le « bon docteur », une autorité. Le premier
psychothérapeute que j’ai engagé défendait la théorie selon laquelle les
gens, consciemment ou non, viennent nous voir en situation de crise avec
leur questionnement. Ils attendent de nous que nous les sortions de cette
crise et que nous répondions à leurs questions. Nous devons nous y
préparer. Forts de longues années d’expérience, les thérapeutes savent que
nous devons avoir de telles conversations. Et les médecins savent qu’ici ils
seront confrontés à des questions qui ne se posent pas dans un cabinet
classique. J’aime que le patient interroge aussi un autre patient, ou bien
l’agent d’entretien. Au fond, dans nos cliniques, tout le monde suit une
thérapie. Mais le besoin de communication fait objet de débats. Au
monastère, le jeûne et le silence sont proposés de façon indissociable, en
particulier dans le centre de formation jésuite du père Niklaus Brantschen,
avec lequel nous travaillons beaucoup.
Je ne suis pas pour le silence. À mes yeux, la communication est
importante, même si ceux qui ont vécu une telle expérience affirment
qu’elle renferme une puissance qui la rend incomparable. Mais je pense que
nos hôtes cherchent un interlocuteur avec lequel s’entretenir de sujets
profonds. Les réponses aux questions qu’on se pose en débutant son jeûne
peuvent néanmoins être révélées dans des rêves ou, pour en revenir à la
lecture, dans les livres qu’on a peut-être inconsciemment emportés dans ses
bagages ou qu’on prend simplement sur les étagères de la bibliothèque.
Quel que soit ce qui nous fait progresser, cela ne bougera pas si l’arrêt n’est
pas au préalable atteint, enduré, voire apprécié. C’est seulement sur la toile
blanche, le paysage inoccupé, l’immensité qui s’étend en nous, qu’émerge
la place pour la nouveauté. L’arrêt est donc en vérité un arrêt dynamique. Il
faut simplement bien le sonder.
Chapitre 3
L’ORDRE
D
D e manière générale, l’ordre représente la moitié de la vie. De la même
façon, quand on jeûne, rien ne fonctionne sans ordre. Le jeûne est une
expérience extraordinaire. Lorsque nous passons d’une alimentation externe
à une alimentation interne, nous avons un grand défi à relever. Nous brisons
l’ordre ancien afin d’en introduire un nouveau, un meilleur.
Il ne suffit pas de dire qu’une clinique comme la nôtre fonctionne très bien
à certains endroits et moins bien à d’autres. Elle ne fonctionne qu’avec un
arsenal de règles strictes. Mais bien entendu, chez nous aussi, les exceptions
confirment la règle. Tout ordre provoque inéluctablement un élan vers
l’anarchie.
Nous sommes à juste titre sceptiques lorsqu’on nous impose des règles.
Nous n’aimons pas l’inévitable déséquilibre des forces qui va avec. Mais
nous ne pouvons pas vivre sans ordre. Les penseurs de la Grèce antique
opposaient l’ordre naturel et immuable (physis) au concept de loi (nomos),
un ordre volontairement établi de normes et de règles. De nos jours, ces lois
créées par l’homme seraient également considérées comme des us et
coutumes. Pour mon grand-père comme pour nous, cette opposition est
abolie. Nous rédigeons nos « lois » de telle sorte qu’elles correspondent à
notre nature. Ou pour formuler cette idée autrement : nos lois ne sont
bonnes que si elles correspondent à notre nature. Et elles correspondent à
notre nature si elles tiennent compte de nos sentiments.
Le processus de jeûne chamboule tout. Lors de la brève montée initiale des
hormones du stress, l’adrénaline et le cortisol, même si nous sommes par
ailleurs les personnes les plus paisibles au monde, certains sentiments
désagréables prennent de l’ampleur. Les plaisirs éphémères se sont
envolés ; soudain le seul enjeu devient de se désintoxiquer, de se purger, de
se purifier. Nous ressentons l’avidité, l’impuissance, le manque. Les lois et
les règles doivent prévenir cette avalanche émotionnelle et fournir des
garanties afin que le sol ne se dérobe pas sous nos pieds.
Une suite ordonnée d’opérations, comme se coucher avec une bouillotte à
midi, éteindre la lumière au plus tard à vingt-trois heures, effectuer un
lavement tous les deux jours, en y ajoutant de l’exercice, de la musique ou
de la peinture, des cours de cuisine, une conférence – voilà de quoi fournir
un cadre et tenir ses démons à distance. On se sent mieux en restant dans un
tel cadre.
Seul celui qui sait de quoi il parle devrait se permettre de réglementer la vie
des autres. Seul celui qui connaît vraiment le fonctionnement du jeûne
devrait avoir le droit de définir les règles du jeûne. Sur le marché du jeûne,
qui a explosé ces dernières années, il est donc particulièrement important de
choisir la bonne adresse. La personne capable d’établir des règles doit
attester d’importantes connaissances en la matière. Et seule cette
connaissance, combinée à l’expérience, confère l’autorité dont les jeûneurs
ont besoin pour leur pèlerinage. Les règles démocratisent le
fonctionnement, chacun doit les respecter. Elles aident même les gourmets,
qui ont l’habitude de surfer sur wine-searcher.com pour consulter le nombre
de points donnés aux vins par le Guide Parker, à se passionner pour la
question du jeûne. Et pour cause : les règles transmettent un savoir et
confortent la certitude qu’il existe une autorité responsable.
Celui qui jeûne a besoin d’être accompagné par des personnes qui ont
parcouru le même chemin. Quelqu’un pour marcher à ses côtés durant ce
pèlerinage et le prendre par la main.
Les règles qui ont le plus de sens sont celles derrière lesquelles se trouvent
des hommes pour en assumer la responsabilité et en expliquer la raison
d’être. On ne se prévaut pas facilement d’une telle autorité. En plus
d’années d’expérience, cela suppose son exemple personnel.
S’il est bien mené, le jeûne peut constituer une expérience inouïe. De même
que le jeûne ne se réduit pas à l’abstention, les règles ne sont pas de simples
interdictions, elles sont bien plutôt des impératifs. Ces règles s’établissent
dans un contexte tout à fait concret. Pour rappel : de nombreuses personnes
viennent nous voir pour surmonter des crises – une crise professionnelle,
une crise familiale, une perte –, mais aussi pour vaincre des problèmes
d’addictions, tels que la boulimie, la dépendance à la nicotine et
l’alcoolisme.
De plus, de nombreuses personnes prennent des traitements, tels que des
psychotropes ou des médicaments pour lutter contre l’hypertension
artérielle, qui peuvent devenir dangereux au début d’un jeûne, car leur effet
se modifie. Le cas échéant, on doit ajuster le dosage et faire attention à la
« surmédicamentation ». Toute personne prenant des médicaments, quels
qu’ils soient, doit le faire sous la conduite d’un médecin. Jusqu’ici, tout va
bien.
Toutefois, certaines crises d’élimination, sans être une fatalité, peuvent tout
à fait survenir. Une assistance est alors nécessaire. Il arrive que des
personnes dans cette situation nous appellent de chez elles, nous informant
qu’elles sont en train de jeûner et qu’elles se sentent mal. Bien sûr, nous
essayons de les aider par téléphone, dans la mesure du possible.
Mais quelquefois, notre unique recommandation est de se rendre chez le
médecin.
Revenons à la question de l’ordre : pour moi, l’ordre commence par une
routine quotidienne régulière. Je citerai rapidement Johann Wolfgang von
Goethe, que mon grand-père aimait tant :
« Il faut seulement mettre en tout de la méthode et ne pas
prendre les choses de manière trop transcendante. Dans
toutes les histoires, c’est la forme du traitement qui prime. »
Donc la méthode et la forme. De nombreux débutants font l’erreur de
vouloir trop en faire trop rapidement quand ils sont dans nos cliniques. Ils
veulent tirer pleinement parti de notre offre et se précipitent d’une thérapie
de relaxation à une autre, les cheveux encore mouillés. Bien sûr, cela va à
l’encontre de l’objectif même de leur séjour. Il est beaucoup plus sensé de
ne planifier qu’un ou deux rendez-vous de thérapie individuelle par jour, en
particulier ceux qui agissent en profondeur, comme le shiatsu et le coaching
personnel, l’ostéopathie et le yoga, ou encore la thérapie respiratoire et la
thérapie individuelle à la piscine. Entre les deux, on peut insérer un passage
sur le tapis de course ou un tour en vélo elliptique, afin de générer
mentalement une relâche. De telle sorte que, comme nous l’avons décrit
précédemment, un arrêt se fasse sentir, que des pauses grandissent, à partir
desquelles peut éclore une première et tendre idée de la façon dont on
aimerait vivre à l’avenir.
Vivre à l’avenir.
Les règles permettent de protéger ces pauses de ce qui nous tient en haleine
dans notre vie quotidienne. Elles paraissent rigides mais, en vérité, elles
sont extrêmement productives : elles créent de la distance. Ainsi, sur le
chemin de l’infirmerie, nous nous retrouvons soudain dans le couloir nez à
nez avec un tableau, et des pensées, dont nous n’avions jamais ne serait-ce
que soupçonné l’existence, traversent soudain notre esprit. D’où
l’importance d’un cadre qui nous ordonne presque de ralentir. À présent
seulement, l’humeur du jeûne peut émerger. Je dis volontairement
« humeur », même si mon grand-père formula cette idée de manière un peu
compliquée :
« L’équipement de notre conscience en pensées exaltantes, en
pensées bénéfiques, ne ressemblet-il pas à une alimentation
équilibrée en vitamines, calories et minéraux ? […] Cela nous
amène donc à l’exigence suivante : ordonnez et cultivez sans
cesse votre imaginaire avec des images, des sons et des
concepts propres et ordonnés, sains, sensés et harmonieux,
alors toutes ces choses, c’est-à-dire aussi la santé de votre
corps en lien avec votre régime intérieur, vous reviendront, et
il ne s’agira pas d’un hasard. »
Cette terminologie est vieillotte et l’exigence d’un art « propre » nous
répugne, car elle se réfère à une conception dépassée de l’art. Bien sûr, nous
ne voulons pas circonscrire l’art par la moralité et la politique. Mais mon
grand-père emploie l’expression « toutes ces choses » en référence à
l’Évangéliste Matthieu (6,33) : « Cherchez d’abord son Royaume et sa
justice, et tout cela vous sera donné par surcroît13. »
Dans notre contexte, j’interprète cet impératif d’une manière très moderne :
si notre intention est la bonne quand nous jeûnons, nous y parviendrons.
Mais ce succès nous revient. Le recours aux astuces habituelles ne suffit pas
pour le remporter. Dans les cliniques Buchinger Wilhelmi, l’ordre de notre
imaginaire, qu’évoquait mon grand-père, s’énonce aujourd’hui comme
suit : créez de l’espace dans votre tête, ne portez pas de jugement hâtif,
laissez-vous gagner par l’inspiration. Cela signifie aussi que si, par
exemple, il est interdit de fumer à l’intérieur et sur l’ensemble du site, et
que l’on ferme la maison à clé à vingt-trois heures, ceux qui s’en sont, dans
un premier temps, offusqués se retrouvent soudain dans une situation qui
rend un nouveau comportement possible. Les règles sont là dans ce but.
Elles permettent un changement d’approche, un passage. Le switch de la
vie. Sans règles, le vieux train-train malsain se poursuit. Les règles mises en
place ont un double objectif : la protection et l’autodéfense de ceux qui ne
parviennent pas eux-mêmes à les respecter chez eux.
Gustave Flaubert affirmait que « le jeûne n’est au fond qu’une mesure
sanitaire ». Il se trompait. Si l’on réduit le jeûne à cette dimension, c’est
peine perdue d’espérer se débarrasser du superflu. Le passage au mode
jeûne s’accompagne d’une petite révolution. Il ne suffit pas de détruire
l’ordre ancien pour en établir un nouveau. Ce changement doit être effectué
avec précaution et conscience. Boire toujours au petit-déjeuner deux
doubles expressos accompagnés d’œufs au bacon, déjeuner de pâtes
huileuses, grignoter entre-temps des nounours en guimauve et pour le
goûter du gâteau, puis faire décanter le vin en vitesse pour que le fromage
ait meilleur goût ? Tel est l’ordre ancien – délicieux, mais malheureusement
malsain sur le long terme. Comme nous l’avons déjà décrit, le coup d’État
pour renverser cet ordre prend quelques jours et, comme toute révolution, il
nécessite une préparation.
Mon grand-père était un homme militaire. Mais au cours de ses seize
années en tant que médecin militaire, il vit également le revers de la
médaille des vertus prussiennes de discipline, de zèle et d’ordre : la foi en
l’autorité, l’aspiration à une main de fer, le refus de tout changement. Il se
retrouva face à un dilemme. En tant que l’un des pionniers de la médecine
naturelle, il développa sa méthode de jeûne thérapeutique en se fondant sur
la « médecine expérientielle », basée sur l’observation et l’expérience. Ses
succès furent précédés par les échecs des traitements médicaux traditionnels
et classiques. Lors de son renvoi de la marine en 1918, un professeur
titulaire en médecine interne lui donna le conseil suivant, à lui, un invalide
hautement décoré mais souffrant d’une maladie chronique : « Rendez-vous
chaque année dans une bonne station thermale et ménagez-vous. Vous savez
vous-même que de telles arthroses (avec atteinte hépatique) résistent
malheureusement à presque tous les traitements. »
Entouré d’opposants qui se moquaient de lui et de son obsession pour le
jeûne, il ne pouvait pas faire les choses à moitié. La détermination et la
discipline étaient indispensables à sa réputation et à celle de sa clinique.
Mon grand-père n’était pas autoritaire, mais il était une autorité. Étant
donné le nouveau chemin qu’il avait pris, une gestion stricte était nécessaire
pour donner aux patients un appui fiable.
Dans la résidence thermale de Bad Pyrmont, où mon grand-père
emménagea en 1935, dans la « grande et belle maison entourée d’un terrain
spacieux » avec une salle de bains à chaque étage, on peut lire le texte
suivant, qui figure dans la brochure déposée dans les chambres, sur un léger
ton de mise en garde :
« L’établissement thermal vise à traiter la personne dans son
ensemble. Si l’on prend en compte le corps et la vie, sans
tenir compte de l’âme et de l’esprit, la guérison ne peut être
que partielle. C’est pourquoi une atmosphère calme et
recueillie fait partie des exigences thérapeutiques de la
maison. Le superficiel, le matérialiste ou le sensationnel ne
doivent pas prévaloir dans les discussions entre patients. Ce
qui est négatif, irritant ou perturbant (en particulier tout ce qui
relève de la politique ou de la critique de notre époque) n’a
pas sa place dans la vie intérieure de la maison.
Nous vous prions donc de comprendre qu’il n’y a pas ici de
réception radio, que nous ne proposons pas d’assistance aux
besoins professionnels pressants et quotidiens de certains
patients, et que nous les prions expressément de respecter
ces règles, qui génèrent, favorisent et entretiennent
l’atmosphère thérapeutique du lieu. Ce n’est que pour le bien
des malades, qui doivent ressentir les effets bénéfiques dans
leur corps, leur vie, leur âme et leur esprit.
Nous ne sommes ni un hôtel avec le service client qui va
avec, ni une plateforme encourageant les patients dans les
mauvaises réactions de leur vie intérieure, que nous visons
ici à vaincre et à guérir. Les soucis, les craintes, les
problèmes de l’individu – et du destin collectif – peuvent être
abordés chez le médecin ou bien traités intérieurement à
l’issue d’une consultation collective. Mais ils n’ont pas leur
place dans le mode de vie et les conversations des patients.
Nous soutiendrons tout patient qui se défend contre
l’influence discordante de ses interlocuteurs. »
Sur ce point également, je partage tout à fait l’avis de mon grand-père et je
souhaite, dans la mesure du possible, écarter la politique de la vie de la
clinique, et ce, bien que je me qualifie moi-même de « personne hautement
politique ».
Ce n’est pas seulement le remplacement d’une soirée pyjama par le sel de
Glauber et le bouillon de légumes ; ce sont aussi des règles strictes pour
régir l’activité thermale qui, à l’époque comme aujourd’hui, façonnent le
cadre et constituent les routines sans lesquelles les effets étonnants du jeûne
thérapeutique ne se concrétiseront pas. Car jeûner, ce n’est pas avoir faim. Il
s’agit en réalité – et Flaubert a raison sur ce point – d’une « mesure
sanitaire » qui ne doit être mise en place que sous surveillance médicale.
Mais le jeûne est aussi « la seule touche reset dont nous disposons », pour
reprendre l’expression du professeur Andreas Michalsen, expert sur la
question du jeûne, auteur à succès et ami proche de la maison Buchinger
Wilhelmi et de la famille.
Tout commencement est orienté vers l’avenir, tout commencement repose
sur la confiance, tout en s’accompagnant pourtant d’inquiétudes. C’est
pourquoi nous accordons une si grande importance aux précautions et aux
soins dans nos établissements. Autant il importe que, au cours d’une cure,
tout un champ de possibles s’ouvre mentalement pour celui qui jeûne,
autant il est crucial de définir un cadre pour qu’il ne se sente pas débordé.
Les règles y contribuent également, car elles ne se contentent pas de piloter
le programme sensationnel de recyclage qui se déroule au niveau chimique
pendant le jeûne. Elles manœuvrent également nos sentiments, qui naissent
au cours de ces processus et vont et viennent entre les pôles de l’action
(lavement, pesée, jus de fruits, conférence du soir) et de la réflexion
(lavement, pesée, faim, « qui est assis dans le salon ? ») comme des billes
de flipper.
