LE JOURNAL DES HAUTES ÉTUDES INTERNATIONALES VOLUME 5 NUMÉRO 4 NOVEMBRE 2010
En matière de politique
étrangère,lastratégieduCanada
a longtemps consisté à user de
son soft power pour promouvoir
les valeurs qui lui étaient chères.
Cette tendance a également
été remarquée à l’échelle des
Amériques dans le cadre de sa
participation à l’Organisation
des États américains (OÉA). La
décision du Canada d’adhérer
à l’OÉA a toutefois été prise
pour des raisons stratégiques
qui résultaient du contexte bien
particulier de l’époque.
La crise d’un système
CÉDRIC LETERME
Candidat à la maîtrise en Études internationales
Université Laval
letermecedric@hotmail.com
Émeutes de la faim, catastrophes climatiques, krachs financiers, il apparaît de
plus en plus évident que tous ces événements constituent autant d’aspect d’une
seule et même crise : celle de la globalisation néolibérale, mais plus largement
de l’économie capitaliste dont elle n’est que l’expression actuelle au niveau
mondial. Si les résistances à ce modèle enregistrent des victoires indéniables,
elles butent toujours sur l’absence d’une coordination globale de leurs actions
capable d’égaler l’ordre auquel elles s’opposent.
«  Un autre monde est nécessaire  ».
Telle pourrait être la nouvelle maxime
du mouvement altermondialiste tant il
semble que le monde actuel prend l’eau
de toute part. Le défi environnemental se
fait chaque jour plus pressant. Les événe-
ments météorologiques extrêmes se mul-
tiplient sous l’effet du bouleversement
climatique et si cette situation est suffi-
samment inquiétante en soi, elle est pour-
tant encore loin de résumer l’ampleur du
problème écologique auquel nous faisons
face. Chaque année, l’ONG Global Foot-
print Network fixe la date à laquelle l’ac-
tivité humaine a épuisé l’ensemble des
ressources naturelles que la planète est
capable de générer en un an. Pour 2010,
ce seuil a été atteint dès le mois d’août.
Les scientifiques estiment que le rythme
actuel d’extinction des espèces est de 100
à 1000 fois celui du rythme naturel. Selon
Greenpeace, la production annuelle de
substances toxiques est passée de 1 mil-
lion de tonnes en 1930 à 400 millions de
tonnes aujourd’hui, dont de nombreuses
ont la particularité d’être à la fois « bioac-
cumulables (accumulation dans les tissus
vivants et dans la chaîne alimentaire), peu
biodégradables et potentiellement toxi-
ques  ». Les catastrophes industrielles se
succèdent (marées noires, fuites toxiques)
et contribuent un peu plus chaque jour à
la contamination de notre environnement
qui approche dangereusement du point
de non-retour. Face à cette situation, que
chacun sait être le résultat direct d’une
économie guidée par un productivisme
P.17
www.oas.org pourlafrance.fr
P.2
MONDIALISATION ET CRISES :
ET SI TOUT DEVAIT CHANGER ?
L’EXPLOITATION
DES RÉSERVES
PÉTROLIÈRES
AFRICAINES
PROSTITUTION
ET TRAITE
DES ÊTRES
HUMAINS
ÉLECTIONS
PRÉSIDENTIELLES
EN CÔTE D’IVOIRE
P.11
P.13
P.14
Les 20 ans
du Canada
à l’OÉA
2 Volume 5 - Numéro 4 - Novembre 2010www.regardcritique.ulaval.ca
beau jeu de faire jouer les différentes légis-
lations sociales, fiscales et environnemen-
tales nationales les unes contre les autres
afin de maximiser son rendement. Du côté
des pays industrialisés, stagnation sala-
riale, précarisation de l’emploi et remise
en cause des services publics marquent
l’effritement de modèles sociaux conquis
de hautes luttes. Le Fond Monétaire Inter-
national (FMI) a ainsi calculé qu’au sein
des pays du G7, la part des salaires dans
le PIB a baissé de 5,8% entre 1983 et 2006,
illustrant la dégradation marquée de la
situation du travail par rapport au capital
sous le coup de la globalisation. Du côté
des pays en développement, les joies de
l’intégration économique mondiale se
traduisent plutôt par le pillage des res-
sources naturelles et la surexploitation
d’une main-d’œuvre vulnérable et abon-
dante, dont les retombées économiques
sont accaparées par quelques privilégiés.
La Chine est certes devenue la deuxième
économie mondiale, mais elle a égale-
ment rattrapé les États-Unis en termes
d’inégalités. Partout on assiste au délite-
ment du lien social sous le coup d’un indi-
vidualisme exacerbé et au paradoxe de
l’isolement croissant au sein de sociétés
pourtant hyperconnectées. Selon Richard
Wilkinson et Kate Pickett, auteurs de
l’ouvrage The Spirit Level – Why More Equal
Society Almost Always Do Better, même les
nantis finissent par souffrir du caractère
inégalitaire des sociétés dans lesquelles
ils vivent. Ils démontrent en effet que les
pays les plus inégalitaires affichent de piè-
tres résultats en ce qui concerne différents
indicateurs sociaux (santé, criminalité,
stress, consommation de drogue, obé-
sité, etc.) ce qui contribue à en dégrader
significativement le cadre de vie par rap-
port aux sociétés plus équitables. À telle-
ment vouloir gagner individuellement, on
finirait donc par perdre collectivement.  
C’est que, n’en déplaise à la vulgate libé-
rale, l’homme demeure avant tout un être
social. Toutefois, la forme insolente qu’af-
fiche l’industrie du luxe au beau milieu
d’une des pires crises économiques du
siècle montre que les inégalités ont encore
de beaux jours devant elles.
Naturellement, la crise trouve aussi
son expression dans la sphère politique.
La globalisation a renforcé l’idée selon
laquelle l’économie serait un domaine
autonome, régi par ses lois propres, aux-
quelles le politique ne peut, au mieux,
qu’essayer de s’adapter. Karl Polanyi avait
déjà observé que cette croyance entrai-
nait une subordination totale du politique
aux exigences de l’économie. Et de fait, on
voit nos démocraties se réduire chaque
jour un peu plus à une gestion purement
instrumentale de la société destinée à en
maximiser l’efficacité économique. On ne
discute que des moyens, plus personne
ne semblant contester les fins. D’où un
désintérêt croissant des citoyens envers
un débat politique où les conflits de per-
sonnes supplantent allègrement les ques-
tions de fond. L’abstention est d’ailleurs
en progression dans l’ensemble des pays
occidentaux depuis 60 ans. Au Canada,
lors des dernières élections fédérales, ils
étaient 40% à ne pas juger utile d’aller
voter. En 2000, Susan Pharr et Robert D.
Putnam publient Disaffected Democracies,
dans lequel on peut apprendre que si en
1968, 30% des Canadiens avaient encore
grandement confiance dans leurs partis
politiques, en 1999, cette proportion
n’était plus que de 11%. De manière peut-
FlickrDes étudiants français lors des manifestations contre la réforme des retraites.
Le capitalisme est fréquemment désigné comme l’élément commun aux crises actuelles.
Rédacteur en chef   : Hobivola A. Rabearivelo
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L’ÉQUIPE DU REMDEI
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PRÉSIDENTE  : Audrey Auclair
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VICE PRÉSIDENTE AUX AFFAIRES ACADÉMIQUES  : Laurence Houssou
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REPRÉSENTANT AU DOCTORAT  : Daniel Navarro-Castano
REPRÉSENTANTE DE 1ÈRE
ANNÉE À LA MAÎTRISE  : Marilyse Cournoyer
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étudiante au sein du programme, à assurer la reconnaissance du programme et de
ses diplômés, ainsi que de représenter nos membres auprès de toutes les personnes
et instances susceptibles de contribuer à l’atteinte de ces objectifs. N’hésitez pas à
nouscontacterpourtoutesquestionsconcernantnosprogrammesetlavieétudiante.
Éditorial
Chers lecteurs,
L’équipe de Regard critique, le journal des hautes études internationales,
est fière de vous présenter son nouveau numéro dont le thème central
porte sur la mondialisation et les crises qui en résultent.
« Depuis quelques années, je m’interroge sur les racines culturelles et anthro-
pologiques du capitalisme de marché qui est intrinsèquement injuste et stresse
toujours plus les ressources humaines et naturelles. » Alors qu’il recevait le 28
octobre dernier un Doctorat honoris causa de l’Université de Montréal, Pascal
Lamy, Directeur général de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) se
questionnait sur l’un des emblèmes phares de la mondialisation, le capitalisme
libéral. Cette remise en cause émanant d’une des principales institutions de la
gouvernance mondiale est particulièrement significative d’une crise dans la
conception de la mondialisation. Est-on au crépuscule du capitalisme libéral ?
Tout doit-il changer ? La mondialisation est venue avec ses bons et mauvais côtés,
et c’est sur ces aspects que nos contributeurs tentent d’éclairer nos lanternes
pour nourrir notre réflexion sur les changements que requièrent les modalités de
la mondialisation.
Cette édition de Regard critique nous offre aussi de porter notre atten-
tion sur d’autres questions d’actualité, comme les 20 ans du Canada dans
l’Organisation des États Américains ou les élections présidentielles en Côte
d’Ivoire. Comme à l’habitude, Regard critique s’efforce de mettre en avant
une variété de sujets et de points de vue, dans des articles rédigés par des étu-
diants désireux de vous informer sur les problématiques internationales. 
 
Bonne lecture,
HOBIVOLA A. RABEARIVELO
Rédacteur en chef
insoutenable et le mythe d’une croissance
illimitée, les États en sont toujours à se
chamailler autour de leurs pourcentages
respectifs de réduction des gaz à effet
de serre (GES) et à miser sur la techno-
logie pour nous tirer d’affaire. Étonnam-
ment les dirigeants du G20, d’ordinaire si
prompts à s’inquiéter de la dette que nous
laisserons à nos enfants, n’ont pas l’air de
s’inquiéter outre mesure de l’état de la pla-
nète sur laquelle ils grandiront.
Mais la crise actuelle est également
sociale. 30 ans de néolibéralisme effréné
surfant sur le triomphe d’un capitalisme
désormais privé de sa principale alterna-
tive communiste ont abouti à une explo-
sion des inégalités, tant au niveau mon-
dial qu’à l’intérieur même des États, pays  
développés inclus. Le capital mondialisé a
3Volume 5 - Numéro 4 - Novembre 2010 www.regardcritique.ulaval.ca
être encore plus marquante, des popula-
tions anciennement soumises à la dicta-
ture affichent également une désillusion
croissante face à la démocratie telle qu’elle
leur est proposée. Une vaste étude réalisée
sur la question en Amérique Latine par le
Programme des Nations Unies pour le
Développement (PNUD) en 2004 révélait
ainsi que seul 43% des citoyens y soute-
naient la démocratie et 20% d’entre eux
faisaient confiance aux partis politiques et
à leurs Parlements. La même étude mon-
trait également une hausse généralisée de
l’abstention dans la région, y compris dans
les pays où le vote est obligatoire, comme
en Argentine ou en Équateur. Il est difficile
de ne pas interpréter ces résultats comme
l’échec patent d’une conception des droits
politiques dissociée de leurs pendants
économiques et sociaux.  
Il est tout aussi difficile de ne pas voir,
dans le contexte actuel, la dimension
économique de la crise. L’accumulation
capitaliste a trouvé dans la financiari-
sation de l’économie et son intégration
globale l’opportunité de porter son ren-
dement à des niveaux jusque-là inespérés.
Elle a été aidée dans cette entreprise par
une science économique plus que jamais
dominée, à partir des années 1980, par
une foi aveugle dans l’efficacité des mar-
chés. Privatisation, libéralisation et déré-
gulation sont devenues les maîtres-mots
du programme économique néolibéral,
censé aboutir à une efficacité allocative
maximum et, par extension, au bien-être
collectif. Dans les faits, cela s’est plutôt
traduit par un phénomène de concentra-
tion record dans la plupart des secteurs
industriels, renforcée par les innom-
brables fusions-acquisitions. À l’heure
actuelle, 50 des 100 premières économies
mondiales sont des firmes multinatio-
nales et le chiffre d’affaire cumulé des cinq
premières est égal au PIB des 46 pays les
plus pauvres de la planète, selon les don-
nées du World Investment Report, publié
chaque année par la Conférence des
Nations Unies sur le Commerce et le Déve-
loppement (CNUCED). On a également vu
apparaître des investisseurs institution-
nels (fonds de pensions, hedge funds, etc.)
à la force de frappe financière démesurée,
disposant d’un véritable droit de veto sur
les politiques économiques et sociales des
États. Sans parler de l’instabilité finan-
cière croissante qui a accompagné l’inter-
connexion progressive des marchés finan-
ciers au niveau global, rendant les effets de
contagion particulièrement dévastateurs.
Pourtant, une particularité intéressante
des modèles économiques dominants est
qu’ils nient, par construction, la possibi-
lité même des crises puisque les marchés
sont supposés s’autoréguler. Or, évidem-
ment, des crises il y en a. Il suffit de penser
à l’Asie en 1997, à la bulle Internet de 2001
ou encore à celle des subprimes de 2007-
2008 pour se convaincre de l’irrationalité
destructrice de la finance globalisée. Elle
ne doit toutefois pas masquer l’irrationa-
lité tout aussi avérée du capitalisme, qui,
pas plus que le marché, n’est capable, une
fois laissé à lui-même, de s’autoréguler
pour éviter d’aller dans le mur. La contra-
diction est connue depuis Marx. D’une
part, l’objectif de maximisation des pro-
fits exerce une pression à la baisse sur les
salaires. D’autre part, ce même objectif
nécessite une croissance de la consom-
mation reposant sur ces mêmes salaires.
Ces dernières années, cette contradiction
a été résolue par un recours massif à l’en-
dettement privé et par des stratégies axées
sur les exportations, mais ces solutions
sont en train de montrer toute l’étendue de
leurs limites.  
Une chose est certaine : le constat n’est
pas rose. Bien sûr, il ne faut pas tomber
danslepiègequiconsisteàexagérerlespro-
blèmes propres à une époque en refusant
de voir les améliorations, bien réelles, qui
l’accompagnent. Mais si l’aggravation des
injustices sociales ou de l’instabilité éco-
nomique n’engagent in fine que la stabilité
d’une certaine configuration historique
des rapports de pouvoir, la contrainte éco-
logique menace quant à elle la possibilité
même pour l’Homme d’assurer sa
propre survie en tant qu’espèce.
Et l’Humanité ne s’y trompe pas.
Hormis quelques exaltés, ils sont
peu nombreux aujourd’hui à nier
la nécessité d’un changement
décisif d’orientation. La kyrielle
de mouvements sociaux que
l’on regroupe vaguement sous
le terme d’  «  altermondialistes  »
a indéniablement réussi à faire
passer, ces dernières années, bon
nombre de ses revendications
dans le débat public, aidée en cela
par la multiplication des crises
objectives au sein du système. Ce
vaste travail d’évolution des men-
talités se traduit aujourd’hui sur
le terrain par une prolifération
d’expériences alternatives (agri-
culture urbaine, coopératives
d’achat direct, monnaies locales,
etc.). Toutefois, le fossé demeure
énorme entre ceux qui persis-
tent à croire que les bases sont
Déforestation au Brésil. L’activité humaine se fait de plus en plus insoutenable pour l’environnement. Alberto Cesar Greenpeace
Œuvre de l’artiste de rue d’origine anglaise, Banksy, dénonçant à sa façon les inégalités Nord-Sud. Banksy
bonnes et qu’il suffirait de quelques amé-
nagements (à coup de gouvernance et de
« développement durable ») pour repartir
de plus belle et ceux qui jugent les dérives
actuelles inhérentes au système et en
appellent à son dépassement. Pour ceux-
ci, une difficulté majeure reste (outre
l’inertie naturelle propre à toute forma-
tion sociale) de parvenir à articuler leurs
critiques au sein d’un projet d’ensemble
capable d’offrir une alternative concrète
au modèle néolibéral. À leur décharge, il
faut reconnaître qu’une telle alternative
ne se décrète pas. Elle se construit, elle
s’expérimente, jour après jour, au fil des
échecs et des réussites. Il n’existe aucun
« modèle idéal » à livrer clés-en-main pour
résoudre, une fois pour toute, les pro-
blèmes du genre humain. Le dépassement
des formes actuelles d’oppression et d’in-
justice en appellera très certainement de
nouvelles à se développer, qui seront à leur
tour amenées à être dépassées. Ainsi va
l’Histoire. Mais pour paraphraser le philo-
sophe d’origine grecque, Cornélius Casto-
riadis, « je sais parfaitement que la réalisa-
tion d’une autre organisation sociale et sa
vie ne seront nullement simples, qu’elles
rencontreront à chaque pas des problèmes
difficiles (…), mais si même nous devions,
moi et les autres, rencontrer l’échec dans
cette voie, je préfère l’échec dans une ten-
tative qui a un sens à un état qui reste en
deçà même de l’échec et du non-échec, qui
reste dérisoire ». Il ne nous reste plus qu’à
œuvrer à le trouver, ce sens.
4 Volume 5 - Numéro 4 - Novembre 2010www.regardcritique.ulaval.ca
Entre les partisans d’un «  capitalisme
à visage humain  » et les anarchistes
nihilistes, le fossé est large. Et pourtant,
chaque individu se retrouvant dans, ou
entre, ces catégories d’opinion politique,
remet en question la logique néolibé-
rale dont la mondialisation actuelle est
affectée. Mais le mouvement altermon-
dialiste ne regroupe pas forcément toutes
ces personnes. Bien que les anarchistes
aient pu bénéficier d’un regain de popu-
larité grâce au tremplin altermondialiste
des années 2000, ils ne peuvent et ne sou-
haitent pas être considérés comme tels.
D’une part, les altermondialistes sont
considérés comme étant trop «  citoyen-
nistes  ». D’autre part, les anarchistes ne
souhaitent pas une autre mondialisation,
mais, tout simplement, pas de mondialisa-
tion. En effet, la société idéale anarchiste
serait organisée en communes indépen-
dantes, où l’autorité n’aurait pas sa place.
L’altermondialisme, comme son nom
l’indique, souhaite une autre mondiali-
sation. Cette dernière devrait, selon eux,
être plus axée sur la dimension culturelle
et sociale que sur la dimension écono-
mique et financière. Ils ne sont, cepen-
dant pas fermé au marché international,
au contraire, ils considèrent que la mon-
dialisation des échanges est un phéno-
mène que l’on ne peut empêcher, puisque
quasi naturel. Ce qui n’est pas naturel, par
contre, c’est la libéralisation totale des
marchés, contrairement à ce que veulent
faire croire les experts de la finance inter-
nationale. Ces derniers sont considérés
par l’altermondialisme comme étant au
service de ce que Susan Strange appelle
la corporation empire. Cette notion ren-
voie au Département du trésor américain
et aux multinationales qui, selon Strange
dans Toward a theory of transnational
empire, exercent leur autorité, non seule-
ment sur les gouvernements, mais aussi
«  sur les banquiers et sur les dirigeants
des corporations, sur les épargnants et
les investisseurs, sur les journalistes et
les professeurs  ». L’existence d’une telle
autorité, non pas territoriale mais idéolo-
gique, reflète donc l’aspect stratégique des
politiques libre-échangistes de plus en
plus importantes depuis les années 1980.
Mais l’altermondialisme s’indigne éga-
lement que cette stratégie soit appliquée
pour maintenir en place le pouvoir des
classes dirigeantes : selon Noam Chomsky
dans Comprendre le pouvoir, «  Le boulot
Face aux crises, l’autre mondialisation
« Un autre monde est possible. » Voilà le slogan qui arrive à rallier la multitude
d’acteurs composant le mouvement hétérogène qu’est l’altermondialisme. Mais
de qui parle-t-on exactement? La réponse à cette question semble, hélas, difficile
à fournir. Pourtant, malgré leur diversité d’horizons et de moyens d’expression,
les acteurs composant le mouvement altermondialiste s’accordent au moins
sur une idée fondamentale : repenser la mondialisation de type néolibérale. Or,
selon Samir Amin, « le capitalisme apparaît à beaucoup, et par défaut, comme
un horizon indépassable ». Et c’est justement la question du radicalisme vis à
vis du capitalisme contemporain, divisant le mouvement altermondialiste, dont
il est question ici.
des intellectuels du courant dominant,
c’est de servir en quelque sorte de «clergé
laïque», de s’assurer du maintien de la foi
doctrinale. »
Nous sommes en novembre 1999 à
Seattle, date et lieu de la tenue de la troi-
sième conférence ministérielle de l’Orga-
nisation Mondiale du Commerce (OMC).
Considéré comme l’événement donnant
naissance à la conception classique de
l’altermondialisme, Seattle 1999 est le
théâtre de violents affrontements entre
les forces de l’ordre d’un côté, et les envi-
ronnementalistes, défenseurs des droits
de l’Homme, syndicats, ouvriers, pay-
sans, féministes, etc. de l’autre côté. C’est
la première fois que tous ces groupes
militants s’unissent pour manifester
l’idée d’une réorganisation de la mon-
dialisation actuelle, pour en faire un
processus non plus uniquement basé sur
des valeurs marchandes, mais sociales et
culturelles.
Pourtant les manifestations pour des
causes mondiales ne datent pas de 1999.
L’OMC, par exemple, était déjà la cible des
environnementalistes qui dénonçaient le
non-respect des règles de sa charte de la
part de ses propres membres. Cette ins-
titution a aussi été accusée d’aller à l’en-
contre des droits citoyens en raison des
accords de libre-échange signés en son
sein. Le mouvement féministe transna-
tional faisait aussi parler de lui depuis
plusieurs années : on pense, entre autres,
à la première Marche des femmes contre la
pauvreté, du pain et des roses au Québec
en 1995. Ainsi que différentes ONG à
vocation internationale : développement,
droits humains, droit du travail, protec-
tion contre les mines, etc. Mais si Seattle
1999 est resté dans les mémoires c’est
que ces manifestations correspondent au
point culminant d’une intégration trans-
nationale des différents mouvements
sociaux s’opposant au caractère néoli-
béral de la mondialisation en cours.
Suite à ce sommet, les manifestations
mondiales contre les rencontres des ins-
titutions néolibérales deviennent fré-
quentes (Davos, Genève, Prague, Nice
2000, Davos, Québec, Göteborg, Gênes
2001…jusqu’à Toronto 2010) propulsant
lesnégociationsmultilatéralessurlecom-
merce sur le devant de la scène publique
internationale. Se mettent en place éga-
lement des contre-sommets. Et c’est juste-
ment la tenue de ces sommets alternatifs
qui permet d’affirmer que le mouvement
altermondialiste n’est pas antimondiali-
sation, mais est bien à la recherche d’une
autre mondialisation, la mondialisation
par le bas. Celle-ci s’exprime notamment
par la tenue des Forums Sociaux Mon-
diaux et Européens (FSM et FSE), qui sont
les lieux d’expression les plus privilégiés
de la voix altermondialiste transnationale.
Deux manifestes constituent les propo-
sitions de référence du mouvement alter-
mondialiste. Le premier, est le Manifeste de
Porte Alegre, sous titré Douze propositions
pour un autre monde possible, rédigé suite
au FSM de 2005 dans cette même ville. Ces
12 propositions vont de l’annulation de la
dette publique à la réforme en profondeur
des organisations internationales, en pas-
sant par la mise en place de taxes interna-
tionales sur les transactions financières,
ou par la promotion des formes de com-
merce équitable.
Le deuxième manifeste, plus élaboré,
mais recueillant moins de signatures (car
plus précis que celui de Porto Alegre),
est le Manifeste altermondialiste de 2007
d’ATTAC (Association pour la Taxation des
des forums sociaux majoritairement
composé d’hommes blancs de plus de
cinquante ans, il n’est pas insensé d’af-
firmer que l’altermondialisme reproduit
en partie ce qu’il dénonce. Notamment
l’ignorance de la question du rapport
des genres dans les réformes proposées
pour une meilleure justice sociale. Les
organisations d’immigrés dénoncent
également l’attitude intellectuelle de
l’altermondialisme. Accusés de ne pas
défendre les vraies victimes du néolibé-
ralisme, l’altermondialisme est dépeint
comme un mouvement petit-bourgeois.
Notamment parce qu’ils livreraient un
discours trop « économiciste » compré-
hensible uniquement par une infime
part de la population mondiale. L’igno-
rance relative de la question du néoco-
lonialisme (Irak, Palestine, etc.) et des
volontés impérialistes états-uniennes
au Moyen-Orient est également au cœur
des reproches adressés à l’altermon-
dialisme. Les critiques internes les plus
virulentes reprochent au mouvement
altermondialiste de n’être, tout simple-
ment, pas assez radical dans ses propo-
sitions.
Toutes les critiques internes à l’alter-
mondialisme sont sensées et cruciales.
Cependant, l’aspect hétéroclite du mou-
Manifestation altermondialiste contre l’OMC à Seattle en novembre 1999 cours.funoc.be
vement fait que ces critiques existeront
toujours. En effet, chaque mouvement
composant l’altermondialisme est né
d’une revendication précise. Il est donc
logique que chaque organisme des FSM
considère salutte précise commel’une des
plus importantes, pour ne pas dire la plus
importante. Le défi de l’altermondialisme
est donc double : unifier ses protestations
pour établir une échelle de mesures à
prioriser, pour ensuite tenter de faire de
la mondialisation un processus solidaire,
social et écologique. L’homogénéité et
le déterminisme de la classe dirigeante
constituant la barrière la plus importante
à toute proposition d’une alternative au
mécanisme néolibéral de la mondialisa-
tion actuelle.
NICOLAS MANTRAN
Candidat à la maîtrise en Études internationales
Université Laval
nicolas.mantran.1@ulaval.ca
Transactions financières et pour l’Action
Citoyenne,crééeenFranceen1998).Celui-
ci propose 102 mesures pour abattre les « 7
piliers du capitalisme » : le libre-échange,
l’exploitation infinie des ressources, la
mise sous tutelle de la démocratie, les
politiques gouvernementales au service
des détenteurs du capital, le pouvoir des
actionnaires, la guerre permanente et les
politiques sécuritaires, et le formatage des
esprits. Chacun des chapitres proposent
des mesures concrètes pour revaloriser la
solidarité internationale, l’écologie et la
démocratie en général.
Bien évidemment, l’altermondia-
lisme n’est pas épargné par des tensions
internes. Le féminisme, par exemple, qui
est un des mouvements à l’origine de l’al-
termondialisme, n’hésite pas à pointer du
doigt les paradoxes de la mouvance. En
effet, au vu des conseils d’administration
Le Manifeste Altermondialiste de Porto-Alegre
Le Forum de Porto Alegre en 2005 a permis à certains altermondialistes
notoires d’élaborer un programme politique altermondialiste relativement
cohérent. Malgré le fait que les 19 signataires du manifeste ne prétendent pas
parler au nom de la société civile mondiale, ni même au nom de l’ensemble des
participants aux Forums Sociaux Mondiaux , les déclarations qui y sont faites
sont assez fidèles à la pensée du mouvement en général et peuvent servir à
mettre en rapport les objectifs altermondialistes par rapport aux réalisations
dont ces derniers se réclament.
Le champ des revendications et des
prises de position des différents groupes
altermondialistes est large, mais s’inscrit
globalement dans le sens d’une opposi-
tion à l’application stricte de la logique de
marché du libre-échange. Un des postu-
lats de base des revendications altermon-
dialistes est qu’il y aurait un accroisse-
ment des inégalités à l’échelle mondiale
provoqué par la manière avec laquelle
la libéralisation des échanges s’effectue
actuellement. Cette situation crée des
« perdants », principalement les pays pau-
vres et les travailleurs dans leur ensemble,
qui en sont les premières victimes. Cet
écart de richesses grandissant entre les
différentes classes sociales est contesté
par les économistes libéraux qui s’ap-
puient sur des indicateurs comme le PIB et
le PIB par habitant pour le contredire. Ces
derniers, qui représentent actuellement
la pensée économique dominante, repro-
chent aux altermondialistes de tenter de
refonder la logique économique par un
discours humaniste qui n’est pas basé sur
des observations empiriques.
Échanges mondiaux et développement
Dans les faits, la position des altermon-
dialistes semble avoir peu d’impact sur la
logique des échanges économiques mon-
diaux. L’Organisation Mondiale du Com-
merce (OMC), qui est l’acteur majeur en
terme de régulation des échanges mon-
diaux, tend plutôt à favoriser l’homogé-
néisation des mesures de régulation com-
merciales et le règlement des différends
commerciaux, afin d’acquérir toujours
plus de liberté des échanges. Si les deux
groupes travaillent pour la réalisation
des Objectifs du Développement pour le
Millénaire, dont fait partie l’éradication
de la pauvreté extrême, ils sont en désac-
cord profond sur l’ordre des priorités et
les moyens pour y parvenir.   L’article  5
du Manifeste de Porto Alegre, démontre
cette confrontation en affirmant promou-
voir « le commerce équitable en refusant
les règles   libre-échangistes de l’OMC  ».
D’autre part, les signataires suggèrent
l’annulation de la dette publique des pays
Des objectifs aux réalisations
du Sud qu’ils considèrent comme ayant
déjà été payée plusieurs fois. Ils conçoi-
vent cette dette comme un moyen pour
les institutions financières et les entre-
prises internationales d’entretenir la
dépendance des pays en développement.
Les revendications des altermondialistes
ont ainsi contribué à la structuration de
l’Initiative pour les pays fortement endettés
qui réclame l’allégement de la dette des
pays les plus pauvres du monde.  Il n’y a
eu néanmoins aucune démarche claire
en ce sens de la part des décideurs jusqu’à
maintenant, tout comme envers plusieurs
autres propositions du manifeste qui
sont restées lettres-mortes: mise en place
d’une taxe internationale sur les transac-
tions financières, sur les investissements
directs transnationaux ainsi que sur les
activités à fortes émissions de gaz à effet
de serre.
Dansledomainedudéveloppementéco-
nomique, la Banque Mondiale et le Fond
Monétaire International sont les princi-
pales institutions qui se consacrent à cette
question. Fortement critiquées pour leurs
interventions en Amérique latine et dans
leurs relations avec les pays africains, elles
se sont vues reprocher la conditionnalité
de leurs prêts et leurs méthodes décision-
nelles (voix pondérées par la participation
financière) et leur incapacité à s’adapter à
différents contextes. Aussi, les altermon-
dialistes, qui favorisent une démocratie
un pays/un vote, ne reconnaissent pas la
légitimité de ce système. Présentement, la
répartition des parts entre pays avancés
versus les pays émergents et en dévelop-
pement est d’environ 60% contre 40%. Il
est difficile d’établir si ces changements
sont liés aux positions altermondialistes.
De fait, le mouvement altermondialiste se
positionne, du point de vue économique,
largement en marge du discours domi-
nant et lorsque des avancées adviennent
dans le sens de leurs positions, c’est tou-
jours de façon très progressive et par le
biais d’autres acteurs «  réformistes  » qui
sont davantage considérés comme des
interlocuteurs raisonnables.  
L’éthique de la propriété intellectuelle
Contrairement à une idée préconçue,
l’argumentaire le plus souvent exprimé
par les mouvements altermondialistes
agricoles ne porte pas sur un retour à
l’agriculture traditionnelle, car les agri-
culteurs profitent aujourd’hui d’un ren-
dement supérieur grâce à des animaux et
à des cultures plus résistantes et nécessi-
tant moins de soins. Ce qui semble plutôt
défendu par les mouvements altermon-
dialistes est une accessibilité aux brevets,
sous une forme de «  Open source Move-
ment », ce qui permettrait aux agriculteurs
et aux éleveurs de se faire valoir. Ainsi,
la propriété intellectuelle ne serait pas
détenue que par de grandes entreprises.
Mis de l’avant par Olivier de Shutter, rap-
porteur spécial de l’ONU, dans un rap-
port remis après la Conférence sur la pro-
priété intellectuelle appliquée aux plantes
d’intérêt économique en 2009, l’accès aux
ressources alimentaires nécessite une
attention particulière. La présence au
Sommet de Nagoya du Collectif Biopira-
terie et le rejet par l’Office Européen des
Brevets d’une demande de brevet sur un
extrait de la plante maca par la multina-
tionale Naturex démontrent une intégra-
tion des valeurs altermondialistes dans la
lutte contre la propriété intellectuelle et
le brevetage du vivant. Ces mouvements
mettent de l’avant leur rôle dans ces « vic-
toires » et s’attribuent entre autres la baisse
des prix des vaccins grands-publics qui
aurait permis à l’Organisation Mondiale
de la Santé de signer un contrat de produc-
tion de 4,9 milliards de doses de vaccins
contre la grippe H1N1 avec les entreprises
pharmaceutiques de Baxter, GlaxoS-
mithKline, Novartis, Sanofi-Aventis et
AstraZeneca en 2009. Il est à noter que ces
entreprises pharmaceutiques ont tout de
même réalisées un profit majeur dans une
période économiquement creuse. Ainsi,
les actions boursières de Baxter (bourse de
New-York), Novartis (bourse de Zurich) et
GlaxoSmithKline (bourse de Londres) ont
augmenté de façon notoire à la suite de ces
contrats et démontrent la confiance des
investisseurs internationaux sur le sujet.
Souveraineté des États
et globalisation
Les articles 4, 6 et 8 du Manifeste de Porto
Alegre appuient le droit des États à la sou-
veraineté et aussi celui des peuples, plus
particulièrement celui des autochtones,
à l’autodétermination. Plus globales, ces
déclarations rejoignent autant la dualité
Nord-Sud, souvent mise de l’avant par le
mouvement altermondialiste, et une pro-
blématique des États développés (Canada,
États-Unis, Australie, etc.). Le droit des
peuples peut, dans cette déclaration, être
pris comme un droit des peuples indi-
gènes et non pas des structures politiques
modernes. Quoique les problématiques
soient nombreuses, principalement en
matière de liberté d’expression et de droits
humains, les principes de conservation
de la culture traditionnelle sont au centre
des préoccupations altermondialistes.
Concernant le droit à l’autodétermination
des peuples, la question palestinienne et
celle du regroupement des peuples pana-
méricains seront toutes deux présentées
lors du prochain Forum Social Mondial à
Dakar cette année.
La souveraineté des États ne prime pas,
danslediscoursaltermondialisteduMani-
feste de Porto Alegre, sur toutes les autres
considérations. Bien qu’une restructura-
tion en profondeur des grandes organisa-
tions interétatiques soit exigée, l’article 3
propose de démanteler purement et sim-
plement les paradis fiscaux. Au-delà de la
faisabilité d’une telle solution, cette der-
nière empiète fortement sur les droits des
États à gérer l’entité économique se trou-
vant à l’intérieur de leurs frontières. Elle
justifie aussi un certain droit d’ingérence
de la part des États pour des motifs huma-
nitaires ou économiques. Un certain
flou existe donc quant à la notion même
de souveraineté naissant du regard du
citoyen sur l’État: l’entité étatique est-elle
séparée du citoyen ou en fait-elle partie
intégrante ? Le Manifeste de Porto Alegre
opère une scission entre les conceptions
de souveraineté étatique: d’un côté une
catégorie de citoyens autochtones, possé-
dant physiquement la terre et de l’autre,
une catégorie d’États-nations interactifs
dans un monde globalisé.