Sören Kierkegaard, une grande source d’inspiration pour mon grand-père,
écrivit :
« L’homme est une synthèse d’âme et de corps. Mais une synthèse est
impensable si les deux parties ne s’unissent pas en une troisième. Cette
troisième partie est l’esprit […] Comment l’esprit se comporte-t-il vis-à-vis
de lui-même et de sa condition ? Il se comporte comme la peur. »
Lorsque nous établissons des règles, nous conjurons aussi cette peur.
Nous recommandons de ne pas faire du dernier repas avant le jeûne un
« repas du condamné », c’est-à-dire particulièrement copieux, du fait du
renoncement imminent. Un steak juteux accompagné de fèves au lard et de
pommes de terre, suivi d’une crème brûlée avec un café, dresserait de
sacrés obstacles sur le chemin du jeûneur. Il est préférable, déjà quelques
jours avant, de réduire le café et l’alcool et de manger moins de produits
d’origine animale et davantage de fruits et de légumes frais. La transition
n’en sera que plus douce. Dans les cliniques Buchinger Wilhelmi, nous
veillons à ce que le changement de métabolisme se produise dans le calme,
afin qu’on ne s’étrangle pas avec son sel de Glauber alors que sa valise
n’est qu’à moitié déballée.
En particulier, les hôtes qui ont l’habitude d’évaluer en permanence les
performances de tout et qui s’estiment multitâches trouvent cela difficile,
mais le métabolisme humain est obstiné, il a besoin de temps, et si on ne lui
en donne pas, il est à la traîne. L’habitude est une seconde nature chez
l’homme.
L’habitude est une seconde nature chez l’homme.
Le lendemain de son arrivée, on devrait prévoir au moins un jour de repos
digestif. Si l’on jeûne pendant une période plus courte et que le voyage n’a
pas été long et épuisant, on peut au besoin regrouper les deux le même jour.
La fin de la cure est tout aussi importante que le début. Les jours de reprise
alimentaire doivent être pris au sérieux et non expédiés – en se disant qu’on
a fait son travail et qu’on peut se ruer sur une pizza quatre saisons.
L’organisation des dix jours serait répartie comme suit : un jour de repos
digestif, six jours de jeûne, trois jours de reprise alimentaire.
Le jour de l’arrivée, une légère collation végétarienne est prévue, sans café
ni viande, et bien sûr sans alcool. On a le temps de déballer tranquillement
ses affaires, de s’installer dans sa chambre, et peut-être même déjà de
discerner la quantité et la qualité des pensées qu’on a apportées avec soi.
Le jour de repos digestif, on boit de l’eau et de la tisane en abondance et on
suit un régime monodiète (riz, fruits, pommes de terre ou avoine répartis sur
trois repas). Une alimentation riche en cellulose permet ainsi aux intestins
de se remplir en douceur. À quoi s’ajoute beaucoup de repos.
Mentalement, on essaie de s’accorder consciemment plus de temps pour
tout. On dit adieu au quotidien et à tout ce qui était l’instant d’avant, encore
très présent, on prend conscience de ses besoins et de son propre langage
corporel. Peut-être qu’on couche quelques pensées par écrit. Pour la nuit, on
se munit d’un carnet et d’un stylo pour éventuellement noter ses rêves.
Dans son Journal des renoncements, l’écrivain Christian Kracht relata les
premiers jours de son séjour chez Buchinger et ce « repos digestif », que
nous décrivons, quant à nous, avec sobriété.
« Retour dans ma chambre. On m’apporte le sel de Glauber sur un plateau.
Un litre qui a le goût de l’eau de mer, peut-être même plus que celui de la
mer Morte, et ce n’est pas si terrible. Première prise : 8 h 13. Pensées de
cristaux de neige et de cristaux de sel, d’extérieur et d’intérieur.
8 h 21. Nausée légère. Courroux de mon ventre. La gorgée suivante de sel
de Glauber est moins facile à avaler que le premier verre. 8 h 25. Sel de
Glauber bu en entier. Envie légère et chimérique d’aller aux toilettes, qui
cesse immédiatement. 8 h 33. Rot. 8 h 44. Toujours rien. 8 h 50. Doit-on
commander plus de sel de Glauber ? Ça n’a pas l’air de bien fonctionner.
9 h 04. Première expulsion. En un éclair.
Dès 9 h 30, je regardai sur Arte un documentaire consacré aux paysans
pauvres des montagnes du Zanskar, une région proche du Ladakh. Des
expulsions liquides de temps en temps. Dehors, les flocons de neige laissent
place à un soleil d’hiver d’abord timide, puis de plus en plus hardi, et enfin
très sûr de lui. L’infirmière Lisa apporte une bouillotte, la place sous mes
pieds et dépose dessus un plaid plié. L’infirmière, qui est plutôt jolie, se
dirige vers la fenêtre et l’ouvre en bascule pour chasser l’odeur de la
pièce. »
Les jeûneurs réguliers savent quand le moment est venu de faire un
lavement. Même en dehors du jeûne, un lavement est recommandé en cas
de symptômes tels que des ballonnements, une langue chargée, une
mauvaise haleine, de la fatigue ou des troubles du sommeil.
Quand on jeûne pour la première fois, on doit s’en tenir à cette règle : une
dépuration intestinale en moyenne tous les deux jours. Certains trouveront
cette opération extrêmement désagréable et la vivront comme un traitement
médical punitif hérité du Moyen Âge. Et je comprends cette association.
Applications Kneipp, ventouses, lavement, l’idée que la nourriture est un
péché et que le médecin sait tout mieux que tout le monde : cela ne peut et
ne plaira pas à tout le monde. Je comprends également que l’hygiène
intestinale est encore taboue et que les personnes en bonne santé ne la
pratiquent pas avec grand enthousiasme. C’est pourtant bien plus facile
qu’on ne le pense, et beaucoup de ceux qui souffrent de constipation ou de
paresse intestinale se sentent carrément libérés.
Les règles du jeûne structurent donc notre état non seulement sur le plan
physique, mais aussi à tous les autres niveaux de notre vie. Elles revêtent
plusieurs fonctions et sont importantes pour nos hôtes comme pour nous.
En effet, en interne, nous avons également besoin d’une structure stable.
Une clinique qui s’occupe d’environ trois mille clients par an, dont la
majorité n’ingère pas plus de trois cents kilocalories sous forme de soupes
ou de jus, sur une période allant jusqu’à trois semaines, a besoin d’une
structure stricte. Les médecins, les thérapeutes, les infirmières doivent
savoir où ils en sont. Bien sûr, nos soins ne s’expriment pas seulement par
des règles. Ce sont des êtres humains qui prennent la responsabilité de nos
hôtes. S’ils ne disposent pas de directives solides, ils ne peuvent pas faire
leur travail. Ils veillent au respect des règles avec autorité, chaleur, mais
aussi humour. Mais sans ordre, tout s’écroule.
Il ne faut cependant pas confondre rigueur et contrainte. Bien sûr, il ne put
en être autrement dans la résidence thermale que fréquenta mon grand-père.
Et il y a toujours des patients qui s’enthousiasment pour la question :
« l’infirmière stricte, le médecin strict ». En particulier les hommes qui sont
à la tête d’une entreprise et qui doivent sans cesse prendre des décisions
difficiles aspirent presque à être un peu commandés.
Celui qui jeûne pour des raisons religieuses respecte essentiellement la
période de jeûne correspondante et suit le calendrier chrétien, juif ou
islamique et ses temps forts : Pâques, Yom Kippour et le Ramadan. Le
Ramadan est observé « religieusement » par les musulmans du monde
entier. Dans notre société occidentale dominée par la laïcité, les raisons de
santé ont depuis longtemps supplanté les motifs religieux. Ce qui peut
d’ailleurs être tout aussi « religieusement » orchestré par une industrie du
bien-être et de l’auto-optimisation qui suggère qu’une vie sans graines de
chia ne vaut pas la peine d’être vécue. La santé, il m’importe de le
souligner, est une bénédiction. Quiconque est en bonne santé doit s’estimer
heureux. Je m’oppose catégoriquement au fait de rendre les malades
responsables de leur état. Souvent, nous en savons bien trop peu pour être
en mesure de dire comment les maladies se déclenchent et quel rôle joue le
mode de vie. L’idée d’une « médecine punitive », qui sanctionne le malade
pour son mode de vie soi-disant dissolu, me répugne. À l’inverse, ce que
nous pouvons faire de positif pour renforcer notre santé a été prouvé.
Quiconque est en bonne santé doit s’estimer heureux.
Le jeûne exerce un effet préventif sur les facteurs de risque tels que
l’obésité, l’augmentation des taux de graisse, de cholestérol et d’acide
urique dans le sang, le stress, le diabète de type 2, l’hypertension artérielle
et le tabagisme. En tant que thérapie, le jeûne lutte efficacement contre les
maladies cardiovasculaires, les maladies du dos et des articulations, les
maladies du système digestif, les maladies chroniques du foie, l’épuisement
psychique et physique, les états dépressifs et la fatigue chronique. Le fait
que le corps ait besoin de ces périodes où il vit de sa propre substance et où
il a dans le même temps l’esprit lucide, en guise de complément en quelque
sorte, a été corroboré par les dernières études scientifiques.
Ces découvertes, qui prouvent que le jeûne ne guérit certes pas tout, mais
qu’il peut guérir un grand nombre de choses, sont avérées. Comment
manier ces faits ? Nous pouvons soit refouler ces découvertes, soit les
intégrer à notre vie. L’avantage secret que possède le rituel du jeûne sur les
autres ordres devant lesquels nous nous inclinons parce que nous savons
qu’ils nous font du bien, c’est l’expérience. En jeûnant, nous expérimentons
chaque seconde que le jeûne nous fait du bien. En ce sens, les règles strictes
du jeûne ne sont rien de moins que le fondement de notre liberté.
Chapitre 4
LES REVERS
C
C ertains de nos hôtes s’en tirent à bon compte, mais la plupart d’entre
eux se font rattraper le deuxième ou le troisième jour. Nous appelons
ce phénomène le « syndrome de la valise ». Les gens se demandent où ils
sont. S’ils sont devenus fous. Filons vite d’ici ! Bien sûr, une infime
minorité part pour de bon, sans avoir même défait leurs valises, mais on ne
peut pas le nier : le jeûne peut comporter des moments désagréables.
Des troubles physiques tels que des maux de tête et de dos peuvent survenir,
mais ce n’est pas une fatalité. Une certaine faiblesse lors du passage de
l’alimentation externe à l’alimentation interne tape sur le moral. Des doutes
font surface. Des questions planent. On n’a jamais voulu se les poser et on
n’entrevoit aucune réponse. Un soliloque lancinant commence.
On est allongé dans sa chambre, une bouillotte sous les pieds, une jolie
couverture en laine posée sur sa couette, affaibli par le lavement et
manquant de la force nécessaire pour échapper aux questions qui tenaillent
et qui touchent souvent à l’essentiel. Pourquoi est-ce que je vis de cette
manière ? Pourquoi ne suis-je pas satisfait de ma vie ? Ai-je vraiment si peu
d’amis ? Pourquoi ai-je sans cesse besoin de reconnaissance ? Et si
quelqu’un remarque que je fais juste comme si je comprenais mon travail ?
On se traîne jusqu’au laboratoire. Échantillon d’urine. Faire une prise de
sang, prendre la tension, se peser. On a l’impression que tout se met à
empirer.
Le deuxième syndrome est ce que nous appelons le « syndrome de perte de
béquille ». Le jeûneur renonce enfin à ses compagnons habituels, donc à ses
béquilles, qui le portent de manière fiable tout au long de sa vie. Les
cigarettes, le verre de vin au déjeuner, la bière le soir et un minuscule verre
de schnaps, mais aussi l’environnement social habituel, le bureau, les litres
de café, un certain statut, le chocolat de l’après-midi, le conjoint, même le
sexe : tout devient caduc. Ce qui reste, c’est une personne qui grelotte, qui
ne sait pas où elle va avec sa migraine lancinante, et lorsqu’elle s’endort
enfin, elle est envahie par les rêves les plus fous.
Dans un cas comme dans l’autre, nous conseillons de ne pas lutter contre le
syndrome, mais au contraire de sentir au plus profond de soi-même et
d’écouter attentivement quelle voix parle. Car c’est une bénédiction lorsque
cette voix se signale enfin, même si elle n’apporte sans doute pas de bonnes
nouvelles au début. Nous sommes bon public. Normalement, nous faisons
la sourde oreille. Nous utilisons inconsciemment les aliments gras et sucrés
comme stratégie pour surmonter les peurs et les défauts que nous ne
voulons absolument pas dépister. Si cette stratégie échoue, nous nous
retrouvons soudain démunis et, que nous le voulions ou non, nous voilà
face à nos peurs et à nos expériences de manque. L’ancien équilibre, qui
était devenu stable, se déséquilibre. Les sentiments se libèrent. Les gens
réagissent de manière émotionnelle, se mettent à pleurer de temps à autre,
même dans les occasions les plus insolites, parfois simplement quand
l’infirmière demande le matin comment ils vont.
La phase d’adaptation, pendant laquelle il peut y avoir des revers, n’excède
pas deux ou trois jours. Les personnes jeunes, sportives et pleines de vitalité
se sentent souvent peu lésées. Les personnes ayant l’habitude de méditer ou
de prendre régulièrement et consciemment de la distance vis-à-vis de leur
vie quotidienne rencontrent elles aussi plus de facilités. Mais la plupart
d’entre nous, qui menons une vie mouvementée, ressentons tout d’abord
une certaine inquiétude, dormons mal, avons des rêves très agités. La
journée, on se sent lessivé. La tension baisse, et on peut entrer dans un état
d’apathie. Ceux qui ont une tension basse et qui commencent à jeûner juste
après un stress professionnel important ressentent une fatigue
particulièrement accablante. À ce stade, je me sens comme un ours qui veut
se terrer dans sa tanière, loin de tout. Ou comme un bernard-l’ermite qui se
retire dans sa coquille. Beaucoup s’allongent et dorment longtemps, sans
lutter. Chez certains, l’appareil digestif ne se détend pas tout de suite, de
légers maux de dos ou de tête se manifestent.
Les moyens permettant de prendre conscience des turbulences
émotionnelles sont classiques et ont fait leurs preuves : conversations utiles,
tenue d’un journal intime, sorties à l’air libre. La prise en charge
psychologique n’existait pas à l’époque de mon grand-père, même s’il était
conscient de combien les hôtes pouvaient en avoir besoin pendant le jeûne.
C’est pourquoi j’ai fait en sorte, il y a de cela déjà plusieurs années, que
nous ayons dans nos cliniques des médecins et des psychothérapeutes
spécialisés dans cette situation. Que se passe-t-il lorsque des sentiments,
refoulés chez soi pendant des années, éclatent au cours d’une procédure
physiquement exigeante ? Comment les hôtes surmontent-ils un tel état
d’esprit lorsqu’ils sont seuls dans leur chambre ? Ils regardent le lac, peut-
être pleut-il à cet instant. Aucune cigarette à portée de main, aucune gorgée
de pinot gris pour se consoler, aucune réunion vers laquelle s’envoler à
toute vitesse. Il n’y a que soi-même, le lac et ses pensées, un manège morne
apparemment sans issue. Dans de tels cas, voici ce que me conseillait mon
grand-père :
« Au lieu de vous demander “qu’est-ce que j’ai perdu”,
demandez-vous toujours : “Qu’est-ce qu’il me reste ?” »
Il essuya, lui aussi, des revers et éprouva l’existence, dans de nombreuses
situations délicates, de ce que nous appelons aujourd’hui la résilience : la
capacité de résistance. À ne pas confondre avec le refoulement. Car comme
tous ceux qui jeûnent pour la première fois et doivent surmonter les
obstacles laborieux d’un début sans routine, il était un pionnier et dut tracer
sa propre route.
En tant que médecin spécialiste du jeûne, Otto Buchinger s’est trouvé sous
le feu des critiques, bien que sa première station thermale créée à
Witzenhausen soit déjà couronnée de succès. Même pendant la crise de
1924 à 1930, les soixante lits étaient sans cesse occupés, au « tarif quotidien
de six marks pour le jeûne et de huit marks pour la reconstruction ». Et ce,
malgré un procès spectaculaire qui démontra, en octobre 1925 en Frise
orientale14, la puissance de l’ignorance qui régnait parmi les scientifiques.
Un médecin spécialiste du jeûne perdit un patient âgé de cinquante-deux
ans après quarante-six jours de jeûne. La cause du décès resta mystérieuse,
les cures de cette durée ayant toujours eu de très bons résultats, y compris
chez des patients faibles. On finit par découvrir que le défunt avait pris des
bains chauds à l’insu de son médecin, jusqu’à vingt et une fois « à la mode
japonaise », c’est-à-dire en s’immergeant jusqu’au cou dans une eau à
environ quarante-quatre degrés. Tandis que, en première instance, les juges
donnèrent raison au médecin spécialiste du jeûne, qui y voyait la cause du
décès, et l’acquittèrent, la parole fut donnée, en deuxième instance, à
d’éminents témoins soi-disant experts en la matière, lesquels revendiquèrent
le diagnostic de « mort d’inanition ». Des experts dont mon grand-père,
avec raison, mettait en doute l’expertise :
« Vous n’avez jamais eu l’occasion d’observer pendant des
journées entières un malade totalement à jeun ; mais, année
après année, je vois des centaines de malades jeûner durant
plusieurs semaines, non seulement sans aucun dégât pour
leur santé, mais avec un succès de guérison profond et
durable. »
Le tribunal infligea finalement au médecin une amende de trois cents
marks, eu égard aux circonstances atténuantes – une peine légère, au vu de
la pression argumentative des fameuses autorités, qui démontrèrent surtout
qu’elles ne savaient pas grand-chose de cette nouvelle thérapie prometteuse
et qu’elles voulaient à tout prix dissimuler cette lacune.
« Dure époque que celle où il est plus simple de désagréger un atome qu’un
préjugé », pensait Albert Einstein. Mon grand-père déclara d’une manière
assez placide et, si l’on se réfère aux derniers résultats de la recherche sur le
pouvoir de guérison des cures de jeûne, quasi prophétique :
« L’époque précisément scientifique de la médecine a émis
des jugements d’experts à notre encontre, qui paraîtront plus
tard sans doute aussi ridicules dans le cabinet de fossiles de
l’histoire de la médecine, que la célèbre expertise du collège
des médecins en chef de Bavière au sujet de la première
construction ferroviaire. »
Ce collège voulait interdire les voyages en train, sous prétexte qu’une
terrible maladie menaçait les voyageurs en raison de la vitesse, à savoir un
« delirium furiosum ».
Fin 1926, mon grand-père jeûna une deuxième fois, dans une autre clinique,
à Dresde, sous la supervision de Siegfried Möller. Et ce nouvel épisode le
guérit à vie de sa maladie chronique du foie et de la vésicule biliaire. Sa foi
en cette « médecine marginale » et ses expériences était si puissante que, à
compter de ce jour, il ne laissa plus rien l’arrêter et surmonta toutes les
épreuves. De nos jours, les gens ressentent cette profonde confiance,
qu’alimentent des décennies d’expérience avec des milliers de patients et
qui fait le succès de notre méthode. J’irai même encore plus loin. J’ai
parfois l’impression que la solidité à toute épreuve de notre méthode se
propage à nos hôtes. Elle mérite aussi qu’on lui fasse confiance. Parce
qu’elle fonctionne.
« Le fait qu’il y ait ou non une fin heureuse dépend de là où l’histoire se
termine », pense Orson Welles. Une cure de jeûne qui se terminerait le
quatrième jour serait une tragédie, avec une fin triste. Ne nous voilons pas
la face ; en effet, « le jeûne n’est pas une promenade, mais une excursion en
haute montagne », pour reprendre l’expression pertinente du père Niklaus
Brantschen, et il sait de quoi il parle, car en tant que Valaisan, il connaît les
sommets de quatre mille mètres ! Les crises et les revers sont possibles.
« Le jeûne n’est pas une promenade, mais une
excursion en haute montagne ».
De même que l’histoire du jeûne thérapeutique aurait pu s’achever en 1925
sur un coup d’éclat, les hôtes atteints du syndrome de la valise ou bien de
celui de perte de béquille pourraient eux aussi échouer dans leur tentative
de jeûne, s’ils n’avaient pas la moindre lueur d’espoir à l’horizon. Ou bien
le pressentiment qui nous submerge, sur le chemin vers un massage, à
travers le jardin d’herbes aromatiques, quand nous passons devant le bain
de vapeur – le pressentiment selon lequel le jeûne a un sens. Car, comme le
dit le pape François, « cela nous fera du bien de nous demander à quoi nous
pouvons renoncer. »
Mais dans un premier temps, les perspectives de cette phase préliminaire,
aussi prévisible qu’en soit la durée, sont peu plaisantes. Le bouillon du
jeûne, transparent et à peine salé, une conversation échangée dans le couloir
avec un autre patient à l’air mélancolique, l’attente devant le cabinet du
médecin, le réveil qui sonne alors que nous avons la tête qui tourne, pour
que nous lacions nos chaussures et partions en randonnée. Le fait que la
journée n’apporte pas plus en matière de divertissement et de distraction
nous rend grincheux. Nos proches ne téléphonent plus. La plupart de nos
hôtes demandent qu’on les laisse en paix durant leur cure. À présent que
leur famille et leur conjoint(e) tiennent leur promesse, ils y voient un
manque d’amour. On rêve presque de revivre l’excitation procurée par le
jour de repos digestif, quand on est courageusement venu à bout du demi-
litre d’eau aromatisée au sel de Glauber. On n’a aucune envie de lire les
maigres lignes de son journal intime, assommé par son propre ton plaintif.
C’est alors que, face à la perspective sinistre des nombreux autres litres de
soupe de jeûne et de lavements qui nous attendent, une chose magnifique
jaillit : notre humour. Associé à une pincée de cynisme lorsque notre niveau
de bile grimpe.
Que veut dire le pape François quand il nous dit de nous demander ce à
quoi nous pouvons renoncer ? Il est évident aux yeux de tous que renoncer
pendant quelques jours aux croissants et au cappuccino, à l’Aperol Spritz®
et aux penne all’arrabbiata fait du bien. Mais j’affirmerais que renoncer à
un type de pensées nous fait également du bien. La rencontre avec soi-
même constitue le grand défi du jeûne – ce n’est pas la faim physique, mais
la faim psychique. C’est une confrontation avec la vérité.
Le moment de vérité peut survenir chez le médecin ou au laboratoire, quand
on reçoit ses résultats d’analyse ou quand on monte sur la balance. Le
moment peut survenir quand on est allongé sur son lit et qu’on ne sait pas
quoi faire de ses dix doigts. On réalise qui on est et qui on n’est pas. Surtout
quand on a toujours eu une bonne image de soi-même, et que cette image
est à présent taillée en pièces, cette rencontre avec le moi n’est pas agréable.
Et pourtant ce sentiment étrange entre dissolution et recomposition, pour
lequel il est si difficile de trouver les mots, en dit long. Lorsque les
mécanismes compensatoires – l’épouse, l’époux, le travail ou l’alcool – qui
soutenaient l’ancienne belle image qu’on avait de soi sont soudainement
retirés, on reste là, nu en quelque sorte. On doit affronter la réalité.
À la clinique, toutes sortes de personnes bienveillantes sont là pour nous
aider. L’infirmière qui nous remonte gentiment le moral chaque matin et
nous dit que tout ira bien pour peu que nous ayons un peu de patience ; le
professeur de yoga qui nous montre justement l’exercice qui nous aide à
bouger un peu mieux ; le psychothérapeute avec ses paroles avisées et
compatissantes : tout ce personnel expérimenté, des personnalités dûment
formées qui nous aident à apaiser la solitude en train de germer.
Ensuite vient, bien sûr, ce que mon grand-père appelait justement la
nourriture psychique : la musique, la littérature, la nature. La Bible. Le
corps passe simplement en mode réserve. Il décompose les bourrelets et les
réserves de graisse. Sans méchanceté, c’est assez facile pour lui. En
revanche, c’est difficile pour l’âme. La plupart des personnes qui viennent
chez nous ont un certain âge et ont bien sûr vécu des expériences
douloureuses. Rien que les histoires de couples, que beaucoup traînent avec
eux, quand ils réalisent que, après vingt ans de mariage, rien ne marche plus
et qu’ils n’ont presque aucun contact avec leurs enfants. Ils ne le racontent
pas tout de suite, c’est évident. Ce cocktail du passé a mauvais goût. Mais il
se tient devant leurs yeux, leur permettant peut-être de mieux voir ce qui
dans le détail a mal tourné.
Les « revers » sont en réalité des obstacles, des pierres d’achoppement, des
blocages, des tentatives désespérées de rester sur les anciennes voies, de
suivre les anciens chemins. Mais ils nous obligent aussi à nous arrêter et à
regarder dans le rétroviseur. Qui suis-je ? D’où est-ce que je viens ? Où est-
ce qu’on va avec moi ? Ils obligent celui qui est dans la confrontation à
faire le point sur sa situation. À cet effet, parler à un médecin ou à un
psychothérapeute se révèle d’un grand secours.
Celui qui vient dans les cliniques Buchinger Wilhelmi arrive avec des
bagages, avec des habitudes, des dogmes bien ancrés et des connaissances
sur lui-même. La plupart des personnes aiment parler longuement d’elles-
mêmes et prétendent dans une certaine mesure être objectives. Elles ont
construit une image d’elles-mêmes : « Mes parents ne m’ont jamais aimé,
j’étais toujours choisi en dernier au ballon chasseur. J’étais toujours le
meilleur, rien ne marchait… » Quoi qu’il en soit, nous nous sommes
identifiés à cette image construite. Et au bout du compte, c’est cette identité,
que les gens s’attribuent, qui par la suite les mène jusqu’à nous.
Il vaut donc la peine d’examiner de plus près cette image de soi (Eckhart
Tolle parlerait d’ego). Car l’apathie qui s’insinue – pas nécessairement mais
c’est chose possible – au cours des premiers jours n’est que la manifestation
extérieure d’un tiraillement, d’une pensée confuse et d’un déchirement
intérieur.
Pour que les doutes, qui, en règle générale, existaient déjà avant et qui,
pendant le jeûne, font dorénavant entendre leur voix, ne deviennent pas des
compagnons permanents, nous devons les affronter. Nous évitons ainsi que
des pensées négatives ne prennent possession de nous. Le jeûne est un
grand professeur et, sur ce point également, il a des informations
surprenantes à nous révéler.
Nous devons les affronter.
Dans la vie, tout n’est pas positif. À notre époque matérialiste où tout doit
être disponible, le bonheur est également censé être là en abondance. À tout
moment. Et c’est vrai : qui voudrait vivre dans une humeur sombre alors
qu’il est tellement mieux d’être de bonne humeur ! Être heureux est devenu
une idéologie. On nous demande sans cesse de voir le positif en toute chose.
Mais si seules les humeurs exaltantes sont autorisées, que faire de toutes les
humeurs qui sont intéressantes sans pour autant qu’on soit au taquet ? Le
regard anxieux sur la balance, le regard fâché lancé au bouillon de fenouil,
l’hostilité en train de germer lorsque vous préféreriez vous promener seul
mais que votre camarade de jeûne vous raconte son dernier rallye moto à
Oman et qu’il n’en finit pas ?
Seuls les plus coriaces d’entre nous ne ressentent aucun frisson en grimpant
sur la balance. Seules les personnes ternes boivent du bouillon sans se
plaindre, sans faire les gros yeux au moins une fois. Et seules les personnes
totalement insensibles ne réagissent pas à la communauté de destin au sein
de laquelle elles se retrouvent pour jeûner. Même le fait de regarder le lac
en sirotant un jus orange-pamplemousse fraîchement pressé n’est pas
forcément le bonheur absolu. Un mauvais jour, cela fait même plus de mal
que de bien. Le verre n’est pas toujours à moitié plein, parfois il est
purement et simplement vide.
Si ce constat nous paraît tabou, c’est que nous sommes stressés. Si, en
revanche, nous l’autorisons, une chose fantastique surgit. À première vue, il
ne s’agit pas du bonheur que nous avons à l’instant essayé d’extorquer à
toute chose, de manière compulsive. C’est bien plutôt une clémence
intéressée à l’égard de la situation, laquelle n’est pas toujours idéale. Pour
que le positif devienne réalité, il ne suffit pas d’y croire dur comme fer. On
doit faire quelque chose pour cela. La vie est multidimensionnelle. Celui
qui veut vraiment exploiter la vie à fond doit être capable de gérer à la fois
le négatif et le positif.
Nos hôtes ont bien entendu conscience, pour parler familièrement, d’être ici
non pas pour s’amuser, mais pour s’extraire d’une problématique
spécifique. Prenons l’exemple du burn-out : le définir comme une maladie
légitime autorise les personnes qui en souffrent à guérir. Mais ce constat
n’advient qu’à condition d’oser avouer que nous sommes démunis. Et la
pièce tombe plus facilement quand tout est calme autour de nous. Sinon, on
ne l’entend pas. Notre thérapie par le jeûne répond à l’épuisement à tous les
niveaux – physique, psychique et mental. Cela commence tout simplement
par une question posée lors de notre programme de formation sur le
comportement alimentaire : « Pourquoi dois-je toujours manger du chocolat
à cinq heures de l’après-midi ? Pourquoi dois-je boire un whisky en rentrant
du travail ? Je sais pourtant que ce n’est pas bon. Pourquoi le faire malgré
tout ? » Ces questions nous blessent.
Ces questions témoignent d’une sorte de faim insatiable que nous
ressentons au plus profond de nous-mêmes, le sentiment de vide, qui se
manifeste différemment chez chacun d’entre nous. Il peut s’agir de
nombreuses choses : par exemple, la soif de reconnaissance professionnelle
pour laquelle nous nous tuons à la tâche, la soif d’amour dans une relation
qui nous pousse à faire des choses mauvaises pour nous. Ou la peur de la
solitude. Des hommes se font quitter ou licencier du jour au lendemain. Des
mères souffrent du syndrome du nid vide : elles ont élevé leurs enfants
pendant vingt ans, ils ont ensuite quitté la maison et leur mari entretient une
liaison avec sa secrétaire. De nombreuses personnes viennent nous voir
pour savoir ce qu’elles doivent faire. Elles se situent à la croisée des
chemins et ont besoin d’une nouvelle perspective : continuer ? arrêter ?
commencer quelque chose de tout nouveau ? Quoi qu’il en soit, faire un tel
bilan en étant honnête vis-à-vis de soi-même suppose beaucoup de courage.
En arrivant chez nous, tout le monde n’aura pas immédiatement un nouvel
élan concret. Cependant, notre capacité à résoudre des problèmes par notre
manière d’alimenter notre corps est une idée très ancienne, qui a déjà joué
un rôle essentiel dans la naissance de la médecine moderne.
Dans la médecine hippocratique, la nourriture et la boisson étaient très
importantes. Le médecin grec Hippocrate, qui fonda la médecine moderne
au Ve siècle avant Jésus-Christ, ne voulait plus abandonner aux dieux la
santé de ses patients. Dans une polémique caustique, il convainquit ses
concurrents de superstition, dans son écrit le plus célèbre consacré à
l’épilepsie. Au lieu de continuer à concevoir la maladie comme une
punition divine pour mauvais comportement moral et de tenter d’apaiser les
dieux en recourant aux sacrifices et à la magie, il examina de près ce qui
entre et ressort du corps. Il tenta de comprendre ce qui se passe dans la
région inconnue du corps, en n’ayant qu’une vague notion d’anatomie, car à
l’époque les médecins avaient le droit de disséquer des animaux, mais pas
encore de cadavres humains. Sa terminologie posa les bases de la science
médicale : l’étiologie (comment la maladie s’explique-t-elle ?), le pronostic
(comment évolue-t-elle ?), la crise (à la fois aggravation et moment
charnière). Au nombre de ses mesures thérapeutiques comptaient non
seulement des procédés de détoxication tels que les saignées, les ventouses
et l’administration de laxatifs, mais aussi un changement de mode de vie,
avec régime alimentaire et physique.
L’alimentation et la prévention sont des sujets extrêmement importants,
mais ce sont aussi des sujets ingrats, écrit aujourd’hui le professeur Andreas
Michalsen, mille six cents ans plus tard. « La façon dont vous vous
nourrissez peut déterminer si vous vivrez la seconde moitié de votre vie en
bonne santé ou étant malade. […] Jeûner régulièrement signifie vivre en
meilleure santé et plus longtemps. » Michalsen recommande aussi notre
méthode qui consiste à déclencher des processus de protection, de
réparation et de reconstruction de l’organisme en recourant à une privation
quasi totale de nourriture.
Bon, jusque-là, c’est raisonnable. Mais nous ne sommes pas que des êtres
raisonnables. Lors de sa cure, au retour d’une randonnée en groupe,
l’écrivain Christian Kracht (étudiant de Salem, tout comme moi) s’acheta
une friandise :
« Peu avant d’arriver à la clinique se trouve une boutique, une petite
épicerie. Vérifier que tout le monde est devant, sans se retourner. Puis
rentrer vite, saisir n’importe quoi, des nounours en guimauve, non, le
paquet est trop grand, un Hanuta, vite. Déposer quarante cents sur le
comptoir, le déballer, le mettre en bouche. Puis ressortir, se précipiter à la
suite des autres, s’essuyer la bouche, mâcher, vite, mon Dieu, que c’est bon.
Mais le vrai jeûne ne commence que demain, avec le sel de Glauber. »
Les hôtes qui rencontrent les plus grandes difficultés, et dont le traitement
et la prise en charge représentent pour nous aussi de vrais défis, sont ceux
qui souffrent de psychoses ou même de démence légère. Ils seraient entre
de meilleures mains à une adresse offrant un traitement psychiatrique
continu. C’est compliqué aussi pour ceux qui ne veulent pas du tout être là,
qui ont été expédiés chez nous avec l’injonction suivante : « Tu dois perdre
dix kilos ! » L’un d’eux, un jockey, était malheureusement trop lourd pour
son cheval. Quant aux femmes qui viennent parce qu’elles veulent être plus
jolies et que leur mari les désire à nouveau, il leur faut modifier un élément
crucial de leur intention : elles doivent vouloir devenir jolies pour elles-
mêmes, et non pour leur mari. Parfois, pendant leur séjour, elles découvrent
la véritable origine du problème, à savoir un manque d’amour de soi, et
elles commencent, au fil de la cure, à se montrer plus tendres envers elles-
mêmes, à ne plus lorgner la reconnaissance de l’autre. Après tout, dix kilos
de plus ou de moins n’ont encore jamais sauvé l’amour. Une affirmation de
soi hors de toute victimisation déjà plus. En général, nous n’acceptons ni les
hôtes anorexiques, qui souffrent d’un trouble de l’image de leur corps, ni les
toxicomanes, atteints d’une perte de contrôle. Ces derniers ont leur place
dans les cliniques spécialisées en toxicomanie.