Affirmer que la mouvance altermondia-
liste est strictement venue remplir un vide
idéologique est faux. Elle est d’abord et
avant tout l’évolution d’un discours popu-
laire qui apporte un dynamisme nouveau
aux débats sociaux. Étape mitoyenne
entre les revendications populaires et la
réalité néolibérale globalisée, elle apporte
à l’édifice politique la cohésion nécessaire
entre un discours à teneur économique
quasi exclusive et un discours humaniste
libre de toutes données empiriques. Les
signataires de Porto Alegre, bien que se
détachant partiellement des Forums mon-
diaux peuvent être considérés comme la
face publique et représentative de la struc-
ture altermondialiste. De ce fait, les 12
articles du manifeste réunissent les prin-
cipales préoccupations et revendications
de cette structure. L’analyse de la polarité
revendications/victoires démontre cer-
taines limites auxquelles se heurtent les
mouvements altermondialistes : disparité
du discours, décalage dudit discours face
aux réalités organisationnelles, étatiques,
géographiques et économiques.
FÉLIX BEAUDRY-VIGNEUX
Candidat à la maîtrise en Études internationales
Université Laval
felix.beaudry-vigneux.1@ulaval.ca
BENJAMIN JÉBRAK
Candidat au Certificat en Droit
Université Laval
benjamin.jebrak.1@ulaval.ca
5Volume 5 - Numéro 3 - Octobre 2010 www.regardcritique.ulaval.ca
Le Forum social mondial de 2005, au cours
duquel le Manifeste a été établi www.scn.org
6 Volume 5 - Numéro 4 - Novembre 2010www.regardcritique.ulaval.ca
Dans sa fable Le loup et l’agneau, Jean de
la Fontaine nous dit : « La raison du plus
fort est toujours la meilleure. Nous l’allons
montrer tout à l’heure ». On les savait déjà
« logés  à différente enseigne », en ce qui
concerne, par exemple, l’accès aux chan-
celleries et autres centres de décision de ce
monde. Comme dit l’adage, « on ne prête
qu’aux riches  ». Avec la mondialisation,
on a vu émerger une catégorisation nou-
velle des nantis, dont les caractéristiques
restent certes largement tributaires des
critères «  classiques  » de distinction uti-
lisés par le passé, tels que l’origine sociale
(noblesse, bourgeoisie) ou la concentra-
tion géographique, dans les régions du
Nord et de l’Ouest du globe (il est vrai que
la liste des millionnaires chinois ou russes
bat en brèche la prétendue exclusivité de la
richesse à ces régions) ; mais, aujourd’hui,
à la lumière de la récente crise financière,
un nouvel ordre de différenciation les met
à part : l’irresponsabilité, face aux consé-
quences de leurs choix, l’habileté à planer,
littéralement, au-dessus des règles et
autres pesanteurs auxquelles est astreinte
la plèbe, et une certaine solidarité, qui
transcende même les barrières idéolo-
giques, géographiques, linguistiques et
autres,  dans la défense de leurs privilèges
communs. Cette dernière caractéristique
est au cœur de notre commentaire.
Mythe 1 : Mondialisation des
échanges et de l’investissement
Les champions de la mondialisation,
aussi tôt que dans les années 1980, ont
embouché les trompettes de la propa-
gande pour proclamer un boom sans
précèdent des échanges commerciaux
à travers le monde, censé faire de la pla-
nète entière un immense, unique marché
mondial, où toutes les parties échange-
raient à chance égale, et où l’investisse-
ment atteindrait même les régions les plus
enclavées, grâce à des outils nouveaux et
révolutionnaires, tels que, par exemple,
« la magie » de la toile Internet.
Comment les crises assurent désormais l’émergence
et la pérennité d’une « superclasse mondiale »
« Derrière chaque crise, se cache une opportunité [de gagner de l’argent] »
Il y a une perception assez répandue dans le public, et en particulier entre
les membres de la communauté des affairistes, que le mot chinois pour
crise est composé d’éléments qui signifient danger et opportunité. Cette
« sagesse orientale », désormais importée autour du monde dans les assemblées
d’actionnaires, les conseils d’administration et les speechs de motivateurs publics
de tous bords, fait maintenant partie des lieux communs. Elle est censée refléter
la combativité d’un secteur d’activité, les affaires et la finance qui pourtant,
à la lumière des récentes crises, brille par son hypocrisie : par exemple, en
causant, par leurs décisions irresponsables la crise financière de 2008, les
traders et autres spéculateurs, autrement champions de la dérégulation des
marchés financiers, n’ont eu aucun état d’âme à réclamer l’assistance de l’État,
déclarant ostensiblement leurs compagnies « trop grandes pour faillir », et
empochant par la même occasion des boni sans précèdent, étant données les
circonstances. D’où l’intérêt de faire la lumière sur une des créations les plus
controversées des théories économiques libérales, la mondialisation.
Réalité: Délocalisation, dérégulations,
Bail-Out, Too Big To Fail.
La bulle est venue, elle est passée, fai-
sant de nouveaux riches dans quelques
start-ups, mais sans pour autant changer
grand-chose au quotidien de millions
de pauvres à travers le monde. La réalité
c’est que le transfert de technologie, un
des catalyseurs du développement, n’a
toujours pas pris racines au Sud. Qui plus
est, le sujet est tombé en désuétude dans
les medias  ! Par contre, la délocalisation
continue d’animer les débats, opposant
les travailleurs des pays du Nord à leurs
confrères des pays pauvres, qui acceptent
de faire le même travail pour, littérale-
ment, dix fois moins, en termes de salaires
et avantages sociaux.
Mythe 2: Désintégration des fron-
tières et des barrières douanières
Avec la mondialisation viendrait la fin
des frontières telles que nous les connais-
sions, et le flux harmonieux des personnes,
des biens et des services. Telles étaient, en
quelques mots, les promesses de la globa-
lisation  : les limites territoriales vont de
plus en plus devenir inopérantes, avant de
progressivement disparaitre, purement et
simplement.
Réalité  : Protectionnisme et  « crise
manufacturée  » de l’immigration au
Nord. La crise de 2008 a certes réaffirmé
l’inter-connectivité des marchés, elle a
surtout mis en exergue le double standard
appliqué par les institutions financières
internationales : entre d’une part la faillite
de l’Islande ou de la Grèce et les appels
répétés à l’aide de Haïti d’autre part, les
réponses, simplement, diffèrent.
Dans le même temps, les pays du Sud
continuent d’appeler de tous leurs vœux
les investissements de capitaux étrangers.
Certes, la corruption et l’instabilité poli-
tique qui les caractérisent jouent un rôle
contraire à ces aspirations, mais surtout,
certains pays du Nord ont fait le choix du
protectionnisme, alors que le discours sur
l’immigration y a pris le ton et les allures
de la xénophobie, comme on l’a vu récem-
ment aux États-Unis.
Mythe 3 : Melting-pot culturel et
émergence du citoyen du monde
A entendre ses défenseurs les plus
ardents, la mondialisation inaugurait
l’avènement d’un « nouvel humanisme ».
Le Canadien Robert Macluhan a
popularisé l’expression «  village
planétaire  », pour caractériser
cette mondialisation, supposé-
ment un brassage culturel sans
précèdent, au moyen des nou-
velles technologies de l’informa-
tion et de la communication.
Réalité : Show me your papers! et
la montée des extrémismes iden-
titaires.
Ceux qui s’apprêtaient à
entonner Kumbayah!, à l’annonce
de l’avènement de la mondialisation
déchanteront pourtant très vite : entre la
crise financière créée de main d’homme
en 2008 et la crise humanitaire causée par
le tremblement de terre à Haïti en 2010,
les priorités des donateurs sont claires.
L’effort de solidarité internationale reste,
largement, un discours sinon creux, du
moins ciblé.
D’autre part, pour réellement profiter
des avantages de la globalisation cultu-
relle, il faut en avoir les moyens  ! Seuls
les riches peuvent en effet se permettre
de voyager à travers le monde, sans être
importunés au sujet de leurs documents
d’immigration ou même des limites de
leurs connaissances, culturelles et lin-
guistiques.
Mythe 4 : Mondialisation de la démo-
cratie et de la bonne gouvernance
Après la chute du Mur de Berlin le 9
novembre 1989, la libération de Nelson H.
Mandela le 11 février 1990 et après que le
« Vent d’Est » de Glasnost et de Perestroïka
ait abouti en 1991 à la mort de l’URSS, le
leitmotiv à la mode est  : «  All politics is
global  ». En effet, les promoteurs de la
mondialisation se font aussi les avocats
de la démocratie et la bonne gouver-
nance. 	
Réalité : Démocratie de façade, justice à
deux vitesses et stigmatisation de l’oppo-
sition.
Vingt ans plus tard, la realpolitik ne s’est
jamais aussi bien portée. Pour preuve : les
appels à la raison de petits actionnaires
dans les conseils d’administration des
entreprises embarquées dans ce qui appa-
rait aujourd’hui comme le plus grand sys-
tème pyramidal de l’histoire de la finance
mondiale, la crise immobilière améri-
caine de 2008, sont restés, eh bien, des voix
de petits actionnaires.
De plus, dès leur création, l’Organisa-
tion Mondiale du Commerce (OMC) et la
Cour Pénale Internationale (CPI) se sont
révélés une justice internationale pas si
aveugle que ça : le traitement préférentiel
réservé aux États-Unis a depuis été décrié
comme un problème majeur pour l’exer-
cice d’un système légal commun à tous,
sans exclusive.
Enfin, dans les grands forums interna-
tionaux, les opposants à la mondialisation
(mouvements antimondialisation) et les
protagonistes d’une mondialisation « plus
juste et plus humaine  » (altermondiali-
sation) sont régulièrement vilipendés et
dédaigneusement qualifiés de hippies, de
hoodlums ou de hooligans.
Mythe 5 : Mondialisation de l’informa-
tion et de la communication
La révolution technologique de ces der-
nières décennies a démocratisé le secteur
de l’information et la communication de
manière radicale. Les sources tradition-
nelles de l’information, telles la presse,
la radio et la télévision, sont désormais
talonnées dans leur monopole par les
media sociaux : Youtube, Facebook, MyS-
pace et autres.
Réalité : Cooptation des sources de l’in-
formation, contrôle éditorial et financier
des medias.
Si ce verni d’égalitarisme a un pouvoir
d’attrait significatif, encourageant partout
le phénomène quasi-nouveau de  journa-
lisme citoyen, il n’en cache pas moins une
autre réalité qui, elle, a très peu changé :
le contrôle de l’information, de ce qui est
« newsworthy » reste aux mains des conglo-
mérats financiers et des lignes éditoriales
des magnats de la presse, comme on l’a vu
avec la couverture de la crise financière de
2008.
En définitive, à l’ère de la mondialisa-
tion et à la lumière de la crise de 2008, les
choses semblent être allées de mal en pis
pour les pauvres ; pour les riches, eh bien,
c’est business as usual, ou presque. La fin
justifie les moyens  ? La raison du plus
riche est toujours la meilleure. CQFD, ce
qu’il fallait démontrer !
THIERRY ONGA
Candidat au Doctorat en Études internationales
Université Laval
thierryonga@aim.com
Crise = danger + opportunité. bencolefax.com
7
Volume 5 - Numéro 3 - Octobre 2010 www.regardcritique.ulaval.ca
Les zones de libre-échange qui naissent
dans le nouveau contexte de mondialisa-
tion font miroiter à plus d’un l’espoir d’une
plus grande circulation des personnes et
d’une meilleure coopération entre le Nord
et le Sud. Or, en réalité, le libre-échange
ne semble pas se traduire de la sorte et on
observe plutôt des frontières de plus en
plus ouvertes à la circulation des biens et
services, mais de plus en plus fermées aux
mouvements de population.
Afin de faire émerger les avantages com-
paratifs de chacune des économies natio-
nales, les théories économiques libérales
classiques prônent la libre circulation
des hommes, des capitaux et des mar-
chandises. De concert avec ces théories,
la quasi-abolition des frontières au sein
des pays membres de l’Union européenne
(UE) en a aidé plusieurs à penser que par
de simples accords de libre-échange, le
monde serait plus accessible et qu’il serait
dorénavant plus facile d’immigrer. Néan-
moins, dans les faits, les accords de libre-
échange ne supposent que l’élimination
des tarifs et des quotas d’importation
entre les pays signataires et ne facilitent
pas vraiment le mouvement d’individus
migrants.
L’Union européenne est un cas d’inté-
gration économique unique, mais qui,
en matière d’immigration, ne fait pas
exception. Bien que laissant circuler libre-
ment ses ressortissants à l’intérieur de ses
limites, elle continue de renforcer ses fron-
tières extérieures pour restreindre l’entrée
des ressortissants étrangers «  indésira-
bles  » en quête de meilleures conditions
de vie. À ce titre, lorsqu’il est question de
migrations internationales, elle n’est dési-
gnée comme rien de moins que la «forte-
resse de Schengen».
Les accords de Schengen ont célébré
leur 25e
anniversaire cette année et bien
que la signature de ces accords ait mené à
une construction européenne et à l’efface-
ment des frontières, elle a aussi mené à la
construction d’« autres frontières » comme
l’a souligné Laurence Schmitt, journa-
liste au Républicain Lorrain. Michael Sta-
benow, président de l’Association de la
presse internationale (API), mentionne
notamment que ces «  autres frontières  »
ont été édifiées lorsque, quelques années
plus tard, avec les «  changements liés à
la chute du Mur de Berlin et à la pression
migratoire venant de l’extérieur, le volet
« sécurité » des accords est apparu comme
trop faible ». C’est donc à ce moment que
Immigration : libéralisation des marchés
rime-t-elle avec libéralisation des frontières ?
Dans un monde marqué par les inégalités, il n’est pas surprenant de voir
les moins nantis risquer leur vie pour accéder aux territoires de pays plus
prospères. Ce phénomène s’amplifie d’ailleurs par la mondialisation des moyens
de communication et des images qu’ils propagent, mais aussi par le fait que la
mondialisation économique n’a pas su apporter les résultats escomptés.
le débat portant sur l’intérêt d’une Europe
plus soudée par rapport à l’extérieur a été
lancé.
Prenant appui sur le modèle d’intégra-
tion économique européen et croyant
que la mondialisation économique allait
réellement faciliter l’accessibilité aux pays
du Nord, en 2003, après que le Canada ait
signé un accord de libre-échange avec le
Chili, des agences de tourisme chiliennes
ont affirmé qu’il serait facile d’entrer au
Canada, d’y travailler et de devenir citoyen
canadien. Alors que cet accord ne compre-
nait aucune clause reliée aux migrations
internationales, ces informations n’ont eu
même sens. Bien qu’elle ait été imposée
pendant l’épidémie de grippe H1N1 sur-
venue en avril 2009, elle n’était en rien liée
à ce phénomène. Ce visa a été imposé dans
le but de diminuer le nombre de requêtes
pour l’obtention du statut de réfugié qui,
rapporté par Agnès Gruda dans Cyber-
presse, a explosé depuis les cinq dernières
années passant de 3500 en 2005 à 9400 l’an
dernier. Puisque de ces requêtes, environ
neuf sur dix ont fini par être refusées, l’im-
position d’un visa s’est avéré la solution
facile et rapide pour « protéger le pays » des
fraudeurs et des demandes abusives. Ce
n’est donc pas l’entrée du Mexique dans ce
qu’était, en 1994, l’Accord de libre-échange
(ALE), aujourd’hui appelé Accord de libre-
échange nord-américain (ALENA) qui a
facilité les déplacements des Mexicains
vers les pays du Nord. Au contraire, dans le
cas des États-Unis, l’une des motivations
pour convaincre un secteur important de
l’opinion publique américaine d’accepter
le Mexique dans cet accord était que
l’ALENA allait mettre fin à l’immigration
illégale du Mexique vers les États-Unis et
échange affirmaient qu’il se produirait
une baisse des pressions migratoires, ce
que les États-Unis ont bien voulu croire.
Or, selon Jean-Claude Icart, sociologue
et professionnel de recherche à l’Institut
d’études internationales de Montréal, cer-
taines études indiquent qu’après la signa-
ture d’un accord de libre-échange entre
deux économies inégales, il y a, au moins
dans un premier temps, une augmenta-
tion directe des pressions à la migration,
telles celles que l’on peut encore observer
aujourd’hui à la frontière américano-
mexicaine.
Bref, même si en 2005 les Nations Unies
dénombraient entre 185 et 192 millions de
migrants internationaux et que ce chiffre
augmente de 2% par an malgré les nom-
breuses restrictions à l’immigration, les
statistiques révèlent que les très grandes
vagues migratoires ont diminué et qu’elles
laissent plutôt place aujourd’hui à l’im-
migration choisie. C’est donc dire que les
seuls déplacements vers les pays déve-
loppés qui ont été facilités par l’avènement
de la mondialisation et du libre-échange
ont été ceux des migrants les plus qualifiés
et/ou de ceux disposant du plus
de capital; les individus les moins
qualifiés et les plus pauvres étant
contraints de demeurer dans
leur pays d’origine. En effet, les
politiques migratoires des pays
développés vont dans ce sens.
Même si le Canada, les États-
Unis, l’Australie et le Royaume-
Uni accueillent des réfugiés et
des demandeurs d’asile chaque
année, leurs politiques d’immi-
gration sont sélectives et discri-
minent sur la base de la langue,
de l’âge, des études ou de tout
autre critère pertinent à l’at-
teinte de leurs objectifs �����démo-
graphiques et économiques.
Selon Jean-Claude Icart, les
grands «  perdants  » de ce nou-
veau régime de migrations inter-
nationales, contrôlé en grande
partie par des valeurs économi-
ques, seront probablement les
réfugiés. D’une part, le respect
des droits humains sera appuyé
juste assez pour décourager les
abus susceptibles de provoquer
des flux massifs de réfugiés,
notamment par l’imposition de
visas, et d’autre part, les nou-
velles frontières érigées par la
mondialisation seront beaucoup
plus difficiles à franchir étant
entravées par les États béné-
ficiaires de la mondialisation.
Pour ce faire, il semble que la libéralisa-
tion des marchés n’aille pas de pair avec
la libéralisation des frontières et que la
mondialisation soit la nouvelle gardienne
du contrôle des entrées et sorties des flux
de migrants.
Selon les Nations Unies, en 2005 il y avait
entre 185 et 192 millions de migrants internationaux sur la planète.
Fédération de Savoie du Mouvement des Jeunes
Socialistes
MAUDE BOURASSA
Candidate à la maîtrise en Études internationales
Université Laval
maude.bourassa.1@ulaval.ca
ainsi réduire les mouvements transfron-
taliers des populations du Sud.
En permettant la relocalisation d’un
nombre important d’emplois dans les
économies les moins développées et en
tentant ainsi d’élever la qualité de vie des
citoyens, les grands principes du libre-
d’autres répercussions que l’augmentation
massive du nombre de demandes de statut
de réfugié. Conséquence de cette hausse,
le Canada a dû imposer un visa d’entrée
pour tous les ressortissants chiliens dési-
reux de venir séjourner sur son territoire.
Plus récemment, l’imposition d’un visa
pour les Mexicains au Canada va dans le
8 Volume 5 - Numéro 4 - Novembre 2010www.regardcritique.ulaval.ca
MAXIME VÉZINA
Candidat à la maîtrise en Études internationales
Université Laval
maxime.vezina.2@ulaval.ca
Détroit, Ground zero
Longtemps considérés comme le fleuron de l’économie américaine, l’industrie
automobile et son chef-lieu, la ville de Détroit au Michigan, sont aujourd’hui
l’emblème du déclin d’un empire. Avec son centre-ville déserté et ses nombreux
édifices en ruines, Motor City est la victime patente d’une mondialisation mal
apprivoisée.
La ville a connu son âge d’or aux lende-
mains de la Deuxième Guerre mondiale,
alors que les gens qui s’y installaient
étaient presque assurés de se trouver un
emploi bien payé dans les différentes
usines de montage des Big Three, soit
General Motors (GM), Ford et Chrysler.
Le Détroit des Trente Glorieuses était un
centre économique et culturel important
où le rêve américain était plus accessible
que jamais pour des milliers de nouveaux
arrivants. Parmi eux, de nombreux Afro-
américains venus des États du Sud-est du
pays.  
L’histoire récente de Détroit est ainsi
intimement liée à celle de l’industrie auto-
mobile américaine et à son adaptation aux
divers chocs économiques qui ponctuè-
rent la mondialisation des échanges. Dans
cet article, nous nous intéresserons, dans
un premier temps, aux principales sources
du déclin de cette industrie aux États-Unis
pour ensuite illustrer leurs conséquences
sur la ville de Détroit.
Une industrie en perte de vitesse
En 1955, quatre voitures sur cinq étaient
fabriquées aux États-Unis, dont la moitié
par GM. Depuis cette époque, l’hégé-
monie américaine n’a fait que décliner
pour laisser une place grandissante aux
entreprises européennes et asiatiques.
Le premier évènement économique
international à amenuiser l’avance des Big
Three dans le marché mondial de l’auto-
mobile fut la crise pétrolière de 1973. Le
carburant étant soudainement devenu
beaucoup plus cher pour les consomma-
teurs américains, ceux-ci furent de plus en
plus nombreux à se convertir aux modèles
plus économes offerts par les marques
japonaises comme Toyota et Nissan. Les
trois grands manufacturiers américains
ont fait le choix de ne pas s’adapter rapi-
dement à cette nouvelle demande pour
les petites voitures en préférant continuer
de miser sur les modèles plus luxueux et
aussi plus rentables à la pièce de leurs
gammes traditionnelles. Suivant de près
une courte stabilisation des prix du carbu-
rant entre 1976 et 1978, le deuxième choc
pétrolier, celui de 1979, a confirmé la ten-
dance de la demande américaine vers les
petites voitures.
Après avoir atteint
un sommet histo-
rique de 93  % des
ventes d’automo-
biles aux États-Unis
en 1953, les Big
Three contrôlaient
toujours 85  % du
plus grand marché
national durant la
décennie  1970. Leur
part de marché
intérieur ne va tou-
tefois pas cesser de
décroître jusqu’à
aujourd’hui. Après
avoir ravi le titre
du plus grand pro-
ducteur mondial à GM en 2008, Toyota a
maintenant dépassé le numéro deux amé-
ricain, Ford, sur le marché pourtant sensi-
blement « patriotique » des États-Unis.  
La hausse de la compétition extérieure
dans le marché de l’automobile, tant à
l’échelle nationale qu’internationale, va
pousser les manufacturiers automobiles
de Détroit à adopter des stratégies auda-
cieuses et lourdes de conséquences pour
la région qui les a vu naître. Dans un grand
effort de rationalisation de la production
à l’échelle mondiale –   à partir du début
des années 1960 pour Ford et au milieu
des années 1970 pour GM et Chrysler –
celles-ci vont délocaliser une partie de
leur production. Ils investiront d’abord
au Mexique, en Europe occidentale et au
Japon : des régions qui produisent déjà
des voitures, mais où les coûts de produc-
tion sont moins élevés, surtout quand on y
compare le coût élevé de la main d’œuvre
états-unienne.
En effet, les années fastes de l’indus-
trie automobile américaine ont fait du
United Auto Workers (UAW) l’un des plus
puissants syndicats au monde. Celui-ci
a obtenu aux fils des ans des acquis plus
qu’enviables pour ses membres, les tra-
vailleurs américains et canadiens de
l’automobile. C’était sans compter toute-
fois les nouvelles capacités adaptatives
offertes aux gestionnaires des Big Three
par la mondialisation de l’économie.
Après avoir déplacé leurs investisse-
ments vers d’autres régions productrices
de par le monde, ces compagnies ont
développé, à partir des années 1990, de
nouveaux marchés prometteurs où les
coûts de production et les conditions
d’investissement sont encore plus avan-
tageux. Parmi ceux-ci, notons l’Europe
orientale, l’Inde, l’Asie du Sud-est et sur-
tout, la Chine. Aujourd’hui, c’est en Chine
qu’est assemblé le plus grand nombre de
véhicules au monde. Avec une produc-
tion de près de 14  000  000 de véhicules
motorisés (voitures, camions et autres
véhicules commerciaux confondus) par
année en 2009, la Chine a déclassé l’Al-
lemagne, le Japon et les États-Unis après
une ascension vertigineuse tout au long
de la décennie 2000.
Faisant suite à une reprise modérée
de la fin de la
décennie  1990
jusqu’au début de
la décennie  2000,
la crise écono-
mique de 2008
fut la plus coû-
teuse pour l’in-
dustrie automo-
bile américaine.
Bien qu’elles aient
évité la faillite
de justesse grâce
aux milliards du
secours fédéral,
les très dimi-
nuées Big Three
ont effectué d’im-
portantes suppressions d’emplois dans la
mise en œuvre de leurs « plans de survie ».
Dans la seule année 2009, GM a procédé
à l’élimination de plus de 47 000 emplois,
dont près de la moitié aux États-Unis.
Détroit, épicentre d’une crise inscrite
dans la durée
Motor City a payé et paie encore très
cher aujourd’hui son attachement aussi
complet à l’industrie automobile améri-
caine. Bien que les autres grands centres
de la Rust Belt  (anciennement connu sous
Manufacturing Belt), région comprise
entre Chicago et les villes du nord de la
côte atlantique, aient eux aussi souffert de
la perte de vitesse de l’activité industrielle
aux États-Unis au cours des dernières
décennies, la ville de Détroit semble avoir
été frappée encore plus durement, comme
si une sorte de cataclysme l’avait laissée
exsangue.
Le déclin des Big Three s’y est concrétisé
par des fermetures d’usines, un chômage
endémique, une baisse des investisse-
ments dans la région et un véritable exode
de la population urbaine, à commencer
par sa frange la plus éduquée. Là même où
nous trouvions le plus haut salaire moyen
au pays dans les années 1960, s’observe
aujourd’hui le plus important taux de chô-
mage (plus de 30 %), l’un des plus grands
nombres de crimes violents par année et
l’une des plus faibles valeurs moyennes
des propriétés à l’échelle nationale. Sa
population qui atteignait 1 850 000 habi-
tants en 1950 était de moins de 910  000
habitants en 2009, passant du quatrième
au onzième rang des villes les plus popu-
leuses des États-Unis.
Les chocs pétroliers, la concurrence
asiatique, la crise de 2008 et d’autres fac-
teurs ont orienté
les choix des Big Three dans leur adapta-
tion au marché mondialisé de l’automo-
bile. Profitant de coûts de production plus
avantageux, ils ont construit à l’étranger
leurs usines de pièces et de petites voi-
tures pour ensuite réimporter cette pro-
duction aux États-Unis et la vendre au prix
fort. Aux États-Unis, leurs usines ont per-
pétué une façon de faire bien à elles, bien
que leur nombre décroissant les place en
situation d’espèce en voie de disparition.
Comme l’a souligné Peter Cooke dans
une chronique au Financial Times en 2008,
l’industrie automobile américaine aurait
peut-être souffert du « syndrome des îles
Galápagos ». Elle a évolué séparément du
reste du monde en refusant longtemps de
s’adapter au nouveau marché globalisé.
Détroit serait ainsi la triste victime d’une
sorte de sélection… industrielle.
Jeffrey Sauger
Une ville meurtrie par la mondialisation du marché de l’automobile
Une petite usine désaffectée
dans le quartier MidTown de Détroit.
Maxime Vézina
La gare Grand Michigan central,
construite en 1913 et fermée en 1988.
Yves Marchand et Romain Meffre
Des bâtisses abandonnées du centre-ville
et les tours GM en arrière-plan
9Volume 5 - Numéro 4 - Novembre 2010 www.regardcritique.ulaval.ca
Guerre des monnaies
It’s the market, stupid !
Au lendemain de la crise financière de 2008, le ministre des finances allemand,
Peer Steinbrück, affirmait que celle-ci allait donner naissance à un « ordre
financier plus multipolaire ». Le président de la Banque mondiale, Robert
Zoelick, affirmait quant à lui en 2009 qu’un des legs de la crise pourrait
bien être la « reconnaissance d’un changement dans les relations de pouvoir
économiques ». La guerre de monnaies qui s’annoncent pourrait bien précipiter
ce développement… et faire réaliser aux États qu’ils ne sont pas seuls à décider.
CLAUDE JR DOSTIE
Candidat à la maîtrise en Études politiques appliquées
Université de Sherbrooke
claude.jr.dostie@usherbrooke.ca
Comme toutes les crises majeures avant
elle, la récente crise financière a été le
catalyseur d’une réflexion sur une réalité
changeante. La science économique s’est
ainsi retrouvée dans une crise existen-
tielle et s’interroge toujours sur la validité
de ses postulats sur la supposée efficacité
des marchés.
Achetez maintenant, payez plus tard
Pour simplifier, on peut dire que le pro-
blème monétaire actuel prend son origine
dans l’effet conjugué de l’épargne chinoise
massive et de la non-épargne américaine.
Même si la responsabilité semble être par-
tagée, c’est la Chine qui est accusée de
manipuler sa monnaie. La banque cen-
trale chinoise mène en effet depuis des
années des interventions monétaires afin
de taux d’intérêt bas favorisés par la soif
chinoise pour des instruments financiers
américains. Puis la crise arriva…
Confrontation
Quelques jours à peine après le dis-
cours d’inauguration de Barack Obama
en 2009, Timothey Geithner, son nouveau
secrétaire au Trésor, dénonçait la Chine
comme un manipulateur de monnaie.
Geithner disait vouloir utiliser « agres-
sivement, toutes les avenues diplomati-
ques ouvertes à [lui] pour faire changer
les pratiques monétaires de la Chine. »
Le ton confrontant de l’administra-
tion Obama marquait une rupture nette
avec l’approche plus conciliatrice de l’ad-
ministration Bush. L’approche Obama
a cependant provoqué un malaise. Le
Wall Street Journal et The Economist ont
tous deux exprimé des réserves. Ce der-
nier remarquait aussi que des relations
sino-américaines plus tendues étaient
la dernière chose dont le monde avait
besoin en ce moment. Même
Hillary Clinton critiquait quel-
ques jours plus tard « ceux qui
voient la Chine comme un
compétiteur. »
Le mois suivant, la réplique
est arrivée. Le premier
ministre chinois, Wen Jiabao,
a affirmé qu’il commençait
à douter de la valeur de son
investissement dans des actifs
américains. Quelques jours
plus tard, le président de la
banque centrale chinoise
disait souhaiter la création
d’une nouvelle monnaie inter-
nationale, à l’image des droits
de tirage spéciaux du FMI.
L’impatience chinoise est en
partie compréhensible. La Chine a fait
des efforts, avant la crise, pour ménager
les sensibilités américaines. Elle a laissé
s’apprécier le yuan de plus de 20% entre
2005 et 2008. La crise économique qui a
suivi la crise financière n’a cependant
aidé que temporairement à poursuivre
le rééquilibrage du système financier. Le
déficit américain est certes passé de 6%
de son PIB en 2006 à 3% en 2008 et le sur-
plus chinois est passé quant à lui de 11
à 5,5%, mais depuis 2009, la dynamique
d’antan s’est réinstallée.
Cela dit, même si la composition des
réserves chinoises demeure secrète, cer-
tains croient que la Chine a déjà com-
mencé à diversifier celles-ci, au profit de
l’euro notamment.  Cela n’est cependant
rien pour réjouir les Européens qui eux
aussi – les Grecs par exemple - voudraient
bien bénéficier d’une monnaie faible
pour faciliter les exportations.
Pendant ce temps, les faibles taux d’in-
térêts américains ont initié un investis-
sement massif dans des pays comme le
Brésil, provoquant une évaluation du
real et menant à des mesures de contrôle
par le gouvernement Lula. Dans ce grand
jeu de vases communicants, tout le monde
semble insatisfait.
Néanmoins, malgré les analyses chif-
frées des économistes, il serait hasardeux
de croire qu’on pourra en arriver à une
solution exclusivement   politique sur la
valeur des taux de changes. Si les États
envisagent sérieusement de réformer, ne
serait-ce qu’en partie, le système moné-
taire international, ils devront composer
avec les marchés financiers dont les réac-
tions sont, on le sait, difficiles à prévoir.
Le marché a ses raisons
En 1717, la Grande-Bretagne passait
d’un système bimétallique à un étalon or.
Ce qu’on mentionne rarement, c’est que
ce passage a été le résultat d’une erreur.
Ce n’est alors nul autre qu’Isaac Newton
qui est chargé de fixer le taux de change
argent-or. Malheureusement, Newton
évalua mal le taux entre les deux métaux si
bien que l’argent disparut complètement
de la circulation, ses détenteurs préférant
le revendre à un meilleur prix, souvent à
l’étranger.  
Ce genre de défaillance continue
d’abonder aujourd’hui. La valeur véritable
d’une monnaie demeure encore quelque
chose d’insaisissable. Le marché semble
avoir ses raisons que l’État comprend mal.
Et le marché des changes est aujourd’hui
le marché financier le plus important
de la planète. Selon la Banque des règle-
ments internationaux, le montant des
transactions quotidiennes sur le marché
des changes international a atteint 4 000
milliards en avril 2010. À titre de compa-
raison, la totalité des réserves utilisables
canadiennes détenues par le Fonds des
changes, chargé « d’aider à contrôler et à
protéger la valeur du dollar canadien sur
les marchés internationaux », représen-
tait en 2009, 1% de cette somme. Le Japon
a fait l’expérience de sa relative impuis-
sance en septembre dernier alors que la
Banque centrale japonaise est intervenue
en achetant pour 25 milliards de dollars
américains. Le yen a repris toute la valeur
perdue en quelques jours.
Certes, certains pays réussissent à
contrôler la valeur de leur monnaie, la
Chine par exemple, mais pour ce faire,
elle doit aussi sévèrement contrôler les
flux de capitaux. Des mesures protection-
nistes (taxes et tarifs douaniers) peuvent
évidemment être imposées, mais qui sait
vraiment comment les marchés réagiront?
Aussi, en adoptant, il y a 40 ans, une
logique financière libérale en regard
des marchés financiers, les États se sont
davantage exposés à un désordre qu’ils
sont largement incapables de prévoir et
encore moins aptes à contrôler. Newton
affirmait lui-même  : « Je peux calculer
la course des asters mais pas la folie des
foules. »
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La valeur du yuan chinois en dollars américains
Source: Economagic.com
de maintenir élevée la valeur du dollar
américain. Les fonds nécessaires à ces
interventions proviennent des réserves
accumulées grâce à un excédent commer-
cial dû en grande partie à la consomma-
tion de produits chinois… aux États-Unis.
La Chine « recycle » donc les dollars améri-
cains qu’elle accumule en quantité astro-
nomique. Comme le chroniqueur finan-
cier Martin Wolf le dit si bien, la Chine 
« fume du capital, mais n’inhale pas. »
Il n’y a pas si longtemps, cette relation
semblait faire l’affaire de pratiquement
tout le monde. Comme l’affirme Paul
Krugman, la Chine vendait des jouets
toxiques aux Américains et ceux-ci leur
rendaient la pareille avec des titres de
sociétés hypothécaires quasi étatiques
tout aussi toxiques.