L’un des défis que nous devons relever est celui de nos clientes ayant
préalablement voulu prendre un raccourci et ayant subi l’une ou l’autre
opération. Elles viennent finalement nous voir, déçues, claquées et
déconcertées qu’une intervention en chirurgie esthétique ne les ait pas
rendues heureuses. Quant aux invités de marque, issus du monde politique
ou culturel, ils exigent des compétences tactiques et plus encore – certains
réclament des conditions particulières et veulent un bureau bien précis, une
température ambiante particulière, des repas servis en chambre, rien que ça.
Bien entendu, nous nous efforçons d’offrir aux artistes et aux personnes
créatives un environnement idéal. Mais nous ne sommes pas un hôtel de
luxe. Nous préférons investir dans la formation de notre personnel
thérapeutique ainsi que dans notre programme, et nous sommes convaincus
que, de manière générale, le luxe et l’idée même du jeûne ne font pas bon
ménage. Une sensation de sobriété en fait partie : pas de couleurs vives ni
de velours et de soie, pas de robinets en or.
Chez nous, chacun doit se sentir pris en charge de façon bienveillante,
agréable et compétente, chacun doit se sentir naturel. Les hôtes avisés ne se
contentent pas de comprendre qu’une certaine austérité et une certaine
retenue dans l’ambiance et dans la manière dont les cliniques Buchinger
Wilhelmi sont gérées les soutiennent dans leur processus de jeûne, ils
recherchent eux-mêmes cette atmosphère. Ils se doutent que le luxe est une
distraction et qu’il complique en réalité leur transformation – leur objectif
secret. C’est pourquoi nous sommes loin d’être un monastère silencieux.
Tout n’est que rire et gaieté. Mon père soulignait qu’on n’a pas besoin de
porter un habit de pénitent pour jeûner.
Se sentir pris en charge de façon bienveillante,
agréable et compétente, chacun doit se sentir naturel.
Certes, mon grand-père était plus strict que nous le sommes aujourd’hui.
Mais, parce qu’il était un homme de l’empirisme et qu’il savait par
expérience ce qui aide quand le moral est au plus bas, il évoquait
l’importance que peut revêtir une bonne conversation.
Même si nous le pouvions, nous ne dirions pas à nos hôtes comment ils
devraient vivre leur vie. S’ils veulent changer leur vie, ils doivent le faire de
leur propre chef. Mais nous les accompagnons volontiers le long du chemin,
les prenons par la main lorsqu’ils font leurs premiers pas, leur posons
parfois des questions qui les aident quand ils font du surplace et ne savent
pas à quoi se raccrocher : « Qu’aimiezvous faire avant ? Quand vos rêves
ont-ils arrêté d’être assez importants pour que vous les poursuiviez ? »
Un jour se manifeste l’impulsion, l’inspiration de peindre, de cuisiner, de se
mettre au yoga, d’exercer une activité bénévole. Ou bien des amitiés
naissent, car on sent que l’on aspire à davantage de proximité, à des
rencontres sincères, des conversations productives avec des personnes qui
ne sont pas membres du personnel. Pour Hippocrate comme pour mon
grand-père, une crise était un coup de chance. Sans crise, pas de
connaissance. Sans connaissance, pas de transformation. Sans vide, pas de
plénitude.
Chapitre 5
LA TRANSFORMATION
L
L e bonheur est une bonne chose. Mais à notre époque il est devenu une
idéologie. Nous exigeons d’être d’heureux et nous attendons des autres
qu’ils le soient aussi. Aucune place n’est laissée aux nuances – et encore
moins au malheur. Celui qui prétend être toujours heureux se prive d’un
moment important : celui de la transformation, ce moment unique où le
temps s’arrête et où le phénix renaît de ses cendres.
Mon grand-père inventa une parabole simple pour décrire le déroulement de
cette renaissance spéciale, telle que le processus du jeûne la produit : une
chenille grasse, qui n’a l’air de rien, se transforme en une chrysalide, elle
fait ensuite éclater le cocon, d’où sort le papillon, léger comme une plume,
coloré et chatoyant. À la différence du phénix, cette créature mythologique
qui vient de loin et s’envole à la rencontre du soleil, la transformation
qu’offre le jeûne est légitimée par la réalité. Elle existe. Nous pouvons en
faire l’expérience, mais nous devons lâcher quelque chose d’ancien pour y
accéder, et ce n’est pas toujours agréable.
La formule à la mode, « crise curative », hante le monde de la presse à
sensation, souvent intégrée à un tour de passepasse pseudo-scientifique.
C’est bien dommage, car le processus de transformation de l’homme ancien
en l’homme nouveau vaut la peine d’être examiné de plus près, loin de tout
dicton de pacotille et de toute paranoïa.
Grâce au processus profond du jeûne, des choses peuvent remonter à la
surface dans le domaine physique, mais aussi dans le domaine psychique,
dont nous n’avions pas la moindre idée et qui ne sont pas toujours
agréables. Une cure de jeûne est un processus tout à fait passionnant. Nous
encourageons nos hôtes à tenir un journal de jeûne pour consigner leur état
général, leur sommeil, leurs troubles éventuels et leurs réflexions. De leur
côté, les infirmières notent la tension artérielle ainsi que le poids des hôtes
et, bien entendu, demandent à chacun comment il se sent le matin.
Les véritables crises de santé, que l’on peut à juste titre qualifier de « crises
curatives », sont exceptionnelles, si l’hôte bénéficie d’un bon
accompagnement thérapeutique et médical, ainsi que de soins hospitaliers,
même dans le cas de longues cures de jeûne.
Nous avons mené une petite étude interne, au cours de laquelle nous avons
accompagné et étudié minutieusement trois cent cinquante patients pendant
leur jeûne. Cette étude a montré qu’une seule personne a souffert d’une
arythmie cardiaque le dix-septième jour et que cette arythmie est passée au
bout de vingt-quatre heures, permettant à l’hôte en question de poursuivre
son jeûne avec succès. Afin de ne pas aggraver de tels symptômes légers,
tels que les maux de tête ou de dos, l’hypotension ou de légers troubles du
sommeil, nous recommandons de toujours jeûner sous surveillance
médicale. Le médecin ou l’infirmière recourra à des mesures
naturopathiques éprouvées ou engagera une conversation à même de
remédier à ces troubles en un jour ou deux.
Cependant, nous considérons aussi ces crises de purification ou de guérison
comme la première pierre d’une transformation. Une crise, selon sa
définition antique, marque le « tournant d’un processus fatidique ». On peut
observer à différents niveaux ce processus, qui s’accompagne parfois de
quelques troubles – pour la plupart rares et, dans tous les cas, passagers – de
l’état général. Ces troubles me rappellent le chœur antique, qui se lamente
devant la scène, tandis que, sur scène, l’héroïne ou le héros souffre et que le
public fait sa catharsis. En cas d’insomnie, au lieu d’avaler des somnifères,
mon grand-père recommandait à ceux qui jeûnaient de saisir l’occasion
pour apprendre par cœur un poème ou un psaume.
« Même une nuit blanche peut s’avérer être une bénédiction. »
Les effets secondaires légers et gênants, que l’on pourrait qualifier de
« crise curative », selon leur intensité, ne constituent pas des conditions
préalables à la transformation. Cette crise peut avoir des causes et des
conséquences aussi bien psychiques que physiques.
Lorsqu’ils arrêtent les excitants tels que le café et le thé, les jeûneurs
peuvent être fatigués et avoir froid, surtout en hiver. C’est là que le sauna,
un thé au gingembre ou un entraîneur de fitness les aident. Au début, se
sevrer du café peut entraîner des maux de tête et dans ce cas un traitement
cranio-sacral peut faire des miracles – y compris au niveau psychique.
Le jeûne peut modifier notre sommeil. Souvent, nous dormons moins
longtemps, sans forcément nous sentir fatigué pour autant. Celui qui se
réveille tôt ne doit pas se forcer à rester allongé, mais plutôt se lever
calmement, peut-être faire un petit tour dans le jardin, prendre bien soin de
lui-même et prendre le temps de coucher ses pensées par écrit, ou bien ses
rêves. Ce sont le plus souvent des problèmes psychiques qui font surface et
empêchent de continuer à dormir.
Rien de tout cela n’est une fatalité, mais ces petits troubles ou symptômes
sont comme les porte-parole d’un procès qui semble se dérouler à huis clos.
Pour employer de grands mots, ils annoncent la lumière au bout du tunnel,
quand nous sentons que quelque chose s’amorce. Nous n’avons qu’à
écouter pour recevoir, au cours du processus de jeûne, de nombreux
messages émanant de notre corps, y compris avec une fréquence inférieure
à celle du radar habituel. En effet, de manière générale, notre corps
s’efforce de nous rendre attentifs, jour après jour, à ce qui compte vraiment.
Cependant, le fait de vivre à cent à l’heure nous empêche souvent de
percevoir ces signaux.
Lors du jeûne, le métabolisme bascule dans cet état où le corps préfère
brûler les graisses et créer des corps cétoniques comme vecteurs alternatifs
d’énergie. Les médecins observent alors une hausse de la cétose, où les
corps cétoniques remplacent le glucose comme principale source d’énergie
de l’organisme. À ce moment, un changement d’humeur indique qu’un
changement a aussi lieu dans l’esprit. On pourrait dire que l’intestin est plus
intelligent que la tête. Les quatre kilos de microbes qui s’établissent dans
les villosités intestinales nous tiennent en leur pouvoir, pour ainsi dire.
Ainsi, le « switch métabolique » – le moment où les muscles brûlent les
graisses au lieu du sucre – initie, sur le plan physique, le système
sensationnel de recyclage. L’exploitation de la charge émotionnelle et
mentale obéit au même schéma : « Qu’est-ce qui m’importe vraiment ?
Qu’est-ce qui me procure de l’énergie ? Qu’est-ce qui me prive d’énergie ?
Pourquoi mon cœur brûle-t-il ? »
Les troubles psychiques temporaires de l’état général avec dépression,
anxiété, tristesse, que l’on pourrait qualifier d’« aggravation initiale », sont
une bénédiction. Car ils rendent une chose visible. Les conflits refoulés, les
défauts inconscients et la tristesse parviennent à la conscience et peuvent
être explorés, avec vue sur le lac de Constance et la piscine de vingt-cinq
mètres fumant sous le soleil du matin. Mon grand-père le voit très
clairement dans son essai De l’hygiène de l’homme intérieur15, lorsqu’il
traite de « l’importance, malheureusement encore trop peu connue, du
contenu de notre conscience pour notre structure corporelle […] En voici un
exemple : un télégramme arrive, il est lu et provoque l’effondrement de son
destinataire. Le corps réagirait donc à la simple évocation d’une idée ? Mais
bien sûr ! On connaît bien, après tout, la constipation des personnes tristes,
la diarrhée des personnes effrayées, la vessie irritée à force d’attendre, etc. »
En tant que soldat et médecin, Otto Buchinger ne se contenta pas de voir
que la plupart des gens savent simplement : « Je vais mal – mais je ne sais
pas pourquoi ». Il comprit aussi que, au moment où ils constatent qu’ils
peuvent être heureux sans nourriture, ils font une expérience
supplémentaire. Ils découvrent la possibilité de se réorienter. Ces premiers
pas hésitants que nous vivons chez nos patients lorsqu’ils nous racontent ce
qu’ils ont peint ou écrit, les projets qu’ils échafaudent, sont émouvants : les
adultes se sentent soudain d’attaque pour entreprendre quelque chose de
nouveau et, chez nous, ils ne font pas ces pas tout seuls.
« Je vais mal – mais je ne sais pas pourquoi ».
Le désir d’orientation est grand dans un monde de plus en plus confus. Pour
l’honorer, nous avons besoin de règles bien précises, même dans le cadre
d’un processus qui dissipe l’ancien et crée du nouveau. Les règles du jeûne
sont tout simplement des barres d’appui qui, comme en montagne, quand
nous passons le long de pierres, de précipices et de situations délicates,
nous conduisent en terrain sûr.
À des tournants de leur vie, lors desquels de nombreuses personnes
décident de jeûner, ces règles garantissent notre capacité d’action. La
transformation, c’est de l’action. Si nous n’entrons pas nous-mêmes en
mouvement, rien ne changera. Le jeûne est certes synonyme de
renoncement, mais il m’importe qu’il ait également un rapport avec la
responsabilité, avec l’action responsable.
Bien que les hommes jeûnent depuis des millénaires, ce n’est que
récemment que les biologistes et les médecins ont commencé à explorer de
plus près la question du jeûne. Des chercheurs de la médecine classique ont
réfuté l’hypothèse selon laquelle le corps accumule quelque chose comme
des scories, qu’il doit se détoxifier. Néanmoins, l’approche selon laquelle il
est pertinent de suspendre régulièrement la digestion pour un temps limité a
convaincu aussi les scientifiques. L’effet positif surprenant sur notre
système immunitaire et la capacité des cellules de notre corps à s’adapter et
à se protéger tombent sous le sens.
Les personnes qui jeûnent régulièrement ont de bien meilleures chances de
maîtriser leur hypertension artérielle, leur surpoids, leur asthme et leur
arthrite. Elles souffrent moins souvent de démences et de la maladie
d’Alzheimer. Leur risque de développer certains types de cancer est
également plus faible. Et, avec l’âge, elles restent plus longtemps en forme.
Réduire le jeûne à un état déficitaire, à un acte d’ascétisme et de torture de
soi, témoigne d’une perception très étroite.
On ne saurait trop souligner la mesure dans laquelle le jeûne englobe
l’homme et son projet de vie tout entier. La popularité croissante du jeûne
n’est pas seulement le reflet de notre société et de ses exigences, mais elle
est aussi le symptôme d’une fixation sur le corps, avec laquelle nous
prenons vraiment nos distances.
Avec les possibilités croissantes qu’offre la chirurgie esthétique, la
popularité dont jouissent les corps modelés par des opérations augmente.
De plus en plus souvent, les jeunes filles se font repulper les lèvres et les
jeunes hommes se font casser les os pour élargir leur mâchoire.
Les sociologues y voient l’espoir de profiter, grâce à un corps de rêve, de
privilèges qui ne sont réservés qu’aux riches, qui peuvent investir beaucoup
d’argent et de temps dans leur apparence. Ce calcul ne tient pas debout, car,
si nous nous ressemblons tous, plus personne ne sera plus privilégié en
raison de son apparence. En revanche, qu’y a-t-il de mal à vouloir optimiser
son allure ? Qu’y a-t-il à redire au fait que des jeunes femmes, suivies par
millions d’autres femmes sur Instagram parce qu’elles sont super minces,
super toniques et super sûres d’elles, deviennent ainsi millionnaires ?
En observant certains de nos hôtes, ils ne donnent pas l’impression de
jeûner pour des raisons physiques. Ils entrent dans la catégorie que nous
venons de décrire : ils ont du succès, sont beaux, courent le marathon, n’ont
pas un gramme de graisse. Quelques-uns viennent car ils sont parfaits sur le
plan physique, mais qu’un petit millimètre plus bas, là où personne ne peut
plus regarder, la misère commence.
L’épidémie des interventions de chirurgie esthétique croît
proportionnellement au manque intérieur que les gens ressentent et
qu’aucun produit de comblement au monde ne peut combler. Ils peuvent
venir nous voir pour un jeûne afin de perdre quelques kilos et d’avoir l’air
encore plus minces et plus brillants, mais chez nous leur idée change
soudain, car nous pratiquons une méthode intégrative non seulement pour
qu’ils aient bonne mine, mais aussi pour qu’ils se sentent bien.
Sans avoir la moindre idée de ce que font aujourd’hui le Botox, les produits
de comblement et les interventions chirurgicales, mon grand-père vécut lui-
même cette expérience. Il comptait :
« pour ainsi dire sur un effet psychothérapeutique s’instaurant
grâce au jeûne ».
La transformation n’a aucune valeur si le corps, l’âme et l’esprit ne sont pas
en harmonie. Dans les cliniques Buchinger Wilhelmi, nous partons du corps
pour mettre en branle un processus qui englobe l’âme et l’esprit. Notre
approche est le renoncement, la diminution, le lâcher-prise. Un corps super
stylé est une sculpture dans laquelle le cœur et la tête sont gelés. Rien ne
peut bouger, on a l’impression, comme me l’a décrit un jour une célèbre
actrice, « d’être comme en prison, notre âme se disloque derrière la
façade ».
Insinuer que le jeûne est réservé à des rabat-joie ennemis du plaisir, dévots
et fats, trahit non seulement une paresse mentale et une réticence à
s’engager dans un débat rationnel, mais aussi un certain ressentiment.
Reconnaître que les hommes commettent des erreurs, qu’ils échouent, qu’ils
traversent des crises, qu’ils ne savent pas se retenir et qu’ils sont avides de
tout ce qui procure du plaisir, c’est reconnaître leurs limites, y compris les
siennes propres.