Le « financement à l’achat  » que les
Chinois fournissaient aux Américains a
en effet longtemps fait le bonheur de l’ad-
ministration Bush qui, en plus de financer
ses aventures militaires, se félicitait d’une
hausse de l’accès à la propriété, résultat
Du côté politique, ceux qui parlaient
encore récemment de l’Amérique comme
d’une hyperpuissance semblent faire réfé-
rence à une époque révolue. Les démons-
trations de force des États-Unis n’étaient
finalement que des entreprises préci-
pitées, menées à crédit. La situation ne
manque pas d’ironie : la puissance amé-
ricaine a financé ses conquêtes à l’aide de
l’épargne de son principal rival, la Chine.
Comme si la guerre froide était rejouée, en
farce cette fois-ci.
Durant la guerre froide, l’assurance
d’une destruction nucléaire mutuelle
obligeait les acteurs étatiques à une cer-
taine retenue. Aujourd’hui, l’interdépen-
dance financière joue un peu le même
rôle. Le système financier international
est en effet un important ciment des rela-
tions interétatiques; il force les acteurs
aux négociations et à la tempérance. Or,
les États ne sont plus seuls à décider. Une
autre entité, non-alignée pourrait-on dire,
le marché, dispose aujourd’hui d’un pou-
voir monétaire avec lequel les gouverne-
ments doivent composer.
economagic.com
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11Volume 5 - Numéro 4 - Novembre 2010 www.regardcritique.ulaval.ca
Quand le désastre se répand au-delà
du golfe du Mexique
L’exploitation des réserves pétrolières africaines
L’été dernier, le monde entier a été témoin d’un des pires désastres écologiques
du siècle, alors que le puit Deepwater Horizon vomissait une marée noire d’une
ampleur rarement égalée. Des images déchirantes ont abondamment été
diffusées : végétation engluée, faune asphyxiée. Pourtant, les désastres qui
sont jugés dignes de présentation médiatique ne sont pas les seuls dérapages
de l’industrie pétrolière. En vérité, à quelques milliers de kilomètres du golfe
du Mexique, les fuites de pétrole souillent quotidiennement le delta du Niger,
éclaboussant au passage les droits humains de ses habitants. De surcroît, avec
la prolifération des installations, la menace d’une catastrophe pétrolière plane
au-dessus du golfe de Guinée et de la côte atlantique de l’Afrique de l’Ouest.
Portrait d’un désastre bien plus qu’écologique qui se déroule loin des caméras.
JOËLLE MATTE
Candidate à la maîtrise en Études internationales
Université Laval
joelle.matte.1@ulaval.ca
La destruction tranquille
du delta du Niger
Nul ne peut rester indifférent devant
ces images apocalyptiques de territoires
désolés par l’activité humaine. Le delta
du Niger, l’un des principaux écosys-
tèmes de zones marécageuses au monde,
est aujourd’hui encrassé par une longue
et continuelle activité d’extraction pétro-
lière. Comme le décrit Jacques Viers d’Am-
nistie internationale : « C’est l’équivalent
d’un Exxon Valdez par an, depuis 50 ans ».
L’Exxon Valdez, échoué au large des côtes
de l’Alaska en 1989, avait répandu une
historique marée noire de 10,8 millions
de gallons de pétrole. Amnistie inter-
nationale a d’ailleurs publié, au mois de
juin 2009, un rapport virulent dénon-
çant la destruction de l’écosystème de 31
millions de personnes qui doivent vivre
quotidiennement au milieu des écoule-
ments de pétrole, des rejets de gaz et des
déchets abandonnés. Dès lors, l’anéan-
tissement des ressources halieutiques, la
contamination des terres agricoles et la
pollution de l’eau sont la triste réalité de
ce futur no man’s land. Le rapport précise
que les écoulements sont le résultat de la
corrosion des tuyaux et des déficiences
au niveau de l’entretien. Cependant, une  
proportion des fuites est aussi due au van-
dalisme et au pillage de pétrole. Effecti-
vement, à défaut d’être soutenue par la
pêche, l’économie de la région s’effondre,
contraignant ses habitants à vendre du
pétrole sur le marché noir. D’ailleurs,
l’exacerbation des tensions sociales par
l’activité pétrolière a provoqué une explo-
sion du taux de violence ainsi qu’un per-
manent état de rébellion.
Pourtant, on aurait tort de se précipiter
dans la rue et scander des slogans diaboli-
sant l’industrie pétrolière, car les lacunes
de la production s’inscrivent dans la dyna-
mique de la rente, par laquelle l’industrie
et le gouvernement participent de pair
aux torts considérables causés à l’environ-
nement et à la population. Aussi, les habi-
tants du delta du Niger ont envieusement
observé les remous créés par la marée
noire du golfe du Mexique - la colère
américaine et l’indignation du président
Obama - car leurs dommages à eux ne
suscitent qu’une indifférence aussi lisse
qu’une nappe de pétrole.
Le syndrome de la rente pétrolière
Comme nous l’a enseigné la multiplicité
de cas qui jalonnent l’histoire africaine,
richesses naturelles et bonne gouver-
nance font rarement bon ménage. À ce
propos, le Nigeria dont les réserves d’hy-
drocarbures représentent environ 30%
des provisions continentales,
est un exemple criant de la
malédiction des ressources.
Par conséquent, alors qu’une
activité aussi lucrative devrait
constituer un tremplin pour le
développement économique,
elle a au contraire plongé l’État
dans la spirale de la rente.
D’abord, la rente pétrolière
engendre une réglementa-
tion laxiste afin de ne pas
enfreindre la très rentable
extraction qui a rapporté plus
de 600 milliards de dollars
américains depuis 1960. Les
compagnies ont ainsi la liberté d’étirer la
longévité de leurs installations et d’ap-
pliquer des normes défaillantes, en plus
de n’être soumises à aucune surveillance
quant au nettoyage des déversements. En
outre, le gouvernement s’est volontaire-
ment placé en marge des activités de com-
pensation, la compétence étant reléguée
aux compagnies pétrolières.
Ensuite, la rente occasionne le recul
démocratiqued’uneélitepolitiqueportée
par la vague pétrolière. Comme l’explique
Christine Rosellini, experte des perspec-
tives économiques en Afrique : « Au ser-
vice d’une élite étroite, les régimes poli-
tiques des États rentiers se déconnectent
de la population. Ils n’ont pas besoin de
légitimité démocratique pour rester au
pouvoir et garder le contrôle de la res-
source. » Une telle carence démocratique
tend à multiplier les abus sur les droits
humains. Par exemple, Amnistie Inter-
nationale dénonce la création d’un sys-
tème réglementaire permettant en toute
impunité la confiscation de terres aux
habitants sans indemnisation aucune.
Par conséquent, le désastre nigérien
découle non seulement du manquement
sécuritaire des compagnies pétrolières,
mais aussi de l’impassibilité gouverne-
mentale.
Les dangers de l’extraction offs-
hore au large de l’Afrique de l’Ouest
L’écorégion marine et côtière d’Afrique
de l’Ouest est une zone humide d’une
richesse écologique incomparable. Étant
l’une des zones de pêche les plus diver-
sifiées au monde, cet écosystème est
une ressource économique inestimable
pour la région, engendrant des retom-
bées annuelles de plus de 500 millions
d’euros. En outre, le tourisme côtier y est
en pleine expansion, ce qui représente
un autre apport économique non négli-
geable.
Parallèlement, les principaux États
consommateurs de pétrole considèrent
avidement cette région, qui représente
déjà une production à la hauteur de celles
de l’Iran, du Venezuela et du Mexique
réunies. À l’exception du Nigeria et du
Tchad, les réserves y sont essentiellement
offshore. En outre, la région devient un
acteur stratégique dans le contexte de
l’engouement pour la sécurité énergé-
tique, laquelle implique une diversifica-
tion des sources pétrolières. D’ailleurs,
Jean-Christophe Servant, journaliste
du Monde diplomatique rapporte que
les États-Unis prévoient augmenter leur
approvisionnement en brut africain de
l’ordre de 25% de l’ensemble de leurs
importations pétrolières d’ici 2020. Si
bien qu’un accroissement de l’activité
pétrolière au large des côtes ouest afri-
caines est à prévoir, faisant planer ris-
ques et inquiétudes sur l’écosystème de
la région.
Premièrement, alors que les déver-
sements des gisements offshore sont la
conséquence ultime et irréparable de ce
type d’installation, ils produisent aussi
inévitablement une pollution chronique,
liée à leur opération. Dans un rapport
traitant de la gestion environnementale de
la production offshore, la Commission des
politiques environnementales, économi-
ques et sociales (CEESP) confirme notam-
ment les écoulements d’eaux contenant du
pétrole dilué, ainsi que le rejet de déchets
de production. Cette pollution routinière
est particulièrement nocive dans un envi-
ronnement humide, puisqu’elle y est faci-
lement absorbée et s’y accumule, sans
possibilité de dilution.
Deuxièmement, si le droit international
régit étroitement le transport pétrolier
maritime, il comporte d’importantes
lacunes dans le cadre de la production
offshore. Ainsi, la CEESP déplore l’inexis-
tence d’obligations d’indemnisation
suite à la pollution d’hydrocarbures, de
lois entourant la conception des instal-
lations et de limitations quant au rejet
des déchets de production. Face à ce flou
juridique, il revient aux pays de consti-
tuer individuellement leur propre cadre
juridique.  Cependant, le cas du delta du
Niger et les conclusions tirées des écono-
mies rentières ne peuvent que nous alerter
par rapport à l’instauration régionale de
règles strictes et à leur application.
En somme, la calamité nigériane nous
avertit de l’existence d’un schisme au
niveau de la production d’hydrocarbures.
D’une part, celle des pays en voie de déve-
loppement, présentant des normes de
sécurité minées par la relation inégale
entre un État surendetté et corrompu et
les puissantes compagnies pétrolières,
et, d’autre part, celle des pays riches. Ce
déséquilibre est d’autant plus alarmant
pour ce qui est de la production offshore,
laquelle comprend des pans entiers qui
ne sont pas couverts par le droit interna-
tional et dont la juridiction dépend du bon
vouloir de chaque État. Par le fait même,
un écosystème d’une richesse unique est
aujourd’hui menacé par une exploitation
qui n’a plus à faire ses preuves en matière
de dévastation. Alors que les gisements
pétroliers possèdent une espérance de vie
réduite, un déversement au large des côtes
ouest africaines terrasserait un pilier du
développement durable de la région. Le
traumatisme du golfe du Mexique sera-
t-il assez lancinant pour que la production
atteigne désormais immuablement un
niveau de sécurité supérieur?
La communauté de Ikot Ada Udo est, depuis
2004, fréquemment arrosée par des fuites de
pétrole brut.
Amnistie International
Amnistie International
Le delta du Niger ressemble de plus en plus à un
no man’s land, où l’eau potable est désormais
une ressource rarissime.
12 Volume 5 - Numéro 4 - Novembre 2010www.regardcritique.ulaval.ca
SIMON LAVOIE
Candidat à la maîtrise en Études internationales
Université Laval
simon.lavoie.8@ulaval.ca
À ce jour, la quantité de pétrole
consommée quotidiennement avoisine
les 85 millions de barils, un chiffre qui n’a
cessé d’augmenter depuis le milieu des
années 1960 étant donné l’industrialisa-
tion progressive des pays émergents, entre
autres choses. L’Agence internationale
de l’énergie (AIE) estime que d’ici 2030,
la consommation de pétrole pourrait
atteindre 116 millions de barils par jour,
dont 42% de l’augmentation proviendrait
de l’Inde et de la Chine seulement. Selon
Normand Mousseau, professeur titulaire
au département de physique de l’Univer-
sité de Montréal, si ce rythme de consom-
mation persistait sans être modifié à la
hausse ou à la baisse dans le futur, et que
le rythme d’extraction/production parve-
nait à être maintenu jusqu’à l’épuisement
complet des réserves, les estimations des
réserves de pétrole nous informent que
d’ici 41 ans, la dernière goutte de pétrole
extrait à partir de puits pétroliers serait
utilisée. Or, les postulats selon lesquels
la production pétrolière puisse s’épuiser
totalement ou demeurer constante dans
le temps sont depuis longtemps infirmés,
de sorte que malgré l’incertitude planant
autour de l’exactitude des réserves pétro-
lières, certains prédisent un important
manque à gagner dans un futur plus ou
moins lointain. En ce sens, l’AIE stipu-
lait en 2007 que «  bien que de nouvelles
capacités de production pétrolifère soient
susceptibles de s’ajouter dans les cinq pro-
chaines années, il demeure plutôt incer-
tain si celles-ci seront suffisantes pour
compenser le déclin de la production des
puits pétroliers déjà existants et si elles
seront en mesure de satisfaire la demande
croissante».
Quand l’extraction pétrolifère pla-
fonne…et diminue!
C’est dans les années 1950 que Marion
King Hubbert, éminent géophysicien
américain, a démontré que la production
pétrolifère suivait graphiquement une
courbe en forme de cloche. La « courbe de
Hubbert  » permet de comprendre que la
production pétrolifère quotidienne d’une
région suit généralement le profil d’extrac-
Des perspectives qui convergent vers...
Le pic pétrolier
La formation du pétrole est le résultat de processus physicochimiques complexes
ayant perduré pendant plusieurs millions d’années. Du fait des conditions
précises nécessaires à sa formation et de l’impossibilité pour l’Homme de
reproduire volontairement ces dernières, l’or noir est considéré comme une
ressource naturelle non renouvelable. Or, l’économie mondialisée actuelle
dépendant largement d’un pétrole somme toute abondant et bon marché, un
débat semble refaire surface depuis le début du XXIe
siècle à propos de l’impact
d’une déplétion imminente de la ressource en question. Quelles pourraient être
les conséquences à court, moyen et long terme sur les modes de consommation
des sociétés industrialisées et émergentes, advenant une baisse de production
plus ou moins drastique de l’extraction pétrolifère, combinée à un accroissement
inévitable de la population globale et à des modifications climatiques éclectiques,
complexes et difficilement prédictibles par les outils scientifiques actuels?
tion de tous les puits de pétrole individuels
une fois ceux-ci additionnés. Ainsi, plus
l’extraction de la ressource progresse, plus
les contraintes physiques rendent difficile
l’accroissement rapide de la production
De fait, depuis 1971, la production éta-
sunienne de pétrole «  conventionnel  »
est entrée dans une phase de déplétion.
Depuis ce temps, il a été démontré que
d’autres régions productrices avaient
également atteint leur pic pétrolier,
notamment le Venezuela (1998), la
Grande-Bretagne (1999) et la Mer du
Nord (2001). Sur les 65 plus grands
pays producteurs de pétrole au monde,
environ 54 ont dépassé leur pic de pro-
duction et se trouvent maintenant en
phase de déplétion. Selon la prédiction
de M. Hubbert, le pic pétrolier à l’échelle
mondiale serait sur le point de survenir,
si ce n’est déjà fait : en 1969, ce dernier
prédisait l’atteinte du pic de production
mondial pour le début des années 2000,
prédiction ne s’étant pas avérée compte
tenu du ralentissement de la consom-
mation de pétrole dans les années 1970
à la suite des deux crises pétrolières.
Aujourd’hui, c’est sur la base de l’évolu-
tion et de l’anticipation du prix de la res-
source et de ses effets sur la demande et
sur la production, de l’importance éven-
tuelle des technologies sur l’exploitation
pétrolifère,
et de la place
que prendra
le pétrole
«  non-con-
ventionnel  »
dans l’avenir
que les scien-
tifiques spé-
culent sur
les consé-
quences sus-
ceptibles
de découler
de l’atteinte
du pic de
production
mondial de
pétrole.
Les pes-
simistes
et les
optimistes
se complè-
tent…
La pers-
pective
«  optimiste  »,
associée aux
économistes
possédant
nonobstant les facteurs économiques et
technologiques pertinents.  
D’une part, selon les « optimistes », tel
que Antoine Ayoub, professeur émérite du
département d’économique de l’Univer-
sité Laval, bien que la problématique du
pic pétrolier et de la raréfaction du pétrole
ne soit aucunement à négliger, c’est par
les mécanismes des prix, et plus particu-
lièrement de l’épuisement économique
du pétrole, que les impacts sur le système
mondialisé tel que nous le connaissons
actuellement seront amoindris. La néces-
sité d’une «  certaine coopération inter-
nationale  » s’avère cependant urgente,
puisque la sécurité des approvisionne-
ments et l’accès au pétrole, plus que la pro-
blématique de l’épuisement physique du
pétrole, sera une question prioritaire dans
un proche futur… D’autre part, le pic de
production du pétrole conventionnel est
souvent considéré par les « pessimistes »
comme étant passé, ou encore immi-
nent, incitant ces derniers à sensibiliser
la population sur les enjeux possibles et à
agir promptement et concrètement afin de
permettre une transition intentionnelle
en douceur vers un monde post-pétrole.
Si le pic pétrolier est inévitable et que
les réserves et la production mondiales
sont de plus en plus limitées, voire même
décroissantes, les impacts sur la mon-
dialisation seront drastiques, les sociétés
actuelles n’étant pas prêtes à faire face à
un tel défi, la résilience leur faisant défaut.
Loin d’être irréconciliables, ces deux
perspectivesconvergentnéanmoinsquant
à la nécessité de transiter collectivement
en direction d’une organisation sociétale
moins dépendante du pétrole abondant
et bon marché, et plus résiliente. À l’instar
du pétrole, d’autres ressources naturelles
essentielles fréquemment perçues comme
illimitées sont réputées se comporter à
l’image de la « courbe de Hubbert ». L’avè-
nement futur du pic gazier, du pic de phos-
phore et du pic de l’uranium, notamment,
ne peut être occulté pour envisager la
transition nécessaire, pas plus que le dérè-
glement du climat ne doit être compris
comme un phénomène séparé du pic des
ressources naturelles. Alors que sur ces
bases le « comment faire » soit en voie de
se concrétiser davantage, il appert que les
pistes de solution susceptibles de motiver
la réflexion et les actions individuelles et
collectives passeront nécessairement par
la modification des habitudes de consom-
mation, et plus généralement des modes
de vie de la population mondiale. Inci-
demment, le modèle de mondialisation tel
que nous le connaissons actuellement ne
pourra que s’en voir modifié!une foi inébranlable en la capacité des
marchés et des avancements technolo-
giques à résoudre la problématique du
pic pétrolier, complète la vision « pessi-
miste » fréquemment mise de l’avant par
des géologues et des mouvements sociaux
convaincus que l’avènement du pic pétro-
lier, puisque géologiquement inévitable,
aura des répercussions importantes, et ce,
Pompe de forage servant à l’extraction du
pétrole « conventionnel »
Charles-Étienne Carrier
quotidienne, voire même le maintien de
celle-ci à un niveau donné, jusqu’à ce que
la quantité maximale de pétrole pouvant
être extraite soit atteinte. C’est le moment
où le « pic pétrolier » intervient, lorsque la
moitié du pétrole disponible a été épuisé.
À la suite de cet avènement, la production
quotidienne est réputée évoluer à la baisse
de manière relativement drastique.
13Volume 5 - Numéro 4 - Novembre 2010 www.regardcritique.ulaval.ca
VÉNÉTIA SAUVAIN
Candidate à la maîtrise en Études internationales
Université Laval
venetia.sauvin.1@ulaval.ca
Du négoce transnational de personnes vulnérables
dans un rapport de domination raciale et sexiste.
Prostitution et traite des êtres humains
A l’heure où le débat sur la légalisation de la prostitution fait rage au Canada
suite au jugement Bedford v. Canada, il est temps de mettre les choses au
clair. Cet article a pour but de présenter le lien entre prostitution et traite des
personnes à travers le jeu, cruel ici, de l’offre et de la demande.
Entre 42 et 60 millions : c’est le chiffre
des personnes prostituées dans le monde.
Or «  la traite des êtres humains  » fourni
largement le secteur de la prostitution.
Elle renvoie au « recrutement, [au] trans-
port, [au] transfert, [à] l’hébergement ou
[à] l’accueil de personnes, par la menace
de recours ou le recours à la force […] aux
fins d’exploitation », selon la définition du
Protocole de l’ONU sur la traite des per-
sonnes  de 2000. Ainsi, selon une étude de
l’Office des Nations Unies pour le contrôle
des drogues et la prévention du crime
(ONUCD), basée sur 500 sources, 92%
des personnes victimes de la traite le sont
à des fins de prostitution et 48% sont des
enfants. Il y aurait environ quatre millions
de femmes victimes de la traite trans-
frontalière et à l’intérieur des pays, selon
les Nations Unies. Les chiffres, difficiles à
obtenir compte tenu de l’aspect illégal de
la traite et de celui informel de la prostitu-
tion, ne reflètent pas l’ampleur de la traite.
Selon les estimations de Richard Poulin,
sociologue à l’Université d’Ottawa, les
profits de la traite à des fins de prostitution
s’élèveraient annuellement entre 60 et 85
milliards de dollars américains.
La traite des êtres humains est partie
prenante de la « mondialisation des indus-
tries du sexe », pour reprendre l’expression
de Richard Poulin. Ce phénomène est
visible à travers l’augmentation et la diver-
sification de la pornographie en ligne,
notamment infantile, la légalisation de la
prostitution et la systématisation du tou-
risme sexuel. Dans ce contexte de banali-
sation du sexe vénal, où les femmes appa-
raissent comme un corps prêt à l’emploi
pour les « clients prostitueurs » et une mar-
chandise pour les proxénètes, la traite est
une réponse organisée et criminelle face à
une demande qui garantie d’amasser des
fortunes et à une offre qui semble inépui-
sable. Ce n’est pas un hasard si les femmes
immigrées et les femmes autochtones
sont surreprésentées dans le secteur de la
prostitution au Canada, selon différents
organismes de lutte contre la prostitu-
tion à Vancouver. Ce n’est pas une coïnci-
dence non plus si, selon les Nations Unies,
le nombre d’enfants mis en situation de
prostitution en Thaïlande a augmenté de
20% entre 1999 et 2002, tandis que 75%
des personnes prostituées victimes de
la traite interrégionale étaient mineures
lorsqu’elles sont entrées dans la prosti-
tution, selon Somaly Mam et Emmanuel
Dialma dans l’article Apparences de droit
et réalité de la traite humaine en Asie.  Ce
phénomène n’est d’ailleurs pas propre aux
pays du Sud, puisque Richard Poulin a
démontré que l’âge moyen d’entrée dans
la prostitution était d’environ 14 ans au
États-Unis, au Canada et en Allemagne,
dans l’ouvrage Enfances dévastées. La
traite s’attaque spécifiquement aux popu-
lations vulnérables, tandis que le secteur
de la prostitution, lié à une forte misère
humaine, se nourrit de personnes vulné-
rables, dans un rapport de domination
raciale et sexiste.
Sigma Huda, ex-Rapporteuse spéciale
de l’ONU sur la traite des êtres humains,
rappelle que la prostitution permet de
réaffirmer le statut social dominant des
hommes sur celui des femmes au moyen
du sexe et de l’argent, sans oublier que la
logique de la prostitution est liée à une
inégalité de fait qui se joue au niveau de
la race, de la nationalité, de la caste et de
la couleur de peau. Ainsi une étude de
l’Organisation Internationale pour les
Migrations (OIM), datée de 2003,  rapporte
qu’un tiers des hommes ayant admis avoir
acheté des actes sexuels de prostituées
originaires de pays étrangers avouaient
qu’ils pensaient que celles-ci étaient
« moins chères et plus malléables que les
femmes locales ».
La structure du tourisme sexuel reflète
les inégalités économiques et sociales
entres pays et à l’intérieur d’un pays, mais
elle va au-delà de l’aspect économique,
elle est une sublimation du rapport inégal
entre le client prostitueur et la personne
prostituée. Les destinations du tourisme
sexuel sont majoritairement issues des
pays du Sud, tandis que la majorité des
touristes sont originaires des pays indus-
trialisés. La prostitution devient alors
une source de profit légitime aux yeux
d’une partie des autorités et des sociétés
de certains pays du Sud, à travers l’essor
du tourisme sexuel. Selon une étude de
l’OIT de 1998, en Thaïlande, les revenus
du tourisme sexuel s’élèvent entre 33 et
44 milliards de dollars par années, ce
qui représente une part importante du
PIB. Selon Richard Poulin, le paradoxe
entre la paupérisation rapide de certaines
sociétés et le fort désir d’accès aux biens de
consommation explique ce phénomène.
Malheureusement, ce dernier contribue à
institutionnaliser la pauvreté sur laquelle
s’appuie la traite.
La traite ne peut être combattue à tra-
vers la seule problématique criminelle ou
à travers le contrôle de l’immigration. Elle
a fait l’objet de plusieurs instruments juri-
diques depuis le début du XXe siècle. Elle
est maintenant reconnue par les Nations
Unies comme une forme de discrimina-
tion et de violence fondées sur le sexe. Le
Protocole de l’ONU sur la traite des per-
sonnes est une grande avancée par rap-
port aux définitions apportées; le consen-
tement de la victime notamment est,
compte tenu du contexte, non pertinent. Il
promeut également la protection des vic-
times pour lutter contre le crime organisé
dans le cadre de la coopération interna-
tionale et il encourage les États à prendre
des mesures pour limiter la demande,
reconnu comme un incitatif à la traite.
Autant dire que les pays ayant légalisé
la prostitution sont bien loin du compte.  
Il est faux de croire que la légalisation
permet de contrôler le secteur de la prosti-
tution. Au Pays-Bas, selon les estimations
reprises par le site Internet sisyphe.org,
80% des personnes prostituées sont d’ori-
gine étrangère et parmi celles-ci 70% sont
sans papiers. Ajoutons qu’entre 4% et 10%
seulement des personnes prostituées sont
enregistrées aux Pays Bas, et qu’environ
1% le sont en Allemagne selon les données
recueillies des études gouvernementales
des pays concernés par Richard Poulin.
La légalisation a favorisé l’expansion
d’un marché suite à une forte croissance
de la demande et de l’offre. Les proxé-
nètes deviennent de simples hommes et
femmes d’affaire, tandis que le client pros-
titueur peut profiter en toute impunité
d’un ensemble de services toujours plus
diversifiés pour faire face à la compétition,
impliquant des pratiques dangereuses
pour la santé. Le rajeunissement des per-
sonnes prostituées, constaté par l’OIT et
les chercheurs, est lié à l’expansion de ce
marché. D’ailleurs, comment lutter contre
la demande si la légalisation donne « une
permission morale et sociale à une nou-
velle génération d’hommes et de garçons
de s’adonner à l’exploitation de la prostitu-
tion en tout bonne conscience », selon les
propos de l’organisation Coalition Against
Trafficking in Women (CATW – coalition
contre la traite des femmes)?
La prostitution ne peut exister sans
la traite, car elle renvoie à un acte mar-
chand, fondé sur une violence symbo-
lique, psychologique et physique envers
la personne prostituée, qui nécessite un
intermédiaire violent pour son organisa-
tion. Le secteur de la prostitution a alors
le visage d’un négoce transnational aux
conditions innommables, qui profite de
la vulnérabilité des personnes dans un
contexte de mondialisation des capitaux.
Malgré les avancées des instruments juri-
diques internationaux en matière de lutte
contre la traite, seule la Suède a adopté
une législation sur la prostitution qui  est
réellement efficace pour l’enrayer. Elle
criminalise autant les proxénètes que les
acheteurs et a mis en place des ressources
pour la réinsertion des prostituées (elles
mêmes non criminalisées). Il est de la res-
ponsabilité des États de suivre cette voie.
14 Volume 5 - Numéro 3 - Octobre 2010www.regardcritique.ulaval.ca
Élections présidentielles en Côte d’Ivoire :
Un pas de plus vers la paix
Au lendemain du premier tour des élections présidentielles en Côte d’Ivoire,
il est temps de faire un point sur les forces en présence dans le pays. Ce
scrutin marque une nouvelle étape dans le processus de reconstruction de
ce pays après les accords de Ouagadougou de 2007. Qu’importe le nom du
nouveau président, c’est cette réconciliation nationale qui sera le principal défi
des années à venir.
YOANN LE STRAT
Candidat à la maîtrise en Études internationales
Université Laval
yoann.le-strat.1@ulaval.ca
AUBERI MAITROT
Candidate à la maîtrise en journalisme international
Université Laval
amaitrot@hotmail.com
C’est plein d’espoir que la population
ivoirienne attendait la tenue de ces élec-
tions présidentielles. Après six reports
dont le dernier date de février 2010, les
Ivoiriens se sont déplacés en masse dans
les bureaux de vote, le taux de participa-
tion atteignant les 80%. Il y a 9 mois, alors
que le scrutin était sur le point de se tenir,
l’actuel président, Laurent Gbagbo a dis-
sout le gouvernement et la commission
électorale indépendante (CEI). Selon lui,
le gouvernement et la CEI étaient à la botte
nouvelle CEI. Elle comporte à présent un
effectif plus réduit afin d’accroitre, selon
lui, son efficacité.
Dans un pays où 48% de la population
vit désormais sous le seuil de pauvreté,
la marge de manœuvre du président s’est
considérablement réduite. La pression
accrue de la communauté internationale
quant au rééchelonnement de la dette a
obligé le président à relancer le processus
démocratique. En effet, si les élections
d’Ivoiriens avaient le droit de vote. Un
chiffre surestimé selon Laurent Gbagbo.
Pour lui cette première liste incluait des
étrangers, dont la plupart vivent dans le
nord du pays, fief de son
principal opposant, Alas-
sane Ouattara. Le 9 sep-
tembre dernier, un com-
promis a été trouvé : la liste
comporte désormais 5,7
millions de votants, soit
600  000 «  étrangers  » en
moins.
C’est donc le 31 octobre
que s’est tenu le premier
tour des élections prési-
dentielles. Les Ivoiriens ont dû choisir
parmi 14 candidats, dont 6 «  sans éti-
quette ». Trois ont surtout retenu l’atten-
tion : Laurent Gbagbo, Alassane Ouattara
et Henri Konan Bédié. Depuis la mort de
l’emblématique président ivoirien Félix
Houphouët-Boigny en 1993, ce sont eux
qui occupent principalement le devant de
scène politique. Rappelons que «  le père
de l’indépendance ivoirienne » a été pré-
sident de la Côte d’Ivoire de 1960 jusqu’à
sa mort.
Le second tour aura donc lieu si tout va
bien, le 28 novembre, et opposera Laurent
Gbagbo et Alassane Ouattara. Qu’importe
le nom du prochain président, le principal
défi de son mandat sera de définitivement
réconcilier le Nord et le Sud du pays après
près de 8 ans de conflit.
En effet, la Côte d’Ivoire est une
mosaïque de peuples, composée d’une
soixantaine d’ethnies, à laquelle il faut
ajouter les étrangers qui ne représentent
pas moins de 26% de la population totale.
Le pays est ainsi partagé entre plusieurs
grandes familles linguistiques au sein
desquelles les identités sont très affirmées.
Les ethnies les plus influentes restent, au
sud, les Baoulés, l’ethnie majoritaire de la
Côte d’Ivoire vivant à l’ouest et les Bétés,
qui vivent dans le sud-ouest. Les ethnies
du nord ont, elles, un point commun
essentiel, elles comprennent toutes le
dioula, langue véhiculaire répandue en
Afrique de l’Ouest.
Et comme le fait remarquer Judith
Rueff, journaliste, spécialiste de l’Afrique
de l’Ouest, « après la disparition du parti
unique de Houphouët-Boigny, chacune
des grandes régions du pays s’est dotée à
son tour d’un parti et d’un candidat pour
postuler à la présidence ».
Laurent Gbagbo, leader du Front Popu-
laire Ivoirien (FPI) est issu de l’ethnie des
Bétés. Alassane Dramane Ouattara, dit
« ADO », est le leader du Rassemblement
des Républicains (RDR). Cet ancien pre-
mier ministre de Houphouët-Boigny est
soutenu par la grande majorité des eth-
nies du nord du pays, où il atteint des
scores de plus de 80% au premier tour. La
troisième ethnie influente, les Baoulés,
était représentée par Henri Konan Bédié.
Le leader actuel du Parti démocratique de
Côte d’Ivoire (PDCI) a appelé à voter pour
Alassane Ouattara. C’est cette ethnie qui
a gouverné le pays durant plus de 30 ans.
Pour maintenir la paix précaire ins-
taurée depuis 2007 ainsi que les accords
de Ouagadougou, le futur président devra
composeravecGuillaumeSoro.Cetancien
chef des Forces Nouvelles (FN) du nord a
été nommé Premier ministre par Laurent
Gbagbo il y a trois ans. Il est devenu le
garant des accords de paix et l’exécuteur
du calendrier de réconciliation nationale.
En arbitre d’un scrutin attendu depuis 5
ans, il a parfaitement tenu son rôle, appe-
lant au calme lors de l’attente des résul-
tats du premier tour, moment où la ten-
sion et les rumeurs allaient croissantes.
Il est considéré comme la figure politique
montante de ces prochaines années.   Il
a d’ailleurs déclaré, il y a quelques jours
à la revue Jeune Afrique, « J’ai fondé une
rébellion à 29 ans, j’ai été ministre d’État
à 30 ans, Premier ministre à 35 ans, et
mes amis me disent qu’il ne me reste plus
qu’une seule marche à gravir si un jour
Dieu et les Ivoiriens le veulent. Mais je ne
suis pas pressé. »
L’Ouest ivoirien sera particulièrement à
surveillé après les résultats. Depuis quel-
ques mois déjà cette région est le théâtre
de nombreux affrontements. En février
dernier, après l’annonce de la dissolu-
tion de la commission électorale indé-
pendante, des manifestations ont fait
des dizaines de blessés. Un couvre-feu a
même été instauré pendant deux jours.
En effet, dans cette région productrice de
cacao (60% de la production nationale), de
nombreux immigrés Dioulas et Baoulés
sont venus chercher du travail. Les dis-
sensions entre les ethnies sont présen-
tent partout. Les Bétés, peuple natif de la
région, surnomment même les étrangers
«  allochtones  ». Ces tensions exacerbées
inquiètent la communauté internationale.
L’Opération des Nations Unies en Côte-
d’Ivoire (ONUCI) a décidé d’y renforcer sa
présence dans les semaines à venir.
Ces élections ne sont qu’une étape sur
le chemin de la réconciliation nationale.
Et qu’importe l’ethnie d’origine du pro-
chain président, il portera sur ses épaules
les espoirs de tout un peuple, comme l’il-
lustrent les propos de Carèle, affiliée au
parti de Gbagbo : «peu importe le nom du
vainqueur, pourvu que le pays reparte de
l’avant.»
Description des différentes forces en présence
sur le territoire ivoirien.
Ministère français de la Défense
n’étaient pas organisées avant la fin de
l’année, le gouvernement n’aurait plus été
en mesure de payer ses fonctionnaires.
Autre point de discorde qui empêchait
la tenue de ce scrutin présidentiel : l’éla-
boration de la liste électorale. Cette liste
définit qui a le droit ou non d’aller voter. En
février, la CEI avait estimé que 6,3 millions
de ses opposants et non « au service des
Ivoiriens ». Il a ainsi repoussé les limites
de son mandat, qui court maintenant
depuis 10 ans. Suite à cette nouvelle disso-
lution, l’opposition ivoirienne a qualifié de
« véritable coup d’État » la décision de Lau-
rent Gbagbo. C’est pourquoi, dès la fin du
mois de février, Laurent Gbagbo a nommé
un nouveau gouvernement ainsi qu’une
Ivoirienne présentant sa carte électorale. RFI
VICTOR SANCHEZ LOPEZ
Candidat à la maîtrise en Études internationales
Université Laval
victor.sanchez-lopez.1@ulaval.ca
Y a-t-il un avenir pour la coopération dans
le domaine du travail en Amérique du Nord ?
La Commission de coopération dans le domaine du travail, issue d’un
traité international entre le Mexique, le Canada et les États-Unis, a fermé
temporairement ses portes le 20 août 2010. Selon le communiqué de presse
officiel, « les consultations au sujet du Secrétariat se dérouleront au cours
des six prochains mois, l’objectif étant d’établir un consensus sur la façon
d’améliorer le fonctionnement du Secrétariat et de le rendre plus efficace […]».
Il reste à voir si après plus de 15 ans dans l’impasse, cette mesure portera des
fruits sans que des soucis économiques et de sécurité éclipsent tout effort de
progrès en faveur des travailleurs en Amérique du Nord.
Origines des efforts de coopération
L’Accord nord-américain de coopéra-
tion dans le domaine du travail (ANACT),
signé le 14 Septembre 1993 en parallèle
avec l’ALÉNA, a été la première entente
internationale dans le domaine du travail
directement liée à un accord commercial.
L’ANACT visait l’ajout d’une dimension
sociale aux échanges économiques sans
toutefois s’ingérer dans le fonctionnement
des systèmes nationaux de chacun des
pays signataires. Entre autres, l’Accord
garantit la liberté d’association, le droit de
négociation collective, le droit de grève,
l’interdiction du travail forcé, la préven-
tion des accidents du travail et des mala-
dies professionnelles, ainsi que la protec-
tion des travailleurs migrants.
Pour sa part, la Commission de coopéra-
tion dans le domaine du travail a été créée,
afin d’offrir aux particuliers, aux syndi-
cats, aux employeurs et aux organisa-
tions non gouvernementales un nouveau
mécanisme de protection. En principe, ils
peuvent porter plainte contre tout abus à
un ou plusieurs des principes définis par
l’Accord et faire une demande de révi-
sion portant sur des questions soulevées
dans le territoire d’un autre pays membre.
Afin de déposer cette plainte, les parties
intéressées doivent suivre les procédures
internes établies par les Bureaux adminis-
tratifs nationaux (BAN) de chaque pays.
Pour sa part, le Secrétariat, basé à
Washington, est chargé de superviser et
de soutenir ce processus, et de mettre en
œuvre des projets conjoints de recherche
et l’assistance technique, ainsi que de
recueillir des données sur les questions
connexes aux plaintes. En outre, en vertu
de l’article 14 de l’ANACT, il doit aussi
préparer des rapports périodiques et des
études spéciales sur des sujets d’intérêt
pour tous les membres.
Le bilan des résultats
Malgré un effort palpable à ses débuts,
la Commission fait preuve de faibles
résultats. En tout, seulement trente-sept
plaintes ont été approuvées par la Com-
mission depuis sa création. Aucune n’a
dépassée les premières étapes, c’est-à-dire
la réception et l’émission d’une commu-
nication publique qui confirme son exis-
tence. En effet, une résolution de conflit
que ce soit par négociation, arbitrage
ou médiation n’a jamais eu lieu. De fait,
depuis 2007, seule une plainte a été traitée.
bres. Ceci limite les capacités de l’orga-
nisation à s’engager vis-à-vis la société
civile. En fait, les rapports présentés sont
souvent un survol détaillé des législations
en place, sans contribuer à l’avènement de
reformes ou changements dans la législa-
tion des trois pays.
De plus, la dépendance décisionnelle du
secrétariat vis-à-vis les bureaux régionaux
limite grandement ses opérations. La
Commission n’est pas autonome et toute
décision doit être soumise au consensus
des représentants des trois pays. Or, la
mise en place de réunions officielles est
sporadique. Par exemple, les dernières
rencontres du Conseil de ministres, ultime
superviseur de la mise en œuvre de l’Ac-
cord, remontent à avril 2008, novembre
2003 et octobre 1999.
Défis actuels
Bien que le but de l’ANACT soit d’aug-
menter le bien-être des
travailleurs et de créer
un système d’appui
juridique nord-améri-
cain dans le domaine
du travail, la composi-
tion de la Commission
jusqu’à présent laisse
ces groupes toujours
vulnérables aux abus, et
ce, sans avoir un recours
réel de contestation.
Après plus de quinze
ans, l’organisation doit
encore développer une
structure qui soit véri-
tablement efficace, en
tenant compte des dif-
férences dans la législa-
tion, l’administration et
les politiques des trois
pays. Des changements
majeurs doivent être
faits quant au dévelop-
pement d’un système
juridique qui soit vérita-
blement accessible afin
de soutenir les droits
des travailleurs avec un
encadrement formel au
Canada, au Mexique et
aux États-Unis. Plus par-
ticulièrement, la Com-
mission devrait être en mesure d’avoir
plus de flexibilité et d’indépendance, afin
d’accomplir son mandat et passer du stade
dormant au stade actif.
Avant tout, il ne faut pas oublier que l’un
des objectifs fondamentaux de l’ANACT
est de renforcer les normes du travail des
pays signataires face aux pressions crois-
santes de la concurrence en raison du
libre-échange. La nécessité de producti-
vité oblige les entreprises à apporter des
changements majeurs dans la manière
dont elles fonctionnent afin de rester
compétitives. Fréquemment, la charge
de réduire les coûts de production ou
d’accroitre l’efficacité des entreprises est
assumée par les travailleurs. Sans le ren-
forcement d’entités protectrices, leurs
intérêts peuvent facilement être mis à
l’écart.
Depuis la dernière décennie, des efforts
de développement d’une structure régio-
nale plus intégrée entre le Mexique, le
Canada et les États-Unis continuent.
Cependant, d’autres impératifs semblent
avoir été mis de l’avant en négligeant les
structures sociales, tels que la Commis-
sion de coopération dans le domaine du
travail. Par exemple, d’importants  inves-
tissements ont été effectues au niveau
frontalier afin d’homogénéiser les opéra-
tions de contrôle dans la région. Suite à
l’augmentation de l’instabilité au Mexique
causée par le fléau de la violence relié au
trafic de drogues, le Plan Mérida a vu le
jour. De plus, les trois pays se sont engagés
à combattre conjointement la situation
économique précaire qui frappe l’Amé-
rique du Nord en garantissant la conti-
nuité des échanges, malgré une pression
croissante vers le protectionnisme.
Cependant, tous ces efforts ont eu peu
de succès quant à l’allègement du far-
deau social des travailleurs. Selon les
derniers chiffres du bureau de recense-
ment national, les États-Unis possèdent
l’écart le plus grand entre les riches et les
pauvres de leur histoire : 20% de la popu-
lation a reçu 49,4% de tous les revenus
générés dans le pays, comparativement
aux 3,4 pour cent gagnés par ceux en des-
sous du seuil de pauvreté. Au Mexique,
aujourd’hui, 10% des personnes les plus
riches contrôlent 41% de la richesse du
pays. Pour sa part le taux de syndicali-
sation en Amérique du Nord n’a pas pro-
gressé depuis le début des efforts de coo-
pération. Selon Statistiques Canada, ce
taux a diminué, passant de 33% en 1998
à 31,2% en 2008. Au Québec, il demeure
quasi inchangé, autour de 40% pendant
la même période. Dans les deux autres
partenaires nord-américains, ce taux
est notablement plus bas. Au Mexique, il
n’a jamais dépassé 8% depuis 1994 alors
qu’aux États-Unis, il se situe actuellement
autour de 13%.
Plus que jamais, des organismes gouver-
nementaux qui supportent les travailleurs
sont nécessaires afin de converger vers
une société qui répond aux besoins de
la population. En fait, les fondements de
l’Accord de coopération dans le domaine
du travail, dont les principes du respect
des normes minimales d’emploi, d’égalité,
de protection et d’indemnisation n’ont
peut-être jamais été aussi importants. Si
la prospérité régionale est l’objectif ultime
des efforts de coopération entre le Canada,
le Mexique et les États-Unis, le bien-être
de la population, ainsi que le respect et le
développement du droit du travail, sont
essentiels.
Murale Palacio de Bellas Artes,« El Hombre in
cruce de caminos » ( 1934 ) par Diego Rivera.
commons.wikimedia.org
15Volume 5 - Numéro 3 - Octobre 2010 www.regardcritique.ulaval.ca
L’absence de règles communes pour le
dépôt d’une demande de révision limite
grandement les possibilités de collabo-
ration. En réalité un système juridique
qui permettrait un échange réel entre le
Canada, le Mexique et les États-Unis, tel
que prescrit dans l’Accord, est toujours
inexistant. Les opérations de la Com-
mission depuis sa création se concen-
trent plutôt à appliquer l’ANACT par la
recherche et le développement d’études
descriptifs.
Néanmoins, la Commission est une
entité qui ne peut porter de jugement sur
aucune question relative au fonctionne-
ment interne de chacun des pays mem-
16 Volume 5 - Numéro 4 - Novembre 2010www.regardcritique.ulaval.ca
Défaite du projet de loi C-300 à Ottawa
Un déséquilibre qui perdure entre les protections et les obligations des
sociétés extractives canadiennes
Malgré la publication d’un rapport démontrant la forte implication des sociétés
extractives canadiennes dans les incidents de nature sociale ou environnementale,
la Chambre des communes a défait, le 27 octobre dernier, le projet de loi
C-300. Intitulé Loi sur la responsabilisation des sociétés à l’égard de leurs
activités minières, pétrolières ou gazières dans les pays en développement, le
projet de loi visant à responsabiliser les sociétés extractives canadiennes dans
leurs activités à l’étranger a obtenu l’appui de 134 députés, alors que 140 s’y
sont opposés. Ce résultat s’inscrit en continuité avec la position canadienne
et pérennise le déséquilibre existant entre les protections juridiques et les
obligations de ces entreprises dans leurs activités à l’étranger.
JEAN-MICHEL MARCOUX
Candidat à la maîtrise en Études internationales
Université Laval
jean-michel.marcoux.2@ulaval.ca
Bien qu’elle ait déjà été traitée par le
gouvernement canadien, la question de
la responsabilisation des sociétés extrac-
tives canadiennes à l’étranger a connu un
nouvel élan au cours de la présente légis-
lature. Selon une étude réalisée par le
Canadian Center for the Study of Resource
Conflict et rendue publique le 19 octobre
2010 par Mines Alerte Canada (Mining
Watch Canada), 33% des 171 incidents
considérés par le groupe de recherche
impliquent des entreprises canadiennes.
Ces incidents comprennent essentielle-
ment des conflits avec les communautés
locales, des impacts négatifs sur l’environ-
nement, des violations des droits de la per-
sonne et des comportements qui ne sont
pas éthiques. Quoique nuancée par le fait
que près des trois quarts des entreprises
extractives opérant à l’étranger soient
canadiennes, l’étude souligne que ces vio-
lations demeurent inacceptables.
Malgré cette publication, les députés
fédéraux ont choisi de ne pas adopter
le projet de loi C-300. Élaboré par John
McKay, député du Parti libéral du Canada,
ce projet a été présenté pour une première
lecture le 9 février 2009 à la Chambre des
communes. Concrètement, selon l’article
3, le texte proposé visait à assurer que les
sociétés extractives canadiennes œuvrant
à l’étranger et bénéficiant d’un appui
du gouvernement du Canada «  agissent
conformément aux pratiques exemplaires
internationales en matière d’environne-
ment et respectent les engagements du
Canada à l’égard des normes internatio-
nales en matière de droits de la personne. »
Pour ce faire, les mécanismes prévus
dans le projet de loi auraient permis aux
citoyens et résidants permanents, tant du
Canada que des pays en développement
où les sociétés extractives canadiennes
mènent des activités, de déposer des
plaintes aux ministres des Affaires étran-
gères et du Commerce international. Ces
derniers auraient examiné les plaintes
en fonction de lignes directrices élabo-
rées à la suite de l’adoption du projet de
loi. Dans l’éventualité où les activités des
entreprises auraient été incompatibles
avec les lignes directrices, les ministres en
auraient avisé le président d’Exportation
et développement Canada, ainsi que le
président de l’Office d’investissement du
régime de pensions du Canada.
La défaite du projet de loi a entraîné une
importante déception au sein de diverses
organisations qui avaient soutenu son
adoption. À titre d’exemple, le Réseau
canadien sur la reddition de compte
des entreprises (RCRCE) est un réseau
regroupant vingt-trois organisations de
la société civile – dont Amnistie interna-
tionale Canada, le Conseil canadien pour
la coopération internationale et l’Institut
Nord-Sud – qui milite pour que le gouver-
nement canadien réglemente les activités
des sociétés extractives canadiennes à
l’étranger. À l’issu du vote par la Chambre
des communes, le RCRCE a émis un com-
muniqué de presse dans lequel il « regrette
profondément  » cette défaite. Ces orga-
nisations ont dû se contenter du fait que
le résultat serré traduit une plus grande
importance accordée à la responsabilité
sociale des entreprises par les élus.
Une forte opposition de la commu-
nauté des affaires
Outre l’activisme de regroupements
tel que le RCRCE, il semble que l’oppo-
sition de la communauté des affaires ait
davantage influencé le vote des députés à
Ottawa. Dans une allocution prononcée le
3 juin dernier devant le Comité permanent
des affaires étrangères et du commerce
international, le Conseil canadien des
chefs d’entreprise (CCCE) a manifesté son
désaccord envers le projet de loi C-300. En
effet, selon le CCCE, une telle loi risquait
de «  dissuader les sociétés canadiennes
de faire des investissements avantageux
dans les pays en développement ou de se
faire damer le pion par des sociétés basées
ailleurs n’ayant pas le même respect des
normes de protection de l’environnement,
de sécurité et des droits de la personne. »
Le 25 octobre, CIBC World Markets Inc. a
aussi publié une analyse selon laquelle le
projet de loi C-300, tel que formulé, serait
nuisible pour les membres de l’industrie
extractive et l’ensemble de la société cana-
dienne. Selon cette analyse, l’adoption
d’une telle loi par Ottawa risquait d’en-
traîner une délocalisation des entreprises
minières canadiennes vers d’autres juri-
dictions moins contraignantes.
Certaines organisations au sein de
la communauté des affaires ont aussi
démontré leur satisfaction à l’issu du vote.
L’Association canadienne des prospec-
teurs et entrepreneurs (ACPE) et l’Associa-
tion minière du Canada (AMC) ont ainsi
émis une déclaration dans laquelle elles se
sont félicitées de la défaite du projet de loi
en spécifiant qu’il s’agissait là d’un projet
« foncièrement imparfait ». Selon ces deux
associations, l’adoption du projet de loi
aurait mis en péril de nombreux emplois,
tant au Canada qu’à l’étranger. Parce qu’il
permettait aux concurrents des sociétés
canadiennes de déposer des plaintes fri-
voles et vexatoires sans encourir de frais
ou de risques, le projet de loi C-300 aurait
entraîné une paralysie d’importants pro-
jets miniers. L’ACPE et l’AMC ont plutôt
insisté sur la participation accrue des
entreprises canadiennes à des initiatives
volontaires de responsabilité sociale des
entreprises.
Un déséquilibre qui perdure
Au-delà du projet de loi C-300, la prise en
considération de la responsabilité sociale
des entreprises extractives par le gouver-
nement canadien résulte essentiellement
d’un rapport du Comité permanent des
affaires étrangères et du commerce inter-
national déposé en 2005. À la suite de ce
rapport, le gouvernement canadien avait
annoncé la mise sur pied de Tables rondes
nationales sur la responsabilité sociale des
entreprises, soit un processus de consul-
tation qui a mené à la publication d’un
rapport par le Groupe consultatif en mars
2007. Malgré les recommandations de ce
groupe, legouvernement canadien achoisi
de s’en tenir à l’élaboration d’une politique
plutôt que de réglementer les activités des
sociétés extractives. Lancée en mars 2009
et intitulée Renforcer l’avantage cana-
dien : Stratégie de responsabilité sociale
des entreprises pour les sociétés extractives
canadiennes présentes à l’étranger, cette
politique vise à augmenter la capacité des
entreprises à gérer les impacts sociaux et
environnementaux associés à leurs acti-
vités. En somme, au terme de l’ensemble
de ce processus, le Canada avait choisi
de favoriser une promotion de la respon-
sabilité sociale des entreprises plutôt que
de réglementer les activités des sociétés
extractives canadiennes à l’étranger.
La défaite du projet de loi C-300 s’inscrit
donc dans la même lignée que cette posi-
tion. Plus largement, ce refus pérennise
un déséquilibre manifeste entre les pro-
tections dont jouissent les sociétés extrac-
tives à l’étranger et les obligations qu’elles
doivent respecter. D’une part, la signature
d’accords de promotion et de protection
des investissements étrangers assure aux
sociétés extractives canadiennes une pro-
tection de leurs investissements contre
les risques politiques auxquels elles s’ex-
posent. Ainsi, en signant ces traités, les
États octroient aux investisseurs étrangers
des garanties de traitement et un recours
direct devant un tribunal arbitral interna-
tional dans l’éventualité d’un litige avec
l’État hôte des investissements. D’autre
part, ces accords n’imposent aucune obli-
gation aux investisseurs quant à leurs acti-
vités qu’ils mènent à l’étranger. En refu-
sant d’adopter le projet de loi C-300, les
députés ont donc laissé filer une occasion
de contrebalancer les protections offertes
aux sociétés extractives canadiennes par
un mécanisme qui aurait incité ces entre-
prises à limiter les impacts négatifs de
leurs activités sur l’environnement et sur
les sociétés dans lesquelles elles opèrent.
Drapeau hissé lors d’une manifestation par les communautés locales
contre les activités des sociétés minières canadiennes dans la municipa-
lité de Chicomuselo, au Mexique.
SIPAZ Blog sipazen.files.
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rema3.jpg
17Volume 5 - Numéro 3 - Octobre 2010 www.regardcritique.ulaval.ca
En matière de politique étrangère, la stratégie du Canada a longtemps consisté
à user de son soft power pour promouvoir les valeurs qui lui étaient chères.
Cette tendance a également été remarquée à l’échelle des Amériques dans
le cadre de sa participation à l’Organisation des États américains (OÉA). La
décision du Canada d’adhérer à l’OÉA a toutefois été prise pour des raisons
stratégiques qui résultaient du contexte bien particulier de l’époque.
1990-2010 : 20 ans de participation
canadienne à l’OÉA
Le rôle du Canada dans le système interaméricain
GABRIEL COULOMBE
Candidat à la maîtrise en Études internationales
Université Laval
Auxiliaire de recherche
au Centre d’études interaméricaines
gabriel.coulombe.1@ulaval.ca
La décision du Canada
d’adhérer à l’OÉA
C’est sous le leadership du premier
ministre Brian Mulroney que le Canada
est devenu, le 8 janvier 1990, un membre
à part entière de l’OÉA. Tel que l’a souligné
l’actuel ministre des Affaires étrangères
du Canada à l’occasion d’un discours
prononcé lors du vingtième anniversaire
de l’adhésion du Canada à l’OÉA, cela
s’inscrivait dans un contexte de réorienta-
tion de la politique étrangère canadienne
au profit d’une plus grande participation
dans les affaires de l’hémisphère améri-
cain. L’époque des tensions Est-Ouest, des
dictatures et de l’instabilité en Amérique
latine tirait à sa fin et l’influence de l’OÉA
dans la région semblait désormais apte
à se concrétiser. Cela incita notamment
le Canada à venir grossir les rangs de la
plus vieille organisation régionale du
monde, d’autant plus qu’un nombre gran-
dissant de Canadiens provenant de tous
les secteurs affichaient un enthousiasme
considérable à l’égard des relations avec
les pays de la région.
Le Canada percevait alors le système
interaméricain comme une arène dans
laquelleilpourraitjouerunrôleconstructif
sans toutefois se compromettre dans les
conflits historiques entre les États-Unis et
les pays de sa cour arrière. Tant du point
de vue gouvernemental que dans la pop-
ulation en général, la décision de joindre
cette organisation ne faisait toutefois pas
l’unanimité. Plusieurs considéraient que
l’OÉA était une institution moribonde et
croyaient que le Canada ne saurait trouver
sa place entre les États-Unis dominants
et ses voisins latino-américains. Pour
Gordon Mace, professeur de sciences
politiques à l’Université Laval, le Canada
a choisi de joindre l’OÉA afin d’utiliser
stratégiquement l’organisation comme
un outil pour tenter de minimiser sa très
forte dépendance envers les États-Unis,
susceptibles d’engager des politiques
économiques protectionnistes à tout
moment. Le Canada désirait également
renforcer les institutions multilatérales
régionales et manifester explicitement sa
volonté d’accroître son implication dans la
gestion des affaires de l’ensemble du con-
tinent. La signature de l’Accord de libre-
échange canado étatsunien, le 2 janvier
1988, s’est avérée n’être que la première
étape de ce nouvel engagement envers
l’hémisphère américain, dans un contexte
où le monde était en train de s’organiser
en blocs économiques.
Un bilan positif
Depuis que le Canada a fait son entrée
à titre de membre à part entière de l’OÉA,
sa participation a été particulièrement
importante dans les domaines de la gou-
vernance démocratique, de la sécurité,
du libre-échange et du respect des droits
humains. Le Canada a également tiré plu-
sieurs bénéfices de son implication dans
l’OÉA, notamment en faisant avancer ses
propres intérêts économiques et politi-
ques dans la région. Pour l’année 1988, les
échanges commerciaux entre le Canada
et l’ALC totalisaient six milliards de dol-
lars américains (dollars US) alors que 20
ans plus tard, ils s’élevaient à 46 milliards
de dollars US. Quant au commerce entre
le Canada et les États-Unis, il est passé
de 187 à 603 milliards de dollars US par
année au cours de la même période.
Selon Maxwell Cameron, professeur
de sciences politiques à l’Université de la
Colombie-Britannique, l’engagement du
Canada en ALC au cours des dernières
décennies a été guidé par trois postulats
prétendument interdépendants  : que la
région devenait de plus en plus démocra-
tique, qu’elle épousait le libéralisme éco-
nomique, et que, par conséquent, il était
raisonnable d’espérer l’avènement d’une
attitude plus coopérative et pragmatique
dans les relations interaméricaines. Force
est de constater que pareil scénario ne
s’est pas totalement manifesté. Dans les
faits, la région s’est polarisée par rapport
à l’attitude à adopter à l’endroit du libé-
ralisme économique. Cette polarisation,
combinée à l’échec des négociations de
la Zone de libre-échange des Amériques
(ZLÉA), a amené le Canada à délaisser la
voie du multilatéralisme en signant des
accords de libre-échange bilatéraux avec
les régimes n’ayant pas tourné le dos à
la doctrine néolibérale, dont le Chili, la
Colombie, le Costa Rica, le Panama et le
Pérou. En ce sens, l’accroissement des
conflits résultant des divergences idéolo-
giques dans les Amériques au cours de la
dernière décennie n’a pas aidé le Canada à
jouer un rôle constructif au sein de l’OÉA,
où les tensions bilatérales sont fréquem-
ment exposées au grand jour.
Pour José Miguel Insulza, secrétaire
général de l’OÉA, le Canada a toujours été
particulièrement remarquable en tant que
modérateur et promoteur de la démocratie
dans le continent. Dès 1990, le Canada a
appuyé la création de l’Unité pour la pro-
motion de la démocratie (UPD) – précur-
seur de l’actuel Secrétariat des affaires
politiques –, qui vise à offrir un appui
technique aux pays membres afin qu’ils
puissent favoriser le développement de
leurs régimes démocratiques. Le Canada
a ensuite contribué à faire de la démo-
cratie une exigence explicite de l’adhé-
sion à l’OÉA en participant d’une manière
importante à l’établissement de la Charte
démocratique interaméricaine, qui a été
signée par tous les membres de l’orga-
nisation à Lima (Pérou) le 11 septembre
2001. Le soutien du multilatéralisme pour
le développement de la démocratie dans
les Amériques à travers l’OÉA représente
donc, depuis 1990 et encore aujourd’hui,
une priorité de l’engagement canadien
dans la région. Lorsqu’on considère
qu’une majorité de Latino-Américains
disent préférer la stabilité économique à la
présence d’un régime démocratique, il va
de soi que le Canada se doit de continuer
d’œuvrer en ce sens.
L’avenir des relations entre le Canada
et les Amériques
En juillet 2007, lorsqu’il a présenté sa
nouvelle Stratégie pour les Amériques –
qui consiste à renforcer le rôle du Canada
dans le continent –, le premier ministre
Stephen Harper réitérait la volonté du
Canada de promouvoir un hémisphère sûr
et prospère fondé sur le respect des droits
humains, des valeurs démocratiques, de
la règle de droit et de la liberté. Le premier
ministre Harper décrivait cette stratégie
comme une « troisième voie », qui con-
siste à promouvoir tant la libéralisation
économique que le renforcement de la jus-
tice sociale afin de favoriser le développe-
ment dans la région.
Dans la pratique, le Canada doit bien
sûr chercher les bénéfices mutuels dans
ses relations avec les États des Amériques,
mais il ne doit pas perdre de vue qu’il est
fondamental que cela aille au-delà des
simples questions du commerce et de la
prospérité. Le Canada doit aussi s’affairer
à renforcer les groupes de la société civile
de l’ALC ainsi que la coopération multi-
latérale en matière d’éducation, de santé
et de développement durable. C’est avant
tout en luttant activement contre les iné-
galités et l’exclusion sociale à travers l’en-
semble du continent que le Canada aura le
plus de chances d’accomplir les objectifs
qu’il s’est fixé dans sa Stratégie pour les
Amériques.
Par ailleurs, les pays de l’ALC ont mani-
festé, en février dernier, la possibilité de
créer une nouvelle organisation régio-
nale  qui succèderait au Groupe de Rio:
la Communauté des États de l’Amérique
latine et des Caraïbes. L’avènement de
ce nouveau bloc politique – que l’on sou-
haite créer afin de diminuer l’influence
de l’Amérique de Nord dans l’hémisphère
– diminuerait certainement le prestige
et l’influence de l’OÉA dans la région.
Puisque les pays de l’ALC formaliseront
probablement la création de cette institu-
tion lors d’un sommet qui se tiendra dans
la capitale vénézuélienne en juillet 2011,
le Canada devra continuer de concentrer
ses efforts sur le renforcement des rela-
tions bilatérales avec les pays de l’hémis-
phère s’il désire maintenir une certaine
influence sur le continent.
*Une version longue de cet article est
publiée sur le site web du Centre d’études
interaméricaines (CEI) au www.cei.ulaval.
ca dans l’onglet « chronique ».
20 ans de collaboration MAECI
Allan Culham (à gauche), Représentant
permanent du Canada à l’OÉA
www.oas.org
18 Volume 5 - Numéro 4 - Novembre 2010www.regardcritique.ulaval.ca
MAXIME PINARD
Master 2 d’histoire
Université Paris IV-Sorbonne
Responsable de formations à l’IRIS (Institut de relations
internationales et stratégiques)
maxime.pinard@gmail.com
L’Allemagne de 2010: une affirmation de
puissance au-delà de faiblesses persistantes
À l’occasion du sommet européen de septembre dernier, le président français
Nicolas Sarkozy a assuré la presse du soutien de l’Allemagne dans sa politique
d’expulsion des immigrés illégaux, et en particulier des Roms. La réaction ne
s’est pas faite attendre, le ministre des affaires étrangères allemand et le porte-
parole de la chancelière Angela Merkel démentant formellement l’existence
même d’une telle discussion et faisant passer ainsi le président Sarkozy pour
un menteur.
Un tel acte vis-à-vis d’un allié historique
n’aurait jamais pu avoir lieu de façon aussi
médiatique il y a encore un an. Il semble
montrer une affirmation croissante de la
puissance allemande, qui ne se contente
plus d’être « un géant économique et un
nain politique ». Cette nouvelle position,
au sens politique du terme, ne va évidem-
ment pas sans conséquences: l’Allemagne
se cherche, au risque d’être parfois cri-
tiquée. Retour sur cette année 2010, qui
illustre assez bien les forces et lacunes
allemandes.
La crise grecque, un piège pour l’Alle-
magne?
Lorsqu’à l’automne 2009, le gouverne-
ment grec décide de dire la vérité sur le
déficit budgétaire du pays (12,7% du PIB au
lieu de 6%), les marchés perdent confiance
et spéculent sur une faillite de l’État. Mais
indirectement, c’est l’Europe qui est visée,
en particulier sa capacité à réagir. Tous
les regards se tournent vers l’Allemagne,
considérée comme le modèle européen en
matière de rigueur budgétaire. La chance-
lière Merkel est accusée, à juste titre, de ne
pas donner un signal clair aux marchés,
en tergiversant sur les décisions à prendre
à l’égard de la Grèce. La menace d’exclu-
sion de la Grèce de la zone euro ou le refus
de l’aider la font surnommer «  Madame
No »; beaucoup de commentateurs politi-
ques ont parlé d’égoïsme, voire d’absence
totale d’intuition politique.
On pourrait plutôt y voir une volonté de
la Chancelière de montrer que l’Europe n’a
pas pour mission de porter immédiate-
ment secours aux États tricheurs et qu’une
leçon est essentielle pour éviter toute nou-
velle catastrophe.
Par ailleurs, il convient de rappeler deux
réalités liées proprement à la situation
politique allemande: la constitution fait
que le chancelier n’a pas les mains libres
pour agir dans l’instant, comme le permet
le système français par exemple; il doit
s’assurer l’appui des présidents des Län-
ders (régions). Deuxièmement, le discours
très ferme de Merkel sur la Grèce doit être
compris comme un discours dicté par
des considérations politiques internes, la
chancelière ayant du faire avec des élec-
tions en Rhénanie du Nord-Westphalie
(9 mai). Les électeurs de cette région, où
la croissance économique est plus faible
qu’ailleurs, ont été très sensibles à la posi-
tion allemande sur le dossier grec, car elle
est une source possible d’aides supplé-
mentaires à un État tricheur. Malgré un
discours parfois populiste, la coalition de
Merkel a perdu la région, d’où un affaiblis-
sement de la chancelière.
L’Allemagne, une puissance
économique qui se mue en puissance
politique
En dépit de ces « échecs » en politique
intérieure, la chancelière arrive à main-
tenir l’Allemagne à un niveau économique
inégalé en Europe. Quelques chiffres: une
croissance de 2,2% pour cette année, un
déficit public d’à peine 3,1%, un excédent
commercial de plus de 135 milliards en
2009... Un exemple ne fait pas une preuve,
mais une comparaison avec la France, par
exemple, montrerait le fossé qui sépare les
deux grandes puissances européennes. La
France a de plus en plus de mal à avoir les
moyens de ses ambitions, ses moindres
propositions étant dépréciées à la vue de
sa propre situation économique, à bien
des égards, calamiteuse.
A l’inverse, l’Allemagne se sert de sa
puissance économique comme d’un
levier politique sûr, à même d’affirmer son
influence à l’échelle européenne. En effet,
pour l’instant, l’Allemagne cherche avant
tout à agir au niveau européen et en par-
ticulier avec les nouveaux pays entrants.
Sommes-nous dans une «  Europe alle-
mande », comme le pensent certains édi-
torialistes politiques français? L’expres-
sion est évidemment caricaturale, mais
elle n’est pas dépourvue de fondement.
Si l’Allemagne est arrivée à un tel niveau,
ce n’est que par des sacrifices certains que
peu de pays auraient été capables de faire:
âge de la retraite reculé, aides au chômage
très encadrées, réformes en profondeur
pour améliorer la compétitivité du pays...
Un seul chiffre: selon l’Office fédéral des
statistiques (étude du 8 septembre), l’Alle-
magne est le pays de l’Union européenne,
où les salaires ont le moins augmenté en
10 ans!
Reste que cette situation, apparemment
si avantageuse pour l’Allemagne, peut se
retourner contre elle et ce pour deux rai-
sons. Tout d’abord,   le décalage écono-
mique vis-à-vis de ses partenaires com-
merciaux pourrait être source de conflits,
voire de pertes de marché, les seconds ne
pouvant suivre la cadence et les prix alle-
mands. Or, les exportations constituent
le principal moteur économique du pays.
De même, le succès allemand en Chine
(exportation de machines) ne saurait
durer: il y a de fortes chances, si ce n’est
déjà fait, que les techniques industrielles
allemandes soient pillées par les sous-
traitants chinois, qui fabriqueront dans
quelques années les mêmes machines à
des prix défiant toute concurrence.
Par ailleurs, l’Allemagne a tendance à
jouer solo, à l’image de ses relations avec la
Russie pour son approvisionnement éner-
gétique. Au lieu de chercher une réponse
européenne à même d’aider les États d’Eu-
rope de l’Est, l’Allemagne négocie en bila-
téral, appliquant à merveille la Realpolitik
mais négligeant ses partenaires euro-
péens. Pourtant, l’Allemagne aurait tout
à gagner à prendre la tête d’une véritable
gouvernance économique européenne, en
y imposant diplomatiquement ses prin-
cipes de rigueur budgétaire et de sacrifice
pour les générations futures.
Enfin, rappelons que l’Allemagne a
des soldats en Afghanistan, plus que la
France par ailleurs. Certes, cela demeure
dans le cadre de l’OTAN, mais force est de
constater que l’Allemagne veut montrer
aux grandes puissances mondiales qu’elle
peut, elle aussi, intervenir sur des théâtres
d’opérations militaires.
L’Allemagne de 2010 est un pays méta-
morphosé grâce à dix ans de sacrifices qui
lui ont permis de devenir une puissance
économique mondiale et désormais LE
leader européen. Elle profite de la faiblesse
française pour se muer en puissance poli-
tique, à même d’influencer concrètement
les orientations européennes (ce qui
constitue sa priorité). Toutefois, des fai-
blesses internes demeurent, à l’image de
son système politique qui la limite dans
l’action instantanée, ou de la coalition que
la chancelière Merkel tente de diriger de
son mieux, au prix de concessions parfois
douloureuses.
Un sujet demeure en suspens cepen-
dant: quelle attitude adopter à l’égard de la
Turquie? Rappelons que la communauté
turque est la minorité la plus importante
en Allemagne, ce qui a une influence cer-
taine dans les choix de Merkel.
Gageons que «  la femme la plus puis-
sante du monde  » (selon le magazine
Forbes et ce pour la quatrième année)
saura trouver les mots pour convaincre
de la nécessité d’une adhésion de la Tur-
quie à l’Europe. L’Allemagne aurait tout à
y gagner,  l’Europe en sortirait grandie à
plus d’un titre et Angela Merkel entrerait
dans l’Histoire.
Angela Merkel, la Chancelière allemande
topnews.net.nz
Angela Merkel et Vladimir Poutine lors d’une rencontre à Heiligendamm en 2007 g-8.de
19Volume 5 - Numéro 4 - Novembre 2010 www.regardcritique.ulaval.ca
La Société des relations internationales
de Québec (SORIQ), organisme à
but non lucratif et à caractère non
partisan, a pour mission de promouvoir
l’intérêt du public à l’égard des relations
internationales.