Dans le jeûne, la vanité désenfle aussi. En échange, l’acuité visuelle
augmente. Car le jeûne ne rend pas la vie plus pauvre, mais, à long terme,
plus riche et plus belle. Le but n’est pas le renoncement, mais
l’épanouissement.
Épicure, entré à tort dans l’histoire comme un bon vivant et un défenseur de
la vie vécue comme une orgie de luxe, était en vérité un homme de mesure.
Il jeûnait pour préserver sa joie de vivre et se former à trouver sa vie belle
précisément sans luxe, car il savait qu’on ne peut pas compter sur le luxe.
Mais qu’on peut compter sur son état d’esprit. Et c’est ce qui importe en
période de pénurie. Il voulait aussi participer à la vie en étant éveillé et en
bonne santé, au lieu des se contenter d’en être le spectateur passif, faible et
flegmatique.
Son objectif était ce que nous appellerions aujourd’hui une joie de vie
durable, un vécu psychique qui pouvait être atteint grâce au jeûne. En tant
que jeûneur, il n’était pas un ascète : il recherchait la vie intense. Ce que le
philosophe de Samos savait déjà il y a près de deux mille ans reste vrai de
nos jours. Trois choses rendent les gens heureux : des amis que l’on voit
régulièrement, un travail qui a du sens et de la réflexion. Car sans réflexion,
on ne peut pas atteindre le bonheur – ce que les Grecs appelaient
eudaimonia, la félicité individuelle.
Ce processus de transformation est de nature individuelle. Pour moi, en tant
qu’ami de la liberté individuelle, c’est important. Au-delà du dogme d’un
mode de vie sain, nous offrons un lieu où l’on peut se ressourcer, où l’on
peut être en paix avec soi-même. Les processus coordonnés que nous avons
décrits dans ce chapitre balisent simplement ce chemin, afin que personne
ne trébuche au hasard sur les traces des saints. Je n’arrive pas à comprendre
l’incompréhension actuelle à l’égard de toute forme d’excès, qui est presque
érigée au rang de religion. En cela, je diffère de mon grand-père, qui faisait
preuve de peu d’indulgence envers ceux qui se goinfraient de saucisses et
de jambon.
Les nouvelles connaissances que nos hôtes rapportent chez eux diffèrent
fondamentalement de l’idée de la « quantification du soi » (c’est-à-dire de
la mesure des signes vitaux et des activités quotidiennes).
Épicure argumenta en ce sens : « Le principe de tout cela et par conséquent
le plus grand des biens, c’est la prudence. Il faut donc la mettre au-dessus
de la philosophie même, puisqu’elle [nous enseigne] qu’il n’y a pas moyen
de vivre agréablement si l’on ne vit pas avec prudence […]16 »
Le Centre fédéral allemand pour l’éducation à la santé donne l’indication
suivante, sur son site Internet : « Analysez vous-même votre comportement
alimentaire. L’ordinateur calcule et interprète vos données. Vous pouvez lire
les résultats immédiatement sur l’écran et les imprimer. »
Nous disons : fais ce qui te semble bien. Tu peux noter l’évolution de ton
poids si tu le souhaites, mais n’oublie pas tes pensées et tes sentiments.
Nous dissuadons nos hôtes de toute forme d’autosatisfaction. Le chemin
vers une santé stable passe par le triptyque jeûne thérapeutique, médecine
intégrative et inspiration. En outre, l’un des objectifs de mon grand-père
était la metanoïa, c’est-à-dire la conversion intérieure, qui décrit ce
changement de perspective intérieure.
Je n’aime pas trop cette surépaisseur religieuse, elle a des sonorités de
péché, de pénitence et de punition. Je préfère parler de transformation.
Nous pointons certes la lueur à l’horizon et nous proposons quelques
moyens pour y parvenir, mais l’important est que chaque personne qui
entreprend ce voyage puisse, en fin de compte, trouver sa propre voie.
Trouver sa propre voie.
Chapitre 6
LA CLARTÉ
À
À première vue, renoncer à une chose qui apporte autant de satisfaction
que la nourriture va à l’encontre de la raison. Nous ne pouvons pas
survivre sans nourriture, alors pourquoi devrions-nous nous priver
volontairement de notre moyen de subsistance ? Et pourtant, les gens
jeûnent depuis des siècles. Partout dans le monde, pour la religion, le jeûne
est une autoroute qui, contre vents et marées, conduit vers un endroit dont la
topographie est vaguement décrite à l’aide de catégories comme la clarté et
la paix intérieure. Pourquoi ne suffit-il pas de se peser et de perdre du
poids ? Pourquoi tous ceux qui ont jeûné jurent-ils que dépasser la vanité et
la goinfrerie a plus à offrir ? Que cachent l’impératif d’abstinence et le léger
bouillon de légumes, qui justifient que les jeûneurs soient presque exaltés
quand ils rapportent cette « clarté singulière » qui survient invariablement ?
Notre tendance à partir de fragments pour construire un édifice nous amène
à combler sans cesse les espaces vides. Notre esprit produit une image
complète. Cette dynamique est ébranlée lorsque le rythme réconfortant du
désir et de la satisfaction qu’apporte la nourriture est troublé. Notre cerveau
est soudain confronté à la tâche de remplir un vide.
Comme nous l’avons vu, dans le cadre du jeûne, la « privation » est bien
plus sévère sur le plan psychique que sur le plan physique. C’est pourquoi
mon grand-père recommandait ses « méthodes auxiliaires » et le « régime
intérieur », c’est pourquoi nous accordons une telle importance à notre
programme culturel. En effet, dès que nous avons trouvé une chose qui nous
donne presque autant de plaisir qu’un soufflé au fromage accompagné d’un
bon verre de riesling, notre esprit se repose. Ensuite se développe cette
clarté qui, après la morosité des premiers jours, surgit vers la fin de la cure
de jeûne aussi sûrement que le fameux amen à l’église. Nous ne parlons pas
encore d’illumination, et de loin. Ce qui jaillit là, on le ressent aussi les
yeux fermés.
Depuis toujours, les philosophes pressentent que le monde se révèle dans le
retrait. Ce qui se manifeste, de manière tout à fait inespérée, alors que l’on
revient tout juste d’une séance d’aquagym en marchant pieds nus sur les
pierres chaudes, c’est un temps retrouvé à une époque où « avoir du temps »
est considéré comme obscène. La clarté a donc certainement un goût de
rébellion. Vers la fin de leur jeûne, nos hôtes décrivent l’état de leur
conscience comme étant empreint d’une lumière inhabituelle. Vu de
l’extérieur, le jeûneur reflète cette expérience : sa peau devient douce et
lisse, ses yeux se mettent à briller, toute sa personne rayonne.
C’est souvent au cours du processus de jeûne seulement que les gens
identifient la véritable raison pour laquelle ils jeûnent. Soudain, le motif
initial, à savoir pouvoir enfin remettre le jean que l’on portait à vingt ans,
ne joue plus le rôle décisif et est relégué au rang d’effet secondaire
sympathique. Il s’agit en réalité d’un changement de perspective qui ne
s’opère que parce que les personnes qui jeûnent se désengagent de la vie
normale, glissent sur une voie parallèle et toisent leurs anciennes affaires
avec distance et une concentration nouvelle.
Nous entrons toujours en relation avec le monde, y compris via notre
alimentation. En interrompant notre consommation de nourriture, nous
réinitialisons cette relation et mettons ainsi en place les conditions idéales
pour la rééquilibrer. Assurément, le jeûne ne régule pas seulement le
métabolisme, mais aussi les conditions de notre existence. Ne pas avoir à
mener une course contre la montre quand nous mangeons et digérons – ce
qui est malheureusement rare dans une société axée sur la performance –
nous permet de voir plus clairement si et comment nous voulons rendre ces
conditions plus agréables.
Tous ceux qui jeûnent constatent qu’ils mangent en général souvent, même
sans en avoir le moindre besoin. Qu’ils mangent souvent par habitude, par
ennui ou pour éviter d’avoir faim plus tard. En France, presque chaque
entrée en relation professionnelle ou chaque négociation de contrat se
déroule à table. Abandonner le contrôle de ses habitudes alimentaires pour
mettre son approvisionnement en énergie sur pilote automatique enseigne à
lâcher prise. Lâcher de telles habitudes, aussi. Tout à coup, on est tributaire
de la graisse de son propre corps, qui a la charge de performances de longue
durée mais modérées. Quand on jeûne, le rythme de vie est ralenti, mais
plus intense. On doit économiser l’agent accélérateur qu’est le sucre
(glucose) et on atterrit dans le monde merveilleux du ralentissement, avec
un résultat étonnant : la capacité de jouissance augmente, les sens
s’aiguisent, ce qu’on peut vérifier immédiatement dans le quotidien de la
résidence thermale. On ne gigote plus pendant la méditation, on perçoit
soudain lors d’une promenade en forêt tout l’orchestre des chants d’oiseaux,
on sent la pluie bien avant la première goutte. Quelque chose s’est amorcé.
Lâcher prise.
Mon grand-père observe :
« On perçoit une sorte de résolution et de détente de la
structure psychique crispée, une clarification de la situation et
une plus grande sensibilité. Au début, la pensée analytique
est rendue plus difficile, l’intuition approfondie et facilitée. »
Le fait de « planer » quand on jeûne n’est pas une invention marketing, on
peut le mesurer, confirme le neurobiologiste de Göttingen, Gerald Hüther :
« Dans le cadre du jeûne thérapeutique volontaire et des rituels de jeûne
religieux, il existe apparemment des effets psychiques particuliers. »
Chez les personnes qu’il examina dans une clinique spécialisée dans le
jeûne, il démontra que le jeûne augmente l’effet du neurotransmetteur
légendaire qu’est la sérotonine, qui fit récemment carrière en tant que titre
d’un roman de l’auteur à succès, Michel Houellebecq. La sérotonine,
l’« hormone du bonheur », déploie son effet durable d’harmonisation dans
l’ensemble du système nerveux. À l’inverse, chez les jeûneurs volontaires,
après une brève augmentation, les hormones de stress telles que l’adrénaline
et le cortisol descendent plus bas que la valeur initiale, observa Hüther.
Chez les gens condamnés à mourir de faim, elles augmentent.
Mon grand-père, qui fut l’un des premiers à souligner l’importance décisive
de la position intérieure vis-à-vis du jeûne, n’aurait pas été surpris. Qu’est-
ce qui distingue les hôtes des cliniques Buchinger avec leur approbation
intérieure, des gens qui meurent de faim sous la contrainte, comme lors de
famines ou d’une grève de la faim ? Les grévistes de la faim ou les
personnes affamées ne peuvent percevoir leur psychisme autrement que
sous l’effet du stress, de la peur, des souffrances, de l’apathie ou de la
dépression. Les personnes qui jeûnent, quant à elles, ne sont absolument pas
des victimes mais des acteurs volontaires. Elles adoptent une attitude
positive à l’égard du jeûne et font l’expérience de ce que l’on peut
effectivement décrire comme une croissance intérieure : le calme,
l’intériorisation, le relâchement du frein émotionnel, la restauration d’une
sensibilité intacte, la détente de l’anxiété et tout simplement ce bon moral
que nous avons évoqué précédemment. La restauration d’un équilibre perçu
comme étant originel, qui sous-tend toutes ces expériences, procure un effet
ressenti comme une clarté et un bonheur. Comme une libération.
Cependant, cette expérience n’est pas une simple sensation ; tout un
système se cache derrière elle. Le système sérotoninergique, comme l’écrit
Hüther, règne sur la sécrétion du neurotransmetteur qu’est la sérotonine et
veille à ce que le processus d’intégration des différentes informations, qui
affluent depuis les organes sensoriels et diverses autres zones du cerveau, se
déroule aussi harmonieusement que possible. En rythme et plusieurs fois
par minute, le cerveau est alimenté par une petite gorgée de sérotonine. La
sérotonine est ensuite ramenée dans les cellules par des sortes de petits
aspirateurs. On peut freiner cette « troupe de nettoyage », de sorte que
l’effet harmonisant soit renforcé et que le sentiment de bonheur se prolonge.
Un tel phénomène se produit non seulement avec certains médicaments
comme les antidépresseurs ou avec des drogues comme l’ecstasy, mais
aussi avec des plats gras et sucrés, qui entraînent – pendant une très courte
période seulement – une sécrétion accrue de sérotonine. De nombreuses
personnes prennent des psychotropes pour atteindre cet effet, lequel, lors
d’un jeûne, survient de lui-même ! Comment en douter quand, par exemple,
les douleurs articulaires s’atténuent spontanément en un laps de temps très
court et que l’on peut à nouveau bouger, ou que la tension artérielle revient
à la normale, malgré la menace d’un traitement médical à vie, et que les
maux de tête, le rhume des foins ou les maladies de peau s’envolent ?
La Bible fait déjà allusion au fait que l’on plane quand on jeûne. Luc
l’Évangéliste rapporte comment un pharisien et un collecteur d’impôts se
rendent au temple de Jérusalem pour prier. Le pieux pharisien n’a rien à se
reprocher. Il jeûne de manière exemplaire. Il en va tout autrement du
collecteur d’impôts, qui implore d’une voix timide la miséricorde de Dieu
parce qu’il a péché. Jésus les renvoie tous deux chez eux, en prononçant ces
célèbres paroles : « Car tout homme qui s’élève sera abaissé, mais celui qui
s’abaisse sera élevé » (Évangile selon saint Luc 18, 9-14). La question qui
nous intéresse ici n’est pas de savoir quels auditeurs et quels spectateurs
Luc avait en tête pour cette parabole (les Romains ?). Le fait qu’une
certaine conscience, du fait que l’on plane, ait manifestement toujours été
associée au jeûne est plus fécond. Dans les cliniques Buchinger Wilhelmi
également, quelques pharisiens se promènent et toisent les touristes lambda,
qui sont assis sur la promenade au bord du lac et s’empiffrent de gâteaux.
Ils se sentent plus purs, plus légers et meilleurs, car ils peuvent renoncer.
Une légère arrogance résonne ici. Comment pourrait-il en être autrement,
alors que derrière cela se cache notre souci de la performance,
profondément ancré ? Et dans la mesure où nous vivons tous dans cette
société de la performance et que cette pensée détermine notre vie
quotidienne, il est difficile d’extraire le jeûne de ce système.
Sur le plan thérapeutique, le fait de planer joue ici et là en notre faveur, car
nos hôtes se sentent bien lorsqu’ils réalisent qu’ils « peuvent » jeûner. En
général, ils se sentent alors plus optimistes et plus confiants quant aux
tâches à accomplir dans leur vie. On doit même freiner les élans de certains,
qui veulent quitter leur partenaire, vendre leur entreprise ou s’installer à la
campagne. De tels changements radicaux vont à l’encontre de notre
expérience. Il faut rééquilibrer de façon saine non seulement notre
métabolisme, mais aussi nos pensées et nos sentiments. En règle générale,
on sous-estime la réalité chez soi, on est grisé et on veut tout à la fois.
Il faut rééquilibrer de façon saine
Quel est le contraire de la clarté ? Les mensonges, la douleur, une vie qui
paraît fausse ? L’aspiration à une vie alternative est aussi vieille que
l’humanité. Au tournant du XXe siècle, elle atteignit son sommet dans un
mouvement au nom un peu pompeux, celui de la Lebensreform. Ses
nombreux partisans, au rang desquels mon grand-père, rejetaient la société
de l’Empire allemand, rigide et hiérarchisée, tout autant que le quotidien
des usines dans les villes industrielles. Ce groupe hétérogène fédérait des
végétariens, des Wandervogel 17, des adeptes de l’amour libre et du
naturisme, ainsi que des pédagogues réformateurs, des guérisseurs et des
apôtres de la nature, des artistes et des professeurs de danse.
Pour un soldat comme mon grand-père, en tant que contre-projet de ce qu’il
avait vécu dans la marine, c’était attirant en soi. Lorsqu’il annonça vouloir
rester « strictement sobre pour le restant de ses jours », son supérieur le pria
« gentiment mais sérieusement » de réfléchir au fait qu’un tel rejet lui
« coûterait ni plus ni moins sa carrière ». Otto Buchinger choisit néanmoins
de rejoindre l’Union des officiers allemands abstinents, cofondée par le
visionnaire de la Lebensreform, Hans Paasche. En 1905, à Dar es-Salaam,
mon grand-père admira Paasche pour son intervention sans détour en faveur
des idées de la Lebensreform, et tous deux devinrent des amis proches.
L’officier de marine fut l’un des principaux compagnons de mon grand-père
et le mouvement Lebensreform une inspiration décisive.
En 1907, alors qu’il était médecin militaire sur le Panther18, une petite
canonnière, mon grand-père lut, dans son « enthousiasme grandissant », des
textes sur « les sports de marche et le végétarisme » et il commença à
donner à bord des conférences sur la Lebensreform. Il consommait alors
encore de l’alcool de temps en temps, mais il était toujours sévère envers
lui-même après avoir bu. Au cours d’une rencontre au Cap avec des
camarades sur des navires de guerre anglais, les Anglais réalisèrent des
performances sportives nettement supérieures à celles des officiers
allemands, laissant mon grand-père « haletant, transpirant » et passablement
contrarié : « alcool, tabac, goinfrerie et – trop peu d’exercice au cours des
dernières semaines ».