Tribune internationale reconnue, elle
permet aux milieux économique et
politique, à la haute fonction publique,
aux universitaires ainsi qu’aux milieux de
la culture et des communications d’avoir
un accès privilégié à une information et
des contacts de qualité nécessaires à
une compréhension juste de ces enjeux
et à une action efficace sur la scène
internationale.
La SORIQ sert de forum où l’on
aborde et analyse, par des exposés,
des discussions et des débats,
toutes les dimensions des relations
internationales. 
Monsieur Benjamin a dédié une bonne
partie de son allocution à la sécurité,
qui est, plus que jamais, un thème fon-
damental lorsqu’il est question d’avion
civile. Il a d’abord souligné la nécessité
pour les divers gouvernements d’unir
leurs efforts en matière de lutte contre le
terrorisme aérien. Il a également insisté
sur l’importance de renforcer la sécurité
à bord des avions-cargos, étant donné que
40 % des biens manufacturés échangés
dans le monde transitent par avion. Ces
vols, qui, de son propre aveu, constituent
le maillon faible de la sécurité aérienne,
représentent d’ailleurs un risque supplé-
mentaire lorsqu’un avion transporte à la
fois de la marchandise et des passagers.
Selon lui, l’objectif principal par rapport à
la sécurité demeure toutefois d’en arriver
à trouver un juste équilibre entre, d’une
part, des mesures de sécurité abusives
ayant pour effet de décourager le trans-
port aérien et, d’autre part, des mesures
trop libérales pouvant en venir à menacer
la sécurité dans les vols.
Raymond Benjamin a finalement abordé
le thème des impacts qu’a l’aviation civile
sur l’environnement. Il a rappelé que bien
que cette industrie en expansion n’était
responsable que de 2 % des émissions de
CO2 à l’échelle planétaire, elle devait tout
de même s’investir activement dans la
lutte contre les changements climatiques.
Raymond Benjamin, Secrétaire général de l’OACI
Les défis et les enjeux de l’aviation civile
internationale en ce début de XXIe
siècle
Le 3 novembre dernier, monsieur Raymond Benjamin, Secrétaire général de
l’Organisation de l’aviation civile internationale (OACI), a profité de la tribune
de la Société des relations internationales de Québec (SORIQ) pour offrir
une allocution traitant de la sécurité, du développement et des impacts
environnementaux du transport aérien à l’échelle mondiale.
C’est en ce sens que l’OACI désire notam-
ment : mettre en place des normes inter-
nationales sur l’émission de CO2 par les
moteurs d’avion d’ici à 2013, développer
des carburants pour avions moins pol-
luants et améliorer à raison de 2 % par
année le rendement du carburant, et ce,
jusqu’en 2050.
Cette présentation survenait quelques
semaines après que se soit tenue, au siège
de l’organisation à Montréal, la 37e
Assem-
blée triennale de l’OACI, qui a rassemblé
60 ministres et 1600 délégués provenant
de 175 pays.
Gabriel Coulombe
Activité à venir
Date : 25 novembre 2010
Heure : 11h30
Lieu: Université Laval
Pavillon La Laurentienne,
Salle 1334
Nagoya,
émergence d’un
partenariat
global pour protéger
la vie sur Terre
Par Dr. Ahmed Djoghlaf,
secrétaire exécutif de la Convention
sur la diversité biologique (CDB)
3e édition
HEI-PubRegCritique2:Institut québécois des hautes études internationales 28/09/10 20:08 Page 1
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REGARDCRITIQUE_novembre2010_VFinale

  • 1. LE JOURNAL DES HAUTES ÉTUDES INTERNATIONALES VOLUME 5 NUMÉRO 4 NOVEMBRE 2010 En matière de politique étrangère,lastratégieduCanada a longtemps consisté à user de son soft power pour promouvoir les valeurs qui lui étaient chères. Cette tendance a également été remarquée à l’échelle des Amériques dans le cadre de sa participation à l’Organisation des États américains (OÉA). La décision du Canada d’adhérer à l’OÉA a toutefois été prise pour des raisons stratégiques qui résultaient du contexte bien particulier de l’époque. La crise d’un système CÉDRIC LETERME Candidat à la maîtrise en Études internationales Université Laval [email protected] Émeutes de la faim, catastrophes climatiques, krachs financiers, il apparaît de plus en plus évident que tous ces événements constituent autant d’aspect d’une seule et même crise : celle de la globalisation néolibérale, mais plus largement de l’économie capitaliste dont elle n’est que l’expression actuelle au niveau mondial. Si les résistances à ce modèle enregistrent des victoires indéniables, elles butent toujours sur l’absence d’une coordination globale de leurs actions capable d’égaler l’ordre auquel elles s’opposent. «  Un autre monde est nécessaire  ». Telle pourrait être la nouvelle maxime du mouvement altermondialiste tant il semble que le monde actuel prend l’eau de toute part. Le défi environnemental se fait chaque jour plus pressant. Les événe- ments météorologiques extrêmes se mul- tiplient sous l’effet du bouleversement climatique et si cette situation est suffi- samment inquiétante en soi, elle est pour- tant encore loin de résumer l’ampleur du problème écologique auquel nous faisons face. Chaque année, l’ONG Global Foot- print Network fixe la date à laquelle l’ac- tivité humaine a épuisé l’ensemble des ressources naturelles que la planète est capable de générer en un an. Pour 2010, ce seuil a été atteint dès le mois d’août. Les scientifiques estiment que le rythme actuel d’extinction des espèces est de 100 à 1000 fois celui du rythme naturel. Selon Greenpeace, la production annuelle de substances toxiques est passée de 1 mil- lion de tonnes en 1930 à 400 millions de tonnes aujourd’hui, dont de nombreuses ont la particularité d’être à la fois « bioac- cumulables (accumulation dans les tissus vivants et dans la chaîne alimentaire), peu biodégradables et potentiellement toxi- ques  ». Les catastrophes industrielles se succèdent (marées noires, fuites toxiques) et contribuent un peu plus chaque jour à la contamination de notre environnement qui approche dangereusement du point de non-retour. Face à cette situation, que chacun sait être le résultat direct d’une économie guidée par un productivisme P.17 www.oas.org pourlafrance.fr P.2 MONDIALISATION ET CRISES : ET SI TOUT DEVAIT CHANGER ? L’EXPLOITATION DES RÉSERVES PÉTROLIÈRES AFRICAINES PROSTITUTION ET TRAITE DES ÊTRES HUMAINS ÉLECTIONS PRÉSIDENTIELLES EN CÔTE D’IVOIRE P.11 P.13 P.14 Les 20 ans du Canada à l’OÉA
  • 2. 2 Volume 5 - Numéro 4 - Novembre 2010www.regardcritique.ulaval.ca beau jeu de faire jouer les différentes légis- lations sociales, fiscales et environnemen- tales nationales les unes contre les autres afin de maximiser son rendement. Du côté des pays industrialisés, stagnation sala- riale, précarisation de l’emploi et remise en cause des services publics marquent l’effritement de modèles sociaux conquis de hautes luttes. Le Fond Monétaire Inter- national (FMI) a ainsi calculé qu’au sein des pays du G7, la part des salaires dans le PIB a baissé de 5,8% entre 1983 et 2006, illustrant la dégradation marquée de la situation du travail par rapport au capital sous le coup de la globalisation. Du côté des pays en développement, les joies de l’intégration économique mondiale se traduisent plutôt par le pillage des res- sources naturelles et la surexploitation d’une main-d’œuvre vulnérable et abon- dante, dont les retombées économiques sont accaparées par quelques privilégiés. La Chine est certes devenue la deuxième économie mondiale, mais elle a égale- ment rattrapé les États-Unis en termes d’inégalités. Partout on assiste au délite- ment du lien social sous le coup d’un indi- vidualisme exacerbé et au paradoxe de l’isolement croissant au sein de sociétés pourtant hyperconnectées. Selon Richard Wilkinson et Kate Pickett, auteurs de l’ouvrage The Spirit Level – Why More Equal Society Almost Always Do Better, même les nantis finissent par souffrir du caractère inégalitaire des sociétés dans lesquelles ils vivent. Ils démontrent en effet que les pays les plus inégalitaires affichent de piè- tres résultats en ce qui concerne différents indicateurs sociaux (santé, criminalité, stress, consommation de drogue, obé- sité, etc.) ce qui contribue à en dégrader significativement le cadre de vie par rap- port aux sociétés plus équitables. À telle- ment vouloir gagner individuellement, on finirait donc par perdre collectivement. C’est que, n’en déplaise à la vulgate libé- rale, l’homme demeure avant tout un être social. Toutefois, la forme insolente qu’af- fiche l’industrie du luxe au beau milieu d’une des pires crises économiques du siècle montre que les inégalités ont encore de beaux jours devant elles. Naturellement, la crise trouve aussi son expression dans la sphère politique. La globalisation a renforcé l’idée selon laquelle l’économie serait un domaine autonome, régi par ses lois propres, aux- quelles le politique ne peut, au mieux, qu’essayer de s’adapter. Karl Polanyi avait déjà observé que cette croyance entrai- nait une subordination totale du politique aux exigences de l’économie. Et de fait, on voit nos démocraties se réduire chaque jour un peu plus à une gestion purement instrumentale de la société destinée à en maximiser l’efficacité économique. On ne discute que des moyens, plus personne ne semblant contester les fins. D’où un désintérêt croissant des citoyens envers un débat politique où les conflits de per- sonnes supplantent allègrement les ques- tions de fond. L’abstention est d’ailleurs en progression dans l’ensemble des pays occidentaux depuis 60 ans. Au Canada, lors des dernières élections fédérales, ils étaient 40% à ne pas juger utile d’aller voter. En 2000, Susan Pharr et Robert D. Putnam publient Disaffected Democracies, dans lequel on peut apprendre que si en 1968, 30% des Canadiens avaient encore grandement confiance dans leurs partis politiques, en 1999, cette proportion n’était plus que de 11%. De manière peut- FlickrDes étudiants français lors des manifestations contre la réforme des retraites. Le capitalisme est fréquemment désigné comme l’élément commun aux crises actuelles. Rédacteur en chef   : Hobivola A. Rabearivelo Responsable aux affaires administratives  : Gabriel Coulombe Responsable aux communications et à la distribution  : Émilie Desmarais-Girard Coordonnateur des évènements et activités  : Félix Beaudry-Vigneux Co-responsables de la publicité  : Fernanda Brasil et Elena Mizrokhi Concepteur graphique  : Gabrielle Matte Caricaturiste : Émilie Desmarais-Girard Vous souhaitez collaborer à la parution du prochain numéro de Regard critique, soumettez votre thème à [email protected] Pour toute question, commentaire ou si vous désirez annoncer dans Regard critique, prière de contacter [email protected]. Les opinions présentées dans les différents articles n’engagent que leurs auteurs. L’ÉQUIPE DU REMDEI Regroupement des étudiants à la maîtrise et au doctorat en études internationales PRÉSIDENTE  : Audrey Auclair VICE-PRÉSIDENTE AUX AFFAIRES SOCIOCULTURELLES  : Julianne Thomas-Drolet VICE PRÉSIDENTE AUX AFFAIRES ACADÉMIQUES  : Laurence Houssou VICE-PRÉSIDENT AUX AFFAIRES EXTERNES  : Sulaiman Al-Shaqsi VICE-PRÉSIDENTE À L’ADMINISTRATION  : Jihane Lamouri VICE-PRÉSIDENT AUX FINANCES  : Martin Dionne REPRÉSENTANT AU DOCTORAT  : Daniel Navarro-Castano REPRÉSENTANTE DE 1ÈRE ANNÉE À LA MAÎTRISE  : Marilyse Cournoyer Notre mission consiste à défendre les intérêts de nos membres, à promouvoir la vie étudiante au sein du programme, à assurer la reconnaissance du programme et de ses diplômés, ainsi que de représenter nos membres auprès de toutes les personnes et instances susceptibles de contribuer à l’atteinte de ces objectifs. N’hésitez pas à nouscontacterpourtoutesquestionsconcernantnosprogrammesetlavieétudiante. Éditorial Chers lecteurs, L’équipe de Regard critique, le journal des hautes études internationales, est fière de vous présenter son nouveau numéro dont le thème central porte sur la mondialisation et les crises qui en résultent. « Depuis quelques années, je m’interroge sur les racines culturelles et anthro- pologiques du capitalisme de marché qui est intrinsèquement injuste et stresse toujours plus les ressources humaines et naturelles. » Alors qu’il recevait le 28 octobre dernier un Doctorat honoris causa de l’Université de Montréal, Pascal Lamy, Directeur général de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) se questionnait sur l’un des emblèmes phares de la mondialisation, le capitalisme libéral. Cette remise en cause émanant d’une des principales institutions de la gouvernance mondiale est particulièrement significative d’une crise dans la conception de la mondialisation. Est-on au crépuscule du capitalisme libéral ? Tout doit-il changer ? La mondialisation est venue avec ses bons et mauvais côtés, et c’est sur ces aspects que nos contributeurs tentent d’éclairer nos lanternes pour nourrir notre réflexion sur les changements que requièrent les modalités de la mondialisation. Cette édition de Regard critique nous offre aussi de porter notre atten- tion sur d’autres questions d’actualité, comme les 20 ans du Canada dans l’Organisation des États Américains ou les élections présidentielles en Côte d’Ivoire. Comme à l’habitude, Regard critique s’efforce de mettre en avant une variété de sujets et de points de vue, dans des articles rédigés par des étu- diants désireux de vous informer sur les problématiques internationales.    Bonne lecture, HOBIVOLA A. RABEARIVELO Rédacteur en chef insoutenable et le mythe d’une croissance illimitée, les États en sont toujours à se chamailler autour de leurs pourcentages respectifs de réduction des gaz à effet de serre (GES) et à miser sur la techno- logie pour nous tirer d’affaire. Étonnam- ment les dirigeants du G20, d’ordinaire si prompts à s’inquiéter de la dette que nous laisserons à nos enfants, n’ont pas l’air de s’inquiéter outre mesure de l’état de la pla- nète sur laquelle ils grandiront. Mais la crise actuelle est également sociale. 30 ans de néolibéralisme effréné surfant sur le triomphe d’un capitalisme désormais privé de sa principale alterna- tive communiste ont abouti à une explo- sion des inégalités, tant au niveau mon- dial qu’à l’intérieur même des États, pays développés inclus. Le capital mondialisé a
  • 3. 3Volume 5 - Numéro 4 - Novembre 2010 www.regardcritique.ulaval.ca être encore plus marquante, des popula- tions anciennement soumises à la dicta- ture affichent également une désillusion croissante face à la démocratie telle qu’elle leur est proposée. Une vaste étude réalisée sur la question en Amérique Latine par le Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD) en 2004 révélait ainsi que seul 43% des citoyens y soute- naient la démocratie et 20% d’entre eux faisaient confiance aux partis politiques et à leurs Parlements. La même étude mon- trait également une hausse généralisée de l’abstention dans la région, y compris dans les pays où le vote est obligatoire, comme en Argentine ou en Équateur. Il est difficile de ne pas interpréter ces résultats comme l’échec patent d’une conception des droits politiques dissociée de leurs pendants économiques et sociaux. Il est tout aussi difficile de ne pas voir, dans le contexte actuel, la dimension économique de la crise. L’accumulation capitaliste a trouvé dans la financiari- sation de l’économie et son intégration globale l’opportunité de porter son ren- dement à des niveaux jusque-là inespérés. Elle a été aidée dans cette entreprise par une science économique plus que jamais dominée, à partir des années 1980, par une foi aveugle dans l’efficacité des mar- chés. Privatisation, libéralisation et déré- gulation sont devenues les maîtres-mots du programme économique néolibéral, censé aboutir à une efficacité allocative maximum et, par extension, au bien-être collectif. Dans les faits, cela s’est plutôt traduit par un phénomène de concentra- tion record dans la plupart des secteurs industriels, renforcée par les innom- brables fusions-acquisitions. À l’heure actuelle, 50 des 100 premières économies mondiales sont des firmes multinatio- nales et le chiffre d’affaire cumulé des cinq premières est égal au PIB des 46 pays les plus pauvres de la planète, selon les don- nées du World Investment Report, publié chaque année par la Conférence des Nations Unies sur le Commerce et le Déve- loppement (CNUCED). On a également vu apparaître des investisseurs institution- nels (fonds de pensions, hedge funds, etc.) à la force de frappe financière démesurée, disposant d’un véritable droit de veto sur les politiques économiques et sociales des États. Sans parler de l’instabilité finan- cière croissante qui a accompagné l’inter- connexion progressive des marchés finan- ciers au niveau global, rendant les effets de contagion particulièrement dévastateurs. Pourtant, une particularité intéressante des modèles économiques dominants est qu’ils nient, par construction, la possibi- lité même des crises puisque les marchés sont supposés s’autoréguler. Or, évidem- ment, des crises il y en a. Il suffit de penser à l’Asie en 1997, à la bulle Internet de 2001 ou encore à celle des subprimes de 2007- 2008 pour se convaincre de l’irrationalité destructrice de la finance globalisée. Elle ne doit toutefois pas masquer l’irrationa- lité tout aussi avérée du capitalisme, qui, pas plus que le marché, n’est capable, une fois laissé à lui-même, de s’autoréguler pour éviter d’aller dans le mur. La contra- diction est connue depuis Marx. D’une part, l’objectif de maximisation des pro- fits exerce une pression à la baisse sur les salaires. D’autre part, ce même objectif nécessite une croissance de la consom- mation reposant sur ces mêmes salaires. Ces dernières années, cette contradiction a été résolue par un recours massif à l’en- dettement privé et par des stratégies axées sur les exportations, mais ces solutions sont en train de montrer toute l’étendue de leurs limites. Une chose est certaine : le constat n’est pas rose. Bien sûr, il ne faut pas tomber danslepiègequiconsisteàexagérerlespro- blèmes propres à une époque en refusant de voir les améliorations, bien réelles, qui l’accompagnent. Mais si l’aggravation des injustices sociales ou de l’instabilité éco- nomique n’engagent in fine que la stabilité d’une certaine configuration historique des rapports de pouvoir, la contrainte éco- logique menace quant à elle la possibilité même pour l’Homme d’assurer sa propre survie en tant qu’espèce. Et l’Humanité ne s’y trompe pas. Hormis quelques exaltés, ils sont peu nombreux aujourd’hui à nier la nécessité d’un changement décisif d’orientation. La kyrielle de mouvements sociaux que l’on regroupe vaguement sous le terme d’  «  altermondialistes  » a indéniablement réussi à faire passer, ces dernières années, bon nombre de ses revendications dans le débat public, aidée en cela par la multiplication des crises objectives au sein du système. Ce vaste travail d’évolution des men- talités se traduit aujourd’hui sur le terrain par une prolifération d’expériences alternatives (agri- culture urbaine, coopératives d’achat direct, monnaies locales, etc.). Toutefois, le fossé demeure énorme entre ceux qui persis- tent à croire que les bases sont Déforestation au Brésil. L’activité humaine se fait de plus en plus insoutenable pour l’environnement. Alberto Cesar Greenpeace Œuvre de l’artiste de rue d’origine anglaise, Banksy, dénonçant à sa façon les inégalités Nord-Sud. Banksy bonnes et qu’il suffirait de quelques amé- nagements (à coup de gouvernance et de « développement durable ») pour repartir de plus belle et ceux qui jugent les dérives actuelles inhérentes au système et en appellent à son dépassement. Pour ceux- ci, une difficulté majeure reste (outre l’inertie naturelle propre à toute forma- tion sociale) de parvenir à articuler leurs critiques au sein d’un projet d’ensemble capable d’offrir une alternative concrète au modèle néolibéral. À leur décharge, il faut reconnaître qu’une telle alternative ne se décrète pas. Elle se construit, elle s’expérimente, jour après jour, au fil des échecs et des réussites. Il n’existe aucun « modèle idéal » à livrer clés-en-main pour résoudre, une fois pour toute, les pro- blèmes du genre humain. Le dépassement des formes actuelles d’oppression et d’in- justice en appellera très certainement de nouvelles à se développer, qui seront à leur tour amenées à être dépassées. Ainsi va l’Histoire. Mais pour paraphraser le philo- sophe d’origine grecque, Cornélius Casto- riadis, « je sais parfaitement que la réalisa- tion d’une autre organisation sociale et sa vie ne seront nullement simples, qu’elles rencontreront à chaque pas des problèmes difficiles (…), mais si même nous devions, moi et les autres, rencontrer l’échec dans cette voie, je préfère l’échec dans une ten- tative qui a un sens à un état qui reste en deçà même de l’échec et du non-échec, qui reste dérisoire ». Il ne nous reste plus qu’à œuvrer à le trouver, ce sens.
  • 4. 4 Volume 5 - Numéro 4 - Novembre 2010www.regardcritique.ulaval.ca Entre les partisans d’un «  capitalisme à visage humain  » et les anarchistes nihilistes, le fossé est large. Et pourtant, chaque individu se retrouvant dans, ou entre, ces catégories d’opinion politique, remet en question la logique néolibé- rale dont la mondialisation actuelle est affectée. Mais le mouvement altermon- dialiste ne regroupe pas forcément toutes ces personnes. Bien que les anarchistes aient pu bénéficier d’un regain de popu- larité grâce au tremplin altermondialiste des années 2000, ils ne peuvent et ne sou- haitent pas être considérés comme tels. D’une part, les altermondialistes sont considérés comme étant trop «  citoyen- nistes  ». D’autre part, les anarchistes ne souhaitent pas une autre mondialisation, mais, tout simplement, pas de mondialisa- tion. En effet, la société idéale anarchiste serait organisée en communes indépen- dantes, où l’autorité n’aurait pas sa place. L’altermondialisme, comme son nom l’indique, souhaite une autre mondiali- sation. Cette dernière devrait, selon eux, être plus axée sur la dimension culturelle et sociale que sur la dimension écono- mique et financière. Ils ne sont, cepen- dant pas fermé au marché international, au contraire, ils considèrent que la mon- dialisation des échanges est un phéno- mène que l’on ne peut empêcher, puisque quasi naturel. Ce qui n’est pas naturel, par contre, c’est la libéralisation totale des marchés, contrairement à ce que veulent faire croire les experts de la finance inter- nationale. Ces derniers sont considérés par l’altermondialisme comme étant au service de ce que Susan Strange appelle la corporation empire. Cette notion ren- voie au Département du trésor américain et aux multinationales qui, selon Strange dans Toward a theory of transnational empire, exercent leur autorité, non seule- ment sur les gouvernements, mais aussi «  sur les banquiers et sur les dirigeants des corporations, sur les épargnants et les investisseurs, sur les journalistes et les professeurs  ». L’existence d’une telle autorité, non pas territoriale mais idéolo- gique, reflète donc l’aspect stratégique des politiques libre-échangistes de plus en plus importantes depuis les années 1980. Mais l’altermondialisme s’indigne éga- lement que cette stratégie soit appliquée pour maintenir en place le pouvoir des classes dirigeantes : selon Noam Chomsky dans Comprendre le pouvoir, «  Le boulot Face aux crises, l’autre mondialisation « Un autre monde est possible. » Voilà le slogan qui arrive à rallier la multitude d’acteurs composant le mouvement hétérogène qu’est l’altermondialisme. Mais de qui parle-t-on exactement? La réponse à cette question semble, hélas, difficile à fournir. Pourtant, malgré leur diversité d’horizons et de moyens d’expression, les acteurs composant le mouvement altermondialiste s’accordent au moins sur une idée fondamentale : repenser la mondialisation de type néolibérale. Or, selon Samir Amin, « le capitalisme apparaît à beaucoup, et par défaut, comme un horizon indépassable ». Et c’est justement la question du radicalisme vis à vis du capitalisme contemporain, divisant le mouvement altermondialiste, dont il est question ici. des intellectuels du courant dominant, c’est de servir en quelque sorte de «clergé laïque», de s’assurer du maintien de la foi doctrinale. » Nous sommes en novembre 1999 à Seattle, date et lieu de la tenue de la troi- sième conférence ministérielle de l’Orga- nisation Mondiale du Commerce (OMC). Considéré comme l’événement donnant naissance à la conception classique de l’altermondialisme, Seattle 1999 est le théâtre de violents affrontements entre les forces de l’ordre d’un côté, et les envi- ronnementalistes, défenseurs des droits de l’Homme, syndicats, ouvriers, pay- sans, féministes, etc. de l’autre côté. C’est la première fois que tous ces groupes militants s’unissent pour manifester l’idée d’une réorganisation de la mon- dialisation actuelle, pour en faire un processus non plus uniquement basé sur des valeurs marchandes, mais sociales et culturelles. Pourtant les manifestations pour des causes mondiales ne datent pas de 1999. L’OMC, par exemple, était déjà la cible des environnementalistes qui dénonçaient le non-respect des règles de sa charte de la part de ses propres membres. Cette ins- titution a aussi été accusée d’aller à l’en- contre des droits citoyens en raison des accords de libre-échange signés en son sein. Le mouvement féministe transna- tional faisait aussi parler de lui depuis plusieurs années : on pense, entre autres, à la première Marche des femmes contre la pauvreté, du pain et des roses au Québec en 1995. Ainsi que différentes ONG à vocation internationale : développement, droits humains, droit du travail, protec- tion contre les mines, etc. Mais si Seattle 1999 est resté dans les mémoires c’est que ces manifestations correspondent au point culminant d’une intégration trans- nationale des différents mouvements sociaux s’opposant au caractère néoli- béral de la mondialisation en cours. Suite à ce sommet, les manifestations mondiales contre les rencontres des ins- titutions néolibérales deviennent fré- quentes (Davos, Genève, Prague, Nice 2000, Davos, Québec, Göteborg, Gênes 2001…jusqu’à Toronto 2010) propulsant lesnégociationsmultilatéralessurlecom- merce sur le devant de la scène publique internationale. Se mettent en place éga- lement des contre-sommets. Et c’est juste- ment la tenue de ces sommets alternatifs qui permet d’affirmer que le mouvement altermondialiste n’est pas antimondiali- sation, mais est bien à la recherche d’une autre mondialisation, la mondialisation par le bas. Celle-ci s’exprime notamment par la tenue des Forums Sociaux Mon- diaux et Européens (FSM et FSE), qui sont les lieux d’expression les plus privilégiés de la voix altermondialiste transnationale. Deux manifestes constituent les propo- sitions de référence du mouvement alter- mondialiste. Le premier, est le Manifeste de Porte Alegre, sous titré Douze propositions pour un autre monde possible, rédigé suite au FSM de 2005 dans cette même ville. Ces 12 propositions vont de l’annulation de la dette publique à la réforme en profondeur des organisations internationales, en pas- sant par la mise en place de taxes interna- tionales sur les transactions financières, ou par la promotion des formes de com- merce équitable. Le deuxième manifeste, plus élaboré, mais recueillant moins de signatures (car plus précis que celui de Porto Alegre), est le Manifeste altermondialiste de 2007 d’ATTAC (Association pour la Taxation des des forums sociaux majoritairement composé d’hommes blancs de plus de cinquante ans, il n’est pas insensé d’af- firmer que l’altermondialisme reproduit en partie ce qu’il dénonce. Notamment l’ignorance de la question du rapport des genres dans les réformes proposées pour une meilleure justice sociale. Les organisations d’immigrés dénoncent également l’attitude intellectuelle de l’altermondialisme. Accusés de ne pas défendre les vraies victimes du néolibé- ralisme, l’altermondialisme est dépeint comme un mouvement petit-bourgeois. Notamment parce qu’ils livreraient un discours trop « économiciste » compré- hensible uniquement par une infime part de la population mondiale. L’igno- rance relative de la question du néoco- lonialisme (Irak, Palestine, etc.) et des volontés impérialistes états-uniennes au Moyen-Orient est également au cœur des reproches adressés à l’altermon- dialisme. Les critiques internes les plus virulentes reprochent au mouvement altermondialiste de n’être, tout simple- ment, pas assez radical dans ses propo- sitions. Toutes les critiques internes à l’alter- mondialisme sont sensées et cruciales. Cependant, l’aspect hétéroclite du mou- Manifestation altermondialiste contre l’OMC à Seattle en novembre 1999 cours.funoc.be vement fait que ces critiques existeront toujours. En effet, chaque mouvement composant l’altermondialisme est né d’une revendication précise. Il est donc logique que chaque organisme des FSM considère salutte précise commel’une des plus importantes, pour ne pas dire la plus importante. Le défi de l’altermondialisme est donc double : unifier ses protestations pour établir une échelle de mesures à prioriser, pour ensuite tenter de faire de la mondialisation un processus solidaire, social et écologique. L’homogénéité et le déterminisme de la classe dirigeante constituant la barrière la plus importante à toute proposition d’une alternative au mécanisme néolibéral de la mondialisa- tion actuelle. NICOLAS MANTRAN Candidat à la maîtrise en Études internationales Université Laval [email protected] Transactions financières et pour l’Action Citoyenne,crééeenFranceen1998).Celui- ci propose 102 mesures pour abattre les « 7 piliers du capitalisme » : le libre-échange, l’exploitation infinie des ressources, la mise sous tutelle de la démocratie, les politiques gouvernementales au service des détenteurs du capital, le pouvoir des actionnaires, la guerre permanente et les politiques sécuritaires, et le formatage des esprits. Chacun des chapitres proposent des mesures concrètes pour revaloriser la solidarité internationale, l’écologie et la démocratie en général. Bien évidemment, l’altermondia- lisme n’est pas épargné par des tensions internes. Le féminisme, par exemple, qui est un des mouvements à l’origine de l’al- termondialisme, n’hésite pas à pointer du doigt les paradoxes de la mouvance. En effet, au vu des conseils d’administration
  • 5. Le Manifeste Altermondialiste de Porto-Alegre Le Forum de Porto Alegre en 2005 a permis à certains altermondialistes notoires d’élaborer un programme politique altermondialiste relativement cohérent. Malgré le fait que les 19 signataires du manifeste ne prétendent pas parler au nom de la société civile mondiale, ni même au nom de l’ensemble des participants aux Forums Sociaux Mondiaux , les déclarations qui y sont faites sont assez fidèles à la pensée du mouvement en général et peuvent servir à mettre en rapport les objectifs altermondialistes par rapport aux réalisations dont ces derniers se réclament. Le champ des revendications et des prises de position des différents groupes altermondialistes est large, mais s’inscrit globalement dans le sens d’une opposi- tion à l’application stricte de la logique de marché du libre-échange. Un des postu- lats de base des revendications altermon- dialistes est qu’il y aurait un accroisse- ment des inégalités à l’échelle mondiale provoqué par la manière avec laquelle la libéralisation des échanges s’effectue actuellement. Cette situation crée des « perdants », principalement les pays pau- vres et les travailleurs dans leur ensemble, qui en sont les premières victimes. Cet écart de richesses grandissant entre les différentes classes sociales est contesté par les économistes libéraux qui s’ap- puient sur des indicateurs comme le PIB et le PIB par habitant pour le contredire. Ces derniers, qui représentent actuellement la pensée économique dominante, repro- chent aux altermondialistes de tenter de refonder la logique économique par un discours humaniste qui n’est pas basé sur des observations empiriques. Échanges mondiaux et développement Dans les faits, la position des altermon- dialistes semble avoir peu d’impact sur la logique des échanges économiques mon- diaux. L’Organisation Mondiale du Com- merce (OMC), qui est l’acteur majeur en terme de régulation des échanges mon- diaux, tend plutôt à favoriser l’homogé- néisation des mesures de régulation com- merciales et le règlement des différends commerciaux, afin d’acquérir toujours plus de liberté des échanges. Si les deux groupes travaillent pour la réalisation des Objectifs du Développement pour le Millénaire, dont fait partie l’éradication de la pauvreté extrême, ils sont en désac- cord profond sur l’ordre des priorités et les moyens pour y parvenir. L’article  5 du Manifeste de Porto Alegre, démontre cette confrontation en affirmant promou- voir « le commerce équitable en refusant les règles libre-échangistes de l’OMC  ». D’autre part, les signataires suggèrent l’annulation de la dette publique des pays Des objectifs aux réalisations du Sud qu’ils considèrent comme ayant déjà été payée plusieurs fois. Ils conçoi- vent cette dette comme un moyen pour les institutions financières et les entre- prises internationales d’entretenir la dépendance des pays en développement. Les revendications des altermondialistes ont ainsi contribué à la structuration de l’Initiative pour les pays fortement endettés qui réclame l’allégement de la dette des pays les plus pauvres du monde. Il n’y a eu néanmoins aucune démarche claire en ce sens de la part des décideurs jusqu’à maintenant, tout comme envers plusieurs autres propositions du manifeste qui sont restées lettres-mortes: mise en place d’une taxe internationale sur les transac- tions financières, sur les investissements directs transnationaux ainsi que sur les activités à fortes émissions de gaz à effet de serre. Dansledomainedudéveloppementéco- nomique, la Banque Mondiale et le Fond Monétaire International sont les princi- pales institutions qui se consacrent à cette question. Fortement critiquées pour leurs interventions en Amérique latine et dans leurs relations avec les pays africains, elles se sont vues reprocher la conditionnalité de leurs prêts et leurs méthodes décision- nelles (voix pondérées par la participation financière) et leur incapacité à s’adapter à différents contextes. Aussi, les altermon- dialistes, qui favorisent une démocratie un pays/un vote, ne reconnaissent pas la légitimité de ce système. Présentement, la répartition des parts entre pays avancés versus les pays émergents et en dévelop- pement est d’environ 60% contre 40%. Il est difficile d’établir si ces changements sont liés aux positions altermondialistes. De fait, le mouvement altermondialiste se positionne, du point de vue économique, largement en marge du discours domi- nant et lorsque des avancées adviennent dans le sens de leurs positions, c’est tou- jours de façon très progressive et par le biais d’autres acteurs «  réformistes  » qui sont davantage considérés comme des interlocuteurs raisonnables. L’éthique de la propriété intellectuelle Contrairement à une idée préconçue, l’argumentaire le plus souvent exprimé par les mouvements altermondialistes agricoles ne porte pas sur un retour à l’agriculture traditionnelle, car les agri- culteurs profitent aujourd’hui d’un ren- dement supérieur grâce à des animaux et à des cultures plus résistantes et nécessi- tant moins de soins. Ce qui semble plutôt défendu par les mouvements altermon- dialistes est une accessibilité aux brevets, sous une forme de «  Open source Move- ment », ce qui permettrait aux agriculteurs et aux éleveurs de se faire valoir. Ainsi, la propriété intellectuelle ne serait pas détenue que par de grandes entreprises. Mis de l’avant par Olivier de Shutter, rap- porteur spécial de l’ONU, dans un rap- port remis après la Conférence sur la pro- priété intellectuelle appliquée aux plantes d’intérêt économique en 2009, l’accès aux ressources alimentaires nécessite une attention particulière. La présence au Sommet de Nagoya du Collectif Biopira- terie et le rejet par l’Office Européen des Brevets d’une demande de brevet sur un extrait de la plante maca par la multina- tionale Naturex démontrent une intégra- tion des valeurs altermondialistes dans la lutte contre la propriété intellectuelle et le brevetage du vivant. Ces mouvements mettent de l’avant leur rôle dans ces « vic- toires » et s’attribuent entre autres la baisse des prix des vaccins grands-publics qui aurait permis à l’Organisation Mondiale de la Santé de signer un contrat de produc- tion de 4,9 milliards de doses de vaccins contre la grippe H1N1 avec les entreprises pharmaceutiques de Baxter, GlaxoS- mithKline, Novartis, Sanofi-Aventis et AstraZeneca en 2009. Il est à noter que ces entreprises pharmaceutiques ont tout de même réalisées un profit majeur dans une période économiquement creuse. Ainsi, les actions boursières de Baxter (bourse de New-York), Novartis (bourse de Zurich) et GlaxoSmithKline (bourse de Londres) ont augmenté de façon notoire à la suite de ces contrats et démontrent la confiance des investisseurs internationaux sur le sujet. Souveraineté des États et globalisation Les articles 4, 6 et 8 du Manifeste de Porto Alegre appuient le droit des États à la sou- veraineté et aussi celui des peuples, plus particulièrement celui des autochtones, à l’autodétermination. Plus globales, ces déclarations rejoignent autant la dualité Nord-Sud, souvent mise de l’avant par le mouvement altermondialiste, et une pro- blématique des États développés (Canada, États-Unis, Australie, etc.). Le droit des peuples peut, dans cette déclaration, être pris comme un droit des peuples indi- gènes et non pas des structures politiques modernes. Quoique les problématiques soient nombreuses, principalement en matière de liberté d’expression et de droits humains, les principes de conservation de la culture traditionnelle sont au centre des préoccupations altermondialistes. Concernant le droit à l’autodétermination des peuples, la question palestinienne et celle du regroupement des peuples pana- méricains seront toutes deux présentées lors du prochain Forum Social Mondial à Dakar cette année. La souveraineté des États ne prime pas, danslediscoursaltermondialisteduMani- feste de Porto Alegre, sur toutes les autres considérations. Bien qu’une restructura- tion en profondeur des grandes organisa- tions interétatiques soit exigée, l’article 3 propose de démanteler purement et sim- plement les paradis fiscaux. Au-delà de la faisabilité d’une telle solution, cette der- nière empiète fortement sur les droits des États à gérer l’entité économique se trou- vant à l’intérieur de leurs frontières. Elle justifie aussi un certain droit d’ingérence de la part des États pour des motifs huma- nitaires ou économiques. Un certain flou existe donc quant à la notion même de souveraineté naissant du regard du citoyen sur l’État: l’entité étatique est-elle séparée du citoyen ou en fait-elle partie intégrante ? Le Manifeste de Porto Alegre opère une scission entre les conceptions de souveraineté étatique: d’un côté une catégorie de citoyens autochtones, possé- dant physiquement la terre et de l’autre, une catégorie d’États-nations interactifs dans un monde globalisé. Affirmer que la mouvance altermondia- liste est strictement venue remplir un vide idéologique est faux. Elle est d’abord et avant tout l’évolution d’un discours popu- laire qui apporte un dynamisme nouveau aux débats sociaux. Étape mitoyenne entre les revendications populaires et la réalité néolibérale globalisée, elle apporte à l’édifice politique la cohésion nécessaire entre un discours à teneur économique quasi exclusive et un discours humaniste libre de toutes données empiriques. Les signataires de Porto Alegre, bien que se détachant partiellement des Forums mon- diaux peuvent être considérés comme la face publique et représentative de la struc- ture altermondialiste. De ce fait, les 12 articles du manifeste réunissent les prin- cipales préoccupations et revendications de cette structure. L’analyse de la polarité revendications/victoires démontre cer- taines limites auxquelles se heurtent les mouvements altermondialistes : disparité du discours, décalage dudit discours face aux réalités organisationnelles, étatiques, géographiques et économiques. FÉLIX BEAUDRY-VIGNEUX Candidat à la maîtrise en Études internationales Université Laval [email protected] BENJAMIN JÉBRAK Candidat au Certificat en Droit Université Laval [email protected] 5Volume 5 - Numéro 3 - Octobre 2010 www.regardcritique.ulaval.ca Le Forum social mondial de 2005, au cours duquel le Manifeste a été établi www.scn.org