Il entra de plus en plus souvent en conflit avec les « conditions qui
prévalaient dans le service » et les pratiques dans les mess des officiers,
souffrant d’être stigmatisé par les autres officiers. Non seulement il constata
les conséquences de l’alcoolisme institutionnalisé, mais il fit une
découverte plus fondamentale encore. Ce n’est pas seulement que ses
camarades de la marine, de même que ses collègues médecins qui tentaient
de le cataloguer comme adversaire, ne voulaient pas choquer : ils
craignaient le changement.
Et il comprit que la véritable satisfaction n’avait aucun rapport avec un
statut social élevé. Avec quoi donc, alors ?
Voici ce qu’il apprit : le bonheur et le bien-être sont liés à une attitude
intérieure, à une clarté intérieure. Au final, la clarté n’est-elle pas le
contraire de la peur du changement ? La clarté est-elle ouverture ?
Comment distingue-t-on l’esprit clair, acquis lors du jeûne, d’un débat
animé alimenté par des litres d’expresso et de vin rouge ?
De nos jours, nous commettons une erreur en prétendant que le XXIe siècle
seul produisit ces deux catégories de personnes, à savoir d’une part les
obsédés de la santé avec leur culte du corps, d’autre part les déformés qui
picolent et se goinfrent, sans aucune maîtrise d’eux-mêmes. C’était
exactement pareil il y a cent ans. La mode actuelle est de parler de fascistes
de la santé, mais il s’agit d’un réflexe obscurantiste, qui se répète de façon
cyclique. Établir un lien direct entre le mouvement de la Lebensreform
d’une part et la culture fasciste du corps et de la communauté d’autre part,
comme le firent certains de mes amis soixante-huitards, serait naïf et trop
généralisateur. Citons l’exemple de l’ancien officier colonial Paasche,
devenu dès 1913 un pacifiste et un anti-militarisme. En 1920, il fut exécuté
sommairement par des meurtriers d’extrême droite.
À l’époque, comme aujourd’hui, le soin de son corps agite surtout les élites,
même si, notons-le, le séjour dans une clinique Buchinger Wilhelmi peut
aussi être pris en charge, en Allemagne, par l’assurance maladie obligatoire.
Pour les classes dites supérieures, c’est simplement plus facile. Même
Bismarck, connu pour sa paranoïa et ses crises d’hystérie, s’étudia lui-
même avec une extrême précision :
« Je m’endormais rarement avant six heures, souvent pas avant huit heures
du matin, et dormais quelques heures. Personne ne pouvait me parler avant
midi. Je vous laisse imaginer l’état dans lequel j’étais pour les réunions.
Mon cerveau était une masse gélatineuse et incohérente. Avant de me
rendre au Congrès, je bus deux ou trois verres à bière remplis du porto le
plus fort pour activer ma circulation sanguine – sans cela j’aurais été tout à
fait incapable de présider. »
En 1880, il s’autodiagnostiqua même un accident vasculaire cérébral et nul
ne parvint à le persuader du contraire. L’historien américain Otto Pflanze
rapporte : « Ce soir-là, au dîner, il consomma six œufs durs avec du beurre,
se régala, au bol, de quantités astronomiques de glace aromatisée à
l’aspérule et but une bouteille de porto, après quoi, le visage tout rouge, il
se plaignit de nausées. Il quitta la pièce, visiblement pour vomir, et revint
pâle et balbutiant comme un ivrogne. Les muscles de ses joues et l’arrière
de sa tête semblaient paralysés. Après une nuit blanche entrecoupée de
vomissements, le prince avait encore des difficultés à parler. Struck lui
diagnostiqua une grippe intestinale, susceptible d’affecter de façon
temporaire les muscles faciaux. Mais Bismarck, plus rebelle que jamais, se
moqua du médecin, n’eut cure de ses conseils, prit un repas copieux
composé de soupe au poulet, de viande et de légumes, avant d’aller se
promener sous la pluie. Les deux autres médecins consultés ne parvinrent
pas non plus à faire changer Bismarck d’avis : il avait été victime d’un
accident vasculaire cérébral, dont seules les complexités de sa fonction
étaient responsables. Seules les paroles fermes émanant d’une autre autorité
médicale le dissuadèrent. Que je meure maintenant ou dans cinq ans, c’est
exactement la même chose, bredouilla-t-il, alors qu’il subissait une nouvelle
crise. Pour vous, oui, lui dit l’un de ses hôtes, mais ni pour nous ni pour la
patrie. Ce à quoi Bismarck répondit : Qui sait, ce serait peut-être mieux. »
Bismarck devient un adepte de la naturopathie et ordonne à la faculté de
médecine de Berlin, contre son gré, de nommer à sa tête son médecin
personnel, le naturopathe Ernst Schweninger. On dirait aujourd’hui qu’il
s’agit d’une tendance. L’empereur Guillaume II, qui aimait boire du vin dès
le petit-déjeuner, se convertit même à l’antialcoolisme.
Mon grand-père, qui donna en juillet 1914 une conférence sur le thème
« Force militaire et alcool » devant les officiers supérieurs de l’armée et de
la marine, espérait le soutien de la plus haute autorité – deux ans
auparavant, il avait été décoré de l’ordre de l’Aigle rouge pour « ses
services dans la lutte contre les dangers de l’alcool ». Mais les déclarations
de Georg Alexander von Müller, le chef du cabinet de la marine, qui était
sous les ordres directs de l’empereur, le refroidirent : « Le peuple dans
l’ensemble attache trop peu d’importance à cette question pour comprendre
que l’empereur allemand se préoccupe désormais d’autre chose que de
grandes décisions sur les champs de bataille. Comme beaucoup d’autres
sujets culturels, en public, la lutte contre l’alcool doit aussi rester en retrait.
Quel dommage ! »
Quoi qu’il en soit, l’appel de l’empereur à une « place au soleil » resta un
moment de libération pour les Lebensreformer19, qui voulaient se
débarrasser, en même temps que de leurs vêtements, de la gêne de leur
propre corps et qui dansaient sur La Walkyrie de Richard Wagner en tant
que naturistes et Naturmenschen (Max Weber)20. Mais c’était sans doute
trop pour mon grand-père. Chez Buchinger, il n’y eut jamais de naturisme,
mais la clarté en revanche, elle, était bien là.
Les décisions importantes supposent de la clarté. Citons l’exemple de Hans-
Jochen Vogel qui, en 1991, prit la décision, pendant sa cure de jeûne
annuelle, de ne pas se représenter à la tête du SPD21. Pendant le jeûne, un
événement se produit dans notre tête. Nous le vivons très souvent. Nos
hôtes le formulent clairement, ils veulent vraiment le partager et non,
comme on pourrait le supposer, le garder pour eux. Ils disent par exemple :
« Depuis que je suis ici, je comprends bien mieux comment ma vie doit se
dérouler. » Ou bien : « Si je n’étais pas venu à la clinique, je serais mort
depuis longtemps. » Ou encore : « Je peux enfin prendre soin de moi.
Sinon, je dois toujours m’occuper des autres. »
Leurs propos sont très variés. Mais ils nous montrent que nous avons raison
quand nous disons qu’ici des choses éclosent. Ce que nous faisons est aussi
un grand ménage – non seulement du corps, mais aussi de l’âme. Et le
grand nettoyage permet de voir l’architecture de notre vie. Sur quoi notre
bonheur est-il construit ? Quelles sont les valeurs qui importent ? Les gens
réalisent qu’ils peuvent être heureux même sans manger ni boire.
Un grand ménage – non seulement du corps, mais
aussi de l’âme.
On prend mieux les décisions importantes si l’on est au clair avec soi-
même. En règle générale, nous assimilons le fait d’avoir l’esprit clair à
notre capacité à voir distinctement nos arguments et à les confronter
calmement les uns aux autres afin de distinguer un jugement juste d’un
jugement erroné. Idéalement, les décisions semblent dès lors justes. Chaque
décision est toujours aussi, pour sa part, une correction et une décision
contre quelque chose ; on se détache d’une hypothèse fausse, on lâche prise.
Dans l’eau, vous êtes un autre. C’est peut-être la raison pour laquelle nous
aimons tant travailler avec l’eau. Pour nos hôtes, l’eau est le bon élément, et
ce pour plusieurs raisons. Ils vivent chez nous sur un très beau versant du
lac de Constance, dans un endroit si privilégié qu’ils le voient tout autour
d’eux, et de l’eau à perte de vue. La flottabilité qu’offre l’eau permet à tous,
y compris aux personnes en surpoids, de se déplacer à merveille sans que
leurs articulations ne souffrent. Dans l’eau, l’enchaînement des
mouvements est aussi fondamentalement différent.
L’eau est un élément de lâcher-prise et joue un rôle majeur dans notre
thérapie. Nos deux cliniques proposent des massages sous l’eau. Les
lavements pratiqués tous les deux jours emploient eux aussi de l’eau. Sans
compter la piscine, le lac, les bains, les applications Kneipp et les trois litres
d’eau que les hôtes boivent quotidiennement.
L’eau est un élément de lâcher-prise.
Inspiré par les discussions de ses contemporains sur la vraie vie, mon
grand-père savait intuitivement une chose qui s’avère vitale pour nous en
cette période de changement climatique et de destruction des ressources
naturelles : le jeûne consiste à déceler, dans le renoncement, ce qu’on doit
lâcher. Le processus de jeûne est un processus cognitif. En tant qu’humains,
nous comprenons plus facilement une connaissance qui se présente sous
forme d’image. Comme pour Moïse, quand la voix de Dieu jaillit du
Buisson ardent. Mais il n’est pas nécessaire de remonter à l’Ancien
Testament. Un séjour avec nous au lac de Constance, les sommets alpins au
second plan, un regard honnête sur notre propre âme et le sentiment que
provoque en nous une assiette de bouillon du jeûne, tous ces éléments
réunis fonctionnent aussi.
Est-ce que nous en avons envie ? Pas toujours. Est-ce que cela nous fait du
bien ? Pour sûr, c’est juré !
Chapitre 7
UN AUTRE
hacun peut être magicien et atteindre son but, s’il sait réfléchir, s’il
«C sait attendre, s’il sait jeûner. »
Ce que j’aime le plus dans cette citation de Hermann Hesse, extraite de
Siddhartha, c’est la magie. Car elle recèle de la facilité, mais aussi un
élément de surprise. Pas un tour laborieusement appris grâce auquel on
éblouit son public, mais une chose qui survient presque d’elle-même, à
condition qu’on soit en mesure d’« attendre ». Pour moi, la magie recèle
aussi une perspective de libération, et – c’est important pour moi –, avec
une certaine légèreté, sans ambition exagérée, sans crispation.
Néanmoins, on ne devient pas un autre aisément. Comment y parvient-on ?
Comment devient-on un autre ? Au XIXe siècle, Arthur Rimbaud, avec sa
célèbre phrase « Je est un autre », n’a rien dit d’autre que le Je est toujours
aussi un Autre. Toute identité à laquelle nous nous agrippons est également
porteuse d’altérité.
La jeune femme qui vient dans notre clinique parce qu’elle se considère en
surpoids, et donc peu attirante, a le sentiment que se trouve en elle une
femme belle et forte qui ne demande qu’à surgir.
De nombreux philosophes, et en particulier la psychanalyse au XXe siècle,
abordèrent cette connaissance de sa propre différence – notamment Martin
Heidegger, Theodor W. Adorno et Sigmund Freud. Il me suffit de savoir
que cet autre – qui se trouve à l’intérieur de moi et dont je ne sens souvent
pas l’existence des années durant, puis tout à coup ça y est – est un autre
meilleur. Un qu’il vaut la peine d’exhumer. Mais comment ? Le jeûne est un
début important, une impulsion décisive qui peut accomplir des miracles et
ouvrir la voie à du nouveau. D’ailleurs, outre le sel de Glauber et le
bouillon de légumes, il faut aussi changer sa propre attitude, sa conscience
de ce que signalèrent non seulement mon grand-père, mais aussi Eckart
Tolle à notre époque : il ne faut pas se comparer à des idéaux ! La
différence ou le déséquilibre que nous voulons compenser se trouve en nous
et n’est pas une catégorie sociale. Quand la jeune femme en surpoids vient
chez nous, elle peut avoir en tête la représentation d’un top model en bikini,
mais cela perd toute son importance au cours du jeûne, bien qu’elle perde
du poids.
La transformation qui s’opère lors du processus de jeûne intervient à
plusieurs niveaux : neurobiologique, émotionnel et mental.
Le jeûne est un processus de recyclage en profondeur. Les sucs digestifs
(acide gastrique, bile, sécrétions pancréatiques et intestinales) sont réduits
au minimum, de même que le péristaltisme22. Le jeûne permet également
d’assainir la flore intestinale, car les bactéries pathologiques ne sont plus
nourries. La muqueuse intestinale se rétrécit. De même, l’apport en
antigènes et allergènes alimentaires ainsi qu’en substances inflammatoires
est interrompu. C’est pourquoi nous avons un tel succès auprès des patients
atteints de rhumatismes et souffrant d’allergies.
Cette dynamique de réinitialisation se joue aussi sur le plan mental. Le
processus de jeûne est un processus de prise de conscience. Certains
patients prennent soudain conscience que leur vie antérieure était une erreur
et qu’ils doivent repartir du bon pied. Ce déclic peut se produire en écoutant
un choral de Jean-Sébastien Bach dans la cathédrale, en lisant Hermann
Hesse ou en rencontrant quelqu’un qui a converti toute son entreprise aux
principes du développement durable. Celui qui veut commencer une
nouvelle vie a besoin de nouvelles valeurs. Passer d’un restaurant étoilé à
un autre, ou d’une dégustation de vin à une autre, entraîne des maladies. La
ou les deux bouteilles de vin bues le soir ne font de bien à personne. Le foie
est surchargé. Le stress vingt-quatre heures sur vingt-quatre ne permet pas
de dormir. Quelque chose doit changer ! Yoga, vélo, golf – d’un coup, ces
activités font plaisir ! En traversant la forêt, on entend soudain le chant des
oiseaux, on voit les fleurs et les visages souriants, une statue de la Vierge
Marie dans l’église, le lac – tout devient fantastique. Tout cela engendre de
nouveaux sentiments de bonheur, jusqu’alors inconnus. Rien, pas même un
Dom Pérignon, ne nous a jamais rendus si heureux.
Tout cela engendre de nouveaux sentiments de
bonheur.
En réalité, de nombreux hôtes partagent de telles pensées. Ils sont en quête
de quelque chose. Derrière l’idée de trouver des valeurs authentiques et plus
profondes, dont la découverte exige plus d’esprit pionnier que ne l’exige le
dépôt d’une candidature à un poste de sénateur, se cache davantage que le
simple désir d’arrêter de vivre comme une poule mouillée. Au lieu d’avaler
des antidépresseurs, il vaut mieux voir plus loin que le bout de son nez et
chercher des alternatives. Parce qu’on peut, comme les jeûneurs le
constatent encore et encore, arranger différemment la chimie de son corps.
Partout, on fait de la publicité en annonçant de nouvelles expériences :
chaque rouge à lèvres, chaque cirage, chaque nouvelle voiture est censé
changer notre vie. Il n’est pourtant pas si simple de définir de nouveaux
horizons. En effet, quand, dans le cadre du jeûne, nous parlons d’élargir
notre horizon, nous ne pensons pas aux croisières ou à une promenade à dos
de chameau dans la poussière aux portes de Marrakech, mais au fait de faire
ne serait-ce qu’un pas hors de chez nous, pour peu que ce pas soit entrepris
les yeux ouverts et avec le sentiment d’avoir du temps. Car pour ouvrir ses
sens à tout ce qui advient, on doit commencer par expérimenter un certain
arrêt. C’est bien plus difficile de nos jours qu’autrefois. En tant que touriste
dans sa propre vie, on est facilement surmené. Il est plus simple de faire ces
premiers pas à un nouveau rythme, non pas chez soi dans la zone piétonne
ou dans les couloirs de son bureau, mais dans un espace protégé, dans une
clinique située dans un lieu hautement énergétique, comme la nôtre, au bord
du lac, implantée dans un paysage culturel qui a traversé les siècles.
L’idée de chercher des idées nouvelles, en un lieu bien précis, non pas par
ses propres moyens mais entre pairs, remonte à la nuit des temps. Mon
grand-père observait avec une curiosité extrême comment, à partir de 1900,
des marginaux de toutes origines se retrouvaient sur le Monte Verità pour
danser nus sur « La chevauchée des Walkyries » car, parmi les
inconditionnels de Wagner, ne comptaient pas seulement des membres de
l’élite wilhelmienne et européenne, mais aussi des chercheurs de sens, des
marginaux, des bohémiens munichois et zurichois. De telles pratiques
cultuelles sont plutôt éloignées de nous aujourd’hui, mais à l’époque, même
pour un médecin de la marine et un soldat comme l’était mon grand-père,
ce qui se passait dans le sanatorium et le village d’artistes de la
Lebensreform, au-dessus d’Ascona en Suisse, en matière de retour à la
nature et de vie expérimentale, était vraiment fascinant.
Nous pensons que la libération de l’autre en nous est aussi possible sans
Wagner, avec un peu moins de pathos. Installé sur nos chaises longues avec
vue sur le lac, notre hôte peut passer en revue ce qui a mal tourné dans sa
vie, ce qui était réjouissant et digne d’être conservé. Chacun peut
entreprendre lui-même ce voyage introspectif. Le paternalisme sous toutes
ses formes me répugne. Mais j’ai le vague espoir que nos hôtes
reconnaissent que l’éternel « désir d’être le premier », par exemple, ne fera
que les rendre malheureux.