  • 6. 6 Volume 5 - Numéro 4 - Novembre 2010www.regardcritique.ulaval.ca Dans sa fable Le loup et l’agneau, Jean de la Fontaine nous dit : « La raison du plus fort est toujours la meilleure. Nous l’allons montrer tout à l’heure ». On les savait déjà « logés à différente enseigne », en ce qui concerne, par exemple, l’accès aux chan- celleries et autres centres de décision de ce monde. Comme dit l’adage, « on ne prête qu’aux riches  ». Avec la mondialisation, on a vu émerger une catégorisation nou- velle des nantis, dont les caractéristiques restent certes largement tributaires des critères «  classiques  » de distinction uti- lisés par le passé, tels que l’origine sociale (noblesse, bourgeoisie) ou la concentra- tion géographique, dans les régions du Nord et de l’Ouest du globe (il est vrai que la liste des millionnaires chinois ou russes bat en brèche la prétendue exclusivité de la richesse à ces régions) ; mais, aujourd’hui, à la lumière de la récente crise financière, un nouvel ordre de différenciation les met à part : l’irresponsabilité, face aux consé- quences de leurs choix, l’habileté à planer, littéralement, au-dessus des règles et autres pesanteurs auxquelles est astreinte la plèbe, et une certaine solidarité, qui transcende même les barrières idéolo- giques, géographiques, linguistiques et autres, dans la défense de leurs privilèges communs. Cette dernière caractéristique est au cœur de notre commentaire. Mythe 1 : Mondialisation des échanges et de l’investissement Les champions de la mondialisation, aussi tôt que dans les années 1980, ont embouché les trompettes de la propa- gande pour proclamer un boom sans précèdent des échanges commerciaux à travers le monde, censé faire de la pla- nète entière un immense, unique marché mondial, où toutes les parties échange- raient à chance égale, et où l’investisse- ment atteindrait même les régions les plus enclavées, grâce à des outils nouveaux et révolutionnaires, tels que, par exemple, « la magie » de la toile Internet. Comment les crises assurent désormais l’émergence et la pérennité d’une « superclasse mondiale » « Derrière chaque crise, se cache une opportunité [de gagner de l’argent] » Il y a une perception assez répandue dans le public, et en particulier entre les membres de la communauté des affairistes, que le mot chinois pour crise est composé d’éléments qui signifient danger et opportunité. Cette « sagesse orientale », désormais importée autour du monde dans les assemblées d’actionnaires, les conseils d’administration et les speechs de motivateurs publics de tous bords, fait maintenant partie des lieux communs. Elle est censée refléter la combativité d’un secteur d’activité, les affaires et la finance qui pourtant, à la lumière des récentes crises, brille par son hypocrisie : par exemple, en causant, par leurs décisions irresponsables la crise financière de 2008, les traders et autres spéculateurs, autrement champions de la dérégulation des marchés financiers, n’ont eu aucun état d’âme à réclamer l’assistance de l’État, déclarant ostensiblement leurs compagnies « trop grandes pour faillir », et empochant par la même occasion des boni sans précèdent, étant données les circonstances. D’où l’intérêt de faire la lumière sur une des créations les plus controversées des théories économiques libérales, la mondialisation. Réalité: Délocalisation, dérégulations, Bail-Out, Too Big To Fail. La bulle est venue, elle est passée, fai- sant de nouveaux riches dans quelques start-ups, mais sans pour autant changer grand-chose au quotidien de millions de pauvres à travers le monde. La réalité c’est que le transfert de technologie, un des catalyseurs du développement, n’a toujours pas pris racines au Sud. Qui plus est, le sujet est tombé en désuétude dans les medias  ! Par contre, la délocalisation continue d’animer les débats, opposant les travailleurs des pays du Nord à leurs confrères des pays pauvres, qui acceptent de faire le même travail pour, littérale- ment, dix fois moins, en termes de salaires et avantages sociaux. Mythe 2: Désintégration des fron- tières et des barrières douanières Avec la mondialisation viendrait la fin des frontières telles que nous les connais- sions, et le flux harmonieux des personnes, des biens et des services. Telles étaient, en quelques mots, les promesses de la globa- lisation  : les limites territoriales vont de plus en plus devenir inopérantes, avant de progressivement disparaitre, purement et simplement. Réalité  : Protectionnisme et  « crise manufacturée  » de l’immigration au Nord. La crise de 2008 a certes réaffirmé l’inter-connectivité des marchés, elle a surtout mis en exergue le double standard appliqué par les institutions financières internationales : entre d’une part la faillite de l’Islande ou de la Grèce et les appels répétés à l’aide de Haïti d’autre part, les réponses, simplement, diffèrent. Dans le même temps, les pays du Sud continuent d’appeler de tous leurs vœux les investissements de capitaux étrangers. Certes, la corruption et l’instabilité poli- tique qui les caractérisent jouent un rôle contraire à ces aspirations, mais surtout, certains pays du Nord ont fait le choix du protectionnisme, alors que le discours sur l’immigration y a pris le ton et les allures de la xénophobie, comme on l’a vu récem- ment aux États-Unis. Mythe 3 : Melting-pot culturel et émergence du citoyen du monde A entendre ses défenseurs les plus ardents, la mondialisation inaugurait l’avènement d’un « nouvel humanisme ». Le Canadien Robert Macluhan a popularisé l’expression «  village planétaire  », pour caractériser cette mondialisation, supposé- ment un brassage culturel sans précèdent, au moyen des nou- velles technologies de l’informa- tion et de la communication. Réalité : Show me your papers! et la montée des extrémismes iden- titaires. Ceux qui s’apprêtaient à entonner Kumbayah!, à l’annonce de l’avènement de la mondialisation déchanteront pourtant très vite : entre la crise financière créée de main d’homme en 2008 et la crise humanitaire causée par le tremblement de terre à Haïti en 2010, les priorités des donateurs sont claires. L’effort de solidarité internationale reste, largement, un discours sinon creux, du moins ciblé. D’autre part, pour réellement profiter des avantages de la globalisation cultu- relle, il faut en avoir les moyens  ! Seuls les riches peuvent en effet se permettre de voyager à travers le monde, sans être importunés au sujet de leurs documents d’immigration ou même des limites de leurs connaissances, culturelles et lin- guistiques. Mythe 4 : Mondialisation de la démo- cratie et de la bonne gouvernance Après la chute du Mur de Berlin le 9 novembre 1989, la libération de Nelson H. Mandela le 11 février 1990 et après que le « Vent d’Est » de Glasnost et de Perestroïka ait abouti en 1991 à la mort de l’URSS, le leitmotiv à la mode est  : «  All politics is global  ». En effet, les promoteurs de la mondialisation se font aussi les avocats de la démocratie et la bonne gouver- nance. Réalité : Démocratie de façade, justice à deux vitesses et stigmatisation de l’oppo- sition. Vingt ans plus tard, la realpolitik ne s’est jamais aussi bien portée. Pour preuve : les appels à la raison de petits actionnaires dans les conseils d’administration des entreprises embarquées dans ce qui appa- rait aujourd’hui comme le plus grand sys- tème pyramidal de l’histoire de la finance mondiale, la crise immobilière améri- caine de 2008, sont restés, eh bien, des voix de petits actionnaires. De plus, dès leur création, l’Organisa- tion Mondiale du Commerce (OMC) et la Cour Pénale Internationale (CPI) se sont révélés une justice internationale pas si aveugle que ça : le traitement préférentiel réservé aux États-Unis a depuis été décrié comme un problème majeur pour l’exer- cice d’un système légal commun à tous, sans exclusive. Enfin, dans les grands forums interna- tionaux, les opposants à la mondialisation (mouvements antimondialisation) et les protagonistes d’une mondialisation « plus juste et plus humaine  » (altermondiali- sation) sont régulièrement vilipendés et dédaigneusement qualifiés de hippies, de hoodlums ou de hooligans. Mythe 5 : Mondialisation de l’informa- tion et de la communication La révolution technologique de ces der- nières décennies a démocratisé le secteur de l’information et la communication de manière radicale. Les sources tradition- nelles de l’information, telles la presse, la radio et la télévision, sont désormais talonnées dans leur monopole par les media sociaux : Youtube, Facebook, MyS- pace et autres. Réalité : Cooptation des sources de l’in- formation, contrôle éditorial et financier des medias. Si ce verni d’égalitarisme a un pouvoir d’attrait significatif, encourageant partout le phénomène quasi-nouveau de  journa- lisme citoyen, il n’en cache pas moins une autre réalité qui, elle, a très peu changé : le contrôle de l’information, de ce qui est « newsworthy » reste aux mains des conglo- mérats financiers et des lignes éditoriales des magnats de la presse, comme on l’a vu avec la couverture de la crise financière de 2008. En définitive, à l’ère de la mondialisa- tion et à la lumière de la crise de 2008, les choses semblent être allées de mal en pis pour les pauvres ; pour les riches, eh bien, c’est business as usual, ou presque. La fin justifie les moyens  ? La raison du plus riche est toujours la meilleure. CQFD, ce qu’il fallait démontrer ! THIERRY ONGA Candidat au Doctorat en Études internationales Université Laval [email protected] Crise = danger + opportunité. bencolefax.com
  • 7. 7 Volume 5 - Numéro 3 - Octobre 2010 www.regardcritique.ulaval.ca Les zones de libre-échange qui naissent dans le nouveau contexte de mondialisa- tion font miroiter à plus d’un l’espoir d’une plus grande circulation des personnes et d’une meilleure coopération entre le Nord et le Sud. Or, en réalité, le libre-échange ne semble pas se traduire de la sorte et on observe plutôt des frontières de plus en plus ouvertes à la circulation des biens et services, mais de plus en plus fermées aux mouvements de population. Afin de faire émerger les avantages com- paratifs de chacune des économies natio- nales, les théories économiques libérales classiques prônent la libre circulation des hommes, des capitaux et des mar- chandises. De concert avec ces théories, la quasi-abolition des frontières au sein des pays membres de l’Union européenne (UE) en a aidé plusieurs à penser que par de simples accords de libre-échange, le monde serait plus accessible et qu’il serait dorénavant plus facile d’immigrer. Néan- moins, dans les faits, les accords de libre- échange ne supposent que l’élimination des tarifs et des quotas d’importation entre les pays signataires et ne facilitent pas vraiment le mouvement d’individus migrants. L’Union européenne est un cas d’inté- gration économique unique, mais qui, en matière d’immigration, ne fait pas exception. Bien que laissant circuler libre- ment ses ressortissants à l’intérieur de ses limites, elle continue de renforcer ses fron- tières extérieures pour restreindre l’entrée des ressortissants étrangers «  indésira- bles  » en quête de meilleures conditions de vie. À ce titre, lorsqu’il est question de migrations internationales, elle n’est dési- gnée comme rien de moins que la «forte- resse de Schengen». Les accords de Schengen ont célébré leur 25e anniversaire cette année et bien que la signature de ces accords ait mené à une construction européenne et à l’efface- ment des frontières, elle a aussi mené à la construction d’« autres frontières » comme l’a souligné Laurence Schmitt, journa- liste au Républicain Lorrain. Michael Sta- benow, président de l’Association de la presse internationale (API), mentionne notamment que ces «  autres frontières  » ont été édifiées lorsque, quelques années plus tard, avec les «  changements liés à la chute du Mur de Berlin et à la pression migratoire venant de l’extérieur, le volet « sécurité » des accords est apparu comme trop faible ». C’est donc à ce moment que Immigration : libéralisation des marchés rime-t-elle avec libéralisation des frontières ? Dans un monde marqué par les inégalités, il n’est pas surprenant de voir les moins nantis risquer leur vie pour accéder aux territoires de pays plus prospères. Ce phénomène s’amplifie d’ailleurs par la mondialisation des moyens de communication et des images qu’ils propagent, mais aussi par le fait que la mondialisation économique n’a pas su apporter les résultats escomptés. le débat portant sur l’intérêt d’une Europe plus soudée par rapport à l’extérieur a été lancé. Prenant appui sur le modèle d’intégra- tion économique européen et croyant que la mondialisation économique allait réellement faciliter l’accessibilité aux pays du Nord, en 2003, après que le Canada ait signé un accord de libre-échange avec le Chili, des agences de tourisme chiliennes ont affirmé qu’il serait facile d’entrer au Canada, d’y travailler et de devenir citoyen canadien. Alors que cet accord ne compre- nait aucune clause reliée aux migrations internationales, ces informations n’ont eu même sens. Bien qu’elle ait été imposée pendant l’épidémie de grippe H1N1 sur- venue en avril 2009, elle n’était en rien liée à ce phénomène. Ce visa a été imposé dans le but de diminuer le nombre de requêtes pour l’obtention du statut de réfugié qui, rapporté par Agnès Gruda dans Cyber- presse, a explosé depuis les cinq dernières années passant de 3500 en 2005 à 9400 l’an dernier. Puisque de ces requêtes, environ neuf sur dix ont fini par être refusées, l’im- position d’un visa s’est avéré la solution facile et rapide pour « protéger le pays » des fraudeurs et des demandes abusives. Ce n’est donc pas l’entrée du Mexique dans ce qu’était, en 1994, l’Accord de libre-échange (ALE), aujourd’hui appelé Accord de libre- échange nord-américain (ALENA) qui a facilité les déplacements des Mexicains vers les pays du Nord. Au contraire, dans le cas des États-Unis, l’une des motivations pour convaincre un secteur important de l’opinion publique américaine d’accepter le Mexique dans cet accord était que l’ALENA allait mettre fin à l’immigration illégale du Mexique vers les États-Unis et échange affirmaient qu’il se produirait une baisse des pressions migratoires, ce que les États-Unis ont bien voulu croire. Or, selon Jean-Claude Icart, sociologue et professionnel de recherche à l’Institut d’études internationales de Montréal, cer- taines études indiquent qu’après la signa- ture d’un accord de libre-échange entre deux économies inégales, il y a, au moins dans un premier temps, une augmenta- tion directe des pressions à la migration, telles celles que l’on peut encore observer aujourd’hui à la frontière américano- mexicaine. Bref, même si en 2005 les Nations Unies dénombraient entre 185 et 192 millions de migrants internationaux et que ce chiffre augmente de 2% par an malgré les nom- breuses restrictions à l’immigration, les statistiques révèlent que les très grandes vagues migratoires ont diminué et qu’elles laissent plutôt place aujourd’hui à l’im- migration choisie. C’est donc dire que les seuls déplacements vers les pays déve- loppés qui ont été facilités par l’avènement de la mondialisation et du libre-échange ont été ceux des migrants les plus qualifiés et/ou de ceux disposant du plus de capital; les individus les moins qualifiés et les plus pauvres étant contraints de demeurer dans leur pays d’origine. En effet, les politiques migratoires des pays développés vont dans ce sens. Même si le Canada, les États- Unis, l’Australie et le Royaume- Uni accueillent des réfugiés et des demandeurs d’asile chaque année, leurs politiques d’immi- gration sont sélectives et discri- minent sur la base de la langue, de l’âge, des études ou de tout autre critère pertinent à l’at- teinte de leurs objectifs �����démo- graphiques et économiques. Selon Jean-Claude Icart, les grands «  perdants  » de ce nou- veau régime de migrations inter- nationales, contrôlé en grande partie par des valeurs économi- ques, seront probablement les réfugiés. D’une part, le respect des droits humains sera appuyé juste assez pour décourager les abus susceptibles de provoquer des flux massifs de réfugiés, notamment par l’imposition de visas, et d’autre part, les nou- velles frontières érigées par la mondialisation seront beaucoup plus difficiles à franchir étant entravées par les États béné- ficiaires de la mondialisation. Pour ce faire, il semble que la libéralisa- tion des marchés n’aille pas de pair avec la libéralisation des frontières et que la mondialisation soit la nouvelle gardienne du contrôle des entrées et sorties des flux de migrants. Selon les Nations Unies, en 2005 il y avait entre 185 et 192 millions de migrants internationaux sur la planète. Fédération de Savoie du Mouvement des Jeunes Socialistes MAUDE BOURASSA Candidate à la maîtrise en Études internationales Université Laval [email protected] ainsi réduire les mouvements transfron- taliers des populations du Sud. En permettant la relocalisation d’un nombre important d’emplois dans les économies les moins développées et en tentant ainsi d’élever la qualité de vie des citoyens, les grands principes du libre- d’autres répercussions que l’augmentation massive du nombre de demandes de statut de réfugié. Conséquence de cette hausse, le Canada a dû imposer un visa d’entrée pour tous les ressortissants chiliens dési- reux de venir séjourner sur son territoire. Plus récemment, l’imposition d’un visa pour les Mexicains au Canada va dans le
  • 8. 8 Volume 5 - Numéro 4 - Novembre 2010www.regardcritique.ulaval.ca MAXIME VÉZINA Candidat à la maîtrise en Études internationales Université Laval [email protected] Détroit, Ground zero Longtemps considérés comme le fleuron de l’économie américaine, l’industrie automobile et son chef-lieu, la ville de Détroit au Michigan, sont aujourd’hui l’emblème du déclin d’un empire. Avec son centre-ville déserté et ses nombreux édifices en ruines, Motor City est la victime patente d’une mondialisation mal apprivoisée. La ville a connu son âge d’or aux lende- mains de la Deuxième Guerre mondiale, alors que les gens qui s’y installaient étaient presque assurés de se trouver un emploi bien payé dans les différentes usines de montage des Big Three, soit General Motors (GM), Ford et Chrysler. Le Détroit des Trente Glorieuses était un centre économique et culturel important où le rêve américain était plus accessible que jamais pour des milliers de nouveaux arrivants. Parmi eux, de nombreux Afro- américains venus des États du Sud-est du pays. L’histoire récente de Détroit est ainsi intimement liée à celle de l’industrie auto- mobile américaine et à son adaptation aux divers chocs économiques qui ponctuè- rent la mondialisation des échanges. Dans cet article, nous nous intéresserons, dans un premier temps, aux principales sources du déclin de cette industrie aux États-Unis pour ensuite illustrer leurs conséquences sur la ville de Détroit. Une industrie en perte de vitesse En 1955, quatre voitures sur cinq étaient fabriquées aux États-Unis, dont la moitié par GM. Depuis cette époque, l’hégé- monie américaine n’a fait que décliner pour laisser une place grandissante aux entreprises européennes et asiatiques. Le premier évènement économique international à amenuiser l’avance des Big Three dans le marché mondial de l’auto- mobile fut la crise pétrolière de 1973. Le carburant étant soudainement devenu beaucoup plus cher pour les consomma- teurs américains, ceux-ci furent de plus en plus nombreux à se convertir aux modèles plus économes offerts par les marques japonaises comme Toyota et Nissan. Les trois grands manufacturiers américains ont fait le choix de ne pas s’adapter rapi- dement à cette nouvelle demande pour les petites voitures en préférant continuer de miser sur les modèles plus luxueux et aussi plus rentables à la pièce de leurs gammes traditionnelles. Suivant de près une courte stabilisation des prix du carbu- rant entre 1976 et 1978, le deuxième choc pétrolier, celui de 1979, a confirmé la ten- dance de la demande américaine vers les petites voitures. Après avoir atteint un sommet histo- rique de 93  % des ventes d’automo- biles aux États-Unis en 1953, les Big Three contrôlaient toujours 85  % du plus grand marché national durant la décennie  1970. Leur part de marché intérieur ne va tou- tefois pas cesser de décroître jusqu’à aujourd’hui. Après avoir ravi le titre du plus grand pro- ducteur mondial à GM en 2008, Toyota a maintenant dépassé le numéro deux amé- ricain, Ford, sur le marché pourtant sensi- blement « patriotique » des États-Unis. La hausse de la compétition extérieure dans le marché de l’automobile, tant à l’échelle nationale qu’internationale, va pousser les manufacturiers automobiles de Détroit à adopter des stratégies auda- cieuses et lourdes de conséquences pour la région qui les a vu naître. Dans un grand effort de rationalisation de la production à l’échelle mondiale – à partir du début des années 1960 pour Ford et au milieu des années 1970 pour GM et Chrysler – celles-ci vont délocaliser une partie de leur production. Ils investiront d’abord au Mexique, en Europe occidentale et au Japon : des régions qui produisent déjà des voitures, mais où les coûts de produc- tion sont moins élevés, surtout quand on y compare le coût élevé de la main d’œuvre états-unienne. En effet, les années fastes de l’indus- trie automobile américaine ont fait du United Auto Workers (UAW) l’un des plus puissants syndicats au monde. Celui-ci a obtenu aux fils des ans des acquis plus qu’enviables pour ses membres, les tra- vailleurs américains et canadiens de l’automobile. C’était sans compter toute- fois les nouvelles capacités adaptatives offertes aux gestionnaires des Big Three par la mondialisation de l’économie. Après avoir déplacé leurs investisse- ments vers d’autres régions productrices de par le monde, ces compagnies ont développé, à partir des années 1990, de nouveaux marchés prometteurs où les coûts de production et les conditions d’investissement sont encore plus avan- tageux. Parmi ceux-ci, notons l’Europe orientale, l’Inde, l’Asie du Sud-est et sur- tout, la Chine. Aujourd’hui, c’est en Chine qu’est assemblé le plus grand nombre de véhicules au monde. Avec une produc- tion de près de 14  000  000 de véhicules motorisés (voitures, camions et autres véhicules commerciaux confondus) par année en 2009, la Chine a déclassé l’Al- lemagne, le Japon et les États-Unis après une ascension vertigineuse tout au long de la décennie 2000. Faisant suite à une reprise modérée de la fin de la décennie  1990 jusqu’au début de la décennie  2000, la crise écono- mique de 2008 fut la plus coû- teuse pour l’in- dustrie automo- bile américaine. Bien qu’elles aient évité la faillite de justesse grâce aux milliards du secours fédéral, les très dimi- nuées Big Three ont effectué d’im- portantes suppressions d’emplois dans la mise en œuvre de leurs « plans de survie ». Dans la seule année 2009, GM a procédé à l’élimination de plus de 47 000 emplois, dont près de la moitié aux États-Unis. Détroit, épicentre d’une crise inscrite dans la durée Motor City a payé et paie encore très cher aujourd’hui son attachement aussi complet à l’industrie automobile améri- caine. Bien que les autres grands centres de la Rust Belt (anciennement connu sous Manufacturing Belt), région comprise entre Chicago et les villes du nord de la côte atlantique, aient eux aussi souffert de la perte de vitesse de l’activité industrielle aux États-Unis au cours des dernières décennies, la ville de Détroit semble avoir été frappée encore plus durement, comme si une sorte de cataclysme l’avait laissée exsangue. Le déclin des Big Three s’y est concrétisé par des fermetures d’usines, un chômage endémique, une baisse des investisse- ments dans la région et un véritable exode de la population urbaine, à commencer par sa frange la plus éduquée. Là même où nous trouvions le plus haut salaire moyen au pays dans les années 1960, s’observe aujourd’hui le plus important taux de chô- mage (plus de 30 %), l’un des plus grands nombres de crimes violents par année et l’une des plus faibles valeurs moyennes des propriétés à l’échelle nationale. Sa population qui atteignait 1 850 000 habi- tants en 1950 était de moins de 910  000 habitants en 2009, passant du quatrième au onzième rang des villes les plus popu- leuses des États-Unis. Les chocs pétroliers, la concurrence asiatique, la crise de 2008 et d’autres fac- teurs ont orienté les choix des Big Three dans leur adapta- tion au marché mondialisé de l’automo- bile. Profitant de coûts de production plus avantageux, ils ont construit à l’étranger leurs usines de pièces et de petites voi- tures pour ensuite réimporter cette pro- duction aux États-Unis et la vendre au prix fort. Aux États-Unis, leurs usines ont per- pétué une façon de faire bien à elles, bien que leur nombre décroissant les place en situation d’espèce en voie de disparition. Comme l’a souligné Peter Cooke dans une chronique au Financial Times en 2008, l’industrie automobile américaine aurait peut-être souffert du « syndrome des îles Galápagos ». Elle a évolué séparément du reste du monde en refusant longtemps de s’adapter au nouveau marché globalisé. Détroit serait ainsi la triste victime d’une sorte de sélection… industrielle. Jeffrey Sauger Une ville meurtrie par la mondialisation du marché de l’automobile Une petite usine désaffectée dans le quartier MidTown de Détroit. Maxime Vézina La gare Grand Michigan central, construite en 1913 et fermée en 1988. Yves Marchand et Romain Meffre Des bâtisses abandonnées du centre-ville et les tours GM en arrière-plan
  • 9. 9Volume 5 - Numéro 4 - Novembre 2010 www.regardcritique.ulaval.ca Guerre des monnaies It’s the market, stupid ! Au lendemain de la crise financière de 2008, le ministre des finances allemand, Peer Steinbrück, affirmait que celle-ci allait donner naissance à un « ordre financier plus multipolaire ». Le président de la Banque mondiale, Robert Zoelick, affirmait quant à lui en 2009 qu’un des legs de la crise pourrait bien être la « reconnaissance d’un changement dans les relations de pouvoir économiques ». La guerre de monnaies qui s’annoncent pourrait bien précipiter ce développement… et faire réaliser aux États qu’ils ne sont pas seuls à décider. CLAUDE JR DOSTIE Candidat à la maîtrise en Études politiques appliquées Université de Sherbrooke [email protected] Comme toutes les crises majeures avant elle, la récente crise financière a été le catalyseur d’une réflexion sur une réalité changeante. La science économique s’est ainsi retrouvée dans une crise existen- tielle et s’interroge toujours sur la validité de ses postulats sur la supposée efficacité des marchés. Achetez maintenant, payez plus tard Pour simplifier, on peut dire que le pro- blème monétaire actuel prend son origine dans l’effet conjugué de l’épargne chinoise massive et de la non-épargne américaine. Même si la responsabilité semble être par- tagée, c’est la Chine qui est accusée de manipuler sa monnaie. La banque cen- trale chinoise mène en effet depuis des années des interventions monétaires afin de taux d’intérêt bas favorisés par la soif chinoise pour des instruments financiers américains. Puis la crise arriva… Confrontation Quelques jours à peine après le dis- cours d’inauguration de Barack Obama en 2009, Timothey Geithner, son nouveau secrétaire au Trésor, dénonçait la Chine comme un manipulateur de monnaie. Geithner disait vouloir utiliser « agres- sivement, toutes les avenues diplomati- ques ouvertes à [lui] pour faire changer les pratiques monétaires de la Chine. » Le ton confrontant de l’administra- tion Obama marquait une rupture nette avec l’approche plus conciliatrice de l’ad- ministration Bush. L’approche Obama a cependant provoqué un malaise. Le Wall Street Journal et The Economist ont tous deux exprimé des réserves. Ce der- nier remarquait aussi que des relations sino-américaines plus tendues étaient la dernière chose dont le monde avait besoin en ce moment. Même Hillary Clinton critiquait quel- ques jours plus tard « ceux qui voient la Chine comme un compétiteur. » Le mois suivant, la réplique est arrivée. Le premier ministre chinois, Wen Jiabao, a affirmé qu’il commençait à douter de la valeur de son investissement dans des actifs américains. Quelques jours plus tard, le président de la banque centrale chinoise disait souhaiter la création d’une nouvelle monnaie inter- nationale, à l’image des droits de tirage spéciaux du FMI. L’impatience chinoise est en partie compréhensible. La Chine a fait des efforts, avant la crise, pour ménager les sensibilités américaines. Elle a laissé s’apprécier le yuan de plus de 20% entre 2005 et 2008. La crise économique qui a suivi la crise financière n’a cependant aidé que temporairement à poursuivre le rééquilibrage du système financier. Le déficit américain est certes passé de 6% de son PIB en 2006 à 3% en 2008 et le sur- plus chinois est passé quant à lui de 11 à 5,5%, mais depuis 2009, la dynamique d’antan s’est réinstallée. Cela dit, même si la composition des réserves chinoises demeure secrète, cer- tains croient que la Chine a déjà com- mencé à diversifier celles-ci, au profit de l’euro notamment. Cela n’est cependant rien pour réjouir les Européens qui eux aussi – les Grecs par exemple - voudraient bien bénéficier d’une monnaie faible pour faciliter les exportations. Pendant ce temps, les faibles taux d’in- térêts américains ont initié un investis- sement massif dans des pays comme le Brésil, provoquant une évaluation du real et menant à des mesures de contrôle par le gouvernement Lula. Dans ce grand jeu de vases communicants, tout le monde semble insatisfait. Néanmoins, malgré les analyses chif- frées des économistes, il serait hasardeux de croire qu’on pourra en arriver à une solution exclusivement politique sur la valeur des taux de changes. Si les États envisagent sérieusement de réformer, ne serait-ce qu’en partie, le système moné- taire international, ils devront composer avec les marchés financiers dont les réac- tions sont, on le sait, difficiles à prévoir. Le marché a ses raisons En 1717, la Grande-Bretagne passait d’un système bimétallique à un étalon or. Ce qu’on mentionne rarement, c’est que ce passage a été le résultat d’une erreur. Ce n’est alors nul autre qu’Isaac Newton qui est chargé de fixer le taux de change argent-or. Malheureusement, Newton évalua mal le taux entre les deux métaux si bien que l’argent disparut complètement de la circulation, ses détenteurs préférant le revendre à un meilleur prix, souvent à l’étranger. Ce genre de défaillance continue d’abonder aujourd’hui. La valeur véritable d’une monnaie demeure encore quelque chose d’insaisissable. Le marché semble avoir ses raisons que l’État comprend mal. Et le marché des changes est aujourd’hui le marché financier le plus important de la planète. Selon la Banque des règle- ments internationaux, le montant des transactions quotidiennes sur le marché des changes international a atteint 4 000 milliards en avril 2010. À titre de compa- raison, la totalité des réserves utilisables canadiennes détenues par le Fonds des changes, chargé « d’aider à contrôler et à protéger la valeur du dollar canadien sur les marchés internationaux », représen- tait en 2009, 1% de cette somme. Le Japon a fait l’expérience de sa relative impuis- sance en septembre dernier alors que la Banque centrale japonaise est intervenue en achetant pour 25 milliards de dollars américains. Le yen a repris toute la valeur perdue en quelques jours. Certes, certains pays réussissent à contrôler la valeur de leur monnaie, la Chine par exemple, mais pour ce faire, elle doit aussi sévèrement contrôler les flux de capitaux. Des mesures protection- nistes (taxes et tarifs douaniers) peuvent évidemment être imposées, mais qui sait vraiment comment les marchés réagiront? Aussi, en adoptant, il y a 40 ans, une logique financière libérale en regard des marchés financiers, les États se sont davantage exposés à un désordre qu’ils sont largement incapables de prévoir et encore moins aptes à contrôler. Newton affirmait lui-même  : « Je peux calculer la course des asters mais pas la folie des foules. » 0 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 1981 1982 1984 1986 1988 1990 1993 1995 1997 1999 2001 2003 2005 2007 2009 La valeur du yuan chinois en dollars américains Source: Economagic.com de maintenir élevée la valeur du dollar américain. Les fonds nécessaires à ces interventions proviennent des réserves accumulées grâce à un excédent commer- cial dû en grande partie à la consomma- tion de produits chinois… aux États-Unis. La Chine « recycle » donc les dollars améri- cains qu’elle accumule en quantité astro- nomique. Comme le chroniqueur finan- cier Martin Wolf le dit si bien, la Chine  « fume du capital, mais n’inhale pas. » Il n’y a pas si longtemps, cette relation semblait faire l’affaire de pratiquement tout le monde. Comme l’affirme Paul Krugman, la Chine vendait des jouets toxiques aux Américains et ceux-ci leur rendaient la pareille avec des titres de sociétés hypothécaires quasi étatiques tout aussi toxiques. Le « financement à l’achat  » que les Chinois fournissaient aux Américains a en effet longtemps fait le bonheur de l’ad- ministration Bush qui, en plus de financer ses aventures militaires, se félicitait d’une hausse de l’accès à la propriété, résultat Du côté politique, ceux qui parlaient encore récemment de l’Amérique comme d’une hyperpuissance semblent faire réfé- rence à une époque révolue. Les démons- trations de force des États-Unis n’étaient finalement que des entreprises préci- pitées, menées à crédit. La situation ne manque pas d’ironie : la puissance amé- ricaine a financé ses conquêtes à l’aide de l’épargne de son principal rival, la Chine. Comme si la guerre froide était rejouée, en farce cette fois-ci. Durant la guerre froide, l’assurance d’une destruction nucléaire mutuelle obligeait les acteurs étatiques à une cer- taine retenue. Aujourd’hui, l’interdépen- dance financière joue un peu le même rôle. Le système financier international est en effet un important ciment des rela- tions interétatiques; il force les acteurs aux négociations et à la tempérance. Or, les États ne sont plus seuls à décider. Une autre entité, non-alignée pourrait-on dire, le marché, dispose aujourd’hui d’un pou- voir monétaire avec lequel les gouverne- ments doivent composer. economagic.com
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  • 11. 11Volume 5 - Numéro 4 - Novembre 2010 www.regardcritique.ulaval.ca Quand le désastre se répand au-delà du golfe du Mexique L’exploitation des réserves pétrolières africaines L’été dernier, le monde entier a été témoin d’un des pires désastres écologiques du siècle, alors que le puit Deepwater Horizon vomissait une marée noire d’une ampleur rarement égalée. Des images déchirantes ont abondamment été diffusées : végétation engluée, faune asphyxiée. Pourtant, les désastres qui sont jugés dignes de présentation médiatique ne sont pas les seuls dérapages de l’industrie pétrolière. En vérité, à quelques milliers de kilomètres du golfe du Mexique, les fuites de pétrole souillent quotidiennement le delta du Niger, éclaboussant au passage les droits humains de ses habitants. De surcroît, avec la prolifération des installations, la menace d’une catastrophe pétrolière plane au-dessus du golfe de Guinée et de la côte atlantique de l’Afrique de l’Ouest. Portrait d’un désastre bien plus qu’écologique qui se déroule loin des caméras. JOËLLE MATTE Candidate à la maîtrise en Études internationales Université Laval [email protected] La destruction tranquille du delta du Niger Nul ne peut rester indifférent devant ces images apocalyptiques de territoires désolés par l’activité humaine. Le delta du Niger, l’un des principaux écosys- tèmes de zones marécageuses au monde, est aujourd’hui encrassé par une longue et continuelle activité d’extraction pétro- lière. Comme le décrit Jacques Viers d’Am- nistie internationale : « C’est l’équivalent d’un Exxon Valdez par an, depuis 50 ans ». L’Exxon Valdez, échoué au large des côtes de l’Alaska en 1989, avait répandu une historique marée noire de 10,8 millions de gallons de pétrole. Amnistie inter- nationale a d’ailleurs publié, au mois de juin 2009, un rapport virulent dénon- çant la destruction de l’écosystème de 31 millions de personnes qui doivent vivre quotidiennement au milieu des écoule- ments de pétrole, des rejets de gaz et des déchets abandonnés. Dès lors, l’anéan- tissement des ressources halieutiques, la contamination des terres agricoles et la pollution de l’eau sont la triste réalité de ce futur no man’s land. Le rapport précise que les écoulements sont le résultat de la corrosion des tuyaux et des déficiences au niveau de l’entretien. Cependant, une proportion des fuites est aussi due au van- dalisme et au pillage de pétrole. Effecti- vement, à défaut d’être soutenue par la pêche, l’économie de la région s’effondre, contraignant ses habitants à vendre du pétrole sur le marché noir. D’ailleurs, l’exacerbation des tensions sociales par l’activité pétrolière a provoqué une explo- sion du taux de violence ainsi qu’un per- manent état de rébellion. Pourtant, on aurait tort de se précipiter dans la rue et scander des slogans diaboli- sant l’industrie pétrolière, car les lacunes de la production s’inscrivent dans la dyna- mique de la rente, par laquelle l’industrie et le gouvernement participent de pair aux torts considérables causés à l’environ- nement et à la population. Aussi, les habi- tants du delta du Niger ont envieusement observé les remous créés par la marée noire du golfe du Mexique - la colère américaine et l’indignation du président Obama - car leurs dommages à eux ne suscitent qu’une indifférence aussi lisse qu’une nappe de pétrole. Le syndrome de la rente pétrolière Comme nous l’a enseigné la multiplicité de cas qui jalonnent l’histoire africaine, richesses naturelles et bonne gouver- nance font rarement bon ménage. À ce propos, le Nigeria dont les réserves d’hy- drocarbures représentent environ 30% des provisions continentales, est un exemple criant de la malédiction des ressources. Par conséquent, alors qu’une activité aussi lucrative devrait constituer un tremplin pour le développement économique, elle a au contraire plongé l’État dans la spirale de la rente. D’abord, la rente pétrolière engendre une réglementa- tion laxiste afin de ne pas enfreindre la très rentable extraction qui a rapporté plus de 600 milliards de dollars américains depuis 1960. Les compagnies ont ainsi la liberté d’étirer la longévité de leurs installations et d’ap- pliquer des normes défaillantes, en plus de n’être soumises à aucune surveillance quant au nettoyage des déversements. En outre, le gouvernement s’est volontaire- ment placé en marge des activités de com- pensation, la compétence étant reléguée aux compagnies pétrolières. Ensuite, la rente occasionne le recul démocratiqued’uneélitepolitiqueportée par la vague pétrolière. Comme l’explique Christine Rosellini, experte des perspec- tives économiques en Afrique : « Au ser- vice d’une élite étroite, les régimes poli- tiques des États rentiers se déconnectent de la population. Ils n’ont pas besoin de légitimité démocratique pour rester au pouvoir et garder le contrôle de la res- source. » Une telle carence démocratique tend à multiplier les abus sur les droits humains. Par exemple, Amnistie Inter- nationale dénonce la création d’un sys- tème réglementaire permettant en toute impunité la confiscation de terres aux habitants sans indemnisation aucune. Par conséquent, le désastre nigérien découle non seulement du manquement sécuritaire des compagnies pétrolières, mais aussi de l’impassibilité gouverne- mentale. Les dangers de l’extraction offs- hore au large de l’Afrique de l’Ouest L’écorégion marine et côtière d’Afrique de l’Ouest est une zone humide d’une richesse écologique incomparable. Étant l’une des zones de pêche les plus diver- sifiées au monde, cet écosystème est une ressource économique inestimable pour la région, engendrant des retom- bées annuelles de plus de 500 millions d’euros. En outre, le tourisme côtier y est en pleine expansion, ce qui représente un autre apport économique non négli- geable. Parallèlement, les principaux États consommateurs de pétrole considèrent avidement cette région, qui représente déjà une production à la hauteur de celles de l’Iran, du Venezuela et du Mexique réunies. À l’exception du Nigeria et du Tchad, les réserves y sont essentiellement offshore. En outre, la région devient un acteur stratégique dans le contexte de l’engouement pour la sécurité énergé- tique, laquelle implique une diversifica- tion des sources pétrolières. D’ailleurs, Jean-Christophe Servant, journaliste du Monde diplomatique rapporte que les États-Unis prévoient augmenter leur approvisionnement en brut africain de l’ordre de 25% de l’ensemble de leurs importations pétrolières d’ici 2020. Si bien qu’un accroissement de l’activité pétrolière au large des côtes ouest afri- caines est à prévoir, faisant planer ris- ques et inquiétudes sur l’écosystème de la région. Premièrement, alors que les déver- sements des gisements offshore sont la conséquence ultime et irréparable de ce type d’installation, ils produisent aussi inévitablement une pollution chronique, liée à leur opération. Dans un rapport traitant de la gestion environnementale de la production offshore, la Commission des politiques environnementales, économi- ques et sociales (CEESP) confirme notam- ment les écoulements d’eaux contenant du pétrole dilué, ainsi que le rejet de déchets de production. Cette pollution routinière est particulièrement nocive dans un envi- ronnement humide, puisqu’elle y est faci- lement absorbée et s’y accumule, sans possibilité de dilution. Deuxièmement, si le droit international régit étroitement le transport pétrolier maritime, il comporte d’importantes lacunes dans le cadre de la production offshore. Ainsi, la CEESP déplore l’inexis- tence d’obligations d’indemnisation suite à la pollution d’hydrocarbures, de lois entourant la conception des instal- lations et de limitations quant au rejet des déchets de production. Face à ce flou juridique, il revient aux pays de consti- tuer individuellement leur propre cadre juridique. Cependant, le cas du delta du Niger et les conclusions tirées des écono- mies rentières ne peuvent que nous alerter par rapport à l’instauration régionale de règles strictes et à leur application. En somme, la calamité nigériane nous avertit de l’existence d’un schisme au niveau de la production d’hydrocarbures. D’une part, celle des pays en voie de déve- loppement, présentant des normes de sécurité minées par la relation inégale entre un État surendetté et corrompu et les puissantes compagnies pétrolières, et, d’autre part, celle des pays riches. Ce déséquilibre est d’autant plus alarmant pour ce qui est de la production offshore, laquelle comprend des pans entiers qui ne sont pas couverts par le droit interna- tional et dont la juridiction dépend du bon vouloir de chaque État. Par le fait même, un écosystème d’une richesse unique est aujourd’hui menacé par une exploitation qui n’a plus à faire ses preuves en matière de dévastation. Alors que les gisements pétroliers possèdent une espérance de vie réduite, un déversement au large des côtes ouest africaines terrasserait un pilier du développement durable de la région. Le traumatisme du golfe du Mexique sera- t-il assez lancinant pour que la production atteigne désormais immuablement un niveau de sécurité supérieur? La communauté de Ikot Ada Udo est, depuis 2004, fréquemment arrosée par des fuites de pétrole brut. Amnistie International Amnistie International Le delta du Niger ressemble de plus en plus à un no man’s land, où l’eau potable est désormais une ressource rarissime.
  • 12. 12 Volume 5 - Numéro 4 - Novembre 2010www.regardcritique.ulaval.ca SIMON LAVOIE Candidat à la maîtrise en Études internationales Université Laval [email protected] À ce jour, la quantité de pétrole consommée quotidiennement avoisine les 85 millions de barils, un chiffre qui n’a cessé d’augmenter depuis le milieu des années 1960 étant donné l’industrialisa- tion progressive des pays émergents, entre autres choses. L’Agence internationale de l’énergie (AIE) estime que d’ici 2030, la consommation de pétrole pourrait atteindre 116 millions de barils par jour, dont 42% de l’augmentation proviendrait de l’Inde et de la Chine seulement. Selon Normand Mousseau, professeur titulaire au département de physique de l’Univer- sité de Montréal, si ce rythme de consom- mation persistait sans être modifié à la hausse ou à la baisse dans le futur, et que le rythme d’extraction/production parve- nait à être maintenu jusqu’à l’épuisement complet des réserves, les estimations des réserves de pétrole nous informent que d’ici 41 ans, la dernière goutte de pétrole extrait à partir de puits pétroliers serait utilisée. Or, les postulats selon lesquels la production pétrolière puisse s’épuiser totalement ou demeurer constante dans le temps sont depuis longtemps infirmés, de sorte que malgré l’incertitude planant autour de l’exactitude des réserves pétro- lières, certains prédisent un important manque à gagner dans un futur plus ou moins lointain. En ce sens, l’AIE stipu- lait en 2007 que «  bien que de nouvelles capacités de production pétrolifère soient susceptibles de s’ajouter dans les cinq pro- chaines années, il demeure plutôt incer- tain si celles-ci seront suffisantes pour compenser le déclin de la production des puits pétroliers déjà existants et si elles seront en mesure de satisfaire la demande croissante». Quand l’extraction pétrolifère pla- fonne…et diminue! C’est dans les années 1950 que Marion King Hubbert, éminent géophysicien américain, a démontré que la production pétrolifère suivait graphiquement une courbe en forme de cloche. La « courbe de Hubbert  » permet de comprendre que la production pétrolifère quotidienne d’une région suit généralement le profil d’extrac- Des perspectives qui convergent vers... Le pic pétrolier La formation du pétrole est le résultat de processus physicochimiques complexes ayant perduré pendant plusieurs millions d’années. Du fait des conditions précises nécessaires à sa formation et de l’impossibilité pour l’Homme de reproduire volontairement ces dernières, l’or noir est considéré comme une ressource naturelle non renouvelable. Or, l’économie mondialisée actuelle dépendant largement d’un pétrole somme toute abondant et bon marché, un débat semble refaire surface depuis le début du XXIe siècle à propos de l’impact d’une déplétion imminente de la ressource en question. Quelles pourraient être les conséquences à court, moyen et long terme sur les modes de consommation des sociétés industrialisées et émergentes, advenant une baisse de production plus ou moins drastique de l’extraction pétrolifère, combinée à un accroissement inévitable de la population globale et à des modifications climatiques éclectiques, complexes et difficilement prédictibles par les outils scientifiques actuels? tion de tous les puits de pétrole individuels une fois ceux-ci additionnés. Ainsi, plus l’extraction de la ressource progresse, plus les contraintes physiques rendent difficile l’accroissement rapide de la production De fait, depuis 1971, la production éta- sunienne de pétrole «  conventionnel  » est entrée dans une phase de déplétion. Depuis ce temps, il a été démontré que d’autres régions productrices avaient également atteint leur pic pétrolier, notamment le Venezuela (1998), la Grande-Bretagne (1999) et la Mer du Nord (2001). Sur les 65 plus grands pays producteurs de pétrole au monde, environ 54 ont dépassé leur pic de pro- duction et se trouvent maintenant en phase de déplétion. Selon la prédiction de M. Hubbert, le pic pétrolier à l’échelle mondiale serait sur le point de survenir, si ce n’est déjà fait : en 1969, ce dernier prédisait l’atteinte du pic de production mondial pour le début des années 2000, prédiction ne s’étant pas avérée compte tenu du ralentissement de la consom- mation de pétrole dans les années 1970 à la suite des deux crises pétrolières. Aujourd’hui, c’est sur la base de l’évolu- tion et de l’anticipation du prix de la res- source et de ses effets sur la demande et sur la production, de l’importance éven- tuelle des technologies sur l’exploitation pétrolifère, et de la place que prendra le pétrole «  non-con- ventionnel  » dans l’avenir que les scien- tifiques spé- culent sur les consé- quences sus- ceptibles de découler de l’atteinte du pic de production mondial de pétrole. Les pes- simistes et les optimistes se complè- tent… La pers- pective «  optimiste  », associée aux économistes possédant nonobstant les facteurs économiques et technologiques pertinents. D’une part, selon les « optimistes », tel que Antoine Ayoub, professeur émérite du département d’économique de l’Univer- sité Laval, bien que la problématique du pic pétrolier et de la raréfaction du pétrole ne soit aucunement à négliger, c’est par les mécanismes des prix, et plus particu- lièrement de l’épuisement économique du pétrole, que les impacts sur le système mondialisé tel que nous le connaissons actuellement seront amoindris. La néces- sité d’une «  certaine coopération inter- nationale  » s’avère cependant urgente, puisque la sécurité des approvisionne- ments et l’accès au pétrole, plus que la pro- blématique de l’épuisement physique du pétrole, sera une question prioritaire dans un proche futur… D’autre part, le pic de production du pétrole conventionnel est souvent considéré par les « pessimistes » comme étant passé, ou encore immi- nent, incitant ces derniers à sensibiliser la population sur les enjeux possibles et à agir promptement et concrètement afin de permettre une transition intentionnelle en douceur vers un monde post-pétrole. Si le pic pétrolier est inévitable et que les réserves et la production mondiales sont de plus en plus limitées, voire même décroissantes, les impacts sur la mon- dialisation seront drastiques, les sociétés actuelles n’étant pas prêtes à faire face à un tel défi, la résilience leur faisant défaut. Loin d’être irréconciliables, ces deux perspectivesconvergentnéanmoinsquant à la nécessité de transiter collectivement en direction d’une organisation sociétale moins dépendante du pétrole abondant et bon marché, et plus résiliente. À l’instar du pétrole, d’autres ressources naturelles essentielles fréquemment perçues comme illimitées sont réputées se comporter à l’image de la « courbe de Hubbert ». L’avè- nement futur du pic gazier, du pic de phos- phore et du pic de l’uranium, notamment, ne peut être occulté pour envisager la transition nécessaire, pas plus que le dérè- glement du climat ne doit être compris comme un phénomène séparé du pic des ressources naturelles. Alors que sur ces bases le « comment faire » soit en voie de se concrétiser davantage, il appert que les pistes de solution susceptibles de motiver la réflexion et les actions individuelles et collectives passeront nécessairement par la modification des habitudes de consom- mation, et plus généralement des modes de vie de la population mondiale. Inci- demment, le modèle de mondialisation tel que nous le connaissons actuellement ne pourra que s’en voir modifié!une foi inébranlable en la capacité des marchés et des avancements technolo- giques à résoudre la problématique du pic pétrolier, complète la vision « pessi- miste » fréquemment mise de l’avant par des géologues et des mouvements sociaux convaincus que l’avènement du pic pétro- lier, puisque géologiquement inévitable, aura des répercussions importantes, et ce, Pompe de forage servant à l’extraction du pétrole « conventionnel » Charles-Étienne Carrier quotidienne, voire même le maintien de celle-ci à un niveau donné, jusqu’à ce que la quantité maximale de pétrole pouvant être extraite soit atteinte. C’est le moment où le « pic pétrolier » intervient, lorsque la moitié du pétrole disponible a été épuisé. À la suite de cet avènement, la production quotidienne est réputée évoluer à la baisse de manière relativement drastique.
  • 13. 13Volume 5 - Numéro 4 - Novembre 2010 www.regardcritique.ulaval.ca VÉNÉTIA SAUVAIN Candidate à la maîtrise en Études internationales Université Laval [email protected] Du négoce transnational de personnes vulnérables dans un rapport de domination raciale et sexiste. Prostitution et traite des êtres humains A l’heure où le débat sur la légalisation de la prostitution fait rage au Canada suite au jugement Bedford v. Canada, il est temps de mettre les choses au clair. Cet article a pour but de présenter le lien entre prostitution et traite des personnes à travers le jeu, cruel ici, de l’offre et de la demande. Entre 42 et 60 millions : c’est le chiffre des personnes prostituées dans le monde. Or «  la traite des êtres humains  » fourni largement le secteur de la prostitution. Elle renvoie au « recrutement, [au] trans- port, [au] transfert, [à] l’hébergement ou [à] l’accueil de personnes, par la menace de recours ou le recours à la force […] aux fins d’exploitation », selon la définition du Protocole de l’ONU sur la traite des per- sonnes de 2000. Ainsi, selon une étude de l’Office des Nations Unies pour le contrôle des drogues et la prévention du crime (ONUCD), basée sur 500 sources, 92% des personnes victimes de la traite le sont à des fins de prostitution et 48% sont des enfants. Il y aurait environ quatre millions de femmes victimes de la traite trans- frontalière et à l’intérieur des pays, selon les Nations Unies. Les chiffres, difficiles à obtenir compte tenu de l’aspect illégal de la traite et de celui informel de la prostitu- tion, ne reflètent pas l’ampleur de la traite. Selon les estimations de Richard Poulin, sociologue à l’Université d’Ottawa, les profits de la traite à des fins de prostitution s’élèveraient annuellement entre 60 et 85 milliards de dollars américains. La traite des êtres humains est partie prenante de la « mondialisation des indus- tries du sexe », pour reprendre l’expression de Richard Poulin. Ce phénomène est visible à travers l’augmentation et la diver- sification de la pornographie en ligne, notamment infantile, la légalisation de la prostitution et la systématisation du tou- risme sexuel. Dans ce contexte de banali- sation du sexe vénal, où les femmes appa- raissent comme un corps prêt à l’emploi pour les « clients prostitueurs » et une mar- chandise pour les proxénètes, la traite est une réponse organisée et criminelle face à une demande qui garantie d’amasser des fortunes et à une offre qui semble inépui- sable. Ce n’est pas un hasard si les femmes immigrées et les femmes autochtones sont surreprésentées dans le secteur de la prostitution au Canada, selon différents organismes de lutte contre la prostitu- tion à Vancouver. Ce n’est pas une coïnci- dence non plus si, selon les Nations Unies, le nombre d’enfants mis en situation de prostitution en Thaïlande a augmenté de 20% entre 1999 et 2002, tandis que 75% des personnes prostituées victimes de la traite interrégionale étaient mineures lorsqu’elles sont entrées dans la prosti- tution, selon Somaly Mam et Emmanuel Dialma dans l’article Apparences de droit et réalité de la traite humaine en Asie. Ce phénomène n’est d’ailleurs pas propre aux pays du Sud, puisque Richard Poulin a démontré que l’âge moyen d’entrée dans la prostitution était d’environ 14 ans au États-Unis, au Canada et en Allemagne, dans l’ouvrage Enfances dévastées. La traite s’attaque spécifiquement aux popu- lations vulnérables, tandis que le secteur de la prostitution, lié à une forte misère humaine, se nourrit de personnes vulné- rables, dans un rapport de domination raciale et sexiste. Sigma Huda, ex-Rapporteuse spéciale de l’ONU sur la traite des êtres humains, rappelle que la prostitution permet de réaffirmer le statut social dominant des hommes sur celui des femmes au moyen du sexe et de l’argent, sans oublier que la logique de la prostitution est liée à une inégalité de fait qui se joue au niveau de la race, de la nationalité, de la caste et de la couleur de peau. Ainsi une étude de l’Organisation Internationale pour les Migrations (OIM), datée de 2003, rapporte qu’un tiers des hommes ayant admis avoir acheté des actes sexuels de prostituées originaires de pays étrangers avouaient qu’ils pensaient que celles-ci étaient « moins chères et plus malléables que les femmes locales ». La structure du tourisme sexuel reflète les inégalités économiques et sociales entres pays et à l’intérieur d’un pays, mais elle va au-delà de l’aspect économique, elle est une sublimation du rapport inégal entre le client prostitueur et la personne prostituée. Les destinations du tourisme sexuel sont majoritairement issues des pays du Sud, tandis que la majorité des touristes sont originaires des pays indus- trialisés. La prostitution devient alors une source de profit légitime aux yeux d’une partie des autorités et des sociétés de certains pays du Sud, à travers l’essor du tourisme sexuel. Selon une étude de l’OIT de 1998, en Thaïlande, les revenus du tourisme sexuel s’élèvent entre 33 et 44 milliards de dollars par années, ce qui représente une part importante du PIB. Selon Richard Poulin, le paradoxe entre la paupérisation rapide de certaines sociétés et le fort désir d’accès aux biens de consommation explique ce phénomène. Malheureusement, ce dernier contribue à institutionnaliser la pauvreté sur laquelle s’appuie la traite. La traite ne peut être combattue à tra- vers la seule problématique criminelle ou à travers le contrôle de l’immigration. Elle a fait l’objet de plusieurs instruments juri- diques depuis le début du XXe siècle. Elle est maintenant reconnue par les Nations Unies comme une forme de discrimina- tion et de violence fondées sur le sexe. Le Protocole de l’ONU sur la traite des per- sonnes est une grande avancée par rap- port aux définitions apportées; le consen- tement de la victime notamment est, compte tenu du contexte, non pertinent. Il promeut également la protection des vic- times pour lutter contre le crime organisé dans le cadre de la coopération interna- tionale et il encourage les États à prendre des mesures pour limiter la demande, reconnu comme un incitatif à la traite. Autant dire que les pays ayant légalisé la prostitution sont bien loin du compte. Il est faux de croire que la légalisation permet de contrôler le secteur de la prosti- tution. Au Pays-Bas, selon les estimations reprises par le site Internet sisyphe.org, 80% des personnes prostituées sont d’ori- gine étrangère et parmi celles-ci 70% sont sans papiers. Ajoutons qu’entre 4% et 10% seulement des personnes prostituées sont enregistrées aux Pays Bas, et qu’environ 1% le sont en Allemagne selon les données recueillies des études gouvernementales des pays concernés par Richard Poulin. La légalisation a favorisé l’expansion d’un marché suite à une forte croissance de la demande et de l’offre. Les proxé- nètes deviennent de simples hommes et femmes d’affaire, tandis que le client pros- titueur peut profiter en toute impunité d’un ensemble de services toujours plus diversifiés pour faire face à la compétition, impliquant des pratiques dangereuses pour la santé. Le rajeunissement des per- sonnes prostituées, constaté par l’OIT et les chercheurs, est lié à l’expansion de ce marché. D’ailleurs, comment lutter contre la demande si la légalisation donne « une permission morale et sociale à une nou- velle génération d’hommes et de garçons de s’adonner à l’exploitation de la prostitu- tion en tout bonne conscience », selon les propos de l’organisation Coalition Against Trafficking in Women (CATW – coalition contre la traite des femmes)? La prostitution ne peut exister sans la traite, car elle renvoie à un acte mar- chand, fondé sur une violence symbo- lique, psychologique et physique envers la personne prostituée, qui nécessite un intermédiaire violent pour son organisa- tion. Le secteur de la prostitution a alors le visage d’un négoce transnational aux conditions innommables, qui profite de la vulnérabilité des personnes dans un contexte de mondialisation des capitaux. Malgré les avancées des instruments juri- diques internationaux en matière de lutte contre la traite, seule la Suède a adopté une législation sur la prostitution qui est réellement efficace pour l’enrayer. Elle criminalise autant les proxénètes que les acheteurs et a mis en place des ressources pour la réinsertion des prostituées (elles mêmes non criminalisées). Il est de la res- ponsabilité des États de suivre cette voie.