Chacun peut entreprendre lui-même ce voyage
introspectif.
Ils découvrent peut-être chez nous qu’ils sont plus heureux en
accomplissant, par exemple, un exercice de yoga tous les jours. En
apprenant à allumer un feu dans une vraie cheminée, au lieu de lancer une
vidéo qui imite un feu de cheminée. En sentant et en voyant soudain, avec
des hormones du bonheur plein la tête, comme ils s’affinent, comme ils
dorment mieux, comme ils marchent d’un pas leste dans le peloton de tête
pendant la randonnée, comme leur tension artérielle baisse, comme ils n’ont
plus besoin de se piquer s’ils sont diabétiques, car, s’ils ressentent
consciemment tout cela, cela signifie qu’ils vivent des expériences
profondes qui restent gravées et résonnent.
Un tel processus de prise de conscience s’exécute certaines fois
terriblement vite, d’autres fois atrocement lentement, millimètre par
millimètre. On cite volontiers Hildegarde de Bingen comme exemple de
personne ayant eu une vision pendant son jeûne. Âgée de quarante-deux
ans, elle vit soudain une lumière d’un éclat aveuglant et entendit une voix
venant du ciel qui lui disait : « Ô homme fragile, cendré de centre,
poussière de pensée, dis, écris ce que tu vois, ce que tu entends ».
Hildegarde obéit et nota avec soin :
« Une lumière de feu d’un très grand éclat venant du ciel ouvert transperça
mon cerveau et échauffa sans les brûler mon cœur et toute ma poitrine,
comme le soleil échauffe l’objet qu’il enveloppe de ses rayons. À l’instant,
je recevais l’intelligence du sens des livres saints, c’est-à-dire du Psautier
de l’Évangile et des autres livres catholiques de l’Ancien et du Nouveau
Testament23. »
Hormis la cuisine à l’épeautre d’Hildegarde et le kitsch ésotérique qui
accompagne depuis le XIIe siècle cette courageuse pionnière issue de la
haute noblesse franque, nous lui devons une vision holistique, presque
pragmatique, du corps et de l’esprit. Au sein d’un système clérical strict,
elle laissa le champ libre pour que les religieuses de son couvent et elle-
même puissent utiliser les éléments de la nature. Son talent pour percevoir
les signes et les voix ne fait pas l’objet d’une interprétation obligatoirement
mystique, mais on peut y voir une capacité intellectuelle et une sensibilité
envers les autres êtres vivants. Elle était une femme éveillée, qui a enseigné
à ses sœurs comment regarder attentivement et noter ce qu’elles
percevaient. De nos jours, nous nommerions ce procédé la pleine
conscience.
Dans les cliniques Buchinger Wilhelmi, l’illumination ou les voix qui
viennent du ciel nous réjouissent aussi, nos psychothérapeutes contribuent à
approfondir les perceptions, mais nous avons aussi vécu de bonnes
expériences lorsque les hôtes échangent entre eux. Un compagnon de jeûne
peut éventuellement entrer avec empathie dans le monde du jeûneur plus
facilement et plus directement que le meilleur psychologue du monde, il
peut aussi donner une impulsion vers l’avant, puisqu’il s’appuie sur sa
propre expérience de longue date.
Toutes les idées sont-elles les bienvenues ? Notre travail consiste à ne pas
soutenir les idées fausses et illusoires. Car dans l’exubérance, on a tendance
à rater la cible. Nous préférons conseiller ceci aux nombreux hommes
politiques qui viennent chez nous pour se remettre sur pied, planifier leur
come-back en un clin d’œil et, tant qu’à faire, aussi sauver leur mariage :
« Pense d’abord à toi, travaille sur toi, prends le temps de le faire, et peut-
être que le reste suivra de lui-même. »
Nos règles pour encadrer le jeûne sont claires et homogènes, le processus de
conscience déclenché par le jeûne est aussi individuel, car les raisons pour
lesquelles quelqu’un vient nous voir sont elles-mêmes très personnelles.
Mon grand-père réfléchit de manière tout à fait singulière à ce qui aide une
personne à retrouver un esprit clair, à développer un sentiment de paix
intérieure durable et une conscience de son propre corps.
C’est précisément cette découverte de la paix intérieure que de nombreux
hôtes font chez nous, peut-être pour la première fois de leur existence. Cette
paix vécue n’est pas dogmatique, elle supporte la contradiction, on l’inhale
pour ainsi dire en se promenant en forêt. Avec un ragoût copieux et une
bière ? Oui, ce serait beau, mais ce n’est pas nécessaire. C’est encore mieux
sans.
Un tel processus de prise de conscience prend souvent la forme d’un conflit.
Selon toute vraisemblance, ce ne sont pas seulement deux âmes qui habitent
dans un seul sein, mais plus encore. Dans mon cas, je dois bien l’avouer : le
plaisir me tient à cœur, j’ai de l’affection pour la vie agréable, je savoure ce
qui est sensuel, à tous points de vue. J’entre ainsi en contradiction avec la
philosophie du renoncement rigoureux, de la vie ascétique, prêchée par mon
grand-père et illustrée par ma mère, qui vécut tout de même quatre-vingt-
quatorze ans. En théorie, je sais bien que c’est la meilleure vie. Pourtant, je
sais aussi qu’Otto Buchinger était par nature un épicurien qui, après avoir
terminé sa randonnée quotidienne à Arosa en Suisse, atterrissait au café et
commandait une glace avec de la crème et arrosée de liqueur. Et aussi que
sa fille, quand elle était jeune, assise à l’arrière d’une moto, n’effectuait
aucun trajet avec son fiancé sans une boîte de chocolats.
Leurs troubles de la vésicule biliaire ne viennent pas de nulle part, ni pour
l’un ni pour l’autre. Mais je sais aussi de tout mon cœur que la vie
hédoniste ne rend pas heureux sur le long terme, que ce soit sur le plan
métabolique, psychique ou extérieur, et c’est pourquoi je pratique le jeûne
régulier. Car, après trois à quatre semaines de jeûne au printemps et en
automne à Marbella, je peux montrer quelle peut être mon apparence, et ça
tient ainsi six mois.
Tantôt une voie l’emporte, tantôt l’autre. Bien entendu, dans une vie aussi
exposée que la mienne, l’apparence joue. Nous sommes visuels, nous
attachons de l’importance à l’aparence des autres, à notre notre propre
apparence. Mais ma vanité s’est calmée. Aujourd’hui, l’effet intérieur
compte pour moi davantage et, dans le jeûne par alternance, j’apprécie aussi
la possibilité de dresser un bilan cyclique. Parce qu’un autre est non
seulement une personne qui acquiert de nouvelles connaissances, mais aussi
une personne qui décide de faire à l’avenir certaines choses différemment
dans sa vie. Une personne qui a mûri.
Le fait que cet affrontement ne soit pas une sinécure mais un vrai défi à
relever me plaît également. Comme le combat de Siegfried contre le
dragon, il est une projection du combat contre les forces du mal. Car, aussi
radicale que cette affirmation puisse sembler, le divin et le diable cohabitent
en nous, quelle que soit la terminologie choisie.
Néanmoins, quand on jeûne, on ne dispute pas un combat. Mon grand-père,
un homme de la marine tout de même, parle dans son texte de l’hygiène des
soins et du fait que nous devons soigner notre âme. Quand quelqu’un
ressent le besoin de combattre le diable, le mal, la faiblesse ou simplement
l’humain en lui, une part de lui veut continuer, non pas sur l’autoroute, mais
sur un chemin doux à emprunter avec détermination. On ne peut pas se
laisser conduire à l’endroit tant désiré. C’est pourquoi les hôtes
extrêmement fortunés, qui viennent des pays du Golfe par exemple,
rencontrent de réelles difficultés avec cette facette du processus de jeûne. Ils
ont en effet l’habitude d’avoir de bons génies domestiques près d’eux en
permanence pour s’occuper de tout. Mais il va de soi qu’on ne peut pas
déléguer la composante psychique du jeûne – on doit faire quelque chose
par soi-même. On peut avoir de bonnes idées en buvant du vin rouge sur
son balcon. Mais l’honnêteté avec laquelle on avoue à soi-même : « Une
chose s’est produite en moi. Je veux devenir un autre. Je deviens moi-
même. Je ne suis plus le même », c’est du travail et tout sauf banal.
Nous devons soigner notre âme.
Nous nous raccrochons tous à nos habitudes, nous nous identifions à des
caractéristiques bien précises, nous nous laissons influencer par le jugement
des autres. Être en paix avec nous-mêmes, être satisfaits et nous contenter
de peu, ne pas dépendre de ce que les autres pensent de nous, cela a déjà
quelque rapport avec le bonheur. Il s’agit moins du soi-disant droit au
bonheur, tel que nous le dicte l’industrie du plaisir et qui revêt facilement
les teintes de l’obsession. Ce sont d’autres sentiments, plus subtils, qui se
manifestent lorsqu’on jeûne. Une randonnée pour admirer le lever du soleil
suffit à remuer quelque chose en nous et à le mettre en route.
Pour que ce bonheur du jeûne soit plus facile à vivre, les méthodes
auxiliaires, par lesquelles jurait mon grand-père, comptent à nos yeux : la
promenade le matin ou l’après-midi, la littérature, la musique, la nature et,
pour mon grand-père, la Bible. Nous avons repris ces suggestions et les
mettons au goût du jour, afin d’affronter la façade polie du présent, dont,
après tout, nous souffrons tous. Fruit de la chimère de la superficialité,
l’aspiration à l’essentiel doit se déployer avant que l’on ne harcèle l’esprit
en exigeant de lourdes opérations de rénovation. Nos méthodes favorisent
ce déploiement. Le jeûne fait assez vite du bien au corps, l’âme et l’esprit
ont besoin de plus de temps. La voix venant du ciel, qu’entendit Hildegarde
de Bingen, est en réalité la voix intérieure de chacun, qui trouve soudain à
être écoutée. Il devient alors parfaitement plausible de ne pas démarrer la
journée avec trois doubles expressos et de ne pas la terminer avec deux
bouteilles de Chardonnay. Soudain, on sent aussi combien les soliloques
interminables dans l’ombre de la carrière de nos collègues sont pénibles,
combien le nombrilisme vaniteux est insensé et combien il est bon de lever
les yeux et de percevoir les gens et la nature qui nous entourent.
L’âme et l’esprit ont besoin de plus de temps.
Certains donnent à cela le nom de spiritualité. Mon grand-père croyait aux
anges, qui sont de bons compagnons de route. En effet, on vient
difficilement à bout de la tâche tout seul. On doit se défaire de certaines
choses, comme des dogmes et des habitudes ancrés, ce qui demande du
courage et coûte de l’énergie. Notre identité peut commencer à vaciller si
nous lui ôtons certaines caractéristiques. D’un coup, on cesse d’être Lisa,
incapable de se passer pour le goûter de son morceau de gâteau, ou
Mathieu, incapable d’imaginer sa vie sans viande. Comme le corps se
recycle, on est incité à dresser une sorte de bilan provisoire, y compris
mental : qu’est-ce qui a de la valeur et qu’est-ce qui peut disparaître ?
Comme leurs prédécesseurs dans l’Antiquité, les guérisseurs modernes ne
sont pas seulement à la recherche de la santé, mais aussi d’un sens et de
réponses, que nous ne trouvons pas dans notre vie quotidienne. Nos
conditions de vie ne sont pas exemptes de soucis, même si nous pourrions
vivre comme des dieux grâce à la pénicilline, aux petits pains précuits sans
gluten et au chauffage central. De nouveaux soucis ont rejoint les anciens.
Un capitalisme numérique de systèmes autonomes (Google, Facebook,
Apple, etc.), qui s’empare de tous les domaines de notre vie, ne connaît que
des gagnants et des perdants.
Tout est quantifié. Ce qui se déroule depuis quelque temps dans l’économie
numérique – la stratégie qui consiste à se faire racheter par de plus grandes
entreprises et à capitaliser ainsi sur ses propres investissements, en évitant
l’introduction en bourse et les mécanismes de contrôle et de surveillance
qui lui sont associés – trouve un écho dans le domaine privé. Au lieu d’une
« évaluation des marchés » réaliste, nous nous réfugions dans un monde
illusoire. Des amis fictifs, des vacances fictives, un bonheur fictif.
Une recherche sur Instagram avec le hashtag #food donne plus de trois
millions d’images. Il ne peut pas s’agir seulement de nourriture. Tel le
gourou du renoncement, le « foodie », passionné de cuisine, cherche à
s’assurer une place dans la société grâce à son identité basée sur la culture
gastronomique. Le philosophe Ludwig Feuerbach écrivit une phrase désuète
et néanmoins vraie : « L’homme est ce qu’il mange. » Mais si tu ne manges
pas, qui es-tu ?
La quête de notre identité est la tâche de toute une vie et exige beaucoup de
nous, pour peu que nous la prenions au sérieux. « Connais-toi toi-même ! »
Pour beaucoup d’entre nous, cet appel de l’oracle de Delphes sert encore
aujourd’hui de ligne directrice à une bonne vie. Le précepte de Chilon de
Sparte permit à mon grand-père – lui qui sut compenser ses performances
insuffisantes en mathématiques au baccalauréat par ses excellentes notes en
grec, passant ainsi « à deux doigts du naufrage » – de garder le cap toute sa
vie. Ce principe est étroitement lié à la vertu qui consiste à évaluer avec
justesse ses propres capacités – une qualité qu’exige de plus en plus
l’opinion publique de la part des politiciens narcissiques, des stars hautaines
des médias et des banquiers sans scrupules de notre époque. Le jeûne en
tant qu’expérience limite, confronte une personne, qu’elle le veuille ou non,
à elle-même ainsi qu’à sa propre fragilité. Il est tout simplement cohérent de
me demander, lors de cette confrontation, comment et dans quel but je veux
vivre.
Si la tâche consiste à nous reconnaître, sans vanité, alors découlent de cette
connaissance de soi des critères qui nous aident à agir en conséquence. Cela
ne signifie pas seulement renoncement et ascétisme, non, loin de là ; nous
devons en appeler à notre imagination, car nous sommes tous différents et
que nous devons découvrir notre propre vérité. Mais comment ?
In vino veritas ? Peut-être. L’alcoolisme de frustration, cultivé parmi ceux
qui réussissent, parce que leur réussite n’est pas encore assez grande, et les
menus à cinq plats que l’on ingère par ennui, ne sont que rarement porteurs
de créativité.
La phrase que mon grand-père citait le plus souvent est la suivante :
« Si pendant le jeûne le corps se porte bien, l’âme, elle, est
affamée. L’âme a faim de nourriture spirituelle. »
L’âme a aussi faim d’amour, de chaleur, de reconnaissance. Chez nous, dès
que nous songeons à cette phrase, nous devenons volontiers un peu
missionnaires, surtout dans le folklore de Buchinger, car le pan spirituel et
la question de savoir ce qui nourrit l’âme nous tiennent réellement à cœur.
Nous vivons une époque matérialiste, qui ne rend pas la plupart des gens
véritablement heureux. Cependant, dès qu’ils jeûnent, ils font une
expérience différente de la matière. Ainsi purifié, leur corps leur montre
pour ainsi dire la voie, et leur esprit, inspiré par ces nouvelles impulsions de
paix, de clarté et de légèreté, le suit, peut-être pas immédiatement mais un
jour ou l’autre, tout en douceur.
Mes études de psychologie me portent naturellement à m’intéresser
grandement à ce qui, pendant le jeûne, se montre au grand jour. Pour la
psychologie analytique d’un penseur comme Carl Gustav Jung, l’« ombre »
d’une personne est non seulement le côté obscur de sa personnalité, mais
aussi son inconscient. Néanmoins, des impulsions positives de
développement peuvent émaner de ce pan inconscient non vécu, refoulé. Si
l’avenir n’est pas prometteur !
Nous en faisons l’expérience à la clinique. Au cours des trois premiers jours
de la cure, ce qu’on a longtemps enfoui remonte à la surface. Cela contient
parfois de la dynamite subversive. En avril 1907, se rendant sur le Monte
Verità pour un sevrage éthylique d’une durée de quatre semaines, Hermann
Hesse parle de sa vie sur la colline aux hippies, dans son récit « Felsen.
Notes d’un homme de la nature » :
« Au total, je suis resté sept jours sans manger. Pendant ce temps, ma peau
partait en lambeaux et se renouvelait, je me suis habitué à vivre nu, couché
à même le sol, le corps exposé à la chaleur du soleil et au vent froid de la
nuit. Alors que je pensais que j’allais succomber, je suis devenu ferme et
coriace […] Les nuits, je les passais tantôt dans la cabane, tantôt à
l’extérieur au bord de l’eau aussi. Souvent, je somnolais pendant des heures
jusqu’à ce que ma soif me réveille. Souvent, je passais des heures allongé
dans un état de semi-conscience, je voyais la lumière et l’ombre changer et
j’entendais les petits bruits de cette terre de désolation, sans y prêter
attention et sans prendre conscience de ce que je voyais ou j’entendais.
Parfois, j’avais l’impression de me voir me pétrifier, m’enraciner et plonger
dans une existence végétale ou minérale24. »
Si tout jeûneur peut faire de la magie, qu’en est-il du désenchantement, de
la rationalisation, de l’élucidation ? Pour notre compréhension intégrale du
jeûne, nous pouvons faire fructifier l’ambivalence de l’enchantement et du
désenchantement du monde, qui définit le monde moderne selon Max
Weber – que fascinait aussi le « peuple naturel » du Tessin. Le jeûne fait
naître quelque chose en nous et désenchante en même temps le monde
illusoire dans lequel nous vivons.
Le jeûne nous change, mais seulement si nous le voulons et si nous y
croyons. Et cela fait de nous une autre personne. Une meilleure personne.
Celle que nous voulons être. C’est ce qui fait de nous la personne que nous
sommes en notre for intérieur. Quand on nous enlève notre nourriture, au
début, cela nous paraît brutal. De même, lorsqu’on taille énormément un
pommier, dans un premier temps cela semble brutal, mais on le fait avec
beaucoup de soin et de confiance en un avenir meilleur pour le petit arbre.
De même que le jardinier est un futuriste doté d’une représentation claire de
ce qui éclora un jour d’un tubercule ratatiné, le jeûneur découvre, au fil de
sa cure, ce que nous appelons sa « nature ».
Pour évoquer ce processus de maturation, mon grand-père employait le
jargon confus des Lebensreformer, que guidait la représentation
aristotélicienne de la téléologie, de la « disposition à un développement
déterminé par sa fin », de la « cause finale » ou de l’« archétype » que tout
organisme, qu’il soit végétal, animal ou humain, porte en lui et achève. De
nos jours, des vestiges de ce concept traînent sur les réseaux sociaux, en
version kitsch et sous une forme destinée à séduire le grand public, sous
l’étiquette de l’« enfant intérieur » à retrouver. Je préfère étudier ce
processus avec Sigmund Freud, qui appelait « oubli motivé » le désir de ne
pas savoir ce que nous savons. En effet, ce que nous prétendons ne pas
savoir, nous le savons en réalité très bien, mais nous préférons le refouler.
Le fait que, en jeûnant, nous souhaitions retrouver une chose que nous
avons perdue est un bon point de départ, pour autant que nous n’en
devenions pas dépendants et que nous jeûnions sans ambition exagérée.
Dans les cliniques Buchinger Wilhelmi, nous travaillons dans cette tension
entre, d’une part, un ordre venant de l’extérieur qui s’imprime sur nous et,
d’autre part, une harmonie émanant de l’intérieur qui, pourrait-on dire, nous
échoit telle une bénédiction. Nous imposons des règles et un cadre fixe,
mais à l’intérieur de ce règlement nous laissons beaucoup d’air et de liberté
pour nous développer. D’où l’idée de considérer le jeûne, au même titre
qu’une maladie ou qu’un coup du destin, comme un moyen de signaler un
manque. L’art consiste à percevoir exactement, lorsque tout est calme et
vide, ce qui nous a affaiblis ou rendus malades. De telle sorte que, lors de la
consultation, un « médecin intérieur » se présente devant le médecin et que
tous deux identifient ensemble, d’égal à égal, le meilleur moyen de guérir.
Le jeûne est préventif. Quand on a trois kilos en trop et que sa tension
artérielle a augmenté de dix ou vingt pour cent parce qu’on n’a fait presque
aucun exercice pendant deux ans, on n’est pas encore malade. Mais si on
continue sur cette lancée, alors c’est différent. S’y atteler tôt et prendre des
mesures préventives est une idée brillante et, à long terme,
économiquement rentable. Devenir un autre, c’est donc aussi devenir une
personne qui se tient sur ses gardes.
Pour jeûner, nul besoin de vouloir changer quelque chose. On peut vouloir
ne rien changer du tout et simplement chercher à se remettre physiquement
d’aplomb. En particulier : ceux qui jeûnent régulièrement le font sans en
faire tout un plat – ce qui ne veut pas dire que cela ne compte pas à leurs
yeux. Les personnes expérimentées savent simplement que l’on ne vit pas
comme on le devrait tout au long de l’année, que l’on déraille parfois.
Les adeptes modernes du jeûne thérapeutique partent du principe qu’il y a
quelque chose de plus en eux qu’ils ne le pensent. Le jeûne fait émerger
quelque chose de mieux. C’est ce qu’ils espèrent. Le jeûne comporte
également une part morale et spirituelle. C’est pourquoi, en tant que
technique culturelle, il est présent dans toutes les religions. Le jeûne est un
moyen d’avancer. C’est aussi une technique pour être meilleur.
Mais comment va-t-il de pair avec la recommandation de ne pas se
comparer aux autres ? La pression d’être meilleur, le besoin de réussir
s’atténue en général avec l’âge. En tant qu’enfant, on doit briller à l’école ;
en tant que travailleur actif, on doit absolument faire carrière. En tant que
parent, on veut que ses enfants réussissent. Pendant le jeûne, on peut
prendre conscience que l’on a décidé, à un moment donné, de ne plus
s’optimiser. Car on sent que le jugement et les propos des autres n’ont plus
d’importance.
Devenir tributaire du jugement des autres mène directement à la souffrance.
Cela commence dès l’enfance. On prend à sa charge le jugement sévère et
dépréciatif de ses parents. Des enfants, que leurs parents ne félicitent pas
assez et qu’ils critiquent presque toujours, ne sont par la suite jamais
satisfaits d’eux-mêmes. Nous pouvons aussi observer ce phénomène à la
clinique. Ce type de personnes, même en peignoir, cherchent à se mettre en
avant et demandent l’aval des infirmières. Nous recevons des personnalités
qui veulent briller même quand elles jeûnent. Citons l’exemple d’un
animateur télé qui annonce à chaque fois qu’il vient : « Si quelqu’un
appelle, ne me le passez pas. » Il va sans dire que personne ne l’appelle
jamais.
Vouloir nous améliorer constamment, ne jamais être satisfaits, c’est un
phénomène de civilisation. Cela saute aux yeux quand on regarde les grands
sites de rencontres. Ils sont conçus dans l’idée que quelque chose de mieux
pourrait toujours arriver : la quête de quelqu’un de mieux rend insatiable.
Le désir ardent de devenir un autre, de développer un meilleur soi, est un
moteur important et, tout à la fois, cette ambition doit s’apaiser dans le
processus même. Car il ne s’agit pas de l’aspiration à l’auto-optimisation,
mais plutôt d’un retour à quelque chose qui a un horizon bien plus large. De
même que les cellules de notre corps sont recyclées, nous voulons, en tant
qu’êtres humains, revenir à un état originel où l’acceptation et l’acceptation
de soi sont au premier plan. Où nous parvenons à accepter des situations
que nous ne pouvons pas changer telles qu’elles sont. Voilà d’ailleurs un
autre joyau du jeûne : la gratitude pour ce qui est là.
Un certain degré d’insatisfaction est nécessaire pour changer les choses,
mais l’insatisfaction vient aussi de notre avidité à vouloir plus, mieux, plus
loin. En tant que civilisation, nous devons beaucoup à notre nature
ambivalente, mais nous n’avons pas le droit de nous bercer d’illusions.
C’est toujours une question de motivation. S’agit-il d’une avidité à vouloir
plus, plus et toujours plus ? Je connais des gens qui licencient chaque année
des employés simplement pour en embaucher de nouveaux ou qui
débarrassent des meubles simplement pour en acheter de nouveaux. Cette
question fondamentale se pose alors : veut-on juste du nouveau, ou l’enjeu
est-il de se libérer ? Avec l’âge, de nombreuses personnes se mettent d’un
coup à jeter des photos et à n’en garder que quelques-unes. Moi aussi, je
ressens l’envie de jeter et de lâcher prise.
Je ne me résous pas à jeter la correspondance de 1977 entre mon père et
moi, ni bien d’autres choses encore, et je suis loin d’être le seul. Mais cette
mélancolie me pèse. Au final, nous y accrocher pour nous comprendre à
partir de nos racines nous apporte de la sécurité. Encore une fois, nous
devons être très honnêtes : quel est le poids qui y est attaché et qui nous
pèse dans notre vie actuelle ? Dans quelle mesure le passé pénètre-t-il
encore le présent ? Le mieux pour le savoir est de s’inscrire dans un
processus : accepter ce qui est, éprouver de la gratitude, autoriser, lâcher
prise, répondre par l’affirmative ! Un tel processus nécessite du temps, et
dans cette perspective une période de jeûne sous le signe du soulagement
est idéale.
Le lâcher-prise est toujours une confrontation avec la mort. La peur de la
mort n’est rien d’autre que le fait d’éviter cette confrontation. Penser la vie
depuis la fin est libérateur. On peut traverser ce processus à tout âge et la
réflexion est d’autant plus facile qu’on le pratique souvent. Si l’on s’est
écarté du droit chemin, on retrouve plus vite sa route.
Toujours et à tout niveau, le jeûne revêt une fonction corrective. Il est
propre au jeûneur de répondre oui au changement, d’emprunter un nouveau
chemin avec une conscience nouvelle. Mais cette transformation doit
intervenir consciemment. Enfin, nous postulons que, dans le jeûne, un
événement se produit dans notre tête. On suit une nouvelle voie dans cette
nouvelle conscience, sans être pour autant un être totalement nouveau ; on
est ce qui sommeillait en nous, on n’est plus la chenille mais le papillon. Si
l’on réussit à vivre cette transformation consciemment en instrumentalisant
son propre corps, alors la boucle est bouclée.
Nous sommes la personne que nous avons toujours été, et ce avec quoi nous
repartons n’est pas rien, tant s’en faut : nous repartons en nous connaissant
nous-mêmes. Nous éprouvons le sentiment fort de nous reconnaître et de
réaliser que nous en sommes là désormais et que c’est ainsi que cela
pourrait continuer. Un sentiment d’innocence, de vision et de connaissance,
qui suit nécessairement une légère désillusion. Mais le jeûne est un chemin
vers plus de bonheur, vers plus de sensorialité. Si l’on est en quête de
bonheur, le jeûne est un chemin prometteur vers un moi meilleur. Le
bonheur est davantage que la sérénité, c’est un gain énorme. Il signifie être
capable de distinguer les véritables besoins de ceux qui ne le sont pas, et
lorsqu’on rassasie ses véritables besoins, le bonheur arrive plus sûrement
que lorsqu’on satisfait les faux.
Nous repartons en nous connaissant nous-mêmes.
Le jeûne est bon pour tous ceux qui veulent se remettre sur pied au
lendemain d’une crise. Si le jeûne nous aide à découvrir que nous gagnons
forcément en sagesse après les crises de la vie, à l’avenir nous ne
redouterons plus autant les crises. Le jeûne s’adresse à tous ceux qui
veulent vieillir en bonne santé, mais s’adresse-t-il également à ceux qui
n’ont pas pour objectif de vivre longtemps ? À ceux aux yeux desquels le
présent importe davantage que l’avenir ?
Oui, il s’adresse à eux, car il aiguise leurs sens pour l’ici et maintenant.
Après tout, être en paix avec nous-mêmes ne signifie pas que nous sommes
assis seuls au sommet d’une montagne, mais que nous pouvons bien
écouter, l’autre en nous, notre interlocuteur également. Cet interlocuteur
remarque quant à lui qu’il est perçu avec conscience, ce qui ouvre la voie à
des rencontres satisfaisantes. Partant de cet ancrage profond en nous-
mêmes, nous nous lançons dans le monde.
Il est essentiel que nous acceptions d’abord les choses et les gens tels qu’ils
sont. Sans cette acceptation fondamentale, nous avons du mal à trouver le
point à partir duquel entrer en contact avec les autres. Le jeûne crée une
connexion.
Le jeûne a fait ses preuves en tant que technique culturelle millénaire,
faisant naviguer les êtres humains jusqu’à un endroit où ils peuvent passer
du malheur au bonheur – un bonheur qui imprègne tous les champs de
l’existence. Ce bonheur n’advient pas aisément. La paix et la clarté
intérieures n’apparaissent pas à la fin du jeûne comme on gagne au loto,
elles exigent de la patience et un peu de discipline. Mais le gain est
sensationnel. On est un autre, on est le papillon, la voix plaintive de la
conscience elle-même se tait enfin. On le sent dans chaque cellule, on est
arrivé et pourtant on est ouvert à tout ce qui vient. Quel est le goût de la
pomme légendaire avec laquelle on rompt le jeûne ? La personne capable
de répondre à cette question connaît le bonheur du jeûne.
BIOGRAPHIE
Raimund Wilhelmi est le petit-fils du docteur Otto Buchinger, qui a fondé
la thérapie moderne du jeûne. Après avoir étudié le droit à Berlin, Freiburg
et Hambourg, ainsi que la psychologie à New York, il débute sa carrière au
siège de la clinique Buchinger Wilhelmi à Überlingen, sur les bords du lac
de Constance, qu’il dirige pendant quarante ans. Raimund Wilhelmi
s’engage également dans la politique locale, promeut de jeunes artistes et
est un conférencier très demandé à l’international. Époux de la docteure
Françoise Wilhelmi de Toledo, il est père de deux garçons.
NOTES
1. Le présent ouvrage s’appuie à certains égards sur L’Art de jeûner,
également paru aux Éditions Jouvence, avec l’autorisation de l’auteure
Françoise Wilhelmi de Toledo. (N.D.É.)
2. Zur Hygiene des inneren Menschen, « De l’hygiène de l’homme
intérieur », 1947. (N.D.É.)
3. Yvon Le Maho est un écophysiologiste français, directeur de recherche
au CNRS à l’université de Strasbourg. (N.D.É.)
4. Weight cycling : « effet yo-yo ». (N.D.É.)
5. Le nom de ce mouvement peut se traduire en français par les
expressions « réforme de la vie » ou « réforme des modes
d’existence ». (N.D.T.)
6. Das Heilfasten. Und seine Hilfsmethoden als biologischer Weg, « Le
Jeûne et ses méthodes auxiliaires », 1970. (N.D.T.)
7. Siegfried Unseld est essayiste et critique littéraire. Il est l’auteur d’une
thèse sur Hermann Hesse (1951). (N.D.É.)
8. Martin Walser (né en 1927) est un écrivain allemand. Il est connu par sa
description des conflits intérieurs de l’anti-héros. Il est l’un des grands
romanciers allemands d’après-guerre. (N.D.É.)
9. Sénèque, « Apothéose » in Les œuvres de Sénèque le philosophe, tome
v, Les Frères de Bure, Paris, 1778. Traduit par M. La Grange. (N.D.T.)
10. Sébastien Kneipp (1821 – 1897) était un prêtre catholique bavarois qui
est à l’origine de cures (thérapies) naturelles (soins par l’eau froide, les
plantes, etc.) portant son nom (en allemand Kneipp-Kur). (N.D.É.)
11. Søren Aabye Kierkegaard (1813 – 1855) est un écrivain, poète et
théologien danois, dont l’œuvre est considérée comme une première
forme de l’existentialisme chrétien. (N.D.É.)
12. Blaise Pascal, « Divertissement » in Pensées, 1669. (N.D.T.)
13. Pour toutes les citations de la Bible, nous avons utilisé la traduction de
l’École biblique de Jérusalem. (N.D.T.)
14. La Frise orientale est une région historique située sur les côtes de la mer
des Wadden entre les embouchures des rivières Ems à l’ouest et Weser
à l’est, dans le land de Basse-Saxe en Allemagne. (N.D.É.)
15. Cit., Zur Hygiene des inneren Menschen, « De l’hygiène de l’homme
intérieur », 1947. (N.D.É.)
16. Épicure, « Lettre à Ménécée » in Revue de métaphysique et de morale,
1910. Traduit par Octave Hamelin. Revu et corrigé par Jean Salem.
(N.D.T.)
17. Le terme Wandervogel (en français littéralement : « oiseaux de
passage ») désigne un mouvement de jeunesse, lancé en Allemagne à
l’initiative d’étudiants, et influencé par des idéaux néo-romantiques.
(N.D.T.)
18. Le Panzerkampfwagen V Panther est un char de combat moyen produit
par l’Allemagne pendant la Seconde Guerre mondiale et qui a connu
son baptême du feu en juillet 1943 lors de la bataille de Koursk.
(N.D.É.)
19. Le nom des partisans du mouvement de la Lebensreform pourrait se
traduire en français littéral par les expressions « réformateurs de la
vie » ou « réformateurs des modes d’existence ». (N.D.T.)
20. Le concept de Naturmensch (en français littéralement : « homme à l’état
de nature » ou « homme primitif ») est utilisé (rarement) par Max
Weber par opposition à celui de Kulturmensch. (N.D.T.)
21. Le Parti social-démocrate d’Allemagne, qui a été fondé en 1875, est le
plus vieux parti politique d’Allemagne. C’est le seul des grands partis
actuels de la République fédérale d’Allemagne qui existait sous une
forme comparable avant la Seconde Guerre mondiale. (N.D.É.)
22. On appelle péristaltisme l’ensemble des contractions musculaires
permettant la progression d’un contenu à l’intérieur d’un organe creux.
Le mot dérive du néo-latin et provient du grec peristallein,
« entourer ». (N.D.É.)
23. Hildegarde de Bingen, Scivias. Les trois livres des visions et révélations
« Connaissez les voies du Seigneur », Arbre d’Or, Genève, 2007.
Traduit par Raymond Chamonal et Pierre Lachèze. (N.D.T.)
24. Hermann Hesse, Weltverbesserer, Sämtliche Erzählungen 1910-1918,
« In den Felsen. Notizen eines Naturmenschen », Suhrkamp
Taschenbuch. Traduit par Bernard Andrieu et Guillaume Robin.
Disponible sur Internet : https://hal.archives-ouvertes.fr/hal-
02526961/document (N.D.T.)
www.editions-jouvence.com