  • 14. 14 Volume 5 - Numéro 3 - Octobre 2010www.regardcritique.ulaval.ca Élections présidentielles en Côte d’Ivoire : Un pas de plus vers la paix Au lendemain du premier tour des élections présidentielles en Côte d’Ivoire, il est temps de faire un point sur les forces en présence dans le pays. Ce scrutin marque une nouvelle étape dans le processus de reconstruction de ce pays après les accords de Ouagadougou de 2007. Qu’importe le nom du nouveau président, c’est cette réconciliation nationale qui sera le principal défi des années à venir. YOANN LE STRAT Candidat à la maîtrise en Études internationales Université Laval [email protected] AUBERI MAITROT Candidate à la maîtrise en journalisme international Université Laval [email protected] C’est plein d’espoir que la population ivoirienne attendait la tenue de ces élec- tions présidentielles. Après six reports dont le dernier date de février 2010, les Ivoiriens se sont déplacés en masse dans les bureaux de vote, le taux de participa- tion atteignant les 80%. Il y a 9 mois, alors que le scrutin était sur le point de se tenir, l’actuel président, Laurent Gbagbo a dis- sout le gouvernement et la commission électorale indépendante (CEI). Selon lui, le gouvernement et la CEI étaient à la botte nouvelle CEI. Elle comporte à présent un effectif plus réduit afin d’accroitre, selon lui, son efficacité. Dans un pays où 48% de la population vit désormais sous le seuil de pauvreté, la marge de manœuvre du président s’est considérablement réduite. La pression accrue de la communauté internationale quant au rééchelonnement de la dette a obligé le président à relancer le processus démocratique. En effet, si les élections d’Ivoiriens avaient le droit de vote. Un chiffre surestimé selon Laurent Gbagbo. Pour lui cette première liste incluait des étrangers, dont la plupart vivent dans le nord du pays, fief de son principal opposant, Alas- sane Ouattara. Le 9 sep- tembre dernier, un com- promis a été trouvé : la liste comporte désormais 5,7 millions de votants, soit 600  000 «  étrangers  » en moins. C’est donc le 31 octobre que s’est tenu le premier tour des élections prési- dentielles. Les Ivoiriens ont dû choisir parmi 14 candidats, dont 6 «  sans éti- quette ». Trois ont surtout retenu l’atten- tion : Laurent Gbagbo, Alassane Ouattara et Henri Konan Bédié. Depuis la mort de l’emblématique président ivoirien Félix Houphouët-Boigny en 1993, ce sont eux qui occupent principalement le devant de scène politique. Rappelons que «  le père de l’indépendance ivoirienne » a été pré- sident de la Côte d’Ivoire de 1960 jusqu’à sa mort. Le second tour aura donc lieu si tout va bien, le 28 novembre, et opposera Laurent Gbagbo et Alassane Ouattara. Qu’importe le nom du prochain président, le principal défi de son mandat sera de définitivement réconcilier le Nord et le Sud du pays après près de 8 ans de conflit. En effet, la Côte d’Ivoire est une mosaïque de peuples, composée d’une soixantaine d’ethnies, à laquelle il faut ajouter les étrangers qui ne représentent pas moins de 26% de la population totale. Le pays est ainsi partagé entre plusieurs grandes familles linguistiques au sein desquelles les identités sont très affirmées. Les ethnies les plus influentes restent, au sud, les Baoulés, l’ethnie majoritaire de la Côte d’Ivoire vivant à l’ouest et les Bétés, qui vivent dans le sud-ouest. Les ethnies du nord ont, elles, un point commun essentiel, elles comprennent toutes le dioula, langue véhiculaire répandue en Afrique de l’Ouest. Et comme le fait remarquer Judith Rueff, journaliste, spécialiste de l’Afrique de l’Ouest, « après la disparition du parti unique de Houphouët-Boigny, chacune des grandes régions du pays s’est dotée à son tour d’un parti et d’un candidat pour postuler à la présidence ». Laurent Gbagbo, leader du Front Popu- laire Ivoirien (FPI) est issu de l’ethnie des Bétés. Alassane Dramane Ouattara, dit « ADO », est le leader du Rassemblement des Républicains (RDR). Cet ancien pre- mier ministre de Houphouët-Boigny est soutenu par la grande majorité des eth- nies du nord du pays, où il atteint des scores de plus de 80% au premier tour. La troisième ethnie influente, les Baoulés, était représentée par Henri Konan Bédié. Le leader actuel du Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI) a appelé à voter pour Alassane Ouattara. C’est cette ethnie qui a gouverné le pays durant plus de 30 ans. Pour maintenir la paix précaire ins- taurée depuis 2007 ainsi que les accords de Ouagadougou, le futur président devra composeravecGuillaumeSoro.Cetancien chef des Forces Nouvelles (FN) du nord a été nommé Premier ministre par Laurent Gbagbo il y a trois ans. Il est devenu le garant des accords de paix et l’exécuteur du calendrier de réconciliation nationale. En arbitre d’un scrutin attendu depuis 5 ans, il a parfaitement tenu son rôle, appe- lant au calme lors de l’attente des résul- tats du premier tour, moment où la ten- sion et les rumeurs allaient croissantes. Il est considéré comme la figure politique montante de ces prochaines années.   Il a d’ailleurs déclaré, il y a quelques jours à la revue Jeune Afrique, « J’ai fondé une rébellion à 29 ans, j’ai été ministre d’État à 30 ans, Premier ministre à 35 ans, et mes amis me disent qu’il ne me reste plus qu’une seule marche à gravir si un jour Dieu et les Ivoiriens le veulent. Mais je ne suis pas pressé. » L’Ouest ivoirien sera particulièrement à surveillé après les résultats. Depuis quel- ques mois déjà cette région est le théâtre de nombreux affrontements. En février dernier, après l’annonce de la dissolu- tion de la commission électorale indé- pendante, des manifestations ont fait des dizaines de blessés. Un couvre-feu a même été instauré pendant deux jours. En effet, dans cette région productrice de cacao (60% de la production nationale), de nombreux immigrés Dioulas et Baoulés sont venus chercher du travail. Les dis- sensions entre les ethnies sont présen- tent partout. Les Bétés, peuple natif de la région, surnomment même les étrangers «  allochtones  ». Ces tensions exacerbées inquiètent la communauté internationale. L’Opération des Nations Unies en Côte- d’Ivoire (ONUCI) a décidé d’y renforcer sa présence dans les semaines à venir. Ces élections ne sont qu’une étape sur le chemin de la réconciliation nationale. Et qu’importe l’ethnie d’origine du pro- chain président, il portera sur ses épaules les espoirs de tout un peuple, comme l’il- lustrent les propos de Carèle, affiliée au parti de Gbagbo : «peu importe le nom du vainqueur, pourvu que le pays reparte de l’avant.» Description des différentes forces en présence sur le territoire ivoirien. Ministère français de la Défense n’étaient pas organisées avant la fin de l’année, le gouvernement n’aurait plus été en mesure de payer ses fonctionnaires. Autre point de discorde qui empêchait la tenue de ce scrutin présidentiel : l’éla- boration de la liste électorale. Cette liste définit qui a le droit ou non d’aller voter. En février, la CEI avait estimé que 6,3 millions de ses opposants et non « au service des Ivoiriens ». Il a ainsi repoussé les limites de son mandat, qui court maintenant depuis 10 ans. Suite à cette nouvelle disso- lution, l’opposition ivoirienne a qualifié de « véritable coup d’État » la décision de Lau- rent Gbagbo. C’est pourquoi, dès la fin du mois de février, Laurent Gbagbo a nommé un nouveau gouvernement ainsi qu’une Ivoirienne présentant sa carte électorale. RFI
  • 15. VICTOR SANCHEZ LOPEZ Candidat à la maîtrise en Études internationales Université Laval [email protected] Y a-t-il un avenir pour la coopération dans le domaine du travail en Amérique du Nord ? La Commission de coopération dans le domaine du travail, issue d’un traité international entre le Mexique, le Canada et les États-Unis, a fermé temporairement ses portes le 20 août 2010. Selon le communiqué de presse officiel, « les consultations au sujet du Secrétariat se dérouleront au cours des six prochains mois, l’objectif étant d’établir un consensus sur la façon d’améliorer le fonctionnement du Secrétariat et de le rendre plus efficace […]». Il reste à voir si après plus de 15 ans dans l’impasse, cette mesure portera des fruits sans que des soucis économiques et de sécurité éclipsent tout effort de progrès en faveur des travailleurs en Amérique du Nord. Origines des efforts de coopération L’Accord nord-américain de coopéra- tion dans le domaine du travail (ANACT), signé le 14 Septembre 1993 en parallèle avec l’ALÉNA, a été la première entente internationale dans le domaine du travail directement liée à un accord commercial. L’ANACT visait l’ajout d’une dimension sociale aux échanges économiques sans toutefois s’ingérer dans le fonctionnement des systèmes nationaux de chacun des pays signataires. Entre autres, l’Accord garantit la liberté d’association, le droit de négociation collective, le droit de grève, l’interdiction du travail forcé, la préven- tion des accidents du travail et des mala- dies professionnelles, ainsi que la protec- tion des travailleurs migrants. Pour sa part, la Commission de coopéra- tion dans le domaine du travail a été créée, afin d’offrir aux particuliers, aux syndi- cats, aux employeurs et aux organisa- tions non gouvernementales un nouveau mécanisme de protection. En principe, ils peuvent porter plainte contre tout abus à un ou plusieurs des principes définis par l’Accord et faire une demande de révi- sion portant sur des questions soulevées dans le territoire d’un autre pays membre. Afin de déposer cette plainte, les parties intéressées doivent suivre les procédures internes établies par les Bureaux adminis- tratifs nationaux (BAN) de chaque pays. Pour sa part, le Secrétariat, basé à Washington, est chargé de superviser et de soutenir ce processus, et de mettre en œuvre des projets conjoints de recherche et l’assistance technique, ainsi que de recueillir des données sur les questions connexes aux plaintes. En outre, en vertu de l’article 14 de l’ANACT, il doit aussi préparer des rapports périodiques et des études spéciales sur des sujets d’intérêt pour tous les membres. Le bilan des résultats Malgré un effort palpable à ses débuts, la Commission fait preuve de faibles résultats. En tout, seulement trente-sept plaintes ont été approuvées par la Com- mission depuis sa création. Aucune n’a dépassée les premières étapes, c’est-à-dire la réception et l’émission d’une commu- nication publique qui confirme son exis- tence. En effet, une résolution de conflit que ce soit par négociation, arbitrage ou médiation n’a jamais eu lieu. De fait, depuis 2007, seule une plainte a été traitée. bres. Ceci limite les capacités de l’orga- nisation à s’engager vis-à-vis la société civile. En fait, les rapports présentés sont souvent un survol détaillé des législations en place, sans contribuer à l’avènement de reformes ou changements dans la législa- tion des trois pays. De plus, la dépendance décisionnelle du secrétariat vis-à-vis les bureaux régionaux limite grandement ses opérations. La Commission n’est pas autonome et toute décision doit être soumise au consensus des représentants des trois pays. Or, la mise en place de réunions officielles est sporadique. Par exemple, les dernières rencontres du Conseil de ministres, ultime superviseur de la mise en œuvre de l’Ac- cord, remontent à avril 2008, novembre 2003 et octobre 1999. Défis actuels Bien que le but de l’ANACT soit d’aug- menter le bien-être des travailleurs et de créer un système d’appui juridique nord-améri- cain dans le domaine du travail, la composi- tion de la Commission jusqu’à présent laisse ces groupes toujours vulnérables aux abus, et ce, sans avoir un recours réel de contestation. Après plus de quinze ans, l’organisation doit encore développer une structure qui soit véri- tablement efficace, en tenant compte des dif- férences dans la législa- tion, l’administration et les politiques des trois pays. Des changements majeurs doivent être faits quant au dévelop- pement d’un système juridique qui soit vérita- blement accessible afin de soutenir les droits des travailleurs avec un encadrement formel au Canada, au Mexique et aux États-Unis. Plus par- ticulièrement, la Com- mission devrait être en mesure d’avoir plus de flexibilité et d’indépendance, afin d’accomplir son mandat et passer du stade dormant au stade actif. Avant tout, il ne faut pas oublier que l’un des objectifs fondamentaux de l’ANACT est de renforcer les normes du travail des pays signataires face aux pressions crois- santes de la concurrence en raison du libre-échange. La nécessité de producti- vité oblige les entreprises à apporter des changements majeurs dans la manière dont elles fonctionnent afin de rester compétitives. Fréquemment, la charge de réduire les coûts de production ou d’accroitre l’efficacité des entreprises est assumée par les travailleurs. Sans le ren- forcement d’entités protectrices, leurs intérêts peuvent facilement être mis à l’écart. Depuis la dernière décennie, des efforts de développement d’une structure régio- nale plus intégrée entre le Mexique, le Canada et les États-Unis continuent. Cependant, d’autres impératifs semblent avoir été mis de l’avant en négligeant les structures sociales, tels que la Commis- sion de coopération dans le domaine du travail. Par exemple, d’importants inves- tissements ont été effectues au niveau frontalier afin d’homogénéiser les opéra- tions de contrôle dans la région. Suite à l’augmentation de l’instabilité au Mexique causée par le fléau de la violence relié au trafic de drogues, le Plan Mérida a vu le jour. De plus, les trois pays se sont engagés à combattre conjointement la situation économique précaire qui frappe l’Amé- rique du Nord en garantissant la conti- nuité des échanges, malgré une pression croissante vers le protectionnisme. Cependant, tous ces efforts ont eu peu de succès quant à l’allègement du far- deau social des travailleurs. Selon les derniers chiffres du bureau de recense- ment national, les États-Unis possèdent l’écart le plus grand entre les riches et les pauvres de leur histoire : 20% de la popu- lation a reçu 49,4% de tous les revenus générés dans le pays, comparativement aux 3,4 pour cent gagnés par ceux en des- sous du seuil de pauvreté. Au Mexique, aujourd’hui, 10% des personnes les plus riches contrôlent 41% de la richesse du pays. Pour sa part le taux de syndicali- sation en Amérique du Nord n’a pas pro- gressé depuis le début des efforts de coo- pération. Selon Statistiques Canada, ce taux a diminué, passant de 33% en 1998 à 31,2% en 2008. Au Québec, il demeure quasi inchangé, autour de 40% pendant la même période. Dans les deux autres partenaires nord-américains, ce taux est notablement plus bas. Au Mexique, il n’a jamais dépassé 8% depuis 1994 alors qu’aux États-Unis, il se situe actuellement autour de 13%. Plus que jamais, des organismes gouver- nementaux qui supportent les travailleurs sont nécessaires afin de converger vers une société qui répond aux besoins de la population. En fait, les fondements de l’Accord de coopération dans le domaine du travail, dont les principes du respect des normes minimales d’emploi, d’égalité, de protection et d’indemnisation n’ont peut-être jamais été aussi importants. Si la prospérité régionale est l’objectif ultime des efforts de coopération entre le Canada, le Mexique et les États-Unis, le bien-être de la population, ainsi que le respect et le développement du droit du travail, sont essentiels. Murale Palacio de Bellas Artes,« El Hombre in cruce de caminos » ( 1934 ) par Diego Rivera. commons.wikimedia.org 15Volume 5 - Numéro 3 - Octobre 2010 www.regardcritique.ulaval.ca L’absence de règles communes pour le dépôt d’une demande de révision limite grandement les possibilités de collabo- ration. En réalité un système juridique qui permettrait un échange réel entre le Canada, le Mexique et les États-Unis, tel que prescrit dans l’Accord, est toujours inexistant. Les opérations de la Com- mission depuis sa création se concen- trent plutôt à appliquer l’ANACT par la recherche et le développement d’études descriptifs. Néanmoins, la Commission est une entité qui ne peut porter de jugement sur aucune question relative au fonctionne- ment interne de chacun des pays mem-
  • 16. 16 Volume 5 - Numéro 4 - Novembre 2010www.regardcritique.ulaval.ca Défaite du projet de loi C-300 à Ottawa Un déséquilibre qui perdure entre les protections et les obligations des sociétés extractives canadiennes Malgré la publication d’un rapport démontrant la forte implication des sociétés extractives canadiennes dans les incidents de nature sociale ou environnementale, la Chambre des communes a défait, le 27 octobre dernier, le projet de loi C-300. Intitulé Loi sur la responsabilisation des sociétés à l’égard de leurs activités minières, pétrolières ou gazières dans les pays en développement, le projet de loi visant à responsabiliser les sociétés extractives canadiennes dans leurs activités à l’étranger a obtenu l’appui de 134 députés, alors que 140 s’y sont opposés. Ce résultat s’inscrit en continuité avec la position canadienne et pérennise le déséquilibre existant entre les protections juridiques et les obligations de ces entreprises dans leurs activités à l’étranger. JEAN-MICHEL MARCOUX Candidat à la maîtrise en Études internationales Université Laval [email protected] Bien qu’elle ait déjà été traitée par le gouvernement canadien, la question de la responsabilisation des sociétés extrac- tives canadiennes à l’étranger a connu un nouvel élan au cours de la présente légis- lature. Selon une étude réalisée par le Canadian Center for the Study of Resource Conflict et rendue publique le 19 octobre 2010 par Mines Alerte Canada (Mining Watch Canada), 33% des 171 incidents considérés par le groupe de recherche impliquent des entreprises canadiennes. Ces incidents comprennent essentielle- ment des conflits avec les communautés locales, des impacts négatifs sur l’environ- nement, des violations des droits de la per- sonne et des comportements qui ne sont pas éthiques. Quoique nuancée par le fait que près des trois quarts des entreprises extractives opérant à l’étranger soient canadiennes, l’étude souligne que ces vio- lations demeurent inacceptables. Malgré cette publication, les députés fédéraux ont choisi de ne pas adopter le projet de loi C-300. Élaboré par John McKay, député du Parti libéral du Canada, ce projet a été présenté pour une première lecture le 9 février 2009 à la Chambre des communes. Concrètement, selon l’article 3, le texte proposé visait à assurer que les sociétés extractives canadiennes œuvrant à l’étranger et bénéficiant d’un appui du gouvernement du Canada «  agissent conformément aux pratiques exemplaires internationales en matière d’environne- ment et respectent les engagements du Canada à l’égard des normes internatio- nales en matière de droits de la personne. » Pour ce faire, les mécanismes prévus dans le projet de loi auraient permis aux citoyens et résidants permanents, tant du Canada que des pays en développement où les sociétés extractives canadiennes mènent des activités, de déposer des plaintes aux ministres des Affaires étran- gères et du Commerce international. Ces derniers auraient examiné les plaintes en fonction de lignes directrices élabo- rées à la suite de l’adoption du projet de loi. Dans l’éventualité où les activités des entreprises auraient été incompatibles avec les lignes directrices, les ministres en auraient avisé le président d’Exportation et développement Canada, ainsi que le président de l’Office d’investissement du régime de pensions du Canada. La défaite du projet de loi a entraîné une importante déception au sein de diverses organisations qui avaient soutenu son adoption. À titre d’exemple, le Réseau canadien sur la reddition de compte des entreprises (RCRCE) est un réseau regroupant vingt-trois organisations de la société civile – dont Amnistie interna- tionale Canada, le Conseil canadien pour la coopération internationale et l’Institut Nord-Sud – qui milite pour que le gouver- nement canadien réglemente les activités des sociétés extractives canadiennes à l’étranger. À l’issu du vote par la Chambre des communes, le RCRCE a émis un com- muniqué de presse dans lequel il « regrette profondément  » cette défaite. Ces orga- nisations ont dû se contenter du fait que le résultat serré traduit une plus grande importance accordée à la responsabilité sociale des entreprises par les élus. Une forte opposition de la commu- nauté des affaires Outre l’activisme de regroupements tel que le RCRCE, il semble que l’oppo- sition de la communauté des affaires ait davantage influencé le vote des députés à Ottawa. Dans une allocution prononcée le 3 juin dernier devant le Comité permanent des affaires étrangères et du commerce international, le Conseil canadien des chefs d’entreprise (CCCE) a manifesté son désaccord envers le projet de loi C-300. En effet, selon le CCCE, une telle loi risquait de «  dissuader les sociétés canadiennes de faire des investissements avantageux dans les pays en développement ou de se faire damer le pion par des sociétés basées ailleurs n’ayant pas le même respect des normes de protection de l’environnement, de sécurité et des droits de la personne. » Le 25 octobre, CIBC World Markets Inc. a aussi publié une analyse selon laquelle le projet de loi C-300, tel que formulé, serait nuisible pour les membres de l’industrie extractive et l’ensemble de la société cana- dienne. Selon cette analyse, l’adoption d’une telle loi par Ottawa risquait d’en- traîner une délocalisation des entreprises minières canadiennes vers d’autres juri- dictions moins contraignantes. Certaines organisations au sein de la communauté des affaires ont aussi démontré leur satisfaction à l’issu du vote. L’Association canadienne des prospec- teurs et entrepreneurs (ACPE) et l’Associa- tion minière du Canada (AMC) ont ainsi émis une déclaration dans laquelle elles se sont félicitées de la défaite du projet de loi en spécifiant qu’il s’agissait là d’un projet « foncièrement imparfait ». Selon ces deux associations, l’adoption du projet de loi aurait mis en péril de nombreux emplois, tant au Canada qu’à l’étranger. Parce qu’il permettait aux concurrents des sociétés canadiennes de déposer des plaintes fri- voles et vexatoires sans encourir de frais ou de risques, le projet de loi C-300 aurait entraîné une paralysie d’importants pro- jets miniers. L’ACPE et l’AMC ont plutôt insisté sur la participation accrue des entreprises canadiennes à des initiatives volontaires de responsabilité sociale des entreprises. Un déséquilibre qui perdure Au-delà du projet de loi C-300, la prise en considération de la responsabilité sociale des entreprises extractives par le gouver- nement canadien résulte essentiellement d’un rapport du Comité permanent des affaires étrangères et du commerce inter- national déposé en 2005. À la suite de ce rapport, le gouvernement canadien avait annoncé la mise sur pied de Tables rondes nationales sur la responsabilité sociale des entreprises, soit un processus de consul- tation qui a mené à la publication d’un rapport par le Groupe consultatif en mars 2007. Malgré les recommandations de ce groupe, legouvernement canadien achoisi de s’en tenir à l’élaboration d’une politique plutôt que de réglementer les activités des sociétés extractives. Lancée en mars 2009 et intitulée Renforcer l’avantage cana- dien : Stratégie de responsabilité sociale des entreprises pour les sociétés extractives canadiennes présentes à l’étranger, cette politique vise à augmenter la capacité des entreprises à gérer les impacts sociaux et environnementaux associés à leurs acti- vités. En somme, au terme de l’ensemble de ce processus, le Canada avait choisi de favoriser une promotion de la respon- sabilité sociale des entreprises plutôt que de réglementer les activités des sociétés extractives canadiennes à l’étranger. La défaite du projet de loi C-300 s’inscrit donc dans la même lignée que cette posi- tion. Plus largement, ce refus pérennise un déséquilibre manifeste entre les pro- tections dont jouissent les sociétés extrac- tives à l’étranger et les obligations qu’elles doivent respecter. D’une part, la signature d’accords de promotion et de protection des investissements étrangers assure aux sociétés extractives canadiennes une pro- tection de leurs investissements contre les risques politiques auxquels elles s’ex- posent. Ainsi, en signant ces traités, les États octroient aux investisseurs étrangers des garanties de traitement et un recours direct devant un tribunal arbitral interna- tional dans l’éventualité d’un litige avec l’État hôte des investissements. D’autre part, ces accords n’imposent aucune obli- gation aux investisseurs quant à leurs acti- vités qu’ils mènent à l’étranger. En refu- sant d’adopter le projet de loi C-300, les députés ont donc laissé filer une occasion de contrebalancer les protections offertes aux sociétés extractives canadiennes par un mécanisme qui aurait incité ces entre- prises à limiter les impacts négatifs de leurs activités sur l’environnement et sur les sociétés dans lesquelles elles opèrent. Drapeau hissé lors d’une manifestation par les communautés locales contre les activités des sociétés minières canadiennes dans la municipa- lité de Chicomuselo, au Mexique. SIPAZ Blog sipazen.files. wordpress.com/2009/08/ rema3.jpg
  • 17. 17Volume 5 - Numéro 3 - Octobre 2010 www.regardcritique.ulaval.ca En matière de politique étrangère, la stratégie du Canada a longtemps consisté à user de son soft power pour promouvoir les valeurs qui lui étaient chères. Cette tendance a également été remarquée à l’échelle des Amériques dans le cadre de sa participation à l’Organisation des États américains (OÉA). La décision du Canada d’adhérer à l’OÉA a toutefois été prise pour des raisons stratégiques qui résultaient du contexte bien particulier de l’époque. 1990-2010 : 20 ans de participation canadienne à l’OÉA Le rôle du Canada dans le système interaméricain GABRIEL COULOMBE Candidat à la maîtrise en Études internationales Université Laval Auxiliaire de recherche au Centre d’études interaméricaines [email protected] La décision du Canada d’adhérer à l’OÉA C’est sous le leadership du premier ministre Brian Mulroney que le Canada est devenu, le 8 janvier 1990, un membre à part entière de l’OÉA. Tel que l’a souligné l’actuel ministre des Affaires étrangères du Canada à l’occasion d’un discours prononcé lors du vingtième anniversaire de l’adhésion du Canada à l’OÉA, cela s’inscrivait dans un contexte de réorienta- tion de la politique étrangère canadienne au profit d’une plus grande participation dans les affaires de l’hémisphère améri- cain. L’époque des tensions Est-Ouest, des dictatures et de l’instabilité en Amérique latine tirait à sa fin et l’influence de l’OÉA dans la région semblait désormais apte à se concrétiser. Cela incita notamment le Canada à venir grossir les rangs de la plus vieille organisation régionale du monde, d’autant plus qu’un nombre gran- dissant de Canadiens provenant de tous les secteurs affichaient un enthousiasme considérable à l’égard des relations avec les pays de la région. Le Canada percevait alors le système interaméricain comme une arène dans laquelleilpourraitjouerunrôleconstructif sans toutefois se compromettre dans les conflits historiques entre les États-Unis et les pays de sa cour arrière. Tant du point de vue gouvernemental que dans la pop- ulation en général, la décision de joindre cette organisation ne faisait toutefois pas l’unanimité. Plusieurs considéraient que l’OÉA était une institution moribonde et croyaient que le Canada ne saurait trouver sa place entre les États-Unis dominants et ses voisins latino-américains. Pour Gordon Mace, professeur de sciences politiques à l’Université Laval, le Canada a choisi de joindre l’OÉA afin d’utiliser stratégiquement l’organisation comme un outil pour tenter de minimiser sa très forte dépendance envers les États-Unis, susceptibles d’engager des politiques économiques protectionnistes à tout moment. Le Canada désirait également renforcer les institutions multilatérales régionales et manifester explicitement sa volonté d’accroître son implication dans la gestion des affaires de l’ensemble du con- tinent. La signature de l’Accord de libre- échange canado étatsunien, le 2 janvier 1988, s’est avérée n’être que la première étape de ce nouvel engagement envers l’hémisphère américain, dans un contexte où le monde était en train de s’organiser en blocs économiques. Un bilan positif Depuis que le Canada a fait son entrée à titre de membre à part entière de l’OÉA, sa participation a été particulièrement importante dans les domaines de la gou- vernance démocratique, de la sécurité, du libre-échange et du respect des droits humains. Le Canada a également tiré plu- sieurs bénéfices de son implication dans l’OÉA, notamment en faisant avancer ses propres intérêts économiques et politi- ques dans la région. Pour l’année 1988, les échanges commerciaux entre le Canada et l’ALC totalisaient six milliards de dol- lars américains (dollars US) alors que 20 ans plus tard, ils s’élevaient à 46 milliards de dollars US. Quant au commerce entre le Canada et les États-Unis, il est passé de 187 à 603 milliards de dollars US par année au cours de la même période. Selon Maxwell Cameron, professeur de sciences politiques à l’Université de la Colombie-Britannique, l’engagement du Canada en ALC au cours des dernières décennies a été guidé par trois postulats prétendument interdépendants  : que la région devenait de plus en plus démocra- tique, qu’elle épousait le libéralisme éco- nomique, et que, par conséquent, il était raisonnable d’espérer l’avènement d’une attitude plus coopérative et pragmatique dans les relations interaméricaines. Force est de constater que pareil scénario ne s’est pas totalement manifesté. Dans les faits, la région s’est polarisée par rapport à l’attitude à adopter à l’endroit du libé- ralisme économique. Cette polarisation, combinée à l’échec des négociations de la Zone de libre-échange des Amériques (ZLÉA), a amené le Canada à délaisser la voie du multilatéralisme en signant des accords de libre-échange bilatéraux avec les régimes n’ayant pas tourné le dos à la doctrine néolibérale, dont le Chili, la Colombie, le Costa Rica, le Panama et le Pérou. En ce sens, l’accroissement des conflits résultant des divergences idéolo- giques dans les Amériques au cours de la dernière décennie n’a pas aidé le Canada à jouer un rôle constructif au sein de l’OÉA, où les tensions bilatérales sont fréquem- ment exposées au grand jour. Pour José Miguel Insulza, secrétaire général de l’OÉA, le Canada a toujours été particulièrement remarquable en tant que modérateur et promoteur de la démocratie dans le continent. Dès 1990, le Canada a appuyé la création de l’Unité pour la pro- motion de la démocratie (UPD) – précur- seur de l’actuel Secrétariat des affaires politiques –, qui vise à offrir un appui technique aux pays membres afin qu’ils puissent favoriser le développement de leurs régimes démocratiques. Le Canada a ensuite contribué à faire de la démo- cratie une exigence explicite de l’adhé- sion à l’OÉA en participant d’une manière importante à l’établissement de la Charte démocratique interaméricaine, qui a été signée par tous les membres de l’orga- nisation à Lima (Pérou) le 11 septembre 2001. Le soutien du multilatéralisme pour le développement de la démocratie dans les Amériques à travers l’OÉA représente donc, depuis 1990 et encore aujourd’hui, une priorité de l’engagement canadien dans la région. Lorsqu’on considère qu’une majorité de Latino-Américains disent préférer la stabilité économique à la présence d’un régime démocratique, il va de soi que le Canada se doit de continuer d’œuvrer en ce sens. L’avenir des relations entre le Canada et les Amériques En juillet 2007, lorsqu’il a présenté sa nouvelle Stratégie pour les Amériques – qui consiste à renforcer le rôle du Canada dans le continent –, le premier ministre Stephen Harper réitérait la volonté du Canada de promouvoir un hémisphère sûr et prospère fondé sur le respect des droits humains, des valeurs démocratiques, de la règle de droit et de la liberté. Le premier ministre Harper décrivait cette stratégie comme une « troisième voie », qui con- siste à promouvoir tant la libéralisation économique que le renforcement de la jus- tice sociale afin de favoriser le développe- ment dans la région. Dans la pratique, le Canada doit bien sûr chercher les bénéfices mutuels dans ses relations avec les États des Amériques, mais il ne doit pas perdre de vue qu’il est fondamental que cela aille au-delà des simples questions du commerce et de la prospérité. Le Canada doit aussi s’affairer à renforcer les groupes de la société civile de l’ALC ainsi que la coopération multi- latérale en matière d’éducation, de santé et de développement durable. C’est avant tout en luttant activement contre les iné- galités et l’exclusion sociale à travers l’en- semble du continent que le Canada aura le plus de chances d’accomplir les objectifs qu’il s’est fixé dans sa Stratégie pour les Amériques. Par ailleurs, les pays de l’ALC ont mani- festé, en février dernier, la possibilité de créer une nouvelle organisation régio- nale  qui succèderait au Groupe de Rio: la Communauté des États de l’Amérique latine et des Caraïbes. L’avènement de ce nouveau bloc politique – que l’on sou- haite créer afin de diminuer l’influence de l’Amérique de Nord dans l’hémisphère – diminuerait certainement le prestige et l’influence de l’OÉA dans la région. Puisque les pays de l’ALC formaliseront probablement la création de cette institu- tion lors d’un sommet qui se tiendra dans la capitale vénézuélienne en juillet 2011, le Canada devra continuer de concentrer ses efforts sur le renforcement des rela- tions bilatérales avec les pays de l’hémis- phère s’il désire maintenir une certaine influence sur le continent. *Une version longue de cet article est publiée sur le site web du Centre d’études interaméricaines (CEI) au www.cei.ulaval. ca dans l’onglet « chronique ». 20 ans de collaboration MAECI Allan Culham (à gauche), Représentant permanent du Canada à l’OÉA www.oas.org
  • 18. 18 Volume 5 - Numéro 4 - Novembre 2010www.regardcritique.ulaval.ca MAXIME PINARD Master 2 d’histoire Université Paris IV-Sorbonne Responsable de formations à l’IRIS (Institut de relations internationales et stratégiques) [email protected] L’Allemagne de 2010: une affirmation de puissance au-delà de faiblesses persistantes À l’occasion du sommet européen de septembre dernier, le président français Nicolas Sarkozy a assuré la presse du soutien de l’Allemagne dans sa politique d’expulsion des immigrés illégaux, et en particulier des Roms. La réaction ne s’est pas faite attendre, le ministre des affaires étrangères allemand et le porte- parole de la chancelière Angela Merkel démentant formellement l’existence même d’une telle discussion et faisant passer ainsi le président Sarkozy pour un menteur. Un tel acte vis-à-vis d’un allié historique n’aurait jamais pu avoir lieu de façon aussi médiatique il y a encore un an. Il semble montrer une affirmation croissante de la puissance allemande, qui ne se contente plus d’être « un géant économique et un nain politique ». Cette nouvelle position, au sens politique du terme, ne va évidem- ment pas sans conséquences: l’Allemagne se cherche, au risque d’être parfois cri- tiquée. Retour sur cette année 2010, qui illustre assez bien les forces et lacunes allemandes. La crise grecque, un piège pour l’Alle- magne? Lorsqu’à l’automne 2009, le gouverne- ment grec décide de dire la vérité sur le déficit budgétaire du pays (12,7% du PIB au lieu de 6%), les marchés perdent confiance et spéculent sur une faillite de l’État. Mais indirectement, c’est l’Europe qui est visée, en particulier sa capacité à réagir. Tous les regards se tournent vers l’Allemagne, considérée comme le modèle européen en matière de rigueur budgétaire. La chance- lière Merkel est accusée, à juste titre, de ne pas donner un signal clair aux marchés, en tergiversant sur les décisions à prendre à l’égard de la Grèce. La menace d’exclu- sion de la Grèce de la zone euro ou le refus de l’aider la font surnommer «  Madame No »; beaucoup de commentateurs politi- ques ont parlé d’égoïsme, voire d’absence totale d’intuition politique. On pourrait plutôt y voir une volonté de la Chancelière de montrer que l’Europe n’a pas pour mission de porter immédiate- ment secours aux États tricheurs et qu’une leçon est essentielle pour éviter toute nou- velle catastrophe. Par ailleurs, il convient de rappeler deux réalités liées proprement à la situation politique allemande: la constitution fait que le chancelier n’a pas les mains libres pour agir dans l’instant, comme le permet le système français par exemple; il doit s’assurer l’appui des présidents des Län- ders (régions). Deuxièmement, le discours très ferme de Merkel sur la Grèce doit être compris comme un discours dicté par des considérations politiques internes, la chancelière ayant du faire avec des élec- tions en Rhénanie du Nord-Westphalie (9 mai). Les électeurs de cette région, où la croissance économique est plus faible qu’ailleurs, ont été très sensibles à la posi- tion allemande sur le dossier grec, car elle est une source possible d’aides supplé- mentaires à un État tricheur. Malgré un discours parfois populiste, la coalition de Merkel a perdu la région, d’où un affaiblis- sement de la chancelière. L’Allemagne, une puissance économique qui se mue en puissance politique En dépit de ces « échecs » en politique intérieure, la chancelière arrive à main- tenir l’Allemagne à un niveau économique inégalé en Europe. Quelques chiffres: une croissance de 2,2% pour cette année, un déficit public d’à peine 3,1%, un excédent commercial de plus de 135 milliards en 2009... Un exemple ne fait pas une preuve, mais une comparaison avec la France, par exemple, montrerait le fossé qui sépare les deux grandes puissances européennes. La France a de plus en plus de mal à avoir les moyens de ses ambitions, ses moindres propositions étant dépréciées à la vue de sa propre situation économique, à bien des égards, calamiteuse. A l’inverse, l’Allemagne se sert de sa puissance économique comme d’un levier politique sûr, à même d’affirmer son influence à l’échelle européenne. En effet, pour l’instant, l’Allemagne cherche avant tout à agir au niveau européen et en par- ticulier avec les nouveaux pays entrants. Sommes-nous dans une «  Europe alle- mande », comme le pensent certains édi- torialistes politiques français? L’expres- sion est évidemment caricaturale, mais elle n’est pas dépourvue de fondement. Si l’Allemagne est arrivée à un tel niveau, ce n’est que par des sacrifices certains que peu de pays auraient été capables de faire: âge de la retraite reculé, aides au chômage très encadrées, réformes en profondeur pour améliorer la compétitivité du pays... Un seul chiffre: selon l’Office fédéral des statistiques (étude du 8 septembre), l’Alle- magne est le pays de l’Union européenne, où les salaires ont le moins augmenté en 10 ans! Reste que cette situation, apparemment si avantageuse pour l’Allemagne, peut se retourner contre elle et ce pour deux rai- sons. Tout d’abord, le décalage écono- mique vis-à-vis de ses partenaires com- merciaux pourrait être source de conflits, voire de pertes de marché, les seconds ne pouvant suivre la cadence et les prix alle- mands. Or, les exportations constituent le principal moteur économique du pays. De même, le succès allemand en Chine (exportation de machines) ne saurait durer: il y a de fortes chances, si ce n’est déjà fait, que les techniques industrielles allemandes soient pillées par les sous- traitants chinois, qui fabriqueront dans quelques années les mêmes machines à des prix défiant toute concurrence. Par ailleurs, l’Allemagne a tendance à jouer solo, à l’image de ses relations avec la Russie pour son approvisionnement éner- gétique. Au lieu de chercher une réponse européenne à même d’aider les États d’Eu- rope de l’Est, l’Allemagne négocie en bila- téral, appliquant à merveille la Realpolitik mais négligeant ses partenaires euro- péens. Pourtant, l’Allemagne aurait tout à gagner à prendre la tête d’une véritable gouvernance économique européenne, en y imposant diplomatiquement ses prin- cipes de rigueur budgétaire et de sacrifice pour les générations futures. Enfin, rappelons que l’Allemagne a des soldats en Afghanistan, plus que la France par ailleurs. Certes, cela demeure dans le cadre de l’OTAN, mais force est de constater que l’Allemagne veut montrer aux grandes puissances mondiales qu’elle peut, elle aussi, intervenir sur des théâtres d’opérations militaires. L’Allemagne de 2010 est un pays méta- morphosé grâce à dix ans de sacrifices qui lui ont permis de devenir une puissance économique mondiale et désormais LE leader européen. Elle profite de la faiblesse française pour se muer en puissance poli- tique, à même d’influencer concrètement les orientations européennes (ce qui constitue sa priorité). Toutefois, des fai- blesses internes demeurent, à l’image de son système politique qui la limite dans l’action instantanée, ou de la coalition que la chancelière Merkel tente de diriger de son mieux, au prix de concessions parfois douloureuses. Un sujet demeure en suspens cepen- dant: quelle attitude adopter à l’égard de la Turquie? Rappelons que la communauté turque est la minorité la plus importante en Allemagne, ce qui a une influence cer- taine dans les choix de Merkel. Gageons que «  la femme la plus puis- sante du monde  » (selon le magazine Forbes et ce pour la quatrième année) saura trouver les mots pour convaincre de la nécessité d’une adhésion de la Tur- quie à l’Europe. L’Allemagne aurait tout à y gagner, l’Europe en sortirait grandie à plus d’un titre et Angela Merkel entrerait dans l’Histoire. Angela Merkel, la Chancelière allemande topnews.net.nz Angela Merkel et Vladimir Poutine lors d’une rencontre à Heiligendamm en 2007 g-8.de
  • 19. 19Volume 5 - Numéro 4 - Novembre 2010 www.regardcritique.ulaval.ca La Société des relations internationales de Québec (SORIQ), organisme à but non lucratif et à caractère non partisan, a pour mission de promouvoir l’intérêt du public à l’égard des relations internationales. Tribune internationale reconnue, elle permet aux milieux économique et politique, à la haute fonction publique, aux universitaires ainsi qu’aux milieux de la culture et des communications d’avoir un accès privilégié à une information et des contacts de qualité nécessaires à une compréhension juste de ces enjeux et à une action efficace sur la scène internationale. La SORIQ sert de forum où l’on aborde et analyse, par des exposés, des discussions et des débats, toutes les dimensions des relations internationales.  Monsieur Benjamin a dédié une bonne partie de son allocution à la sécurité, qui est, plus que jamais, un thème fon- damental lorsqu’il est question d’avion civile. Il a d’abord souligné la nécessité pour les divers gouvernements d’unir leurs efforts en matière de lutte contre le terrorisme aérien. Il a également insisté sur l’importance de renforcer la sécurité à bord des avions-cargos, étant donné que 40 % des biens manufacturés échangés dans le monde transitent par avion. Ces vols, qui, de son propre aveu, constituent le maillon faible de la sécurité aérienne, représentent d’ailleurs un risque supplé- mentaire lorsqu’un avion transporte à la fois de la marchandise et des passagers. Selon lui, l’objectif principal par rapport à la sécurité demeure toutefois d’en arriver à trouver un juste équilibre entre, d’une part, des mesures de sécurité abusives ayant pour effet de décourager le trans- port aérien et, d’autre part, des mesures trop libérales pouvant en venir à menacer la sécurité dans les vols. Raymond Benjamin a finalement abordé le thème des impacts qu’a l’aviation civile sur l’environnement. Il a rappelé que bien que cette industrie en expansion n’était responsable que de 2 % des émissions de CO2 à l’échelle planétaire, elle devait tout de même s’investir activement dans la lutte contre les changements climatiques. Raymond Benjamin, Secrétaire général de l’OACI Les défis et les enjeux de l’aviation civile internationale en ce début de XXIe siècle Le 3 novembre dernier, monsieur Raymond Benjamin, Secrétaire général de l’Organisation de l’aviation civile internationale (OACI), a profité de la tribune de la Société des relations internationales de Québec (SORIQ) pour offrir une allocution traitant de la sécurité, du développement et des impacts environnementaux du transport aérien à l’échelle mondiale. C’est en ce sens que l’OACI désire notam- ment : mettre en place des normes inter- nationales sur l’émission de CO2 par les moteurs d’avion d’ici à 2013, développer des carburants pour avions moins pol- luants et améliorer à raison de 2 % par année le rendement du carburant, et ce, jusqu’en 2050. Cette présentation survenait quelques semaines après que se soit tenue, au siège de l’organisation à Montréal, la 37e Assem- blée triennale de l’OACI, qui a rassemblé 60 ministres et 1600 délégués provenant de 175 pays. Gabriel Coulombe Activité à venir Date : 25 novembre 2010 Heure : 11h30 Lieu: Université Laval Pavillon La Laurentienne, Salle 1334 Nagoya, émergence d’un partenariat global pour protéger la vie sur Terre Par Dr. Ahmed Djoghlaf, secrétaire exécutif de la Convention sur la diversité biologique (CDB) 3e édition HEI-PubRegCritique2:Institut québécois des hautes études internationales 28/09/10 20:08 Page 1
  • 20. Des disciplines piliers : science politique, droit, économie Des séminaires thématiques qui intègrent ces disciplines Un milieu de recherche stimulant L’expertise de professeurs réputés et de diplomates en résidence La possibilité d’étudier à l’étranger pour une session Des stages dans des organismes prestigieux Un taux de placement de 90 % Un passeport pour une carrière internationale Des places disponibles à l’hiver 2011 - Inscrivez-vous ! hei.ulaval.ca HEI-PubRegCritique2010-PP-01:Institut Québécois des hautes études internationales 28/09/10 17:24 Page 1